The Project Gutenberg EBook of Oeuvres compltes de lord Byron.  Volume 4., by 
George Gordon Byron

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Title: Oeuvres compltes de lord Byron.  Volume 4.
       comprenant ses mmoires publis par Thomas Moore

Author: George Gordon Byron

Annotator: Thomas Moore

Translator: Paulin

Release Date: February 14, 2009 [EBook #28081]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE LORD BYRON ***




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Monsieur Laby de St-Aumont,
Mazous-Laguian.


OEUVRES COMPLTES
DE
LORD BYRON.

IMPRIMERIE DE DONDEY-DUPR,
Rue St.-Louis, n 46, au Marais.



OEUVRES COMPLTES
DE
LORD BYRON,
AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,
COMPRENANT
SES MMOIRES PUBLIS PAR THOMAS MOORE,
ET ORNES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.

_Traduction Nouvelle_

PAR M. PAULIN PARIS,
DE LA BIBLIOTHQUE DU ROI.



TOME QUATRIME.



_Paris_.
DONDEY-DUPR PRE ET FILS, IMPR.-LIBR., DITEURS,
RUE SAINT-LOUIS, N 46,
ET RUE RICHELIEU, N 47 _bis._

1830.




HEURES DE LOISIR,
POMES COMPOSS OU TRADUITS
PAR LORD BYRON, MINEUR.
        [Grec: Mt' ar me mal' ainee mte ti neikei.]
                       (HOM. _Il._ c. 249.)

_He whistled as he went for want of thought_.

                       (DRYDEN)

Il sifflait, en marchant,  dfaut de penses.




AU TRS-HONORABLE
FRDRIC, COMTE DE CARLISLE,
CHEVALIER DE LA JARRETIRE, ETC., ETC.
SON PUPILLE RECONNAISSANT ET PARENT AFFECTIONN,

                       L'AUTEUR.




HEURES DE LOISIR.




I.

DPART DE NEWSTEAD-ABBEY (1803).


      _Why dost thou build the hall? son of the winged days! Thou
      lookest from thy tower to-day; yet a few years, and the
      blast of the desert comes; it howls in thy empty court_.

      (OSSIAN.)

      Pourquoi btis-tu ce palais? fils du tems  l'aile rapide!
      Aujourd'hui tu regardes du haut de ta tour: quelques annes
      encore, et le vent du dsert arrive; il murmure dans ta cour
      solitaire.

1. A travers tes crneaux, Newstead, frmit le sourd murmure des vents:
 demeure de mes pres, ton heure est venue; dans ton jardin jadis
riant, la cigu et le chardon ont touff la rose qui en ornait les
alles.

2. De ces barons couverts de maille, qui, fiers et belliqueux,
conduisaient leurs vassaux des confins de l'Europe aux plaines de la
Palestine, que reste-t-il aujourd'hui? un bouclier, un cusson, qui
retentissent  chaque souffle des airs: voil l'unique et triste vestige
de leur grandeur!

3. Le vieux Robert n'accompagne plus des sons de sa harpe ces vers qui
allument dans les coeurs l'amour de la guerre et des lauriers: prs des
tours d'Ascalon, John de Horistan[1] sommeille, la mort a paralys la
main de son mnestrel.

[Note 1: Le chteau d'Horistan, dans le Derbyshire, est une ancienne
habitation de la famille Byron.]

4. Paul et Hubert dorment dans la valle de Crcy: ils succombrent pour
la cause d'douard et de l'Angleterre. O mes pres! les larmes de votre
patrie vous rcompensent. Quel fut votre courage! quelle mort fut la
vtre! nos annales peuvent encore le dire.

5. A Marston Moor[2], quatre frres, runis  Rupert[3] pour combattre
les tratres, enrichirent de leur sang le sombre champ de bataille: ils
dfendaient les droits du monarque; c'tait encore dfendre la patrie:
la mort vint mettre le sceau  leur royalisme fidle.

[Note 2: Bataille de Marston Moor, o les partisans de Charles Ier
furent dfaits.]

[Note 3: Fils de l'lecteur Palatin et parent de Charles Ier. Il
commanda ensuite l'arme navale sous le rgne de Charles II.]

6. Ombres des hros, salut! Votre descendant vous dit adieu, en quittant
le sjour de ses anctres. Sous un ciel tranger ou dans sa patrie,
votre souvenir lui inspirera une nouvelle ardeur; il ne songera qu' la
gloire et  vous.

7. Une larme obscurcit ses yeux  l'heure de cette triste sparation;
mais c'est la nature, non la crainte, qui excite ses regrets: il va bien
loin, anim de la mme mulation; jamais il n'oubliera la renomme de
ses pres.

8. Cette renomme, ce souvenir, voil ce qu'il chrira toujours; il fait
voeu de ne jamais ternir l'clat de votre nom; il vivra comme vous, ou
comme vous il prira; aprs sa mort, puisse-t-il mler sa cendre  la
vtre!




II.

PITAPHE D'UN AMI (1803).


      [Grec: Astr prin men elkmpes eni zoisin eos.]

                                (LAERTIUS.)

Oh! mon ami, toi que toujours j'aimerai, que je regretterai toujours,
combien d'inutiles larmes ont baign ton cercueil honor! Combien de
sanglots ont rpondu  ton dernier soupir, quand tu te dbattais dans
les angoisses de l'agonie! Si les larmes pouvaient arrter la mort dans
sa course, les soupirs s'opposer  l'invincible force de son dard
tyrannique, la jeunesse et la vertu rclamer quelques instans de dlai,
la beaut charmer le spectre et le distraire de sa proie, ah! tu vivrais
encore pour rjouir mes yeux dsols, pour faire la gloire de ton
camarade et les dlices de ton ami. Si pourtant l'esprit aimable qui
t'animait plane autour du lieu o ton corps maintenant se rsout en
poussire, ici tu liras le deuil imprim dans mon coeur, deuil trop
profond pour tre confi  l'art du sculpteur. Nul marbre n'indique la
couche de ton humble sommeil, mais on y voit des statues vivantes fondre
en pleurs; le simulacre de l'affliction ne s'incline pas sur ta tombe,
mais l'affliction elle-mme dplore l'arrt qui condamna ton jeune ge.
Hlas! quoique ton pre pleure le coup qui frappe ainsi sa race, la
douleur paternelle ne peut galer la mienne! Nul, aussi bien que toi,
n'adoucira sa dernire heure; toutefois, d'autres enfans calmeront alors
son angoisse. Mais auprs de moi, qui te remplacera? ton image que ne
saurait effacer une amiti nouvelle? non jamais! Les larmes d'un pre
cesseront de couler, le tems apaisera les regrets d'un frre enfant: 
tous, hormis un seul, la consolation est connue, tandis que l'amiti
gmit dans la solitude.




III.

FRAGMENT (1803)


Quand la voix de mes pres appellera dans leur arien sjour mon ame
joyeuse de leur choix, quand mon ombre voltigera au gr de la brise; ou
que, visible  peine au milieu du brouillard, elle descendra le flanc de
la montagne, oh! puisse cette ombre ne voir aucune urne sculpte qui
marque la place o la terre retourne  la terre, aucune pierre funraire
qui soit encombre de louanges! Que mon nom seul soit mon pitaphe! Si
ce nom n'entoure point mon argile d'une aurole de gloire, oh! nul autre
honneur n'est d  ma vie. Ce nom, ce nom seul, distinguera ma place,
immortalise par lui, ou avec lui  jamais oublie.




IV.

LES LARMES (1806).


      _O lacrymarum fons, tenero sacros Ducentium ortus ex animo;
      quater Flix! in imo qui scatentem Pectore te, pia Nympha,
      sensit_.

      (GRAY.)

1. Lorsque l'amiti ou l'amour veille notre sympathie, lorsque la
vrit devrait paratre dans le regard, ces lvres qui s'entr'ouvent ou
sourient, peuvent tre trompeuses; mais la preuve, fidle de notre
motion est une larme.

2. Trop souvent un sourire n'est qu'un pige de l'hypocrite pour masquer
la haine ou la crainte: donnez-moi le doux soupir, tandis que l'oeil,
miroir de l'ame, est terni un instant par une larme.

3. La tendre charit, en embrasant l'ame de ses ardeurs, la purifie
ici-bas de toute souillure de barbarie: la compassion inondera le coeur
o cette vertu est sentie, et rpandra sur les yeux une bien douce
rose, une larme.

4. L'homme condamn  mettre  la voile, au premier souffle d'un vent
favorable, pour traverser les flots de l'Atlantique, se penche sur
l'abme qui, bientt peut-tre, deviendra son tombeau, et les flammes de
son regard ne brillent plus qu' travers une larme.

5. Le soldat brave la mort, pour une couronne imaginaire, dans la
romantique carrire de la gloire; mais il relve l'ennemi une fois
terrass, et arrose chaque blessure d'une larme.

6. Retourne-t-il, enfl d'orgueil, auprs de sa fiance, aprs avoir
renonc au glaive rougi de sang humain? toutes ses peines sont
rcompenses, lorsque, embrassant la jeune fille, il baise sur sa
paupire une larme.

7. Heureux thtre de ma jeunesse, sjour de l'amiti et de la
franchise; o l'amour faisait fuir mes rapides annes, je te quittai 
regret, l'ame en deuil; je me tournai pour te voir une dernire fois:
mais le clocher m'apparut  peine  travers une larme.

8. Je ne puis plus adresser mes sermens  ma Marie, ma Marie jadis si
chre! mais je me rappelle l'heure o, sous l'ombrage de son berceau
favori, elle rcompensait mes sermens avec une larme.

9. Possde par un autre, puisse-t-elle vivre toujours heureuse! Mon
coeur doit toujours rvrer son nom: en soupirant, je me rsigne  perdre
ce que je crus autrefois mon bien, et je pardonne son infidlit en
versant une larme.

10. O vous, amis de mon coeur, je vais vous quitter; mais je n'ai pas
banni l'espoir du retour: peut-tre nous nous reverrons dans cette
retraite champtre; alors revoyons-nous comme nous nous sparons, avec
une larme.

11. Quand mon ame aura pris son vol vers les rgions de la nuit, et que
mon cadavre sera gisant dans une bire, si vous passez prs de la tombe
o se consumeront mes cendres, ah! mouillez ma poussire d'une larme.

12. Que le marbre pour moi ne se change point en un splendide monument,
lev par les enfans de la vanit; que nul loge mensonger ne clbre
mon nom: je ne demande, je ne dsire qu'une larme.




V.

PROLOGUE DE CIRCONSTANCE

PRONONC AVANT LA REPRSENTATION DE: THE WHEEL OF FORTUNE (LA ROUE DE
LA FORTUNE[4]), SUR UN THTRE DE SOCIT.


[Note 4: Pice de Richard Cumberland.

(_N. du Tr._)]

Aujourd'hui que la politesse raffine du sicle a chass du thtre la
raillerie immorale, et que le got a stigmatis cet esprit de licence
qui imprimait la honte sur les crits de tout auteur, aujourd'hui que
nous cherchons  plaire par des scnes plus pures, et que nous n'osons
appeler la rougeur sur la joue de la beaut, ah! permettez  une muse
modeste de rclamer quelque piti, et de rencontrer l'indulgence o elle
ne peut trouver la gloire; mais ce n'est pas pour elle seule que nous
dsirons des gards: d'autres personnages paratront, plus convaincus
encore de leur peu de talent: vous n'aurez point ce soir des Roscius
vieillis dans les secrets de l'action scnique: nul Cooke, nul Kemble ne
peut ici vous saluer[5]; nulle Siddons[6] arracher une larme  votre
sympathie: vous tes rassembls pour voir, dans le drame nouveau, le
dbut d'acteurs encore en germe. Ici nous faisons l'essai de nos ailes 
peine garnies de plumes; ne rognez pas les ailerons avant que les
oiseaux puissent voler. Si nous succombons dans ce premier essor, hlas!
faibles que nous sommes, nous tombons pour ne plus nous relever. Il n'y
a pas qu'un seul malheureux qui, trahi par la peur, espre et presque
aussi redoute vos loges: mais tous nos personnages attendent dans une
poignante incertitude la crise de leur destine. Aucune pense vnale ne
peut retarder nos progrs: vos gnreux applaudissemens sont notre
unique rcompense; pour les mriter, le hros dploie toutes ses forces,
l'hrone baisse son oeil timide devant votre regard: celle-ci au moins
doit avoir des protecteurs; on ne peut refuser sa bienveillance au sexe
le plus aimable; quand la jeunesse et la beaut forment l'gide d'une
femme, le plus grave censeur doit cder  tant d'attraits. Mais si nos
faibles tentatives n'ont aucun succs, si nos plus grands efforts, aprs
tout, sont striles; que, du moins, la piti inspire vos ames, et qu'
dfaut de bravos, elle nous accorde grce et merci.

[Note 5: Un acteur anglais en paraissant sur la scne, fait toujours un
salut au public.

(_Note du Tr._)]

[Note 6: Clbre actrice, soeur des deux Kemble.

(_N. du Tr._)]




VI.

SUR LA MORT DE M. FOX.


Un journal avait publi l'impromptu anti-libral suivant:

Les ennemis de notre nation pleurent la mort de Fox, mais ils bnissent
l'heure o Pitt rendit le dernier soupir: que le bon sens et la vrit
expliquent ces sentimens opposs, nous donnerons la palme  qui en est
vraiment digne.

L'auteur de ces pomes envoya la rponse suivante:

O factieuse vipre! dont la dent empoisonne voudrait encore dchirer
les morts, en corrompant la vrit: Quoi! parce que _les ennemis de
notre nation_, anims d'un gnreux sentiment, pleurent la mort de
l'homme de bien et du grand homme, faudra-t-il que des langues infmes
essaient de ternir le nom de celui dont la digne rcompense est une
renomme ternelle? Quand Pitt expira  l'apoge du pouvoir, ah! malgr
les revers qui obscurcirent sa dernire heure, la piti tendit
au-devant de lui ses ailes humides de larmes: car les ames nobles _ne
font pas la guerre aux morts_; ses amis en pleurs lui donnrent une
dernire prire, quand toutes ses erreurs s'endormirent dans le tombeau;
il plia comme Atlas sous le poids de tant de soins, de tant de luttes
qui fatiguaient notre patrie. Mais, en Fox, apparut aussitt un Hercule
qui releva, pour un moment, la machine branle: hlas! lui aussi, il
est tomb, lui qui rparait le malheur de la Bretagne: nos esprances,
si rapides  renatre, sont mortes avec lui; il n'y a pas qu'un grand
peuple qui lve une urne en son honneur: toutes les contres de
l'immense Europe sont en deuil. Que le bon sens et la vrit expliquent
ces sentimens opposs, pour qu'on donne la palme  celui qui en est
vraiment digne. Mais ne laissons pas l'impure calomnie assaillir notre
homme d'tat ou envelopper sa gloire d'un voile tnbreux. Fox, dont le
corps inanim reoit les pleurs du monde en deuil, dont les restes
chris dorment sous un marbre honor, sur qui les nations armes contre
nous gmissent elles-mmes, dont tous, amis ou ennemis, reconnaissent le
gnie: Fox brillera  jamais dans les annales de la Bretagne, et ne
cdera pas mme  Pitt la palme du patriotisme, palme que l'envie,
cache sous le masque sacr de la candeur, a os rclamer pour Pitt, et
pour Pitt seul.




VII.

STANCES A UNE LADY,
EN LUI DONNANT LES POMES DE CAMOENS.


1. Peut-tre,  vierge chrie! apprcieras-tu en ma faveur ce gage sacr
d'une tendre estime: ce livre dit les rves enchanteurs de l'amour,
sujet que nous ne pouvons point mpriser.

2. Qui blme l'amour? c'est la sottise envieuse; c'est l vieille fille
dsappointe, ou l'lve d'une cole de prudes, condamne  se faner
dans un ennui solitaire.

3. Lis donc, vierge chrie; lis avec abandon: car tu ne seras jamais au
nombre de telles femmes: ce n'est point en vain que je rclamerai de toi
quelque piti pour les maux du pote.

4. C'tait un barde vraiment inspir; son feu ne fut ni faible ni
mensonger: puisse l'amour qui fut sa rcompense tre aussi la tienne!
Mais puisse ta destine n'tre point aussi cruelle[7]!

[Note 7: Allusions aux malheureuses amours de Camons avec Alayde.]




VIII.

A M*** (1806).


1. Oh! si ces yeux brillaient, non d'une flamme ardente, mais d'une
tendre motion, peut-tre exciteraient-ils de moins vifs dsirs, mais tu
serais aime plus qu'une mortelle.

2. Malgr les rayons sauvages de ces astres, tes angliques attraits
nous obligent  l'admiration, qui bientt fait place au dsespoir: car
ce coup d'oeil fatal nous dfend l'estime.

3. Quand la nature t'introduisit si belle en cette vie, elle craignit
que la terre ne ft indigne de la divine perfection de tes charmes, et
que le ciel ne t'appelt parmi ses habitans:

4. Aussi, pour garder son plus cher ouvrage, pour empcher les anges de
lui en disputer la possession, elle cacha, dans ces yeux nagure
clestes, un clair terrible toujours prt  tinceler.

5. Ces yeux pourraient faire plir le plus hardi des sylphes, quand ils
rayonnent comme le soleil en son midi; ta beaut doit nous enflammer
tous; mais qui peut affronter le feu de ton regard?

6. On dit que la chevelure de Brnice, mtamorphose en toiles, orne
la vote de l'Empyre; mais toi, tu n'y seras jamais admise: tu
clipserais trop les sept plantes.

7. Car si tes yeux brillaient dans l'espace,  peine laisserais-tu
paratre la lumire des plantes, dont tu serais devenue la soeur: les
soleils eux-mmes qui rgissent les divers mondes, ne jetteraient qu'une
sombre lueur dans leur propre sphre.




IX.

A LA FEMME.


O femme! l'exprience a pu me dire que tous ceux qui te regardent
doivent t'aimer: sans doute, l'exprience a pu m'apprendre que tes plus
solides promesses ne sont rien; quand tu es place devant moi dans tout
l'clat de tes charmes, je ne songe plus qu' t'adorer. O souvenir! bien
dlicieux, quand l'espoir l'accompagne, quand nous possdons encore
l'objet de notre amour! Mais comme il est maudit par les amans, quand
l'espoir s'est envol, quand la passion est teinte. O femme! belle et
tendre enchanteresse! comme les jeunes hommes sont prompts  te croire!
comme le coeur palpite, quand pour la premire fois nous voyons cet oeil
qui roule dans un clatant azur, ou resplendit tout noir, ou lance ses
doux rayons de dessous un sourcil chtain! Comme nous nous htons de
croire  tes sermens, de t'entendre engager ta foi de plein gr; dans
notre ravissement, nous esprons que ta fidlit sera ternelle, et
voil que tu changes en un jour! Donc il sera toujours vrai de dire:
Femme, tes sermens sont crits sur le sable[8].

[Note 8: Cette dernire pense est la traduction presque littrale d'un
proverbe espagnol.]




X.

A. M. S. G.


1. Quand je rve que vous m'aimez, vous me le pardonnez sans doute, et
vous n'tendez pas votre colre jusque sur mon sommeil; car ce n'est que
dans mes songes qu'existe votre amour: je me lve, et il ne me reste
qu' pleurer.

2. O Morphe! empare-toi donc vite de mes facults; rpands sur moi ta
bienfaisante langueur; si je dois avoir un songe semblable  celui de la
nuit dernire, quelle divine extase m'est rserve!

3. On nous dit que le Sommeil, frre de la Mort, est l'image de notre
sort futur: oh! comme je dsire rendre  la Parque le frle souffle qui
m'anime, si c'est l un avant-got des clestes flicits!

4. Ah! cessez, douce dame, de froncer votre aimable sourcil, et ne me
croyez point en cela trop heureux; si je pche dans mon rve, j'expie
mon pch maintenant, condamn que je suis  voir le bonheur sans
l'atteindre.

5. Quoique dans mes songes, douce dame, vous puissiez quelquefois
sourire, ne croyez pas ma pnitence insuffisante: quand votre prsence
imaginaire abuse mon esprit qui sommeille, le rveil seul sera un assez
grand supplice.




XI.

CHANT DE REGRET.


1. Quand je rdais, jeune highlander[9], sur la bruyre sombre, et que
je gravissais ton sommet escarp,  Morven, mont de neige[10]! afin de
contempler le torrent qui grondait au-dessous comme un tonnerre, ou le
brouillard de la tempte qui se grossissait sous mes pieds: alors
j'errais, libre de la tutelle de la science, tranger  la crainte,
aussi pre que les rocs o grandissait mon enfance; un sentiment unique
tait cher  mon coeur: ai-je besoin de vous dire,  ma douce Marie!
qu'il tait concentr en vous seule?

[Note 9: Mot consacr  la dsignation des montagnards cossais: nous
avons cru devoir le conserver, comme tous ceux qui donnent une couleur
locale  la posie.

(_N. du Tr._)]

[Note 10: Morven, haute montagne dans l'Aberdeenshire: Gormal, mont de
neige (_Gormal of snow_), est une expression qu'on rencontre souvent
chez Ossian.]

2. Cependant, ce ne pouvait tre l'amour, car je n'en savais pas le nom;
quelle passion peut habiter dans le sein d'un enfant? Mais j'prouve
encore une vive motion, la mme que je ressentais dans mon jeune ge
sur les cimes des montagnes dsertes: une seule image tait grave dans
mon coeur: j'aimais mon froid pays, je ne soupirais pas aprs de
nouvelles contrs: j'avais peu de besoins, car mes dsirs taient
combls; mes penses taient pures, car mon ame tait avec vous.

3. Je me levais avec l'aurore; et je bondissais, avec mon chien pour
guide, de montagne en montagne; je luttais contre les ondes du Dee[11]
ballottes par la mare, et j'coutais de loin le chant du highlander:
le soir, je me couchais sur un lit de bruyres; mes songes ne
prsentaient que Marie  ma vue; avec quelle brlante ardeur mes
dvotions s'levaient au ciel, car ma premire prire tait de vous
bnir!

[Note 11: Le Dee est une belle rivire qui prend sa source prs de Mar
Lodge, et se jette dans la mer  New-Aberdeen.]

4. Je quittai ma froide demeure, et mes rves ont fui: les montagnes se
sont vanouies et ma jeunesse n'est plus: dernier rejeton de ma race, je
dois me fltrir dans la solitude, et ne trouver la joie que dans le
souvenir des jours passs: ah! la grandeur, en levant ma destine, l'a
rendue amre; plus douces furent les scnes que connut mon enfance;
quoique mes esprances aient t dues, je ne les ai point oublies;
quoique mon coeur soit froid, il languit encore prs de vous.

5. Quand je vois quelque noire montagne dresser sa crte vers le ciel,
je songe aux rochers qui couvrent Colbleen[12] de leur ombre; quand je
vois le doux azur d'un oeil qui exprime l'amour, je songe  ces yeux qui
me faisaient chrir un sauvage sjour; quand, par hasard, je vois une
chevelure ondoyante, dont la teinte soit un peu semblable  celle de vos
blondes tresses, je songe  cette longue chevelure d'or, apanage sacr
de la beaut et de Marie.

[Note 12: Colbleen est une montagne  l'extrmit des Highlands, non
loin des ruines de Dee-Castle.]

6. Toutefois le jour peut venir, o les montagnes, encore une fois,
m'apparatront vtues de leur manteau de neige: mais tandis qu'elles
seront ainsi suspendues au-dessus de moi, et telles qu'elles furent
toujours, Marie sera-t-elle l pour me recevoir? Hlas! non. Adieu donc,
 collines o mon enfance fut nourrie! et toi aussi, Dee, dont les eaux
s'coulent si paisibles, je te dis adieu! Nulle demeure n'abritera ma
tte dans la fort: ah! Marie, quelle demeure pourrait tre habite sans
vous?




XII.

A.....


1. Oh! oui, j'avouerai que nous tions chers l'un  l'autre; les amitis
de l'enfance quoique lgres sont vraies; l'amour que vous sentiez tait
un amour de frre, et moi je nourrissais pour vous la mme tendresse.

2. Mais l'amiti peut renoncer  ses douces lois: une affection de
plusieurs annes en un moment expire. Comme l'amour, l'amiti a aussi
des ailes rapides; mais elle ne brle pas, comme l'amour, de flammes
inextinguibles.

3. Bien souvent nous avons err ensemble sur l'Ida[13]: heureuses furent
les scnes de notre jeunesse! Je l'avoue. Au printems de notre vie,
comme le ciel est serein! Mais aujourd'hui s'amoncellent les rudes
temptes de l'hiver.

[Note 13: Nom potique de Harrow-on-the-hill, o Lord Byron fut lev.
Voir la Vie de Byron.

(_N. du Tr._)]

4. La mmoire, cessant de s'unir  l'affection, ne nous retracera plus
les plaisirs accoutums de notre enfance: quand l'orgueil couvre le sein
d'acier, le coeur est inflexible, et ce qui serait justice ne semble plus
que honte.

5. Cependant; cher S***, car je dois encore vous estimer, je ne puis
jamais adresser un reproche  ceux que j'aime, et ceux-l sont en petit
nombre; le hasard qui vous a perdu peut un jour racheter vos torts, le
repentir effacera le serment que vous avez fait.

6. Je ne me plaindrai pas, et, quoique notre affection soit glace,
aucun secret ressentiment ne vivra dans mon coeur: mes esprits sont
calms par une rflexion simple; c'est que tous deux nous pouvons avoir
tort, et que tous deux nous devrions pardonner.

7. Vous saviez que mon ame, mon coeur, mon existence vous appartenaient,
si le danger l'et demand; vous saviez que ni les ans, ni l'loignement
ne pouvaient me changer, que j'tais dvou tout entier  l'amour et 
l'amiti.

8. Vous saviez..., mais arrire cette vaine image du pass! Les liens de
l'affection sont dsormais briss: trop tard peut-tre vous retrouverez
ces tendres souvenirs qui vous accableront, et vous soupirerez sur la
perte de votre ancien ami.

9. Pour le moment, nous nous sparons: j'espre que ce n'est point pour
toujours; car le tems et le regret vous rendront enfin  l'amiti. Nous
devons tous deux tcher d'oublier nos dissentimens: je ne demande pas
d'autre expiation que des jours semblables aux jours passs.




XIII.

A MARIE,

EN RECEVANT SON PORTRAIT.


1. Cette image de tes charmes, imparfaite il est vrai, mais aussi
ressemblante que l'art des mortels pouvait la faire, dlivre de la
crainte mon coeur fidle, rveille mes esprances, et m'ordonne de vivre.

2. Je puis retrouver ici ces boucles d'or qui flottent sur ton front de
neige, ces joues qui sortirent du moule de la beaut elle-mme, ces
lvres qui me firent esclave de la beaut.

3. Ici, je puis retrouver..., mais non! cet oeil dont l'azur nage dans un
feu liquide, doit dfier le peintre et le forcer d'abandonner sa tche.

4. J'y vois bien ce beau bleu qui le colore: mais o donc le rayon si
pur qui s'en chappait, qui donnait un nouveau lustre  son azur, comme
fait  l'ocan la tremblante lumire de la lune?

5. Douce copie! tout inanime, tout insensible que tu es, tu m'es cent
fois plus chre que ne le pourraient tre toutes les beauts vivantes,
hors celle qui te plaa sur mon coeur.

6. Elle l'y plaa, mais avec tristesse, avec la vaine crainte que le
tems pourrait branler mon ame inconstante, sans savoir que son image
retient et enchane  jamais tous mes sens.

7. Cette image embellira pour moi les heures, les annes, le cours
entier du tems; elle relvera mon espoir dans les momens de sombre
inquitude, m'apparatra dans la dernire lutte de la vie, et
rencontrera l'amour dans mon regard expirant.




XIV.

DAMTE.


Enfant[14] par la loi, adolescent par son ge, et, par son ame, esclave
de toute joie vicieuse; sevr de tout sentiment de honte et de vertu,
adepte en fait de mensonge, dmon en fait de ruse; vers dans
l'hypocrisie, lorsqu'il n'est encore qu'un enfant; capricieux comme le
vent, plein d'inclinations sauvages; faisant de la femme sa dupe, de son
imprudent ami un instrument; vieux dans le monde, quoique  peine
chapp des bancs, Damte a parcouru tout le labyrinthe du pch; et il
est arriv au bout,  l'ge o les autres commencent; encore aujourd'hui
des passions tumultueuses branlent son ame, et lui commandent de vider
jusqu' la lie la coupe du plaisir; mais, dgot du vice, il rompt sa
chane, et ce qui tait jadis ambroisie cleste, ne lui semble plus
qu'infernal poison.

[Note 14: C'est--dire, mineur.

(_N. du Tr._)]




XV.

A MARION.


Marion! pourquoi ce front pensif? quel dgot as-tu pour la vie? Change
cette mine mcontente; ces traits froncs ne conviennent pas  une
personne si belle. Ce n'est pas l'amour qui trouble ton repos; l'amour
est tranger  ton ame; il parat dans la bouche qui s'entr'ouvre au
sourire, il rpand sa douleur en larmes douces et timides, ou abaisse
une paupire languissante; mais il vite cet air sombre et repoussant.
Reprends donc le feu qui animait ton regard: quelques-uns t'aimeront,
tous t'admireront; tant que ce froid aspect nous glace, nous ne pouvons
que rester dans la froideur de l'indiffrence. Si tu veux surprendre les
coeurs errans, souris au moins, ou feins de sourire; des yeux comme les
tiens ne furent pas faits pour cacher leur clat sous de sombres nuages;
en dpit de tout ce que tu voudrais dire, ils se jouent en regards
fripons. Tes lvres,--mais ici ma modeste et chaste muse refuse d'obir
 mon impulsion; elle rougit, fait la rvrence et fronce le
sourcil,--bref, elle craint que le sujet ne me transporte; et,
s'enfuyant pour chercher la raison, elle ramne  tems la
prudence.--Tout ce que je dirai (car ce que je pense n'est exprim ni
plus haut, ni plus bas), c'est que de telles lvres, dont la vue nous
enchante, taient formes pour quelque chose de mieux qu'un sourire
moqueur; cet avis, dpouill de complimens qui l'adoucissent, est au
moins dsintress; tels sont les vers que je t'adresse, nafs et libres
de tout mlange de flatterie; un conseil comme le mien est le conseil
d'un frre; mon coeur est donn  d'autres, c'est--dire qu'inhabile 
tromper il se partage entre une douzaine de matresses. Marion! adieu!
oh! je t'en prie, ne mprise pas cet avertissement, quelque dsagrable
qu'il puisse tre; et afin que mes prceptes ne dplaisent point  ceux
qui regardent la remontrance comme chose importune, je te donnerai enfin
notre opinion concernant le doux empire de la femme; quoique nous
contemplions avec admiration des yeux d'azur, ou des lvres brillantes
de vie, quoique les tresses ondoyantes nous attirent, quoique ces
beauts puissent nous distraire; papillons lgers, nous sommes toujours
prts  voltiger; tout cela ne peut encore fixer nos ames  l'amour. Ce
n'est point une censure trop svre que de dire que cela forme un joli
portrait; mais si tu veux savoir la chane secrte qui nous attache
humbles esclaves  votre suite, et vous fait saluer reines de la
cration, apprends-le en un mot, c'est l'animation.




XVI.

OSCAR D'ALVA.

BALLADE.


1. Comme,  travers la vote azure, le flambeau nocturne des cieux
brille d'un doux clat sur le rivage de Lora, o s'lvent les blanches
tourelles d'Alva qui n'entendent plus le fracas des armes!

2. Et cependant la lune qui parcourt cet horizon fit souvent jouer ses
rayons sur les casques d'argent, et aperut, au milieu de la nuit
silencieuse, les guerriers d'Alva revtus de leurs tincelantes cottes
de mailles.

3. Et sur les rocs ensanglants que le chteau domine, et qui semblent
menacer les sombres flots de l'Ocan, elle vit, jetant sa ple lueur
parmi les rangs clair-sems de la mort, maint brave tendu par terre
dans le rle de l'agonie.

4. Plus d'un regard, qui ne devait pas revoir le lever de l'astre des
jours, se dtourna languissamment de la plaine sanglante, et se fixa,
mourant, sur la lumire mourante de l'astre des nuits.

5. Pour ces yeux dfaillans, c'tait nagure un flambeau d'amour, dont
ils bnissaient la propice lueur; mais maintenant elle flamboyait d'en
haut, comme une torche sombre et funbre.

6. La noble race d'Alva s'est teinte, et l'on voit encore au loin ses
tours grises; ses hros ne pressent plus la chasse, ne soulvent plus
les rouges vagues de la guerre.

7. Mais quel fut le dernier rejeton du clan d'Alva? pourquoi la mousse
crot-elle sur la pierre d'Alva? ces tours ne retentissent plus du pas
des hommes, l'cho n'y rpond qu'au bruit du vent.

8. Et lorsque ce vent est violent et fort, on entend dans ce chteau un
murmure qui surgit sourdement dans les airs, et vibre sur les murailles
vermoulues.

9. Oui, lorsque gmit l'ouragan, il branle le bouclier du brave Oscar;
mais on ne voit plus s'lever ses bannires, ni flotter son panache
noir.

10. Le soleil claira des feux brillans de son lever la naissance
d'Oscar; Angus bnit son premier-n; et les vassaux accoururent en foule
autour du foyer de leur chef, pour applaudir  cette heureuse matine.

11. Ils savourent, sur la montagne, la chair du daim sauvage; le pibroch
perce l'air de ses accens aigus; pour gayer davantage ce festin de
highlanders, les sons de l'instrument se succdent en mlodie martiale.

12. Et ceux qui entendirent cette musique pre et guerrire esprrent
qu'un jour les accords du pibroch prcderaient cet enfant du hros,
lorsqu'il guiderait les braves qui se revtent du tartan.

13. Une autre anne a pass vite; dj Angus bnit un autre fils; cette
naissance est clbre comme la premire, et cette fte joyeuse ne fut
pas courte.

14. Instruits par leur pre  bander l'arc sur les sombres et orageuses
montagnes d'Alva, les deux frres, dans leur enfance, chassaient le
chevreuil agile, et dpassaient leurs lvriers dans leur course.

15. Puis, avant que les annes de la jeunesse soient passes, ils se
mlent aux rangs des guerriers; ils manient, avec lgret la brillante
claymore, et envoient au loin la flche sifflante.

16. Les cheveux d'Oscar taient noirs; c'tait avec une majest sauvage
qu'ils flottaient au gr de la brise. Mais la chevelure d'Allan tait
brillante et blonde; sa joue tait pensive et ple.

17. Oscar avait l'ame d'un hros; les rayons de la vrit tincelaient
dans son oeil noir. Allan avait de bonne heure appris  se matriser, et
ses paroles avaient t douces ds sa jeunesse.

18. Tous deux, oui, tous deux taient vaillans: la lance du Saxon se
brisa plus d'une fois sous leur acier. Le coeur d'Oscar mprisait la
crainte, mais le coeur d'Oscar savait sentir.

19. L'ame d'Allan, au contraire, ne rpondait pas  ses traits, indigne
qu'elle tait d'une aussi belle enveloppe: rapide comme l'clair de la
tempte, sa vengeance mortelle frappait ses ennemis.

20. De la tour lointaine du haut Southannon, vint une jeune et noble
dame; avec les terres de Kenneth pour dot, vint une vierge aux yeux
bleus, la fille de Glenalvon.

21. Oscar rclama cette belle pouse, et Angus sourit  son Oscar:
l'orgueil fodal du pre tait flatt d'obtenir ainsi la fille de
Glenalvon.

22. coutez! les accords du pibroch sont gais. coutez! l'hymne nuptial
s'lve: les voix se rpandent en accens joyeux, et prolongent encore le
choeur bruyant.

23. Voyez comme les plumes couleur de sang des hros assembls flottent
dans le chteau d'Alva. Les jeunes montagnards prennent leurs plaids
bariols, et attendent l'appel de leurs chefs.

24. Ce n'est pas la guerre que leurs regards demandent; le pibroch joue
le chant de la paix; les clans se pressent aux noces d'Oscar, et les
sons du plaisir ne cessent pas.

25. Mais o est Oscar? certes, il est tard; est-ce bien l l'ardente
flamme d'un fianc? tandis que les htes en foule, que les dames
attendent, ni Oscar ni son frre n'arrivent.

26. Enfin Allan joignit la fiance. Pourquoi Oscar ne vient-il pas? dit
Angus.--Est-ce qu'il n'est pas ici? rpliqua le jeune homme. Il n'tait
pas venu se promener avec moi dans la clairire.

27. Peut-tre, dans l'oubli de ce jour solennel, il chasse le chevreuil
bondissant, ou les flots de l'Ocan prolongent son absence; cependant la
barque d'Oscar est rarement retarde par les flots.

28.--Oh! non, non! rpliqua le pre, alarm, ni la chasse, ni les flots
ne retiennent mon enfant; voudrait-il faire un tel affront  Mora? quel
obstacle l'empcherait d'accourir auprs d'elle?

29. Oh! cherchez, vous tous, amis! oh! cherchez tout  l'entour! Allan,
vole avec eux et parcours les domaines d'Alva! Trouvez Oscar, trouvez
mon fils; faites hte, et n'osez pas rpliquer.

30. Tout est confusion... Le nom d'Oscar rsonne en cris sourds dans la
valle; il s'lve sur la brise qui murmure, jusqu' l'heure o la nuit
tend ses ailes noires.

31. Ce nom interrompt le calme de la nuit; mais c'est en vain que les
chos le rptent  travers les tnbres. Il retentit dans le brouillard
du matin; mais Oscar ne vient pas dans la plaine.

32. Durant trois jours, durant trois nuits sans sommeil, le chef du clan
d'Alva parcourut,  la recherche d'Oscar, toutes les cavernes de la
montagne: donc l'espoir est perdu. Abm dans la douleur, ce malheureux
pre dchire les boucles flottantes de ses cheveux gris.

33. Oscar! mon fils!... Toi, Dieu du ciel! rends-moi l'appui de mes
annes chancelantes, ou, si cet espoir m'est dsormais refus, livre son
assassin  ma rage.

34. Oui, sur quelque rivage dsert et hriss de rocs, les os de mon
Oscar doivent blanchir. Accorde-moi donc,  grand Dieu! une seule grce;
qu'auprs de lui prisse son pre gar par la fureur.

35. Mais peut-tre il vit encore..... Arrire, dsespoir! Ah! sois
calme, mon ame, peut-tre il vit encore... Cesse,  ma voix, d'accuser
mon destin. Grand Dieu! pardonne-moi une prire impie.

36. Quoi! si je l'ai perdu, je tombe oubli dans la poussire de la
mort; l'espoir des vieux jours d'Alva n'est plus. Hlas! de pareils
coups sont-ils justes?

37. Ainsi pleura ce pre infortun, jusqu' ce que le tems, qui adoucit
le plus cruel malheur, et ramen le calme dans son esprit et tari la
source des larmes.

38. Car toujours survivait en son coeur un secret espoir qu'Oscar pouvait
un jour reparatre. Son espoir tour--tour s'affaiblit ou se rveilla,
tandis que le tems compta les heures d'une anne allonge par l'ennui.

39. Les jours se suivirent; l'astre de lumire avait dj termin une
seconde fois sa course accoutume; Oscar n'tait point venu rjouir la
vue de son pre, et le chagrin laissait une plus faible trace.

40. Car il restait encore le jeune Allan, maintenant unique joie de son
pre; et le coeur de Mora fut vite gagn, car la beaut couronnait le
front de ce jeune homme  la blonde chevelure.

41. Mora songeait qu'Oscar tait descendu dans la tombe, et que le
visage d'Allan tait d'une merveilleuse beaut; que si Oscar vivait
encore, quelque autre femme avait subjugu son coeur infidle.

42. Et Angus leur disait que si une anne encore s'coulait dans une
vaine esprance, ses plus tendres scrupules cesseraient, et qu'il
fixerait le jour de leur hymne.

43. Les mois se succdrent  pas lents; mais enfin, mille fois bnie,
arriva la matine au bonheur consacre; cette anne d'anxit et de
crainte une fois passe, quels sourires embellissent le visage des
amans!

44. coutez! les accords du pibroch sont gais. coutez! l'hymne nuptial
s'lve: les voix se rpandent en accens joyeux et prolongent encore le
choeur bruyant.

45. De nouveau le clan, foule vive et gaie, se presse  la porte du
chteau d'Alva; des bruits de fte frappent au loin les chos et
rappellent la joie d'autrefois.

46. Mais quel est celui dont le noir sourcil reste sombre au milieu de
la gat gnrale? Devant les farouches clairs de ses yeux languissent
les flammes bleues du foyer.

47. Noir est le manteau qui l'enveloppe; son haut panache est d'un rouge
de sang; sa voix est comme l'ouragan qui s'lve; mais sa marche est
lgre et ne laisse aucune trace.

48. Il est minuit: on porte les toasts  la ronde; on boit  grands
traits  la sant du fianc; les votes retentissent de mille cris, et
tous les convives unissent leurs voix pour clbrer cette heureuse
journe.

49. Tout--coup l'tranger se leva, et la foule bruyante fit silence, et
le front d'Angus exprima la surprise, et la joue dlicate de Mora rougit
soudainement.

50. Vieillard, s'cria-t-il, ce toast est fini; tu m'as vu boire
moi-mme et clbrer les noces de ton fils: maintenant je rclamerai de
toi un autre toast.

51. Tout ici n'est que fte et que joie pour bnir le destin fortun de
ton Allan; mais, dis-moi, n'as-tu jamais eu d'autre enfant? Dis,
pourquoi donc Oscar serait-il oubli?

52.--Hlas! rpondit le malheureux pre, laissant chapper de grosses
larmes  mesure qu'il parlait, quand Oscar quitta mon chteau ou mourut,
ce coeur vieilli fut presque bris.

53. Trois fois la terre a renouvel sa course, sans que l'aspect
d'Oscar vnt rjouir mes yeux: Allan est ma dernire esprance, depuis
la mort ou la fuite du vaillant Oscar.

54.--C'est bien, rpliqua le grave tranger, et son oeil, roulant dans
son orbite, lanait de farouches clairs; j'apprendrais volontiers le
destin de ton Oscar; peut-tre le hros n'a pas pri.

55. Peut-tre, si ceux qu'il a tant aims l'appelaient, ton Oscar
reviendrait: peut-tre le guerrier n'a fait qu'errer au loin; et pour
lui ton _beltane_[15] peut encore brler.

[Note 15: _Beltane tree_: arbre qu'on plante au premier mai (jour de
fte dans les _Highlands_), et autour duquel on allume des feux
brillans.]

56. Remplis le bowl tout entier, et qu'il fasse le tour de la table.
Nous ne rclamerons pas ce toast par surprise: que chacun ait sa coupe
pleine de vin. Bois avec moi  la sant d'Oscar absent.

57.--De tout mon coeur, dit le vieil Angus, et il remplit son gobelet
jusqu'aux bords: je bois  la mmoire de mon enfant, mort ou en vie; je
ne retrouverai jamais un fils comme lui.

58.--Tu as bravement port ce toast, vieillard; mais pourquoi Allan
est-il l tout tremblant? Viens, bois  la mmoire du mort, et lve ta
coupe d'une main plus ferme.

59. La rougeur clatante du visage d'Allan fit soudain place au teint
d'un fantme; la sueur de la mort tombait en rose glaciale.

60. Trois fois il leva son gobelet, et trois fois ses lvres refusrent
d'y goter; car trois fois il surprit l'oeil de l'tranger fix sur le
sien avec une mortelle indignation.

61. Et c'est ainsi qu'un frre clbre ici la mmoire chrie d'un
frre? Si la force de l'amiti a un tel effet, qu'attendrions-nous donc
de la crainte?

62. Excit par l'ironie, il leva le gobelet: Plt  Dieu qu'Oscar
partaget aujourd'hui notre joie! Une terreur intime glaa son ame; il
dit, et jeta la coupe  terre.

63. C'est lui, j'entends la voix de mon meurtrier! s'crie un sombre
spectre de feu. La voix d'un meurtrier! rpondent les votes du
chteau, et l'ouragan qui clate grossit de plus en plus.

64. Les flambeaux plissent, les guerriers frissonnent, l'tranger s'en
est all.--Au milieu de la foule, on voit un spectre en tartan vert,
ombre terrible, qui grandit de moment en moment.

65. Un large ceinturon attachait ses vtemens, son panache noir ondoyait
sur sa tte; mais sa poitrine tait nue, avec de rouges blessures, et
morne tait l'clat de son oeil, comme s'il et t de verre.

66. Et trois fois, de son sinistre regard, il sourit  Angus, en pliant
le genou; et trois fois il lana un sombre coup-d'oeil sur un guerrier
tomb  terre, que la foule ne regarde plus qu'en tremblant d'horreur.

67. On entend crier les verroux d'un bout du chteau  l'autre; les
tonnerres mugissent dans les airs, et le fantme, au milieu des nuages,
est emport en haut sur l'aile de la tempte.

68. La fte fut glace, le repas interrompu.--Qui est l tendu sur la
dalle? L'ame oppresse du vieil Angus avait tout oubli; enfin son pouls
bat de nouveau et le rend  la vie.

69. Arrire, arrire! que l'art essaie de rouvrir les yeux d'Allan  la
lumire. C'en est fait de son argile, sa course est acheve; ah! jamais
Allan ne se relvera!

70. La poitrine d'Oscar est froide comme la poussire; ses cheveux sont
soulevs par la brise; la flche empenne d'Allan est reste dans son
sein: il gt dans la noire valle de Glentanar.

71. Et d'o vient le terrible tranger? Ou qui tait-il? Aucun tre
mortel ne peut le dire; mais on ne peut douter de la forme que revtit
le spectre de feu, car les fils d'Alva connaissaient bien Oscar.

72. L'ambition donna la force au bras d'Allan: son dard vola sur l'aile
d'un dmon triomphant de joie, quand l'envie agita ses brlans tisons et
rpandit son venin dans le coeur du jeune homme.

73. Rapide fut le trait qui, parti de l'arc d'Allan, se souilla d'un
sang abominable: le panache noir du brun Oscar est tomb; le dard fatal
a tari en lui les sources de la vie.

74. C'est Mora dont le regard rendit Allan coupable; c'est elle qui fit
rvolter son orgueil bless. Hlas! ces yeux qui tincelaient des rayons
de l'amour devaient pousser une ame  un crime infernal.

75. Regarde, ne vois-tu pas un tombeau solitaire qui s'lve sur la
cendre d'un guerrier? il brille d'un clat sombre  travers le
crpuscule: c'est le lit de noces d'Allan.

76. C'est loin, bien loin du noble spulcre qui renferme les mnes
illustres de son clan. Nulle bannire ne flotte au-dessus de ses restes,
car elle serait souille du sang fraternel.

77. Quel mnestrel aux cheveux gris, quel barde aux blancs cheveux
clbrera, sur la harpe, les exploits d'Allan? Le chant du pote est la
plus belle rcompense de la gloire; mais qui peut chanter les louanges
d'un meurtrier?

78. La harpe doit rester immobile, insonore: nul mnestrel n'ose
rveiller cette histoire; sa main paralyse se glacerait en punition de
sa faute, et les cordes de sa harpe se briseraient.

79. Aucune lyre illustre, aucun hymne solennel ne rpandra sa gloire
dans le monde. Quel en serait l'cho? la maldiction amre d'un pre
expirant, le gmissement d'un frre assassin!




XVII.

AU DUC DE DORSET.

AVANT-PROPOS DE L'AUTEUR.


En faisant la revue de mes papiers, afin d'y choisir quelques nouveaux
pomes pour cette seconde dition, je trouvai les vers suivans, que
j'avais totalement oublies. Je les avais composs dans l't de 1805,
peu de tems avant mon dpart de Harrow-on-the-Hill. C'est une pice
adresse  un jeune condisciple de haut rang, qui m'avait souvent
accompagn dans les courses que je faisais dans le voisinage: il n'a
cependant jamais vu ces vers, et trs-probablement ne les verra jamais.
Comme, en les relisant, je ne les ai pas trouvs pires que quelques
autres pices de ce recueil, je les publie aujourd'hui pour la premire
fois, aprs de fort lgres corrections.

D.r..t! dont le jeune ge unit ses pas aux miens pour explorer les
sentiers de la clairire de l'Ida[16]; toi, que l'affection m'apprit 
protger toujours, et te fit de moi un ami plutt qu'un tyran, quoique
les usages svres de notre cole t'eussent prescrit l'obissance et
m'eussent donn le commandement[17]; toi, sur qui vont pleuvoir, dans
quelques annes, les richesses et les honneurs, aujourd'hui mme tu
possdes un nom illustre, plac haut dans le monde et non loin du trne.
Cependant, D.r..t, ne laisse pas sduire ton ame, au point de fuir les
beauts de la science ou de secouer toute espce de joug, bien que des
matres faibles[18], craignant de blmer l'enfant titr qui, un jour,
distribuera des grces, regardent les erreurs du duc avec trop
d'indulgence, et ferment les yeux sur des fautes qu'ils tremblent de
chtier.

[Note 16: Le nom d'Ida est donn, par antonomase,  Harrow-on-the-Hill;
o Byron s'tait trouv dans la mme cole que le duc de Dorset.

(_N. du Tr._)]

[Note 17: Dans les coles publiques, les jeunes gens sont entirement
subordonns aux classes suprieures, jusqu' ce qu'ils y aient pris
place eux-mmes: nul rang social n'exempte de cette espce de noviciat.]

[Note 18: Je dclare n'avoir eu en vue aucune allusion personnelle, mme
la plus loigne. Je mentionne simplement, d'une manire gnrale, ce
qui n'est que trop souvent vrai, la faiblesse des prcepteurs.]

Quand de jeunes parasites qui flchissent le genou devant la richesse,
leur idole dore, et non pas devant toi, car un enfant mme,  l'aurore
de sa grandeur, trouve des esclaves qui le flattent et le cajolent;
quand ils te diront que la pompe devrait seule environner le jeune
homme prdestin par sa naissance  tre si grand; que les livres ne
sont faits que pour de pauvres diables; que les nobles esprits mprisent
les rgles communes, ne les crois point,--ils te marquent le chemin de
la honte, et cherchent  ternir l'honneur de ton nom; reviens vers ce
petit nombre d'coliers de l'Ida, dont les ames ne ddaignent pas de
condamner ce qui est mal; ou si, parmi les camarades de ta jeunesse,
aucun n'ose lever la voix svre de la vrit, interroge ton propre
coeur! il te dira: Jeune homme, abstiens-toi, car je sais bien que la
vertu y demeure.

Oui, je t'ai observ dans plus d'une journe; mais, aujourd'hui, de
nouveaux objets m'appellent ailleurs. Oui, j'ai observ, dans cet esprit
gnreux, des sentimens qui, mris avec soin, feront le bonheur de tes
semblables. Ah! quoique la nature m'ait fait moi-mme altier et sauvage,
que l'indiscrtion m'ait nomm son enfant favori; quoique toute erreur
me marque de son sceau et me condamne  tomber, cependant je voudrais
bien tomber seul: quoique nul prcepte ne puisse aujourd'hui dompter mon
coeur hautain, j'aime encore les vertus dont je ne puis me faire honneur
 moi-mme.

Ce n'est point assez de briller avec les autres fils du pouvoir, comme
le foltre mtore d'une heure, de remplir,  faible orgueil! une page
des annales de la pairie avec de longs titres, qui ne figurent plus loin
dans aucune autre page; partage donc la commune destine de la foule
titre, admir durant ta vie, oubli dans le spulcre, lorsque rien ne
te distinguera des morts vulgaires, sinon la lourde et froide pierre qui
couvrira ta tte, l'cusson tombant en poudre, ou le chef-d'oeuvre de
l'art hraldique, ce blason bien armori mais nglig, o les lords, que
rien n'a illustrs, trouvent, dans la tombe, tout juste assez de place
pour laisser aprs eux un nom sans gloire. Ils dorment l, ignors comme
les sombres votes qui cachent leur poussire, leurs folies et leurs
fautes: race dont les vieilles armoiries, les vieux titres sont couchs
dans des registres destins  n'tre jamais lus. Oh! que je voudrais,
d'un regard prophtique, te voir prendre une place leve parmi les bons
et les sages, poursuivre une glorieuse et longue carrire, le premier en
talent comme en rang, fouler aux pieds tous les vices, fuir toute basse
action; enfin, n'tre plus le mignon de la fortune, mais son plus noble
fils.

Parcours les annales des anciens jours, lis les faits clatans de tes
premiers aeux. Un d'eux[19], tout courtisan qu'il tait, fut un homme
de rare mrite, et eut la gloire de donner le jour au drame anglais. Un
autre[20] non moins renomm pour son esprit, n'est dplac ni  la cour,
ni dans les camps, ni dans le snat; vaillant sur le champ de bataille,
favori des neuf soeurs, destin  briller dans toute haute sphre;
distingu de la foule dore, il fut l'orgueil des princes et l'honneur
de la posie. Tels furent tes pres; porte donc ainsi leur nom, hritier
non-seulement de leurs titres, mais encore de leur gloire. L'heure
approche; quelques jours encore, et ce petit thtre de joies et de
douleurs sera ferm pour moi. Chaque moment m'avertit de renoncer  ces
ombrages, o l'esprance, la paix et l'amiti faisaient tout mon bien;
l'esprance qui variait comme les couleurs de l'arc-en-ciel, et qui
dorait les ailes rapides du tems; la paix, que n'loigna jamais la
sombre rflexion, en rvant les orages des jours  venir; l'amiti, dont
l'enfance connat seule le sincre langage. Hlas! ils n'aiment point
assez long-tems ceux qui aiment si bien. Adieu donc, sjour de mon jeune
ge! Et n'adressons pas  ce thtre chri un long et pnible adieu,
comme fait l'exil  son rivage natal, dont il s'carte lentement sur la
surface de l'abme azur, et qu'il regarde d'un oeil attrist, mais
incapable de pleurer.

[Note 19: Thomas Sackville, lord Buckurst, cr comte de Dorset par
Jacques Ier, fut une des premires et des plus brillantes gloires de la
posie nationale, et, le premier, il donna un drame rgulier.

(Anderson's _British poets_.)]

[Note 20: Charles Sackville, comte de Dorset, regard comme l'homme le
plus accompli de son tems, se distingua galement  la cour si
voluptueuse de Charles II, et  la cour si sombre de Guillaume III. Il
se comporta en brave au combat naval livr, en 1665, contre les
Hollandais, un jour avant qu'il compost son clbre pome. Son
caractre a t peint avec les plus vives couleurs par Dryden, Pope,
Prior et Congrve.

(Voy. Anderson, _British poets_.)]

D.r..t! adieu! Je ne demanderai point d'un si jeune coeur un sentiment de
triste souvenance; la matine de demain chassera mon nom de ta jeune
mmoire, et n'en laissera aucune trace. Et nanmoins, peut-tre, dans un
ge plus mr, puisque le hasard nous a jets dans la mme sphre,
puisque le mme snat, la mme cause peut rclamer un jour notre
suffrage pour l'tat, nous nous rencontrerons l, et passerons l'un 
cot de l'autre avec un oeil indiffrent, avec un regard froid et
lointain. Pour moi,  l'avenir, ni ennemi ni ami, tranger  toi,  ton
bonheur ou  ton infortune, je n'espre plus repasser en souvenir avec
toi le cours de nos premires annes; je n'aurai plus, comme nagure, la
joie de passer mes heures dans ta compagnie; je n'entendrai plus, que
dans la foule; ta voix si familire  mon oreille. Cependant, si les
voeux d'un coeur inhabile  dguiser ses sentimens, que peut-tre il
aurait d renfermer, si ces voeux..... (mais il faut finir cette longue
ptre). Ah! si ces voeux ne sont point exprims en vain, le sraphin,
gardien et guide de ta destine, te laissera aussi illustre qu'il te
trouva grand.




TRADUCTIONS ET IMITATIONS.

Il est vident que nous n'avons pas d traduire cette partie des _Heures
de loisirs_; voici seulement la liste des diverses pices traduites par
Lord Byron:

   1 Apostrophe d'Adrien  son ame, sur son lit de mort:

              _Animula! vagula, blandula_, etc.

   2 Traduction d'une ptre de Catulle: _Ad Lesbiam_.

   3 Traduction de l'_pitaphe de Virgile et de Tibulle_, par
   Domitius Marsus.

   4 Traduction de Catulle: _Luctus de morte passeris_.

   5 Imitation de Catulle: _Les Baisers_.

   6 Traduction d'Anacron: _A sa lyre_; [Grec: thel legein Atreidas.]

   7 Ode III du mme: _L'Amour mouill_.

   8 Fragmens d'exercices classiques, traduits du _Promthe
   enchan_ d'Eschyle. (_Harrow-on-the-Hill_, Dec. I, 1804.)

   9 Paraphrase de l'pisode de Nisus et Euryale, _nid_.
   liv. IX.

   10 Traduction d'un choeur de la _Mde_ d'Euripide.





PICES FUGITIVES.




I.

PENSES

SUGGRES PAR UN EXAMEN DE COLLGE (1806).


Au milieu de l'assemble, entour de sa cour des pairs, Magnus[21] lve
son front ample et sublime; plac sur le fauteuil de prsident, il
semble un dieu qui, d'un signe, fait trembler les vtrans et les
nouveaux[22]. Lorsque tous, autour de lui, observent sur leurs siges le
plus sombre silence, sa voix de tonnerre branle le dme retentissant,
en adressant de svres reproches aux misrables peu habiles 
s'vertuer aux mystres mathmatiques. Heureux le jeune homme vers dans
les axiomes d'Euclide, quoique faible d'ailleurs dans tout autre art!
Heureux celui qui, sachant  peine crire un vers anglais, scande les
mtres attiques avec le coup-d'oeil d'un critique! Comment donc? Il ne
sait pas comment prirent ses aeux, lorsque nos discordes civiles
entassaient les morts dans les champs, lorsqu'douard guidait ses
troupes conqurantes, ou que Henri foulait aux pieds l'orgueil de la
France; il s'tonne au nom de la Grande Charte; mais il rcapitule fort
bien les lois de Sparte; il peut dire quels dits fit le sage Lycurgue,
tandis qu'il a laiss sur la planche de sa bibliothque le livre de
Blackstone; il vante la gloire immortelle des drames grecs, lorsqu'il se
rappelle  peine le nom du barde de l'Avon.

[Note 21: Je n'entends donner lieu  aucune rflexion dfavorable 
celui que je mentionne sous le nom de Magnus: il est simplement
reprsent comme accomplissant une fonction indispensable de sa charge.
D'ailleurs le ridicule retomberait sur moi, puisque ce _gentleman_ est
aujourd'hui aussi distingu par son loquence et par la dignit avec
laquelle il remplit sa place, qu'il l'tait dans ses jeunes annes par
son esprit et sa bonne humeur.]

[Note 22: _Sophs and freshmen_: les _sages_ et les _nouveaux_, termes
consacrs,  Cambridge, pour dsigner les tudians de premire et de
seconde anne.

(_N. du Tr._)]

Tel est le jeune homme, dont le cerveau scientifique obtiendra les
honneurs scholaires, les mdailles, les bourses, ou peut-tre mme le
prix de dclamation, s'il lve ses regards jusques  ce fate glorieux.
Mais ce n'est point un talent ordinaire qui peut esprer d'atteindre 
cette coupe d'argent si envie: non pas que nos esprits exigent beaucoup
d'loquence, le style brlant de l'orateur athnien ou le feu de
Cicron; une matire claire ou anime est inutile, puisque nous
n'essayons pas de convaincre par la parole. Que d'autres orateurs soient
fiers du talent de plaire, nous parlons pour nous plaire  nous-mmes,
et non pour mouvoir la multitude: notre gravit prfre, le ton du
murmure, un mlange appropri du cri et du gmissement; aucune grce ne
doit tre emprunte de l'action; le geste le plus lger dplairait au
doyen, et tous les gradus bahis clabauderaient contre ce qu'ils ne
pourraient jamais imiter.

L'homme qui espre obtenir la coupe promise doit se tenir toujours dans
la mme posture, et ne jamais lever les yeux, ni s'arrter, mais manger
chaque mot, peu importe qu'on n'entende rien. Qu'il se presse donc sans
songer au repos; qui parle le plus vite est certain de parler le mieux;
qui prononce le plus de mots dans le plus court espace de tems, peut
esprer  coup sr de gagner le prix  cette course de paroles.

Voil donc les enfans de la science, ceux qui, rcompenss ainsi,
vieillissent  l'aise sous les tranquilles ombrages de Granta[23]! L,
sur les bords marcageux du Cam[24], ils demeurent oisifs, vivent sans
rputation, sans honneur,--meurent sans tre pleurs. Sourds comme les
portraits qui ornent leurs salles, ils croient que tout savoir est
renferm dans leurs murs. Grossiers dans leurs moeurs, exacts  de sottes
formalits, ils affectent de ddaigner tous les arts modernes; mais ils
prisent les notes de Bentley, de Brunck[25] ou de Porson[26], beaucoup
plus que le vers comment par le critique. Vains comme leurs honneurs,
lourds comme leur ale, tristes comme leur esprit, et ennuyeux comme
leurs rcits; morts  l'amiti, quoiqu'ils sachent encore tre
sensibles, alors que leur intrt ou celui de l'glise requiert un zle
fanatique. Ils vont en grande hte faire leur cour au matre du pouvoir,
soit que Pitt ou Petty rgle l'heure des audiences[27]. Ils inclinent
leurs ttes devant lui, avec un sourire suppliant, lorsque les mitres
sont tales en perspective  leurs yeux; mais s'il tait renvers par
l'orage de la disgrce, ces hommes voleraient  la rencontre de son
successeur. Tels sont ceux qui gardent les trsors du savoir; telle est
leur coutume, telle est leur rcompense. Au moins pouvons-nous nous
hasarder  dire que la prime ne peut excder leur dbours.

[Note 23: Nom potique de Cambridge.

(_N. du Tr._)]

[Note 24: Le Cam, rivire de Cambridge.

(_N. du Tr._)]

[Note 25: Critiques clbres.]

[Note 26: Professeur actuel de langue grecque au collge de la Trinit,
 Cambridge; homme dont les hautes facults et les crits justifient
peut-tre une pareille prfrence.]

[Note 27: Depuis que ces vers ont t crits, lord H. Petty (aujourd'hui
marquis de Lansdown) a perdu sa place, et subsquemment, j'allais dire
consquemment, l'honneur de reprsenter l'universit: un fait si clair
n'a pas besoin de commentaire.]




II.

AU COMTE DE ***.

                           _Tu semper amoris
   Sis memor, et cari comitis ne abscedat imago_.

   (VALRIUS FLACCUS.)


1. Ami de ma jeunesse! Quand nous errions ensemble, coliers l'un de
l'autre aims, embrass de l'amiti la plus pure; le bonheur qui
emportait sur son aile ces heures de roses tait une pluie de dlices,
telle qu'il en tombe rarement sur les mortels d'ici-bas.

2. Le souvenir seul m'est plus cher que toutes les joies que j'aie
jamais connues. Loin de vous, c'est une peine; mais c'est encore une
peine agrable que de repasser en mmoire ces jours et ces heures, et de
soupirer encore le mot d'adieu!

3. Ma pense mlancolique se nourrit de ces scnes dont je ne jouirai
plus, de ces scnes que je regretterai toujours; la mesure de notre
jeunesse est comble, le rve du soir de la vie est sombre et noir. Nous
rencontrerons-nous?... Ah! jamais!

4. Comme deux fleuves, enfans d'une mme fontaine, en vain sortent
ensemble d'une commune source, bientt, divergeant de cette unique
origine, suivent chacun, en murmurant, une route diverse, jusqu' ce
qu'ils se confondent dans l'Ocan:

5. Ainsi, nos vies dsormais couleront spares; leurs ondes, heureuses
ou funestes, quoique voisines, hlas! ne se mleront plus comme nagure;
rapides ou lentes, noires ou limpides, elles arriveront au gouffre sans
fond de la mort, pour quitter  jamais le rivage.

6. Nos ames,  mon ami! qu'animait auparavant un seul dsir, qui
vivaient de la mme pense, sont aujourd'hui entranes dans des sphres
diffrentes. Ddaignant les humbles amusemens de la campagne, c'est
votre destin de vous mler  une cour lgante, et de briller dans les
annales de la mode.

7. Le mien est de perdre mon tems  l'amour, ou d'exhaler mes rveries
en rimes, sans le secours de la raison; car le bon sens et la raison, au
su et au vu des critiques, ont abandonn tout pote amoureux, et ne se
sont laisss saisir par aucune de ses penses.

8. Pauvre Little[28]! barde  la voix douce et mlodieuse! On vient de
traiter tes sublimes chants comme oeuvres monstrueuses: celui qui dvoila
les secrets de l'amour devait tre stigmatis par les terribles
_Reviewers_, comme un tre sans esprit et sans moeurs[29].

[Note 28: _Little_ (petit, enfant), nom sous lequel Thomas Moore publia
ses posies rotiques.

(_N. du Tr._)]

[Note 29: Ces stances furent crites peu de tems aprs qu'une _Revue_ du
nord et insr une critique svre sur une nouvelle publication de
l'Anacron anglais, Thomas Moore.]

9. Et cependant, lorsque tu as en partage les loges de la beaut, ne te
plains pas de ton lot, harmonieux favori des neuf soeurs: on lira encore
tes lays dlicieux, quand le bras de la perscution sera mort et que les
critiques seront oublis.

10. Pourtant, je dois accorder quelque mrite  ces dignes personnages
qui chtient avec une implacable ardeur les mauvais vers et ceux qui les
composent; et quoique je puisse moi-mme tre le premier en proie aux
sarcasmes des critiques, certes je ne me battrai point avec eux[30].

[Note 30: Un pote (_horresco referens_) dfia son _reviewer_  un
combat  mort. Si cet exemple prvalait, nos censeurs priodiques
devraient se plonger dans le Styx; car comment se sauveraient-ils
autrement de la nombreuse arme de leurs assaillans furieux?]

11. Peut-tre feraient-ils tout aussi bien d'craser la lyre d'un tel
commenant, cette lyre aux sons pres et rudes: celui qui offense si
impertinemment  dix-neuf ans, avant trente deviendra, je gage, un
pcheur endurci.

12. Maintenant, je reviens  vous, et certes, je vous dois des excuses.
Recevez donc mon apologie: en vrit, cher--, dans l'essor de mon
imagination, je vole  droite et  gauche; ma muse aime la digression.

13. Je vous disais, ce me semble, que votre destin serait d'ajouter une
toile au royal empyre; puisse un royal sourire vous accueillir! Sous
le rgne d'un noble monarque, vous ne chercheriez pas en vain ce
sourire, si le mrite vous sert de recommandation.

14. Mais la cour abonde en prils; de perfides rivaux y talent un clat
trompeur. Puissent les saints vous garantir de leurs piges! Puisse
votre amour ou votre amiti ne demander une tendre affection qu' ceux
qui seront le plus dignes de vous.

15. Puissiez-vous ne pas vous carter un moment du sr et droit chemin
de la vrit; n'tre jamais leurr par l'appt des plaisirs! Puissent
vos pas imprimer leur trace sur les roses; vos sourires tre toujours
des sourires d'amour; vos larmes, des larmes de joie!

16. Oh! si vous souhaitez que le bonheur charme vos jours et vos annes
 venir, et que les vertus couronnent votre front, soyez toujours ce que
vous tiez, aussi pur que je vous ai connu; soyez toujours ce que vous
tes aujourd'hui.

17. Une part lgre de gloire, qui viendrait rjouir mes ans  leur
dclin, me serait alors doublement chre; mais lorsque je bnis votre
nom chri, je renoncerais  la renomme du pote pour tre au moins ici
un prophte.




III.

GRANTA, MACDOINE (1806).

      [Grec: Argyreais logchaisi machou kai panta cratsais.]


1. Oh! si le miracle du dmon de Lesage[31] pouvait se raliser  mon
gr, Asmode, cette nuit, soulverait mon corps tremblant dans les airs,
et irait le placer sur le clocher de Sainte-Marie.

[Note 31: _Le Diable Boiteux_ de Lesage; le dmon Asmode place Don
Clophas sur un lieu lev, et dcouvre  ses regards l'intrieur des
maisons.]

2. L, il me montrerait les salles de l'antique Granta, dont les toits
dcouverts n'arrteraient plus mes regards, pleines d'habitans
pdantesques, gens rvant le surplis de linon ou la stalle d'honneur qui
doivent tre la proie de leur vote vnal.

3. L, je verrais les concurrens rivaux, Petty et Palmerston aux aguets,
cabaler de toute leur puissance pour le prochain jour d'lection.

4. Quoi? candidats et votans; troupe sainte, tous sont dans les bras du
sommeil; c'est une race renomme pour sa pit, et dont les remords ne
troublent jamais le repos.

5. Lord Henri[32] ne peut avoir un doute; les votans sont personnes
sages et rflchies; ils savent bien que les promotions ne peuvent
arriver que rarement et de tems en tems.

[Note 32: Henri Petty.

(_N. du Tr._)]

6. Ils savent que le chancelier a maintenant quelques jolis bnfices 
sa disposition; chacun d'eux espre en avoir un en partage, et sourit
par consquent  ses offres.

7. Maintenant que la nuit s'avance, je dtourne mes yeux de cette scne
soporifique pour voir, sans tre le moins du monde aperu, les studieux
enfans de l'_Alma mater_[33].

[Note 33: _Alma mater_ (mre bienfaisante), mot consacr pour designer
l'universit.

(_N. du Tr._)]

8. L, dans une chambre troite et humide, le candidat pour les prix de
collge travaille, le nez sur ses cahiers,  la clart d'une lampe
nocturne, se couche tard et se lve matin.

9. Certes, il mrite bien de gagner ces prix avec tous les honneurs de
son collge, celui qui, faisant de si pnibles efforts pour les obtenir,
court ainsi aprs un strile savoir;

10. Celui qui sacrifie ses heures de repos pour scander avec prcision
les mtres attiques, ou fatigue sa cervelle agite  rsoudre des
problmes mathmatiques;

11. Celui qui lit des fautes de quantit dans Sele[34], ou qui se met la
tte  la torture sur un triangle nigmatique; qui, priv souvent d'un
repas salutaire, est condamn  disputer dans un latin barbare[35],

[Note 34: L'ouvrage de Sele sur les mtres grecs fait preuve d'un talent
et d'une sagacit rares; mais, comme on doit s'y attendre dans un genre
de travail si difficile, n'est pas remarquable pour l'exactitude.]

[Note 35: Le latin des coles est de l'espce canine (_canina species_),
et fort peu intelligible.]

12. Qui renonce aux pages agrables et utiles des crivains historiques,
et prfre  la littrature le carr de l'hypotnuse[36].

[Note 36: Thorme dcouvert par Pythagore: le carr de l'hypotnuse du
triangle rectangle est gal  la somme des carrs des deux autres
cts.]

13. Mais du moins ces occupations, sont innocentes, et ne font de mal
qu'au pauvre tudiant; elles sont louables en comparaison d'autres
rcrations qui rassemblent la troupe imprudente.

14. Comme la vue est choque de leurs dbauches dsordonnes, lorsqu'ils
unissent le vice et l'infamie, lorsque l'ivresse et les ds les
entranent, lorsque tous leurs sens sont noys dans le vin!

15. Telle n'est pas la bande des mthodistes, qui mditent des plans de
rforme: ceux-ci invoquent le Seigneur dans une humble attitude, et
prient pour les pchs d'autrui.

16. Mais ils oublient que leur esprit d'orgueil, leur triomphante fiert
dans cette vie d'preuves, diminue grandement le mrite de cette
abngation dont ils se targuent si fort.

17. C'est le matin.--Je dtourne ma vue de ce spectacle.--Que rencontre
alors mon regard? Une foule nombreuse, vtue de blanc[37], traverse la
pelouse  pas mesurs.

[Note 37: Le jour de la fte d'un saint, les tudians portent des
surplis dans la chapelle.]

18. La cloche de la chapelle retentit  grand bruit dans les airs; elle
se tait:--quels sons entends-je alors? Les accords doux et clestes de
l'orgue pntrent mon oreille attentive.

19. A cela se joint l'hymne sacr, le chant solennel du roi pote; et
toutefois, lorsqu'on entend long-tems cette musique, on ne dsire pas
l'entendre une seconde fois.

20. Nos choeurs seraient  peine excusables, mme comme troupe de
commenans novices: tout pardon, maintenant, doit tre refus  un tel
synode de pcheurs croassans.

21. Si David, aprs avoir achev sa tche sublime, et entendu ces
lourdauds chanter en sa prsence, jamais ses psaumes ne seraient
descendus jusqu' nous: il les et dchirs tout en fureur.

22. Les malheureux Isralites, dans leur captivit, taient, par l'ordre
d'un tyran inhumain, obligs de chanter, le coeur plein d'amertume, sur
les bords du fleuve de Babylone.

23. Oh! s'ils eussent chant sur un ton semblable, soit par ruse, soit
par crainte, ils auraient pu rassurer leurs esprits; du diable si une
ame et voulu les entendre!

24. Mais si je griffonne le papier encore davantage, au diable si une
ame voudra me lire: ma plume est mousse, mon encre  sec; il est en
vrit tems de m'arrter.

25. Adieu donc, Granta aux vieux clochers! Je ne voltige plus comme
Clophas; tes scnes n'inspirent plus ma muse; le lecteur est fatigu,
et moi aussi.




IV.

LACHIN Y GAIR.

AVANT-PROPOS DE L'AUTEUR.

Lachin y Gair, ou, comme on le prononce en langue erse, Loch na Garr,
s'lve comme une orgueilleuse tour dans les Highlands du nord, prs
d'Invercauld. Un de nos modernes _tourists_ en parle comme de la plus
haute montagne de la Grande-Bretagne; quoi qu'il en soit, c'est  coup
sr une des plus ariennes et des plus pittoresques de nos _Alpes
caldoniennes_. L'aspect en est d'une teinte sombre, mais le sommet est
le sige de neiges ternelles. Je passai prs de Lachin y Gair une
partie de mes premires annes, et c'est le souvenir de ce tems qui a
donn naissance aux stances suivantes.


1. Arrire, gais paysages, et vous, jardins de roses! Que les mignons du
luxe se promnent au milieu de vous. Qu'on me rende ces rocs o
l'avalanche repose, sjour sacr de la libert et de l'amour. Oui,
Caldonie, tes montagnes me sont chres, quoique les lmens se livrent
la guerre autour de leurs blanches cimes; oui, quoique au lieu de
sources paisibles mugissent les cataractes cumantes, je soupire aprs
la valle du sombre Loch na Garr.

2. Ah! c'est l que mes pas errrent dans mon enfance; j'avais la toque
pour coiffure, et pour manteau le plaid[38]. Pendant que je faisais ma
course quotidienne sous l'ombrage des pins, ma pense contemplait ces
chefs de clans, morts autrefois sur le champ de bataille; je ne
regagnais le foyer domestique qu'aprs que l'clat mourant du jour eut
fait place aux rayons de la brillante toile polaire: car mon
imagination se complaisait dans les traditions que me racontaient les
habitans indignes du sombre Loch na Garr.

[Note 38: Ce mot est vicieusement prononc _plad_: la vraie
prononciation, conforme  celle d'cosse, est connue par l'orthographe.

(_Note de Lord Byron_.)

--Byron fait cette remarque, juste d'ailleurs, parce qu'il fait rimer
_plaid_ avec _glade_ (ombraqe).

(_N. du Tr._)]

3. Ombres des morts! n'ai-je pas entendu vos voix s'lever avec le
souffle de la brise murmurante du soir? Certes, l'ame heureuse du hros
parcourt, sur l'aile du vent, la valle qui fut son domaine; autour de
Loch na Garr, tandis que les vapeurs de l'ouragan s'amoncellent, l'hiver
prside dans son char de glaces; les nuages y environnent les ombres de
mes pres, qui sjournent dans les temptes du sombre Loch na Garr.

4. Hommes vaillans, ns sous une toile funeste[39], des visions
prophtiques ne vous annoncrent-elles pas que le destin avait abandonn
votre cause? Hlas! destins  mourir  Culloden[40], la victoire
n'entoura point votre mort d'applaudissemens! mais vous tes heureux,
tout ensevelis que vous tes dans le sommeil de la mort. Vous reposez
avec votre clan dans les cavernes de Braemar[41]. Vos hauts faits,
clbrs au son du pibroch[42], par la voix grave du chanteur
montagnard, frappent les chos du sombre Loch na Garr.

[Note 39: Je fais ici allusion  mes anctres maternels, les Gordon,
dont plusieurs combattirent pour l'infortun prince Charles, plus connu
sous le nom de Prtendant. Cette branche tait presque allie aux
Stuarts par le sang comme par l'affection. Georges, second comte de
Huntley, pousa la princesse Annabella Stuart, fille de Jacques Ier
d'cosse; il laissa d'elle quatre fils, dont j'ai l'honneur de compter
le troisime, sir William Gordon, au nombre de mes anctres.]

[Note 40: Je ne suis pas certain si quelqu'un d'eux prit  la bataille
de Culloden; mais comme plusieurs succombrent dans l'insurrection, j'ai
us du nom de la principale action, _pars pro toto_.]

[Note 41: Rgion des Highlands ainsi appele: il y a aussi un chteau de
Braemar.]

[Note 42: Nom de la cornemuse cossaise. (_Note de Lord Byron_.)

--Erreur de Byron, amrement releve par la _Revue d'dimbourg_. Le
pibroch est proprement un air de cornemuse.

(_N. du Tr._)]

5. Que d'annes ont fui, Loch na Garr, depuis que je t'ai quitt! Que
d'annes s'couleront encore avant que tu reoives la trace de mes pas!
La nature t'a dshrit de verdure et de fleurs: mais qu'importe? tu
m'es encore plus cher que les plaines d'Albion. Angleterre! tes beauts
sont fades et bourgeoises aux yeux de celui qui erra au loin sur les
montagnes. Oh! gloire aux cimes sauvages et majestueuses! Gloire aux
rocs escarps et sourcilleux du sombre Loch na Garr.




V.

AU ROMAN.


1. Mre des rves dors,  muse du roman! reine sacre des joies
enfantines! toi qui guides au milieu de danses ariennes ton fidle
cortge de jouvencelles et de jeunes garons; enfin, tes charmes ne me
retiennent plus, je brise les fers de mon premier ge, je ne prends plus
part  ta ronde mystrieuse; mais j'abandonne tes royaumes pour ceux de
la vrit.

2. Et pourtant il est pnible de laisser les rves qui habitent l'ame
libre de toute dfiance, qui nous font voir chaque nymphe comme une
desse dont les yeux rayonnent d'immortelles flammes, lorsque
l'imagination tient son sceptre tout-puissant, et qu'elle embellit tout
de mille couleurs varies, lorsque les vierges ne semblent plus une
chimre, que tout est vrai, jusques aux sourires de la femme.

3. Mais devons-nous avouer que tu n'es qu'un nom; et descendus de ton
palais de nues, ne plus trouver une Sylphide dans chaque dame, un
Pylade[43] dans chaque ami? laisser tes royaumes ariens  la troupe des
fes; avouer enfin que la femme est aussi fausse que belle, et que les
amis ont de la sensibilit--pour eux seuls?

[Note 43: Il est  peine ncessaire d'annoter que Pylade fut le
compagnon d'Oreste et un hros de ces amitis clbres qui, avec celles
d'Achille et Patrocle, Nisus et Euryale, Damon et Pythias, ont t
transmises  la postrit, comme des exemples remarquables d'un
attachement qui, suivant toute probabilit, n'a jamais exist hors de
l'imagination du pote et de la page d'un historien ou d'un romancier
moderne.]

4. Je l'avoue avec honte, j'ai senti ta puissance: je me repens
aujourd'hui, ton rgne est pass, je n'obirai plus  tes prceptes, je
ne m'lancerai plus sur les ailes de l'imagination. Pauvre sot! aimer un
oeil tincelant, et croire cet oeil cher  la vrit; se confier  la
premire coquette qui soupire, et mollir devant la coquette qui pleure.

5. O muse trompeuse! Dgot de tes illusions, je fuis loin de ta cour
bigarre, o sigent l'affectation et la languissante sensibilit, dont
les sottes larmes ne peuvent jamais couler pour d'autres douleurs que
pour les tiennes; qui se dtourne des maux rels pour baigner de pleurs
tes pompeuses idoles.

6. Unis-toi maintenant  la sympathie, vtue de noir, couronne de
cyprs, qui niaisement soupire avec toi, dont le coeur saigne pour toutes
les ames: appelle ta cour fminine et champtre pour pleurer un
adorateur perdu  jamais, qui jadis put brler d'une ardeur gale, mais
ne s'incline plus aujourd'hui devant ton trne.

7. Et vous, tendres nymphes, dont les larmes sont prtes  couler 
grands flots en toute occasion, dont les coeurs gmissent sous le poids
de craintes imaginaires, et brlent d'imaginaires dlires: dites,
pleurerez-vous mon nom absent, pleurerez-vous un apostat de votre
aimable cortge? Un barde enfant peut du moins rclamer de vous quelques
accens de sympathie.

8. Adieu, troupe foltre; adieu pour toujours! L'heure du destin
approche; dj parat le gouffre o vous devez tre englouties sans
causer de regrets: je vois le lac noir de l'oubli, agit par des vents
que vous ne sauriez apaiser, abme o vous et votre gracieuse souveraine
devez, hlas! prir ensemble.




VI.

LGIE SUR L'ABBAYE DE NEWSTEAD[44].

[Note 44: Comme un pome sur ce sujet est imprim au commencement du
recueil, l'auteur n'eut pas primitivement l'intention d'y insrer
celui-ci: en l'y ajoutant aujourd'hui, il cde au dsir de quelques
amis.]

      _It is the voice of years that are gone! They roll before me
      with all their deeds_.

      (OSSIAN.)

      C'est la voix des ans qui sont passs! Ils roulent devant
      moi avec tous leurs vnemens.


1. Newstead! que le tems dvore si vite! sjour autrefois si brillant!
asile de la religion, gloire de Henri repentant[45]! Clotre, qui
renfermes les tombes de tant de guerriers, de moines et de nobles dames,
dont les ombres mlancoliques rdent autour de tes ruines!

[Note 45: Henri II fonda Newstead peu aprs l'assassinat de Thomas
Becket.]

2. Salut! difice plus honor dans ta dcadence que nos modernes
demeures encore debout sur leurs colonnes! L'orgueil majestueux de tes
votes porte un sombre dfi aux orages de la destine.

3. Je ne chante pas les serfs[46] qui, revtus de leurs cottes de
mailles, pour obir  leur suzerain, demandent, dans un sombre appareil,
la croix d'carlate[47], ou s'assemblent pleins d'allgresse autour de
la table du festin, fidles soldats de leur chef, bande vaillante et
immortelle.

[Note 46: Ce mot est employ par Walter-Scott dans son pome: _The wild
Huntsman_ (_le Chasseur sauvage_), comme synonyme de vassal.

(_Note de Lord Byron_.)

--Les mots anglais sont comme en franais: _serf_, _vassal_! Tous nos
lecteurs en connaissent la diffrence.

(_N. du Tr._)]

[Note 47: La croix de drap rouge tait le signe des croiss.]

4. Autrement, le magique regard de l'imagination pourrait suivre leur
marche  travers le cours du tems, et contempler toute cette ardente
jeunesse, destine  mourir sous le ciel de la Jude, pour accomplir le
plerinage dont elle fit voeu.

5. Mais ce n'est pas de tes noires murailles,  Newstead! que le baron
part pour la guerre; son domaine fodal est dans d'autres contres. Dans
ton enceinte, la conscience dchire cherche le repos et fuit l'clat
importun du jour.

6. Oui, dans tes obscures cellules et sous tes ombrages profonds, le
moine abjura un monde qu'il ne pouvait plus revoir;--le crime, tach de
sang, vint, en son repentir, chercher la consolation, et l'innocence
chappa  la tyrannie de ses oppresseurs.

7. Un monarque ordonna que tu t'levasses prs de ces bois dserts, o
jadis les bannis de Sherwood avaient coutume de rder; et les crimes de
la superstition,  couleurs si diverses, trouvrent un abri sous le froc
protecteur du prtre.

8. O maintenant crot l'herbe mouille de rose, humide vtement de
l'argile dont la vie s'est teinte, l jadis les rvrends pres
vivaient en odeur de saintet, et n'levaient leurs voix pieuses que
pour prier.

9. O maintenant la chauve-souris agite ses larges ailes, aussitt que
le crpuscule[48] tend son ombre sur le jour qui s'vanouit; l jadis
le choeur unit ses chants pour les vpres, ou paya le tribut des matines
 la Sainte-Vierge Marie[49].

[Note 48: Byron, pour dire _crpuscule_, s'est servi du mot cossais
_gloaming_; il fait  ce sujet la remarque suivante:--Comme _gloaming_,
mot cossais pour _twilight_, est plus potique, et a t recommand par
plusieurs littrateurs minens, particulirement par le docteur Moore,
dans ses _Lettres  Burns_, je me suis hasard  l'employer en raison de
son harmonie.]

[Note 49: Le prieur tait ddi  la Vierge.]

10. Les ans suivent les ans: les sicles chassent les sicles; les abbs
se succdent l'un  l'autre sans interruption: la charte de la religion
est leur gide, jusqu' ce qu'un royal sacrilge ait dcrt leur
condamnation.

11. Un Henri[50], de pieuse mmoire, leva ces gothiques murailles, et
donna  leurs saints habitans le repos et la paix; un autre Henri
rvoque ce gnreux bienfait, et fait taire les sacrs accens de la
dvotion.

[Note 50: A l'poque de la suppression des monastres, Henri VIII
confra l'abbaye de Newstead  sir John Byron.]

12. Vaine est la menace ou la suppliante prire! Il les chasse de leur
fortun sjour; les condamne  errer dans un monde odieux, proscrits,
dsesprs, sans ami, sans asile, sans refuge, hormis leur Dieu.

13. coutez! Les chos rpondent aux nouveaux bruits de cette musique
martiale qui les branle! Les hrauts d'un seigneur belliqueux et
hautain agitent les hautes bannires dans l'enceinte de ces murs.

14. Les cris lointains changs par les sentinelles, le bruit des ftes,
le cliquetis des armes clatantes, les hennissemens de la trompette et
les sons graves du tambour s'unissent de concert et accroissent
l'alarme.

15. Antique abbaye, te voil devenue une forteresse royale[51]! entoure
d'une arme rebelle qui t'insulte! La guerre dirige ses redoutables
machines contre ton front menaant, et lance sur toi la destruction en
pluie de soufre.

[Note 51: Newstead soutint un sige considrable durant la guerre de
Charles Ier contre son parlement.]

16. Vaine dfense! Un tratre ennemi, quoique vingt fois repouss dans
ses assauts, triomphe enfin de la bravoure par la ruse. Les assaillans 
flots presss crasent le vassal fidle; les tendards fumans de la
rbellion flottent au-dessus de sa tte.

17. Le baron furieux ne cde pas la place sans vengeance; il engraisse
du sang des tratres la plaine couleur de pourpre. Toujours invaincu, il
demeure arm de son sabre, et les jours de la gloire luisent encore pour
lui.

18. En ce moment le guerrier souhaitait de s'ouvrir  lui-mme une tombe
au milieu des lauriers qu'il cueillait; mais sans doute une fe,
protectrice de Charles, vint sauver l'ami et l'espoir du monarque.

19. Tremblante, elle le retira de cette lutte ingale, pour l'opposer au
torrent sur d'autres champs de bataille; elle rservait sa vie pour de
plus nobles combats[52]: il devait conduire les rangs o tomba le divin
Falkland[53].

[Note 52: Lord Byron et son frre sir William occuprent des postes
minens dans l'arme royale; le premier fut gnral en chef en Irlande,
lieutenant de la Tour et gouverneur de Jacques, duc d'Yorck, depuis
Jacques II; le second prit une part active  plusieurs batailles. Voir
Clarendon, Hume, etc.]

[Note 53: Lucius Cary, lord vicomte Falkland, l'homme le plus accompli
de son tems, fut tu au combat de Newberry, en chargeant dans les rangs
du rgiment de cavalerie de lord Byron.]

20. Et toi, pauvre abbaye, livre au plus effrn pillage, tandis que
les mourans soupirent leur dernire prire, combien est chang l'encens
que tu fais monter vers le ciel! Que de victimes se dbattent sur ton
sol ensanglant!

21. Plus d'un brigand farouche souille ton gazon sacr de son cadavre
horrible et ple: sur les hommes et les chevaux entasss, amas d'impure
corruption, court une bande sauvage de pillards.

22. Les spulcres rangs en longues alles, et couverts des tristes
insignes du deuil, sont eux-mmes saccags, et rendent par force  la
lumire la poussire mortelle. Les morts n'chappent pas aux griffes de
ces bandits, qui troublent le repos de la tombe pour chercher l'or
enseveli.

23. La harpe se tait; la lyre guerrire est silencieuse; la mort a glac
la main du mnestrel, qui attaquait avec tant de feu les cordes
frmissantes, et chantait la gloire de la palme martiale.

24. Enfin, les meurtriers, rassasis de sang et gorgs de butin, se
retirent.--On n'entend plus le bruit des combats. Le silence rentre dans
son auguste empire, et l'horreur, noir fantme, garde la porte massive.

25. C'est l que la dsolation tablit sa redoutable cour. Quels
satellites annoncent son funeste avnement? Des oiseaux de sinistre
augure accourent avec des cris funbres pour veiller dans le temple
sacr.

26. Bientt les rayons rparateurs d'une nouvelle aurore chassent du
ciel de la Bretagne les nuages de l'anarchie; le fier usurpateur
redescend dans l'enfer, sa patrie: la nature triomphe de joie  la mort
du tyran.

27. La tempte salue les gmissemens de son agonie: la voix des orages
rpond  ses derniers soupirs: la terre tremble en recevant ses
ossemens; elle accueille  regret l'offrande d'une si sombre mort[54].

[Note 54: C'est un fait historique. Une tempte violente arriva
immdiatement aprs la mort ou l'enterrement de Cromwell: ce qui
occasiona mainte dispute entre ses partisans et les cavaliers. Les deux
partis s'accordrent  y voir une manifestation de la pense divine;
mais tait-ce approbation ou improbation? c'est ce que nous laissons 
dcider aux casuistes de ce sicle. J'ai tir parti de cette
circonstance comme il convenait au sujet de mon pome.]

28. Le pilote lgitime[55] reprend le gouvernail; il guide le navire de
l'tat  travers de paisibles mers. L'esprance, comme jadis, rjouit de
son sourire le tranquille royaume, et gurit les blessures saignantes de
la haine lasse.

[Note 55: Charles II.]

29. Alors, Newstead! les mornes habitans de tes cellules abandonnent en
hurlant leurs nids viols; le suzerain reprend possession de son fief,
dont, aprs tant d'absence, il jouit avec enthousiasme.

30. Les vassaux, dans ton enceinte hospitalire, bnissent  grands
cris, et le verre en main, le retour de leur seigneur; la culture
embellit de nouveau la joyeuse valle, et les femmes, nagure en deuil,
cessent de se lamenter.

31. Mille chants frappent les chos mlodieux; les arbres se vtissent
d'un feuillage inaccoutum. coutez! le cor rsonne sur un ton suave; le
cri du chasseur se prolonge dans le souffle de la brise.

32. Les valles s'branlent sous les pas des coursiers. Que de craintes,
que d'inquites esprances accompagnent la chasse! Le cerf expirant
cherche un refuge dans le lac; de cris de triomphe annoncent que tout
est fini.

33. Jours heureux! trop heureux pour durer! Voil les plaisirs simples
que connaissaient nos vertueux anctres. Aucun vice brillant ne les
leurrait de son clat trompeur: leurs joies taient nombreuses, et rares
taient leurs soucis.

34. Durant un long espace, les fils succdent aux pres; le tems emporte
les annes, et la mort lance son dard. Un autre baron presse le cheval
cumant: une autre bande poursuit le cerf haletant.

35. Newstead! quel triste changement de spectacle! Ta nef qui
s'entr'ouvre prsage les progrs d'une lente dcadence. Le dernier et le
plus jeune d'une noble race tient aujourd'hui sous son empire tes
tourelles tombant en poudre.

36. Il escalade tes vieilles tours grises, maintenant si dsertes; il
regarde tes votes,  l'abri desquelles dorment les morts des ges
fodaux, tes dortoirs ouverts aux pluies de la froide saison: il
regarde, il regarde et pleure.

37. Pourtant ses larmes ne sont point l'emblme du regret; c'est une
affection bien chre qui leur commande de couler: la fiert, l'esprance
et l'amour lui dfendent de t'oublier, et allument dans son sein une
flamme brlante.

38. Oui, il te prfre aux dmes brillans d'or, ou aux mesquines grottes
que la vanit des grands dcore d'ornemens bizarres: oui, il soupire au
milieu de tes tombes humides et moussues, sans exhaler un murmure contre
la volont du sort.

39. Peut-tre ton soleil encore se lvera, et t'clairera des
blouissans rayons de son midi; peut-tre les heures redeviendront pour
toi aussi brillantes que jadis, et tes jours  venir n'envieront rien 
tes jours passs.




VII.

A. E. N. L. Esq.

      _Nil ego contulerim jucundo sanus amico_.

      (HOR. _Epist._)


Cher L***, dans cette retraite isole, quand tout autour de moi est
plong dans le sommeil, les jours heureux de notre vie passe renaissent
et se droulent au regard de l'imagination. Ainsi, lorsque au milieu de
l'orage, et malgr les nuages amoncels qui obscurcissent le jour, je
vois une bande tincelante de couleurs varies se dessiner sur
l'horizon, alors je salue l'arc cleste qui rpand le signal de la paix
future, et qui commande aux lmens de cesser leur guerre. Ah! quoique
le prsent n'apporte que des peines, je songe que ces jours d'autrefois
peuvent revenir; ou si, dans un moment de noire mlancolie, une crainte,
envieuse de mon bonheur, se glisse par surprise en mon sein, combat ma
plus chre pense et interrompt mon songe dor,--j'exorcise le malin
esprit, et je m'abandonne encore  ma rverie accoutume. Quoique nous
ne devions plus dsormais rpter dans la valle de Granta la leon du
pdant, ni poursuivre  travers les bocages de l'Ida nos dlicieuses
visions; quoique la jeunesse ait fui sur ses ailes de rose, et que l'ge
mr fasse valoir ses droits svres, le tems ne dtruira pas toute
esprance, et nous accordera quelques heures d'une joie modre.

Oui, j'espre que l'aile vaste du tems versera autour de nous quelques
roses printanires; mais si la fatale faux doit moissonner toutes les
fleurs de ces bosquets magiques, o la riante jeunesse se plat 
demeurer, o les coeurs palpitent d'un naf enthousiasme; si l'ge mr,
au front sombre, aux froides contraintes, arrte l'entranement de
l'ame, glace dans l'oeil les larmes de la piti, ou comprime le soupir de
la sympathie, s'il entend sans motion le gmissement de l'infortune, et
qu'il m'ordonne de n'avoir plus de sensibilit que pour moi seul, oh!
puisse mon coeur n'apprendre jamais  touffer ses nafs et gnreux
instincts! puisse-t-il toujours mpriser un svre censeur, et n'oublier
jamais le malheur d'autrui! Oui, tel que vous m'avez connu dans ces
jours sur lesquels mon souvenir s'arrte encore, puisse-je errer
toujours sans guide, sans sociales entraves, et jusques au dclin de
l'ge, rester enfant par le coeur! Quoique emporte aujourd'hui par
d'ariennes visions, mon ame est toujours la mme pour vous; 'a t
souvent mon destin de pleurer, et toutes mes anciennes joies sont
refroidies. Mais; loin de moi, heures aux couleurs noires! votre sombre
empire est pass, mon chagrin n'est dj plus; j'en jure par toutes les
flicits que connut mon enfance; ma pense ne se fixera plus sur votre
ombre. Ainsi, quand la colre de l'ouragan est tombe, et que les
cavernes de la montagne ne laissent plus chapper leurs tristes
mugissemens, nous ne songeons plus  la bise d'hiver, invits au repos
par la douce haleine du zphir. Trop souvent ma muse enfantine mit au
ton de l'amour sa lyre languissante; mais aujourd'hui, sans objet aucun
que je puisse choisir, mes chants expirent en soupirs  demi forms.
Hlas! mes jeunes nymphes ont fui; E--est pouse, C--est mre, Caroline
soupire solitaire, Marie s'est donne  un autre, et Cora, dont le
regard se promenait nagure sur moi, ne saurait plus aujourd'hui ranimer
mon amour. En vrit, cher L***, il est tems de fuir, car le regard de
Cora brille pour tous. Et quoique le soleil dispense galement  tous la
lumire de ses rayons bienfaisans, et que l'oeil d'une femme soit un
_soleil_, ce dernier ne devrait luire que pour un seul. Le mridien de
l'ame ne convient pas  celles dont le soleil dispense un universel
_t_. Ainsi, toutes mes anciennes flammes sont teintes; et l'amour,
pour moi, n'est plus qu'un nom. Quand les flammes de l'incendie
s'affaissent, ce qui nagures en accroissait la lumire et la dvorante
ardeur, en disperse maintenant dans l'ombre toutes les tincelles: ainsi
fait le feu des passions, lorsque le jeune garon ou la jeune fille se
souviennent encore, mais que toute la force de l'amour expire et
s'teint sur une braise mourante. Mais aujourd'hui, cher L***, il est
minuit, et les nuages obscurcissent la lune vaporeuse, dont je ne
redirai pas les beauts, dcrites dans les vers de tous les coliers;
car pourquoi marcherai-je dans le sentier que tout barde a foul avant
moi? Toutefois, avant que ce flambeau argent des nuits ait trois fois
parcouru son cercle accoutum, trois fois renouvel sa course de lumire
et chass les tnbres profondes, je compte,  mon aimable ami, que nous
verrons son disque errant au-dessus du sjour paisible et chrement aim
qui servit nagure d'asile  notre premier ge. L, nous nous mlerons 
la bande joyeuse de ceux que connut notre enfance; maint rcit des jours
passs emportera les heures riantes, et nos ames s'inonderont de la
rose sacre des plaisirs intellectuels, jusqu' ce que le croissant de
Diane plisse et luise  peine  travers le brouillard du matin.




VIII.

A ***[56].

[Note 56: Il est ais de voir que ces vers sont adresss  Marie
Chaworth. Voir la Vie de Byron.

(_N. du Tr._)]


1. Oh! si ma destine et t jointe  la tienne comme jadis ce don en
semblait le gage, jamais tant de folies ne m'eussent entran: car alors
ma paix n'et point t trouble.

2. A toi, je dois ces fautes de mon jeune ge;  toi, la censure des
sages et des vieillards: car ils savent mes pchs, et ils ne savent pas
que le tien fut de rompre les liens de l'amour.

3. Nagure mon ame tait pure comme la tienne, et pouvait touffer
toutes ses flammes naissantes. Mais o sont aujourd'hui tes sermens?
c'est un autre qui les a reus.

4. Peut-tre je pourrais dtruire la paix de mon rival, lui ravir le
bonheur qui l'attend: mais que la joie lui sourie toujours: en mmoire
de toi, je ne puis le har.

5. Ah! depuis que je t'ai perdue, ange de beaut! mon coeur ne peut
rester fidle  aucune femme. Ce qu'il cherchait en toi seule, il tente,
hlas! de le trouver en plusieurs matresses.

6. Adieu donc,  fille perfide! Te regretter serait vain et strile. Ni
l'esprance ni le souvenir ne me prtent leur aide, mais l'orgueil seul
peut m'apprendre  t'oublier.

7. Et pourtant toute cette folle dpense d'annes, cercle fatigant de
plaisirs vents, ces mille et mille amours, ces craintes d'une matrone,
ces chants de dlire inspirs par la passion,

8. Si tu avais t  moi, tout cela ne serait pas:--ces joues, que les
dsordres de mon jeune ge ont plies, n'auraient jamais t colores
par la fivre des passions, mais auraient fleuri dans le calme du
bonheur domestique.

9. Oui, nagure les scnes champtres m'taient douces, car la nature
semblait sourire devant toi: nagure mon coeur abhorrait l'illusion, car
il ne battait que pour t'adorer.

10. Mais aujourd'hui je cours aprs d'autres joies: la rflexion
jetterait mon ame dans la dmence; au milieu d'une foule irrflchie et
d'un bruit vide de penses, je triomphe  demi de ma profonde tristesse.

11. Cependant une ide funeste se glisse encore dans mon sein, en dpit
de mes vains efforts; et des dmons eux-mmes plaindraient ce que je
sens  penser que tu es perdue pour jamais.




IX.

STANCES.


1. Plt  Dieu que je fusse encore un enfant tourdi, sjournant encore
dans ma caverne des _Highlands_, errant dans la sombre fort ou jouant
sur la vague bleutre! La pompe incommode de l'orgueil saxon[57] ne va
pas  une ame libre qui aime les flancs escarps de la montagne et
cherche les rocs o se brisent les ondes.

[Note 57: Sassenagh ou Saxon, mot de la langue erse, signifiant ou
Lowlander (habitant de la partie basse de l'cosse), ou Anglais.]

2. Fortune! reprends ces plaines cultives, reprends ce nom clatant! Je
hais l'attouchement des mains serviles; je hais les esclaves qui rampent
autour de moi: place-moi sur les rochers que j'aime, qui rpondent aux
rugissemens sauvages de l'ocan. Je ne te demande qu'une faveur,--celle
d'errer encore au milieu des scnes que ma jeunesse a connues.

3. J'ai vcu peu d'annes, et je sens dj que le monde n'est pas fait
pour moi.--Ah! pourquoi d'paisses tnbres cachent-elles l'heure o
l'homme doit cesser d'tre? Autrefois j'avais devant les yeux un rve
blouissant, une scne imaginaire de bonheur. O vrit!--pourquoi tes
odieux rayons clairrent-ils  mon rveil un monde tel que celui-ci?

4. J'aimais;--mais ceux que j'aimais ne sont plus; j'avais des
amis,--mes jeunes amis ont disparu. Ah! quelle tristesse pse sur un
coeur solitaire, quand toutes ses esprances sont mortes! Quoique de gais
compagnons, le verre en main, chassent un instant le sentiment du
malheur; quoique le plaisir agite l'ame dlirante, ah! le coeur--le coeur
est toujours vide.

5. Quel ennui! Entendre la voix de ceux que le rang ou le hasard, que la
richesse ou le pouvoir associent sans amiti ou inimiti  nos heures de
fte. Rendez-moi quelques amis fidles, dont l'ge et les sentimens
soient les miens, et je fuirai la runion nocturne et bruyante o la
joie n'est pourtant qu'un nom.

6. Et toi, femme! tre adorable! mon espoir, ma consolation, mon tout!
Combien mon sang doit tre refroidi, puisque je commence  me blser de
tes sourires! J'abandonnerais sans soupirer cette scne agite de maux
brillans, pour possder ce contentement calme que la vertu connat ou
semble connatre.

7. Je fuirais volontiers les demeures des hommes. Je veux fuir, et non
har le genre humain; mon coeur soupire aprs la sombre valle dont
l'obscurit convient aux sombres pensers. Oh! que n'ai-je les ailes qui
portent la tourterelle  son nid! je m'lancerais vers la vote des
cieux, pour m'enfuir et m'aller reposer[58].

[Note 58: Psaume LV, vers. 6.--Et je dis, Oh! que n'ai-je des ailes
comme la colombe, alors je m'enfuirais et m'irais reposer. Ce verset
fait partie de la plus belle antienne de notre langue.]




X.

VERS CRITS SOUS UN ORME

DANS LE CIMETIRE DE HARROW-ON-THE-HILL.

Septembre 2, 1807.


Asile de ma jeunesse! toi dont les vieux arbres soupirent agits par la
brise qui rafrachit ton ciel serein, tu me vois rver solitaire, moi
qui souvent ai foul ton doux et verdoyant gazon avec ceux que j'aimais,
avec ceux qui, disperss au loin, dplorent peut-tre comme moi les
heureuses scnes de leurs jours passs. En suivant de nouveau les
contours de la colline, mes yeux t'admirent, mon coeur t'adore encore,
toi, vieil ormeau, dont l'ombrage m'abrita tant de fois pendant ces
rveries qui emportaient rapidement les heures du crpuscule. Je viens
encore reposer mes membres au mme lieu; mais, hlas! mes penses ne
sont plus les mmes. Oh! comme tes branches, gmissant sous l'effort du
vent, invitent mon coeur  rappeler le pass, et semblent dire dans leur
aimable murmure: Jouis, quand tu le peux encore, d'un long et dernier
adieu.

Quand le sort, enfin, glacera ce sein brlant de fivre, et en calmera
pour jamais les soucis et les passions... Souvent j'ai pens qu'il
serait doux  ma dernire heure (si quelque chose peut tre doux 
l'instant o la vie rsigne sa puissance) de savoir qu'une humble tombe,
une cellule troite, renfermerait mon coeur l o il aima demeurer. Oui,
je le crois, il y aurait un charme  mourir dans ce rve: ici battit mon
coeur; ici puisse-t-il reposer! Puiss-je dormir o naquirent toutes mes
esprances! dans ce lieu, thtre de mon jeune ge, et asile de mon
ternel sommeil; puiss-je rester  jamais tendu sous ce dais de
feuillage, cach par le gazon sur lequel joua mon enfance, couvert par
le sol qui revt un lieu bien aim, confondu avec la terre que foulrent
mes pas; bni par les voix qui charmrent ma jeune oreille, pleur du
petit nombre d'amis que mon ame reconnaissait ici, regrett par ceux qui
furent mes compagnons  l'aurore de mes jours, et oubli de tout le
reste du monde.




LA MORT DE CALMAR
ET D'ORLA,

IMITATION D'OSSIAN MACPHERSON[59].




[Note 59: Il est peut-tre ncessaire de remarquer que cette histoire,
quoique la catastrophe soit fort diffrente, est tire de l'pisode de
Nisus et Euryale, dont nous avons dj donne une traduction dans ce
volume.

(_Note de Lord Byron_.)

Voir la liste des pices classiques traduites ou imites par Byron. Il
est  peine besoin d'avertir que cette histoire est crite en prose dans
l'original.

(_N. du Tr._)]






LA MORT DE CALMAR
ET D'ORLA.


Chers sont les jours de la jeunesse! La vieillesse arrte son regard sur
leurs souvenirs  travers le brouillard du tems. Elle rappelle, au
crpuscule de la vie, les heures claires par le soleil du matin. Elle
lve sa lance d'une main tremblante. C'est avec un bras moins faible,
s'crie-t-elle, que je maniai le fer devant mes pres! La race des
hros n'est plus! mais leur renomme retentit sur la harpe; leurs ames
volent sur les ailes du vent! Ils entendent le chant de gloire  travers
les soupirs de la tempte, et se rjouissent dans leurs palais de
nuages! Tel est Calmar: la pierre grise marque l'troite demeure de sa
cendre; il regarde la terre du haut des orages; il roule son ombre dans
le tourbillon de l'ouragan, et plane sur la brise de la montagne.

Morven[60] tait la patrie de ce chef, foudre de guerre en l'arme de
Fingal[61]. Ses pas, sur le champ de bataille, laissaient leurs traces
dans le sang; les enfans de Lochlin[62] avaient fui devant sa lance
irrite. Mais doux tait l'oeil de Calmar: douces taient les ondes de sa
jaune chevelure, qui brillait comme le mtore de la nuit. Aucune vierge
ne fit soupirer son coeur; ses penses taient toutes donnes  l'amiti,
 Orla, dont les cheveux sont noirs,  Orla, destructeur des hros!
Leurs pes taient gales dans le combat: Orla avait un orgueil
farouche qui ne s'adoucissait que pour Calmar. Tous deux ils demeuraient
dans la caverne d'Othona.

[Note 60: Montagne leve de l'Aberdeenshire.

(_N. du Tr._)]

[Note 61: Fingal, chef suprme du clan de Morven.

(_Note du Tr._)]

[Note 62: Lochlin, clan rival de celui de Morven: Swaran en tait le
roi.

(_N. du Tr._)]

De Lochlin, le roi Swaran s'lana sur les flots bleus. Les enfans
d'Erin[63] tombrent sous sa puissance. Fingal excita ses chefs au
combat: leurs vaisseaux couvrent l'ocan. Leurs troupes se pressent sur
les vertes collines. Ils accourent au secours d'rin.

[Note 63: Les enfans d'rin, c'est--dire les Irlandais: rin est le nom
erse de l'Irlande. (_Ireland_ vient lui-mme d'_Erin_ et _land_, terre,
pays.)

(_N. du Tr._)]

La nuit s'leva dans les nues. Les tnbres couvrent les armes; mais
les chnes qui flambent brillent dans la valle. Les enfans de Lochlin
dormaient; leurs rves taient de sang. Ils brandissent en pense leurs
lances, et Fingal s'enfuit... Autre est l'arme de Morven. Veiller fut
le poste d'Orla. Calmar se tenait  son ct. Leurs lances taient dans
leurs mains. Fingal appela ses chefs: ils s'assemblrent autour de lui.
Le roi tait dans le milieu; ses cheveux taient gris; mais redoutable
encore tait le bras du roi. Les ans n'avaient point fltri ses forces.
Enfans de Morven, dit le hros, demain nous attaquons l'ennemi; mais o
donc est Cuthullin, ce bouclier d'rin? Il se repose dans les palais de
Tura; il ne sait pas notre venue. Qui volera vers le hros  travers le
camp de Lochlin, et appellera aux armes le chef vaillant? La route est
au milieu des pes ennemies; mais nombreux sont mes hros: ce sont tous
des foudres de guerre. Parlez, chefs! qui se lvera?

--Fils de Trenmor! que cet exploit me soit accord, dit le noir Orla, et
accord  moi seul. Qu'est-ce que la mort pour moi? J'aime le sommeil
des forts, mais le danger est petit. Les enfans de Lochlin rvent 
cette heure. J'irai chercher Cuthullin dont le char est si rapide. Si je
tombe, commandez le chant des bardes, et placez-moi sur les bords des
ondes du Lubar.--Et tomberas-tu seul? dit le blond Calmar. Laisseras-tu
ton ami loin de toi? chef d'Othona! Mon bras n'est pas faible dans la
bataille. Te verrais-je mourir sans lever ma lance? Non, Orla! nous
avons ensemble chass le chevreuil et pris place au festin, ensemble
parcouru le chemin du pril, ensemble habit la caverne d'Othona:
ensemble donc dormons dans une place troite sur les bords du
Lubar.--Calmar, dit le chef d'Othona, pourquoi ta jaune chevelure se
ternirait-elle dans la poussire d'rin? Laisse-moi tomber seul. Mon
pre habite son palais arien; il se rjouira d'accueillir son fils:
mais Mora, aux yeux bleus, prpare le festin pour son fils sur le
Morven. Elle prte l'oreille aux pas du chasseur sur la bruyre, et
croit reconnatre la marche de Calmar. Je ne veux pas que l'on dise:
_Calmar est tomb sous le fer de Lochlin; il est mort avec le sombre
Orla, le chef au noir sourcil_. Pourquoi les larmes obscurciraient-elles
l'oeil azur de Mora? Pourquoi la forcer  maudire Orla, qui guida Calmar
 la mort? Vis donc, Calmar! vis, pour lever sur ma cendre une pierre
que couvrira la mousse: vis pour me venger dans le sang de Lochlin.
Joins-toi au chant des bardes sur ma tombe. La voix de Calmar rendra le
chant de mort bien doux  Orla. Mon ombre sourira au bruit des
loges.--Orla, dit le fils de Mora, pourrais-je unir ma voix au chant de
mort de mon ami? pourrais-je livrer aux vents sa renomme? Non, mon coeur
ne parlerait qu'en soupirs: faibles et briss sont les accens du
chagrin. Orla! nos ames entendront ensemble le chant funbre. Une seule
urne nous enfermera tous deux l-haut: les bardes mleront les noms
d'Orla et de Calmar.

Ils quittent le cercle des chefs. Leurs pas se dirigent vers le camp de
Lochlin. La mourante flamme du chne ne rpand plus qu'une sombre lueur
dans les tnbres. L'toile du nord dirige leur course vers Tura. Swaran
repose sur sa colline solitaire. L, les troupes sont confondues; le
sommeil fronce leurs paupires. Les soldats ont mis leurs boucliers sous
leurs ttes. Leurs pes brillent au loin, runies en faisceaux. Les
feux sont expirans; les tisons s'en vont en fume. Tout se tait; mais la
brise gmit sur les rochers au-dessus du camp. D'un pas lger, nos hros
se coulent  travers l'arme endormie. Dj la moiti du voyage est
faite, quand Mathon, reposant sur son bouclier, frappe le regard d'Orla.
Soudain l'oeil du guerrier darde, au milieu des tnbres, d'tincelans
clairs: la lance est en arrt: Pourquoi froncer ce sourcil furieux,
chef d'Othona? dit le blond Calmar, nous sommes au milieu des ennemis.
Est-il tems de s'arrter!--Il est tems de me venger, dit Orla, chef aux
noirs sourcils, Mathon de Lochlin dort: vois-tu sa lance? c'est le sang
de mon pre qui en rouille la pointe. Le sang de Mathon fumera sur le
mien; mais le tuerai-je endormi, fils de Mora? Non, il sentira sa
blessure; ma renomme ne s'levera pas sur le sang du sommeil. Debout,
Mathon! debout! le fils de Connal t'appelle, ta vie lui appartient;
debout! au combat! Mathon se rveille en sursaut, mais se leva-t-il
seul? non: les chefs se lvent en foule dans la plaine: Fuis! Calmar!
fuis! dit le noir Orla, Mathon est  moi, je mourrai avec joie; mais
Lochlin s'amasse  l'entour; fuis  travers l'ombre de la nuit. Orla se
retourne, le heaume de Mathon est fendu, son bouclier tombe de son bras,
Mathon frissonne baign dans son sang; il roule  terre prs du chne
enflamme: Strumon le voit tomber: sa colre s'allume; son arme flamboie
sur la tte d'Orla; mais une lance a perc son oeil, sa cervelle
s'chappe  travers la blessure; elle cume sur la lance de Calmar.
Comme roulent les vagues de l'ocan contre deux puissans navires du
nord, ainsi se jettent les hommes de Lochlin sur les deux chefs. Comme,
en brisant la houle cumante, naviguent firement les navires du nord,
ainsi s'lvent les chefs de Morven sur les casques disperss de
Lochlin. Le cliquetis des armes est venu  l'oreille de Fingal. Il
frappe son bouclier; ses enfans se pressent  l'entour; les soldats
foulent aux pieds la bruyre; Ryno bondit de joie. Ossian accourt en
armes. Oscar brandit sa lance. Les plumes d'aigle de Fillan flottent au
gr des vents. Terrible est le bruit de la mort! Nombreuses sont les
veuves de Lochlin. La force de Morven a prvalu.

L'aurore claire les collines; on ne voit aucun ennemi vivant; mais ceux
qui dorment sont en grand nombre; ils sont gisans, l'air farouche, sur
le sol d'Erin. La brise de l'ocan soulve leurs cheveux; cependant ils
ne s'veillent point. Les perviers poussent des cris aigus au-dessus de
leur proie.

Quelle est cette jaune chevelure qui ondoie sur la poitrine d'un chef?
Brillante comme l'or de l'tranger, elle se mle  la noire chevelure de
son ami. C'est Calmar; il gt sur le sein d'Orla. Il n'y a qu'un seul
ruisseau de sang. Farouche est le regard du noir Orla. Ce hros ne
respire plus; mais son oeil est encore une flamme; il brille dans la mort
 travers sa paupire ouverte. La main d'Orla est fortement serre dans
celle de Calmar; mais Calmar vit encore! Il vit, quoique d'un souffle
bien faible: Lve-toi, dit le roi; lve-toi, fils de Mora; c'est  moi
de panser les blessures des hros. Calmar peut encore courir sur les
collines de Morven.

--Calmar ne chassera plus le daim de Morven avec Orla, dit le hros:
qu'est pour moi la chasse sans mon ami? Qui partagerait les dpouilles
du combat avec Calmar? Orla repose pour toujours. Ton ame tait pre,
Orla! mais elle m'tait douce comme la rose du matin. C'tait pour les
autres l'clair de la foudre: pour moi, le rayon argent du jour. Portez
mon pe  Mora aux yeux bleus: qu'on la suspende en ma salle dserte;
elle n'est pas pure de sang, mais elle n'a pu sauver Orla. Placez-moi
avec mon ami: commandez le chant des bardes, quand je ne serai plus.

Ils sont ensevelis prs des ondes du Lubar. Quatre pierres grises
marquent la demeure d'Orla et de Calmar.

Quand Swaran et t soumis, nos voiles s'levrent sur les flots bleus.
Les vents rendirent nos navires  Morven. Les bardes commencrent leur
chant.

Quelle ombre s'lve sur le rugissement des mers? quel sombre fantme
parat sur le torrent rouge de feu des temptes? sa voix roule dans le
tonnerre: c'est Orla, le chef d'Othona, dont les cheveux taient noirs.
Il tait sans pareil dans la guerre. Paix  ton ame, Orla! ta renomme
ne prira pas. Ni la tienne,  Calmar! Qu'aimable tait ta grce, fils
de Mora aux yeux bleus: mais ton pe n'tait pas inactive. Elle pend
aujourd'hui dans ta caverne. Les fantmes de Lochlin gmissent autour de
ce fer. Entends ta louange, Calmar! Elle habite dans la voix des forts.
Ton nom branle les chos de Morven. Lve donc ta blonde chevelure, fils
de Mora: tends-la sur l'arc-en-ciel, et souris  travers les pleurs de
la tempte[64].

[Note 64: Je crains que la dernire dition de _Laing_ n'ait tout--fait
renvers l'esprance que l'_Ossian_ de Macpherson ft une traduction
d'un recueil de pomes complets en eux-mmes; mais, l'imposture une fois
dcouverte, le mrite de l'ouvrage demeure incontest, quoiqu'il y ait
des fautes, et particulirement, en quelques passages, des formes de
style fort ampoules.--L'humble imitation qu'on vient de lire trouvera
grce devant les admirateurs de l'ouvrage original; c'est un essai, bien
infrieur, il est vrai; mais qui fait preuve d'attachement pour leur
auteur favori.]

FIN DES HEURES DE LOISIR.




LA PROPHTIE
DU DANTE.

   'Tis the sunset of life gives me mystical lore.
   And coming events cast their shadows before.

   (CAMPBELL.)

   C'est le soir de la vie qui me donne une mystrieuse
   leon; et l'avenir projette son ombre devant
   moi.




DDICACE.

Femme adore[65]! Si pour le froid et nuageux climat o je suis n, mais
o je ne voudrais pas mourir, j'ose imiter le patriarche de la posie
italienne, et btir en rimes dures une copie runique[66] des sublimes
chants du sud, c'est toi seule qui en es la cause; et quoique je demeure
au-dessous de son immortelle harmonie, ton coeur aimant me pardonnera mon
crime. Oui, fire de beaut et de jeunesse, tu parlas: et pour toi,
parler, tre obie, c'est mme chose; mais ce n'est que sous le soleil
du sud que de tels sons se prononcent, que de tels charmes se dploient,
qu'un si doux langage sort d'une si jolie bouche.--Ah! quels efforts ta
parole ne pourrait-elle inspirer?

Ravenne, juin 21, 1819[67].

[Note 65: M.A.P. traduit _lady_ par _belle Ausonienne_.

(_N. du Tr._)]

[Note 66: Nom donn  la langue, aux caractres alphabtiques, aux
posies, aux monumens des anciens Scandinaves ou peuples du nord.

(_N. du. Tr._)]

[Note 67: La date seule nous apprendrait que cette ddicace est adresse
 la comtesse Guiccioli, alors matresse de Byron.

(_N. du Tr._)]




PRFACE.


Pendant le cours d'une visite  la cit de Ravenne, on fit entendre 
l'auteur qu'ayant compos quelque chose sur l'emprisonnement du Tasse,
il devrait en faire autant sur l'exil du Dante:--le tombeau du pote
tant un des objets les plus intressans de cette ville, tant pour les
habitans eux-mmes que pour les trangers.

Sur cet avis, je parlai; et il en est rsult les quatre chants _in
terza rima_[68] que j'offre aujourd'hui au lecteur. S'ils sont compris
et approuvs, c'est mon dessein de continuer le pome en divers autres
chants jusques  sa conclusion naturelle, c'est--dire jusqu'au sicle
prsent. Le lecteur est pri de supposer que le Dante s'adresse  lui,
durant l'intervalle qui spare l'achvement de la _Divine Comdie_ et
l'poque de sa mort, et que c'est mme peu de tems avant ce dernier
vnement qu'il prophtise d'une manire gnrale les destines de
l'Italie dans les sicles suivans. En adoptant ce plan, j'ai eu dans
l'esprit la _Cassandre_ de Lycophron et la _Prophtie de Nre_
d'Horace, aussi bien que les prophties de l'criture-Sainte. Le rhythme
adopt est le tercet du Dante, rhythme que je ne sais pas avoir t,
jusqu' ce jour, employ dans notre langue, si ce n'est peut-tre par M.
Hayley, de la traduction duquel je n'ai jamais vu qu'un extrait, cit
dans les notes de _Caliph Vathek_. Ainsi donc,--si je ne me trompe,--ce
pome peut tre considr comme une exprience de mtrique. Les chants
sont courts, et  peu prs de la mme longueur que ceux du pote dont
j'ai emprunt le nom, et trs-probablement emprunt en vain.

[Note 68: _Terza rima_. On nomme ainsi, dans la mtrique italienne, un
mode de versification dans lequel trois vers de mme rime se croisent
toujours avec trois autres vers galement de mme rime, de telle sorte
que le pome entier est dispos en tercets, dont le dernier vers
reproduit la rime pour la troisime et dernire fois. Citons, pour
exemple, les six premiers vers de la _Prophtie_:

   _Once more in man's frail world! which I had left
       So long that 't was forgotten; and I feel
       The weight of clay again,--too soon bereft
   Of the immortal vision which could heal
       My earthly sorrows, and to God's own skies
       Lift me from that deep gulf without repeal_, etc.

   (_N. du Tr._)]

Entre autres inconvniens qu'prouvent les auteurs dans ce sicle-ci; il
est difficile  quelqu'un qui s'est fait une rputation, bonne ou
mauvaise, d'chapper  la traduction. J'ai eu l'occasion de voir le
quatrime chant de _Childe-Harold_ traduit en ce que les Italiens
nomment _versi sciolti_,--c'est--dire, un pome crit en _vers blancs_,
suivant le mode de la _stance spensrienne_, sans aucun gard aux
divisions naturelles de la stance ou du sens. Si le prsent pome,
roulant sur un sujet national, prouve le mme sort, je prierai le
lecteur italien de se rappeler qu'en chouant dans l'imitation de son
grand _Padre Alighieri_, j'ai chou  imiter ce que tous tudient et ce
que peu comprennent, puisque, jusqu' ce jour, on n'a pas encore
dtermin le sens de l'allgorie du premier chant de l'_Enfer_,  moins
que l'ingnieuse et probable conjecture du comte Marchetti ne soit
considre comme ayant dcid la question.

Mais j'obtiendrai d'autant mieux le pardon de mon insuccs, que je ne
suis pas du tout sr que mon succs fasse plaisir, puisque les Italiens,
par un sentiment excusable de nationalit, sont particulirement jaloux
de tout ce qui leur reste de national--de leur littrature, et puisque,
dans l'amertume de la guerre actuelle entre le classicisme et le
romantisme, ils sont fort peu disposs  permettre  un tranger de les
approuver ou de les imiter, et  ne pas trouver quelque blme dans sa
prsomption ultramontaine[69]. Je le conois aisment, sachant ce qu'on
penserait en Angleterre d'un Italien qui imiterait Milton, ou bien
encore si une traduction de Monti, de Pindemonte ou d'Arici tait
prsente,  la gnration qui s'lve, comme un modle pour leurs
essais potiques  venir. Mais je m'aperois que ma prface dgnre en
adresse aux lecteurs italiens, lorsque rellement je n'ai affaire qu'aux
lecteurs anglais: et d'ailleurs, que le nombre en soit petit ou grand,
je dois prendre cong des uns et des autres.

[Note 69: En franais, _ultramontain_ signifie le plus ordinairement _ce
qui existe en Italie_. Cela est simple; le mot, dans son tymologie,
veut dire: _qui est au-del des monts_. Pour un Franais, un Italien est
un ultramontain; mais pour un Italien, c'est l'Anglais, le Franais,
l'Allemand, etc., qui sont ultramontains. Ici, Lord Byron a employ le
mot dans le dernier sens.

(_N. du Tr._)]




Chant Premier.


Me voici encore une fois dans le frle monde de l'homme! j'en avais t
si long-tems absent, que je l'avais oubli: mais je sens de nouveau le
poids de mon argile,--trop tt priv de l'immortelle vision, qui,
gurissant mes terrestres chagrins, m'enleva jusqu'au cleste sjour de
Dieu, du fond mme de cet immense gouffre o il n'y a plus d'esprance,
o nagure mes oreilles avaient retenti des hurlemens des esprits 
jamais damns:--m'enleva de ce lieu de moindres tourmens, d'o les
hommes peuvent s'lever, purifis par le feu, pour se joindre  la race
anglique, parmi laquelle la brillante lumire de ma Batrix[70] claira
mon ame ravie;--m'enleva jusqu'aux pieds de l'ternelle Trinit; du Dieu
grand, origine et fin de toutes choses, trs-bon, mystrieux, triple,
unique, infini, ame universelle:--enfin, conduisit d'toile en toile le
voyageur mortel, que tant de gloire ne foudroyait pas, jusqu'au trne de
la toute-puissance. O Batrix! dont le beau corps est si long-tems
demeur sous le gazon et sous la froide pierre de marbre! toi qui fus
seule  mes jeunes annes un pur ange d'amour!--amour ineffable, qui
s'empara de mon coeur tout entier; car rien autre que toi sur la terre ne
fit ds-lors palpiter mon sein; car te rencontrer dans le ciel, c'tait
rencontrer ce que cherchait mon ame errante, semblable  la colombe de
l'arche, qui ne reposa son aile qu'aprs avoir trouv le rameau
d'heureux prsage;--oui, Batrix, sans ta lumire, mon paradis et
toujours t incomplet[71]. Ds que le soleil eut rjoui ma vue de mon
dixime t, tu fus ma vie, tu fus l'essence de ma pense; je t'aimai
avant de connatre le nom d'amour; tu brilles encore dans les yeux
ternes du vieillard, tout affaiblis qu'ils sont par la perscution, par
les ans, par le bannissement, par les larmes pour toi verses, et que
d'autres douleurs n'auraient pu m'arracher: car ce n'est point ma nature
de flchir sous la tyrannie d'une faction, ou devant les criailleries de
la multitude. Aprs une lutte longue et vaine, je fus chass: jamais, si
ce n'est quand le regard de mon esprit perce les nuages suspendus sur
l'Apennin, et s'tend jusqu' Florence, jadis si fire de moi; non,
jamais je ne puis retourner sur mon sol natal, mme pour y mourir:
n'importe, ils n'ont pas encore dompt l'ame svre et haute du vieil
exil. Mais le soleil, quoique brillant encore sur l'horizon, doit enfin
se coucher; la nuit vient; je suis vieux en jours, en actions et en
mditations; j'ai rencontr la destruction face  face dans toutes les
voies. Le monde m'a laiss aussi pur qu'il m'a trouv; et si je n'en ai
pas encore obtenu les louanges, je ne les ai point recherches  l'aide
de vils artifices. L'homme outrage, le tems venge; mon nom formera
peut-tre un monument entour de quelque clart: et certes, ce n'et
point t le but, la fin suprme de mon ambition, que de grossir la
vaine liste de ceux qui naviguent dans la basse mer de la renomme, et
font enfler leurs voiles par l'inconstante haleine des hommes; que
d'obtenir la fausse gloire d'tre class, avec les conqurans et les
autres ennemis de la vertu, dans les sanglantes chroniques des ges
passs. J'aurais voulu voir ma Florence grande et libre[72]:  Florence!
Florence! Tu fus pour moi comme cette Jrusalem sur laquelle le
Tout-Puissant a pleur; _mais tu ne voulus pas_: comme l'oiseau cache sa
tendre couve, je t'aurais cache sous une aile paternelle si tu avais
cout ma voix: mais sourde et farouche, comme la couleuvre, tu dirigeas
ton venin contre le sein qui te chrissait; tu confisquas mes biens, et
condamnas au feu ma personne maudite. Hlas! combien sont amres les
imprcations de la patrie,  celui qui _pour_ elle aurait expir, mais
ne mritait pas d'expirer _par_ elle;  celui qui l'aime, oui, l'aime
encore malgr son injuste colre. Le jour viendra peut-tre, o elle
cessera de fermer les yeux  la vrit; le jour viendra peut-tre, o
elle serait fire de possder la poussire qu'elle condamne  tre le
jouet des vents[73], et de transfrer dans son enceinte le tombeau de
celui  qui elle a refus une demeure. Mais cela ne lui sera point
accord; il faut que ma poussire dorme o je serai tomb; non, le pays
o je respirai pour la premire fois, mais qui, dans un accs de furie,
m'envoya respirer l'air d'un ciel tranger, ne reprendra pas mes
ossemens indigns, parce qu'en son caprice il oublie son courroux et
rvoque sa sentence; non,--il m'a refus ce qui tait  moi,--mon toit;
il n'aura pas ce qui n'est pas  lui,--ma tombe! Trop long-tems ses
armes irrites ont maintenu loin de lui le sein qui pour lui aurait
saign, le coeur qui pour lui a battu, l'ame qui fut  l'preuve de la
tentation, l'homme qui combattit, fatigua, voyagea, remplit enfin tous
les devoirs d'un fidle citoyen, et vit, pour rcompense, les artifices
triomphans des Guelfes[74] faire passer sa proscription en loi. Ces
choses ne sont point faites pour l'oubli; Florence sera plutt oublie.
Trop profonde est la blessure, l'injure trop cruelle, la dure d'une
telle misre trop prolonge, pour que j'accorde un pardon plus complet,
pour que l'injustice soit moindre aprs un tardif repentir: et
pourtant,--je sens pour ma patrie une tendre sympathie, et pour toi
aussi, ma Batrix: c'est avec peine que tomberait ma vengeance sur la
terre, qui jadis fut la mienne, et m'est encore sacre comme asile de
tes cendres; oui, ces cendres, comme un saint reliquaire, protgeraient
la ville meurtrire, et l'urne seule qui les renferme sauverait dix
mille de mes ennemis. Quelquefois, il est vrai, mon coeur solitaire,
comme celui du vieux Marius, dans le marais de Minturnes;[75] ou sur les
ruines de Carthage, peut se gonfler de mauvais sentimens, de passions
brlantes et terribles: quelquefois, un rve m'offre un vieil ennemi se
dbattant dans les angoisses de l'agonie, et mon sourcil s'panouit dans
l'espoir du triomphe:--arrire, telles penses! Voil les dernires
faiblesses de ceux qui long-tems ont souffert une misre plus
qu'humaine, et qui nanmoins tant hommes, n'ont de repos que sur la
couche de la vengeance,--la vengeance, qui, dans le sommeil, ne rve que
de sang, et, durant la veille, brle du dsir inextinguible, et souvent
du, d'un changement qui nous remonte sur le fate, qui mette sous nos
pieds ceux dont les pas nous foulaient, aprs que la Mort et At[76]
auront couru sur les fronts humilis et sur les ttes tranches.--Grand
Dieu! loigne de moi ces ides;--je remets dans tes mains mes injures
nombreuses, et ta verge toute-puissante tombera sur ceux qui me
frapprent:--sois mon gide! comme tu l'as t dans les prils, dans les
peines, dans les cits turbulentes, et au milieu des tentes
guerrires,--dans les fatigues, dans les travaux sans nombre que j'ai
supports en vain pour Florence.--J'en appelle d'elle  toi!  toi, que
j'ai vu dans ton sublime empire! vision glorieuse! jusqu' ce jour il
n'avait point t donn d'en jouir et de vivre, et cependant, tu me l'as
permis. Hlas! avec quelle lourdeur je tombe sur ma tte le sentiment de
la terre et des choses terrestres: passions dvorantes, affections
tristes et basses, rapides palpitations du coeur rpondant aux tortures
de l'esprit, longues journes, nuits cruelles, souvenirs d'un
demi-sicle sanglant et sombre, et le peu d'annes que je peux encore
attendre, brises par la vieillesse, abandonnes de l'esprance,--mais
moins pnibles  supporter; car trop long-tems a dur mon horrible
naufrage sur le roc solitaire du morne dsespoir, pour que je porte
dornavant mes yeux vers le navire qui passe, et qui fuit cet cueil si
affreux et si nu, pour que j'lve la voix;--qui donc ferait attention 
ma plainte? Je ne suis pas de ce peuple, ni de cet ge: et cependant,
mes chants drouleront un tableau qui ternisera la mmoire de ces tems,
lorsque pas une page de leurs annales semes de troubles n'attirerait un
regard sur la rage des discordes civiles, si mes vers, comme un parfum
prservateur, n'eussent pas conserv maintes actions aussi indignes que
ceux qui les firent. C'est le destin des esprits de ma trempe, que
d'tre tourments dans la vie, d'user leurs coeurs, de consumer leurs
jours dans une lutte sans fin, et de mourir dans l'abandon; puis les
gnrations futures se pressent autour de leur tombe: mille et mille
plerins arrivent des climats divers, o ils ont appris le nom de cet
homme,--qui n'est plus qu'un nom; et, prodiguant leurs hommages sur la
pierre funbre, ils rpandent au loin la renomme de qui n'entend plus
ce bruit, de qui n'en est plus touch. La mienne au moins m'a cot
cher: mourir n'est rien, mais languir ainsi,--touffer l'ardeur immense
de mon esprit,--vivre  l'troit avec de petits hommes, en vulgaire
spectacle  tout regard vulgaire; errer  l'aventure, lorsque les loups
eux-mmes trouvent une tanire; sans famille, sans foyers, sans rien de
ce qui rend la socit douce et allge la peine;--me sentir dans la mme
solitude que les rois, avec le pouvoir et la couronne de moins;--envier
au ramier son nid, et les ailes qui le transportent jusqu'aux lieux o
l'Apennin voit l'Arno couler  ses pieds, jusqu' son perchoir qu'il
choisit peut-tre dans l'enceinte de mon inexorable patrie, o sont
encore mes enfans, et cette femme funeste[77], leur mre, froide
compagne, qui m'apporta la ruine en douaire;-- voir et sentir tous ces
maux,  les savoir irrparables, j'ai reu une amre leon; mais je suis
rest libre: j'ai subi mon sort sans dshonneur, comme je me l'tais
attir sans bassesse: ils ont fait de moi un exil,--non un esclave.

[Note 70: Le lecteur est pri d'adopter pour le mot de _Beatrice_
(Batrix) la prononciation italienne, o aucune syllabe ne reste muette.

(_Note de Lord Byron_.)

--Byron fit cette remarque afin que les Anglais ne prononassent pas
_Beatrice_ en trois syllabes, mais en quatre, sans quoi son vers se ft
trouv faux.

(_N. du Tr._)]

[Note 71:

   _Che sol per le belle opre
   Che fanno in cielo il sole e l' altre stelle
   Dentro di lui_ si crede il paradiso,
   _Cos se guardi fiso
   Pensar ben dei ch' agni terren' piacere_.

_Canzone_, o Dante dcrit la personne de Batrix, strophe 3.]

[Note 72:

   _L'Esilio che m'  dato onor mi tegno_.
   ...........................................
   _Cader tra' buoni  pur di lode degno_.

_Sonnet_ de DANTE, dans lequel il reprsente la justice, la gnrosit
et la temprance comme bannies de chez les hommes, et cherchant un
refuge dans l'amour qui habite en son coeur.]

[Note 73: _Ut si quis prdictorum ullo tempore in fortiam dicti
communis pervenerit_, talis perveniens igne comburatur, sic quod
moriatur. Deuxime sentence de Florence contre le Dante et les quatorze
co-accuss.--Le latin est digne de la sentence.]

[Note 74: Dante appartenait au parti des Gibelins ou des Blancs,
toujours oppos en Italie  celui des Guelfes ou des Noirs. Voir
Sismondi, _Hist. des rpubliques ital._

(_N. du Tr._)]

[Note 75: Marius, fuyant de Rome pour chapper  Sylla, s'enfona
jusqu'au cou dans un marais prs Minturnes: il en fut retir, et conduit
dans cette prison o il effraya par son regard le soldat cimbre envoy
pour le tuer.

(_N. du Tr._)]

[Note 76: Desse du mal. [Grec: At], misre: souvent personnifie dans
Homre.

(_N. du Tr._)]

[Note 77: Cette femme, dont le nom tait _Gemma_, appartenait  une des
plus puissantes familles du parti guelfe,  la famille _Donati_. Corso
Donati fut le principal adversaire des Gibelins. Gemma est reprsente
comme tant _admodum morosa, ut de Xantippe Socratis philosophi conjuge
scriptum esse legimus_, suivant Giannozzo Manetti. Mais Lionardo
Aretino, dans sa Vie du Dante, s'irrite contre Boccace, qui a dit que
les hommes de lettres ne devraient pas se marier: _Qui il Boccacio non
ha pazienza, e dice, le mogli esser contrarie agli studi; e non si
ricorda che Socrate il pi nobile filosofo che mai fusse ebbe moglie, e
figliuoli e uffici della republica nella sua citt; e Aristotele che_,
etc., _ebbe due mogli in vari tempi, ed ebbe figliuoli, e ricchezze
assai.--E Marco Tullio--e Catone--e Varrone, e Seneca--ebbero moglie_,
etc. Il est bizarre que les exemples de l'honnte Lionardo, 
l'exception de Snque et peut-tre d'Aristote, ne soient pas les plus
heureux. La Terentia de Cicron, et la Xantippe de Socrate ne
contriburent nullement au bonheur de leurs poux; si toutefois elles
contriburent  leur philosophie.--Caton rpudia sa femme:--nous ne
savons rien de celle de Varron;--quant  celle de Snque, nous savons
seulement qu'elle tait dispose  mourir avec lui, mais qu'elle se
ravisa, et vcut encore plusieurs annes. Mais, dit Lionardo: _L'uomo_ 
animale civile, _secondo piace a tutti i filosofi_; et il conclut de l
que la plus grande preuve du _civisme de l'animal_ est _la prima
congiunzione dalla quale multiplicata nasce la citt_.]




Chant Deuxime.


L'esprit des anciens jours de ferveur, alors que la parole tait chose
rvre, et que, l'avenir se dvoilant  la pense, elle commandait aux
hommes de lire le destin des enfans de leurs enfans dans l'abme ouvert
du tems qui doit tre, et de contempler le chaos des vnemens, o
gisent,  demi forms, les tres qui subiront un jour l'humaine
condition;--cet esprit, que les illustres voyans d'Isral portaient dans
leur sein, est aujourd'hui en moi comme jadis en eux: et, si j'ai le
sort de Cassandre, si, au milieu du bruit des factions, personne
n'entend ou n'coute cette voix qui crie du dsert, la faute en soit 
eux! et que ma conscience me donne la seule rcompense que j'aie jamais
connue! N'as-tu pas vers ton sang? et dois-tu le verser encore, Italie?
Ah! un tel avenir, que me dvoile une lumire sombre et spulcrale,
m'ordonne d'oublier, dans les maux irrparables qui te frappent, ceux
qui m'ont frapp moi-mme. Nous ne pouvons avoir qu'une patrie, et tu es
encore la mienne;--mes ossemens seront dans ton sein, mon ame dans ton
langage, qui rgna jadis avec notre vieil empire romain dans toute
l'tendue de l'Occident; mais je ferai surgir une autre langue, aussi
sublime et plus douce, dans laquelle l'ardeur du hros, o les soupirs
de l'amant, tout sujet enfin trouvera pour son expression de tels
accens, que chaque mot, aussi brillant que ton ciel, ralisera le plus
beau rve d'un pote, et te fera proclamer reine du chant par l'Europe
entire; ainsi, toute parole, compare  la tienne, semblera ce qu'est 
la voix du rossignol celle des autres oiseaux, et toute langue, devant
la tienne, confessera sa barbarie; et cet honneur, tu le devras  celui
que tu as tant outrag,  ton barde toscan, au Gibelin banni. Malheur!
malheur! le voile des sicles futurs est dchir;--mille annes, qui
restent encore immobiles, comme les vagues de l'Ocan, tant que les
vents ne se lvent pas, s'avancent, balances d'une sombre et morne
ondulation, du fond de l'ternit jusques  mon regard; les orages
dorment encore, les nuages se maintiennent toujours en leur place, le
volcan souterrain qui branlera le sol n'est pas encore allum, le
sanglant chaos attend encore la cration; mais tout est dispos pour
l'excution de ta sentence, les lmens n'ont besoin que d'un mot: Que
les tnbres soient[78]! et soudain, tu deviens un tombeau! Oui, toi,
contre si belle, tu sentiras le glaive! toi, Italie, lieu charmant,
paradis ressuscit, o l'homme retrouve sa flicit primitive! Ah! les
fils d'Adam doivent-ils donc perdre deux fois leur heureuse demeure?
Italie! dont les plaines fcondes pourraient, sans la charrue, et par le
seul bienfait du soleil, suffire  nourrir le monde; toi, o le ciel se
dore d'toiles plus brillantes, se revt d'un bleu plus fonc; toi, o
l't btit son palais en maint endroit dlicieux; berceau de cet
empire, qui orna la ville ternelle de la dpouille des rois, vaincus
par les hommes libres: patrie des hros, asile des saints, o d'abord la
gloire terrestre, puis la gloire cleste a fix son sjour; toi, qui
nous reproduis tout ce qu'a rv l'imagination la plus vive, et dont
l'aspect efface les faibles couleurs du portrait que nous nous en tions
figur, aussitt que notre regard,--du haut des Alpes, au milieu des
neiges affreuses, des rochers, et de l'ombrage sombre du pin, ami des
dserts, dont la cime d'meraude obit  l'orage,--s'tend avec
complaisance sur toi, et, pour ainsi dire, appelle avec ardeur  son
aide la vue de tes campagnes dores par le soleil, de tes campagnes qui,
devenant de plus en plus proches, deviennent de plus en plus chres, et
le deviendraient encore davantage si elles taient libres; c'est donc
toi, mon Italie,--c'est toi qui dois te fltrir au gr de tous les
tyrans! Le Goth  t,--le Germain, le Franc et le Hun sont encore 
venir,--et du haut de l'impriale colline, la destruction, dj fire
des oeuvres accomplies par les anciens barbares, attend ceux des ges
nouveaux; assise, au mont Palatin, sur un trne, elle voit,  ses pieds,
Rome, vaincue et prisonnire, nager dans le sang de ses enfans; tant de
victimes humaines, tant de Romains massacrs, rpandent une teinte
sanglante dans l'air nagure si bleu, et colorent en rouge les eaux
safranes du Tibre combl de cadavres; le faible prtre, et la vierge,
encore plus faible et non moins sainte, qui avaient vou leur vie 
Dieu, se sont enfuis en criant, et ont cess leur ministre; les nations
saisissent leur proie; voici venir Ibriens, Allemands, Lombards; voici
venir aussi btes froces et oiseaux dvorans, loups, vautours, plus
humains que ces hommes: car la brute mange la chair et boit le sang des
morts, puis passe son chemin; mais ces sauvages  face humaine puisent
tous les genres de tourmens, et cherchent toujours un nouvel aliment 
leur rage aussi insatiable que la faim d'Ugolin. La lune neuf fois se
lvera, neuf fois se couchera durant ces horribles scnes[79]; l'arme;
qui se rassembla sous la bannire d'un prince flon; a perdu son chef,
et en a laiss les restes inanims aux portes de la ville; si le royal
rebelle et vcu, tu aurais peut-tre t pargne; mais sa destine a
entran la tienne,  Rome, qui tour  tour pillas la France, ou fus
pille par elle, depuis Brennus jusqu' Bourbon[80]; jamais, non jamais
l'tendard tranger ne s'avancera contre tes murs, sans que le Tibre ne
devienne une rivire de deuil. Oh! quand les trangers franchissent les
Alpes et le P, crasez-les,  rochers! et vous, flots, abmez-les, et
pour toujours. Pourquoi sommeillent ainsi les avalanches oisives, qui
fondront ensuite sur la tte du plerin solitaire? Pourquoi l'ridan[81]
ne sort-il de son lit turbulent que pour engloutir la moisson du
laboureur? Les hordes barbares ne seraient-elles pas une plus noble
proie? Le dsert rpandit son ocan de sable sur l'arme de Cambyse;
l'empire des ondes amres ensevelit Pharaon et ses mille et mille
soldats,--pourquoi donc, montagnes et rivires, ne faites-vous point
ainsi! Et vous, Romains, qui n'osez mourir, vous, fils des conqurans
qui vainquirent ceux qui avaient vaincu le fier Xerxs aux lieux o
gisent encore les guerriers dont la tombe ne connut jamais l'oubli, les
Alpes sont-elles donc plus faibles que les Thermopyles? leurs passages
plus propices  l'invasion? N'est-ce pas vous plutt qui ouvrez la porte
 toute arme, qui laissez les envahisseurs marcher librement et en paix
 travers vos montagnes? Quoi donc! la nature elle-mme arrte le char
du vainqueur, et rend votre pays imprenable, autant du moins que cela
est possible: car la terre, toute seule, ne se dfendra pas[82], mais
elle aide le guerrier digne d'tre n sur un sol o les mres donnent le
jour  des hommes. Il n'en est pas de mme pour ceux dont les ames n'ont
que peu de valeur; nulle forteresse ne peut leur servir;--la retraite du
pauvre reptile qui conserve son dard est plus sre que des murailles de
diamant, quand il n'y a dans leur enceinte que des coeurs tremblans.
N'tes-vous pas braves? Oui, le sol de l'Ausonie a encore des coeurs, des
bras, des armes, des soldats  opposer  l'oppression; mais tout effort
sera vain, tant que la dissension smera les germes du malheur et de la
faiblesse; et toujours l'tranger viendra remporter nos dpouilles. O ma
belle patrie! si long-tems humilie, si long-tems le tombeau des
esprances de tes propres enfans, quand il n'est besoin que d'un seul
coup pour briser la chane; mais--le vengeur hsite; le doute et la
discorde se placent entre toi et les tiens; et joignent leur force ()
qui vient t'assaillir. Que faut-il pour t'assurer la libert, et pour
montrer ta beaut dans son plus grand clat? Il faut rendre les Alpes
impntrables; et nous, tes fils, nous pouvons le faire en accomplissant
_un seul_ devoir:--celui de nous unir.

[Note 78: Allusion au mot fameux de la _Gense_: Que la lumire soit.
M.A.P. traduit: Que tout soit dans les tnbres.

(_N. du Tr._)]

[Note 79: Voir _Sacco di Roma_, gnralement attribu  Guichardin. Il y
a un autre rcit compos par un Jacopo _Buonaparte, gentiluomo
samminiatese che vi si trov presente_.]

[Note 80: Charles de Bourbon, conntable, qui mourut en 1537, en donnant
l'assaut  Rome: c'est le grand-pre de Henri IV.

(_N. du Tr._)]

[Note 81: Nom potique du P.

   _Fluviorum rex Eridanus_.

VIRG.

(_N. du Tr._)]

[Note 82: M.A.P. traduit: Le _sol_ ne combattra pas _seul_.

(_N. du Tr._)]




Chant Troisime.


Que vois-je sortir de l'inpuisable ocan du mal? pestes, princes,
trangers et glaives, vases de colre ne se vidant que pour se remplir
et dborder de nouveau; je ne puis dire tout ce qui s'offre en foule 
mon oeil prophtique: la terre et la mer ne fourniraient pas assez
d'espace pour crire cette histoire, et pourtant elle s'accomplira; oui,
tout a t grav, mais non par le burin de l'homme, l o prennent
naissance les soleils et les astres les plus lointains. Dploye comme
une bannire,  la porte des cieux, flotte la sanglante page de nos
mille annes de misre; et l'cho de nos gmissemens se prolonge 
travers les sons du chant des archanges. Italie, nation martyre, la
vapeur de ton sang ne montera pas en vain jusqu'au trne ternel de la
toute-puissance et de la misricorde: comme le vent frappe les cordes de
la harpe, ainsi le bruit de tes lamentations s'lvera sur les voix des
sraphins, et ira toucher le Trs-Haut. Pour moi, le plus humble de tes
enfans, limon terrestre veill par l'immortalit au sentiment et  la
souffrance; oui, quelles que puissent tre les railleries des superbes,
et les menaces des tyrans, quoique de plus faibles victimes puissent se
courber devant l'orage dont le souffle est si rude; c'est  toi, ma
patrie, terre jadis aime, encore aime aujourd'hui, c'est  toi que je
dvoue ma lyre en deuil, et le triste privilge que j'ai de lire dans
l'avenir! Si ma verve n'est pas ce que tu la vis autrefois, pardonne! Je
ne peux que prdire tes destins--puis expirer! Ne crois pas que, aprs
un tel spectacle, je puisse vivre encore. L'esprit me force de voir et
de parler, et m'accorde pour rcompense de ne pas y survivre: mon coeur
sera bris et se fondra en larmes sur toi. Mais avant que je droule de
nouveau le noir tissu de tes infortunes, je veux, parmi les clairs qui
tincellent dans tes tnbres, saisir un rayon de douce lumire; dans ta
nuit mme brillent quelques astres et plusieurs mtores; sur ta tombe
se penche une statue dont la beaut dfie la mort; de tes cendres
s'lvent maints esprits puissans qui feront ta gloire; et le charme du
monde; ton sol sera toujours fertile en hommes sages, gais, savans,
gnreux ou braves: tu es leur patrie naturelle, comme tes cieux le sont
de l't. Tes fils font des conqutes sur les rivages trangers et sur
les mers lointaines[83]; dcouvrent des mondes nouveaux qui prennent
leur nom[84]; c'est pour _toi_ seule que leur bras est impuissant; et
toute ta rcompense est dans leur renomme, noble il est vrai pour eux,
mais non pour toi.--Ils seront donc illustres, et toi tu resteras la
mme? Oh! bien plus grande que la leur sera la gloire du grand
homme--qui peut-tre est dj n;--du sauveur mortel qui te rendra
libre, qui replacera sur ton front ce diadme tant us et dform par
les modernes barbares; qui verra le soleil bienfaisant clairer tout ton
horizon, ton horizon moral, trop long-tems obscurci par les nuages et
par ces infectes vapeurs de l'Averne, faites pour n'tre respires que
par ceux qui sont avilis par la servitude et qui ont leur ame en prison.
Cependant, au milieu de cette clipse millnaire de ta prosprit,
quelques voix se feront entendre, et la terre prtera l'oreille; maints
potes me suivront dans la route que j'ouvre, et la rendront plus large;
ce mme ciel dont l'clat anime le chant des oiseaux, enflammera leur
verve, et leur inspirera des accens aussi naturels et aussi beaux;
harmonieux seront leurs vers: beaucoup chanteront l'amour; quelques-uns
la libert; mais peu prendront l'essor de l'aigle, et jetteront un
regard d'aigle sur le soleil avec l'aisance et l'intrpidit du roi des
airs: leur vol sera plus prs de la terre. Combien de phrases sublimes
seront prodigues  quelque petit prince avec une profusion adulatrice!
Le langage, loquemment faux, trahira l'avilissement du gnie, qui,
comme la beaut, oublie trop souvent le respect qu'il se doit 
lui-mme, et regarde la prostitution comme un devoir. _Celui qui entre
comme hte dans le palais d'un tyran_[85], devient aussitt un esclave;
ses penses sont la proie d'autrui; _et le jour qui voit le captif
attach  la chane_[86], _le voit soudain moiti moins homme_;--la
castration de l'ame teint toute son ardeur: ainsi le barde, trop voisin
du trne, perd sa verve, oblige  _plaire_.--Quelle tche servile, que
de ne travailler qu' plaire! Polir ses vers pour les rendre agrables
aux heures d'aise et de loisir de son souverain; ne s'tendre trop
long-tems sur rien, sauf l'loge du prince; trouver et saisir, par force
ou ruse[87], quelque sujet heureux! Ainsi entrav, ainsi condamn aux
accens de la flatterie, le pote fatigue, tremblant toujours de faillir:
comme il craint qu'une noble pense, par une rbellion cleste, ne
s'lve dans son cerveau coupable de haute trahison, il chante, comme
parlait l'orateur athnien, avec des cailloux dans la bouche, afin que
la vrit ne puisse bgayer dans son style. Mais dans la longue file des
faiseurs de sonnets, il y en aura qui ne chanteront pas en vain: et l'un
d'eux[88], prince de la troupe, prendra rang parmi mes pairs; l'amour
sera son tourment, mais sa douleur produira une immortalit de larmes;
l'Italie le saluera comme le chef des potes-amans, et le chant de
libert, qu'un plus sublime enthousiasme lui aura inspir, lui vaudra
encore une couronne de lauriers non moins verts. Mais plus tard
natront, sur les bords du P, deux hommes encore plus grands que lui:
le monde lui avait souri; mais eux, ils seront perscuts jusqu' ce
qu'ils ne soient plus que poussire, et qu'ils soient venus reposer avec
moi. Le premier[89] crera une poque avec sa lyre, et remplira
l'univers des exploits de la chevalerie: son imagination ressemble 
l'arc-en-ciel; le feu de son gnie est immortel comme celui du ciel; sa
pense est emporte d'un vol infatigable; le plaisir, comme le papillon
qu'un enfant vient de saisir, agitera sur le pome ses charmantes ailes;
et l'art lui-mme semblera devenir nature, tant le rve brillant du
pote aura de transparence!--Le second[90], sur un ton plus tendre et
plus triste, panchera son ame sur Jrusalem; lui aussi, il chantera les
armes, et le sang chrtien vers aux lieux o le Christ versa le sien
pour l'homme; sa harpe sublime renouvellera le chant de Sion prs des
saules du Jourdain: combats opinitres, triomphe complet des guerriers
braves et pieux, efforts varis de l'enfer pour dtourner ces hros de
leur grand dessein, bannires  croix rouge flottant enfin o la
premire croix fut rouge du sang des veines de notre _sauveur_, voil
l'argument sacr du pote. La perte de ses annes, de sa faveur, de sa
libert, mme de sa gloire qu'on lui conteste quelque tems, lorsque le
langage poli des cours glisse sur son nom oubli, et nomme sa captivit
un bienfait qui le protge contre la folie ou la honte; voil quel sera
son salaire,  lui qui fut envoy pour tre le pote-laurat du
Christ!--Les hommes le rcompensent bien! Florence ne me condamne qu'
la mort ou au bannissement; Ferrare le condamne  la ration et au cachot
du criminel, sort plus dur et moins mrit; car, moi, j'ai attaqu les
factions que je m'efforai de dompter: mais cet homme doux, qui
regardera la terre et le ciel avec l'oeil d'un amant, qui daignera
immortaliser de sa cleste flatterie le plus pauvre tre qui ait jamais
t mis au monde pour rgner,--que fera-t-il pour mriter un tel sort?
Peut-tre il aimera.--Quoi donc! aimer en vain, n'est-ce pas l une
torture suffisante? Faut-il donc encore tre enseveli vivant dans une
tombe? Cependant telle est la loi du destin.--Lui, et son mule le barde
de la chevalerie, consumeront tous deux de nombreuses annes dans la
pnurie et dans la peine; mourant dans le dsespoir, ils lgueront au
monde entier, qui leur accordera  peine une larme, un hritage fait
pour enrichir tous ceux qui vivent des trsors de l'ame d'un vrai
pote,--et  leur patrie une double couronne, sans gale dans le cours
des ges: non, la Grce mme ne peut, dans les annales de ses
olympiades, montrer deux noms tels que les leurs, quoiqu'un de ses
enfans soit puissant;--et c'est l toute la destine de tels hommes
ici-bas! Les plus belles penses, l'esprit le plus vif, le sang
lectrique qui coule dans leurs artres, leur corps devenu lui-mme une
ame par le sentiment profond de ce qui est, et par la conception de ce
qui devrait tre, tout cela doit-il donc conduire  une telle
rcompense? Leur brillant plumage sera-t-il jet a et l par l'orage
cruel? Oui, et il en doit tre ainsi; forms d'une trop subtile matire,
ces oiseaux du paradis ne songent qu' retourner  leur sjour natal;
ils trouvent bientt que les brouillards de la terre ne conviennent pas
 leurs ailes si pures: ils meurent ou se dgradent, car l'esprit
succombe  une longue infection et au dsespoir; mille passions ennemies
suivent de prs leurs pas, comme des vautours qui attendent le moment
d'assaillir et de dchirer leurs victimes; et, lorsqu'enfin leur aile
fatigue les laisse choir, c'est alors le triomphe de l'oiseau de proie;
c'est alors que les ravisseurs partagent la dpouille des malheureux
crass au premier choc de cette horrible attaque. Toutefois, quelques
esprits ont t hors d'atteinte; ce sont ceux qui apprirent  supporter
la vie, qu'aucune puissance ne put jamais abattre, qui purent rsister 
eux-mmes, tche pnible et dsespre par-dessus toutes! Mais enfin,
quelques esprits ont eu ce privilge; et si mon nom tait inscrit parmi
eux, il serait plus fier de cette destine austre et nanmoins sereine
que d'une gloire plus clatante, mais si funeste. Les Alpes ont leurs
cimes de neige plus voisines du ciel, que ne l'est le cratre du
redoutable volcan, dont la splendeur mane du noir abme; la montagne
brle, dont le sein bouillant vomit avec effort une flamme phmre, ne
luit que pour une nuit de terreur, puis renvoie ses torrens de feu 
l'enfer d'o ils sortirent,  l'enfer qui sige toujours dans ses
entrailles.

[Note 83: Alexandre de Parme, Spinola, Pescaire, Eugne de Savoie,
Montecuculli.]

[Note 84: Christophe Colomb, Amric Vespuce, Sbastien Cabot.]

[Note 85: Vers d'une tragdie grecque, que Pompe pronona en prenant
cong de Cornlie, lorsqu'il entrait dans la barque o il fut tu.]

[Note 86: Le vers et la pense se trouvent dans Homre.]

[Note 87: Il y a dans le texte un jeu de mots, une _paronomase_
intraduisible: _or force, or forge_.

(_N. du Tr._)]

[Note 88: Ptrarque.]

[Note 89: L'Arioste.

(_N. du Tr._)]

[Note 90: Le Tasse.

(_N. du Tr._)]




Chant Quatrime.


Il est plusieurs potes qui n'ont jamais trac sur le papier leurs
inspirations, et peut-tre sont-ce les meilleurs: ils sentirent, ils
aimrent, ils moururent; mais ne voulurent pas communiquer leurs penses
 des tres infrieurs. Ils renfermrent le dieu dans leur sein, et
rejoignirent l'empyre sans avoir ceint leur front du terrestre laurier;
mais cent fois plus heureux que ceux qui, dgrads par le trouble des
passions et par les faiblesses attaches  la gloire, ne conquirent une
haute renomme qu'au prix de mille cicatrices. Il est plusieurs potes
qui n'en portent pas le nom; mais, o rside la posie, sinon dans ce
gnie crateur qui sent le bien et le mal plus vivement que le vulgaire;
qui tend  vivre par del sa mort; qui, nouveau Promthe d'une race
nouvelle, apporte le feu du ciel, et voit trop tard qu'un horrible
supplice est le salaire des plaisirs donns aux hommes? Les vautours
dvorent les entrailles de celui qui a vainement rendu  la terre un
sublime bienfait, et qui gt enchan sur un roc solitaire sans cesse
battu par les flots. Ainsi soit le destin: nous saurons le
souffrir.--Donc, tous ceux dont l'intelligence est un pouvoir dominateur
qui se dgage des entraves de l'argile corporelle ou la transforme
presque en esprit, ceux-l, quelle que soit la forme que revtent leurs
crations, sont tous de vritables bardes. Le buste de marbre que le
ciseau anima peut, sur son front loquent, dvoiler autant de posie que
toutes les pages d'Homre. Un noble coup de pinceau peut douer de la
vie, ou difier cette toile qui brille d'une beaut tellement surhumaine
que ceux qui flchissent le genou devant une idole si divine ne violent
pas le sacr commandement; car le ciel mme est l transport,
transfigur. Les accens de posie qui ne peuplent que l'air de notre
pense et des tres rflchis par elle, ne peuvent rien faire de plus.
Laissons donc l'artiste partager la palme, il partage le pril, et,
constern, se meurt sur son travail ddaign.--Hlas! le dsespoir et le
gnie sont trop souvent lis ensemble. Durant les ges qui passent
devant moi, l'art ressaisira son sceptre, tout aussi glorieux que le lui
firent Apelle et le vieux Phidias dans les jours immortels de la Grce.
Vous serez instruits par les ruines  ressusciter du moins les formes
grecques du sein de leur dcadence; enfin, les ames des Romains
revivront dans des statues romaines tailles par les mains italiennes.
Des temples, plus levs que les temples antiques, donneront de
nouvelles merveilles au monde, et tandis que l'austre Panthon est
encore debout, un dme[91], son image, s'lancera jusqu'aux cieux[92];
dme dont la base est une glise immense qui surpasse tout ce qui fut
auparavant, et o les vivans viendront en foule s'agenouiller. Jamais
pareil spectacle ne fut offert par un portique tel que celui-ci, o
toutes les nations viennent dposer et racheter leurs pchs comme  la
vaste entre du ciel; et cet architecte hardi  qui sera confi le soin
tmraire d'lever ce monument, cet homme, que tous les arts
reconnatront comme leur matre, soit que du chaos de marbre o il
plongera son ciseau, renaisse cet Hbreu[93] dont la voix entrane
Isral hors d'gypte, et tient suspendus les flots de pierre, soit que
son pinceau tende sur les damns les couleurs de l'enfer devant le
trne du suprme juge[94], et qu'il rende ce spectacle tel que je l'ai
vu, tel que tous le verront, soit enfin qu'il btisse des temples de
grandeur jusqu'alors inconnue, eh bien, cet homme aura pris de moi le
germe de ses grandes penses, oui, de moi, le Gibelin[95], qui ai
travers les trois royaumes de l'empire de l'ternit. Au milieu du
cliquetis des pes et du choc retentissant des heaumes, l'ge que je
prvois n'en sera pas moins l'ge des beaux arts; et, tandis que les
nations gmissent sous le faix du malheur, le gnie de ma patrie
s'lvera, tel qu'un cdre sublime, au sein du dsert, charme les yeux
par l'aspect de ses rameaux, et, reconnu de loin, rpand dans les airs
son parfum non moins suave que son apparence est belle. Les souverains
s'arrteront au milieu de leurs joutes guerrires, se svreront de sang
une heure ou deux, pour tourner et fixer leur regard sur la toile ou sur
la pierre; et ceux qui gtent tout ce que la terre a de beau, forcs 
l'loge, sentiront le pouvoir de ce qu'ils dtruisent. L'art, abus dans
sa reconnaissance, lvera des emblmes et des monumens en l'honneur des
tyrans qui ne font de lui qu'un hochet, et prostituera ses charmes aux
pontifes orgueilleux[96] qui n'emploient l'homme de gnie que comme la
plus vile brute condamne  porter les fardeaux, et  servir nos
besoins: vendre ses travaux, c'est vendre aussi son ame. Celui qui
travaille pour les nations sera pauvre, peut-tre, mais libre; celui qui
fatigue pour les monarques n'est rien de plus que le laquais dor qui,
habill et nourri aux frais de son matre, garde,  sa porte, une
posture humble et servile. Oh! puissance suprme qui rgles toute chose
et inspires tout esprit! comment se fait-il que ceux dont le pouvoir sur
la terre se manifeste de la manire la plus semblable au tien dans le
ciel, soient eux-mmes si loin de tes divers attributs, foulent aux
pieds les ttes humilies devant eux, et nous assurent ensuite que leurs
droits sont les tiens? Comment se fait-il que les enfans de la renomme,
ceux  qui l'inspiration semble luire d'en haut, ceux dont les peuples
rptent le nom, doivent passer leurs jours dans la pnurie ou dans la
peine, ou bien marcher  la grandeur par les chemins de la honte, porter
un stigmate plus profond, une chane plus fastueuse; ou bien, si leur
destine les a fait natre loin de la classe pauvre, ou, en les y
laissant, leur a fait prouver de vaines tentations, soutenir au fond de
leurs ames une plus rude preuve, le combat intrieur de passions
profondes et intraitables? O Florence, quand ta sentence cruelle rasa ma
maison, je t'aimais! cependant la vengeresse colre de mes vers, et la
haine de tes injustices, grossie, d'anne en anne, par de nouvelles
maldictions, survivront  tout ce qui t'est le plus cher,  ton
orgueil,  tes richesses,  ta libert, et mme, au plus infernal de
tous les maux d'ici-bas, au despotisme des petits tyrans de l'tat; car
le despotisme n'est pas exclusif aux rois: les dmagogues ne le cdent 
ceux-ci qu'en date; ils disparaissent plus tt; d'ailleurs, dans tout ce
qui force les hommes  se har eux-mmes ou les uns les autres, en
discorde, en couardise, en cruaut, dans toutes les horreurs nes de
l'incestueux commerce de la mort et du pch[97], dans l'art de
l'oppression sous sa plus rude forme, un chef de faction n'est que le
frre du sultan, et le singe, cent fois moins humain, du pire des
despotes. Florence! long-tems mon esprit solitaire a vainement soupir,
comme le captif qui travaille  son vasion, pour te revoir en dpit de
tes outrages; je restai dans l'exil, la plus triste de toutes les
prisons; errer dans le monde entier comme dans un donjon sans issue! les
mers, les montagnes, ou plutt, l'horizon pour barrire qui ferme 
l'homme le seul petit coin de terre dans lequel--quel que ft son
destin--il serait encore l'enfant de son pays, et pourrait mourir o il
naquit!--Florence, quand mon esprit solitaire retournera dans le monde
des esprits, tu sentiras alors ce que je valais, tu chercheras 
honorer, avec une urne vide, les cendres que tu n'obtiendras
jamais!--Hlas! Que t'ai-je fait; mon peuple[98]? Tous tes chtimens
sont svres; mais ceci passe les limites communes de la malice humaine;
car tout ce qu'un citoyen peut tre, je le fus: lev par ta volont,
tout  toi dans la paix comme dans la guerre, et c'est pour cela que tu
as dirig tes armes contre moi.--C'en est fait, je ne puis franchir
l'ternelle barrire leve entre nous; je mourrai seul, regardant, avec
l'oeil sombre d'un prophte, ces jours de malheur rvls aux ames
privilgies, et prdisant ces jours  des hommes qui n'entendront pas
plus que dans les anciens ges, jusqu' ce que l'heure soit venue o la
vrit frappera leurs yeux couverts de larmes, et forcera leur bouche 
reconnatre le prophte dans sa tombe.

[Note 91: La coupole de Saint-Pierre.]

[Note 92: M.A.P. traduit: Pos sur l'austre Panthon, un dme, son
image, s'lancera jusqu'au ciel. C'est un contre-sens qui prte  Byron
une lourde erreur, celle de croire que l'glise Saint-Pierre ait t
btie sur les restes du Panthon.

(_N. du Tr._)]

[Note 93: La statue de Mose sur le monument de Jules II.

SONNETTO
_di Giovanni Battista Zappi_.

   _Chi  costui, che in dura pietra scolto,
     Siede gigante; e le pi illustre, e conte
     Prove dell' arte avvanza, e ha vive, e pronte
     Le labbia s, che le parole ascolto?

   Quest'  Mos; ben me'l diceva il folto
     Onor del mento, e' l doppio raggio in fronte,
     Quest'  Mos, quando scendea del monte,
     E gran parte del Nume avea nel volto.

   Tal era allor, che le sonanti, e vaste
     Acque ei sospese a s d'intorno, e tale
     Quando il mar chiuse, e ne f tomba altrui.

   E voi, sue turbe, un rio vitello alzate?
     Alzata aveste imago a questa eguale!
     Ch' era men fallo l' adorar costui_.]

[Note 94: Le tableau du Jugement dernier, dans la chapelle Sixtine.]

[Note 95: J'ai lu quelque part (si je ne me trompe, car je ne puis me
rappeler o) que le Dante tait l'auteur favori de Michel-Ange,  tel
point que celui-ci avait dessin tous les sujets de la _Divine Comdie_;
mais que le volume contenant ces tudes se perdit dans la mer.]

[Note 96: On sait comment Michel-Ange fut trait par Jules II, et
combien il fut nglig par Lon X.]

[Note 97: Voir Milton, _Paradis perdu_, ch. II. Le pch, dmon fminin,
sorti de la tte de Satan, comme Minerve de celle de Jupiter, fut
soudain aim par Satan lui-mme et en eut un fils, la Mort, qui,
aussitt aprs sa naissance, viola sa mre.

(_Note de Lord Byron_.)

Les Anglais donnent  la mort (_death_) le sexe masculin, et au pch
(_sin_) le sexe fminin.

(_N. du Tr._)]

[Note 98: _E scrisse pi volte non solamente a particulari cittadin del
reggimento, ma ancora al popolo, e intra l' altre un epistola assai
lunga che conuncia_:--_Popule mi, quid feci tibi_?

(_Vita di Dante, scritta da Lionardo Aretino_.)]

FIN DE LA PROPHTIE DU DANTE.




MISCELLANES.



I.

LE RVE.


1. Notre vie est double: le sommeil a son empire, c'est un intermdiaire
 ces deux choses qu'on dsigne si mal sous les noms de Mort et
d'Existence: le sommeil  son empire, monde immense de triste ralit.
Les rves, dans leur entier dveloppement, ont de la vie, des larmes;
des tourmens et des joies: ils laissent, aprs le rveil, un poids sur
nos penses, ils allgent les fatigues de la veille, ils divisent notre
tre: ils deviennent une portion de nous-mmes, tout aussi bien que de
notre tems, et semblent tre les hrauts de l'ternit: ils passent
comme les esprits du pass,--ils parlent, comme des sybilles, de
l'avenir: ils ont un pouvoir tyrannique,--imposent le plaisir et la
peine; ils nous font ce que nous n'tions pas,--ce qu'ils veulent nous
faire; ils nous frappent de la vision qui a disparu; de la crainte
d'ombres vanouies.--Est-il vrai? Le pass tout entier n'est-il pas une
ombre? Que sont les rves? sinon des crations de l'esprit.--L'esprit a
le pouvoir de crer,--de peupler sa sphre d'tres plus brillans que
ceux du monde rel, et de donner la vie  des formes qui peuvent
survivre  toute matire. Je voudrais rappeler une vision que j'ai
rve, par hasard, durant mon sommeil;--car une pense, oui, une pense
de l'homme endormi, peut en soi embrasser des annes, et condenser une
longue vie en une seule heure.

2. Je vis deux tres pars des couleurs de la jeunesse, debout sur une
colline,--une colline charmante, verte, de pente douce, semblable  un
cap qui termine une longue chane de coteaux, hormis qu' ses pieds il
n'y avait pas de mer qui la baignt, mais un paysage vivant, des forts
et des moissons ondoyantes, les demeures des hommes parses  et l, et
une aurole de fume s'levant de ces toits rustiques;--la colline tait
couronne d'un diadme d'arbres disposs en cercle, non par le jeu de la
nature, mais par l'homme. Oui, tous deux taient l;--la jeune fille
regardait ce paysage aussi aimable qu'elle-mme,--mais le jeune homme ne
regardait qu'elle; tous deux taient jeunes, et cette fille tait belle;
tous deux taient jeunes,--mais non de la mme jeunesse[99]. Elle, comme
la douce lune au bord de l'horizon, elle tait  la veille d'tre
tout--fait femme: lui, il avait vu moins de printems, mais son coeur
avait devanc de beaucoup ses annes:  ses yeux, il n'y avait sur terre
qu'un visage digne d'amour, et ce visage alors brillait sur lui; il
avait contempl cet astre tant que cet astre ne s'clipsa point; il ne
respirait, n'existait qu'en _elle_; la voix de cette vierge tait sa
voix; il ne lui parlait pas, mais il tremblait aux paroles qu'_elle_
prononait: la vue de cette vierge tait sa vue, car il ne voyait plus
que par ces beaux yeux, qui prtaient leur clat  tous les objets:--il
avait cess de vivre en lui-mme; la vie de cette vierge tait sa vie:
l'ocan o venait aboutir le fleuve de ses penses, c'tait _elle_: lui
disait-elle un mot, le touchait-elle du doigt? soudain le sang du jeune
homme htait ou retardait son cours, ses joues changeaient de
couleur,--et pourtant son coeur ignorait la cause de cette orageuse
agonie. Elle, au contraire, ne prenait aucune part en ces tendres
sentimens: elle ne poussa jamais aucun soupir pour lui; elle le traitait
comme un frre,--mais pas davantage; c'tait beaucoup, car elle n'avait
point de frre, hors celui  qui la navet enfantine de son amiti en
avait donn le nom; elle tait l'unique rejeton d'une race antique et
honore.--Quant  lui, le nom de frre lui plaisait, et pourtant lui
dplaisait aussi,--et pourquoi? le tems lui fit une rponse
profonde--quand elle en aima un autre; mme alors elle en aimait un
autre, et, du sommet de la colline, elle regardait au loin si le
courrier de son amant galait en ardeur sa propre impatience, et volait
auprs d'elle.

3. L'esprit de mon rve changea. Je vis un vieux chteau, et; au devant
de ses murs, un cheval tout harnach: dans un oratoire antique tait le
jeune garon dont je parlais tout--l'heure;--il tait seul, et ple; et
se promenait  grands pas; il s'assit; saisit une plume, traa des mots
que je ne pus deviner; puis il pencha sa tte entre ses mains, et la
secoua comme par un mouvement convulsif,--puis il se releva, et avec ses
dents et ses mains frmissantes il dchira ce qu'il avait crit, mais
sans verser une larme. Enfin il se remit, et donna  son front une sorte
de calme: l-dessus, la dame de ses penses rentra; elle avait un air
serein et riant, et pourtant elle savait qu'elle tait aime de
lui,--elle savait (car un tel savoir vient vite) que ce coeur tait plein
de son image; elle voyait que ce jeune homme tait malheureux, mais elle
ne voyait pas tout. Il se leva, et, d'une treinte froide et polie, il
serra la main de cette fille: un moment sur son visage se peignit une
page de penses indicibles, puis tout cela s'vanouit encore plus vite;
il laissa tomber la main qu'il tenait, et se retira  pas lents, mais
non comme s'il lui et dit adieu; car tous deux se quittrent avec de
mutuels sourires: il franchit la porte massive du vieux chteau, monta 
cheval, se mit en chemin, et dsormais ne repassa plus ce seuil antique.

4. L'esprit de mon rve changea. Le jeune garon tait un homme. Dans
les dserts d'un climat de feu, il s'tait fait une demeure, et son ame
savourait  longs traits les rayons du soleil; il tait environn de
spectacles trangers et sombres; il n'tait plus lui-mme ce qu'il avait
t jadis; c'tait un voyageur errant sur la mer et sur ses rivages. Je
voyais devant moi mille et mille images s'accumuler en masse comme des
ondes; et lui, faire partie de toutes. Enfin, je l'aperus se reposant
de l'accablante chaleur du milieu du jour, couch parmi les colonnes
tombes,  l'ombre de murailles ruines, qui survivent aux noms de ceux
qui les ont leves: pendant son sommeil, les chameaux broutaient
l'herbe  son cot, quelques chevaux, de belle apparence, taient
attachs prs d'une fontaine: un homme vtu d'une robe flottante faisait
la garde, tandis que plusieurs gens de sa tribu dormaient  l'entour:
ils n'avaient, pour pavillon[100], au-dessus de leurs ttes, que le ciel
bleu, si serein, si clair, si pur, que Dieu seul et pu tre aperu dans
l'empyre.

5. L'esprit de mon rve changea. La jeune dame, nagure aime en vain,
tait unie  un poux dont,  son tour; elle n'tait point aime:--en sa
demeure,  mille lieues de celle de son malheureux amant,--en sa demeure
natale, elle regardait grandir autour d'elle ses enfans; filles et fils
de la beaut:--mais voyez! elle avait la douleur peinte sur son visage,
qu'obscurcissait l'ombre d'une lutte intrieure; l'inquite langueur de
son oeil semblait dire que sa paupire tait charge de larmes long-tems
retenues. Quelle pouvait tre sa douleur?--Elle avait ce qu'elle aima,
et celui qui l'avait tant aime n'tait point l pour troubler d'une
esprance impure, ou de criminels dsirs ou d'une affliction mal
rprime, la paix d'une ame innocente. Quelle pouvait tre sa
douleur?--Elle ne l'avait point aim, ni ne lui avait donn motif de se
croire aim: ce n'tait pas lui qui pouvait tre ce qui la
tourmentait,--un spectre du pass.

6. L'esprit de mon rve changea.--Le voyageur errant tait de
retour.--Je le vis debout devant un autel--avec une aimable fiance;
oui, l'pouse tait belle, mais pas comme l'astre qui avait lui 
l'enfance de l'poux;--mme au pied de l'autel, le front de cet homme
prit le mme aspect, son sein palpita du mme frisson, que jadis dans la
solitude de l'oratoire antique; et puis,--comme autrefois,--un moment
sur son visage se peignit une page de penses indicibles,--puis tout
cela s'vanouit encore plus vite. Il resta calme et paisible; il
pronona les voeux d'usage, mais n'entendit pas ses propres paroles:
autour de lui tout chancelait; il ne put voir ni ce qui se faisait ni ce
qui avait d tre fait:--mais le vieux manoir, le chteau, la chambre,
le lieu, le jour, l'heure, le mme soleil, les mmes ombres, enfin,
toutes les circonstances de ce lieu et de cette heure, et cette femme de
qui dpendit sa destine, tout cela revint et se glissa entre lui et la
lumire: qu'avaient  faire tous ces souvenirs en un pareil instant?

7. L'esprit de mon rve changea. Je vis la jeune dame nagure aime en
vain;--oh! elle tait bien change; et par quoi? par la maladie de
l'ame. Son esprit l'avait abandonne; ses yeux n'avaient plus leur clat
ordinaire, mais un regard qui n'est pas de ce monde; elle tait devenue
la souveraine d'un royaume fantastique; ses penses taient des
combinaisons de choses discordantes; des formes impalpables et
inaperues  la vue des autres taient familires  la sienne; et le
monde nomme cela dmence; mais les sages ont une folie encore plus
profonde. Le coup d'oeil de la mlancolie est un don funeste: qu'est-ce,
sinon le tlescope de la vrit, qui dtruit les illusions de la
distance, qui nous montre la vie de prs dans toute sa nudit, et rend
la froide ralit trop relle?

8. L'esprit de mon rve changea.--Le voyageur errant tait seul comme
auparavant; les tres qui l'avaient entour n'taient plus l, ou
taient en guerre avec lui; il tait marqu d'un signe de ruine et de
dsolation, environn de haines et de discordes; la peine tait mle 
tout ce qu'on lui offrait; jusqu' ce qu'enfin, devenu semblable 
l'ancien monarque du Pont[101], il savourt impunment les poisons, qui
n'avaient plus de force, mais qui taient pour lui une sorte d'aliment:
il vivait de ce qui aurait donn la mort  la plupart des hommes. Il
devint ainsi l'ami des esprits des montagnes; il conversait avec les
toiles et avec l'ame subtile de l'univers; il apprit dans ces
confrences les magiques mystres de la cration: le livre de la nuit
parut tout ouvert  ses yeux, et des voix du noir abme lui rvlrent
une merveille et un secret.--Ainsi soit.

9. Mon rve s'vanouit: il ne m'offrit plus d'autre tableau. C'tait
vraiment fort trange que le sort de ces deux tres et t trac
presque comme une ralit,--et abouti pour l'un  la folie,--pour tous
les deux  l'infortune.

[Note 99: Ce prtendu rve de Lord Byron n'est, comme on le voit, que le
souvenir de son premier amour. Ce jeune homme et cette jeune fille,
c'est lui-mme et Marie Chaworth. Tous les autres tableaux de ce rve
reprsenteront pareillement les principales circonstances de la vie de
l'auteur.

(_N. du Tr._)]

[Note 100: _They were canopied by the blue sky_.

Gilbert a dit:

Ciel, pavillon de l'homme, etc.

(_N. du Tr._)]

[Note 101: Mithridate, roi de Pont.]




II.

LES TNBRES.


J'eus un rve qui n'tait pas tout--fait un rve. L'astre brillant du
jour tait teint; les toiles, dsormais sans lumire, erraient 
l'aventure dans les tnbres de l'espace ternel; et la terre refroidie
roulait, obscure et noire, dans une atmosphre sans lune. Le matin
venait et s'en allait,--venait sans ramener le jour: les hommes
oublirent leurs passions dans la terreur d'un pareil dsastre; et tous
les coeurs, glacs par l'gosme, n'avaient d'ardeur que pour implorer le
retour de la lumire. On vivait prs du feu:--les trnes, les palais des
rois couronns,--les huttes, les habitations de tous les tres anims,
tout tait brl pour devenir fanal. Les villes taient consumes, et
les hommes se rassemblaient autour de leurs demeures enflammes pour
s'entre-regarder encore une fois. Heureux ceux qui habitaient sous l'oeil
des volcans, et qu'clairait la torche du cratre! Il n'y avait plus
dans le monde entier qu'une attente terrible. Les forts taient
incendies;--mais, d'heure en heure, elles tombaient et
s'vanouissaient;--les troncs qui craquaient s'teignaient avec
fracas[102];--et tout tait noir. Les figures des hommes, prs de ces
feux dsesprs, n'avaient plus une apparence humaine, quand par hasard
un clair de lumire y tombait. Les uns, tendus par terre, cachaient
leurs yeux et pleuraient; les autres reposaient leurs mentons sur leurs
mains entrelaces, et souriaient; d'autres, enfin, couraient  et l,
alimentaient leurs funbres bchers, et levaient les yeux avec une
inquitude dlirante vers le ciel, sombre dais d'un monde ananti; puis,
avec d'horribles blasphmes, ils se laissaient rouler par terre,
grinaient des dents et hurlaient. Les oiseaux de proie criaient aussi,
et, frapps d'pouvante, agitaient dans la poussire leurs ailes
inutiles. Les btes les plus farouches taient devenues douces et
craintives. Les vipres rampaient, et se glissaient parmi la foule;
elles sifflaient encore, mais leur dard ne blessait plus:--on tuait ces
animaux pour s'en nourrir, et la guerre qui, pour un moment, avait
cess, dvorait de nouveau maintes victimes.--Un repas ne s'achetait
qu'au prix du sang, et chacun, assis  l'cart, se rassasiait dans les
tnbres avec une morne gloutonnerie. Il n'y avait plus d'amour: la
terre entire n'avait plus qu'une pense,--et c'tait la pense de la
mort, de la mort sans dlai et sans gloire. Les angoisses de la famine
dvoraient toutes les entrailles;--les hommes mouraient et leurs
ossemens n'avaient pas de tombeau; ceux qui restaient encore, faibles et
amaigris, se mangeaient les uns les autres; les chiens eux-mmes
attaquaient leurs matres, hormis pourtant un seul qui veillait prs
d'un cadavre, et tenait  distance les animaux et les hommes affams,
jusqu' ce qu'ils tombassent d'inanition, ou qu'au bruit de la chute
d'un nouveau mort, ils courussent dchirer de leurs mchoires dcharnes
les chairs encore palpitantes: quant  ce chien fidle, il ne cherchait
point de nourriture; mais, avec un gmissement pitoyable et non
interrompu, avec un cri aigu de dsespoir, lchant la main qui ne
rpondait pas  sa caresse,--il mourut. La famine rduisit par degrs le
nombre des vivans: enfin deux habitans d'une cit immense survivaient
seuls, et ils taient ennemis: ils se rencontrrent prs des tisons
expirans d'un autel consum o l'on avait entass, pour un objet
profane, un monceau d'objets sacrs: de leurs mains froides et sches,
comme celles d'un squelette, ils remurent et grattrent, tout en
frissonnant, les faibles cendres du foyer; leur faible poitrine exhala
un lger souffle de vie, et produisit une flamme qui tait une vraie
drision: puis la clart devenant plus grande, ils levrent les yeux, et
s'entre-regardrent,--se virent, poussrent un cri, et moururent;--ils
moururent du hideux aspect qu'ils s'offrirent l'un  l'autre, ignorant
chacun qui tait celui sur le front duquel la famine avait crit
_dmon_. Le monde tait vide: l o furent des villes populeuses et
puissantes, plus de saison, plus d'herbe, plus d'arbres, plus d'hommes,
plus de vie; rien qu'un monceau de morts,--un chaos de misrable argile.
Les rivires, les lacs, l'ocan, taient calmes, et rien ne remuait dans
leurs silencieuses profondeurs; les navires, sans matelots,
pourrissaient sur la mer; leurs mts tombaient pice  pice; chaque
fragment, aprs sa chute, dormait sur la surface de l'abme
immobile:--les vagues taient mortes, le flux et reflux ananti, car la
lune qui le rgle avait pri; les vents avaient expir dans l'atmosphre
stagnante, et les nuages n'taient plus; les tnbres n'avaient pas
besoin de leur aide,--elles taient l'univers lui-mme.

[Note 102: Nous avons essay de rendre l'harmonie imitative du texte:

                   _The crackling trunks
   Exstinguished with a crash_.

(_N. du Tr._)]




III.

TOMBEAU DE CHURCHILL[103],

FAIT EXACT A LA LETTRE.


J'tais prs du tombeau de celui qui brilla comme une comte dans son
ge, et je vis le plus humble de tous les spulcres: je contemplai, non
sans un vif chagrin et un profond respect, ce gazon nglig; et cette
pierre paisible, marque d'un nom aussi effac que les noms inconnus
d'alentour dont personne ne tente la lecture: puis je demandai au
gardien du jardin pourquoi les trangers interrogeaient sa mmoire sur
ce monument,  travers les morts amoncels d'un demi-sicle; et il me
rpondit:--Ma foi! je ne sais pas du tout pourquoi tant de voyageurs
viennent en plerinage  cette tombe: ce mort est ici arriv avant que
je fusse concierge, et ce n'est pas moi qui fis creuser cette
fosse..--Est-ce l tout? me dis-je en moi-mme;--dchirons-nous le
voile de l'immortalit; voulons-nous je ne sais quel honneur et quelle
gloire dans les ges encore  natre, pour endurer un tel outrage, si
tt et si malheureusement?--Comme je me parlais ainsi, l'architecte de
tous ceux que nous foulons aux pieds (car la terre n'est qu'un vaste
tombeau) essaya de dbrouiller les souvenirs de cette argile dont la
combinaison confondrait la pense d'un Newton, s'il n'tait pas vrai que
la vie terrestre dt aboutir  une autre dont elle n'est que le
rve;--enfin le gardien, saisissant, pour ainsi dire, le crpuscule d'un
soleil couch, me dit ces mots:--Je crois que l'homme dont vous vous
informez, et qui gt dans cette tombe choisie, fut un trs-fameux
crivain de son tems: et les voyageurs s'cartent de leur route pour lui
payer un tribut d'hommages,--et payer ma peine de ce qu'il plaira 
votre honneur.--Alors, tout content, je tirai du coin avare de ma poche
quelques pices d'argent, que je donnai, presque par force,  cet homme,
quoiqu'il et t fort inconvenant d'pargner cette dpense:--vous
souriez, je le vois, hommes profanes! pendant tout mon rcit, parce que
ma plume grossire vous peint la vrit toute nue. C'est de vous qu'il
faut rire, et non de moi;--car je restai, avec une pense profonde et
avec un oeil attendri, sur la phrase du vieux concierge, sur cette
homlie naturelle o contrastaient l'obscurit et la gloire, l'clat et
le nant d'un nom.

[Note 103: Charles Churchill, pote satirique, n en 1731, mort en 1764.
Il publia plusieurs pomes, remarquables par une raillerie fine et
mordante: entr'autres, _la Rosciade_, _la Nuit_, _l'Esprit_, etc.

(_N. du. Tr._)]




IV.

PROMTHE.


1. Titan! dont les immortels regards ne virent pas les souffrances de la
race mortelle dans leur affreuse ralit avec le froid mpris des dieux:
quelle fut la rcompense de ta piti? un horrible supplice, en silence
souffert; un rocher, un vautour, une chane, tout ce que les ames fires
sentent de peine; l'agonie qu'elles ne veulent pas montrer; cet
accablant sentiment de misre qui renferme sa voix en lui-mme, qui
craint de rencontrer dans les airs quelque oreille attentive  sa
plainte, qui retient ses soupirs tant qu'un cho pourrait y rpondre.

2. Titan!  toi fut donn de soutenir un combat cruel entre la
souffrance et la volont; vritable torture de l'tre qu'il ne peut
tuer! Le ciel inexorable, la sourde tyrannie du destin, ce souverain
principe de haine, qui cre pour son plaisir ce qu'il pourrait anantir,
te refusa jusqu' la faveur de mourir. Le don fatal d'ternit fut ton
lot,--et tu l'as bien support. Tout ce que le matre du tonnerre
t'arracha, ce fut la menace qui rejeta sur lui les tourmens de ton
supplice; tu prvoyais la destine, mais tu ne voulus pas dire un mot
pour apaiser ton perscuteur; dans ton silence fut son arrt; dans son
ame un vain repentir et une crainte funeste qu'il sut si mal dissimuler,
que les foudres en sa main tremblrent.

3. Ton divin crime fut d'tre bon, de diminuer par tes enseignemens la
somme de l'humaine misre, de faire puiser  l'homme sa force dans son
esprit. Mais, puni d'en haut comme tu le fus, c'est encore toi qui, par
ton nergie patiente, par ta constance, par les refus de ton ame
inflexible que la terre et le ciel ne purent branler, nous as lgu une
leon puissante. Tu es aux mortels un symbole et un signe de leur destin
et de leur force: comme toi, l'homme est en partie divin, une onde
trouble, descendue d'une source pure; l'homme peut en partie prvoir sa
funbre destine, sa misre, sa rsistance, son existence triste et
isole;--mais son ame peut opposer sa force  tous les maux;--peut
opposer une volont ferme et une intelligence profonde qui, mme au sein
des tortures, dcouvrent leur propre rcompense en elles-mmes: son ame
triomphe ds qu'elle ose porter le dfi, et soudain elle fait de la mort
une victoire.




V.

MONODIE

SUR LA MORT DU TRES-HONORABLE R. BRINSLEY SHRIDAN, PRONONCE AU THTRE
DE DRURY-LANE.


Quand les derniers rayons du soleil couchant se perdent dans les ombres
d'un crpuscule d't, quel homme n'a pas senti le doux charme de cette
heure se rpandre dans le coeur, comme la rose sur les fleurs? Qui n'a
t absorb d'un sentiment pur et auguste, tandis que la nature fait
cette pause mlancolique, et qu'elle exhale son dernier soupir sur cette
arche sublime que le tems a jete entre la lumire et les tnbres? Qui
n'a partag ce calme si paisible et si profond, la muette pense qui ne
peut s'exprimer qu'en pleurs, une sainte harmonie,--un vif regret, une
sympathie glorieuse avec l'astre qui s'vanouit? Ce n'est pas un deuil
cruel,--mais une peine douce, sans nom, chre aux coeurs bien ns d'ici
bas, sentie sans amertume,--un attendrissement complet et candide, une
heureuse tristesse,--une larme transparente, pure des chagrins du monde
ou des souillures de l'gosme, larme verse sans honte, larme secrte
sans douleur cuisante.

Semblable  l'attendrissement que nous inspire un jour d't
s'vanouissant derrire les collines, une douce mlancolie remplit notre
coeur et fait couler nos larmes, lorsque la mort frappe le gnie et
anantit tout ce qui en lui tait mortel. Un esprit puissant s'est
clips,--un astre a pass du jour dans les tnbres,--astre qui,  son
heure de lumire, fut sans gal,--sans nom digne de lui,--foyer
universel de tous les rayons de la gloire! clairs d'esprit, splendeur
d'intelligence, flammes de posie, feux d'loquence, tout a disparu avec
le soleil qui en tait la source;--mais il nous reste encore les
durables productions d'un gnie immortel, les fruits d'une joyeuse
aurore et d'un midi glorieux, imprissable portion de celui qui prit
trop tt. Mais ce n'est qu'une petite partie d'un tout merveilleux, ce
ne sont que des segmens du disque tincelant de cette ame qui embrsait
tout,--clairait tout pour gayer,--toucher,--plaire--ou pouvanter. Du
conseil que sa raison charmait,  la table qu'animait sa gat, c'tait
le souverain matre des coeurs: les voix les plus illustres
l'applaudissaient  l'envi; les hommes combls de louanges,--les hommes
remplis d'orgueil--s'enorgueillissaient  le louer. Lorsque l'Hindostan
opprim poussa un cri aigu pour en appeler de l'homme au ciel[104],
c'est lui qui fut le tonnerre,--la verge vengeresse,--la colre,--la
voix de Dieu lui-mme, qui branla les nations par la bouche de ce
mandataire choisi,--et tonna jusqu' ce que les snats tremblans eussent
obi en admirant; et ici mme, ici, dans cette salle, les riantes
crations de son gnie vous charmeront, encore tout chauffes du feu de
la jeunesse: ce dialogue incomparable,--ces saillies immortelles qui ne
savaient pas tarir; ces tincelans portraits, frais de vie, qui portent
dans notre coeur la vrit o ils ont pris leur source; ces tres
merveilleux, enfans de son imagination, clos du nant  une soudaine
perfection par la volont cratrice de sa pense[105]; c'est ici qu'est
leur premire patrie; c'est ici que vous pouvez les revoir anims encore
de la chaleur vitale que leur donna ce nouveau Promthe. Lumineuse
aurole qui trahit la splendeur du disque clips!

[Note 104: Voir Fox, Burke, Pitt, unanimes  louer le discours de
Shridan sur les chefs d'accusation articuls contre M. Hastings dans la
Chambre des Communes. M. Pitt pria la Chambre d'ajourner l'affaire, afin
de considrer la question avec plus de calme que ne le permettait
l'effet immdiat de ce discours.]

[Note 105: Il y a dans le texte: _By the_ fiat _of his thought_, mot 
mot, par le _fiat_ de sa pense. C'est une allusion au _fiat lux_ de la
_Gense_. Avons-nous eu tort de reculer devant la version littrale?

(_N. du Tr._)]

Mais, s'il est des hommes  qui l'chec fatal de la sagesse entrane
par l'erreur doive procurer une basse jouissance; s'il est des hommes
qui triomphent de joie lorsqu'une voix cleste dtonne au milieu du
choeur pour lequel elle est ne, je leur commande le silence.--Ah!
combien ils savent peu que ce qui leur semblait vice m'tait peut-tre
que malheur! Dure est la destine de celui sur qui les regards publics
sont  jamais fixs pour le blme ou pour la louange! Le repos se refuse
 son nom, et le vulgaire se plat au spectacle du martyre d'une grande
renomme. L'ennemi secret, dont l'oeil ne s'endort jamais, et qui se fait
sentinelle,--accusateur,--juge,--espion; le rival,--le sot,--le
jaloux--et le vaniteux; l'envieux enfin, qui ne respire librement que
dans la peine d'autrui: voil une arme de dtracteurs, qui poursuit la
gloire jusques au tombeau; qui guette les fautes dont un gnie hardi
doit la moiti  son ardeur native; qui dfigure la vrit, amasse le
mensonge, et btit la pyramide de la calomnie! Tel est le partage de
l'homme public;--mais si, par surcrot d'infortune, la maigre pauvret
se ligue  la maladie dvorante, si le gnie doit oublier son vol lev,
et descendre  terre pour combattre la misre qui assige sa porte, pour
adoucir d'indignes fureurs,--rencontrer face  face une rage sordide, et
lutter contre la disgrce, pour ne trouver dans l'esprance que les
caresses, les embrassemens nouveaux d'un serpent qui lui rserve de
nouvelles perfidies; si tels peuvent tre les maux qui assaillent les
hommes, est-ce donc chose merveilleuse qu'enfin les plus puissans
succombent? Les tres  qui fut dpartie toute la force du sentiment,
portent un coeur lectrique,--surcharg du feu cleste, noir de rudes
froissemens, intrieurement dchir, environn de nuages, entran par
l'ouragan, port sur la nbuleuse atmosphre, source de ces penses qui
tonnent,--clairent--et foudroient. Mais, loin de nous et de notre scne
comique doivent tre de telles images,--si toutefois elles ont eu
quelque ralit. Accomplissons ici un plus tendre dsir, une tche plus
douce; payons  la gloire le tribut qu'elle n'a pas besoin de rclamer;
pleurons l'astre vanoui,--et apportons notre grain d'encens pour prix
d'un long plaisir. Vous, orateurs! que nos conseils possdent encore,
pleurez le hros vtran de vos champs de bataille! le digne rival de
l'admirable Trinit[106]! l'homme, dont les paroles taient des
tincelles d'immortalit! Vous, potes!  qui la muse du drame est
chre, il tait votre matre,--rivalisez _ici_ avec lui! Vous, hommes
d'esprit et de conversation loquente! il tait votre frre;--emportez
ses cendres d'ici! Tant que nous admirerons ces talens d'immense porte,
aussi parfaits que varis; tant que nous sentirons
l'loquence,--l'esprit,--la posie--et la bonne humeur, dont l'harmonie
plus humble charme les ennuis d'ici-bas; tant que nous serons fiers de
la noble prminence du mrite, nous chercherons long-tems un gnie
pareil,--et chercherons en vain; nous nous tournerons vers tout ce qui
nous reste de lui, en regrettant que la nature n'ait form qu'un seul
homme de cette trempe, et qu'elle ait bris son moule.--en y jetant
Shridan!

[Note 106: Fox--Pitt--Burke.]




VI.

ADRESSE

PRONONCE A L'OUVERTURE DU THATRE DE DRURY-LANE, samedi, 10 octobre
1812.


Dans une nuit horrible, notre cit vit et pleura le palais de la muse du
drame, rduit de fond en comble en cendres; en moins d'une heure, les
flammes dvorrent le temple, Apollon tomba, et Shakspeare cessa de
rgner.

Vous qui contempltes ce spectacle admirable et triste, dont l'clat
insultait  la ruine qui en fut illumine; vous qui vtes les fragmens
massifs du monument, au milieu des nuages de feu, chasser du ciel la
nuit, comme autrefois la colonne d'Isral[107]; qui vtes la longue
pyramide des flammes tournoyantes agiter son ombre rougetre sur la
Tamise, pouvante, la foule presse autour de l'incendie, frissonner
d'effroi et trembler pour ses propres demeures,  mesure que le dsastre
s'accroissait et rpandait dans les airs la lumire funbre d'clairs
aussi terribles que ceux de la foudre; qui vtes enfin les cendres
noires et un mur solitaire occuper le royaume des muses et en signaler
la chute: dites,--cet difice nouveau, et non moins ambitieux, construit
o fut nagure l'difice le plus puissant de notre le, jouira-t-il de
la mme faveur que le premier? ce temple vou  Shakspeare--sera-t-il
digne de lui et de _vous_?

[Note 107: La colonne de feu qui guidait, pendant la nuit, le peuple
isralite  sa sortie d'gypte.

(_N. du Tr_.)]

Oui,--il le sera:--la magie d'un pareil nom dfie la faux du tems, la
torche de l'incendie; ddie encore le mme lieu aux jeux de la scne, et
commande au drame, d'_tre_ l o il a dj _t_. La naissance de ce
monument atteste la puissance du charme:--favorisez notre honorable
orgueil? et dites: _c'est trs-bien_[108]!

[Note 108: _How well_! combien bien! c'est le cri d'acclamation
correspondant  notre _bravo_.

(_N. du Tr._)]

Ainsi que ce temple s'lve pour galer l'ancien, ainsi puissions-nous
du pass tirer nos prsages! puisse une heure propice  nos prires
s'enorgueillir de noms tels que ceux qui consacrent  jamais le souvenir
du thtre dtruit! C'est  l'ancien Drury que l'art touchant de votre
Siddons[109] foudroya les coeurs sensibles, agita les coeurs les plus
svres; c'est  Drury que grandirent les derniers lauriers de Garrick;
c'est ici que le moderne Roscius fit couler vos larmes pour la dernire
fois, soupira ses derniers remerciemens, et vous adressa, l'oeil en
pleurs, ses derniers adieux. Mais pour les talens vivans peuvent encore
fleurir ces couronnes, dont les parfums s'exhalent en pure perte sur une
tombe. Ce que Drury rclama jadis; il le rclame encore;--ne refusez pas
le tribut ncessaire  la rsurrection de sa muse qui sommeille. Ornez
de guirlandes la tte de votre Mnandre! et n'allez pas inutilement
rserver tous vos honneurs pour les morts!

[Note 109: Clbre actrice, soeur des Kemble.

(_N. du Tr._)]

Bien chers nous sont les jours qui donnrent tant de lustre  nos
annales, avant que Garrick dispart, ou que Brinsley[110] cesst
d'crire! Hritiers de leurs travaux; nous sommes aussi vains de _nos_
anctres, que le sont des _leurs_ les hritiers d'un noble sang. Tandis
qu'ainsi le souvenir emprunte le miroir de Banquo[111], pour rclamer
ces ombres couronnes  mesure qu'elles passent; tandis que nous tenons
cette glace magique, qui reprsente les noms immortels, gravs sur notre
arbre gnalogique; hsitez,--avant de condamner leurs faibles
descendans; songez combien il est difficile d'galer de tels rivaux.

[Note 110: Shridan.

(_N. du Tr._)]

[Note 111: Voir le _Macbeth_ de Shakspeare.

(_N. du Tr._)]

Amis du thtre! vous, de qui comdiens et comdies doivent solliciter
un pardon ou un loge; juges suprmes, dont la voix et le regard usent
du pouvoir illimit d'applaudir ou de rejeter: si jamais la licence
conduisit  la renomme, et nous mit dans le cas de rougir de ce que
vous aviez cess de blmer; si jamais le thtre dgrad put s'abaisser
 flatter un got dprav qu'il n'osait corriger: puissent les scnes
prsentes rpondre  tous les reproches passs, et rduire  un juste
silence les clameurs d'une sage censure! Oh! puisque vous mettez le
dernier sceau aux lois du drame, ne vous jouez plus de nous, en
applaudissant mal  propos: alors une noble fiert doublera les forces
de l'acteur, et la voix de la raison aura un cho dans la ntre.

Aprs cette adresse solennelle, aprs l'accomplissement de l'antique
rgle, aprs ce tribut d'usage que la muse du drame a pay par la bouche
de son hraut, recevez aussi _nos_ complimens de bienvenue, complimens
qui partent de nos coeurs, et voudraient bien gagner les vtres. Le
rideau se lve;--puisse notre thtre vous offrir des scnes dignes des
anciens jours de Drury-Lane! Puissions-nous toujours tre agrs, et des
Bretons, nos juges, et de la nature, notre guide!--et vous,
puissiez-vous long-tems prsider  nos ftes!




VII

ODE A VENISE[112].

[Note 112: On entend ordinairement par ode un pome divis en strophes
ou stances de mme nombre de vers et de mme rythme. Cette apostrophe 
Venise n'est donc pas une ode, sous le rapport de la versification; mais
elle en mrite bien le nom, si l'on a gard  la magnificence de posie
qui s'y dploie.

(_N. du Tr._)]


O Venise! Venise! lorsque tes murs de marbre seront de niveau avec les
ondes, alors les nations pousseront un cri sur tes palais submergs, et
une lamentation bruyante se prolongera sur les flots qui t'engloutiront!
Si moi, voyageur du nord, je pleure pour toi, que devraient faire tes
enfans?--Ne devraient-ils que pleurer?--et pourtant ils ne murmurent que
dans leur sommeil. Qu'ils ressemblent peu  leurs pres!--Ce que la
vase, le sable verdtre laiss  nu par la retraite de la mer, est aux
vagues cumantes de la haute mare qui jette le matelot naufrag
jusqu'au bord de sa demeure, voil ce que les hommes d'aujourd'hui sont
aux hommes d'autrefois: ils se tranent, en rampant comme le crabe, 
travers les ruines de leurs antiques rues. Oh dsespoir!--tant de
sicles ne pas recueillir de meilleurs fruits! Treize cents ans de
richesse et de gloire ont abouti  la poussire et aux larmes: tous les
monumens que l'tranger rencontre, glises, palais, colonnes,
l'accueillent avec un air de deuil le lion lui-mme parat tout abattu;
et le tambour barbare, aux sons pres et discords, rpte chaque jour,
comme un sombre cho la voix de ton tyran, le long de ces ondes
paisibles, charmes jadis du chant harmonieux qui s'levait, au clair de
la lune, de mille et mille gondoles,--charmes de l'actif bourdonnement
d'tres joyeux, dont les plus coupables actions n'taient que la fivre
du coeur et le dbordement d'un bonheur trop grand, qui a besoin du
secours de l'ge pour isoler son cours de ce voluptueux torrent de
douces sensations, luttant sans cesse avec le sang. Mais cela vaut mieux
que les mornes orgies, le deuil des nations  leur dclin: alors le vice
promne partout ses irrmdiables terreurs; la gat n'est que rage, et
ne sourit que pour tuer; l'espoir n'est rien qu'un dlai trompeur,
clair de l'homme malade, une demi-heure avant le trpas. Ainsi la
dfaillance, dernire source des peines mortelles et la torpeur des
membres, sombre dbut de la mort dans sa froide et vacillante carrire,
se glissent de veine en veine et s'avancent  chaque battement du pouls;
nanmoins c'est un tel soulagement pour l'argile puise de souffrances,
que le moribond y voit le renouvellement de ses esprits, et se croit
libre lorsqu'il n'est qu'engourdi par le poids de sa chane;--lors il se
met  parler de vie,--de ses forces qu'il sent revenir--peu  peu, et de
l'air plus frais dont il voudrait jouie; mais, comme il murmure ces
mots, il ne sait pas qu'il respire  peine, que son doigt effil ne sent
plus ce qu'il touche; cependant, un voile tombe sur ses yeux,--la
chambre chancelante tourne, tourne, autour de lui;--des ombres rapides,
que sa main veut en vain arrter, paraissent et disparaissent;--enfin,
le dernier rle touffe sa voix suffoque; tout est glace et
tnbres,--et la terre, ce qu'elle fut avant l'heure de notre naissance.

Nul espoir pour les nations!--Interrogez les chroniques de mille et
mille annes.--Que nous ont appris ces scnes journalires, ce flux et
reflux d'vnemens ramens par chaque sicle, cet ternel retour de ce
qui _a t_? rien ou peu. Toujours nous nous appuyons sur choses qui
pourrissent sous notre pied, et nous usons notre force en luttant contre
l'air; car c'est notre propre nature qui nous fait choir; les brutes, 
toute heure immoles pour nos ftes, sont d'un ordre aussi lev,--elles
vont partout o les pousse l'aiguillon de leur guide, mme  la
sanglante hcatombe: et vous, hommes, qui pour les rois versez votre
sang comme l'eau, qu'est-ce que vos enfans ont reu en revanche? un
hritage de servitude et de misres, un esclavage aveugle dont les coups
sont l'unique paiement. Quoi donc, ne vois je pas les socs de vos
charrues rougir d'une chaleur brlante? N'y chancelez-vous pas dans une
preuve perfide, vous qui croyez cela une preuve _relle_ de la loyaut,
baisez la main qui vous guide aux tortures, vous faites gloire de
marcher sur les barres en feu? Tout ce que vos pres vous ont laiss,
tout ce que le tems vous lgue de libert, et l'histoire de sublime,
sort d'une source diffrente!--Vous regardez et lisez, vous admirez et
gmissez, puis vous succombez et perdez votre sang! Sauf ces esprits, en
petit nombre, qui, en dpit de tous les obstacles rels et imaginables
engendrrent soudain les crimes; en foudroyant les murs de la prison;
qui voulurent boire  longs traits les douces ondes offertes par la
libert,--alors que la multitude, dont les sicles ont chang la soif en
rage, se soulve en criant, alors que les hommes s'crasent les uns les
autres pour obtenir la coupe o ils puissent trouver l'oubli de la
chane lourde et douloureuse--qui long-tems les attacha au joug de la
charrue, sur un sol dont les jaunes pis n'taient pas pour eux; (car
leurs ttes taient trop courbes, et leurs palais inanims ne
ruminaient que la douleur):--oui, sauf ces esprits, en petit nombre,
qui, en dpit des forfaits qu'ils abhorrent, ne confondent pas la
saintet de leur cause avec ces bouleversemens momentans des lois de la
nature, bouleversemens qui, comme la peste et les volcans, ne frappent
que pour un tems, puis s'teignent, et laissent le cours ordinaire des
saisons rparer, en quelques ts, les dommages de la terre, la
repeupler de villes et de gnrations,--belles quand elles sont
libres:--car sous toi,  tyrannie, rien ne peut jamais fleurir!

Gloire, empire, libert!-- trinit divine!--ces tours furent jadis
votre sige! A l'heure o Venise fut un objet d'envie, la ligue des plus
puissantes nations put abaisser son noble orgueil, mais non
l'anantir:--tout fut entran dans sa ruine: les monarques invits 
ses ftes connaissaient et aimaient leur magnifique htesse; ils ne
pouvaient s'apprendre  la har, quelque humilis qu'ils fussent:--la
foule des humains pensait comme les rois; Venise recevait les hommages
du voyageur de tous les jours et de tous les climats;--ses crimes
eux-mmes naissaient de la source la plus douce,--de l'amour; elle ne
buvait point le sang, ne s'engraissait point de cadavres, mais portait
la joie partout o s'tendaient ses innocentes conqutes; car elle
relevait la croix, gui d'en haut sanctifiait les bannires protectrices,
incessamment flottantes entre la Terre et le Croissant profane: si ce
croissant a pli et dclin, le monde peut en rendre grces  la cit
qu'il a charge de chanes dont maintenant le bruit retentit aux
oreilles des peuples qui doivent le nom de libert  tant de glorieux
efforts: cependant Venise partage avec eux une misre commune: elle se
nomme le royaume d'un conqurant ennemi; elle sait ce que tous,--ce
que _nous_, plus que tous les autres; ne savons que trop bien; avec
quels termes dors un tyran amuse ses esclaves.

Le nom de rpublique a disparu sur les trois parties du globe gmissant.
Venise est abattue: la Hollande daigne reconnatre un sceptre, et
souffre le manteau de pourpre. Si la Suisse seule est libre encore, et
jouit sans entraves de ses montagnes, ce n'est que pour un tems: car, de
nos jours, la tyrannie est devenue fine; et, dans ses heures de
triomphe, touffe sous ses pieds les tincelles de nos cendres. Une
grande contre, spare de nous par l'Ocan, nourrit une race vigoureuse
dans l'amour de la libert; pour laquelle leurs pres ont combattu, et
qu'ils leur ont lgue;--hritage d'orgueil et de bravoure! noble
distinction d'avec toute autre terre, dont les enfans doivent flchir le
genou au gr d'un monarque, comme si son sceptre insensible ft une
baguette doue du magique pouvoir de la science occulte!--Oui, une
grande contre, bravant le despotisme, lve encore ses drapeaux
invaincus et sublimes par del l'Atlantique!--Elle a montr  une
nation, trop fire de son droit d'anesse, que le pavillon hautain
d'Albion peut baisser devant ceux dont les pes ont conquis des
franchises que le sang ne paie pas trop cher. Oui, certes, mieux
vaudrait le sang de tout homme, ft-il une rivire, mieux vaudrait qu'il
coult  pleins bords et mme dbordt, que de languir dans nos veines
oisives, de stagner comme dans un canal ferm de verroux et de chanes,
d'avancer, comme un malade endormi, trois pas, puis s'arrter:--mieux
vaut tre l o les Spartiates massacrs sont encore libres, dans le
noble charnier des Thermopyles, que de croupir dans nos marais,--ou bien
il faut fuir sur l'abme azur, et ajouter un courant  l'Ocan, une ame
aux ames de nos pres; et  toi, Amrique, un homme libre de plus!




VIII.

ODE A NAPOLON BUONAPARTE[113].

[Note 113: L'empereur Npos fut reconnu par le _snat_, par les
_Italiens_ et par les provinces de la _Gaule_: ses qualits morales et
ses talens militaires furent hautement clbrs: et ceux qui tiraient de
son gouvernement quelque avantage particulier annoncrent, en chants
prophtiques, la restauration de la flicit
publique..............................

Par cette honteuse abdication, il prolongea sa vie de quelques annes,
dans une position quivoque, tout  la fois empereur et exil, jusqu'
ce que--

(GIBBON, _Dcadence et chute_, etc.)]

_Expende Annibalem_:--_quot libras in duce summo Invenies_?--

(JUVN. _Sat. X._)


1. C'en est fait:--mais hier encore tu tais roi, et, les armes en main,
tu combattais contre les rois:--maintenant, il n'y a pas de nom qui te
convienne; te voil si bas,--et tu vis encore! Est-ce l l'homme aux
mille trnes, qui jonchait notre terre d'ossemens ennemis? et peut-il
ainsi se survivre  lui-mme? Depuis celui que nous appelons, sans
raison, du nom de l'toile du matin[114], nul mortel, nul dmon n'est
tomb de si haut.

[Note 114: Lucifer, nom du chef des dmons, est dans la mythologie
paenne et d'aprs son etymologie (_Lucem fero_) l'toile de Venus,
quand elle prcde et annonce le lever du soleil.

(_N. du. Tr._)]

2. Homme mal inspir! pourquoi te fis-tu le flau de tes semblables, qui
s'agenouillaient devant toi? Devenu aveugle  force de te contempler
toi-mme, tu appris  voir au reste du monde. Matre souverain du
pouvoir,--tu n'as laiss pour don unique que le tombeau  ceux qui
t'adoraient; et, jusqu' l'heure de ta chute, les humains ne purent
deviner combien l'ambition a de bassesse.

3. Rendons grces au ciel pour une telle leon;--elle instruira les
guerriers  venir plus que tous les discours de la haute philosophie,
discours si vains jusqu' ce jour. Le charme qui fascinait l'esprit des
hommes est dsormais rompu pour ne plus renatre; charme qui forait
d'adorer ces idoles de l'empire du sabre, ces colosses au front d'airain
et aux pieds d'argile.

4. Le triomphe et la vanit, l'enivrement du combat[115], la victoire
dont la voix branle la terre, et qui pour toi tait le souffle de vie:
l'pe, le sceptre, et ce pouvoir, sous le joug duquel l'homme ne
semblait fait que pour obir, et avec lequel la renomme fut
ligue;--tout est ananti!--Esprit de tnbres, quelle doit tre la rage
de ton souvenir!

[Note 115: _Certaminis gaudia_, expression d'Attila dans sa harangue 
son arme, avant la bataille de Chlons, harangue donne par
Cassiodore.]

5. Le dsolateur est enfin dsol! le vainqueur, renvers! l'arbitre de
la destine d'autrui supplie pour la sienne propre! Y a-t-il encore
quelque esprance impriale qui puisse lutter avec calme contre un tel
changement? ou bien, est-ce la seule crainte de la mort? Mourir
prince,--ou vivre esclave,--ton choix est lchement courageux.

6. Cet athlte[116], qui jadis voulut rompre un chne, ne songea pas au
redressement lastique des fragmens: saisi par l'arbre qu'il avait en
vain bris,--solitaire,--quels regards jetait-il alentour? Toi, dans
l'orgueil de ta force, tu as fait enfin une imprudence gale, et tu as
rencontr un destin plus sombre: lui, il fut la proie des htes
farouches des forts; mais toi, tu devras dvorer ton coeur!

[Note 116: Milon.]

7. Un Romain[117], dont le coeur brlant s'tait dsaltr dans le sang
de Rome, jeta loin de lui le poignard,--osa, par une grandeur sauvage,
quitter l'empire pour ses foyers domestiques. Il osa quitter l'empire
avec un suprme ddain des hommes qui avaient support un tel joug, et
qui le laissrent toutefois jouir en paix de son sort. Sa seule gloire
fut cette heure o il abandonna de plein gr le pouvoir dont il s'tait
empar.

[Note 117: Sylla.]

8. Le monarque espagnol[118], quand le plaisir de la puissance eut perdu
la vivacit de son charme, rejeta ses couronnes pour des rosaires, son
empire pour une cellule: calculateur exact des grains de son chapelet,
subtil argumentateur sur des articles de foi, il amusa bien sa folie;
pourtant, il et mieux fait de ne jamais connatre, ni le reliquaire du
bigot, ni le trne du despote.

[Note 118: Charles-Quint.]

9. Mais toi,--c'est malgr tes efforts que la foudre a t arrache de
tes mains;--trop tard tu quittes la haute puissance  laquelle s'accola
ta faiblesse. Quoique tu sois un ange de malheur, c'est assez pour
nvrer notre coeur que de voir le tien sans nerf; que de songer que le
monde, chef-d'oeuvre de Dieu, a servi de marchepied  un tre si vil.

10. Et la terre a prodigu son sang pour celui qui peut ainsi mnager le
sien! Et les monarques, devant lui, ont flchi leurs genoux tremblans,
lui ont rendu grces pour un trne! Cleste libert! combien nous devons
te chrir, lorsque tes plus puissans ennemis ont ainsi tmoign leur
crainte dans la plus humble attitude! Oh! puisse aucun tyran ne laisser
jamais un nom plus brillant, qui blouisse le genre humain!

11. Tes forfaits sont crits dans le sang, et non crits en vain;--tes
triomphes ne parlent plus de gloire, ou plutt ils grossissent la tache
de ton honneur.--Si tu tais mort comme meurt le courage, peut-tre un
nouveau Napolon viendrait-il encore une fois dshonorer le monde;--mais
qui voudrait s'lancer jusqu' la hauteur du soleil pour tomber ensuite
dans une nuit si noire?

12. Mise dans la balance, la poussire du hros n'a pas plus de valeur
que l'argile vulgaire. L'quilibre,  humanit! est le mme pour tous
les trpasss. Mais pourtant je croyais que le grand homme vivant tait
anim de quelques tincelles plus nobles pour blouir et pour
pouvanter, et je n'imaginais pas que le mpris pt ainsi se jouer de
ces conqurans de la terre.

13. Et ta fiance, triste fleur de l'orgueilleuse Autriche, princesse
encore impriale, comment son coeur supporte-t-il l'heure de tourment?
Attache-t-elle ses pas  ton cot? Doit-elle aussi courber la tte,
partager le repentir tardif et le long dsespoir de l'homicide dtrn?
Ah! si elle t'aime toujours, conserve avec soin ce diamant, qui vaut
bien ta couronne vanouie!

14. Hte maintenant ta course vers ton le maudite, et fixe ton regard
sur la mer: cet lment peut rencontrer ton sourire, il ne fut jamais
gouvern par toi! Ou bien, de ta main oisive, trace nonchalamment sur le
sable que la terre est  prsent aussi libre que l'ocan, et que le
pdagogue de Corinthe[119] t'a dsormais transfr son proverbe.

[Note 119: Denis le jeune, aprs avoir t chass de Syracuse par
Timolon, passe pour s'tre fait matre d'cole  Corinthe. Il fut
toujours cit comme un exemple mmorable de l'instabilit des choses
humaines. _Tant mutatione majores natu, ne quis nimis fortun
crederet, magister ludi factus ex tyranno docuit_. (Valer. Max. VI, 9.)
Philippe ayant crit d'un ton menaant aux Lacdmoniens, ceux-ci ne lui
firent d'autre rponse que cette phrase passe en proverbe: _Denis 
Corinthe_.

(_N. du Tr._)]

15. Timour! te voil donc  ton tour dans la cage de ton
prisonnier[120]! Quels pensers seront les tiens? Dans ta rage captive,
tu ne nourriras qu'une ide, une seule:--Le monde _fut_  moi! A moins
pourtant que tu n'aies le sort du souverain de Babylone[121], que tu ne
perdes tout sentiment avec le sceptre, que les liens de la vie ne
retiennent pas plus long-tems cet esprit si ambitieux,--si long-tems
obi,--de si peu de valeur!

[Note 120: Cage o Bajazet fut enferm par l'ordre de Tamerlan--ou
Timour.]

[Note 121: Nabuchodonosor chang en boeuf.....]

16. Ou comme celui[122] qui droba le feu du ciel, feras-tu tte au
choc? partageras-tu avec ce misrable, qui n'obtint jamais de pardon,
son vautour et son rocher? Damn dj par Dieu,--maudit par l'homme, la
dernire scne de ton drame, sans tre la plus coupable, a t
_l'archi-rise_[123] du dmon: Satan, dans sa chute, garda sa fiert, et
s'il et t mortel, c'est avec la mme fiert qu'il serait mort!

[Note 122: Promthe.]

[Note 123: _Arch mock_..... Allusion aux vers de Shakspeare:

               _The fiend's arch mock_--
   _To tip a wanton, and suppose her chaste_.--]




IX.

ODE TRADUITE DU FRANAIS[124].

[Note 124: Voir la premire note de l'Ode  Venise.

Nous ne connaissons pas le texte original de cette prtendue traduction.

(_N. du Tr._)]


Nous ne te maudissons pas, Waterloo! quoique le sang de la libert ait
arros tes plaines; ce sang fut vers sur un sol o il ne s'abma pas:
il jaillit de chaque blessure, comme la trombe s'lve de l'ocan; et,
d'un mouvement vigoureux et de plus en plus rapide, il s'lance, et se
mle dans l'air avec celui de l'infortun Labdoyre:--avec celui du
guerrier dont la tombe honore renferme le plus brave entre les
braves[125]. Il s'amoncelle en nuages rouges de feu; mais il retombera
sur la terre dont il s'est lev: quand la mesure sera comble, l'orage
clatera:--jamais n'aura t entendu tonnerre pareil au tonnerre qui
alors frappera le monde de surprise;--jamais n'aura t vu clair pareil
 l'clair qui alors brillera sur la vote cleste! Telle, l'toile
d'absinthe, prdite par le saint prophte des anciens jours, fera
pleuvoir sur la terre un dluge de feu, et changera les rivires en
sang[126]!

[Note 125: Le marchal Ney, prince de la Moskowa.

(_N. du Tr._)]

[Note 126: Voir l'_Apocalypse_, ch. VII, verset 7, etc. Le premier ange
sonna de la trompette, et il s'ensuivit de la grle et des flammes
mles  du sang, etc.

Verset 8. Et le second ange sonna de la trompette, et il sembla qu'une
grande montagne de feu ft jete dans la mer; et le tiers de la mer
devint sang, etc.

Verset 10. Et le troisime ange sonna de la trompette, et il tomba du
ciel une grande toile, brlant comme une torche, et elle tomba sur le
tiers des rivires et sur les sources des eaux.

Verset 11. Et le nom de l'toile est _Absinthe_; et le tiers des eaux
devint _absinthe_; et plusieurs hommes moururent des eaux qui taient
devenues amres.]

Le hros est tomb; mais non par vous, vainqueurs de Waterloo! Tant que
le soldat citoyen ne commanda  ses concitoyens--que pour les guider sur
les champs de bataille, o la gloire souriait au fils de la
libert,--qui donc, parmi tous les despotes ligus, lutta contre le
jeune hros? qui put se vanter d'avoir vaincu la France, avant que la
tyrannie n'et usurp tous les droits? avant que le grand homme, leurr
par les attraits de l'ambition, ne ft plus devenu qu'un roi? Alors il
tomba:--ainsi prissent tous ceux qui voudraient asservir les hommes 
l'homme!

Et toi aussi, guerrier au panache de neige, toi,  qui ton royaume a
refus mme un tombeau[127], mieux aurait valu pour toi continuer 
conduire la France contre des armes mercenaires, que te vendre toi-mme
 l'infamie et  la mort pour un vil nom de roi, tel que celui du
monarque de Naples, qui porte aujourd'hui le titre que tu achetas au
prix de ton sang. Tu songeais peu, lorsque, sur ton cheval de bataille,
tu te prcipitais, comme un fleuve qui dborde,  travers les rangs
arms, lorsque les casques fendus et les sabres entrechoqus
tincelaient et tombaient en clats autour de toi:--tu songeais peu  la
destine que tu trouvas au bout de la carrire! Ton panache hautain fut
mis  bas par le coup dshonorant qu'y porta un esclave!
Jadis,--semblable  la lune qui commande au flux et reflux de la mer, il
parcourait les airs et guidait le guerrier; au milieu de la nuit cre
par la noire et sulfureuse fume du combat, le soldat cherchait des yeux
ce superbe cimier, et, comme il le voyait toujours marcher en avant,
ainsi marchait-il lui-mme contre nos ennemis. L o les traits rapides
de la mort immolaient le plus de victimes, o la guerre entassait le
plus de dbris sous la bannire triomphante de l'aigle  l'aigrette
flamboyante,--de l'aigle qui volait au sein des orages et des tonnerres,
dont rien ne pouvait arrter l'aile imptueuse, et qui lanait les
foudres de la victoire:--oui, lorsque la ligne des ennemis se brisait,
que la mort claircissait les rangs, ou que la fuite les dispersait dans
la plaine, l, soyez-en srs, Murat chargeait! Hlas! il ne chargera
plus dsormais!

[Note 127: Les restes de Murat ont t, dit-on, exhums et livrs aux
flammes.]

Les envahisseurs foulent nos gloires passes: la victoire pleure sur les
ruines de ses arcs de triomphe.--Mais que la libert se rjouisse, que
sa voix rvle son coeur! Sa main appuye sur son pe, elle recevra un
double hommage. La France a reu deux fois une leon morale chrement
achete:--son salut ne gt point dans un trne, sur lequel sige Capet
ou Napolon[128]; mais dans l'galit des droits et des lois; mais dans
l'union des coeurs et des bras pour une grande cause,--la libert, telle
que Dieu l'a donne  tous ceux qui vivent sous le soleil, avec le
souffle vital, et ds l'heure de la naissance;--la libert, que le crime
veut en vain chasser du monde, en dispersant, d'une main farouche et
prodigue, les richesses des nations comme les grains du sable, en
versant, comme l'eau, le sang des nations dans un imprial ocan de
carnage!

[Note 128: Il paratrait que M.A.P. n'a pas os traduire cela; il dit:
Son bonheur ne dpend point du trne, il dpend de l'galit, etc. Sa
traduction serait donc aussi timide sous le rapport politique que sous
le rapport potique.

(_N. du Tr._)]

Mais les mortels uniront leurs coeurs, leurs esprits et leurs voix: qui
donc fera tte  cette noble ligue? Le tems n'est plus o le glaive
soumettait les peuples. L'homme peut mourir;--les ides renaissent. Mme
ici bas, dans ce monde de misres, la libert ne peut manquer d'avoir un
hritier. Des millions d'hommes ne respirent que pour recueillir ce
prcieux hritage. La libert a pris un essor que rien ne peut dompter:
si elle assemble encore une fois ses armes, les tyrans seront forcs de
croire et de trembler:--sourient-ils de cette simple menace? Des larmes
de sang couleront encore.




X.

ODE A L'ILE DE SAINTE-HLNE.


1. Paix  toi, le de l'Ocan! Salut  tes brises et  tes vagues! Salut
 tes rochers contre lesquels le perptuel retour des mares fait cumer
le flot blanchtre! Riche sera la guirlande que l'histoire tressera pour
toi! Immortelle en sera la verdure! Quand les nations, qui te laissent
aujourd'hui dans l'obscurit, flchiront tour  tour le genou devant la
baguette de l'oubli, ta gloire ne sera pas change,--ta renomme ne sera
pas ternie:--l'hommage des sicles rendra ton nom sacr.

2. Salut au guerrier qui repose sur ton sol le riche fardeau de sa
gloire[129]! Quand la mesure de ses jours sera comble, et que la
chronique de sa vie sera close, ses exploits seront consacrs dans les
annales de Clio! Sa valeur le rangera parmi les plus illustres preux de
tous les ges, et les monarques futurs s'inclineront devant son
gnie:--les chants des potes,--les leons des sages--le diront la
merveille et l'ornement du monde. Devant toi,  mtore de la Gaule, les
autres mtores de l'histoire s'vanouiront clipss par ta splendeur.

[Note 129: Cette strophe seule devra rconcilier le lecteur avec Lord
Byron, qui l'aura sans doute indispos comme nous par l'amertume plus
que svre avec laquelle il reprochait  Napolon (Ode VIII) de ne
s'tre pas tu aprs Waterloo.

(_N. du Tr._)]

3. De salutaires zphirs rafrachiront ton atmosphre, le blouissante
de gloire! Des contres les plus loignes, il te viendra un peuple de
plerins, tribu aussi indpendante que tes vagues! Ta grve, au loin
resplendissante, arrtera le voyageur qui voudra jeter un rapide
coup-d'oeil sur un lieu si renomm:--chaque touffe de gazon, chaque
pierre, chaque roc, retardera son sjour sur ce sol qu'auront sanctifi
les pas de l'exil! car c'est de lui que tu recevras un lustre divin: le
dclin de son soleil a t le lever du tien.

4. Et quels bras l'ont enchan? les bras qui avaient lutt faiblement
contre le sien:--les nations qui l'avaient souvent brav, mais n'avaient
pu le dompter jusqu' ce jour! les monarques qui maintes fois courbrent
la tte devant sa clmence, et reurent de sa main les couronnes que
leur avait ravies la guerre!--Le vainqueur, aujourd'hui vaincu, l'aigle
aujourd'hui frapp  mort, laisserait-il leur vengeance svre teindre
les rayons de son toile! Non: la gloire apparat, vtue d'une splendeur
nouvelle, et l'astre des sicles revient  l'ascendant.

5. Pure  jamais soit la bruyre de tes montagnes! riche la verdure de
tes pturages! limpides et intarissables les eaux de tes fontaines!
Puissent tes annales n'tre souilles d'aucuns dsastres! lve-toi sur
la surface de l'Ocan, comme un magnifique autel, comme un saint
reliquaire cher aux prires du genre humain!--Vienne se briser contre
les rochers de ton rivage la rage de la tempte,--la lutte dvastatrice
des vagues et des vents!--Qu'au haut de tes crneaux dploie long-tems
ses ailes l'aigle, ton ornement; l'aigle, orgueil de l'univers.

6. Il se fltrira, le lis qui fleurit  cette heure! O est la main qui
peut le nourrir? Les nations qui le relevrent le regarderont dprir:
les roses froides jetteront sur lui une maldiction prcoce. Alors la
violette qui fleurit dans les valles chargera la brise de son vivifiant
parfum: alors, aussitt que l'esprit de libert ralliera les peuples
pour chanter une antienne funbre sur la tombe de la tyrannie, la vaste
Europe craindra que ton toile ne paraisse soudain sur l'horizon, et
n'clipse les astres pestifres du septentrion.




XI.

A NAPOLON.

(Traduit du franais.)

      Tout le monde pleurait, mais surtout Savary, et un officier
      polonais qui devait son lvation  Bonaparte. Il
      s'attachait aux genoux de son matre; il crivit  lord
      Keith, pour demander la permission d'accompagner Napolon,
      mme en qualit de domestique: demande qui ne put tre
      accorde.


1. Dois-tu partir,  mon illustre chef, spar du petit nombre des
braves qui te sont rests fidles? Qui peut dire la douleur de ton
soldat, dont la raison s'gare  ce long adieu? J'ai connu les feux de
l'amour, les ardeurs de l'amiti; mais qu'est-ce que tout cela auprs de
ce que je sens pour toi, auprs du zle d'un guerrier fidle?

2. Idole du soldat! Grand dans les combats; mais plus grand encore
aujourd'hui: plusieurs purent gouverner un monde, toi seul ne courbas
pas la tte sous l'arrt du destin. Que d'annes j'ai brav la mort 
tes cts! et j'enviais ceux qui succombaient, lorsque leur cri de mort
tait encore une bndiction pour le matre qu'ils servaient si
bien[130].

[Note 130: A Waterloo, on vit un homme, dont le bras gauche avait t
cass par un boulet de canon, s'arracher ce bras avec la main droite, le
lancer en l'air, et crier  ses camarades: Vive l'Empereur, jusqu' la
mort! Il y a plusieurs autres exemples de la sorte: celui que je vous
rapporte, vous pouvez le regarder comme authentique.

(_Lettre particulire de Bruxelles_.)]

3. Que ne suis-je, comme eux, une froide poussire, puisque je vis pour
voir cette heure fatale, o tes timides ennemis hsitent de laisser un
homme en tes mains, de peur que tes compagnons d'exil ne deviennent,
pour toi, autant d'instrumens de libert! Oh! dans le fond des cachots,
toutes leurs chanes me seraient lgres; tant que je pourrais
contempler ton ame invaincue.

4. Les flatteurs de cet homme, aujourd'hui si sourd  la prire d'un
serviteur fidle, voudraient-ils, si sa gloire emprunte venait  plir,
partager avec lui obscurit dans laquelle il naquit? Si ce monde, que tu
rsignes avec tant de calme, devenait,  cette heure; son domaine,
pourrait-il acheter, au prix de ce trne, des coeurs comme ceux qui te
sont encore tout dvous?

5. Mon chef, mon roi, mon ami, adieu! Jamais je ne m'tais encore
agenouill; jamais je ne suppliai mon souverain, comme j'implore
aujourd'hui ses ennemis; et tout ce que je demande, c'est de participer
 tous les prils qu'il va braver, c'est de partager  ct du hros sa
chute, son exil et sa tombe.




XII.

SUR L'TOILE DE LA LGION D'HONNEUR.

(Traduit du franais.)


1. toile des braves!--toi, dont les rayons ont rpandu tant de gloire
sur les morts et sur les vivans,--enchanteresse brillante et adore!
pour te rendre hommage, des millions de soldats couraient aux
armes;--redoutable mtore d'immortelle origine! pourquoi natre dans le
ciel pour t'teindre sur la terre?

2. Les ames des hros moissonns par la guerre formaient tes rayons;
l'immortalit tincelait dans tes clairs; l'harmonie de ta sphre
martiale tait: Gloire l-haut, et honneur ici-bas; et ta lumire
blouissait les yeux des hommes, comme un volcan de la vote azure.

3. Ton fleuve de sang roulait comme la brlante lave, et entranait les
empires dans ses ondes. La terre tremblait sous toi jusqu'en ses
fondemens, alors que tu clairais tout l'espace; en ta prsence, le
soleil cessait de rayonner, devenait sombre, et quittait l'horizon.

4. Avant toi s'leva, et avec toi s'agrandit un arc-en-ciel du plus doux
clat, de trois brillantes couleurs[131], toutes divines, et faites pour
ce signe cleste; car la main de la libert les avait allies, comme les
nuances d'une gemme immortelle.

[Note 131: Le drapeau tricolore.]

5. Une de ces couleurs tait un rayon d'carlate drob au soleil; une
autre, le bleu fonc de l'oeil d'un sraphin; une autre, le voile blanc
de radieuse lumire, dont s'enveloppe un pur esprit; les trois couleurs,
ainsi assorties, semblaient le tissu d'un rve cleste.

6. toile des braves! tes rayons plissent, et les tnbres vont de
nouveau prvaloir! Toutefois, noble arc-en-ciel de libert, nos larmes
et notre sang doivent couler pour toi. Quand ta brillante promesse
s'vanouit, notre vie n'est qu'un fardeau d'argile.

7. Les pas de la libert sanctifient les silencieuses cits des morts;
les guerriers qui succombent sous ses drapeaux sont beaux et fiers dans
la mort. Ainsi, puissions-nous bientt,  desse, tre pour toujours
avec eux ou avec toi!




XIII.

ODE.


1. Oh! honte  toi, terre de la Gaule! honte  tes enfans et  toi!
Imprudente dans ta gloire, et vile dans ta chute, combien ton partage
est misrable! Dans ton abandon, tu seras en butte aux coups de
l'ironie, d'une ironie qui ne mourra jamais: les maldictions de la
haine et les sifflemens du mpris chargeront ton atmosphre; et, sur tes
ruines, retentiront  jamais les rires du triomphe, les insultantes
railleries du monde!

2. Oh! o donc est l'esprit de tes anciens jours, l'esprit qui animait
tes fils, alors que l'toile de la bravoure tait leur fanal, et que la
passion de l'honneur les guidait  la mort? Tes orages ont troubl leur
sommeil. Entends-tu les gmissemens qui s'lvent du fond des tombeaux.
Ces dignes preux murmurent de colre, pleurent de dsespoir,  voir la
tache impure imprime sur ton sein; car, o est la gloire qu'ils te
remirent en dpt? elle est perdue dans les tnbres, foule dans la
poussire.

3. Va, parcours de ton regard tous les royaumes de la terre, depuis
l'Indus jusques au ple; quelque peu de bont, d'honneur et de vertu
mlera son clat aux tnbres du pch. Mais toi, tu n'as rien que ta
honte; le monde ne peut offrir rien de pareil  toi; l'horreur et le
vice ont dfigur ton nom au-del de toute comparaison; tonnante de
forfaits, tu nous fourniras,  l'avenir, un modle, un proverbe, pour la
perfidie et le crime.

4. Tant que le triomphe couvrit de gloire le glaive de ton matre; tant
que le hros fut debout, tes loges suivirent partout ses pas, et
applaudirent  l'effusion du fleuve de sang. Et cependant la tyrannie
sigeait sur l'impriale couronne, et fltrissait au loin les nations;
mais,  tes yeux, le despote mrita un renom brillant, jusqu' l'heure
o la fortune abandonna son char; _alors_ tu te drobas  ton chef,--tu
t'empressas de l'outrager, tu fus la premire  le trahir.

5. Tu oublias ses exploits, les travaux qu'il avait supports pour ta
cause; tu tournas tes hommages vers le nouveau soleil qui se levait, et
entonnas d'autres hymnes de gloire. Mais l'orage se mit  gronder,
l'adversit obscurcit l'astre de lumire; l'honneur et la foi furent la
fanfaronnade d'une heure, et la loyaut elle-mme, rien qu'un
rve.--Celui que tu avais banni reut de nouveau tes sermens; et qui
avait t le premier  l'insulter, fut aussi le premier  l'adorer.

6. Quel tumulte branle ainsi les airs? quelle foule environne son
trne? C'est un cri d'enthousiasme, ce sont des millions de sujets qui
jurent de n'obir qu' son sceptre. Les revers feront clater leur zle;
l'infortune rendra sacr le nom de l'empereur. Le monde, qui le
perscute, va sentir avec douleur quel esprit, quelle ardeur
inextinguible anime les Franais, ds que leurs coeurs sont embrass; car
ils ont le hros qu'ils aiment, ils ont le chef qu'ils admirent.

7. Leur hros s'est prcipit au combat: une ombre couvre ses
lauriers.--O est le zle qui ne devait jamais cder, la loyaut qui ne
devait jamais s'vanouir? En un moment, la dsertion et la perfidie
abandonnrent le vaincu  ses ennemis: les lches,  qui son sourire
avait donn les honneurs et la puissance, le dlaissrent et le
renirent dans son adversit; et les millions de Franais qui avaient
jur de prir pour le sauver, le virent fugitif, captif, esclave!

8. O terre de la Gaule! les contres les plus sauvages, les plus
dsertes, sont plus nobles et meilleures que toi! Tu es pour les hommes
un objet de surprise et d'horreur, tant la perfidie te dfigure! Si tu
tais le lieu o je fusse n, je m'arracherais soudain de tes bras, je
fuirais aux extrmits du monde, et te quitterais pour toujours; oui,
pour toujours. Si jamais je pensais  toi aprs longues annes, cette
pense appellerait encore la rougeur sur mon front, et les larmes sur ma
paupire.

9. Oh! honte  toi, terre de la Gaule! honte  tes enfans et  toi!
Imprudente dans ta gloire, et vile dans ta chute, combien ton partage
est misrable! Dans ton abandon, tu seras en butte aux coups de
l'ironie, d'une ironie qui ne mourra jamais: les maldictions de la
haine et les sifflemens du mpris chargeront ton atmosphre, et sur tes
ruines retentiront  jamais les rires du triomphe, les insultantes
railleries du monde[132]!

[Note 132: La rvolution de juillet vient de donner un glorieux dmenti
aux anathmes que semblait mriter, en 1815, la France humilie par le
second retour des Bourbons. Nous voil redevenus _la grande nation_!

(_N. du Tr._)]




XIV.

ADIEUX DE NAPOLON.

(Traduit du franais.)


1. Adieu, terre o le nuage de ma gloire s'leva pour couvrir de son
ombre l'univers entier!--Tu m'abandonnes aujourd'hui;--mais mon nom
remplit les pages les plus brillantes ou les plus sombres de ton
histoire. J'ai combattu contre un monde qui ne m'a vaincu qu'aprs que
le mtore trompeur de la conqute m'eut entran trop loin: j'ai tenu
tte aux nations qui me craignent encore dans mon abandon solitaire,
moi, dernier captif de plus d'un million de guerriers!

2. Adieu, France!--Quand ton diadme ceignait mon front, j'en fis la
perle et la merveille du monde;--mais ta faiblesse ordonne que je te
laisse comme je t'ai trouve, dans la dcadence de ta gloire et le
dclin de ta vertu. Oh! que n'ai-je encore ces vtrans de la bravoure,
qui gagnrent toutes leurs batailles et ne furent moissonns qu'en
luttant contre les temptes:--avec eux, l'aigle, dont le regard perdit
en ce moment sa force, avait toujours, dans son essor, fix ses yeux sur
le soleil de la victoire!

3. Adieu, France!--Mais quand la libert ralliera encore une fois ses
bannires dans tes provinces, aie souvenir de moi:--la violette crot
toujours dans le fond de tes valles; elle est fltrie, mais tes larmes
panouiront encore sa fleur.--Oui, je puis encore confondre les armes
qui nous environnent: ton coeur peut encore tressaillir et se rveiller 
ma voix.--Il est des anneaux qui doivent rompre, dans la chane qui nous
a lis: _alors_, tourne-toi vers Napolon, appelle  ton aide le chef de
ton choix.




XV.

MADAME LAVALETTE.


1. Laissons les critiques d'dimbourg craser de leurs loges leur Mme
de Stal, et leur clbre Mlle l'pinasse; l'orgueilleuse philosophie
luit, tout au plus, comme un mtore, et la gloire d'un bel esprit est
aussi frle que le verre. Mais pleins de vie sont les rayons, ternelle
est la splendeur de ton flambeau, noble amour conjugal! et jamais tu
n'as rpandu un clat plus saint, plus pur ou plus tendre que sur le nom
de la belle Lavalette.

2. Allons, remplissez la coupe jusques aux bords: la vertu mme la
bnira, et consacrera la liqueur qui mousse en l'honneur de ce nom: les
lvres ardentes de la beaut presseront pieusement le verre, et l'hymen
portera un honorable toast. Nous acquitterons une dette lgitime envers
cette femme, qui a risqu, pour son mari, sa libert et sa vie, et nous
saluerons de nos applaudissemens l'pouse hrone, la fidle, la noble,
la belle Lavalette!

3. De cruels ennemis, dans leur impuissante malice, ont prononc, contre
le captif sauv, un arrt que l'Europe entire abhorre: oui, l'Europe
entire se dtourne des esclaves de ce palais peupl de prtres, et ceux
qui les ont replacs rougissent aujourd'hui pour eux. Mais, dans les
ges  venir, quand la gloire ensanglante des ducs et des marchaux se
sera vanouie dans les tnbres, tous les coeurs palpiteront encore, tous
les yeux tincelleront, au rcit du sublime dvouement de la belle
Lavalette.




XVI.

ADIEU[133].

[Note 133: Ce sont les adieux de Lord Byron  sa femme.

(_N. du Tr._)]


Adieu! et si c'est pour toujours, encore une fois, adieu! Quoique tu
sois inexorable, mon coeur ne se rvoltera pas contre toi. Plt au Ciel
qu' tes regards s'ouvrt ce sein o ta tte a si souvent repos,
lorsque tes sens cdaient  ce paisible sommeil que tu ne connatras
plus! Que ne peux-tu lire en ce sein les penses les plus secrtes? tu
connatrais enfin que ce ne fut pas bien de le blesser ainsi. Il est
vrai que le monde t'en loue,--qu'il sourit au coup que tu me portas;
mais ces loges doivent te choquer, ils sont fonds sur le malheur
d'autrui. Certes, plus d'une faute me souilla: mais n'y avait-il, pour
m'infliger une incurable blessure, d'autres bras que ceux qui venaient
de m'embrasser? Oh! ne t'abuse pas toi-mme: l'amour peut s'vanouir par
un lent dprissement; mais ne crois pas qu'une violence soudaine puisse
sparer ainsi les coeurs. Le tien conserve encore sa vie: le mien,
quoique saignant, palpite encore, et l'ternelle pense qui le
tourmente, c'est--que nous ne devons peut-tre plus nous revoir. Ce sont
paroles de douleur plus profonde que les lamentations sur la tombe des
morts. Nous vivrons tous les deux; mais chaque matin nous veillera dans
une couche veuve; et, lorsque tu pourrais goter quelque consolation,
lorsque notre fille balbutiera ses premiers mots, lui apprendras-tu 
dire mon pre! quoique les caresses de son pre doivent lui tre
inconnues? Quand ses petites mains te caresseront, quand sa lvre se
pressera contre la tienne, souviens-toi de l'homme dont la prire te
bnira; souviens-toi de l'homme que ton amour a bni! Si les traits de
l'enfant ressemblent  ceux que tu ne verras peut-tre plus, alors un
doux tremblement agitera ton coeur, encore fidle  ton poux. Tu connais
peut-tre toutes mes fautes: personne ne connat tout mon dlire; toutes
mes esprances, partout o tu vas, s'en vont se fltrir, et pourtant
elles s'en vont toujours avec toi. Pas un de mes sentimens qui n'ait t
branl: mon orgueil, qu'un monde n'aurait pu plier, plie devant
toi;--par toi dlaisse, mon ame me dlaisse moi-mme. Mais c'en est
fait;--toutes paroles sont vaines, les miennes surtout sont striles:
mais nous ne pouvons retenir nos penses, qui se font jour malgr
nous:--Adieu!--Ainsi spar de toi, arrach  tout lien de tendresse, le
coeur consum, solitaire, malade,--pour comble de maux, je puis  peine
mourir.




XVII.

ESQUISSE[134].

[Note 134: Cette pice fut faite par Lord Byron contre une ancienne
domestique de la mre de sa femme.

(_N. du Tr._)]

   _Honest--honest Iago!
   If that thou be'st a devil, I cannot kill thee_.

(SHAKSPEARE.)

   Honnte--honnte Iago!
   Si tu es un diable, je ne puis te tuer.


Ne dans le grenier, leve dans la cuisine, promue de l au maniement
de la chevelure de sa matresse, enfin,--pour quelque gracieux service
dont on n'a jamais parl, et que le salaire seul fait deviner,--elle
parvint du cabinet de toilette  la salle  manger,--o les laquais qui
valent mieux qu'elle s'tonnent d'attendre ses ordres derrire sa
chaise. D'un oeil ferme et d'un front hont, elle prend son dner dans
le plat qu'elle lavait nagure. Alerte pour la mdisance, prte au
mensonge, _confidente_ favorite, espionne de la maison,--qui pourrait,
grands dieux! deviner ses dernires fonctions? Elle fut la gouvernante
d'une fille unique, ds l'ge le plus tendre. Elle enseigna la lecture 
l'enfant, et l'enseigna si bien, qu'elle-mme, en enseignant apprit 
peler. Puis elle devient adepte dans l'art de l'criture, comme le
prouve mainte calomnie anonyme. Personne ne sait ce que ft devenue sa
pupille,--sans cet esprit lev qui conserva la puret du coeur, qui
soupira toujours aprs la vrit qu'on lui cachait, et qui ferma
l'oreille  l'erreur. La perversit choua devant cette ame jeune, qui
ne fut ni dupe par la flatterie,--ni aveugle par la bassesse,--ni
infecte par la fraude,--ni corrompue par un voisinage contagieux,--ni
amollie par l'indulgence,--ni gte par l'exemple,--ni tente de
regarder en piti les talens infrieurs  son haut savoir,--ni
enorgueillie par le gnie,--ni rendue vaine par la beaut,--ni pousse
par l'envie  rendre le mal pour le mal,--ni change par la fortune,--ni
hausse par la fiert ou courbe par la passion:--ame  qui la vertu
n'inspira une inflexible svrit,--que dans ces jours derniers! Oh!
c'tait la plus pure, la plus parfaite des cratures vivantes de son
sexe; mais il lui manquait une douce faiblesse,--il lui manquait de
savoir pardonner. Trop choque des fautes que son ame ne peut connatre,
elle croit que tout ici-bas pourrait tre comme elle. Ennemie du vice,
est-elle vraiment l'amie de la vertu? car la vertu pardonne ceux qu'elle
veut amender. Mais je reviens  mon sujet,--que j'ai laiss trop
long-tems de ct,-- l'hrone infme qui fatigue mon honnte plume.
Or, quoiqu'elle n'ait plus ses anciennes fonctions, elle rgit le cercle
qu'elle servait auparavant. Si les mres,--on ne sait
pourquoi,--tremblent devant elle; si les filles la craignent  cause de
leurs mres; si l'habitude,--chane perfide, qui finit par enlacer les
plus forts esprits comme les plus faibles,--lui a donn le pouvoir
d'instiller au fond des ames l'essence empoisonne de ses dsirs cruels;
si, comme une couleuvre, elle se glisse inaperue dans votre maison,
jusqu' ce qu'elle soit trahie par la ligne noire et glaireuse qu'elle
trace en rampant; si, comme une vipre, elle enlace le coeur et y laisse
le venin qu'elle n'y trouva pas, pourquoi s'tonner que cette mchante
sorcire guette sans cesse l'occasion d'accomplir ses oeuvres de haine,
afin de faire du lieu qu'elle habite un vrai Pandemonium[135], et de
devenir elle-mme la souveraine, l'Hcate[136] de l'enfer domestique?
Qu'elle est habile  charger, d'un seul coup de pinceau, les teintes du
scandale, avec toute l'honnte perfidie des demi-mots! Comme elle sait
alors mler le vrai au faux,--le ris moqueur au franc sourire,--un fil
de candeur  un tissu de fraudes! Combien elle affecte de rticences
apparentes, afin de cacher les inhumains projets de son ame endurcie!
Lvres de mensonges!--visage n pour dissimuler, pour tre insensible et
se railler de quiconque sait sentir! Masque vil que la Gorgone[137] mme
dsavouerait!--Joue de parchemin et oeil de pierre! Voyez quel sang
jauntre coule dans les veines de sa peau, et y demeure stagnant comme
une eau bourbeuse! Tel s'offre  nos regards le cloporte, dans sa
cuirasse couleur de safran: tel le vert encore plus sombre des cailles
du scorpion;--(car ce n'est qu'aux teintes des reptiles que nous pouvons
comparer cette ame ou ce visage.)--Regardez la physionomie de cette
femme, et voyez ses sentimens s'y peindre comme dans un miroir. Regardez
le portrait; ne pensez pas qu'il soit charg; il n'y a aucun trait qui
ne pt encore tre grossi. En vrit, ce sont les journaliers de la
nature, qui, durant le repos de leur matresse, firent ce monstre,
cette toile caniculaire d'un petit ciel, o, sous son influence, tout
se fltrit ou meurt.

[Note 135: Le _Pandemonium_ est l'difice construit par les dmons pour
y tenir conseil. Voir _Paradis perdu_, chant Ier.

(_N. du Tr._)]

[Note 136: Nom de Proserpine, suivant quelques mythologues.

(_N. du Tr._)]

[Note 137: Les Gorgones, filles de Phoreus, dieu marin, taient au
nombre de trois: elles taient si hideuses qu'elles changeaient en
pierre ceux qui les regardaient.

(_N. du Tr._)]

Oh! crature misrable!--sans larmes,--sans autre pense que la joie du
triomphe sur la ruine, qui est ton oeuvre:--un jour viendra, et viendra
bientt, o tu souffriras beaucoup plus que tu ne fais souffrir
aujourd'hui; o tu souffriras pour ce vil gosme, qui ds-lors te sera
chose vaine; o tu te dbattras en hurlant au milieu d'angoisses qui
n'exciteront point de piti. Puissent les maldictions chappes 
l'affection blesse, redescendre sur ton sein, avec la force de la
pierre qui retombe, et rendre la lpre de ton ame aussi horrible 
toi-mme qu'au genre humain! jusqu' ce que toutes tes penses se
condensent en haine de toi-mme,--en haine aussi noire que ton dsir
voudrait la crer pour les autres; jusqu' ce que ton coeur si dur ait
t calcin et rduit en cendres, et que ton ame ait quitt son
enveloppe hideuse! Oh! puisse ta tombe n'avoir pas plus de sommeil que
ton lit!--puisse-t-elle tre une couche de feu, comme la couche veuve
que tu nous as prpare! Alors, s'il te vient  l'esprit de fatiguer le
ciel de tes prires, tourne ton regard sur les victimes que tu fis
ici-bas,--et dsespre! Mort  toi!--et quand tu pourriras, les vers
eux-mmes expireront sur ton argile empoisonne. Ah! sans l'amour que je
sentis, et que je dois encore sentir pour celle que ta malice arracha
aux liens les plus sacrs,--ton nom,--ton nom humain--serait expos 
tous les yeux comme type de tout vice;--exalt au-dessus de tes pareils
moins odieux que toi,--et donn en proie  l'ulcre d'une immortelle
infamie.



XVIII.

ADIEUX A L'ANGLETERRE.


1. Angleterre! patrie de mes aeux et la mienne!  la plus noble des
contres, la meilleure, la plus fconde en bravoure! Je pars le coeur
bris; je pars dlaiss: je rsigne toutes les joies et toutes les
esprances que tu me donnas.

2. Terre chrie, mre de la libert, adieu! La libert elle-mme me
fatigue. Calme tes battemens,  mon coeur, et ne te rvolte pas contre un
arrt que la raison approuve.

3. Avais-je de l'amour?--Je te prends  tmoin, Ciel puissant, qui vis
toutes mes faiblesses et mes craintes; j'adorais,--mais le charme est
rompu: puissent mes larmes en effacer la mmoire!

4. Combien il est brillant, le moment d'enthousiasme! qu'il est
blouissant; mais que son clat est passager! c'est une comte
flamboyante, et prompte  s'enfuir: c'est le hraut prcurseur des
tnbres et des ennuis.

5. Souvenirs des tendresses passes, des plaisirs perdus sans retour,
laissez-moi,--moi, proscrit, errant et solitaire,--laissez-moi dans le
deuil, sans me torturer l'ame.

6. O donc--o mon coeur trouvera-t-il le repos? un refuge contre la
mmoire et la douleur? La gangrne qui le dvore; en quelque lieu que
j'aille, ddaigne un remde trompeur.

7. Si je pouvais dcouvrir ce fleuve fabuleux qui noie le souvenir dans
ses ondes, peut-tre de nouveau luirait l'oeil de l'esprance, l'aurore
d'un jour plus heureux.

8. Le vin a-t-il la vertu de l'oubli? peut-il ter de la cervelle le
trait qui l'a blesse? La bouteille nous abuse peut-tre une heure, mais
elle laisse toujours aprs elle rgner le chagrin.

9. L'loignement ou le tems gurissent-ils le coeur qui saigne d'une
blessure si profonde? L'intemprance en diminue-t-elle les douleurs?
Peut-on appliquer quelque baume  ce mal?

10. Si je cours aux confins du ple, j'y verrai l'ombre que j'adore, le
fantme qui tourmente mon ame, et se joue de mon strile dsespoir!

11. Le zephir du soir m'apportera le murmure de _sa_ voix, me semblera
humide de _ses_ pleurs et de _ses_ soupirs, et me demandera une larme
pour l'autel d l'amour.

12. Dans les rves de la journe, dans les visions de la nuit, mon
imagination talera tous les attraits de cette femme  ma vue abuse,
gare!

13. Arrire, vaines et passagres images! Arrire, sombres fantmes qui
troublez mon cerveau, pures illusions de l'esprit et des sens,
engendres par la douleur et le dlire!

14. N'ai-je pas, sur l'autel de la divinit, jur fidlit  celle que
j'adorais? Ne pronona-t-elle pas les sermens que j'avais prononcs, et
n'changea-t-elle pas avec son poux un gage solennel?

15. Si mon amour faillit un instant, je m'empressai de rparer ma faute,
de baiser le coeur que j'avais bless, de tout faire pour l'adoucir avant
qu'il ne se prt  soupirer.

16. N'ai-je pas courb cette tte qui ne s'tait jamais courbe? N'ai-je
pas pri, moi, qui avais coutume de commander? L'amour me fora de
pleurer et de supplier, et l'orgueil fut trop faible pour rsister.

17. Puis, une faiblesse comme la mienne, lave dans les larmes de mon
repentir, devait-elle donc effacer les impressions divines, la foi et
l'affection de plusieurs annes?

18. A-t-il t bien que l'orgueil, arbitre svre, se soit interpos
entre la colre et l'amour, et qu'un coeur, jusqu'alors si clment, n'ait
commenc  prouver son inflexibilit que sur _moi_?

19. Hlas! a-t-il t bien, quand je m'agenouillai, de cler ta
tendresse  tel point, qu'en prsence de tout ce que je sentais, ta
svrit t'interdt toute expression de sensibilit?

20. Et, lorsque la fille chrie, gage de notre amour, regardait sa mre
et souriait, dis, n'y eut-il rien qui te sollicitt  rpondre  cet
appel de l'enfance?

21. Ce coeur, si dur et si glac, si tratre  l'amour et  moi, ne
s'est-il pas senti percer d'un trait dchirant, en repoussant la
supplique de cette innocente crature?

22. Cette oreille, qui tait ouverte  tout le monde, fut
impitoyablement ferme  l'poux, ton seigneur; cette voix, qui
asservirait les dmons, refusa une douce parole de paix.

23. Et penses-tu,  ma bien aime,--car toi seule es toujours la vie de
mon coeur, et, en dpit de mon orgueil et de ma volont, je te bnis,
oui, je t'aime,  mon pouse!

24. Penses-tu que l'absence te verse le baume qui portera remde  tes
maux, ou que le tems, en entranant la vie sur son aile rapide, accorde
jamais un antidote  ta douleur.

25. Tes esprances sont frles comme le rve qui trompe les longues
heures de la nuit, mais se dissipe  la lueur du premier rayon chapp
des portes de l'orient.

26. Car lorsque, sur le visage heureux de ta petite fille, l'imagination
suivra du doigt mes traits entrelacs aux tiens, un charme irrsistible
t'enchanera.

27. La fossette riante qui sige sur sa joue, les clairs qui rayonnent
de ses yeux, les paroles qu'elle essaiera de bgayer, tout enfin mlera
un soupir  tes sourires.

28. Alors, quoique les mers aient pu mettre entre nous leurs barrires
orageuses, c'est moi qui triompherai; loin de toi, hors de ton regard, 
mon insu, et sans tre appel, c'est moi, pourtant, qui sera l.

29. Ce n'est pas toi qui lanas contre moi le trait cruel (la cruaut
tait trangre et odieuse  ton coeur); ce n'est pas toi qui m'infligeas
une incurable blessure.

30. Hlas! oui, ce fut une autre main que la tienne qui troubla mon
repos; cette main frappa,--et, par un sort trop funeste, c'est moi qui
souffris le coup et toutes les misres qu'il engendra.

31. Ceux-l nous hassaient tous deux, qui dtruisirent les fleurs et
les promesses du printems. Qui donc, pour combler notre vide, nous
donnera de nouveaux liens, de nouvelles affections?

32. Ah! quels moyens peuvent rendre au coeur dchir sa force premire,
ou  l'arc une fois trop tendu le ressort qu'il possdait auparavant?

33. Le coeur dchir saignera, s'ulcrera, et se fanera comme la feuille
au souffle de la bise; l'if clat ne reviendra pas sur lui-mme,
quoique vigoureux et dur jusqu' la fin.

34. Je vais errer,--n'importe o; nul climat ne me rendra la paix, ni ne
dridera mon front, charg de dsespoir, par quelque lueur de joie
passagre.

35. Oh! avec quelle lenteur les heures s'couleront! de quel ennui sera
la marche des annes, alors que la valle, la montagne et le bocage ne
feront que changer le thtre de mes larmes!

36. Les monumens classiques qui sommeillent, le lieu cher  la science
et aux arts, le sarcophage, le temple, le gazon sacr, rien enfin ne
m'excite ni ne me ravit plus.

37. La cigogne, sur sa muraille en ruines, est cent fois plus heureuse
que moi; contente d'habiter au milieu des lierres, elle suspend sa
demeure dans les airs.

38. Moi, j'erre sans asile, le sein nu et en proie aux orages; victime
de l'orgueil et de l'amour, je cherche,--hlas! ce que je ne puis
trouver.

39. Je cherche ce qu'aucune peuplade ne me donnera; je demande ce que
nul climat ne m'accordera, un charme qui neutralise ma misre et sche
les larmes de mon coeur.

40. Je le demande,--je le cherche,--mais en vain,--depuis l'Indus
jusques au ple du nord; nulle attention,--nulle piti--pour les
plaintes o s'exhale la douleur de mon ame.

41. Quel sein soupirera quand je sangloterai? quels pleurs rpondront 
mes pleurs? quelles lamentations feront cho  mes lamentations? quel
oeil remarquera les veilles de mes yeux?

42. Toi-mme,  chre enfant, en apprenant  babiller,--tandis que
j'erre au loin,--tu compteras au nombre de tes devoirs, de _har_ celui
que la nature te commande d'_aimer_.

43. La langue impure de la malice va carillonner  ton oreille mes vices
et mes fautes, et t'enseigner, avec un zle diabolique,  craindre
l'affection d'un pre.

44. Hlas! si, quelque jour; ton oreille est jamais frappe des sons de
ma lyre, si la voix sincre de la nature s'crie jamais: Ce peut tre,
ce doit tre mon pre.

45. Peut-tre, qu' ton oeil prvenu, mes traits paratront odieux; la
nature, elle-mme, sera sourde  mes soupirs, et le devoir me refusera
une larme.

46. Mais certes, dans cette le o mes chants ont retenti de la montagne
 la valle, toutes les bouches ne rediront pas le triste rcit de mes
torts, sans aucune motion de reconnaissance.

47. Quelques jeunes ames, qui auront apprci mes vers et se seront
enflammes  mes rcits, se hasarderont peut-tre  dire: Ses
faiblesses furent celles d'un homme.

48. Oui, ces _faiblesses_ taient humaines; mais l'envie, la malice et
le mpris les grossirent; alors tous les sentimens naturels se
soulevrent et repoussrent avec haine le masque sous lequel on les
cachait.

49. La faute fut d'un homme:--et pourtant, combien fut svre, combien
fut cruelle la condamnation prononce! L'orgueil lui-mme laissa tomber
quelques gouttes de pleurs, en maudissant mon amour.

50. C'est fini: la grande lutte est passe; le combat s'est apais dans
mon sein; le terrible flux et reflux de la passion n'y prcipite plus
ses imptueux courans.

51. C'est fini: mes affections s'en vont, les liens de la nature sont
briss pour moi, je n'obis plus qu'aux inspirations de l'orgueil, et je
romps le joug humiliant de l'amour.

52. Je m'envole, comme un oiseau des airs,  la recherche d'une demeure
et d'un lieu de repos, d'un baume contre les souffrances de
l'inquitude, d'une consolation pour un coeur dsol.

53. Rapide comme l'hirondelle qui plane, hardi comme l'aigle qui
s'lance, et pourtant, sombre comme la chouette, dont les accens font
peine au noir dmon de la nuit:

54. Je vais o brillent les splendeurs joyeuses de l'Orient, les danses
et les riches festins: je m'emmne aux ftes du luxe pour exiler de mon
esprit la beaut que j'adorais.

55. Dans le verre empli jusqu'aux bords, je boirai les douces ondes du
Lth: je m'unirai au rire des bacchanales, et sauterai dans la ronde
des fes.

56. Partout o le plaisir m'invitera, je courrai pour touffer le sombre
souvenir de mes ennuis, moi, exil, sans esprance et sans patrie, moi,
fugitif chass par le dsespoir.

57. Adieu donc, terre des braves! Adieu, terre de ma naissance! Quand
les temptes sviront autour de toi,--puissent-elles toujours respecter
tes vertus!

58. Femme, enfant, patrie, amis, vous n'amuserez plus mon imagination:
je fuis loin de vos prestiges et je cours pleurer sur quelque rivage
meilleur.

59. Le hideux dmon de l'orage qui gronde dans ce coeur agonisant,
lvera toujours, devant mon regard, son ombre pestifre, jusqu' ce que
la mort calme ce tumulte  jamais.




XIX.

A MA FILLE,

LE MATIN DE SA NAISSANCE.


1. Salut  cette scne fconde en luttes qui s'ouvre  tes pas! Salut,
aimable miniature vivante! plerine voue  mille ennuis inconnus!
agneau du vaste bercail du monde! source d'esprances, de doutes, et de
craintes! douce promesse d'annes ravissantes! Comme je flchirais le
genou de plein gr, et deviendrais idoltre devant toi!

2. C'est le culte naturel,--culte senti,--avou, partout o le feu de la
vie anime les tres. Dans ces forts sans routes, dans ces plaines sans
bornes, o rgne une ternelle frocit, le stupide sauvage, image brute
de l'humanit, confesse l'motion paisible,--le secret
tressaillement,--le battement cach de son coeur.

3. Chre enfant! avant que les impurets des vices humains n'envahissent
tes annes, avant que les passions ne troublent ton visage et ne
t'inspirent ce que tu n'oseras dire, avant que ces lvres ne soient
plies par les ennuis, ou que ces yeux ne rayonnent d'un dsespoir
farouche: puiss-je le premier donner l'veil  ton oreille, et la
charmer des accens de la prire paternelle!

4. Mais tu songes peu,  ma fille! aux travaux, aux dangers, aux misres
qui attendent ta marche chancelante  travers les ronces du dsert de la
vie! Ah! tu songes peu  ce thtre d'oeuvres si sombres, tendu entre
toutes les petites choses que nous pouvons trouver ici-bas, et la noire
et mystrieuse sphre, qui se cache derrire.

5. Tu songes peu,  toi que la premire j'aurai nomme mon enfant, aux
nuages qui s'amoncellent autour de ton aurore, aux illusions qui
pourront garer ton ame, aux piges qui entrecoupent ta route, aux
secrets ennemis, aux amis faux, aux dmons qui poignardent les coeurs en
leur souriant:--tu songes peu  ce triste cortge:--puisses-tu n'y
jamais songer davantage!

6. Mais tu sortiras de ce passager sommeil, et tu t'veilleras, mon
enfant, pour pleurer. Habitante d'un frle sjour, tes larmes couleront
comme les miennes ont coul. Abuse, chaque jour, par mille folies, le
chagrin seul lavera tes fautes; et peut-tre ne t'veilleras-tu que pour
prouver les angoisses d'un amour non partag.

7. Enfant, aujourd'hui  toi-mme ignore! quoique la misre ne repose
point encore sur ton front ses ailes  demi dplumes, cependant tes
lvres paisibles charmeront  peine d'un sourire la tendresse de ta
mre, avant qu'une rose de larmes n'y ait imprim ses traces humides;
et n'ait prmaturment fray la voie aux chagrins d'un ge plus mr.

8. Oh! Plt  Dieu que la prire d'un pre repousst de tes yeux la
douleur, de ton sein les soupirs! Plt  Dieu qu'un pre et l'esprance
de supporter le lot d'ennuis destin  un enfant chri! Alors,  ma
fille, tu dormirais tranquille, exempte de tous les maux de l'humanit:
le pre qui t'aime assurerait ta paix, et demanderait  souffrir pour
toi les blessures qu'il a dj souffertes.

9. Dors, ma fille! ce court sommeil s'vanouira trop tt pour cder la
place au chagrin: trop tt l'aurore du malheur se lvera, et la rose
sale[138] ruissellera sur ta joue; trop tt la tristesse teindra ces
yeux; ce sein se gonflera de soupirs, et le dsespoir clipsera les
rayons de ton midi sous le nuage des douleurs,--hlas! beaucoup trop
tt.

[Note 138: _Briny rills bedew that cheek_. Rien de plus frquent chez
les potes latins que, _lacrym sals, ros salsus_. Pourquoi donc ne pas
ajouter en franais cette pithte aux larmes?

(_N. du Tr._)]

10. Bientt tu prouveras mille soucis ignors, mille besoins et
chagrins, notre partage commun; maintes angoisses, maintes infortunes
qui ne sont connues que du sexe que j'adore;--maintes misres qui ne
trouveront,--ne peuvent trouver une bouche pour les chanter ou pour les
dire; mais qui demeurent caches au fond de l'ame, hors de tout
contrle, et la rongent comme ferait un horrible cancer.

11. Toutefois, puisse ton destin, mon enfant, tre plus heureux! puisse
la joie animer toujours ton sein, et, dans tes plus sombres jours,
verser sur toi sa riche et inspiratrice lumire! Un pre mlera chaque
jour ton nom  sa secrte prire, et, lorsqu'il descendra dans l'ternel
repos, ton image adoucira pour lui les tortures de l'agonie.

12. Aussi, je te salue, douce miniature vivante! Salut  cette scne
fconde en luttes qui s'ouvre  tes pas[139]! Salut, plerine voue 
mille ennemis inconnus! agneau de la vaste bergerie du monde! source
d'esprance, de doutes et de craintes! douce promesse d'annes
ravissantes! Comme je flchirais le genou de plein gr, et deviendrais
idoltre devant toi!

[Note 139: Les deux premiers vers de cette strophe sont seuls un peu
diffrens de ceux de la premire. Nous avons cru devoir conserver cette
diffrence dans la traduction.

(_N. du Tr._)]




XX

VERS ADRESSS PAR LORD BYRON A SA FEMME,
QUELQUES MOIS AVANT LEUR SPARATION.


1. Il y a une mystrieuse destine qui entrelace si tendrement avec le
fil de ma vie le fil d'une autre vue, que l'inflexible ciseau de la
Parque doit les couper _tous deux_  la fois, ou n'en couper _aucun_.

2. Il y a une _forme_ sur laquelle mes yeux ont souvent fix leur regard
avec une dlicieuse extase: le jour, l'aspect de cette forme fait leur
joie; la nuit, les songes leur en reproduisent l'image.

3. Il y a une _voix_ dont les accens excitent dans mon sein une telle
fivre de ravissement, que je refuserais d'entendre un choeur de
sraphins si cette voix ne devait point s'y joindre.

4. Il y a un _visage_ dont la joue en rougissant parle d'amour: mais
quand il plit lors d'un tendre adieu, il rvle plus de passion que les
mots n'en peuvent exprimer.

5. Il y a une _bouche_ qui a press la mienne, et que nulle autre
n'avait presse auparavant: elle a jur de me combler de douces
flicits, et la mienne,--la mienne seule a jur de la presser encore
davantage.

6. Il y a un _sein_,--qui tout entier m'appartient,--o je reposai
souvent ma tte souffrante, une _lvre_ qui ne sourit qu' moi seul, un
_oeil_ dont les larmes coulent avec les miennes.

7. Il y a deux _coeurs_ dont les battemens frappent de mesure avec un si
parfait accord; dont les pulsations se rpondent si bien l'une 
l'autre, qu'ils doivent continuer ensemble leurs mouvemens,--ou cesser
tous deux de vivre.

8. Il y a deux _ames_, si semblables  deux fleuves dont les ondes
aimables et paisibles se confondent en un cours gal que, lorsqu'elles
se quitteront,--_se quitter_!--oh! non! c'est impossible:--ces _deux_
ames n'en font qu'une.




XXI.

A *****.


Lorsque tout, autour de moi, devint sombre et noir, que la raison
teignit  demi son flambeau,--et que l'esprance ne lana plus qu'une
mourante tincelle qui gara davantage mes pas solitaires; au milieu de
cette profonde nuit de l'ame, et de ces luttes intrieures du coeur,
alors que, dans la crainte de paratre trop bons,--les faibles se
dsesprent et les hommes froids s'enfuient;  l'heure o la fortune
changea,--o l'amour s'envola, o les traits de la haine tombrent en
pluie serre et rapide: tu fus l'toile solitaire qui se leva sur mon
horizon pour ne l'abandonner jamais. Oh! bnie soit ta lumire
invaincue, qui veilla sur moi comme l'oeil d'un sraphin, et maintint
sans cesse entre la nuit et moi sa gracieuse et voisine lueur! Et quand
sur nous fondirent les nuages qui tentrent d'obscurcir tes
rayons,--alors tes douces flammes s'pandirent avec un clat plus pur
encore, et chassrent au loin les tnbres. Puisse toujours ton esprit
inspirer le mien, et m'apprendre ce qu'il faut braver ou souffrir!--Une
seule de tes tendres paroles est plus pour moi que les vaines censures
du monde. Tu m'apparus comme un arbre aimable, dont la branche non
rompue, mais heureusement courbe, balance, avec un zle fidle, ses
rameaux au-dessus d'une tombe: dussent les vents te briser,--dt le ciel
se fondre tout en eau sur toi, tu fus--et tu serais encore, aux heures
de la tempte, prt  tendre sur moi ton feuillage humide de pleurs.
Mais tu ne connatras aucun revers, quelle que soit ma destine: car la
divinit rcompensera, en plein jour, les gens de bien,--et toi
par-dessus tous. Laisse donc rompre le lien d'un amour abus:--le lien
ne se rompra jamais. Ton coeur est sensible,--mais non pas irritable: ton
ame, toute tendre qu'elle est, ne sera jamais branle. Voil, quand
tout le reste fut perdu, ce que je trouvai en toi, ce que j'y trouverais
toujours;--et, tant que battra un coeur si prouv, la terre ne sera
point dserte,--mme pour moi.




XXII.

STANCES A *****


1. Quoique les jours de mon bonheur ne soient plus, et que l'toile de
ma destine ait march vers son dclin, cependant ton tendre coeur a
refus de dcouvrir en moi les fautes que tant d'autres hommes pouvaient
trouver. Quoique ton ame n'ignort point ma douleur, elle n'a pas frmi
de la partager avec moi. Ah! l'amour que mon esprit s'tait peint, je ne
l'ai jamais trouv qu'en toi.

2. Si la nature autour de moi sourit, ce seul sourire, qui dsormais
rponde au mien, je ne le crois pas trompeur, parce qu'il me rappelle le
tien. Si les vents sont en guerre avec l'Ocan, comme le sont, avec moi,
les coeurs en qui je m'tais confi, les vagues souleves n'excitent en
moi quelque motion, que parce qu'elles m'emportent loin de toi.

3. Quoique le roc o se rfugia ma dernire esprance soit aujourd'hui
bris, et que les dbris s'en soient abms dans les flots; quoique je
sente que mon ame soit livre  la douleur:--pourtant, mon ame ne sera
pas l'esclave de la douleur. Je suis en butte  maintes angoisses: on
peut m'accabler, mais non me mpriser,--me torturer, mais non me
soumettre:--c'est  toi que je songe,--non pas  mes ennemis.

4. Humaine crature, tu ne me trompas point; femme, tu ne me fus pas
infidle: aime, tu ne te plus pas  m'attrister; calomnie, tu ne fus
jamais abattue;--je t'offris ma confiance, et tu ne la dsavouas point;
tu me quittas, mais non pour t'enfuir: tu veillas sur moi, mais non pour
me diffamer; quand tu gardas le silence, ce ne fut pas devant les
mensonges du monde.

5. Toutefois, je ne blme ni ne mprise le monde, ni la guerre de tant
d'ennemis ligus contre un seul:--si mon ame n'tait pas faite pour le
priser, ce monde,--c'tait folie de ne pas le fuir plus tt; et, si
cette erreur m'a cot cher, et plus que je ne pus jamais le prvoir,
j'ai trouv que, quelle que ft ma perte, il a t impossible de me
priver de toi.

6. De ce naufrage de mes biens passs, il me reste encore beaucoup: j'ai
appris par l que ce que je chrissais le plus mritait, en effet,
d'tre l'objet le plus cher  mon coeur. Dans le dsert, jaillit encore
une fontaine; dans cette immense dsolation, un arbre est encore debout;
et, dans la solitude, chante encore un oiseau qui me parle de toi.




XXIII.

A UN JEUNE AMI[140].


[Note 140: Ce pome et le suivant ont t composs avant le mariage de
Lord Byron.]

1. Il y a peu d'annes, toi et moi tions intimes amis, au moins de nom:
et la joyeuse sincrit de l'enfance fit long-tems durer nos tendres
sentimens.

2. Mais aujourd'hui tu sais trop bien, comme moi, quels riens le coeur
nous rappelle souvent; et que ceux qui ont le plus aim autrefois
oublient trop tt qu'ils aient aim le moins du monde.

3. Et tels sont les changemens qu'offre le coeur, si frle est le rgne
de l'amiti du premier ge, que le court espace d'un mois, d'un jour,
peut-tre, verra ton ame me redevenir trangre.

4. S'il en est ainsi, ce n'est, certes, pas moi qui dplorerai jamais la
perte d'un tel ami: la faute n'en serait pas  toi, mais  la nature qui
te fit volage.

5. Comme on voit osciller les ondes inconstantes de l'Ocan, ainsi va le
flux et reflux des sentimens humains. Qui donc se fierait  ce coeur
toujours embrs de passions orageuses?

6. Peu importe qu'levs ensemble, nous ayons, aux jours de notre
enfance, got des joies communes; le printems de ma vie a fui
rapidement, et toi aussi, tu as cess d'tre un enfant.

7. Et quand nous disons adieu au jeune ge, devenus esclaves d'un monde
trompeur, nous soupirons un long adieu  la vrit: ce monde corrompt
l'ame la plus noble.

8. Oh! joyeuse saison, o l'esprit ose tout hardiment, sauf le mensonge;
o la pense s'chappe avant la parole, et brille dans un oeil paisible!

9. Il n'en est plus ainsi, dans un ge plus mr, o l'homme n'est qu'un
instrument; o l'intrt gouverne nos esprances et nos craintes; o
tous doivent aimer et har suivant la rgle.

10. Nous apprenons enfin  cacher nos fautes avec les fous que la
parent du vice nous unit; et ceux-l, oui, ceux-l seuls peuvent
rclamer le nom d'ami, nom dsormais prostitu.

11. Tel est le lot commun de la condition humaine. Pouvons-nous donc
chapper au joug de la folie? pouvons-nous renverser l'ordre gnral, et
n'tre pas ce que tous nous devons tre tour  tour?

12. Quant  moi, chaque priode de la vie m'a port une destine si
noire, j'ai tant de haine pour l'homme et pour le monde, que je me
soucie peu de l'heure o je quitterai ce thtre.

13. Mais toi, esprit frle et lger, tu brilleras un instant, et puis tu
passeras: ainsi le ver-luisant[141] tincelle dans la nuit, mais n'ose
soutenir l'preuve du jour.

[Note 141: M.A.P., au lieu de _ver-luisant_, dit: _le lampyris_. C'est
trs savant: c'est comme qui dirait, au lieu d'crevisse, un _astacus_.

(_N. du Tr._)]

14. Hlas! tu te rends toujours  l'appel de la folie, toutes les fois
qu'elle t'invite aux cercles de parasites et de princes, (car, choys
d'abord dans les palais des rois, les vices nous y attirent par un
accueil gracieux.)

15. Chaque soir, tu viens ajouter un insecte  la foule bourdonnante, et
toujours ton coeur frivole est heureux de se joindre aux ames vaines, de
courtiser les ames orgueilleuses.

16. L, tu voles de belle en belle, et promnes partout tes rapides
sourires, comme le long d'un riant parterre le papillon gte les fleurs
qu'il gote  peine.

17. Mais, dis-moi, quelle nymphe prisera cette flamme, qui semble, comme
fait une vapeur marcageuse, s'enfuir de dame en dame? cette flamme,
vritable feu follet d'amour?

18. Quel ami daignera, pour toi, malgr le plus tendre penchant, avouer
une fraternelle tendresse? Qui abaissera son coeur d'homme  une amiti
que le premier sot peut partager?

19. Arrte, il en est tems encore: cesse de paratre si basse crature
au milieu de la foule; cesse de passer tes jours dans une vie si
oiseuse: sois quelque chose, autre chose du moins--qu'un tre vil.




XXIV.

A MARIE[142].


[Note 142: Miss Chaworth, la Marie des _Heures de loisir_, qui pousa un
gentilhomme d'ancienne famille, mais dont le mariage fut loin d'tre
heureux.

(_N. du Tr._)]

1. C'est bien! tu es heureuse, et moi je sens que je devrais tre
heureux aussi; car mon coeur prend encore un intrt ardent  ton
bonheur, comme il eut toujours coutume de faire.

2. Que ton poux est fortun!--Ah! j'prouverai bien quelques peines 
la vue de la flicit que le destin lui accorde  mon prjudice; mais je
les bannirai.--Oh! combien mon coeur le harait, cet homme-l, s'il
allait ne pas t'aimer!

3. Nagure, quand je vis ton enfant chri, je crus que mon coeur jaloux
se briserait; mais quand cette innocente crature m'eut souri, je
l'embrassai par amour de sa mre.

4. Je l'embrassai, et j'touffai mes soupirs,  voir sur son visage les
traits de son pre; mais ses yeux taient ceux de sa mre, ils
appartiennent donc  l'amour et  moi.

5. Marie, adieu! Je dois m'loigner. Tant que tu seras heureuse, je ne
m'affligerai pas; mais je ne puis demeurer prs de toi. Mon coeur bientt
retomberait dans tes fers.

6. Je pensais que le tems,--je pensais que l'orgueil avait enfin teint
les flammes de l'enfance, et je ne sus qu'aprs m'tre assis  ton ct
que mon coeur nourrissait encore les mmes sentimens, hors l'espoir.

7. Cependant, j'tais calme: j'ai connu le tems o mon sein se serait
dchir devant ton regard, mais aujourd'hui, trembler serait un
crime:--nous nous sommes rencontrs, et pas un nerf n'a tressailli.

8. Je t'ai vu arrter tes regards sur mon visage sans y surprendre aucun
trouble: tu n'y pus dcouvrir qu'un seul sentiment, le sombre calme du
dsespoir.

9. Arrire! arrire! rve de mes premiers ans! Le souvenir ne doit plus
se rveiller. Oh! o trouver l'onde fabuleuse du Lth? Coeur insens,
sois paisible, ou brise-toi.




XXV.

A THYRZA.


1. Sans pierre qui marque la place de ta cendre, et dise ce que la
vrit elle-mme aurait dit, ce que tout le monde, hors un seul homme, a
dj peut-tre oubli; hlas! pourquoi gis-tu dans la tombe? Spar par
tant de rivages, par tant de mers, je t'ai toujours aime,--mais en
vain! Le pass,--l'avenir a fui pour toi, en nous condamnant  ne nous
revoir jamais,--non!--jamais! Si du moins--un mot, un regard m'et dit
tendrement: Je te quitte en t'aimant, mon coeur et appris  pleurer,
avec de plus faibles sanglots, le coup qui enleva l'ame de ton corps; et
puisque la mort prparait un dard lger pour te frapper soudain et sans
douleurs, ne soupiras-tu pas aprs celui que tu ne verras plus, qui
garde et garda encore ton image dans son sein? Oh! qui aurait veill,
comme lui, sur toi? ou, comme lui, observ avec dsespoir ton oeil se
glacer  cette heure redoute qui prcde la mort, alors que la douleur
muette craint de pousser un soupir, jusqu' ce que tout soit fini? Mais
ds que tu aurais cess d'avoir affaire aux misres humaines, mon coeur
dchir n'aurait plus retenu les torrens qui auraient ruissel de mes
yeux avec autant d'abondance qu'aujourd'hui. Ah! comment ne fondrais-je
pas en pleurs  la vue de ces tours, maintenant dsertes pour moi, ou,
avant de te quitter pour quelque tems, nous avons souvent confondu nos
douces larmes! Dirai-je tout notre bonheur? Ces regards que personne ne
voyait, les sourires que personne ne pouvait comprendre, la pense 
voix basse exhale de deux coeurs troitement unis, l'treinte lectrique
des mains, les baisers si innocens, si purs, que l'amour se dfendait
tout dsir plus ardent? Tes beaux yeux rvlaient une ame si chaste, que
la passion elle-mme et rougi de rclamer davantage. Tes accens
m'instruisaient  me rjouir, lorsqu'oubliant ton exemple j'tais prt 
m'affliger: dans ta voix, le chant me semblait une harmonie cleste;
mais il ne m'tait doux que dans ta voix. Dirai-je les gages sacrs que
nous changemes?--je porte encore le mien; mais o est le tien?--hlas!
o es-tu toi-mme? J'ai souvent soutenu le fardeau du malheur; mais je
n'avais pas encore pli sous lui jusqu' ce jour! Tu m'as laiss,  la
fleur de la vie, la coupe de misre  puiser. La tombe ne ft-elle
qu'un lieu de repos, je ne souhaiterais pas de te revoir ici-bas. Mais
si, dans des mondes plus heureux que le ntre, tes vertus cherchent une
sphre digne d'elles-mmes, rpands sur moi une portion de ton bonheur
pour me dlivrer de mes angoisses d'ici-bas. Instruis-moi; devais-je
l'tre sitt par toi  porter la vie,  donner et recevoir un pardon!
Sur la terre, ton amour fut d'un tel prix pour moi que je ne voudrais
avoir rien de plus  esprer dans le ciel.

2. Arrire, arrire, accens de douleur! silence, chants autrefois doux 
mon coeur! ou je fuis d'ici; car, hlas! je n'ose de nouveau abandonner
mon oreille  ces sons, qui me parlent de jours plus brillans;
sommeillez, cordes de la lyre: ah! je ne dois plus songer, je ne puis
plus arrter mon regard  ce que je suis,-- ce que je fus. La voix qui
donnait  ces sons tant de douceur est aujourd'hui muette, et tous leurs
charmes s'en sont envols; leur plus tendre mlodie n'est plus qu'un
psaume funbre, une antienne de mort! Oui, Thyrza! oui, ces chants ne
respirent que toi, poussire bien aime, puisque tu es poussire: ce qui
fut nagure harmonie, est pour moi pis que bruit discord! Tout est
silencieux!--mais un cho trop connu retentit en mon oreille; j'entends
une voix que je voudrais n'entendre pas, une voix qui maintenant,
pourrait bien se taire: cependant, maintes fois elle branle mon ame
due par l'illusion. Ces gracieux accens enchantent mon sommeil jusqu'
l'instant o mes sens s'veillent, o vainement j'coute encore, aprs
la fuite du rve. Douce Thyrza! dans le sommeil ou dans la veille, tu
n'es plus pour moi qu'un songe aimable; une toile qui jeta un moment
sur les flots sa tremblante lumire, puis dtourna de la terre ses
dlicats rayons. Cependant, celui qui doit achever l'odieux voyage de la
vie sous les nuages de colre dont le ciel s'est voil,--celui-l
dplorera long-tems l'clipse de l'astre qui rpandait l'allgresse sur
la route.

3. Encore un effort, et je suis dlivr des angoisses qui dchirent mon
coeur: encore un long soupir, pour la dernire fois,  l'amour et  toi;
puis rentrons dans le tourbillon de la vie. Il me convient fort de me
mler maintenant aux choses qui m'avaient toujours dplu auparavant:
quoique toute joie ait t ensevelie avec toi, quel chagrin dsormais
peut me toucher? Allons, servez-moi du vin, servez le banquet, l'homme
n'est pas fait pour vivre seul: je serai cette lgre et
incomprhensible crature qui sourit avec tous, et ne pleure avec
personne. Il n'en fut point ainsi dans des jours plus chers  mon coeur,
il n'en aurait jamais t ainsi; mais tu m'as quitt, et m'as laiss
seul ici-bas: tu n'es plus rien, tout n'est rien dsormais pour moi. En
vain mon luth voudrait produire un lger murmure! Le sourire que la
douleur essaiera de feindre ne fait qu'insulter  la misre qui gmit 
ct, comme ferait une guirlande de roses sur un spulcre. Quoique de
gais compagnons, le verre en main, chassent un instant le sentiment du
malheur; quoique le plaisir embrase l'ame dlirante, ah! le coeur--le
coeur est toujours vide[143]! Maintes fois, dans la solitude d'une belle
nuit, il me fut doux de fixer mon regard sur la vote toile; car alors
je songeais que la lumire cleste brillait d'un gracieux clat  ton
oeil mlancolique. Souvent, lorsqu' la clart des rayons de Diane[144]
je naviguais sur les ondes de la mer ge, je pensais en moi-mme: A
prsent Thyrza contemple cette lune.--Hlas! cette lune clairait la
tombe de Thyrza! tendu sur le lit sans sommeil de la fivre, tandis que
le frisson parcourait mes veines palpitantes: C'est du moins une
consolation, disais-je d'une voix faible, que Thyrza ne sache pas mes
souffrances. Comme la libert  l'esclave us par les ans n'est plus
qu'un prsent strile, ainsi la nature me rendit en vain  la vie quand
Thyrza eut cess de vivre. Gage d'amour, que je reus de ma Thyrza dans
des jours meilleurs, alors que j'tais galement neuf dans l'amour et
dans la vie, comme mon regard te trouve aujourd'hui chang! comme le
tems a jet sur toi une teinte de douleur! Le coeur qui se donna avec toi
est muet.--Ah! pourquoi le mien ne jouit-il pas du mme repos? aussi
glac qu'un coeur mort le peut tre, il sent encore, il souffre de ce
froid. Et toi, gage amer! emblme de deuil! je te bnis malgr tes
pnibles souvenirs! reste  jamais sur mon sein! veille, veille  jamais
sur mon amour, ou brise le coeur que tu presses! L'amour est apais par
le tems, mais non dtruit: il devient plus sacr quand toutes ses
esprances sont envoles. Oh! que sont les amours de mille beauts
vivantes  l'amour qui ne peut dlaisser une cendre!

[Note 143: Ces quatre vers:

   _Though gay companions o' er the bowl
   Dispel awhile the sense of ill;
   Though plesure fires the maddening soul,
   The heart--the heart is lonely still_.

sont un plagiat de Byron sur lui-mme,  l'exception d'un seul mot. Voir
_Heures de loisir_, pices fugit. IX, st. 4. Le seul mot diffrent est
ici _fires_ (embrase), au lieu de _stirs_ (agite).

(_N. du Tr._)]

[Note 144: Le texte anglais dsigne la lune sous un nom encore plus
classique, celui de Cynthia (Diane est ne sur le mont Cynthus  Dlos).

(_N. du Tr._)]




XXVI.

EUTHANASIA[145].

[Note 145: _Euthanasia_ est un mot tout grec: (Euthanasia], compos de
[Grec: eu], _bien_, et de [Grec: Thanatos], _mort_. Il signifie donc: _le
bien mourir, la bonne ou belle mort_, etc.

(_N. du Tr._)]


Lorsque le tems, tt ou tard, amnera le sommeil sans rves o
s'endorment les morts, Oubli! puisse ton aile languissante se balancer
gracieusement sur mon lit de mort! Loin de moi, cette troupe d'amis ou
d'hritiers qui pleure ou souhaite le coup suspendu sur ma tte! Loin de
moi, femme chevele qui ressente ou feigne un dsespoir biensant! Mais
je voudrais descendre en silence dans la terre, sans officieux pleureurs
 mon ct; je voudrais ne pas corrompre une heure de plaisir,
n'inspirer pas une crainte  l'amiti. Toutefois l'amour, s'il avait, 
une heure pareille, la noble force de dompter ses inutiles
soupirs,--l'amour pourrait alors manifester, pour la dernire fois, sa
puissance, et sur l'amante en vie, et sur l'amant expirant. Il me serait
doux, ma Psych! de voir, jusqu'au dernier instant, tes traits toujours
sereins; dans l'oubli des transes passes, la douleur elle-mme
sourirait. Vain dsir!--la beaut frissonnera toujours  la vue du
frisson de l'agonie; et les larmes que la femme verse  son gr nous
trompent durant la vie, nous effminent  l'instant de la mort. Donc,
puiss-je tre seul  ma dernire heure, sans cortge de regrets et de
gmissemens! Pour des milliers d'hommes, la mort a cess d'tre un
sombre fantme; et la douleur a t passagre ou tout--fait inconnue.
Oui, ce n'est que mourir et s'en aller, hlas! o tous s'en sont alls
dj, o tous doivent aller encore! tre dans le nant o j'tais, avant
de natre  la vie et  ses misres! Compte les joies que tes heures ont
vues; compte les jours o tu fus sans souffrance, et sache, quel qu'ait
t ton sort, que le nant est quelque chose de mieux!




XXVII.

STANCES.

      Heu! quant minus est cum reliquis versari quam tu
      meminisse.


1. Donc[146] tu es morte,  la fleur de la jeunesse, aussi belle que le
fut jamais une beaut mortelle! Un corps si charmant et des attraits si
rares sont retourns trop tt dans la terre! Ah! quoique la terre t'ait
reue dans son sein; quoique tu reposes en un lieu que pressent les pas
d'une foule indiffrente ou joyeuse, il y a un oeil qui ne pourrait avoir
la force de regarder un instant ce tombeau.

[Note 146: Malherbe a commenc une ode par cette strophe:

   Donc un nouveau labeur  tes armes s'apprte, etc.

Cette forme de style, encore trs-employe par Corneille, parat avoir
rpugn  Racine et  tous ceux qui l'ont ador comme type unique de la
_belle locution_. La nouvelle cole a eu raison de remettre en vigueur
ce tour,  notre sens fort nergique. M.V. Hugo a fait dire 
Charles-Quint, dans _Hernani_:

   Donc je suis, c'est un titre  n'en pas vouloir d'autres,
   Fils de pres qui font choir la tte des vtres.

(_N. du Tr._)]

2. Je ne demanderai pas o gt ta cendre, et n'irai pas contempler ta
place funraire; l'herbe et les fleurs y crotront  leur gr; certes,
je ne viendrai pas les voir: c'est assez pour moi de connatre que ce
que j'aimai, et dus encore long-tems aimer, se pourrit comme l'argile
commune; pas n'ai besoin qu'aucune pierre me dise que ce que j'aimai
tant n'est plus rien.

3. Je t'aimai jusqu'au dernier moment avec autant d'ardeur que tu
m'aimas toi-mme, d'une ardeur qui ne s'est jamais affaiblie, et qui ne
peut plus s'altrer. L'amour o la mort a mis son sceau, ni les ans ne
peuvent le glacer, ni un rival le drober, ni la perfidie l'abjurer: et,
ce qui serait le pire des maux, tu ne peux plus voir en moi ni faute, ni
inconstance, ni torts.

4. Les meilleurs jours de la vie, nous en avons joui tous deux; les
mauvais jours me sont rests  moi seul! Ni le soleil riant, ni la
sombre tempte, ne sont plus rien pour toi. Le silence de ce sommeil
sans rves, je l'envie trop maintenant pour pleurer; et je n'ai pas 
m'affliger d'avoir vu tous ces attraits, qui ont disparu soudain, se
consumer peu  peu dans un long dprissement.

5. La fleur, dans l'clat non pareil de sa maturit, doit tomber victime
prcoce: sa corolle, sans tre avant le tems arrache par la main de
l'homme, doit se sparer de la tige; et pourtant, ce serait douleur plus
grande de la regarder se fltrir feuille  feuille, que de la voir
dpouille en un jour: car l'oeil mortel souffre  suivre le passage de
la beaut  la laideur.

6. Je ne sais si j'aurais support la lente clipse de tes charmes; la
nuit qui aurait suivi une si belle aurore et jet une ombre trop
profonde. Ta journe s'est passe sans nuage, et tu fus digne d'amour
jusqu'au dernier instant: tu disparus, tu ne dpris pas; ainsi; les
toiles qui traversent les cieux brillent d'autant plus qu'elles tombent
de plus haut.

7. Si je pouvais pleurer comme je pleurais jadis, certes mes larmes se
rpandraient  penser que je ne fus pas l pour veiller au moins une
nuit prs de ton lit, pour contempler ton visage avec tendresse; pour te
serrer dans mes bras languissans, relever ta tte expirante, et montrer
cet amour, hlas! trop vain dans ses efforts, que ni toi ni moi ne
ressentirons plus.

8. Ah! tu me laisses libre!--Mais comme il me serait moins doux de
possder toutes les beauts qui restent encore sur la terre, que de me
repatre ainsi de ton souvenir. Tout ce qui de toi ne peut prir,
revient  moi du sein de la sombre et terrible ternit: et notre amour
enserr dans la tombe est encore ce que j'ai de plus cher, hormis ses
annes de vie.




XXVIII.

STANCES.

   14 mars 1812.


1. Si quelquefois dans les demeures des hommes ton image peut s'vanouir
en mon sein, l'heure de la solitude m'offre de nouveau les traits
enchanteurs de ton ombre: cette heure triste et silencieuse peut ainsi
me rendre encore beaucoup de ce que je trouvais en toi, et la douleur
sans tmoin peut alors exhaler la plainte qu'elle n'osait exprimer aux
yeux du monde.

2. Oh! pardonne si dans la foule je dissipe parfois une pense qui t'est
due, et si, tout en me condamnant moi-mme, je souris et parais infidle
 ta mmoire! Ne crois pas que cette mmoire me soit moins chre, parce
qu'alors je ne semble pas afflig; ah! je ne voudrais pas que les coeurs
frivoles entendissent un soupir que j'adresse tout entier  _toi_.

3. Si je ne laisse point passer le verre sans le vider, ce n'est pas que
je boive pour bannir le chagrin; il faut qu'elle contienne un breuvage
de mort, la coupe qui sera le Lth du dsespoir! Si l'oubli pouvait
dlivrer mon ame des visions qui la troublent, je briserais contre
terre, quelque douce que ft la liqueur, le vase o se noierait une
seule des penses que je garde de toi.

4. Si tu disparaissais de ma mmoire, o mon coeur vide se tournerait-il?
Qui donc resterait aprs moi pour honorer ton urne abandonne? Non,
non,--ma douleur s'enorgueillit de remplir ce dernier et si doux devoir;
tout le monde peut t'oublier, mais moi, je dois me souvenir toujours.

5. Car, je le sais, tels auraient t les regrets de ton sensible coeur
pour le mortel qui maintenant quittera sans tre pleur ce thtre
d'ici-bas, o il n'intressait que toi. Oh! je sens trop que c'tait
_l_ une flicit qui n'tait pas faite pour moi; tu ressemblais trop 
un rve du ciel pour que tout amour terrestre ne ft pas indigne de toi.




XXIX.

A UNE DAME.

   Septembre, 1809.


Oh! madame! quand je quittai le lointain rivage o je reus la
naissance,  peine pensais-je qu'il me serait encore douloureux
d'abandonner une autre contre du globe: et pourtant, ici, dans cette
le strile, o la nature languit  demi expirante, o vous seule
souriez, je vois avec crainte l'heure de mon dpart. Quoique aujourd'hui
je sois loin des bords escarps d'Albion, dont me spare l'abme azur
des flots; peut-tre aprs le court priode de quelques saisons je
reverrai les rochers de la patrie: mais, en quelque lieu que j'erre,
sous un ciel brlant et sur des mers diverses, quoique le tems puisse
enfin me rendre  mes foyers domestiques, jamais je ne reposerai mes
yeux sur vous,--sur vous, en qui brillent  la fois tous les charmes o
se prennent, les coeurs imprudens, vous qu'on ne peut voir sans
admiration, et, mme; ah! pardonnez-moi le mot,--sans amour. Pardonnez
ce mot  celui qui n'en offensera plus votre oreille; et puisque je ne
peux avoir une place dans votre coeur, croyez-moi ce que je suis en
effet, votre ami. Qui donc serait assez froid pour te voir, aimable
voyageuse, et sentir pour toi moins de zle, et n'tre pas; ce que
l'homme devrait toujours tre, l'ami de la beaut dans l'infortune?
Hlas! qui croirait qu'une femme telle que toi  parcouru la route des
prils destructeurs, a brav les coups de l'ouragan, ministre ail de la
mort, a chapp  la rage encore plus terrible d'un tyran? Oui, madame!
quand je verrai les murs o jadis s'leva la libre Byzance, quand je
verrai Stamboul et ses palais orientaux o maintenant les tyrans turcs
se renferment; quoique cette puissante cit occupe toujours un rang
glorieux dans les annales de la renomme, elle aura sur mon esprit un
droit encore plus cher, comme lieu de votre naissance. Aujourd'hui je
vous dis adieu: mais lorsque je serai sur ce merveilleux thtre, il
sera doux pour moi qui ne puis demeurer o vous tes,--il sera doux
d'tre o vous avez t.




XXX.

STANCES

      Composes le 11 octobre 1809, la nuit, durant un orage, au
      milieu du tonnerre et des clairs, lorsque les guides eurent
      perdu la route qui mne  Zitza, prs la chane de montagnes
      connues autrefois sous le nom de Pinde, dans l'Albanie.


1. Au pied des montagnes du Pinde, l'ouragan nocturne nous glace de
froid, et les nuages irrits versent  grands flots la vengeance des
cieux.

2. Nos guides sont partis, notre espoir est perdu, et les clairs, qui
jouent sur l'horizon, ne servent qu' nous montrer les rocs qui ont
entrav notre route, et  dorer l'cume du torrent.

3. N'ai-je pas aperu l-bas une cabane, fort petite il est vrai?
Lorsque l'clair dissipera pour un instant les tnbres,--combien je
bnirai l'ombre de la petite cabane!--Mais hlas! ce n'est qu'un tombeau
turc.

4. Au milieu du bruit des ondes qui tombent en cascades cumantes,
j'entends le cri d'une voix humaine;--c'est mon compatriote, puis de
fatigue, qui invoque de cette contre lointaine le nom de l'Angleterre.

5. Un coup de fusil vient de partir:--est-ce un ennemi ou un ami qui l'a
tir? Encore un autre;--c'est pour avertir les paysans de la montagne de
descendre et de nous conduire  leurs demeures.

6. Oh! qui, dans une nuit pareille, osera se hasarder dans le dsert?
Qui, durant les roulemens du tonnerre, peut entendre notre signal de
dtresse?

7. Qui, aprs avoir mme entendu nos cris, se lvera pour s'engager dans
un chemin si prilleux? Qui ne nous prendra,  nos vocifrations
nocturnes, pour des brigands qui battent le pays?

8. Les nuages crvent, les airs tincellent: oh! quelle heure terrible!
L'orage tombe avec plus de fureur! Pourtant une pense a encore la force
de maintenir la chaleur en mon sein.

9. Tandis que j'erre dans ces sentiers sans issue, sur cette cime
hrisse de rocs et de ronces; tandis que les lmens puisent leur
rage, douce Florence[147], o es-tu?

[Note 147: Ce n'est pas le nom de la capitale de la Toscane, mais celui
d'une femme espagnole que Byron parat avoir eue pour matresse dans
l'le de Malte.

(_N. du Tr._)]

10. Ah! sans doute tu n'es plus sur la mer,--sur la mer que ta barque a
si long-tems parcourue. Oh! puisse l'orage qui fond sur moi, ne frapper
que ma tte!

11. Le rapide siroc[148] enflait ta voile de toute la puissance de son
souffle, quand je pressai tes lvres pour la dernire fois: il aura,
depuis long-tems,  travers l'onde cumante, pouss ton brave navire
jusqu'au rivage.

[Note 148: Vent de sud-est, dans la Mditerrane.

(_N. du Tr._)]

12. Maintenant tu es hors de pril: oui, depuis long-tems tu as foul la
grve espagnole. Ce serait chose cruelle qu'une femme aussi belle que
toi ft retenue sur les flots.

13. Et puisque je songe maintenant  toi au milieu des tnbres et des
terreurs, comme dans ces heures de rjouissances o rgnaient le plaisir
et la musique;

14. Toi, au milieu des belles et blanches murailles de Cadix, si
pourtant Cadix est encore libre[149], jette parfois un regard au travers
de tes jalousies, sur l'abme azur de la mer.

[Note 149: A cette poque, comme on sait, les Franais taient en
Espagne.

(_N. du Tr._)]

15. Puis souviens-toi des les de Calypso[150], devenues chres  nos
coeurs depuis les jours que nous y avons passs ensemble: donne aux
autres tes sourires par milliers,  moi un seul soupir.

[Note 150: Malte et Gozzo: les gographes signalent ces deux les comme
pouvant tre l'le Ogygie, demeure de Calypso.

(_N. du Tr._)]

16. Et quand le cercle de tes admirateurs remarquera la pleur de ta
face, une larme  demi forme, un nuage passager de gracieuse
mlancolie,

17. De nouveau tu souriras; tu viteras, en rougissant, la raillerie de
quelque fat, et n'avoueras pas que tu penses une fois  un amant qui
pense toujours  toi.

18. Quoique les sourires et les soupirs soient galement vains, alors
que deux coeurs gmissent l'un de l'autre spars, mon ame en deuil
franchit mers et montagnes  la poursuite de la tienne.




XXXI.

STANCES
CRITES EN PASSANT LE GOLFE D'AMERACIE[151].

[Note 151: Aujourd'hui golfe d'Arta, dans la Basse-Albanie (ancienne
pire): ce fut le thtre de la bataille d'Actium.

(_N. du Tr._)]

14 novembre 1809.


1. A travers un ciel sans nuages, le disque argent de la lune lance 
plein ses rayons sur la cte d'Actium: c'est sur ces ondes que jadis la
reine d'gypte gagna et perdit l'ancien monde.

2. Sur la scne que je contemple aujourd'hui, l'abme azur fut le
tombeau de plus d'un Romain: c'est l que l'ambition farouche abandonna
sa chancelante couronne pour suivre une femme.

3. Florence! toi que j'aimerai autant que fut jamais aime mortelle
clbre en prose ou en vers, depuis l'pouse qu'Orphe ramena des
enfers; toi que j'aimerai tant que tu seras belle et que je serai jeune;

4. Douce Florence! c'taient d'heureux tems que ceux o le monde tait
mis en jeu pour les yeux des belles! Oh! si les potes avaient sous leur
empire autant de royaumes que de rimes, tes charmes feraient de nouveaux
Antoines.

5. Le destin ne permet pas qu'il en soit ainsi; mais j'en jure par tes
yeux, par les boucles de ta chevelure, si je ne puis perdre un monde
pour toi, point ne voudrais te perdre pour un monde!




XXXII.

VERS
COMPOSS APRS AVOIR FRANCHI A LA NAGE LE DTROIT DES DARDANELLES, DE
SESTOS A ABYDOS[152].

[Note 152: Le 3 mai 1810, tandis que la frgate _la Salsette_ (capitaine
Bathurst) tait en panne dans le dtroit des Dardanelles, le lieutenant
Ekenhead et l'auteur de ces vers passrent  la nage d'Europe en
Asie--ou, plus exactement, d'Abydos  Sestos. La distance parcourue,
depuis l'endroit dont nous partmes jusqu' celui o nous prmes terre
sur la cte oppose, y compris le trajet oblique que nous fmes obligs
de faire en raison du courant, fut value, par l'quipage de la
frgate,  plus de quatre milles anglais, quoique la largeur relle du
dtroit soit  peine d'un mille entier. La rapidit du courant est telle
qu'aucune barque ne peut le traverser directement  force de rames, et
elle peut, jusqu' un certain point, tre apprcie d'aprs le tems
employ  franchir la distance entire (une heure cinq minutes par l'un
des nageurs, une heure dix minutes par l'autre). L'eau avait t
excessivement refroidie par la fonte des neiges. Environ trois semaines
auparavant, au mois d'avril, nous avions fait un premier essai; mais
comme nous tions, le matin du mme jour, venus  cheval de la Troade,
et que l'eau tait d'un froid glacial, nous jugemes  propos de
diffrer la partie complte jusqu' ce que la frgate et mis  l'ancre
sous les chteaux des Dardanelles: c'est seulement alors que nous
franchmes le dtroit, comme je viens de le dire; nous tant mis en mer
beaucoup au-dessus du fort de la cte d'Eurupe, nous n'abordmes qu'en
dessous du fort de la cte d'Asie. Chevalier dit qu'un jeune juif
traversa  la nage la mme distance pour sa matresse, et Olivier parle
d'un Napolitain qui aurait fait le mme trajet; mais notre consul,
Tarragora, qui ne se rappelait ni l'une ni l'autre de ces histoires,
essaya de nous dissuader de notre entreprise. Plusieurs hommes de
l'quipage de _la Salsette_ taient connus pour avoir franchi  la nage
de plus grandes distances; et la seule chose qui m'tonna, c'est que les
doutes levs sur la vrit de l'histoire de Landre n'eussent engag
aucun voyageur  tcher de s'assurer par exprience de la possibilit du
fait.]

9 mai 1810.


1. Si, dans le sombre mois de dcembre, Landre, selon l'histoire connue
de toute jeune fille, avait coutume,  large Hellespont, de traverser
ton onde rapide:

2. Si, malgr les orages d'hiver qui rugissaient sur sa tte, il se
rendait en hte prs d'Hro; et si jadis ton courant tait aussi fort
qu'aujourd'hui,  Vnus! je plains bien les deux amans!

3. Car moi, homme dgnr des tems modernes, mme dans le doux mois de
mai, je meus avec peine mes membres languissans o la sueur ruisselle,
et je crois avoir fait une prouesse aujourd'hui.

4. Quand Landre traversait l'imptueux torrent, c'tait, si l'on en
croit toujours une histoire douteuse, pour courtiser sa belle,--et
faire--Dieu sait quoi encore; il nagea pour l'amour, comme moi pour la
gloire.

5. Mais il serait difficile de dire qui de nous deux a t le mieux
trait. Pauvres humains! ainsi les dieux vous frappent-ils toujours! Mal
lui russirent ses prils, et  moi ma partie de plaisir: lui se noya,
et moi j'ai la fivre.




XXXIII.

SUR LA MORT DE SIR PETER PARKER, BARONET.


1. Il y a des larmes pour tous ceux qui meurent, un cri de deuil sur la
plus humble tombe: mais, au trpas des hros, les nations entires
chantent l'hymne funbre, et la victoire elle-mme verse des larmes.

2. C'est pour eux que la douleur envoie le plus pur de ses soupirs sur
le sein ondoyant de l'ocan: en vain leurs ossemens gisent sans
spulture, toute la terre devient leur monument!

3. Leur spulture est dans les pages de l'histoire; leur pitaphe, dans
toutes les bouches. L'ge prsent, les sicles futurs, gmissent sur
eux, et leur appartiennent...

4. C'est pour eux que se taisent les joyeux devis du festin, _leur nom_
est le seul son qui rgne, tandis qu' la ronde le souvenir
reconnaissant paie  leur vertu le tribut des toasts.

5. Ils font parler d'eux  la foule qui ne les connut pas; ils sont
pleurs des ennemis qui les admirrent. Qui donc ne voudrait partager
leur lot glorieux? Qui ne voudrait mourir de la mort qu'ils ont choisie?

6. Ainsi, brave Parker!  jamais sera sacre ta vie, ta chute, ta
renomme! et les jeunes guerriers, enflamms de courage, trouveront un
modle dans ta mmoire.

7. Mais il est des coeurs qui, en te perdant, ont reu une blessure que
la gloire ne saurait cicatriser, et ce n'est qu'en frmissant qu'ils
entendent clbrer une victoire o succomba un ami si cher, si
intrpide.

8. Que feront-ils pour adoucir leur chagrin? Quand n'entendront-ils plus
retentir ton nom? Le tems ne peut nous instruire  l'oubli, quand le
regret qui remplit l'ame est nourri par la voix de la renomme.

9. Hlas! ils ne peuvent que pleurer davantage sur leur sort, sinon sur
le tien. Ah! combien doit tre profond le deuil que nous inspire la mort
de celui qui jamais auparavant ne nous donna sujet d'affliction!




XXXIV.

PNIBLE SOUVENANCE (1808).


1. Quand nous nous sparmes l'un de l'autre, dans le silence et dans
les larmes, le coeur dchir et mourant  demi, pour une absence de
longues annes; ple et froide devint ta joue; et plus froid ton baiser.
En vrit, cette heure du pass prdit les chagrins  l'heure
d'aujourd'hui.

2. La rose du matin tomba glace sur mon front;--elle me donna comme un
pressentiment de ce que je sens aujourd'hui. Tes sermens sont tous
rompus, et ta renomme sans honneur. J'entends prononcer ton nom, et
j'ai part  la honte qui s'y attache.

3. On te nomme devant moi,--oh! supplice pour mon oreille! Un frisson me
parcourt:--pourquoi me fus-tu si chre? On ne sait pas que je t'ai
connue; moi qui, hlas, t'ai connue trop bien:--long-tems, ah!
long-tems, je te maudirai,--trop profondment pour parler.

4. En secret, nous nous sommes vus:--en silence, je m'afflige que ton
coeur ait pu oublier, et ton esprit s'abaisser  la perfidie. Si je te
revoyais jamais aprs longues annes, comment t'accueillerais-je?--Avec
le silence et les larmes.




XXXV.

INSCRIPTION

SUR LE MONUMENT D'UN CHIEN DE TERRE-NEUVE.

   Newstead-Abbey, 30 octobre 1808.


La terre reoit-elle en son sein la dpouille mortelle de quelque
orgueilleux fils des hommes, inconnu  la gloire, mais plac haut par sa
naissance? l'art du sculpteur puise les pompes du deuil, et des urnes,
charges d'inscriptions, disent qui gt sous cette tombe. Quand tout est
fini, on lit sur la tombe, non ce que l'homme fut, mais ce qu'il aurait
d tre. Mais le pauvre chien qui, tant qu'il vit, est le plus sr ami
de son matre, le premier  l'accueillir, le plus prompt  le dfendre,
qui lui dvoue, sans rserve, son coeur fidle, qui travaille, combat,
vit, respire pour son matre seul,--le chien succombe sans honneurs
funraires, frustr des loges qu'ont mrits ses vertus, et par nous
dshrit l-haut de l'ame qu'il a eue sur la terre. Et cependant
l'homme, vain insecte, espre le pardon, et rclame pour lui seul un
ciel tout entier. O homme! faible et phmre habitant de ce globe, tre
dgrad par l'esclavage ou corrompu par le pouvoir! quiconque te connat
bien doit te quitter avec dgot, masse mprisable de poussire anime!
Ton amour n'est que luxure; ton amiti, imposture; tes sourires,
hypocrisie; tes paroles, mensonges! Vil par nature, tu n'es noble que de
nom: chacune de ces brutes, qui forment avec toi la grande famille des
animaux, pourrait te faire rougir de honte.--Passans qui, par hasard,
verrez cette urne modeste, poursuivez votre chemin:--ce monument
n'honore personne que vous dsiriez pleurer. Ces pierres marquent la
place o gisent les restes d'un ami: je n'en connus jamais qu'un seul,
et il est ici.




XXXVI.

VERS
CRITS SUR UNE COUPE FAITE AVEC UN CRANE D'HOMME.

   Newstead-Abbey, 1808.


1. Point d'effroi:--ne crois pas mon esprit envol: en moi, vois
seulement un crne qui, par un privilge refus aux ttes vivantes, ne
rpand jamais au dehors rien que d'excellent.

2. Comme toi, je vcus, j'aimai, je m'enivrai,--je mourus;--la terre t'a
cd mes os pour en faire un vase  boire; va, emplis-le jusqu'aux
bords,--tu ne peux m'outrager: les vers ont une lvre plus hideuse que
la tienne.

3. Mieux vaut enserrer le jus ptillant de la grappe, que de nourrir la
gent glaireuse des vers de terre[153]; mieux vaut, en forme de coupe,
porter  la ronde la boisson des dieux, que de pourrir en proie aux
reptiles.

[Note 153: _Nurse the earth-worm's slimy brood_. M.A.P. traduit:
Nourrir les vers dvorans de la tombe. A-t-il eu raison de substituer
un lieu commun  une image forte et neuve? Avons-nous eu tort d'tre
moins dlicats et plus fidles? Le lecteur en jugera. Cela d'ailleurs
soit dit pour maint autre passage o nous avons eu, o nous aurons le
mme tort, si toutefois c'en est un.

(_N. du Tr._)]

4. L, o jadis mon esprit a peut-tre brill, brillons encore en
inspirant les autres. Lorsque, hlas! nos cerveaux ne sont plus, peut-on
mettre en leur place chose plus noble que le vin?

5. Bois toujours, tant que tu le peux faire;--lorsque toi et les tiens
vous aurez pass comme moi, une autre race t'enlvera, peut-tre, aux
embrassemens de la terre, et festinera, rimera avec des ossemens.

6. Pourquoi non? Puisque, durant les jours de notre courte vie, nos
ttes produisent de si tristes effets; arraches aux vers et aux dbris
de notre argile, elles courent la chance d'tre de quelque usage.




XXXVII.

SOUVIENS-TOI DE CELUI, ETC.


Souviens-toi de celui sur qui l'amour fit de sa puissance une preuve
cruelle, profonde, et pourtant vaine; souviens-toi de cette heure
dangereuse o ni l'un ni l'autre nous ne succombmes, malgr une passion
mutuelle. L'abandon de ton sein, la langueur de tes yeux humides,
m'invitaient trop bien au suprme bonheur; mais ta douce prire, tes
soupirs supplians, rprouvaient un farouche dsir que je sus rprimer.
Oh! laisse-moi penser que tout ce que je perdis te sauva, du moins, ce
qui fait la terreur de la conscience; laisse-moi rougir des regrets
qu'il m'en cota pour nous pargner les vains remords de l'avenir.
Cependant, songe  mon sacrifice, toutes les fois qu'une langue
mchante, empresse  rpandre des paroles de blme, outragera le coeur
qui t'aima; et diffamera mon nom, hlas! presque maudit; songe, quoi que
disent les autres, que tu m'as vu touffer toute pense d'gosme.
Maintenant encore, je bnis ton ame pure; oui, maintenant, dans la
solitude de la nuit. Oh Dieu! pourquoi ne nous sommes-nous pas
rencontrs plus tt? nos coeurs eussent t aussi passionns, et ta main,
plus libre; tu m'aurais aim sans crime, et j'aurais, moi-mme, t
moins indigne de toi. Puissent tes jours, comme jadis, s'couler loin
des pompes de ce monde! et, aprs ce moment de trop vive amertume,
puisses-tu n'avoir plus  subir une pareille preuve! Mon coeur, depuis
long-tems perverti, mon coeur, damn lui-mme, damnerait peut-tre le
tien; te rencontrer dans la foule brillante, veillerait en moi un
prsomptueux transport d'esprance. Laisse donc ce monde  ces
cratures, dont le destin, heureux ou malheureux, n'est, comme le mien,
qu'une sorte de vie sauvage et indigne;--abandonne ce thtre o les
tres sensibles doivent srement succomber. Vois ta jeunesse, tes
charmes, ta tendresse, ton ame, dont une longue solitude a conserv la
puret; et, d'aprs ce qui s'est pass au sein de ta retraite, juge ce
que devrait endurer ton coeur parmi ce monde. Oh! pardonne-moi tes larmes
suppliantes, puisque la vertu ne les a pas rpandues en vain, et que mon
dlire avait pris sa source dans ces yeux adors, que dsormais je ne
ferai plus pleurer. Certes, c'est un deuil long et cruel que de penser
que nous ne nous reverrons peut-tre plus; mais je mrite cet arrt
svre, et peu s'en faut que je ne regarde cette sentence comme douce.
Toutefois, si je t'avais moins aime, mon coeur n'et pas fait au tien un
si grand sacrifice; il n'et pas senti,  te quitter, moiti moins de
douleur que si son crime t'et mise en mes bras.




XXXVIII.

STANCES TRADUITES DU TURC.


1. La chane que je donnai tait belle  voir; le luth que j'y ajoutai,
riche en douce mlodie: le coeur qui offrit ces deux gages d'amour tait
sincre, et mritait mal la destine qu'il rencontra.

2. Ces dons avaient reu d'un charme secret la vertu de rvler ta
fidlit durant l'absence: ils ont fait leur devoir; hlas! ils n'ont pu
t'apprendre le tien.

3. Cette chane fut inbranlable dans chacun de ses anneaux, tant
qu'elle ne dut pas subir le contact d'une main trangre; ce luth fut
doux,--tant que tu ne pensas pas qu'il pt, sous les doigts d'un autre,
rendre les mmes sons.

4. Que celui qui vit se rompre en sa main la chane qu'il tait de ton
cou, qui vit ce luth lui refuser les plus faibles accords, essaie
dsormais de remonter l'instrument et de rattacher le collier.

5. Quand tu changeas, le collier et le luth changrent aussi; l'un se
brisa, l'autre devint muet: c'est fini,--je leur dis adieu, ainsi qu'
toi:--adieu, coeur perfide, chane fragile, luth silencieux!




XXXIX.

AU TEMS.


Tems! dont l'aile capricieuse entrane, d'un vol lent ou rapide, les
heures inconstantes, dont le tardif crpuscule ou l'aurore passagre ne
fait que nous mener plus ou moins vte  la mort,--salut! toi qui
rpandis sur mon berceau ces dons connus, hlas! de tous les tres qui
te connaissent! Toutefois, je soutiens mieux ton fardeau; car
aujourd'hui je suis seul  en supporter le poids. Je ne voudrais pas
qu'un coeur trop tendre partaget les momens amers que tu m'as dpartis:
je te pardonne; depuis que tu laissas tout ce que j'aimai jouir de la
paix ou du ciel. Joie ou repos  ces tres chris! les maux que tu
m'apporteras pseront en vain sur moi. Je n'ai reu de toi que des
annes; c'est l tout ce que je te dois, dette dj paye en douleur.
Mais la douleur elle-mme nous porte secours contre toi; elle s'empare
du coeur, mais lui fait oublier ta puissance: la vive agonie du dsespoir
retarde, mais ne compte jamais les heures. Dans la joie, j'ai souvent
gmi de penser que ta fuite rapide allait bientt se changer en une
lente marche. Tes nuages purent clipser la lumire, mais non pas
ajouter une nuit de plus  ma misre: quelque odieux et sombre que ft
ton horizon, il convenait  mon ame: d'une seule toile partait une
tincelle qui prouvait que tu n'tais point--l'ternit. Ce rayon s'est
teint, et tu n'es plus qu'un vide pour moi,--un mouvement monotone dont
l'on compte et l'on maudit la mesure dans ce vain et stupide rle que
tout mortel gmit de jouer ici-bas. Enfin, il y a une scne que tu ne
peux altrer, terme de ta course paresseuse ou diligente, alors que
l'homme, parvenu au bout de la carrire, dort d'un sommeil trop profond
pour entendre l'orage qui gronde sur sa tte. Oui, je puis sourire de
songer quelle sera bientt la faiblesse de tes efforts, quand toute la
vengeance que tu peux dployer tombera sur une pierre sans nom.




XL.

LE DPART.


Vierge chrie! le baiser que ta lvre a imprim sur la mienne y laissera
une trace fidle, jusqu' ce qu'en des jours plus heureux je puisse te
le rendre aussi pur que tu me le donnas. Ton oeil, en rpandant sur moi
si doux regards d'adieu, peut lire dans le mien une tendresse gale: les
larmes qui coulent de ta paupire ne peuvent pleurer mon
inconstance[154]. Je ne demande aucun gage d'amour dont la vue seule me
rende heureux dans l'absence, aucun souvenir pour ce sein dont toutes
les penses sont  toi. Ai-je besoin d'crire?--Non:--pour conter mon
ardeur, ma plume serait deux fois trop faible. Oh!  quoi bon de vains
mots, si le coeur ne peut parler? Jour et nuit, dans la bonne ou mauvaise
fortune, ce coeur, qui n'est plus libre, nourrira l'amour qu'il ne peut
montrer, et souffrira en silence pour toi.

[Note 154: M.A.P. traduit: La larme qui mouille ta paupire ne saurait
rien effacer de mon coeur, ce qui est  coup sr un contre-sens, et me
semble mme un non-sens.]




XLI.

VERS COMPOSS A ATHNES,

   le 16 janvier 1810.


Le charme est bris, l'enchantement n'est plus! Telle est la vie avec
ses accs de fivre: nous sourions en dlire alors que nous devrions
soupirer; la folie est la meilleure de nos illusions. Chaque intervalle
lucide, laiss  la pense, rappelle les misres  nous imposes par la
charte de la nature; et celui qui agit en homme sage, vit comme sont
morts les saints,--en martyr.




XLII.

VERS
CRITS SUR UN FEUILLET BLANC DES PLAISIRS DE LA MMOIRE[155].

[Note 155: Recueil de posies de _Samuel Rogers_.]

19 avril 1812.


Absent ou prsent,  mon ami, de quel pouvoir magique es-tu dou!
Ceux-l peuvent le proclamer, qui, comme moi, jouissent tour  tour de
tes entretiens et de tes chants. Mais lorsque viendra l'heure terrible
que toujours l'amiti juge trop htive; lorsque la Mmoire; pleurant
sur la tombe de son druide, se plaindra qu'il y ait eu en lui quelque
chose de prissable, avec quelle reconnaissance elle paiera les hommages
que tu offris  ses autels, et mlera _son_ nom au _tien_ durant le
cours ternel des ges!




XLIII.

SUR UN COEUR DE CORNALINE
QUI S'TAIT BRIS PAR ACCIDENT.


Malheureux coeur! faut-il donc que tu te sois ainsi rompu en deux
moitis? Tant d'annes de soucis pour toi comme pour ton matre ont donc
t pareillement employes en vain? Nanmoins, chacune de tes parties me
semble prcieuse, chaque morceau m'est devenu plus cher; car celui qui
te porte sent que tu es aujourd'hui un plus fidle emblme de _son
propre coeur_.




XLIV.

VERS CRITS SOUS UN PORTRAIT.


Cher objet d'une ardeur malheureuse! Quoique je sois aujourd'hui priv
d'amour et de toi, il me reste, pour me rconcilier avec le dsespoir,
ton image et mes larmes. On dit que le chagrin cde au tems: mais cela,
je le sens, n'est point vrai; car le coup de mort qui frappa mon
esprance a rendu mon souvenir imprissable.




XLV.

RPONSE A CETTE QUESTION:
QUELLE EST l'ORIGINE DE L'AMOUR?


L'origine de l'amour!--Ah! pourquoi m'adresser cette question cruelle,
quand tu peux lire dans tant de regards que l'amour nat  ton
aspect?--Veux-tu savoir aussi quelle est _sa fin_?--Hlas! voici ce que
prsage mon coeur, ce que mes craintes prvoient: il languira long-tems
dans une misre muette; mais vivra--jusqu' ce que je cesse de vivre.




XLVI.

A UNE PRINCESSE QUI PLEURAIT.

   Mars, 1812.


1. Pleure, fille d'une race royale, la disgrce d'un pre et la ruine
d'un trne. Heureuse! si tes larmes pouvaient laver la faute de ce
prince  qui tu dois le jour.

2. Pleure:--car tes larmes sont celles de la vertu,--propices  ces les
en souffrance; puissent-elles dans les ans  venir tre rcompenses par
les sourires de ton peuple.




XLVII.

VERS CRITS DANS UN ALBUM.

   14 septembre 1809.


1. Comme un nom arrte le regard du passant sur la froide pierre d'un
spulcre; ainsi puisse le mien, quand tu verras cette page isole,
attirer ton oeil mlancolique!

2. Peut-tre, dans quelques annes, liras-tu ce nom: alors songe  moi
comme l'on songe aux morts, et pense que mon coeur ici gt enseveli.




XLVIII.

VERS TRADUITS DU PORTUGAIS.


Dans les momens consacrs au plaisir, d'un ton plein de tendresse, vous
vous criez:  ma vie! Douces paroles, dont mon coeur serait fou, si la
jeunesse ne devait jamais dcliner ou prir! Mais ces heures de dlices
marchent aussi vers la mort. Ne rpte donc jamais ces accens, ou
change-les: dis non pas ma vie, mais mon ame! Comme mon amour, mon
ame existe pour l'ternit.




XLIX.

IMPROMPTU,
EN RPONSE A UN AMI.


Lorsque le chagrin, du fond du coeur o il sige, projette trop haut son
ombre noire, et vient occuper mon visage altr, obscurcir mon front ou
mouiller mes yeux, ne prends point garde  ce nuage qui bientt
s'vanouira: nos penses connaissent trop bien leur prison; elles
retombent dans mon sein, d'o elles s'chapprent quelque tems, et
languissent, en silence, dans leur troite demeure.




L.

SONNETS A GENVRA.


1. Le tendre azur de tes yeux, ta longue chevelure blonde, et le ple
clat de tes traits,--qu'a forms la mditation,--et o semble siger
une douce et paisible douleur dont le tems a dsarm le
dsespoir,--tout, enfin, dans ton air, respire la mlancolie: et--si je
ne savais que ton ame heureuse est un fertile trsor de penses chastes
et pures,--je croirais que tu gmis condamne aux terrestres soucis.
Telle naquit sous le pinceau dont la touche cratrice donnait la beaut
et la vie aux couleurs; telle (hormis le repentir qui n'est pas ton
partage) la Madeleine du Guide vit le jour:--telle tu nous
apparais;--mais,  prcieux avantage! en toi le remords n'a rien 
saisir;--ni la vertu  mpriser.

2. Ta joue est ple de mditation, mais non d'infortune, et toutefois
possde un tel charme, que, si le vermillon de la joie cachait cette
blanche rose sous ses teintes les plus blouissantes, je soupirerais
aprs l'instant o dut s'vanouir un trop vif clat:--le sombre azur de
tes yeux ne lance pas d'tincelantes flammes;--mais, hlas! en le
contemplant, les yeux les plus svres fondent en pleurs, et les miens,
aussi faibles que le coeur de ma mre, laissent chapper une rose douce
comme les dernires gouttes qui entourent l'arc arien d'Iris; car, 
travers tes cils noirs et longs qui se penchent  terre, ton ame
mlancolique et tendre brille comme un sraphin descendu d'en haut: elle
plane au-dessus de la douleur, et pourtant accorde sa piti  toute
misre; elle unit  la fois tant de majest et de douceur, que je t'en
vnre davantage, sans pouvoir te moins aimer.




LI.

SUR UNE JEUNE RELIGIEUSE.
SONNET TRADUIT DE VITTORELLI.


Ce sonnet fut compos au nom d'un pre qui venait de perdre sa fille,
peu de tems aprs l'avoir marie, et adress au pre d'une jeune
personne qui avait tout rcemment pris le voile.


Deux filles, don du ciel,--deux filles, aussi modestes que belles au
milieu des hommages, faisaient notre bonheur: et maintenant, misrables
pres que nous sommes! le ciel appelle leur vertu  de plus nobles
destines, et en les voyant _l'une et l'autre_, il les a rclames
_toutes deux ensemble_. La mienne, parmi les flambeaux de l'hymen, qui 
peine allums s'teignent, expire--hlas!--trop tt. La tienne, enferme
dans les grilles du clotre, ternelle captive, n'aspire qu' son Dieu.
Mais _toi_, du moins,  travers la porte jalouse qui interdit  jamais 
vos yeux de se rencontrer, tu peux entendre encore la voix douce et
pieuse de cette vierge. _Moi_, je me jette sur le marbre o repose _ma
fille_,--je verse un torrent de larmes amres; je frappe, frappe,
frappe--et n'obtiens point de rponse.




LII.

VERS COMPOSS A WINDSOR[156] (1813).

[Note 156: M.A.P. n'a pas traduit cette pigramme amre et peut-tre
injuste contre le feu roi Georges.

(_Note du Tr._)]

Je composai ces vers pour avoir vu par hasard H.R.H. Pr--ce R--nt, entre
les tombeaux de Henri VIII et de Charles Ier, sous les royales votes de
Windsor.


Voyez! ici reposent, clbres contempteurs des droits les plus sacrs,
l'un prs de l'autre, Charles sans tte et Henri sans coeur[157]. Entre
eux, voil un autre possesseur du sceptre: il gouverne, il commande, en
tout hors le nom--il est roi; nouveau Charles pour son peuple, nouveau
Henri pour son pouse,--en lui les deux tyrans renaissent  la vie;
c'est en vain que le glaive de la justice et le dard de la mort ont ml
ces deux cendres; ces vampires couronns ressuscitent. Ah!  quoi bon
les tombes,--puisqu'elles vomissent le sang et la poussire de deux
monstres--pour former un George.

[Note 157: _By headless Charles, see, heartless Henry lies_.

(_N. du Tr._)]




LIII.

SONNET.


Rousseau,--Voltaire,--notre Gibbon,--et madame de Stal:-- lac
Lman[158]! ces noms sont dignes de tes bords; tes bords dignes de noms
tels que ceux-ci. Si tu n'tais plus, la mmoire de ces mortels
illustres rappellerait ton souvenir. Ton rivage leur fut cher, comme 
tous ceux qui en ont joui; mais, par eux, il est encore devenu plus cher
au genre humain, car les oeuvres des esprits puissans impriment au fond
des coeurs un religieux respect pour les ruines des mrs, ancien sjour
de la sagesse et du gnie. Mais prs de _toi_,  lac de beaut! combien
plus encore, en glissant doucement sur le cristal de tes flots,
sentons-nous ces feux indompts d'un noble zle qui s'enorgueillit
devant cet hritage d'immortalit, et donne la ralit au souffle de la
gloire!

[Note 158: Genve, Ferney, Lausanne, Coppet.]




LIV.

CHANSON

[Grec: Z mou, sas agap]

   Athnes, 1810.


1. Vierge d'Athnes, avant mon dpart, rends-moi, oh! rends-moi mon
coeur; ou bien, puisque ce coeur a quitt mon sein, garde-le maintenant et
prends le reste! Entends mon voeu avant que je parte, [Grec: Z mou, sas
agap].[159]

[Note 159: _Zo mou, sas agapo_, est une expression de tendresse en
langue romaque (grec moderne). Si je la traduis, j'offenserai mes
lecteurs, en paraissant supposer qu'ils sont incapables de le faire;
mais si je ne la traduis pas, j'offense peut-tre mes lectrices. De
crainte que ces dernires ne donnent quelque mauvais sens  la phrase,
je la traduirai, en demandant pardon aux savans. Cela signifie donc: Ma
vie, je vous aime! paroles fort douces dans tous les idiomes, et
aujourd'hui aussi souvent prononces en Grce que l'taient autrefois,
au dire de Juvnal, les deux premiers mots parmi les dames romaines,
dont toutes les expressions d'amour taient tires du grec.]

2. J'en jure par ces tresses flottantes que caressent les brises de la
mer ge; par ces paupires dont les franges de jais baisent les roses
de ta joue; par ces yeux aussi vifs que les yeux du chevreuil sauvage,
[Grec: Z mou, sas agap].

3. Par cette lvre que je brle de savourer; par la ceinture qui entoure
ta jolie taille; par tous ces emblmes de fleurs[160] qui expriment ce
que les paroles ne diraient jamais si bien; par les joies et les misres
que l'amour tour  tour amne, [Grec: Z mou, sas agap].

[Note 160: Dans l'Orient (o l'on n'apprend pas aux dames  crire, de
peur qu'elles ne fassent des billets-doux), les fleurs, la braise, les
cailloux, etc., servent aux amans  se communiquer leurs sentimens, et
cela par l'intermde du dput cosmopolite de Mercure,--c'est--dire
d'une vieille femme. Un morceau de braise veut dire: Je brle pour
toi; un bouquet de fleurs attach avec des cheveux: Enlve-moi et
fuis; mais un caillou exprime ce qu'aucun autre emblme, ne peut dire.]

4. Vierge d'Athnes! je suis parti: pense  moi, douce amie! quand tu
seras seule. Quoique je fuie  Istamboul[161], Athnes renferme mon
coeur, et mon ame. Puis-je donc cesser de t'aimer? Non! [Grec: Z mou, sas agap].

[Note 161: Constantinople.]




LV.

TRADUCTION
DU FAMEUX CHANT DE GUERRE.

[Grec: Deute, paides tn Ellnn.]


Ce chant fut compos par Riga, qui prit au milieu des premires
tentatives faites pour rvolutionner la Grce. La traduction suivante
est aussi littrale que l'auteur a pu le faire en vers: elle offre le
mme rhythme que l'original.


Allons, enfans des Grecs! le jour de gloire est arriv. Dignes de votre
noble origine, montrez qui vous donna le jour.

CHOEUR.

1. Enfans des Grecs! marchons en armes contre l'ennemi, et que son sang
odieux coule par torrens sous nos pas. Montrons-nous hommes: secouons le
joug du tyran ottoman. Levons-nous, et les fers de la patrie sont tous
rompus. Ombres gnreuses des guerriers et des sages, contemplez le
combat qui va s'engager! Hellnes des ges passs, renaissez  la vie!
Au son de ma trompette, rompez votre sommeil, et joignez-vous  moi; et
marchant contre la ville aux sept collines[162], combattez, poursuivez
vos conqutes jusqu' ce que nous soyons libres.

[Note 162: Constantinople--[Grec: Eptalophos].]

Allons, enfans des Grecs! etc.

2. Sparte!  Sparte! pourquoi demeures-tu plonge dans une lthargie
profonde? Eveille-toi, et runis tes armes aux Athniens, tes anciens
allis! Rappelle Lonidas, ce hros des chants antiques, guerrier
terrible! guerrier fort! qui jadis vous sauva de la ruine; qui fit cette
diversion hardie dans les gorges des vieilles Thermopyles; qui, pour la
libert de sa patrie, soutint avec ses trois cents soldats une longue
bataille contre le Perse; et, comme un lion furieux, expira dans une mer
de sang.

Allons, enfans des Grecs! etc.




LVI.

TRADUCTION
DE LA CHANSON ROMAIQUE.

   [Grec: Mreno to perizoli,
          raiotat, k. t. l.]

La chanson que je traduis est en grande faveur parmi les jeunes
Athniennes de toutes les classes. Elles la chantent en rond, chacune
entonnant tour  tour un vers, qui est rpt en choeur par la troupe
entire. J'ai souvent entendu cela dans nos [Grec: choroi] durant l'hiver
de 1810-11. L'air est plaintif et assez joli.


1. J'entre dans ton jardin de roses, Hade[163], belle adore! Tous les
matins Flore y repose: c'est bien elle que je vois en toi. Oh! vierge
aimable! je t'implore  genoux: reois mon hommage sincre, reois-le
d'une bouche qui ne chante que pour t'adorer, et qui tremble pourtant de
ce qu'elle a chant. Comme la branche, au gr de la nature, donne 
l'arbre, le parfum des fleurs et la richesse des fruits, ainsi brille
dans ses yeux, dans tous ses traits, l'ame de la jeune Hade.

[Note 163: La vraie prononciation de ce mot [Grec: Chad] c'est _Ha-i-di_.

(_N. du Tr._)]

2. Mais le plus aimable jardin devient odieux, quand l'amour en
abandonne les bosquets; donnez-moi de la cigu,--puisque ma flamme ne
peut plaire, cette herbe a plus de parfum que les fleurs. La liqueur
exprime de ce calice empoisonn[164] rendra la coupe bien amre: mais
quand je boirai le breuvage mortel pour chapper  ta barbarie, mon ame
y trouvera saveur douce. O cruelle, en vain je t'implore pour sauver 
mon coeur ces horribles angoisses. Rien ne te rendra donc  mon sein? H
bien! ouvre-moi les portes du tombeau.

[Note 164: Cela n'est pas exact, scientifiquement parlant: c'est moins
de la fleur de la cigu que de la plante tout entire que l'on retire un
suc vnneux.

(_N. du Tr._)]

3. Comme le guerrier qui s'avance au combat avec le sr espoir du
triomphe, ainsi toi, sans autres dards que tes yeux, as-tu perc mon
coeur d'une blessure profonde. Ah! dis-le moi, chre ame, dois-je
succomber aux souffrances qu'un sourire dissiperait? L'esprance que
jadis tu m'ordonnas de nourrir serait-elle une trop forte rcompense de
mes tourmens? Sombre aujourd'hui est le jardin de roses, belle, mais
perfide Hade[165]! Flore y languit fltrie, et pleure avec moi sur ton
absence.

[Note 165: _Beloved but false Hadee_! M.A.P. traduit: _Tendre_, mais
trompeuse Hade. Contre-sens,--et mme _contre bon sens_: car un amant
ne dit pas que sa matresse est tendre, au moment mme o elle est
inexorable.

(_N. du Tr._)]




LVII.

CHANSON D'AMOUR.

(Traduite du grec moderne.)


1. Hlas! l'amour n'exista jamais sans ce cortge de peines, d'angoisses
et de doutes qui dchire mon coeur, et le condamne  d'ternels soupirs
durant la nuit et durant le jour aussi sombre que la nuit mme.

2. Sans qu'une oreille amie coute ma plainte, je languis, je meurs sous
le coup qui m'a bless. Je savais bien que l'amour avait des flches:
mais, hlas! je sens que ces flches sont empoisonnes.

3. Oiseaux encore en libert, fuyez les rets que l'amour a tendus autour
de vos demeures: sinon, environns par des flammes fatales, vos coeurs
s'embraseront, et vous perdrez toute esprance!

4. Moi aussi, je voltigeais insouciant et libre: ainsi ai-je pass plus
d'un heureux printems. Mais enfin je tombai dans le pige trompeur: j'y
brle, maintenant, et trmousse de l'aile sans force et sans essor.

5. Qui n'a jamais aim,--jamais aim en vain, ne peut ni comprendre ni
plaindre la douleur: il ne connat ni les froids refus, ni les regards
ddaigneux, ni les clairs dont l'amour arme un oeil irrit.

6. Dans maint rve flatteur je te croyais  moi: aujourd'hui se meurt
l'esprance, se meurt celui qui esprait. Je ressemble  la cire qui se
fond, ou  la fleur qui se fltrit; tel est l'effet de ma passion et de
ton pouvoir[166]!

[Note 166:

   _Like melting wax, or withering flower,
   I fell my passion, and thy power_.

M.A.P. traduit: Ma passion et tes charmes me semblent une cire qui se
fond ou une fleur qui se fltrit.

(_N. du Tr._)]

7. Flambeau de ma vie! ah! rponds-moi, pourquoi cette lvre boudeuse et
cet oeil altr? O ma colombe!  ma belle compagne! as-tu donc chang, et
peux-tu dsormais har?

8. Mes yeux ruissellent comme deux torrens d'hiver. Quel malheureux
voudrait changer sa misre contre la mienne? Ma colombe! apaise-toi: un
seul de tes accens aurait un charme magique pour faire vivre ton amant.

9. Mon sang se fige, mon cerveau se perd dans le dlire: voil le
supplice que je souffre en silence. Et cependant ton coeur; insensible 
toutes mes angoisses, triomphe,--tandis que le mien se brise.

10. Verse-moi le poison: n'aie point peur! Tu ne peux m'assassiner plus
que tu ne fais maintenant. J'ai vcu pour maudire le jour de ma
naissance, et l'amour qui fait mourir d'une mort si lente.

11. Mon ame est blesse  mort, mon coeur saigne: la patience peut-elle
me donner quelque repos? Hlas! je l'apprends trop tard (et je paie cher
la leon): le plaisir est l'avant-coureur de la misre.




LVIII.

CHANSON.


1. Tu n'es pas fausse, mais volage; tu abandonnes les amans que tu
recherchas toi-mme avec tant de passion. C'est mme cette pense qui
double l'amertume des larmes que tu fais rpandre. Voil ce qui brise le
coeur que ta lgret dsole. Tu aimes trop bien,--tu dlaisses trop
tt[167].

[Note 167: Il y a dans le vers qui finit la stance une paronomase que je
crois intraduisible:

   _Too well thou_ lovest--_too soon thou_ leavest.

(_N. du Tr._)]

2. L'on mprise les coeurs faux: l'on ddaigne la femme perfide et sa
perfidie. Mais quand celle qui ne dguise aucune pense, celle dont
l'amour est aussi vrai que doux,--quand celle qui aimait si navement
vient  changer, alors on prouve la peine que j'ai tout  l'heure
prouve.

3. Rves de joie, veilles de chagrin, c'est le destin de tout amant et
de toute ame[168]. Et si le matin, au rveil de nos sens, nous
pardonnons  peine  notre imagination de nous avoir abuss en songe
pour laisser notre ame aprs le sommeil dans un plus morne isolement:

[Note 168: Il y a aussi un jeu de mots dans le texte... _all who_ love
_or_ live.

(_N. du Tr._)]

4. Que doivent donc ressentir ceux qu'embrasa non pas une vision
trompeuse, mais la passion la plus vraie, la plus tendre? passion
sincre, mais, hlas! aussi passagre que si elle ft ne d'un rve? Ah!
sans doute, une telle douleur est un jeu de l'imagination, et ton
changement n'est qu'un rv lui-mme!




LIX.

ADIEU.


1. Adieu! Si jamais tendre prire pour la flicit d'autrui fut coute
d'en haut, mes voeux ne se perdront pas tous dans les airs, mais
porteront ton nom par-del les cieux. Il serait vain de parler, de
pleurer, de gmir. Oh! les larmes de sang, que le remords arrache des
yeux du crime mourant, n'en disent pas tant que ce seul
mot:--Adieu!--adieu!

2. Ces lvres sont muettes, ces yeux arides: mais dans mon sein, dans
mon cerveau s'veillent les angoisses qui ne cesseront pas, une pense
qui ne sommeillera plus. Mon ame ni ne daigne se plaindre ni ne l'ose,
malgr la rvolte secrte de la douleur et de la passion. Je n'ai qu'une
ide: c'est que nous nous sommes aims en vain. Je n'ai qu'un
sentiment:--adieu! adieu!




LX.

STANCES A METTRE EN MUSIQUE.


1. Digne de toi soit la demeure de ton ame! Jamais esprit plus aimable
que le tien ne s'chappa de son enveloppe mortelle pour briller dans le
monde des bienheureux. Ici-bas il ne te manqua que l'immortalit divine
dont ton ame va jouir: notre douleur peut cesser de gmir, lorsque nous
savons que ton Dieu est avec toi.

2. Que la terre de la tombe te soit lgre! puisse-t-elle se parer de
gazons verts comme l'meraude! Rien de ce qui te rappelle  nous ne
devrait offrir une ombre de tnbres[169]. De jeunes fleurs, un arbre
d'ternelle verdure, voil ce qui convient au sol o ta cendre repose.
Mais point d'ifs, point de cyprs! car pourquoi serions-nous en deuil
des bienheureux?

[Note 169: _The shadow of gloom_.

(_N. du Tr._)]




LXI.

STANCES A METTRE EN MUSIQUE (1815).

   _O lacrymarum fons, tenero sacras
   Ducentium ortus ex animo; quater
     Flix! in imo qui scatentem
    Pectore te, pia Nympha, sensit_.

   (GRAY.)


1. Il n'est aucune joie que le monde puisse nous donner en rcompense de
celle qu'il nous te, alors que les feux de la pense du premier ge
s'teignent peu  peu avec la sensibilit. Ce ne sont pas seulement les
douces roses du teint qui se fltrissent si vite; mais le coeur lui-mme
perd sa dlicate fracheur avant que la jeunesse soit passe.

2. Alors les esprits qui surnagent en petit nombre sur les dbris de
leur bonheur naufrag sont entrans sur les rcifs du crime ou dans
l'ocan du libertinage: l'aiguille de leur boussole est perdue, ou c'est
en vain qu'elle leur marque le rivage auquel leur navire bris
n'abordera plus.

3. Alors l'ame est accable d'un froid gal  celui de la mort: elle n'a
plus de sympathie pour les misres d'autrui,  peine rve-t-elle de sa
propre misre. Le souffle de la bise enchane la source de nos pleurs:
les tincelles que l'oeil peut encore lancer partent d'une larme glace.

4. Mille saillies peuvent encore jaillir de notre bouche, une folle
gat distraire notre sein de ses soupirs, au milieu de ces nuits qui ne
nous ramnent plus l'esprance du repos: mais c'est ainsi qu'autour
d'une tour ruine s'entrelacent les feuilles du lierre; tout est vert et
frais en dehors, mais au dedans il n'y a rien que ruine et poussire
gristre.

5. Oh! que ne puis-je sentir comme j'ai senti jadis,--tre ce que
j'tais, ou pleurer comme je pleurais nagure sur mainte scne vanouie!
Comme une fontaine trouve dans le dsert nous semble douce, quelque
saumtre qu'elle soit; ainsi au milieu des ruines arides de la vie,
c'est avec dlices que je rpandrais ces larmes.




LXII.

STANCES A METTRE EN MUSIQUE.


1. Parmi les filles de la beaut il n'en est aucune dont les attraits
aient autant de magie que les tiens: et comme une srnade sur les eaux,
ainsi ta voix m'est douce, alors que tes accens paraissent maintenir le
calme de l'ocan charm que les flots demeurent immobiles et brillent
d'un paisible azur, et que les vents semblent endormis dans un doux
rve.

2. Cependant la lune en plein minuit entrelace ses brillans reflets sur
l'abme des ondes, qui se soulvent avec grce comme le sein d'un enfant
qui sommeille. L'ame s'abaisse devant toi pour t'couter et t'adorer,
toute mue, mais d'une douce motion, comme les vagues d'une mer d't.




LXIII.

VERS IMPROVISS PAR LORD BYRON,
POUR SON AMI T. MOORE, ESQ., AUTEUR DE LALLA ROOKH.


1. Ma chaloupe m'attend prs du rivage, et mon navire en pleine mer.
Mais avant le dpart voici, Tom Moore, une double sant pour toi.

2. Voici un soupir pour ceux qui m'aiment, un sourire pour ceux qui me
hassent, et, sous quelque ciel que je navigue, voici un coeur prt 
toutes les destines.

3. Quoique l'ocan rugisse autour de moi, il me portera encore sur ses
flots. Dt un dsert m'environner, il y aurait peut-tre des sources 
dcouvrir.

4. Ft-ce la dernire goutte de la fontaine, avant que ma poitrine
haletante rendt le dernier souffle de ma vie, l je boirais encore  ta
mmoire.

5. Cette onde, ainsi que le vin d'aujourd'hui, ne servirait  mes
libations que pour souhaiter--paix et bonheur  tes amis et aux miens! 
toi paix et bonheur, Tom Moore!

FIN DES MISCELLANES.




MLODIES
HBRAIQUES.

Ces petits pomes furent composs par Lord Byron  la demande de son ami
le docteur Kinnaird, pour faire partie d'un recueil de mlodies
hbraques, analogues aux _Mlodies Irlandaises_ de Tom Moore. Ils
furent mis en musique par MM: Braham et Natham.

MLODIES HBRAIQUES.




I.

ELLE MARCHE PAREILLE EN BEAUT.


1. Elle marche pareille en beaut  la nuit d'un horizon sans nuage, et
d'un ciel toil. Tout ce que l'ombre et la lumire ont de plus
ravissant, se trouve dans sa personne et dans ses yeux. Tendre et
molleuse splendeur que le ciel refuse aux feux orgueilleux du jour!

2. Un trait brillant de moins, un trait obscur de plus: et moiti
moindre et t la grce ineffable de cette ondoyante chevelure, noire
comme le plumage du noir corbeau; moiti moindre la grce de ce visage,
miroir limpide des penses douces et paisibles qui occupent une ame
pure, une ame digne du plus chaste hommage.

3. Ces joues et ce front d'apparence si douce, si calme, et nanmoins si
loquente; ces sourires dont le triomphe est sr; ces couleurs dont
l'clat blouit, tout enfin ne rvle que des jours passs dans la
vertu, un esprit en paix avec la terre, un coeur dont l'amour est
innocent.




II.

HLAS! QU'EST DEVENUE LA HARPE DU ROYAL MNESTREL.


1. Hlas! qu'est devenue la harpe du royal mnestrel, la harpe du
souverain des hommes, du bien-aim du ciel, la harpe que la mlodie
sacre sanctifia par de plaintifs accens, ns du coeur--et du coeur le
plus tendre! O Mlodie, redouble tes larmes: ces cordes magiques sont
brises. Nagures cette harpe adoucit les hommes aux entrailles de fer,
elle leur donna les vertus qu'ils n'avaient pas. Quelle oreille fut
assez sourde, quelle ame assez froide pour ne pas se rveiller, pour ne
pas s'embraser au son de cette lyre, qui, bien plus que le trne, fit la
puissance de David?

2. Cette harpe chanta les triomphes de notre roi; elle glorifia notre
Dieu; elle veilla les joyeux chos des valles, fora les cdres  se
courber de respect, les montagnes  tressaillir d'allgresse; elle
aspira au ciel et y laissa, enfin, ses accords que depuis lors on
n'entend plus ici-bas. Mais toujours la pit, mre d'un saint
enthousiasme, lve l'essor de notre ame jusques  ces chants qui nous
semblent venir de la vote cleste dans des songes ravissans, que la
resplendissante lumire du jour ne saurait interrompre.




III.

SI DANS CE MONDE CLESTE.


1. Si dans ce monde cleste, qui nous reoit au del des limites du
ntre, l'amour survit avec nous, si l'tre chri nous garde son coeur, si
son oeil est le mme, hormis les larmes,--bnies soient ces sphres
inconnues aux pas des mortels! Combien il serait doux de mourir  cette
heure mme! oui, de prendre l'essor loin de la terre, et d'anantir
toutes nos craintes dans ta lumire,-- ternit!

2. Ainsi doit-il en tre de nous. Ce n'est pas pour nous-mmes que nous
tremblons au bord de l'abme, qu'au moment de le franchir nous nous
attachons encore avec force au dernier anneau de la vie. Oh! dans cet
avenir o nous allons, esprons possder le coeur qui nous comprend,
boire avec un tre aim les ondes immortelles, et lier  jamais notre
ame  la sienne!




IV.

LA SAUVAGE GAZELLE.


1. La sauvage gazelle peut encore jouer et bondir sur les collines de
Juda, encore boire aux sources vives qui arrosent la terre sacre: ses
pas ariens, ses regards fiers peuvent promener partout leur essor
indompt[170].

[Note 170:

   _Its airy step and glorious eye
   May glance in tameless transport by_:--

M.A.P. traduit: Ses pas ariens _s'arrtent_, et son oeil brillant
_n'aperoit autour d'elle rien qui l'effarouche_.]

2. L Juda vit nagure des pas aussi lgers, et des regards plus
brillans. Sur cette scne de dlices vanouies habitait une race plus
belle. Les cdres balancent encore leurs rameaux sur le Liban; mais les
vierges de Juda, plus majestueuses que les cdres,--o sont-elles
maintenant?

3. Plus heureux le palmier qui ombrage ces plaines, que les enfans
disperss d'Isral! Une fois qu'il a pouss ses racines, il reste l
dans sa grce solitaire: il ne peut abandonner le lieu de sa naissance;
il ne vivra pas sur un sol tranger.

4. Mais nous, nous devons nous fltrir dans une vie errante, mourir en
des contres lointaines. L o gt la cendre de nos pres, la ntre ne
reposera jamais. Notre temple n'a pas conserv une seule pierre, et
l'insulte sige sur le trne de Sion.




V.

OH! PLEUREZ SUR CEUX...


1. Oh! pleurez sur ceux qui pleurrent auprs des ondes de Babel, sur
ceux dont le sanctuaire est ruin, dont la patrie n'est plus qu'un rv.
Pleurez sur le luth bris de Juda. Deuil cruel!--L'antique sjour de
leur Dieu est aujourd'hui le sjour des impies!

2. O donc Isral lavera-t-il ses pieds, qui saignent? Quand les chants
de Sion redeviendront-ils doux? Quand les mlodies de Juda
rjouiront-elles encore les coeurs qui tressaillaient  cette voix
cleste?

3. Tribus aux pas vagabonds et au sein haletant, comment fuirez-vous
votre sort et trouverez-vous le repos? La tourterelle a son nid, le
renard sa tanire, les hommes leur pays:--Isral n'a que le tombeau!




VI.

SUR LES BORDS DU JOURDAIN.


1. Sur les bords du Jourdain paissent les chameaux des Arabes; sur la
colline de Sion les hommes aveugls adressent leurs prires  une fausse
divinit; l'adorateur de Baal s'agenouille sur les rochers du Sina:--et
c'est l--grand Dieu! c'est l que tes foudres sommeillent;

2. L--o ton doigt de feu grava les tables de pierre! l--o ton ombre
blouissante apparut  ton peuple, o toi-mme tu montras ta gloire
enveloppe de son manteau de flammes, toi--que nul tre vivant ne peut
voir sans expirer.

3. Oh! fais briller ton regard au sein des clairs! brise la main de
l'oppresseur, et arrache-lui son glaive! Combien de tems les tyrans
fouleront-ils encore la terre sainte! Combien de tems encore ton temple
restera-t-il sans honneur,  mon Dieu!




VII.

LA FILLE DE JEPHT.


1. Puisque notre patrie et notre Dieu.-- mon pre--demandent que ta
fille expire; puisque tu achetas ton triomphe au prix de ce voeu,--frappe
le sein que maintenant je te dcouvre moi-mme.

2. La voix de mon deuil est dsormais muette, les montagnes ne me
reverront plus: si la main que j'aime me prcipite dans la tombe, ah! je
reois le coup sans douleur.

3. Et sois bien sr, oh! mon pre,--que le sang de ta fille est aussi
pur que la bndiction que j'implore avant qu'il ne soit vers; aussi
pur que la dernire pense qui adoucit mon trpas.

4. Malgr les lamentations des vierges de Jrusalem, sois un juge, un
hros inflexible! j'ai gagn pour toi une grande victoire; par moi, mon
pre et mon pays sont libres.

5. Quand ce sang que tu as dvou aura arros la terre, quand la voix
que tu aimes sera muette, puisse mon souvenir faire toujours ton
orgueil! N'oublie pas que j'ai souri en mourant!




VIII.

O TOI, QUI NOUS ES RAVIE DANS LA FLEUR DE LA BEAUT.


1. O toi, qui nous es ravie dans la fleur de la beaut, une tombe
pesante ne chargera pas ta cendre. Mais sur le gazon qui te couvre, la
rose panouira ses corolles et devancera les autres fleurs de l'anne,
et le sauvage cyprs balancera son ombre mlancolique.

2. Souvent, auprs de l'onde bleue de ce ruisseau, la douleur penchera
sa tte languissante, se repatra de profonds rves de deuil, restera
immobile et pensive, ou s'loignera d'un pas lger,--hlas! comme si les
pas des vivans pouvaient troubler les morts.

3. Nous savons que les larmes sont vaines, que la mort n'coute ni
n'entend nos plaintes. Cette pense nous apprendra-t-elle  ne pas
gmir? L'oeil qui pleure un objet chri en pleurera-t-il moins?
Non.--Arrire donc, toi qui me dis d'oublier:--toi-mme as les joues
ples et les paupires humides.




IX.

MON AME EST SOMBRE.


1. Mon ame est sombre.--Oh! hte-toi de saisir cette harpe que je puis
encore entendre sans dplaisir; fais-en jaillir sous tes doigts rapides
ces sons dlicieux auxquels je prte une oreille attendrie. S'il y a
encore dans mon coeur quelque douce esprance, ces accords la ranimeront:
si dans mes yeux roule encore une larme, elle s'chappera et cessera de
brler mon cerveau[171].

[Note 171: Les potes anglais parlent souvent du cerveau (_brain_) comme
organe des facults intellectuelles et morales: ce qui est conforme  la
vrit. Nous autres Franais, nous prfrons _mon coeur souffre_,
_gmit_, etc., _mon sein_, etc; expressions dues aux fausses thories
des anciens, et mme de quelques modernes, qui placrent le sige de
l'intelligence et des passions dans le coeur ou autres viscres.
Cependant,  y bien rflchir, il est aussi faux et ridicule de dire:
_Mon coeur vous aime_, que de dire avec Homre: _Mon diaphragme vous
aime_ ([Grec: phron] ou [Grec: phrones]). Nous avons donc toujours
traduit _brain_ par _cerveau_, et non point par _tte_, _coeur_, _front_
ou _sein_, comme fait M.A.P. Nous dsirons, autant qu'il est en notre
minime pouvoir, naturaliser en France une locution juste.

(_N. du Tr._)]

2. Mais choisis une mlodie svre et grave, et ne dbute point sur le
ton de la joie. Je te le dis, mnestrel, il faut que je pleure: sinon,
mon coeur succombera au fardeau qui l'accable, car il s'est nourri de
chagrins, et a long-tems souffert dans un silence sans sommeil:
aujourd'hui il est condamn  connatre un pire destin,-- se briser--ou
 cder au charme de l'harmonie.




X.

JE TE VIS PLEURER.


1. Je te vis pleurer,--une paisse et brillante larme vint couvrir cet
oeil bleu, et je crus voir une goutte de rose sur la violette. Je te vis
sourire,--devant toi les feux du saphir cessrent de briller: ils ne
purent rivaliser avec les tincelles vivantes qui  flots presss
rayonnaient de ta prunelle.

2. Comme le soleil donne aux nuages une aimable teinte de clair obscur,
que les ombres de la nuit qui s'approche peuvent  peine bannir de
l'horizon; ainsi tes sourires communiquent une joie pure au plus sombre
esprit, et laissent aprs eux une douce lumire qui rjouit le coeur.




XI.

TES JOURS SONT ACHEVS.


1. Tes jours sont achevs, et ta renomme commence: enfant choisi de ta
patrie, la patrie chante tes triomphes, les meurtres de ton glaive, les
exploits de ton bras, les scnes de tes victoires, la libert que tu
nous as rendue.

2. Quoique tu sois tomb sur le champ de bataille, tu ne connatras pas
la mort tant que nous serons libres. Le sang gnreux qui coula de ta
blessure n'a pas voulu s'abmer sous la terre. Puisse-t-il circuler dans
nos veines! puisse ton esprit animer notre sein!

3. Ton nom, quand nous chargerons l'ennemi, sera notre mot d'ordre! ton
trpas, le sujet des hymnes chants en choeur par les voix de nos
vierges! Les larmes feraient injure  ta gloire: tu ne seras pas pleur.




XII.

CHANT DE SAUL,
AVANT SA DERNIRE BATAILLE[172].


[Note 172: Bataille donne sur le mont Gelbo contre les Philistins.
L'arme de Sal fut mise en droute: le roi isralite pria son cuyer de
le tuer, et, sur le refus de celui-ci, se plongea lui-mme son pe dans
le coeur.

(_N. du. Tr._)]

1. Chefs et soldats! si la flche ou l'pe me perce le sein au milieu
de l'arme du Seigneur,--de l'arme que je vais guider au combat,--ne
prenez nul souci du corps de votre roi, poursuivez votre course, et
plongez votre acier dans le sang des Philistins.

2. coute, toi qui portes mon bouclier et mon arc; si les guerriers de
Sal tournent le dos  l'ennemi, tends-moi sur l'heure  tes pieds!
tombe sur moi la mort, qu'ils n'auront os voir face  face!

3. Adieu  tous mes soldats, hormis  toi[173], hritier de mon trne,
fils de mon coeur! nous ne nous sparerons jamais. Brillant diadme,
empire immense,--ou bien trpas digne d'un royal courage, voil le sort
qui nous attend aujourd'hui.

[Note 173: Jonathas, fils de Sal: il prit avec son pre et ses frres
dans cette bataille.

(_N. du Tr._)]




XIII.

SAUL.


O toi dont le magique pouvoir ressuscite les morts, ordonne  l'ombre du
prophte de paratre devant moi.--Samuel, lve ta tte ensevelie. Roi,
regarde le fantme du Voyant!--La terre s'entr'ouvrit: le spectre
apparut au centre d'un nuage, mortuaire enveloppe qui fit plir la
lumire du jour; son oeil glac par la mort n'avait plus qu'un regard
terne et fixe, ses mains taient fltries, et ses veines arides; son
pied, dpouill de sang et de nerfs, offrait  nu l'horrible blancheur
de ses os; de ses lvres immobiles et de sa poitrine qui ne respirait
plus, sortit une voix sourde comme les vents renferms dans un antre.
Sal le vit, et tomba par terre, comme tombe le chne frapp par un coup
de tonnerre.

Pourquoi trouble-t-on mon sommeil? Quel-est celui qui appelle les
morts? Est-ce toi, roi d'Isral? regarde ces membres ples et froids; ce
sont les miens: tels seront les tiens demain, quand tu seras venu me
rejoindre; avant la fin du jour qui se lve, tel tu seras, tel sera ton
fils. Adieu, mais pour un jour! puis nous mlerons notre poussire. Toi
et ta race, tombez  terre, ples et mourans, sous les flches parties
de tant d'arcs ennemis!  ton ct pend le glaive que ta main guidera
vers ton coeur! Sans couronne, sans haleine, sans vie, tombent le fils et
le pre, tombe la maison de Sal!




XIV.

TOUT EST VANIT,
DIT L'ECCLSIASTE.


1. La gloire, la sagesse, l'amour et la puissance furent  moi; j'avais
jeunesse et sant: les vins les plus exquis rougissaient ma coupe, et
les plus aimables attraits se prodiguaient  mes caresses. Mon coeur
s'embrasait des flammes qui rayonnaient des yeux de la beaut, et je
sentais mon ame s'attendrir. Tout ce que la terre peut donner, tout ce
que les humains tiennent  haut prix, m'appartenait dans ma splendeur
royale.

2. Parmi les jours passs que m'offre le souvenir, je cherche  compter
combien de ces jours je serais tent de passer encore au sein de tous
les biens que la vie ou la terre dploie. Aucun jour ne se leva pour
moi, aucune heure ne s'coula sans mler l'amertume au plaisir: aucun
insigne du pouvoir ne me para sans me gner.

3. Le serpent des forts se laisse dsarmer par des sortilges et des
conjurations; mais le serpent qui s'entrelace autour du coeur, oh!
comment peut-on le charmer? Il n'coutera pas la voix de la sagesse, ni
ne cdera aux accens de la mlodie; mais son dard importune  jamais
l'ame livre  ce cruel ennemi.




XV.

QUAND LA MORT GLACE CETTE ARGILE SOUFFRANTE.


1. Quand la mort glace cette argile souffrante, hlas! o notre ame
immortelle va-t-elle s'garer? Elle ne peut prir, elle ne peut
demeurer; mais elle fuit loin de la sombre poussire de notre corps.
Alors, sans matrielle enveloppe, suit-elle pas  pas la cleste route
de chaque plante? ou bien remplit-elle soudain les royaumes de
l'espace, pour tendresa vue immense sur la cration tout entire?

2. ternelle, infinie, immuable, pense invisible qui voit nanmoins
toutes choses, elle contemplera et rappellera devant elle tous les
phnomnes prsens ou passs de la terre et des cieux. Ces traces
obscures qui conservent si vaguement dans notre esprit le souvenir des
annes coules, l'ame les embrasse d'un vaste coup d'oeil, et tout ce
qui fut lui apparat  la fois.

3. Elle remontera le cours des ges jusques  la cration qui peupla
notre globe, et plongera son regard jusque dans le chaos. Elle lvera
son vol jusques aux plus lointaines frontires du ciel: et l o
l'avenir se prpare  crer ou dtruire, elle tendra sa vue sur tout ce
qui doit tre. Tandis que le soleil s'teindra, ou que notre systme
plantaire se brisera, elle restera immobile dans son ternit.

4. Au-dessus de l'amour, de l'espoir, de la haine ou de la crainte, elle
vivra pure et libre de passions: pour elle, un sicle passera comme une
anne de la terre, les annes ne dureront qu'un instant. Loin, bien loin
d'ici-bas, au-dessus et au travers de toutes choses, sa pense planera
sans ailes: substance sans nom, substance ternelle, elle oubliera ce
que c'est que de mourir.




XVI.

VISION DE BALTHAZAR.


1. Le roi tait sur son trne, les satrapes encombraient la salle: mille
flambeaux tincelans clairaient cette magnifique fte. Mille coupes
d'or, voues nagure au culte divin chez le peuple de Juda;--oui, les
vases sacrs de Jhovah s'emplissaient de vin pour les Gentils,
contempteurs de Dieu.

2. Soudain, dans cette mme salle, une main appliqua ses doigts sur le
mur, et se mit  crire comme sur le sable; c'taient les doigts d'un
homme;--une main solitaire parcourait les lettres, et, comme une
baguette, en suivait tous les traits.

3. A cette vue, le monarque frmit, et imposa fin  la joie. Le sang se
retira de ses joues, et sa voix devint tremblante.--Viennent les hommes
de la science, les sages de la terre; qu'ils expliquent ces mots de
terreur qui troublent nos royaux plaisirs.

4. Les prophtes de la Chalde sont habiles; mais ici leur talent est
nul: inconnues leur taient ces lettres, qui restaient toujours l,
inexplicables et terribles. Les vieillards de Babylone sont sages et
profonds en savoir; mais alors choua leur sagesse: ils virent ces
lettres,--et n'en surent pas davantage.

5. Un captif, jeune homme transplant sur ce sol tranger;--entendit
l'ordre du roi, et vit le vrai sens des caractres crits sur le mur.
Les lumires brillaient tout alentour; la prophtie frappait tous les
regards: il la lut,--et le jour qui suivit cette nuit en prouva la
vrit.

6. Balthazar a sa tombe prte: son royaume n'est plus. Balthazar, pes
dans la balance, n'est qu'argile indigne et lgre. Il aura le linceul
pour manteau royal, et pour dais la pierre du spulcre. Le Mde est  la
porte du palais! le Perse, sur le trne!




XVII.

SOLEIL DES HOMMES QUI NE PEUVENT DORMIR.


Soleil des hommes qui ne peuvent dormir! astre de mlancolie! toi, dont
les rayons plaintifs rpandent au loin une tremblante lumire; toi, qui
claires les tnbres que tu ne peux dissiper, oh! combien tu ressembles
au souvenir du bonheur! Ainsi nous apparat le pass; ainsi le reflet
des jours qui ne sont plus brille-t-il encore, mais sans produire aucune
chaleur; nocturne lumire que la douleur qui veille s'empresse de
contempler! lumire distincte, mais lointaine;--claire, mais hlas! bien
froide!




XVIII.

SI MON COEUR TAIT AUSSI PERFIDE QUE TU LE PENSES.


1. Si mon coeur tait aussi perfide que tu le penses, je n'aurais pas eu
besoin d'errer loin de la Galile; il ne fallait qu'abjurer ma croyance
pour effacer la maldiction qui est, dis-tu, le crime de ma race.

2. Si les mchans ne triomphent jamais, alors Dieu est avec toi! si les
esclaves seuls tombent dans le pch, tu es aussi pur que libre! si les
proscrits d'ici-bas sont traits en bannis l-haut, vis toujours dans ta
foi! mais moi, je mourrai dans la mienne.

3. Pour ma foi, j'ai perdu beaucoup plus que tu ne peux me donner; Dieu
le sait, ce Dieu qui te permet de prosprer; dans sa main est mon coeur
et mon esprance,--dans la tienne, mon pays et ma vie que pour lui je
rsigne.




XIX.

LAMENTATIONS D'HRODE,
APRS LA MORT DE MARIAMNE.


1. Oh! Mariamne! pour toi, maintenant, saigne le coeur pour lequel on a
vers ton sang. La vengeance se perd dans les angoisses et les remords
cruels qui succdent  la fureur. Oh! Mariamne, o es-tu? Tu ne peux
entendre ma plainte amre; ah! si tu le pouvais,--tu me pardonnerais
maintenant, quoique le ciel dt tre sourd  ma prire.

2. Est-elle donc morte?--ont-ils os obir  la frntique colre de ma
jalousie? Ma rage a command ma propre dsolation; le glaive qui la
frappa est sur moi suspendu.--Mais tu es froide dj, toi que j'aimai,
toi que j'ai assassine! Mon sombre coeur redemande en vain celle qui,
sans moi, prend son essor vers le ciel, et qui laisse, ici bas, mon ame
indigne de salut.

3. Elle n'est plus, celle qui partagea mon diadme! Elle est tombe, et
avec elle toutes mes joies se sont abmes. J'ai arrach de la tige de
Juda cette fleur, dont les feuilles ne revtaient leur clat que pour
moi seul. A moi le crime,  moi l'enfer: ce sein est la proie du
dsespoir. J'ai bien mrit ces tortures; ces flammes qui, sans se
consumer elles-mmes, consument  jamais le coupable.




XX.

SUR LE JOUR DE LA DESTRUCTION DE JRUSALEM PAR TITUS.


1. De la dernire colline qui regarde ton dme nagure sacr, je t'ai
contemple,  Sion! quand tu fus livre  Rome. Ton dernier jour tait
venu, et les flammes de ta ruine ont clair le dernier coup-d'oeil que
je donnai  tes murs.

2. Je regardai ton temple, je regardai ma maison, et j'oubliai un moment
mon esclavage  venir. Je ne vis que l'incendie qui dvorait tes autels,
et les mains trop bien enchanes qui auraient en vain tent la
vengeance.

3. Maintes fois sur le soir, ce lieu lev, d'o j'observais ta chute,
avait rflchi les derniers feux du jour, lorsque, mont sur le sommet,
je contemplais le dclin du soleil du haut de la montagne qui brillait
sur ton sanctuaire.

4. Mais en ce jour fatal j'tais sur la montagne, et ne remarquais pas
les rayons du crpuscule se fondre peu  peu dans les tnbres. Oh! plt
 Dieu que les clairs eussent flamboy en leur place, et que la foudre
et clat sur la tte du conqurant!

5. Mais les dieux du Gentil ne profaneront jamais le sanctuaire o
Jhovah n'a pas ddaign de rgner: quelque dispers, quelque outrag
que puisse tre ton peuple,  pre cleste! nos adorations ne sont que
pour toi!




XXI.

SUR LES RIVES DE BABYLONE
NOUS NOUS ASSIMES ET PLEURAMES.


1. Nous nous sommes assis auprs des ondes de Babylone, et, nous avons
pleur en songeant  ce jour o notre ennemi, teint du sang qu'il
rpandit  flots, fit des hauts lieux de Jrusalem sa misrable proie,
o vous-mmes, hlas! filles dsoles de Sion, ftes disperses et
fondtes en larmes.

2. Tandis que nous contemplions tristement la rivire qui roulait ses
libres flots sous nos regards; les tyrans nous demandrent un cantique:
mais l'tranger n'obtiendra jamais ce triomphe. Oh! puisse ma main
droite se fltrir pour toujours, avant qu'elle n'branle pour l'ennemi
les cordes de notre noble harpe.

3. Cette harpe est suspendue aux rameaux du saule: pour rsonner, elle a
besoin de libert,  Jrusalem! L'heure o prit ta gloire ne m'a laiss
de toi que ce gage unique: jamais je n'en mlerai la douce mlodie  la
voix de ton dsolateur.




XXII.

LA DESTRUCTION DE SENNACHRIB.


1. L'Assyrien fondit sur nous comme le loup sur la bergerie: ses
cohortes taient resplendissantes de pourpre et d'or; leurs lances
brillaient, comme les toiles de la nuit brillent sur la mer qui frappe
de ses vagues bleues les rivages de la Galile.

2. Comme les feuilles de la fort, lorsque rgne la verdure d't, ainsi
parut un soir cette arme avec ses bannires dployes: comme les
feuilles de la fort lorsque la bise d'automne a souffl, ainsi le
lendemain cette arme joncha-t-elle le sol, toute fltrie et disperse.

3. Car l'ange de la mort tendit ses ailes sur le vent, et dans son
rapide passage frappa de son haleine la face de l'ennemi. Les yeux des
guerriers endormis s'teignirent et se glacrent: leurs coeurs ne
battirent qu'une fois, et se reposrent pour toujours.

4. L gisait le coursier dont les naseaux, largement ouverts, avaient
cess d'aspirer l'air avec orgueil: l'cume de sa bouche agonisante
blanchissait le gazon, froide comme les bouillons de la vague qui se
brise contre le roc.

5. L gisait le cavalier roide et ple, le front humide de rose, la
cuirasse ronge de rouille. Les tentes taient muettes, les tendards
abandonns, les lances immobiles, la trompette silencieuse.

6. Les veuves d'Assur poussent mille cris de douleur; les idoles sont
brises dans le temple de Baal: la puissance des Gentils, sans tre
atteinte par le glaive, s'est fondue comme la neige devant le regard du
Seigneur.




XXIII.

EXTRAIT DE JOB.


1. Un esprit a pass devant moi: j'ai vu face  face l'immortalit
dvoile;--un profond sommeil ferma tous les yeux, hormis les miens:--il
m'apparut--l'esprit immatriel,--mais divin: la chair qui entoure mes os
frissonna d'une sainte terreur; mes cheveux inonds de sueur se
dressrent sur ma tte, et voici ce que j'entendis:

2. L'homme est-il plus juste que Dieu? L'homme est-il plus pur que
celui qui ne croit pas les sraphins eux-mmes exempts de pril?
Cratures d'argile!--tres vains qui habitez dans la poussire! les vers
vous survivent;--tes-vous donc plus justes! Choses d'un jour, vous vous
fltrissez avant la nuit! Race insouciante et aveugle,  laquelle la
sagesse prodigue en vain sa lumire!

FIN DES MLODIES HBRAIQUES.




LA MALDICTION
DE MINERVE.

      .........._Pallas te hoc vulnere, Pallas Immolat, et pnam
      scelerato ex sanguine sumit_.

   Londres, 1812.


      Ce petit pome est une satire contre lord Elgin, qui avait
      dpouill la Grce d'un grand nombre de monumens antiques
      pour en enrichir le musum de Londres. Voir la vie de Lord
      Byron.

(_N. du Tr._)




LA MALDICTION DE MINERVE[174].

[Note 174: Le dbut de ce pome a t transport au 3e chant du
_Corsaire_.

(_N. du Tr._)]


Brillant d'une plus aimable splendeur sur la fin de sa carrire, le
soleil couchant s'abaisse avec lenteur le long des collines de la More;
il n'offre point, comme dans les climats du Nord; un disque de lumire
obscure, mais un foyer de vives flammes que ne voile aucun nuage. Il
pand ses rayons jaunes sur la mer silencieuse, et dore la vague
verdtre, tincelante de tremblans reflets. Sur le vieux rocher d'gine,
et sur l'le d'Hydra, le dieu qui guide l'astre de joie jette en partant
un dernier sourire; il aime  prolonger l'clat de ses feux sur cette
contre de prdilection, quoique ses autels n'y reoivent plus un culte
divin. Cependant les montagnes tendent leur ombre rapide, et la
projettent sur ton golfe glorieux,  Salamine invaincue! Leurs cimes
bleues, qui se dessinent  travers l'azur plus sombre de l'espace,
revtent sous le doux regard du dieu les teintes dlicates et vraiment
clestes qui marquent sa riante course, jusqu' ce qu'enfin, drob par
une ombre profonde  la terre et  l'Ocan, il aille sommeiller derrire
sa colline sacre; la colline de Delphes. Ainsi, en un soir pareil, il
jetait sur toi sa ple lumire,  Athnes!--lorsque le plus sage de tes
sages le vit pour la dernire fois. Avec quelle sollicitude les
meilleurs de tes enfans piaient ce rayon d'adieu qui devait clore le
dernier jour de leur matre assassin[175]! Pas encore!--pas
encore!--l'astre s'arrte sur la colline:--l'heure prcieuse des adieux
dure encore. Mais triste est la lumire aux yeux de l'agonisant; sombres
sont les couleurs de la montagne, nagure contemples avec dlices.
Phbus semblait rpandre les tnbres sur ce beau pays, ce pays o il
n'avait jamais encore assombri son front: avant qu'il ne dispart
au-dessous du sommet du Cithron, la coupe fatale fut vide,--et l'ame
s'envola; l'ame de celui qui ddaigna de craindre ou de fuir, qui vcut
et mourut comme nul mortel ne peut vivre ou mourir. Mais voici la reine
de la nuit! elle tend son silencieux empire depuis la cime du mont
Hymette jusque dans la plaine[176]. Nulles sombres vapeurs, messagres
de la tempte, ne cachent son riant visage ni n'entourent sa forme
brillante. Sous le jeu de ses rayons resplendit le chapiteau de la
blanche colonne, qui salue l'astre d'aimable lumire; et le croissant,
son emblme, environn d'une vacillante aurole, tincelle sur le fate
du minaret. Les bosquets d'oliviers, pars de loin en loin dans la
valle o le modeste Cphise rpand ses humbles flots, le cyprs
attristant qui s'lve prs de la sainte mosque, la rayonnante tourelle
du joyeux kiosque[177], et l-bas, triste et sombre au milieu de ce
calme solennel, auprs du temple de Thse, un palmier solitaire: voil
les objets divers qui, peints de nuances varies, appellent et fixent
les regards,--et insensible serait le mortel qui passerait sans y jeter
un coup d'oeil. La mer ge, dont le bruit ne se fait plus entendre au
loin, repose son sein fatigu de la guerre des lmens: ses vagues, qui
ont repris leurs douces teintes, dploient une immense surface de saphir
et d'or, entremle des ombres des maintes les lointaines, dont
l'aspect semble menaant,--l, o l'Ocan aime  sourire avec grce.
Ainsi, dans l'enceinte du temple de Pallas, je contemplais les
admirables scnes que m'offraient, alentour, la terre et l'onde,-- moi,
seul et sans ami sur cette contre magique, dont les arts et les
exploits[178] ne vivent que dans les chants du pote; toutes les fois
que je me retournais pour admirer cet incomparable monument, sacr pour
les dieux, mais non pour la fureur impie des hommes, soudain le pass
renaissait, le prsent semblait s'anantir, et la gloire ne connaissait
pas d'autre sjour que la Grce.--Les heures s'coulaient; l'astre de
Diane avait atteint le centre de sa route  travers la vote azure, et
je promenais encore mes pas infatigables dans les vains sanctuaires de
maintes divinits vanouies[179], mais surtout dans le tien,  Pallas!
tandis que la lumire d'Hcate, interrompue par tes colonnes, tombait
avec un clat plus mlancolique sur les froids pavs de marbre, o le
bruit de la marche saisit l'ame solitaire comme feraient les chos d'une
tombe. Je m'tais abandonn  une longue rverie; j'avais mesur toutes
les traces que la Grce, dans son naufrage, a laisses aprs elle;
tout--coup un fantme gant s'avance vers moi, et Pallas me salua dans
sa propre demeure. Oui, c'tait Minerve elle-mme; mais hlas! combien
elle tait change[180]! combien elle diffrait de la desse qui, jadis,
errait en armes dans la plaine de Troie! Elle ne m'apparaissait point
telle qu'autrefois,  son ordre, son image apparut sous le ciseau de
Phidias; elle avait perdu la majest terrible de son front; sa vaine
gide ne portait plus la tte de la Gorgone; son heaume tait sillonn
de brches profondes, et sa lance semblait faible et mousse, mme aux
regards d'un mortel; la branche d'olivier, qu'elle daignait tenir
encore, s'tait fltrie en sa main comme sous un contact odieux; son
grand oeil bleu, encore le plus beau de l'empire cleste, s'obscurcissait
de larmes divines; autour du casque bris, la chouette se promenait
lentement, et poussait des cris de deuil comme pour plaindre sa
matresse.

[Note 175: Socrate but la cigu un peu avant le coucher du soleil (heure
fixe pour l'excution), malgr ses disciples, qui le supplirent
instamment d'attendre jusqu' l'entire disparition de l'astre.]

[Note 176: Le crpuscule en Grce est beaucoup plus court que dans notre
pays; les jours, en hiver, sont plus longs, mais de moindre dure en
t.]

[Note 177: Le kiosque est une espce de pavillon qui se trouve dans les
jardins turcs. Le palmier est situ hors des murs actuels d'Athnes, non
loin du temple de Thse: c'est entre ce temple et l'arbre que passe le
mur. Le Cphise est rellement un fort petit ruisseau, et l'Ilissus est
tout--fait  sec.]

[Note 178: Il y a dans le texte une paronomase intraduisible:

   _Whose_ arts _and_ arms _but live in poet's lore_.

(_N. du Tr._)]

[Note 179: Encore une paronomase:

   _O'er the_ vain _shrine of many a_ vanished _god_.

Au reste, on peut douter que les paronomases, et surtout cette dernire,
aient t faites  dessein.

(_N. du Tr._)]

[Note 180:

   ........ _Quantum mutatus ab illo
   Hectore, qui redit exuvias indutus Achillei_.

(Virg. _n._ II.)

(_N. du Tr._)]

Mortel (c'tait Minerve qui parlait ainsi)! cette rougeur de honte te
dclare Breton;--ce fut nagure un noble nom,--le premier parmi les
peuples forts, le plus glorieux parmi les peuples libres; mais
aujourd'hui il est mpris par tout le monde, et surtout par moi[181].
On trouvera toujours Pallas  la tte de tes ennemis;--en cherches-tu la
cause? O mortel! regarde autour de toi! Ici mme, en dpit de la guerre
et des flammes dvastatrices, je vis expirer toutes les tyrannies qui se
sont succd durant le cours des ges. J'chappai aux ravages du Turc et
du Goth[182]; mais ta patrie m'envoie un dsolateur pire que ces
barbares. Examine ce temple dsert et profan; compte les dbris sacrs
qui subsistent encore. Ces monumens-_ci_, Ccrops les a
fonds;--_celui-ci_ dut sa beaut  Pricls[183]; _celui-l_, Adrien
l'leva quand la science s'abandonnait au deuil. Ma reconnaissance aime
 proclamer ce que je dois. Alaric et Elgin firent le reste. Afin qu'on
pt toujours savoir d'o le pillage fondit sur la Grce, le mur outrag
porte son nom odieux[184]. Voici comment Pallas, reconnaissante, plaide
pour la gloire d'Elgin: sur ce mur est son nom;--mais, avant tout,
contemple ses exploits!

[Note 181: _Now honoured_ less _by all_--_and_ least _by me_.

Littralement:--maintenant honor _moins_ par tous, et _le moins
possible_ par moi.

(_N. du Tr._)]

[Note 182: M.A.P. traduit: _Du Musulman et du Vandale_. Ce changement
fait peu d'honneur  son savoir historique: les Vandales ne sont jamais
venus en Attique.

(_N. du Tr._)]

[Note 183: Il est ici question de la ville en gnral, et non de
l'Acropolis en particulier. Le temple de Jupiter Olympien, que quelques
antiquaires supposent tre le Panthon, fut achev par Adrien: il en
reste encore seize colonnes debout, du plus beau marbre et du plus beau
style.]

[Note 184: On lit dans la relation d'un rcent voyage en Orient, que
lorsque l'entrepreneur en chef de ce commerce de spoliations vint
visiter Athnes, il fit inscrire son nom et celui de sa femme sur une
colonne d'un des principaux temples. Cette inscription fut excute
d'une faon trs-remarquable, et profondment grave dans le marbre, 
une lvation fort considrable. Malgr ces prcautions, il s'est trouv
un individu qui, sans doute inspir par la desse protectrice d'Athnes,
s'est mis  mme de parvenir  la hauteur ncessaire, et a effac le nom
du noble laird, mais sans toucher  celui de lady Elgin. Le voyageur qui
rapporte cette anecdote l'accompagne de la remarque suivante: c'est 
savoir qu'il a fallu du travail et de l'adresse pour atteindre le but,
et que cela n'a pu tre excut sans un grand zle et une forte
rsolution.]

Ici, soit  jamais accueillie, d'un hommage gal, la mmoire du monarque
Goth[185], et du pair cossais, digne descendant des Pictes[186]. Les
armes firent le droit de l'un; l'autre n'eut aucun droit, mais il vola
bassement ce que des guerriers moins barbares avaient conquis. Ainsi,
lorsque le lion quitte son sanglant repas, prs de l rde le
loup,--puis, enfin, vient l'ignoble chacal; la chair, les membres, le
sang, voil ce dont les deux premiers font leur proie; le dernier, vil
animal, ronge les os sans pril. Toutefois, les dieux sont encore
justes, et les crimes sont chtis; vois ici ce qu'Elgin a gagn et ce
qu'il a perdu! Un autre nom souille avec le sien mon sanctuaire; regarde
cette place que les rayons de Diane ddaignent d'clairer! C'est dj
une sorte de rparation qui me fut accorde, quand Vnus eut veng 
demi l'outrage de Minerve[187].

[Note 185: M.A.P. met ici _le monarque des Huns_. Alaric tait Visigoth,
et non pas Hun ou Vandale. Pourquoi, d'ailleurs, s'carter du texte
anglais, quand cet cart ne doit amener que bvues?

(_N. du Tr._)]

[Note 186: Les _Pictes_ et les _Scots_ taient les habitans de
l'ancienne Caldonie, aujourd'hui l'cosse.

(_N. du Tr._)]

[Note 187: Le nom de sa seigneurie et celui d'_une personne qui ne le
porte plus_ sont gravs en grandes lettres en haut du Parthnon. Non
loin de cette inscription sont les restes mutils des bas-reliefs qu'on
a briss dans les vaines tentatives faites pour les enlever.]

Elle se tut un instant, et j'osai rpondre en ces termes, pour apaiser
la vengeance qui enflammait son regard:--Fille de Jupiter! au nom de la
Bretagne outrage, un lgitime et vrai Breton peut dsavouer le crime!
Ne te courrouce pas contre l'Angleterre;--l'Angleterre ne reconnat pas
cet homme,--non, protectrice d'Athnes[188]! Le spoliateur fut un
cossais[189]! Veux-tu savoir la diffrence? du haut des tours de Phyl,
regarde la Botie: nous avons aussi la ntre, c'est la Caldonie. Je
sais trop que dans cette contre btarde la desse de la sagesse n'a
jamais tabli son empire[190]: c'est un sol infertile, o les germes de
la nature sont condamns  une triste strilit, o l'esprit languit
dans d'troites bornes. Ce pays trahit bien sa pauvret par ses
chardons, emblmes de tous ceux auxquels il donne la naissance. C'est
une terre de bassesses, de sophismes et de brouillards. Chaque brise de
la nbuleuse montagne et de la plaine marcageuse imprgne de ses
froides pluies la cervelle des habitans, jusqu' ce qu'enfin, de leurs
ttes humides, s'chappe un torrent hideux comme leur sol et froid comme
leurs neiges. Mille rves d'avarice et d'orgueil envoient au loin  et
l tous ces hommes  projets, les uns  l'est, les autres 
l'ouest,--partout, hormis au nord! Ils courent  la recherche de gains
illgitimes. Ainsi maudits soient l'an et le jour o vint ici un Picte
pour dployer sa flonie. Toutefois, la Caldonie s'honore de quelques
enfans de mrite, comme l'paisse Botie donna le jour  un Pindare;
puisse le petit nombre de ses lettrs et de ses braves, suprieurs 
l'influence des climats, et vainqueurs de l'oubli des tombeaux, secouer
la sordide poussire d'un pareil sol, et rivaliser d'clat avec les fils
d'une terre plus heureuse. Ainsi jadis, dans un pays coupable, dix noms
(si on les et trouvs) auraient sauv une race perverse[191]!

[Note 188: Il y a dans le texte--_no, Athena_!--c'est le nom grec de
Minerve [Grec: Athna]. On ne l'a pas transport en franais. M.A.P. a pris ce
nom pour celui de la ville mme.

(_N. du Tr._)]

[Note 189: Le mur de pltre bti  la faade occidentale du temple de
_Minerva Polias_, porte l'inscription suivante, en caractres taills 
une assez grande profondeur:

   Quod non fecerunt Gothi,
   Hoc fecerunt Scoti.

(_Hobhouse's Travels in Greece_, etc., page 345.)]

[Note 190: Les cossais sont des Irlandais btards; suivant sir
Callaghan O'Brallaghan.]

[Note 191: Dieu dit  Abraham que s'il y avait eu dix justes  Sodme,
il n'aurait pas rsolu la ruine de cette ville. (_Gense_, XVIII.)

(_N. du Tr._)]

--Mortel (rpliqua la vierge aux yeux bleus[192]), je te le dis encore
une fois, porte mes dcrets  ta contre natale. Mes autels sont tombs,
hlas! mais je puis encore me venger en retirant mes conseils aux
nations comme la tienne. coute donc en silence la prophtie svre de
Pallas: coute et crois, car le tems t'apprendra le reste. D'abord sur
la tte de l'homme qui accomplit l'oeuvre coupable, tombera ma
maldiction,--oui, sur lui et sur toute sa race. Que sans la moindre
tincelle d'intelligence les fils soient  jamais aussi sots que le
pre! S'il s'en rencontre un seul dont l'esprit dpare la famille,
tiens-le pour un btard n d'un meilleur sang. Que toujours Elgin
babille avec ses artistes  gages, et reoive les louanges des sots pour
prix de la haine des sages[193]! Que les flatteurs clbrent longuement
le got de leur patron, dont le got le plus noble et le plus
_naturel_--est de vendre;--de vendre, et--le dirai-je? puisse la honte
enregistrer ce jour fatal!--de faire de l'tat le receleur de ses
larcins! Cependant West, imbcile adulateur, tournera chaque modle dans
ses mains paralytiques, et s'avouera lui-mme un colier de
quatre-vingts annes[194]. Que tous les athltes de Saint-Gilles soient
convoqus, afin que l'art et la nature puissent comparer leurs styles.
Tandis que mainte brute bien musele contemplera dans un bahissement
stupide _le magasin de pierres_ de sa seigneurie[195], ces fats qui
battent le pav de Londres se glisseront autour de la porte qu'encombre
la foule, et cela pour tuer le tems et muser, pour babiller et lancer
des oeillades. Mainte beaut langoureuse, avec un soupir de convoitise,
jettera un regard curieux sur les statues gigantesques, semblera d'un
oeil errant effleurer la salle entire[196], et pourtant remarquera ces
larges derrires et ces membres de longue dimension[197], rflchira
tristement sur la diffrence d'_aujourd'hui_  _autrefois_, s'criera:
En vrit, ces Grecs taient de belle taille! tablira de tristes
comparaisons entre les _hommes du prsent_ et les _hommes du pass_, et
enviera  Las tous les petits-matres de l'Attique. Une belle des tems
modernes eut-elle jamais des amans comme ceux-ci? Hlas! sir Harry n'est
pas un Hercule! Enfin, au milieu de ces badauds, quelque paisible
spectateur, promenant sa vue avec une indignation muette et mle de
douleur, admirera le butin, mais dtestera le voleur. Abhorr durant sa
vie,--et  peine pardonn dans la tombe, puisse l'infme ne rencontrer
jamais que la haine pour prix de son avidit sacrilge! Maudit avec le
fou qui livra aux flammes le monument d'phse, la vengeance le suivra
au-del du spulcre. Les noms d'Erostrate et d'Elgin seront  jamais
fltris et stigmatiss dans mainte page accusatrice. Condamns tous deux
 une maldiction ternelle, peut-tre le second est-il encore plus
abject que le premier: ainsi, durant les ges encore  natre,
puisse-t-il poser comme une statue fixe sur le pidestal du
mpris[198]! Mais la vengeance ne veille pas que pour lui seul; elle
prpare les futures destines de ta patrie. C'est la Bretagne qui apprit
 son coupable fils  faire ce que souvent elle a fait elle-mme.
Regarde la Baltique en flammes: votre ancien alli gmit encore d'une
guerre perfide[199]. Pallas ne prta point son aide  de tels exploits,
ne dchira point le contrat qu'elle-mme avait dress; loin de tels
conseils, loin de cette scne de trahison, elle s'enfuit--mais laissa en
arrire son bouclier  tte de Mduse, don fatal qui changea vos amis en
pierre, et laissa la misrable Albion seule et charge de haine. Regarde
l'Orient, o la race basane du Gange branlera les fondemens de votre
pouvoir usurpateur: voici venir la rebellion qui lve son horrible tte;
voici venir Nmsis, vengeresse des victimes que vous avez immoles:
l'Indus roule une onde de pourpre, et rclame un long arrir de sang
europen. Puissiez-vous tous prir! Pallas, en vous faisant citoyens
d'un tat libre, vous dfendit de faire des esclaves.

[Note 192: _The blue-eyed maid_. Expression homrique, [Grec: Glaukpis
kor.]

(_N. du Tr._)]

[Note 193: Un sot trouve toujours un plus sot qui l'admire.

(BOILEAU.)]

[Note 194: M. West, en voyant _la collection Elgin_ (je suppose que nous
entendrons bientt parler de la collection d'Abershaw et de Jack
Shephard[194a]), dclara qu'il n'tait dans l'art qu'un vrai novice.]

[Note 194a: Abershaw, clbre voleur de grands chemins: Jack Shephard,
non moins clbre enfonceur de portes. Tous deux furent pendus, non pour
avoir _vol_ les _statues_ trangres, mais pour avoir _viol_ les
_statuts_ nationaux.

(_Edit. anglais_.)]

[Note 195: Le pauvre Crib[195a] fut horriblement embarrass quand on lui
montra la maison Elgin: il demanda si ce n'tait pas _un magasin de
pierres_. Il avait raison, c'tait un magasin.]

[Note 195a: Clbre boxeur.]

[Note 196: _The room with transient glance appears to skim_.

M.A.P. traduit: _Elles feindront de parler d'un air d'insouciance_...
Qu'en dire.....

(_N. du Tr._)]

[Note 197: Nous n'avons t ni plus ni moins hardis que le texte:

_Yet marks the mighty back and the length of limb_:

La pudeur de M.A.P. l'a sans doute empch de traduire ce passage.

(_N. du Tr._)]

[Note 198: Hlas! tous les monumens de la magnificence romaine, tous les
restes du gnie grec, si chers  l'artiste,  l'historien, 
l'antiquaire, ne dpendent que de la volont d'un souverain absolu; et
cette volont est trop souvent influence par l'intrt ou la vanit,
par un neveu ou un sycophante. Faut-il un nouveau palais ( Rome) pour
une famille parvenue?--on dpouille le Colise pour avoir des matriaux.
Un ministre tranger veut-il orner d'antiques les laides[198a] murailles
d'un chteau du Nord?--les temples de Thse ou de Minerve seront
dmantels, et les ouvrages de Phidias ou de Praxitle arrachs  la
frise brise. Qu'un oncle caduc, absorb dans les devoirs religieux de
son ge et de sa place, prte l'oreille aux suggestions d'un neveu
intress, cela est naturel: qu'un despote oriental mette  bas prix les
chefs-d'oeuvre des artistes grecs, on doit s'y attendre, quoique
nanmoins on ait  dplorer vivement, dans l'un et l'autre cas, les
consquences d'un tel aveuglement;--mais que le ministre d'une nation
renomme pour connatre la langue et pour respecter les monumens de
l'ancienne Grce, ait t le promoteur et l'instrument de ces
destructions, cela est presque incroyable. Une telle rapacit est un
crime contre tous les sicles et toutes les gnrations: elle enlve aux
gnrations passes les trophes de leur gnie et les titres de leur
gloire; aux gnrations prsentes, les plus puissans motifs d'activit,
les plus nobles spectacles que la curiosit puisse contempler; aux
gnrations futures, les chefs-d'oeuvre de l'art, les plus beaux modles
 imiter. Empcher le renouvellement de pareilles dprdations est le
souhait de tout homme de gnie, le devoir de tout homme puissant, et
l'intrt commun de toute nation civilise.

(_Eustace's Classical tour through Italy_, page 269.)

Ces tentatives faites pour transplanter le temple de Vesta d'Italie en
Angleterre, honorent peut-tre le patriotisme ou la magnificence de feu
lord Bristol; mais elles ne peuvent tre considres comme une preuve de
got ou de jugement.

(_Ibid_, page 419.)]

[Note 198a: _Bleak walls_, et non pas _Black walls_, comme M.A.P. l'a
entendu.

(_N. du Tr._)]

[Note 199: Bombardement de Copenhague.

(_N. du Tr._)]

Regarde votre Espagne: elle presse la main qu'elle hait, mais la presse
avec froideur et vous pousse hors de ses foyers. Portes-en tmoignage,
noble Barossa, tu peux dire quels guerriers bravement combattirent et
bravement moururent, tandis que la Lusitanie, bonne et chre allie, ne
peut envoyer qu'un petit nombre de soldats qui fuient presque aussi
souvent qu'ils combattent:  glorieuse prouesse! vaincu par la famine
cruelle, le Gaulois se retire une fois, et tout est fini! Quand donc
Pallas vous enseigna-t-elle qu'une seule retraite de l'ennemi rparait
trois longues olympiades[200] de dfaites?

[Note 200: Une olympiade est un intervalle de quatre ans.

(_N. du Tr._)]

Enfin regarde ta patrie elle-mme: vous n'aimez pas arrter vos regards
sur le hideux sourire de l'extrme dsespoir. Votre cit est dans le
deuil, malgr le bruit tourdissant de vos ftes: ici expire la misre
affame, et plus loin rde le vol. Vois, tous les citoyens ont perdu
_plus_ ou _moins_, aucun avare ne tremble quand il n'y a plus rien. Qui
osera jamais dire: _Heureux papier, symbole du crdit_[201]! Ce papier
surcharge, comme le plomb; l'aile fatigue de la corruption. Pourtant
Pallas tira par l'oreille tous les premiers ngociateurs des emprunts:
mais ces messieurs ddaignaient alors d'couter les dieux et les hommes.
Un seul, tout repentant qu'un tat fasse banqueroute, invoque Pallas,
mais l'invoque trop tard: puis il se prend de belle passion pour
****[202]; il s'incline devant ce mentor, qui cependant n'a jamais t
ami de Pallas. Les snats coutent celui qu'ils n'avaient jamais encore
cout, snats jadis trop ddaigneux, et maintenant non moins absurdes.
Telles autrefois les grenouilles raisonnables jurrent foi et hommage au
soliveau souverain; ainsi vos lgislateurs salurent leur idole
patricienne, comme l'gypte choisit un oignon pour Dieu. Maintenant,
bonne chance,--jouissez de l'heure qui vous reste; allez,--saisissez
l'ombre de votre puissance vanouie; dclamez sur le mauvais succs de
vos plans les plus chers, votre force est un nom, votre orgueilleuse
richesse un rve. Il n'est plus cet or, dont le genre humain
s'merveillait, et des pirates font trafic de tout ce qui en est
rest[203]. Dsormais, plus de soldats gags qui de contres voisines et
lointaines se prcipitent en foule  une guerre mercenaire; le
commerant oisif languit sur un quai inutile au milieu des ballots
qu'aucun navire ne peut emporter, ou retourne voir ses marchandises se
pourrir pice  pice dans ses magasins encombrs: l'ouvrier mourant de
faim brise son mtier qui se rouille, et dans son dsespoir se rvolte
contre la commune misre. Puis, dans le snat de votre tat en
dcadence, montre-moi l'homme dont les conseils aient quelque poids.
Vaine est aujourd'hui la voix dont les accens commandaient nagure
l'obissance. Les factions elles-mmes cessent de charmer une terre
factieuse, tandis que les sectes rivales branlent une le, soeur de
l'Angleterre, et allument d'une main furieuse le bcher qui couronnera
leur mutuelle destruction.

[Note 201:

   _Blest paper credit, last and best supply,
   That lends corruption lighter wings to fly_.

(POPE cit par Lord Byron.)

Heureux papier, symbole du crdit, la dernire et la meilleure des
ressources, qui prte au vol de la corruption une aile plus lgre.

(_N. du Tr._)]

[Note 202: _The deal and dover trafiqueurs_ in specie.]

[Note 203: Voir la dernire note de la page prcdente.]

C'en est fait, c'est fini, puisque Pallas a vainement averti, elle
abdique le sceptre; les furies rgnent en sa place, elles agitent dans
tout le royaume leurs torches flamboyantes, et de leurs mains
redoutables dchirent ses entrailles. Mais un effort convulsif reste
encore  faire, et la Gaule doit pleurer avant que de charger Albion de
ses chanes. Les pompeux tendards de la guerre, les bataillons brillans
et gament quips que suit le sourire de la farouche Bellone; la
trompette d'airain et le tambour d'lectrique influence; qui portent
dfi  l'ennemi avant l'action; le hros tressaillant  l'appel de sa
patrie; la gloire qu'il s'assure en tombant sur le champ d'honneur:
voil ce qui remplit un jeune coeur de visions enivrantes, et le porte 
anticiper avant l'ge les joies des combats. Mais coute une leon que
tu peux recevoir encore; la mort seule n'est qu'un faible prix des
lauriers militaires. Ce n'est pas au fort de la mle que le gnie du
mal se complat; pour lui, un jour de bataille est un jour de merci:
mais aprs l'affaire, aprs la victoire, quoiqu'il soit abreuv de sang,
il n'a fait que commencer ses ravages:--ses plus grands exploits, vous
ne les connaissez encore que de nom;--le paysan massacr, la pudeur
outrage, les maisons saccages et les moissons pilles, tout cela
convient mal  des hommes qui ont vcu dans un tat libre. Dis, de quel
oeil les bourgeois fuyant dans la plaine apercevront-ils l'incendie de la
ville? Comment verront-ils la longue colonne de flammes agiter son ombre
rouge sur la Tamise pouvante[204]? H bien!--n'en murmure pas, 
Albion! car c'est ton flambeau qui alluma ces feux de ruine et de mort
depuis le Tage jusqu'au Rhin: si ces feux clataient sur ton rivage
maudit, rponds, interroge ton coeur, ne les as-tu pas mrits? _Mort
pour mort_, telle est la loi du ciel et de la terre. Qui dclara la
guerre, en regrettera vainement les horreurs.

[Note 204: _Shake_ his _red shadow o'er the startled Thames_.

Vers que Lord Byron a textuellement rpt dans la 6e pice des
_Miscellanes_, except le pronom _his_, qui est remplac par _its_.
Nous avons dj eu occasion de signaler quelques emprunts que Byron
s'tait faits  lui-mme.

(_N. du Tr._)]

FIN DE LA MALDICTION DE MINERVE.




L'AGE DE BRONZE,
OU
CARMEN SECULARE ET ANNUS HAUD MIRABILIS.

   _Impar_ congressus _Achilli_.

Ce pome fut compos  l'poque et  l'occasion du congrs de Vrone, en
1822-23.

(_N. du Tr._)




L'AGE DE BRONZE.


1. Le _bon vieux tems_--(car le vieux tems est toujours bon),--le _bon
vieux tems_ n'est plus; le prsent pourrait le valoir, si l'on voulait:
de grandes choses ont t et sont encore, et de plus grandes ne
demandent pour natre que la volont des simples mortels; un plus vaste
espace, un champ plus neuf est ouvert  ceux qui jouent leur jeu _sous
la vote du ciel_. Je ne sais si les anges pleurent, mais les hommes ont
assez pleur,--et pourquoi?--pour pleurer encore.

2. Toute chose est fronde,--bonne ou mauvaise, n'importe. Lecteur!
souviens-toi que, lorsque tu n'tais qu'un jouvenceau, Pitt tait tout
pour l'Angleterre; ou s'il n'tait pas tout, peu s'en fallait, et son
rival lui-mme n'tait pas bien loin de le regarder comme tel.
Nous-mmes, oui, nous-mmes avons vu les gans, enfans du gnie,
paratre, comme les Titans, face  face;--Athos et Ida, avec un ocan
d'loquence dont les libres flots bouillonnaient entre les deux
colosses, comme les vagues rugissantes de la mer ge entre la Grce et
la Phrygie. Mais o sont-ils,--ces rivaux?--quelques pieds de terre
sparent l'un et l'autre linceul. De quelle paix, de quel pouvoir est
doue la tombe qui rduit tout au silence! abme dont les ondes, sans
bruit et sans orages, engloutissent le monde. _La poussire retourne en
poussire_, voil un thme bien vieux; mais tout n'est pas encore dit.
Le tems n'adoucit pas cette loi terrible;--toujours le ver droule ses
froids replis; le spulcre garde sa forme,--qui, varie au dehors, pour
tous au-dedans est la mme; quel que soit l'clat de l'urne funraire,
la cendre demeurera toujours glace. Quoique la momie de Cloptre
traverse la mer o Marc-Antoine abandonna l'empire pour suivre cette
reine; quoique l'urne d'Alexandre soit offerte en spectacle dans ces
contres  lui-mme inconnues dont il souhaitait la conqute en
pleurant:--combien enfin nous semblent vains et pis que vains les dsirs
de l'insens guerrier, les pleurs du monarque macdonien! Il pleurait
faute de mondes  conqurir!--La moiti des peuples de la terre ne sait
pas son nom; ou sait tout au plus sa naissance, sa mort et quels pays il
dsola; tandis que la Grce, sa patrie, dsole  son tour, a tout perdu
sans mme gagner la paix de la dsolation. _Il pleurait faute de mondes
 conqurir_! Lui qui ne conut jamais le globe terrestre, il tremblait
de n'en pas avoir assez! et pourtant il ignorait mme l'existence de ce
pays bruyant d'affaires, de cette le septentrionale qui possde
aujourd'hui l'urne du conqurant sans avoir jamais connu son sceptre.

3. Mais o est-il, le moderne conqurant, homme encore plus puissant,
qui, sans tre n roi, attela les monarques  son char; le nouveau
Ssostris, tran nagure par ces esclaves couronns, qui, dlivrs
maintenant du harnois et du mors, pensent avoir des ailes, et ddaignent
la poussire o tout--l'heure ils rampaient enchans aux roues de
l'empire du chef suprme? Oui!--o est-il, le _champion et
l'enfant_[205] de tout ce qui est grand ou petit, sage ou insens? ce
joueur de royaumes, avec les trnes pour enjeu, la terre pour tapis,--et
pour ds, les ossemens humains? Contemple le grand rsultat: vois cette
le lointaine et solitaire, et, suivant l'impulsion de ta nature, pleure
ou souris. Gmis d'apercevoir l'aigle altier rduit dans son courroux 
ronger les barreaux de son troite cage; souris de surprendre le
vainqueur des nations s'abaissant chaque jour  chicaner pour le manger
et le boire; pleure en le voyant durant son repas se chagriner pour
quelques plats trop peu garnis, pour le vin fourni trop chichement, pour
de misrables querelles sur de misrables objets. Est-ce l l'homme qui
chtiait ou festoyait les rois? Vois les balances o son destin se
pse,--le certificat d'un chirurgien et les harangues d'un noble comte!
Le retard d'un buste, le refus d'un livre, voil ce qui peut troubler le
sommeil de celui qui tint en veil le monde entier. Est-ce bien l, en
vrit, le dompteur des grands de la terre, lui qui maintenant est
l'esclave de tout ce qui peut tracasser et irriter,--du vil gelier, de
l'espion qui partout se glisse, de l'tranger qui, ses notes en main,
porte sur tout un regard curieux? Plong dans un cachot, il aurait
encore t grand. Mais combien fut bas, combien petit ce moyen terme
entre une prison et un palais, cet tat d'humiliation o peu d'ames
purent comprendre ce qu'il avait  souffrir! Vaines furent ses
plaintes:--mylord[206] prsente le bill; ce qu'il faut d'alimens et de
vin est dment rgl. Vaine fut sa maladie:--jamais climat ne fut si pur
d'homicide,--en douter c'est un crime; et le chirurgien qui soutint la
cause de l'illustre captif a perdu sa place, mais en obtenant les
applaudissemens du monde. Mais souris maintenant:--quoique les angoisses
du cerveau et du coeur ddaignent et dfient les tardifs secours de
l'art; quoiqu'il n'y ait autour du lit de mort que ces rares amis,
compagnons de l'exil, et le portrait de ce bel enfant que son pre
n'embrassera jamais;--quoique  cette heure mme s'teigne le gnie que
le genre humain vnra long-tems et vnre encore:--souris,--car l'aigle
enchan brise ses fers, et regagne des sphres plus leves que ce
monde-ci.

[Note 205: _The champion and the child_.

Lord Byron a eu sans doute en vue la qualification expressive que M.
Pitt appliqua  Bonaparte: _The child and champion of jacobinism_;
l'enfant et le champion du jacobinisme.

(_Note d'un diteur anglais_.)]

[Note 206: Lord Castlereagh, marquis de Londonderry.

(_N. du Tr._)]

4. Oh! si cet esprit, qui prend l'essor vers le ciel, conserve encore un
obscur souvenir de son rgne brillant, combien il doit sourire, en
abaissant son regard sur la terre,  voir le peu qu'il fut, le peu qu'il
voulut tre! Oui, quoiqu'il ait impos son nom  un empire plus vaste
que son ambition presque sans bornes; quoique tour  tour, plac au
fate de la gloire, plong dans le plus profond abme de revers, il ait
got les douceurs et l'amertume de la puissance; quoique les rois, 
peine chapps d'esclavage, aient voulu dans l'accs de leur joie se
faire les singes de _leur_ tyran: combien il doit sourire en se tournant
vers ce tombeau solitaire, le plus noble monument qui s'lve au-dessus
des flots[207]! Oui, quoique son gelier, rigoureux jusqu'au dernier
moment, ait pu  peine se persuader que le plomb du cercueil ft une
prison sre, et qu'il n'ait pas permis de tracer une misrable ligne qui
datt la naissance et la mort de l'homme cach sous le spulcre,--ce nom
consacrera le rivage jusqu'alors ignor, c'est un talisman dont jamais
la vertu n'a chou, except pour celui qui le porta. Les flottes qui
fendent les vagues devant la brise d'orient entendront leurs matelots
saluer Sainte-Hlne du haut des mts. Quand la colonne triomphale de la
Gaule ne s'lvera plus qu'au milieu du dsert comme aujourd'hui la
colonne de Pompe, le rocher qui possdera ou du moins aura possd
l'illustre cendre, couronnera l'Atlantique comme ferait le buste du
grand homme, et la nature toute-puissante environnera ses augustes
funrailles de plus d'honneur que l'avare envie n'en refuse. Mais que
lui importe,  lui, tout cela? Le dsir de la gloire touche-t-il un pur
esprit ou une argile ensevelie?--Le hros mort prend-il quelque souci de
son tombeau? aucun, s'il sommeille,--et pas davantage s'il existe. Son
ombre plus clairvoyante sourira  la grossire caverne de cette le
hrisse de rochers, comme si ses restes eussent trouv pour demeure
dernire l'antique Panthon ou la copie gauloise du temple romain. Lui,
il n'en a pas besoin. Mais la France sentira la ncessit de cette
faible mais dernire consolation[208]; honneur, gloire, loyaut, tout
l'oblige  rclamer les ossemens de son empereur pour lever au-dessus
une pyramide de trnes, ou, quand elle engagera le combat, en former,
comme de la cendre de Dugueselin[209], un victorieux talisman. Mais
quoiqu'il en soit aujourd'hui,--le tems viendra peut-tre o son nom
battra l'alarme comme le tambour de Ziska[210].

[Note 207: _The proudest sea-mark that o'ertops the wave_!

Mot  mot, l. p. n. _balise_ q. s'., etc. Nous avons craint d'employer
cette expression technique de la langue des marins, parce qu'elle est
fort peu connue.--Quand nous sommes inexacts, nous en avertissons
toujours le lecteur.

(_N. du Tr._)]

[Note 208: La prophtie de Lord Byron se ralise aujourd'hui. (_N. du
Tr._)]

[Note 209: Dugueselin mourut durant le sige d'une ville[209a]. Elle se
rendit, et les clefs en furent apportes et places sur la bire du
capitaine breton, en sorte que la place parut se rendre  ses mnes.]

[Note 209a: Chteauneuf de Randon, dans le Gvaudan (Lozre).

(_N. du Tr._)]

[Note 210: Jean Ziska, gentilhomme bohmien, chef des Hussites. A sa
mort, il ordonna que son corps ft laiss sans spulture, et que l'on
ft de sa peau un tambour: il assurait que les ennemis prendraient la
fuite aussitt qu'ils en entendraient le bruit. On dit que les Hussites
accomplirent sa volont, et qu'en effet les catholiques s'enfuirent en
plusieurs batailles au bruit de ce tambour.

(_N. du Tr._)]

5. O ciel, dont il fut en puissance une image! O terre, dont il fut une
noble crature! Et toi, le pour long-tems illustre, qui vis l'aiglon
sans plumes sortir de sa coquille[211]! Alpes, qui le contempltes, 
l'aurore de son vol, planer vainqueur en cent combats! Rome, qui le vis
surpasser les exploits de ton Csar!--(Hlas! pourquoi, lui aussi,
franchit-il le Rubicon,--le Rubicon des droits de l'homme rveill  la
libert,--et cela pour se mler au troupeau vulgaire des rois et de
leurs parasites?) gypte, o les Pharaons, oublis dans ces tombeaux
dont la date est perdue, se levrent de leur long sommeil, et frmirent,
au fond de leurs pyramides, d'entendre retentir  leur oreille les
foudres d'un nouveau Cambyse, tandis que les ombres de quarante
sicles[212] bordaient, comme des gans tonns, les ondes fameuses du
Nil, ou, du haut de l'immense pyramide, regardaient le dsert peupl de
combattans, qui, comme sortis de l'enfer, jonchaient de leurs cadavres
les sables striles pour engraisser cette terre jusqu'alors prive de
culture! Espagne, qui, oubliant un moment le Cid, vis la bannire
tricolore insulter Madrid! Autriche, dont la capitale ft deux fois
prise et deux fois pargne, et qui rcompensas la clmence par la
trahison! Vous, race de Frdric!--vous, Frdrics de nom et en
perfidie,--qui avez tout hrit de votre pre, sauf sa gloire;--qui,
tombs par terre  Ina, tombs  genoux  Berlin[213], ne vous
relevtes que pour suivre le vainqueur! Et vous qui demeurez o demeura
Kosciusko, qui vous souvenez encore de n'avoir pas acquitt la sanglante
dette de Catherine Pologne! o l'ange de la vengeance passa, mais qu'il
laissa comme il l'avait trouve, toujours dserte, oublieuse de tes
imprescriptibles droits, de ton peuple distribu en lots et de ton nom
teint, de tes soupirs pour la libert, de tes longues et abondantes
larmes, de ce son qui froisse l'oreille du tyran--Kosciusko! aux
armes!--aux armes!--aux armes!--la guerre a soif du sang des serfs et de
leur czar: le soleil brille sur les minarets de Moscou, cit  demi
barbare, mais c'est un soleil couchant.--Moscou! limite de la longue
carrire du hros,--en vain le dsir de te voir arracha jadis 
l'indomptable Charles[214] une larme glace;--_lui_, il te vit;--mais
comment? avec tes clochers et tes palais en proie  un commun incendie.
Oui, le soldat y prta sa mche enflamme, le paysan donna le chaume de
sa cabane, le marchand livra ses magasins, le prince son chteau,--et
Moscou ne fut plus! O le plus sublime des volcans! les feux de l'Etna
plissent devant les tiens, et les perptuelles flammes de l'Hcla sont
peu de chose: le cratre du Vsuve n'offre plus qu'un spectacle us, bon
pour des _touristes_[215] bahis: toi seul restes sans rival jusques 
l'embrasement futur o doivent expirer tous les empires. Et toi; autre
lment, non moins fort et non moins svre pour donner aux conqurans
une leon dont ils ne profiteront pas, toi, dont l'aile glace frappa de
dfaillance l'arme ennemie, et fis tomber un hros  chaque flocon de
neige; combien tes victimes souffrirent sous les coups de ton bec
engourdissant et les treintes de ta serre muette, jusqu' ce que les
bataillons succombassent  une dernire et unique angoisse! Vainement la
Seine cherchera sur ses rives les rangs serrs de ses joyeux soldats:
vainement la France rappellera sous l'ombre de ses vignes ses jeunes
enfans; leur sang coule  flots plus presss que ses vins, ou, durci en
glace humaine, reste immobile dans ces momies congeles qui gisent dans
les plaines polaires. Vainement l'Italie voudrait rchauffer, sous le
large disque de son soleil, ses guerriers, qui, vaincus par l'hiver,
disent adieu pour jamais aux rayons de l'astre de vie. De tous les
trophes amasss par la guerre, que restera-t-il au retour? Le char
bris du conqurant! son courage encore tout entier! De nouveau le cor
de Roland a sonn, et non pas en vain. Lutzen, o le monarque sudois
prit jadis au milieu de la victoire[216], voit Napolon triompher, mais
hlas! ne le voit pas mourir. Dresde, regarde trois despotes fuir devant
leur souverain,--souverain comme auparavant; mais la fortune puise
abandonne son favori, et la trahison de Leipsick oblige  la fuite le
mortel jusqu'alors invaincu; le chacal saxon dlaisse le lion pour se
faire le guide de l'ours, du loup et du renard; le roi des forts
rtrograde jusques  son antre, ressource dernire de son dsespoir,
mais il n'y trouve point asile! Oui, contres qu'il a parcourues, je
vous atteste une  une, et toutes ensemble[217]! O France, dont les
vastes et belles campagnes furent foules comme une terre ennemie, et
disputes pied  pied jusqu' ce que la trahison, qui seule triompha de
lui, et de la colline de Montmartre promen ses regards sur Paris
abattu! Et toi, le qui aperois de tes remparts la riante trurie, toi,
refuge momentan de l'orgueilleux hros, toi dans les bras de qui le
jeta le danger, fiance qui le pleures encore! O France, reconquise par
une simple marche  travers un immense arc de triomphe!  sanglant et
trois fois inutile Waterloo, qui prouves comme les sots peuvent aussi
avoir leur heureuse fortune, gagne moiti par bvue, moiti par
perfidie! O sombre Sainte-Hlne, avec ton gelier cruel,--coute,
coute Promthe[218], du haut de son rocher, en appeler  la terre, 
l'air,  l'ocan,  tout ce qui sentit ou sent encore sa puissance et sa
gloire,  tous ceux qui entendront un nom ternel comme le cours des
ans: il leur enseigne une maxime si long-tems, si souvent, si vainement
enseigne,--il leur apprend  ne jamais forfaire au devoir. Un seul pas
dans la vertu et fait de cet homme le Washington de mondes asservis: un
seul pas dans la route contraire a livr son nom aux caprices des vents;
roseau de la fortune et flau des trnes, il fut de la renomme le
Moloch ou le demi-dieu, le Csar de sa patrie, l'Annibal de l'Europe,
mais sans une chute aussi honorable que la leur. Pourtant la vanit mme
aurait pu lui enseigner un chemin plus sr vers la gloire o il
aspirait, en lui montrant sur la strile page de l'histoire dix mille
conqurans pour un seul sage. Tandis que vers les cieux monte la
paisible mmoire de Franklin,--de Franklin, calmant la foudre qu'il fit
descendre d'en haut, ou tirant du sein d'une terre non moins embrase la
libert et la paix pour une nation fire d'un tel enfant; tandis que
Washington est un cri de ralliement qui ne prira qu'avec les chos des
airs; tandis que l'Espagnol lui-mme, si avide d'or et de guerre, oublie
Pizarre pour proclamer le nom de Bolivar:--hlas! pourquoi faut-il que
cette mme Atlantique, qui donna le signal de la libert, ceigne le
tombeau d'un tyran,--roi des rois, et pourtant esclave des esclaves; de
celui qui rompit les fers de tant de millions d'hommes pour reconstruire
la chane que son bras avait mise en pices, et qui mconnut les droits
de l'Europe et les siens propres pour tomber entre un cachot et un
trne.

[Note 211: _That saw'st the unfledged eaglet chip his shell_.

Mot  mot, _amenuiser_, amincir sa coquille. Nous trouvons une mtaphore
pareille dans ce beau vers d'_Hernani_, que des _gens d'un got
difficile_ ont dit avoir _odeur de cuisine_..... Pauvres gens!

   J'craserais dans l'oeuf ton aigle impriale.

(_N. du Tr._)]

[Note 212: Imit de Napolon.

(_N. du Tr._)]

[Note 213: _Who_ crushed _at Iena_, crouched _at Berlin_, etc. Nous
avons essay de rendre ce jeu de mots par un quivalent. Ce n'est pas la
premire fois que nous signalons les calembours, ou, pour parler plus
noblement, les paronomases de Byron, mme dans un sujet srieux.

(_N. du Tr._)]

[Note 214: Charles XII, roi de Sude.

(_N. du Tr._)]

[Note 215: En Angleterre, on regarde les voyages comme le complment
d'une ducation librale. Un jeune homme doit faire son _tour_, et l'on
nomme _tourist_ celui qui parcourt ou a parcouru la France, la Suisse,
l'Italie, etc.

(_N. du Tr._)]

[Note 216: Gustave-Adolphe, pre de Christine, prit en 1632,  la
bataille de Lutzen, qu'il gagna sur les Impriaux. Tout le monde sait
que Bonaparte gagna aussi  Lutzen, en 1813, une grande bataille.

(_N. du Tr._)]

[Note 217: Le texte anglais s'exprime avec une concision merveilleuse,
que j'ai crue intraduisible, et qui m'a presque oblig  une paraphrase.

_Oh ye! and each, and all_!

(_N. du Tr._)]

[Note 218: Je renvoie le lecteur au premier monologue de Promthe dans
Eschyle, lorsque sa suite l'a laiss seul, et avant l'arrive du choeur
des nymphes de la mer.]

6. Mais il n'en sera pas toujours de mme:--l'tincelle a brill:--voici
que l'Espagnol basan ressent ses anciennes ardeurs; ce mme courage qui
repoussa les Maures durant huit cents longues annes de mutuels
massacres, le voil qui renat,--et o donc? sous ce climat de vengeance
o jadis l'Espagne fut un synonyme du crime, o Corts et Pizarre
portrent leurs bannires; le jeune continent renie enfin son nom de
_Nouveau-Monde_: c'est le _vieil_ esprit d'indpendance qui ranime de
son souffle brlant les ames de ces corps dgrads, tel qu'autrefois il
chassa le Perse loin du rivage o la Grce _a t_:--mais, que dis-je?
la Grce revit  cette heure. Une cause commune rassemble en myriades
unanimes les esclaves de l'est ou les lotes de l'ouest: dploy sur les
cimes des Andes et de l'Athos, le mme tendard brille sur l'un et
l'autre monde; l'Athnien ressaisit l'pe d'Harmodius, le guerrier du
Chili abjure son matre tranger; le Spartiate se reconnat encore pour
Grec; la libert naissante orne le cimier des Caciques. Vainement les
despotes, qui dbattent leurs intrts sur l'autre bord, ferment
l'oreille aux rugissemens de l'Atlantique rveille: le flux imptueux
s'avance par le dtroit de Calp[219], chemine lgrement  travers la
France, terre  demi dompte, fond sur le berceau de l'antique Espagnol,
et tente d'unir l'Ausonie  l'immense Ocan: mais, loign de l pour un
moment, et non pour toujours, il envahit la mer Ege, qui se rappelle le
jour de Salamine.--C'est l, oui, c'est l que les vagues se
soulevrent, et non point pour tre endormies par les victoires d'un
tyran. Les peuplades isoles, perdues, abandonnes dans leurs pressans
dangers par les chrtiens  qui elles donnrent leur foi, les campagnes
dsoles, les les ravages, les discordes nourries, la fraude
encourage, les promesses de secours adroitement ludes, et tous ces
froids dlais de plus en plus prolongs dans l'unique esprance de
s'assurer une proie,--voil ce qui parlera assez haut, voil comment la
Grce fera voir qu'un ami perfide est pire que l'ennemi le plus furieux.
Mais c'est trs-bien: la Grce seule doit dlivrer la Grce, et non pas
le barbare avec son masque de paix. Comment l'autocrate pourrait-il tout
 la fois rgner sur un parc de serfs, et rendre aux nations la libert?
Mieux vaut encore servir le hautain Musulman, que de grossir la caravane
pillarde des Cosaques; mieux vaut travailler pour des matres, que de
veiller, esclave des esclaves; devant la porte d'un chteau
russe;--d'tre dnombrs par troupeaux, traits comme un capital
d'hommes, comme un immeuble vivant qui n'existe que pour l'esclavage, et
donns par milliers au premier courtisan qui sut capter la faveur du
czar, tandis que le propritaire immdiat ne gote jamais le sommeil
_sans_[220], songer aux dserts de la Sibrie. Ah! mieux vaut cent fois
succomber  son dsespoir; plutt conduire le chameau que devenir le
pourvoyeur de l'ours!

[Note 219: Dtroit de Gibraltar. Calp est l'une des colonnes d'Hercule.

(_N. du Tr._)]

[Note 220: Le mot est en franais dans le texte, au lieu de _without_,
sans aucune autre raison que celle du mtre.

(_N. du Tr._)]

7. Mais ce n'est pas seulement sous cet antique climat o la libert
date sa naissance avec la naissance du tems, ni seulement aux lieux o,
plonge dans la nuit, la foule des Incas apparat comme un nuage
obscur;--non, ce n'est pas l seulement que l'aurore vient de renatre.
La clbre, la romantique Espagne repousse de nouveau les usurpateurs
loin de son sol. Les lgions romaines ou les hordes puniques ne
demandent plus ses campagnes pour lice aux exploits de leurs glaives. Ni
le Vandale, ni le Visigoth ne souillent plus les plaines qui abhorrent
l'un et l'autre de la mme haine. Le vieux Playo[221] ne rassemble plus
sur sa montagne les braves guerriers qui lgurent  leurs fils mille
ans de combats: cette race a t seme et moissonne; comme s'en
souvient encore maintes fois le Maure qui soupire sur son triste rivage.
Long-tems, dans la chanson du paysan et dans la page du pote, a vcu la
mmoire d'Abencrage: les _Zgri_ et les anciens vainqueurs,  leur tour
vaincus et captifs, sont rentrs dans le barbare pays d'o ils
sortirent. Ils ont disparu,--eux, leur foi, leurs pes, leur empire.
Mais ils ont laiss des ennemis plus antichrtiens[222] qu'eux-mmes; le
monarque bigot ou le prtre bourreau[223], l'inquisition avec ses
solennels bchers, le sanglant _auto da fe_[224], dont la flamme se
nourrit de chairs humaines, et que prside le Moloch catholique,
froidement cruel, fixant avec joie son oeil inexorable sur cette
flamboyante fte de mort. Le souverain, tour  tour trop svre ou trop
faible; l'orgueil se targuant de la paresse; les nobles abtardis par
une longue dcadence; l'hidalgo avili; le paysan, moins dgnr, mais
encore plus dgrad; le royaume dpeupl; une marine, jadis si fire,
devenue oublieuse de la mer; les phalanges, jadis impntrables,
compltement dsorganises; la forge o se formaient les lames de
Tolde, depuis long-tems oisive; les trsors trangers affluant chez
toutes les nations trangres, hormis chez celle qui les acheta de son
propre sang; cette langue elle-mme, digne rivale de la langue de Rome,
et nagures aussi commune aux peuples que leur idime maternel,
dsormais nglige ou mme oublie:--telle fut l'Espagne; telle,
dornavant, elle n'est, ni ne sera plus. Les plus terribles de ses
ennemis, les usurpateurs de son sol, ont senti ce qu'a pu faire l'esprit
de l'antique Numance ressuscit dans la Castille. Sus! sus! debout!
indompt torrador! Le taureau de Phalaris renouvelle ses mugissemens. A
cheval, noble hidalgo! ce n'est pas en vain que renat le cri des
anciens jours:--Iago! et fermons l'Espagne[225]! Oui, fermez-la dans
l'enceinte de vos bataillons, levez la barrire arme que rencontra
Napolon.--Une guerre d'extermination; les plaines dsertes, les rues
sans autres habitans que des cadavres; la sauvage Sierra, retraite de la
troupe plus sauvage des gurillas aux panaches de vautour, de ces
guerriers toujours prts  fondre comme des perviers sur leur proie;
Saragosse dsespre, puissante encore dans sa chute; l'homme gal en
force  un pur esprit, et la jeune fille brandissant son glaive mieux
que l'amazone elle-mme; le couteau d'Aragon[226], l'acier de Tolde, la
fameuse lance de la chevaleresque Castille; la carabine catalane,
toujours fidle au but: les coursiers d'Andalousie en avant-garde; les
torches allumes pour faire de Madrid une autre Moscou: enfin, l'esprit
du Cid pass dans tous les coeurs:--voil quelle a t, quelle est,
quelle sera l'Espagne. Avance donc,  France, pour conqurir--non pas
l'Espagne, mais ta propre libert.

[Note 221: Plus connu sous le nom de Plage. Nous avons, d'aprs Lord
Byron, donn le nom espagnol, avec sa vritable orthographe.

(_N. du Tr._)]

[Note 222: Le texte dit _Yet left more_ antichristian _foes than they_.

(_N. du Tr._)]

[Note 233: Le texte dit _boucher. The butcher priest_.

(_N. du Tr._)]

[Note 224: Acte de foi. Le texte anglais n'a conserv de l'espagnol que
le mot _auto_ (_faith's red auto_): nous ne pouvions dire _auto_ de foi.

(_N. du Tr._)]

[Note 225: Ancien cri de guerre espagnol.]

[Note 226: Les Aragonais ont une adresse particulire  se servir de
cette arme, et ils l'ont surtout dploye dans les dernires guerres
contre les Franais.]

8. Mais que vois-je? Un congrs! C'est le nom solennel qui rendit libre
l'Atlantique! Pouvons-nous esprer mme chose pour l'Europe vieillie et
use? A ce nom s'lvent, comme autrefois l'ombre de Samuel devant les
monarchiques regards de Sal, les prophtes de la jeune libert,
convoqus des lointains climats de Washington et de Bolivar; Henri[227],
ce Dmosthne des forts, qui lana les foudres de sa voix contre le
Philippe des mers; le stoque Franklin, ombre nergique, enveloppe des
feux clestes que sa main apaisa; et Washington, dompteur des tyrans.
Les voil tous qui s'veillent, et qui nous commandent de rougir de nos
vieilles chanes ou de les briser. Mais, hlas! _qui_ sont-ils, ceux qui
composent ce snat d'lus destins  racheter la foule? _Qui_ sont-ils,
ceux qui renouvellent ce nom sacr, jusqu'alors dparti aux conseils
assembls pour le bonheur du genre humain? Quels hommes se runissent
aujourd'hui  ce vnrable appel? C'est la sainte-alliance, qui dit que
trois font tout. Terrestre trinit, qui revt une apparence cleste,
comme le singe contrefait l'homme! Unit pieuse, forme dans le dessein
unique--de fondre trois sots en un Napolon. Ah! l'gypte eut des dieux
raisonnables en comparaison des ntres: ses chiens et ses boeufs
connaissaient leur vritable place, et, demeurant en repos dans leur
chenil ou leur table, ils ne se souciaient que d'tre bien et dment
nourris; mais aux ntres, plus affams, il faut encore quelque chose de
plus, le pouvoir d'aboyer et de mordre, de rpandre le sang et dvorer
les chairs vivantes. Oh! combien taient plus heureuses que nous les
grenouilles du bon sope! car nous avons pour matres des soliveaux
anims, qui tendent  et l leur masse mchante, et accablent les
nations sous leurs stupides coups, dans la crainte insense de laisser
quelque ouvrage  la cigogne rvolutionnaire.

[Note 227: Ce Henri, clbre patriote, est un des hommes les plus
extraordinaires, et peut-tre un des moins connus en Europe; il se
distingua, dans la rvolution de l'Amrique, par un talent merveilleux.
Ce fut un _phnomne_, mme pour un tems de rvolution.

(_Note d'un dit. anglais_.)]

9. O trois fois heureuse Vrone, depuis que brille sur toi l'impriale
prsence de la nouvelle trinit! Fire d'un tel honneur, ton sol perfide
oublie la tombe tant vante de _tous les Capulets_, tes
Scaliger,--(qu'tait en effet _le grand chien_, _can grande_, que je
me hasarde de traduire, auprs de ces singes bien plus sublimes?)--ton
pote Catulle, dont les vieux lauriers cdent  ces lauriers nouveaux;
ton amphithtre o les Romains sigrent; le Dante dont tu accueillis
l'exil; ton bon vieillard[228] pour qui le monde entier tait dans ton
enceinte, et qui ne savait point qu'il y et quelque chose au-del; ah!
plt  Dieu que les htes royaux que tu renfermes lui ressemblassent au
point de ne jamais sortir de tes murs! Courage! poussez mille cris de
joie, gravez des inscriptions, levez des monumens de honte pour dire 
la tyrannie que le monde est dompt! Courez en foule au thtre avec une
rage de loyaut: la comdie n'est pas sur la scne, le spectacle est
riche en rubans et en croix.

[Note 228: Le fameux vieillard de Vrone.]

Allons, bonne Italie, regarde  travers les barreaux de ta prison;
applaudis, on te le permet: pour cela, tes mains charges de fers sont
libres.

10. Brillant spectacle! voyez le czar fat, l'autocrate des valses et des
combats, aussi dsireux d'un _bravo_ que d'un royaume, et tout aussi
propre  manier un ventail qu' porter un casque; beau comme un
Calmouk, spirituel comme un Cosaque; ame gnreuse tant qu'elle n'est
pas atteinte par les frimas; se laissant  demi amollir par un dgel
libral, mais reprenant sa duret premire toutes les fois que le soleil
levant est environn de nuages; sans autre objection  la vraie libert,
sinon que les nations deviendraient libres. Comme l'imprial dandy jase
bien sur la paix! comme il est prt  dlivrer la Grce, si les Grecs
voulaient tre ses esclaves! Avec quelle noblesse il a rendu aux
Polonais leur dite, puis command  la belliqueuse Pologne de demeurer
en repos! Avec quelle bont il enverrait les aimables pulks[229] de la
douce Ukraine faire la leon  l'Espagne! Avec quelle majest royale
montrerait-il  la fire Madrid sa gracieuse personne, long-tems
inconnue aux peuples du Sud! Bonheur achet  bon march, le monde
entier le sait,--en ayant les Moscovites pour amis ou pour ennemis.
Continue, monarque homonyme de l'illustre fils de Philippe!

[Note 229: Mot russe, par lequel on dsigne particulirement les bandes
de Cosaques.

(_N. du Tr._)]

La Harpe, ton Aristote, te fait signe. Ce que fut la Scythie  l'ancien
Alexandre, l'Ibrie le sera  toi et  tes Scythes. Jeune homme dj un
peu mr, songe  ton prdcesseur sur les bords du Pruth: si sa destine
doit tre aussi la tienne, tu as pour t'aider plus d'une vieille femme,
mais point de Catherine[230]: l'Espagne aussi a des rochers, des
rivires et des dfils;--l'ours peut tomber dans les piges du lion.
Les plaines ardentes de Xrs sont fatales aux Goths: crois-tu que le
vainqueur de Napolon doive cder  tes armes? Mieux vaut amliorer tes
dserts, changer tes pes en socs de charrue, raser et laver tes hordes
de Baskirs, arracher tes tats  l'esclavage et au knout; que de
t'engager tte baisse dans une route funeste, pour infester de tes
hideuses lgions la contre o les lois sont aussi pures que le ciel.
L'Espagne n'a pas besoin d'engrais: son sol est fertile, mais elle ne
nourrit pas ses ennemis: ses vautours se sont rassasis depuis peu;
voudrais-tu leur fournir une nouvelle proie? Hlas! tu ne seras pas
conqurant, mais pourvoyeur. Je suis Diogne, quoique Russes et Huns se
tiennent devant mon soleil et celui de plusieurs millions d'hommes: mais
si je n'tais pas Diogne, j'aimerais mieux me traner comme un ver que
d'tre un _tel_ Alexandre! Soit esclave qui voudra: le cynique sera
libre; son tonneau a des murailles plus dures que Sinope[231]; toujours
il aura en main sa lanterne, pour dcouvrir sur le visage des monarques
_un honnte homme_.

[Note 230: L'adresse de Catherine tira d'embarras Pierre, surnomm le
Grand (sans doute, par pure courtoisie), lorsqu'il tait entour par les
Musulmans sur les bords du Pruth.]

[Note 231: Patrie de Diogne le Cynique.

(_N. du Tr._)]

11. Et cependant, que fait la Gaule, terre prolifique des ultras _nec
plus ultra_, et de leur bande de mercenaires? Que font ses chambres
bruyantes, et sa tribune, o chaque orateur grimpe avant de trouver une
parole, et quand elle est trouve, entend pour rponse _le mensonge_,
qui fait cho tout alentour? Les reprsentans de notre Grande-Bretagne
daignent quelquefois couter: un snat gaulois a plus de langues que
d'oreilles: _Constant_ lui-mme, leur unique matre en dbats
politiques[232], doit se battre prochainement pour justifier en
champ-clos son discours. Mais ceci cote peu aux vrais Franais, qui
toujours aimrent mieux combattre qu'couter, ft-ce leur propre pre.
Qu'est-ce, en effet, que se tenir ferme devant les boulets, au prix de
l'obligation d'tre long-tems attentifs, et de ne jamais interrompre?
Telle n'tait point en vrit la mthode de la vieille Rome, lorsque
Cicron frappait de son tonnerre les chos du Forum: mais Dmosthne a
sanctionn le fait, en dfinissant l'loquence _de l'action, toujours de
l'action_.

[Note 232: Byron oublie le gnral Foy, Manuel, M. Royer-Collard, et
tant d'autres orateurs dont le nom ne s'offre pas tout de suite  notre
plume.

(_N. du Tr._)]

12. Mais o est le monarque? a-t-il dn? ou bien gmit-il encore sous
la pesante dette de l'indigestion? Les _pts_[233] rvolutionnaires se
sont-ils soulevs, et les royales entrailles se sont-elles changes en
prison? Le mcontentement a-t-il mis les troupes en fermentation; ou
bien _nulle_ fermentation n'a-t-elle suivi les perfides potages[234]?
Les cuisiniers carbonari n'auraient-ils pas assez prodigu la
carbonnade[235]  chaque service? ou les docteurs impitoyables
auraient-ils conseill la dite? Ah! dans tes regards abattus je lis que
la France entire n'a pas d'autres instrumens de trahison que ses
cuisiniers,  bon et classique L--! Est-il, peux-tu dire, dsirable
d'tre le _Dsir_? Pourquoi abandonnas-tu le calme le verdoyant sjour
d'Hartwell, la table d'Apicius et les odes d'Horace, pour rgir un
peuple qui ne veut pas tre rgi, et qui aime beaucoup mieux un fesseur
qu'un professeur[236]? Ah! les trnes ne cadraient ni  ton temprament
ni  ton got, la table te voit bien mieux plac: doux picurien, fait
pour tre un hte aimable et un non moins bon convive, pour parler de
littrature et connatre par coeur, _ moiti_ l'art du pote, et _
fond_ l'art du gourmand[237]; toujours rudit, de tems en tems
spirituel, et gracieux quand la digestion le permet;--mais non pas n
pour gouverner une terre asservie ou libre, la goutte tait dj pour
toi un suffisant martyre!

[Note 233: Le mot est en franais dans le texte.

(_N. du Tr._)]

[Note 234:

   _Have discontented movements stirr'd the troops;
   Or have_ no _movements follow'd trait'rous soups_?

(_N. du Tr._)]

[Note 235:

   _Have_ carbonaro _cooks not_ carbonadoed
   _Each course enough_?

(_N. du Tr._)]

[Note 236: C'est un jeu de mots analogue  celui du texte:

_And love much rather to be_ scourged _than_ schooled.

Le peuple franais a enfin regimb sous le fouet, et reconquis pour
jamais sa libert.

(_N. du Tr._)]

[Note 237: _A moiti,  fond_, sont en franais dans le texte.

(_N. du Tr._)]

13. Et la noble Albion passera-t-elle sans recevoir d'un hardi Breton
l'ordinaire phrase d'loges? Ses arts,--ses armes,--et George,--et la
gloire et les les,--et l'heureuse Bretagne,--les sourires de la
richesse et de la libert,--les ctes blanchtres et escarpes qui
forcrent l'invasion  se tenir au large,--le contentement des sujets 
l'preuve des taxes,--l'orgueilleux Wellington, avec son bec d'aigle si
recourb que son nez est le croc o il suspend le monde[238]!--et
Waterloo,--et le commerce,--et--(chut! ne lchons pas encore une syllabe
sur les impts, ni sur la dette)--et cet homme qu'on ne pleure jamais
(assez), Castlereagh, dont le canif fendit l'autre jour une plume
d'oie[239]--et _les pilotes qui ont triomph de tous les
orages_,--(mais, n'altrez pas un nom, mme pour la rime.)[240] Voil
les lieux communs, jusqu'ici chants si souvent, qu' mon sens, nous
n'avons plus dsormais besoin de les chanter; on les trouve partout dans
tant de volumes qu'il n'y a aucune ncessit que vous les trouviez ici.
Toutefois, il nous reste encore l'esprance d'un _rgime_, conforme  la
raison, et, ce qui est plus trange,  la _rime_[241]; ton gnie nous
permet de l'esprer,  Canning! toi qui, homme d'tat par ducation,
mais, n homme d'esprit, ne pus jamais, mme dans cette stupide chambre,
abaisser ton potique enthousiasme  une prose froide et plate: notre
dernier, notre meilleur, notre unique orateur, moi, je puis te
louer,--ce que les torys ne font plus, ou du moins pas autant;--ils te
hassent, grand homme, parce que tu les soutiens encore moins que tu ne
leur en imposes. La meute se rassemblera ds que le chasseur aura cri:
hol! elle le suivra, bande docile, partout o il la conduira. Mais ne
t'y mprends pas; leurs hurlemens ne sont pas des cris d'amour, leur
aboiement aprs le gibier n'est pas un loge. Encore moins fidles que
la troupe quadrupde, les bipdes, au moindre soupon d'odeur,
reviendraient sur leurs pas. Les liens qui attachent ta selle ne s'ont
pas encore tout--fait srs, et l'on ne peut pas se fier beaucoup aux
jarrets du royal talon. Le lourd et vieux cheval blanc est enclin 
broncher,  ruer,  se laisser parfois, lui et son cavalier, dans la
boue. Mais que vois-je? l'animal est saignant.

[Note 238: _That nose, the hook where he suspends the world_.

_Naso suspendit adunco_.

(HORACE.)

Le pote romain applique cette expression  un homme qui tait
simplement imprieux envers son ami.]

[Note 239: _Whose pen-knife slit a goose-quill t'other day_: il y a un
jeu de mots intraduisible, _quill_ ayant un double sens, celui de
_plume_ et celui de tuyau, et indiquant par l l'artre carotide que
Castlereagh se coupa.

(_N. du Tr._)]

[Note 240: Toutes ces phrases sont des lambeaux de Southey et autres
potes courtisans; la dernire parenthse indique qu'un de ces potes
avait altr, pour la justesse de la rime, le nom de son hros.

(_N. du Tr._)]

[Note 241:

   _Yet something may remain perchance to_ chime
   _With reason, and, what's stranger still, with_ rhyme.]

14. Hlas! pauvre contre[242]! comment la langue ou la plume
dplorera-t-elle tes _country-gentlemen_, aujourd'hui pris au dpourvu,
les derniers  imposer silence au cri de guerre, les premiers  faire de
la paix une maladie? Pourquoi sont ns tous ces patriotes de
campagne[243]? pour chasser, voter, et hausser le prix du grain? Mais le
grain, comme toute chose mortelle, doit tomber: oui, tout tombe, rois,
conqurans, et principalement le cours des marchs. Devez-vous donc
tomber avec chaque pi de bl? Pourquoi troubliez-vous Bonaparte dans
son empire? Il tait votre grand Triptolme: ses vices ne dtruisaient
que des royaumes, mais maintenaient vos prix: il agrandissait, au profit
et au contentement de tous les lords, le grand oeuvre d'alchimie agraire
que l'on appelle _rente_[244]. Pourquoi le tyran trbucha-t-il chez les
Tartares, et fit-il baisser le froment  un taux si dsesprant? cet
homme valait beaucoup plus sur son trne. A dire vrai, le sang et
l'argent taient rpandus sans mesure; mais qu'est-ce que cela? le crime
peut en retomber sur la Gaule. Mais le pain tait cher, le fermier
payait exactement, et les arpens de terre acquittaient leur dette au
jour fix. Maintenant, qu'est devenu le compte clair et net de l'ale? le
mtayer, fier de sa bourse bien arrondie, et connu pour n'avoir jamais
manqu  un paiement? la ferme qui jusqu'ici ne resta jamais sur les
bras du propritaire? le marais converti en champ fertile? l'espoir
impatient de l'expiration du bail? les fermages ports au double? Ah!
que la paix est un grand mal! En vain l'on propose des prix pour exciter
le gnie du cultivateur, en vain la chambre des communes vote son bill
patriotique, l'_intrt foncier_,--(peut-tre comprendrez-vous mieux la
phrase en supprimant l'pithte)[245]--l'intrt frappe tous les chos
de ses gmissemens, dans la crainte que l'aisance ne descende jusqu'au
pauvre. Vite! vite! rentes foncires[246], htez-vous de hausser: sinon
le ministre perdra ses votes; le patriotisme, si dlicat et si pur,
baissera ses pains au prix courant, car, hlas! _les pains et les
poissons_, nagure cots si haut, aujourd'hui ne sont plus;--les fours
sont ferms, les pcheries  sec, et aprs tant de millions dpenss, il
ne reste plus qu' devenir modrs et contens. Ceux qui ne le sont pas
_ont eu_ leur tour,--et toujours tour  tour l'urne de la fortune verse
le bien et le mal. Qu'ils trouvent aujourd'hui leur rcompense dans leur
vertu, et qu'ils partagent les heureuses destines qu'eux-mmes ont
prpares. Voyez donc cet essaim de Cincinnatus sans gloire, fermiers de
la guerre et dictateurs des fermes! _Leur_ soc fut le glaive remis entre
des mains mercenaires, _leurs_ champs s'engraissrent du sang des autres
contres. Sains et saufs dans leurs granges, ces laboureurs sabins
envoyrent leurs frres aux combats,--et pourquoi? pour la rente[247]!
Chaque anne ils votrent par immenses budgets le sang, les sueurs, les
millions de la nation en larmes,--et pourquoi? pour la rente! Ils
beuglaient, dnaient, buvaient, et juraient qu'ils taient prts 
mourir pour l'Angleterre; pourquoi donc vivre? pour la rente! La paix a
produit le mcontentement gnral de ces patriotes  grand march[248];
la guerre tait pour eux la rente! Comment rtablir leur amour de la
patrie, rtablir les millions follement dpenss?--en rtablissant la
rente. Ne rendront-ils donc pas les trsors prts? non sans doute: il
faut tout sacrifier  la hausse de la rente. Leur bien, leur mal, leur
sant, leur richesse[249], leur joie ou leur chagrin, leur tre, leur
fin, leur but, leur religion, c'est la rente! la rente! rien que la
rente! O sa, tu vendis ton droit d'anesse pour un plat de lentilles:
tu aurais d gagner plus, ou manger moins; maintenant tu as aval
goulument ton potage, tes rclamations sont vaines; Jacob dit que le
march tient. Tel fut, seigneurs terriens[250], votre apptit pour la
guerre; et, gorgs de sang, vous grognez pour une blessure! Quoi donc?
voudrait-on tendre ce tremblement du sol jusqu' la caisse publique,
et, quand la terre s'croule, branler le papier consolid? pourvu que
la rente foncire se relve, faire tomber la banque et la nation, et
fonder sur la bourse un _fundling_ hpital? puis, tandis que la religion
se dbat dans les convulsions de l'agonie, notre sainte mre l'glise ne
pleure que sur ses dmes, comme Niob sur ses enfans: les prlats sont
condamns au sort des saints, et l'orgueilleux _pluralist_[251] se voit
rduit  un seul bnfice. L'glise, l'tat et la faction luttent au
milieu des tnbres, dans l'arche commune o le dluge les ballotte.
Sans vques, sans banques, sans dividendes, une autre Babel
s'lve,--mais la Bretagne finit. Et pourquoi? pour choyer les besoins
de l'gosme, et tayer le tertre de ces fourmis, matresses des champs.
_Regarde ces fourmis, paresseux, et sois sage_[252]: admire leur
patience dans chaque sacrifice, jusqu' ce que tu aies appris  sentir
la leon de leur orgueil, la valeur des taxes et de l'homicide; admire
leur justice qui renierait volontiers la dette des nations:--et pourtant
cette dette, rpondez, je vous prie, _qui l'a faite si haute_?

[Note 242: Il reste dans la traduction une invitable obscurit, parce
que Byron joue sur le double sens de _country_, patrie et campagne.

(_N. du Tr._)]

[Note 243: _Country patriots_.]

[Note 244: En anglais, _rent_ est une expression technique, spciale
pour designer exclusivement le revenu d'une proprit terrienne.

(_N. du Tr._)]

[Note 245:

   _The_ landed interest--(_you may understand
   The phrase much better leaving out the land_).]

[Note 246: C'est ainsi que nous traduisons et devons traduire _rents_,
qui, dans le texte, n'est accompagn d'aucun adjectif.

(_N. du Tr._)]

[Note 247: Comme en franais le mot _rente_ employ seul indique
spcialement le revenu de l'argent, et non pas le revenu des terres,
nous prvenons nos lecteurs qu'ici il faut l'entendre dans le sens
anglais (rente foncire): ce mot se rptant neuf fois, on sent pourquoi
nous avons prfr  un anglicisme une priphrase lourde.

(_N. du Tr._)]

[Note 248: _These high market patriots_.--Pour rendre cette expression
nergique et concise, nous avons employ une locution ancienne.

(_N. du Tr._)]

[Note 249: Il y a un jeu de mots: _Health, wealth_.

(_N. du Tr._)]

[Note 250: _Landlords_.

(_N. du Tr._)]

[Note 251: _And proud pluralities subside to one_.

Nous avons hasard de franciser le mot _pluralist_, qui dsigne
spcialement l'individu cumulant plusieurs bnfices ecclsiastiques. Si
cela dplat, qu'on mette  la place le mot _cumulard_, moins trange,
mais plus gnral et plus vague.

(_N. du Tr._)]

[Note 252: Citation.]

15. [253]Ou bien guide tes voiles entre ces roches trompeuses, nouvelles
symplgades[254],--cueils fconds en naufrages, o Midas pourrait voir
de nouveau ses souhaits accomplis en papier rel ou en or imaginaire: ce
magique palais d'Alcine montre plus de richesses que la Bretagne n'en
eut jamais  perdre, ft-elle tout entire une mine pure d'atomes
trangers, fussent tous ses cailloux sortis du Pactole.

[Note 253: La Bourse.]

[Note 254: Ce sont deux rochers, situs  l'embouchure du Bosphore, dans
le Pont-Euxin. Les potes anciens en ont parl comme de deux masses
mobiles qui s'entrechoquaient pour abmer les navires engags dans ce
passage.

(_N. du Tr._)]

L s'ouvre le tripot de la fortune, tandis qu'une vaine rumeur tient
l'enjeu, et que le monde tremble de forcer les banquiers  la
banqueroute[255]. Combien la Bretagne est riche, non pas, il est vrai,
en mines, en paix, en aisance, en bl, en huile ni en vins. Ce n'est pas
une terre de Chanaan, pleine de lait et de miel, ni d'autre monnaie
courante que ses sicls de papier[256]. Mais ne refusons pas d'avouer la
vrit: jamais terre chrtienne fut-elle si riche en juifs? Le bon roi
Jean[257] ne leur laissa que les dents: mais aujourd'hui,  rois, tous
tant que vous tes, ce sont les juifs qui vous tirent poliment les
vtres, ce sont eux qui rgissent tous les tats, tous les vnemens,
tous les souverains, et qui font voyager un emprunt _de l'Indus jusqu'au
ple_. Les trois frres[258],--le banquier, le _broker_[259],--et le
baron--se htent de porter secours  nos tyrans banqueroutiers,--et non
pas aux ntres seulement; la Colombie voit aussi les heureuses
spculations se succder les unes aux autres, et les philanthropiques
enfans d'Isral daignent soutirer goutte  goutte leur gentil droit de
courtage aux veines puises de l'Espagne[260]. Sans l'aide d'Abraham,
la Russie ne peut marcher: c'est l'or, non pas l'acier, qui lve les
arcs de triomphe. Deux juifs, race choisie, peuvent trouver en tout
royaume leur _terre promise_: deux juifs humilient les Romains, et
haussent le Hun maudit, plus brutal que dans les anciens jours: deux
juifs,--vrais juifs, et non pas samaritains,--gouvernent le monde avec
tout l'esprit de leur secte. Que leur importe le bonheur de la terre? Un
congrs forme leur _nouvelle Jrusalem_, o les appellent les baronies
et les cordons.--O saint Abraham! vois-tu ce spectacle? tes sectateurs
se mlent  ces royaux pourceaux[261], qui ne crachent pas sur leur
juive souquenille[262], mais qui les honorent comme personnages de
consquence.--(Qu'est devenu,  Pope, ton vigoureux jarret? ne
pourrait-il accorder  Juda la faveur de quelques coups de pied? ou bien
a-t-il donc cess de _ruer contre l'aiguillon_[263]?) Vois dans le pays
de Shylock[264] les juifs prts de nouveau  retrancher du coeur des
nations une livre de chair[265].

[Note 255: _And the world trembles to bid_ brokers break.

--_Broker_ indique plus particulirement ce que nous entendons par
_agent de change_. Nous y avons substitu le mot _banquier_, pour
conserver la paronomase par drivation.

(_N. du Tr._)]

[Note 256: _Paper shekels_.--Le sicle est une monnaie dont il est
question dans la Bible.

(_N. du Tr._)]

[Note 257: Jean-sans-Terre, sous le rgne duquel les Juifs souffrirent
les plus cruelles exactions.

(N. du Tr.)]

[Note 258: Byron dsigne les trois Rothschild, celui de Paris, celui de
Londres et celui de Vienne.

(_N. du Tr._)]

[Note 259: _Courtier, agent-de-change_ ne rendent qu' peu prs, et
d'une manire fausse, ce que les Anglais nomment _broker_.

(_N. du Tr._)]

[Note 260:

   _And philanthropic Israel deign us to drain
   Her mild_ per centage (littralement: son _tant pour cent_)
 _from exhausted Spain_.

(_N. du Tr._)]

[Note 261: _These royal_ swine.]

[Note 262: Citation: _On their jewish gabardine_.

(_N. du Tr._)]

[Note 263: Citation: _Kick against the pricks_.

(_N. du Tr._)]

[Note 264: Le Juif du _Marchand de Venise_.

(_N. du Tr._)]

[Note 265: Citation: _Pound of flesh_.

(N. du Tr.)]

16. trange spectacle! ce congrs fut destin  unir ce qui ne peut tre
uni, ce qui est incompatible. Je ne parle pas des souverains;--ils sont
tous semblables, monnaie commune, telle qu'elle fut toujours frappe.
Mais ceux qui rgissent les marionnettes, qui en remuent les fils,
offrent plus de bigarrure que leurs lourds monarques: ce sont juifs,
auteurs, gnraux, charlatans, qui s'assemblent, tandis que l'Europe
s'merveille d'un si vaste dessein. L, Metternich, premier parasite du
pouvoir, prodigue ses cajoleries: l, Wellington oublie de combattre;
l, Chteaubriand compose de nouveaux livres des _Martyrs_[266]; les
russ Grecs intriguent pour les stupides Tartares; Montmorency, ennemi
jur des chartes, devient un diplomate de grand _clat_[267] pour
fournir des articles aux _Dbats_; pour lui, la guerre est chose
sre,--et cependant pas aussi certaine que son cong signifi par le
_Moniteur_. Hlas! comment son cabinet put-il errer ainsi? la paix
vaut-elle un ministre-ultra? Il tombe, en vrit, mais peut-tre pour se
relever _presque aussi vite qu'il a conquis l'Espagne_.

[Note 266: M. Chteaubriand, qui n'a pas oubli l'auteur dans le
ministre, reut  Vrone un joli compliment d'un souverain lettr: Ah!
monsieur C--; tes-vous parent de ce Chteaubriand qui--qui--qui a
_crit quelque chose_? On dit que l'auteur d'_Atala_ se repentit pour
un instant d'tre un _lgitime lui-mme_.]

[Note 267: En franais dans le texte, pour rimer avec _Dbats_, qui est
galement en franais.

(_N. du Tr._)]

17. Assez de cela!--un spectacle plus triste dtourne et fixe les
regards de ma muse, qui s'en dfend en vain. L'impriale archiduchesse,
l'impriale fiance, l'impriale victime--sacrifie  l'orgueil! cette
mre de l'enfant, espoir du hros, du jeune Astyanax de la moderne
Troie: cette femme, maintenant ombre ple de la plus grande reine que la
terre ait encore  voir, ou ait jamais vue; elle s'clipse parmi les
fantmes du moment! Objet de piti, dbris de puissance! oh! raillerie
cruelle! L'Autriche ne peut-elle donc pargner une fille? Qu'est-ce que
la veuve de la France a fait l? Sa vritable place tait sur les
rivages de Sainte-Hlne; son seul trne, sur le tombeau de Napolon.
Mais non:--elle doit encore conserver un petit royaume sous la garde
assidue de son formidable chambellan; martial argus qui, sans avoir
cinquante paires d'yeux, doit veiller sur elle au milieu de ces pompes
chtives. Elle ne partage plus l'empire qu'elle partagea en vain,
l'empire qui, surpassant celui de Charlemagne, s'tendit depuis Moscou
jusques aux mers du sud; mais elle gouverne encore le pastoral duch du
fromage[268], o Parme voit le voyageur accourir pour noter les
affiquets de cette cour de contrefaon. Mais la voil qui parat, cette
femme! Elle se montre en spectacle  Vrone, mais prive de toute
splendeur: elle se montre,--tandis que les nations regardent et
demeurent en deuil,--avant mme que les cendres de son poux aient eu le
tems de se glacer sous le ciel inhospitalier de l'exil: (si toutefois
ces cendres augustes peuvent jamais devenir froides;--mais non,--elles
cachent encore des feux qui s'chapperont de la terre.) La voil qui
s'avance, la nouvelle Andromaque!--(non l'Andromaque de Racine ou
d'Homre.) Voyez, elle marche, appuye sur le bras de Pyrrhus. Oui,
cette main, rouge encore du sang de Waterloo, cette main, qui trancha le
sceptre  demi bris d'un premier poux, est offerte et accepte!
L'impudeur d'une esclave serait-elle monte plus haut ou descendue plus
bas?--_Lui_, cependant, il gt dans sa tombe encore frache! Quant 
elle, ni ses yeux, ni ses joues ne trahissent aucune lutte intrieure,
et l'_ex_-impratrice devient aussi bien _ex_-pouse. Tant les ames
royales ont d'gard pour les noeuds humains! Pourquoi donc
respecteraient-elles les sentimens des hommes, quand les leurs ne sont
pour elles-mmes qu'un jeu?

[Note 268: Tout le monde sait ce que c'est que le Parmesan.

(_N. du Tr._)]

18. Mais, fatigu des folies trangres, je retourne dans ma patrie, et
j'esquisse le groupe,--le tableau encore  venir. Ma muse allait
pleurer, mais, avant de laisser couler ses larmes, elle surprit sir
William Curtis en jupon retrouss. Tandis que les chefs de tous les
clans highlandais accouraient en foule pour saluer leur frre, Vich Ian
Alderman!--tandis que l'htel-de-ville devient tout--fait galique, et
rpte les rugissemens erses, tandis que le conseil s'crie d'une
commune voix: Claymore!-- voir les tartans de la fire Caldonie
environner comme une ceinture le gros _sirloin_[269] d'une cit
celtique, ma muse clata en rires si bruyans, que je m'veillai, et ce
n'tait plus un rve!

Ici, lecteur, nous nous arrterons:--s'il n'y a pas de mal dans ce
premier essai,--vous aurez peut-tre un second _carmen_[270].

[Note 269: _Sirloin_, vieux mot qui signifie littralement _seigneur
longe de veau_, et se dit des rois anglais faits chevaliers dans un
accs de bonne humeur.

(_N. du Tr._)]

[Note 270: Le mot est en latin dans le texte anglais.

(_N. du Tr._)]

FIN DE L'AGE DE BRONZE.




ROMANCE
MUY DOLOROSO
DEL SITIO Y TOMA DE ALHAMA.

La ballade originale, soit en espagnol, soit en arabe (car elle existait
dans l'une et l'autre langue), produisait une telle impression, qu'il
tait dfendu aux Maures de la chanter dans Grenade, sous peine de la
vie.

Nous avons cru devoir,  l'exemple des meilleures ditions anglaises,
donner le texte espagnol, que les amateurs ne pourraient se procurer
qu'avec grande peine. Au reste, c'est le texte anglais que nous
traduisons avec la fidlit la plus rigoureuse. Ainsi, l'on pourra juger
de l'exactitude de Lord Byron comme traducteur.

(_N. du Tr._)




TRS-PLAINTIVE BALLADE
SUR
LE SIGE ET LA CONQUTE D'ALHAMA[271];
LAQUELIE, EN LANGUE ARABE, A LE SENS SUIVANT.

[Note 271: Jolie et assez grande ville d'Espagne, dans le royaume de
Grenade.

(_N. du. Tr._)]

1. Le roi Maure traverse  la hte la royale ville de Grenade; il va des
portes d'Elvira  celles de Bivarambla.

Malheur  moi, Alhama!

2. Une dpche annonce au monarque, que la cit d'Alhama a succomb. Il
jeta le papier dans le feu, et tua le messager.

Malheur  moi, Alhama!

_TEXTE_.

   ROMANCE MUY DOLOROSO
   DEL SITIO Y TOMA DE ALHAMA,
   EL QUAL DEZIA EN ABAVIGO ASSI.

     1. Passeavase el rey Moro
   Por la ciudad de Granada,
   Desde las puertas de Elvira
   Hasta las de Bivarambla.

         Ay de mi, Alhama!

     2. Cartas le fueron venidas
   Que Alhama era ganada.
   Las cartas ech en el fuego,
   Y al mensagero matava.

         Ay de mi, Alhama!

3. Il quitte sa mule et monte son cheval: puis il presse son coursier 
travers la rue de Zacatin, jusques  l'Alhambra.

Malheur  moi, Alhama!

4. Quand il eut atteint les murs de l'Alhambra, soudain il ordonna que
la trompette se htt de sonner en mme tems que le clairon d'argent.

Malheur  moi, Alhama!

5. Et que le bruit sourd des tambours de guerre, battant au loin
l'alarme, fit rpondre  l'appel de la musique martiale les Maures de la
ville et de la plaine.

Malheur  moi, Alhama!

6. Soudain les Maures, avertis par un tel signal que le sanguinaire Mars
les rappelait, vinrent, un  un et deux  deux, former un puissant
escadron.

Malheur  moi, Alhama!

   _TEXTE_.

     3. Descavalga de una mula,
   Y en un cavallo cavalga.
   Por el Zacatin arriba
   Subido se avia al Alhambra.
         Ay de mi, Alhama!

     4. Como en el Alhambra estuvo,
   Al mismo punto mandava
   Que se toquen las trompetas
   Con anafiles de plata.
         Ay de mi, Alhama!

     5. Y que atambores de guerra
   Apriessa toquen alarma;
   Por que lo oygan sus Moros
   Los de la vega y Granada.
         Ay de mi, Alhama!

7. Puis un vieillard maure parla en ces termes au roi: Pourquoi, nous
appeler,  roi! Que veut dire cette convocation?

Malheur  moi, Alhama!

8. Hlas! amis, vous avez  connatre un dsastre bien cruel: les
chrtiens, par un coup de haute hardiesse, se sont empars d'Alhama.

Malheur  moi, Alhama!

9. Puis un vieil alfaqui[272],  barbe longue et blanche, s'cria: Bon
roi, tu es justement trait; bon roi, tu l'as bien mrit.

[Note 272: Nom des prtres chez les Maures.

(_N. du Tr._)]

Malheur  moi, Alhama!

_TEXTE_.

     6. Los Moros que el son oyeron,
   Que al sangriento Marte llama,
   Uno a uno, y dos a dos,
   Un gran esquadron formavan.
         Ay de mi, Alhama!

     7. Alli habl un Moro viejo;
   Desta manera hablava:
   Para que nos llamas, Rey?
   Para que es este llamada?
         Ay de mi, Alhama!

     8. Aveys de saber, amigos,
   Una nueva desdichada:
   Que Cristianos, con braveza,
   Ya nos han tomado Alhama!
         Ay de mi, Alhama!

10. Par toi, en un jour fatal, furent mis  mort les Abencerrages,
fleur de Grenade: par toi, les trangers furent admis dans la chevalerie
de Cordoue.

Malheur  moi, Alhama!

11. Et pour cela,  roi! un double chtiment tombe sur ta tte: toi et
les tiens, ta couronne et ton royaume, tout prira dans l'abme d'un
dernier naufrage.

Malheur  moi, Alhama!

12. Quiconque ne respecte point les lois, la loi veut qu'il prisse.
Ainsi, Grenade doit tre prise, et toi-mme succomber avec elle.

Malheur  moi, Alhama!

   _TEXTE_.

     9. Alli habl un viejo Alfaqui,
   De barba crecida y cana:--
   Bien se te emplea, buen rey,
   Buen rey; bien se te empleava.
         Ay de mi, Alhama!

     10. Mataste los Abencerrages,
   Que era la flor de Granada;
   Cogiste los tornadizos
   De Cordova la nombrada.
         Ay de mi, Alhama!

     11. Por esso mereces, Rey,
   Una pena bien doblada;
   Que te pierdas tu y el regno,
   Y que se pierda Granada.
         Ay de mi, Alhama!


13. La flamme tincelait dans les yeux du vieux Maure; le courroux du
monarque s'allumait  ce discours d'un sujet rebelle, qui parlait trop
bien des lois[273].

Malheur  moi, Alhama!

[Note 273: On remarquera que ces trois dernires strophes (11, 12, 13)
sont loin de rendre fidlement la noble simplicit de l'original. (_N.
du Tr._)]

14. Aucune loi ne permet de dire ce qui blesse l'oreille des
rois:--ainsi rpond le roi moresque, frmissant de colre. Il dit, et
condamne  mort le vieillard.

Malheur  moi, Alhama!

   _TEXTE_.

     12. Si no se respetan leyes,
   Es ley que todo se pierda,
   Y que se pierda Granada,
   Y que te pierdas en ella.
         Ay de mi, Alhama!

     13. Fuego per los oyos vierte,
   El rey que esto oyera:
   Y como el otro de leyes
   De leyes tambien hablaya.
         Ay de mi, Alhama!

     14. Sabe un rey que no ay leyes
   De darle a reyes disgusto.--
   Esso dize el rey Moro
   Relinchando de colera.
         Ay de mi, Alhama!

15. Maure alfaqui! Maure alfaqui! sans gard pour ta blanche barbe, le
roi ordonne  ses bourreaux de te saisir: car la perte d'Alhama
l'irritait.

Malheur  moi, Alhama!

16. Il leur ordonne d'attacher ta tte  la plus haute pierre de
l'Alhambra, afin que ton supplice satisfasse  la loi, et que les autres
tremblent en le voyant.

Malheur  moi, Alhama!

17. Cavaliers, hommes de bien, coutez mes paroles; coutez-moi dire au
monarque maure que je ne lui dois rien.

Malheur  moi, Alhama!

18. Mais la chute d'Alhama pse sur mon coeur et dchire mon ame. Si le
roi a perdu son domaine, d'autres peuvent avoir perdu davantage.

Malheur  moi, Alhama!

   _TEXTE_.

     15. Moro Alfaqui, Moro Alfaqui,
   El de la vellida barba,
   El rey te manda prender,
   Por la perdida de Alhama!
         Ay de mi, Alhama!

     16. Y cortarte la cabea,
   Y ponerla en el Alhambra,
   Por que a ti castigo sea,
   Y otros tiemblen en miralla.
         Ay de mi, Alhama!

     17. Cavalleros, hombres buenos,
   Dezid de mi parte al rey,
   Al rey Moro de Granada,
   Como no le devo nada.
         Ay de mi, Alhama!

19. Les pres ont perdu leurs enfans, les femmes leurs poux, et maints
vaillans hommes leurs vies: l'un a perdu ce qui fut l'objet de son plus
vif amour, l'autre sa richesse ou son honneur.

Malheur  moi, Alhama!

20. Moi-mme j'ai perdu, en cette fatale journe, une fille, la plus
aimable fleur de toute la contre: je donnerais sur l'heure cent
doublons pour la racheter, et je ne croirais pas payer trop cher sa
ranon.

Malheur  moi, Alhama!

21. Comme le vieux Maure tenait ces discours, on lui trancha la tte, et
on la porta sans dlai sur les murs de l'Alhambra, suivant l'ordre du
roi.

Malheur  moi, Alhama!

   _TEXTE_.

     18. De averse Alhama perdido
   A mi me pesa en alma.
   Que si el rey perdi su tierra,
   Otro mucho mas perdiera.
         Ay de mi, Alhama!

     19. Perdieran hijos padres,
   Y casados las casadas;
   Las cosas que mas amara
   Perdi l'un y el otro fama.
         Ay de mi, Alhama!

     20. Perd una hija donzella
   Que era la flor d' esta tierra,
   Cien doblas dava per ella,
   No me las estimo en nada.
         Ay de mi, Alhama!

22. Hommes et enfans pleurent une perte si dure et si cruelle: toutes
les dames que Grenade renferme dans son enceinte, fondent en larmes
amres.

Malheur  moi, Alhama!

23. De toutes les fentres s'pandent sur les murs les noires tentures
de deuil. Le roi pleure comme une femme sur sa perte: car c'tait un
grand mal, une grande plaie.

Malheur  moi, Alhama!

   _TEXTE_.

     21. Diziendo assi al hacen Alfaqui,
   Le cortaron la cabea,
   Y la elevan al Alhambra,
   Assi come el rey lo manda.
         Ay de mi, Alhama!

     22. Hombres, ninos y mugeres,
   Lloran tan grande perdida,
   Lloravan todas las damas
   Quantas en Granada avia.
         Ay de mi, Alhama!

     23. Por las calles y ventanas
   Mucho luto parecia;
   Llora el rey como fembra,
   Qu' es mucho lo que perdia.
         Ay de mi, Alhama.

FIN DE LA TRS-PLAINTIVE BALLADE.




PREMIER CHANT
DU
MORGANTE MAGGIORE,

TRADUIT DE L'ITALIEN DE PULCI.




AVERTISSEMENT
DU TRADUCTEUR.

Le lecteur peut-tre s'tonnera que nous ayons _traduit_ une
_traduction_, d'autant plus que nous-mme, dans les _Heures de loisir_,
avons omis toutes les traductions, paraphrases ou imitations; mais il y
a une grande diffrence entre les faibles essais de la jeunesse de notre
pote, et une traduction que fit Lord Byron dans toute la force de son
talent. Lord Byron a, en gnral, rendu Pulci avec une fidlit dont on
aurait t tent de croire incapable un gnie aussi vif et aussi
indpendant que le sien. On ne peut dire de lui _traduttore, traditore_:
quand il n'est pas fidle (et cela est rare), il embellit.




AVERTISSEMENT
DE LORD BYRON.

Le _Morgante Maggiore_, dont je publie le premier chant traduit en
anglais, partage, avec l'_Orlando innamorato_, l'honneur d'avoir form
et inspir le style et la fable de l'Arioste. Les grands dfauts du
Boardo furent sa manire trop srieuse de traiter les rcits de
chevalerie, et son pre style. L'Arioste, en continuant l'histoire de
l'_Orlando_, a vit le premier dfaut par un judicieux emploi de
l'esprit de saillie du Pulci; et Berni a fait disparatre le second, en
retouchant le pome du Boardo. Pulci peut tre considr comme
prcurseur et modle unique de Berni, comme il l'a t en partie 
l'gard de l'Arioste, quelque infrieur qu'il soit, nanmoins,  ses
deux imitateurs. Il n'en est pas moins le fondateur d'un nouveau genre
de posie rcemment clos en Angleterre: je veux parler de la posie de
l'ingnieux Whistlecraft. Les pomes srieux sur Roncevaux en mme
style, et plus particulirement celui de M. Mrivale; vrai chef-d'oeuvre
du genre, doivent tre rapports  la mme source. Il n'a pas encore t
entirement dcid si Pulci eut ou n'eut pas l'intention de ridiculiser
la religion, qui est un de ses thmes favoris. Il me semble qu'une telle
intention et t non moins prilleuse pour le pote que pour le prtre,
en gard surtout au sicle et au pays. D'ailleurs, la publication du
pome a toujours t permise; il a t admis au nombre des classiques
italiens: ce qui prouve qu'il n'a jamais t et qu'il n'est pas non plus
maintenant interprt en mauvaise part. Que l'auteur ait eu l'intention
de tourner en drision la vie monastique, et qu'il ait laiss son
imagination se jouer de la niaise simplicit de son gant converti, cela
parat assez vident. Mais, certes, il serait aussi injuste de l'accuser
d'irrligion l-dessus, que de dnoncer Fielding pour son ministre
_Adams, Barnabas, Thwackun, Supple_, et _the Ordinary_ dans _Jonathan
Wild_,--ou Walter-Scott, pour l'heureux parti qu'il a tir de ses
covenantaires, dans les _Tales of my Landlord_.

Dans la traduction suivante, j'ai us de la libert de l'original envers
les noms propres: de mme que Pulci dit _Gan_, _Ganellon_ ou
_Ganellone_; _Carlo_, _Carlomagno_ ou _Carlomano_; _Rondel_ ou
_Rondello_, etc., selon que telle ou telle forme se trouve  sa
convenance: ainsi en use le traducteur. Sous d'autres rapports, la
version est fidle, ou du moins le traducteur a fait de son mieux pour
combiner l'interprtation d'une langue trangre avec la difficile tche
de la rduire au mme mode de versification dans sa langue. Le lecteur
est pri de se souvenir que le style vieilli de Pulci, malgr sa puret,
n'est pas d'une intelligence aise, pour la plupart des Italiens
eux-mmes, en raison de l'emploi frquent des proverbes toscans; et il
en sera peut-tre plus indulgent  l'gard de l'essai que je lui offre.
Jusqu' quel point le traducteur a-t-il russi? Continuera-t-il ou non
son ouvrage? Ce sont questions que le public dcidera. Ce qui m'a engag
en partie  faire cette exprience, c'est mon amour, mon tude partiale
de la langue italienne, dont il est si ais d'acqurir une lgre
teinture, et si difficile, pour ne pas dire impossible,  un tranger
d'obtenir une connaissance complte et approfondie. La langue italienne
est comme une beaut capricieuse, qui accorde ses sourires  tous les
cavaliers, ses faveurs  un petit nombre d'lus, et quelquefois
rcompense le moins ceux qui l'ont courtise le plus long-tems. Le
traducteur dsirait aussi prsenter sous un vtement anglais une partie
au moins d'un pome qui n'a jamais encore t transport dans une langue
du Nord, d'autant plus que ce pome a t le modle original des plus
clbres ouvrages produits en de des Alpes, ainsi que de ces potiques
essais rcemment tents en Angleterre, desquels j'ai dj fait mention.




Chant Premier.


1. Au commencement tait le verbe immdiatement aprs Dieu; Dieu tait
le verbe, le verbe n'tait rien moins que Dieu. Il tait au commencement
des choses, selon ma manire de voir, et rien ne put se faire sans lui.
Ainsi;  Seigneur plein de justice! du haut de ton cleste sjour,
envoie-moi, dans ta bienveillante sagesse, un ange, un ange seul, qui
soit mon compagnon et mon appui durant le cours de la fameuse, noble et
ancienne histoire que je m'en vais chanter.

2. Et toi,  vierge, fille, mre, pouse de ce mme Seigneur, qui te
donna les clefs du ciel, de l'enfer et de l'univers entier, ds ce jour
o ton ange Gabriel te dit: Salut, Marie! Ah! puisque tu ne refusas
jamais ta piti  tes serviteurs, daigne, dans ta bont, prodiguer  mes
vers les rimes coulantes, les fleurs d'un style ais, et jusques  la
fin illumine mon esprit.

3. C'tait dans la saison o la triste Philomle pleure avec sa soeur,
qui se rappelle et dplore les antiques malheurs que toutes deux ont
soufferts, et o ses chants inspirent l'amour aux nymphes:  la main de
Phaton, fils trop aim, Phbus avait livr les rnes de son char, sans
cesser nanmoins cette fois d'en modrer le cours par ses ordres:
l'astre venait de poindre  l'horizon, et d'obliger Tithon  se gratter
le front;

4. Lorsque je prparai ma barque  obir incontinent, comme elle le doit
toujours faire,  mon esprit, son vrai gouvernail,  porter prose ou
vers, et ce mien pome sur l'empereur Charles, que mainte plume, comme
bien pouvez le voir, a dj clbr; mais ceux qui dsirrent rpandre
sa gloire,  en juger par tout ce que j'ai lu de rimes ou de prose, ont
mal compris l'histoire de Charles--et l'ont crite encore plus mal.

5. Lonard Artin a dj dit que si, comme Pepin, Charles avait eu un
historien d'une imagination vive et d'un zle scrupuleux, aucun hros
n'aurait une place plus brillante dans les annales des sicles.
Politique infatigable dans le cabinet, et sur le champ d'honneur
invincible guerrier, ce prince a, pour l'glise et pour la foi
chrtienne, fait certainement beaucoup plus qu'on ne dit ou qu'on ne
pense.

6. Vous pouvez encore voir,  San-Liberatore, l'abbaye leve  sa
gloire, dans les Abruzzes, non loin de Manopello,  cause de la grande
bataille o, si l'on en croit la renomme, tombrent--un roi payen et
son peuple flon, que Charles envoya aux enfers: et l gisent tant
d'ossemens, tant d'ossemens, qu'auprs d'eux la valle de Josaphat
semblerait peu de chose, sinon rien.

7. Mais le monde, aveugle et ignorant, ne prise pas les vertus du hros
autant que je voudrais le voir. Toi, Florence, c'est par sa grande bont
que tu t'lves, que tu as et peux avoir, si tu veux bien l'avouer, les
coutumes les plus louables, et les grces les plus vraies: tout ce que
tu as acquis depuis lors jusqu' ce jour par ton chevaleresque courage,
par tes trsors ou par tes lances, tu en dois la source premire au
noble sang de France.

8. Charles avait  sa cour douze paladins, dont le plus sage et le plus
fameux tait Roland, que le tratre Ganellon prcipita dans la tombe 
Roncevaux. Ainsi le sclrat accomplit-il son noir dessein, pendant que
le cor retentissait si haut, et sonnait l'heure de cette douloureuse
rencontre, o le noble preux fit tout ce qu'un chevalier peut faire.
Dante, dans sa _Divine Comdie_, a donn  Roland et  Charles une place
dans le ciel parmi les bienheureux.

9. C'tait le jour de Nol; Charles avait assembl  Paris toute sa
cour; Roland, comme je viens de le dire, en tait le chef; le preux
Danois[274], Astolphe y accoururent, ainsi qu'Ansuigi, pour passer le
tems en joyeuses ftes, et en gais triomphes, et cela en l'honneur du
trs-renomm saint Denis: vinrent aussi Angiolin de Bayonne, Olivier, et
le gracieux Berlinghieri.

[Note 274: Ogier le Danois.

(_N. du Tr._)]

10. Avolio, Arino, Othon de Normandie, le paladin Richard, le sage
Hamon, le vieux Salomon, Gaultier de Montlion, et Baudoin, fils du
farouche Ganellon, taient l runis, ce qui transportait d'une trop
vive allgresse le fils de Ppin:--quand ses chevaliers s'avancrent, il
soupira de joie de les voir tous ensemble.

11. Mais la fortune, qui se tient aux aguets, prend toujours grand soin
d'lever une barrire contre nos desseins. Tandis que Charles se
reposait, Roland, de nom et de fait, gouvernait la cour, Charles, et
toutes choses. Le maudit Ganellon, crevant d'envie, eut un tel besoin
d'vaporer son dpit, qu'un jour il se mit  dire ouvertement au roi
Charlemagne: Devons-nous donc toujours obir  Roland?

12. Mille fois j'ai t sur le point de le dire, Roland se conduit avec
trop de prsomption: tous tant que nous sommes ici, comtes, rois,
marquis, nous reconnaissons ton autorit; Hamon, Othon, Ogier, Salomon,
nous tous, enfin, nous ne songeons qu' t'honorer, et  t'obir: mais
Roland a trop de crdit auprs du trne, c'est ce que nous ne pouvons
souffrir, et nous sommes entirement rsolus  ne plus nous laisser
rgir par un tel jouvenceau.

13. C'est  Aspremont mme que tu commenas  lui faire entendre qu'il
tait un brave chevalier, et qu'il avait, prs de la fontaine, contribu
de beaucoup au gain de la journe. Mais je sais _qui_ aurait remport ce
jour-l la victoire, si ce n'et pas t le vaillant Grard; oui, Aumont
et t le vainqueur; c'est lui qui eut toujours l'oeil sur l'tendard;
en vrit, et de bonne foi, c'est lui qui a mrit les lauriers, roi
Charlemagne.

14. Et en Gascogne, s'il t'en souvient encore, lorsque les hordes
d'Espagne s'y prcipitrent, la cause de la chrtient et souffert un
honteux chec, si la vaillance d'Aumont n'et repouss les ennemis. Ce
qu'il y a de mieux  faire, c'est de dire la vrit, quand il y a motif
pour cela: connais-la donc,  empereur; sache que tout le monde se
plaint. Quant  moi, je repasserai les monts que j'ai franchis avec ma
suite de soixante-deux comtes.

15. Il convient que ta grandeur dispense les grces, de manire 
donner  chacun la part qui lui est due. Tous tes courtisans
s'affligent, les uns plus, les autres moins. Crois-tu peut-tre que ce
damoiseau soit un Mars en fait de bravoure? Roland entendit en partie
ces discours, un jour qu'il se trouvait par hasard assis  l'cart prs
du lieu de l'entretien. Il lui dplut que Ganellon tnt un pareil
langage, mais plus encore que Charles y ajoutt foi.

16. Il voulut percer de son pe Ganellon, mais Olivier se jeta entre
eux deux, et lui arracha des mains sa Durandal[275]; enfin l'on parvint
 sparer les deux ennemis. Roland n'tait pas moins irrit contre
Charlemagne, et mme peu s'en fallut qu'il ne le tut sur-le-champ. Le
noble preux s'enfuit de Paris, sans aucun compagnon de voyage, le coeur
gros de soupirs, et la raison gare par la colre et par la douleur.

[Note 275: Nom de l'pe de Roland.

(_N. du Tr._)]

17. A Ermelline, compagne du preux Danois, il prit Cortane[276], et puis
il prit Rondel[277], et pressa le coursier  travers la plaine jusques 
Brara. Ds qu'Aldabelle le vit arriver, elle tendit les bras pour
embrasser l'poux qu'elle revoit. Mais Roland, dont la cervelle tait
trouble, pour rponse  l'pouse qui s'criait: Mon Roland, sois le
bienvenu! leva son glaive pour la frapper  la tte.

[Note 276: pe d'Ogier le Danois.

(_N. du Tr._)]

[Note 277: Coursier du mme paladin.

(_N. du Tr._)]

18. Comme un homme qu'un dlire furieux conseille, il s'imaginait dans
son imptueuse colre exercer sa vengeance sur Ganellon, ce qui parut
fort trange  Aldabelle. Mais bientt Roland se rveilla de son
illusion, et,  ce retour de sa raison, sa compagne ayant saisi la bride
de son cheval, il mit pied  terre, s'empressa de parler de tout ce qui
s'tait pass, et puis se reposa quelques jours dans la maison
conjugale.

19. Puis, le coeur toujours plein de rage, il abandonna ses foyers;
errant  l'aventure, il s'en fut jusque dans les contres payennes, et,
tandis qu'il se laissait emporter par son cheval le long de la route, il
ne pouvait bannir l'image du tratre Ganellon, sans cesse attache  ses
pas. Enfin, de courses en courses et d'erreurs en erreurs, aprs avoir
franchi un long espace, il trouva dans un dsert solitaire une abbaye,
qui, parmi d'obscures valles et de lointains pays, formait une limite
entre la terre des chrtiens et celle des payens.

20. L'abb s'appelait Clermont, et tait issu de la race d'Angrant. Une
norme montagne tendait sa cime sombre au-dessus de l'abbaye, et
c'tait de ce poste lev, que certains gans sauvages, savoir, en
premier rang un nomm Passamont, puis deux autres, Alabastre et Morgant,
assaillaient la place  coups de fronde, et la mettaient chaque jour en
pril.

21. Les moines ne pouvaient plus franchir le seuil du couvent, ni
quitter leurs cellules pour aller chercher de l'eau ou du bois. Roland
frappa, mais nul ne voulut ouvrir, avant que le prieur ne l'et enfin
trouv bon. Une fois entr, le paladin dit qu'il avait t instruit 
adorer l'homme-Dieu qui naquit du sang sacr de Marie, et qu'il avait
reu le baptme chrtien, puis il raconta comment il tait arriv
jusqu' l'abbaye.

22. L'abb lui dit alors: Vous tes le bienvenu; tout ce qui appartient
 mon couvent, nous vous l'offrons de grand coeur, puisque vous avez foi
comme nous au divin fils de la Vierge Marie; et, afin que vous n'alliez
pas attribuer  grossiret le retard que nous avons mis  vous
recevoir, vous saurez, noble chevalier: pourquoi notre porte vous fut
quelque tems ferme, ainsi doit agir quiconque vit dans le soupon du
danger.

23. Quand nous vnmes pour la premire fois habiter ces montagnes,
quelque sombres qu'elles soient comme bien le voyez, nanmoins elles
semblaient nous promettre un asile aussi sr contre la crainte que
contre le blme. Il suffisait de garantir notre paisible demeure contre
les brutes sauvages, trop farouches pour tre apprivoises: mais
maintenant, si nous voulons rester ici; il faut que nous nous gardions
des btes domestiques qui veillent et se tiennent aux aguets autour de
nous.

24. En vrit, nous sommes forcs d'tre toujours sur le qui vive:
dernirement sont ici survenus trois gans cruels. Quel peuple ou quel
royaume nous a envoy cette troupe ennemie? je ne le sais, mais elle est
d'une sauvage toffe. Quand la force et la malice se joignent  un peu
de gnie, vous savez que rien n'y rsiste;--_nous_ ne sommes pas en
nombre suffisant. Nos oraisons sont tellement troubles, que je ne sais
plus quoi faire,  moins que la face des choses ne change.

25. Nos antiques aeux, qui vivaient dans le dsert, taient bien et
dment traits pour leurs oeuvres saintes et justes; ne croyez pas qu'ils
ne vcussent que de sauterelles, il est certain qu'une pluie de manne
leur tombait du ciel pour nourriture. Mais il nous faut ici monter la
garde dans nos murs, ou goter les pierres qui pleuvent sur nous en
guise de pain; grle rapide qui chaque jour nous vient du haut de cette
montagne, et que nous lance Passamont et Alabastre.

26. Morgant, le troisime, est le plus farouche des trois; il dracine
pins, htres, peupliers et chnes, et les lance sur notre communaut
pour l'ensevelir sous la masse: tout ce que je puis faire ne sert qu'
exciter davantage sa colre. Tandis qu'ils parlaient devant le
cimetire, une pierre, partie de la fronde d'un des gans, faillit
craser Rondel, et vint tomber  terre avec une telle force qu'elle
rebondit presque jusques au toit.

27. Au nom de Dieu, chevalier, s'cria l'abb, htez-vous d'entrer:
voici venir la pluie de manne.--Cher abb, rpliqua Roland, ce
gaillard-l ne veut pas que mon cheval paisse plus long-tems, il le
gurirait d'humeur rtive, si besoin en tait; cette pierre me semble
avoir t lance de bon coeur, et cela n'est pas mal vis. Le rvrend
pre repartit. Je ne vous trompe point; un jour, je crois, ils
lanceront la montagne.

28. Roland recommanda qu'on prt soin de Rondel, et se mit aussi 
djeuner. Abb, dit-il, j'ai besoin d'aller trouver le camarade qui a
lanc ce pav contre mon bon cheval. L'abb reprit alors: Ne
mprisez-pas mon avis, je vous parle comme  un frre chri; baron, je
voudrais vous dissuader d'engager un pareil combat, car je suis sr que
vous y perdrez la vie.

29. Ce Passamont a en main trois dards,--plus frondes, massues, et
roches, devant lesquelles il faut cder; vous savez que les gans ont
des coeurs plus hardis que les ntres, et cela par une trop juste raison.
Si vous tes rsolu de marcher au combat, mfiez-vous bien d'eux, car
ils sont barbares et robustes. Roland reprit: Je verrai cela, soyez-en
certain, et je vais, pour plus de sret, traverser  pied le dsert.

30. L'abb traa sur le front de Roland un grand signe de croix. Allez
donc, dit-il, avec la bndiction de Dieu et la mienne. Roland, aprs
qu'il eut gravi la montagne, se dirigea en droite ligne, suivant les
instructions de l'abb, vers le sjour ordinaire de Passamont, qui, le
voyant ainsi tout seul, le regarda par devant et par derrire avec un
oeil observateur, puis lui demanda s'il dsirait devenir son serviteur.

31. Il lui promit un office propre  lui donner du bon tems. Mais Roland
repartit: Sarrazin insens! je viens te tuer, s'il plat  Dieu, et non
pas me faire page, et, comme tel, grossir le cortge de tes serviteurs.
Vous avez trop souvent ravi la paix aux moines du Trs-Haut: oui, vil
chien; la patience divine est pousse  bout. Le gant courut saisir
ses armes, furieux qu'il tait de recevoir une rponse si injurieuse.

32. Revenu au lieu o Roland tait rest sans s'carter d'un seul pas,
il fit pirouetter sa corde, et lana une pierre avec une si terrible
force, qu'il donna un bel exemple de son adresse dans le maniement de la
fronde. La pierre tomba sur le casque de bonne trempe qui couvrait la
tte du comte Roland, et elle fit retentir  la fois la tte et le
casque, au point que le noble preux s'vanouit de douleur comme s'il ft
mort: il semblait mme plus que mort, tant le coup l'avait tourdi.

33. Lors Passamont, qui le crut tu sans retour, se dit: Je m'en vais,
maintenant qu'il est par terre, le dpouiller de ses armes; pourquoi me
suis-je battu contre un tel poltron? Mais jamais le Christ n'abandonne
pour un long tems ses serviteurs, et surtout Roland; dlaisser un tel
chevalier, ce serait presque un tort. Tandis que le gant s'apprte  le
dsarmer, Roland a recouvr sa force et ses sens.

34. Il s'cria d'une voix forte: Gant, o vas-tu? Tu as sans doute
pens m'avoir mis au linceul, fuis d'un autre ct;--si tu n'as point
d'ailes, tu n'es pas assez preste pour chapper  ma vengeance,--chien
de rengat! Ce n'est que par un coup de trahison que tu m'as jet sur le
carreau. Le gant ne put retenir sa surprise, se dtourna soudain,
arrta ses pas, puis se baissa pour prendre une grosse pierre.

35. Roland avait en main la tranchante Cortane, fendre en deux la tte
du gant, voil quel fut son dessein, et Cortane coupa ce crne paen
comme doit faire un pur acier. Passamont tomba pour ne plus se relever;
mais, hautain et farouche jusque dans sa chute, il adressa dvotement 
Mahom ses prires impies. En entendant ces horribles et durs blasphmes,
Roland remercia le Pre cleste et le Verbe,--

36. Disant: Oh quelle grce tu m'as accorde! et je te dois, Seigneur,
une ternelle reconnaissance. Je sais que toi seul, du haut des cieux,
as pu me sauver la vie, lorsque le gant m'eut si bien tendu par terre.
Toutes choses sont, par toi, rgles dans une juste mesure; notre
pouvoir n'est rien sans ton secours. Je te prie de veiller sur moi,
jusqu' ce que je revoie encore Charlemagne.

37. Ayant ainsi parl, il s'en fut, et trouva plus bas Alabastre
employant tout ce qu'il avait de forces  enlever d'une rive escarpe un
rocher ou deux. Lorsqu'il se fut approch de lui, il dit d'une voix
haute: Comment penses-tu, glouton, lancer une telle pierre? Ds
qu'Alabastre eut entendu retentir ces menaantes paroles, il se saisit
soudain de sa fronde,

38. Et jeta un roc de si large dimension, que si l'norme masse et en
effet rempli sa mission, si Roland n'et point par le choc avec son
bouclier, certes il n'y aurait pas eu besoin de mdecin. Le paladin
prit,  son tour, l'offensive, et fit  l'immense poitrine du gant une
blessure o il plongea son pe jusqu' la garde. Le rustre tomba; mais,
quoique expirant, il ne renia pas Mahomet.

39. Morgant avait un palais  sa guise, un palais compos de branches,
de poutres et de terre; il s'tendait  son aise dans cette demeure, et
s'y renfermait ds le soir. Roland frappa,--puis refrappa encore pour
rveiller le gant. Celui-ci vint ouvrir la porte, comme un tre en
dmence, car un songe funeste avait troubl son sommeil.

40. Il s'tait vu attaquer par un serpent terrible; il invoquait Mahom,
mais Mahom ne lui servait  rien, et ne lui donnait pas un instant de
secours; alors, adressant sa prire au divin Jsus, il tait dlivr de
toutes les craintes qui le torturaient. Il vnt donc  la porte avec
grand regret:--Qui frappe ici? dit-il tout en grommelant,--Vous le
verrez bientt, dit Roland.

41. Je viens, envoy par les malheureux moines, vous prcher, ainsi
qu' vos frres,--la pnitence; car la divine Providence condamne en
vous, comme dans les autres, les outrages faits  vos voisins. Ceci est
crit l-haut;--votre propre malheur doit venger le malheur d'autrui; le
ciel mme a port cette sentence. Sachez donc qu' cette heure j'ai
laiss plus froids que des pilastres votre Passamont et votre
Alabastre.

42. Morgant lui dit: O noble chevalier! au nom de votre Dieu, ne me
dites pas d'injures. Faites-moi le plaisir de m'apprendre votre nom; et
si vous tes chrtien, dites-le moi, de grce. Roland rpondit: Par ma
foi, votre oreille entendra ce que vous dsirez savoir: j'adore le
Christ, qui est le Dieu vritable; et, si vous le voulez, vous pourrez
l'adorer.

43. Le Sarrazin rpliqua d'une voix humble: J'ai eu une trange vision:
un serpent froce m'assaillit; j'tais seul, et Mahom n'avait aucune
piti de mon sort. Soudain, j'offris mes voeux  ton Dieu, au Dieu qui
expia vos pchs sur la croix; il me secourut  tems, et je fus sauf et
libre; aussi suis-je tout dispos  devenir chrtien.

44. Roland repartit: Baron juste et pieux, si cette bonne rsolution
dvoue rellement votre coeur au vrai Dieu qui, seul, nous dispense un
immortel honneur, vous irez au cleste sjour; et, si vous voulez, nous
vivrons ensemble en amis, et je vous aimerai d'une amiti parfaite. Vos
idoles sont les oeuvres du mensonge et de la fraude; le seul vrai Dieu
est le Dieu des chrtiens.

45. Ce Dieu descendit dans le sein de sa mre Marie, vierge pure et
immacule. Si vous reconnaissez le divin Rdempteur, sans qui ni le
soleil ni les toiles ne peuvent briller, abjurez la foi fausse et
flone du maudit Mahom; reniez votre Dieu, et adorez le mien;--recevez,
avec zle, le baptme, puisque vous vous repentez. A quoi Morgant
rpondit: J'y consens avec plaisir.

46. Roland courut l'embrasser, prodigua ses carresses  son nouveau
converti, et lui dit: Ce me sera grande joie de vous mener 
l'abbaye.--Allons-y, reprit Morgant, j'ai  faire ma paix avec les
religieux. Roland coutait ces paroles avec un secret orgueil, et
disait: Mon frre, vous tes si dvot et si bon que vous demanderez
pardon  l'abb, comme je dsire que vous le fassiez.

47. Puisque Dieu  daign vous clairer de sa lumire, et vous
admettre, dans sa misricorde, au nombre de ses enfans, l'humilit doit
tre votre premire offrande. Morgant lui dit alors: De grce, puisque
votre Dieu va devenir le mien, faites-moi connatre votre rang, et
apprenez-moi votre vritable nom; puis je suivrai vos ordres de point en
point. Sur quoi l'autre lui dit qu'il tait Roland.

48. Oh! s'cria le gant, divin Jsus! reois de ma reconnaissance
mille et mille bndictions! J'ai entendu souvent parler de vous,
incomparable baron, durant le cours de mes diverses annes; et, comme je
vous l'ai dit, je veux tre  jamais votre vassal, tant votre bravoure
m'inspire d'admiration! Ainsi causant, tous deux continurent  deviser
de mainte et mainte chose, et se mirent en route pour l'abbaye.

49. Et, chemin faisant, Roland parlait avec Morgant sur les deux gans
tus: Consolez-vous de leur mort, je vous prie; et, puisque tel est le
bon plaisir de Dieu, pardonnez-moi. Ils avaient fait mille outrages aux
moines, et nos saintes critures dclarent nettement--que le bien est
rcompens, et le mal puni, et le Seigneur n'a jamais manqu  cette
loi,

50. Tant il aime  rendre justice  chacun. Il veut que ses jugemens
accablent quiconque a commis un pch, grand ou petit; mais il n'oublie
pas de rendre le bien pour le bien. S'il n'tait pas juste,
pourrions-nous l'appeler saint, ce Dieu que je veux maintenant vous
faire adorer? Tous les hommes doivent prendre sa volont pour rgle
suprme de leurs dsirs, et lui obir, soudainement et de plein gr.

51. Nos docteurs s'accordent tous en ce point, et parviennent tous 
cette mme conclusion;--c'est que si les bienheureux esprits qui louent
le Seigneur dans le ciel, se laissaient entraner  une compassion
coupable pour leurs parens prcipits en enfer et vous  la
damnation,--soudain leur flicit serait rduite  nant: et en ceci le
Tout-Puissant pourrait paratre injuste.

52. Ils ont mis dans le Christ leur plus ferme esprance, et tout ce
qu'il a trouv bon de faire, leur semble lgitime; et cela ne pouvait
pas tre autrement, car Jsus ne peut faillir en aucun point. Si leurs
pres ou leurs mres subissent d'ternelles tortures, ils ne prennent
nul souci de leurs pres ni de leurs mres: ce qui plat  Dieu ne peut
que les satisfaire.--Tels sont les devoirs observs par le choeur des
lus.

53.--Un mot suffit aux sages, dit Morgant, et vous verrez quel chagrin
je ressens du trpas de mes frres; et si j'approuve la volont de Dieu,
suivant la stricte obissance que vous me dites tre pratique dans le
ciel.--Les morts sont morts,--ne songeons qu' nous rjouir. Je vais
couper les mains aux deux cadavres, et les porter aux saints moines.

54. Ainsi, chacun pourra s'assurer qu'ils sont bien morts, et qu'on ne
doit plus craindre de se promener seul dans ce dsert; et l'on verra que
mon esprit a t illumin par la grce du Seigneur, qui a dchir le
voile des tnbres, et a fait paratre  mes yeux son brillant royaume.
A ces mots, il coupa les mains de ses frres, et abandonna leurs troncs
mutils aux btes froces et aux oiseaux de proie.

55. Puis ils s'en furent tous deux  l'abbaye, o l'abb attendait dans
la plus grande anxit. Les moines, qui ne savaient pas encore le fait,
coururent en dsordre et hors d'haleine vers leur suprieur, et lui
dirent en tremblant: Veuillez nous dire si vous voulez voir ce gant
dehors ou dedans. L'abb, regardant Morgant  travers la porte, fut
trop effray au premier aspect pour consentir  ouvrir.

56. Roland, le voyant ainsi troubl, lui dit aussitt: Abb,
rjouis-toi; ce gant croit en Jsus-Christ, et doit tre compt au
nombre des chrtiens; il a reni son faux prophte Mahom. Morgant
corrobora ce discours en exhibant les mains, preuve tout--fait claire
du sort des deux gans: sur quoi, l'abb adressa au Seigneur un juste
remercment, disant: Tu m'as combl de joie,  mon Dieu!

57. Il regarda Morgant, calcula les dimensions de ce nouveau-venu, aprs
les avoir mesures de l'oeil plutt deux fois qu'une; puis il dit: O
gant trs-illustre! sachez que je ne m'tonnerai plus dsormais que
vous draciniez et lanciez les arbres comme vous l'avez fait nagure:
mes propres yeux m'instruisent de vos forces. Dornavant vous vous
montrerez l'ami aussi sincre et aussi parfait du Christ, que vous en
ftes autrefois l'ennemi.

58. Un de nos aptres jadis, nomm Sal, perscuta la foi du Christ. Un
jour enfin, enflamm par le souffle du Saint-Esprit: Pourquoi me
perscutes-tu ainsi? dit le Christ. Lors, il ouvrit les yeux sur son
pch, et s'en fut prchant en tout lieu et  toute heure le Christ:
trompette de la foi, ses accens rsonnent et retentissent par toute la
terre.

59. Ainsi ferez-vous, mon cher Morgant: un seul pcheur qui se
repent,--telle est la parole de l'vangliste,--occasionne plus de joie
dans les cieux qu'une liste de quatre-vingt-dix-neuf bienheureux. Vous
pouvez tre sr que, si tous vos voeux aspirent  Dieu avec un juste
zle, vous goterez dans l'ternit le bonheur des saints,--vous qui
nagures tiez condamn  la perdition et  l'enfer.

60. Ainsi l'abb rendit de grands honneurs  Morgant, et durant
plusieurs jours on ne songea qu'au repos. Un jour qu'ils se promenaient
tous trois, et couraient  et l au gr de leur caprice, l'abb ouvrit
une chambre o se trouvaient plusieurs armures, et entr'autres certains
arcs: Morgant eut la fantaisie d'en prendre un, quoiqu'il penst n'en
faire jamais aucun usage.

61. Ce lieu, tant tout--fait dpourvu d'eau, Roland dit en bon et
digne frre: Morgant, vous me feriez plaisir en ce moment, si vous
alliez qurir de l'eau.--Vous serez toujours obi, reprit Morgant; et
ds que vous aurez command. L-dessus, il plaa sur son paule une
grande cuve, et se mit en chemin vers une fontaine, o il avait coutume
de boire, et qui tait situe au pied de la montagne.

62. Arriv  la fontaine, il entend un prodigieux fracas, qui soudain
s'tend dans la fort: aussitt il tire de son carquois une flche,
bande son arc, et lve la tte. Voici venir une immense troupe de
pourceaux, qui marche avec un bruit pareil  celui de la tempte, et se
dirige prcisment aux bords de la source: ainsi notre gant se trouve
environn de ces immondes animaux.

63. Morgant dcocha  tout hasard une flche qui frappa un porc 
l'oreille, et lui pera la tte d'outre en outre; l'animal, bless 
mort, tomba en gambillant. Un autre enfant de la race cochonne, brlant
de venger son frre, courut contre le gant avec une ardeur farouche, et
franchit la distance d'un pas si rapide, que Morgant n'eut pas le tems
de tirer l'arc.

64. Voyant le verrat prs de lui, Morgant lui donna sur la tte un tel
coup de poing[278], qu'il lui fracassa le crne, et l'tendit roide mort
 ct de l'autre. Tmoins d'un pareil coup, les autres pourceaux
s'enfuirent par la valle. Morgante se mit sur la nuque le baquet rempli
d'eau, sans en rpandre une seule goutte, sans y imprimer la moindre
secousse.

[Note 278:

   _He gave him such a_ punch _upon the head.
   Gli dette in sulla testa un gran punzone_.

Il est trange que Pulci ait mot  mot employ par avance la phrase
technique de mon vieux matre et ami, Jackson, qui a port l'art  son
plus haut degr de perfection. _A punch on the head_ ou _a punch in the
head_, un punzone in sulla testa. Voil l'exacte et frquente locution
de nos meilleurs pugilistes, qui se doutent peu de parler le pur
toscan.]

65. Le tonneau sur une paule, et les deux porcs sur l'autre, il marcha
 grands pas vers l'abbaye qui se trouvait encore assez loin, et dans sa
course il ne perdit pas une gouttelette d'eau. Roland, l'apercevant
sitt reparatre avec les porcs tus et ce vase plein jusqu'au bord,
s'tonna de voir un mortel dou d'une si grande force;--ainsi fit
l'abb; et pour recevoir le gant, la porte fut toute grande ouverte.

66. Les moines se rjouirent  la vue de cette eau bonne et frache,
mais encore davantage en apercevant le porc: tout animal est joyeux 
l'aspect de la pture. Ils laissent dormir leurs brviaires, et se
mettent  l'oeuvre avec une telle gloutonnerie, manient la fourchette
avec un tel plaisir, que la chair du cochon n'a pas besoin d'tre sale;
il n'y a pas de danger qu'elle devienne rance et se pourrisse; car on
laisse en arrire tous les jenes.

67. Ils mangrent comme s'ils eussent voulu se crever, et jourent si
bien de la mchoire, que les os qu'ils laissrent semblaient avoir
tremp dans l'eau: vive douleur pour le chien et le chat, qui trouvaient
 peine de quoi ronger! L'abb fit grand honneur  tout le monde: puis,
quelques jours aprs cette scne de bombance, il donna  Morgant un beau
cheval bien harnach, qu'il avait long-tems gard pour son propre usage:

68. Morgant mena le cheval dans une prairie, afin de le faire galopper,
et de le mettre  l'preuve; il croyait peut-tre que l'animal avait une
chine de fer, ou se croyait lui-mme assez lger pour ne point casser
les oeufs. Mais la bte, accable de fatigue, tomba par terre et creva.
Tandis qu'elle gisait immobile et froide, Morgant s'criait: Allons,
lve-toi, rosse rtive! et il continuait  la piquer de l'peron.

69. Mais, enfin, il jugea convenable d'abandonner la selle, et dit: Je
suis pourtant lger comme une plume, et il est crev;--qu'en dites-vous,
comte Roland? Celui-ci repartit: Vous me semblez plutt un grand mt
avec sa hune en guise de front:--laissez cet animal; la fortune veut que
nous cheminions ensemble, moi  cheval, mais vous, Morgant,  pied. A
quoi le gant rpondit: Je le veux bien.

70. Quand l'occasion s'offrira, vous verrez comme je dploierai mon
courage dans le combat. Roland dit alors: Je crois, en vrit, que
vous serez, s'il plat  Dieu, un brave chevalier, et vous ne me verrez
pas non plus m'endormir. Ne vous inquitez plus de votre
cheval;--toutefois, il vaudrait mieux le porter en quelque bois cach,
mais je ne sais ni le moyen ni la route.

71. Le gant dit: Eh bien, je le porterai moi-mme, puisque le lche
n'a pu me porter;--je rendrai, comme Dieu, le bien pour le mal; mais
donnez-moi un coup de main pour le mettre sur mon dos. Roland rpliqua:
Si mon conseil a quelque poids, Morgant, n'entreprenez pas de soulever
ou d'emporter ce cheval mort; qui vous fera ce que vous lui avez fait.

72. Prenez garde qu'il ne se venge, quoique mort, et d'une vengeance
irrparable, comme fit jadis le centaure Nessus; je ne sais si vous avez
lu ou entendu cette histoire, mais il vous fera crever, soyez-en
sr.--Aidez-moi  me le mettre sur le dos, dit Morgant, et vous verrez
quel fardeau je peux supporter, mon bon Roland; je porterais,  la place
de ce palefroi, ce clocher avec toutes ses cloches.

73. L'abb reprit: Le clocher est bien l, mais, quant aux cloches,
vous les avez brises. Morgant rpondit: Ils en portent la peine dans
les enfers, ceux qui gisent roides morts dans cette grotte; et hissant
sur ses paules le cheval qui l'avait fait tomber: Eh bien, dit-il,
regardez, Roland, si la goutte m'est descendue dans les jambes,--et si
j'ai la force ncessaire. Et,  ces mots, il fit deux gambades avec le
cheval sur le dos.

74. Morgant tant constitu comme une montagne, il n'y avait aucun
prodige  le voir faire cela. Mais Roland le blmait dans le fond de son
ame; il craignait que ce gant, qui tait maintenant de sa famille, ne
se ft quelque mal ou ne s'estropit; il l'engagea encore une fois 
dposer son fardeau: Mettez-le  bas, ne le portez pas dans le dsert.
Morgant rpondit: Oh! certes, je l'y porterai.

75. Il le porta, en effet, et le jeta dans quelque recoin; puis il se
hta de retourner  l'abbaye. Roland lui dit: Pourquoi demeurer ici
plus long-tems? Morgant! ici, il n'y a rien  faire, en vrit. Il prit
un jour l'abb par la main, et lui dit, avec une extrme politesse,
qu'il avait rsolu de quitter sa Rvrence; mais que, pour accomplir
cette rsolution, il lui demandait pardon et cong:

76. Que les honneurs dont on les comblait sans cesse excdaient
peut-tre la mesure de leurs mrites. Puis il ajouta: J'ai intention de
rparer, et le plus tt possible, les jours perdus du tems pass: mon
inaction est susceptible de blme. Je vous aurais, il y a dj plusieurs
jours, demand permission de partir, mon bon pre, mais j'prouvais une
confusion relle; et je ne sais mme encore comment vous dvoiler ma
pense, tant je vous vois content de notre long sjour.

77. Mais, dans mon coeur, j'emporte, partout o j'irai, le souvenir de
l'abb, de l'abbaye et de ce lieu dsert,--tant j'ai conu d'amour pour
vous en si peu de tems! Puisse, du haut des cieux, vous rendre tout le
bien que vous m'avez fait, ce vrai Dieu, ce matre ternel et puissant,
dont le royaume est ouvert pour vous  la fin du monde! Pour le moment,
nous attendons votre bndiction, et nous nous recommandons vivement 
vos prires.

78. Quand l'abb entendit le comte Roland, il fut tout attendri jusqu'au
fond de son coeur, tant chaque parole allumait en son sein une douce
ferveur. Chevalier, dit-il, si j'ai paru ne pas accorder  votre mrite
autant de bienveillance et de courtoisie qu'il convient d'en montrer 
un si noble sang (car je sais que j'ai trop peu fait en cette
occurrence), n'accusez que notre ignorance et la pauvret du lieu.

79. Nous ne pouvons, en vrit, que vous prodiguer les messes; les
sermons, les bndictions et les _Pater noster_; soupers chauds, bons
dners, se trouvent mieux ailleurs que dans les clotres. Mais mon coeur
est pris d'un tel amour pour vous,  cause des mille et mille vertus
que vous nourrissez en votre ame, que je serai partout o vous irez, et
que d'autre part, nanmoins, vous resterez avec moi.

80. Ceci renferme une apparente contradiction; mais je sais que vous
tes sage, que vous entendez et gotez mes paroles, que vous me
comprenez avec une entire conviction. Pour vos justes et pieux
exploits, puissiez-vous recevoir les hautes rcompenses et la
bndiction du Seigneur, qui vous a envoy dans ce dsert! C'est  sa
grande misricorde que nous devons notre libert; nous en rendons grces
 lui et  vous.

81. Vous avez sauv tout  la fois notre vie et notre ame; ces gans
nous inspiraient une telle pouvante, que nous avions perdu les voies
qui pouvaient guider heureusement nos pas jusques  Jsus et  l'arme
cleste. Votre dpart fait natre ici une telle douleur, que nous
restons tous inconsolables. Mais vous ne pouvez perdre les mois et les
annes dans l'oisivet, et vous n'tes pas n pour revtir notre modeste
costume,

82. Mais pour porter les armes et manier la lance; et en vrit, on
peut, sous les armes, faire oeuvres aussi mritoires que sous ce
capuchon; en preuve de quoi je vous invite  lire l'criture. Quant  ce
gant, son ame peut gagner le ciel, grce  votre misricorde: qu'-il
aille donc en paix! Je ne cherche pas  dcouvrir votre tat et votre
nom; mais, si l'on m'interroge, je dirai, pour rponse, qu'un ange est
descendu, ici, du haut des cieux.

83. Si vous avez besoin d'armures ou de quelque autre chose, venez,
examinez notre garde-robe, et prenez-y ce que vous voudrez; choisissez
de quoi couvrir la nudit de ce gant. Roland rpondit: Si il y avait
quelque armure qui pt servir  l'usage de mon compagnon, avant de nous
mettre en voyage, j'accepterais le prsent avec plaisir. L'abb reprit
alors: Venez voir.

84. Ils entrrent dans une chambre dont la muraille tait couverte de
vieilles armures comme d'un vernis, et l'abb leur dit: Je vous donne
tout cela. Morgant secoua, une  une, ces armures poudreuses qui se
trouvrent toutes trop petites, hormis une seule cuirasse, dont les
mailles n'avaient pas non plus chapp  la rouille. Il l'essaya, et ce
fut merveille de voir avec quelle exactitude elle s'ajustait  sa
taille, comme aucune peut-tre n'avait jamais fait.

85. C'avait t la cuirasse d'un gant dmesur, qui, plusieurs annes
auparavant, tait tomb devant l'abbaye, sous les coups du grand Milon
d'Angrant. L'histoire tait parfaitement figure sur le mur; on avait
peint les derniers momens du cruel ennemi qui, long-tems avait fait 
l'abbaye, une guerre implacable; le combat tait dessin, et Milon tait
l qui renversait son adversaire.

86. Voyant cette histoire, le comte Roland dit en son coeur: O Dieu! qui
sais tout! comment Milon vint-il ici pour donner la mort au gant? Puis
il lut, en pleurant, certaines lettres; il ne pouvait s'empcher de
mouiller de larmes son visage,--comme je vous l'expliquerai dans la
suivante histoire.--De mal toujours vous garde le glorieux roi du ciel!

FIN DU MORGANTE MAGGIORE.




DISCOURS
PARLEMENTAIRES
DE LORD BYRON.

I. Discours sur le bill relatif aux mcaniques (_frame-work bill_),
prononc dans la Chambre des Lords, le 27 fvrier 1812.

II. Sur la motion du comte de Donoughmore, qui rclamait la formation
d'un comit pour l'examen des droits des catholiques, le 21 avril 1812.

III. Sur la ptition du major Cartwright, ler juin 1813.




AVERTISSEMENT
DU TRADUCTEUR.


Ces trois discours sont certainement dignes d'attirer l'attention. On
verra avec plaisir Lord Byron plaider en faveur de la classe ouvrire,
rclamer l'mancipation des catholiques, la rforme parlementaire, etc.,
etc. C'est ainsi que, ds son entre dans la carrire politique, Byron
se spara de l'orgueilleuse et goste aristocratie,  laquelle il
appartenait par sa naissance. Que l'on songe que l'mancipation
catholique n'a t obtenue qu'en 1828, que la rforme parlementaire
trouve encore mille prjugs et mille intrts  combattre, et l'on ne
s'tonnera pas que la _haute socit_ anglaise ait prononc l'anathme
contre un _noble_ si infect d'opinions dmocratiques, et l'ait abreuv
de dgots, au point de l'obliger  maudire et fuir son pays.




DISCOURS
SUR LE BILL RELATIF AUX MCANIQUES
(Frame-work bill),
PRONONC, DANS LA CHAMBRE DES LORDS, LE 27 FVRIER 1812.

L'ordre du jour tant la seconde lecture de ce bill, Lord Byron se leva,
et (pour la premire fois) s'adressa  leurs Seigneuries dans les termes
suivans:


MILORDS,

Le sujet actuellement soumis  vos Seigneuries pour la premire fois,
quoique nouveau  la Chambre, n'est en aucune faon nouveau pour le
pays. Je crois qu'il a occup les srieuses mditations de toutes sortes
de personnes, long-tems avant d'tre amen  la connaissance de la
lgislature, qui seule pouvait rendre de rels services. Comme homme
attach en quelque degr au comt souffrant, quoique je sois tranger,
non seulement  la Chambre en gnral, mais presque  chacune des
personnes dont j'ose solliciter l'attention, je dois rclamer de vos
Seigneuries quelque peu d'indulgence, lorsque j'offre un petit nombre
d'observations sur une question dans laquelle je m'avoue moi-mme
gravement intress.

Il serait superflu d'entrer dans le dtail des excs commis. La Chambre
sait dj que les mutins se sont tout permis, sauf l'effusion du sang;
que les propritaires des mtiers, et toutes les personnes qu'on
supposait avoir quelque relation avec eux, ont t exposs  toute
espce d'insultes et de violences. Durant le court espace de tems que je
passai rcemment dans le Nottinghamshire[279], douze heures ne
s'coulrent pas sans quelque nouvel acte de violence; et le jour o je
quittai le comt, j'appris que quarante mtiers avaient t briss le
soir prcdent, comme d'ordinaire, sans rsistance, et sans qu'on connt
l'auteur du dlit. Tel tait alors l'tat de ce comt, et tel il est
encore en ce moment, comme j'ai quelque raison de le croire. Mais, tout
en admettant que ces excs prennent en ce moment une extension
alarmante, on ne peut nier qu'ils n'aient pris naissance du sein d'une
dtresse inoue. La persvrance de ces misrables dans leur conduite
tend  prouver qu'il n'y a que l'extrme indigence qui ait pu porter une
nombreuse, honnte et industrieuse classe du peuple  commettre des
violences si prilleuses pour eux-mmes, pour leurs familles et pour la
socit.

[Note 279: Le comte de Nottingham, dans le diocse d'Yorck: pays
manufacturier, riche en fabriques de bas faits au mtier, de soieries et
cotonnades.

(_N. du. Tr._)]

A l'poque dont je parle, la ville et le comt taient chargs de
considrables dtachemens militaires; la police tait en mouvement, les
magistrats assembls, cependant tous les mouvemens de la justice civile
et de la force militaire n'ont abouti  rien. Il ne s'est pas prsent
un seul exemple d'arrestation, d'un malfaiteur pris rellement en
flagrant dlit; il n'y a donc pas eu un seul individu contre lequel il
existt des preuves lgales, suffisantes pour le faire dclarer
coupable. Mais la police, quoique inutile, n'tait point demeure
oisive: plusieurs individus notoirement coupables, avaient t
dcouverts; hommes atteints et convaincus, avec la plus grande vidence,
du crime capital de pauvret; hommes qui avaient le tort affreux d'avoir
lgitimement engendr un grand nombre d'enfans, que, grces  la duret
des tems, ils taient incapables d'entretenir. Un dommage considrable
avait t fait aux propritaires des mtiers perfectionns; ces machines
leur taient avantageuses, en ce qu'elles leur permettaient de renvoyer
un assez grand nombre d'ouvriers, qui, par consquent, se trouvaient
rduits  mourir de faim. Par exemple, par l'adoption d'une certaine
espce de mtier, un homme faisait la besogne de plusieurs, et les
travailleurs superflus taient dpourvus d'emploi. Cependant il est
digne de remarque, que l'ouvrage ainsi excut tait de qualit
infrieure, qu'il ne pouvait se vendre dans l'intrieur du royaume, et
n'tait fabriqu que pour l'exportation. Il tait dsign, dans l'argot
commercial, par le nom d'_oeuvre d'araigne_[280]. Les ouvriers renvoys,
dans leur aveugle ignorance, au lieu de se rjouir de ces progrs dans
les arts si utiles  l'humanit, pensrent qu'ils allaient tre
sacrifis aux progrs des mcaniques. Dans la simplicit de leurs coeurs,
ils imaginrent que l'existence et le bien-tre des pauvres industrieux
taient des objets d'importance plus grande que l'accroissement de la
fortune d'un petit nombre d'individus par le moyen de machines
perfectionnes, qui taient aux ouvriers leur emploi, et mettaient le
travailleur hors d'tat de gagner son salaire. Et l'on doit l'avouer,
quoique l'adoption des mcaniques, dans l'tat de prosprit commerciale
dont notre patrie s'enorgueillissait nagure, ait pu tre avantageuse au
matre sans causer aucun dtriment au serviteur, nanmoins, dans la
situation actuelle de nos manufactures, dont les produits pourrissent
dans les magasins sans espoir d'exportation, les mtiers de cette espce
tendent matriellement  aggraver la dtresse et le mcontentement de
ceux qui souffrent. Mais la cause relle de la dtresse et des troubles
qu'elle engendre est situe plus haut. Quand on nous dit que ces hommes
sont ligus non seulement pour la destruction de tout ce qui fait leur
propre aisance[281], mais encore de leurs moyens de subsistance,
pouvons-nous oublier que c'est la dsastreuse politique, le funeste tat
de guerre des huit dernires annes, qui  dtruit leur aisance, la
vtre, et celle de tout le monde? Politique, qui, ne avec de _grands
hommes d'tat qui ne sont plus_, a survcu  la mort de ces hommes, pour
devenir une source de maldictions pour les vivans, jusqu' la troisime
et la quatrime gnration! Les ouvriers ne dtruisirent jamais leurs
mtiers avant que ces mtiers ne fussent devenus inutiles, et pis
qu'inutiles, avant qu'ils ne fussent devenus un obstacle immdiat au
travail ncessaire pour gagner leur pain quotidien. Pouvez-vous donc
vous tonner, que dans des tems comme ceux o nous vivons, lorsque des
banqueroutiers, des hommes convaincus de fraude, accuss de flonie, se
rencontrent dans une position sociale fort peu infrieure  celle de vos
Seigneuries; pouvez-vous, dis-je, vous tonner que la plus basse classe
du peuple, qui n'en est pas moins une classe fort utile, oublie son
devoir, et devienne coupable  un moindre degr que tel ou tel de ses
reprsentans? Mais, tandis que le coupable de haut rang peut trouver le
moyen de mpriser la loi, de nouvelles peines capitales doivent tre
imagines, de nouveaux piges de mort doivent tre tendus contre le
malheureux ouvrier que la faim a pouss au mal.

[Note 280: _Spider work_.]

[Note 281: Tout ce qui fait l'aisance. Cela est exprim en anglais par
le mot _comfort_; il serait  dsirer que ce mot ft transport dans
notre langue, comme son driv _comfortable_.

(_N. du Tr._)]

Ces hommes taient disposs  bcher la terre, mais la bche tait en
d'autres mains; ils ne rougissaient pas de demander l'aumne, mais il
n'y avait personne pour la leur faire; leurs moyens de subsister taient
supprims, tous les autres emplois dj occups: leurs excs, tout
dplorables et condamnables qu'ils sont, peuvent  peine tre un sujet
de surprise.

Il a t dit que les personnes qui possdent temporairement les
mcaniques sont de connivence avec les ouvriers qui les brisent; si la
preuve de ce fait est rsulte de l'enqute, il tait ncessaire que
cette circonstance accessoire du crime ft une des principales
considrations dans l'application de la peine. Mais j'esprais que la
mesure propose par le gouvernement de Sa Majest, et soumise  la
dcision de vos Seigneuries, aurait eu pour base les moyens de
conciliation, ou du moins, si cette esprance tait vaine, que quelque
enqute pralable, quelque dlibration et t juge ncessaire, afin
que nous ne fussions pas appels, sans examen et sans motif,  prononcer
des condamnations en masse, et  signer, les yeux ferms, des arrts de
mort. Mais admettons que ces hommes n'aient eu aucun motif de se
plaindre; que leurs dolances et celles de leurs matres soient sans
fondement; qu'ils mritent le dernier supplice: quelle insuffisance,
quelle ineptie vidente dans la mthode adopte pour rduire ces
rebelles! Pourquoi, si la force militaire devait tre appele,
l'a-t-elle t pour devenir un objet de rise? Autant que la diffrence
des saisons l'a permis, 'a t une pure parodie de la campagne d't du
major Sturgeon; et, en vrit; tous les actes de l'autorit civile et
militaire semblent avoir t calqus sur ceux du maire et de la
municipalit de Garratt.--Que de marches et de contremarches! de
Nottingham  Bullwell, de Bullwell  Bandford, de Bandford  Mansfield!
Et quand enfin les dtachemens arrivaient  leur destination, dans tout
_l'orgueil, la pompe et l'apparence d'une guerre glorieuse_, ils
venaient juste  tems pour tre tmoins des dsastres qui avaient t
commis, pour s'assurer que les auteurs du crime avaient fui, pour
recueillir comme _dpouilles opimes_[282] les dbris des mtiers mis en
pices, et retourner dans leurs quartiers  travers les railleries des
vieilles femmes et les hues des enfans. Certes, quoique, dans un pays
libre, il soit  dsirer que notre force militaire ne devienne jamais
trop formidable  nous mmes, cependant je ne comprends pas la politique
qui place nos soldats dans une situation o ils ne peuvent tre que
ridicules. Comme le glaive est le pire argument que l'on puisse
employer, il doit tre le dernier. Dans cette circonstance, il a t le
premier; mais, par un heureux hasard, il n'est pas encore sorti de son
fourreau. La mesure actuelle va, il est vrai, le mettre hors de sa
gane. Cependant, si des confrences[283] convenables eussent t tenues
lors des premires scnes de ce dsordre, si les souffrances de ces
hommes et de leurs matres (car les matres ont aussi leurs
souffrances), eussent t bien peses et justement examines, je pense
qu'on aurait pu trouver le moyen de rendre les ouvriers  leur besogne,
et la tranquillit au comt.  prsent le comt souffre le double flau
d'une garnison militaire oisive, et d'une population mourante de faim.
Dans quel tat d'apathie avons-nous t si long-tems plongs, pour que
la Chambre n'ait eu jusqu' ce moment aucune connaissance officielle de
ces troubles? Tout cela s'est pass  cent-trente milles[284] de
Londres, et cependant nous, _braves gens dans l'aisance, nous avons cru
que notre grandeur s'accroissait_, et nous avons, au milieu des
calamits domestiques, paisiblement joui des triomphes que nous
remportons au dehors. Mais toutes les villes que vous avez prises,
toutes les armes qui ont battu en retraite devant vos gnraux, ne sont
que de misrables sujets de nous fliciter, si votre pays se divise, si
vos dragons et vos excuteurs doivent tre lchs contre vos
concitoyens.--Vous appelez ces hommes une populace dsespre,
dangereuse et ignorante; et vous semblez penser que le seul moyen
d'apaiser la _bellua multorum capitum_[285] est d'abattre quelques-unes
de ces ttes superflues. Mais la populace mme est susceptible d'tre
ramene  la raison par un mlange de mesures fermes et de voies
conciliatrices, beaucoup mieux que par de nouveaux sujets d'irritation,
que par des supplices multiplis. Connaissons-nous ce dont nous sommes
redevables  la populace? C'est la populace qui laboure dans vos champs,
et qui sert dans vos maisons,--qui arme vos vaisseaux et recrute votre
arme,--qui vous  mis en tat de dfier le monde entier, et qui pourra
aussi vous dfier vous-mmes, alors que l'abandon et la misre l'auront
pousse au dsespoir. Libre  vous d'appeler le peuple _populace_; mais
n'oubliez pas que la populace exprime trop souvent les sentimens du
peuple. Et ici je dois remarquer avec quel empressement vous tes
accoutums  voler au secours de vos allis malheureux, tandis que vous
abandonnez les malheureux de votre propre patrie au soin de la
providence ou de la paroisse. Quand les Portugais eurent t ruins par
les Franais forcs  la retraite, chacun tendit son bras, ouvrit sa
main; depuis les immenses largesses du riche jusques au denier de la
veuve, tout leur fut fourni pour les mettre  mme de rebtir leurs
villages et de regarnir leurs greniers. Et, dans ce moment, quand des
milliers de vos concitoyens, hommes gars mais malheureux, luttent
contre la misre et la faim, votre charit devrait faire dans
l'intrieur du pays l'oeuvre qu'elle a commence au dehors. Avec une
somme beaucoup moindre, avec la dme des libralits faites au Portugal,
lors mme que ces hommes n'auraient pu tre rendus  leurs occupations
(ce que je ne puis admettre sans enqute ultrieure), vous auriez rendu
inutiles les tendresses misricordieuses de la baonnette et du gibet.
Mais sans doute nos amis ont trop de misres trangres  soulager pour
tourner leurs regards sur les calamits domestiques, quoique jamais la
piti n'ait pu avoir un plus touchant spectacle. J'ai travers le
thtre de la guerre dans la pninsule, j'ai t dans quelques-unes des
provinces turques les plus opprimes; mais jamais sous le plus
despotique des gouvernemens infidles, je ne vis une dtresse aussi
affreuse que celle que j'ai vue depuis mon retour dans le coeur mme d'un
pays chrtien. Et quels sont vos remdes? Aprs des mois entiers
d'inaction, et des mois d'action pires que l'inactivit, enfin parat le
grand spcifique, l'infaillible recette de tous les mdecins du corps
politique, depuis le sicle de Dracon jusqu' l'poque actuelle. Aprs
avoir tt le pouls du patient et hoch la tte, aprs avoir prescrit
les ressources usuelles de l'eau chaude et de la saigne, l'eau chaude
de votre nauseuse police et les lancettes de vos militaires, ces
convulsions doivent se terminer par la mort, sre terminaison des
prescriptions de tous nos Sangrados politiques. Je mets de ct
l'injustice palpable, et l'inefficacit non-douteuse du bill; n'y a-t-il
donc pas assez de peines capitales dans vos statuts? N'y a-t-il pas
assez de sang qui souille votre code pnal? voulez-vous en verser
encore, qui monte vers le ciel et porte tmoignage contre vous? Comment,
d'ailleurs, mettrez-vous le bill  excution? Pouvez-vous renfermer un
comt tout entier dans ses prisons? lverez-vous un gibet dans chaque
champ, et pendrez-vous les hommes comme autant d'pouvantails? ou bien
(puisque vous devez mettre  excution cette mesure), procderez-vous
par dcimation? placerez-vous le pays sous le rgime de la loi martiale?
dpeuplerez-vous, ravagerez-vous tout autour de vous? et rtablirez-vous
la fort de Sherwood comme apanage de la couronne, dans son ancien tat
de chasse royale, et d'asile pour les malfaiteurs? Le malheureux affam
qui a brav vos baonnettes, plira-t-il  l'aspect de vos gibets? Quand
la mort est un bien, et le seul bien que vous paraissiez vouloir lui
faire, vos dragonnades le rduiront-elles  la tranquillit? Ce que vos
grenadiers n'ont pu faire, vos bourreaux pourront-ils l'accomplir? Si
vous procdez par les formes lgales, o est votre vidence? Ceux qui
ont refus de dnoncer leurs complices, lorsque la dportation tait la
seule punition  craindre, ne seront pas tents de porter tmoignage
contre eux, maintenant que la peine capitale les attend. Avec toute la
dfrence due aux nobles lords d'opinion contraire, je soutiens qu'une
petite investigation, une enqute pralable les engagerait  changer de
conduite. Cette mesure favorite de nos hommes d'tat, suivie de succs
si merveilleux dans plusieurs circonstances, et dans des circonstances
rcentes, la temporisation ne perdrait point ses avantages dans le cas
actuel. Quand une proposition vous est faite dans le but d'manciper et
de soulager, vous hsitez, vous dlibrez pendant des annes entires,
vous temporisez et vous prparez les esprits; mais un bill de mort doit
passer tout de suite, sans que l'on songe le moins du monde aux
consquences. Je suis sr d'aprs ce que j'ai entendu dire, et d'aprs
ce que j'ai vu, que l'adoption du bill, sans enqute, sans dlibration,
ne ferait qu'ajouter une injustice  l'irritation actuelle, et la
barbarie  l'abandon. Les auteurs d'un tel bill doivent tre contens
d'hriter des honneurs de ce lgislateur athnien, dont on a dit que les
dcrets avaient t crits non pas avec de l'encre, mais en lettres de
sang. Mais supposons le bill adopt; supposons un de ces hommes, comme
je les ai vus,--amaigri par la famine, plong dans un sombre dsespoir,
peu soucieux de conserver une vie que vos Seigneuries sont peut-tre sur
le point d'valuer un peu au-dessous d'un mtier  bas,--supposez cet
homme environn par ses enfans  qui il ne peut procurer du pain aux
dpens mme de son existence, prs d'tre arrach pour toujours  une
famille que nagure il entretenait par sa paisible industrie, et qu'il
est devenu, sans faute de sa part, incapable d'entretenir;--supposez cet
homme (et il y en a dix mille tels que lui, parmi lesquels vous pouvez
choisir vos victimes), supposez-le tran devant la cour pour tre jug
pour ce nouveau dlit, par cette nouvelle loi; h bien! il manque encore
deux conditions pour qu'il soit reconnu coupable, et condamn comme tel;
il manquera, c'est mon opinion,--douze bouchers pour jury, et un
Jefferies[286] pour juge.

[Note 282: En latin dans le texte: _spolia opima_.]

[Note 283: _Meetings_.]

[Note 284: Environ quarante-trois lieues.

(_N. du Tr._)]

[Note 285: La bte  plusieurs ttes.

(_N. du Tr._)]

[Note 286: Lord George Jefferies, chancelier d'Angleterre sous Jacques
II, clbre par ses cruauts.

(_N. du Tr._)]




DISCOURS
SUR LA MOTION DU COMTE DE DONOUGHMORE,
QUI RCLAMAIT LA FORMATION D'UN COMIT POUR L'EXAMEN DES DROITS DES
CATHOLIQUES, AVRIL 21, 1813.


MILORDS,

La question qui occupe la Chambre a t l'objet de discussions si
frquentes, si compltes, si habiles (et peut-tre aujourd'hui encore
plus habiles qu'en aucune autre circonstance), qu'il serait difficile
d'apporter de nouveaux argumens pour ou contre. Mais,  chaque
discussion, des difficults ont t loignes, des objections ont t
pluches et rfutes; et quelques-uns des anciens adversaires de
l'mancipation catholique ont enfin concd qu'il tait convenable de
faire droit aux rclamations des ptitionnaires. Aprs cette importante
concession, nanmoins, une nouvelle objection s'est leve: _il n'en est
pas tems_, dit-on, ou _le tems est mal choisi_, ou _il y a encore assez
de tems_. En quelque sorte, je suis d'accord avec ceux qui disent qu'il
n'en est pas tems prcisment: le tems en est pass; mieux vaudrait,
pour le pays, que les catholiques possdassent en ce moment leur
quote-part de nos privilges, et que leurs nobles eussent dans nos
conseils une juste portion d'influence, que de nous trouver ici
assembls pour discuter leurs droits. Oui, cela vaudrait mieux.

                      _Non tempore tali
   Cogere consilium, quum muros obsidet hostis_.

L'ennemi est au dehors et la misre est au dedans. Il est trop tard pour
chicaner sur des points de doctrine, quand nous devons nous unir pour la
dfense de choses plus importantes que le pur crmonial de la religion.
Il est, en vrit, singulier que nous soyons convoqus pour dlibrer,
non pas sur le Dieu que nous devons adorer, car l-dessus nous sommes
d'accord; non pas sur le roi  qui nous devons obir, car nous lui
sommes trs-fidles; mais sur la question de savoir jusqu' quel point
une diffrence dans les crmonies du culte, jusqu' quel point une foi,
non pas trop restreinte, mais trop tendue (ce qui est le pire des
griefs que l'on puisse imputer aux catholiques),--jusqu' quel point un
excs de dvotion  leur Dieu peut rendre nos concitoyens incapables de
servir efficacement leur roi.

On a, dans cette Chambre et hors de cette Chambre, beaucoup parl de
l'glise et de la constitution; et, quoique ces mots respectables aient
t trop souvent prostitus aux plus misrables desseins de l'esprit de
parti, nous ne pouvons les entendre rpter trop souvent. Tous les
orateurs sont, je prsume, les dfenseurs de l'glise et de la
constitution; de l'glise du Christ et de la constitution de la
Grande-Bretagne, mais non d'une constitution d'exclusion et de
despotisme; non d'une glise intolrante, non d'une glise militante,
qui s'expose elle-mme  l'objection dirige contre la communion
romaine, et s'y expose  un plus haut degr; car la religion catholique
ne refuse que ses bndictions spirituelles (et ce point mme est
douteux); mais notre glise, ou plutt nos hommes d'glise,
non-seulement dnient aux catholiques les grces spirituelles, mais
encore toute espce de biens temporels. Le grand lord Peterborough
observa dans cette enceinte, ou dans celle o les lords s'assemblaient 
cette poque, qu'il tait _pour un roi parlementaire, pour une
constitution parlementaire, mais non pour un Dieu parlementaire, non
pour une religion parlementaire_. L'intervalle d'un sicle n'a pas
affaibli la force de cette remarque. Il est tems, en vrit, que nous
laissions ces misrables chicanes sur des points si frivoles, ces
subtilits lilliputiennes, dignes de qui veut dcider _s'il est mieux de
casser les oeufs par le gros ou le petit bout_.

Les adversaires des catholiques peuvent tre diviss en deux classes:
ceux qui affirment que les catholiques ont dj trop, et ceux qui
allguent que la classe infrieure, du moins, n'a rien de plus 
demander. Les uns nous disent que les catholiques ne seront jamais
contens; les autres, qu'ils sont dj trop heureux. Le dernier paradoxe
est suffisamment rfut par la ptition prsente comme par toutes les
ptitions passes; on aurait pu tout aussi bien prtendre que les ngres
ne dsiraient pas tre mancips; mais c'est une comparaison
malheureuse; car vous avez dj dlivr ceux-ci du rgime de la
servitude, sans ptition de leur part, et malgr plusieurs ptitions de
leurs matres dans un but tout oppos. Pour moi, quand j'y rflchis, je
plains les paysans catholiques de n'avoir pas eu le bonheur de natre
avec une peau noire. Mais, nous dit-on, les catholiques sont contens,
ou, du moins, doivent l'tre. Je m'en vais donc rappeler quelques-unes
des circonstances qui contribuent si merveilleusement  leur excessif
contentement. Ils ne jouissent pas du libre exercice de leur religion
dans l'arme rgulire; le soldat catholique ne peut manquer au service
du ministre protestant; et  moins qu'il ne soit cantonn en Irlande ou
en Espagne, o peut-il trouver, s'il en a le dsir, l'occasion
d'assister aux crmonies de son culte? La permission d'avoir des
chapelains catholiques fut accorde comme une faveur spciale aux
rgimens de la milice irlandaise, et encore ne fut-elle accorde
qu'aprs plusieurs annes de rclamations, quoique un acte pass en 1793
l'et tablie comme un droit. Mais, en Irlande, les catholiques sont-ils
convenablement protgs? leur glise peut-elle acheter un morceau de
terre pour y lever une chapelle? Non. Tous les difices consacrs au
culte sont btis en vertu de baux de concession, ou de tolrance, donns
par un laque, baux aisment rsiliables et fort souvent viols. 
l'instant o un dsir bizarre, un caprice fortuit, du bienveillant
propritaire rencontre quelque opposition, les portes sont fermes  la
pieuse assemble. C'est ce qui est arriv sans cesse, mais jamais avec
autant d'clat que dans la ville de Newton-Barry, dans le comt de
Wexford. Les catholiques, n'ayant point de chapelle rgulire, lourent,
pour ressource temporaire, deux granges qui, runies ensemble, servirent
au culte public.  cette poque, demeurait, vis--vis de ce lieu, un
officier qui parat avoir t profondment imbu de ces prjugs, dont
les ptitions protestantes; actuellement sur le bureau, prouvent
l'heureuse destruction chez la portion la plus raisonnable de la nation;
et, quand les catholiques vinrent, au jour accoutum, s'assembler, en
paix et bonne volont avec les hommes, pour le culte de leur Dieu, qui
est aussi le vtre, ils trouvrent la chapelle ferme, et furent avertis
que s'ils ne se retiraient pas sur-le-champ (et cet avertissement leur
tait signifi par un officier des _yeomen_[287] et par un magistrat),
le _riot act_[288] allait tre lu, et l'assemble disperse  la pointe
de la baonnette! Une plainte contre cette violence fut adresse  un
haut fonctionnaire, au secrtaire du Chteau, en 1806, et celui-ci
rpondit (au lieu d'ordonner une rparation), qu'il ferait crire une
lettre au colonel, afin de prvenir, s'il tait possible, le retour de
semblables scnes de dsordre. Ce fait ne demande pas le dveloppement
d'un grand appareil oratoire; mais il tend  prouver que, tandis que
l'glise catholique n'a pas la facult d'acheter des terrains pour
lever ses chapelles, elle ne trouve dans les lois aucune protection. En
mme tems, les catholiques sont  la merci du plus mince officier, qui
peut impunment _faire ses bons tours  la face du ciel_, insulter son
Dieu et outrager ses semblables.

[Note 287: Espce de garde municipale.

(_N. du Tr._)]

[Note 288: Ordonnance contre les rassemblemens.

(_N. du Tr._)]

Tout colier, tout petit laquais (car de tels individus ont obtenu des
brevets dans notre service militaire), tout petit laquais qui a pu
changer ses rubans de livre pour une paulette, peut faire tout cela,
et mme plus encore contre les catholiques, en vertu de l'autorit mme,
 lui dlgue par son souverain sous l'obligation expresse de dfendre
ses concitoyens jusqu' la dernire goutte de son sang, sans diffrence
ou distinction aucune entre les catholiques et les protestans.

Les catholiques irlandais ont-ils le bnfice plein et entier du
jugement par jury? Non, ils ne l'ont pas; ils ne peuvent l'avoir
qu'aprs avoir obtenu le droit de partager avec les protestans le
privilge de servir l'tat en qualit de shriffs et de sous-shriffs.
Il y a eu un exemple frappant de cet abus, aux assises d'Enniskillen. Un
_yeoman_ fut traduit en justice pour le meurtre d'un catholique nomm
Macvournagh; trois tmoins respectables, et non contredits, dposrent
qu'ils avaient vu le prvenu charger son arme, viser, faire feu, et tuer
ledit Macvournagh. Cette circonstance fut convenablement dveloppe par
le juge; mais,  l'tonnement du barreau, et  la grande indignation de
la cour, le jury protestant acquitta l'accus. La partialit tait si
vidente, que le juge, M. Osborn, regarda comme son devoir, d'arrter
l'assassin acquitt, mais non pas absous, pour de larges indemnits, et
de lui ter ainsi pour quelque tems la libert de tuer impunment les
catholiques.

Les lois faites en leur faveur sont-elles observes? Elles sont rendues
illusoires dans les cas les plus frivoles comme dans les plus srieux.
Par un rglement rcent, on permet dans les prisons les chapelains
catholiques: mais dans le comt de Fermanagh le grand jury persista
dernirement  prsenter pour cet office un ministre suspendu, et viola
par l le statut, malgr les plus pressantes remontrances d'un
respectable magistrat, nomm M. Fletcher. Telles sont les lois, telle
est la justice pour les libres, heureux, et joyeux catholiques.

On a demand pourquoi les riches catholiques ne crent pas des dotations
pour l'ducation de leurs prtres.--Mais pourquoi ne leur permettez-vous
pas de le faire? Pourquoi tous les legs de cette nature sont-ils soumis
 une intervention vexatoire, arbitraire et concussionnaire, 
l'intervention de la commission orangiste[289] des donations
charitables? Quant au collge de Maynooth, en aucune circonstance,
hormis  l'poque de sa fondation, alors qu'un noble pair (lord Camden),
 la tte de l'administration de l'Irlande, parut s'intresser aux
progrs de cet tablissement; et sous le gouvernement d'un noble duc
(Bedford) qui, comme ses anctres, a toujours t l'ami de la libert et
de l'humanit, et qui n'a pas assez bien adopt la politique goste du
jour, pour exclure les catholiques du nombre de ses semblables: sauf ces
exceptions, le collge de Maynooth n'a pas t convenablement encourag.
Il y a eu  la vrit un tems o l'on chercha  se concilier le clerg
catholique, lorsque l'_union_ tait incertaine, union qui ne pouvait
avoir lieu sans l'intermde de ce clerg, lorsque son assistance tait
indispensable pour obtenir des adresses favorables de la part des comts
catholiques: alors les prtres catholiques taient cajols et caresss,
craints et flatts, on leur fit entendre que _l'union mettrait une
heureuse fin  toute chose_; mais, le moment de la crise une fois pass,
ils furent repousss avec mpris dans leur premire obscurit.

[Note 289: _The orange commissioners for charitable donations_.]

Dans la conduite qu'on n'a pas cess de tenir  l'gard du collge
Maynooth, tout semble fait pour irriter et inquiter,--tout semble fait
pour effacer de la mmoire des catholiques la plus lgre impression de
gratitude. Le foin mme, coup dans la plaine, la graisse et le suif du
boeuf et du mouton allous, doivent tre pays, et les comptes doivent en
tre rendus et rgls par serment. Il est vrai que cette conomie en
miniature ne peut tre suffisamment loue, particulirement  une poque
o il n'y a que ces insectes dvorateurs du trsor, vos Hunt et vos
Chinnery, o il n'y a que ces _punaises dores_[290] qui puissent
chapper  l'oeil microscopique des ministres. Mais quand de session en
session, aprs n'avoir laiss qu'avec effort et rpugnance chapper de
vos mains votre chtive aumne, vous venez vous vanter de votre
libralit; alors le catholique pourrait bien s'crier, dans les termes
mmes de Prior:

      J'ai quelque obligation  Jean; mais, par malheur, Jean juge
       propos de le communiquer  toute la nation: ainsi, Jean et
      moi nous sommes quittes[291].

[Note 290: _Gilded bugs_. Citation.]

[Note 291:

   _To John I owe some obligation,
      But John unluckily thinks fit
   To publish it to all the nation:
      So John and I are more than quit_.]

Quelques personnes ont compar les catholiques au mendiant de Gil Blas.
Qui les a faits mendians? de qui la dpouille de leurs anctres a-t-elle
grossi les richesses? Et ne pouvez-vous soulager le mendiant que vos
pres ont rduit  un tel tat? Si vous tes disposs  le soulager
tout--fait, ne pouvez-vous accomplir cette oeuvre sans lui jeter vos
deniers[292] au visage? Toutefois, pour faire contraste  cette
misrable bienfaisance, considrons les coles protestantes de
charit[293]; vous leur avez rcemment allou 41,000 liv.[294]. C'est
ainsi qu'elles sont entretenues; et comment sont-elles recrutes?
Montesquieu fait observer  l'gard de la constitution anglaise, qu'on
en peut trouver le modle dans Tacite, l o l'historien dcrit les
institutions politiques des Germains; et ce publiciste ajoute: Ce beau
systme fut tir des forts. Pareillement, en parlant des coles
protestantes de charit, on peut faire observer que ce beau systme fut
tir des Bohmiennes. Comme se recrutaient les Janissaires au tems de
leur enrlement sous Amurat, comme les Bohmiennes de l'poque actuelle
se recrutent encore avec des enfans vols; ainsi ces coles se recrutent
avec des enfans sduits, et drobs  leurs familles catholiques, par
leurs riches et puissans voisins protestans. Cela est notoire, et un
seul exemple peut suffire pour montrer de quelle manire cela se
pratique. La soeur de M. Carthy (_gentleman_ catholique fort riche en
biens fonds) laissa en mourant deux filles qui furent immdiatement
dsignes comme proslytes, et conduites  l'cole de charit de
Coolgreny: leur oncle,  la nouvelle de ce fait, qui avait eu lieu
pendant son absence, rclama la restitution de ses nices, et offrit de
transfrer une partie de ses biens sur la tte de ses deux parentes. Sa
demande fut rejete, et ce n'est qu'aprs une lutte de cinq annes, et
grce  l'intervention d'une haute autorit, que ce gentleman catholique
obtint que deux jeunes filles, qui lui taient si troitement lies par
les droits du sang, sortissent de l'cole de charit, et lui fussent
rendues. Voil de quelle faon l'on se procure des proslytes que l'on
mle aux enfans de tous les protestans qui peuvent avoir recours au
bnfice de cette institution. Et quelle instruction leur est donne? On
leur met entre les mains un catchisme, qui est compos, je crois, de
quarante-cinq pages, et dans lequel il y a trois questions relatives 
la religion protestante. L'une de ces demandes est celle-ci: O tait
la religion protestante avant Luther? Rponse: Dans l'vangile. Il
reste quarante-quatre pages et demie qui concernent la damnable
idoltrie des papistes.

[Note 292: _Farthings_: liards, deniers.]

[Note 293: _Protestant charter schools_.]

[Note 294: 1,025,000 fr.]

Permettez-moi de le demander  nos pasteurs et matres spirituels:
est-ce l la manire d'instruire un enfant dans la voie qu'il doit
suivre? Est-ce l la religion de l'vangile avant le tems de Luther?
cette religion qui proclame tout haut: _paix sur la terre, et gloire 
Dieu_! Est-ce l lever des enfans, pour les rendre hommes ou dmons?
Mieux vaudrait les envoyer n'importe o,--que de leur enseigner de
telles doctrines: mieux vaudrait les envoyer dans ces les des mers
australes, o, par une ducation plus humaine, ils apprendraient 
devenir cannibales: il serait moins odieux qu'ils fussent instruits 
dvorer les morts qu' perscuter les vivans. Donnez-vous le nom
d'coles  de tels tablissemens? Nommez-les plutt des fumiers o la
vipre de l'intolrance dpose ses petits, afin que plus tard leurs
dents tant devenues tranchantes, et leur venin s'tant mri, ils en
sortent, chargs d'ordure et de poison, pour blesser les catholiques.
Mais sont-ce l les doctrines de l'glise d'Angleterre, ou celles des
gens d'glise? Non, les ecclsiastiques les plus clairs sont d'une
opinion diffrente. Que dit Paley: Je n'aperois aucune raison pour
laquelle des hommes de diverses croyances religieuses ne doivent pas
siger sur le mme banc, dlibrer dans le mme conseil, ou combattre
dans les mmes rangs, tout aussi bien que des hommes d'opinions
religieuses diffrentes discutent ensemble sur une controverse
d'histoire naturelle, de philosophie ou de morale. On peut rpondre que
Paley n'tait pas rigoureusement orthodoxe; je ne saurais rien dcider
sur son orthodoxie, mais qui niera qu'il n'ait t un des ornemens de
l'glise, de la nature humaine, et de la chrtient? Je n'appuierai
point sur le fardeau des dmes, fardeau si durement senti par les
paysans, mais il est peut-tre  propos de remarquer qu'il y a encore
une charge additionnelle, un droit de _tant pour cent_ pour le
collecteur, qui, par consquent, est intress  porter les dmes au
plus haut taux possible, et nous savons que dans plusieurs bnfices
considrables d'Irlande, les protestans rsidens sont les seuls qui
soient procureurs de la dme.

Parmi tant de causes d'irritation, trop nombreuses pour tre
rcapitules, il y en a une dans la milice, qu'on ne doit point passer
sous silence: je veux parler de l'existence des loges orangistes parmi
les particuliers. Les officiers peuvent-ils dnier ce fait? Et si ces
loges existent, tendent-elles, peuvent-elles tendre  tablir l'harmonie
parmi les hommes, qui sont ainsi individuellement spars de la socit,
quoique confondus dans les rangs de l'ordre social? Et doit-on permettre
ce systme gnral de perscution, ou est-il  croire qu'avec un tel
systme les catholiques puissent ou doivent tre contens? S'ils le sont,
ils manquent  l'humaine nature; alors, en vrit, ils sont indignes
d'tre autre chose que ce que vous les avez faits,--autre chose que des
esclaves. Les faits que j'ai cits ont pour appui les plus respectables
autorits: sans quoi, je n'aurais point os en ce lieu, ni en quelque
lieu que ce soit, me hasarder  les avancer. Si l'on m'objecte que je
n'ai jamais t en Irlande, je vous prierai de remarquer qu'il est ais
de connatre un peu l'Irlande, sans jamais y avoir t, comme il parat
possible que quelques personnes y soient nes, y aient t nourries et
leves, et pourtant demeurent dans l'ignorance des vritables intrts
de cette contre.

Mais il y en a qui affirment que les catholiques ont t dj trop bien
traits. Voyez, disent-ils, ce qui a t fait; nous leur avons donn un
collge entier, nous leur allouons la nourriture et l'habillement, la
pleine et complte jouissance des lmens, et nous les laissons
combattre pour nous aussi long-tems qu'ils ont leurs membres et leurs
vies  nous offrir, et nanmoins ils ne sont jamais contens! O gnreux
et justes dclamateurs! C'est  cela, et  cela seul qu'aboutissent tous
vos argumens, dpouills de tout sophisme. Ces personnes me remettent en
mmoire l'histoire d'un certain tambour qui, appel au rigoureux devoir
d'administrer la punition ordonne contre un ami attach au poteau, fut
somm de fouetter haut; il fouetta bas, il fouetta un peu moins bas, il
fouetta haut, puis bas, puis entre deux, et ainsi de suite  plusieurs
reprises, mais le tout en vain: le patient continua ses plaintes avec la
plus choquante opinitret, jusqu' ce que le tambour, puis de fatigue
et bouillant de colre, et jet  bas les verges, en s'criant: Le
diable vous rtisse; il n'y a aucune manire de fouetter qui vous
plaise. Ainsi vous comportez-vous vous-mmes: vous avez fouett le
catholique haut et bas, ici et l, et partout, et vous vous tonnez
qu'il ne soit pas content! Il est vrai que le tems, l'exprience, et la
fatigue qui suit l'exercice mme de la barbarie, vous ont appris 
fouetter un peu plus doucement; mais vous continuez toujours  sangler
votre victime, et continuerez ainsi jusqu' ce que peut-tre le fouet
soit arrach de vos mains, et tourn contre vous-mmes et contre votre
postrit.

Il a t dit par un des orateurs prcdens (j'ai oubli qui c'tait, et
ne me soucie gure de m'en souvenir): _Si les catholiques sont
mancips, pourquoi pas les juifs?_ Si ce propos a t dict par une
sincre compassion pour les juifs, il mrite attention; mais si ce n'est
qu'un trait d'ironie contre les catholiques, est-ce autre chose que le
langage de Shylock transport du mariage de sa fille  l'mancipation
catholique?--

      Je voudrais que quelqu'un de la tribu de Barrabas l'obtint
      plutt qu'un chrtien[295].

[Note 295:

   _Would any of the tribe of Barrabbas
   Should have it rather than a christian_.

(SHAKSP., _The Merch. of Ven._)]

Je prsume, qu'un catholique est un chrtien, mme dans l'opinion de
celui dont le got seul peut tre suppos pencher en faveur des juifs.

C'est une remarque, souvent cite, du docteur Johnson (que je prends
pour une autorit presque aussi bonne que le doux aptre de
l'intolrance, le docteur Duigenan), que celui qui entretiendrait
quelque apprhension srieuse de danger pour l'glise dans les tems
actuels, aurait _cri au feu durant le Dluge_. Ceci est plus qu'une
mtaphore, car un restant de ces personnages antdiluviens semble
aujourd'hui s'tre retir chez nous, avec le feu dans la bouche et l'eau
dans la cervelle, pour troubler et inquiter le genre humain de leurs
cris bizarres et fantasques. Et comme c'est un symptme infaillible de
la dsolante maladie dont je les crois atteints (maladie sur laquelle le
premier docteur venu donnera des renseignemens  vos Seigneuries), comme
c'est, dis-je, un symptme infaillible pour ces infortuns malades
d'apercevoir sans cesse des clairs devant leurs yeux; surtout quand
leurs yeux sont ferms, il est impossible de convaincre ces pauvres
cratures que le feu contre lequel ils nous avertissent nous et
eux-mmes de nous prmunir, n'est rien autre chose qu'un feu follet;
produit de leurs imaginations idiotes. Quelle rhubarbe, quel sn; ou
quelle autre drogue purgative peut expulser de leur esprit ce vain
fantme?--Cela est impossible; ils sont perdus. C'est  eux que
s'applique vritablement ce mot.

      _Caput insanabite tribus Anticyris_[296].

[Note 296: Citation d'Horace. Tte incurable, mme par l'ellbore qu'on
recueillerait dans trois Anticyres. Anticyre, le de l'Archipel,
clbre dans l'antiquit, parce qu'elle fournissait l'ellbore, qui
passait, bien  tort, pour un spcifique contre la folie.

(_N. du Tr._)]

Tels sont vos vrais protestans. Comme Bayle, qui protestait contre
toutes les sectes, ainsi protestent-ils contre les ptitions
catholiques, contre les ptitions protestantes, contre toute rparation,
et tout ce que la raison, l'humanit, la politique, la justice et le bon
sens peuvent opposer aux illusions de leur absurde dlire. Ces gens-l
prsentent le cas inverse de la montagne qui enfanta une souris: ce sont
des souris qui s'imaginent tre dans le travail d'enfantement d'une ou
plusieurs montagnes.

Pour revenir aux catholiques, supposez que les Irlandais fussent
actuellement contens, malgr toutes les incapacits dont la loi les
frappe,--supposez-les capables d'une stupidit telle qu'ils ne dsirent
aucunement tre dlivrs,--ne devons-nous pas dsirer leur dlivrance,
dans notre propre intrt? N'avons-nous rien  gagner par leur
mancipation? Quelles ressources nous ont t fermes? quels talens ont
t perdus  cause de cet goste systme d'exclusion? Vous connaissez
dj la valeur des secours irlandais: en ce moment, la dfense de
l'Angleterre est confie  la milice irlandaise; en ce moment, tandis
que le peuple mourant de faim se soulve dans la fureur du dsespoir,
les Irlandais sont fidles au devoir confi en leurs mains. Mais tant
qu'une gale nergie n'aura pas t communique partout, par l'extension
de la libert, vous ne pourrez avoir la pleine et entire jouissance de
la force que vous tes heureux d'interposer entre vous et la
destruction. L'Irlande a beaucoup fait, mais fera plus encore. En ce
moment, le seul triomphe que nous ayons obtenu durant les longues annes
d'une guerre continentale, a t remport par un gnral irlandais[297].
Il est vrai qu'il n'est pas catholique; s'il l'et t, nous eussions
t privs de ses talens. Toutefois, je ne prsume pas que personne
veuille prtendre que sa religion et affaibli son gnie militaire ou
diminu son patriotisme; quoique, dans le cas suppos, il et t oblig
de combattre dans les rangs; car,  coup sr, il n'et jamais command
une arme.

[Note 297: Arthur Wellesley, depuis lord Wellington.

(_N. du Tr._)]

Mais tandis qu'il gagne au dehors des batailles en faveur des
catholiques, son noble frre s'est fait dans cette sance le dfenseur
de leurs intrts avec une loquence que je ne dprcierai point par
l'humble tribut de mon pangyrique, pendant le tems mme qu'un de leurs
parens, qui leur est aussi peu semblable qu'il leur est infrieur en
talent, a combattu  Dublin contre ses frres catholiques avec des
circulaires, des dits, des proclamations, des arrestations et des
dispersions de rassemblemens,--avec tous les moyens vexatoires de la
chtive guerre qui pouvait tre entretenue par les gurillas mercenaires
du gouvernement, vtues de l'armure rouille de leurs statuts suranns.
Il est, en vrit, singulier d'observer la diffrence de notre politique
trangre et de notre politique intrieure. Si la catholique Espagne, le
fidle[298] Portugal, ou le non moins fidle et non moins catholique
ex-roi des Deux-Siciles ( qui, soit dit en passant, il ne restait plus
que la Sicile, dont vous l'avez rcemment dpouill), si, dis-je, ces
peuples et ces rois catholiques ont besoin de secours, vite nous faisons
partir une flotte et une arme, un ambassadeur et un subside,
quelquefois pour soutenir de rudes combats, gnralement pour faire de
mauvaises ngociations, et toujours pour payer beaucoup d'argent pour
nos allis papistes. Mais si quatre millions de nos concitoyens, qui
combattent, paient, et travaillent pour nous, s'avisent de nous adresser
des prires pour obtenir quelque soulagement, nous les traitons comme
des trangers, et, quoique _la maison de leur pre offre plusieurs
logemens_, il n'y a pour eux aucune place de repos. Permettez-moi de
vous le demander, ne vous battez-vous pas pour l'mancipation de
Ferdinand VII, qui certainement est un sot, et par consquent, suivant
toute probabilit, un bigot?

[Note 298: Allusion aux dnominations des rois d'Espagne et de Portugal:
le premier se nommant Sa Majest Catholique (S. M. C.), le second, Sa
Majest Trs-Fidle (S. M. T. F.).

(_N. du Tr._)]

Et avez-vous donc plus de considration pour un souverain tranger que
pour vos concitoyens qui ne sont point des sots (car ils connaissent
votre intrt mieux que vous ne connaissez le vtre); qui ne sont point
des bigots, car ils vous rendent le bien pour le mal; mais qui endurent
un sort pire que d'tre tenus en prison par un usurpateur, car les
chanes qui asservissent l'ame sont plus pesantes que celles qui
entravent le corps.

Je ne m'tendrai point sur les consquences qui doivent rsulter de
votre refus d'accder aux rclamations des ptitionnaires; vous les
connaissez, vous les prouverez, ainsi que les enfans de vos enfans
quand vous ne serez plus. Adieu pour jamais  cette union, ainsi nomme
par la mme raison que _lucus  non lucendo_[299], union qui n'a jamais
rien uni, dont le premier effet fut de donner un coup mortel 
l'indpendance de l'Irlande, et dont le dernier rsultat sera peut-tre
de sparer  jamais l'Irlande de notre pays. Si l'on peut appeler cela
une union, c'est celle du requin avec sa proie; le ravisseur dvore sa
victime, et c'est ainsi qu'il ne forme plus avec elle qu'un tout
indivisible. Ainsi la Grande-Bretagne a dvor le parlement, la
constitution, l'indpendance de l'Irlande, et elle refuse maintenant de
rendre un seul privilge, quoiqu'elle ait par l le moyen de gurir la
surcharge indigeste de son corps politique.

[Note 299: _Lucus_ (nom des bois sacrs, impntrables  la lumire)
vient, selon les tymologistes, de _lucere_ (luire), par antiphrase.

(_N. du Tr._)]

Et maintenant, milords, avant de me rasseoir, je demanderai aux
ministres de Sa Majest la permission de dire quelques mots, non pas sur
leurs mrites, car cela serait superflu; mais sur le degr d'estime que
leur accorde le peuple des trois royaumes. L'estime qu'on leur accorde a
t en une rcente occasion clbre d'un ton de triomphe dans cette
enceinte, et l'on a tabli une comparaison entre leur conduite, et celle
des nobles lords qui sigent de ce ct de la Chambre.

Quelle portion de popularit peut-elle tre chue en partage  mes
nobles amis (si toutefois je ne suis pas indigne de les regarder comme
tels); c'est ce que je ne prtends pas dterminer: mais, quant  celle
des ministres de Sa Majest, il serait inutile de la nier. La
popularit, c'est un fait sr, est un peu comme le vent: _On ne sait
pas d'o elle vient ni o elle va_, mais ils la sentent, ils en
jouissent, ils s'en vantent. En vrit, simples et modestes comme ils le
sont,  quelle extrmit du royaume peuvent-ils fuir pour viter le
triomphe qui les poursuit? S'ils s'enfoncent dans les provinces
mditerranes, ils y seront accueillis par les ouvriers des
manufactures, qui tenant  la main leurs ptitions mprises, et portant
autour du cou la corde rcemment vote en leur faveur, appelleront les
bndictions du ciel sur les ttes de ceux qui ont imagin le moyen si
simple, mais si ingnieux, de les dlivrer de leurs misres, ici-bas, en
les envoyant dans un monde meilleur. S'ils voyagent en cosse, de
Glasgow  Johnny Groat, partout ils recevront de pareilles marques
d'approbation. S'ils font une tourne de Portpatrick  Donaghadee, ils
rencontreront les embrassemens empresss de quatre millions de
catholiques,  qui leur vote d'aujourd'hui les a rendus chers pour
jamais. Quand ils reviendront dans la capitale,--ils ne peuvent chapper
aux acclamations des bourgeois, et aux applaudissemens plus timides mais
non moins sincres des marchands en faillite et des capitalistes en
pril de banqueroute. S'ils tournent leurs regards sur l'arme, quelles
guirlandes, non de lauriers, mais de morelle[300] ne prpare-t-on pas
pour les hros de Walcheren! Il est vrai qu'il est rest peu d'hommes en
vie pour certifier leurs mrites en cette occasion: mais un _nuage de
tmoins_ est venu de cette brave arme qu'ils ont si gnreusement et si
pieusement mise en campagne pour recruter la _noble arme des martyrs_.

[Note 300: La _morelle_, en anglais _night-shade_, mot  mot, ombre de
la nuit, est une plante assez commune dans les champs: la couleur sombre
de ses feuilles en font un emblme assez naturel de la tristesse.

(_N. du Tr._)]

Si dans le cours de cette carrire triomphale, o ils recueilleront
autant de cailloux qu'en recueillit l'arme de Caligula dans un triomphe
semblable, prototype du leur;--si, dis-je, ils n'aperoivent aucun de
ces monumens qu'un peuple reconnaissant lve pour honorer ses
bienfaiteurs, oui, quoiqu'il n'y ait pas mme une enseigne qui veuille
condescendre  dposer la tte du Sarrasin[301] pour la remplacer par
l'image des conqurans de Walcheren, ils n'ont pas besoin de portrait,
eux qui peuvent toujours avoir les honneurs de la caricature; ils n'ont
point  regretter le manque de statue, eux qui se verront si souvent
pendus en effigie. Mais leur popularit n'est pas borne dans les
troites limites d'une le; il y a d'autres contres o leurs mesures,
et surtout leur conduite envers les catholiques les rendra minemment
populaires. S'ils sont aims ici, en France ils doivent tre adors. Il
n'y a pas de mesure plus contraire aux desseins et aux sentimens de
Buonaparte que l'mancipation des catholiques; pas de plan de conduite
plus favorable  ses projets que celui qui a t, est encore, et sera
toujours, je le crains, suivi  l'gard de l'Irlande. Qu'est
l'Angleterre sans l'Irlande, et qu'est l'Irlande sans les catholiques?
C'est sur la base de votre tyrannie que Napolon espre btir la sienne.
L'oppression des catholiques doit inspirer tant de reconnaissance  son
coeur, que sans aucun doute (comme il a dernirement permis un
renouvellement de communication) le prochain cartel amnera dans ce pays
des cargaisons de porcelaines de Svres et de rubans (denre, grandement
recherche, et de valeur gale en ce moment), de rubans de la
Lgion-d'Honneur pour le docteur Duigenan et ses disciples ministriels.
Telle est cette popularit si bien gagne, qui rsulte de ces
expditions extraordinaires, si ruineuses pour nos finances et si
inutiles  nos allis; de ces singulires enqutes, si favorables aux
accuss, et si peu satisfaisantes pour le peuple, de ces victoires
paradoxales, si honorables, nous dit-on, pour le nom anglais, mais si
contraires aux vrais intrts de la nation anglaise: surtout, telle est
la rcompense, de la conduite tenue par les ministres envers les
catholiques.

[Note 301: Une _tte de Sarrasin_ est une enseigne aussi frquente en
Angleterre que l'est chez nous _le lion d'or_, le _soleil d'or_, le _bon
coing_, etc.

(_N. du Tr._)]

J'ai  m'excuser auprs de la Chambre, qui, je l'espre, pardonnera  un
jeune homme qui n'a pas l'habitude de rclamer souvent votre patience,
d'avoir aujourd'hui si longuement tch d'attirer votre attention. Mon
opinion irrvocable est, comme mon vote le sera, en faveur de la motion.




DISCOURS
SUR LA PTITION DU MAJOR CARTWRIGHT,
LE Ier JUIN 1813.

Lord Byron se leva et dit:


MILORDS,

La ptition que je tiens, dans l'intention de la prsenter  la Chambre,
doit, si je ne me trompe, obtenir une attention particulire de la part
de vos Seigneuries; en effet, quoiqu'elle ne soit signe que par un seul
individu, elle contient des faits qui, s'ils ne sont pas contredits,
demandent de fort srieuses investigations. Le grief dont le
ptitionnaire se plaint, n'est ni personnel, ni imaginaire. Ce grief ne
lui est point particulier; il a t, il est encore ressenti par une
foule d'autres personnes. Il n'y a aucun citoyen hors de ces murs, ni
mme, en vrit, dans cette enceinte, qui ne puisse demain tre expos 
la mme insulte et aux mmes obstacles, dans l'accomplissement d'un
devoir imprieux pour la restauration de la vritable constitution des
trois royaumes, en ptitionnant pour la rforme du parlement[302]. Le
ptitionnaire, milords, est un homme dont la longue vie a t consacre
 une lutte perptuelle pour la libert des citoyens, contre cette
influence illgitime qui s'est sans cesse accrue, qui s'accrot encore,
et qu'il est ncessaire de diminuer; et, quelque contraires que puissent
tre plusieurs esprits  ses dogmes politiques, peu de gens mettront en
doute la puret de ses intentions. Maintenant mme, accabl d'annes, et
sujet aux infirmits qui accompagnent son ge, mais sans avoir rien
perdu de son talent, ni de son inbranlable nergie,--_frangas, non
flectes_[303],--il a reu plus d'une blessure en combattant contre la
corruption; et le nouvel outrage, la rcente insulte dont il se plaint,
peut lui laisser une cicatrice de plus, mais non le dshonorer. La
ptition est signe par John Cartwright; et c'est pour la cause du
peuple et du parlement, dans la lgitime poursuite de cette rforme dans
la reprsentation du pays, rforme qui est le meilleur service qui
puisse tre rendu tant au parlement qu'au peuple, que le major
Cartwright a souffert l'indigne outrage qui fait le sujet principal de
sa ptition  vos Seigneuries. Sa plainte est crite dans un langage
ferme, mais respectueux;--dans le langage d'un homme qui n'oublie pas sa
propre dignit, mais en mme tems a, je crois, un sentiment gal de la
dfrence due  la chambre. Le ptitionnaire avance, entre autres faits
d'importance, sinon plus grande, au moins gale, pour tous ceux qui sont
Bretons par les sentimens, comme par le sang et par la naissance, que le
21 janvier 1813,  Huddersfield, lui et six autres personnes qui,  la
nouvelle de son arrive, s'taient rendues auprs de lui, dans
l'intention pure et simple de lui donner un tmoignage de respect,
furent saisies par les autorits civile et militaire, et tenues au
secret pendant plusieurs heures, sous le poids d'une grossire et
injurieuse prvention insinue par l'officier commandant, relativement
au caractre du ptitionnaire; que lui (le ptitionnaire), il fut enfin
conduit devant un magistrat, et ne fut remis en libert qu'aprs qu'un
examen minutieux de ses papiers eut prouv qu'il tait non-seulement
injuste mais matriellement impossible d'articuler contre lui une charge
quelconque; et que, malgr la promesse et l'ordre exprs du prsident du
tribunal, la copie du mandat d'arrt lanc contre le ptitionnaire a t
refuse sous divers prtextes, et n'a pu, jusqu' cette heure, tre
obtenue. Les noms et la condition des parties intresses se trouvent
dans la ptition. Quant aux autres points dont il est question dans la
ptition, je ne m'en occuperai pas maintenant, dsireux que je suis de
ne pas abuser du tems de la Chambre; mais j'appelle sincrement
l'attention de vos Seigneuries sur ces divers points.--C'est dans la
cause du parlement et du peuple que la libert individuelle de ce
vnrable citoyen a t viole; et c'est, dans mon opinion, la plus
haute marque de respect qu'il ait pu donner  la Chambre, que de
recourir  votre justice, plutt qu' un appel  une cour infrieure.
Quel que puisse tre le sort de sa plainte, c'est pour moi une
satisfaction,  la vrit, mle de regret en cette circonstance, que
d'avoir eu l'occasion de dnoncer publiquement les obstacles auxquels le
citoyen est expos dans la poursuite du devoir le plus lgitime et le
plus imprieux,--celui d'obtenir, par voie de ptition, la rforme
parlementaire. J'ai brivement expos le grief dont le ptitionnaire se
plaint plus longuement. Vos Seigneuries adopteront, je l'espre, une
mesure propre  donner pleine protection, pleine rparation au
ptitionnaire, et non pas au ptitionnaire seul, mais au corps entier de
la nation, insult et bless dans un de ses membres par l'interposition
d'une autorit civile abuse et d'une force militaire illgale entre les
citoyens et leur droit d'adresser des ptitions  leurs reprsentans.

[Note 302: Le _jeu d'esprit_ suivant, adress  M. Hobhouse sur son
lection  Westminster, a t attribu  Lord Byron. On le rappelle ici
 cause de son rapport au sujet en question:

   _Mors janua vit_.

   _Would you get to the house through the true gate,
     Much quicker than even whig Charley went?
   Let Parliament send you to Newgate--
     And Newgate will send you to--Parliament_.

Voulez-vous gagner la Chambre par la vritable porte, beaucoup plus
vite mme que le whig Charley n'y parvint? Faites-vous envoyer par le
Parlement  Newgate, et Newgate vous enverra au Parlement.

(_N. d'un dit. anglais_.)]

[Note 303: On peut le briser, non le flchir.

(_N. du Tr._)]


Sa Seigneurie prsenta alors la ptition du major Cartwright: on en fit
lecture. Plainte y tait faite de ce qui tait arriv  Huddersfield, et
des entraves opposes au droit de ptition dans plusieurs endroits de la
partie septentrionale du royaume.


Sa Seigneurie fit la motion que la ptition ft prise en
considration[304].

[Note 304: _Should be laid on table_, mot  mot, ft mise sur la
table.

(N. du Tr.)]


Plusieurs pairs ayant parl sur la question, Lord Byron rpliqua qu'il
avait, par des motifs de devoir, prsent cette ptition  l'examen de
leurs Seigneuries. Un noble comte avait prtendu que ce n'tait pas une
ptition, mais un discours; et que, comme elle ne contenait aucune
prire, elle ne devait pas tre accueillie.--Quelle tait la ncessit
d'une prire? Si ce mot devait tre employ dans son sens propre, leurs
Seigneuries ne pouvaient attendre qu'aucun homme adresst une prire 
d'autres hommes.--Il n'avait rien autre chose  dire, sinon que la
ptition, quoique conue dans certains passages en termes peut-tre trop
forts, ne contenait aucune phrase inconvenante, mais tait crite dans
un style fort respectueux envers leurs Seigneuries, il esprait donc que
leurs Seigneuries prendraient la ptition en considration.

FIN DES DISCOURS PARLEMENTAIRES.







End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres compltes de lord Byron. 
Volume 4., by George Gordon Byron

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE LORD BYRON ***

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