The Project Gutenberg EBook of Fils d'migr, by Ernest Daudet

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Title: Fils d'migr

Author: Ernest Daudet

Release Date: January 11, 2009 [EBook #27774]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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FILS D'MIGR

PAR

ERNEST DAUDET

NOUVELLE DITION

PARIS


_ ma Fille

MARIE-THRSE DAUDET

Ce Roman est ddi._




CHAPITRE PREMIER

CE QUI SE PASSAIT  SAINT-BASLEMONT EN 1792


En juin 1792,  la tombe du jour, dans une chambre du chteau de
Saint-Baslemont,  l'entre des Vosges, une femme et un enfant sont
agenouills devant un grand crucifix accroch au mur, entre des
portraits d'anctres. Quoique la femme ait dpass la premire jeunesse,
on la devine vieillie par la douleur plus que par l'ge. Ce qui lui
reste de beaut resplendit encore sous ses cheveux blonds, dans l'clat
de ses yeux, dans la puret de ses traits, dans la pleur de son teint.
Habille d'une robe noire, en laine, sans ornements, toute sa personne,
cependant, trahit tant d'lgance hautaine que ce vtement de deuil la
pare  l'gal des habits de cour qu'elle est accoutume  porter. Elle
se nomme la comtesse Louise de Malincourt.

L'enfant est son second fils, Bernard, celui qu'on appelle M. le
chevalier. Il a treize ans  peine. Mais, depuis longtemps, il voit
autour de lui des visages si tristes, il entend exprimer de si vives
alarmes, raconter de si sombres histoires, profrer de si violentes
menaces, que son esprit s'est mri prmaturment, et, qu'enfant par
l'ge, c'est presque un homme par la pense. Cette prcocit se devine 
l'expression inquite de son regard,  la gravit rpandue sur ses
traits, au pli contract de ses lvres dshabitues du rire. Il est
mince et brun, son front haut et large sous la perruque poudre. Son
habit violet, en soie unie, flotte sur les formes de son buste,
lgantes quoique un peu grles, et plus bas que la boucle d'argent qui
arrte la culotte au-dessous du genou, la jambe se dessine fine et
vigoureuse.

Agenouill prs de sa mre, il s'associe mentalement  la prire qu'elle
rcite  haute voix.

--Mon Dieu! dit-elle, daignez protger et soutenir dans leur infortune
S. M. Louis XVI, sa famille, les princes ses frres et ses neveux. Je
vous implore aussi pour mon mari, pour moi-mme, pour mes enfants,
surtout pour l'an que le service du roi expose, loin de nous, 
d'innombrables prils.

Dans l'accent de cette ardente supplication se devinent les angoisses de
l'pouse et de la mre. Elles sont cruelles, ces angoisses, cruelles et
justifies par les vnements survenus depuis la Rvolution: le 14
juillet 1789, la prise de la Bastille; le 5 octobre de la mme anne,
l'invasion de Versailles et le retour forc de la famille royale aux
Tuileries; en 1790, la fte de la Fdration; en 1791, la tentative
avorte de Varennes et l'arrestation du roi fugitif; puis les massacres
dans les rues de Paris, le pillage d'un grand nombre de chteaux, la
fuite prcipite de plusieurs milliers de nobles, l'arrestation de
beaucoup d'autres, l'audace croissante du parti jacobin et de la Commune
de Paris. Avec un tel pass, que ne peut-on craindre de l'avenir? Cet
avenir, la comtesse de Malincourt,  travers son imagination enfivre,
le voit troubl, violent et sombre.

Et sa vision n'exagre rien. Ne touche-t-on pas  la journe du 10 aot,
durant laquelle sera proclame la dchance de Louis XVI, et aux
journes de septembre, effroyable prologue du 21 janvier et des actes
froces qui suivront? Sans cesse cette vision angoissante la poursuit,
lui montre son mari et son fils an payant de leur vie leur dvouement
 la cause royale. Ne recevant, depuis qu'ils sont partis, que de rares
nouvelles, toujours seule avec son fils cadet dans ce grand chteau o,
quoiqu'elle n'ait jamais fait que du bien aux habitants de
Saint-Baslemont, elle n'ose se croire en sret, elle vit crase sous
une douleur persistante que les tendres soins de Bernard ne parviennent
pas  allger.

Quand, la prire acheve, elle se lve et va s'asseoir prs de la
croise ouverte pour respirer un moment l'air apaisant de cette journe
d't qui finit, des larmes mouillent ses joues.

Bernard s'approche d'elle, se met  ses pieds, les coudes sur ses
genoux, les mains croises, et lui dit:

--Si vous saviez, mre chrie, combien je suis malheureux quand vous
pleurez, vous ne pleureriez plus!

Ce reproche affectueux; la rend  elle-mme. Elle prend  deux mains la
tte de l'enfant, et, l'embrassant passionnment, elle soupire:

--Pardonnez-moi, mon fils. Je voudrais vous offrir toujours un visage
souriant. Mais la pousse de mes pleurs est plus forte que ma volont.
Je songe aux malheurs publics, aux malheurs privs, aux ntres...

--Vous disiez cependant, ma mre, qu'il fallait avoir confiance?

--Oh! je l'ai eue, je l'ai eue longtemps. Mme lorsque, l'an dernier,
votre frre est parti pour aller rejoindre  Coblentz nos seigneurs les
princes, frres du roi, elle ne m'a pas abandonne. Mais, depuis, tant
de catastrophes sont survenues, tant de dangers nous menacent!... Si, du
moins, votre pre tait prs de nous...

--Il reviendra, il reviendra bientt!

--Depuis qu'il est parti, depuis trois mois durant lesquels nous n'avons
reu ni lettres de lui, ni lettres d'Armand, je me suis souvent leurre
du mme espoir... Mais on se lasse  la fin!

--Moi, je ne me lasse pas, reprend rsolument Bernard. Mon pre, vous le
savez, a toujours blm les migrs; il a toujours dclar qu'il ne les
imiterait pas, qu'il resterait  Saint-Baslemont, tout prt  retourner
 Paris si le roi faisait appel  son dvouement.

--C'est vrai, dit la comtesse. Quand il est parti pour Coblentz, c'est
qu'il voulait voir Armand et mettre un terme  nos inquitudes. Mais son
dessein tait de rentrer au plus vite, de reprendre sa place auprs de
nous.

--Ayez donc du courage, ma mre. Il fera comme il a dit, et, avant peu,
il sera de retour.

--Dieu vous entende, mon fils, et qu'il vous bnisse pour toute la joie
que me cause votre tendre sollicitude!

Mme de Malincourt pose de nouveau ses lvres sur le front de l'enfant,
et ils restent ainsi, presss l'un contre l'autre, immobiles et pensifs,
le regard perdu dans le vaste horizon qui se droule  leurs pieds.

Derrire les Vosges, le soleil dcline lentement.  la cime des forts
dont la masse sombre, mouvante comme la mer, s'claire,  et l, de
couleurs lumineuses qu'y mettent les toitures de quelques villages, il
laisse de longues tranes d'or. Une brise frache s'lve, chasse la
chaleur, agite les feuilles d'o tombe la poussire qui s'y est amasse
depuis le matin. Dans le ciel encore embras des feux en train de s'y
teindre, la lune dessine son disque argent. Tout autour d'elle, de
rares toiles commencent  piquer de leurs pointes tincelantes la
blancheur du vide. Une brume empourpre flotte sur les pelouses, caresse
les massifs de fleurs, leur drobe des parfums qu'elle rpand ensuite
dans l'ombre grandissante. Du fond des prairies qui sparent le parc
seigneurial de Saint-Baslemont de la fort de Relanges, elle a grimp le
long des terrasses tages qui descendent du chteau en degrs gants,
tout chargs de vgtations arborescentes. Maintenant, elle escalade les
murailles de l'antique demeure, ses lourdes tours, son fate ardois, sa
faade gristre, enveloppant comme d'un voile aux tremblantes
transparences sa masse altire dresse en avant du village  l'extrmit
d'un plateau qui domine la plaine. De tous cts,  perte de vue, dans
l'espace immense compris entre Saint-Baslemont et les coteaux de Darney
qui dominent la Sane, dans les valles, sur les collines, sous les
feuillages, ce coin de terre o commencent les Vosges respire tant de
paix et de srnit qu'on ne pourrait croire qu'au del des rgions o
rgne ce silence auguste clate une crise tragique.

Cependant, par toute la France, sous l'action des fanatiques et des
mchants, la terreur s'est rpandue. Elle commence,  travers
d'mouvantes pripties, son oeuvre sanglante. Aux frontires menaces
par la coalition des armes trangres, la guerre se prpare. Dans les
campagnes, des chteaux incendis talent au soleil leurs ruines
fumantes. Dans les villes, perscuteurs et bourreaux marquent la place
o fonctionnera la guillotine, et dj les victimes futures remplissent
les prisons. Dans la poussire des routes, la trace des fugitifs que
l'on a compts par milliers depuis trois ans se devine  l'empreinte de
leurs pas non encore effacs. Mais  ces agitations des hommes, la
nature, comme toujours, demeure indiffrente sans cesser d'obir aux
lois immuables qui rglent sa marche, et ce soir-l, comme les autres
soirs, le jour, tmoin insensible et complice inconscient des crimes
qu'a clairs sa lumire, va se perdre dans la nuit.

Brusquement, un coup discret frapp  la porte de la chambre vient
mettre fin  l'treinte silencieuse de la mre et de l'enfant. Ils se
lvent tous deux.

--Valleroy! s'crie Bernard.

Celui qu'il nomme ainsi a trente ans. C'est un homme de haute taille,
trs large d'paules, avec des yeux bruns qui rvlent une intelligence
affine, des traits  la fois nergiques et doux que couronne une
chevelure paisse et noire, toute crpue. Dans le chteau, o il est n,
il remplit les fonctions d'intendant.

--Je viens rendre compte  Mme la comtesse de l'excution de ses ordres,
dit-il. Je me suis promen cette aprs-midi par tout le village afin de
m'enqurir de l'tat des esprits. Je suis entr dans plusieurs maisons,
j'ai caus avec leurs habitants; dans la rue, j'ai interrog les
passants, et nulle part je n'ai constat de dfiance. Personne ne se
doute de l'absence de M. le comte. On le croit malade, hors d'tat de
sortir, et on m'a parl de sa sant avec intrt.

--Puisse cette croyance durer jusqu'au retour de mon mari, rpond la
comtesse, et ces braves gens ignorer toujours qu'il est all  Coblentz!

--En est-il donc parmi eux qui le dnonceraient? demande Bernard.

--Interrogez Valleroy, mon fils.

--La propagande jacobine fait de grands progrs dans nos contres, dit
Valleroy sans attendre la question de l'enfant; on peut tout craindre.

--Mme une trahison de la part de ceux dont mon pre a t le
bienfaiteur?

--Peut-tre de ceux-l, Monsieur le chevalier, non par mchancet, mais
par peur, la peur de se compromettre en cachant la vrit. Heureusement,
ils ne la connaissent pas, et, pour cette nuit encore, Mme la comtesse
pourra dormir en repos.

Le langage de Valleroy exprime tant de confiance que Mme de Malincourt
ne peut contenir l'lan de sa gratitude pour l'honnte serviteur qui
s'attache  la rassurer. Elle s'crie:

--Merci de votre zle, Valleroy; nous ne perdrons jamais le souvenir des
preuves que vous nous en donnez  toute heure.

--Jamais, rpte gravement Bernard en mettant sa main petite et fine
dans la robuste main de Valleroy.

Trs mu, ce dernier s'incline et son geste proteste.

--Valleroy appartient  Malincourt, murmure-t-il.

Et c'est tout. Les quelques paroles qu'il vient d'entendre ont
rcompens son dvouement du plus haut prix qu'il ait ambitionn. Il
n'en attend rien de plus. Il est tout heureux d'avoir mrit la
bienveillante parole de ses matres. Pendant cet entretien, les
dernires lueurs du jour se sont dissipes; la nuit est venue  grands
coups d'ailes. La comtesse et son fils descendent dans la salle  manger
pour prendre le repas du soir.

C'est une vaste pice vote, qui s'ouvre sur le parc. Jadis, autour de
la table immense, de nombreux convives s'asseyaient gais et bruyants.
Alors, tout brillait, tout tincelait, les lumires, les cristaux
taills, l'argenterie massive. Maintenant, sombre est la salle,  peine
claire par quelques bougies. Les hauts dressoirs sculpts, rangs au
long du mur, restent vides, depuis que la crainte d'un pillage a
contraint le chtelain  mettre en sret les trsors qu'ils
contenaient. Sur un bout de la table, deux couverts trs simples. Ce
n'est pas un domestique portant la riche livre des seigneurs de
Saint-Baslemont qui va servir le souper. C'est Valleroy, qui ne croit
pas s'abaisser en se prodiguant pour ses matres. Au dedans du chteau
comme au dehors, l'existence quotidienne se droule sous une impression
de terreur, qui en a chang les habitudes et teint l'clat. Expos aux
soupons et  la dlation, chacun vite d'attirer l'attention des
espions rvolutionnaires.

Maintenant, la mre et l'enfant mangent en hte; ils ne parlent pas,
comme s'ils redoutaient que, passant par les croises largement ouvertes
 la brise frache du soir, leurs paroles soient entendues au dehors.
Valleroy s'applique  marcher sans bruit, pour ne pas troubler le
silence qui pse sur les hommes et sur les choses, travers seulement
par les rumeurs confuses de la nuit, chants d'oiseaux, cris d'insectes,
murmures des forts, qui montent des profondeurs de la valle. Tout 
coup, Mme de Malincourt voit son fils devenir trs ple, se lever et
rester debout  sa place, clou par l'effroi.

--Qu'est-ce donc, Bernard, demande-t-elle.

--L, l, murmure-t-il en tendant le bras vers l'une des croises.

La comtesse regarde dans la mme direction et ne peut retenir le cri que
la peur pousse  ses lvres. Dans le cadre de la croise, une ombre
vient d'apparatre et se dcoupe immobile sur le fond des futaies
baignes de lumire ple.

Un peu avant l'heure o, au chteau de Saint-Baslemont, la comtesse et
son fils se mettent  table, un homme a dbouch de la fort de Relanges
par l'troit sentier qui, du fond de Bonneval, conduit au village.
Envelopp, malgr la chaleur, d'un pais manteau  plerine, en
grossire toffe de couleur jauntre, le visage dissimul sous les
larges bords d'un chapeau brun, en feutre, il marche  pas presss,
enfonant lourdement, dans la poussire,  chaque enjambe, ses pieds
chausss de gros souliers poudreux, aux semelles hrisses de ttes de
clous.  quiconque le verrait passer, il suffirait d'observer son allure
pour deviner qu'il ne veut pas tre reconnu et qu' cet effet, il a
attendu la nuit et le moment du repas des habitants de Saint-Baslemont
pour entrer dans le village. Du reste, il ne fait que le traverser. Au
del de la dernire maison, le chemin monte vers le chteau. Il le
gravit sans ralentir sa marche jusqu' ce qu'il ait atteint le mur du
parc. L, protg par l'ombre du mur et des arbres, qui s'allonge sur la
route toute blanche sous la lune, il ne peut plus tre vu. Il en profite
pour reprendre haleine, se dcouvrir et essuyer son front baign de
sueur. Puis,  la faveur de l'obscurit qui le cache et de la clart du
ciel qui le guide, il s'avance lentement, comme s'il cherchait 
s'orienter. Mais ce n'est pas sa route qu'il cherche, c'est une brche
dans la muraille, brche bien connue de lui. Il l'a vite trouve et
pntre dans le parc,  travers l'amoncellement des pierres effondres.
Il marche vers le chteau, conduit par la lumire qui brille aux
fentres du rez-de-chausse.

Au fur et  mesure qu'il avance, l'intrieur de la salle  manger, le
couvert mis, la comtesse et Bernard assis  table, Valleroy qui les sert
prennent corps et se dessinent avec nettet. Son front s'claire; au
fond de son regard passe un sourire. Sans s'inquiter de savoir s'il ne
sera pas aperu, il demeure immobile dans le large cadre de la fentre
ouverte, clou sur place par l'motion poignante qui l'treint! Mais, de
l'endroit o il est, il voit soudain Bernard se lever, le dsigner  la
comtesse et il entend le cri qu' son aspect pousse celle-ci. Alors, il
n'hsite plus et saute d'un bond dans la salle, en disant:

--Soyez sans crainte; c'est moi, Malincourt.

Trois cris simultanment lui rpondent:

--Jacques! Mon cher mari!

--Mon pre!

--Monsieur le comte!

Les tres qu'il adore, desquels, depuis trois mois, il vit spar, se
prcipitent dans ses bras, l'crasent sous leurs caresses, tandis que
Valleroy ferme les fentres et tire les rideaux. Ce n'est, pendant
quelques minutes, qu'ardentes effusions, que n'puisent ni les baisers,
ni les treintes, et qui ne laissent aucune place aux paroles.

--Nous ne vous aurions pas reconnu sous cet accoutrement, mon pre, dit
enfin Bernard qui, le premier, recouvre le sang-froid.

--C'est bien pour qu'on ne me reconnaisse pas que je l'ai pris, rpond
M. de Malincourt.

En mme temps, il se dbarrasse du manteau qui le couvre, sous lequel il
est vtu comme un paysan, et le jette  Valleroy, dont les yeux sont
mouills de larmes de joie.

--En allant  Coblentz, continue le comte, j'ai couru tant de prils
que, instruit par l'exprience, je me suis efforc de les viter au
retour. J'y ai russi, puisque me voil.

--C'est vrai, vous voil, Jacques! soupire la comtesse dont les traits
s'illuminent.

--D'abord, je me suis travesti le mieux que j'ai pu. Puis, la frontire
franchie, j'ai fait la route  pied, marchant la nuit, me cachant le
jour, ne m'arrtant pour manger que dans des maisons isoles, vitant,
en un mot, d'attirer l'attention. Ce matin, au lever du soleil,
j'arrivais aux ruines de Bonneval, bien prs de vous, chers aims; mais,
quelque hte que j'eusse de vous embrasser, j'ai rsist  la tentation
et attendu la nuit pour venir vous retrouver. Puisqu'on ne m'a pas su
parti, il importait qu'on ne me st pas revenu. J'espre que mon voyage
est rest ignor.

--On l'ignore encore, rpond la comtesse.

--Je m'en suis assur aujourd'hui mme, ajoute Valleroy.

--Alors, Dieu soit lou! reprend M. de Malincourt.

Et comme il est affam par une longue route, il se met, sans ajouter un
mot,  la place que vient de quitter son fils et mange avec avidit.
Valleroy lui passe les plats, lui verse  boire, tandis que la comtesse
et Bernard, presss l'un contre l'autre, ne le quittent pas des yeux,
affaisss sous le poids de leur soudain bonheur, succdant aux larmes
qu'ils rpandaient tout  l'heure. Quand elle juge que la faim du cher
voyageur est apaise, la comtesse lui dit:

--Vous ne nous avez pas parl d'Armand, mon ami. J'espre que vous
l'avez trouv sain et sauf?

--Oui, sain et sauf, et, toujours digne de nous. Le comte d'Artois m'a
fait son loge en ces termes: Le vicomte de Malincourt connat son
devoir et sait le remplir. Tous ceux qui m'ont parl de lui vantent sa
courtoisie chevaleresque et son courage. Il fait honneur  notre maison.

--Pauvre cher enfant! soupire la comtesse. Quand le reverrons-nous?

--Plus tt que vous ne pensez, Louise, car, avant peu, vous serez prs
de lui.

--Nous quitterions donc Saint-Baslemont?

--Je crois bien qu'il faudra s'y rsigner.

--Vous savez, Jacques, que je suis prte  partir avec vous: mais sans
vous, non.

Le comte ne proteste pas contre la ferme rsolution que trahissent ces
paroles.

--Nous reparlerons de ce projet tout  l'heure, se contente-t-il de
rpondre.

--La situation s'est-elle donc aggrave? demande la comtesse.

--Vous en jugerez quand je vous l'aurai expose.

Presse d'entendre les explications auxquelles fait allusion son mari,
mais comprenant qu'il ne les lui donnera que lorsqu'il sera seul avec
elle, la comtesse change le sujet de l'entretien.

--Vos cheveux ont blanchi, mon cher Jacques, dit-elle.

--Oui; c'est le rsultat de mon voyage. Encore un peu, et je passerai
pour un vieillard.

--Un vieillard  cinquante-cinq ans! objecte Bernard.

--Qu'importe l'ge, mon fils, si l'on vit plus vite aujourd'hui
qu'autrefois?

L'enfant demeure rveur. Il voudrait pntrer la pense de son pre.
Quant  la comtesse, elle examine son mari, cherchant si les motions et
les fatigues endures par lui, au cours de l'excursion qu'il vient de
faire comme un fugitif et comme un proscrit, n'ont pas caus dans sa
personne d'autres dommages que ceux qu'elle vient d'y dcouvrir. Elle
est bientt rassure. M. de Malincourt possde toujours au mme degr
l'lgance de sa jeunesse, sa taille svelte, sa vigoureuse agilit, son
nergie physique et morale. Mais, obsde du dsir de s'entretenir
librement avec lui, la comtesse dit  son fils:

--L'heure est venue d'aller dormir, Bernard.

--Dj! quand j'ai  peine vu mon pre! s'crie l'enfant.

--Vous le verrez plus  loisir demain.

Bernard se rsigne. Il vient prsenter son front aux baisers paternels.

--Rentrez aussi chez vous, Louise, dit alors M. de Malincourt. J'ai
diverses instructions  donner  Valleroy. J'irai vous retrouver
ensuite.

Mme de Malincourt ne se montre pas moins docile que son fils. Le comte
les embrasse tour  tour et les regarde sortir. Puis, quand la porte
s'est ferme sur eux, il se tourne vivement vers Valleroy.

--J'ai besoin de toi, mon camarade, fait-il.

Et comme en lui parlant il tend la main, Valleroy la prend, se courbe
pour y poser ses lvres, et, se redressant, rpond:

--Je suis  vos ordres, Monsieur, aujourd'hui et toujours.

--C'est que je ne sais si je ne vais pas t'envoyer  la mort, mon pauvre
garon!

--Je tcherai de vivre pour vous servir. Mais, s'il faut mourir, je
mourrai.

--Toi seul peux accomplir la mission dont je vais te charger, continue
le comte. Demain, tu partiras pour Paris. Je te laisse matre de dcider
quelles prcautions tu dois prendre pour y arriver sans encombre.

--Monsieur le comte peut s'en fier  moi.

--En y arrivant, tu te rendras  l'htel de Malincourt. Tu y pntreras
en veillant  n'tre vu de personne, si ce n'est du suisse Kelner  qui
j'en ai confi la garde.

--Kelner est un ami. Nous nous comprendrons  demi mot.

--Ecoute-moi bien, maintenant. Tu monteras dans ma chambre.  la tte du
lit se trouve un bnitier; derrire le bnitier, un bouton de cuivre,
dissimul sous la tenture; Tu presseras ce bouton et tu dcouvriras une
cachette mnage dans le mur. Dans cette cachette, il y a un petit
coffre en fer qui contient quatre mille louis. Tu me l'apporteras.

--Entendu, Monsieur, et, sauf incident, dans quinze jours je serai
rentr  Saint-Baslemont.

--Ce n'est pas  Saint-Baslemont qu'il faudra venir me rejoindre.

--Et o donc, Monsieur?

-- Coblentz.

--C'est donc vrai, s'crie Valleroy, Monsieur le comte songe  migrer?

--J'y suis rsolu. Oh! ne t'tonne pas, Valleroy. Il y a trois mois,
quand je me mettais en route pour l'Allemagne dans l'unique but
d'embrasser mon fils et de rapporter de ses nouvelles  sa mre, si
quelqu'un m'et attribu le dessein de vivre hors de France, j'aurais
protest.

--Et vous auriez eu raison, Monsieur. La place des bons Franais est en
France. Si tant de gentilshommes n'avaient pas migr, les bandits dont
nous subissons le joug ne seraient pas victorieux.

--C'est vrai; mais leur victoire est ralise. Il en rsulte qu'il n'y a
plus sret dans le royaume pour les familles nobles. Moi-mme, qui n'ai
rien  me reprocher, j'ai t averti, en traversant Nancy, que le Comit
rvolutionnaire d'Epinal se propose de rclamer mon arrestation.

--Vous, Monsieur, vous! Que vous reproche-t-on?

--Mon nom, ma naissance, ma fortune, mon vieux dvouement au roi, la
prsence de mon fils sous l'tendard des princes.

--Alors, vous avez raison; il faut migrer.

--Nous partirons la nuit prochaine, la comtesse, Bernard et moi. Je me
suis procur des passeports. Je sais quelle route nous devons suivre
jusqu' la frontire pour n'tre pas inquits. Tandis que tu arriveras
 Paris, nous arriverons  Coblentz. C'est l que tu m'apporteras le
trsor dont je viens de te rvler l'existence et que je te confie.
Sois-en le gardien courageux et vigilant, dfends-le au prix mme de ta
vie, car il ne m'appartient plus; je n'en suis dsormais que le
dpositaire. Je l'ai offert aux princes frres du roi.

--Vous leur donnez cent mille livres!

--Il le faut bien, puisque leurs ressources sont puises.

--Ils peuvent s'en procurer d'autres, tandis que vous...

--Plus un mot, Valleroy, j'ai promis.

--Mais de quoi vivrez-vous dans l'exil, Monsieur? De quoi vivront Mme la
comtesse et M. le chevalier?

--Dieu y pourvoira, rplique simplement le comte. Pour toi, ne pense
plus maintenant qu' l'excution de mes ordres. Va faire tes prparatifs
et te reposer, car il importe que tu te mettes en route demain en mme
temps que nous.

--Je partirai demain et Monsieur le comte peut compter sur moi.

C'est dit d'un ton qui, sous l'invincible dvouement de Valleroy,
dissimule mal sa tristesse.

--Tu me dsapprouves donc? lui demande M. de Malincourt.

--Vous dsapprouver, moi! Je ne l'oserais. Mais, quitter son pays, aller
vivre  l'tranger parmi ceux qui s'arment contre la France, au risque
d'tre confondu avec eux... je vous plains, je nous plains.

--Tu ne seras pas oblig d'y rester. Ta mission remplie, tu pourras
revenir ici.

--Non, Monsieur, car ma place est prs de vous. Rappelez-vous la vieille
devise de mon pre, que lui avait lgue le sien: Valleroy appartient 
Malincourt!

--Si ta place est auprs de moi, la mienne est auprs des princes.
Malincourt appartient aux Bourbons.

Sur ces mots dcisifs, Valleroy croit l'entretien termin. Il va se
retirer. Mais le comte le retient.

--Encore un mot, ajoute-t-il. Nous allons courir, l'un et l'autre, de
grands prils, Valleroy, toi, pour mon service, moi pour la cause royale
et aussi pour mettre en sret ma femme et mon fils. Je ne sais ce qu'il
adviendra de nous. Mais, quoi qu'il arrive, et si je meurs et si tu me
survis, souviens-toi que je remets  ta garde mon fils Bernard, et que,
 dfaut de son frre, tu dois le protger jusqu'au jour o il sera
devenu un homme.

--Oh! pour cela, Monsieur, la recommandation tait inutile. Depuis
qu'ont clat les tourmentes qui nous emportent Dieu sait o, je me suis
dit souvent que si M. le chevalier venait  vous perdre, c'est  moi
qu'incomberait la tche de veiller sur lui. Soyez donc sans crainte, mon
noble seigneur: tant que je vivrai, il sera bien gard!

Cette promesse sincre et gnreuse va au coeur de M. de Malincourt. Il
ouvre les bras. Valleroy se presse contre lui, et, dans cette treinte,
le matre et le serviteur scellent le solennel engagement que vient de
prendre ce dernier.




CHAPITRE II

SUITE DU PRCDENT


Tandis que M. de Malincourt s'entretenait avec Valleroy, la comtesse,
rentre dans son appartement, attendait impatiente. Rassure sur le sort
de son fils an, heureuse du retour de son mari, elle tait trouble
cependant par le peu qu'elle savait de ses projets. Elle avait hte de
les mieux connatre, et surtout d'en connatre les causes. Elle se
disait que si, rsolu nagure  ne pas quitter Saint-Baslemont, il avait
chang d'avis et voulait maintenant en partir, c'est qu'il ne s'y
croyait plus en sret; elle tremblait pour des jours qui lui taient
plus chers que les siens.

Afin de tromper son attente, elle prsida au coucher de Bernard; elle
fit avec lui la prire du soir et ne s'loigna que lorsqu'elle le vit
endormi, aprs l'avoir tendrement embrass. Alors, elle revint dans sa
chambre. L, berce par le silence de la nuit, elle laissa s'en aller
librement sa pense vers les souvenirs d'un pass lointain. Elle se
revoyait jeune fille, quand, orpheline et unique hritire de l'antique
maison de Saint-Baslemont, elle fut recherche par le brillant comte de
Malincourt, colonel d'un rgiment du roi, l'un des favoris de
Marie-Antoinette, et alors dans tout l'clat de sa jeunesse. Devenue sa
femme, elle l'adora. Au milieu d'une socit sceptique et pervertie, ils
donnrent, le rare exemple d'une fidlit rciproque, qui n'eut d'gale
que leur flicit successivement accrue par la naissance des deux
enfants devenus la parure et l'orgueil de leur foyer. Elle repassait
tous les incidents de sa vie d'pouse et de mre heureuse, ses succs 
la cour, sa joie lorsque,  sa demande, la reine accorda  M. de
Malincourt un brevet de marchal de camp, en la nommant elle-mme dame
d'honneur. Son existence s'tait coule ainsi sans nuages jusqu' la
Rvolution. Alors, autour d'elle, tout s'tait assombri, tout tait
devenu sujet d'angoisses et d'alarmes. Ses amies les plus chres avaient
migr. Elle-mme avait d s'loigner de la cour, quitter Paris, se
rfugier avec son mari et ses enfants au chteau de Saint-Baslemont o
l'attendaient d'autres tristesses. C'est l que, contrainte de se
sparer de son fils an, elle avait vers d'amres larmes au spectacle
des tragiques infortunes de la famille royale et de la noblesse de la
France; l qu'elle avait ressenti les angoisses et l'pouvante en voyant
s'accrotre et s'tendre de toutes parts la puissance inconnue et
terrible qui emportait aux abmes la vieille socit franaise. Et,
aprs avoir jet un regard doux et attendri sur ce pass mort,
douloureusement impressionne par le prsent qu'elle tait en train de
vivre, elle n'osait interroger l'avenir qu'elle n'entrevoyait qu'
travers un long torrent de sang.

Heureusement, dans le vaste corridor, des pas se firent entendre. Leur
bruit sur les dalles coupa court  sa pnible rverie. C'tait son mari
qui venait la rejoindre. Elle courut  sa rencontre. Sur le seuil de la
porte, brusquement ouverte et vite referme, elle le reut dans ses
bras.

--Je vous ai fait attendre, mon amie, dit-il, ne m'en veuillez pas. Les
instructions que j'tais tenu de donner  Valleroy ne souffraient aucun
retard.

Et, sans lui laisser le temps de l'interroger, il lui expliquait
pourquoi il avait dcid d'envoyer Valleroy  Paris.

Elle approuva tout ce qu'il avait rsolu, tout ce qu'il disait, et
surtout le don gnreux qu'il avait fait aux princes. Il lui exposa
ensuite les motifs pour lesquels il fallait quitter Saint-Baslemont.

--Je me suis convaincu, continua-t-il, que nous n'y sommes plus
protgs. On commence  nous surveiller,  tenir sur notre compte des
propos malveillants. On a parl de me dnoncer au Comit rvolutionnaire
d'Epinal comme entretenant des intelligences avec les migrs. Si nous
demeurions ici plus longtemps, nous y serions arrts.

--Oh! partons, partons, s'cria la comtesse.

--Nous partirons demain  la nuit, rpondit-il.

--O irons-nous, Jacques?

--A Coblentz. C'est l qu'est la place de tout bon gentilhomme.

--Mais pourrons-nous y arriver?

--Je l'espre. Durant le voyage que je viens d'accomplir, j'ai constat
que, dans les petites communes comme dans les grandes villes, aux
relais, dans les auberges, partout o s'arrtent les voitures publiques
et les chaises de poste des particuliers, les municipalits, excites
par des agents venus de Paris, exercent une surveillance rigoureuse. 
chaque arrt, les voyageurs sont examins et interrogs par des
individus dfiants et souponneux, devenus les matres du pays, disposs
 voir dans tout inconnu amen devant eux un royaliste dguis, un
aristocrate, comme ils disent. Tant pis pour celui dont le passeport
n'est pas en rgle, dont la mine dplat ou qui perd le sang-froid en
rpondant aux questions qu'on lui adresse. On le retient jusqu'au jour
o le caprice qui l'a fait arrter lui permet de continuer sa route ou
l'envoie en prison comme suspect.

--Mais, alors, comment ferons-nous pour gagner l'Allemagne? demanda la
comtesse. Et Valleroy, comment fera-t-il pour gagner Paris?

--Oh! je ne m'inquite pas de Valleroy. Vous connaissez son courage et
sa prsence d'esprit. Il est de taille  se drober aux investigations
dangereuses. Et puis, un homme du peuple allant  Paris et voyageant
seul ne court pas les mmes dangers qu'un gentilhomme allant vers la
frontire, accompagn d'une femme et d'un enfant. Valleroy saura
conjurer ceux qu'il peut redouter. Pour moi, je devais surtout me mettre
 mme d'viter ceux qui nous attendent.

--Et vous croyez y avoir russi?

--Jugez-en, ma chre Louise.

 demi-voix, M. de Malincourt, maintenant, confiait  sa femme les
mesures prises pour assurer leur fuite.  une courte distance de
Saint-Baslemont et  l'entre de la fort, se creusait entre des
hauteurs boises un vallon agreste et mystrieux o existait autrefois
un prieur, le prieur de Bonneval. De cette antique dpendance de
l'abbaye de Relanges, il ne restait plus qu'une chapelle, au milieu de
ruines croulantes. Ce site pittoresque o l'on ne passait gure, car on
ne pouvait y accder et on ne pouvait en sortir que par d'troits
sentiers escarps et sablonneux, perdus sous les arbres, la comtesse le
connaissait bien; nagure encore, c'tait pour elle un but de promenade.
C'est l que, le lendemain. M. de Malincourt devait envoyer, ds le
matin, par un homme sr, une voiture de ferme, lgre, juste assez
grande pour contenir trois personnes et attele d'un vigoureux cheval.
La nuit venue, les fugitifs quitteraient sans bruit le chteau pour se
rendre  pied au prieur, o les attendrait leur modeste quipage. De
Bonneval  la frontire, la route est longue. Mais le comte, qui venait
de la parcourir, savait que sur toute sa longueur elle est ctoye par
des chemins se droulant  travers bois et montagnes. En suivant cet
itinraire et en vitant les lieux habits, on devait arriver sans
encombre au point o sa famille et lui-mme seraient hors de danger.
Pour le cas o se prsenterait quelque obstacle, il s'tait procur, 
prix d'argent, des passeports au nom d'un fermier suisse habitant aux
environs de Ble. Un dguisement propre  confirmer la qualit qu'il
avait prise devait complter ces prcautions. La comtesse coutait avec
avidit et d'un coeur ferme l'expos de ce plan. En l'coutant, elle
sentait lui revenir la confiance. Quand s'acheva cette longue veille
consacre  tudier et  combiner les mesures de salut, elle s'endormit
apaise, un ardent espoir dans l'me, l'espoir d'une dlivrance
prochaine.

Le lendemain, debout ds l'aube, M. de Malincourt, second par Valleroy,
s'occupait des prparatifs de leur dpart. Il tait convenu que Valleroy
quitterait Saint-Baslemont  la mme heure que lui et marcherait toute
la nuit, pour se trouver  Langres ds le matin, au passage du coche qui
faisait la route de Nancy  Paris. En mme temps, le comte et sa famille
se dirigeraient vers Bonneval, o les attendrait la voiture qui devait
les conduire  la frontire. Jusqu'au lever du jour, ils pourraient
voyager librement, protgs par l'obscurit de la nuit. Lorsqu'
Saint-Baslemont on s'apercevrait de leur fuite, ils seraient dj loin
et hors d'atteinte. Du reste, comme on pouvait compter sur le dvouement
des serviteurs, ils reurent l'ordre de taire le dpart des matres
aussi longtemps qu'il leur serait possible d'en garder le secret. Grce
 tant de multiples prcautions, le comte esprait que ses projets
s'excuteraient sans difficult.

Ces dispositions arrtes, il tait tenu d'en prendre d'autres non moins
importantes. En quittant la France, il ne se dissimulait pas que,
lorsque son dpart serait connu, il deviendrait passible des lois
rigoureuses dictes contre les migrs, qu'il serait condamn  mort et
sa tte mise  prix, que ses biens seraient confisqus et vendus au
profit de la nation. Ces biens, il ne pouvait les emporter avec lui. Il
en avait donc fait le sacrifice, le sacrifice de ses terres, de son
chteau, des richesses mobilires que dix gnrations y avaient
accumules. Mais il tait convaincu que, lorsque, la Rvolution finie,
il rentrerait en France, la confiscation arbitraire et la vente illgale
seraient dclares nulles et que ses proprits lui seraient rendues. Il
entendait y retrouver alors les objets prcieux qu'il tait tenu
maintenant de laisser derrire lui, les archives de sa maison, les
portraits des aeux, les souvenirs de famille, la vieille argenterie,
les diamants de la comtesse. Durant tout le jour, il travailla 
enfermer ces trsors dans des coffres, lesquels furent descendus ensuite
dans les souterrains du chteau et enterrs, de telle sorte que les
futurs propritaires de l'antique demeure, qu'ils la dmolissent ou la
conservassent, ignoreraient toujours que sous ses murailles tait cache
une fortune dont ses matres lgitimes seuls connaissaient l'existence.
Cette besogne, commande par la prudence, s'accomplit sans bruit, sans
qu'aucun tmoignage extrieur la dnont  ceux qui devaient l'ignorer.
Quand elle fut termine, M. de Malincourt alla se montrer aux habitants
du village,  l'effet de prvenir leurs soupons. Il parcourut les rues,
entra dans deux ou trois maisons, s'entretint avec diverses personnes.
Depuis plusieurs semaines, ces braves gens le croyaient malade et
couch. Ils parurent heureux de le revoir, le flicitrent de sa
gurison, le lourent de n'avoir pas imit d'autres gentilshommes qui
s'taient enfuis depuis les troubles, protestrent de leur dvouement
envers sa famille et envers lui, et lui donnrent enfin l'assurance
qu'au milieu d'eux il tait en sret. Par malheur, et comme pour
dmentir ces paroles rassurantes, des hommes trangers au pays
circulaient depuis quelques jours aux environs du chteau. M. de
Malincourt les vit passer et devina en eux des agents Jacobins venus
d'Epinal pour le surveiller, pour exciter contre lui ses anciens
vassaux. C'en tait assez pour justifier ses craintes et fortifier ses
rsolutions.

Quand il revint au chteau, la nuit approchait et avec elle le moment du
dpart. Bernard,  qui ds le matin en avait t confi le secret,
guettait le retour de son pre, aprs avoir err tout le jour dans le
parc, comme s'il et voulu revoir, avant de s'en loigner les terrains
fleuris, les avenues ombreuses, les prairies vertes. Quoique la
perspective d'un voyage en pays tranger sduisit son imagination, la
tristesse tait dans son coeur, au moment de s'loigner de ce domaine
enchant, son berceau, o si longtemps il avait vcu heureux. Mais cette
tristesse, il la dissimulait, et quand son pre se pencha sur lui pour
l'embrasser, c'est par une caresse presque joyeuse que Bernard lui
rpondit.

--Allez vous prparer, mon fils, dit M. de Malincourt, et venez me
retrouver dans la salle  manger.

Quelques instants aprs, le pre, la mre et l'enfant taient runis
autour de la table familiale, silencieux, surpris de se voir sous les
dguisements qu'ils avaient d prendre en vue de leur voyage. La
comtesse s'tait vtue comme une paysanne. Ses cheveux sans poudre,
serrs sur la tte, disparaissaient sous un bonnet de deuil, tel que le
portaient alors dans les Vosges les femmes du peuple.  la voir ainsi,
personne ne pouvait deviner en elle une grande dame, car seules
l'lgance de sa dmarche et la blancheur de ses mains l'auraient trahie
si elle ne s'tait applique  les dissimuler. M. de Malincourt avait le
costume qu'il portait la veille en arrivant de Coblentz. Quant 
Bernard, il tait habill  l'unisson de ses parents.

Le repas fut rapide et silencieux. L'motion treignait les poitrines;
l'angoisse pesait sur les mes. Si grave tait l'aventure qu'on allait
courir! Puis, quand ce fut fini et quand M. de Malincourt eut dit 
haute voix une courte prire, il s'adressa  Valleroy qui venait
d'entrer, prt aussi  se mettre en route.

--Fais venir nos gens, mon brave, lui ordonna-t-il. Valleroy ouvrit une
porte, et, sur un geste de lui, se prsentrent cinq domestiques, hommes
et femmes, les seuls qui, depuis la Rvolution, eussent t gards au
chteau. Serviteurs prouvs, ils se seraient laisss gorger plutt que
de trahir leurs matres, et ceux-ci, qui le savaient, n'avaient pas
voulu partir sans leur dire adieu.

--Il faut nous sparer, mes amis, leur dit avec motion M. de
Malincourt. Il le faut, car ici votre seigneur et sa famille sont
menacs dans leur libert et dans leur vie. Nous partons, mais pour peu
de temps, je l'espre, et avec l'espoir de vous tre bientt rendus.

Un sanglot lui rpondit. Avant qu'il et pu reprendre la parole, la
comtesse, Bernard et lui furent entours par ces obscurs et fidles amis
de leur maison qui s'inclinaient devant eux, leur baisaient les mains en
les baignant de larmes.

--Mes pauvres chers enfants, murmura la comtesse dfaillante,
pargnez-nous!

En ce moment, au dehors, du ct de la cour d'honneur qui prcdait le
chteau, un bruit sourd troubla le silence. On et dit une marche
pesante sur le sol. M. de Malincourt prta l'oreille.

--N'entends-tu rien, Valleroy? demanda-t-il.

Valleroy coutait.  son tour il rpondit:

--Je n'entends rien, si ce n'est la brise du soir qui se lve.

--Je me trompais, murmura le comte.

Et il reprit  haute voix:

--Madame a raison, mes amis. Ce n'est pas le moment de nous attendrir,
et je vous supplie de m'couter avec le calme que ncessitent les
avertissements que je dois vous donner. Je voudrais vous emmener tous
avec moi, mais force m'est d'y renoncer. Nous ne pourrions voyager aussi
nombreux que nous le sommes sans attirer l'attention, et ce serait notre
perte  tous. Je vous laisse donc ici, o votre obscurit vous protge
contre les prils auxquels m'exposent ma naissance et mon rang. Si,
lorsque je serai parti, le chteau n'est ni confisqu ni vendu, je vous
autorise  y rsider. Je souhaite mme que vous y demeuriez aussi
longtemps que vous le pourrez et que vous en soyez les gardiens. Si vous
en tes chasss, ne vous en loignez pas et conservez fermement l'espoir
d'y rentrer.

--J'y suis n et je veux y mourir, dit le plus g des serviteurs.

--Bien, mon brave Chourlot. Ton langage me prouve que je peux compter
sur ton nergie et ta fidlit. Alors, coute-moi, coutez-moi tous. En
mon absence, en l'absence de ma femme et de mes enfants, c'est Valleroy
qui commandera sur mes domaines. Mais lorsque, pour me servir, il en
sera loin, c'est toi, Chourlot, qui exerceras  sa place mon autorit.
Tant que tu n'en seras pas empch, cultive les terres avec l'aide de
tes camarades ici prsents; vends les rcoltes et partages-en le prix
avec eux.

--Je vous le conserverai, Monseigneur.

--Je m'y oppose, et j'entends que les choses s'excutent ainsi que je
viens de l'ordonner. De mme, si le chteau est vendu, efforcez-vous de
vous faire engager par les nouveaux propritaires. Il me sera doux de
savoir que vous continuez  vivre  l'ombre des vieilles tours de
Saint-Baslemont, plus doux encore de vous y retrouver un jour.
Maintenant, mes amis, disons-nous adieu.

Et dj M. de Malincourt tendait ses mains ouvertes, quand, de nouveau,
se fit entendre un bruit au dehors. Mais, cette fois, c'tait une rumeur
grossissante, une rumeur de foule  laquelle on ne pouvait se mprendre.

--Je ne me trompais pas! s'cria le comte.

Il s'lana vers l'une des croises donnant sur la cour, souleva les
rideaux et regarda. Sous la flamme vacillante et rougetre d'une
demi-douzaine de torches, un groupe tumultueux s'tait form, au milieu
duquel on distinguait des uniformes de gardes nationaux, et s'avanait
vers le chteau.

--Sauvez-vous par le parc, Monsieur, dit vivement Valleroy.

Et il entrana le comte vers la porte qui s'ouvrait de ce ct, suivi de
Mme de Malincourt et de Bernard. Mais, comme ils y arrivaient, des
crosses de fusils tombrent avec fracas sur le sable de la terrasse.

--Les bandits ont cern la maison, fit Valleroy avec un geste de fureur,
et pas une arme pour leur rsister!

--Leur rsister! objecta le comte. Nous sommes ici quatre hommes
valides, et ils sont cinquante.

--Que faire, alors?

--Nous rsigner firement et sans peur.

Mais ses yeux s'arrtrent sur sa femme et sur son fils, qui s'taient
rapprochs de lui.

--Emmne-les, ordonna-t-il  Valleroy. Avec eux, on te laissera passer.

 ces mots, qu'elle entendit, Mme de Malincourt s'empara de son bras.

--Je ne vous quitte pas, Jacques, dit-elle; ma place est auprs de vous.

--Vous vous devez  votre fils, Louise.

--Je me dois d'abord  son pre; il le sait.

La parole et le geste rvlaient tant d'indomptable volont que le comte
se rsigna. Il enveloppa sa femme d'un regard reconnaissant o se
trahissaient sa tendresse ardente pour elle et le dsespoir o le jetait
son impuissance  la dfendre. Puis ce regard revint vers Bernard, qui,
press contre sa mre, portait haut la tte, comme si, dans cette minute
critique, il et voulu lever sa taille d'enfant  la hauteur d'un
homme.

--Soit, reprit  voix basse M. de Malincourt. Mais que lui du moins soit
sauv.

Et, s'adressant  Valleroy, il ajouta:

--Souviens-toi de mes recommandations d'hier. Je te le confie. Pars avec
lui.

Bernard eut un cri de rvolte.

--Je veux rester avec vous, mon pre, avec ma mre; je veux vous suivre
et partager votre sort.

--Et moi, mon fils, j'exige que vous m'obissiez et que vous vous
loigniez avec Valleroy.

--Mon pre, je vous supplie...

La comtesse l'interrompit d'une voix qu'tranglaient les sanglots.

--Votre pre a ordonn, Bernard...

Au mme instant, l'enfant se sentit enlev entre des bras robustes qui
paralysrent ses mouvements, comme l'ordre de son pre et la prire de
sa mre venaient de paralyser sa volont. Sur son front renvers
tombrent des larmes et se posrent des lvres, tandis qu' son oreille
arrivait, comme une plainte, l'adieu suprme de ses parents auxquels
l'arrachait Valleroy.

Il tait temps. Par les portes de la vaste salle brusquement ouvertes,
des hommes faisaient irruption. Le comte, que cette entre violente ne
dtourna pas de la proccupation paternelle qui le dominait, vit le
fidle Valleroy charg de son prcieux fardeau se jeter de ct pour
viter le choc des arrivants, puis, lorsqu'tant entrs comme un flot
tumultueux, ils eurent dgag la porte du ct du parc, s'lancer dehors
et disparatre dans la nuit.

--Ma chre femme, supplia-t-il, de manire  n'tre entendu que d'elle,
ayez du courage; notre fils est sauv.

Un clair de joie traversa le regard de la mre.

--Que Dieu le protge jusqu'au bout! soupira-t-elle. Et, faisant
violence  son effroi, elle redressa son front, dfiant les nouveaux
venus, toujours suspendue au bras de son mari. Ils venaient d'entrer au
nombre d'une soixantaine, paysans et gardes nationaux confondus. Les
paysans, M. de Malincourt les connaissait tous. Il n'en tait pas un,
parmi eux, auquel, durant les annes de mauvaises rcoltes ou au cours
des rigoureux hivers, il n'et tendu la main et port secours. Quant aux
gardes nationaux, trangers au pays et venus de loin, tout poudreux
encore de la poussire des routes, il n'avait jamais vu leur visage pas
plus que celui de quelques hommes en haillons et de mchante mine qui
s'taient glisss dans leurs rangs. Aprs avoir envahi tumultueusement
la salle par toutes les portes  la fois, la bande s'tait masse dans
un coin, tout  coup silencieuse et comme intimide par le groupe que
formaient le comte, la comtesse et leurs serviteurs.

--Que dsirez-vous, Messieurs? demanda avec hauteur M. de Malincourt.
Depuis quand envahit-on les maisons des citoyens patriotes?

--Depuis que ces citoyens soi-disant patriotes conspirent contre le
peuple.

Le personnage qui venait de prononcer ces paroles sortit de la foule.
C'tait un homme encore jeune, vtu d'une carmagnole, coiff d'un feutre
en pain de sucre que dcorait une cocarde rouge, et ceint d'une charpe
de mme couleur.  sa dmarche,  son attitude, on le devinait investi
d'une autorit quelconque et charg de commander aux autres.

--Votre nom, Monsieur! reprit le comte; vos titres, vos qualits?

L'individu se campa non sans arrogance devant le gentilhomme assez
tmraire pour l'interroger.

--Mon nom, dit-il: Joseph Moulette, surnomm Curtius Scoevola; mes titres
et qualits: membre de la municipalit d'Epinal, dlgu par
l'accusateur public de cette ville pour procder  une visite
domiciliaire dans ce chteau et  ton arrestation, Monsieur le ci-devant
comte.

--On n'arrte que les coupables. De quoi m'accuse-t-on?

--Je ne suis pas charg de te le dire, citoyen, et tu t'en expliqueras
avec ceux qui m'ont envoy. Je me figure cependant que, comme la plupart
de tes pareils, tu es prvenu de communication avec les ennemis du
dehors et du dedans et peut-tre aussi d'migration.

--Prvenu d'migration quand vous me trouvez chez moi, au milieu de ma
famille! s'cria M. de Malincourt. Il y a ici des braves gens qui me
connaissent et m'ont vu depuis de longs mois. Qu'ils disent si j'ai
migr!

Du regard comme du geste, il semblait prendre  tmoin ses anciens
vassaux de la vrit de sa protestation. L'appel qu'il adressait  leurs
souvenirs fut entendu. Il put mme croire qu'ils taient disposs  le
dfendre, car plusieurs voix s'levrent en sa faveur.

--Tout le monde  Saint-Baslemont peut affirmer que le citoyen n'a pas
migr, dit l'une d'elles.

--Depuis longtemps il tait malade, dans son lit, hors d'tat de
voyager, dit une autre.

--Il a toujours t bon et compatissant pour les pauvres gens, ajouta
une troisime.

--On ne peut l'arrter, reprirent-elles en choeur, et dj menaantes.

Mais, d'un signe, Curtius Scoevola ordonna aux gardes nationaux
dissmins dans la foule de se rapprocher de lui, et d'un ton de
commandement il cria:

--Silence, et que nul de vous ne s'avise de rsister  la loi, s'il ne
veut tter de la prison d'Epinal. J'ai ordre d'emmener le citoyen, et
cet ordre je l'excuterai. Qu'on se le tienne pour dit. Je pourrais
borner l mes explications. Mais je veux bien vous en donner de plus
compltes, ne serait-ce qu'afin de vous montrer jusqu'o peut aller la
perfidie des aristocrates. Celui-ci vous a tromps, braves gens. Alors
qu'on vous faisait croire que la maladie le clouait sur sa couche, il
tait  Coblentz. Il peut nier devant vous. Mais niera-t-il encore quand
on le mettra en prsence de ceux qui l'ont vu dans cette ville, au caf
des _Trois-Couronnes_, assis  la mme table que les migrs et en train
de conspirer avec eux?

L'loquent Curtius s'arrta pour reprendre haleine et juger de l'effet
de ses rvlations. Cet effet tait tel qu'il, le souhaitait. Se voyant
trahi, et rpugnant  un mensonge qu'il sentait inutile, devinant 
l'attitude des gens de Saint-Baslemont leur surprise et comme un
commencement d'irritation, M. de Malincourt se taisait.

--Il ne proteste pas, continua Joseph Moulette, dit Curtius Scoevola; il
n'ose protester, et son silence est un aveu.

--Je suis all  Coblentz avec l'intention d'en revenir, objecta
simplement le comte, et j'en suis revenu.

--Avec le dessein d'y retourner, car tu allais partir,  preuve ce
dguisement et celui de la citoyenne ton pouse. Depuis quand les riches
seigneurs accoutums au velours et  la soie revtent-ils la laine et la
bure, si ce n'est dans de mchants desseins? Tu dclares n'avoir pas
migr en fait, soit; mais tu as migr d'intention, et c'est tout
comme. Si j'tais arriv une heure plus tard, j'aurais trouv la maison
vide, avoue-le.

--Eh bien! oui, je l'avoue, s'cria firement M. de Malincourt; c'est
trop s'abaisser que de mentir. Je fuyais, non seulement pour sauver ma
libert et ma vie, la vie et la libert de ma famille, mais encore pour
ne pas rester dans un pays o l'innocence est perscute et le crime
triomphant.

Joseph Moulette souriait ddaigneusement.

--Vous l'avez entendu, mes amis, dit-il; non content d'avouer, il
blasphme. Pensez-vous encore qu'il n'a pas mrit la rigueur des lois?

Et comme personne ne rpondait, il ajouta en s'adressant  M. de
Malincourt:

--Citoyen, en vertu des ordres dont je suis porteur et au nom de la loi,
je t'arrte. Dans deux heures, nous partirons pour Epinal.

 ce moment, Mme de Malincourt intervint.

--J'espre, Monsieur, que vous me permettrez de partir avec lui,
fit-elle.

--C'est que je n'ai pas reu d'instructions  ton sujet, citoyenne!

--Vous tes donc libre d'agir  votre gr, et vous ne serez pas assez
cruel pour me sparer de mon mari. S'il est coupable, je ne le suis pas
moins.

--C'est vrai, ce que tu dis l. Eh bien, c'est entendu, je t'arrte
aussi. Si vous avez tous deux quelques dispositions  prendre, je vous
autorise  y consacrer le temps qui vous reste avant le dpart. Quant 
moi, je vais oprer une perquisition dans vos papiers.

Il donna un ordre aux gardes nationaux qui l'entouraient, et ceux-ci
firent vacuer la salle, o bientt le comte et la comtesse se
trouvrent seuls, gards  vue, aprs avoir vu sortir lentement et tte
basse leurs fidles serviteurs impuissants  les sauver.

--Nous sommes perdus! dit alors M. de Malincourt.

--Qu'importe! rpondit sa femme, si jusqu' la fin on ne nous spare
pas.

--Mais nos enfants, Louise?

--Dieu veillera sur eux, rpondit-elle.

Quelques heures plus tard, deux voitures sortaient du chteau de
Saint-Baslemont, remis  la garde de la municipalit. Elles emportaient
vers Epinal les prisonniers et leur escorte, tandis que, non loin de l,
au prieur de Bonneval, se mettait en route, s'en allant vers l'inconnu,
sous la conduite de Valleroy, un enfant qui pleurait.




CHAPITRE III

SUR LE RHIN


Au lever du soleil, un bateau parti de Ble et charg de passagers
descendait le Rhin, ses voiles ouvertes, gonfles par la brise. Aprs
avoir dpass Mayence, il se trouvait maintenant entre Bingen et
Coblentz. Le matin tait radieux. Sous la fracheur de l'air, on sentait
pointer la chaleur. Du ciel qui s'embrasait, s'abaissait sur les choses,
en les enveloppant, une lumire blouissante. Aux bords du fleuve, se
droulait un paysage magique. C'taient, tout au ras de la rive, des
bourgs, des vignes, des forts; au del, des montagnes boises, courant
paralllement au Rhin, portant sur leurs flancs ou  leur sommet des
chteaux fodaux en ruines, et parfois, accroupies  leur pied, les
murailles croules de quelque abbaye, perce de fentres ogivales qui
encadraient, depuis des sicles, les mmes coins d'azur. Brusquement, 
de frquents intervalles, cette splendeur de nature s'teignait, dans
l'vanouissement des horizons soudain disparus. Au-dessus des berges,
des rochers sombres remplaaient villages, vignobles et futaies. Ils
surplombaient le fleuve o se refltait leur paroi glissante et haute,
couronne de dchiquetures capricieuses, et le bateau, poursuivant sa
route, paraissait s'engager dans un dfil sauvage sans lumire et sans
issue. Mais bientt le dfil cessait, et de nouveau le soleil caressait
de ses feux la nappe mouvante des eaux s'talant plus librement dans
leur lit largi.

Pour admirer la grandiose beaut de ce spectacle et goter le charme
infini de ce matin d't, les passagers, depuis qu'avait commenc 
poindre le jour, taient monts sur le pont, peu  peu. Runis en
groupes, appuys sur la balustrade en bois qui bordait le bateau, assis
sur des bancs, des malles, des tas de cbles enrouls, ils causaient
entre eux, en regardant fuir le rivage des deux cts de l'immense
fleuve au courant rapide, ou en se montrant les grands radeaux forms de
troncs d'arbres frachement coups, relis entre eux par des cordes et
des clous, et qui s'en allaient, au fil de l'eau, de leur point de
dpart  leur point d'arrive.

Dans ces groupes, toutes, les conditions sociales taient reprsentes.
Il y avait des gentilshommes et des grandes dames que dsignaient
l'lgance de leurs vtements et la blancheur de leurs mains; des
paysans aux costumes pittoresques et varis, qui trahissaient pour
quelques-uns une origine trangre; des soldats de tous grades, aux
uniformes divers, qui n'appartenaient pas tous aux armes de la
Confdration germanique, bien qu'on ft en pays allemand; des prtres
en habit noir, reconnaissables  leur petit collet, des moines et des
religieuses. Pour la plupart, ils parlaient en franais, sans crainte de
trahir leur qualit d'migrs.

Les migrs,  cette poque, remplissaient l'Allemagne et surtout les
contres du Rhin. On ne pouvait gure voyager sans en rencontrer, dans
les villes, sur les routes, aux relais, sur les bateaux, dans les
voitures publiques, dans les auberges. Partout ils rvlaient leur
nationalit par la spirituelle gaiet de leurs propos, par leur
courtoisie envers les femmes, par leur gnrosit s'ils avaient la
bourse pleine, et, si elle tait  sec, par les bonnes et aimables
paroles  l'aide desquelles,  dfaut d'argent, ils payaient les
services qu'on leur rendait. Les habitants des territoires qu'ils
traversaient s'taient tellement accoutums  leur prsence qu'ils ne la
remarquaient plus. Leur rassemblement sur ce bateau, ce matin-l,
n'offrait donc qu'une image rduite de ce qui se passait  la mme
heure, un peu partout, dans les pays suisses et allemands, o, quoique
trangers, ils se considraient comme chez eux.

Il s'en fallait cependant que, dans cette foule nomade, runie au hasard
des voyages, tous les visages fussent heureux. Mme sur ceux o
s'affichait l'insouciance et s'panouissait le rire, il y avait comme un
reflet de mlancolie, et, tout au fond du regard, une expression
d'inquitude qui protestait contre la gaiet factice sous laquelle les
plus fiers s'efforaient de cacher leur peine. Comment en et-il t
autrement? D'abord exils volontaires, les migrs taient bientt
devenus des proscrits, par suite des terribles chtiments dicts contre
eux par l'Assemble nationale de France. Cette patrie d'o ils s'taient
enfuis, pousss les uns par la peur, les autres par la colre, ils n'y
pouvaient plus rentrer. Tous ou presque tous y avaient laiss des tres
chers, leurs biens, leur fortune, ce qui fait la douceur du sol natal et
le charme de la vie. Ces trsors perdus, un ciel tranger ne pouvait les
leur rendre; ils taient condamns  les pleurer jusqu'au jour o la
patrie se rouvrirait devant eux.

Cette intime et cruelle douleur, aucun des passagers runis sur le
bateau allant de Ble  Coblentz ne paraissait la ressentir au mme
degr qu'un enfant d'une douzaine d'annes, qui affectait de se tenir 
l'cart,  l'arrire du bateau, adoss au cabestan, d'o, les yeux fixs
devant lui, il semblait suivre, dans le vide, une vision attristante.
Son costume tait celui d'une condition modeste. Mais la finesse de ses
traits, la fiert de son regard, la grce de sa personne rvlaient si
clairement la race et la haute ducation, que ses modestes habits en
drap noir, o ne se voyaient ni soie, ni broderies, ni dentelles, ni
rien de ce qui relevait alors la toilette des nobles, avaient l'air d'un
dguisement.  quelque distance de lui, un homme, qu' sa tenue on
pouvait prendre galement pour un artisan ais ou pour un bourgeois de
petite ville, ne le perdait pas de vue, tout en respectant son isolement
et son silence.  les voir tous deux ainsi, il n'aurait pas fallu une
longue observation pour deviner que le plus jeune avait le droit de
commander au plus g, mais que le plus g n'tait l que pour veiller
sur le plus jeune et le protger.

Depuis dj longtemps ils gardaient l'un et l'autre la mme attitude,
lorsque, tout  coup, l'enfant sortit de sa rverie, et se tournant vers
son compagnon:

--Quand arriverons-nous  Coblentz, Valleroy? demanda-t-il.

Tout en se rapprochant, Valleroy rpondit:

--Dans la soire, Monsieur le chevalier.

--Encore douze heures, soupira Bernard; que c'est long!

--Et ce sera bien plus long encore si vous ne vous armez de rsignation
et de courage, Monsieur le chevalier; si vous vous obstinez dans votre
tristesse, au lieu de vous distraire!

--Me distraire! Est-il donc possible de ne pas songer  mes malheureux
parents? Me distraire! Quand ils sont emprisonns, spars de leurs
enfants, privs de toute consolation!

--Il faut se dire que leur captivit ne durera pas.

--Qu'en sais-tu, Valleroy?

--Il n'est pas d'usage qu'on retienne des innocents sous les verrous.

--Ah! Valleroy, pourquoi m'as-tu emport? Pourquoi ne m'avoir pas laiss
avec eux?

--Parce que j'avais reu de M. le comte l'ordre de vous sauver.
D'ailleurs, mme sans ordre, j'aurais agi de mme. Nous serions bien
avancs si vous tiez en prison! Cela n'et fait que rendre moins aise
la dlivrance de ceux sur qui vous vous htez trop de pleurer.

--Tu espres donc les dlivrer?

--Oui, certes, je l'espre. Je n'ai cess d'y penser depuis que nous
sommes partis de Saint-Baslemont, Durant l'affreuse nuit tmoin de notre
fuite, dans la petite voiture qui nous emportait  travers bois, tandis
que vous versiez des larmes, moi j'arrtais les grandes lignes de mon
plan. Pendant les quelques heures que nous avons passes  Ble 
attendre le bateau, j'y travaillais encore; j'y ai travaill depuis, et
maintenant je le tiens.

--Parle, parle, mon bon Valleroy, supplia Bernard en entranant son
compagnon plus loin des groupes que formaient les passagers. Confie-le
moi, ton plan.

--Oh! il est bien simple. Quand je vous aurai remis  votre frre,  M.
le vicomte Armand, je reviendrai sur mes pas; je referai seul le trajet
que je fais en ce moment avec vous, et j'irai  Epinal. L, j'ai des
amis, des amis rsolus, dvous,  l'aide desquels je dlivrerai M. le
comte et Mme la comtesse.

--Comptes-tu forcer les portes de leur prison?

--Je compte acheter leurs geliers.

--Et tu crois... As-tu de l'argent, seulement?

--Mes conomies d'abord, que je portais sur moi quand le malheur est
arriv, puisque, par l'ordre de M. le comte, je me disposais  partir
pour Paris.

--Et si tes conomies ne suffisent pas?...

--Elles suffiront. Les services des gredins  qui j'aurai affaire ne
cotent pas cher. D'ailleurs,  Epinal on me connat, j'ai du crdit,
et, au besoin, je trouverai  emprunter.

--Mais je ne veux pas que tu y sois du tien...

--Le mien est le vtre, Monsieur le chevalier. Vous me rembourserez plus
tard, si tel est votre bon plaisir.

Bernard prit la main de Valleroy et dit:

--Pourrons-nous reconnatre jamais ce que tu fais pour nous?

--Vous ne me devez rien, Monsieur le chevalier. M. le comte a t mon
bienfaiteur, et jamais je ne m'acquitterai envers lui. Et puis, vous le
savez, Valleroy appartient  Malincourt.

--Oui, s'cria Bernard, mais si, grce  toi, mes parents sont sauvs,
c'est Malincourt qui appartiendra  Valleroy.

Pendant leur entretien, le soleil qui, tout  l'heure, tait encore 
son lever, avait poursuivi sa course dans le ciel. Aprs tre sorti de
derrire les montagnes qui fermaient l'horizon du ct de l'Orient, il
planait maintenant tout en haut du vide immense que ses rayons
chauffaient et clairaient de leurs pointes de feu, en fouillant
profondment le paysage. Sous sa lumire vibrante, le vert des arbres et
le bleu des eaux tincelaient, chargs de paillettes d'or, que les
forts du rivage envoyaient au fleuve et que le fleuve leur renvoyait.
Elles flottaient de toutes parts, ces paillettes lumineuses; elles
s'accrochaient aux arbres, se laissaient charrier par les ondes,
donnaient aux rochers nus, noys dans leurs feux, l'aspect de gisements
aurifres.

Sur le pont du bateau, on avait tendu des tentes sous lesquelles les
passagers cherchaient un abri contre la chaleur. Tous jouissaient de
cette matine vivifiante et saine, si propre  rendre courage et
srnit aux mes nerves par l'excs des infortunes subies dj ou
redoutes pour un avenir prochain. Les tristesses que la nuit amasse
autour des malheureux, en vagues rves ou en rflexions poignantes, se
dissipaient, cdant la place pour quelques heures aux esprances qui
soutiennent et consolent, sans lesquelles l'homme serait cras sous le
poids de ses maux. Bernard lui-mme, malgr de lgitimes motifs
d'angoisses, se sentait allg, voyait l'avenir moins sombre, revenait 
la gaiet de son ge. Oh! le puissant magicien, l'admirable gurisseur
de plaies que le divin soleil!

--Ne voulez-vous pas djeuner, Monsieur le chevalier? demanda Valleroy.

--Pourrons-nous nous procurer des vivres sur ce bateau? objecta
l'enfant.

--Oui,  prix d'argent, un prix trs haut sans doute. Mais, grce  mes
prcautions, je suis en tat de vous servir un repas  peu prs
convenable.

--Auquel je ne goterai que si tu en prends ta part, assis  mon ct.

--Je n'oserai jamais, Monsieur le chevalier. Je n'oublie pas que vous
tes mon seigneur et que je ne suis ici que pour vous servir.

--Que parles-tu de me servir, Valleroy, quand mon pre m'a confi  toi
comme  un protecteur? Il n'y a plus ici ni serviteur, ni matre, mais
seulement des amis, entre qui tout doit tre commun.

Ce fut dit d'un accent de rsolution et de crnerie qui ne permettait ni
protestation ni rsistance. Valleroy se rsigna, sans mot dire, et
s'loigna docilement aprs avoir envelopp Bernard d'un regard charg
d'admiration et de sollicitude, qui signifiait que, pour l'enfant remis
 sa garde, il tait prt  se faire hacher en morceaux. Aprs avoir
disparu la dure de quelques minutes, il revint. Il portait d'une main
une sacoche en cuir, de l'autre, une vieille caisse vide. Il jeta le
tout sur le plancher en disant:

--Voici la table et voici de quoi la garnir.

En un tour de main, le couvert fut dress, une serviette blanche sur la
caisse, et, sur la serviette, un poulet froid, un pt  la crote
luisante, des cerises et une bouteille de vin du Rhin qui, sous le
soleil, semblait contenir un flot de rubis.

--D'o vient tout cela? demanda Bernard surpris.

--De chez un traiteur de Mayence, Monsieur le chevalier. C'est moins
brillant qu'au chteau de Malincourt, mais vous jugerez que c'est aussi
bon.

Les siges manquaient.  l'exemple de Valleroy, Bernard en improvisa un
 l'aide d'un tas de cordes et, une fois install, se mit  manger de
grand apptit. Autour d'eux, beaucoup de passagers en faisaient autant.
Des victuailles apparaissaient de toutes parts. Chacun s'tait arrang 
qui mieux mieux, talant son repas, qui sur ses genoux, qui sur un banc,
qui sur un panier. Les menus, par exemple, taient loin de se valoir;
tandis que, pour les uns, ils se composaient de mets choisis, poissons
bouillis ou viandes froides, ils se rduisaient pour d'autres  un
morceau de pain bis sur lequel, trs humbles, ils mordaient  la
drobe, en regardant le paysage, comme honteux d'tre contraints de se
nourrir pauvrement et comme si la nature radieuse, qui droulait ses
splendeurs sous leurs yeux, et insult  leur misre.

 ce moment, l'attention de Bernard fut soudain captive par
l'apparition d'une enfant qui venait de se montrer sur la plus haute
marche de l'escalier conduisant dans l'intrieur du bateau. Huit ans 
peine, des cheveux noirs pars sur les paules qu'ils caressaient de
leurs boucles soyeuses, des yeux larges et rieurs illuminant le visage
d'une blancheur clatante, une fossette  la joue droite, cette fillette
vtue de blanc tait, des pieds  la tte, dans ses traits, ses
mouvements, sa dmarche, d'une grce invraisemblable, d'une beaut de
rve. Timide et hardie  la fois, elle circulait  travers les groupes,
avec l'attitude envieuse et gourmande d'un jeune chien qui rde autour
d'une table avec l'espoir qu'il en tombera quelque rogaton.

D'o venait-elle, l'adorable enfant? Comment se trouvait-elle l toute
seule, ayant l'air de mendier sa nourriture? Qui tait-elle? Oh! ce
n'tait pas difficile  deviner. Une petite Franaise, probablement une
fille d'migr...

--Peut-tre est-elle comme moi, spare de ses parents, pensa Bernard.

Sous l'empire d'un sentiment qu'il prouvait pour la premire fois, fait
de commisration soudaine et d'involontaire attrait, son coeur allait
d'un bond vers la mignonne crature dans laquelle il devinait une
compagne d'infortune, et que le hasard de sa promenade conduisait vers
lui et vers Valleroy. A trois pas d'eux, elle s'arrta, l'oeil sur les
cerises, dont la blancheur de la nappe avivait la couleur vermeille.

--Viens, petite! lui cria Bernard.

Elle obit avec lenteur, un doigt sur ses lvres, dvorant les fruits de
son regard candide. Alors, il lui dit:

--Veux-tu djeuner avec moi?

Comme elle ne rpondait pas, Valleroy ajouta:

--Puisque M. le chevalier vous invite, acceptez, ma mignonne.

Elle hsitait encore. Mais Bernard tendit la main, attira l'enfant,
l'obligea  s'asseoir sur ses genoux, et, lui donnant une aile du poulet
dj dpece, il reprit:

--Mange donc, ma petite amie, et si tu as soif, bois.

Il lui offrait son verre. Elle y trempa ses lvres et, sans se faire
prier davantage, mordit  belles dents sur le morceau de viande qu'elle
tenait au bout de ses doigts. Mais une voix grondeuse se fit entendre:

--N'as-tu pas de honte, Nina? Est-il convenable qu'une demoiselle de
bonne maison s'attable avec des inconnus? Remercie ces messieurs et
viens prs de moi.

 ces mots, Bernard releva la tte pour voir la personne qui venait de
parler. C'tait une jeune femme, grande, mince et blonde, avec des yeux
trs doux, coiffe d'un chapeau de paille  larges bords, vtue d'une
robe en soie couleur feuille morte, jadis lgante, mais maintenant use
aux coutures et toute fripe. Surprise et mcontente de la hardiesse de
l'enfant, elle la rappelait du geste et de la voix, avec des airs de
colre qui n'taient qu'en surface et ne l'empchrent pas de sourire,
quand elle vit l'embarras de Nina partage entre la ncessit d'obir et
le regret de quitter si vite le festin devant lequel elle venait de
s'asseoir. Bernard s'tait lev, et s'avanant vers l'inconnue:


--Ne la grondez pas, madame: la pauvre petite avait refus d'abord.
C'est moi qui l'ai oblige  accepter.

--Alors, Monsieur, agrez mes remerciements.

--Je ne les accepterai, Madame, que si vous permettez  votre fille de
rester avec nous et si vous vous joignez  elle pour partager notre
repas.

Et relevant firement la tte, il ajouta,  demi-voix:

--On me nomme le chevalier Bernard de Malincourt.

L'inconnue s'inclina; puis montrant Nina, qui, sre de son consentement,
recommenait  manger:

--Je ne suis pas sa mre, dit-elle, mais, malgr l'apparente humilit de
sa condition, elle est fille de gentilhomme. Son pre tait le baron
d'Aubeterre, il commandait une compagnie dans le Royal-Allemand,
rgiment du prince de Lambesc. Il est mort, le 12 juillet 1789, pour le
service du roi.

--Et sa mre? demanda Valleroy.

--Morte aussi, un an aprs,  Bruxelles, o elle avait migr. Elle n'a
pu rsister  sa douleur.

--Si jeune et dj si malheureuse! murmura Valleroy en couvrant
l'orpheline d'un regard de commisration.

--Oui, et bien digne de piti, continua l'inconnue, car, malgr mes
efforts pour lui faire un sort meilleur, je n'ai pu que l'associer  ma
misre. Sans vous, Messieurs, la pauvre chrie et t rduite 
djeuner comme moi d'un morceau de pain... Je ne sais comment vous
exprimer ma reconnaissance.

--C'est bien simple, rpliqua Valleroy avec enjouement; mettez-vous l,
Madame, et suivez l'exemple de Nina.

Elle rsistait encore, malgr la pressante invitation de Valleroy, que
charmaient sa rserve, sa discrtion et sa grce. Mais Nina, qui n'avait
encore rien dit, joignit sa prire  celle de ses nouveaux amis:

--Fais comme moi, tante Isabelle; cela vaudra mieux que de manger ton
pain tout sec. N'est-ce pas, Monsieur le chevalier, que tu veux bien?
ajouta-t-elle en s'adressant  Bernard.

--Je le veux,  condition que tu m'embrasseras.

Un rire clair et perl lui rpondit. Agitant au bout de ses doigts l'os
de poulet qu'elle ne voulait pas lcher bien qu'il ne restt plus de
viande autour, Nina leva ses lvres  la hauteur des joues de Bernard
et l'embrassa en disant:

--Tu es bien gentil, Monsieur le chevalier, et je t'aime de tout mon
coeur.

--Maintenant qu'elle a pay, mettez-vous  table, Madame, reprit
Bernard.

--J'accepte puisque vous le voulez, rpondit tante Isabelle souriante,
et aussi parce que j'ai grand'faim.

Valleroy, trs empress, l'obligea  s'asseoir sur le rouleau de cordes
dont il s'tait fait un sige et lui-mme resta debout, heureux de la
servir, en la regardant. Pendant quelques instants, tante Isabelle
mangea en silence. Puis quand sa faim fut rassasie, elle dit:

--Je vous ai fait connatre qui tait cette enfant. Je dois vous avouer
mon nom et ma profession. On me nomme Isabelle Lebrun et je suis
comdienne.

--Vous jouez la comdie? demanda Bernard, dont la curiosit brusquement
s'veillait.

--Et aussi la tragdie, tout comme la mre de Nina, qui faisait partie
de la troupe des comdiens du roi quand le baron d'Aubeterre l'pousa. 
cette poque, je ne l'avais jamais vue; je ne savais rien d'elle que son
nom, qui tait clbre, car elle s'appelait Mme Dangeau.

--La grande tragdienne? reprit Bernard. Mais je la connaissais; ta
maman, ajouta-t-il en embrassant Nina. Elle est venue une fois  l'htel
de Malincourt, un soir de fte, il y a quelques annes. Elle a rcit
des vers. J'tais tout petit, mais je m'en souviens.

--Puisque, vous l'avez connue, continua tante Isabelle, je ne vous
parlerai ni de son talent ni de sa beaut. En pousant M. d'Aubeterre,
elle avait quitt le thtre et s'tait fait oublier. Mais lorsque,
aprs la mort de son mari, elle eut migr, se trouvant  Bruxelles,
dnue de ressources, l'ide lui vint d'utiliser ses talents. Une troupe
de comdiens franais, dont je faisais partie, donnait des
reprsentations dans cette ville. Elle alla leur offrir ses services,
qui furent accepts avec joie, comme bien vous pensez. Jusqu' son
arrive, nous avions vgt, tant taient peu nombreux les spectateurs
que nous attirions. Mais quand on sut que la clbre Dangeau nous
apportait son concours, ils afflurent, et ce fut pour elle, pendant une
anne, sur toutes les grandes scnes de Flandre et des Pays-Bas, une
suite de triomphes. C'est ainsi que j'eus l'honneur non seulement de
paratre sur les planches  ct de la Dangeau, mais encore de recevoir
ses conseils et de conqurir son amiti. Et cela vous explique comment
sa fille se trouve aujourd'hui entre mes mains. En mourant, elle me l'a
confie.

Valleroy avait cout ce rcit avec une attention mue et attendrie.

--Et maintenant, comment vivez-vous? fit-il.

--De ma profession, quand je trouve  l'exercer. Je parcours les villes
de Suisse et d'Allemagne o se trouvent des Franais. S'il y a des
comdiens donnant des reprsentations, je tche de me faire admettre
parmi eux. Malheureusement, ces occasions sont rares, d'autant plus
rares que plusieurs dames de l'aristocratie, obliges de gagner leur
vie, se sont rsignes  monter sur les planches et y tiennent les mmes
emplois que moi. Alors, je vais rciter des vers dans les cafs, dans
les auberges, sur les bateaux, partout o il y a des rassemblements. La
petite est intelligente; je l'ai dresse  me donner la rplique. Elle
s'en acquitte gentiment. Puis elle fait la qute parmi les auditeurs.
Quelquefois, elle recueille beaucoup, d'autres fois, trs peu. Comment
nous vivons? Au hasard des chemins, comme les hirondelles.

--Vous tiez digne d'une existence meilleure, remarqua Valleroy.

--Aussi, suis-je horriblement lasse de celle que je mne, et si ce
n'tait cette enfant  laquelle je me suis dvoue...

Elle n'acheva pas et demeura rveuse, tandis que Bernard, pressant plus
troitement contre lui la petite Nina qui s'endormait entre ses bras,
interrogeait Valleroy d'un air inquiet comme s'il craignait de
comprendre le langage de tante Isabelle.

--Si ce n'tait cette enfant, que feriez-vous? s'cria Valleroy, tout 
coup anxieux.

Elle regarda le ciel bleu, puis les eaux aux vagues tincelantes, et
murmura:

--La mort, c'est la dlivrance.

--La mort!  votre ge! Quelle impit! Il faut vivre, tante Isabelle,
surtout maintenant que vous avez des amis...

Valleroy parlait avec vhmence, comme inspir par une ardente
sollicitude. Mais tante Isabelle, un peu surprise, ne comprit pas ce que
signifiait ce langage. Elle ne devait le comprendre que bien des annes
aprs. Elle y puisa cependant assez de confiance et de courage pour
rpondre, rsigne, au cri de Valleroy:

--Vous avez raison, Monsieur; il faut vivre pour la petite, et je
vivrai. Aprs tout, la vie n'est pas toujours inclmente. Elle est comme
la nature, qui nous donne, aprs les jours d'orage, des jours de soleil.
Aujourd'hui est un bon jour puisqu'il nous apporte la sympathie de coeurs
gnreux et bons.

Le repas tait termin. Valleroy en serra les restes dans la sacoche,
jeta les dbris par-dessus bord. Puis il se rapprocha de tante Isabelle
pour continuer l'entretien commenc, tandis que Bernard, toujours assis
 la mme place, demeurait immobile, afin de ne pas rveiller Nina,
endormie sur ses genoux.

Autour d'eux, le pont du bateau, tout  l'heure vivant, bruyant, anim
comme une place publique ou une salle de restaurant, avait pris une
physionomie de somnolence. La chaleur battait son plein. Le soleil de
midi incendiait l'onde calme et unie, les forts du rivage, les toitures
des maisons, les rochers gants qui dressaient au-dessus d'elles leurs
cimes altires, couronnes de ruines. La brise du matin ayant cess, les
voiles pendaient dgonfles, piteusement plates, aux mts qui craquaient
dans l'air brlant et alourdi. Sous la tente, quelques passagers
faisaient la sieste; d'autres lisaient qui des lettres, qui des
gazettes. Ceux qui causaient entre eux parlaient  demi-voix comme s'ils
eussent subi les effets de l'engourdissement qui pesait sur le paysage
et sur les eaux.

Bernard,  l'exemple de Nina, s'tait assoupi, et c'tait un groupe
exquis qu'ils formaient tous deux, lui assis sur le plancher, adoss au
cabestan, protgeant de ses bras d'enfant, ainsi qu'un trsor prcieux,
l'autre enfant qui dormait la tte sur son paule, mlant ses cheveux
aux siens. Comme si le souci de la petite crature laisse sans sa garde
l'et empch de s'endormir, de temps en temps, il ouvrait les yeux.
Mais il regardait sans voir et, presque aussitt, ses paupires
appesanties se refermaient. Tout en poursuivant sa causerie avec tante
Isabelle, Valleroy ne le perdait pas de vue.

--M. le chevalier s'est endormi, dit-il, au bout de quelques instants.
Le pauvre enfant tombait de sommeil. Il a pass la nuit dernire 
pleurer.

--C'est comme Nina, rpondit tante Isabelle. Elle avait des rves
affreux et ne cessait de m'appeler, bien que je l'eusse couche prs de
moi sur un banc de l'entrepont.

--Les chres cratures auront connu bien jeunes de dures preuves,
observa Valleroy.

--Et cependant, que n'eussions-nous donn pour les leur pargner!

--Vous aimez tendrement cette petite Nina, tante Isabelle?

--Autant que vous aimez votre matre, Monsieur Valleroy.

Ils se regardrent.  leur insu, l'identit de leurs sentiments
rapprochait leurs coeurs, formait entre eux un lien plus fort.

--Nous avons tous deux ici-bas une tche gale, reprit Valleroy, un
enfant  protger et  lever.

--Oui, mais celui qu'on vous a confi aura une destine meilleure que
celui dont j'ai la garde.

--Qu'en sait-on? Les parents de M. le chevalier sont en prison, rservs
peut-tre  quelque mort affreuse.

--S'il a le malheur de les perdre, il aura du moins leur fortune pour
assurer son existence, son frre pour l'lever; enfin,  dfaut de
fortune,  dfaut de son frre, il peut compter sur vous.

--Je ne suis qu'un homme, moi; je ne saurais lui tenir lieu de mre si
jamais il devenait orphelin; si j'tais charg de le prparer aux
devoirs de la vie, je voudrais une compagne comme vous pour m'aider 
remplir ma tche. Elle serait une mre pour M. le chevalier; je serais
un pre pour Nina.

--Vous me jugez avec trop de bienveillance.

--C'est mon coeur qui vous juge, et il ne se trompe pas.

Ils restrent silencieux, accouds  la balustrade. Tout  coup, tante
Isabelle toucha le bras de Valleroy.

--Connaissez-vous cet homme qui rde autour de nos enfants?

--Quel homme?

--Ce vieux  longs cheveux blancs.

--Oui, un drle de particulier et d'allure trange. Que leur veut-il?
Pourquoi les regarde-t-il ainsi? C'est un personnage  surveiller. On
rencontre tant de coquins en voyage!

L'individu qui attirait ainsi l'attention de Valleroy et de tante
Isabelle ne mritait pas, cependant,  le juger du moins sur les
apparences, la svre apprciation dont il venait d'tre l'objet. Son
regard doux et clair respirait la bont et sous les cheveux blancs qui
sentaient de son chapeau en feutre,  larges bords, et couvraient ses
paules de leurs boucles en dsordre, il avait une physionomie tout 
fait vnrable. Par malheur pour lui, l'excentricit de son accoutrement
ne prvenait pas en sa faveur. Il portait un vieux pourpoint en velours
noir, serr  la taille par une ceinture de cuir, des culottes
bouffantes galement en velours, des bas de soie et des souliers orns
sur le coup-de-pied de rosettes bouffantes. Comme le fit remarquer tante
Isabelle, on et dit un personnage de Van Dyck, et, ce qui compltait
l'illusion, c'tait une barbe grise, taille en pointe, et des
moustaches dont les bouts effils se relevaient menaants au coin des
lvres, accusant les rides de la peau jaunie comme un vieux parchemin.

--Ce n'est pas un coquin, fit-elle en souriant.

--Un fou, alors?

--Plutt un artiste, je suppose.

Comme pour justifier cette opinion, le personnage s'arrta brusquement
en face des enfants endormis, tira de la poche de son pourpoint un album
auquel attenait un crayon et se mit  croquer rapidement les deux petits
dormeurs.

--Que vous disais-je? continua tante Isabelle. C'est un peintre.

Mais,  ce moment, Bernard se rveillait et tournait la tte, cherchant
des yeux Valleroy.

--Ne bougez pas, mon jeune seigneur, lui cria l'artiste avec un rude
accent tudesque; je n'en ai pas pour longtemps.

D'abord surpris et craintif, mais vite rassur en apercevant  quelques
pas de lui tante Isabelle et Valleroy, Bernard ne remua plus. Ce fut,
d'ailleurs, termin en dix minutes et le peintre ferma gravement l'album
en disant:

--Ce n'est qu'un souvenir que j'utiliserai dans mon prochain tableau,
mais dont, moi, Venceslas Reybach de Coblentz, peintre brevet de S. A.
S. Mgr le prince-vque, lecteur de Trves, je serai enchant d'offrir
une copie  mes charmants modles.

Dans ce boniment ampoul, dbit avec emphase, Valleroy n'avait saisi
qu'une chose, c'est que Venceslas Reybach tait de Coblentz et que, sans
doute, il y retournait. Il alla vivement  lui.

--Puisque vous tes de Coblentz, Monsieur, vous avez entendu peut-tre
parler du vicomte Armand de Malincourt.

--J'ai fait plus que d'en entendre parler, rpliqua Venceslas avec
hauteur; je suis son ami comme je suis l'ami de tous les grands
seigneurs franais migrs, en rsidence sur les bords du Rhin.

--Vous connaissez mon frre, Monsieur? s'cria Bernard d'un mouvement si
brusque qu'il rveilla Nina.

--Le vicomte de Malincourt, votre frre!

--Oui, Monsieur, et nous sommes  sa recherche.

--Eh bien! soyez sans inquitude, je vous conduirai vers lui. Est-ce l
votre soeur? ajouta le peintre en dsignant Nina qui, tout effarouche
par la soudainet de son rveil, se rfugiait dans les jupes de tante
Isabelle.

--Ce n'est qu'une petite amie, mais je l'aime comme si elle tait ma
soeur.

Sur cette rponse qui exprimait l'intime et pure pense de son coeur,
Bernard se mit  examiner le vieux Reybach, qui devenait un personnage 
ses yeux puisqu'il tait l'ami d'Armand, et qui se drapait dans sa
dfroque comme un paon dans l'aurole de ses plumes tales, tout fier
d'tre devenu, grce  ce petit incident, le point de mire de la
curiosit des passagers. Du reste, en dpit de ses allures excentriques
et de son costume invraisemblable, c'tait le meilleur des hommes. Il
eut vite fait d'en convaincre Bernard, tante Isabelle et Valleroy,
auxquels, press de questions, il parla longuement de Coblentz, des
princes frres du roi de France, du vicomte Armand. Bernard apprit ainsi
que son frre tait attach, comme officier,  la personne du comte
d'Artois, qu' Coblentz, et partout dans les villes des bords du Rhin,
les migrs taient si nombreux qu'il n'y avait plus de logements pour
les nouveaux arrivants.

--C'est trs heureux, dit Reybach  Bernard, que le vicomte de
Malincourt soit en tat de vous offrir un abri, car je ne sais trop o
vous en auriez trouv un, tant la ville est pleine.

--Mais alors, qu'allons-nous devenir, Nina et moi? demanda tante
Isabelle avec inquitude.

--Nous ne vous abandonnerons pas, rpondit vivement Valleroy.

--Partout o il y aura place pour moi, il y aura place pour Nina et pour
vous, Madame, ajouta Bernard.

Venceslas ne voulut pas tre en reste et dit  tante Isabelle avec bonne
grce:

--Ma maison n'est pas grande; mais, au besoin, je vous ferai dresser un
lit dans mon atelier.

Les heures s'taient coules ainsi. Maintenant, la chaleur s'apaisait
et, du fleuve, commenait  monter, autour du bateau, un peu de
fracheur. Sur le pont, le mouvement des passagers s'accusait dans la
confusion de leurs alles et venues, dans le bruit des conversations
reprises peu  peu.

--Ma mignonne, dit alors tante Isabelle  Nina, il faut tacher de gagner
notre souper. Nous allons donner une sance.

 ces mots, Nina devint trs srieuse. Bernard la vit se recueillir,
lever les yeux au ciel avec des airs inspirs et se poser immobile 
ct de tante Isabelle. Sur un mot de celle-ci, un homme de l'quipage
tait descendu dans l'entrepont. Il en revint avec une guitare, que prit
tante Isabelle, et dont elle tira quelques accords pour obtenir le
silence. La rumeur des conversations tomba aussitt, un cercle se forma
autour des deux femmes, et ce fut dans un calme profond que tante
Isabelle leva la voix.

--Mesdames et Messieurs, dit-elle, je suis comdienne, et je vais avoir
l'honneur de vous rciter des vers. Je commencerai par une scne
d'_Athalie_, le chef-d'oeuvre du grand Racine. Mlle Nina, ma nice et mon
lve, me donnera la rplique. Elle sollicitera votre offrande pour elle
et pour moi. Je fais appel  votre gnrosit.

En coutant ce discours, Bernard sentait son coeur se serrer. Quoi! cette
petite Nina, qui venait de le captiver, rduite  ce triste mtier! Et
tante Isabelle, si douce, si fire, si digne d'tre heureuse, oblige
d'implorer la charit publique! Cramponn au bras de Valleroy, il les
suivait des yeux, secou par l'motion, ayant peine  refouler ses
larmes, ne sachant s'il devait admirer les infortunes ou les plaindre.
Pendant ce temps, tante Isabelle, figurant Athalie, commenait:

--Comment vous nommez-vous?

Et d'une voix douce, grave, ferme, qui paraissait tre la voix d'une
autre tant elle ressemblait peu  celle que Bernard avait entendue dj,
Nina rpondait:

--J'ai nom liacin.

--Votre pre?

--... Je suis, dit-on, un orphelin...

Et devant les spectateurs attendris, oublieux un moment des misres de
l'exil, la scne se droula dans la beaut radieuse des vers par
lesquels ils taient bercs, comme aux accents d'une musique divine.




CHAPITRE IV

LE FRRE DE BERNARD


 la fin du mme jour, vers 9 heures, la population de Coblentz tait
sur les promenades, sous les quinconces, aux devantures des cafs,
attire au dehors par la beaut du ciel et le calme apaisant de cette
soire d't.  cette poque o la science n'avait encore dcouvert ni
le gaz, ni l'lectricit pour clairer les rues, elles n'avaient pour
tout clairage, la nuit venue, que la flamme ple des rverbres 
huile, et Coblentz, quoique capitale de la principaut de Trves et
rsidence de l'lecteur rgnant, n'tait pas mieux partage que les plus
grandes villes. Mais, ce soir-l, trs claire tait la nuit, de telle
sorte qu'on y voyait comme en plein jour, et que nul ne semblait press
d'aller dormir.

C'tait surtout du ct des quais du Rhin, et vers le point o ce fleuve
reoit les eaux de la Moselle, que la foule se portait de prfrence
avec l'espoir de trouver au bord de l'eau un peu plus de fracheur que
dans l'intrieur de la ville. De tous cts elle circulait anime et
bruyante, et, aux propos qui se croisaient,  l'accent des voix, aux
locutions qu'employaient les parleurs, on se serait cru, non en
Allemagne, mais sur les boulevards de Paris. Les costumes des hommes,
les toilettes des femmes, les uniformes des soldats ajoutaient encore 
l'illusion, car uniformes, toilettes, costumes sortaient de chez les
faiseurs de Paris ou avaient t calqus sur les modes de France. Cette
particularit ne pouvait surprendre. Si Coblentz, en cette anne 1792,
tait la capitale de l'lectorat de Trves, c'tait aussi la capitale de
l'migration, depuis que les frres de Louis XVI taient venus y
chercher un asile auprs de leur oncle l'lecteur, et, grce  sa
faiblesse, avaient en toute libert organis dans ses tats leur
gouvernement, leur arme, leur police, en ressuscitant du mme coup les
lgances des Tuileries et les magnificences de Versailles. Ds ce
moment, Coblentz tait devenue une succursale de Paris, o des
gentilshommes migrs, accourus en grand nombre autour des princes,
avaient impos aux habitants leurs gots, leurs habitudes, leurs moeurs.
Coblentz n'appartenait plus aux Allemands qui y vivaient, mais aux
Franais qui y recevaient l'hospitalit et s'y conduisaient  peu prs
comme en pays conquis.

En mme temps que la foule circulait bruyamment  travers les rues, de
nombreux consommateurs taient runis au caf des _Trois-Couronnes_, le
caf  la mode. Il y en avait sur la terrasse extrieure; il y en avait
dans la salle principale, dont les fentres s'ouvraient toutes grandes 
la brise du soir. Presque tous taient gentilshommes; pour la plupart
officiers dans l'arme du prince. On les reconnaissait  leurs allures
hautaines,  leurs uniformes clatants, et surtout  leur arrogance
envers les rares bourgeois de la ville qu'une vieille habitude
conduisait encore au caf des _Trois-Couronnes_, bien que, depuis
l'arrive des Franais, ils n'y fussent plus considrs que comme des
intrus. Tandis que ces humbles bourgeois se tenaient  l'cart, timides,
comme honteux d'oser fumer leurs pipes de porcelaine, peintes,  tuyau
recourb, en buvant de la bire, les gentilshommes, au contraire,
allaient et venaient, encombrants, pariant haut, tenant l comme
ailleurs toute la place et les meilleures places, affectant de ddaigner
la bire allemande et se faisant servir des liqueurs, des sirops, des
boissons glaces, toutes choses qui leur rappelaient la France, et, 
dfaut du vin de Champagne, les vins mousseux du Rhin qui seuls
trouvaient grce  leurs yeux.

 une table place auprs d'une croise, trois d'entre eux taient
assis. Indiffrents aux bruyantes paroles qui s'changeaient de table 
table dans le tumulte grossissant des appels, des discussions, des
entres et des sorties, ils ne semblaient proccups que de ne rien
laisser entendre de leur conversation. Penchs les uns vers les autres,
ils parlaient  demi-voix.

--Malincourt ne viendra donc pas? dit brusquement le plus jeune, un
officier des gardes du comte d'Artois, trs lgant sous son costume
vert,  parements, revers et collet cramoisi, galonns d'argent.

--Eh! patience donc, marquis, il est  peine 9 heures. Malincourt tait,
ce soir, de service auprs du prince. Aprs le dner, il aura d
l'accompagner chez Mme de Polastron, et peut-tre l'aura-t-elle retenu
pour faire la partie de Monseigneur.

Celui qui venait de parler tait aussi un jeune homme de belle mine, qui
portait avec aisance l'uniforme bleu des chevau-lgers.

--Vous tes heureux d'tre patient, vous, mon cher Morfontaine, rpliqua
son compagnon, moi, je suis loin de vous ressembler. La patience ne fut
jamais la vertu favorite de la noble maison de Guilleragues  laquelle
j'ai l'honneur d'appartenir.

--tes-vous donc si press, mon neveu, de voir le vicomte Armand de
Malincourt? demanda le troisime personnage, un vieillard, celui-l, qui
n'avait rien d'un soldat, ni l'uniforme, ni les manires, mais dont le
fin visage, la taille lance et toute la personne, des pieds  la tte,
rvlaient la haute naissance. Aussi vrai que je m'appelle le vidame
d'pernon, je ne vous vis jamais agit comme ce soir.

--On le serait  moins, mon oncle, puisque j'attends une rponse d'une
extrme importance pour moi.

--Quelle rponse? reprit le vidame, tout en ouvrant la tabatire orne
de diamants qu'il tournait entre ses doigts fins et blancs et en y
prenant une prise de tabac.

Le marquis de Guilleragues regarda rapidement autour de lui pour
s'assurer que ses paroles ne pouvaient tre entendues, puis, se penchant
vers son oncle, il dit:

--Nos princes ont t invits au couronnement de S. M. Franois II, roi
de Bohme et de Hongrie, comme empereur d'Allemagne. La crmonie, qui
doit avoir lieu  Mayence, est fixe au 12 juillet et sera l'occasion de
ftes brillantes. Dsireux d'y aller, j'ai sollicit l'honneur d'tre
attach, pendant la dure du voyage,  la suite de Mgr le comte
d'Artois. Malincourt, qui le voit librement  toute heure, s'est charg
de lui prsenter ma requte. Il devait la prsenter ce soir et m'en
faire connatre ici le rsultat.

--Alors, vous allez tre fix sur votre sort, mon cher, fit vivement
celui qu'on avait appel Morfontaine. Voil le vicomte Armand.

Tous les trois tournrent la tte vers la porte et virent Malincourt qui
les cherchait du regard, et rpondait aux obsquieux saluts que lui
valaient de tous cts la bienveillance et la faveur du comte d'Artois.

--Par ici, Malincourt, lui cria Guilleragues en se levant.

Armand s'avana, le sourire aux lvres. C'tait un beau garon de vingt
ans,  l'oeil pur et hardi, dont son uniforme, le mme que celui de
Guilleragues, mettait en relief les formes sveltes et vigoureuses.

--C'est fait, dit-il  son ami, en tendant la main au vidame d'pernon
et au comte de Morfontaine. Tu viens avec nous  Mayence.

Guilleragues lui sauta au cou.

--C'est entre nous  la vie et  la mort, vicomte. Je n'oublierai jamais
ce que tu viens de faire pour moi.

--Adresse surtout tes remerciements  Monseigneur, rpondit Armand en
s'asseyant. Il a t charmant.  peine j'ai eu prononc ton nom et
formul ton dsir qu'il m'a coup la parole en disant qu'il tait trs
heureux de saisir cette occasion de te prouver l'estime particulire en
laquelle il te tient.

--J'irai lui exprimer ma reconnaissance, fit joyeusement Guilleragues,
et, ds demain matin, je m'occuperai de mes quipages.

Le vidame souriait  cet enthousiasme, tout en donnant de la main de
petits coups secs sur son jabot de dentelle pour en faire tomber
quelques grains de tabac qui en tachaient la blancheur.

--Est-ce de moi que vous souriez, mon oncle? lui demanda Guilleragues.

--De vous, non, mon neveu, mais de votre bonheur. Ah! c'est beau, la
jeunesse! Et vous voil tout content de pouvoir faire sauter vos cus.

--Puisque j'accompagne un prince de sang  un sacre imprial, il est
tout naturel que je veuille m'y montrer  sa suite dans une tenue digne
de lui.

--Oui, certes, et il est trs heureux que votre grand-pre maternel ait
t fermier gnral et se soit enrichi. Seulement, mon enfant, si
j'tais  votre place, je me contenterais des quipages que vous
possdez actuellement et qui sont encore en bon tat, et, au lieu de me
livrer  une dpense au moins inutile, qui ne rjouira que vos
fournisseurs, j'en distribuerais le montant entre les camarades moins
fortuns que vous.

--Le fait est que nous ne sommes pas tous sur des roses! soupira
Morfontaine.

--Mais je ne demande qu' vous rendre service, comte, s'cria
Guilleragues, un peu troubl par la petite leon que venait de lui
donner son oncle.

--Eh bien, marquis, je ne vous cache pas que cinquante louis seraient en
ce moment les bienvenus dans ma bourse.

--Vous les aurez demain, mon cher, et cela ne m'empchera pas, tout en
tenant compte du conseil de M. le vidame, mon oncle, de m'acheter un
cheval qui soit digne de figurer dans le cortge de Monseigneur.

Pendant que s'changeaient ces propos, Armand de Malincourt, qui s'tait
fait servir une glace, la dgustait  petites gorges, silencieux et
proccup. Tout  coup, du bout de la cuillre en vermeil, il frappa sur
la table.

--Assez d'enfantillages! dit-il. J'ai  vous entretenir de choses plus
graves.

Et comme les yeux de ses amis, subitement fixs sur lui,
l'interrogeaient, il continua:

--De graves nouvelles sont arrives ce soir, de Paris, de Berlin et de
Vienne, Monseigneur m'en a fait la confidence.

--Qu'est-ce donc? interrogea le vidame d'pernon.

-- Paris, la situation du roi devient pire de jour en jour. Sa Majest
est rellement prisonnire aux Tuileries, n'ayant plus ni la libert de
ses paroles, ni celle de ses actes. Les sclrats qui gouvernent en son
nom viennent de signifier  l'lecteur de Trves l'invitation pressante,
presque un ordre, de licencier l'arme des princes, et s'ils rsistent,
de chasser les migrs. L'lecteur s'est effray; il a transmis cet
ordre  nos augustes seigneurs, en les suppliant de s'y conformer.

--Il fallait s'y attendre, objecta le vidame. Voici trois mois que le
gouvernement de Paris, press par l'Assemble nationale, a fait
connatre sa volont. Il ne se laissera pas braver indfiniment.

--Par bonheur, les puissances ont enfin mesur le danger dont les menace
la Rvolution. Elles sont dcides  agir. L'empereur Franois II a
donn l'ordre  ses troupes des Pays-Bas de marcher sur la frontire de
France. D'un autre ct s'avance un Corps prussien. Il traversera
Coblentz vers le milieu du mois prochain. Le duc de Brunswick est nomm
gnralissime des armes allies. Il arrive ici demain.

--L'impratrice Catherine intervient-elle? demanda Morfontaine.

--Non encore par les armes. Mais le prince de Nassau est arriv ce soir
de Saint-Ptersbourg, apportant un million qu'elle offre  la cause
royale. Quant aux migrs, le gnral marquis de Bouill vient d'obtenir
du roi de Prusse qu'ils soient employs dans les oprations qui se
prparent. Brunswick rsistait. Il ne voulait pas de nous. Mais
Frdric-Guillaume s'est prononc. L'arme des princes et l'arme de
Cond seront de la partie. On doit ngocier  Mayence les conditions de
leur entre en campagne.

--Enfin, nous allons donc combattre! s'cria Guilleragues dont le visage
s'illuminait.

Le vidame intervint.

--Ne vous rjouissez pas, mon neveu, dit-il. Ce sera un triste spectacle
que celui de Franais mls aux armes trangres pour combattre contre
des Franais.

Les jeunes gens protestrent.

--Quoi, Monsieur le vidame, c'est vous qui parlez ainsi? dit
Morfontaine.

--Quand il s'agit de dlivrer le roi et de rendre  la noblesse de
France ses antiques privilges! continua le vicomte Armand.

--Mon oncle a toujours t un peu jacobin, ajouta Guilleragues en riant.

Le vidame allait rpondre, mais sa parole fut touffe sur ses lvres
par un cri de surprise que poussa Malincourt en se prcipitant vers la
porte, au seuil de laquelle venaient d'apparatre de nouveaux venus. Ces
nouveaux venus taient Bernard et Valleroy, accompagns ou plutt guids
par Venceslas Reybach. Quelques instants avant, au moment de quitter le
bateau, le peintre leur avait dit:

-- cette heure-ci, c'est au caf des _Trois-Couronnes_ que vous tes
srs de trouver le vicomte de Malincourt. Je vous y conduirai; si vous
le voulez bien.

Et  peine dbarqu, aprs avoir laiss  sa porte tante Isabelle et
Nina, auxquelles il avait offert une hospitalit provisoire, en
attendant qu'elles trouvassent  se loger, il s'tait empress d'amener
Bernard et Valleroy au caf des _Trois-Couronnes_. Au moment o ils y
arrivrent, Armand regardait du ct de l'entre. Il les vit surgir tout
 coup, alors qu'il ne songeait gure  eux. Peut-tre, si Bernard se
ft prsent seul, il ne l'et pas reconnu sur-le-champ, tant tait
complte la transformation qu'avait subie l'enfant depuis une anne.
Mais il reconnut Valleroy et son jeune frre du mme coup. C'est alors
que, au grand tonnement de ses amis, il s'tait prcipit vers la
porte.

--Bernard! Valleroy! s'cria-t-il. Vous ici! Quelles circonstances?...

Il ne put achever, Bernard se jetait dans ses bras, secou jusqu'aux
larmes par l'motion que dchanait dans tout son tre leur soudaine
rencontre.

--Armand! mon Armand chri!

Suspendu au cou de son an, il lui prodiguait passionnment de tendres
caresses, tandis que Valleroy, respectueux, son chapeau  la main,
rptait  demi-voix:

--Ah! Monsieur le vicomte, quelle joie de vous revoir!

--Je vous avais bien dit que nous le trouverions ici, observa Reybach.

--Quoi! mon vieux Reybach, c'est vous qui me les amenez?

--C'est moi, Monsieur le vicomte. Le hasard m'a fait connatre l'aimable
Bernard et son digne compagnon sur le bateau qui vient de Mayence et je
me suis engag  les piloter jusqu' vous.

--Comment vous remercier?

--En me permettant de me retirer et de rentrer chez moi o m'attendent
deux charmantes Franaises  qui j'ai offert l'hospitalit.

--J'irai vous voir demain, Reybach, pour vous exprimer ma
reconnaissance.

--Et la ntre aussi, Armand, ajouta Bernard, car depuis ce matin M.
Reybach s'est prodigu en bons soins et en attentions.

--Eh bien, c'est entendu, rpondit le peintre; je serai heureux de vous
revoir demain, mes gentilshommes, et je crois bien que vous trouverez
chez moi une petite personne qui sera enchante, elle aussi, de
retrouver Monsieur le chevalier. Sur ce, je me sauve.

Il s'esquiva, et Armand, qui le suivit d'un oeil reconnaissant, vit son
grand feutre pench cavalirement sur l'oreille et son pourpoint noir se
perdre dans la foule presse aux abords du caf. Alors, il entrana son
frre et Valleroy au fond de la salle, et, s'asseyant avec eux  une
table, il les interrogea.

--M'expliquerez-vous comment vous tes  Coblentz tous les deux, quand
je vous croyais  Saint-Baslemont?

--Nous avons t contraints de fuir, Monsieur le vicomte, dit Valleroy.

--Contraints de fuir! Et notre pre, Bernard? Et notre mre?

--Ils ont t arrts, mon frre, et emprisonns  pinal.

Depuis qu'Armand vivait loign de ses parents, tant de malheurs avaient
assailli la France; il avait subi lui-mme tant de dceptions, tant
d'angoisses, qu'il lui semblait qu'aucune catastrophe, quelle qu'elle
ft, ne pouvait plus survenir qu'il ne s'y ft attendu et prpar. Mais
celle-ci dpassait ses prvisions et ses craintes. Il s'attendait 
tout, sauf  l'arrestation du comte et de la comtesse de Malincourt,
qu'il croyait protgs par l'attachement de la population de
Saint-Baslemont. Il fut comme cras sous cette nouvelle, et, mlant ses
larmes  celles de son frre, il resta pendant quelques instants sans
pouvoir prononcer une parole, abm dans son silence.

--Comment cela est-il arriv? demanda-t-il enfin.

Bernard tant hors d'tat de rpondre, Valleroy fit le rcit que voulait
connatre Armand, il raconta comment l'arrive imprvue des gardes
nationaux d'pinal tait venue surprendre M. et Mme de Malincourt dans
les prparatifs de leur dpart; comment lui-mme, par l'ordre du comte,
avait emport Bernard, et, aprs l'avoir mis en sret, tait revenu sur
ses pas pour assister sans tre vu  l'arrestation.

--Il y avait l, dit-il, un certain Joseph Moulette, surnomm Curtius
Scoevola, qui est un fier bandit. Ah! si jamais il me tombe sous la
main...

--Ce n'est probablement pas lui le plus coupable, objecta tristement le
vicomte. Les vrais criminels sont ceux qui ont dnonc mon pre, des
jacobins, assurment, et ces gens de Saint-Baslemont qui n'ont pas eu le
courage de le dfendre.

--Oh! ceux-l n'ont fait montre que de couardise.  la premire menace
du citoyen Curtius Scoevola, ils se sont mis  trembler comme des roseaux
et n'ont plus song qu' se drober. Peut-tre, s'il s'tait trouv au
milieu d'eux un homme nergique, se seraient-ils soulevs. J'ai t au
moment de me prsenter, de me mettre  leur tte. Mais nous n'avions pas
d'armes, tandis que les brigands taient arms jusqu'aux dents. Et puis,
que serait devenu M. le chevalier?

--Oh! moi, je serais mort avec joie pour sauver nos parents! soupira
Bernard.

--Hlas! Monsieur le chevalier, nous aurions bien pu y passer tous; ils
n'auraient pas t sauvs. Et puis, j'avais les ordres de M. le comte;
j'tais tenu d'obir.

Armand tendit la main  Valleroy.

--Tu as rempli tout ton devoir, mon brave, lui dit-il, et au nom de ma
famille, en mon nom, je te remercie d'avoir sauv mon frre.

--Vous me remercierez quand j'aurai complt mon oeuvre, Monsieur le
vicomte, rpondit Valleroy.

--Que veux-tu dire?

--Je veux dire que je partirai ds demain pour pinal et que, duss-je y
laisser ma peau, je dlivrerai nos prisonniers.

--Il a un plan, un plan superbe, ajouta Bernard.

Armand secoua la tte et fit un geste de dngation.

--Je ne doute pas de la beaut de ton plan, Valleroy, reprit-il, ni du
courage que tu mettrais  l'excuter; mais je doute de son efficacit.
Toute la noblesse de France conjure, soutenue par l'or des puissances,
n'a pu dlivrer le roi.

--Justement parce que c'est le roi, et peut-tre aussi parce qu'elle n'a
pas su s'y prendre.

--Tu es libre de le croire; mais tu n'es pas libre d'aller exposer ta
vie sans mon consentement, et sans que nous ayons tudi le moyen
d'atteindre le but que nous poursuivons. Et puis si nous dcidons qu'il
y a lieu de tenter cette grande entreprise, n'est-ce pas  moi qu'il
appartient d'agir?

--Vous, Monsieur le vicomte, mais vous ne feriez pas trois pas dans
l'intrieur du royaume sans tre arrt! Songez que vous figurez sur la
liste des migrs. Ce n'est pas de vous que vos parents peuvent attendre
un prompt secours.

--Aussi n'ai-je pas dit que je veux partir: j'ai dit que je ne veux pas
que tu partes  la lgre, sans accord pralable avec moi. D'ailleurs,
en cette circonstance, j'ai le devoir de consulter Mgr le comte
d'Artois. Peut-tre sera-t-il d'avis qu'il vaut mieux attendre que les
armes coalises soient en marche sur Paris. Alors il me sera facile de
m'engager  leur suite, et, en passant  pinal, de rendre la libert 
nos parents.

--Mais est-il question de la mise en marche des troupes trangres?
demanda Valleroy.

--Elle est dcide, et, du mme coup, celle de l'arme des princes.
Avant un mois nous serons  Paris.

--Aprs avoir combattu sous les drapeaux de l'Autriche et de la Prusse,
et Franais contre Franais! Ce sera une victoire chrement achete.

--Et qu'importe, si le rsultat final nous ddommage! Si j'tais homme 
avoir comme toi des scrupules, crois-tu que les nouvelles que tu viens
de m'apporter ne les dissiperaient pas? Catholique, hier, je dfendais
mon Dieu, et royaliste, je dfendais mon roi; fils, je dfends
aujourd'hui mon pre.

--Et la patrie. Monsieur le vicomte?

--La patrie! Elle est l o est le drapeau royal.

Un silence suivit ces paroles que Valleroy n'osa relever. Son dvouement
 la maison de Malincourt n'altrait pas l'indpendance de ses opinions.
Mais il y puisait l'nergie de ne pas les dfendre contre ses matres,
mme lorsque, sans le vouloir, ils les froissaient. Et puis, il
comprenait qu'un dbat et t en ce moment inutile et cruel, en
prsence de deux fils livrs  la plus lgitime douleur. Cependant, ce
fut une sensation d'une douceur infinie lorsque, aprs avoir parl, il
sentit la petite main de Bernard se poser sur la sienne et la presser.
Il lui semblait que c'tait un tmoignage d'approbation, et il se
rjouit en pensant que, sur ces graves questions de patriotisme et
d'honneur, le coeur de l'enfant qu'il aimait battait  l'unisson du sien.

Quant au vicomte, les coudes sur la table, le front dans ses mains, il
pleurait de nouveau en se rappelant que quinze jours avant, assis  la
mme place, il avait son pre en face de lui, qu'ils causaient ensemble
de leur runion prochaine, en se leurrant de doux espoirs, et que ces
espoirs taient maintenant dtruits. Perdu dans ses souvenirs, que le
prsent rendait plus affreux, il ne s'apercevait pas que Bernard, nerv
par la fatigue autant que par la douleur, s'attendrissait encore au
spectacle de celle de son frre, et allait, lui aussi, clater en
sanglots. Ce fut Valleroy qui le rappela  la ralit.

--Monsieur le vicomte, lui dit-il, pour vous-mme et pour M. le
chevalier, il est ncessaire que vous ne vous laissiez pas abattre. La
situation est grave, mais non dsespre. Nous en viendrons  bout.

--Tu as raison, Valleroy. Pleurer est indigne d'un gentilhomme.
Dsormais, je serai courageux, je serai fort. Par exemple, si jamais les
misrables qui, ce soir, ont fait couler mes larmes me sont connus!...

Et il eut un geste de menace.

--Oh! pour cela, je vous aiderai, interrompit Valleroy en essayant de
rire, et le nomm Joseph Moulette, dit Curtius Scoevola, passera un
mauvais quart d'heure.

 ce moment, le regard d'Armand s'arrta sur son frre. Il le vit ple,
les traits altrs.

--Mais tu tombes de lassitude, mon pauvre chevalier, fit-il d'un accent
de tendre sollicitude. Et moi qui ne m'en apercevais pas, goste que je
suis! Allons, viens, rentrons.

Il se leva. Alors seulement il s'aperut que l'explosion de sa douleur
avait eu pour tmoins les consommateurs runis au caf des
_Trois-Couronnes_, et que, de toutes parts, les yeux taient fixs sur
lui. En mme temps, le vidame d'pernon, le marquis de Guilleragues, le
comte de Morfontaine s'approchaient.

--Ne prenez pas en mauvaise part notre curiosit, mon cher Malincourt,
lui dit le vidame, mais, en voyant votre dsespoir, vos amis se sont
inquits. Ne nous direz-vous pas quel vnement vous afflige et
refuserez-vous de mettre  l'preuve, en cette circonstance, notre
dvouement?

--Messieurs, rpondit Armand en dsignant Bernard, je vous prsente mon
frre, le chevalier de Malincourt. Chevalier, ajouta-t-il en s'adressant
 celui-ci, je te prsente les plus brillants gentilshommes de France.

Et les ayant nomms, il leur dit:

--Le comte et la comtesse de Malincourt ont t arrts par les jacobins
d'pinal, et le chevalier n'a pu se drober au mme sort qu'en prenant
la fuite. En apprenant de sa bouche ce funeste vnement, je n'ai pas
t matre de mon motion. Mais c'est fini maintenant, et je ne veux
plus songer qu' dlivrer nos parents et  tirer vengeance de leurs
perscuteurs. Au besoin, je ferai appel  votre aide, Messieurs.

--Tu peux compter sur moi, vicomte, s'cria Guilleragues.

--Sur moi aussi, ajouta Morfontaine.

--Sur nous tous, reprirent quelques voix.

Seul, le vidame d'pernon, qui n'tait pas soldat, ne s'associa pas 
cette manifestation. Mais, tandis qu'Armand se prodiguait en
remerciements et en reconnaissantes poignes de mains, il s'approcha de
Bernard et lui dit d'un ton affectueux:

--Je vous plains de tout mon coeur, mon cher enfant, car c'est piti de
vous voir,  peine entr dans la vie, en butte  d'aussi rudes preuves.
Si vous voulez me rendre en confiance un peu de l'intrt que vous
m'inspirez, je serai heureux de vous aider  supporter vos peines.

--Oh! merci, Monsieur! s'cria Bernard avec effusion.

 Coblentz, comme dans toutes les villes qui donnaient asile aux
migrs, la plupart d'entre eux taient rduits  la gne ou mme  la
misre. On comptait ceux dont les ressources suffisaient  leurs besoins
et qui pouvaient vivre sans faire appel  la gnrosit des princes ou 
la bienveillance des cours trangres. Armand de Malincourt appartenait
 ce petit nombre de privilgis. Grce  la sollicitude paternelle,
grce  l'emploi qu'il occupait auprs du second frre de Louis XVI, il
vivait dans l'aisance et pouvait mme, de temps en temps, s'offrir le
luxe de venir en aide  un camarade. Dans le quartier le plus lgant de
Coblentz, il avait lou une petite maison, haute de deux tages, o il
rsidait avec un seul domestique qui devenait tour  tour cuisinier,
matre d'htel, valet de chambre, palefrenier, selon les exigences du
moment. C'est l qu'en quittant le caf des _Trois-Couronnes_, il
conduisit Bernard et Valleroy. Son appartement occupait le premier
tage. Mais, au second, se trouvaient des chambres o il les installa.
Bernard, excd de fatigue, se mit au lit sans tarder et s'endormit 
peine couch.

Le lendemain, quand il ouvrit les yeux, son frre tait auprs de lui,
debout et dj en grande tenue.

--Oh! comme vous voil beau, Armand! lui dit-il. Est-ce donc aujourd'hui
que vous partez en guerre?

--Chaque chose vient  son heure, rpondit Armand, et la guerre viendra
plus tard. Aujourd'hui, j'ai un autre devoir  remplir. Pare-toi de tes
plus beaux habits, chevalier, je vais te prsenter  Mgr le comte
d'Artois.

--Mes plus beaux habits! Hlas! Ils sont rests  Saint-Baslemont.

--N'en as-tu pas d'autre que celui que tu portais hier?

--Pas d'autre, mon frre. Le voil sur cette chaise, regardez-le et vous
comprendrez que je ne puis aller chez un prince du sang en si pauvre
quipage.

--Bah! ce n'est que demi-mal. Nous allons passer chez le fripier et
peut-tre y trouverons-nous un costume  ta taille.

--Mais si nous n'en trouvons pas?

--Alors, nous en commanderons un au tailleur.

--Le tailleur demandera plusieurs jours pour le faire, et ma visite au
prince devra tre forcment remise.

--Nous ferons notre visite quand mme. Une fois n'est pas coutume, et
Monseigneur t'excusera, vu la gravit des circonstances. Allons, debout,
chevalier, et hte-toi.

Bernard s'empressa d'obir. Valleroy tant entr sur ces entrefaites,
l'aida  se vtir, et, quelques instants aprs, comme sonnaient 9 heures
 la cathdrale de Coblentz, les deux frres sortirent ensemble. De mme
que la journe prcdente, celle qui commenait s'annonait radieuse. Le
soleil, dj haut dans le ciel tout bleu, achevait de boire la fracheur
de la nuit. Dans les arbres des promenades, les oiseaux piaillaient,
mlaient leurs cris aux chansons des joueurs de vielle et  la musique
des orgues de barbarie. Au milieu des places, des charlatans en costumes
mirifiques, juchs sur le sige de leurs voitures, rcitaient leur
boniment, arrachaient les dents sans douleur ou dbitaient des fioles
d'lixir bon  gurir toutes les maladies. Le long des quais du Rhin,
quelques compagnies de l'arme des princes s'exeraient aux manoeuvres
militaires, et comme tous n'taient pas encore arms, beaucoup de
soldats se servaient de btons. La foule des oisifs circulait lentement,
s'arrtait  des choppes en bois, dresses tout prs du march aux
herbes, o des femmes de la noblesse, obliges de travailler pour vivre,
vendaient des broderies, des dentelles, des toffes, des parfums, des
estampes et des livres. Au coin d'une rue, Bernard vit son frre saluer
avec dfrence un cireur de bottes, et comme il s'en tonnait:

--C'est un bon gentilhomme du Poitou, rpondit Armand.

Un peu plus loin, une smillante jeune femme arrta le vicomte et lui
demanda si son linge n'avait pas besoin d'tre ravaud. Le jeune homme
la remercia en l'appelant madame la marquise. Puis il traita de baronne
une marchande de fleurs, et, comme Bernard ne pouvait dissimuler sa
surprise, il lui dit:

--Ne t'tonne de rien, chevalier, tu en verras bien d'autres. Partout o
il y a des migrs, ils font tous les mtiers; cordonniers, cuisiniers,
gardes-malades, porteurs d'eau, comdiens, d'autres encore. Avant tout,
qu'on soit plbien ou gentilhomme, il importe de ne pas mourir de faim.

Tout en parlant, ils taient arrivs devant la boutique d'un fripier,
reconnaissable aux innombrables habits accrochs  la devanture et dans
l'intrieur; habits de toutes sortes, de toutes nuances et pour toutes
conditions: en velours, en soie, en drap; les uns sans ornement, les
autres chargs de broderies d'or et d'argent ou agrments de dentelles,
mls  des chapeaux,  des bas de soie,  des souliers  boucles,  des
bottes,  des chemises, le tout, neuf ou vieux, tal au tas dans une
confusion bizarre et criarde de formes et de couleurs.

--C'est ici, fit Armand.

Et sur le seuil de la boutique, au moment d'entrer, il ajouta:

--Le propritaire de toutes ces dfroques est un ancien fermier gnral.
Le voil qui vient vers nous.

Un petit vieux, propret, turbulent, trs affair, s'avanait  leur
rencontre.

--Qu'y a-t-il pour votre service, mes gentilhommes? demanda-t-il.

--Nous voudrions un costume lgant pour M. le chevalier, lui dit Armand
en dsignant son frre, un costume de cour qui lui fasse honneur et
profit, sans coter un gros prix.

--M. le chevalier est de petite taille, observa le marchand, et je ne
sais si nous trouverons... Parbleu, j'ai votre affaire, s'cria-t-il
tout  coup, en se frappant le front. C'est la garde-robe des enfants
d'un duc, qui me l'a cde l'an dernier, au moment de partir pour Rome.
Il tait press de se mettre en route, et comme les fonds qu'il
attendait n'arrivaient pas, j'ai pourvu aux frais de son voyage. Il m'a
laiss ses malles en gage.

Il s'enfona dans son magasin, disparut un moment derrire un comptoir
charg de marchandises, et revint bientt, tranant pniblement un
immense coffre en bois  ferrures.

--Nous devons trouver l-dedans ce qu'il vous faut, dit-il, en
l'ouvrant, aprs s'tre essuy le front.

Il en tira d'abord toute une toilette de petite fille, une robe en soie
rose, une charpe blanche, en gaze,  paillettes d'or, une guimpe en
point de Malines, et enfin une mante en satin, couleur feuille morte, 
triple collet, borde autour du cou d'une fine fourrure de petits gris.
Il maniait dlicatement ces divers objets et les mit de ct, en faisant
remarquer qu'ils avaient appartenu  la fille cadette de M. le duc, une
jolie blonde de sept ans.

--L'ge de Nina, pensa Bernard en jetant un regard de convoitise sur la
toilette de la petite duchesse.

--Voici ce que je cherchais, ajouta triomphalement le marchand.

Et il prsentait  Bernard, en les dpliant devant lui, un habit en
soie, couleur chocolat,  boutons en similor, un gilet gris perle en
satin,  semis de fleurettes bleues, une culotte de mme toffe et de
mme nuance, avec les bas assortis, des souliers  boucles et un
tricorne  la mode de 1789.

--Ceci doit vous aller comme un gant. Monsieur le chevalier, et c'est
neuf, entirement neuf. Remarquez qu'aucun de ces vtements n'a t
port.

--Le tout est qu'ils soient  ma mesure, objecta Bernard.

--Nous allons nous en assurer. Venez, mon jeune gentilhomme.

Le marchand entranait Bernard dans son arrire-boutique, en priant
Armand d'attendre. La transformation fut vite opre, et le vicomte vit
reparatre son frre, vtu selon son rang, charmant dans sa tenue
nouvelle.

--C'est  croire qu'on l'a fait pour lui, rptait le petit vieux en
s'extasiant; oui, c'est  le croire.

--Et le prix? demanda le vicomte.

--Pour vous, mon officier, c'est soixante-quinze livres, tout au juste.

--Je ne marchande pas; voici votre argent.

Armand jeta trois louis sur le comptoir, et s'adressant  son frre:

--Filons vite, chevalier, Monsieur fera porter chez nous les vtements
que tu viens de quitter.

Mais, au lieu d'obir  son an, Bernard interrogeait le marchand, en
lui dsignant la robe rose, l'charpe blanche, la guimpe en point de
Malines et la mante  triple collet.

--Combien voulez-vous vendre ceci, Monsieur?

--Vingt-cinq livres seulement,  cause de la difficult que j'ai  m'en
dfaire.

--Mon frre, continua Bernard en se tournant vers Armand, permettez-moi
d'offrir ces parures  une pauvre petite fille avec qui j'ai fait la
route de Mayence  Coblentz?

--Ton amie Nina dont Valleroy m'a parl?  ton aise, chevalier. Voici un
louis de plus, Monsieur le marchand.

Une pice d'or alla rejoindre les trois autres. Puis, aprs que Bernard
eut donn l'ordre d'apporter chez le peintre Venceslas Reybach, pour
Mlle Nina, les objets qu'il venait d'acheter, les deux frres sortirent
pour se rendre au chteau de Schonbornlust, somptueuse rsidence situe
aux portes de la ville et mise par l'lecteur de Trves  la disposition
des princes franais.

Au fur et  mesure qu'ils avanaient, les maisons s'espaaient. Ils se
trouvrent bientt en pleine campagne, sur une route qu'ombrageaient de
vieux arbres dj poudreux de la poussire du jour, et tout au bout de
laquelle le chteau dressait sa masse imposante. Sur cette route, les
pitons taient nombreux, tous des migrs,  en juger par les costumes
des hommes, les toilettes des femmes, les uniformes des officiers. Plus
rares taient les voitures. Cependant, il en passait quelques-unes,
antiques et vnrables berlines pour la plupart tranes par de lourds
chevaux que conduisaient des cochers  la livre use et dfrachie.
Parmi ces quipages d'un autre temps, Bernard aperut un de ces
cabriolets, appels pots de chambre, qu'ils avaient vus souvent 
Paris.

--Un fiacre de Paris  Coblentz! s'cria-t-il.

--Nous en avons une douzaine, rpondit Armand. Ils ont amen des
migrs, et les cochers, la course faite, ont trouv plus simple de
rester ici que de retourner en France.

Ainsi, tout tait pour Bernard sujet de surprise: des princes franais
en Allemagne, la noblesse dans l'exil, des gentilshommes vivant du
travail de leurs mains, des grands seigneurs et des grandes dames s'en
allant  pied par les routes, des fiacres entreprenant des voyages de
trois cents lieues, et lui, le chevalier de Malincourt, jet tout  coup
dans cette existence aventureuse et se rendant  l'audience du comte
d'Artois, ayant sur le dos des vtements d'emprunt, la dfroque d'un
petit duc qui sans doute  cette heure menait la mme vie nomade que
lui!

Cependant, il continuait  interroger Armand:

--Est-ce que tous ces gens se rendent  Schonbornlust, mon frre?

--Ils vont, comme nous, faire leur cour  nos seigneurs les princes,
qui, tous les matins, reoivent la noblesse.

--Manifeste-t-elle toujours le mme empressement?

--Aujourd'hui, l'affluence est plus nombreuse que de coutume. Cela tient
 ce que la nouvelle s'est rpandue que le prince de Nassau est revenu
de Saint-Ptersbourg, apportant un million de livres que l'impratrice
Catherine offre aux frres du roi de France pour subvenir aux frais de
la campagne qui se prpare. Il y a beaucoup de malheureux parmi les
migrs. Ils se htent avec l'espoir qu'en arrivant les premiers ils
recueilleront quelques gouttes de cette pluie d'or.

--Mais si on leur distribue le million, objecta Bernard, il ne restera
plus rien pour les frais de la campagne?

Armand regarda son frre, comme s'il et t frapp par la justesse de
cette remarque et surpris de l'entendre sortir de la bouche d'un enfant.
Mais il n'y rpondit pas.

Qu'aurait-il pu rpondre, sinon que la misre et l'exil sont choses
lamentables et compromettent le succs des meilleures causes. Il ne le
savait que trop, lui qui, depuis dix-huit mois, avait vu des sommes
normes se fondre entre les mains des princes, absorbes, sans profit
pour la cause de la royaut, par l'entretien de leur maison et les
pressants besoins des gentilshommes qui formaient leur cour.

D'ailleurs, on arrivait au chteau. Deux soldats de la garde des princes
se promenaient devant la porte, silencieux, le fusil sur l'paule. Ils
prsentrent les armes au vicomte de Malincourt qui passa, suivi du
chevalier.




CHAPITRE V

PRINCES ET GRANDS SEIGNEURS


L'intrieur du chteau du Schonbornlust prsentait la mme animation que
l'intrieur du palais de Versailles aux beaux jours de la royaut, 
l'heure du lever du roi. Au pied de l'escalier, des soldats formaient
des groupes bruyants, en attendant le moment d'aller prendre faction sur
quelque point de la vaste demeure. En haut, des suisses arms de
hallebardes gardaient l'entre du salon d'attente, qui prcdait le
cabinet des princes. De toutes parts, dans l'allure et la tenue des
gens, dans les consignes, dans la diversit et l'clat des uniformes, se
rvlaient le souci de l'tiquette, la constante proccupation des
reprsentants de la monarchie de s'entourer, dans l'exil, d'un appareil
dcoratif aussi pompeux que celui dont elle avait t, durant des
sicles, entoure en France.

La porte du salon d'attente s'ouvrit devant Armand, avant mme qu'il et
fait un signe, car les suisses le connaissaient, et, en sa qualit
d'officier attach  la personne du comte d'Artois, il avait accs
partout,  tout instant du jour et de la nuit.  sa suite, Bernard se
trouva donc tout  coup, sans avoir attendu ni sollicit, parmi les
personnages les plus considrables de la cour de Coblentz. Ils
remplissaient dj la vaste et luxueuse salle, trs imposante avec ses
boiseries sculptes et ses lambris dors. Devant le cabinet des princes,
se tenaient immobiles deux gardes du corps, l'pe au poing, et tout 
ct, assis  une petite table, un gentilhomme de la chambre qui
inscrivait les noms des arrivants et dsignait  ceux qui avaient obtenu
une audience particulire l'heure  laquelle ils seraient reus.

 tout moment, cette porte s'entre-billait pour laisser entrer ou
sortir des visiteurs. Quelques-uns taient introduits sans attendre, sur
le simple nonc de leur nom. Ceux-l taient les membres du Conseil, 
qui leur fonction assurait cette faveur. Sur le visage de ceux qui
sortaient, ceux qui attendaient leur tour cherchaient  saisir un
reflet, une impression, quelque trait propre  les fixer sur le sort de
la requte qu'eux-mmes venaient prsenter. Ils allaient et venaient,
impatients, dissimulant mal leur anxit, interrogeant du regard le
gentilhomme charg de les appeler et de les conduire auprs des princes.
Trs mle et trs bigarre, cette foule!  ct de hauts seigneurs,
faisant montre de leur nom et de leurs titres, on voyait des individus
d'humble mine, solliciteurs d'argent ou solliciteurs d'affaires, les uns
venus au nom des royalistes de leur province apporter des plans ou
qumander des secours, les autres gentilltres obscurs en qute d'un
emploi dans l'arme royale, ou encore des banquiers juifs, cherchant 
faire accepter leurs services. Tous n'avaient pu obtenir audience. Mais,
comme ils savaient que les princes traversaient le salon d'attente en se
rendant  la chapelle du chteau pour la messe et en revenant, ils
tenaient  se trouver sur leur passage pour se faire voir et saisir
l'occasion de toucher un mot de ce qui les avait amens.

Au milieu de cette assemble, Bernard fut d'abord perdu et tout tourdi.
Son frre distribuait saluts et poignes de mains, s'inclinait
respectueusement devant certains personnages, en traitait
ddaigneusement d'autres qui semblaient se courber  ses pieds. Au
passage, il prsentait Bernard  quelques-uns qui l'accueillaient avec
bienveillance, mais que, dans la cohue, celui-ci avait  peine le temps
d'entendre et d'entrevoir. Ce fut pour le pauvre enfant, pendant
quelques minutes, un inexprimable trouble, presque de l'effarement.
Mais, soudain, il se trouva en prsence du vidame d'pernon. Le fringant
et aimable vieux, assis auprs d'une croise, paraissait se divertir 
observer la physionomie des allants et venants et  tcher de deviner
les proccupations qu'elle dissimulait. La veille, au caf des
_Trois-Couronnes_, il avait adress  Bernard d'affectueuses paroles, et
d'instinct l'enfant se sentait attir vers lui. Il allait le saluer,
quand Armand se jeta entre eux.

--Pardieu! voil qui se trouve bien, dit-il. Monsieur le vidame, je
sollicite vos bonts pour mon frre. Je cherchais quelqu'un  qui le
confier pendant que je vais rentrer chez Monseigneur pour l'annoncer.
Voulez-vous, pour quelques instants, le prendre sous votre gide? Je ne
saurais le mettre en meilleures mains.

--Je m'en charge volontiers, rpondit M. d'pernon.

Et tandis qu'aprs l'avoir remerci le vicomte s'loignait, il dit 
Bernard en lui dsignant une chaise  son ct:

--Asseyez-vous prs de moi, chevalier. On est trs bien ici pour voir ce
qui peut vous intresser.

Bernard obit, et ils restrent l, tous deux, l'enfant assis au bord de
la chaise, son chapeau sur les genoux, le vieillard enfonc dans son
fauteuil, sa canne droite entre ses jambes croises, tournant dans ses
doigts sa tabatire dont les pierreries tincelaient au soleil, entrant
 flots par la croise.

--Vous tiez triste et bien las, hier, mon enfant, dit M. d'pernon 
Bernard. Vous sentez-vous mieux, ce matin?

--Oui, Monsieur, et je vous remercie pour la sollicitude que vous me
tmoignez.

--Elle est toute naturelle. Ds que je vous ai vu, je me suis intress
 vous,  vos malheurs. Il faudrait avoir un coeur de pierre pour n'en
pas tre mu. Et voyez, ajouta-t-il avec un sourire, si vous interrogiez
la plupart de ceux qui ne me connaissent que de rputation, ils vous
diraient que le vidame d'pernon n'est qu'un vieil goste sans
entrailles.

--Vous avez, cependant, l'air bon et humain, observa Bernard.

--Et cet air n'est pas trompeur, croyez-le, chevalier. Il serait
malsant de faire mon loge. Au milieu de la socit besogneuse et
mendiante que vous voyez ici, j'ai le bonheur de n'tre  charge 
personne. J'ai trouv dans l'hritage de mes parents des terres en
Bavire. J'en touche le revenu librement et je vis  Coblentz comme je
vivrais  Paris, si j'avais cru prudent d'y rester. En de telles
conditions, je serais ingrat envers le ciel si je ne venais en aide 
d'autres moins heureux que moi. Mais, grce  Dieu, je n'ai point manqu
 ce devoir.

--Mais alors, Monsieur le vidame, d'o vous vient cette rputation
d'gosme?

M. d'pernon protesta d'un geste, et se redressant, il reprit:

--D'o elle me vient, cette rputation immrite? De ma franchise, de ce
que je n'approuve pas tout ce qui se passe ici et de ce que j'ose le
dire, de ce que je m'irrite au spectacle des sottises, des hypocrisies,
des bassesses dont je suis le tmoin. Plus tard, quand on parlera du
temps o nous vivons, vous et moi, on vous dira que les princes frres
du roi se sont hroquement dvous  leur an, que la noblesse de cour
s'est sacrifie pour la cause royale... N'en croyez rien, mon enfant.

--Cependant, Monsieur, il y a ici de grands dvouements.

--Ils n'existent qu'en apparence, chacun songe  soi. Ces gens que vous
voyez se presser  la porte de nos seigneurs ne sont l qu'avec l'espoir
de tirer d'eux pied ou aile. C'est  qui les exploitera le mieux. Autour
d'eux, tout est intrigues, rivalits. Le comte de Calonne, leur homme de
confiance, leur ministre, le personnage le plus puissant de
l'migration, jalouse le baron de Breteuil, l'homme de confiance du roi,
et le baron de Breteuil jalouse le comte de Calonne, lequel, en sa
qualit d'ami du comte d'Artois, est battu en brche par le comte de
Jaucourt, ami de Monsieur, comte de Provence. Ces divisions, au sommet,
se rpercutent  tous les degrs de l'chelle sociale et produisent de
funestes consquences. Les princes eux-mmes, unis  la surface, sont
dsunis au fond. Cond, leur cousin, ne veut pas se soumettre  eux et
eux ne veulent pas se soumettre au roi.

--Ils agissent pourtant en son nom, objecta Bernard.

--En son nom sans doute, mais contre lui. Monsieur, comte de Provence,
dteste la reine, et, malgr le roi, voudrait tre rgent. Le comte
d'Artois se plaint de Monsieur et dclare, comme lui, que le roi n'tant
pas libre a perdu le droit d'ordonner. Ils ne se mettent d'accord que
pour le blmer, le bafouer et lui dsobir. Ils voudraient bien qu'il
ft sauv, mais non par d'autres que par eux, et quiconque n'est pas de
leur avis perd leur faveur et tombe en disgrce. Cette disgrce, moi qui
vous parle, j'en ai subi les effets.

--Vous, un vaillant gentilhomme, un serviteur prouv de la monarchie!

--Sans doute, mais j'ai l'impardonnable tort d'avoir proclam que, par
certains cts, la Rvolution tait lgitime, qu'elle serait dj finie,
si l'on avait donn satisfaction  celles de ses exigences qui taient
fondes, et surtout si l'on ne s'tait attach  exciter contre la
France les puissances trangres. Oui, poursuivit M. d'pernon, qui
s'animait, je passe ici pour un frondeur, pour un sceptique, pour un
jacobin, et si l'on me mnage encore, c'est qu'aux jours de dtresse on
a trouv ma bourse ouverte et qu'on se flatte d'y recourir encore. Mais,
quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, on ne m'empchera pas de penser et
au besoin d'affirmer tout haut que la politique de Coblentz est une
politique fatale, et qu'aprs avoir perdu la monarchie, elle enverra la
famille royale  l'chafaud.

Bernard, trs impressionn par ce qu'il entendait, s'tonnait de
retrouver dans la bouche du vidame d'pernon des propos que, en d'autres
circonstances, il avait entendu tenir  son pre et  Valleroy.

--tes-vous d'avis, Monsieur, que la noblesse et mieux fait de ne pas
migrer? demanda-t-il.

--Oui, certes, et ceux-l ont t bien coupables qui ont donn l'exemple
de la fuite.

--Mais vous-mme, Monsieur? se permit de dire Bernard.

--Oh! moi, je n'ai pas donn l'exemple, je l'ai suivi. Je n'ai pas
migr en 1789, mais en 1791, quand les irrparables fautes des princes
et des gentilshommes partis les premiers n'ont plus permis aux autres de
rester en France.

Au cours de cet entretien, qui en apprenait long  Bernard, le salon
s'tait rempli au point d'y rendre impossible la circulation. Il rgnait
une chaleur lourde qui ajoutait  l'excitation des paroles changes
bruyamment. Quand s'ouvrait la porte du cabinet des princes, un
mouvement se produisait dans cette foule. Toutes les ttes se tournaient
du mme ct, accompagnant d'un regard d'envie ceux qu'appelait le
gentilhomme de la chambre pour les introduire auprs des Altesses
Royales. Soudain, le mouvement s'accentua, la rumeur des conversations
devint plus forte. Instinctivement, et sans qu'aucun ordre et t
donn, la foule se divisa, de manire  laisser un passage libre de
l'entre du salon au cabinet des princes. Trois personnages venaient
d'apparatre devant lesquels tous les fronts se courbaient. Ils
s'avanaient lentement, saluant  droite et  gauche, non sans un peu de
hauteur ddaigneuse, qui se marquait surtout chez celui qui paraissait
servir de guide aux deux autres.

--Voulez-vous voir de prs les hommes du jour, chevalier? demanda en se
levant M. d'pernon  Bernard. Montez sur votre chaise et regardez.
Celui qui marche au milieu, en uniforme de gnral prussien, est le duc
rgnant de Brunswick,  qui l'Autriche et la Prusse ont confi le
commandement suprieur des armes qu'elles envoient contre la
Rvolution. Il est arriv tout  l'heure pour attendre ici les troupes
qu'il doit commander, et il vient prsenter ses hommages aux frres de
Louis XVI. Tel que vous le voyez, avec ce ventre prominent, cette
dmarche lourde, ce nez busqu, ces gros yeux ronds et cette tte carre
d'Allemand, il n'a tenu qu' lui de devenir roi des Franais, oui, mon
enfant, roi des Franais. L'abb de Talleyrand-Prigord et ses amis ne
s'taient-ils pas imagin de lui offrir la couronne!

--Cet tranger sur le trne des Bourbons! s'cria Bernard.

--Il a refus et il a bien fait. On dit qu'il possde tout le gnie
ncessaire pour dlivrer le roi et le rtablir dans son autorit, on le
dit, mais personne n'en est sr.  sa droite, c'est le prince de Nassau,
un aventurier de haute extraction, mais un aventurier qui a couru le
monde, tour  tour au service de la France et de la Russie, et qui s'est
offert, grce  sa fortune, le luxe de devenir le trsorier des princes,
leur chevalier servant, leur courtisan et mme leur ambassadeur. Il
revient de Saint-Ptersbourg. C'est lui qui a port le million dont nous
parlions tout  l'heure.

--Et le troisime, Monsieur, celui qui marche  gauche du duc?

--Celui-l, c'est le vritable roi de Coblentz, M. de Calonne.

Bernard observait avidement. Il vit passer un homme assez grand, mince,
touchant  la soixantaine, portant haut la tte, au sommet de laquelle
une perruque cachait mal les cheveux dj gris et marchant avec une
affectation d'lgance hautaine, qui voqua dans l'imagination de
l'enfant l'image d'un paon faisant la roue.

 l'aspect des nobles visiteurs qui s'avanaient, les gardes du corps
placs  l'entre de l'appartement des princes s'taient empresss d'en
ouvrir la porte. Au mme instant, sortait de cet appartement un homme
encore jeune,  la figure osseuse et maigre, d'un caractre asctique,
au regard pntrant, les cheveux en coup de vent. Il s'effaa pour
laisser passer les nouveaux venus, et s'inclina quand ils dfilrent
devant lui. Puis, comme il relevait la tte, il aperut M. de Calonne
qui lui souriait d'un air de condescendance railleuse en accompagnant le
sourire d'un geste de salut protecteur. Il rpondit en courbant de
nouveau le front, mais sans bassesse, trs srieux, trs froid, et se
faufila dans le salon d'attente, tandis que la porte se fermait sur ses
talons et drobait aux profanes le sanctuaire o venaient d'tre
introduits le ministre Calonne, le duc de Brunswick et le prince de
Nassau. Mais, une fois en prsence du flot press des courtisans, il fut
tout dcontenanc. Il ne connaissait aucun d'eux, et, s'ils le
connaissaient, ils ne voulaient pas lui faire accueil, car il les vit
lui tourner le dos et s'loigner de lui comme d'un pestifr.

--Quel est cet homme dont chacun s'carte? demanda Bernard au vidame
d'pernon.

--Un messager envoy officieusement par le roi  ses frres, rpondit M.
d'pernon, en saluant avec bienveillance l'inconnu.  la manire dont on
le reoit, qui s'en douterait? Mais  Coblentz, les ambassadeurs des
Tuileries ne sont pas en odeur de saintet. M. Mallet du Pan est en
train d'en faire l'exprience. Il a port ici des ordres ou des avis qui
dplaisent. On le sait, et vous voyez qu'on le traite en paria. Du
reste, on ne comprendrait gure que Sa Majest ait choisi pour
l'investir de sa confiance un homme de peu, un gazetier comme l'est M.
Mallet du Pan, si l'on ne savait que, prisonnier dans son palais, Louis
XVI n'est pas libre de communiquer  son gr avec ses frres.

M. Mallet du Pan avait vu M. d'pernon. Il le rejoignit, tout heureux de
trouver  qui parler. Le vidame l'interrogea  demi-voix.

--Eh bien, Monsieur, tes-vous satisfait de votre entrevue avec leurs
Altesses Royales?

--Non, Monsieur le vidame, et vous vous en doutez bien, vous qui savez
qu' Coblentz on ne tient aucun compte de l'autorit du roi. On me
l'avait dit quand j'ai quitt Paris; M. le marchal de Castries, que
j'ai vu  Cologne, me l'avait rpt. Mais je ne pouvais croire que les
princes poussaient  ce point le mpris pour les ordres de leur frre...

--Ils vous ont mal reu?

--En ennemi, pour dire le mot, et,  mes pressantes exhortations pour
les dtourner de prendre part  la guerre contre la France, ils ont
rpondu en se moquant du roi. Ah! Monsieur le vidame, pourquoi tout le
monde ici ne vous ressemble-t-il pas? Pourquoi M. de Calonne est-il le
matre?

Il soupira, puis, aprs avoir adress ses compliments  M. d'pernon, il
s'loigna, traversant la foule pour regagner la sortie. Maintenant, dans
la vaste pice, on ne parlait plus qu' voix basse, comme si chacun et
t pntr de la gravit des conversations qui se tenaient de l'autre
ct de la porte close, et se ft attach  ne pas les troubler. On
attendit ainsi pendant vingt minutes environ. Puis cette porte se
rouvrit, et on vit sortir les trois personnages qu'on avait vus entrer.
La visite officielle termine, ils se retiraient comme ils taient
venus. Mais, derrire eux, sur le seuil du cabinet des princes, se
montrait le vicomte Armand. D'un signe, il appela son frre. Celui-ci
courut  lui.

--Mgr le comte d'Artois consent  te recevoir, dit l'an. Viens vite:
nous n'avons qu'une minute avant la messe.

Bernard suivit Armand et se trouva soudain en prsence des deux princes,
frres du roi de France. Ils n'taient d'un grand ge ni l'un, ni
l'autre: Monsieur, comte de Provence, avait trente-cinq ans; le comte
d'Artois, trente-deux. Mais, auprs de l'an, le plus jeune, avec sa
taille svelte, son regard clair, sa figure fine et rose, semblait un
enfant, tandis qu'auprs du plus jeune, le corps obse, enfl par la
goutte, le masque lourd et dj rid, l'an semblait un vieillard. Tous
deux portaient un habit en drap bleu,  boutons d'or, flottant sur un
gilet blanc, et sur ce gilet le grand cordon des Ordres du roi. Sous des
bas noirs en soie, les jambes du comte d'Artois se dessinaient
fringantes et nerveuses, tandis que celles de Monsieur apparaissaient
paisses et tranantes dans des gutres qui montaient jusqu'au genou.
Comme cras par son prcoce embonpoint, ce prince tait assis auprs
d'une croise ouverte, dans un fauteuil trs large, fait exprs pour
lui, et coutait un de ses secrtaires qui lui lisait une lettre de
faon  n'tre entendu que de cinq ou six personnages, membres du
Conseil intime, qui, tout en coutant, gardaient une attitude de
dfrence. Le comte d'Artois, au contraire, allait et venait, parlait 
son frre, voltigeait vers une table o travaillaient deux commis de la
correspondance, dictait une phrase  l'un, jetait un ordre  l'autre,
adressait entre temps la parole  ses officiers groups dans un coin,
ptulant, bruyant, toujours en mouvement, ayant rponse  tout, sans
embarras ni rflexion.

Le hasard de sa marche  travers la salle l'amena vers les messieurs de
Malincourt, qui attendaient, immobiles, qu'il leur adresst la parole.

--Est-ce l votre frre, vicomte? dit-il  Armand en s'arrtant devant
eux.

--Mon frre, le chevalier Bernard de Malincourt, oui, Monseigneur.

--Vous nous avez apport de tristes nouvelles, Monsieur le chevalier,
continua le comte d'Artois d'une voix indiffrente, comme si ses lvres
eussent exprim d'autres ides que celles dont son esprit tait
maintenant assailli. Nous sommes sensibles  vos malheurs, car nous
tenons le comte de Malincourt, votre pre, pour un fal serviteur,
quoique son zle ait paru refroidi par le retard qu'il a mis  nous
rejoindre, en dpit de nos avertissements; comme si les bons royalistes
pouvaient hsiter  nous obir. Mais ces malheurs sont rparables et
seront rpars avec les autres. Le rgne des mchants touche  son
terme.

En coutant le prince, Armand s'tait presque agenouill, tmoignant
ainsi sa reconnaissance. Mais Bernard, lui, ne retenait qu'un trait du
langage qu'il venait d'entendre, le blme indirect inflig  son pre.
Ses joues s'empourprrent, son regard protesta, et, au lieu de
s'incliner, il resta la tte haute. L'auguste interlocuteur ne comprit
pas, et, interpellant un des personnages groups autour de Monsieur, un
gros homme aux cheveux grisonnants:

--Quand serons-nous  Paris, marquis de Bouill? demanda-t-il.

Le gnral marquis de Bouill, qui ne pouvait se consoler d'avoir t
impuissant  sauver le roi, lors de la fuite  Varennes, tourna vers le
comte d'Artois son morne et martial visage et rpondit:

--Vers les derniers jours d'aot, Monseigneur, si M. le duc de Brunswick
tient ses promesses.

--Dans six semaines, vos parents seront en libert, Messieurs, reprit le
comte d'Artois avec assurance en s'adressant aux frres de Malincourt.

Il passa. L'audience tait termine, et Armand dj entranait son frre
quand s'leva, dans le silence, la voix grave de Monsieur. Elle
interrogeait:

--Quel est ce jeune enfant?

 cette question, les deux frres revinrent sur leurs pas, et Armand
rpondit:

--C'est mon cadet, Monseigneur.

--Qui donc m'a parl de lui? Ah! je me souviens, c'est dans un rapport
de police que j'ai lu tout  l'heure le rcit de son arrive au caf des
_Trois-Couronnes_, hier soir, Eh bien, vicomte, il faut lui dire de se
consoler, de se rassurer. Il verra de meilleurs jours. Qu'il travaille,
et,  notre retour  Paris, nous le ferons entrer au corps des pages.

Puis tout retomba dans le silence aux entours de Monsieur. Quant au
comte d'Artois, il avait repris sa ptulante promenade de l'un 
l'autre. Armand, comprenant que la bienveillance des princes tait
puise, allait se retirer. Mais il n'en eut pas le temps. La pendule
ayant sonn dix heures, le comte de Provence se leva:

--La messe, mon frre, s'cria-t-il.

Son frre se rapprocha de lui. Un gentilhomme remit  chacun d'eux un
paroissien, un chapeau et, en plus, une canne  l'an. La porte qui
donnait sur le salon d'attente fut ouverte: on entendit rsonner sur les
dalles le bruit des hallebardes, et comme le cortge se mettait en
marche, Bernard perut ces trois mots jets  la foule des courtisans:

--Les princes, Messieurs.

Alors, ce fut dans cette foule une agitation et une rumeur qui
clatrent brusquement, qui s'apaisrent presque aussitt. Les princes
s'avanaient au milieu d'elle, dans un calme tel qu'on et entendu voler
une mouche si, de temps en temps, eux-mmes ne l'avaient troubl en
adressant la parole  quelqu'un de ceux qui formaient la haie sur leur
passage. Armand avait pris sa place accoutume derrire le comte
d'Artois; Bernard marchait  ct de son an, mais sans rien distinguer
de ce que disaient les princes, quand ils parlaient, bien qu'il le
devint  l'expression des visages. C'taient des encouragements aux
uns, des refus  d'autres; ici un loge, l un blme, et personne ne
rpondait. De toutes parts, on ne voyait que bustes inclins et ttes
courbes.

La chapelle tait au rez-de-chausse,  l'autre extrmit du chteau. En
y arrivant, Bernard fut tout heureux de se retrouver  ct du vidame
d'pernon.

--Permettez-moi de rester auprs de vous. Monsieur le vidame, lui
dit-il, et daignez me nommer encore les personnages fameux.

--Avec plaisir, chevalier, rpondit M. d'pernon. Mais, dites-moi, vous
avez approch Leurs Altesses Royales! Vous ont-elles consol?

--Elles m'ont parl brivement et je n'ai rien trouv  leur rpondre.

--Vous tiez intimid?

--Irrit plutt, rpliqua Bernard.

Et il raconta les dtails de l'audience.

--Toujours les mmes, observa M. d'pernon, se croyant dj les matres
et professant la haine de quiconque ne partage pas leurs tmraires et
imprudentes ardeurs.

 ce moment, dans la chapelle, chacun avait pris sa place. Mgr de
Conzi, vque d'Arras, montait  l'autel. Au premier rang des fidles,
 droite, on voyait Madame, comtesse de Provence; derrire elle,
l'orgueilleuse comtesse de Balbi, sa dame d'honneur, que l'amiti de
Monsieur avait faite reine de l'migration; la belle et modeste Louise
de Polastron, favorite du comte d'Artois, et la princesse de Monaco, la
vieille amie du prince de Cond, venue de Worms le matin, envoye par
lui pour faire connatre aux frres du roi la dtresse de l'arme qu'il
commandait.  gauche, se tenaient ceux-ci, ayant  ct d'eux le duc
d'Angoulme et le duc de Berry, fils de l'un et neveux de l'autre, tous
deux encore enfants.

Le vidame d'pernon dsignait au chevalier, en les nommant, ces hauts
personnages. Puis, celui-ci, sa curiosit satisfaite, s'agenouilla et se
recueillit. Alors sa pense, un moment distraite, s'envola vers
Saint-Baslemont. Il ne vit plus ni princes, ni princesses, ni grands
seigneurs, ni grandes dames. Berc par l'harmonie des chants religieux
que l'orgue accompagnait, il revoyait le chteau o il tait n, son
pre, sa mre. Il revivait tour  tour les jours heureux et les jours
tristes, et la comparaison de ce pass avec le prsent, son isolement au
milieu de cette cour en apparence brillante, misrable en ralit, o il
savait bien qu'il ne trouverait aucun secours, faisaient monter  ses
yeux les larmes qui gonflaient sa poitrine,  ses lvres des prires...
Il resta longtemps ainsi.

--Venez-vous, chevalier? lui dit le vidame d'pernon. C'est fini.

Les princes taient sortis sans qu'il s'en apert. La foule se pressait
sur leurs pas, dans le bruit des chaises sur les dalles, dans la rumeur
des voix; que grossissait la sonorit des votes. Bernard suivit le
vidame, mais il le perdit  la porte de la chapelle. Alors il revint
dans le salon d'attente. C'est l que le retrouva son frre, quelques
instants aprs, et ils quittrent le chteau pour rentrer  Coblentz.
Maintenant rassasi des splendeurs de la cour des princes, Bernard avait
hte de revoir Nina.

Dans sa modeste maison, situe au coeur de la ville, le peintre Venceslas
Reybach vivait seul avec sa gouvernante, Fraulein Lisbeth, qui le
servait, depuis quarante ans. Indpendamment de l'atelier, l'habitation
ne se composait que de deux chambres, l'une occupe par le peintre,
l'autre par Fraulein. Aussi l'arrive de deux trangres dans cette
demeure exigu avait-elle pris aux yeux de la vieille gouvernante les
proportions d'une inoubliable aventure. Pour la contraindre  les y
installer, il avait fallu la volont formelle de son matre. Il s'tait
empress de cder sa chambre  tante Isabelle et  Nina, se rsignant
lui-mme  coucher dans son atelier sur un matelas jet par terre. Aprs
avoir dormi comme au bivouac, il s'tait mis au travail ds le matin et
n'avait interrompu sa tche que pour cder la place  Lisbeth qui venait
dresser le couvert pour le dner.

Maintenant, le repas s'achevait. On dnait alors  midi, et les
aiguilles de l'antique cartel en cuivre, accroch au mur, au-dessus d'un
grand buffet flamand, allait marquer une heure. C'est dire que, ce
jour-l, le repas de Reybach, qui l'expdiait ordinairement en dix
minutes, avait dur plus que de coutume. Il est vrai qu'un solitaire
comme lui n'a pas tous les jours  sa table une aimable tante Isabelle
et une mignonne Nina, et que, lorsqu'un heureux hasard les a conduites,
il est bien excusable de s'attarder aux charmes d'une aussi sduisante
compagnie. Un jour radieux entrait dans l'atelier par une vaste baie,
inondait d'une lumire chaude les tableaux pars sur des chevalets, les
vieux meubles ramasss un peu partout par Reybach, au hasard de ses
voyages en Allemagne et dans les Flandres, et au milieu desquels il
vivait comme un de ces peintres du XVIe sicle dont il portait le
costume autant parce qu'il le trouvait commode et seyant qu'afin de
tmoigner de son enthousiasme pour l'poque de la renaissance artistique
dont il suivait les traditions.

Amadoue par la bonne grce de la comdienne et les caresses de
l'enfant, Fraulein, le repas termin, s'tait retire dans sa cuisine,
et Venceslas Reybach causait librement avec ses petites amies.  cette
heure, l'entretien roulait sur un incident qui venait de se produire.
Quelques instants avant, un homme tait entr, apportant un paquet pour
Mlle Nina. Comme on lui objectait qu'il se trompait, que Mlle Nina, ne
connaissant personne  Coblentz et personne ne la connaissant,
n'attendait aucun envoi, il avait rpliqu qu'il ne se trompait pas et
tait parti sans s'expliquer autrement. Alors, tante Isabelle ayant
dfait le paquet, en avait retir une robe rose, une charpe blanche,
une guimpe en dentelles et un manteau garni, autour du cou, d'une
fourrure, le tout  la taille de Nina, qui avait voulu revtir
sur-le-champ ces brillants atours, et, pare comme une fille de
gentilhomme, ne cessait depuis de se pavaner, se trouvant belle comme le
jour. Ce que tous trois cherchaient  deviner, c'tait le nom du
donateur gnreux auquel l'enfant devait la possession de ces choses.
Mais vains taient leurs efforts; ils ne savaient  qui attribuer ce
prsent, et Nina parlait dj d'aller promener sa toilette par la ville
que sa protectrice en tait encore  se demander si, une fois dehors, on
ne l'arrterait pas comme une voleuse.

Soudain,  la porte qui s'ouvrait sur la rue, un coup de marteau annona
des visiteurs. On entendit les pas alourdis de Fraulein qui descendait
ouvrir, puis on l'entendit remonter prcipitamment. Elle entra dans
l'atelier comme un ouragan, sa coiffe sur la nuque et dardant sur son
matre ses gros yeux effars:

--Ils sont trois, Monsieur, gmit-elle.

--De qui me parlez-vous, vieille folle?

--De ceux qui marchent derrire moi. Je ne les connais pas, ou plutt,
il y en a bien un que j'ai dj vu; quant aux deux autres...

Elle n'eut pas le temps d'achever. Au seuil de l'atelier venaient
d'apparatre Bernard de Malincourt qu'accompagnaient Armand et Valleroy.
La figure parchemine de Reybach s'panouit dans un bienveillant
sourire, et s'adressant  sa gouvernante:

--Vous avez eu peur de ces gentilshommes! Les prenez-vous pour des
malfaiteurs?

--Dans une ville pleine d'migrs, on doit s'attendre  tout, grommela
Lisbeth, traduisant  sa manire l'opinion dfavorable que professait
contre eux la population de Coblentz.

Satisfaite d'avoir dcoch ce trait, qui, du reste, n'atteignit
personne, elle disparut tandis que Reybach faisait fte  ses nouveaux
amis.

--Nous venons vous remercier de vos courtois procds envers mon frre,
mon cher Reybach, lui dit Armand. Il a voulu le faire lui-mme avec moi,
et le fidle Valleroy a tenu  se joindre  nous.

--Nous sommes tous ici les obligs de M. Reybach, ajouta Valleroy,
n'est-ce pas, tante Isabelle?

Il saluait celle-ci, qui s'tait leve pour faire sa rvrence  la
socit. Elle le remercia d'un regard et rpondit:

--Les heures de repos et de trve sont rares dans la vie des proscrits.
Nina et moi nous devons  M. Reybach quelques-unes de ces heures
rparatrices.

--Et moi, intervint tout  coup Nina, je dois  M. le chevalier une
belle toilette. N'est-ce pas, Monsieur, que c'est toi qui me l'a
envoye? fit-elle en se jetant dans ses bras.

Et comme le silence de Bernard quivalait  un aveu, le peintre se
rcria contre lui-mme, tout honteux,  ce qu'il confessa, d'avoir
laiss  la petite l'honneur de cette dcouverte.

--Vous allez la gter, Monsieur le chevalier, murmura d'un accent de
gratitude tante Isabelle, en s'approchant de Bernard.

--Oh! laissez-les tous deux jouir de leur bonheur, Madame, dit le
vicomte. Le bonheur de recevoir n'a d'gal que le bonheur d'offrir. Vous
pouvez voir que si Mlle Nina est heureuse, mon frre ne l'est pas moins.

Et c'tait la vrit, car Bernard tournait et retournait comme une
poupe la mignonne fillette, adorable dans sa robe rose, en riant aux
clats de ses attitudes coquettes et de la gravit qu'elle affectait, en
croisant sur sa frle poitrine l'charpe blanche  paillettes d'or. Ce
joyeux incident avait mis tout le monde  l'aise, et l'intimit noue la
veille sur le bateau reprit son cours, malgr la prsence du vicomte qui
ne demandait qu' s'y associer. Valleroy, toujours empress auprs de
tante Isabelle, l'interrogea sur ses projets. Il sut d'elle qu'elle
allait s'enqurir d'un logement pour ne pas rester plus longtemps  la
charge de M. Reybach. Une fois installe chez elle, elle s'annoncerait
dans la ville comme professeur de diction. Cette ide lui tait venue
pendant la nuit, et elle en attendait d'heureux rsultats, surtout si M.
le vicomte de Malincourt voulait la recommander aux personnes influentes
de la socit franaise runie  Coblentz, et M. Reybach la prsenter
dans la socit allemande. Elle s'offrirait en mme temps pour rciter
des vers dans les salons de la noblesse. Elle pourrait assurer ainsi
l'existence de Nina et la sienne et goter enfin un repos que n'avait pu
lui assurer la vie errante qu'elle menait depuis quelques mois. Le
peintre approuva ce plan, promit son concours et son appui.

--Je suis aim, connu, honor dans ma ville natale plus que ne le fut
jamais citoyen dans la sienne, affirma-t-il. Il n'est pas un de mes
compatriotes qui ne tienne  honneur de faire droit  mes requtes, et
quand on saura que je protge tante Isabelle, elle sera  la mode.

Il parlait, la tte firement dresse, le bras tendu, camp comme une
statue hroque sur son pidestal. C'tait  croire qu'il prenait tout
Coblentz  tmoin de la vrit de ses dclarations. Avec moins
d'emphatique solennit, mais avec un gal empressement, le vicomte de
Malincourt fit des promesses identiques. Par malheur, oblig de partir
le lendemain pour Mayence avec Monsieur et Mgr le comte d'Artois, ce
n'tait qu' son retour qu'il pourrait s'employer utilement pour tante
Isabelle. Mais il ajouta qu'en attendant il la mettrait sous la
protection de ses amis.

--Je la recommanderai au vidame d'pernon, s'cria Bernard. Il connat
tout le monde et ne refusera pas de nous servir.

mue jusqu'aux larmes par ces tmoignages d'intrt, tante Isabelle ne
savait comment remercier, se dclarait impuissante  exprimer sa
reconnaissance. Mais ce fut pis encore, lorsque Valleroy s'approcha
d'elle et lui dit  voix basse:

--Il se peut qu'avant que ces promesses se ralisent vous vous trouviez
dans la gne, tante Isabelle; sachez qu'aujourd'hui comme demain, comme
toujours, la bourse de Valleroy est  votre disposition.

Elle prit la main du loyal garon qui lui offrait ainsi son dvouement,
et la gardant dans les siennes, elle murmura:

--Il est donc vrai que mes malheurs touchent  leur terme, puisqu'
l'improviste ont surgi sur mon chemin tant de coeurs gnreux et
secourables?

Et son regard interrogeait le ciel, comme si elle et attendu qu'il lui
rvlt le secret de son destin. Hlas! si le ciel avait pu rpondre,
s'il avait rpondu, voici ce qu'il lui aurait dit:

--Tu te trompes, tante Isabelle. L'heure de douceur et d'apaisement que
tu es en train de vivre ne marque pas la fin de tes infortunes. Sur ta
route escarpe et dure, ce n'est qu'une halte, une halte fortifiante
mais brve, au del de laquelle t'attendent de nouvelles preuves.
Prpare ton coeur, apprte tes larmes. Le prsent est trompeur, l'avenir
redoutable, et les annes s'couleront longues, terribles, sanglantes,
avant que tu puisses atteindre le bonheur qui doit te ddommager de tes
peines supportes avec vaillance et rsignation.

Mais le ciel restait muet, et tante Isabelle, redevenue confiante, tait
rassure et heureuse.

Dans la matine du lendemain, vers 10 heures, la population de Coblentz
se pressait sur les quais pour assister au dpart du prince lecteur de
Trves, Mgr Clment Venceslas de Saxe, et des frres du roi de France
qui se rendaient  Mayence afin d'assister au couronnement de l'empereur
Franois II, roi de Bohme et de Hongrie. Les augustes personnages
devaient faire le voyage par le Rhin, et, ds 9 heures, le yacht de
l'lecteur, toutes voiles dehors, orn, pavois, enrubann, se balanait
au ras du ponton d'embarquement. Bernard et Valleroy, venus de bonne
heure pour ne rien perdre du spectacle, virent arriver tour  tour et
prendre place  bord le duc de Brunswick, gnralissime des armes
allies, le prince de Nassau, fidle ami des Bourbons, le comte de
Romanzof, dlgu auprs d'eux comme ambassadeur par l'impratrice
Catherine, le comte d'Oxenstiern, ambassadeur du roi de Sude, le baron
de Duminique, ministre de l'lecteur, le chevalier de Bray, reprsentant
de l'Ordre de Malte, puis les seigneurs franais, le comte de Calonne,
les marchaux de Broglie et de Castries, chargs d'ans et de gloire,
l'vque d'Arras, le duc de Grammont, le gnral de Bouill, le marquis
de Vaudreuil, d'autres encore, officiers et gentilshommes que les
princes avaient dsigns pour les accompagner.

Tandis que sur un autre bateau o les gardes du corps occupaient une
place rserve on embarquait ple-mle chevaux, voitures, des bagages et
une nombreuse domesticit, les musiciens de l'lecteur, groups 
l'avant du yacht, puisaient leur rpertoire, et le son des instruments,
la rumeur des voix, les cris, les appels, les ordres, les acclamations
de la foule se confondaient dans un indescriptible tumulte. C'est l
qu'Armand de Malincourt, prcdant les princes de quelques instants,
retrouva son frre et qu'ils changrent de tendres adieux. Bien que
l'absence du vicomte ne dt pas dpasser la dure de quinze jours, ils
taient mus l'un et l'autre. C'tait si triste,  peine runis, de se
sparer de nouveau! Armand rptait ses dernires recommandations.

--Veille sur mon frre comme s'il tait de ton sang, disait-il 
Valleroy. Ne l'abandonne en aucun cas et n'oublie jamais que tu es
responsable de sa vie devant nos parents. Et toi, chevalier, ne cesse de
voir en Valleroy le plus sr des protecteurs, le plus fidle des amis.

Ces pressantes exhortations n'taient pas ncessaires. Entre Bernard et
Valleroy rgnaient la confiance et l'amiti; ils rassurrent la
sollicitude d'Armand, qui pressait le chevalier sur son coeur. Soudain,
dans la foule, une rumeur s'leva. Elle annonait l'arrive des voitures
de la cour. Les deux frres changrent une dernire treinte, et le
vicomte, aprs avoir embrass Valleroy, courut o son devoir l'appelait.
Bientt, au milieu des acclamations redoubles, au bruit des fanfares
retentissantes, le yacht s'branlait, gagnait majestueusement le milieu
du fleuve et se mettait en route. Tant qu'on put le voir, Bernard et
Valleroy restrent  la mme place, les yeux fixs sur le jeune officier
qu'emportait le navire, et qui, le sourire aux lvres, des larmes aux
joues, agitait son mouchoir en signe d'adieu.




CHAPITRE VI

LE CITOYEN PRSIDENT


Il y avait  peine quinze jours qu'Armand tait parti pour Mayence. Cinq
jours encore et il serait revenu. Mais le temps coul depuis son
dpart, comme le temps  courir avant son retour, paraissait  Bernard
dmesurment long. C'taient des jours et ils lui pesaient comme des
annes, non seulement parce qu'il souffrait d'tre loin de son frre,
mais encore parce que Coblentz ayant, en l'absence des princes, perdu
l'clat qu'y rpandait leur prsence, la misre des migrs revtait une
physionomie plus lamentable. Chaque matin et chaque aprs-midi, Bernard
sortait avec Valleroy, tantt pour faire une excursion aux environs de
la ville, tantt pour en parcourir les rues ou en visiter les monuments,
ou encore pour aller voir le vidame d'pernon,  l'_Htel de la Cigogne_
o il tait en campement comme un voyageur, Venceslas Reybach  son
atelier, tante Isabelle et Nina, installes toutes deux chez un picier
qui avait consenti  leur cder deux chambres au-dessus de sa boutique,
tantt enfin pour recueillir des nouvelles au caf des _Trois-Couronnes_
o elles arrivaient toutes. Mais, au terme de ces diffrentes stations,
longtemps et  dessein prolonges, restaient encore bien des heures 
remplir. C'tait dans la vie de l'enfant comme un trou qui se creusait
chaque matin, qu'il n'avait pu combler quand arrivait le soir, une
monotone uniformit dont il ne parvenait pas  vaincre l'ennui, quelque
effort que fit Valleroy pour l'en distraire, et qui le disposait  voir
l'avenir sous des couleurs assombries et attristantes.

Par suite de cet tat d'me, quand sa pense s'arrtait au souvenir de
ses parents, et c'est sur ce souvenir qu'elle tait ordinairement fixe,
il se sentait envahi et domin par une noire mlancolie, pire qu'un
bruyant dsespoir. Vainement Valleroy s'engageait  partir pour pinal
aussitt aprs le retour d'Armand,  en ramener le comte et la comtesse
de Malincourt,  les rendre  la tendresse de leurs fils, Bernard
refusait de croire au succs de cette entreprise. C'tait piti de
mesurer l'influence qu'exerait sur ce jeune coeur le doute affreux par
lequel il tait possd et qui trouvait un aliment incessant dans le
caractre tragique des vnements qui se droulaient en France et
arrivaient  l'tranger travestis ou dnaturs, mais non exagrs. Le
roi prisonnier dans son palais, sa libert, sa couronne et sa vie
menaces, les factions dominant le pays, les prisons remplies
d'innocents, le gouvernement dclarant la guerre  la Confdration
germanique et au Pimont, une arme austro-prussienne se prparant 
franchir la frontire, toutes les puissances s'armant en hte, la
noblesse migre mourant de faim, tel tait  mi-juillet de cette anne
1792 le spectacle qu'offrait notre pays.

Quand ces nuages s'amassaient dans le ciel, comment concevoir
l'esprance de se drober aux temptes? Les folles illusions des migrs
pouvaient seules leur faire croire qu'ils s'y droberaient. Mais ces
illusions,  la faveur desquelles princes et gentilshommes laboraient
avec enthousiasme des plans dont ils se promettaient merveilles, Bernard
ne les partageait pas. Ses prcoces malheurs avaient mri sa raison en
donnant  sa jeunesse une rare prvoyance, et la captivit de ses
parents ferm son me aux espoirs chimriques. Valleroy se dsolait de
ne pouvoir gurir ce mal qu'avait fait clater le dpart d'Armand. S'il
s'tait agi de dfendre son cher chevalier contre un danger visible et
tangible, il aurait aisment trouv des armes dans son dvouement, dans
son nergie. Mais contre le danger mystrieux cr par l'tat d'me de
Bernard, il se sentait impuissant. Il n'en dployait pas moins
d'incessants efforts pour distraire son jeune matre. Il appelait  son
aide tour  tour le vieux Reybach, l'aimable vidame, la chre tante
Isabelle et surtout Nina, car il avait remarqu qu'auprs d'elle Bernard
retrouvait facilement sa bonne humeur et son sourire. Souvent, tandis
que tante Isabelle courait le cachet, se rendait chez les lves qu'elle
devait aux recommandations de M. d'pernon et du peintre brevet de Son
Altesse Srnissime l'lecteur de Trves, Valleroy emmenait les enfants
quelque part aux environs de Coblentz, les promenait tantt en voiture,
tantt  pied,  travers monts et plaines, dans les forts qui bordent
le Rhin, demandant  l'exercice, au grand air,  l'enfantine gaiet de
Nina la gurison de Bernard. Mais, un moment oublieux de ses peines, le
chevalier,  peine rentr en ville et spar de sa petite amie,
retombait dans sa tristesse. C'tait  croire qu'il ne voulait pas
gurir. Aussi Valleroy appelait-il de ses voeux le retour d'Armand qu'il
considrait comme un mdecin indispensable  Bernard. Par bonheur, la
date fixe pour ce retour tait proche. Valleroy se rassurait en
rptant aux trois amis qui partageaient ses angoisses, en se rptant 
lui-mme qu'elles touchaient  leur terme. Ce jour-l, vers la fin du
jour, il s'tait rendu, suivant sa coutume, au caf des
_Trois-Couronnes_, en compagnie du chevalier. C'tait l'heure o s'y
runissaient les migrs en rsidence  Coblentz; toujours en qute de
nouvelles, ils venaient en ce lieu lire les gazettes, interroger les
voyageurs arrivs de France. Il tait rare qu'une journe s'coult sans
y amener des visages nouveaux. Malgr la rigueur des lois dictes par
le gouvernement franais contre les migrs, le nombre des fugitifs,
loin de diminuer, allait toujours en augmentant comme la terreur
gnrale qu'ils invoquaient pour justifier leur fuite.  peine apparus
au caf des _Trois-Couronnes_, ces voyageurs y devenaient sur-le-champ
un objet de curiosit. On commenait par les examiner en silence, par
tudier leurs gestes, leurs allures; on les jaugeait en quelque sorte
pour savoir ce qu'ils valaient, et, s'ils taient pris au srieux, jugs
dignes de foi, on les interrogeait avidement.

Ce soir-l, comme il s'en tait prsent quelques-uns, on les avait
soumis aux formalits ordinaires, et maintenant l'attention tait
suspendue aux lvres de l'un d'entre eux, un Parisien qui prtendait
avoir quitt Paris cinq jours avant, parce que les royalistes n'y
taient plus en sret. Il dcrivait l'aspect sinistre de la capitale
livre  l'meute; il racontait les mfaits rvolutionnaires, les
rigueurs exerces contre des innocents, les violences des clubs, les
rivalits de la Commune et de l'Assemble, la misre publique, les
humiliations subies par la famille royale. Ses rcits consternaient et
excitaient tour  tour ses auditeurs, leur arrachait des clameurs de
colre et des cris de piti, auxquels succdrent des exclamations de
surprise quand il rvla que les armes franaises en marche vers les
Flandres et le Rhin taient des armes redoutables, bien commandes,
formes des vieilles troupes royales et de plusieurs milliers de
volontaires, des adolescents pour la plupart, qui s'enrlaient en jurant
de mourir pour la patrie. Plusieurs voix protestrent.

--Ce sont des contes que vous nous faites l!

--La Rvolution ne trouvera pas de dfenseurs parmi les braves.

--Calonne ne cesse d'affirmer que les factieux n'ont ni soldats ni
argent.

--Calonne s'est tromp, rpliqua le Parisien, et vous vous en
convaincrez bientt, Messieurs.

M. d'pernon, assis  la mme table que Bernard et Valleroy, assistait
impassible  cette scne, et n'avait rien perdu des propos du voyageur.

--Cet homme ne ment pas, dit-il  demi-voix. Quoique dans l'entourage
des princes on affecte de traiter avec ddain les soldats que le
gouvernement franais envoie contre les Autrichiens et les Prussiens,
ceux-ci trouveront  qui parler.

En entendant M. d'pernon rendre cet hommage  la valeur des soldats de
la France, Bernard ne put se dfendre d'un mouvement de joie qu'il eut
peine  dissimuler. trange et troublant, le sentiment qui s'emparait de
lui. La royaut qu'avaient servie ses anctres tait en pril; l'ancien
rgime, source des richesses et des honneurs de la maison de Malincourt,
s'effondrait dans les dbris du trne des Bourbons; son pre et sa mre
taient en prison; lui-mme n'tait plus qu'un pauvre petit migr ne
pouvant rien attendre que des victoires de l'tranger, et cependant,
quand tout lui commandait de former des voeux pour le triomphe de
celui-ci, c'est aux armes franaises qu'inconsciemment, comme malgr
lui, il les adressait, anim d'admiration et de sympathie pour ces
jeunes volontaires dont venait de parler le voyageur, qui donnaient leur
vie au pays, et tout brlant du dsir de les imiter. Dans son esprit,
ces choses restaient encore vagues, ne prenaient corps que lentement,
peu  peu. Il et t bien embarrass pour les expliquer et les dfinir,
n'aurait mme su de quel nom les appeler. Mais, c'tait le patriotisme
qui s'veillait en lui, et dont il devait,  quelques annes de l,
subir la puissance et les entranements.

Les motions confuses qu' cette heure il ressentait, il se garda de les
confier  ses amis, et ils ne les devinrent pas. M. d'pernon suivait
avec intrt la discussion engage par les habitus du caf des
_Trois-Couronnes_ et le nouvel arrivant. Quant  Valleroy, tout en
feignant d'couter, il ne perdait pas de vue un personnage inconnu de
lui, entr depuis quelques instants et qui se tenait  l'cart, le nez
dans une gazette allemande. C'tait un jeune homme, pais et replet, aux
manires communes,  mine fute, avec des yeux gris et fuyants, percs
en trou de vrille, sous un front bas et troit, qui formait un
saisissant contraste avec le reste du visage trop large et trop gras. Il
portait une lvite noire  plerine, des culottes blanches, des bottes 
la russe et un chapeau haut de forme,  grandes ailes, orn d'une boucle
sur le devant. Bien qu'il affectt de se tenir loign des groupes que
formaient les migrs et part indiffrent  leurs propos, il y prtait,
 ce que crut remarquer Valleroy, une attention soutenue.

--Je connais cette figure, dit l'honnte serviteur des Malincourt. Je
l'ai dj vue. Mais o?

Et il scrutait ses souvenirs les plus rcents comme les plus anciens,
cherchant  y retrouver le personnage dont la prsence lui causait
maintenant un indicible malaise. Tout  coup, il tressaillit. Il se
rappelait.  la clart de sa mmoire, un tableau se dessinait dans sa
pense, dont les lignes vagues d'abord et comme  demi effaces
sortaient peu  peu des nuages de l'oubli, prenaient une forme prcise.
C'tait au chteau de Saint-Baslemont, le soir du funeste jour. Il se
revoyait debout, sur la terrasse du chteau, secou par la colre, le
front contre les vitres,  travers lesquelles il embrassait du regard
une vaste salle pleine de gardes nationaux et de peuple auxquels M. de
Malincourt tenait tte. Dans ce tumulte, un petit homme vtu d'une
carmagnole, coiff d'un feutre en pointe, s'agitait, prorait et
finalement donnait l'ordre d'arrter les chtelains. Et c'tait le mme
homme auquel, bien des fois depuis, avait song Valleroy en se
promettant de tirer vengeance de lui, s'il le rencontrait jamais, qui
maintenant se trouvait l, sous sa main, audacieux et tranquille, parce
qu'il se croyait inconnu. Oui, c'tait Joseph Moulette, dit Curtius
Scoevola, membre de la municipalit d'pinal et prsident du club des
Jacobins cr dans cette ville  l'image de celui de Paris.

Quand Valleroy fut assur qu'il ne se trompait pas, sa physionomie prit,
 son insu, l'expression menaante d'un bouledogue en arrt, la nuit,
devant un malfaiteur. Ah! citoyen Joseph Moulette, dit Curtius Scoevola,
que ne pouviez-vous comprendre la signification du terrible regard
braqu sur vous!...

--Qu'est-ce qui l'amne  Coblentz? se demandait Valleroy. Sans doute
une mchante action  commettre. C'est comme espion qu'il est venu. Il
s'agit donc pour moi, non seulement de venger mes seigneurs, mais encore
d'empcher le citoyen de faire des victimes nouvelles. Ah! nous allons
rire, matre Moulette. Monsieur le chevalier, dit-il soudain  Bernard,
je suis oblig de vous quitter un moment. Vous voudrez bien m'attendre
ici, et si je tardais trop  revenir, rentrez sans moi. M. le vidame
daignera vous accompagner jusqu' la maison.

--O vas-tu donc, Valleroy? demanda l'enfant avec surprise.

--Je vous le dirai plus tard, Monsieur le chevalier, et vous aussi, vous
le saurez, Monsieur le vidame.

Sans attendre leur rponse, il se leva et partit sur les traces de
Joseph Moulette, qui venait de quitter sa place et se dirigeait vers la
porte. Une fois dehors, le prsident du club des jacobins d'pinal jeta
dans la rue  droite et,  gauche un regard chercheur et inquiet, le
regard d'un homme frachement dbarqu dans une ville qu'il ne connat
pas, et embarrass, la nuit venue, d'y trouver son chemin. Puis, s'tant
retourn, il aperut derrire lui, sur le seuil du caf des
_Trois-Couronnes_, Valleroy qui se donnait l'air dbonnaire d'un bon
bourgeois regagnant son gte. Avec une politesse exagre, il lui dit en
allemand:

--Voudriez-vous bien, Monsieur, m'indiquer la route que je dois suivre
pour regagner la Wilhelmstrasse?

Comme beaucoup de Franais habitant les provinces de l'Est, Valleroy
comprenait et parlait la langue allemande. Il s'en servit donc pour
rpondre:

--Je vais de ce ct. Monsieur, et je me ferai un plaisir de vous
accompagner.

Sur cette offre courtoise, accepte aussitt que formule, les deux
hommes se mirent  marcher cte  cte. La nuit venait; les rverbres
n'taient pas encore allums. Joseph Moulette ne pouvait lire le nom des
rues, ni se rendre compte que son guide allongeait le chemin. Ce
dernier, qui voulait se donner le temps de causer sans contrainte, se
garda donc de prendre par le plus court et commena par tourner le dos 
la Wilhelmstrasse.

Aprs quelques minutes de marche silencieuse, il interrogea son
compagnon.

--Vous tes Franais, Monsieur?

--Vous l'avez devin? s'cria Joseph Moulette.

-- votre accent, quand vous m'avez parl tout  l'heure. Vous avez une
certaine manire de prononcer l'allemand qui est commune aux gens de
votre pays, du ntre devrais-je dire, car je ne saurais dissimuler que
je suis votre compatriote.

--Mon compatriote! migr, peut-tre?

--migr comme vous, citoyen prsident.

Le citoyen prsident bondit.

--Eh! prenez garde, que diable! On peut nous entendre... D'ailleurs, je
ne vous comprends pas; je suis voyageur en grains.

--La rue est dserte, observa Valleroy avec flegme. Vous tes voyageur
en grains comme moi voyageur en vins, ce qui est la qualification que je
me donne ici.

--Ainsi, vous me connaissez? reprit Joseph Moulette rsign.

--Quand on a eu l'honneur de vous voir et de vous entendre  la tribune
des jacobins d'pinal, on ne peut plus vous oublier. Votre loquence, la
puret de votre civisme laissent dans le coeur des vrais patriotes des
traces ineffaables.

--Est-ce sincre, ce que vous me dites l? demanda le citoyen prsident
en essayant de dvisager son interlocuteur qu'enveloppait l'ombre du
soir. N'est-ce pas plutt un pige que vous me tendez?

--Un pige! s'cria Valleroy, continuant  mentir avec aplomb pour
garder le rle qu'il avait imagin. Vous tendre un pige, moi! Dans quel
but? Et quel gage faut-il vous donner de ma sincrit?

--Avouez-moi qui vous tes.

--Qui je suis? Tiburce Valleroy, dlgu  Coblentz par la commune de
Paris pour observer les menes des migrs et lui en rendre compte.

--Un collgue, alors, un observateur comme moi.

--Parbleu, je m'en doutais, pensa Valleroy.

Et tout haut, il reprit:

--Ah! vous aussi, vous tes dlgu...

--Par la commune d'pinal comme vous par celle de Paris, avoua Joseph
Moulette, mais avec une mission plus restreinte que la vtre.

--Quelle est-elle, cette mission? continua le faux espion dont la
curiosit s'excitait.

--Elle consiste  rechercher si un ci-devant comte de Malincourt,
rcemment arrt par mes soins en son chteau de Saint-Baslemont, dans
les Vosges, comme prvenu d'migration, a sjourn, le mois dernier, 
Coblentz, et si ses fils s'y trouvent encore.

Valleroy dressait l'oreille.

--Quel intrt prsente cette recherche? fit-il avec bonhomie.

--Un intrt majeur, rpliqua Joseph Moulette gravement. Comme je vous
le disais, c'est par mes soins que le ci-devant comte a t dcrt
d'arrestation et emprisonn  pinal avec la ci-devant comtesse qui
n'avait pas voulu se sparer de lui. Le mandat d'arrt se justifiait
deux fois, d'abord par le sjour que le prvenu a fait  Coblentz,
ensuite par sa volont d'y revenir. Le sjour n'est pas contestable; il
a eu un tmoin; la volont est vidente, puisque, lorsque j'ai arrt le
ci-devant comte, il se prparait  fuir.

--Ah! bandit, ta confession te condamne, murmura Valleroy.

--Vous dites?

--Moi? Rien; je vous coute.

--L'arrestation tait donc lgitime et faisait honneur  ma
perspicacit, continua Joseph Moulette. Mais figurez-vous qu'on l'a
blme  Paris, o divers habitants de Saint-Baslemont ont, parat-il,
port plainte contre moi, pour excs de pouvoir. Oui, on a critiqu mon
zle, on m'a dsavou, moi dont le civisme est si pur! Paris a commenc
par revendiquer les prisonniers et par nous les enlever. Puis,
l'accusateur public a fait savoir  la municipalit d'pinal qu'aucune
charge n'existait contre eux, puisqu'il n'tait pas dmontr que le
ci-devant comte et commis le crime d'migration et qu'il tait certain
que la ci-devant comtesse ne l'avait pas commis, qu'en consquence, il
n'y avait pas lieu de poursuivre.

--Mais, alors, on les a mis en libert? dit Valleroy qu'touffaient la
colre et l'angoisse.

--Oh! pas encore. Transfrs  Paris, ils y ont trouv des dfenseurs.
Mais, si malins que soient ceux-ci, Curtius Scoevola est plus malin
qu'eux. Sur ses conseils, la municipalit d'pinal a protest contre
l'esprit de modrantisme de Paris et obtenu un dlai pour fournir les
preuves du crime imput au ci-devant comte. C'est afin de trouver ces
preuves que je suis ici.

 ce moment, Joseph Moulette, dit Curtius Scoevola, courut  son insu le
plus srieux pril, celui d'tre trangl par les robustes mains de son
prtendu collgue qu'indignait cette confession arrache par son
habilet  la sotte vanit du citoyen prsident. Mais, par bonheur pour
ce dernier, Valleroy avait en horreur le meurtre et sut rprimer sa
violence. Il recouvra mme assez de sang-froid pour dire avec calme:

--Vous aviez srement  tirer vengeance de la famille de Malincourt?
Comment expliquer autrement que vous vous acharniez contre elle?

--Je n'en avais jamais entendu parler. Mais, vous concevez... des
aristocrates... je suis patriote. Et puis, ils ont un chteau, des
terres; ces biens seront confisqus, mis en vente au profit de la
nation, et peut-tre ne me sera-t-il pas impossible de me les faire
adjuger  vil prix.

--Nous voici dans la Wilhelmstrasse, interrompit Valleroy, heureux de
couper court  des propos qui mettaient sa patience  une trop rude
preuve.

--Et voici ma demeure, ajouta Joseph Moulette en s'arrtant devant une
auberge reconnaissable  son enseigne, qui reprsentait, grossirement
peint sur un fond de verdure, un boeuf couronn.

--Heureux de vous avoir rendu service, fit Valleroy en feignant de
s'loigner. Je vous souhaite de russir dans votre entreprise.

Mais l'espion le retint.

--Je ne vous quitte pas si vous ne vous engagez  me revoir,  me venir
en aide. Puisque nous servons tous deux la mme cause, j'ai le droit de
compter sur votre concours.

--Il ne vous sera pas refus, s'il peut vous tre utile. Mais que
puis-je pour vous?

--Ce que vous pouvez pour moi? Tout ce que je ne peux moi-mme. Me
guider dans cette ville que vous connaissez et o je viens pour la
premire fois, m'introduire dans la socit des migrs, qui vous est
familire puisque vous tiez tout  l'heure au milieu d'eux; seconder
enfin les efforts que je viens faire pour dcouvrir les fils du
ci-devant comte de Malincourt, et leur faire avouer, par la ruse, que
leur pre tait ici le mois dernier.

Valleroy resta d'abord silencieux, comme si la rponse qu'attendait
Moulette et mrit rflexion. Puis il dit rsolument:

--Je n'ai rien  refuser aux amis du peuple, surtout lorsque, comme
vous, ils s'attachent  djouer les complots liberticides. Je vous
guiderai dans la ville, je vous prsenterai aux plus influents des
migrs et je vous mnagerai une entrevue avec les fils du ci-devant
comte de Malincourt.

--Ils sont  Coblentz et vous les connaissez?

--Ils sont  Coblentz et je les connais.

--Mais alors, vous devez savoir si leur pre est venu  une poque
rcente.

--Il est venu.

--Et vous n'en disiez rien!

--Avant de rien dire, j'ai voulu me convaincre que vous ne m'aviez pas
menti, quand vous vous tes attribu la qualit de dlgu de la commune
d'pinal.

--Et maintenant, vous tes convaincu?

--Absolument convaincu, et, ds demain, je vous le prouverai.

--Vous me rendez un fier service, citoyen Valleroy, et si jamais Joseph
Moulette est  mme de vous exprimer sa reconnaissance, il le fera, n'en
doutez pas. C'est gal, continua le prsident du club des jacobins
d'pinal, quand le hasard se mle d'tre bienveillant pour ceux qui
s'abandonnent  lui, il ne l'est pas  moiti. Lorsqu'il y a quelques
heures je dbarquais  Coblentz, pouvais-je croire que j'allais russir
du premier coup?

--Cela vous tait bien d, rpondit Valleroy.

--Un mot encore. Demain, o vous verrai-je?

--Chez vous,  5 heures: jusque-l, gardez-vous de sortir et d'attirer
l'attention. La police de l'lecteur est dfiante et dispose en ce
moment  voir dans tout nouveau venu un agent rvolutionnaire. Il est
inutile de vous attirer des avanies.

--Oui, vous avez raison. Demain, je ne bougerai pas de mon auberge et je
vous y attendrai  l'heure dite. Au revoir, citoyen Valleroy.

--Au revoir, citoyen prsident.

Ils se sparrent sur ces mots.

Il tait temps, car, bris par les efforts qu'il avait faits pour
dissimuler ses sentiments et en contenir l'explosion, Valleroy n'en
pouvait plus. Ainsi, le comte et la comtesse de Malincourt n'taient
plus  pinal; on les avait transfrs  Paris. Fallait-il s'en rjouir
ou s'en attrister? On les avait soustraits aux basses vexations de
Joseph Moulette et des tyranneaux d'pinal, disposs  se faire honneur
de cette importante arrestation. Mais on les avait jets dans la vaste
fournaise parisienne o dix prisons se disputaient les infortuns de
leur condition et de leur rang et o l'oeuvre de leur dlivrance
rencontrerait plus de difficults que dans une petite ville.  pinal,
Valleroy aurait aisment trouv des complices pour aider  l'entreprise
qu'il mditait.  Paris, il ne connaissait personne. Les preuves, il est
vrai, manquaient  l'accusation. En empchant Joseph Moulette de quitter
Coblentz, o il tait venu les chercher, on les empcherait d'arriver 
Paris, puisque seul il pouvait les fournir. Mais le comte et la comtesse
de Malincourt n'en resteraient pas moins captifs, et  quels dangers une
captivit prolonge ne les exposait-elle pas? Le sjour de Paris
devenait d'autant plus redoutable aux aristocrates que la populace,
surexcite par la menace d'une invasion, ne parlait de rien moins que de
les massacrer avec la famille royale, le jour o les armes trangres,
 supposer qu'elles fussent victorieuses, arriveraient sous les murs de
la capitale. Ainsi, de quelque ct qu'on envisaget la situation, elle
ne prsentait que prils, et ce qui achevait de dsoler Valleroy, c'est
que son infatigable dvouement  la maison de Malincourt devenait
impuissant et qu'il craignait de ne plus trouver une propice occasion de
l'exercer.

Tout en examinant ces perspectives angoissantes, il revenait vers le
caf des _Trois-Couronnes_. Quand il y entra, Bernard et le vidame
d'pernon taient encore  la place o il les avait laisss. Comme il
les rejoignait, Bernard, sans lui laisser le temps de s'asseoir,
l'interrogea.

--Nous diras-tu maintenant pourquoi tu nous as quitts si vite tout 
l'heure?

--Pour aller chercher des nouvelles de vos parents. Monsieur le
chevalier.

Bernard devint trs ple.

--Des nouvelles de mes parents? Tu en as?

--J'en ai, et quoiqu'elles ne soient pas telles que je le voudrais,
elles ne sont pas aussi alarmantes qu'on pouvait le craindre.

Et, press de dcharger son coeur des motions qu'il y renfermait depuis
une heure, il fit  Bernard et au vidame d'pernon le rcit fidle de ce
qu'il avait dit et appris dans son entretien avec le citoyen Joseph
Moulette.

--Ainsi, murmura Bernard quand ce fut fini, cet homme est  Coblentz!
Ah! pourquoi mon frre est-il loin de nous?  dfaut de lui, pourquoi
moi-mme ne suis-je qu'un enfant?

--Que feriez-vous donc, chevalier, si vous tiez un homme? demanda le
vidame.

--Je me vengerais. Je chtierais ce misrable comme il le mrite.

--Laissez l les ides de vengeance, Bernard. Celui que vous appelez un
misrable n'est, comme ses pareils, que l'instrument de desseins qu'il
ignore et d'ambitions qu'il ne comprend pas. Il n'est qu'une parcelle de
la masse inconsciente, au nom de laquelle quelques fanatiques nous
oppriment, un flot d'cume du torrent qu'ils ont dchan pour se frayer
un chemin. Vous venger de lui, la belle affaire! Ne songeons qu'
l'empcher de nuire, cela vaudra mieux.

--Oui, l'empcher de nuire, c'est bien cela, observa Valleroy. Mais
comment?

--Il est fcheux que nous nous trouvions dans l'impossibilit de
consulter le vicomte Armand, reprit M. d'pernon, il nous et suggr
peut-tre un moyen. Pour moi, je n'en vois qu'un, un seul. Pour que le
citoyen Moulette soit impuissant  nuire, il faut le retenir  Coblentz,
l'empcher de communiquer avec ses amis, et pour le retenir, l'enfermer.
Eh bien, mais, les prisons ne manquent pas  Coblentz. La forteresse de
la Chartreuse vaut bien la dfunte Bastille. Nous y ferons mettre M.
Moulette.

--Vous obtiendrez un ordre d'arrestation? s'cria Valleroy.

--Le chef de la police lectorale est mon ami. Il ne me refusera pas une
lettre de cachet. Ce ne sera peut-tre pas trs rgulier, mais il y a
force majeure. Et puis, nous trouverons un prtexte.

--Et si le prisonnier se rclame du ministre de France?

--On touffera sa rclamation... Mais il est 9 heures, ajouta le vidame
d'pernon en se levant. L'heure de mon souper a sonn depuis longtemps
et je vous quitte. Venez me trouver demain, ds le matin, matre
Valleroy. Nous aviserons. Je vais rflchir de mon ct; rflchissez du
vtre. La nuit porte conseil.

Il s'loigna  pas compts, toujours fringant, toujours alerte, cachant
sous son fin sourire ses impressions de la journe. Comme un philosophe,
il les rapportait chaque soir en son logis pour y mditer  loisir et y
puiser la sagesse. Bernard et Valleroy ne tardrent pas  l'imiter. Mais
ils ne possdaient ni son sang-froid ni son aimable scepticisme, et ils
rentrrent tristement, portant en eux, obsdante et troublante comme un
cauchemar, la perspective des prils auxquels taient exposs  Paris le
comte et la comtesse de Malincourt.

Durant l'aprs-midi du lendemain,  l'auberge du _Boeuf Couronn_, dans
la chambrette qu'il occupait sous les toits, la seule que l'affluence
des migrs et laisse disponible, Joseph Moulette attendait la visite
de Valleroy. Trs agit, dvor d'impatience, il allait et venait entre
les quatre murs de son domicile, tirant sa montre  tout instant pour
s'assurer qu'elle ne marquait pas 5 heures. Comme elle allait les
marquer, il entendit un bruit de pas dans le corridor, courut ouvrir et
se trouva en prsence de celui qu'il attendait.

--Vous tes exact, citoyen, lui dit-il. M'apportez-vous de bonnes
nouvelles?

--Vous allez en juger, rpondit Valleroy en entrant dans la chambre,
dont il ferma la porte. J'ai vu ce matin les fils du ci-devant comte de
Malincourt. Ils sont deux, l'un officier dans l'arme des migrs,
l'autre un enfant, de la graine d'aristocrate. Je leur ai annonc
l'arrive  Coblentz d'un messager de leur pre. C'est en cette qualit
que, tout  l'heure, vous vous prsenterez  eux.

--Oh! c'est bien imagin, admirablement imagin, s'cria Joseph Moulette
emport par l'enthousiasme...

--Une fois dans leur confiance, il ne tiendra qu' vous, si vous tes
habile, de leur faire avouer tout ce que vous voudrez et d'en apprendre
long. C'est eux qui vous fourniront ainsi les preuves que vous venez
chercher et qui seront au besoin fortifies par mon tmoignage, puisque
j'aurai assist  l'entrevue.

--Bravo! Le ci-devant comte est frit et son chteau de Saint-Baslemont
est  moi!

Et le prsident du club des Jacobins manifesta son contentement en
excutant une belle pirouette. Mais,  ce moment, on frappait  la
porte.

--Entrez, fit-il sans dfiance.

Ceux qui entraient taient au nombre de cinq. Ils portaient l'uniforme
des gendarmes de l'lecteur de Trves. L'un d'eux, un officier,
commandait aux quatre autres.

--Qui demandez-vous, Messieurs? bgaya le citoyen prsident, mdus par
cette apparition.

--Vous tes bien le sieur Joseph Moulette? dit l'officier.

--Oui, Joseph Moulette, migr franais, faisant le commerce des grains.
Et voici mon ami Tiburce Valleroy, honorablement connu  Coblentz.

--Connu  Coblentz, oui, reprit l'officier en portant un regard de
dfiance sur Valleroy qui baissait les yeux: mais honorablement, c'est
une autre affaire, et peut-tre n'est-il pas bon pour lui d'tre trouv
ici en votre compagnie... Peu importe, d'ailleurs; ce n'est pas de lui
qu'il s'agit en ce moment, mais de vous, Joseph Moulette, dit Curtius
Scoevola: au nom de Mgr l'lecteur, je vous arrte.

Il fit un signe et les quatre gendarmes entourrent le citoyen
prsident.

--Messieurs, il y a mprise, protesta celui-ci; je ne m'appelle pas
Curtius Scoevola. Je suis un homme inoffensif qui s'est vu contraint de
fuir son pays pour chapper  ses perscuteurs. Vous arrtez un
innocent.

--Vous direz cela au magistrat charg de vous interroger. Prenez vos
hardes, si vous voulez, et en route!

--Ne rsistez pas, souffla Valleroy  l'oreille de Joseph Moulette, vous
aggraveriez votre cas. Je cours chez le ministre de France pour
l'avertir; il vous fera mettre en libert.

--Le ministre de France, Bigot de Sainte-Croix, un aristocrate! Il
n'interviendra pas pour moi.

--Alors, j'crirai  Paris; mais, au nom du ciel, soumettez-vous. Ne
vous inquitez pas, vous serez bientt dlivr. En attendant, je payerai
votre auberge et vous enverrai vos vtements l o vous serez.

--Je vous recommande mes papiers, s'ils ne sont pas saisis,
murmura-t-il, surtout le sauf-conduit et la carte de civisme qui m'ont
t dlivrs par la municipalit d'pinal...

Dans la rue, un attroupement s'tait form autour de la voiture qui
devait emporter le prisonnier. Les gendarmes cartrent cette foule pour
permettre  celui-ci de passer. Ils le firent monter dans le carrosse o
ils s'empilrent avec lui, qui dans l'intrieur, qui sur le sige. Au
moment o le cocher fouettait ses chevaux, Joseph Moulette aperut
Valleroy qui lui adressait dans un regard de piti un triste adieu. Ce
regard le rconforta. Mais, quand la voiture eut tourn le coin de la
rue, le visage de Valleroy se dtendit.

--Nous voil toujours tranquilles de ce ct, pensait le loyal serviteur
de la maison de Malincourt. Les preuves qui pourraient faire condamner
M. le comte n'arriveront pas  Paris.

Il remonta dans la chambre o Joseph Moulette venait d'tre arrt,
fourra ple-mle dans une valise les effets du citoyen prsident dont il
paya la dpense, et donna l'ordre  l'aubergiste d'envoyer le tout  la
forteresse de la Chartreuse. Quant aux papiers, il les mit dans sa poche
en disant:

--Un sauf-conduit! Une carte de civisme! Cela peut servir un jour ou
l'autre. Si jamais il les rclame, on lui rpondra qu'ils ont t
saisis.

Le mme soir, Joseph Moulette tait crou  la forteresse de la
Chartreuse, prison d'tat de l'lectorat de Trves. Sur le registre
d'crou,  ct de son nom, on crivit ces mots: Homme trs dangereux.
Devra tre l'objet d'une surveillance rigoureuse.

Peu de jours aprs, au commencement d'aot, l'lecteur de Trves et les
frres du roi de France rentrrent  Coblentz, faisant escorte 
Frdric-Guillaume, roi de Prusse, qui venait attendre son arme dans
cette ville, o elle devait se concentrer pour marcher sur la frontire
franaise. Ce ne fut pendant une semaine que noces et festins,
banquets, bals, illuminations, revues. Armand de Malincourt tait revenu
en mme temps que le comte d'Artois. Son retour, les bruyantes
solennits qui suivirent, furent un allgement  la tristesse de
Bernard, une claircie dans l'ombre qui l'enveloppait. Heureux de revoir
son frre, rassur par l'arrestation de Joseph Moulette sur le sort de
ses parents, excit par les brillants spectacles dont il tait tmoin,
il recouvra la gaiet de son ge, son ordinaire srnit, la confiance
naturelle de la jeunesse dans l'avenir.

Malheureusement, le sjour des princes  Coblentz devait tre de courte
dure.  Mayence, ils avaient plaid leur cause auprs de l'empereur
Franois II et du roi de Prusse, obtenu de prendre part aux oprations
militaires, eux et les vingt mille hommes enrls sous leurs ordres et
sous les ordres du prince de Cond. Attach  la personne du comte
d'Artois, Armand tait tenu de le suivie, et Bernard, trop jeune encore
pour tre admis parmi les belligrants, contraint de rsider  Coblentz
jusqu' la fin de la campagne. Une sparation nouvelle s'imposait donc
aux deux frres. Mais, quelque chagrin qu'il en ressentt, Bernard
semblait dispos  la supporter plus courageusement que la premire.
C'est que cette fois, partageant de nouveau les illusions des migrs,
il entrevoyait le terme de leurs communes douleurs et la dlivrance de
ses parents.

Ces illusions dont, durant quelques jours, par suite de son isolement,
il avait cess de subir l'influence, de nouveau le dominaient,
l'emportaient sur leurs ailes, et quoique la guerre qui allait s'engager
choqut son patriotisme  peine veill, il la considrait comme une
ncessit, comme l'unique moyen d'abrger les malheurs qui dsolaient la
patrie. De toutes parts, autour de lui, l'ardeur des migrs se donnait
libre cours. C'tait une ivresse folle qui mettait des menaces dans leur
bouche et gonflait leur coeur d'insatiables besoins de reprsailles et de
vengeances. Ils annonaient bruyamment leurs prochaines victoires,
l'crasement de leurs ennemis, la dfaite des armes franaises, la
restauration de l'ancien rgime et des privilges de la noblesse.
Princes et gentilshommes, officiers et soldats, tous tenaient le mme
langage, en proie  la mme exaltation et au mme aveuglement. Chaque
jour, des rgiments autrichiens et prussiens arrivaient  Coblentz,
allaient camper autour de la ville, o le roi de Prusse les passait en
revue. Les migrs se portaient  leur rencontre, visitaient leurs
campements, les acclamaient.

Ces vnements grisaient Bernard, et, n'ayant en vue que la mise en
libert de ses parents, il faisait des voeux pour le succs des armes
trangres. Plus tt elles seraient  Paris, plus tt ses parents
seraient dlivrs et plus tt lui-mme pourrait se runir  eux. Il
n'tait plus question maintenant du dpart de Valleroy. Armand avait
jug que ce voyage devenait inutile et que M. et Mme de Malincourt ayant
t transfrs  Paris,  leur fils incombait le devoir de les secourir.
Valleroy, constitu protecteur et gardien de Bernard, devait rester 
Coblentz avec lui jusqu' la victoire dfinitive de la coalition.  ce
moment, Armand, ayant tir de leur captivit le comte et la comtesse de
Malincourt, appellerait Bernard auprs d'eux, et celui-ci partirait sous
la conduite de Valleroy pour aller les rejoindre. Tels taient les plans
qui furent concerts entre les deux frres pendant les quelques jours
qui prcdrent le nouveau dpart d'Armand. Celui-ci voulut aussi
assurer l'existence de Bernard et de Valleroy, pendant la dure de son
absence. Aux conomies de Valleroy il joignit tout l'argent dont il
pouvait disposer, ne gardant pour lui-mme que ce qui lui tait
ncessaire durant sa route jusqu' Paris. L, il devait trouver des
ressources et notamment les cent mille livres caches dans l'htel de
Malincourt et dont le comte avait rvl l'existence  Valleroy en le
chargeant d'aller les chercher pour les offrir aux princes.

Ces arrangements occuprent les dernires heures de son sjour auprs de
son frre, puis vint le moment de la sparation. Ce jour-l, Coblentz
assista  un inoubliable spectacle. Ds la veille, la presque totalit
de l'arme prussienne s'tait mise en marche sur l'Alsace, suivie des
Corps d'migrs qui devaient combattre  ses cts. Il ne restait plus
au camp que quelques rgiments. Le roi de Prusse  cheval se met  leur
tte, ayant  ses cts les princes franais, le duc de Brunswick, et
derrire eux une escorte dans laquelle figuraient ple-mle des
officiers de tous grades, franais et allemands. Au bruit des
acclamations et au son des musiques, le brillant cortge et les
rgiments dfilrent devant cent mille spectateurs accourus de toutes
parts. C'tait le prologue de la guerre.




CHAPITRE VII

DOULEURS D'EXIL


Le jour commenait  baisser. Dans son atelier o dj pntrait
l'ombre, Wenceslas Reybach, pench, depuis plusieurs heures, sur son
travail, se htait, afin de mettre  profit les derniers clats de la
lumire expirante. Ce travail, qu'il esprait finir avant la nuit, tait
un portrait, non un portrait sur toile et de grande taille, mais une
miniature sur mail reproduisant avec fidlit la brune chevelure et le
pur visage de la petite Nina. La plus importante partie de l'oeuvre tait
termine. Sur un fond rouge sombre, les traits de l'enfant s'enlevaient
avec vigueur. Maintenant, le peintre en tait au dernier coup de
pinceau,  ces perfectionnements de la fin par lesquels l'artiste
imprime aux enfants de sa pense, livre ou statue, musique ou tableau,
son empreinte personnelle et son cachet dfinitif.

En face de lui, tante Isabelle, pose au bord d'un fauteuil, tenait Nina
sur ses genoux. Celle-ci, entoure de deux bras dont toujours l'treinte
lui tait douce, demeurait immobile dans la pose que lui avait donne le
peintre. Mritante tait cette immobilit, car, autour de Nina Bernard
prsent  la sance s'agitait  outrance sans parvenir  se dominer
assez pour rester en place. Tantt assis tantt debout, il allait du
portrait  peine termin de sa petite amie  un autre portrait galement
sur mail, achev et parachev, celui-l, et qui reproduisait ses
propres traits.  chaque halte prs de l'un ou de l'autre, il s'pandait
en cris d'admiration et d'enthousiasme, tandis que, tout en lui
souriant, tante Isabelle enveloppait Nina d'une attention plus grande
afin d'viter qu'elle se laisst distraire par le bruit qu'il faisait.

--L, l, tout beau; du calme. Monsieur le chevalier, rptait Wenceslas
Reybach. vitez, je vous en prie, de tourner autour de moi. Vous
troublez mon recueillement et vous faites trembler mon pinceau entre mes
doigts.

--C'est que je suis si heureux de penser que, grce  vous, Nina aura
mon portrait et que j'aurai le sien!

--Tu le garderas, dis? reprenait la petite.

--Sur mon coeur, dans un mdaillon, rpondait Bernard car c'est pour le
porter toujours sur moi que j'ai pri M. Reybach de le faire. Je
possderai ton image, Nina; tu possderas la mienne, de telle sorte que
si nous sommes spars, nous ne nous oublierons pas.

--Spars! Crois-tu que nous le serons?

--J'espre que non; mais il faut tout prvoir.

--Me pleurerais-tu pendant longtemps, si tu me perdais? demanda Nina.

Sans rire et trs grave, il rpondit:

--Je te pleurerais toujours.

--Passez  un autre sujet d'entretien, mes chris, fit tante Isabelle. 
peine entrs dans la vie, vous redoutez dj des catastrophes! Laissez
cette crainte aux vieillards.

--Y penser n'est pas les redouter, observa Bernard avec simplicit. Ce
que je voulais dire, c'est que ce portrait, destin  me rappeler ma
petite amie, ne me quittera jamais.

--Ne vous rappellera-t-il qu'elle, chevalier? demanda le peintre, en
reculant d'un pas pour mieux juger de l'ensemble de son oeuvre.

--Il me rappellera ceux que j'ai connus et aims en mme temps qu'elle,
Monsieur Reybach.

Il formula cette rponse d'un ton si pntrant que le vieux Reybach jeta
sur Isabelle un regard entendu, en murmurant  demi-voix:

--Enfant par l'ge, homme par le coeur.

Le peintre, de nouveau, se penchait sur la miniature, s'attaquant aux
yeux cette fois pour leur donner tout l'clat que venaient de prendre
ceux de Nina qu'merveillait le beau langage de son petit ami, et qui,
n'osant remuer, manifestait son merveillement par un sourire. Bientt,
personne ne parla plus, comme si l'ombre, en montant dans l'atelier, et
impos silence. Le peintre s'acharnait au travail. Bernard, devenu
immobile, se tenait prs de lui dans l'attente d'une parole qu'il
devinait imminente et qui indiquerait que le portrait tait fini. Quant
 tante Isabelle, l'expression de son regard tmoignait qu' la faveur
de ce silence une distraction puissante s'emparait d'elle et l'emportait
loin, bien loin de l'atelier de Wenceslas Reybach. Et attristantes
devaient tre les images qu'voquait sa pense, car son visage s'tait
assombri, comme si elle et subi l'influence d'une angoisse soudaine.

En ces temps calamiteux, ces angoisses taient frquentes dans les mes,
aussi frquentes qu'taient nombreuses les causes qui les engendraient.
Deux cent mille Franais erraient hors de leur patrie. Ceux qui
n'avaient pu s'enfuir; ceux que l'amour du sol natal tenait attachs 
leur foyer, tremblaient sans cesse pour leur libert et pour leur vie.
Dans Paris, la guerre civile devenait de jour en jour plus imminente. Le
10 aot, aprs la tragique invasion des Tuileries, le roi avait t
arrt, sa dchance prononce. Au commencement de septembre, des bandes
froces avaient massacr des prisonniers par centaines, et parmi eux la
princesse de Lamballe, amie de la reine. Dans l'est et le nord de la
France, la guerre trangre dchanait ses horreurs. Longwy et Verdun
taient tombs au pouvoir des armes allies. Ces armes assigeaient
Thionville, et le duc de Brunswick marchait sur Paris. Quelle serait
l'issue de la campagne commence depuis six semaines? Aurait-elle pour
effet de dlivrer le roi, de relever son trne, de rouvrir la patrie aux
proscrits, ou, au contraire, ne ferait-elle qu'accrotre le pouvoir de
la Rvolution et ses fureurs?

En France ou dans l'exil, il n'tait pas un Franais qui chaque jour ne
se post ces questions, qui n'et  se dbattre contre les incertitudes
et les doutes qu'elles soulevaient. Vainement on tentait de s'y drober;
elles s'imposaient, sans clairer l'avenir. Il demeurait obscur, cet
avenir, obscur et sanglant, car de toutes parts on n'entendait que des
cris de vengeance, dfis et menaces, car aucun des partis engags dans
ces luttes meurtrires ne pouvait se flatter d'obtenir la victoire sans
faire des victimes par milliers. C'est  ces dsastres prochains que
pensait sans doute tante Isabelle, et c'est parce qu'elle y pensait que
son coeur se serrait.

Dans cette tourmente qui brisait tout sur son passage, quelle serait sa
destine? Quelle serait la destine de l'enfant confie  sa garde?
Pauvres, inconnues, abandonnes, que deviendraient-elles toutes deux,
livres  l'ouragan? Allait-il les emporter dans son tourbillon comme
les feuilles dtaches d'un arbre? Et lorsqu'il les aurait roules sans
piti, pareilles  des paves que se disputent les flots de la mer, o
les dposerait-il?

Cette douloureuse rverie fut subitement interrompue. Longtemps courb
sur la miniature qu'il parachevait, Wenceslas Reybach venait de se
relever rayonnant, criant dans un soupir de soulagement:

--Je n'y vois plus; d'ailleurs, j'ai fini.

Ce cri ramena tante Isabelle dans l'atelier d'o son imagination l'avait
emporte. Nina glissait de ses genoux, venait se placer  ct de
Bernard, regardant de tous ses yeux, dans l'obscurit grandissante, son
portrait minuscule et ressemblant.

--Est-ce que je peux l'emporter? demanda-t-elle  Reybach.

--Oh! pas encore, rpondit le peintre. Je veux le revoir au jour. Et
puis, il faut le laisser scher.

--Quand je pourrai le prendre, ce sera pour l'offrir  Bernard.

--Et en change, reprit celui-ci, je te donnerai le mien.

Tante Isabelle s'tait rapproche de Reybach et le remerciait.

--Laissez donc, faisait le brave homme. Tout le plaisir est pour moi.

En ce moment, Fraulein Lisbeth entra. Dans chaque main, elle portait un
flambeau dont la flamme vacillante clairait capricieusement les rides
de sa figure grimaante. Elle vint tout droit devant les portraits, les
contempla d'un air capable.

--tes-vous satisfaite, Fraulein Lisbeth? lui dit son matre.

--Trs satisfaite, Monsieur.

Grave et solennelle, elle posa les flambeaux sur une table et sortit.
Mais, comme elle passait le seuil de l'atelier, elle dut s'effacer pour
livrer passage  Valleroy. Il entra en coup de vent, tout essouffl.
Bernard courut  lui, prit sa main, l'entrana.

--Les portraits sont finis, fit-il; viens les voir.

Mais c'est  peine si Valleroy donnait son attention aux miniatures.
S'adressant  tante Isabelle et  Reybach, il dit:

--Il y a des nouvelles du thtre de la guerre.

--Bonnes ou mauvaises? demanda tante Isabelle.

--Le 20 septembre, au village de Valmy, entre Sainte-Menehould et
Chlons-sur-Marne, les Franais, commands par les gnraux Dumouriez et
Kellermann, ont remport une grande victoire. L'arme austro-prussienne
est en droute. Brunswick renonce  marcher sur Paris et bat en
retraite.

--Mais alors, tout est perdu! gmit tante Isabelle.

--Perdu! quand les Franais sont victorieux? s'cria Bernard.

Il ne continua pas. Ce cri, un inconscient sentiment de joie l'avait
pouss  ses lvres et il n'avait pu le contenir. Mais brusquement il
mesurait toutes les consquences de cette victoire des Franais qui
mettait en pril les jours de son frre et reculait la dlivrance de ses
parents.

--Et Armand, soupira-t-il, qu'est-il devenu?

--J'ai lieu de croire que M. le vicomte est sain et sauf, rpondit
Valleroy, et qu'il est rest  Verdun avec le comte d'Artois. Il parat
certain que les migrs n'ont pas pris part au combat du 20 septembre.

Rassur de ce ct, Bernard songeait  son pre et  sa mre, et il
pleurait en silence ses espoirs dtruits, ces espoirs qu'avait veills
la marche des allis sur Paris et qu'anantissait la nouvelle de leur
retraite. Nina, ayant vu ses larmes, se serra contre lui, et pleurant
elle-mme, rptait d'une voix caressante:

--Ne pleure pas, Bernard. a me fait trop de peine.

--Qu'allons-nous devenir? interrogea tante Isabelle.

Et aprs une pause, elle ajouta:

--Est-ce par le vidame d'pernon que vous avez appris ces nouvelles,
Monsieur Valleroy?

--Le vidame d'pernon est parti ce matin pour ses terres de Bavire.
Mais il ne pourrait en dire plus que ce que je sais. Ce sont des
fugitifs qui me l'ont racont tout  l'heure au caf des
_Trois-Couronnes_, o ils sont arrivs extnus, les vtements en
lambeaux, remplis d'pouvante. Les Franais ont t admirables,
disent-ils, ils se sont battus comme des lions, et, quoique mal quips,
mal arms, quelques-uns mme chausss de sabots, ils ont enfonc les
carrs prussiens. La dfaite de Brunswick est complte, et, s'il est en
fuite, c'est qu'il a perdu l'espoir de vaincre. Ce qu'il y a de plus
grave, c'est qu'il a entran les migrs dans sa droute et que tous
les efforts faits par ceux-ci depuis deux ans sont perdus.

Valleroy semblait se complaire  ces dtails, comme s'il se ft fait
violence pour ne pas se rjouir de la victoire des Franais. Bernard
l'coutait avec avidit, partag entre une satisfaction qu'il ne pouvait
touffer et ses alarmes filiales renaissantes. Tante Isabelle tait trs
agite.

--Si ces graves nouvelles se confirment, dit-elle, il n'y aura bientt
plus de sret  Coblentz pour les migrs. Ils seront rduits  quitter
cette ville.

Mais Valleroy s'attacha  lui donner du courage,  lui rendre confiance.
Selon lui, avant de songer  fuir, il convenait d'attendre les
vnements.

--Restez avec nous, tante Isabelle, ajouta-t-il. Quoi qu'il arrive, nous
ne partirons pas sans vous.

--Et puis, ne serai-je pas l pour vous protger? remarqua Reybach.

En rentrant dans leur demeure, Bernard et Valleroy y trouvrent une
lettre d'Armand. C'tait la troisime qu'ils recevaient depuis son
dpart. Mais, autant les deux premires manifestaient de confiance,
autant celle-ci trahissait de dcouragement. Date de Verdun au
lendemain de la bataille de Valmy, elle racontait les lamentables
vnements dj connus  Coblentz. Elle dcrivait en termes mouvants
l'chec des allis, la misre des migrs et l'affreuse situation de
l'arme des princes. C'tait la dbcle dans toute son horreur. Elle
entranait les princes eux-mmes. Ils se htaient de regagner Coblentz
sans savoir s'ils pourraient y rsider encore ou mme y arriver. Parmi
leurs partisans, les rivalits qu'avait longtemps contenues l'espoir du
succs clataient maintenant. Brunswick reprochait  Calonne de l'avoir
tromp. Calonne reprochait  Breteuil d'avoir perdu la cause royale,
Breteuil rpliquait que la responsabilit du dsastre n'tait imputable
qu' Calonne.

Au milieu de nos malheurs, ajoutait Armand, j'ai du moins la
consolation, mon frre, de pouvoir te donner des nouvelles de nos
parents. Un Franais, envoy secrtement  Paris par le duc de Brunswick
pour porter au roi un message, a pu se renseigner sur leur sort. Ils
sont  la prison des Carmes, o on semble les oublier. On ne les a pas
encore interrogs. Ils ont couru, le 2 septembre, durant les massacres,
les plus grands prils. Mais ils y ont chapp. Leur sant est bonne et
ils supportent leur infortune avec courage. Pour moi, je pars 
l'instant pour Londres, o m'envoie Mgr le comte d'Artois. Je vais
porter une lettre au roi d'Angleterre. Ds mon arrive, je t'crirai, et
ce sera, je l'espre, pour t'annoncer mon retour  Coblentz.

Bernard et Valleroy ne furent rassurs qu' demi par cette lettre. Elle
les clairait sur le sort des tres chris dont l'absence dchirait leur
coeur. Mais elle ne permettait pas de prvoir le terme de leurs malheurs
communs, indfiniment ajourn par l'chec des allis.

Durant les jours qui suivirent, parvinrent de Paris  Coblentz des
nouvelles de plus en plus alarmantes. Aprs l'emprisonnement de la
famille royale au Temple, la dchance du roi et la proclamation de la
Rpublique, c'tait maintenant le gnral de Montesquiou entrant en
Savoie, et le gnral de Custine franchissant le Rhin, entrant en
Allemagne, marchant sur Mayence et s'emparant tour  tour des villes qui
se trouvaient sur sa route. Worms, Spire, Wurtzbourg ouvraient leurs
portes sans coup frir  ses armes triomphantes.

Ainsi, non contents de se dfendre, les Franais portaient l'attaque
chez les imprudents qui avaient os franchir leur frontire. On faisait
de leurs soldats de terrifiantes peintures. On les reprsentait anims
de fureur, redoutables comme des barbares, invincibles comme des hros.
Tout fuyait devant eux. Tandis que l'arme de Brunswick, dcime, en
dsordre, se htait de repasser le Rhin, les migrs quittaient les pays
o ils avaient trouv un refuge en de de Mayence, les uns pour
s'enfoncer en Allemagne, les autres pour gagner les Pays-Bas, d'o 
quelques semaines de l la victoire de Jemmapes devait encore les
chasser. Leur fuite revtait un caractre tragique. Avec l'automne tait
venu le mauvais temps. Sous la pluie qui ne cessait de tomber, dans le
brouillard qui ne faisait trve que durant quelques heures du jour, ces
malheureux s'en allaient par les routes encombres dj de soldats
fugitifs,  pied,  cheval, en voiture, en charrette, comme ils
pouvaient, et tous portant sur leur personne, sur leurs traits, sur
leurs vtements, tant de visibles traces de leur infortune qu'on et dit
un dfil de vagabonds et de mendiants. Sur le Rhin, des bateaux, des
radeaux, des petites barques en transportaient d'autres. Ils laissaient
en chemin des villes et des villages, o ils n'osaient s'arrter,
prfrant s'en aller toujours plus loin, craignant d'tre repousss. L
o, deux ans auparavant, ils avaient trouv un fraternel accueil, on
refusait  prsent de les recevoir.

Les migrs rfugis  Coblentz vivaient en de continuelles alarmes. La
bienveillance persistante de l'lecteur les protgeait encore contre
l'animadversion des habitants qui, longtemps excits par leur prsence,
les accusaient d'avoir attir sur la ville les rigueurs des Franais.
Mais,  la tournure que prenaient les vnements, il tait ais de
comprendre que bientt cette protection deviendrait insuffisante et que
Coblentz n'offrait plus aux migrs un asile sr. D'autre part, on tait
convaincu que si Custine s'emparait de Mayence, il marcherait ensuite
sur l'lectorat de Trves et que les migrs seraient contraints de
suivre l'irrsistible courant des fugitifs qui s'coulait sous leurs
yeux.

 la fin de la premire quinzaine d'octobre, les princes franais
rentrrent  Coblentz. Quelle diffrence entre ce retour lamentable et
le triomphal dpart du mois prcdent! Les habitants qui se trouvaient
encore dans les rues  9 heures du soir virent passer trois chaises de
poste allant  toute vitesse. Elles contenaient les frres du roi de
France et une poigne de courtisans indissolublement lis  leur
fortune. Elles traversrent la ville pour gagner le chteau de
Schonbornlust. Sur leur passage, plus d'acclamations retentissantes,
plus de bruyantes fanfares; derrire elles, plus de bruyante escorte,
mais partout un morne silence, dissimulant mal la sourde colre d'un
peuple menac, par la faute des migrs, de l'invasion trangre. Les
princes ne devaient rsider  Schonbornlust que quelques jours. Ils en
repartirent nuitamment comme ils y taient arrivs, en fugitifs et en
proscrits, allant devant eux sans savoir o ils s'arrteraient.

Aprs leur dpart, les craintes des migrs s'accrurent. Du matin au
soir, ils circulaient dans les rues, s'attroupaient au caf des
_Trois-Couronnes_,  l'afft de nouvelles. Dans toutes les maisons, les
malles taient boucles. Chacun se disposait  partir  la premire
alerte. On se disputait les voitures disponibles, les bateaux du Rhin.
Les riches s'assuraient  prix d'or des moyens de transports. Les
pauvres se rsignaient  faire la route  pied. Mais o aller? Nul ne le
savait, et, pour ajouter  leur dtresse, voici que des pays allemands,
o ils espraient trouver repos et sret, on leur faisait savoir qu'on
ne les recevrait pas. Cette incertitude les retenait encore  Coblentz,
quel que ft le pril d'y rester.

Ce furent des heures cruelles, remplies par la terreur et l'angoisse.
Bernard et Valleroy en connurent toute l'horreur, Valleroy surtout, qui
se considrait comme responsable envers la maison de Malincourt de la
vie du chevalier, et qui s'tait engag  veiller sur Nina et sur tante
Isabelle. Ayant charge d'mes, il tremblait pour les chers tres qu'il
devait protger. Libre d'agir  son gr, il aurait quitt Coblentz sans
attendre que les vnements se fussent encore aggravs. Aprs avoir pris
conseil de tante Isabelle, il tait rsolu  se rendre avec elle en
Hollande, malgr la difficult d'y arriver, parce que l du moins on
trouverait un abri  proximit de la France. Mais Bernard, qu'excitait
l'esprance du prochain retour de son frre, ne voulait pas partir sans
l'avoir revu.

Le temps s'coulait ainsi dans les incertitudes et les larmes Du dehors,
n'arrivait aucune nouvelle sre et prcise. On ne voyait passer 
Coblentz que des fugitifs. Affols, briss par la fatigue et par
l'effroi, ils ne savaient rien, ne parlaient que de leur malheur. Ils
faisaient de dramatiques rcits de la dtresse des migrs, de cette
dbcle effroyable qui emportait au hasard jeunes et vieux, femmes et
enfants, les laissait sans gte et sans pain, les jetait au bord des
routes, extnus, les livrait  la brutalit des soldats, conduisait au
suicide les moins vaillants d'entre eux. Impossible de tirer de ces
infortuns aucun renseignement.

Mais, brusquement, la foudre clata. C'tait dans la nuit du 21 octobre.
Aprs avoir pass la soire avec Nina chez tante Isabelle et fait une
courte halte au caf des _Trois-Couronnes_, Bernard et Valleroy, rentrs
chez eux, s'taient couchs et endormis. Vers 3 heures du matin,
Valleroy fut brusquement rveill. Il se souleva et prta l'oreille. Un
bruit de foule montait de la rue, domin par des rumeurs confuses qui,
d'abord lointaines, se rapprochaient et grossissaient avec rapidit. Il
se jeta  bas de son lit, s'habilla en un tour de main, courut  la
croise et l'ouvrit. La rue tait pleine de monde, et de toutes parts
clataient l'effarement et l'pouvante. C'taient des gens qui
s'loignaient  grands pas, un lger bagage  la main: d'autres qui se
montraient aux croises,  peine vtus, d'autres enfin qui se
lamentaient.

Dans ce tumulte de voix et de cris, se croisaient des phrases sinistres.

--Les Franais sont entrs dans Mayence.

--Ils marchent sur Coblentz.

--Ils vont y arriver avant le lever du jour.

--Nous sommes perdus.

Valleroy ne voulut pas en entendre davantage. Depuis plusieurs jours, il
attendait ce moment et s'y tait prpar. Il entra dans la chambre de
Bernard, et, rveillant l'enfant endormi, il lui dit avec sang-froid:

--Habillez-vous, Monsieur le chevalier. Nous partons.

--Nous partons! Pourquoi?

--Parce que, dans quelques heures, Coblentz sera occup par l'arme de
Custine.

--Crois-tu donc que les soldats franais nous feraient du mal s'ils nous
trouvaient ici?

--Je ne le crois pas. Mais cette exprience, que j'oserais tenter si je
n'avais  exposer que moi-mme, je n'ai pas le droit de l'affronter
alors que vous tes sous ma garde. Le malheur des temps a fait de nous
des migrs. Nous sommes, vous et moi, passibles des lois
rvolutionnaires, vous surtout, en votre qualit de gentilhomme, fils
d'un suspect. Il importe que les Franais ne nous trouvent pas ici.

--Il faut donc fuir?

--Il le faut et sans tarder, Monsieur le chevalier. Htez-vous de vous
prparer. Moi, je cours chercher la voiture et le cheval dont je me suis
assur la possession en vue de l'ventualit qui se produit.

--Fais prvenir tante Isabelle et Nina, reprit Bernard. Tu sais qu'elles
doivent partir avec nous.

--Je vais les chercher. Elles me sont aussi chres qu' vous-mme, et
pas plus que vous je ne veux les abandonner.

Mais comme Valleroy allait quitter la chambre, le bruit de la rue
redoubla. C'taient des pas rapides, un fracas de chevaux et de roues
brlant le pav, qui cessrent tout  coup. Puis on frappa  la porte de
la maison.

--C'est Armand qui revient, s'cria Bernard, rouge de plaisir.

Ce n'tait pas Armand, mais le vidame d'pernon.

--Vous! Monsieur le vidame, dit Valleroy, qui lui avait ouvert, je vous
croyais en Bavire?

--J'y tais en effet, rpondit l'aimable gentilhomme, toujours
guilleret, fringant et souriant. C'est mme l que j'ai appris la marche
des Franais dans les pays du Rhin. Je n'ai pas voulu que le chevalier
restt expos aux dangers de la guerre et je viens le chercher. J'arrive
 temps,  ce que je suppose.

--Nous allions partir pour La Haye.

--Vous y rencontreriez d'autres dangers. Je vous emmne en Bavire chez
moi. Vous y attendrez la fin des mauvais jours.

--C'est qu'on assure que les migrs n'y sont pas reus.

--Rien de plus vrai; mais, grce  moi, on vous y recevra. Faites mettre
vos malles sur la berline, et partons. Il faut viter de tomber dans
l'avant-garde de Custine.

--Est-ce vous, mon frre? demandait Bernard du haut de l'escalier.

--Ce n'est pas votre frre, chevalier; mais c'est un fidle ami.

Et le vidame enlevait Bernard dans ses bras, le serrait contre sa
poitrine, le couvrait de baisers, en rptant:

--Je vous conduis en Bavire. Pressons-nous. Il n'y a pas une minute 
perdre.

Bernard n'essaya pas de rsister. Rsign  partir, il tait heureux de
trouver,  dfaut de la protection de son frre, celle de M. d'pernon.

--C'est que nous ne partons pas seuls, fit-il en regardant Valleroy, il
y a Nina et tante Isabelle.

--Vos amies! rpondit le vidame. Vous ne voulez pas vous sparer
d'elles? Qu' cela ne tienne! Nous allons les prendre en passant.

--Oh! que vous tes bon, Monsieur! s'cria Bernard.

Quelques instants aprs, la voiture du vidame d'pernon emportait
l'enfant  travers les rues de Coblentz.

Oh! cette course dans la nuit, au coeur d'une ville qui s'attend  tre
prise d'assaut, il ne devait jamais l'oublier. Parvint-il  une
vieillesse avance, il reverrait toujours ce spectacle d'une population
qu'a abandonne le sang-froid et qui se croit perdue. Il reverrait ces
fuyards affols, leur cohue envahissant les bureaux des coches et des
bateaux, des hommes camps au coin des avenues, montrant le ciel d'un
geste menaant; d'autres, d'un accent imprieux, demandant l'aumne pour
subvenir aux frais de leur route, d'autres enfin portant des torches
allumes pour guider leurs pas.

Devant le palais lectoral, un attroupement plus nombreux que les autres
arrta la voiture pendant quelques minutes; c'taient des sujets de
l'lecteur de Trves, qui, sur le bruit rpandu soudain de son prochain
dpart, venaient de se soulever, dcids  l'empcher de fuir. Pour les
apaiser, ce prince, dont leur rvolte paralysait les projets secrets, se
voyait contraint de renoncer  s'loigner et de se rsigner  partager
leur sort jusqu'au bout; perspective affreuse, puisqu'ils s'attendaient
 tre massacrs par ces soldats franais dont chacun parlait sans les
avoir jamais vus, en racontant  leur propos les plus terrifiantes
histoires.

Bernard, pench  la portire de la voiture, ne perdait pas un trait de
ces scnes que dramatisait la nuit et par o se manifestait la panique
de tout un peuple perdu. Un indicible effroi le tenait  la gorge,
oppressait son coeur. Il avait hte maintenant d'tre hors la ville, non
seulement pour chapper aux Franais que les cris de la foule
reprsentaient comme au moment d'entrer dans Coblentz, mais encore pour
se dlivrer de cette foule que la fureur qui s'tait empare d'elle
rendait agressive et menaait de rendre meurtrire.

Enfin, on arriva devant la maison qu'habitaient tante Isabelle et Nina,
dans une rue troite, moins passagre et moins encombre que les autres.
Mais, au moment o Valleroy se jetait  bas de la voiture pour monter
chez ses amies, sur le seuil de la maison apparut le propritaire
lui-mme, qui, tout en larmes,  moiti fou, fit connatre qu'il ne
savait ce qu'elles taient devenues. Ds le dbut de la panique, M.
Wenceslas Reybach, arrivant  l'improviste pour leur porter secours, les
avait emmenes avec lui, sans dire en quel lieu. Valleroy jeta au cocher
l'adresse du peintre, et le lourd quipage de nouveau s'branla. Mais,
chez Reybach, portes et fentres taient hermtiquement closes. Lui-mme
avait quitt la maison, et, vainement appele  plusieurs reprises,
Fraulein Lisbeth ne rpondit pas.

--Que faire? demanda Valleroy dvor d'inquitude.

--Voil qui est grave, objecta le vidame d'pernon, car sous peine de
nous mettre dans l'impossibilit de sortir de la ville, nous ne pouvons
courir plus longtemps  la recherche de ces dames.

--Oh! Monsieur, ne les abandonnez pas! supplia Bernard.

--Ce n'est pas volontairement que je les abandonne, chevalier; mais
encore faut-il ne pas nous perdre tous. Il est 4 heures... Au petit jour
les Franais seront devant Coblentz.

--Il tait convenu avec tante Isabelle qu' la premire alerte nous nous
runirions, observa Valleroy. Peut-tre allait-elle chez nous, pendant
que nous venions chez elle.

--Assurons-nous-en, rpondit M. d'pernon.

Par son ordre, la voiture rebroussa chemin. Cette fois, elle n'avanait
plus qu'avec difficult, tant la foule se faisait compacte, devenait
malveillante et souponneuse. On passa cependant, grce au sang-froid et
 l'nergie du cocher. Mais ce fut un vain et inutile effort. Pas plus
l o on allait que l d'o l'on venait, on ne trouva trace de celles
qu'on cherchait. Dans la tourmente de cette affreuse nuit, Nina et tante
Isabelle avaient disparu.

Au moment o cette disparition mystrieuse venait d'tre constate, et
comme le vidame d'pernon et Valleroy se consultaient, se produisit non
loin d'eux un nouveau mouvement de foule, une de ces furieuses pousses
de peuple qui brisent tout sur leur passage. En mme temps des clameurs
plus bruyantes s'levrent. De toutes parts on n'entendait que ce cri:

--L'ennemi! Voil l'ennemi!

--Il n'y a plus  hsiter, s'cria d'une voix nergique M. d'pernon.

Il dit un mot au cocher, et la chaise de poste s'loigna au galop de ses
chevaux robustes. Quelques instants aprs, elle tait hors la ville et
cheminait rondement sur une route dserte allant vers le Nord.

Bernard, le front dans ses mains, pleurait et gmissait:

--Nina! ma pauvre Nina!

Plus intrpide et plus fort, Valleroy se dominait, contenait sa douleur.
Mais le nom qu'touffait sa bouche retentissait dans son coeur, et ce
nom, c'tait celui de tante Isabelle.

--Pauvre tante Isabelle!

En haut d'une monte gravie d'un train rapide, les chevaux s'arrtrent
pour souffler. De cet endroit,  travers les brumes gristres du matin,
on apercevait la masse confuse des maisons de Coblentz, et, autour de
cette masse, la ceinture phosphorescente que lui faisaient les eaux du
Rhin et de la Moselle. Les rumeurs de tout  l'heure s'taient teintes
et la nuit s'achevait silencieuse. M. d'pernon avait mis la tte  la
portire.

--C'est trange, murmura-t-il, on n'entend ni le son des tambours ni le
bruit d'une arme en marche... Si c'tait une fausse alerte!

Et c'tait une fausse alerte, en effet. En arrivant au terme de leur
course, nos voyageurs devaient apprendre que le gnral de Custine,
aprs avoir annonc,  peine entr dans Mayence, qu'il se portait sur
Coblentz, avait modifi ses plans et s'tait dcid  marcher sur
Francfort.




CHAPITRE VIII

POUR LA REINE


 Hamm, en Westphalie, un soir des premiers jours du mois de mars 1793,
dans une salle du chteau seigneurial appartenant au roi de Prusse, un
gros homme en grand deuil occupait un fauteuil bas et large, au coin
d'une haute chemine, o brlaient de lourdes bches enterres  moiti
sous la cendre.

Ce qui caractrisait ce personnage dont le regard fin et clair rvlait
seul la jeunesse, c'tait, indpendamment d'un masque bourbonien aux
prominences accuses, l'norme embonpoint qui semblait le clouer sur
son sige d'o pendaient, touchant  peine au sol, ses jambes paissies
par des enflures de goutte et presque caricaturales sous le bas de soie
qui les dessinait. Sa main droite, enfle comme le reste du corps,
s'talait sur le bras du fauteuil. De la gauche, il tenait une canne 
pommeau d'or dont il avait enfonc l'extrmit dans son soulier,
derrire le talon.  cette attitude qui lui tait familire, tout migr
ayant vcu nagure  Coblentz aurait reconnu Monsieur, comte de
Provence, ou Monseigneur le rgent, pour rappeler le titre qu'il avait
pris aprs la mort de Louis XVI, et dont il persistait  se parer, bien
que les puissances eussent refus de l'admettre en cette qualit.

C'tait lui, en effet. Depuis dj trois mois, il rsidait  Hamm, o,
en fuyant les bords du Rhin, il s'tait rfugi, ainsi que le comte
d'Artois, aprs avoir err longtemps de tous cts au milieu des plus
pressants prils et o la Prusse consentait  lui accorder un asile
provisoire. L tait venue le surprendre la nouvelle du tragique trpas
de son frre an; l, son frre cadet l'avait quitt pour aller plaider
auprs de l'impratrice Catherine de Russie la cause des Bourbons.
Maintenant, il s'y trouvait seul, ou presque seul, entour de quelques
courtisans, oubli, perdu, si loin de tout, que souvent il pouvait
croire qu'un voile pais le sparait du reste de l'Europe et qu'il
n'tait plus le reprsentant de la maison de France qu'aux yeux de ses
compagnons d'exil ou des rares Franais qui venaient protester auprs de
lui de leur inbranlable fidlit.

Sans doute, c'tait un de ces loyaux serviteurs, ce vieillard de petite
taille, au corps mince, au visage maigre, qui se tenait assis, en face
du prince, au bord d'une chaise, dans une attitude de dfrence, vtu
comme un seigneur de la cour  l'poque de sa splendeur, tir  quatre
pingles, et si soign sur toute sa personne qu'en son costume de
velours aux parements orns de jais il semblait sortir d'une boite. Oui,
c'en tait un, car un ardent dvouement  la cause royale avait seul pu
le conduire  Hamm au cours d'une saison rigoureuse  peine acheve, et
il se nommait le vidame d'pernon.

En ce moment, sans se dpartir du respect qu'il devait  un prince du
sang, le brillant gentilhomme causait librement avec Monsieur; et trs
attachant devait tre le sujet de l'entretien, car le vidame s'tait
chauff  parler, et Monsieur avait blmi d'impatience en l'coutant.

--Enfin, si je vous comprends bien, Monsieur le vidame, s'cria le
prince tout  coup, vous venez nous solliciter d'approuver un complot
qui a pour but de sauver notre belle-soeur, S. M. Marie-Antoinette, reine
de France, veuve du roi dfunt.

--C'est en effet pour solliciter l'approbation de Monseigneur que je
suis venu du fond de la Bavire dans le fond de la Westphalie, rpondit
M. d'pernon.

--On nous a propos dj plusieurs projets analogues, objecta Monsieur;
mais, aprs examen, il a t reconnu qu'ils taient inexcutables.

--Celui que j'ose soumettre  Votre Altesse Royale ne mrite pas le mme
reproche. C'est en cela qu'il se distingue des autres. Il est l'oeuvre de
mon neveu le marquis de Guilleragues et de quelques vaillants
gentilshommes qui en garantissent la russite.

--La reine est dtenue au Temple; elle y est garde par des jacobins
forcens, inaccessibles  la piti. Avant d'tudier les moyens de la
faire sortir de Paris, il faudrait s'assurer qu'il sera possible de
l'arracher  sa prison.

--L'excution de cette partie du programme appartient aux royalistes
fidles qui n'ont pas quitt la capitale et dont le dvouement veille
nuit et jour autour de la reine. Ils se disent srs de l'enlever du
Temple et prtendent qu'ils l'eussent dj fait s'ils savaient  quel
lieu conduire Sa Majest aprs l'avoir dlivre. C'est  les seconder et
 couronner leur entreprise que mon neveu et ses amis se sont attachs.

--De Paris  toutes les frontires, les routes sont surveilles, reprit
Monsieur.

--Pas galement, Monseigneur, et celle qu'aurait  suivre la reine
n'offre pas ce danger au mme degr que les autres. Du reste, si Votre
Altesse Royale daigne jeter les yeux sur le plan que voici, elle verra
que, grce aux forts de l'Oise et de la Normandie, il n'est pas
impossible d'arriver  Dieppe par des chemins isols, couverts et
gnralement peu surveills par les autorits rvolutionnaires.

--Voyons votre plan, Monsieur le vidame.

M. d'pernon s'tait lev. Il tira de sa poche une carte gographique,
la dplia et la mit sous les yeux de Monsieur.

--Voil l'itinraire, continua-t-il. Monseigneur le rgent peut voir que
les grands centres de population sont soigneusement vits et qu'on n'a
devant soi qu'une douzaine de villages qu'il est ais de contourner.

--Mais vos relais de chevaux, o les placez-vous?

--Il y en a cinq, le premier dans une ferme au-dessus d'Andrsy, le
second dans la fort de Gisors, le troisime  Gournay sans y entrer, le
quatrime  Serqueux, galement sans y entrer, et le cinquime en vue de
Gamaches.  Dieppe, ou plutt  une lieue de cette ville, en remontant
vers Saint-Valry-en-Caux, une embarcation attendra la reine pour la
transporter  bord d'un navire anglais qui stationnera non loin des
ctes.

--Oui, c'est assez bien imagin, fit Monsieur d'une voix grave et lente.
Mais, si sre que soit cette route, ajouta-t-il, comment la
franchira-t-on? Car il y aura quatre personnes  transporter, Monsieur
le vidame. Je connais la reine. Elle ne consentira  fuir que si sa
fille, son fils et Madame lisabeth, ma soeur, peuvent fuir avec elle.

--Tout est prvu, Monseigneur. Nos amis de Paris affirment que, grce
aux relations qu'ils se sont mnages parmi les gardes nationaux, ils
pourront faire sortir les quatre prisonniers en mme temps. Au jour fix
pour leur vasion, ce sera le soir, une berline les attendra dans la
plaine Saint-Denis. Le marquis de Guilleragues, mon neveu, sera sur le
sige. Un autre gentilhomme, M. de Morfontaine, ira  cheval en avant de
la voiture pour prparer les relais confis  des hommes d'un dvouement
 toute preuve.

--En supposant qu'il n'y ait ni contre-temps, ni pertes de temps,
combien faudra-t-il d'heures pour franchir la distance qui spare Dieppe
de Paris?

--Quatorze heures, Monseigneur. La famille royale sera dj loin
lorsqu'au Temple on s'apercevra de sa disparition.

--Ne sera-t-elle pas arrte en chemin? demanda encore Monsieur.

--C'est peu probable, rpondit M. d'pernon. Le plan que j'ai l'honneur
de prsenter  Votre Altesse Royale a pour base la certitude acquise que
la route choisie est libre jusqu'au bout. Cependant, en prvision d'une
mauvaise rencontre, nous nous sommes procur des passeports au nom de la
femme d'un conventionnel, voyageant avec sa famille.

--Dcidment, vidame d'pernon, vous avez rponse  tout, fit Monsieur,
en se carrant dans son fauteuil sur lequel il s'tait soulev pour
suivre les indications que lui donnait son interlocuteur.

Il garda un moment le silence, puis il reprit:

--Lorsque des gentilshommes franais vont exposer leur vie pour sauver
la reine, nous ne saurions, quoique leur entreprise nous inspire peu de
confiance, refuser de l'approuver. Mais il faut que vous compreniez,
Monsieur le vidame, que nous avons quelque mrite  donner cette
approbation, car la reine en libert deviendra pour nous une cause
d'embarras.

--La reine! Une cause d'embarras?

--Elle voudra exercer seule le pouvoir; elle nous disputera la
rgence... Enfin, peu importe! On saura du moins combien taient
calomnieux les propos abominables qui nous ont accus de souhaiter la
mort de notre belle-soeur. Car, on l'a dit, Monsieur le vidame, on l'a
dit, s'cria Monsieur d'un accent d'indignation.

--Il n'est pas un royaliste qui n'ait repouss ces accusations avec
nergie, Monseigneur, protesta M. d'pernon.

--La reine y a cru, dit Monsieur. Tant pis pour elle, au surplus. Quant
 nous, notre devoir consiste  lui prouver qu'elle s'est trompe, et ce
devoir nous l'accomplirons. Nous approuvons en principe votre plan.

--Ce n'est pas mon plan, Monseigneur. L'honneur en revient tout entier
au marquis de Guilleragues, au comte de Morfontaine et  leurs amis.

--O sont actuellement ces messieurs?

--M. de Morfontaine est en route pour Paris, sous un dguisement, bien
entendu. En attendant les ordres de Votre Altesse Royale, il se
concertera avec ceux de nos amis qui travaillent  faire sortir du
Temple la famille royale.

--Et le marquis de Guilleragues?

--Il est  Bruxelles, o je dois lui faire parvenir les avis d'aprs
lesquels il agira.

-- Bruxelles! s'cria Monsieur. Mais, depuis la bataille de Jemmapes,
cette ville est occupe par les Franais. Il y a pril pour lui  y
rsider.

--Mon neveu parle la langue allemande comme sa langue maternelle. 
Bruxelles, il se fait passer pour un artiste de Munich en tourne de
visite dans les muses de Belgique et de Hollande, et,  la faveur de ce
mensonge, il n'y est pas inquit. Ds que je l'aurai fait avertir, il
ira s'embarquer  Ostende pour l'Angleterre. L, il frtera un navire
qui le conduira sur les ctes de France prs de Dieppe et qui devra
venir l'y reprendre dix jours plus tard. Une fois dbarqu, il partira
pour Paris,  pied, par la route qu'il devra suivre au retour. Chemin
faisant, il verra les royalistes qui se sont chargs d'organiser les
relais de chevaux et ne s'arrtera qu' Gennevilliers, prs de
Saint-Denis, o M. de Morfontaine viendra le retrouver. Monseigneur
estimera sans doute que nos dispositions sont bien prises.

--Oui, mais on y peut objecter qu'elles manquent de cohsion, remarqua
Monsieur. Je vois bien que chacun des conjurs sait en gros ce qu'il
doit faire, mais non  quelle date il doit le faire. Il faudrait  votre
plan un lien qui en coordonnt toutes les parties. Il faudrait surtout
une note qui les prcist, les rsumt et les fit concorder.

--Cette note existe, Monseigneur. Elle prvoit tout ce qui doit tre
prvu; elle assigne  chacun sa tche, et tous les associs de
l'entreprise la recevront en temps opportun.

--Comment la leur ferez-vous parvenir?

--Par un messager trs fidle et trs sr.

--Si fidle et si sr qu'il soit, s'il est arrt en route et si l'on
trouve sur lui des instructions que vous lui aurez confies, non
seulement votre plan ne pourra plus tre utilis, mais tous ceux qui
auront particip  son excution payeront de la vie leur dvouement  la
famille royale.

--Ce danger ne se prsentera pas, Monseigneur. Le messager ne portera
pas de papiers compromettants. Il n'aura  transmettre que des
instructions verbales.

--Mais ne craignez-vous pas qu'en les transmettant il en oublie
d'essentielles?

--Il les aura apprises par coeur et se contentera de les rciter  ceux
vers qui il aura t envoy,  M. de Guilleragues  Bruxelles,  M. de
Morfontaine  Paris, et  Sa Majest la reine au Temple, s'il est assez
heureux pour arriver jusqu' elle.

--Il faudra donc que sa mmoire n'ait pas de dfaillances?

--La mmoire des enfants est sre. C'est le privilge de leur ge.

--Que parlez-vous d'enfants, Monsieur le vidame? Est-ce  un enfant que
vous confierez d'aussi grands intrts?

--Celui auquel je pense, Monseigneur, possde la raison d'un homme; il
en aura la prudence et le courage.

Un sourire s'esquissa sur la large face de Monsieur, et il dit non sans
raillerie:

--C'est donc un oiseau rare, un prodige? Comment se nomme-t-il?

--Il se nomme le chevalier de Malincourt, rpondit M. d'pernon en
s'inclinant.

--Le chevalier de Malincourt? rpta Monsieur. Je connais ce nom.

--Votre Altesse Royale connat aussi le noble enfant qui le porte. 
Coblentz, il fut prsent  Monseigneur par son frre le vicomte de
Malincourt.

--Oui, je m'en souviens... Une physionomie intelligente et recueillie,
le fils d'un des plus fidles serviteurs du roi... Et c'est cet
adolescent que vous allez exposer aux prils dont nous venons de parler?

--Il s'est offert lui-mme  les affronter. Durant l'hiver qui vient de
finir, il vivait auprs de moi, en Bavire, o je lui donnais
l'hospitalit. C'est pendant son sjour dans ma maison, qu' diverses
reprises il m'a exprim sa ferme volont d'aller  Paris pour se
rapprocher de ses parents, dtenus  la prison des Carmes.

--C'est un trait rare de vaillance et d'intrpidit, observa Monsieur.

Le vidame d'pernon continua:

--J'ai vainement essay de combattre ce projet, en montrant au chevalier
les innombrables difficults qui se dresseraient sur sa route. Mais,
n'ayant pu le dissuader de faire ce qu'il avait rsolu, aprs m'tre
convaincu qu'il le ferait malgr tout, l'ide m'est venue d'utiliser
pour la cause royale son voyage en France. Je lui ai donc fait connatre
ce que j'attendais de lui. Il s'est engag  me servir, et, dans ce but,
il a appris de mmoire le texte prcis des instructions que je suis
maintenant tenu d'envoyer  mon neveu et  ses amis.

--Il faudra nous prsenter le chevalier de Malincourt, Monsieur le
vidame. Nous serons heureux de le fliciter et de l'assurer de notre
bienveillance. Amenez-nous-le demain.

--C'est qu'il est l, reprt le vidame, en dsignant la porte close qui
ouvrait sur une galerie servant d'antichambre. Il est l, ainsi que
l'homme qui doit l'accompagner  Paris et veiller sur lui. Cet homme,
qu'on appelle Valleroy, est aussi dvou  la maison de Malincourt que
je le suis moi-mme  la famille royale. Monseigneur le rgent veut-il
m'autoriser  lui prsenter sur-le-champ le chevalier et son compagnon?

--Faites, Monsieur le vidame, faites, dit Monsieur.

M. d'pernon alla ouvrir la porte, appela de la main, et Bernard parut,
suivi de Valleroy, qui marchait  trois pas de lui, sans embarras ni
timidit. Depuis qu'il s'tait enfui de Coblentz et durant le sjour
qu'il venait de faire en Bavire, divers changements s'taient oprs
dans la personne de Bernard. D'abord, il avait grandi de manire 
pouvoir tromper sur son ge. Il n'avait pas encore atteint sa
quatorzime anne et semblait cependant l'avoir dpasse. L'ensemble de
son corps restait grle, mais sa taille, en s'allongeant, tait devenue
plus flexible et plus lgante. Dans l'enfant, elle laissait deviner ce
que serait le jeune homme quand ses membres se seraient dvelopps et
fortifis.

Toutefois, c'est surtout le visage pli, la grave expression du regard,
la mobilit des traits qui trahissaient la maturit prcoce de Bernard.
Cette maturit, il en portait depuis longtemps le signe, depuis surtout
qu'il avait vu pleurer sa mre. Elle formait en quelque sorte le trait
caractristique de sa physionomie. Mais, durant les six mois qu'il
venait de passer en Bavire auprs du vidame d'pernon, elle s'tait
encore accentue. C'est que, pendant ce long hiver, au fond d'un vieux
chteau perdu sous la neige, spar du reste du monde, loign de ses
parents, le pauvre enfant, malgr l'ingnieuse et infatigable bont de
M. d'pernon, malgr la tendre sollicitude de Valleroy, avait beaucoup
souffert et rpandu, lui aussi, bien des larmes. Appelant vainement 
son aide, pour se distraire et se consoler, la lecture et l'tude, il ne
pouvait secouer les angoisses qu'amassait dans son coeur l'incessante
vision des malheurs de sa famille et des malheurs de son pays. On
vieillit vite au contact d'preuves aussi cruelles. Le corps conserve sa
jeunesse; mais l'me se virilise, et c'est ainsi qu'un matin, Bernard
s'tait rveill en possession de l'nergie qu'exigent les mles
rsolutions.

Alors, il avait entretenu Valleroy de son dessein d'aller  Paris afin
de se rapprocher de ses parents. Valleroy, loin de l'en dtourner, ayant
encourag ce dessein et s'y tant associ, la volont de Bernard tait
devenue peu  peu inbranlable, si bien que les prudentes objections
qu'y fit d'abord M. d'pernon, quand il en fut averti, taient venues se
briser contre le parti pris le plus absolu.  ce moment, le vidame
correspondait avec son neveu le marquis de Guilleragues, rfugi 
Berlin, au sujet d'un projet ayant pour but la dlivrance de la reine
Marie-Antoinette. Il pensa que Bernard, tant invinciblement dcid  se
rendre  Paris, pourrait participer utilement  l'excution de ce
projet. Il le lui confia ainsi qu' Valleroy, et tous deux promirent de
se prter  ce qu'on attendait d'eux. Telles taient les circonstances
qui les avaient conduits  Hamm et les mettaient, ce jour-l, en
prsence de Monsieur, comte de Provence.

Avant d'entrer dans la salle o il allait les recevoir, Bernard et
Valleroy s'arrtrent comme s'ils attendaient des ordres.

--Avancez, chevalier, cria Monseigneur le rgent, et vous aussi.
Monsieur Valleroy. Le bien que M. le vidame d'pernon nous a dit de vous
nous a suggr le dsir de vous connatre. Nous savons  quels nobles et
louables projets vous tes associs l'un et l'autre, et j'ai tenu  vous
dire que non seulement je les approuve, mais qu'encore il m'est agrable
de penser que l'excution en est confie  des vaillants tels que vous.

Bernard rpondit au compliment par une inclination silencieuse, tandis
que Valleroy balbutiait:

--Monseigneur me comble et me rend trs fier.

--Il faudra que vous soyez prudents, jeunes gens, extrmement prudents,
insista Monsieur. Vous, Monsieur Valleroy, en votre qualit du plus g,
vous veillerez sur le chevalier; vous modrerez ses ardeurs, vous lui
interdirez tout ce qui pourrait trahir sa qualit et vos intentions.
Quant  vous, chevalier, fiez-vous  votre compagnon, laissez-vous
guider par lui et n'ayez d'autre souci que de ne pas perdre la mmoire,
d'y garder trs exactement les instructions confies  votre honneur et
 votre zle.

--Je suis sr de les apporter  Bruxelles et  Paris telles qu'elles
m'ont t remises, fit Bernard  qui revenait le sang-froid. D'ailleurs,
ajouta-t-il, pour ne pas les oublier, je les rciterai soir et matin.

Monsieur approuvait de la tte.

--Excellent systme, fit-il.

Et aprs une pause, il ajouta:

--Nous avons encore une mission personnelle  vous confier, chevalier.

--Je la remplirai de mon mieux, Monseigneur, comme l'autre.

--Si vous voyez la reine, offrez-lui nos hommages et assurez-la du
dvouement d'un frre quelle a mconnu et qui mrite sa confiance.
Dites-lui qu'elle aurait tort, une fois en Angleterre d'y rester. Sa
place est  Vienne, o sa prsence aura pour effet d'exciter le zle par
trop boiteux de l'empereur.

--J'aurai l'honneur de rpter  la reine les propres paroles de Votre
Altesse Royale.

Il y eut encore un silence. Puis Monsieur reprit:

--N'avez-vous pas oubli votre leon, chevalier, seriez-vous en tat de
nous la dire?

--Je le crois, Monseigneur.

--Eh bien, j'en veux faire l'exprience. Donnez-moi le texte des
instructions, Monsieur le vidame.

M. d'pernon prsenta au prince une feuille de papier couverte
d'criture. D'un signe, Monsieur engagea Bernard  rciter.

Celui-ci commena d'une voix assure:

--On sent combien il y a de difficults prsentement  s'en aller, et
combien de danger  le risquer. Mais on croit qu'il est encore plus
dangereux de rester, et qu'il est mme impossible de sortir, autrement
que par une fuite courageuse de l'tat o l'on est rduit. C'est ce qui
engage  demander attention et rsolution trs prompte sur un projet
propos par des serviteurs trs fidles, duquel on assure que Sa Majest
a dj quelque connaissance. On l'a soigneusement examin et discut
dans toutes ses parties il parat avoir des avantages qui le rendent
prfrable  tous ceux dont il avait t question jusqu' ce moment.

 cet endroit, Monsieur interrompit Bernard.

--Il importe que tout ce qui prcde soit textuellement rpt  la
reine, Monsieur le chevalier. Vous aurez soin de n'en rien omettre.
Continuez.

Bernard reprit sans hsiter:

--La sortie par mer n'est qu' la distance de quarante lieues. On ne
passera par aucune ville, ni par aucun lieu o il y ait garnison, garde
nationale ou bureaux; la route est facile et connue dans les vingt
premires lieues qu'il faudra faire avec grande vitesse. Elle est
ensuite dtourne et ne rentre dans aucune des parties sur lesquelles on
a eu l'veil et  l'gard desquelles on peut avoir des soupons.
D'ailleurs tout se fera par des relais et sous la conduite de
gentilshommes srs qui priront tous plutt que de laisser manquer
l'entreprise.

Monsieur, brusquement, arrta la rcitation, et pliant la feuille de
papier qu'il rendit au vidame d'pernon, il s'cria:

--Inutile d'aller plus loin. C'est merveilleusement su.

Puis, d'une voix qui trahissait une motion jusqu' ce moment contenue,
il ajouta:

--Quoique vous soyez un enfant, chevalier, on vous traite en homme.
Montrez-vous digne du nom que vous portez et de la confiance qu'on vous
tmoigne. _Macte animo, generose puer!_

Monsieur savait ses classiques et aimait  les citer.

--Quand partez-vous? demanda-t-il encore, en s'adressant cette fois 
Valleroy.

--Demain matin, Monseigneur.

--Eh bien, demain, nous ferons prier Dieu et clbrer la messe pour
l'heureuse issue de votre entreprise. Bon voyage et prompt retour,
Messieurs. Vidame d'pernon, nous serons heureux de vous revoir avant
que vous ne retourniez en Bavire.

--Demain, alors, Monseigneur.

--Demain, soit. Nous vous recevrons aprs midi.

L'audience tait termine. Dj, marchant  reculons, et le front
inclin, le vidame et Valleroy se rapprochaient de la porte, quand ils
s'aperurent que Bernard, au lieu de les suivre, demeurait debout et
immobile devant Monseigneur le rgent.

--Avez-vous autre chose  nous dire, mon enfant? fit celui-ci.

--J'ai une grce  vous demander, Monseigneur, rpondit le chevalier.

--S'il est en notre pouvoir de vous l'accorder, c'est fait.

--Depuis plus de six mois, Monseigneur, je suis spar de mon frre an
le vicomte de Malincourt. Il m'a quitt en septembre dernier pour suivre
Mgr le comte d'Artois  l'arme de Brunswick, et je ne l'ai plus revu.
Un peu plus tard, j'ai su qu'il partait pour l'Angleterre. Ce sont les
dernires nouvelles qui me soient parvenues de lui, et j'ignore s'il est
mort ou vivant.

--Mais nous avons lieu de croire qu'il est vivant, s'cria Monsieur. Le
comte d'Artois l'a charg de diverses missions pour Londres, Copenhague
et Stockholm. Si, durant ce long voyage, il lui tait arriv quelque
accident, nous en serions averti dj.

--Si donc je suis sans nouvelles de lui, c'est qu'il n'a su o m'crire,
ou que ses lettres ne me sont pas parvenues.

--C'est probablement cela.

--Eh bien, continua Bernard, je supplie Votre Altesse Royale de donner
des ordres pour qu'on s'inquite du vicomte de Malincourt, pour qu'on le
retrouve et qu'on lui fasse savoir que son frre est parti pour Paris.

--Ce sera fait, chevalier, je vous le promets.

--Alors, je n'ai plus qu' prendre cong de Monseigneur en le
remerciant.

Bernard, pntr de respect, se courba. Puis il rejoignit M. d'pernon
et Valleroy qui l'attendaient au seuil de la salle, et sortit avec eux,
suivi du regard de Monsieur o passait un sourire de bienveillante et
douce piti.

Rest seul, le prince frappa deux coups sur un timbre. Presque aussitt,
 une porte basse dissimule dans la boiserie qui cachait les murs,
parut un homme en deuil. Quoique d'aspect jeune et dans la force de
l'ge, il semblait n'avoir que le souffle, tant taient ples ses
lvres, dcharn son visage et maladif son teint. C'tait le comte
d'Avaray, le conseiller priv, le favori prfr, l'ami fidle dont
l'habilet, le dvouement, le sang-froid avaient, en 1791, tir Monsieur
de la fournaise de Paris. Actif et remuant, toujours  porte de son
prince, il exerait sur lui une influence toute-puissante; nulle
dcision grave ne se prenait sans son avis.

--Venez, cher d'Avaray, lui dit Monsieur en le voyant; je suis seul; mes
visiteurs sont partis.

--Ils vous ont longtemps retenu, Monseigneur...

--C'tait ce vieux fou de d'pernon... Ne s'est-il pas avis de nous
arriver du fond de la Bavire pour nous faire part d'un complot ourdi
dans le but de dlivrer la reine!... Comprenez-vous cela, d'Avaray! On
n'a pu, malgr tant d'efforts successifs et combins, sauver le roi mon
frre, et on sauverait la reine!...

--Une telle tche est impossible aujourd'hui, rpondit le courtisan.

--J'ai essay de le dire; mais on ne voulait pas m'entendre, et le
vidame d'pernon aurait pris en mauvaise part les efforts que j'aurais
faits pour empcher quelques braves gentilshommes d'aller prir dans une
hroque, mais folle aventure J'ai donc cout, mis quelques conseils
et donn l'approbation qu'on me demandait.

--Et vous avez bien fait, Monseigneur, M. d'pernon est une si mchante
langue...

--Ce qui m'attriste le plus, c'est qu'on jette un enfant dans cette
quipe... Autant l'envoyer  la mort...

Mgr le rgent fut un moment silencieux; puis, d'une voix un peu teinte,
comme s'il se parlait  lui-mme, il reprit:

--Car il est vident que la reine ne peut plus tre dlivre... Elle
prira comme son mari; ses enfants priront avec elle; Madame lisabeth
ma soeur partagera leur sort, et, contraint d'accomplir le rigoureux
devoir que m'impose ma naissance, j'aurai la douleur de monter sur un
trne ensanglant... C'est le destin, et nul n'est assez puissant pour
en arrter le cours... N'est-ce pas votre avis, cher d'Avaray?

--C'est mon avis, Monseigneur...

--Une couronne! Quel lourd fardeau dans les temps o nous sommes!
continua Monseigneur en s'agitant dans son fauteuil.

Un nouveau silence suivit cette exclamation douloureuse. Le prince
paraissait en proie  de sombres mditations.

--Allons, Monseigneur, reprenez courage et confiance, revenez  vous,
lui dit le comte d'Avaray.

Et, dsignant sur une table un volume in-folio, reli en cuir rouge,
dor sur tranches, portant sur le plat les armes de France, il ajouta:

--Monseigneur le rgent veut-il que je lui relise le crmonial du sacre
des rois?

--Oui, c'est cela, d'Avaray. Commencez l o nous en tions rests,
quand le roi quitte son prie-Dieu pour aller recevoir la couronne des
mains du cardinal archevque... Si ce n'tait ma maudite goutte,
j'aurais pu m'exercer  cette belle crmonie... Lisez, cher d'Avaray,
je vous coute...




CHAPITRE IX

 BRUXELLES


En ce mois de mars 1793, les Pays-Bas taient en feu. Depuis l'automne,
le gnral Dumouriez occupait Bruxelles, dont la victoire de Jemmapes
lui avait ouvert la route et d'o les Autrichiens s'taient enfuis  son
approche. Matre de cette ville, il y avait pris ses quartiers d'hiver,
et son arme confortablement installe en Belgique, il tait parti pour
Paris afin d'y faire accepter son plan de campagne en Hollande qu'il
voulait excuter au printemps. Aprs une absence de quelques semaines,
il venait de rentrer  Bruxelles, et ses dernires dispositions
arrtes, il s'tait port  la rencontre des Autrichiens qui prenaient
l'offensive en vue de reconqurir la capitale belge qu'ils considraient
comme la cl de vote de leur puissance dans les Pays-Bas.

 la date du 15 mars, les belligrants taient en prsence aux environs
de Lige. Une bataille paraissait donc imminente, et de toutes parts les
populations en attendaient l'issue, affoles par les perspectives
diverses qu'elles pouvaient craindre ou esprer.  Bruxelles, le trouble
tait  son comble, car c'est l que les vnements qui se prparaient
devaient avoir les contre-coups les plus retentissants et les plus
funestes.  l'exception d'une faible garnison  qui restait confie la
garde de la ville, toutes les forces disponibles en taient sorties ou
continuaient  en sortir, se dirigeant sur Nerwinde, o Dumouriez les
concentrait. Ce n'taient que marches et contre-marches, ordres arrivant
du quartier gnral, instructions arrivant de Paris, et un perptuel
va-et-vient de personnages de tous rangs et de toutes conditions, de
visages plus ou moins suspects, et,  vrai dire, un dsordre que
favorisaient l'insuffisance et le dsarroi de la police locale, place
sous les ordres d'un officier de Dumouriez.

C'est dans ces circonstances que, le matin du 17 mars, se prsentait, 
l'une des barrires de la ville, un marchand colporteur, jeune homme 
mine dbonnaire dont les simples allures, mme en ce temps o les
autorits se montraient aisment souponneuses, ne pouvaient veiller
leur dfiance. Il conduisait l'ordinaire quipage des gens de sa
profession, une voiture-fourgon, attele d'un seul cheval, dans laquelle
taient ses marchandises. Arriv  la barrire, il s'arrta, et,
s'adressant au factionnaire de garde, il demanda  entrer dans la ville.

--As-tu un passeport, citoyen? lui dit le soldat. Est-il en rgle? Dans
ce cas, exhibe-le, afin qu'on voie d'o tu arrives.

--J'arrive de Coblentz, rpondit le colporteur.

--De Coblentz! Mais, alors, tu es un migr!... Et tu oses...

--J'ose parce que je ne suis pas un migr. Voici ma carte de civisme
qui prouve que je suis un bon Franais, et voici un sauf-conduit qui
tablit qu'il y a dj plusieurs mois j'ai t charg par la
municipalit d'pinal d'une mission secrte en Allemagne.

Le soldat eut un geste de mpris. Il repoussa ddaigneusement les
papiers que lui prsentait le colporteur.

--Tu soumettras ces pices au chef du poste, citoyen espion, fit-il.

Cette qualification ne parut pas offenser celui  qui elle s'adressait.
Sans la relever, il entra dans le corps de garde et s'y trouva en
prsence de l'officier qui en avait le commandement. Il renouvela sa
demande en montrant ses papiers. L'officier les prit et les parcourut.

--Quoique la sentinelle m'ait trait d'espion, dit le colporteur, je
suis un ami dsintress de la Rpublique une et indivisible, un
dfenseur de la libert.

--Tu te nommes Joseph Moulette? demanda l'officier d'une voix brve.

--Joseph Moulette, d'pinal, dlgu de la municipalit de cette ville.

--Et tu viens de Coblentz?

--Oui, mon officier.

--Non pas  pied, j'imagine.

--Ma voiture est l.

--Eh bien, on va l'inspecter, ta voiture, et si elle ne contient aucun
objet suspect, tu pourras entrer en ville, car tes papiers sont en
rgle.

Le colporteur sortit aussitt. L'officier le suivit. Sur son ordre, deux
soldats s'avancrent pour procder  l'inspection du fourgon dont le
colporteur s'tait empress d'ouvrir les portes places sur les cts.
On put voir alors, comme dans l'intrieur d'une boutique, tout un
talage de tricots, maillots, bas de laine et foulards couchs sur une
tagre, ou suspendus  une tringle transversale, le tout en si bel
ordre qu'il ne pouvait venir  l'ide qu'entre des marchandises si bien
ranges, il y et place pour quelqu'un des objets que l'officier avait
qualifis de suspects.

--C'est bon, laissez passer! dit ce dernier.

Le colporteur ferma sa voiture, et, se mettant  la tte du cheval qu'il
prit par la bride, il pntra dans la ville par une large rue que
parcouraient en tous sens des pitons et des vhicules, au milieu
desquels il se confondit. Pendant une demi-heure, il continua  avancer
ainsi, regardant  droite et  gauche, comme s'il cherchait son chemin.
Puis, lorsque, d'un rapide coup d'oeil, il eut constat que, dans la
foule qu'il traversait, personne ne l'observait, il s'arrta. Il se
trouvait alors devant l'glise de Sainte-Gudule, au centre d'une vaste
place. L'endroit, sans doute, lui parut propice au dbit de ses
marchandises, car il rangea sa voiture au long d'un mur et en dtacha
les auvents comme pour se prparer  exercer son commerce accoutum.
Mais, tout en feignant de mettre la dernire main  son talage, il se
penchait dans l'intrieur du fourgon, et parlant  demi-voix, il dit:

--Nous voici dans la citadelle, Monsieur le chevalier, vous pouvez vous
montrer.

Sous une couverture jete tout au fond du fourgon et dissimule par les
marchandises, un corps se dessinait. La couverture fut rejete d'un
brusque mouvement, et entre les tricots tendus sur les tringles apparut
la tte fine et ple de Bernard de Malincourt.

--Si tu continues  m'appeler Monsieur le chevalier, tu nous attireras
quelque algarade, mon bon Valleroy, dit l'enfant en sautant  terre.

--C'est vrai, confessa Valleroy, j'oublie toujours...

--N'oublie plus, que diable! Rappelle-toi qu'il n'y a ici ni chevalier
ni serviteur, mais seulement un oncle et un neveu, colporteurs de
profession, voyageant ensemble. Tu es clibataire, et moi je suis
Bernard, le fils de ta soeur.

--Entendu, Bernard; j'oublierai que je te dois le respect.

--Alors, nous sommes  Bruxelles? reprit Bernard en jetant des regards
curieux autour de lui...

-- Bruxelles, place Sainte-Gudule, et trs exacts au rendez-vous,
puisque c'est aujourd'hui le 17 mars et que c'est du 17 au 20 que M. de
Guilleragues, averti par M. d'pernon, doit nous rencontrer ici.

--Nous n'avons donc qu' attendre avec patience.

--C'est toute notre tche pour le moment. Je vais profiter du rpit
qu'elle nous laisse pour me mettre en qute d'une auberge o nous
prendrons nos repas et o nous coucherons, car je pense que vous en avez
assez des nuits  la belle toile...

--Oui, et j'avoue que ce soir, il me sera doux de dormir dans un bon
lit... C'est gal, ajouta Bernard, il est heureux qu'au poste de la
barrire on n'ait pas eu l'ide de regarder au fond de la voiture... Si
on m'y avait dcouvert, comment aurais-tu expliqu ma prsence sous la
couverture et l'absence de mon nom sur ton passeport?...

--Aussi ai-je eu terriblement peur, sans compter que si l'officier avait
regard de prs au signalement, il aurait vu que Valleroy ne ressemble
gure  Joseph Moulette. Du reste, je renonce  me servir du
sauf-conduit de ce vilain personnage. J'en ai fait usage  dfaut de
mieux et parce qu'il fallait entrer dans Bruxelles, cote que cote.
Mais, maintenant que nous voici parmi des Franais, nous ne nous
remettrons en route qu'avec des passeports rguliers, un pour vous et un
pour moi.

--Crois-tu pouvoir te les procurer?

--M'est avis que M. de Guilleragues m'y aidera.

Tandis qu'il s'entretenait ainsi, Valleroy avait dtel et attach le
cheval derrire la voiture, en jetant devant lui une botte de foin.
Maintenant, quelques passants, attirs par l'talage, s'arrtaient,
s'informaient des prix, marchandaient, achetaient, et Bernard, 
l'exemple de Valleroy, se prodiguait pour rpondre aux clients. Jusqu'
midi, ils furent ainsi tenus l'un et l'autre, empchs de se distraire
de leur besogne. Mais,  ce moment, il y eut un rpit. Ils en
profitrent pour manger un morceau sur le pouce. Puis Valleroy, laissant
Bernard  la garde de la boutique, s'loigna afin de s'assurer un gte
pour la nuit. Bernard resta donc seul, et comme, en cette fin d'hiver,
soufflait encore une bise froide sous un ciel gristre, charg de neige,
il se mit  marcher de long en large pour se rchauffer.

Sa station durait depuis une heure quand, d'une des rues donnant sur la
place, il vit dboucher un individu qui, le nez au vent, les mains dans
les poches, marchait en sifflotant. Sur-le-champ, il le reconnut.
C'tait le marquis de Guilleragues, non tel qu'il l'avait entrevu au
caf des _Trois-Couronnes_, le soir de son arrive  Coblentz, tout
pimpant sous le brillant uniforme des gardes du comte d'Artois, mais
vtu de noir, portant toute la barbe, coiff d'un feutre  larges bords,
d'o sortaient en dsordre de longs cheveux dont les boucles flottaient
sur ses paules. De son ct, M. de Guilleragues le dvisagea et d'un
air d'indiffrence s'approcha de lui, comme attir par l'talage des
marchandises exposes.

--Votre serviteur, chevalier de Malincourt.

--Votre serviteur, marquis de Guilleragues.

-- Bruxelles on m'appelle Wilhem Mauser, un passionn d'art et ami des
Franais.

--Et moi, Bernard, neveu de Valleroy, marchand colporteur.

--O est votre oncle?

--Le voici qui revient.

Valleroy s'avanait, en effet, paisible et souriant.

--Vous m'apportez les instructions du vidame d'pernon? lui dit le faux
Wilhem Mauser.

--Mon neveu Bernard est charg de vous les transmettre.

--Alors, ce sera pour ce soir,  l'htel _de la Providence_, o je loge,
dans la rue de la Montagne-aux-Herbes.

--Pourquoi ce soir, et pas tout de suite? demanda Bernard.

--Parce que Bruxelles, depuis que les Franais y sont entrs, regorge
d'espions jacobins, rpondit M. de Guilleragues, et qu'ici nous sommes
par trop exposs  leur curiosit. Il n'en sera pas de mme  mon htel,
o vous ne viendrez d'ailleurs qu' la nuit.  ce soir, Messieurs, et
soyez circonspects; les murs ont des oreilles.

Il s'loigna sans ajouter un mot. Jusqu'au soir, Bernard et Valleroy
appartinrent aux clients qui se pressaient autour de leur voiture.  la
nuit, ils plirent bagage comme des gens reints, presss de goter le
repos, et allrent s'abriter, eux, le cheval, le fourgon et les
marchandises, dans une pauvre auberge de la chausse de Louvain. Puis, 
l'heure fixe pour leur rendez-vous, ils se rendirent  l'htel _de la
Providence_, o les attendait le marquis de Guilleragues. Ils le
trouvrent au second tage, dans une chambre isole,  l'extrmit d'un
long corridor. Quand ils furent entrs, il ferma la porte et poussa le
verrou.

--De cette manire, dit-il, personne ne saurait ouvrir du dehors 
l'improviste, et comme je me suis assur que rien de ce qui se dit ici
ne peut tre entendu au del des murs, nous sommes  l'aise pour causer
librement.  vous de parler, Monsieur le chevalier.

Bernard n'eut pas besoin de se recueillir pour retrouver graves dans sa
mmoire les instructions dont il tait dpositaire. Il les rcita d'une
haleine, sans en omettre un seul mot, tandis que Guilleragues en
crivait les parties essentielles sous sa dicte, en une forme abrge
et indchiffrable.

--Ainsi, notre projet a reu l'approbation des princes, fit-il avec
satisfaction, quand Bernard, ayant achev la leon, s'arrta. Nous
sommes autoriss, mes amis et moi,  travailler  la dlivrance de la
famille royale!

--Et nous-mmes, ajouta Valleroy, nous vous sommes adjoints pour
seconder vos efforts, si besoin est.

--Votre concours sera prcieux et je l'accepte.

--Alors, marquez-nous ce que nous devrons faire, dit Bernard.

Guilleragues demeura pensif un moment, mais non immobile. Il faisait le
tour de la chambre rasant la muraille comme pour s'assurer une fois de
plus qu'elle ne prsentait ni lzardes ni ouvertures quelconques. Il
s'arrtait devant la porte, y collait son oreille, s'attachant  pier
les bruits affaiblis du dehors. Bientt rassur, il vint reprendre sa
place entre Bernard et Valleroy et leur parla  voix basse.

--coutez-moi bien tous deux, afin que, si l'un de vous est empch
d'agir, l'autre puisse le suppler. Ds que vous aurez pris  Bruxelles
le repos qui vous est ncessaire, vous partirez pour Paris. En y
arrivant, ou plutt, quand vous vous serez mis en rgle avec les
autorits de votre section, et qu'en consquence vous pourrez esprer de
n'tre ni surveills, ni inquits, vous vous rendrez rue du Four
Saint-Germain.

--Dans le voisinage de l'htel de Malincourt, remarqua Valleroy.

--Justement  deux pas de votre ancienne demeure. Monsieur le
chevalier... Vers le milieu de cette rue, se trouvent les magasins d'un
marchand de meubles nomm Grignan. Le nom est sur l'enseigne. Vous
entrerez dans ces magasins et demanderez  parler au propritaire.
Lorsque vous serez en sa prsence, seuls avec lui, vous lui direz: Nous
venons pour ce que tu sais.

--Et que nous rpondra-t-il? interrompit Bernard, que le langage de
Guilleragues intressait comme un rcit d'aventures.

--Il vous rvlera la retraite o vit cach, depuis qu'il est rentr
dans Paris, notre principal complice, M. de Morfontaine. Ce gentilhomme
est mon ami. Vous lui rciterez les mmes instructions qu' moi,
chevalier. Ensuite, il vous donnera les siennes que vous suivrez
aveuglment.

--Mais nous-mmes, demanda Valleroy, n'aurons-nous, aucun message  lui
transmettre de votre part?

--Un message trs bref. Vous lui ferez connatre qu' dater du 5 avril
prochain il devra se trouver tous les soirs  8 heures dans le parc de
la Folie-d'pernon,  Gennevilliers, prs Saint-Denis.

--Tous les soirs  8 heures?

--Jusqu' ce qu'il y ait rencontr celui qu'il attend.

--Est-ce tout?

--C'est tout pour aujourd'hui. M. de Morfontaine et le citoyen Grignan
vous apprendront le reste. Maintenant, quand comptez-vous partir pour
Paris? ajouta le marquis.

--Ds que nous aurons des passeports qui nous permettent de circuler
librement sur le territoire de la Rpublique, rpondit Valleroy.

--Vous n'avez pas de passeports! Mais alors comment avez-vous pu
pntrer dans Bruxelles?

--Grce  un peu d'audace et  beaucoup de bonheur; grce surtout  un
subterfuge qui nous aurait perdus s'il n'avait pas russi et auquel la
prudence nous oblige  renoncer.

--J'esprais que mon oncle d'pernon vous aurait mis en tat d'arriver
jusqu' Paris, dit M. de Guilleragues d'un accent de regret. Il lui
tait plus facile qu' moi de vous procurer des pices d'identit. Voil
un contre-temps inattendu.

--Qu'allons-nous faire? soupira Bernard.

M. de Guilleragues eut soudain un geste de confiance.

--Bah! nous trouverons! s'cria-t-il. Je vais chercher, et d'ici 
vingt-quatre heures j'aurai trouv.

--O nous reverrons-nous? interrogea Valleroy au moment de se retirer
avec Bernard.

--Demain, comme aujourd'hui, devant l'glise de Sainte-Gudule.

Ils se sparrent sur ces mots. La nuit, obscurcie par un brouillard
pais, avait protg l'entre de Bernard et de Valleroy  l'htel _de la
Providence_; elle protgea leur sortie. Par les rues noyes dans la
brume, ils arrivrent sans encombre  leur auberge, en dpit des
patrouilles qui, jusqu'au jour, parcouraient la ville.

Le lendemain, la voiture, avec son talage, vint, ds le matin, occuper
la mme place que la veille, contre un mur, en face de l'glise.
Seulement, cette fois, les chalands furent plus nombreux, et durant
plusieurs heures les colporteurs improviss ne surent  qui rpondre.
Les marchandises qu'ils offraient taient de qualit suprieure et d'un
prix modr. On se les arrachait.

--C'est qu'ils vont vider la boutique, disait Valleroy, en encaissant la
menue monnaie mle d'assignats, qui lui tombait de toutes parts. Si
nous restons ici deux heures de plus, nous n'aurons plus rien  vendre.

Heureusement, vers midi, la foule se dispersa. Valleroy et Bernard
s'empressrent de fermer la voiture, mais ils procdaient avec lenteur,
n'ayant pas encore vu venir le marquis de Guilleragues et ne voulant pas
quitter la place sans avoir chang quelques mots avec lui. Ils
l'aperurent enfin, les mains dans les poches, la tte en arrire, et
son chapeau sur la nuque, les airs d'un homme qui ddaigne la terre et
vit dans l'idal. Il marcha de leur ct. En passant devant eux, il dit
rapidement et  demi-voix:

--Vous vous prsenterez aujourd'hui chez le colonel Jussac, commandant
du bureau de police. Il est prvenu de votre visite, et, sur votre
demande, il vous dlivrera des passeports.

--Sans autres explications? s'cria Valleroy.

--Sans autres explications, rpta M. de Guilleragues. Le colonel,
quoique servant dans les armes de la Rpublique, n'oublie pas qu'il est
gentilhomme et qu'il s'agit aujourd'hui du salut d'une reine, d'une
femme... Quant  vous, une fois munis de vos passeports, vous vous
mettrez en route. Le temps presse. Dumouriez est au moment d'en venir
aux mains avec les Autrichiens. S'il est victorieux, il sera le matre
de la France. Mais ce n'est pas au service, du roi lgitime qu'il
consacrera son pouvoir. Il est dvou  la faction d'Orlans et c'est un
prince d'Orlans qu'il veut mettre sur le trne. Il importe donc, pour
djouer ses intrigues, que la reine dlivre soit en tat de rallier
autour d'elle la noblesse de France afin de dfendre la couronne de son
fils.

--Nous partirons sans tarder, rpondit Valleroy.

--Au revoir donc, Messieurs, continua le marquis. Soyez courageux et
prudents et que Dieu vous protge!

Le mme jour, vers 5 heures Bernard et Valleroy se prsentaient au
bureau de police, demandaient  parler au colonel Jussac et furent
introduits aussitt auprs de lui. Cet officier tait gentilhomme. Mais,
comme beaucoup de ses pareils que la Rvolution avait trouvs dans les
rangs de l'arme, il y tait rest, rsolu  ne pas migrer et  servir
la France, sous le rgime nouveau aussi bien que sous l'ancien. Oublieux
de ses origines, abdiquant titre et particule, il n'tait plus
aujourd'hui que le colonel Jussac, un vieux soldat, patriote avant tout,
que la confiance du gnral Dumouriez avait commis  la garde de
Bruxelles. Il touchait  la soixantaine. Mais, sous ses cheveux gris,
son visage conservait la jeunesse, comme, dans sa poitrine, son coeur
conservait, pour tout ce qui touchait au drapeau, l'enthousiasme des
jeunes annes.

Quand Bernard et Valleroy entrrent dans le cabinet o il se tenait, ils
le trouvrent devant un bureau lev o il crivait debout.

--Que dsirez-vous de moi? demanda-t-il en se tournant vers eux.

--Des passeports qui nous permettent de nous rendre  Paris, o nous
appellent des affaires pressantes, rpondit Valleroy.

--Vous vous nommez Valleroy et ce jeune enfant est votre neveu?

--Vous nous connaissez, colonel? s'cria Bernard.

--Wilhem Mauser m'a parl de vous.

Il alla vers la porte pour s'assurer qu'elle tait ferme, puis,
revenant du ct des visiteurs, il reprit:

--Je sais quelles affaires vous appellent  Paris et je veux vous
faciliter les moyens d'y arriver. Quoique serviteur passionn de mon
pays, quoique dsavouant les irrparables fautes de la noblesse, je sais
me souvenir  propos que je suis gentilhomme. Je m'honore de m'associer
aux efforts d'un enfant qui veut dlivrer ses parents. Vous aurez vos
passeports.

--Merci, mon colonel, murmura Bernard trs mu.

--J'ai song mme  vous assurer, indpendamment de ces passeports, une
protection plus efficace, propre  vous viter les tracasseries des
municipalits auxquelles vous aurez affaire en route. Demain, partiront
de Bruxelles, sous la garde d'un dtachement de troupes, des papiers
saisis dans les bagages des prisonniers autrichiens et que j'ai ordre
d'expdier au gouvernement. S'il vous convient de vous joindre  ce
convoi, je vous recommanderai au sergent commandant l'escorte, et de
cette manire vous arriverez sans encombre  votre destination.

--On pourrait mme charger les papiers dans ma voiture, remarqua
Valleroy.

--Vous avez une voiture?

--Pour le transport de mes marchandises, oui, mon colonel, rpondit
Valleroy. Mais comme nous les avons vendues ici, en deux jours, le
fourgon est vide ou c'est tout comme.

--Mais voil qui se trouve  merveille et qui vaut mieux que des
passeports. Vous serez roulier pour le compte de l'tat, et  ce titre
respect partout o vous passerez. Est-ce convenu?

--C'est convenu, mon colonel. Mais comment vous exprimerons-nous notre
reconnaissance?

--En me rendant  votre tour un service.

--Nous pourrions vous rendre un service, mon colonel?

--Pour arriver  Paris, vous traverserez Compigne, continua le colonel.
En avant de cette ville, sur les bords de l'Oise, se trouve un chteau
qui m'appartient et o rside ma soeur, la chanoinesse de Jussac. Le
service que j'attends de vous consiste  vous arrter en cet endroit, 
dire  ma soeur que vous m'avez vu bien portant et  lui remettre une
lettre dont je vous chargerai pour elle.

--Madame votre soeur a pu demeurer dans un chteau, aux portes de Paris,
sans tre inquite! s'cria Bernard.

--Son histoire est celle de Mgr le duc de Penthivre, qui a continu 
rsider  Sceaux. Comme lui, elle est protge par la gratitude des
habitants, par le souvenir de ses bienfaits.

--Un souvenir analogue n'a pu dfendre mon pre contre la haine des
jacobins.

--Ils redoutaient son nergie... tandis qu'ils n'ont rien  craindre
d'un vieillard, d'une femme.

--Vous pouvez tre assur que nous ferons vos commissions, mon colonel,
dit alors Valleroy; mais, mme aprs les avoir faites, nous resterons
vos obligs.

--On va dresser vos passeports, reprit le colonel, et rdiger le contrat
par lequel vous vous engagez  transporter, moyennant un prix convenu et
que je fixe  cent livres payes d'avance, les papiers que je dois faire
parvenir  Paris.

Il alla ouvrir la porte et appela un de ses officiers, auquel il donna
ses ordres. Puis, avisant un sergent de grenadiers qui se tenait debout,
au port d'armes, dans la place o travaillaient les secrtaires:

--Viens ici, Rigobert, lui dit-il.

Le sergent s'avana silencieux. C'tait un vieux soldat, maigre et de
haute taille, au visage rude, tann, rid, avec de petits yeux o
ptillait la malice, et dont les allures automatiques et dfrentes
rvlaient une longue habitude de la discipline et de la vie des camps.

--Je vais te charger d'une mission de confiance, mon vieux Rigobert,
continua le colonel. Il s'agit de convoyer jusqu' Paris des papiers
d'tat dont je te confie la garde et dont tu me rponds sur ta tte. Les
caisses qui les contiennent seront charges sur la voiture du citoyen
Valleroy que voici, un bon patriote avec qui j'ai fait march pour ce
transport. L'escorte que tu commanderas se composera de cinq hommes. Tu
vas les choisir toi-mme parmi les bons. Vous partirez demain matin au
petit jour.

--Bien, mon colonel, rpondit Rigobert.

-- propos, ajouta le colonel Jussac, je te recommande le citoyen
Valleroy et son neveu. Ce sont de braves gens en qui on peut avoir
confiance.

Rigobert enveloppa Bernard et Valleroy d'un regard de sympathie qui
signifiait que la protection de son chef les rendait sacrs  ses yeux.
Puis, aprs avoir chang quelques mots avec Valleroy pour s'entendre
avec lui sur l'heure du dpart et le chargement des papiers, il sortit.
Pendant ce temps, les passeports avaient t prpars, ainsi que le
contrat. Sur ce contrat, Valleroy apposa sa signature, en mme temps que
lui tait compte la somme stipule pour prix de ses services. Il
enferma dans sa bourse les quatre louis, en soufflant  l'oreille de
Bernard:

--La protection des autorits et, par-dessus le march, cent livres en
or, dcidment, M. de Guilleragues a bien travaill.

Ils allaient se retirer; mais,  ce moment, entra dans la pice un
hussard aux vtements en dsordre et couvert de boue.

--Le colonel Jussac, demanda-t-il.

--C'est moi, rpondit l'officier en s'avanant.

--J'arrive du quartier gnral, reprit le hussard, et j'ai ce papier 
remettre  mon colonel.

C'tait un pli ferm par un cachet de cire rouge. Le colonel le prit,
l'ouvrit et y jeta les yeux sans se dpartir de son impassibilit.

-- quelle heure tes-vous parti? interrogea-t-il, sa lecture acheve.

-- 9 heures, mon colonel, au moment o s'ouvrait le feu. Mon cheval a
bien march.

Le colonel se tourna alors vers ses officiers, dont l'arrive du
cavalier avait excit la curiosit, et d'un accent o se devinaient
l'motion et l'enthousiasme:

--Le gnral Dumouriez est aux prises avec les Autrichiens, non loin de
Louvain, dit-il. Nous dplorons tous de n'tre pas associs aux glorieux
prils que courent nos compagnons d'armes et nous formons des voeux
ardents pour leur triomphe. Vive la Rpublique!

--Vive la Rpublique! rpondirent d'un lan unanime tous les soldats.

Et Bernard demeura stupfait en constatant que lui aussi avait pouss ce
cri. Et comme ses yeux surpris interrogeaient Valleroy, celui-ci dit
gravement:

--Devant l'ennemi, la Rpublique, c'est la France.

On ne dormit gure  Bruxelles durant la nuit qui suivit. Vers le soir,
s'tait rpandu le bruit qu' vingt lieues de la ville, entre Louvain et
Tirlemont, se livrait depuis le matin une grande bataille. Cette
bataille, on l'avait prvue. Mais, maintenant qu'on la savait engage,
on en discutait fivreusement les consquences. Gagne par le gnral
Dumouriez, elle lui ouvrirait la Hollande que son ambition brlait de
conqurir; perdue par lui, elle l'obligerait  vacuer Bruxelles,  se
replier sur les frontires franaises, en abandonnant les conqutes dj
faites en Belgique. Ces deux perspectives taient galement espres et
redoutes. Ceux qui, lasss de l'ancienne domination autrichienne,
avaient accueilli avec enthousiasme les Franais, craignaient de tomber
de nouveau aux mains d'un matre qui leur ferait expier les sympathies
manifestes par eux aux soldats de la Rvolution. Ceux qui, par haine du
rgime nouveau de la France ou par des motifs d'intrt, appelaient le
retour des Autrichiens, se demandaient avec angoisse si leurs voeux,
contenus depuis quatre mois, allaient se raliser ou s'il fallait
renoncer pour toujours  leur ralisation. Puis, il y avait les
indiffrents, ceux que le joug autrichien laissait rsigns au mme
degr que le joug franais, et enfin les patriotes, ceux qui ne
voulaient d'aucun matre tranger et qui rvaient de reconstituer
l'autonomie des Pays-Bas, longtemps asservis par l'Autriche.

Toutes ces opinions s'exprimaient avec la mme exaltation dans les
groupes qui, durant cette nuit, circulaient dans les rues de Bruxelles;
chacun,  cette heure, y voyait l'avenir au gr de ses esprances.
Tandis qu' tout hasard les Franais arrivs dans la ville  la suite de
Dumouriez prparaient leur fuite, en prvision de sa dfaite, les sujets
belges colportaient de tous cts leurs craintes et leurs dsirs.

Les rares nouvelles qui parvinrent  Bruxelles, durant cette longue
nuit, ne modifirent pas l'tat des esprits. Elles montraient les deux
armes aux prises dans une action formidable, un des lieutenants de
Dumouriez, le gnral Valence, disputant  l'archiduc Charles le village
de Racourt; un autre, le gnral Neuilly, s'emparant de Nerwinde, et
dlog ensuite par le gnral Clairfayt, puis le gnralissime
autrichien, prince de Cobourg, tablissant son artillerie sur les
hauteurs de Wommersse, et l'imptueux Dumouriez montant  l'assaut de
ces positions formidables sous une pluie de feu. Mais ces pisodes
isols, successivement connus, ne prsageaient rien quant  l'issue
finale. Ce fut seulement au lever du jour que commencrent  arriver
quelques fuyards franais. Ils avaient march toute la nuit pour faire
connatre la dfaite de Dumouriez.

Par toute la ville se produisit alors un effroyable affolement. Ds 6
heures du matin, tandis que la population se demandait ce qu'allaient
faire les Franais, la plupart de ceux-ci commenaient  partir, et les
autorits militaires, attendant d'un moment  l'autre l'ordre d'vacuer
Bruxelles, se prparaient  l'excuter. Six mois avant, les habitants de
la ville avaient vu s'enfuir les Autrichiens et avec eux les migrs.
Maintenant, ils voyaient s'enfuir les soldats de la Rpublique.

 la mme heure, Bernard et Valleroy taient dj loin de Bruxelles.
Assis dans le cabriolet de leur voiture, ils allaient vers Mons, au
petit trot de leur cheval, un tout petit trot, tranquille et doux, qui
permettait aux cinq grenadiers de l'escorte que commandait le sergent
Rigobert de suivre au pas acclr.




CHAPITRE X

SUR LA ROUTE DE PARIS


--Vois-tu, petit, comme j'ai dj fait la route de Paris  Bruxelles, je
connais dans tous ses dtours la route de Bruxelles  Paris. Au train
dont nous allons, nous en avons pour huit jours. Ce soir, nous
coucherons  Mons. Il y a dans cette ville,  l'entre du faubourg, une
bonne auberge, o nous descendrons. Le vin y est mauvais, mais la bire
y est bonne, et dans ces pays du Nord, mme quand on est du Midi, il
vaut mieux boire de la bonne bire que du mauvais vin. Demain, nous
coucherons  Valenciennes. L, je connais un fameux cabaret o ils ont
une eau-de-vie...

Le sergent Rigobert n'acheva pas sa phrase. Mais un fort coup de langue
exprima clairement toute la douceur du souvenir que lui avait laiss
l'eau-de-vie du cabaret de Valenciennes.

C'est  Bernard qu'il tait en train de faire ces confidences, tandis
qu'ils marchaient d'un bon pas sur la route durcie par la bise
aigrelette qui soufflait de la plaine. Bernard et Rigobert taient
devenus bien vite une paire d'amis. Aprs un long trajet silencieux,
dont quelques voitures, emportant des fugitifs de Bruxelles  Mons,
interrompaient seules l'uniformit, on avait fait halte, vers 11 heures,
sous un hangar abandonn, au bord de la route, pour manger un morceau et
laisser le cheval se reposer.

L, devant un bon feu, allum par les grenadiers de l'escorte,  l'aide
de quelques dbris de poutres, tandis qu'installs comme au bivouac ils
tiraient de leur sac un pain de munition et un morceau de boeuf bouilli,
Valleroy avait pris dans la voiture des provisions un peu plus
substantielles, une volaille froide, un pt de gibier, quelques
bouteilles de vin de Moselle, en dclarant que dsormais et jusqu'
Paris grenadiers et rouliers partageraient le mme ordinaire et qu'il
entendait tre leur pourvoyeur. Cette dclaration avait eu pour effet de
jeter entre les voyageurs les jalons d'une amiti solide que le vin de
Moselle ne fit que cimenter et qui revtit les formes les plus joyeuses,
quand Bernard ajouta que le cabriolet du fourgon pouvant contenir trois
voyageurs, tout le monde y aurait place tour  tour. De cette manire,
comme le fit observer le sergent Rigobert, on arriverait  Paris sans
fatigue, et pour peu que le printemps qui commenait se montrt clment,
ce voyage qui s'tait annonc  l'gal d'une corve deviendrait une
partie de plaisir.

C'est ainsi que, lorsqu'on se remit en route, Bernard et Rigobert
taient compre et compagnon, comme si jadis, ils eussent t conscrits
ensemble. Et vite, Bernard de faire parler Rigobert, ayant devin que le
sergent devait tre un puits d'histoires intressantes. Songez donc, un
ancien garde-franaise de Louis XV, un soldat de Bergen et de
Clostercamp, de Rosbach et de Minden, de Valmy et de Jemmapes, qui avait
connu les marchaux de Broglie et de Castries, sans compter la campagne
d'Amrique, faite avec le gnral de Lafayette! En avait-il vu,
celui-l, des victoires et des dfaites, des triomphes et des revers,
des jours de joie et des jours de deuil! Donc, tout en marchant et aprs
que Rigobert eut numr les tapes auxquelles on s'arrterait de
Bruxelles  Paris et les bonnes auberges o l'on trouverait un gte,
Bernard le mit sur le chapitre de ses campagnes.

Sur ce chapitre, le sergent tait aussi intarissable qu'tait
infatigable l'attention de Bernard. Les souvenirs imagins et peut-tre
trs embellis de ses faits d'armes charmaient  ce point l'enfant et
trompaient si bien les longueurs de la route qu'on approchait dj de
Mons qu'il s'en croyait encore spar par une longue distance.

--N'est-ce pas tonnant, sergent, que le gnral Dumouriez ait t battu
hier par les Autrichiens? demanda-t-il tout  coup, convaincu par le
rcit des prouesses guerrires de Rigobert que tous les Franais taient
invincibles.

--Tellement tonnant, petit, que je ne sais s'il faut croire  cette
dfaite. Quand nous sommes partis de Bruxelles, on ne pouvait encore
rien savoir, et ce qu'on racontait, personne ne l'avait vu.

--Oh! puissiez-vous dire vrai!

--Battu, Dumouriez! Et par Cobourg encore! Allons donc... Il faudrait
donc qu'il l'et voulu... Je sais bien qu'on l'accuse de trahir...

--Un tratre, lui! Un gnral franais...

--Il y en a dans tous les pays, des tratres, dit Rigobert d'un accent
de fureur, et,  ce jour, la Rpublique compte tant d'ennemis... tous
les nobles d'abord...

Bernard,  ces mots, redressa la tte comme un jeune coq:

--Vous vous trompez, sergent, pas tous les nobles... Vous oubliez que
l'arme en est peuple; Chartres, Valence, La Fayette, Biron, Custine,
Montesquiou, Beurnonville et tant d'autres... Et votre colonel, un noble
aussi, celui-l...

Le sergent Rigobert, cras par cette sortie vhmente, regarda Bernard
avec stupfaction. Puis, d'un ton contrit, il murmura:

--J'ai tort, car celui qui dirait que mon colonel Jussac est un tratre,
je lui passerais ma baonnette  travers le corps.

Aprs cet aveu, il reprit sa mine joviale et ajouta:

--C'est gal, petit, pour un colporteur, tu en sais long. O diantre
as-tu appris tout cela?

Et comme Bernard  son tour demeurait interdit, en se confessant son
imprudence, le sergent reprit:

--Quant  Dumouriez, quoi qu'on en dise, il n'a pas t vaincu, j'en
suis bien sr, et pour croire qu'il l'a t, je voudrais voir des
fuyards de son arme.

--En voil, dit brusquement une voix derrire lui.

S'tant rapproch sur la fin de la phrase, Valleroy l'avait entendue et
y rpondait en dsignant un peloton de soldats qui dbouchait d'un
chemin de traverse sur la grande route.

--a, des fuyards! fit ddaigneusement Rigobert.

--Parbleu! Vous n'avez qu' voir leurs mines dconfites, leurs habits en
haillons, leurs bottes cules par la marche et leurs mains sans armes.
Et ces longues dents, et ces faces hves ou congestionnes... Ils
crvent de faim, les malheureux!...

Rigobert, immobile, ne cherchant plus  taire son tonnement et son
indignation, embrassait d'un regard furibond la procession sinistre qui
dfilait devant lui.

--Halte-l, vous autres! cria-t-il tout  coup.

Et comme les fuyards feignaient de ne pas l'entendre, il continua:

--C'est moi qui vous parle, moi Rigobert, sergent au 2e grenadiers.
Avancez  l'ordre.

Cette fois, son nergie en imposa  la bande. Ceux qui marchaient en
tte s'arrtrent intimids. Les autres suivirent leur exemple, et l'un
d'eux s'avana, tte basse, vers Rigobert.

--D'o venez-vous? demanda ce dernier.

--Nous venons de Nerwinde, o nous nous sommes battus hier depuis le
matin jusqu'au soir.

--C'est parce que vous vous tes battus que vous n'avez plus de fusils?

--C'est parce que nous n'avions plus de poudre et que nos fusils nous
gnaient.

--Ils vous gnaient pour courir, mauvais drles! N'avez-vous pas de
honte de fuir comme des livres devant les Autrichiens?

--Ils nous ont tu quatre mille hommes et fait six mille prisonniers.

--C'est donc vrai que Dumouriez est vaincu?

--Oui, vaincu, mais aprs une rsistance hroque... Il tait nuit quand
il a ordonn la retraite...

--Et c'est alors que vous l'avez abandonn, tas de lches... Faites donc
la guerre avec des clampins pareils... Vous tes des volontaires,
n'est-ce pas?

--Oui, sergent.

--Je m'en doutais. Des vieux soldats auraient dploy plus de courage.
Et maintenant, o allez-vous?

--Nous rentrons en France.

--Vous avez tort et vous feriez mieux de retourner l d'o vous venez!
Ce que je vous en dis, c'est dans votre intrt. Si vous passez la
frontire, vous serez fusills... La loi punit de mort la dsertion
devant l'ennemi.

Les fuyards hsitaient. Mais celui qui avait dj parl reprit:

--Alors, il faudra fusiller plusieurs milliers d'hommes...

Un geste d'indiffrence complta sa pense. Il jeta les yeux sur ses
compagnons, et derrire eux, sur la route qu'ils venaient de parcourir
et par o s'avanaient en groupes d'autres fuyards dont les silhouettes
lointaines allongeaient leur ombre dans la poussire.

--Jamais on ne pourra fusiller tant de monde! observa-t-il.

Il se remit en marche, suivi de ses camarades, et tous passrent devant
Rigobert qui les injuriait au passage, irrit de ne pouvoir les arrter.

--C'est parce que vous tes des couards que Dumouriez est en droute,
balbutiait-il, tremblant de colre.

Il fit un signe, et le convoi qu'il escortait reprit son chemin. L'heure
avanait et il fallait se hter pour arriver  Mons avant la nuit.

Neuf heures sonnaient quand on entra dans cette ville. Pour y entrer et
se rendre  l'auberge que Rigobert avait indique, Bernard, Valleroy et
les grenadiers durent se rsigner  tre confondus parmi les fuyards, 
marcher ple-mle avec eux.  ce contact, Rigobert s'exasprait, et ce
ne fut que devant l'htellerie hospitalire o l'on buvait de la bonne
bire  dfaut de bon vin que tomba son irritation. Cette htellerie
tait confortable et vaste. On mit le cheval  l'curie, le fourgon sous
une remise, avec un factionnaire  la porte, et les voyageurs
pntrrent dans la salle commune.

Ils furent assez longtemps sans parvenir  se caser, tant les fuyards
s'y trouvaient en nombre et y tenaient de place. Puis l'htelier, dment
sermonn par Valleroy, excit surtout par le menu du fin repas qui lui
fut command, vint  leur aide et fit dresser dans un coin une table
pour eux. Aprs une longue attente, ils purent enfin, comme disait
Rigobert, se mettre une crote sous la dent, ce qu'ils firent avec
conscience, sans ngliger d'envoyer sa part  celui des grenadiers qui
veillait  la garde du fourgon.

Bernard fut le premier rassasi. Alors, ayant cd  sa faim, il cda 
sa curiosit. Si nouveau pour lui tait ce spectacle, bien qu'il
comment  s'accoutumer aux foules! Pour la troisime fois il les
surprenait dans le dsarroi de la dfaite et de la terreur. Il les avait
vues cinq mois avant  Coblentz, quand les habitants de cette ville, se
croyant menacs par Custine, fuyaient de toutes parts. Il les avait
vues, la veille  Bruxelles, effares  l'approche des Autrichiens. Mais
jamais elles ne s'taient offertes  ses yeux aussi hideuses que ce
soir-l, dans cette salle d'auberge o montaient au plafond, avec le
bruit des voix rauques et haletantes, la vapeur des haleines et l'odeur
des victuailles.

Le visage et les mains noircis par la poudre, les vtements maculs par
la boue des routes, gardant encore dans le regard l'pouvante de la mort
entrevue sans les ivresses de la victoire, ces soldats dpenaills
avaient l'air de bandits, mais de bandits extnus de besoin, rompus de
fatigue, et si faibles, si dmoraliss, si dpourvus d'nergie, qu'il
aurait suffi pour les faire tous prisonniers d'une poigne d'hommes
entrant  l'improviste.

Tandis que Bernard, recouvrant son sang-froid, accoutumait son coeur et
ses yeux  ces images brutales, son attention tout  coup fut attire
par une image plus douce qui, ds ce moment, le prit tout entier. Il la
contempla, silencieux, pendant quelques instants. Puis, touchant le bras
de Valleroy:

--Regarde donc, lui dit-il.

Comme lui, Valleroy observa. Assis seuls  une table et adosss au mur,
deux soldats avaient couch entre eux sur leur banc un enfant roul dans
une vieille couverture. Comme il dormait, et comme pour protger son
sommeil ils avaient couvert son visage d'un mouchoir, on ne voyait de
lui que sa tte voile, pose sur les genoux de l'un d'eux dans un flot
de cheveux noirs, et ses pieds mignons, poss sur les genoux de l'autre.
De temps en temps, celui qui soutenait la tte se penchait, cartait le
mouchoir avec des gestes de femme et regardait l'enfant dormir, tandis
que celui qui soutenait les pieds tirait la couverture pour les mieux
envelopper. Rien ne se pouvait de plus mouvant que la sollicitude de
ces deux hommes  mine de forban, pour l'tre faible, dlicat et
fragile, endormi sous leur protection.

Cdant  un entranement dont il n'tait pas matre, Bernard se leva,
quitta sa place, et, se glissant  travers les tables, se rapprocha de
celle o mangeaient les deux soldats. Ils le virent venir, et, comme
s'ils eussent devin,  son oeil si doux, clairant son teint si ple, ce
qui l'attirait, ils le salurent d'un sourire.

--Tu veux voir la petite, mon garon, dit l'un d'eux; alors, approche.

--Justement la voil qui s'veille, dit l'autre.

Elle s'veillait en effet. Se soulevant, toute surprise de son rveil
dans cette salle bruyante et chaude, elle montra sa figure  Bernard,
avant mme de l'avoir vu. Il chancela sous le coup dune motion trop
violente,  laquelle il n'tait pas prpar. Tout ce qui l'environnait
disparut, pour ne laisser dans sa mmoire d'autre souvenir que celui qui
maintenant le dominait. Il s'lana, sans savoir ce qu'il faisait,
franchit la table d'un bond, se trouva sur le banc, entre les deux
soldats, l'enfant dans ses bras, tandis qu'il criait  pleins poumons:

--Valleroy, c'est Nina!

Ce cri strident couvrit tous les autres bruits. Brusquement ils
cessrent, et, dans ce silence, une voix grle et rieuse s'leva:

--C'est mon ami Bernard; c'est M. le chevalier.

Puis, soudain, elle s'attendrit, s'abma dans un sanglot en appelant
d'un accent de dtresse:

--Tante Isabelle! Tante Isabelle!

Un enfant qui pleure, ce n'est rien. Les conversations reprirent de plus
belle; la rumeur bruyante recommena et l'incident fut vite oubli.
Mais, au cri de Bernard, Valleroy tait accouru. Il avait enlev Nina,
en faisant un signe aux soldats qui la gardaient, et maintenant, ayant
regagn sa place auprs de Rigobert, il les interrogeait.

--Comment Nina est-elle entre vos mains? leur demanda-t-il.

--Vous savez qui elle est? fit l'un d'eux, dfiant.

--Oui, je le sais. C'est une orpheline. Elle vivait avec une jeune femme
qui l'avait recueillie et qu'elle appelait tante Isabelle.

--Tante Isabelle doit tre morte  l'heure qu'il est, rpondit le
soldat.

--Morte! crirent en mme temps Bernard et Valleroy, consterns.

Le soldat reprit:

--C'tait hier soir. Nous dfendions la chausse de Tirlemont, canonne
par les batteries autrichiennes tages sur les hauteurs de Racourt.
crass et envelopps, nous avons d cder la place. Nous nous sommes
enfuis, allant devant nous, serrs de prs par la cavalerie de Clairfayt
qui galopait sur nos talons. Tout  coup, du fond d'un foss que nous
venions de franchir, se sont levs des gmissements et des cris de
dtresse, nous nous sommes arrts. Au fond du foss, gisait une femme
blesse.  ct d'elle, une enfant pleurait; c'tait la petite; et la
femme, en nous la montrant, nous a supplis de la recueillir, de
l'emporter. Ne l'abandonnez pas, nous a-t-elle dit. Elle se nomme Nina
d'Aubeterre.  Coblentz, il y a un brave homme, un peintre connu,
Wenceslas Reybach. Tchez de le retrouver, et,  dfaut de lui, le sieur
Valleroy, du village de Saint-Baslemont, dans les Vosges. Dites-leur que
tante Isabelle leur confie la petite. Ils ne refuseront pas de s'en
charger. Aprs nous avoir fait cette recommandation, la pauvre femme
s'est vanouie.

--Et vous l'avez abandonne! fit Valleroy frmissant.

--Nous ne pouvions songer  la secourir, ni  l'emporter. Les
Autrichiens s'avanaient. Nous avons pris l'enfant, et nous voil.

Du revers de sa main, Valleroy essuya ses yeux, qu'aveuglaient les
larmes. Puis il dit:

--Vous pouvez me laisser Nina. C'est moi qui suis Valleroy.

Les soldats se consultrent. Quoique Valleroy leur ft inconnu, ils ne
songeaient pas  mettre en doute sa parole,  laquelle la prsence du
sergent Rigobert donnait  leurs yeux une autorit indniable et que
confirmait la joie qu'avait manifeste Nina en retrouvant ses amis. Mais
on et dit qu'il leur en cotait de se sparer d'elle, comme si, durant
les quelques heures o elle avait reu leurs soins, ils eussent appris 
la chrir.

--Puisque vous la connaissez, dit enfin l'un d'eux, gardez-la.

--En vous la laissant, continua l'autre, nous ne faisons qu'obir.

Trs mus, ils se penchrent sur Nina et, aprs l'avoir embrasse tour 
tour, ils s'loignrent.

--Nous ne nous sparerons plus, ma chrie, s'cria alors Bernard;
dsormais, tu resteras avec nous. Seulement, il ne faut plus m'appeler
M. le chevalier. Je suis ton ami Bernard.

Le sergent Rigobert avait entendu, et, s'adressant  Valleroy:

--Cela vaudra mieux, fit-il. J'avais bien compris que ce petit-l n'est
pas plus colporteur que je ne suis gentilhomme. Et cela ne m'empche pas
de dclarer que c'est un aimable enfant et d'tre tout prt  me faire
trouer la peau pour lui. Mais, maintenant que nous allons entrer en
France, il ne serait pas bon que d'autres dcouvrissent ce que j'ai
dcouvert.

--Vous tes un brave homme, sergent, rpondit Valleroy, en secouant la
main de Rigobert. C'est gal, ajouta-t-il en souriant tristement, me
voil, quoique clibataire, avec deux enfants sur les bras!

Ensuite, il interrogea Nina. Il voulait savoir ce qu'elle et tante
Isabelle taient devenues depuis le jour dj lointain de la sparation
et connatre surtout les circonstances dans lesquelles celle-ci avait
t blesse. Mais tous les souvenirs de l'enfant n'avaient pas une gale
prcision. Elle se souvenait d'tre partie de Coblentz, une nuit, avec
tante Isabelle et Wenceslas Reybach, d'un long sjour  Lige, d'o le
peintre, aprs les y avoir installes, tait retourn dans son pays. 
Lige, il y avait un thtre et des comdiens franais. Avec eux et
pendant plusieurs semaines, tante Isabelle avait donn des
reprsentations. Puis des vnements inattendus taient venus
interrompre ces jours de trve.

La mmoire et le coeur de Nina gardaient une empreinte confuse de ces
vnements sans en conserver les dtails, car ils s'taient prcipits
en quelques heures et elle ne les avait entrevus que comme dans un
furieux grondement d'orage. C'tait une arme autrichienne entrant dans
Lige, une fuite haletante de femmes et d'enfants, un bruit ininterrompu
de fusillade, domin par celui du canon, des cris, des lamentations, des
cavaliers  mine farouche, des blesss, des morts, une paisse fume
crible d'tincelles, enveloppant les hommes et les choses, toutes les
horreurs d'une tempte dans la nuit, et tante Isabelle tombant tout 
coup au bord d'une route en poussant un douloureux gmissement. Nina ne
savait rien de plus.

Bernard et Valleroy durent se contenter de ce qu'elle racontait. Bernard
s'y rsigna. La jeunesse lui rendait facile la rsignation, et le
bonheur d'avoir retrouv sa petite amie suffisait  cette heure  le
consoler. Mais il n'en fut pas de mme pour Valleroy. Il n'osait esprer
que tante Isabelle et survcu  sa blessure et ne pouvait se rsoudre 
croire qu'il ne la verrait plus. Cette horrible incertitude pesa sur son
coeur durant toute la nuit, et longtemps encore il devait en souffrir.
C'tait comme un trou creus soudain dans sa vie et qui jamais ne devait
tre ferm.

Le lendemain, ds le matin, on se remit en route, aprs que Valleroy eut
couru par la ville, afin d'acheter pour Nina des vtements plus chauds
que ceux qu'elle portait et plus en harmonie avec sa condition nouvelle.
De mme que Bernard passait pour son neveu, elle devait passer pour sa
nice, et ce fut toute joyeuse qu'elle dit en l'embrassant:

--Tu seras mon oncle et Bernard sera mon frre.

Dsormais, le voyage allait se poursuivre sans incidents. On marchait
tout le jour, en faisant deux haltes, le temps de djeuner et de laisser
le cheval manger une mesure d'avoine ou une botte de foin. Pendant la
marche, Nina, bien enveloppe, restait dans le cabriolet de la voiture,
o Bernard, Valleroy et les grenadiers prenaient tour  tour place 
ct d'elle. Au fur et  mesure qu'on s'loignait des contres du Nord,
le ciel devenait plus bleu et l'air plus tide, et la douceur de la
temprature ouvrait  la gaiet l'me des soldats comme celle des
enfants. Quand c'tait au tour de Bernard de monter auprs de Nina, il
se faisait plus jeune que son ge, comme pour se mieux mettre  sa
porte. Il avait toujours pour elle des pousses d'herbes ou des
fleurettes  peine closes, cueillies au bord du chemin, et aussi de
belles histoires qui la faisaient se pmer d'aise. Lorsqu'il la quittait
pour cder sa place  l'un de ses compagnons, il redevenait srieux, et
quand, d'aventure, il marchait  ct du sergent Rigobert, il prenait
des airs d'homme grave, interrogeant le vieux soldat, le provoquant 
raconter ses souvenirs, les batailles auxquelles il avait assist, ses
veilles au bivouac, les lgendes de son rgiment, les faits et gestes
des hros illustres qu'il avait connus.

Le soir, on s'arrtait dans une auberge de grande ville, ou dans une
grange de village, ou dans quelque ferme. Partout le convoi et son
escorte recevaient bon accueil. La dfiance des habitants, ordinairement
excite, en ces temps de trouble, par des visages nouveaux, tombait vite
au spectacle de ces grenadiers dont le chef parlait haut et dur, comme
un soldat qui ne craint ni le diable ni les hommes. On regardait avec
respect le fourgon qu'ils escortaient, et quand le sergent racontait que
la voiture transportait  Paris des papiers saisis sur les ennemis de la
Rpublique et des preuves formelles de leur trahison destines  en
assurer le chtiment, ces propos, qui donnaient  Bernard et  Valleroy
l'envie d'ventrer les caisses et d'en brler le contenu, faisaient
passer un frisson chez les auditeurs.

Valleroy et les deux enfants bnficiaient de ce respect et de cette
terreur. Grce  leur escorte, ils passaient partout librement, sans que
les sans-culottes des pays o on s'arrtait manifestassent l'envie de
les interroger, et quand Rigobert avait fait viser aux bureaux des
municipalits le sauf-conduit dlivr au convoi par les autorits
militaires de Bruxelles, c'tait  qui se prodiguerait pour lui et ses
compagnons.

En plusieurs circonstances, ils purent mesurer l'tendue du service que
leur avait rendu le colonel Jussac, en les plaant sous la protection
des armes franaises. Plus on approchait de Paris, plus les
municipalits se montraient souponneuses, plus elles exeraient une
surveillance inquisitoriale sur les voyageurs.  la plupart des relais,
on rencontrait nombre de ceux-ci que cette surveillance empchait de
continuer leur route, qu'on retenait durant plusieurs jours, sous
prtexte de s'assurer de la sincrit de leurs dclarations, de la
rgularit de leurs papiers. Puis, c'taient des prisonniers conduits
par des gardes nationaux ou des gendarmes, pauvres diables, nobles et
roturiers, hommes et femmes, jeunes ou vieux, arrts dans leur ville
natale ou dans leur chteau, sur une dnonciation sans preuve, ou mme
sur un simple soupon, et envoys au chef-lieu de leur district ou 
Paris, pour y rpondre  quelque accusation de modrantisme ou de
communication avec les migrs.

Ces spectacles entrevus au passage, ces angoisses devines dans l'effroi
des yeux assombris ou mouills de pleurs, ces traitements barbares
infligs  des innocents sur qui dj pesait la mort, serraient le coeur
de Bernard, indignaient Valleroy, arrachaient un murmure  Rigobert.
Mais il fallait passer, passer vite sans s'attendrir, car toute marque
de piti et t recueillie par les affids des jacobins et impute 
crime  ceux qui l'auraient manifeste.

En mme temps, on recueillait d'affreux rcits sur l'tat de la
capitale. Par les voyageurs qui en revenaient et qui osaient parler, on
apprenait qu' Paris les prisons taient pleines, et que depuis la mort
du roi on s'attendait chaque matin  voir fonctionner la guillotine. La
vie sociale y tait transforme, le commerce n'allait plus, on crevait
de faim; la moiti de la population avait peur de l'autre moiti. La
Convention tremblait devant la Commune, la Commune devant les clubs, les
clubs devant l'horrible plbe des sans-culottes et des tricoteuses.

 ces rcits, Bernard se demandait ce qu'au milieu de tant de prils
taient devenus ses parents, et son impatience de les revoir devenait
plus aigu et plus douloureuse. Maintenant, le voyage, peu  peu,
perdait tout charme pour lui; la route lui paraissait dmesurment
longue, et ce Paris o tout tait sujet d'effroi l'attirait avec une
puissance fascinatrice.

Il y avait dj sept jours qu'on tait en route, quand le soir, comme on
s'arrtait pour la nuit, le sergent Rigobert dit  Bernard:

--Demain, nous serons  notre avant-dernire tape, mon petit. Nous
coucherons  Compigne, et le surlendemain nous serons au bout de notre
course.

--Alors c'est demain que la soeur du colonel Jussac aura des nouvelles de
son frre, rpondit Valleroy.

Ce soir-l, Bernard fut long  s'endormir. La fivre de l'attente le
tint longtemps veill, et quand le sommeil vint enfin fermer ses yeux,
ce fut pour le transporter au pays du rve, pays aux horizons
capricieux, tour  tour riants et sombres, selon que le coeur de l'homme
est joyeux ou triste  l'heure o les portes s'en sont ouvertes devant
lui. Le voyage de Bernard  travers ce pays fut cette nuit-l douloureux
et accident.

Le lendemain, vers 4 heures, au moment o le soleil ple des premires
journes du printemps commenaient  dcliner, une petite barque,
lgante de forme et peinte en vert, que conduisaient deux rameurs en
livre, s'arrta au pied d'une terrasse dont les eaux de l'Oise
baignaient les dernires marches. Un des rameurs se leva, et laissant 
son camarade le soin de maintenir l'embarcation fixe au rivage, il
tendit la main  une femme assise  l'extrmit, sous une tente en toile
grise et l'aida  dbarquer. Elle mit pied  terre aussi lestement que
le lui permettait son embonpoint de quadragnaire, accus par le fichu
crois sur le corsage de sa robe en soie grise.

Un jeune domestique  mine de page, imberbe et fute, vtu d'une livre
pareille  celle des rameurs, l'attendait sur le bord et lui offrit une
haute canne. Appuye d'une main sur cette canne, de l'autre sur l'paule
du domestique, elle demeura debout et immobile, regardant les rameurs
qui attachaient l'embarcation  un anneau riv dans la pierre du quai.

--La promenade tait dlicieuse, leur dit-elle quand ils eurent fini.
Nous la recommencerons demain, si le temps le permet. Merci, mes amis.

Ils la salurent, tandis que, soutenue par son page, elle montait d'un
pas solennel et lourd les marches de l'escalier en haut duquel
commenait un parc suspendu en cet endroit au-dessus de l'Oise. L, de
nouveau, elle s'arrta pour respirer. Sa figure, aux lignes restes
pures, malgr l'envahissement des chairs, s'clairait, sous les larges
ailes de son chapeau, d'un regard nergique, dont les bandeaux des
cheveux grisonnants, tombant le long des joues, adoucissaient
l'expression dominatrice. Trs vivant et trs mobile, ce regard
trahissait  la fois une grande intrpidit d'me et une infinie bont.

De l'endroit o elle avait fait halte, on dcouvrait un panorama riant
et agreste.  quelque distance de la rive,  droite et  gauche, des
coteaux accidents dcoupaient sur l'horizon leurs sinuosits
capricieuses, o s'tageaient des villages, des clochers d'glise, des
toitures de chaumires, des pignons de chteaux.  la base de ces
collines, dans l'espace qui s'tendait entre elles et l'eau, des
prairies droulaient leur tapis d'herbe verte, tout toil de petites
fleurs aux couleurs dlicates et encadr de peupliers formant des
avenues circulaires qui donnaient aux champs l'air d'un immense damier
dans lequel,  deux kilomtres de l, Compigne mettait l'agglomration
confuse de ses maisons. Tout ce paysage  cette heure s'enveloppait de
clarts mourantes, et l'air commenait  frachir. Alors et sans se
dpartir de sa solennit, dont il et t difficile de dire si elle
tait naturelle ou voulue, la femme se remit en marche, entre sa canne
et son page,  travers les alles ombreuses et sables du parc, dans la
direction d'un chteau qui dessinait  travers les arbres sa faade, o
la grce luxuriante de l'art italien le disputait  la majest
mlancolique de l'architecture Louis XIII.

Sur le perron, trois laquais guettaient la venue de la chtelaine. En la
voyant apparatre, ils se rangrent devant la porte, o vint se camper
un suisse qui la salua,  son entre dans l'habitation, d'un coup de sa
hallebarde sur les dalles.

Qu'en pleine Terreur et  quelques lieues de Paris, une chtelaine et
conserv ses habitudes d'avant la Rvolution et l'apparat de son
ancienne existence, cela paraissait  peine croyable. C'tait cependant
le cas de Mlle Sophie de Jussac, chanoinesse du Chapitre des dames
nobles de Largentire. Alors qu'autour d'elle la haute socit
franaise, appauvrie, menace, dpossde de ses antiques privilges,
migrait, cette grande dame, qu'on appelait Mlle la chanoinesse, tait
venue s'installer dans la demeure o elle tait ne et qui appartenait 
son frre le colonel. Protge par les services de ce frre, soldat dans
les armes de la Rpublique, protge aussi par le souvenir
reconnaissant qu'avaient gard les habitants de Compigne des bienfaits
de sa famille, elle vivait sous la Rvolution comme elle avait vcu sous
la monarchie. Non seulement elle continuait  faire montre de son
opulence, mais encore elle en accentuait l'clat, au risque d'attirer
sur sa tte les soupons, l'envie, la dlation.

Il est vrai qu'en toutes circonstances elle affectait de donner au
rgime nouveau des tmoignages de sa dfrence, et, par tous ses actes,
de prouver qu'elle n'en avait pas peur. Dans la cour du chteau, elle
avait fait planter un arbre de la libert.  l'occasion des solennits
rpublicaines, elle ouvrait son parc aux habitants de Compigne et des
environs. Ils y trouvaient sur les pelouses des pices de vin o ils
taient libres de boire  leur soif, et le soir ils pouvaient applaudir
aux splendeurs d'un feu d'artifice tir sur la terrasse.

--Je paye ma dette aux ides nouvelles, avait-elle coutume de dire, et
j'achte ainsi le droit de conserver mes habitudes anciennes.

Chaque jour, on la rencontrait sur les routes en brillant quipage,
allant visiter les pauvres gens des communes environnantes. Dans son
chteau, elle comptait autant de domestiques qu'autrefois. Deux
jardiniers entretenaient son parc. Elle continuait  affermer ses
terres, et, tout en venant en aide  ses fermiers, elle exigeait qu'ils
payassent avec exactitude le prix de leur fermage. Dans tous les actes
de sa vie, elle apportait un si viril esprit de rsolution, elle parlait
d'un ton si ferme, qu'elle dconcertait, par son audace et ses attitudes
d'homme habill en femme, les pires nergumnes, dj disposs,
d'ailleurs,  respecter en elle la soeur d'un officier dont la Rpublique
apprciait les services.

Si quelques amis scrupuleux ou pusillanimes, qu'effrayait cette audace,
lui en signalaient les prils, elle levait les paules et rpondait:

--Je n'ai rien  redouter, puisque j'observe les lois.

Et elle les observait avec ostentation, exigeant mme que ses gens
l'appelassent citoyenne. Mais elle les enfreignait secrtement en
donnant asile  des proscrits qui s'arrtaient chez elle comme  la
premire tape de leur fuite, en cachant dans son chteau des prtres
non asserments, en faisant chaque jour clbrer la messe par l'un
d'eux, dans une chambre transforme en chapelle. Rpublicaine en
apparence, royaliste en ralit, elle accomplissait ces choses
simplement, en y apportant une prudence gale  sa tmrit. Aprs la
mort de Louis XVI, elle avait pass toute une semaine en prires et en
larmes, sans que personne et pu s'en apercevoir.

En rentrant dans son appartement, aprs sa promenade sur l'Oise, elle
changea de toilette, aide de ses femmes de chambre. Puis, les ayant
renvoyes, elle prit un livre pour attendre ainsi le moment de souper.
Mais une demi-heure s'tait  peine coule, quand un de ses domestiques
se prsenta devant elle. Elle leva les yeux, et le regardant par-dessus
ses bsicles, elle dit:

--Que me veut-on?

--Citoyenne, des soldats viennent d'entrer dans la cour.

--Ont-ils des intentions hostiles?

--Je ne le crois pas, citoyenne. Ils escortent un fourgon qui vient de
Bruxelles et qu'ils conduisent  Paris. Avec eux, se trouvent un homme
et deux enfants qui demandent  vous parler.

--S'ils viennent de Bruxelles, ils m'apportent des nouvelles de mon
frre! s'cria-t-elle. Je vais les recevoir.

 son appel, le page sur lequel elle avait coutume de s'appuyer
accourut. Avec son aide et celui de sa canne, elle descendit au
rez-de-chausse, tranant avec des allures de prtresse sur les marches
du monumental escalier les lourds falbalas de sa toilette de maison.
Quand elle fut sur le perron, elle regarda.

Au milieu de la cour tait une lourde voiture attele d'un seul cheval
encore suant de sa longue course. Autour de la voiture se tenaient six
grenadiers qui venaient de mettre leurs fusils en faisceaux, et, prs
d'eux, un homme vtu comme un marchand de campagne, tenant par la main
un jeune garon et une petite fille.

--Est-ce  la citoyenne Jussac que vous dsirez parler? demanda-t-elle 
haute voix, en enveloppant d'un regard hautain et dfiant la troupe
immobile.

-- elle-mme, rpondit l'homme qui tenait les enfants.

--Alors, je t'coute, citoyen.

L'homme reprit en dsignant les soldats:

--Ces braves gens te demandent l'hospitalit pour quelques heures,
citoyenne. On leur a vant ton civisme et ils esprent trouver dans ta
maison la bonne table et le bon gte auxquels ont droit partout de
vaillants serviteurs de la Rpublique, et, ici, des grenadiers
appartenant au rgiment de ton frre.

-- ce double titre ils sont les bienvenus, rpondit la chanoinesse.
Mais toi, qui es-tu?

--Tu vas le savoir, si tu veux m'entendre en particulier.

La chanoinesse donna des ordres afin d'assurer aux grenadiers une
hospitalit large et confortable. Puis, ayant fait signe  l'homme, elle
rentra dans le chteau o, sans quitter les enfants, il la suivit.

--Maintenant, tu peux parler, citoyen, dit-elle, quand ils furent seuls
dans un salon dont elle avait eu soin de fermer la porte.

Mais, au lieu de rpondre, il s'inclina respectueusement et tendit une
lettre  la chanoinesse de Jussac.

--Une lettre de mon frre! s'cria-t-elle en jetant les yeux sur
l'adresse.

Elle la prit, les mains tremblantes, et, affaiblie soudain par la
violence de son motion, elle tomba dans un fauteuil, si trouble,
qu'elle fut quelques secondes avant de trouver ses lunettes et de
pouvoir briser le cachet. Elle lut enfin et eut vite fait de dvorer les
quatre pages que lui crivait le colonel Jussac. Quand ce fut fini, elle
porta les feuillets  ses lvres et les embrassa en murmurant:

--Mon frre chri! Dieu te garde  ma tendresse!

Puis, tirant de sa poche, brusquement, un mouchoir, elle essuya ses
larmes, et du mme coup, sans doute, domina son moi passager, car son
visage rassrn reprit son ordinaire physionomie, tranquille et
hautaine.

--Mais tout cela ne m'apprend pas qui tu es, citoyen, fit-elle, ni ce
que je peux pour toi.

--Le colonel ne le dit pas?

--Il me dit seulement que tu es un brave homme et que je peux ajouter
foi  tes paroles. Fais-moi donc connatre ton nom.

--On me nomme Valleroy, Madame la chanoinesse.

--Et moi, la citoyenne Jussac, rpliqua-t-elle vivement, je te dispense
des vieilles formules; elles n'ont plus cours.

Valleroy s'inclina comme s'il s'excusait d'obir et rpta:

--On me nomme Valleroy, citoyenne. Je suis l'intendant du comte de
Malincourt, mestre de camp des armes royales, actuellement enferm dans
la prison des Carmes,  Paris, avec Mme la comtesse. Ce jeune homme est
leur fils cadet, le chevalier de Malincourt; l'an est en migration.

--Et cette fillette? demanda la chanoinesse en dsignant Nina.

--Nina d'Aubeterre, fille du capitaine d'Aubeterre, qui servait dans le
Royal allemand et qui fut tu lors des troubles de 1789.

--Mais pourquoi avez-vous quitt Bruxelles, et o allez-vous?

--Nous allons  Paris.

-- Paris! Avec ces chrubins! Misricorde! s'cria la chanoinesse en
agitant sa canne.  Paris! Es-tu fou, brave homme? Ne sais-tu pas qu'on
s'y tue avec fureur et que...

Elle fut soudain interrompue. C'tait Bernard. Il avait fait un pas vers
elle et dit avec exaltation:

--N'essayez pas de nous dtourner de notre chemin, Madame. Plus on nous
dmontrera que Paris est dangereux et plus sera imprieux le devoir qui
nous y appelle.

--Le devoir! Quel devoir?

--Je veux me rapprocher de mes parents, essayer de les arracher  leur
cachot.

--C'est donc l ce but secret dont me parle mon frre?

--Nous en poursuivons encore un autre, reprit Bernard. Mais, sur
celui-l, nous devons garder le silence. Seulement, soyez convaincue,
Madame, qu'aucun obstacle, si grand qu'il ft, ne le serait assez pour
nous empcher d'aller  Paris.

Le regard de la chanoinesse arrt sur Bernard exprima tour  tour
l'admiration, la sollicitude, la piti, et d'une voix grave et attendrie
elle rpondit:

--Vous vous tes mpris, mon enfant. Je n'entendais pas vous dtourner
de vos projets que j'ignorais. J'ai seulement cd  mon coeur en vous
signalant les dangers que vous allez courir. Votre entreprise est digne
d'un bon fils, d'un gentilhomme. Mais vous tes bien jeune pour les
efforts qu'elle exigera.

--Voici l'ami qui doit me seconder, dit Bernard en posant sa main sur le
bras de Valleroy.  deux, nous russirons.

--Je prierai Dieu pour vous, ajouta la chanoinesse.

Elle avait attir Nina sur ses genoux et la caressait tout en parlant.
Puis elle dit:

--Mais cette petite mignonne, qu'allez-vous en faire une fois  Paris?

--J'espre trouver quelqu'un  qui la confier, rpondit Valleroy, sinon
elle partagera notre sort, car il ne m'est pas permis de l'abandonner.

 l'appui de sa dclaration, il racontait maintenant  la chanoinesse de
Jussac l'histoire de Nina depuis le jour o il l'avait rencontre et les
circonstances par suite desquelles elle se trouvait sous sa protection.
En coutant son rcit, la chanoinesse prouvait une motion poignante.
Au fur et  mesure que se droulait le tableau des malheurs de l'enfant,
elle la serrait plus troitement entre ses bras, et Nina, qui s'y
trouvait comme dans un nid chaud et moelleux, se laissait bercer par les
caresses silencieuses qu'on lui prodiguait.

--Au lieu de l'emmener  Paris, dit tout  coup la chanoinesse,
laissez-la moi. Je suis seule ici, isole, triste, et, sous la fermet
dont je fais montre, souvent pouvante par la perspective des
catastrophes que je prvois. La chre petite sera ma joie, ma
consolation, le charme de ma vie. Elle est orpheline. Plus tard, aprs
les mauvais jours, mon frre et moi nous l'adopterons.

--Me sparer encore de Nina! soupira Bernard.

--Mais vous pourrez la voir, la voir souvent. Compigne n'est pas loin
de Paris... Vingt lieues  peine... une petite nuit en poste...

--Et puis, ce serait d'un affreux gosme de priver Nina de la
maternelle protection qui s'offre  elle, observa Valleroy.

--Elle aurait eu celle de ma mre, objecta Bernard.

--Eh bien, laissez-la moi provisoirement, jusqu'au jour o la comtesse
de Malincourt dlivre pourra se charger d'elle. Voulez-vous, Monsieur
le chevalier?

--Oui, cela, je le veux bien, Madame, car je sais, qu'elle sera heureuse
prs de vous, et pourvu que je la retrouve...

 ce moment, on vint annoncer  la chanoinesse que son souper tait
servi.

--Vous vous mettrez  table avec moi, dit-elle  Valleroy et  Bernard.

--Gardez les enfants, Madame, rpondit Valleroy. Pour moi, permettez que
je rejoigne mes compagnons de voyage. Ils ont t compatissants tout le
long du chemin. Je ne veux pas avoir l'air de les abandonner.

--Soit, allez souper en leur compagnie. Tout  l'heure, j'irai vous
retrouver au milieu d'eux. Ils pourront ainsi dire  mon frre qu'ils
m'ont vue. D'ailleurs, je veux les prier de repasser par ici  leur
retour de Paris et leur confier ma rponse au colonel. Pensez-vous que
je puisse le faire en toute sret?

--En toute sret, Madame. Le sergent Rigobert qui les commande est
dvou corps et me  votre frre, et si ce dernier m'a remis  moi et
non au sergent la lettre qui vous tait destine, ce n'est point par
dfaut de confiance en lui, mais uniquement parce qu'il voulait assurer
ainsi  mon jeune matre un meilleur accueil de votre part.

Valleroy prit cong de la chanoinesse et des enfants et se hta de
descendre dans la salle o se trouvaient runis les grenadiers. Dj,
grce aux ordres de la chtelaine, le couvert tait mis. Rigobert et ses
hommes, dshabitus depuis longtemps de tout confortable et des fins
repas, se prparaient  faire honneur  celui qu'on venait de leur
servir.

--La maison de mon colonel est une maison trs hospitalire, observa
sentencieusement Rigobert en montrant la table tout attrayante avec son
luxe de linge et d'argenterie, qui flamboyait sous les bougies allumes.
Les enfants ne soupent-ils pas avec nous?

--La citoyenne s'est intresse  eux et a voulu les retenir, rpondit
Valleroy. Elle nous offre mme de garder la petite pendant que nous
irons  Paris.

--Elle est donc aussi bonne que son frre? Ah! si tous les aristocrates
ressemblaient  ces deux-l, le peuple n'aurait pas eu besoin de dmolir
la Bastille ni de couper le cou  Capet.

Sur cette belle rflexion, on prit place autour du couvert. Il suffit du
premier verre de vin aval par-dessus une grande assiette de soupe au
lard pour ranger les cinq grenadiers  l'avis de leur sergent. Au rti,
ils confessaient que l'ancien rgime avait du bon. Mais c'est surtout au
dessert que fut branl leur civisme. La chtelaine tant venue les
visiter et boire avec eux  la sant du colonel Jussac, leur
enthousiasme n'eut plus de bornes. Pour un rien, ils se fussent dclars
prts  rtablir la monarchie.




CHAPITRE XI

LA PREMIRE CHARRETTE


Il y avait sept mois que la royaut tait abolie et la rpublique
proclame, deux mois que Louis XVI tait mont sur l'chafaud, trois
jours que le Comit de Salut public avait inaugur ses pouvoirs, et
vingt-quatre heures que fonctionnait le tribunal rvolutionnaire
institu par la Convention pour juger les migrs et les suspects.
Paris, devenu, depuis 1789, un foyer d'agitations incessantes, de
soulvements populaires, d'meutes sanglantes, de meurtres atroces,
prenait la lugubre physionomie qu'il devait conserver jusqu'au 9
thermidor. Les lois dictes contre les migrs et leurs complices ayant
reu un commencement d'excution, les prisons se remplissaient.  peine
install, le Comit de Salut public y envoyait de nouvelles victimes.

 la Conciergerie, au Luxembourg, aux Carmes,  Sainte-Plagie, 
Saint-Lazare,  la Force, partout ailleurs, concierges, greffiers,
guichetiers, taient sur les dents, et les listes des registres d'crou
s'allongeaient indfiniment. Ce n'taient pas seulement des noms
d'aristocrates qui figuraient sur ces listes, pourvoyeuses de la
guillotine, mais aussi des noms de citoyens humbles et obscurs, qui
avaient eu le malheur d'encourir la haine de quelqu'un des despotes
subalternes chargs d'excuter les ordres du gouvernement, agents de bas
tage, plus froces que les chefs auxquels ils obissaient. Chaque jour
et chaque nuit, les visites domiciliaires se multipliaient. Il n'tait
pas de famille, quelque ignore qu'elle ft, qui n'et  les redouter.
La dnonciation d'un voisin ou d'un dbiteur y suffisait.

Tout devenait crime en ces temps calamiteux. Dans le nom qu'on portait,
dans les relations qu'on entretenait, dans les propos qu'on se
permettait, dans les objets qu'on possdait, l'infme ingniosit des
jacobins et des sans-culottes trouvait les lments d'une accusation
capitale. Crime, la carrire qu'on avait suivie autrefois; crime, le cri
de colre que poussait  vos lvres le spectacle de quelque injustice ou
le soupir de piti que vous arrachait l'infortune d'autrui; crime,
quelques provisions mises en rserve en vue des mauvais jours; crime, un
vieux parchemin conserv dans les archives familiales. On tait dnonc
pour rien, pour moins que rien, et trait au gr du caprice de ceux
dont, sans le savoir et sans le vouloir, on avait attir l'attention,
excit la cupidit. Arrt par un officier municipal qu'escortaient des
gardes nationaux, il fallait assister sans se plaindre au pillage lgal
de sa maison, dcor du nom de perquisition. On tait conduit ensuite 
la municipalit de son district, car Paris tait divis maintenant en
quarante-huit districts ou sections dont chacune formait pour les
citoyens qui en dpendaient un gouvernement plus redoutable encore que
le gouvernement central. Aprs une longue attente dans la boue, sous la
pluie ou sous le soleil, parmi d'autres infortuns, on comparaissait 
son tour devant le Comit rvolutionnaire de la section, auquel
s'adjoignaient les plus fameux jacobins du quartier, ou mme,
quelquefois, un conventionnel. On subissait un premier interrogatoire 
la suite duquel on tait incarcr dans l'une des prisons de Paris.
C'est ainsi qu'elles s'taient remplies peu  peu, tandis que la
Convention avisait aux moyens de les vider et confiait ce soin au
tribunal rvolutionnaire prsid par le citoyen Dumas,  l'accusateur
public Fouquier-Tinville et au bourreau Samson.

L'aspect gnral de Paris se ressentait de tant de mesures arbitraires
et vexatoires. Elles dchanaient la terreur. Dans les quartiers luxueux
et riches, la plupart des maisons taient abandonnes. Dans le faubourg
Saint-Germain, dans la chausse d'Antin qu'on appelait alors rue du
Mont-Blanc, dans le faubourg du Roule, la plupart des htels de
l'aristocratie avaient t confisqus et vendus. Pays  vil prix et en
assignats, le papier-monnaie ayant remplac l'or et l'argent, ils
taient devenus la proie de brocanteurs qui attendaient une occasion
propice pour s'en dfaire, ou les dpeaient, dbitant en dtail les
persiennes et les portes, les rampes et les balcons en fer forg, les
boiseries sculptes dont les murs taient revtus, les peintures des
plafonds, les marbres des escaliers. Quand ces bandes dvastatrices
avaient pass par l, quand il ne restait que les quatre murs, avec
leurs fentres bantes n'encadrant plus que le vide, survenait un
entrepreneur qui rparait les dgts, et l'aristocratique demeure, tant
bien que mal rafistole, se transformait en une vulgaire auberge ou en
un dpt de marchandises.

Les couvents, si nombreux  Paris, n'avaient pas t davantage pargns.
Mais comme il tait plus difficile de leur donner une affectation
nouvelle, ils restaient pour la plupart dans un tat complet d'abandon
et de dlabrement, ouverts  tout venant et surtout  des bandes
d'enfants qui allaient jouer dans les clotres dserts. Quant aux
glises, aprs en avoir supprim les croix, remplaces maintenant par
des piques surmontes d'un bonnet rouge, on en avait respect les
murailles extrieures. Mais  l'intrieur elles taient dpouilles.
Tableaux, statues, ornements, vases sacrs, ce qui nagure en formait la
richesse, le Trsor national avait fait tout vendre  son profit, ne
laissant dans le temple que ce qui tait strictement ncessaire au culte
qu'exeraient des prtres asserments dont la prsence loignait plus de
fidles qu'elle n'en attirait. Encore quelque temps, et ces nobles
monuments allaient servir de thtre aux orgies des ftes de la Raison.

Sur les boulevards, dans les rues rputes jadis comme les plus
aristocratiques, il ne restait rien de ce qui en avait fait l'clat.
Toute vie lgante tait morte; mort aussi le commerce, mortes surtout
les industries de luxe. Elle ne se rvlait plus que par la vente aux
encans d'objets drobs ou saisis dans les maisons des aristocrates.
Seuls les cafs et les restaurants, les thtres, les lieux publics et
le Palais-Royal notamment, conservaient encore quelque animation. Mais,
rares et isols, ces points lumineux semblaient perdus dans l'immensit
de la capitale, livre le jour  une populace dguenille, bruyante, et
menaante, et s'enveloppant le soir d'une tristesse silencieuse et
morne, trouble seulement par les rumeurs fivreuses des clubs.

Telle qu'elle vient d'tre dcrite, la capitale n'attirait plus
d'trangers. Il tait si difficile d'en sortir par suite des
surveillances qu'exerait la police rvolutionnaire, que le nombre des
dparts, comme celui des arrives, dcroissait de jour en jour. On ne
pouvait fuir Paris, mais on n'y venait pas. Les barrires ne s'ouvraient
plus qu' des charrettes de marachers ou de meuniers, destines 
empcher la population de mourir de faim, ou  des dtachements de
troupes revenant des frontires, ou enfin  des convois de prisonniers
envoys par les provinces sous la conduite des gendarmes. Si, dans ce
dfil, se montrait une chaise de poste, on pouvait tre sr qu'elle
ramenait  Paris quelque conventionnel dont la mission dans les
dpartements ou aux armes avait pris fin et qui venait en rendre compte
au Comit de Salut public.

C'est dans ces circonstances que, huit jours aprs avoir quitt
Bruxelles et douze heures aprs avoir quitt Compigne, le convoi que
conduisaient Valleroy et Bernard et qu'accompagnaient le sergent
Rigobert et ses grenadiers se prsenta  la barrire Saint-Denis.
Habituellement, cette halte  l'entre de Paris tait de longue dure.
On oprait des perquisitions dans les voitures, on fouillait les
voyageurs et leurs bagages, on vrifiait leurs passeports, et si leur
mine dplaisait, on les soumettait  mille taquineries.

Mais, ce jour-l, quand Rigobert eut prsent au poste de la barrire,
occup par des gardes nationaux, le sauf-conduit qui lui avait t
dlivr  son dpart de Belgique, et lorsqu'on sut qu'il amenait de loin
des papiers d'tat,  destination du Comit de Salut public, toutes les
difficults ordinaires s'vanouirent. Le fourgon de Valleroy, conduit
par son propritaire, assis dans le cabriolet, et  ct duquel se
tenait Bernard, passa librement, escort par les six grenadiers, entre
une double haie de curieux, et s'engagea dans le faubourg Saint-Denis
pour gagner la place de l'Htel-de-Ville et de l les Tuileries, o
sigeait le tout-puissant et redoutable Comit.

Mais les gens qui d'abord s'cartaient pour lui livrer passage ne
tardrent pas  se rapprocher, et bientt des groupes se trouvrent
devant lui et lui barrrent le chemin. En d'autres circonstances,
Rigobert n'et pas hsit  croiser la baonnette pour se dgager. Mais,
outre qu'il n'ignorait pas que dans Paris le peuple tait souverain,
l'attitude de cette fouie ne prsentait rien de malveillant ni
d'hostile. Il rsolut donc d'agir par la douceur.

--Que dsirez-vous, mes amis? demanda-t-il. Votre intention est-elle de
nous empcher d'arriver  notre destination? Je dois vous faire
remarquer que je suis charg d'une mission importante et que je suis
rsolu  la remplir, et mes camarades autant que moi.

--Il n'est pas question d'y mettre obstacle, sergent, rpondit un homme
qui s'tait plac en tte de la bande, une pique  la main et un bonnet
rouge sur la tte.

--Mais, alors? fit Rigobert.

--Voil ce que c'est, camarade, reprit l'homme. On nous dit que tu
arrives de Bruxelles.

--C'est vrai. Mes compagnons et moi en sommes partis  la fin de la
semaine dernire.

--Alors, tu sais que Dumouriez a t battu par les Autrichiens?

--Vous en avez dj la nouvelle?

--Elle est arrive voici trois jours par estafette au Comit de Salut
public, qui l'a communique  la Convention.

--Alors, je n'ai plus rien  vous apprendre.

--Au contraire, car tu peux nous dire s'il est vrai, comme on l'affirme,
que Dumouriez est en train de trahir.

 cette question, Rigobert tressaillit.

--Eh! ce n'est pas mon affaire, camarades, rpondit-il avec embarras,
n'osant prendre sur lui d'accuser Dumouriez et encore moins de le
dfendre...

--C'est l'affaire de tous les patriotes, citoyen sergent, reprit l'homme
d'une voix sombre.

--Comment se fait-il que Dumouriez se soit laiss battre! ajouta un
autre.

--Si tu le sais, ton devoir est de le dire, continua un troisime.

La situation se compliquait. Ne sachant quel parti prendre, Rigobert
regardait Valleroy comme pour lui demander conseil. Mais Valleroy,
rsolu, au moment o il entrait dans Paris,  ne se laisser dtourner
sous aucun prtexte du but qu'il poursuivait en y venant, affectait de
ne pas comprendre la question muette du sergent et paraissait trs
occup  contenir son cheval qui se cabrait, effray par la foule. Alors
Rigobert prit un grand parti.

--Ce que je pense, rsultat de ce que je sais et de ce j'ai vu, je ne
dois le dire qu'aux membres du Comit de Salut public. Mais je ne refuse
pas de vous raconter les incidents de la bataille. Seulement, je vous
ferai observer qu'il est 11 heures et que depuis le petit jour nous
sommes en route et  jeun.

--Viens te rconforter, sergent, toi et tes braves compagnons, s'cria
l'orateur qui avait parl au nom du peuple. Puis tu nous raconteras la
bataille et nous te laisserons ensuite poursuivre ton chemin, ou plutt
nous t'accompagnerons jusqu' la place de l'Htel-de-Ville, o doit
fonctionner aujourd'hui la guillotine.

Sans attendre la rponse de Rigobert, il prit le cheval par la bride et
le fit entrer sous une remise qui se trouvait en cet endroit,  ct
d'une boutique de marchand de vin.

Bernard se pencha sur Valleroy.

--Si ces gens-l nous retiennent longtemps ici, j'en deviendrai fou,
murmura-t-il d'un accent dsespr. J'ai hte d'arriver  la prison des
Carmes, de voir mes parents ou d'avoir de leurs nouvelles.

--Mon impatience est gale  la tienne, mon enfant, rpondit Valleroy;
mais gardons-nous de nous trahir. Descendons d'abord en feignant la
rsignation. Je vais aviser aux moyens de nous dlivrer.

Ils mirent pied  terre au milieu de la cohue qui s'agitait aux abords
de la remise.  ce moment, la foule poussait vers le cabaret Rigobert
qui se dbattait, ne voulant pas s'loigner du fourgon sans y laisser un
factionnaire.

--Que redoutes-tu, lui criait l'orateur de la bande, que redoutes-tu,
puisque ta voiture reste sous la garde du peuple?

Rigobert n'tait pas insensible aux attraits d'un verre de vin. Mais,
soldat avant tout, il s'en tenait aux devoirs de son tat et  la
discipline. Il comprit que, s'il ne faisait pas acte d'autorit, quelque
incident grave allait se produire. D'un violent coup de coude, il se
dgagea de ceux qui l'environnaient, et d'un ton de commandement:

--En voil assez, dclara-t-il; je ne connais que ma consigne. J'accepte
volontiers de boire avec vous, mais  la condition que personne ne
restera sous la remise et qu'on en fermera les portes.

Son accent et son attitude en imposrent  la bande, et cette fois il
fut obi. Les portes de la remise closes, il y mit un de ses grenadiers
en faction, et alors seulement il consentit  entrer dans le cabaret.
Comme il allait en franchir le seuil, Valleroy s'approcha et lui dit 
voix basse:

--L'enfant et moi avons autre chose  faire qu' t'attendre, sergent. Je
te confie l'quipage, pour lequel tu trouveras bien un conducteur parmi
ces braillards. Je compte sur toi pour le faire ramener ici, quand les
caisses qu'il contient seront dcharges. Je reviendrai demain pour le
chercher. Tu me feras connatre par l'homme que tu en auras constitu le
gardien o je peux te revoir.

--Compris, rpondit simplement Rigobert.

Il se laissa entraner chez le marchand de vin, o le suivit la foule,
tandis que Bernard et Valleroy, profitant de ce que personne ne
s'occupait d'eux, s'loignaient  grands pas dans la direction de
l'htel de ville.  d'autres poques et  plusieurs reprises, Valleroy
tait venu  Paris, appel par son matre. Il connaissait donc
suffisamment la ville pour s'orienter.

--Avant tout, dit-il  Bernard, nous allons nous rendre  l'htel de
Malincourt. Il est probable que le suisse Kelner pourra nous renseigner
sur le sort de M. le comte et de Mme la comtesse et nous fournir les
moyens d'arriver jusqu' eux.

Mais Bernard semblait soucieux et garda le silence.

--As-tu entendu ce que disait  Rigobert l'homme de tout  l'heure?
demanda-t-il tout  coup.

--Que disait-il?

--Il disait que la guillotine allait fonctionner aujourd'hui sur la
place de l'Htel-de-Ville. Cette place ne se trouve-t-elle pas sur notre
chemin?

--Il nous sera facile de l'viter, rpliqua Valleroy, essayant de se
montrer plus rassur qu'il ne l'tait.

Ils passaient en ce moment sous la porte Saint-Denis. Ils traversrent
le boulevard et entrrent dans l'troite et longue rue qui va de cet
endroit vers la Seine. Mais  peine y eurent-ils fait quelques pas,
qu'ils s'aperurent qu'un grand nombre de gens suivaient la direction
qu'ils suivaient eux-mmes. Ces gens taient anims et bruyants. Il y
avait parmi eux des gardes nationaux, des hommes vtus de la carmagnole,
coiffs du bonnet rouge, quelques-uns portant des piques, d'autres en
haillons,  face patibulaire, et des mgres qui tranaient derrire
elles des enfants et hurlaient d'une voix avine des refrains
patriotiques, la _Marseillaise_, le _a ira_, ou menaaient les
passants, en profrant le terrible cri:  la lanterne, les
aristocrates! Les flots de cette plbe grouillante se grossissaient de
tout ce qu'elle ramassait au coin de chaque rue, comme un fleuve qui se
grossit sur son parcours des rivires qui lui portent leurs eaux.
Bientt, la rue fut trop troite pour la foule, et on n'avana plus
qu'avec lenteur. En cet instant, dans la pousse tumultueuse qui
l'emportait ainsi que Bernard, Valleroy se trouva auprs d'un homme g,
dont la figure lui inspira confiance. Il le questionna:

--Citoyen, quoique tu ne me connaisses pas, veux-tu me permettre de te
demander en quel endroit se rend tout ce peuple?

 cette question, l'individu  qui elle s'adressait leva les yeux,
dvisagea son interlocuteur et rpondit non sans ironie:

--Ce peuple va voir couper le cou  quatre aristocrates, que le nouveau
tribunal rvolutionnaire, pour ses dbuts, a condamns hier  mort.
Depuis l'excution de Capet, c'est la premire fois que se dresse
l'chafaud.

--Quatre! s'cria Valleroy, sans dissimuler la commisration qui
s'emparait de son coeur. De quel crime se sont-ils rendus coupables, les
malheureux?

Au lieu de lui rpondre l'inconnu saisit sa main, et comme, s'il et
compris  qui il avait affaire, il dit  voix basse, avec douceur et
courtoisie:

--Gardez-vous de tout mouvement gnreux, Monsieur, si vous ne voulez
suivre  la mort ceux que vous plaignez. Ces quatre infortuns n'en ont
peut-tre pas fait autant dans le pass que vous dans la seconde durant
laquelle vous avez parl, et si d'autres que moi vous avaient entendu...

--Mais, encore une fois qui sont-ils? murmura Valleroy. Pourquoi va-t-on
les guillotiner!

--L'un se nomme Guyot-Dumollans. Il avait migr; il a cru pouvoir
rentrer. Cette imprudence va lui coter la vie. L'autre est un soldat
appel Luthier. Il s'est fait condamner pour avoir os prtendre que
Louis XVI tait un bon prince. Quant aux deux autres, un homme et une
femme, il parat...

L'individu ne put achever. Une pousse de foule, plus violente que les
autres, le spara de Valleroy, et lorsque ce dernier le chercha des yeux
autour de lui, il lui fut impossible de le retrouver.

Alors, son regard s'abaissa vers Bernard, qui, suspendu  son bras,
rglait son pas sur le sien, et il s'aperut que le visage de l'enfant,
couvert d'une pleur livide, exprimait l'horreur.

--Qu'as-tu donc, petit? lui demanda-t-il.

--Je songe  ces pauvres gens qui vont mourir, murmura Bernard et je
hais les monstres qui vont les voir mourir.

Valleroy ne releva pas cette phrase imprudente. Mais une pression de son
bras sur celui de Bernard fit comprendre  ce dernier qu'il fallait
s'abstenir,  cette heure et en ce lieu, de toute marque de compassion.
Du reste, la conversation devenait maintenant impossible, tant la foule
se faisait paisse et houleuse. Entre ses chocs tumultueux, Valleroy se
sentait ballott comme une pave. Ce n'tait pas trop de toute sa
vigueur pour protger Bernard. Il le tenait devant lui et s'efforait en
vain de faire le vide autour d'eux.

--Nous avons bien choisi notre jour pour arriver  Paris! pensait-il
avec amertume.

Il semblait en effet que toute la population ft dehors par cette
radieuse journe de printemps. Sous le ciel bleu, vibrant de soleil,
aussi loin que s'tendait la vue, ont ne voyait que ttes remuantes,
presses entre les hautes maisons, aux croises desquelles on en
apercevait d'autres suspendues par grappes. Il y en avait mme sur les
toits, et l'immense clameur qui, du haut en bas des difices, montait,
tage par tage, jusqu' leur sommet, y trouvait des chos qui la
renvoyaient  la rue.

Tout  coup, par-dessus ces vagues humaines que, par intervalles, il
parvenait  dominer, Valleroy vit l'espace s'largir et la lumire du
ciel devenir plus clatante. On venait de sortir du long boyau de la rue
Saint-Denis et on touchait  la place de l'Htel-de-Ville. Mais, tandis
que la foule croyait pouvoir se rpandre librement, elle se trouva
subitement comprime entre les gendarmes  cheval qui gardaient toutes
les issues de la place et les larges masses de peuple, qui, faisant
irruption des rues voisines, affluaient en cet endroit. Un remous
effroyable se produisit. Il arracha des cris de dtresse  ceux qui en
taient les victimes et un cri d'pouvante  ceux qui, des croises o
ils se tenaient, en furent les tmoins.

--Grimpe sur mes paules, Bernard, cria Valleroy.

Raidissant son buste et ses bras, il fit de ses mains un marchepied 
Bernard et parvint  le mettre  califourchon sur son dos. Mais, presque
aussitt, il sentit se plier le corps frle de l'enfant, et il
l'entendit pousser un gmissement de terreur.

--Qu'est-ce encore, Bernard? lui demanda-t-il.

--Remets-moi par terre, Valleroy. Ce que je vois est horrible; je ne
veux pas voir.

--Si je te remettais par terre, tu serais cras. Qu'as-tu vu?

--L, l! C'est affreux, reprit Bernard perdu, en tendant le bras
devant lui.

Ce qu'il avait vu, c'tait, au milieu d'un carr vide form par les
gendarmes devant la faade de l'htel de ville, les armatures de la
guillotine, dresse sur un haut chafaudage, et, entre ces armatures,
une planche incline sous une poutre transversale  laquelle attenait un
large coutelas. Trop effrayante pour lui tait cette vision. Il courba
le front, et, pench  l'oreille de Valleroy, il lui retraa le
spectacle qu'avait saisi son regard.

--Courage et patience, lui rpondit Valleroy; nous allons sortir d'ici.
En attendant, si tu crains de voir, ferme les yeux.

Bernard obit, tandis que Valleroy essayait de se frayer un passage  la
suite d'un courant de foule qui se formait pour contourner l'htel de
ville. Pendant une demi-heure, il dut se rsigner  un pitinement sur
place qu'interrompait de temps en temps, tantt une pousse en avant,
tantt une pousse en arrire, et qui recommenait ensuite pour
s'interrompre de nouveau. Par bonheur, Valleroy tait grand et
vigoureux, sa vigueur lui permettait, quoiqu'il portt Bernard, de
rsister aux pousses de la foule, et sa taille, de respirer librement.
Son sang-froid ne contribua pas moins  le tirer d'affaire. Aprs un
dernier et suprme effort, il put enfin reprendre haleine et se
dcharger de son prcieux, mais lourd fardeau.

Il se trouvait en ce moment sur les quais de la Seine, aux abords d'un
pont au del duquel s'tendait la cit et se droulait la masse
imposante du Palais de justice et de la Conciergerie.  sa droite, il
avait la place de l'Htel-de-Ville qu'il ne pouvait voir, et les grilles
du monument contre lesquelles il s'appuyait;  sa gauche, le fleuve, le
long duquel s'chelonnaient quelques privilgis que les gendarmes
avaient laisss arriver jusque-l. Comment lui-mme tait-il en cet
endroit, dont l'accs restait interdit  la foule? C'est ce qu'il lui
et t impossible de dire. Le flot populaire l'avait port sur ce
point, et quand il s'en aperut, ce fut pour constater que la
circulation, tout  coup, venait d'y tre interdite, et qu'en
consquence Bernard et lui y taient en sret.

Alors il respira soulag, et, s'asseyant au pied des grilles de l'htel
de ville, sur les pierres dans lesquelles elles taient plantes, il dit
 Bernard:

--Force nous est d'attendre ici qu'on nous permette de poursuivre notre
chemin. Profitons-en pour nous reposer.

Mais l'enfant, au lieu de suivre ce conseil, grimpait sur les pierres,
se dressait sur la pointe des pieds, afin de regarder par-dessus les
groupes qui se trouvaient devant lui, derrire une range de gardes
nationaux formant la haie. Entre ces gardes nationaux et des gendarmes 
cheval immobiles en face d'eux tait mnag un large chemin, se
droulant comme un ruban blanc  travers les masses profondes de la
foule, tout brillant du scintillement des baonnettes au bout des fusils
et des sabres tirs du fourreau: il partait de la place de
l'Htel-de-Ville, longeait le quai jusqu'au pont de la Cit, traversait
la Seine sur ce pont et venait s'arrter aux portes de la Conciergerie.
Il mettait ainsi en communication la prison et l'chafaud, et c'est par
l qu'allaient passer les condamns.

--Ces pauvres gens vont dfiler devant nous, remarqua Bernard,
qu'obsdait maintenant un imprieux besoin de regarder en face ce qui
tout  l'heure lui faisait peur.

--Tu ne les verras que si tu veux les voir, rpondit Valleroy, et
peut-tre vaut-il mieux que tu renonces  ce douloureux spectacle.

Bernard allait obir et s'asseoir  ct de Valleroy, quand monta de la
foule une clameur plus forte que les autres, qui, d'abord faible,
grossit rapidement, s'leva dans l'air et couvrit la rumeur confuse de
ce peuple accouru pour voir mourir des innocents. Toutes les ttes se
tournaient du mme ct, du ct de la Conciergerie, et de toutes parts
retentissait le mme cri:

--Les voil! Les voil!

Bernard ne fut pas matre de sa curiosit. C'tait une attraction
dominatrice  laquelle il fallait obir. Valleroy lui-mme la subit. Il
se levt et, debout sur les pierres, il regarda.  l'extrmit du chemin
form par la double haie de soldats, une charrette venait de sortir de
la Conciergerie. Valleroy vit les gens qu'elle transportait, bien qu'il
ne pt distinguer leurs traits. Il les compta; ils taient cinq, quatre
assis, un debout. La charrette tourna sur le quai. Elle fut enveloppe
aussitt par une escorte de cavaliers, et ce ne fut pendant un moment,
dans la poussire et sous le soleil, qu'une masse confuse d'uniformes,
sillonne de miroitements sur les armes tincelantes.

--Viens, Bernard, supplia Valleroy en quittant sa place.

--Laisse-moi, je veux voir, rpondit l'enfant d'un accent imprieux o
se trahissait la fivre.

Il tait parvenu  se hisser  la cime des grilles et se tenait l, 
peine assis, accroch aux pointes qu'il serrait de ses mains crispes,
blme, l'oeil brillant d'motion et de colre. Valleroy ne tenta pas de
vaincre sa rsistance ni de l'arracher  sa contemplation. Mais il se
rapprocha de lui, et, grimp de nouveau sur les pierres, il le soutint
de ses mains robustes. Le lugubre cortge se rapprochait. Encore
quelques minutes et il allait passer prs d'eux.

Autour de la charrette qu'entouraient de prs les gendarmes, sautait et
gambadait une bande d'tres hideux, des hommes en bras de chemise, aux
culottes fripes sur leurs jambes nues, coiffs d'un bonnet rouge, et
des femmes aux vtements sordides, les cheveux sur les paules. Au
passage, ils haranguaient la foule en lui montrant les condamns qu'ils
apostrophaient, le rire aux yeux, l'injure aux lvres, avec des gestes
immondes. Ceux-ci ne leur rpondaient pas, ne les regardaient mme pas.
Deux d'entre eux, un homme et une femme, taient placs sur le devant de
la charrette, les cheveux coups ras, vtus tous deux comme des gens de
haute condition, les mains lies derrire le dos. Sur une seconde
banquette, se trouvaient leurs compagnons d'infortune, et, au milieu
d'eux, le bourreau, qui tenait dans la main gauche l'extrmit de leurs
liens. Trane par un seul cheval, la charrette avanait lentement, mais
elle avanait. De la place o ils se trouvaient, Bernard et Valleroy
commenaient  distinguer les visages des condamns, entre les rangs des
gendarmes, et le regard de l'enfant tait invinciblement attir vers
eux. Soudain, Valleroy, qui le tenait dans ses bras, le sentit se
raidir; une main frmissante se posa sur sa tte en mme temps qu'un cri
d'pouvante et de terreur dchirait l'air et jetait dans les clameurs de
la foule ces deux mots, qui la dominrent la dure d'une seconde:

--Papa! Maman!

Valleroy chancela sous le choc du corps de Bernard convuls, et son sang
se glaa. S'il ne s'tait arc-bout contre les grilles, il serait tomb,
car, en mme temps que Bernard se renversait sur lui, il venait de
reconnatre dans les deux condamns assis sur le devant de la charrette
le comte et la comtesse de Malincourt.

--Viens! viens! murmura-t-il on essayant d'enlever Bernard.

Mais celui-ci se cramponnait aux grilles en criant:

--Non! non! Je veux leur parler, les embrasser. Au secours!
Dlivrez-les! Ce sont mes parents!

 ces cris, des gens se retournaient.

--Emportez cet enfant! crirent quelques voix.

Mais ce fut tout. Le spectacle de cette charrette tranant des innocents
 la mort tait plus pathtique sans doute que celui d'une douleur
d'enfant. Ceux qu'avait importuns cette douleur l'oublirent presque
aussitt pour s'absorber dans la vision sinistre qui maintenant prenait
corps. Le cortge passait au milieu d'un silence que troublaient seuls
les hurlements des sans-culottes et des tricoteuses, attachs  ce char
mortuaire comme une bande de dmons.

Bernard, le coeur treint par la violence de son dsespoir, la gorge
obstrue par des sanglots qui n'en pouvaient sortir, tait impuissant 
profrer un son. Ses lvres remuaient et demeuraient silencieuses. Il
croyait crier et on ne l'entendait pas. Il n'avait plus de force que
pour rsister  Valleroy, qui voulait l'emporter et ne pouvait y
parvenir, en dpit de la force qu'il dployait.

Enfin, l'enfant triompha. Il recouvra la libert de ses bras et de ses
jambes que Valleroy avait essay en vain de comprimer. Sa fine
silhouette se dressa au sommet des grilles, et, retrouvant la parole, il
adressa  ses parents un suprme appel. Alors on vit la comtesse de
Malincourt relever son front courb; ses yeux suivirent la direction
d'o venait le cri qui l'avait arrache  ses penses. Son visage, dans
un sourire o dj passait la mort, exprima la stupfaction, la douleur
et la joie. D'un bond de tout son corps, elle se pencha vers son mari,
et lui parla fivreusement. Le regard du comte suivit le sien.  leurs
joues qu'avait blmies l'approche du trpas, monta un flot de sang qui
les colora. Et sur leur visage effar se traduisit le martyre indicible
de leur me, quand, au moment o la charrette allait tourner sur la
place, ils aperurent leur fils ador, leur cher Bernard, qui, dans une
convulsion, leur envoyait de la main un baiser.

Puis, brusquement, avant qu'ils eussent pu comprendre si cette image
fugitive tait un rve ou la ralit, elle s'vanouit. Ils ne virent
plus rien que les armatures de la guillotine, qui se dtachaient sur les
vieilles murailles de l'Htel-de-Ville, et la foule immense qui, de
toutes les extrmits de Paris, tait accourue pour assister  leur
supplice. Quant  Bernard, en les voyant disparatre, accabl par
l'immensit du coup qui le frappait, il perdit toute volont et toute
nergie. Ses doigts se dtendirent, lchrent les grilles auxquelles il
se retenait, et, poussant un gmissement, il roula inanim dans les bras
de Valleroy. Ce dernier ne songeait plus qu' s'enfuir. Par bonheur, la
foule, en se ruant derrire les condamns, avait laiss un passage libre
jusqu'au pont de la Cit. Ce pont lui-mme par o venait de dfiler le
cortge tait encore presque vide. Valleroy s'y engagea, traversa la
Cit devant le Palais de justice et put atteindre ainsi la rive gauche
de la Seine, portant toujours, serr contre sa poitrine, Bernard
vanoui. L, il aperut des fiacres qui stationnaient. Il en hla un, y
dposa avec sollicitude l'enfant dont il tait dsormais l'unique
protecteur et y monta lui-mme en donnant l'ordre au cocher de les
conduire dans la rue de l'Universit, o tait situ l'htel de
Malincourt.




CHAPITRE XII

L'HTEL DE MALINCOURT


L'htel de Malincourt tait une des plus pompeuses rsidences de la rue
de l'Universit. Construit sous Louis XV, il s'levait entre une cour
d'honneur d'aspect monumental et un jardin qui s'tendait jusqu'aux murs
d'une abbaye de Bndictins, morcele et vendue en partie en 1791, en
excution des dcrets de l'Assemble nationale par lesquels les biens du
clerg avaient t dclars proprit de l'tat.  sa droite et  sa
gauche, s'levaient d'autres htels t s'tendaient d'autres jardins, de
telle sorte que, quoique situ en plein Paris, il donnait, avec sa
ceinture d'arbres sculaires, ses vieilles charmilles et ses larges
pelouses, l'impression d'un chteau plant au milieu d'un parc
solitaire.

Cette physionomie de solitude s'tait encore accentue depuis que la
vente de plusieurs parcelles des terrains du couvent et des
constructions voisines, dont les propritaires figuraient sur la liste
des migrs, avait dtruit l'opulence et teint l'clat de ce quartier
o vivaient jadis en bons rapports moines et noblesse. De cet clat, de
cette opulence, plus rien ne restait, pas mme les armoiries sculptes
dans la pierre, qui nagure s'talaient au-dessus des hautes portes et
qu'avaient effaces  coups de pic et de marteau les meutes populaires,
comme elles avaient dtruit  l'entre de la plupart des glises les
statues de saints et les croix qui les dcoraient. Sur le pav de ces
rues aristocratiques, les carrosses aux portires blasonnes ne
roulaient plus. En beaucoup d'endroits, des vitres brises, des trous
dans la muraille, des traces d'incendie, des dbris de marbres, des
portes enfonces attestaient que les mains dvastatrices de la racaille
de Paris avaient, l comme ailleurs, tent de dtruire.

Cependant, sauf ses armoiries enleves, l'htel de Malincourt ne portait
aucune trace apparente de ces profanations. On ne l'avait encore ni
confisqu ni vendu, son propritaire n'tant pas considr comme migr,
et il tait rest sous la garde du suisse Kelner, honnte homme, depuis
longtemps au service du comte de Malincourt.  l'entre de la cour
d'honneur, se trouvait un troit pavillon avec un premier tage en
mansardes. C'est l que vivaient Kelner et sa femme Rose, filleule de la
comtesse, dote par elle quand elle s'tait marie.

Le jour et  l'heure o, sur la place de l'Htel-de-Ville, la population
de Paris assistait  l'excution des malheureux contre lesquels le
tribunal rvolutionnaire avait rendu ses premiers arrts de mort, Rose
se trouvait seule au rez-de-chausse de son habitation. Sre de n'tre
pas vue, elle s'tait agenouille dans un coin et priait en pleurant.
C'tait une jeune femme, petite et mince,  la figure maladive, aux
traits tiols, dont le regard exprimait les angoisses affreuses qu'elle
subissait depuis les dbuts de la Rvolution par suite des vnements
tragiques dont elle avait t tmoin.

Vivement, la porte s'ouvrit sous la pousse d'une main robuste. Un homme
gros et court entra, jeta son chapeau sur une table et alla tomber dans
un fauteuil qui figurait parmi le modeste mobilier de la pice.
L'pouvante dans le regard, une pleur livide sur la face, il tait
haletant, et la sueur qui perlait sous ses cheveux grisonnants
descendait le long de ses joues grasses, o elle traait un sillon
humide.

Rose, en l'apercevant, s'tait leve. Elle alla vers lui.

--Est-ce fini, Kelner? demanda-t-elle, le visage convuls par la peur.

--Oui, ce doit tre fini maintenant, rpondit-il.

--Tu les as vus?

--Au moment o ils sortaient de la Conciergerie, la dure d'un clair.
Les gendarmes empchaient d'approcher. J'ai voulu les suivre jusqu'au
bout, mais le coeur m'a manqu. Et puis, il aurait fallu se mler aux
sclrats qui dansaient autour de la charrette, et j'ai craint de me
trahir. Plutt que de faire comme eux, j'en aurais trangl un.

--Nos pauvres matres! soupira Rose dans un sanglot.

Et croisant les mains, les yeux au ciel, elle pria:

--Mon Dieu, ayez piti de leur me!

Kelner fit un geste de dngation.

--Inutile de prier pour eux, Rose; c'est eux qu'il faut prier,  qui il
faut demander de veiller sur nous, car, pour sr, le ciel les attendait.
Ils sont morts comme des martyrs, comme des saints.

--Crois-tu qu'ils t'aient vu?

--Je l'espre et il me semble bien que M. le comte m'a reconnu, car il a
souri et a parl  Mme la comtesse, qui a paru chercher dans la foule.
Comme ils taient beaux tous deux! Le regard si fier, l'attitude si
ddaigneuse, Madame surtout... Ah! malheur sur les bourreaux qui ont mis
 mort des innocents...

Il s'arrta, cras sous sa douleur, et sa femme resta debout devant
lui, affaisse elle aussi, et hors d'tat de le consoler.

 la porte de la rue, un coup de marteau rsonna.

--Qui nous arrive? murmura Rose d'une voix trangle.

Kelner s'tait soulev pour couter.

--Peut-tre les sectionnaires de la municipalit, fit-il. Ils viennent
nous signifier la sentence de confiscation.

--Dj, quand le corps des victimes n'est pas encore refroidi!

Kelner allait rpondre. Mais il en fut empch.  l'entre, on frappait
de nouveau, et, cette fois, c'taient des coups prcipits qui
couvraient le bruit d'une voiture en train de s'loigner. Il se dcida 
aller ouvrir, sans se presser cependant, redoutant quelque nouveau
malheur. Il entre-billa la porte et allait passer la tte pour voir qui
venait, quand un choc violent le jeta de ct. Un homme qui portait un
enfant entre ses bras se prcipitait dans l'htel d'un lan furieux.

--Monsieur Valleroy! s'cria Kelner. Vous ici!

--Oui, moi, rpliqua Valleroy. Ne m'interroge pas. Je te dirai tout 
l'heure d'o je viens et pourquoi je viens. Mais avant tout il me faut
un lit pour cet enfant.

--M. le chevalier! Misricorde!

C'tait Rose qui, tout effare, avait pouss ce cri,

--Ne l'appelez pas ainsi, Rose, reprit Valleroy. Pour vous, pour moi,
pour tout le monde, c'est mon neveu Bernard, fils de ma soeur, marchand
colporteur comme moi-mme, et nous sommes vos cousins. Ceci dit,
couchons-le vite, car il est sous le coup de la plus horrible motion.
Il a reconnu ses parents sur la charrette des condamns.

--Ah! le pauvre agneau, o allons-nous le mettre?

--Dans la chambre de M. le comte, rpondit Kelner. C'est la seule qui
soit en tat de le recevoir.

--Mais tu redoutais la visite des sectionnaires, Kelner. S'ils
viennent...

--S'ils viennent, je leur dirai que j'ai mis mon jeune cousin malade
dans les draps d'un aristocrate et ils me fliciteront de cet acte de
civisme. Venez, Monsieur Valleroy.

--Si tu me donnes du monsieur, tu me feras couper le cou.

--Tu as raison, citoyen. Suis-moi.

Ils traversrent la cour dserte et pntrrent dans l'htel abandonn.
Puis, par l'escalier monumental, aux murs dpouills de leurs tentures,
ils montrent au premier tage. Au milieu d'un large palier, s'ouvrait
l'ancien appartement de M. de Malincourt compos d'un salon et d'une
immense chambre dont les croises donnaient sur le jardin. Dans cette
chambre se trouvait, dress sur une estrade et abrit sous de lourds
rideaux, un lit de pied. Bernard, dshabill par Rose en un tour de
main, y fut couch. Mais il ne reprenait pas connaissance. Son
immobilit, la pleur de ses lvres, ses mains glaces lui donnaient
l'apparence d'un cadavre, et, sans les battements de son coeur qu'on
entendait, en collant l'oreille contre sa poitrine, on aurait pu le
croire mort.

--Maintenant, il nous faudrait un mdecin, dit Valleroy.

--Est-ce prudent d'introduire un tranger ici? demanda Kelner.

--Je ne sais si c'est prudent. Mais ce que je sais, c'est que nous ne
pouvons laisser mourir le fils de notre matre, faute de soins.

Kelner consulta sa femme du regard; Rose devina sa question. Et ce fut
par un signe d'adhsion qu'elle lui rpondit. Alors, s'adressant 
Valleroy:

--Nous aurons un mdecin, lui dit-il. Mais, avant de l'aller qurir, je
dois te confier un secret qui ne m'appartient pas, un secret dont la
dcouverte nous enverrait tous  l'chafaud et avec nous un proscrit.

--Un proscrit! rpta Valleroy sans comprendre;

--Il vit cach prs d'ici, dans une retraite qui communique avec cette
maison. C'est un moine bndictin dont la tte a t mise  prix parce
qu'il a protest publiquement contre la mise en vente de l'abbaye dont
il faisait partie. Il y est rest, dans une partie du couvent qui n'est
pas encore vendue, et comme il ne pourrait en sortir sans danger, c'est
nous qui le nourrissons.

--Mais, en quoi peut-il nous servir?

--Le P. David a tudi la mdecine. C'est lui qui soignait les membres
de sa communaut.

--Cours vite l'appeler, Kelner. Pour le rassurer, dis-lui qui je suis,
qui est cet enfant. Il verra bien qu'il n'a rien  redouter de nous.

--J'y vais, rpondit simplement Kelner en s'loignant.

--Et moi, ajouta Rose, je vais chercher du vinaigre et prparer des
compresses pour le cas o on en aurait besoin.

Valleroy resta seul avec Bernard. Il se pencha sur lui, et il lui sembla
que la respiration reprenait sa rgularit et que la chaleur revenait
aux extrmits glaces tout  l'heure. Il se rassura, et, en attendant
les secours que lui-mme tait impuissant  donner, il resta debout  la
tte du lit, essayant de se remettre des motions qu'il venait de subir.

Autour de lui, tout tait paix et srnit.  voir par les croises les
pelouses du jardin et les arbres avec leurs branches toutes vertes des
premires feuilles qui venaient caresser les vitres;  entendre les cris
d'oiseaux qui seuls troublaient le silence, il pouvait se faire illusion
et se croire loin, bien loin de Paris, loin de cette cit maudite o les
innocents tremblaient devant les juges et devant un bourreau. Alors,
dans ce profond recueillement succdant aux dramatiques agitations de
tout  l'heure, un pisode dj lointain, auquel il n'avait jamais cess
de penser, mais qui n'tait plus qu'un souvenir  demi effac, reprit
corps dans sa mmoire. Il se rappelait le dernier entretien qu'il avait
eu avec son matre  Saint-Baslemont et les ordres de ce dernier qu'il
s'tait engag  excuter.

Ces ordres rsonnaient maintenant  son oreille, clairs et prcis.

--Tu iras  Paris. En y arrivant, tu te rendras  l'htel de Malincourt.
Tu monteras dans ma chambre.  la tte du lit, se trouve un bnitier;
derrire le bnitier, un bouton de cuivre dissimul sous la tenture. Tu
presseras ce bouton et tu dcouvriras ainsi une cachette mnage dans le
mur. Dans cette cachette, il y a un petit coffre en fer qui contient
quatre mille louis. Tu me l'apporteras. Il tait  Paris,  l'htel de
Malincourt, dans la chambre,  la tte du lit... Il chercha le bnitier.
Le bnitier avait disparu, enlev par une main prudente, les objets de
pit tant assimils  des insignes sditieux. Mais un clou dor
marquait sa place vide, et la tenture souleve laissa voir le bouton de
cuivre. Alors, Valleroy s'assura qu'il tait seul auprs de Bernard, et,
sans hsiter, poussa le bouton. Sous cette pression, un pan de la
boiserie s'carta du mur, se renversa, et, au fond d'une niche apparut
le petit coffre en fer. Valleroy l'attira  lui, tourna une cl laisse
sur la serrure, souleva le couvercle et vit les pices d'or
soigneusement empiles.

--Cela pourra servir, pensa-t-il.

Mais Bernard remuait. Aussitt le couvercle retomba sur le coffre, la
boiserie se referma et la tenture reprit sa place.

--Valleroy! gmit l'enfant.

--Je suis l, Bernard, mon cher Bernard.

--O sommes-nous?

--Dans un asile sr, o tu recevras des soins et o tu pourras gurir.

--Ai-je donc t malade?

--Trs malade et tu l'es encore assez pour que j'aie cru ncessaire de
mander un mdecin. Il va venir.

Bernard s'tait soulev, regardait avec surprise autour de lui.

--Mais nous sommes  l'htel de Malincourt, s'cria-t-il... Je me
reconnais dans la chambre de... Je me souviens... je me souviens...
Papa, maman!... Au secours! Ils sont morts, morts, morts...

Et, renvers sur l'oreiller, il y enfonait son visage, tandis que de
nouveau une convulsion tordait ses membres.

Heureusement, Kelner et Rose revenaient, amenant avec eux le P. David.
Valleroy vit entrer un vieillard septuagnaire, aux traits fins, au
regard  la fois nergique et doux, cass, maigre, rid, et dont
cependant les allures rvlaient la force comme sa parole rvlait une
indomptable volont. Vtu ainsi qu'un artisan, rien en lui ne trahissait
son caractre ecclsiastique, et personne n'et devin qu'il avait port
la robe noire des Bndictins. En route, Kelner lui avait confi le nom
et l'histoire de Bernard. Elle tait mouvante, cette histoire. Mais le
P. David avait vu, depuis trois ans, se drouler tant de pripties
sanglantes; il vivait en butte  tant de redoutables prils, que,
toujours prt  mourir, il tait cuirass contre les motions qui
altrent le sang-froid. Ce fut donc avec son entire prsence d'esprit
qu'il examina Bernard.

--Ce n'est qu'une crise passagre, dit-il  Valleroy. Nous en aurons
promptement raison. Cet enfant a besoin de pleurer. Il faut qu'il
pleure. Les larmes le soulageront. Laissez-moi seul avec lui. Je vous
appellerai quand j'aurai besoin de vous.

Sa parole inspirait confiance. Personne ne songea  protester, moins
encore  dsobir, et tandis que, s'asseyant au chevet de Bernard et lui
prenant les mains, il commenait  prononcer des paroles consolantes,
Valleroy, Rose et Kelner se retirrent pour aller attendre dans le
logement du suisse que le P. David les appelt.

Valleroy profita de ce rpit pour raconter  ses amis les vnements qui
s'taient accomplis depuis qu'il avait d s'enfuir de Saint-Baslemont.
Kelner,  son tour, lui rvla comment M. de Malincourt, en arrivant 
Paris, l'avait averti qu'il tait dtenu  la prison des Carmes avec la
comtesse, en lui ordonnant de le faire savoir  ses fils. Kelner avait
crit aussitt  Coblentz. Mais sa lettre, envoye par des voies
dtournes, tait  peine partie que les hostilits s'engageaient sur
les bords du Rhin entre Prussiens et Franais, et il avait pu se
convaincre qu'elle ne parviendrait pas  sa destination. Il s'tait
alors occup d'adoucir le sort des prisonniers. Malheureusement, ses
efforts avaient t vains. Maintes fois il avait trembl pour eux,
notamment durant les terribles journes de septembre. Puis, ce danger
redoutable cart, il se leurrait de l'espoir de conjurer les autres,
lorsque tout  coup il avait appris que le comte et la comtesse taient
renvoys devant le tribunal rvolutionnaire  peine constitu. Tmoin de
leur procs, de leur condamnation et presque de leur mort, il n'avait
rien pu pour les sauver.

--Et cependant, ajouta Kelner en finissant, quels efforts n'ai-je pas
tents pour assurer leur dlivrance! Tel que tu me vois, citoyen
Valleroy, je me suis fait jacobin, jacobin farouche, un habitu des
clubs, un orateur populaire... J'ai hurl avec les loups, et, puisque ce
fut en pure perte, je ne m'en consolerai jamais.

--Ne regrette rien, Kelner, car il est heureux que tu sois en faveur
auprs des puissants du jour. Nous allons avoir besoin d'eux.

--Pour quelle entreprise?

--Pour prserver les hritiers de nos matres d'une spoliation, pour
empcher qu'on les dpouille de leurs biens.

--Et comment, puisque la confiscation a t prononce?

--En rachetant ces biens nous-mmes et en nous en constituant les
dpositaires jusqu'au jour o nous pourrons les leur restituer.

--J'y ai bien song. Mais, pour acheter, il faut des fonds.

--J'en aurai, des fonds, moi, rpondit Valleroy avec assurance. Cent
mille livres en or suffiront-elles?

--Tu as cent mille livres en or?

--Je les ai et peut-tre davantage.

--C'est plus qu'il n'en faut pour acheter la moiti de Paris. Avec mille
francs d'or, bien employs, on peut avoir des assignats pour une somme
cent fois suprieure. Nous serons donc en tat de payer l'htel de
Malincourt et le chteau de Saint-Baslemont.

--C'est dj beaucoup; mais on pourrait mieux encore. Il faut voir tes
amis, Kelner, et recourir  leur protection pour nous faire adjuger les
biens  vil prix, quand ils seront mis en vente. Puisque tu comptes
parmi les bons patriotes, ils te doivent leur appui. Tu me prsenteras
comme ton associ pour le commerce des biens d'migrs. Je me ferai
jacobin comme toi, et  nous deux nous dfendrons l'hritage de la
maison des Malincourt. Est-ce entendu?

--C'est entendu, Valleroy, rpondit Kelner en lui tendant la main.

Il n'y eut pas entre eux d'autre pacte que ce pacte verbal. Mais il
suffisait de leur loyale treinte pour le sceller  jamais et le rendre
plus solide que s'il et t crit et revtu de leur signature. Ils
causrent encore pendant quelques instants en prsence de Rose. Elle
tait de bon conseil et approuva leurs plans. Il fut convenu que, ds le
lendemain, Kelner commencerait des dmarches pour hter la mise en vente
des biens de Malincourt et se les faire adjuger. Leur entretien ne fut
interrompu que lorsque le P. David vint les chercher pour les ramener
auprs de Bernard. Ils trouvrent l'enfant toujours accabl par sa
douleur, mais apais par les rconfortantes paroles du P. David, comme
par les larmes qu'il avait verses.

--Longtemps encore il sera triste, dit le vieux moine  Valleroy;
longtemps encore il sera poursuivi par l'horrible vision de ses parents
trans au supplice. Pour consoler cette douleur filiale, il faudrait
des secours qui ne sont pas en mon pouvoir, les tendresses du vicomte
Armand, par exemple. Mais,  force de sollicitude, nous empcherons le
retour des crises violentes et ce sera le commencement de la gurison.

Tandis qu'il parlait, Bernard lui avait pris la main.

--Je vous reverrai souvent, mon Pre? dit l'enfant.

--Aussi souvent que vous voudrez, mon cher petit. Ds que vous serez sur
pied, vous connatrez la retraite o je vis cach. Je serai toujours
heureux de vous y recevoir.

Jusqu' la nuit, le P. David resta prs de lui, veillant sur son sommeil
qu'interrompaient parfois des gmissements, lui prodiguant ses soins
avec une sollicitude paternelle. Kelner et Rose, pendant ce temps,
taient aux aguets, car, ainsi qu'ils l'avaient dit, ils redoutaient la
visite des sectionnaires chargs de prendre possession, au nom de
l'tat, des biens des condamns, et il importait que ces personnages
n'entrassent pas dans l'htel avant que le P. David en ft sorti. Mais
ils ne se prsentrent pas ce jour-l. Quant  Valleroy, quoique accabl
par la fatigue, il tait parti sous le prtexte de retrouver le sergent
Rigobert et de rentrer en possession de son cheval et de sa voiture.
Lorsque le soir il revint, il raconta  ses amis qu'il avait pris cong
du brave soldat auquel tait donn l'ordre de rejoindre sur-le-champ
l'arme de Dumouriez. Il ajouta qu'ayant trouv un acqureur pour son
quipage, il le lui avait vendu  un bon prix.

Puis, aprs s'tre assur que Bernard ne pouvait l'entendre, il
continua:

--J'ai fait autre chose encore. J'ai procur  la dpouille mortelle de
nos malheureux matres une spulture dcente en un endroit connu de moi
seul.

--Tu as os aller rclamer les corps, Valleroy! s'cria Kelner. Tu n'as
pas craint de te compromettre?

--J'ai achet des influences, rpliqua Valleroy. Vois-tu, Kelner, avec
quelques pices d'or habilement distribues, on peut payer bien des
consciences de patriotes, car a ne vaut pas cher. Le comte et la
comtesse reposeront en terre sainte, et plus tard leurs fils pourront
aller s'agenouiller sur leur tombe.

 la nuit, le P. David laissa Bernard, en lui promettant de revenir le
lendemain ds le matin. Puis, aprs avoir chang avec Kelner et
Valleroy quelques paroles qui chapprent  l'enfant, il se retira.
Valleroy s'tendit sur un matelas auprs du lit de son matre, et
celui-ci, rassur par sa prsence, s'endormit. Lorsque, le lendemain
matin, il se rveilla, un spectacle trange frappa ses yeux. Entre les
croises de la chambre, par o entrait  flots le soleil, un autel
s'levait, et, agenouill devant un crucifix, priait le P. David revtu
d'habits sacerdotaux.

--Qu'est-ce donc? demanda Bernard  Valleroy.

Ce fut le moine qui lui rpondit.

--Mon cher enfant, dit-il, j'ai pu jusqu' ce jour, en dpit de la
perscution, clbrer chaque matin le Saint Sacrifice de la messe.
Aujourd'hui, j'ai tenu  le clbrer ici pour le repos de l'me de vos
parents, et j'ai pens qu'il vous serait doux d'implorer pour eux avec
moi la misricorde divine.

Bernard clata en sanglots.

--Merci, mon Pre, murmura-t-il.

La pieuse crmonie commena. Il y assista, assis sur son lit, les mains
jointes, et se joignit d'un coeur fervent aux oraisons du prtre. Kelner
faisait le clerc, tandis que Rose et Valleroy se tenaient  genoux. Ce
fut une suprme motion pour Bernard. Elle couronnait toutes les autres,
mais elle fut salutaire et hta sa gurison. Le mme jour, il voulut se
lever. Et, comme Valleroy insistait pour l'obliger  se reposer encore,
il lui dit:

--Je me sens redevenu fort, Valleroy, et je dois tre courageux pour te
seconder dans l'entreprise que nous avons pris l'engagement d'excuter.
M. de Morfontaine nous attend pour s'occuper du salut de la famille
royale.

--C'est y songer trop tt, rpondit Valleroy.

--Nous devons nous en occuper sans tarder, reprit Bernard avec nergie.
Nous nous mettrons  l'oeuvre ds demain. Plus tard, ce serait trop tard.

Devant ce langage, Valleroy cda. Bernard essaya ses forces en allant
visiter le P. David dans sa retraite. Au fond du jardin de l'htel de
Malincourt, une brche dans la muraille donnait accs  l'ancien
couvent, pour lequel, lors de la mise en vente des biens
ecclsiastiques, ne s'tait pas prsent d'acqureur et o se trouvaient
la chapelle et le clotre. En sa qualit de voisin et d'ardent patriote,
Kelner avait t prpos, par les officiers municipaux de sa section, 
la garde de ces btiments o, en attendant l'occasion de les vendre,
personne ne venait jamais, parce qu'on les croyait inhabits. Autant
dire qu'il en tait le matre, ce qui lui permettait d'y donner
secrtement l'hospitalit au P. David.

Le vieux moine habitait son ancienne cellule, au-dessus du clotre,
ayant  sa porte, pour s'y rfugier en cas de surprise, les caveaux de
l'abbaye et les jardins de l'htel. Ses journes s'coulaient dans la
prire et dans l'tude. Nourri par le mnage Kelner, objet de la part de
Rose de soins incessants, il attendait sans impatience le terme des
mauvais jours. C'est l que, ds ce moment, Bernard prit l'habitude
d'aller le voir. Au cours des heures tragiques qui commenaient, il
devait trouver auprs du saint religieux des conseils, des
encouragements, des consolations, et, par-dessus tout, un exemple de
l'intrpidit que savent opposer les grandes mes aux plus dures
preuves.




CHAPITRE XIII

LES CONSPIRATEURS


Quoi qu'en et dit Bernard et de quelque nergie qu'en dpit de son
malheur et malgr son jeune ge il part anim, Valleroy n'esprait pas
le voir de sitt se drober aux cruelles impressions qu'il venait de
subir, recouvrer sa srnit et se rattacher  la vie. Mais c'est le
privilge de la jeunesse de plier sous les coups de l'adversit sans en
tre brise. Elle possde des ressorts merveilleux qui lui permettent de
se redresser aprs avoir paru  jamais accabl. C'est ainsi qu'au
lendemain de l'affreux vnement qui le faisait orphelin, Bernard se
retrouva debout. Un inoubliable et cruel souvenir dsormais pserait sur
lui. Longtemps, bien longtemps, son existence en serait assombrie. Mais
ce souvenir obsdant et impitoyable ne devait affaiblir ni sa vaillance
ni sa confiance. Au moment de se jeter dans une aventure o il pouvait
prir, il les retrouvait en lui, accrues, dveloppes et en quelque
sorte exaspres par la grandeur de la tche qu'il avait entreprise.
Dans l'entranement de cette excitation intrieure, il parut transform.
Sous son enveloppe d'enfant perait dj la virilit de l'ge mr.

Ce fut avec les allures d'un homme que, trois jours aprs son arrive 
Paris, il mit Valleroy en demeure de tenir sans dlai l'engagement
qu'ils avaient pris ensemble. Quelques instants aprs, ils arpentaient
la rue du Four-Saint-Germain,  la recherche du personnage vers lequel
les avait envoys le marquis de Guilleragues, et qui devait leur rvler
la retraite du comte de Morfontaine. Alors, comme il y a peu de temps
encore, la rue du Four tait une rue tortueuse o se pressaient, dans
une indicible confusion, boutiques et enseignes. Bernard et Valleroy y
marchrent pendant quelques instants sans trouver ce qu'ils cherchaient.

--C'est ici, dit soudain Bernard, en dsignant une large plaque de tle
peinte en vert, couverte de hautes lettres noires et qui se balanait au
vent  l'extrmit d'une longue tige de fer, plante dans le mur, en
bras de potence.

--Grignan, marchand de meubles vieux et neufs, lut Valleroy; oui, nous
voil rendus, ajouta-t-il.

Une boutique troite et profonde s'ouvrait devant eux, comme une
galerie, laissant voir  droite et  gauche, rangs le long du mur et
empils jusqu'au plafond, des meubles de toutes sortes et de toutes
formes, de tous les pays et de toutes les poques, amasss l, peu 
peu, dans l'attente des clients. Les meubles neufs taient de
fabrication courante et de qualit commune. On les devinait destins aux
gens d'humble condition auxquels le luxe est interdit. Les vieux, au
contraire, se faisaient remarquer par leur lgance, leur caractre
artistique dont les moulures dores et les cuivres cisels rehaussaient
la valeur. Il suffisait de voir la place qu'ils occupaient dans
l'talage pour comprendre que ces dbris de l'opulence aristocratique
dtruite par la Terreur, ramasss un peu partout, au hasard des ventes,
dans les htels confisqus, taient la vritable raison d'tre du
commerce de Grignan, tandis que les meubles neufs n'en taient que le
prtexte.

La douceur de la temprature permettant de laisser la porte ouverte, le
regard embrassait du dehors la boutique jusqu'au fond, arrt, au
passage par les commodes au ventre rebondi, les pieds tourns des
tables, les fins contours des consoles, les toffes claires des
fauteuils aux formes lgantes, toute une richesse d'ameublement que les
ineptes dcrets de la Rvolution n'avaient pu proscrire qu'en dcapitant
la plus belle et la plus lucrative des industries parisiennes. Puis
c'taient, dans des coins, des rideaux non encore dplis, des
candlabres tordus, des glaces brises et des portraits de famille, des
toiles creves dans des cadres en bois, oeuvre de quelque artiste ignor,
et, suspendus au plafond, des lanternes et des lustres si nombreux et si
presss qu'ils cachaient la vote  laquelle ils taient accrochs.

Bernard et Valleroy, tant entrs dans la boutique, virent sortir de
derrire ces amas de meubles un gros homme court et joufflu, avec une
figure rougeaude et placide sous ses cheveux, gris bouriffs, et vtu
d'un uniforme de garde national.

--Le citoyen Grignan? demanda Valleroy.

--C'est moi, rpondit l'homme. Qu'y a-t-il pour ton service, citoyen?

Valleroy fouilla des yeux la boutique, et, s'tant assur que Bernard et
lui s'y trouvaient seuls avec Grignan, il reprit  demi-voix:

--Nous venons pour ce que tu sais.

Grignan ne broncha pas. Son visage conserva sa placidit. Il rpondit
sur le mme ton:

--Voil plusieurs jours que je t'attendais, toi ou d'autres, et je
m'tonnais de n'avoir encore vu personne.

--Nous avons t empchs de venir plus tt.

--Suis-moi, avec ton jeune compagnon, et ayons l'air d'examiner des
meubles. On peut nous voir du dehors, et, quoique garde national bien
not dans ma section, je ne suis pas sr de n'tre pas surveill. Il y a
des espions partout.

Grignan se mit  marcher dans sa boutique,  pas lents, le bras tendu
vers les meubles, comme s'il en dtaillait les beauts, accentuant son
attitude de commerant qui vante sa marchandise et cherche  sduire le
client. Tout en marchant, il continuait l'entretien.

--Le comte de Morfontaine est absent pour le moment et vous ne pourrez
le voir qu'un peu plus tard.

--O le verrons-nous?

--Ici mme. Il vit prs de moi dans cette maison o il passe pour mon
commis. Ce matin, il est sorti pour aller prendre possession de divers
objets que j'ai achets dans un htel d'migr. Je ne peux dire au juste
quand il rentrera, peut-tre tout  l'heure, peut-tre ce soir.

--Es-tu au courant des causes de son sjour  Paris? demanda Valleroy,
qui n'osait encore se livrer.

--Comment ne serais-je pas au courant, moi son complice? Il est  Paris
pour essayer de tirer la veuve Capet et sa famille de la prison du
Temple.

Ces mots arrachrent Bernard  son silence.

--C'est vous, un royaliste, qui appelez la reine du nom que lui donnent
ses ennemis! fit-il vivement.

--Mais je ne suis pas royaliste, mon petit homme, rpondit Grignan, et
tu t'en apercevrais bien vite si ton ami et toi tiez ici pour tramer
des complots contre la libert, car j'irais vous dnoncer!

--Vous n'tes pas royaliste?

--Pas plus royaliste qu'aristocrate. Je suis patriote avant tout. Mais
on peut tre patriote et homme gnreux... Marie-Antoinette n'est plus
la reine, puisqu'il n'y a plus de royaut. Mais elle est femme, elle est
malheureuse. Charg de la garder dans sa prison, j'ai admir ses vertus
et je l'ai prise en piti. Elle est si belle et si bonne, et son
infortune si touchante! J'ai rsolu de la sauver. Et je ne suis pas seul
 le vouloir. Parmi les sectionnaires qui ont t de faction au Temple,
il en est d'autres qui sont dcids  faire comme moi. Aussi quand M. de
Morfontaine est venu me trouver pour solliciter mon concours, je n'ai
pas hsit. Topez l, mon ci-devant gentilhomme, lui ai-je dit, et
comptez sur moi.

--Mais comment as-tu t mis en relations avec lui? demanda Valleroy.

--Je l'ignore et, je dois supposer que la veuve Capet, devant laquelle
je me suis agenouill un jour pour lui baiser la main, lui a fait savoir
qu'on pouvait compter sur mon dvouement. Du reste, interroge-le
toi-mme, car le voil.

Bernard et Valleroy tournrent la tte du ct de la porte. Un homme
entrait dans le magasin. C'tait M. de Morfontaine. Ils l'avaient vu
quelques mois avant  Coblentz. Mais, sous son costume actuel, costume
d'artisan ais, avec ses longs cheveux et son paisse barbe noire, ils
n'auraient pas reconnu en lui le brillant officier des chevau-lgers de
l'arme des princes, si Grignan ne le leur et dsign.

--Mathieu, lui cria celui-ci, voici des citoyens qui dsirent te parler.

Et M. de Morfontaine s'tant approch, il ajouta:

--Ils viennent pour ce que tu sais!

--Je vous reconnais, dit spontanment le comte Mathieu de Morfontaine 
Bernard et  Valleroy, en leur tendant la main.

Il retint celle de Bernard dans les siennes et continua:

--Je compatis  votre malheur, mon cher chevalier. J'ai vu vos hroques
parents gravir leur calvaire. J'ai pens  vous,  votre frre, mon ami
Armand de Malincourt, et je me suis associ  vos larmes. J'espre que
vous puiserez dans votre infortune le courage qui vous est ncessaire
aujourd'hui.

Quoique en proie  une cruelle motion, Bernard se redressa.

--J'aurai ce courage. Monsieur, rpondit-il. Mais vous parliez de mon
frre. L'avez-vous vu? Savez-vous ce qu'il est devenu?

--Nous tions  Verdun la dernire fois que je l'ai embrass. Il partait
pour Londres o l'envoyait Mgr le comte d'Artois. Depuis, on m'a dit
qu'il tait all en Russie et je ne sais rien de plus.

--C'est donc comme moi, soupira Bernard. O est-il, mon frre, o
est-il? Il m'et t si doux de le revoir aprs ces jours de dtresse et
d'horreur... Mais ce n'est pas pour pleurer que je suis ici, reprit-il.
Ne songeons qu' ce qui doit faire l'objet de notre entretien. Valleroy
et moi sommes envoys vers vous par le marquis de Guilleragues pour vous
communiquer ses instructions et recevoir les vtres.

--C'est que l'endroit n'est gure propice pour un si grave entretien,
objecta M. de Morfontaine.

--Pourquoi pas? demanda Grignan. Tant qu'il n'entrera pas de clients, on
peut causer ici en libert, avec la certitude de n'tre pas entendu.

--Eh bien, soit! Parlez d'abord, Monsieur le chevalier.

--J'ai  vous transmettre en premier lieu l'expos du plan d'vasion,
tel que l'a dress le marquis de Guilleragues, rectifi le vidame
d'pernon, et approuv Monsieur, comte de Provence, frre du roi. Pour
ne rien oublier de cet important document, je l'ai appris par coeur. Je
l'ai rcit  M. de Guilleragues  Bruxelles, et je vais vous le rciter
 vous-mmes.

D'une voix lente et grave, Bernard s'excuta. En l'coutant, M. de
Morfontaine ne savait ce qu'il devait le plus admirer des habiles
dispositions prises par l'inventeur de ce projet d'vasion ou de la
fidlit avec laquelle les lui rvlait le jeune messager de M.
d'pernon.

--Je n'ai rien  objecter, dit-il quand ce fut fini. Tout est prvu et
je ne saurais rien faire de mieux que de me conformer aux ordres que
vous m'apportez.

--Nous devons vous en communiquer un autre, dit alors Valleroy. Vous
tes invit  vous trouver tous les soirs  8 heures,  partir du 5
avril, dans le parc de la Folie d'pernon,  Gennevilliers, jusqu' ce
que vous y ayez vu la personne qui doit vous y rejoindre.

-- partir du 5 avril j'y serai. Grce  Grignan et au sauf-conduit
qu'il m'a fait dlivrer  la section, je peux aller librement de Paris 
Gennevilliers et de Gennevilliers  Paris. J'en ai profit dj pour me
procurer la voiture et les chevaux qui conduiront la famille royale 
Dieppe, et pour les cacher dans les curies de cette proprit,
aujourd'hui dlaisse.

--Alors, il ne nous reste plus qu' recevoir vos instructions, continua
Valleroy.

--Vous les recevrez en temps opportun. Au dernier moment, il sera
ncessaire que le plan d'vasion soit communiqu  la reine. C'est au
chevalier, puisqu'il en est le dpositaire, qu'incombera cette mission.

--Je verrai Sa Majest! s'cria Bernard.

--C'est moi qui te conduirai auprs d'elle, mon enfant, rpondit
Grignan. Tu auras soin de caser dans ta mmoire tout ce que tu devras
lui dire, car, grce  mes arrangements, tu seras seul en sa prsence
pendant quelques minutes, et il importe de profiter d'une occasion qui
ne se reprsentera plus.

--Je tcherai de ne rien oublier.

Sur cette rponse de Bernard, et aprs que ces obscurs mais intrpides
conspirateurs se furent entendus pour dcider comment ils se
retrouveraient quand ils auraient besoin de se voir, ils se sparrent.
Bernard et Valleroy revinrent  l'htel de Malincourt. L, Kelner leur
apprit qu'en leur absence les officiers municipaux de la section de
Grenelle-Fontaine taient venus lui signifier le dcret de confiscation
des biens du comte et de la comtesse, et en prendre possession au nom de
l'tat. Ainsi qu'il l'esprait, et grce  sa rputation d'ardent
patriote, ils lui en avaient confi la garde jusqu' la mise en vente,
fixe  quelques jours de l.

--Si nous voulons, dit-il  Valleroy, que l'htel nous soit adjug
prfrablement aux concurrents qui pourront se prsenter, il importe
d'agir sans retard. Tu m'as avou que tu disposais de cent mille livres
en or, ami Valleroy. C'est le moment d'changer une partie de cette
somme contre des assignats.

--Pourquoi faire, des assignats? interrogea Bernard.

--Pour payer l'htel quand nous l'aurons achet.

--Ne peut-on le payer avec de l'or?

--Ce serait le moyen de nous faire arrter comme accapareurs. Possder
de l'or aujourd'hui est un crime qui conduit  l'chafaud. Mais je
connais un individu qui exerce secrtement l'industrie du change. Grce
 lui, j'aurai en papier-monnaie toute la somme qui nous est ncessaire.

Quelques instants aprs, Kelner quittait l'htel, emportant vingt mille
livres en pices d'or parpilles dans toutes ses poches. Quant, au bout
de plusieurs heures, il rentra, il rapportait cinq cent mille francs en
assignats. C'tait plus qu'il n'en fallait pour payer la demeure des
Malincourt quand elle serait mise en vente, et pour acheter les services
des employs de la municipalit chargs de prononcer l'adjudication.

Ces prcautions prises, il n'y avait plus qu' attendre les vnements.
Impuissants  les hter, Bernard et Valleroy se rsignaient  les
attendre. Les jours qui suivirent n'amenrent aucun incident. Cependant,
Kelner ayant trouv une occasion sre de faire sortir une lettre de
Paris, Bernard en profita pour crire  Nina. Au milieu de ses
agitations, il n'oubliait pas sa petite amie. Il tenait  lui apprendre
l'irrparable malheur qui l'avait frapp. Il esprait qu'elle prendrait
part  sa douleur et obtenir une rponse, sinon d'elle, puisqu'elle ne
savait pas encore crire, du moins de la chanoinesse de Jussac.

Sa lettre partie, il resta dans l'attente de cette rponse et des
instructions promises par M. de Morfontaine et par Grignan. Elle se
prolongea pendant une semaine, cette attente. Les journes taient
longues au logis, aussi longues qu'eussent t dangereuses les courses 
travers Paris pour un enfant dont la distinction et les allures, sous
ses simples habits de deuil, pouvaient trahir les origines
aristocratiques et la haute naissance.

Par bonheur, pour charmer son isolement, il avait sous la main des
moyens efficaces, les promenades dans le jardin de l'htel, les sances
dans la bibliothque, et enfin les visites au P. David. Il passait de
longues heures auprs du vieux moine dont la parole le consolait, le
charmait, rconfortait son me branle par les preuves. Ensemble, ils
allaient  travers le clotre dsert, sous les nefs silencieuses de la
chapelle abandonne, dans la crypte mystrieuse o, sur l'unique autel
rest debout au milieu des pierres tombales, le P. David, chaque matin,
 la lueur crpusculaire du jour naissant, disait la messe. Pendant que
Paris s'abmait dans la Terreur, un prtre et un orphelin, l'un
proscrit, l'autre jet dans une conspiration  l'ge o l'me s'veille
aux joies de la vie, devisaient librement et, cachs au coeur mme de la
ville ensanglante, priaient pour les victimes et aussi pour les
bourreaux.

Bernard gota une autre joie. Il reut par une voie sre une lettre
crite par la chanoinesse de Jussac, au nom de Nina, peut-tre mme
dicte par celle-ci. Des consolations enfantines, des penses naves et
pures, la promesse de prier pour les pauvres morts, des dtails sur son
existence quotidienne, un cri de reconnaissance pour sa bienfaitrice, un
pieux souvenir  la mmoire de tante Isabelle et enfin une protestation
de tendresse pour Bernard, tout cela sign Nina d'Aubeterre, telle tait
cette lettre. Bernard la lut, en ayant sous les yeux le portrait de la
fillette, peint sur mail par Wenceslas Reybach. Le portrait ne le
quittait jamais et la lettre alla rejoindre le portrait dans la poche o
il le tenait enferm comme un talisman qui devait lui porter bonheur.

Huit jours aprs la visite faite  M. de Morfontaine dans la boutique de
Grignan, c'est--dire le 7 avril, cette paisible et rparatrice
existence fut interrompue. Le marchand de meubles se prsenta  l'htel
de Malincourt. Il portait son uniforme de garde national. Cet uniforme,
en ce temps-l, confrait une autorit et assurait une protection  qui
en tait vtu, de telle sorte que, loin d'arriver  l'htel en se
cachant, Grignan put y entrer la tte haute sans s'exposer aux soupons
des voisins.

--M. de Guilleragues est arriv hier soir  la Folie d'pernon, dit-il 
Valleroy. M. de Morfontaine l'y attendait. Ils ont confr ensemble. Ils
confreront de nouveau aujourd'hui et ils dsirent que ton jeune
compagnon et toi assistiez  l'entretien.

--Mais comment nous y prendrons-nous pour nous rendre  Gennevilliers?
demanda Valleroy.

--Vous y viendrez tous deux avec moi, rpondit Grignan. Il y a des
meubles  vendre dans la maison de campagne d'un aristocrate qui vient
d'tre condamn. Je vais voir s'ils peuvent me convenir, et je vous
emmne dans ma voiture pour faire faire une promenade  l'enfant.

Dans l'aprs-midi du mme jour, un cabriolet sortait de Paris par la
barrire Saint-Denis. Dans ce cabriolet, que conduisait Grignan; se
trouvaient Bernard et Valleroy. Il tait trs fier, l'honnte Grignan,
trs fier et trs important dans son uniforme, qui quivalait, pour
lui-mme et pour ses amis,  une sauvegarde. Au poste de la barrire il
dut prsenter leurs papiers et les siens, cette formalit tant exige
de quiconque franchissait l'enceinte de Paris, mme pour une simple
excursion aux environs. Mais le chef du poste n'y procda que par acquit
de conscience et pour se conformer  sa consigne. Le civisme du citoyen
Grignan, de la section de Grenelle, tait trop connu pour qu'on le
souponnt d'avoir pris des migrs sous sa protection et de conspirer
avec eux.

--Vous voyez que ce n'est pas bien difficile, observa le marchand de
meubles, une fois qu'on fut hors de la ville le tout est de savoir s'y
prendre... Il n'en est pas moins vrai, ajouta-t-il philosophiquement,
que nous jouons notre tte. Mais je ne regrette pas d'avoir mis la
mienne au jeu pour la veuve Capet, pardon, pour la reine
Marie-Antoinette, reprit-il en regardant Bernard.

Ce dernier lui prit la main, en disant:

--Vous tes un brave homme, citoyen Grignan!

La voiture roulait sur le pav d'une route dserte. Au loin, des
collines et des bois se droulaient sur l'horizon en un arc de cercle
dont les extrmits revenaient du ct de Paris. Mais  droite et 
gauche de la route, s'tendait une plaine triste et nue,  travers
laquelle taient jetes au hasard des masures de marachers,
reconnaissables aux champs de lgumes qui les entouraient. Dans ce
monotone et plat paysage, l'oeil ne distinguait que de rares taches
claires et riantes; c'tait  et l une agglomration de maisons dans
un flot de verdure. Le village de Gennevilliers se prsentait avec cette
physionomie, grce aux quelques parcs dont il tait environn et qui
rappelaient les temps encore rcents o de grands seigneurs possdaient
l, aux portes de la capitale, des habitations de plaisance.

Entre toutes, il n'en tait pas de plus lgante que celle qu'avait
jadis possde le vidame d'pernon, et qu'aprs sa fuite les autorits
rvolutionnaires avaient fait saisir comme bien d'migr. Haute de deux
tages, avec une toiture en terrasse, orne de balustres sur lesquels se
dressaient des statues mythologiques et prcde d'un portique
monumental que soutenaient six colonnes de marbre gristre, elle tait
construite en pierres de taille, sur un monticule dominant un parc  la
franaise dessin dans le got de celui de Versailles. Entre les
murailles de ce parc, que tapissait un lierre vieux d'un sicle, on
pouvait admirer des pelouses, encadres de buis, d'paisses charmilles
tailles en vote, de fines colonnades se mirant dans le bassin d'une
source, des fontaines en rocaille au fond de niches mystrieuses
qu'clairait la blancheur marmorenne de nymphes souriantes et de
satyres ricanants, le bas du corps perdu dans une gaine, et enfin,  et
l, des kiosques d'une architecture capricieuse, offrant des haltes aux
promeneurs et des points de vue habilement mnags.

Ce n'tait pas sans raison que les gens du pays dsignaient ce domaine
enchanteur sous le nom de Folie d'pernon. Au dehors comme au dedans, o
le luxe lgant et l'art raffin du XVIIIe sicle s'taient donn
carrire par le pinceau ou le ciseau des artistes les plus renomms, il
exprimait bien les entranements d'une folie. Mise en vente un beau
matin, la Folie d'pernon avait t achete  vil prix par un habitant
de Gennevilliers, un ptissier-traiteur qui rvait d'y installer un
cabaret o viendrait se divertir la jeunesse dore de Paris.

Malheureusement, les promenades hors de la capitale exigeaient tant de
formalits, et les plaisirs champtres, en ces temps lugubres, taient
si peu compatibles avec l'tat des esprits et la rigueur de la loi des
suspects, que, faute de clients, l'acheteur de la Folie d'pernon
s'tait vu oblig de renoncer  son projet avant de l'avoir excut.
Depuis, le domaine tait livr  l'abandon, la maison restait close, et,
sur plus d'un point, les murs du parc tombaient en ruines. Des brches
mme y avaient t pratiques par les rdeurs nocturnes ou par les
enfants du pays et on pouvait y pntrer librement.

Grignan, sans doute, connaissait ces particularits, car, contournant
Gennevilliers, il dirigea son cheval par un troit sentier du ct de la
Folie d'pernon et l'arrta devant une des ouvertures que, de distance
en distance, prsentait le mur. C'est par l qu'tant descendu de
voiture avec ses compagnons il les introduisit  sa suite dans le parc
aprs avoir attach  un arbre son cheval tout attel. Le jour baissait.
Mais il tait encore assez clair, pour guider les pas sous les
charmilles. Les trois amis prirent ce chemin mystrieux et arrivrent
ainsi  un kiosque perdu au milieu des arbres. C'tait un de ces
monuments minuscules, dlicats et fragiles, tel que les aimait l'poque
qui prcda la Rvolution, la rduction d'un temple paen tout en marbre
avec un dme  jour, qui mettait dans la verdure la tache grise de sa
toiture et le scintillement de son vitrage.

Au bruit de la marche de Grignan et de ceux qui le suivaient, un homme
se montra sur le seuil du petit temple, et ils reconnurent le comte de
Morfontaine.

--Le marquis est l, leur dit-il.

Ils entrrent tous ensemble dans le kiosque. Au milieu d'une pice
troite, meuble comme un boudoir, et du haut en bas revtue de glaces
qu'encadraient des guirlandes dores figurant des feuilles d'acanthe, M.
de Guilleragues se tenait debout. Il vint  eux les mains tendues, et,
aprs un change d'ardentes effusions, il parla de l'objet de leur
runion.

--Vous voyez que je vous ai tenu parole, fit-il. Tandis que vous partiez
de Bruxelles pour Paris, moi j'en partais pour Ostende, d'o j'ai gagn
l'Angleterre.  Brighton, j'ai frt un navire qui m'a conduit aux
environs de Dieppe et qui doit se retrouver,  une date dtermine, 
l'endroit o il m'a dbarqu. De Dieppe  Gennevilliers, o je suis
arriv dans la soire d'hier, j'ai fait la route  pied en suivant le
chemin par o passera la voiture de la reine, dont je serai le
postillon. Je me suis arrt aux relais tablis par nos amis, en des
endroits dsigns d'avance, pour les vrifier et pour me faire
connatre. Je peux affirmer aujourd'hui que, grce aux mesures prises,
la famille royale sera sauve si vous parvenez  la faire sortir du
Temple d'abord, de Paris ensuite, et si elle arrive ici.

--Elle sortira du Temple, affirma Grignan, elle sortira de Paris et elle
arrivera ici.

Il y avait tant d'assurance dans ce langage qu'il ne vint  la pense de
personne de mettre en doute l'engagement qu'il formulait. Cependant,
comme une explication tait ncessaire entre tous les conjurs et qu'ils
devaient tous tre mis  mme d'apprcier les mesures prises, M. de
Guilleragues interrogea Grignan.

--Comment la famille royale sortira-t-elle du Temple?

Grignan se recueillit avant de rpondre. Puis il dit:

--Dans trois jours, je serai de garde  la prison pour vingt-quatre
heures;  partir de 9 heures du soir, et en mme temps que moi, cinq
camarades sur lesquels on peut compter. En prenant la faction  la porte
de la reine, je la prviendrai que tout doit s'effectuer dans la soire
du lendemain. Le lendemain, j'introduirai auprs d'elle le jeune citoyen
Bernard qui lui rcitera l'expos du plan d'vasion que vous connaissez.

--Mais comment entrerai-je au Temple? interrompit Bernard.

--Tu le sauras au moment voulu, petit, reprit Grignan. Aprs t'avoir
entendu, la reine, mise, par les instructions que tu lui portes, au
courant de ce qu'elle doit faire, se tiendra prte ainsi que son fils,
sa fille et sa belle-soeur.  la nuit, mes camarades et moi nous
souperons. Il y aura, ce soir-l, sous un prtexte quelconque, abondance
de vin d'A, et quiconque nous paratra suspect sera impitoyablement
gris.

--Mme les deux officiers municipaux de service? demanda M. de
Morfontaine.

--L'un d'eux conspire avec nous. L'autre roulera sous la table. Pendant
ce temps, la reine et sa belle-soeur endosseront l'uniforme de garde
national, et quand on viendra relever la garde,  l'heure o d'ordinaire
elles sont couches, elles se mettront dans le rang et sortiront l'arme
au bras, en rglant leur pas sur le ntre.

--Mais le jeune roi et Madame Royale?

--Ils marcheront au milieu de nous. Ils sont de petite taille, et,  la
faveur de la nuit, ils passeront inaperus. D'ailleurs, le guichetier
fermera les yeux.

Grignan dbitait ces choses avec placidit, sans paratre se douter que
son obscur et gnreux hrosme pouvait avoir la mort pour rcompense.
Mais, quand il eut fini, il crut discerner,  l'attitude de ses
auditeurs, que l'audace de son plan excitait leur incrdulit en mme
temps que leur admiration.

--Ayez confiance, Messieurs, ajouta-t-il d'un accent solennel. Vous
m'avez demand de faire sortir du Temple la famille royale. J'ai tout
calcul, tout prvu, tout combin et,  moins que la fatalit vienne
s'en mler, elle en sortira.

--Mais une fois hors du Temple, dit M. de Guilleragues, reste  la faire
sortir de Paris?

--Ceci regarde M. de Morfontaine.

--Oui, rpondit ce dernier, c'est ici que mon rle commence, pendant que
Grignan oprera dans la prison, je serai dans une rue voisine, avec un
fiacre que j'ai achet. La famille royale y montera, moi sur le sige,
et, protg par un sauf-conduit que nous devons au savoir-faire de notre
intrpide complice, je te l'amnerai, Guilleragues.

--Ajoutez, Monsieur, continua Grignan, que j'irai avec vous jusqu' la
barrire pour vous aider au besoin  la passer; justement, ce soir-l,
le poste sera command par un de mes amis.

--Alors, la partie la plus difficile de notre entreprise sera accomplie,
s'cria Guilleragues avec feu. La berline que Morfontaine s'est procure
sera tout attele. Nous nous mettrons en route aussitt et nous irons
bon train toute la nuit. Quand, au matin, on s'apercevra au Temple que
la famille royale est en fuite, nous aurons brl dj deux tapes.

Et, dans l'excs de sa joie, l'enthousiaste gentilhomme ta son chapeau
et cria:

--Vive le roi!

--Eh! Monsieur, reprocha Grignan, ce n'est pas pour rtablir la royaut
renverse par le peuple franais que je conspire avec vous; c'est par
humanit, par compassion, par admiration de celle que vous appelez la
reine et qui n'est pour moi qu'une femme infortune. Ne m'obligez pas,
en criant; Vive le roi!  crier: Vive la Rpublique!... Je suis bon
patriote.

--Pardonnez-moi, citoyen Grignan, rpondit M. de Guilleragues... ce cri
qui rsume ma foi politique et ma foi religieuse m'a chapp. Je
respecte vos convictions, et si tous ceux qui les professent taient 
votre image, je les honorerais... Il n'y a ici ni rpublicains, ni
royalistes; il n'y a que des hommes de coeur.

Un court silence succda  ces paroles. Puis M. de Morfontaine, qui
avait  coeur de dissiper le lger nuage qu'avait attir sur l'alliance
l'tourderie de son ami, rsuma les dispositions qui venaient d'tre
arrtes.

--Tout est donc bien entendu, dit-il. Dans la soire du 10 avril, la
reine sera prvenue que le complot dont il lui a t parl une fois, et
auquel elle a adhr, est mr pour l'excution. Le lendemain, notre ami
le chevalier sera introduit auprs d'elle et lui communiquera le plan
dans tous ses dtails. Le soir  9 heures, elle sortira du Temple. Une
heure aprs, elle sera ici, amene par moi. Guilleragues nous attendra
et nous partirons aussitt. Est-ce tout?

--C'est tout, dclara M. de Guilleragues.

--Et moi, n'aurai-je donc rien  faire? interrogea mlancoliquement
Valleroy qui avait assist silencieux  l'entretien. Il y aura dans
cette entreprise de l'ouvrage pour vous tous, Messieurs. Pourquoi
suis-je seul except?

--Nous songerons  vous en une autre circonstance, Monsieur Valleroy,
rpliqua en riant M. de Morfontaine.

--Et puis, ajouta Grignan, il n'est pas encore dit que nous ne trouvions
pas  t'occuper ce soir-l, citoyen. Prends patience.

Tout tant dfinitivement arrt, il n'y avait plus qu' se sparer. La
nuit tait venue, et au moment de traverser le parc avec Bernard et
Valleroy pour aller retrouver sa voiture, Grignan venait d'allumer une
lanterne dont il s'tait muni par prcaution.

--Citoyen Grignan, dit alors M. de Guilleragues, jusqu'au grand jour je
ne bougerai pas de la Folie d'pernon. J'y suis dans les proprits de
ma famille, n'en dplaise  ceux qui les ont confisques, et la
sollicitude de Morfontaine m'y a assur le vivre et le couvert. Vous
sauriez donc o me trouver si vous aviez besoin de me revoir.

--Entendu, Monsieur.

Et comme les mains s'treignaient, le marquis de Guilleragues reprit:

--Mes amis, que Dieu nous garde!




CHAPITRE XIV

 LA TOUR DU TEMPLE


La prison dans laquelle, aprs la dchance de Louis XVI, avait t
incarcre la famille royale, s'levait dans le quartier du Marais, sur
l'emplacement o existe encore aujourd'hui le march du Temple. Cette
prison, connue sous le nom de la Tour du Temple, constituait le dernier
vestige de la somptueuse rsidence que, ds le XIIIe sicle, s'tait
cre au coeur de Paris l'Ordre des Templiers. Aprs la suppression de
l'Ordre, les palais, construits au temps de sa splendeur et groups dans
une mme enceinte, avaient d'abord chang de destination, puis disparu
avec le temps. Au moment de la Rvolution, la Tour du Temple en
rappelait seule le souvenir. C'tait une massive construction carre,
haute de quatre tages et flanque de quatre tourelles. Chaque tage
comprenait quatre pices, la plus grande occupant l'tendue de la tour
carre, les plus petites mnages, ainsi que l'escalier, dans les tours
d'angle.

C'est au second tage de ce sombre btiment qu'habitaient
Marie-Antoinette d'Autriche, fille de la grande Marie-Thrse et reine
de France, le jeune Dauphin son fils, sa fille qu'on appelait alors
Madame Royale et qui devait pouser plus tard son cousin le duc
d'Angoulme, et enfin Madame lisabeth, soeur du roi dfunt. Triste,
affreusement triste, tait l'existence des prisonniers, surtout depuis
la mort du roi. Bien qu'aprs ce cruel vnement la surveillance et les
rigueurs dont ils taient l'objet eussent paru se relcher, ils n'en
restaient pas moins soumis aux vexations quotidiennes de leurs geliers
et au caprice de la tourbe jacobine qui, aprs avoir envoy Louis XVI 
l'chafaud, les menaait du mme sort.

La reine avait alors trente-huit ans. Mais vieillie par les longues
angoisses et par sa rcente douleur, elle ne conservait de son imposante
beaut d'autrefois que la calme fiert de son regard  l'expression
douce et hautaine. Au coin des yeux et des lvres, des rides s'taient
creuses; dans les cheveux, se marquaient des sillons d'argent, et, sous
les coups du malheur, la peau, nagure d'une blancheur clatante,
commenait  se fltrir. Aprs l'excution de son mari, elle tait
tombe dans une torpeur affreuse. Les caresses de ses enfants, la
sollicitude de sa belle-soeur l'avaient peu  peu ramene  la vie; mais
sous son sourire contraint se devinait l'ingurissable plaie qui
saignait dans son coeur.

Elle souffrait dans le pass qui n'ouvrait sa mmoire aux souvenirs
heureux de Versailles que pour rendre plus douloureux les dramatiques
souvenirs des Tuileries. Elle souffrait dans le prsent o,  toute
heure du jour et de la nuit, des incidents successifs et multiples
venaient lui faire mesurer la profondeur de sa dchance et l'tendue de
sa misre. Elle souffrait enfin dans l'avenir, o tout s'annonait
redoutable et qu'elle ne scrutait qu'avec pouvante, tant il paraissait
difficile qu'il mt un terme  son malheur.

Malgr tout, cependant, elle ne pouvait renoncer  l'ide d'une
dlivrance prochaine.

Avant l'horrible vnement du 21 janvier, elle comptait fermement sur
les secours du dehors, sur l'intervention de la maison d'Autriche dont
elle tait fille. Les gostes lenteurs apportes par les puissances aux
prparatifs de la guerre avaient dissip ces illusions sans cependant
dtruire entirement dans ce pauvre coeur meurtri l'esprance de la
libert. Seulement, cette libert, elle n'osait plus l'esprer de
l'action des cours europennes. Elle en tait rduite, maintenant, 
l'attendre du hasard ou d'un coup d'audace accompli par quelques mes
gnreuses dont son malheur exciterait la piti, presque d'un miracle.
Elle voulait fuir, non pas seule, mais avec ses enfants et sa
belle-soeur, et dans tous ceux que leur grade ou leurs fonctions
amenaient autour d'elle, elle cherchait des complices, non qu'elle tint
 la vie pour elle-mme, mais parce qu'elle voulait vivre pour les chers
tres qui partageaient sa captivit.

 la fin de ses journes monotones, sans joie et sans lumire, qui lui
apportaient avec une rgularit dsesprante les mmes soucis, les mmes
humiliations, les mmes avanies; lorsque, la nuit venue et le repas pris
en commun, elle avait couch ses enfants et tait oblige de se coucher
elle-mme, en butte  une surveillance souponneuse qui blessait  la
fois sa fiert de reine et sa pudeur de femme, elle gardait au coeur ce
secret espoir. C'est lui qu'elle opposait, tantt affaibli, tantt
surexcit,  ses preuves ritres. Il l'avait soutenue quand un jour,
sous sa croise, elle avait vu apparatre au bout d'une pique la tte
sanglante de son amie la princesse de Lamballe, ou quand un autre jour
on avait arrach son mari de ses bras. Et mme maintenant, lorsque la
cruaut railleuse de ses geliers venait greffer des menaces sur les
horreurs de sa prison, c'est encore dans cet espoir, cet espoir inavou,
cet espoir divin, dont ses enfants taient l'me, qu'elle puisait le
courage.

Aussi quel ne fut pas son moi lorsqu'un matin, peu de temps aprs la
mort du roi, tant dans sa chambre avec son fils et sa fille, elle vit
le garde national en faction  la porte reste ouverte la suivre d'un
regard de respect et de compassion. Oh! ce regard, quel baume il versa
dans son coeur ulcr! Comme il tait loquent! Le sien l'interrogea. Ce
fut un change de penses, rapide et lumineux comme un clair, qui
contenait plus de promesses de la part de l'homme, plus de prires de la
part de la reine que n'auraient pu en exprimer des paroles. Puis elle
attendit. Alors, le garde national tira de sa tunique un oeillet et, sans
quitter sa place, le jeta sur le lit, en disant  demi-voix:

--Il y a un papier.

La reine prit la fleur et chercha. Sous les ptales, et fix au calice
par une pingle imperceptible, tait cache une troite bande de papier,
plie en rouleau. Elle la droula et lut ces mots tracs au crayon:

Parmi ceux que leur malheur condamne  surveiller la reine, il y a des
hommes gnreux et dvous, rsolus  s'employer pour sa dlivrance.
Celui qui sera de garde  sa porte ce soir,  l'heure o les officiers
municipaux et les sectionnaires de service descendent souper, profitera
de ce rpit pour exposer  Sa Majest, si elle veut s'arranger pour tre
seule, un plan de fuite.

La reine leva vers le garde national ses yeux chargs de gratitude et
fit un signe d'intelligence. Mais celui-ci ajouta:

--Il faut dtruire cet crit ou me le rendre.

La reine avait roul le papier. Elle le glissa dans la main de Madame
Royale qui se trouvait  sa porte et lui dit:

--Allez embrasser Monsieur, mon enfant.

La princesse s'lana, et dj le garde national se penchait pour
recevoir le baiser, lorsque dans l'escalier, auquel il tournait le dos,
un bruit de pas se fit entendre. Brusquement, il reprit son papier, le
fourra dans sa tunique et, cartant Madame Royale, il fit d'un accent de
gronderie:

--Apprends  respecter les serviteurs de la loi, ma petite citoyenne. Je
ne suis pas ici pour jouer.

--N'as-tu pas honte de maltraiter cette enfant, citoyen Grignan? dit une
voix  son ct.

Grignan se retourna et reconnut un des officiers municipaux qui revenait
prendre son service auprs de la reine.

--Chacun pratique son devoir civique comme il l'entend, citoyen
Michonis, rpondit-il. Grands et petits, les tyrans et les aristocrates
ont souvent besoin qu'on leur donne une leon de politesse.

L'officier municipal ne rpondit pas. Mais il haussa les paules, une
expression de mpris sur le visage, et il entra chez la reine pour
procder  l'inspection des chambres occupes par la famille royale,
inspection qui avait lieu  toute heure et au moins deux fois par jour.

La journe fut longue au gr de Marie-Antoinette, plus longue que les
prcdentes que cependant elle trouvait interminables. L'impatience la
dvorait, et jusqu'au soir, elle se montra plus agite que de coutume,
quelque effort quelle ft pour dissimuler son motion. Aprs lui avoir
parl, Grignan avait t relev de faction et, depuis, il n'tait pas
revenu. Marie-Antoinette commenait  s'en inquiter, lorsqu' la nuit
il reparut. C'tait l'heure o le personnel de la prison prenait son
repas et, comme Madame lisabeth venait d'emmener chez elle le petit
Dauphin et Madame Royale, la reine se trouva seule avec Grignan. Alors,
celui-ci s'avana et lui remit un billet en disant:

--Lisez d'abord ceci, Madame.

Elle obit et lut:

On peut avoir confiance dans le porteur et croire ce qu'il dira,--Comte
de MORFONTAINE.

--Vous connaissez le signataire? demanda Marie-Antoinette.

--Je le connais depuis hier, Madame. Il s'est prsent chez moi et,
aprs m'avoir dit qu'il me savait humain et gnreux, quoique patriote,
il m'a demand si je voulais l'aider  dlivrer la famille royale. J'ai
promis.

--Mais qui tes-vous, Monsieur, pour vous intresser ainsi  nous?

--Un ennemi des rois, quand ils sont puissants; le serviteur de
quiconque est malheureux, quand il est en mon pouvoir de le servir.

Aprs avoir formul avec emphase cette rponse, comme s'il et voulu
affirmer ainsi sa foi rpublicaine, Grignan continua:

--Maintenant, Madame, coutez-moi. Je ne sais pas si je retrouverai de
sitt l'occasion de m'entretenir avec vous, et les moments sont
prcieux. Voici ce que je suis charg de vous dire: Trois ci-devant
gentilshommes, MM. d'pernon, de Guilleragues et de Morfontaine, se sont
mis en tte de vous tirer de cette prison. Ils sont convaincus que cela
est possible et qu'il est possible aussi de vous conduire hors de France
vous et votre famille. Leur plan a t longuement mri. Je n'en connais
pas les dtails. Je sais seulement qu'il consiste  vous emmener de
Paris  Dieppe et  vous faire embarquer pour l'Angleterre.  eux seuls,
ils ne peuvent l'excuter, puisqu'il n'est pas en leur puissance de vous
ouvrir les portes du Temple. Mais ce qu'ils ne peuvent, moi, je crois le
pouvoir, avec le concours de quelques dvouements encore endormis dont
je connais l'existence, et qui s'veilleront quand on aura besoin d'eux.
Si la reine donne  ses amis et  moi-mme l'autorisation d'agir, nous
nous occuperons de l'excution.

--Merci, Monsieur, rpondit la reine trs mue, merci pour les vaillants
gentilshommes dont vous me rvlez les intentions, merci surtout pour
vous qui vous associez  eux dans un gnreux entranement et sans y
tre pouss par les mmes motifs. Mon coeur gardera de leur proposition
et de la vtre une ternelle reconnaissance. Mais je ne peux accepter
votre dvouement  tous que s'il m'est prouv qu'il ne cotera la vie ou
la libert  aucun de vous.

--Oh! Madame, c'est une preuve que personne ne saurait fournir. Je ne
peux affirmer qu'une chose, c'est que ces Messieurs et moi nous tenons 
notre peau et que nous ferons en sorte qu'elle ne soit pas entame dans
l'aventure.

--Et vous croyez au succs de votre entreprise? demanda la reine
branle.

--J'y crois fermement, Madame.

--Ds lors, o puiserais-je la force de vous dfendre d'agir et de vous
dvouer? J'ai perdu mon mari: je voudrais au moins sauver mes enfants.
Si ma rponse est goste, ne vous en prenez qu' la confiance que vous
m'inspirez.

--Voil qui est entendu, Madame, reprit Grignan que ces accents ne
semblaient pas mouvoir et qui conservait son ordinaire placidit. Nous
allons nous occuper des dtails de l'affaire. Il y faudra trois
semaines, un mois peut-tre. Ce dlai sera long, mais la pense
qu'autour de vous des amis agissent en vue de votre salut vous suggrera
la patience. Jusque-l, dfiez-vous des piges qui vous seront tendus,
des propositions d'vasion qui pourraient vous tre faites. Fermez
impitoyablement l'oreille  tout ce qui ne vous sera pas transmis de ma
part ou par moi; et si je ne vous fais rien dire, si vous restez quelque
temps sans me voir, n'ayez pas d'inquitude et ne vous dcouragez pas.

--J'aurai la patience et la confiance, soupira la reine.

-- bientt donc, Madame, dit Grignan en s'inclinant au moment de se
retirer.

Mais d'un geste, Marie-Antoinette l'arrta.

--Je ne sais comment reconnatre ce que vous faites pour nous. Monsieur,
dit-elle d'un accent o se rvlaient les sentiments de reconnaissance
qui gonflaient son coeur. Je ne puis mme vous prier d'accepter un
souvenir de quelque prix. On m'a dpouille de tout; on ne m'a rien
laiss, fit-elle en jetant un regard de regret sur sa pauvre robe de
veuve sans ornements, et la reine de France ne peut vous offrir qu'une
fleur, celle que vous lui avez donne ce matin. La voulez-vous,
Monsieur? Elle est fltrie; mais durant quelques heures, je l'ai
porte...

Et elle tendait  Grignan l'oeillet pench sur sa tige, qu'elle venait de
prendre dans son corsage, o elle l'avait cach. Grignan chancela comme
s'il et t frapp d'un coup. Un sanglot s'chappa de sa gorge, et,
tombant  genoux, il reut la fleur dans ses doigts tremblants, tandis
qu'il touchait de ses lvres la main amaigrie et ple qui la lui
offrait.

--Oh! Madame, bgaya-t-il...

Il ne trouvait plus les mots qu'il voulait prononcer. Enfin, il murmura:

--Je serais heureux de mourir pour Votre Majest.

--Relevez-vous, Monsieur, fit vivement la reine, on vient.

Depuis ce jour, un mois, s'tait coul et la reine n'entendait plus
parler de ce projet de fuite. Une seule fois Grignan reparut devant
elle, tant de garde  l'entre de sa prison, mais sans pouvoir lui
parler. Ce n'est qu' force de ruse et d'habilet qu'il tait parvenu 
lui glisser ces trois mots:

--Tout va bien.

Elle avait d se contenter de cette assurance verbale et y puiser la
patience et le courage. Il lui semblait cependant qu'autour d'elle les
conditions de son existence de captive se modifiaient. Les officiers
municipaux chargs de la surveiller ne se montraient plus tous, au mme
degr, malveillants et souponneux. Il en tait mme trois qui
saisissaient toutes les occasions de manifester leur respect. Les jours
o leur service les runissait autour de la reine taient des jours
presque heureux qu'elle aurait pu marquer d'une pierre blanche, tant ils
lui donnaient la sensation d'un courant d'ardente sympathie en train de
se crer autour d'elle.

Les gardes nationaux eux-mmes affectaient des allures compatissantes.
Le gardien charg de veiller  la propret des chambres qu'elle
occupait, ayant,  diverses reprises, manqu d'gards, on le renvoya,
sans qu'elle en et fait la demande. Son remplaant se montra
respectueux et empress. Un jour, comme il venait de servir le dner, la
reine ayant rompu son pain, en vit tomber sur son assiette un crayon. Le
lendemain, elle reut sous une forme analogue du papier et de la cire 
cacheter. Elle ne jugea pas prudent de s'en servir, ni d'crire au
dehors, mais elle eut ainsi la preuve que quelqu'un travaillait pour
elle et que l'vasion se prparait.

Enfin la certitude lui en fut donne. Un soir, au moment de se mettre au
lit, elle aperut Grignan debout devant sa porte. Quoiqu'elle
l'attendt, elle resta saisie. Quant  lui, sans motion apparente, il
lui jeta de brves paroles.

--Le moment est venu. Demain matin,  9 heures. Votre Majest en saura
plus long.

Elle dut se contenter de cet avertissement et se rsigna. Mais, durant
toute la nuit, il la tint veille. De bonne heure, elle fut debout. Le
factionnaire de garde  ce moment lui tait inconnu. Mais,  9 heures,
on vint le relever et ce fut Grignan qui le remplaa. En mme temps
entra l'officier municipal charg de l'inspection quotidienne. Son
inspection fut sommaire. Au bout de quelques minutes, il s'loigna pour
aller rdiger le rapport qu'on envoyait chaque matin  la section.

 ce moment,  l'entre du Temple, se prsentait un petit mitron,
portant sur sa tte une corbeille couverte d'un linge blanc. Un homme
qui, de loin, l'avait suivi jusque-l, se retira aprs l'avoir vu
disparatre sous la vote o se trouvait la loge du portier. Par une
circonstance bizarre, le portier venait de s'absenter. Un garde national
occupait sa place.

--O vas-tu, petit? dit-il  l'enfant.

--J'apporte le pain de la famille Capet, rpondit ce dernier. Mon patron
m'a envoy parce que mon oncle, le citoyen Grignan, est de garde
aujourd'hui et qu'il sait que a me fera plaisir de le voir.

--Alors, monte, rpliqua le garde national, en quittant la loge pour
ouvrir la lourde porte de fer au del de laquelle se trouvait
l'escalier.

Ordinairement, les consignes taient rigoureuses et il fallait d'autres
formalits pour entrer au Temple. C'tait miracle que le petit ptissier
y pntrt si facilement. Cependant, il s'tait engag dans l'escalier
et monta jusqu'au second sans rencontrer personne. L, il se trouva en
prsence de Grignan.

--Te voil, mon neveu? fit ce dernier.

--Me voil, mon oncle, avec le pain.

--Eh bien, entre. On t'attend.

Il dsignait la chambre de Marie-Antoinette. L'enfant obit et se trouva
en prsence de la reine. D'un mouvement spontan, aprs avoir dpos son
panier, il s'agenouilla. Mais elle l'obligea  se relever aussitt.

--Qui tes-vous, mon petit ami? Que me voulez-vous? demanda-t-elle.

--Madame, je suis le chevalier de Malincourt. Je suis envoy  Votre
Majest par S. A. R. Monsieur, que j'ai vu le mois dernier  Hamm, en
Westphalie, et par MM. d'pernon, de Guilleragues et de Morfontaine. Je
suis charg de faire connatre  la reine les dispositions arrtes en
vue de sa fuite.

--Mais comment tes-vous arriv jusqu'ici?

--Grce aux combinaisons du brave Grignan, qui a si bien travaill
qu'aujourd'hui et jusqu' ce soir Votre Majest n'a autour d'elle que
des amis.

--Alors, parlez, mon enfant, je vous coute.

Une fois de plus, Bernard rcita la leon qu'il avait apprise  Hamm et
qui contenait l'expos fidle des mesures prises pour sauver la famille
royale. Mais cette fois,  la leon, il dut ajouter divers commentaires.
Son expos ne s'occupait en effet que de la sortie de Paris et du voyage
jusqu'en Angleterre, ce qui concernait la sortie du Temple ayant t
laiss  l'intelligence de ceux qui en seraient chargs, et Grignan
s'tant engag  laborer cette partie du plan. Bernard en rvla les
dtails  la reine.

Quand Marie-Antoinette apprit qu'elle et Madame lisabeth devraient
revtir un uniforme de garde national, elle demanda comment on le leur
procurerait.

--Voici les deux costumes, Madame, rpondit Bernard en dcouvrant la
corbeille qu'il avait apporte.

Ils y taient en effet, trs habilement cachs sous le pain et dans un
double fond.

--Mais qu'allons-nous en faire jusqu' ce soir? interrogea la reine.

--Que Votre Majest les mette entre les matelas de son lit. Personne,
aujourd'hui, ne s'avisera de les chercher l.

Marie-Antoinette suivit ce conseil, et, aide de Bernard, eut cach en
un tour de main les uniformes.

--Est-ce l ce que vous aviez  me dire, mon enfant? reprit-elle alors.

--C'est ce que M. de Morfontaine m'a pri de rpter  Votre Majest.

--Vous m'aviez parl de mon beau-frre, le comte de Provence. Ne vous
a-t-il confi aucun message pour moi?

Bernard se recueillit, puis il dit:

--Son Altesse Royale conseille  Votre Majest, si elle arrive en
Angleterre, de n'y pas rsider, mais de se rendre plutt  Vienne.

La reine se raidit.

--Je sais ce que j'ai  faire, rpliqua-t-elle avec hauteur et d'un ton
de mcontentement; le conseil de Monsieur est superflu. Est-ce tout?

--C'est tout, Madame. J'attends maintenant les ordres de Votre Majest.

Il y eut un silence, la reine enveloppait Bernard d'un regard curieux et
bienveillant.

--Vous tes ml bien jeune  de terribles vnements, chevalier,
dit-elle enfin. Pour venir de Hamm  Paris, il vous a fallu beaucoup
d'audace et d'nergie. Au cours de votre voyage, n'avez-vous pas couru
de dangers?

--Une main dvoue et prudente les avait carts de mon chemin, Madame;
et pour m'aider  surmonter ceux qui auraient pu surgir, j'avais un
compagnon sr et fidle.

--Dites-moi son nom, je le fixerai dans ma mmoire  ct du vtre et de
celui de vos gnreux complices, et si jamais je redeviens reine...

--Il se nomme Valleroy, Madame. Ce n'tait qu'un serviteur de la maison
de Malincourt. Il est maintenant mon ami.

--Malincourt, Valleroy, d'pernon, Guilleragues, Morfontaine, Grignan!
soupira la reine. Je me souviendrai de ces coeurs intrpides!...

--Ce n'est pas seulement pour parler  Votre Majest que je suis venu 
Paris, continua Bernard, c'tait aussi pour travailler  la dlivrance
de mes parents, emprisonns comme prvenus d'migration.

--Avez-vous russi  les dlivrer? interrogea Marie-Antoinette avec
intrt.

--Je suis arriv pour les voir aller  l'chafaud.

Et comme Bernard, accabl par ce souvenir, courbait la tte afin de
cacher les larmes qui montaient  ses yeux, la reine posa la main sur
son paule et, tout attendrie, murmura:

--Ils ont tu aussi ma chre Malincourt! Pauvre enfant, je vous plains!

Elle allait continuer mais elle en ft empche. De la porte o il
veillait, Grignan cria tout  coup:

--As-tu fini, mon neveu?

--On m'appelle, Madame, dit Bernard, et Votre Majest ne m'a pas donn
ses ordres.

--Je n'en ai point  vous donner, chevalier. Faites seulement connatre
 vos amis que je me confie  eux comme je leur confie mes enfants et ma
belle-soeur. Ce soir,  9 heures, nous serons prts, arms de sang-froid
et de courage. Jusque-l, nous prierons Dieu pour qu'il protge cette
grande entreprise et la fasse russir. Quant  vous, aimable enfant,
j'espre vous revoir un jour et rcompenser votre hrosme...

--Oh! Madame, je suis pay par la bont de la reine.

Il voulut de nouveau s'agenouiller comme il l'avait fait en entrant.
Mais Marie-Antoinette le retint, l'attira dans ses bras et l'embrassa
comme elle et embrass son fils. Il demeura tremblant et ple sous ce
tmoignage de gratitude le seul que pt lui donner la souveraine
captive, mais qui, pour un gentilhomme, avait plus de prix qu'un riche
trsor. Puis, se remettant, il prit sa corbeille vide et se dirigea vers
la sortie. En mme temps que lui, y arrivait le garde national qui
venait relever de sa faction l'impassible Grignan.

--Je vais avec toi, mon neveu, cria ce dernier.

Ils descendirent ensemble, sans parler. Mais lorsqu'au bas de
l'escalier, la porte de fer s'ouvrit devant Bernard, Grignan ajouta:

--File, maintenant, et qu'on ne te revoie pas ici. Il est plus facile
d'y entrer que d'en sortir.

En mettant le pied dans la rue du Temple, Bernard aperut Valleroy qui
l'attendait. Au lieu de venir  sa rencontre, Valleroy se mit  marcher,
sans hter le pas et sans chercher  le rejoindre; Bernard le suivit.
Ils allrent ainsi, parmi les passants affairs,  travers des rues
tortueuses, jusqu'aux abords de la place Royale. L se trouvait la
boutique d'un boulanger. Valleroy tant entr dans cette boutique,
Bernard y entra derrire lui.

Cinq minutes aprs, ils en sortaient tous deux. L'enfant avait quitt
son dguisement pour reprendre ses habits ordinaires. Ils se dirigeaient
 grands pas du ct de la Seine, presss de s'loigner de ce quartier
o il importait que personne ne ft  mme de les reconnatre un jour.
Ce n'tait en effet que par un coup d'audace de M. de Morfontaine et de
Grignan, une de ces ruses dont usent frquemment les conspirateurs, mais
qu' cette poque payaient de leur tte ceux qui se laissaient
surprendre, aprs y avoir particip, qu'avec la complicit paye  prix
d'or du boulanger du Temple, Bernard avait pu arriver jusqu' la reine.
Ils marchrent sans s'arrter jusqu' la rue du Four-Saint-Germain, o
le magasin de Grignan leur offrait un asile.




CHAPITRE XV

SOMBRES JOURS


En l'absence du marchand de meubles, c'tait son prtendu commis, M. de
Morfontaine, qui gardait la maison. Quand ils y pntrrent, le
gentilhomme ne s'y trouvait pas seul. Un personnage inconnu d'eux
causait avec lui. Mais,  l'aspect des nouveaux venus, il prit cong
brusquement et s'loigna sans se retourner.

--C'est fait, dit alors Valleroy.

--Vous avez vu la reine? demanda M. de Morfontaine  Bernard.

--Je l'ai vue. Elle a tout cout, tout compris, tout accept...

Il s'arrta stupfait. Au lieu de paratre heureux du succs de sa
dmarche, M. de Morfontaine donnait les signes du plus grand
accablement.

--Qu'y a-t-il donc? questionna Valleroy.

--Il y a que nous avons trop tard, rpondit M. de Morfontaine d'un
accent o perait son angoisse. Il fallait agir hier, car aujourd'hui,
au moment de russir, nous sommes menacs d'chouer.

--Le complot est-il dcouvert?

--Non, mais son excution peut tre entrave par un vnement dont la
nouvelle est arrive  Paris dans la nuit.

--Quel vnement?

M. de Morfontaine se rapprocha de ses amis et rpondit  voix basse:

--L'homme que vous avez vu sortir est un de nos agents, employ dans les
bureaux de la Guerre. Il est venu me confier que le gnral Dumouriez a
fait arrter, il y a quelques jours, le ministre Beurnonville et les
quatre reprsentants Quinette, Lamarque, Bancal et Camus, qui s'taient
rendus  son camp, devant Cond, pour lui intimer l'ordre de comparatre
 la barre de la Convention afin de rendre compte de sa conduite.

--Il a trahi! s'cria Bernard. Le sergent Rigobert le prvoyait.

--Non seulement il a fait arrter le ministre et les quatre
conventionnels, mais, le mme jour, 2 avril, il les livrait aux
Autrichiens, et, le lendemain, menac lui-mme par ses soldats qui
l'accusaient de trahison, il prenait la fuite... Il a pass  l'ennemi.

--Mais en quoi l'infamie de ce tratre peut-elle nous empcher de
russir? fit Valleroy.

--C'est qu'elle aura pour rsultat d'exciter les alarmes et les soupons
de la Convention, de la Commune et des clubs; d'accrotre les mesures de
surveillance dans tout Paris, au dedans et au dehors du Temple, dans les
prisons, aux barrires... Si l'on dcouvre que Dumouriez voulait
s'emparer du pouvoir, songeait  marcher sur la capitale, y avait des
complices, c'en est fait de nos projets... Dans quelques heures, ces
graves nouvelles seront communiques  la Convention. Nul ne peut
prvoir l'effet qu'elles y produiront.

--Alors la famille royale ne pourrait tre dlivre? demanda Bernard
anxieusement.

--Pas cette fois, hlas! Comment pourrait-elle l'tre si l'on change ses
gardiens, si l'on loigne ceux dont nous avions acquis le concours, si
les rigueurs redoublent autour d'elle. Tout serait  recommencer, 
supposer qu'on nous en laisst la facult et qu'un de nos complices
prenant peur n'allt pas nous dnoncer... Et Guilleragues qui ne sait
rien... ajouta M. de Morfontaine.

--Voulez-vous que j'aille  Gennevilliers? demanda Valleroy.

--Comment y arriveriez-vous sans sauf-conduit? Vous ne parviendriez mme
pas  passer la barrire, surtout en plein jour... D'ailleurs, c'est moi
que ce soin regarde.  la nuit, quand j'aurai vu Grignan, je sortirai de
Paris, cote que cote...

Bernard et Valleroy, obligs de rentrer  l'htel de Malincourt, o
Kelner les attendait, quittrent M. de Morfontaine en lui promettant de
le revoir dans la journe. Mais, lorsqu'au cours de l'aprs-midi, ils
revinrent au magasin de la rue du Four, ce fut pour constater qu'il
tait ferm et que M. de Morfontaine avait disparu. Quant  Grignan, que
son service de garde national devait retenir au Temple jusqu'au soir, il
ne pouvait songer  le rejoindre. Ils se dirigrent alors du ct des
Tuileries et des btiments o sigeait la Convention. Dj, les
nouvelles qu'ils avaient apprises le matin commenaient  tre connues
et se propageaient rapidement. Elles attiraient la foule dans les rues
o se formaient des groupes bruyants et agits. On y discutait avec
fivre les vnements. Les visages taient consterns et des menaces
tombaient des lvres contractes par la colre. De bouche en bouche se
colportait un seul mot: trahison. Des crieurs de gazette et de pamphlets
annonaient la grande trahison du gnral Dumouriez. Des bandes avines
de sans-culottes et de tricoteuses parcouraient les rues en criant:
Mort aux tratres!  la lanterne, les aristocrates! Aux portes de la
Convention, on se battait pour entrer dans les tribunes et de toutes
parts se rpandait le bruit que les Comits allaient proposer des
mesures nouvelles de salut public, plus rigoureuses que celles qui
avaient t dictes dj. Bientt les attroupements devinrent si
compacts que Valleroy, jugeant qu'il n'tait pas prudent de rester
dehors, voulut retourner  l'htel, malgr les prires de Bernard que
passionnait ce spectacle. Ils revinrent tristement vers leur demeure et,
jusqu'au soir, y restrent enferms. Ces heures furent longues. Bernard
les passa auprs du P. David, dans la pauvre et paisible cellule o
vivait cach le vieux moine, et au seuil de laquelle expiraient les
retentissantes rumeurs du dehors.  la nuit, Valleroy sortit seul pour
aller aux nouvelles et tcher de retrouver Grignan. Jusqu' une heure
avance de la soire, Bernard l'attendit en compagnie de Kelner et de
Rose. Alors, cras par la fatigue et tombant de sommeil, il se mit au
lit en exigeant de Kelner la promesse de le rveiller au retour de
Valleroy. Mais on ne le rveilla pas, et ce ne fut que le lendemain
matin qu'il connut les lamentables nouvelles recueillies par son ami.

Au Temple, dans la soire de la veille, au moment o la reine et Madame
lisabeth songeaient  se prparer pour la fuite, taient arrivs
brusquement trois commissaires de la Convention. Ils avaient procd 
des perquisitions minutieuses dans la prison, jusque dans les lits, et
dcouvert des uniformes, du papier, un crayon, des pains  cacheter,
d'autres preuves encore des complicits que la reine tait parvenue 
nouer avec le dehors. Une enqute ouverte sur-le-champ pour dcouvrir
les complices tait reste sans rsultat. Mais les gardiens des
prisonniers avaient t changs sur-le-champ, et Grignan, son service
expir, s'tait vu contraint de quitter le Temple sans pouvoir changer
un seul mot avec Marie-Antoinette. Comme l'avait redout M. de
Morfontaine, tout tait  recommencer.

Ces nouvelles accablrent Bernard. S'exaltant  la pense qu'il
contribuerait au salut de la famille royale, il avait subi sans
dfaillance les motions de son long voyage et de son arrive  Paris.
Sa douleur filiale mme n'avait pas branl son nergie. Il avait
support, sans en tre cras, l'horrible vnement qui le faisait
orphelin. Mais l'chec de la tentative dans laquelle il s'tait jet
avec l'ardeur et la confiance de son ge ravivait sa douleur. Son
courage l'abandonnait. Sous le coup de tant d'preuves successives, il
tombait de toute la hauteur de ses illusions dans le gouffre creus par
l'implacable ralit.

Ce fut comme un branlement de ses facults, comme un choc violent sous
lequel chancela sa nature, en train de se former, en mme temps qu'il se
prenait  douter de la justice divine qui favorisait les mchants et
leurs desseins. Que ses parents fussent morts  l'heure mme o il
venait les retrouver, que le complot ourdi pour dlivrer la reine et
chou au moment de russir, que de vaillants gentilshommes tels que MM.
de Guilleragues et de Morfontaine se fussent en pure perte dvous
jusqu' jouer leur vie, c'est l ce que sa raison se refusait  admettre
et ce qui dpassait son entendement. Un grand trouble s'emparait de lui.
Dans son esprit, se dressaient de lugubres images; dans son coeur,
naissaient d'ingurissables regrets. L'absence de Nina, par deux fois
spare de lui, ajoutait  sa tristesse, et, l'imagination surexcite
par le spectacle de Paris livr aux meutes, il subissait maintenant les
premires atteintes de cette Terreur  laquelle il avait d'abord chapp
et qui dj rgnait de toutes parts.

Pendant quelques jours, il demeura silencieux et morne.

Puis, une nuit, son sommeil fut troubl par le dlire et la fivre. Il
eut d'affreuses visions qui lui arrachrent des cris et des plaintes.
Valleroy accourut  son appel, et sur ce visage d'enfant, ple,
dcompos, baign d'une sueur glace, il crut voir passer la mort. Il
alla chercher le P. David. L'ancien moine reconnut tous les symptmes
d'une affection crbrale qui chappait  sa rudimentaire science
mdicale. Il fut d'avis qu'on devait appeler un mdecin.

C'tait grave, en ce temps, d'introduire un tranger chez soi. Dans tout
inconnu, on pouvait craindre un espion ou un dnonciateur. Il fallut
cependant se rsoudre  suivre le conseil du P. David. Heureusement,
lui-mme dsigna un praticien habitant le quartier, trs brave homme
auquel on pouvait se confier. Celui-ci fut mand, vint, examina Bernard
et diagnostiqua une de ces maladies du cerveau qui succdent souvent aux
commotions trop violentes, surtout chez les adolescents et pour
lesquelles il n'est gure de remdes si ce n'est ceux que porte en soi
le malade quand il possde un temprament vigoureux, une sant robuste.
Le lendemain, le mal clatait avec violence. Pendant trois semaines,
Bernard resta littralement entre la vie et la mort, et quand,  force
de soins, de dvouement, de sollicitude, il fut enfin sauv, le mdecin
dclara que longtemps encore il demeurerait faible, dlicat et dbile.

Oh! le printemps et l't de 1793! Cette poque n'et-elle pas t
rendue inoubliable par les vnements qu'elle vit se drouler, que
Valleroy, pour lequel,  cette heure, il n'en tait pas de plus
important que la maladie de Bernard, n'en aurait pas perdu le souvenir.
Que de fois, durant ces sombres jours, il crut que c'en tait fait de
son cher chevalier! Que de fois Kelner et Rose, qui se dvouaient comme
lui, le surprirent accabl par le dsespoir! Que de fois le P. David dut
le consoler et le rconforter! Enfin, le mal s'apaisa, la convalescence
se fit pressentir. Elle fut longue, beaucoup plus longue que la maladie
elle-mme. Mais, du moins, elle apportait l'espoir et non l'angoisse, et
chaque jour quelque progrs nouveau dans l'tat de l'enfant.

Quand il put se lever pour la premire fois, ses amis constatrent qu'il
avait grandi. Dans sa maigreur maladive, avec ses membres lancs et
frles, il ressemblait  un long roseau. Sa physionomie s'tait
assombrie, et sur son visage sillonn de rides que devait effacer la
gurison, la douleur semblait s'tre  jamais imprime. Par bonheur, ces
ravages accidentels n'taient qu' la surface. La maladie vaincue,
l'intelligence redevenait vive et brillante, et la mmoire, un moment
affaiblie, se raffermissait. Bernard, maintenant, se rappelait les
vnements dont le choc l'avait bris. Mais il se les rappelait sans en
souffrir au mme degr qu'autrefois.

Au cours de sa convalescence, un soir d't o, tendu sur une chaise
longue, dans le jardin, il s'entretenait avec Valleroy, il se mit tout 
coup  en parler, de ces vnements funestes, dj vieux de plus de
trois mois, et comme Valleroy le suppliait de les oublier:

--Je ne les oublierai jamais, rpondit Bernard. Mais je m'engage  n'y
plus revenir  la condition que tu me feras connatre ceux qui les ont
suivis.

--Je ne te comprends pas, mon Bernard.

--Alors, je vais t'interroger.

Valleroy coutait anxieux, ne devinant que trop quelles questions
allaient lui tre poses et se demandant comment il devait y rpondre.

--Interroge, fit-il enfin.

--Nous continuons  habiter l'htel de Malincourt, reprit Bernard. Au
moment o je suis tomb malade, il allait tre vendu Ne l'a-t-il pas
t? Et s'il l'a t, comment se fait-il que nous y soyons encore?

--Il l'a t, dit Valleroy. Mais Kelner et moi, nous l'avons achet afin
de vous le conserver,  ton frre et  toi-mme. Il t'appartient donc
toujours. Pour ne pas veiller de soupons, nous l'avons mis en
location. Mais comme nous ne voulons pas de locataires, nous avons
cart, sous divers prtextes, ceux qui se sont prsents.

--Et tu crois, qu' force de les carter, vous ne vous attirerez pas des
plaintes et des remontrances de la part de la section?

--Nous l'esprons. Au surplus, nous comptons des amis parmi les
officiers municipaux.

--Parmi les jacobins?

--Nous avons braill et vocifr avec eux.

--Oh! Valleroy, jacobin, toi, mon ami!

--Il le fallait bien pour nous viter les perquisitions et les avanies
auxquelles sont exposs les suspects.

--Alors nous pouvons tre tranquilles de ce ct?

--Je le crois, et Kelner le croit aussi.

--Tu parlais de mon frre. Pendant ma maladie, n'est-il arriv aucune
nouvelle de lui?

--Aucune. Comment, d'ailleurs, pourrions-nous en recevoir? Il ne sait
pas plus o nous sommes que nous ne savons o il est.

--C'est vrai! soupira Bernard. Mon pauvre frre, quand le
reverrai-je?... Et Nina, fit-il tout  coup, a-t-elle su que j'tais
malade?

--Une occasion s'est offerte de prvenir Mlle de Jussac.  deux
reprises, elle s'est informe de ta sant, en me disant que Nina
s'associait comme elle  mes angoisses.

--J'crirai bientt  Nina, rpliqua Bernard.

Et comme il restait silencieux.

--Est-ce l tout ce que tu voulais me demander? interrogea Valleroy.

--Je voulais te demander aussi o est la reine?

--Plus tard, mon enfant, plus tard, s'cria Valleroy. Tu te fatigues et
le mdecin a recommand...

--Je veux savoir ce qu'est devenue la reine... Je le veux...

--Elle est toujours au Temple...

--Nos amis ont donc renonc  la sauver?

--Ils ont d y renoncer par sa volont.

--Elle a refus de les suivre!... Parle, Valleroy, parle donc!

--Je pense qu'il et t mieux  toi de ne pas m'interroger, Bernard, et
qu'il serait sage  moi de me taire. Mais tes questions ont un tel
accent d'exigence... Et puis, ce que je te cacherais aujourd'hui, tu
l'apprendrais demain. Autant donc te le dire, puisqu'aussi bien te voil
redevenu fort. La reine est toujours au Temple, mais pas pour longtemps,
je le crains. On prpare son procs et il est question de la transfrer
 la Conciergerie.

--Ainsi, on n'aura pu la sauver! murmura Bernard.

--On aurait pu si elle avait voulu. Grignan malgr l'avortement de sa
premire tentative, ne s'tait pas dcourag. Avec MM. de Guilleragues
et de Morfontaine, il avait combin un nouveau plan d'vasion.
Seulement, cette fois, il n'tait plus possible de faire partir les
enfants en mme temps que leur mre. Celle-ci serait partie en avant...
Mais elle a refus.

--Il fallait s'y attendre. Une mre n'abandonne pas ses enfants.

--La reine n'a voulu abandonner ni les siens, ni Madame lisabeth. Le
jour o Grignan parvint  s'introduire auprs d'elle--c'tait le 2
juillet,--il la trouva en proie au plus affreux dsespoir. Le matin
mme, on lui avait enlev son fils. C'est alors qu'elle dclara que tout
projet de fuite devait tre abandonn...

--Et nos amis, que sont-ils devenus? demanda encore Bernard.

Cette fois, Valleroy baissa la tte sans rpondre.

--On les a arrts? s'cria l'enfant en se soulevant.

--Un misrable, qui s'tait fait leur complice, les a trahis et
dnoncs.

--On les a arrts tous les trois?

--Tous les trois.

--Et o sont-ils, ces pauvres gens?

--L o vont les martyrs et les saints.

--Morts! Ils sont morts!

--Excuts il y a huit jours.

Bernard retomba sur sa chaise, stupfait et comme ananti. Des larmes
obscurcirent son regard. Mais, en mme temps qu'il pleurait, il priait
pour les deux gentilshommes et pour le modeste plbien qu'un mme
dvouement  la reine captive avait conduit au mme supplice.

La douloureuse et nouvelle motion qu'il venait de ressentir n'entrava
pas cependant sa gurison.  la fin de l't, il tait compltement
rtabli et sur son visage ne restait aucune trace de la maladie, au
cours de laquelle il avait t si souvent prs de prir. Ds ce moment,
commena pour lui une triste et monotone existence. Valleroy et Kelner
taient appels chaque jour au dehors, non seulement par la ncessit
d'aller aux provisions et aux nouvelles, mais encore par l'obligation o
ils taient de faire preuve de civisme en se montrant aux clubs, dans
les runions populaires, aux solennits lgales. Comme le disait
Valleroy, pour ne pas tre dvor par les loups, il fallait hurler avec
eux, et, comme Kelner, il ne perdait aucune occasion d'taler ses
sentiments patriotiques. Mais Bernard sortait peu. Il vivait entre Rose
et le P. David, n'ayant d'autre horizon que le jardin abandonn de
l'htel de Malincourt ou le clotre dsert du couvent des Bndictins,
d'autre distraction que l'tude  laquelle il s'astreignait sous la
direction du moine.

Si longs et si sombres que fussent les jours dans Paris terroris, ils
passaient cependant. Malheureusement, le temps s'coulait sans que se
montrt au ciel un seul coin bleu. Ni l't, ni l'automne de 1793 ne
virent la fin des tragiques pripties commences au mois de janvier, et
l'hiver de 1794 arriva.

Oh! l'horrible hiver! Il semble que tous les flaux s'y soient donn
rendez-vous. La Terreur bat son plein et un fleuve de sang coule 
travers la France. L'anne prcdente, le roi a pri le premier,
condamn  mort par la Convention. Aprs lui, trois aristocrates et un
obscur soldat sont envoys  l'chafaud. Le 14 octobre seulement, on y
conduit la reine. Mais dj, d'innombrables victimes en ont rougi le
chemin. Madame lisabeth y sera conduite un peu plus tard. Le Dauphin a
t remis aux mains d'un cordonnier ivrogne et brutal charg dsormais
de son ducation. Madame Royale vit au Temple, malheureuse, isole,
spare de son frre.

Partout, la guillotine est dresse.  Paris, elle fonctionne sur la
place de la Rvolution. Il ne s'coule pas de jour o le tribunal
rvolutionnaire ne lui envoie des condamns. L'accusateur public
Fouquier-Tinville en est le grand pourvoyeur. Instrument impassible des
Comits, de la Commune et des clubs, c'est lui qui dispose des
malheureux dont les prisons sont remplies. migrs, conspirateurs,
gentilshommes, artisans, suspects de tout sexe, de tout ge et de toute
condition, c'est lui qui les tue ou les sauve au gr de son caprice et
de son humeur. S'il veut qu'ils meurent, il les envoie au tribunal
rvolutionnaire; s'il veut qu'ils vivent, il les oublie. Quelquefois,
c'est  son insu qu'ils vivent ou qu'ils meurent, grce  un hasard ou 
une erreur.

Le bourreau Samson est en permanence. On ne saurait compter ceux qui lui
passent par les mains. Ses victimes sont tour  tour inconnues ou
illustres. Un jour, c'est Vergniaud, le groupe des Girondins, Mme
Rolland; un autre jour, Danton et Camille Desmoulins, puis ple-mle,
des prtres, des conventionnels, des religieuses, des gnraux, des
duchesses, des paysans, Andr Chnier, Mme du Barry. Plus tard, ce sera
Robespierre et la fleur de ses partisans. Dans les prisons peuples
d'innocents, il n'est personne qui puisse affirmer, le matin  son
rveil, qu'il ne sera pas guillotin le soir, tant les sentences
arrivent imprvues et soudaines. Les greffiers du tribunal passent
chaque jour, suivis d'une charrette. Ils appellent les prisonniers
dsigns pour cette fourne. Ceux-ci quittent le groupe o ils se
tenaient, embrassent leurs compagnons, changent avec ceux qu'ils aiment
de tendres adieux, et en route pour le supplice. Aussi s'est-on
accoutum  l'ide de la mort. Elle n'pouvante plus. Les femmes mmes
vont  elle comme  une amie. C'est par exception que fait dfaut le
courage de mourir.

Ce qui se passe dans les provinces est  l'image de ce qui se passe 
Paris. Partout, dans les dpartements, la Convention a envoy des
commissaires arms de pouvoirs souverains. Sur leur, passage, ils
rpandent la terreur. Arrivs  leur poste, ils reoivent les
dnonciations, et, en quelques ordres d'arrestation, dcerns contre
quiconque est suspect, ils remplissent les prisons et alimentent la
guillotine. Quand elle ne fonctionne pas assez vite  leur gr, ils
inventent d'autres procds homicides.  Lyon, Fouch procde par
fusillades; Carrier,  Nantes, par noyades. Dans le Midi, en Bretagne,
en Vende, partout o la Rpublique rencontre des rsistances, c'est de
la mort qu'elle use et toujours de la mort.

En mme temps que la Terreur, rgne une effroyable misre.  Paris,
durant l'hiver de 1794, les denres n'arrivent plus, et on meurt de
faim. Pour avoir un morceau de pain chez les boulangers ou un morceau de
viande aux halles, il faut attendre de longues heures, et, quand on a
longtemps attendu, se battre pour n'avoir pas attendu en vain et ne pas
revenir les mains vides. La capitale de la France n'est plus la
brillante cit, la premire ville du monde, mais une vaste prison o
chacun surveille son voisin ou se dfie de lui. Par les rues, on ne voit
que gens presss, s'en allant tte basse, comme s'ils redoutaient d'tre
reconnus. Le pav appartient aux sans-culottes et aux tricoteuses,
ordinaire escorte des condamns. Dans le jour, le peuple, s'il n'est sur
leur passage, est aux abords de la Convention ou dans les tribunes de
l'assemble. Du dehors ou du dedans, il dicte ses volonts  ceux qui
lgifrent, et ceux-ci obissent. Comme le confessera, un jour, l'un
d'eux, ils votent sous les poignards. Le soir venu, le peuple se rpand
dans les clubs. Il se presse surtout aux Cordeliers et aux Jacobins, et
sous les votes vers lesquelles montaient nagure les prires et les
psalmodies, rsonnent maintenant les cris furieux de la poigne de
brigands qui fait trembler Paris.

Parfois,  l'improviste, se produit un symptme de raction brusque,
lorsque, par exemple, Charlotte Corday assassine Marat. Mais,
immdiatement, les ractionnaires sont crass, terroriss, et le Comit
de Salut public, par des mesures radicales et rapides, coupe court 
leurs tentatives de protestations et de reprsailles.

Entre temps on se bat de toutes parts. En Bretagne, en Vende, dans le
Vivarais, dans la Lozre, sous les murs de Lyon, c'est la guerre civile
avec toutes ses horreurs, royalistes contre rpublicains, blancs contre
bleus. Aux frontires, vers l'Espagne, vers la Savoie, sur le Rhin, dans
les Pays-Bas,  Toulon, c'est la guerre trangre avec ses abominations
et ses gloires. Partout o il y a des grottes et des forts, elles
donnent asile  des proscrits, poursuivis et traqus sans savoir quel
est leur crime. On se cache dans les champs, sous les ruines, au fond
des granges, un peu partout, comme on peut. Ainsi, la guillotine et la
misre se sont allies pour rpandre la Terreur. Comme pour rgler ce
tragique dsordre et diriger ces sanglantes saturnales, existent trois
pouvoirs rivaux: la Convention, la Commune, les clubs. Mais, au-dessus
d'eux, rgne le Comit du Salut public et sur ce Comit rgne
Robespierre, qui croit encore  l'ternelle dure de sa puissance quand
dj le guette le bourreau.




CHAPITRE XVI

O L'ON REVOIT D'ANCIENNES CONNAISSANCES


Depuis prs d'une anne, Bernard et Valleroy vivaient  Paris, rsigns
 leur sort, attendant avec une secrte impatience, comme la plupart des
Parisiens, la fin des mauvais jours. On tait en mars 1794, quand, un
matin, vers 10 heures, sous une de ces violentes averses qui clatent au
printemps entre deux rayons d'un ple soleil, une voiture s'arrta
devant le ci-devant htel de Malincourt. C'tait le moment de la journe
o, l-bas, tout au fond du clotre, dans la pauvre cellule du P. David,
Bernard travaillait avec l'ancien religieux qui avait entrepris son
instruction, nglige depuis de longs mois, par suite des vnements. 
la mme heure, aux tages suprieurs de l'htel, Valleroy procdait au
classement des papiers de M. de Malincourt, laisss en dsordre depuis
le commencement de la Rvolution. Kelner tant aux provisions, Rose se
trouvait seule dans le pavillon d'entre qu'elle habitait avec lui. Au
bruit des roues sur le pav, elle alla ouvrir la porte de la rue et
regarda au dehors.

La voiture qui venait de s'arrter devant l'htel, aprs avoir fait
vibrer les vitres des maisons du quartier, tait une antique et
vnrable berline peinte en jaune, portant encore sur ses panneaux des
traces d'armoiries mal effaces. Attele de deux robustes chevaux  qui
des harnais sans lgance donnaient l'air d'un attelage de labour, elle
avait un paysan pour cocher. Dans l'intrieur taient assises une femme
et une petite fille; celle-ci au regard vif et pntrant, avivant son
teint de brune qu'accentuait sa chevelure noire toute boucle; la femme,
dj grisonnante, avec son visage nergique et ayant haute mine, en
dpit de l'embonpoint qui alourdissait ses mouvements et ses gestes.

Toutes deux taient vtues comme des femmes de condition, et, avant mme
de savoir qui elles taient, Rose prouva cette surprise qu'on prouvait
alors, toutes les fois que dans Paris, en proie  la Terreur,
apparaissait sur les gens, dans leurs allures, leur langage, leur
manire d'tre, quelque vestige de la vie d'autrefois. Deux femmes
habilles  la mode de 1789, circulant  travers les rues, dans un
quipage aristocratique, qui conservait, malgr tout, des airs d'ancien
rgime, c'tait  cette poque, dans une existence aussi monotone que
celle de Rose, aussi domine par d'incessantes craintes, un vnement.

En voyant s'ouvrir la porte de l'htel et Rose sur le seuil, la grosse
dame mit la tte  la portire.

--Citoyenne, demanda-t-elle d'une voix o se rvlait une hardiesse
toute virile, n'est-ce pas ici qu'habite le citoyen Valleroy?

--C'est ici, Madame, rpondit Rose, impressionne au point d'oublier que
la Rvolution avait dcrt l'galit entre tous les Franais.

--Alors, ma bonne, aidez-nous  descendre et veuillez le prvenir que la
chanoinesse de Jussac dsire lui parler.

Et prenant l'enfant entre ses fortes mains, aprs avoir, d'un geste
brusque, ouvert la portire, elle la passait  Rose et mettait ensuite
pied  terre aussi lestement que le lui permettait sa massive carrure.

Mme la chanoinesse de Jussac! s'tait crie Rose; mais, alors, cette
jolie enfant est Mlle Nina d'Aubeterre!

--Vous me connaissez? fit Nina.

--Je vous connais, oui, ma mignonne, pour avoir souvent entendu parler
de vous par votre ami Bernard, et c'est de mme aussi que je connais Mme
la chanoinesse.

--Mais, vous, comment vous nomme-t-on? demanda celle-ci.

--On me nomme Rose, Madame, Rose Kelner.

--Eh bien, Rose, htez-vous d'aller qurir le citoyen Valleroy, car ce
que j'ai  lui dire ne souffre aucun retard.

La chanoinesse et Nina entres dans l'htel et la lourde porte referme.
Rose s'empressa d'obir. Moins de cinq minutes aprs, Valleroy arrivait,
manifestant de loin la joyeuse surprise que lui causait l'arrive des
deux visiteuses. En le voyant, Nina s'tait prcipite dans ses bras.
Quand il l'eut tendrement embrasse, tout en saluant la chanoinesse, il
interrogea celle-ci.

--D'o venez-vous et o allez-vous? dit-il.

--D'o je viens? rpondit-elle. Je viens de Compigne o, par suite de
l'audace croissante des jacobins du cru, je n'tais plus en sret. O
je vais? Au Comit de Salut public pour rclamer contre les traitements
que je subis l-bas, malgr ma rputation de bonne patriote.

--On vous a maltraite?

--Maltraite, non. Mais, depuis huit jours, des bandes de chenapans sont
venues,  diverses reprises, aux abords du chteau, profrer des injures
et des menaces, chanter la _Carmagnole_ et le _a ira_. D'abord, j'ai
tolr ce supplice quotidien. Puis, quand j'ai compris que mes oreilles
s'chauffaient et que l'aventure tournerait mal, je suis alle me
plaindre  la municipalit de Compigne.

--Elle vous devait protection, en effet.

--Elle me la devait et me l'a promise. Mais, promettre et tenir font
deux, et, soit mchancet, soit impuissance, on ne m'a pas protge. Ds
lors, que pouvais-je toute seule contre cinquante mauvais drles dont la
malice inventait chaque jour quelque nouvelle avanie, et qui se sont
mme aviss de mettre le feu  l'une de mes granges? Si j'eusse t
seule, j'aurais livr bataille, et, aide de mes gens, je me serais
dfendue, euss-je d voir mon chteau mis au pillage. Mais la prsence
de Nina m'a empche de suivre mes instincts belliqueux. J'ai dcid de
me rfugier dans Paris, et, puisque m'y voil, j'en veux profiter pour
dnoncer les malfaiteurs qui m'ont chasse de ma demeure. Il m'a sembl
que la soeur du colonel de Jussac pouvait et devait obtenir justice.

--Justice contre d'intrpides sans-culottes! fit Valleroy.
Dtrompez-vous, Madame, vous ne l'obtiendrez pas.

--Paris est donc une caverne de brigands?

--Dites mme d'assassins... Une caverne, oui, Madame.  supposer que
vous trouviez un conventionnel de bonne volont pour couter vos
dolances, il n'en tiendra aucun compte. Si vous objectez que votre
frre est un des plus vaillants serviteurs de la Rpublique, on vous
rpondra que le colonel de Jussac a t l'ami du tratre Dumouriez et
que, sans doute, ils ont conspir ensemble. Peut-tre mme serez-vous
souponne d'avoir conspir avec eux, de telle sorte qu'en voulant vous
dfendre, vous vous exposez  attirer sur vous les foudres du terrible
Comit, sur vous et sur votre frre.

-Que faire alors? demanda la chanoinesse, dont le langage de Valleroy
contrariait les rsolutions sans les branler.

--Rien: ne pas vous montrer, ne pas agir, vous faire oublier. C'est dj
un miracle que vous ayez pu rester jusqu' ce jour dans votre chteau
sans y rien changer  votre vie. C'tait trop beau pour durer et, 
l'improviste, on vous l'a fait comprendre. Maintenant, moins vous ferez
parler de vous, mieux cela vaudra.

--Mais, pendant que je m'appliquerai  garder le silence,
qu'adviendra-t-il du chteau de Jussac? Sera-t-il mis  sac, ou dmoli,
ou incendi?

--Nul ne peut le dire et tout est  craindre.

--Et vous croyez que je me rsignerai  voir MM. les jacobins de
Compigne consommer leur attentat sur les pierres innocentes de Jussac?
s'cria la chanoinesse avec imptuosit. Cela est impossible, citoyen
Valleroy. Je me dois, je dois  mon frre, au nom que nous portons tous
deux, de ne renoncer  la lutte qu'aprs avoir puis les moyens de
dfense et de salut. Quoi que vous en disiez, j'irai s'il le faut
jusqu' Robespierre en demandant justice et sret. Si je ne russis pas
 les obtenir, je retournerai  Compigne, et l,  l'exemple d'une de
mes aeules, Yolande-Athnas de Jussac, qui soutint un sige contre les
Anglais, j'en soutiendrai un contre les jacobins; je me dfendrai par le
fer et par le feu, et, plutt que de me rendre, je m'ensevelirai sous
les ruines de mon chteau.

La vaillante femme debout, le bras tendu, l'air imprieux, semblait
chercher une pe pour engager le combat. Et tant de mle rsolution
clatait sur son visage empourpr que Valleroy n'osa tenter de la
dissuader de son dessein, ni lui dmontrer que son hrosme n'aurait
d'autre effet que de la marquer irrparablement pour l'chafaud.

--Mais, Nina, qu'en ferez-vous? se contenta-t-il de demander, en
dsignant l'enfant qui, durant cette scne, tait reste silencieuse,
colle aux jupes de Rose Kelner.

--Nina, je vous la laisserai, rpondit Mme de Jussac. Je vais mme vous
la laisser ds maintenant. Je ne dois pas l'associer aux aventures o je
m'engage. Si j'en sors saine et sauve, je viendrai vous la redemander et
elle continuera  vivre auprs de moi. Sinon, et comme il faut tout
prvoir, vous trouverez dans ce pli, en billets de la banque
d'Angleterre, de quoi assurer son avenir.

Et elle tendait  Valleroy une large enveloppe scelle  ses armes,
qu'il prit en tremblant, tant il tait mu par la sollicitude et la
gnrosit que la chanoinesse prodiguait  Nina.

--La petite vous a-t-elle remercie? interrogea-t-il, ne sachant que
dire.

--Elle sait combien je l'aime, et sa reconnaissance s'est manifeste par
un redoublement de caresses.  son ge, je ne puis rien lui demander de
plus. Plus tard, que je vieillisse prs d'elle ou que je ne sois plus
pour elle qu'un souvenir, c'est vous, Valleroy, qui lui apprendrez 
bnir mon nom.

En prononant ces mots, sa voix virile et dure s'tait attendrie. Elle
se baissa pour embrasser l'enfant qui se suspendit  son cou en disant
d'un accent d'effroi:

--Est-ce que vous me quittez, bonne amie?

--Non, certes, se hta de rpondre la chanoinesse. Je sortirai tout 
l'heure, mais, je reviendrai. En attendant, tu joueras avec ton ami
Bernard. O est-il, Bernard? ajouta-t-elle en s'adressant  Valleroy.

Celui-ci fit un signe  Rose qui s'loigna aussitt. Alors il se
rapprocha de la chanoinesse, et, aprs s'tre assur que Nina ne pouvait
l'entendre, il dit:

--Madame, par piti, rflchissez avant de donner suite  vos projets.
Vous avez parl d'aller trouver Robespierre. Autant vous jeter dans la
gueule du loup!

--Je me suis toujours montre bonne patriote, rpliqua Mme de Jussac, et
j'ai le droit de vivre libre dans ma maison. Qu'on m'y protge ou je m'y
dfendrai contre ceux qui viennent en troubler la paix. C'est tout ce
que je veux dire  Robespierre. Il doit m'couter et m'coutera quand je
lui rappellerai que mon frre a vers son sang pour la Rpublique.

--Robespierre est jacobin, Madame, et auprs de lui la voix des jacobins
de Compigne sera plus puissante et plus coute que la vtre.

--Tant pis pour lui, alors, reprit l'intraitable chanoinesse. Quant 
moi, tant qu'il me restera un souffle, je rclamerai la libert
d'exercer tous mes droits.

L'entretien fut interrompu. Rose revenait et ramenait Bernard qu'elle
tait alle chercher dans la cellule du P. David. Nina, en l'apercevant,
courut  lui, le rire aux lvres, et ils s'embrassrent avec effusion.

--Petite Nina, je ne m'attendais gure  te voir aujourd'hui, disait
Bernard  travers les baisers.

--Moi, je savais que je te verrais. Quand, ce matin, nous sommes montes
en voiture avec bonne amie, elle m'a dit que c'tait pour venir te
retrouver.

Laissant un moment sa petite camarade, Bernard alla saluer gravement la
chanoinesse. D'un brusque mouvement, elle l'attira sur son coeur, en
tmoignage du plaisir qu'elle avait  le revoir. Mais lorsqu'aprs un
change de tendres propos, il voulut s'informer des motifs de ce voyage
impromptu, ce fut Valleroy qui rpondit:

--Tu les connatras plus tard, mon garon, dit-il.  cette heure, je
dois te demander d'emmener Nina dans le jardin et de jouer avec elle
jusqu' ce que j'aille vous rejoindre.

Bernard le regarda, comprenant qu'il y avait du nouveau. Mais il se
garda d'interroger, et, sans mot dire, il entrana sa petite amie qui le
suivit toute joyeuse.

--Maintenant, je peux partir sans faire verser des larmes, observa la
chanoinesse.  bientt, je l'espre, Valleroy. Au revoir, ma bonne Rose.

Elle se dirigeait vers la porte. Alors seulement Valleroy vit la vieille
berline qui stationnait dans la rue.

--Vous tes venue de Compigne dans cet quipage? s'cria-t-il. Et on ne
vous a pas arrte en route?

--Au contraire, on m'a arrte plusieurs fois. Mais il m'a suffi de
montrer mes passeports pour circuler librement.  l'entre de Paris, on
me les a redemands, on les a viss... J'ai bien aperu des gens de
mchante mine qui se retournaient pour nous voir. Mais, en somme, je
suis arrive ici sans encombre.

--C'est extraordinaire, Madame, et providentiel le hasard qui vous a
protge! Se promener dans une voiture pareille est le plus souvent un
crime. C'est dj grave qu'elle ait stationn devant le ci-devant htel
de Malincourt, et si cela se renouvelait, il y aurait de quoi nous
compromettre tous.

--Je ne peux cependant aller  pied dans Paris.

--Prenez un fiacre, alors; ce sera plus prudent.

--Pauvre Paris, comme ils me l'ont chang...

--Oui, la guillotine en permanence et tout luxe proscrit! C'est ce
qu'ils appellent le rgne de la libert.

La chanoinesse remonta dans sa voiture, et,  son dpart comme  son
arrive, le fracas des roues et des chevaux sur le sol parut branler
les maisons de la rue ordinairement silencieuse. Quand il eut perdu de
vue l'quipage, Valleroy ferma la porte, et, trs triste, domin par de
sinistres pressentiments, il revint vers Rose.

--Nous voil avec un enfant de plus, Rose, dit-il. Il faudra maintenant
que vous teniez lieu de mre  cette fillette; je crains bien que la
chanoinesse ne puisse de si tt venir la chercher.

--Je l'aimerai comme j'aime Bernard, rpondit la brave femme, et elle
trouvera en mon mari comme en vous un protecteur qui ne cessera de
veiller sur elle.

Dans la soire du mme jour, Valleroy, laissant les enfants  la garde
du mnage Kelner, sortit pour se rendre au club des jacobins o le rle
qu'il s'tait donn l'obligeait  se montrer assidu. En ce temps-l,
pour tre class parmi les bons citoyens, pour rester  l'abri des
soupons et des dnonciations, il ne suffisait pas de manifester une
fois des sentiments civiques. Il fallait les manifester souvent, par les
actes, par le langage, par une exemplaire assiduit aux runions
populaires, par les applaudissements accords aux orateurs les plus
exalts.

Valleroy, rsolu  carter de Bernard et de lui-mme la foudre toujours
grondante, ne ngligeait rien pour tromper sur ses vritables sentiments
la clique tumultueuse et malfaisante au milieu de laquelle il tait
oblig de vivre. C'est donc par prudence et sur le conseil de Kelner
qu'il s'tait affili  la Socit des jacobins. Fonde au commencement
de la Rvolution, cette socit comptait dans son sein les terroristes
les plus ardents, et le plus redoutable de tous, Robespierre. Par la
cration de Socits similaires, manes d'elle, qui correspondaient
avec elle, sollicitaient ses ordres et les excutaient, elle avait
tendu son action sur tout le territoire de la Rpublique. Si forte
tait son organisation, si puissante son influence, que tout tremblait
au simple nonc de son nom et qu'elle dictait sa volont  la
Convention,  la Commune et mme au Comit de Salut public qui seul, 
cette heure, constituait le gouvernement de la France. Elle tenait ses
runions dans la chapelle d'un ancien couvent de Dominicains ou
Jacobins, situe sur l'emplacement actuel du march Saint-Honor.

L, chaque soir, devant une foule passionne, docile  la voix de
quelques fanatiques qui menaient tout le reste comme un troupeau, des
orateurs se faisaient entendre. Des conventionnels, revenant d'une
tourne de province ou d'une inspection aux armes, y rendaient compte
de leur mission. Des publicistes y examinaient, soit pour les critiquer,
soit pour les approuver, les dcrets de la Convention. De cette tribune
retentissante tombaient tour  tour des accusations contre les hommes
publics, des propositions de lois que le vote des socitaires imposait
au pouvoir, des protestations ardentes en faveur de la Rvolution. En un
mot, la Socit des jacobins tait une puissance dans l'tat, avec
laquelle toutes les autres devaient compter.

Lorsque, ce soir-l, Valleroy entra dans la salle des sances, un
orateur occupait la tribune. Si presss taient les auditeurs, que,
oblig de rester aux derniers rangs de cette foule compacte, Valleroy
d'abord ne le vit pas. Il se contenta donc d'couter. Mais, soudain, il
tressaillit. Cette voix aigu, qui montait vers les votes de la vieille
chapelle et remplaait les chants religieux, il la connaissait, et ces
accents voquaient dans sa mmoire les douloureux souvenirs d'un pass
dj lointain.

--Oui, citoyens, disait l'orateur, je suis moi aussi une victime des
tyrans et des aristocrates, et j'ai vou une haine ternelle au vil
Cobourg par qui je fus emprisonn. Je voulais djouer les complots
liberticides et je m'tais rendu  Coblentz, dans la citadelle mme de
l'migration sclrate pour surveiller ses menes. Par un vote
patriotique, la Socit des jacobins d'pinal m'avait confi cette
prilleuse mission, et je l'avais accepte  l'image de ces vieux
Romains qui brlaient de mourir pour la libert.

--Mais c'est Joseph Moulette! se dit Valleroy.

En jouant du coude  travers la foule, il put s'approcher assez de la
tribune pour distinguer les traits de l'orateur. C'tait bien Joseph
Moulette, en effet, mais Joseph Moulette amaigri, transform, une
expression tragique dans le regard.

--Dnonc, arrt, jet au fond d'un obscur cachot, continua-t-il, j'y
suis rest durant une anne, spar du monde, charg de chanes. Voyez,
citoyens, voyez mes poignets meurtris par le poids des fers! Enfin j'ai
pu m'enfuir, et je suis ici pour te vouer, Coblentz,  l'excration de
l'univers et de la postrit!

Des applaudissements couvrirent ces paroles, et Joseph Moulette, dit
Curtius Scoevola, descendit de la tribune au milieu d'une bruyante
ovation. Valleroy restait anxieux.

Qu'allait-il faire? Devait-il s'esquiver, viter Joseph Moulette?
Valait-il mieux aller  lui, feindre d'tre heureux de le revoir,
s'exposer  encourir ses reproches et les consquences d'une colre qui
serait terrible, si le citoyen prsident connaissait les circonstances
de son arrestation?

Valleroy hsitait. Mais il tait homme de dcision et n'hsita pas
longtemps. Il se dcida pour le parti le plus nergique, quelque
prilleux qu'il ft. Justement, Joseph Moulette, pouss par la foule,
venait de son ct. Il l'attendit au passage et le salua.

--Je suis heureux de te revoir, citoyen prsident, et d'attester dans
cette assemble de patriotes la vrit de ton rcit.

--Valleroy! s'cria Joseph Moulette.

Il se jeta dans les bras de Valleroy, lui donna l'accolade et s'lana,
le tranant derrire lui, vers la tribune qu'il venait de quitter.

--Citoyens, reprit-il, voici un tmoin de mes souffrances et de mes
malheurs. Interrogez-le et que la foudre m'crase si j'ai menti!

--Le citoyen Joseph Moulette a dit la vrit, dit d'une voix forte
Valleroy, debout sur les degrs de la tribune. Il a t victime de son
civisme et d'un infme guet-apens, et moi-mme, aprs avoir tent en
vain de le dlivrer, je n'ai pu me drober que par la fuite au mme sort
que lui.

Des acclamations nouvelles salurent ce langage. Un orateur proposa de
dclarer que les citoyens Moulette et Valleroy avaient bien mrit de la
patrie.

--Qu'ils se rjouissent, ajouta-t-il. Ils seront vengs. Avant peu
l'arme du Rhin marchera sur Coblentz, et ce boulevard de la tyrannie
tombera au pouvoir de la Rpublique. Alors, justice sera faite.

La proposition fut vote d'enthousiasme, et, quelques instants aprs,
les deux amis quittaient la salle, enivrs de leur triomphe. Une fois
dans la rue, Moulette prit le bras de Valleroy.

--Je t'avais promis, dit-il, de n'oublier jamais ce que tu avais fait
pour moi. Estimes-tu que j'ai tenu parole?

--Tu ne me devais rien, citoyen prsident. Ma conduite  Coblentz a t
conforme aux sentiments fraternels que tu m'avais inspirs.

--Oui, j'ai su que tu t'es efforc, au prix des plus grands prils,
d'obtenir ma mise en libert.

--Tu le sais! rpta Valleroy abasourdi.

--Mes geliers eux-mmes ont rendu tmoignage  ton dvouement
rpublicain. S'il n'a pas port les fruits que tu en attendais, tu n'en
mrites pas moins ma gratitude. Aussi, n'hsite pas, si je peux quelque
chose pour toi,  me le demander. Mais, d'abord, parle-moi de toi, de ta
condition. J'ai vu avec joie que tu t'tais affili aux jacobins.

--Peut-on tre bon patriote sans cela?

--Exerces-tu un mtier? Es-tu content?

--Tout en me consacrant  mes devoirs civiques, je me suis fait acheteur
de biens nationaux et, pour commencer mes oprations, j'ai acquis
l'htel du ci-devant comte de Malincourt.

--Malincourt! Celui que j'avais arrt?

--Lui-mme. La justice du peuple t'a donn raison, Moulette. Elle a
condamn le ci-devant et sa femme et les a envoys  la lunette.

--Ce que fait le peuple est bien fait, murmura Moulette. Prissent les
tratres et les aristocrates!

Rsolu  tenir son rle jusqu'au bout, Valleroy ne broncha pas. Il
continua  rgler son pas sur celui du citoyen prsident, et, comme ils
arrivaient au bord de la Seine, il eut vaguement la pense de
dbarrasser la socit du malfaisant personnage, en le jetant  l'eau.
Puis il se dit qu'il aurait peut-tre besoin de lui et il carta
l'homicide obsession qui le poursuivait.

--Et toi, que fais-tu? demanda-t-il.

--Je suis employ dans les bureaux de l'accusateur public,
Fouquier-Tinville.  mon retour de captivit, je suis all le voir. Il a
compris, me jugeant  ma valeur, quels services il pouvait attendre de
moi. Il m'a propos un poste de confiance auprs de lui, et, ma foi,
jaloux de servir la Rpublique une et indivisible, j'ai renonc 
retourner  pinal. Je suis charg des enqutes que ncessitent les
dnonciations contre les suspects.

--Un bon mtier, sans doute, remarqua Valleroy.

--Oui, excellent, rpondit Joseph Moulette, qui s'abandonnait au besoin
de faire talage de son crdit et de son influence. Les aristocrates
prvenus d'migration, ou de relations avec des ennemis du dehors, ou de
quelque autre crime, ont toujours l'argent au bout des doigts et croient
pervertir ainsi la conscience des patriotes. On feint d'tre sensible 
leurs sductions et c'est tout bnfice. Il y a aussi les visites
domiciliaires qui rapportent. Il est si difficile de ne rien garder des
objets prcieux sur lesquels on fait main basse.

Le drle souriait complaisamment.

--Tu es riche, alors? fit Valleroy avec admiration.

--a commence, mais a ne fait que commencer.

--On pourrait peut-tre violenter la fortune, et si deux hommes comme
toi et moi s'alliaient secrtement, rsolus  marcher d'accord, il y
aurait plus d'un bon coup  faire.

Moulette regarda Valleroy, et la physionomie de ce dernier lui inspira
tant de confiance qu'il s'cria, en tendant la main:

--Tope l, et soyons unis.

--Compris et entendu. C'est entre nous  la vie et  la mort.

Ils se sparrent en se promettant de se revoir dsormais tous les
jours.

--C'est dur de feindre d'tre l'ami, de ce coquin, pensait Valleroy en
regagnant sa demeure,  travers les rues dsertes et obscures. Mais il
n'tait pas d'autre moyen de se mettre  l'abri de sa mchancet.

Le lendemain, ds le matin, comme Valleroy venait de se lever, Kelner
lui remit une lettre qu'avait apporte, quelques instants avant un
inconnu. Cette lettre, signe Sophie de Jussac, tait date de la prison
du Luxembourg et ne contenait que quelques lignes ainsi conues:

Ainsi que je vous en avais prvenu, crivait la chanoinesse, je me suis
prsente hier dans les bureaux du Comit de Salut public, qui m'ont
renvoye au Comit de sret gnrale. L, quand j'ai commenc 
formuler mes plaintes, on m'a mis sous les yeux une dnonciation en
rgle, signe contre moi par ces coquins de Compigne et qui m'avait
devance  Paris. Je suis accuse de complicit avec les ennemis de la
Rpublique, de relations avec les migrs et de rsistance aux dcrets
de la Convention. On m'a arrte sance tenante et conduite  la prison
du Luxembourg, o je suis incarcre. Un homme sr se charge de vous
faire parvenir cet avis.

--Pauvre femme! murmura Valleroy. La voil victime de sa prsomption et
de sa confiance dans la justice des sclrats!

Et, songeant tout--coup  Joseph Moulette, il ajouta mentalement:

--Je ne peux abandonner  son sort la chre crature, et il faut que ce
drle m'aide  la sauver.




CHAPITRE XVII

CHEZ LES LOUPS


Les bureaux de l'accusateur public Fouquier-Tinville taient situs dans
les btiments du Palais de justice, entre la salle o le tribunal
rvolutionnaire tenait ses audiences et la prison de la Conciergerie
destine  recevoir les prvenus, au moment o commenait leur procs.
Cette prison et cette salle pouvaient tre considres comme les deux
tapes qui les sparaient de l'chafaud.

Ce fut donc au Palais de justice, que, au lendemain de l'arrestation de
la chanoinesse de Jussac, se rendit Valleroy pour voir Joseph Moulette.
 l'extrmit d'un long corridor, il entra dans une salle d'attente dj
remplie de gens, hommes et femmes de tous rangs et de tout ge.

C'taient pour la plupart des solliciteurs qui venaient implorer, en
faveur de parents incarcrs, la piti du magistrat qu'avait investi de
pouvoirs souverains un dcret de la Convention, et dont le peuple de
Paris ne prononait le nom qu'avec terreur.

Au milieu de ces solliciteurs plors qui risquaient eux-mmes leur vie
en essayant de sauver celle d'autrui, parmi ces hommes dont le visage
exprimait l'angoisse, parmi ces femmes en deuil, venues pour disputer 
la guillotine un poux, un pre, un frre, un fils, Valleroy, ne sachant
 qui s'adresser, resta un moment dcontenanc. Enfin, ayant interrog
un des sectionnaires prposs  la garde de la salle, il parvint  faire
avertir de sa prsence Joseph Moulette. Celui-ci vint aussitt, et,
apparaissant sur le seuil de la pice o il se tenait, il appela d'un
geste Valleroy qui s'empressa de le suivre.

--Je te sais gr, citoyen Valleroy, de n'avoir mis aucun retard  tenir
ta promesse et d'tre venu me trouver, dit Joseph Moulette. Que puis-je
pour toi? As-tu un service  me demander ou une affaire  me proposer?

--C'est d'une affaire qu'il s'agit, rpondit rsolument Valleroy.

--Parle alors, je t'coute avec l'attention que je dois  mon associ.

--On a arrt hier une femme se disant chanoinesse de Jussac, continua
Valleroy. Elle est prvenue d'avoir conspir contre la Rpublique.

--La chanoinesse de Jussac? dit Joseph Moulette. Il me semble que j'ai
vu dj ce nom quelque part.

Tout en parlant, il s'tait assis devant une table couverte de papiers,
et, maintenant, il avait l'air d'en chercher un parmi les autres.

--Que cherches-tu? demanda Valleroy.

--Parle, parle, je ne perds pas un mot de ce que tu dis. Justement,
voil le dossier de ta citoyenne. Je savais bien qu'il m'avait pass par
les mains.

Il le feuilletait en murmurant entre ses dents:

--Une dnonciation de la Socit des jacobins de Compigne... Complicit
avec des aristocrates et des migrs... La messe clbre la nuit dans
son chteau... Luxe scandaleux... Oh! mais, tout cela est trs grave!

Et se renversant dans son fauteuil, il ajouta:

--L'affaire de ta ci-devant chanoinesse est claire. Dans trois jours
elle ira au tribunal et, le lendemain...

Il n'acheva pas; mais portant la main  sa nuque, il eut le geste
tragique d'un bourreau.

Valleroy ne sourcilla pas, et ce fut avec le plus grand calme qu'il
rpondit.

--C'est que, justement, il n'y a pas lieu de se presser.

--Tu t'intresses  elle?

--Comme on peut s'intresser  une poule aux oeufs d'or qu'il serait
imprudent de tuer trop vite.

--La citoyenne est riche?

--Trs riche, et j'ai su par hasard qu'avant de partir de son chteau de
Jussac pour venir se faire prendre  Paris, elle a enterr quelque part,
dans un endroit connu d'elle seule, une grosse, trs grosse somme en
beaux louis comptant. Avant qu'elle soit envoye  la guillotine, je
voudrais gagner sa confiance, lui arracher son secret et savoir o est
cach le magot. Quand nous le saurons, il sera temps de requrir sa
condamnation et de nous dbarrasser d'elle. Alors, part  deux!

--Oui, je comprends, et ton plan est certes bien imagin. Mais
l'excution n'en est pas facile. Gagner la confiance de la citoyenne,
comment?

--Rien de plus facile, au contraire, si tu veux me seconder.

--Tu as un moyen?

--Notre ci-devant chanoinesse est dtenue au Luxembourg. Suppose que je
sois nomm gelier dans cette prison. Me voil en relations quotidiennes
avec la citoyenne. Je feins de m'intresser  elle, de vouloir la
sauver...

--Oui, oui, je comprends. Je comprends et je t'admire, car tu es un
habile homme. Mais moi, que dois-je faire?

--Obtenir de Fouquier-Tinville ma nomination comme gelier au
Luxembourg. Tu me feras passer pour un de tes amis, bon patriote.
D'ailleurs, je suis connu pour mon civisme.  la Commune et aux
jacobins, vingt voix affirmeront que mes opinions sont pures et que
jamais je ne tombai dans le modrantisme.

--Il suffira que je me porte garant pour toi, observa firement Joseph
Moulette. Fouquier-Tinville n'a rien  me refuser.

--Ce n'est pas tout, ajouta Valleroy, qui puisait l'imperturbable aplomb
de son mensonge dans le souvenir qu'il avait gard de la crdulit de
Joseph Moulette, puisque ton crdit est tel que tu le dis, l'opration
peut devenir plus lucrative que je n'esprais. La ci-devant Jussac
possde un chteau aux environs de Compigne. Aprs sa mort, ce chteau
sera confisqu, mis en vente et nous tcherons de nous le faire adjuger
 bas prix. Il serait donc  souhaiter que, jusque-l, sous prtexte de
frapper les aristocrates dans leurs biens comme dans leur vie, les
jacobins de Compigne n'allassent pas le dtriorer.

--Ordre sera donn  la municipalit de cette ville d'y mettre bonne
garde.

Joseph Moulette s'tait lev. Soudain, il reprit:

--Mais, j'y songe! Attends-moi l. Fouquier-Tinville est dans son
cabinet. Je vais lui parler de toi, sance tenante, et, si je le trouve
en belle humeur, je lui arrache ta nomination.

Le citoyen prsident disparut et Valleroy resta seul, tout heureux du
succs de sa ruse, se leurrant de l'espoir qu'il pourrait la prolonger
et en obtenir ce qu'il en esprait: le salut de Mme de Jussac et la
conservation du chteau. Ces penses captivaient encore son esprit quand
Joseph Moulette reparut et l'appela, en disant:

--Le citoyen accusateur public va te recevoir.

Sur son invitation, Valleroy entra derrire lui dans le cabinet de
Fouquier-Tinville. Au milieu de la vaste pice, que chauffait un grand
feu, le terrible pourvoyeur de la guillotine travaillait, assis  son
bureau encombr de lettres et de dossiers. Au bruit des visiteurs
derrire lui, il tourna la tte, et Valleroy eut quelque peine 
supporter sans en tre intimid le regard qui se posa sur lui. Il
tombait, ce regard, de deux yeux chatoyants, ronds et petits, dont
l'clat sombre se refltait sur le visage grl, coutur, exprimant  la
fois une audace servile et cynique, une incessante agitation intrieure,
et pour tout dire, hideux avec son front troit et blme,  moiti cach
par les cheveux noirs. Mais,  peine arrts sur Valleroy, ces yeux
mobiles et fuyants prirent une autre direction, et ce fut sans le
regarder que Fouquier-Tinville lui parla:

--C'est toi qu'on nomme Valleroy? demanda-t-il.

--C'est moi, citoyen.

--Tu dsires tre employ dans la prison du Luxembourg?

--Mon ambition serait comble si je pouvais l'tre.

--Est-ce dans celle-l ou dans une autre que tu veux servir la patrie?

--Dans celle-l, citoyen.

--Pourquoi?

--Parce que je sais que, dans celle-l, les ennemis de la Rpublique
ourdissent plus qu'ailleurs des complots liberticides.

--Et tu espres les djouer?

--C'est mon principal souci.

--Tu sais que si tu trompais la confiance du peuple dont je suis ici le
reprsentant, tu prirais?

--Je le sais.

--N'as-tu pas t jadis observateur pour le compte de la Commune?

--Elle m'a envoy  Coblentz en l'an I de l're de la libert pour
surveiller les migrs, affirma Valleroy avec effronterie.

--Le citoyen Joseph Moulette me rpond de toi et cela me suffit. Je vais
donc faire ce que tu me demandes. Ds demain, tu seras gelier au
Luxembourg. Mais ce n'est pas seulement pour garder les prisonniers que
je t'y envoie; c'est aussi pour surveiller ceux qui les gardent. Partout
rgne la trahison. Nous croyons tout savoir et nous ne savons rien. Le
plus souvent, nos agents eux-mmes pactisent avec nos ennemis. Ta
vigilance devra donc s'exercer surtout sur le personnel de la prison,
sur les gardiens, sur les sectionnaires, sur le greffier, et,
frquemment, tu me rendras compte par crit de ce que tu auras
dcouvert.

--Je me conformerai scrupuleusement  tes ordres, citoyen.

--N'oublie pas qu'il y va de ta tte.

Valleroy s'inclina comme s'il mettait sa tte  la disposition de
Fouquier-Tinville. Le mouvement eut sans doute de l'loquence et de
l'-propos, car l'accusateur public reprit:

--Je te crois bon patriote; sois-le toujours. Voici un ordre qui
t'ouvrira les portes du Luxembourg.

Il tendait  Valleroy un papier, aprs l'avoir sign, et d'un geste il
le congdia. Puis il se plongea de nouveau dans les paperasses o il
cherchait les lments des actes d'accusation qu'il dressait en grand
nombre tous les jours.

--Est-ce l ce que tu souhaitais? demanda Joseph Moulette  son associ
quand ils furent seuls.

--Tu as ralis mes dsirs.

--Alors, citoyen, bonne chance. Je ne te recommande pas d'agir
loyalement avec moi, d'abord parce que, convaincu de ta probit, je suis
sr que tu ne manqueras pas au contrat verbal qui nous lie; ensuite,
parce que, si tu me trompais, je consacrerais tout mon pouvoir  tirer
vengeance de toi.

--Ne menace pas, Joseph Moulette, rpliqua Valleroy d'un accent
solennel. Je t'ai dj prouv que je suis au-dessus du soupon. Les
gains de nos entreprises doivent tre partags entre nous; et ils le
seront tout aussi bien que si j'en avais sign l'engagement.

Sur cette superbe rponse, que le citoyen prsident accueillit par un
silence embarrass, ils se sparrent, et comme Valleroy descendait
lestement l'escalier du Palais de Justice, il ne put se dfendre de
penser que souvent rien n'est plus bte qu'un coquin. Il revint en toute
hte  l'htel de Malincourt, et,  peine arriv, runissant Bernard et
Kelner, il leur annona qu'il allait s'loigner d'eux pendant quelques
semaines. D'abord Bernard protesta. Mais, quand il sut  quelle noble
tche se dvouait son ami, loin de protester, il lui dit:

--Esprons que tu seras plus heureux que lorsque nous avons tent de
dlivrer mes pauvres parents et la reine. Je t'approuve, Valleroy. Je
regrette seulement que tu ne m'aies pas convi  te seconder.

--Eh! je le ferai peut-tre, mon garon! s'cria Valleroy. Attends-toi 
tre appel  la prison du Luxembourg. Ds que je serai familiaris avec
mes nouvelles fonctions, je ne manquerai pas de t'inviter  me venir
voir.

Ces paroles aidrent Bernard  se rsigner.

--N'estimes-tu pas qu'il serait bon de faire connatre au colonel de
Jussac l'arrestation de sa soeur? demanda-t-il alors. Sans doute, il
volerait  son secours, et on couterait un brave soldat tel que lui.

--J'y ai pens. Mais comment l'avertir? Par une lettre? Si elle tait
ouverte, elle nous perdrait tous. Par un messager? O en trouver un
assez sr?

--Ne suis-je pas l? dit Kelner.

--Ta prsence, Kelner, est ncessaire ici en mon absence pour garder la
maison, ta femme et les enfants. Et puis,  supposer que le colonel soit
prvenu,  supposer qu'il arrive, parviendra-t-il  sauver sa soeur? Ne
s'exposerait-il pas lui-mme  tre souponn, arrt, condamn? La
Rpublique n'est pas tendre pour les soldats qui la dfendent. Plus d'un
a dj pay de sa vie l'honneur de la servir. Laissons M. de Jussac aux
armes. L, du moins, sa qualit de gentilhomme n'est pas crime, et il
est protg. Si sa soeur doit tre sauve, elle le sera plus srement par
nous que par lui.

Bernard et Kelner se rangrent  cette opinion. Le lendemain, ds le
matin, Valleroy les quittait pour aller prendre au Luxembourg ses
nouvelles fonctions. Les arrestations,  cette poque, se multipliant
incessamment et les prisons de Paris tant devenues insuffisantes pour
recevoir les prvenus, il avait fallu en augmenter le nombre. C'est
ainsi que le Palais du Luxembourg, ancienne rsidence de Monsieur, comte
de Provence, avait t transform, aprs la fuite de ce prince, en
maison de dtention.  l'entre de la vaste cour, sous les votes
donnant accs dans l'intrieur des btiments, en bas et en haut des
escaliers, dans les corridors, on avait plant de lourdes et solides
grilles de fer. Les galeries, les salles aux proportions monumentales
taient devenues des dortoirs, des rfectoires, des cellules, et
maintenant, sous les lambris dors o, tour  tour, avaient vcu Marie
de Mdicis, Gaston d'Orlans, Mlle de Montpensier, la duchesse de Berry,
fille du rgent, et le frre de Louis XVI, des centaines d'innocents
promenaient leur infortune, en attendant que leur destine se ralist.

C'est l qu'avait t conduite la chanoinesse de Jussac. croue sur
l'ordre du Comit de surveillance qui fonctionnait  ct du Comit de
Salut public, on l'avait place dans une salle o se trouvaient dj
d'autres femmes. Les unes taient, comme elle, de nobles dames dont le
crime consistait dans un pass aristocratique, dans le nom qu'elles
portaient, dans les services rendus  l'tat par leurs aeux. Filles ou
pouses d'migrs, les relations entretenues par elles avec des tres
chers taient assimiles  des complots contre la Rpublique, et, pour
avoir obi au plus naturel, au plus lgitime des sentiments humains,
elles taient prvenues de communications avec les ennemis du dehors et
du dedans.  ct d'elles, il en tait de plus obscures, d'humbles
pouses d'artisans, dnonces pour avoir donn asile  des proscrits,
pour avoir cach des prtres inserments, ou mme pour moins que cela,
pour des propos imprudents que l'tendue de leur misre avait arrachs
un jour  leur bouche exaspre.

Rapproches par la communaut de leur malheur et par l'identit de leur
sort, patriciennes et plbiennes vivaient entre elles fraternellement.
Les premires oubliaient leur ducation, leurs origines pour relever le
moral de leurs compagnes par la parole et par l'exemple. Celles-ci, en
retour, se prodiguaient pour leur rendre les mille soins auxquels
taient accoutumes les femmes de la noblesse et que le rgime de la
prison leur refusait. Monotone tait leur existence, mais non sans
charme, car, sauf la privation de la libert et la perspective de la
guillotine, leur sort ne comportait pas de trop cruelles rigueurs. Mal
nourries, mal couches, entasses dans des pices trop troites,
exposes sans cesse  la brutalit de leurs gardiens, elles jouissaient,
d'autre part, de prcieuses faveurs. Le plus souvent, il leur tait
permis de circuler dans la prison. Elles pouvaient se visiter, se
runir, causer longtemps, se promener dans les cours transformes en
prau, o elles retrouvaient parmi les hommes dtenus comme elles des
amis des jours heureux. Aussi, chacun organisait-il sa vie au gr de ses
gots et de ses sympathies, et, frquemment, il arrivait que les
journes, en s'coulant, amenaient des douceurs et des surprises qui en
abrgeaient la longueur. Ce qui dominait les proccupations
quotidiennes, c'tait l'insouciance, le dtachement de l'existence, le
mpris de la mort. Comme,  toute heure, on pouvait croire qu'on allait
tre envoy au tribunal, comme on savait que le tribunal prcdait
l'chafaud, on ne songeait qu' tre heureux durant les moments dont on
disposait encore. Ce fut le trait caractristique de ces temps que les
plus faibles et les plus frles se prparaient au supplice avec srnit
et l'attendaient non avec des larmes, mais avec des sourires. Ce qui se
passait au Luxembourg se passait dans toutes les autres prisons.
Seulement, dans ce vieux palais, on avait de plus qu'ailleurs des salles
ares, des cours spacieuses, la vue de jardins o se reposaient les
yeux, et c'tait encore une infinie douceur d'tre incarcr l plutt
qu'au Plessis, ou aux Madelonnettes, ou dans quelque autre des difices
o on emprisonnait les prvenus, difices plus sombres et d'aspect plus
effrayant que ce somptueux et lgant Luxembourg qui n'avait pas t
construit pour recevoir des prisonniers. Mais si la captivit y revtait
une physionomie moins lugubre que dans les autres prisons de Paris, la
mort s'y prsentait dans des conditions analogues. C'taient toujours
les mmes missaires accompagnant la mme charrette, et s'arrtant 
cette tape de leur tourne comme aux autres, afin d'y prendre les
victimes dsignes pour ce jour-l. C'taient les mmes formalits, le
mme appel, les mmes adieux, et quand les victimes taient parties, la
mme tristesse parmi ceux qui leur survivaient, tristesse bientt
dissipe par la volont de ne pas affaiblir leur propre courage, appel
 subir, le lendemain, de nouvelles preuves.

En moins de quarante-huit heures, la chanoinesse de Jussac fut faite 
sa nouvelle vie. Elle trouva parmi les prisonnires l'accueil auquel lui
donnaient droit dans le monde son rang, son ge et son nom.  peine
incarcre, elle s'occupa d'avertir Valleroy, et,  force de se remuer,
elle parvint  trouver un homme sr  qui elle crut pouvoir confier une
lettre. Puis, certaine qu'elle serait promptement secourue, elle
attendit, s'occupant  prparer sa dfense, en prvision de sa
comparution devant le tribunal. La salle dans laquelle on l'avait mise
contenait douze lits o couchaient vingt femmes. Arrive la dernire,
elle aurait d en partager un avec une de ses compagnes. Mais, par gard
pour elle, celles-ci voulurent lui pargner cette obligation. Elle eut
donc son lit. En outre, une femme du peuple, dtenue comme elle,
sollicita l'honneur de la servir, de telle sorte que la chanoinesse,
accoutume au confort et au luxe de son chteau, put esprer qu'elle
n'aurait pas trop  souffrir de son changement d'existence.

Le surlendemain de son entre au Luxembourg, vers 10 heures du matin,
comme elle descendait dans la cour, accompagne d'autres prisonnires,
elle se trouva soudainement en prsence de Valleroy. Mais il tait
accoutr de telle sorte, que, d'abord, elle ne le reconnut pas. Il
portait une veste longue en ratine verte, ainsi que des culottes de mme
toffe et de mme couleur. Il tait coiff d'un bonnet rouge et tenait 
la main un trousseau de cls. Ce costume le transformait et le dguisait
 ce point que la chanoinesse ne se tourna mme pas pour le voir. Ce fut
seulement lorsqu' deux reprises, il eut pass devant elle avec
l'vidente intention de se faire remarquer qu'elle mit un nom. Elle
allait manifester sa surprise. Mais Valleroy ne lui en laissa pas le
temps. Avant que son tonnement se ft exprim, il se trouva prs d'elle
et dit  voix basse, d'un air bourru, comme s'il adressait une
remontrance  la prisonnire.

--Feignez de ne pas me connatre. Je suis ici pour travailler  votre
dlivrance.

Il s'loigna sans ajouter un mot, la laissant stupfaite. Durant la
journe, ayant obtenu d'tre prpos  la garde de la salle o elle se
tenait, il trouva moyen,  diverses reprises de communiquer avec elle,
tantt dans cette salle, tantt dans le prau. Elle sut ainsi que,
dsormais, elle avait auprs d'elle un protecteur et un ami.

--Si je peux quelque chose pour amliorer votre sort matriel, dites-le
moi, ajouta-t-il. Je m'efforcerai de l'obtenir.

--Il me serait trs doux d'tre transfre du dortoir commun dans une
cellule o je serais seule, rpondit-elle.

--Ce n'est peut-tre pas impossible.

Impossible ou non, ce fut fait ds le lendemain, et la chanoinesse de
Jussac eut un chez elle o elle pouvait rester seule et recevoir, durant
le jour, les prisonniers qu'elle avait distingus. Chaque aprs-midi,
vers 3 heures, sa chambre se remplissait de ses compagnons d'infortune.
On venait la voir, comme si elle et eu encore un salon, et c'tait un
touchant spectacle que celui de ces runions de grandes dames et de
gentilshommes o, pour tromper les cruels loisirs de la dtention, on
remontait aux souvenirs du pass, sans ngliger de s'entretenir des
tristesses du prsent.

Souvent manquaient  l'appel un ou plusieurs visiteurs qu'on avait vus
la veille. C'est que, dans l'intervalle, ils avaient t mands au
tribunal et n'en taient revenus que pour annoncer qu'ils taient
condamns  mort. On leur donnait un souvenir, quelques larmes; puis on
s'attachait  consoler ceux que leur brusque dpart laissait dans le
deuil.

Quand la chanoinesse restait seule, Valleroy, aprs avoir rempli les
nombreuses obligations de sa charge, venait  son tour la voir. Leurs
entretiens taient toujours rapides, frquemment interrompus et auraient
pu se rsumer dans cette phrase que Valleroy ne cessait de rpter:

--Tant que je serai prs de vous, vous ne serez pas appele au tribunal.

Il y avait dj huit jours qu'il tait entr au Luxembourg quand, un
matin, il fut appel chez le directeur de la prison. Il s'y rendit
aussitt et y trouva Joseph Moulette venu pour le voir. Sur l'ordre du
citoyen prsident, le directeur, trs humble devant lui, les laissa
seuls dans son cabinet.

--Eh bien, o en sommes-nous? demanda le secrtaire de
Fouquier-Tinville. Crois-tu que ta ci-devant chanoinesse dliera sa
langue et te confessera l'endroit o elle cache son trsor?

--Je le crois, rpondit Valleroy. Mais il ne faut pas lui manifester
d'impatience. Nous nous exposerions  tout gter. Elle est dfiante, la
vieille! Il faudra des ruses et du temps pour lui arracher son secret.
Elle m'a bien avou que le trsor, existe, mais elle ne semble pas
encore dispose  dire o elle le dtient.

--Il est dommage que Capet, quand il rgnait, ait aboli la torture, fit
observer Joseph Moulette. Nous aurions oblig ta chanoinesse  parler.

--Oui, mais nous n'avons plus la torture  notre service!

--Ce qu'elle nous et donn en quelques minutes, combien te faudra-t-il
de temps pour l'obtenir?

--Six semaines ou deux mois, rpliqua Valleroy, peut-tre davantage.

Le citoyen prsident bondit.

--Mais il sera impossible de rsister durant si longtemps aux dmarches
de la Socit des jacobins de Compigne!

--Elle est donc bien presse de voir couper le cou  la ci-devant
Jussac?

--Elle affirme que ce grand exemple est ncessaire dans le pays pour en
imposer  l'audace des aristocrates.  deux reprises dj, le Comit de
surveillance a transmis  Fouquier-Tinville les requtes des patriotes
de Compigne, et, par deux fois, celui-ci m'a ordonn de dresser le
dossier.

--Mais alors notre opration est compromise? fit Valleroy d'un accent
d'inquitude.

--Oh! j'ai plus d'un moyen de gagner du temps, dit Joseph Moulette, avec
un sourire hautain et ironique. Mais je tenais  exciter ton zle,  te
dmontrer la ncessit d'agir rapidement. Si Fouquier-Tinville me
demande de nouveau le dossier, je serai oblig de le lui remettre et de
trouver des raisons pour retarder l'envoi au tribunal.

--Tu pourras invoquer les services que rend  la Rpublique le frre de
la citoyenne Jussac.

--Le colonel? s'cria Joseph Moulette. Mais il est mort! La nouvelle en
est arrive  Paris durant la dernire dcade.

--Il est mort!

--Tu  l'ennemi, dans un combat d'avant-garde.

--Et on oserait guillotiner la soeur de ce brave? Valleroy, un moment
oublieux de son rle, avait pouss ce cri avec imptuosit.

--Entre-t-il dans tes desseins de la sauver? demanda froidement Joseph
Moulette.

--Si elle tait sauve, fit Valleroy se reprenant, il n'y aurait plus ni
chteau  vendre, ni trsor  retrouver, partant, plus de gain pour
nous. Je ne peux donc vouloir la sauver. J'ai voulu seulement t'indiquer
comment, en invoquant les services du frre, tu pourras ajourner la mort
de la soeur jusqu'au moment o il ne sera plus utile qu'elle vive.

Si la gnreuse mais imprudente exclamation de Valleroy avait veill un
soupon dans l'me dfiante de son interlocuteur, ce soupon fut effac
par l'explication que son ordinaire prsence d'esprit venait de lui
suggrer.

--La ci-devant chanoinesse de Jussac vivra aussi longtemps que son
existence nous sera ncessaire, dclara Joseph Moulette rassur. Tu peux
t'en fier  moi. Ne laisse pas cependant de t'appliquer  provoquer des
aveux. Plus tt nous les aurons et mieux cela vaudra, car nous avons
tout intrt  viter que Fouquier-Tinville s'aperoive que je n'apporte
 l'excution de ses ordres qu'un zle refroidi. Et,  ce propos, ne
nglige pas de lui envoyer les rapports qu'il t'a demands.

--T'en a-t-il reparl?

--Non; mais cet homme terrible n'oublie rien; il feint d'oublier; puis
un beau jour, brusquement, il s'tonnera de ton silence, et alors... il
a des colres terribles!

--Mais je ne sais qui lui dnoncer! Le personnel de la prison est dvou
 la Rpublique,  la libert,  la cause du peuple.

--Et qu'importe! Invente, laisse pressentir que tu es sur la trace d'un
complot. Fais comme moi; gagne du temps.

--Je tcherai... Quand te reverrai-je?

--Oh! pas de sitt. Il faut craindre les dnonciations que ne
manqueraient pas d'exciter nos entrevues, si elles devenaient
frquentes. Il me suffit d'tre venu et de t'avoir reu dans ce cabinet
pour donner  ta personne et  tes modestes, mais utiles fonctions, le
prestige que tu dois conserver dans l'intrt de notre entreprise, aux
yeux de tes gaux, comme aux yeux de ceux de qui tu reois les ordres.
Dsormais, sois-en sr, on ne te demandera dans cette prison aucun
compte de ta conduite, et, en ta qualit de protg de
Fouquier-Tinville, tu inspireras  tous une terreur salutaire;  toi
d'en profiter. Quant  moi, je n'ai plus rien  faire ici.

--Mais alors, comment communiquerai-je avec toi?

--N'as-tu pas un intermdiaire  mettre entre nous?

Valleroy rflchit un moment; puis, soudain, se frappant le front:

--J'en ai un, mon neveu, Bernard. Il va sur ses quinze ans. Il est,
comme son oncle, ardent patriote et, soit dit en passant, ptri de
malice. C'est lui que je chargerai de porter mes rapports 
Fouquier-Tinville, et il aura ainsi une occasion toute naturelle de te
voir, de te parler, de te donner mes avertissements et de recevoir les
tiens. Est-ce entendu?

--C'est entendu. Maintenant, retourne  ton poste. Et crois-moi, ne
perds pas ton temps. Il importe que le trsor des Jussac arrive  bref
dlai dans nos mains. Retrouverions-nous plus tard, pour nous
l'approprier, des circonstances aussi favorables que les circonstances
prsentes? Si, d'aventure, les ennemis de Robespierre l'emportaient,
qu'adviendrait-il de Fouquier-Tinville et de moi-mme?...

--Robespierre! Que dis-tu l? Est-il menac?

--Eh! que sait-on! Il est des sclrats aux yeux de qui son civisme est
suspect et qui lui reprochent les impitoyables rigueurs qu'il dploie
contre les ennemis de la patrie. Ils sont puissants, quoiqu'il les
domine encore. Mais s'il allait faiblir...

--Pour la Rpublique et pour nous, puisse l'tre suprme carter ces
sombres perspectives! murmura hypocritement Valleroy.

Et d'un ton presque badin, il ajouta:

--Je m'engage  travailler activement  notre fortune.

Il alla ouvrir la porte du cabinet et, avant de se retirer, salua
respectueusement Joseph Moulette et le citoyen directeur qui rentrait.
Puis il s'loigna, une grande joie au coeur et aussi un peu de tristesse;
un peu de tristesse, quand il songeait au brave colonel de Jussac, mort
 l'ennemi; une grande joie, lorsqu'il se disait que, grce  son
subterfuge, il pourrait mander auprs de lui son cher Bernard et le voir
dsormais en toute libert. Pour la premire fois, depuis une semaine
qu'il l'avait quitt, il lui crivit ce soir-l; sa lettre tait brve
et ne contenait que ces quelques mots:

Viens, Bernard, j'ai besoin de toi.--Valleroy.

Quant  la chanoinesse, en la revoyant, il se garda bien de lui annoncer
le trpas glorieux de son frre. Si elle devait vivre, elle apprendrait
son malheur toujours assez tt; si elle devait mourir, autant pargner 
son coeur ce nouveau dchirement.




CHAPITRE XVIII

BERNARD S'AGITE


Depuis qu'il habitait Paris, Bernard avait contract l'habitude de ne
sortir de l'htel de Malincourt qu' de rares intervalles. C'est sur le
conseil de Valleroy qu'il s'y tait rsign. Si triste tait la capitale
avec ses solennits civiques et ses manifestations patriotiques, avec
les convois de condamns, parcourant la ville  toute heure, avec les
sans-culottes et les tricoteuses matres du pav, les longues files
formes aux abords des halles et des boulangeries, la guillotine en
permanence, que Valleroy s'efforait d'en drober le spectacle 
Bernard. Mais lorsqu'il l'eut quitt pour s'enfermer au Luxembourg,
l'enfant manifesta la volont de changer d'existence et d'aller tous les
jours par la ville. Il se considrait maintenant comme un homme,
quoiqu'il n'et pas quinze ans, et il voulait accoutumer son coeur et ses
yeux aux motions que, en ces jours douloureux, la rue, du matin
jusqu'au soir, prsentait aux Parisiens.

Kelner tenta vainement de le dtourner de ce projet. Bernard demeura
inbranlable, et le lendemain du jour o Valleroy tait parti, il sortit
accompagn du brave Suisse qui, pour cette premire promenade, n'avait
jamais voulu le laisser seul. Par la rue de Seine et par la rue de
Tournon, ils arrivrent au Luxembourg. Avant toute autre excursion,
Bernard avait voulu voir la rsidence de Valleroy et de la chanoinesse
de Jussac. Ils en firent le tour, en traversant les jardins ouverts au
public et, tant que dura la promenade, il tint ses yeux fixs sur les
croises du monument, comme s'il et espr d'y voir apparatre le
visage nergique et doux de son ami.

De l, contournant le thtre de l'Odon et  travers le quartier Latin
non encore ouvert par des boulevards, ainsi qu'il l'est aujourd'hui, 
la lumire et  l'air salubre, ils gagnrent le Palais de Justice. Ils y
entrrent. Le tribunal rvolutionnaire sigeait ce jour-l. Bernard
voulut graver dans sa mmoire la vision d'une de ces audiences o des
innocents taient jugs par des criminels. Il vit l'accusateur public
Fouquier-Tinville, le prsident Dumas et ses assesseurs. Il vit aussi
les prvenus: une femme du peuple et deux gentilshommes, compromis dans
un prtendu complot contre la Rpublique. Il assista  leur
interrogatoire et, aprs avoir constat qu'on ne leur accordait pas la
libert de se dfendre, il entendit la sentence qui les condamnait 
mort tous les trois.

Trs exalt et trs mu, il entrana Kelner, auquel il demanda de le
conduire  l'entre de la Conciergerie. Une fois l, il se dirigea vers
la place de l'Htel-de-Ville, dsireux de parcourir le chemin par lequel
ses parents avaient t conduits au supplice.  cette heure, les
souvenirs du pass assaillaient son esprit. Remontant  une anne en
arrire, il se revoyait arrivant  Paris, tombant  l'improviste dans la
foule hurlante, et, parmi les flots presss de cette foule, il suivait
par la pense la sinistre charrette o, pour la dernire fois, il avait
aperu ses parents ainsi que dans un sinistre cauchemar, sans pouvoir
les embrasser ni mme leur parler.

Comme au jour de ce drame abominable. Un tide soleil de printemps
descendait du ciel et clairait la terre. La Seine coulait lumineuse
entre ses hautes berges, au bord desquelles le Louvre, les Tuileries, le
Palais Mazarin, dressaient leurs faades monumentales et allait se
perdre au loin, sous les hauteurs verdoyantes de Passy qui s'tageaient
dans une lumire clatante, o flottait une poussire d'or. Et devant ce
radieux spectacle, Bernard se demandait comment une ville si belle tait
tombe au pouvoir des sclrats qui la dshonoraient et pourquoi Dieu
permettait que la nature, cre par lui et embellie par la main des
hommes, servt de cadre  leurs forfaits. Silencieux, le coeur oppress,
il marchait  ct de Kelner qui n'osait interrompre ses rveries et
rglait son pas sur le sien, sans protester contr la longueur de la
course.

Lorsque, aprs plusieurs heures, ils revinrent  l'htel, Bernard
tombait de fatigue. Mais, rsolu  se mler dsormais  la vie de Paris,
il dclara qu'il sortirait le lendemain et ensuite tous les jours.
Seulement, il entendait sortir seul, ayant, disait-il, acquis et pay
chrement le droit d'tre trait comme un homme et non comme un enfant.
Kelner, effray en songeant aux prils auxquels son jeune matre serait
expos, alla supplier le P. David d'user de l'ascendant moral qu'il
exerait sur Bernard pour le retenir. Mais,  sa grande surprise, le P.
David fut d'un autre avis que lui.

--Laissez donc le chevalier agir  sa guise, dit-il. On ne saurait trop
le pntrer du sentiment de sa responsabilit personnelle. Il est jeune
d'ge, mais mr d'esprit, et  cette maturit, il faut un aliment qu'il
ne peut trouver qu'au dehors. C'est une mancipation prmature
peut-tre; mais dans les temps o nous sommes, on vieillit plus vite
qu'autrefois.

 partir de ce jour, couvert par l'opinion du P. David, Bernard
entreprit des excursions quotidiennes  travers Paris, et si rapidement
se familiarisa avec les rues de la capitale qu'au bout d'une semaine il
tait en tat de s'y guider. On le voyait sous les galeries du
Palais-Royal o il assistait aux sances de clubs forms en plein vent,
sous les arbres du jardin, par des orateurs improviss; au restaurant
Mot o dnaient d'illustres conventionnels; sur la terrasse des
Tuileries, o,  deux pas de la Convention, reprsentants et spectateurs
venaient continuer, en respirant l'air du jardin, les ardents dbats
commencs dans l'assemble. Un jour, perdu dans des groupes hideux, il
suivit jusqu' la place de la Rvolution, o avaient lieu maintenant les
excutions capitales, une charrette de condamns. Cdant  une soudaine
dfaillance de son coeur, il ne cessa de les regarder qu'au moment o ils
montaient sur l'chafaud.

 ces spectacles, son esprit et son coeur se trempaient: il y puisait
l'art de juger hommes et choses au gr de sa raison grandissante et de
sa jeune exprience. Il apprenait  dtester le crime,  plaindre les
criminels, et, en enveloppant d'une commisration plus attendrie leurs
victimes,  reconnatre les fautes qu'elles expiaient quelquefois pour
leur compte et plus souvent pour autrui. Les gens qui voyaient passer, 
travers les tragiques et tumultueuses agitations de Paris, cet enfant
long et frle, vtu de noir comme un petit bourgeois et dont un grave et
ardent regard clairait le visage ple, ne se doutaient gure des ides
qu'il portait en lui, ni des chocs qui se produisaient entre celles
qu'il tenait de son ducation premire et celles qu'il devait  sa
prcoce science de la vie. Pour les comprendre, il aurait fallu causer
avec lui. Mais depuis que Valleroy s'tait enferm au Luxembourg,
Bernard ne parlait  personne de l'tat de son me, sauf au P. David
auquel chaque jour, en rentrant, il aimait  confier les impressions
qu'il rapportait de ses promenades et  qui il les confiait parce qu'il
savait que le vieux religieux ne le trahirait pas.

C'est dans ces circonstances qu'il reut un matin le billet de Valleroy
qui l'appelait au Luxembourg. Il se rendit  cet appel sans tarder.  la
porte de la prison, on lui demanda qui il tait et ce qu'il voulait.
Quand il eut rpondu qu'il venait pour voir son oncle, le gelier
Valleroy, on le fit entrer dans la salle du greffe, o celui qu'il
demandait et qu'on tait all qurir devait venir le retrouver. Et l,
soudainement, il eut l'impression nette et saisissante des rapides
formalits de l'incarcration des dtenus. Justement, on venait d'en
amener six, parmi lesquels se trouvaient deux femmes, l'une en cheveux
blancs, l'autre qui semblait avoir  peine vingt ans.

Assis sur un banc contre le mur, ces infortuns paraissaient accabls.
Leur regard exprimait la rsignation et l'angoisse.  l'appel de leur
nom, ils se levaient, s'approchaient du greffier, et d'une voix brise,
rpondaient  ses questions, questions brves destines uniquement 
tablir leur identit. Le nom inscrit sur le registre d'crou, on y
mentionnait sous une forme concise les causes de l'arrestation. Ces
causes ne variaient gure. C'tait toujours de complot contre la
Rpublique et de relations avec les migrs qu'on accusait les suspects.

Le coeur serr, Bernard s'intressait passionnment  ces scnes
douloureuses, quand entra Valleroy. Si vive fut la joie de l'enfant en
retrouvant son ami que les cruelles impressions qu'il venait de
ressentir s'apaisrent un moment. Valleroy lui serra la main, puis
s'approcha du greffier auquel il dit quelques mots  voix basse.
Celui-ci regarda Bernard. Il crivit ensuite quelques mots sur une
feuille imprime qui se trouva sous sa main et qu'il lui remit en
disant:

--Tiens, citoyen, voici une autorisation qui te permettra de circuler
librement dans la prison.

--Suis-moi! dit alors Valleroy.

Il entrana Bernard dans la cour du palais, muette et dserte, les
prisonniers n'taient pas encore descendus.

--Tu m'as appel, fit Bernard, et je me suis empress de venir.

--Je suppose que Kelner t'a accompagn jusqu' la porte du Luxembourg.

--Comme quand tu m'accompagnas au Temple, lorsque j'allai voir la reine?
demanda Bernard en souriant. Non, Kelner ne m'a pas accompagn. Je suis
assez grand pour aller seul, et je n'ai besoin ni de lui ni de personne.
Traite-moi comme un homme, Valleroy.

--Tu vas voir que c'est comme un homme que je veux te traiter.

--En quoi puis-je servir?

Valleroy rpondit  cette question en exposant  Bernard ce qu'il
attendait de lui. La mission qu'il entendait lui confier consistait 
tre son intermdiaire auprs de Joseph Moulette,  recevoir les
communications de ce dernier et  lui transmettre celles que l'intrt
de Mme de Jussac commanderait de faire au citoyen prsident, devenu
secrtaire de Fouquier-Tinville.

--Ainsi, dit Bernard, je devrai me trouver en prsence du personnage qui
a arrt mes parents: qui, sans les connatre, les a poursuivis de sa
haine et est cause de leur mort?

--Oui, tu devras te trouver en sa prsence, Bernard, et ne rien trahir
des sentiments qu'il t'inspire.

--Sais-tu que c'est une dure tche que tu m'imposes?

--Il te sera facile de l'accomplir jusqu'au bout, si tu veux te souvenir
que le salut de la chanoinesse de Jussac l'exige et qu'elle est la
bienfaitrice de Nina. Je pense de ce coquin ce que tu en penses
toi-mme. Je feins cependant d'tre son ami, son associ, son complice.
Guide-toi sur cet exemple, Bernard, il le faut.

--J'y consens, mais  une condition.

--Laquelle?

--C'est que plus tard, quand nous n'aurons plus besoin de lui, nous nous
vengerons.

 ces mots Valleroy parut hsiter. Mais le visage et la parole de
Bernard exprimaient tant d'ardeur passionne et de volont qu'il lui
prit les mains et rpondit:

--Oui, nous nous vengerons. Pour aujourd'hui, tu te rendras au Palais de
Justice afin de remettre  Fouquier-Tinville le pli que voici. Tu
arriveras  lui en t'adressant  Joseph Moulette, et tu ne manqueras pas
de dire  ce dernier que tu attends ses ordres pour me les apporter.
Dsormais, tu viendras ici tous les matins.

Ils causrent encore quelques instants. Puis Bernard songea  se
retirer. Mais,  ce moment, clatrent  l'entre de la cour un grand
mouvement et du bruit. La lourde grille tourna sur ses gonds, s'ouvrit
toute grande; une voiture entra, protge par une escorte de gendarmes
et vint s'arrter devant un perron par o on accdait au greffe.

--Qu'est-ce que ces gens-l? demanda Bernard.

--Des prisonniers qu'on vient crouer. Ils arrivent de loin sans doute;
leur voiture est couverte de poussire et de boue.

Un gardien s'tait approch, ouvrait la portire, et les voyageurs
mirent pied  terre. Ce fut d'abord un vieillard de haute mine, vtu
comme un homme de condition.  peine descendu, il se retourna et, se
dcouvrant, il tendit la main  une femme qui descendait  son tour.
Celle-ci, tant enveloppe d'une mante brune dont le capuchon
enveloppait sa tte, Bernard et Valleroy ne purent d'abord voir son
visage. Mais, une fois sur le perron, elle rejeta le capuchon sur ses
paules d'un geste alangui, et alors, dans la pleine lumire du matin
apparut, sous un casque de cheveux blonds, sa figure fine et voile de
mlancolie. Valleroy chancela. Bernard, saisi comme lui par la surprise,
lui prit fivreusement le bras, et ils restrent ainsi tous deux, clous
au sol, tandis que de leur bouche sortait, dans un cri, ce nom si
souvent rpt par eux depuis un an.

--Tante Isabelle!

Oui, c'tait elle! Ils l'avaient crue morte et elle vivait! Mais d'o
venait-elle? Quelles aventures l'avaient conduite du champ de bataille
de Nerwinde  Paris? Comment y tait-elle et pourquoi venait-elle, aprs
tant d'preuves, s'chouer dans une prison? Et  la joie qui pntrait
leur coeur, alors qu'ils la retrouvaient vivante, se mlait une
inquitude. Toujours immobiles, ils suivaient des yeux tante Isabelle et
la virent entrer dans la salle du greffe.

--Il faudrait la rejoindre, dit Bernard, lui parler.

--Gardons-nous-en bien, rpliqua Valleroy. La secousse serait trop
violente pour son coeur et son motion aussi funeste pour elle que
dangereuse pour nous. Je trouverai une occasion meilleure de l'avertir
que je suis prs d'elle. loigne-toi, Bernard; ne songe qu'au message
que je t'ai confi. Demain, tu en sauras plus long sur la tante
Isabelle. Quelque excite que ft sa curiosit, Bernard se rsigna 
obir. Il sortit et se dirigea vers le Palais de Justice, ayant hte de
s'acquitter des commissions dont l'avait charg Valleroy. Peu d'instants
aprs, il tait en prsence de Joseph Moulette. Quoiqu'il se ft
rencontr une fois avec lui, l'anne prcdente, au caf des
_Trois-Couronnes_  Coblentz, il ne se souvenait pas de l'avoir vu, et
quand on l'introduisit auprs du secrtaire de Fouquier-Tinville, auprs
de ce personnage malfaisant, cause premire de ses malheurs, il tait
aussi mu, aussi troubl que s'il ft entr dans la cage d'une bte
fauve.

--Qui es-tu, petit, et que veux-tu? lui demanda Joseph Moulette.

--Je suis Bernard, neveu de Valleroy, citoyen. Il m'envoie auprs de
toi, d'abord pour que tu me conduises chez l'accusateur public  qui je
dois remettre un rapport secret; ensuite, pour que tu me communiques les
instructions ou les ordres que tu aurais  lui faire parvenir.

--Mais, toi-mme, n'as-tu aucune communication  me faire de sa part?

--Une communication trs brve. Les choses qui t'intressent marchent 
souhait.

--Es-tu au courant de ces choses?

--Mon oncle a confiance en moi et ne me cache rien.

--Tu sais alors que tu ne dois me rpter ce qu'il te confie que lorsque
nous sommes seuls...

--Je le sais, rpondit Bernard.

--Si nos accords taient dcouverts, continua Joseph Moulette, notre
tte  tous trois aurait cess d'tre solide sur nos paules. Maintenant
que te voil prvenu, je vais avertir Fouquier-Tinville de ta prsence.

Il s'loigna, revint presque aussitt, fit un signe, et Bernard le
suivit dans le cabinet de l'accusateur public, sanctuaire redoutable o
il n'tait ais d'entrer et de s'assurer un favorable accueil que si
l'on venait comme dnonciateur ou comme espion.

Fouquier-Tinville se tenait debout devant la chemine sur laquelle un
buste de la libert, coiff du bonnet phrygien, talait ses robustes
appas. Impntrable et froid, il regarda venir Bernard qui, le coeur
agit, se dominant pour ne pas trahir ses motions, s'avanait vers lui.

--Tu as une lettre  me remettre, mon jeune citoyen? demanda
l'accusateur public. Presse-toi de me la donner. Le tribunal n'attend
plus que moi pour ouvrir l'audience et elle doit tre longue... Il y a
toute une fourne d'accuss.

Bernard, qui avait tir de sa poche le pli destin  l'accusateur
public, le lui tendit en saluant. Puis il resta debout, promenant ses
yeux autour de lui, tandis que le terrible magistrat lisait le mmoire
rdig par Valleroy. Joseph Moulette, pendant ce temps, allait et
venait, autour du bureau, feuilletant les dossiers qui s'y trouvaient et
en prenant quelques-uns qu'il mettait  part. Quand il en eut form une
liasse, il alla les enfermer dans un carton plac sur une tagre  ct
de beaucoup d'autres, et sur lesquels Bernard lut ces mots: _Dossiers
des prvenus  envoyer au tribunal_. Un frisson secoua son corps, car il
venait de comprendre que ce carton contenait la liste des futures
victimes et les pices accusatrices savamment coordonnes pour justifier
leur condamnation.

Cependant, Fouquier-Tinville avait achev sa lecture et, par-dessus le
papier qui tremblait entre ses doigts, il regardait de nouveau l'enfant.
Tout  coup, s'adressant  Joseph Moulette, il lui dit d'un accent bref
et imprieux:

--Laisse-nous, citoyen Moulette.

Les yeux de Joseph Moulette exprimrent la surprise que lui causait cet
ordre. Nanmoins, il mit un servile empressement  obir. Il se dirigea
vers la porte, comme il y arrivait, Fouquier-Tinville reprit:

--Il est arriv hier de Lille au Luxembourg des prisonniers que le
Comit de surveillance a mands  Paris. Parmi eux se trouve une femme
nomme Isabelle Lebrun. Elle est signale comme ayant vcu  Coblentz et
 Lige parmi les migrs. Ds que tu auras reu les papiers qui la
concernent, tu me dresseras un rapport sommaire sur cette prvenue. Je
te rappelle aussi l'affaire Jussac.

--Bien, citoyen accusateur public, rpondit Joseph Moulette, qui s'tait
arrt pour recevoir les ordres de Fouquier-Tinville.

Aprs ces mots, il sortit. Fouquier-Tinville et Bernard restrent seuls.

--Tu es le neveu de Valleroy? demanda le premier.

--Oui, citoyen, le propre fils de sa soeur, rpondit Bernard.

--Professes-tu les mmes opinions que lui?

--Comme lui, je suis prt  mourir pour la Rpublique et pour la
libert.

--Et en attendant de verser ton sang pour elles, tu les sers?

--Je suis son exemple.

--Quel ge as-tu?

--Quinze ans, citoyen.

--Connais-tu le contenu du pli que tu viens de m'apporter?

--Non, citoyen; c'est ce matin seulement que, pour la premire fois, mon
oncle m'a mand prs de lui. Il m'a fait connatre que, dsormais, je
serais charg de t'apporter les rapports qu'il aurait  te faire
parvenir. Il avait prpar celui-ci  l'avance et me l'a confi pour te
le remettre sans avoir le temps de m'en rvler le contenu.

--Tu ne sais donc rien des tentatives de complot qu'il me dnonce?

--Rien, citoyen. Mais ce n'est pas que mon oncle doute de ma discrtion.
Ce qu'il m'a laiss ignorer aujourd'hui, il se peut qu'il me l'apprenne
demain.

--C'est donc qu'il te croit capable de garder un secret? Je veux esprer
qu'il ne se trompe pas. Tu es jeune, non assez cependant pour ne pas
tre responsable de tes actes. Par consquent, si tu te laissais tenter
par les ennemis de la Rpublique, si tu versais dans la trahison, tu
serais chti comme un homme.

--Les menaces ne sont pas ncessaires pour m'inciter  remplir mon
devoir, rpliqua Bernard, d'un accent o se rvlait l'orgueilleuse et
ferme volont de ne jamais faillir.

--Ta rponse est fire. Elle me garantit la puret de ton civisme. Mais,
peut-on compter sur ton nergie, sur ta clairvoyance pour surveiller les
ennemis du peuple et djouer les complots liberticides? Et si la
conduite de quelque citoyen te semblait louche, celui-l ft-il Joseph
Moulette ou ton oncle lui-mme, le dnoncerais-tu?

 ces paroles odieuses, un flot de sang monta aux joues de Bernard, une
indignation irrite gonfla son coeur. Sa jeunesse gnreuse fut au moment
de protester. Mais il se contint  temps, saisi par cette pense que,
s'il tait assez faible pour se trahir, il se perdait et Valleroy avec
lui. Sous l'empire de cette crainte, il parvint non seulement  se
dominer, mais encore  feindre des sentiments contraires aux siens, et
d'une voix que faisait vibrer sa colre, il s'cria:

--Celui-l, ft-il mon oncle, je le dnoncerais.

Un mauvais sourire claira le visage de Fouquier-Tinville, comme s'il
et t satisfait de dcouvrir, sous l'apparente candeur de l'enfant,
des sentiments aussi froces que les siens.

--Bien, bien, fit-il, je trouverai  utiliser ces heureuses
dispositions. Tu diras  ton oncle de continuer  pier les menes des
aristocrates et  se faire au besoin seconder par toi. Tu te prpareras
ainsi  rendre de plus grands services  la Rpublique. Toutes les fois
que tu voudras me parler, viens librement par la mme porte
qu'aujourd'hui. Joseph Moulette recevra des ordres pour que tu puisses
toujours arriver jusqu' moi, et mme m'attendre ici, si j'tais au
tribunal.

Bernard tressaillit. Presque malgr lui, son regard se coula vers le
carton o se trouvaient les dossiers des prvenus bons  envoyer devant
les juges et, une fois de plus, il dut se faire violence pour ne pas se
trahir, tant il tait mu  la pense qu'il pourrait se trouver seul
dans le cabinet de Fouquier-Tinville, en tte--tte avec ces dossiers
qui contenaient la mort, et qu'il rvait de dtruire pour anantir les
preuves qu'ils renfermaient.

Cependant, il fallait feindre encore, et, poursuivant son rle, il dit
avec aplomb:

--Merci pour ta bienveillance, citoyen. Je saurai m'en montrer digne.

Il salua firement et sortit, tandis que Fouquier-Tinville se htait de
se rendre  l'audience du tribunal, qui allait s'ouvrir  quelques pas
de l. Joseph Moulette, trs humili de n'avoir pu assister 
l'entretien, en attendait la fin avec impatience. Ds qu'il vit Bernard,
il courut  lui:

--Que t'a-t-il dit? demanda-t-il.

Mais Bernard, le prenant de haut, rpondit d'un ton pntr.

--Le citoyen accusateur public m'a fait dfense de rpter  qui que ce
soit les propos qu'il m'a tenus. Srement, il t'en fera part. Mais c'est
un soin que je suis contraint de lui laisser.

Joseph Moulette n'osa insister, et, quel que ft son dpit, il parvint 
le dissimuler.

--La dfense qui t'est faite est sacre pour moi comme pour toi, fit-il.
Garde-toi de l'enfreindre.

--Que devrai-je dire de ta part  mon oncle? reprit Bernard.

--Rien, sinon qu'il se hte d'agir. Tu as entendu Fouquier-Tinville me
rclamer le dossier de la ci-devant Jussac. Il serait fcheux que ma
bonne volont ft impuissante. Notre opration serait manque.

--Heureusement, tu pourras lui livrer celui d'Isabelle Lebrun qu'il t'a
rclam aussi, observa Bernard.

--Oh! celui-l, il l'aura dans trois jours et beaucoup d'autres en mme
temps. C'est un loup affam, ce Fouquier-Tinville, ajouta Joseph
Moulette en souriant ironiquement; il faut tromper sa faim.

Press de revoir Valleroy et de lui rvler les dtails de son entrevue
avec l'accusateur public, Bernard n'eut pas la patience d'attendre
jusqu'au lendemain. Dans l'aprs-midi, il retourna  la prison du
Luxembourg dont les grilles, sur le vu du sauf-conduit qui lui avait t
dlivr le matin, s'ouvrirent devant lui. Libre de circuler  travers
les btiments, il se mit  la recherche de Valleroy et finit par le
dcouvrir dans un corridor, non loin de la cellule o tait enferme la
chanoinesse de Jussac.

--Toi, encore! s'cria Valleroy. Qu'arrive-t-il?

--Il arrive qu' moins d'un miracle, tante Isabelle est perdue et que
Mme de Jussac le sera bientt.

Et Bernard rpta  son ami les paroles de Fouquier-Tinville.

--Joseph Moulette, excit par sa cupidit, ajouta-t-il, trouvera moyen
de retarder la comparution de la chanoinesse devant le tribunal. Mais,
n'ayant pas de motifs pour dployer les mmes efforts en faveur de tante
Isabelle, il va se hter de prparer son dossier. Il le livrera, et,
alors, c'est la mort.

--Il ne faut pas qu'il le livre, s'cria Valleroy.

--Comment l'en empcher?

--Tu lui diras qu'Isabelle Lebrun est une ancienne amie de la
chanoinesse, que je les ai mises dans la mme cellule, qu'avant peu,
rapproches par la communaut de leur sort, elles n'auront plus de
secrets l'une pour l'autre et que tout ce qui aura t confi par
celle-ci  celle-l, je le saurai; que je suis sr en consquence de
connatre bientt le secret de Mme de Jussac, mais  la condition que
les jours d'Isabelle Lebrun soient prolongs. Si elle meurt, je ne
rponds de rien.

--Oh! voil qui est bien trouv! dit Bernard avec admiration. Nous
gagnerons ainsi un peu de temps. Mais en gagnerons-nous assez? Et
pourras-tu user longtemps de ce stratagme?

--J'ai confiance en Dieu. Il ne voudra pas laisser prir ces deux nobles
cratures. Il tendra sa main pour les protger, j'en suis sr. Vois-tu,
Bernard, continua Valleroy avec conviction, les Parisiens commencent 
se lasser de voir verser des flots de sang. Aprs les avoir terroriss,
Robespierre les irrite; ils sont las de son joug, et, un de ces jours,
ils se soulveront. Dj, dans la Convention, les ennemis de cet homme
commencent  relever la tte; ils s'agitent...

--Tu crois qu'ils oseront se rvolter?

--Je crois surtout  une raction.

--Ce que tu penses, le P. David le pense aussi. Depuis quelque temps, il
a repris confiance et ne cesse de rpter que le rgne des mchants va
finir.

--Alors, nos amis seront sauvs!

--Le ciel t'entende! murmura Bernard. Mais, dis-moi, ajouta-t-il, as-tu
pu t'entretenir avec tante Isabelle?

--Quelques instants seulement, assez cependant pour savoir que ses
malheurs, depuis que nous l'avons perdue, ont gal son courage. Releve
grivement blesse sur le champ de bataille de Nerwinde, elle fut
transporte par des Franais fugitifs, d'abord  Bruxelles, puis  Mons
et de l  Lille, o elle fut soigne  l'hpital et emprisonne aprs
sa gurison.

--Emprisonne! Pourquoi?

-- l'hpital, on trouva dans ses vtements des lettres d'migrs
qu'elle avait emportes en quittant Lige. Ces lettres ont servi de base
 l'accusation dresse contre elle.

--Et il a fallu plus d'une anne pour la dresser?

--Oui, plus d'une anne. Pauvre tante Isabelle, que de souffrances, que
d'angoisses! D'abord, trois mois  l'hpital; puis oublie dans les
prisons de Lille; enfin, une instruction longue et vexatoire, rendue
plus longue par les exigences du Comit de surveillance de Paris qui
avait jug l'affaire assez grave pour vouloir en connatre lui-mme et
qui, plus tard, a exig que l'accuse ft amene ici. Et pour rendre
plus cruelle cette perscution, l'inconsolable douleur d'avoir perdu
Nina!

--Mais, maintenant, elle doit savoir que Nina est vivante! Tu le lui as
dit, n'est-ce pas?

--Oui, je le lui ai dit, et cette nouvelle a cicatris la plus profonde
plaie de son coeur meurtri. Mais la chre crature est encore bien
accable! Pour lui rendre confiance aprs tant de dceptions et
d'preuves, il faudrait la libert et les caresses de sa fille adoptive.

--Ne puis-je la voir, ne ft-ce qu'une minute? supplia Bernard.

Valleroy ne rpondit pas. Mais, aprs avoir regard autour de lui et
s'tre assur que le corridor tait dsert en ce moment, il alla tirer
les verrous d'une porte qu'il entr'ouvrit en faisant signe  Bernard
d'avancer. Bernard s'approcha et, par l'entre-billement, il vit tante
Isabelle et Mme de Jussac. Au bruit des gonds, elles s'taient leves et
se tenaient dbout dans un angle de leur troite cellule, l'inquitude
aux yeux, effares et toutes ples. Mais  l'aspect de l'enfant qui leur
envoyait de la main des baisers, leur visage se transfigura.

--J'embrasserai Nina pour vous deux!

Bernard leur jeta ces mots d'une voix teinte. Mais elles les
entendirent, et ce fut, dans les tnbres de leur prison un rayon de
soleil qui les rchauffa pour tout le jour, et porte se referma sans
bruit.

--Maintenant, sauve-toi, mon Bernard, dit Valleroy. Tu verras plus
longuement les nobles femmes  une heure plus propice; Quant  toi
songe, cher enfant, que, hors de cette prison, tu es leur unique appui;
que moi-mme je n'ai d'autre complice que toi et ne peux compter que sur
toi pour tirer parti de la cupidit du citoyen Moulette et pour
dtourner d'elles la frocit du tigre Fouquier-Tinville.

--Oh! nous les sauverons! s'cria Bernard.

 dater de ce jour, tous les matins,  la mme heure, on et pu voir
Bernard  la prison du Luxembourg et au Palais de Justice.  la prison,
il changeait quelques mots avec Valleroy qui lui confiait,  d'assez
frquents intervalles, une communication pour Joseph Moulette ou un
message pour Fouquier-Tinville. Au Palais de justice, il traversait
gravement les salles d'attente remplies de solliciteurs. Cuirassant son
coeur contre les motions et la colre, il pntrait chez Joseph Moulette
et mme dans le cabinet de Fouquier-Tinville, o, sous prtexte
d'attendre l'accusateur public, il lui arrivait de rester seul. C'est
ainsi qu'il parvint  se rendre compte que chaque jour, en arrivant 
son bureau, Fouquier-Tinville tirait de son carton quelques dossiers
pour les envoyer au tribunal, prenant ordinairement ceux qui se
trouvaient au-dessus, ne touchant presque jamais  ceux qui se
trouvaient au-dessous, plus press de fournir des victimes au bourreau
que de les choisir. Il constata encore que, charg de besogne, dtourn
 tout instant, par des incidents imprvus et multiples, des affaires
qu'il avait paru suivre, le terrible accusateur les oubliait, arrivant 
la fin de ses fivreuses journes sans avoir pu puiser les occupations
qu'il s'tait proposes le matin. Ces circonstances frappaient Bernard.
Il se promettait d'en tirer parti au profit de tante Isabelle et de Mme
de Jussac.

Plusieurs semaines s'coulrent ainsi sans amener de changement dans la
situation des deux prisonnires. Il semblait mme qu'on ne songeait plus
 elles, et Valleroy, heureux d'avoir gagn du temps, se flattait d'en
gagner encore. Au commencement du mois de juin, ou, pour parler comme le
calendrier rpublicain,  la fin de prairial, Bernard, en arrivant un
matin au Palais de justice, ne trouva pas Joseph Moulette dans la pice
o il se tenait ordinairement. Il allait s'enqurir des motifs de son
absence, quand Fouquier-Tinville apparut, traversant cette pice pour se
rendre  l'audience.

--Tu cherches Joseph Moulette? dit-il  Bernard. Tu ne le reverras pas.
Ce misrable a t surpris en flagrant dlit de trahison. Il usait des
pouvoirs dont je l'avais investi pour soustraire des coupables  la
justice du peuple et leur vendre ses services. Son crime est grand et il
le payera de sa tte. Mdite cet exemple, et, puisque je t'ai accord ma
confiance, songe au chtiment que subiront ceux qui l'ont trompe. Il
attend ceux qui la tromperaient.

Il sortit, laissant Bernard terrifi par la perspective des prils que
l'arrestation de Joseph Moulette crait  ses amis et  lui-mme. En
toute autre circonstance, il se ft rjoui de l'vnement qui le
vengeait du personnage qu'il considrait comme l'artisan le plus actif
de son malheur. Mais il craignait que le coquin, en se voyant perdu, ne
voult perdre du mme coup ceux qui s'taient servis de lui, et il
quitta le Palais de justice en proie  la plus vive inquitude.
Lorsqu'au bout de vingt-quatre heures il y revint, il tait anxieux,
press de savoir si ses amis et lui-mme n'taient pas compromis dans
l'aventure de Joseph Moulette. Et comme, avec une rserve prudente, il
cherchait  s'en informer, un des employs du bureau lui apprit que le
secrtaire de Fouquier-Tinville, arrt, dans son lit, la veille,  5
heures du matin, avait t conduit  la prison du Plessis, non sans
avoir nergiquement protest de son innocence et s'tre rclam des
habitants d'pinal. L'ordre tait donn d'instruire son procs. Mais,
sans doute, ce procs tranerait en longueur, et comme Joseph Moulette
comptait parmi ses compatriotes des dfenseurs ardents il ne dsesprait
pas de drober sa tte au bourreau.

Ces renseignements ne rassurrent Bernard qu' demi. Ils permettaient de
penser que le prvenu serait oubli au fond de sa prison, et que tant
qu'il ne verrait pas sa vie menace, il s'abstiendrait de toute
rvlation compromettante pour ses complices. Mais son arrestation n'en
mettait pas moins les prisonniers du Luxembourg  la merci de
Fouquier-Tinville, et c'est de cela, surtout, que Bernard s'alarmait. Ce
mme jour, sous l'influence de ses alarmes, il pntra dans le cabinet
de l'accusateur public. Avec une tmrit qui pouvait lui coter la vie,
il alla droit au carton o taient enferms les dossiers, l'ouvrit et
tira ceux du dessus. Sur l'un d'eux, il lut ce nom: Ci-devant
chanoinesse de Jussac; sur l'autre: Isabelle Lebrun.

Elles taient l, les pices accusatrices, les preuves accablantes.
Allait-il les dtruire? Non, car si Fouquier-Tinville s'apercevait de
leur disparition, il en demanderait compte. Seulement, il les glissa
sous les autres, tout au fond du carton, en se promettant de venir
s'assurer tous les jours qu'elles taient  la mme place.




CHAPITRE XIX

HROSME DE FEMME


On tait maintenant en plein t et le mois de thermidor venait de
commencer. Dans le calendrier rpublicain, inaugur l'anne prcdente,
le 1er thermidor correspondait au 19 juillet.  cette poque, une
protestation lente et sourde commenait  s'lever contre la Terreur.
Elle montait de toutes parts, cette protestation. Elle se dressait en
face de Robespierre devenu, depuis la chute des Girondins, le matre
tout-puissant de la France; en face de ses complices, Couthon et
Saint-Just, membres comme lui du Comit de Salut public, et des nombreux
excuteurs de leurs volonts. Ceux qui la formulaient n'taient pas
seulement terroriss, c'taient aussi les premiers terroristes que
Robespierre avait espr anantir en frappant Danton et qui maintenant
relevaient la tte, devenaient menaants, appuys sur la raction que
provoquait l'abus qu'il avait fait de son pouvoir.

Lui-mme comprenait la ncessit d'arrter la Terreur. Il le proclamait
en dclarant que seuls les tyrans et les aristocrates devaient subir les
rigueurs des lois et que, dsormais, les innocents devaient tre
pargns. Mais arrter la Terreur n'tait point facile  ceux qu'on
accusait de l'avoir dchane, et de plus en plus, la Convention, o il
comptait plus d'ennemis que d'amis, s'attachait  le leur faire
comprendre. Lancs sur la pente o d'autres avant eux avaient gliss,
nul frein ne pouvait les y retenir. Ils taient condamns  aller
jusqu'au bout et  prir par les armes qu'ils avaient forges. Tout
appel  la modration formul par eux ne pouvait que les affaiblir, et
tout retour en arrire leur tait interdit. C'est en vain qu'ils
s'efforaient de rsister  l'vidence, elle les crasait. L'instrument
dont ils avaient abus s'nervait, se paralysait entre leurs mains, et
en mme temps qu'clatait pour eux la ncessit de fortifier par un acte
nergique, avec l'appui de la Commune et des clubs, leur pouvoir
branl, un parti se formait dans la Convention pour les renverser.

Au 1er thermidor, cette situation se posait nettement, grosse de
complications prochaines et de crises violentes. Les Parisiens, chaque
jour,  leur rveil, se demandaient qui allait l'emporter de la faction
de Robespierre, ayant avec elle et pour elle le club des Jacobins, la
Commune et les principaux chefs de la garde nationale, ou de la
coalition des ractionnaires que la Convention comptait dans son sein.
En attendant le dnouement, et comme pour se le rendre plus srement
favorable, les terroristes redoublaient de rigueurs et de cruauts. Le
tribunal rvolutionnaire ne cessait pas de condamner, la guillotine
d'excuter, et alors qu'ils n'avaient jamais t plus prs de la
dlivrance, les Parisiens pouvaient craindre de n'tre jamais dlivrs.
La physionomie de Paris tait lamentable. La ville appartenait aux
brigands. Les honntes gens vitaient de se montrer dans les rues. Avec
l't revenu, la misre, dont on avait tant pti durant les mois
d'hiver, perdait son caractre aigu, non que les privations fussent
moindres, mais parce que, grce  la belle saison, on les supportait
mieux.

Il n'y avait jamais eu plus grand encombrement dans les prisons. Les
vides qu'y faisait le bourreau taient combls aussitt, grce  des
arrestations nouvelles. Le pain manquait ainsi que la viande. Les
citoyens taient  la ration, et la difficult de se procurer des vivres
devenait telle que des familles entires souffraient de la faim. Il
tait clair que cet tat de choses ne pouvait durer. Cependant, si grave
qu'il ft, la chanoinesse de Jussac et tante Isabelle avaient jusqu' ce
jour chapp  la mort. Il est vrai que l'accusateur public
Fouquier-Tinville, emport maintenant par une folie homicide pousse au
paroxysme, avait chaque jour tant d'arrts de mort  signer qu'il les
signait sans les lire, et que pour fournir un aliment  l'activit du
tribunal rvolutionnaire, comme  celle du bourreau, il leur envoyait
des victimes sans se demander si elles taient innocentes ou coupables.
C'est au hasard et non d'aprs une volont raisonne qu'il les
dsignait, prenant dans l'norme tas de dossiers que lui envoyait le
Comit de Sret gnrale ce qui tombait sous sa main, ngligeant mme
d'tablir l'identit des prvenus, si bien qu'il arrivait que ceux
auxquels on ne songeait pas taient conduits  l'chafaud  la place de
ceux qu'on avait voulu y envoyer.

Si la chanoinesse de Jussac et tante Isabelle taient encore pargnes,
si jamais le dossier contenant l'acte d'accusation dress contre elles
ne se prsentait aux mains de Fouquier-Tinville, c'est que Bernard,
habitu du cabinet de l'accusateur public, s'y introduisait tous les
jours  l'heure o il tait sr de n'y rencontrer personne et
enfouissait ce dossier sous les autres, avec l'espoir qu'on n'irait pas
le chercher o il l'avait mis. Mais, en s'exposant ainsi pour les
sauver, il ne se dissimulait pas que leur vie ne tenait qu' un fil.
Qu'il ft surpris au moment o il cachait la pice accusatrice et tout
tait perdu. Il suffisait mme qu'un jour, il lui ft impossible de se
trouver seul dans le repaire de Fouquier-Tinville pour que le nom des
deux prisonnires oublies se prsentt au souvenir ou aux yeux de ce
dernier et pour qu'il les traduist devant le tribunal. C'est l surtout
ce que redoutait Bernard, ce qui lui suggrait les angoisses qu'il
confiait au P. David,  Valleroy,  Kelner, et qu'ils ressentaient au
mme titre que lui.

Cependant, depuis trois mois que la chanoinesse de Jussac et tante
Isabelle taient dtenues  la prison du Luxembourg, l'espoir de la
dlivrance ne les avait pas un seul jour abandonnes. C'est  Valleroy
qu'elles devaient le maintien de cet espoir, aux soins empresss qu'il
ne cessait de leur prodiguer,  sa sollicitude toujours en veil, qui
les accompagnait  toutes les heures des longues et monotones journes
de leur captivit. Quoiqu'il affectt de se montrer bienveillant et
humain envers les nombreuses prisonnires places sous sa surveillance,
c'est surtout pour la chanoinesse et pour tante Isabelle qu'il se
plaisait  adoucir les rigueurs du rglement de la prison. Elles
jouissaient de toutes les faveurs qu'il pouvait accorder sans se
compromettre. Elles en jouissaient avant de les avoir sollicites. Elles
vivaient librement dans la cellule o il les avait runies. Elles
pouvaient mme y recevoir quelques-uns de leurs compagnons d'infortune,
et comme, d'autre part, un lien d'troite sympathie s'tait form entre
elles, qu'elles y fussent en nombreuse compagnie ou seules, elles s'y
trouvaient heureuses.

Ds leur premire rencontre dans l'troite chambre elles s'taient
senties attires l'une vers l'autre. En dpit de ses prjugs
aristocratiques, la chanoinesse n'avait pas t longue  tomber sous le
charme de tante Isabelle,  lui tmoigner un tendre attachement, et
celle-ci  payer en respectueuses et incessantes prvenances la dette
qu'elle avait contracte envers la mre adoptive de Nina. Nina! c'tait
elle qui runissait dans un mme sentiment affectueux les deux pauvres
captives; par elle, en parlant d'elle qu'elles se consolaient. Prives
de voir l'enfant, ne sachant de son sort que ce que leur en disait
Valleroy, elles se promettaient une gale joie de la retrouver un jour,
de la reprendre sous leur protection. La chanoinesse allait mme plus
loin. Elle rvait d'une rentre triomphante au chteau de Jussac et s'y
voyait  jamais tablie entre Nina et tante Isabelle. Ces divers espoirs
frquemment et longuement caresss apaisaient les tristesses de la
prison, et tante Isabelle dclarait qu'aprs les cruelles preuves
qu'elle avait subies, nulle existence ne lui et sembl plus douce que
celle qu'on menait au Luxembourg, si seulement elle avait t libre d'y
garder Nina  ct d'elle.

Cette vie, d'ailleurs, tait presque joyeuse, compare  celle des
infortuns, dtenus dans les autres prisons de Paris. Au Luxembourg, les
prisonniers jouissaient d'une libert relative. Ils pouvaient se runir
entre eux, se visiter, et mme, avec un peu d'habilet, s'assurer,  un
prix modr, le droit de recevoir des communications du dehors,  la
condition qu'elles auraient pour unique objet les nouvelles publiques ou
le sort d'tres chers et aims. Brusquement, ces faveurs diminurent et
finirent par tre supprimes par une dcision du bureau de la police
gnrale, qui dcouvrit ou feignit de dcouvrir au Luxembourg une
conspiration. Il y eut parmi les prisonniers des arrestations opres.
Plusieurs d'entre eux payrent de leur vie le soupon faux ou fond
qu'ils avaient encouru. La surveillance, ds ce moment, devint plus
svre.

Mais, grce  Valleroy, la chanoinesse et tante Isabelle n'eurent pas
trop  en souffrir. La protection de leur gardien continua  veiller sur
elles, leur vita les mesures vexatoires que d'autres durent supporter,
sans que jamais les traitements dont elles taient l'objet donnassent
lieu  des protestations. On redoutait Valleroy parce qu'on le savait en
relations avec Fouquier-Tinville, mais on l'aimait parce qu'il avait
maintes fois employ son crdit  amliorer le sort des prisonniers, et
ses protges bnficirent autant de la reconnaissance qu'il mritait
que des craintes qu'il inspirait. Quand Joseph Moulette fut arrt,
Valleroy partagea un moment l'effroi de Bernard et redouta comme lui
d'tre compromis par les dnonciations du citoyen prsident ou mme par
le souvenir de leurs relations en apparence amicales. Il s'attendit
durant tout un jour  tre dcrt d'arrestation et ne respira que
lorsqu'il apprit que Joseph Moulette s'tait laiss emprisonner sans le
dsigner comme son complice.

 ce moment, les chos du dehors commenaient  apporter dans la prison
les rumeurs qui s'levaient  travers Paris et prsageaient la fin du
pouvoir excr de Robespierre.  partir du Ier thermidor, ces rumeurs se
prcisrent. Elles annonaient l'clat des rivalits qui, depuis
longtemps, s'taient leves entre le parti de Robespierre et la
Convention. On racontait que Robespierre, appuy sur les sections de
Paris et de la garde nationale, voulait provoquer dans le sein mme de
la Convention un mouvement en sa faveur et l'craser si elle lui
rsistait. Mais on disait celle-ci rsolue  se dfendre,  user de ses
pouvoirs, pour mettre hors la loi quiconque mconnatrait son autorit,
celui-l ft-il Robespierre.

Dans ces nouvelles qui se pressaient et enfivraient Paris, Valleroy
puisait l'esprance de voir finir la captivit des milliers d'innocents
qu'avaient incarcrs les terroristes. Il se croyait au terme de ses
angoisses et gotait une indicible joie  communiquer  ses protges
tous les bruits propres  faciliter leur confiance et la sienne.
Maintenant, le matin venu, il attendait avec impatience l'heure qui
devait amener Bernard au Luxembourg. Ds qu'il l'apercevait, il courait
 lui, l'interrogeait, dvorait des yeux les journaux que lui apportait
l'enfant. Puis il se htait d'aller rpter  Mme de Jussac et  tante
Isabelle ce qu'il venait d'apprendre.

C'est ainsi que le 8 thermidor, alors qu'entre les autorits rivales,
Robespierre et la Commune d'un ct, et de l'autre, la Convention,
parlant au nom de la loi, la lutte se prparait sans qu'on pt prvoir
encore pour qui se prononcerait Paris, Valleroy se promenait  grands
pas dans la cour du Luxembourg chauffe par le soleil de juillet, qui au
mme moment, incendiait les cervelles des Parisiens et ajoutait  leur
exaltation.  tout instant, ses yeux se tournaient vers la grille
d'entre, exprimaient les anxits d'une attente prolonge et
paraissaient interroger un tre invisible et mystrieux. Soudain, un
rayon de plaisir claira son visage. Mais ce ne fut qu'un clair qui
s'teignit presque aussitt dans un assombrissement soudain de sa
physionomie. Bernard venait vers lui, non avec l'expression de gravit
douce qu'il portait ordinairement sur le visage, mais livide, le regard
effar, les cheveux en dsordre et tout essouffl par la rapidit de sa
course.

Valleroy pressentit un malheur.

--Qu'as-tu donc? lui demanda-t-il.

--J'ai que le dossier de tante Isabelle n'est plus dans le carton de
Fouquier-Tinville. Il y tait hier avec celui de la chanoinesse; je les
ai vus tous deux. Il n'y en a plus qu'un aujourd'hui.

--On a enlev l'autre! s'cria Valleroy cras par cette nouvelle.

--On l'a enlev pour l'envoyer au tribunal, sans doute.

--Non, non, c'est impossible! Le ciel ne peut vouloir que tante Isabelle
prisse, alors que nous sommes parvenus  la drober jusqu'ici au
bourreau et que, demain peut-tre, la guillotine sera renverse! C'est
impossible.

Sa voix tremblait; des larmes montaient  ses yeux, coulaient sur ses
traits o se rvlait son dsespoir, tandis que ses mains s'agitaient
convulsivement.

--Par grce, Valleroy, supplia Bernard, domine-toi, ou tu vas te perdre.

--Et qu'importe! soupira le pauvre garon... Pourquoi vivre si tante
Isabelle meurt?

--Pourquoi vivre? Ne suis-je donc plus rien pour l'ami  qui je dois de
n'tre pas mort de douleur et de misre? Pourquoi vivre! As-tu oubli
ton devoir? Valleroy n'appartient-il plus  Malincourt?

Et comme dans la cour presque dserte personne ne s'occupait d'eux,
Bernard saisit la main de son ami et la garda dans la sienne,
s'efforant, par cette treinte, de le rappeler  lui-mme.

--Oui, tu as raison, reprit alors Valleroy, j'ai fait  ton pre une
promesse, celle de ne pas t'abandonner. Je dois la tenir, je la
tiendrai. Mais je veux tenter de sauver tante Isabelle.

--La sauver! Comment?

--Je ne sais encore. Mais je trouverai. Dieu m'inspirera.

Il poussa ce cri sans conviction, comme un soldat dsarm qui ne veut
pas s'avouer vaincu. Sauver tante Isabelle, alors qu'elle serait appele
au tribunal et condamne, tait une tche au-dessus de ses forces, et il
le savait bien. Quant  la faire vader, il n'y fallait pas songer, les
consignes taient trop svres et trop rigoureusement observes pour
qu'on pt tenter de les enfreindre avec quelque chance d'y russir. Il
aurait fallu un miracle, et dj,  cette poque, on ne croyait plus aux
miracles.

Ces objections s'levaient dans la pense de Valleroy, et pour la
premire fois depuis qu'il tait venu s'enfermer au Luxembourg, il
sentait s'branler les fermes espoirs qui, jusqu' ce jour, avaient
fortifi son nergie et sa confiance. Mais ce fut pire encore quand la
lourde grille de l'entre s'ouvrit avec fracas pour livrer passage  une
charrette vide qu'escortaient des gendarmes et qui, aprs avoir franchi
l'enceinte de la prison, vint s'arrter devant le greffe. Oh! cette
charrette, il la connaissait bien, tant accoutum  la voir arriver
tous les jours. C'tait elle qui venait chercher les prisonniers pour
les conduire au tribunal et de l  la mort, aprs une courte halte  la
Conciergerie.

--Tout est perdu! murmura Valleroy en dsignant  Bernard le lugubre
quipage.

Et tous deux restrent debout au milieu de la cour, immobiles, les
jambes tremblantes, pendant que le chef de l'escorte descendait de
cheval et entrait dans le bureau du greffier o il resta quelques
instants. Quand il en sortit, il n'tait pas seul. Il avait  ses cts
le gardien-chef de la prison et le greffier, ce dernier tenant  la main
une feuille de papier sur laquelle taient inscrits plusieurs noms.
C'tait la liste des dtenus que rclamait l'accusateur public.

--Qu'on fasse descendre tous les prisonniers, ordonna le gardien-chef en
s'adressant  Valleroy.

Valleroy, contraint d'obir, rentra dans la prison, transmit l'ordre 
ses camarades qui le rptrent. Alors, ce fut, dans les corridors, des
cris d'appel, des fracas de portes ouvertes et fermes, des bruits de
pas sur les dalles, une rumeur de voix plores,  travers laquelle on
tait surpris d'entendre passer des rires. Et  tous les tages, de
toutes les issues aboutissant aux escaliers, sortaient des gens de tout
ge et de toute condition qui se htaient de descendre dans la cour o
ils se rangeaient en demi-cercle, les vieillards appuys aux bras
d'hommes plus jeunes qui les soutenaient les femmes presses et
effares, les unes contre les autres, la pleur aux joues, mais se
raidissant pour surmonter leur angoisse et ne pas paratre avoir peur.
Le nombre de ces infortuns tait considrable; c'est par centaines
qu'on les comptait. Parmi eux, on distinguait des gentilshommes, dont
quelques-uns portaient encore les riches costumes d'autrefois, des
bourgeois des paysans, pour la plupart vtus de noir; des grandes dames
pares comme pour un jour de fte, des femmes du peuple, des prtres,
des religieuses et mme des enfants. C'est dans toutes les classes
sociales que la Terreur ramassait ses victimes.

Bernard s'tait jet dans un coin et regardait, le coeur serr, ce triste
spectacle, cherchant dans cette foule la chanoinesse de Jussac et tante
Isabelle. Il s'tonnait de ne les avoir pas encore vues, quand, sur le
seuil de la prison, apparut la chanoinesse, conduite par Valleroy.

Alourdie par son embonpoint, appuye sur sa haute canne, elle marchait
lentement et vint se placer dans un groupe form de gens qu'elle
connaissait. Alors, un vieillard lui offrit son bras, et elle s'y
suspendit, en prononant des paroles de remerciement.

Valleroy s'tait rapproch de Bernard.

--Et tante Isabelle? demanda ce dernier.

--Elle est couche, souffrante, et dormait encore, rpondit Valleroy. Je
n'ai pas os la rveiller. Il sera toujours temps d'aller la chercher,
si on l'appelle.

 ce moment, l'appel commenait. Dans le silence, le greffier jetait les
noms  haute voix. Homme ou femme, le prvenu dsign pour le bourreau
disait rapidement adieu  ses compagnons, recevait leurs treintes, et
venait se ranger prs de la charrette, entre les gendarmes.

On n'entendait ni plaintes ni cris,  peine un gmissement rpondant 
la voix du greffier. Les douleurs restaient muettes, les larmes
coulaient sans bruit, soit que l'habitude de voir mourir et cuirass
les coeurs contre les motions bruyantes, soit que ceux que la Terreur
laissait encore vivre eussent compris qu'il importait de ne pas
branler, par d'inutiles manifestations, le courage de ceux qui allaient
quitter la vie. Quatorze personnes furent ainsi appeles. Valleroy et
Bernard coutaient cette funbre numration, saisis d'une horrible
angoisse, esprant toujours que la liste tait puise et que le nom de
tante Isabelle n'y figurait pas.

Mais, tout  coup, le greffier reprit:

--Isabelle Lebrun, comdienne.

Valleroy chancela, s'appuyant d'une main sur le bras de Bernard, et, de
l'autre, treignant sa poitrine en feu, sous sa veste d'uniforme.
Personne ne rpondait  l'appel du greffier.

--Isabelle Lebrun, rpta ce dernier.

Valleroy, dont relevait la prisonnire absente, s'attendait  tre
interpell par le gardien-chef et  recevoir l'ordre d'aller la qurir,
quand, soudain, il vit la chanoinesse de Jussac abandonner le bras sur
lequel elle s'appuyait, sortir des groupes et s'avancer vers le
gardien-chef, en disant:

--Excusez-moi, Monsieur, je n'avais pas entendu.

Il y eut dans les rangs de ceux qui la connaissaient comme un murmure de
protestation. Mais, d'un regard imprieux, elle imposa silence  ses
amis, et aucun d'eux ne dnona son gnreux mensonge qu'au milieu de
cette foule de prisonniers les gardiens ne remarqurent mme pas.
L'accusateur public leur demandait une femme; c'est une femme qu'ils lui
livraient sans demander qui elle tait. Quant  Valleroy, il s'tait
lanc pour protester  son tour, entran par l'ardent dsir d'arracher
la chanoinesse  la mort. Mais, sans que ni Bernard, ni personne l'et
retenu, il s'arrta aussi pouvant par ce qu'il allait faire que par ce
qu'il laissait faire. D'un mot, il pouvait sauver Mme de Jussac. Il lui
suffisait de pousser un cri, de signaler au greffier l'erreur
volontairement commise par celle qui devait en tre la victime. Mais,
prononcer ce mot, pousser ce cri, signaler cette erreur, c'tait perdre
tante Isabelle, l'envoyer  la guillotine. Oh! qu'avec joie il et, en
ce moment, offert sa vie pour les dlivrer toutes deux. Par malheur, en
se perdant, il ne les aurait pas sauves, et il se trouvait dans cette
effroyable alternative d'avoir  laisser mourir l'une ou de condamner
l'autre. Et tandis que ces penses torturaient son esprit, ordre avait
t donn aux prisonniers de monter dans la charrette. Maintenant, ils
s'y trouvaient tous, les femmes assises sur des planches poses
transversalement en guise de banquettes, les hommes debout.

--C'est complet, cria le gendarme commandant l'escorte, qui venait de se
remettre  cheval. En route!

Et, comme une voiture de boucher charge de moutons qu'on mne 
l'abattoir, la charrette s'branla et roula lourdement sous la vote du
palais, tandis que les prisonniers  qui on permettait encore de vivre
se dsespraient de toutes parts et que Bernard et Valleroy assistaient
de loin  ce dpart, consterns et pntrs d'pouvante. Le fracas des
roues se perdit dans une subite pousse de cris. C'tait la foule masse
au dehors qui accueillait de ses hues les prvenus dont commenait le
supplice. La grille s'tait dj referme que ces cris retentissaient
encore. Bernard dit alors:

--Si tante Isabelle, en s'veillant, s'aperoit de la disparition de la
chanoinesse et apprend la vrit, elle ira se livrer pour son amie.

Valleroy tressaillit.

--Elle n'apprendra pas la vrit, fit-il brusquement. Je vais l'enfermer
 cl dans sa cellule, et, jusqu' demain, personne ne pntrera auprs
d'elle. Quant  toi, suis la charrette, et sache ce que va devenir Mme
de Jussac.

Ils se sparrent, et Bernard sortit du palais en toute hte. En marche
vers la Conciergerie, par les rues tortueuses du quartier Latin, le
convoi des prvenus, quand il le rejoignit, entrait dans la rue
Dauphine, o dj stationnait une grande foule venue l, non pour voir
passer la sinistre charrette, mais pour commenter les vnements qui se
prcipitaient et allaient mettre aux prises la Convention et la Commune.
Cette foule rejete  droite et  gauche, contre les maisons, par les
gendarmes, regarda dfiler le cortge sans pousser les ordinaires cris
qu'en pareil cas, et depuis de si longs mois, la peur lui arrachait. Son
attitude maintenant disait l'horreur du sang vers, la piti pour les
victimes, la haine des bourreaux et l'imprieux besoin de tirer
vengeance de leurs forfaits.

Ces sentiments, non encore hautement manifests, clataient avec tant de
force dans l'expression des visages que les sans-culottes et les
tricoteuses qui suivaient la charrette arrtrent leurs danses et leurs
clameurs cannibalesques, dans la crainte de provoquer des protestations.
Quelques voix mme s'levrent en faveur des prvenus. Allait-on encore
guillotiner ceux-l? N'tait-ce pas assez d'avoir coup le cou  des
milliers d'innocents? Les juges et le bourreau ne se lasseraient-ils
donc pas de leur sanglante besogne? Il y eut un moment o la foule
devint menaante. Les gendarmes se regardrent et, aux signes changs
entre eux, on put deviner que si quelque tentative tait faite pour
dlivrer les prisonniers, ils ne s'y opposeraient pas. Qu'un homme
nergique et entreprenant se ft trouv l, et les sans-culottes eussent
t culbuts, les prvenus mis en libert. Mais cet homme ne se
rencontra pas et le peuple, si longtemps terroris, n'osa violer les
lois. Robespierre vivait encore; il exerait encore le pouvoir.  cette
heure, il allait monter  la tribune de la Convention pour dvoiler les
iniquits de ses ennemis, et ses partisans annonaient qu'il en
descendrait triomphant.

Les prvenus arrivrent donc sans encombre jusqu'au Pont-Neuf. L, leur
escorte se resserra autour d'eux et on atteignit ainsi la Conciergerie
dont les portes s'ouvrirent pour les recevoir et se refermrent
aussitt. Alors, Bernard se rendit au Palais de justice et entra dans la
salle o le tribunal rvolutionnaire allait tenir son audience. Il
attendit une heure environ, perdu parmi les spectateurs qui se
pressaient dans l'espace rserv au public. Puis il vit entrer
successivement l'accusateur public Fouquier-Tinville, les juges, en tte
desquels marchait leur prsident Dumas, et enfin les accuss dsigns
pour comparatre les premiers.

Leur procs fut bref. Un interrogatoire sommaire, le rquisitoire de
l'accusateur public, la condamnation et ce fut tout. La chanoinesse de
Jussac comparut  son tour. Assurment, si elle et rvl son nom,
voqu le souvenir de son frre mort au service de la Rpublique, on
n'et os la condamner. Mais aux premires questions qui lui furent
poses, elle rpondit:

--Je me nomme Isabelle Lebrun.

--Tu as conspir avec les ennemis de la patrie, lui dit le prsident. Tu
tais  Coblentz,  Bruxelles,  Lige, partout o se tramaient des
complots.

--J'y tais et j'ai conspir, rpliqua-t-elle. Condamnez-moi.

On la condamna. Elle couta l'arrt, la tte haute, un sourire
ddaigneux sur les lvres. Les sentences prononces  cette audience
reurent leur excution le mme jour, comme si Fouquier-Tinville, en
prvision des vnements qui se prparaient, et voulu hter le supplice
des condamns que ces vnements auraient sauvs. C'est ainsi que prit,
victime de son hroque dvouement, la chanoinesse de Jussac. Quant 
tante Isabelle, elle devait ignorer longtemps en quelles circonstances
elle avait t sauve, Valleroy ayant jug prudent de les lui taire pour
ne pas accrotre la vive douleur qu'elle ressentit en apprenant la mort
de sa compagne de captivit.

Le 9 thermidor, dans l'aprs-midi. Robespierre, son frre, et ceux de
ses collgues du Comit de Salut public qui avaient pris parti pour lui
taient dcrts d'arrestation par la Convention nationale et mis hors
la loi. Le lendemain, aprs des tragiques pripties qui appartiennent 
l'histoire, ils montaient sur l'chafaud et y recevaient la mort de la
main du mme bourreau par lequel ils avaient fait verser  flots le sang
des innocents, celui de leurs rivaux et de leurs complices. Ce jour-l
Paris et la France se crurent dlivrs. Ils se trompaient. Leurs maux
n'taient pas finis. Longtemps encore ils devaient subir d'autres
tortures et connatre d'autres douleurs. Mais  ce premier moment, ils
respiraient, soulags; ils s'attachaient passionnment  l'espoir d'un
avenir rparateur, et l'allgresse tait gnrale parmi tous ceux qui,
si longtemps, avaient t menacs, opprims et perscuts. Ce qui
ajoutait  la joie publique, c'est que partout s'ouvraient les prisons,
et que les dtenus taient mis en libert, tandis que les suspects qui,
durant la Terreur, s'taient tenus cachs, osaient enfin se montrer dans
la rue.

Vers la fin de cette mouvante journe, dans une salle du ci-devant
htel de Malincourt, tante Isabelle, Nina, Bernard, Valleroy et le P.
David taient runis. Aprs un court repas servi par Kelner et par Rose,
les coudes sur la table, ils s'entretenaient des vnements passs et
des pauvres morts tombs en chemin au cours de ces mouvantes aventures.
Tout  coup et comme la conversation semblait languir, Valleroy, assis 
ct de tante Isabelle, dsigna Nina qui jouait avec Bernard sous le
regard attendri de l'ancien moine bndictin et dit  demi-voix:

--Vous souvenez-vous, tante Isabelle, de l'entretien que nous emes, sur
le bateau de Coblentz, la premire fois que nous nous vmes, voici deux
ans?

--Quel entretien? demanda la jeune femme.

--Je vous disais que nous avions tous deux, vous et moi, une tche
gale, un enfant  protger et  lever et que, pour m'aider  prparer
aux devoirs de la vie celui qui m'tait confi, je voudrais une compagne
comme vous. Elle serait une mre pour lui, ajoutais-je, et je serais un
pre pour Nina.

--Oui, je me souviens, rpondit tante Isabelle avec mlancolie.

--Bernard sera bientt un homme, reprit Valleroy; mais, en attendant
qu'il le devienne, une maternelle influence lui serait ncessaire. Quant
 Nina, elle est si jeune encore qu'elle aura longtemps besoin d'une
sollicitude telle que la vtre et d'un appui tel que le mien, de telle
sorte que le voeu que j'exprimais il y a deux ans n'a rien perdu de sa
raison d'tre. Ne pensez-vous pas comme moi?

--Oui, je pense comme vous.

--Alors, ce voeu, voulez-vous le raliser, tante Isabelle? Si vous me
jugez digne de vous, voulez-vous tre ma femme?

Et la main ouverte sur la table, le regard anxieux et suppliant, il
implorait une rponse favorable. Tante Isabelle ne la fit pas longtemps
attendre. Pendant quelques minutes, elle resta silencieuse et
recueillie, les yeux  demi clos, comme si elle interrogeait sa raison
et son coeur. Puis elle se redressa, et, laissant tomber sa main dans
celle qui la sollicitait, elle rpondit:

--Je le veux bien, Monsieur Valleroy.

Ce mme soir, Joseph Moulette parvenait  sortir de la prison du Plessis
o il avait t enferm par ordre de Fouquier-Tinville.  lui comme 
d'autres, la chute de Robespierre apportait le salut. Mais ce salut, il
le devait au hasard seulement, car il n'avait cess, depuis le
commencement de la Rvolution, d'tre pour les oppresseurs contre les
opprims. Aussi, redoutant d'tre recherch comme jacobin et de devenir
victime de la raction qui commenait, s'empressait-il de quitter Paris.




CHAPITRE XX

RETOUR  SAINT-BASLEMONT


Une lourde chaise de poste charge de bagages et contenant cinq
voyageurs, sans compter le postillon, venait de traverser au grand trot
des quatre chevaux qui y taient attels un des pittoresques vallons
qu'on rencontre  l'entre des Vosges. On tait en l'an III de la
Rpublique une et indivisible, au mois de brumaire, c'est--dire en
octobre 1794, vers le milieu de l'aprs-midi. Des nuages gristres
voilaient le fond du ciel et, lorsqu' de longs intervalles, ils se
dchiraient sous les efforts du soleil automnal, ce n'tait que pour
laisser passer de ples rayons impuissants  gayer la mlancolie du
paysage sur lequel soufflait un vent sec et rude, qui emportait dans ses
courtes rafales les dernires feuilles des arbres, dessches et
jaunies.

Au sortir du vallon, la route se bifurquait. D'un ct, elle allait vers
pinal; de l'autre, par une monte trs dure, vers le village de
Saint-Baslemont qu'on apercevait au sommet du coteau que couronnait,
comme une forteresse, le vieux chteau apport en dot au comte de
Malincourt par la riche hritire qu'il avait pouse. C'est cette
monte que prirent les chevaux, en ralentissant leur allure.

Par des sentiers pierreux, la voiture s'leva, dominant de plus en plus
les prairies, les vignes, les forts, au fur et  mesure que
s'largissait l'espace, vu de plus haut, dans son cadre de collines qui
se violaaient sous la lumire assombrie du jour dclinant.

--Rveille-toi, Bernard, dit tout  coup l'un des voyageurs, en
s'adressant au chevalier de Malincourt qui sommeillait dans le fond de
la voiture entre Nina endormie et tante Isabelle pensive, dans son coin.

--O sommes-nous donc, Valleroy? demanda Bernard en frottant ses yeux
encore appesantis.

--Nous arrivons  Saint-Baslemont et, comme je l'avais prvu, nous y
arrivons avant la nuit.

Bernard, sans rpondre, allongea le cou par-dessus les genoux de tante
Isabelle, pour passer la tte  la portire afin de voir plus vite la
maison o s'tait coule son heureuse enfance et d'o il s'tait enfui
deux ans auparavant. Mais il ne vit rien qu'un grand mur du haut duquel
tombait, sur les pierres moussues, un pais rideau de lierre et coup,
 et l, par intervalles, de brches qu'avait ouvertes le temps ou la
main des malfaiteurs. Par ces brches, le regard pntrait dans le parc
mais sans en percer les profondeurs, tant taient presss et branchus
les troncs des arbres. Bernard se rejeta dans le fond de la voiture,
dpit de n'avoir pu mme apercevoir la faade grise dont sa mmoire
conservait le souvenir, ni les vieilles tours de Saint-Baslemont. Puis,
se tournant vers sa petite amie que venaient d'veiller ses mouvements:

--Nina, fit-il, nous allons entrer dans mon chteau.

--O est-il, ton chteau? interrogea Nina.

--L, parmi ces arbres, rpondit Bernard.

--Ne te hte pas de le dclarer tien, mon petit, intervint alors
Valleroy. Savons-nous seulement en quelles mains il est tomb et si
elles voudront nous le restituer?

--Qu'on nous le restitue ou non, il n'en est pas moins la proprit de
mon frre et la mienne, l'hritage de nos parents. On a pu nous en
dpossder. Ce n'est pas ce qui nous empche d'en tre les matres
lgitimes, les seuls. N'ai-je pas raison, tante Isabelle?

--Vous avez raison, Monsieur Bernard. Mais il ne faut pas le crier trop
vite ni trop haut.

--Ne pas crier si je suis dpouill! rpliqua Bernard avec imptuosit.
On me vole et je n'ai pas le droit de crier: Au voleur!

--Ce n'est pas le droit que je conteste, objecta tante Isabelle. Je dis
qu'il est prudent, par les temps o nous sommes, de ne pas se lancer 
l'aventure dans des rclamations bruyantes que la rsistance des
dtenteurs actuels de votre bien, appuys sur les lois, rendrait
inutiles et que tout acte de violence rendrait dangereuses. Interrogez
le P. David, Monsieur Bernard. Je suis sre qu'il sera de mon avis.

Assis  ct de Valleroy, le P. David suivait ce dbat en silence, mais
un sourire sur les lvres comme s'il et t satisfait d'assister 
cette closion de virile nergie dans l'me de Bernard qu'il considrait
un peu comme son ouvrage. Interpell par tante Isabelle, il rpondit:

--Votre droit n'est pas contestable, Bernard. Mais les jacobins en ont
viol beaucoup d'autres qui n'taient pas moins sacrs et que leurs
victimes ne recouvreront jamais. Ils ont, par des lois arbitraires,
sanctionn leurs iniquits et ils ont coup le cou  ceux qui
protestaient contre ces lois.

--Ce temps est pass, mon Pre. Robespierre n'est plus.

--Ses successeurs valent-ils mieux que lui? demanda le vieillard d'un
air de doute. Avant de quitter Paris, Valleroy, aprs avoir tabli votre
qualit d'hritier du comte de Malincourt, a fait constater que vous
n'avez pas t port sur la liste des migrs et qu'en consquence, vous
n'tes pas dchu de votre droit  l'hritage de vos parents. On lui a
rpondu qu'aprs leur mort, leurs biens ont t confisqus et mis en
vente, et vous savez quelles dmarches longues et multiplies il a d
faire pour obtenir que, si le chteau de Saint-Baslemont n'a pas trouv
d'acqureur, mais dans ce cas seulement, vous en soyez considr comme
propritaire.

--Alors, s'il y a eu un acqureur?... fit Bernard.

--S'il y a eu un acqureur, vous ne rentrerez en possession de votre
bien qu'autant qu'il voudra bien vous le revendre. C'est inique; mais
cela est ainsi.

Bernard ne protesta pas. Mais son attitude rvlait qu'il n'tait pas
convaincu.

--Ajoutez, mon Pre, reprit Valleroy, que la dcision qui rend au
chevalier son hritage, s'il n'a pas pass dans des mains trangres,
constitue une rare faveur; qu'elle n'a t rendue que parce que j'ai pu
acheter les bonnes grces de ceux qui taient chargs de la rendre, et
surtout parce qu'ils ignoraient que Bernard a t migr de fait. Mais
cette circonstance peut tre divulgue, et alors nos efforts auraient
t inutiles. Les lois contre les migrs sont toujours en vigueur.

--La sagesse ne t'abandonne jamais, Valleroy, murmura Bernard vaincu par
ce raisonnement et dj rsign. Je me tairai, quoi qu'il arrive; je
serai prudent et j'approuve d'avance ce que tu feras.

Le silence recommena dans l'intrieur de la voiture qui continuait 
gravir la cte de Saint-Baslemont, et l'on n'entendit plus que le bruit
des roues crasant les cailloux et le pas rgulier des chevaux sur la
route montante.

Trois mois s'taient couls depuis la chute de Robespierre. La France
respirait, dlivre du sanglant cauchemar qui, durant deux ans, avait
pes sur elle. Peu  peu, elle prenait une physionomie nouvelle par
suite du rtablissement de la vie sociale et de la vie domestique. Le
luxe longtemps proscrit rapparaissait dans les rues de Paris comme dans
les maisons! L'or recommenait  circuler. Les salons se rouvraient, non
ceux de la noblesse que la peur et des lois rigoureuses non encore
abolies retenaient  l'tranger, mais ceux de la bourgeoisie qui se
htait de ressaisir son influence. Chacun se sentait redevenir libre.
Sur les visages, si longtemps en larmes, des sourires rvlaient
l'allgement des mes.

Cet allgement, il est vrai, n'tait pas sans contrainte. Le coup de
thermidor qui avait renvers Robespierre s'tait produit plutt comme un
accident brutal et inattendu, aux effets passagers, que comme un
vnement venant en son temps et  son heure, avec un caractre
dfinitif. On ne pouvait oublier que les personnages qui s'taient
dclars brusquement contre Robespierre avaient t ses complices, que
ses crimes taient leurs crimes, et que, durant la Terreur, ils ne
s'taient montrs ni moins impitoyables, ni moins froces que lui. Sur
les mains de Tallien, de Barrre, de Collot d'Herbois, de Fouch, de
Frron, de Barras, de tous ceux qu'on appelait les thermidoriens, il n'y
avait pas moins de sang que sur les siennes. S'ils s'taient dcids 
faire le sige de son pouvoir, c'est qu'ils avaient craint de devenir
ses victimes. En l'envoyant  la mort, ils s'taient moins proccups de
faire cesser la Terreur que de sauver leur tte. Mais,  peine matres
du gouvernement, ils avaient confirm les mesures dj votes contre les
migrs et les prtres, et il n'tait pas sr que si quelque vnement
menaait leur puissance, ils n'eussent recours, pour la consolider ou la
dfendre,  ces mmes terroristes parmi lesquels ils comptaient tant
d'anciens allis et qui, mme lorsqu'ils taient traqus et proscrits,
ne se rsignaient pas  leur dfaite.

Ces circonstances paralysaient encore les espoirs conus au lendemain du
9 thermidor et maintenaient sur la France une anxieuse inquitude. On
s'efforait cependant de la dissimuler ou de l'oublier. On se jetait
avec d'autant plus d'ardeur dans la vie reconquise qu'on avait t plus
prs de la mort. Ce qui caractrisait la raction soudain dchane
c'tait le besoin de reprsailles et de vengeances qui animait les
coeurs. De toutes parte, elles commenaient  s'exercer, faisant succder
aux crimes qu'elles voulaient chtier d'autres crimes non moins
abominables. Dans le Midi, c'taient des massacres o prissaient par
centaines coupables et innocents; un peu partout des assassinats isols,
quelques-uns aggravs par la cruaut des raffinements ajouts au
supplice. Pour assouvir ces fureurs, des bandes s'taient formes. Elles
allaient par les campagnes, pillaient les proprits de ceux qui
s'taient montrs favorables au rgime de la Terreur. Elles mettaient
les propritaires  mort. La plupart du temps, les assassins taient
masqus. Leur ordinaire vengeance consistait dans la chauffe, d'o le
nom de chauffeurs qu'on leur donna. Avant de tuer la victime, on lui
brlait les pieds pour l'obliger  confesser ses crimes ou  rvler en
quel lieu elle cachait son argent. C'tait une Terreur nouvelle.

Au dbut, elle avait eu pour unique mobile des motifs politiques. Mais
bientt vinrent s'y mler des motifs personnels et particuliers. Ds
lors, personne ne fut assur d'tre  l'abri des exploits des
ractionnaires thermidoriens. Ces exploits devinrent non moins atroces
que ceux des terroristes. Ils dgnrrent en un vaste brigandage:
diligences arrtes, voyageurs dtrousss, courriers de poste attaqus
et vols.

 Paris, la raction offrait une physionomie moins barbare. Mais elle
accomplissait son oeuvre avec une gale ardeur, une gale violence. Des
bandes de jeunes hommes allaient par les rues, arms de gourdins,
toujours prts  courir sus  quiconque tait suspect de terrorisme. On
les rencontrait dans les bals populaires, dans les cafs, dans les
salles de spectacles, sur les promenades, faisant fte aux nobles non
migrs,  peine sortis de leur prison ou des retraites obscures o ils
avaient vcu depuis deux ans, et menaant les jacobins exposs  leur
tour aux dlations,  l'emprisonnement ou mme  la mort. La Convention
s'effrayait de ces reprsailles dchanes par elle, le jour o elle
avait condamn Robespierre. Elle s'alarmait des progrs de l'opinion
thermidorienne que professaient les royalistes, et, bien qu'elle
s'effort de les contenir et de paralyser leur action, bien qu'elle les
combattit sans rpit ni trve, ainsi qu'elle le fit en les crasant 
Quiberon, elle tait contrainte de tolrer leurs violences dans les
villes et leurs crimes dans les campagnes, de telle sorte qu'
l'effusion du sang des aristocrates succdait l'effusion du sang des
rvolutionnaires sans qu'il lui ft possible de l'arrter. Tel tait
l'tat de la France au moment o Bernard et Valleroy, accompagns de
Nina, de tante Isabelle et du P. David, arrivaient  Saint-Baslemont.

Plusieurs causes avaient dtermin ce voyage. L'une d'elles
n'intressait que Valleroy. Son mariage avec tante Isabelle tant
dcid, c'est dans son village qu'il souhaitait de le voir clbrer. 
cet effet, ds le lendemain du 9 thermidor, il avait fait part de ses
intentions  sa fiance, qui les avait approuves, heureuse d'aller
vivre durant quelques mois, sinon toujours, dans la paix des champs,
sous le ciel natal de son mari. Les autres motifs du dpart taient
tirs de l'intrt de Bernard, que Valleroy considrait comme suprieur
au sien.

Aprs avoir conserv l'htel de Malincourt aux hritiers du comte et de
la comtesse, grce au dvouement de Kelner et  sa propre habilet, il
avait hte de savoir ce qu'il tait advenu du chteau de
Saint-Baslemont. Pendant les jours sanglants de la Terreur, il n'avait
os s'en informer, une telle dmarche offrant trop de prils, alors
surtout qu'il faisait passer Bernard pour son neveu. Aprs la chute de
Robespierre, quand il devenait possible de se renseigner, il s'tait
heurt  d'autres difficults. On n'avait pu lui dire  Paris si le
chteau confisqu de droit,  la suite de la condamnation de ses
propritaires, avait t mis en vente, ni mme si des acqureurs
s'taient prsents. Le dsordre administratif, en ces temps agits,
s'aggravait de la difficult des communications, et, finalement
Valleroy, rsolu  partir pour les Vosges, s'tait born  faire tablir
que Bernard, ne figurant pas sur la liste des migrs, devait tre mis
en possession des biens de ses parents, s'ils n'avaient pas t alins.

 une poque o toute faveur tait tarife, il n'avait pu enlever qu'
prix d'or et qu' la suite de dmarches multiplies cette dcision
bienveillante. Mais,  l'heure o il s'loignait de Paris, en emmenant
avec lui les tres qu'il aimait, tant de joie gonflait son coeur qu'il ne
regrettait ni le temps perdu ni l'argent dpens. Les mauvais jours
eux-mmes, ces jours allongs par la douleur et l'angoisse, il les
oubliait. Parvenu au terme de sa course, aprs un long et fatigant
voyage, il n'y pensait plus,  ces jours maudits; toute son me se
concentrait dans la contemplation de l'avenir qui, pour la premire
fois, s'annonait clment et doux. Cependant, on atteignait le sommet de
la cte de Saint-Baslemont. La chaise de poste, emporte par son robuste
attelage, roula avec fracas sur le pav, entre les maisons du village,
se dirigeant vers le chteau. Alors, dans l'entre-billement des portes,
aux croises entr'ouvertes se montrrent des ttes curieusement
penches. Attirs au seuil de leurs demeures par le bruit des roues, les
habitants de Saint-Baslemont se demandaient quels taient ces voyageurs
qui arrivaient en grand quipage dans un temps et dans un pays o, en
fait d'quipages, on ne rencontrait gure, depuis plusieurs annes, que
ceux des commissaires de la Rpublique en mission. Et comme la voiture
s'arrtait sur la place du chteau, devant les vieilles grilles, elle y
fut entoure d'une foule de gens presss de voir les arrivants. Valleroy
ouvrit vivement la portire et mit pied  terre. Puis, tandis que ses
compagnons descendaient derrire lui, il interpella les curieux.

--Bonjour, mes amis, dit-il. Ne me reconnaissez-vous pas?

Et comme on lui rpondait en prononant son nom, il ajouta:

--Oui, c'est moi qui vous reviens aprs une longue sparation, et qui
vous ramne le fils de vos anciens seigneurs, celui que vous appeliez le
chevalier de Malincourt. Embrasse ces braves gens, Bernard,
continua-t-il, en s'adressant  ce dernier. Ils ont toujours t les
fidles amis de ta maison.

Bernard s'excutait. Trs mu, mais trs digne, il parcourait les
groupes, distribuait des poignes de main, recevait de rudes accolades,
et son retour inattendu provoquait tant de cris de joyeuse surprise,
tant de manifestations sympathiques, qu'il ne savait comment exprimer sa
propre joie et traduire sa reconnaissance. Pendant ce temps, Valleroy
causait  l'cart avec de vieilles connaissances, s'informait des
vnements survenus en son absence et se renseignait, afin de savoir si
le chteau avait t mis en vente. Tout  coup, il appela Bernard, et
celui-ci s'tant approch, il lui dit:

--Remercions Dieu, Bernard. Le chteau t'appartient toujours. Aprs la
mort de tes parents, il a t confisqu avec leurs autres biens et le
dcret de confiscation a mme t signifi  la municipalit de
Saint-Baslemont. Mais elle n'en a tenu aucun compte. Elle a toujours
nglig de mettre le domaine en vente et s'est contente de le prendre
sous sa protection, de telle sorte qu' dfaut d'un nouveau propritaire
et grce  la dcision que j'ai fait rendre en ta faveur, non seulement
tu es libre de rentrer  Saint-Baslemont, mais encore tu peux t'y
considrer toujours comme chez toi, et ce rsultat, tu le dois aux
anciens vassaux de ton pre qui, tous, sans exception, se sont faits les
complices de la municipalit pour empcher la vente de tes biens.

--Oh! les braves gens! s'cria Bernard. Mes amis, dit-il en s'adressant
 eux, je n'oublierai jamais ce que vous avez fait pour mon frre et
pour moi.

--Mais o est-il, votre frre? demanda une voix. Pourquoi ne le
voyons-nous pas avec vous?

Embarrass pour rpondre, Bernard regarda Valleroy comme pour solliciter
un conseil. Valleroy comprit et fit lui-mme la rponse.

--Le citoyen Armand nous rejoindra bientt et il s'unira au citoyen
Bernard pour vous remercier du dvouement dont vous leur avez donn
l'clatant tmoignage. Et maintenant, reprit-il, en s'adressant 
Bernard, entre dans ta maison, mon enfant; entres-y la tte haute et
reprends-en publiquement possession.

Lui-mme s'avana vers la grille, saisit une chane qui descendait le
long de la porte et la tira brusquement. On entendit un son de cloche,
et, des communs situs sur la droite de la cour d'honneur, on vit sortir
un vieillard robuste et trs droit, dont le visage sillonn de rides
s'claira d'un sourire d'tonnement en apercevant la bonne figure de
Valleroy.

--C'est Chourlot! fit Valleroy. Arrive, mon vieux, cria-t-il. Je te
ramne ton matre.

Chourlot htait le pas. Puis, quand il fut prs de la grille, il tira de
sa poche une cl que ses mains tremblantes introduisirent dans la
serrure, tandis qu'il bgayait, d'une voix qu'tranglaient les larmes:

--Valleroy! Monsieur le Chevalier!

--Ne m'appelle plus ainsi, dit Bernard. La Rvolution a aboli les
titres.

--Elle a eu beau les abolir, vous serez toujours pour moi M. le
chevalier!

La porte tait ouverte, et Bernard, sautant au cou du brave homme,
l'embrassa vigoureusement! Ce dernier balbutiait:

--M. le comte m'avait confi le chteau. Je vous le remets, Monsieur le
chevalier; vous le trouverez tel qu'il l'a laiss. Grce  Dieu, je n'ai
pas eu  dfendre votre domaine, car toute la population de
Saint-Baslemont m'aidait  le garder.

Bernard, de nouveau, remercia ces braves gens. Puis, prenant cong
d'eux, il franchit la grille, suivi de ses compagnons de route, et
pntra dans la cour d'honneur, au fond de laquelle le chteau droulait
son antique faade, enveloppe de silence et voile de mlancolie, avec
ses portes et ses fentres closes. Mais, quelques instants aprs, elles
s'ouvraient, ces fentres et ces portes, et, de nouveau, la vieille
maison se remplissait d'air et de lumire. Comme l'avait dit Chourlot,
elle tait telle que l'avait laisse Bernard, deux ans avant, lorsqu'il
s'enfuyait sous la conduite de Valleroy. Il voulut la parcourir du haut
en bas, revoir la chambre de ses parents, la salle o ils avaient t
arrts par Joseph Moulette, la chambre o lui-mme tait n et o, tant
de fois, il avait attendu le sommeil, berc dans les bras de sa mre.

Pendant ce temps, Valleroy descendait dans les souterrains et s'assurait
que les trsors de la famille de Malincourt taient toujours  la place
o le comte, au moment de partir, les avait enfouis. Tranquille de ce
ct, il s'occupa de prparer pour Bernard, pour tante Isabelle, pour
Nina, pour le P. David et pour lui-mme, une installation provisoire, en
attendant qu'on pt secouer la poussire entasse sur les murs, sur les
meubles, sur le plancher, remettre chaque chose  sa place, rendre au
chteau sa physionomie d'autrefois.

--Si j'avais t prvenu de votre arrive, disait Chourlot, j'aurais
tout prpar pour vous recevoir.

--Mais je ne pouvais te prvenir, rpondait Valleroy. Je ne savais si le
chteau n'avait pas pass en d'autres mains, ni mme si tu y tais
encore.

Avant la nuit, grce  Chourlot et  d'anciens serviteurs du comte de
Malincourt qui s'taient consacrs aussi  la garde et  la conservation
du domaine, les ordres donns par Valleroy taient excuts, les
chambres prtes, et les voyageurs pouvaient procder  quelques soins de
toilette avant de se runir pour le souper. Quand on se mit  table,
Bernard avait dj parcouru le parc en compagnie de Nina et revu les
lieux familiers o s'tait coule son enfance.

Aprs le repas, tante Isabelle alla coucher l'enfant, qui tombait de
fatigue et de sommeil. Elle ne vint retrouver, ses amis qu'aprs l'avoir
vu s'endormir. Bernard alors se retira, car lui aussi tait las de ce
long voyage de Paris  Saint-Baslemont qui durait depuis huit jours.

Tante Isabelle, le P. David et Valleroy restrent donc seuls.

--Parlons maintenant de nous, mon Pre, dit alors Valleroy  l'ancien
religieux. Avant de quitter Paris, je vous ai confi l'intention o nous
sommes, tante Isabelle et moi, de nous marier et notre volont de
clbrer ici notre mariage. C'est mme pour nous aider  raliser ce
projet que vous avez consenti  nous accompagner  Saint-Baslemont.

--Ce n'est en effet, que dans ce but, rpondit le P. David. J'ai hte de
partir pour l'Italie. Il y a  Rome une maison de l'Ordre auquel
j'appartiens. J'espre qu'on voudra m'y recevoir. La Rvolution m'a
dli de mes voeux, mais elle n'en avait pas le droit, et l'et-elle
possd, ce droit, je n'en voudrais pas profiter. Moine je suis, moine
je veux mourir. Je partirai donc, ds que vous serez maris, mes amis.

--Nous ne vous retiendrons pas longtemps, mon Pre. Ds demain, je ferai
 la municipalit de Saint-Baslemont les dclarations ncessaires en vue
de notre union. D'ici  huit jours, elle pourra y procder. Mais comme
tante Isabelle et moi ne considrons le mariage civil que comme une
formalit insuffisante, nous vous demanderons ensuite de nous bnir. La
crmonie s'accomplira ici, secrtement, et ensuite vous serez libre.
M'approuvez-vous, tante Isabelle?

--J'approuve tout ce que vous faites, Valleroy, rpondit la jeune femme
en tendant la main  son fianc.

--Tout reste donc ainsi convenu, reprit Valleroy.

On dormit paisiblement cette nuit-l au chteau de Saint-Baslemont. Pour
la premire fois depuis deux ans, aprs tant de cruelles preuves
hroquement supportes, Bernard et ses amis pouvaient se livrer au
repos en toute scurit, sans avoir  redouter les jours qui devaient
suivre.

Le lendemain, tout le monde tait debout de bonne heure. Tandis que
Bernard promenait  travers le domaine de Malincourt tante Isabelle,
Nina et le P. David, Valleroy commenait ses dmarches auprs de la
municipalit en vue de hter son mariage et de faire rgulariser en mme
temps la situation de Bernard,  l'aide des dcisions qu'il avait
obtenues avant de quitter Paris, en faveur de l'hritier des Malincourt.
Comme il l'avait prvu, ces dmarches et les formalits qu'elles
ncessitaient exigrent une semaine durant laquelle il eut  s'occuper
de rendre habitable le chteau. Mais il se prodigua, et, grce  son
activit, les choses,  l'expiration du terme qu'il s'tait fix,
avaient march comme il le souhaitait.




CHAPITRE XXI

LE TEMPS S'ENVOLE


Un matin, de bonne heure, tante Isabelle et Valleroy se rendirent  la
municipalit de Saint-Baslemont. En prsence de quatre tmoins, le maire
les maria conformment aux lois nouvelles dictes par la Rvolution.
Puis ils rentrrent au chteau o le P. David devait, la nuit venue,
consacrer leur union d'aprs les rites de l'Eglise, abolis par le
nouveau rgime, mais que, mme en pleine Terreur, les catholiques
avaient observs autant qu'ils le pouvaient. Aprs le souper, dans une
pice situe au premier tage, qui servait jadis d'oratoire  la
comtesse de Malincourt, le P. David, aid de Bernard et de Valleroy,
dressa un autel qu'il orna de guipures et de dentelles, de candlabres
d'argent et de fleurs d'arrire-saison, cueillies dans le parc avant la
fin du jour par tante Isabelle. L'glise du village, abandonne depuis
longtemps, avait fourni les vtements sacerdotaux, les vases sacrs, et
mme pour Bernard, qui devait assister l'officiant, une soutane rouge et
un surplis d'enfant de choeur.

Puis, lorsque ces prparatifs furent termins, on attendit dans le
recueillement que sonnt minuit. Alors, dans cette chapelle improvise,
vinrent prendre place Chourlot et Nina qui seuls devaient tre prsents
 la crmonie, puis Valleroy et tante Isabelle. Ils s'agenouillrent
devant l'autel, et, au moment o les pendules du chteau frappaient les
douze coups de minuit, le P. David entra, prcd de Bernard.

En quelques paroles loquentes, il traa aux poux le tableau de leurs
nouveaux devoirs et formula les voeux dont il allait demander pour eux la
ralisation. Il les unit ensuite et clbra la messe  leur intention,
tandis que, courbs au pied de la croix, ils remerciaient Dieu qui
mettait un terme  leurs preuves et liait  jamais leurs coeurs en leur
versant l'oubli du pass dans la perspective d'un bonheur infini.

La crmonie tait termine dj, le P. David avait quitt les vtements
sacerdotaux, quand soudain, du rez-de-chausse, monta un bruit sourd. 
l'une des portes du chteau, du ct du parc, des coups prcipits se
faisaient entendre. Il y eut un moment de surprise et d'inquitude.

--Qui nous arrive? demanda Valleroy en se levant.

--Nous n'attendons personne, objecta tante Isabelle.

--C'est peut-tre Armand qui revient! s'cria Bernard. Sur ce mot,
Valleroy s'lana hors de la pice, suivi de Chourlot qui portait un
flambeau. Ils arrivrent au rez-de-chausse contre la porte  laquelle
on frappait. Et comme les coups redoublaient:

--Qui va l? interrogea Valleroy.

--Un proscrit qui sollicite un asile, rpondit une voix mle.

--Il n'y a de proscrits aujourd'hui que les jacobins et les terroristes
souffla Valleroy  l'oreille de Chourlot. Dfions-nous...

--N'ouvrez pas! murmura Chourlot.

--Tous les malheureux ont droit  notre pitis Tournant la cl dans la
serrure, Valleroy entre-billa la porte. L'ouverture n'tait pas grande,
mais, si peu qu'elle le ft, elle l'tait assez pour permettre  un
homme de passer, et le proscrit, s'y prcipitant, entra dans le chteau
o,  peine entr, il tomba  genoux, sans qu'on pt voir son visage
dissimul sous les larges bords de son chapeau.

--Par piti, ne me repoussez pas, murmura-t-il. Je suis poursuivi; j'ai
march depuis le lever du jour et n'ai pu trouver ni un morceau de pain
ni un verre d'eau.

--Dites au moins qui vous tes, reprit Valleroy. Puisque vous vous tes
arrt  cette porte, c'est que vous saviez que personne, dans notre
maison, n'est capable de vous dnoncer.

Alors, l'inconnu redressa son front courb, en se relevant lentement.
Mais, tout  coup, il bondit et poussa un cri en montrant son visage 
Valleroy, qui, stupfait  son tour, laissait chapper de ses lvres le
nom de celui qu'il venait de reconnatre et qui n'tait autre que Joseph
Moulette, dit Curtius Scoevola, prsident du club des jacobins d'Epinal,
et ancien secrtaire de l'accusateur public Fouquier-Tinville.

--Oui, c'est moi, c'est bien moi, Joseph Moulette. Mais, toi-mme,
Valleroy, comment es-tu ici?

--Je rpondrai plus tard  ta question, fit Valleroy. Tu m'as dit tout 
l'heure que tu avais faim et soif. Tu vas manger et boire. Nous
causerons ensuite.

 voix basse, il donna un ordre  Chourlot, qui disparut.

--Le chteau est-il habit? interrogea Joseph Moulette en promenant tout
autour de lui des regards qui trahissaient son inquitude.

Valleroy devina sa pense;

--Il est habit. Mais ceux qui l'habitent ont l'me noble et gnreuse,
et tu ne cours aucun risque au milieu d'eux.

--Je peux donc respirer. C'est la premire fois depuis mon dpart de
Paris, que je dormirai sans craindre d'tre surpris par ceux qui me
cherchent.

--Viens d'abord te rassasier.

Passant le premier, Valleroy conduisit le citoyen prsident dans la
salle  manger o Chourlot venait de mettre un couvert sur un coin de
table et de servir les restes du souper.

--Je me reconnais, dit Joseph Moulette, on s'asseyant. C'est ici, dans
cette pice, qu'en 92, j'arrtai le ci-devant comte de Malincourt et la
ci-devant comtesse, son pouse.

--C'est donc par ta faute qu'ils sont alls  l'chafaud, rpliqua
Valleroy. Ne rappelle pas ce souvenir dans leur maison. Cela te
porterait malheur.

Joseph Moulette le regarda, une expression de crainte aux yeux, car,
dans cet avertissement, il avait saisi comme un accent de menace. La
physionomie tranquille de Valleroy le rassura. Cdant au besoin, il se
mit  manger avec avidit. Tant que dura son repas, Valleroy resta
silencieux, se contentant de le contempler. Mais, bientt, cette
attitude devint intolrable  Joseph Moulette. Pour chapper plus vite 
ce regard qui l'enveloppait et semblait vouloir pntrer jusqu' son
me, il se hta.

--J'ai fini, dit-il tout  coup en repoussant son assiette d'un geste
brusque et en s'cartant de la table. Raconte-moi maintenant comment il
se fait que je te retrouve dans cette maison.

--Parle le premier, citoyen prsident.

--Eh ne me donne plus ce titre. J'expie assez cruellement le prilleux
honneur de l'avoir port. Je lui dois mes malheurs actuels. C'est grce
 lui que je suis hors la loi.

--Aprs le rle que tu as jou pendant la Terreur, il fallait s'y
attendre, observa philosophiquement Valleroy.

--Tu te souviens qu'au moment de la chute de Robespierre, j'tais en
prison, continua Joseph Moulette. L'vnement de thermidor ne me surprit
pas. Je l'avais prvu le jour mme de mon arrestation. Du moment qu'il
tolrait qu'on emprisonnt les patriotes tels que moi, Robespierre tait
perdu.

--Tu fus arrt parce que Fouquier-Tinville t'accusa de le trahir.

--Et c'est vrai que je le trahissais. Mais, tu sais pourquoi, Valleroy.
Je voulais que la ci-devant chanoinesse de Jussac et la nomme Isabelle
Lebrun vcussent aussi longtemps que ce serait utile  nos intrts.

--N'invoque pas cette excuse, Joseph Moulette. Ce n'est pas en
prolongeant l'existence de ces pauvres femmes que tu t'es perdu.
Fouquier-Tinville a toujours ignor les engagements que tu avais pris
envers moi et notre accord. Ce qui t'a valu ta disgrce, c'est que tu
vendis tes services  d'autres malheureux auxquels tu avais promis de
les sauver. Et cela, tu le faisais  mon insu. Tu ne les as pas sauvs,
quoique ayant reu le prix dont vous tiez convenus ensemble, et leurs
parents t'ont dnonc.

Joseph Moulette ne put contenir un geste de surprise irrite. Mais, il
le rprima presque aussitt, et, souriant d'un mauvais sourire, il
reprit:

--Quelle qu'ait t la cause de mon arrestation, sans le 9 thermidor,
j'tais perdu. Cette journe assura mon salut, et le mois suivant,
j'obtenais ma mise en libert. J'en profitai pour fuir Paris o les
patriotes ne trouvaient plus justice. Je retournai  pinal avec
l'espoir de m'y faire oublier. Mais, l aussi la raction triomphait, et
quand j'arrivai dans cette ville ce fut pour apprendre que les autorits
nouvelles avaient demand  Paris et obtenu ma mise hors la loi, comme
terroriste. Depuis, j'erre de tous cts, dnonc, poursuivi, traqu.
Partout on me demande mes papiers d'identit, et comme je ne puis les
exhiber sans rvler qui je suis et sans me perdre de partout je suis
oblig de m'enfuir.

--Mais, dans quel but es-tu venu te rfugier ici?

--Les hasards de ma fuite m'ont conduit de ce ct. Alors, je me suis
rappel que ce chteau, son parc, les bois qui l'entourent offraient
d'inaccessibles retraites. J'y suis venu dans la pense d'y vivre cach.
Mais, ce soir, j'tais extnu, affam, couvert de meurtrissures. Quand,
tout  l'heure, j'ai frapp  cette porte, au risque de rencontrer des
hommes sans entrailles, capables de me livrer  mes ennemis, j'tais las
de vivre, et la mort me semblait prfrable aux souffrances que j'ai
endures. Heureusement, je t'ai trouv et tu me sauveras.

--Oui, je te sauverai, rpondit gravement Valleroy. L'humanit m'en fait
un devoir.

--L'humanit et l'amiti, car tu es mon ami.

--Dis plutt que tu as cru que je l'tais.

--M'aurais-tu tromp? demanda Joseph Moulette stupfait.

Depuis un moment, Valleroy se contenait.  cette question, il clata:

--Si je t'ai tromp! Mais je n'ai pas fait autre chose depuis que je te
connais! Je t'ai tromp  Coblentz o, tout en feignant de seconder tes
menes criminelles, je te dnonais  la police de l'lecteur et
obtenais ton arrestation pour t'empcher de nuire  la famille de
Malincourt. Je t'ai tromp au club des jacobins quand je t'y retrouvai
en te laissant croire que j'tais dispos  devenir de nouveau ton
complice pour t'enrichir et m'enrichir de la dpouille des innocents. Je
t'ai tromp, le lendemain, dans le cabinet de Fouquier-Tinville, en
inventant une histoire de trsor cach dans le chteau de Jussac, 
l'unique effet de sauver la chanoinesse. Je t'ai tromp plus tard encore
quand j'exigeai qu'Isabelle Lebrun ne compart pas devant le tribunal
rvolutionnaire. Oui, grce  ta sottise plus encore qu' mon habilet,
j'avais fait de toi ma dupe et l'instrument de mes desseins. Et toi,
pauvre niais, tu n'as rien vu, rien devin, rien compris. Tu as ajout
foi  tous mes mensonges. Plus ils taient grossiers, plus ils te
trouvaient crdule. Si tu m'avais observ pourtant... Regarde-moi,
citoyen prsident, ai-je l'air d'un sclrat de ton espce?

Tout en parlant, Valleroy marchait fivreusement  travers la salle,
passant et repassant devant Joseph Moulette mdus, immobile et comme
clou sur sa chaise.

-Mais qui donc es-tu? demanda timidement ce dernier. Valleroy s'arrta
et, pench sur lui, il rpondit:

--Je suis le fidle serviteur du comte et de la comtesse de Malincourt,
que tu es venu surprendre ici quand ils allaient s'enfuir et dont, pour
t'emparer de leurs biens, tu as caus la mort. Je suis l'ami de leurs
fils qui auraient subi le mme sort que leurs parents si,  Coblentz, je
ne m'tais mis entre eux et toi pour les protger contre tes tentatives
d'espionnage. Je suis enfin le mari d'Isabelle Lebrun qui, plus heureuse
que la chanoinesse de Jussac, a t prserve et qui seule te protge
aujourd'hui, car si elle avait pri, tu ne serais pas vivant.

--Vas-tu maintenant chercher  te venger de moi? interrogea Joseph
Moulette, courb sous l'effroi.

--Me venger? Non, dit ddaigneusement Valleroy. Tu es arriv 
Saint-Baslemont dans un jour heureux, un de ces jours qui disposent  la
clmence. Je t'ai promis de te sauver et je te sauverai. Seulement, je
dois t'avertir que le matre de ce chteau se nomme le chevalier Bernard
de Malincourt. C'est cet enfant qui,  Paris, passait pour mon neveu, et
qui, maintes fois, alla te porter mes messages. Tche de ne pas te
trouver sur son chemin, car il te connat, et je ne sais si, en songeant
 ses parents guillotins, il serait dispos  user envers toi d'une
clmence gale  la mienne.

 ces mots, Joseph Moulette se leva. S'efforant de dissimuler sous une
ironie voulue la peur qu'excitait en lui l'imptueux discours de
Valleroy, il murmura:

--Elle me semble dangereuse, ta clmence, citoyen. Et peut-tre vaut-il
mieux que j'aille chercher ailleurs un autre asile...

--Tu es libre de partir et libre de rester. Si tu restes et si tu suis
aveuglment mes conseils, je me porte garant de ta scurit. Si tu pars,
on tchera de t'oublier. Choisis.

Joseph Moulette ne rpondit pas sur-le-champ, comme s'il et voulu se
recueillir avant de prendre une dcision. Eh attendant qu'il la fit
connatre, Valleroy allait et venait de nouveau dans la salle
silencieuse, cherchant  dominer son impatience et sa colre, vitant
d'arrter ses regards sur le sinistre coquin que la destine vengeresse
venait de lui livrer. En se montrant gnreux, il croyait n'avoir rien 
redouter de lui. Il ne le considrait plus que comme une bte venimeuse
mise  jamais dans, l'impossibilit de mordre. Mais, s'il l'et observ,
il aurait bien vite compris que le drle ne se jugeait pas ainsi, et
que, loin de se croire dsarm, il ruminait dj quelque vengeance, car
sur sa face blmie revenait l'expression sournoise qui lui tait
habituelle.

--Es-tu dcid? demanda brutalement Valleroy lass d'attendre.

--Je reste et je me fie  ta gnrosit, supplia d'un ton trs humble
Joseph Moulette.

Chourlot attendait dans une pice voisine la fin de cet entretien.
Valleroy l'appela.

--Voici un homme que je te confie, lui dit-il, en dsignant le citoyen
prsident. C'est un proscrit.  ce titre, et puisqu'il est venu chercher
prs de nous un refuge, nous lui devons secours. Cette nuit, il couchera
prs de toi, dans les communs. Demain, nous aviserons  le mieux
installer.

--Suivez-moi, Monsieur, rpondit Chourlot.

Joseph Moulette balbutia un remerciement. Puis il sortit; la tte basse,
derrire le vieux paysan,  la garde duquel Valleroy venait de le
remettre, et ce dernier s'empressa de rejoindre sa femme et ses amis.
Nina dormait. Mais Bernard n'avait pas voulu se coucher sans revoir
Valleroy. Il veillait avec tante Isabelle et le P. David.

--Que s'est-il pass? demanda-t-il  Valleroy.

--Un vnement sans importance. Nous en reparlerons:

Ce soir-l, Valleroy ne voulut rien dire de plus. Mais, le lendemain, il
confessa  Bernard toute la vrit.

--Comment ce misrable a-t-il os se prsenter ici? s'cria Bernard;
indign.

--Il ignorait qu'il nous y trouverait;

--Mais, maintenant qu'il sait que nous y sommes, persistera-t-il  y
demeurer?

--Il est convaincu que tu ne chercheras pas  tirer vengeance de lui.

--Il se trompe. J'ai le droit de chtier le meurtrier de mes parents.

--As-tu ce droit, Bernard? N'est-ce pas  Dieu,  Dieu seul qu'il
appartient? Et puis, frapper un homme qui est venu se rfugier  ton
foyer!... Laisse-le  ses remords.

--Alors, qu'il aille les traner ailleurs. Je ne puis rpondre de moi si
mon regard s'arrte sur lui.

--Tu lui refuses donc l'hospitalit?

--Je consens  la lui accorder tant qu'il sera empch de trouver un
autre asile. Mais, peut-tre, est-il possible de lui en assurer un
ailleurs que dans cette maison, ou mme de le faire sortir de France.
Tout ce que tu voudras, Valleroy, sauf la prolongation de son sjour
ici.

--C'est bien, il partira, rpondit Valleroy.

Le mme jour; il signifia  Joseph Moulette la volont de Bernard.

--Tu ne peux rester prs de lui, dit-il. Ta prsence lui rappellerait
trop d'affreux souvenirs, et toi-mme, tu comprendrais bientt que tu
n'es pas en sret dans une maison o tu as laiss des traces
sanglantes.

--Je partirai, puisqu'on me chasse.

--On ne te chasse pas. On consent mme  te garder tant que ta vie et ta
libert seront en pril. Mais on souhaite ton loignement et on pense,
que tu trouveras aisment une autre retraite. Si mme tu veux passer la
frontire on s'offre  seconder tes efforts, pour y atteindre.

--Passer la frontire! Comment? Elle est occupe par l'arme de la
Rpublique, et je ne parviendrais pas jusque-l. Je ne veux pas tenter
l'aventure. Je quitterai Saint-Baslemont  la nuit.

En prononant ces mots sa voix rvlait moins de rsignation que de
sourde colre. On et dit qu'il menaait. Mais Valleroy ne s'en alarma
pas convaincu que le personnage ne pouvait rien, contre les habitants du
chteau. Toutefois, par prudence, il le surveilla jusqu'au soir. La nuit
venue, dans la petite chambre qu'occupait Joseph Moulette et de laquelle
il n'tait pas sorti de tout le jour, Chourlot lui servit un copieux
repas. Le citoyen prsident put manger  sa faim et boire  sa soif.
Quand il eut fini, Valleroy lui glissa quelques pices d'or dans la main
et accompagna ce don gnreux d'un avertissement solennel:

--Tu nous as fait beaucoup de mal, Joseph Moulette. Tu as vu comment
nous nous vengeons. Profite de cet exemple et puisse le ciel ouvrir ton
me au repentir! Et surtout, garde-toi de revenir par ici. Il ne faut
braver ni Dieu ni les hommes.

Joseph Moulette s'inclina sans prononcer une parole. Puis il s'loigna,
suivi de Valleroy et de Chourlot qui l'escortrent jusqu'au del de la
grille et demeurrent debout, sur le seuil du chteau jusqu' ce qu'il
et disparu au dtour de la route dserte qu'enveloppait l'ombre du
soir.

--Bon voyage! murmura Valleroy.

--Est-ce bien prudent de laisser partir ce coquin? demanda Chourlot.
M'est avis que, puisque vous le teniez, il fallait le mettre dans
l'impossibilit de nuire.

--L'assassiner? Y penses-tu, Chourlot?

--Quand on rencontre une vipre, on l'crase.

--Bah! celle-ci a puis son venin.

--Puissiez-vous dire vrai, Monsieur Valleroy, et n'avoir pas  regretter
un jour votre bont!

Durant la semaine qui suivit cet vnement, les habitants de
Saint-Baslemont assistrent  un autre dpart. Mais loin d'tre pour eux
une dlivrance, celui-ci devait exciter leurs regrets. Le P. David les
quittait pour se rendre  Rome, o il allait reprendre le joug
monastique sous lequel il voulait finir sa vie. Depuis longtemps, il
partageait et consolait leurs douleurs. Grands et petits lui avaient
vou autant d'affection que de reconnaissance. Tout ce qu'avait appris
Bernard pendant ces deux annes, tout ce qu'il savait, les
dveloppements de son esprit, la maturit de ses jugements, l'lvation
de son me, c'est au P. David qu'il en tait redevable non moins qu'aux
tragiques vnements dans lesquels il avait puis l'exprience, le
sang-froid, l'nergie. En le perdant, il perdait un matre indulgent,
patient et sr, une source inpuisable de sages conseils. La sparation
fut cruelle, et Bernard pleurait quand, au moment de s'loigner, le P.
David voulut bnir les amis qu'il laissait derrire soi. Le jour de son
dpart fut un jour de tristesse et de deuil.

Maintenant, l'existence des habitants de Saint-Baslemont allait revtir
une physionomie nouvelle. Aux troubles de Paris,  ces agitations
rvolutionnaires au milieu desquelles ils avaient vcu de longs jours,
succdait pour eux le calme rconfortant de la libre vie des champs. En
quelques semaines, ils en avaient ressenti si vivement les salutaires
effets que, venus dans les Vosges avec le dessein de n'y faire qu'une
halte, Bernard, tante Isabelle et Valleroy tombrent d'accord pour y
demeurer jusqu'au moment o la France serait pacifie. Les intrts de
Bernard n'exigeaient pas sa prsence  Paris, pas plus que celle de
Valleroy; Kelner suffisait  les dfendre. En revanche, ils justifiaient
son sjour  Saint-Baslemont, o manquait depuis longtemps l'oeil du
matre, o manquait surtout pour l'exploitation du domaine la main
habile et vigoureuse de l'intendant des Malincourt. Il tait donc dcid
qu'on ne retournerait pas  Paris de si tt, et comme aprs les preuves
antrieures, la perspective de quelques mois  passer loin du bruit des
villes et dans la paix de la campagne offrait une rare douceur, la
dcision rendait tout le monde heureux.

On touchait alors  la fin de l'automne. Au-dessus des bois effeuills
et jaunis, le vent froid des hautes montagnes annonait l'hiver. Mais la
neige ne tombait pas encore et frquemment le soleil se montrait. On
partait alors pour de grandes promenades d'o les enfants rapportaient
apptit, force et sant. Nina se dveloppait  miracle. Sous son visage
de chrubin brun, dans le flot de ses cheveux noirs, perait la beaut
de la jeune fille en closion.

Ce n'tait pas seulement une fraternelle tendresse que Bernard
nourrissait pour elle: c'tait aussi une admiration passionne qui ne
tolrait ni les critiques ni mme les maternelles remontrances de tante
Isabelle. Cette admiration tait d'ailleurs rciproque, car Nina
considrait son chevalier comme le plus accompli des chevaliers comme le
plus beau, le plus vigoureux, le plus habile, et  la voir prs de lui,
on devinait aisment qu'elle tirait vanit de ce protecteur dont ses
exigences enfantines et ses caprices ne lassaient jamais la patience.
Quoi quelle voult, quoi qu'elle demandt, Bernard s'ingniait toujours
 la satisfaire. Rien ne se pouvait de plus touchant que les tmoignages
de son incessante sollicitude pour la mignonne crature que la destine
avait introduite et fixe au foyer des Malincourt.

Quant  lui, il se transformait  vue d'oeil. Il allait vers, seize ans
et avait presque la taille d'un homme. Bien qu'encore un peu grle, sa
poitrine s'largissait. Son visage s'tait virilis; l'expression
pntrante et grave de son regard s'accentuait. Sa dmarche, ses gestes,
son allure dcelaient le noble sang dont il tait issu. Sous cette
sduisante enveloppe, battait un coeur fier, gnreux, sensible, une me
ardente, toujours prte  s'enthousiasmer au spectacle des actions
clatantes et des mles vertus. Tout en lui rvlait qu'il tait d'assez
forte trempe pour affronter les luttes de la vie. Son esprit de
rsolution, sa raison s'affirmaient en toutes circonstances avec tant de
spontanit que Valleroy lui-mme en subissait l'empire et qu'aprs
avoir t longtemps les guide il se laissait tenant guider volontiers.

Au moment o commenait l'hiver de 1794, le bonheur semblait, revenu au
chteau de Saint-Baslemont. Bernard en aurait joui sans contrainte si
l'absence de son frre n'et entretenu dans son coeur une plaie toujours
saignante. Mais cette absence incomprhensible et mystrieuse se
prolongeait. Aprs avoir vainement attendu Armand, aprs avoir
patiemment attendu de ses nouvelles, Bernard, du dans son attente, ne
savait que penser ni comment s'y prendre pour s'clairer sur le sort de
ce frre chri duquel il ne pouvait dire s'il tait vivant ou s'il tait
mort.

Ds les premiers froids, la neige avait tendu sur le sol, en couches
paisses, son tapis blanc et ouat. Le pays des Vosges, dans le cercle
de ses montagnes, tait comme enseveli sous ce linceul. Les routes
devenant impraticables, il semblait spar du reste du monde. Les
nouvelles du dehors n'arrivaient plus que rarement  Saint-Baslemont. On
n'en connaissait gure que ce que racontait Kelner dans les lettres
qu'il crivait une ou deux fois par mois, que ce qu'on apprenait par
quelques rares voyageurs. Les uns et les autres dcrivaient l'tat de
Paris, ses agitations incessantes la lutte qui s'engageait entre les
thermidoriens et les royalistes, les progrs de l'esprit ractionnaire,
activs par ceux-ci, combattus par ceux-l. Unies quand il s'tait agi
de renverser Robespierre, ces deux factions maintenant se menaaient, et
leur accidentelle alliance tait en train de se rompre.

Paris, si longtemps domin par la Terreur, se prononait pour les
royalistes. La Convention,  l'effet de lui rsister, cherchait un point
d'appui du ct des jacobins, qui commenaient  reprendre espoir.  la
veille de se sparer, l'Assemble discutait une constitution nouvelle,
qui devait, sous le nom de Constitution de l'an III, remplacer celle
qui, dans les mains de Robespierre, tait devenue l'instrument des maux
de la France et qu'elle ne considrait plus qu'avec horreur.

Aux frontires, les hostilits duraient encore. Des seize armes que la
France avait opposes  ses ennemis, il en restait huit. Au Nord, au
Midi, avec des fortunes diverses, elles dfendaient son territoire. Mais
la Prusse et l'Espagne demandaient la paix. Les Autrichiens et les
Anglais taient seuls disposs  continuer la guerre, les premiers en
Allemagne et en Italie, les seconds sur les mers et en Vende, o ils
soutenaient de leur or et de leurs conseils l'insurrection non encore
abattue.

Les causes de troubles et de conflits taient donc innombrables.
L'avenir restait obscur tant  cause des difficults du dehors que des
rivalits du dedans. Mais, en attendant qu'il se ralist, la socit
franaise se livrait au bonheur de vivre, sans regarder au del de
l'heure prsente.

Ces vnements n'avaient  Saint-Baslemont que des chos affaiblis. Ils
n'altraient pas la srnit de l'existence et ne troublaient en rien le
repos rparateur que gotaient Bernard, tante Isabelle et Valleroy.
Quand tombait la neige ou la pluie, ils restaient enferms. Le travail,
l'tude, les occupations usuelles remplissaient leurs instants. La
ptulance juvnile de Nina les gayait. Ds qu'un rayon de soleil se
montrait dans le ciel, on allait courir les bois. Le soir,  la veille,
devant les flammes dansantes sur les bches normes entasses dans la
chemine, on commentait les incidents de la promenade,  dfaut de
mieux.

Ce long hiver durant lequel Bernard vcut comme dans une retraite fut
salutaire  son corps et  son esprit. L'exercice et l'air sain des
montagnes imprimrent la vigueur  son organisme, en mme temps que son
instruction se compltait par des lectures suivies. La salle o se
trouvait la bibliothque devint son sjour prfr. Il y passait des
heures et des heures sans se lasser. Il en dvora tous les volumes,
s'attachant de prfrence  ceux qui racontaient des batailles,
d'clatants faits d'armes, la vie de soldats illustres. Ces rcits
flattaient son got pour les choses de la guerre, qu'avaient fait
natre, depuis 1792, les prils de la patrie attaque de toutes parts et
l'hrosme dploy par ses dfenseurs. Cette patrie devenue l'objet de
son culte, il brlait de la dfendre. Il s'y prparait en ne ngligeant
aucune occasion d'admirer ceux qui l'avaient dfendue et qu'il se
proposait d'imiter.

Au printemps, les relations de Saint-Baslemont avec le reste de la
France se renourent. On put recevoir rgulirement les journaux de
Paris. Les lettres de Kelner devinrent plus frquentes, et on cessa de
vivre dans l'ignorance complte de ce qui se passait au dehors. Alors
Bernard s'intressa aux vnements plus encore qu'il ne l'avait fait
jusque-l. Mais c'est le mouvement des armes engages sur le Rhin et en
Italie qu'il suivait de prfrence au mouvement des partis dans Paris.
Sa pense le conduisait anxieux, fivreux, passionn,  la suite des
soldats franais. Il pleurait sur leurs dfaites, applaudissait  leurs
victoires, accordant  peine une attention ddaigneuse aux luttes
politiques qui prsageaient la guerre civile. Il suivait dans leurs
campagnes les gnraux de la Rpublique: Pichegru, Moreau, Jourdan,
Kellermann, Moncey, Hoche, Marceau, Klber, Championnet, Lefebvre,
d'autres encore, destins, les uns,  une glorieuse carrire, les
autres,  une mort prochaine, non moins glorieuse. Il connaissait leurs
noms, leur valeur, leurs exploits, tandis qu'il n'aurait pu dire quels
hommes taient Barras, Tallien, Fouch, ni ceux qui, par eux et avec
eux, allaient devenir les matres de la France, en attendant celui qui
devait les clipser tous, Bonaparte, dont  ce moment les services
taient encore trop obscurs pour tre admirs et comments dans un
village perdu du dpartement des Vosges.

C'est ainsi que le temps s'coula heureux et paisible pour les habitants
du chteau de Saint-Baslemont.




CHAPITRE XXII

LES DERNIERS MFAITS DU CITOYEN PRSIDENT


Vers la fin de l't de 1795, une aprs-midi du mois de vendmiaire,
Valleroy rentrait d'une promenade sur les terres de Saint-Baslemont
quand il vit une voiture qu'escortaient deux gendarmes  cheval
s'arrter sut la place du chteau devant la grille, et descendre de
cette voiture trois personnages. Il pressa le pas et les rejoignit au
moment o ils pntraient dans la cour d'honneur. De loin, il n'avait
reconnu aucun d'eux. Mais, en les abordant, il prouva la mme sensation
que s'il se ft trouv  l'improviste en prsence d'une bande de
malfaiteurs. L'un de ces personnages tait Joseph Moulette.

Si violent fut le saisissement de Valleroy que, d'abord, il perdait son
ordinaire sang-froid, affol par le retour inattendu du sinistre coquin
parti de Saint-Baslemont, un an auparavant, misrable, vtu de haillons,
proscrit, et qui s'y prsentait maintenant en brillant quipage, les
pistolets  sa ceinture et, des pieds  la tte, transform. Assurment,
ce retour ne prsageait rien de bon. Il suffisait de voir le mchant
sourire qui voltigeait sur la face patibulaire du citoyen prsident pour
comprendre, bien qu'il affectt de garder le silence et de s'effacer
derrire ses compagnons, qu'il revenait triomphant, anim de mauvais
desseins, avide de reprendre sa revanche, ainsi qu'un messager de
malheur.

Comme Valleroy s'tait trouv aux prises avec d'autres prils, la
ncessit de faire face  celui-ci lui rendit bientt son nergie. Les
individus qu'accompagnait Joseph Moulette lui taient inconnus. Mais ils
portaient une charpe sur leur habit  longues basques et  larges
revers, une cocarde rouge  leur chapeau, autour des reins une ceinture
 laquelle attenait un sabre, et il n'eut aucune peine  deviner leur
qualit. Celui qui semblait le plus important des deux s'empressa
d'ailleurs de la dcliner.

--Nous sommes dlgus par le district d'pinal, citoyen, dit-il, et
envoys vers toi pour procder  une enqute sur des faits qui te
concernent.

--Je suis  vos ordres, citoyens, rpondit Valleroy. Si vous voulez
entrer dans la maison, nous pourrons causer librement.

Marchant devant eux, il traversa la cour et les introduisit dans une
salle au rez-de-chausse. En y entrant, celui qui avait dj parl
s'allongea dans un fauteuil avec un air de grande fatigue, et, d'un
geste lass, jeta son chapeau sur une table.

--Vous arrivez d'Epinal? demanda Valleroy en essayant de se donner des
airs niais.

--Sans dbrider, rpondit le dlgu. Nous sommes partis au petit jour.

--Mais alors, vous devez avoir besoin de vous rconforter! Le dlgu
consulta du regard ses compagnons et rpondit:

--II est certain qu'un verre de vin et une crote de pain seraient les
bienvenus.

--Je vais vous faire servir une collation, reprit Valleroy.

--Nous acceptons, et, avec le consentement du citoyen Joseph Moulette
ici prsent, nous t'autorisons  nous envoyer deux ou trois bonnes
bouteilles de ce vin vieux de Moselle dont la cave du chteau de
Saint-Baslemont tait abondamment pourvue,  ce qu'il parat, au temps
du tyran Capet. Tu permets, citoyen Moulette?

--Je permets, dit froidement celui-ci.

Valleroy tait stupfait.

--Je ne vois pas en quoi le consentement du citoyen Moulette...

Le dlgu l'interrompit.

--Tu verras tout  l'heure, citoyen Valleroy. Mais, d'abord, fais-nous
servir; nous causerons ensuite.

Quoiqu'il ne comprt rien  ce langage, Valleroy ne s'attarda pas 
discuter. Il sortit, saisissant avec empressement l'occasion qui lui
tait offerte d'tre seul un moment, de se recueillir et d'aviser aux
moyens de conjurer le danger qui venait d'clater. Dans quel but le
district d'pinal envoyait-il des dlgus  Saint-Baslemont? De quelle
mission taient-ils chargs? Pourquoi Joseph Moulette les
accompagnait-il? Autant de questions auxquelles Valleroy tait empch
de rpondre. Mais la prsence des nouveaux venus, leur langage, leurs
allures, les airs mystrieux et compasss que se donnait Joseph Moulette
en disaient assez pour prouver  Valleroy que la scurit des habitants
de Saint-Baslemont tait menace. En moins de temps qu'il n'en faut pour
l'exprimer, cette conviction se forma dans son esprit, et, du mme coup,
il conut tout un plan, d'une excution rapide et facile,  l'effet de
mettre  l'abri du pril mystrieux qu'il devinait sans le voir les
tres aims confis  sa garde.

Une fois hors de la pice o venaient d'entrer les dlgus, il aperut
Chourlot. Le vieux brave homme avait assist  leur arrive. Saisi
d'inquitude, il attendait anxieux, le moment de se trouver seul avec
Valleroy. Il allait l'interroger. Celui-ci lui coupa la parole.

--Ecoute-moi, lui dit-il, et n'oublie aucune des instructions que je
vais te donner. Notre salut  tous en dpend. Ce que veulent ces
gens-l, je l'ignore. Mais Joseph Moulette est avec eux. Par consquent,
leurs intentions sont perfides.

--Je vous l'avais bien dit, que ce coquin nous jouerait un vilain tour!
objecta Chourlot. Vous vous tes montr gnreux envers lui. Il en a
profit pour nous nuire.

--Je que j'ai fait, je le ferais encore, si c'tait  recommencer,
rpliqua Valleroy. Je ne suis pas un assassin et je n'avais pas le droit
de me faire justicier. Les rcriminations d'ailleurs sont maintenant
inutiles, et nous ne devons songer qu' nous tirer de la situation o
nous sommes.

--Que dois-je faire? demanda Chourlot.

--Tu vas servir aux citoyens du vin, du pain, de la viande froide, des
fruits, ce que tu trouveras  l'office, du vin surtout. Tu en feras
autant pour leur postillon,  qui tu promettras de prendre soin de ses
chevaux, et pour les deux gendarmes que tu installeras avec lui dans la
cuisine. Puis, quand tu les verras attabls, tu monteras sur le sige de
leur voiture et tu la conduiras au bas du parc. Une fois l, tu
attendras M. le chevalier. Il ne tardera pas  te rejoindre avec ma
femme et Nina, et tous trois partiront pour une destination que je leur
aurai indique. Quand ils seront partis, tu viendras me le dire.

--Mais, vous, Monsieur Valleroy?

--Ne t'inquite pas de moi. Je filerai quand il en sera temps. Aprs
notre dpart, et si notre absence devait se prolonger, tu demeureras ici
et, quoi qu'il arrive, tu laisseras faire sans protester. Si mme il
faut feindre de nous oublier et de nous trahir tu feindras. M'as-tu
compris?

--Je vous ai compris. Mais que redoutez-vous donc?

--La vengeance de Joseph Moulette, et je veux la djouer.

Tu vois que j'ai besoin de compter sur ton activit, sur ta prsence
d'esprit pour excuter mes ordres. Il faut que, dans une demi-heure, M.
le chevalier ne soit plus  Saint-Baslemont.

--Je cours, je cours, rpondit Chourlot. Seulement, si, au lieu de
prendre la voiture des dlgus, vous preniez une des ntres?

--Ce serait du temps de perdu, et les moments sont compts. Va, mon bon
Chourlot, et souviens-toi que je fais appel aujourd'hui  ton vieux
dvouement,  ce mme dvouement qu'invoquait, il y a trois ans, notre
matre, au moment de s'enfuir.

 ce moment, Bernard, tante Isabelle et Nina taient runis dans la
bibliothque du chteau. Tous les jours, ils s'y trouvaient ainsi,  la
mme heure, l'heure de l'tude, assis autour d'une grande table.  l'un
des bouts de cette table, Bernard lisait;  l'autre bout, Nina, un
modle sous les yeux, prenait sa leon d'criture, surveille par tante
Isabelle, qui s'tait improvise professeur pour l'instruire. Comme les
croises de la bibliothque donnaient sur le parc, ils ignoraient
l'arrive des dlgus du district d'Epinal et ne se doutaient pas qu'
ct d'eux, commenaient de graves vnements qui, de nouveau, allaient
bouleverser leur existence. Aussi, furent-ils surpris en voyant
apparatre Valleroy; non qu'il ne lui ft jamais arriv de venir
assister au travail de Bernard et de Nina, mais, parce qu' l'expression
de sa physionomie, ils devinrent qu'il avait hte de leur parler.
Bernard quitta sa place pour aller au-devant de lui; tante Isabelle se
leva, domine par le pressentiment d'un malheur, et Nina resta, la plume
en l'air, une expression de crainte dans les yeux.

--Joseph Moulette est revenu, dit Valleroy, sans attendre qu'on
l'interroget.

--Il a t assez imprudent pour revenir! s'cria Bernard. Vas-tu, une
fois de plus, le laisser s'chapper?

--Il n'est pas revenu seul, continua Valleroy. Deux dlgus du district
d'Epinal l'accompagnent, escorts eux-mmes par deux gendarmes.

--Oh! mais c'est une expdition! observa tante Isabelle.

--Quel en est le but? reprit Bernard.

--Je ne sais encore, puisque je n'ai pu m'entretenir avec ces puissants
personnages. Mais, quel qu'il soit, m'est avis qu'ils ont en tte de
dtestables desseins. Je serai mieux instruit tout  l'heure. Toutefois,
comme j'entends ne pas vous mettre  leur merci, vous partirez sur le
champ tous les trois.

--Ne partez-vous pas avec nous? dit tante Isabelle alarme dj.

--Je ne peux pas partir sans avoir convers avec nos voyageurs, sans
m'tre enquis de leurs projets, ni m'exposer  laisser derrire moi un
danger inconnu. Mais soyez sans crainte. Avant la fin du jour, je vous
rejoindrai.

--En quel lieu? demanda Bernard.

--Au bourg de Darney.

-- quatre lieues d'ici! C'est un long trajet pour des pitons.

--Il est court, pour de bons chevaux. Au moment o je vous parle, une
voiture attele stationne en bas du parc, o vous allez vous rendre. Tu
prendras les rnes, Bernard, et tu conduiras, bon train, tante Isabelle
et Nina  Darney, o tu m'attendras avec elles. Tu auras soin de
renvoyer ici l'quipage sous la conduite d'un homme sr, afin qu'il soit
restitu  ses propritaires, les citoyens dlgus du district
d'pinal,  qui je l'emprunte pour quelques heures. Nous ne sommes pas
des voleurs, nous!

--Tu as l'esprit ingnieux, Valleroy, fit Bernard en riant.

Je me demande seulement comment tu nous rejoindras.

--C'est mon affaire. Je vous rejoindrai.

--Et alors, que ferons-nous?

--Ce que les circonstances exigeront.

Ce fut dit avec tant de force que ni tante Isabelle, ni Bernard ne
songrent  rsister. Accoutums  l'intrpide sang-froid dont Valleroy
avait fait preuve en maintes circonstances prilleuses, ils savaient
qu'on pouvait se confier  lui, et ses rapides conseils les trouvrent
prts  obir.

--En route donc, dit rsolument Bernard.

--Oui, pressez-vous, fit Valleroy, il n'y a pas un instant  perdre.

Tante Isabelle se htait de jeter dans un sac de voyage ses rares
bijoux, un peu d'or, de couvrir Nina d'une mante, d'en prendre une pour
elle-mme, un vtement chaud pour Bernard. Ces prparatifs termins,
elle embrassa son mari, trs mue, mais sans dfaillance, se mettant
courageusement  la hauteur du pril qu'il s'agissait de conjurer.
Valleroy l'treignit entre ses bras et, aprs elle, leur fille adoptive
et le cher chevalier. Puis il les accompagna jusqu' l'une des portes du
chteau du ct du parc, et resta l les regardant s'loigner.

Quand il les eut vus disparatre au dtour d'une avenue qui descendait
vers l'endroit o attendait la voiture, il soupira en essuyant du doigt
une larme. Mais cet attendrissement ne dura pas.  cette heure, il avait
mieux  faire qu' s'attendrir. Une fois seul, il courut aux curies.
Des nombreux et superbes chevaux qu'elles contenaient autrefois, au
temps de la splendeur de Saint-Baslemont, il n'en restait que deux.
Employs maintenant  tous les usages, ils avaient perdu leur ardeur.
L'un, cependant, tait encore assez agile pour fournir une longue
course. Valleroy le sella, sans le dtacher, de manire  l'avoir sous
la main et prt  partir au moment opportun. Quant  ceux des gendarmes,
il les enferma sous cl dans l'arrire-curie. Puis, ces prcautions
prises, il revint  pas compts vers la salle o l'attendaient les
dlgus et Joseph Moulette. Il trouva les deux personnages officiels
attabls, le teint haut mont en couleur et la face panouie. Trois
bouteilles vides attestaient qu'ils avaient agrablement employ la
dure de son absence. Quant  Joseph Moulette, assis avec eux, il
s'abstenait de manger et de boire, et le regard ddaigneux dont il les
enveloppait exprimait le blme muet que leur intemprance mettait sur
ses lvres.

--Voil un drle qui tient  ne pas laisser sa raison dans les pots,
pensa Valleroy. C'est donc qu'il mdite quelque crime. Attention!

Comme pour justifier cette opinion, Joseph Moulette, en le voyant
entrer, lui dit d'un accent de froide svrit:

--Tu as bien tard, citoyen Valleroy!

--Le temps m'tait-il mesur, citoyen Moulette?

--Les citoyens t'attendent pour t'interroger.

--Me voici prt  leur rpondre.

Joseph Moulette fit aux dlgus un signe  la fois imprieux et
suppliant. Ce signe fut compris et l'un d'eux, se tournant vers
Valleroy, lui parla:

--Une grave accusation pse sur toi, citoyen, et nous sommes ici pour
nous informer de ce qui peut la fortifier ou la rduire  nant. Avant
de commencer notre enqute, j'ai le devoir de t'interroger et je vais le
remplir.

--Je remplirai le mien en rpondant sans dtours.

--Savais-tu qu'aprs la mort du ci-devant comte et de la ci-devant
comtesse, propritaires de ce chteau, leurs biens avaient t
confisqus au profit de la nation? Ne me rponds pas que tu l'ignorais.
Nous savons le contraire.

--Alors, pourquoi m'interrogez-vous? observa railleusement Valleroy.

L'observation dcontenana le citoyen dlgu, prpar dj par quelques
verres de vin  une dfaite facile. Il adressa  Joseph Moulette, dans
un regard teint, une interrogation.

--Cde-moi la parole, dit ce dernier. Ce n'est pas un interrogatoire
qu'il y a lieu de faire subir au citoyen, mais un acte d'accusation
qu'il faut lui signifier.

--Et je l'aime mieux ainsi, rpliqua Valleroy. Voyons ton acte
d'accusation, citoyen prsident.

Celui-ci continua:

--L'an dernier,  Paris, aprs thermidor, tu t'es prsent au Comit de
sret gnrale, et, surprenant sa bonne foi, tu as fait restituer ce
chteau de Saint-Baslemont  celui que tu appelles ton matre, le
ci-devant chevalier Bernard de Malincourt. Tu n'as obtenu cette
restitution qu' l'aide d'un mensonge. Contrairement  la vrit, et
profitant d'une erreur, tu as affirm que le ci-devant chevalier n'avait
pas migr. C'tait faux. Non seulement il avait migr, mais tu ne
l'ignorais pas, puisque tu vcus avec lui  Coblentz, o vous conspiriez
tous deux contre la Rpublique et contre la libert. J'ai t le tmoin
de vos complots et j'en fus la victime.

--O veux-tu en venir, citoyen prsident?

--A ceci, c'est que la restitution prononce au profit du ci-devant
chevalier de Malincourt, n'ayant t obtenue que par un subterfuge
coupable, elle est nulle en fait et en droit; qu'en consquence, ce
chteau n'a pas cess d'appartenir  la nation, et que c'est faussement
que le ci-devant chevalier s'en prtend propritaire. Il le prtend sans
droit et c'est sans droit aussi qu'il l'habite et que tu l'habites avec
lui. Tu ne seras donc pas surpris si les citoyens dlgus vous
signifient  tous deux un arrt d'expulsion.

--Un arrt d'expulsion! Pris par qui?

--Par le Comit de sret gnrale, qui l'a transmis au district
d'Epinal avec l'ordre de l'excuter. Injonction vous est faite  ton
prtendu matre et  toi de vider les lieux. Et pour que tu n'en
ignores, voici l'arrt.

Joseph Moulette tira d'une des poches de son habit une liasse de papiers
et de cette liasse une feuille, couverte d'criture qu'il brandit
triomphalement.

--Est-ce tout? demanda Valleroy.

--Ce n'est pas tout, reprit Joseph Moulette. coute encore. Le chteau
appartenant  la nation, elle avait le droit de le vendre. Elle l'a
vendu, et c'est moi qui en ai t l'acqureur. Voici l'arrt de mise en
vente et l'acte qui me dclare propritaire au lieu et place de la
nation. Tu verras que je suis ici chez moi.

Il tira deux autres feuilles de sa liasse de papiers et les prsenta 
Valleroy.

--Est-ce tout? rpta Valleroy.

--Non, ce n'est pas tout. Mais ce qui reste  dire doit tre dit par le
reprsentant de la loi. Parle citoyen dlgu.

Durant cette scne, le citoyen dlgu, un moment perdu dans les
brouillards du vin, s'tait retrouv et ressaisi. Il se leva et dit 
Valleroy:

--J'ai l'ordre de procder  ton arrestation, citoyen, et  celle du
ci-devant chevalier. Voici les mandats, ajouta-t-il, en dsignant deux
autres feuilles que Joseph Moulette agitait en souriant haineusement.

--Et quand nous serons arrts, que fera-t-on de nous?

--Vous serez conduits  Epinal et incarcrs pour tre soumis aux
formalits judiciaires.

Valleroy tait un peu ple. Mais son attitude comme sa voix marquait
qu'il conservait toute sa prsence d'esprit. Soudain, son visage
s'claira d'un sourire. Par la croise, il venait d'apercevoir Chourlot,
dont le retour lui annonait que Bernard tait en sret.

--Je proteste contre les infamies que vous venez de dbiter, dit-il avec
gravit. Je ne souscris ni  l'arrt d'expulsion, ni  l'arrt qui
dpouille mon matre au profit d'un coquin. Libre  toi, Joseph
Moulette, de nous chasser d'ici et de t'y mettre  notre place. Tu n'y
resteras pas longtemps, car, si tu viens de Paris, moi j'irai et
j'obtiendrai justice.

--Pour aller  Paris, il faut tre libre. Tu oublies que tu es dcrt
d'arrestation, fit Joseph Moulette en ricanant.

--Est-ce toi qui m'arrteras? demanda Valleroy.

--Je suis ici  cet effet. Je t'arrterai, j'arrterai ton chevalier,
celui que tu appelais ton neveu!

--Pour ce qui est de lui, je t'en dfie.

--Un enfant en rbellion contre les lois! Et Joseph Moulette levait les
paules.

--Il est parti, rpliqua froidement Valleroy.

--Eh bien, tu payeras pour deux et tu sauras comment je me venge. Hol!
gendarmes!

Le citoyen prsident, en poussant ce cri, avait ouvert une croise pour
le faire mieux entendre du dehors. Il le rpta d'une voix exaspre.
Mais les gendarmes taient lents  se montrer.

--Prtez-moi main forte, citoyens dlgus, reprit-il.  nous trois nous
en aurons raison.

Ils se prcipitrent sur Valleroy. Mais il s'attendait  leur agression,
et, comme ils croyaient le tenir, il s'arma de deux chaises  l'aide
desquelles il fit le vide autour de lui, avant de les leur jeter dans
les jambes. Puis, pendant qu'ils s'efforaient de se dbarrasser de cet
obstacle inattendu, Valleroy, d'un bond, sauta dans la cour par la
fentre ouverte. Joseph Moulette, furieux et hurlant, se prcipita  sa
poursuite. Valleroy courait du ct des curies. Il y entra par une
porte qu'il ferma derrire lui et contre laquelle vint s'abattre Joseph
Moulette, s'obstinant  vouloir passer par celle-l, sans remarquer
qu'un peu plus loin il y en avait une autre par o sortit tout  coup
celui qu'il poursuivait. Mais, maintenant il tait  cheval et
traversait la cour d'un furieux galop pour atteindre la grille. Comme il
y arrivait, une dtonation retentit. C'tait Joseph Moulette qui venait
de tirer sur lui un coup de pistolet, sans l'atteindre. Dans son
trouble, il avait mal vis. La balle alla se loger dans un des piliers
de l'entre, aprs avoir ras la tte du cavalier qui s'lanait sur la
route.

 ce moment,  la porte des cuisines, apparurent les gendarmes et le
postillon.

--Misrables! leur cria Joseph Moulette, grce  votre ngligence, le
coquin nous chappe... Courez derrire lui  pied,  cheval, en voiture,
comme vous voudrez; mais ramenez-le moi mort ou vif, sinon je vous
envoie au Conseil de guerre.

Il y eut une minute d'affolement. Les gendarmes cherchaient de tous
cts leurs chevaux, le postillon sa voiture, les dlgus, au milieu de
la cour, se rpandaient en gestes dsesprs, tandis que Joseph Moulette
cumait, debout sur la route o se formaient autour de lui des groupes
de paysans attirs par cet esclandre.

--Poursuivez-le, cria-t-il. Au nom de la loi, je vous ordonne de le
poursuivre.

Mais personne ne bougeait, et Valleroy gagnait du terrain. Bientt, il
disparut au dtour de la route en envoyant un adieu, dans un geste
railleur,  Joseph Moulette, qui s'arrachait les cheveux. Tout  coup,
Chourlot apparut dans la cour, sortant du chteau, ayant sur le visage
une expression d'ahurissement, comme s'il ne comprenait pas les causes
de cette agitation. Le postillon et les gendarmes s'lancrent vers lui.

--Ma voiture, o est-elle? cria le premier.

--Et nos chevaux? ajoutrent les seconds.

--La voiture est sous la remise, les chevaux sont  l'curie,
rpondit-il.

Le postillon et les gendarmes coururent vers l'endroit qu'il dsignait.
Mais la porte de la petite curie tait ferme  cl. Quant  la
voiture, elle avait disparu.

--Voil qui est bien extraordinaire, murmurait Chourlot, en feignant la
surprise, tandis que les gendarmes enfonaient la porte.

Joseph Moulette revenait dans la cour.

--Qui es-tu, toi? demanda-t-il  Chourlot.

--Un pauvre valet de ferme, oblig, pour gagner son pain, de servir les
aristocrates.

--Sais-tu o est le ci-devant chevalier de Malincourt?

--Il est parti ce matin, avec la citoyenne Valleroy, pour une
destination inconnue.

--Vous le voyez, citoyens dlgus, reprit Joseph Moulette, nous avons
t trahis. Notre visite avait t annonce, et les coupables se sont
drobs  la vengeance des lois.

Et comme les gendarmes, ayant retrouv leurs chevaux, se mettaient en
selle pour courir aprs Valleroy, il les arrta d'un geste.

--Toute poursuite serait inutile, dit-il. Le coquin a sur vous une trop
grande avance. Vous ne l'atteindriez pas. Demeurez ici et attendez mes
ordres.

Puis il rentra dans la maison avec les dlgus, en ordonnant  Chourlot
de le suivre. Chourlot s'empressa d'obir.

--La Rpublique sait toujours retrouver ses ennemis, lui dit alors
Joseph Moulette, et le citoyen Valleroy n'chappera pas au chtiment
qu'ont mrit ses crimes. Sous peu de jours, le Comit de sret
gnrale sera averti de ce qui vient de se passer et prendra les mesures
ncessaires pour assurer l'excution de ses volonts. Malheur  toi si,
dans ces circonstances, tu as t le complice de ceux que tu servais.

--Leur complice, moi? prtexta Chourlot. Mais, si j'avais su que vous
vouliez vous emparer d'eux, je vous les aurais livrs! Je suis patriote.

--Voil de bonnes paroles et je te flicite de ces sentiments. S'ils
sont sincres, tu apprendras avec satisfaction que le ci-devant
chevalier de Malincourt n'a plus aucun droit sur ce domaine, et que,
dsormais, c'est  moi qu'il appartient. Voici les pices lgales qui
m'en dclarent propritaire.

--Me garderez-vous  votre service? demanda Chourlot avec une inquitude
joue.

--Oui, si tu me promets de me servir avec dvouement et fidlit.

--Mettez-moi  l'preuve, et vous verrez qu'on peut compter sur moi.

--Alors, occupe-toi de faire prparer un bon souper ainsi que des
chambres pour cette nuit. Je pense, citoyens, que vous accepterez mon
hospitalit fraternelle, ajouta t-il en s'adressant aux dlgus, et que
vous ne rentrerez pas  pinal avant demain.

--N'y rentreras-tu pas avec nous? demanda l'un d'eux.

--Non, j'attends ici mes associs de Paris, car vous pensez bien que ce
n'est pas pour ressusciter les traditions des aristocrates et pour y
vivre dans un luxe antirpublicain que j'ai achet ce chteau. Je l'ai
achet pour le dmolir et pour en vendre les terres morceles.

Et plus bas il ajouta en riant:

--Ce sera ma vengeance.

Chourlot sortait en ce moment. Il eut le temps de recueillir ces paroles
menaantes.

--Ah! bandit, murmura-t-il, si quelqu'un porte un jour une main
sacrilge sur le chteau de Saint-Baslemont, ce ne sera pas toi!

Jusqu'au soir, Joseph Moulette fit aux citoyens dlgus les honneurs de
son chteau. Il voulut le leur montrer des caves aux greniers et les
promener  travers les avenues de son parc. Avec eux, il s'occupa
ensuite de rdiger un rapport dtaill sur les vnements qui venaient
de s'accomplir, rapport que le district d'Epinal devait envoyer au
Comit de sret gnrale. Enfin,  8 heures, ils se mirent  table,
dj consols de leur dconvenue de la journe.  ce moment, un paysan
ramenait leur voiture  Saint-Baslemont. Ils apprirent de sa bouche qu'
Darney, dans l'aprs-midi, Valleroy, Bernard, tante Isabelle et Nina
avaient pris le coche qui faisait en ce temps la route de Nancy  Paris.




CHAPITRE XXIII

LES CHAUFFEURS


Le lendemain,  la tombe du jour, dans la grande salle du chteau de
Saint-Baslemont, autour d'un luxueux couvert, vingt convives achevaient
un repas qui durait depuis midi.  en juger par le nombre des plats et
des bouteilles vides que Chourlot, aid de deux camarades, employs
comme lui sur les terres du chteau, entassait dans un coin, au fur et 
mesure qu'il en dbarrassait la table, le banquet avait t copieux et
largement arros. Ce qui le prouvait encore, c'taient les couleurs
carlates plaques aux joues des convives par l'afflux du sang surexcit
et l'expression mourante de leurs yeux o se devinait la fatigue des
estomacs gorgs  l'excs.  la place d'honneur, Joseph Moulette,
majestueux et solennel, prsidait.  sa droite et  sa gauche, il tait
flanqu des deux dlgus du district d'pinal, dont il avait retard le
dpart, afin de se faire honneur de leur prsence aux agapes offertes
par lui au maire, aux officiers municipaux et aux notables de
Saint-Baslemont,  l'occasion de son installation en qualit de
propritaire.

Ah! il avait utilement employ son temps, Joseph Moulette, depuis le
jour o il tait parti de Saint-Baslemont, fugitif, aprs y avoir trouv
un refuge durant quelques heures. Pendant plusieurs mois, il s'tait
cach dans les montagnes des Vosges, errant, misrable, vendant ses
services comme valet de ferme, n'osant rester dans le mme endroit au
del de quelques semaines, de peur d'tre reconnu et dnonc comme
jacobin, ne s'approchant des centres habits que pour y recueillir les
nouvelles de Paris et s'informer des progrs de la contre-rvolution.

Ce supplice avait dur jusqu' l't de 1796.  ce moment, ayant appris
que le gouvernement des thermidoriens, menac par les royalistes,
recherchait l'appui des anciens partisans de la Terreur, il s'tait
dirig vers pinal. Il y tait rentr un soir,  la drobe, comme un
voleur. Mais, ds le lendemain, il osait se montrer publiquement dans
les rues, o ses amis et ses complices, nagure proscrits comme lui,
tenaient de nouveau le haut du pav, retrouvaient leur crdit et leur
influence. Une fois de plus, royalistes et prtres se cachaient; une
fois de plus, les jacobins devenaient puissants.  la faveur de ces
dispositions nouvelles, Joseph Moulette partait pour Paris. L, le
courant de l'opinion tait hostile aux thermidoriens. Les sections de la
capitale s'armaient contre la Convention et contre les Comits o
sigeaient Barras, Tallien, Carnot. Mais ceux-ci rsistaient. Ils
accueillaient  bras ouverts quiconque se dclarait pour eux, Joseph
Moulette avait retrouv en place des amis d'autrefois. C'est par eux
qu'il avait sollicit et obtenu les arrts et les ordres  l'aide
desquels il s'tait prsent, tte haute et triomphant, au chteau de
Saint-Baslemont, o il poursuivait une vengeance qu'il voulait
clatante.

Maintenant, il avait russi; il tait bel et bien matre, seul matre du
domaine. Afin d'tablir publiquement ses droits, il avait convi les
autorits du village  s'asseoir  sa table de chtelain frais moulu et
bon patriote. Tous ceux qu'il avait appels taient venus, non qu'ils
fussent disposs  fter le personnage qui osait se parer de la
dpouille des Malincourt, mais parce que son invitation ressemblait  un
ordre et que le temps n'tait pas encore arriv o les honntes gens
cesseraient d'avoir peur des terroristes. Si, dans l'enivrement de sa
facile victoire, il avait conserv assez de sang-froid pour observer ses
convives, il aurait devin,  leur attitude embarrasse,  leurs gestes
compasss,  leur visage contraint, qu'ils n'taient l qu'
contre-coeur, et que, tout en se courbant devant lui, ils souhaitaient
que quelque vnement soudain l'emportt aussi vite qu'il tait venu.
Mais, loin de comprendre cet tat d'esprit, loin de pressentir les
maldictions qu'ils appelaient sur sa tte, il croyait les avoir
blouis, en se montrant  eux protg par deux des plus farouches
suppts de la Terreur, et s'tre  jamais assur leur docilit.

Le repas termin, il se leva. Tous suivirent son exemple, quittrent la
salle o la nuit naissante allongeait ses ombres, et entrrent derrire
lui dans un salon brillamment clair par la flamme de cent bougies.
Dmeubl en partie depuis le dpart du comte et de la comtesse de
Malincourt, ce salon, sous l'ardente clart qui tombait des candlabres
et d'un lustre, semblait pauvre et nu. Joseph Moulette, mcontent, en
fit la remarque  Chourlot.

--Valleroy, malgr le retour du jeune matre, s'est toujours refus 
remettre le chteau dans son ancien tat, rpondit froidement le brave
homme, qui jouait son rle en habile comdien.

--Mais o sont les meubles? demanda Joseph Moulette. Il y avait sans
doute des tapisseries sur ces murs, des tapis sur ces planchers, des
rideaux aux fentres, des objets de prix dans ces vitrines, des livres
dans ces bahuts. Qu'a-t-on fait de ces objets?

--On les a enferms dans des coffres.

--Avec l'argenterie probablement, avec des bijoux, des portraits. O
sont-ils, ces coffres?

--Cachs dans des souterrains du chteau.

--Tu les feras monter demain et nous les ouvrirons.

--Croyez-vous que ce soit prudent, citoyen? demanda Chourlot.

--Je ne comprends pas ta question. Prcise...

--Depuis quelques jours, des bandes de chauffeurs et de pillards se sont
montres dans le pays. Peut-tre convient-il d'viter de les attirer ici
par l'talage de vos richesses.

--Je ne crains ni les chauffeurs ni les pillards, rpliqua avec hauteur
Joseph Moulette. Tu excuteras l'ordre que je viens de te donner.

Chourlot s'inclina en signe d'obissance et disparut. Alors Joseph
Moulette regarda autour de lui. Les convives, en ce moment, formaient un
groupe dont les deux dlgus occupaient le centre. Ceux-ci parlaient
avec animation aux paysans, qui les coutaient, dfrents et silencieux,
et le citoyen prsident, qui s'tait approch, entendit tomber de leur
bouche, dans le silence, des mots qui lui taient familiers; devoirs
civiques... complots liberticides... audace des aristocrates... infamies
de Pitt et Cobourg. Il comprit que les hauts personnages plaidaient la
cause du peuple et de la libert et appelaient la foudre sur la tte des
ennemis de la Rpublique. Il attendit la fin de ces harangues
loquentes. Puis, quand personne ne parla plus, il parla lui-mme.

--Les ennemis de la Rpublique, fit-il d'un accent dramatique, il y en a
partout. Mais qu'ils tremblent! Le chtiment qui les attend sera
terrible; ils seront, crass...

Et comme un frisson passait dans l'me de ses auditeurs, il ajouta:

--Doivent tre tenus pour tels les migrs, nobles ou non, les prtres,
les accapareurs et ces brigands qui infestent nos campagnes et y portent
l'effroi. C'est  ces bandits que nous devons faire une guerre
incessante et implacable. Peut-tre certains d'entre eux en veulent-ils
 mes jours. Mais je ne les crains pas, car s'ils venaient m'attaquer
ici, les braves patriotes de Saint-Baslemont voleraient  mon secours.
N'est-ce pas, braves patriotes que vous sauriez me dfendre?...

Et comme la rponse lui parut manquer d'unanimit et d'enthousiasme, il
ajouta:

--Si je prissais sans avoir t dfendu, la Rpublique saurait venger
un de ses plus vaillants serviteurs, en punissant les lches qui
auraient laiss triompher le crime et succomber la vertu.

--Bien dit, Joseph Moulette, rpliqua l'un des dlgus, en accentuant
par ce mot les menaces que venait de profrer le citoyen prsident.
Mais, tu es en sret, puisque nous te mettons sous la garde des
habitants de cette commune, toi et tes proprits.

Un grand silence succda  ces discours, et Joseph Moulette en profita
pour entraner les dlgus hors du groupe o ils venaient de prorer.
Une fois  l'cart, il leur dit  voix basse:

--Merci pour le secours que vous venez de me donner. Mais j'attends de
vous un autre service. La population de ce pays est imbue de prjugs
aristocratiques; elle s'est abreuve du lait du modrantisme. Je ne me
sens pas en sret au milieu d'elle. Quand vous serez rentrs  pinal,
obtenez qu'on m'envoie quelques soldats pour me garder et pour assurer
dans ce pays le respect et l'excution des lois.

Les dlgus promirent  Joseph Moulette d'obtemprer  son dsir.
Cependant, l'heure qu'ils avaient fixe pour leur dpart approchait.
Chourlot vint les avertir que leur voiture les attendait, et que les
gendarmes qui devaient les suivre taient prts  monter  cheval. Les
dlgus se dirigrent vers la porte. Joseph Moulette les accompagna
jusque dans la cour, suivi des autres convives, puis, quand, aprs un
change d'adieux, l'quipage se mit en marche, le citoyen prsident leva
son chapeau en criant:

--Vive la Rpublique une et indivisible! Meurent les aristocrates!

Quelques voix rptrent ces cris jusqu'au moment o voiture et chevaux
se perdirent dans les brumes grises de la nuit. Alors, Joseph. Moulette
rentra dans le chteau en compagnie des notables de Saint-Baslemont, et
les entretiens recommencrent. Mais ils n'offraient plus l'intressante
vivacit de ceux de tout  l'heure, comme si les dlgus, en partant,
avaient emport l'me de la runion. Les conversations se tranaient
dans des banalits et des lieux communs, et plus Joseph Moulette
multipliait ses questions, moins on mettait d'empressement  lui
rpondre.

--Je ne vous retiens pas, braves patriotes, dit-il alors. Je me
reprocherais de vous sparer plus longtemps de vos familles.
Rejoignez-les et rptez  vos pouses et  vos fils les patriotiques
propos que vous avez entendus.

Les braves patriotes ne se le firent pas dire deux fois. Humbles et
respectueux, ils dfilrent un  un devant le nouveau chtelain de
Saint-Baslemont, et bientt il resta seul avec Chourlot.

--Le citoyen a-t-il des ordres  me donner? demanda ce dernier.

Au lieu de rpondre  cette question, Joseph Moulette se jeta dans un
fauteuil, et, regardant Chourlot bien en face, il lui dit:

--Tu m'as avou, hier, que tu tais las d'tre l'esclave des
aristocrates et que tu serais heureux de te dvouer  mon service.
Est-ce bien vrai?

--Je ne mens pas, rpondit hypocritement Chourlot.

--Alors, quoi que je te demande, tu le feras?

--Je le ferai.

--Eh bien, je te prends au mot. Je dsire, sans attendre jusqu' demain,
me rendre compte, ds ce soir, de la valeur des richesses que le
ci-devant comte de Malincourt fit enfouir autrefois dans les souterrains
du chteau. Prends une lanterne et conduis-moi dans ces souterrains.
Nous examinerons ensemble les objets qu'ils renferment.

Chourlot tressaillit, et son visage exprima le sentiment de rvolte qui
s'emparait de lui. Mais, presque du mme coup, il se domina. Son regard,
o avait pass une flamme, s'teignit, et ce fut trs calme qu'il
rpondit:

--Ce n'est pas en quelques heures, citoyen, que vous pourrez procder 
cet examen. Il y faudra plusieurs journes, et, si vous m'en croyez,
vous remettrez  demain cette longue besogne.

--Je ne remets jamais au lendemain ce que je peux faire la veille,
rpliqua Joseph Moulette. J'ai hte de savoir si, en achetant le chteau
de Saint-Baslemont, mes associs et moi avons fait urne opration
lucrative. Il me suffira d'un coup d'oeil pour m'en rendre compte.

--Alors, je suis  vos ordres, fit Chourlot. Je vais qurir une
lanterne.

Il s'loigna pour revenir bientt.

--Passe devant et guide-moi, lui dit le citoyen prsident; je te
suivrai.

Chourlot obit.  l'extrmit d'un corridor qui traversait le chteau
dans sa largeur, il ouvrit une porte massive. Elle laissa voir les
premires marches d'un escalier descendant dans les caves. Il s'y
engagea lentement, afin d'clairer la marche de Joseph Moulette. Au bas
de cet escalier, commenait un autre corridor  droite et  gauche
duquel se voyaient des portes basses. Il en poussa une et introduisit
Joseph Moulette dans une vaste pice autour de laquelle taient ranges
des bouteilles de vin.

Au milieu de cette pice, se servant d'une pelle qu'il prit dans un
coin, il gratta le sol au niveau duquel la terre rejete  droite et 
gauche dcouvrit une large dalle blanche. La dalle souleve, apparut un
nouvel escalier plus troit que le premier et qu'il se mit  descendre.
Bientt, les deux hommes se trouvrent dans un caveau vot aux murs
enduits de ciment.

C'est l que, dans de nombreux coffres de toutes tailles, taient
caches les richesses du chteau de Saint-Baslemont. Press de savoir ce
qu'ils contenaient, Joseph Moulette soulevait les couvercles et les
laissait aussitt retomber bloui par la vision rapide qui frappait ses
regards: couverts et plats d'argent, aiguires en cristal montes en or,
pendules artistiques, flambeaux cisels, coffrets, flacons, crins sur
le velours desquels s'talaient des parures prcieuses. Christs en
ivoire, reliquaires, tout un trsor d'un prix inestimable qui dormait
depuis plusieurs annes, en attendant qu'on le remt en lumire. Puis,
c'taient des tableaux de matres et des portraits de famille, rangs
dans des coins, des glaces de Venise avec des cadres en bois sculpt et
dor, des meubles de grand prix, des tentures et des tapis rouls, tout
ce qui formait, en d'autres temps, la splendeur et le luxe du chteau de
Saint-Baslemont.

Bien qu'il s'effort de rester impassible  la vue de ces richesses,
maintenant devenues siennes, elles dchanaient dans l'me de Joseph
Moulette d'ardentes cupidits. Sous la lueur rougetre de la lanterne
que soulevait Chourlot, les mains du citoyen prsident les effleuraient,
toutes tremblantes. Et si violente tait son motion, qu'il ne trouvait
pas un mot  dire pour exprimer le mpris qu'en sa qualit de bon
patriote il aurait voulu feindre.

--Vous voyez, citoyen, que ce n'est pas en quelques heures qu'on
pourrait procder  l'inventaire de ces trsors.

--Je commencerai demain, rpondit Joseph Moulette. Remontons,
maintenant.

Soudain, ses doigts heurtrent un coffret revtu de cuir noir. Il le
tira  lui, non sans peine, car ce coffret tait trs lourd. Mais quand
il voulut l'ouvrir, le couvercle rsista.

--Je le garde, fit-il alors. J'essayerai ce soir de forcer la serrure.
Cela m'amusera.

Lentement, ils reprirent le chemin par lequel ils taient venus,
remettant en place la dalle qui cachait l'ouverture du caveau, fermant
les portes derrire eux, et, quelques instants aprs, Joseph Moulette
dposait le coffret sur une table, dans sa chambre, la propre chambre du
comte de Malincourt, qu'il avait choisie, la veille, pour s'y installer.
De nouveau, Chourlot se tenait debout, attendant les ordres du matre.

--Tu peux te retirer, lui dit ce dernier. Avant d'aller dormir,
assure-toi que toutes choses sont en ordre et les portes et croises
closes.

Il resta seul dans la vaste chambre, trs svre avec son lit de pied,
hiss sur une estrade entre de lourdes tentures. Pour combattre la
fracheur de la nuit, on avait allum du feu. Les flammes qui dansaient
sur les bches gantes enterres sous les cendres, au fond de la haute
chemine, clairaient les murs d'une clart plus vive que celle des
bougies.

--On est mieux ici qu' battre la campagne, pensa Joseph Moulette.

Sur sa face panouie, un sourire exprima le bien-tre qu'il ressentait.
Un grand calme rgnait dans le chteau. Au dehors, l'ombre et le silence
enveloppaient le paysage. Un vent trs doux soufflait dans les arbres;
sa rumeur arrivait, affaiblie, aux oreilles de Joseph Moulette, et
berait son repos. Il tait seul, bien seul, libre de suivre sa pense
capricieuse vers l'avenir o elle l'emportait. Il le voyait radieux, cet
avenir, embelli par la possession des biens dont un habile coup de main
venait de le rendre matre. Les combats qu'il livrait depuis plusieurs
annes avaient pris fin; les aristocrates taient vaincus, les bons
patriotes installs  leur place. Les temps devenaient paisibles, des
lois rigoureuses protgeaient les nouveaux seigneurs de la France. Et il
tait un de ces heureux, lui! Qu'aurait-il pu souhaiter de plus?

Son regard, perdu dans l'espace, s'arrta soudain sur le coffret qu'il
avait rapport de sa visite dans les souterrains du chteau. Il s'assit
devant la table sur laquelle en entrant il l'avait dpos, et, le
prenant dans ses robustes mains, il essaya de l'ouvrir. Mais la serrure
tait solide, et, faute de cl, le citoyen prsident restait impuissant
devant la lourde boite dont il brlait de connatre le contenu. Il
n'tait pas homme  se rsigner  cette impuissance, et brusquement il
se mit en devoir de faire sauter la serrure. Les pincettes lui servirent
de levier. Il en introduisit l'extrmit entre les rainures du coffret
et pesa de tout son poids sur l'autre bout. On entendit un craquement,
et le couvercle bris se leva.

Joseph Moulette ne put retenir un cri d'tonnement et de joie. La bote
tait pleine de pices d'or, ranges en piles presses les unes contre
les autres, de telle sorte qu'il devait y en avoir pour une somme
considrable. Il voulut les compter et retourna la bote dont le contenu
s'parpilla sur le tapis avec un son mtallique. Alors, il plongea dans
cet amas d'or ses mains brlantes de fivre. Pendant quelques instants,
il les y laissa comme s'il et espr trouver un remde contre son
excitation passagre, et si compltement absorb qu'il perdit soudain la
sensation des choses extrieures, emport haut et loin dans des rves
fous dont sa nouvelle fortune lui assurait la ralisation.

Il ne vit donc pas ce qui se passait, au mme instant, derrire lui. La
porte de la chambre s'ouvrait avec lenteur, sans bruit, et un homme
entrait, marchant d'un pas si lger qu'on ne pouvait l'entendre. Cet
homme portait un masque sur le visage, un masque noir aux ouvertures
duquel brillaient des yeux ardents et lumineux, comme ceux d'un chat
dans la nuit. Une fois le seuil franchi, cet homme, s'tant assur que
Joseph Moulette lui tournait le dos, fit un signe d'appel, et quatre
autres personnages, le visage couvert d'une couche de suie qui les
dfigurait, entrrent en silence l'un aprs l'autre. Le dernier venu
ferma la porte, devant laquelle ils se rangrent toujours silencieux.
Alors, celui qui tait entr le premier pronona le nom de Joseph
Moulette  haute et intelligible voix. Joseph Moulette sursauta,
repoussa violemment sa chaise, et se trouva debout, appuy dans une
attitude de dfense et de rsistance contre la table charge d'or,
vritablement ptrifi, une sueur glace au visage et au coeur la troue
aigu d'une lame effile.

--Les chauffeurs! murmura-t-il enfin.

Et, comme s'il revenait  lui, il bondit vers l'une des croises,
l'ouvrit, et, se penchant au dehors, il appela:

--Au secours!  moi, Chourlot!

Les chauffeurs demeuraient immobiles et impassibles. Mais celui qui
portait un masque dit:

--N'appelle pas, Joseph Moulette. Personne ne viendra  ton secours.
Nulle puissance au monde ne peut te soustraire au sort qui t'attend.
L'heure est venue d'expier tes crimes.

 ce menaant langage, le citoyen prsident, qui s'tait loign de la
fentre, instinctivement, voulut s'en rapprocher, dcid, dans ce pril
extrme,  sauter de la hauteur du premier tage pour s'enfuir  travers
le parc. Mais elle tait ferme et garde par deux hommes. Il se
prcipita vers l'autre; elle tait galement garde.

--On, ne sort plus, reprit l'homme masqu.

Il fit un signe, et ses complices au visage noir de suie se jetrent sur
Joseph Moulette.

--Allez-vous m'assassiner? s'cria le citoyen prsident, tentant en vain
de se dbattre.

Personne ne lui rpondit. On le couchait brutalement par terre, et,
tandis que trois chauffeurs le clouaient au sol en fixant ses bras au
long de son corps, un quatrime droulait un peloton de grosse ficelle
et ligotait le malheureux des paules aux genoux. Ce fut fait en un tour
de main. Lorsque l'opration se termina, il tait hors d'tat de remuer.
Cependant, tout en lui infligeant cet abominable traitement, on ne
l'avait pas encore frapp. Il se demandait, avec une angoisse mle
d'espoir,  quel genre de supplice il allait tre soumis. Son
incertitude fut brve. Une main brutale lui arracha ses bottes et ses
bas. Bientt, sous ses jambes et ses pieds nus, il sentait la fracheur
des dalles. Il comprit et fit entendre une plainte. Mais elle ne pouvait
attendrir ses bourreaux. Ceux-ci, l'ayant soulev, le portrent devant
la chemine, les pieds nus tendus vers le feu.

--Chauffez! ordonna l'homme masqu.

 ce mot, un lourd tisonnier tenu par un bras ferme tomba sur les bches
 demi consumes. Dans un crpitement d'tincelles, les flammes se
ravivrent et vinrent lcher les extrmits du patient. Pendant quelques
secondes il tenta de se raidir contre la douleur. Mais la chaleur devint
vite intolrable. Un jet de flamme plus violent que les autres la
transforma en une brlure lancinante. Alors, aux gmissements, des cris
succdrent, des cris dchirants qui redoublaient lorsque le malheureux,
essayant de plier les genoux pour loigner ses pieds du feu, des coups
de bton sur les jambes l'obligeaient  les tendre.

--Piti! Piti! fit-il enfin d'une voix expirante.

Il allait perdre connaissance. Sur un geste de l'homme masqu, son
corps, raide dans ses liens, fut port en arrire comme une masse
inerte, et, de sa poitrine, s'chappa un soupir de dlivrance. L'homme
masqu parla de nouveau:

--Tu es condamn, Joseph Moulette. Tu vas prir et rejoindre tes
victimes. Mais c'est toi-mme qui dois prononcer ton arrt, aprs avoir
confess tes forfaits.

--Je suis innocent et n'ai rien  confesser, tas de bandits, rpondit
Joseph Moulette, dont le naturel reprenait le dessus en mme temps que
s'apaisait sa souffrance.

--C'est ce que nous allons voir. Chauffez! rpta l'homme masqu.

De nouveau, les pieds furent tendus vers la flamme, et par un
raffinement de cruaut, poss sur les chenets brlants.

--Je confesserai tout ce que vous voudrez, hurla Joseph Moulette.

Le misrable se tordait sous les mains de fer qui le maintenaient
couch; une cume lgre blanchissait le coin de ses lvres et des
larmes emplissaient ses yeux. Une fois de plus, on l'loigna de la
chemine.

--Tu vois que nous avons les moyens de te faire parler, continua l'homme
masqu. Parle donc de bonne grce et rponds  mes questions sans
dtour.

--Interrogez-moi, sclrats, soupira Joseph Moulette en enveloppant les
chauffeurs d'un regard o se trahissait, sous son involontaire
rsignation, sa rage impuissante.

--Reconnais-tu que tu as envoy  l'chafaud le comte et la comtesse de
Malincourt? demanda l'homme masqu. Reconnais-tu qu'ils taient
innocents?

--Ils taient coupables; coupables d'tre nobles, coupables d'avoir
voulu migrer, coupables d'avoir tram des complots contre la libert.
Ils avaient justement encouru la rigueur des lois.

--Reconnais-tu que leur mort est un crime?

--Je ne le reconnais pas, je ne le reconnatrai jamais.

-- ton aise; chauffez, vous autres.

--Non, non, se hta de supplier Joseph Moulette.

--Alors, avoue que tu as lchement assassin les seigneurs de ce
chteau.

--Je l'avoue, mais je proteste contre la violence qui m'est faite.

L'homme masqu leva les paules et continua:

--Reconnais-tu qu'aprs les avoir assassins, tu as tent de faire subir
le mme sort  leur fils et  leur fidle serviteur Valleroy?

--Valleroy est un tratre et...

--Veux-tu, oui ou non, avouer ta perfidie  leur gard?

Si terrible tait l'accent de cette question, que Joseph Moulette
frissonna.

--Eh bien oui, fit-il, vaincu, j'avoue... J'avoue, parce que je suis
impuissant  me dfendre et  faire entendre la vrit.

--Tu reconnais aussi que tu es venu dans ce pays pour dpouiller
l'hritier des Malincourt, que tu l'as oblig  sortir de sa maison, en
t'en emparant par le mensonge et la ruse?

--Je le reconnais.

--Et que, lorsque nous t'avons surpris, tu tais en train, de lui voler
l'or dont cette table est couverte.

--Je le reconnais.

--Donc, tu es assassin et voleur... Veux-tu le dclarer?

Cette fois, Joseph Moulette garda le silence, comme si cet aveu tait
au-dessus de ses forces.

--Faut-il chauffer? demanda l'homme masqu.

Le citoyen prsident poussa un soupir de colre et rpondit:

--Je suis un assassin et un voleur.

--Je renonce  te demander compte de tes autres crimes. Tu les expieras
avec ceux que tu as confesss et toutes tes victimes seront venges en
mme temps. Reconnais-tu avoir mrit la mort?

--Je le reconnais.

--Tu vas donc la recevoir, mais la recevoir de la main du seul assassin
qui se trouve parmi nous, de ta propre main.

Joseph Moulette jeta autour de lui un regard effar. Il ne comprenait
pas. Soudain, il vit les chauffeurs se pencher, dtendre ses liens, non
pour le dlivrer, mais pour rendre  son bras droit seul la libert des
mouvements, et l'un d'eux mettre un poignard dans sa main redevenue
libre. Alors, il reprit espoir. Arm, il pouvait encore se sauver en
tuant un ou plusieurs de ses bourreaux, aprs avoir coup ses liens.
L'nergie avec laquelle il serrait entre ses doigts la poigne de l'arme
trahissait cet espoir soudain et inattendu.

--Frappe-toi! lui dit brusquement l'homme masqu.

--Et si je refuse? demanda Joseph Moulette en se soulevant, appuy sur
son bras li et en agitant l'autre pour atteindre ses bourreaux.

La rponse qu'il provoquait imprudemment ne se fit pas attendre. D'un
vigoureux coup de pied, il fut prcipit devant la chemine, mais si
prs cette fois que ses jambes nues allrent heurter les bches
incandescentes et en firent jaillir un flot d'tincelles. Une odeur de
roussi monta dans la chambre avec des hurlements de douleur.

--Billonnez-le! fit l'homme masqu. L'ordre fut excut. Dans la bouche
ouverte et convulse, un mouchoir tordu, roul, serr, fit l'office
d'une poire d'angoisse et touffa les cris. Maintenant, le misrable
tait clou au sol par les lourdes bottes des chauffeurs. Il ne pouvait
ni crier, ni remuer. Son bras droit, toujours arm, s'agitait dans le
vide. Sur la braise ardente, sa chair se grsillait, et la souffrance
qui le laissait encore vivant tait si cuisante qu'elle mettait dans ses
yeux dmesurment agrandis une expression de terreur et de folie
furieuse qui n'avait plus rien d'humain.

L'homme masqu s'inclina vers lui.

--Tu vois bien que tu feras mieux de mourir et d'abrger ton supplice,
lui criait-il d'un accent railleur.

Lui-mme saisit le bras de Joseph Moulette et posa sur le coeur du
supplici la pointe du poignard. La main crispe autour du manche
s'agita. Un peu de sang rougit la chemise. La lame s'enfonait d'un seul
coup dans la poitrine jusqu' la garde. Une dernire convulsion, un
bruyant soupir, et ce fut tout. Le club des jacobins d'pinal n'avait
plus de prsident.

Alors, l'homme masqu se releva, arracha son masque et laissa voir la
vieille face parchemine de Chourlot.

--Justice est faite, dit-il, nos matres sont vengs et leurs hritiers
ne seront pas dpouills. Demain, nous le ferons savoir  M. le
chevalier et  Valleroy. Quant  vous autres, vous tmoignerez tous au
besoin que cet homme s'est donn volontairement la mort.




CHAPITRE XXIV

UN PROFIL HISTORIQUE


Dans la soire du 13 vendmiaire, vers 11 heures, la diligence qui
faisait  cette poque le service de Nancy  Paris s'arrta toute
poudreuse devant une auberge situe aux portes de Meaux,  ct du
relais de poste. Tandis que le postillon dtelait ses chevaux couverts
de sueur, qui allaient tre remplacs par des chevaux frais, les
voyageurs descendaient et entraient dans l'auberge o les attendait le
souper. Parmi eux, se trouvaient Bernard, Valleroy, tante Isabelle et
Nina, partis quatre jours avant de Darney, o ils s'taient donn
rendez-vous. En s'y rencontrant, aprs s'tre enfuis de Saint-Baslemont,
ils avaient dcid de se rendre  Paris.  Paris seulement ils pouvaient
organiser une dfense efficace contre les machinations de Joseph
Moulette, et s'y drober, s'ils ne parvenaient pas  les djoue. 
Paris seulement ils pouvaient obtenir justice contre le sclrat gui
venait de dpouiller tratreusement les hritiers de Malincourt. Cette
rsolution une fois prise, ils l'avaient excute sans dlai. Ayant eu
la bonne fortune de trouver quatre places disponibles dans la diligence
venant de Nancy, et qui s'arrtait  Darney, ils s'taient mis en route
quelques, heures aprs avoir quitt Saint-Baslemont.

Maintenant ils touchaient au terme de leur voyage. Au lever du soleil,
ils arriveraient  Paris, o Bernard et Valleroy entendaient commencer
sur-le-champ les dmarches qu'ils avaient en vue. Au mois d'octobre, les
nuits sont dj froides, et, ce soir-l, le vent soufflait avec
violence, enveloppant hommes et choses de tourbillons d'une poussire
sche qui cinglait et rougissait le visage. Aussi les voyageurs ne
s'attardaient-ils pas au dehors.  peine descendus de voiture, ils
s'empressaient d'entrer dans la grande salle de l'auberge, ouverte sur
la cuisine, o brillait, au fond d'une chemine monumentale, une flamme
joyeuse devant laquelle des poulets mis en broche achevaient de se
rtir.

Valleroy, ayant avis dans un coin une table de quatre couverts, en prit
possession pour ses compagnons et pour lui, et dit  l'aubergiste qui
s'empressait autour d'eux:

--Vous nous servirez ici.

Et comme tante Isabelle s'asseyait, en plaant  ct d'elle avec
sollicitude Nina qui venait de s'veiller et se frottait les yeux, il
ajouta en s'adressant  l'enfant:

--Allons, mignonne, assez dormi. Pour le moment, il s'agit de souper. Tu
feras ensuite un bon somme jusqu' Paris, o nous serons demain matin.

Ce langage affectueux, le mouvement, la chaleur, la lumire, la
perspective d'un bon repas rendirent  Nina sa vivacit:

--O est Bernard? demanda-t-elle en voyant une place vide.

Soudain, elle l'aperut debout au milieu de la salle. D'un bond, elle
quitta sa place, courut  lui, et lui prit la main comme pour
l'entraner du ct de la table.

--Attends, rpondit Bernard.

Elle obit, demeura immobile et silencieuse, sans comprendre d'abord ce
qu'il faisait. Comme elle cherchait  savoir, elle vit le regard de son
ami fix sur l'une des extrmits de la salle. Le sien suivit
instinctivement la mme direction. L, se tenait seul,  l'cart et un
peu perdu dans l'ombre, mangeant trs vite et sans doute press de
partir, un petit vieux vtu de noir qui donnait l'impression d'un
honnte tabellion de province ayant bon apptit et le dsir de
n'adresser la parole  personne.

C'est ce petit vieux que regardait Bernard et qu' son tour se mit 
regarder Nina. Brusquement et comme si leur attention l'et importun,
il se leva et vint au-devant d'eux. Ce mouvement mit son visage en
pleine lumire, et ils reconnurent le vidame d'pernon. Mais, avant
qu'ils l'eussent nomm, il les pressait dans ses bras, en disant:

--Je vous ai reconnus, mes enfants, ainsi que Valleroy et tante
Isabelle. Je vous ai reconnus au moment o vous tes entrs. Mais je
redoutais, un peu les clats de votre surprise et j'ai gard le silence.

Et, se penchant vers Bernard, il continua:

--Vous me comprendrez quand vous saurez que je me suis enfui de Paris ce
matin, afin de me drober aux vengeances des vainqueurs.

--Quels vainqueurs? demanda Bernard.

--C'est vrai! Vous ne pouvez connatre encore les vnements qui se sont
accomplis ce matin. Je vous les raconterai tout  l'heure.

--Oh! oui, tout  l'heure, Monsieur, dit vivement Bernard. Avant tout,
j'ai hte de vous adresser une question.

--Parlez vite, mon enfant, et si je peux vous rpondre...

--Savez-vous ce qu'est devenu mon frre?

--Le vicomte Armand? Etes-vous donc sans nouvelles de lui?

--Sans nouvelles, oui, Monsieur, et cela depuis le jour o nous nous
sparmes  Coblentz, en 1793. Est-il vivant? Est-il mort? Je l'ignore.

--Il est vivant, n'en doutez pas, se hta de rpondre M. d'pernon pour
rassurer Bernard.

--Comment donc ne m'a-t-il pas crit?

--Avant thermidor, quand rgnait la Terreur, il ne pouvait vous crire
sans vous compromettre. D'ailleurs, savait-il seulement o vous tiez?
Depuis, sans doute, il vous a envoy de ses nouvelles; mais vous ne les
avez pas reues. Songez qu'il y a loin de l'Autriche  Paris.

--Il est donc en Autriche? s'cria Bernard.

--Vous l'ignoriez!

--Par qui et comment l'aurais-je su? Et que fait-il dans ce pays
lointain?

Cette fois, M. d'pernon ne se pressait pas de rpondre, et sons
attitude indiquait clairement que ce n'tait pas par ignorance qu'il
restait silencieux, mais parce que ce qu'il avait  lui dire lui
cotait.

--L'avez-vous vu? demanda Bernard suppliant.

--Non, je ne l'ai pas vu. Mais,  diverses reprises, j'ai rencontr des
gens qui m'ont parl de lui, il y a quelques mois encore, et c'est ainsi
que j'ai appris...

De nouveau M. d'pernon hsitait.

--Qu'avez-vous appris? Par grce, Monsieur!...

--J'ai appris qu'il avait pris du service dans l'arme autrichienne!

--Lui! mon frre le vicomte de Malincourt? Un Franais dans les rangs
des ennemis de la France!

Bernard tait devenu trs ple et des larmes brillaient dans ses yeux.

--Malheureusement, il n'est pas le seul, reprit tristement M. d'pernon.
Que d'migrs, treints par la ncessit, se sont engags dans les
troupes trangres! C'tait une question de vie et de mort, et votre
frre...

--C'est bien, Monsieur, c'est bien, ne parlons plus de lui, interrompit
vivement Bernard.

Et changeant de ton, il ajouta:

--Voulez-vous saluer tante Isabelle?

Elle venait  la rencontre de M. d'pernon, l'ayant, elle aussi,
reconnu. Valleroy la suivait, souriant, exprimant sa surprise. Quelques
instants aprs, assis tous ensemble  la mme table, ils se confiaient
les circonstances  la suite desquelles ils venaient de se retrouver.
Valleroy parla le premier; il rvla au vieux gentilhomme les mouvantes
aventures survenues depuis deux ans: l'arrive de Bernard  Paris la
mort de son pre et de sa mre, l'chec du complot ourdi pour sauver la
reine, l'excution de Guilleragues, de Morfontaine et de Grignan. Le
vidame d'pernon ignorait la plupart de ces vnements. Il n'en
connaissait mme qu'un seul, la tragique fin de son neveu et de ses deux
complices. Aprs avoir donn de nouveaux regrets  leur mmoire, il
interrogea Valleroy.

--Et maintenant, lui dit-il, qu'allez-vous faire  Paris?

--Nous allons demander justice contre le citoyen Joseph Moulette.

--Justice contre un jacobin! Et  qui la demanderez-vous, grand Dieu!

--Au gouvernement de la Rpublique.

--Vous ne savez donc pas ce qui se passe? Vous ignorez donc que les
Jacobins sont en train de redevenir les matres de la France?

--J'ai cru qu'ils tentaient de reconqurir leur ancien pouvoir. La
criminelle conduite de Joseph Moulette envers Bernard nous a fourni la
preuve de leurs efforts. Mais je ne pensais pas que ces efforts eussent
russi.

--Rien n'est plus vrai pourtant, reprit M. d'pernon. C'est l'esprit
jacobin qui de nouveau rgne en France. Les pouvoirs de la Convention
touchent  leur fin. Encore quelques semaines, cette assemble nfaste
n'existera plus et la Constitution qu'elle a vote sera mise en
pratique. Nous aurons une assemble nouvelle, un gouvernement nouveau,
mais les principes resteront les mmes. On prchera encore au peuple la
haine des nobles et des prtres, et comme par le pass, on nous
perscutera. La perscution est dj commence, et j'en suis, comme
vous, la victime. Les royalistes ont un moment espr de rtablir la
monarchie. Mais cet espoir est dtruit. Nous avons, t vaincus.

--Vaincus sans combat? demanda Valleroy.

--Aprs un combat opinitre au contraire. Aujourd'hui mme, le peuple de
Paris, que nous avions travaill depuis le 9 thermidor, s'est soulev.
Les sections en armes ont march contre la Convention pour l'abattre.
Nous esprions,  la faveur de ce mouvement, nous rendre matres du
pouvoir et prparer le retour du roi. Mais la Convention s'tait mise en
tat de nous rsister. Elle avait confi  Barras, l'un de ses membres,
le soin de sa dfense. Ce dernier avait investi du commandement
militaire un jeune gnral nomm Bonaparte, qu'on dit homme d'nergie et
qui nous a prouv ce qu'il vaut.

--Il a dj combattu  Toulon et en Italie, observa Bernard.

--C'est  lui que nous devons notre dfaite, continua M. d'pernon.
Grce aux mesures qu'il avait prises, les sections ont t crases, la
Convention triomphe, et, de nouveau, la France est livre aux
terroristes. Pour leur chapper, je me suis enfui de Paris o j'tais
revenu aprs la chute de Robespierre. Je n'ai plus d'autre ressource que
de prendre une fois de plus le chemin de l'exil, et je crains bien, mes
amis, que vous ne soyez bientt rduits  en faire autant.

 ces mots, Bernard protesta.

--Lorsque j'ai migr, dit-il, j'tais un enfant et tenu d'obir
aveuglment aux ordres de mon pre. Mais, aujourd'hui, je suis un homme,
libre de mes volonts, et, quoi qu'il arrive, je n'migrerai pas.

--Bien dit, Bernard, s'cria Valleroy.

--Mme si vous tes dcrt d'arrestation? fit M. d'pernon.

--Mme dans ce cas, ni dans aucun cas. J'ai l'ge d'tre soldat, et
c'est aux armes que j'irai servir ma patrie.

Il y eut un court silence; puis Mr d'pernon reprit:

--Vous tes jeune, Bernard. Les hommes de votre gnration sont sans
engagements. Ils peuvent faire ce que nous, les vieux, nous ne pouvons
faire. Je vous envie: oui, je vous envie et je vous approuve.

 ces rcits,  ces retours vers le pass, les instants rapidement
s'taient enfuis; de nouveau, il fallait se sparer.

La diligence qui se dirigeait vers Paris allait repartir; la chaise de
poste qui devait emporter M. d'pernon jusqu' la frontire l'attendait
tout attele dans la cour de l'auberge. En hte, on changea de tendres
adieux auxquels se mlrent des larmes. Se reverrait-on jamais? C'est
sur cette question attristante qu'on se quitta. M. d'pernon, press de
s'loigner de la capitale, o il n'aurait pu demeurer qu'au pril de ses
jours, ses amis, au contraire, presss d'y rentrer, parce que, quoi
qu'il leur et dit pour les dtourner du but de leur course, ils
attendaient des dmarches qu'ils allaient entreprendre la ralisation de
leurs esprances.

 minuit, la diligence qui emportait Bernard roulait dans les plaines de
la Brie, en route vers Paris. Les rayons de la lune, entrant par les
vitres couvertes de bue, clairaient le visage de tante Isabelle et
celui de Nina, qui, toutes deux, s'taient endormies. Alors, quand
Bernard se fut assur qu'elles ne pouvaient l'entendre, il dit 
demi-voix:

--Dors-tu, Valleroy?

--Non, cher Bernard. Comment pourrais-je dormir quand je te vois si
proccup, si triste? Qu'as-tu donc?

--Le vidame m'a donn des nouvelles d'Armand.

--De bonnes nouvelles?

--Mon frre est soldat dans l'arme autrichienne, murmura Bernard, et je
crois que j'aimerais mieux qu'il ft mort!

Et le pauvre enfant, qui, depuis quelques instants, s'efforait de
contenir ses larmes, les laissa librement couler, tandis que Valleroy,
sans prononcer une parole, lui prenait les mains et les gardait dans les
siennes, comme pour bercer sa douleur dans cette paternelle treinte.

Au lever du jour, la diligence entrait dans Paris et conduisait au
bureau des Messageries de la rue Notre-Dame des Victoires les voyageurs
qu'elle transportait. Une heure plus tard, Bernard, Valleroy, tante
Isabelle et Nina arrivaient en fiacre  l'htel de Malincourt, o ils
taient reus par Kelner et par Rose, que comblait de surprise et de
joie ce retour imprvu.

Ds le lendemain, tandis que Valleroy et Kelner se rendaient au Comit
de sret gnrale pour s'enqurir des formes sous lesquelles devaient
tre prsentes les rclamations des hritiers du comte de Malincourt
contre le citoyen Joseph Moulette, Bernard sortait seul afin de faire
une promenade  travers Paris. Il avait hte de revoir les lieux o
dsormais et jusqu' la fin de sa vie il devait retrouver vivants les
poignants souvenirs de sa jeunesse. Il passa par la rue du
Four-Saint-Germain et devant la boutique de Grignan. Elle s'tait
transforme; on n'y vendait plus de meubles; un ptissier y dbitait ses
friandises. Transform aussi le Luxembourg. Le vieux palais avait cess
d'tre une prison; une arme d'ouvriers le remettait  neuf en vue de
l'installation du Directoire excutif qui allait gouverner la France
pendant cinq ans.

Le Palais de justice, la Conciergerie et l'Htel de ville, ces tapes
d'une route que Bernard ne pourrait jamais plus parcourir sans ressentir
des impressions douloureuses, conservaient leur physionomie d'autrefois,
assombrie encore par les pleurs et le sang que leurs murailles avaient
vu verser. De tous cts, ce n'taient que maisons  louer, antiques
htels et vieux mobiliers  vendre. Au fronton des monuments, on lisait
en gros caractres ces mots sinistres: Unit, indivisibilit de la
Rpublique; libert, galit, fraternit ou la mort. Au sommet des
glises, un bonnet phrygien au bout d'une pique remplaait la croix
renverse. Mais, en dpit de tant de tmoignages de la Terreur non
encore apaise, la vie de Paris avait pris un air plus rassurant et plus
joyeux. La foule qui circulait dans les rues osait sourire, et,
quoiqu'on ft au lendemain de l'meute du 13 vendmiaire, quoique les
rues fussent sillonnes de patrouilles et les maisons assaillies par des
descentes de police, qui allaient  domicile dsarmer les citoyens, on
devinait que, indiffrente ou insensible  ces derniers pisodes d'un
temps excr, la population cessait d'avoir peur et s'adonnait de
nouveau  la douceur de vivre.

Dans le jardin des Tuileries, sur la terrasse des Feuillants, au palais
Egalit, Bernard rencontra des femmes en parure lgante, pousse
jusqu' l'excentricit. Les sans-culottes et les tricoteuses ne
circulaient plus dans les rues, ni en aussi grand nombre qu'autrefois,
ni avec la mme audace. Sur les murs s'talaient des affiches annonant
des spectacles innombrables, des bals publics, des plaisirs varis.
Enfin, les brillants quipages, longtemps proscrits, de nouveau se
montraient et transportaient,  dfaut des grands seigneurs de jadis,
tous morts ou migrs, les parvenus du moment, les puissants du jour,
pour la plupart spculateurs vreux qui s'taient enrichis pendant la
Rvolution au dtriment de ce peuple qu'elle n'avait dlivr d'un tyran
que pour lui en imposer des milliers d'autres.

Bernard avait commenc sa promenade, un trouble amer au coeur. Mais,
bientt, il s'tait laiss prendre par le mouvement des rues, par les
vitrines des magasins o rapparaissait le luxe des jours heureux. Il
n'tait si mince pisode qui ne captivt ses regards. Marchands
ambulants, chanteurs, joueurs de vielle, charlatans, escouades de
soldats, tout contribuait  le distraire de sa tristesse, et, la
naturelle gaiet de son ge reprenant le dessus, il se sentait redevenir
confiant et fort.

Sur les boulevards,  la hauteur de la rue du Mont-Blanc, il se trouva
soudain arrt par un flot de foule qui stationnait aux abords de cette
rue, vers laquelle tous les regards se dirigeaient. Il fit comme la
foule, il s'arrta et regarda dans la mme direction qu'elle. Alors il
vit s'avancer vers le boulevard, venant du fond de la rue, un homme 
cheval, portant l'uniforme des gnraux de la Rpublique, suivi  une
courte distance de deux hussards. Cet homme avait des cheveux noirs,
longs et plats, dont les extrmits cachaient sa nuque et caressaient le
collet montant de son habit  larges revers. Son visage aux joues
creuses, clair par des yeux o s'allumait, dans un clat sombre, une
expression saisissante d'indomptable volont, ressemblait  celui d'un
ascte. Il tait impassible et impntrable, ce masque blme qui
rappelait celui de Csar.

Mais ce qui frappa Bernard, ce fut l'air d'extrme jeunesse du cavalier.
C'tait  croire qu'il n'avait pas vingt ans.

--Voil le gnral Bonaparte! dit une voix.

Le gnral Bonaparte, le hros du jour, celui qui, la veille, avait
mitraill les sections et sauv la Convention d'une chute irrmdiable,
celui dont maintenant, et aprs les avoir longtemps tenus en oubli, on
vantait les clatants services en Italie, celui enfin que, depuis
quelques heures, on commenait  dsigner comme le futur commandant en
chef de l'arme des Alpes, c'tait lui. Bernard fut boulevers. Ses yeux
s'attachrent sur le cavalier silencieux qui passait au milieu de la
foule sans avoir l'air de la voir, et il tait dj loin qu'ils le
suivaient encore avec admiration. L'enfant rentra trs impressionn 
l'htel de Malincourt, si plein de cette vision qu'il n'entendit que
d'une oreille distraite le rcit que lui faisait Valleroy de sa visite
au Comit de sret gnrale. Et comme Valleroy se plaignait de
l'accueil qu'il avait reu dans les bureaux du Comit, des mauvaises
dispositions des jacobins qui y rgnaient en matres et qui avaient os
opposer  ses justes rclamations les prtendus droits de Joseph
Moulette, Bernard s'cria:

--Eh bien, j'irai trouver le gnral Bonaparte et je lui demanderai
justice! Oui, justice et l'autorisation de servir comme volontaire dans
les rangs de l'arme qu'il commandera.

--Es-tu donc rsolu  tre soldat? demanda Valleroy avec motion.

--Inbranlablement rsolu. Il est grand temps qu'on voie un Malincourt
combattre  l'ombre du drapeau tricolore.

Cette rsolution hantait depuis longtemps la pense de Bernard. Elle
s'tait prsente  son esprit pour la premire fois,  Bruxelles, dans
le cabinet du colonel de Jussac, lorsque,  l'exemple de ce vaillant
soldat, passionnment dvou  sa patrie, il avait cri, lui, fils de
noble et migr: Vive la Rpublique! Il avait compris, ce jour-l, que
quel que ce soit le drapeau sous lequel elle s'abrite, les enfants d'une
mme patrie lui doivent de l'aimer, de la servir et de la dfendre. Ces
sentiments, son voyage de Bruxelles  Paris, en compagnie du sergent
Rigobert, les avait fortifis. Pendant le long sjour qu'il venait de
faire  Saint-Baslemont, la rflexion, des lectures quotidiennes les
avaient entretenus, et maintenant, aprs sa rencontre imprvue avec le
gnral Bonaparte, ils gonflaient son coeur. Il brlait du dsir de voler
aux frontires pour combattre les ennemis de son pays, C'tait comme un
accs de patriotisme qui, brusquement, clatait en lui, aprs avoir mis
des annes  mrir sous les impressions successives que subissait son
me rflchie et enthousiaste. Ces dispositions, personne autour de lui
ne tentait de les contrarier. Ds ce moment, il fut admis que Bernard
serait soldat. Il n'attendait plus qu'une occasion propice pour mettre
son projet  excution. Elle ne tarda pas  se prsenter.

Quelques jours aprs son arrive  l'htel de Malincourt, on reut une
lettre de Saint-Baslemont. Elle tait de Chourlot, ou plutt du matre
d'cole du village, qui l'avait crite sous sa dicte:

Je dois faire connatre  Monsieur le chevalier, y tait-il dit, que le
lendemain de son dpart, est survenu ici un fcheux vnement. Le
citoyen Joseph Moulette a t trouv dans sa chambre les pieds rtis et
un poignard dans le coeur. On n'a pu tablir si la mort tait le rsultat
d'un crime ou d'un suicide. Le juge de paix de Saint-Baslemont a t
immdiatement prvenu. Il a dress un procs-verbal qui a t envoy 
pinal et a fait enterrer le dfunt dans le cimetire de la commune.

S'il y a eu crime, il est  craindre que les assassins, des chauffeurs
probablement, restent inconnus. S'il y a eu suicide, on n'en peut
attribuer la cause qu' la fivre chaude ou peut-tre  des remords, car
il parat que ce Joseph Moulette tait un grand sclrat. Le district
d'pinal a dclar que le chteau de Saint-Baslemont devait faire retour
 la nation, et moi j'ai pens que ces dtails pourraient tre utiles, 
Monsieur le chevalier.

--Voil un bon dbarras, dit Valleroy, aprs avoir lu cette lettre, trs
propre  faciliter nos dmarches au Comit de sret gnrale.

Il y retourna le mme jour, accompagn de Kelner, le brave suisse ayant
conserv dans les bureaux des intelligences qui pouvaient servir. Mais
cette dmarche n'avana pas leurs affaires. On leur dclara que le
chteau tait devenu une fois de plus la proprit de la nation, la
nation avait le droit et le devoir de le mettre en vente de nouveau.

--Nous n'obtiendrons rien de ces drles-l, soupirait Valleroy
dcourag. Vois-tu, Bernard, ajouta-t-il, si tu persistes dans ton
projet de faire appel  la protection du gnral Bonaparte, le moment
est venu de l'excuter, car un miracle peut seul nous faire obtenir
justice.

--Eh bien, j'irai voir le gnral, rpondit rsolument Bernard.

Le lendemain, ds le matin, sans faire part  personne de ses
intentions, il sortit. Depuis son retour  Paris, il avait repris les
habits de sa condition, des habits  la mode du jour, lvite en velours
noir  plerine, culotte grise, bottes  revers. Il tait coiff d'un
chapeau noir en soie bas de forme, orn sur le devant d'une boucle
d'acier: il avait fire mine sous ce costume, la mine d'un homme de
race, sans pouvoir cependant tre confondu avec ces jeunes incroyables
qui tenaient le haut du pav et qu'il mprisait parce qu'ils affectaient
une mise excentrique. Sa taille svelte, son fin visage au regard grave
et doux, son lgance naturelle ne pouvaient que prvenir en sa faveur
le puissant gnral auquel, avec la tmraire confiance que donne la
jeunesse, il allait porter ses rclamations.

Depuis la journe du 13 vendmiaire, Bonaparte commandait les forces
militaires runies  Paris. En cette qualit, il y avait son quartier
gnral dans la rue Neuve-des-Capucines. Bernard connaissait bien ce
somptueux htel, ancienne demeure d'une noble famille, devant lequel il
lui tait arriv de passer  plusieurs reprises et mme de stationner,
curieux du va-et-vient des officiers  travers la cour pave qu'il
fallait traverser pour accder au perron d'entre o se tenaient deux
factionnaires. C'est donc au quartier gnral qu'il se rendit. Il passa
sous la haute porte, si fier, l'air si dcid, que le portier, debout
sur le seuil de sa loge, ne songea mme pas  lui demander o il allait
et ce qu'il voulait.  la suite d'un groupe d'officiers, Bernard gravit
le monumental escalier de l'htel. Au premier tage, il entra derrire
eux, dans un salon o quelques personnes attendaient, aprs avoir donn
leur nom  l'aide de camp de service.

Le coeur de Bernard battait trs fort, mais ce n'tait ni crainte, ni
timidit. Enfant, il avait connu les splendeurs de la cour de France;
plus tard approch les frres du roi dans leur exil. En des
circonstances mmorables, il s'tait agenouill devant la reine
Marie-Antoinette captive; il avait subi sans trembler les menaces de
Fouquier-Tinville. Il n'prouvait donc aucune apprhension  la pense
de se prsenter devant Bonaparte. Mais la gloire naissante de ce soldat
l'blouissait, et son motion prenait sa source dans l'admiration mme
qu'excitait en lui cette gloire. Il s'approcha de l'aide de camp pour
solliciter la faveur d'tre introduit auprs du gnral.

--Que lui voulez-vous? demanda l'officier.

--Je ne peux le dire qu' lui.

--Avez-vous une lettre d'audience?

--On m'a affirm que je n'en avais pas besoin et que le gnral recevait
tous ceux qui se prsentaient pour le voir.

--Il faudrait donc qu'il ret tout Paris. On vous a tromp, mon jeune
ami. D'ailleurs, il est occup. La veuve du gnral de Beauharnais est
auprs de lui.

--J'attendrai, rpondit froidement Bernard.

Triste et pensif, il se mit  l'cart. Le nom de Beauharnais venait de
lui rappeler un trait racont, peu de jours avant, par les gazettes et
dont tout Paris s'tait entretenu. Le gnral de Beauharnais, quoique
gentilhomme, tait rest au service de la Rpublique. Mais ce tmoignage
de son patriotisme n'avait pu le dfendre contre les fureurs jacobines.
Dclar suspect, dcrt d'arrestation, traduit devant le tribunal
rvolutionnaire, condamn, il tait mont  l'chafaud quelques jours
avant le 9 thermidor, ne laissant  sa femme et  son fils unique
d'autre hritage que le souvenir de ses exploits. Lorsque, au lendemain
de vendmiaire, la Convention avait ordonn le dsarmement gnral des
sections, la police s'tait prsente chez sa veuve et, malgr ses
supplications, lui avait enlev le sabre de son mari, relique prcieuse
qui devait tre transmise  son fils. Alors, ce dernier, quoique enfant,
tait venu rclamer ce sabre glorieux au gnral Bonaparte, qui, touch
par ses larmes et ses prires, le lui avait fait rendre.

--C'est sans doute afin de le remercier que Mme de Beauharnais s'est
prsente au quartier gnral, pensait Bernard. Ce qu'il a fait pour le
jeune de Beauharnais en lui rendant l'arme de son pre, pourquoi ne le
ferait-il pas pour l'hritier des Malincourt en lui rendant le chteau
de ses aeux?

Et, sur cette question qu'il se posait  lui-mme, Bernard, un moment
dcourag par l'accueil de l'aide de camp, reprenait espoir.

Soudain, une porte s'ouvrit. Sur le seuil, apparut le gnral Bonaparte.
Il reconduisait Mme de Beauharnais. Elle lui exprimait encore sa
reconnaissance, et, devant cette jeune femme, sduisante et charmante
sous les blonds cheveux qui encadraient comme d'une aurole sa beaut,
il semblait  ce point soumis et subjugu, que Bernard acquit
instantanment la conviction que, si sa demande tait prsente par
elle, elle serait exauce. Son parti fut pris aussitt. Il s'approcha,
et, s'inclinant devant Mme de Beauharnais:

--Madame, dit-il, je me nomme Bernard de Malincourt. Je suis ici pour
prsenter une requte au gnral Bonaparte. Mais on vient de me refuser
sa porte et de me dclarer qu'il ne m'couterait pas. Daignez intercder
pour moi et il consentira  m'entendre.

Bonaparte s'tait retourn, surpris, une expression de mcontentement
sur le visage. Quant  Mme de Beauharnais, elle souriait d'un sourire de
bienveillance et d'intrt, en enveloppant Bernard d'un regard
affectueux.

--Gnral, dit-elle, vous vous tes offert tout  l'heure  exaucer mes
dsirs. Permettez donc que j'intervienne pour cet enfant, en faveur de
sa jeunesse et de l'illustre nom qu'il porte. Recevez-le, coutez-le,
et, si vous le pouvez, accueillez favorablement sa demande. Il n'est
pas, en ce moment, de meilleur moyen de me faire votre cour.

--Oh! merci, Madame, s'cria Bernard.

Alors il sentit la main de Bonaparte qui s'appuyait familirement sur
son paule et il entendit le gnral dire  demi-voix, en saluant Mme de
Beauharnais:

--Il sera fait selon vos ordres, Madame.

Une minute aprs, Bernard se trouvait seul en prsence du soldat 
l'autorit duquel il avait os recourir.

--Exposez-moi ce qui vous amne, dit celui-ci.

--Debout devant une table couverte de papiers et de plans, il
feuilletait machinalement un dossier, comme s'il lui et t impossible
de rester inoccup, mme en accordant une audience. Alors Bernard lui
raconta brivement son histoire, sa fuite  Coblentz, son retour en
France, la mort tragique de ses parents, ses efforts pour sauver la
reine, sa rentre  Saint-Baslemont et son dpart, prcipit quand
Joseph Moulette tait venu s'emparer de ses biens.

--Maintenant cet homme est mort, ajouta-t-il; le chteau qu'il m'avait
vol est redevenu la proprit de la nation, et c'est afin d'obtenir
qu'on me le rende, mon gnral, que je viens  vous.

--Savez-vous que vous tes passible des lois de la Rpublique, Monsieur?
objecta froidement Bonaparte. Vous avez migr et, par consquent, vous
n'aviez pas le droit de rentrer en France sans autorisation.

Bernard ne se laissa pas dcontenancer par cette parole svre et
hautaine.

--J'avais douze ans quand j'ai migr, rpondit-il avec assurance. Je
n'ai pas t libre d'agir autrement. Mais j'ai abrg autant que je l'ai
pu la dure de mon sjour  l'tranger et saisi la premire occasion qui
m'a t offerte de rentrer dans mon pays.

--Vous y tes revenu pour conspirer, pour vous associer  des fauteurs
de complots.

--Pour arracher  sa prison et  la mort, une femme, une reine, la veuve
du prince qu'on m'avait accoutum  considrer comme mon roi, s'cria
Bernard. Ce que j'ai fait, mon gnral, si vous aviez t  ma place, si
vous aviez port le nom que je porte, vous l'eussiez fait aussi.

Bonaparte releva brusquement son visage au teint bilieux, et ses yeux
clairs et perants s'arrtrent tonns sur le jeune audacieux qui osait
adresse cet appel indirect,  sa gnrosit.

--Avec l'ducation que vous avez reue et dans les milieux o vous avez
vcu, vous avez d apprendre  har la Rpublique, ajouta-t-il.

--Je n'ai appris qu' aimer la France, affirma Bernard.

--Et maintenant, qu'avez-vous  lui offrir en change de ce que vous
tes venu rclamer de moi?

--J'ai  lui offrir mon bras, mon sang, toute ma vie.

--Vous voulez tre soldat?

--Oui, mon gnral, et en mme temps que je demande justice, je
sollicite l'honneur de marcher  l'avant-garde de l'arme que vous
commanderez.

Un clair traversa le regard de Bonaparte. D'un geste affectueux et
familier, il prit l'oreille de Bernard et en serra l'extrmit entre ses
doigts, en disant:

--Bien, jeune homme. Voil des sentiments dignes d'un Franais. Ils vous
assurent ma protection. Rdigez votre requte aujourd'hui; apportez-la
moi demain et je la mettrai sous les yeux de Barras, en me portant
garant de votre loyaut, de votre courage et de votre volont de servir
sous les drapeaux de la Rpublique. Quel ge avez-vous?

--Seize ans passs, mon gnral.

Bonaparte revint vers la table, y prit une plume et tirant  lui une
feuille de papier il y traa quelques lignes.

--Vous vous prsenterez aux bureaux de la place avec l'ordre que voici,
dit-il. On y recevra votre engagement. Conduisez-vous de manire 
mriter les loges de vos chefs; j'aurai l'oeil sur vous.

Les mains de Bernard tremblaient quand il reut de celles de Bonaparte
le billet que celui-ci venait d'crire.

--Ah! mon gnral, dit-il, je n'oublierai jamais que c'est  vous que
j'aurai d d'entrer dans la carrire des armes et je saurai m'y montrer
digne de la protection que vous m'avez accorde.

Il sortit ivre de joie.

Vers la fin de la semaine suivante, deux gendarmes se prsentaient
successivement dans la mme journe au ci-devant htel de Malincourt. Le
premier tait porteur d'un dcret du Comit de l'Intrieur qui
rintgrait l'hritier du comte et de la comtesse dans la possession du
chteau de Saint-Baslemont; le second venait remettre au jeune
volontaire l'ordre de rejoindre  Nice la cinquime demi-brigade des
grenadiers d'infanterie, appartenant  l'arme des Alpes dans laquelle
il tait incorpor.

Bonaparte avait tenu sa promesse; c'tait maintenant  Bernard  tenir
la sienne.

Ce fut un triste jour, un jour de deuil et de larmes, que celui o, il
dut s'arracher aux treintes de Valleroy, de tante Isabelle et de Nina.
Ils allaient quitter Paris en mme temps que lui, mais c'tait pour
remonter vers l'Est, pour retourner  Saint-Baslemont, tandis que
lui-mme descendrait vers le Midi. Afin d'affronter les motions de
cette heure douloureuse, il avait fait provision d'nergie et, aux
douleurs de la sparation, il s'tait promis d'opposer tout son courage.

Mais, au dernier moment, nergie et courage s'vanouirent. Il redevint,
pour quelques instants, l'enfant timide et doux  qui Valleroy s'tait
passionnment dvou, qu'il avait protg contre de pressants et
frquents prils et qui lui gardait au fond de l'me une reconnaissance
gale  sa tendresse. En quittant ce fidle ami de sa maison, ce vieux
compagnon d'infortune, Bernard avait le coeur dchir, impuissant 
s'arracher  ces bras vigoureux, qui tant de fois s'taient croiss
autour de son corps frle et qui maintenant ne se rsignaient pas  s'en
dtacher.

--Ne nous oublie pas, mon Bernard, soupirait Valleroy. Quoi qu'il
arrive, souviens-toi que, toujours et pour toujours, Valleroy appartient
 Malincourt.

--Valleroy et tante Isabelle, ajoutait celle-ci d'une, voix que les
pleurs touffaient.

Et Nina sanglotait aussi.

--Reviens bientt, Bernard, suppliait-elle, car ta petite amie sera
malheureuse jusqu' ton retour...

--Sois digne de ton nom, de tes aeux, reprenait Valleroy.

--Nous prierons pour vous matin et soir, continuait tante Isabelle.

--Nous t'aimerons ternellement, promettait Nina. Et lui ne pouvait que
rpter:

--Mes amis! Mes chers amis!

Ah! la vie n'est pas rose tous les jours. Il n'est pas de bonheur
qu'elle ne fasse expier. Bernard payait de ses sanglots et de ses
dchirements la patriotique joie qui gonflait son coeur d'adolescent au
moment o il allait combattre pour sa patrie.




CHAPITRE XXV

PREMIRES ARMES


En mars 1796, le volontaire Bernard de Malincourt tait  Nice depuis
cinq mois, dans la division du gnral Massna. Cette division faisait
partie de l'arme des Alpes en formation. Par suite de la rigueur de la
saison, du manque de vtements, de chaussures et de vivres, l'hiver qui
finissait avait t dur pour les soldats de la Rpublique. Les
ressources du trsor national tant puises depuis longtemps,
l'administration de la Guerre en tait rduite  fermer l'oreille aux
plaintes et aux prires des gnraux qui rclamaient des secours pour
leurs troupes. Bernard avait souffert, comme les camarades, des
privations imposes  l'arme, mais vaillamment support sa souffrance,
grce  sa belle jeunesse,  sa robuste sant,  son got passionn pour
l'tat militaire.

Ardemment attach  ses nouveaux devoirs, il s'tait appliqu  l'tude
de son mtier. En quelques semaines, il avait acquis les connaissances
techniques qui, son courage et les circonstances aidant, allaient
faciliter son avancement. Quoiqu'il n'et pas encore dix-sept ans, toute
sa personne respirait une dignit si haute, tant de mle nergie, sa
parole trahissait tant de volont, une raison si mre, le tout sous une
attrayante enveloppe de naturel et de simplicit que, bien vite autour
de lui, on s'tait accoutum  le respecter et  l'aimer. Dans sa
compagnie on le dsignait sous le nom du petit gentilhomme, et ses
chefs eux-mmes, sduits par sa bonne grce et sa fire mine,
pressentant qu'un jour il serait leur gal, se plaisaient  l'appeler
ainsi et  lui tmoigner, sous cette forme, leur estime et leur
bienveillance. Pour lui, il attendait avec impatience l'ouverture de la
campagne. Il brlait de se mesurer avec les Pimontais qui, de l'autre
ct des Alpes, dfendaient la route de Turin, et avec les Autrichiens
qui gardaient la route de la Lombardie. Avec le printemps revenu et les
longues journes et la tideur de la temprature, on ne parlait plus que
d'une prochaine mise en marche de l'arme et on s'attendait, chaque
matin,  recevoir l'avis de la nomination du gnral en chef.

La nouvelle de cette nomination arriva enfin. Le commandement des
troupes destines  marcher en Italie tait confi  Bonaparte. Ce
gnral tait encore un inconnu pour la plupart de ses futurs soldats.
Mais Bernard, qui le connaissait se rjouit.

--J'aurai l'oeil sur vous, lui avait dit Bonaparte.

Et cette phrase rsonnait, pleine de promesses,  l'oreille de Bernard.
Le 2 avril,  9 heures du matin, la demi-brigade  laquelle il
appartenait tait range aux portes de Nice, dans une plaine sur le bord
de la mer. Elle allait tre passe en revue par le commandant en chef.
Un tide soleil rpandait sa claire lumire sur les flots bleus de la
Mditerrane, sur les rochers du rivage, sur les avenues d'alos et de
palmiers, qui sillonnaient de toutes parts le paysage. Par cette matine
ferique, les soldats oubliaient leurs maux passs. Ils ne songeaient
plus qu'ils avaient eu faim et froid, qu'ils taient chausss de bottes
cules, vtus d'uniformes en lambeaux. L'enthousiasme qui chauffait
leurs mes effaait le souvenir de leurs dures preuves.

Quand le gnral Bonaparte apparut  cheval,  la tte de son
tat-major, quand son regard s'arrta sur eux, ils furent saisis d'une
motion indicible. Ils reconnaissaient en lui celui qui devait leur
donner la victoire. Il leur parla et sa parole les lectrisait. Il les
engageait  tre patients,  se rsigner  souffrir encore. Mais, en
mme temps, il leur disait que leurs souffrances touchaient  leur
terme, et, la main tendue vers l'Italie, il leur promettait de les
conduire dans les plus fertiles plaines du monde. Quand il eut fini de
se faire entendre, de toutes parts des acclamations s'levrent. Dans le
bruit des clairons vibrait l'me mme de la patrie, qui de nouveau se
rveillait et se prparait  la conqute du monde.

Trs ple, le coeur agit, la fivre aux yeux, Bernard, plac au premier
rang de sa compagnie, assistait  ce spectacle, maintenant convaincu
que, sous peu de jours, il verrait enfin l'ennemi. Lorsque Bonaparte
passa prs de lui, il se redressa vivement et demeura immobile au port
d'arme, touffant, par respect pour la discipline, le cri de
reconnaissance et d'admiration qui brlait ses lvres. Mais le gnral
l'avait aperu et reconnu. Et, au passage, il lui envoya un sourire.
Trois jours aprs, Bernard quittait Nice avec sa division. Le
surlendemain, il campait avec elle, vingt lieues, plus loin,  Albenga,
sur la route de Gnes.

Le projet de Bonaparte tait de passer les Alpes au-dessus de Savone, de
descendre en Pimont, et, une fois l, de se placer entre l'arme
autrichienne, concentre aux environs d'Alexandrie, sous les ordres du
gnral de Beaulieu, et l'arme sarde, commande par le gnral de
Colli, protgeant Turin. Aprs un court repos  Albenga, la division
Massna se portait sur la route de Savone qui traverse la montagne et
s'occupait d'y lever des redoutes. C'est l que le 10 avril, un des
lieutenants de Beaulieu, le comte d'Argenteau, vint l'attaquer et que
Bernard vit le feu pour la premire fois. Vivement repouss, d'Argenteau
se replia sur le village de Montenotte et s'y retrancha, tandis que les
soldats franais, la nuit venue, se prparaient  coucher sur leurs
positions. Cette soire, Bernard la passa avec plusieurs de ses
camarades; dans une chaumire, au bord d'un chemin dont les troupes de
la division Massna occupaient toutes les issues.

Vers 11 heures, comme la fatigue l'accablait, il se jeta sur la terre
durcie qui formait le plancher de la cabane, et, la tte sur son sac, il
ferma les yeux et s'endormit. Mais brusquement on le rveilla. Il fut
debout en un clin d'oeil et vit devant lui son sergent. Il l'interrogea.

--Qu'y a-t-il, sergent?

--Il y a, mon petit gentilhomme, que nous dmnageons sans tambours ni
trompettes, histoire d'aller surprendre l'Autrichien chez lui!

--Nous marchons sur Montenotte?

--Tu l'as dit, sur Montenotte o on ne nous attend pas. On se mit en
route dans un profond silence. Quoique deux divisions, celle de Massna
et celle d'Augereau, fussent en mouvement, on n'entendait presque aucun
bruit. La nuit n'tait pas trs claire, elle l'tait assez cependant
pour que les soldats pussent se guider par les nombreux petits chemins
qui allaient sur le village o d'Argenteau passait la nuit. Le gnral
autrichien avait pris pour se garder les prcautions les plus
minutieuses. Mais soit que ses ordres eussent t mal excuts, soit que
la rigueur des consignes se fut relche  la faveur de cette nuit
paisible qui loignait toute ide de surprise, les troupes franaises
arrivrent devant son camp vers minuit, sans avoir t signales.

Quand les sentinelles autrichiennes donnrent l'alarme, c'tait dj
trop tard. Les Franais pntraient dans la place avec imptuosit. En
quelques instants, ils s'emparaient de quatre drapeaux, et de cinq
canons, faisaient deux mille prisonniers, rendaient libre la route que
se proposait de suivre Bonaparte pour gagner le Pimont, et
inauguraient, par un avantage marqu, cette srie de combats qui
allaient se succder durant cinq jours, aboutir  la dfaite de l'arme
austro-sarde et permettre  Bonaparte de marcher sur Turin.

Pendant le combat d'avant-garde, engag le matin sur la route de Savone.
Bernard n'avait pas eu l'occasion de tirer un coup de fusil. Au moment
de l'attaque, il se trouvait en arrire, et elle tait dj repousse,
quand sa compagnie recevait l'ordre de se porter en avant sur les talons
de l'ennemi. Mais,  Montenotte, il n'en fut pas de mme. Il tait parmi
ceux qui se jetrent les premiers sur les Autrichiens, et, pendant plus
d'une heure, il combattit effectivement,  travers les rues du village
o il fallait conqurir les maisons l'une aprs l'autre et en dloger
l'ennemi. Il ne cessait de tirer que pour croiser la baonnette, trs
excit, mais n'ayant rien perdu de sa prsence d'esprit, et tout aussi
attentif  se dfendre qu' profiter de toute bonne occasion pour
frapper.

 la premire dtonation, au premier sifflement de balle  ses oreilles,
son intrpidit, un moment branle pendant la marche en avant, lui
tait revenue tout entire, et, loin de l'affaiblir, la vue du sang et
l'odeur de la poudre l'excitaient, le jetaient dans une sorte de
griserie sous l'empire de laquelle il tait entran. De ce qui se
passait hors de sa porte, il ne voyait rien et ne savait rien. Pour
lui, l'intrt du combat tait entirement concentr dans l'espace
resserr o, avec une poigne d'hommes, il s'vertuait  repousser
l'ennemi. C'tait maintenant sur la place du village o l'avaient
conduit les pripties de cette lutte nocturne. De tous cts, les
Autrichiens fuyaient. Mais il en restait, encore une centaine, qui
s'taient retranchs dans l'glise. L'officier qui les commandait avait
plant lui-mme sous le porche le drapeau de son rgiment, et ce
drapeau, maintenant cribl de balles, semblait marquer la ligne que
cette poigne d'hommes, lectrise par son chef, s'tait jur de ne pas
laisser franchir.

Par trois fois les Franais s'taient lancs  l'assaut de l'glise, et
par trois fois, une fusillade nourrie les avait obligs  reculer, en
dcimant leurs rangs. Assaillants et assigs s'exaspraient de leurs
pertes inutiles, ceux-ci comprenant qu'ils taient condamns,  prir
jusqu'au dernier et que rien ne les empcherait de succomber; ceux-l
rendus furieux par la ranon de sang et de vies humaines, dont la valeur
de leurs adversaires les contraignait  payer une victoire dsormais
certaine. Et dans l'ombre de la nuit o passaient tour  tour la blanche
lueur de ples rayons de lune perant les nuages, et la clart rougetre
de quelques torches allumes dans le temple dvast, c'tait une folle
pousse d'hommes se ruant les uns sur les autres et ne se sparant
qu'aprs avoir mis entre eux de nouveaux cadavres et fait couler des
flots de sang.

Du ct des Autrichiens, ce qui tirait l'oeil, c'tait la silhouette de
l'officier qui les commandait. Elle se dessinait, svelte et claire dans
un uniforme blanc, toujours bondissante,  travers les groupes des
soldats et autour du drapeau, de telle sorte que c'est en vain que les
Franais la prenaient pour cible.  droite,  gauche, partout, on ne
voyait qu'elle, et incessamment, elle se drobait. Soudain, une grle de
balles s'abattit sur la hampe du drapeau. Elle s'inclina, casse par le
milieu. L'officier s'lana pour la saisir et en prvenir la chute. Mais
lui-mme chancela, en portant la main  sa poitrine. Cette fois, il
tait atteint.

Du ct des Franais, un soldat, en le voyant tomber, se jeta sur le
drapeau. Il s'en empara et, comme la silhouette blanche de l'officier
s'abmait parmi les cadavres, il brandit son trophe, en criant en
allemand aux Autrichiens pouvants:

--Braves gens, rendez-vous!

 ces accents, on vit l'officier renvers se redresser d'un mouvement
automatique, sa main tremblante saisir par le bras le soldat franais,
le tirer  lui comme pour le dvisager et, dans la rumeur tumultueuse
que mlaient les vainqueurs aux gmissements des vaincus, deux voix,
dchires par le dsespoir, se firent entendre.

--Bernard! Bernard! criait l'une.

--Armand, mon frre! rpondit l'autre.

Et les deux fils du comte de Malincourt, effars et frmissants, en se
retrouvant les armes  la main, fondaient en larmes, tandis que le plus
jeune s'agenouillait et recevant entre ses bras le corps de l'an qui
venait de perdre connaissance, le couvrait de baisers et de larmes.

Au petit jour, dans un coin de l'glise, dvaste, transforme en
ambulance, Bernard se tenait agenouill devant un matelas sur lequel son
frre tait tendu. Depuis plusieurs heures, le pauvre enfant demeurait
immobile  la mme place, anxieusement pench sur le cher bless, qui
s'tait assoupi aprs avoir t pans en hte par un chirurgien
militaire. Du projectile, entr dans la poitrine et log sous le poumon
gauche, on pouvait redouter d'irrparables ravages, de telle sorte que
Bernard ne savait ce qu'il devait craindre et encore moins ce qu'il
pouvait esprer. En suivant avec sollicitude le sommeil de son frre, en
le regardant si fier et si beau sous la pleur livide du visage, en
coutant cette respiration oppresse et sifflante, il se demandait avec
effroi si, aprs avoir connu la douleur de voir ses parents aller au
supplice, il connatrait cette autre douleur de perdre ce frre ador,
tomb dans les rangs ennemis, frapp par une balle franaise, et de le
perdre au moment o il le retrouvait.

Devant l'imminence de la catastrophe qu'il redoutait, une question se
dressait, terrible, dans sa pense. Le coup auquel son frre allait
peut-tre succomber, qui l'avait port? N'tait-ce pas lui? Il essayait
alors de reconstituer le combat et de ressusciter le moment dcisif o
Armand tait tomb. Il aurait voulu savoir s'il avait une responsabilit
quelconque dans l'vnement. Mais c'est l justement ce que son esprit
obscurci et troubl ne pouvait discerner. Et ce doute affreux dchirait
son coeur, mettait sur ses lvres des maldictions contre les luttes
fratricides qui arment les peuples les uns contre les autres, teignait
comme dans des flots de sang et de pleurs l'enthousiasme qui nagure
gonflait son me quand, par l'imagination, il voyait se drouler devant
lui, brillante et glorieuse, sa carrire de soldat. Ah! maintenant, elle
lui semblait criminelle, cette carrire, et peut-tre l'et-il, ce
jour-l, prise en horreur, s'il n'et t retenu par le caractre des
engagements qu'il avait contracts et par un souci suprieur, obsdant
et puissant, de se dvouer  son pays, de le dfendre et au besoin de
mourir pour lui.

La gloire des armes! Il la voyait  cette heure dans toute sa beaut
sinistre. Son frre mourant, tu par lui peut-tre, et tout autour de
cette couche improvise, d'autres grabats dresss en hte d'o montaient
des gmissements et des rles. Et un peu partout, des cadavres allongs
dans des flaques de sang, des vtements en lambeaux, des sacs ventrs,
des dbris d'armes dans des dbris de murailles croules; partout la
dvastation, la ruine, la mort. Sur ces abominations, le jour montait
dans les brumes gristres du matin, un jour de printemps clair et
joyeux, fouett par une brise frache, toute charge des senteurs des
premires feuilles. Qu'importaient au ciel bleu, au soleil qui
s'allumait vers l'Orient par-dessus les Alpes, aux fleurs, aux pousses
nouvelles, que leur importaient ces sanglants tmoignages de la folie
des hommes! L'impassible nature, poursuivant sa marche, allait
resplendir au-dessus d'eux, et verser aux vivants l'oubli des morts.

Bernard, abm dans son angoisse, aurait voulu ne pas penser  ces
choses, mais elles l'assaillaient, l'obsdaient, le dominaient. En mme
temps, le pass s'implantait en matre dans sa mmoire et y revivait
avec la prcision de la ralit. C'tait comme un tableau se droulant
devant lui et ramenant  son souvenir les innombrables pisodes de sa
vie encore si courte et dj si pleine. En se rappelant tout ce qu'il
avait vu, tout ce qu'il avait souffert, il s'attendrissait, il pleurait
sur lui-mme, sur ses parents supplicis, sur les dfunts compagnons de
ses tragiques aventures, sur la cruaut des bourreaux, sur l'infortune
des victimes et aussi sur les aberrations des partis, cause initiale de
la guerre civile et de la guerre trangre.

Et une violente protestation s'levait en lui, une rvolte de tout son
tre qui grondait dans sa poitrine et soudain s'apaisait dans une
ardente prire que sa bouche d'adolescent accoutume  implorer le ciel
aux heures de dtresse envoyait vers le Dieu qui a cr les hommes non
pour qu'ils se hassent, mais pour qu'ils s'aiment. Et alors, il se
sentait pris d'une piti profonde pour ceux qui souffrent et d'une
clmence infinie pour ceux qui font souffrir, les uns et les autres
instruments mystrieux de desseins qu'ils ignorent et qui prcipitent
l'humanit vers les destines inconnues qu'elle doit parcourir.

Tout  coup, ses mditations douloureuses furent interrompues. Son frre
se rveillait. Il le vit se soulever et promener fivreusement autour de
lui ses yeux gars, en disant d'une voix rauque:

--O suis-je?

--Vous tes auprs de moi, cher Armand.

--Auprs de toi, Bernard! Mais que signifie cet uniforme? Tu es donc
soldat? Ah! oui, je me souviens; tout  l'heure, nous combattions l'un
contre l'autre.

Et couvrant son front de ses mains tremblantes, il murmura:

--Oh! les frres ennemis!

--Non, Armand, non, pas ennemis, mais rconcilis.

--Et dire que j'aurais pu te tuer, mon Bernard! Te tuer, toi que je
chris! Mais le ciel a voulu m'viter ce grand crime. Il m'a dsarm 
temps. C'est gal, mon frre, je ne me consolerai jamais.

--De quoi ne vous consolerez-vous pas, Armand?

--D'avoir port les armes contre la France.

Et il retomba, des sanglots plein la gorge, sur sa couchette qui trembla
sous les convulsions de ses membres meurtris.

--Mon frre, par grce, revenez  vous, supplia Bernard: vous me
dsesprez.

--Je ne suis pas coupable, cependant, soupira Armand. C'est pour Dieu et
le roi que je combattais.

Aprs cette crise, le bless parut s'apaiser. Mais son agitation, en se
dissipant, en cessant de le soutenir, le laissait tel que l'avait fait
sa blessure, c'est--dire d'une faiblesse extrme, par suite de tout le
sang qu'il perdait depuis quelques heures. Il ne parlait plus que trs
doucement, avec lenteur, comme s'il et cherch des mots pour exprimer
sa pense.

--Donne-moi des nouvelles de nos amis, Bernard; de Valleroy, d'abord?

--Valleroy appartient toujours  Malincourt. C'est un coeur fidle et
vaillant. Je lui dois d'avoir travers, sans y prir, tous les dangers
que j'ai courus.

--Et o est-il, ce serviteur prouv?

--Il est  Saint-Baslemont.

--La Rpublique n'a donc pas confisqu notre chteau?...

--Elle nous l'avait pris; elle nous l'a rendu.

--Oui, c'tait bien assez d'avoir mis  mort nos parents.

--Vous avez connu ce malheur, mon frre?

--Par une gazette franaise que je lus un soir,  Londres. Ah! comme, en
ce moment, j'aurai voulu me trouver prs de toi, mon Bernard! Mais
comment te rejoindre? Et puis, savais-je seulement o tu tais? C'est
cette cruelle ignorance qui m'a empch de t'crire, de te donner de mes
nouvelles...

--Je vous ai cru mort.

--Et tu ne te trompais pas, car, je le suis, vois-tu; c'est maintenant
comme si je l'tais.

--Mon frre aim, ne parlez pas ainsi.

--Pourquoi se dissimuler la vrit? Avec l'uniforme que tu portes, tu
dois avoir le courage de la regarder en face, et la vrit, c'est que je
suis flamb.

--Non, non, s'cria Bernard, nous vous gurirons. Armand secoua la tte
en se frappant le coeur comme pour marquer que le mal avait son sige l,
et qu'il tait incurable. Puis, pour dtourner l'entretien, il ajouta en
souriant:

--Tu ne m'as rien dit de ta petite amie Nina?

--Elle est auprs de Valleroy avec tante Isabelle, rpondit Bernard qui
s'efforait, lui aussi, de sourire pour cacher sa douleur. En pousant
tante Isabelle, Valleroy a adopt l'enfant.

--Valleroy, mari! Puisse-t-il tre heureux... Et la fillette
aime-t-elle toujours son chevalier?

--Tout autant que son chevalier la chrit.

Il y eut un silence; puis Armand reprit, moiti srieux, moiti
plaisant:

--Je me figure qu'un jour, dans quelques annes, cette petite Nina sera
une charmante chtelaine pour Saint-Baslemont, et une aimable compagnie
pour Bernard de Malincourt.

Les joues plies de Bernard se teignirent d'une lgre rougeur.

--Vous vous fatiguez  parler, Armand, dit-il.

--Malheureusement, continua ce dernier, d'une voix qui s'teignait, je
ne serai plus l pour le voir.

Ses yeux se fermrent; il demeura immobile, sans abandonner la main de
Bernard qu'il avait prise dans la sienne. Celui-ci aurait voulu se
dgager, se mettre  la recherche du chirurgien, le ramener auprs de
son frre. Mais trop forte tait l'treinte du mourant.

--Reste l, Bernard, fit-il tout  coup; ne me quitte pas.

--Laissez-moi appeler le mdecin, Armand.

-- quoi bon! Ni lui, ni personne ne pourrait me sauver. Ma blessure est
mortelle; je l'ai compris en sentant pntrer en moi la balle qui l'a
faite. Que du moins je m'en aille en paix, toi  mes cts. Il m'et t
doux d'avoir un prtre en ce moment. Mais,  dfaut de son assistance,
j'ai la tienne, mon frre... Et  toi, je peux dire, comme  un
confesseur, que ma conscience est en repos. J'ai aim Dieu et mon roi!
Je meurs dans la religion de mes parents et digne d'eux. Si j'ai pris
les armes contre mon pays, c'est que j'ai cru que son intrt mme me le
commandait. Je crois bien que je me suis tromp; mais ce n'est pas pour
cette erreur involontaire dont je suis durement puni que le ciel voudra
me chtier davantage.

Sa voix devenait plus faible. Bernard, dont il continuait  treindre la
main, comprit que la mort venait; il se raidit contre sa douleur, et
dvorant ses larmes pour ne pas en donner au mourant le spectacle, il se
courba sur lui en disant:

--Apaisez-vous, mon frre ador, ne songez qu' vivre pour votre petit
Bernard.

--Oh! mon petit Bernard n'a plus besoin de moi, rpondit Armand d'un
accent qui s'teignait. C'est maintenant un homme mri par les preuves
et prpar aux luttes de la vie. Il portera vaillamment le nom de
Malincourt; il relvera notre maison, et la perptuera, toujours fidle
 la tradition de nos aeux... Adieu, mon Bernard, adieu, ou plutt, au
revoir... Dieu m'appelle. Je vais revoir nos parents... Mon frre, en
leur nom, je te bnis... Tu prieras pour le repos de mon me et, ds que
tu le pourras, tu ramneras mon corps  Saint-Baslemont...
Embrasse-moi...

Les lvres de Bernard se posrent sur le front de son frre au moment o
la mort y dposait aussi son baiser, Alors, le pauvre enfant
s'agenouilla dsespr devant le petit lit o Armand de Malincourt
venait de rendre l'me, et il laissa couler librement ses pleurs.

 ce moment, dans l'espace o maintenant resplendissait le soleil,
retentit et monta un battement de tambour, que d'autres battements
successifs vinrent bientt grossir. C'tait l'appel qui veillait les
troupes endormies aprs le combat de la nuit et leur annonait que le
moment tait venu de se mettre en marche.

Quelques instants plus tard, elles couvraient la route de leurs masses
sombres et bruyantes. Bernard tait  son rang, la tte haute malgr sa
douleur. Aprs avoir donn  son frre, dans le cimetire de Montenotte,
une spulture provisoire, il redevenait soldat, et le
petit-gentilhomme, ml aux bataillons de la Rpublique, allait suivre
le drapeau tricolore dans ses prgrinations glorieuses  travers
l'Italie.













End of the Project Gutenberg EBook of Fils d'migr, by Ernest Daudet

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