The Project Gutenberg EBook of Mmoires de Marmontel (Volume 2 of 3), by 
Jean-Franois Marmontel

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Mmoires de Marmontel (Volume 2 of 3)
       Mmoires d'un Pre pour servir   l'Instruction de ses enfans

Author: Jean-Franois Marmontel

Release Date: January 11, 2009 [EBook #27773]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MMOIRES DE MARMONTEL ***




Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
This file was produced from images generously made available
by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica)






MMOIRES DE MARMONTEL

PUBLIS

AVEC PRFACE, NOTES ET TABLES PAR MAURICE TOURNEUX

TOME DEUXIME

PARIS

LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES

Rue de Lille, 7

M DCCC XCI





TABLE ANALYTIQUE DES MMOIRES

TOME PREMIER

LIVRE I

But de l'auteur en crivant ses _Mmoires_.--Description de Bort et de
ses environs.--Souvenirs d'enfance.--Premire ducation.--Dfaut de
mmoire.--Portrait de la mre de Marmontel et des autres membres de la
famille.--Entre au collge de Mauriac.--Examen et admission  ce
collge.--Rflexions de Marmontel sur ses premires tudes.--Le P.
Bourzes, continuateur du P. Vanire.--Moeurs des coliers de Mauriac,
leurs travaux et leurs plaisirs.--Amalvy, modle des coliers.--Querelle
de Marmontel avec le rgent du collge.--Studieux emploi des
vacances.--Premires amours.--Marmontel est plac par son pre dans une
maison de commerce  Clermont-Ferrand.--Il la quitte presque aussitt et
se croit une vocation ecclsiastique.--Son admission dans la classe de
philosophie du collge de Clermont.--Vellit de passer chez les
oratoriens de Riom.--Les jsuites lui procurent tout aussitt des
rptitions.--Promenade  Beauregard et bienveillant accueil de
Massillon.--Nouvelles vacances sous le costume ecclsiastique.--Mort du
pre de Marmontel.--Dsespoir et maladie de l'auteur.

LIVRE II

Sjour de Marmontel  Saint-Bonnet, et au chteau de Linars, comme
prcepteur.--Retraite au sminaire de Limoges.--Entretiens littraires
de Marmontel avec les directeurs du sminaire.--Prsentation  l'vque
(Coetlosquet).--Plaisanterie du comte de Linars et ses
consquences.--Hospitalit d'un cur de campagne et de sa
nice.--Comment les jsuites de Clermont entendaient agrandir leur
collge.--Dmarches du P. Nolhac auprs de Marmontel pour l'engager 
entrer dans la socit.--Voyage de Bort  Toulouse; proposition de
mariage avec la fille d'un muletier.--Au moment d'entrer au noviciat des
jsuites, Marmontel consulte sa mre; rponse de celle-ci.--Premiers
succs de l'auteur comme rptiteur de philosophie.--Il obtient une
bourse au collge Sainte-Catherine.--Concours aux Jeux floraux.--Lettre
de Voltaire.--Succs acadmiques.--Soutenance brillante de
thse.--Dmls d'un boursier de Sainte-Catherine et d'un grand
vicaire.--Pnitence au sminaire de Calvet.--Hsitation sur le choix
d'une carrire.--Nouveau voyage  Bort.--Entretien de l'auteur et de sa
mre; triste tat de la sant de celle-ci.--Billet de Voltaire.--La
Petite acadmie.--Dpart de Toulouse.--Incidents de voyage.--Arrive 
Paris.

LIVRE III

Premire visite  Voltaire et conseils de celui-ci.--Premier logement et
premires ressources.--Vauvenargues.--Bauvin.--L'_Observateur
littraire_.--Prix  l'Acadmie franaise.--Grande pnurie.--Procd
dlicat de Voltaire.--Marmontel prcepteur du jeune Gilly, et introduit
dans la famille Harenc.--Socit choisie de Mme Harenc.--Nouveau prix de
posie  l'Acadmie franaise.--Mort de la mre de Marmontel.--Lecture
de _Denys le tyran_, tragdie, aux acteurs de la
Comdie-Franaise.--Rivalit de Mlle Gaussin et de Mlle Clairon au sujet
d'un des principaux rles.--Distribution des autres rles et
rptitions.--Lecture de _Denys_ devant les conseillers favoris de
Voltaire et de Mlle Clairon.--Rsultat de leur dlibration.--Tour d'un
escroc gascon.--Plaidoyer de Boube, avocat de Toulouse, pour Cammas,
peintre de la ville, accus de sduction.--Favier.--Gnrosit de Mme
Harenc--Premire reprsentation et succs de _Denys_.--ptre  Voltaire
sur la mort de Vauvenargues.--Monet prsente Marmontel  Mlle
Navarre.--Sjour  Avenay.--Singulier aveu chapp  Mlle
Navarre.--Fureur et dpart de Marmontel.--Retour  Paris; rception que
lui font ses amis.--Inquitudes, chagrin et dsespoir d'un amant
trahi.--Visite du chevalier de Mirabeau.--Autre visite du mme et de
Mlle Navarre.--Consolations prodigues  l'auteur par Mlle
Clairon.--Reprise de _Denys le tyran_.--Un caprice de Clairon.--Dmarche
dlicate de la part de Mlle Broquin.--Tentatives de rapprochement de la
part de Clairon; refus de Marmontel.--Bons procds du duc de Duras
envers lui.--Lecture d'_Aristomne_  Voltaire.--Premire
reprsentation.--Action dramatique et maladie de Roselly.--Interruption
et reprise d'_Aristomne_.

LIVRE IV

Liaison de Marmontel et de Mlle Marie Verrire.--Colre du marchal de
Saxe.--Double rupture.--Mariage de La Popelinire.--Son train de maison
 Passy.--Lecture d'_Aristomne_ chez Mme de Tencin.--Dcouverte de la
chemine secrte de Mme de La Popelinire, et consquences de cette
dcouverte.--Plaisirs, spectacles et distractions de tout genre offerts
par La Popelinire  ses htes.--_Cloptre_, tragdie de
Marmontel.--_Les Hraclides_, autre tragdie.--Incident de la premire
reprsentation.--Liaison de Marmontel avec d'Alembert, Mlle de
Lespinasse, Diderot, d'Holbach, Helvtius, Grimm et J.-J.
Rousseau.--Faveur de Marmontel auprs de Mme de Pompadour.--Elle lui
conseille de tenter de nouveau la fortune dramatique.--_gyptus_,
tragdie.--Sa chute.--L'auteur obtient de M. de Marigny l'emploi de
secrtaire des btiments du roi.--Le prince de
Kaunitz.--Mercy-Argenteau, Starhemberg, Seckendorf.--Milord d'Albemarle
et Mlle Gaucher, dite _Lolotte_.--Liaison de Lolotte avec le comte
d'Hrouville; son mariage et sa fin.--Conseils de Mme de Tencin 
Marmontel.--Livrets de divers ballets ou divertissements pour
Rameau.--Liaison avec Cury et les autres intendants des
Menus-Plaisirs.--Tribou.--Lolotte.--Contraste de cette socit avec
celle des philosophes.--Voltaire et la mort de Mme du Chtelet.--Son
dsir de plaire  la cour.--Motifs de sa disgrce.--Faveur de Crbillon
auprs du roi et de Mme de Pompadour.--Rivalit dramatique de Voltaire
et de Crbillon (_Smiramis_, _Oreste_, _Rome sauve_).--Dpart de
Voltaire pour la Prusse ajourn, puis brusquement dcid; causes de ces
retards et de ce revirement.--Discussion de Voltaire et d'un
coutelier.--Dpart de Marmontel pour Versailles.

TOME DEUXIME

LIVRE V

Entre en fonctions de l'auteur auprs de M. de Marigny.--Qualits et
dfauts de celui-ci.--Vie de Marmontel  Versailles,  Marly, 
Fontainebleau,  Compigne.--Nouvelles liaisons; l'abb de La Ville,
Dubois, premier commis de la guerre, Cromot du Bourg, Bouret, Mme
Filleul.--Mariage de la soeur ane de Marmontel avec M. Odde.--Emploi
qu'obtient celui-ci.--Mme de Chalut.--Vers faits,  sa prire, pour la
convalescence du Dauphin.--Plaisant embarras des jeunes poux au moment
de remercier l'auteur.--ducation d'Aurore de Saxe faite aux frais du
Dauphin.--Portrait de Quesnay.--Mme de Marchais.--Rforme du costume au
thtre tente par Mlle Clairon.--Remarques de Marmontel sur ses
rapports avec Marigny.--Sur l'exil de Voltaire.--Sa collaboration 
l'_Encyclopdie_.--Entrevue avec Mme de Pompadour, sollicitations et
conseils.--Origine et fortune politique de Bernis.--Rapports de l'auteur
avec lui durant son passage au ministre des affaires
trangres.--Singulire maladie gurie par un singulier remde de
Genson.--Attribution de la direction du _Mercure_  Louis de Boissy, sur
le conseil de Marmontel.--Reconnaissance, puis embarras de
Boissy.--Origine des _Contes moraux_.--Marmontel titulaire du brevet, 
la mort de Boissy.--Autre place de secrtaire du comte de Gisors,
propose  Marmontel, refuse par Suard et accepte par Deleyre.--Retour
de l'auteur  Paris.

LIVRE VI

Changements et progrs apports  la composition du _Mercure_;
collaborateurs recruts par Marmontel: Malfiltre, Colardeau, Thomas,
J.-D. Le Roy, C.-N. Cochin.--Gallet et Panard.--Portrait de Mme
Geoffrin.--Principaux habitus de son salon: d'Alembert, Dortous de
Mairan, Marivaux, Chastellux, Morellet, Saint-Lambert, Thomas, Mlle de
Lespinasse, Raynal, Galiani, Caraccioli, le comte de Creutz, Carle Van
Loo, Soufflot, Boucher, Le Moyne, La Tour, le comte de Caylus.--Autres
convives des petits soupers de Mme Geoffrin: Gentil-Bernard, Mme de
Brionne, Mme de Duras, Mme d'Egmont, le prince Louis de Rohan.--Soupers
chez Pelletier, fermier gnral, avec Gentil-Bernard, Monticourt,
Coll.--Sjour de Marmontel  Chennevires, chez Cury.--Parodie de
_Cinna_, rime par celui-ci.--Marmontel en cite quelques vers chez Mme
Geoffrin.--Il est accus d'en tre l'auteur, et s'en dfend inutilement
auprs des ducs d'Aumont et de Choiseul.--Lettre de cachet qui l'envoie
 la Bastille.--Prparatifs de sa captivit.--Accueil bienveillant du
gouverneur.--Installation et premier repas.--Un menu maigre et un menu
gras.--Prvenances de M. d'Abadie.--Interrogatoire subi par Marmontel au
sujet d'un sieur Durand, familier du salon de Mme Harenc.--Inquitude
que cette formalit cause  Marmontel.--Lettre de Mlle S** [Sau***?], et
rponse du prisonnier.--Sa sortie et sa premire visite  M. de
Sartine.--Sermon de Mme Geoffrin, et regrets qu'elle en tmoigne le
lendemain.--Entrevue avec Choiseul.--Rponses de Marmontel aux
inculpations dont il est l'objet.--Vains efforts du premier ministre
pour lui faire rendre le brevet du _Mercure_.--Ce que ce journal devint
sous l'abb de La Garde et ses successeurs.

LIVRE VII

Rflexions de Marmontel sur son pass  cette date et sur ses projets
d'avenir.--Sa situation et celle de sa famille.--Voyage en compagnie de
Gaulard.--Sjour  Bordeaux.--Msaventures de Le Franc de
Pompignan.--Arrts  Toulouse, Bziers, Montpellier, Nmes, Avignon,
Aix, Marseille.--Retour par Lyon et Genve.--Visite  Voltaire.--Son
enthousiasme pour l'acteur L'cluse.--Mme Denis compare par son oncle 
Mlle Clairon.--Genve et J.-J. Rousseau.--Huber et Cramer.--Le thtre
de Voltaire  Tournay.--Lecture de _Tancrde_ et de _la
Pucelle_.--Rentre  Paris.--L'_ptre aux potes_, de Marmontel, est
couronne par l'Acadmie franaise.--Origine d'_Annette et
Lubin_.--Sjours  la Malmaison,  Croix-Fontaine,  Sainte-Assise, 
Saint-Cloud,  Maisons-Alfort.--Intrigues acadmiques.--Prsentation par
Marmontel de sa _Potique franaise_ au roi, au Dauphin,  Mme de
Pompadour,  Choiseul et  Praslin.--Candidature au fauteuil de
Bougainville.--Conduite gnreuse de Thomas dans cette
circonstance.--Caractre ombrageux de Marivaux.--Singuliers griefs du
prsident Hnault et de Moncrif contre Marmontel.--Mort de Cury.--Mlle
de Lespinasse, ses origines, sa socit, ses amours, sa mort.--Socit
du baron d'Holbach.--Motifs respectifs qui avaient loign Buffon et
J.-J. Rousseau du parti encyclopdique.--Promenades de d'Holbach et de
ses amis aux environs de Paris.

LIVRE VIII

Rcit fait par Diderot  Marmontel des origines de sa rupture avec
Rousseau.--Relations de Jean-Jacques avec le baron d'Holbach et avec
Hume.--Sjour de Marmontel  Saumur, prs de sa soeur et de son
beau-frre.--Visite au comte d'Argenson, exil aux Ormes.--Un bel esprit
de l'acadmie d'Angers, et ses habilets oratoires.--Maladies de
l'auteur.--Conception de _Blisaire_.--Lectures faite par l'auteur 
Diderot et au prince hrditaire de Brunswick.--Dmls de l'auteur avec
les censeurs de la Sorbonne.--Confrence avec M. de Beaumont, archevque
de Paris, et les docteurs de la Sorbonne.--Plaisanteries de Voltaire et
de Turgot au sujet des propositions condamnables extraites de
_Blisaire_ par les casuistes.--Succs du livre dans diverses cours
trangres.--Voyage de Mmes Filleul et de Sran aux eaux
d'Aix-la-Chapelle, o Marmontel les accompagne.--M. et Mme de Marigny
(ne Filleul) les y rejoignent.--Entretiens de Marmontel et des vques
de Noyon (Broglie) et d'Autun (Marbeuf).--_Discours en faveur des
paysans du Nord_.--Portrait de Mme de Sran.--Sa prsentation  la
cour.--Tte--tte avec le roi.--Correspondance de Louis XV et de la
jeune comtesse.--Rencontre de Marmontel avec le prince et la princesse
de Brunswick.--Voyage  Spa avec Mme de Sran, M. et Mme de
Marigny.--Imprudences funestes commises par Mme Filleul.--Politesses
faites  Marmontel par Bassompierre, contrefacteur de ses oeuvres, 
Lige.--Cabinet du chevalier Verhulst  Bruxelles.--Mort de Mme
Filleul.--Son caractre, sa philosophie.--Dception de Marmontel au
sujet d'une nice de Mme Gaulard.

LIVRE IX

Sjours  Mnars.--Sjour  Maisons.--Le comte de Creutz prsente Grtry
 Marmontel.--_Le Huron_.--_Lucile_, _Sylvain_, _l'Ami de la maison_,
_Zmire et Azor_.--_Le Connaisseur_.--pilogue des relations de Louis XV
et de Mme de Sran.--Marmontel vient loger dans l'htel de Mlle
Clairon.--Encore la parodie de _Cinna_.--Entrevue de Marmontel et du duc
d'Aumont.--Sjour du prince royal de Sude (Gustave III) 
Paris.--Maladie de l'auteur.--Soins que lui prodiguent Bouvart et Mlle
Clairon.--Rapports de Marmontel et du duc d'Aiguillon; retouches  un
mmoire de Linguet, fureur de celui-ci.--Nomination de Marmontel au
poste d'historiographe de France.--Succs de _Zmire et Azor_ sur le
thtre de la cour,  Fontainebleau.--Discussion de l'auteur et du
costumier.--_L'Ami de la maison_ est moins bien accueilli.--_La Fausse
Magie_.--_La Voix des pauvres, ptre sur l'incendie de
l'Htel-Dieu_.--_Ode  la louange de Voltaire_.--Sjour de Marmontel
chez Mme de Sran, au chteau de La Tour, en Normandie.--Liaison avec
Mme de L. P ***.--Matriaux recueillis par l'auteur pour une histoire du
rgne de Louis XV.--Rapprochement opr par Marmontel entre le duc de
Richelieu et plusieurs membres de l'Acadmie franaise.--Communication
des manuscrits de Saint-Simon.--Nouvelle collaboration 
l'_Encyclopdie_.--Suicide de Bouret.--Sacre de Louis XV.--Portrait de
la marchale de Beauvau.--Querelle des gluckistes et des
piccinistes.--Marmontel se range parmi ceux-ci.--_Roland_,
opra.--Liaison de l'auteur et des frres Morellet.

TOME TROISIME

LIVRE X

Mort de Mme Odde et de ses enfants.--Inquitudes de Marmontel sur son
propre avenir.--Mme et Mlle de Montigny, soeur et nice de MM.
Morellet.--Prdiction de l'abb Maury  Marmontel.--Projets de
bonheur.--Mariage de l'auteur et de Mlle de Montigny.--Liaison des
nouveaux poux avec Mme d'Houdetot et Saint-Lambert.--Portrait de Mme
Necker.--Mort du premier n de Mme Marmontel.--Inquitude pour le second
enfant.--Sjour  Saint-Brice.--Promenades  Montmorency.--Rflexions
sur les ouvrages et le caractre de Rousseau.--Mort de
Voltaire.--_Polymnie_, pome satirique sur la querelle des gluckistes et
des piccinistes.--Retraite de Necker.--Mme de Vermenoux.--_Atys_,
opra.--Rapports de l'auteur avec Turgot.--Dpart du comte de Creutz et
du marquis de Caraccioli.--Mort de d'Alembert.--Nouvelle maladie de
Marmontel et nouveaux soins de Bouvart.--_Didon_, opra, musique de
Piccini.--Son succs  la cour et  Paris.

LIVRE XI

lection de Marmontel comme secrtaire perptuel de l'Acadmie
franaise.--Concert de M. de La Borde.--Runion des amis de l'auteur 
sa maison de campagne.--Mort d'un troisime enfant.--_Pnlope_,
opra.--_Le Dormeur veill_.--Succs de lecteur obtenus par Marmontel
aux sances publiques de l'Acadmie franaise.--Candidature de l'abb
Maury.--Son diffrend avec La Harpe.--Son lection.--Mort et portrait de
Thomas.--lection de Morellet.--_loge de Colardeau_.--Pome sur la mort
du duc de Brunswick.--Prsents du comte d'Artois et du prince de
Brunswick  ce sujet.--Situation prospre du mnage de
Marmontel.--Liaison avec M. et Mme Desze.--Procds gnreux de Calonne
 l'gard de l'Acadmie franaise.--Plan gnral d'instruction publique
demand par Lamoignon  Marmontel.--loge de Sainte-Barbe et de ses
mthodes d'enseignement.

LIVRE XII

Coup d'oeil sur les causes de la Rvolution.--Portrait de Louis
XVI.--Rentre en grce du comte de Maurepas; son pass, ses vues, sa
politique, ses principes.--Renvoi de Terray.--Vues de Turgot, son
successeur.--meute de 1775.--Renvoi de Turgot.--Passage aux affaires de
Clugny et de Taboureau.--Ils sont remplacs par Necker.--Plans et vues
de celui-ci; ses discussions avec Turgot.--Compte rendu au roi par
Necker (1781).--Rfutation de Bourboulon.--Disgrce de Sartine.--Ligue
de Maurepas et de toute la cour contre Necker.--Sa dmission est
accepte.--Ses successeurs, Joly de Fleury, d'Ormesson,
Calonne.--Rputation, caractre et imprvoyance de celui-ci.--Premire
assemble des notables (22 fvrier 1787).--Discussion, sur le dficit,
entre Necker et Calonne.--Exil de Necker.--Disgrce de Calonne et de
Miromnil.--Bouvard de Fourqueux est nomm contrleur gnral, et
Lamoignon garde des sceaux.--Notes confidentielles de Montmorin
communiques  Marmontel--Lomnie de Brienne est nomm ministre des
finances.

LIVRE XIII Portrait de Brienne.--Ses luttes contre le Parlement au sujet
des dits sur le timbre et sur l'impt territorial.--Lit de
justice.--Exil du Parlement  Troyes.--Continuation de la lutte.--Sance
royale.--Mouvement d'opinion en faveur de la runion des Etats
gnraux.--Exil du duc d'Orlans  Villers-Cotterets.--Lit de justice (8
mai 1788).--Examen du nouveau systme judiciaire.--Rsistance des Etats
de Bretagne et de Dauphin.--Ressources dsastreuses imagines par
Brienne.--Sa dmission.--Situation dplorable du Trsor et de
l'agriculture.--Impopularit et suicide de Lamoignon.--Projets de
Necker.--Seconde convocation des notables (3 novembre 1788).--Opinion de
six bureaux touchant le mode de reprsentation du tiers aux Etats
gnraux.--Conseil d'tat du 27 dcembre 1788.--Choix de Versailles pour
lieu de runion des tats.--Ce que voulait Necker et ce qui aurait pu
arriver.

LIVRE XIV

Marmontel membre de l'assemble primaire du district des Feuillants et
de l'assemble lectorale.--Rle de Duport.--Influence des avocats dans
ces runions prliminaires.--Target lu prsident de l'assemble
lectorale aux Heu et place d'Angran d'Alleray.--chec de Marmontel
contre Sieys.--Dialogue de l'auteur et de Chamfort.--Ouverture des
tats gnraux.--Discours du roi.--Expos prsent par Necker.

LIVRE XV

Contestation entre le tiers et les deux autres ordres au sujet du mode
de dlibration et de la vrification des pouvoirs.--Arrt pris le 10
juin par le tiers touchant cette vrification.--Autre arrt (17 juin)
spcifiant que le tiers s'appellerait dsormais Assemble
nationale.--Embarras de Necker.--Projet d'une sance royale et d'une
dclaration que devait lire le roi.--Discours du duc de Luxembourg,
prsident de l'ordre de la noblesse, au roi.--Serment du Jeu de
paume.--Adhsion de deux archevques, de deux vques et de cent
quarante-cinq dputs du clerg au tiers.--Sance royale du 23.--Motifs
de l'abstention de Necker.--Disparates sensibles dans la dclaration lue
par le roi.--Dcret du tiers touchant l'inviolabilit des
dputs.--Necker offre sa dmission.--Il est acclam par le peuple, et
par l'Assemble.--Union des communes.--Division des deux autres
ordres.--Runion plnire (27 juin).--Ovation  la famille royale et 
Necker.--Symptmes d'agitation et bruits alarmants.--Rassemblements et
motions au Palais-Royal.--Dlivrance des gardes-franaises enferms 
l'Abbaye.--Adresse du peuple  l'Assemble.

LIVRE XVI

Imprvoyance de la cour.--Adresse au roi (rdige par
Mirabeau).--Rponse du roi.--Du droit de veto.--Renvoi des
ministres.--Agitation dans Paris.--Charge du prince de
Lambesc.--L'agitation redouble; on court aux armes.--Promesse imprudente
de Flesselles.--Formation d'une arme citoyenne et adoption d'une
cocarde.--Pillage du magasin d'armes des Invalides.

LIVRE XVII

Attaque et reddition de la Bastille.--Rcit d'lie, l'un des vainqueurs,
recueilli par Marmontel.--Massacre de de Launey, de ses principaux
officiers et de Flesselles.--Motion du baron de Marguerittes 
l'Assemble nationale.--Discours du roi.--Rception,  Paris, de la
dputation choisie par l'Assemble.--Discours de La Fayette et de
Lally-Tolendal.--Visite du roi  l'Htel de ville.--Discours de
Lally-Tolendal.

LIVRE XVIII

Discussion de la prrogative royale touchant la nomination des
ministres.--Meurtre de Foulon et de Bertier.--Massacres commis en
province.--Retour de Necker et arrt d'amnistie qu'il obtient des
lecteurs de Paris.--Improbation des districts.--puisement des
finances.--Abandon des privilges (4 aot).--Journes des 5 et 6
octobre.--Retour du roi et de l'Assemble  Paris.--Prcis des autres
vnements accomplis jusqu' la sparation de la Constituante.--Dpart
et adieux de l'abb Maury.--Entre en fonctions de l'Assemble
lgislative.--Dpart de Marmontel et de sa famille pour la
Normandie.--Journe du 10 aot et ses consquences.--Lorry, ancien
vque d'Angers, vient chercher un abri auprs de Marmontel.--Sommaire
des vnements depuis la runion de la Convention nationale (21
septembre 1792) jusqu' la mort du Dauphin (20 prairial an III-8 juin
1795).

LIVRE XIX

Commencement de la Terreur.--Maladie et mort de Charpentier, prcepteur
des enfants de Marmontel.--Dom Honorat.--Retour  Abbeville; rflexions
de l'auteur sur sa situation actuelle.--Gravit croissante des
vnements publics.--Lois du 10 mars 1793, du 22 prairial an II (10 juin
1794).--Excs commis par Carrier, Collot d'Herbois et Le Bon.--Le 9
thermidor.--Fermeture du club des Jacobins.--Journe du 1er
prairial.--Constitution des deux Conseils et du Directoire.--Pouvoirs
tendus confis  celui-ci.

LIVRE XX

Retour de Marmontel sur lui-mme.--Nouveaux _Contes moraux_.--Cours de
grammaire, de logique, de mtaphysique et de morale, rdigs pour ses
enfants.--Rdaction des prsents _Mmoires_.--Aveu de l'auteur  ce
sujet.--Assemble primaire du canton de Gaillon.




MMOIRES D'UN PRE POUR SERVIR  L'INSTRUCTION DE SES ENFANS




LIVRE V


Aprs avoir vu M. de Marigny, mon premier soin, en arrivant 
Versailles, fut d'aller remercier Mme de Pompadour. Elle me tmoigna du
plaisir  me voir tranquille, et, d'un air de bont, elle ajouta: Les
gens de lettres ont dans la tte un systme d'galit qui les fait
quelquefois manquer aux convenances. J'espre, Marmontel, qu' l'gard
de mon frre vous ne les oublierez jamais. Je l'assurai que mes
sentimens toient d'accord avec mes devoirs.

J'avois dj fait connoissance avec M. de Marigny dans la socit des
intendans des Menus-Plaisirs, et par eux j'avois su quel toit l'homme 
qui sa soeur m'avoit recommand de ne manquer jamais. Quant 
l'intention, j'tois bien sr de moi; la reconnoissance elle seule m'et
inspir pour lui tous les gards que ma position et sa place exigeoient
de la mienne; mais  l'intention il falloit ajouter l'attention la plus
exacte  mnager en lui un amour-propre inquiet, ombrageux, susceptible
 l'excs de mfiance et de soupons: La foiblesse de craindre qu'on ne
l'estimt pas assez, et qu'on ne dt de lui, malignement et par envie,
ce qu'il y avoit  dire sur sa naissance et sa fortune; cette
inquitude, dis-je, toit au point que, si en sa prsence on se disoit
quelques mots  l'oreille, il en toit effarouch. Attentif  guetter
l'opinion qu'on avoit de lui, il lui arrivoit souvent de parler de
lui-mme avec une humilit feinte pour prouver si l'on se plairoit 
l'entendre se dpriser; et alors, pour peu qu'un sourire ou un mot
quivoque et chapp, la blessure en toit profonde et sans remde.
Avec les qualits essentielles de l'honnte homme, et quelques-unes mme
des qualits de l'homme aimable, de l'esprit, assez de culture, un got
clair dans les arts, dont il avoit fait une tude (car tel avoit t
l'objet de son voyage en Italie), et, dans les moeurs, une droiture, une
franchise, une probit rare, il pouvoit tre intressant autant qu'il
toit aimable. Mais en lui l'humeur gtoit tout; et cette humeur toit
quelquefois hrisse de rudesse et de brusquerie.

Vous sentez, mes enfans, combien j'avois  m'observer pour tre toujours
bien avec un homme de ce caractre; mais il m'toit connu, et cette
connoissance toit la rgle de ma conduite. D'ailleurs, soit  dessein,
soit sans intention, il m'avertit, par son exemple, de la manire dont
il vouloit que je fusse avec lui. tions-nous seuls, il avoit avec moi
l'air amical, libre, enjou, l'air enfin de la socit o nous avions
vcu ensemble. Avions-nous des tmoins, et singulirement pour tmoins
des artistes, il me parloit avec estime et d'un air d'affabilit; mais,
dans sa politesse, le srieux de l'homme en place et du suprieur se
faisoit ressentir. Ce rle me dicta le mien. Je distinguai en moi le
secrtaire des btimens de l'homme de lettres et de l'homme du monde; et
en public, je donnai aux deux acadmies dont il toit le chef, et  tous
les artistes employs sous ses ordres, l'exemple du respect que nous
devions tous  sa place. Personne,  ses audiences, n'avoit le maintien,
le langage plus dcemment compos que moi. Tte  tte avec lui ou dans
la socit de nos amis communs; je reprenois l'air simple qui m'toit
naturel, jamais pourtant ni l'air ni le ton familier. Comme le badinage
ne pouvoit jamais tre gal entre nous, je m'y refusois doucement. Il
avoit dans l'esprit certain tour de plaisanterie qui n'toit pas
toujours assez fin ni d'assez bon got, et dont il aimoit  s'gayer;
mais il ne falloit pas s'y jouer avec lui. Jamais railleur n'a moins
souffert la raillerie. Un trait plaisant qui l'auroit effleur
lgrement l'auroit bless. Je vis donc qu'avec lui il falloit m'en
tenir  une gaiet modre, et je n'allai point au del. De son ct,
lui, qui dans ma rserve apercevoit quelque dlicatesse, voulut bien me
tenir toujours un langage analogue au mien. Seulement quelquefois, sur
ce qui le touchoit, il sembloit vouloir essayer mon sentiment et ma
pense. Par exemple, lorsqu'il obtint, dans l'ordre du Saint-Esprit, la
charge qui le dcoroit, et que j'allai lui en faire compliment:
Monsieur Marmontel, me dit-il, _le roi me dcrasse_. Je rpondis,
comme je le pensois, que sa noblesse,  lui, toit dans l'me, et
valoit bien celle du sang. Une autre fois, revenant du spectacle, il me
raconta qu'il y avoit pass un mauvais moment; qu'tant assis au balcon
du thtre, et ne songeant qu' rire de la petite pice que l'on
reprsentoit, il avoit tout  coup entendu l'un des personnages, un
soldat ivre, qui disoit: Quoi! j'aurois une jolie soeur, et cela ne me
vaudra rien, lorsque tant d'autres font fortune par leurs
arrire-petites-cousines! Figurez-vous, ajouta-t-il, mon embarras et
ma confusion. Heureusement le parterre n'a pas fait attention 
moi.--Monsieur, lui rpondis-je, vous n'aviez rien  craindre; vous
justifiez si bien ce que l'on fait pour vous que personne ne pense  le
trouver mauvais. Et, en effet, je lui voyois remplir si dignement sa
place qu' son gard la faveur me sembloit n'tre que la simple quit.

Ce fut ainsi que je fus cinq ans sous ses ordres sans le plus lger
mcontentement ni de son ct ni du mien, et qu'en quittant la place
qu'il m'avoit accorde je le conservai pour ami. J'eus mme le bonheur
de lui tre utile plus d'une fois  son insu auprs de madame sa soeur,
qui lui reprochoit de la duret dans les rponses ngatives qu'il
faisoit aux demandes qui lui toient adresses. C'est moi, Madame, lui
disois-je, qui ai minut ces rponses; et je les lui communiquois.
Mais avec ce monde, ajoutois-je, de quelque politesse qu'un refus soit
assaisonn, il leur sembl toujours amer.--Et pourquoi tant de refus?
disoit-elle; n'ai-je pas assez d'ennemis sans qu'on m'en fasse de
nouveaux?--Madame, lui rpliquai-je enfin, c'est l'inconvnient de sa
place, mais c'en est aussi le devoir; il n'y a pas de milieu: ou il faut
qu'il s'en rende indigne en trahissant les intrts du roi pour
complaire aux gens de la cour ou qu'il se refuse aux dpenses folles
qu'on lui demande de tous cts.--Comment faisoient les autres?
insistoit cette femme foible.--Les autres faisoient mal, s'ils ne
faisoient pas comme lui; mais observez, Madame, qu'on exigeoit moins
d'eux: car les abus vont toujours en croissant, et peut-tre attend-on
de lui des complaisances plus timides. Mais moi, qui connois ses
principes, j'ose vous assurer qu'il quitteroit sa place plutt que de
mollir sur l'article de son devoir.--Vous tes un brave homme, me
dit-elle, et je vous sais bon gr de l'avoir si bien dfendu.

Je n'ai eu gure de meilleur temps en ma vie que les cinq annes que je
passai  Versailles; c'est que Versailles toit pour moi divis en deux
rgions: l'une toit celle de l'intrigue, de l'ambition, de l'envie, et
de toutes les passions qu'engendrent l'intrt servile et le luxe
ncessiteux: je n'allois presque jamais l; l'autre toit le sjour du
travail, du silence, du repos aprs le travail, de la joie au sein du
repos, et c'toit l que je passois ma vie. Libre d'inquitude, presque
tout  moi-mme, et n'ayant gure que deux jours de la semaine  donner
au lger travail de ma place, je m'tois fait une occupation aussi douce
qu'intressante: c'toit un cours d'tudes o, mthodiquement et la
plume  la main, je parcourois les principales branches de la
littrature ancienne et moderne, les comparant l'une avec l'autre, sans
partialit, sans gards, en homme indpendant, et qui n'auroit t
d'aucun pays ni d'aucun sicle. Ce fut dans cet esprit que, recueillant
de mes lectures les traits qui me frappoient et les rflexions que me
suggroient les exemples, je formai cet amas de matriaux que j'employai
d'abord dans mon travail pour l'_Encyclopdie_, d'o je tirai ensuite ma
_Potique franoise_, et que j'ai depuis rassembls dans mes _lmens de
littrature_. Nulle gne dans ce travail, nul souci de l'opinion et des
jugemens du vulgaire. J'tudiois pour moi, je dposois en homme libre
mes sentimens et mes penses; et ce cours de lectures et de mditations
avoit pour moi d'autant plus d'attrait qu' chaque pas je croyois
dcouvrir entre les intentions de l'art et ses moyens, entre ses
procds et ceux de la nature, des rapports qui pouvoient servir  fixer
les rgles du got. J'avois peu de livres  moi; mais la Bibliothque
royale m'en fournissoit en abondance. J'en faisois bonne provision pour
les voyages de la cour, o je suivois M. de Marigny; et les bois de
Marly, les forts de Compigne et de Fontainebleau, toient mes cabinets
d'tude. Je n'avois pas le mme agrment,  Versailles, et la seule
incommodit que j'y prouvois toit le manque de promenades. Le
croira-t-on? ces jardins magnifiques toient impraticables dans la belle
saison; surtout quand venoient les chaleurs, ces pices d'eau, ce beau
canal, ces bassins de marbre entours de statues o sembloit respirer le
bronze, exhaloient au loin des vapeurs pestilentielles; et les eaux de
Marly ne venoient,  grands frais, croupir dans ce vallon que pour
empoisonner l'air qu'on y respiroit. J'tois oblig d'aller chercher un
air pur et une ombre saine dans les bois de Verrires ou de Satory.

Cependant, pour moi, les voyages ne se ressembloient pas:  Marly, 
Compigne, je vivois solitaire et sombre. Il m'arriva une fois 
Compigne d'tre six semaines au lait pour mon plaisir et en pleine
sant. Jamais mon me n'a t plus calme, plus paisible, que durant ce
rgime. Mes jours s'couloient dans l'tude avec une galit
inaltrable; mes nuits n'toient qu'un doux sommeil; et, aprs m'tre
veill le matin pour avaler une ample jatte du lait cumant de ma vache
noire, je refermois les yeux pour sommeiller encore une heure. La
discorde auroit boulevers le monde, je ne m'en serois point mu. 
Marly, je n'avois qu'un seul amusement: c'toit le curieux spectacle du
jeu du roi dans le salon. L j'allois voir, autour d'une table de
lansquenet, le tourment des passions concentres par le respect, l'avide
soif de l'or, l'esprance, la crainte, la douleur de la perte, l'ardeur
du gain, la joie aprs une main pleine, le dsespoir aprs un
coupe-gorge, se succder rapidement dans l'me des joueurs, sous le
masque immobile d'une froide tranquillit.

Ma vie toit moins solitaire et moins sage  Fontainebleau. Les soupers
des Menus-Plaisirs, les courses aux chasses du roi, les spectacles,
toient pour moi de frquentes dissipations; et je n'avois pas, je
l'avoue, le courage de m'en dfendre.

 Versailles j'avois aussi mes amusemens, mais rgls sur mon plan
d'tude et de travail, de faon  ne jamais tre que des dlassemens
pour moi. Ma socit journalire toit celle des premiers commis,
presque tous gens aimables, et faisant  l'envi la meilleure chre du
monde. Dans l'intervalle de leurs travaux, ils se donnoient le plaisir
de la table: ils toient gourmands  peu prs pour la mme raison que le
sont les dvots. L'abb de La Ville[1], par exemple, toit l'homme du
monde le plus soigneux de se procurer de bons vins. Tous les ans, son
matre d'htel alloit recueillir la mre goutte des meilleurs celliers
de Bourgogne, et suivoit de l'oeil ses tonneaux. J'tois de ses dners,
et j'y figurais assez bien.

Le premier commis de la guerre, Dubois[2], toit celui qui avoit pour
moi l'amiti la plus franche; nous tions familiers ensemble au point de
nous tutoyer. Il n'toit point de service qu'il ne m'et rendu dans sa
place, si je lui en avois offert l'occasion; mais, pour moi
personnellement, je ne songeois qu' me rjouir; et, si je retirai
quelque avantage de la socit des premiers commis, ce fut sans y avoir
pens, et de leur propre mouvement. Vous allez en voir un exemple.

De ces laborieux sybarites, le plus vif, le plus sduisant, le plus
voluptueux, avec la sant la plus frle, toit ce Cromot[3], qu'on a vu
depuis si brillant sous tant de ministres. La facilit, l'agrment, la
prestesse de son travail, et surtout sa dextrit, les captivoient en
dpit d'eux-mmes.

Il toit, quand je le connus, le secrtaire intime et favori de M. de
Machault. C'toit une liaison que bien des gens m'auroient envie, mais
dont l'agrment faisoit seul le prix dont elle toit pour moi. Dans le
mme temps, la fortune, qui se mloit de mes affaires  mon insu, me fit
rencontrer  Versailles la bonne amie de Bouret, fermier gnral, qui
tenoit le portefeuille des emplois, connoissance non moins utile. Cette
femme, qui fut bientt mon amie, et qui l'a t jusqu' son dernier
soupir, toit la spirituelle, l'aimable Mme Filleul[4]. Elle toit
retenue  souper  Versailles, et j'tois invit  souper avec elle: je
m'en excusai en disant que j'tois oblig de me rendre  Paris. Elle,
aussitt, m'offrit de m'y mener, et j'acceptai une place dans sa
voiture. La connoissance faite, elle parla de moi  son ami Bouret, et
lui donna vraisemblablement quelque envie de me connotre. Ainsi se
disposoient pour moi les circonstances les plus favorables au plus cher
objet de mes voeux.

Ma soeur ane toit en ge d'tre marie; et, quoique je n'eusse qu'une
bien petite dot  lui donner, il se prsentoit pour elle dans mon pays
nombre de partis convenables. Je prfrai celui qui, du ct des moeurs
et des talens, m'toit connu pour le meilleur, et mon choix se trouva le
mme que ma soeur auroit fait en suivant son inclination. Odde, mon
condisciple, avoit t ds le collge un modle de pit, de sagesse,
d'application. Son caractre toit doux et gai, plein de candeur, et
d'une galit parfaite; incorruptible dans ses moeurs, et toujours
semblable  lui-mme. Il vit encore; il est  peu prs de mon ge; et je
ne crois pas qu'il y ait au monde une me plus pure. Il n'y a eu pour
lui de changement et de passage que de l'ge de l'innocence  l'ge de
la vertu. Son pre, en mourant, lui avoit laiss peu de bien, mais pour
hritage un ami rare et prcieux. Cet ami, dont M. Turgot m'a fait
souvent l'loge, toit un M. de Maleseigne[5], vrai philosophe, qui,
dans notre ville isole, presque solitaire, passoit sa vie  lire
Tacite, Plutarque, Montaigne,  prendre soin de ses domaines et 
cultiver ses jardins. Qui croiroit, me disoit M. Turgot, que, dans une
petite ville du Limosin, un tel homme seroit cach? En matire de
gouvernement, je n'en ai jamais vu de plus instruits ni de plus sages.
Ce fut ce digne ami de M. Odde qui me fit pour lui la demande de la main
de ma soeur; j'en fus flatt; mais dans sa lettre je crus entrevoir
l'esprance qu'Odde, par mon crdit, obtiendroit un emploi. Je rpondis
que je ferois pour lui tout ce qui me seroit possible; mais que, mon
crdit n'tant pas tel qu'on le croyoit dans ma province, je n'tois sr
de rien moi-mme, et que je ne promettois rien. M. de Maleseigne me
rpliqua que ma bonne foi valoit mieux que des assurances lgres, et le
mariage fut conclu.

Ce fut un mois aprs que, Bouret venant travailler avec le ministre des
finances pour remplir les emplois vacans, je dnai avec lui chez son ami
Cromot. Difficilement auroit-on runi deux hommes d'un esprit naturel
plus vif, plus preste, plus fertile en traits ingnieux que ces deux
hommes-l. Dans Cromot, cependant, l'on voyoit plus d'aisance, de grce
habituelle et de facilit; dans Bouret, plus d'ardeur dans le dsir de
plaire et de bonheur dans l'-propos. Tous les deux furent,  ce dner,
d'une gaiet qui l'anima, et au ton de laquelle je fus bientt moi-mme;
mais, au sortir de table, Bouret dploya une longue liste d'aspirans aux
emplois vacans et de solliciteurs pour eux. Ces solliciteurs toient
tous gens considrables. C'toient le duc un tel, la marquise une telle,
les princes du sang, la famille royale; en un mot, la ville et la cour.
O en suis-je donc, moi, m'criai-je, qui, en mariant ma soeur  un
jeune homme instruit, vers dans les affaires, plein d'esprit et de
sens, et, de plus, honnte homme, lui ai donn pour dot l'esprance
d'obtenir un emploi par mon foible crdit? Je vais lui crire de ne pas
s'en flatter.--Pourquoi, me dit Bouret, pourquoi jouer  votre soeur le
mauvais tour d'affliger son mari? l'amour triste est bien froid;
laissez-leur l'esprance: c'est un bien, en attendant mieux.

Ils me quittrent pour aller travailler avec le ministre; et, quand je
fus retir chez moi, un garon de bureau vint, de leur part, me demander
les noms de mon beau-frre. Le soir mme il eut un emploi. Je n'ai pas
besoin de vous dire quel fut le lendemain l'lan de ma reconnoissance.
Ce fut l'poque d'une longue amiti entre Bouret et moi. J'en parlerai
plus  loisir.

L'emploi donn  M. Odde me parut cependant et trop oiseux et trop
obscur pour un homme de son talent. Je l'changeai contre un emploi plus
difficile et de moindre valeur, afin qu'en se faisant connotre il pt
contribuer  son avancement. Le lieu de sa destination toit Saumur. En
s'y rendant, sa femme et lui, ils vinrent me voir  Paris; et je ne puis
exprimer la joie dont ma soeur fut pntre en m'embrassant. Je les
possdai quelques jours. Mes amis eurent la bont de leur faire un
accueil auquel je fus sensible. Dans les dners qu'on nous donnoit,
c'toit un spectacle touchant que de voir les yeux de ma soeur
continuellement attachs sur moi sans pouvoir se rassasier du plaisir de
ma vue. Ce n'toit pas en elle un amour fraternel, c'toit un amour
filial.

 peine arrive  Saumur, elle se lia d'amiti avec une parente de Mme
de Pompadour, dont le mari avoit, dans cette ville, un emploi de deux
mille cus. C'toit l'emploi du grenier  sel. Ce jeune homme, appel M.
de Blois, se trouvoit attaqu de la maladie dont mon pre, ma mre et
mon frre toient morts. Nous savions trop qu'elle toit incurable; et
Mme de Blois ne dissimula point  ma soeur que son mari n'avoit que peu
de temps  vivre. Ce seroit pour moi, lui dit-elle, ma bonne amie, au
moins quelque consolation si son emploi passoit  M. Odde. Mme de
Pompadour en disposera; engagez votre frre  le lui demander pour
vous. Ma soeur me donna cet avis; j'en profitai; l'emploi me fut promis.
Mais,  la mort de M. de Blois, l'intendant de Mme de Pompadour
m'annona qu'elle venoit d'accorder ce mme emploi, pour dot,  l'une de
ses protges. Frapp comme d'un coup de massue, je me rendis chez elle;
et, comme elle passoit pour aller  la messe, je lui demandai avec une
respectueuse assurance l'emploi qu'elle m'avoit promis pour le mari de
ma soeur. Je vous ai oubli, me dit-elle en courant, et je l'ai donn 
un autre, mais je vous en ddommagerai. Je l'attendis  son retour, et
je lui demandai un moment d'audience. Elle me permit de la suivre.

Madame, lui dis-je, ce n'est plus un emploi ni de l'argent que je vous
demande, c'est mon honneur que je vous conjure de me laisser, car, en me
l'tant, vous me donneriez le coup de la mort. Ce dbut l'tonna, et je
continuai: Aussi sr de l'emploi que vous m'aviez promis que si je
l'avois obtenu, je l'ai annonc  mon beau-frre. Il a dit dans Saumur
que j'en avois votre parole; il l'a crit  sa famille et  la mienne;
deux provinces en sont instruites; je m'en suis moi-mme vant et 
Versailles et  Paris, en y parlant de vos bienfaits. Or, Madame,
personne ne se persuadera que vous eussiez accord  un autre l'emploi
que vous m'auriez formellement promis. On sait que vous avez mille
moyens de faire du bien  qui vous voulez. Ce sera donc moi qu'on
accusera de jactance, de mauvaise foi, de mensonge, et me voil
dshonor. Madame, j'ai su vaincre l'adversit, j'ai su vivre dans
l'indigence; mais je ne sais pas vivre dans la honte et le mpris des
gens de bien. Vous avez la bont de vouloir ddommager mon beau-frre;
mais moi, aprs avoir pass pour un menteur impudent, me rendrez-vous,
Madame, la rputation d'honnte homme, la seule dont je sois jaloux? Vos
bienfaits effaceront-ils la tache qu'elle aura reue? Ddommagez,
Madame, ces autres protgs de l'emploi qu'un moment d'oubli vous a fait
leur promettre. Il vous est trs facile de leur en procurer un plus
avantageux; mais ne me faites pas,  moi, un tort irrparable, et qui me
rduiroit au dernier dsespoir. Elle voulut me persuader d'attendre, et
que ma soeur n'y perdroit rien; mais je persistai  lui dire que c'toit
l'emploi de Saumur que je m'tois vant d'avoir, et que je n'en voulois
point d'autre, dt-il tre cent fois meilleur.  ces mots, je me
retirai, et l'emploi me fut accord.

J'avois, comme on le voit, et comme on va le voir encore, pour faire ma
propre fortune, des facilits qui auroient pu exciter mon ambition;
mais, ayant pourvu au bien-tre de ma famille, j'tois si content, si
tranquille, que je ne dsirois plus rien.

Ma socit la plus intime, la plus habituelle  Versailles, toit celle
de Mme de Chalut[7], femme excellente, de peu d'esprit, mais de beaucoup
de sens, et d'une douceur, d'une galit, d'une vrit de caractre
inestimable. Aprs avoir t femme de chambre favorite de la premire
Dauphine[8], elle avoit pass  la seconde[9], et elle en toit plus
chrie encore. Cette princesse n'avoit point d'amie plus fidle, plus
tendre, plus sincre, ou, pour mieux dire, c'toit la seule amie
vritable qu'elle et en France. Aussi son coeur lui toit-il ouvert
jusqu'au fond de ses plus secrtes penses; et, dans les circonstances
les plus dlicates et les plus difficiles, elle n'eut qu'elle pour
conseil, pour consolation, pour appui. Ces sentimens d'estime, de
confiance et d'amiti, s'toient communiqus de l'me de la Dauphine 
celle du Dauphin. L'un et l'autre, pour marier Mlle de Varanchan
(c'toit son nom de fille), et pour la doter richement, toient
dtermins  vendre leurs bijoux les plus prcieux, si le contrleur
gnral ne les en et pas empchs en obtenant du roi un bon de fermier
gnral pour celui qu'elle pouseroit. C'est dire assez quel toit son
crdit auprs de ses matres, et je puis ajouter qu'il n'y avoit rien
qu'elle n'et fait pour moi; j'ai t son ami vingt ans, et je ne lui ai
rien demand. Je m'tois fait de l'amiti une ide si noble et si pure,
j'en avois moi-mme dans l'me un sentiment si gnreux, que j'aurois
cru la profaner et l'avilir que d'y mler aucune vue d'ambition; et,
autant Mme de Chalut auroit t pour moi prodigue de ses bons offices,
autant je croyois digne de moi d'tre avec elle discret et dsintress.

Je ne laissois pas de saisir les occasions de faire ma cour  ses
matres, mais seulement pour lui complaire; et, si quelquefois je
faisois des vers pour eux, ce n'toit jamais qu'elle qui me les
inspiroit.  ce propos, je me souviens d'une scne assez singulire.

Mme de Chalut, aprs son mariage, n'avoit pas laiss d'tre encore au
service de la Dauphine; elle n'en toit mme que plus assidue auprs
d'elle. Cette princesse l'aimoit tant que ses absences l'affligeoient.
Elle tenoit donc habituellement sa maison  Versailles; et, toutes les
fois que j'y allois, avant que d'y tre tabli, cette maison toit la
mienne. La convalescence du Dauphin, aprs sa petite vrole, y fut
clbre par une fte, et j'y fus invit. Je trouvai Mme de Chalut
rayonnante de joie et ravie d'admiration pour la conduite de sa
matresse, qui, nuit et jour, sous les rideaux du lit de son poux, lui
avoit rendu les soins les plus tendres durant sa maladie. Le rcit anim
qu'elle m'en fit me pntra. Je fis des vers sur ce sujet touchant[10];
l'intrt du tableau fit le succs du peintre, et ces vers eurent  la
cour au moins la faveur du moment, le mrite de l'-propos. En les
lisant, le prince et la princesse en furent touchs jusqu'aux larmes.
Mme de Chalut fut charge de me dire combien cette lecture les avoit
attendris, et qu'ils seroient bien aises de me voir pour me le tmoigner
eux-mmes. Trouvez-vous, me dit-elle, demain  leur dner; vous serez
content de l'accueil qu'ils se proposent de vous faire. Je ne manquai
pas de m'y rendre. Il y avoit peu de monde. J'tois plac vis--vis
d'eux,  deux pas de la table, bien isol et bien en vidence. En me
voyant, ils se parlrent  l'oreille, puis levrent les yeux sur moi, et
puis, se parlrent encore. Je les voyois occups de moi; mais l'un et
l'autre alternativement sembloient laisser expirer sur leurs lvres ce
qu'ils avoient envie de me dire. Ainsi le temps du dner se passa
jusqu'au moment o il fallut m'en aller, comme tout le monde. Mme de
Chalut avoit servi  table, et vous jugez combien cette longue scne
muette lui avoit caus d'impatience. J'allois dner chez elle, et nous
devions nous rjouir ensemble de l'accueil que l'on m'auroit fait.
J'allai l'attendre, et lorsqu'elle arriva: Eh bien! Madame, lui
demandai-je, ne dois-je pas tre bien flatt de tout ce qu'on m'a dit
d'obligeant et d'aimable?--Savez-vous, me rpondit-elle,  quoi leur
dner s'est pass?  s'inviter l'un et l'autre  vous parler, sans que
ni l'un ni l'autre en ait eu le courage.--Je ne me croyois pas, lui
dis-je, un personnage aussi imposant que je le suis; et, certes, je dois
tre fier du respect que j'imprime  M. le Dauphin et  Mme la
Dauphine. Ce contraste d'ides nous parut si plaisant que nous en rmes
de bon coeur, et je me tins pour dit tout ce qu'on avoit eu l'intention
de me dire.

L'espce de bienveillance que l'on avoit pour moi dans cette cour me
servit cependant  me faire couter et croire dans une affaire
intressante. L'acte de baptme d'Aurore, fille de Mlle Verrire,
attestoit qu'elle toit fille du marchal de Saxe; et, aprs la mort de
son pre, Mme la Dauphine toit dans l'intention de la faire lever.
C'toit l'ambition de la mre; mais il vint dans la fantaisie de M. le
Dauphin de dire qu'elle toit ma fille, et ce mot fit son impression.
Mme de Chalut me le dit en riant; mais je pris la plaisanterie de M. le
Dauphin sur le ton le plus srieux: je l'accusai de lgret; et, en
offrant de faire preuve que je n'avois connu Mlle Verrire que pendant
le voyage du marchal en Prusse, et plus d'un an aprs la naissance de
cette enfant, je dis que ce seroit inhumainement lui ter son vritable
pre que de me faire passer pour l'tre. Mme de Chalut se chargea de
plaider cette cause devant Mme la Dauphine, et M. le Dauphin cda. Ainsi
Aurore fut leve  leurs frais au couvent des religieuses de
Saint-Cloud; et Mme de Chalut, qui avoit  Saint-Cloud sa maison de
campagne, voulut bien se charger, pour l'amour de moi et  ma prire,
des soins et des dtails de cette ducation.

Il me reste  parler de deux liaisons particulires que j'avois encore 
Versailles: l'une, de simple convenance, avec Quesnay, mdecin de Mme de
Pompadour; l'autre avec Mme de Marchais, et son ami intime le comte
d'Angiviller, jeune homme d'un grand caractre. Pour celle-ci, elle fut
bientt une liaison de sentiment; et, depuis quarante ans qu'elle dure,
je puis la citer pour exemple d'une amiti que ni les annes ni les
vnemens n'ont fait varier ni flchir. Commenons par Quesnay, car
c'est le moins intressant. Quesnay, log bien  l'troit dans
l'entresol de Mme de Pompadour, ne s'occupoit, du matin au soir, que
d'conomie politique et rurale. Il croyoit en avoir rduit le systme en
calculs et en axiomes d'une vidence irrsistible; et, comme il formoit
une cole, il vouloit bien se donner la peine de m'expliquer sa nouvelle
doctrine, pour se faire de moi un disciple et un proslyte. Moi qui
songeois  me faire de lui un mdiateur auprs de Mme de Pompadour,
j'appliquois tout mon entendement  concevoir ces vrits qu'il me
donnoit pour videntes, et je n'y voyois que du vague et de l'obscurit.
Lui faire croire que j'entendois ce qu'en effet je n'entendois pas toit
au-dessus de mes forces; mais je l'coutois avec une patiente docilit,
et je lui laissois l'esprance de m'claircir enfin et de m'inculquer sa
doctrine. C'en et t assez pour me gagner sa bienveillance. Je faisois
plus, j'applaudissois  un travail que je trouvois en effet estimable,
car il tendoit  rendre l'agriculture recommandable dans un pays o elle
toit trop ddaigne, et  tourner vers cette tude une foule de bons
esprits. J'eus mme une occasion de le flatter par cet endroit sensible,
et ce fut lui qui me l'offrit.

Un Irlandois, appel Pattulo, ayant fait un livre[11] o il dveloppoit
les avantages de l'agriculture angloise sur la ntre, avoit obtenu, par
Quesnay, de Mme de Pompadour, que ce livre lui ft ddi; mais il avoit
mal fait son ptre ddicatoire. Mme de Pompadour, aprs l'avoir lue,
lui dit de s'adresser  moi et de me prier de sa part de la retoucher
avec soin. Je trouvai plus facile de lui en faire une autre; et, en y
parlant des cultivateurs, j'attachai  leur condition un intrt assez
sensible pour que Mme de Pompadour,  la lecture de cette ptre, et
les larmes aux yeux. Quesnay s'en aperut, et je ne puis vous dire
combien il fut content de moi. Sa manire de me servir auprs de la
marquise toit de dire  et l des mots qui sembloient lui chapper, et
qui cependant laissoient des traces.

 l'gard de son caractre, je n'en rappellerai qu'un trait, qui va le
faire assez connotre. Il avoit t plac l par le vieux duc de
Villeroy et par une comtesse d'Estrades[12], amie et complaisante de Mme
d'tioles, qui, ne croyant pas rchauffer un serpent dans son sein,
l'avoit tire de la misre et amene  la cour. Quesnay toit donc
attach  Mme d'Estrades par la reconnoissance, lorsque cette intrigante
abandonna sa bienfaitrice pour se livrer au comte d'Argenson, et
conspirer avec lui contre elle.

Il est difficile de concevoir qu'une aussi vilaine femme, dans tous les
sens, et, malgr la laideur de son me et de sa figure, sduit un homme
du caractre, de l'esprit et de l'ge de M. d'Argenson; mais elle avoit
 ses yeux le mrite de lui sacrifier une personne  qui elle devoit
tout, et d'tre, pour l'amour de lui, la plus ingrate des cratures.

Cependant, Quesnay, sans s'mouvoir de ces passions ennemies, toit,
d'un ct, l'incorruptible serviteur de Mme de Pompadour, et, de
l'autre, le fidle oblig de Mme d'Estrades, laquelle rpondoit de lui 
M. d'Argenson; et quoique, sans mystre, il allt les voir quelquefois,
Mme de Pompadour n'en avoit aucune inquitude. De leur ct, ils avoient
en lui autant de confiance que s'il n'avoit tenu par aucun lien  Mme de
Pompadour.

Or, voici ce qu'aprs l'exil de M. d'Argenson me raconta Dubois, qui
avoit t son secrtaire. C'est lui-mme qui va parler; son rcit m'est
prsent, et vous pouvez croire l'entendre.

Pour supplanter Mme de Pompadour, me dit-il, M. d'Argenson et Mme
d'Estrades avoient fait inspirer au roi le dsir d'avoir les faveurs de
la jeune et belle Mme de Choiseul, femme du menin[13]. L'intrigue avoit
fait des progrs; elle en toit au dnouement. Le rendez-vous toit
donn; la jeune dame y toit alle; elle y toit dans le moment mme o
M. d'Argenson, Mme d'Estrades, Quesnay et moi, nous tions ensemble dans
le cabinet du ministre; nous deux tmoins muets, mais M. d'Argenson et
Mme d'Estrades trs occups, trs inquiets de ce qui se seroit pass.
Aprs une assez longue attente, arrive Mme de Choiseul, chevele et
dans le dsordre, qui toit la marque de son triomphe. Mme d'Estrades
court au-devant d'elle, les bras ouverts, et lui demande si c'en est
fait. Oui, c'en est fait, rpondit-elle, je suis aime; il est heureux;
elle va tre renvoye; il m'en a donn sa parole.  ces mots, ce fut un
grand clat de joie dans le cabinet. Quesnay lui seul ne fut point mu.
Docteur, lui dit M. d'Argenson, rien ne change pour vous, et nous
esprons bien que vous nous resterez.--Moi! Monsieur le comte, rpondit
froidement Quesnay en se levant; j'ai t attach  Mme de Pompadour
dans sa prosprit, je le serai dans sa disgrce; et il s'en alla
sur-le-champ. Nous restmes ptrifis; mais on ne prit de lui aucune
mfiance. Je le connois, dit Mme d'Estrades; il n'est pas homme  nous
trahir. Et en effet ce ne fut point par lui que le secret fut
dcouvert, et que la marquise de Pompadour fut dlivre de sa rivale.
Voil le rcit de Dubois.

Tandis que les orages se formoient et se dissipoient au-dessus de
l'entresol de Quesnay, il griffonnoit ses axiomes et ses calculs
d'conomie rustique, aussi tranquille, aussi indiffrent  ces mouvemens
de la cour que s'il en et t  cent lieues de distance. L-bas on
dlibroit de la paix, de la guerre, du choix des gnraux, du renvoi
des ministres; et nous, dans l'entresol, nous raisonnions d'agriculture,
nous calculions, le produit net, ou quelquefois nous dnions gaiement
avec Diderot, d'Alembert, Duclos, Helvtius, Turgot, Buffon; et Mme de
Pompadour, ne pouvant pas engager cette troupe de philosophes 
descendre dans son salon, venoit elle-mme les voir  table et causer
avec eux.

L'autre liaison dont j'ai parl m'toit infiniment plus chre. Mme de
Marchais n'toit pas seulement,  mon gr, la plus spirituelle et la
plus aimable des femmes, mais la meilleure et la plus essentielle des
amies, la plus active, la plus constante, la plus vivement occupe de
tout ce qui m'intressoit. Imaginez-vous tous les charmes du caractre,
de l'esprit, du langage, runis au plus haut degr, et mme ceux de la
figure, quoiqu'elle ne ft pas jolie; surtout, dans ses manires, une
grce pleine d'attraits: telle toit cette jeune fe. Son me, active au
del de toute expression, donnoit aux traits de sa physionomie une
mobilit blouissante et ravissante. Aucun de ses traits n'toit celui
que le pinceau auroit choisi; mais tous ensemble avoient un agrment que
le pinceau n'auroit pu rendre. Sa taille, dans sa petitesse, toit,
comme on dit, faite au tour, et son maintien communiquoit  toute sa
personne un caractre de noblesse imposant. Ajoutez  cela une culture
exquise, varie, tendue, depuis la plus lgre et brillante littrature
jusqu'aux plus hautes conceptions du gnie; une nettet dans les ides,
une finesse, une justesse, une rapidit, dont on toit surpris; une
facilit, un choix d'expressions toujours heureuses, coulant de source
et aussi vite que la pense; ajoutez une me excellente, d'une bont
intarissable, d'une obligeance qui, la mme  toute heure, ne se lassoit
jamais d'agir, et toujours d'un air si facile, si prvenant et si
flatteur, qu'on et t tent d'y souponner de l'art, si l'art jamais
avoit pu se donner cette galit continue et inaltrable qui fut
toujours la marque distinctive du naturel, et le seul de ses caractres
que l'art ne sauroit imiter.

Sa socit toit compose de tout ce que la cour avoit de plus aimable,
et de ce qu'il y avoit parmi les gens de lettres de plus estimable du
ct des moeurs, de plus distingu du ct des talens. Avec les gens de
cour, elle toit un modle de la politesse la plus dlicate et la plus
noble; les jeunes femmes venoient chez elle en tudier l'air et le ton.
Avec les gens de lettres, elle toit au pair des plus ingnieux et au
niveau des plus instruits. Personne ne causoit avec plus d'aisance, de
prcision et de mthode. Son silence toit anim par le feu d'un regard
spirituellement attentif; elle devinoit la pense, et ses rpliques
toient des flches qui jamais ne manquoient le but. Mais la varit de
sa conversation en toit surtout le prodige; le got des convenances,
l'-propos, la mesure; le mot propre  la chose, au moment et  la
personne; les diffrences, les nuances les plus fines dans l'expression,
et  tous, et distinctement  chacun, ce qu'il y avoit de mieux  dire:
telle toit la manire dont cette femme unique savoit animer, embellir
et comme enchanter sa maison.

Grande musicienne, avec le got du chant et une jolie voix, elle avoit
t du petit spectacle de Mme de Pompadour; et, lorsque cet amusement
avoit cess, elle toit reste son amie. Elle avoit soin, plus que
moi-mme, de cultiver ses bonts pour moi, et ne manquoit aucune
occasion de me bien servir auprs d'elle.

Son jeune ami, M. d'Angiviller, toit d'autant plus intressant qu'avec
tout ce qui rend aimable et tout ce qui peut rendre heureux, une belle
figure, un esprit cultiv, le got des lettres et des arts, une me
leve, un coeur pur, l'estime du roi, la confiance et la faveur intime
de M. le Dauphin, et,  la cour, une renomme et une considration
rarement acquises  son ge, il ne laissoit pas d'tre ou de parotre,
au moins intrieurement, malheureux. Insparable de Mme de Marchais,
mais triste, interdit devant elle, d'autant plus srieux qu'elle toit
plus riante, timide et tremblant  sa voix, lui dont le caractre avoit
de la fiert, de la force et de l'nergie, troubl lorsqu'elle lui
parloit, la regardant d'un air souffrant, lui rpondant d'une voix
foible, mal assure et presque teinte, et, au contraire, en son
absence, dployant sa belle physionomie, causant bien et avec chaleur,
et se livrant, avec toute la libert de son esprit et de son me, 
l'enjouement de la socit, rien ne ressembloit plus  la situation d'un
amant trait avec rigueur et domin avec empire. Cependant ils passoient
leur vie ensemble dans l'union la plus intime, et, bien videmment, il
toit l'homme auquel nul autre n'toit prfr. Si ce personnage d'amant
malheureux n'et dur que peu de temps, on l'auroit cru jou; mais plus
de quinze ans de suite il a t le mme; il l'a t depuis la mort de M.
de Marchais comme de son vivant, et jusqu'au moment o sa veuve a pous
M. d'Angiviller. Alors la scne a chang de face; toute l'autorit a
pass  l'poux; et ce n'a plus t, du ct de l'pouse, que dfrence
et complaisance, avec l'air soumis du respect. Je n'ai rien observ en
ma vie de si singulier dans les moeurs que cette mutation volontaire et
subite, qui fut depuis pour l'un et l'autre un sort galement heureux.

Leurs sentimens pour moi furent toujours parfaitement d'accord; ils sont
encore les mmes. Les miens pour eux ne varieront jamais.

Parmi mes dlassemens, je n'ai pas compt le spectacle, dont j'avois
cependant toute facilit de jouir au thtre de la cour; mais j'y allois
rarement, et je n'en parle ici que pour marquer l'poque d'une
rvolution intressante dans l'art de la dclamation.

Il y avoit longtemps que, sur la manire de dclamer les vers tragiques,
j'tois en dispute rgle avec Mlle Clairon. Je trouvois dans son jeu
trop d'clat, trop de fougue, pas assez de souplesse et de varit, et
surtout une force qui, n'tant pas modre, tenoit plus de l'emportement
que de la sensibilit. C'est ce qu'avec mnagement je tchois de lui
faire entendre. Vous avez, lui disois-je, tous les moyens d'exceller
dans votre art; et, toute grande actrice que vous tes, il vous seroit
facile encore de vous lever au-dessus de vous-mme en les mnageant
davantage, ces moyens que vous prodiguez. Vous m'opposez vos succs
clatans et ceux que vous m'avez valus; vous m'opposez l'opinion et les
suffrages de vos amis; vous m'opposez l'autorit de M. de Voltaire, qui
lui-mme rcite ses vers avec emphase, et qui prtend que les vers
tragiques veulent, dans la dclamation, la mme pompe que dans le style;
et moi, je n'ai  vous opposer qu'un sentiment irrsistible, qui me dit
que la dclamation, comme le style, peut tre noble, majestueuse,
tragique avec simplicit; que l'expression, pour tre vive et
profondment pntrante, veut des gradations, des nuances, des traits
imprvus et soudains, qu'elle ne peut avoir lorsqu'elle est tendue et
force. Elle me disoit quelquefois, avec impatience, que je ne la
laisserois pas tranquille qu'elle n'et pris le ton familier et comique
dans la tragdie, Eh! non, Mademoiselle, lui disois-je, vous ne l'aurez
jamais, la nature vous l'a dfendu; vous ne l'avez pas mme au moment o
vous me parlez; le son de votre voix, l'air de votre visage, votre
prononciation, votre geste, vos attitudes, sont naturellement nobles.
Osez seulement vous fier  ce beau naturel; j'ose vous garantir que vous
en serez plus tragique.

D'autres conseils que les miens prvalurent; et, las de me rendre
inutilement importun, j'avois cd, lorsque je vis l'actrice revenir
tout  coup d'elle-mme  mon sentiment. Elle venoit jouer Roxane au
petit thtre de Versailles. J'allai la voir  sa toilette, et, pour la
premire fois, je la trouvai habille en sultane, sans panier, les bras
demi-nus, et dans la vrit du costume oriental; je lui en fis mon
compliment, Vous allez, me dit-elle, tre content de moi. Je viens de
faire un voyage  Bordeaux; je n'y ai trouv qu'une trs petite salle;
il a fallu m'en accommoder. Il m'est venu dans la pense d'y rduire mon
jeu, et d'y faire l'essai de cette dclamation simple que vous m'avez
tant demande. Elle y a eu le plus grand succs. Je vais en essayer
encore ici sur ce petit thtre. Allez m'entendre. Si elle y russit de
mme, adieu l'ancienne dclamation.

L'vnement passa son attente et la mienne. Ce ne fut plus l'actrice, ce
fut Roxane elle-mme que l'on crut voir et entendre. L'tonnement,
l'illusion, le ravissement fut extrme. On se demandoit: O
sommes-nous? On n'avoit rien entendu de pareil. Je la revis aprs le
spectacle, je voulus lui parler du succs qu'elle venoit d'avoir. Et ne
voyez-vous pas, me dit-elle, qu'il me ruine? Il faut dans tous mes rles
que le costume soit observ: la vrit de la dclamation tient  celle
du vtement; toute ma riche garde-robe de thtre est ds ce moment
rforme; j'y perds pour dix mille cus d'habits; mais le sacrifice en
est fait: vous me verrez ici dans huit jours jouer lectre au naturel,
comme je viens de jouer Roxane.

C'toit l'_lectre_ de Crbillon. Au lieu du panier ridicule et de
l'ample robe de deuil qu'on lui avoit vus dans ce rle, elle y parut en
simple habit d'esclave, chevele, et les bras chargs de longues
chanes. Elle y fut admirable; et, quelque temps aprs, elle fut plus
sublime encore dans l'_lectre_ de Voltaire. Ce rle, que Voltaire lui
avoit fait dclamer avec une lamentation continuelle et monotone, parl
plus naturellement, acquit une beaut inconnue  lui-mme, puisqu'en le
lui entendant jouer sur son thtre de Ferney, o elle l'alla voir, il
s'cria, baign de larmes et transport d'admiration: Ce n'est pas moi
qui ai fait cela, c'est elle; elle a cr son rle. Et, en effet, par
les nuances infinies qu'elle y avoit mises, par l'expression qu'elle
donnoit aux passions dont ce rle est rempli, c'toit peut-tre celui de
tous o elle toit le plus tonnante.

Paris, comme Versailles, reconnut dans ces changemens le vritable
accent tragique et le nouveau degr de vraisemblance que donnoit 
l'action thtrale le costume bien observ. Ainsi, ds lors, tous les
acteurs furent forcs d'abandonner ces tonnelets, ces gants  franges,
ces perruques volumineuses, ces chapeaux  plumets, et tout cet attirail
fantasque qui, depuis si longtemps, choquoit la vue des gens de got. Le
Kain lui-mme suivit l'exemple de Mlle Clairon, et ds ce moment-l
leurs talens perfectionns furent en mulation et dignes rivaux l'un de
l'autre.

L'on conoit aisment qu'un mlange d'occupations paisibles et
d'amusemens varis m'auroit plus que ddommag des plaisirs de Paris;
mais, pour surcrot d'agrment, j'avois encore la libert d'y aller,
quand je voulois, passer le temps que me laissoit le devoir de ma place.
M. de Marigny lui-mme,  la sollicitation de mes anciennes
connoissances, m'invitoit  les aller voir.

Je ne laissai pas de remarquer dans sa conduite  mon gard une
particularit dont peut-tre la fiert d'un autre ne se ft point
accommode, mais dont un peu de philosophie me faisoit sentir la raison.
Hors de chez lui, c'toit l'homme du monde qui se plaisoit le plus 
vivre en socit avec moi.  dner,  souper, chez nos amis communs, il
jouissoit plus que moi-mme de l'estime et de l'amiti que l'on me
tmoignoit; il en toit flatt, il en toit reconnoissant. Ce fut par
lui que je fus men chez Mme Geoffrin; et, pour l'amour de lui, je fus
admis chez elle au dner des artistes comme  celui des gens de lettres;
enfin, ds que je cessai d'tre secrtaire des btimens, comme on le
verra dans la suite, personne ne me tmoigna plus d'empressement 
m'avoir et pour convive et pour ami. Eh bien! tant que j'occupai sous
ses ordres cette place de secrtaire, il ne se permit pas une seule fois
de m'inviter  dner chez lui. Les ministres ne mangeoient point avec
leurs commis; il avoit pris leur tiquette; et, s'il et fait une
exception en ma faveur, tous ses bureaux en auroient t jaloux et
mcontens. Il ne s'en expliqua jamais avec moi; mais on vient de voir
qu'il avoit la bont de me le faire assez entendre.

Les annes que je passois  Versailles toient celles o l'esprit
philosophique avoit le plus d'activit. D'Alembert et Diderot en avoient
arbor l'enseigne dans l'immense atelier de l'_Encyclopdie_, et tout ce
qu'il y avoit de plus distingu parmi les gens de lettres s'y toit
ralli autour d'eux. Voltaire, de retour de Berlin, d'o il avoit fait
chasser le malheureux d'Arnaud, et o il n'avoit pu tenir lui-mme,
s'toit retir  Genve, et de l il souffloit cet esprit de libert,
d'innovation, d'indpendance, qui a fait depuis tant de progrs. Dans
son dpit contre le roi, il avoit fait des imprudences; mais on en fit
une bien plus grande, lorsqu'il voulut rentrer dans sa patrie, de
l'obliger  se tenir dans un pays de libert. La rponse du roi: Qu'il
reste o il est, ne fut pas assez rflchie. Ses attaques n'toient pas
de celles qu'on arrte aux frontires. Versailles, o il auroit t
moins hardi qu'en Suisse et qu' Genve, toit l'exil qu'il falloit lui
donner. Les prtres auroient d lui faire ouvrir cette magnifique
prison, la mme que le cardinal de Richelieu avoit donne  la haute
noblesse.

En rclamant son titre de gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, il
tendoit lui-mme le bout de chane avec lequel on l'auroit attach si on
avoit voulu. Je dois ce tmoignage  Mme de Pompadour que c'toit malgr
elle qu'il toit exil. Elle s'intressoit  lui, elle m'en demandoit
quelquefois des nouvelles; et, lorsque je lui rpondois qu'il ne tenoit
qu' elle d'en savoir de plus prs: Eh! non, il ne tient pas  moi,
disoit-elle avec un soupir.

C'toit donc de Genve que Voltaire animoit les cooprateurs de
l'_Encyclopdie_. J'tois du nombre; et mon plus grand plaisir, toutes
les fois que j'allois  Paris, toit de me trouver runi avec eux.
D'Alembert et Diderot toient contens de mon travail, et nos relations
serroient de plus en plus les noeuds d'une amiti qui a dur autant que
leur vie; plus intime, plus tendre, plus assidment cultive avec
d'Alembert, mais non moins vraie, non moins inaltrable avec ce bon
Diderot, que j'tois toujours si content de voir et si charm
d'entendre.

Je sentis enfin, je l'avoue, que la distance de Paris  Versailles
mettoit de trop longs intervalles aux momens de bonheur que me faisoit
goter la socit des gens de lettres. Ceux d'entre eux que j'aimois,
que j'honorois le plus, avoient la bont de me dire que nous tions
faits pour vivre ensemble, et ils me prsentoient l'Acadmie franoise
comme une perspective qui devoit attirer et fixer mes regards. Je
sentois donc de temps en temps se rveiller en moi le dsir de rentrer
dans la carrire littraire; mais, avant tout, je voulois me donner une
existence libre et sre, et Mme de Pompadour et son frre auroient t
bien aises de me la procurer. En voici la preuve sensible.

En 1757, aprs l'attentat commis sur la personne du roi, et ce grand
mouvement du ministre o M. d'Argenson et M. de Machault furent
renvoys le mme jour, M. Rouill ayant obtenu la surintendance des
postes, dont le secrtariat toit un bnfice simple de deux mille cus
d'appointemens, possd par le vieux Moncrif, il me vint dans la tte
d'en demander la survivance, persuad que M. Rouill, dans sa nouvelle
place, ne refuseroit pas  Mme de Pompadour la premire chose qu'elle
lui auroit demande. Je la fis donc prier par le docteur Quesnay de
m'accorder une audience. Je fus remis au lendemain au soir, et toute la
nuit je rvai  ce que j'avois  lui dire. Ma tte s'alluma, et, perdant
mon objet de vue, me voil occup des malheurs de l'tat, et rsolu 
profiter de l'audience qu'on me donnoit pour faire entendre des vrits
utiles. Les heures de mon sommeil furent employes  mditer ma
harangue, et ma matine  l'crire, afin de l'avoir plus prsente 
l'esprit. Le soir, je me rendis chez Quesnay,  l'heure marque, et je
fis dire que j'tois l. Quesnay, occup  tracer le _zigzag_ du
_produit net_, ne me demanda pas mme ce que j'allois faire chez Mme de
Pompadour. Elle me fait appeler; je descends, et, introduit dans son
cabinet: Madame, lui dis-je, M. Rouill vient d'obtenir la
surintendance des postes; la place de secrtaire de la poste aux lettres
dpend de lui. Moncrif, qui l'occupe, est bien vieux! Seroit-ce abuser
de vos bonts que de vous supplier d'en obtenir pour moi la survivance?
Rien ne me convient mieux que cette place, et pour la vie j'y borne mon
ambition. Elle me rpondit qu'elle l'avoit promise  d'Arboulin (l'un
de ses familiers[15]), mais qu'elle l'y feroit renoncer si elle pouvoit
l'obtenir pour moi.

Aprs lui avoir rendu grce: Je vais, Madame, vous tonner, lui dis-je;
le bienfait que je vous demande n'est pas ce qui m'occupe et ce qui
m'intresse le plus dans ce moment: c'est la situation du royaume; c'est
le trouble o le plonge cette querelle interminable des parlemens et du
clerg, dans laquelle je vois l'autorit royale comme un vaisseau battu
par la tempte entre deux cueils, et, dans le conseil, pas un homme
capable de le gouverner.  ce tableau amplifi j'ajoutai celui d'une
guerre qui appeloit au dehors, et sur terre et sur mer, toutes les
forces de l'tat, et qui rendroit si ncessaires au dedans le calme, la
concorde, l'union des esprits et le concours des volonts. Aprs quoi je
repris: Tant que MM. d'Argenson et de Machault ont t en place, on a
pu attribuer  leur division et  leur msintelligence les dissensions
intestines dont le royaume est tourment, et tous les actes de rigueur
qui, loin de les calmer, les ont envenimes; mais  prsent que les
ministres sont renvoys, et que les hommes qui les remplacent n'ont
aucun ascendant ni aucune influence, songez, Madame, que c'est sur vous
qu'on a les yeux, et que c'est  vous dsormais que s'adresseront les
reproches, les plaintes, si le mal continue, ou les bndictions
publiques, si vous y apportez remde et si vous le faites cesser. Au nom
de votre gloire et de votre repos, Madame, htez-vous de produire cet
heureux changement. N'attendez pas que la ncessit le commande, ou
qu'un autre que vous l'opre; vous en perdriez le mrite, et l'on vous
accuseroit seule du mal que vous n'auriez pas fait. Toutes les personnes
qui vous sont attaches ont les mmes inquitudes, et forment les mmes
voeux que moi.

Elle me rpondit qu'elle avoit du courage, et qu'elle vouloit que ses
amis en eussent pour elle et comme elle; qu'au reste elle me savoit gr
du zle que je lui tmoignois; mais que je fusse plus tranquille, et
qu'on travailloit dans ce moment  tout pacifier. Elle ajouta qu'elle
parleroit ce jour-l mme  M. Rouill, et me dit de venir la voir le
lendemain matin.

Je n'ai rien de bon  vous apprendre, me dit-elle en me revoyant; la
survivance de Moncrif est donne. C'est la premire chose que le nouveau
surintendant des postes a demande au roi, et il l'a obtenue en faveur
de Gaudin, son ancien secrtaire. Voyez s'il y a quelque autre chose que
je puisse faire pour vous.

Il n'toit pas facile de trouver une place qui me convnt autant que
celle-l. Je crus pourtant, peu de temps aprs, tre sr d'en obtenir
une qui me plaisoit davantage, parce que j'en serois crateur, et que
j'y laisserois des traces honorables de mes travaux. Ceci m'engage 
faire connotre un personnage qui a brill comme un mtore, et dont
l'clat, quoique bien affoibli, n'est pas encore teint. Si je ne
parlois que de moi, tout seroit bientt dit; mais, comme l'histoire de
ma vie est une promenade que je fais faire  mes enfans, il faut bien
qu'ils remarquent les passans avec qui j'ai eu des rapports dans le
monde.

L'abb de Bernis, chapp du sminaire de Saint-Sulpice, o il avoit mal
russi, toit un pote galant, bien joufflu, bien frais, bien poupin, et
qui, avec le gentil Bernard, amusoit de ses jolis vers les joyeux
soupers de Paris. Voltaire l'appeloit la bouquetire du Parnasse, et
dans le monde, plus familirement, on l'appeloit _Babet_, du nom d'une
jolie bouquetire de ce temps-l. C'est de l, sans autre mrite, qu'il
est parti pour tre cardinal et ambassadeur de France  la cour de Rome.
Il avoit inutilement sollicit, auprs de l'ancien vque de Mirepoix
(Boyer), une pension sur quelque abbaye. Cet vque, qui faisoit peu de
cas des posies galantes, et qui savoit la vie que menoit cet abb, lui
avoit durement dclar que, tant que lui (Boyer) seroit en place, il
n'avoit rien  esprer;  quoi l'abb avoit rpondu: _Monseigneur,
j'attendrai_, mot qui courut dans le monde et fit fortune[16]. La sienne
consistoit alors en un canonicat de Brioude[17], qui ne lui valoit rien,
attendu son absence, et en un petit bnfice simple  Boulogne-sur-Mer,
qu'il avoit eu je ne sais comment.

Il en toit l lorsqu'on apprit qu'aux rendez-vous de chasse de la fort
de Senart la belle Mme d'tioles avoit t l'objet des attentions du
roi. Aussitt l'abb sollicite la permission d'aller faire sa cour  la
jeune dame, et la comtesse d'Estrade, dont il toit connu, obtient pour
lui cette faveur. Il arrive  tioles par le coche d'eau, son petit
paquet sous le bras. On lui fait rciter ses vers; il amuse, il met tous
ses soins  se rendre agrable; et, avec cette superficie d'esprit et ce
vernis de posie qui toit son unique talent, il russit au point qu'en
l'absence du roi il est admis dans le secret des lettres que s'crivent
les deux amans. Rien n'alloit mieux  la tournure de son esprit et de
son style que cette espce de ministre. Aussi, ds que la nouvelle
matresse fut installe  la cour, l'un des premiers effets de sa faveur
fut-il de lui obtenir une pension de cent louis sur la cassette et un
logement aux Tuileries qu'elle fit meubler  ses frais[18]. Je le vis
dans ce logement, sous le toit du palais, le plus content des hommes,
avec sa pension et son meuble de brocatelle. Comme il toit bon
gentilhomme, sa protectrice lui conseilla de passer du chapitre de
Brioude  celui de Lyon[19]; et, pour celui-ci, elle obtint, en faveur
du nouveau chanoine, une dcoration nouvelle[20]. En mme temps il fut
l'amant en titre et dclar de la belle princesse de Rohan[21], ce qui
le mit dans le grand monde sur le ton d'homme de qualit, et tout  coup
il fut nomm  l'ambassade de Venise[22]. L, il reut honorablement les
neveux du pape Ganganelli, et par l il se procura la faveur de la cour
de Rome. Rappel de Venise pour tre des conseils du roi, il conclut
avec le comte de Starhemberg[23] le trait de Versailles; en rcompense,
il obtint la place de ministre des affaires trangres que lui cda M.
Rouill[24], et peu de temps aprs le chapeau de cardinal  la
nomination de la cour de Vienne[25].

Au retour de son ambassade je le vis, et il me traita comme avant ses
prosprits, cependant avec une teinte de dignit qui sentoit un peu
l'Excellence, et rien n'toit plus naturel. Aprs qu'il eut sign le
trait de Versailles, je lui en fis compliment, et il me tmoigna que je
l'obligerois si, dans une ptre adresse au roi, je clbrois les
avantages de cette grande et heureuse alliance. Je rpondis qu'il me
seroit plus facile et plus doux de lui adresser la parole  lui-mme. Il
ne me dissimula point qu'il en seroit flatt. Je fis donc cette ptre;
il en fut content, et son amie Mme de Pompadour en fut ravie; elle
voulut que cette pice ft imprime et prsente au roi[26], ce qui ne
dplut point  l'abb ngociateur (je passe sous silence les ambassades
d'Espagne et de Vienne, auxquelles il fut nomm, et o il n'alla point,
ayant mieux  faire  Versailles). Bientt aprs il eut besoin, dans une
occasion pressante, d'un homme sr, discret et diligent, qui crivt
d'un bon style, et il me fit l'honneur d'avoir recours  moi: voici dans
quelles circonstances.

Le roi de Prusse, en entrant dans la Saxe avec une arme de soixante
mille hommes, avoit publi un manifeste[27] auquel la cour de Vienne
avoit rpondu. Cette rponse, traduite en un franois tudesque, avoit
t envoye  Fontainebleau, o toit la cour. Elle y devoit tre
prsente au roi le dimanche suivant, et le comte de Starhemberg en
avoit cinq cents exemplaires  distribuer ce jour-l. Ce fut le mercredi
au soir que le comte abb de Bernis me fit prier de l'aller voir. Il
toit enferm avec le comte de Starhemberg. Ils me marqurent tous les
deux combien ils toient affligs d'avoir  publier un manifeste si mal
crit dans notre langue, et me dirent que je ferois une chose trs
agrable pour les deux cours de Versailles et de Vienne si je voulois le
corriger et le faire imprimer  la hte, pour tre prsent et publi
dans quatre jours. Nous le lmes ensemble, et, indpendamment des
germanismes dont il toit rempli, je pris la libert de leur faire
observer nombre de raisons mal dduites ou obscurment prsentes. Ils
me donnrent carte blanche pour toutes ces corrections, et, aprs avoir
pris rendez-vous pour le lendemain  la mme heure, j'allai me mettre 
l'ouvrage. En mme temps, l'abb de Bernis crivit  M. de Marigny pour
le prier de me cder  lui tout le reste de la semaine, ayant besoin de
moi pour un travail pressant dont je voulois bien me charger.

J'employai presque la nuit entire et le jour suivant  retoucher et 
faire transcrire cet ample manifeste, et,  l'heure du rendez-vous, je
le leur rapportai, sinon lgamment, au moins plus dcemment crit. Ils
lourent avec excs mon travail et ma diligence. Mais ce n'est pas
tout, me dit l'abb, il faut que dimanche matin ce mmoire imprim soit
ici dans nos mains  l'heure du lever du roi, et c'est par l, mon cher
Marmontel, qu'il faut que vous couronniez l'oeuvre.--Monsieur le comte,
lui rpondis-je, dans demi-heure je vais tre prt  partir. Ordonnez
qu'une chaise de poste vienne me prendre, et, de votre main, crivez
deux mots au lieutenant de police, afin que la censure ne retarde pas
l'impression; je vous promets d'tre ici dimanche  votre rveil. Je
lui tins parole; mais j'arrivai excd de fatigues et de veilles.
Quelques jours aprs il me demanda la note des frais de mon voyage et
ceux de l'impression. Je la lui donnai trs exacte, article par article,
et il m'en remboursa le montant au plus juste. Depuis, il n'en fut plus
parl[28].

Cependant il ne cessoit de me rpter que, pour lui, l'un des avantages
de la faveur dont il jouissoit seroit de pouvoir m'tre utile. Lors donc
qu'il fut secrtaire d'tat des affaires trangres, je crus que, si,
dans son dpartement, il y avoit moyen de m'employer utilement pour la
chose publique, pour lui-mme et pour moi, je l'y trouverois dispos. Ce
fut sur ces trois bases que j'tablis mon projet et mon esprance.

Je savois que, dans ce temps-l, le dpt des affaires trangres toit
un chaos que les plus anciens commis avoient bien de la peine 
dbrouiller. Ainsi, pour un nouveau ministre, quel qu'il ft, sa place
toit une longue cole. En parlant de Bernis lui-mme, j'avois entendu
dire  Bussy, l'un de ces vieux commis: Voil le onzime colier qu'on
nous donne  l'abb de La Ville et  moi; et cet colier toit le
matre que M. le Dauphin avoit pris pour lui enseigner la politique;
choix bien trange dans un prince qui sembloit vouloir tre solidement
instruit!

J'aurois donc bien servi et le ministre, et le Dauphin, et le roi, et
l'tat lui-mme, si dans ce chaos du pass j'avois tabli l'ordre et
jet la lumire. Ce fut ce que je proposai dans un mmoire prcis et
clair que je prsentai  l'abb de Bernis.

Mon projet consistoit d'abord  dmler et  ranger les objets de
ngociation suivant leurs relations diverses,  leur place  l'gard des
lieux,  leur date  l'gard des temps. Ensuite, d'poque en poque, 
commencer d'un temps plus ou moins recul, je me chargeois d'extraire de
tous ces portefeuilles de dpches et de mmoires ce qu'il y auroit
d'intressant, d'en former successivement un tableau historique assez
dvelopp pour y suivre le cours des ngociations et y observer l'esprit
des diffrentes cours, le systme des cabinets, la politique des
conseils, le caractre des ministres, celui des rois et de leurs rgnes;
en un mot, les ressorts qui, dans tel ou tel temps, avoient remu les
puissances. Tous les ans, trois volumes de ce cours de diplomatique
auroient t remis dans les mains du ministre; et peut-tre, crits avec
soin, auroient-ils t pour le Dauphin lui-mme une lecture
satisfaisante. Enfin, pour rendre les objets plus prsens, un livre de
tables figures auroit fait voir, d'un coup d'oeil et sous leur rapport,
les ngociations respectives et leurs effets simultans dans les cours
et les cabinets de l'Europe. Pour ce travail immense, je ne demandois
que deux commis, un logement au dpt mme, et de quoi vivre frugalement
chez moi. L'abb de Bernis parut charm de mon projet. Donnez-moi ce
mmoire, me dit-il aprs en avoir entendu la lecture; j'en sens
l'utilit et la bont plus que vous-mme. Je veux le prsenter au roi.
Je ne doutai pas du succs; je l'attendis; je l'attendis en vain; et
lorsque, impatient d'en savoir l'effet, je lui en demandai des
nouvelles: Ah! me dit-il d'un air distrait, en entrant dans sa chaise
pour aller au conseil, cela tient  un arrangement gnral sur lequel il
n'y a rien de dcid encore. Cet arrangement a eu lieu depuis. Le roi a
fait construire deux htels, l'un pour le dpt de la guerre, l'autre
pour le dpt de la politique. Mon projet a t excut, du moins en
partie, et un autre que moi en a recueilli le fruit. _Sic vos non
vobis_[29]. Aprs cette rponse de l'abb de Bernis, je le vis encore
une fois; ce fut le jour o, en habit de cardinal, en calotte rouge, en
bas rouges, et avec un rochet garni du plus riche point d'Angleterre, il
alloit se prsenter au roi. Je traversai ses antichambres, entre deux
longues haies de gens vtus  neuf d'carlate et galonns d'or. En
entrant dans son cabinet, je le trouvai glorieux comme un paon, plus
joufflu que jamais, s'admirant dans sa gloire, surtout ne pouvant se
lasser de regarder son rochet et ses bas ponceau. Ne suis-je pas bien
mis? me demanda-t-il.--Fort bien, lui dis-je; l'minence vous sied 
merveille, et je viens, Monseigneur, vous en faire mon compliment.--Et
ma livre, comment la trouvez-vous?--Je l'ai prise, lui dis-je, pour la
troupe dore qui venoit vous complimenter. Ce sont les derniers mots
que nous nous soyons dits.

Je me consolai aisment de ne lui rien devoir, non seulement parce que
je n'avois vu en lui qu'un fat sous la pourpre, mais parce que bientt
je le vis malhonnte et mconnoissant envers sa cratrice: car rien ne
pse tant que la reconnoissance, lorsqu'on la doit  des ingrats.

Plus heureux que lui, je trouvai dans l'tude et dans le travail la
consolation des petites rigueurs que j'essuyois de la fortune; mais,
comme je n'ai jamais eu le caractre bien stoque, je payois moins
patiemment  la nature le tribut de douleur qu'elle m'imposoit tous les
ans. Avec une sant habituellement bonne et pleine, j'tois sujet  un
mal de tte d'une espce trs singulire. Ce mal s'appelle le _clavus_;
le sige en est sous le sourcil. C'est le battement d'une artre dont
chaque pulsation est un coup de stylet qui semble percer jusqu' l'me.
Je ne puis exprimer quelle en est la douleur; et, toute vive et profonde
qu'elle est, un seul point en est affect. Ce point est, au-dessus de
l'oeil, l'endroit auquel rpond le pouls d'une artre intrieure.
J'explique tout ceci pour mieux vous faire entendre un phnomne
intressant.

Depuis sept ans, ce mal de tte me revenoit au moins une fois par anne,
et duroit douze  quinze jours, non pas continuellement, mais par accs,
comme une fivre, et tous les jours  la mme heure, avec peu de
variation; il duroit environ six heures, s'annonant par une tension
dans les veines et les fibres voisines, et par des battemens non pas
plus presss, mais plus forts, de l'artre o toit la douleur. En
commenant, le mal toit presque insensible; il alloit en croissant, et
diminuoit de mme jusqu' la fin de l'accs; mais, durant quatre heures
au moins, il toit dans toute sa force. Ce qu'il y a d'tonnant, c'est
que, l'accs fini, il ne restoit pas trace de douleur dans cette partie,
et que ni le reste du jour, ni la nuit suivante, jusqu'au lendemain 
l'heure du nouvel accs, je n'en avois aucun ressentiment. Les mdecins
que j'avois consults s'toient inutilement appliqus  me gurir. Le
quinquina, les saignes du pied, les liqueurs mollientes, les
fumigations, ni les sternutatoires, rien n'avoit russi. Quelques-uns
mme de ces remdes, comme le quinquina et le muguet, ne faisoient
qu'irriter mon mal.

Un mdecin de la reine, appel Malouin, homme assez habile, mais plus
Purgon que Purgon lui-mme, avoit imagin de me faire prendre en
lavemens des infusions de vulnraire. Cela ne me fit rien; mais, au bout
de son priode accoutum, le mal avoit cess. Et voil Malouin tout
glorieux d'une si belle cure. Je ne troublai point son triomphe; mais
lui, saisissant l'occasion de me faire une mercuriale: Eh bien! mon
ami, me dit-il, croirez-vous dsormais  la mdecine et au savoir des
mdecins? Je l'assurai que j'y croyois trs fort. Non, reprit-il, vous
vous permettez quelquefois d'en parler un peu lgrement; cela vous fait
tort dans le monde. Voyez parmi les gens de lettres et les savans, les
plus illustres ont toujours respect notre art; et il me cita de grands
hommes. Voltaire lui-mme, ajouta-t-il, lui qui respecte si peu de
choses, a toujours parl avec respect de la mdecine et des
mdecins.--Oui, lui dis-je, docteur, mais un certain Molire!--Aussi, me
dit-il en me regardant d'un oeil fixe, et en me serrant le poignet, aussi
comment est-il mort[30]?

Pour la septime anne enfin, mon mal m'avoit repris, lorsqu'un jour, au
fort de l'accs, je vis entrer chez moi Genson, le marchal des curies
de la Dauphine. Genson, sur les objets relatifs  son art, donnoit 
l'_Encyclopdie_ des articles trs distingus. Il avoit fait une tude
particulire de l'anatomie compare de l'homme et du cheval; et non
seulement pour les maladies, mais pour la nourriture et l'ducation des
chevaux, personne n'toit plus instruit; mais, peu exerc dans l'art
d'crire, c'toit  moi qu'il avoit recours pour retoucher un peu son
style. Il vint donc avec ses papiers dans un moment o, depuis trois
heures, j'prouvois mon supplice. Monsieur Genson, lui dis-je, il m'est
impossible de travailler avec vous aujourd'hui; je souffre trop
cruellement. Il vit mon oeil droit enflamm, et toutes les fibres de la
tempe et de la paupire palpitantes et frmissantes. Il me demanda la
cause de mon mal, je lui dis ce que j'en savois; et, aprs quelques
dtails sur ma complexion, sur ma faon de vivre, sur ma sant
habituelle: Est-il possible, me dit-il, qu'on vous ait laiss si
longtemps souffrir un mal dont il toit si facile de vous gurir?--Eh
quoi! lui dis-je avec tonnement, en sauriez-vous le remde?--Oui, je le
sais, et rien n'est plus simple; dans trois jours vous serez guri, et
ds demain vous serez soulag.--Comment? lui demandai-je avec une
esprance foible et timide encore.--Quand votre encre est trop paisse
et ne coule pas, me dit-il, que faites-vous?--J'y mets de l'eau.--Eh
bien! mettez de l'eau dans votre lymphe; elle coulera, et n'engorgera
plus les glandes de la membrane pituitaire, qui gne actuellement
l'artre dont les pulsations froissent le nerf voisin et vous causent
tant de douleur.--Est-ce bien l, lui demandai-je, la cause de mon mal?
en est-ce bien l le remde?--Assurment, dit-il. Vous avez l dans l'os
une petite cavit qu'on nomme le _sinus frontal_; il est doubl d'une
membrane qui est un tissu de petites glandes; cette membrane, dans son
tat naturel, est aussi mince qu'une feuille de chne. Dans ce moment,
elle est paisse et engorge; il s'agit de la dgager; et le moyen en
est facile et sr. Dnez sagement aujourd'hui, points de ragots, point
de vin pur, ni caf, ni liqueurs; et, au lieu de souper ce soir, buvez
autant d'eau claire et frache que votre estomac en pourra soutenir sans
fatigue; demain matin buvez-en de mme; observez quelques jours ce
rgime, et je vous prdis que demain l'accs sera foible,
qu'aprs-demain il sera presque insensible, et que le jour suivant ce ne
sera plus rien.--Ah! Monsieur Genson, vous serez un dieu pour moi, lui
dis-je, si votre prdiction s'accomplit. Elle s'accomplit en effet.
Genson vint me revoir; et comme, en l'embrassant, je lui annonois ma
gurison: Ce n'est pas tout de vous avoir guri, me dit-il;  prsent
il faut vous prserver. Cette partie sera foible encore quelques annes;
et, jusqu' ce que la membrane ait repris son ressort, ce seroit l que
la lymphe paissie dposeroit encore. Il faut prvenir ces dpts. Vous
m'avez dit que le premier symptme de votre mal est une tension dans les
veines et dans les fibres  la tempe et sous le sourcil. Ds que vous
sentirez cet embarras, buvez de l'eau et reprenez au moins pour quelques
jours votre rgime. Le remde de votre mal en sera le prservatif. Au
reste, cette prcaution ne sera ncessaire que pour quelques annes.
L'organe une fois raffermi, je ne vous demande plus rien. Son
ordonnance fut exactement observe, et j'en obtins pleinement le succs
tel qu'il me l'avoit annonc.

Cette anne o, par la vertu de quelques verres d'eau, je m'tois
dlivr d'un si grand mal, fut encore magique pour moi, en ce qu'avec
quelques paroles je fis, par aventure, un grand bien  un honnte homme,
avec qui je n'avois aucune liaison.

La cour toit  Fontainebleau, et l j'allois assez souvent passer une
heure de la soire avec Quesnay. Un soir que j'tois avec lui, Mme de
Pompadour me fit appeler et me dit: Savez-vous que La Brure est mort 
Rome[31]? Il toit titulaire du privilge du _Mercure_: ce privilge lui
valoit vingt-cinq mille livres de rente; il y a de quoi faire plus d'un
heureux; et nous avons dessein d'attacher au nouveau brevet du _Mercure_
des pensions pour les gens de lettres. Vous qui les connoissez,
nommez-moi ceux qui en auroient besoin, et qui en seroient
susceptibles. Je nommai Crbillon, d'Alembert, Boissy, et encore
quelques autres. Pour Crbillon, je savois bien qu'il toit inutile de
le recommander[32]; pour d'Alembert, voyant qu'elle faisoit un petit
signe d'improbation: C'est, lui dis-je, Madame, un gomtre du premier
ordre, un crivain trs distingu, et un trs parfait honnte
homme.--Oui, me rpliqua-t-elle, mais une tte chaude. Je rpondis bien
doucement que, sans un peu de chaleur dans la tte, il n'y avoit point
de grand talent. Il s'est passionn, dit-elle, pour la musique
italienne, et s'est mis  la tte du parti des bouffons.--Il n'en a pas
moins fait la prface de l'_Encyclopdie_, rpondis-je encore avec
modestie. Elle n'en parla plus; mais il n'eut point de pension. Je crois
qu'un sujet d'exclusion plus grave, ce fut son zle pour le roi de
Prusse, dont il toit partisan dclar, et que Mme de Pompadour hassoit
personnellement. Quand ce vint  Boissy, elle me demanda: Est-ce que
Boissy n'est pas riche? Je le crois au moins  son aise; je l'ai vu au
spectacle, et toujours si bien mis!--Non, Madame, il est pauvre, mais il
cache sa pauvret.--Il a fait tant de pices de thtre! insista-t-elle
encore.--Oui, mais toutes ces pices n'ont pas eu le mme succs; et
cependant il a fallu vivre. Enfin, Madame, vous le dirai-je? Boissy est
si peu fortun que, sans un ami qui a dcouvert sa situation, il
prissoit de misre l'hiver dernier. Manquant de pain, trop fier pour en
demander  personne, il s'toit enferm avec sa femme et son fils,
rsolus  mourir ensemble, et allant se tuer l'un dans les bras de
l'autre, lorsque cet ami secourable fora la porte et les sauva.--Ah!
Dieu, s'cria Mme de Pompadour, vous me faites frmir. Je vais le
recommander au roi.

Le lendemain matin, je vois entrer chez moi Boissy, ple, gar, hors de
lui-mme, avec une motion qui ressembloit  de la joie sur le visage de
la douleur. Son premier mouvement fut de tomber  mes pieds. Moi qui
crus qu'il se trouvoit mal, je m'empressai de le secourir, et, en le
relevant, je lui demandai ce qui pouvoit le mettre dans l'tat o je le
voyois. Ah! Monsieur, me dit-il, ne le savez-vous pas? Vous mon
gnreux bienfaiteur, vous qui m'avez sauv la vie, vous qui d'un abme
de malheurs me faites passer dans une situation d'aisance et de fortune
inespre! J'tois venu solliciter une pension modique sur le _Mercure_,
et M. de Saint-Florentin m'annonce que c'est le privilge, le brevet
mme du _Mercure_ que le roi vient de m'accorder[33]. Il m'apprend que
c'est  Mme de Pompadour que je le dois; je vais lui en rendre grce;
et, chez elle, M. Quesnay me dit que c'est vous qui, en parlant de moi,
avez touch Mme de Pompadour, au point qu'elle en avoit les yeux en
larmes.

Ici je voulus l'interrompre en l'embrassant; mais il continua: Qu'ai-je
donc fait, Monsieur, pour mriter de vous un intrt si tendre? Je ne
vous ai vu qu'en passant;  peine me connoissez-vous; et vous avez, en
parlant de moi, l'loquence du sentiment, l'loquence de l'amiti! 
ces mots, il vouloit baiser mes mains. C'en est trop, lui dis-je,
Monsieur, il est temps que je modre cet excs de reconnoissance; et,
aprs vous avoir laiss soulager votre coeur, je veux m'expliquer  mon
tour. Assurment j'ai voulu vous servir; mais en cela je n'ai t que
juste, et sans cela j'aurois manqu  la confiance dont Mme de Pompadour
m'honoroit en me consultant. Sa sensibilit et sa bont ont fait le
reste. Laissez-moi donc me rjouir avec vous de votre fortune, et
rendons-en grce tous deux  celle  qui vous la devez.

Ds que Boissy eut pris cong de moi, j'allai chez le ministre; et,
voyant qu'il me recevoit comme n'ayant rien  me dire, je lui demandai
si je n'avois pas un remerciement  lui faire: il me dit que non; si les
pensions sur le _Mercure_ toient donnes: il me dit que oui; si Mme de
Pompadour ne lui avoit point parl de moi: il m'assura qu'elle ne lui en
avoit pas dit un mot, et que, si elle m'avoit nomm, il m'auroit mis
volontiers sur la liste qu'il avoit prsente au roi. Je fus confondu,
je l'avoue: car, sans m'tre nomm moi-mme, lorsqu'elle m'avoit
consult, je m'tois cru bien sr d'tre au nombre de ceux qu'elle
proposeroit. Je me rendis chez elle; et bien heureusement je trouvai
dans son salon Mme de Marchais  qui de point en point je contai ma
msaventure. Bon! me dit-elle, cela vous tonne? cela ne m'tonne pas,
moi; je la reconnois l. Elle vous aura oubli.  l'instant mme elle
entre dans le cabinet de toilette o toit Mme de Pompadour; et aussitt
aprs j'entends des clats de rire. J'en tirai un heureux prsage; en
effet, Mme de Pompadour, en allant  la messe, ne put me voir sans rire
encore de m'avoir laiss dans l'oubli. J'ai devin tout juste, me dit
Mme de Marchais en me revoyant, mais cela sera rpar. J'eus donc une
pension de douze cents livres sur le _Mercure_, et je fus content.

Si M. de Boissy le rdigeoit lui-mme, il restoit  son aise; mais il
falloit qu'il le soutnt; et il n'avoit pour cela ni les relations, ni
les ressources, ni l'activit de l'abb Raynal, qui, en l'absence de La
Brure, le faisoit, et le faisoit bien.

Dnu de secours, et ne trouvant rien de passable dans les papiers qu'on
lui laissoit, Boissy m'crivit une lettre qui toit un vrai signal de
dtresse. Inutilement, me disoit-il, vous m'aurez fait donner le
_Mercure_; ce bienfait est perdu pour moi, si vous n'y ajoutez pas celui
de venir  mon aide. Prose ou vers, ce qu'il vous plaira, tout me sera
bon de votre main. Mais htez-vous de me tirer de la peine o je suis,
je vous en conjure au nom de l'amiti que je vous ai voue pour tout le
reste de ma vie.

Cette lettre m'ta le sommeil; je vis ce malheureux livr au ridicule,
et le _Mercure_ dcri dans ses mains, s'il laissoit voir sa pnurie.
J'en eus la fivre toute la nuit; et ce fut dans cet tat de crise et
d'agitation que me vint la premire ide de faire un conte. Aprs avoir
pass la nuit sans fermer l'oeil  rouler dans ma tte le sujet de celui
que j'ai intitul _Alcibiade_, je me levai, je l'crivis tout d'une
haleine, au courant de la plume, et je l'envoyai. Ce conte eut un succs
inespr. J'avois exig l'anonyme. On ne savoit  qui l'attribuer; et,
au dner d'Helvtius, o toient les plus fins connoisseurs, on me fit
l'honneur de le croire de Voltaire ou de Montesquieu.

Boissy, combl de joie de l'accroissement que cette nouveaut avoit
donn au dbit du _Mercure_, redoubla de prires pour obtenir de moi
encore quelques morceaux du mme genre. Je fis pour lui le conte de
_Soliman II_, ensuite celui du _Scrupule_, et quelques autres encore.
Telle fut l'origine de ces _Contes moraux_ qui ont eu depuis tant de
vogue en Europe. Boissy me fit par l plus de bien  moi-mme que je ne
lui en avois fait; mais il ne jouit pas longtemps de sa fortune; et, 
sa mort, lorsqu'il fallut le remplacer: Sire, dit Mme de Pompadour au
roi, ne donnerez-vous pas le _Mercure_  celui qui l'a soutenu? Le
brevet m'en fut accord[34]. Alors il fallut me rsoudre  quitter
Versailles. Cependant il s'offrit pour moi une fortune qui, dans ce
moment-l, sembloit meilleure et plus solide. Je ne sais quel instinct,
qui m'a toujours assez bien conduit, m'empcha de la prfrer.

Le marchal de Belle-Isle toit ministre de la guerre; son fils unique,
le comte de Gisors, le jeune homme du sicle le mieux lev et le plus
accompli, venoit d'obtenir la lieutenance et le commandement des
carabiniers, dont le comte de Provence toit colonel. Le rgiment des
carabiniers avoit un secrtaire attach  la personne du commandant,
avec un traitement de douze mille livres, et cette place toit vacante.
Un jeune homme de Versailles, appel Dorlif, se prsenta pour la
remplir, et il se dit connu de moi. Eh bien! lui dit le comte de
Gisors, engagez M. Marmontel  venir me voir; je serai bien aise de
causer avec lui. Dorlif faisoit de petits vers, et venoit quelquefois
me les communiquer; c'toit l notre connoissance. Du reste, je le
croyois honnte et bon garon. Ce fut le tmoignage que je rendis de
lui. Je vais, me dit le comte de Gisors, que je voyois pour la premire
fois, vous parler avec confiance. Ce jeune homme n'est pas ce qui
convient  cette place; j'ai besoin d'un homme qui, ds demain, soit mon
ami, et sur qui je puisse compter comme sur un autre moi-mme. M. le duc
de Nivernois, mon beau-pre, m'en propose un; mais je me mfie de la
facilit des grands dans leurs recommandations; et, si vous avez  me
donner un homme dont vous soyez sr, et qu'il soit tel que je le
demande, n'osant pas, ajouta-t-il, prtendre  vous avoir vous-mme, je
le prendrai de votre main.

--Un mois plus tt, Monsieur le comte, c'et t pour moi-mme, lui
dis-je, que j'aurois demand l'honneur de vous tre attach. Le brevet
du _Mercure de France_, que le roi vient de m'accorder, est pour moi un
engagement que sans lgret je ne puis sitt rompre; mais je m'en vais,
parmi mes connoissances, voir si je puis trouver l'homme qui vous
convient.

Parmi mes connoissances, il y avoit  Paris un jeune homme appel Suard,
d'un esprit fin, dli, juste et sage, d'un caractre aimable, d'un
commerce doux et liant, assez imbu de belles-lettres, parlant bien,
crivant d'un style pur, ais, naturel et du meilleur got, discret
surtout, et rserv avec des sentimens honntes. Ce fut sur lui que je
jetai les yeux. Je le priai de venir me voir  Paris, o je m'tois
rendu pour lui pargner le voyage. D'un ct, cette place lui parut trs
avantageuse; de l'autre, il la trouvoit assujettissante et pnible. On
toit en guerre; il falloit suivre le comte de Gisors dans ses
campagnes; et Suard, naturellement indolent, auroit bien voulu de la
fortune, mais sans qu'il lui en cott sa libert ni son repos. Il me
demanda vingt-quatre heures pour faire ses rflexions. Le lendemain
matin il vint me dire qu'il lui toit impossible d'accepter cette place;
que M. Deleyre, son ami, la sollicitoit, et qu'il toit recommand par
M. le duc de Nivernois. Deleyre toit connu de moi pour un homme
d'esprit, pour un trs honnte homme, d'un caractre solide et sr,
d'une grande svrit de moeurs. Amenez-moi votre ami, dis-je  Suard;
ce sera lui que je proposerai, et la place lui est assure. Nous
convnmes avec Deleyre de dire simplement que, dans mon choix, je
m'tois rencontr avec le duc de Nivernois. M. de Gisors fut charm de
cette rencontre, et Deleyre fut agr. Je pars, lui dit le vaillant
jeune homme: il peut y avoir incessamment  l'arme une affaire, je veux
m'y trouver. Vous viendrez me joindre le plus tt possible. En effet,
peu de jours aprs son arrive se donna le combat de Crevelt, o,  la
tte des carabiniers, il fut bless mortellement. Deleyre n'arriva que
pour l'ensevelir.

Je demandai  M. de Marigny s'il croyoit compatible ma place de
secrtaire des btimens avec le privilge et le travail du _Mercure_. Il
me rpondit qu'il croyoit impossible de vaquer  l'un et  l'autre.
Donnez-moi donc mon cong, lui dis-je, car je n'ai pas la force de vous
le demander. Il me le donna, et Mme Geoffrin m'offrit un logement chez
elle. Je l'acceptai avec reconnoissance, en la priant de vouloir bien me
permettre de lui en payer le loyer; condition  laquelle je la fis
consentir.

Me voil repouss par ma destine dans ce Paris, d'o j'avois eu tant de
plaisir  m'loigner; me voil plus dpendant que jamais de ce public
d'avec lequel je me croyois dgag pour la vie. Qu'toient donc devenues
mes rsolutions? Deux soeurs dans un couvent, en ge d'tre maries; la
facilit de mes vieilles tantes  faire crdit  tout venant, et 
ruiner leur commerce en contractant des dettes que j'tois oblig de
payer tous les ans; mon avenir, auquel il falloit bien penser, n'ayant
mis encore en rserve que dix mille francs que j'avois employs dans le
cautionnement de M. Odde; l'Acadmie franoise o je n'arriverois que
par la carrire des lettres; enfin l'attrait de cette socit littraire
et philosophique qui me rappeloit dans son sein, furent les causes et
seront les excuses de l'inconstance qui me fit renoncer au repos le plus
doux, le plus dlicieux, pour venir  Paris rdiger un journal,
c'est--dire me condamner au travail de Sisyphe ou  celui des Danades.




LIVRE VI


Si le _Mercure_ n'avoit t qu'un simple journal littraire, je n'aurois
eu en le composant qu'une seule tche  remplir, et qu'une seule route 
suivre; mais, form d'lmens divers et fait pour embrasser un grand
nombre d'objets, il falloit que, dans tous ses rapports, il remplt sa
destination; que, selon les gots des abonns, il tnt lieu des gazettes
aux nouvellistes; qu'il rendt compte des spectacles aux gens curieux de
spectacles; qu'il donnt une juste ide des productions littraires 
ceux qui, en lisant avec choix, veulent s'instruire ou s'amuser; qu' la
saine et sage partie du public qui s'intresse aux dcouvertes des arts
utiles, au progrs des arts salutaires, il ft part de leurs tentatives
et des heureux succs de leurs inventions; qu'aux amateurs des arts
agrables il annont les ouvrages nouveaux, et quelquefois les crits
des artistes. La partie des sciences qui tomboit sous les sens, et qui
pour le public pouvoit tre un objet de curiosit, toit aussi de son
domaine; mais il falloit surtout qu'il et un intrt local et de
socit pour ses abonns de province, et que le bel esprit de telle ou
de telle ville du royaume y trouvt de temps en temps son nigme, son
madrigal, son ptre insre: cette partie du _Mercure_, la plus frivole
en apparence, en toit la plus lucrative.

Il et t difficile d'imaginer un journal plus vari, plus attrayant,
et plus abondant en ressources. Telle fut l'ide que j'en donnai dans
l'avant-propos de mon premier volume, au mois d'aot 1758. Sa forme,
dis-je, le rend susceptible de tous les genres d'agrment et d'utilit;
et les talens n'ont ni fleurs ni fruits dont le _Mercure_ ne se
couronne. Littraire, civil et politique, il extrait, il recueille, il
annonce, il embrasse toutes les productions du gnie et du got; il est
comme le rendez-vous des sciences et des arts, et le canal de leur
commerce... C'est un champ qui peut devenir de plus en plus fertile, et
par les soins de la culture, et par les richesses qu'on y rpandra... Il
peut tre considr comme extrait ou comme recueil: comme extrait, c'est
moi qu'il regarde; comme recueil, son succs dpend des secours que je
recevrai. Dans la partie critique, l'homme estimable  qui je succde,
sans oser prtendre  le remplacer, me laisse un exemple d'exactitude et
de sagesse, de candeur et d'honntet, que je me fais une loi de
suivre... Je me propose de parler aux gens de lettres le langage de la
vrit, de la dcence et de l'estime; et mon attention  relever les
beauts de leurs ouvrages justifiera la libert avec laquelle j'en
observerai les dfauts. Je sais mieux que personne, et je ne rougis pas
de l'avouer, combien un jeune auteur est  plaindre, lorsque, abandonn
 l'insulte, il a assez de pudeur pour s'interdire une dfense
personnelle. Cet auteur, quel qu'il soit, trouvera en moi, non pas un
vengeur passionn, mais, selon mes lumires, un apprciateur quitable.
Une ironie, une parodie, une raillerie ne prouve rien et n'claire
personne; ces traits amusent quelquefois; ils sont mme plus intressans
pour le bas peuple des lecteurs qu'une critique honnte et sense; le
ton modr de la raison n'a rien de consolant pour l'envie, rien de
flatteur pour la malignit; mais mon dessein n'est pas de prostituer ma
plume aux envieux et aux mchans...  l'gard de la partie collective de
cet ouvrage, quoique je me propose d'y contribuer autant qu'il est en
moi, ne ft-ce que pour remplir les vides, je ne compte pour rien ce que
je puis; tout mon espoir est dans la bienveillance et les secours des
gens de lettres, et j'ose croire qu'il est fond. Si quelques-uns des
plus estimables n'ont pas ddaign de confier au _Mercure_ les amusemens
de leur loisir, souvent mme les fruits d'une tude srieuse, dans le
temps que le succs de ce journal n'toit qu' l'avantage d'un seul
homme, quels secours ne dois-je pas attendre du concours des talens
intresss  le soutenir? Le _Mercure_ n'est plus un fonds particulier:
c'est un domaine public, dont je ne suis que le cultivateur et
l'conome.

Ainsi s'annona mon travail: aussi fut-il bien second. Le moment toit
favorable; une vole de jeunes potes commenoient  essayer leurs
ailes. J'encourageai ce premier essor, en publiant les brillans essais
de Malfiltre; je fis concevoir de lui des esprances qu'il auroit
remplies, si une mort prmature ne nous l'avoit pas enlev. Les justes
louanges que je donnai au pome de _Jumonville_ ranimrent, dans le
sensible et vertueux Thomas, ce grand talent que des critiques
inhumaines avoient glac. Je prsentai au public les heureuses prmices
de la traduction des _Gorgiques_, de Virgile, et j'osai dire que, si ce
divin pome pouvoit tre traduit en vers franois lgans et harmonieux,
il le seroit par l'abb Delille. En insrant dans le _Mercure_ une
hrode de Colardeau, je fis sentir combien le style de ce jeune pote
approchoit, par sa mlodie, sa puret, sa grce et sa noblesse, de la
perfection des modles de l'art. Je parlai avantageusement des
_Hrodes_ de La Harpe. Enfin,  propos du succs de l'_Hypermnestre_,
de Lemierre: Voil donc, dis-je, trois nouveaux potes tragiques qui
donnent de belles esprances: l'auteur d'_Iphignie en Tauride_, par sa
manire sage et simple de graduer l'intrt de l'action et par des
morceaux de vhmence dignes des plus grands matres; l'auteur
d'_Astarb_, par une posie anime, par une versification pleine et
harmonieuse, et par le dessein fier et hardi d'un caractre auquel il
n'a manqu, pour le mettre en action, que des contrastes dignes de lui;
et l'auteur d'_Hypermnestre_, par des tableaux de la plus grande force.
C'est au public, ajoutois-je,  les protger,  les encourager,  les
consoler des fureurs de l'envie. Les arts ont besoin du flambeau de la
critique et de l'aiguillon de la gloire. Ce n'est point au _Cid_
perscut, c'est au _Cid_ triomphant de la perscution que _Cinna_ dut
la naissance. Les encouragemens n'inspirent la ngligence et la
prsomption qu'aux petits esprits; pour les mes leves, pour les
imaginations vives, pour les grands talens en un mot, l'ivresse du
succs devient l'ivresse du gnie. Il n'y a pour eux qu'un poison 
craindre, c'est celui qui les refroidit.

En plaidant la cause des gens de lettres, je ne laissois pas de mler 
des louanges modres une critique assez svre, mais innocente, et du
mme ton qu'un ami auroit pris avec son ami. C'toit avec cet esprit de
bienveillance et d'quit que, me conciliant la faveur des jeunes gens
de lettres, je les avois presque tous pour cooprateurs.

Le tribut des provinces toit encore plus abondant. Tout n'en toit pas
prcieux; mais, si dans les pices de vers ou les morceaux de prose qui
m'toient envoys il n'y avoit que des ngligences, des incorrections,
des fautes de dtails, j'avois soin de les retoucher. Si mme
quelquefois il me venoit au bout de la plume quelques bons vers ou
quelques lignes intressantes, je les y glissois sans mot dire; et
jamais les auteurs ne se sont plaints  moi de ces petites infidlits.

Dans la partie des sciences et des arts j'avois encore bien des
ressources. En mdecine, dans ce temps-l, s'agitoit le problme de
l'inoculation. La comte prdite par Halley, et annonce par Clairaut,
fixoit les yeux de l'astronomie. La physique me donnoit  publier des
observations curieuses: par exemple, on me sut bon gr d'avoir mis au
jour les moyens de refroidir en t les liqueurs. La chimie me
communiquoit un nouveau remde  la morsure des vipres, et
l'inestimable secret de rappeler les noys  la vie. La chirurgie me
faisoit part de ses heureuses hardiesses et de ses succs merveilleux.
L'histoire naturelle, sous le pinceau de Buffon, me prsentoit une foule
de tableaux dont j'avois le choix. Vaucanson me donnoit  dcrire aux
yeux du public ses machines ingnieuses. L'architecte Le Roy[35] et le
graveur Cochin, aprs avoir parcouru en artistes, l'un les ruines de la
Grce et l'autre les merveilles de l'Italie, venoient m'enrichir 
l'envi de brillantes descriptions ou d'observations savantes, et mes
extraits de leurs voyages toient pour mes lecteurs un voyage amusant.
Cochin, homme d'esprit, et dont la plume n'toit gure moins pure et
correcte que le burin, faisoit aussi pour moi d'excellens crits sur les
arts qui toient l'objet de ses tudes. Je m'en rappelle deux que les
peintres et les sculpteurs n'ont sans doute pas oublis: l'un _Sur la
lumire dans l'ombre_, l'autre _Sur les difficults de la peinture et de
la sculpture, compares l'une avec l'autre_[36]. Ce fut sous sa dicte
que je rendis compte au public de l'exposition des tableaux en 1759,
l'une des plus belles que l'on et vues et qu'on ait vues depuis dans le
salon des arts. Cet examen toit le modle d'une critique saine et
douce; les dfauts s'y faisoient sentir et remarquer; les beauts y
toient exaltes. Le public ne fut point tromp, et les artistes furent
contens[37].

Dans ce temps-l s'ouvrit pour l'loquence une nouvelle carrire.
C'toit  louer de grands hommes que l'Acadmie franoise invitoit les
jeunes orateurs; et quelle fut ma joie d'avoir  publier que le premier
qui, dans cette lice, et par un digne loge de Maurice de Saxe[38],
venoit de remporter le prix, toit l'intressant jeune homme dont tant
de fois j'avois ranim le courage, l'auteur du pome de _Jumonville_, 
qui la sincrit de mes conseils plaisoit au moins autant que l'quit
de mes louanges, et qui, dans le secret de l'amiti la plus intime,
avoit fait de moi le confident de ses penses et le censeur de ses
crits!

Je m'tois mis en relation avec toutes les acadmies du royaume, tant
pour les arts que pour les lettres; et, sans compter leurs productions,
qu'elles vouloient bien m'envoyer, les seuls programmes de leurs prix
toient intressans  lire, par les vues saines et profondes
qu'annonoient les questions qu'ils donnoient  rsoudre, soit en
morale, soit en conomie politique, soit dans les arts utiles,
secourables et salutaires. Je m'tonnois quelquefois moi-mme de la
lumineuse tendue de ces questions, qui de tous cts nous venoient du
fond des provinces; rien, selon moi, ne marquoit mieux la direction, la
tendance, les progrs de l'esprit public.

Ainsi, sans cesser d'tre amusant et frivole dans sa partie lgre, le
_Mercure_ ne laissoit pas d'acqurir en utilit de la consistance et du
poids. De mon ct, contribuant de mon mieux  le rendre  la fois utile
et agrable, j'y glissois souvent de ces contes o j'ai toujours tch
de mler quelque grain d'une morale intressante. L'apologie du thtre,
que je fis en examinant la Lettre de Rousseau  d'Alembert sur les
spectacles, eut tous les succs que peut avoir la vrit qui combat des
sophismes, et la raison qui saisit corps  corps et serre de prs
l'loquence.

Mais, comme il ne faut jamais tre fier ni oublieux au point d'tre
mconnoissant, je ne veux pas vous laisser ignorer quelle toit au
besoin l'une de mes ressources.  Paris, la rpublique des lettres toit
divise en plusieurs classes qui communiquoient peu ensemble. Moi, je
n'en ngligeois aucune; et des petits vers qui se faisoient dans les
socits bourgeoises, tout ce qui avoit de la gentillesse et du naturel
m'toit bon. Chez un joaillier de la place Dauphine j'avois dn souvent
avec deux potes de l'ancien Opra-Comique, dont le gnie toit la
gaiet, et qui n'toient jamais si bien en verve que sous la treille de
la guinguette. Pour eux, l'tat le plus heureux toit l'ivresse; mais,
avant que d'tre ivres, ils avoient des momens d'inspiration qui
faisoient croire  ce qu'Horace a dit du vin. L'un, dont le nom toit
Gallet, passoit pour un vaurien; je ne le vis jamais qu' table, et je
n'en parle qu' propos de son ami Panard, qui toit bonhomme, et que
j'aimois.

Ce vaurien, cependant, toit un original assez curieux  connotre.
C'toit un marchand picier de la rue des Lombards, qui, plus assidu au
thtre de la Foire qu' sa boutique, s'toit dj ruin lorsque je le
connus. Il toit hydropique, et n'en buvoit pas moins, et n'en toit pas
moins joyeux: aussi peu soucieux de la mort que soigneux de la vie, et
tel qu'enfin dans la captivit, dans la misre, sur un lit de douleur,
et presqu' l'agonie, il ne cessa de faire un jeu de tout cela.

Aprs sa banqueroute, rfugi au Temple, lieu de franchise alors pour
les dbiteurs insolvables, comme il recevoit tous les jours des mmoires
de cranciers: Me voil, disoit-il, log au temple des mmoires. Quand
son hydropisie fut sur le point de l'touffer, le vicaire du Temple
tant venu lui administrer l'extrme-onction: Ah! Monsieur l'abb, lui
dit-il, vous venez me graisser les bottes; cela est inutile, car je m'en
vais par eau. Le mme jour il crivit  son ami Coll, et, en lui
souhaitant la bonne anne par des couplets sur l'air

     _Accompagn de plusieurs autres,_

il terminoit ainsi sa dernire gaiet:

     De ces couplets soyez content;
     Je vous en ferois bien autant
     Et plus qu'on ne compte d'aptres;
     Mais, cher Coll, voici l'instant
     O certain fossoyeur m'attend,
     Accompagn de plusieurs autres.

Le bonhomme Panard, aussi insouciant que son ami, aussi oublieux du
pass et ngligent de l'avenir, avoit plutt dans son infortune la
tranquillit d'un enfant que l'indiffrence d'un philosophe. Le soin de
se nourrir, de se loger, de se vtir, ne le regardoit point: c'toit
l'affaire de ses amis, et il en avoit d'assez bons pour mriter cette
confiance. Dans les moeurs, comme dans l'esprit, il tenoit beaucoup du
naturel simple et naf de La Fontaine. Jamais l'extrieur n'annona
moins de dlicatesse; il en avoit pourtant dans la pense et dans
l'expression. Plus d'une fois,  table, et, comme on dit, entre deux
vins, j'avois vu sortir de cette masse lourde et de cette paisse
enveloppe des couplets impromptu pleins de facilit, de finesse et de
grce. Lors donc qu'en rdigeant le _Mercure_ du mois j'avois besoin de
quelques jolis vers, j'allois voir mon ami Panard. Fouillez, me
disoit-il, dans la bote  perruque. Cette bote toit en effet un vrai
fouillis o toient entasss ple-mle, et griffonns sur des chiffons,
les vers de ce pote aimable.

En voyant presque tous ses manuscrits tachs de vin, je lui en faisois
le reproche. Prenez, prenez, me disoit-il, c'est l le cachet du
gnie. Il avoit pour le vin une affection si tendre qu'il en parloit
toujours comme de l'ami de son coeur; et, le verre  la main, en
regardant l'objet de son culte et de ses dlices, il s'en laissoit
mouvoir au point que les larmes lui en venoient aux yeux. Je lui en ai
vu rpandre pour une cause bien singulire; et ne prenez pas pour un
conte ce trait qui achvera de vous peindre un buveur.

Aprs la mort de son ami Gallet, l'ayant trouv sur mon chemin, je
voulus lui marquer la part que je prenois  son affliction: Ah!
Monsieur, me dit-il, elle est bien vive et bien profonde! Un ami de
trente ans, avec qui je passois ma vie!  la promenade, au spectacle, au
cabaret, toujours ensemble! Je l'ai perdu! je ne chanterai plus, je ne
boirai plus avec lui. Il est mort! je suis seul au monde. Je ne sais
plus que devenir. En se plaignant ainsi, le bonhomme fondoit en larmes,
et jusque-l rien de plus naturel; mais voici ce qu'il ajouta: Vous
savez qu'il est mort au Temple? J'y suis all pleurer et gmir sur sa
tombe. Quelle tombe! Ah! Monsieur, ils me l'ont mis sous une gouttire,
lui qui, depuis l'ge de raison, n'avoit pas bu un verre d'eau!

Vous allez  prsent me voir vivre  Paris avec des gens de moeurs bien
diffrentes, et j'aurois une belle galerie de portraits  vous peindre,
si j'avois pour cela d'assez vives couleurs; mais je vais du moins
essayer de vous en crayonner les traits.

J'ai dit que, du vivant de Mme de Tencin, Mme Geoffrin l'alloit voir, et
la vieille ruse pntroit si bien le motif de ces visites qu'elle
disoit  ses convives: Savez-vous ce que la Geoffrin vient faire ici?
elle vient voir ce qu'elle pourra recueillir de mon inventaire. En
effet,  sa mort, une partie de sa socit, et ce qu'il en restoit de
mieux (car Fontenelle et Montesquieu ne vivoient plus), avoit pass dans
la socit nouvelle; mais celle-ci ne se bornoit pas  cette petite
colonie. Assez riche pour faire de sa maison le rendez-vous des lettres
et des arts, et voyant que c'toit pour elle un moyen de se donner dans
sa vieillesse une amusante socit et une existence honorable, Mme
Geoffrin avoit fond chez elle deux dners: l'un (le lundi) pour les
artistes, l'autre (le mercredi) pour les gens de lettres; et une chose
assez remarquable, c'est que, sans aucune teinture ni des arts ni des
lettres, cette femme qui de sa vie n'avoit rien lu ni rien appris qu'
la vole, se trouvant au milieu de l'une ou de l'autre socit, ne leur
toit point trangre; elle y toit mme  son aise; mais elle avoit le
bon esprit de ne parler jamais que de ce qu'elle savoit trs bien, et de
cder sur tout le reste la parole  des gens instruits, toujours
poliment attentive, sans mme parotre ennuye de ce qu'elle n'entendoit
pas; mais plus adroite encore  prsider,  surveiller,  tenir sous sa
main ces deux socits naturellement libres;  marquer des limites 
cette libert,  l'y ramener par un mot, par un geste, comme un fil
invisible, lorsqu'elle vouloit s'chapper. Allons, voil qui est bien,
toit communment le signal de sagesse qu'elle donnoit  ses convives;
et, quelle que ft la vivacit d'une conversation qui passoit la mesure,
chez elle on pouvoit dire ce que Virgile a dit des abeilles:

     _Hi motus animorum atque hc certamina tanta
     Pulveris exigui jactu compressa quiescent._

C'toit un caractre singulier que le sien, et difficile  saisir et 
peindre, parce qu'il toit tout en demi-teintes et en nuances; bien
dcid pourtant, mais sans aucun de ces traits marquans par o le
naturel se distingue et se dfinit. Elle toit bonne, mais peu sensible;
bienfaisante, mais sans aucun des charmes de la bienveillance;
impatiente de secourir les malheureux, mais sans les voir, de peur d'en
tre mue; sre d'tre fidle amie et mme officieuse, mais timide,
inquite en servant ses amis, dans la crainte de compromettre ou son
crdit ou son repos. Elle toit simple dans ses gots, dans ses
vtemens, dans ses meubles, mais recherche dans sa simplicit, ayant
jusqu'au raffinement les dlicatesses du luxe, mais rien de son clat ni
de ses vanits. Modeste dans son air, dans son maintien, dans ses
manires, mais avec un fonds de fiert et mme un peu de vaine gloire.
Rien ne la flattoit plus que son commerce avec les grands. Chez eux,
elle les voyoit peu; elle y toit mal  son aise; mais elle savoit les
attirer chez elle avec une coquetterie imperceptiblement flatteuse; et
dans l'air ais, naturel, demi-respectueux et demi-familier dont ils y
toient reus, je croyois voir une adresse extrme. Toujours libre avec
eux, toujours sur la limite des biensances, elle ne la passoit jamais.
Pour tre bien avec le Ciel, sans tre mal avec son monde, elle s'toit
fait une espce de dvotion clandestine: elle alloit  la messe comme on
va en bonne fortune; elle avoit un appartement dans un couvent de
religieuses et une tribune  l'glise des Capucins, mais avec autant de
mystre que les femmes galantes de ce temps-l avoient des petites
maisons. Toute sorte de faste lui rpugnoit. Son plus grand soin toit
de ne faire aucun bruit. Elle dsiroit vivement d'avoir de la clbrit
et de s'acqurir une grande considration dans le monde, mais elle la
vouloit tranquille. Un peu semblable  cet Anglois vaporeux qui croyoit
tre de verre, elle vitoit comme autant d'cueils tout ce qui l'auroit
expose au choc des passions humaines; et de l sa mollesse et sa
timidit, sitt qu'un bon office demandoit du courage. Tel homme pour
qui de bon coeur elle auroit dli sa bourse n'toit pas sr de mme que
sa langue se dlit; et, sur ce point, elle se donnoit des excuses
ingnieuses. Par exemple, elle avoit pour maxime que, lorsque dans le
monde on entendoit dire du mal de ses amis, il ne falloit jamais prendre
vivement leur dfense et tenir tte au mdisant, car c'toit le moyen
d'irriter la vipre et d'en exalter le venin. Elle vouloit qu'on ne
lout ses amis que trs sobrement et par leurs qualits, non par leurs
actions, car, en entendant dire de quelqu'un qu'il est sincre et
bienfaisant, chacun peut se dire  soi-mme: Et moi aussi, je suis
bienfaisant et sincre. Mais, disoit-elle, si vous citez de lui un
procd louable, une action vertueuse, comme chacun ne peut pas dire en
avoir fait autant, il prend cette louange pour un reproche, et il
cherche  la dprimer. Ce qu'elle estimoit le plus dans un ami, c'toit
une prudence attentive  ne jamais le compromettre; et, pour exemple,
elle citoit Bernard, l'homme en effet le plus froidement compass dans
ses actions et dans ses paroles. Avec celui-l, disoit-elle, on peut
tre tranquille, personne ne se plaint de lui; on n'a jamais  le
dfendre. C'toit un avis pour des ttes un peu vives comme la mienne,
car il y en avoit plus d'une dans la socit; et, si quelqu'un de ceux
qu'elle aimoit se trouvoit en pril ou dans la peine, quelle qu'en ft
la cause, et qu'il et tort ou non, son premier mouvement toit de
l'accuser lui-mme: sur quoi, trop vivement peut-tre, je pris un jour
la libert de lui dire qu'il lui falloit des amis infaillibles et qui
fussent toujours heureux.

L'un de ses foibles toit l'envie de se mler des affaires de ses amis,
d'tre leur confidente, leur conseil et leur guide. En l'initiant dans
ses secrets, et en se laissant diriger et quelquefois gronder par elle,
on toit sr de la toucher par son endroit le plus sensible; mais
l'indocilit, mme respectueuse, la refroidissoit sur-le-champ, et, par
un petit dpit sec, elle faisoit sentir combien elle en toit pique. Il
est vrai que, pour se conduire selon les rgles de la prudence, on ne
pouvoit mieux faire que de la consulter. Le savoir-vivre toit sa
suprme science: sur tout le reste, elle n'avoit que des notions lgres
et communes; mais, dans l'tude des moeurs et des usages, dans la
connoissance des hommes et surtout des femmes, elle toit profonde et
capable d'en donner de bonnes leons. Si donc il se mloit un peu
d'amour-propre dans cette envie de conseiller et de conduire, il y
entroit aussi de la bont, du dsir d'tre utile, et de la sincre
amiti.

 l'gard de son esprit, quoique uniquement cultiv par le commerce du
monde, il toit fin, juste et perant. Un got naturel, un sens droit,
lui donnoient en parlant le tour et le mot convenables. Elle crivoit
purement, simplement et d'un style concis et clair, mais en femme qui
avoit t mal leve, et qui s'en vantoit. Dans un charmant loge qu'a
fait d'elle votre oncle[39], vous lirez qu'un abb italien tant venu
lui offrir la ddicace d'une grammaire italienne et franoise:  moi,
Monsieur, lui dit-elle, la ddicace d'une grammaire!  moi qui ne sais
pas seulement l'orthographe! C'toit la pure vrit. Son vrai talent
toit celui de bien conter; elle y excelloit, et volontiers elle en
faisoit usage pour gayer la table; mais sans apprt, sans art et sans
prtention, seulement pour donner l'exemple: car des moyens qu'elle
avoit de rendre sa socit agrable, elle n'en ngligeoit aucun.

De cette socit l'homme le plus gai, le plus anim, le plus amusant
dans sa gaiet, c'toit d'Alembert. Aprs avoir pass sa matine 
chiffrer de l'algbre et  rsoudre des problmes de dynamique ou
d'astronomie, il sortoit de chez sa vitrire comme un colier chapp du
collge, ne demandant qu' se rjouir; et, par le tour vif et plaisant
que prenoit alors cet esprit si lumineux, si profond, si solide, il
faisoit oublier en lui le philosophe et le savant, pour n'y plus voir
que l'homme aimable. La source de cet enjouement si naturel toit une
me pure, libre de passions, contente d'elle-mme, et tous les jours en
jouissance de quelque vrit nouvelle qui venoit de rcompenser et de
couronner son travail; privilge exclusif des sciences exactes, et que
nul autre genre d'tudes ne peut obtenir pleinement.

La srnit de Mairan et son humeur douce et riante avoient les mmes
causes et le mme principe. L'ge avoit fait pour lui ce que la nature
avoit fait pour d'Alembert. Il avoit tempr tous les mouvemens de son
me; et ce qu'il lui avoit laiss de chaleur n'toit plus qu'en vivacit
dans un esprit gascon, mais rassis, juste et sage, d'un tour original,
et d'un sel doux et fin. Il est vrai que le philosophe de Bziers toit
quelquefois soucieux de ce qui se passoit  la Chine; mais, lorsqu'il en
avoit reu des nouvelles par quelques lettres de son ami le P.
Parrenin[40], il en toit rayonnant de joie.

 mes enfans! quelles mes que celles qui ne sont inquites que des
mouvemens de l'cliptique, ou que des moeurs et des arts des Chinois! Pas
un vice qui les dgrade, pas un regret qui les fltrisse, pas une
passion qui les attriste et les tourmente; elles sont libres, de cette
libert qui est la compagne de la joie, et sans laquelle il n'y eut
jamais de pure et durable gaiet.

Marivaux auroit bien voulu avoir aussi cette humeur enjoue; mais il
avoit dans la tte une affaire qui le proccupoit sans cesse et lui
donnoit l'air soucieux. Comme il avoit acquis par ses ouvrages la
rputation d'esprit subtil et raffin, il se croyoit oblig d'avoir
toujours de cet esprit-l, et il toit continuellement  l'afft des
ides susceptibles d'opposition ou d'analyse, pour les faire jouer
ensemble ou pour les mettre  l'alambic. Il convenoit que telle chose
toit vraie jusqu' un certain point ou sous un certain rapport; mais il
y avoit toujours quelque restriction, quelque distinction  faire, dont
lui seul s'toit aperu. Ce travail d'attention toit laborieux pour
lui, souvent pnible pour les autres; mais il en rsultoit quelquefois
d'heureux aperus et de brillans traits de lumire. Cependant, 
l'inquitude de ses regards, on voyoit qu'il toit en peine du succs
qu'il avoit ou qu'il alloit avoir. Il n'y eut jamais, je crois,
d'amour-propre plus dlicat, plus chatouilleux et plus craintif; mais,
comme il mnageoit soigneusement celui des autres, on respectoit le
sien, et seulement on le plaignoit de ne pouvoir pas se rsoudre  tre
simple et naturel.

Chastellux, dont l'esprit ne s'claircissoit jamais assez, mais qui en
avoit beaucoup, et en qui des lueurs trs vives peroient de temps en
temps la lgre vapeur rpandue sur ses penses, Chastellux apportoit
dans cette socit le caractre le plus liant et la candeur la plus
aimable. Soit que, se dfiant de la justesse de ses ides, il chercht 
s'en assurer, soit qu'il voult les nettoyer au creuset de la
discussion, il aimoit la dispute et s'y engageoit volontiers, mais avec
grce et bonne foi; et, sitt que la vrit reluisoit  ses yeux, que ce
ft de lui-mme ou de vous qu'elle vnt, il toit content. Jamais homme
n'a mieux employ son esprit  jouir de l'esprit des autres. Un bon mot
qu'il entendoit dire, un trait ingnieux, un bon conte fait  propos, le
ravissoit; on l'en voyoit tressaillir d'aise, et,  mesure que la
conversation devenoit plus brillante, les yeux de Chastellux et son
visage s'animoient: tout succs le flattoit comme s'il et t le sien.

L'abb Morellet, avec plus d'ordre et de clart, dans un trs riche
magasin de connoissances de toute espce, toit, pour la conversation,
une source d'ides saines, pures, profondes, qui, sans jamais tarir, ne
dbordoit jamais. Il se montroit  nos dners avec une me ouverte, un
esprit juste et ferme, et dans le coeur autant de droiture que dans
l'esprit. L'un de ses talens, et le plus distinctif, toit un tour de
plaisanterie finement ironique, dont Swift avoit eu seul le secret avant
lui. Avec cette facilit d'tre mordant, s'il avoit voulu l'tre, jamais
homme ne le fut moins; et, s'il se permit quelquefois la raillerie
personnelle, ce ne fut qu'un fouet dans sa main pour chtier l'insolence
ou pour punir la malignit.

Saint-Lambert, avec une politesse dlicate, quoiqu'un peu froide, avoit
dans la conversation le tour d'esprit lgant et fin qu'on remarque dans
ses ouvrages. Sans tre naturellement gai, il s'animoit de la gaiet des
autres; et, dans un entretien philosophique ou littraire, personne ne
causoit avec une raison plus saine, ni avec un got plus, exquis. Ce
got toit celui de la petite cour de Lunville, o il avoit vcu, et
dont il conservoit le ton.

Helvtius, proccup de son ambition de clbrit littraire, nous
arrivoit la tte encore fumante de son travail de la matine. Pour faire
un livre distingu dans son sicle, son premier soin avoit t de
chercher ou quelque vrit nouvelle  mettre au jour, ou quelque pense
hardie et neuve  produire et  soutenir. Or, comme depuis deux mille
ans les vrits nouvelles et fcondes sont infiniment rares, il avoit
pris pour thse le paradoxe qu'il a dvelopp dans son livre _De
l'Esprit_. Soit donc qu' force de contention il se ft persuad 
lui-mme ce qu'il vouloit persuader aux autres, soit qu'il en ft encore
 se dbattre contre ses propres doutes, et qu'il s'exert  les
vaincre, nous nous amusions  lui voir jeter successivement sur le tapis
les questions qui l'occupoient, ou les difficults dont il toit en
peine; et, aprs lui avoir donn quelque temps le plaisir de les
entendre discuter, nous l'engagions lui-mme  se laisser aller au
courant de nos entretiens. Alors il s'y livroit pleinement et avec
chaleur, aussi simple, aussi naturel, aussi navement sincre dans ce
commerce familier, que vous le voyez systmatique et sophistique dans
ses ouvrages. Rien ne ressemble moins  l'ingnuit de son caractre et
de sa vie habituelle que la singularit prmdite et factice de ses
crits; et cette dissemblance se trouvera toujours entre les moeurs et
les opinions de ceux qui se fatiguent  penser des choses tranges.
Helvtius avoit dans l'me tout le contraire de ce qu'il a dit. Il n'y
avoit pas un meilleur homme: libral, gnreux sans faste, et
bienfaisant parce qu'il toit bon, il imagina de calomnier tous les gens
de bien et lui-mme, pour ne donner aux actions morales d'autre mobile
que l'intrt; mais, en faisant abstraction de ses livres, on l'aimoit
lui tel qu'il toit; et l'on verra bientt de quel agrment fut sa
maison pour les gens de lettres.

Un homme encore plus passionn que lui pour la gloire, c'toit Thomas;
mais, plus d'accord avec lui-mme, celui-ci n'attendoit ses succs que
du rare talent qu'il avoit d'exprimer ses sentimens et ses ides, sr de
donner  des sujets communs l'originalit d'une haute loquence, et 
des vrits connues des dveloppemens nouveaux, et beaucoup d'ampleur et
d'clat. Il est vrai qu'absorb dans ses mditations, et sans cesse
proccup de ce qui pouvoit lui acqurir une renomme tendue, il
ngligeoit les petits soins et le lger mrite d'tre aimable en
socit. La gravit de son caractre toit douce, mais recueillie,
silencieuse, et souriant  peine  l'enjouement de la conversation, sans
y contribuer jamais. Rarement mme se livroit-il sur les sujets qui lui
toient analogues,  moins que ce ne ft dans une socit intime et peu
nombreuse; c'toit l seulement qu'il toit brillant de lumire,
tonnant de fcondit. Pour nos dners, il y faisoit nombre, et ce
n'toit que par rflexion sur son mrite littraire et sur ses qualits
morales qu'il y toit considr. Thomas sacrifia toujours  la vertu, 
la vrit,  la gloire, jamais aux grces; et il a vcu dans un sicle
o, sans l'influence et la faveur des grces, il n'y avoit point en
littrature de brillante rputation.

 propos des grces, parlons d'une personne qui en avoit tous les dons
dans l'esprit et dans le langage, et qui toit la seule femme que Mme
Geoffrin et admise  son dner des gens de lettres; c'toit l'amie de
d'Alembert, Mlle de Lespinasse: tonnant compos de biensance, de
raison, de sagesse, avec la tte la plus vive, l'me la plus ardente,
l'imagination la plus inflammable qui ait exist depuis Sapho. Ce feu
qui circuloit dans ses veines et dans ses nerfs, et qui donnoit  son
esprit tant d'activit, de brillant et de charme, l'a consume avant le
temps. Je dirai dans la suite quels regrets elle nous laissa. Je ne
marque ici que la place qu'elle occupoit  nos dners, o sa prsence
toit d'un intrt inexprimable. Continuel objet d'attention, soit
qu'elle coutt, soit qu'elle parlt elle-mme (et personne ne parloit
mieux), sans coquetterie, elle nous inspiroit l'innocent dsir de lui
plaire; sans pruderie, elle faisoit sentir  la libert des propos
jusqu'o elle pouvoit aller sans inquiter la pudeur et sans effleurer
la dcence.

Mon dessein n'est pas de dcrire tout le cercle de nos convives. Il y en
avoit d'oiseux et qui ne faisoient gure que jouir: gens instruits
cependant, mais avares de leurs richesses, et qui, sans se donner la
peine de semer, venoient recueillir. De ce nombre n'toit assurment pas
l'abb Raynal; et, dans l'usage qu'il faisoit de l'instruction dont il
toit plein, s'il donnoit quelquefois dans un excs, ce n'toit pas dans
un excs d'conomie. La robuste vigueur de sa philosophie ne s'toit pas
montre; le vaste amas de ses connoissances n'toit pas pleinement
form; la sagacit, la justesse, la prcision, toient encore les
qualits les plus marques de son esprit, et il y ajoutoit une bont
d'me et une amnit de moeurs qui nous le rendoient cher  tous. On
trouvoit cependant que la facilit de son locution et l'abondance de sa
mmoire ne se temproient pas assez. Son dbit toit rarement
susceptible de dialogue; ce n'a t que dans sa vieillesse que, moins
vif et moins abondant, il a connu le plaisir de causer.

Soit qu'il ft entr dans le plan de Mme Geoffrin d'attirer chez elle
les plus considrables des trangers qui venoient  Paris, et de rendre
par l sa maison clbre dans toute l'Europe; soit que ce ft la suite
et l'effet naturel de l'agrment et de l'clat que donnoit  cette
maison la socit des gens de lettres, il n'arrivoit d'aucun pays ni
prince, ni ministre, ni hommes ou femmes de nom qui, en allant voir Mme
Geoffrin, n'eussent l'ambition d'tre invits  l'un de nos dners, et
ne se fissent un grand plaisir de nous voir runis  table. C'toit
singulirement ces jours-l que Mme Geoffrin dployoit tous les charmes
de son esprit, et nous disoit: Soyons aimables. Rarement, en effet,
ces dners manquoient d'tre anims par de bons propos.

Parmi ceux de ces trangers qui venoient faire  Paris leur rsidence,
ou quelque long sjour, elle faisoit un choix des plus instruits, des
plus aimables, et ils toient admis dans le nombre de ses convives. J'en
distinguerai trois, qui, pour les agrmens de l'esprit et l'abondance
des lumires, ne le cdoient  aucun des Franois les plus cultivs:
c'toient l'abb Galiani, le marquis de Caraccioli, depuis ambassadeur
de Naples, et le comte de Creutz, ministre de Sude.

L'abb Galiani toit, de sa personne, le plus joli petit arlequin qu'et
produit l'Italie; mais sur les paules de cet arlequin toit la tte de
Machiavel. picurien dans sa philosophie, et, avec une me mlancolique,
ayant tout vu du ct ridicule, il n'y avoit rien ni en politique, ni en
morale,  propos de quoi il n'et quelque bon conte  faire; et ces
contes avoient toujours la justesse de l'-propos, et le sel d'une
allusion imprvue et ingnieuse. Figurez-vous avec cela, dans sa manire
de conter et dans sa gesticulation, la gentillesse la plus nave, et
voyez quel plaisir devoit nous faire le contraste du sens profond que
prsentoit le conte avec l'air badin du conteur. Je n'exagre point en
disant qu'on oublioit tout pour l'entendre, quelquefois des heures
entires. Mais, son rle jou, il n'toit plus de rien dans la socit;
et, triste et muet, dans un coin, il avoit l'air d'attendre impatiemment
le mot du guet pour rentrer sur la scne. Il en toit de ses
raisonnemens comme de ses contes: il falloit l'couter. Si quelquefois
on l'interrompoit: Laissez-moi donc achever, disoit-il, vous aurez
bientt tout le loisir de me rpondre. Et lorsque, aprs avoir dcrit
un long cercle d'inductions (car c'toit sa manire), il concluoit
enfin, si l'on vouloit lui rpliquer, on le voyoit se glisser dans la
foule, et tout doucement s'chapper.

Caraccioli, au premier coup d'oeil, avoit, dans la physionomie, l'air
pais et massif avec lequel on peindroit la btise. Pour animer ses yeux
et dbrouiller ses traits, il falloit qu'il parlt; mais alors, et 
mesure que cette intelligence vive, perante et lumineuse, dont il toit
dou, se rveilloit, on en voyoit jaillir comme des tincelles; et la
finesse, la gaiet, l'originalit de la pense, le naturel de
l'expression, la grce du sourire, la sensibilit du regard, se
runissoient pour donner un caractre aimable, ingnieux, intressant 
la laideur. Il parloit mal et pniblement notre langue; mais il toit
loquent dans la sienne, et, lorsque le terme franois lui manquoit, il
empruntoit de l'italien le mot, le tour, l'image dont il avoit besoin.
Ainsi,  tout moment, il enrichissoit son langage de mille expressions
hardies et pittoresques qui nous faisoient envie. Il les accompagnoit
aussi de ce geste napolitain qui, dans l'abb Galiani, animoit si bien
l'expression; et l'on disoit de l'un comme de l'autre qu'ils avoient de
l'esprit jusqu'au bout des doigts. L'un comme l'autre avoit aussi
d'excellens contes, et presque tous d'un sens fin, moral et profond.
Caraccioli avoit fait des hommes une tude philosophique, mais il les
avoit observs plus en politique et en homme d'tat qu'en moraliste
satirique. Il y avoit vu en grand les moeurs des nations, leurs usages et
leurs polices; et, s'il en citoit quelques traits particuliers, ce
n'toit qu'en exemple, et  l'appui des rsultats qui formoient son
opinion.

Avec des richesses inpuisables du ct du savoir, et un naturel trs
aimable dans la manire de les rpandre, il avoit de plus  nos yeux le
mrite d'tre un excellent homme. Aucun de nous n'auroit pens  faire
son ami de l'abb Galiani; chacun de nous ambitionnoit l'amiti de
Caraccioli; et moi, qui en ai joui longtemps, je ne puis dire assez
combien elle toit dsirable.

Mais l'un des hommes qui m'a le plus chri, et que j'ai le plus
tendrement aim, a t le comte de Creutz. Il toit aussi de la socit
littraire et des dners de Mme Geoffrin; moins empress  plaire, moins
occup du soin d'attirer l'attention, souvent pensif, plus souvent
distrait, mais le plus charmant des convives lorsque, sans distraction,
il se livroit  nous. C'toit  lui que la nature avoit donn, par
excellence, la sensibilit, la chaleur, la dlicatesse du sens moral et
de celui du got, l'amour du beau dans tous les genres, et la passion du
gnie comme celle de la vertu; c'toit  lui qu'elle avoit accord le
don d'exprimer et de peindre en traits de feu tout ce qui avoit frapp
son imagination ou vivement saisi son me; jamais homme n'est n pote
si celui-l ne l'toit pas. Jeune encore, et l'esprit orn d'une
instruction prodigieuse, parlant le franois comme nous, et presque
toutes les langues de l'Europe comme la sienne, sans compter les langues
savantes, vers dans tous les genres de littrature ancienne et moderne,
parlant de chimie en chimiste, d'histoire naturelle en disciple de
Linnus, et singulirement de la Sude et de l'Espagne en curieux
observateur des proprits de ces climats et de leurs productions
diverses, il toit pour nous une source d'instruction embellie par la
plus brillante locution.

Je vous en dis assez pour vous faire sentir combien ce rendez-vous des
gens de lettres devoit avoir d'intrt et de charmes. Quant  moi, j'y
tenois mon coin, ni trop hardi, ni trop timide, gai, naturel, mme un
peu libre, bien voulu dans la socit, chri de ceux que j'estimois le
plus et que j'aimois le plus moi-mme. Pour Mme Geoffrin, quoique log
chez elle, je n'tois pas l'un des premiers dans sa faveur; non qu'elle
ne me st bon gr d'gayer  mon tour, et mme assez souvent, nos dners
et nos entretiens, ou par de petits contes, ou par des traits de
plaisanterie que j'accommodois  son got; mais, quant  ma conduite
personnelle, je n'avois pas assez la complaisance de la consulter et de
suivre les avis qu'elle me donnoit; et, de son ct, elle n'toit pas
assez sre de ma sagesse pour n'avoir pas  craindre de ma part
quelqu'un de ces chagrins que lui donnoit parfois l'imprudence de ses
amis. Ainsi elle toit avec moi sur un ton de bont soucieuse et mal
assure; et moi, en rserve avec elle, je tchois de lui tre agrable;
mais je ne voulois pas me laisser dominer.

Cependant elle me voyoit russir avec tout son monde; et,  son dner du
lundi, je n'tois pas moins bien accueilli qu' son dner des gens de
lettres. Les artistes m'aimoient, parce qu'en mme temps curieux et
docile, je leur parlois sans cesse de ce qu'ils savoient mieux que moi.
J'ai oubli de dire qu' Versailles, au-dessous de mon logement, toit
la salle des tableaux qui successivement alloient dcorer le palais, et
qui toient presque tous de la main des grands matres. C'toit, dans
mes dlassemens, ma promenade du matin; j'y passois des heures entires
avec le bonhomme Portail[41], digne gardien de ce trsor,  causer avec
lui sur le gnie et la manire des diffrentes coles d'Italie, et sur
le caractre distinctif des grands peintres. Dans les jardins, j'avois
pris aussi quelques ides comparatives de la sculpture antique et de la
moderne. Ces tudes prliminaires m'avoient mis en tat de raisonner
avec nos convives; et, en leur laissant l'avantage et l'amusement de
m'instruire, j'avois  leurs yeux le mrite de me plaire  les couter
et  recueillir leurs leons. Avec eux, je me gardois bien d'taler en
littrature d'autres connoissances que celles qui intressoient les
beaux-arts. Je n'avois pas eu de peine  m'apercevoir qu'avec de
l'esprit naturel ils manquoient presque tous d'instruction et de
culture. Le bon Carle Van Loo possdoit  un haut degr tout le talent
qu'un peintre peut avoir sans gnie; mais l'inspiration lui manquoit, et
pour y suppler il avoit peu fait de ces tudes qui lvent l'me, et
qui remplissent l'imagination de grands objets et de grandes penses.
Vernet, admirable dans l'art de peindre l'eau, l'air, la lumire et le
jeu de ces lmens, avoit tous les modles de ces compositions trs
vivement prsens  la pense; mais, hors de l, quoique assez gai,
c'toit un homme du commun. Soufflot toit un homme de sens, trs avis
dans sa conduite, habile et savant architecte; mais sa pense toit
inscrite dans le cercle de son compas. Boucher avoit du feu dans
l'imagination, mais peu de vrit, encore moins de noblesse; il n'avoit
pas vu les grces en bon lieu; il peignoit Vnus et la Vierge d'aprs
les nymphes des coulisses; et son langage se ressentoit, ainsi que ses
tableaux, des moeurs de ses modles et du ton de son atelier. Lemoyne, le
sculpteur, toit attendrissant par la modeste simplicit qui
accompagnoit son gnie; mais sur son art mme, qu'il possdoit si bien,
il parloit peu, et, aux louanges qu'on lui donnoit, il rpondoit 
peine: timidit touchante dans un homme dont le regard toit tout esprit
et tout me! La Tour avoit de l'enthousiasme, et il l'employoit 
peindre les philosophes de ce temps-l; mais, le cerveau dj brouill
de politique et de morale, dont il croyoit raisonner savamment, il se
trouvoit humili lorsqu'on lui parloit de peinture. Vous avez de lui,
mes enfans, une esquisse[42] de mon portrait: ce fut le prix de la
complaisance avec laquelle je l'coutois rglant les destins de
l'Europe. Avec les autres je m'instruisois de ce qui concernoit leur
art; et, par l, ces dners d'artistes avoient pour moi leur intrt
d'agrment et d'utilit.

Parmi les amateurs qui toient de ces dners, il y en avoit d'imbus
d'assez bonnes tudes. Avec ceux-ci je n'tois pas en peine de varier la
conversation, ni de la ranimer lorsqu'elle languissoit; et ils me
sembloient assez contens de ma faon de causer avec eux. Un seul ne me
marquoit aucune bienveillance, et dans sa froide politesse je voyois de
l'loignement: c'toit le comte de Caylus.

Je ne saurois dire lequel de nous deux avoit prvenu l'autre; mais 
peine avois-je connu le caractre du personnage que j'avois eu pour lui
autant d'aversion qu'il en avoit pour moi. Je ne me suis jamais donn le
soin d'examiner en quoi j'avois pu lui dplaire; mais je savois bien,
moi, ce qui me dplaisoit en lui: c'toit l'importance qu'il se donnoit
pour le mrite le plus futile et le plus mince des talens; c'toit la
valeur qu'il attachoit  ses recherches minutieuses et  ses babioles
antiques; c'toit l'espce de domination qu'il avoit usurpe sur les
artistes, et dont il abusoit en favorisant les talens mdiocres qui lui
faisoient la cour, et en dprimant ceux qui, plus fiers de leur force,
n'alloient pas briguer son appui; c'toit enfin une vanit trs adroite
et trs raffine, et un orgueil trs pre et trs imprieux, sous les
formes brutes et simples dont il savoit l'envelopper. Souple et soyeux
avec les gens en place de qui dpendoient les artistes, il se donnoit
prs de ceux-l un crdit dont ceux-ci redoutoient l'influence. Il
accostoit les gens instruits, se faisoit composer par eux des mmoires
sur les breloques que les brocanteurs lui vendoient; faisoit un
magnifique recueil de ces fadaises, qu'il donnoit pour antiques;
proposoit des prix sur Isis et Osiris pour avoir l'air d'tre lui-mme
initi dans leurs mystres; et, avec cette charlatanerie d'rudition, il
se fourroit dans les acadmies sans savoir ni grec ni latin. Il avoit
tant dit, tant fait dire par ses prneurs qu'en architecture il toit le
restaurateur _du style simple, des formes simples, du beau simple_, que
les ignorans le croyoient; et, par ses relations avec les _dilettanti_,
il se faisoit passer en Italie et dans toute l'Europe pour l'inspirateur
des beaux-arts. J'avois donc pour lui cette espce d'antipathie
naturelle que les hommes simples et vrais ont toujours pour les
charlatans.

Aprs avoir dn chez Mme Geoffrin avec les gens de lettres ou avec les
artistes, j'tois chez elle encore, le soir, d'une socit plus intime,
car elle m'avoit fait aussi la faveur de m'admettre  ses petits
soupers. La bonne chre en toit succincte: c'toit communment un
poulet, des pinards, une omelette. La compagnie en toit peu nombreuse:
c'toient tout au plus cinq ou six de ses amis particuliers, ou un
quadrille d'hommes et de femmes du plus grand monde, assortis  leur
gr, et rciproquement bien aises d'tre ensemble. Mais, quel que ft ce
petit cercle de convives, Bernard et moi nous en tions. Un seul avoit
exclu Bernard et n'avoit agr que moi. Le groupe en toit compos de
trois femmes et d'un seul homme. Les trois femmes, assez semblables aux
trois desses du mont Ida, toient la belle comtesse de Brionne[43], la
belle marquise de Duras[44] et la jolie comtesse d'Egmont[45]. Leur
Pris toit le prince Louis de Rohan[46]; mais je souponne que dans ce
temps-l il donnoit la pomme  Minerve: car,  mon gr, la Vnus du
souper toit la sduisante et piquante comtesse d'Egmont. Fille du
marchal de Richelieu, elle avoit la vivacit, l'esprit, les grces de
son pre; elle en avoit aussi, disoit-on, l'humeur volage et libertine;
mais c'toit l ce que ni Mme Geoffrin ni moi ne faisions semblant de
savoir. La jeune marquise de Duras, avec autant de modestie que Mme
d'Egmont avoit de gentillesse, donnoit assez l'ide de Junon par sa
noble svrit, et par un caractre de beaut qui n'avoit rien d'lgant
ni de svelte. Pour la comtesse de Brionne, si elle n'toit pas Vnus
mme, ce n'toit pas que, dans la rgularit parfaite de sa taille et de
tous ses traits, elle ne runt tout ce qu'on peut imaginer pour dfinir
ou peindre la beaut idale. De tous les charmes, un seul lui manquoit,
sans lequel il n'y a point de Vnus au monde, et qui toit le prestige
de Mme d'Egmont: c'toit l'air de la volupt. Pour le prince de Rohan,
il toit jeune, leste, tourdi, bon enfant, haut par boutades en
concurrence avec des dignits rivales de la sienne, mais gaiement
familier avec des gens de lettres libres et simples comme moi.

Vous croyez bien qu' ces petits soupers mon amour-propre toit en jeu
avec tous les moyens que je pouvois avoir d'tre amusant et d'tre
aimable. Les nouveaux contes que je faisois alors, et dont ces dames
avoient la primeur, toient, avant ou aprs le souper, une lecture
amusante pour elles. On se donnoit rendez-vous pour l'entendre; et,
lorsque le petit souper manquoit par quelque vnement, c'toit  dner
chez Mme de Brionne que l'on se rassembloit. J'avoue que jamais succs
ne m'a plus sensiblement flatt que celui qu'avoient mes lectures dans
ce petit cercle, o l'esprit, le got, la beaut, toutes les grces,
toient mes juges ou plutt mes applaudisseurs. Il n'y avoit, ni dans
mes peintures, ni dans mon dialogue, pas un trait tant soit peu dlicat
ou fin qui ne ft vivement senti, et le plaisir que je causois avoit
l'air du ravissement. Ce qui me ravissoit moi-mme, c'toit de voir de
prs les plus beaux yeux du monde donner des larmes aux petites scnes
touchantes o je faisois gmir la nature ou l'amour. Mais, malgr les
mnagemens d'une politesse excessive, je m'apercevois bien aussi des
endroits froids ou foibles qu'on passoit sous silence, et de ceux o
j'avois manqu le mot, le ton de la nature, la juste nuance du vrai; et
c'toit l ce que je notois pour le corriger  loisir.

D'aprs l'ide que je vous donne de la socit de Mme Geoffrin, vous
jugerez sans doute qu'elle auroit d me tenir lieu de toute autre
socit; mais j'avois  Paris d'anciens et bons amis qui toient bien
aises de me revoir, et avec qui j'tois moi-mme bien aise de me
retrouver. Mme Harenc, Mme Desfourniels, Mlle Clairon, et singulirement
Mme d'Hrouville, avoient droit au partage de mes plus doux momens. Je
m'tois fait aussi quelques amis nouveaux d'une socit charmante. Les
intendans des Menus-Plaisirs n'toient pas non plus ngligs.

J'avois d'ailleurs bien observ que, pour valoir aux yeux de Mme
Geoffrin ce qu'on valoit rellement, il falloit avec elle savoir tenir
un certain milieu entre la ngligence et l'assiduit; ne la laisser ni
se plaindre de l'une, ni se lasser de l'autre, et, dans les soins qu'on
lui rendoit, ne manquer  rien, mais ne rien prodiguer. Les empressemens
la suffoquoient. De la socit mme la plus aimable elle ne vouloit
prendre que ce qu'il lui falloit,  ses heures et  son aise. Je me
mnageois donc imperceptiblement l'avantage d'avoir des sacrifices  lui
faire; et, en lui parlant de la vie que je menois dans le monde, je lui
faisois entendre, sans affectation, que le temps o j'tois chez elle
j'aurois pu le passer fort doucement ailleurs. C'est ainsi que, durant
dix ans que j'ai t son locataire, sans lui inspirer une amiti bien
tendre, je n'ai jamais perdu son estime ni ses bonts; et, jusqu'
l'accident de sa paralysie, je ne cessai jamais d'tre du nombre des
gens de lettres ses convives et ses amis.

Il faut tout dire cependant: il manquoit  la socit de Mme Geoffrin
l'un des agrmens dont je faisois le plus de cas, la libert de la
pense. Avec son doux _voil qui est bien_, elle ne laissoit pas de
tenir nos esprits comme  la lisire; et j'avois ailleurs des dners o
l'on toit plus  son aise.

Le plus libre, ou plutt le plus licencieux de tous, avoit t celui que
donnoit toutes les semaines un fermier gnral nomm Pelletier,  huit
ou dix garons, tous amis de la joie.  ce dner, les ttes les plus
folles toient Coll et Crbillon le fils. C'toit entre eux un assaut
continuel d'excellentes plaisanteries, et se mloit du combat qui
vouloit. Le personnel n'y toit jamais atteint; l'amour-propre du
bel-esprit y toit seul attaqu, mais il l'toit sans mnagement, et il
falloit s'en dtacher et le sacrifier en entrant dans la lice. Coll y
toit brillant au del de toute expression; et Crbillon, son
adversaire, avoit surtout l'adresse de l'animer en l'agaant. Ennuy
d'tre spectateur oisif, je me lanois quelquefois dans l'arne  mes
prils et risques, et j'y recevois des leons de modestie un peu
svres. Quelquefois aussi s'engageoit dans la querelle un certain
Monticourt, railleur adroit et fin, et ce qu'on appeloit alors un
persifleur de la premire force; mais la vanit littraire, qu'il
attaquoit en se jouant, ne nous donnoit sur lui aucune prise: en
s'avouant lui-mme dnu de talens, il se rendoit invulnrable  la
critique. Je le comparois  un chat, qui, couch sur le dos, et les
pattes en l'air, ne nous prsentoit que les griffes. Le reste des
convives rioit de nos attaques, et ce plaisir leur toit permis; mais,
lorsque la gaiet, cessant d'tre railleuse, quittoit l'arme de la
critique, chacun s'y livroit  l'envi. Bernard lui seul (car il toit
aussi de ces dners) se tenoit toujours en rserve.

C'est une chose singulire que le contraste du caractre de Bernard avec
sa rputation. Le genre de ses posies avoit bien pu dans sa jeunesse
lui mriter le surnom de _Gentil_, mais il n'toit rien moins que
_gentil_ quand je l'ai connu. Il n'avoit plus avec les femmes qu'une
galanterie use; et, quand il avoit dit  l'une qu'elle toit frache
comme Hb, ou qu'elle avoit le teint de Flore,  l'autre qu'elle avoit
le sourire des Grces, ou la taille des nymphes, il leur avoit tout dit.
Je l'ai vu  Choisy,  la fte des roses, qu'il y clbroit tous les ans
dans une espce de petit temple qu'il avoit dcor de toiles d'opra, et
qui, ce jour-l, toit orn de tant de guirlandes de roses que nous en
tions entts. Cette fte toit un souper o les femmes se croyoient
toutes les divinits du printemps. Bernard en toit le grand prtre.
Assurment c'toit pour lui le moment de l'inspiration, pour peu qu'il
en ft susceptible: eh bien! l mme, jamais une saillie, ni
d'enjouement, ni de galanterie un peu vive, ne lui chappoit; il y toit
froidement poli. Avec les gens de lettres, dans leur gaiet mme la plus
brillante, il n'toit que poli encore; et, dans nos entretiens srieux
et philosophiques, rien de plus strile que lui. Il n'avoit, en
littrature, qu'une lgre superficie; il ne savoit que son Ovide.
Ainsi, rduit presque au silence sur tout ce qui sortoit de la sphre de
ses ides, il n'avoit jamais un avis, et, sur aucun objet de quelque
consquence, jamais personne n'a pu dire ce que Bernard avoit pens. Il
vivoit, comme on dit, sur la rputation de ses posies galantes, qu'il
avoit la prudence de ne pas publier. Nous en avions prvu le sort
lorsqu'elles seroient imprimes: nous savions qu'elles toient froides,
vice impardonnable, surtout dans un pome de l'_Art d'aimer_; mais telle
toit la bienveillance que sa rserve, sa modestie, sa politesse, nous
inspiroient, qu'aucun de nous, du vivant de Bernard, ne divulgua ce
fatal secret. J'en reviens au dner o Coll dployoit un caractre si
diffrent de celui de Bernard.

Jamais la verve de la gaiet ne fut d'une chaleur si continue et si
fconde. Je ne saurois plus dire de quoi nous riions tant, mais je sais
bien qu' tous propos il nous faisoit tous rire aux larmes. Tout
devenoit comique ou plaisant dans sa tte, sitt qu'elle toit exalte.
Il est vrai qu'il manquoit assez souvent  la dcence; mais,  ce dner,
on n'toit pas excessivement svre sur ce point.

Un incident assez singulier rompit cette joyeuse socit. Pelletier
devint amoureux d'une aventurire, qui lui fit accroire qu'elle toit
fille de Louis XV. Tous les dimanches elle alloit  Versailles voir,
disoit-elle, Mesdames, ses soeurs; et toujours elle revenoit avec quelque
petit prsent: c'toit une bague, un tui, une montre, une bote avec le
portrait d'une de ces dames. Pelletier, qui avoit de l'esprit, mais une
tte foible et lgre, crut tout cela, et en grand mystre il pousa
cette bohmienne. Ds lors vous pensez bien que sa maison ne nous
convint plus; et lui, bientt aprs, ayant reconnu son erreur, et la
honteuse sottise qu'il avoit faite, en devint fou, et alla mourir 
Charenton.

Une libert plus dcente et plus aimable, une gaiet moins folle et
assez vive encore, rgnoient dans les soupers de Mme Filleul, o la
jeune comtesse de Sran brilloit dans tout l'clat de sa beaut
naissante et de son naf enjouement.  ces soupers, personne ne songeoit
 avoir de l'esprit: c'toit le moindre des soucis et de l'htesse et
des convives; et cependant il y en avoit infiniment et du plus naturel
et du plus dlicat. Mais, avant que de m'occuper des agrmens de cette
socit, il en est une dont l'attrait va bientt me coter assez cher
pour ne pas chapper  mon souvenir. coutez, mes enfans, par quel
enchanement de circonstances, fortuitement rassembles, fut amen l'un
des vnemens les plus notables de ma vie.

Dans la socit de Mme Filleul, je revoyois Cury; il toit malheureux,
et je l'en aimois davantage. J'ai dj dit que dans le temps de sa
prosprit il m'avoit tmoign beaucoup de bienveillance. Tout rcemment
encore il m'avoit invit  passer, avec lui et ses amis intimes,
quelques beaux jours  Chennevires[47], sa maison de campagne, voisine
d'Andrsy, o il avoit un canton de chasse. C'toit l qu' la vue d'une
chaumire pittoresque j'avois imagin le conte de la _Bergre des
Alpes_. Heureux moment de calme et de srnit, que devoit bientt
suivre un violent orage! L, tout le monde toit chasseur, except moi;
mais je suivois la chasse, et, dans une le de la Seine o elle se
passoit, assis au pied d'un saule, le crayon  la main, rvant que
j'tois sur les Alpes, je mditois mon conte, et je gardois le dner des
chasseurs.  leur retour, l'air vif et pur de la rivire m'avoit tenu
lieu d'exercice, et me donnoit un apptit aussi dvorant que le leur.

Le soir, une table couverte du gibier de leur chasse, et couronne de
bouteilles d'excellent vin, offroit comme un champ libre  la joie et 
la licence. Ce furent l pour Cury les dernires caresses et les adieux
trompeurs de l'infidle prosprit:

     _Hinc apicem rapax
     Fortuna cum stridore acuto
     Sustulit._

Une petite gaiet qu'il s'toit permise au thtre de Fontainebleau, en
y tournant en ridicule, dans un prologue de sa faon, les gentilshommes
de la chambre, les lui avoit alins; et, aprs avoir fait semblant de
rire eux-mmes de sa plaisanterie, ils s'en vengrent en le forant de
quitter sa charge d'intendant des Menus-Plaisirs. Le plus sot de ces
gentilshommes, le plus vain, le plus colrique, toit le duc d'Aumont.
Il s'toit obstin  la ruine de Cury; il en toit la principale cause,
et il en tiroit vanit. Cela seul m'et fait prendre ce petit duc en
aversion; mais j'avois personnellement  m'en plaindre, et voici
pourquoi.

Mme de Pompadour ayant dsir que le _Venceslas_ de Rotrou ft purg des
grossirets de moeurs et de langage qui dparoient cette tragdie,
j'avois bien voulu, pour lui complaire, me charger de ce travail ingrat;
et, les comdiens ayant eux-mmes,  la lecture, approuv mes
corrections, la tragdie avoit t apprise et rpte avec ces
changemens pour tre joue  Versailles; mais Le Kain, qui me dtestoit
(j'en ai dit ailleurs la raison[48]), ayant fait semblant d'adopter les
corrections de son rle, m'avoit jou le tour perfide de rtablir,  mon
insu, l'ancien rle tel qu'il toit, ce qui avoit tourdi tous les
autres acteurs, et fait manquer  tous momens les rpliques du dialogue
et tous les effets de la scne. Je m'en tois plaint hautement comme
d'une noirceur et d'une insolence inoue; et, dans les dbats qu'elle
avoit excits parmi les comdiens, me trouvant compromis, j'allois, dans
le _Mercure_, instruire le public de la conduite de Le Kain, et dmentir
les bruits que faisoit courir sa cabale, lorsque le duc d'Aumont, qui la
favorisoit, m'avoit fait imposer silence. J'avois donc bien aussi
quelque raison de ne pas l'aimer.

Cury, dans son malheur, avoit conserv pour amis ses anciens camarades
dans les Menus-Plaisirs. L'un d'eux, avec lequel j'tois
particulirement li, Gagny[49], amateur de peinture et de musique
franoise, et l'un des plus fidles habitus de l'Opra, avoit pris pour
matresse une aspirante  ce thtre, et il vouloit qu'elle dbutt dans
les grands rles de Lully,  commencer par celui d'Oriane[50]. Il nous
invita, Cury et moi, et quelques autres amateurs,  aller passer les
ftes de Nol  sa maison de campagne de Garges[51], pour y entendre la
nouvelle Oriane et lui donner quelques leons. Il faut noter que, de
cette partie de plaisir, toit La Fert, intendant des Menus, et la
belle Rosetti, sa matresse. La bonne chre, le bon vin, la bonne mine
de l'hte, nous faisoient trouver admirable la voix de Mlle
Saint-Hilaire. Gagny croyoit entendre la Le Maure; et, en pointe de vin,
nous tions tous de son avis.

Tout se passoit le mieux du monde, lorsqu'un matin j'appris que Cury
toit attaqu d'un cruel accs de sa goutte. Je descendis chez lui bien
vite. Je le trouvai au coin de son feu, les deux jambes emmaillotes,
mais griffonnant sur son genou, et riant de l'air d'un satyre, car il en
avoit tous les traits. Je voulus lui parler de son accs de goutte; il
me fit signe de ne pas l'interrompre, et, d'une main crochue, il acheva
d'crire. Vous avez bien souffert, lui dis-je alors, mais je vois que
le mal s'est adouci.--Je souffre encore, me dit-il, mais je n'en ris pas
moins. Vous allez rire aussi. Vous savez avec quelle rage le duc
d'Aumont m'a poursuivi? Ce n'est pas trop, je crois, de m'en venger par
une petite malice; et voici celle qu'en dpit de la goutte j'ai rumine
cette nuit.

Il avoit dj fait une trentaine de vers de la fameuse parodie de
_Cinna_; il me les lut, et je confesse que, les ayant trouvs trs
plaisans, je l'invitai  continuer. Laissez-moi donc travailler, me
dit-il, car je suis en verve. Je le laissai, et, lorsqu'au son de la
cloche pour le dner je descendis, je le trouvai qui, clopin-clopant,
toit lui-mme descendu affubl de fourrure, et qui, avant qu'on ft
assembl, lisoit  La Fert et  Rosetti ce qu'il m'avoit lu le matin,
et quelques vers encore qu'il y avoit ajouts.  cette seconde lecture,
je retins aisment ces malins vers d'un bout  l'autre, aid par les
vers de Corneille, dont ils toient la parodie, et que je savois tous
par coeur. Le lendemain, Cury avana son ouvrage, et j'en fus toujours
confident; si bien qu' mon retour  Paris j'en rapportai une
cinquantaine de vers bien recueillis dans ma mmoire.

Je sais qu'en roulant dans le monde la pelote s'en est grossie; mais
voil tout ce que je crois avoir t de la main de Cury. Je dois ajouter
que dans ces vers il n'y avoit pas une seule injure, et j'en ai vu des
plus grossires dans les copies infidles qui s'en toient multiplies.

Dans ces copies on avoit pris en gros l'ide de la parodie; mais les
dtails en toient presque tous altrs et dfigurs. Il y avoit mme
des morceaux qui, n'tant pas calqus sur les vers de Corneille, avoient
absolument chapp aux copistes. Par exemple, en contrefaisant cette
manire d'opiner qui avoit valu  d'Argental le nom de Gobe-Mouche, ils
avoient bien enfil des mots vides de sens; mais, dans ces mots
entrecoups, il n'y avoit aucune finesse, et pas un trait de
ressemblance avec l'endroit de la parodie o d'Argental opinoit ainsi:

     Oui, je serois d'avis... cependant il me semble
     Que l'on peut... car enfin vous devez... mais je tremble.
     Ce n'est pas qu'aprs tout, comme vous sentez bien,
     Je ne fusse tent de ne mnager rien;
     Mon froid enthousiasme est fait pour les extrmes.
     Mais les comdiens, les potes eux-mmes...
     Je ne sais que vous dire, et crois, en attendant,
     Que le plus sr parti seroit le plus prudent.
     C'est la seule raison qui fait que je balance,
     Seigneur, et vous savez combien mon excellence
     Dlibre et consulte avant de dcider.
     Sans doute mieux que moi Le Kain peut vous guider;
      sa subtilit je sais que rien n'chappe:
     Il a pu vous convaincre, et moi-mme il me frappe.
     Toutefois je prtends qu'il est de certains cas
     O souvent... on croit voir ce que l'on ne voit pas.
     Tel est mon sentiment, Seigneur, je le hasarde.
     Jugez-nous; c'est vous seul que l'affaire regarde.

C'toit l le style et le ton de la plaisanterie de Cury. Tous ceux qui
l'ont connu le savent comme moi; et lorsque le duc d'Aumont disoit  ses
confidens:

     Et, par vos seuls avis, je serai cet hiver
     Ou directeur de troupe, ou simple duc et pair;

lorsqu'il rpondoit  d'Argental, en admirant son loquence:

     Vous ne savez que dire! ah! c'est en dire assez:
     Vous en dites toujours plus que vous ne pensez;

je ne conois pas comment ceux qui, tous les jours, entendoient Cury
plaisanter ne reconnurent pas sa finesse ironique. Ds sa jeunesse, ce
tour d'esprit s'toit signal par un trait remarquable et qui toit
connu.

Sa mre toit en liaison intime avec M. Poultier, intendant de Lyon. Un
jour qu'elle dnoit chez lui en grand gala, et son fils avec elle,
celui-ci  ct de madame l'intendante, et sa mre  ct de monsieur
l'intendant, M. Poultier, ayant attir les yeux des convives sur une
tabatire qu'on ne lui avoit pas vue encore, dit qu'elle lui venoit
d'une main qui lui toit bien chre.

     Madame, est-ce la vtre ou celle de ma mre?

demanda le jeune Cury en s'adressant  l'intendante. L'un des convives,
voulant faire preuve d'rudition, observa que ce vers toit de
_Rodogune_. Non, rpliqua M. Poultier, il est de _l'tourdi_. C'toit
rabattre avec bien de l'esprit une sottise et une impertinence.

Ce trait et beaucoup d'autres avoient rendu clbre le talent de Cury
pour de fines allusions. Heureusement on l'oublia.

La tte pleine de la parodie qu'il venoit de me confier, j'arrivai 
Paris chez Mme Geoffrin, et, ds le jour suivant, j'y entendis parler de
cette pice curieuse. On n'en citoit que les deux premiers vers:

     Que chacun se retire, et qu'aucun n'entre ici.
     Vous, Le Kain, demeurez; vous, d'Argental, aussi.

Mais c'en fut assez pour me faire croire qu'elle couroit le monde, et il
m'chappa de dire en souriant: Quoi! n'en savez-vous que cela?
Aussitt on me presse de dire ce que j'en savois; il n'y avoit l, me
disoit-on, que d'honntes gens, des gens srs, et Mme Geoffrin rpondoit
elle-mme de la discrtion de ce petit cercle d'amis. Je cdai, je leur
rcitai ce que je savois de la parodie; et, le lendemain, je fus dnonc
au duc d'Aumont, et par lui au roi, comme auteur de cette satire.

J'tois tranquillement  l'Opra,  la rptition d'_Amadis_, pour
entendre notre Oriane, lorsqu'on vint me dire que tout Versailles toit
en feu contre moi, qu'on m'accusoit d'tre l'auteur d'une satire contre
le duc d'Aumont, que la haute noblesse en crioit vengeance, et que le
duc de Choiseul toit  la tte de mes ennemis.

Je revins chez moi sur-le-champ, et j'crivis au duc d'Aumont pour
l'assurer que les vers qu'on m'attribuoit n'toient pas de moi, et que,
n'ayant jamais fait de satire contre personne, je n'aurois pas commenc
par lui. Il et fallu m'en tenir l; mais, tout en crivant, je me
souvins qu' propos de _Venceslas_ et des mensonges publis contre moi
le duc d'Aumont m'avoit crit lui-mme qu'il falloit mpriser ces
choses-l, et qu'elles tomboient d'elles-mmes lorsqu'on ne les relevoit
point. Je trouvai naturel et juste de lui renvoyer sa maxime, en quoi je
fis une sottise. Aussi ma lettre fut-elle prise pour une nouvelle
insulte, et le duc d'Aumont la produisit au roi comme la preuve du
ressentiment qui m'avoit dict la satire. Me moquer de lui en la
dsavouant, n'toit-ce pas m'en accuser? Ma lettre ne fit donc
qu'attiser sa colre et celle de toute la cour. Je ne laissai pas de me
rendre  Versailles, et, en y arrivant, j'crivis au duc de Choiseul:

     _Monseigneur,

     On me dit que vous prtez l'oreille  la voix qui m'accuse et qui
     sollicite ma perte. Vous tes puissant, mais vous tes juste; je
     suis malheureux, mais je suis innocent. Je vous prie de m'entendre
     et de me juger.

     Je suis, etc._

Le duc de Choiseul, pour rponse, crivit au bas de ma lettre, _dans
demi-heure_, et me la renvoya. Dans demi-heure je me rendis  son htel,
et je fus introduit.

Vous voulez que je vous entende, me dit-il, j'y consens. Qu'avez-vous 
me dire?--Que je n'ai rien fait, Monsieur le duc, qui mrite l'accueil
svre que je reois de vous, qui avez l'me noble et sensible, et qui
jamais n'avez pris plaisir  humilier les malheureux.--Mais, Marmontel,
comment voulez-vous que je vous reoive, aprs la satire punissable que
vous venez de faire contre M. le duc d'Aumont?--Je n'ai point fait cette
satire; je le lui ai crit  lui-mme.--Oui, et dans votre lettre vous
lui avez fait une nouvelle insulte en lui rendant, en propres termes, le
conseil qu'il vous avoit donn.--Comme ce conseil toit sage, je me suis
cru permis de le lui rappeler; je n'y ai pas entendu malice.--Ce n'en
est pas moins une impertinence, trouvez bon que je vous le dise.--Je
l'ai senti aprs que ma lettre a t partie.--Il en est fort bless; il
a raison de l'tre.--Oui, j'ai eu ce tort-l, et je me le reproche comme
un oubli des convenances. Mais, Monsieur le duc, cet oubli seroit-il un
crime  vos yeux?--Non, mais la parodie?--La parodie n'est point de moi,
je vous l'assure en honnte homme.--N'est-ce pas vous qui l'avez
rcite?--Oui, ce que j'en savois, dans une socit o chacun dit tout
ce qu'il sait; mais je n'ai pas permis qu'on l'crivt, quoiqu'on et
bien voulu l'crire.--Elle court cependant.--On la tient de quelque
autre.--Et vous, de qui la tenez-vous? (Je gardai le silence.) Vous tes
le premier, ajouta-t-il, qu'on dise l'avoir rcite, et rcite de
manire  dceler en vous l'auteur.--Quand j'ai dit ce que j'en savois,
lui rpondis-je, on en parloit dj, on en citoit les premiers vers.
Pour la manire dont je l'ai rcite, elle prouveroit aussi bien que
j'ai fait _le Misanthrope_, le _Tartufe_, et _Cinna_ lui-mme: car je me
vante, Monsieur le duc, de lire tout cela comme si j'en tois
l'auteur.--Mais enfin, cette parodie, de qui la tenez-vous? C'est l ce
qu'il faut dire.--Pardonnez-moi, Monsieur le duc, c'est l ce qu'il ne
faut pas dire, et ce que je ne dirai pas.--Je gage que c'est de
l'auteur...--Eh bien! Monsieur le duc, si c'toit de l'auteur,
devrois-je le nommer?--Et comment, sans cela, voulez-vous que l'on croie
qu'elle n'est pas de vous? Toutes les apparences vous accusent. Vous
aviez du ressentiment contre le duc d'Aumont; la cause en est connue;
vous avez voulu vous venger. Vous avez fait cette satire, et, la
trouvant plaisante, vous l'avez rcite; voil ce qu'on dit, voil ce
que l'on croit, voil ce que l'on a droit de croire. Que rpondez-vous 
cela?--Je rponds que cette conduite seroit celle d'un fou, d'un sot,
d'un mchant imbcile, et que l'auteur de la parodie n'est rien de tout
cela. Eh quoi! Monsieur le duc, celui qui l'auroit faite auroit eu la
simplicit, l'imprudence, l'tourderie de l'aller rciter lui-mme, sans
mystre, en socit? Non, il en auroit fait, en dguisant son criture,
une douzaine de copies qu'il auroit adresses aux comdiens, aux
mousquetaires, aux auteurs mcontens. Je connois comme un autre cette
manire de garder l'anonyme; et, si j'avois t coupable, je l'aurois
prise pour me cacher. Veuillez donc vous dire  vous-mme: Marmontel,
devant dix personnes qui n'toient pas ses amis intimes, a rcit ce
qu'il savoit de cette parodie; donc il n'en toit pas l'auteur. Sa
lettre  M. le duc d'Aumont est d'un homme qui ne craint rien; donc il
se sentoit fort de son innocence, et croyoit n'avoir rien  craindre. Ce
raisonnement, Monsieur le duc, est le contre-pied de celui qu'on
m'oppose, et n'en est pas moins concluant. J'ai fait deux imprudences:
l'une de rciter des vers que ma mmoire avoit surpris, et de les avoir
dits sans l'aveu de l'auteur.--C'est donc bien  l'auteur que vous les
avez entendu dire.--Oui,  l'auteur lui-mme, car je ne veux point vous
mentir. C'est donc  lui que j'ai manqu, et c'est l ma premire faute.
L'autre a t d'crire  M. le duc d'Aumont d'un ton qui avoit l'air
ironique et pas assez respectueux; Ce sont l mes deux torts, j'en
conviens, mais je n'en ai point d'autres.--Je le crois, me dit-il; vous
me parlez en honnte homme. Cependant vous allez tre envoy  la
Bastille. Voyez M. de Saint-Florentin: il en a reu l'ordre du roi.--J'y
vais, lui dis-je; mais puis-je me flatter que vous ne serez plus au
nombre de mes ennemis? Il me le promit de bonne grce, et je me rendis
chez le ministre, qui devoit m'expdier ma lettre de cachet.

Celui-ci me vouloit du bien. Sans peine il me crut innocent. Mais que
voulez-vous? me dit-il; M. le duc d'Aumont vous accuse, et veut que vous
soyez puni. C'est une satisfaction qu'il demande pour rcompense de ses
services et des services de ses anctres. Le roi a bien voulu la lui
accorder. Allez-vous-en trouver M. de Sartine; je lui adresse l'ordre du
roi; vous lui direz que c'est de ma part que vous venez le recevoir. Je
lui demandai si, auparavant, je pouvois me donner le temps de dner 
Paris; il me le permit.

J'tois invit  dner ce jour-l chez mon voisin M. de Vaudesir[52],
homme d'esprit et homme sage, qui, sous une paisse enveloppe, ne
laissoit pas de runir une littrature exquise, beaucoup de politesse et
d'amabilit. Hlas! son fils unique toit ce malheureux Saint-James,
qui, aprs avoir dissip follement une grande fortune qu'il lui avoit
laisse, est all mourir insolvable  cette Bastille o l'on m'envoyoit.

Aprs dner, je confiai mon aventure  Vaudesir, qui me fit de tendres
adieux. De l je me rendis chez M. de Sartine, que je ne trouvai point
chez lui; il dnoit ce jour-l en ville, et ne devoit rentrer qu' six
heures. Il en toit cinq; j'employai l'intervalle  aller prvenir et
rassurer sur mon infortune ma bonne amie Mme Harenc.  six heures, je
retournai chez le lieutenant de police. Il n'toit pas instruit de mon
affaire, ou il feignit de ne pas l'tre. Je la lui racontai; il en parut
fch. Lorsque nous dnmes ensemble, me dit-il, chez M. le baron
d'Holbach, qui auroit prvu que la premire fois que je vous reverrois
ce seroit pour vous envoyer  la Bastille? Mais je n'en ai pas reu
l'ordre. Voyons si en mon absence il est arriv dans mes bureaux. Il
fit appeler ses commis; et ceux-ci n'ayant entendu parler de rien:
Allez-vous-en coucher chez vous, me dit-il, et revenez demain sur les
dix heures; cela sera tout aussi bon.

J'avois besoin de cette soire pour arranger le _Mercure_ du mois.
J'envoyai donc prier  souper deux de mes amis; et, en les attendant, je
passai chez Mme Geoffrin pour lui annoncer ma disgrce. Elle en savoit
dj quelque chose, car je la trouvai froide et triste; mais, quoique
mon malheur et pris sa source dans sa socit, et qu'elle-mme en ft
la cause involontaire, je ne touchai point cet article, et je crois
qu'elle m'en sut bon gr.

Les deux amis que j'attendois toient Suard et Coste[53]: celui-ci,
jeune Toulousain, avec lequel j'avois t en socit dans sa ville;
l'autre, sur qui je comptois pour la vie, toit l'ami de coeur que je
m'tois choisi. Il vouloit bien m'entretenir dans cette douce illusion
en m'offrant librement lui-mme les occasions de lui tre utile. Il
m'auroit offens s'il et paru douter du plein droit qu'il avoit de
disposer de moi. Le dsir de les occuper utilement pour eux-mmes
m'avoit fait entreprendre une collection des morceaux les plus curieux
des anciens _Mercures_[54]. Ils en faisoient le choix en se jouant; et
les mille cus nets que me produisoit cette partie de mon domaine se
partageoient entre eux.

Nous passmes ensemble une partie de la nuit  tout disposer pour
l'impression du _Mercure_ prochain; et, aprs avoir dormi quelques
heures, je me levai, fis mes paquets, et me rendis chez M. de Sartine,
o je trouvai l'exempt qui alloit m'accompagner. M. de Sartine vouloit
qu'il se rendt  la Bastille dans une autre voiture que la mienne. Ce
fut moi qui me refusai  cette offre obligeante; et, dans le mme
fiacre, mon introducteur et moi, nous arrivmes  la Bastille[55]. J'y
fus reu dans la salle du conseil par le gouverneur et son tat-major;
et l je commenai  m'apercevoir que j'tois bien recommand. Ce
gouverneur, M. d'Abadie[56], aprs avoir lu les lettres que l'exempt lui
avoit remises, me demanda si je voulois qu'on me laisst mon domestique,
 condition cependant que nous serions dans une mme chambre, et qu'il
ne sortiroit de prison qu'avec moi. Ce domestique toit Bury. Je le
consultai l-dessus; il me rpondit qu'il ne vouloit pas me quitter. On
visita lgrement mes paquets et mes livres, et l'on me fit monter dans
une vaste chambre, o il y avoit pour meubles deux lits, deux tables, un
bas d'armoire et trois chaises de paille. Il faisoit froid; mais un
gelier nous fit bon feu et m'apporta du bois en abondance. En mme
temps on me donna des plumes, de l'encre et du papier,  condition de
rendre compte de l'emploi et du nombre des feuilles que l'on m'auroit
remises.

Tandis que j'arrangeois ma table pour me mettre  crire, le gelier
revint me demander si je trouvois mon lit assez bon. Aprs l'avoir
examin, je rpondis que les matelas en toient mauvais et les
couvertures malpropres. Dans la minute tout cela fut chang. On me fit
demander aussi quelle toit l'heure de mon dner. Je rpondis: l'heure
de tout le monde. La Bastille avoit une bibliothque; le gouverneur m'en
envoya le catalogue, en me donnant le choix des livres qui la
composoient. Je le remerciai pour mon compte; mais mon domestique
demanda pour lui les romans de Prvost, et on les lui apporta.

De mon ct, j'avois assez de quoi me sauver de l'ennui. Impatient
depuis longtemps du mpris que les gens de lettres tmoignoient pour le
pome de Lucain, qu'ils n'avoient pas lu et qu'ils ne connoissoient que
par la version barbare et ampoule de Brbeuf, j'avois rsolu de le
traduire plus dcemment et plus fidlement en prose, et ce travail, qui
m'appliqueroit sans fatiguer ma tte, se trouvoit le plus convenable au
loisir solitaire de ma prison. J'avois donc apport avec moi la
_Pharsale_, et, pour l'entendre mieux, j'avois eu soin d'y joindre les
_Commentaires_ de Csar.

Me voil donc au coin d'un bon feu, mditant la querelle de Csar et de
Pompe, et oubliant la mienne avec le duc d'Aumont. Voil, de son ct,
Bury, aussi philosophe que moi, s'amusant  faire nos lits, placs dans
les deux angles opposs de ma chambre, claire dans ce moment par un
beau jour d'hiver, nonobstant les barreaux de deux fortes grilles de fer
qui me laissoient la vue du faubourg Saint-Antoine.

Deux heures aprs, les verrous des deux portes qui m'enfermoient me
tirent par leur bruit de ma profonde rverie, et les deux geliers,
chargs d'un dner que je crois le mien, viennent le servir en silence.
L'un dpose devant le feu trois petits plats couverts d'assiettes de
faence commune; l'autre dploie, sur celle des deux tables qui toit
vacante, un linge un peu grossier, mais blanc. Je lui vois mettre sur
cette table un couvert assez propre, cuillre et fourchette d'tain, du
bon pain de mnage et une bouteille de vin. Leur service fait, les
geliers se retirent, et les deux portes se referment avec le mme bruit
des serrures et des verrous.

Alors Bury m'invite  me mettre  table, et il me sert la soupe. C'toit
un vendredi. Cette soupe en maigre toit une pure de fves blanches, au
beurre le plus frais, et un plat de ces mmes fves fut le premier que
Bury me servit. Je trouvai tout cela trs bon. Le plat de morue qu'il
m'apporta pour le second service toit meilleur encore. La petite pointe
d'ail l'assaisonnoit, avec une finesse de saveur et d'odeur qui auroit
flatt le got du plus friand Gascon. Le vin n'toit pas excellent, mais
il toit passable; point de dessert: il falloit bien tre priv de
quelque chose. Au surplus, je trouvai qu'on dnoit fort bien en prison.

Comme je me levois de table, et que Bury alloit s'y mettre (car il y
avoit encore  dner pour lui dans ce qui restoit), voil mes deux
geliers qui rentrent avec des pyramides de nouveaux plats dans les
mains.  l'appareil de ce service en beau linge, en belle faence,
cuillre et fourchette d'argent, nous reconnmes notre mprise; mais
nous ne fmes semblant de rien; et, lorsque nos geliers, ayant dpos
tout cela, se furent retirs: Monsieur, me dit Bury, vous venez de
manger mon dner, vous trouverez bon qu' mon tour je mange le
vtre.--Cela est juste, lui rpondis-je; et les murs de ma chambre
furent, je crois, bien tonns d'entendre rire.

Ce dner toit gras; en voici le dtail: un excellent potage, une
tranche de boeuf succulent, une cuisse de chapon bouilli ruisselant de
graisse et fondant, un petit plat d'artichauts frits en marinade, un
d'pinards, une trs belle poire de crsane, du raisin frais, une
bouteille de vin vieux de Bourgogne, et du meilleur caf de Moka; ce fut
le dner de Bury,  l'exception du caf et du fruit, qu'il voulut bien
me rserver.

L'aprs-dner, le gouverneur vint me voir, et me demanda si je me
trouvois bien nourri, m'assurant que je le serois de sa table, qu'il
auroit soin lui-mme de couper mes morceaux, et que personne que lui n'y
toucheroit. Il me proposa un poulet pour mon souper; je lui rendis
grce, et lui dis qu'un reste de fruit de mon dner me suffiroit. On
vient de voir quel fut mon ordinaire  la Bastille, et l'on peut en
induire avec quelle douceur, plutt quelle rpugnance, l'on se prtoit 
servir contre moi la colre du duc d'Aumont.

Tous les jours j'avois la visite du gouverneur. Comme il avoit quelque
teinture de belles-lettres et mme de latin, il se plaisoit  suivre mon
travail, il en jouissoit; mais bientt, se drobant lui-mme  ces
petites dissipations: Adieu, me disoit-il, je m'en vais consoler des
gens plus malheureux que vous. Les gards qu'il avoit pour moi
pouvoient bien n'tre pas une preuve de son humanit; mais j'en avois
d'ailleurs un bien fidle tmoignage. L'un des geliers s'toit pris
d'amiti pour mon domestique, et bientt il s'toit familiaris avec
moi. Un jour donc que je lui parlois du naturel sensible et compatissant
de M. d'Abadie: Ah! me dit-il, c'est le meilleur des hommes; il n'a
pris cette place, qui lui est si pnible, que pour adoucir le sort des
prisonniers. Il a succd  un homme dur et avare, qui les traitoit bien
mal; aussi, quand il mourut, et que celui-ci prit sa place, ce
changement se fit sentir jusque dans les cachots; vous auriez dit
(expression bien trange dans la bouche d'un gelier), vous auriez dit
qu'un rayon de soleil avoit pntr dans ces cachots. Des gens auxquels
il nous est dfendu de dire ce qui se passe au dehors nous demandoient:
Qu'est-il donc arriv? Enfin, Monsieur, vous voyez comment est nourri
votre domestique, nos prisonniers le sont presque tous aussi bien; et
les soulagemens qu'il dpend de lui de leur donner le soulagent
lui-mme, car il souffre  les voir souffrir.

Je n'ai pas besoin de vous dire que ce gelier lui-mme toit aussi un
bon homme dans son tat; et je gardai bien de le dgoter de cet tat,
o la compassion est si prcieuse et si rare.

La manire dont on me traitoit  la Bastille me faisoit bien penser que
n'y serois pas longtemps, et mon travail, entreml de lectures
intressantes (car j'avois avec moi Montaigne, Horace et La Bruyre), me
laissoit peu de momens d'ennui. Une seule chose me plongeoit quelquefois
dans la mlancolie: les murs de ma chambre toient couverts
d'inscriptions qui toutes portoient le caractre des rflexions tristes
et sombres dont, avant moi, des malheureux avoient t sans doute
obsds dans cette prison. Je croyois les y voir encore errans et
gmissans, et leurs ombres m'environnoient.

Mais un objet qui m'toit personnel vint plus cruellement tourmenter ma
pense. En parlant de la socit de Mme Harenc, je n'ai pas fait mention
d'un brave homme appel Durand, qui avoit de l'amiti pour moi, mais
qui, d'ailleurs, n'toit remarquable que par une grande simplicit de
moeurs.

Or, un matin, le neuvime jour de ma captivit, le major de la Bastille
entra chez moi, et, d'un air grave et froid, sans aucun prambule, il me
demanda si un nomm Durand toit connu de moi. Je rpondis que je
connoissois un homme de ce nom. Alors, s'asseyant pour crire, il
continue son interrogatoire. L'ge, la taille, la figure de ce nomm
Durand, son tat, sa demeure, depuis quel temps je l'avois connu, dans
quelle maison, rien ne fut oubli; et,  chacune de mes rponses, le
major crivoit avec un visage de marbre. Enfin, m'ayant fait la lecture
de mon interrogatoire, il me prsente la plume pour le signer. Je le
signe, et il se retire.

 peine est-il sorti, tous les peut-tre les plus sinistres s'emparent
de mon imagination. Qu'aura-t-il donc fait, ce bon Durand? Il va tous
les matins au caf, il y aura pris ma dfense; il y aura parl avec trop
de chaleur contre le duc d'Aumont; il se sera rpandu en murmures contre
une autorit partiale, injuste, oppressive, qui accable l'homme innocent
et foible pour complaire  l'homme puissant. Sur l'imprudence de ces
propos, on l'aura lui-mme arrt; et,  cause de moi et pour l'amour de
moi, il va gmir dans une prison plus rigoureuse que la mienne. Foible
comme il est, bien moins jeune et bien plus timide que moi, le chagrin
va le prendre, il y succombera; je serai cause de sa mort. Et la pauvre
Mme Harenc, et tous nos bons amis, dans quel tat ils doivent tre, 
Dieu! que de malheurs mon imprudence aura causs! C'est ainsi que, dans
la pense d'un homme captif, isol, solitaire, dans les liens du pouvoir
absolu, la rflexion grossit tous les mauvais prsages et lui environne
l'me de noirs pressentimens. Ds ce moment je ne dormis plus d'un bon
sommeil. Tous ces mets que le gouverneur me rservoit avec tant de soin
furent tremps d'amertume. Je sentois dans le foie comme une
meurtrissure; et, si ma dtention  la Bastille avoit dur huit jours
encore, elle auroit t mon tombeau.

Dans cette situation, je reus une lettre que M. de Sartine me faisoit
parvenir. Elle toit de Mlle S***[57], jeune personne intressante et
belle, avec qui j'tois sur le point de m'unir avant ma disgrce. Dans
cette lettre elle me tmoignoit, de la manire la plus touchante, la
part sincre et tendre qu'elle prenoit  mon malheur, en m'assurant
qu'il n'tonnoit point son courage, et que, loin d'affoiblir ses
sentimens pour moi, il les rendoit plus vifs et plus constans.

Je rpondis d'abord par l'expression de toute ma sensibilit pour une
amiti si gnreuse; mais j'ajoutai que la grande leon que je recevois
du malheur toit de ne jamais associer personne aux dangers imprvus et
aux rvolutions soudaines auxquelles m'exposoit la prilleuse condition
d'homme de lettres; que, si dans ma situation je me sentois quelque
courage, j'en tois redevable  mon isolement; que ma tte seroit dj
perdue si, hors de ma prison, j'avois laiss une femme et des enfans
dans la douleur, et qu'au moins de ce ct-l, qui seroit pour moi le
plus sensible, je ne voulois jamais donner prise  l'adversit.

Mlle S*** fut plus pique qu'afflige de ma rponse, et peu de temps
aprs elle s'en consola en pousant M. S***.

Enfin, le onzime jour de ma dtention,  la nuit tombante, le
gouverneur vint m'annoncer que la libert m'toit rendue, et le mme
exempt qui m'avoit amen me ramena chez M. de Sartine. Ce magistrat me
tmoigna quelque joie de me revoir, mais une joie mle de tristesse.
Monsieur, lui dis-je, dans vos bonts, dont je suis bien reconnoissant,
je ne sais quoi m'afflige encore: en me flicitant, vous avez l'air de
me plaindre. Auriez-vous quelque autre malheur  m'annoncer (je pensois
 Durand)?--Hlas! oui, me dit-il; et ne vous en doutez-vous pas? le roi
vous te le _Mercure_. Ces mots me soulagrent; et d'un signe de tte
exprimant ma rsignation je rpondis: Tant pis pour le _Mercure_.--Le
mal, ajouta-t-il, n'est peut-tre pas sans remde. M. de Saint-Florentin
est  Paris, il s'intresse  vous, allez le voir demain matin.

En quittant M. de Sartine, je courus chez Mme Harenc, impatient de voir
Durand. Je l'y trouvai; et, au milieu des acclamations de joie de toute
la socit, je ne vis que lui. Ah! vous voil, lui dis-je en lui
sautant au cou, que je suis soulag! Ce transport,  la vue d'un homme
pour qui je n'avois jamais eu de sentiment passionn, tonna tout le
monde. On crut que la Bastille m'avoit troubl la tte. Ah! mon ami, me
dit Mme Harenc en m'embrassant, vous voil libre! que j'en suis aise! Et
le _Mercure_?--Le _Mercure_ est perdu, lui dis-je. Mais, Madame,
permettez-moi de m'occuper de ce malheureux homme. Qu'a-t-il donc fait
pour me causer tant de chagrin? Je racontai l'histoire du major. Il se
trouva que Durand toit all solliciter auprs de M. de Sartine la
permission de me voir et qu'il s'toit dit mon ami. M. de Sartine
m'avoit fait demander ce que c'toit que ce Durand, et, de cette
question toute simple, le major avoit fait un interrogatoire. clairci
et tranquille sur ce point-l, j'employai mon courage  relever les
esprances de mes amis, et, aprs avoir reu d'eux mille marques
sensibles du plus tendre intrt, j'allai voir Mme Geoffrin.

Eh bien! vous voil, me dit-elle; Dieu soit lou! Le roi vous te le
_Mercure_; M. le duc d'Aumont est bien content, cela vous apprendra 
crire des lettres.--Et  dire des vers, ajoutai-je en souriant. Elle
me demanda si je n'allois pas faire encore quelque folie. Non, Madame;
mais je vais tcher de remdier  celles que j'ai faites. Comme elle
toit rellement afflige de mon malheur, il fallut, pour se soulager,
qu'elle m'en ft une querelle: pourquoi avois-je fait ces vers? Je ne
les ai pas faits, lui dis-je.--Pourquoi donc les avez-vous dits?--Parce
que vous l'avez voulu.--Eh! savois-je, moi, que ce ft une satire aussi
piquante? Vous qui la connoissiez, falloit-il vous vanter de la savoir?
Quelle imprudence! Et puis vos bons amis de Presle et Vaudesir vont
publiant qu'on vous envoie  la Bastille sur votre parole avec toutes
sortes d'gards et de mnagemens!--Eh quoi! Madame, falloit-il laisser
croire qu'on m'y tranoit en criminel?--Il falloit se taire et ne pas
narguer ces gens-l. Le marchal de Richelieu a bien su dire qu'on
l'avoit deux fois men  la Bastille comme un coupable, et qu'il toit
bien singulier qu'on vous et trait mieux que lui.--Voil, Madame, un
digne objet d'envie pour le marchal de Richelieu.--Eh! oui, Monsieur,
ils sont blesss que l'on mnage celui qui les offense, et ils emploient
tout leur crdit  se venger de lui; cela est naturel. Ne voulez-vous
pas qu'ils se laissent manger la laine sur le dos!--Quels moutons!
m'criai-je d'un air un peu moqueur; mais bientt, m'apercevant que mes
rpliques l'animoient, je pris le parti du silence. Enfin, lorsqu'elle
m'eut bien tout dit ce qu'elle avoit sur le coeur, je me levai d'un air
modeste, et lui souhaitai le bonsoir.

Le lendemain matin, je m'veillois  peine, lorsque Bury, en entrant
dans ma chambre, m'annona Mme Geoffrin. Eh bien, mon voisin, me
demanda-t-elle, comment avez-vous pass la nuit?--Fort bien, Madame; ni
le bruit des verrous, ni le _qui vive_ des rondes, n'a interrompu mon
sommeil.--Et moi, dit-elle, je n'ai pas ferm l'oeil.--Pourquoi donc,
Madame?--Ah! pourquoi? ne le savez-vous pas? J'ai t injuste et
cruelle. Je vous ai, hier au soir, accabl de reproches. Voil comme on
est: ds qu'un homme est dans le malheur, on l'accable, on lui fait des
crimes de tout (et elle se mit  pleurer).--Eh! bon Dieu, Madame, lui
dis-je, pensez-vous encore  cela? Pour moi, je l'avois oubli. Si je
m'en ressouviens, ce ne sera jamais que comme d'une marque de vos bonts
pour moi. Chacun a sa faon d'aimer: la vtre est de gronder vos amis du
mal qu'ils se sont fait, comme une mre gronde son enfant lorsqu'il est
tomb. Ces mots la consolrent. Elle me demanda ce que j'allois faire.
Je vais suivre, lui dis-je, le conseil que m'a donn M. de Sartine,
voir M. de Saint-Florentin, et de l me rendre  Versailles, et aborder,
s'il est possible, Mme de Pompadour et M. le duc de Choiseul. Mais je
suis de sang-froid, je possde ma tte, je me conduirai bien, n'en ayez
point d'inquitude. Tel fut cet entretien, qui fait, je crois, autant
d'honneur au caractre de Mme Geoffrin qu'aucune des bonnes actions de
sa vie.

M. de Saint-Florentin me parut touch de mon sort. Il avoit fait pour
moi tout ce que sa foiblesse et sa timidit lui avoient permis de faire;
mais ni Mme de Pompadour ni M. de Choiseul ne l'avoient second. Sans
s'expliquer, il approuva que je les visse l'un et l'autre, et je me
rendis  Versailles.

Mme de Pompadour, chez qui je me prsentai d'abord, me fit dire par
Quesnay que, dans la circonstance prsente, elle ne pouvoit pas me voir.
Je n'en fus point surpris; je n'avois aucun droit de prtendre qu'elle
se ft pour moi des ennemis puissans.

Le duc de Choiseul me reut, mais pour m'accabler de reproches. C'est
bien  regret, me dit-il, que je vous revois malheureux; mais vous avez
bien fait tout ce qu'il falloit pour l'tre, et vos torts se sont
tellement aggravs par votre imprudence que les personnes qui vous
vouloient le plus de bien ont t obliges de vous abandonner.--Qu'ai-je
donc fait, Monsieur le duc? qu'ai-je pu faire entre quatre murailles qui
m'ait donn un tort de plus que ceux dont je me suis accus devant
vous?--D'abord, reprit-il, le jour mme que vous deviez vous rendre  la
Bastille, vous tes all  l'Opra vous vanter, d'un air insultant, que
votre envoi  la Bastille n'toit qu'une drision et qu'une vaine
complaisance qu'on avoit pour un duc et pair, contre lequel vous n'aviez
cess de dclamer dans les foyers de la Comdie, contre lequel vous avez
crit  l'arme les lettres les plus injurieuses; contre lequel enfin
vous avez fait, non pas seul, mais en socit, la parodie de _Cinna_,
dans un souper, chez Mlle Clairon, avec le comte de Valbelle, l'abb
Galiani, et autres joyeux convives: voil ce que vous ne m'avez pas dit,
et dont on est bien assur.

Pendant qu'il me parloit, je me recueillois en moi-mme, et, lorsqu'il
eut fini, je pris la parole  mon tour. Monsieur le duc, lui dis-je,
vos bonts me sont chres; votre estime m'est encore plus prcieuse que
vos bonts, et je consens  perdre et vos bonts et votre estime si,
dans tous ces rapports qu'on vous a faits, il y a un mot de
vrai.--Comment! s'cria-t-il avec un haut-le-corps, dans ce que je viens
de vous dire pas un mot de vrai?--Pas un mot, et je vous prie de
permettre que, sur votre bureau, je signe article par article tout ce
que je vais y rpondre.

Le jour que je devois aller  la Bastille, je n'eus certainement aucune
envie d'aller  l'Opra. Et, aprs lui avoir rendu compte de l'emploi
de mon temps depuis que je l'avois quitt: Envoyez savoir, ajoutai-je,
de M. de Sartine et de Mme Harenc, le temps que j'ai pass chez eux: ce
sont prcisment les heures du spectacle.

Quant aux foyers de la Comdie, le hasard fait que depuis six mois je
n'y ai pas mis les pieds. La dernire fois qu'on m'y a vu (et j'en ai
l'poque prsente), c'est au dbut de Durancy[58]; et, auparavant mme,
je dfie que l'on me cite aucun mauvais propos de moi contre le duc
d'Aumont.

Par un hasard non moins heureux, il se trouve, Monsieur le duc, que,
depuis l'ouverture de la campagne, je n'ai pas crit  l'arme; et, si
on me fait voir une lettre, un billet qu'on y ait reu de moi, je veux
tre dshonor.

 l'gard de la parodie, il est de toute fausset qu'elle ait t faite
aux soupers ni dans la socit de Mlle Clairon. J'atteste mme que chez
elle jamais je n'ai entendu dire un seul vers de cette parodie; et, si
depuis qu'elle est connue on y en a parl, comme il est trs possible,
ce n'a pas t devant moi.

Voil, Monsieur le duc, quatre assertions que je vais crire et signer
sur votre bureau, si vous voulez bien me le permettre; et soyez bien sr
qu'me qui vive ne vous prouvera le contraire, ni n'osera me le soutenir
en face et devant vous.

Vous pensez bien qu'en m'coutant, la vivacit du duc de Choiseul
s'toit un peu modre. Marmontel, me dit-il, je vois qu'on m'en a
impos. Vous me parlez d'un ton  ne me laisser aucun doute sur votre
bonne foi, et il n'y a que la vrit qui ose tenir ce langage; mais il
faut me mettre moi-mme en tat d'affirmer que la parodie n'est point de
vous. Dites-moi quel en est l'auteur, et le _Mercure_ vous est
rendu.--Le _Mercure_, Monsieur le duc, ne me sera point rendu  ce
prix.--Pourquoi donc?--Parce que je prfre votre estime  quinze mille
livres de rente.--Ma foi, dit-il, puisque l'auteur n'a pas l'honntet
de se faire connotre, je ne sais pas pourquoi vous le
mnageriez.--Pourquoi, Monsieur le duc? parce qu'aprs avoir abus
imprudemment de sa confiance, le comble de la honte seroit de la trahir.
J'ai t indiscret, mais je ne serai point perfide. Il ne m'a pas fait
confidence de ses vers pour les publier. C'est un larcin que lui a fait
ma mmoire; et, si ce larcin est punissable, c'est  moi d'en tre puni:
me prserve le Ciel qu'il se nomme ou qu'il soit connu! ce seroit bien
alors que je serois coupable! J'aurois fait son malheur, j'en mourrois
de chagrin. Mais,  prsent, quel est mon crime? d'avoir fait ce que,
dans le monde, chacun fait sans mystre; et vous-mme, Monsieur le duc,
permettez-moi de vous demander si, dans la socit, vous n'avez jamais
dit l'pigramme, les vers plaisans ou les couplets malins que vous aviez
entendu dire? Qui jamais, avant moi, a t puni pour cela? Les
_Philippiques_, vous le savez, toient un ouvrage infernal. Le Rgent,
la seconde personne du royaume, y toit calomni d'une manire atroce,
et cet ouvrage infme couroit de bouche en bouche, on le dictoit, on
l'crivoit, il y en avoit mille copies; et cependant quel autre que
l'auteur en a t puni? J'ai su des vers, je les ai rcits, je ne les
ai laiss copier  personne; et tout le crime de ces vers est de tourner
en ridicule la vanit du duc d'Aumont. Tel est l'tat de la cause en
deux mots. S'il s'agissoit d'un complot parricide, d'un attentat, on
auroit droit  me contraindre d'en dnoncer l'auteur; mais pour une
plaisanterie, en vrit, ce n'est pas la peine de me charger du rle
infme de dlateur, et il iroit non seulement de ma fortune, mais de ma
vie, que je dirois comme Nicomde:

     Le matre qui prit soin de former ma jeunesse
     Ne m'a jamais appris  faire une bassesse.

Je m'aperus que le duc de Choiseul trouvoit du ridicule dans mon petit
orgueil; et, pour me le faire sentir, il me demanda, en souriant, quel
avoit t mon Annibal. Mon Annibal, lui rpondis-je, Monsieur le duc,
c'est le malheur, qui depuis longtemps m'prouve et m'apprend 
souffrir.

--Et voil, reprit-il, ce que j'appelle un honnte homme. Alors, le
voyant branl: C'est cet honnte homme, lui dis-je, que l'on ruine et
que l'on accable pour complaire  M. le duc d'Aumont, sans autre motif
que sa plainte, sans autre preuve que sa parole. Quelle effroyable
tyrannie! Ici le duc de Choiseul m'arrta. Marmontel, me dit-il, le
brevet du _Mercure_ toit une grce du roi; il la retire quand il lui
plat; il n'y a point l de tyrannie.--Monsieur le duc, lui
rpliquai-je, du roi  moi, le brevet du _Mercure_ est une grce; mais,
de M. le duc d'Aumont  moi, le _Mercure_ est mon bien, et, par une
accusation fausse, il n'a pas droit de me l'ter... Mais non, ce n'est
pas moi qu'il dpouille, ce n'est pas moi que l'on immole  sa
vengeance. On gorge, pour l'assouvir, de plus innocentes victimes.
Sachez, Monsieur le duc, qu' l'ge de seize ans, ayant perdu mon pre,
et me voyant environn d'orphelins comme moi, et d'une pauvre et
nombreuse famille, je leur promis  tous de leur servir de pre. J'en
pris  tmoin le ciel et la nature; et, ds lors jusqu' ce moment, j'ai
fait ce que j'avois promis. Je vis de peu; je sais rduire et mes
besoins et ma dpense; mais cette foule de malheureux qui subsistoient
du fruit de mon travail, mais deux soeurs que j'allois tablir et doter,
mais des femmes dont la vieillesse avoit besoin d'un peu d'aisance, mais
la soeur de ma mre, veuve, pauvre et charge d'enfans, que vont-ils
devenir? Je les avois flatts de l'esprance du bien-tre; ils
ressentoient dj l'influence de ma fortune; le bienfait qui en toit la
source ne devoit plus tarir pour eux, et tout  coup ils vont
apprendre... Ah! c'est l que le duc d'Aumont doit aller savourer les
fruits de sa vengeance; c'est l qu'il entendra des cris et qu'il verra
couler des larmes. Qu'il aille y compter ses victimes et les malheureux
qu'il a faits; qu'il aille s'abreuver des pleurs de l'enfance et de la
vieillesse, et insulter aux misrables auxquels il arrache leur pain.
C'est l que l'attend son triomphe. Il l'a demand, m'a-t-on dit, pour
rcompense de ses services; il devoit dire pour salaire: c'en est un
digne de son coeur.  ces mots, mes larmes coulrent, et le duc de
Choiseul, aussi mu que moi, me dit en m'embrassant: Vous me pntrez
l'me, mon cher Marmontel: je vous ai peut-tre fait bien du mal, mais
je m'en vais le rparer.

Alors, prenant la plume avec sa vivacit naturelle, il crivit  l'abb
Barthlmy: Mon cher abb, le roi vous a accord le brevet du
_Mercure_; mais je viens de voir et d'entendre Marmontel; il m'a touch,
il m'a persuad de son innocence; ce n'est pas  vous d'accepter la
dpouille d'un innocent; refusez le _Mercure_; je vous en ddommagerai.
Il crivit  M. de Saint-Florentin: Vous avez reu, mon cher confrre,
l'ordre du roi pour expdier le brevet du _Mercure_; mais j'ai vu
Marmontel, et j'ai  vous parler de lui. Ne pressez rien que nous
n'ayons caus ensemble. Il me lut ces billets, les cacheta, les fit
partir, et me dit d'aller voir Mme de Pompadour, en me donnant pour elle
un billet qu'il ne me lut point, mais qui m'toit bien favorable, car je
fus introduit ds qu'elle y eut jet les yeux.

Mme de Pompadour toit incommode et gardoit le lit. J'approchai; j'eus
d'abord  essuyer les mmes reproches que m'avoit faits le duc de
Choiseul; et, avec plus de douceur encore, j'y opposai les mmes
rponses. Ensuite: Voil donc, lui dis-je, les nouveaux torts qu'on me
suppose pour obtenir du roi qu'aprs onze jours de prison il porte la
svrit jusqu' prononcer ma ruine! Si j'avois t libre, j'aurois
peut-tre enfin, Madame, pntr jusqu' vous. J'aurois dmenti ces
mensonges, et, en vous avouant ma seule et vritable faute, j'aurois
trouv grce  vos yeux; mais on commence par obtenir que je sois
enferm entre quatre murailles; on profite du temps de ma captivit pour
me calomnier impunment tout  son aise; et les portes de ma prison ne
s'ouvrent que pour me faire voir l'abme que l'on a creus sous mes pas.
Mais c'est peu de nous y traner, ma malheureuse famille et moi; on sait
qu'une main secourable peut nous en retirer encore; on craint que cette
main, dont nous avons dj reu tant de bienfaits, ne redevienne notre
appui; on nous te cette dernire et unique esprance; et, parce que
l'orgueil de M. le duc d'Aumont est irrit, il faut qu'une foule
d'innocens soient privs de toute consolation. Oui, Madame, tel a t le
but de ces mensonges, qui, en me faisant passer dans votre esprit pour
un mchant ou pour un fou, vous indisposoient contre moi. C'est l
surtout l'endroit sensible par o mes ennemis avoient su me percer le
coeur.

 prsent, pour me mettre hors de dfense, on exige de moi que je nomme
l'auteur de cette parodie dont j'ai su et dit quelques vers. On me
connot assez, Madame, pour tre bien sr que jamais je ne le nommerai;
mais ne pas l'accuser, c'est, dit-on, me condamner moi-mme; et, si je
ne veux pas tre infme, je suis perdu. Certes, si je ne puis me sauver
qu' ce prix, ma ruine est bien dcide. Mais depuis quand, Madame,
est-ce un crime que d'tre honnte? depuis quand mme est-ce  l'accus
de prouver qu'il est innocent? et depuis quand l'accusateur est-il
dispens de la preuve? Je veux bien cependant repousser par des preuves
une attaque qui n'en a point; et mes preuves sont mes crits, mon
caractre assez connu, et la conduite de ma vie. Depuis que j'ai eu le
malheur d'tre nomm parmi les gens de lettres, j'ai eu pour ennemis
tous les crivains satiriques. Il n'est point d'insolences que je n'en
aie reues et patiemment endures. Que l'on me cite de moi une
pigramme, un trait mordant, une ironie, enfin une raillerie approchant
du caractre de celle-ci, et je consens qu'on me l'impute; mais, si j'ai
ddaign ces petites vengeances, si ma plume, toujours dcente et
modre, n'a jamais tremp dans le fiel, pourquoi, sur la parole et sur
la foi d'un homme que la colre aveugle, croit-on que cette plume ait
commenc par distiller contre lui son premier venin? Je suis calomni,
Madame, je le suis devant vous, je le suis devant ce bon roi, qui ne
peut croire qu'on lui en impose; et, sans la piti gnreuse que je
viens d'inspirer  M. le duc de Choiseul, ni le roi, ni vous-mme, vous
n'auriez jamais su que je fusse calomni.

 peine j'achevois, on annona le duc de Choiseul. Il n'avoit pas perdu
de temps, car je l'avois laiss  sa toilette. Eh bien! dit-il, Madame,
vous l'avez entendu? Que pensez-vous de ce qu'il prouve?--Que cela est
horrible, rpondit-elle, et qu'il faut, Monsieur, que le _Mercure_ lui
soit rendu.--C'est mon avis, dit le duc de Choiseul.--Mais, reprit-elle,
il seroit peu convenable que le roi part d'un jour  l'autre passer du
noir au blanc. C'est  M. le duc d'Aumont  faire lui-mme une
dmarche...--Ah! Madame, vous prononcez mon arrt, m'criai-je: cette
dmarche que vous voulez qu'il fasse, il ne la fera point.--Il la fera,
insista-t-elle. M. de Saint-Florentin est chez le roi; il va venir me
voir, et je vais lui parler. Allez l'attendre  son htel.

Le vieux ministre ne fut pas plus content que moi du biais que prenoit
la foiblesse de Mme de Pompadour, et il ne me dissimula point qu'il en
tiroit un mauvais augure. En effet, l'opinitre orgueil du duc d'Aumont
fut intraitable: ni le comte d'Angiviller, son ami, ni Bouvard, son
mdecin, ni le duc de Duras, son camarade, ne purent lui inspirer un
sentiment tant soit peu noble. Comme en lui-mme il n'avoit rien qui pt
le faire respecter, il prtendit au moins se faire craindre; et il ne
revint  la cour que bien dtermin  ne pas se laisser flchir,
dclarant qu'il regarderoit comme ses ennemis ceux qui lui parleroient
d'une dmarche en ma faveur. Personne n'osa tenir tte  l'un des hommes
qui approchoient de plus prs de la personne du roi, et tout cet intrt
que l'on prenoit  moi se rduisit  me laisser une pension de mille
cus sur le _Mercure_; l'abb Barthlmy en refusa le brevet, et il fut
accord  un nomm Lagarde[59], bibliothcaire de Mme de Pompadour, et
digne protg de Colin[60], son homme d'affaires.

Dix ans aprs, le duc de Choiseul, en dnant avec moi, me rappela nos
conversations, auxquelles il auroit bien voulu, disoit-il, que nous
eussions eu des tmoins. Je n'ai pu en donner, de souvenir, qu'une
esquisse lgre, et telle que ma mmoire, ds longtemps refroidie, a pu
me la retracer; mais il faut que la situation m'et bien vivement
inspir, car il ajouta que de sa vie il n'avoit entendu un homme aussi
loquent que je le fus dans ces momens-l; et,  ce propos: Savez-vous,
me dit-il, ce qui empcha Mme de Pompadour de vous faire rendre le
_Mercure_? ce fut ce fripon de Colin, pour le faire donner  son ami
Lagarde. Ce Lagarde toit si mal fam que, dans la socit des
Menus-Plaisirs, o il toit souffert, on l'appeloit _Lagarde-Bictre_.
C'toit donc, mes enfans,  Lagarde-Bictre que l'on m'avoit sacrifi,
et le duc de Choiseul m'en faisoit l'aveu!

Aussi dpourvu d'instruction que de talent, ce nouveau rdacteur fit si
mal sa besogne que le _Mercure_, dcri, tomboit, et n'alloit plus tre
en tat de payer les pensions dont il toit charg. Les pensionnaires,
effrays, vinrent me supplier de consentir  le reprendre, et
m'offrirent d'aller tous ensemble demander qu'il me ft rendu; mais,
ayant une fois quitt cette chane importune, je ne voulus plus m'en
charger. Heureusement, Lagarde tant mort, le _Mercure_ fut fait un peu
moins mal et dprit plus lentement; mais, pour sauver les pensions, il
fallut enfin qu'on en ft une entreprise de librairie.




LIVRE VII


Mon aventure avec le duc d'Aumont m'avoit fait deux grands biens: elle
m'avoit fait renoncer  un projet de mariage form  la lgre, et dont
j'ai eu depuis quelque raison de croire que je me serois repenti; elle
avoit mis pour moi dans l'me de Bouvard les germes de cette amiti qui
m'a t si salutaire. Mais ces bons offices n'toient pas les seuls que
le duc d'Aumont m'et rendus en me perscutant.

D'abord mon me, que les dlices de Paris, d'Avenay, de Passy, de
Versailles, avoient trop amollie, avoit besoin que l'adversit lui
rendt son ancienne trempe et le ressort qu'elle avoit perdu; le duc
d'Aumont avoit pris soin de remettre en vigueur mon courage et mon
caractre. En second lieu, sans m'occuper bien srieusement, le
_Mercure_ ne laissoit pas de captiver mon attention, de consumer mon
temps, de me drober  moi-mme, de m'interdire toute entreprise
honorable pour mes talens, et de les asservir  une rdaction minutieuse
et presque mcanique; le duc d'Aumont les avoit remis en libert, et
m'avoit rendu l'heureux besoin d'en faire un digne et noble usage.
Enfin, j'tois rsolu  sacrifier au travail du _Mercure_ huit ou dix
des plus belles annes de ma vie, avec l'esprance d'amasser une
centaine de mille francs, auxquels je bornois mon ambition. Or, les
loisirs que m'avoit procurs le duc d'Aumont ne me valurent gure moins
dans le mme nombre d'annes, sans rien prendre sur les plaisirs de mes
socits  la ville, ni des campagnes dlicieuses o je passois le temps
des trois belles saisons.

Je ne compte pas l'avantage d'avoir t reu  l'Acadmie franoise plus
tt que je n'aurois d l'tre en ne faisant que le _Mercure_.
L'intention du duc d'Aumont n'toit pas de m'y conduire par la main; il
le fit cependant sans le vouloir, et mme en ne le voulant pas.

J'ai observ plus d'une fois, et dans les circonstances les plus
critiques de ma vie, que, lorsque la fortune a paru me contrarier, elle
a mieux fait pour moi que je n'aurois voulu moi-mme. Ici me voil
ruin, et, du milieu de ma ruine, vous allez, mes enfans, voir natre le
bonheur le plus gal, le plus paisible et le plus rarement troubl dont
un homme de mon tat se puisse flatter de jouir. Pour l'tablir
solidement et sur sa base naturelle, je veux dire sur le repos de
l'esprit et de l'me, je commenai par me dlivrer de mes inquitudes
domestiques. L'ge ou les maladies, celle surtout qui sembloit tre
contagieuse dans ma famille, diminuoient successivement le nombre de ces
bons parens que j'avois eu tant de plaisir  faire vivre dans l'aisance.
J'avois dj obtenu de mes tantes de cesser tout commerce, et, aprs
avoir liquid nos dettes, j'avois ajout des pensions au revenu de mon
petit bien. Or, ces pensions de cent cus chacune tant rduites au
nombre de cinq, il me restoit  moi d'abord la moiti de mes mille cus
de pension sur le _Mercure_; j'avois de plus les cinq cents livres
d'intrts de dix mille francs que j'avois employs au cautionnement de
M. Odde; j'y ajoutai une rente de cinq cent quarante livres sur le duc
d'Orlans, et, du surplus des fonds qui me restoient dans la caisse du
_Mercure_, j'achetai quelques effets royaux. Ainsi, pour mon loyer, mon
domestique et moi, je n'avois gure moins de mille cus  dpenser. Je
n'en avois jamais dpens davantage. Mme Geoffrin vouloit mme que le
payement de mon loyer cesst ds lors; mais je la priai de permettre que
j'essayasse encore un an si mes facults ne me suffiroient pas, en
l'assurant que, si mon loyer me gnoit, je le lui avouerois sans rougir.
Je ne fus point  cette peine. Bien malheureusement le nombre des
pensions que je faisois diminua par la mort de mes deux soeurs qui
toient au couvent de Clermont, et que m'enleva la mme maladie dont
toient morts nos pre et mre. Peu de temps aprs je perdis mes deux
vieilles tantes, les seules qui me restoient  la maison. La mort ne me
laissa que la soeur de ma mre, cette tante d'Albois qui vit encore.
Ainsi j'hritois tous les ans de quelques-uns de mes bienfaits. D'un
autre ct, les premires ditions de mes _Contes_ commencrent 
m'enrichir.

Tranquille du ct de la fortune, ma seule ambition toit l'Acadmie
franoise, et cette ambition mme toit modre et paisible. Avant
d'atteindre  ma quarantime anne j'avois encore trois ans  donner au
travail, et dans trois ans j'aurois acquis de nouveaux titres  cette
place. Ma traduction de Lucain s'avanoit, je prparois en mme temps
les matriaux de ma _Potique_, et la clbrit de mes _Contes_ alloit
toujours croissant  chaque dition nouvelle. Je croyois donc pouvoir me
donner du bon temps.

Vous avez vu de quelle manire obligeante l'officieux Bouret avoit
dbut avec moi. La connoissance faite, la liaison forme, ses socits
avoient t les miennes. Dans l'un des contes de _la Veille_, j'ai
peint le caractre de la plus intime de ses amies, la belle Mme Gaulard.
L'un de ses deux fils[61], homme aimable, occupoit  Bordeaux l'emploi
de la recette gnrale des fermes; il avoit fait un voyage  Paris; et,
la veille de son dpart, l'un des plus beaux jours de l'anne, nous
dnions ensemble chez notre ami Bouret, en belle et bonne compagnie. La
magnificence de cet htel que les arts avoient dcor, la somptuosit de
la table, la naissante verdure des jardins, la srnit d'un ciel pur,
et surtout l'amabilit d'un hte qui, au milieu de ses convives,
sembloit tre l'amoureux de toutes les femmes, le meilleur ami de tous
les hommes, enfin tout ce qui peut rpandre la belle humeur dans un
repas, y avoient exalt les esprits. Moi qui me sentois le plus libre
des hommes, le plus indpendant, j'tois comme l'oiseau qui, chapp du
lien qui le tenoit captif, s'lance dans l'air avec joie; et, pour ne
rien dissimuler, l'excellent vin qu'on me versoit contribuoit  donner
l'essor  mon me et  ma pense.

Au milieu de cette gaiet, le jeune fils de Mme Gaulard nous faisoit ses
adieux; et, en me parlant de Bordeaux, il me demanda s'il pouvoit m'y
tre bon  quelque chose.  m'y bien recevoir, lui dis-je, lorsque
j'irai voir ce beau port et cette ville opulente: car, dans les rves de
ma vie, c'est l'un de mes projets les plus intressans.--Si je l'avois
su, me dit-il, vous auriez pu l'excuter ds demain: j'avois une place 
vous offrir dans ma chaise.--Et moi, me dit l'un des convives (c'toit
un juif appel Gradis[62], l'un des plus riches ngocians de Bordeaux),
et moi je me serois charg de faire voiturer vos malles.--Mes malles,
dis-je, n'auroient pas t lourdes; mais pour mon retour 
Paris?...--Dans six semaines, reprit Gaulard, je vous y aurois
ramen.--Tout cela n'est donc plus possible? leur demandai-je.--Trs
possible de notre part, me dirent-ils, mais nous partons demain. Alors,
disant quatre mots  l'oreille au fidle Bury, qui me servoit  table,
je l'envoyai faire mes paquets; et aussitt, buvant  la sant de mes
compagnons de voyage: Me voil prt, leur dis-je, et nous partons
demain. Tout le monde applaudit  une rsolution si leste, et tout le
monde but  la sant des voyageurs.

Il est difficile d'imaginer un voyage plus agrable: une route superbe,
un temps si beau, si doux, que nous courions la nuit, en dormant, les
glaces baisses. Partout les directeurs, les receveurs des fermes
empresss  nous recevoir; je croyois tre dans ces temps potiques et
dans ces beaux climats o l'hospitalit s'exeroit par des ftes.

 Bordeaux, je fus accueilli et trait aussi bien qu'il toit possible,
c'est--dire qu'on m'y donna de bons dners, d'excellens vins, et mme
des salves de canon des vaisseaux que je visitois. Mais, quoiqu'il y et
dans cette ville des gens d'esprit et faits pour tre aimables, je jouis
moins de leur commerce que je n'aurois voulu: un fatal jeu de ds, dont
la fureur les possdoit, noircissoit leur esprit et absorboit leur me.
J'avois tous les jours le chagrin d'en voir quelqu'un navr de la perte
qu'il avoit faite. Ils sembloient ne dner et ne souper ensemble que
pour s'entr'gorger au sortir de table; et cette pre cupidit, mle
aux jouissances et aux affections sociales, toit pour moi quelque chose
de monstrueux.

Rien de plus dangereux pour un receveur gnral des fermes qu'une telle
socit. Quelque intacte que ft sa caisse, sa seule qualit de
comptable lui devoit interdire les jeux de hasard, comme un cueil sinon
de sa fidlit, au moins de la confiance qu'on y avoit mise; et je ne
fus pas inutile  celui-ci pour l'affermir dans la rsolution de ne
jamais se laisser gagner  la contagion de l'exemple.

Une autre cause altroit le plaisir que m'auroit fait le sjour de
Bordeaux: la guerre maritime faisoit des plaies profondes au commerce de
cette grande ville. Le beau canal que j'avois sous les yeux ne m'en
offroit que les dbris; mais je me formois aisment l'ide de ce qu'il
devoit tre dans son tat paisible, prospre et florissant.

Quelques maisons de commerans, o l'on ne jouoit point, toient celles
que je frquentois le plus et qui me convenoient le mieux; mais aucune
n'avoit pour moi autant d'attrait que celle d'Ansely[63]. Ce ngociant
toit un philosophe anglois, d'un caractre vnrable. Son fils, quoique
bien jeune encore, annonoit un homme excellent; et ses deux filles,
sans tre belles, avoient un charme naturel dans l'esprit et dans les
manires qui m'engageoit autant et plus que n'et fait la beaut. La
plus jeune des deux, Jenny, avoit fait sur mon me une impression vive.
Ce fut pour elle que je composai la romance de _Ptrarque_, et je la lui
chantai en lui disant adieu.

Dans les loisirs que me laissoit la socit d'une ville o, le matin,
tout le monde est  ses affaires, je repris le got de la posie, et je
composai mon _ptre aux potes_. J'eus aussi pour amusement les
facties qu'on imprimoit  Paris dans ce moment-l contre un homme qui
mritoit d'tre chti de son insolence, mais qui le fut aussi bien
rigoureusement: c'toit Le Franc de Pompignan.

Avec un mrite littraire considrable dans sa province, mdiocre 
Paris, mais suffisant encore pour y tre estim, il y auroit joui
paisiblement de cette estime, si l'excs de sa vanit, de sa
prsomption, de son ambition, ne l'avoit pas tant enivr.
Malheureusement, trop flatt dans ses acadmies de Montauban et de
Toulouse, accoutum  s'y entendre applaudir ds qu'il ouvroit la bouche
et avant mme qu'il et parl, vant dans les journaux dont il savoit
gagner ou payer la faveur, il se croyoit un homme d'importance en
littrature; et, par malheur encore, il avoit ajout  l'arrogance d'un
seigneur de paroisse l'orgueil d'un prsident de cour suprieure dans sa
ville de Montauban; ce qui formoit un personnage ridicule dans tous les
points. D'aprs l'opinion qu'il avoit de lui-mme, il avoit trouv
malhonnte qu' la premire envie qu'il avoit tmoigne d'tre de
l'Acadmie franoise on ne se ft pas empress  l'y recevoir; et,
lorsqu'en 1758 Sainte-Palaye y avoit eu sur lui la prfrence, il en
avoit marqu un superbe dpit. Deux ans aprs, l'Acadmie n'avoit pas
laiss de lui accorder ses suffrages, et il n'y avoit pour lui que de
l'agrment dans l'unanimit de son lection; mais, au lieu de la
modestie que les plus grands hommes eux-mmes affectoient, au moins en y
entrant, il y apporta l'humeur de l'orgueil offens, avec un excs
d'pret et de hauteur inconcevable. Le malheureux avoit conu
l'ambition d'tre je ne sais quoi dans l'ducation des enfans de France.
Il savoit que, dans ses principes de religion, M. le Dauphin n'aimoit
pas Voltaire, et qu'il voyoit de mauvais oeil l'atelier encyclopdique;
il faisoit sa cour  ce prince; il croyoit s'tre rendu recommandable
auprs de lui par ses odes sacres, dont la magnifique dition ruinoit
son libraire; il croyoit l'avoir trs flatt en lui confiant le
manuscrit de sa traduction des _Gorgiques_; il ne savoit pas  qui sa
vanit avoit affaire; il ne savoit pas que cette traduction, si
pniblement travaille, en vers durs, raboteux, martels, sans couleur
et sans harmonie, compare au chef-d'oeuvre de la posie latine, toit,
par le Dauphin lui-mme, soumise  l'oeil moqueur de la critique et
tourne en drision. Il crut faire un coup de parti en attaquant
publiquement, dans son discours de rception  l'Acadmie franoise,
cette classe de gens de lettres que l'on appeloit philosophes, et
singulirement Voltaire et les encyclopdistes.

Il venoit de faire cette sortie lorsque je partis pour Bordeaux; et, ce
qui n'toit gure moins tonnant que son arrogance, c'toit le succs
qu'elle avoit eu. L'Acadmie avoit cout en silence cette insolente
dclamation; le public l'avoit applaudie; Pompignan toit sorti de l
triomphant et enfl de sa vaine gloire.

Mais, peu de temps aprs, commena contre lui la lgre escarmouche des
_Facties parisiennes_; et ce fut l'un de ses amis, le prsident
Barbot[64], qui, tant venu me voir, m'apprit que ce pauvre M. de
Pompignan toit la fable de Paris. Il me montra les premires feuilles
qu'il venoit de recevoir; c'toient les _Quand_ et les _Pourquoi_. Je
vis la tournure et le ton que prenoit la plaisanterie.

Vous tes donc l'ami de M. Le Franc? lui demandai-je.--Hlas! oui, me
dit-il.--Je vous plains donc, car je connois les railleurs qui sont 
ses trousses. Voil les _Quand_ et les _Pourquoi_; bientt les _Si_, les
_Mais_, les _Car_, vont venir  la file; et je vous annonce qu'on ne le
quittera point qu'il n'ait pass par les particules. La correction fut
encore plus svre que je n'avois prvu; on se joua de lui de toutes les
manires. Il voulut se dfendre srieusement; il n'en fut que plus
ridicule. Il adressa un mmoire au roi; son mmoire fut bafou. Voltaire
parut rajeunir pour s'gayer  ses dpens: en vers, en prose, sa malice
fut plus lgre, plus piquante, plus fconde en ides originales et
plaisantes qu'elle n'avoit jamais t. Une saillie n'attendoit pas
l'autre. Le public ne cessoit de rire aux dpens du triste Le Franc.
Oblig de se tenir enferm chez lui pour ne pas entendre chanter sa
chanson dans le monde, et pour ne pas se voir montr au doigt, il finit
par aller s'ensevelir dans son chteau, o il est mort sans avoir jamais
os reparotre  l'Acadmie. J'avoue que je n'eus aucune piti de lui,
non seulement parce qu'il toit l'agresseur, mais parce que son
agression avoit t srieuse et grave, et n'alloit pas  moins, si on
l'en avoit cru, qu' faire proscrire nombre de gens de lettres, qu'il
dnonoit et dsignoit comme les ennemis du trne et de l'autel.

Lorsque nous fmes sur le point, Gaulard et moi, de revenir  Paris:
Allons-nous, me dit-il, retourner par la mme route? n'aimeriez-vous
pas mieux faire le tour par Toulouse, Montpellier, Nmes, Avignon,
Vaucluse, Aix, Marseille, Toulon, et par Lyon, Genve, o nous verrions
Voltaire, dont mon pre a t connu? Vous pensez bien que j'embrassai
ce beau projet avec transport; et, avant de partir, j'crivis 
Voltaire.

 Toulouse, nous fmes reus par un ami intime de Mme Gaulard, M. de
Saint-Amand, homme de l'ancien temps pour la franchise et la politesse,
et qui dans cette ville occupoit un trs bon emploi[65]. Pour moi, je
n'y retrouvai plus aucune de mes connoissances. J'eus mme de la peine 
reconnotre la ville, tant les objets de comparaison et l'habitude de
voir Paris la rapetissoient  mes yeux.

De Toulouse  Bziers, nous fmes occups  suivre et  observer le
canal du Languedoc. Ce fut l vritablement pour moi un sujet
d'admiration, parce que j'y voyois runies la grandeur et la simplicit,
deux caractres qui ne se montrent jamais ensemble sans causer
d'tonnement.

La jonction des deux mers et le commerce de l'une et de l'autre toient
le rsultat de deux ou trois grandes ides combines par le gnie. La
premire toit celle d'un amas d'eaux immense, dans l'espce de coupe
que forment des montagnes du ct de Revel,  quelques lieues de
Carcassonne, pour tre perptuellement la source et le rservoir du
canal; la seconde toit le choix d'une minence infrieure au rservoir,
mais dominant, d'un ct, l'intervalle de ce point-l jusqu' Toulouse,
et, de l'autre ct, l'espace du mme point jusqu' Bziers; en sorte
que les eaux du rservoir, conduites jusque-l par une pente naturelle,
s'y tiendroient suspendues dans un vaste niveau, et n'auroient plus qu'
s'pancher d'un ct vers Bziers, de l'autre vers Toulouse, pour
alimenter le canal et aller dposer les barques dans l'Orbe d'un ct,
et de l'autre dans la Garonne. Enfin, une troisime et principale ide
toit la construction des cluses dans tous les points o les barques
auroient  s'lever ou  descendre; l'effet de ces cluses tant, comme
l'on sait, de recevoir les barques, et, en se remplissant ou se vidant 
volont, de leur servir comme d'chelons dans les deux sens, soit pour
descendre, soit pour monter au niveau du canal.

En vous pargnant des dtails de prvoyance et d'industrie o
l'inventeur toit entr pour rendre intarissable la source des eaux du
canal et en mesurer le volume, sans jamais le faire dpendre du cours
des rivires voisines, ni communiquer avec elles, je dirai seulement que
je ne ngligeai aucun de ces dtails. Mais le principal objet de mon
attention fut le bassin de Saint-Ferrol, la source du canal et le
rservoir de ses eaux. Ce bassin, form, comme je l'ai dit, par un
cercle de montagnes, a deux mille deux cent vingt-deux toises de
circonfrence et cent soixante pieds de profondeur. La gorge des
montagnes qui l'environnent est ferme par un mur de trente-six toises
d'paisseur. Lorsqu'il est plein, ses eaux s'panchent en cascade; mais,
dans les temps de scheresse, ces panchoirs n'en versent plus, et alors
c'est du fond du rservoir qu'on les tire. Voici comment: dans
l'paisseur de la digue sont pratiques deux votes qui,  quarante
pieds de distance, se prolongent sous le rservoir;  l'une de ces
votes sont adapts verticalement trois tubes de bronze du calibre des
plus gros canons, et par lesquels, quand leurs robinets s'ouvrent, l'eau
du rservoir tombe dans un aqueduc pratiqu le long de la seconde vote;
en sorte que, lorsqu'on pntre jusqu' ces robinets, on a cent soixante
pieds d'eau sur la tte. Nous ne laissmes pas de nous avancer
jusque-l,  la lueur du goudron enflamm que notre conducteur portoit
dans une pole: car nulle autre lumire n'auroit tenu  la commotion de
l'air qu'excita bientt sous la vote l'explosion des eaux, quand tout 
coup, avec un fort levier de fer, notre homme ouvrit le robinet de l'un
des trois tuyaux, puis celui du second, puis celui du troisime. 
l'ouverture du premier, le plus effroyable tonnerre se fit entendre sous
la vote; et deux fois, coup sur coup, ce mugissement redoubla. Je
croyois voir crever le fond du rservoir, et les montagnes des environs
s'crouler sur nos ttes. L'motion profonde, et,  dire vrai, la
frayeur que ce bruit nous avoit cause, ne nous empcha point d'aller
voir ce qui se passoit sous la seconde vote. Nous y pntrmes, au
bruit de ces tonnerres souterrains; et l nous vmes trois torrens
s'lancer par l'ouverture des robinets. Je ne connois dans la nature
aucun mouvement comparable  la violence de la colonne d'eau qui, en
flots d'cume, s'chappoit de ces tubes. L'oeil ne pouvoit la suivre;
sans tourdissement on ne pouvoit la regarder. Le bord de l'aqueduc o
fuyoit ce torrent n'avoit que quatre pieds de large; il toit revtu
d'une pierre de taille polie, humide et trs glissante. C'toit l que
nous tions debout, plissans, immobiles; et, si le pied nous et
manqu, l'eau du torrent nous et rouls  mille pas dans un clin d'oeil.
Nous sortmes en frmissant, et nous sentmes les rochers auxquels la
digue est appuye trembler  cent pas de distance.

Quoique bien familiaris avec le mcanisme du canal, je ne laissai pas
d'tre merveill encore, lorsque du pied de la colline de Bziers je
vis comme un long escalier de huit cluses contigus, par o les barques
descendoient ou montoient avec une gale facilit.

 Bziers, je trouvai un ancien militaire de mes amis, M. de La
Sablire, qui, aprs avoir joui longtemps de la vie de Paris, toit venu
achever de vieillir dans sa ville natale, et y jouir d'une considration
mrite par ses services. Dans l'asile voluptueux qu'il s'toit fait, il
nous reut avec cette hilarit gasconne  laquelle contribuoient
l'aisance d'une fortune honnte, l'tat d'une me libre et calme, le
got de la lecture, un peu de la philosophie antique, et cette salubrit
renomme de l'air qu'on respire  Bziers. Il me demanda des nouvelles
de La Popelinire, chez lequel nous avions pass ensemble de beaux
jours. Hlas! lui rpondis-je, nous ne nous voyons plus; son fatal
gosme lui a fait oublier l'amiti. Je vais vous confier ce que je n'ai
dit  personne:

Immdiatement aprs le mariage de ma soeur, j'avois obtenu pour son mari
un emploi  Chinon, l'entrept du tabac, emploi facile et simple, et que
ma soeur auroit pu conserver si elle avoit perdu son mari. Cet emploi
valoit cent louis. En mme temps La Popelinire avoit obtenu, pour un de
ses parens, l'emploi des traites de Saumur, emploi de receveur
comptable, et qui, d'un dtail infini et d'une extrme difficult, ne
valoit que douze cents livres. La Popelinire ne laissa pas de me prier
d'en accepter l'change, en allguant la biensance, vu que son homme, 
lui, demeuroit  Chinon. Comme il me demandoit ce service au nom de
l'amiti, je ne balanai pas  le lui rendre. Je tchai mme de me
persuader que les talens de mon beau-frre auroient t ensevelis dans
un magasin de tabac; au lieu que, dans une recette qui demandoit un
homme instruit, vigilant, appliqu, il pourroit se faire connotre et
mriter de l'avancement. Je ne crus donc pas lui faire tort; et,
gnreux  ses dpens, je le fus  l'excs: car, l'emploi de Chinon
tant d'une valeur double de celui de Saumur, La Popelinire m'offroit
pour cet change un ddommagement annuel de douze cents livres; et moi
je ne voulus, pour compensation, que le plaisir de l'obliger. Eh bien!
ce mince emploi, o mon beau-frre avoit rtabli l'ordre, l'activit,
l'exactitude, et qu'on lui avoit permis de joindre  celui du grenier 
sel qu'il avoit obtenu depuis, quelqu'un,  mon insu, l'a sollicit pour
un autre, et mon beau-frre l'a perdu.--Et La Popelinire a souffert
qu'on vous l'ait enlev?--Que vouliez-vous qu'il ft?--Et, sandis!
toit-il sans crdit dans sa compagnie? et du moins ne devoit-il pas
reconnotre et faire valoir ce que vous aviez fait pour lui?--Que
direz-vous donc, ajoutai-je, quand vous saurez que c'est lui-mme qui,
sans m'en dire un mot, a demand, sollicit cet emploi pour son
secrtaire, et en a dpouill le mari de ma soeur?--Cela n'est pas
possible.--Cela n'est que trop vrai: les fermiers gnraux eux-mmes me
l'ont dit. La Sablire, confondu, garda quelque temps le silence; et
puis: Mon ami, me dit-il, nous l'avons aim, vous et moi; ne pensons
qu' cela; jetons un voile sur le reste. En effet, nous ne fmes plus
que nous retracer l'heureux temps o La Popelinire toit pour nous un
hte aimable, et cette galerie mouvante de tableaux et de caractres qui
chez lui nous avoit pass devant les yeux. J'en aime encore le
souvenir, me dit-il, mais comme d'un songe dont le rveil est sans
regrets.

Montpellier ne nous offrit rien d'intressant que le Jardin des plantes;
encore ne fut-il pour nous qu'une promenade agrable, car nous tions en
botanique aussi ignorans l'un que l'autre; mais, comme nous nous
connoissions en jolies femmes, nous emes le plaisir d'en suivre des
yeux quelques-unes qui, avec un teint brun, nous sembloient trs
piquantes. Ce qu'on distingue en elles, c'est un air veill, une
dmarche leste et un oeil agaant. J'observai singulirement qu'elles
toient trs bien chausses, ce qui, par tout pays, est un prsage
heureux.

 Nmes, sur la foi des voyageurs et des artistes, nous nous attendions
 tre frapps d'admiration: rien ne nous tonna. Il y a des choses dont
la renomme exagre si fort la grandeur ou la beaut que l'opinion qu'on
en a eue de loin ne peut plus que dcrotre lorsqu'on les voit de prs.
L'Amphithtre ne nous parut point vaste, et la structure ne nous
surprit que par sa massive lourdeur. La Maison carre nous fit plaisir 
voir, mais le plaisir que fait une petite chose rgulirement
travaille.

Je ne veux pas oublier qu' Nmes, dans le cabinet d'un naturaliste
appel Sguier[66], nous vmes une collection de pierres grises qui,
fendues par lits, comme le talc, prsentent les deux moitis d'un
poisson incrust dont la figure est trs distincte; et cela n'est pas
merveilleux; mais, ce qui l'est pour moi, c'est ce que m'assura ce
naturaliste, que ces pierres se trouvent dans les Alpes, et que l'espce
des poissons qu'elles renferment ne se trouvent plus dans nos mers.

     _Qurite, quos agitat mundi labor._

     LUCAN.

Nous ne vmes Avignon qu'en passant, pour aller nous extasier 
Vaucluse. Mais il fallut encore ici rabattre de l'ide que nous avions
du sjour enchant de Ptrarque et de Laure. Il en est de Vaucluse comme
de Castalie, du Pne et du Simos. La renomme en est due aux Muses,
leur vrai charme est celui des vers qui les ont clbrs. Ce n'est pas
que la cascade de la fontaine de Vaucluse ne soit belle, et par le
volume et par les longs bondissemens de ses eaux parmi les rochers dont
leur chute est entrecoupe; mais, n'en dplaise aux potes qui l'ont
dcrite, la source en est absolument dnue des ornemens de la nature;
les deux bords en sont nus, arides, escarps, sans ombrage; ce n'est
qu'au bas de la cascade que la rivire qu'elle forme commence  revtir
ses bords d'une assez riante verdure. Cependant, avant de quitter la
source de ses eaux, nous nous assmes, nous rvmes; et, sans nous
parler l'un  l'autre, les yeux fixs sur des ruines qui nous sembloient
tre les restes du chteau de Ptrarque, nous fmes nous-mmes quelques
momens dans l'illusion potique, en croyant voir autour de ces ruines
errer les ombres des deux amans qui ont fait la gloire de ces bords.

Mais, ce qui plus rellement est fait pour le plaisir des yeux, ce sont
l'enceinte et les dehors d'une petite ville que la rivire de Vaucluse
vient embrasser, et dont elle baigne les murs; ce qui l'a fait appeler
_l'le_. Nous croyions en effet voir une le enchante, en nous
promenant alentour, sous deux rangs de mriers et entre deux canaux
d'une eau vive, pure et rapide. De jolis groupes de jeunes juives, qui
se promenoient comme nous, ajoutoient  l'illusion que nous faisoit la
beaut du lieu; et d'excellentes truites, de belles crevisses, que l'on
nous servit  souper dans l'auberge qui terminoit cette charmante
promenade, firent succder aux plaisirs de l'imagination et  ceux de la
vue les dlices d'un nouveau sens.

Le beau temps, qui depuis Paris avoit si agrablement accompagn notre
voyage, nous abandonna sur les confins de la Provence. Le pays o il
pleut le plus rarement fut pluvieux pour nous. La ville d'Aix ne fut
d'abord sur notre route qu'un passage pour aller voir Marseille et
Toulon. Il fallut cependant faire une visite d'usage au gouverneur de la
province, qui rsidoit dans cette ville. Ce gouverneur, l'indigne fils
du marchal de Villars[67], me reut avec une politesse qui, dans un
autre, m'auroit flatt. Il marqua de l'empressement  nous retenir
jusqu' la Fte-Dieu. Nous nous y refusmes; mais il nous fit promettre
que la veille de cette fte nous serions de retour  Aix, pour voir le
lendemain la procession du roi Ren.

Ce furent pour moi deux objets d'un intrt trs vif et d'une attention
trs avide que ces deux ports clbres, celui de Marseille pour le
commerce, celui de Toulon pour la guerre; et, quoiqu' Marseille, une
ville neuve, trs magnifiquement btie, ft digne de nous occuper, le
peu de temps que nous y fmes s'employa tout  visiter le port, ses
dfenses, ses magasins, et tous les grands objets de ce commerce que la
guerre faisoit languir, mais qui redeviendroit florissant  la paix. 
Toulon, le port fut de mme l'unique objet de nos penses. Nous y
reconnmes la main de Louis XIV dans ces tablissemens superbes o toit
empreinte sa grandeur, et dans lesquels, soit pour la construction, soit
pour l'armement des vaisseaux, tout rappeloit encore une puissance
respectable.

Ici, ce qui sembloit devoir m'en imposer le plus fut ce qui m'tonna le
moins. L'une de mes envies toit de voir la pleine mer. Je la vis, mais
tranquille; et les tableaux de Vernet me l'avoient si fidlement
reprsente que la ralit ne m'en causa aucune motion; mes yeux y
toient aussi accoutums que si j'tois n sur ses bords.

Le duc de Villars sembloit avoir voulu nous rendre tmoins du gala qu'il
donneroit chez lui la veille de la Fte-Dieu. En y arrivant le soir,
nous y trouvmes toute la bonne compagnie de la ville, le bal, grand jeu
et grand souper.

Le lendemain, le mauvais temps nous priva du spectacle de la procession
qu'on nous avoit si fort vante. Nous en vmes pourtant quelques
chantillons: par exemple, un crocheteur ivre, reprsentant la reine de
Saba; un autre, le roi Salomon; trois autres, les rois mages, et tout
cela crott jusqu'aux oreilles. La reine de Saba n'en sautoit pas moins
en cadence, et le roi Salomon n'en bondissoit pas moins derrire la
reine de Saba. J'admirois le srieux des Provenaux  ce spectacle, et
nous emes grand soin d'imiter ce respect. J'eus pourtant quelquefois
bien de la peine  ne pas rire. Je remarquai entre autres l'un de ces
personnages qui, au bout d'une gaule, portoit un chiffon blanc, et
derrire lui trois autres polissons qui faisoient dans la rue des
mouvemens d'ivrognes toutes les fois que l'homme au chiffon blanc
renversoit son bton. Je demandai quel toit le mystre que cela nous
reprsentoit. Ne voyez-vous pas, me rpondit le notable  qui je
parlois, que ce sont les trois mages que l'toile conduit, et qui
s'garent de leur route ds que l'toile disparot? Je me contins. Rien
n'te l'envie de rire comme la peur d'tre lapid.

Le gouverneur avoit exig de nous de ne partir le lendemain de cette
fte qu'aprs avoir dn chez lui.  ce dner, il se piqua d'assembler
des gens de mrite, M. de Monclar[68]  leur tte. J'tois prvenu de la
plus haute estime pour ce grand magistrat. Je la lui tmoignai avec
cette ingnuit de sentiment qui ne ressemble point  de la flatterie.
Il y parut sensible, et y rpondit avec bont. Presque au sortir de
table je pris cong du duc de Villars, aussi reconnoissant qu'on peut
l'tre des attentions et des empressemens d'un homme qu'on n'estime pas.

Sur notre route d'Aix  Lyon, il n'y eut rien de remarquable qu'un trait
de bonne foi de l'htesse de Tain, village voisin de cette cte de
l'Hermitage que ses vins ont rendue clbre.  ce village, pendant que
l'on changeoit nos chevaux, je dis  l'htesse, en lui prsentant un
louis d'or: Madame, si vous avez d'excellent vin rouge de l'Hermitage,
donnez-m'en six bouteilles, et payez-vous sur ce louis. Elle me regarda
d'un air satisfait de ma confiance. Du vin rouge excellent, me
dit-elle, je n'en ai point; mais du blanc, j'en ai du meilleur. Je me
fiai  sa parole, et ce vin, dont elle ne prit que cinquante sous la
bouteille, ne se trouva pas moins que du nectar.

Presss de nous rendre  Genve, nous ne nous donnmes pas mme le temps
de voir Lyon, rservant pour notre retour le plaisir d'admirer dans ce
grand atelier du luxe les chefs-d'oeuvre de l'industrie.

Rien de plus singulier, de plus original, que l'accueil que nous fit
Voltaire. Il toit dans son lit lorsque nous arrivmes. Il nous tendit
les bras; il pleura de joie en m'embrassant; il embrassa de mme le fils
de son ancien ami M. Gaulard. Vous me trouvez mourant, nous dit-il;
venez-vous me rendre la vie ou recevoir mes derniers soupirs? Mon
camarade fut effray de ce dbut; mais moi, qui avois cent fois entendu
dire  Voltaire qu'il se mouroit, je fis signe  Gaulard de se rassurer.
En effet, le moment d'aprs, le mourant nous faisant asseoir auprs de
son lit: Mon ami, me dit-il, que je suis aise de vous voir! surtout
dans le moment o je possde un homme que vous serez ravi d'entendre.
C'est M. de L'cluse, le chirurgien-dentiste du feu roi de Pologne,
aujourd'hui seigneur d'une terre[69] auprs de Montargis, et qui a bien
voulu venir raccommoder les dents irracommodables de Mme Denis. C'est un
homme charmant. Mais ne le connoissez-vous pas?--Le seul L'cluse que je
connoisse est, lui dis-je, un acteur de l'ancien Opra-Comique.--C'est
lui, mon ami, c'est lui-mme. Si vous le connoissez, vous avez entendu
cette chanson du _Rmouleur_, qu'il joue et qu'il chante si bien. Et 
l'instant voil Voltaire imitant L'cluse, et, avec ses bras nus et sa
voix spulcrale, jouant _le Rmouleur_ et chantant la chanson:

     Je ne sais o la mettre
     Ma jeune fillette;
     Je ne sais o la mettre,
     Car on me la che...

Nous riions aux clats; et lui, toujours srieusement: Je l'imite mal,
disoit-il; c'est M. de L'cluse qu'il faut entendre; et sa chanson de
_la Fileuse_! et celle du _Postillon_! et la querelle des _cosseuses
avec Vad_! C'est la vrit mme. Ah! vous aurez bien du plaisir. Allez
voir Mme Denis. Moi, tout malade que je suis, je m'en vais me lever pour
dner avec vous. Nous mangerons un ombre-chevalier, et nous entendrons
M. de L'cluse. Le plaisir de vous voir a suspendu mes maux, et je me
sens tout ranim.

Mme Denis nous reut avec cette cordialit qui faisoit le charme de son
caractre. Elle nous prsenta M. de L'cluse; et,  dner, Voltaire
l'anima, par les louanges les plus flatteuses,  nous donner le plaisir
de l'entendre. Il dploya tous ses talens, et nous en parmes charms.
Il le falloit bien, car Voltaire ne nous auroit point pardonn de
foibles applaudissemens.

La promenade dans ses jardins fut employe  parler de Paris, du
_Mercure_, de la Bastille (dont je ne lui dis que deux mots), du
thtre, de l'_Encyclopdie_, et de ce malheureux Le Franc, qu'il
harceloit encore, son mdecin lui ayant ordonn, disoit-il, pour
exercice, de courre une heure ou deux, tous les matins, le Pompignan. Il
me chargea d'assurer nos amis que tous les jours on recevroit de lui
quelque nouvelle factie. Il fut fidle  sa promesse.

Au retour de la promenade il fit quelques parties d'checs avec M.
Gaulard, qui, respectueusement, le laissa gagner. Ensuite il revint 
parler du thtre, et de la rvolution que Mlle Clairon y avoit faite.
C'est donc, me dit-il, quelque chose de bien prodigieux que le
changement qui s'est fait en elle?--C'est, lui dis-je, un talent
nouveau; c'est la perfection de l'art, ou plutt c'est la nature mme
telle que l'imagination peut vous la peindre en beau. Alors, exaltant
ma pense et mon expression pour lui faire entendre  quel point, dans
les divers caractres de ses rles, elle toit avec vrit, et une
vrit sublime, Camille, Roxane, Hermione, Ariane, et surtout lectre,
j'puisai le peu que j'avois d'loquence  lui inspirer pour Clairon
l'enthousiasme dont j'tois plein moi-mme; et je jouissois, en lui
parlant, de l'motion que je lui causois, lorsque enfin prenant la
parole: Eh bien! mon ami, me dit-il avec transport, c'est comme Mme
Denis; elle a fait des progrs tonnans, incroyables. Je voudrois que
vous lui vissiez jouer Zare, Alzire, Idam! le talent ne va pas plus
loin. Mme Denis jouant Zare! Mme Denis compare  Clairon! Je tombai
de mon haut, tant il est vrai que le got s'accommode aux objets dont il
peut jouir, et que cette sage maxime:

     Quand on n'a pas ce que l'on aime,
     Il faut aimer ce que l'on a,

est en effet non seulement une leon de la nature, mais un moyen qu'elle
se mnage pour nous procurer des plaisirs.

Nous reprmes la promenade; et, tandis que M. de Voltaire s'entretenoit
avec Gaulard de son ancienne liaison avec le pre de ce jeune homme,
causant de mon ct avec Mme Denis, je lui rappelois le bon temps.

Le soir, je mis Voltaire sur le chapitre du roi de Prusse. Il en parla
avec une sorte de magnanimit froide, et en homme qui ddaignoit une
trop facile vengeance, ou comme un amant dsabus pardonne  la
matresse qu'il a quitte le dpit et la rage qu'elle a fait clater.

L'entretien du souper roula sur les gens de lettres qu'il estimoit le
plus; et, dans le nombre, il me fut facile de distinguer ceux qu'il
aimoit du fond du coeur. Ce n'toient pas ceux qui se vantoient le plus
d'tre en faveur auprs de lui. Avant d'aller se coucher, il nous lut
deux nouveaux chants de _la Pucelle_, et Mme Denis nous fit remarquer
que, depuis qu'il toit aux Dlices, c'toit le seul jour qu'il et
pass sans rentrer dans son cabinet.

Le lendemain, nous emes la discrtion de lui laisser au moins une
partie de sa matine, et nous lui fmes dire que nous attendrions qu'il
sonnt. Il fut visible sur les onze heures. Il toit dans son lit
encore.

Jeune homme, me dit-il, j'espre que vous n'aurez pas renonc  la
posie; voyons de vos nouvelles oeuvres; je vous dis tout ce que je sais:
il faut que chacun ait son tour.

Plus intimid devant lui que je ne l'avois jamais t, soit que j'eusse
perdu la nave confiance du premier ge, soit que je sentisse mieux que
jamais combien il toit difficile de faire de bons vers, je me rsolus
avec peine  lui rciter mon _ptre aux potes_: il en fut trs
content; il me demanda si elle toit connue  Paris. Je rpondis que
non. Il faut donc, me dit-il, la mettre au concours de l'Acadmie; elle
y fera du bruit. Je lui reprsentai que je m'y donnois des licences
d'opinions qui effaroucheroient bien du monde. J'ai connu me dit-il,
une honorable dame qui confessoit qu'un jour, aprs avoir cri 
l'insolence, il lui toit chapp enfin de dire: Charmant insolent!
L'Acadmie fera de mme.

Avant dner, il me mena faire  Genve quelques visites; et, en me
parlant de sa faon de vivre avec les Genevois: Il est fort doux, me
dit-il, d'habiter dans un pays dont les souverains vous envoient
demander votre carrosse pour venir dner avec vous.

Sa maison leur toit ouverte; ils y passoient les jours entiers; et,
comme les portes de la ville se fermoient  l'entre de la nuit pour ne
s'ouvrir qu'au point du jour, ceux qui soupoient chez lui toient
obligs d'y coucher, ou dans les maisons de campagne dont les bords du
lac sont couverts.

Chemin faisant, je lui demandai comment, presque sans territoire et sans
aucune facilit de commerce avec l'tranger, Genve s'toit enrichie. 
fabriquer des mouvemens de montre, me dit-il,  lire vos gazettes, et 
profiter de vos sottises. Ces gens-ci savent calculer les bnfices de
vos emprunts.

 propos de Genve, il me demanda ce que je pensois de Rousseau. Je
rpondis que, dans ses crits, il ne me sembloit tre qu'un loquent
sophiste, et, dans son caractre, qu'un faux cynique qui crveroit
d'orgueil et de dpit dans son tonneau si on cessoit de le regarder.
Quant  l'envie qui lui avoit pris de revtir ce personnage, j'en savois
l'anecdote, et je la lui contai.

Dans l'une des lettres de Rousseau  M. de Malesherbes, l'on a vu dans
quel accs d'inspiration et d'enthousiasme il avoit conu le projet de
se dclarer contre les sciences et les arts. J'allois, dit-il dans le
rcit qu'il fait de ce miracle, j'allois voir Diderot, alors prisonnier
 Vincennes; j'avois dans ma poche un _Mercure de France_ que je me mis
 feuilleter le long du chemin. Je tombe sur la question de l'Acadmie
de Dijon, qui a donn lieu  mon premier crit. Si jamais quelque chose
a ressembl  une inspiration subite, c'est le mouvement qui se fit en
moi  cette lecture. Tout  coup je me sens l'esprit bloui de mille
lumires; des foules d'ides vives s'y prsentent  la fois avec une
force et une confusion qui me jetrent dans un dsordre inexprimable. Je
sens ma tte prise par un tourdissement semblable  l'ivresse. Une
violente palpitation m'oppresse, soulve ma poitrine. Ne pouvant plus
respirer en marchant, je me laisse tomber sous un arbre de l'avenue, et
j'y passe une demi-heure dans une telle agitation qu'en me relevant
j'aperus tout le devant de ma veste mouill de mes larmes, sans avoir
senti que j'en rpandois.

Voil une extase loquemment dcrite. Voici le fait dans sa simplicit,
tel que me l'avoit racont Diderot, et tel que je le racontai 
Voltaire.

J'tois (c'est Diderot qui parle), j'tois prisonnier  Vincennes;
Rousseau venoit m'y voir. Il avoit fait de moi son Aristarque, comme il
l'a dit lui-mme. Un jour, nous promenant ensemble, il me dit que
l'Acadmie de Dijon venoit de proposer une question intressante, et
qu'il avoit envie de la traiter. Cette question toit: _Le
rtablissement des sciences et des arts a-t-il contribu  purer les
moeurs?_ Quel parti prendrez-vous? lui demandai-je. Il me rpondit: Le
parti de l'affirmative.--C'est le pont aux nes, lui dis-je; tous les
talens mdiocres prendront ce chemin-l, et vous n'y trouverez que des
ides communes; au lieu que le parti contraire prsente  la philosophie
et  l'loquence un champ nouveau, riche et fcond.--Vous avez raison,
me dit-il aprs y avoir rflchi un moment, et je suivrai votre
conseil. Ainsi, ds ce moment, ajoutai-je, son rle et son masque
furent dcids.

Vous ne m'tonnez pas, me dit Voltaire; cet homme-l est factice de la
tte aux pieds, il l'est de l'esprit et de l'me; mais il a beau jouer
tantt le stocien et tantt le cynique, il se dmentira sans cesse, et
son masque l'touffera.

Parmi les Genevois que je voyois chez lui, les seuls que je gotai et
dont je fus got furent le chevalier Huber et Cramer le libraire. Ils
toient tous les deux d'un commerce facile, d'une humeur joviale, avec
de l'esprit sans apprt, chose rare dans leur cit. Cramer jouoit, me
disoit-on, passablement la tragdie; il toit l'Orosmane de Mme Denis,
et ce talent lui valoit l'amiti et la pratique de Voltaire,
c'est--dire des millions. Huber avoit un talent moins utile, mais
amusant et trs curieux dans sa futilit. L'on et dit qu'il avoit des
yeux au bout des doigts. Les mains derrire le dos, il dcoupoit en
profil un portrait aussi ressemblant et plus ressemblant mme qu'il ne
l'auroit fait au crayon. Il avoit la figure de Voltaire si vivement
empreinte dans l'imagination qu'absent comme prsent ses ciseaux le
reprsentoient rvant, crivant, agissant, et dans toutes ses attitudes.
J'ai vu de lui des paysages en dcoupures sur des feuilles de papier
blanc o la perspective toit observe avec un art prodigieux. Ces deux
aimables Genevois furent assidus aux Dlices le peu de temps que j'y
passai.

M. de Voltaire voulut nous faire voir son chteau de Tournay, o toit
son thtre,  un quart de lieue de Genve. Ce fut, l'aprs-dne, le
but de notre promenade en carrosse. Tournay toit une petite
gentilhommire assez nglige, mais dont la vue est admirable. Dans le
vallon, le lac de Genve, bord de maisons de plaisance, et termin par
deux grandes villes; au del et dans le lointain, une chane de
montagnes de trente lieues d'tendue, et ce Mont-Blanc charg de neiges
et de glaces qui ne fondent jamais: telle est la vue de Tournay. L je
vis ce petit thtre qui tourmentoit Rousseau, et o Voltaire se
consoloit de ne plus voir celui qui toit encore plein de sa gloire.
L'ide de cette privation injuste et tyrannique me saisit de douleur et
d'indignation. Peut-tre qu'il s'en aperut: car plus d'une fois, par
ses rflexions, il rpondit  ma pense, et, sur la route, en revenant,
il me parla de Versailles, du long sjour que j'y avois fait, et des
bonts que Mme de Pompadour lui avoit autrefois tmoignes. Elle vous
aime encore, lui dis-je; elle me l'a rpt souvent; mais elle est
foible et n'ose pas ou ne peut pas tout ce qu'elle veut, car la
malheureuse n'est plus aime, et peut-tre elle porte envie au sort de
Mme Denis et voudroit bien tre aux Dlices.--Qu'elle y vienne, dit-il
avec, transport, jouer avec nous la tragdie. Je lui ferai des rles, et
des rles de reine: elle est belle, elle doit connotre le jeu des
passions.--Elle connot aussi, lui dis-je, les profondes douleurs et les
larmes amres.--Tant mieux! c'est l ce qu'il nous faut, s'cria-t-il
comme enchant d'avoir une nouvelle actrice. Et, en vrit, l'on et dit
qu'il croyoit la voir arriver. Puisqu'elle vous convient, lui dis-je,
laissez faire; si le thtre de Versailles lui manque, je lui dirai que
le vtre l'attend.

Cette fiction romanesque rjouit la socit. On y trouvoit de la
vraisemblance; et Mme Denis, donnant dans l'illusion, prioit dj son
oncle de ne pas l'obliger  cder ses rles  l'actrice nouvelle. Il se
retira quelques heures dans son cabinet, et le soir,  souper, les rois
et leurs matresses tant l'objet de l'entretien, Voltaire, en comparant
l'esprit et la galanterie de la vieille cour et de la cour actuelle,
nous dploya cette riche mmoire  laquelle rien d'intressant
n'chappoit. Depuis Mme de La Vallire jusqu' Mme de Pompadour,
l'histoire-anecdote des deux rgnes, et dans l'intervalle celle de la
Rgence, nous passa sous les yeux avec une rapidit et un brillant de
traits et de couleurs  blouir. Il se reprocha cependant d'avoir drob
 M. de L'cluse des momens qu'il auroit occups, disoit-il, plus
agrablement pour nous. Il le pria de nous ddommager par quelques
scnes des _cosseuses_, et il en rit comme un enfant.

Le lendemain (c'toit le dernier jour que nous devions passer ensemble),
il me fit appeler ds le matin, et, me donnant un manuscrit: Entrez
dans mon cabinet, me dit-il, et lisez cela; vous m'en direz votre
sentiment. C'toit la tragdie de _Tancrde_, qu'il venoit d'achever.
Je la lus, et, en revenant le visage baign de larmes, je lui dis qu'il
n'avoit rien fait de plus intressant.  qui donneriez-vous, me
demanda-t-il, le rle d'Amnade?-- Clairon, lui rpondis-je,  la
sublime Clairon, et je vous rponds d'un succs gal au moins  celui de
Zare.--Vos larmes, reprit-il, me disent bien ce qu'il m'importe le plus
de savoir; mais, dans la marche de l'action, rien ne vous a-t-il
arrt?--Je n'y ai trouv, lui dis-je,  faire que ce que vous appelez
des critiques de cabinet. On sera trop mu pour s'en occuper au
thtre. Heureusement il ne me parla point du style; j'aurois t
oblig de dissimuler ma pense, car il s'en falloit bien qu' mon avis
_Tancrde_ ft crit comme ses belles tragdies. Dans _Rome sauve_ et
dans _l'Orphelin de la Chine_, j'avois encore trouv la belle
versification de _Zare_, de _Mrope_ et de _la Mort de Csar_; mais
dans _Tancrde_ je croyois voir la dcadence de son style, des vers
lches, diffus, chargs de ces mots redondans qui dguisent le manque de
force et de vigueur, en un mot la vieillesse du pote: car en lui, comme
dans Corneille, la posie de style fut la premire qui vieillit; et
aprs _Tancrde_, o ce feu du gnie jetoit encore des tincelles, il
fut absolument teint.

Afflig de nous voir partir, il voulut bien ne nous drober aucun moment
de ce dernier jour. Le dsir de me voir reu  l'Acadmie franoise,
l'loge de mes _Contes_, qui faisoient, disoit-il, leurs plus agrables
lectures, enfin mon analyse de la _Lettre_, de Rousseau, _ d'Alembert
sur les spectacles_, rfutation qu'il croyoit sans rplique, et dont il
me sembloit faire beaucoup de cas, furent, durant la promenade, les
sujets de son entretien. Je lui demandai si Genve avoit pris le change
sur le vrai motif de cette lettre de Rousseau. Rousseau, me dit-il, est
connu  Genve mieux qu' Paris. On n'y est dupe ni de son faux zle, ni
de sa fausse loquence. C'est  moi qu'il en veut, et cela saute aux
yeux. Possd d'un orgueil outr, il voudroit que, dans sa patrie, on ne
parlt que de lui seul. Mon existence l'y offusque, il m'envie l'air que
j'y respire, et surtout il ne peut souffrir qu'en amusant quelquefois
Genve, je lui drobe  lui les momens o l'on pense  moi.

Devant partir au point du jour, ds que, les portes de la ville tant
ouvertes, nous pourrions avoir des chevaux, nous rsolmes, avec Mme
Denis et MM. Huber et Cramer, de prolonger jusque-l le plaisir de
veiller et de causer ensemble. Voltaire voulut tre de la partie, et
inutilement le pressmes-nous d'aller se coucher; plus veill que nous,
il nous lut encore quelques chants du pome de _Jeanne_. Cette lecture
avoit pour moi un charme inexprimable: car, si Voltaire, en rcitant les
vers hroques, affectoit, selon moi, une emphase trop monotone, une
cadence trop marque, personne ne disoit les vers familiers et comiques
avec autant de naturel, de finesse et de grce; ses yeux et son sourire
avoient une expression que je n'ai vue qu' lui. Hlas! c'toit pour moi
le chant du cygne, et je ne devois plus le revoir qu'expirant.

Nos adieux mutuels furent attendris jusqu'aux larmes, mais beaucoup plus
de mon ct que du sien: cela devoit tre, car, indpendamment de ma
reconnoissance et de tous les motifs que j'avois de l'aimer, je le
laissois dans l'exil.

 Lyon, nous donnmes un jour  la famille de Fleurieu[70], qui
m'attendoit  La Tourette, sa maison de campagne. Les deux jours suivans
furent employs  voir la ville; et, depuis la filature de l'or avec la
soie jusqu' la perfection des plus riches tissus, nous suivmes
rapidement toutes les oprations de l'art qui faisoit la richesse de
cette ville florissante. Les ateliers, l'Htel de ville, le bel hpital
de la Charit, la bibliothque des Jsuites, le couvent des Chartreux,
la salle de spectacle, partagrent notre attention.

Ici, je me rappelle qu' mon passage pour aller  Genve, la demoiselle
Destouches[71], directrice du spectacle, m'avoit fait demander laquelle
de mes tragdies je voulois que l'on donnt  mon retour. Je fus
sensible  cette honntet, mais je me bornai  lui en rendre grces; et
je lui demandai, pour mon retour, celle des tragdies de Voltaire que
ses acteurs jouoient le mieux. Ils donnrent _Alzire_.

Tandis que ma philosophie picurienne s'gayoit en province, la haine de
mes ennemis ne s'endormoit pas  Paris. J'appris, en y arrivant, que
d'Argental et sa femme faisoient courir le bruit que j'tois perdu dans
l'esprit du roi, et que l'Acadmie auroit beau m'lire, Sa Majest
refuseroit son agrment  mon lection. Je trouvai mes amis frapps de
cette opinion; et, si j'avois eu autant d'impatience qu'ils en avoient
eux-mmes de me voir  l'Acadmie, j'aurois t bien malheureux. Mais,
en les assurant qu'en dpit de l'intrigue j'obtiendrois cette place d'o
l'on vouloit m'exclure, je leur dclarai qu'au surplus je serois encore
assez fier si je la mritois mme sans l'obtenir. Je m'appliquai donc 
finir ma traduction de la _Pharsale_ et ma _Potique franoise_; je mis
l'_ptre aux potes_ au concours de l'Acadmie, et,  mesure que les
ditions de mes _Contes_ se succdoient, j'en faisois de nouveaux.

Le succs de l'_ptre aux potes_ fut tel que Voltaire l'avoit prdit;
mais ce ne fut pas sans difficult qu'elle l'emporta sur deux ouvrages
estimables qui lui disputoient le prix: l'un toit l'_ptre au peuple_,
de Thomas; l'autre l'_ptre_, de l'abb Delille, _sur les avantages de
la retraite pour les gens de lettres_. Cette circonstance de ma vie fut
assez remarquable pour nous occuper un moment.

 peine avois-je mis mon ptre au concours, lorsque Thomas, selon sa
coutume, vint me communiquer celle qu'il y alloit envoyer. Je la trouvai
belle, et d'un ton si noble et si ferme que je crus au moins trs
possible qu'elle l'emportt sur la mienne. Mon ami, lui dis-je aprs
l'avoir entendue et fort applaudie, j'ai de mon ct une confidence 
vous faire; mais j'y mets deux conditions: l'une, que vous me garderez
le secret le plus absolu; l'autre, qu'aprs avoir appris ce que je vais
vous confier, vous n'en ferez aucun usage, c'est--dire que vous vous
conduirez comme si je ne vous avois rien dit. J'en exige votre parole.
Il me la donna.  prsent, poursuivis-je, apprenez que j'ai mis
moi-mme un ouvrage au concours.--En ce cas, me dit-il, je retire le
mien.--C'est l ce que je ne veux point, rpliquai-je, et pour deux
raisons: l'une, parce qu'il est trs possible que l'on rejette mon
ouvrage comme hrtique, et qu'on lui refuse le prix: vous en allez
juger vous-mme; l'autre, parce qu'il n'est pas dcid que mon ouvrage
vaille mieux que le vtre, et que je ne veux pas vous voler un prix qui
peut-tre vous appartient. Je m'en tiens donc  la parole que vous
m'avez donne. coutez mon ptre. Il l'entendit, et il convint qu'il y
avoit des endroits hardis et prilleux. Nous voil donc rivaux confidens
l'un de l'autre, et concurrens de l'abb Delille.

Or un jour, lorsque l'Acadmie examinoit, pour adjuger le prix, les
pices mises au concours, je rencontrai Duclos  l'Opra, et lui en
demandai des nouvelles. Ne m'en parlez pas, me dit-il; je crois que ce
concours mettra le feu  l'Acadmie. Trois pices, comme on n'en voit
gure, se disputent le prix. Il y en a deux dont le mrite n'est pas
douteux, tout le monde en convient; mais la troisime nous tourne la
tte. C'est l'ouvrage d'un jeune fou, plein de verve et d'audace, qui ne
mnage rien, qui brave tous les prjugs littraires, qui parle des
potes en pote et qui les peint tous de leur propre couleur, avec une
pleine franchise; ose louer Lucain et censurer Virgile, venger le Tasse
des mpris de Boileau, apprcier Boileau lui-mme et le rduire  sa
juste valeur. D'Olivet en est furieux; il dit que l'Acadmie se
dshonore si elle couronne cet insolent ouvrage, et je crois cependant
qu'il sera couronn. Il le fut; mais, lorsque je me prsentai pour
recevoir le prix, d'Olivet jura qu'il ne me le pardonneroit de sa vie.

Ce fut, je crois, dans ce temps-l que je publiai ma traduction de la
_Pharsale_: ds lors, la rhtorique et la potique se partagrent mes
tudes; et mes _Contes_, par intervalles, leur drobrent quelques
momens.

C'toit surtout  la campagne que cette manire de rver m'toit
favorable, et quelquefois l'occasion m'y faisoit rencontrer d'assez
heureux sujets. Par exemple un soir,  Bezons, o M. de Saint-Florentin
avoit une maison de campagne, tant  souper avec lui, comme on me
parloit de mes _Contes_: Il est arriv, me dit-il, dans ce village, une
aventure dont vous feriez peut-tre quelque chose d'intressant. Et, en
peu de mots, il me raconta qu'un jeune paysan et une jeune paysanne,
cousins germains, faisant l'amour ensemble, la fille s'toit trouve
grosse; que, ni le cur ni l'official ne voulant leur permettre de se
marier, ils avoient eu recours  lui, et qu'il avoit t oblig de leur
faire venir la dispense de Rome. Je convins qu'en effet ce sujet, mis en
oeuvre, pouvoit avoir son intrt. La nuit, quand je fus seul, il me
revint dans la pense, et s'empara de mes esprits, si bien que, dans une
heure, tous les tableaux, toutes les scnes et les personnages
eux-mmes, tels que je les ai peints, en furent dessins et comme
prsens  mes yeux. Dans ce temps-l le style de ce genre d'crits ne me
cotoit aucune peine; il couloit de source, et, ds que le conte toit
bien conu dans ma tte, il toit crit. Au lieu de dormir, je rvai
toute la nuit  celui-ci. Je voyois, j'entendois parler _Annette_ et
_Lubin_ aussi distinctement que si cette fiction et t le souvenir
tout frais encore de ce que j'aurois vu la veille. En me levant, au
point du jour, je n'eus donc qu' rpandre rapidement sur le papier ce
que j'avois rv; et mon conte fut fait tel qu'il est imprim.

L'aprs-dne, avant la promenade, on me demanda, comme on faisoit
souvent  la campagne, si je n'avois pas quelque chose  lire, et je lus
_Annette et Lubin_. Je ne puis exprimer quelle fut la surprise de toute
la socit, et singulirement la joie de M. de Saint-Florentin, de voir
comme en si peu de temps j'avois peint le tableau dont il m'avoit donn
l'esquisse. Il vouloit faire venir l'Annette et le Lubin vritables. Je
le priai de me dispenser de les voir en ralit. Cependant, lorsqu'on
fit un opra-comique de ce conte, le Lubin et l'Annette de Bezons furent
invits  venir se voir sur la scne. Ils assistrent  ce spectacle
dans une loge qu'on leur donna, et ils furent fort applaudis.

Mon imagination tourne  ce genre de fiction toit pour moi,  la
campagne, une espce d'enchanteresse, qui, ds que j'tois seul,
m'environnoit de ses prestiges; tantt  la Malmaison, au bord de ce
ruisseau qui, par une pente rapide, roule du haut de la colline, et,
sous des berceaux de verdure, va par de longs dtours sillonner des
gazons fleuris; tantt  Croix-Fontaine, sur ces bords que la Seine
arrose, en dcrivant un demi-cercle immense, comme pour le plaisir des
yeux; tantt dans ces belles alles de Sainte-Assise ou sur cette longue
terrasse qui domine la Seine, et d'o l'oeil en mesure au loin le lit
majestueux et le tranquille cours.

Dans ces campagnes on avoit la bont de parotre me dsirer, de m'y
recevoir avec joie, de ne pas plus compter que moi les heureux jours que
j'y passois, de ne jamais me voir m'en aller sans me dire qu'on en avoit
quelque regret. Pour moi, j'aurois voulu pouvoir runir toutes mes
socits ensemble, ou me multiplier pour n'en quitter aucune. Elles ne
se ressembloient pas; mais chacune d'elles avoit pour moi ses dlices et
ses attraits.

La Malmaison appartenoit alors  M. Desfourniels; c'toit la socit de
Mme Harenc; et j'ai dit assez de quels troits liens d'amiti, de
reconnoissance, mon coeur y toit envelopp. La femme qui m'a le plus
chri aprs ma mre, c'toit Mme Harenc. Elle sembloit avoir inspir 
tous ses amis le tendre intrt qu'elle prenoit  moi. Aimer et tre
aim dans cette socit intime toit ma vie habituelle.

 Sainte-Assise, chez Mme de Montull, l'amiti n'toit pas sans rserve
et sans dfiance; j'tois jeune, et de jeunes femmes croyoient devoir
s'observer avec moi. De mon ct, je n'avois avec elles qu'une libert
mesure et respectueusement timide; mais, dans cette contrainte mme, il
y avoit je ne sais quoi de dlicat et de piquant. D'ailleurs, la vie
rgulire et agrablement applique que l'on menoit  Sainte-Assise
toit de mon got. Un pre et une mre continuellement occups  rendre
l'instruction facile et attrayante pour leurs enfans; l'un faisant pour
eux de sa main ce curieux extrait des _Mmoires de l'Acadmie des
sciences_, dont je conserve une copie; l'autre abrgeant et rduisant
l'_Histoire naturelle_ de Buffon  ce qui, sans danger et avec
biensance, pouvoit en tre lu par eux; une institutrice attache aux
deux filles, leur enseignant l'histoire, la gographie, l'arithmtique,
l'italien, et plus soigneusement encore les rgles de la langue
franoise, en les exerant tous les jours  l'crire correctement;
l'aprs-dne, les pinceaux dans les mains de Mme de Montull, les
crayons dans les mains de ses filles et de leur gouvernante, et cette
occupation, gaye par de rians propos ou par d'agrables lectures, leur
servant de rcration;  la promenade, M. de Montull[72] excitant la
curiosit de ses enfans pour la connoissance des arbres et des plantes,
dont il leur faisoit faire une espce d'herbier o toient expliqus la
nature, les proprits, l'usage de ces vgtaux; enfin, dans nos jeux
mmes, d'ingnieuses ruses et des dfis continuels pour piquer leur
mulation, et rendre l'agrable utile en insinuant l'instruction jusque
dans les amusemens: tel toit pour moi le tableau de cette cole
domestique, o l'tude n'avoit jamais l'air de la gne, ni
l'enseignement l'air de la svrit.

Vous pensez bien qu'un pre et une mre qui instruisoient si bien leurs
enfans toient trs cultivs eux-mmes. M. de Montull ne se piquoit pas
d'tre aimable, et se donnoit peu de soin pour cela; mais Mme de
Montull avoit dans l'esprit et dans le caractre ce grain d'honnte
coquetterie qui, ml avec la dcence, donne aux agrmens d'une femme
plus de vivacit, de brillant et d'attrait. Elle m'appeloit philosophe,
bien persuade que je ne l'tois gure; et se jouer de ma philosophie
toit l'un de ses passe-temps. Je m'en apercevois; mais je lui en
laissois le plaisir.

Avec plus de cordialit, la bonne et toute simple Mme de Chalut
m'attiroit  Saint-Cloud; et, pour m'y retenir, elle avoit un charme
irrsistible, celui d'une amiti qui, du fond de son coeur, versoit dans
le mien, sans rserve, ce qu'elle avoit de plus cach, ses sentimens les
plus intimes et ses intrts les plus chers. Elle n'toit pas ncessaire
 mon bonheur, il faut que je l'avoue; mais j'tois ncessaire au sien.
Son me avoit besoin de l'appui de la mienne; elle s'y reposoit; elle
s'y soulageoit du poids de ses peines, de ses chagrins. Elle en eut un
dont l'horreur est inexprimable: ce fut de voir ses anciens matres, ses
bienfaiteurs, ses amis, le Dauphin, la Dauphine, frapps en mme temps
comme d'une invisible main, et, consums de ce qu'elle appeloit un
poison lent, se fltrir, scher et s'teindre[73]. Ce fut moi qui reus
ses regrets sur cette mort lente. Elle y mloit des confidences qu'elle
n'a faites qu' moi seul, et dont le secret me suivra dans le silence du
tombeau.

Mais des campagnes o je passois successivement les belles saisons de
l'anne, Maisons et Croix-Fontaine toient celles qui avoient pour moi
le plus d'attraits.  Croix-Fontaine, ce n'toient que des voyages; mais
toutes les volupts du luxe, tous les raffinemens de la galanterie la
plus ingnieuse et la plus dlicate, y toient runis par l'enchanteur
Bouret. Il toit reconnu pour le plus obligeant des hommes et le plus
magnifique. On ne parloit que de la grce qu'il savoit mettre dans sa
manire d'obliger. Hlas! vous allez bientt voir dans quel abme de
malheurs l'entrana ce penchant aimable et funeste. Cependant, comme il
runissoit deux grandes places de finance, celle de fermier gnral et
celle de fermier des postes; comme il avoit d'ailleurs, par ses
relations et par la voie des courriers, toute facilit de se procurer,
pour sa table, ce qu'il y avoit de plus exquis et de plus rare dans le
royaume; qu'il recevoit de tous cts des prsens de ses protgs, dont
il avoit fait la fortune, ses amis ne voyoient dans ses profusions que
les effets de son crdit et l'usage de ses richesses.

Mais Mme Gaulard, qui, vraisemblablement, voyoit mieux et plus loin que
nous dans les affaires de son ami, et qui s'affligeoit des dpenses o
se rpandoit sa fortune, ne voulant plus en tre ni l'occasion ni le
prtexte, avoit pris  Maisons, sur la route de Croix-Fontaine, une
maison simple et modeste, o elle vivoit habituellement solitaire, avec
une nice d'un naturel aimable et d'une gaiet de quinze ans. J'ai peint
le caractre de Mme Gaulard dans l'un des contes de _la Veille_, o,
sous le nom d'Ariste, je me suis mis en scne. Ce caractre uni, simple,
doux, naturel, et d'une galit paisible, s'toit si aisment accommod
du mien qu' peine m'eut-elle connu  Paris et  Croix-Fontaine, elle me
dsira pour socit intime dans sa retraite de Maisons; et
insensiblement je m'y trouvai si bien moi-mme que je finis par y passer
non seulement le temps de la belle saison, mais les hivers entiers,
lorsqu'au tumulte et au bruit de la ville elle prfra le silence et le
repos de la campagne. Quel charme avoit pour moi cette solitude, on s'en
doute, et je le dirois sans mystre, car rien n'toit plus lgitime que
mes intentions et mes vues; mais, comme le succs n'y rpondit pas, ce
n'est l que l'un de ces songes dont le souvenir n'a rien d'intressant
que pour celui qui les a faits. Il suffit de savoir que cette retraite
tranquille toit celle o mes jours couloient avec le plus de calme et
de rapidit.

Tandis que j'oubliois ainsi et le monde et l'Acadmie, et que je
m'oubliois moi-mme, mes amis, qui croyoient les honneurs littraires
usurps par tous ceux qui les obtenoient avant moi, s'impatientoient de
voir dans une seule anne quatre nouveaux acadmiciens me passer sur le
corps sans que j'en fusse mu; tandis qu' chaque lection nouvelle mes
ennemis, assigeant les portes de l'Acadmie, redoubloient de manoeuvres
et d'efforts pour m'en carter.

En parlant de la parodie de _Cinna_, j'ai oubli de dire qu'il y avoit
un mot piquant pour le comte de Choiseul-Praslin, alors ambassadeur 
Vienne. On sait qu'Auguste dit  Cinna et  Maxime:

     Vous qui me tenez lieu d'Agrippe et de Mcne.

Ce vers toit ainsi parodi:

     Vous qui me tenez lieu du Merle et de ma femme.

Or, ce nom de _le Merle_ toit un sobriquet donn au comte de Praslin.
C'est pourquoi, lorsqu'il avoit pris pour matresse la Dangeville,
Grandval, qui l'avoit eue, et qu'elle vouloit conserver pour supplant,
lui rpondit:

     Le merle a trop souill la cage,
     Le moineau n'y veut plus rentrer.

On m'avoit donc fait un crime auprs du duc de Choiseul de ce vers de la
parodie:

     Vous qui me tenez lieu du Merle et de ma femme.

Et, dans l'une de nos confrences, il me le cita comme insulte faite 
son cousin. J'eus la foiblesse de rpondre que ce vers n'toit pas de
ceux que j'avois sus. Et comment donc toit le vers que vous saviez?
demanda-t-il en me pressant. Je rpondis pour sortir d'embarras:

     Vous qui me tenez lieu de ma dfunte femme.

--Fi donc, s'cria-t-il, ce vers est plat; l'autre est bien meilleur! il
n'y a pas de comparaison. Praslin n'toit pas homme  prendre aussi
gaiement la plaisanterie. Il avoit l'me basse et triste; et, dans les
hommes de ce caractre, l'orgueil bless est inexorable.

De retour de son ambassade, il fut fait ministre d'tat pour les
affaires trangres. Alors, en profond politique, il tint conseil avec
d'Argental et sa femme sur les moyens de m'interdire, au moins pour
quelque temps encore, l'entre de l'Acadmie.

Thomas y remportoit les prix d'loquence avec une grande supriorit de
talent sur tous ses rivaux. On rsolut de me l'opposer; et, pour cela,
le comte de Praslin commena par se l'attacher en le prenant pour
secrtaire, et en lui faisant accorder la place de secrtaire-interprte
auprs des Ligues suisses. C'toit se donner  soi-mme l'honorable
apparence de protger un homme de mrite. Ainsi se dcoroit et croyoit
s'ennoblir la petitesse de la vengeance que l'on exeroit contre moi, et
l'on n'attendoit que le moment de mettre Thomas en avant pour me barrer
le chemin de l'Acadmie.

Cependant mes amis et moi, en nous rjouissant du bien qui arrivoit 
Thomas, nous ne pensions qu' lever l'obstacle qui, dans l'opinion des
acadmiciens, s'opposoit  mon lection. Tant que l'on croira, me
disoit d'Alembert, que le roi vous refuseroit, on n'osera pas vous
lire. D'Argental, Praslin, le duc d'Aumont, assurent que nous
essuierons ce refus. Il faut absolument dtruire ce bruit-l.

Rentr en grce auprs de Mme de Pompadour, je lui communiquai ma peine,
la suppliant de savoir du roi s'il me seroit favorable. Elle eut la
bont de le lui demander, et sa rponse fut que, si j'tois lu, il
agreroit mon lection. Je puis donc, Madame, lui dis-je, en assurer
l'Acadmie?--Non, me dit-elle, non, vous me compromettriez; il faut
seulement dire que vous avez lieu d'esprer l'agrment du roi.--Mais,
Madame, insistai-je, si le roi vous a dit formellement...--Je sais ce
que le roi m'a dit, reprit-elle avec vivacit, mais sais-je ce que
l-haut on lui fera dire? Ces mots me fermrent la bouche, et je revins
contrister d'Alembert en lui rendant compte de mon voyage.

Quand il eut bien pest contre les mes foibles, il fut dcid entre
nous de m'en tenir  annoncer des esprances, mais d'un ton  laisser
entendre qu'elles toient fondes; et, en effet, la mort de Marivaux, en
1763, laissa une place vacante; je fis les visites d'usage de l'air d'un
homme qui n'avoit rien  craindre du ct de la cour. Cependant cette
inquitude de Mme de Pompadour sur ce qu'on feroit dire au roi me
tracassoit; je cherchois dans ma tte quelque moyen de m'assurer de lui;
je crus en trouver un; mais dans ce moment-l je ne pouvois en faire
usage. Ma _Potique_ s'imprimoit: il me falloit encore quelques mois
pour la mettre au jour, et c'toit l'instrument du dessein que j'avois
form. Heureusement l'abb de Radonvilliers, ci-devant sous-prcepteur
des enfans de France, se prsenta en mme temps que moi pour la place
vacante, et c'toit faire une chose agrable  M. le Dauphin, peut-tre
au roi lui-mme, que de lui cder cette place. J'allai donc  Versailles
dclarer  mon concurrent que je me retirois. J'y avois peu de mrite,
il l'auroit emport sur moi, et telle toit sa modestie qu'il fut
sensible  cette dfrence, comme s'il n'avoit d qu' moi tous les
suffrages qu'il runit en sa faveur.

Une circonstance bien remarquable de cette lection fut l'artifice
qu'employrent mes ennemis et ceux de d'Alembert et de Duclos pour nous
rendre odieux  la cour du Dauphin. Ils avoient commenc par rpandre le
bruit que mon parti seroit contraire  l'abb de Radonvilliers, et que
si, dans le premier scrutin, il obtenoit la pluralit, au moins dans le
second n'chapperoit-il pas  l'injure des boules noires. Cette
prdiction faite, il ne s'agissoit plus que de la vrifier, et voici
comment ils s'y prirent. Il y avoit  l'Acadmie quatre hommes dsigns
sous le nom de philosophes, tiquette odieuse dans ce temps-l. Ces
acadmiciens nots toient Duclos, d'Alembert, Saurin et Watelet. Les
dignes chefs du parti contraire, d'Olivet, Batteux, et vraisemblablement
Paulmy et Sguier, complotrent de donner eux-mmes des boules noires
qu'on ne manqueroit pas d'attribuer aux philosophes; et en effet quatre
boules noires se trouvrent dans le scrutin.

Grand tonnement, grand murmure de la part de ceux qui les avoient
donnes; et, les yeux fixs sur les quatre auxquels s'attachoit le
soupon, les fourbes disoient hautement qu'il toit bien trange qu'un
homme aussi irrprhensible et aussi estimable que M. l'abb de
Radonvilliers essuyt l'affront de quatre boules noires. L'abb d'Olivet
s'indignoit d'un scandale aussi honteux, aussi criant; les quatre
philosophes avoient l'air confondu. Mais la chance tourna bien vite 
leur avantage, et  la honte de leurs ennemis. Voici par quel coup de
baguette. L'usage de l'Acadmie, en allant au scrutin des boules, toit
de distribuer  chacun des lecteurs deux boules, une blanche et une
noire. La bote dans laquelle on les faisoit tomber avoit aussi deux
capsules, et au-dessus deux gobelets, l'un noir et l'autre blanc.
Lorsqu'on vouloit tre favorable au candidat, on mettoit la boule
blanche dans le gobelet blanc, la noire dans le noir; et, lorsqu'on lui
toit contraire, on mettoit la boule blanche dans le gobelet noir, la
noire dans le blanc. Ainsi, lorsqu'on vrifioit le scrutin, il falloit
retrouver le nombre des boules, et en trouver autant de blanches dans la
capsule noire qu'il y en avoit de noires dans la capsule blanche.

Or, par une espce de divination, l'un des philosophes, Duclos, ayant
prvu le tour qu'on vouloit leur jouer, avoit dit  ses camarades:
Gardons dans nos mains nos boules noires, afin que, si ces coquins-l
ont la malice d'en donner, nous ayons  produire la preuve que ces
boules ne viennent pas de nous. Aprs avoir donc bien laiss d'Olivet
et les autres fourbes clater en murmures contre les malveillans: Ce
n'est pas moi, dit Duclos en ouvrant la main, qui ai donn une boule
noire, car j'ai heureusement gard la mienne, et la voil.--Ce n'est pas
moi non plus, dit d'Alembert, voici la mienne. Watelet et Saurin dirent
la mme chose en montrant les leurs.  ce coup de thtre, la confusion
retomba sur les auteurs de l'artifice. D'Olivet eut la navet de
trouver mauvais qu'on et par le coup en retenant ses boules noires,
allguant les lois de l'Acadmie sur le secret inviolable du scrutin.
Monsieur l'abb, lui dit d'Alembert, la premire des lois est celle de
la dfense personnelle, et nous n'avions que ce moyen d'loigner de nous
le soupon dont on a voulu nous charger.

Ce trait de prvoyance de la part de Duclos fut connu dans le monde, et
les d'Olivet, pris  leur pige, furent la fable de la cour.

Enfin, l'impression de ma _Potique_ tant acheve, je priai Mme de
Pompadour d'obtenir du roi qu'un ouvrage qui manquoit  notre
littrature lui ft prsent. C'est, lui dis-je, une grce qui ne
cotera rien au roi ni  l'tat, et qui prouvera que je suis bien voulu
et bien reu du roi. Je dois ce tmoignage  la mmoire de cette femme
bienfaisante, qu' ce moyen facile et simple de dcider publiquement le
roi en ma faveur, son beau visage fut rayonnant de joie. Volontiers, me
dit-elle, je demanderai pour vous au roi cette grce, et je
l'obtiendrai. Elle l'obtint sans peine, et, en me l'annonant: Il
faut, me dit-elle, donner  cette prsentation toute la solennit
possible, et que le mme jour toute la famille royale et tous les
ministres reoivent votre ouvrage de votre main.

Je ne confiai mon secret qu' mes amis intimes; et, mes exemplaires
tant bien magnifiquement relis (car je n'y pargnai rien), je me
rendis un samedi au soir  Versailles avec mes paquets. En arrivant, je
fis prier, par Quesnay, Mme de Pompadour de disposer le roi  me bien
recevoir.

Le lendemain je fus introduit par le duc de Duras. Le roi toit  son
lever. Jamais je ne l'ai vu si beau. Il reut mon hommage avec un regard
enchanteur. J'aurois t au comble de la joie s'il m'et dit trois
paroles, mais ses yeux parlrent pour lui. Le Dauphin, que l'abb de
Radonvilliers avoit favorablement prvenu, voulut bien me parler. J'ai
ou dire beaucoup de bien de cet ouvrage, me dit-il; j'en pense beaucoup
de l'auteur. En me disant ces mots, il me navra le coeur de tristesse,
car je lui vis la mort sur le visage et dans les yeux.

Dans toute cette crmonie le bon duc de Duras fut mon conducteur, et je
ne puis dire avec quel intrt il s'empressa  me faire bien accueillir.

Lorsque je descendis chez Mme de Pompadour,  qui j'avois dj prsent
mon ouvrage: Allez-vous-en, me dit-elle, chez M. de Choiseul lui offrir
son exemplaire, il vous recevra bien, et laissez-moi celui de M. de
Praslin, je le lui offrirai moi-mme.

Aprs mon expdition, j'allai bien vite annoncer  d'Alembert et 
Duclos le succs que je venois d'avoir, et le lendemain je fis prsent
de mon livre  l'Acadmie. J'en distribuai des exemplaires  ceux des
acadmiciens que je savois bien disposs pour moi. Mairan disoit que cet
ouvrage toit un ptard que j'avois mis sous la porte de l'Acadmie pour
la faire sauter, si on me la fermoit; mais toutes les difficults
n'toient pas encore aplanies.

Duclos et d'Alembert avoient eu je ne sais quelle altercation, en pleine
Acadmie, au sujet du roi de Prusse et du cardinal de Bernis; ils
toient brouills tellement qu'ils ne se parloient point; et, au moment
o j'allois avoir besoin de leur accord et de leur bonne intelligence,
je les trouvois ennemis l'un de l'autre. Duclos, le plus brusque des
deux, mais le moins vif, toit aussi le moins piqu. L'inimiti d'un
homme tel que d'Alembert lui toit pnible; il ne demandoit qu' se
rconcilier avec lui; mais il vouloit obtenir par moi que d'Alembert ft
les avances.

Je suis indign, me dit-il, de l'oppression sous laquelle vous avez
gmi, et de la perscution sourde et lche que vous prouvez encore. Il
est temps que cela finisse. Bougainville est mourant; il faut que vous
ayez sa place. Dites  d'Alembert que je ne demande pas mieux que de
vous l'assurer; qu'il m'en parle  l'Acadmie, nous arrangerons votre
affaire pour la prochaine lection.

D'Alembert bondit de colre quand je lui proposai de parler  Duclos.
Qu'il aille au diable, me dit-il, avec son abb de Bernis: je ne veux
pas plus avoir affaire  l'un qu' l'autre.--En ce cas-l, je renonce 
l'Acadmie; mon seul regret, lui dis-je, est d'y avoir pens.--Pourquoi
donc? reprit-il avec chaleur; est-ce que pour en tre vous avez besoin
de Duclos?--Et de qui n'aurois-je pas besoin, lorsque mes amis
m'abandonnent, et que mes ennemis sont plus ardens  me nuire et plus
agissans que jamais? Ah! ceux-l parleroient au diable pour m'ter une
seule voix; mais ce que j'ai dit autrefois en vers, je l'prouve
moi-mme:

     L'amiti se rebute, et le malheur la glace;
     La haine est implacable, et jamais ne se lasse.

--Vous serez de l'Acadmie malgr vos ennemis, reprit-il.--Non,
Monsieur, non, je n'en serai point, et je ne veux point en tre. Je
serois ballott, supplant, insult par un parti dj trop nombreux et
trop fort. J'aime mieux vivre obscur; pour cela, grce au Ciel, je
n'aurai besoin de personne.--Mais, Marmontel, vous vous fchez, je ne
sais pas pourquoi...--Ah! je le sais bien, moi: l'ami de mon coeur,
l'homme sur qui je comptois le plus au monde, n'a que deux mots  dire
pour me tirer de l'oppression...--Eh bien! morbleu! je les dirai; mais
rien ne m'a tant cot en ma vie.--Duclos a donc des torts bien graves
envers vous?--Comment! vous ne savez donc pas avec quelle insolence, en
pleine Acadmie, il a parl du roi de Prusse?--Du roi de Prusse! et que
fait  ce roi une insolence de Duclos? Ah! d'Alembert, ayez besoin de
mon ennemi le plus cruel, et que, pour vous servir, il ne s'agisse que
de lui pardonner, je vais l'embrasser tout  l'heure.--Allons, dit-il,
ce soir je me rconcilie avec Duclos; mais qu'il vous serve bien, car ce
n'est qu' ce prix et pour l'amour de vous...--Il me servira bien, lui
dis-je. Et, en effet, Duclos, ravi de voir d'Alembert revenir  lui,
agit en ma faveur aussi vivement que lui-mme.

Mais  la mort de Bougainville, et au moment o je me flattois de lui
succder sans obstacle, d'Alembert m'envoya chercher. Savez-vous, me
dit-il, ce qui se trame contre vous? On vous oppose un concurrent en
faveur duquel Praslin, d'Argental et sa femme, briguent les voix  la
ville,  la cour. Ils se vantent d'en runir un trs grand nombre, et je
le crains, car ce concurrent, c'est Thomas.--Je ne crois pas, lui
dis-je, que Thomas se prte  cette manoeuvre.--Mais, me dit-il, Thomas y
est fort embarrass. Vous savez qu'ils l'ont emptr de bienfaits, de
reconnoissance; ensuite ils l'ont engag de loin  penser  l'Acadmie;
et, sur ce qu'il leur a fait observer que sa qualit de secrtaire
personnel du ministre feroit obstacle  son lection, Praslin lui a
obtenu du roi un brevet qui ennoblit sa place.  prsent que l'obstacle
est lev, on exige qu'il se prsente et on lui rpond de la grande
pluralit des voix. Il est  Fontainebleau en prsence de son ministre,
et obsd par d'Argental; je vous conseille de l'aller voir.

Je partis, et, en arrivant, j'crivis  Thomas pour lui demander un
rendez-vous. Il rpondit qu'il se trouveroit sur les cinq heures au bord
du grand bassin. Je l'y attendis; et, en l'abordant: Vous vous doutez
bien, mon ami, lui dis-je, du sujet qui m'amne. Je viens savoir de vous
si ce que l'on m'assure est vrai. Et je lui rptai ce que m'avoit dit
d'Alembert.

Tout cela est vrai, me rpondit Thomas; et il est vrai encore que M.
d'Argental m'a signifi ce matin que M. de Praslin veut que je me
prsente; qu'il exige de moi cette marque d'attachement; que telle a t
la condition du brevet qu'il m'a fait avoir; qu'en l'acceptant j'ai d
entendre pourquoi il m'toit accord, et que, si je manque  mon
bienfaiteur par gard pour un homme qui l'a offens, je perds ma place
et ma fortune. Voil ma position.  prsent, dites-moi ce que vous
feriez  ma place.--Est-ce bien srieusement, lui dis-je, que vous me
consultez?--Oui, me dit-il en souriant, et de l'air d'un homme qui avoit
pris son parti.--Eh bien! lui dis-je,  votre place, je ferois ce que
vous ferez.--Non, sans dtour, que feriez-vous?--Je ne sais pas, lui
dis-je, me donner pour exemple; mais ne suis-je pas votre ami?
n'tes-vous pas le mien?--Oui, me dit-il, je ne m'en cache pas.

     Je l'ai dit  la terre, au ciel,  Gusman mme.

--Eh bien! repris-je, si j'avois un fils, et s'il avoit le malheur de
servir contre son ami la haine d'un Gusman, je lui...--N'achevez pas, me
dit Thomas, en me serrant la main; ma rponse est faite, et bien
faite.--Eh! mon ami, lui dis-je, croyez-vous que j'en aie dout?--Vous
tes cependant venu vous en assurer, me dit-il avec un doux
reproche.--Non, certes, rpondis-je, ce n'est pas pour moi que j'en ai
voulu l'assurance, mais pour des gens qui ne connoissent pas votre me
aussi bien que je la connois.--Dites-leur, reprit-il, que, si jamais
j'entre  l'Acadmie, ce sera par la belle porte. Et,  l'gard de la
fortune, j'en ai si peu joui, et m'en suis pass si longtemps, que
j'espre bien n'avoir pas dsappris  m'en passer encore.  ces mots,
je fus si mu que je lui aurois cd la place, s'il avoit voulu
l'accepter, et s'il l'avoit pu dcemment; mais la haine de son ministre
contre moi toit si dclare que nous aurions pass, lui pour l'avoir
servie, moi pour y avoir succomb. Nous nous en tnmes donc  la
conduite libre et franche qui nous convenoit  tous deux. Il ne se mit
point sur les rangs, et il perdit sa place de secrtaire du ministre. On
n'eut pourtant pas l'impudence de lui ter celle de
secrtaire-interprte des Suisses. Il fut reu de l'Acadmie
immdiatement aprs moi; il le fut par acclamation, mais  une longue
distance: car, de 1763 jusqu'en 1766, il n'y eut point de place vacante,
quoique, anne commune, le nombre des morts,  l'Acadmie, ft de trois
en deux ans.

Je dois dire,  la honte du comte de Praslin et  la gloire de Thomas,
que celui-ci, aprs s'tre refus  un acte de servitude et de bassesse,
crut devoir ne se retirer de chez un homme qui lui avoit fait du bien
que lorsqu'il seroit renvoy. Il resta prs de lui un mois encore, se
trouvant, comme de coutume, tous les matins  son lever, sans que cet
homme dur et vain lui dt une parole, ni qu'il daignt le regarder. Dans
une me naturellement noble et fire comme toit celle de Thomas, jugez
combien cette humble preuve devoit tre pnible! Enfin, aprs avoir
donn  la reconnoissance au del de ce qu'il devoit, voyant combien le
vil orgueil de ce ministre toit irrconciliable avec l'honntet
modeste et patiente, il lui fit dire qu'il se voyoit forc de prendre
son silence pour un cong, et il se retira. Cette conduite acheva de
faire connotre son caractre; et, du ct mme de la fortune, il ne
perdit rien  s'tre conduit en honnte homme. Le roi lui en sut gr, et
non seulement il obtint dans la suite une pension de deux mille livres
sur le trsor royal, mais un beau logement au Louvre, que lui fit donner
le comte d'Angiviller, son ami et le mien.

Vous venez de voir, mes enfans,  travers combien de difficults j'tois
arriv  l'Acadmie; mais je ne vous ai pas dit quelles pines la vanit
du bel esprit avoit semes sur mon chemin.

Durant les contrarits que j'prouvois, Mme Geoffrin toit mal  son
aise; elle m'en parloit quelquefois du bout de ses lvres pinces; et, 
chaque nouvelle lection qui reculoit la mienne, je voyois qu'elle en
avoit du dpit. Eh bien! me disoit-elle, il est donc dcid que vous
n'en serez point? Moi qui ne voulois pas qu'elle en ft tracasse, je
rpondois ngligemment que c'toit le moindre de mes soucis; que
l'auteur de _la Henriade_, de _Zare_, de _Mrope_, n'avoit t de
l'Acadmie qu' cinquante ans passs; que je n'en avois pas quarante;
que j'en serois peut-tre quelque jour; mais qu'au surplus, d'honntes
gens, et d'un mrite bien distingu, se consoloient de n'en pas tre, et
que je m'en passerois comme eux. Je la suppliois de ne pas s'en
inquiter plus que moi. Elle ne s'en inquitoit pas moins, et de temps
en temps,  sa manire, et par de petits mots, elle ttoit les
dispositions des acadmiciens.

Un jour elle me demanda: Que vous a fait M. de Marivaux, pour vous
moquer de lui et le tourner en ridicule?--Moi, Madame?--Oui, vous-mme,
qui lui riez au nez et faites rire  ses dpens...--En vrit, Madame,
je ne sais ce que vous voulez me dire.--Je veux vous dire ce qu'il m'a
dit; Marivaux est un honnte homme qui ne m'en a pas impos.--Il
m'expliquera donc lui-mme ce que je n'entends pas, car de ma vie il n'a
t, ni prsent, ni absent, l'objet de mes plaisanteries.--Eh bien!
voyez-le donc, et tchez, me dit-elle, de le dissuader: car, mme dans
ses plaintes, il ne dit que du bien de vous. En traversant le jardin du
Palais-Royal, sur lequel il logeoit, je le vis, et je l'abordai.

Il eut d'abord quelque rpugnance  s'expliquer, et il me rptoit qu'il
n'en seroit pas moins juste  mon gard lorsqu'il s'agiroit de
l'Acadmie. Monsieur, lui dis-je enfin avec un peu d'impatience,
laissons l'Acadmie, elle n'est pour rien dans la dmarche que je fais
auprs de vous; ce n'est point votre voix que je sollicite, c'est votre
estime que je rclame, et dont je suis jaloux.--Vous l'avez entire, me
dit-il.--Si je l'ai, veuillez donc me dire en quoi j'ai donn lieu aux
plaintes que vous faites de moi.--Quoi! me dit-il, avez-vous oubli que
chez Mme Du Bocage, un soir, tant assis auprs de Mme de Villaumont,
vous ne cesstes l'un et l'autre de me regarder et de rire en vous
parlant  l'oreille? Assurment c'toit de moi que vous riiez, et je ne
sais pourquoi, car ce jour-l je n'tois pas plus ridicule que de
coutume.

--Heureusement, lui dis-je, ce que vous rappelez m'est trs prsent,
voici le fait: Mme de Villaumont vous voyoit pour la premire fois, et,
comme on faisoit cercle autour de vous, elle me demanda qui vous tiez.
Je vous nommai. Elle, qui connoissoit dans les gardes-franoises un
officier de votre nom, me soutint que vous n'tiez pas M. de Marivaux.
Son obstination me divertit; la mienne lui parut plaisante; et, en me
dcrivant la figure du Marivaux qu'elle connoissoit, elle vous
regardoit: voil tout le mystre.--Oui, me dit-il ironiquement, la
mprise toit fort risible! cependant vous aviez tous deux un certain
air malin et moqueur que je connois bien, et qui n'est pas celui d'un
badinage simple.--Trs simple toit pourtant le ntre, et trs innocent,
je vous le jure. Au surplus, ajoutai-je, c'est la vrit toute nue. J'ai
cru vous la devoir, m'en voil quitte; et, si vous ne m'en croyez pas,
ce sera moi, Monsieur, qui aurai  me plaindre de vous. Il m'assura
qu'il m'en croyoit; et il ne laissa pas de dire  Mme Geoffrin qu'il
n'avoit pris cette explication que pour une manire adroite de m'excuser
auprs de lui. La mort m'enleva son suffrage; mais, s'il me l'avoit
accord, il se seroit cru gnreux.

La dame de Villaumont, dont je vous ai parl, toit fille de Mme
Gaulard, et la rivale de Mme de Brionne en beaut; plus vive mme et
plus piquante.

Mme Du Bocage, chez qui nous soupions quelquefois, toit une femme de
lettres d'un caractre estimable, mais sans relief et sans couleur. Elle
avoit, comme Mme Geoffrin, une socit littraire, mais infiniment moins
agrable, et analogue  son humeur douce, froide, polie et triste. J'en
avois t quelque temps; mais le srieux m'en touffoit, et j'en fus
chass par l'ennui. Dans cette femme, un moment clbre, ce qui toit
vraiment admirable, c'toit sa modestie. Elle voyoit grav au bas de son
portrait: _Forma Venus, arte Minerva_; et jamais on ne surprit en elle
un mouvement de vanit. Revenons aux plaintes que faisoient de moi des
gens d'un autre caractre.

Parmi les acadmiciens dont les voix ne m'toient point assures, nous
comptions le prsident Hnault et Moncrif. Mme Geoffrin leur parla et
revint  moi courrouce. Est-il possible, me dit-elle, que vous passiez
votre vie  vous faire des ennemis! voil Moncrif qui est furieux contre
vous, et le prsident Hnault qui n'est gure moins irrit.--De quoi,
Madame? et que leur ai-je fait?--Ce que vous avez fait! votre livre de
la _Potique_, car vous avez toujours la rage de faire des livres.--Et
dans ce livre, qu'est-ce qui les irrite?--Pour Moncrif, je le sais,
dit-elle, il ne s'en cache point, il le dit hautement. Vous citez de lui
une chanson, et vous l'estropiez; elle avoit cinq couplets, vous n'en
citez que trois.--Hlas! Madame, j'ai cit les meilleurs, et je n'ai
retranch que ceux qui rptoient la mme ide.

--Vraiment! c'est de quoi il se plaint, que vous ayez voulu corriger son
ouvrage. Il ne vous le pardonnera ni  la vie ni  la mort.--Qu'il vive
donc, Madame, et qu'il meure mon ennemi pour ses deux couplets de
chanson; je supporterai ma disgrce. Et le bon prsident, quelle est
envers lui mon offense?--Il ne me l'a point dit; mais c'est encore, je
crois, de votre livre qu'il se plaint. Je le saurai. Elle le sut. Mais,
quand il fallut me le dire et que je l'en pressai, ce fut une scne
comique dont l'abb Raynal fut tmoin.

Eh bien! Madame, vous avez vu le prsident Hnault; vous a-t-il dit
enfin quel est mon tort?

--Oui, je le sais; mais il vous le pardonne, il veut bien l'oublier;
n'en parlons plus.--Au moins, Madame, dois-je savoir quel est ce crime
involontaire qu'il a la bont d'oublier.--Le savoir,  quoi bon? cela
est inutile. Vous aurez sa voix, c'est assez.--Non, ce n'est pas assez,
et je ne suis pas fait pour essuyer des plaintes sans savoir quel en est
l'objet.--Madame, dit l'abb Raynal, je trouve que M. Marmontel a
raison.

--Ne voyez-vous pas, reprit-elle, qu'il ne veut le savoir que pour en
plaisanter et pour en faire un conte?--Non, Madame, je vous promets d'en
garder le silence ds que j'aurai su ce que c'est.--Ce que c'est!
toujours votre livre et votre fureur de citer. Ne l'ai-je point l,
votre livre?--Oui, Madame, il est l.--Voyons cette chanson du prsident
que vous avez cite  propos des chansons  boire. La voici:

     Venge-moi d'une ingrate matresse, etc.

De qui la tenez-vous, cette chanson?--De Jlyotte.--Eh bien! Jlyotte ne
vous l'a pas donne telle qu'elle est, puisqu'il faut vous le dire. Il y
a un __ que vous avez retranch.--Un __, Madame!--Eh! oui, un __. N'y
a-t-il pas un vers qui dit: _Que d'attraits_?--Oui, Madame.

     Que d'attraits! dieux! qu'elle toit belle!

--Justement, c'est l qu'est la faute. Il falloit dire: _ dieux!
qu'elle toit belle!_--Eh! Madame, le sens est le mme.--Oui, Monsieur;
mais, lorsque l'on cite, il faut citer fidlement. Chacun est jaloux de
ce qu'il a fait; cela est naturel. Le prsident ne vous a pas pri de
citer sa chanson.--Je l'ai cite avec loge.--Il n'y falloit donc rien
changer. Puisqu'il y avoit mis _ dieux!_ cela lui plaisoit davantage.
Que vous avoit-il fait, pour lui ter son __? Du reste, il m'a bien
assur que cela n'empcheroit point qu'il ne rendt justice  vos
talens.

L'abb Raynal mouroit d'envie de rire et moi aussi. Mais nous nous
retnmes, car Mme Geoffrin toit dj assez confuse, et, lorsqu'elle
avoit tort, il n'y avoit point  badiner.

En nous en allant, je contai  l'abb mon aventure avec Marivaux et ma
querelle avec Moncrif. Ah! me dit-il, cela nous prouve que, lorsqu'on
dit d'un homme qu'il a des ennemis, il faut, avant de le juger, bien
regarder s'il a mrit d'en avoir.

Lorsque ce dtroit fut pass, ma vie reprit son cours libre et
tranquille. D'abord elle se partagea entre la ville et la campagne, et
l'une et l'autre me rendoient heureux. De mes socits  la ville, la
seule dont je n'tois plus toit celle des Menus-Plaisirs. Cury, qui en
avoit t l'me, toit infirme et ruin. Il mourut peu de temps aprs.

Lorsque son secret a t connu (et il ne l'a t qu'aprs sa mort), j'ai
quelquefois entendu dire dans le monde qu'il auroit d se dclarer pour
auteur de la parodie. J'ai toujours soutenu qu'il ne le devoit pas; et
malheur  moi s'il l'et fait! car c'auroit t lui qu'on auroit
opprim, et j'en serois mort de chagrin. Ma faute toit  moi, et il et
t souverainement injuste qu'un autre en et port la peine. Au reste,
la parodie, telle qu'on l'avoit vue, pleine de grossires injures,
n'toit pas celle qu'il avoit faite. Il auroit donc fallu qu'en
s'accusant de l'une il et t reu  dsavouer l'autre; et, quand il
auroit fait cette distinction, auroit-on voulu l'couter? Il et t
perdu, et j'en aurois t la cause. Il fit, en gardant le silence, ce
qu'il y avoit de plus juste et de meilleur  faire pour moi comme pour
lui, et je lui devois les douceurs de la vie que je menois depuis que ma
bienheureuse disgrce m'avoit rendu  moi-mme et  mes amis.

Je ne mets pas au nombre de mes socits particulires l'assemble qui
se tenoit les soirs chez Mlle de Lespinasse: car,  l'exception de
quelques amis de d'Alembert, comme le chevalier de Chastellux, l'abb
Morellet, Saint-Lambert et moi, ce cercle toit form de gens qui
n'toient point lis ensemble. Elle les avoit pris  et l dans le
monde, mais si bien assortis que, lorsqu'ils toient l, ils s'y
trouvoient en harmonie comme les cordes d'un instrument mont par une
habile main. En suivant la comparaison, je pourrois dire qu'elle jouoit
de cet instrument avec un art qui tenoit du gnie; elle sembloit savoir
quel son rendroit la corde qu'elle alloit toucher; je veux dire que nos
esprits et nos caractres lui toient si bien connus, que, pour les
mettre en jeu, elle n'avoit qu'un mot  dire. Nulle part la conversation
n'toit plus vive, ni plus brillante, ni mieux rgle que chez elle.
C'toit un rare phnomne que ce degr de chaleur tempre et toujours
gale o elle savoit l'entretenir, soit en la modrant, soit en
l'animant tour  tour. La continuelle activit de son me se
communiquoit  nos esprits, mais avec mesure; son imagination en toit
le mobile, sa raison le rgulateur. Et remarquez bien que les ttes
qu'elle remuoit  son gr n'toient ni foibles ni lgres; les Condillac
et les Turgot toient du nombre; d'Alembert toit auprs d'elle comme un
simple et docile enfant. Son talent de jeter en avant la pense et de la
donner  dbattre  des hommes de cette classe; son talent de la
discuter elle-mme, et, comme eux, avec prcision, quelquefois avec
loquence; son talent d'amener de nouvelles ides et de varier
l'entretien, toujours avec l'aisance et la facilit d'une fe qui, d'un
coup de baguette, change  son gr la scne de ses enchantemens; ce
talent, dis-je, n'toit pas celui d'une femme vulgaire. Ce n'toit pas
avec les niaiseries de la mode et de la vanit que, tous les jours,
durant quatre heures de conversation, sans langueur et sans vide, elle
savoit se rendre intressante pour un cercle de bons esprits. Il est
vrai que l'un de ses charmes toit ce naturel brlant qui passionnoit
son langage, et qui communiquoit  ses opinions la chaleur, l'intrt,
l'loquence du sentiment. Souvent aussi chez elle, et trs souvent, la
raison s'gayoit; une douce philosophie s'y permettoit un lger
badinage; d'Alembert en donnoit le ton; et qui jamais sut mieux que lui

     Mler le grave au doux, le plaisant au svre?

L'histoire d'une personne aussi singulirement doue que l'toit Mlle de
Lespinasse doit tre pour vous, mes enfans, assez curieuse  savoir. Le
rcit n'en sera pas long.

Il y avoit  Paris une marquise du Deffand, femme pleine d'esprit,
d'humeur et de malice. Galante et assez belle dans sa jeunesse, mais
vieille dans le temps dont je vais parler, presque aveugle et ronge de
vapeurs et d'ennui, retire dans un couvent avec une troite fortune,
elle ne laissoit pas de voir encore le grand monde o elle avoit vcu.
Elle avoit connu d'Alembert chez son ancien amant, le prsident Hnault,
qu'elle tyrannisoit encore, et qui, naturellement trs timide, toit
rest esclave de la crainte longtemps aprs avoir cess de l'tre de
l'amour. Mme du Deffand, charme de l'esprit et de la gaiet de
d'Alembert, l'avoit attir chez elle, et si bien captiv qu'il en toit
insparable. Il logeoit loin d'elle, et il ne passoit pas un jour sans
l'aller voir.

Cependant, pour remplir les vides de sa solitude, Mme du Deffand
cherchoit une jeune personne bien leve et sans fortune qui voult tre
sa compagne et  titre d'amie, c'est--dire de complaisante, vivre avec
elle dans son couvent; elle rencontra celle-ci; elle en fut enchante,
comme vous croyez bien. D'Alembert ne fut pas moins charm de trouver
chez sa vieille amie un tiers aussi intressant.

Entre cette jeune personne et lui, l'infortune avoit mis un rapport qui
devoit rapprocher leurs mes. Ils toient tous les deux ce qu'on appelle
enfans de l'amour. Je vis leur amiti naissante, lorsque Mme du Deffand
les menoit avec elle souper chez mon amie Mme Harenc; et c'est de ce
temps-l que datoit notre connoissance. Il ne falloit pas moins qu'un
ami tel que d'Alembert pour adoucir et rendre supportables  Mlle de
Lespinasse la tristesse et la duret de sa condition, car c'toit peu
d'tre assujettie  une assiduit perptuelle auprs d'une femme aveugle
et vaporeuse; il falloit, pour vivre avec elle, faire comme elle du jour
la nuit et de la nuit le jour, veiller  ct de son lit, et l'endormir
en faisant la lecture; travail qui fut mortel  cette jeune fille,
naturellement dlicate, et dont jamais depuis sa poitrine puise n'a pu
se rtablir. Elle y rsistoit cependant, lorsque arriva l'incident qui
rompit sa chane.

Mme du Deffand, aprs avoir veill toute la nuit chez elle-mme ou chez
Mme de Luxembourg, qui veilloit comme elle, donnoit tout le jour au
sommeil, et n'toit visible que vers les six heures du soir. Mlle de
Lespinasse, retire dans sa petite chambre sur la cour du mme couvent,
ne se levoit gure qu'une heure avant sa dame; mais cette heure si
prcieuse, drobe  son esclavage, toit employe  recevoir chez elle
ses amis personnels, d'Alembert, Chastellux, Turgot, et moi de temps en
temps. Or, ces messieurs toient aussi la compagnie habituelle de Mme du
Deffand; mais ils s'oublioient quelquefois chez Mlle de Lespinasse, et
c'toient des momens qui lui toient drobs; aussi ce rendez-vous
particulier toit-il pour elle un mystre, car on prvoyoit bien qu'elle
en seroit jalouse. Elle le dcouvrit: ce ne fut,  l'entendre, rien de
moins qu'une trahison. Elle en fit les hauts cris, accusant cette pauvre
fille de lui soustraire ses amis, et dclarant qu'elle ne vouloit plus
nourrir ce serpent dans son sein.

Leur sparation fut brusque; mais Mlle de Lespinasse ne resta point
abandonne. Tous les amis de Mme du Deffand toient devenus les siens.
Il lui fut facile de leur persuader que la colre de cette femme toit
injuste. Le prsident Hnault lui-mme se dclara pour elle. La duchesse
de Luxembourg donna le tort  sa vieille amie, et fit prsent d'un
meuble complet  Mlle de Lespinasse, dans le logement qu'elle prit.
Enfin, par le duc de Choiseul, on obtint pour elle, du roi, une
gratification annuelle qui la mettoit au-dessus du besoin, et les
socits de Paris les plus distingues se disputrent le bonheur de la
possder.

D'Alembert,  qui Mme du Deffand proposa imprieusement l'alternative de
rompre avec Mlle de Lespinasse ou avec elle, n'hsita point, et se livra
tout entier  sa jeune amie. Ils demeuroient loin l'un de l'autre; et,
quoique dans le mauvais temps il ft pnible pour d'Alembert de
retourner le soir de la rue de Bellechasse  la rue Michel-le-Comte, o
logeoit sa nourrice, il ne pensoit point  quitter celle-ci. Mais chez
elle il tomba malade, et assez dangereusement pour inquiter Bouvart,
son mdecin. Sa maladie toit une de ces fivres putrides dont le
premier remde est un air libre et pur. Or, son logement chez sa
vitrire toit une petite chambre mal claire, mal are, avec un lit 
tombeau trs troit. Bouvart nous dclara que l'incommodit de ce
logement pouvoit lui tre trs funeste. Watelet lui en offrit un dans
son htel, voisin du boulevard du Temple: il y fut transport; Mlle de
Lespinasse, quoi qu'on en pt penser et dire, s'tablit sa garde-malade.
Personne n'en pensa et n'en dit que du bien.

D'Alembert revint  la vie, et ds lors, consacrant ses jours  celle
qui en avoit pris soin, il dsira de loger auprs d'elle. Rien de plus
innocent que leur intimit; aussi fut-elle respecte; la malignit mme
ne l'attaqua jamais; et la considration dont jouissoit Mlle de
Lespinasse, loin d'en souffrir aucune atteinte, n'en fut que plus
honorablement et plus hautement tablie. Mais cette liaison si pure, et
du ct de d'Alembert toujours tendre et inaltrable, ne fut pas pour
lui aussi douce, aussi heureuse qu'elle auroit d l'tre.

L'me ardente et l'imagination romantique de Mlle de Lespinasse lui
firent concevoir le projet de sortir de l'troite mdiocrit o elle
craignoit de vieillir. Avec tous les moyens qu'elle avoit de sduire et
de plaire, mme sans tre belle, il lui parut possible que, dans le
nombre de ses amis, et mme des plus distingus, quelqu'un ft assez
pris d'elle pour vouloir l'pouser. Cette ambitieuse esprance, plus
d'une fois trompe, ne se rebutoit point; elle changeoit d'objet,
toujours plus exalte et si vive qu'on l'auroit prise pour l'enivrement
de l'amour. Par exemple, elle fut un temps si perdument prise de ce
qu'elle appeloit l'hrosme et le gnie de Guibert que, dans l'art
militaire et le talent d'crire, elle ne voyoit rien de comparable 
lui. Celui-l cependant lui chappa comme les autres. Alors ce fut  la
conqute du marquis de Mora, jeune Espagnol d'une haute naissance,
qu'elle crut pouvoir aspirer; et en effet, soit amour, soit
enthousiasme, ce jeune homme avoit pris pour elle un sentiment
passionn. Nous le vmes plus d'une fois en adoration devant elle, et
l'impression qu'elle avoit faite sur cette me espagnole prenoit un
caractre si srieux que la famille du marquis se hta de le rappeler.
Mlle de Lespinasse, contrarie dans ses dsirs, n'toit plus la mme
avec d'Alembert; et non seulement il en essuyoit des froideurs, mais
souvent des humeurs chagrines pleines d'aigreur et d'amertume. Il
dvoroit ses peines et n'en gmissoit qu'avec moi. Le malheureux! tels
toient pour elle son dvouement et son obissance qu'en l'absence de M.
de Mora c'toit lui qui, ds le matin, alloit qurir ses lettres  la
poste et les lui apportoit  son rveil. Enfin, le jeune Espagnol tant
tomb malade dans sa patrie, et sa famille n'attendant que sa
convalescence pour le marier convenablement, Mlle de Lespinasse imagina
de faire prononcer par un mdecin de Paris que le climat de l'Espagne
lui seroit mortel; que, si on vouloit lui sauver la vie, il falloit
qu'on le renvoyt respirer l'air de la France; et cette consultation,
dicte par Mlle de Lespinasse, ce fut d'Alembert qui l'obtint de Lorry,
son ami intime, et l'un des plus clbres mdecins de Paris. L'autorit
de Lorry, appuye par le malade, eut en Espagne tout son effet. On
laissa partir le jeune homme; il mourut en chemin, et le chagrin profond
qu'en ressentit Mlle de Lespinasse, achevant de dtruire cette frle
machine que son me avoit ruine, la prcipita dans le tombeau.

D'Alembert fut inconsolable de sa perte. Ce fut alors qu'il vint comme
s'ensevelir dans le logement qu'il avoit au Louvre. J'ai dit ailleurs
comme il y passa le reste de sa vie[74]. Il se plaignoit souvent  moi
de la funeste solitude o il croyoit tre tomb. Inutilement je lui
rappelois ce qu'il m'avoit tant dit lui-mme du changement de son amie.
Oui, me rpondoit-il, elle toit change, mais je ne l'tois pas; elle
ne vivoit plus pour moi, mais je vivois toujours pour elle. Depuis
qu'elle n'est plus, je ne sais plus pourquoi je vis. Ah! que n'ai-je 
souffrir encore ces momens d'amertume qu'elle savoit si bien adoucir et
faire oublier! Souvenez-vous des heureuses soires que nous passions
ensemble.  prsent, que me reste-t-il? Au lieu d'elle, en rentrant chez
moi, je ne vais plus retrouver que son ombre. Ce logement du Louvre est
lui-mme un tombeau o je n'entre qu'avec effroi.

Je rsume ici en substance les conversations que nous avions ensemble en
nous promenant seuls le soir aux Tuileries; et je demande si c'est l le
langage d'un homme  qui la nature auroit refus la sensibilit du coeur.

Bien plus heureux que lui, je vivois au milieu des femmes les plus
sduisantes, sans tenir  aucune par les liens de l'esclavage. Ni la
jolie et piquante Filleul, ni l'ingnue et belle Sran, ni
l'blouissante Villaumont, ni aucune de celles avec qui je me plaisois
le plus, ne troubloit mon repos. Comme je savois bien qu'elles ne
pensoient pas  moi, je n'avois ni la simplicit ni la fatuit de penser
 elles. J'aurois pu dire comme Atys, et avec plus de sincrit:

     J'aime les roses nouvelles,
     J'aime  les voir s'embellir:
     Sans leurs pines cruelles,
     J'aimerois  les cueillir.

Ce qui me ravissoit en elles, c'toient les grces de leur esprit, la
mobilit de leur imagination, le tour facile et naturel de leurs ides
et de leur langage, et une certaine dlicatesse de pense et de
sentiment qui, comme celle de leur physionomie, semble rserve  leur
sexe. Leurs entretiens toient une cole pour moi non moins utile
qu'agrable; et, autant qu'il m'toit possible, je profitois de leurs
leons. Celui qui ne veut crire qu'avec prcision, nergie et vigueur,
peut ne vivre qu'avec des hommes; mais celui qui veut, dans son style,
avoir de la souplesse, de l'amnit, du liant, et ce je ne sais quoi
qu'on appelle du charme, fera trs bien, je crois, de vivre avec des
femmes. Lorsque je lis que Pricls sacrifioit tous les matins aux
Grces, ce que j'entends par l, c'est que tous les jours Pricls
djeunoit avec Aspasie.

Cependant, quelque intressante que ft pour moi, du ct de l'esprit,
la socit de ces femmes aimables, elle ne me faisoit pas ngliger
d'aller fortifier mon me, lever, tendre, agrandir ma pense, et la
fconder dans une socit d'hommes dont l'esprit pntroit le mien et de
chaleur et de lumire. La maison du baron d'Holbach, et, depuis quelque
temps, celle d'Helvtius, toient le rendez-vous de cette socit,
compose en partie de la fleur des convives de Mme Geoffrin, et en
partie de quelques ttes que Mme Geoffrin avoit trouves trop hardies et
trop hasardeuses pour tre admises  ses dners. Elle estimoit le baron
d'Holbach, elle aimoit Diderot, mais  la sourdine, et sans se commettre
pour eux. Il est vrai qu'elle avoit admis et comme adopt Helvtius,
mais jeune encore, avant qu'il et fait des folies.

Je n'ai jamais bien su pourquoi d'Alembert se tint loign de la socit
dont je parle. Lui et Diderot, associs de travaux et de gloire dans
l'entreprise de l'_Encyclopdie_, avoient t d'abord cordialement unis,
mais ils ne l'toient plus; ils parloient l'un de l'autre avec beaucoup
d'estime, mais ils ne vivoient point ensemble et ne se voyoient presque
plus. Je n'ai jamais os leur en demander la raison.

Jean-Jacques Rousseau et Buffon furent d'abord quelque temps de cette
socit philosophique; mais l'un rompit ouvertement; l'autre, avec plus
de mnagement et d'adresse, se retira et se tint  l'cart. Pour
ceux-ci, je crois bien savoir quel fut le systme de leur conduite.

Buffon, avec le Cabinet du roi et son _Histoire naturelle_, se sentoit
assez fort pour se donner une existence considrable. Il voyoit que
l'cole encyclopdique toit en dfaveur  la cour et dans l'esprit du
roi; il craignit d'tre envelopp dans le commun naufrage, et, pour
voguer  pleines voiles, ou du moins pour louvoyer seul prudemment parmi
les cueils, il aima mieux avoir  soi sa barque libre et dtache. On
ne lui en sut pas mauvais gr. Mais sa retraite avoit encore une autre
cause.

Buffon, environn chez lui de complaisans et de flatteurs, et accoutum
 une dfrence obsquieuse pour ses ides systmatiques, toit
quelquefois dsagrablement surpris de trouver parmi nous moins de
rvrence et de docilit. Je le voyois s'en aller mcontent des
contrarits qu'il avoit essuyes. Avec un mrite incontestable, il
avoit un orgueil et une prsomption gale au moins  son mrite. Gt
par l'adulation, et plac par la multitude dans la classe de nos grands
hommes, il avoit le chagrin de voir que les mathmaticiens, les
chimistes, les astronomes, ne lui accordoient qu'un rang trs infrieur
parmi eux; que les naturalistes eux-mmes toient peu disposs  le
mettre  leur tte, et que, parmi les gens de lettres, il n'obtenoit que
le mince loge d'crivain lgant et de grand coloriste. Quelques-uns
mme lui reprochoient d'avoir fastueusement crit dans un genre qui ne
vouloit qu'un style simple et naturel. Je me souviens qu'une de ses
amies m'ayant demand comment je parlerois de lui, s'il m'arrivoit
d'avoir  faire son loge funbre  l'Acadmie franoise, je rpondis
que je lui donnerois une place distingue parmi les potes du genre
descriptif; faon de le louer dont elle ne fut pas contente.

Buffon, mal  son aise avec ses pairs, s'enferma donc chez lui avec des
commensaux ignorans et serviles, n'allant plus ni  l'une ni  l'autre
Acadmie, et travaillant  part sa fortune chez les ministres, et sa
rputation dans les cours trangres, d'o, en change de ses ouvrages,
il recevoit de beaux prsens; mais du moins son paisible orgueil ne
faisoit du mal  personne. Il n'en fut pas de mme de celui de Rousseau.

Aprs le succs qu'avoient eu dans de jeunes ttes ses deux ouvrages
couronns  Dijon, Rousseau, prvoyant qu'avec des paradoxes colors de
son style, anims de son loquence, il lui seroit facile d'entraner
aprs lui une foule d'enthousiastes, conut l'ambition de faire secte;
et, au lieu d'tre simple associ  l'cole philosophique, il voulut
tre chef et professeur unique d'une cole qui ft  lui; mais, en se
retirant de notre socit, comme Buffon, sans querelle et sans bruit, il
n'et pas rempli son objet. Il avoit essay, pour attirer la foule, de
se donner un air de philosophe antique: d'abord en vieille redingote,
puis en habit d'Armnien, il se montroit  l'Opra, dans les cafs, aux
promenades; mais ni sa petite perruque sale et son bton de Diogne, ni
son bonnet fourr, n'arrtoient les passans. Il lui falloit un coup
d'clat pour avertir les ennemis des gens de lettres, et singulirement
de ceux qui toient nots du nom de philosophes, que J.-J. Rousseau
avoit fait divorce avec eux. Cette rupture lui attireroit une foule de
partisans; et il avoit bien calcul que les prtres seroient du nombre.
Ce fut donc peu pour lui de se sparer de Diderot et de ses amis: il
leur dit des injures, et, par un trait de calomnie lanc contre Diderot,
il donna le signal de la guerre qu'il leur dclaroit en partant.

Cependant leur socit, console de cette perte, et peu sensible 
l'ingratitude dont Rousseau faisoit profession, trouvoit en elle-mme
les plaisirs les plus doux que puissent procurer la libert de la pense
et le commerce des esprits. Nous n'tions plus mens et retenus  la
lisire, comme chez Mme Geoffrin; mais cette libert n'toit pas la
licence, et il est des objets rvrs et inviolables qui jamais n'y
toient soumis aux dbats des opinions. Dieu, la vertu, les saintes lois
de la morale naturelle, n'y furent jamais mis en doute, du moins en ma
prsence: c'est ce que je puis attester. La carrire ne laissoit pas
d'tre encore assez vaste; et,  l'essor qu'y prenoient les esprits, je
croyois quelquefois entendre les disciples de Pythagore ou de Platon.
C'toit l que Galiani toit quelquefois tonnant par l'originalit de
ses ides, et par le tour adroit, singulier, imprvu, dont il en amenoit
le dveloppement; c'toit l que le chimiste Roux nous rvloit, en
homme de gnie, les mystres de la nature; c'toit l que le baron
d'Holbach, qui avoit tout lu et n'avoit jamais rien oubli
d'intressant, versoit abondamment les richesses de sa mmoire; c'toit
l surtout qu'avec sa douce et persuasive loquence, et son visage
tincelant du feu de l'inspiration, Diderot rpandoit sa lumire dans
tous les esprits, sa chaleur dans toutes les mes. Qui n'a connu Diderot
que dans ses crits ne l'a point connu. Ses systmes sur l'art d'crire
altroient son beau naturel. Lorsqu'en parlant il s'animoit, et que,
laissant couler de source l'abondance de ses penses, il oublioit ses
thories et se laissoit aller  l'impulsion du moment, c'toit alors
qu'il toit ravissant. Dans ses crits, il ne sut jamais former un tout
ensemble: cette premire opration, qui ordonne et met tout  sa place,
toit pour lui trop lente et trop pnible. Il crivoit de verve avant
d'avoir rien mdit: aussi a-t-il crit de belles pages, comme il disoit
lui-mme, mais il n'a jamais fait un livre. Or, ce dfaut d'ensemble
disparoissoit dans le cours libre et vari de la conversation.

L'un des beaux momens de Diderot, c'toit lorsqu'un auteur le consultoit
sur son ouvrage. Si le sujet en valoit la peine, il falloit le voir s'en
saisir, le pntrer, et, d'un coup d'oeil, dcouvrir de quelles richesses
et de quelles beauts il toit susceptible. S'il s'apercevoit que
l'auteur remplt mal son objet, au lieu d'couter la lecture, il faisoit
dans sa tte ce que l'auteur avoit manqu. toit-ce une pice de
thtre, il y jetoit des scnes, des incidens nouveaux, des traits de
caractre; et, croyant avoir entendu ce qu'il avoit rv, il nous
vantoit l'ouvrage qu'on venoit de lui lire, et dans lequel, lorsqu'il
voyoit le jour, nous ne retrouvions presque rien de ce qu'il en avoit
cit. En gnral, et dans toutes les branches des connoissances
humaines, tout lui toit si familier et si prsent qu'il sembloit
toujours prpar  ce qu'on avoit  lui dire, et ses aperus les plus
soudains toient comme les rsultats d'une tude rcente ou d'une longue
mditation.

Cet homme, l'un des plus clairs du sicle, toit encore l'un des plus
aimables; et, sur ce qui touchoit  la bont morale, lorsqu'il en
parloit d'abondance, je ne puis exprimer quel charme avoit en lui
l'loquence du sentiment. Toute son me toit dans ses yeux, sur ses
lvres. Jamais physionomie n'a mieux peint la bont du coeur.

Je ne vous parle point de ceux de nos amis que vous venez de voir sous
l'oeil de Mme Geoffrin, et soumis  sa discipline. Chez le baron
d'Holbach et chez Helvtius ils toient  leur aise, et d'autant plus
aimables: car l'esprit, dans ses mouvemens, ne peut bien dployer et sa
force et sa grce que lorsqu'il n'a rien qui le gne; et l il
ressembloit au coursier de Virgile:

     _Qualis ubi abruptis fugit prsepia vinclis
     Tandem liber equus, campoque potitus aperto...
     Emicat, arrectisque fremit cervicibus alte,
     Luxurians._

Vous devez comprendre combien il toit doux pour moi de faire, deux ou
trois fois la semaine, d'excellens dners en aussi bonne compagnie: nous
nous en trouvions tous si bien que, lorsque venoient les beaux jours,
nous entremlions ces dners de promenades philosophiques en pique-nique
dans les environs de Paris, sur les bords de la Seine: car le rgal de
ces jours-l toit une ample matelote, et nous parcourions tour  tour
les endroits renomms pour tre les mieux pourvus en beau poisson.
C'toit le plus souvent Saint-Cloud: nous y descendions le matin en
bateau, respirant l'air de la rivire, et nous en revenions le soir 
travers le bois de Boulogne. Vous croyez bien que, dans ces promenades,
la conversation languissoit rarement.

Une fois, m'tant trouv seul quelques minutes avec Diderot,  propos de
la _Lettre  d'Alembert sur les spectacles_, je lui tmoignai mon
indignation de la note que Rousseau avoit mise  la prface de cette
lettre: c'toit comme un coup de stylet dont il avoit frapp Diderot.
Voici le texte de la lettre:

     _J'avois un Aristarque svre et judicieux; je ne l'ai plus, je
     n'en veux plus; et il manque bien plus encore  mon coeur qu' mes
     crits._

Voici la note qu'il avoit attache au texte:

     _Si vous avez tir l'pe contre votre ami, n'en dsesprez pas,
     car il y a moyen de revenir vers votre ami. Si vous l'avez attrist
     par vos paroles, ne craignez rien. Il est possible encore de vous
     rconcilier avec lui; mais, pour l'outrage, le reproche injurieux,
     la rvlation du secret et la plaie faite  son coeur en trahison,
     point de grce  ses yeux: il s'loignera sans retour._ (Eccls.,
     XXII, 26, 27.)

Tout le monde savoit que c'toit  Diderot que s'adressoit cette note
infamante, et bien des gens croyoient qu'il l'avoit mrite, puisqu'il
ne la rfutoit pas.

Jamais, lui dis-je, entre vous et Rousseau mon opinion ne sera en
balance: je vous connois, et je crois le connotre; mais dites-moi par
quelle rage et sur quel prtexte il vous a si cruellement
outrag.--Retirons-nous, me dit-il, dans cette alle solitaire: l, je
vous confierai ce que je ne dpose que dans le sein de mes amis.




LIVRE VIII


Lorsque Diderot se vit seul avec moi, et assez loin de la compagnie pour
n'en tre pas entendu, il commena son rcit en ces mots: Si vous ne
saviez pas une partie de ce que j'ai  vous dire, je garderais avec vous
le silence, comme je le garde avec le public, sur l'origine et le motif
de l'injure que m'a faite un homme que j'aimois et que je plains encore,
car je le crois bien malheureux. Il est cruel d'tre calomni, de l'tre
avec noirceur, de l'tre sur le ton perfide de l'amiti trahie, et de ne
pouvoir se dfendre; mais telle est ma position. Vous allez voir que ma
rputation n'est pas ici la seule intresse. Or, ds que l'on ne peut
dfendre son honneur qu'aux dpens de l'honneur d'autrui, il faut se
taire, et je me tais. Rousseau m'outrage sans s'expliquer; mais moi,
pour lui rpondre, il faut que je m'explique; il faut que je divulgue ce
qu'il a pass sous silence; et il a bien prvu que je n'en ferois rien.
Il toit bien sr que je le laisserois jouir de son outrage plutt que
de mettre le public dans la confidence d'un secret qui n'est pas le
mien; et, en cela, Rousseau est un agresseur malhonnte: il frappe un
homme dsarm.

Vous connoissez la passion malheureuse qu'avoit prise Rousseau pour Mme
d'Houdetot[75]. Il eut un jour la tmrit de la lui dclarer d'une
manire qui devoit la blesser. Peu de temps aprs Rousseau vint me
trouver  Paris. Je suis un fou, je suis un homme perdu, me dit-il:
voici ce qui m'est arriv. Et il me conta son aventure. Eh bien! lui
dis-je, o est le malheur?--Comment! o est le malheur? reprit-il; ne
voyez-vous pas qu'elle va crire  Saint-Lambert que j'ai voulu la
sduire, la lui enlever? et doutez-vous qu'il ne m'accuse d'insolence et
de perfidie? C'est pour la vie un ennemi mortel que je me suis
fait.--Point du tout, lui dis-je froidement: Saint-Lambert est un homme
juste; il vous connot; il sait bien que vous n'tes ni un Cyrus, ni un
Scipion. Aprs tout, de quoi s'agit-il? d'un moment de dlire,
d'garement. Il faut vous-mme, sans diffrer, lui crire, lui tout
avouer; et, en vous donnant pour excuse une ivresse qu'il doit
connotre, le prier de vous pardonner ce moment de trouble et d'erreur.
Je vous promets qu'il ne s'en souviendra que pour vous aimer davantage.

Rousseau, transport, m'embrassa. Vous me rendez la vie, me dit-il, et
le conseil que vous me donnez me rconcilie avec moi-mme: ds ce soir
je m'en vais crire. Depuis, je le vis plus tranquille, et je ne doutai
pas qu'il n'et fait ce dont nous tions convenus.

Mais, quelque temps aprs, Saint-Lambert arriva; et, m'tant venu voir,
il me parut, sans s'expliquer, si profondment indign contre Rousseau
que ma premire ide fut que Rousseau ne lui avoit point crit.
N'avez-vous pas reu de lui une lettre? lui demandai-je.--Oui, me
dit-il, une lettre qui mriteroit le plus svre chtiment.

--Ah! Monsieur, lui dis-je, est-ce  vous de concevoir tant de colre
d'un moment de folie dont il vous fait l'aveu, dont il vous demande
pardon? Si cette lettre vous offense, c'est moi qu'il en faut accuser,
car c'est moi qui lui ai conseill de vous l'crire.--Et savez-vous, me
dit-il, ce qu'elle contient, cette lettre?--Je sais qu'elle contient un
aveu, des excuses, et un pardon qu'il vous demande.--Rien moins que tout
cela. C'est un tissu de fourberie et d'insolence, c'est un chef-d'oeuvre
d'artifice pour rejeter sur Mme d'Houdetot le tort dont il veut se
laver.--Vous m'tonnez, lui dis-je, et ce n'toit point l ce qu'il
m'avoit promis. Alors, pour l'apaiser, je lui racontai simplement la
douleur et le repentir o j'avois vu Rousseau d'avoir pu l'offenser, et
la rsolution o il avoit t de lui en demander grce; par l, je
l'amenai sans peine au point de le voir en piti.

C'est  cet claircissement que Rousseau a donn le nom de perfidie.
Ds qu'il apprit que j'avois fait pour lui un aveu qu'il n'avoit pas
fait, il jeta feu et flamme, m'accusant de l'avoir trahi. Je l'appris,
j'allai le trouver. Que venez-vous faire ici? me demanda-t-il.--Je
viens savoir, lui dis-je, si vous tes fou ou mchant.--Ni l'un ni
l'autre, me dit-il; mais j'ai le coeur bless, ulcr contre vous. Je ne
veux plus vous voir.--Qu'ai-je donc fait? lui demandai-je.--Vous avez
fouill, me dit-il, dans les replis de mon me, vous en avez arrach mon
secret, vous l'avez trahi. Vous m'avez livr au mpris,  la haine d'un
homme qui ne me pardonnera jamais. Je laissai son feu s'exhaler, et,
quand il se fut puis en reproches: Nous sommes seuls, lui dis-je, et,
entre nous, votre loquence est inutile. Nos juges sont, ici, la raison,
la vrit, votre conscience et la mienne. Voulez-vous les interroger?
Sans me rpondre, il se jeta dans son fauteuil, les deux mains sur les
jeux, et je pris la parole.

Le jour, lui dis-je, o nous convnmes que vous seriez sincre dans
votre lettre  Saint-Lambert, vous tiez, disiez-vous, rconcili avec
vous-mme; qui vous fit donc changer de rsolution? Vous ne rpondez
point; je vais me rpondre pour vous. Quand il vous fallut prendre la
plume, et faire l'humble aveu d'une malheureuse folie, aveu qui
cependant vous auroit honor, votre diable d'orgueil se souleva (oui,
votre orgueil: vous m'avez accus de perfidie, et je l'ai souffert;
souffrez,  votre tour, que je vous accuse d'orgueil, car, sans cela,
votre conduite ne seroit que de la bassesse). L'orgueil donc vint vous
faire entendre qu'il toit indigne de votre caractre de vous humilier
devant un homme, et de demander grce  un rival heureux; que ce n'toit
pas vous qu'il falloit accuser, mais celle dont la sduction, la
coquetterie attrayante, les flatteuses douceurs, vous avoient engag. Et
vous, avec votre art, colorant cette belle excuse, vous ne vous tes pas
aperu qu'en attribuant le mange d'une coquette  une femme dlicate et
sensible, aux yeux d'un homme qui l'estime et qui l'aime, vous blessiez
deux coeurs  la fois.--Eh bien! s'cria-t-il, que j'aie t injuste,
imprudent, insens, qu'en infrez-vous qui vous justifie  mes yeux
d'avoir trahi ma confiance, et d'avoir rvl le secret de mon
coeur?--J'en infre, lui dis-je, que c'est vous qui m'avez tromp; que
c'est vous qui m'avez induit  vous dfendre comme j'ai fait. Que ne me
disiez-vous que vous aviez chang d'avis? Je n'aurois point parl de
votre repentir; je n'aurois pas cru rpter les propres termes de votre
lettre. Vous vous tes cach de moi pour faire ce que vous saviez bien
que je n'aurois point approuv; et, lorsque ce coup de votre tte a
l'effet qu'il devoit avoir, vous m'en faites un crime  moi! Allez,
puisque dans l'amiti la plus sincre et la plus tendre vous cherchez
des sujets de haine, votre coeur ne sait que har.

--Courage! barbare, me dit-il; achevez d'accabler un homme foible et
misrable. Il ne me restoit au monde, pour consolation, que ma propre
estime, et vous venez me l'arracher. Alors Rousseau fut plus loquent
et plus touchant dans sa douleur qu'il ne l'a t de sa vie. Pntr de
l'tat o je le voyois, mes yeux se remplirent de larmes; en me voyant
pleurer, lui-mme il s'attendrit, et il me reut dans ses bras.

Nous voil donc rconcilis; lui continuant de me lire sa _Nouvelle
Hlose_, qu'il avoit acheve, et moi allant  pied, deux ou trois fois
la semaine, de Paris  son Ermitage, pour en entendre la lecture, et
rpondre en ami  la confiance de mon ami. C'toit dans les bois de
Montmorency qu'toit le rendez-vous; j'y arrivois baign de sueur, et il
ne laissoit pas de se plaindre lorsque je m'tois fait attendre. Ce fut
dans ce temps-l que parut la _Lettre sur les spectacles_, avec ce beau
passage de Salomon par lequel il m'accuse de l'avoir outrag et de
l'avoir trahi.

--Quoi! m'criai-je, en pleine paix! aprs votre rconciliation! cela
n'est point croyable.--Non, cela ne l'est point, et cela n'en est pas
moins vrai. Rousseau vouloit rompre avec moi et avec mes amis; il en
avoit manqu l'occasion la plus favorable. Quoi de plus commode en effet
que de m'attribuer des torts dont je ne pouvois me laver? Fch d'avoir
perdu cet avantage, il le reprit, en se persuadant que, de ma part,
notre rconciliation n'avoit t qu'une scne joue, o je lui en avois
impos.

--Quel homme! m'criai-je encore; et il croit tre bon! Diderot me
rpondit: Il seroit bon, car il est n sensible, et, dans
l'loignement, il aime assez les hommes. Il ne hait que ceux qui
l'approchent, parce que son orgueil lui fait croire qu'ils sont tous
envieux de lui; qu'ils ne lui font du bien que pour l'humilier, qu'ils
ne le flattent que pour lui nuire, et que ceux mme qui font semblant de
l'aimer sont de ce complot. C'est l sa maladie. Intressant par son
infortune, par ses talens, par un fonds de bont, de droiture qu'il a
dans l'me, il auroit des amis, s'il croyoit aux amis. Il n'en aura
jamais, ou ils l'aimeront seuls, car il s'en mfiera toujours.

Cette mfiance funeste, cette facilit si lgre et si prompte non
seulement  souponner, mais  croire de ses amis tout ce qu'il y avoit
de plus noir, de plus lche, de plus infme;  leur attribuer des
bassesses, des perfidies, sans autre preuve que les rves d'une
imagination ardente et sombre, dont les vapeurs troubloient sa
malheureuse tte, et dont la maligne influence aigrissoit et
empoisonnoit ses plus douces affections; ce dlire enfin d'un esprit
ombrageux, timide, effarouch par le malheur, fut bien rellement la
maladie de Rousseau et le tourment de sa pense.

On en voyoit tous les jours des exemples dans la manire injurieuse dont
il rompoit avec les gens qui lui toient les plus dvous, les accusant
tantt de lui tendre des piges, tantt de ne venir chez lui que pour
l'pier, le trahir et le vendre  ses ennemis. J'en sais des dtails
incroyables; mais le plus tonnant de tous fut la monstrueuse
ingratitude dont il paya l'amiti tendre, officieuse, active, de ce
vertueux David Hume, et la malignit profonde avec laquelle, en le
calomniant, il joignit l'insulte  l'outrage. Vous trouverez dans le
recueil mme des _Oeuvres_ de Rousseau ce monument de sa honte. Vous y
verrez avec quel artifice il a ourdi sa calomnie; vous y verrez de
quelles fausses lueurs il a cru tirer, contre son ami le plus vrai,
contre le plus honnte et le meilleur des hommes, une conviction de
mauvaise foi, de duplicit, de noirceur; vous ne lirez pas sans
indignation, dans le rcit qu'il fait de sa conduite envers son
bienfaiteur, cette tournure de raillerie qui est le sublime de
l'insolence:

     Premier soufflet sur la joue de mon patron.
     Second soufflet sur la joue de mon patron.
     Troisime soufflet sur la joue de mon patron.

Je crois l'opinion universelle bien dcide sur le compte de ces deux
hommes; mais si,  l'ide qu'on a du caractre de David Hume, il
manquoit encore quelque preuve, voici des faits dont j'ai t tmoin.

Lorsqu' la recommandation de mylord Marchal et de la comtesse de
Boufflers, Hume offrit  Rousseau de lui procurer en Angleterre une
retraite libre et tranquille, et que, Rousseau ayant accept cette offre
gnreuse, ils furent sur le point de partir, Hume, qui voyoit le baron
d'Holbach, lui apprit qu'il emmenoit Rousseau dans sa patrie. Monsieur,
dit le baron, vous allez rchauffer une vipre dans votre sein; je vous
en avertis, vous en sentirez la morsure.

Le baron avoit lui-mme accueilli et choy Rousseau; sa maison toit le
rendez-vous de ce qu'on appeloit alors les philosophes; et, dans la
pleine scurit qu'inspire  des mes honntes la saintet inviolable de
l'asile qui les rassemble, d'Holbach et ses amis avoient admis Rousseau
dans leur commerce le plus intime. Or, on peut voir dans son _mile_
comment il les avoit nots. Certes, quand l'tiquette d'athisme qu'il
avoit attache  leur socit n'auroit t qu'une rvlation, elle
auroit t odieuse. Mais,  l'gard du plus grand nombre, c'toit une
dlation calomnieuse, et il le savoit bien; il savoit bien que le
thisme de son vicaire avoit ses proslytes et ses zlateurs parmi eux.
Le baron avoit donc appris  ses dpens  le connotre; mais le bon
David Hume croyoit voir plus de passion que de vrit dans l'avis que le
baron lui donnoit. Il ne laissa donc pas d'emmener Rousseau avec lui, et
de lui rendre dans sa patrie tous les bons offices de l'amiti. Il
croyoit, et il devoit croire avoir rendu heureux le plus sensible et le
meilleur des hommes; il s'en flicitoit dans toutes les lettres qu'il
crivoit au baron d'Holbach, et il ne cessoit de combattre la mauvaise
opinion que le baron avoit de Rousseau. Il lui faisoit l'loge de la
bont, de la candeur, de l'ingnuit de son ami. Il m'est pnible, lui
disoit-il, de penser que vous soyez injuste  son gard. Croyez-moi,
Rousseau n'est rien moins qu'un mchant homme. Plus je le vois, plus je
l'estime et je l'aime. Tous les courriers, les lettres de Hume 
d'Holbach rptoient les mmes louanges, et celui-ci, en nous les
lisant, disoit toujours: _Il ne le connot pas encore; patience, il le
connotra_. En effet, peu de temps aprs, il reoit une lettre dans
laquelle Hume dbute ainsi: _Vous aviez bien raison, Monsieur le baron;
Rousseau est un monstre_. Ah! nous dit le baron, froidement et sans
s'tonner, _il le connot enfin_.

Comment un changement si brusque et si soudain toit-il arriv dans
l'opinion de l'un et dans la conduite de l'autre? Vous le verrez dans
l'expos des faits publis par les deux parties. Ici, ce que j'ai d
consigner, attester, c'est que, dans le temps mme que Rousseau accusoit
Hume de le tromper, de le trahir, de le dshonorer  Londres, ce mme
Hume, plein de candeur, de zle et d'amiti pour lui, s'efforoit de
dtruire  Paris les impressions funestes qu'il y avoit laisses, et de
le rtablir dans l'estime et la bienveillance de ceux qui avoient pour
lui le plus d'aversion et de mpris.

Quel ravage un excs d'orgueil n'avoit-il pas fait dans une me
naturellement douce et tendre! Avec tant de lumires et de talens, que
de foiblesse, de petitesse et de misre dans cette vanit inquite,
ombrageuse, irascible et vindicative, qu'irritoit la seule pense que
l'on et voulu la blesser; qui le supposoit mme sans aucune apparence,
et ne le pardonnoit jamais! Grande leon pour les esprits enclins  ce
vice de l'amour-propre! Sans cela personne n'et t plus chri, plus
considr que Rousseau; ce fut le poison de sa vie: il lui rendit les
bienfaits odieux, les bienfaiteurs insupportables, la reconnoissance
importune; il lui fit outrager, rebuter l'amiti; il l'a fait vivre
malheureux, et mourir presque abandonn. Passons  des objets plus doux
et qui me touchent de plus prs.

Ni la vie agrable que je menois  Paris, ni celle plus agrable encore
que je menois  la campagne, ne droboient  mon cher Odde et  ma soeur
la dlicieuse quinzaine qui, tous les ans, leur toit rserve, et que
j'allois passer avec eux  Saumur. C'toit l vritablement que toute la
sensibilit de mon me toit employe  jouir. Entre ces deux poux qui
s'aimoient l'un l'autre plus qu'ils n'aimoient la lumire et la vie, je
me voyois chri et rvr moi-mme comme la source de leur bonheur. Je
ne me rassasiois point de l'inexprimable douceur de considrer mon
ouvrage dans ce bonheur de deux mes pures, dont tous les voeux
appeloient sur moi les bndictions du Ciel. Leur tendresse me
pntroit, leur pit me ravissoit l'me. Leurs moeurs toient, pour
ainsi dire, le naturel de la vertu dans toute sa simplicit.  cette
jouissance continuelle et de tous les momens se joignoit celle de les
voir chris, honors dans leur ville: Mme Odde y toit cite pour le
modle des femmes; le nom de M. Odde toit comme un synonyme de justice
et de vrit. La commission de la cour des Aides tablie  Saumur et la
compagnie des fermiers gnraux avoient-elles ensemble quelque
contestation, Odde toit leur arbitre et leur conciliateur. J'tois
tmoin de cette confiance acquise  un autre moi-mme. J'tois tmoin de
l'amour du peuple pour un homme exerant un emploi de rigueur, sans que
jamais une seule plainte se ft entendre contre lui, tant son humanit
savoit tout adoucir! Moi-mme je participois au respect qu'on avoit pour
eux. On ne savoit quelle fte me faire; et tous les jours que nous
passions ensemble toient des jours de rjouissance. Vous ne seriez pas
ns, mes enfans, si ma bonne soeur et vcu: c'et t auprs d'elle que
je serois all vieillir; mais elle portoit dans son sein le germe de la
maladie funeste  toute ma famille; et bientt cet espoir dont je
m'tois flatt me fut cruellement ravi.

Dans l'un de ces heureux voyages que je faisois  Saumur, je profitai du
voisinage de la terre des Ormes pour y aller voir le comte d'Argenson,
l'ancien ministre de la guerre, que le roi y avoit exil. Je n'avois pas
oubli les bonts qu'il m'avoit tmoignes dans le temps de sa gloire.
Jeune encore, lorsque j'avois fait un petit pome sur l'tablissement de
l'cole militaire[76], dont il avoit le principal honneur, il s'toit
plu  faire valoir ce tmoignage de mon zle. Chez lui,  table, il
m'avoit prsent  la noblesse militaire comme un jeune homme qui avoit
des droits  sa reconnoissance et  sa protection. Il me reut dans son
exil avec une extrme sensibilit.  mes enfans! quelle maladie
incurable que celle de l'ambition! quelle tristesse que celle de la vie
d'un ministre disgraci! Dj us par le travail, le chagrin achevoit de
ruiner sa sant. Son corps toit rong de goutte, son me l'toit bien
plus cruellement de souvenirs et de regrets; et,  travers l'aimable
accueil qu'il voulut bien me faire, je ne laissai pas de voir en lui une
victime de tous les genres de douleurs.

En me promenant avec lui dans ses jardins, j'aperus de loin une statue
de marbre; je lui demandai ce que c'toit. C'est, me dit-il, ce que je
n'ai plus le courage de regarder[77]; et, en nous dtournant: Ah!
Marmontel, si vous saviez avec quel zle je l'ai servi! si vous saviez
combien de fois il m'avoit assur que nous passerions notre vie
ensemble, et que je n'avois pas au monde un meilleur ami que lui! Voil
les promesses des rois, voil leur amiti! Et, en disant ces mots, ses
yeux se remplirent de larmes.

Le soir, pendant que l'on soupoit, nous restions seuls dans le salon. Ce
salon toit tapiss de tableaux qui reprsentoient les batailles o le
roi s'toit trouv en personne avec lui. Il me montroit l'endroit o ils
toient placs durant l'action; il me rptoit ce que le roi lui avoit
dit; il n'en avoit pas oubli une parole. Ici, me dit-il en parlant de
l'une de ces batailles, je fus deux heures  croire que mon fils toit
mort. Le roi eut la bont de parotre sensible  ma douleur. Combien il
est chang! Rien de moi ne le touche plus.. Ces ides le poursuivoient;
et, pour peu qu'il ft livr  lui-mme, il tomboit comme abm dans sa
douleur. Alors sa belle-fille, Mme de Voyer, alloit bien vite s'asseoir
auprs de lui, le pressoit dans ses bras, le caressoit; et lui, comme un
enfant, laissant tomber sa tte sur le sein ou sur les genoux de sa
consolatrice, les baignoit de ses larmes, et ne s'en cachoit point.

Le malheureux, qui ne vivoit que de poisson  l'eau,  cause de sa
goutte, toit encore priv par l du seul plaisir des sens auquel il et
t sensible, car il toit gourmand. Mais le rgime le plus austre ne
procuroit pas mme du soulagement  ses maux. En le quittant, je ne pus
m'empcher de lui parotre vivement touch de ses peines. Vous y
ajoutez, me dit-il, le regret de ne vous avoir fait aucun bien, lorsque
cela m'et t si facile. Peu de temps aprs il obtint la permission
d'tre transport  Paris. Je l'y vis arriver mourant, et j'y reus ses
derniers adieux.

Je vous dirai quelque jour, mes enfans, des dtails assez curieux sur la
cause de sa disgrce et de celle de son antagoniste, M. de Machault,
arrive le mme jour. Un motif de dlicatesse m'empche d'insrer ces
particularits dans des Mmoires qu'un accident peut faire chapper de
vos mains. Mais,  la place de cette anecdote srieuse, en voici une
assez comique, car il faut bien parfois gayer un peu mes rcits.

Mon ami Vaudesir avoit, prs d'Angers, une terre dont son malheureux
fils Saint-James a port le nom[78]. Comme il savoit que tous les ans
j'allois voir ma soeur  Saumur (route d'Angers), il m'offrit une fois de
m'y mener dans sa chaise de poste,  condition que, sur le temps de mon
voyage, il y auroit trois jours pour Saint-James, o il se rendoit. Je
pris volontiers cet engagement, et je vis  Saint-James la fleur des
beaux esprits de l'Acadmie angevine, entre autres un abb qui
ressembloit beaucoup  l'abb Beau-Gnie du _Mercure galant_[79]. Il
venoit de se signaler par un trait de sottise si singulier, si rare, que
je ne pouvois pas le croire. Le croirez-vous, me dit Vaudesir, s'il
vous le rpte lui-mme? Aidez-moi seulement  l'y engager: vous allez
voir. Vers la fin du dner, je mis l'abb en scne en lui parlant de
son Acadmie, et Vaudesir, prenant la parole, en fit un loge pompeux.
C'est, me dit-il, aprs l'Acadmie franoise le corps littraire le
plus illustre et le mieux compos. Tout rcemment M. de Contades le fils
vient d'y tre reu. C'est monsieur l'abb qui a parl au nom de
l'Acadmie, et avec le plus grand succs.-- l'loge du fils, repris-je,
monsieur l'abb n'a pas manqu d'ajouter l'loge du pre?--Non,
assurment, dit l'abb, je n'ai eu garde d'y manquer, et j'ai pay 
monsieur le marchal un juste tribut de louanges.--Le champ, lui dis-je,
toit riche et vaste. Cependant il y avoit un pas difficile 
passer.--Oui, me dit-il en souriant, l'affaire de Minden; vraiment,
c'toit l'endroit critique; mais je m'en suis tir assez heureusement.
D'abord, j'ai parl des actions qui avoient mrit  M. le marchal de
Contades le commandement des armes; j'ai rappel tout ce qu'il avoit
fait de plus glorieux jusque-l; et, lorsque je suis arriv  la
bataille de Minden, je n'ai dit que deux mots: _Contades parot,
Contades est vaincu_; et puis j'ai parl d'autre chose. Comme le rire
m'touffoit, j'y voulus faire diversion. Ces mots, lui dis-je,
rappellent ceux de Csar, aprs la dfaite du fils de Mithridate: _Je
suis venu, j'ai vu, et j'ai vaincu_.--Il est vrai, dit l'abb; l'on a
mme trouv ma phrase un peu plus laconique. L'air d'emphase et de
gravit dont il avoit prononc sa sottise toit si plaisant que Vaudesir
et moi, pour n'en pas clater de rire, nous n'osions nous regarder l'un
l'autre; encore emes-nous de la peine  garder notre srieux.

Ces voyages et ces absences dplaisoient  Mme Geoffrin. De toute la
belle saison je n'assistois  l'Acadmie. On lui en faisoit des
plaintes; elle s'imaginoit que je me donnois un tort grave en cdant mes
jetons aux acadmiciens assidus (ce qui,  l'gard des d'Olivet, toit
assurment une crainte bien mal fonde), et j'essuyois souvent de vives
rprimandes sur ce qu'elle appeloit l'inconsquence de ma conduite.
Quoi de plus ridicule, en effet, disoit-elle, que d'avoir dsir d'tre
de l'Acadmie, et de ne pas y assister aprs y avoir t reu? J'avois
pour excuse l'exemple du plus grand nombre, encore moins assidu que moi;
mais elle prtendoit, avec raison, que j'tois de ceux dont les
fonctions acadmiques exigeoient l'assiduit. Elle avoit bien aussi son
petit intrt personnel dans ses remontrances, car elle passoit les ts
 Paris; et, dans ce temps-l, elle ne vouloit point que sa socit
littraire ft disperse.

J'coutois ses avis avec une modestie respectueuse, et, le lendemain, je
m'chappois comme si elle ne m'avoit rien dit. Il toit assez naturel
que ses bonts pour moi en fussent refroidies, mais un dner o j'tois
aimable me rconcilioit avec elle; et, dans les occasions srieuses,
elle se reprenoit d'affection pour moi. Je l'prouvai dans deux maladies
dont je fus attaqu chez elle. L'une avoit t cette mme fivre qui m'a
repris cinq fois en ma vie, et qui finira par m'enlever: elle me vint
dans le temps qu'on imprimoit ma _Potique_. J'y voulois encore ajouter
quelques articles; et ce travail, dont j'avois la tte remplie, rendoit,
dans les redoublemens de ma fivre, le dlire plus fatigant. Mes amis
n'toient pas tranquilles sur mon tat, Mme Geoffrin en toit inquite.
Le petit mdecin de ses laquais, Gevigland[80], m'en tira trs bien.

Mon autre maladie fut un rhume d'une qualit singulire: c'toit une
humeur visqueuse qui obstruoit l'organe de la respiration, et qu'avec
tout l'effort d'une toux violente je ne pouvois expectorer. Vous
concevez qu'aprs avoir vu prir toute ma famille du mal de poitrine,
j'avois quelque raison de croire que c'toit mon tour. Je le crus en
effet; et, priv du sommeil, maigrissant  vue d'oeil, enfin me sentant
dprir, et ne doutant pas que le dernier priode de la maladie ne
s'annont bientt par le symptme accoutum, je pris ma rsolution, et
ne songeai plus qu' trouver quelque sujet d'ouvrage qui proccupt ma
pense, et qui, aprs avoir rempli mes derniers momens, pt laisser de
moi traces d'homme.

On m'avoit fait prsent d'une estampe de Blisaire, d'aprs le tableau
de Van Dyck[81]; elle attiroit souvent mes regards, et je m'tonnois que
les potes n'eussent rien tir d'un sujet si moral, si intressant. Il
me prit envie de le traiter moi-mme en prose; et, ds que cette ide se
fut empare de ma tte, mon mal fut suspendu comme par un charme
soudain.  pouvoir merveilleux de l'imagination! Le plaisir d'inventer
ma fable, le soin de l'arranger, de la dvelopper, l'impression
d'intrt que faisoit sur moi-mme le premier aperu des situations et
des scnes que je prmditois, tout cela me saisit et me dtacha de
moi-mme, au point de me rendre croyable tout ce que l'on raconte des
ravissemens extatiques. Ma poitrine toit oppresse, je respirois
pniblement, j'avois des quintes d'une toux convulsive; je m'en
apercevois  peine. On venoit me voir, on me parloit de mon mal; je
rpondois en homme occup d'autre chose: c'toit  Blisaire que je
pensois. L'insomnie, qui jusqu'alors avoit t si pnible pour moi,
n'avoit plus cet ennui, ce tourment de l'inquitude. Mes nuits, comme
mes jours, se passoient  rver aux aventures de mon hros. Je ne m'en
puisois pas moins; et ce travail continuel auroit achev de m'teindre
si l'on n'et pas trouv quelque remde  mon mal. Ce fut Gatti, mdecin
de Florence, clbre promoteur de l'inoculation, habile dans son art,
et, de plus, homme trs aimable, ce fut lui qui, m'tant venu voir, me
sauva. Il s'agit, me dit-il, de diviser cette humeur paisse et
glutineuse qui vous empte le poumon; et le remde en est agrable: il
faut vous mettre  la boisson de l'oxymel. Je ne fis donc que dlayer
au feu d'excellent miel dans d'excellent vinaigre, et du sirop form de
ce mlange l'usage salutaire me gurit en trs peu de temps. Il y avoit
alors plus de trois mois que je croyois prir; mais, dans ces trois
mois, j'avois avanc mon ouvrage. Les chapitres qui demandoient des
tudes toient les seuls qui me restoient  composer. Tout le travail de
l'imagination toit fini; c'toit le plus intressant.

Si cet ouvrage est d'un caractre plus grave que mes autres crits,
c'est qu'en le composant je croyois profrer mes dernires paroles,
_novissima verba_, comme disoient les anciens. Le premier essai que je
fis de cette lecture, ce fut sur l'me de Diderot; le second, sur l'me
du prince hrditaire de Brunswick, aujourd'hui rgnant[82].

Diderot fut trs content de la partie morale; il trouva la partie
politique trop rtrcie, et il m'engagea  l'tendre. Le prince de
Brunswick, qui voyageoit en France, aprs avoir fait contre nous la
guerre avec une loyaut chevaleresque et une valeur hroque, jouissoit,
 Paris, de cette haute estime que lui mritoient ses vertus; hommage
plus flatteur que ces respects d'usage que l'on marque aux personnes de
sa naissance et de son rang. Il dsira d'assister  une sance
particulire de l'Acadmie franoise, honneur jusque-l rserv aux
ttes couronnes. Dans cette sance je lus un ample extrait de
_Blisaire_, et j'eus le plaisir de voir le visage du jeune hros
s'enflammer aux images que je lui prsentois, et ses yeux se remplir de
larmes.

Il se plaisoit singulirement au commerce des gens de lettres, et vous
verrez bientt le cas qu'il en faisoit. Helvtius lui donna  dner avec
nous, et il convint que, de sa vie, il n'avoit fait un dner pareil. Je
n'tois pas fait pour y tre remarqu; je le fus cependant. Helvtius
ayant dit au prince qu'il lui trouvoit de la ressemblance avec le
prtendant, et le prince lui ayant rpondu qu'en effet bien des
personnes avoient dj fait cette remarque, je dis  demi-voix:

Avec quelques traits de plus de cette ressemblance, le prince douard
auroit t roi d'Angleterre. Ce mot fut entendu; le prince y fut
sensible, et je l'en vis rougir de modestie et de pudeur.

Autant la lecture de _Blisaire_ avoit russi  l'Acadmie, autant
j'tois certain qu'il russiroit mal en Sorbonne. Mais ce n'toit point
l ce qui m'inquitoit; et, pourvu que la cour et le Parlement ne se
mlassent point de la querelle, je voulois bien me voir aux prises avec
la Facult de thologie. Je pris donc mes prcautions pour n'avoir
qu'elle  redouter.

L'abb Terray n'toit pas encore dans le ministre; mais au Parlement,
dont il toit membre, il avoit le plus grand crdit. J'allai avec Mme
Gaulard, son amie, passer quelque temps  sa terre de la Motte, et l je
lui lus _Blisaire_. Quoique naturellement peu sensible, il le fut 
cette lecture. Aprs l'avoir intress, je lui confiai que
j'apprhendois quelque hostilit de la part de la Sorbonne, et je lui
demandai s'il croyoit que le Parlement condamnt mon livre, dans le cas
qu'il ft censur. Il m'assura que le Parlement ne se mleroit point de
cette affaire, et me promit d'tre mon dfenseur, si quelqu'un m'y
attaquoit.

Ce n'toit pas tout. Il me falloit un privilge, et il me falloit
l'assurance qu'il ne seroit point rvoqu. Je n'avois aucun crdit
personnel auprs du vieux Maupeou, alors garde des sceaux; mais la femme
de mon libraire, Mme Merlin, en toit connue et protge. Je le fis
pressentir par elle, et il nous promit toute faveur.

Il me restoit  prendre mes srets du ct de la cour; et, ici,
l'endroit prilleux de mon livre n'toit pas la thologie. Je redoutois
les allusions, les applications malignes, et l'accusation d'avoir pens
 un autre que Justinien dans la peinture d'un roi foible et tromp. Il
n'y avoit, malheureusement, que trop d'analogie d'un rgne  l'autre; le
roi de Prusse le sentit si bien que, lorsqu'il eut reu mon livre, il
m'crivit, de sa main, au bas d'une lettre de son secrtaire Lecat: Je
viens de lire le dbut de votre _Blisaire_; vous tes bien hardi!
D'autres pouvoient le dire; et, si les ennemis que j'avois encore
m'attaquoient de ce ct-l, j'tois perdu.

Cependant il n'y avoit pas moyen de prendre  cet gard des prcautions
directes. La moindre inquitude que j'aurois tmoigne auroit donn
l'veil, et m'auroit dnonc. Personne n'auroit pris sur soi ni de me
rassurer, ni de me promettre assistance; et le premier conseil que l'on
m'auroit donn auroit t de jeter au feu mon ouvrage, ou d'en effacer
tout ce qui pouvoit tre susceptible d'allusion: et que n'auroit-il pas
fallu en effacer?

Je pris la contenance toute contraire  celle de l'inquitude. J'crivis
au ministre de la maison du roi, le comte de Saint-Florentin, que
j'tois sur le point de mettre au jour un ouvrage dont le sujet me
sembloit digne d'intresser le coeur du roi; que je souhaitois vivement
que Sa Majest me permt de le lui ddier, et qu'en le lui donnant 
examiner ( lui, ministre) j'irois le supplier de solliciter pour moi
cette faveur. Pour cela je lui demandois un moment d'audience, et il me
l'accorda.

En lui confiant mon manuscrit, je lui avouai en confidence qu'il y avoit
un chapitre dont les thologiens fanatiques pourroient bien n'tre pas
contens. Il est donc bien intressant pour moi, lui dis-je, que le
secret n'en soit pas vent; et je vous supplie, Monsieur le comte, de
ne pas laisser sortir mon manuscrit de votre cabinet. Comme il avoit de
l'amiti pour moi, il me le promit, et il me tint parole; mais, quelques
jours aprs, en me rendant mon ouvrage, qu'il avoit lu, ou qu'il avoit
fait lire, il me dit que la religion de _Blisaire_ ne seroit pas du
got des thologiens; que vraisemblablement mon livre seroit censur, et
que, pour cela seul, il n'osoit proposer au roi d'en accepter la
ddicace. Sur quoi je le priai de vouloir bien me garder le silence, et
je me retirai content.

Que voulois-je en effet? Avoir  la cour un tmoin de l'intention o
j'avois t de ddier mon ouvrage au roi, et par consquent une preuve
que rien n'avoit t plus loign de ma pense que de faire la satire de
son rgne; ce qui toit la vrit mme. Avec ce moyen de dfense je fus
tranquille encore de ce ct. Mais il me falloit passer sous les yeux
d'un censeur; et, au lieu d'un, l'on m'en donna deux, le censeur
littraire n'ayant os prendre sur lui d'approuver ce qui touchoit  la
thologie.

Voil donc _Blisaire_ soumis  l'examen d'un docteur de Sorbonne: il
s'appeloit Chevrier.

Huit jours aprs que je lui eus livr mon ouvrage, j'allai le voir. En
me le rendant, il m'en fit de grands loges; mais, lorsque je jetai les
yeux sur le dernier feuillet, je n'y vis point son approbation. Ayez
donc la bont, lui dis-je, d'crire l deux mots. Sa rponse fut un
sourire. Quoi! Monsieur, insistai-je, ne l'approuvez-vous pas?--Non,
Monsieur, Dieu m'en garde, me rpondit-il doucement.--Et puis-je, au
moins, savoir ce que vous y trouvez de rprhensible?--Peu de chose en
dtail, mais beaucoup dans le tout ensemble; et l'auteur sait trop bien
dans quel esprit il a crit son livre pour exiger de moi d'y mettre mon
approbation. Je voulus le presser de s'expliquer. Non, Monsieur, me
dit-il, vous m'entendez trs bien; je vous entends de mme; ne perdons
pas le temps  nous en dire davantage, et cherchez un autre censeur.
Heureusement j'en trouvai un moins difficile, et _Blisaire_ fut
imprim.

Aussitt qu'il parut, la Sorbonne fut en rumeur; et il fut rsolu, par
les sages docteurs, que l'on en feroit la censure. Pour bien des gens,
cette censure toit encore une chose effrayante; et de ce nombre toient
plusieurs de mes amis. L'alarme se mit parmi eux. Ceux-l me
conseilloient d'apaiser, s'il toit possible, la furie de ces docteurs;
d'autres amis, plus fermes, plus jaloux de mon honneur philosophique,
m'exhortoient  ne pas mollir. Je rassurai les uns et les autres, ne dis
mon secret  aucun, et commenai par bien couter le public.

Mon livre toit enlev; la premire dition en toit puise; je pressai
la seconde, je htai la troisime. Il y en avoit neuf mille exemplaires
de rpandus avant que la Sorbonne en et extrait ce qu'elle y devoit
censurer; et, grce au bruit qu'elle faisoit sur le quinzime chapitre,
on ne parloit que de celui-l; c'toit pour moi comme la queue du chien
d'Alcibiade. Je me rjouissois de voir comme les docteurs me servoient
en donnant le change aux esprits. Mon rle  moi toit de ne parotre ni
foible ni mutin, et de gagner du temps pour laisser se multiplier et se
rpandre dans l'Europe des ditions de mon livre. Je me tenois donc en
dfense, sans avoir l'air de craindre la Sorbonne, sans avoir l'air de
la braver, lorsqu'un abb, qui depuis a eu lui-mme de puissans ennemis
 combattre, l'abb Georgel[83], vint m'inviter  prendre pour mdiateur
l'archevque[84], en m'assurant que, si je l'allois voir, j'en serois
bien reu, et qu'il le savoit dispos  me ngocier avec la Facult un
accommodement pacifique. Rien ne convenoit mieux  mon plan que les
voies de conciliation. J'allai voir le prlat: il me reut d'un air
paterne, en m'appelant toujours _mon cher monsieur Marmontel_. Je fus
touch de la bont que sembloient exprimer des paroles si douces. J'ai
su depuis que c'toit le protocole de monseigneur en parlant aux petites
gens.

Je l'assurai de ma bonne foi, de mon respect pour la religion, du dsir
que j'avois de ne laisser aucun nuage sur ma doctrine et celle de mon
livre, et je ne lui demandai pour grce que d'tre admis  m'expliquer
devant lui avec ses docteurs sur tous les points qui, dans ce livre,
leur paroissoient rprhensibles. Ce personnage de mdiateur, de
conciliateur, parut lui plaire. Il me promit d'agir, et, de mon ct, il
me dit d'aller voir le syndic de la Facult, le docteur Riballier, et de
m'expliquer avec lui.

J'allai voir Riballier: nos entretiens et ma correspondance avec lui
sont imprims; je vous y renvoie.

Les autres docteurs qu'assembla l'archevque  sa maison de Conflans, o
je me rendois pour y confrer avec eux, furent un peu moins malhonntes
que Riballier; mais, dans nos confrences, ils portoient aussi
l'habitude de falsifier les passages pour en dnaturer le sens. Arm de
patience et de modration, je rectifiois le texte qu'ils avoient altr,
et leur expliquois ma pense, en leur offrant d'insrer en notes ces
explications dans mon livre, et l'archevque toit assez content de moi;
mais ces messieurs ne l'toient pas. Tout ce que vous nous dites l est
inutile, conclut enfin l'abb Le Fvre (vieil ergoteur que dans l'cole
on n'appeloit que la_ Grande Cateau_); il faut absolument faire
disparotre de votre livre le quinzime chapitre: c'est l qu'est le
venin.

--Si ce que vous me demandez toit possible, lui rpondis-je, peut-tre
le ferois-je pour l'amour de la paix; mais,  l'heure qu'il est, il y a
quarante mille exemplaires de mon livre rpandus dans l'Europe; et, dans
toutes les ditions qu'on en a faites et qu'on en fera, le quinzime
chapitre est imprim et le sera toujours. Que serviroit donc aujourd'hui
d'en faire une dition o il ne seroit pas? Personne ne l'achteroit,
cette dition mutile; ce seroit de l'argent perdu pour moi-mme, ou
pour mon libraire.--Eh bien! me dit-il, votre livre sera censur sans
piti.--Oui, sans piti, lui dis-je, Monsieur l'abb, je m'y attends, si
c'est vous qui en rdigez la censure; mais monseigneur me sera tmoin
que j'aurai fait, pour vous adoucir, tout ce que raisonnablement vous
pouviez exiger de moi.

--Oui, mon cher monsieur Marmontel, me dit l'archevque, sur bien des
points j'ai t content de votre bonne foi et de votre docilit; mais il
y a un article sur lequel j'exige de vous une rtractation authentique
et formelle: c'est celui de la tolrance.--Si Monseigneur veut bien, lui
dis-je, jeter les yeux sur quelques lignes que j'ai crites ce matin, il
y verra nettement explique quelle est,  ce sujet, mon opinion
personnelle, et quels en sont les motifs. Je lui prsentai cette note,
que vous trouverez imprime  la suite de _Blisaire_. Il la lut en
silence, et la fit passer aux docteurs. Bon! dirent-ils, des lieux
communs, rebattus mille fois, mille fois rfuts, qui sont le rebut des
coles.--Vous traitez, leur dis-je, avec bien du mpris l'autorit des
Pres de l'glise et celle de saint Paul, dont mes motifs sont appuys.
Ils me rpondirent que les crits des Pres de l'glise toient un
arsenal o tous les partis trouvoient des armes, et que le passage de
saint Paul que j'allguois ne prouvoit rien.

--Eh bien! leur demandai-je, puisque votre autorit seule doit faire
loi, que me demandez-vous?

--Le droit du glaive, me dirent-ils, pour exterminer l'hrsie,
l'irrligion, l'impit, et tout soumettre au joug de la foi.

C'toit l que je les attendois, pour me retirer en bon ordre et me
tenir retranch dans un poste o l'on ne pourroit m'attaquer.
_Prmunitum, atque ex omni parte caus septum_ (de Or., I, 3). Je leur
rpondis donc que le glaive toit l'une de ces armes charnelles que
saint Paul avoit rprouves lorsqu'il avoit dit: _Arma militi nostr
non carnalia sunt_; et,  ces mots, j'allois sortir. Le prlat me
retint, et, me serrant les mains entre les siennes, me conjura, avec un
pathtique vraiment risible, de souscrire  ce dogme atroce. Non,
Monseigneur, lui dis-je; si je l'avois sign, je croirois avoir tremp
ma plume dans le sang; je croirois avoir approuv toutes les cruauts
commises au nom de la religion.

--Vous attachez donc, me dit Le Fvre avec son insolence doctorale, une
grande importance et une grande autorit  votre opinion?--Je sais, lui
dis-je, Monsieur l'abb, que mon autorit n'est rien; mais ma conscience
est quelque chose, et c'est elle qui, au nom de l'humanit, au nom de la
religion mme, me dfend d'approuver les perscutions. _Defendenda
religio est, non occidendo, sed moriendo; non svitia, sed patientia...
Si sanguine, si tormentis, si malo religionem defendere velis, jam non
defendetur, sed polluetur atque violabitur_. C'est le sentiment de
Lactance, c'est aussi celui de Tertullien et celui de saint Paul, et
vous me permettrez de croire que ces gens-l vous valoient bien.

--Allons, dit-il  ses confrres, il n'en faut plus parler. Monsieur
veut tre censur; il le sera. Ainsi finirent nos confrences. Ce qui
m'en toit prcieux, c'toit le rsultat que j'en avois tir. Ce n'toit
plus ici de petites chicanes thologiques o j'aurois t expos aux
arguties de l'cole, c'toit un point de controverse rduit aux termes
les plus simples, les plus frappans, les plus tranchans. Ils ont voulu,
pouvois-je dire, me faire reconnotre le droit de forcer la croyance,
d'y employer le glaive, les tortures, les chafauds et les bchers; ils
ont voulu me faire approuver qu'on prcht l'vangile le poignard  la
main, et j'ai refus de signer cette doctrine abominable. Voil pourquoi
l'abb Le Fvre m'a dclar que je serois censur sans piti. Ce
rsum, que je fis rpandre  la ville,  la cour, au Parlement, dans
les conseils, rendit la Sorbonne odieuse; en mme temps mes amis
travaillrent  la rendre ridicule, et je m'en reposai sur eux.

La premire opration de la Facult de thologie avoit t d'extraire de
mon livre les propositions condamnables. C'toit  qui auroit la gloire
d'y en dcouvrir un plus grand nombre. Ils les trioient curieusement
comme des perles, que chacun  l'envi apportoit dans le magasin. Aprs
en avoir recueilli trente-sept, trouvant ce nombre suffisant, ils en
firent imprimer la liste sous le titre d'_Indiculus_. Voltaire y ajouta
l'pithte de _ridiculus_. Jamais l'adjectif et le substantif ne
s'accordrent mieux ensemble; _Indiculus ridiculus_ sembloient faits
l'un pour l'autre; ils restrent insparables. M. Turgot se joua d'une
autre manire de la sottise des docteurs. Comme il toit bon thologien
lui-mme, et encore meilleur logicien, il tablit d'abord ce principe
vident et universellement reconnu, que de deux propositions
contradictoires, si l'une est fausse, l'autre est ncessairement vraie.
Il mit ensuite en opposition, sur deux colonnes parallles, les
trente-sept propositions rprouves par la Sorbonne, et les trente-sept
contradictoires, bien exactement nonces[85]. Point de milieu; en
condamnant les unes il falloit que la Facult adoptt, professt les
autres. Or, parmi celles-ci, il n'y en avoit pas une seule qui ne ft
rvoltante d'horreur ou ridicule d'absurdit. Ce coup de lumire, jet
sur la doctrine de la Sorbonne, fut foudroyant pour elle. Inutilement
voulut-elle retirer son _Indiculus_; il n'toit plus temps, le coup
toit port.

Voltaire se chargea de traner dans la boue le syndic Riballier et son
scribe Cog, professeur  ce mme collge Mazarin dont Riballier toit
principal, et qui, sous sa dicte, avoit crit contre _Blisaire_ et
contre moi un libelle calomnieux. En mme temps, avec cette arme du
ridicule qu'il manioit si bien, Voltaire tomba  bras raccourci sur la
Sorbonne entire; et ses petites feuilles, qui arrivoient de Genve et
qui voltigeoient dans Paris, amusoient le public aux dpens de la
Facult. Quelques autres de mes amis, bons raisonneurs et bons
railleurs, eurent aussi la charit de prendre ma dfense; si bien que le
dcret du tribunal thologique toit dj honni et bafou avant d'avoir
paru.

Tandis que la Sorbonne, plus furieuse encore de se voir harcele,
travailloit de toutes ses forces  rendre _Blisaire_ hrtique, diste,
impie, _ennemi du trne et de l'autel_ (car c'toient l ses deux grands
chevaux de bataille), les lettres des souverains de l'Europe et celles
des hommes les plus clairs et les plus sages m'arrivoient de tous les
cts, pleines d'loges pour mon livre, qu'ils disoient tre le
brviaire des rois. L'impratrice de Russie l'avoit traduit en langue
russe, et en avoit ddi la traduction  un archevque de son pays.
L'impratrice, reine de Hongrie, en dpit de l'archevque de Vienne, en
avoit ordonn l'impression dans ses tats, elle qui toit si svre 
l'gard des crits qui attaquoient la religion. Je ne ngligeai pas,
comme vous pensez bien, de donner connoissance  la cour et au Parlement
de ce succs universel[86]; et ni l'une ni l'autre n'eurent envie de
partager le ridicule de la Sorbonne.

Les choses tant ainsi disposes, et ma prsence n'tant plus ncessaire
 Paris, j'employai le temps que mirent les docteurs  fabriquer leur
censure, je l'employai, dis-je,  remplir les saints devoirs de
l'amiti.

Mme Filleul se mouroit d'une fivre lente qui avoit pour cause une
humeur cre dans le sang, et pour laquelle le plus habile de nos
mdecins, Bouvart, lui avoit ordonn les eaux et les bains
d'Aix-la-Chapelle. La jeune comtesse de Sran l'y accompagnoit; mais,
dans l'tat o toit la malade, l'assistance d'un homme leur toit
ncessaire. Leur ami Bouret me pria de les accompagner. Je m'en fis un
devoir; et, ds qu'elles apprirent ma rponse, Mme de Sran m'crivit ce
billet:

_Est-il bien vrai que vous venez avec nous aux eaux? Non; je ne puis le
croire. C'toit l'objet de tous mes dsirs; mais je n'osois en faire
l'objet de mes esprances. Vos occupations, vos affaires, vos plaisirs,
tout combat ma confiance. Assurez-m'en vous-mme, si vous voulez que je
me le persuade; et, si vous m'en assurez, croyez que je mettrai cette
marque d'amiti au-dessus de toutes celles qui ont t donnes dans la
vie. Mme Filleul n'ose pas plus se flatter que moi; mais vous seriez
peut-tre dcid par le dsir qu'elle en montre, et la reconnaissance
qu'elle en tmoigne._

Je partis avec elles. Mme Filleul toit si mal, et Mme de Sran croyoit
si bien voir mourir son amie en chemin, qu'elle m'avertit de me pourvoir
d'un habit de deuil.

Arrivs  Aix-la-Chapelle avec cette femme courageuse qui, n'ayant plus
qu'un souffle de vie, ne laissoit pas de sourire encore  la gaiet que
nous affections, le mdecin des eaux fut appel; il la trouva trop
affoiblie pour soutenir le bain, et commena par lui faire essayer tout
doucement les eaux. L'effet de leur vertu fut tel que, l'ruption de
l'humeur ayant rendu la vie  la malade, dans peu de jours elle reprit
des forces et fut en tat de soutenir le bain. Alors s'opra, comme par
un miracle, un changement prodigieux. L'ruption fut complte sur tout
le corps, et la malade, se sentant ranime, alloit seule, se promenoit,
et nous faisoit admirer les progrs de sa gurison, de son apptit, de
ses forces. Hlas! malgr nos remontrances et nos prires, elle abusa de
cette prompte convalescence en ne voulant plus observer le doux rgime
qui lui toit prescrit; encore, malgr son intemprance, et-elle t
sauve, sans la fatale imprudence qu'elle commit,  notre insu, au terme
de sa gurison.

M. de Marigny, dont la soeur toit morte, et qui, voulant se marier  son
gr et pour son bonheur, avoit pous la fille ane de Mme Filleul,
notre idole  tous, la belle, la spirituelle, la charmante Julie, cdant
au dsir qu'avoit sa femme de venir voir sa mre, nous l'amena, et, tout
d'un temps, fit, avec le clbre dessinateur Cochin, un voyage en
Hollande et dans le Brabant, pour y voir les tableaux des deux coles
hollandaise et flamande.

Je vous ai peint le caractre de cet homme estimable, intressant et
malheureux. Tout ce qu'on peut dsirer de charmes dans une jeune
personne, soit du ct de la figure, soit du ct de l'esprit et du
caractre, douceur, ingnuit, bont, gaiet ingnieuse, raison mme, et
raison trs saine, tout cela, cultiv avec le plus grand soin, se
trouvoit runi dans sa jeune femme. Mais, tourment comme il l'toit par
un amour-propre ombrageux,  peine l'eut-il pouse qu'il s'avisa d'tre
jaloux de la tendresse qu'elle avoit pour sa mre, et de l'amiti dont
elle toit lie ds l'enfance avec Mme de Sran. Il fut tmoin de leur
sensibilit mutuelle en se revoyant; mais il dissimula le dpit qu'il en
ressentoit, et le peu de temps qu'il passa avec nous ne fut obscurci par
aucun nuage. Il tmoigna mme  Mme Filleul des sentimens assez
affectueux. Je vous laisse, lui dit-il, notre chre Julie. Il est bien
juste qu'elle donne des soins  la sant de sa mre. Dans quelque temps
je viendrai la reprendre, et j'espre trouver alors parfaitement
rtablie cette sant qui nous est si prcieuse  tous. Il dit aussi des
choses aimables  la comtesse de Sran, et il nous laissa tous persuads
qu'il s'en alloit tranquille; mais en lui le plus petit grain d'humeur
toit comme un levain qui fermentoit bien vite, et dont l'aigreur se
communiquoit  toute la masse de ses penses. Ds qu'il fut seul et
livr  lui-mme, il se reprsenta sa femme l'oubliant auprs de sa
mre, et, plus en libert, se rjouissant avec nous de son loignement.
Elle ne l'aimoit point, elle ne vivoit point pour lui, et il s'en
falloit bien qu'il ft ce qu'elle avoit de plus cher au monde. Telles
toient les rflexions qu'il rouloit dans sa malheureuse tte. Il m'en
avoit fait plus d'une fois la triste confidence. Ses lettres cependant
furent assez aimables durant tout son voyage, et, jusqu' son retour,
nous n'apermes rien de ce qui se passoit en lui. Laissons-le voyager,
et parlons un peu de la vie qu'on menoit  Aix-la-Chapelle.

Quoique Mme Filleul, naturellement vive, volontaire et gourmande, ft,
malgr nous, tout ce qu'il falloit pour retarder sa gurison, la vertu
des eaux et des bains ne laissoit pas de chasser encore les nouveaux
principes d'acrimonie qu'elle faisoit passer tous les jours dans son
sang, avec des jus trs pics et des ragots dont l'assaisonnement
toit un vrai poison pour elle. Comme elle se vantoit d'tre gurie,
sans en tre aussi persuads qu'elle nous le croyions assez pour nous en
rjouir.

Ainsi nos dames se donnoient tous les amusemens des eaux. Je les
partageois avec elles. L'aprs-dne c'toient des promenades, le soir
c'toit la danse  l'assemble du _Ridotto_, o l'on jouoit gros jeu;
mais aucun de nous ne jouoit. Les danses toient toutes angloises, et
trs jolies, et trs bien danses. C'toit pour moi un curieux spectacle
que ces chanes d'hommes et de femmes de toutes les nations du Nord,
Russes, Polonois, Allemands, Anglois surtout, runis et mls par
l'attrait commun du plaisir. Je n'ai pas besoin de vous dire que deux
Franoises d'une rare beaut, dont la plus vieille avoit vingt ans,
n'eurent qu' se montrer pour s'attirer des soins et des hommages. Lors
donc que le matin,  la promenade des eaux, ou quelquefois chez elles,
on leur faisoit la cour, j'avois des heures solitaires; je les employois
au travail: je faisois _les Incas_.

Dans ce temps-l, deux de nos vques franois vinrent aux eaux, et se
trouvrent logs dans notre voisinage. L'un, Broglie[87], vque de
Noyon, toit malade; l'autre l'accompagnoit; c'toit Marbeuf, vque
d'Autun, qui depuis a t ministre de la feuille[88]. L'auteur du livre
que la Sorbonne censuroit dans ce moment-l fut pour eux un objet de
curiosit. Ils vinrent me voir, et m'invitrent  faire ensemble des
promenades. Je compris bien que ces prlats vouloient peloter avec moi;
et, comme le jeu me plaisoit assez, je fis volontiers leur partie.

Ils commencrent, comme vous pensez bien, par me parler de _Blisaire_.
Ils s'attendoient  me trouver fort effray du dcret que la Sorbonne
alloit fulminer contre moi, et ils furent assez surpris de me voir si
tranquille sous l'anathme. Blisaire, leur dis-je, est un vieux
militaire, honnte homme et chrtien dans l'me, aimant sa religion de
bon coeur et de bonne foi; il en croit tout ce qui lui en est enseign
dans l'vangile, et ne rejette que ce qui n'en est pas. C'est aux noirs
fantmes de la superstition, c'est aux monstrueuses horreurs du
fanatisme que Blisaire refuse sa croyance. J'ai propos  la Sorbonne
de rendre cette distinction vidente dans des notes explicatives que
j'ajouterois  mon livre. Elle a refus ce moyen de conciliation; elle a
voulu que le quinzime chapitre ft retranch d'un livre dont quarante
mille exemplaires sont dj rpandus: demande purile, car l'dition
tronque et mise au rebut n'auroit fait que me ruiner. Enfin, elle s'est
obstine  vouloir que je reconnusse le dogme de l'intolrance civile,
le droit du glaive, le droit des proscriptions, des exils, des cachots,
des poignards, des tortures et des bchers, pour forcer  croire  la
religion de l'agneau; et, dans l'agneau de l'vangile, je n'ai pas voulu
reconnotre le tigre de l'inquisition. Je m'en suis tenu  la doctrine
de Lactance, de Tertullien, de saint Paul, et  l'esprit de l'vangile.
Voil pourquoi la Sorbonne est actuellement occupe  fabriquer une
censure o elle foudroiera Blisaire, Lactance, Tertullien, saint Paul,
et quiconque pense comme eux. Prenez garde  vous, Messeigneurs, car
vous pourriez bien tre du nombre.

--Mais de quoi se mlent les philosophes, me dit l'vque d'Autun, de
parler de thologie?--De quoi se mlent les thologiens, lui
rpliquai-je, de tyranniser les esprits, et d'exciter les princes 
employer la force pour violenter la croyance? Les princes sont-ils juges
sur l'article de la doctrine et sur les objets de la foi?--Non, certes,
me dit-il, les princes n'en sont pas les juges.--Et vous en faites les
bourreaux!--Je ne sais pas, reprit-il, pourquoi on accuse aujourd'hui
les thologiens d'un genre de perscution qui ne s'exerce plus. Jamais
l'glise n'a mis tant de modration dans l'usage de sa puissance.--Il
est vrai, Monseigneur, lui dis-je, qu'elle en use plus sobrement; et,
pour la conserver, elle l'a tempre.--Pourquoi donc prendre,
insista-t-il, ce temps-l mme pour l'attaquer?--Parce qu'on n'crit pas
seulement, rpondis-je, pour le moment o l'on crit; qu'il est 
craindre que l'avenir ne ressemble au pass, et qu'on prend le moment o
les eaux sont basses pour travailler aux digues.--Ah! les digues! ce
sont, dit-il, les prtendus philosophes qui les renversent; et ils ne
tendent pas  moins qu' dtruire la religion.--Qu'on lui laisse son
caractre,  cette religion charitable, bienfaisante et paisible, j'ose
assurer, lui rpliquai-je, que l'incrdule mme n'osera l'attaquer, et
que l'impie se taira devant elle. Ce ne sont ni ses dogmes purs, ni sa
morale, ni mme ses mystres, qui lui suscitent des ennemis. Ce sont les
opinions violentes et fanatiques dont une thologie atrabilaire a ml
sa doctrine, c'est l ce qui soulve une foule de bons esprits. Qu'on la
dgage de ce mlange, qu'on la ramne  sa saintet primitive; alors
ceux qui l'attaqueront seront les ennemis publics des malheureux qu'elle
console, des opprims qu'elle relve, et des foibles qu'elle soutient.

--Vous avez beau dire, reprit l'vque, sa doctrine est constante,
l'difice en est ciment, et nous ne souffrirons jamais qu'une seule
pierre en soit dtache. Je lui fis observer que l'art des mines toit
port fort loin; qu'avec un peu de poudre on renversoit de fond en
comble des tours, bien hautes, bien solides, et que l'on brisoit mme
les rochers les plus durs. Me prserve le Ciel, ajoutai-je, de
souhaiter que ce prsage s'accomplisse! j'aime sincrement, je rvre du
fond du coeur cette religion consolante; mais, si jamais elle meurt parmi
nous, le fanatisme thologique en sera seul la cause; ce sera lui qui,
de sa main, lui aura port le coup mortel.

Alors s'loignant un peu de moi, et parlant  voix basse  l'vque de
Noyon, je crus entendre qu'il lui disoit: _Cela durera plus que nous_.
Il se trompoit. Ensuite, revenant vers moi: Si vous aimez la religion,
insista-t-il, pourquoi vous joignez-vous  ceux qui mditent de la
dtruire?--Je ne me joins, lui rpondis-je, qu' ceux qui l'aiment comme
moi, et qui dsirent qu'elle se montre telle qu'elle est venue du ciel,
pure, sans mlange et sans tache, _sicut aurora consurgens, pulchra ut
luna, electa ut sol_. (Il ajouta, en souriant, _terribilis ut castrorum
acies ordinata_.) Oui, rpliquai-je, terrible aux mchans, aux
fanatiques, aux impies; mais terrible dans l'avenir avec les armes qui
lui sont propres, et qui ne sont ni le fer ni le feu. Telle fut  peu
prs notre premire conversation.

Une autre fois, comme il revenoit sans cesse  dire que les philosophes
se donnoient trop de liberts: Il est vrai, Monseigneur, lui dis-je,
que parfois ils s'avisent d'tre vos supplans dans des fonctions assez
belles; mais ce n'est qu'autant que vous-mmes vous ne daignez pas les
remplir.--Quelles fonctions? demanda-t-il.--Celles de prcher sur les
toits des vrits qu'on dit trop rarement aux souverains,  leurs
ministres, aux flatteurs qui les environnent. Depuis l'exil de Fnelon,
ou, si vous voulez, depuis ce petit cours de morale touchante que
Massillon fit faire  Louis XV enfant, leons prmatures, et par l
inutiles, les vices, les crimes publics, ont-ils trouv dans le
sacerdoce un seul agresseur courageux? En chaire, on ose bien tancer de
petites foiblesses et des fragilits communes; mais les passions
dsastreuses, les flaux politiques, en un mot les sources morales des
malheurs de l'humanit, qui ose les attaquer? qui ose demander compte 
l'orgueil,  l'ambition,  la vaine gloire, au faux zle,  la fureur de
dominer et d'envahir, qui ose leur demander compte devant Dieu et devant
les hommes des larmes et du sang de leurs innombrables victimes? Alors
je supposai un Chrysostome en chaire; et, en exposant les sujets qui
invoqueroient son loquence, je fus peut-tre moi-mme loquent dans ce
moment-l.

Quoi qu'il en soit, mes deux prlats, aprs m'avoir tt le pouls deux
ou trois fois, trouvrent mon mal incurable; et, lorsqu'un jour, en leur
montrant sur ma table le manuscrit des _Incas_, je leur dis: Voil un
ouvrage qui rduira vos docteurs  l'alternative de brler l'vangile ou
de respecter dans Las Casas, cet aptre des Indes, les mmes sentimens
et la mme doctrine qu'ils condamnent dans _Blisaire_, ils virent
qu'il n'y avait plus rien  esprer de moi; ainsi leur zle dcourag,
ou plutt leur curiosit satisfaite, me laissa disposer d'un temps que
nous perdions ensemble, eux  vouloir faire de moi un philosophe
thologien, et moi  vouloir faire d'eux des thologiens philosophes.

Le travail que demandoit encore mon livre des _Incas_ fut interrompu
quelque temps pour faire place  celui d'un mmoire o j'ai plaid la
cause des paysans du Nord, et qui est imprim dans la collection de mes
oeuvres[89].

Je venois de lire dans les gazettes qu' la Socit conomique de
Ptersbourg un anonyme proposoit un prix de mille ducats pour le
meilleur ouvrage sur cette question: _Est-il avantageux pour un tat que
le paysan possde en propre du terrain, ou qu'il ait seulement des biens
meubles? et jusqu'o le droit du paysan sur cette proprit devroit-il
s'tendre pour l'avantage de l'tat?_

Je ne doutai pas que l'anonyme ne ft l'impratrice de Russie elle-mme;
et, puisque sur ce grand objet elle vouloit que la vrit ft connue
dans ses tats, je rsolus de la montrer tout entire. L'un des
ministres de Russie, M. de Saldern, toit venu prendre les eaux
d'Aix-la-Chapelle. Je le voyois souvent, et il me parloit des affaires
du Nord avec autant d'ouverture de coeur qu'il est permis  un ministre
sage. Ce fut par lui que mon mmoire parvint  sa destination. Il
n'obtint pas le prix, et je l'avois prvu; mais il fit son impression,
et j'en reus des tmoignages.

Ainsi mes heures solitaires toient remplies et utilement occupes. Mais
un objet non moins intressant pour moi que mon travail, et,  vrai
dire, plus attrayant encore, c'toit la conversation de mes trois
femmes, toutes les trois de caractres diffrens, mais si analogues que
leurs couleurs se marioient et se fondoient ensemble comme celles de
l'arc-en-ciel. Or, c'est de ce mlange harmonieux de sentimens et de
penses que rsulte le charme de la conversation. Un assentiment unanime
commence par tre agrable et finit par tre ennuyeux. Aussi Mme Filleul
disoit-elle qu'elle aimoit la contrarit; qu'il n'y avoit que cela de
naturel et de sincre; que la nature n'avoit rien fait de pareil, ni
deux oeufs, ni deux feuilles d'arbre, ni deux esprits et deux caractres,
et que, partout o l'on croyoit voir une ressemblance constante de
sentimens et d'opinions, il y avoit dissimulation et complaisance de
part ou d'autre, souvent mme des deux cts.

L'une des trois, Mme de Sran, m'avoit mis dans sa confidence, et cette
confidence toit de nature  donner lieu  d'intressans tte--tte. Il
s'agissoit pour elle de succder, si elle l'avoit voulu,  Mme de
Pompadour. Elle toit en relation continuelle avec le roi; il lui
crivoit par tous les courriers; et ces lettres et les rponses me
passoient toutes sous les yeux. Voici comment s'toit nou le fil de ce
petit roman.

Mme de Sran toit fille d'un M. de Bullioud, bon gentilhomme sans
fortune, ci-devant gouverneur des pages du duc d'Orlans. Par une
fatalit des plus tranges, et que je ne puis expliquer, cette jeune
personne, ds l'ge de quinze ans, avoit t l'objet de l'humeur
violente et sombre de son pre et de l'aversion de sa mre. Belle comme
l'Amour, et encore plus intressante par le charme de sa bont et de sa
nave innocence que par l'clat de sa beaut, elle pleuroit et gmissoit
dans cette situation si triste et si cruelle, lorsque son pre prit tout
 coup la rsolution de la marier, en lui donnant pour dot sa place de
gouverneur des pages qu'il cdoit  son gendre. Cet poux qu'il lui
prsenta toit aussi un gentilhomme d'ancienne race, mais n'ayant pour
tout bien qu'une petite terre en Normandie. C'toit peu d'tre pauvre,
M. de Sran toit laid, et d'une laideur rebutante: roux, mal fait,
borgne, et un dragon[90] dans l'oeil; d'ailleurs, le plus honnte et le
meilleur des hommes. Lorsqu'il fut prsent  notre belle Adlade, elle
en plit d'effroi, et le coeur lui bondit de dgot et de rpugnance. La
prsence de ses parens lui fit dissimuler, tant qu'il lui fut possible,
cette premire impression; mais M. de Sran s'en aperut. Il demanda
qu'il lui ft permis d'tre quelques momens tte  tte avec elle; et,
lorsqu'ils furent seuls: Mademoiselle, lui dit-il, vous me trouvez bien
laid, et ma laideur vous pouvante; je le vois; vous pouvez l'avouer
sans dtour. Si vous croyez que cette rpugnance soit invincible,
parlez-moi comme  votre ami: le secret vous sera gard; je prendrai sur
moi la rupture, vos pre et mre ne sauront rien de l'aveu que vous
m'aurez fait. Cependant, s'il toit possible de vous rendre supportables
dans un mari ces disgrces de la nature, et s'il ne falloit pour cela
que les soins et les complaisances d'une bonne et tendre amiti, vous
pourriez les attendre du coeur d'un honnte homme qui vous sauroit gr
toute la vie de ne l'avoir point rebut. Consultez-vous, et
rpondez-moi; vous tes parfaitement libre.

Adlade toit si malheureuse, elle voyoit dans cet honnte homme un
dsir si sincre de lui procurer un sort plus doux, qu'elle espra se
donner le courage de l'accepter. Monsieur, lui dit-elle, ce que je
viens d'entendre, le caractre de bont, de probit, que ce langage
annonce, me prvient en votre faveur de l'estime la plus sincre.
Donnez-moi vingt-quatre heures pour faire mes rflexions, et venez me
revoir demain.

Il ne fallut pas moins que les conseils les plus pressans de la raison
et du malheur pour la dterminer; mais enfin, l'estime que M. de Sran
lui avoit inspire triompha de tous ses dgots. Monsieur, lui dit-elle
en le revoyant, je suis persuade que la laideur, ainsi que la beaut,
s'oublie, et que les seules qualits dont l'habitude n'affoiblit point
l'impression, et dont tous les jours, au contraire, elle fait mieux
sentir le prix, ce sont les qualits de l'me; je les trouve en vous,
c'est assez; et je me fie  votre honntet du soin de mon bonheur. Je
dsire faire le vtre.

Ainsi se maria Mlle de Bullioud avant ses quinze ans accomplis; et M. de
Sran fut pour elle tout ce qu'il avoit promis d'tre. Je ne dis pas que
cette union et les charmes de l'amour, mais elle avoit les douceurs de
la paix, de l'amiti, de la plus tendre estime. Le mari, sans
inquitude, voyoit sa femme environne d'adorateurs; et la femme, par sa
conduite raisonnable et dcente, honoroit aux yeux du public la
confiance de son mari.

Cependant, comme il toit impossible de la voir, de l'entendre, surtout
de la connotre, sans dsirer pour elle un meilleur sort, ses amis
s'occuprent du soin de sa fortune; et, au mariage du duc de Chartres,
ils songrent  la placer honorablement auprs de la jeune princesse.
Mais pour cela il ne suffisoit pas d'une noblesse ancienne et pure, il
falloit encore tre du nombre des femmes prsentes au roi: telle toit
l'tiquette de la cour d'Orlans. Cet honneur toit rserv  quatre
cents ans de noblesse, et,  ce titre, elle avoit le droit d'y
prtendre. Il lui fut accord. Mais le roi, aprs avoir cout plus
attentivement l'loge de sa beaut que les tmoignages sur sa noblesse,
mit pour condition  son consentement qu'aprs sa prsentation elle
iroit l'en remercier; article secret pour M. de Sran, et auquel sa
femme elle-mme ne s'toit pas attendue: car, de bien bonne foi, elle
n'aspiroit qu' la place qui lui toit promise dans la cour du duc
d'Orlans; et, lorsqu'au rendez-vous que lui donna le roi dans ses
petits cabinets, il fallut aller seule le remercier tte  tte, j'ai su
qu'elle en toit tremblante. Cependant elle s'y rendit, et j'arrivai
chez Mme Filleul comme on y attendoit son retour. Ce fut l que j'appris
ce que je viens de raconter; et je vis bien que, pour ses amis, la place
 la cour d'Orlans n'avoit t qu'un spcieux prtexte, et que le
rendez-vous actuel toit leur objet important.

J'eus le plaisir de voir les chteaux en Espagne de l'ambition s'lever;
la jeune comtesse toute-puissante, le roi et la cour  ses pieds, tous
ses amis combls de grces, de faveurs; moi-mme honor de la confiance
de la matresse, et par elle inspirant et faisant faire au roi tout le
bien que j'aurois voulu; il n'y avoit rien de si beau. On attendoit la
jeune souveraine, on comptoit les minutes, on mouroit d'impatience de la
voir arriver; et cependant on toit bien aise qu'elle n'arrivt point
encore.

Elle arrive enfin, et nous raconte son voyage. Un garon de la chambre
l'attendoit  la grille de la chapelle; il toit nuit close; elle toit
monte par un escalier drob dans les petits appartemens. Le roi ne
s'toit pas fait attendre. Il l'avoit aborde d'un air aimable, lui
avoit pris les mains, les lui avoit baises respectueusement; et, la
voyant craintive, il l'avoit rassure par de douces paroles et un regard
plein de bont. Ensuite il l'avoit fait asseoir vis--vis de lui,
l'avoit flicite sur le succs de sa prsentation, en lui disant que
rien de si beau n'avoit paru dans sa cour, et que tout le monde en toit
d'accord. Il est donc bien vrai, Sire, lui ai-je rpondu, nous
dit-elle, que le bonheur nous embellit, et, si cela est, je dois tre
encore plus belle en ce moment.--Aussi l'tes-vous, m'a-t-il dit en me
prenant les mains et en les serrant doucement dans les siennes, qui
toient tremblantes. Aprs un moment de silence o ses regards seuls me
parloient, il m'a demand quelle seroit la place que j'ambitionnerois 
sa cour. Je lui ai rpondu: La place de la princesse d'Armagnac[91]
(c'toit une vieille amie du roi qui venoit de mourir).--Ah! vous tes
bien jeune, m'a-t-il dit, pour remplacer une amie qui m'a vu natre, qui
m'a tenu sur ses genoux, et que j'ai chrie ds le berceau. Il faut du
temps, Madame, pour obtenir ma confiance: j'ai tant de fois t
tromp!--Oh! je ne vous tromperai pas, lui ai-je dit; et, pour mriter
le beau titre de votre amie, s'il ne faut que du temps, j'en ai  vous
donner. Ce langage, avec mes vingt ans, l'a surpris, mais ne lui a pas
dplu. En changeant de propos, il m'a demand si je trouvois ses petits
appartemens meubls d'assez bon got. Non, lui ai-je dit, je les
voudrois en bleu. Comme le bleu est sa couleur, cette rponse l'a
flatt. J'ai ajout qu' cela prs je les trouvois charmans. Si vous
vous y plaisez, m'a-t-il dit, j'espre que vous voudrez bien y venir
quelquefois, par exemple tous les dimanches,  la mme heure
qu'aujourd'hui. Je l'ai assur que je saisirois tous les momens de lui
faire ma cour. Sur quoi il m'a quitte pour aller souper avec ses
enfans. Il m'a donn rendez-vous  la huitaine,  la mme heure. Je vous
annonce donc  tous que je serai l'amie du roi, et que je ne serai rien
de plus.

Comme cette rsolution toit non seulement dans sa tte, mais dans son
coeur, elle y tint, et j'en eus la preuve. Au second rendez-vous, elle
trouva le salon meubl en bleu comme elle l'avoit dsir, attention
assez dlicate. Elle s'y rendoit tous les dimanches, et, par Janel,
l'intendant des postes, elle recevoit frquemment, dans l'intervalle des
rendez-vous, des lettres de la main du roi; mais, dans ces lettres, que
j'ai vues, il ne sortoit jamais des bornes d'une galanterie
respectueuse, et les rponses qu'elle y faisoit, pleines d'esprit, de
grce et de dlicatesse, flattoient son amour-propre sans jamais flatter
son amour. Mme de Sran avoit infiniment de cet esprit naturel et
facile, dont l'agrment naf et simple enchante ceux qui en ont le plus,
et plat  ceux qui en ont le moins. La vanit du roi, difficile 
apprivoiser, avoit t bientt  son aise avec elle. Ds leur second
rendez-vous, les momens qui prcdoient le souper du roi au grand
couvert lui avoient paru si courts qu'il la pria de vouloir bien
l'attendre, et d'agrer qu'on lui servt  elle un petit souper,
promettant d'abrger le sien autant qu'il lui seroit possible, afin
d'tre avec elle quelques momens de plus. Comme il avoit dans ses
cabinets une petite bibliothque, un soir elle lui demanda quelque livre
agrable pour s'occuper en son absence; et, le roi lui en laissant le
choix, elle eut pour moi l'attention et la bont de nommer _Blisaire_.
Je ne l'ai point, rpondit le roi; c'est le seul de ses ouvrages que
Marmontel ne m'ait point donn.--Choisissez donc vous-mme, Sire, lui
dit-elle, un livre qui m'amuse ou qui m'intresse.--J'espre, lui
dit-il, que celui-ci vous intressera; et il lui donna un recueil de
vers faits au sujet de sa convalescence. Ce fut pour elle, aprs le
souper, un ample et riche fonds d'loges d'autant plus flatteurs que
l'esprit y laissoit parler le sentiment.

Si le roi avoit t jeune, et anim de ce feu qui donne de l'audace et
qui la fait pardonner, je n'aurois pas jur que la jeune et sage
comtesse et toujours pass sans pril le pas glissant du tte--tte;
mais un dsir foible, timide, mal assur, tel qu'il toit dans un homme
vieilli par les plaisirs plus que par les annes, avoit besoin d'tre
encourag, et un air de dcence, de rserve et de modestie, n'toit pas
ce qu'il lui falloit. La jeune femme le sentoit bien. Aussi, nous
disoit-elle, il n'osera jamais tre que mon ami, j'en suis sre; et je
m'en tiens l.

Elle lui parla cependant un jour de ses matresses, et lui demanda s'il
avoit jamais t vritablement amoureux. Il rpondit qu'il l'avoit t
de Mme de Chteauroux. Et de Mme de Pompadour?--Non, dit-il, je n'ai
jamais eu de l'amour pour elle.--Vous l'avez cependant garde aussi
longtemps qu'elle a vcu.--Oui, parce que la renvoyer, c'et t lui
donner la mort. Cette navet n'toit pas sduisante; aussi Mme de
Sran ne fut-elle jamais tente de succder  une femme que le roi
n'avoit garde que par piti.

Elle en toit  ces termes avec lui lorsqu'elle et moi nous quittmes
tout pour accompagner aux eaux notre amie malade et mourante.

Mme de Sran recevoit rgulirement, tous les courriers, une lettre du
roi, par l'entremise de Janel; j'en tois confident; je l'tois aussi
des rponses; je l'ai t depuis, tant qu'a dur leur correspondance, et
je suis tmoin oculaire de l'honntet de cette liaison. Les lettres du
roi toient remplies d'expressions qui ne laissoient rien d'quivoque.
Vous n'tes que trop respectable!... Permettez-moi de vous baiser les
mains; permettez au moins, dans l'loignement, que je vous embrasse. Il
lui parloit de la mort du Dauphin, qu'il appeloit _notre saint hros_,
et lui disoit qu'elle manquoit aux consolations dont il avoit besoin sur
une perte aussi cruelle. Tel toit son langage, et il n'auroit pas eu la
complaisance de dguiser ainsi le style d'un amant heureux. J'aurai lieu
de parler encore de ces lettres du roi, et de l'impression qu'elles
firent sur un esprit moins facile  persuader que le mien. En attendant,
j'observe ici que le roi,  son ge, n'toit pas fch de trouver 
goter les charmes d'une liaison de sentiment d'autant plus piquante et
flatteuse qu'elle lui toit nouvelle, et que, sans compromettre son
amour-propre, elle le touchoit par l'endroit le plus dlicat.

Quoique le bruit que faisoit _Blisaire_ et la clbrit que les _Contes
moraux_ avoient dans le nord de l'Europe m'eussent dj rendu assez
remarquable parmi cette foule au milieu de laquelle je vivois, une
aventure assez honorable pour moi m'attira de nouvelles attentions. Un
matin, en passant devant la grande auberge o se tenoit le _Ridotto_, je
m'entendis appeler par mon nom. Je lve la tte, et je vois  la fentre
d'o venoit la voix un homme qui s'crie: _C'est lui-mme_, et qui
disparot. Je ne l'avois pas reconnu; mais dans l'instant je le vois
sortir de l'auberge, courir  moi et m'embrasser en disant: L'heureuse
rencontre! C'toit le prince de Brunswick. Venez, ajouta-t-il, que je
vous prsente  ma femme; elle va tre bien contente. Et, en entrant
chez elle: Madame, lui dit-il, vous dsiriez tant de connotre l'auteur
de _Blisaire_ et des _Contes moraux_! le voici, je vous le prsente.
Son Altesse Royale, soeur du roi d'Angleterre, me reut avec la mme joie
et la mme cordialit dont le prince me prsentoit. Dans ce moment, les
magistrats de la ville les attendoient  la fontaine, pour la faire
ouvrir devant eux et leur montrer la concrtion de soufre pur qui se
formoit en stalactite sous la pierre du rservoir; espce d'honneur
qu'on ne rendoit qu' des personnes principales. Allez-y sans moi, dit
le prince  sa femme; je passerai plus agrablement ces momens avec
Marmontel. Je voulus me refuser  cette faveur; mais il fallut rester
avec lui au moins un quart d'heure, enferms tte  tte; et il
l'employa  me parler avec enthousiasme des gens de lettres qu'il avoit
vus  Paris, et des heureux momens qu'il avoit passs avec eux. Ce fut
l qu'il me dit que l'ide affligeante qui lui toit reste de notre
commerce toit qu'il falloit renoncer  l'esprance de nous attirer hors
de notre patrie, et qu'aucun souverain de l'Europe n'toit assez riche,
assez puissant, pour nous ddommager du bonheur de vivre entre nous.

Enfin, pour l'engager  se rendre  la fontaine, je fus oblig de lui
marquer le dsir d'en voir moi-mme l'ouverture, et j'eus l'honneur de
l'y accompagner.

Comme ils devoient partir le lendemain, la princesse eut la bont de
m'inviter  aller passer la soire avec eux au _Ridotto_. Elle dansoit
dans le moment que j'y arrivai; et aussitt elle quitta la danse,
qu'elle aimoit passionnment, pour venir causer avec moi. Jusqu' une
heure aprs minuit, elle, sa dame de compagnie (Mlle Stuart) et moi,
nous nous tnmes dans notre coin  nous entretenir de tout ce que voulut
savoir de moi cette aimable princesse. Il est possible que sa bont me
ft illusion; mais, dans son naturel, je lui trouvai beaucoup d'esprit
et d'agrment. Comment donc, lui disois-je, vous a-t-on leve pour
avoir dans le caractre cette adorable simplicit? Que vous ressemblez
peu  ce que j'ai pu voir de personnes de votre rang!--C'est, me
rpondit Mlle Stuart, qu' votre cour on enseigne aux princes  dominer,
et qu' la ntre on leur enseigne  plaire.

La princesse, avant de me quitter, eut la bont de vouloir que je lui
promisse de faire un voyage en Angleterre, lorsqu'elle y seroit
elle-mme. Je vous en ferai les honneurs, me dit-elle (ce sont ses
termes), et ce sera moi qui vous prsenterai au roi mon frre. Je lui
promis qu' moins de quelque obstacle insurmontable j'irois lui faire ma
cour  Londres; et je pris cong d'elle et de son digne poux,
vritablement pntr des marques de bont que j'en avois reues. Je
n'en fus pas plus fier; mais, dans le cercle du _Ridotto_, je crus
m'apercevoir que j'tois plus considr. Il semble, mes enfans, qu'il y
ait de la vanit  vous raconter ces dtails; mais il faut bien que je
vous apprenne qu'avec quelque talent et une conduite honnte et simple
on se fait estimer partout.

Quoique Mme de Sran et Mme de Marigny ne fussent point malades, elles
ne laissoient pas de se donner frquemment le plaisir du bain; et je les
entendois parler de leur jeune baigneuse comme d'un modle, que les
sculpteurs auroient t trop heureux d'avoir pour la statue d'Atalante,
ou de Diane, ou mme de Vnus. Comme j'avois le got des arts, je fus
curieux de connotre ce modle qu'on louoit tant. J'allai voir la jeune
baigneuse; je la trouvai belle, en effet, et presque aussi sage que
belle. Nous fmes connoissance. Une de ses amies, qui fut bientt la
mienne, voulut bien nous permettre d'aller quelquefois avec elle goter
dans son petit jardin. Cette socit populaire, en me rapprochant de la
simple nature, me rendoit assez de philosophie pour conserver mon me en
paix auprs de mes deux jeunes dames; situation qui, sans cela, n'et
pas laiss d'tre pnible. Au reste, ces goters n'toient pas ruineux
pour moi: de bons petits gteaux avec une bouteille de vin de Moselle en
faisoient les frais; et Mme Filleul, que j'avois mise dans ma
confidence, me glissoit en secret de petits flacons de vin de Malaga que
sa baigneuse et moi buvions  sa sant.

Hlas! cette sant qui, malgr toutes ses intemprances, ne laissoit pas
de se rtablir par la vertu merveilleuse des bains, prouva bientt une
rvolution funeste.

M. de Marigny revint de son voyage de Hollande: il croyoit ramener avec
lui sa femme  Paris; mais, Mme Filleul lui ayant tmoign qu'il lui
feroit plaisir de lui laisser sa fille jusqu' la fin de la saison des
eaux, temps qui n'toit pas loign, il parut cder volontiers  ce
dsir d'une mre malade; et, comme il vouloit voir Spa en s'en allant,
nos jeunes dames rsolurent de l'y accompagner; ils m'engagrent tous 
faire ce petit voyage. Je ne sais quel pressentiment me faisoit insister
 tenir compagnie  Mme Filleul; mais elle-mme, s'obstinant  vouloir
qu'on la laisst seule, me fora de partir. Ce malheureux voyage
s'annona mal. Deux Polonois de la socit de nos jeunes dames, MM.
Regewski, trouvrent qu'il seroit du bon air de les accompagner 
cheval. M. de Marigny ne les vit pas plus tt caracoler  la portire du
carrosse qu'il tomba dans une humeur sombre; et, ds ce moment, le nuage
qui s'leva dans sa tte ne fit que se grossir et devenir plus orageux.

En arrivant  Spa, il vint cependant avec nous  l'assemble du
_Ridotto_; mais, plus il la trouva brillante, et plus il fut frapp de
l'espce d'motion qu'avoient cause nos jeunes dames en s'y montrant,
et plus son chagrin se noircit. Il ne voulut pourtant pas avoir
l'humiliation de se montrer jaloux. Il prit un prtexte plus vague.

 souper, comme il toit sombre et taciturne, Mme de Sran et sa femme
l'ayant press de dire quelle toit la cause de sa tristesse, il
rpondit enfin qu'il voyoit trop bien que sa prsence toit importune;
qu'aprs tout ce qu'il avoit fait pour tre aim, il ne l'toit point;
qu'il toit ha, qu'il toit dtest; que la demande que lui avoit faite
Mme Filleul toit prmdite; que l'on n'avoit voulu que se dbarrasser
de lui; qu'on ne l'avoit accompagn  Spa que pour s'y amuser; qu'il
n'toit point dupe de ces belles manires, et qu'il savoit trs bien
qu'il tardoit  sa femme qu'il ft parti. Elle prit la parole en lui
disant qu'il toit injuste; que, s'il et tmoign la plus lgre peine
de la laisser prs de sa mre, ni l'une ni l'autre n'auroient voulu
abuser de sa complaisance; qu'au surplus, quoique l'on et laiss ses
malles  Aix-la-Chapelle, elle toit rsolue  partir avec lui. Non,
Madame, dit-il, restez; il n'est plus temps, je ne veux point de
sacrifices.--Assurment, rpliqua-t-elle, c'en est un que de quitter ma
mre dans l'tat o elle est, mais il n'en est aucun que je ne sois
prte  vous faire.--Je n'en veux point, rpta-t-il en se levant de
table. Mme de Sran voulut tcher de l'adoucir. Pour vous, Madame, lui
dit-il, je ne vous parle point. J'aurois trop  vous dire; seulement, je
vous prie de ne pas vous mler de ce qui se passe entre madame et moi.
Il sortit brusquement, et nous laissa tous trois consterns.

Aprs avoir tenu conseil un moment, nous fmes d'avis que sa femme allt
le trouver. Elle toit ple et tout en larmes. Dans cet tat, elle et
attendri le coeur d'un tigre; mais lui, de peur de s'adoucir, il avoit
dfendu de la laisser entrer, et avoit ordonn que des chevaux de poste
fussent mis  sa chaise au petit point du jour.

C'toit de tous les matres le plus ponctuellement obi. Son valet de
chambre reprsenta que, s'il laissoit entrer madame, il seroit chass
sur-le-champ, et que monsieur, dans sa colre, seroit capable de se
porter aux plus extrmes violences. Nous esprmes que le sommeil le
calmeroit un peu, et je demandai seulement que l'on vnt m'avertir ds
le moment de son rveil.

Je n'avois point dormi, je n'tois pas mme dshabill, lorsqu'on vint
me dire qu'il se levoit. J'entrai chez lui, et, dans les termes les plus
touchans, je lui reprsentai l'tat o il laissoit sa femme. C'est un
jeu, me dit-il, vous ne connoissez point les femmes; je les connois,
pour mon malheur. La prsence de ses valets me fora au silence; et,
lorsqu'il fut prs de partir: Adieu, mon ami, me dit-il en me serrant
la main, plaignez le plus malheureux des hommes. Adieu. Et, de l'air
dont il seroit mont  l'chafaud, il monta en voiture et partit.

Alors, la douleur de Mme de Marigny se changeant en indignation: Il me
rebute, nous dit-elle; il veut me rvolter, il y russira. J'tois
dispose  l'aimer, le Ciel m'en est tmoin; j'aurois fait mon bonheur,
ma gloire de le rendre heureux; mais il ne veut pas l'tre; il a jur de
me forcer  le har.

Nous passmes trois jours  Spa, les jeunes femmes  dissiper la
tristesse dont elles avoient l'me atteinte, et moi  rflchir sur les
suites fcheuses que ce voyage pouvoit avoir. Je ne prvoyois pas encore
le chagrin plus cruel qu'il alloit nous causer.

 mesure que le sang se dpuroit dans les veines de notre malade, il se
formoit successivement, sur sa peau et par tout son corps, une gale qui,
d'elle-mme, schoit et tomboit en poussire. C'toit l son salut; et,
du moment que cette cume du sang avoit commenc  se rpandre au
dehors, le mdecin l'avoit regarde comme rappele  la vie. Mais elle,
 qui cette gale inspiroit du dgot, et qui en trouvoit la gurison
trop lente, voulut l'acclrer; et, prenant pour cela le temps de notre
absence, elle s'toit enduit tout le corps de crat. Aussitt la
transpiration de cette humeur avoit cess, la gale toit rentre, et
nous trouvmes la malade dans un tat plus dsespr que jamais. Elle
voulut retourner  Paris; nous la ramenmes  peine, et elle ne fit plus
que languir.

Pour la laisser reposer en chemin, nous venions  petites journes. 
Lige, o nous avions couch, je vis entrer chez moi, le matin, un
bourgeois d'assez bonne mine, et qui me dit: Monsieur, j'ai appris hier
au soir que vous tiez ici; je vous ai de grandes obligations, je viens
vous en remercier. Mon nom est Bassompierre[92]; je suis
imprimeur-libraire dans cette ville; j'imprime vos ouvrages, dont j'ai
un grand dbit dans toute l'Allemagne. J'ai dj fait quatre ditions
copieuses de vos _Contes moraux_; je suis  la troisime dition de
_Blisaire_.--Quoi! Monsieur, lui dis-je en l'interrompant, vous me
volez le fruit de mon travail, et vous venez vous en vanter  moi!--Bon!
reprit-il, vos privilges ne s'tendent point jusqu'ici: Lige est un
pays de franchise. Nous avons droit d'imprimer tout ce qu'il y a de bon;
c'est l notre commerce. Qu'on ne vous vole point en France, o vous
tes privilgi, vous serez encore assez riche. Faites-moi donc la grce
de venir djeuner chez moi; vous verrez une des belles imprimeries de
l'Europe, et vous serez content de la manire dont vos ouvrages y sont
excuts. Pour voir cette excution, je me rendis chez Bassompierre. Le
djeuner qui m'y attendoit toit un ambigu de viandes froides et de
poissons. Les Ligeois me firent fte. J'tois  table entre les deux
demoiselles Bassompierre, qui, en me versant du vin du Rhin, me
disoient: Monsieur Marmontel, qu'allez-vous faire  Paris, o l'on vous
perscute? Restez ici, logez chez mon papa; nous avons une belle chambre
 vous donner. Nous aurons soin de vous; vous composerez tout  votre
aise, et ce que vous aurez crit la veille sera imprim le lendemain.
Je fus presque tent d'accepter la proposition. Bassompierre, pour me
ddommager de ses larcins, me fit prsent de la petite dition de
Molire que vous lisez; elle me cote dix mille cus.

 Bruxelles, on me donna la curiosit de voir un riche cabinet de
tableaux. L'amateur qui l'avoit form toit, je crois, un chevalier
Verhulst[93], homme mlancolique et vaporeux, qui, persuad qu'un
souffle d'air lui seroit mortel, se tenoit renferm chez lui comme dans
une bote. Son cabinet n'toit ouvert qu' des personnes considrables
ou  de fameux connoisseurs. Je n'tois rien de tout cela; mais, aprs
avoir pris une ide de son caractre, j'esprai l'amener  me bien
recevoir. Je me fis prsenter  lui. Ne vous tonnez pas, lui dis-je,
Monsieur le chevalier, qu'un homme de lettres qui frquente  Paris les
artistes les plus clbres et les amateurs des beaux-arts veuille
pouvoir leur dire des nouvelles d'un homme pour lequel ils ont tous
l'estime la plus distingue. Ils sauront que j'ai pass  Bruxelles, et
ils ne me pardonneraient pas d'y avoir pass sans vous avoir vu, et sans
m'tre inform de l'tat de votre sant.--Ah! Monsieur, me dit-il, ma
sant est bien misrable; et il entra dans des dtails de ses maux de
nerfs, de ses vapeurs, de la foiblesse extrme de ses organes. Je
l'coutai; et, aprs lui avoir bien recommand de se mnager, je voulus
prendre cong de lui. Eh quoi! Monsieur, me dit-il, vous en irez-vous
sans jeter un coup d'oeil sur mes tableaux?--Je ne m'y connois pas, lui
dis-je, et je ne vaux pas la peine que vous prendriez de me les
montrer. Cependant je me laissai conduire, et le premier tableau qu'il
me fit remarquer fut un trs beau paysage de Berghem. Ah! j'ai pris
d'abord, m'criai-je, ce tableau pour une fentre par laquelle je voyois
la campagne et ces beaux troupeaux.--Voil, me dit-il avec ravissement,
le plus bel loge que l'on ait fait de ce tableau. Je tmoignai la mme
surprise et la mme illusion en approchant d'un cabinet de glace o
toit enferm un tableau de Rubens qui reprsentoit ses trois femmes,
peintes de grandeur naturelle; et, ainsi successivement, je parus
recevoir de ses tableaux les plus remarquables l'impression de la
vrit. Il ne se lassoit point de renouveler mes surprises: je l'en
laissai jouir tant qu'il voulut, si bien qu'il finit par me dire que mon
instinct jugeoit mieux ses tableaux que les lumires de bien d'autres
qui se donnoient pour connoisseurs, et qui examinoient tout, mais qui ne
sentoient rien.

 Valenciennes, une curiosit d'un autre genre manqua de me porter
malheur. Comme nous tions arrivs de bonne heure dans cette place, je
crus pouvoir employer le reste de la soire  me promener sur le
rempart, pour voir les fortifications. Tandis que je les parcourois, un
officier de garde,  la tte de sa troupe, vint  moi et me dit
brusquement: Que faites-vous l?--Je me promne, et je regarde ces
belles fortifications.--Vous ne savez donc pas qu'il est dfendu de se
promener sur ces remparts, et d'examiner ces ouvrages?--Assurment je
l'ignorois.--D'o tes-vous?--De Paris.--Qui tes-vous?--Un homme de
lettres qui, n'ayant jamais vu de place de guerre que dans des livres,
toit curieux d'en voir une en ralit.--O logez-vous? Je nommai
l'auberge et les trois dames que j'accompagnois: je dis aussi mon nom.
Vous avez l'air d'tre de bonne foi, dit-il enfin, retirez-vous. Je ne
me le fis pas rpter.

Comme je racontois mon aventure  nos dames, nous vmes arriver le major
de la place, qui, se trouvant heureusement un ancien protg de Mme de
Pompadour, venoit rendre ses devoirs  la belle-soeur de sa bienfaitrice.
Je le trouvai instruit de ce qui venoit de m'arriver. Il me dit que
j'tois encore bien heureux qu'on ne m'et pas mis en prison; mais il
m'offrit de me mener lui-mme, le lendemain matin, voir tous les dehors
de la place. J'acceptai son offre avec reconnoissance, et j'eus le
plaisir de parcourir l'enceinte de la ville tout  loisir et sans
danger.

Peu de temps aprs notre arrive  Paris, nous emes la douleur de
perdre Mme Filleul. Jamais mort n'a t plus courageuse et plus
tranquille. C'toit une femme d'un caractre trs singulier, pleine
d'esprit, et d'un esprit dont la pntration, la vivacit, la finesse,
ressembloient au coup d'oeil du lynx; elle n'avoit rien qui sentt ni la
ruse ni l'artifice. Je ne lui ai jamais vu ni les illusions ni les
vanits de son sexe: elle en avoit les gots, mais simples, naturels,
sans fantaisie et sans caprice. Son me toit vive, mais calme, sensible
assez pour tre aimante et bienfaisante, mais pas assez pour tre le
jouet de ses passions. Ses inclinations toient douces, paisibles et
constantes; elle s'y livroit sans foiblesse, et ne s'y abandonnoit
jamais; elle voyoit les choses de la vie et du monde comme un jeu
qu'elle s'amusoit  voir jouer, et auquel il falloit dans l'occasion
savoir jouer soi-mme, disoit-elle, sans y tre ni fripon ni dupe:
c'toit ainsi qu'elle s'y conduisoit, avec peu d'attention pour ses
intrts propres, avec plus d'application pour les intrts de ses amis.
Quant aux vnemens, aucun ne l'tonnoit, et dans toutes les situations
elle avoit l'avantage du sang-froid et de la prudence. Je ne doute pas
que ce ne ft elle qui et mis Mme de Sran sur le chemin de la fortune;
mais elle ne fit que sourire  l'ingnuit de cette jeune femme
lorsqu'elle lui entendit dire que, mme dans un roi, ft-il le roi du
monde, elle ne vouloit point d'un amant qu'elle n'aimeroit pas. On t'en
fera, lui disoit-elle, des rois dont tu sois amoureuse! on te donnera
des fortunes o l'on n'ait que la peine de prendre du
plaisir!--Vraiment, disoit la jeune femme, vous voudriez bien tous que
je fusse toute-puissante, pour n'avoir qu' me demander tout ce qui vous
feroit envie; mais, pendant que vous vous amuseriez ici, je m'ennuierois
l-haut, et j'y mourrois de chagrin, comme Mme de Pompadour.--Allons,
mon enfant, soyons pauvres, lui disoit Mme Filleul; je serois  ta place
aussi bte que toi. Et le soir nous mangions gaiement le gigot dur, en
nous moquant des grandeurs humaines. Ainsi, sans s'mouvoir de la vue et
des approches de la mort, elle sourit  son amie en lui disant adieu, et
son trpas ne fut qu'une dernire dfaillance.

 mon retour d'Aix-la-Chapelle, j'avois trouv la censure de la Sorbonne
affiche  la porte de l'Acadmie et  celle de Mme Geoffrin. Mais les
suisses du Louvre sembloient s'tre entendus pour essuyer leurs balais 
cette pancarte. La censure et le mandement de l'archevque toient lus
en chaire dans les paroisses de Paris, et ils toient conspus dans le
monde. Ni la cour ni le Parlement ne s'toient mls de cette affaire:
on me fit dire seulement de garder le silence; et_ Blisaire_ continua
de s'imprimer et de se vendre avec privilge du roi. Mais un vnement,
plus affligeant pour moi que les dcrets de la Sorbonne, m'attendoit 
Maisons, et ce fut l qu'en arrivant j'eus besoin de tout mon courage.

J'ai parl d'une jeune nice de Mme Gaulard, et de la douce habitude que
j'avois prise de passer avec elles deux les belles saisons de l'anne,
quelquefois mme les hivers. Cette habitude entre la nice et moi
s'toit change en inclination. Nous n'tions riches ni l'un ni l'autre;
mais, avec le crdit de notre ami Bouret, rien n'toit plus facile que
de me procurer, ou  Paris ou en province, une assez bonne place pour
nous mettre  notre aise. Nous n'avions fait confidence  personne de
nos dsirs et de nos esprances; mais,  la libert qu'on nous laissoit
ensemble,  la confiance tranquille avec laquelle Mme Gaulard elle-mme
regardoit notre intimit, nous ne doutions pas qu'elle ne nous ft
favorable. Bouret, surtout, sembloit si bien se complaire  nous voir de
bonne intelligence que je me croyois sr de lui, et, ds que je lui
aurois ramen son intime amie en bonne sant, comme je l'esprois, je
comptois l'engager  s'occuper de ma fortune et de mon mariage.

Mais Mme Gaulard avoit un cousin qu'elle aimoit tendrement, et dont la
fortune toit faite. Ce cousin, qui toit aussi celui de la jeune nice,
en devint amoureux, la demanda en mon absence, et l'obtint sans
difficult. Elle, trop jeune, trop timide pour dclarer une autre
inclination, s'engagea si avant que je n'arrivai plus que pour assister
 la noce. On attendoit la dispense de Rome pour aller  l'autel; et
moi, en qualit d'ami intime de la maison, j'allois tre tmoin et
confident de tout. Ma situation toit pnible, celle de la jeune
personne ne l'toit gure moins; et, quelque bonne contenance que nous
eussions rsolu de faire, j'ai peine  concevoir comment notre tristesse
ne nous trahissoit pas aux yeux de la tante et du futur poux.
Heureusement la libert de la campagne nous permit de nous dire quelques
mots consolans, et de nous inspirer mutuellement le courage dont nous
avions tant de besoin. En pareil cas, l'amour dsespr se sauve entre
les bras de l'amiti; ce fut notre recours. Nous nous prommes donc, au
moins, d'tre amis toute notre vie, et, tant qu'on laissa nos deux coeurs
se soulager ainsi l'un l'autre, nous ne fmes pas malheureux; mais, en
attendant la fatale dispense de Rome, il toit bon que je fisse une
absence; l'occasion s'en prsenta.




LIVRE IX


Monsieur de Marigny, raccommod avec sa femme, abrgeoit son voyage de
Fontainebleau pour aller avec elle  Mnars. Il dsiroit que je fusse de
ce voyage; sa femme m'en prioit encore plus instamment que lui.
Confident de leur brouillerie, j'esprois pouvoir contribuer  leur
rconciliation; et, par reconnoissance pour lui autant que par amiti
pour elle, je consentis  les accompagner. Vous ne pouvez croire,
Monsieur, m'crivoit-il de Fontainebleau, le 12 octobre 1767, tout le
plaisir que vous me faites de venir  Mnars. Il me seroit permis d'tre
un peu jaloux de celui que Mme de Marigny m'en a tmoign.

Ma prsence ne leur fut pas inutile dans ce voyage. Il s'leva entre eux
plus d'un nuage qu'il fallut dissiper. Sur la route mme, en parlant
avec loge de sa femme, M. de Marigny voulut attribuer les torts qu'elle
avoit eus  la comtesse de Sran; mais la jeune femme, qui avoit du
caractre, se refusa  cette excuse. Je n'ai eu, lui dit-elle, aucun
tort avec vous, et vous tiez injuste de m'en attribuer; mais vous
l'tes bien plus encore d'en supposer  mon amie. Et,  quelques mots
trop amers et trop lgers qui lui chapprent sur cette amie absente:
Respectez-la, Monsieur, lui dit sa femme; vous le devez pour elle, vous
le devez pour moi, et je veux bien vous dire que vous ne l'offenserez
jamais sans me blesser au coeur.

Il est vrai que, dans l'intimit de ces deux femmes, tout le soin de Mme
de Sran s'employoit  inspirer  son amie de la douceur, de la
complaisance, et, s'il toit possible, de l'amour pour un homme qui
avoit, lui disoit-elle, des qualits aimables, et dont il ne falloit que
temprer la violence et adoucir l'humeur pour en faire un trs bon mari.

Un peu de force et de fiert ne laissoit pas d'tre ncessaire avec un
homme qui, ayant lui-mme de la franchise et du courage, estimoit dans
un caractre ce qui toit analogue au sien. Nous prmes donc avec lui le
ton d'une raison douce, mais ferme, et je remplis si bien entre eux
l'office de conciliateur qu'en les quittant je les laissai d'un bon
accord ensemble. Mais j'en avois assez vu, et surtout assez appris dans
les confidences que me faisoit la jeune femme, pour juger que ces deux
poux, en s'estimant l'un l'autre, ne s'aimeroient jamais.

Au printemps suivant, je fus encore de leur voyage en Touraine. Dans
celui-ci, j'eus le plaisir de voir M. de Marigny pleinement rconcili
avec Mme de Sran; hormis quelques momens d'humeur jalouse sur
l'intimit des deux femmes, il fut assez aimable entre elles.  mon
gard, il toit si content de m'avoir pour mdiateur qu'il m'offrit, en
pur don, pour ma vie, auprs de Mnars, une jolie maison de campagne. Un
petit bosquet, un jardin, un ruisseau de l'eau la plus pure, une
retraite dlicieuse situe au bord de la Loire, rien de plus sduisant;
mais ce don toit une chane, et je n'en voulois point porter.

 mon retour, ce fut  Maisons que je me rendis. Cette retraite avoit
pour moi des charmes; j'aimois tout ce qui l'habitoit, et je me flattois
d'y tre aim. Je n'aurois pas t plus libre et plus  mon aise chez
moi. Lorsque quelqu'un de mes amis vouloit me voir, il venoit  Maisons,
et il y toit bien reu. Le comte de Creutz toit celui qui s'y plaisoit
le plus et qu'on y gotoit davantage, parce qu'avec les qualits les
plus rares du ct de l'esprit, il toit simple et bon.

Un bosquet prs d'Alfort toit le lieu de repos de nos promenades. L,
son me se dilatoit et se dployoit avec moi. Les sentimens dont il
toit rempli, les tableaux que l'observation et l'tude de la nature
avoient tracs dans sa mmoire, et dont son imagination toit comme une
riche et vaste galerie; les hautes penses que la mditation lui avoit
fait concevoir, et que son esprit rpandoit dans le mien avec abondance,
soit qu'il parlt de politique ou de morale, des hommes ou des choses,
des sciences ou des arts, me tenoient des heures entires attentif et
comme enchant. Sa patrie et son roi, la Sude et Gustave, objets de son
idoltrie, toient les deux sujets dont il m'entretenoit le plus
loquemment et avec le plus de dlices. L'enthousiasme avec lequel il
m'en faisoit l'loge s'emparoit si bien de mes esprits et de mes sens
que volontiers je l'aurois suivi au del de la mer Baltique.

L'un de ses gots les plus passionns toit l'amour de la musique, et la
bienfaisance toit l'me de toutes ses autres vertus.

Un jour il vint me conjurer, au nom de notre amiti, de tendre la main 
un jeune homme qui toit, disoit-il, au dsespoir et sur le point de se
noyer, si je ne le sauvois. C'toit un musicien, ajouta-t-il, plein de
talent, et qui ne demande qu'un joli opra-comique pour faire fortune 
Paris. Il vient de l'Italie; il a fait  Genve quelques essais. Il
arrivoit avec un opra fait sur l'un de vos contes (_les Mariages
samnites_); les directeurs de l'Opra l'ont entendu, et ils l'ont
refus. Ce malheureux jeune homme est sans ressource; je lui ai avanc
quelques louis; je ne puis faire plus; et, pour dernire grce, il m'a
pri de le recommander  vous.

Jusque-l je n'avois rien fait qui approcht de l'ide que je croyois
avoir conue d'un pome franois analogue  la musique italienne; je ne
croyois pas mme en avoir le talent; mais, pour plaire au comte de
Creutz, j'aurois entrepris l'impossible.

J'avois sur ma table, dans ce moment, un conte de Voltaire (_l'Ingnu_);
je pensai qu'il pouvoit me fournir le canevas d'un petit opra-comique.
Je vais, dis-je au comte de Creutz, voir si je puis le mettre en scne,
et en tirer des sentimens et des peintures qui soient favorables au
chant. Revenez dans huit jours, et amenez-moi ce jeune homme.

La moiti de mon pome toit faite lorsqu'ils arrivrent. Grtry en fut
transport de joie, et il alla commencer son ouvrage, tandis que
j'achevois le mien._ Le Huron_[94] eut un plein succs; et Grtry, plus
modeste et plus reconnoissant qu'il ne l'a t dans la suite, ne
trouvant pas sa rputation assez bien tablie encore, me supplia de ne
pas l'abandonner. Ce fut alors que je fis_ Lucile_[95].

Par le succs encore plus grand qu'eut celle-ci, je m'aperus que le
public toit dispos  goter un spectacle d'un caractre analogue 
celui de mes _Contes_; et, avec un musicien et des acteurs en tat de
rpondre  mes intentions, voyant que je pouvois former des tableaux
dont les couleurs et les nuances seroient fidlement rendues, je pris
moi-mme un got trs vif pour cette espce de cration: car je puis
dire qu'en relevant le caractre de l'opra-comique, j'en crois un
genre nouveau. Aprs_ Lucile_, je fis_ Sylvain_[96]; aprs_ Sylvain_,
_l'Ami de la maison_[97], et _Zmire et Azor_[98]; et nos succs  l'un
et  l'autre allrent toujours en croissant. Jamais travail ne m'a donn
des jouissances plus pures. Mes acteurs de prdilection, Clairval,
Caillot, Mme La Ruette, toient les matres de leur thtre. Mme La
Ruette nous donnoit  dner. L je lisois mon pome, et Grtry chantoit
sa musique. L'un et l'autre tant approuvs dans ce petit conseil, tout
se prparoit pour mettre l'ouvrage au thtre; et, aprs deux ou trois
rptitions, il toit donn.

La sincrit de nos acteurs  notre gard toit parfaite; soit pour
leurs rles, soit pour leur chant, ils savoient ce qu'il leur falloit;
et ils avoient un pressentiment des effets plus infaillible que
nous-mmes. Pour moi, je n'hsitois jamais  dfrer  leurs avis;
quelquefois mme ils m'accusoient d'tre trop docile  les suivre. Par
exemple, dans l'intervalle de_ Lucile_ _ Sylvain_, j'avois fait un
opra-comique en trois actes de celui de mes_ Contes_ qui a pour titre
_le Connoisseur_. J'en fis lecture au petit comit. Grtry en fut
charm, Mme La Ruette et Clairval applaudirent; mais Caillot fut froid
et muet. Je le pris en particulier. Vous n'tes pas content, lui
dis-je; parlez-moi librement, que pensez-vous de ce que vous venez
d'entendre?--Je pense, me dit-il, que ce n'est qu'un diminutif de _la
Mtromanie_; que le ridicule du bel esprit n'est pas assez piquant pour
un parterre comme le ntre, et que cet ouvrage pourrait bien n'avoir
aucun succs. Alors, revenant vers la chemine o toit notre monde:
Madame, et vous, Messieurs, leur dis-je, nous sommes tous des btes;
Caillot seul a raison, et je jetai mon manuscrit au feu. Ils
s'crirent que Caillot me faisoit faire une folie. Grtry en pleura de
douleur; et, en s'en allant avec moi, il me parut si dsol qu'en le
quittant j'avois la tristesse dans l'me.

L'impatience de le tirer de l'tat o je l'avois vu m'ayant empch de
dormir, le plan et les premires scnes de_ Sylvain_ furent le fruit de
cette insomnie. Le matin je les crivois, quand je vis arriver Grtry.
Je n'ai pas ferm l'oeil de la nuit, me dit-il.--Ni moi non plus, lui
dis-je. Asseyez-vous et m'coutez. Je lui lus mon plan et deux scnes.
Pour le coup, ajoutai-je, me voil sr de ma besogne, et je vous
rponds du succs. Il se saisit des deux premiers airs, et il s'en alla
consol.

Ainsi s'employoient mes loisirs, et le produit d'un travail lger
augmentoit tous les ans ma petite fortune; mais elle n'toit pas assez
considrable pour que Mme Gaulard et pu y voir un tablissement
convenable  sa nice; elle lui donna donc un autre mari, comme je l'ai
dit; et bientt cette socit, que j'avois cultive avec tant de soin,
fut rompue. Un autre incident me jeta dans des socits nouvelles.

Il toit naturel que l'aventure de_ Blisaire_ et un peu refroidi Mme
Geoffrin sur mon compte, et que, plus ostensiblement tourne  la
dvotion, elle et quelque peine  loger chez elle un auteur censur.
Ds que je pus m'en apercevoir, je prtextai l'envie d'tre log plus
commodment. Je suis bien fche, me dit-elle, de n'avoir rien de mieux
 vous offrir; mais j'espre qu'en ne logeant plus chez moi, vous n'en
serez pas moins du nombre de mes amis, et des dners qui les
rassemblent. Aprs cette audience de cong, je fis mes diligences pour
sortir de chez elle; et un logement fait  souhait pour moi me fut
offert, par la comtesse de Sran, dans un htel que le roi lui avoit
donn. Ceci me fait reprendre le fil de son roman.

 son retour d'Aix-la-Chapelle, le roi l'avoit reue mieux que jamais,
sans oser davantage. Cependant le mystre de leurs rendez-vous et de
leurs tte--tte n'avoit pas chapp aux yeux vigilans de la cour; et
le duc de Choiseul, rsolu d'loigner du roi toute femme qui ne lui
seroit pas affide, s'toit permis contre celle-ci quelques propos
lgers et moqueurs. Ds qu'elle en fut instruite, elle voulut lui
imposer silence. Elle avoit pour ami La Borde, banquier de la cour,
dvou au duc de Choiseul, auquel il devoit sa fortune. Ce fut chez lui
et devant lui qu'elle eut une entrevue avec le ministre. J'ai, Monsieur
le duc, lui dit-elle, une grce  vous demander, mais auparavant je veux
vous engager  me rendre justice. Vous parlez de moi fort lgrement, je
le sais; vous croyez que je suis du nombre des femmes qui aspirent 
possder le coeur du roi, et  prendre sur son esprit un crdit qui vous
fait ombrage. J'aurois pu me venger de vos propos; j'aime mieux vous
dtromper. Le roi dsiroit de me voir, je ne me suis pas refuse  ce
dsir; nous avons eu des entretiens particuliers et une relation
assidue. Vous savez tout cela, mais ce que vous ne savez pas, les
lettres du roi vont vous l'apprendre. Lisez, vous y verrez un excs de
bont, mais autant de respect pour moi que de tendresse, et rien dont je
doive rougir. J'aime le roi, ajouta-t-elle, je l'aime comme un pre, je
donnerois pour lui ma vie; mais, tout roi qu'il est, il n'obtiendra
jamais de moi que je le trompe, ni que je m'avilisse en lui accordant ce
que mon coeur ne peut ni ne veut lui donner.

Le duc de Choiseul, aprs avoir lu les lettres qu'elle lui avoit
remises, voulut se jeter  ses pieds, Pardon, Madame, lui dit-il, je
suis coupable, je l'avoue, d'en avoir trop cru l'apparence. Le roi a
bien raison: _vous n'tes que trop admirable_. Maintenant dites-moi ce
que vous demandez et  quoi peut vous tre bon le nouvel ami que vous
venez de vous attacher pour la vie.

--Je suis, lui dit-elle, au moment de marier ma soeur  un militaire
estimable. Ni mes parens ni moi ne sommes en tat de lui faire une dot.

--Eh bien! Madame, il faut, lui dit-il, que le roi prenne soin de doter
mademoiselle votre soeur, et je vais obtenir pour elle, sur le trsor
royal, une ordonnance de deux cent mille livres.--Non, Monsieur le duc,
non; nous ne voulons, ni ma soeur ni moi, d'un argent que nous n'avons
pas gagn et ne gagnerons point. Ce que nous demandons est une place que
M. de La Barthe a mrite par ses services; et la seule faveur que nous
sollicitons, c'est qu'il l'obtienne par prfrence  d'autres militaires
qui auroient le mme droit que lui d'y prtendre et de l'obtenir. Cette
faveur lui fut aisment accorde; mais tout ce que le roi put lui faire
accepter pour elle-mme fut le don de ce petit htel o elle m'offroit
un logement.

Comme j'allois m'y tablir, je me vis oblig d'en prfrer un autre; et
voici par quel incident.

Mon ancienne amie, Mlle Clairon, ayant quitt le thtre, et pris une
maison assez considrable  la descente du Pont-Royal, dsiroit de
m'avoir chez elle. Elle me savoit engag avec Mme de Sran; mais, comme
elle la connoissoit bonne et sensible, elle l'alla trouver  mon insu;
et, avec son loquence thtrale, elle lui raconta les indignits
qu'elle avoit essuyes de la part des gentilshommes de la chambre, et la
brutale ingratitude dont le public avoit pay ses services et ses
talens. Dans sa retraite solitaire, sa plus douce consolation auroit t
d'avoir auprs d'elle son ancien ami. Elle avoit un appartement commode
 me louer; elle toit bien sre que je l'accepterois si je n'tois pas
engag  occuper celui que madame la comtesse avoit eu la bont de
m'offrir. Elle la supplioit d'tre assez gnreuse pour rompre elle-mme
cet engagement, et pour exiger de moi que j'allasse loger chez elle.
Vous tes environne, Madame, lui dit-elle, de tous les genres de
bonheur, et moi je n'ai plus que celui que je puis trouver dans la
socit assidue et intime d'un ami vritable. Par piti, ne m'en privez
pas.

Mme de Sran fut touche de sa prire. Elle me souponna d'y avoir donn
mon consentement; je l'assurai que non. En effet, le logement qu'elle
faisoit accommoder pour moi et  ma biensance m'auroit t plus
agrable; j'y aurois t plus libre et  deux pas de l'Acadmie. Cette
proximit seule auroit t pour moi d'un prix inestimable dans les
mauvais temps de l'anne, durant lesquels j'aurois le Pont-Royal 
traverser si je logeois chez Mlle Clairon. Je n'eus donc pas de peine 
persuader  Mme de Sran qu' tous gards c'toit un sacrifice qui
m'toit demand. Eh bien! dit-elle, il faut faire ce sacrifice; Mlle
Clairon a sur vous des droits que je n'ai pas.

J'allai donc loger chez mon ancienne amie, et, ds les premiers jours,
je m'aperus qu' l'exception d'une petite chambre sur le derrire, mon
appartement toit inhabitable pour un homme d'tude,  cause du bruit
infernal des carrosses et des charrettes sur l'arcade du pont, qui toit
 mon oreille: c'est le passage le plus frquent de la pierre et du bois
qu'on amne  Paris. Ainsi, nuit et jour, sans relche, le broiement des
pavs d'une route escarpe sous les roues de ces charrettes et sous les
pieds des malheureux chevaux qui ne tranoient qu'en grimpant, les cris
effroyables des charretiers, le bruit plus perant de leurs fouets,
ralisoient pour moi ce que Virgile dit du Tartare:

     _Hinc exaudiri gemitus, et sva sonare
     Verbera: tum stridor ferri, tractque caten._

Mais, quelque affligeante que ft pour moi cette incommodit, je n'en
tmoignai rien  ma chre voisine; et, autant qu'il toit possible que
j'en fusse ddommag par les agrmens de la socit la plus aimable et
la mieux choisie, je le fus tout le temps qu'elle et moi habitmes cette
maison.

Elle y voyoit souvent la duchesse de Villeroi, fille du duc d'Aumont, et
qui, dans le temps que son pre me poursuivoit, m'avoit vivement
tmoign le regret de le voir injuste, et de ne pouvoir l'adoucir.

Un soir qu'elle venoit de quitter ma voisine, je fus surpris d'entendre
celle-ci me dire: Eh bien, Marmontel, vous n'avez jamais voulu me
nommer l'auteur de la parodie de_ Cinna_; je le connois enfin; et elle
me nomma Cury (alors Cury, sa mre et son fils, toient morts). Et qui
vous l'a dit? lui demandai-je avec surprise.--Une personne qui le sait
bien, la duchesse de Villeroi. Elle sort d'ici, et vous avez t l'objet
de sa visite. Son pre demande  vous voir.--Moi! son pre! le duc
d'Aumont!--Il veut vous consulter sur les spectacles qu'il est charg de
donner  la cour pour le mariage du Dauphin. Mais mon pre, m'a-t-elle
dit, voudroit que Marmontel ne lui parlt point du pass.--Assurment,
lui ai-je rpondu, Marmontel ne lui en parlera point; mais lui, Madame,
n'a-t-il rien  lui dire sur le regret d'avoir t si cruellement
injuste envers lui, car je puis vous rpondre qu'il l'a t
vraiment?--Je le sais bien, m'a-t-elle dit, et mon pre le sait bien
lui-mme. La parodie de_ Cinna_ toit de Cury; La Fert nous l'a dit; il
la lui avoit entendu lire; mais, tant que ce malheureux a vcu, il n'a
pas voulu le trahir.

Je fus oblig de convenir de ce qu'avoit dit La Fert; et, curieux de
voir quelle seroit vis--vis de moi la contenance d'un homme condamn
par sa propre conscience, j'acceptai l'entrevue et me rendis chez lui.

Je le trouvai avec ce mme La Fert, intendant des Menus-Plaisirs,
examinant sur une table le plan d'un feu d'artifice. Ds qu'il me vit
entrer, il congdia La Fert; et, avec une vivacit qui dguisoit son
trouble, il me conduisit dans sa chambre. L, d'une main tremblante, il
avance une chaise, et, d'un air empress, il m'invite  m'asseoir. La
duchesse de Villeroi avoit dit  Mlle Clairon que, pour les ftes de la
cour, son pre toit _dans l'embarras_. Ce mot me revint dans la tte,
et, pour engager l'entretien: Eh bien! lui dis-je, Monsieur le duc,
vous tes donc bien embarrass?  ce dbut, je le vis plir, mais
heureusement j'ajoutai: pour vos spectacles de la cour; et il se remit
du saisissement que lui avoit caus l'quivoque. Oui, me dit-il, trs
embarrass, et je vous serois oblig si vous vouliez m'aider  me tirer
de peine. Il babilla beaucoup sur les difficults d'une pareille
commission; nous parcourmes les rpertoires; il parut goter mes
conseils, et finit par me demander si, dans mon portefeuille, je
n'aurois pas moi-mme quelque ouvrage nouveau. Il avoit entendu parler
de _Zmire et Azor_; il me pria de lui en faire entendre la lecture; j'y
consentis, mais pour lui seul. Ce fut l'objet d'un second tte--tte;
mais, comme son rudition s'tendoit jusqu'aux_ Contes des Fes_, ayant
reconnu dans mon sujet celui de _la Belle et la Bte_: Il m'est
impossible, dit-il, de donner ce spectacle au mariage du Dauphin: on
prendroit cela pour une pigramme. C'toit lui-mme qui l'avoit faite,
et je lui en gardai le secret. Ce qu'il y a de remarquable dans nos deux
entretiens, c'est que cette me foible et vaine n'eut pas le courage de
me tmoigner le regret de m'avoir fait une injustice, et le dsir, au
moins strile, de trouver l'occasion de la rparer.

Dans ce temps-l le prince royal de Sude[99] fit un voyage  Paris; il
s'toit pris dj d'une affection trs vive pour l'auteur de_
Blisaire_, et avoit bien voulu tre en relation de lettres avec moi. Il
dsira de me voir souvent et en particulier. Je lui fis ma cour; et,
lorsqu'il apprit la mort du roi son pre, je fus le seul tranger qu'il
reut dans les premiers momens de sa douleur. Je puis dire avoir vu en
lui l'exemple rare d'un jeune homme assez sage pour s'affliger
sincrement et profondment d'tre roi. Quel malheur, me dit-il, de me
voir  mon ge charg d'une couronne et d'un devoir immense que je me
sens hors d'tat de remplir! Je voyageois pour acqurir les
connoissances dont j'avois besoin, et me voil interrompu dans mes
voyages, oblig de m'en retourner sans avoir eu le temps de m'instruire,
de voir, de connotre les hommes, et avec eux tout commerce intime,
toute relation fidle et sre m'est interdite dsormais. Il faut que je
dise un adieu ternel  l'amiti et  la vrit.--Non, Sire, lui dis-je,
la vrit ne fuit que les rois qui la rebutent et qui ne veulent pas
l'entendre. Vous l'aimez, elle vous suivra; la sensibilit de votre
coeur, la franchise de votre caractre, vous rend digne d'avoir des amis;
vous en aurez.--Les hommes n'en ont gure; les rois n'en ont jamais,
rpliqua-t-il.--En voici un, lui dis-je (en lui montrant le comte de
Creutz, qui dans un coin lisoit une dpche), en voici un qui ne vous
manquera jamais.--Oui, c'en est un, me dit-il, et j'y compte; mais il ne
sera point avec moi: mes affaires m'obligent de le laisser ici.

Ce petit dialogue donne une ide de mes entretiens avec ce jeune prince,
dont j'tois tous les jours plus charm. Aprs avoir entendu quelques
lectures des_ Incas_, il m'en fit demander par son ministre une copie
manuscrite; et depuis, lorsque l'ouvrage fut imprim, il me permit de le
lui ddier.

Dans cette mme anne, je fis  Croix-Fontaine un voyage bien agrable,
mais qui finit par tre bien malheureux pour moi. Il rgnoit de ce
ct-l, tout le long de la Seine, une fivre putride d'une dangereuse
malignit.  Saint-Port et  Sainte-Assise, plusieurs personnes en
toient mortes, et  Croix-Fontaine un grand nombre de domestiques en
toient attaqus. Ceux qui n'en toient point atteints servoient leurs
camarades; le mien ne s'y pargnoit pas, et moi-mme j'allois assez
souvent visiter les malades, acte d'humanit au moins trs inutile.
Cependant je croyois encore tre en pleine sant, lorsqu'on m'crivit de
Paris de me rendre  l'Acadmie pour la rception de l'archevque de
Toulouse[100], assemble que le roi de Sude devoit honorer de sa
prsence.

Le lendemain de mon arrive  Paris, je me sentis comme assomm.
J'assistai cependant  l'assemble de l'Acadmie; j'y lus mme quelques
morceaux de mon ouvrage des _Incas_, mais d'une voix teinte, sans
expression, sans vigueur. J'eus du succs; mais on s'aperut avec
inquitude de l'abattement o j'tois. Le soir, la fivre me saisit. Mon
domestique se sentit frapp en mme temps que moi, et l'un et l'autre
nous fmes quarante jours entre la vie et la mort. Ce fut la premire
maladie dont Bouvart me gurit. Il prit de moi les soins d'un ami
tendre, et Mlle Clairon, dans ma convalescence, eut pour moi les plus
touchantes attentions: elle toit ma lectrice, et les rveries des
_Mille et une Nuits_ toient la seule lecture que mon foible cerveau pt
soutenir.

Peu de temps aprs, l'Acadmie perdit Duclos[101]; et,  sa mort, la
place d'historiographe de France me fut donne sans aucune sollicitation
de ma part. Voici d'o me vint cette grce.

Tandis que je logeois encore chez Mme Geoffrin, un homme de la socit
de Mlle Clairon, et dont je connoissois la loyaut et la franchise,
Garville, vint me voir et me dit: Dans des voyages que j'ai faits en
Bretagne, lorsque le duc d'Aiguillon y toit commandant, je l'ai vu et
j'ai eu lieu de le connotre. Je suis instruit et convaincu que le
procs qui lui est intent n'est qu'une affaire de parti et d'intrigue;
mais, quelque bonne que soit sa cause, le crdit des tats et du
parlement de Bretagne fait qu' Paris mme il ne peut trouver un avocat;
le seul qui ait os se charger de le dfendre est un enfant perdu, un
jeune homme dont le talent n'est pas form, mais qui tente fortune. Il
s'appelle Linguet. Il a fait un mmoire dont le duc est trs mcontent.
C'est une dclamation ampoule, un amas informe de phrases ridiculement
figures; il n'y a pas moyen de publier un verbiage aussi indcent. Le
duc m'en a tmoign sa douleur. Je lui ai conseill d'avoir recours 
quelque homme de lettres. Les gens de lettres, m'a-t-il dit, sont tous
prvenus contre moi; ils sont mes ennemis. Je lui ai rpondu que j'en
connoissois un qui n'toit ennemi que de l'injustice et du mensonge, et
je vous ai nomm. Il m'a embrass en me disant que je lui rendrois le
plus grand service si je vous engageois  travailler  son mmoire. Je
viens vous en prier, vous en conjurer de sa part.--Monsieur, rpondis-je
 Garville, ma plume ne se refusera jamais  la dfense d'une bonne
cause. Si celle de M. le duc d'Aiguillon est telle que vous le dites, il
peut compter sur moi. Qu'il me confie ses papiers. Aprs les avoir lus,
je vous dirai plus positivement si je puis travailler pour lui. Mais
dites-lui que le mme zle que j'emploierai  le dfendre, je
l'emploierois de mme  dfendre l'homme du peuple qui, en pareil cas,
auroit recours  moi, et, en m'acquittant de ce devoir, j'y mettrai deux
conditions: l'une, que le secret me sera gard; l'autre, qu'il ne sera
jamais question, de lui  moi, de remerciemens ni de reconnoissance; je
ne veux pas mme le voir.

Garville lui rendit fidlement cette rponse, et le lendemain il
m'apporta son mmoire avec ses papiers. Dans ses papiers je crus voir,
en effet, que le procs qui lui toit intent n'toit qu'une perscution
suscite par des animosits personnelles. Quant au mmoire, le trouvant
tel qu'on me l'avoit annonc, je le refondis. En conservant tout ce qui
toit raisonnablement bien, j'y mis de l'ordre et de la clart. J'en
laguai les broussailles d'un style hriss de mtaphores incohrentes,
et je substituai  ce langage outr l'expression simple et naturelle.
Cette correction de dtails y fit seule un changement heureux; car
c'toit surtout par le style que ce mmoire toit choquant et ridicule.
Cependant j'y ajoutai quelques morceaux de ma main, comme l'exorde, o
Linguet avoit mis une arrogance impertinente, et la conclusion, o il
avoit nglig de ramasser les forces de sa preuve et de ses moyens.

Quand le duc d'Aiguillon vit ma besogne, il en fut trs content. Il fit
venir Linguet: J'ai lu votre mmoire, lui dit-il, et j'y ai fait
quelques changemens que je vous prie d'adopter. Linguet en prit
lecture, et, bouillant de fureur: Non, Monsieur le duc, lui dit-il, non
ce n'est pas vous, c'est un homme de l'art qui a mis la main  mon
ouvrage. Vous m'avez fait une injure mortelle; vous voulez me
dshonorer, mais je ne suis l'colier de personne; personne n'a le droit
de me corriger. Je ne signe que mon ouvrage, et cet ouvrage n'est plus
le mien. Cherchez un avocat qui veuille tre le vtre; ce ne sera plus
moi. Et il alloit sortir.

Le duc d'Aiguillon le retint. Il se voyoit  sa merci, car nul autre
avocat ne vouloit signer ses mmoires. Il lui permit donc de construire
celui-ci comme il l'entendroit. Toutes les pages qui toient de moi en
furent retranches. Linguet refit lui-mme l'exorde et la conclusion,
mais il laissa subsister l'ordre que j'avois mis dans tout le reste; il
n'y rtablit aucune des bizarreries de style que j'avois effaces:
ainsi, en rebutant mon travail, il en profita. Cependant il n'eut point
de repos qu'il n'et dcouvert de quelle main toient les corrections
faites  son mmoire; et, l'ayant su, je ne sais comment, il fut ds
lors mon ennemi le plus cruel. Un journal qu'il fit dans la suite fut
inond du venin de la rage dont il cumoit  mon nom.

Pour le duc d'Aiguillon, il sentit vivement le bien que j'avois fait 
son mmoire, en dpit de son avocat, et il pressa Garville de me mener
chez lui, afin qu'il et au moins, disoit-il, la satisfaction de me
remercier lui-mme. Aprs m'tre longtemps refus  ses invitations, je
m'y rendis enfin, et j'allai dner une fois chez lui. Depuis, je ne
l'avois point vu, quand je reus ce billet de sa main:

_Je viens, Monsieur, de demander pour vous au roi la place
d'historiographe de France, vacante par la mort de M. Duclos. Sa Majest
vous l'a accorde. Je m'empresse de vous l'annoncer. Venez remercier le
roi._

Cette marque de faveur, dont la cause toit inconnue, fit taire mes
ennemis  la cour; et le duc de Duras, qui n'avoit pas sur _la Belle et
la Bte_ le mme scrupule que le duc d'Aumont, me demanda en 1771
_Zmire et Azor_ pour le spectacle de Fontainebleau. Il y eut un succs
inou, mais ce ne fut pas sans avoir couru le risque d'y tre bafou.
_L'Ami de la maison_, qui fut donn la mme anne  ce spectacle, y fut
trs froidement reu. Ds que j'en eus senti la cause, j'y remdiai, et
il eut  Paris mme succs que _Zmire et Azor_. Ce sont de bien petites
choses; mais, comme elles m'ont intress, elles auront aussi quelque
intrt pour mes enfans.

Lorsque _Zmire et Azor_ fut annonc  Fontainebleau, le bruit courut
que c'toit le conte de _la Belle et la Bte_ mis sur la scne, et que
le principal personnage y marcheroit  quatre pattes. Je laissois dire,
et j'tois tranquille. J'avois donn, pour les dcorations et pour les
habits, des programmes trs dtaills, et je ne doutois pas que mes
intentions n'eussent t remplies. Mais le tailleur ni le dcorateur ne
s'toient donn la peine de lire mes programmes, et, d'aprs le conte de
_la Belle et la Bte_, ils avoient fait leurs dispositions. Mes amis
toient inquiets sur le succs de mon ouvrage. Grtry avoit l'air
abattu; Clairval lui-mme, qui avoit jou de si bon coeur tous mes autres
rles, tmoignoit de la rpugnance  jouer celui-ci. Je lui en demandai
la raison. Comment voulez-vous, me dit-il, que je rende intressant un
rle o je serai hideux?--Hideux! lui dis-je, vous ne le serez point.
Vous serez effrayant au premier coup d'oeil, mais, dans votre laideur,
vous aurez de la noblesse, et mme de la grce.--Voyez donc, me dit-il,
l'habit de bte qu'on me prpare, car on m'en a dit des horreurs. Nous
tions  la veille de la reprsentation; il n'y avoit pas un moment 
perdre. Je demandai qu'on me montrt l'habit d'Azor. J'eus bien de la
peine  obtenir du tailleur cette complaisance. Il me disoit d'tre
tranquille, et de m'en rapporter  lui; mais j'insistai, et le duc de
Duras, en lui ordonnant de me mener au magasin, eut la bont de m'y
accompagner. Montrez, dit ddaigneusement le tailleur  ses garons,
montrez l'habit de la bte  Monsieur. Que vis-je? un pantalon tout
semblable  la peau d'un singe, avec une longue queue rase, un dos pel,
d'normes griffes aux quatre pattes, deux longues cornes au capuchon, et
le masque le plus difforme avec des dents de sanglier. Je fis un cri
d'horreur, en protestant que ma pice ne seroit point joue avec ce
ridicule et monstrueux travestissement. Qu'auriez-vous donc voulu? me
demanda firement le tailleur.--J'aurois voulu, lui rpondis-je, que
vous eussiez lu mon programme; vous auriez vu que je vous demandois un
habit d'homme, et non pas de singe.--Un habit d'homme pour une bte?--Et
qui vous a dit qu'Azor soit une bte?--Le conte me le dit.--Le conte
n'est point mon ouvrage; et mon ouvrage ne sera point mis au thtre que
tout cela ne soit chang.--Il n'est plus temps.--Je vais donc supplier
le roi de trouver bon que ce hideux spectacle ne lui soit point donn;
je lui en dirai la raison. Alors mon homme se radoucit et me demanda ce
qu'il falloit faire. La chose du monde la plus simple, lui rpondis-je,
un pantalon tigr, la chaussure et les gants de mme, un doliman de
satin pourpre, une crinire noire onde et pittoresquement parse, un
masque effrayant, mais point difforme, ni ressemblant  un museau. On
eut bien de la peine  trouver tout cela, car le magasin toit vide;
mais,  force d'obstination, je me fis obir; et, quant au masque, je le
formai moi-mme de pices rapportes de plusieurs masques dcoups.

Le lendemain matin, je fis essayer  Clairval ce vtement; et, en se
regardant au miroir, il le trouva imposant et noble.  prsent, mon
ami, lui dis-je, votre succs dpend de la manire dont vous entrerez
sur le thtre. Si l'on vous voit confus, timide, embarrass, nous
sommes perdus; mais, si vous vous montrez firement, avec assurance, en
vous dessinant bien, vous en imposerez; et, ce moment pass, je vous
rponds du reste.

La mme ngligence avec laquelle j'avois t servi par ce tailleur
impertinent, je l'avois retrouve dans le dcorateur; et le tableau
magique, le moment le plus intressant de la pice, il le faisoit
manquer, si je n'avois pas suppl  sa maladresse. Avec deux aunes de
moire d'argent pour imiter la glace du trumeau, et deux aunes de gaze
claire et transparente, je lui appris  produire l'une des plus
agrables illusions du thtre.

Ce fut ainsi que, par mes soins, au lieu de la chute honteuse dont
j'tois menac, j'obtins le plus brillant succs. Clairval joua son rle
comme je le voulois. Son entre fire et hardie ne fit que l'impression
d'tonnement qu'elle devoit faire, et ds lors je fus rassur. J'tois
dans un coin de l'orchestre, et j'avois derrire moi un banc de dames de
la cour. Lorsque Azor,  genoux aux pieds de Zmire, lui chanta:

     Du moment qu'on aime,
     L'on devient si doux,
     Et je suis moi-mme
     Plus tremblant que vous,

j'entendis ces dames qui disoient entre elles: _Il n'est dj plus
laid_, et, l'instant d'aprs: _Il est beau_.

Je ne dois pas dissimuler que le charme de la musique contribuoit
merveilleusement  produire de tels effets. Celle de Grtry toit alors
ce qu'elle n'a t que bien rarement aprs moi, et il ne sentoit pas
assez avec quel soin je m'occupois  lui tracer le caractre, la forme
et le dessin d'un chant agrable et facile. En gnral, la fatuit des
musiciens est de croire ne rien devoir  leur pote; et Grtry, avec de
l'esprit, a eu cette sottise au suprme degr.

Quant  _l'Ami de la maison_, ma complaisance pour Mme La Ruette, mon
actrice, fut la cause du peu de succs que cet ouvrage eut  la cour.
J'aurois voulu d'abord donner le rle de l'Ami de la maison  Caillot;
je l'avois fait pour lui; il l'auroit jou suprieurement bien, j'en
tois sr; mais il le refusa pour une raison singulire. Cette
situation, me dit-il, ressemble trop  celle o nous nous trouvons
quelquefois; et ce caractre est aussi trop semblable  celui qu'on nous
attribue. Si je jouois l'Ami de la maison comme vous l'entendez et comme
je le sens, aucune mre ne voudroit plus me laisser auprs de sa
fille.--Et Tartufe, lui dis-je, ne le joueriez-vous pas?--Tartufe, me
dit-il, n'est pas si prs de nous; et l'on ne craint pas, dans le monde,
que nous soyons des Tartufes.

Rien ne put vaincre sa rpugnance pour un rle qui lui feroit,
disoit-il, d'autant plus de tort qu'il l'auroit mieux jou. Cependant
j'avois observ que La Ruette le convoitoit, et je m'aperus que sa
femme pensoit qu'aprs Caillot je ne pouvois le donner qu' lui. Grtry
pensoit de mme; je me laissai aller: je m'en repentis ds les premires
rptitions. Ce rle demandoit de la jeunesse, de la vivacit, du
brillant dans la voix, de la finesse dans le jeu. Le bon La Ruette, avec
sa figure vieillotte et sa voix tremblante et casse, y toit fort
dplac. Il l'teignit et l'attrista; comme il toit mal  son aise, il
ne s'y livra pas mme  son naturel: il fit manquer toutes les scnes.

De son ct, Mme La Ruette, qui avoit un peu de pruderie[102], se
persuadant que la finesse et la malice que j'avois mises dans le rle
d'Agathe n'toient pas convenables  une si jeune personne, avoit cru
devoir mousser cette pointe d'espiglerie; elle y avoit substitu un
certain air svre et rserv qui tait au rle toute sa gentillesse.

Ainsi tout mon ouvrage avoit t dnatur. Heureusement La Ruette
reconnut lui-mme que le rle de Clon ne lui convenoit ni pour le jeu
ni pour le chant, et je trouvai, au mme thtre, un nomm Julien, moins
difficile que Caillot, et plus jeune que La Ruette, avec une voix
brillante, une action vive, une tournure leste. Nous nous mmes, Grtry
et moi,  lui montrer son rle, et il parvint  le chanter et  le jouer
assez bien.

Mme La Ruette toit peu dispose  entendre ce que j'avois  lui dire;
je lui dis cependant: Madame, nous serons froids si nous voulons tre
trop sages; faites-moi la grce de jouer le rle d'Agathe au naturel.
Son innocence n'est pas celle d'Agns, mais c'est encore de l'innocence;
et, comme elle n'emploie sa finesse et sa malice qu' se jouer du fourbe
qui cherche  la sduire, croyez qu'on lui en saura gr. Son rle eut
le plus grand succs, et la pice, qu'on redemanda  Versailles (en
1772), y parut si change qu'on ne la reconnoissoit pas: je n'y avois
pourtant rien chang.

Ce ne fut que trois ans aprs que je donnai _la Fausse Magie_[103]; et,
quoique le succs n'en ft pas d'abord aussi brillant que celui des deux
autres, il n'a pas t moins durable. Depuis plus de vingt ans qu'on la
revoit frquemment remise au thtre, le public ne s'en lasse point. Il
est vrai cependant que ces petits ouvrages ont perdu de leur lustre et
la fleur de leur agrment en perdant les acteurs pour lesquels je les
avois faits.

La mme anne (1772), j'eus  la cour une apparence de succs d'un autre
genre, et bien plus sensible pour moi: ce fut l'effet que mon ptre au
roi sur l'incendie de l'Htel-Dieu[104] obtint ou parut obtenir. Ma
vanit n'y toit pour rien, mais l'impression vive et profonde que
j'avois faite, me disoit-on, alloit changer le sort de ces pauvres
malades dont j'avois fait entendre les gmissemens et les plaintes; et,
pour la premire fois de ma vie, je croyois voir en moi un bienfaiteur
de l'humanit. J'en tois glorieux, j'aurois donn mon sang pour que
l'vnement et couronn mon oeuvre; mais je n'ai pas eu ce bonheur.

L'_Ode  la louange de Voltaire_ est  peu prs de la mme date. Voici
quelle en fut l'occasion. La socit de Mlle Clairon toit plus
nombreuse et plus brillante que jamais. La conversation y toit vive,
surtout quand la posie en toit le sujet; et l'homme de lettres y avoit
pour interlocuteurs des gens du monde d'un got exquis et d'un esprit
trs cultiv. Ce fut dans l'un de ces entretiens qu'en parlant des
potes lyriques je dis que l'ode ne pouvoit plus avoir parmi nous le
caractre de vrit et de dignit qu'elle avoit dans la Grce, par la
raison que les potes n'avoient plus le mme ministre  remplir; que
les bardes seuls, dans les Gaules, avoient eu ce grand caractre, parce
qu'ils toient, par l'tat, chargs de clbrer la gloire des hros.

Et aujourd'hui, me demanda-t-on, qui empche le pote de revtir ce
caractre antique, et de le consacrer  ce ministre public? Je
rpondis que, s'il y avoit, comme autrefois, des ftes, des solennits,
o le pote ft entendu, la pompe de ces grands spectacles lui lveroit
l'me et le gnie. Pour exemple, je supposai l'apothose de Voltaire,
et, sur un grand thtre, au pied de sa statue, Mlle Clairon rcitant
des vers  la louange de cet homme illustre. Croyez-vous, demandai-je,
que l'ode destine  cet loge solennel ne prt pas, dans l'esprit et
dans l'me du pote, un ton plus vrai, plus anim, que celle qu'il
compose froidement dans son cabinet? Je vis que cette ide faisoit son
impression, et Mlle Clairon surtout en parut vivement mue. De l me
vint le projet de faire, pour essai, cette ode que vous trouverez dans
le recueil de mes posies.

En la lisant, Mlle Clairon sentit que son talent y pouvoit suppler au
mien, et voulut bien prter encore  mes vers le charme de l'illusion
qu'elle savoit si bien rpandre.

Un soir donc que la socit toit assemble dans son salon, et qu'elle
avoit fait dire qu'on l'attendt, comme nous parlions de Voltaire, tout
 coup un rideau se lve, et,  ct du buste de ce grand homme, Mlle
Clairon, vtue en prtresse d'Apollon, une couronne de laurier  la
main, commence  rciter cette ode avec l'air de l'inspiration et du ton
de l'enthousiasme. Cette petite fte eut, depuis, le mrite d'en faire
imaginer une plus solennelle, et dont Voltaire fut tmoin.

Peu de temps aprs, le comte de Valbelle, amant de Mlle Clairon, enrichi
par la mort de son frre an, tant all jouir de sa fortune dans la
ville d'Aix en Provence, et le prince d'Anspach s'tant pris de belle
passion pour notre princesse de thtre, elle fut oblige de prendre une
maison plus ample et plus commode que celle o nous logions ensemble. Ce
fut alors que j'allai occuper, chez la comtesse de Sran, l'appartement
qui m'toit rserv, et ce fut l que M. Odde vint passer une anne avec
moi.

J'aurois voulu me retirer avec lui  Bort; et, pour cela, j'avois en vue
un petit bien  deux pas de la ville, o je me serois fait btir une
cellule. Heureusement ce bien fut port  un prix si haut qu'il passoit
mes moyens, et il fallut y renoncer. Je me laissai donc aller encore 
la socit de Paris, et surtout  celle des femmes, mais rsolu  me
prserver de toute liaison qui pt altrer mon repos.

Je faisois ma cour  la comtesse de Sran aussi assidment qu'il m'toit
possible sans lui tre importun. Elle avoit la bont de vouloir que
j'allasse passer le printemps avec elle en Normandie, dans son petit
chteau de La Tour[105], qu'elle embellissoit. Je l'y accompagnai. Que
n'aurois-je pas quitt pour elle? Tout ce que peut avoir de charme
l'amiti d'une femme et sa socit la plus intime, sans amour, je le
trouvois auprs de celle-ci. Certainement, s'il et t possible d'tre
amoureux sans esprance, je l'aurois t de Mme de Sran; mais elle me
marquoit la limite des sentimens qu'elle avoit pour moi et de ceux qu'il
m'toit permis d'avoir pour elle avec tant d'ingnuit qu'il n'arrivoit
pas mme  mes dsirs d'aller au del.

J'tois aussi li d'amiti pure et simple avec des femmes qui, sur le
dclin de leur ge, n'avoient pas cess d'tre aimables, et dont
Fontenelle auroit dit: _On voit bien que l'amour a pass par l_. Je
n'avois pas pour elles cette vnration qui n'est rserve qu' la
vertu; mais elles m'inspiroient un sentiment de bienveillance qui ne m'y
attachoit gure moins, et qui les flattoit davantage. J'tois touch de
voir la beaut vieillissante s'attrister devant son miroir de n'y plus
retrouver ses charmes. Celle de mes amies qui s'affligeoit le plus de
cette perte irrparable, c'toit Mme de L. P***[106]. Elle me rappeloit,
dans sa mlancolie, ces paroles d'une beaut clbre dans la Grce,
suspendant son miroir au temple de sa divinit:

     Je le donne  Vnus, puisqu'elle est toujours belle;
       Il redouble trop mes ennuis.
     Je ne saurois me voir dans ce miroir fidle,
     Ni telle que je fus, ni telle que je suis.

Le coeur le plus sensible, le plus dlicat, le plus aimant, toit celui
de Mme de L. P***. Sans avoir la prtention de la ddommager de ce que
les ans lui avoient fait perdre, je cherchois  l'en consoler par tous
les soins d'un ami raisonnable et tendre; et, comme un malade docile,
elle acceptoit tous les soulagemens que lui prsentoit ma raison. Elle
avoit mme prvenu mes conseils en essayant de faire diversion  ses
ennuis par le got de l'tude, et ce got charmoit nos loisirs.

Dans le premier clat de sa beaut, personne ne s'toit dout qu'elle
et autant d'esprit qu'elle en avoit reu de la nature. Elle l'ignoroit
elle-mme. Tout occupe de ses autres charmes, et ne rvant qu' ses
plaisirs, sa mollesse et son indolence laissoient comme endormie au fond
de sa pense une foule de perceptions dlicates, fines et justes, qui
s'y toient loges, pour ainsi dire,  son insu, et qui, dans le triste
loisir qu'elle avoit eu enfin de se les rappeler, sembloient clore en
foule et comme d'elles-mmes. Je les voyois dans nos entretiens se
rveiller et se rpandre avec beaucoup de grce et de facilit. Elle
suivoit, par complaisance, mes tudes et mon travail; elle m'aidoit dans
mes recherches; mais, tandis que son esprit s'occupoit, son coeur toit
vide; c'toit l son tourment. Toute sa sensibilit se porta vers notre
amiti mutuelle, et, renferme dans les limites des seuls sentimens qui
convenoient  son ge et au mien, elle n'en devint que plus vive. Soit 
Paris, soit  la campagne, j'tois le plus assidu qu'il m'toit possible
auprs d'elle. Je quittois mme assez souvent pour elle des socits o,
par got, je me serois plu davantage, et je faisois pour l'amiti ce que
bien rarement j'avois fait pour l'amour; mais personne au monde ne
m'aimoit autant que Mme de L. P***; et, quand je m'tois dit: Tout le
reste du monde se passe de moi sans regret, je ne balanois plus  tout
abandonner pour elle. Mes socits philosophiques et littraires toient
les seules dont elle ne ft point jalouse; par toute autre dissipation
je l'affligeois, et le reproche m'en toit d'autant plus sensible qu'il
toit plus discret, plus timide et plus doux.

Dans ce temps-l mes occupations se partageoient entre l'histoire et
l'_Encyclopdie_. Je m'tois fait un point d'honneur et de dlicatesse
de remplir dignement mes fonctions d'historiographe, en rdigeant avec
soin des mmoires pour les historiens  venir. Je m'adressai aux
personnages les plus considrables de ce temps-l pour tirer de leurs
cabinets des instructions relatives au rgne de Louis XV, par o je
voulois commencer, et je fus moi-mme tonn de la confiance qu'ils me
marqurent. Le comte de Maillebois me livra tous les papiers de son pre
et les siens. Le marquis de Castries m'ouvrit son cabinet, o toient
les mmoires du marchal de Belle-Isle; le comte de Broglio m'initia
dans les mystres de ses ngociations secrtes; le marchal de Contades
me traa de sa main le plan de sa campagne et le dsastre de Minden.
J'avois besoin des confidences du marchal de Richelieu, mais j'tois en
disgrce auprs de lui, comme tous les gens de lettres de l'Acadmie. Le
hasard fit ma paix, et c'est encore une des circonstances o l'occasion,
pour me servir, est venue au-devant de moi.

Une amie particulire du marchal de Richelieu, se trouvant avec moi
dans une maison de campagne, me dit qu'il toit bien trange qu'un
Richelieu et qu'un homme de l'importance de celui-ci essuyt des
dsagrmens et des dgots  l'Acadmie franoise. En effet, lui
dis-je, Madame, rien de plus trange; mais qui en est la cause? Elle me
nomma d'Alembert, qui avoit pris, disoit-elle, le marchal en aversion.
Je rpondis que l'ennemi du marchal  l'Acadmie n'toit point
d'Alembert, mais celui qui cherchoit  l'aigrir contre d'Alembert et
contre tous les gens de lettres.

Savez-vous, Madame, ajoutai-je, quels sont les gens qui animent contre
l'Acadmie celui qui est fait pour y tre honor et chri? Ce sont des
acadmiciens qui n'y ont eux-mmes aucune considration, et qui sont
furieux contre elle. C'est l'avocat gnral Sguier, le dnonciateur des
gens de lettres au Parlement; c'est Paulmy, ce sont quelques autres
intrus, qui, mcontens d'un corps o ils sont dplacs, voudroient, avec
Sguier, notre ennemi, former un parti redoutable. Voil les gens qui
tchent d'aliner de nous l'esprit du marchal, pour l'avoir  leur tte
et nous nuire par son crdit. Quelle gloire pour lui que de servir ces
haines et ces petites vanits! Vous voyez ce qui lui en arrive. Il
obtient que le roi refuse d'approuver l'lection de deux hommes
irrprochables. L'Acadmie rclame contre ce refus, et le roi, dtromp,
consent qu'aux deux premires places qui viendront  vaquer ces mmes
hommes soient lus. C'est donc ce qu'on appelle un coup d'pe dans
l'eau. Non, Madame, le vritable parti d'un Richelieu  l'Acadmie, le
seul digne de monsieur le marchal, c'est le parti des gens de lettres.

Elle trouva que j'avois raison; et, quelques jours aprs, le marchal
tant venu dner  la mme campagne, son amie voulut qu'il caust avec
moi. Je lui rptai  peu prs les mmes choses, quoiqu'en termes plus
doux, et,  l'gard de d'Alembert: Monsieur le marchal, lui dis-je,
d'Alembert vous croit l'ennemi des gens de lettres et l'ami de Sguier,
leur dnonciateur, voil pourquoi il ne vous aime pas; mais d'Alembert
est un bon homme, et jamais le sentiment de la haine n'a pris racine
dans son coeur. Il a pous l'Acadmie. Aimez sa femme comme vous en
aimez tant d'autres, et venez la voir quelquefois; il vous en saura gr
et vous recevra bien, comme font tant d'autres maris.

Le marchal fut content de moi; et, lorsqu' la place de l'abb Delille
et de Suard, refuss par le roi, il fallut lire deux autres
acadmiciens, je fus invit  dner chez lui le jour de l'lection.  ce
dner, je trouvai Sguier, Paulmy, Bissy, l'vque de Senlis[107]. Leur
parti n'toit pas nombreux; et, quand il auroit eu quelques voix
clandestines, le ntre toit form et li de faon  tre sr de
prvaloir. Je ne fis donc pas semblant de croire que nous fussions l
pour parler d'lections acadmiques, et, comme  un dner de joie et de
plaisir, amenant ds la soupe les propos qui rioient le plus au
marchal, je le mis en train de causer de l'ancienne galanterie, des
jolies femmes de son temps, des moeurs de la Rgence, que sais-je enfin?
du thtre, et surtout des actrices: si bien que le dner se passa sans
qu'il ft dit un seul mot de l'Acadmie. Ce ne fut qu'au sortir de table
que l'vque de Senlis, me tirant  l'cart, me demanda quel choix nous
allions faire. Je rpondis loyalement que je croyois tous les voeux
runis en faveur de Brquigny et de Beauze. Le marchal, qui toit venu
nous joindre, se fit expliquer le mrite littraire de ces messieurs,
et, aprs m'avoir entendu: Eh bien, dit-il, voil deux hommes
estimables; il faut nous runir pour eux.--Puisque telle est votre
intention, lui dis-je, Monsieur le marchal, voulez-vous permettre que
j'aille en instruire l'Acadmie? Ce sont des paroles de paix qu'elle
entendra avec plaisir.--Allez, me dit-il, et prenez dans la cour l'un de
mes carrosses; nous vous suivrons de prs.

--Mon ami, dis-je  d'Alembert, ils viennent se runir  nous; le
marchal vous fait les avances de bonne grce; il faut le recevoir de
mme. En effet, il fut bien reu; l'lection fut unanime; et, depuis ce
jour-l jusqu' sa mort, il eut pour moi mille bonts. Ainsi ses
portefeuilles furent  ma disposition.

J'avois en mme temps, pour les affaires de la Rgence, le manuscrit
original des_ Mmoires_ de Saint-Simon, que l'on m'avoit permis de tirer
du dpt des Affaires trangres, et dont je fis d'amples extraits; mais
ces extraits et le dpouillement des dpches et des mmoires qui me
venoient en foule auroient t bientt aussi ennuyeux que fatigans pour
moi, si je n'avois pas eu, par intervalles, quelque occupation
littraire moins pnible et plus de mon got. L'entreprise d'un
supplment de l'_Encyclopdie_, en quatre volumes in-folio, me procura
ce dlassement.

Il faut savoir qu'aprs la publication du septime volume de
l'_Encyclopdie_, la suite ayant t interrompue par un arrt du
Parlement, on n'y avoit travaill qu'en silence et entre un petit nombre
de cooprateurs dont je n'tois pas. Un laborieux compilateur, le
chevalier de Jaucourt, s'toit charg de la partie littraire et l'avoit
travaille  sa manire, qui n'toit pas la mienne. Lors donc qu' force
de constance et de sollicitations, l'on obtint que la totalit de
l'ouvrage ft mise au jour, et que le projet du supplment eut t
form, l'un des intresss, Robinet, vint me voir, et me proposa de
reprendre ma besogne o je l'avois laisse. Vous n'avez, me dit-il,
commenc qu'au troisime volume; vous avez cess au septime; tout le
reste est d'une autre main._ Pendent opera interrupta_. Nous venons vous
prier d'achever votre ouvrage.

Comme j'tois occup de l'histoire, je rpondis qu'il m'toit
impossible de m'engager dans un autre travail.--Au moins, me dit-il,
laissez-nous annoncer que, dans ce supplment, vous donnerez quelques
articles.--Je le ferai, lui dis-je, si j'en ai le loisir; c'est tout ce
que je puis promettre. Quelque temps aprs il revint  la charge, et
avec lui le libraire Panckoucke. Ils me dirent que, pour mettre en rgle
les comptes de leur entreprise, il leur falloit savoir quelle seroit,
pour les gens de lettres, la rtribution du travail, et qu'ils venoient
savoir ce que je voulois pour le mien. Que puis-je demander, leur
dis-je, moi qui ne promets rien, qui ne m'engage  rien?--Vous ferez
pour nous ce qu'il vous plaira, me dit Panckoucke; promettez seulement
de nous donner quelques articles, et qu'il nous soit permis d'insrer
cette promesse dans notre _prospectus_, nous vous donnerons pour cela
quatre mille livres et un exemplaire du supplment. Ils toient bien
srs que je me piquerois de rpondre  leur confiance. J'y rpondis si
bien que, dans la suite, ils m'avourent que j'avois pass leur attente.
Mais reprenons le fil des vnemens de ma vie, que mille accidens
varioient.

La mort du roi venoit de produire un changement considrable  la cour,
dans le ministre, et singulirement dans la fortune de mes amis.

M. Bouret s'toit ruin  btir et  dcorer pour le roi le pavillon de
Croix-Fontaine, et le roi croyoit l'en payer assez en l'honorant, une
fois l'anne, de sa prsence dans un de ses rendez-vous de chasse,
honneur qui cotoit cher encore au malheureux, oblig ce jour-l de
donner  toute la chasse un dner pour lequel rien n'toit pargn.

J'avois gmi plus d'une fois de ses profusions, mais le plus libral, le
plus imprvoyant des hommes avoit, pour ses vritables amis, le dfaut
de ne jamais vouloir couter leurs avis sur l'article de sa dpense.
Cependant il avoit achev d'puiser son crdit en btissant sur les
Champs-lyses cinq ou six maisons  grands frais, lorsque le roi mourut
sans avoir seulement pens  le sauver de sa ruine; et, cette mort le
laissant noy de dettes, sans ressource et sans esprance, il prit, je
crois, la rsolution de se dlivrer de la vie: on le trouva mort dans
son lit. Il fut, pour son malheur, imprudent jusqu' la folie; il ne fut
jamais malhonnte.

Mme de Sran fut plus sage. N'ayant plus,  la mort du roi, aucune
perspective de faveur et de protection, ni pour elle ni pour ses enfans,
elle fit un emploi solide de l'unique bienfait qu'elle avoit accept; le
nouveau directeur des Btimens, le comte d'Angiviller, lui ayant propos
de cder, pour lui, son htel  un prix convenable, elle y
consentit[108]. Ainsi nous fmes dlogs l'un et l'autre, en 1776, trois
ans aprs qu'elle m'eut accord cette heureuse hospitalit.

L'avnement du nouveau roi  la couronne fut suivi de son sacre dans
l'glise de Reims.

En qualit d'historiographe de France, il me fut enjoint d'assister 
cette crmonie auguste. Je ne rpterai point ici ce que j'en ai dit
dans une lettre qui fut imprime  mon insu, et que j'ai depuis insre
dans la collection de mes oeuvres[109]; elle est une foible peinture de
l'effet de ce grand spectacle sur cinquante mille mes que j'y vis
rassembles. Quant  ce qui m'est personnel, jamais rien ne m'a tant
mu.

Au reste, j'eus, dans ce voyage, tous les agrmens que ma place pouvoit
m'y procurer, et je crus les devoir  la manire honorable dont le
marchal de Beauvau[110], capitaine des gardes en exercice, et mon
confrre  l'Acadmie franoise, eut la bont de me traiter.

De toutes les femmes que j'ai connues, celle dont la politesse a le plus
de naturel et de charmes, c'est la marchale de Beauvau[111]: elle mit,
ainsi que son poux, une attention dlicate et marque  donner
l'exemple de celles qu'ils vouloient que l'on et pour moi; et cet
exemple fut suivi. Sensible aux marques de leur bienveillance, je l'ai
depuis cultive avec soin. Le caractre du marchal n'toit pas aussi
attrayant que celui de sa femme; cependant jamais cette dignit froide
qu'on lui reprochoit ne m'a gn un moment avec lui. J'tois persuad
que, dans toute autre condition, son air, ses manires, son ton,
auroient t les mmes, et, en m'accommodant avec ce qui me sembloit
tre son naturel, je le trouvois honnte et bon, obligeant, serviable
mme sans se faire valoir.

Pour sa femme, aujourd'hui sa veuve, je ne crois pas qu'il y ait sous le
ciel de caractre plus aimable ni plus accompli que le sien. C'est bien
elle qu'on peut appeler justement et sans ironie la femme qui a toujours
raison; mais la justesse, la nettet, la clart inaltrable de son
esprit, est accompagne de tant de douceur, de simplicit, de modestie
et de grce, qu'elle nous fait aimer la supriorit mme qu'elle a sur
nous. Il semble qu'elle nous communique son esprit, qu'elle associe nos
ides avec les siennes, et nous fasse participer  l'avantage qu'elle a
toujours de penser si juste et si bien.

Son grand art, comme son attention la plus continuelle, toit d'honorer
son poux, de le faire valoir, de s'effacer pour le mettre  sa place,
et pour lui cder l'intrt, la considration, les respects qu'elle
s'attiroit.  l'entendre, c'toit toujours  M. de Beauvau qu'on devoit
rapporter tout le bien qu'on louoit en elle. Observez, mes enfans,
qu'elle n'y perdoit rien, qu'elle n'en toit mme que plus honore, et
que ce lustre rflchi qu'elle prtoit au caractre de son poux ne
faisoit que donner au sien plus de relief et plus d'clat. Jamais femme
n'a mieux senti la dignit de ses devoirs d'pouse, et ne les a remplis
avec plus de noblesse[112].

Ma lettre sur la crmonie du sacre, publie et distribue  la cour par
l'intendant de Champagne, y avoit produit l'effet d'un tableau qui
retraoit aux yeux du roi et de la reine un jour de gloire et de
bonheur. C'toit pour moi, dans leur esprit, un commencement de
bienveillance. La reine, quelque temps aprs, me tmoigna quelque bont.
Chez elle, sur un petit thtre, elle voulut faire jouer_ Sylvain_ et
_l'Ami de la maison_. Ce petit spectacle fit un plaisir sensible; et, en
passant devant moi, la reine me dit, de l'air le plus aimable:
_Marmontel, cela est charmant_. Mais ces prsages de faveur ne tardrent
pas  tre dmentis  l'occasion des deux musiques.

Sous le feu roi, l'ambassadeur de Naples avoit persuad  la cour de
faire venir d'Italie un habile musicien pour relever le thtre de
l'Opra franois, qui, depuis longtemps, menaoit ruine, et qu'on
soutenoit avec peine aux dpens du trsor public. La nouvelle matresse,
Mme du Barry, avoit adopt cette ide, et notre ambassadeur  la cour de
Naples, le baron de Breteuil, avoit t charg de ngocier l'engagement
de Piccini, pour venir s'tablir en France, avec deux mille cus de
gratification annuelle,  condition de nous donner des opras franois.

 peine fut-il arriv que mon ami, l'ambassadeur de Naples, le marquis
de Caraccioli, vint me le recommander, et me prier de faire pour lui, me
disoit-il, au grand Opra, ce que j'avois fait pour Grtry au thtre de
l'Opra-Comique.

Dans ce temps-l mme toit arriv d'Allemagne le musicien Gluck, aussi
fortement recommand  la jeune reine par l'empereur Joseph, son frre,
que si le succs de la musique allemande avoit eu l'importance d'une
affaire d'tat. On avoit compos  Vienne, sur le canevas d'un ballet de
Noverre, un opra franois de l'_Iphignie en Aulide_. Gluck en avoit
fait la musique; et cet opra, par lequel il avoit dbut en France,
avoit eu le plus grand succs. La jeune reine s'toit dclare en faveur
de Gluck; et Piccini, qui, en arrivant, le trouvoit tabli dans
l'opinion publique,  la ville comme  la cour, non seulement n'avoit
pour lui personne, mais  la cour il avoit contre lui l'odieuse
tiquette de musicien protg par la matresse du feu roi, et  la ville
il avoit pour ennemis tous les musiciens franois,  qui la musique
allemande toit plus facile  imiter que la musique italienne, dont ils
dsesproient de prendre le style et l'accent.

Si j'avois eu un peu de politique, je me serois rang du ct o toit
la faveur; mais la musique protge ne ressembloit non plus, dans ses
formes tudesques,  ce que j'avois entendu de Pergolse, de Lo, de
Buranello, etc., que le style de Crbillon ne ressemble  celui de
Racine; et, prfrer le Crbillon au Racine de la musique, c'et t un
effort de dissimulation que je n'aurois pu soutenir.

D'ailleurs, je m'tois mis dans la tte de transporter sur nos deux
thtres la musique italienne; et l'on a vu que, dans le comique,
j'avois assez bien commenc. Ce n'est pas que la musique de Grtry ft
de la musique italienne par excellence; elle toit encore loin
d'atteindre  cet ensemble qui nous ravit dans celle des grands
compositeurs; mais il avoit un chant facile, du naturel dans
l'expression, des airs et des duos agrablement dessins, quelquefois
mme dans l'orchestre un heureux emploi d'instrumens; enfin, du got et
de l'esprit assez pour suppler  ce qui lui manquoit du ct de l'art
et du gnie; et, si sa musique n'avoit pas tout le charme et toute la
richesse de celle de Piccini, de Sacchini, de Pasiello, elle en avoit
le rythme, l'accent, la prosodie: j'avois donc dmontr qu'au moins dans
le comique la langue franoise pouvoit avoir une musique du mme style
que la musique italienne.

Il me restoit  faire la mme preuve dans le tragique, et le hasard
m'en offroit l'occasion. Le problme toit plus difficile  rsoudre,
mais par d'autres raisons que celles qu'on imaginoit.

La langue noble est moins favorable  la musique: 1 en ce qu'elle n'a
pas des tours aussi vifs, aussi accentus, aussi dociles  l'expression
du chant que la langue comique; 2 en ce qu'elle a moins d'tendue,
d'abondance et de libert dans le choix de l'expression. Mais une bien
plus grande difficult naissoit pour moi de l'ide que j'avois conue du
pome lyrique et de la forme thtrale que j'aurois voulu lui donner.
J'en avois fait avec Grtry la prilleuse tentative dans l'opra de_
Cphale et Procris_. En divisant l'action en trois tableaux, l'un
voluptueux et brillant: le palais de l'Aurore, son rveil, ses amours,
les plaisirs de sa cour cleste; l'autre sombre et terrible: le complot
de la Jalousie et ses poisons verss dans l'me de Procris; le troisime
touchant, passionn, tragique: l'erreur de Cphale et la mort de son
pouse perce de ses traits et expirante entre ses bras, je croyois
avoir rempli l'ide d'un spectacle intressant; mais, n'ayant pas russi
dans ce coup d'essai, et m'attribuant en partie notre disgrce, ma
dfiance de moi-mme alloit jusqu' la frayeur.

Le sentiment de ma propre foiblesse, et la bonne opinion que j'avois du
clbre compositeur qu'on m'avoit donn dans Piccini, me firent donc
imaginer de prendre les beaux opras de Quinault, d'en laguer les
pisodes, les dtails superflus; de les rduire  leurs beauts relles,
d'y ajouter des airs, des duos, des monologues en rcitatif oblig, des
choeurs en dialogue et en contraste; de les accommoder ainsi  la musique
italienne, et d'en former un genre de pome lyrique plus vari, plus
anim, plus simple, moins dcousu dans son action, et infiniment plus
rapide que l'opra italien.

Dans Mtastase mme, que j'tudiois, que j'admirois comme un modle de
l'art de dessiner les paroles du chant, je voyois des longueurs et des
vides insupportables. Ces doubles intrigues, ces amours pisodiques, ces
scnes dtaches et si multiplies, ces airs presque toujours perdus,
comme on l'a dit, en cul-de-lampe au bout des scnes, tout cela me
choquoit. Je voulois une action pleine, presse, troitement lie, dans
laquelle les situations, s'enchanant l'une  l'autre, fussent
elles-mmes l'objet et le motif du chant, de faon que le chant ne ft
que l'expression plus vive des sentimens rpandus dans la scne, et que
les airs, les duos, les choeurs, y fussent enlacs dans le rcitatif. Je
voulois, de plus, qu'en se donnant ces avantages, l'opra franois
conservt sa pompe, ses prodiges, ses ftes, ses illusions, et
qu'enrichi de toutes les beauts de la langue italienne, ce n'en ft pas
moins ce spectacle,

     O les beaux vers, la danse, la musique,
     L'art de tromper les yeux par les couleurs,
     L'art plus heureux de sduire les coeurs,
     De cent plaisirs font un plaisir unique.

     VOLTAIRE.

Ce fut dans cet esprit que fut recompos l'opra de_ Roland_. Ds que
j'eus mis ce pome dans l'tat o je le voulois, j'prouvai une joie
aussi vive que si je l'avois fait moi-mme. Je vis l'ouvrage de Quinault
dans sa beaut nave et simple; je vis l'ide que je m'tois faite d'un
pome lyrique franois ralise ou sur le point de l'tre par un habile
musicien. Ce musicien ne savoit pas deux mots de franois; je me fis son
matre de langue. Quand serai-je en tat, me dit-il en italien, de
travailler  cet ouvrage?--Demain matin, lui dis-je; et ds le
lendemain je me rendis chez lui.

Figurez-vous quel fut pour moi le travail de son instruction: vers par
vers, presque mot pour mot, il falloit lui tout expliquer; et, lorsqu'il
avoit bien saisi le sens d'un morceau, je le lui dclamois, en marquant
bien l'accent, la prosodie, la cadence des vers, les repos, les
demi-repos, les articulations de la phrase; il m'coutoit avidement, et
j'avois le plaisir de voir que ce qu'il avoit entendu toit fidlement
not. L'accent de la langue et le nombre frappoient si juste cette
excellente oreille que presque jamais, dans sa musique, ni l'un ni
l'autre n'toient altrs. Il avoit, pour saisir les plus dlicates
inflexions de la voix, une sensibilit si prompte qu'il exprimoit
jusqu'aux nuances les plus fines du sentiment.

C'toit pour moi un plaisir inexprimable de voir s'exercer sous mes yeux
un art, ou plutt un gnie dont jusque-l je n'avois eu aucune ide. Son
harmonie toit dans sa tte. Son orchestre et tous les effets qu'il
produiroit lui toient prsens. Il crivoit son chant d'un trait de
plume; et, lorsque le dessein en toit trac, il remplissoit toutes les
parties des instrumens ou de la voix, distribuant les traits de mlodie
et d'harmonie ainsi qu'un peintre habile auroit distribu sur la toile
les couleurs et les ombres pour en composer son tableau. Ce travail
achev, il ouvroit son clavecin, qui jusque-l lui avoit servi de table;
et j'entendois alors un air, un duo, un choeur complet dans toutes ses
parties, avec une vrit d'expression, une intelligence, un ensemble,
une magie dans les accords, qui ravissoient l'oreille et l'me.

Ce fut l que je reconnus l'homme que je cherchois, l'homme qui
possdoit son art et le matrisoit  son gr; et c'est ainsi que fut
compose cette musique de_ Roland_, qui, en dpit de la cabale, eut le
plus clatant succs.

En attendant, et  mesure que l'ouvrage avanoit, les zls amateurs de
la bonne musique,  la tte desquels toient l'ambassadeur de Naples et
celui de Sude, se rallioient autour du clavecin de Piccini pour
entendre tous les jours quelque scne nouvelle; et tous les jours ces
jouissances me ddommageoient de mes peines.

Parmi ces amateurs de la musique se distinguoient MM. Morellet, mes amis
personnels, et les amis les plus officieux que Piccini et trouvs en
France. C'toit par eux qu'en arrivant il avoit t accueilli, log,
meubl, pourvu des premiers besoins de la vie. Ils n'y pargnoient rien,
et leur maison toit la sienne. J'aimois  croire que de nous voir
associs ensemble, c'toit pour eux un motif de plus de l'intrt qu'ils
prenoient  lui; et, entre eux et moi, cet objet d'affection commune
toit pour l'amiti un nouvel aliment.

L'abb Morellet et moi n'avions cess de vivre depuis vingt ans dans les
mmes socits, souvent opposs d'opinions, toujours d'accord de
sentimens et de principes, et pleins d'estime l'un pour l'autre. Dans
nos disputes les plus vives, jamais on n'avoit vu se mler aucun trait,
ni d'amertume, ni d'aigreur. Sans nous flatter, nous nous aimions.

Son frre, qui, nouvellement arriv d'Italie, toit pour moi un ami tout
rcent, m'avoit gagn le coeur par sa droiture et sa franchise. Ils
vivoient ensemble, et leur soeur, veuve de M. Leyrin de Montigny, venoit
de Lyon, avec sa jeune fille, embellir leur socit.

L'abb, qui m'avoit annonc le bonheur qu'ils alloient avoir d'tre
runis en famille, m'crivit un jour: Mon ami, c'est demain qu'arrivent
nos femmes, venez nous aider, je vous prie,  les bien recevoir.

Ici ma destine va prendre une face nouvelle; et c'est de ce billet que
date le bonheur vertueux et inaltrable qui m'attendoit dans ma
vieillesse, et dont je jouis depuis vingt ans.




NOTES


[1: Jean-Ignace de La Ville, n en 1701, mort le 15 avril 1774, vque
_in partibus_ de Triconie, abb commendataire de
Saint-Quentin-ls-Beauvais et de Lessay, ancien ministre du roi prs des
Provinces-Unies, directeur gnral du dpartement des affaires
trangres, lu en 1746 membre de l'Acadmie franaise, en remplacement
de Mongin, vque de Bazas. Il eut Suard pour successeur.]

[2: Un _Nol_ satirique, attribu au chevalier de l'Isle, et imprim
dans les _Mmoires secrets_  la date du 31 dcembre 1763, renferme sur
Dubois le couplet suivant:

     _Un homme d'importance,
     C'toit monsieur Dubois,
     Tout bouffi d'arrogance
     Dit en haussant la voix:
     De ma visite ici, Seigneur, tenez-moi compte,
     Car  ma porte plus d'un grand
     Vient se morfondre en attendant,
     Sans en rougir de honte!_
]

[3: Jules-David Cromot du Bourg, conseiller d'tat et surintendant de la
maison de Monsieur, comte de Provence, pre de Cromot de Fougy, qui lui
succda dans ses charges.]

[4: Marie-Catherine-Irne du Buisson de Longpr, femme de
Charles-Franois Filleul, cuyer, secrtaire du roi, mre de Mme de
Marigny, dont Louis XV serait, dit-on, le pre (Ch. Nauroy, _le
Curieux_, tome II, p. 177 et 205), et de Mme de Flahaut, qui fut marie
en secondes noces au comte de Souza.]

[6: Je n'ai pu retrouver nulle part de renseignements prcis sur ce
personnage, dont la famille tait peut-tre allie  celle d'un M. de
Maleseigne, charg de rprimer, en 1790, les troubles de Nancy, et dont
la famille tait originaire de la Franche-Comt.]

[7: lisabeth de Varanchan avait pous,  Versailles, le 22 septembre
1751, Geoffroy Chalut de Vrin, cuyer, trsorier de Madame la Dauphine.
(_Mercure de France_, dcembre 1751, 2e vol., p. 201.)]

[8: Marie-Thrse-Antoinette-Raphalle, infante d'Espagne, fille de
Philippe V, ne le 11 juin 1726, morte le 22 juillet 1746.]

[9: Marie-Josphe de Saxe, fille d'Auguste II, lecteur de Saxe et roi
de Pologne, ne le 4 novembre 1741, morte le 13 mars 1767.]

[10: _Vers sur la maladie et la convalescence de Monseigneur le
Dauphin_, par M. Marmontel: Paris, Sbastien Jorry, 1752, in-4, 21 p.;
p. 15, envoi  M. Chalut de Vrin, trsorier gnral de Madame la
Dauphine. Le permis d'imprimer est sign par Crbillon pre, comme
censeur.]

[11: _Essai sur l'amlioration des terres_: Paris, Durand, 1758, in-12,
3 pl. L'_ptre ddicatoire_, signe Pattulo, est orne d'un fleuron aux
armes de Mme de Pompadour, grav par Patte.]

[12: lisabeth-Charlotte Huguet de Smonville, veuve du comte
d'Estrades, tu  la bataille de Dettingen, le 19 juillet 1743, fils de
Charlotte Lenormand, soeur de Lenormand d'tioles et de Lenormand de
Tournehem. Mme d'Estrades se remaria  Sguier, comte de Saint-Brisson.]

[13: Franois-Martial, comte de Choiseul-Beaupr, cousin germain de M.
de Stainviile (plus tard premier ministre), mari le 27 avril 1751 
Charlotte-Rosalie de Romanet, nice de Mme d'Estrades.  l'occasion de
ce mariage, Choiseul-Beaupr fut honor du titre de menin honoraire du
Dauphin et sa femme de dame surnumraire de Mesdames. Elle mourut 
vingt ans, le 2 juin 1753. Choiseul-Beaupr pousa, au mois d'avril
1756, Mlle Thiroux de Mauregard, soeur de Mme de Pracomtal.]

[14: lisabeth-Josphe de Laborde, ne en 1731, marie en 1747  Grard
Binet, baron de Marchais, gouverneur du Louvre, matresse de Ch.-Claude
de Flahaut de La Billarderie, comte d'Angiviller, qu'elle pousa en
1781, morte  Versailles le 14 mars 1808. D'Angiviller s'teignit,
dit-on, dans un couvent d'Allemagne, en 1810.]

[15: Jean-Potentien d'Arboulin, administrateur gnral des postes de
1759  1777, secrtaire du cabinet du roi en 1769, mort le 25 dcembre
1784. Il tait oncle des deux Bougainville. Les Mmoires de Mme du
Hausset et de Dufort de Cheverny renferment quelques particularits sur
ce personnage, que Mme de Pompadour appelait familirement _Boubou_.]

[16: Suivant Bernis lui-mme (_Mmoires indits_, publis par M.
Frdric Masson, Plon, 1878, 2 vol. in-8), le mot fut dit en 1741 au
cardinal de Fleury, qui le trouva plaisant et qui le rpta.]

[17: Bernis tait chanoine du chapitre de Brioude depuis 1739. Quant au
bnfice simple que Marmontel place  Boulogne-sur-Mer, il y a
certainement confusion avec celui que Bernis obtint en 1749 en Bretagne,
dit-il, sans le dsigner autrement. Il fut de plus pourvu, en 1755, de
l'abbaye de Saint-Arnould de Metz.]

[18: Selon M. Masson, Bernis occupa au Louvre, de 1746  1751, un
logement dont l'emplacement n'est pas dtermin, et reut, en fvrier
1757, celui du comte d'Argenson.]

[19: Il fallait, pour tre admis dans ce chapitre, faire la preuve de
seize quartiers de noblesse d'pe. La promotion de Bernis est relate
dans la _Gazette de France_ du 19 avril 1748.]

[20: Les insignes des comtes de Lyon consistaient en une croix  huit
pointes mailles de blanc et bordes d'or, suspendue  un cordon rouge
lisr de bleu.]

[21: Marie-Sophie de Courcillon de Dangeau, ne le 6 aot 1713, morte le
4 avril 1756, marie en premires noces (1729)  Franois d'Albert
d'Ailly, duc de Pecquigny, et en 1732  Hercule-Mriadec de Rohan, duc
de Rohan-Rohan, prince de Soubise et de Maubuisson (1669-1746). M.
Masson,  qui j'emprunte cette note, ajoute que l'on conserve dans la
famille de Bernis, au chteau de Salgas (Lozre), un beau portrait de la
duchesse de Rohan peint par Nattier.]

[22: Le 31 octobre 1751.]

[23: Le 1er mai 1756.]

[24: Le 29 juin 1757.]

[25: Le 2 octobre 1758.]

[26: _ptre  Son Excellence M. l'abb comte de Bernis, ambassadeur
auprs de Leurs Majests Impriales, sur la conduite respective de la
France et de l'Angleterre_, par M. Marmontel. Paris, Cl. Hrissant,
1756, in-8, 1 f. et 18 p.

Il y a beaucoup de beaux vers dans cet ouvrage, crit le duc de Luynes
(17 septembre 1756). La conduite des Anglois y est bien dpeinte. On a
remarqu que l'auteur auroit pu parler de M. de La Galissonnire.]

[27: Le texte de ce manifeste avait t rdig par le comte de
Hertzberg, ministre d'tat de Frdric II. Il a t rimprim dans le
tome Ier du _Recueil des dductions, manifestes, dclarations, traits
et autres actes et crits publics qui ont t rdigs et publis pour la
cour de Prusse_, par ce mme ministre (Berlin, 1790, 3 vol. in-8). Il y
porte le titre suivant: _Mmoire raisonn sur la conduite des cours de
Vienne et de Saxe et sur leurs desseins dangereux contre Sa Majest le
roi de Prusse, avec les pices originales et justificatives qui en
fournissoient les preuves_ (Berlin, 1756). Selon une note de l'diteur,
Frdric aurait ajout de sa main sur le titre le mot _raisonn_.]

[28: Malgr les plus diligentes recherches, il n'a pas t possible de
retrouver le titre exact de ce mmorandum qui manque aux archives des
Affaires trangres et dont aucun autre contemporain n'a parl. Il n'est
pas trace non plus de la date d'impression dans les papiers de la
Direction de la librairie, appartenant aujourd'hui  la Bibliothque
nationale.]

[29: Armand Baschet, en citant ce passage (_Histoire du dpt des
archives des Affaires trangres_, p. 308), a fait observer que, durant
son court passage au ministre, Bernis eut  se dbattre au milieu des
conjonctures les plus graves, et qui suffiraient  excuser
l'indiffrence dont se plaint Marmontel.]

[30: La rplique est cite en termes presque identiques dans la
_Correspondance littraire_ de Grimm (d. Garnier frres, tome VI, p.
64) et dans un des passages les plus connus des _Mmoires_ de Mme
d'pinay, le rcit, authentique ou suppos, de son second souper chez
Mlle Quinault (1re partie, chap. VIII); l, les interlocuteurs sont
Rousseau et un mdecin dsign sous ce sobriquet d'_Akakia_ que les
plaisanteries de Voltaire sur Maupertuis avaient mis  la mode. Que
faut-il en conclure? Non pas que le mot de Malouin a t invent, mais
que Marmontel, comme Mme d'pinay, a cd au plaisir de conserver une
repartie qu'ils n'avaient peut-tre entendue ni l'un ni l'autre.]

[31: Charles-Antoine Le Clerc de La Brure, n  Crpy-en-Valois en
1714, mort  Rome en 1754, secrtaire du duc de Nivernais, ambassadeur
de France, qui l'avait, en raison de son humeur, surnomm _Malagrazia_,
disgracieux. (Lucien Perey, _Un petit-neveu de Mazarin_, C. Lvy, 1890,
in-8.)]

[32:  cause de son roman satirique et allgorique: _les Amours de
Zokinizul_ (Louis XV), _roi des Kofirans_ (Franois), 1740; souvent
rimprim au sicle dernier.]

[33: Le brevet en faveur de Louis de Boissy, dat du 12 octobre 1754,
est transcrit dans les registres du secrtariat de la Maison du roi
(Archives nationales, Oi 98, folios 314-317), et renferme la liste des
pensions que le titulaire devait servir  partir du 1er janvier 1755,
savoir: 2,000 livres  Cahusac, auquel elles taient accordes depuis
1744 en considration de ses services et de ses travaux littraires;
2,000 livres  l'abb Raynal, charg de la composition du _Mercure_
depuis plusieurs annes et qui a perfectionn cet ouvrage par son
attention et son travail; 2,000 livres  M. de Lironcourt, ci-devant
consul de France au Caire, et que S. M., satisfaite de ses services, a
nomm au consulat de Lisbonne; 2,000 livres  Ph. Bridard de La Garde;
1,200 livres  Piron; 1,200 livres  Marmontel; 1,200 livres  Sran de
La Tour; 1,200 livres au chevalier de La Ngerie, frre de feu M. de La
Brure. Faut-il supposer, comme Marmontel le dit quelques lignes plus
bas, qu'il avait t oubli dans une premire distribution et que son
nom fut rajout  la liste dfinitive?]

[34: Le texte du brevet dlivr  Marmontel, le 27 avril 1758, figure,
comme celui de L. de Boissy, dans les registres du secrtariat de la
Maison du roi (Oi 102, folios 231-235). Les pensions de Cahusac, de
Raynal, de Bridard de La Garde, de Sran de La Tour et de La Ngerie, y
sont maintenues au mme taux, mais celle de Piron est porte  1,800
livres, et celle de M. de Lironcourt avait t attribue, par un brevet
du 19 mai 1755,  Mlle de Lussan. Marmontel avait en outre  servir
2,400 livres  la veuve de Boissy et  son fils, 2,000 livres 
Crbillon pre, 2,000 livres  Gresset, 1,500 livres  Saint-Foix et
1,200 livres  Saint-Germain. Le 30 juillet suivant, sur la pension de
Mlle de Lussan qui venait de mourir, deux autres brevets de 200 et de
800 livres furent attribus  l'abb Guiroy pour rcompenser le zle
qu'il a fait paratre dans diffrents ouvrages littraires, rests
aussi inconnus que l'auteur  tous les bibliographes.]

[35: Julien-David Le Roy (1724-1803), quatrime fils du clbre horloger
Julien Le Roy, auteur, entre autres ouvrages, des _Ruines des plus beaux
monuments de la Grce_ (1758, in-folio, 60 pl., ou 1770, in-folio, 71
pl.).]

[36: _La Dissertation sur l'effet de la lumire dans les ombres
relativement  la peinture_, par M. C***, orne d'une charmante planche
dessine et grave par l'auteur, a t imprime avec pagination continue
et jointe au volume intitul: _Recueil de quelques pices concernant les
arts, extraites de plusieurs Mercures de France_. Paris, Ch.-A. Jombert,
1757, in-12. La seconde dissertation ne semble pas avoir t tire 
part, ni rimprime.]

[37: Ce compte rendu parut dans le _Mercure_ d'octobre 1759, 1er volume,
p. 183-192.]

[38: _loge de Maurice, comte de Saxe, duc de Smigalle et de Courlande,
marchal gnral des armes de S. M. T. C. Discours qui a remport le
prix de l'Acadmie franoise en 1759_, par M. Thomas, professeur en
l'Universit de Paris au collge de Beauvais. Paris, B. Brunet, 1759,
in-8, 1 f. et 42 p.]

[39: _Portrait de Mme Geoffrin_, par M. L. M. (l'abb Morellet).
Amsterdam et Paris, Pissot, 1778, in-8. Rimp. en 1812, avec la
_Lettre_ et l'_loge_ que d'Alembert et Thomas ont galement crits en
l'honneur de leur bienfaitrice.]

[40: Le P. Dominique Parrenin (1655-1742) avait adress de Pkin 
Mairan diverses lettres dont quelques-unes ont t imprimes dans un
petit volume (1759, in-12) et rimp.  l'Imprimerie royale, 1770, in-8.
On voit par la date de la mort du savant astronome que Marmontel ne
pouvait parler que par ou-dire de la joie de Mairan lorsqu'il recevait
ces fameuses lettres.]

[41: Jacques-Andr Portail,  qui ses dlicats _crayons_, longtemps
confondus avec ceux de Watteau et de Lancret, ont conquis aujourd'hui
une place d'honneur chez les raffins. Ce passage, souvent cit, est 
peu prs tout ce que les contemporains nous ont laiss sur ce petit
matre, dont la date et le lieu de naissance (Nantes, selon les uns;
Brest, selon les registres de l'Acadmie royale) ne sont mme pas encore
exactement connus.]

[42: Cette esquisse, qui n'a figur, que je sache,  aucune exposition
rtrospective, avait d, comme tant d'autres, rester de longues annes
entre les mains du peintre, puisqu'il s'en dessaisit seulement  la fin
de 1783. Par une lettre date du 19 dcembre de cette anne, Marmontel
le remercie d'un prsent qui lui sera prcieux toute sa vie, et il
ajoute: Je souhaite bien vivement que l'tat de vos yeux vous permette
bientt de finir cette belle esquisse; mais, telle quelle, je la prfre
au tableau le plus achev qui ne seroit pas de votre main. (_Catalogue
de la collection d'autographes Lucas de Montigny_, n 1969; Aug.
Laverdet, expert.) Quand Marmontel reut son portrait, l'esprit du
peintre tait irrmdiablement branl; il quitta peu aprs Paris, et se
survcut quatre ans encore  Saint-Quentin.]

[43: Louise-Charlotte de Grammont, pouse de Charles-Louis de Lorraine,
comte de Brionne.]

[44: Louise-Henriette-Philippine de Noailles, pouse de
Emmanuel-Cleste-Augustin, marquis, puis duc de Duras, alors brigadier
d'infanterie.]

[45: Jeanne-Sophie-lisabeth-Louise-Armande Septimanie (1740-1773),
pouse de Casimir Pignatelli, comte d'Egmont.]

[46: Le futur cardinal qui devait jouer dans l'affaire du Collier le
rle que l'on sait, et qu'on dsignait alors d'ordinaire sous le simple
titre du _prince Louis_.]

[47: Chennevires-ls-Louvre (Seine-et-Oise), hameau du canton de
Luzarches, qu'il ne faut pas confondre avec Chennevires-sur-Marne.]

[48: Voyez ce que l'auteur dit du jeu de Le Kain, sans le nommer, dans
ses _lmens de littrature_, article _Dclamation_.]

[49: Barthlmy-Augustin Blondel de Gagny (1695-1776), trsorier de la
Caisse des amortissements, possesseur de l'un des plus curieux et des
plus riches cabinets du XVIIIe sicle; voir les appendices du
_Livre-Journal_ de Lazare Duvaux, publi par M. L. Courajod pour la
Socit des bibliophiles franais (1873, 2 vol. in-8), et _les Amateurs
d'autrefois_, par Clment de Ris (1877, in-8).]

[50: Mlle Saint-Hilaire dbuta dans _Amadis_ le 30 dcembre 1759. Voir
le compte rendu de Marmontel, _Mercure_, anne 1760, page 197.]

[51: Garches (Seine-et-Oise). Clment de Ris assurait (en 1868) qu'une
partie du pavillon de Blondel de Gagny subsistait encore.]

[52: Georges-Nicolas Baudard de Vaudesir, fils du receveur des tailles
de l'lection d'Angers,  qui il avait succd, puis trsorier gnral
des colonies franaises. Son fils Claude reut, lorsque cette dernire
charge fut supprime, le titre de trsorier gnral de la marine, qu'il
perdit en 1780. Ml comme tmoin  l'affaire du Collier, il mourut en
1787  la Bastille, aprs une banqueroute de vingt millions. Il avait
bti au bois de Boulogne la Folie _Saint-James_, dont le nom est rest 
un quartier de Neuilly (C. Port, _Dictionnaire du Maine-et-Loire_). Il
sera question plus loin d'une visite que fit Marmontel au chteau de
Baudard de Vaudesir.]

[53: Louis Coste de Pujolas, n  Toulouse en 1719, mort  Paris le 25
juin 1777, longtemps directeur des _Affiches, Annonces et Avis divers_,
connus sous le nom d'_Affiche de province_ (1752-1784, 33 vol. in-4).
Le _Ncrologe_ de 1778 contient une notice anonyme sur Coste de Pujolas
par un de ses amis; dans une note autographe que je possde, Meusnier de
Querlon, vritable rdacteur de l'_Affiche de province_, conteste les
titres de son chef de file aux loges que lui prodiguait le
_Ncrologe_.]

[54: _Choix des anciens Mercures, avec un extrait du Mercure franois_.
Paris, Chaubert, 1757-1764, 108 vol. in-12 et une _Table gnrale_,
1765, in-12.]

[55: Les documents sur cet pisode capital de l'existence de Marmontel
ne manquent pas, mais ils sont singulirement disperss. Ds 1829, J.
Delort, dans son _Histoire de la dtention des gens de lettres  la
Bastille et  Vincennes_, faisait connatre quelques lettres provenant,
semble-t-il, des archives de la Bastille et relatives  l'entre et  la
sortie de Marmontel. En 1835, Mommerqu communiqua au _Bulletin de la
Socit de l'histoire de France_ un dossier beaucoup plus important,
extrait, selon toute apparence, de ces mmes archives, entasses alors
dans les caves et dans les combles de l'Arsenal, et qui, depuis, n'y a
pas fait retour. Ce dossier renfermait la lettre de Marmontel au duc
d'Aumont (30 novembre 1759)  laquelle il fait allusion plus haut;
diverses lettres  Sartine, par Saint-Florentin, d'Abadie, gouverneur de
la Bastille, et Marmontel; le rapport d'un exempt sur Durand, vieil
homme vivant de son bien, dont le sort tourmentait si vivement le
prisonnier, ainsi que le prouve une nouvelle lettre au lieutenant de
police; un dsaveu formel de Cury, dat de Clichy, 5 janvier 1760, et
adress  Saint-Florentin; l'avis de mise en libert de Marmontel, 7
janvier 1760, et une note de la main de Sartine sur le revenu que
celui-ci tait menac de perdre. Il existe un tirage  part de ces
documents sous le titre de: _Dtention  la Bastille de Marmontel et de
Morellet_ (imp. Crapelet, 1835, in-8, 16 p.). M. Cocheris a publi en
fac-simil dans le _Bibliophile franais illustr_ (t. II, p. 184 et
191) la lettre de cachet et l'ordre de mise en libert de Marmontel,
relis dans un registre de la Bastille appartenant  la Bibliothque
Mazarine.]

[56: D'aprs une note que veut bien me communiquer M. Fernand Bournon,
Franois-Jrme d'Abadie (appel quelquefois de L'Abadie), lieutenant de
roi  la Bastille, fut nomm gouverneur  la mort de Baisle, le 8
dcembre 1758. Il mourut subitement le 18 mai 1761.]

[57: Mlle Sau..., dit la table des matires de l'dition de 1821.
J'ignore qui elle entend dsigner.]

[58: C'est--dire de Madeleine-Cleste Fieuzal, dite Durancy, dont il a
t question tome Ier, livre IV, et qui dbuta le 19 juillet 1759 dans
les rles de Dorine de _Tartufe_ et de Marinette du _Florentin_.
L'arrestation de Marmontel tant du 27 dcembre 1759, il ne saurait tre
question dans ce passage du dbut de Durancy pre, qui, selon une note
assez obscure de de Manne (_Troupe de Voltaire_, p. 202), aurait eu lieu
le 15 novembre de la mme anne.]

[59: Philippe Bridard de La Garde fort dcri en effet pour ses moeurs,
et longtemps le _chaperon_,--pour ne pas dire pis,--de Mlle Le Maure;
auteur d'un roman agrable et trop peu connu, les _Lettres de Thrse_
(1737, 6 parties in-12).]

[60: Colin, homme d'affaires de Mme de Pompadour, mort en 1775,  peu
prs ruin. Sa bibliothque, dont on a le catalogue, dnotait un curieux
et un homme de got. Il est souvent question de Colin dans la
correspondance de Falconet avec Diderot et avec Catherine II.]

[61: Catherine-Suzanne Jossel, veuve de Charles Gaulard, tait aussi la
mre de Mme Bouret de Villaumont, dont il sera question plus loin.]

[62: La famille Gradis compte actuellement encore des reprsentants 
Bordeaux.]

[63: Le nom d'Ansely ne figure ni sous cette forme, ni sous aucune
autre, dans les rpertoires locaux de l'poque, et il ne semble pas qu'
l'exception de Marmontel, ses contemporains aient apprci les qualits
que celui-ci se plat  lui reconnatre. La romance de _Ptrarque_ et
l'_ptre aux potes_ ont t recueillies dans l'dition des _Oeuvres_ de
l'auteur donne par lui-mme (1787).]

[64: Jean de Barbot, prsident  la cour des Aides de Guyenne, passait,
 tort ou  raison, auprs de ses contemporains pour avoir fourni 
Montesquieu le canevas de quelques-unes des _Lettres persanes_.]

[65: Selon l'_Almanach du Languedoc_ (1755), M. de Saint-Amand tait
receveur gnral du tabac  Toulouse.]

[66: M. Gaston Boissier a publi dans la _Revue des Deux-Mondes_ du 15
avril 1871 une tude sur Jean-Franois Sguier, naturaliste et
antiquaire, dont une partie des papiers a t transporte  la
Bibliothque nationale,  la suite de la mission bibliographique de
Chardon de La Rochette et de Prunelle dans les dpartements du Midi.]

[67: Honor-Armand, duc de Villars (1702-1770), membre de l'Acadmie
franaise et l'un des correspondants de Voltaire. Grimm, en rappelant
l'pitaphe propose pour son tombeau: _Ci-gt l'ami des hommes_, ajoute:
Je ne connais que M. de Mirabeau en droit de protester contre la
profanation d'un titre qu'il s'est rserv exclusivement. (_Corresp.
litt._, octobre 1770.)]

[68: J.-P.-Fr. de Ripert de Monclar (1711-1773), procureur gnral au
parlement d'Aix, clbre par son mmoire en faveur du mariage des
protestants (1756) et par son _Compte rendu des constitutions des
Jsuites_ (1763).]

[69: Le Tilloy, commune de Corbeilles-Gtinais, arrondissement de
Montargis, canton de Ferrires (Loiret).]

[70: Jacques-Annibal Claret de Fleurieu (1692-1776), seigneur de La
Tourette, terre situe  veux, prs de l'Arbresle (Rhne), prvt des
marchands de Lyon, et Marc-Antoine-Louis Claret de Fleurieu (1729-1793),
secrtaire perptuel de l'Acadmie de Lyon, ami de J.-J. Rousseau et de
Voltaire.]

[71: Mme Lobreau-Destouches fut longtemps directrice du thtre de Lyon.
En 1776, Voltaire sollicitait de La Tourette, de Vasselier et de Turgot,
le renouvellement du bail qu'elle exploitait depuis 1752, et qui devait
expirer deux ans plus tard.]

[72: J.-B.-Franois de Montull, ancien conseiller au Parlement,
secrtaire des commandements de la reine (charge achete, dit le duc de
Luynes, 140,000 livres  Rossignol, son prdcesseur), associ libre de
l'Acadmie royale de peinture et de sculpture. Montull avait pous la
fille du fermier gnral Audry-Neveu. Excuteur testamentaire du fameux
amateur Jean de Jullienne, il lui avait consacr une notice dans le
_Ncrologe_ de 1767. Ses propres collections furent disperses en 1783
sous les initiales M*** T***, et aprs sa mort (29 novembre 1787). Ses
plus beaux dessins de l'cole franaise provenaient de M. de Jullienne.]

[73: Sur les soupons d'empoisonnement qu'veilla la mort du Dauphin et
de la Dauphine, voir _l'Espion dvalis_, p. 81-97, et la _Vie prive de
Louis XV_, t. IV p. 36.]

[74: L'_loge de d'Alembert_ a t imprim dans le tome XVII des
_Oeuvres_ de Marmontel publies en 1787.]

[75: Ce n'est pas ici le lieu de rsumer, mme sommairement, le dbat
qui, depuis tantt un sicle, divise les admirateurs et les adversaires
de Rousseau touchant ses procds  l'gard de Mme d'pinay, de Mme
d'Houdetot et de Diderot; les documents mis au jour par MM. Lucien Perey
et G. Maugras, dans la _Jeunesse_ et les _Dernires annes de Mme
d'pinay, ont montr avec quelle lgitime mfiance devaient tre lues
les pages des _Confessions_ qui la concernent. On ne lira pas avec moins
de profit une remarquable tude de M. Lucien Brunel sur _la Nouvelle
Hlose et Mme d'Houdetot_, extraite des _Annales de l'Est_
(Berger-Levrault, 1888, in-8, 63 p.). Enfin, j'ai publi dans les
_Appendices de la _Correspondance littraire_ de Grimm (tome XVI, p. 218
et suiv.) les _Tablettes de Diderot_, cahier de notes o sont numres
ce qu'il appelle les sept sclratesses de Rousseau contre lui et ses
amis.]

[76: Voyez tome I, livre IV.]

[77: Dufort de Cheverny (I, 196), qui visita aussi (en 1757) le ministre
exil, lui fait dire, au contraire, que sa seule consolation tait de
venir tous les jours voir son matre; mais d'Argenson se flattait sans
doute encore que sa disgrce serait de courte dure. Selon le prsident
Hnault (_Mmoires_, p. 251), cette statue de Louis XV (en pied) tait
celle que Pigalle avait modele pour les jardins de d'Argenson 
Neuilly. Vendue en 1792 avec le chteau des Ormes, elle aurait t
charge,  cette poque, sur un bateau  destination de Nantes; depuis
lors, on perd sa trace. (Tarb, _la Vie et les Oeuvres de J.-B. Pigalle_,
1859, p. 234.)]

[78: Le vritable nom de cette terre est Sainte-Gemmes-sur-Loire (canton
des Ponts-de-C, arrondissement d'Angers). Le chteau, chu par contrat
 d'Autichamp (1788), fut ravag en 1793 par les Bleus et les gendarmes,
et repris par les Vendens sous les ordres de d'Autichamp lui-mme. (C.
Port, _Dictionnaire de Maine-et-Loire_.)]

[79: Une communication bnvole de M. C. Port, membre de l'Institut,
archiviste de Maine-et-Loire, me permet de donner quelques indications
sur ce personnage rest inconnu  toutes les biographies, et pour cause,
car, s'il a crit quelque chose, il n'a rien fait imprimer. L'abb
Roussille, prieur de Champign-sur-Sarthe et chanoine de l'glise
cathdrale (Saint-Maurice), fut lu membre de l'Acadmie d'Angers le 16
mars 1729. Il en tait chancelier en 1760, lors de la rception de M. de
Contades (13 aot), et c'est alors qu'il dut prononcer sa fameuse
harangue, mais le procs-verbal de cette sance manque prcisment au
registre. L'abb Roussille mourut vers 1782, car son nom figure jusqu'
cette poque dans l'_Almanach d'Anjou_. Il avait galement le titre
d'associ de l'Acadmie de Lyon.]

[80: Le _Calendarium medicum_ de 1764 et de 1767 donne  Nol-Marie de
Gevigland les titres d'ancien mdecin des hpitaux militaires durant la
guerre de Sept ans, et de _utriusque pharmaci professor_, qui auraient
d lui pargner la qualification ddaigneuse dont Marmontel a pay ses
services. Gevigland demeurait rue Saint-Honor, vis--vis les Jacobins.
La Bibliothque nationale possde de lui cinq thses latines et
franaises restes inconnues  Qurard.]

[81: Cette estampe, grave par J.-L. Bosse, porte le titre suivant:
_Blisaire, gnral de l'arme des Romains sous le rgne de l'empereur
Justinien. Ddie aux vertueux militaires_. (Paris, Rosselin, rue
Saint-Jacques, au Papillon.) H. Walpole et Smith ont mis des doutes sur
l'authenticit de ce tableau, qui fit, au sicle dernier, partie de la
galerie du duc de Devonshire.]

[82: Karl-Wilhelm, duc de Brunswick-Wolfenbuttel (1735-1806), si fameux
depuis par le rle qu'il joua dans la campagne de 1792.]

[83: J.-Fr. Georgel (1731-1813), d'abord jsuite, puis secrtaire et
charg d'affaires de France  la cour de Vienne, grand vicaire du
cardinal Louis de Rohan  Strasbourg, et de M. de La Fare  Nancy,
auteur de volumineux _Mmoires_ (1817 et 1820, 6 vol. in-8), dont, selon
Qurard, la rdaction aurait t remanie par divers crivains.]

[84: Christophe de Beaumont (1703-1781).]

[85: _Les Trente-sept Vrits opposes aux Trente-sept Impits de
Blisaire_, par un bachelier ubiquiste. (Paris, 1777, in-4 et in-8.)
Cette rfutation ironique a t prise au srieux par un savant allemand,
J.-A. Eberhard, dans deux passages de son _Examen de la doctrine
touchant le salut des paens_ (trad. par Ch.-Guill.-Frd. Dumas, Amst.,
1773, in-8), plaisante mprise signale pour la premire fois par
Ant.-Alex. Barbier.]

[86: Ces tmoignages furent imprims sous le titre de _Lettres crites 
M. Marmontel au sujet de Blisaire_ (in-8, 17 p.). Les _Mmoires
secrets_ (12 dcembre 1767) prtendent que Marmontel avait fait insrer
dans les _Affiches, Annonces et Avis divers_, une note sur la perte de
son portefeuille, afin de mettre sa modestie  couvert, et qu'il avait
prvenu, par la mme voie, que ce portefeuille lui avait t restitu.]

[87: Charles de Broglie (1733-1777), vque, comte de Noyon, pair de
France et abb de l'abbaye des Bernardins d'Ourscamp.]

[88: Yves-Alexandre de Marbeuf, ministre de la feuille des bnfices
(1771) prdcesseur de Talleyrand au sige piscopal d'Autun
(1767-1789).]

[89: Le _Discours en faveur des paysans du Nord_ est imprim au tome
XVII des _Oeuvres_ de l'auteur publies par lui-mme (1787).]

[90: Une tache.]

[91: Franoise-Adlade de Noailles, ne en 1704, marie en 1717 
Charles, comte d'Armagnac (1684-1753), dit _le prince Charles_, grand
cuyer de France. Spare de corps et de biens au bout de quelques
annes, elle prit, aprs la mort de son mari, le titre de princesse
douairire d'Armagnac.]

[92: Le fils de Bassompierre avait pous, selon _la France
protestante_, la fille du clbre pastelliste genevois, Jean-tienne
Liotard. Ce passage de Marmontel a t cit dans le _Bulletin du
bibliophile belge_ (II, 393) sans indications de rfrences
biographiques sur cet audacieux ou naf contrefacteur.]

[93: Gabriel-Franois-Joseph de Verhulst (et non Vrule, comme le
portent les ditions prcdentes), dont le cabinet fut dispers aux
enchres publiques  Bruxelles, le 16 aot 1779 et jours suivants. Le
catalogue indique trois paysages de Berghem, mais ne mentionne pas le
tableau de Rubens auquel Marmontel fait allusion. Il est  peine
ncessaire d'ajouter que le grand peintre fut mari deux fois, et non
pas trois.]

[94:_ Le Huron_, comdie en deux actes et en vers, mle d'ariettes
(Thtre-Italien, 20 aot 1768). Marmontel n'avait pas voulu tre nomm,
mais personne ne fut dupe de cette feinte modestie.]

[95:_ Lucile_, comdie en un acte et en vers libres, mle d'ariettes
(Thtre-Italien, 5 janvier 1769). Cette fois encore Marmontel avait
gard l'anonyme.]

[96:_ Sylvain_, comdie en un acte et en vers libres, mle d'ariettes
(Thtre-Italien, 19 fvrier 1770).]

[97:_ L'Ami de la maison_, comdie en trois actes et en vers libres,
reprsente pour la premire fois sur le thtre de la cour, 
Fontainebleau, le 26 octobre 1771.]

[98:_ Zmire et Azor_, comdie-ballet en quatre actes et en vers libres,
mle d'ariettes, reprsente pour la premire fois sur le thtre de la
cour,  Fontainebleau, le 14 octobre 1771, et  Paris, au
Thtre-Italien, le 16 dcembre suivant.]

[99: Gustave, roi sous le nom de Gustave III (1746-92).]

[100: Lomnie de Brienne, reu le 6 septembre 1770, en prsence de
Gustave et de son frre, le prince Charles. La rponse de Thomas, en
qualit de directeur, ne put tre imprime  raison des allusions  un
rquisitoire de Sguier contre les crits philosophiques que le public
crut y saisir. Voir sur cette affaire la _Correspondance_ de Grimm,
octobre 1770.]

[101: Mort le 26 mars 1772.]

[102: Mme d'Houdetot disait plaisamment que Mme La Ruette avait de la
pudeur jusque dans le dos. (_Corresp. litt._ de Grimm, XI, 443.)]

[103: _La Fausse Magie_, comdie en deux actes et en vers libres, mle
d'ariettes (Thtre-Italien, 31 janvier 1775). Les auteurs modifirent
le dnouement l'anne suivante.]

[104: _La Voix des pauvres, ptre sur l'incendie de l'Htel-Dieu_,
rimprime, ainsi que l'_Ode  la louange de Voltaire_, au tome XVII des
_Oeuvres_ de Marmontel (1787), revues par lui.]

[105: Marmontel a dat du chteau de La Tour des vers reproduits au tome
XVII de ses _Oeuvres_ (1787).]

[106: Je n'ai pu dcouvrir quel nom cachent ces initiales.]

[107: Jean-Armand de Bossuejouls, comte de Roquelaure, plus tard
archevque de Malines (1721-1818). Il avait succd  Moncrif.]

[108: L'htel d'Angiviller et la rue  laquelle il avait donn son nom
(entre l'Oratoire Saint-Honor et la rue des Poulies) ont disparu en
1854, lors de l'achvement de la rue de Rivoli.]

[109: _Lettre de Marmontel  M***_ sur la crmonie du sacre de Louis
XVI (Reims, le 11 juin 1775). _S. l. n. d._, in-8, 7 p.]

[110: Charles-Juste de Beauvau, n  Lunville le 10 novembre 1720,
marchal de France en 1783, mort le 19 mai 1793, au chteau du Val, prs
Saint-Germain-en-Laye. Il avait remplac, en 1771, le prsident Hnault
 l'Acadmie franaise.]

[111: Marie-Charlotte de Rohan-Chabot, ne le 12 dcembre 1720, marie
en 1749  J.-B. de Clermont d'Amboise, lieutenant gnral, et remarie
en 1764 au prince de Beauvau; morte le 26 mars 1807.]

[112: Voir dans les _Mmoires_ de l'abb Morellet (1821, tome II, p. 49)
une lettre de Mme de Beauvau  la princesse de Poix, o elle proteste,
en ce qui la concerne, contre ce portrait ou plutt cet loge, et
surtout contre celui que Marmontel trace de son mari. Elle avait vou 
sa mmoire un vritable culte, ainsi qu'en tmoigne chaque page de ses_
Souvenirs_, publication posthume de Mme Standish, ne de Noailles. (L.
Techener, 1872, in-8.) Marmontel avait adress en 1793  Mme de Beauvau
une lettre de condolance dont Morellet a galement cit un passage, et
que les_ Souvenirs _ont reproduite, en la datant par erreur d'Abbeville
(pour Abloville).]




INDEX ALPHABTIQUE




Abadie (Franois-Jrme d'), ou de l'Abadie, gouverneur de la Bastille.
II.

_Abloville_ (ou plus exactement _Habloville_) (Eure), III.

Acadmie des Jeux floraux. I.

Acadmie franaise. I, II, III.

_Acadmie (La petite)_, socit littraire de Toulouse. I.

_Acanthe et Cphise_, pastorale, musique de Rameau, paroles de
Marmontel. I.

Aiguillon (Armand de Vignerot, duc d'). II.

_Aix-la-Chapelle_. II.

Albemarle (Guillaume-Anne Keppel, milord). I.

Albois (Mme d'), tante de Marmontel. I, II.

_Alcibiade_, conte, par Marmontel. II.

Alembert (Jean-Franois Le Rond, dit d'). I, II, III.

_Amadis_, opra, musique de Lully, paroles de Quinault. II.

Amalvy, camarade de Marmontel. I.

Ambelot (Chevalier d'). I.

_Ami de la maison (L')_, opra, paroles de Marmontel, musique de Grtry.
II.

Angiviller (Charles-Claude de Flahaut de La Billarderie, comte d'). I,
II, III.

Angran d'Alleray (Denis-Franois). III.

_Annette et Lubin_, conte, par Marmontel. II.

Ansely, ngociant anglais tabli  Bordeaux. II.

Argenson (Marc-Pierre de Voyer de Paulmy, comte d'). II.

Argental (Charles-Augustin de Ferriol, comte d'). I, II.

_Aristomne_, tragdie de Marmontel. I.

Armagnac (Franoise-Adlade de Noailles, princesse d'). II.

Arnaud (D'). Voyez Baculard.

Artois (Charles-Philippe, comte d'). III.

_Alys_, opra de Quinault, rduit par Marmontel, musique de Piccini.
III.

_Aubevoie_ (Eure). III.

Aumont (Louis-Marie-Augustin, duc d'). I, II.

Aurore, fille naturelle de Maurice de Saxe et de Marie Rinteau, dite
Verrire. I, II.

_Avenay_ (Marne). I, 186.




B*** (Mlle). V. Broquin.

Baculard d'Arnaud (Franois-Thomas Marie). I.

Balme (Le P. Jean-Pierre), jsuite. I.

Balot de Sauvot. I.

Barbot (Le prsident Jean de). II.

Barre (Bertrand). III.

Barnave (Antoine-Pierre-Joseph-Marie). III.

Bassompierre, libraire et imprimeur ligeois. II.

Bauvin (Jean-Grgoire). I.

Beaumnard (Mlle). I.

Barthlemy (L'abb Jean-Jacques). II, III.

Beaumont (Christophe de), archevque de Paris. II.

_Beauregard_, maison de campagne de l'vch de Clermont. I.

Beauvau (Charles-Juste, marchal, prince de). II.

Beauvau (Marie-Charlotte de Rohan-Chabot, princesse de), femme du
prcdent. II.

Beauze (Nicolas). II, III.

_Belle (La), et la Bte_, conte, par Marmontel. V. _Zmire et Azor_.

_Blisaire_, par Marmontel. II.

Belle-Isle (Charles-Louis Auguste Fouquet, marchal, duc de). II.

_Bergre des Alpes (La)_, conte, par Marmontel. II.

Bernard (Pierre-Joseph), dit Gentil-Bernard. II.

Bernis (Franois-Joachim de Pierres, abb, puis cardinal de). I, II.

Bertier de Sauvigny (Louis-Bnigne-Franois). III.

Besenval (Pierre-Victor, baron de). III.

Billaud-Varenne (Jacques-Nicolas). III.

Biron (Duc de). I.

Bissy (Claude de Thiard, comte de). II.

Blois (Mme de). II.

Blondel de Gagny (Barthlemy-Augustin). II.

Boismont (L'abb Nicolas Thyrel de). III.

Boissy (Louis, de). II.

_Bordeaux_. II.

_Bort_ (Corrze). I.

Boube, avocat  Toulouse. I.

Boucher (Franois). II.

_Boucle (La) de cheveux enleve_, pome de Pope, traduit par Marmontel.
I.

Bourboulon (De). III.

Bourdaloue (Sermons du P. Louis). I.

Bouret (Michel-tienne). II.

Bouret de Villaumont (Mme), ne Gaillard. II.

_Bourges_ (Archevque de). V. La Rochefoucauld.

Bournon (M. Fernand), cit. II.

Bourzis (Le P. Jean), jsuite. I.

Bouvart (Michel-Philippe). II, III.

Brancas (Buffile-Hyacinthe-Toussaint de), comte de Creste. I.

Brancas-Creste (Louis, marquis de). I.

Brquigny (Louis-Georges Oudart Feudrix de). II, III.

Breteuil (Louis-Auguste Le Tonnelier, baron de). III.

Brienne. V. Lomnie.

Brionne (Louise-Charlotte de Grammont, comtesse de). II.

Broglie (Charles de), vque, comte de Noyon. II.

Broglie (Charles-Franois, comte de). II.

Brogue (Victor-Franois, marchal, duc de). III.

Broquin (Mlle). I.

Brunswick-Wolfenbuttel (Karl-Wilhelm, duc de). II, III.

Brunswick-Wolfenbuttel (Princesse Auguste de Hanovre, duchesse de),
femme du prcdent. II.

Buffon (Georges-Louis Leclerc, comte de). II.

Bury, domestique de Marmontel. II.

Bussy, commis des affaires trangres. II.




Caillot (Joseph). II.

Calonne (Charles-Alexandre de). III.

_Calvet_ (Sminaire de). I.

Cammas, peintre toulousain. I.

Campardon (M. mile), cit. I.

Caraccioli (Dominique, marquis de). II, III.

Carbury de Cphalonie (Marin). III.

Caron, lieutenant des invalides de la Bastille. III.

Carrier (J.-B.). III.

Castries (Charles-Eugne-Gabriel de La Croix, marquis de). I, II.

Catherine II, impratrice de Russie. II.

Caylus (Ch.-Ph. de Tubires de Pestels de Levi, comte de). II.

Celsia (Pierre-Paul). III.

Chabrillant (N... Desfourniels, comtesse de). I.

Chalut de Vrin (Geoffroy). I, II.

Chalut de Vrin (lisabeth de Varanchan, dame). I, II.

Chamfort (Sbastien-Roch-Nicolas). III.

Champion de Cic (Jrme-Marie), archevque de Bordeaux. III.

Chantilly (La). V. Favart (Mme).

Charpentier, prcepteur des enfants de Marmontel. III.

Chastellux (Franois-Jean, chevalier, puis marquis de). II, III.

Chauvelin (Henri-Philippe, abb de). I.

Chauvelin (Jacques-Bernard de). I.

Cheminais (_Sermons_ du P. Timolon). I.

_Chennevires-ls-Louvres_ (Seine-et-Oise). II.

Chron (Mlle Beltz, dame), nice de Morellet. III.

Chevrier (L'abb), censeur. II.

Choiseul (Csar-Gabriel, comte de), duc de Praslin. I, II.

Choiseul (tienne-Franois, comte de Stainville, puis duc de). II.

Choiseul-Beaupr (Franois-Martial, comte de). I.

Choiseul-Beaupr (Charlotte-Rosalie de Romanet, comtesse de). II.

Cideville (Pierre-Robert Lecornier de). I.

Clairon (Claire-Joseph Lerys, dite). I, II.

Clairval (J.-B. Guinard, dit). II.

Clment (Mme). I.

_Cloptre_, tragdie de Marmontel. I.

_Clermont-Ferrand_. I.

Clugny de Muy (Jean-tienne-Bernard de). III.

Cochin (Charles-Nicolas). II.

Coetlosquet (Jean-Gilles du), vque de Limoges. I.

Cog (L'abb Franois-Marie). II.

Colardeau (Ch.-Pierre). II.

Colbert de Seignelay de Castelhill, vque de Rodez. III.

Colin, homme d'affaires de Mme de Pompadour. II.

Coll (Charles). II.

Collot d'Herbois (Jean-Marie). III.

_Connaisseur (Le)_, livret d'opra-comique crit puis dtruit par
Marmontel. II.

Contades (Louis-Georges-rasme, marquis de), marchal de France, II.

Contades (Marquis de), fils du prcdent. II.

Conti (Louis-Franois, prince de). III.

Coste de Pujolas (Louis). III.

_Couvicourt_ (Eure). III.

Cramer (Gabriel). II.

Crbillon (Prosper Jolyot de). I.

Crbillon (Claude-Prosper Jolyot de), fils du prcdent. II.

Creutz (Charles-Philippe, comte de). II, III.

_Croix-Fontaine_ (Chteau de Bouret ). II.

Cromot du Bourg (Jules-David). II.

Crussol (Le bailli de). III.

Curtius (Kreutz, dit). III.




Dancourt (Mlle). V. La Popelinire (Mme de).

Darimath (La). V. Durancy.

Dauphin (Le). V. Louis de France.

Dauphine (La). V. Marie-Josphe de Saxe.

Debon (L'abb). I.

Decebi (Le P. Ignace), jsuite. I.

Delatour (Louis-Franois). III.

Deleyre (Alexandre). II.

Delille (L'abb Jacques). II.

Denis (Marie Mignot, dame), nice de Voltaire. I, II.

_Denys le Tyran_, tragdie de Marmontel. I.

Desfourniels (Mme). I.

Destouches (Mme Lobreau-), directrice du thtre de Lyon. II.

Desze (Raymond). III.

Diderot (Denis). I, II.

_Didon_, opra, paroles de Marmontel, musique de Piccini. III.

Dorlif. II.

_Dormeur veill (Le)_, opra-comique, paroles de Marmontel, musique de
Piccini.

Du Bocage (Marie-Anne Le Page, dame Fiquet). II.

Dubois, premier commis au ministre de la guerre. II.

Du Chatelet (milie Le Tonnelier de Breteuil, marquise). I.

Du Chatelet (Duc), colonel des gardes-franaises. III.

Duclos (Charles Pinot-). I, II.

Du Deffand (Marie-Anne de Vichy-Chamrond, dame). I, II.

Dumnil (Marie-Franoise Marchand, dite). I.

Dupin de Francueil (Claude-Louis de). I.

Dupont (de Nemours). III.

Duport (Adrien). III.

Du Puget (Henri-Gabriel). II.

Durancy (Franois Fieuzal, dit). I.

Durancy (Franoise-Marine Dessuslefour, dite Darimath, dame). I.

Durancy (Madeleine-Cleste Fieuzal, dite), fille des prcdents. II.

Durand (M.). ami de Mme Harenc et de Marmontel. II.

Durant, camarade de Marmontel. I.

Duras (Emmanuel-Flicit de Durfort, duc de). I, II, III.

Duras (Louise-Henriette-Philippine, marquise, puis duchesse de). II.

Durif, camarade de Marmontel. I.

Duruey (Joseph), ancien receveur gnral. III.

Du Tillet (Guillaume-Louis), vque d'Orange. III.




Edgeworth de Firmont (L'abb). III I.

Egmont (Jeanne-Sophie-Louise-Armande-Septimanie de Richelieu, comtesse
d'). II.

_Egyptus_, tragdie, par Marmontel. I.

Eue, vainqueur de la Bastille. III.

lisabeth (Madame). III.

_Encyclopdie_ (Supplment  l'). II.

_pitre aux potes_, par Marmontel. II.

prmnil (Jean-Jacques Duval d'). III.

_Esquille_ (Collge de l'),  Toulouse. I.

Estrades (lisabeth-Charlotte Huguet de Smonville, comtesse d'). II.




_Fausse Magie (la)_, opra-comique, paroles de Marmontel, musique de
Grtry. II.

Favart (Marie-Justine-Benote Cabaret-Duronceray, dame). I.

Favier (Jean). I.

Filleul (Marie-Catherine-Irne du Buisson de Longpr, dame). II.

Flavacourt (Fr.-Marie de Fouilleuse, marquis de). I.

Flamarens (Mme de). III.

Flammermont (M. Jules), cit. III.

Flesselles (Jacques de). III.

Fleurieu (Jacques-Annibal et Marc-Antoine-Louis Claret de). II.

Fleury (Le bailli de). I.

Fleury (Andr-Hercule, cardinal de). I.

Fontenelle (Bernard Le Bovier de). I.

Forest (L'abb). I.

Foulon (Joseph-Franois). III.

Fourqueux (Bouvard de). III.

Francastel (Marie-Pierre-Adrien). III.

Frdric II, roi de Prusse. I, II.

Frtau de Saint-Just (Emmanuel-Marie). III.

Friesen (Henri-Auguste, comte de). I.




Gagny. V. Blondel de Gagny.

Gaillard (Gabriel-Henri). III.

Galiani (L'abb Ferdinand). II.

Gallet, picier et convive du Caveau. II.

_Garches_ (Seine-et-Oise). II.

_Garges_. V. Garches.

Garville, ami de Mlle Clairon. II.

Gatti (Angelo). II.

Gaucher (Mme Louise, dite Lolotte, plus tard comtesse d'Hrouville). I.

Gaulard (Catherine-Suzanne Josset, dame). II.

Gaulard, fils de la prcdente. II.

Gaussin (Jeanne-Catherine Gaussem, dite). I.

Genson, vtrinaire. II.

Geoffrin (Marie-Thrse Rodet, dame). I, II.

Germani. V. Necker (Louis).

Gevigland (Nol-Marie de). II.

Gilbert de Voisin (Pierre), ancien prsident  mortier au Parlement de
Paris. III.

Gilly, directeur de la compagnie des Indes. I.

Gisors (Comte de). II.

_Gloire (La) de Louis XIV, perptue dans le roi son successeur_, pome
par Marmontel. I.

Godard (Jacques). III.

Goutelongue, promoteur de l'archevch de Toulouse. I.

Grandval (Franois-Charles Racot de). I.

Grtry (Andr-Ernest-Modeste). II.

Grimm (Frdric-Melchior). I.

Guiffrey (M. Jules), cit. I.

_Guirlande (La), ou les Fleurs enchantes_, ballet, musique de Rameau,
paroles de Marmontel. I.

Gustave III, roi de Sude. II, III.




Harenc (Mme). I.

Harenc de Presle. I.

Helvtius (Claude-Adrien). I, II.

Hnault (Charles-Jean-Franois). II.

_Henriade (La)_, de Voltaire, prface par Marmontel. I.

_Hraclides (Les)_, tragdie, par Marmontel. I.

Hrouville (Antoine de Ricouard, comte d'). I.

Hrouville (Mme d'). V. Gaucher.

Hertzberg (Comte de). II.

Holbach (Paul-Henri Thiry, baron d'). I, II.

Honorat (Dom). III.

Houdetot (lisabeth-Sophie-Franoise de La Live, comtesse d'). II, III.

Huber (Jean). II.

Hume (David). II.

_Huron (Le)_, opra-comique, paroles de Marmontel, musique de Grtry.
II.




_Incas (Les)_, par Marmontel. II.

_Irne_, tragdie, par Voltaire. III.




Jaucourt (Louis, chevalier de). II.

Jlyotte (Pierre). I.

Joly de Fleury (Jean-Franois). III.

Juign (Ant.-lonore-Lon Leclerc de), archevque de Paris. III.

Jullien (M. Ad.), cit. I.




Kaunitz (Wenceslas-Antoine, comte de Rietberg, prince de). I.




La Borde (J.-B. Benjamin de). III.

Laborie (Antoine-Athanase Roux de). III.

La Briche (Adlade-Edme Prvost, dame de La Live de). III.

La Brure (Charles-Antoine Le Clerc de). II.

Lacome (Mlle). I.

La Fayette (M.-J.-P. Roch-Yves-Gilbert Motier, marquis de). III.

La Fert (Denis-Pierre-Jean Papillon de). II.

La Garde (Philippe Bridard de). II.

La Harpe (Jean-Franois de). III.

Lally-Tolendal (Trophime-Grard, comte de). III.

Lambesc (Charles-Eugne de Lorraine-d'Elbeuf, prince de). III.

Lamoignon (Chrtien-Franois II de). III.

_Languedoc_ (Canal du). II.

Lantage (M. de). II.

Lany. I.

La Popelinire (Alexandre-Jean-Joseph Le Riche de). I, II.

La Popelinire (Thrse des Hayes, dame Le Riche de). I.

La Roche-Aymon (Charles-Antoine de), archevque de Toulouse. I.

La Rochefoucauld de Roye (Frdric-Jrme de), archevque de Bourges. I.

La Ruette (J.-L.). II.

La Ruette (Mme). II.

La Sablire (M. de). II.

La Rue (_Sermons_ du P. de). I.

La Tour (Maurice-Quentin de). II.

_La Tour_ (Chteau de), appartenant  Mme de Sran. II.

Latour. V. Delatour.

Lattaignant (Gabriel-Charles, abb de). I.

Launey (Bernard-Ren Jourdan de), gouverneur de la Bastille. III.

La Ville (L'abb Jean-Ignace de). II.

Lavirotte (Louis-Anne de). I.

Le Bon (Joseph). III.

L'cluze, dentiste et acteur de l'Opra-Comique. II.

Le Fvre (L'abb), docteur de Sorbonne. II.

Le Franc de Pompignan (Jean-Jacques, marquis). II.

Le Franc de Pompignan (Jean-Georges), vque du Puy et archevque de
Vienne. III.

Le Grand de Saint-Ren. III.

Le Kain (Henri-Louis Cain, dit). II.

Lemierre (Antoine-Martin). II.

Lemoyne (Jean-Baptiste). II.

Le Noir (Jean-Charles-Pierre). III.

Lopold II, empereur d'Autriche. III.

Le Roy (Julien-David). II.

Lespinasse (Julie-Jeanne-lonore Lespinasse, dite de). I, II.

Lessart. V. Valdec.

_Limoges_ (vque de). V. Cotlosquet.

Linars (Claude-Anne, comte de). I.

Linars (Annet-Charles, marquis de). I.

Linguet (Simon-Nicolas-Henri). II.

Lolotte. V. Gaucher.

Lomnie de Brienne (tienne-Charles), archevque de Toulouse. II, III.

Lorry (Michel-Franois Couet du Vivier de). III.

L'Osilire (M. de). I.

Losme-Salbray (De), major de la Bastille. III.

Louis XV. II.

Louis de France, dauphin. II.

Louis XVI. II, III.

Lowendal (Ulric-Frdric Woldemar, comte de), marchal de France. I.

L. P*** (Mme de). II.

Lubersac (J.-B. Joseph de), vque de Chartres. III.

_Lucile_, opra-comique, paroles de Marmontel, musique de Grtry. II.

Luxembourg (Le duc de). III.




Magon de La Balue (J.-B.), ngociant. III.

Mailubois (Yves-Marie Desmarets, comte de). II.

Mairan (J.-J. Dortous de). I, II.

Malesherbes (Chrtien-Guillaume de Lamoignon de). III.

Maleseigne (M. de). II.

Malfilatre (Jacques-Ch.-L. Clinchamp de). II.

_Malmaison (La)_, proprit de Mme Harenc. II.

Maloet (Dr P.-L.-M.). I.

Malosse (Le P. Jacques-Antoine), jsuite. I.

Malouin (Paul-Jacques). II.

Maniban (Jean-Gaspard de), prsident au parlement de Toulouse. I.

Manuel (Pierre). III.

Marbeuf (Yves-Alexandre de), vque d'Autun. II.

Marchais (lisabeth-Josphe de Laborde, baronne de), plus tard comtesse
d'Angiviller. II.

Margueritte (J.-A. Teissier, baron de). III.

Marie-Antoinette. II, III.

Marie-Josphe de Saxe, dauphine de France. II.

Marigny (Abel-Franois Poisson, marquis de). I, II.

Marigny (Marie-Franoise-Julie-Constance Filleul, marquise-de), femme du
prcdent. II.

Marivaux (Pierre Carlet Chamblain de). I, II.

Marmontel (Mme), femme de l'auteur. V. Montigny (Mlle Leyrin de).

Massillon (_Sermons_ de Jean-Baptiste). I.

Masson (M. Frdric), cit. II.

Maurepas (Jean-Frdric Phlypeaux, comte de). III.

Maurepas (Mme de). III.

_Mauriac_ (Collge de). I.

Maury (Jean-Siffrein, abb). III.

Maury (L'abb), cur de Saint-Brice, frre du prcdent.

_Mnars_ (Chteau de). II.

Mercy-Argenteau (Florimond-Claude, comte de). I.

Mirabeau (Louis-Antoine Riquetti, chevalier de). I.

Mirabeau (Victor Riquetti marquis de), dit l'_Ami des hommes_. I.

Mirabeau (Gabriel-Honor Riquetti, marquis de). III.

Miray, aide-major de la Bastille. III.

Miromnil (Armand-Thomas Hue de). III.

Monclar (J.-P.-Fr. de Ripert de). II.

Moncrif (Franois-Augustin Paradis de). II.

Monet (Jean). I.

Monsieur. V. Provence (Comte de).

_Montauban_ (Acadmie des belles-lettres, ou Socit littraire de). I.

Montesquieu (Charles de Secondat, baron de). I.

Montgaillard (Marquis de). I.

Monticourt. II.

Montigny (Mme Leyrin de), soeur de Morellet, et belle-mre de Marmontel.
II, III.

Montigny (Mlle Marie-Adlade Leyrin de), fille de la prcdente et
femme de Marmontel. II, III.

Montmorin Saint-Herem (Armand-Marc de), III.

Montull (Jean-Baptiste-Franois de). II.

Montull (Mme de). II.

Mora (Pignatelli, marquis de). II.

Morellet (L'abb Andr). II, III.

Morin, rptiteur au collge de Toulouse. I.




Narbonne-Lara (Comte Louis de). III.

Navarre (Marie-Gabrielle Hvin de). I.

Necker (Jacques). III.

Necker (Sophie Curchod de Nasse, dame), femme du prcdent. III.

Necker (Louis), dit de Germani, frre et beau-frre des prcdents. III.

Nicolai (Famille de). III.

Nolhac (Le P.), jsuite. I.




_Observateur littraire (L')_, journal fond par Marmontel et Bauvin. I.

Odde, camarade, et plus tard beau-frre de Marmontel. I, II, III.

Odde (Mme), soeur de Marmontel et femme du prcdent. II, III.

_Ode  la louange de Voltaire_, par Marmontel. II.

Olivet (L'abb Joseph Thoulier d'). II.

Orlans (Louis-Philippe-Joseph, duc d'), plus tard Philippe-galit.
III.

_Ormes_ (Chteau des), proprit de la famille d'Argenson. II.

Ormesson (Henri-Franois Lefvre d'). III.

Orry (Philibert), marquis de Fulvy. I.




Paar (Comte de). I.

Panard (Charles-Franois). II.

Panckoucke (Charles-Joseph). II.

Parrenin (Le P. Dominique). II.

Pattulo, Irlandais. II.

Paulmy (Marc-Antoine-Ren de), marquis d'Argenson. II.

Pelletier, fermier gnral. II.

_Pnlope_, opra, paroles de Marmontel, musique de Piccini. III.

Person, lieutenant des invalides de la Bastille. III.

Ption (Jrme). III.

Piccini (Nicolo). II, III.

Pompadour (Jeanne-Antoinette Poisson, dame Lenormant d'tioles, marquise
de). I, II.

Portail (Jacques-Andr). II.

Provence (Louis-Xavier, comte de). III.

Poultier de Nainville (Pierre), intendant de Lyon. II.

Prades (Jean-Martin, abb de). I.

Praslin. V. Choiseul.

_Pucelle (La)_, pome par Voltaire. II.

Pujalou, tudiant du collge Sainte-Catherine  Toulouse. I.

Puvign (Mlle). I.




Quesnay (Franois). II.




Radonvilliers (L'abb Claude-Franois Lizarde de). II.

Rameau (Jean-Philippe). I.

Raynal (L'abb Guillaume-Thomas). I, II.

Regewski (M.-M.). II.

Reynal (Jean). I.

Riballier (L'abb Ambroise). II.

Ribou. I.

Richelieu (Louis-Franois-Armand Du Plessis, duc de). I, II.

Rigal, avocat. I.

_Riom_ (Collge des Oratoriens de). I.

Robespierre (Maximilien-Marie-Isidore de). III.

Robinet (J.-B. Ren). II.

Rohan (Louis, prince et cardinal de). II.

Rohan (Marie-Sophie de Courcillon de Dangeau, duchesse de Pecquigny,
puis de). II.

_Roland_, opra, paroles de Marmontel, musique de Piccini. II, III.

Romme (Gilbert). III.

Roquelaure (Jean-Armand de Bossuejouls, comte de), vque de Senlis. II.

Roselly (Raisouche-Montet, dit). I.

Rosetti (Mlle), matresse de Papillon de La Fert. II.

Rousseau (Jean-Jacques). I, II, III.

Roussille (L'abb), de l'Acadmie d'Angers. II.

Roux (Augustin). II.

Rupin (M. Ernest), cit. I..




S*** [Sau...?] (Mlle). II.

Sabatier de Cabres (L'abb). III.

Saint-Amand, receveur gnral du tabac  Toulouse. II.

_Saint-Bonet_ (Corrze). I.

_Saint-Brice_ (Seine-et-Oise). III.

_Saint-Ferrol_ (Bassin de). II.

Saint-Florentin (Louis Phlypeaux, comte de), duc de La Vrillire. II.

_Saint-Germain_ (Eure). III.

Saint-Hilaire (Mlle), matresse de Blondel de Gagny. II.

Saint-Huberty (Anne-Antoinette Clavel, dite). III.

Saint-Lambert (Charles-Franois de), I, II, III.

Saint-Simon (_Mmoires_ du duc de). II.

_Sainte-Assise_ (Chteau de), appartenant  M. de Montull. II.

_Sainte-Barbe_ (Collge). III.

_Sainte-Catherine_ (Collge),  Toulouse. I.

Saldern (M. de), ministre de Russie. II.

Sartine (Antoine-Raymond-Jean-Gualbert, comte de). II, III.

Saurin (Bernard-Joseph). II.

Saxe (Hermann-Maurice, comte de), marchal de France. I.

_Scrupule (Le)_, conte, par Marmontel. II.

Seckendorf (comte de). I.

Sguier (Antoine-Louis). II.

Sguier (Jean-Franois). II.

Sran (Adlade de Bullioud, comtesse de). II.

Serilly (Ant. Megret de), ancien trsorier gnral de la guerre. III.

_Soliman II_, conte, par Marmontel. II.

Sombreuil (Charles-Franois Vrot, marquis de). III.

Soufflot (Jacques-Germain). II.

Sourdis (Ren-Louis d'Escoubleau, marquis de). I.

Stael-Holstein (Anne-Louise-Germaine Necker, baronne de). III.

Starhemberg (Georges-Adam, comte de). I.

Stuart (Mlle). II.

Suard (J.-B. Antoine). II, III.

_Sybarites (Les), ou Sybaris_ (troisime acte des _Surprises de
l'Amour_), paroles de Marmontel, musique de Rameau. I.

_Sylvain_, opra-comique, paroles de Marmontel, musique de Grtry. II.




Taboureau des Raux, contrleur gnral. III.

_Tancrde_, tragdie de Voltaire. II.

Target (Guy-Joseph). III.

Tencin (Claudine-Alexandrine Gufin, marquise de). I.

Terray (Labb Joseph-Marie). II, III.

Thermes de Julien,  Paris. I.

Thibouville (Henri de Lambert d'Herbigny, marquis de). I.

Thiriot (Nicolas-Claude). I.

Thomas (Antoine-Lonard). II, III.

Thouret (Jacques-Guillaume). III.

_Tournay_ (Chteau de), ou des _Dlices_. II.

Toury, camarade de Marmontel. I.

Tribou (Pierre). I.

Tronchet (Franois-Denis). III.

Talleyrand-Prigord (Charles-Maurice de). III.

Tallien (Jean-Lambert). III.

Turgot (Anne-Robert-Jacques). II, III.




Vaissire (L'abb). I.

Valarch, camarade de Marmontel. I.

Valdec de Lessart (J.-M. Antoine-Claude). I.

_Valenciennes_ (Nord). II.

Vanire (Le P. Jacques), jsuite. I.

Van Loo (Charles-Andr, dit Carle). I, II.

Van Loo (Anne-Antoinette-Charlotte Somis, dame), femme du prcdent. I.

Vaucanson (Jacques de). I.

Vaudesir (Georges-Nicolas Baudard de). II.

Vaudreuil (Comte de). III.

Vauvenargues (Luc de Clapiers, marquis de). I.

_Venceslas_, tragdie de Rotrou, retouche par Marmontel. II.

Vermenoux (Anne-Germaine Larrive, dame Girardot de). III.

Vernet (Joseph). II.

Verhulst (Gabriel-Franois-Joseph de). II.

Verrire (Marie Rinteau, dite). I.

Villars (Honor-Armand, duc de). II.

Villaumont. V. Bouret.

Villeroy (Duchesse de). II.

_Voix (La) des pauvres, ptre sur l'incendie de l'Htel-Dieu_, par
Marmontel. II.

Voltaire (Franois-Marie Arouet de). I, II, III.




Watelet (Claude-Henri). II.




_Zmire et Azor_, opra-comique, paroles de Marmontel, musique de
Grtry. II.





End of the Project Gutenberg EBook of Mmoires de Marmontel (Volume 2 of 3), by 
Jean-Franois Marmontel

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MMOIRES DE MARMONTEL ***

***** This file should be named 27773-8.txt or 27773-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/2/7/7/7/27773/

Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
This file was produced from images generously made available
by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
