Project Gutenberg's Les Contemporains, 5me Srie, by Jules Lematre

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Title: Les Contemporains, 5me Srie
       tudes et Portraits Littraires,

Author: Jules Lematre

Release Date: December 1, 2008 [EBook #27379]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTEMPORAINS, 5ME SRIE ***




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               NOUVELLE BIBLIOTHQUE LITTRAIRE

                       JULES LEMATRE

                  DE L'ACADMIE FRANAISE



                     LES CONTEMPORAINS

              TUDES ET PORTRAITS LITTRAIRES

                      CINQUIME SRIE





       Guy DE MAUPASSANT -- Andr THEURIET -- Marcel PRVOST
           Paul MARGUERITTE -- Gilbert AUGUSTIN-THIERRY
      douard ROD -- Stphane MALLARM --STANLEY -- GUILLAUME II
              DOM PEDRO -- RENAN -- BILLETS DU MATIN




                          PARIS
                ANCIENNE LIBRAIRIE FURNE
                 BOIVIN & Cie, DITEURS
              _3 et 5, rue Palatine_ (VIe)

   Tout droit de traduction et de reproduction rserv




LES CONTEMPORAINS

GUY DE MAUPASSANT[1]

         [Note 1: _Fort comme la mort_, chez Ollendorff.]


Je vous jure que ce n'est pas pour le vain plaisir de vous conter mes
petites affaires. Mais ce que j'ai  vous confier, on en peut tirer
une morale: vous y verrez  quelles prventions involontaires on est
expos, mme quand on travaille continuellement (comme je vous affirme
que je fais)  se maintenir l'esprit aussi libre que possible.

Laissez-moi donc vous dire l'histoire de mes impressions sur
Maupassant, et quand et comment je le lus pour la premire fois.

J'allais voir de temps en temps Gustave Flaubert  Croisset (c'tait
en 1880). Il parat que j'y rencontrai Maupassant un jour, au moment
o il repartait pour Paris. Maupassant l'affirme. Moi, je ne sais
plus, ayant la mmoire la plus capricieuse du monde. Mais je me
souviens nettement que Flaubert me parla avec enthousiasme de son
jeune ami et qu'il me lut, de sa voix tonitruante, une pice qui
figura, quelques mois aprs, dans le premier volume de Maupassant:
_Des vers._ C'tait l'histoire de deux amants qui se sparent, aprs
une dernire promenade  la campagne; lui brutal, elle dsespre et
muette. Je trouvai que ce n'tait pas mal: la mfiance que m'inspirait
l'admiration dbordante du vieux Flaubert m'empcha de voir que
c'tait mme trs bien.

Maupassant tait alors employ au ministre de l'instruction publique.
C'est l qu'un jour je lui fis visite de la part de son grand ami. Il
fut trs simple et trs doux (je ne l'ai jamais vu autrement). Mais il
se portait trs bien, un peu haut en couleur, l'air d'un robuste
bourgeois campagnard. J'tais bte; j'avais des ides sur le physique
des artistes. Puis,  cette poque dj, Maupassant n'prouvait aucun
plaisir  parler littrature. Je me dis: Voil un trs brave garon,
et je m'en tins l dans mon jugement.

Un an aprs, j'tais  Alger. Maupassant vint me voir, accompagn de
Harry Alis (l'auteur de _Petite ville_ et de ces fines et originales
tudes: _Quelques fous_). Maupassant continuait  avoir trs bonne
mine. _Les Soires de Mdan_ venaient de paratre, mais je ne les
avais pas lues, la douceur du ciel et la dlicieuse paresse du climat
ayant gliss en moi une certaine incuriosit des choses imprimes.
Quelqu'un m'avait dit que _Boule de suif_ tait drle: cela m'avait
suffi. Nanmoins, j'interrogeai poliment Maupassant sur ses travaux.
Il me dit qu'il tait en train d'crire une longue nouvelle, dont la
premire partie se passait dans un mauvais lieu et la seconde dans une
glise. Il me dit cela avec beaucoup de simplicit; mais moi, je
songeais: Voil un garon videmment trs satisfait d'avoir imagin
cette antithse. Comme c'est malin! Je la vois d'ici, sa machine:
moiti _Fille lisa_ et moiti _Faute de l'abb Mouret_. Toi,
j'attendrai pour te lire qu'il fasse moins chaud. Misrable que
j'tais! Cette nouvelle c'tait la _Maison Tellier_.

Et pendant deux ans encore, j'ignorai la prose de Maupassant. En
septembre 1884, je n'avais pas lu une ligne de lui. J'entendais dire
qu'il avait du talent, mais je n'prouvais pas le besoin d'y aller
voir.

Un jour enfin, tout  fait par hasard, _Mademoiselle Fifi_ me tomba
sous la main. Je l'ouvris du bout des doigts.  la troisime page, je
me dis: Mais c'est trs bien, cela!  la dixime: Mais c'est trs
fort! et ainsi de suite. J'tais conquis  Maupassant; je lus ce qui
avait paru de lui  cette poque, et je l'admirai d'autant plus que je
lui devais une rparation et qu'un peu de remords se mlait  cette
sympathie soudaine--et force.

Peu de temps aprs, je priais Eugne Yung de me laisser crire un
article sur les _Contes_ de Maupassant. Yung y consentit tout de
suite. Mais, comme il y a dans plusieurs de ces contes une extrme
vivacit de peintures et que la _Revue bleue_ est une honnte revue,
une revue de famille, Yung me recommanda la plus grande rserve. Je
n'obis que trop strictement  cette recommandation. Il me semble
aujourd'hui que je fus un peu ridicule, que j'excusai beaucoup trop
Maupassant, du moins dans mon exorde. Il est vrai que je me
rattrapais un peu dans le courant de l'article.

J'y distinguais la grivoiserie, chose basse et chtive, et la
sensualit, qui peut tre chose potique et belle. Et, en effet, nul
crivain ne justifie mieux que Maupassant cette distinction. La
grivoiserie implique la conscience d'un manquement  la pudeur: or il
semble que Maupassant ait toujours aussi compltement ignor cette
vertu-l qu'un faune dans les grands bois. Bonne ou mauvaise, je crois
que l'influence de Flaubert sur ses premires annes a t
considrable,-- cet gard et  quelques autres. De bonne heure le
gnreux ermite de Croisset, pensant bien faire, a d prendre  tche
de le dniaiser, de lui montrer les choses comme elles sont, de lui
enseigner sa philosophie brutale et sa misanthropie truculente.
Seulement cette vue farouche du monde s'accompagnait chez Flaubert de
lyrisme romantique. C'tait encore, chez lui, de la littrature. Le
disciple, plus calme et mieux quilibr que le matre, laissa le
romantisme et ne garda de cet enseignement que la sagesse purement
positiviste qui s'y trouvait contenue. Je ne pense pas que jamais
jeune homme ait jet sur le monde un regard plus clairvoyant, plus
tranquille et plus froid que Maupassant  vingt-cinq ans.

Ds le dbut il considre l'amour et les dmarches de l'amour du mme
oeil que le reste, comme des phnomnes tout aussi naturels (je crois
bien!), et que par suite on doit dcrire sans plus d'embarras ni de
trouble. Et tout de mme, comme il est jeune et qu'un sang de
campagnard, de chasseur et de marin coule dans ses veines, il laisse
voir assez frquemment une prdilection pour les tableaux
charnels,--soit qu'il porte en ces matires l'esprit du naturalisme
antique, ou l'amertume pessimiste qui est  la mode depuis vingt ans.
Peu s'en faut, dans ses commencements, qu'il ne se fasse une
spcialit de certains sujets et qu'il n'installe dans la maison
Tellier son principal sige d'observation.

 la mme poque, tous ses rcits expriment la philosophie la plus
simple, la plus directe et la plus ngative.  vrai dire, c'est le
nihilisme pur. La vie est mauvaise, elle n'a d'ailleurs aucun sens.
Nous ne savons rien et ne pouvons rien savoir, nous allons malgr nous
o nous mnent nos dsirs et les fatalits du dehors; puis la mort
finit tout. Rien de plus. (La proccupation de la mort est trs
sensible dans l'oeuvre de Maupassant.) Cette philosophie
rudimentaire, non pas vraie (je l'espre du moins), mais irrfutable,
qui a trs bien pu tre celle du premier anthropode un peu
intelligent et  laquelle les hommes les plus raffins des derniers
ges finiront peut-tre par revenir aprs un long circuit inutile;
cette philosophie que Maupassant a pris la peine de formuler dans un
de ses derniers volumes (_Sur l'eau_), est la froide source, secrte
et profonde, d'o venaient  la plupart de ses petits rcits leur cre
saveur. Cela, sans pdanterie, sans nul prtentieux effort--et
seulement parce qu'une tristesse sort des choses vues comme elles
sont.

Ses premiers romans se ressentent trs fort de cette conception. _Une
vie_ est l'histoire--un peu laborieusement conte, sous l'influence
encore proche de Flaubert--d'une pauvre crature sacrifie, qui
souffre par son mari, puis par son fils, et qui meurt. _Bel-Ami_ est
l'histoire--plus rapide et plus aise, conte plutt  la faon des
limpides romans du XVIIIe sicle--d'un joli homme de proie.
L'indiffrence de l'auteur parat d'ailleurs gale pour l'une et pour
l'autre; car la vie de celui-ci n'est, comme la vie de celle-l,
qu'une srie d'vnements produits par des forces fatales, et
fatalement enchans entre eux.

_Mont-Oriol_ me semble, dans l'oeuvre de Maupassant, un roman de
transition. Il y a, dans _Mont-Oriol_, quelque chose d'_Une vie_ et
quelque chose de _Bel-Ami_. C'est l'histoire d'une femme et d'une
jeune fille qui souffrent et d'un homme qui les fait souffrir; et
elles sont bonnes, et il n'est pas mchant, et tous sont
irresponsables, et tout cela est bien triste. Mais il est  remarquer
que _Mont-Oriol_ est dj un drame, non plus une biographie complte
comme les deux premiers romans de l'auteur, et que dj, vers la fin,
il y montre plus d'motion qu'il ne lui tait arriv jusque-l d'en
trahir. Et tout de suite aprs il nous donne _Pierre et Jean_, un
drame serr, une lutte courte et dchirante entre la mre coupable et
accuse et le fils inquisiteur et juge. Et je n'ai gure lu de pages
plus mouvantes que celles o la mre se confesse  l'autre fils, le
fils de l'amant.

Je ne saurais dire si c'est parce qu'il avait quitt le roman
biographique pour le roman-drame que l'auteur de _Bel-Ami_ a, dans ces
derniers temps, paru s'attendrir, ou si c'est au contraire parce que
l'exprience et les annes l'avaient attendri, qu'il s'est intress
davantage aux drames de la passion et qu'il a jug qu'une seule crise
dans une existence humaine pouvait faire le sujet de tout un livre:
mais le fait est que son coeur, on le dirait, s'est amolli et que la
source des larmes a commenc d'y jaillir. Et, en mme temps qu'il
apportait  la description des souffrances humaines un esprit plus
fraternel, plus attentif, plus inclin, Maupassant devenait chaste. Je
veux dire qu'il s'en tenait de plus en plus aux indications
essentielles, indispensables, sur les choses de l'amour physique, et
qu'il ne lui arrivait jamais plus de les dcrire pour elles-mmes:
soit ddaigneuse satit, soit dlicatesse secrte, close de ses
rcents attendrissements. Ce que je dis l, il est ais de le
constater dans ses deux derniers romans et jusque dans son dernier
volume de nouvelles: _la Main gauche_.

Ces changements imperceptibles (mais que je ne crois pourtant pas
inventer) se sont faits chez lui, fort heureusement, sans altrer en
rien le calme et la sret de son regard. C'est toujours la mme
lucidit infaillible, la mme prodigieuse facult de saisir dans la
ralit les traits significatifs, de ne saisir que ceux-l et de les
rendre sans effort. Cet esprit est un miroir irrprochable qui reflte
les choses sans les dformer, mais en les simplifiant, en les
clarifiant aussi, et peut-tre en faisant ressortir, de prfrence,
les liens de ncessit qui existent entre elles. Nulle affectation, ni
romanesque, ni raliste. Pas de casse-tte psychologique, peu de
commentaires des actions, et des commentaires limpides comme eau de
roche. Et qui sait si cette sobrit d'interprtation n'est pas
conforme  la vrit des choses? Une surface assez simple et des
dessous incomprhensibles, n'est-ce pas tout l'homme? Les psychologues
de profession s'vertuent  percer ces dessous, mais ne leur
arrive-t-il pas d'inventer, d'imaginer des nuances de sentiment et de
secrets mobiles d'action? pour le plaisir de les dfinir?...

Le rsultat, c'est que les rcits de M. de Maupassant intressent et
meuvent comme la ralit, et _de la mme faon_. Et c'est pourquoi on
peut l'admirer beaucoup sans trouver grand'chose de plus  en dire que
ce que j'en ai dit. Il offre trs peu de prise au bavardage de la
critique. (La critique, ah! Dieu, que j'en suis las!) Vous, mon cher
Bourget, vous avez un tas d'intentions et d'affectations; nul
romancier ne transforme plus compltement que vous la matire premire
de ses rcits; vous ajoutez votre esprit tout entier  chacune des
parcelles du monde que vous exprimez dans vos livres; vous vous donnez
un mal de tous les diables, vous fatiguez, vous exasprez; avec tout
cela vous contraignez  penser et l'on peut disserter sur vous
indfiniment. Mais qu'est-ce que vous voulez qu'on dise de ce conteur
robuste et sans dfauts, qui conte aussi aisment que je respire, qui
fait des chefs-d'oeuvre comme les pommiers de son pays donnent des
pommes, dont la philosophie mme est ronde et nette comme une pomme?
Que voulez-vous qu'on dise de lui, sinon qu'il est parfait--et fort
comme un Turc?

Je ne dirai donc qu'un mot de ce merveilleux livre: _Fort comme la
mort_. Car  quoi bon commenter--ft-ce ingnieusement--un texte
superbe et qui se suffit?

Le thme du roman, c'est, au fond, l'immense douleur de vieillir.
Dj, dans _Bel-Ami_, M. de Maupassant nous avait dit le supplice de
la femme qui n'est plus jeune et qui perd son dernier amant. Mais,
ici, le supplice parat plus cruel encore, tant plus profondment et
plus minutieusement dcrit, et les mes supplicies tant plus nobles
et plus tendres.

Le peintre Olivier Bertin frise la cinquantaine; son amie, la comtesse
Anne de Guilleroy, a quelque quarante ans. Leur liaison, trs douce et
trs solide, pourrait durer encore. Mais la comtesse rappelle sa fille
auprs d'elle; Annette a dix-huit ans: c'est le portrait vivant de la
comtesse; c'est elle-mme, comme elle tait jadis, quand Olivier la
rencontra. Comment Olivier se met  aimer la jeune fille sans le
savoir, et comment la comtesse s'en aperoit et prend le parti
dsespr d'en avertir son ami; comment Bertin souffre d'aimer cette
enfant--lui, un vieil homme--et comment la comtesse souffre de n'tre
plus aime de ce vieil homme parce qu'elle n'est plus une jeune femme;
la lutte d'Olivier contre cette passion insense et de la comtesse
contre les premires fltrissures de l'ge; et comment la jeune fille
traverse tout ce drame (qu'elle a dchan) sans en souponner le
premier mot; et comment enfin les deux vieux amants assistent,
impuissants, au supplice l'un de l'autre, jusqu' ce qu'Olivier se
rfugie dans une mort  demi volontaire: voil tout le roman. Je n'en
sais pas de plus douloureux.

Ce qui est remarquable, c'est que ce drame, de donne romanesque (par
le caractre absolument exceptionnel de la situation et de
quelques-uns des sentiments), M. de Maupassant le dveloppe par les
procds du roman raliste. Cette trange histoire, nous en touchons
du doigt la vrit, jour par jour, heure par heure. M. de Maupassant,
plusieurs fois de suite, a accompli avec srnit ce tour de force de
marquer, dans chacun des innombrables incidents de la journe la plus
unie, les progrs lents de la passion et de la douleur dvoratrices au
coeur d'Olivier et d'Anne.

Il y a l, continuellement, un choix de circonstances extrieures,
toutes des plus naturelles et toutes singulirement expressives, par
lesquelles on se sent si bien envelopp que l'on a, aussi intense que
possible, l'impression de la vie relle,--et cela, je le rpte, sur
une donne exceptionnelle jusqu' l'invraisemblance. La sret
d'observation du conteur est telle que, cette invraisemblance, il la
fait comme rentrer de force dans le courant vulgaire des choses... Eh!
oui, on mange, on boit, on bille, on travaille, on fait ce que font
les autres, on est comme tout le monde, on n'a rien d'extraordinaire:
et on meurt de dsespoir et d'amour; on meurt d'une passion fatale
comme les passions de tragdie. C'est ainsi, cela arrive, pas souvent,
mais cela arrive, en vrit, et peut-tre tout prs de nous.

C'est  cause de ces patientes prparations des trois cents premires
pages que les cinquante dernires sont si trangement mouvantes. Nous
avons vu, minute par minute, ce que souffrent Anne et Olivier; quand
ces deux souffrances se rencontrent et s'avouent, cela est
dchirant,--et d'autant plus que chacun d'eux sait le martyre de son
compagnon et qu'ils se font mutuellement piti. La suprme entrevue
des deux torturs arrive  un tel degr d'motion qu'il n'y a rien par
del, ou pas grand'chose: tant le sentiment des obscures fatalits
humaines y est douloureux et accablant!

Pas de conclusion. C'est la vie. Chercherons-nous des objections?
Dirons-nous qu'Olivier est un grand fou, qu'il est des passions qu'on
s'interdit  son ge, que la comtesse (plus excusable, d'ailleurs) n'a
qu' s'abriter en Dieu, que tout a une fin, qu'il faut savoir
vieillir, accepter l'invitable, et que ceux-l ptissent justement
qui vont contre les volonts de la nature? Mais la draison mme est
dans la nature, et dans la nature aussi les pires folies de l'amour,
de l'odieux amour! Maupassant ne juge ni ne condamne. Il regarde et il
raconte.

Il regarde si bien que je ne puis douter de la vrit de son livre
(lequel porte en lui-mme le tmoignage de cette vrit); et il
raconte si bien que, l'ayant lu voil trois semaines, j'ai encore le
coeur serr en y songeant.




ANDR THEURIET[2]

         [Note 2: _L'Amoureux de la prfte_, par Andr
         Theuriet.--Charpentier, diteur.]


Sverin Malapert, c'est un peu Fortunio. Il est petit employ de
prfecture, comme Fortunio est clerc de notaire. Il est amoureux de la
prfte, comme Fortunio est amoureux de la belle notairesse; et, comme
Fortunio, il est tendre, naf et capable d'un dvouement absolu.
Seulement, Fortunio est un clerc de notaire du pays bleu. Il ne porte
point de tricot, ni de mauvaise jaquette use aux coudes et luisante
au collet. Mme le pote nous dit qu'il est de bonne famille et que
ses parents ont du bien. Le pauvre Sverin, lui, n'est qu'un pauvre
diable... Lisez cette page. Si vous n'tes, d'aventure, que le fils de
tout petits bourgeois de province, elle vous attendrira:

     Le logis des Malapert tait troit comme la vie qu'on y menait,
     pauvre comme la bourse de l'ancien agent voyer... Dans cette
     demeure froide et nue, on vivait parcimonieusement et
     solitairement. Point de servante; une femme de mnage venait
     seulement deux heures chaque matin pour faire le gros ouvrage.
     Mme Malapert prparait elle-mme les repas. On djeunait de caf
     au lait; on dnait  midi d'un potage, d'un plat de viande et
     d'un lgume, et le soir,  huit heures, on soupait des restes du
     dner et d'une salade. Rarement un extra, plus rarement encore un
     dner en ville. Le rigide M. Malapert, ayant pour principe qu'on
     ne doit jamais accepter ce qu'on ne peut pas rendre, refusait
     impitoyablement toute invitation. De loin en loin seulement, en
     hiver, quelque voisin venait jouer au piquet ou  la brisque.
     Alors on tirait de l'armoire une bouteille de _fignolette_,
     liqueur fabrique avec des vins doux et des pices, et l'on
     mangeait des marrons rtis sous la cendre. On ne se ruinait pas
     en toilette: Mme Malapert prolongeait pendant cinq ou six annes
     la dure de ses robes et de ses chapeaux; M. Malapert portait en
     semaine un habit-veste de gros drap et un gilet de laine
     tricote; pour les grands jours, il avait une redingote noire
     dont il ne voyait pas la fin. La garde-robe de Sverin tait
     des plus lmentaires. Mme Malapert avait des doigts de fe pour
     rapetasser et rallonger les vieux vtements, et, bien que son
     amour-propre en souffrt, le jeune homme devait se contenter de
     grosses chemises lessives  la maison et de chaussettes
     tricotes par sa mre...

Moi, des pages comme celles-l me ravissent. Elles pntrent mieux en
moi que les plus tendres lgies des potes. Car l'lgie est
aristocrate et supprime les dures conditions de la vie relle. Et les
romans romanesques en font autant. Je ne sache pas de livres qui, plus
souvent que ceux de M. Theuriet, aient raviv en moi les chres
impressions d'enfance. George Sand nous a montr des gentilshommes
ruraux et des filles nobles vivant d'une vie campagnarde; et M. mile
Pouvillon, des paysans  demi conscients, tout pareils  leurs btes
et comme absorbs et fondus dans la nature environnante. Mais M. Andr
Theuriet est assurment le meilleur peintre, le plus exact et le plus
cordial  la fois, de la petite bourgeoisie franaise, mi-citadine et
mi-paysanne; et, comme cette classe sociale est la force mme de la
nation, comme elle lui est une rserve immense et silencieuse
d'nergie et de vertu, les romans si simples de l'auteur des _Deux
Barbeaux_ deviennent par l trs intressants; ils prennent un sens et
une porte; peu s'en faut qu'ils ne me soient vnrables. Oh! la
sainte conomie de nos mres, leurs prodiges de mnagres
industrieuses, et l'troitesse svre du foyer domestique! C'est cette
parcimonie mme qui donnait tant de ragot aux moindres semblants de
vie plus aise, aux petites douceurs exceptionnelles, aux crpes du
carnaval, aux cadeaux modestes du premier de l'an, aux deux sous des
jours d'assemble! Et cette parcimonie avait sa noblesse: car elle
n'tait, aprs tout, que l'expression d'un dsir et d'un besoin de
dignit extrieure. Que dis-je? Elle avait toute la beaut du
sacrifice dsintress: car cette vie n'tait si troitement ordonne
que pour permettre au fils,  l'hritier, de connatre un jour une
forme suprieure et plus lgante de la vie. C'est la condition mme
de l'ascension des humbles familles. Et plus tard, sans doute, les
enfants venus  Paris, et y ayant pris d'autres habitudes, peuvent
sourire de cette mesquinerie campagnarde; mais c'est  elle pourtant,
c'est  leur enfance  la fois indigente et tendrement choye qu'ils
doivent leur persistante fracheur d'impression et cette sensibilit
qui les a faits artistes ou crivains. Et, pour en revenir  Sverin
Malapert, si la vie et t plus large dans la petite maison de
l'ancien agent voyer, il n'et pas eu tant de plaisir  gagner, prs
du grenier, la petite pice, donnant sur les vignes, qui lui servait
de dortoir et de cabinet de travail, et l,  relire ses potes
favoris et  rver tout son sol. Et il est vraisemblable aussi que
c'est la secrte dignit dont s'inspire l'ingnieuse conomie de maman
Malapert qui se tourne, chez le pauvre petit employ, en hrosme
sentimental.

Car, je l'ai dit, Sverin est aussi fou que Fortunio. Ds que Mme de
Grandclos, la nouvelle prfte, apparat; ds qu'il a vu se promener,
dans le jardin de la prfecture, cette jolie Parisienne dont la grce
savante lui est une rvlation, il l'aime  en mourir et il lui
appartient absolument. Un hasard le rapproche de son idole: M. le
prfet l'ayant pris pour secrtaire particulier, Sverin voit tous les
jours Mme la prfte et lui fait quelquefois la lecture dans le petit
pavillon du jardin. Il est parfaitement heureux. Mais il parat que
l'adorable femme a un pass un peu trouble. Un mchant drle de
journaliste, Peyrehorade, qui s'en trouve inform, veut la
contraindre, par des menaces,  devenir sa matresse. Sverin
surprend leur entretien; et, comme rien ne saurait diminuer sa passion
(qu'importe ce qu'elle a fait, puisqu'il l'aime?), il se propose comme
champion  la dame de ses penses, qui, aprs quelques faons,
l'envoie avec srnit  une mort possible. Il va donc provoquer
Peyrehorade dans un caf et ne russit qu' se couvrir de ridicule.
Alors il va guetter son ennemi au bord d'un canal, le provoque de
nouveau et, comme il refuse de se battre, le fait, d'un vigoureux coup
de poing, rouler dans l'eau profonde. Il s'y jette aprs lui pour l'en
retirer. Mais il n'est sauv lui-mme qu' grand'peine. Consquence:
une fivre crbrale. Au moment o il commence  aller mieux, Mme la
prfte entre dans sa chambre, lui dit: Grand merci, et lui annonce
qu'elle part pour un voyage de quelques semaines. Elle ne reparat
plus, son mari ayant t nomm secrtaire gnral dans quelque
ministre; mais, pour tmoigner sa reconnaissance  son sauveur, elle
lui fait donner une bonne perception,--au milieu des bois. On l'y
oublie; il s'y abrutit lentement, et reste garon.

     Ainsi les annes se succdrent, oisives, ennuyes, monotones.
     L'ge venait, les cheveux noirs de Sverin grisonnaient, son
     imagination se strilisait, et son esprit, autrefois si vif,
     s'atrophiait. Il n'entendait plus parler de Mme de Grandclos, et
     il ne s'en attristait plus...

     Maintenant il est vieux, il a pris sa retraite, et, encore que
     rien ne le retienne plus en Touraine, il n'a pas quitt
     Montrsor, o il continue le mme train de vie insipide et
     inutile. Parfois, lorsqu'il se regarde dans un miroir, et qu'il
     voit se reflter dans la glace cette figure ride et vieillotte,
     ce dos vot, ces yeux ternes et ces lvres chagrines, il a peine
     lui-mme  reconnatre dans ce personnage dessch et dcrpit le
     Sverin d'autrefois,--le svelte jouvenceau exalt, tendre et
     romanesque, qui marchait d'un pas si allgre sous les acacias en
     fleur de la rue du Baile, et qu'on avait surnomm  Juvigny
     l'amoureux de la prfte.

Telle est cette simple histoire, moins belle, mais plus mlancolique
que celle de Fortunio, qui du moins fut aim de celle pour qui il
avait voulu mourir.

Je ne vous cacherai point cependant que M. Andr Theuriet a crit des
romans plus parfaits, plus riches en peintures humaines et en
descriptions rustiques, que _l'Amoureux de la prfte_. J'aurais mieux
aim que ce ft _Pch mortel_ ou _Amour d'automne_ qui me fournt
l'occasion de vous parler un peu de ce sincre et cordial crivain.
Mais, qu'importe, aprs tout? En lisant son dernier livre, je me
ressouviens confusment des autres. Son oeuvre entire m'apparat
comme un vaste morceau de campagne, avec des rivires entre des pentes
boises, des forts de sapins, des vergers, des fermes, des villages
et les ruelles montantes de quelque vieille petite ville... Et je me
dis: Qu'il y fait bon!

Je ne sais pas s'il n'y aurait point par hasard de plus savants
artistes que M. Theuriet, mais je sais que nul n'aime les champs d'un
meilleur coeur; qu'il y a, dans un trs grand nombre de ses pages, une
douceur qui s'insinue en moi, et qu'il me fait adorer la terre natale.
Il excelle  nous faire voir des coins, qui restent dans le souvenir
et o l'on voudrait vivre. J'ai peu de mmoire, et je n'ai point relu
depuis longtemps la plupart de ses romans; et pourtant je revois, avec
une grande nettet, tel verger dans le _Mariage de Grard_, telle
vieille maison bourgeoise dans _Tante Aurlie_, tel sentier  travers
bois dans _Pch mortel_; tel banc sous les grands arbres o un beau
garon et une jolie dame mangent des cerises, dans _le Fils Maugars_;
tel champ o l'on fane, dans _Madame Heurteloup_; et chaque fois je
songe: Que ne suis-je l!--Je sais que nul romancier, pas mme
George Sand, n'a su mler aussi troitement la vie des hommes et la
vie de la terre sans absorber l'une dans l'autre; ni mieux entrelacer
l'histoire fugitive des passions humaines et l'ternelle histoire des
saisons et des travaux rustiques.--Je sais aussi que rien n'est plus
charmant que ses jeunes filles; car, tandis que la campagne les fait
simples et saines, la solitude les fait un peu rveuses et capables de
sentiments profonds.--La solitude, soit aux champs, soit dans les
petites villes silencieuses, nul n'a mieux vu que M. Theuriet comme
elle agit sur les mes et les faonne. Relisez _Seule_ et
_Mademoiselle Guignon_, ces deux excellents rcits. Nul n'a mieux
peint les solitaires, les vieux originaux, vivant aux champs ou
dans les bois, o s'endorment les chagrins, o les manies se
dveloppent en libert, o s'enracinent les ides fixes. Rappelez-vous
ses veuves, ses vieux gentilshommes, ses vieilles filles et ses vieux
garons, Mme Heurteloup, tante Aurlie, M. Nol, les deux Barbeaux, et
combien d'autres! Toutes les varits modernes du vieillard de
Tarente,

  ... _Sub bali memini me turribus altis
  Corycium vidisse senem_...

vous les trouverez dans l'oeuvre de M. Theuriet, qui est en effet, ne
vous y trompez pas, un pote virgilien.




PAUL CHALON[3]

         [Note 3: _Nouvelles_, par Paul Chalon.--Lemerre, diteur.]


Vous rappelez-vous deux ou trois nouvelles trs distingues, parues il
y a quelques annes dans la _Revue bleue_ et signes Paul Chalon?
L'auteur tait un jeune homme de beaucoup de coeur et d'esprit, qui
avait su inspirer  notre cher directeur Eugne Yung une vive
sympathie, et qui mourut peu aprs,  vingt-sept ans, Mme Paul Chalon
vient de runir en volume les essais de son mari[3]. Je les ai relus
avec plaisir, et non sans attendrissement.

Je me rappelle ceux de mes amis,  moi, qui sont morts  vingt ans et
qui resteront,  cause de cela, les plus aims. Vous avez d le
remarquer: ceux de nos compagnons de jeunesse qui nous ont t enlevs
dans leur printemps, ce sont presque toujours les meilleurs et les
mieux dous, ceux dont nous attendions le plus, ceux  qui nous
croyions du gnie. Nous joignons, dans notre souvenir,  ce qu'ils ont
t, ce que nous sommes srs qu'ils auraient fait s'ils avaient vcu.
Qui dira ce qu'et fait Henri Regnault? Qui dira ce qu'et fait Adrien
Juvigny? Les plus belles oeuvres d'art et les plus beaux livres, ce ne
sont peut-tre pas ceux que nous avons, mais ceux qui devaient sortir
de l'me de tous ces jeunes morts. Sans doute ils achvent leur tche
ailleurs. _Si quis piorum manibus locus_, nous retrouverons cet art et
cette littrature d'outre-tombe, qui seront la joie du paradis qu'il
est permis de rver. Un Dieu moissonne les adolescents de gnie et les
belles jeunes filles, afin que ses lus soient un jour rjouis par
leur beaut et par leurs chants; et le printemps ternel sera fait de
ces printemps humains brusquement interrompus... Je livre cette ide
consolante et draisonnable  quelque pote spiritualiste.

Revenons au livre posthume de Paul Chalon. Il y a dans _les
Violettes_, une jeunesse et une fracheur de sentiment tout  fait
charmantes... Nous sommes pleins de bienveillance pour les morts que
nous avons connus et aims. Nous les transfigurons sans y prendre
garde. De loin, leur jeunesse parat plus fleurie, plus avide de vie
et de lumire,--parce qu'ils ne jouissent plus du soleil; et leur
tendresse parat plus tendre,--parce que leur coeur ne bat plus. Nous
nous disons: Quoi donc! ils taient ainsi? Et c'est comme si nous
les dcouvrions.

Mais, parmi d'autres pages o, sous une forme encore hsitante, se
trahissent une me douce et chaude et un esprit ingnieux, je vous
recommande particulirement les _Deux gendarmes_. Cela n'est point
parfait, assurment; mais cela est simple, franc et tragique. Le
tableau de ce duel au sabre, de ce duel  mort, dans une curie close,
derrire la croupe des lourds chevaux et sous la lumire fantastique
d'une lanterne, n'est point d'une imagination mdiocre. Il est triste
que cette imagination soit teinte; il est triste que tout passe;--et
il est triste que nous ne puissions mme pas concevoir un monde o
rien ne passerait.




MARCEL PRVOST

ET

PAUL MARGUERITTE


Je voudrais vous parler un peu de deux romans presque galement
distingus,  ce qu'il me semble, par des qualits diverses:
_Mademoiselle Jaufre_, de M. Marcel Prvost, et _Jours d'preuve_, de
M. Paul Margueritte, et vous indiquer brivement ce qui, dans chacun
de ces livres, m'a paru particulirement sincre et personnel, m'a
donn l'impression de quelque chose de non encore lu, ou tout au moins
de non ressass. Impression rare en ce temps de production
surabondante et banale, de demi-habilet courante et d'imitation
universelle.


I.

Ainsi, je passerai vite sur les cent vingt premires pages de
_Mademoiselle Jaufre_[4], o nous sont conts (avec art, je le sais,
et parfois avec posie) l'idylle des amours enfantines de Louiset et
de Camille dans le grand parc abandonn, puis le dpart de Louiset,
puis l'adolescence paresseuse, inerte, solitaire de la belle Camille
chez son pre le docteur Jaufre. Je passerai aussi sur des
descriptions, faites cent fois, des moeurs de petite ville et sur les
conversations des abonns du cercle de Tonneins. Ce qui me dsole, ce
qui fait que je n'ouvre presque jamais sans ennui ni dfiance les
romans qui m'arrivent par paquets, c'est que je suis toujours sr d'y
trouver des parties entires que je connais d'avance, des
dveloppements qui peuvent tre de la bonne ouvrage, mais qui sont 
tout le monde, qui m'coeurent parce qu'il me semble que je les aurais
moi-mme crits sans effort, et que je voudrais voir rduits 
l'essentiel,  des notes brves et comme mnmotechniques... Dans une
littrature aussi vieille que la ntre, il y a ncessairement des
sortes de lieux communs du roman. Et sans doute on ne peut pas
toujours les viter, mais il ne faut jamais s'y tendre...

         [Note 4: _Mademoiselle Jaufre_, par Marcel Prvost.--Lemerre,
         diteur.]

Et maintenant voici par o le rcit de M. Marcel Prvost m'a retenu et
intress.

Le docteur Jaufre est un philosophe, un original, un esprit
systmatique. Il a sur les femmes les ides de Schopenhauer. Il les
considre comme des tres infrieurs et charmants, dont la seule
mission est de conspirer aux fins de la nature et, par l'attrait
qu'elles exercent sur l'homme, d'assurer la perptuit de l'espce.
Il rduit donc au _minimum_ l'ducation de Camille.

     ... Il s'agissait de favoriser avant toute chose le
     dveloppement physiologique de l'enfant, surtout au passage
     prilleux de la pubert; il fallait, en un mot, la rendre capable
     d'tre pouse et d'tre mre. Pour le dveloppement de l'esprit,
     un enseignement lmentaire suffirait... Quant  la morale
     fminine, Jaufre la trouvait rsume dans l'horreur du mensonge,
     le dsir du mariage et le culte du foyer: ce qu'avaient eu sa
     mre et sa femme. Il oubliait leur foi religieuse. Ainsi
     faonne, pensait-il, une femme ne peut devenir coupable que par
     l'insouciance ou l'infidlit du mari.

Qu'en arrive-t-il? La belle Camille, qui n'est qu'un joli et tendre
animal, d'une douceur toute moutonnire et passive, se laisse prendre,
presque sans rsistance ni rvolte, par un hardi garon, un officier
d'artillerie, qui disparat lorsqu'il la sait enceinte. Camille
l'aimait-elle? Elle ne sait; elle l'a subi, voil tout. Revient alors
son petit ami d'enfance, Louiset. Il aime toujours Camille, et voil
que Camille se remet  l'adorer et qu'elle se laisse pouser sans rien
dire. Mais elle ne peut longtemps cacher son mensonge, et Louiset
part, dsespr.

Je vous supplie de ne point juger trop durement la pauvre belle
crature. Elle fait des choses abominables sans nous devenir odieuse.
Comment, en cdant  l'officier brun, elle obit  une volont plus
forte que la sienne; comment cette premire aventure et son cruel
abandon veillent en elle, par la douleur, la facult d'aimer; comment
sa faute mme la jette dans les bras de Louiset comme dans son refuge
naturel; comment le courage lui manque pour le dtromper, justement
parce qu'elle l'aime; comment le ressouvenir mme de sa souillure
exaspre cet amour; sa honte, ses terreurs, ses souffrances, son
dsespoir en sentant approcher l'instant invitable o clatera sa
trahison... M. Marcel Prvost a su nous peindre tout cela (ce qui
n'tait point facile) avec beaucoup de pntration et de sret, une
intelligence subtile des mystres du sentiment et un accent de piti
contagieuse. L'histoire de Camille, c'est celle d'un tre presque
inconscient, proche de la nature, point mchant au fond, transform,
par sa chute mme et par l'affreux mensonge o cette chute l'a
contraint, en une crature aimante et capable dsormais de vivre d'une
vie morale. C'est comme qui dirait la rvlation, dans une me
primitive, de la loi par le pch...

Une autre partie tout  fait digne d'attention, ce sont les pages qui
nous montrent Louiset rfugi  Paris et essayant en vain de har
celle qui l'a trahi si indignement. Il retrouve une jeune femme,
Laurence, une artiste demi-galante, qui l'a aim autrefois, quand il
tait tudiant. Il la suit un soir dans son petit htel, bien rsolu 
oublier _l'autre_. Mais tandis qu'il serre Laurence dans ses bras, ses
lvres,  son insu, prononcent le nom de Camille. Et Laurence, prise
de compassion, ne se fche point, mais lui demande son histoire.

     ... J'ai obi (c'est Louiset qui parle). Je me suis assis prs
     d'elle et je lui ai cont tout... Elle coutait, presque
     recueillie... De temps en temps, elle pleurait... Elle me prenait
     les mains et me les serrait. Maintenant que je resonge  cette
     scne, je la trouve bien extraordinaire. Figure-toi cette chambre
     de jeune femme, mystrieuse comme un boudoir, claire par vingt
     bougies; le lit en face de nous... Elle dcollete, les bras 
     demi nus...--moi fait ... comme je le suis maintenant... Quand
     j'ai eu tout dit, je me suis senti  la fois soulag et
     puis...

Vous adorez votre femme, lui dit la bonne Laurence. Allez la
retrouver. Et il y va, et il lui pardonne. Il trouve auprs d'elle
l'enfant qui n'est pas de lui, un pauvre petit tre chtif et malade
et qui gmit doucement dans son berceau:

     ... Son coeur se dchira dans un sanglot de piti. Et, pench
     sur le front de l'enfant fivreux, qui levait sur lui ses yeux de
     misre,--par o la mort semblait regarder,--il le baisa...

Et la forme? Il y a dans le style de M. Marcel Prvost,--avec quelques
affectations de modernisme,--de l'aisance, de l'abondance, mme de
la luxuriance, et un je ne sais quoi qui rappelle la manire de George
Sand. Je note en pdant,--et avec regret,--des expressions qui m'ont
afflig. M. Prvost ose encore crire srieusement: Le front las des
penseurs (page 32); il nous dit que la clientle tait peu
_lucrative_  Tonneins (_idem_); il nous parle d'un avenir politique
_naissant de la notorit du gnie de_ Paul Delcombe (page 91), etc.,
etc... Beaucoup d'crivains d'un rel talent commettent aujourd'hui
des fautes de ce genre. Certes, nombre de littrateurs du temps jadis
crivaient faiblement: ils n'crivaient jamais _mal_.  prsent ...
mais cela voudrait toute une tude.


II.

Je veux vous le dire tout de suite: le nouveau roman de M. Paul
Margueritte[5] est un beau livre et (je prie l'auteur de prendre cela
pour un compliment plus grand encore) un bon livre. Il est sain, il
est vrai; il est triste, il est fortifiant. Ce qu'il nous raconte,
c'est l'ducation de deux mes par la vie. C'est donc, sous une forme
plus concrte, dans des conditions qui rendent la leon autrement
mouvante et dmonstrative, la mme histoire que nous a conte dans
_le Sens de la vie_ M. douard Rod.

         [Note 5: _Jours d'preuves_, par M. Paul Margueritte.--Ernest
         Kolb, diteur.]

(J'ajoute,--et la remarque n'est pas inutile au temps o nous
vivons,--que le livre de M. Paul Margueritte est chaste, absolument
chaste,--sans que cette rserve cote rien  la belle franchise de
l'observation.)

Une particularit de ce roman, c'est qu'il atteint, par endroits, 
l'motion la plus forte par des sries de notations brves, prcises,
un peu sches mme,  la Flaubert. Il est crit  la fois dans la
manire de _l'ducation sentimentale_ et dans l'esprit du plus
cordial roman anglais. C'est par de petites phrases exactes, menues,
et assez froides quand on les isole, que M. Margueritte nous
communique son muet attendrissement et glisse en nous le dsir des
larmes. Cela est trs singulier. Mais cela revient peut-tre  dire
que M. Margueritte a senti profondment les choses avant de les
traduire en nets et courts paragraphes.

Il n'est pas commode de faire, d'un tel livre, un rsum qui en donne
une ide un peu approchante. Je voudrais abrger les quatre-vingts
premires pages, celles o l'auteur nous fait connatre son hros, son
caractre indcis et fier, son ennui, son dsespoir, sa tentative de
suicide... Ce sont l choses connues et qu'il tait peu utile de
rpter. Mais les deux derniers tiers du livre m'ont lentement pris
aux entrailles.

Ce qu'ils racontent est bien simple pourtant. Un jeune homme, de
vieille race, mais pauvre, Andr de Mercy, intelligent, cultiv, trs
loyal et trs bon, petit employ dans un ministre (sa mre ne lui
ayant pas permis de se faire soldat), pouse une petite provinciale
sans fortune; car il a le coeur trop haut pour trafiquer de son nom et
faire un mariage d'argent, et, d'autre part, il est de ceux qui ne
peuvent rsister  la solitude et qui ont besoin d'un foyer. Toinette
(c'est le nom de la jeune femme) est fort jolie, trs ignorante, assez
bonne, et elle aime son mari. Au sortir de sa vie provinciale, elle a
de cruelles dceptions, dont elle ne sait pas prendre son parti. La
vie du jeune mnage est plus que serre: ils ont  peine trois mille
francs pour vivre. C'est la misre en habit noir et en robe de dame.
Ils sont obligs, pour restreindre leurs dpenses, de dmnager deux
fois et de prendre des appartements de plus en plus modestes et,
finalement, d'migrer  la campagne, dans les bois de Svres. Ils ont
deux enfants. Les premires couches de la petite femme ont t
laborieuses; elle n'a pas eu de lait, et il a fallu une nourrice...
Toinette souffre de mille petites privations, sans compter la blessure
de son amour-propre. Un moment elle est oblige de se passer de bonne
et de faire le mnage; son humeur s'aigrit. Andr, lui, souffre de sa
vie inutile et morne de gratte-papier; il souffre de voir que sa mre
et sa femme ne s'aiment point; il souffre de sa pauvret croissante et
de sa continuelle inquitude du lendemain... Vous ne sauriez croire
avec quelle poignante vrit de dtails sont nots le progrs et
l'entrelacement de toutes ces humbles douleurs.

Et pourtant, en dpit des dcouragements passagers, le coeur d'Andr
et de Toinette grandit dans ces preuves; et, en dpit des malentendus
et des dissentiments, leur affection mutuelle s'pure et se fortifie.
La paternit consomme la bont morale d'Andr; le sentiment de sa
responsabilit soutient son courage; il oppose  chaque nouvelle
trahison de la vie plus de patience et de rsignation. Et Toinette
aussi devient peu  peu meilleure... Le jour o son mari est renvoy
du ministre, elle sent combien elle aime le pauvre garon. Elle le
sent mieux encore lorsqu'il a la fivre typhode et qu'elle songe  ce
qu'elle deviendrait sans lui. Enfin, la vie  la campagne et le soin
des enfants achvent d'apaiser et d'assagir la petite femme; elle
devient plus srieuse et plus intelligente, elle comprend plus de
choses et conoit mieux son devoir.

Cependant les luttes mesquines de ces tristes annes ont dvelopp
l'nergie d'Andr, lui ont donn le got de l'action. Sa mre lui a
lgu une ferme en Algrie. Pourquoi n'irait-il pas cultiver sa terre?
Que faire ici? dit-il  Toinette. N'es-tu pas lasse de la vie que
nous menons? Veux-tu qu' soixante ans je sois un vieux scribe hbt?
L'avenir nous attend l-bas. Au moins nous vivrons chez nous, sous un
beau ciel. Et ils partent. Les voici sur le pont:

     ... Alors Andr les embrassa tous du regard, cette famille qu'il
     avait cre, qui tait sienne, dont il tait le chef, et qu'il
     emportait avec lui,  travers les aventures, vers l'avenir.

     Il fut brave, et son coeur ne faiblit pas.

     --Eh bien, dit-il  sa femme, es-tu contente?

     --Oui, dit-elle.

     Et ce oui, ferme, le rassrna.

     Toinette et lui se regardrent et, pour la premire fois,
     peut-tre, ils se comprirent...

      cette heure ils ne regrettaient pas de s'tre maris jeunes et
     pauvres, car toute une vie robuste, par cela mme, s'ouvrait
     encore devant eux.

     Pleins de rsignation, mais aussi d'espoir, ils se contemplaient
     en leurs vtements de deuil, en leur mlancolie d'migrants.
     Fermes de coeur, Andr et Toinette, ramenant leurs yeux sur les
     enfants, changrent un tendre et mystrieux regard. L-bas ils
     auraient des enfants encore, leur jeunesse en rpondait; ils
     n'auraient point  se dire: Nourrirons-nous celui qui viendra?
     Ils donneraient  Marthe des soeurs et  Jacques des frres. Il
     sortirait d'eux toute une race, et c'tait la vie vraie,
     naturelle, la vie simple et grande. Ils le voyaient  l'vidence,
     comme ils voyaient cette mer bleue qui les entourait...

Ainsi le rcit patient, d'observation minutieuse, se trouve soulev,
vers la fin, par un souffle de vaillance et d'nergique espoir; et il
nous plat de retrouver et de reconnatre chez l'artiste raffin, chez
l'auteur de _Pierrot assassin de sa femme_, un peu de l'me du soldat
excellent dont il est le fils.

Je me sens moi-mme, aprs des lectures comme celles-l,--commences
avec ennui, acheves avec motion,--tout plein de confiance et tout
prt  me laisser consoler de la vie. Je suis tent de ne plus croire
ceux qui parlent de dcadence et qui nous montrent la jeunesse
d'aujourd'hui tristement ballotte du naturalisme au dilettantisme.
Et, de grce, ne nous accablez pas tant sous les romans russes. Voil
deux livres, _Mademoiselle Jaufre_ et _Jours d'preuves_, qui
respirent, je vous assure, l'humanit et la piti. Et ils ont encore
ce mrite d'tre crits, sinon en dehors de toute rminiscence, du
moins en dehors de tout prjug d'cole, et avec une loyaut parfaite.
Enfin, vous serez surpris--et charm, je pense,--de la somme de vrit
qu'ils contiennent. J'ai souvent affect de dire, agac par certaines
prsomptions ou navets trop fortes, que nous n'avions rien invent,
et je ne m'en ddis pas. Et pourtant j'ai aujourd'hui cette impression
qu' aucune poque de notre littrature il ne s'est trouv, dans les
livres d'crivains encore jeunes, tant de srieux, d'intelligence, de
sagesse, d'observation curieuse, une science dj si avance de la vie
et des hommes, et tant de compassion, une vue si sereine et si
indulgente de la destine[6].

         [Note 6: Depuis, M. Marcel Prvost a crit la _Confession
         d'un amant_, et M. Paul Margueritte, ce quasi-chef-d'oeuvre:
         _la Force des choses_.]




GILBERT AUGUSTIN-THIERRY

     Cet homme devait subir toutes les suggestions, y tant
     prdispos par l'atavisme...

     Atavisme ... responsabilit solidaire et indfinie de toute une
     race devant Dieu,--suivant qu'il est crit au Dcalogue: _Je suis
     le Dieu fort et je sais chtier l'iniquit du pre jusque sur les
     enfants_...

     ...  Justice immanente!... Il est patient puisqu'il est
     ternel[7].

         [Note 7: _La Tresse blonde_, par Gilbert
         Augustin-Thierry.--Librairie moderne.]


coutez un drame trange.

Premier acte. En 1815.

Le marquis Charles de Maurac est un chouan hroque et froce. Durant
plusieurs gnrations, les seigneurs de Maurac, du Parlement de
Bretagne, ont occup une des quatre charges de prsidents aux enqutes,
presque toujours ordonns pour tenir la Tournelle,--honneur redoutable
que justifiaient d'ailleurs des travaux successifs sur les dits
criminels, par suite une connaissance hrditaire des mes sclrates
et une pratique familiale de la _question_ selon l'usage de Rennes,
c'est--dire de la torture par brlement des pieds et des jambes.

Pour enlever l'_Albatros_, un ponton o les bleus, vtrans de
Bonaparte, gardent des chouans prisonniers, le marquis de Maurac a
sduit d'abord Anne-Yvonne Gallo, la femme du capitaine des bleus. Une
nuit (c'est la nuit de Nol), il lui demande le mot d'ordre qui
permettra d'accoster le navire. Anne-Yvonne refuse. Il lui arrache le
mot en la chauffant, c'est--dire en lui faisant brler les pieds et
les jambes jusqu'aux os, et il laisse ses compagnons l'enterrer encore
vivante.

Pour le Roy!

Deuxime acte. En 1865.

Ren de Maurac, fils du grand marquis, rencontre une petite
comdienne d'oprette, Chrie-Mignon. Il la poursuit d'un dsir
aveugle, irrsistible, plus fort que la volont, la raison et
l'honneur. La fille rsiste. Elle a peur. Il finit pourtant par
l'pouser. Mais, pendant la nuit des noces, il essaye de l'trangler;
et elle, en se dfendant, le tue d'un coup de couteau. Il tombe prs
de la chemine et roule, les jambes dans le feu.

Chrie-Mignon est la petite-fille d'Anne-Yvonne Gallo.

Ren de Maurac le sait.

Tous deux ont accompli ces choses sans le vouloir, et pour obir  la
suggestion du spirite lias, 24, rue Rousselet,  Paris.

Je ne vous dis l que l'essentiel. Il faut lire le livre, il faut voir
la mise en oeuvre, avec quel art subtil et sr toute l'histoire est
conduite, et comment, ds les premires pages, M. Gilbert
Augustin-Thierry sait nous envelopper de mystre, et, par la notation
de dtails trs simples, mais inquitants parce qu'on n'en voit pas le
pourquoi, crer peu  peu autour de nous comme une atmosphre
d'pouvante. J'ai rarement senti avec cette vivacit le dsir de
savoir _ce qui arrivera_ et le dlice d'avoir peur.

C'est comme qui dirait du Mrime abondant,--et convaincu.

Convaincu, et mme un peu solennel. M. Augustin-Thierry nous avertit,
dans sa prface, qu'il a prtendu faire une tentative littraire
nouvelle. Le vieux roman, le roman d'observation meurt d'puisement.
L'tude de l'homme doit poursuivre sa recherche beaucoup plus haut
que l'homme. La justice immanente et implacable qui gouverne
secrtement l'histoire des familles et de leurs gnrations
successives, le conflit de la personnalit humaine et des fatalits de
l'atavisme; les responsabilits solidaires transmises par les pres
aux enfants, le problme de la suggestion ... tels sont quelques-uns
des sujets qui s'offrent aujourd'hui aux mditations et aux
divinations de l'artiste penseur.

Que les essais de M. Augustin-Thierry soient aussi nouveaux qu'il le
croit, c'est ce que je ne puis vous garantir. Mais si sa matire n'est
peut-tre pas intacte, du moins n'est-elle pas encore si rebattue; et
ces fierts me plaisent quand elles sont soutenues, comme ici, par un
vrai talent. Ou, plutt, elles m'en imposent. Et, aprs que
l'assurance de l'auteur m'a fait hsiter, la demi-obscurit de son
programme prolonge cette hsitation.

Oui, j'entends bien, voil assez longtemps qu'on nous ressasse
l'ternelle histoire de l'amour et de l'adultre, et celles de la
jalousie, de la haine, de la cupidit, et de toutes les passions et de
tous les vices _individuels_. Tout cela est connu, archi-connu. Si
j'ai bien compris l'auteur de _Marfa_, il voudrait qu'aprs la
psychologie des personnes on tentt l'tude de ce qu'il y a en nous
d'tranger et de suprieur  nous, des influences fatales dont nous
n'avons pas clairement conscience et qui ne deviennent intelligibles
qu' la condition de les observer, non plus dans des individus isols,
mais dans des successions ou des groupes d'tres humains. Moyennant
quoi l'on voit se dgager  demi des tnbres qui les rendent
redoutables quelques-unes des lois qui semblent prsider au
dveloppement moral du monde: lois de solidarit, de rversibilit, de
responsabilit collective, d'expiation familiale; et par suite on
entrevoit d'tranges communications, non encore dfinies, des mes
entre elles et de celles des vivants avec celles des morts, de subites
et effrayantes lacunes de la personnalit et de l'identit du moi, et
des sortes de substitutions de consciences. Car, comme dit Hamlet,
il y a plus de choses sous le ciel, Mercutio, que n'en conoit votre
philosophie.

Mais d'autre part, c'est ici proprement le domaine des suppositions
invrifiables, des chimres et des ombres vaines. Peut-on bien nous
proposer pour sujet d'tude et d'analyse, comme fait M. Thierry,
des conceptions forcment arbitraires? N'est-il point dupe d'une assez
plaisante illusion? Ce qu'il rve, il croit l'observer. Son enqute
sur l'inconnu n'est qu'une enqute sur l'inconnaissable: ce qui
implique contradiction, comme on dit dans l'cole. Quoi qu'il fasse,
des rcits comme la _Tresse blonde_ ne sauraient tre que des
divertissements d'art d'une horrifique ingniosit,--rien de plus que
_Lokis_ ou la _Vnus d'Ill_, ce qui est dj beaucoup.

Et pourtant il y a ici autre chose: un rve moral difi sur une
hypothse scientifique. L'accomplissement d'une parole divine (_Je
chtierai l'iniquit du pre sur les enfants_) par la loi
darwinienne de l'atavisme, voil la _Tresse blonde_. C'est donc bien
une imagination d'aujourd'hui. D'aujourd'hui? N'y a-t-il donc point
une ide analogue dans l'_Orestie_ d'Eschyle? N'est-ce point son
pre assassin qui suggre  Oreste, par la bouche d'Apollon, de
tuer sa mre Clytemnestre? Oreste n'a-t-il point l'aspect et la
dmarche d'un somnambule? Est-ce bien lui qui agit? A-t-il un
moment d'hsitation? Et n'est-il pas, en somme, absous comme
irresponsable?... Cherchons et regardons autour de nous, que de fois
nous voyons les fils expier pour leurs pres et leurs aeux! Et ces
chtiments d'innocents offensant en nous une irrductible ide de
justice, comment ne ferions-nous pas ce rve d'une transmission et
d'une rincarnation des mes?--Mais cela n'arrange rien du tout,
puisque ces mes ne se doutent point qu'elles ont dj vcu ni
qu'elles rachtent leurs fautes antrieures...--Laissez-moi
tranquille! Et souvenez-vous, par exemple, de ce pauvre petit prince
imprial massacr par les sauvages et venant mourir de si loin,
d'une mort sanglante, sous la mme latitude o tait mort l'Homme de
sang, son aeul. Est-ce assez machin? Et sent-on assez l-dedans
l'application d'une loi?--Mais nous ne sommes frapps que des cas o
cette loi semble applique: or il y en a des millions o rien de
semblable n'apparat.--Qu'en savez-vous? L'histoire d'une famille
peut exiger des sicles et des sicles pour que le drame moral y
soit complet: _patiens quia ternus_. Et ds lors ces choses sont
hors de notre prise.--Prcisment.--Oui, mais cette obscurit mme
nous permet tous les rves. Le roman de M. Gilbert Augustin-Thierry
est un rve horrible et difiant  la fois de mtempsycose hindoue.
Mais la pense d'o il est clos a un tel caractre de beaut
morale, et en mme temps les circonstances extrieures o il se
droule ont un tel air de ralit, qu'on est tent de se demander:
Pourquoi pas? C'est ce qu'a voulu M. Augustin-Thierry. Je tiens donc
son livre pour excellent.




STPHANE MALLARM


M. Stphane Mallarm a mis en tte de sa traduction des pomes d'Edgar
Poe[8] ce sonnet prliminaire:

         [Note 8: _Les Pomes d'Edgar Poe_, traduction de Stphane
         Mallarm.--Denan,  Bruxelles.]

LE TOMBEAU D'EDGAR POE

  Tel qu'en Lui-mme enfin l'ternit le change
  Le Pote suscite avec un glaive nu
  Son sicle pouvant de n'avoir pas connu
  Que la Mort triomphait dans cette voix trange

  Eux comme un vil sursaut d'hydre oyant jadis l'ange
  Donner un sens plus pur aux mots de la tribu
  Proclamrent trs haut le sortilge bu
  Dans le flot sans honneur de quelque noir mlange

  Du sol et de la nue hostiles  grief
  Si notre ide avec ne sculpte un bas-relief
  Dont la tombe de Poe blouissante s'orne

  Calme bloc ici-bas chu d'un dsastre obscur
  Que ce granit du moins montre  jamais sa borne
  Aux noirs vols du Blasphme pars dans le futur

--Qu'est-ce que cela veut dire? me demanderez-vous.

Je rpondrai:

--M. Stphane Mallarm est un homme original et doux. Il a de
l'esprit. Sa conversation se distingue par un tour imprvu et
charmant; il y emploie du reste les mmes mots que tout le monde, et
dans le mme sens, ou  peu prs. Ds qu'il crit, c'est autre
chose... Pourtant il a commenc par faire des vers trs beaux et,
malgr quelques singularits, trs intelligibles (sans quoi, je
n'aurais pas os dire trs beaux, car je ne me moque jamais des
gens). Ces vers vous les trouverez dans le _Parnasse contemporain_,
dans les _Potes maudits_ de Paul Verlaine (la _Fentre_, _Placet_,
_Automne_, etc., surtout le _Guignon_, qui est,  fort peu de chose
prs, un chef-d'oeuvre). Depuis, M. Stphane Mallarm est devenu
dcidment ce que M. Catulle Mends appelle par une exquise litote un
auteur difficile. Pourtant il a des amis, Mends tout le premier,
Henri Roujon, Wyzewa, qui continuent  l'expliquer couramment. Et
alors, me souvenant d'avoir t charm par ses premiers vers, ce m'est
un vrai chagrin de ne pas entendre parfaitement les derniers, et j'ai
envie de lui en demander pardon. Au moins voudrais-je savoir au juste
pourquoi je ne les comprends pas.--C'est peut-tre, direz-vous, que
c'est inintelligible.--Mais non, puisqu'ils sont trois qui
comprennent, et probablement quatre, en comptant l'auteur. Si donc
vous tes patient et capable d'attention, et si vous avez l'me assez
bien situe pour vous soucier parfois de choses rputes inutiles,
reprenons le sonnet que je citais tout  l'heure, et tchons de le
traduire comme nous ferions d'un texte de Lycophron.

Je vous ai donn ce sonnet tel qu'il est dans le livre, sans aucune
espce de ponctuation. Il ne serait peut-tre pas mauvais de la
rtablir d'abord. Il faut, je pense, une virgule aprs _change_, un
point aprs _trange_, une virgule aprs _eux_, une aprs _tribu_, un
point aprs _mlange_, un point d'exclamation aprs _grief_, une
virgule aprs _s'orne_, une aprs _obscur_,--et, j'imagine, un point
final.

Et maintenant voici la traduction que je vous propose:

Redevenu vraiment lui-mme, tel qu'enfin l'ternit nous le montre,
le pote, de l'clair de son glaive nu, rveille et avertit son
sicle, pouvant de ne s'tre pas aperu que sa voix trange tait la
grande voix de la Mort (_ou_ que nul n'a dit mieux que lui les choses
de la Mort).

La foule, qui d'abord avait sursaut comme une hydre en entendant cet
ange donner un sens nouveau et plus pur aux mots du langage vulgaire,
proclama trs haut que le sortilge qu'il nous jetait, il l'avait
puis dans l'ignoble ivresse des alcools ou des absinthes.

 crime de la terre et du ciel! Si, avec les images qu'il nous a
suggres, nous ne pouvons sculpter un bas-relief dont se pare sa
tombe blouissante,

Que du moins ce granit, calme bloc pareil  l'arolithe qu'a jet sur
terre quelque dsastre mystrieux, marque la borne o les blasphmes
futurs des ennemis du pote viendront briser leur vol noir.

C'est fort mal traduit, et pourtant j'ai fait de mon mieux. Je ne suis
pas sr d'avoir bien compris le 4e vers, ni le 5e et le 6e, ni le 9e,
ni le 12e, ni le 14e. Le rapport de ces images avec les faits ou les
penses qu'elles expriment tant (je l'espre du moins) absolument
clair pour M. Stphane Mallarm, il s'imagine qu'il en est de mme
pour nous, que nous rtablissons sans peine ce lien, et que nous
remontons sans hsitation des signes aux choses signifies.

Apparemment il croit  une sorte d'universelle harmonie prtablie en
vertu de laquelle les mmes ides abstraites doivent susciter, dans
les cerveaux bien faits, les mmes symboles. C'est un Leibnizien plein
d'assurance. Ou, si vous voulez, il croit que les justes
correspondances entre le monde de la pense et l'univers physique ont
t fixes de toute ternit, que l'intelligence divine porte en elle
le tableau synoptique de tous ces paralllismes immuables et que,
lorsque le pote les dcouvre, ils clatent  son esprit avec tant
d'vidence qu'il n'a point  nous les dmontrer. M. Stphane Mallarm
est un platonicien perdu. Il croit  des sries de rapports
ncessaires et uniques entre le visible et l'invisible. Il oublie que
nous ne sommes pas, nous, dans le secret des dieux; voil tout.

La preuve que son sonnet est limpide, c'est que deux Amricaines l'ont
traduit: Mrs Sarah Helen Whitman et Mrs Louise Chandler Moulton. Au
fait, peut-tre les trangers sont-ils plus aptes que nous  entendre
cette posie. Les bizarreries qui nous dconcertent leur chappent.
Ils ne sont pas gns comme nous par une tradition, par le souvenir
d'une langue plus exacte et plus prcise. Ils n'ont rien  oublier
avant de lire.

Sur les pomes de Poe (la traduction est d'une belle et audacieuse
littralit), je me rcuse. Je ne suis capable de goter pleinement
que le _Corbeau_, o le symbole est si clair, si triste, si
saisissant, o le _never more_ revient si douloureusement, comme un
tintement de glas. Quant au reste, ce sont de vagues, harmonieuses et
mystiques rveries sur l'amour et la mort. C'est de la posie lunaire
et nocturne:

Les cieux taient de cendre... C'tait nuit en le solitaire octobre
de ma plus immmoriale anne...  travers une alle titanique de
cyprs, j'errais avec mon me;--une alle de cyprs avec Psych, mon
me...

Ou bien:

 minuit, au mois de juin, je suis sous la lune mystique: une vapeur
opiace, obscure, humide, s'exhale hors de son contour d'or et,
doucement se distillant goutte  goutte sur le tranquille sommet de
la montagne, glisse avec assoupissement et musique, parmi
l'universelle valle. Le romarin salue la tombe, le lis flotte sur la
vague...

La posie de Poe est pareille  ce paysage. C'est de la vapeur
opiace.

J'ai aim certains passages qui me rappelaient des vers--plus arrts
et plus nets--de nos potes  nous, de Baudelaire trs souvent,
quelquefois de Sully Prudhomme.

... Et toi, fantme, parmi le spulcre des arbres, tu glissas au
loin. Tes yeux seulement demeurrent, ils ne _voulurent pas_
partir;--ils ne sont jamais partis encore.

Ainsi le pote de la _Vie intrieure_:

   morte mal ensevelie,
  Ils ne t'ont pas ferm les yeux.

De mme encore le pome intitul _Pour Annie_ exprime  peu prs le
mme tat d'me crpusculaire et dlicieux que l'adorable pice du
_Rendez-vous_ dans les _Vaines tendresses_. Et alors j'ai relu le
_Rendez-vous_, et je l'ai prfr. Je suis beaucoup trop de mon pays;
mais qu'y faire?




DOUARD ROD


Pourquoi avez-vous t cr et mis au monde? demande le catchisme
romain.--J'ai t cr et mis au monde pour aimer Dieu, le servir et,
par l, mriter la vie ternelle.

M. douard Rod se pose la mme question sous cette forme: Quel est le
sens de la vie[9]? Et, si j'ai bien compris, il finit par se faire 
lui-mme cette rponse ou  peu prs: Si la vie a un sens, elle a
celui que lui donnent les honntes gens et les braves gens, quels que
soient, d'ailleurs, l'espce et le degr de leur culture.

         [Note 9: _Le Sens de la vie_, par douard Rod.--Perrin et
         Cie, diteurs.]

Seulement il a l'air de songer tout le temps: Peut-tre bien que la
vie n'a pas de sens du tout. Et c'est pourquoi son livre est triste,
aussi triste, en vrit, que la _Course  la mort_.

D'autre part, ce livre lugubre ne nous raconte que des vnements
heureux, et c'est par l qu'il est rare et original.

Car il ne s'est pas vu, je pense, de tristesse plus purement
intellectuelle. On est tent,  premire vue, de ne pas plaindre du
tout M. douard Rod. Un commerant, un ouvrier, un paysan ne le
plaindraient point, ne le comprendraient mme pas. Un artiste non
plus. Un mtaphysicien pas davantage, du moins je le crois. Il y a l,
en effet, je ne sais quoi de contradictoire: la souffrance de M. Rod
implique une distinction d'esprit dont il a srement conscience et qui
lui est donc, par elle-mme, une consolation. D'ailleurs, l'ignorance
o nous sommes de nos origines et de nos fins ne saurait tre une
souffrance positive, puisque cette ignorance est la condition mme de
l'activit de l'esprit, laquelle est ncessairement un plaisir. Je ne
fais point l de sophismes, je vous assure. Jamais dsolation ne fut
moins motive, extrieurement, que celle de M. Rod. Jugez plutt.

Le sens de la vie, il le cherche de la meilleure manire qui soit:
en vivant. Et, d'abord, il se marie. Cela, c'est affirmer tout au
moins que l'homme est fait pour le mariage et pour l'amour. Et ainsi,
tandis que notre penseur se pose la question, il l'a dj en partie
rsolue. Il doit donc tre dj un peu soulag.

Mais, au reste, il a toutes les chances: il connat depuis longtemps
sa femme, qui est une petite amie d'enfance; il l'aime et il est aim
d'elle. Sans doute il se demande si la vie en commun ne leur mnage
pas des surprises, s'ils ne vont point faire l'un chez l'autre des
dcouvertes fcheuses. Mais cette inquitude est vite dissipe. Non
seulement ils s'adorent, mais ils se comprennent, ils ne s'ennuient
pas un moment ensemble. Ils vont en Italie, puis vivent quelques mois
dans une maisonnette au bord de la Mditerrane. Leur lune de miel est
exquise: il en fait lui-mme l'aveu...--Et je me dis, presque avec
colre: Est-ce qu'il croit qu'un pareil bonheur est chose commune?
Est-ce qu'il croit que tout le monde l'a eu? Est-ce que cela ne le met
pas, du coup, au rang des plus rares privilgis de la vie? De quoi se
plaint-il? Et comment, aprs cette divine aubaine, a-t-il eu le front
d'crire son livre?

Il est inquiet en songeant que ce bonheur ne sera pas ternel; que,
peut-tre, quand il sera de retour  Paris, il regrettera sa vie de
garon et que la grande ville le disputera  sa femme.

Ils y reviennent,  Paris, et l'preuve tourne au mieux. Ils habitent
une jolie maison,  Auteuil. Il vit comme un coq en pte. Il sent
autour de lui une affection fidle et rchauffante... Un jour, il
rencontre un de ses compagnons d'autrefois; il s'applique  revivre,
tout un soir, sa vie de bohme et de noctambule: mais cela ne lui dit
plus rien, et il rentre avec joie dans son lgant foyer... Notez que
nulle part il n'est question d'embarras ni de soucis d'argent, et que
sa femme et lui ont l'air de se porter comme des charmes.

... Et la description de toutes ces joies sonne comme un glas!

Sa compagne devient grosse... Je connais des gens qui, s'ils avaient
une femme et si cela lui arrivait, auraient la candeur de s'en
rjouir. Mais il est, lui, profondment dsol, parce que cela va le
dranger dans ses habitudes et parce qu'il n'aura plus sa femme  lui
tout seul...

L'enfant vient au monde. Les couches ont t un peu laborieuses, mais
en somme tout a bien march. Or, quand la vieille bonne lui prsente
sa petite fille en lui disant: Embrassez-la, Monsieur! il se
dtourne avec horreur; et quand la brave femme fait la mme tentative
auprs de l'accouche, celle-ci rpond par un geste de suprme
lassitude et se dtourne. Le pre souffre parce que cette petite
fille, qui n'avait pas demand  vivre, est sans doute voue, comme
lui,  la douleur. Il souffre d'avoir  dclarer l'enfant  la mairie;
il trouve aux employs des airs d'inquisiteurs(!). Jamais je n'ai
senti plus vivement l'odieux et le ridicule de l'_ordre civil_, etc.
Enfin, quoi! il souffre parce qu'il veut souffrir. Mais, s'il veut
souffrir, c'est donc que cela l'amuse; et, si cela l'amuse,  qui en
a-t-il?

L'enfant tombe malade. Pendant dix jours le pre et la mre sont en
proie  d'horribles angoisses. Voil donc enfin une vraie souffrance,
la premire! Mais l'enfant gurit. (Je vous dis que ces gens-l ont
toutes les veines!) Aux inquitudes qu'il a senties le pre reconnat
qu'il aime son enfant. (Ce n'est pas trop tt!) Cependant il continue
 se plaindre...

De quoi? De n'tre pas un saint. Il a lu les romans de Tolsto et de
Dostoiewski, et cela lui a donn un coup,--comme si ces Russes avaient
dcouvert la charit et comme s'il n'en et jamais entendu parler
avant. Il se dit: Vivre pour les autres, oui, c'est l le but de la
vie. Il nous raconte alors l'histoire d'une vieille demoiselle qu'il
a connue dans son enfance, qui a pass ses jours  se dvouer, et qui,
seule, paralytique, presque pauvre, sans une joie extrieure, a vcu
sereine  force de rsignation, de douceur et de charit. (Et tout ce
rcit, je dois le reconnatre, est un pur chef-d'oeuvre.) Il veut
donc, lui aussi, essayer de l'altruisme. Il va dans quelques
runions anarchistes et en revient totalement dcourag par la
brutalit et la stupidit des misrables. Il fait un autre effort: il
prend dans sa maison, comme petite bonne, une orpheline assez mal
leve, qu'il est bientt oblig de mettre  la porte. Il dcouvre
trs vite qu'il est incapable de pratiquer pour de bon, et dans la
rigueur relle de ses obligations, la religion de la souffrance
humaine, et qu'il n'est, comme tant d'autres, qu'un brave homme assez
pitoyable et pas mchant, mais non pas hroque... Et il souffre de
cette constatation.

Il souffre enfin de n'avoir point de foi positive. La rencontre d'un
ami, qui de sceptique est devenu croyant, augmente son angoisse et son
dsir. Il voudrait croire pour tre tranquille, et n'y arrive pas.
Tout ce qu'il peut faire, c'est d'esquisser un systme de philosophie,
l'_Illusionisme_, qui voudrait tre nouveau et qui ne l'est pas: car,
sauf erreur, il se ramne aux conceptions de Lachelier ou de Secrtan
et, par del, au kantisme. Un matin, il entre dans l'glise de
Saint-Sulpice, pendant la messe. Il est mu par les crmonies et par
les chants. Il fait une vague prire idaliste en prose potique, et
se dcide enfin  rciter le _Pater_,--pour voir. Et il est tout 
fait dsol parce qu'il ne peut le rciter que des lvres...

Le pauvre homme!

J'ai analys le livre de M. douard Rod en affectant un esprit
grossier et superficiel. Mais je vous prviens maintenant que ce
n'tait qu'un artifice pour vous faire plus vivement sentir
l'originalit de cette autobiographie morale.

Car, d'abord, comme je l'ai dit, ce livre, o se droule une vie
humaine si douce, si unie, si exempte de catastrophes et mme d'ennuis
matriels, est plus triste que s'il y ruisselait des larmes et du
sang. Mais le pire, c'est que cette mlancolie sans cause n'a pourtant
rien d'affect. Elle n'est point prmdite. Elle coule de source. Et
l'ironie ou l'irritation que j'ai pu laisser voir tout  l'heure
tournent  la louange de l'crivain. Ce qui m'irrite, voulez-vous le
savoir? C'est qu'il est trop vrai, ce livre d'un heureux qui ne peut
pas se consoler. C'est que cette tristesse vaine, et pourtant sincre,
je l'ai souvent sentie en moi, et que j'en rougis; c'est que j'ai peur
d'y dcouvrir un mlange affreux de vanit, d'gosme, de
gendelettrerie, de complaisance pour la beaut et la distinction de
ma propre intelligence; et que, de souffrir uniquement par la pense
(oh! l l!) et de le dire, et de s'en lamenter en phrases bien faites
et que l'on sent bien faites, cela me parat lchet pure et
prtentieuse impertinence, alors que tant de malheureux souffrent
rellement de la faim, du froid, de la maladie, des infirmits, de la
perte de leurs enfants, des abandons, des trahisons, etc. Au reste, M.
douard Rod est bien de mon avis: et, la seule fois o il ait connu
une vraie douleur, il n'a pas craint de confesser la vanit des
autres. Que dis-je? Il s'est aperu ce jour-l qu'il aimait la vie,
mme douloureuse:

     ... Et, pour la premire fois, il me semble qu'il y a un peu de
     phrases dans ce que j'ai toujours dit et pens sur la vie, dans
     les colres, les dgots, peut-tre jusque dans les tristesses
     qu'elle m'a inspirs. On a beau la har et la mpriser, on l'aime
     pourtant; elle a, jusque dans ses pires cruauts, des saveurs qui
     la font dsirable, et, quand on a senti la mort passer tout prs,
     quand on a failli voir disparatre une de ces existences qui sont
     la vtre mme, on comprend alors que la vie, affreuse, inique,
     froce, vaut encore mieux que le nant.

 la bonne heure! mais cette page condamne-t-elle et efface-t-elle le
reste du livre? Non pas. Le mal dfini par M. Rod n'en existe pas
moins, et il valait la peine de le dcrire, ne ft-ce que pour que
nous en sentissions la honte et que nous eussions le dsir de le
secouer d'un coup d'paules, en rentrant des livres dans la vie.

Ce mal, M. Rod le nomme de son vrai nom:

     Ah! trois fois malheur  celui qu'a touch le funeste
     dilettantisme!... Sans rflexion, sans calcul, pouss par sa
     nature et par l'esprit du temps, il s'est livr  ses sductions,
     dont il n'a pas vu le danger: c'est si facile, si doux, si
     distingu, de jouer avec les ides, de s'en caresser
     l'intelligence, d'en extraire l'essence, et, comme un riche
     rpand sur ses mouchoirs un parfum dont le prix nourrirait des
     familles, d'en saupoudrer lgamment sa vie... Cependant, ces
     plaisirs s'moussent comme toutes les ivresses: le Pharisien se
     fatigue  la fin des arcs-en-ciel qu'allument sur toutes choses
     les prismes de son esprit. Un chagrin le frappe, la vieillesse
     vient, il se sent homme, et voici s'veiller en lui un immense
     besoin d'aller aussi prier obscurment dans les recoins des
     glises et d'y dposer sa souffrance, et de savoir qu'il est
     cout... Mais c'est Dieu maintenant qui le traite ironiquement
     en gal, qui discute et raisonne et lui renvoie les questions
     qu'il lui posait, et le promne en raillant par la chane des
     cercles vicieux qu'il avait forge. Alors son orgueil s'croule
     enfin, il sent peser sur lui comme un poids matriel le vide dont
     il s'est entour et qui l'absorbe; il se rvolte contre la
     tyrannie de son intelligence dont il a fait une inexpugnable
     forteresse... En vain ... et _pour s'tre complu en lui-mme, il
     est ternellement isol en lui seul_.

Cela est fort bien dit, et c'est cette misre qui a inspir  M. Rod
ses meilleures pages: par exemple celles o, par un ciel gris de
novembre, serr en vain contre sa compagne, il sent le je ne sais
quoi d'tranger qui subsiste quand mme en eux malgr la fusion de
leurs vies (p. 48-49), et celles encore o il exprime le navrement de
tout souvenir, quel qu'il soit, et aussi ce sentiment singulier qu'on
est plusieurs tres successifs qui semblent indpendants les uns des
autres, et que le moi coule comme l'eau d'un fleuve ou le sable
d'une clepsydre... (P. 54-55.)

Et pourtant tout bien rflchi et au risque de me contredire encore
une fois, il m'est extrmement difficile de m'apitoyer sur le cas de
M. Rod, ni de me persuader que le dilettantisme soit par lui-mme
malfaisant, et j'ai presque envie de prendre sa dfense. Ce mot de
dilettantisme, si vague et si commode, je pense que c'est Paul
Bourget qui en a donn la meilleure dfinition: C'est, dit-il, une
disposition d'esprit trs intelligente  la fois et trs voluptueuse,
qui nous incline tour  tour vers les formes diverses de la vie et
nous conduit  nous prter  toutes ces formes sans nous donner 
aucune. Eh bien, pourquoi cette disposition d'esprit serait-elle
ncessairement funeste? Elle a souvent pour rsultat l'ennui et
l'impossibilit d'chapper  son propre isolement? Mais l'ennui, on y
arrive tout aussi bien par d'autres routes. Bossuet nous parle de
l'ennui qui est naturel  toute me bien ne. Quelle solitude que ces
corps humains! dit Musset. Nous mourons tous inconnus, dit Balzac
dans un sentiment assez semblable. Et ni Bossuet, ni Balzac, ni Musset
ne furent des dilettantes...

Il y a dans le dilettantisme un dsir de tout comprendre, et un don de
souple _sympathie_--avec une arrire-pense de reprise, dans la
crainte d'tre dupe. Il est donc fait en mme temps d'imagination
sympathique--et de dfiance intellectuelle ... et ainsi, il peut tre
la pire chose ou la meilleure: tout dpend du dosage des deux lments
qui le composent, et ce dosage dpend lui-mme du temprament de celui
qui le pratique... Je suis persuad, pour moi, qu'un dilettante sec
est un homme qui aurait t plus sec encore s'il n'avait pas t
dilettante.

Le dilettantisme commence par tre un plaisir et, quand il devient
ensuite une cause de souffrance, il porte en lui-mme son remde. Pour
revenir au cas de M. Rod, le dilettantisme ne l'a pas empch de se
marier par amour, et il lui a sans doute servi  jouir plus
dlicatement de cette bonne fortune. Et, si le dilettantisme a d'abord
retard en lui l'closion de l'amour paternel, ce n'a t que pour le
faire ensuite plus rflchi, plus fort et plus tendre. Car le
dilettantisme (Dieu! que ce mot m'agace!) est comme l'prouvette de
nos sentiments: il n'y a que les plus profonds et les moins
artificiels qui y rsistent. C'est le dilettantisme qui a permis  M.
Rod de s'intresser  toutes les conceptions de la vie, mme les plus
contraires  ce qu'on entend justement par dilettantisme, et d'y
entrer tour  tour. C'est grce  lui que notre crivain a pu
s'prendre  ce point des romans russes, ou, si vous voulez, c'est
l'ennui mortel issu de son dilettantisme qui a finalement dtermin ce
prtendu dilettante  ne plus l'tre. Oh! sans doute il tranera
toujours derrire soi des lambeaux du vieil homme; il ne sera jamais
un Vincent de Paul; ses expriences d'altruisme ont chou, et ses
tentatives pour croire n'ont point mieux russi. Mais n'ayez
crainte, il en demeure quelque chose, et l'on peut dire, en un sens,
que c'est le dilettantisme qui a conduit M. Rod  plus de charit et
d'humilit d'esprit, et  une rsignation dj chrtienne.

La vie n'a de sens que pour ceux qui croient et qui aiment: telle est
sa conclusion. Son livre se rattache donc  ce mouvement d'esprit
qu'on pourrait presque appeler vanglique, et qui est si sensible
dans les crits de Paul Bourget, de Maurice Bouchor, de Paul
Desjardins, et de toute l'lite de la jeune gnration. Et je me
figure que l'origine de ce mouvement, c'est, quoi qu'on en dise, cette
curiosit mme qui est la marque minente de notre temps: car on
arrive assez vite  reconnatre que la curiosit intellectuelle et
sentimentale ne suffit pas pour vivre pleinement, et c'est l une
constatation qui a des consquences.

Ce n'est point que ce _credo_ des ges nouveaux soit facile 
rdiger. Essayerons-nous? En voici un que je vous donne pour ce qu'il
vaut et qui, d'ailleurs, n'est pas original (mais un _credo_ ne doit
pas tre original).

--Je crois que l'humanit marche--quoique trs lentement, avec des
arrts et des retours--vers un tat meilleur o la justice sera moins
incompltement ralise, la souffrance moindre, la vrit mieux
connue, et, si vous le voulez, vers un idal. Cet idal, dont
l'accomplissement est la raison d'tre de l'univers, je ne sais s'il
rside dans l'intelligence d'un Dieu, ou s'il se forme peu  peu dans
le cerveau des tres suprieurs. Je crois que tous les hommes sont
rellement solidaires; je crois aussi (ceci est de Pascal) que nous
aimons les autres (ou d'autres que nous) aussi naturellement que
nous nous aimons nous-mme; et que, de cette vrit sentie et de cet
instinct dvelopp peut dcouler toute une morale. Je crois que notre
intrt et notre plaisir, c'est d'aimer autre chose que nous, de
travailler pour ceux que nous aimons et, par del, en vue de la
communaut tout entire.

Je crois que la morale est tantt l'amour et tantt l'acceptation des
liens parfois dlicieux et parfois gnants qui nous enchanent, soit
par le coeur, soit par un intrt suprieur o le ntre se confond, 
d'autres que nous et aux groupes de plus en plus larges dont nous
faisons partie. Je crois que cette morale, dans le dtail de ses
prescriptions, doit concider, sur les points essentiels, avec la
partie durable des morales religieuses et de celle qui est fonde sur
une philosophie spiritualiste.

Je crois aussi qu'on est bon et juste (quand on l'est)
_naturellement_, par un sentiment qui commande et rend le plus souvent
facile le sacrifice  autre chose que soi et, comme on l'a dit, par
une duperie profitable  l'ordre universel et qui ds lors n'est
plus duperie: mais pour croire que ce n'en est pas une, il faut faire
effort, et sans doute la morale doit commencer par un acte de foi,
formul ou non. Le don ou le pouvoir de vivre sur cet acte de foi
implicite, je crois qu'il peut tre dvelopp ou diminu par
l'ducation ou par l'exprience, mais que rien ne peut le communiquer
aux cratures manques qui ne l'apportent pas en naissant ou qui n'en
ont pas, du moins, un petit germe, et qu'ainsi il y aura longtemps
encore, dans le grand oeuvre, un norme dchet de forces inemployes
ou nuisibles, mais que tout de mme le grand oeuvre se fera ...
_Amen_.




CHOSES D'AUTREFOIS


Par ce temps de lyces de jeunes filles, c'est une joie pour l'esprit
que ce journal enfantin o la petite princesse Hlne Massalska nous
raconte la vie qu'on menait, de 1772  1779, au couvent de
l'Abbaye-au-Bois[10].

         [Note 10: Histoire d'une grande dame au XVIIIe sicle: _la
         Princesse Hlne de Ligne_, par Lucien Prey. (Calmann-Lvy,
         diteur.)]

C'est dans ce couvent qu'taient leves les fillettes les plus nobles
de France. Les religieuses aussi appartenaient aux plus grandes
familles. En 1772, l'abbesse s'appelait Mme de Chabrillan, et la
matresse gnrale Mme de Rochechouart.

C'tait un trs noble couvent, vaste et plein de souvenirs, avec une
bibliothque de seize mille volumes, et partout des tableaux de
matres. Et c'tait un gai couvent, largement ouvert aux bruits du
monde, avec une salle de thtre au bout de l'antique jardin 
marronniers et  charmilles. Des artistes de l'Opra et de la
Comdie-Franaise y donnaient des leons de danse et de dclamation.
Un jour, la petite Hlne y jouait le rle d'Esther avec cent mille
cus de diamants sur son manteau. Continuellement, des dames 
paniers, poudres et haut coiffes, des petites femmes de Watteau et
de Lancret, s'y promenaient par les clotres. Toutes les ftes de
l'glise y taient chmes, et Dieu sait s'il y en avait alors! Et
c'taient, pour un rien, des djeuners avec des glaces.

Et le joli programme d'tudes! Je fais le relev des heures de travail
pour une journe. Je trouve deux heures pour l'criture, le calcul, la
gographie et l'histoire, et quatre heures pour le catchisme, la
danse, le dessin, la musique, le clavecin et la harpe. D'algbre, de
chimie, de physique ou de zoologie pas la moindre trace.

       *       *       *       *       *

Ces fillettes ne s'en portaient pas plus mal. Bleues, blanches ou
rouges--c'est--dire petites, moyennes ou grandes--elles sont
singulirement nergiques et vivaces. Elles ont l'humeur batailleuse
et fire. On sent qu'elles ont dans les veines, mme  cette poque de
dcadence de la noblesse, un sang orgueilleux et fort, le sang d'une
vieille race de soldats, seigneurs de par l'pe. Elles sont
tumultueuses et violentes comme des guerriers Francs.

Une fois, pour avoir rapport, la petite Hlne est jete par terre
d'un croc-en-jambe, et tout le pensionnat lui saute par-dessus le
corps en la bourrant de coups de pied. Une autre fois, ce sont des
batailles terribles entre les rouges et les bleues, les grandes
battant les petites comme pltre quand elles les rencontrent dans les
coins, et les petites dchirant et jetant dans le puits les livres et
les cahiers des grandes. Un jour, pour une matresse qui dplat,
toutes les pensionnaires, sauf quelques timides, se rvoltent,
s'emparent des cuisines, y campent deux jours et une nuit, et envoient
des parlementaires faire leurs conditions  Mme de Rochechouart. Et
celle-ci, grande dame, indulgente aux fierts et aux violences et qui
a, comme les petites rvoltes, du sang des vieux barons fodaux sous
ses habits de servante du Christ, rpond schement  une pensionnaire
qui n'avait pas t de la conspiration et qui s'en vantait: Je vous
en fais mon compliment.

Toutes ces petites fodales sont aussi des gauloises. Elles font, sur
la soeur Saint-Jrme et sur son confesseur dom Rigoley, qui avaient
tous deux la peau fort noire, cette plaisanterie que si on les
mariait ensemble, il en viendrait des taupes et des ngrillons. Elles
ont, par un soupirail, des conversations avec un marmiton d'un htel
voisin, qui leur joue de la flte et qui les appelle par leurs noms:
H! d'Aumont! Choiseul! Mortemart! Et elles s'chappent en
espigleries normes, comme de mettre de l'encre dans le bnitier, en
sorte que les religieuses s'en barbouillent en venant chanter l'office
de nuit. Ce qui fit dire  Mme de Rochechouart que certes le trait
tait noir.

Ah! les braves petites filles, si saines et si gaies! Elles font bien
de rire, et de se dpcher. Car ces privilgies sont aussi des
sacrifies. Que nos filles de bourgeois et d'ouvriers ne les envient
pas trop!

Ces pensionnaires de la noble abbaye ont des noms illustres, toutes
les jouissances de la richesse et de l'orgueil--et notamment le
plaisir de se croire ptries d'une autre argile que les Petites
Cordelires, les pensionnaires du couvent bourgeois d' ct. Mais
vraiment elles payent bien tous ces avantages. Pas de tendresse; pas
de vie de famille, jamais; les pres absents; les mres occupes par
une vie de parade. Leur famille, c'est la caste dont elles sont. C'est
pour la conservation et l'honneur de cette caste que leur enfance se
passe de caresses, et qu'elles ignoreront les libres fianailles
amoureuses.

Elles sont les victimes superbes de leur nom.  douze ans, on marie
Mlle de Bourbonne  un vieux gentilhomme, M. d'Avaux; puis on la
ramne au couvent, o elle pleure chaque fois que son vieux mari la
demande au parloir. Le coeur de ces petites est condamn  ne parler
qu'aprs le mariage. Aussi se rattraperont-elles.

Il y a par malheur d'autres sacrifies: celles qui prennent le voile
pour conserver  l'an de quoi soutenir l'honneur du nom. Mme de
Rochechouart elle-mme, si sage, si sereine, fond quelquefois en
larmes et, pour occuper son imagination, passe des heures  noircir du
papier. Mlle de Rastignac, trs belle, vingt ans, prononce ses voeux.
Au moment o on lui coupe ses longs cheveux blonds, toutes les
pensionnaires disent: Quel dommage! Aprs le voeu d'obissance,
quand elle en vient au voeu de chastet, elle s'arrte, et alors les
petites coquines, qui pleuraient jusque-l, touffent une grosse envie
de rire. La pauvre victime jeta les yeux de tous cts pour voir s'il
ne lui viendrait aucun secours. La matresse s'approcha, lui disant:
Allons, du courage, mon enfant, achevez votre sacrifice! Elle fit un
profond soupir en disant: de chastet et de clture perptuelles, et
en mme temps elle laissa tomber sa tte sur les genoux de madame
l'abbesse. On vit qu'elle s'vanouissait, et on la mena  la
sacristie.

       *       *       *       *       *

Il a donc ses drames, ce joyeux couvent, o sans doute la moiti des
religieuses ont  peu prs autant de vocation que Mlle de Rastignac.
Et parmi ses lgendes, il a celle de Madame d'Orlans, une nronienne.
On ne nettoie que deux fois par an l'appartement de cette ancienne
abbesse, fille du Rgent. Un jour, une religieuse y a trouv des
traces de sang et une odeur de soufre. Les petites pensionnaires se
racontent  l'oreille, avec terreur, et peut-tre avec une secrte
admiration scandalise, que Madame d'Orlans faisait fouetter les
soeurs jusqu'au sang, que parfois elle se mettait toute nue et faisait
venir des religieuses pour l'admirer, car elle tait la plus belle
personne de son temps, et qu'enfin elle prenait des bains de lait,
qu'elle distribuait le lendemain  ses bguines, au rfectoire.

       *       *       *       *       *

Ce couvent est au roi plus qu' Dieu. On n'y enseigne point
l'humilit. Les religieuses mme l'ignorent. Quand l'archevque de
Paris fait mettre les scells sur leur bibliothque (parce qu'elle
contient des livres jansnistes), elles les font lever par deux
visiteurs de leur ordre, et l'archevque finit par leur faire des
excuses.

Ce qu'on dveloppe chez les pensionnaires, c'est l'nergie
individuelle, le sentiment de l'honneur; et on leur apprend aussi
l'immolation de soi  l'intrt d'une caste qui est encore (pour
quelques annes) une institution politique et sociale. Ce couvent est
une sorte d'cole des Cadettes, une cole de vie lgante,
d'orgueil, de volont--et de sacrifice. L'enseignement religieux
devient souvent, ici, d'un illogisme charmant, l'institution mme de
la noblesse et jusqu' ses prjugs d'honneur allant contre l'esprit
de l'vangile.

C'est gal, la vaillance et la fiert de ces fillettes me
ravissent.-- huit ans, Mlle de Montmorency eut un enttement trs
fort vis--vis de madame l'abbesse (c'tait alors Mme de Richelieu),
qui lui dit en colre: Quand je vous vois comme cela, je vous
tuerais. Mlle de Montmorency rpondit: Ce ne serait pas la
premire fois que les Richelieu auraient t les bourreaux des
Montmorency.--Six ans aprs, cette enfant, mourant d'un bras
gangren, disait avec une tranquillit merveilleuse: Voil que je
commence  mourir.

       *       *       *       *       *

Ce qui rend plus intressant encore, et mme hautement dramatique, le
tableau que la petite Hlne nous trace de l'Abbaye-au-Bois, c'est
que,  l'heure mme o elle crit son journal, l'organisation sociale
en vue de laquelle ces jeunes filles sont expressment leves craque
de toutes parts. Tandis qu'elles dansent, jouent de la harpe, se
marient  douze ans ou prennent le voile  dix-huit, et qu'elles se
disposent, par leurs plaisirs comme par leurs sacrifices,  soutenir
la gloire de leurs maisons, peut-tre que dans la rue, sous les longs
murs du noble couvent, passe le petit robin qui leur fera couper la
tte. Leurs matresses les prparent  tre de grandes dames--et
bientt il n'y aura plus de grandes dames. Mais, en mme temps et sans
le savoir, elles les prparent  bien mourir. Leur ducation de filles
nobles leur servira du moins  bien porter la dtresse de l'exil--ou 
bien monter sur l'chafaud.

       *       *       *       *       *

Tout cela est fini. C'est un monde entirement disparu dont la petite
princesse nous montre un coin. La noblesse, n'tant plus une
institution sociale, a bien rellement cess d'tre. Tout est si fort
chang qu'on ne peut mme pas comparer _l'Abbaye-au-Bois_ et nos
_Sacr-Coeur_ ou nos _Ursulines_. La noblesse est si bien rduite 
n'tre qu'un nom et qu'un souvenir, que les derniers reprsentants de
ce nant ne peuvent mme plus faire lever leurs filles en filles
nobles. Dans les couvents les plus aristocratiques, les petites
bourgeoises sont en majorit. L'ducation n'y dveloppe plus la
volont ni l'nergie morale. L'instruction y est absolument
dmocratique. La danse et le clavecin ont cd le pas aux choses
srieuses. Le couvent, mme au faubourg Saint-Germain, ne fait plus
que des filles  diplmes, des institutrices, et tantt des niaises,
tantt des corrompues.

Ds lors plus de grandes dames, du moins au sens entier du mot. Les
conditions manquent, et la culture spciale. On m'assure que les
descendantes de celles d'autrefois ne se distinguent gure plus des
riches bourgeoises. Que dis-je? C'est peut-tre telle bourgeoise
affine qui nous donnera le mieux aujourd'hui l'ide de la grande
dame. Il n'y a plus qu'une aristocratie intellectuelle.

L'aristocratie du sang (avec tout l'ordre social qu'elle impliquait)
tait assurment plus dcorative, produisait des individus plus
remarquables, de plus beaux spcimens de l'animal humain, et
permettait  un petit nombre une vie plus noble et plus brillante. Le
dveloppement de la dmocratie est peut-tre incompatible avec la
beaut du monde considr comme un spectacle pour l'artiste et pour le
curieux. Prenons-en notre parti; faisons ce sacrifice  l'ide de
justice.

Mais, malgr moi, je me suis pris de tendresse pour Hlne Massalska
et pour ses compagnes. J'ai senti, en feuilletant le livre de M.
Prey, que tout ce qu'il y a eu d'lgance, d'hrosme et de fiert
dans cette ancienne noblesse franaise faisait partie de notre
patrimoine  tous. J'ai aim  voir s'panouir, dans ce royal couvent,
ces orgueilleuses et charmantes fleurs de notre race. Plaisir de
plbien bloui? Non, mais de Franais pieux.




L'EXPOSITION BODINIER


Si, flnant dans la rue, lorsque rien ne vous presse, vous ne vous
tes jamais arrt devant les vitrines o sont exposes les
photographies des comdiens et des comdiennes; si vous n'avez jamais
pris un plaisir absurde, mais vif,  les _reconnatre_, depuis M.
Cocheris jusqu' Mme Damala, en passant par Delobelle et par
Chichinette ..., vous pouvez tre un honnte homme, mais vous tes 
coup sr un individu bizarre et inquitant, d'une originalit
blessante pour vos contemporains, et sur qui le gouvernement devrait
avoir l'oeil.

L'ingnieux secrtaire gnral de la Comdie-Franaise, M. Bodinier,
qui est dcidment un psychologue et qui dj avait eu l'ide
merveilleuse d'offrir en spectacle aux messieurs d'un certain ge,
pour des sommes relativement considrables, les exercices et les bats
enfantins des lves du Conservatoire, M. Bodinier n'a donc point t
si mal inspir en organisant, dans une galerie attenante  son
thtre de poche, une exposition de portraits d'acteurs et d'auteurs
dramatiques.

M. Bodinier connat les hommes. Il sait que, si rien n'gale la joie
de monter publiquement sur les planches et d'tre de ceux que nomme la
foule, c'est encore une volupt trs apprciable que de contempler les
traits de ces privilgis, de participer  leur gloire par sympathie.
Il sait qu'aprs les ivresses de la clbrit il y a les plaisirs de
la badauderie; que, d'ailleurs, elles s'entretiennent l'une par
l'autre; qu'ainsi tout le monde est content, ceux qui sont regards et
ceux qui regardent, et que tout est donc pour le mieux.

Si quelque industriel hardi et insinuant dcidait, par son loquence
ou par des cachets srieux, nos principales illustrations  venir
passer tous les jours une demi-heure dans quelque salle entirement
vitre, sur le boulevard, et admettait le public  les voir,--pour de
l'argent,--ne pensez-vous pas qu'il ferait plus rapidement fortune
qu'un directeur de mnagerie ou de muse anthropologique?

En attendant, nous avons, avec le muse Grvin, l'exposition Bodinier.
J'en viens.

       *       *       *       *       *

C'est une revue amusante  passer. Je vous parlerai peu des artistes
vivants. Les ttes que la photographie a multiplies aux devantures
des papeteries, vous les retrouverez l, peintes ou crayonnes. Vous
constaterez qu'elles sont un peu moins ressemblantes, voil tout.

Mais les portraits des morts pourront vous inspirer quelques
rflexions.

       *       *       *       *       *

La premire, c'est qu'il nous est absolument impossible de nous
reprsenter exactement les traits et la physionomie d'un seul des
comdiens d'autrefois.

Hlas! nous ne savons mme pas et nous ne saurons jamais quelle tte
avait Molire. Ressemblait-il  Monval? ou peut-tre  Porel? Mystre!

On hsite entre trois ou quatre images du grand homme. Ne dites pas
que la question peut tre tranche par une sorte de divination, par un
secret et sr instinct du coeur. S'il en tait ainsi, Monval aurait
tout de suite reconnu, l'anne dernire, la mchoire de l'auteur du
_Misanthrope_. Un je ne sais quoi l'aurait averti et clair. Or,
Monval lui-mme n'a pas os la reconnatre: c'est un fait.

Le salon Bodinier prsente d'autres cas aussi lamentables. Voici, par
exemple, un premier portrait de la Clairon: c'est une Bartet, plus
fade. Puis, en voici un autre, o elle rappelle tout  fait la
Madeleine de Guido Reni (qui ressemble elle-mme  Adrienne
Lecouvreur). Et pas un trait de commun entre ces deux Clairon!
Laquelle est la vraie? Ni l'une ni l'autre peut-tre.

Du moins pouvons-nous esprer qu'il y a, dans l'une de ces peintures,
quelques vagues linaments de ce qui fut le visage de la Clairon. Il
est seulement fcheux que nous ne sachions pas lesquels. Mais le sort
de la pauvre Gaussin est plus triste encore. On nous montre un
portrait d'elle. Rien de mieux, n'tait une petite difficult: on
n'est pas bien sr que ce soit son portrait.

       *       *       *       *       *

Nous ne sommes pas au bout de nos mcomptes. Par un phnomne
inexplicable et pourtant bien rel, s'il est vrai que les diverses
figures peintes d'un mme comdien ne se ressemblent jamais entre
elles, il est galement vrai que les portraits des comdiens d'une
mme poque se ressemblent tous, tous,--comme des frres. Arrangez
cela!

Je vous signale,  l'appui de cette observation, un tableau de Faustin
Besson (?) reprsentant les Dames de la Comdie-Franaise en 1855.
Elles ont toutes la mme tte, et l'on dirait aussi le mme corps et
la mme robe. Elles sont indiscernables--et toutes pareillement
affreuses.

Et les hommes? Lockroy pre a la tte de Casimir Delavigne, et Casimir
Delavigne a la tte de Victor Hugo. Je vous assure!

D'o vient cela? Peut-tre de ce que j'ai mal regard (mais cartons
cette hypothse). Peut-tre de l'air de thtre galement rpandu
sur toutes ces figures. Peut-tre aussi de l'uniformit des mentons
rass et des coiffures. Nous avons la barbe, et toutes les coupes de
barbe,  notre disposition,--et toutes les coupes de cheveux, quand
nous avons des cheveux. De l, de grandes facilits pour nous faire
une tte et, par suite, plus de varit dans nos physionomies.

       *       *       *       *       *

J'ai dit que les Dames de la Comdie d'autrefois taient affreuses.
Cette apprciation est videmment excessive. C'est, sans doute, que
j'avais encore dans les yeux l'abominable portrait de Rachel jeune
par Dubuffe pre: un front d'hydrocphale, une tte longue comme un
jour sans pain. Et c'est que toutes les autres sont coiffes et
habilles  peu prs comme les figures allgoriques de la place de la
Concorde. Je crois pouvoir affirmer que, depuis les origines de la
civilisation jusqu' nos jours, l'poque de Louis-Philippe est celle
o les corsets ont t le plus mal faits.

Peut-tre bien que, dans cet accoutrement, Mlle Rjane elle-mme
finirait par ressembler  la statue de Lille ou  celle de Rouen.

Devant de telles horreurs, on songe avec mlancolie:--Voil donc les
divinits qu'adoraient nos pres! Voil celles qui troublaient leurs
coeurs, affolaient leurs cerveaux et hantaient leurs nuits! C'est bien
drle!

Il est vrai que leurs horribles coiffures se dfaisaient peut-tre
quelquefois, et l'on peut supposer qu'elles ne dormaient pas toujours
avec leurs robes. Il est vrai aussi que, si l'ide de la beaut
fminine est reste  peu prs immuable  travers les ges, l'ide du
joli, qui est en grande partie affaire de toilette et de colifichets,
est soumise aux plus rapides et aux plus tranges vicissitudes.

C'est gal, j'ai le soupon que les frimousses de nos comdiennes 
nous sont plus piquantes et surtout plus vivantes, plus
_individuelles_ que celles de leurs mres ou de leurs aeules. Outre
que la toilette d'aujourd'hui respecte mieux les naturels contours de
leur enveloppe mortelle (les artifices que vous savez n'en exagrent,
aprs tout, que les dtails les plus significatifs), nos comdiennes
savent mieux se composer un minois qui soit bien  elles, se coiffer
et s'habiller  l'air de leur visage, la mode actuelle laissant aux
femmes intelligentes une libert presque absolue. Cela ressort
clairement de l'exposition Bodinier.

       *       *       *       *       *

Il en ressort aussi (vous vous en doutiez, n'est-ce pas?) que tout est
vanit. Beaucoup de ces braves histrions dfunts (_histrions_ n'est
ici qu'un latinisme, je vous en avertis) sont dj comme s'ils
n'avaient jamais vcu. Dites-moi, je vous prie, ce que c'est que Melle
Denain? Dites-moi ce que c'est que Melle Randoux et Melle Araldi? Je
ne vous dirai pas: Qu'est-ce que c'est que Firmin? car celui-l, son
nom du moins est encore connu. Mais je vous demanderai,  vous qui
comme moi n'avez jamais vu cet estimable artiste: Qu'est-ce que ce
nom vous reprsente? et qu'est-ce autre chose qu'un nom?

Talma, Rachel ou Frdrick Lematre sont moins compltement vanouis.
Mais cherchez pourquoi. C'est que leurs noms prononcs voquent dans
la mmoire certains personnages dramatiques, c'est--dire, en somme,
autre chose qu'eux-mmes.  le bien prendre, ce n'est donc point
Rachel, c'est Phdre et Hermione; ce n'est point Talma, c'est Oreste
et Nron qui survivent et qui sont immortels. Vous en doutez? Essayez
de songer  Talma et  Rachel, de vous les figurer _en dehors_ des
rles que nous savons qu'ils ont jous d'une certaine faon: vous y
aurez beaucoup de peine, et nos petits-enfants en auront plus encore.

       *       *       *       *       *

Ainsi les comdiens n'ont point, si je puis ainsi dire, d'immortalit
propre, quand d'aventure ils en ont une. Au reste, la partie
rtrospective de l'exposition Bodinier nous fait trs bien sentir
qu'ils n'ont rien  eux, pas mme leur tte.

Car, au temps o ils taient vivants, o ils apparaissaient en chair
et en os aux regards de la foule idoltre, ce n'tait pas eux, du
moins ce n'tait pas eux seuls qu'on voyait, mais les personnages
historiques ou imaginaires qu'ils taient chargs de reprsenter. Et,
si quelque peintre les a fixs sur la toile, ce n'est donc point leur
vrai visage qu'il nous a transmis, mais un visage arrang par eux pour
nous donner l'ide de tel ou tel personnage de thtre... Il est de
toute vidence que la tte de M. Maubant (n 304), couronne de plus
de lauriers qu'il n'en faut pour la cuisine d'une famille pendant
toute une anne, et de lauriers attachs par un ruban rose aussi large
que les rubans de nourrice; il est vident que cette tte d'un homme
qui joue l'empereur Auguste et que transfigure une si noble tche, n'a
presque plus rien de commun avec M. Maubant, lecteur et bourgeois de
Paris.

Mais j'enfonce ici une porte ouverte  deux battants. Il y a plus.
Mme quand l'artiste qui pourtraicturait les comdiens a prtendu
peindre ou crayonner leur tte  eux, leur tte d'homme et de
chrtien, il a eu beau faire, il s'est souvenu de tel ou tel de leurs
masques publics, et c'est cela qu'il a reproduit, peut-tre  son
insu.

Et la photographie, quoique vridique par dfinition, triche ici
presque autant que la peinture. La plaque mme qui les rflchit, ne
les rflchit pas tels qu'ils sont, mais se souvient de leurs rles.
Et puis, il y a les retouches, et c'est terrible!

       *       *       *       *       *

J'avais donc raison: les malheureux comdiens ont des masques, mais
n'ont point de tte. Ou, du moins, celle qu'ils ont, celle que Dieu
leur avait donne, personne ne l'a vue, ni ne la verra jamais. Quelle
trange condition! Et ils la subissent sans se plaindre--quelquefois
avec entrain--pour l'amour de l'art!

C'est assurment le comble de l'abngation. Ce sont eux les vrais
Bouddhas! Comme Bouddha, ils se rsignent  revtir diverses figures;
ils font le sacrifice de celle qu'ils auraient pu avoir, de celle 
laquelle ils avaient droit. Mais ce que Bouddha faisait pour le salut
de l'humanit, ils le font pour son plaisir, ce qui mrite plus de
reconnaissance encore. Ils acceptent d'tre, pendant leur vie, des
ombres vaines et changeantes, que les potes faonnent et ptrissent
pour nous faire tour  tour rire, pleurer et rver. Ils se donnent si
bien  nous tout entiers qu'aprs leur mort il ne reste rien d'eux,
absolument rien, et qu'il n'en peut rien rester, et que leurs
portraits mme ne peuvent pas tre leurs portraits!

La conclusion, c'est qu'il convient d'honorer ces fantmes. Puisque
leur gloire est la plus purement viagre de toutes; puisqu'au surplus
elle n'est jamais bien nette ni libre de redevances, et qu'il leur
faut toujours la partager avec ceux dont ils incarnent la pense
(comment doit se faire ce partage? le diable lui-mme ne s'y
reconnatrait pas),--nous ne saurions trop les fter pendant que nous
jouissons d'eux, ni leur tresser trop de couronnes, ni trop multiplier
ce que nous prenons pour leurs figures, ni trop les dcorer, ni trop
les gorger de louanges et d'honneurs,--dussions-nous pour cela faire
violence  leur inexorable modestie.




UNE ME EN PRIL


Il y avait une fois, dans une pauvre paroisse du Bas-Limousin, un cur
qui s'ennuyait. Ni la prire, ni la lecture des Livres saints, ni la
joie austre d'instruire les enfants et d'vangliser les humbles, ni
les rencontres et les agapes cordiales avec les confrres, ni la
nature qui est belle partout, mme en pays plat, ni les plaisirs du
jardinage, ni les promenades dans les champs, le brviaire  la main,
ni la fracheur des matins, ni la douceur des soleils couchants sur la
lande, ne suffisaient  remplir cette me inquite.

C'est qu'il y avait dans ce prtre un gendelettre, comme et dit
Veuillot.

Il avait la rage d'crire sur de gros cahiers des penses faciles et
des maximes innombrables. Il piochait des parallles entre Virgile et
Homre, entre Corneille et Racine, et il s'appliquait  rdiger en
phrases brillantes son jugement sur Lemierre, Thomas et
Jean-Baptiste Rousseau. Il faisait des portraits comme La Bruyre,
avec des noms tirs du grec. Il avait des vues sur la brivet de la
vie, sur la fragilit de nos sentiments, l'infirmit de notre raison
et l'excellence de la religion chrtienne. Et tout cela tait d'une
rare innocence.

Mais, comme il avait pourtant une imagination de pote et beaucoup de
sincrit, il lui arrivait d'exprimer, avec un accent assez pntrant,
la tristesse de sa solitude morale et la mlancolie d'une me qui se
croit suprieure  sa destine. Et, comme ce prtre de campagne
n'aimait pas les paysans, il avait quelquefois sur eux des remarques
d'une clairvoyance cruelle et d'une loquente pret.

Un aimable homme, un Parisien de Lyon, qui passait par l, s'en
aperut. Il fit  l'abb la douce violence qu'il attendait, le dcida
 publier ses _Penses_, et nous prsenta l'auteur.

Le livre du cur limousin, qui, crit par un laque, et pass  peu
prs inaperu, fut fort bien accueilli par la presse. On y dcouvrit
une saveur originale. Puis, de bons farceurs se piqurent de
courtoisie envers ce prtre, parce qu'il tait prtre. Cela arrive
plus souvent qu'on ne croit. Quand les journalistes sont en veine de
respect, ils poussent trs loin ce sentiment. D'ailleurs on flairait
dans ces _Penses_ je ne sais quel manque de rsignation qui semblait
piquant chez un ministre de Dieu. Surtout on tait charm de trouver
dans le livre d'un prtre un portrait sans piti du paysan, un
portrait qui rappelait la page de La Bruyre et qui faisait mme
songer aux horribles paysans des romans naturalistes. Bref, on fit
fte  ce Jocelyn maussade.

L'abb vint  Paris humer sa gloire sur place. Il fit voir sa tte
chez l'diteur Lemerre. L'Acadmie lui donna un de ses prix. Et son
vque, fascin, le nomma chanoine.

Tant de succs grisa le prtre maximiste. Le diable lui souffla de
composer un second livre de penses et de l'orner d'une belle prface.

Or, ses _Nouvelles Penses_ ne valent rien; et, comme on sait, rien,
c'est peu de chose. Et quant  sa prface, elle pourrait bien
compromettre son salut ternel.

       *       *       *       *       *

L'abb Roux ne s'ennuie plus; l'abb Roux est chanoine; l'abb Roux
habite en ville,  Tulle. Mais, ds lors, l'abb Roux n'a plus rien 
nous dire.

Je prends au hasard dans ses secondes _Penses_.

En voici de littraires:

Paul de Kock clabousse la modestie et la pudeur pour faire rire.

Tacite est merveilleux dans l'antithse, lorsqu'il n'y est pas
ridicule.

En voici de morales:

Peu aiment beaucoup; beaucoup aiment peu.

Un despote n'a pas d'amis.

L'poux qui frappe sa compagne mrite-t-il le nom d'poux? Je dis
plus: mrite-t-il le nom d'homme?

Les vierges sentent le lys.

Et voici une pense religieuse:

La Thologie est une reine qui a les Arts pour chambellans et les
Sciences pour dames d'atours.

Je vous jure que tout est de cette force, sauf une douzaine de penses
que j'ai mises  part et que je ne citerai pas, crainte d'aggraver
l'tat d'me inquitant que nous rvle la _Prface_.

       *       *       *       *       *

Cette prface est un morceau bien curieux. L'abb s'y tale, s'y
contemple, s'y dmontre avec une joie! une complaisance! une
liqufaction intrieure! Hlas! il se connat si peu qu'il va jusqu'
repousser ce qui faisait le meilleur de son originalit. On a sembl
croire, dit-il, qu'une solitude force m'inspira de penser et
d'crire. Eh oui! nous le croyions, et c'est par l qu'il nous
intressait. Mais lui, le malheureux, tient absolument  tre auteur
et  l'avoir toujours t: J'aurais crit partout, reprend-il
firement, et mieux  la ville que dans un fond de campagne. Ma plume,
discipline de bonne heure, n'avait besoin ni de saint Hilaire ni de
saint Sylvain pour frapper des maximes.

Il nous raconte qu'en 1870 il avait dj crit quinze cahiers de
penses, qui furent pills par les Prussiens, et il ne nous cache pas
que c'est l une grande perte.

Puis il nous fait l'histoire de son premier volume:

L'ouvrage eut un beau succs. On l'acheta comme un roman. Pas un
journal, pas une revue qui n'en ft l'loge... Tandis que les
_Penses_ marchaient ainsi de triomphe en triomphe, l'auteur, lui,
tendait de tous cts une oreille inquite. Ah! ces premiers jours
furent pnibles! Enfin de bonnes nouvelles arrivrent. Victoire!
criaient tous les chos. Je ne pouvais croire  tant de bonheur. Il
crit couramment: Le chapitre des _Paysans_ est trop clbre  mon
sens, sinon  mon gr, et il parle du prodigieux retentissement
accumul autour de son nom.

Ah! monsieur l'abb, je ne saurais vous dire quel chagrin c'est, pour
une me reste religieuse et qui s'attendait  rencontrer un prtre,
de se trouver en face d'un vilain homme de lettres et d'un auteur
fieff!

       *       *       *       *       *

Pourtant,  y bien regarder, cette prface a aussi quelque chose de
touchant, et qui dsarme.

D'abord, cette fleur d'illusion, cette ignorance des hommes et des
choses. L'abb se figure avoir remu Paris, tre entr dans la gloire.
Il ne sait pas avec quelle rapidit nous oublions. On ne pensait plus
gure  ses maximes limousines; et si l'on s'occupe encore de lui,
vous verrez que ce sera pour lui dire des choses dsagrables. Il va
souffrir, et je le plains; car c'est videmment un brave homme.

Il y a tant de candeur dans son contentement! Citant l'article que M.
Caro lui a consacr, il fait remarquer en note que cet article tait
de vingt-quatre pages et orn de trois gravures.

Il nomme tous ceux qui ont parl de lui. Il remercie tout le monde,
depuis l'vque de Tulle jusqu' M. Champsaur. Il s'crie: Merci 
mon vque!... Merci  M. Paul Mariton!... Merci  la Presse
parisienne!... Merci  la noble Acadmie franaise!... Et il cite la
page de M. Camille Doucet qui le concerne.

C'est que ce moraliste a, en somme, plus d'innocente vanit que
d'orgueil. Et cette vanit est bien d'un prtre: elle implique des
habitudes de respect. Vous avez tous connu de ces abbs laurats,
sensibles aux prix acadmiques et aux rcompenses officielles; enclins
 respecter, en littrature comme ailleurs, les jugements qui se
formulent par voie d'autorit; d'un amour-propre littraire  la fois
trs veill et trs ingnu, et o se rvle un fond de docilit
chrtienne, de soumission aux puissances constitues, car toutes, et
mme celles que signalent les palmes vertes, manent en quelque sorte
de Dieu lui-mme. L'abb Roux joint  ce bon sentiment le respect des
journalistes. Il nous montre les certificats qu'ils lui ont dlivrs.
En ralit, il est bien humble,--et je me trompais tout  l'heure.

       *       *       *       *       *

C'est gal, je voudrais entendre la prire qu'il adresse  Dieu, de sa
stalle de chanoine. J'imagine qu'il murmure entre deux antiennes:

--Seigneur, si j'ai du gnie, je sais que je vous le dois. Je
m'ennuyais  Saint-Hilaire-le-Peyrou, parce que, comme je l'ai crit,
un gant cherche en vain le sommeil dans un lit troit, et un grand
esprit le repos dans un milieu mesquin... Mais, quoique vous m'ayez
fait plus grand que Daniel Darc, la comtesse Diane et M. Valtour, de
l'_Illustration_, je ne suis qu'un pur nant devant vous, Seigneur!
Que si j'gale La Bruyre et La Rochefoucauld, je ne veux point le
savoir; car, plus magnifiques sont les dons que vous m'avez dpartis,
et plus je vous en devrai un compte rigoureux. Alphonse Lemerre me
trouvait suprieur  Vauvenargues, et j'ai bien vu que je faisais de
l'impression sur les potes qui venaient chez lui... Mais moi,
Seigneur, je sais que, sans vous, je suis plus vil que la poussire
des chemins. Ne permettez pas que je l'oublie jamais, et sauvez-moi du
pch d'orgueil. La tentation est si forte pour les grands esprits!

       *       *       *       *       *

M. l'abb Roux ne m'en voudra pas. Il considrera que c'est peut-tre
le Ciel qui l'avertit par une bouche profane. Au reste, je veux bien
en faire l'aveu. Il y a grande apparence que nous avons tous, nous qui
crivons, une vanit littraire pour le moins gale  la sienne.
Seulement nous la cachons mieux; nous ne l'exprimons pas, en gnral,
par des prfaces, mais par des actes, par toute notre conduite et par
le mal que nous disons de nos confrres. Puis, nous savons un peu
mieux les choses; nous n'avons pas les illusions de l'abb sur la
valeur et la porte des articles de journaux, et mme de revues. En
d'autres termes, nous sommes moins sincres, moins crdules, moins
confiants que lui. Nous n'avons pas sa fracheur d'impressions. Et je
suis bien sr que l'abb Roux, mme aprs sa prface, vaut encore
mieux, moralement, que les neuf diximes des hommes de lettres.

Mais c'est justement pour cela que son cas m'afflige. _Corruptio
optimi_...

Si,  coup sr, sa candeur l'excuse, elle ne le justifie pas
compltement, et elle lui rend plus dangereux le poison de la louange.
Ne le louons donc plus et prions pour lui.

Pourvu qu'il n'aille pas maintenant, pris de repentir, faire ciseler
dans le pied d'un ostensoir un ange foulant sous son talon les
_Nouvelles Penses_ et leur prface, comme fit Fnelon pour ses
_Maximes des Saints_!

Non, vraiment, a n'en vaut pas la peine.




UN GRAND VOYAGEUR DE COMMERCE


Je viens de lire les deux normes volumes, intressants encore que
confus, que M. Stanley vient de publier en dix langues sous ce titre 
effet: _Dans les Tnbres de l'Afrique._ Cette lecture m'a laiss une
impression singulire.

Voil un homme tout  fait remarquable par le courage, l'nergie, la
patience, la persvrance, la lucidit d'esprit, le talent d'organiser
et de commander. Il a, non le premier, mais aprs trs peu d'autres,
dcouvert un grand morceau du mystrieux continent noir. Il est digne
de notre admiration, et nous ne songeons point  la lui marchander.

Comment se fait-il donc (je parle ici pour moi et pour quelques-uns)
que, l'admirant, nous ne parvenions pas  l'aimer, et qu'il y ait,
dans les sentiments qu'il nous inspire, un peu d'incertitude, de
malaise, presque de dfiance? Cela vaut la peine d'tre expliqu.

       *       *       *       *       *

Il y a explorateur et explorateur. M. Stanley reprsente minemment,
en fait d'exploration, la dernire manire et, si je puis dire, le
nouveau jeu.

Dans un emploi de l'activit humaine qui, d'ailleurs, mme intress,
reste magnifique et rare, on peut bien constater, sans tre accus
d'aucun mauvais sentiment, que M. Stanley apporte un dsintressement
moindre, en apparence, que ses prdcesseurs.

Les grands conquistadores du quinzime sicle taient de terribles
chrtiens. Ils prtendaient conqurir  la vraie religion de nouveaux
domaines. Assurment d'autres mobiles, beaucoup moins purs,
fortifiaient en eux celui-l. Mais en principe, et trs sincrement,
c'est au nom d'une ide religieuse qu'ils se prcipitaient dans
l'inconnu.

D'autres ont visit des terres ignores pour en agrandir leur patrie,
ou par un amour ingnu de la science et de la vrit, quelquefois
aussi par got du mouvement et de l'aventure.

Mais les voyages de M. Stanley ont tous t des tches commandes par
des journaux ou des compagnies. Ce n'est point pour sa patrie qu'il a
travaill; et lui-mme n'essaie pas srieusement de nous faire croire
que c'est pour sa religion. Ce n'est pas non plus pour l'humanit,
puisque c'est pour l'Angleterre.

La vrit, c'est que les nations civilises se demandent comment elles
exploiteront, pour l'accroissement de leur propre richesse et de leur
propre bien-tre, les rgions du globe occupes par les races
infrieures, et qu'elles se disputent dj cette exploitation. Je
crois que cela est lgitime, je ne vois pas que ce soit hroque. Les
expditions de M. Stanley sont,  aller au fond des choses, des
entreprises commerciales,--dont le bnfice est, je le sais,  longue
chance, ce qui leur communique une certaine beaut; mais enfin les
actes, pris en eux-mmes, sont ici fort suprieurs aux penses.

La grande exploration, qui ressemblait jadis  une croisade, relve
aujourd'hui du ngoce, auquel elle prpare les voies. Elle tend 
devenir une fonction du commerce moderne,--la plus noble, puisqu'elle
en est la plus prilleuse. Mais cette noblesse mme ne peut gure
aller qu'en diminuant.

Avant cinquante ans, l'exploration sera presque un mtier. Ce sera la
forme nouvelle du condottirisme. Les natures violentes, batailleuses
et particulirement doues d'nergie physique, les hommes qui, il y a
trois ou quatre sicles, eussent t mercenaires dans les armes
d'Europe, seront voyageurs au service des grandes nations
commerciales. Ce sera intressant, ce sera utile: ce ne sera pas
ncessairement admirable.

Des mobiles infrieurs et purement gostes peuvent produire des
actions d'une nergie surprenante. Grandet et Gobseck sont des hommes
d'un trs grand courage,  leur faon. Le vieux mot:

  ..... _Quo non mortalia pectora cogis,
  Auri sacra fames!_

peut s'entendre des tours de force de la volont tout aussi bien que
des crimes. Je ne dis point cela pour rabaisser les voyageurs de
commerce du sicle prochain. Je fais seulement remarquer que
l'endurance ni l'nergie dploye ne sont point l'unique mesure de la
beaut des actes.

       *       *       *       *       *

Je reviens  M. Stanley. Un de mes griefs (si l'on en peut avoir
contre un tel homme) est celui-ci. Les grandes choses qu'il a faites
ou qu'il a vues, il ne les raconte jamais simplement, et cela en
diminue un peu la grandeur.

La Rclame de tous les pays du monde nous l'a garanti grand
crivain. Hlas! je voudrais tout au moins qu'il ft un crivain
exact, clair et bonhomme. Ses rcits en seraient beaucoup plus
mouvants; et nous aurions beaucoup plus de plaisir, nous mettrions
plus de promptitude  y croire. Car alors ils ne seraient pas
seulement vrais: ils auraient l'air de l'tre, ce qui est un grand
point.

Mais, comme j'ai dit, ces rcits et ces descriptions sont trangement
dnus de simplicit. Outre que la multiplicit mal ordonne des
dtails prcis produit, au bout du compte, l'ensemble le plus
indigeste, la forme est presque partout insupportable d'emphase et de
prolixit. C'est un chauffement factice de reporter  demi lettr qui
s'vertue  chercher l'effet. Tous les journaux ont vant le
chapitre o est dcrite la grande fort du Congo. Lisez-le... Ce que
ces trente pages abondantes en redites finiront--peut-tre--par
voquer dans votre esprit, c'est tout bonnement la vision de la
vieille fort vierge classique, celle que Chateaubriand dcrit en cent
lignes et Lamartine en deux cents vers (dans la _Chute d'un Ange_);
mais combien moins nette chez le journaliste yankee que chez nos deux
compatriotes! Bien entendu, je ne compare point le talent
d'expression, ne me faites pas dire une sottise: je ne parle que de la
_clart_ du tableau.

(Joignez que, si la fort tait partout telle que M. Stanley la
montre, j'ai peine  imaginer que la caravane et pu y faire en
moyenne, comme nous le voyons, sept kilomtres par jour.)

Voulez-vous un exemple de cette rhtorique de reporter excit?
L'auteur nous dcrit une tempte dans la grande sylve:

... On entend hurler et mugir, gmir et soupirer: des clameurs
aigus, des bourrasques se mlent  la plainte du bois. _Les monarques
sylvains_ brandissent leurs bras puissants; _leurs sujets_ inclinent
le front jusqu' terre, et la feuille s'agite comme pour clbrer la
valeur _des anctres_. Une ple lumire verdtre se joue sur les
_jeunes troupes_ entranes au combat par l'exemple des _ans_. Notre
me se passionne  ce spectacle, etc...

C'est encore pire quand l'auteur s'avise d'avoir des penses.

Exemple: Plus j'acquiers l'exprience de la nature humaine, plus je
pntre ses profondeurs, plus je suis convaincu... (vous vous
attendez  recevoir un coup?), plus je suis convaincu que, pour une
trs grande partie de son essence, l'homme est un pur animal. Suit
l'amplification de cette ide neuve que ventre affam n'a pas
d'oreilles. Ailleurs, M. Stanley dcouvre que la fort est l'image de
la socit, en ce que, chez les arbres comme chez les hommes, les plus
forts tuent les plus faibles. Et cette remarque profonde, il nous la
dveloppe avec abondance et solennit.

       *       *       *       *       *

On passerait aisment condamnation sur ces banalits ambitieuses et
sur toute cette rhtorique, si elle n'avait un inconvnient trs
grave. L'emphase presque continue de la forme finit par donner quelque
mfiance sur le fond.

Une telle faon d'crire est, en effet, incompatible avec cet accent
qui, chez les conteurs parfaitement simples, est  lui seul un
tmoignage de vrit, l'accent d'un Villehardouin, d'un Joinville ou
d'un Bernal Diaz. On se dit: Assurment, ce journaliste ne veut pas
nous tromper; mais qui sait s'il ne se trompe pas lui-mme et si, dans
son dsir de frapper fort et de nous tonner, il n'arrange pas un peu
ses souvenirs, sans le savoir? Et de l, un malaise pour les lecteurs.
L'auteur pourrait nous dire: Allez-y voir. Mais cela prouverait
seulement que nous sommes incapables de faire ce qu'il a fait, ce dont
nous convenons sans peine.

Ce qui donne encore un air d'artifice  plus d'une page du clbre
explorateur, c'est ce qui aurait pu, tourn autrement, ajouter  la
beaut de son rcit: ce sont les ressouvenirs de son ducation
protestante. Ce n'est peut-tre pas sa faute, mais il y a dans son
livre, au lieu des involontaires et simples effusions religieuses
qu'on y aimerait, il y a comme des morceaux de prche, trs
emphatiques et compasss, et qui, dans le rcit d'une entreprise
commande par des intrts si videmment et si pleinement terrestres,
tonnent et semblent plaqus. Cela ne jaillit pas ou, ce qui revient
au mme pour nous, ne parat pas jaillir du coeur. On sent que c'est
quelque chose de voulu, de convenu, et que l'crivain a jug
biensant,  certains endroits, de parler de Dieu.

D'autres fois, c'est un souci de civilisation et d'humanit qui se
manifeste tellement  l'improviste que cela fait un peu sourire. Par
exemple, il vient de nous peindre des peuplades qui ont des
physionomies rpulsives et dgrades  l'excs. Et tout  coup il
ajoute: Cependant, quelque froce que soit le caractre des naturels,
rtive leur disposition et bestiale leur faon de vivre, il n'en est
pas qui ne dclent des germes de progrs (vous n'aviez pas prvu
cette conclusion!), germes grce auxquels,  une poque future, la
civilisation et tous les bienfaits qui en dcoulent se substitueront 
la barbarie. On a envie de rpondre _amen_. Une pareille rflexion,
ainsi place et amene, a je ne sais quoi d'antisincre,
d'automatique, de mcanique, qui devient presque plaisant.

       *       *       *       *       *

Voil quelques-unes des raisons (et je laisse de ct le caractre de
l'homme) qui font que, tout en admirant ce voyageur extraordinaire, je
ne saurais aller jusqu' l'amour ni  la confiance. Je lui en veux de
ne pas nous laisser goter avec scurit les belles choses qu'il a
faites.

Et je ne vois pas pourquoi je le tairais, puisque, aussi bien, il ne
nous aime pas.




DONEC ERIS FELIX...


                                        8 octobre 1889.

La mer est grosse; le bateau est durement secou. C'est que le gnral
n'a plus son toile. Il dbarque  Jersey par une pluie battante.

Il apprend que la maison habite jadis par Victor Hugo, et qu'il lui
semblait convenable d'habiter  son tour, est occupe par une famille
anglaise. Il ne trouve  s'installer que dans une mchante villa
expose au nord et qui craque tout entire sous le vent du large.

Son premier dner dans l'le est mlancolique. Il en veut  Dillon et
 Rochefort, qui sont demeurs l-bas et qui s'amusent peut-tre...


                                        13 octobre.

Il lit dans le _Rappel_ un article de M. Auguste Vacquerie intitul:
_Deux proscrits._ C'est un parallle flamboyant entre le pote des
_Chtiments_ et l'auteur des lettres au duc d'Aumale. Le gnral
murmure: Des mots! des mots! Mais il reste sombre et il cache le
journal pour qu'on ne le lise pas autour de lui.


                                        14 octobre.

Une lettre anonyme lui apprend que, le 23 septembre, c'est--dire le
lendemain du premier tour de scrutin, la femme d'un de ses plus zls
partisans a fait demander secrtement une entrevue  l'un des
ministres de M. Carnot, et que cette entrevue lui a t d'ailleurs
refuse.

Il songe:  femmes!  femmes!


                                        15 octobre.

O sont les volumineux courriers d'autrefois, les lettres par
centaines, offres de services et protestations de dvouement, les
lettres qui disaient: Tu seras roi! les billets parfums des grandes
dames, les enveloppes  cachets rouges o les cuisinires
enthousiastes mettaient leurs conomies?

Il n'y a, ce matin-l, que treize lettres. Douze viennent de
fonctionnaires rvoqus qui rclament, les uns avec des lamentations
et les autres avec des injures, le second mois de leurs appointements.

La treizime est de Mme Pourpe.

                                        16 octobre.

Dfection publique et dfinitive de M. Vergoin. Il reproche au gnral
de manquer d'austrit.


                                        17 octobre.

Dfection de M. Terrail-Mermeix. Il reproche au gnral de manquer de
srieux.


                                        18 octobre.

Dfection de M. Turquet. Il reproche au gnral de manquer de sens
artistique.


                                        20 octobre.

M. Paulus, interview par un reporter du _Gaulois_, demande pardon 
Dieu et aux hommes d'avoir fait le boulangisme.


                                        21 octobre.

M. Arthur Meyer rpudie dcidment le boulangisme au nom des gens du
monde.


                                        22 octobre.

M. douard Herv dcouvre que le gnral a fait peu de chose,
lorsqu'il tait au ministre, pour empcher l'exil des princes.


                                        23 octobre et jours suivants.

La session de la Chambre est ouverte. Ds le premier vote, les trois
quarts des dputs boulangistes se rallient tranquillement aux
radicaux, et le reste aux monarchistes.

Il n'y a plus qu'un dput boulangiste: M. Maurice Barrs. Encore
l'est-il pour des raisons exclusivement littraires et comprises de
lui seul.


                                        15 novembre.

Le gnral ne reoit ce jour-l que trois lettres. Ce sont des
mmoires de fournisseurs.


                                        16 novembre.

MM. Rochefort et Dillon sont venus de Londres voir le gnral. Les
trois complices passent leur journe  se disputer: Ah! pourquoi
m'avez-vous fait quitter Paris?--On allait nous arrter.--Allons donc!
on vous l'a fait croire. Mais c'est un truc de Constans.--Vous dites
cela maintenant, etc., etc.

Il fait mauvais temps dans l'le. Puis, le boulevard est loin. a
manque de thtres, de restaurants et de femmes... Le soir aprs
dner, les exils jouent au whist, avec un mort. Rochefort dit au
gnral: C'est vous le mort. Et les trois proscrits changent des
mots aigres.


                                        17 novembre et jours suivants.

M. Rochefort retourne  Londres. Il s'ennuie. Il va  Bruxelles. Il
s'ennuie. Alors il va  Monaco.

Le gnral voudrait bien y aller aussi; mais l'exil  Jersey est plus
dcoratif; sa gloire l'attache  ce rocher.


                                        25 novembre.

L'_Intransigeant_ publie un article de M. Rochefort o le gnral est
tran dans la boue.


                                        30 novembre.

Le gnral parcourt les journaux de Paris. Il constate avec stupeur
que, pour la premire fois depuis deux ans, le nom de Boulanger, le
mot boulangisme, mme le mot boulange ne figurent dans aucun
journal.

Il n'en croit pas ses yeux et reprend toutes les feuilles l'une aprs
l'autre. Il ne s'est pas tromp, aucune ne le nomme, pas mme pour
l'insulter. Il passe une nuit atroce, et s'aperoit, le lendemain
matin, que sa barbe blonde est toute grise.


                                        25 dcembre.

Il se promne, le soir, sur les rochers au bord de la mer. Il songe
que, il y a vingt ans, un autre exil faisait ainsi... Une voix
mystrieuse, qu'il voudrait bien ne pas entendre, lui murmure 
l'oreille:

--Celui-l portait sous son front les _Contemplations_, la _Lgende
des Sicles_ et les _Misrables_. Il existait par lui-mme, et
magnifiquement. Mais toi, qu'as-tu fait? Tu n'tais rien. Tu n'tais
qu'un nom, le nom donn par les mcontents  leurs esprances ou 
leurs convoitises,  leurs passions bonnes ou mauvaises. Ta popularit
n'tait faite que de leurs illusions. Ds que ces illusions sont
tombes, tu es rentr dans ton nant.

Alors, lui:

--Oui, j'ai vu les hommes  nu; j'ai touch le fond de l'ingratitude
humaine.

Mais la voix:

--Tu ne peux mme pas les dire ingrats. Ils ne te devaient rien,
puisque c'est eux qui t'avaient tout donn... Console toi pourtant: ta
bizarre aventure restera instructive, comme un chef-d'oeuvre de
l'ironie du destin, comme un exemple unique de l'artifice des
renommes.

Mais le gnral ne veut pas tre consol et pleure tout seul dans la
nuit.


                                        26 dcembre.

Un vieux domestique qu'il a emmen avec lui  Jersey fredonne le _Pre
la Victoire_ en lui servant son djeuner.  une observation du
gnral, le vieux domestique marmonne entre ses dents:

--Eh! va donc, pann!


                                        1er avril 1890.

Une Compagnie de Londres propose au gnral une place d'agent
d'assurances.


                                        2 avril.

Le propritaire d'un grand magasin de nouveauts  Bruxelles lui
propose une place d'inspecteur.


                                        3 avril.

Le gnral hsite.


                                        4 avril.

Il quitte Jersey.


                                        5 avril.

On perd sa trace.


                                        Cent ans plus tard.

On lit dans un manuel d'Histoire de France:

... Ici se place un incident sans importance relle, mais qui fit
grand bruit, si l'on en croit les contemporains.

Un certain gnral Boulanger sut profiter de l'tat de malaise que
les agitations striles de la politique radicale avaient cr dans le
pays. Il sut grouper les mcontentements, les apptits et les
rancunes, et,  la tte d'un parti o figuraient ensemble des hommes
de la Commune, des radicaux presss d'arriver au pouvoir, des
royalistes et des imprialistes, unis seulement pour la lutte et
n'ayant en commun que des haines et des ngations, il marcha 
l'assaut du parlementarisme et put, un moment, aspirer  la dictature.
La rsistance nergique du cabinet Tirard-Constans et la sagesse du
pays conjurrent le danger, et les lections du 29 septembre 1889
marqurent la fin du parti boulangiste.

On ignore ce que devint le gnral aprs son chauffoure. Il est
impossible, faute de documents srieux (car on n'a que ses
proclamations, qui sont insignifiantes), de dire si Boulanger fut un
ambitieux de haute intelligence et capable de grands desseins, ou s'il
ne fut qu'un aventurier vulgaire, servi un moment par des
circonstances exceptionnelles, et, finalement, ingal  sa fortune.

       *       *       *       *       *

J'espre que l'on sentira plus de piti que de raillerie dans ces
faciles horoscopes. Car,  moins qu'il ne soit devenu un grand sage
pour avoir vu les hommes de prs ou qu'il n'ait t secouru par une
heureuse frivolit de caractre, cet homme si rudement tomb, et de si
haut, doit,  l'heure qu'il est, souffrir infiniment. Et volontiers je
lui adresserais le mot de Sophocle:  malheureux! malheureux!
malheureux! Je ne puis dsormais te donner un autre nom!




CONTRE UNE LGENDE


Le livre tout rcemment publi par M. Renan, _l'Avenir de la Science_
(_Penses de 1848_) est un in-octavo de plus de cinq cents pages
compactes, un rpertoire et comme un trsor de toutes les ides que
M. Renan devait dvelopper, en les prcisant ou en les affinant, dans
la suite de ses ouvrages. Je n'ai point la prtention, dans un article
de journal, vite crit pour tre lu cent fois plus vite encore, de
parler dignement d'un tel livre. Il est d'ailleurs beaucoup trop riche
de substance pour pouvoir tre rsum commodment en quelques lignes.

Je n'y chercherai donc qu'une occasion d'exprimer de nouveau au plus
cher de mes matres spirituels mon admiration reconnaissante, et aussi
d'avertir les personnes frivoles d'une des erreurs o elles tombent le
plus aisment au sujet de l'auteur des _Origines du Christianisme_, de
protester enfin contre une lgende fcheuse et trs mal fonde: celle
du scepticisme de M. Renan.

Car, il n'est que trop vrai, le nom mme de M. Renan est devenu, aux
yeux des esprits superficiels, synonyme de scepticisme et de
dilettantisme, ces mots tant pris, d'ailleurs, dans leur sens le plus
grossier. Beaucoup se le figurent comme une manire de bon vivant et
de bon plaisant, qui se moque gravement de tout, et--phnomne
bizarre, retour absurde des choses d'ici-bas--on dirait que le
vulgaire lui prte un peu des traits de ce banal Branger, dont M.
Renan a, jadis, si durement et ddaigneusement trait la basse
thologie. Bref, il entre dans l'image que la foule se forme de lui
nombre de traits aussi trangers que possible  sa vritable
physionomie, et il lui est arriv d'tre lou pour des choses dont il
a toujours eu profondment horreur.

D'o vient un si fcheux malentendu?

Peut-tre M. Paul Bourget, mal lu par les gens du monde et traduit
sans finesse dans leurs conversations, a-t-il contribu sans le savoir
 rpandre cette ide d'un Renan sceptique et dilettante. Mais, au
reste, certaines particularits de la destine littraire de M. Renan
rendaient ce malentendu invitable.

L'auteur de la _Vie de Jsus_ est, depuis vingt-cinq ans, professeur
d'hbreu au Collge de France. C'est un philologue et un historien.
Par la nature de ses travaux, il semblait destin  n'tre connu que
d'un groupe d'hommes assez restreint. La gloire qu'il pouvait esprer,
c'tait une gloire svre, la mme, si vous voulez, que son illustre
ami M. Taine. Or, il s'est trouv que, tout  coup et contre son
attente, cet hbrasant, cet homme vou aux plus austres tudes, a
connu, outre la gloire, la popularit, je dis la popularit la plus
retentissante, quelque chose en vrit comme celle de M. Coquelin ou
de Mme Sarah Bernhardt. Et cela est unique.

Mais cette anomalie a eu des consquences. La parole du matre ayant
prodigieusement dpass le cercle de son auditoire naturel, il a t
trs imparfaitement entendu; et on l'a admir ou ha tout de travers,
et l'on a affreusement simplifi sa philosophie. Les botiens l'ont
trahi, quelquefois en l'aimant; et, par botiens, je n'entends pas
seulement la foule, mais les gens du monde, les petits chroniqueurs et
les faiseurs de revues de fin d'anne. J'en parle d'autant plus
librement que je ne suis point sr de n'avoir pas t moi-mme, un
jour, un peu botien  cet gard.

Le public a donc ptri, selon son caprice, cette idole inattendue.
Comme l'auteur des _Origines du christianisme_ tudiait une matire
obscure et tait souvent amen  douter des _faits_, on a lestement
transform son scepticisme historique en scepticisme moral. Puis, au
lieu de le considrer dans les plus srieux de ses travaux (qu'ils
n'avaient point lus), et notamment dans toute la partie de son oeuvre
antrieure aux _Dialogues philosophiques_, les badauds l'ont jug
presque uniquement sur certaines fantaisies, dlicieuses d'ailleurs,
o il avouait lui-mme que son imagination s'tait donn carrire.

Ils l'ont aussi jug sur des causeries improvises  des banquets,
_sub ros_, et o ce sage pliait par instants sa sagesse  une extrme
indulgence pour les faiblesses ou la frivolit des personnes qui
l'entendaient. On doit du reste remarquer qu' mesure qu'il avanait
en ge, M. Renan craignait davantage d'avoir l'air de surfaire, dans
ses discours, les vertus  la pratique desquelles il avait consacr
toute sa vie. Quarante annes d'hroque labeur, de puret et
d'intgrit absolues, lui donnaient peut-tre le droit d'viter un
certain ton dogmatique en parlant des vrits morales. Mais cette
pudeur, cette dlicatesse d'une me fire se tournaient contre lui, et
on les prenait encore pour dilettantisme et scepticisme.

Le plus triste, c'est que cette opinion des botiens n'est pas sans
avoir dteint sur la gnration nouvelle. Les jeunes gens qui ont
aujourd'hui de vingt  vingt-huit ans se sont mis  reprocher  M.
Renan de ne pas assez croire et d'tre trop gai. Le plus distingu
d'entre eux crivait dernirement: Oh! que ce grand professeur
d'hbreu nous pse! Ils sont l une petite bande qui, sous la
conduite de M. de Vog, vont rptant  journe faite: Croyons!
croyons! sans nous dire  quoi, comme on chante  l'Opra: Marchons!
marchons! Le scepticisme de M. Renan parat tout  fait sec et
affligeant  ces tendres coeurs.

 la vrit, ces novateurs ont dcouvert que l'me avait son prix et
qu'il faut avoir piti des humbles et des souffrants. Or, je puis leur
affirmer que cela mme, avec quelques autres choses, est dans les
ouvrages de M. Renan, et notamment dans l'_Avenir de la Science_.

       *       *       *       *       *

Car, s'il est un livre de foi, c'est bien celui-l. Je ne pense pas
que personne, dans aucun temps, ait pris plus srieusement la vie que
ce petit Breton de vingt-cinq ans dont l'enfance avait t si pure,
l'adolescence si grave et si studieuse, et qui, au sortir du plus
tragique drame de conscience, seul dans sa petite chambre de savant
pauvre, continuait  s'interroger sur le sens de l'univers,--et cela,
dans un tel dtachement des vanits humaines, que ces penses devaient
rester quarante ans indites par la volont de leur auteur.

M. Renan, dans sa prface, ne rclame pour ces pages qu'un mrite,
celui de montrer dans son naturel, atteint d'une forte encphalite, un
jeune homme vivant uniquement dans sa tte et croyant frntiquement 
la vrit. Ah! certes, elles l'ont, ce mrite, et abondamment! Il y a
l de l'excs, de l'ivresse crbrale, une pousse dsordonne de sve
intellectuelle. Et il y a de l'enthousiasme. Oui, c'est bien, avec une
science plus vive et une plus large intelligence des choses, l'tat
d'esprit de certains philosophes du sicle dernier, de Diderot
souvent, ou de Condorcet affirmant sa croyance au progrs indfini...

Et voici o le livre de jeunesse de M. Renan reste absolument
original. Les encyclopdistes, mme les plus candides et les
meilleurs, traitant toutes les religions positives en ennemies,
n'avaient pas l'accent religieux. L'_Avenir de la Science_ est sans
doute un des premiers livres o une entreprise qui passait, il y a
cent ans, pour irrligieuse, ait t tente chez nous _religieusement_
et ait ainsi repris son vrai caractre. Cela s'est fait tout
naturellement. C'est que l'ancien clerc de Saint-Sulpice n'avait point
chang d'me: il tait devenu clerc de la science, voil tout. Mais
l'accent tait le mme; c'tait le mme srieux, la mme ardeur
pieuse, la mme motion profonde de tout l'tre attentif  la vrit.
Il n'avait pas  changer de ton, puisque sa vie,  le bien prendre,
n'avait pas chang d'objet. .... _Savoir_ est de tous les actes de la
vie le moins profane, car c'est le plus dsintress, le plus
indpendant de la jouissance... C'est perdre sa peine que de prouver
sa saintet; car ceux-l seuls peuvent songer  la nier pour lesquels
il n'y a rien de saint.

L'_Avenir de la Science_ est un livre de foi, car je ne connais point
de livre o le scepticisme et le dilettantisme mondains soient traits
avec un mpris plus frmissant de colre. L'_Avenir de la Science_ est
un livre de foi, si vous pensez que la foi peut tre autre chose que
la croyance aux formules dogmatiques de quelqu'une des religions
tablies. Croire que l'homme est capable de vrit, croire que le
monde a un sens, le chercher, croire qu'on a le _devoir_ de conformer
sa vie  ce qu'on a pu deviner des fins de l'univers, etc..., ce n'est
pas la foi du charbonnier, du derviche, ni du ngre ftichiste; mais
j'imagine pourtant que c'est une foi.

       *       *       *       *       *

Or, je le rpte, cet esprit de foi clate dans le premier livre crit
par M. Renan. Et, d'autre part, vous pouvez constater que cet esprit
est celui de son oeuvre entire et que, dans les trente volumes qui la
composent, il n'y a pas une seule ide d'importance qui ne soit au
moins en germe dans ce livre qu'il appelle plaisamment son vieux
_pourana_. Oui, vous savez lire, vous verrez qu'il l'a garde, sa
foi. Seulement...

D'abord que voulez-vous? Son optimisme a peu  peu dcru. La ralit
s'est trouve plus dure, la vrit plus inaccessible, le bien plus
difficilement ralisable qu'il ne se l'tait figur. Il nous dit, dans
sa prface, en combien de faons il a d dchanter. Et alors, il s'est
efforc de devenir gai, crainte de tomber dans trop de tristesse.

Puis, sa philosophie s'est faite, pour ainsi parler, de plus en plus
cosmique.

La pense de l'immensit des choses a fini par lui tre habituelle.
Non seulement l'humanit occidentale, mais toute la plante, mais le
systme solaire, mais l'univers entier a t de plus en plus prsent 
ses mditations et presque  chacune de ses dmarches. Il a de plus en
plus vcu avec la pense de Sirius. C'est une des plus notables
singularits de son gnie. ... Comme Hgel, crit-il, j'avais le tort
d'attribuer trop affirmativement  l'humanit un rle central dans
l'univers. Il se peut que tout le dveloppement humain n'ait pas plus
de consquence que la mousse ou le lichen dont s'entoure toute surface
humecte...

Mais il n'en a pas moins poursuivi l'accomplissement de son devoir. Il
a continu d'agir trs fermement, _comme si ce qu'il esprait tait le
vrai_. Et c'est cela qui est la foi. Il n'y a mme que cela.

Je voudrais que les bons boulevardiers, qui tour  tour accusent ou
flicitent M. Renan de ne pas croire, et ceux de l'cole vanglique
qui commencent  le renier, nous donnassent un peu leur _credo_, mais
l, d'une faon prcise et srieuse, article par article. On le
comparerait avec celui qu'on peut extraire de l'oeuvre de M. Renan...

       *       *       *       *       *

Je pourrais ajouter que cet homme fuyant a eu la vie la plus
harmonieuse, la plus soutenue, la plus _une_ qu'on puisse concevoir;
que cet picurien a autant travaill que Taine ou Michelet; que ce
grand je m'enfichiste (car on a os l'appeler ainsi) est, au Collge
de France, l'administrateur le plus actif, le plus nergique et le
plus dcid quand il s'agit des intrts de la haute science; que,
s'il se dfie, par crainte de frustrer l'humanit, des injustices o
entranent les amitis particulires, il rend pourtant des services,
et que jamais il n'en a promis qu'il n'ait rendus; que sa loyaut n'a
jamais t prise en dfaut; que cet Anacron de la sagesse
contemporaine supporte hroquement la souffrance physique, sans le
dire, sans taler son courage; que ce sceptique prtendu est ferme
comme un stocien, et qu'avec tout cela ce grand homme est, dans toute
la force et la beaut du terme, un bon homme...

Mais je ne sais s'il lui plairait qu'on ft ces rvlations, et je
m'arrte.

Je crois, en rsum, qu'on exagrerait  peine en disant que le vrai
Renan est prcisment le contraire de celui que se sont fabriqu les
neuf diximes des Parisiens. Comme d'autres grands hommes, celui-l ne
sera sans doute connu et compris qu'aprs sa mort.

Il est sans doute fort inutile de le dire, mais il fallait que cela
ft dit.




LES LEGS DE L'EXPOSITION

PHILOSOPHIE DE LA DANSE


Les legs de l'Exposition! Il y en a de srieux et d'excellents; il y
en a de gais; il y en a de fcheux.

Je crois fermement qu'il faut mettre au nombre de ces derniers la
danse du ventre.

       *       *       *       *       *

Car tous ces ventres algriens, tunisiens, gyptiens et marocains, ces
ventres d'almes et d'odalisques, de Zoras et de Fatmas, qui
dplaaient en mesure leurs paquets d'entrailles  l'Esplanade et dans
la rue du Caire, ces ventres nous sont rests. Mme, ils se sont
encore dvtus et s'talent plus effrontment. Il y a un tablissement
de plaisir, et des plus  la mode, o, sous un lger tricot de coton
rose, ces ventres travaillent  deux doigts du nez des spectateurs,
dont ils frlent les binocles.

Ce n'est pas tout. Les Fatmas et les Zoras ont fait cole. Les
personnes lgres de chez nous se sont mises  les imiter, par
divertissement. Je m'tais laiss dire, quand j'habitais Alger, que,
pour former les moukres  cette danse minemment significative, on
tait oblig de les prendre toutes petites, et qu'elles piochaient
ferme, et que ces exercices dterminaient souvent, chez les jeunes
sujets, des dsordres intestinaux, si j'ose m'exprimer ainsi. Les
moukres de Paris sont plus rsistantes. Telle petite cabotine est
arrive du premier coup  reproduire sans douleur ces trmoussements
redoutables et se taille ainsi de jolis succs aprs souper, entre
intimes.

Ainsi la danse d'Orient nous envahit, et c'est pourquoi je ne crains
pas de jeter ici le cri d'alarme, non en moraliste (je sens trop mon
indignit), mais en brave Occidental et en honnte Arya que je suis.

       *       *       *       *       *

Cette invasion, si elle se poursuivait, serait dplorable. Notre danse
est si suprieure  celle-l par la grce, par l'esprit, par la
dcence!

La danse de chez nous et celle de l-bas expriment bien rellement
deux mes diffrentes et mme contraires, deux races, deux
civilisations.

       *       *       *       *       *

La danse d'Orient est, par essence, un _solo_ et un spectacle.

La femme danse seule et ne danse pas pour son plaisir. Elle n'est que
l'esclave obissante dont la tche est de rveiller les dsirs du
matre. Sa danse n'est qu'une srie d'attitudes lascives. Ce qu'elle
traduit, il serait impossible de le dire honntement. Ce n'est, en
ralit, qu'un chapitre de l'_ars amatoria_ ou de ce que l'empereur
Domitien appelait du nom de _clinopal_, une entre, un prambule, une
exhortation patiente aux vieux pachas fatigus. Elle est d'un
caractre minemment priv et intime. Elle peut, dans le cadre
resserr et dans le demi-jour d'une chambre mauresque, intresser par
la souplesse des mouvements et par l'harmonie des lignes et des
contours un curieux, un voluptueux, un artiste. Dans une baraque o
tout le monde entre pour vingt sous, elle devient tout bonnement un
plaisir de collgiens vicieux, une excitation honte  la dbauche.

Or, il est certain que nous n'avons pas besoin de ces
encouragements-l.

       *       *       *       *       *

Sans doute, depuis un peu plus de deux sicles, nous avons la danse
des premiers sujets d'Opra, qui est, elle aussi, un _solo_ et un
spectacle. Mais quelle diffrence! Cette danse-l n'exprime rien de
dtermin. C'est une acrobatie savante et dlicieuse, qui n'veille en
nous que des ides de grce, de douceur, de lgret surnaturelle. Un
corps de femme qui semble ainsi presque affranchi des lois ordinaires
de la pesanteur n'apparat plus comme un instrument de volupt. Il est
anglique  demi, tant on sent qu'un esprit subtil, rpandu dans
toutes ses parties, le gouverne harmonieusement, l'ennoblit et
l'allge. On dirait parfois une me qui danse sous une forme visible,
mais charnelle  peine. Rien n'tait d'une lgance plus chaste que la
danse de Mlle Beaugrand--ou mme de cette Cornalba pour qui Meilhac
prouva un sentiment d'une spiritualit si pure qu'un jour il commanda
son portrait sans lui avoir jamais adress la parole.

Nos ballerines ne dansent qu'avec leurs jambes, ces jambes fuseles,
intelligentes, capables de mille mouvements divers. Les bestiales
almes dansent avec leur bassin, qui ne connat qu'un mouvement,
toujours le mme.

Notez qu' cause de cela, le costume de nos danseuses d'Opra est
exactement le contraire de celui des almes. Le tutu et la jupe
forment un nuage blanc, comme celui dont s'enveloppait la pudique
Junon, o disparaissent le ventre et la croupe, toute la partie
massive et brutale de ce corps fminin qui tant est tendre, poly,
souf, si prtieux. Mais les peuples obscnes couvrent soigneusement
la gorge et les jambes de leurs danseuses, et dcouvrent le reste.

       *       *       *       *       *

La danse des gitanes, ardente, cynique et farouche, est cependant dj
suprieure, moralement,  ces danses ombilicales et solitaires de
l'impur Orient. L'homme y est ml et y joue son rle. Cette danse
exprime donc un tat de civilisation o la femme est moins avilie, o
elle est autre chose que la servante des plaisirs de l'autre sexe. Il
s'y droule de petites comdies d'amour, o la femme rsiste, o il
faut la conqurir. C'est une danse, non plus de harem, mais de place
publique. Elle sort de l'ombre honteuse des exercices secrets pour
s'lever  la dignit relative d'un jeu de thtre, d'un
divertissement scnique. Certes elle n'est pas chaste, et toute la
fureur d'un sang chauff par le soleil y clate brutalement. Mais la
provocation  ce qu'on n'ose dire y est moins directe. Elle laisse au
spectateur les yeux et l'esprit assez libres pour goter un plaisir
d'art. C'est une _oaristys_ d'une allure un peu violente, voil tout.

       *       *       *       *       *

Notre vraie danse  nous (valse, quadrille, et j'ajoute nos danses
historiques et toutes celles de nos provinces) est toujours un duo, et
n'est un spectacle que par rencontre, jamais par destination.

Ces deux tableaux: une alme qui tortille ses hanches pour distraire
un homme  turban tendu sur des tapis,--et un couple de valseurs o
la femme est enlace par l'homme et tourne en s'appuyant sur
lui,--sont deux symboles des plus instructifs. Ils traduisent aux
yeux, avec une clart saisissante, les rapports sociaux des deux sexes
dans l'Orient et dans l'Occident. Nous dansons, nous, avec nos femmes,
et pour nous amuser. Et, jusque dans ce frivole divertissement,
l'homme traite la femme comme une gale et comme une associe.
L'attitude de l'un et de l'autre y rpond exactement  leurs fonctions
respectives dans les socits occidentales: elle, pliante,  demi
blottie, se prtant avec une soumission volontaire aux mouvements
qu'il imprime; lui, plus ferme sur ses jarrets, la tte plus droite,
commandant et dirigeant les volutions, enfermant sa compagne dans une
treinte qui  la fois la dtient et la dfend, et, l comme au foyer,
jouant son rle de protecteur respectueux et tendre.

       *       *       *       *       *

Il faut d'ailleurs remarquer que nos danses sont des runions. Le
triste _solo_ de la danse orientale raconte la squestration de la
femme, la jalousie du matre, l'isolement des sexes. Mais nos bals
traduisent notre profond instinct de sociabilit. Mme, la plupart de
nos vieilles danses, la pavane, la chacone, n'taient qu'un ingnieux
enchanement de saluts, de rvrences, de gestes galants et courtois,
et ne faisaient gure qu'ajouter un rythme et une cadence au
crmonial compliqu de la politesse d'autrefois.

       *       *       *       *       *

Le malheur, c'est que nous dansons mal. Car si nous dansions bien, ce
serait charmant.

Voulez-vous savoir ce qu'on peut faire de la valse? Allez sur le
boulevard extrieur, dans un den que signale aux passants un moulin
lumineux aux ailes de pourpre flamboyante: vous y verrez valser une
aimable fille dont le sobriquet exprime un apptit sans mesure, et un
homme d'aspect svre qui porte le mme nom que le frre infortun de
Marguerite. Ce sont deux grands artistes. Elle tourne, que dis-je?
elle tourbillonne autour de lui avec une rapidit si vertigineuse--et
si aise; il la soutient, il la guide, dans un caprice de pas sans
cesse rompus et entre-croiss, avec une si impeccable sret;
l'harmonie de leurs mouvements est si parfaite que, si vous esprez
jamais voir une grce plus prcise unie  une force plus souple ...
inutile de chercher, vous ne trouverez pas.

Et, vraiment, cela purifie l'air, que souillent,  ct, les Ztulbs
et les Slikas.

Le quadrille mme, dans par notre toile faubourienne et par son
compagnon, a une gaiet, un entrain, une gentillesse pas trs
distingue, mais si bon enfant! Les jambes fines que moule la soie
noire, dardes au plafond dans un enrag mouvement de balancier, parmi
l'envolement neigeux des jupons, ont l'air si spirituelles et si
contentes!

Les horreurs de la rue du Caire m'ont rvl la dcence du cancan.

       *       *       *       *       *

Et puis, elles sont parfois exquises, nos petites danseuses
montmartroises.

Une d'elles a eu l'autre soir un bien beau cri de pit filiale.

--Dans quels termes es-tu maintenant avec Fuite-de-gaz? lui
demandait-on.

Elle qualifia durement son ancienne amie et ajouta:

--Elle a eu le toupet de faire crire par un journaliste de quatre
sous qu'elle tait de bonne famille et qu'elle avait t institutrice
... oh! l l!... et que, moi, ma mre m'avait vendue  treize ans!

Puis, avec l'accent d'une gnreuse indignation:

--a n'est pas vrai! Maman tait une honnte femme.  preuve, qu'elle
m'a mise trois fois dans une maison de correction pour m'empcher de
faire la noce!

Quand les almes auront de ces mots-l...




LE THTRE ANNAMITE


Ils sont hideux.

J'ai vu quelques-unes des plus brutales manifestations de la
bestialit humaine. J'ai vu, dans les cabarets de grande route, des
gaiets de rouliers, et, dans les tavernes du Havre, des rixes de
matelots ivres. J'ai vu,  Alger, tout en haut de la Kasbah, dans
l'incendie du soleil, des danses furieuses de ngres coupes de cris
inhumains. J'ai vu les Assaouas, pendant des quarts d'heure qui
semblaient des heures trs longues, secouer leurs ttes comme des
loques au-dessus d'un brasier, avec des miaulements lamentables...
Mais ces ttes taient charmantes, mais ces cris taient doux et
berceurs comme le bruissement des feuilles, compars aux cris et aux
ttes des acteurs du thtre annamite.

Car ils sont hideux.

Du drame qu'ils jouaient, je n'ai pas compris un mot. Et ceux qui vous
disent qu'ils y ont compris quelque chose se vantent impudemment. Et
voici ce que l'on voit. Un affreux magot, la face strie de dessins
bizarres, une barbe comme une queue de cheval. Puis un paquet, qui
doit tre une femme, la face peinte en rouge, un rouge indfinissable,
un rouge faux, un rouge cruel, au milieu duquel la bouche livide, aux
dents gtes, s'ouvre comme une fente d'ulcre. Un autre magot, non
moins frocement peinturlur, avec des boules en cuivre colles sur
les yeux, et je ne sais quoi sous sa robe, qui le fait ressembler 
une naine enceinte. Ce magot sautle d'une patte sur l'autre, d'un
mouvement de crapaud infirme. Sur les paravents ou sur les potiches,
ces figures peuvent tre drles: en chair et en os, elles font mal 
voir, horriblement mal.

Et les cris gutturaux que poussent ces tres n'expriment que deux
sentiments, sans plus: une colre mchante ou une douleur froce. Je
n'ai jamais rien entendu d'aussi aigre, d'aussi brutal, d'aussi
impitoyablement strident que ces cris. Et quelle musique! Le charivari
le plus discordant de rapins en dlire semblerait, auprs de cela, une
harmonie cleste.

De grands coups sur des morceaux de bois ou sur les pots; une espce
de flte dont le son vous entre dans l'oreille comme un vilebrequin.
Musique de tortionnaires, faite pour accompagner l'agonie des
prisonniers  qui l'on a enfonc des roseaux pointus sous les ongles,
ou dont on a introduit la tte dans une cage hermtiquement close,
laquelle contient un rat,--un joli rat aux dents pointues pour vous
grignoter les lvres, le nez, les yeux, lentement, avec des pauses...

Ce qui fait de ces misrables un objet d'horreur vraiment douloureuse,
c'est qu'ils ne sont pas seulement affreux, ils sont grotesques.
J'aime mieux les ngres les plus dgrads de l'Afrique la plus
recule. Ah! les Zoulous me sont maintenant doux  voir, et je
baiserais les Achantis sur la bouche! Ceux-l du moins ne sont que des
brutes; ils ne sont pas ridicules. Mais il y a, chez ces hommes
jaunes, quelque chose qui serait risible si leur vue ne serrait le
coeur et n'emplissait les yeux d'pouvante. tant des magots qui
vivent, ils sont beaucoup plus laids que des brutes, et plus
inquitants. Mme la petitesse surprenante de leurs mains devient un
sujet de dgot et d'effroi. Elle les fait ressembler  des pattes de
lzard. Elle donne la sensation de btes incompltes, rates. On
dirait des mains qui sont en train de repousser, comme les pattes des
crustacs, et qui n'ont pas encore atteint leur entier dveloppement.
Elles achvent, ces dlicates mains, de donner  ces immondes
cratures un aspect de monstres.

Cependant tant de niaiserie flotte dans l'air au temps o nous sommes;
l'ide et le respect de cette vieille couleur locale chre aux
romantiques ont pntr dans tant de cervelles, mme bourgeoises, que
beaucoup de badauds s'extasient sur le pittoresque de ces monstres, et
particulirement sur la richesse de leurs costumes. Oui, ils sont
couverts de lourds tissus chatoyants et dont l'clat accroche les
yeux, bon gr mal gr. Et l-dessus, on va rptant que ces peuples de
l'Extrme-Orient sont de dlicieux et hardis coloristes. Mais la
vrit, c'est qu'ils assemblent les couleurs au hasard, absolument au
hasard, et que ces assemblages, o l'intelligence et le choix ne sont
pour rien, peuvent quelquefois, par rencontre, former des harmonies
plaisantes et singulires--surtout quand le temps a fan les toffes
et adouci les teintes... Les appellerai-je pour cela des artistes?
Jamais de la vie! Ils m'ont trop fait souffrir.

Ah! l'abominable cauchemar! Je revois toujours la bouche grande
ouverte de celui qui portait sur ses yeux des boules de cuivre avec
une fente de grelot ou de tirelire; et j'entends le cri mauvais,
indfinissable, le cri de xylophone exaspr qui jaillissait entre ces
deux ranges de dents noires, comme d'une bouche de poisson... Je n'ai
jamais senti un plus vaste, un plus infranchissable abme entre une
autre crature et moi.--a, mes frres? Mais je suis bien plutt le
frre de mon chien! Il y a entre mon chien et moi beaucoup de
sentiments communs et de commencements de penses communes. Mon chien
a des yeux intelligents et bons, et quand d'aventure il hurle  la
lune, c'est sans doute assez dsagrable  entendre, mais il y a
encore je ne sais quoi d'humain dans sa plainte. C'est, tout au moins,
un hurlement triste. Celui des Annamites n'est pas mme triste;
impossible d'y attacher un sens: il est affreux et innommable; je ne
sais rien de plus.

J'ai beau faire, cette race jaune ne m'inspire aucune pense
bienveillante; la race noire, qu'on dit moins intelligente, me parat
beaucoup plus proche de moi. Le rire innocent et cordial des bons
ngres, les jaunes ne l'ont point. C'est bien une autre humanit que
nous, si toutefois c'en est une. J'avoue la profonde rpulsion, mle
de terreur, qu'ils me font prouver. Je ne dirai pas que j'aurais tu
ceux de l'autre jour si j'avais pu; mais j'en ai eu l'ide. Oui, les
tuer--sans douleur: car je serais malgr tout sensible  leur
souffrance;  leur mort, non.

Je sais bien les objections qu'on peut me faire. Tous ne sont pas
pareils  ces btes odieuses et burlesques qu'on nous a montres, et
je gnralise avec une hte de femme ou d'enfant. Soit! Mais un
peuple dont c'est l le thtre et qui se dlecte  ces
reprsentations ... non, l, vraiment, je n'ai aucun dsir de le
connatre, aucun. Je prolongerais, si je pouvais, la muraille de
Chine, et j'en doublerais la hauteur et l'paisseur pour n'tre plus
jamais expos  les voir. Si le Christ est mort pour eux comme pour
moi, la vision de ces magots a d tre sa pire angoisse.

On me dira: Mais, monsieur, oubliez-vous que nous vivons au sicle de
la critique et de l'histoire? Il faut largir son cerveau, afin de
tout comprendre et de tout aimer. Vous cdez injustement  une
premire impression physique. Cela est tout  fait puril et indigne
d'un esprit srieux. Vous retardez d'un sicle et demi. Vous seriez de
force  dire encore: Comment peut-on tre Persan?

Oui, je sais, il y a comme cela des gens qui se sont donn pour tche
d'expliquer, et, par suite, d'aimer toutes les manifestations, quelles
qu'elles soient, de la vie et de l'art humain  travers les pays et
les ges. Ils me refuseront carrment l'esprit philosophique et le
sens de l'histoire. a m'est parfaitement gal. J'en ai assez de
chercher  tout goter de par le monde! Je ne veux plus aimer que ce
qui me donne du plaisir. Qu'est-ce que cela me fait de n'avoir peru,
dans mes jours passagers, qu'une infime parcelle de l'univers? Celle
qu'on peut atteindre sera toujours infime. Que j'aie connu et embrass
de ma sympathie la plante entire, ou seulement une portion de
l'humanit et un petit morceau du sol, cela n'est-il pas exactement la
mme chose, en comparaison de cet infini de temps et d'espace qui
chappe  nos prises?

Alors?...

Je demande peu. Je demande, quand mon coeur se soulve de dgot, de
pouvoir rsister  l'exotisme sans tre mpris de mes contemporains,
psychologues, impressionnistes ou simples snobs. Voil tout. Je le
demande, mais je ne l'obtiendrai pas.




RVERIES SUR UN EMPEREUR


Il est en ce moment, selon toute apparence, le plus puissant souverain
de l'Europe.

D'autre part, il semble bien qu'il soit, de tous les empereurs et de
tous les rois qui nous restent, celui qui a le plus nettement
conscience de sa mission providentielle, celui qui a la conception la
plus mystique de son devoir de pasteur des peuples.

Enfin, il semble bien que, ces devoirs, il soit dcid  les remplir
tous, et jusqu'au bout, et qu'il soit, entre les souverains, le plus
nergique, le plus actif--ou le plus agit.

Si vous admettez ces trois propositions, qui n'ont, je crois, rien de
tmraire, et si vous essayez d'en tirer les consquences bravement,
navement et dans un esprit d'optimisme, vous serez vous-mme surpris
du rve que vous difierez peu  peu et comme malgr vous.

       *       *       *       *       *

Nagure encore, il ne se mlait, et pour cause, que fort peu de
sympathie, mme intellectuelle, aux sentiments que nous inspirait le
nouvel Empereur. On disait qu'il n'avait pas t un fils tendre; qu'il
aimait la guerre pour elle-mme; que son idal de vie ne dpassait
point celui des chefs militaires du haut moyen ge, et que nous
devions nous fliciter que le chancelier ft l pour le contenir. Il
ne cachait point sa haine de la France et des choses franaises; il
proscrivait de sa table les mets et les vins de notre pays et
pourchassait notre langue jusque dans les menus de ses dners. Il lui
est encore arriv ces jours-ci, ayant des Franais pour htes, de
porter un toast o il clbrait Waterloo et glorifiait Blcher. Il est
videmment trs nerveux, sensible  l'excs; il a des impressions
rapides et vives, auxquelles il ne sait pas toujours rsister.

Mais cette impressionnabilit ne parat pas exclure chez lui la
tnacit, les desseins opinitres. Il est incontestablement original.
Il force l'attention. Depuis qu'il est sur le trne, nous nous sommes
plus passionnment occups de lui que de nos cabotins les plus
illustres. Ce jeune Empereur a dj fait un certain nombre de choses
extrmement curieuses.

       *       *       *       *       *

Il a commenc par aller visiter,  la file, ses cousins les empereurs
et les rois (jusqu'au Grand Turc, qui n'y a rien compris), comme s'il
sentait qu'au temps o nous sommes, les souverains que la dmocratie
n'a pas encore emports ont des choses graves  se dire, des questions
solennelles  dbattre, une sorte d'examen de conscience royal  faire
ensemble.

Et ses bons cousins en ont t tout bahis, ou mme visiblement
ennuys. Ce jeune homme ne pouvait-il pas les laisser tranquilles? 
quoi bon tant d'agitation? Constitutionnels ou absolus, le plus
avantageux pour les souverains est de ne pas bouger et de se montrer
le moins possible. Quant au vieil quilibre europen, encore que
rompu, on l'taye au jour le jour, tant bien que mal. Le chancelier y
a pourvu, et cela durera ce que cela pourra. Le reste est de peu
d'importance. Les peuples? qui s'en soucie? Le seul que les rois aient
 redouter a t rduit  l'impuissance voil vingt ans, et il achve
de consumer ses forces en faisant chez lui l'exprience de la
dmocratie.

Et le jeune autocrate, dans sa bonne volont, songeait: Mais ils ne
comprennent pas! Ils ne comprennent rien! Non, non, il n'est pas
possible que la seule affaire des rois d'aujourd'hui soit d'tre de la
triple alliance ou de n'en pas tre. Srement, il y a autre chose...

       *       *       *       *       *

Le second acte original du jeune Empereur, 'a t de briser l'homme
qui reprsentait sans doute, en Allemagne, la politique nationale,
mais aussi la vieille politique, celle des Richelieu, des Frdric,
des Napolon, celle qui d'ailleurs a dur beaucoup plus longtemps que
les conditions historiques qui la justifiaient, la politique du temps
o les groupes humains taient imparfaitement constitus, o les
patries taient multiples et incertaines, o les peuples pouvaient
encore tre considrs comme des fiefs et des hritages, o les
guerres taient guerres de princes et non de peuples.

Ce colosse, cet homme redoutable et retardataire, prolongateur des
haines, pacificateur sur ses vieux jours, mais pacificateur par la
crainte et la compression, qui et dit que le jeune Empereur, jadis
son lve favori, oserait y toucher? Il l'a os pourtant. Il a
congdi le serviteur imprieux, nettement et, sans le vouloir,
plaisamment, en l'accablant de respects et d'honneurs... Et comme
l'autre n'a pas su cacher son dpit ni son tonnement furibond, nous
devons  Guillaume II une des meilleures scnes tragi-comiques de
toute l'histoire moderne.

Et le peuple allemand ne s'est aucunement mu de la chute de l'homme 
qui il doit tout,--prcisment parce qu'il lui doit trop, surtout
parce qu'il lui doit plus qu'il ne lui avait demand, et peut-tre
enfin parce qu'il sent confusment que ce grand homme est l'homme du
pass.

       *       *       *       *       *

Le troisime acte singulier de Guillaume II, ce sont les rescrits pour
la convocation d'une Confrence ouvrire.

Ce qu'un gouvernement dmocratique hsiterait  faire (peut-tre parce
qu'il ne serait pas assez sr de pouvoir limiter les consquences d'un
essai de cette espce); ce que n'avait pas os chez nous un Csar aux
tendances socialistes, issu du suffrage universel, il l'a fait, lui,
Empereur de droit divin.

Je sais bien que la Confrence de Berlin n'aura t qu'une crmonie;
qu'elle aura peu de rsultats, ou que, si elle en doit avoir, ils
seront indirects et inattendus; je sais bien que les membres de la
Confrence, surpris et gns de se trouver ensemble, se borneront 
constater que le sort des ouvriers est digne d'intrt, qu'il ne faut
pas faire travailler les enfants de cinq ans, qu'il est excellent de
se reposer le dimanche, et autres vrits de cette force.

Qu'importe? le fait d'avoir convoqu cette runion probablement
inutile n'en est pas moins significatif. Je ne crois pas qu'un prince
ait jamais affirm plus hautement ses devoirs et, parmi ses devoirs,
celui auquel les princes pensent gnralement le moins.

Et, ce qui est tout  fait remarquable, c'est que, cherchant les
moyens de remplir sa mission de chef absolu d'un grand peuple,
l'Empereur a appel  ses conseils des rpublicains de France, dont un
jacobin et un anarchiste.

Bref, il vient d'accomplir un acte, non pas allemand, mais purement
humain, comparable, dans son essence, aux actes de la Rvolution
franaise.

Que se passe-t-il donc dans l'me du jeune Empereur?

Qu'il m'apparat diffrent de la plupart des autres rois! Ceux-l ne
sont, en somme, que des bourgeois qui ont une belle position et qui
s'y tiennent. Ils ne croient plus  leur droit divin. Ils sentent que
leur pouvoir ne repose que sur une fiction. Et,  cause de cela, ils
restreignent autant qu'ils peuvent leurs devoirs; ils ne s'en
reconnaissent d'autres que ceux de trs hauts fonctionnaires.

Le jeune Empereur pense bien autrement. Il vit sous l'oeil de Dieu, il
se sent choisi et sacr par Dieu. Il se sent responsable (dans quelle
mesure? il l'ignore et cela l'effraie d'autant plus), il se sent
rellement responsable du sort matriel et moral des millions d'hommes
que Dieu lui a confis; il sent qu'il est leur matre pour leur bien,
pour le bien de tous, et particulirement des plus humbles. Il sent
qu'il a envers eux des devoirs, non seulement de protection contre
l'tranger, mais aussi, et bien plus encore, de justice et de charit.
Sa royaut lui semble un sacerdoce. Bref, il est dans un tat d'esprit
auquel, depuis des sicles, les souverains sont rests  peu prs
trangers, et qui n'a gure t connu, dans sa plnitude, que de
certains princes religieux du moyen ge.

Or,--et nous entrons ici dans le rve,--que pourrait-on attendre
aujourd'hui d'un monarque absolu qui, un sicle aprs la Rvolution,
aurait, au fond, la mme notion du pouvoir royal et le mme genre de
srieux et de bonne volont que les rois-prtres de jadis, qu'un
Philippe-Auguste, un Louis IX ou un Charles V, et qui, jet dans un
monde totalement diffrent du leur, joindrait  cela les lumires
auxquelles est parvenue, depuis ces grands princes, la conscience de
l'humanit?

Il ne serait pas draisonnable d'attendre beaucoup d'une me ainsi
constitue. Et qui sait? Un autocrate pntr des ides que j'ai dites
serait peut-tre plus puissant pour l'tablissement de la justice et
pour l'amlioration de la condition humaine qu'un gouvernement
dmocratique.

Quand ce dsir de justice et de charit s'est empar d'un coeur
profondment sincre et pur, on ne lui fait pas sa part. Ah! que je
voudrais que cet Empereur et le coeur pur, sincre, hroque, qu'il
l'et jusqu' l'oubli des prjugs de sa situation et de sa race et
jusqu'au sacrifice complet de sa personne, s'il le fallait! Ah!
combien je souhaite l'impossible!

       *       *       *       *       *

Que ferait-il, ce potentat idal, qui n'existe pas, mais dont il
semble pourtant que le petit-fils de Guillaume Ier nous offre quelques
traits?

Il y a, pour le moins, deux choses que les bonnes mes de tous les
pays,--et aussi, j'en suis sr, du pays d'Allemagne,--trouveraient
toutes naturelles et toutes simples, mais dont les politiques, je ne
l'ignore pas, dclareraient l'entreprise impossible et absurde, bien
que ces fortes ttes n'en apportent d'autres preuves que leurs
affirmations et leur chtive exprience.

Il est monstrueux que des millions d'hommes passent dans les casernes
les plus vivaces annes de leur jeunesse, de faon qu'en additionnant
ce qu'ils cotent et ce qu'ils pourraient produire, on constate une
perte annuelle de dix milliards pour le bien-tre de la pauvre
humanit occidentale. Le bon tyran de nos rves mditerait le
dsarmement de tous les tats de l'Europe; et comme il serait sincre,
comme il serait assez fort pour le proposer et mme pour le commencer,
on le croirait.

Un autre acte, bien entendu, serait li  celui-l. Nous observons
loyalement le trait sign par nous; mais le juger irrvisable serait
au-dessus de nos forces, et, d'ailleurs, nous n'en aurions pas le
droit. Un attentat a t commis il y a vingt ans contre la plus chre
libert de prs d'un million d'hommes. Le doux et pieux autocrate que
je me figure rendrait  ces hommes leur patrie, ou, du moins, leur
indpendance. Il considrerait que, si des iniquits ont t commises
contre ses pres il y a quatre-vingts ans, Dieu ne permet plus d'en
tirer vengeance, justement parce que l'humanit a quatre-vingts ans de
plus, et que, du reste, les vnements les avaient dj rpares.

Sans doute, ma navet excitera le sourire des politiques. Cet
invraisemblable Empereur devrait vaincre une telle masse de prjugs
traditionnels et de mauvais sentiments, lgitimes en apparence et
mme honorables, et si enracins chez lui et chez une partie de son
peuple; il devrait, pour faire cette chose inoue, sortir si
compltement de lui-mme, qu'assurment il ne la fera point. Mais,
s'il la faisait, il pourrait se glorifier d'avoir t, moralement, le
plus grand des pasteurs d'hommes, d'avoir accompli un acte
prodigieusement mritoire et original, et d'avoir, le premier de tous,
rompu avec la vieille politique goste et inaugur les temps
nouveaux...

Notez que si une me droite, simple et bonne, qui ne serait point de
race royale, qui ne serait retenue ni par l'ducation ni par la
tradition, si un vritable enfant de Dieu se trouvait subitement,
comme dans les contes, lev sur le premier trne de l'Europe, toutes
ces choses extraordinaires et folles, il les ferait, du premier coup,
avec srnit.

Cela n'arrivera donc jamais, jamais?

Le jeune Empereur peut fonder la paix du monde. Aura-t-il assez de foi
et de vertu pour l'oser?

Vous voyez bien que ce ne sont l que rveries.




LE TERMITE


C'est le titre d'un roman trs distingu et infiniment laborieux,
tortur et torturant, de ce mahdi-romancier qui a nom J.-H. Rosny. Ce
roman nous raconte les gsines littraires, les pnibles amours et les
coliques nphrtiques du jeune Nol Servaise, crivain naturaliste de
son tat.

Si j'ai bien compris, le termite qui ronge Nol Servaise, c'est la
recherche du document, du petit fait bas, insignifiant, mprisable.
 moins que les termites ne soient les personnages mmes des rcits
de Servaise. Car on peut hsiter entre les deux interprtations, comme
vous le verrez par ces deux passages qui vous donneront une ide de la
manire de M. Rosny:

Aussi, en Servaise, comme un clou formidable, perptuelle,
obsessionnelle, grandit l'ide de la note, la vie prise telle quelle,
la vrit de la vision, de l'oue et de l'vnement respect en idole;
le tourment de se supprimer la rflexion et la transformation; la
recherche d'un absolu documentaire, etc... (page 35).

Ou bien:

.... Par l, les _termites_ de son oeuvre, les grisailles de leurs
volutions se teintaient d'pres pithtes, se trempaient de la
vibration d'art, se disposaient en amertumes gradues, en tats d'me
vulgaires sans doute, mais passs au crible d'un cerveau impressif,
colors d'une dsesprance glaciale comme une bise, coupante comme un
grsil... (page 11).

       *       *       *       *       *

Enfin et quel que soit le ver qui ronge Servaise, le fait est qu'il
est rong, grignot, lentement dvor, et qu'il souffre et qu'il se
tord et qu'il a l'air d'un supplici, d'un supplici qui mord et qu'il
ne ferait pas bon plaindre de trop prs.

Or, tandis que l'infortun se tordait dans les affres de l'criture,
je songeais (tendant ainsi la signification du livre de M. Rosny):

--Ce qui le travaille, lui et ses pareils, ce n'est pas seulement le
termite du document naturaliste: c'est proprement le mal littraire.

       *       *       *       *       *

Ce mal est peut-tre ternel dans son essence. Mais il est visible
que, depuis les nafs ades qui amusaient les longues mangeries des
ges primitifs, depuis les trouvres  l'me superficielle et
enfantine, depuis les crivains du dix-septime et du dix-huitime
sicle, mme depuis les romantiques et les parnassiens, ce mal a fait
chez nous d'tranges et effroyables progrs.

Les causes? On en voit tout de suite deux principales. C'est d'abord
la vieillesse de la littrature, qui rend l'invention plus difficile
en effet, plus inquite, plus tourmente, et qui fait ainsi, d'une
certaine excitation maladive des nerfs, une des conditions de
l'criture artiste.

Il y a aussi ce fait que la littrature, plus lucrative de nos jours
qu'elle ne l'a jamais t, apparat de plus en plus comme une
profession  laquelle il est avantageux de se vouer exclusivement: et
de l le nombre toujours croissant des jeunes crivains, un
pullulement prodigieux, une concurrence pre, amre, enrage.

Le rsultat est lamentable.

Autrefois, un crivain tait le plus souvent un honnte homme qui
faisait des livres, et qui, le reste du temps, vivait comme les autres
hommes; et cela d'autant mieux qu'il avait besoin, pour russir, de se
mler  la socit polie de son temps, et de se distinguer d'elle le
moins possible.

Aujourd'hui, les jeunes littrateurs forment rellement une nouvelle
varit de la race humaine. Je les vois marqus d'un pli professionnel
plus spcial encore que celui des innocents Trissotins de jadis,--bien
plus profond que celui des prtres, des magistrats, des soldats ou
des comdiens,--et beaucoup plus redoutable et plus dplaisant.

       *       *       *       *       *

 vingt ans, parfois plus tt, le mal les prend et ne les lche plus.
Ils commencent par croire,--d'une foi troite et furieuse de
fanatiques,--premirement, que la littrature est la plus noble des
occupations humaines et la seule convenable  leur gnie; que les
autres mtiers, la culture de la terre, l'industrie, les sciences et
l'histoire, la politique et le gouvernement des hommes sont de bas
emplois et qui ne sauraient tenter que des esprits mdiocres; et,
secondement, que c'est eux, au fond, qui ont invent la littrature.

Et alors ils fondent des cnacles  trois,  deux, mme  un. Ils
renchrissent douloureusement sur des formes littraires dj outres:
ils sont plus naturalistes que Zola, plus impressionnistes que les
Goncourt, plus mystico-macabres que Baudelaire ou Barbey d'Aurevilly;
ils inventent le symbolisme, l'instrumentisme, le dcadentisme et la
kabbale; les plus modestes et les plus lucides croient avoir dcouvert
la psychologie, et ils en ont plein la bouche. Ils se tortillent pour
dire des choses inoues. Et, sous prtexte d'exprimer des nuances de
sensation et de sentiment qui, si on les presse, s'vanouissent comme
des rves de fivreux ou se ramnent  des impressions toutes simples
et notes depuis des sicles, ils font de la langue franaise un je
ne sais quoi qui n'a plus de nom.

Ils considrent le monde extrieur en malades, en hallucins, d'un
oeil qui le dforme et le trouble. Les rues de Paris suscitent dans
l'esprit de Servaise des visions apocalyptiques, terribles par un je
ne sais quoi qu'il ne peut exprimer--qu'il n'exprimera jamais--parce
que ce je ne sais quoi n'est rien. Il lui arrive quelque chose de fort
simple: il est  la campagne; le printemps lui fait aimer une femme,
et son amour lui fait trouver la nature plus belle. Nous connaissons
cela. Mais Servaise, lui, n'en revient pas: cette aventure si unie se
transforme en un drame physiologique, sentimental et intellectuel,
plein de stupfaction et de mystre, et qui ne se peut traduire 
moins de soixante pages tnbreuses et convulsionnes.

       *       *       *       *       *

Certes, nos pres n'crivaient pas sans peine. Sauf, peut-tre, 
l'origine des civilisations, la composition littraire a toujours t
un assez rude travail. Mais aujourd'hui, chez Servaise et ceux de son
espce, c'est une torture, une lutte atroce, sans trve, avec des
tensions de muscles, des vibrations de nerfs, des haltements, des
syncopes, des courbatures...

Dans l'_OEuvre_, de Zola, l'artiste ressemblait dj  un damn de
Michel-Ange. Moins sanguins, plus chtifs, plus dprims, plus
nerveux, Servaise et ses pareils font songer  des damns de Callot.

Je prends absolument au hasard, dans le livre de M. Rosny,
quelques-uns des passages qui nous peignent les labeurs de Servaise:

... Les soirs de lampe, les rudes soirs o la volont terrible
l'entranait au jeu des phrases, les sorties o les oeuvres
grouillaient dans son crne comme l'obsession dans l'me d'un fou...

... Dans le dsarroi iden, c'est  ce mot travail que Servaise
toujours revenait, comme  la divinit mystrieuse,  l'entlchie
dont l'adoration l'avait d conduire  la gloire. Obscure, la hantise
du fatal y dominait avec l'image de pauvres chevaux qui travaillent,
de laboureurs qui travaillent, de mineurs qui travaillent, d'une
foule humble et immense  qui les sueurs et les supplices  peine
donnent le pain quotidien, le sommeil pitoyable et des joies confuses
de reproducteur.

... Comme une pluie d'automne, comme un firmament lourd et sans
nuances, comme une lande strile, les pages lui pleurrent sur l'me
et la racornirent. Il laissa tout crouler, il se courba, il resta dans
une morosit vgtative, o les ides se tissaient lentes ainsi que
des feuilles, moites de larmes intimes, tremblantes d'infinies
angoisses...

Ah! le malheureux! le malheureux!

Et tout cela, pourquoi? Pour donner au monde un roman naturaliste de
plus, et, notamment, pour dcrire les sensations d'un infirme qui
regarde passer les gens  travers une lucarne.

       *       *       *       *       *

Jadis,  vingt ans, nous savions admirer. Nous tions respectueux des
matres. Nous aimions navement les grands classiques; nous aimions
Lamartine, Hugo, Musset, Sand, Michelet, Taine, Renan. Mme d'humbles
dramaturges, tels qu'Augier ou Dumas, ne laissaient pas de nous
inspirer quelque considration.

Mais rien n'est plus rogue, plus pdant, plus tranchant, plus prompt
au dnigrement que Servaise et ses mules. Ces jeunes gens ont des
ddains aussi inattendus que leurs admirations, et celles-ci sont
aussi rares que ceux-l sont tendus, et aussi agressives qu'ils sont
crasants. Ce sont moroses cervelles de fanatiques qui hassent et
mconnaissent tout ce qui ne leur ressemble pas. Eux qui ne savent
rien, qui n'ont mme, le plus souvent, aucune connaissance historique
de la langue (et il y parat  la barbarie de leur syntaxe et aux
improprits de leur vocabulaire), ils ont des mpris imbciles et
entts pour les plus beaux gnies et pour les plus incontestables
talents, ds qu'ils ont reconnu ces dons abominables: le bon sens, une
vision lucide des choses et l'aisance  la traduire. Lisez l-dessus,
pour vous difier, la plupart des jeunes revues littraires: elles
suent le pdantisme le plus cre et la plus sotte intolrance.

Cela rend leur compagnie peu divertissante ou mme trangement
incommode. Ils sont dconcertants. On est sr que, quoi qu'on leur
dise, ils vous prendront en piti. On est aussi embarrass pour leur
parler qu'on le serait avec un derviche ou un thug trangleur.

Mme entre eux, ils restent mornes, hargneux, ferms. Les runions
d'hommes de lettres furent charmantes autrefois. Les banquets de ces
jeunes gens, mme leurs conversations autour des bocks, sont lugubres.
Ces infortuns ne parlent que de littrature. M. Rosny a not
quelques-uns de leurs propos avec une exactitude cruelle. Ils se
rassemblent pour dchirer les absents pendant la premire heure et
pour se dchirer entre eux le reste du temps,--en phrases brves,
bizarres, violentes et obscures. Chacun songe  soi et se dfie des
autres, ... Silence. L'atmosphre est fausse, craintive. Au fond,
ils se runissent pour s'ennuyer ensemble. ... Bah! rpondit
Jouveroy, je ne me plais qu'avec les gens qui s'embtent.

La Bruyre dit en parlant de certains financiers: De telles gens ne
sont ni parents, ni amis, ni citoyens, ni chrtiens, ni peut-tre des
hommes: ils ont de l'argent.

Je dirais volontiers des pareils de Servaise: Ils ne sont ni
chrtiens, ni citoyens, ni amis, ni parents, ni peut-tre des
hommes: ce sont des littrateurs,--chacun d'une religion littraire
distincte  laquelle il est seul  croire, et qu'il est seul 
comprendre,--quand il la comprend.

       *       *       *       *       *

J'exagre? Oh!  peine. Il fallait bien forcer un peu les traits pour
vous rendre mieux reconnaissable ce monstre: le jeune homme de lettres
en cette fin de sicle. S'ils n'en sont peut-tre pas tout  fait l,
c'est l qu'ils vont. Il y en a toujours bien un sur deux qui est fait
sur ce modle; et c'est fort inquitant.

Il y a vingt ans, nous rcitions en classe ces vers de l'_Art
potique_:

  Fuyez surtout, fuyez ces basses jalousies,
  Des vulgaires esprits malignes frnsies.
  Un sublime crivain n'en peut tre infest;
  C'est un vice qui suit la mdiocrit...

Et encore:

  Que les vers ne soient pas votre ternel emploi,
  Cultivez vos amis, soyez homme de foi.
  C'est peu d'tre agrable et charmant dans un livre,
  Il faut savoir encore et converser et vivre.

 vieux Boileau, que dirais-tu de ces jeunes gens? Et quelle horrible
vanit, de sacrifier la vie mme et tout ce qui lui donne son prix
vritable  d'inutiles et inintelligibles transcriptions de la vie!




LES DERNIERS ROIS


... Aprs avoir cout les six rois qui taient venus passer le
carnaval  Venise, Candide remarqua un septime personnage qui soupait
 une table voisine et qui faisait assez grande chre. C'tait un
vieillard  l'air noble et affable, et qui portait une large barbe
tale sur sa poitrine.

Candide s'approcha de lui avec politesse et lui dit:

--Veuillez m'excuser si ma question est indiscrte. Mais seriez-vous
d'aventure, comme ces six messieurs, un roi exil de ses tats?

--Non pas un roi, mais un empereur, rpondit le vieillard.

--Cela ne me surprend point aprs tout ce que j'ai vu aujourd'hui,
dit Candide. Mais ce qui m'tonne, c'est que vous ayez su garder, dans
une telle adversit, cet air de contentement qui parat sur votre
visage.

--Je tenais peu au trne, reprit le respectable tranger; et,
d'ailleurs, mes sujets m'ont dpossd avec les plus grands gards.
C'est au Brsil que je rgnais. Mais je dois confesser que je rsidais
peu dans mon empire. Il me plaisait davantage de faire de longs
sjours  Paris, dans cette capitale des sciences et des arts, o la
vie est si douce et si noblement occupe, et o j'ai des amis
excellents. J'y tais toujours fort bien reu; et j'ai plaisir  vous
apprendre (pardonnez-moi cette innocente vanit) que je suis membre
d'une des Compagnies savantes tablies jadis par le roi Louis XIV.

Lorsque je rentrais dans mes tats, je travaillais de mon mieux au
bonheur de mes sujets, et je tchais de les faire profiter de ce que
j'avais appris au cours de mes voyages. Mais j'y apportais sans doute
trop de zle, et je vois bien maintenant que je me rendais importun 
mes ministres et  mon peuple en m'occupant trop minutieusement des
affaires publiques, aprs les avoir trop longtemps ngliges. N
sensible, j'abolis dans mon empire l'esclavage, qui est une des hontes
du genre humain. Mais, pour avoir accompli trop brusquement ce grand
acte de justice, je mis dans l'embarras beaucoup de propritaires; et
la plupart des esclaves affranchis ne surent que faire de leur libert
inopine. Ce que j'avais de vertu se retournait contre moi. Je
m'appliquais tant  me conduire en citoyen que je faisais paratre
inutile l'institution monarchique.

Enfin, j'avais une fille et un gendre. Mon gendre, qui avait des
talents pour les affaires, cherchait toutes les occasions de les
appliquer. Il avait plutt les qualits d'un habile marchand que les
vertus d'un hritier de la couronne. Ma fille, que j'aimais
tendrement, avait le tort de donner dans une dvotion outre; et cela
n'tait point pour plaire  un peuple jeune et gnreux, qui commence
 s'affranchir de la superstition et chez qui les lumires de la
philosophie se rpandent de jour en jour.

J'appartiens, du reste,  une famille qui, depuis quelque temps,
montre de merveilleux talents pour perdre les trnes et une singulire
inaptitude  les reconqurir.

Ainsi l'affection de mon peuple, sinon son estime et son respect,
s'tait lentement dtourne de moi et des miens. La rvolution tait
invitable. Il n'y fallait qu'un prtexte. Une mutinerie de l'arme
contre un ministre impopulaire a dcid de tout. Je dois dire que les
insurgs ont t parfaits. Ils sentaient que tout cela n'tait point
ma faute, que je comprenais moi-mme leurs raisons et que je ne leur
gardais pas rancune. Jamais rvolution n'a t plus pacifique, ni plus
courtoise de part et d'autre. Ces messieurs m'ont embarqu, avec
beaucoup de politesse, dans un navire trs confortable. Tout s'est
pass avec une extrme cordialit. Ils ont absolument tenu  me
laisser ma liste civile, qui est de deux millions.

Nous avions tous les larmes aux yeux en nous sparant; et, si j'avais
voulu profiter de l'attendrissement gnral, peut-tre serais-je
encore  Rio-Janeiro. Mais ma situation y serait prcaire. La
condition de simple particulier convient mieux  mes gots. Puis,
j'aime les voyages. Je quitte Venise demain matin et serai  Paris
dans huit jours.

Si j'avais eu besoin de consolation, j'en aurais trouv une bien
douce dans une nouvelle faveur que le gouvernement de la France vient
de m'accorder. Le jour mme o je perdais ma couronne, M. le prsident
Carnot m'offrait les palmes d'officier de l'Instruction publique. Cela
m'a fait grand plaisir. Le sage se contente de peu.

Tel fut le rcit du bon vieillard. Au moment o il parlait des deux
millions de sa liste civile, les six autres rois dtrns s'taient
approchs de lui d'un air de dfrence...

  (_Candide_, appendice au chapitre XXVI.)

Ainsi le Brsil vient d'inaugurer brillamment, et de la faon la plus
piquante, une nouvelle espce de rvolutions: celles o les peuples
seront polis et les monarques rsigns. Une rvolution ne sera plus
qu'une lutte de courtoisie entre les vainqueurs et le vaincu. Les
coups de chapeau y remplaceront les coups de fusil.

Rsigns, il semble bien dj que la moiti des souverains de l'Europe
le seraient,  l'occasion, le plus aisment du monde. Il y a, chez
beaucoup d'entre eux, un dsenchantement, une diminution notable du
plaisir de rgner.

Beaucoup, dj, affectent de vivre comme des particuliers. On dirait
que cela les gne d'tre  part, qu'ils ont un dsir inavou de
revenir  la vie normale, que la solitude de leur majest leur pse,
qu'ils en ressentent plus d'ennui que d'orgueil. Pensez-vous que S. A.
le prince de Galles soit fort impatient de devenir roi d'Angleterre et
empereur des Indes? Je souponne que cela le gnerait infiniment.
Voil quarante ans que ce prince philosophe fait, autant dire, partie
du tout-Paris. Il doit tenir avant tout, tant un sage,  la libert
de ses alles et venues.--Il y a trois semaines, deux archiducs de
Russie djeunaient, non loin de Paris, chez un baron isralite, chez
un coreligionnaire de ceux que les moujiks mme mprisent et qu'ils
massacrent encore quelquefois.

L'almanach de Gotha frquentant familirement chez l'almanach du
Golgotha, c'est l un grand signe.

       *       *       *       *       *

Non seulement la plupart des princes vivent comme nous (et s'ils
gardent autour d'eux quelque reste de crmonial, c'est par ncessit
ou par devoir, et les pompes mystrieuses de la cour de Louis XIV leur
seraient  tous insupportables), mais ils sentent comme nous, ils ont
toutes nos maladies morales. Il y a une impratrice, la plus inquite
des femmes, dont la principale ambition est d'tre une parfaite
cuyre, qui vit si compltement  sa guise et de faon si fantasque
que, si elle tait une bourgeoise de Paris, nous ne verrions en elle
qu'une trs sympathique et trs originale nvrose. Il y a une reine
charmante, extraordinairement instruite, d'une intelligence suprieure
et d'une imagination puissante, qui, pouvant exercer le mtier de
reine, prfre celui d'homme de lettres, recherche l'approbation de
ses confrres bourgeois et accepte avec joie et simplicit, si mme
elle ne les sollicite, les rcompenses de l'Acadmie franaise. Il y
a, tout proche de nous, un roi morose, que ses sujets ne voient
jamais, qui ne songe qu' faire des conomies pour organiser des
voyages de dcouvertes, et qui n'aspire qu'au renom de bon gographe.

... Et cependant l'ennui et l'inquitude, et les passions dsordonnes
qui naissent de ce malaise de l'me, envahissent les maisons royales.
Les dissensions intestines de la plus puissante maison qui soit au
monde, les discords tragiques d'un pre et d'un fils, mls au plus
effroyable drame de douleur et de mort, ont rempli pendant des mois
nos gazettes bourgeoises. Un prince, qui fut un grand artiste dcadent
et qui et t un excellent rdacteur de la _Revue indpendante_,
s'est noy une nuit, dans un lac des _Niebelungen_, parmi ses cygnes.
Un prince imprial s'est suicid avec sa matresse. Ce sont, depuis
quelques annes, les maisons royales qui fournissent, en proportion,
le plus de faits divers, et les plus dramatiques.

Peut-tre se passait-il jadis, avant le rgne de la presse, tout
autant de choses tranges dans les palais des misrables
porte-sceptre: mais on le savait moins. Un voile de mystre les
protgeait. On voit mieux aujourd'hui qu'ils sont semblables  nous.
Et ils le savent eux aussi; ils se l'avouent plus pleinement que ne
faisaient les souverains d'autrefois. Je ne vois plus gure que le
Tzar, le Grand Turc et le jeune Empereur illumin d'Allemagne qui
croient encore  leur droit divin. Les autres croient tout au plus 
l'utilit de leur mission publique et de la tradition qu'ils
reprsentent. Et cela est bien diffrent.

       *       *       *       *       *

Que dis-je! On voit dj des princes qui volontairement se retirent et
 qui la rentre dans la vie commune, dans la grande multitude
humaine, semble une dlivrance. Rcemment, un archiduc demandait 
l'empereur son parent la permission de n'tre plus prince, et
s'embarquait, sous un nom roturier, comme lieutenant de vaisseau. Qui
saura jamais ce qui s'est pass dans l'esprit de l'archiduc Jean? Si
les autres princes n'ont plus gure d'illusions, ils ont gard des
prjugs. Pour que celui-l ait pu s'affranchir  la fois des unes et
des autres, quelle vision nette, profonde, dfinitive, il a d avoir,
un jour, de la vanit des choses! et cette vision, que tout ici devait
obscurcir (car il n'est pas encore arriv qu'on naqut impunment d'un
sang imprial), quelle force d'esprit elle suppose, ou quel
incomparable dsenchantement! Ce jeune homme me parat digne de toute
admiration. Il s'est chapp de la royaut, comme un moine incroyant
de son monastre, pour retourner  la nature, pour vivre vraiment
selon sa pense et selon son coeur, pour jouir librement du vaste
monde, sans avoir  rendre des comptes spciaux,  Dieu et aux hommes,
d'une tche  la lgitimit de laquelle il ne croyait plus...

Partout l'ordre ancien chancelle. Les peuples latins sont tout prts.
On me dit que l'Espagne ne souffre la royaut que par chevalerie, par
respect de la faiblesse d'une femme et d'un enfant. Quant  l'Italie
... attendez la fin de la triple alliance, laquelle n'est sans doute
pas ternelle... Ce que l'antiquit n'avait pas mme conu, la
possibilit de rpubliques aussi vastes que les anciens empires
devient chaque jour vidente... Si notre Rpublique tait sage, vous
verriez quelle serait bientt sa force de propagande, mme
involontaire, et quelle fascination elle exercerait, rien qu'en
durant, sur tous les peuples de la vieille Europe... Les temps sont
mrs; cela commence:

  ... Magnus ab integro seclorum nascitur ordo;

Qui sait?




QUELQUES BILLETS DU MATIN.


                                Paris, 24 avril 1889.

MA CHRE COUSINE,

J'ai voulu voir lundi,  l'Odon, une des dernires reprsentations
des _Erinnyes_. C'est trs curieux. On gote, en deux heures, des
sensations extrmes; car on peut dire qu'il y a un abme entre la
musique de Massenet et les vers de Leconte de Lisle. C'est une tuerie
prhistorique, accompagne de fltes voluptueuses, subtiles et
tendres. Le drame est beaucoup plus farouche que l'_Orestie_. Au
sicle dernier, les bons traducteurs, Letourneur ou Brumoy,
accommodaient Shakespeare et Eschyle  la franaise et demandaient
grce pour ce qu'ils leur laissaient de grossiret et de sauvagerie.
Aujourd'hui, on retranche  Eschyle son humanit et sa charit, et, si
l'on pouvait, on ajouterait  Shakespeare des obscnits et des
calembours. Et peut-tre est-ce une autre faon de ne pas comprendre.

C'est un homme assez singulier que Leconte de Lisle,--M. de Lisle,
comme l'appellent ses disciples.--Je vous ai fait lire les _Pomes
barbares_, ma chre cousine; et, quoique cette posie soit peu faite
pour plaire aux femmes, vous en avez aim la splendeur pure et froide,
la philosophie si simple, si triste, si pleinement dsenchante. Et
sans doute vous vous tes figur l-dessus M. de Lisle comme un
bouddhiste fourvoy chez nous, imperturbable de srnit, et pour
toujours revenu des mensonges de Maya.

Mais on n'en revient jamais tout  fait, vous le savez,  ma cousine!
vous qui tes un des plus gracieux parmi ces mensonges. M. de Lisle
(heureusement pour lui) est encore dupe, comme nous, de l'universelle
Illusion. Avec son masque olympien aux traits prcis et un peu durs,
il n'est qu'un homme, et par suite, quelquefois, un enfant (de la
faon dont le sont les grands potes, bien entendu). Et cela est trs
amusant  constater.

Ce bouddhiste est, sur un point au moins, l'homme le plus convaincu et
le plus intraitable. Il a, en posie, les thories les plus hautes et
les plus troites.  ses yeux, votre Musset, Madame, ce rimeur sans
dignit qui pleure et se confesse devant tout le monde, est bon pour
les bonnetiers. M. de Lisle est, si je puis dire, passionnment
impassible.

Des gens qui le connaissent bien m'affirment que ce pote hautain, ce
prtre du nant, est d'ailleurs trs candide, trs doux, un peu timide
et ombrageux, sensible enfin--lui, ce fakir!-- quelques-unes des
vanits innocentes par lesquelles l'ternelle Maya nous doit. Il ne
lui a pas t indiffrent, voil deux ans, d'entrer  l'Acadmie. Au
fait, pourquoi n'en aurait-il pas t content? Les mandarinats sont
justement faits pour les artistes qui, comme lui, ne peuvent tre
connus de la foule...

Mais tout d'abord il dissimula ses sentiments; _Cunacpa_ et la
_Vision de Brahma_ l'obligeaient  l'impassibilit. La premire fois
qu'il fut convoqu  l'Institut, il dit: Je n'irai point. Qu'irais-je
faire, je vous prie, parmi ces vaudevillistes et ces professeurs?
Mais le jeudi suivant, il y alla. Il revint enchant, ayant fait des
dcouvertes: Mais ils sont trs polis! Mais ils sont charmants! Mon
Dieu, il est vident que ce Nisard est intellectuellement le dernier
des hommes. Mais il est gentil, trs gentil, je vous assure. Et, 
partir de ce jour-l, M. de Lisle fut le plus rgulier des
acadmiciens. Voil du moins ce que l'on m'a cont, et peut-tre le
conteur y mettait-il un peu d'innocente malice.

M. de Lisle eut raison. tre un bon acadmicien, cela n'empche point
le monde d'tre mauvais et la mort bienfaisante, mais cela aide 
passer le temps. Et, puisque tout est vanit, nos contradictions sont
sans consquence.

Et maintenant, ma cousine, si vous voulez me faire plaisir, relisez le
_Manchy_ et la _Ravine Saint-Gilles_.

       *       *       *       *       *

                                        Paris, 25 avril.

Nous mourons tous inconnus. Je crois, ma chre cousine, que ce mot
est de Balzac. C'est un des plus vrais qu'on ait crits. Ainsi, vous,
je vous ai vue natre; je vous ai fait jouer toute petite; nous sommes
de vieux et intimes amis, et vous m'avez souvent fait l'honneur de me
prendre pour confident. Eh bien, je ne suis pas du tout sr de vous
connatre; il y a continuellement des choses de vous que je n'avais
pas prvues et qui me dconcertent. Et peut-tre est-ce ce qui reste
en vous d'inconnu qui m'attache si incurablement  vous...

M. Barbey d'Aurevilly vient de rendre  Dieu son me gnreuse et
sonore de catholique, de chouan, de dandy, de romantique et de
mousquetaire. Or il meurt, aprs avoir crit de quoi faire quarante
volumes, illustre et inconnu. Il meurt inconnu, aprs un demi-sicle
de conversations empanaches.

Car, d'abord, on ne saura jamais  quel ge il est mort, et s'il est
n en 1807 ou en 1811.

On ne saura jamais ce qu'il a fait pendant vingt ans de sa vie, de
1830  1850. Il ne l'a dit  personne. Plusieurs prtendent qu'il
tint  cette poque un magasin de chasubles dans la rue Saint-Sulpice.
Mais les preuves font dfaut.

Enfin, on ne saura jamais si cet homme mystrieux soutenait un rle
(trs noble et trs innocent, d'ailleurs), ou s'il fut sincre, ni
dans quelle mesure il le fut et ce qui se mlait de gageure  sa
sincrit ou de candeur  sa comdie.

Il emporte avec lui ces trois secrets.

Les chroniqueurs vont rappeler ses mots. En voulez-vous quelques-uns?
Je vous avertis qu'ils perdent  tre crits. Ils valaient beaucoup
par la voix, l'accent, le sang-froid, la majest du personnage.

Un ami le rencontre un matin, corset et la taille cambre suivant son
habitude:

--Parbleu, monsieur d'Aurevilly, vous voil merveilleusement sangl
dans cette redingote!

Il rpondit:

--Monsieur, si je communiais, j'claterais!

Une fois, Barbey d'Aurevilly racontait qu'il avait connu dans sa
jeunesse l'abb de la Croix-Jugan (le hros de l'_Ensorcele_). L'abb
commandait alors je ne sais quelle milice royale; il tait
pouvantable  voir, le visage labour de cicatrices et les deux
mchoires soudes l'une  l'autre, en sorte qu'il ne pouvait parler.

--Mais alors, comment s'y prenait-il pour commander sa troupe?

--Il rugissait, Monsieur!

Une autre fois, M. d'Aurevilly dnait en ville. Quand le domestique
lui offrit la poularde rtie, il en prit un morceau avec ses doigts et
le dposa sur la nappe. Il avait cru, ne voyant plus trs clair, que
c'tait du pain qu'on lui prsentait. Lorsqu'il reconnut sa mprise,
il n'eut pas un moment de gne ni d'hsitation, et dit simplement:

--Dans nos dners de chasse,  Valognes, c'est ainsi que nous avons
coutume de nous servir!

Encore une, voulez-vous?

Un soir d't, Barbey d'Aurevilly se promenait avec Bourget aux
Champs-lyses; ils abordrent par amusement une jeune personne qui se
trouva tre une cuyre du cirque, et M. d'Aurevilly lui tint aussitt
des propos blouissants et bizarres. La petite femme trouva ce vieux
si rigolo que, pour marquer sa joie, elle le saisit  bras-le-corps,
le souleva (car elle tait robuste et rble), le secoua en l'air
comme un polichinelle cass, puis le reposa  terre en s'esclaffant.
M. d'Aurevilly ne se troubla point pour si peu de chose; mais, fort
tranquillement et d'un air de dignit indulgente:

--Elle est familire, dit-il.

       *       *       *       *       *

                                        Paris, 28 avril.

M. Henry Becque publie, en deux volumes, son thtre complet. Je viens
de relire les _Corbeaux_. Je n'ai nullement retrouv, dans cette
comdie du matre, la brutalit voulue ni la purile frocit de ses
lves. La pice est triste, mais l'observation y est autrement
quitable que dans les pessimisteries (si j'ose risquer ce vocable) du
Thtre-Libre. Songez que dans les _Corbeaux_, sur treize personnages
il y en a sept qui sont sympathiques. C'est l une jolie proportion;
et plt au ciel qu'elle ft la mme dans la vie relle! La petite
Marie Vigneron est un type de jeune fille tout  fait admirable.
Enfin, si le second acte est forcment un peu aride, le premier est un
trs cordial tableau d'intrieur bourgeois, et le quatrime contient
des scnes d'une motion poignante. Le public a trouv, il y a sept
ans, que quatre femmes en noir, toujours en scne, pendant trois actes
entiers, avec des hommes d'affaires et des hommes de loi pareillement
en noir, cela faisait beaucoup de noir. Peut-tre en prendrait-il son
parti, maintenant qu'il sait et qu'on lui a dit sur tous les tons que
la pice tait originale et belle. J'aimerais beaucoup revoir une
reprise des _Corbeaux_.

Tandis que je m'attendrissais sur les petites Vigneron, je songeais 
toutes leurs soeurs de misre,  toutes les pianistes et institutrices
sans emploi qui pullulent sur le pav de Paris. Et je me suis rappel
un petit fait, terriblement loquent, dont j'ai t presque tmoin et
qu'il faut que je vous conte:

Dernirement une dame de ma connaissance, qui a une petite fille de
sant chtive et trop dlicate pour suivre des cours au dehors, fait
mettre cet avis dans le _Figaro_: On demande institutrice pour
donner leons de franais dans une famille. Il s'en prsenta, en huit
jours, _plus de trois cents_. Il y en avait, chaque matin, plein le
salon, plein l'antichambre, et jusque dans l'escalier, qui attendaient
leur tour. La dame, un peu Yankee, se contentait de regarder leurs
diplmes et de leur demander leur prix. Une ide lui tait venue:
adjuger l'ducation de sa petite fille  la moins exigeante. Elle
trouva enfin une pauvre crature qui, pour huit heures de travail par
jour, rduisait ses prtentions  soixante francs par mois, sans la
nourriture ni le logement.--Ah! les tristes dessous de notre
dlicieuse civilisation!

       *       *       *       *       *

                                        Paris, 30 avril.

Ce billet, ma cousine, sera plus futile encore et plus inutile que les
autres. Est-ce le printemps qui m'incite  vous envoyer des vers? Mais
il faut absolument que je vous dise trois sonnets que je sais depuis
peu. Ils ont ce mrite d'tre monosyllabiques. Chacun d'eux n'est pas
plus long qu'un seul vers de feu Lorgeril.

L'un de ces sonnets est d  la patiente collaboration de Franois
Coppe et de Paul Bourget. Il est intitul: _Profession de foi de Paul
Bert._ (Je n'ai pas besoin d'ajouter que cette innocente plaisanterie
a t imagine avant la belle et triste mort de notre premier
gouverneur civil du Tonkin.)

  Aime
  Peu
  Dieu:
  Thme.

(Ce dernier vers signifie, je pense: Voil ma proposition
fondamentale, le _thme_ que je soumets  vos mditations. Ne vous
tonnez point, ma cousine, qu'une posie aussi condense exige parfois
un bout de commentaire.)

Le second quatrain conseille l'usage de la crmation:

  Crme
  Feu
  Fieu
  Mme.

(_Crme_, du verbe crmer, pour brler. _Feu fieu_: enfant mort.)

Passons aux tercets:

  Roi?
  Quoi?--
  Louvre?

  Rien!--
  Ouvre
  Chien!

Les deux premiers vers expriment le mpris des rois (_Roi! Quoi?_
c'est--dire: Un roi? Qu'est-ce que c'est que a?) Les deux vers
suivants expriment le ddain des arts. (_Louvre? Rien!_ c'est--dire:
Le muse du Louvre? Ce n'est rien, a n'a aucun intrt.) Enfin, les
deux derniers vers recommandent la vivisection.

Relisez maintenant tout le sonnet. Vous verrez qu'il est clair comme
eau de roche,--et plein de choses.

En voici un autre dont j'ignore l'auteur. Il est d'un genre moins
svre. Une petite fille est  table. Une mouche vole autour de la
cuiller  soupe. Alors l'enfant d'un air de dfi ironique:

  Touche
  
  La
  Louche,

  Mouche!--
  Ah!
  Ma
  Bouche!

Vous devinez aisment, par ces trois derniers vers, que la mouche
s'est pose au coin de la bouche de la petite fille. Celle-ci la
menace:

  Je
  Te
  Pince!...

Et elle essaye de la prendre en se donnant une tape sur la joue:

  Vlan!...

Mais la mouche s'est envole. L'enfant exprime son tonnement et son
dpit par cette exclamation familire:

  Mince!...

Puis elle la poursuit et finit par l'crabouiller du plat de sa
menotte:

  Pan!

Rassemblez, je vous prie, les morceaux, et lisez d'affile. C'est
toute une comdie charmante, pleine de naturel et de vie. Je l'ai
entendu rciter, avec beaucoup de conviction, par une enfant de trois
ans, fille d'un pote philosophe. C'tait infiniment plus drle qu'une
fable de Florian.

Aprs le sonnet didactique et le sonnet dramatique, voulez-vous un
sonnet lgiaque? Savourez-moi ce pome d'amour maternel.

La jeune mre s'adresse d'abord  la nourrice:

  Qu'on
  Change
  Son
  Lange!

Puis  l'enfant:

  Mange,
  Mon
  Bon
  Ange.

Puis  une dame:

  Trois
  Mois
  D'ge!

(C'est--dire: Il a trois mois, madame.)

Et enfin:

  Sois
  Sage,
  Bois!

Celui-l est de Lon Valade. Il est absolument parfait.

Pardonnez-moi, ma grave cousine, de m'attarder ainsi sur des amusettes
de mandarins affaiblis. C'est sans doute la douceur paresseuse d'avril
qui me souffle ces enfantillages. Je tcherai d'tre plus srieux
demain.

       *       *       *       *       *

                                        Paris, 1er mai.

J'ai visit le muse de la Rvolution, organis avec beaucoup d'art et
de mthode par l'excellent peintre Fernand Calmettes, qui est, par
surcrot, un rudit et un crivain. (Au fait, ce Calmettes-l, ma
cousine, est justement l'auteur d'un livre qui vous a plu, qui est
intitul: _Brave Fille_, et qui est d'un brave homme.)

Je suis sorti de cette visite avec une petite fivre. Il n'y a pas 
dire, rien n'est prenant comme la Rvolution. Elle vous souffle une
sorte d'ivresse sombre, plus forte que la raison et que la piti. Je
me souviens que, tout enfant, je lisais l'histoire de la Rvolution
franaise dans deux beaux volumes dors de M. Poujoulat, rdacteur 
la _Gazette de France_. L'auteur, bien entendu, fltrissait tout le
temps les rvolutionnaires, et de la faon la plus nergique. Eh bien,
malgr cela, son rcit me grisait. La grandeur thtrale des faits, le
tragique et le pompeux de l'poque, les mots  la Plutarque, le mpris
contagieux de la mort, la vie intense et furieuse ... tout cela me
montait au cerveau comme un vin brutal... Pour rendre la Rvolution
hassable aux jeunes mes, c'est bien de la fltrir, mais il ne
faudrait pas la raconter. J'tais,  quatorze ans, un enfant doux et
pieux, mais rsolument jacobin et terroriste, pour avoir lu M.
Poujoulat.

J'ai, depuis, chang de sentiment. Les robins froces et de mdiocre
intelligence qui ont fait la Terreur ne m'ont plus inspir que de
l'horreur et du mpris. J'ai mme dout quelquefois des bienfaits
de la Rvolution; je me suis diverti  tre amoureux de
Marie-Antoinette, et il m'est, je crois, arriv de dire que
j'aimerais mieux tre priv des joies de l'galit civile et
politique et qu'on n'et pas coup la tte d'Andr Chnier. (Il est
vrai qu'il serait mort tout de mme,  l'heure qu'il est.)

Or, en sortant du muse de Calmettes, je ne sais plus bien o j'en
suis. La chemisette et la culotte du pauvre petit Louis XVII m'ont
mu; les ttes de Marat et de Robespierre, moules aprs leur mort, et
celle de Danton, crayonne par David, ressemblent vraiment un peu trop
aux ttes d'assassins qui sont exposes rue de l'cole-de-Mdecine...
Mais Camille Desmoulins a un visage charmant; Saint-Just ressemble 
Maurice Barrs, que j'aime beaucoup; et je me suis attendri sur les
bibelots de Lucile Desmoulins et sur le beau gilet qu'elle brodait
pour Camille et qu'il n'eut pas le temps de porter. Tous ces tueurs
ont pour eux d'avoir t tus  leur tour... Je pense  la dernire
nuit de Robespierre, couch sur une table, la mchoire fracasse, et
au cri terrible qu'il poussa quand on lui retira sa mentonnire avant
de le guillotiner. Je ne suis pas, sans doute, comme le doux Michelet
qui avait infiniment plus de piti des bourreaux que des victimes. Je
n'ai plus d'ides trs nettes; mais je songe que tous ces gens-l
taient des hommes et que c'est l, comme dit un ancien, une dure
condition, et ma piti tombe dans le tas.

En tous cas, il est sr qu'en dpit des vices privs et des crimes
publics, jamais les hommes, non pas mme peut-tre dans le haut moyen
ge, n'ont t plus sincres, plus nafs, plus loigns du
dilettantisme. Il est certain aussi qu'on ne s'est jamais tant amus
que pendant la Rvolution: toute l'imagerie populaire du temps en
tmoigne. La Rvolution fut une vaste mascarade, ici solennelle et
tragique, l carnavalesque et sensuelle. Elle fut terrible et joyeuse,
comme quelque norme mlodrame de l'Ambigu. La Libert (si toutefois
ce fut la Libert) naquit chez nous, dans des flots de sang, avec une
gaiet folle...

Et savez-vous bien, ma chre cousine, que la toilette des femmes aux
environs de 93 est tout simplement dlicieuse?

       *       *       *       *       *

                                        Paris, 2 mai.

Je viens de feuilleter, ma chre cousine, le second volume de la
correspondance de Gustave Flaubert. C'est excessivement amusant.
Lisez-le. Je sais que vous aimez Flaubert et que certaines pages de
cet impassible vous ont mue: la mort d'Emma Bovary; ses promenades 
Tostes, jusqu' la htre de Banneville, avec sa chienne Djali; la
visite des femmes voiles aux tombeaux des martyrs chrtiens, dans la
_Tentation de saint Antoine_....

C'est gal, si l'on nous avait demand quelle a d tre la femme que
Flaubert a le plus aime dans sa vie, nous aurions rpondu: C'tait
peut-tre une duchesse, peut-tre une bourgeoise, ou une vachre
normande, ou une religieuse, mais jamais, au grand jamais, il ne nous
serait venu en pense que ce ft un bas-bleu, et de la pire espce: 
savoir Mme Louise Collet, ne Rvoil, aime aussi de Villemain, et
laurate de l'Acadmie franaise pour des vers classico-romantiques,
nuance Casimir Delavigne. La trs longue liaison de Flaubert avec
cette personne me parat tre une des meilleures facties de
l'ironique Providence qui nous gouverne. Mme Collet envoyait 
l'auteur de _Salammb_ des petits contes gaulois, en vers de dix
syllabes, dans la manire d'Andrieux. Et Flaubert les lisait, et il
lui soumettait des corrections. Au lieu de ce vers:

  Et chaque anne il avait un enfant,

il lui propose celui-ci:

  Et chaque anne lui donnait un enfant,

sans s'apercevoir qu'il fait un vers faux.

Au commencement de chacune de ses lettres, Flaubert raconte qu'il
vient d'crire en huit jours deux pages de la _Bovary_, et cela, en
passant les nuits, et avec des efforts de damn, suant, geignant, se
dcarcassant, et parfois tombant de fatigue sur son divan, y restant
hbt dans un marais intrieur d'ennui.

Cette faon de travailler est bien trange. Avouerai-je ma navet?
J'ai beaucoup de peine  comprendre qu'on puisse mettre rellement
huit jours et huit nuits  crire cinquante ou soixante lignes. Ce
degr de difficult dans le travail me parat inconcevable,
surnaturel, fantastique. Bref, j'ai de la mfiance. J'en ai surtout
quand je considre avec quelle aisance Flaubert crivait  ses amis,
en une matine, des lettres de vingt pages, qui sont dj vraiment
d'un style trs pouss.

Je me mfie d'autant plus que j'ai un peu connu, dans ses dernires
annes, cet homme excellent, d'une candide et dlicieuse bont.
Plusieurs fois j'ai pass  Croisset une aprs-midi tout entire: car,
pour peu qu'on lui plt, il vous gardait, il ne vous laissait plus
partir. On causait littrature. Il avait, en ces matires, des
sentiments tranchs et des ides confuses. Il affirmait possder 
fond son Rabelais et son Chateaubriand. Mais je m'aperus que, chaque
fois, il en citait les mmes phrases. J'ai des raisons de croire qu'il
ne connaissait que celles-l. Il tait thtral et plein d'illusions.

Avec cela, je le souponne d'avoir t trs flneur, trs paresseux,
quoi qu'il dise. Bouquiner au hasard  travers sa bibliothque,
s'tendre sur son divan et y fumer d'innombrables petites pipes, en
songeant vaguement  la page commence et en ruminant des pithtes,
c'est l ce qu'il appelait travailler comme un ngre.

Il a donc pu lui arriver, d'une part, d'exagrer ses angoisses, son
acharnement douloureux sur les mots et les syllabes; car il y avait du
Tartarin chez lui, comme chez beaucoup de Normands. Et, d'un autre
ct, je suis persuad qu'il prenait souvent le rve, la vague
poursuite d'une ide parmi la fume du tabac, pour un travail rel.
Ainsi s'explique que, n'ayant pas autre chose  faire et vivant dans
une solitude presque complte, il ait pu passer cinq ou six ans sur
chacun de ses livres. Il est trs vrai qu'ils n'en valent que mieux.
Et c'est bien pour avoir t faits lentement, mais non, comme il le
croyait, sur un chevalet de torture et parmi des sueurs d'agonie.

       *       *       *       *       *

                                        Paris, 5 mai.

On est trs bien  Paris en ce moment, ma chre cousine. Il n'y a
jamais eu, je crois, tant de frissons dlicieux dans l'air, ni,
partout rpandue, une telle joie de vivre. C'est que nous jouissons 
la fois de l'closion de deux printemps.

Le premier, c'est le printemps de Dieu, le printemps annuel (ou  peu
prs). Il ne nous a pas oublis cette fois, et vous savez que le
printemps, quand d'aventure il y en a un, est charmant  Paris. La
vgtation y est en avance de huit jours sur celle des bords de la
Loire, je l'ai souvent constat. Joignez qu'il y a beaucoup plus
d'arbres sur nos boulevards qu' la campagne. Et nous avons le bois de
Boulogne, o je sais des coins exquis, mme un cimetire rustique,
l'ancien cimetire de Boulogne, touffu et dsordonn comme une petite
fort vierge, et qui ressemble  un cimetire de lakiste. Et je ne
parle pas du noble et glorieux paysage des Champs-lyses, le soir,
quand le ciel est d'or derrire l'Arc de Triomphe.

L'autre printemps, l'autre closion vivante est au Champ de Mars. Car
'a t, dans ces derniers temps, comme une pousse et comme un
panouissement rapide et vertigineux des merveilles du travail humain.
La tour Eiffel, tant calomnie  l'origine, condamne par des membres
de l'Institut au nom du spiritualisme et de la croyance 
l'immortalit de l'me, n'a eu qu' grandir pour faire taire ses
illustres blasphmateurs.  mesure qu'elle montait, elle devenait
belle; et comment ne l'aurait-elle pas t, puisque la forme et les
proportions en taient commandes par des lois ncessaires et
ternelles? Et la galerie des machines, gale en majest aux
cathdrales gothiques (car elle ralise absolument l'autre type
extrme de la beaut architecturale)! Et les squares et les jardins,
surgis, on le dirait, dans l'espace d'une nuit! Et partout, cette
fantastique activit de ruche joyeuse!

Pourtant, vous vous en souvenez, elle n'a gure t encourage, cette
pauvre Exposition. Elle avait contre elle l'Europe, et elle n'avait
pas toute la France pour elle... Eh bien, ils verront!... Ah! le brave
peuple, si gentil, si courageux, si ingnieux, si plein de ressources
imprvues et inpuisables, si digne de n'tre pas malheureux!...

Je suis aujourd'hui fertile en exclamations, ma chre cousine. Je vous
le disais bien: le floral des arbres et du soleil, et cet autre
floral, un peu fivreux, de l'industrie des hommes, nous font une
double griserie, lgre et douce, et qui nous rend extrmement
aimables et expansifs...

       *       *       *       *       *

_ Monsieur Ernest Renan._

                                        Paris, 7 mai.

CHER MATRE,

L'examen de conscience, trs recommand par les philosophes, et
excellent pour les individus, doit l'tre aussi pour les peuples.
Pourquoi ne feriez-vous pas,  l'occasion du Centenaire de la
rvolution franaise, l'examen de conscience du dix-neuvime sicle?
Vous seul peut-tre avez un gnie assez souple, une science assez
vaste, assez d'aisance  manier les ides gnrales pour tenter
d'tablir le bilan de nos gains et de nos pertes pendant cette priode
si intressante de l'histoire du monde, et pour dire ce que nous avons
fait et o nous en sommes. Et nous vous couterions, je vous assure,
avec la plus ardente et la plus respectueuse curiosit.

Je sais bien que cet examen de conscience, vous l'avez fait
dernirement dans votre rponse  M. Jules Claretie. Mais vous ftes
ce jour-l trangement mlancolique et sombre. Nous en appelons! Les
choses ont au moins deux faces: vous nous l'avez souvent enseign.
Aprs nous avoir dit ce que nous devons regretter et ce que nous
devons craindre, dites-nous, de grce, ce dont nous pouvons nous
rjouir et ce que nous pouvons esprer.

Mais auparavant, allez voir la nouvelle Exposition. Elle est grande et
belle; elle impose par son immensit, elle blouit par sa splendeur:
c'est un des plus prestigieux efforts du travail humain qu'on ait vus
depuis fort longtemps. Et, en outre, elle est charmante. Celle de 1878
tait un peu svre, ennuyeuse et guinde, ainsi qu'il convenait, si
peu d'annes aprs la dfaite. Mais celle-ci a un caractre de
gentillesse et d'lgance, quelque chose d'hospitalier, de joyeux et,
si vous voulez, de trs agrablement forain.

Or cette fte, qui reste aimable et gracieuse dans son normit, c'est
pourtant bien la fte de cette dmocratie industrielle pour laquelle
vous n'avez jamais manifest beaucoup de tendresse. Ne pourriez-vous
vous demander  ce propos si vos inquitudes avaient raison et s'il
n'y aurait pas une beaut et une noblesse de vie compatibles avec
l'tat social qui vous a, plus d'une fois, inspir tant de mfiance?

Puis vous considrerez ceci, qu'on s'amuse encore chez nous plus que
partout ailleurs, et que c'est bien quelque chose. Les trangers
continuent de venir  Paris, depuis que Paris est la capitale d'une
vaste rpublique dmocratique. Je ne dis point que cela nous empche
d'tre malades.  coup sr, un peu plus d'union, de modration, de bon
sens, un plus vif sentiment de la ncessit du respect et de la
discipline nous vaudrait mieux que notre talent d'amuseurs. Mais enfin
ce talent est-il si mprisable? Notre gaiet et notre belle humeur ne
supposent-elles pas des qualits excellentes: le don de sympathie,
l'activit et la souplesse de l'esprit, et peut-tre mme une
singulire nergie secrte?

Et cette gaiet n'a-t-elle pas ses bons cts? N'est-ce pas elle qui,
depuis tantt vingt ans, nous a presque entirement pargn les
violences de la rue, les brutalits des mouvements populaires? Ne
trouvez-vous pas qu'une certaine ironie trs salutaire, un certain
dtachement philosophique a gagn jusqu' la foule et qu'il y a dj
chez elle un tout petit commencement de renanisme?

Enfin, notre prtendue frivolit peut ici merveilleusement servir nos
intrts. Faisons de l'Exposition un immense den et des
Folies-Bergres dmesures. Rendons-la si amusante, si amusante, que
les trangers s'en retournent puiss, comme aprs une orgie.
Amollissons les autres peuples, nos htes, et gorgeons-les de dlices.
Ne serait-il pas piquant, et de bonne guerre, de leur donner les vices
qu'ils croient que nous avons?...

Si vous vouliez nous clairer sur ces points, mon cher matre, nous
vous en serions bien reconnaissants. Et si votre diagnostic n'tait
pas trop dfavorable, nous reprendrions courage, et cela mme nous
aiderait  gurir.

       *       *       *       *       *

                                        Paris, 8 mai.

Je vais vous rapporter, aussi exactement que possible, une histoire
que M. Renan conta l'autre jour. Mais ce que je ne saurais vous
rendre, c'est l'accent, le geste, l'onction, la bonhomie du conteur.

C'tait, nous dit-il, pendant un voyage en Syrie. J'appris qu'il y
avait, dans un couvent, une religieuse qui faisait des miracles. Elle
avait surtout un talent extraordinaire pour les exorcismes. Je voulus
la voir, car la thaumaturgie m'intressait alors au plus haut point.

On me prsenta  cette pieuse femme comme un malade possd de trs
mchants esprits. Les choses marchrent  merveille; elle m'exorcisa
avec le plus grand succs; mais peut-tre fmes-nous dupes l'un et
l'autre de notre bonne volont.

Elle tait assez belle, et elle avait l'air d'une personne tout 
fait sainte. Je ne sais jusqu'o s'tendait rellement sa puissance,
mais je remarquai que, dans les salles o elle entrait, un parfum
dlicieux, une odeur d'encens se rpandait aussitt autour d'elle, et
toute l'atmosphre en tait imprgne, quoiqu'on ne vit ni encensoir,
ni brle-parfums. Cette particularit, dont je me gardai bien de
chercher les causes, me charma. Je me rappelai lisabeth de Hongrie et
les corps, tout embaums d'innocence, des vierges de la Lgende dore.

Or, quelques annes aprs, je ne sais comment ni  la suite de quels
vnements, le couvent fut dmoli, et l'on dcouvrit, dans l'paisseur
des murs, tout un systme de conduits pareils  ceux de nos
calorifres. Les parfums prpars dans les sous-sols du monastre
taient ainsi amens dans les salles o se montrait l'exquise
thaumaturge.

Je fus dsol de cette dcouverte.

Et le grand idaliste ajouta: Ne dmolissons jamais! Les dmolitions
mettent  nu les tuyaux qui amnent l'encens.

N'est-ce pas un joli conte symbolique? Et que d'applications on en
pourrait faire!

       *       *       *       *       *

                                        Paris, 10 mai.

M. Ernest Renan m'a fait le grand honneur de m'crire la lettre
suivante.


                                        Paris, 9 mai.

CHER AMI,

Certes, j'aurais voulu rpondre  l'invitation de votre billet du
matin d'avant-hier. Mais c'est vraiment pour moi que le Christ a dit:
_Spiritus quidem promptus est, caro vero infirma._ Un retour de mes
misres habituelles m'a jusqu'ici empch de voir cette chre
Exposition, que je bnis puisqu'elle semble amener dans les choses
humaines un peu de joie, d'oubli, de cordialit, de sympathie. J'en
vis la prparation, il y a quelques semaines, des hauteurs du
Trocadro; cela me fit l'effet de la _Villa Adriana_, d'une de ces
ftes du temps d'Adrien, brillantes, un peu composites, clectiques 
l'excs, mais que nous aimons comme les derniers sourires d'un monde
finissant. Mme en supposant que l'Exposition de 1889 doive tre la
dernire occasion qu'auront les hommes de se runir pour se livrer 
la gaiet et s'amuser d'enfantillages, cette pense mlancolique ne
serait pas de nature  nous la rendre moins potique et moins
suggestive.

Et puis, aprs tout, qui sait l'avenir? Vous me supposez plus
pessimiste que je ne le suis. Oui, je suis effray de voir une
tradition aussi grandiose que celle de la royaut franaise remise 
un souverain aussi born, aussi tourdi, aussi accessible  la
calomnie, aussi facile  surprendre que le peuple reprsent par le
suffrage universel. Mais je ne nie pas que l'heure prsente n'ait ses
avantages et ses douceurs. La libert est plus grande qu'elle ne l'a
jamais t dans notre pays, peut-tre dans aucun pays du monde. Les
critiques exagres qu'on adresse au rgime actuel viennent d'esprits
qui ne connaissent pas le pass et ne se doutent pas de ce
qu'amnerait l'avenir qu'ils appellent. Pourvu que cela dure!... Voil
la seule rserve que nous mettons  notre contentement. S'il ne
s'agissait que de nos chtives personnes, nous aurions le droit d'tre
imprvoyants, hasardeux, tmraires. Mais il s'agit de la France, de
son existence, de ses destines. Au verso de la page du _Temps_, o je
voyais ces consolantes descriptions de ftes, ce beau discours de M.
Carnot, je lisais, sous la rubrique Saint-Ouen:

  MM. le gnral Boulanger.    .  .   1.043 lu
      Naquet, boulangiste.     .  .     981 lu
      Laguerre, boulangiste.   .  .     981 lu
      Droulde, boulangiste.     .     979 lu

Quelques personnes  qui j'en ai fait la remarque m'ont dit que
Saint-Ouen n'est pas un point trs clair. C'est possible, mais je
crains qu'il n'y ait en France une foule de cantons qui, du moins en
politique, ne soient pas beaucoup plus clairs que Saint-Ouen.

Voil pourquoi, par moments, je ne peux m'empcher de voir, entre les
rayons de ce beau soleil couchant, un nuage sombre frang d'or d'o
pourrait bien sortir un _rokh_ qui emporterait tout. Enfin, continuons
d'esprer en la raison, et croyez  ma vive amiti.

                                        ERNEST RENAN.

       *       *       *       *       *

                                        Paris, 13 mai.

Hlas! ma chre cousine, j'allais l'oublier: voil dj cinq jours
qu'on a clbr dans notre bonne ville d'Orlans la fte de la
Pucelle. Cette procession du 8 mai est un de mes plus somptueux
souvenirs d'enfance. Les tours de Sainte-Croix, claires au feu de
Bengale, le feu d'artifice sur le fleuve, la veille au soir; puis ces
interminables panathnes orlanaises, avec des gendarmes, des
soldats, des magistrats rouges, des robes blanches, et des bannires!
des bannires! cela me semblait d'une extrme magnificence. On disait
chaque anne: La procession a eu tant de mtres de plus que celle de
l'an dernier! Et, comme les habitants mettaient leur amour-propre 
ce qu'elle ft aussi longue que possible, tout ce qui portait un kpi,
un galon, le plus vague semblant d'uniforme, se joignait au cortge,
en sorte qu'une bonne moiti de la ville dfilait devant l'autre. Et
puis,  cette poque lointaine, il y avait un printemps tous les ans,
et il faisait toujours beau ce jour-l... Y tiez-vous mercredi
dernier, ma cousine? Avez-vous eu l'heureuse candeur de faire le
voyage? Et est-ce aussi beau que quand nous tions petits?

Je crois bien que l'histoire de Jeanne d'Arc est la premire qui m'ait
t conte (mme avant les contes de Perrault), comme la _Mort de
Jeanne d'Arc_, de Casimir Delavigne, est la premire fable que j'aie
apprise, et comme la Jeanne d'Arc questre de la place du Martroi est
peut-tre la plus ancienne vision que j'aie garde dans ma mmoire.
Cette Jeanne d'Arc-l est absurde, j'en ai peur: elle a le profil
grec, une manire de casque en pointe, et son cheval n'est pas un
cheval: c'est un coursier. Mais je la trouvais tout  fait noble et
imposante.

Il y avait aussi la Jeanne de la princesse Marie, dans la cour de
l'Htel-de-Ville: une petite Pucelle bien douce et bien pieuse, qui
serre contre son coeur la garde de son pe en guise de crucifix. Et
il y avait enfin, au bout du pont de la Loire, sur une place qui
s'appelle, je crois, la place des Tourelles, une Jeanne d'Arc
guerrire, tumultueuse, les draperies envoles, fouettes, tordues et
tirebouchonnes comme dans un tableau de Jouvenet. Le souvenir de
cette Pucelle en spirale et de ces violentes draperies reste encore
li, pour moi,  l'image d'une place nue, balaye par un grand vent
d'arrire-automne, et d'o l'on voit, de l'autre ct d'un large
fleuve clapotant et froid, deux tours dominant, sous le ciel blme,
l'allongement d'une ville toute grise.

Je me suis rappel toutes ces statues de notre bonne libratrice en
voyant, au Salon, la Jeanne d'Arc de Dubois et la Jeanne d'Arc de
Frmiet (qui est celle de la place des Pyramides, un peu retouche).
Et j'ai song  un vers de Hugo sur les deux statuaires du temple de
Jrusalem (cela est, je crois, dans la _Lgende des sicles_):

  L'un sculptait l'idal et l'autre le rel.

Car, sur un vigoureux cheval de ferme, M. Frmiet a mis une fille d'un
type populaire et rustique, le front dur et serr, l'air profondment
srieux et convaincu, raide dans son armure et dans sa foi: tout
simplement une paysanne de grand coeur, telle qu'a d tre la vraie
Jeanne. M. Paul Dubois, lui, a dlicatement pos  califourchon, sur
un grand diable de cheval trop large pour elle, une fillette de douze
ans, une communiante au visage anglique qui, dans sa main trop
petite, tient son pe droite comme elle tiendrait un lis. Tel, cet
Aymerillot, qui avait de longs cheveux blonds et l'air d'une petite
fille et qui, on ne sait comment, prit la ville.

Elles sont trs belles, ces deux statues, et je ne sais plus laquelle
je prfre. Et avec tout cela, ce n'est point encore la Jeanne d'Arc
que je voudrais. Pour que son effigie rpondt entirement  l'ide
que nous nous faisons de la sainte bergre, il me semble qu'il
faudrait faonner quelque figure franchement irrelle et hiratique,
imiter, avec le plus de sincrit possible, les bons imaginiers du
moyen ge. L'cueil, c'est que cette ingnuit retrouve paratrait
sans doute pleine d'affectation... (Je songe avec horreur  la
moyengerie des tapisseries au petit point pour les fauteuils et les
poufs...) Nous venons sans doute trop tard pour bien sculpter les
saintes, car pour cela il faut tre naf; et quand nous le sommes, on
ne nous croit plus.

       *       *       *       *       *

                                        Paris, 14 mai.

J'tais hier, ma chre cousine,  la rptition gnrale
d'_Esclarmonde_, qui se donnait secrtement, en trs petit comit et
devant les seuls amis intimes de l'auteur, c'est--dire devant deux
mille personnes.

Je suis si peu musicien que, si je m'avisais d'avoir une opinion sur
l'oeuvre nouvelle de Massenet, vous me ririez au nez et vous me
diriez, comme Loulou  Stendhal: Ta parole? Oui, c'est vrai, j'ai
l'oue grossire et peu exerce. Il me faut, pour que je sois content
ou seulement pour que je comprenne, des mlodies trs claires, des
harmonies peu compliques et un rythme loyalement marqu. (J'ai un
faible pour la musique militaire et je ne dteste pas l'orgue de
Barbarie.) Mais, ds que les rapports entre les sons successifs ou
entre les sons simultans cessent d'tre trs simples, trs unis, trs
faciles  saisir, je n'y suis plus, je n'entends plus que du bruit.

Cela encore ne serait rien. Les plaisirs que l'on conoit  peine, on
souffre peu d'en tre priv. Mais il y a une chose horrible que je
vais vous confesser. Ce que je supporte le mieux en musique, ou mme
ce que j'aime, ce sont, j'en ai peur, les poncifs les plus misrables
et les plus plates banalits. Il n'y a pas  dire, j'aime la romance,
la romance roucouleuse et geignarde, chre aux peintres en btiments.
_Je me mis  pleurer comme on pleure  vingt ans..., Oiseaux lgers,
messagers des zphyrs..., Pauvres feuilles, valsez...,_ voil ce qui
me ravit et me met du vague  l'me. Je suis sr qu'il y a des gens
que je considre comme des imbciles, prcisment parce qu'ils ont en
littrature les gots que j'ai en musique. Et cette pense est bien
mortifiante.

Ce qui me console, c'est que, trs videmment, beaucoup de prtendus
amateurs sont dans mon cas, qui ne l'avouent point.

Au moins, ma cousine, puis-je vous apprendre que le livret
d'_Esclarmonde_ est tout  fait potique et gracieux. C'est encore un
peu l'histoire de Lohengrin, de Sigurd et, par del, de Psych et
d'ros. Nous ne sommes heureux qu' la condition d'ignorer, de n'tre
point curieux, de respecter le mystre des joies qui nous sont
offertes. Cette ide mlancolique (et qui se retrouve dans l'histoire
mme d'Adam et d've) est familire  tous les potes des
civilisations primitives. Dans _Esclarmonde_, il y a plus. Le
chevalier Roland est puni, non pour avoir voulu connatre sa nocturne
et fuyante amie, non pour avoir dit sa joie aux hommes, mais pour
l'avoir rvle  un prtre, en confession.

Moralit.--Le bonheur est si fragile (tant chose exceptionnelle,
invraisemblable, inoue), qu'on risque de le perdre rien qu'en en
parlant. Si donc tu es heureux, ne le dis  personne, pas mme  Dieu!

Voil ce que m'ont appris les souples mlodies de Massenet, longues et
caressantes comme des vagues ou comme des femmes...

       *       *       *       *       *

                                        Paris, 15 mai.

Elle est exquise, cette Exposition!

J'ai dn, l'autre soir, sur une terrasse, au bord d'un tang o
nagent des canards, au pied de la tour Eiffel et presque sous l'arc,
dmesur que dessine un cordon lumineux. Plus haut, d'autres lumires
entourent la premire plate-forme, puis la seconde; et, plus haut
encore, trs haut, luit une couronne de feu qu'on dirait suspendue
dans l'air. Si l'on se retourne un peu, on voit le dme central, ce
merveilleux dme de faence et d'or, d'un or roux, somptueux et chaud,
encercl, lui aussi, de lignes lumineuses. Et, de tous les cts, on
entrevoit d'autres architectures, bizarres et jolies, dmes, galeries
et tourelles du pays bleu; et l-bas, sous l'cartement des jambes
colossales de la tour, les minarets du Trocadro dresss sur le ciel
rose du couchant...

C'est fantastique et dlicieux. Et l'impression est d'autant plus
voluptueuse qu'il s'y mle un rien de mlancolie, l'ide que cette
ferie est phmre, que ce paradis ne sera plus, l'an prochain, qu'un
champ de manoeuvres, et que nous croirons avoir rv...

Et les fontaines lumineuses!

Tous les merveillements dont vous tiez saisie, tant toute petite
fille, devant les feux d'artifice des foires et des ftes
nationales, vous les retrouverez, quoique vous soyez maintenant une
grande personne srieuse, renseigne et un peu rtive aux
admirations, vous les retrouverez, je vous le jure, devant ces
fontaines du royaume des fes. Cela est proprement indescriptible.
De hautes gerbes de pierreries liquides, de poussire de diamant et,
tout autour, des fuses plus courtes, qui tantt grandissent,
forment avec le jet central une sorte de cne blouissant, et
tantt s'abaissent et semblent s'panouir en fleurs de flammes, en
tulipes surnaturelles. Et dans ces jaillissements et ces
ruissellements splendides, toutes les couleurs flamboient: rouge,
rose, bleu, vert, violet, mauve, soufre, tout cela d'un clat! ou
d'une suavit! Je ne dis point de mal des aurores borales ni des
couchers de soleil sur les glaciers (je n'en ai d'ailleurs jamais
vu); mais soyez sre, ma cousine, que, s'ils tiennent plus de place
sous le ciel, ils ne sauraient galer par l'intensit et la varit
des couleurs les mtores artificiels que je viens de vous dcrire
si pauvrement... Notez que les fantasmagories de la grande fontaine
sont rptes par d'autres fontaines plus petites, tout le long du
bassin. Reprsentez-vous maintenant, autour de ce lac miraculeux, un
grand cercle sombre de foule presse, o courent des frmissements
d'admiration, et,  et l, des tranes d'applaudissements. On est
gagn par la contagion de cet enthousiasme, on fait ah! et l'on
reste la bouche ouverte comme les petits enfants; on est
parfaitement heureux.

       *       *       *       *       *

                                        Paris, 18 mai.

J'ai travers les salons et les galeries de l'lyse; j'ai fendu
lentement, avec patience, le flot des habits noirs, des uniformes, des
paules nues et des nuques (quelques-unes jolies); j'ai rencontr et
salu une douzaine de figures de connaissance; j'ai pris un verre
d'orangeade et je suis all me coucher.

C'est ainsi, ma cousine, que j'ai tmoign jeudi, entre onze heures et
minuit, de mon dvouement  nos institutions.

Il faut admirer M. Carnot. Songez  la vie qu'il mne. Il visite,
prside, inaugure, encourage de sa prsence tout ce qui peut tre
encourag, inaugur, prsid ou visit. Il n'est pas de jour o il ne
soit expos aux regards des autres hommes, oblig de garder
interminablement une attitude  la fois digne et bienveillante,
souriante et grave. L'autre soir, pendant plus de deux heures, il a
souri et donn des poignes de main, sans bouger de place. Il fait
cela trs bien. (Est-ce que cela l'amuse? Pense-t-il  quelque chose
durant ces crmonies? Roule-t-il des projets pour notre bonheur?
Compose-t-il des sonnets?...)

Il faut l'admirer, vous dis-je, bien que la royaut constitutionnelle,
mme l'empire dmocratique et enfin la Rpublique aient fort rduit
cette partie des devoirs d'un chef d'tat qui consiste  se laisser
voir. Combien, par exemple, la tche est plus douce pour M. Carnot que
pour son prdcesseur indirect le roi Louis XIV! Dire que, pendant
soixante ans, celui-l s'est lev, s'est couch, a pris tous ses repas
selon certains rites et devant tmoins! Dire qu'il n'a jamais eu la
joie de djeuner _tout seul_ dans un restaurant du boulevard ou de
dner dans une guinguette au bord de la Seine! Dire qu'il a pass la
meilleure partie de ses jours prissables  se montrer, et cela malgr
la fatigue, la maladie, les migraines, les coliques et la fistule que
vous savez, et qu'il n'a jamais eu un instant de dfaillance! Ah! la
rude parade royale! Croyez que pour la soutenir ainsi, il fallait de
l'hrosme, tout simplement.

Je sais bien que, si on s'en rapporte  Saint-Simon, le roi imposait
aux autres une parade plus impitoyable encore; que, les jours de
_Marly_, quand les courtisans et les dames s'taient empiffrs (le roi
exigeait qu'on s'empiffrt), il n'admettait pas qu'ils quittassent un
seul moment dans la journe les carrosses et le cortge ni qu'ils se
conduisissent autrement que comme de purs esprits. Au lieu que lui
descendait fort bien de voiture et se postait royalement, devant tout
le monde, au bord de la route... Et puis, s'il est ennuyeux, 
premire vue, de ne pouvoir faire un mouvement qui n'ait des tmoins,
il est peut-tre agrable de penser que le moindre de nos mouvements
est aux yeux des autres tres une chose considrable...

C'est l, malgr tout, une volupt que j'ai peine  concevoir, moi
qui, aprs le plaisir d'tre avec vous, ma cousine, n'en sais pas de
plus grand que d'tre seul chez moi,--ou dans la rue.

       *       *       *       *       *

                                        Paris, 24 mai.

MA CHRE COUSINE,

On vous a dj parl, dans vingt journaux, des petites danseuses
javanaises; on vous a dcrit leur costume; on vous a dit ce qu'il y a
d'trange, de noble, de lent, de mystrieux, et de religieux, et de
voluptueux, et de je ne sais quoi encore dans leur danse. Moi, une
chose surtout m'a frapp: c'est que leur souplesse n'est pas de mme
espce que celle de nos danseuses ou de nos gymnastes. Elle est, si je
puis dire, plus intrieure et se trahit au dehors par des dplacements
de lignes beaucoup plus lents et plus doux. Leurs bras fluets et
ronds, couleur de vieil or, se droulent ou se replient  la faon de
reptiles, et comme s'ils taient annels. De mme leurs mains et leurs
doigts, qu'elles renversent et qu'elles carquillent sans l'ombre
d'effort, ont une flexibilit qui exclut toute ide d'ossature ou mme
d'articulation. Quand elles veulent, leurs avant-bras tournent sur
leurs coudes dans tous les sens et se plient en arrire aussi bien
qu'en avant. Leurs mouvements ne semblent pas se faire, comme les
ntres, par des systmes de leviers; mais on dirait que des
ondulations continues et presque insensibles parcourent leurs
membres... Outre cette intime souplesse, elles ont, du serpent, la
peau serre et parfaitement lisse, le glissement muet, la somptuosit
des couleurs. Je suis sr que, si on touchait leur peau du bout du
doigt, on les sentirait lastiques et froides comme le python de
Salammb. Volontiers j'adresserais  l'une d'elles,  la plus grande,
 celle qui a quinze ans (car je ne suis pas dprav), les strophes de
Baudelaire, au rythme si joliment boiteux:

  Tes yeux, o rien ne se rvle
        De doux ni d'amer,
  Sont deux bijoux froids o se mle
        L'or avec le fer.
   te voir marcher en cadence,
        Belle d'abandon,
  On dirait un serpent qui danse
        Au bout d'un bton.

En sortant du village javanais, je rencontre une bouquetire... Vous
savez, ma cousine, qu'on a fourr partout la tour Eiffel; on en a fait
des presse-papiers, des pingles  cravate, des encriers et des pipes.
Mais voici qui est plus inattendu. Cette bouquetire vend des roses et
des boutons de rose artificiels, o brille une goutte de rose, en
verre: et dans cette goutte de rose il y a la tour Eiffel! On l'y
distingue en y appliquant l'oeil et en ttonnant un peu.

       *       *       *       *       *

                                        Paris, 27 mai.

Je vous flicite de tout coeur, ma chre cousine, du succs de votre
chien Frimousse, premier prix des caniches. Je suis all le voir 
l'Exposition des chiens. Je crois qu'il m'a reconnu; du moins il
passait son gros nez et ses deux grosses pattes  travers les
barreaux, dans une intention visiblement bienveillante, tandis que ses
yeux semblaient d'or rouge,  l'ombre de son paisse toison noire. Et,
quand je me suis loign, il s'est mis  hurler de la faon la plus
touchante.

Le soir, selon vos ordres, je l'ai fait sortir et je l'ai promen
moi-mme. Je veux, ici, vous avouer une faiblesse. Autrefois, vous
vous rappelez? j'aimais bien Frimousse, parce qu'il tait  vous; mais
ses aboiements et aussi la ptulance et la brusquerie de ses manires
m'taient souvent insupportables. Or, il tait, hier soir, plus
bruyant et plus agit encore que de coutume, et je ne me suis pas
fch un instant. Au contraire, je me disais: Ah! le gaillard! En
voil un qui ne s'ennuie pas d'tre au monde! D'o me venait ce
sentiment nouveau? Il n'y a pas  s'y tromper: Frimousse m'inspirait
de la considration  cause de son premier prix. J'aurais voulu faire
savoir  tous les passants que ce chien, _mon_ chien, tait
_officiellement_ le premier caniche de France...

Ce Frimousse est donc un bien bon chien. Et les autres chiens ne sont
pas de mauvais chiens non plus. Il y en a,  cette exposition, qui
sont si malheureux d'tre spars de ceux qu'ils aiment, qui montrent
si navement leur douleur, et dont la plainte est si dsespre et si
sincre! Et ils ont de si honntes figures! J'ai souvent affect de
prfrer aux chiens les chats discrets et silencieux. Depuis Gautier
et Baudelaire, c'est l un got tout  fait distingu... Mais
pourtant, avouons-le, il y a, chez les chiens, une ingnuit, une
cordialit, une ardeur de tendresse, une faon de se dresser vers vous
en vous donnant tout leur coeur,  laquelle il est impossible de ne
pas se rendre. On aime les chats comme on aime des objets--ou des
dieux: on aime les chiens presque comme des hommes.

Les gens qui viennent visiter l'Exposition des chiens me plaisent
aussi beaucoup. Je sais qu'il y a, parmi eux, quantit de gens de
cercles qui ne pratiquent la campagne qu'un mois ou deux chaque anne,
et encore dans les conditions les plus artificielles; mais je
reconnais aussi, au passage, de vrais gentilshommes ruraux, des
propritaires terriens dont la vue me rafrachit, me fait rver de vie
rustique, de chasses en Sologne, de djeuners dans les vastes cuisines
des fermes isoles. Et, rentr chez moi, je feuillette vite l'_Homme
libre_, de Maurice Barrs, pour y retrouver une phrase qui m'a ravi 
la premire lecture. La voici: J'adore la terre, les vastes champs
d'un seul tenant et dont je serais propritaire; craser du talon une
motte en lanant un petit jet de salive, les deux mains  fond dans
les poches, voil une sensation saine et orgueilleuse.

       *       *       *       *       *

                                        Paris, 30 mai.

MA CHRE COUSINE,

L'_Intermdiaire des chercheurs_ m'a pos la question suivante:

Quels sont les vingt volumes que vous choisiriez si vous tiez oblig
de passer le reste de votre vie avec une bibliothque rduite  ce
nombre de volumes?

Voici la liste que j'ai dresse, aprs quelques hsitations:

   1. La _Bible_.
   2. Homre.
   3. Eschyle.
   4. Virgile.
   5. Tacite.
   6. L'_Imitation de Jsus-Christ_.
   7. Un volume de Shakespeare.
   8. _Don Quichotte._
   9. Rabelais.
  10. Montaigne.
  11. Un volume de Molire.
  12. Un volume de Racine.
  13. Les _Penses_ de Pascal.
  14. L'_thique_ de Spinosa.
  15. Les _Contes_ de Voltaire.
  16. Un volume de posie de Lamartine.
  17. Un volume de posie de Victor Hugo.
  18. Le thtre d'Alfred de Musset.
  19. Un volume de Michelet.
  20. Un volume de Renan.

Mais je n'ai pas envoy cette liste, car je me suis aperu qu'elle
n'tait pas sincre. Sans m'en rendre compte, je l'avais dresse, non
pour moi seul, mais pour le public, et j'y exprimais des prfrences
convenables, plutt que d'intimes prdilections.

Or il ne s'agit pas ici de choisir les vingt plus beaux livres qui
aient t crits, mais ceux avec qui il me plairait le plus de passer
le reste de ma vie... Voyons, de bonne foi, est-ce que j'prouve si
souvent que cela le besoin de lire la Bible, Homre, Eschyle, etc.?
J'ai bonne envie, ma cousine, de rayer mes dix premiers numros. J'y
substituerai les livres que je lis vraiment et d'o me vient presque
toute ma substance intellectuelle et morale. Je mettrai l du
Sainte-Beuve et du Taine, _Adolphe_, le _Dominique_ de Fromentin, les
_Penses_ de Marc-Aurle, un peu de Kant, un peu de Schopenhauer; puis
un volume de Sully Prudhomme, les posies de Henri Heine, celles de
Vigny, peut-tre les _Fleurs du mal_; un roman de Balzac, _Madame
Bovary_ et l'_ducation sentimentale_, un roman de Zola, un roman de
Daudet; le _Crime d'amour_ de Bourget, quelques contes de Maupassant,
_Aziyad_ ou bien le _Mariage de Loti_; quelques comdies de Marivaux
et de Meilhac, le _Silvestre Bonnard_ d'Anatole France...

Mais je m'arrte: cela fait dj beaucoup plus de vingt volumes. Ma
foi, tant pis! je raye toute ma premire liste, et je n'y laisse gure
que Racine et Renan.

Et n'allez pas vous rcrier, ni me prendre pour un esprit dpourvu de
srieux. J'ai l'air de ne garder que les contemporains; mais, en
ralit, je garde les anciens aussi, puisque nos meilleurs livres, les
plus savoureux et les plus rares, sont forcment ceux qui contiennent
et rsument (en y ajoutant encore) toute la culture humaine, toute la
somme de sensations, de sentiments et de penses accumuls dans les
livres depuis Homre, et puisque ceux d' prsent sortent de ceux
d'autrefois et en sont la suprme floraison...

Mais je suis bien bon de me donner tant de mal. Les vingt volumes que
je prfre aujourd'hui, les prfrerai-je dans vingt ans? ou seulement
dans six mois? D'ailleurs, j'en prfre bien plus de vingt! Ah! que ce
monsieur me gne avec sa question!

       *       *       *       *       *

                                        Paris, 31 mai.

J'ai remarqu dans un kiosque de journaux, entre autres _eiffeliana_,
un document qui m'a touch par sa niaiserie gnreuse et complique.
C'est la _Tour Eiffel construite en 300 vers_. Entendez par l un
pome dont les trois cents vers sont typographiquement disposs de
manire  reproduire la forme de la tour. Voici les premiers vers de
ce pome mtallurgique, ceux qui dessinent la lanterne:

  EIFFEL, TITAN, EIFFEL

    La nouvelle Babel,
    Immense, audacieuse,
    Superbe et gracieuse,
    Qui monte au firmament,
    Est notre tonnement!
     sublime merveille!
    Belle tour sans pareille, etc.

Le ton se soutient. Voici quatre vers qui figurent sur un des cts de
la premire plate-forme:

   France!  Rvolution!
  Vive, vive la Rpublique!
  Et vive cette tour unique,
  Orgueil de notre nation!

Mais pourquoi railler? Il est vident que le brave homme qui a crit
cette posie saugrenue et turriforme a t profondment et
vhmentement mu par le colosse de fonte. Il y a vu le triomphe de la
science, de 89, de la dmocratie, la fin de la souffrance et de la
misre, la fraternit universelle... C'est l un sentiment tout  fait
respectable. Il me parat qu'il y a quelque chose de religieux dans
l'admiration que la tour inspire  la foule. Le peuple comprend que
cet norme difice est l'expression la plus concrte, la plus
sensible, de toute une priode du dveloppement humain. Il a raison.
Cette tour qui est _inutile_, et qui, cependant, est construite comme
une machine _utile_ et n'admet aucun ornement superflu, cette tour est
bien le monument symbolique du plus rcent tat de civilisation, le
Parthnon de fer d'une socit dmocratique et industrielle. Elle sera
un jour aussi sacre et plus significative encore (car elle sera
unique) que les cathdrales gothiques et que les temples en ruine de
l'Acropole.

Soyons peuple, ma cousine; ayons l'esprance et la foi.

       *       *       *       *       *

                                        Paris, 4 juin.

MA CHRE COUSINE,

J'ai eu ces jours-ci une grande tristesse. Un des meilleurs, et des
mieux dous parmi ceux de mes amis qui sont plus jeunes que moi, Jules
Tellier, vient de mourir. Trs apprci et trs aim dans le petit
monde des potes, il n'tait pas encore trs connu du public, bien
qu'il crivt depuis un an, au _Parti national_, de trs lgantes et
pntrantes chroniques sur les choses littraires. Mais ce ne fut
jamais un rgulier. Personne n'a plus mal gouvern sa vie, ou plutt
ne l'a moins gouverne. Et personne, je crois, n'a t plus
naturellement ni plus profondment mlancolique et inquiet. Il tait
n vaincu d'avance; et j'ai toujours t persuad qu'il mourrait
jeune.

Il y a quatre ou cinq ans, il avait publi, sous la couverture de
l'homme qui bche, un mince recueil de vers intitul les _Brumes_.
Je retrouve ce volume ignor. Il est imprim sur du papier  chandelle
et ne paye pas de mine, mais il contient une douzaine de pices
exquises et tristes que je voudrais toutes vous citer. Je vais du
moins en copier une pour vous, qui est d'une notation subtile et
vraie.

    Voir souffrir tait mon supplice,
    Autrefois, quand j'avais un coeur,
    Mais tout cdait  mon caprice
    Imprieux comme un vainqueur.

    Injuste et bon comme les femmes,
    Au temps d'errer dans les sillons,
    Tout en blessant souvent les mes,
    J'avais piti des papillons.

    Je me sentais moi-mme auguste.
    Comme ils souffraient, mes bien-aims!
    On m'admirait: je trouvais juste
    Qu'on m'obt les yeux ferms.

    Aujourd'hui je n'ai plus d'ides
    Sur moi-mme ni sur autrui;
    Toutes mes marches sont guides
    Par la fatigue et par l'ennui.

    Je n'ai plus mes dsirs pour matres;
    Chacun me mne  volont,
    Et je suis meilleur pour les tres,
    Si mon coeur a moins de bont...

Laissez-moi vous copier aussi la _Chanson sur un thme chinois_:

  O donc est l'hirondelle? Elle a quitt la rive.
  On entrevoit dj des cigognes les soirs;
  L'hirondelle s'envole et la cigogne arrive,
  Comme des cheveux blancs aprs les cheveux noirs.

  C'est un cercle sans fin sous le ciel monotone,
  Et bien des coeurs lasss les trouvent ressemblants,
  Les oiseaux du printemps, les oiseaux de l'automne,
  Les jours des cheveux noirs et ceux des cheveux blancs.

La pense et le dsir de la mort reviennent presque  chaque page.
Maintenant que Tellier n'est plus, cette proccupation me frappe
trangement. Voici quelques vers de son _Prlude_:

    Mon me  soi-mme ravie
    N'attend plus rien des biens du sort.
    --Qui donc es-tu?--J'aimais la vie.
    --Quel est ton nom?--J'aime la mort...

    Stupide et laid parmi les roses,
    Je me subis injustement.
    Je veux m'enfuir au sein des choses
    Pour oublier mon noir tourment.

    Oh! chanter la mlancolie
    Des bois jaunis, des flots vermeils,
    Et coucher ma face plie
    Au lit troit des grands sommeils!

Je sais, moi, que ce ne sont point l jeux de rimes, que Tellier tait
aussi sincre qu'on peut l'tre en parlant ainsi. Voil son voeu
accompli. Il eut la plus haute intelligence, et la plus aigu: il
tait pote et crivain  un degr minent; il tait capable de
traduire le songe de la vie de faon  embellir la vie des autres
hommes,--et il est mort. La Nature est une grande gcheuse. C'est
qu'elle a l'ternit devant elle et qu'elle ne sait pas  quoi elle
travaille.

Ma cousine, ayez une pense compatissante et une prire pour cette
pauvre me.

       *       *       *       *       *

                                        G..., 7 juin.

MA CHRE COUSINE,

Chaque anne,  la mme poque, c'est--dire un peu avant la fenaison,
j'prouve le besoin de revoir la campagne de chez moi, de faire une
grande promenade  travers les prs qui s'tendent entre la Loire et
le ru, sous le soleil, dans l'odeur des foins. Cette promenade
annuelle, il me serait extrmement dur d'y renoncer. Je l'ai faite
hier, tantt par les sentiers que noient les hautes herbes pleines de
taches jaunes et violettes, tantt le long du ruisseau bord de saules
dont l'argent lger miroite et frissonne. Et je suis arriv  un tout
petit village qui trempe ses pieds dans l'eau; et j'ai pris de la
bire, tout seul, dans un cabaret qui s'intitule avec emphase _Caf de
la gare_, bien qu'il soit  deux lieues de la plus proche station du
chemin de fer.

J'tais heureux, je ne pensais  rien. Tout ce qui m'agite tant 
Paris, je l'avais oubli. Les vipres que j'ai comme tout le monde
dans le coeur, vanit littraire, ambition, jalousie, soucis, dsirs
et passions de toute sorte, s'taient parfaitement assoupies. Je
sentais que la vie aux champs, la vie tout prs de la terre, c'est l
le vrai, et que notre civilisation urbaine et industrielle n'est
peut-tre qu'une effroyable erreur de l'humanit occidentale.

J'avais besoin de cette heure d'apaisement: car, la veille, en
dbarquant dans mon chef-lieu de canton, j'avais eu une grande colre.
Les beaux arbres qui s'levaient  la porte de la petite ville
venaient d'tre coups par les soins d'une dilit dont j'aime mieux
ne pas qualifier la conduite. On ne doit jamais abattre ses arbres,
sinon dans les cas d'absolue ncessit et quand il est bien prouv
qu'ils ont atteint depuis longtemps le _maximum_ de leur dveloppement
possible, et qu'ils ne peuvent plus que dprir. Et encore.

Je vais vous dire,  ce propos, un des plus violents sentiments de
haine que j'aie prouvs dans ma vie. Vous savez que mon pays est
charmant; que l'eau y jaillit de partout en ruisselets dlicieux; que
les teintes du ciel, de la prairie et des feuillages y sont fines et
toujours un peu ples, comme dans un paysage lysen de Puvis de
Chavannes; et qu'enfin,  dfaut de grands bois, il y a des arbres en
quantit, par bandes ou par bouquets. Mais autrefois il y en avait
bien davantage, et c'tait encore plus beau. Or, j'eus la douleur de
constater, voil quelques annes, pendant mes vacances, qu'on en avait
abattu des ranges entires dans les prs qui bordent la Loire. Je
n'avais jamais song  demander qui en tait le propritaire. J'appris
que c'tait un monsieur qui vivait  Paris; je sus qu'il y faisait la
fte et que c'tait pour la continuer qu'il dcouronnait les rives de
mon fleuve.

Je me mis  har cet homme. Longtemps le misrable poursuivit son
oeuvre impie: chaque anne, de loin, sans se montrer, le lche me
volait de nouveaux arbres, de nouveaux coins de verdure. Je me
reprsentais la parure chaste et sacre de la terre gaspille en
dbauches lugubres, dvore l-bas par l'imbcile troupeau des
maquilles; et j'enrageais!... Si j'avais t pote, j'aurais mis cela
en vers, ce qui m'et soulag. Trs srieusement, cet homme que je
n'avais jamais vu, et qui n'est peut-tre pas un mchant garon, est
un de ceux  qui j'ai souhait le plus de mal. Et je ne sais pas
encore,  l'heure qu'il est, si je lui ai pardonn.

       *       *       *       *       *

                                        G..., 10 juin.

MA CHRE COUSINE,

Je viens de lire le discours de M. de Vog et celui de M. Rousse.
L'un de ces deux discours est fort beau. Mais j'ai vu, dans l'un et
dans l'autre, que la priphrase svit toujours  l'Acadmie, et
qu'elle va mme couramment jusqu' la devinette. C'est une rage, dans
cette bote-l, de ne jamais appeler les gens par leur nom. On
pourrait en faire un jeu pour les heures de pluie  la campagne: le
jeu des charades acadmiques.

En voici quelques chantillons:

... Il fut grand-matre de l'Universit, il est votre confrre; son
nom est devenu dans notre pays le synonyme des meilleures vertus,
etc...

Qui est-ce, ma cousine?

Je ne vous dissimulerai pas que c'est M. Duruy. Mais il me semble que
ce n'est pas trs aimable pour M. Jules Simon. Car lui aussi est
acadmicien et ancien ministre de l'instruction publique; et si ce
n'est pas lui qui est dsign ici, c'est donc qu'on ne trouve pas que
son nom,  lui, est synonyme des meilleures vertus? Voil qui est
bien malhonnte!

Je poursuis:

M. Nisard inaugurait un genre... Il nous tait rserv de le voir
renouveler par un ami de Cicron, un commensal de la maison d'Horace.

a, c'est M. Boissier. J'aime mieux vous le dire tout de suite, car
enfin une paysanne exquise comme vous tes, et qui n'a jamais tenu de
salon littraire, n'est vraiment pas oblige,  ce jeu-l, de deviner
 tous coups.

Et quel est le Franais qui a donn le modle et fait le prsent 
l'Angleterre d'une histoire organique, baignant de toutes parts dans
la vie nationale?

a, c'est M. Taine.

Je passe au discours de M. Rousse:

Quel est le grand citoyen qui, aprs la guerre, rassemblait  la
hte les paves de nos dsastres?

Je crois, ma cousine, que vous serez assez forte, ici, pour nommer M.
Thiers.

Et quel est le nom crit par la France sur le seuil de deux mers?

Rponse: M. de Lesseps.

Et le nom crit par la Russie,  Samarcande, sur la limite de deux
mondes?

Rponse: le gnral Annenkof.

Et quel est l'crivain charmant, causeur spirituel et tranquille,
qui se repose aujourd'hui, dans ses souvenirs, des odysses
scandinaves de sa jeunesse?

Rponse: M. Marinier.

Et quel est le grand crivain qui vit dans l'intimit des petits
prophtes?

Rponse: M. Renan.

 vrai dire, petits prophtes ne rpond  rien, et est mis l, j'en
ai peur, uniquement pour faire avec grand crivain une lgante
antithse.

Non, voyez-vous, pour les grces et les gentillesses du discours, pour
la noblesse des priphrases et pour la finesse capillaire des
allusions, pour toute cette rhtorique  la Thomas, c'est encore M.
Rousse qui a le pompon. Savourez-moi ceci (pour dire que M. de Vog,
ayant pous une Russe, a t amen  s'occuper beaucoup de la Russie
dans ses livres):

Un hasard de chancellerie vous y a conduit (en Russie). Votre coeur y
a fix votre vie; votre esprit y a suivi votre coeur.

Hein! est-ce envoy?

Encore une devinette, pour finir:

Il y a dans Paris une docte et illustre maison, amie svre des
lettres, dont l'hospitalit prudente ne s'ouvre qu' de rares lus. Il
faut tre dj clbre pour y venir chercher la clbrit. De loin en
loin, un heureux hasard y laisse entrer furtivement un nouveau venu.
Puis la porte se referme en silence:

  Et tout rentre au srail dans l'ordre accoutum.

Et a continue sur ce ton! Nous apprenons que, fort heureusement, M.
de Vog avait rapport d'Orient le talisman d'Aladin, les paroles
magiques qui font tomber les portes des harems et des palais
enchants, qu' sa voix les dragons de la fable se sont vanouis en
fume, etc.

Quelle peut bien tre cette maison, ma cousine?

J'avais d'abord song  la _Revue des Deux-Mondes_. Mais M. Rousse
n'aurait jamais eu le mauvais got de la comparer  un srail. Au
reste, il nous dit qu'elle ne s'ouvre qu' de rares lus; cela non
plus ne saurait s'appliquer  la _Revue des Deux-Mondes_, car, s'il
n'y a pas plus de trois mois qu'elle s'est avise de l'existence de
Loti et de Maupassant, et si elle ferme soigneusement sa porte 
Alphonse Daudet,  Bourget et  France, elle l'a toujours ouverte 
deux battants aux Tartempions qui avaient de l'assurance, de
l'entregent, des opinions convenables, une position ou un parentage.

Vous voyez bien que ce n'est pas la _Revue des Deux-Mondes_.

Mais alors, encore une fois, quelle peut bien tre cette maison
mystrieuse que M. Rousse compare  un harem o, de loin en loin,
entre _furtivement_ un nouveau venu et dont la porte se referme en
silence?...

???

       *       *       *       *       *

                                        G..., 11 juin.

O en tais-je hier, ma cousine? (Car le piton attendait ma lettre
et m'a oblig de la finir brusquement.) J'tais, je crois, en train de
songer: Ah! fi, monsieur Rousse! on ne parle pas de ces choses-l
devant les dames! Mais je voulais faire encore une rflexion.
Avez-vous remarqu que dans ces discours acadmiques ( part de trs
rares exceptions), ce sont toujours les mmes qui sont cits, ou
dsigns  notre admiration par des priphrases? On rend tout le temps
hommage  M. Pasteur,  M. Renan,  M. Taine ou  M. Dumas. Il n'y en
a que pour ceux-l; jamais rien pour MM. X... ou Y... Cela est
dsobligeant  la longue, et ces pauvres gens doivent se dire: Comme
a, nous ne sommes, nous, que de fichues btes? Ne pourrait-on pas
s'arranger pour que les politesses et les gards fussent rpartis avec
une ingalit moins choquante? N'oublions pas, messieurs, que
l'Acadmie est un salon!

 propos d'Acadmie, je vais vous dire une dcouverte littraire que
j'ai faite tout dernirement. C'est une posie beauceronne, et je vous
assure que cela est rare, les vers du pays de Beauce!

Donc, on croit, en ce pays-l, que le meilleur moyen de prserver les
granges et les greniers des rats et des souris--de la varmine, comme
ils disent--c'est d'y jeter, au milieu du tas de foin, une dent de
herse _trouve dans les champs_. Cette condition est essentielle; et
il faut aussi que celui qui fait la trouvaille chante, en la
ramassant, ces quatre vers:

            Dent d'harse.
            Enfant d'garse,
            J'te ramas (pour _ramasse_)
  Pour fair' mouri' les souris et les rats.

Voil qui vous indique, ma cousine, le degr de posie o peuvent se
hausser les cerveaux entre Chartres, tampes et Orlans. Cela rappelle
assez exactement les petites formules magiques usites chez les
paysans romains, et dont on trouve, si je ne me trompe, des exemples
dans les fragments de Varron ou du vieux Caton. Ils sont rudes et
secs, ces petits vers beaucerons, et plats comme la terre o ils sont
ns; mais,  part le second vers qui est visiblement pour la rime, ils
disent bien ce qu'ils veulent dire. Que voulez-vous? Nous ne sommes
pas des flibres, nous autres!

       *       *       *       *       *

                                        Paris, le 13 juin.

Vous voulez, ma cousine, que je vous parle des Indiens du colonel
Cody? Eh bien, voici. L'amphithtre a la forme d'un fer  cheval; les
deux extrmits sont relies par un immense dcor, qui s'entr'ouvre
pour jeter dans l'arne le flot des cavaliers. C'est une construction
en bois, remarquable par sa hardiesse pratique, par une simplicit et
une prcision tout amricaines. Le dessous des gradins forme
d'interminables galeries tournantes, o il est amusant de se promener,
avec le pitinement de la foule sur sa tte.

L'amphithtre est immense. Je crois qu'il pourrait contenir huit ou
dix mille spectateurs. C'est apparemment ce que nous avons vu
jusqu'ici de plus approchant, par les dimensions, des cirques romains.
Cependant il ne faut pas trop nous en faire accroire. Nous ne verrons
rien de comparable  ces deux thtres demi-circulaires de Pison, qui
d'abord se tournaient le dos (on donnait la comdie dans l'un et, dans
l'autre, des jeux de gladiateurs), et qui ensuite pivotaient sur
eux-mmes et rejoignaient leurs extrmits, de manire  former un
cercle parfait. Et alors l'arne s'emplissait d'eau pour un combat
naval. C'tait videmment autre chose que la piscine de poche du
Nouveau-Cirque.

Enfin, tel qu'il est, le cirque de Buffalo Bill n'est point mal. Il
parat deux ou trois fois aussi grand que l'Hippodrome. Le soir, c'est
fort beau. Le ciel, d'un bleu sombre, est pareil  une coupole solide
qui s'appuierait au dcor du fond. Ingalement claires par la
lumire lectrique, des bandes de pionniers mexicains, de cavaliers
gardeurs de boeufs, de Peaux-Rouges vtus d'oripeaux clatants et que
leurs chevelures flottantes font ressembler  de vieilles femmes,
chevauchent perdument, se prcipitent, se heurtent, changent des
coups de fusil, prennent au lasso des chevaux sauvages, excutent des
danses bizarres. Ces formes aux couleurs crues, qui sautent, rampent
et bondissent dans la lumire bleutre, ont quelque chose de
violemment fantastique... Je songe, avec un peu de surprise, que ce
sont l les Indiens d'_Atala_ et des _Natchez_; que Chactas fut l'un
d'eux, et que c'est par eux que le pittoresque et l'exotisme sont
entrs dans notre littrature...

J'imagine pourtant qu'ils sont meilleurs  voir l-bas, dans leur
cadre naturel. Ils ont, ici, je ne sais quoi de forain. J'avais tort
de parler des Indiens de Chateaubriand: ce sont tout au plus ceux de
Gustave Aymard...

Partout, en ce moment, on nous montre des chantillons des peuples
estranges. Ils nous amusent. Je me demande parfois si nous, nous les
intressons. Pas beaucoup, j'imagine. Mme, nous ne les tonnons
gure. J'ai constat qu'en Algrie les indignes regardaient nos
chemins de fer et toutes nos inventions avec une parfaite
indiffrence. Les ayant dpasss, nous pouvons, nous, les comprendre;
et comprendre est un grand plaisir. Mais notre vie reste pour eux
lettre close; elle n'est,  leurs yeux, qu'une suite d'images assez
ternes, auxquelles ils n'attachent aucune signification...

Je suis content que des fragments si divers de l'immense humanit
soient en ce moment rassembls  Paris. C'est trs probablement ce qui
s'est vu de mieux depuis les temps de l'ancienne Rome. Aprs les
grandes guerres africaines et asiatiques, les cortges qui suivaient
le triomphateur, prisonniers et captives dans leur costume national,
les animaux et les plantes des pays lointains, et les produits de leur
industrie et de leur art entasss sur des chariots, tout cela formait
de vritables expositions ambulantes. Et c'taient, pendant des mois,
dans les thtres et sur les places, des exhibitions de toutes sortes
de curiosits exotiques. (Lisez, ma cousine, Tite-Live et Horace.)
Mais les spectacles que la guerre procurait aux citoyens romains,
c'est la paix qui nous les donne. L'exposition universelle est plus
innocente que les triomphes de Paul-mile ou de Jules Csar. Et, tout
de mme, je la crois encore plus belle et plus varie.

       *       *       *       *       *

                                        Paris, 17 juin.

J'ai fait hier, prudemment, un tour de promenade en voiture entre
l'heure du dpart gnral pour le Grand Prix et l'heure du retour.
J'ai not pour vous, ma cousine, une impression amusante. Il y a, dans
le spectacle si vari de ce joli Paris, des changements  vue aussi
instantans que ceux des thtres de feries. Quand je suis parti,
grand soleil, toilettes claires, voitures dcouvertes; partout une
joie, un tincellement. En une minute, le ciel s'assombrit, la pluie
tombe; en une demi-minute, les capotes des voitures s'abaissent, les
toilettes roses et blanches disparaissent sous des caoutchoucs
sombres, et, des deux cts de l'avenue, depuis la place de la
Concorde jusqu' l'entre du Bois, on ne voit qu'une toiture
ininterrompue de milliers et de milliers de parapluies. Puis, le
soleil revient, et crac! plus de capotes, plus de caoutchoucs, plus de
parapluies: et revoil les femmes pareilles  des fleurs...
L'excution de ce double mouvement d'ensemble a t tourdissante de
rapidit, je dirais presque de prcision,--et cela sur une longueur de
six ou huit kilomtres.

Une double foule, comme toujours: celle des regards et celle des
regardants. Il y avait des gens (combien? je ne sais; peut-tre
cinquante mille) qui taient assis,  une heure, sur les trottoirs des
Champs-lyses, de l'avenue du Bois et de l'avenue des Acacias, qui y
taient encore  six heures, et qui, pendant tout ce temps-l, ont
regard passer des voitures. C'est incroyable, ce que l'homme peut
dployer de courage, de patience et de rsignation ... pour s'amuser!

Et que dites-vous du cheval vainqueur? Un cheval qui s'appelle
_Vasistas_ (un nom de domestique de vaudeville pour le Palais-Royal ou
les Varits!), un pauvre diable d'outsider qu'on donnait  66 au
dpart, et qui arrive bon premier, on ne sait comment, on ne sait
pourquoi, avec son vilain nom,--comme un parvenu de la politique! On
en ferait un apologue. Si votre vieux voisin fait toujours des fables
pour l'Acadmie des muses tourangelles, proposez-lui ce sujet-l de ma
part.

       *       *       *       *       *

                                        Paris, 18 juin.

M. Raphal Bischoffsheim, que vous connaissez srement de nom, ma
cousine, est un homme trs aimable et trs doux, qui n'a pas de plus
grandes joies que de btir des observatoires, d'offrir des tlescopes
aux astronomes, de fonder des prix de gymnastique et d'inviter 
djeuner--ou  dner--ses amis, qui sont nombreux. C'est ainsi qu'hier
nous djeunions au village javanais, devant l'estrade des danseuses.
Voir glisser lentement ces petites filles dores, tout en mangeant des
choses de l-bas, trs pices et de saveur bizarre, cela fait, je
vous assure, un trs agrable compos de sensations.

Aprs la danse, les danseuses sont descendues de leurs planches et
sont venues boire,  ct de nous, du sirop de grenadine. De prs, et
quand elles ne sont plus dans l'exercice de leurs solennelles
fonctions, elles sont gaies  la faon de tout petits enfants, et
leur rire est plein d'innocence et de gentillesse. Ce sont de
charmantes petites btes; on dirait les sapajous sacrs d'un temple
trs lointain...

En ralit, il n'y en a qu'une qui me semble vraiment jolie et qui
contente mes yeux d'Occidental. Et j'ai appris que c'est aussi la
seule qui ait t honore, l-bas, des faveurs du matre, et qui
porte,  cause de cela, un casque en or cisel. Les autres n'ont que
des casques en cuivre.

On m'a dit que ces jeunes personnes ne s'ennuyaient pas du tout et
qu'elles se parisianisaient grand train. Elles vous disent couramment:
Bonjour, monsieur, a va bien? en tendant leur fine patte jaune.
Chose singulire, elles ont l'assent! Elles prononcent: a va
_bien_? Il est vrai que les les de la Sonde, c'est encore le Midi,
t!

Plusieurs fois elles sont alles en reprsentation dans des salons
parisiens. Une fois qu'on leur demandait comment elles trouvaient les
dames franaises, une d'elles a rpondu: Elles ont de belles robes,
mais le nez trop long.

Nos nez leur paraissent prodigieusement comiques. Aussi les poupes de
leur guignol (qu'on voit au fond de l'estrade) ont-elles toutes des
nez dmesurs. Ces petites filles, en prenant leur sirop, avaient
devant elles des ttes d'hommes tout  fait considrables: le docteur
Charcot, le gnral Annenkof, Meissonier, Meilhac, etc. Eh bien, il
est de toute vidence qu'elles les regardaient comme nous regardons
les singes du Jardin des Plantes. Je crois pourtant que Meilhac
trouvait un peu grce  leurs yeux, sans doute  cause de sa moustache
de Tartare, ou peut-tre parce qu'elles sentaient que cet homme-l les
aime. Une d'elles lui a mme dit: Bonjour, Meilhac! mais je crains
bien qu'on ne lui ait souffl.

Resteront-elles  Paris, ces gamines de Java? Qui sait si dans vingt
ou trente ans nous ne retrouverons pas l'une d'elles sous un bonnet
d'ouvreuse, ou grante d'un _family-hotel_?

       *       *       *       *       *

                                        Paris, 24 juin.

J'ai fait hier, ma cousine, pendant ma promenade dominicale, une
dcouverte. C'est, au bord de la route de Versailles, route fort
civilise et chre aux vlocipdistes--entre Saint-Cloud et
Suresnes--un verger; mais un verger comme ceux de chez nous, un verger
rustique et naf, avec des arbres plants au hasard, des cerisiers
surtout, de jolis cerisiers trapus et courts, arrondis en dmes par le
poids des innombrables fruits rouges qui tirent les branches vers la
terre. Et, chose plus surprenante encore, ce verger est ouvert aux
passants: ni mur ni palissade. Il faut videmment que le propritaire
soit une belle me, trs candide, trs insouciante ou trs gnreuse.
J'ai pens que je me conformerais aux intentions de ce sage en
cueillant quelques-unes de ses cerises. Pourtant, par un reste de
scrupule, j'ai mis un sou au pied du cerisier.

Cette rencontre, trs imprvue dans ces parages, d'un coin de campagne
vraiment libre et ingnu, m'a rappel un criteau aperu dernirement
boulevard des Invalides: _Pturage de la vacherie X..._ Et sans doute,
ce pturage n'est qu'un terrain vague entour de planches, o l'herbe
pousse comme elle peut sur les pltras et les matriaux de dmolition;
mais enfin il y a l des vaches, et un petit vacher (je les ai vus,
entre deux becs de gaz,  deux pas d'un bureau d'omnibus)!

En continuant ma promenade, j'ai pass devant l'glise de Suresnes, et
les chants qui en sortaient m'ont averti que c'tait la Fte-Dieu.
Tout de suite j'ai pens aux Ftes-Dieu d'autrefois... Vous
rappelez-vous les reposoirs qu'on faisait chez nous, et comme c'tait
amusant? Une anne, les hommes du bourg, qui n'taient pourtant gure
dvots, voulurent se signaler. Ils s'avisrent de placer
horizontalement, sur un pivot, une norme roue de charrette, sur
laquelle on construisit l'autel. Au moment donc o le cur leva
l'ostensoir, l'autel se mit  tourner et envoya sa bndiction aux
quatre points cardinaux, c'est  savoir vers Orlans, vers Blois, vers
la Beauce et vers la Sologne. Cette anne-l, ma cousine, vous tiez
une des deux petites filles qui faisaient les deux anges en prire
sur le reposoir tournant; et moi je reprsentais le petit saint
Jean-Baptiste et je conduisais devant le dais un petit mouton vivant!
J'tais fris comme le mouton, j'tais beau; on me regardait; et
jamais je ne commis plus compltement, dans mon coeur, le pch
d'orgueil...

Mais,  prsent, ce n'est plus du tout cela, les Ftes-Dieu de mon
pays! De mchants reposoirs de rien du tout! C'est devenu gal  tout
le monde. Les pompiers et la musique ne vont plus  la procession. Ah!
ma cousine, nous vivons dans des temps svres.

       *       *       *       *       *

                                        Paris, 25 juin.

C'est grand dommage, ma cousine, que le btiment du ministre de la
guerre,  l'Exposition, soit d'une architecture aussi banale et
inexpressive. Cela pourrait tre une gare, une prfecture, un casino,
ou n'importe quoi. J'aurais voulu une btisse austre et un peu
lourde, une simplicit, une nudit de lignes qui rappelt les
forteresses et les constructions militaires. C'tait pourtant bien
facile  trouver.

Je dois dire qu'une fois entr on n'a plus d'objections. D'abord,
parce qu'on est un peu abasourdi. On l'est  cause de la foule, qui
est ici plus serre et plus curieuse que partout ailleurs. Et puis,
comme dit le roi lombard dans la Chanson de geste: Que de fer! que
de fer! Au rez-de-chausse, des canons de toutes les tailles (il y en
a qui ont de singuliers allongements de cou); des engins et des
mcaniques de toute sorte, auxquelles on ne comprend rien, sinon
qu'elles sont faites pour tuer le plus d'hommes possible. C'est
propre, soign, luisant, comme de la coutellerie ou de la
quincaillerie anglaise; et cette prcision de forme et cette nettet
froide de mtal (si loignes de la bonhomie et des  peu prs de
construction des arbaltes de sige ou des antiques catapultes)
donnent, en effet, l'impression de quelque chose d'infaillible et
d'invitable, qui tue mathmatiquement, sans nulle intervention des
muscles humains, de ces faibles muscles dont l'effort est variable et
peut dvier. On voit ensuite les instruments mystrieux dont se
servent les officiers du gnie, et les plans en relief des villes
fortes de France, et toutes les manires de btir les ponts; bref, de
trs jolis joujoux militaires. Puis, des cartes gographiques, des
fusils et des uniformes de toutes les poques, et des instruments de
musique, et des gamelles, et des godillots  l'infini...

Tout cela c'est, si je puis dire, la partie analytique de cette
exposition. Mais voici la synthse, et, aprs le dmontage de la
machine pice par pice, la machine vivante. Voici une immense image
d'pinal: des soldats de toutes armes, en cire, dans un campement
algrien, trs bien poss et groups, trs amusants  voir. Puis des
souvenirs d'autrefois: statues ou bustes de l'empereur, portraits de
ses marchaux, drapeaux franais de la Rvolution ou du premier
Empire... Et alors, on a beau savoir que la guerre est impie, absurde,
abominable; que les armes permanentes volent chaque anne, aux
peuples d'Occident, une somme incalculable de travail et de richesse,
et que ce palais o l'on se promne est proprement le temple du
Meurtre et de la Destruction; on a beau se dire tout cela: comme,
aprs tout, les peuples se battent depuis quelque dix mille ans--et
peut-tre parce qu'on sent confusment que la guerre est ce qui donne
 l'nergie humaine et au courage, pre des autres vertus, leur plein
dveloppement--on est mu jusqu'aux entrailles, un petit souffle froid
vous passe dans les cheveux ... et tenez, par exemple, ce guidon de la
garde impriale, o sont inscrits les noms de toutes les capitales de
l'Europe, ce carr de soie plie fait un plaisir  regarder, mais un
plaisir!... Et l'on redescend, ayant mang du tambour et bu de la
cymbale, comme disait la vieille chanson des Mystres d'leusis.

       *       *       *       *       *

                                        Paris, 25 juin.

C'est presque toujours une chose infiniment mlancolique, ma cousine,
qu'une reprsentation  bnfice. Les camarades qui ont t obligs
de promettre leur concours ont l'air d'tre trans  l'abattoir.
Tous arrivent en retard, le programme est boulevers, les entr'actes
durent une heure, et a finit  deux heures du matin. Et, comme ce
sont les artistes qui choisissent leurs morceaux ... on est expos 
entendre des choses un peu pnibles.

Je ne dis point cela, ma cousine, pour le bnfice de Mlle
Tessandier, auquel j'ai eu la bonne fortune d'assister hier soir, 
l'Odon. L'excellente comdienne jouait un acte de _Severo Torelli_.
J'ai eu plaisir  revoir ses yeux, pareils  deux taches d'encre, dans
sa longue tte d'Espagnole de Bordeaux, et sa tignasse de reine
sauvage. Quelqu'un a dit la _Bndiction_ de Coppe,  moins que ce ne
ft la _Grve des Forgerons_. Un baryton n'a pas hsit  nous
chanter:

  Lonor, mon amour brave
  L'univers et Dieu...

(Il prononait: L'univers-z-et-Dieu.) Enfin, M. Mounet Sully nous a
dit _Oceano nox_, tour  tour avec des hurlements d'acteur annamite et
des plaintes douces de tout petit enfant qui fait sa dentition.

L'excellent tragdien est ras depuis _Alain Chartier_. Il est encore
beau, si vous voulez, mais d'une beaut moins humiliante pour nous.
J'imagine qu'en sortant hier de l'Odon telle jeune fille qui
jusque-l avait obstinment refus un parti avantageux, a d dire 
ses parents: J'ai rflchi, je ferai ce que vous voudrez. Ses
parents n'y ont rien compris; mais je connais, moi, son secret. Celui
qu'elle aimait n'est plus, car elle aimait Mounet barbu; et Mounet
ras, ce n'est plus Mounet...

       *       *       *       *       *

                                        Paris, 27 juin.

Vous me demandez,  propos du _Disciple_, si je connais Paul Bourget.
Mais oui, ma cousine, je le vois assez souvent et je l'aime
beaucoup.--Et comment est-il?-- peu prs le contraire de ce que le
public veut qu'il soit. Parce que Bourget s'est quelquefois occup des
femmes, et parce que, les passions de l'amour ne pouvant avoir tout
leur dveloppement que dans un monde oisif et riche, il s'est plu,
dit-on,  nous dcrire les lgances extrieures de ce monde-l,
beaucoup se reprsentent l'auteur de _Cruelle nigme_ sous les espces
d'un dlicieux jeune homme par, coquet, affect, effmin et
languide...

Eh bien! ce n'est pas a du tout, ma cousine,--mais, l, pas du tout!

Je vous le dis, parce que je le sais: il n'est pas d'esprit plus
srieux ni plus mle que Bourget. Cet effmin travaille dix ou douze
heures par jour. Ce dandy a une conscience et des proccupations de
prtre. Pas une lettre d'adolescent en peine  laquelle il ne rponde
gravement et longuement (et je vous assure, ma cousine, qu'il faut
pour cela un fier courage). Ce mondain raffin sait, quand le devoir
commande, secouer cette tyrannie: la peur du ridicule. Il l'a bien
prouv dans sa prface du _Disciple_. Ce languissant est dvor de
curiosit et d'inquitude; c'est, avec Maupassant, celui de nos
crivains qui voyage le plus et qui s'accommode le mieux de la
solitude absolue. Enfin, si vous passez son oeuvre en revue, si vous
considrez l'austrit de quelques-uns de ses sujets, la probit
scrupuleuse de l'excution, l'effort continuel vers quelque chose de
nouveau (sans nul souci du public qui aime qu'on recommence les mmes
choses), vous sentirez peut-tre ce que tout cela suppose de volont
et d'nergie patiente.

Oui, vous dis-je, Bourget est un Auvergnat,--comme Pascal. Il a
d'ailleurs le nez, il a le menton volontaire, le menton romain des
hommes de sa province... Pourtant, ma cousine, je ne voudrais pas le
faire plus Auvergnat qu'il n'est, et je tiens  vous dire que sa force
est trs enveloppe de grce. Le pote des _Aveux_ (si vous voulez lui
tre trs agrable, parlez-lui de ses vers) a une extrme gentillesse
de faons, beaucoup d'esprit, et du plus jaillissant (lui qui n'en met
presque jamais dans ses livres), un visible dsir de plaire, et, dans
sa voix imperceptiblement et joliment nasillarde, quelque chose de
doux, de caressant et, volontiers, d'un peu plaintif. Ajoutez une
sensibilit excessive, un besoin de bienveillance autour de lui, un
art merveilleux et dplorable de se faire souffrir avec rien ou pas
grand'chose... Disons donc, si vous le voulez bien, qu'il a, avec une
intelligence et une volont viriles, des nerfs un peu fminins. C'est
l une combinaison trs distingue.

Mais, je vous le rpte, pas du tout romancier des dames! Un peu
esthte, oui, c'est tout ce que je puis vous accorder. Au fond, un
montagnard pensif. Parfaitement! Le malheur, c'est qu' Paris on vous
juge sur quelques traits qui ont d'abord frapp et qui font oublier
les autres, et en voil pour votre vie! Si vous croyez, par exemple,
que l'on connat Renan, que l'on se fait une ide juste de sa personne
et de son caractre?... Mais  une autre fois, ma cousine.

       *       *       *       *       *

                                        Paris, 1er juillet.

Ma cousine, le prsident de la Rpublique recevait hier, dans
l'aprs-midi, un ou deux milliers de bourgeois de Paris ou de la
province.

Il y a deux cents ans, une fte  la cour, c'tait, dans le palais
de Versailles, un ballet mythologique du genre pompeux, o le roi,
les seigneurs et les grandes dames jouaient leur rle. Aujourd'hui,
une fte  la cour, ce n'est qu'une _garden-party_ dans le petit parc
bourgeois de l'lyse. M. Dumas ni M. Sardou n'crivent pas de ballets
pour M. Carnot et ses courtisans. Rien qui rappelle _Mlicerte ou
l'le des plaisirs_. On ne voit point M. Carnot, costum en Neptune,
danser un pas, puis chanter, comme au premier intermde des _Amants
magnifiques_, des vers dans le got de ceux-ci:

  Le ciel, entre les dieux les plus considrs,
  Me donne pour partage un rang considrable,

ni le gnral Brugre, costum en ole, et l'excellent colonel
Lichtenstein, dguis en Triton, reprendre en choeur:

          Redoublons nos concerts
  Et faisons retentir dans le vague des airs
          Notre rjouissance.

Je vous assure, ma cousine, que je constate sans amertume ces petites
diffrences. Car le spectacle tait charmant, hier, dans le jardin du
prsident. Il faudrait la phrase papillotante d'Alphonse Daudet pour
vous dire les taches claires des toilettes dans les alles tournantes,
sous les grands vieux arbres et, sur la molle descente de la pelouse
vers un petit tang  canards, la gaiet des tentes rayes de rouge,
d'o les musiques s'envolent par bouffes; et,  et l, parmi le
sombre des redingotes et des jaquettes et le chiffonnage joli des
robes printanires, la majest soudaine d'un grand burnous blanc...

       *       *       *       *       *

                                        G..., 2 juillet.

Je suppose, ma cousine, qu'un jeune homme soit amoureux de vous. Vous
ne le connaissez que de vue et il ne vous a pas t prsent. Mais
vous le rencontrez partout sur votre chemin. Il vit sous vos fentres.
Quand vous sortez, il vous guette au coin de la rue. Bien qu'il ne
soit qu'un mcrant, chaque fois que vous entrez  l'glise, il est
l, derrire votre chaise, et pendant que vous priez, vous sentez son
regard sur votre nuque penche...

Cela dure depuis huit ou dix mois. Je suppose que tout ce mange ne
vous ait pas exaspre, qu'il ait, au contraire, piqu votre
curiosit, que vous vous soyez peu  peu intresse  ce garon
bizarre et que, sur sa prire, vous ayez permis  des amis communs de
vous le prsenter. Je suppose enfin que, la veille du jour o l'on
doit vous l'amener, un hasard fasse tomber entre vos mains le carnet
mystrieux o ce jeune homme a not ses impressions quotidiennes et
toute l'histoire de cette passion. Ce sont des vers. Vous vous dites,
avant de les lire, qu'ils sont probablement mauvais, mais que,
puisqu'il vous adore, ce sont apparemment des vers fort amoureux.
Vous courez aux dernires pages pour voir tout de suite o en est ce
pauvre garon ... et vous tombez d'abord sur ceci:

  Est-ce bien sr que je l'adore!
  D'amers plaisirs m'ont perverti;
  J'ai peur de moi, j'ai tant menti...
  Il ne faut pas me croire encore.

Vous songez l-dessus: Eh! l l, monsieur, qui vous dit qu'on soit
si presse de vous croire?... D'ailleurs, on ne vous force pas, et
l'on ne vous demande rien. Vous tournez deux ou trois pages; vous
arrivez  une assez longue pice date du jour mme o votre soupirant
a su qu'il serait reu chez vous, et vous lisez ces jolis petits vers
octosyllabiques:

  ... Je sens partir l'immense joie
  D'esprer et de demander;
  Et sur elle je m'apitoie,
  En songeant qu'elle peut cder.
  .   .   .   .   .   .   .   .   .
  Nos victoires sont leurs dfaites.
  Sa chute proche l'amoindrit;
  Je pense aux choses imparfaites
  De son corps et de son esprit.
  .   .   .   .   .   .   .   .   .
  Hlas! je les connais d'avance.
  Tous les mots qu'elle me dira.
  .   .   .   .   .   .   .   .   .
  J'entends dj l'aveu funeste
  Qui de sa bouche va sortir,
  Et par moments je la dteste
  D'tre oblig de lui mentir...

Etc.

Vous vous dites: Ainsi, ce sont l les vers d'amour de ce monsieur?
Ce n'tait pas la peine de tant se fatiguer sous mon balcon. Ah! la
singulire faon d'aimer!

Oui, ma cousine, la singulire faon! C'est celle de M. Georges de
Porto-Riche (l'auteur de la _Chance de Franoise_), dans un petit
livre mlancolique, lgant et sec, avec un rien de brutalit au fond:
_Bonheur manqu._ Le pote se figure aimer, soigne et cultive cet
amour, sduit et subjugue une femme de bien, se fait souffrir, la fait
pleurer et la plante l en lui disant des choses dsagrables,--tout
cela sans lui avoir jamais adress la parole et sans l'avoir effleure
du bout du doigt. N'est-ce pas admirable?

Mais voil! nous sommes, comme vous savez, des crbraux. Et nous
sommes aussi des gotistes, ce qui revient  peu prs au mme. Ce
petit livre est bien d'aujourd'hui, hlas! C'est comme qui dirait
l'_Intermezzo_ de Robert Greslou (oh! avant la priode criminelle). Je
vous l'envoie, cependant,--d'abord parce qu'il est trs distingu,--et
puis pour vous mettre en garde contre l'amour des hommes de lettres,
principalement de ceux qui ont entre vingt-cinq et trente-cinq ans.
J'ai le devoir de vous avertir,  ma sage cousine, en ma qualit de
vieux parent.

       *       *       *       *       *

                                        Paris, 3 juillet.

J'ai fait hier soir, ma cousine, un tour  la foire de Neuilly. Rien
de bien nouveau. Je constate que les baraques o la statue de Galathe
se change en une jolie crature vivante, puis en un squelette qui
disparat dans un buisson de roses, se sont fort multiplies. On en
rencontre une tous les vingt pas. Je dois dire pourtant que la
baraque-mre (celle dont l'imprsario porte un nom hongrois ou
polonais) garde sa supriorit. On y voit une multresse fort piquante
qui rpond au nom de Zora,--qui y rpond mme avec beaucoup
d'empressement et d'amnit.

Au reste, c'est toujours la mme chose. Partout, les infmes muses
anatomiques, les chevaux de bois mus par la vapeur et les manges de
vlocipdes, d'arostats et de transatlantiques nous rappellent,
jusque dans ce lieu qui devrait tre consacr aux divertissements
nafs, que nous sommes dans le sicle de la science et de l'industrie.
Seules, quelques femmes gantes et quelques somnambules extralucides
reprsentent encore l'ingnuit des foires du bon vieux temps.

J'ai eu le regret de ne point retrouver Mlle Emma, la dompteuse de
puces,  qui j'avais pris l'an dernier une interview des plus
instructives. Cette aimable fille aurait-elle t dvore par ses
pensionnaires?

Heureusement, Marseille est toujours l, et Marseille continue d'tre
 la mode. Son public est,  peu de chose prs, celui des mardis de la
Comdie Franaise et des rceptions de l'Acadmie... On s'amuse
d'autant plus qu'on finit par connatre intimement les artistes, les
hommes les plus forts du dix-neuvime sicle, comme dit l'enseigne:
Monsieur Gaston, l'hercule en maillot noir, tout  fait distingu et
sympathique, l'ternel Bamboula, et ce grand diable qui a si mauvais
caractre et qui, lorsque les autres travaillent, passe son temps 
crier: Il a touch! pour taquiner le public et animer la sance.

On se passionne, on crie: Oui, oui!--Non, non! Hier, comme le grand
diable (j'ai oubli son nom) recommenait sa plaisanterie habituelle,
Marseille, de son balcon, a rclam le silence et a laiss tomber ces
paroles: Ici, y a que le public et moi qu'est juge!

Gnralement, c'est pour l'amateur, pour l'homme du monde que l'on
prend parti, comme s'il tait un des ntres et comme s'il nous
reprsentait, nous les profanes. Cette fois, l'homme du monde tait
sec comme un clou et noir comme une taupe; il portait ces mots tatous
sur la poitrine: Rpublique franaise, et un portrait de femme
(quelque marquise!) sur un de ses biceps. Il glissait comme une
anguille entre les bras de son adversaire et a si bien lass le gros
homme qu'il a fini par le faire toucher. Nous ne nous tenions pas de
joie. Bravo, l'amateur!

C'est un spectacle trs attachant, je vous assure. Je ne parle pas
seulement du plaisir que donnent aux yeux le jeu magnifique des
muscles sous la peau, la beaut des lignes mouvantes, l'imprvu des
raccourcis michelanglesques. Mais peut-tre que cette lutte corps 
corps, qui est (sauf la convention de la main plate) la lutte
primitive, celle de l'ge de la pierre, plat au vieil anthropode qui
vit dans chacun de nous. Je trouve, sans bien savoir pourquoi, ces
combats entre deux hommes beaucoup plus intressants que les luttes
entre l'homme et l'animal (par exemple, les courses de taureaux). Les
anciens taient de cet avis: ils ne voyaient rien au-dessus des
combats de gladiateurs. On y reviendra.

       *       *       *       *       *

                                        G..., 4 juillet.

Ce matin, ma cousine, en fouillant dans une vieille armoire o dorment
de vieux livres, j'ai mis la main sur un almanach rvolutionnaire. Le
bouquin est intitul: Annuaire du cultivateur pour la troisime anne
de la Rpublique, prsent le 30 pluvise de l'an IIe  la Convention
nationale, par G. Romme, reprsentant du peuple.

J'ai relev, dans la prface, une phrase exquise: L'anne prsente
est la 1795e pour les peuples esclaves, c'est la troisime de la
Rpublique franaise. Depuis 1564, _par ordre d'un roi fanatique et
cruel_, Charles IX, l'anne commenait au 1er janvier, onze jours
aprs le solstice d'hiver, etc... Il fallait, en effet, tre bien
cruel et bien fanatique pour faire commencer l'anne ce jour-l!

Je feuillette ce vnrable almanach. Il n'y a pas  dire, les noms des
mois sont dlicieux,--et bien commodes pour les potes,  qui ils
fournissent de jolies rimes. C'est une joie que d'accoupler _pluvise_
et _grandiose_, _idal_ et _floral_, _chimre_ et _brumaire_, _rayon
d'or_ et _messidor_. Les noms de fleurs, de lgumes et d'arbres, qui
marquent chaque jour du mois,--avec un nom d'animal  chaque
_quintidi_ et,  chaque _dcadi_, un nom d'instrument agricole--tout
cela ne me dplat pas non plus. Ce calendrier sent bon la terre et la
vie rustique. Si, aprs le grand drangement rvolutionnaire, on
n'avait plus rien drang, j'aurais ainsi dat ma lettre: Sextidi 16
messidor; et ce serait aujourd'hui la fte du Tabac. (C'et t hier
celle du Chamois, et ce serait demain celle de la Groseille.) Cette
manire de dater ne manquait point de grce.

Pourtant, je prfre peut-tre encore celle  laquelle nous sommes
revenus, parce qu'elle nous rattache aux sicles passs et qu'elle
marque chacune de nos fugitives journes de quelque souvenir des
anciens hommes. Jeudi 4 juillet, cela veut dire: Jour de Jupiter,
quatrime jour du mois de Jules Csar (de ce Jules Csar dont Paul
Bourget fait le premier des dilettantes). Et, prs du souvenir
antique, voici le souvenir chrtien. Je consulte l'almanach de cette
anne, et, au lieu de la fte du Tabac, je trouve celle de sainte
Berthe...

Qui cela, sainte Berthe? Serait-ce la reine Berthe aux grands pieds?
Pour me renseigner, je tire de la vieille armoire un autre vieux
livre: _Les Vies des saints pour tous les jours de l'anne_, par le
R. P. Ribadeneira, traduction franaise, revue par l'abb E. Daras.
Je cherche  la date du 4 juillet. Pas de sainte Berthe pour un sou,
mais une sainte beaucoup plus inattendue: sainte Godolne!

Va pour sainte Godolne! Elle vivait au onzime sicle et tait ne 
Boulogne-sur-mer. L'excellent Ribadeneira commence son pieux rcit en
ces termes:

Les peines du mariage sont si grandes, et son fardeau si lourd, qu'il
est impossible de les supporter sans le secours de la grce divine; et
quand le mari est grossier, cruel et plus brutal qu'humain, c'est un
joug intolrable  une femme. Et comme,  cause de nos pchs, nous
voyons arriver tous les jours de semblables inconvnients, je veux,
pour la consolation des femmes maries, crire la Vie et le martyre de
sainte Godolne, qui fut marie et martyrise par son mari.

Cette histoire de sainte Godolne, je vous la dirai demain, ma
cousine, pour votre dification.

       *       *       *       *       *

                                        G..., 5 juillet.

Donc, ma cousine, Godolne, ou Gudelaine, ou Gudule (comme il vous
plaira de l'appeler), tait belle de corps et d'esprit. Un
gentilhomme flamand, Bertulf, la demanda en mariage  cause de sa
beaut. Mais il la prit en grippe le jour mme de la noce. Il faut
dire qu'il y fut incit par sa mre, qui avait dsapprouv ce mariage.
Car la belle-mre de l'poque carlovingienne ressemblait dj  celle
de nos vaudevilles et de nos chansons de caf-concert. Puis, Bertulf
enferma sa femme, sous la garde d'un valet brutal, qui avait ordre de
ne lui donner qu'un petit morceau de pain par jour. Mais elle
sustentait son me d'oraison. Finalement, il la fit trangler et
jeter  l'eau par deux domestiques. Aprs quoi il se convertit,
instantanment. Il fit pnitence et mourut au monastre de
Saint-Vinoce. On garda, dans un couvent de filles de l'ordre de saint
Benot, un peu du sang que Gudelaine, trangle, avait rendu par le
nez et par la bouche; et, comme Gudelaine avait t patiente et douce
dans les preuves, ce sang faisait des miracles tant qu'on voulait.
C'est tout.

Je feuillette le gros livre, en regrettant que ce ne soit qu'une
pauvre rduction de l'immense et paradisiaque _Lgende dore_. Voici
le pendant de l'histoire de Gudelaine. C'est celle de saint Gengoul,
gentilhomme bourguignon du huitime sicle, qui fut assassin par
l'amant de sa femme. Le pieux hagiographe nous dit: tant parvenu 
l'ge viril, Gengoul pousa une femme de non moindre qualit que lui,
mais fort diffrente de moeurs; ce que Notre-Seigneur permit afin que
sa patience ft prouve. Elle le fut. Et encore: Il s'adonnait
souvent  la chasse pour viter l'oisivet. Cela parat tre un des
plus beaux traits de sa vie.

Il y a l une quantit de saints et de saintes des temps mrovingiens
et carlovingiens, qui meurent assassins. Toutes ces vies de saints
donnent l'ide d'une humanit extraordinairement nave et beaucoup
plus violente, semble-t-il, que ne fut jamais l'humanit latine ou
grecque, mme aux poques primitives.

De jolies fleurs d'ingnuit  et l. Sainte Marie l'gyptienne y est
couramment appele la sainte pcheresse. Je note cette phrase en
passant: Elle confessa  Zozime qu'elle avait pass vingt-sept ans en
toutes sortes de lascivets, non pour or ni pour argent, ou pour autre
rcompense que ce ft, mais pour satisfaire  sa sensualit. Elle et
donc t moins criminelle, aux yeux du saint narrateur, si ses vices
lui avaient rapport quelque chose?

Une anecdote charmante, pour finir. Je l'emprunte  la Vie de saint
Macaire d'Alexandrie:

Une fois, on offrit  saint Macaire des raisins d'une grosseur et
d'une beaut singulires. Le saint, voulant se mortifier, les envoya 
un frre qui tait malade. Celui-ci, par le mme motif, les fit passer
 un autre frre. Ces raisins parcoururent ainsi toutes les cellules
du dsert, jusqu' ce qu'un religieux, ignorant qui les avait donns
le premier, les renvoyt  Macaire. Celui-ci, admirant la retenue de
ses frres, en loua Dieu et dit: Je n'y toucherai pas non plus.

Vous trouverez, ma cousine, que mon billet manque trangement d'
actualit? C'est que, blotti dans l'herbe et dans les feuilles, je
suis aussi loin de Paris que si je vivais dans la cellule de Macaire,
au dsert d'gypte. Ce Macaire avait commenc par tre confiseur et
par vendre des drages  Alexandrie. Ainsi j'ai essay de vendre 
mes contemporains de fades confiseries, telles que petits contes,
petites chroniques, petits feuilletons et autres riens: et voil que,
retir du monde comme Macaire, je sens prsentement que tout est vain,
hormis de regarder couler l'eau et de sommeiller  l'ombre. J'en suis,
dis-je, persuad pour quelques jours encore.

       *       *       *       *       *

                                        Paris, 10 juillet.

Danse du ventre au caf tunisien, danse du ventre au caf algrien,
danse du ventre au thtre gyptien, danse du ventre en face. Que de
ventres  cette Exposition, que de ventres!

Elle est vilaine, cette danse. Si seulement elle tait voluptueuse!
Mais point. Ce n'est qu'un paquet d'entrailles que l'on secoue en
mesure. Les filles qui font cela (et qui sont mdiocrement belles) le
font avec une indiffrence parfaite, comme elles rameraient des choux.
Est-ce bien la mme danse que j'ai vue l-bas,  Laghouat, dans une
chambre de six mtres carrs, et qui m'est reste comme une vision de
rve? Non, non, cela n'est pas possible. Alme Farida, alme Adila,
ayez un peu plus l'air de vous souvenir que vous tes des almes, et
songez  tout ce que ce nom magique reprsente pour des bourgeois
d'Occident!

Avec quelle lenteur et de quel air d'immense ennui,  ce thtre
gyptien, les deux Druses du mont Liban promnent dans l'air leurs
grands sabres courbes et les cognent sur leurs petits boucliers! Et
comme il a l'air de s'ennuyer aussi, le ngre du Kordofan! Il a beau
porter un miroir dans ses cheveux crpus et secouer, avec un bruit de
cailloux, sa ceinture compose de pieds de chvre: comme il est
banal! comme il est ngligeable! je dirais presque: comme il est ple,
ce ngre!

Oh! je ne conteste point l'authenticit de provenance de ces diverses
exhibitions. Mais tout ce pauvre exotisme transport hors de son cadre
naturel devient grossirement forain ou, qui pis est, tout  fait
insignifiant. On trompe le public, on lui travestit et on lui
rapetisse l'univers en lui laissant croire qu'une douzaine de baraques
de la foire au pain d'pice peuvent contenir et reproduire aux yeux
l'infinie varit de la face du monde. Et il sort de ces spectacles un
peu plus mal renseign que s'il n'avait rien vu.

Je dois dire pourtant que l'homme qui montre des singes du Soudan et
des serpents du dsert libyen n'est pas ennuyeux. C'est, parat-il,
l'Arabe Gouma, psylle de la secte des Raffa. Je le croirais plutt
de celle des ruffians, car il a l'air d'un simple voyou du Caire. Il
commande  son singe savant en tirant sur son collier, d'un coup rude
et sec, et qui doit faire grand mal  la petite bte. Le singe fait
les tours que font les singes, puis on lui livre un serpent, un pauvre
diable de serpent, qu'il fait sauter en l'air et avec lequel il
s'amuse. Mais o il n'a plus l'air de s'amuser, c'est quand le
montreur lui enroule le reptile autour de la queue et l'oblige 
marcher avec cet ornement. Ainsi l'homme torture le singe, le singe
torture le serpent, et l'homme torture le singe avec le serpent. On
rapporte de l une assez rare impression de brutalit; c'est comme un
joli raccourci de la cruaut universelle...

       *       *       *       *       *

                                        Paris, 11 juillet.

Paris s'amuse, ma cousine. Tous les soirs, du Gymnase jusqu'au
Trocadro, par les rues et les places o le gaz et l'lectricit
mlent leurs lumires d'or et d'argent et o s'entre-croisent sans fin
les milliers de lanternes des voitures, c'est un fourmillement, un
grouillement norme de gens qui vont  leur plaisir. C'est vraiment
aujourd'hui que Paris a l'air d'une ville qui se damne. Il devait y
avoir quelque chose de cette douce folie et de cette aimable fivre
dans la bonne ville de Ninive quand le prophte Jonas y entra... Je
vous avouerai mme que lorsqu'on jouit comme moi de ces dlices depuis
tantt trois mois, on a par moment de fortes envies de s'en aller
quelque part o l'on s'amuse moins.

Toutefois, j'ai t trs content de voir, cette nuit, le bal des
exposants au palais de l'Industrie. Je ne parle point de la relle
splendeur du dcor: la fte tait surtout amusante par ses
extraordinaires proportions et par la varit inoue des ttes
assembles. C'est,  coup sr, la runion d'hommes et de femmes la
plus bariole que j'aie jamais vue. Je m'tais assis avec un ami dans
un coin; nous regardions passer, nous disions: Voici un Anglais, un
Amricain du Nord, un Amricain du Sud, un pasteur norvgien, une
jeune esthte, un marchand de vins de Bordeaux, une doctoresse
russe, un pianiste hongrois, un conseiller municipal de Paris, etc.,
etc... Joignez  cela les Chinois, les Japonais, les Arabes et toute
une procession de ngres plus noirs que nos habits...

Station chez Ledoyen pour prolonger le plaisir bizarre de contrarier
la bonne nature et pour nous donner la joie de manger, de boire, de
regarder, d'changer d'inutiles paroles  l'heure o la nuit
bienveillante, comme l'appelaient les Grecs, conseille aux hommes de
dormir.

Quand nous sortons du restaurant, l'aube chaste baise dj le front de
Paris. L'heure est singulire: c'est l'heure blafarde. Les choses ont
des teintes qu'on ne leur connaissait pas. Les arbres des
Champs-lyses sont d'un vert blessant. Le ciel est rose, d'un rose
vif, derrire la Madeleine. Les lumires errantes des fiacres font le
jour plus blme et plus froid. Dans la rue Royale, les faades de
certaines maisons ont un clat dur; et l'on voit, loin, trs loin, 
des centaines de mtres, marcher des blancheurs crues. Ce sont les
plastrons de chemise de messieurs qui reviennent, comme nous, de la
fte.

J'aurais voulu vous rendre mieux mes impressions, ma cousine; mais
j'ai trop peu dormi, et je sommeille encore en vous crivant.

       *       *       *       *       *

_ M. le vicomte Eugne Melchior de Vog._

                                        Paris, 13 juillet.

Je viens de lire, monsieur, les pages fort loquentes que vous avez
crites, dans la _Revue des Deux-Mondes_, sur l'Exposition et sur la
tour Eiffel. Vous avez l'imagination fastueuse, avec quelque chose,
parfois, d'un peu concert. Le _labarum_ que vous voyez au sommet de
la tour, form par l'entre-croisement des jets de lumire lectrique,
est  coup sr une image expressive, mais non point sans apprt. Cela
rappelle les ibis que Chateaubriand place si ingnieusement sur les
colonnes solitaires, ou le lzard du Colise, qui, dans les vers de
Lamartine, vient cacher si  propos le nom d'un empereur romain.

Mais vos nobles artifices ne vous empchent pas d'tre profondment
sincre. Vous tes une me srieuse et inquite. Nul n'a mieux vu ni
constat plus douloureusement que vous la grande misre de ce temps:
indiffrence, dilettantisme, impuissance  croire. Il y a de l'aptre
en vous. Vous nous avez rvl la beaut spirituelle du roman russe,
et vous nous avez fait honte de notre littrature de mandarins. Vous
avez mis  la mode l'me slave et l'vangile, et, depuis quelques
annes, vous ne pouvez plus crire une page sans nous parler d'veil
moral et de rnovation. Vous exercez une fonction parmi nous: vous
tes celui qui dit qu'il faut aimer et qu'il faut croire.

Or, je vous confesserai mon embarras. J'entends bien que nous devons
aimer les hommes; mais que faut-il croire? Il est ncessaire que nous
le sachions pour que notre amour soit efficace, pour qu'il soit autre
chose qu'une piti inerte et une indulgence dtache... Ce qu'il faut
croire, c'est apparemment ce que vous croyez. Si donc je l'osais, je
vous dirais:

--Vous-mme, monsieur,  quoi croyez-vous? Il ne me parat pas que
vous nous l'ayez jamais dit avec prcision. Or, la foi doit tre
prcise. Une foi vague ne se conoit mme pas.

tes-vous catholique? j'entends catholique pratiquant (je ne saurais
l'entendre d'une autre faon). Ou bien tes-vous diste, comme
l'taient, au sicle dernier, la plupart des hommes qui ont fait la
Rvolution? Croyez-vous  un Dieu personnel,  l'immortalit de l'me,
aux peines et aux rcompenses aprs la mort? tes-vous royaliste?
rpublicain? socialiste?... Bref, si je ne me retenais, j'aurais
l'indiscrtion de vous demander votre _credo_. Peut-tre nous
l'avez-vous donn dj, mais pars, flottant, pas assez grossier, si
je puis dire. Je voudrais, lorsque je rpte avec vous: Croyons!
Soyons des hommes de foi! savoir exactement de quoi il s'agit. Et,
sans doute, la demande que je vous fais serait de la dernire
impertinence si elle s'adressait  l'homme priv; mais il me semble
qu'on a le droit de l'adresser  un crivain qui se trouve tre
aujourd'hui, par la noblesse de ses proccupations morales et par
l'habitude qu'il a prise de les exprimer publiquement, une faon de
conducteur d'mes...

       *       *       *       *       *

                                        Paris, 15 juillet.

S'il avait fait, le 14 juillet 1789, le mme temps qu'hier, il est
probable, ma cousine, qu'on n'aurait pas pris la Bastille ce jour-l,
car la pluie est ce qu'il y a de plus contraire aux meutes et mme
aux rvolutions. Eh! je sais bien qu'on et pris la Bastille un peu
plus tard; mais peut-tre, alors, et-elle t mieux dfendue,
peut-tre le peuple se ft-il content qu'on la dsaffectt; et
ainsi nous aurions encore, au bout de la rue Saint-Antoine, le plus
pittoresque des monuments historiques et le plus beau des donjons de
mlodrame...

Donc le ciel a t fort maussade et tous mes projets de rjouissance
ont t submergs par cette pluie ractionnaire.

J'aurais voulu dner au moulin de la Galette. L'an dernier, j'avais
pass toute mon aprs-midi  parcourir Montmartre, depuis l'glise du
Sacr-Coeur, qui ressemble, inacheve,  une massive forteresse
byzantine, jusqu'aux jolies ruelles bordes de jardinets, qu'on
dcouvre sur l'autre versant de la colline. Puis j'avais dn presque
seul, prs du moulin, dont le vent faisait craquer la membrure comme
celle d'un vieux bateau par le mauvais temps. C'est de l qu'il faut
voir la nuit tomber sur Paris et s'allumer peu  peu les tranes
d'illuminations. Mais cette anne la pluie m'a effray et, aprs
quelques oscillations, j'ai fini par me trouver assis dans un coin
paisible et lgant, mais par suite peu intressant ce jour-l, d'un
restaurant des Champs-lyses.

Secondement, j'aurais voulu voir le feu d'artifice. Pourquoi pas? Je
n'en ai point vu depuis ma petite enfance, sinon partiellement et de
trs loin. Je rvais d'en voir un srieusement, d'aussi prs que
possible, et du commencement jusqu' la fin. Mais pour cela j'aurais
t oblig d'attendre longtemps, debout, dans la foule. J'y ai
renonc. C'est toujours ainsi. Il faut, pour prendre sa part des
divertissements populaires, une force d'me que je n'ai pas. La foule
est admirable de douceur et de rsignation gaie. Elle passe des
journes dans une attente et dans une immobilit fatigante pour un
plaisir d'une demi-heure. Ses joies (comme la plupart de ses travaux)
impliquent un don d'extraordinaire patience...

N'ayant donc pas les vertus qu'il faut pour bien voir un feu
d'artifice, j'ai repris mon long vagabondage  travers les rues. Un
attrait mystrieux m'a conduit au Chat-Noir. Je pense que c'est
l'endroit de Paris o l'on a fait le plus de bruit la nuit dernire.
Un orchestre sauvage y faisait danser la population sur la chausse.
J'ai trouv l le chansonnier Jouy, les humoristes Allais et Auriol,
Tinchant, Dzamy et beaucoup d'autres occups  taper sur des choses
sonores... Cela m'a paru fort dsagrable au premier moment; puis, je
m'y suis fait. Mme, au bout de cinq minutes, j'tais parfaitement
heureux. Il n'y a encore, voyez-vous, que les joies simples.

       *       *       *       *       *

                                        Paris, 17 juillet.

Sans doute, ma cousine, elle serait superbe, leur Exposition, si on
pouvait la voir.

Mais, bien que j'y sois all une vingtaine de fois, je ne puis dire
encore que je l'aie vue; et il est probable que je ne la verrai
jamais.

Pourquoi?

Parce qu'il y a trop de monde.

J'ai fait de loyaux efforts, l'autre jour, pour voir du moins un des
villages ngres de l'esplanade des Invalides. J'ai d y renoncer. On
fait la queue pendant des heures avant d'entrer; il y faut une
patience de fakir.

Heureusement, j'ai dcouvert en dehors de l'Exposition, plus loin que
le Trocadro, un autre village ngre, un amour de petit village
ngre, o personne ne va et o j'ai pu visiter tranquillement mes
frres noirs.

Ils ne sont pas laids du tout, la peau d'un grain serr, d'un beau
noir de bronze florentin, les mouvements souples et nobles. Ce qu'ils
savent suffit  orner leur vie,  la rendre commode et gaie. On les
voit tresser des nattes et toutes sortes d'objets en paille ou en
jonc, tisser des toffes solides et diversement colores, forger le
fer, ciseler des anneaux et des bracelets d'or et d'argent. Pendant ce
temps-l, les femmes, l'air innocent et modeste, prparent le dner.
Une d'elles jette dans une marmite de terre, o chauffe de la graisse,
des poignes de farine dont ses mains noires et ses bras restent tout
poudrs: elle fait un roux. Il y a l une fillette de douze ans, Mlle
Dd, qui est une petite merveille de gentillesse noire.

Le monsieur qui a fait venir du Gabon ces ngres dlicieux me conduit
obligeamment au premier tage d'une baraque en planches, o sont leurs
dortoirs. L, je vois une ngresse allaitant un ngrillon de huit
jours, encore presque blanc, joli comme un ange, trs veill dj. Un
matin,  dix heures et demie, elle a t prise des premires douleurs:
une heure aprs, elle tait accouche et,  une heure et demie, elle
redescendait dans la cour comme si de rien n'tait.

Les corps de ces excellents ngres fonctionnent aussi aisment que
ceux des animaux. Il est certain qu'ils souffrent beaucoup moins que
nous dans leur chair et dans leur me. Leur pays, l-bas, est fertile
et beau; ils y vivent doucement, sans excs de travail. Et je vous
rpte que ce ne sont point des brutes: ils sont doux; leurs femmes
sont chastes; ils ont, comme les autres hommes, leurs dieux, qui sont
de bons petits dieux, des ftiches, des poupes qu'ils prient, et qui
les exaucent quand cela se rencontre.... Il y a comme cela, parat-il,
dans cette mystrieuse Afrique, des peuples innombrables, pas plus
mchants que nous, qui jouissent paisiblement de l'air du ciel et des
fruits de la terre, qui vivent dans un tat de paresseuse
demi-civilisation agricole et pastorale, et qui depuis sept mille ans
n'avaient point fait parler d'eux. Nous sommes, sans vanit, plus
intelligents; mais, puisque tout est vain, qui osera dire que ces
ngres sans prtention n'ont pas rsolu mieux que nous le problme de
la vie?

Comme je sortais du hameau noir, j'ai vu, prs de la porte, une femme
du peuple qui exhortait son petit garon, un enfant de trois ou quatre
ans,  embrasser un ngrillon du mme ge. Le petit ngre tait
autrement joli et robuste que le petit blanc. Le petit blanc sera
ouvrier, travaillera du matin au soir, mnera la dure vie du
proltaire dans une civilisation industrielle, lira de mauvais
journaux, aura des ides fausses et incompltes... Et ainsi, songeant
 ce que deviendraient ces deux petits, c'est du petit blanc que j'ai
eu piti.

       *       *       *       *       *

                                        Paris, 18 juillet.

MA COUSINE,

J'ai pu hier soir, par le hasard d'une rencontre, pntrer dans les
coulisses de l'Eden-Thtre. Les coulisses du thtre! aller dans les
coulisses! Il semble  beaucoup de provinciaux, et de Parisiens aussi,
que ce soit un privilge tout  fait enviable et qu'on y voie des
choses ... mais des choses!... Je n'y ai rien vu que de fort honnte,
ma cousine; mais il est certain que le spectacle est bizarre et
amusant, surtout  l'Eden, o la troupe et la figuration sont plus
nombreuses que dans n'importe quel autre thtre.

On se promne entre les hauts chssis comme dans des dfils de
montagnes, sur un plancher peu sr, abondant en trappes, dans une
lumire blafarde, fausse, indfinissable, qui vient on ne sait d'o.
On est dans le royaume de l'artificiel et de la poussire. Je me
rappelle, dans un coin, un escalier sombre,--oh! fort modeste,--troit
avec des marches en bois, poudreuses et grises. Mais cet escalier est
l'chelle de Jacob ou la descente de l'Olympe. Interminablement on en
voit dgringoler, ple-mle, des femmes qui sont des fes, des
desses, des bergres, des nymphes, des amazones, des nixes ou des
anges; des hommes qui sont des rois, des dieux, des hros, des
magiciens, des troubadours, des chevaliers ou des ondins; et des
gamines de dix  douze ans, qui reprsentent les Amours, maillots
roses, frimousses innocentes et maquilles--dj!--sous la perruque
d'toupe, de petits arcs couverts de papier dor... trange, dans ce
coin de grenier, cette avalanche lumineuse de cratures surnaturelles.

Quand je dis surnaturelles ... il ne faut peut-tre pas les voir de
trop prs: la plupart de ces danseuses transalpines sont courtaudes et
basses sur jambes; beaucoup sont d'une mdiocre beaut, et, comme vous
pensez bien, leurs oripeaux sont d'une soie douteuse et d'un or imit.
Mais, si l'on passe des coulisses dans la salle, leurs jambes
s'allongent comme par miracle; leur sourire, ce sourire impersonnel et
blanc de ballerines, les fait toutes jolies, et elles apparaissent
vtues de brocart et de pierres prcieuses. Et tous ces corps brefs
semblent lgants, sans doute parce que, de ces innombrables formes
fminines, qui se meuvent paralllement et dont les dfauts se
compensent, l'oeil extrait involontairement une forme moyenne, qui a
des chances d'tre  peu prs parfaite. Joignez que la lumire de la
rampe affine les contours qu'elle dvore, et ne laisse voir, des
visages, que les bouches sanglantes et les yeux luisants.

De nouveau, je passe de l'autre ct des dcors. Les exquises et
fantastiques cratures que je viens d'admirer rpandent des ruisseaux
de sueur; leur fard coule, et leurs perruques pendent, dfrises...
Cela n'empche point quelques-unes d'entre elles de rpter des
jets-battus devant les glaces de leurs loges ou des petits foyers.
Elles ont le diable au corps. Presque toutes dansent pour leur
plaisir, dansent avec fureur. La danse est leur vie et leur tout. On
ne peut faire un pas sans marcher sur des petites filles qui
piochent des entre-chats. Car il faut, dans ce mtier-l, commencer
de bonne heure et travailler tous les jours. Il faut entretenir ses
jambes comme un pianiste entretient ses doigts. tre danseuse, cela
prend la vie aussi compltement que d'tre littrateur, plus que
d'tre commerant. J'ai vu clairement, en traversant cette ruche
italienne, que l'art de Terpsichore est un mtier de chien, et
d'autant plus passionnant.

L'Eden a repris, comme vous savez, ce ballet d'_Excelsior_, qui eut
tant de succs il y a quelques annes. C'est  coup sr une ide
extraordinaire que d'avoir voulu exprimer par des mouvements de jambes
la victoire du Progrs sur l'Obscurantisme et de M. Homais sur les
fils de Loyola. Mais qu'importe? Ce ballet exprime tout aussi bien, si
l'on veut, Apollon vainqueur de Typhon, ou Ormuz d'Arimann. Il est,
d'ailleurs, norme et somptueux; il tient de la ferie et de la
manoeuvre militaire. On m'a dit qu'il tait classique en Italie et
que, lorsqu'on y va racoler des danseuses, toutes, sans exception,
vous rcitent d'abord, avec leurs pieds, la polka d'_Excelsior_.
C'est leur songe d'Athalie ou leur rcit de Thramne...

       *       *       *       *       *

                                        Paris, 22 juillet.

MA COUSINE,

J'aime beaucoup la conversation des mdecins, et surtout des
chirurgiens, quand ils sont gens de mrite. Ils vous content des
dtails de maladies et d'oprations qui vous font frmir d'une
curiosit effraye. Ils connaissent bien les hommes, car ils les
voient justement dans les circonstances o les hommes se montrent le
mieux tels qu'ils sont. Enfin, le continuel spectacle des pires
misres, joint  cette connaissance de l'humanit, leur inspire une
philosophie mlancolique et haute, quelquefois brutale et ngative,
avec une grande piti au fond...

Ayant donc rencontr l'autre jour le docteur Flizet, que vous
connaissez certainement de nom, j'ai caus avec lui tant que j'ai pu,
et voici quelques-unes de ses histoires.

En 1870, Flizet tait major dans l'arme de Metz. Les ambulances
taient pleines de blesss; il y avait de terribles oprations  faire
et en grand nombre, et l'on n'avait plus de chloroforme. On envoya un
parlementaire en demander aux Allemands. Ils firent attendre leur
rponse quatre jours, et cette rponse fut qu'ils ne pouvaient, aux
termes de leurs rglements de guerre, laisser pntrer du chloroforme
dans une place assige, le chloroforme tant un driv de l'alcool
(_sic_).

Il restait  Flizet un petit flacon du prcieux liquide. Il pensa que
le plus simple et le plus juste tait de ne faire aucun choix parmi
les blesss  oprer, mais d'endormir, s'ils le demandaient, les
premiers qui lui seraient adresss par le hasard.

Ce fut d'abord un petit soldat qui avait une main fracasse. Il
fallait lui couper l'avant-bras.

Ah! monsieur le major, dit l'homme, vous me ferez respirer quelque
chose pour m'endormir, n'est-ce pas?--Mais, dit le docteur, nous n'en
avons plus gure, et il y a des camarades encore plus mal arrangs que
vous, et  qui il faudra faire des oprations plus compliques. Si
vous tiez bien courageux...--Oh! non, je suis trop faible, j'ai perdu
trop de sang, je ne peux pas ... monsieur le major, je vous en
prie...--Eh bien, mon garon, puisque vous le voulez, on vous
endormira.

Mais, pendant que le docteur fait ses prparatifs, le petit soldat
rflchit et, tout  coup: Nom d'une pipe! c'est tout de mme trop
mufle d'tre lche comme a!... Ne m'endormez pas, monsieur le major;
a serait honteux!

Voici maintenant un mot d'officier. C'est un capitaine horriblement
bless; l'opration doit tre longue. Capitaine, dit Flizet, nous
allons vous endormir. Alors l'autre: Monsieur le major, il faut
garder a pour ceux qui ne sont pas grads.

       *       *       *       *       *

                                        Paris, 23 juillet.

MA COUSINE,

Cela a commenc, il y a cinq ou six ans, par les bascules
automatiques. On met deux sous dans une fente de tirelire, on monte
sur une plaque de fonte, et une aiguille, qui, tourne dans un cadran,
marque votre poids en kilogrammes.

Cela a continu par les dynamomtres automatiques. Mme procd. Les
deux sous jets dans le tronc, vous tirez une poigne, et une aiguille
vous renseigne sur votre force musculaire. C'est comme qui dirait une
tte de Turc scientifique.

Puis sont venus les lectriseurs automatiques. On glisse ses deux
sous, on saisit une poigne de mtal, et l'on ressent aussitt des
secousses dsagrables dans le poignet et dans l'avant-bras.

Puis les distributeurs automatiques.  l'origine, ils ne distribuaient
gure que du chocolat. Mais ils ont t trs perfectionns dans ces
derniers temps.  l'heure qu'il est, on obtient  volont du sucre
d'orge, des bonbons aciduls, de la parfumerie, des pingles, des
pelotons de fil, du savon, du papier  cigarettes, etc.

Puis, les dioramas automatiques. On y voit des images qui
reprsentent les actualits les plus intressantes et,
rgulirement, le dernier crime ou la dernire excution capitale.
Tout  l'heure encore j'ai vu, pour mes deux sous, la catastrophe de
Saint-tienne, un dner sur la seconde plate-forme de la tour Eiffel,
la fte de la Raison, le crime d'Auteuil, et le gnral Lgitime
assig dans Hati!

Enfin (car, vivant beaucoup dans la rue, j'ai suivi de prs toute
cette volution) voici les dgustateurs automatiques. Il y en a tout
un systme fort complet dans la rue Royale. En jetant un dcime dans
la tirelire et en tenant un verre sous un robinet, on a de la bire,
ou du bydof (qui est du bitter russe) ou de la limonade, ou du vin
blanc, ou du vin rouge. Tout cela pas trop mauvais; j'ai got de
tout. Mais il est certain que cet tablissement ressemble aussi peu
que possible  un cabaret de Tniers.

On ne s'arrtera pas en si beau chemin. Il est probable que, dans
quelques annes, des machines silencieuses mettront entre les mains
des passants toutes les choses ncessaires ou utiles  la vie, depuis
une tranche de rosbif jusqu' une paire de chaussettes, sans
l'intervention d'aucun marchand, d'aucun commis, d'aucune demoiselle
de comptoir.

Ils commencent  m'pouvanter, les progrs de cette civilisation
industrielle dont nous gotons les bienfaits ingnieux. Bientt tout
se fera par des machines, et nous croirons vivre dans un roman de
Jules Verne. Ce panmcanisme sera commode, mais triste.
Heureusement, tant que j'aurai une cousine en Touraine, avec des
prairies naturelles autour de sa maison, je saurai o me rfugier.

       *       *       *       *       *

                                        Paris, 25 juillet.

_ Mlle X..., lve du Conservatoire de musique et de dclamation._

MADEMOISELLE,

Vous avez remport hier un premier accessit de tragdie et un second
prix de comdie: je vous en fais bien mon compliment.

Quand votre pre, employ au ministre de l'instruction publique,
mourut, il y a trois ans, vous laissant seule avec votre mre, c'est
vous qui etes cette ide d'entrer au Conservatoire. Ah! que vous
etes raison de prfrer  des carrires plus difficiles et plus
aventureuses la profession paisible et bourgeoise de comdienne! Fille
d'un fonctionnaire, vous avez voulu tre fonctionnaire. Vous l'tes.

Forme dans un tablissement de l'tat, vous allez tre engage 
l'Odon, qui est un thtre de l'tat. L, vous jouerez des pices
classiques; et, le jeudi, vous ferez oeuvre de pdagogie officielle en
rcitant Racine et Molire devant les collgiens. Quand vous
commencerez  avoir du talent, vous entrerez  la Comdie-Franaise,
qui est le premier thtre de l'tat. Vous y entrerez avec respect.
Vous y jouerez des pices d'acadmiciens et vous ne tarderez pas 
tre nomme socitaire  demi-part.

Vous serez une employe trs rgulire et trs apprcie. Rien des
passions violentes que vous simulerez tous les soirs, en vous
conformant honntement aux traditions de chaque rle, n'aura troubl
un instant votre vie relle.  ce moment-l, vous aurez vingt-cinq
ans. Un avocat estim et un financier fort riche demanderont votre
main. Vous leur prfrerez, comme infiniment plus srieux, un de vos
graves camarades, socitaire  part entire, professeur au
Conservatoire et chevalier de la Lgion d'honneur. Vous-mme vous
serez dcore des palmes acadmiques et officiellement charge d'un
cours de dclamation dans un lyce de jeunes filles.

Vos deux honorabilits s'associeront, et ce sera tout  fait imposant.
Vous serez cits comme un mnage modle. Les bourgeois dissolus chez
qui vous daignerez parfois venir tous deux (jamais l'un sans l'autre)
dire de la prose ou des vers, vanteront votre union et vos vertus
domestiques. Vous aurez des enfants, et vous leur choisirez pour
parrains des membres de l'Institut. L'an, de caractre srieux,
voudra tre comdien comme vous. Les deux cadets, plus frivoles et
d'humeur un peu bohme, voudront entrer, l'un  l'cole polytechnique,
l'autre  l'cole normale. Vous laisserez faire ces petits fous...

Et, vos deux pensions de retraite rgles, vous vieillirez, dignes et
gras, chargs d'honneurs, opulents et considrs, dans votre petit
htel de l'avenue de Villiers.

Car ils sont loin, les temps du chariot de Thespis ou de la roulotte
du _Roman comique_. Encore une fois, tous mes compliments,
Mademoiselle.

       *       *       *       *       *

                                        Paris, 26 juillet.

_ Sa Majest le tsar de toutes les Russies._

SIRE,

Le roi de Grce est venu nous voir; nous l'avons reu de notre mieux,
et il n'a pas paru s'ennuyer ici. Nous attendons maintenant notre
ancien hte le shah de Perse et nous lui prparons de fort belles
ftes.

Je sais trs bien que vous, vous ne viendrez pas. Mais si vous pouviez
venir!...

Il y a un sicle et demi, nous emes la visite de votre illustre aeul
Pierre le Grand. Il eut beaucoup de succs  Paris. On recueillait ses
mots; les philosophes chantaient ses louanges, et l'acadmicien
Thomas crivit en son honneur un pome pique, la _Ptride_.

La Russie n'tait alors qu'un tat naissant. La France tait puissante
encore; son hgmonie intellectuelle tait inconteste dans toute
l'Europe. Votre aeule Catherine nous admira et nous aima. Elle fut
charmante pour nos hommes de lettres.

Aujourd'hui la Russie est  la veille d'tre le plus puissant empire
du monde. Et il se trouve que c'est nous, maintenant, qui subissons
l'influence du gnie de votre race. C'est notre vieille littrature
qui demande des leons  la vtre, et c'est nous qui vous aimons.

La Russie est trangement  la mode chez nous. On fourre jusque dans
les chansons de cafs-concerts des couplets russophiles que la foule
applaudit violemment. Et certes cette sympathie bruyante des badauds
parisiens pour la Russie monarchique et mystique fait un peu sourire;
mais n'est-ce pas touchant aussi cette coquetterie nave, et si mal
informe, d'un pauvre peuple que presque tous ses voisins dtestent et
qui, dans sa dtresse morale, se met  aimer, mme sans les connatre
beaucoup, ceux qui du moins ne le hassent pas? Si j'tais le tsar,
j'en serais tout attendri. Et je vous assure que cette sympathie ne
vient pas uniquement d'une communaut d'intrts ou de haines. Il y a
autre chose malgr tout, un lien d'mes que vous expliquera M. de
Vog.

Si donc vous venez, sire, ah! je vous promets une belle entre  Paris
et des acclamations comme vous n'en aurez pas souvent entendues!

Mais vous ne viendrez pas, quoique vous en ayez peut-tre envie au
fond. C'est bien dommage.

       *       *       *       *       *

                                        G..., 30 juillet.

Puisque vous tes mlancolique  vos heures, ma cousine, laissez-moi
vous dire deux impressions assez singulires de solitude et de silence
que j'ai eues ces deux derniers jours.

J'ai eu la premire dans un endroit o l'on ne songerait gure  aller
la chercher. C'est le soir, dans un recoin de l'Exposition des
colonies, entre dix et onze heures. La foule est au Champ-de-Mars, 
la Tour, aux fontaines lumineuses. Ici,  l'Esplanade, tout se tait.
En choisissant bien sa place, on voit,  la clart bleutre des lampes
lectriques, toutes sortes d'difices bizarres se renverser, trs
nets, dans un petit tang. Un vrai paysage de potiche! De temps en
temps des silhouettes d'Arabes, de ngres, d'hommes jaunes, glissent
silencieusement. On se croirait perdu, seul, tout seul, dans un pays
magique, dans une ville de ferie...

Le lendemain, comme j'allais voir des parents que j'ai en Beauce, j'ai
attendu longtemps un train dans une petite gare, sur une ligne
d'utilit locale. Oh! la dtresse de cette maisonnette solitaire,
dans l'immense plaine, au soleil couchant, le jardinet prs de la voie
et,  droite et  gauche, les rails qui fuient, luisants sous la ple
lumire oblique, et se rejoignent  l'horizon!... Ce jour qui tombe,
ce chemin droit, tout droit, qui vient de l-bas et qui va l-bas,
tout exprime avec une force et une simplicit merveilleuse l'ide de
passage et de fuite. Et alors j'ai eu plaisir  songer que l'homme,
demi-employ, demi-paysan, qui roulait mes colis, avait quelque part,
au village voisin, un toit, un lit, une soupe qui l'attendaient, un
foyer indigent, mais stable et attach au sol... Ne vous est-il jamais
arriv, ma cousine, quand vous voyagez la nuit, d'tre tout attendrie
en apercevant, par la portire, les fentres claires de quelque
pauvre maison, un coin d'intrieur, des ttes autour d'une lampe, et
d'en avoir tout  coup le coeur serr de regret et de tristesse? Tant
il est vrai que nous portons en nous un gal et contradictoire besoin
de mouvement et de repos, et que, lorsque nous avons l'un, nous
souhaitons l'autre. Et tant pis si ce que je vous dis l n'est pas
neuf. C'est qu'en effet notre misre est vieille comme le monde.

       *       *       *       *       *

                                        Paris, 31 juillet.

MA COUSINE,

Je suis rentr  Paris, hier, et j'ai eu bien de la peine  regagner
ma rue,  cause de la foule qui attendait le shah de Perse. Il y avait
des gens entasss jusque sur le pont de l'Europe. Ceux-l voulaient,
faute de mieux, voir le train o tait le shah! Comment
espraient-ils reconnatre ce train? Et en quoi ce train, surtout vu
d'en haut, pouvait-il bien diffrer des autres trains? Je ne sais;
mais soyez sre que, le soir, ils ont tous racont qu'ils avaient vu
le shah de Perse et que, ce matin, ils croient l'avoir vu.

M. Carnot a souhait la bienvenue  ce souverain des _Mille et une
Nuits_. Que lui a-t-il dit? Ceci, j'imagine:

--Sire, nous avons toujours pens le plus grand bien de la Perse. Nos
bonnes relations avec elle datent de Charlemagne. Elle a toujours t
pour nous le pays par excellence du luxe oriental, et aussi le pays
des contes moraux, des bons vizirs qui se dguisent et se mlent au
peuple pour connatre ses besoins et pour porter remde aux misres et
aux injustices caches. Le souvenir de la rgion merveilleuse o vous
rgnez est li dans nos mmoires  deux des plus fins chefs-d'oeuvre
de notre littrature, _Zadig_ et les _Lettres persanes_. Enfin, une
Providence ingnieuse a voulu qu'au moment de votre troisime voyage
en France le prsident de la Rpublique portt justement le nom d'un
de vos potes, de Saadi, le pote des roses.

Tout cela doit vous disposer en notre faveur. Vous tes d'ailleurs un
homme d'un esprit lucide et modr. Vous n'tes point comme ce fou
mlancolique de Xerxs, votre prdcesseur trs indirect, qui faisait
donner le fouet  la mer et qui, voyant dfiler son innombrable arme,
se mettait  pleurer en songeant que pas un de ces hommes ne vivrait
dans cent ans. Vous avez dj pris sur nous, principalement sur
l'extrieur de notre vie et sur les commodits de notre civilisation,
des notes remarquables de prcision et de nettet. Je voudrais que
vous fissiez effort, cette fois, pour pntrer, s'il se pouvait,
jusqu' notre me, et pour la comparer  celle des autres peuples que
vous venez de voir. Je serais curieux de savoir si, dans votre esprit,
nous perdrions  la comparaison. Je vous prie seulement de ne pas trop
vous arrter  notre tat politique et de ne pas nous juger sur ce que
vous pourrez en apercevoir. Nous sommes, voyez-vous, dans une priode
de transition--comme toujours, d'ailleurs.

Pendant que vous vous instruirez ici, nous ne ferions peut-tre pas
mal d'envoyer en Perse quelques-uns de nos politiciens. Vous
emporterez de chez nous des lampes nouveau modle, des tlphones et
des articles de Paris. Peut-tre qu'ils apprendraient l-bas l'amour
du repos, le dgot des vaines agitations, et qu' leur retour ils
sauraient mettre, dans la conduite des affaires et le gouvernement des
hommes, un peu de la srnit, de la bonhomie, de la sagesse ferme,
mais dtache et souriante, des bons vizirs de vos lgendes. Si cet
change se pouvait faire, c'est nous, sire, qui vous serions
redevables.

       *       *       *       *       *

                                        Paris, 7 aot.

Il va sans dire qu'elle tait fort brillante, la soire d'hier 
l'Opra. Mais je vous le dis en secret, ma cousine, je ne suis pas
trs sr que le shah s'y soit amus. Et je ne crois pas, en effet,
qu'une reprsentation de ce genre soit ce qu'il y a de plus propre 
blouir ou  divertir un monarque d'Orient, un roi Mage.

Comme spectacle, cela doit lui sembler mdiocre, car il a mieux chez
lui. Il est certain que son palais et ses jardins de Thran et la
multitude bariole de ses serviteurs et de ses femmes lui offrent des
tableaux beaucoup plus riches et plus clatants que la salle de
l'Opra, mme avec toutes les chandelles allumes et des habits verts
d'acadmiciens dans les loges. L'Orient est, pour nous-mmes, pour nos
potes et nos peintres, le pays somptueux et pittoresque par
excellence. Ce ne sont donc pas nos pauvres splendeurs qui peuvent
tonner le roi des rois. Ce qui peut lui inspirer pour nous quelque
considration, c'est la galerie des Machines, c'est la Tour, ce sont
nos usines et, si vous voulez, les magasins du Bon-March et du
Louvre. Mais ce n'est point l'Opra.

Le divertissement a d lui paratre  peu prs nul. Sans doute il a
pris quelque plaisir aux ballets. Encore a-t-il trouv, j'en ai peur,
que les danseuses taient trop loin de lui, et que leurs mouvements
taient trop rapides. Il y avait de l'impatience et du dcouragement
dans la faon dont il manoeuvrait sa lorgnette. Quant aux scnes
chantes ... d'abord, il n'y a rien compris (moi non plus, du reste);
puis je crains bien que les personnages, le roi trop petit, la Chimne
trop grande, le Rodrigue trop gras, criant et gesticulant avec fureur
sur le bord de la scne, ne lui aient paru absolument ridicules.
J'imagine qu'ils ont produit sur lui (avec moins d'horreur peut-tre
et plus d'ennui) le mme effet que les acteurs annamites ont produit
sur moi l'autre jour.

Si le shah m'avait fait l'honneur de me prendre pour guide, je
l'aurais conduit  l'Eden et aux Folies-Bergre; au caf-concert, pour
y entendre Paulus; au bal de l'lyse-Montmartre, aux Halles  quatre
heures du matin, etc. Je l'aurais fait dner au caf Anglais, au
bouillon Duval, et chez trois ou quatre de mes amis, de conditions
sociales diffrentes... Mais il s'en ira, comme les autres fois,
n'ayant vu de Paris qu'un vain dcor. Sa prsence officielle suffit 
altrer profondment le caractre des spectacles auxquels il assiste.
Si on nous lchait huit jours dans Thran, nous connatrions mieux
Thran que le shah ne connat Paris aprs trois voyages. Plaignons
les rois, ma cousine. Ils n'ont qu'une vision du monde arrange, et
les choses ne sont pas sincres pour eux.

       *       *       *       *       *

                                        G..., 13 aot.

MA COUSINE,

La saison est venue o les bourgeois de Paris se rpandent dans les
villas, chalets, pavillons et cottages,--et le plus grand nombre dans
les htels,--autour des casinos. Ils appellent cela tre en
villgiature. Mais c'est la ville  la campagne ou au bord de la mer:
ce n'est point la campagne.

D'autres voyagent. Ils prennent des trains; ils transportent avec eux
des colis: ils traversent des pays qu'ils n'ont jamais vus ou qu'ils
ont oublis, et qu'ils ne reverront gure. C'est un plaisir sans
doute: ce n'est point le repos.

 mesure que je vieillis, ma cousine, je trouve que c'est un avantage
d'un prix inestimable que d'avoir quelque part un village  soi, un
village o l'on a pass son enfance et o l'on n'a jamais cess de
faire, tous les ans, de longs sjours; o la figure de la terre vous
est connue dans ses moindres dtails, vous est familire et amie. Le
peu que j'ai de sagesse, de douceur d'me et de modration, je le dois
 ceci, qu'avant d'tre un homme de lettres (hlas!) qui exerce son
mtier  Paris, je suis un paysan qui a son clocher, sa maison et sa
prairie. Car, dans ces conditions-l, la campagne c'est vraiment le
refuge et l'asile. L'air qu'on y respire est un baume aux blessures
qu'on rapporte d'ailleurs, un infaillible antidote aux poisons du
coeur et de l'esprit.

 peine suis-je dans ce petit coin ombreux, que je me sens envelopp
d'une profonde paix. Paris est si loin! Ce qui,  Paris, me semblait
considrable, ce qui me troublait et me faisait mal, ce qui me
remplissait de convoitise, de regrets ou de rancune, ah! comme tout
cela est oubli! Car ce qui exaspre les plaisirs ou les chagrins de
la vanit, c'est d'tre ml aux hommes qui estiment et qui
poursuivent les mmes biens que vous. Mais comme la solitude vous
apaise, et comme elle vous dlie! Mme les autres douleurs, les
douleurs plus intimes et plus profondes, quand d'aventure on en a,
s'engourdissent et s'ensommeillent; on ne sent plus qu'une petite
morsure secrte, de temps  autre, un sourd _memento_ de souffrance.
Ainsi rapproch de la terre antique et de la vie des choses, sentant
tout autour de soi l'action imperturbable des forces ternelles, on
est moins tent de s'en faire accroire sur l'importance d'une vie
humaine, ft-ce une vie de journaliste. Mes chances de douleur se
trouvent ici rduites de plus de moiti. Je vous assure, ma cousine,
que je suis presque invulnrable derrire mes peupliers.

Ce n'est pas tout. J'ai le jugement bien meilleur et l'esprit bien
plus large qu' Paris. Rien de plus troit que le point de vue d'un
chroniqueur du boulevard ou d'un homme politique. Ici, je vois de
tout prs et je conois clairement un genre de vie absolument
diffrent de celui que je mne huit ou dix mois de l'anne. Je
m'aperois que des choses qui passionnent l-bas nos politiciens
n'intressent en aucune faon mes voisins les paysans; je songe qu'ils
sont comme cela vingt-cinq millions en France, ... et alors j'apprcie
mieux, pour ses artifices stupfiants, la beaut du rgime
parlementaire. Puis, je constate que je vis, et fort bien, d'une vie
purement rustique, n'usant que sobrement du chemin de fer, du
tlgraphe, mme de la poste (encore pourrais-je m'en passer); et sans
doute je ne cesse pas pour cela d'admirer les prodiges de notre
civilisation industrielle: mais, comme je sais aussi ce qu'elle cote,
je me demande si nous ne sommes pas en train de faire fausse route et
si les plus sres conditions du bonheur pour l'humanit ne se
trouveraient pas dans une civilisation presque uniquement agricole et
rurale. Je songe  ce qu'est la pauvret  Paris. Certes, la misre
existe  la campagne; mais les pauvres y ont le grand air, l'espace,
du pain toujours, du bois ramass l'hiver...

Je dois  la campagne d'autres enseignements. Il serait bien difficile
de nourrir ici un amour-propre littraire dmesur. Le nom du pre
Dumas et celui de Victor Hugo y sont connus de quelques-uns; c'est
tout. Peut-tre le nom de M. mile Richebourg n'y est-il pas tout 
fait ignor,  cause des feuilletons du _Petit Journal_. Encore je ne
sais, car ceux qui les lisent ne font aucune attention au nom de
l'auteur. Quant  moi, ma cousine... Un vieux vigneron me demandait
l'autre jour: Alors t'cris?--Dame! oui.--Et tu gagnes ta vie?--Tout
de mme. J'ai bien vu que le mot crire ne reprsentait pour lui
qu'un travail de copiste. Mais ceux mme qui comprennent (en gros) ce
que c'est que la profession d'crivain en font peu de cas et mettent
n'importe quelle fonction publique fort au-dessus. Lorsque je quittai
l'Universit, une vieille amie,  qui je tchais d'expliquer ce que
j'allais faire  Paris, me rpondit: Tu diras tout ce que tu voudras,
j'aimais mieux ce que t'tais avant. Je trouvais a plus _grandiose_!

C'est pourquoi, ma cousine, je voudrais tre un grand propritaire
terrien. Car j'occuperais alors dans la pense de quelques milliers de
paysans une place infiniment plus honorable que celle du plus illustre
crivain. Et puisque la gloire consiste dans ce que les autres hommes
pensent de nous, la mienne, plus restreinte, serait assurment plus
relle, plus sensible, que celle de M. Zola ou de M. de Montpin. J'en
jouirais plus qu'ils ne jouissent de la leur. Et j'aurais aussi les
plaisirs du commandement, de la domination directe. Ma gloire me
serait, si je puis dire, plus prsente.

Achetons de la terre, ma cousine, et plaignons les pauvres citadins.

       *       *       *       *       *

                                        G..., 21 aot.

J'ai pu, par faveur spciale, assister l'autre jour  la distribution
des prix de notre cole des garons. La chose se fait  huis clos;
c'est une crmonie extrmement austre. Pas d'autres invits que le
maire et moi. Rapidement et sans prambule, l'instituteur a appel les
lves et remis  chacun son prix. La plupart de ces enfants n'avaient
seulement pas mis leurs habits des dimanches. Le maire n'a pas ouvert
la bouche, ni moi non plus. Point de discours ni de flonflons, point
de vain appareil ni de futiles divertissements. Une simplicit
spartiate. Je vous rponds qu'on les traite comme des hommes, les
pauvres petits enfants de la Rpublique!

De mon temps, ma cousine ... (c'est tonnant comme,  la campagne, je
deviens _laudator temporis acti_), de mon temps, la distribution des
prix tait une fte pour tout le village. Non seulement la crmonie
tait publique, mais elle tait tout  fait brillante et fastueuse. On
chantait des choeurs et des chansons, on rcitait des fables et des
posies, on reprsentait des drames. Il y avait un vrai thtre: un
plancher sur des barriques, des poinons, comme on dit ici, et ce
thtre tait dcor de tapis, de rideaux de lit, et de guirlandes, et
d'cussons. Moi qui vous parle, j'y ai plusieurs fois jou la comdie.

Dame! ce qu'on jouait l n'avait aucun rapport avec les pices du
Thtre-Libre, sinon peut-tre une aimable gaucherie de composition.
Ces morceaux dramatiques taient, je pense, l'oeuvre de quelque digne
abb ou de quelque vertueuse demoiselle. Je me rappelle un drame qui
avait pour titre _le Sorcier du Village ou le Vol et le mensonge
dcouverts_. L'action se passait chez un marquis. (Pourquoi un
marquis?--Parce que cela est distingu.) Un valet de chambre, en
serrant dans la table de jeu les jetons d'argent (nous sommes dans le
plus grand monde), s'aperoit que le compte n'y est pas. Or, les
enfants du marquis et leurs petits camarades se sont, le jour mme,
amuss avec ces jetons. Quel est le voleur? Pour le dcouvrir, le
marquis s'adresse au pre Robert, qui est une manire de sorcier. Le
pre Robert apporte un coq dans un panier et dit aux enfants:

--Chacun de vous va caresser mon coq; vous entendrez le tapage qu'il
fera quand il sera touch par le voleur!

J'aime mieux vous dire tout de suite, ma cousine, que ce coq est tout
barbouill de suie. Les innocents lui passent de bonne foi la main sur
le dos; mais le coupable fait semblant, et ce sont ses mains restes
propres qui le dnoncent. Je trouvais cela trs spirituel et trs
comique vers l'an 1860.

Le voleur s'appelait Marc d'Orgeville! Je m'en souviens, car c'tait
moi; et j'tais fier de porter un si joli nom, mais dsol de jouer un
si vilain personnage. On n'avait os donner ce rle  aucun autre
colier, crainte de mcontenter les parents (le trait n'est-il pas
amusant?), et l'on m'avait fait comprendre que je devais me
sacrifier...

Et le lendemain,  l'cole des soeurs, les petites filles jouaient
_Caroline de Montfort ou la Calomnie confondue et l'innocence
reconnue_. Un drame joliment touchant, ma cousine; un drame que j'ai
su par coeur et dont je puis encore vous citer le commencement:

Que je plains cette chre Caroline de Montfort! que de pleurs elle me
fait verser!... Ne de parents d'une illustre origine, elle n'tait
pas destine  gagner sa vie comme une simple ouvrire. L'immense
fortune que M. de Montfort, son pre, avait acquise  l'le
Bourbon...

Ici je ne sais plus.

On a supprim ces divertissements, sous prtexte que les rptitions
faisaient perdre du temps aux lves. C'est une erreur, ma cousine; on
ne rptait qu'aprs la classe du soir. Et, quand mme on et drob
quelques heures  la grammaire ou  la gographie, la perte
n'tait-elle pas heureusement compense par la petite excitation
intellectuelle et par l'humble commencement de plaisir artistique que
ces exercices innocents apportaient aux jeunes acteurs? Et puis, les
spectateurs taient si contents! Tout le pays tait l; des bonnes
femmes pleuraient d'attendrissement. C'est  ces ftes enfantines que
beaucoup de braves gens de chez moi ont d de ne pas mourir sans
tre alls au thtre.

J'ai pour voisin un vieil instituteur en retraite qui partage
l-dessus tous mes regrets. En sortant de cette distribution des prix
dont la scheresse m'avait navr, je suis all le trouver dans son
petit jardin. Nous avons caus longtemps sous sa tonnelle et, de fil
en aiguille, il en est venu  me confier ses sentiments secrets
touchant les dernires rformes de l'enseignement primaire. Je vous
les rapporterai dans ma prochaine lettre, et je suis sr,  ma
srieuse et rurale cousine, qu'ils vous intresseront.

       *       *       *       *       *

                                        G..., 30 aot.

Je vous disais, ma cousine, qu'en sortant de la distribution des prix
de l'cole des garons j'tais entr chez mon voisin, l'ancien
instituteur. C'est un fort brave homme, trs estim dans la commune,
o il a fait la classe pendant trente-cinq annes, en sorte qu'il
tutoie les trois quarts des habitants. J'ai caus assez longtemps avec
lui; je lui ai demand son avis sur les dernires rformes de
l'enseignement primaire, et il m'a ouvert son coeur. Sans doute, il
est un peu dfiant des nouveauts, comme beaucoup de vieillards; mais,
enfin, il me parlait de choses qu'il connat bien, et il en parlait
avec une assurance qui m'a impressionn.

Monsieur, m'a-t-il dit, c'tait trs bien comme c'tait, et il ne
fallait rien changer. Et d'abord,  quoi bon les nouveaux programmes,
je vous le demande, alors que les neuf diximes des enfants de la
campagne ont videmment assez  faire, dans leurs cinq ou six annes
d'cole, d'apprendre la lecture, l'criture et les quatre rgles? Si
quelques-uns, plus intelligents, ont du temps de reste pour autre
chose, c'est  l'instituteur de voir ce qu'il peut bien leur montrer
par surcrot. Moi, quand par hasard j'avais des lves un peu plus
malins que leurs camarades, je tchais tout bonnement de leur
enseigner ce que je savais moi-mme: un peu de gographie, les grands
faits et les anecdotes de l'histoire de France, le dessin linaire et
les tout premiers rudiments de la physique, de la chimie et des
sciences naturelles. Pas besoin de programmes pour cela!

Et leur gratuit, monsieur! Cela parat plus juste, oui. Mais si vous
saviez comme c'est mauvais dans la pratique! Autrefois, quand
c'taient les parents qui payaient les mois scolaires, ah! je vous
rponds qu'ils envoyaient rgulirement les enfants! Aujourd'hui, ces
gamins manquent l'cole pour un oui, pour un non. La gratuit a tu
l'assiduit. Puis, les parents, jadis, en voulaient pour leur argent;
ils s'occupaient du progrs des enfants, ils s'en informaient auprs
du matre; c'tait quelquefois ennuyeux pour lui; mais cela le
stimulait, le tenait en haleine, et souvent aussi cela tablissait
entre lui et les familles des relations agrables et cordiales.
Aujourd'hui, l'instituteur reste un tranger dans la commune; les
parents ne le connaissent gure plus que le percepteur ou le directeur
de l'enregistrement. Il n'a pas, comme jadis, un intrt direct  ce
que tous ses lves apprennent quelque chose. Il fait sa besogne  la
faon d'un employ. Il peut se moquer des plaintes et des rclamations
des parents; il n'a qu' leur rpondre: Pour ce que a vous cote!
Il tait peut-tre trop dpendant jadis. Il lui arrivait d'tre
opprim par le cur. Mais je me demande s'il n'est pas trop
indpendant  l'heure qu'il est. Ne relever que de sa conscience, et
de l'autorit centrale,--toujours lointaine,--c'est vraiment trop
commode pour la paresse!

Vous me direz qu'il y a, pour rveiller le zle de l'instituteur, le
certificat d'tudes, ce baccalaurat de l'cole primaire. Ah! oui,
parlons-en! Tranquille comme il l'est du ct des parents,
l'instituteur n'a dj que trop de pente  ngliger les pauvres petits
gars  tte dure qui forment ncessairement la majorit de la classe.
La proccupation du certificat d'tudes les lui fait dlaisser
compltement, pour ne s'intresser qu'aux trois ou quatre lves
capables de lui faire honneur. Car c'est sur le nombre des certificats
d'tudes obtenus par les coliers que les inspecteurs ont pris
l'habitude de juger le matre.

Le rsultat? C'est que vous avez des classes avec un premier banc
pour la parade et la montre, un premier banc imperturbable et serin
comme un perroquet, et vingt autres bancs qui ne savent rien de rien!
Et voyez-vous, monsieur, cette belle institution du certificat
corrompt, si j'ose dire, les lves aussi bien que l'instituteur. Tel
de ces galopins diplms se croit un personnage, s'estime fort
au-dessus de ses parents, rechigne pour travailler la terre et louche
du ct de la ville.

Enfin, on donne aujourd'hui trop de vacances. De mon temps, nous
avions un mois tout juste, le premier de l'an, la moiti de la semaine
sainte, et c'tait tout. Aujourd'hui, ils ont au moins six semaines de
grandes vacances, cinq ou six jours au premier de l'an, dix jours 
Pques, deux jours au 14 juillet, etc. Les enfants oublient  mesure
ce qu'ils ont appris, et les parents ne savent que faire d'eux...

--Mais alors, mon cher voisin, si on vous avait octroy,  vous, tous
ces congs du temps que vous tiez en exercice, vous les auriez donc
refuss?

--Non, monsieur, parce que l'homme est faible. Mais ma raison aurait
protest en dedans...

Je n'ai fait que rsumer trs brivement, ma cousine, les propos de
mon vieux voisin. Car toutes ses affirmations taient longuement
dveloppes et appuyes d'exemples. Je ne vous les donne point pour
irrfutables, et mme j'y souponne un peu d'exagration et de
maussaderie. Mais j'y sens aussi une part de vrit. Vous l'y
dmlerez mieux que moi, vous qui tes grande fondatrice et
bienfaitrice d'coles primaires et qui pouvez voir les choses de
prs.

       *       *       *       *       *

                                        Paris, 4 septembre.

J'ai feuillet ce matin, ma cousine, les _Nouvelles chansons  dire et
 chanter_ du bon Nadaud. L'aimable homme y a mis une prface
touchante, o il nous raconte un des grands chagrins de sa vie.

Connaissez-vous cette histoire? Il y a quelque trente ans, Nadaud se
trouva invit  dner le mme jour chez Lamartine et chez la princesse
Mathilde. Il vnrait l'un, mais il se crut oblig d'aller chez
l'autre, car une princesse est une princesse. Or, il parat qu'en
recevant la lettre d'excuses de Nadaud, Lamartine, un peu piqu, se
mit  fredonner: _Chansonnier, vous avez raison!_ et s'amusa 
improviser un couplet sur ce thme.

Ce couplet, le voici  peu prs tel qu'il a couru:

  Hier le vaincu de Pharsale
  M'offrait un dner d'un cu.
  Le vin est bleu, la nappe est sale:
  Je n'irai pas chez le vaincu.
  Mais que la cousine d'Auguste
  M'invite en sa riche maison,
  J'accours, j'arrive  l'heure juste.
  --Chansonnier, vous avez raison!

L'pigramme tait tout  fait injuste et cruelle, et Nadaud en fut
profondment afflig. Lamartine, l'ayant appris, lui crivit une
longue lettre pour lui expliquer comment la chose s'tait faite, que
ce n'avait t qu'une plaisanterie inoffensive, et que du premier au
dernier, les vers cits n'taient pas les siens.

Je ne sais si Lamartine disait vrai (car sa mmoire tait sujette 
des dfaillances). Mais l'inexactitude du souvenir tait ici charit;
et, d'ailleurs, le sentiment de toute la lettre tait d'un coeur trs
bon et trs dlicat. Je ne puis m'empcher d'en copier pour vous les
dernires lignes.

... Quoi qu'il en soit, j'ai eu tort, puisque j'ai eu le malheur
d'tre l'occasion pour vous de la moindre peine; je m'en frappe la
poitrine comme d'une mauvaise action, et mme comme d'une ingratitude,
puisque vous m'aimiez et que je vous honore dans mon coeur. Je vous
supplie de tout oublier et de ne pas punir, par la perte trs srieuse
et trs douloureuse d'un ami, la seule mauvaise plaisanterie que je me
sois permise dans ma vie.

_P.-S._--Si mon repentir vous touche, je dsire que vous puissiez le
faire connatre  ceux qui vous aiment.

Ne trouvez-vous point, ma cousine, qu'il y a l une sincrit de
regret, une faon simple et franche de s'accuser et de demander
pardon, qui est d'une me vraiment noble et profondment humaine?
C'est l un de ces petits traits qui vous renseignent sur un
caractre aussi bien que de grandes actions. Je suis ravi de constater
une fois de plus que ce pote incomparable fut un homme excellent. Ce
n'est rien que cette lettre; mais je n'affirmerais pas que, dans un
cas pareil, Victor Hugo et su l'crire. Ou bien alors il l'et faite
_trop belle_.

Un dtail charmant, c'est qu' la suite de cette aventure Nadaud n'osa
presque plus aller chez la princesse Mathilde, aimant mieux passer
pour un ingrat que pour un courtisan. Il ajoute que son abstention a
t comprise et pardonne.

       *       *       *       *       *

                                        Paris, 5 septembre.

Doit-on le tuer?

Pour rsoudre loyalement la question, je me suis transport aux arnes
du bois de Boulogne, et voici, ma cousine, ce que j'ai prouv.

Au commencement, je ressentais un rel malaise toutes les fois qu'un
torador s'approchait pour enfoncer la pointe de sa banderille dans le
cou de la bte. Et alors j'tais franchement avec le taureau. D'autant
plus qu' premire vue ce que font ces hommes ne parat pas difficile
du tout. Cette grosse bte se meut si lourdement! Un petit saut de
ct, au moment o elle fonce sur vous... Tout le monde en ferait
autant!

Un voisin redressa mes ides. Sans doute le travail des toradors
n'est pas extrmement malais; mais ce qui le rend mritoire, c'est
qu'il ne souffre pas la moindre faute. Un seul faux pas pourrait les
perdre. Quant au taureau, la piqre des jolies flches enrubannes ne
lui fait gure plus de mal qu' nous une piqre d'pingle...

Ainsi renseign, je plaignis moins la bte et je me mis du ct des
hommes.

Mais vinrent les picadors. Leurs pieux firent ruisseler le sang en
filets rouges le long des paules de l'animal et jusque sur son fanon.
Je me sentis derechef partisan du taureau. Vaguement, secrtement, et
comme dans le mystre de mon me, je commenai  souhaiter aux hommes
quelque mauvais coup.

En mme temps, je constatais que le sang ne me causait dj plus
autant d'horreur. L'approche du moment o la pointe pntre dans la
chair ne m'tait plus aussi pnible; mme, je me surprenais  dsirer
ce moment. D'ailleurs,  cette distance (l'arne est trs vaste et
l'amphithtre trs lev), sous cette lumire dvorante d'un grand
soleil d't, parmi cet immense bourdonnement de la foule, o se
perdent les mugissements et les cris, le spectacle mme d'un homme ou
d'un cheval ventr ne doit plus donner qu'une sensation visuelle
presque aussi purement pittoresque, aussi affranchie du ressouvenir de
la douleur physique, que si le mme objet nous tait offert dans un
tableau de Fortuny ou de Henri Regnault. Et ainsi on devient cruel
sans le savoir.

La question: Doit-on tuer le taureau? est donc mal pose. Le tuer
est fort indiffrent, aprs qu'on l'a lard et saign pendant une
demi-heure sous les yeux de la foule.

Il faut laisser les taureaux tranquilles, voil tout.

Ou bien, si vous ne voulez pas les laisser tranquilles, n'enlevez pas
 ces btes leurs moyens de dfense. Car ce jeu ne cesse d'tre
ignoble que s'il est mortellement dangereux pour ceux qui s'y livrent.

Mais, d'autre part, je ne tiens en aucune faon  voir mes semblables
se faire triper, mme hroquement et dans les conditions les plus
propres  ravir des yeux d'artiste. Je ne retournerai pas aux arnes,
ma cousine. Je ne cesserais d'y tre malheureux que pour y devenir
froce. Et je ne veux pas.

       *       *       *       *       *

                                        Paris, 7 septembre.

Vous rappelez-vous, ma cousine, les projets de rforme orthographique
de M. Louis Havet? Je n'y faisais, pour ma part, qu'une objection:
l'criture trop simplifie serait beaucoup moins jolie  l'oeil, et je
me reprsentais mal, dans un sonnet de Jos-Maria de Heredia,
_Erimante_ au lieu de _Erymanthe_ et _ictiofage_ au lieu de
_ichtyhophage_.

Je ne sais comment M. de Heredia a t inform de ce sentiment; mais
il m'envoie, afin de m'y confirmer, une lettre et un sonnet.

Voici la lettre:

Je voulais depuis beau temps vous remercier et vous dire, cher ami,
que vous aviez bien raison de croire que je ne me soumettrais jamais 
cette barbare rforme de l'orthographe, si pdante sous couleur de
simplification et qui gte la beaut des mots en dnaturant leur
physionomie, leur retire leurs lettres de noblesse et veut supprimer
la raret, la bizarrerie, la difficult, les nuances, tout ce qui fait
le charme d'crire. On commence par les mots, on finirait par la
langue, et ce serait le volapk!

Si j'ai tant tard, c'est que je voulais joindre,  ma protestation
contre les logoclastes, un joli exemple. _Ichtyophage_, fi donc!
J'aime mieux _Thympreste_. Quant  _Erymanthe_, si je ne l'ai jamais
employ, c'est que je n'ai pas os, par respect pour le divin Andr.

                                        J.-M. DE HEREDIA.

Voyez-vous mon nom crit sans H...?


Et voici le sonnet:

PAYSAGE.

                                        _Sur l'Othrys._

  L'air frachit. Le soleil plonge au ciel radieux.
  Le btail ne craint plus le taon ni le bupreste.
  Aux pentes de l'Othrys l'ombre est plus longue. Reste,
  Reste avec moi, cher hte envoy par les dieux.

  Tandis que tu boiras un lait fumant, tes yeux
  Contempleront, du seuil de ma cabane agreste,
  Des cimes de l'Olympe aux neiges du Thympreste,
  La riche Thessalie et ses monts glorieux.

  Vois la mer et l'Eube et, rouge au crpuscule,
  Le Callidrome sombre et l'OEta, dont Hercule
  Fit son bcher suprme et son premier autel;

  Et l-bas,  travers la lumineuse gaze,
  Le Parnasse o, le soir, las d'un vol immortel,
  Se pose, et d'o s'envole,  l'aurore, Pgase!

Il est certain que, si vous criviez _Otris_, _Timpreste_, _Olimpe_,
_Eta_, _Tessalie_, ce ne serait plus cela, mais plus du
tout!--J'espre que ce sonnet somptueux vous plaira, ma cousine. Vous
goterez la belle raret des rimes en _reste_. Vous apprcierez la
coupe du troisime vers qui peint si bien l'allongement de l'ombre par
l'allongement du rythme jusqu' la onzime syllabe, et vous admirerez
par quel art d'interrompre le rythme et de le reprendre, de le
ralentir et de le prcipiter, les deux derniers vers expriment 
l'oreille la lgret du cheval divin quand il s'arrte, et l'aisance
sereine de son lan quand il repart. Enfin, vous aimerez la beaut des
mots, double par la place qu'ils occupent, leur sonorit, leur clat,
l'air de gloire et d'allgresse hroque rpandu sur ces alexandrins
si savants. Ce sonnet, c'est de l'antique flamboyant.

Quant  la gnreuse colre de M. de Heredia contre les logoclastes
ou massacreurs de mots, la loyaut m'oblige  dire qu'elle est un peu
excessive. Car, vous vous en souvenez, les rformes proposes par M.
Havet sont modestes et, naturellement, ne seraient point obligatoires.
Tout pourrait donc s'arranger. Il y aurait, en France, deux
orthographes, comme il y a deux littratures (celle de M. de Heredia,
si vous voulez, et celle des romans-feuilletons), deux cuisines (celle
des riches et celle des pauvres), deux faons de s'habiller, etc.,
etc... Il y aurait une orthographe simplifie, toute nue, facile 
apprendre, pour les philistins, les marchands d'pices et les
journalistes, et une orthographe orne, complique, hraldique et
dcorative pour les potes, les artistes, les lettrs et les rudits;
bref, une orthographe vulgaire et une orthographe noble. Et chacun
aurait, bien entendu, le droit d'employer l'une ou l'autre, selon son
got ou ses prtentions, ou mme selon les circonstances. Pourquoi
pas?... Cela fut presque ainsi autrefois.

       *       *       *       *       *

                                        Paris, 10 septembre.

Il y avait bien deux mois que je ne les avais vues, les petites
danseuses javanaises. Ah! ma cousine, comme elles sont changes!
Presque plus mystiques ni hiratiques. Elles ont, en dansant, des
clignements d'yeux vers la salle, et des sourires et des airs de tte
d'une gaminerie dj montmartroise. Elles portent leur diadme sur
l'oreille. Les petites prtresses, comme on les appelait, se sont
lacises. Il parat qu'on les a conduites  Cluny, aux _Petits
Mystres de l'Exposition_. L elles ont vu la parodie de leurs danses;
cela les a follement amuses, et, depuis, elles se parodient
elles-mmes!

Ainsi, l'esprit de Paris dteint sur ses htes. Il faut s'en rjouir.
J'attends, pour ma part, les meilleurs rsultats de ce congrs
multicolore des races dans la ville de Renan et de Meilhac, dans la
cit railleuse aux boulevards illustres. J'espre que les trangers,
mme les plus jaunes et les plus noirs, s'y imprgneront, ft-ce 
leur insu, de cette ironie indulgente qu'on trouve surtout chez nous,
et dont l'abus nous perdra peut tre, mais qui serait un grand
bienfait si elle se pouvait rpandre,  doses modres,  travers le
monde.

Ce sera, du reste, un trs heureux change de services entre les
autres peuples et nous. Car, pour nous aussi, cette accumulation, sous
nos yeux, d'tres et de choses exotiques aura des effets excellents.
D'abord, elle nous fera mieux apprcier ce que nous avons chez nous.
Je l'ai dj prouv plusieurs fois. Et, par exemple, satur comme je
l'tais de toutes les danses du ventre et mme de la danse ardente et
brutale des gitanes, j'ai eu l'autre soir un plaisir inattendu 
revoir, dans un caf-concert des Champs-lyses, le quadrille
naturaliste qui est notre danse nationale  nous. J'y ai trouv une
gaiet, un entrain, une grce facile, une gentillesse spirituelle et
un peu folle, et j'ajoute une dcence (car tout est relatif), oui, en
vrit, une dcence dont les secouements d'entrailles et les
tortillements de croupes de l-bas m'avaient dshabitu. Ce quadrille
m'a t un rafrachissement!

Je vous dirai demain un autre bnfice imprvu que nous pouvons
retirer du spectacle de toute cette exoticaillerie.

       *       *       *       *       *

                                        Paris, 11 septembre.

Le second avantage, ma cousine, c'est que l'Exposition va assouvir en
une seule fois toutes nos curiosits d'exotisme, en sorte qu'aprs
cela nous aurons l'esprit plus tranquille pour cultiver notre
jardin.

 dire vrai, nous commenons  avoir une indigestion de gographie
pittoresque. L'Orient surtout, celui des palmiers et des minarets, des
odalisques et des chameaux, l'Orient d'Afrique ou celui de Turquie et
d'Asie-Mineure, nous sort dcidment par les yeux.

Notez qu' l'heure qu'il est, cet Orient, qui fut si cher aux
romantiques, est, en littrature et en art, terriblement bourgeois.
Tranchons le mot, cet Orient-l est d'un Louis-Philippe!... Je sais
bien que nous l'avons dpass et que nous en sommes  l'Extrme-Orient.
Nous avons eu le japonisme, devenu banal  son tour; nous avons
maintenant le javanisme et l'annamisme. Quant aux Peaux-Rouges et
aux bons ngres, il y a longtemps qu'ils ne nous gardent plus de
surprises. Nous savons  prsent, tout en gros, quel est l'aspect
extrieur de l'humanit sur les divers points de sa plante. Nous
savons  quoi nous en tenir sur la valeur dcorative des plus
lointaines civilisations jaunes ou noires. Ah! ma cousine, que c'est
donc toujours  peu prs la mme chose! Du moment qu'on ne peut pas
nous faire voir le costume, l'habitation, l'ameublement et les
danses des habitants de la lune, ce n'est vraiment plus la peine de
nous dranger.

Je feuilletais, un de ces derniers matins, les relations de voyages du
bon Regnard. Ce pote prfr de J.-J. Weiss avait parcouru toute
l'Europe jusqu' la Laponie, et il avait eu la chance d'tre captif
en Alger, comme ces personnages mystrieux et bienveillants qui
viennent dnouer la moiti des comdies de Molire. Bref, Regnard
avait presque autant voyag que notre suave et triste Pierre Loti. Or,
il n'avait rien vu. Voulez-vous savoir ce que lui inspire Alger?
Voici: Alger est situ sur le penchant d'une colline, que la mer
mouille de ses flots du ct du nord. Ses maisons, bties en
amphithtre et termines en terrasses, _forment une vue trs
agrable_  ceux qui abordent par mer. C'est tout; et, en effet, qu'y
a-t-il de plus?... Eh bien, ma cousine, si nous revenions ou si nous
faisions semblant de revenir, par satit (et en prenant le plus
long),  cette incuriosit des yeux, qui d'ailleurs n'excluait pas le
plaisir, et dont s'accommodaient si bien nos pres avant Bernardin et
Chateaubriand, ces deux agits; si nous renoncions  ce qu'il y a
d'insincrit, de snobisme et de rhtorique apprise dans ce que nous
appelons notre sens du pittoresque, et si, par suite, nous devenions
plus attentifs aux mes, j'entends aux mes de chez nous, qui sont
souvent si curieuses..., croyez-vous que l'exoticaillerie de
l'Exposition nous aurait rendu un si mauvais service?

       *       *       *       *       *

                                        tretat, 12 septembre.

Ma cousine, il me serait tout  fait impossible de vous dire quelle
tait la douceur du ciel de septembre hier soir, vers six heures,
entre les Ifs et tretat. Les talus des chemins taient de velours;
les vaches immobiles qui nous regardaient passer nous conseillaient,
par leur exemple, la paix de l'me; et la plaine aux larges
ondulations se droulait avec une srnit divine.  vingt plans
diffrents se dployaient, comme des dcors dresss dans tous les
sens, des rideaux de htres et de peupliers graduellement dcolors
par la distance: les premiers, d'un vert gnreux et dru; les
derniers,  l'horizon, bleus, violets ou couleur de fume. Et je
songeais avec un peu d'tonnement que ce pays lysen tait pourtant
celui des contes de Maupassant, le pays de Mat'Omont ou de
Mat'Hauchecorne, et que, par des champs semblables  ceux-l, Emma
Bovary, il y a quelque quarante ans, courait  ses rendez-vous chez
Rodolphe de la Huchette...

Puis, voici tretat, entre les deux portes de sa falaise, qui donnent
l'impression, mme par les plus lourdes chaleurs, qu'on est rafrachi
par un courant d'air; tretat avec sa plage de galets, o l'eau est si
limpide, d'un vert dlicat et tout pntr de lumire; station bonne
enfant, jadis chre aux artisses et aux hommes de lettres, et o
s'avoisinent aujourd'hui, sans se mler, deux socits bien tranches:
ici la bande parisienne, un peu bohme, et qui s'amuse; l, des
familles de pasteurs protestants comme s'il en pleuvait.

Vu au casino quelques frimousses minemment modernes. L'image d'Emma
Bovary me revient. Pauvre petite femme, si nave en somme, qui
croyait, chaque fois qu'elle aimait,  l'ternit de son amour, et qui
mourut parce qu'elle avait des dettes! Aujourd'hui la femme du mdecin
d'Yonville viendrait srement passer la saison  tretat. Elle aurait
lu les livres brutaux ou ironiques des quinze dernires annes; elle
aurait lu les contes de son compatriote Maupassant et, naturellement,
_Madame Bovary_; et alors elle ne serait plus du tout romanesque.
Elle ne proposerait plus  Rodolphe de s'en aller au bout du monde;
elle ne ferait pas, toutes les semaines, des heures de diligence pour
un petit clerc de notaire. Elle trouverait autre chose,--peut-tre au
casino d'tretat. Et elle ne s'empoisonnerait pas; ou, si cette ide
d'un autre ge lui venait, elle le ferait avec de la morphine, non
avec de l'arsenic,--ce poison canaille. Tout a march, ma cousine.

       *       *       *       *       *

                                        X...-sur-Mer, 16 septembre.

Les Romains, ma cousine, qui taient gens experts dans l'art de vivre,
n'avaient peut-tre pas invent tout  fait les casinos; mais ils ne
manquaient point de passer la saison d't au bord de la Mditerrane,
dans leurs villas de Baes et de Tarente; ils aimaient comme nous  se
retrouver et  converser sur les plages, et ils y faisaient venir,
pour se distraire, des histrions et des joueuses de flte. Il ne faut
donc pas dire trop de mal des bains de mer. La vie y est douce et
lgante, et c'est, en somme, une ingnieuse combinaison des plaisirs
de la socit polie et de ceux de la campagne, avec plus de varit et
de libert que n'en offre la vie de chteau...

Je veux maintenant vous dire une petite histoire vraie: c'est son seul
mrite. Nous faisions hier une grande promenade le long de la mer.
Nous avions avec nous des jeunes femmes et des fillettes en toilette
claire, rieuses et florissantes de sant, d'une sant propre et
soigne, dlicate dans sa fracheur: une sant de riches. Nous
rencontrmes un grand troupeau de boeufs parqus au haut de la
falaise. Il n'y a rien de plus beau (le peintre Duez le sait bien),
que des boeufs se profilant sur la mer et sur le ciel. Mais, comme le
parc tait ouvert, les enfants eurent peur et ne voulaient point
passer. Tout  coup une forme humaine surgit de l'herbe o elle tait
couche: un pauvre homme couvert d'une peau de bique, le visage
couleur de terre. C'tait le bouvier. Il appela son chien et rassura
poliment la compagnie. Il y avait avec lui un enfant chtif et laid,
et qui paraissait avoir six ou sept ans. Une dame demanda: C'est
votre petit garon?--Oui, madame.--Quel ge a-t-il?--Onze ans. La
dame se rcria un peu tourdiment: Onze ans! mais c'est l'ge de
Jeanne! Or Jeanne est une belle petite fille dj grande comme une
femme, avec une bonne figure ronde et rose. L'homme considra la
fillette et dit:

--Oh! madame, c'est que votre demoiselle mange de la viande, elle!

Il dit cela avec simplicit, sans amertume, et mme sans tonnement.
La dame l'interrogea. Il nous apprit qu'il avait huit enfants, qu'il
gagnait vingt sous par jour, mais qu'il payait 50 francs  la ferme o
il tait employ, pour loger sa femme et ses enfants. Il ne se
plaignait pas; il ajouta que ses deux ans pourraient bientt gagner
quelque chose. Il tait absolument rsign: misrable, mais non point
malheureux,  ce qu'il semblait. Je vous dis ce que j'ai vu.

On donna quelques pices  l'homme; mais l'lgante compagnie resta
pensive  cette rvlation subite d'une existence si diffrente de la
sienne, d'une humanit si peu semblable  celle qui frquente les
exquis casinos d't. Il y a des choses tristes que l'on sait bien,
mais auxquelles on ne songe jamais. Les dames aux savantes toilettes,
jolies  voir comme des fleurs, se demandaient comment deux grandes
personnes et huit enfants peuvent bien vivre avec vingt sous par jour,
et elles faisaient des calculs; et j'essayais de me figurer l'me de
ce berger, quelles taient ses penses et quelles pouvaient tre ses
joies. Deux formes extrmes de la vie, la plus proche de la nature et
la plus loigne, la plus nue et la plus orne, la plus rude et la
plus amollie par l'industrie humaine, venaient soudain de se trouver
en prsence,--sous l'oeil des grands boeufs qui ne s'en souciaient
gure, et au bord de la mer qui, il est vrai, roulait ses flots
longtemps avant l'apparition de la vie humaine et les roulera
longtemps aprs sa disparition... Voil, ma cousine, une ide fort
propre  nous consoler des maux d'autrui, et mme des ntres
quelquefois.

Demain, je serai  Paris et reviendrai (il en est grand temps) aux
choses parisiennes.

       *       *       *       *       *

                                        En wagon, 16 septembre.

  Les mes de gloire effrnes,
  Par un essor inattendu,
  Se plongent dans leurs destines
   travers l'obstacle perdu.

--De qui sont ces vers? Ne dirait-on pas du Victor Hugo tout pur?
Obstacle _perdu_, surtout, porte bien la marque du pote des
_Contemplations_. Ne serait-ce pas le commencement d'une strophe des
_Mages_? Si ces vers ne sont point de Victor Hugo, ils sont donc de M.
Clovis Hugues. En tout cas, ils ont d tre crits dans ces cinquante
dernires annes.

Eh bien, ma cousine, ces vers sont d'couchard Lebrun en personne
(_Ode sur l'enthousiasme_). J'ai t bien surpris de les rencontrer
dans un vieux petit bouquin intitul _Recueil de posies du second
ordre_ que j'avais pris au hasard dans la bibliothque de mes htes
pour lire en voyage.

L-dessus, je me suis mis  me rciter des vers. On est trs bien pour
cela en wagon, la nuit. Tandis que la lumire de la lampe danse sur
les visages renverss des dormeurs et, lorsqu'ils remuent, allonge sur
la paroi des ombres soudaines et fantastiques, vous appliquez votre
oreille contre la portire et, dans les vibrations de la vitre mles
au grondement des roues, vous entendez tout ce que vous voulez, mme
des scnes d'opra avec leur orchestration complte. Les vers que je
me rcite, il me semble qu'ils sont chants dans l'ombre par une
mystrieuse voix d'harmonica...

J'en cherche, par amusement, qui puissent, comme ceux d'couchard
Lebrun, servir d'attrape. Voici ce que je trouve d'abord:

  Ces herbes ne sont pas d'une vertu commune;
  Moi-mme en les cueillant je fis plir la lune
  Quand, les cheveux flottants, le bras et le pied nu,
  J'en dpouillai jadis un climat inconnu.

Ces vers sont de Corneille (_Mde_); ils pourraient  la rigueur tre
de Leconte de Lisle.

Et celui-ci:

  J'ai montr ma blessure aux deux mers d'Italie.

Il pourrait, il devrait tre d'Alfred de Musset. C'est un vers des
_Nuits_, il n'y a rien de plus sr.--Or, il a t vol  Musset par
Maynard, qui vivait, comme vous savez, sous Louis XIII.

Et ce petit morceau:

  Deux dmons  leur gr partagent notre vie
  Et de son patrimoine ont chass la raison;
  Je ne vois point de coeur qui ne leur sacrifie.
  Si vous me demandez leur tat et leur nom,
  J'appelle l'un amour et l'autre ambition.

Ne jurerait-on pas un sixain de Musset qui aurait perdu en route un de
ses vers? Mouvement, expression, tournure, rimes et le je ne sais
quoi, l'accent, le timbre, tout y est... Cela doit tre dans
_Namouna_, ou plutt dans quelque pice un peu oublie des premires
posies. C'est bien votre impression, n'est-ce pas?--Or, ces vers sont
tout bonnement de La Fontaine, et vous les trouverez dans _le Berger
et le Roi_, au 10e livre des _Fables_.

Je vous chercherai, si vous voulez, d'autres exemples. On peut faire
avec cela un petit jeu innocent et pdant pour les soires d'hiver 
la campagne.

       *       *       *       *       *

                                        Paris, 18 septembre.

Jean-Paul Mounet faisait hier ses seconds dbuts (je crois)  la
Comdie-Franaise, dans le rle de Jean Baudry. L'autre Mounet, dans
la salle, couvait des yeux son cadet et frissonnait d'admiration et
d'orgueil. Car les Mounet sont ainsi: chacun d'eux est persuad que
son frre est le plus grand artiste dramatique de tous les temps.
Mounet-Sully, charg de gloire, vous dit tranquillement de Jean-Paul:
C'est lui qui a du gnie. Et, comme il est parfaitement sincre,
cela est touchant.

Ils sont beaux et ils sont bons, ces deux Mounet. Muscls comme les
deux Ajax (ceux d'Homre): des jambes! des bras! des torses! Ce sont
des gars! Pas Parisiens pour un sou. Ils viennent du Midi, d'un Midi
pre et rude, qui n'a rien de commun avec celui de Tartarin: c'est
pour cela qu'avec tout son talent Jean-Paul a si mal jou Numa. Ils
sont d'origine huguenote. Ils seraient encore huguenots au fond que je
n'en serais pas trop surpris. En tout cas, ces deux comdiens sont
hommes de grand srieux et de grande foi.

La noble candeur de Mounet-Sully est clbre. Il y a, chez lui, de
l'inspir. Il ose tout, il n'a pas le moindre sentiment du ridicule.
Aprs avoir rugi comme un lion, il se mettra  pousser, pendant
plusieurs minutes, de petites plaintes de nouveau-n. C'est qu'il sent
comme cela. Sa sincrit et, par suite, sa scurit est admirable. Son
art est vraiment toute son me. Il s'est prpar des annes au rle
d'Hamlet, travaillant  se donner rellement et partout, chez lui,
dans la rue, en prenant un bock, en mangeant une ctelette, l'air, les
penses, les sentiments du prince de Danemark. Il me disait que, deux
fois, dans _Hamlet_ et dans _OEdipe roi_, il avait eu un moment
_sublime_, un moment o il croyait tre, o il tait vraiment OEdipe
ou Hamlet. Il vous confie ces choses avec une gravit sacerdotale. Il
a des mots singuliers. Un jour,  une rptition, son partenaire lui
soufflant sa rplique: Vous savez donc mon rle? dit Mounet trs
tonn.--Oui.--Mais, si vous savez d'avance ce que je vais dire,
comment pouvez-vous m'couter et me rpondre avec vrit?

Jean-Paul a quelque chose de plus gal, de plus raisonnable, de moins
aventureux que son frre; mais c'est la mme conviction, le mme
sentiment du grand, la mme ferveur. Il mdite depuis longtemps un
ouvrage sur la mort au thtre: mort par le poison, par le fer, par
les diffrentes sortes de maladie, par l'excs de surprise et de
douleur morale, etc... Comme il a t tudiant en mdecine, il tient
beaucoup  ce qu'on meure, sur les planches, conformment aux rgles
de la pathologie. Il suffit peut-tre que l'on y meure de faon 
toucher ou  effrayer. Mais ce que je vous en dis n'est que pour vous
montrer la conscience et les scrupules de Jean-Paul.

C'est amusant, ma cousine, de rencontrer dans Paris des acteurs qui,
Dieu me pardonne! ressemblent un peu  des prtres, mettons, si vous
voulez,  des hirophantes. Je recommande  votre estime, et presque 
votre respect, ces frres excellents, j'allais dire ces saints frres
et ces vnrables comdiens.

       *       *       *       *       *

_ Monsieur douard Herv._

                                        Paris, 21 septembre.

Vous tes, monsieur, l'ami et le confident de M. le comte de Paris,
vous tes membre de l'Acadmie franaise et directeur d'un journal de
tenue distingue. Vos adversaires mme ont pour vous de l'estime et
du respect, et l'on dit que l'Acadmie vous a choisi autant peut-tre
pour vos belles relations et pour votre rputation de galant homme et
d'homme de got que pour le mrite de vos ouvrages.

J'ajoute que votre extrieur ne dment pas l'ide qu'on se fait
gnralement de vous. Le _Gaulois_, l'autre jour, donnait votre
biographie et votre portrait, et vantait  ses lecteurs votre
physique de diplomate. Si j'en juge d'aprs ce portrait (car je n'ai
jamais eu l'honneur de vous rencontrer), vous avez bien plutt cet air
spcial de rserve, de circonspection, de modestie et de gravit qu'on
remarque, dans les glises, chez les personnes recommandables
prposes  l'entretien des autels et des ornements sacerdotaux.

Il semble ds lors que, mme parmi les besognes de la politique
active, vous deviez conserver quelque chose de ce caractre et
rpudier, par exemple, dans vos faons de solliciter les suffrages des
lecteurs, certains procds un peu ... voyants.

Quelle n'a donc pas t ma surprise hier, en allant  l'Exposition!
Des pans normes de la longue palissade qui ferme le Jardin de Paris
sont couverts d'affiches  votre nom. Il y en a des centaines et des
milliers; c'est une orgie, un dlire d'affichage. Votre nom tapisse
entirement, du haut en bas et sur les quatre faces, le pidestal
d'une des grosses dames de la place de la Concorde. Et, comme si ce
nom respect n'tait pas assez significatif par lui-mme, il y a
d'autres affiches o on le voit entour de formules telles que
_Dlivrance nationale_, et o la disposition typographique de ce nom
et de ces formules rappelle les rclames les plus originales de nos
plus ingnieux commerants. Jamais, depuis la candidature de M.
Boulanger, on n'avait vu sur les murs de Paris affichage plus
exubrant ni, si j'ose dire, plus forain; et, devant ce dbordement
indiscret--et inutile--j'ai prouv pour vous, monsieur, je le
confesse, un peu de gne et un secret sentiment de pudeur.

Et, comme je suis persuad qu'une pareille faute de got n'est point
de votre fait, et que c'est sans le savoir que vous couvrez de votre
nom et de vos devises des espaces si dmesurs, j'ai cru bien faire en
vous prvenant.

       *       *       *       *       *

                                        Paris, 30 septembre.

_ Monsieur Osiris._

MONSIEUR,

Le dieu Osiris, votre homonyme, n'tait autre que le soleil; et comme
lui, en effet, vous clairez, dirait quelque vaudevilliste. Vous
venez d'offrir un prix de cent mille francs  l'auteur de l'oeuvre la
plus utile de l'Exposition, et il parat que maintenant vous voulez
remplir Paris de statues.

C'est ce que m'apprend un journal du matin. Le reporter ajoute que
vous lui avez dit: Il n'y a rien de plus bte qu'un homme riche. Tous
les hommes riches vivent btement. Eh bien! je veux avoir vcu le plus
artistement possible.

Ce souci n'est pas d'une me vulgaire. Oh! que vous avez raison,
monsieur, de croire que la profession d'homme trs riche est difficile
 exercer! (Il n'y a peut-tre que celle de pauvre qui prsente encore
plus de difficults.)

Autrefois, cela allait tout seul. Les patriciens de l'ancienne Rome et
aussi les seigneurs fodaux, rois sur leurs terres, vivaient
artistement sans y songer. Aujourd'hui encore, les membres de
l'aristocratie anglaise, dit-on, et peut-tre, chez nous, quelques
rares hritiers de grandes fortunes territoriales savent tre riches
avec aisance et noblesse. C'est de naissance, comme dit l'amiral
suisse.

Mais, quand on a gagn sa fortune dans l'industrie ou la finance, ou
quand cette fortune ne remonte qu' une ou deux gnrations, c'est
autre chose. Pour peu qu'on ait une vingtaine de millions, on ne sait
vraiment plus qu'en faire dans nos dmocraties.

Donc, on s'ingnie; on achte un chteau historique en Normandie ou en
Touraine, et un htel au parc Monceau; on fait construire un chalet 
Dieppe et un autre  Menton. Et l'on a trente ou quarante domestiques.
Qu'est-ce que c'est que cela? Les Romains vraiment riches en avaient
deux ou trois mille.

Quelques-uns, pleins de bonne volont, se mettent  collectionner des
tableaux et des oeuvres d'art. Mais, comme ils n'y entendent rien, ils
sont dups par les marchands et raills par leurs amis. Et bientt ils
s'en dgotent. Ou bien, au contraire, ils finissent par s'y connatre
un peu ... et alors, ils redeviennent (telle est la force du naturel)
commerants et brocanteurs. D'autres font courir et se retrouvent, par
un dtour, marchands et maquignons. D'autres font de la politique,
sont dputs ou snateurs. Tous ces gens-l ne savent pas tre riches.

Il y en a (de braves gens) qui fondent de leur vivant des hpitaux et
des oeuvres philanthropiques. Il y en a d'autres (des malins) qui
laissent pour cela des sommes aprs leur mort: ce qui est encore trs
bien. Et il y a des nafs, parmi ces malins, qui lguent des prix 
l'Acadmie franaise.

Certes, tout cela est digne d'loges, mais c'est  la porte du
premier millionnaire venu. Or, ce que nous cherchons, ce sont les
moyens d'tre riche artistement. Vous en avez trouv un, dites-vous.
Nous en reparlerons demain, monsieur, avec votre permission.

       *       *       *       *       *

                                        Paris, 1er octobre.

MONSIEUR,

J'ai oubli, dans ma lettre d'hier, l'occupation la plus commune des
pauvres gens qui ont trop de millions. Elle nous est rvle par
Thodore de Banville dans ses _Occidentales_. Le pote nous montre M.
de Rothschild, ds l'aurore, mettant ses manches vertes et s'asseyant
 son bureau de palissandre:

  Il fait le compte,  ciel! de ses deux milliards.
            Cette somme en dmence,
  Et, si le malheureux s'est tromp de deux liards,
            Il faut qu'il recommence!

Il y a beaucoup de sens dans cette hyperbole lyrique. Les grandes
fortunes tant aujourd'hui dans la banque, les hommes les plus riches
ignorent les beaux loisirs, travaillent comme des commis et emploient
principalement leurs millions ...  en gagner d'autres.

Vous, monsieur, vous avez trouv un moyen de dpenser avec noblesse
les funestes revenus dont vous tes embarrass. Le journaliste  qui
vous vous tes confi vous fait dire: ... Chez moi, j'ai partout des
tableaux sous les yeux. C'est trs bien. Mais, quand je suis dehors?
Je suis ennuy de ne pas voir d'objets d'art... Eh bien, que
voulez-vous? pour ne pas me condamner  vivre dans une galerie de
tableaux, j'ai rsolu de me composer un petit muse de statues 
travers les rues de Paris.

Ainsi, monsieur, il vous est rellement impossible de vivre sans voir
des objets d'art, et cela, mme quand d'aventure vous vous promenez
dans la rue?... Alors contentez-vous. Cela fera bien des statues. Mais
quand on les aime!

Pour moi, il en est peu, je l'avoue, que je regarde avec plaisir.
J'excepte, si vous voulez, le marchal Ney de la place de
l'Observatoire,  cause de son geste; le Dante qui est devant le
Collge de France,  cause de son beau grand nez et de sa capuce; le
Dumas de la place Malesherbes,  cause de sa bonne tte; et le
Lamartine du square de Passy,  cause de son lvrier... Les autres ne
me disent pas grand'chose.

Il y a, boulevard Haussmann, un Shakespeare qui pourrait tre,
indiffremment, un Bernard Palissy, un Ronsard, un Jean Goujon, ou
n'importe quel autre personnage du seizime sicle. De mme pour nos
contemporains: il n'y a rien qui ressemble  un bonhomme en redingote
et en bronze comme un autre bonhomme de bronze en redingote. Sont-ce
de nouvelles redingotes de bronze que vous voulez semer sur nos
places?

Je comprends les Grecs dressant aux athltes vainqueurs des statues en
pied et nues. Mais chez nos grands hommes, c'est la tte seule qui est
intressante et expressive. Il ne faut donc pas la percher si haut,
sur un corps inutile, qu'on n'en puisse plus du tout distinguer les
traits dans la noirceur du bronze. Si vous m'en croyez, monsieur, vous
lverez aux morts que vous aimez non point des statues, mais des
monuments qui fassent rver d'eux. La statue de Musset, que vous
prmditez, ne sera jamais que la statue d'un grand sec. Faites autre
chose. Commandez que l'on grave sur le pidestal, dans un mdaillon,
le dlicat profil du pote, que nous pourrons ainsi voir de prs.
Puis, laissez  Falguire ou  Saint-Marceaux le soin de sculpter en
marbre (oh! pas de bronze) quelque figure de femme, habille ou non,
qui sera la Muse des _Nuits_, ou l'me de Musset, ou Marianne ou
Carmosine..., enfin, qui veillera en nous des ressouvenirs et des
images de l'oeuvre aime...

Et ainsi pour les autres. Voil mon ide.

Ah! pendant que vous y tes, ne pourriez-vous faire remplacer par de
vraies femmes les vieilles dames d'honneur de la reine Amlie qui
gardent le beau jardin du Luxembourg?

       *       *       *       *       *

                                        Paris, 3 octobre.

Aimez-vous les mots d'enfants?

Vous me direz que vous les aimez quelquefois, et quand ce ne sont pas
les chroniqueurs ou les vaudevillistes qui les font. Mais cela devient
trs difficile  discerner. Les enfants d'aujourd'hui sont d'une telle
force qu'ils font souvent des mots d'enfants qui ressemblent  des
mots d'auteurs. Telle cette rflexion d'un affreux bambin qui avait
sans doute tudi les albums de Gavarni et qui, surprenant sa mre en
faute, lui dit d'un air entendu:

--Hein! maman, t'en as d'la chance que j'sois pas un enfant terrible!

Celui-l, aprs tout, je ne vous en garantis pas l'authenticit. Mais,
en voici un que j'ai entendu de mes oreilles. Il est de Nicole, la
petite soeur de Bob. Elle a huit ans, elle est fort paresseuse et
rapporte rgulirement, du couvent o elle est lve externe, des
bulletins dplorables. Un jour, sa mre lui faisait honte devant des
trangers de son ignorance, et Nicole protestait. Alors M. l'abb,
l'abb de Bob, intervint:

--Mme Gyp a malheureusement raison, dit-il; et tenez! je parie que
Mlle Nicole ne rpond pas  la question pourtant bien simple que je
vais lui poser... Quelles sont les cinq parties du monde?

Nicole commena: l'Europe ... l'Europe... Elle finit par trouver
l'Amrique; et puis plus rien. L'abb ricanait.

--Zut! dit Nicole exaspre.

Vous jugez du scandale. On enferma Nicole. Le soir, au dner (o elle
tait prive de dessert), elle avait les yeux si rouges et l'air si
malheureux que sa mre eut piti d'elle:

--Vois, ma petite fille, lui dit-elle doucement, comme tu as t
mchante...

--Dame! pourquoi qu'il me laissait pas tranquille?

--Mais il me semble que M. l'abb avait bien le droit de te poser
cette question-l.

Alors Nicole, fort tranquillement:

--_Oh! pour sr que sa question n'tait pas indiscrte!_

C'est effrayant, n'est-ce pas?  huit ans! Voici, pour vous remettre,
un vrai mot d'enfant, de bon petit enfant pareil  ceux d'autrefois,
un mot de Suzon, une de mes petites amies, qui a sept ans. Sa mre lui
apprenait l'arithmtique, et on en tait aux exercices sur la
soustraction:

--Si tu as huit pommes et que tu m'en donnes trois, combien en
reste-t-il?... Si la fermire a vingt poules et qu'elle en vende neuf
... etc.

Tout  coup Suzon eut une ide:

--coute, maman.

Et, clignant de petits yeux pleins de malice, touffant de rire, toute
cramoisie de la bonne farce qu'elle faisait  sa mre, elle lui posa
cette question dont je vous prie d'admirer l'tonnante fantaisie et le
tour dj tintamarresque et chat-noiriste:

--Si j'ai cinq-z-yeux et que tu m'en creuves six, combien qu'i' m'en
reste?

       *       *       *       *       *

                                        Paris, 3 octobre.

La pauvre Amiati, la chanteuse de l'Eldorado qui vient de mourir, ne
faisait pas, comme Victorine Demay, la joie des lettrs, des curieux,
ni des membres des classes dirigeantes. Elle n'avait pas t, elle,
prsente  M. Renan. Mais elle ravissait, elle enthousiasmait la
vraie foule. Notre grosse Demay fut  la mode; la ple Amiati tait
populaire.

Je me souviens de l'avoir entendue en 1872. C'tait une grande fille
brune, le visage  la fois tragique et ingnu, une voix gnreuse,
toffe, avec de belles notes de contralto. En ce temps-l on se
recueillait, on essayait de devenir srieux, et l'on venait de
dcouvrir que c'tait le matre d'cole allemand qui nous avait
vaincus. Et c'est pourquoi Amiati chantait des chants patriotiques et
des couplets sur les rformes de l'enseignement. Avec une conviction
religieuse, elle lanait des refrains comme celui-ci:

  Un peuple est fort quand il sait lire,
  Quand il sait lire, un peuple est grand!

ou des vers de cette force:

  L'instruction laque, obligatoire,
  Doit tre enfin le dogme des Franais!

(Prononcez l'instructi-on, fredonnez cela sur l'air de _T'en
souviens-tu?_ ou sur un air de mme qualit, et vous pourrez vous
rendre compte de l'effet.)

Elle a chant ces choses-l pendant dix-huit annes, la bonne Amiati.
Elle y joignait la romance sur l'amour maternel, sur les pauvres, sur
le printemps. Profondment admire des ouvriers et des petits
bourgeois, elle reprsentait, au caf-concert, la littrature morale
et leve.

Elle tait parfaitement nave. Du premier jour que je l'ai vue, j'ai
eu l'impression que cette grande fille devait tre sage, qu'elle
nourrissait sa mre, soignait ses petits frres et repassait ses
chansons en leur tricotant des bas... Je ne sais si elle faisait rien
de tout cela. Mais plusieurs de ses camarades m'ont dit, depuis, que
c'tait une excellente et honnte crature. Je lui ai moi-mme parl
une fois (c'est la grosse Demay qui m'avait prsent  elle), et j'ai
t frapp de son air de candeur.

Dans un monde de pitres et de petites gourgandines, la bonne Amiati
tait  part. Elle tait grave, se sentant une mission. Quand on ne
chante que des choses sur la patrie, la gloire, la justice, la
Rvolution, quand on traduit tous les soirs, devant deux mille
personnes, de si beaux sentiments, c'est bien le moins qu'on se
respecte, n'est-ce pas? Amiati fut la vestale populaire de la chanson
patriotique. C'est videmment son rpertoire qui l'a sauvegarde,
maintenue srieuse et digne. Son cas n'est-il pas amusant et touchant?

       *       *       *       *       *

                                        Paris, 5 octobre.

Depuis qu'il fait froid, un des endroits les plus solitaires de Paris,
c'est assurment l'esplanade des Invalides, entre neuf et dix heures,
quand la foule est aux fontaines lumineuses ou  l'embrasement de la
tour.

J'errais hier,  cette heure-l, dans le ddale que forment les
pavillons des diverses colonies, les tentes kabyles, les kiosques, les
restaurants, la pagode d'Angkor, les villages ngres et le kampong
javanais. On se croirait dans une ville de rve, o il y aurait de la
boue pourtant. L'argent bleutre de la lumire lectrique et l'or
jaune du gaz baignent ingalement, d'une clart plus singulire et
plus factice encore que celle des thtres, le dsordre lyrique des
architectures pareilles  des strophes d'_Orientales_.  et l, des
angles de toits ou de murailles colories clatent crment, puis tout
 coup on entre dans des pans d'ombre, on longe des tentes basses et
toutes bossues, et des buttes sombres de bamboulas o grouille on ne
sait quoi.

J'entends des rles froces qu'accompagnent un tintamarre fl de
casseroles et le cri aigu d'une flte inhumaine: c'est le thtre
annamite... Je me penche par-dessus la barrire qui enclt, comme une
cour de ferme, un village du Congo ou du Gabon. Je me dis qu' deux
pas de moi, dans ces buttes, sous le crne pais de quelque ngre qui
rve, vivent les images des grands fleuves, des plaines et des forts
de l'Afrique tropicale. Et j'entends un chant mlancolique  trois
notes, qui semble venir de dessous terre, quelque chose qui rappelle
la plainte si douce du crapaud par les soirs lgiaques...

Je continue d'errer. Je suis seul, absolument seul. Le silence est
complet, un silence norme, pour parler comme Flaubert. Et ce silence
est d'autant plus trange que tous les difices de cette cit des
songes sont clairs intrieurement. Un seul bruit, bizarre et sec,
bruit de crcelle, de roue dente: _cra cra ... cra cra cra..._ 
chaque instant, et de tous les cts  la fois, j'entends ce lger
grincement. D'o vient-il? De quelles btes invisibles? Vraiment cela
est sinistre, cela rappelle les imaginations d'Edgar Poe... Mais je
dcouvre tout  coup que ce bruit vient des globes de lumire
lectrique. Par quoi est-il produit? Je ne suis pas assez grand clerc
pour vous l'expliquer.

Je regagne l'alle centrale.

De petits hommes jaunes la traversent de temps en temps. Deux ngres,
l'un habill de rouge et l'autre de blanc, causent avec le petit
soldat qui est en faction  la porte du palais de la Guerre. Une Fatma
du concert tunisien, enveloppe d'un manteau sombre, et grelottante,
passe au bras d'un homme  fez. L'un des ngres lche une plaisanterie
ngre, en sabir. Fatma riposte. Le petit soldat s'en mle: il en
trouve de drles, le petit soldat. Les deux bons ngres se tordent. Et
je me sens flatt dans mon amour-propre national...

       *       *       *       *       *

_ Monsieur Bob,  propos du dernier livre de Gyp:_

BOB  L'EXPOSITION.

                                        Paris, 8 octobre.

Je vous ai beaucoup aim, mon cher Bob, et cela depuis le premier jour
o votre charmante mre eut l'ide de noter pour nous vos instructives
conversations. Et c'est parce que je vous aime encore que je voudrais
vous dire, en toute franchise, combien m'ont surpris et afflig les
derniers propos que vous avez tenus, si j'en crois Mme Gyp,  votre
excellent abb.

Il est vraiment trange qu'un bambin de votre ge, visitant
l'exposition, nous entretienne tout le temps de la Haute Cour et que,
devant les petites Javanaises, au pied de la tour Eiffel, le long de
la rue du Caire et mme dans la galerie des jouets d'enfants, il
prouve l'invincible besoin de nous exprimer ses mauvais sentiments 
l'endroit de M. Carnot et son enthousiasme pour M. Boulanger.

Vous reprochez  M. le prsident de la Rpublique d'avoir la barbe
noire et le teint ple, de n'avoir pas les paules de Tom Cannon et de
ne pas monter  cheval. Vous lui reprochez aussi, avec une amertume
particulire, de prsider un grand nombre de crmonies, de se tenir
trs droit en public, de saluer beaucoup et de ne pas parler argot.
Bref, vous lui en voulez mortellement de sa patience, de sa
correction, de son sang-froid, du haut sentiment qu'il a de ses
devoirs et de son exactitude scrupuleuse  les remplir.

M. le prsident de la Rpublique vous dplat.  cela il n'y a rien 
dire. Il ne faut pas demander  un petit bonhomme comme vous, trs
tourdi, trs en dehors et, Dieu merci! trs enfant malgr sa prcoce
affectation de blague, d'tre sensible  un genre de mrite qui ne se
sent bien qu' la rflexion et qui suppose une dpense d'nergie toute
silencieuse et toute intrieure. Cette antipathie irraisonne pour un
honnte homme qui ne vous parat pas suffisamment dcoratif est
bien, aprs tout, dans le caractre de notre ami Bob, du digne frre
de Paulette et de Loulou.

Mais o j'ai peine  vous reconnatre et o vous me faites un rel
chagrin, c'est quand je vous vois taler un si furieux fanatisme pour
l'ancien gnral au cheval noir.

Entendez-moi bien: ce que je vous reproche, ce n'est pas de penser et
de sentir autrement que moi, c'est de n'tre plus vous-mme et de
contrarier absolument l'ide que je m'tais faite de vous.

Car, raisonnons un peu. Vous tes un gamin trs indocile, trs mal
lev, pas toujours trs naturel malgr votre sans-gne et votre
argot, enfin trs vaniteux et trs content de vous. Mais avec tout
cela vous avez du coeur et du bon sens; vous tes un bon gosse,
comme vous dites, et je crois que ce que vous estimez avant tout chez
les hommes, c'est la franchise, la loyaut, le courage, le sentiment
raffin de l'honneur. Vous aimez encore mieux ces belles vertus quand
il s'y joint un peu de panache; mais ce got est bien de votre ge.
Je vois avec plaisir que vous admirez M. le marchal de Mac-Mahon
(page 5). Dans un autre endroit, vous vous emballez pour les hommes de
89, parce qu'ils avaient, dites-vous, une crne allure, et vous
ajoutez: Enfin, m'sieu l'abb, y a pas  dire mon bel ami, c'taient
des zigs!

Or, si vous aimez tant les zigs et les hommes de crne allure,
comment vous arrangez-vous, mon cher monsieur Bob, pour admirer  ce
point l'homme des petites lettres au duc d'Aumale, des lunettes bleues
et de la fuite  Londres, mme sans parler du reste? Le cheval noir
suffit-il  compenser tant de traits fcheux? Et remarquez, encore une
fois, que ce que je fais ici avec vous, ce n'est ni de la morale, ni
de la politique. Je me place  votre point de vue de bon gosse un
peu snob. Vous apprciez extrmement ce qui est chic. Eh bien!
permettez-moi de vous dire que votre hros n'est pas chic, mon
pauvre Bobichon. Et si, comme je crois, ce mot mystrieux signifie
pour vous, entre autres choses, une certaine lgance morale, c'est
bien plutt, Dieu me pardonne! M. Carnot qui serait chic.

Rflchissez, mon cher Bob; renoncez  une erreur de got que rien ne
justifie; renoncez-y sans le dire, puisque l'objet de votre flamme est
aujourd'hui malheureux, et redevenez le vrai Bob ... ou j'essaierai de
ne plus vous aimer.

       *       *       *       *       *

_ M. Maurice Barrs, dput boulangiste._

                                        Paris, 9 octobre.

MONSIEUR,

Je ne pense pas que les sept mille citoyens qui vous ont donn leurs
suffrages aient lu les livres par lesquels vous avez perverti ce
pauvre Paul Bourget. Mais sans doute ceux qui, d'aventure, en ont
entendu parler ont cru, sur la foi du titre, que _Sous l'oeil des
barbares_ tait un opuscule patriotique, et _Un homme libre_ une
brochure minemment rpublicaine.

Pour moi, bien que j'aie toujours t aussi anti-boulangiste que
possible, pour des raisons trs simples qui me paraissent trs fortes
et qui n'ont rien de littraire, je prends aisment mon parti de votre
succs, par amiti pour vous et principalement par curiosit; et je
sens que je vous suivrai, dans votre nouvelle carrire, avec le plus
vif intrt.

J'ai bien t un peu surpris, tout d'abord, de votre sympathie pour
un homme de qui devaient vous dtourner, semble-t-il, votre grande
distinction morale et votre extrme raffinement intellectuel. Je ne
croyais pas non plus, quand j'ai lu vos premiers crits, que la
politique pt jamais tenter un artiste aussi dlicat et aussi
ddaigneux que vous. Mais, en y rflchissant, je vois que vous tes
parfaitement logique. Vous rviez, dans votre _Homme libre_, la vie
d'action, qui vous permettrait de faire sur les autres et sur vous un
plus grand nombre d'expriences et, par l, de multiplier vos
plaisirs. Vous avez pris, pour y arriver, la voie la plus rapide.
Peut-tre, d'ailleurs, prouviez-vous dj ce besoin de
dconsidration que vous louez si fort dans votre mditation
ignatienne sur Benjamin Constant.

Votre aventure n'est point commune. Je ne prtends pas qu'il n'y ait
jamais eu que des illettrs dans les Chambres franaises. Mais ce sera
assurment la premire fois qu'on verra entrer au Parlement, et dans
un ge aussi tendre, un dput d'une littrature si spciale et si
sotrique.

Et j'en suis bien aise, car il vous arrivera infailliblement de deux
choses l'une:

Ou bien vous resterez ce que vous tes: un humoriste quelquefois
exquis. Aprs l'ironie crite, vous pratiquerez l'ironie en action.
Cela ne m'inquite pas, car je suis sr que vous saurez vous arrter
o il faut dans votre manie d'expriences, et que ce seront vos
collgues, jamais votre pays, qui en feront les frais. J'en ai pour
garant, dans _Un homme libre_, cette tude fine et secrtement
attendrie sur la Lorraine, que M. Ernest Lavisse considre comme un
excellent morceau de psychologie historique. Votre esprit s'enrichira
d'observations dont votre talent profitera; et, si vous transportez 
la tribune votre style et vos ides d'ultra-renaniste et de
no-dilettante, on ne s'ennuiera pas tous les jours aux
Folies-Bourbon.

Ou bien ... ou bien vous valez moins que je n'avais cru, et alors vous
finirez par tre comme les autres. Insensiblement la politique agira
sur vous. Vous prendrez got aux petites intrigues de couloir. Vous
deviendrez brouillon, vaniteux et cupide. Votre esprit, loin de
s'largir par des expriences nouvelles, ira se rtrcissant. Votre
ironie suprieure se tournera en blague chtive; ou peut-tre, au
contraire, deviendrez-vous emphatique et solennel. Bref, vous vous
abtirez peu  peu. Vous n'aurez plus de style, et vous en viendrez 
employer couramment, dans vos discours, le mot agissement, cauchemar
de Bergerat.

Et ce sera encore plus drle.

Mais, dans l'un et l'autre cas, je suis certain que vous m'amuserez
et,  cause de cela, je vous envoie tous mes compliments.

       *       *       *       *       *

                                        Paris, 14 octobre.

Le tsar a rpondu en franais au toast que l'empereur Guillaume II lui
avait port en allemand. Certes, l'vnement n'est pas considrable,
et il n'y a presque aucune consquence  en tirer. Mais, pourquoi ne
pas l'avouer? ce rien nous a fait grand plaisir.

Que ce soit intrt, espoir cach, sympathie naturelle, admiration
toute chaude pour une littrature rcemment rvle, ce qui est sr,
c'est que nous aimons la Russie. Nous la connaissons, sans doute, trs
mal, mais nous l'aimons. Et alors, malgr nous, nous attendons un peu
de retour. Et notre ingnuit est telle que nous sommes tents de
prendre pour une marque indirecte et secrte d'amiti pour nous ce qui
n'implique peut-tre, chez le tsar, que le respect d'une trs ancienne
tradition.

Le franais est, depuis plusieurs sicles, la langue des relations
internationales. Cela prouve que nous sommes un trs vieux peuple, et
qui fut puissant par l'action et par la parole. L'avenir est promis,
dit-on,  des peuples plus jeunes, mais nous avons un long et beau
pass. Notre dmocratie possde de plus anciens titres de noblesse que
les monarchies absolues. Or, au fond, nous y tenons beaucoup,  ces
titres, et nous en sommes trs fiers,--fiers comme des rois.

Et ainsi, le tsar ne saurait chapper  notre reconnaissance. Nous
avons beau savoir qu'il n'a rien fait de surprenant ni d'trange en se
rappelant que notre langue est encore, dans la politique, la langue
europenne: nous lui savons gr de s'en tre souvenu, et de s'en tre
souvenu si  propos. Nous sommes touchs que les seuls mots franais
qu'on ait entendus ces jours-ci dans une cour o notre langue est,
dit-on, soigneusement pourchasse, et jusque sur les menus des dners
de gala, aient t prononcs par l'empereur de toutes les Russies.
Cela chatouille notre fiert et, si vous voulez, notre vanit
nationale dans ce qu'elle a de plus innocent, de plus lgitime, de
moins agressif. Pour ces raisons, et pour d'autres encore que le tsar
connat mieux que nous, ce qu'il a fait l nous a paru tout  fait
spirituel.

       *       *       *       *       *

                                        Paris, 15 octobre.

Il faut, ma cousine, que vous ayez aujourd'hui (qui est jour de terme)
une pense compatissante pour les honntes gens qui dmnagent, car
c'est l un grand ennui.

J'en sais quelque chose, tant moi-mme un de ces malheureux. Ce
dplacement de mes humbles pnates m'apparat comme un vnement
considrable et qui bouleverse mon existence. J'tais fait  mon
logis,  ma rue,  mon quartier. Je savais, chez moi, o trouver
chaque objet. De l, une grande quitude d'esprit et une srieuse
conomie de mouvements. Puis, j'avais _ma_ marchande de journaux,
_mon_ bureau de tabac, _mon_ bureau de poste, _ma_ station de
voitures. Partout des figures de connaissance, devenues des figures
amies. Je regrette tout cela; je regrette les habitudes de mes yeux.
Il n'est point de dpart, mme pour l'Atlantide, qui ne soit
mlancolique.

Changer de quartier  Paris, c'est se transporter d'une ville dans une
autre. C'est toute une vie nouvelle qu'il me faudra apprendre
lentement. Et peut-tre deviendrai-je aussi un homme nouveau. Les
quartiers faonnent leurs habitants. Il y a quelques annes, quand je
perchais non loin du boulevard Saint-Michel, j'tais  la fois ingnu
et bohme. Ensuite, ayant pass les ponts et vivant au centre de
Paris, j'ai acquis,  ce que je crois, un peu de sens pratique et de
sagesse goste et, autant que ma simplicit me le permettait,
d'utiles notions sur la vie parisienne. Le quartier que je vais
maintenant habiter est calme et opulent (car on peut tre pauvre et
demeurer dans une rue riche). Je n'y ai point vu de brasseries. Il est
probable que mes habitudes s'en ressentiront. Je serai moins souvent
dans la rue. Peut-tre voudrai-je vivre avec plus de confort; et qui
sait si la turlutaine des objets d'art ne me viendra pas, ou le
dsir de ressembler un peu plus aux gens du monde?... Tout arrive,
hlas!

Et peut-tre aussi ces transformations que j'ai notes ou que je
prvois sont-elles le triste effet des annes autant que des
dmnagements...

       *       *       *       *       *

                                        Paris, 18 octobre.

... Toute rflexion faite, l'Exposition est encore plus belle par ces
jours d'automne.

Sans doute la mlancolie des feuilles qui tombent et du ciel rouill
tonne d'abord un peu dans cette artificielle cit des ftes, car il
ne semble pas que ce qu'on va chercher au Champ-de-Mars, ce soit un
endroit pour rver et pour se rciter les vers de Lamartine:

  Salut, bois couronn d'un reste de verdure,
  Feuillages jaunissants sur les gazons pars!...

(On a soin d'ailleurs de ratisser chaque matin les feuilles mortes.)
Mais je ne sais si, aprs tout, la somptueuse tristesse de l'automne
ne fait pas,  la cit bleue, une parure plus harmonieuse que celle du
frais printemps ou du flamboyant t.

Car voici que les architectures de faence et de mtal, moins neuves,
ont un clat moins cru. Les couleurs se sont adoucies et fondues. Il
y a maintenant, des jardins au palais, de dlicieux rappels de tons.
Le brun rouge de la tour, les chamarrures d'or roux du dme central,
les jaunes et les roses apaiss des cramiques rpondent aux brocarts
et aux ors sombres ou clairs des feuillages mordus par le froid. Et
les deux dmes bleus sont d'un bleu ple comme l'azur frileux des
dernires matines.

Je vois une autre harmonie encore entre l'automne et l'Exposition. Les
richesses tales dans les galeries des palais bleus et roux, ne
sont-ce pas les productions de l'automne des peuples? Ces merveilles
de la civilisation industrielle, ces machines ingnieuses, mues par la
vapeur,  la fois servantes des hommes et mangeuses de vies humaines,
ces recherches de commodit et de confort, ces mille inventions d'un
luxe minutieux et tourment, ces oeuvres d'art o cherchent 
s'exprimer des mes fines, inquites et tristes, tout cela suppose un
long pass de science et d'art, tout cela est l'effort ou l'amusement
d'une humanit entre dj dans son arrire-saison. Et ainsi la livre
d'automne est peut-tre ce qui convient le mieux  ces ftes o les
races clbrent les labeurs savants de leur maturit.

Hlas! nous ne verrons pas l'Exposition en livre d'hiver.

       *       *       *       *       *

                                        Paris, 26 octobre.

J'arrive de Bruxelles, o je crois avoir vu un homme heureux, et qui
mrite de l'tre. Comme l'une et l'autre chose sont fort rares, et
comme la runion des deux est un hasard absolument merveilleux et
extravagant, je vous fais part tout de suite de ma dcouverte.

C'est de M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul, le scrupuleux
auteur de l'_Histoire des oeuvres de Thophile Gautier_, que j'entends
vous parler. Il est, selon toute apparence, l'homme du monde qui
possde la plus belle et la plus riche collection de manuscrits
autographes des grands crivains contemporains. Et la plupart de ces
manuscrits sont indits. J'ai vu, j'ai touch, avec respect, avec
motion. Et ce ne sont pas de maigres portefeuilles courant l'un aprs
l'autre; ce sont, dans une vaste bibliothque si bien dispose pour
l'tude qu'on y voudrait vivre et mourir, des manuscrits  pleins
cartons, et des cartons  pleines caisses ou  pleins casiers.

Il y a l, entre autres curiosits sans prix, un _Cromwell_ en cinq
actes et en vers, crit par Balzac  vingt-quatre ans, une comdie du
mme en cinq actes et en prose, plusieurs nouvelles, des commencements
de romans, des brasses de lettres  la comtesse Hanska; bref, de
quoi faire cinq ou six volumes d'oeuvres indites. Il y a des protts
et des exploits d'huissiers par centaines, toute l'histoire, en papier
timbr, des dettes de Balzac. Il y a un mmoire de serrurier qui nous
apprend que Balzac, rentrant chez lui pour la premire fois aprs son
mariage... Mais j'ai promis de ne rien rvler. Il y a une facture
d'orfvre o nous voyons que la pomme de la fameuse canne... Mais M.
de Lovenjoul m'a fait jurer de ne rien dire. Il a des lettres de
Musset  George Sand et de George Sand  Musset o il apparat
clairement que... Mais je suis honnte homme, vous ne tirerez pas de
moi un seul mot de plus.

(Et il y a une lettre crite par Balzac  l'ge de dix ans, o il
assure  sa mre qu'il se frotte les dents avec son mouchoir comme
elle le lui a recommand. Tant pis! je trahis ce secret-l.)

M. de Lovenjoul est heureux, vous ai-je dit. Je l'ai t, moi, pendant
l'heure trop courte o j'ai pu tenir entre mes doigts, sur ces
feuilles jaunies, un peu de la vie quotidienne et familire, de la vie
toute nue et toute franche de quelques-uns des esprits que j'aime ou
que j'admire le plus. Quels plaisirs ne doit-il pas prouver, lui qui
ne les quitte pas, qui vit avec eux, et dans une intimit si secrte
qu'il connat sur eux des choses insouponnes.

Et ces joies, il les mrite, car nul bndictin n'a plus travaill
que lui. Tout est tiquet, catalogu, class par ordre chronologique.
Un prodige ininterrompu de patience et d'ingniosit, telle est la vie
de M. de Lovenjoul. Et quelle persvrance, quelle tnacit il lui a
fallu pour assembler de telles merveilles! Tous les moyens ont d lui
tre bons pour cela. Pendant des annes, il a d, sinistrement,
guetter des morts... Pourtant, il m'a affirm qu'il n'tait jamais
all jusqu'au crime...

C'est plutt maintenant qu'il est en train de devenir un grand
coupable. Ces chers manuscrits, il les aime tant qu'il voudrait les
diter tous lui-mme, ce qui est impossible, car ils sont trop! Je
crois d'ailleurs qu'il n'a aucune hte, au fond, de les livrer au
grand jour. Et c'est cela qui est mal, trs mal. Je le supplie d'y
rflchir. Son devoir vident est de s'adjoindre une petite brigade
d'lves de l'cole normale ou de l'cole des hautes tudes, et de
tirer tout cela au clair et, vite, de tout publier; bref, de se donner
un peu de peine pour notre plaisir... Un collectionneur goste n'est
qu'un receleur distingu. Parfaitement!

       *       *       *       *       *

                                        Paris, 31 octobre.

Hier soir, 30 octobre, au thtre du Gymnase, la langue franaise
s'est enrichie d'une locution nouvelle qui est sre de faire son
chemin et qui, pour commencer, a eu grand succs dans les couloirs,
pendant les entr'actes.

Les origines de cette locution, on les retrouverait dans une vieille
image chre  la posie lgiaque. Je ne vous rappellerai que cette
strophe de Lamartine:

  Ainsi toujours pousss vers de nouveaux rivages,
  Dans la nuit ternelle emports sans retour,
  Ne pourrons-nous jamais sur l'ocan des ges
         Jeter l'ancre un seul jour?

Si le temps est un ocan et s'il y passe des barques d'amoureux, il
peut donc y passer aussi des navires ou, en style moins noble, des
bateaux.

Ces bateaux, ce sont les gnrations humaines.

Vous avez maintenant toutes les clarts qu'il faut pour bien entendre
des phrases comme celle-ci:

--Voil comme nous sommes dans mon bateau. Plus de prjugs! Plus
rien! a embarrasse, les colis.

Ou bien:

--Vois-tu mon cher, nous ne sommes pas du mme bateau.

Ou encore:

--Papa? Ah! le pauvre homme, il est d'un trop vieux bateau pour a!

Si Paul Astier n'ose pas aller jusqu'au bout de son crime, c'est
qu'au fond il n'est pas du bon bateau, du vrai bateau, du dernier
bateau, celui des petits _struggleforlifers_ de vingt ans. Il n'est
que de l'avant-dernier, celui des _struggleforlifers_ de trente 
trente-cinq ans.

Elle est amusante, cette vieille image ainsi renouvele par un homme
qui a le gnie du pittoresque.

On les voit  la queue leu leu, tout le long du fleuve des ges, ces
navires qui portent les gnrations successives et qui, par leur
construction mme, leur aspect et leur allure, expriment quelque chose
de l'me et des moeurs des passagers: le bateau d'aujourd'hui, net,
lisse,  vapeur, en acier, tout  l'utile,--le haut vaisseau royal,
majestueux et lourd, charg d'ornements et de dorures,--la trirme
antique, lgante comme un beau vase et berant  sa proue une sirne
couronne de fleurs ... et ainsi de suite jusqu' l'arche de No, le
plus vieux des bateaux et le plus innocent, parce qu'il est celui qui
contient le plus de btes.

       *       *       *       *       *

                                        Paris, 5 novembre.

Hier, dans une maison o j'tais, on parlait de la _Lutte pour la vie_
et l'on discutait la scne du verre empoisonn.

Une femme se mit  dire:

Qu'est-ce que ce struggleforlifeur ou struggleur for life en carton
qui, au moment de faire son coup, se trouble, plit, ne se domine
plus, crie involontairement comme une femmelette nerveuse, puis
s'effondre en demandant pardon d'avoir t mchant?

Voici comment j'aurais, moi, conu la scne.

Paul Astier apporte le verre d'eau et, trs calme, le tend  la
duchesse. Elle a compris. Elle prend ce verre et le pose sur la table,
mais sans le lcher. Puis, comme si elle oubliait de boire, elle se
met  parler de choses insignifiantes ... du monocle d'Herscher ou de
la toilette de Mme de Rocanre... Cela, pendant plusieurs minutes.
(Plus cela durera, plus l'effet sera grand.) Et, tout en conversant
ainsi de l'air le plus tranquille du monde, elle regarde Astier dans
les yeux... Il ne bronche pas. Seulement il trouve le temps long et,
malgr lui, ses yeux se portent sur le verre... Ah a! est-ce que la
vieille ne va pas boire  la fin?

... Lentement, d'un geste indiffrent et en suivant la causerie
commence, la duchesse se dcide  approcher le verre de ses lvres...
Rien! Paul Astier n'a pas boug...

Alors elle remet le verre sur la table, se redresse et clate:--Ah!
misrable! tu m'aurais laiss boire, n'est-ce pas? Etc... Je vais
appeler, et montrer  tout le monde qui tu es!...

Mais lui, beau joueur:--Soit!... c'est la cour d'assises.

Elle n'avait pas pens  cela. La cour d'assises? la prison?
l'chafaud, peut-tre? Non, pas cela! non!... Elle jette le verre:--Je
te sauve; et je vais te dlivrer de moi... Car tu recommencerais, j'en
suis sr... Tu l'auras donc, ton divorce. Etc...

Le reste comme au Gymnase.

Ainsi parla la dame...

       *       *       *       *       *

                                        Paris, 7 novembre.

C'est fini. On l'a ferme hier: cela est triste. Car, bien que je sois
all la voir trente ou quarante fois, je ne l'ai pas vue. Personne ne
l'a vue: il y avait trop de monde.

Je songe tout  coup, et j'prouve en y songeant le tragique sentiment
de l'irrparable, que je n'ai jamais t sur le pont roulant de la
galerie des machines et que j'ai mme oubli de monter au balcon du
dme central. Il y a une quantit de petits pavillons, de baraques
pittoresques, d'dicules exotiques o l'on voyait sans doute des
choses merveilleuses et o je ne suis jamais entr, parce que je n'ai
pas la vertu qu'il faut pour faire la queue. Personne ne l'a vue, vous
dis-je, votre Exposition! personne, except les pauvres, les rsigns,
ceux qui sont patients, ceux qui savent attendre. Et cela est trs
bien ainsi.

Hier, dernier jour, je voulais revoir d'abord les choses que j'avais
aimes, puis me mettre en qute de celles que je n'avais pas vues et
rparer un peu mes oublis ou mes paresses... Mais la foule tait d'une
densit plus cruelle encore que les autres fois. Alors j'ai cherch
des coins paisibles. J'en ai trouv! Je me suis repos dans une grande
salle pareille  un ouvroir protestant, o sont exposes des dentelles
et o des dames affables causent discrtement. C'est le pavillon
Dillmont... J'ai t bien tranquille aussi dans une salle o l'on voit
des casseroles de cuivre et des robinets. Enfin, je n'ai pas t trop
drang non plus dans un petit coin du pavillon du gaz, o j'ai vu une
amusante collection de tous les anciens ustensiles d'clairage, lampes
grecques et romaines, chandeliers rbarbatifs et torchres du moyen
ge, lampes naves et flambeaux des derniers sicles, etc... J'ai
remarqu une exquise petite lampe antique, en forme de pied, l'orteil
relev et perc pour laisser passer la mche. 'a t ma suprme
dcouverte.

... Une dernire fois, la cit ferique nous est apparue dans un
immense et surnaturel flamboiement! Puis, tout est rentr dans la
nuit. Et nous sommes au lendemain d'un rve.

Rve bienfaisant? Oui, certes. L'Exposition nous a fait croire  notre
propre renaissance. Elle a prsent  nos yeux de vives et brillantes
images de paix et de fraternit humaine. Elle a t la fte magnifique
du travail.

Mais, justement, les jours de fte on ne travaille pas, et il est dur,
ensuite, de s'y remettre. Puis, les lendemains de rve sont dangereux.
On se heurte de nouveau  la ralit, on la trouve plus rude
qu'auparavant, et l'on s'irrite... Et il arrive ainsi qu'en exaltant
notre espoir, mais sans nous apporter plus de vertu, la fte de la
paix sme en nous des germes de guerre. Rappelons-nous ce qui suivit
la dlicieuse et sublime fte de la Fdration de 1790, et soyons les
gardiens vigilants de nos propres coeurs.

       *       *       *       *       *

                                        Paris, 10 novembre.

Je me suis trouv par hasard  ce dner du _Journal des Dbats_ o M.
Lon Say a dit de si bonnes choses.

C'est la premire fois que je l'entendais parler. Son loquence est
trs particulire. Elle est uniquement faite de clart et de
placidit. J'imagine que, auprs de M. Say, Thiers tait un pur
lyrique et que Dufaure semblait pindariser. C'est une causerie lente
et pose; le ton est modeste et uni, le geste rare; le mouvement n'est
que dans les ides.  peine,  et l, une inflexion imperceptiblement
railleuse. Rien de moins oratoire, mais rien de plus persuasif ni qui
inspire plus de confiance... Il faut ajouter qu'un nom illustre, une
trs grande fortune, un long et brillant pass politique,--ce sont de
ces choses qui permettent la simplicit et qui donnent  cette
simplicit un assez bon air. Puis, on sent bien ici que l'orateur est
dsintress, que son pass et ses moyens le lui permettent; que, s'il
peut avoir de hautes et lgitimes ambitions, il n'a point de fringale;
qu'il est  peu prs exempt de la tentation de subordonner l'utilit
publique  son propre intrt, et qu'il est donc dans les meilleures
conditions pourvoir le vrai et pour le dire... Bref, j'ai connu
clairement, en coutant ces phrases paisibles d'un monsieur tout 
fait dpourvu d'emphase, ce que c'est que l'autorit chez un
orateur.

Une phrase de ce discours m'a frapp entre beaucoup d'autres: Nous
avons une grande nouveaut  vous montrer durant cette lgislature:
_des hommes qui sont eux-mmes_, et cette nouveaut seule est
peut-tre appele  produire de grands effets.

tre soi-mme! Avoir son sentiment et son jugement  soi, et non pas
le jugement ni le sentiment des autres, professer une opinion parce
qu'on l'a, non parce que d'autres l'ont et parce que c'est l'opinion
prsume d'une circonscription lectorale ou l'opinion affiche d'un
groupe parlementaire... Ah! si nos reprsentants pouvaient faire cela!
Si chacun d'eux pouvait penser tout, seul et agir selon qu'il a
pens!... Ne dites point qu'il y aurait alors autant d'opinions que de
ttes. Il n'y a gure plus de deux ou trois grandes faons de juger et
de sentir en politique. Les esprits finiraient donc par se ranger en
un petit nombre de catgories. Mais ils s'y rangeraient spontanment.
Au lieu des groupements artificiels d'autrefois, nous aurions des
groupements naturels; et chacun, tant plus sincre, travaillerait
mieux et de meilleur coeur.

Notez que ce qu'on demande ici  nos dputs, ce n'est mme pas d'tre
plus vertueux, plus intelligents, plus dsintresss; c'est seulement
d'tre un peu moins humbles, d'oser un peu interroger leur propre
exprience et leur propre conscience. S'ils faisaient ce petit effort,
nous aurions tout de suite une meilleure politique.

C'est comme en littrature. Si les jeunes gens ne copiaient point ce
qu'ils ont lu, s'ils voulaient tre sincres et ne traduire que ce
qu'ils ont vu et senti, nous aurions de bien meilleurs livres.

Il y a pourtant une difficult. tre soi-mme, cela est beau; mais,
pour tre soi-mme, il faut d'abord tre quelque chose... Cette
rflexion me refroidit un peu sur la phrase de M. Lon Say.

       *       *       *       *       *

                                        G..., 12 novembre.

Les abords du palais Bourbon doivent tre,  l'heure qu'il est, fort
tumultueux, et la journe sera, j'imagine, des plus intressantes. Que
va-t-il se passer de l'un et de l'autre ct de l'enceinte si
consciencieusement fortifie par M. Madier de Montjau?... Mais je suis
loin de Paris et n'aurai les nouvelles que demain. Laissez-moi donc,
tandis que je regarde tomber les dernires feuilles, vous entretenir
de choses paisibles et innocentes.

Justement, ce sont aussi des feuilles d'arrire-automne, ces _Pomes
pars_, de mon respectable ami M. douard Grenier, que j'ai pris
avec moi pour faire le voyage. Lisez-les, ma cousine; lisez
particulirement, dans ce livre d'un sage, les _Sonnets_ et les
_Rayons d'hiver_.

Il serait peut-tre inexact de dire que M. douard Grenier est encore
jeune; mais il serait galement faux de dire qu'il ne l'est plus. En
tous cas, il a imagin une faon bien spirituelle de ne plus l'tre.

Vous vous rappelez les beaux vers de Sully Prudhomme:

  Viennent les ans! J'aspire  cet ge sauveur
  O mon sang coulera plus sage dans mes veines...

Le noble pote des _preuves_ songe qu'il sera un jour affranchi du
baiser, et il ajoute avec une triste joie,--ah! si triste au fond:

  Et vous! oh! quel poignard de ma poitrine t!
  Femmes, quand du dsir il n'y sera plus traces,
  Et qu'alors je pourrai ne voir dans la beaut
  Que le dpt en vous du moule pur des races.

Eh bien, M. Grenier a su ne pas retirer tout  fait de son coeur
vieillissant le poignard cruel et dlicieux. Que dis-je! C'est depuis
que les premiers rayons d'hiver ont touch son front qu'il a su se
faire un plus riche srail. M. Grenier est le don Juan paternel des
amitis fminines.

  Les ples amitis remplacent les amours,

nous dit-il. Ne le croyez point: elles ne sont pas si ples. Le
sentiment qu'il voue  ses amies est encore un peu l'amour. Il en
garde les formes extrieures, les caresses de langage et, si je puis
dire, la liturgie, et mme, parfois, les inquitudes, les vivacits,
les ardeurs. On devine,  certains passages, que le doux pote s'est
fait gronder, tout comme un jeune homme, par ses belles amies. Il
s'excuse,  plusieurs reprises, de la chaleur de ses adorations:

  La nature m'a fait d'une argile trop tendre,
  Et j'aime  me donner, mme sans recevoir.

Mais, le plus souvent, il a l'adresse charmante de s'en tenir au rle
de consolateur. Son amour, qui flatte sans effrayer, lui vaut du moins
des confidences d'une espce particulire, la confidence des douleurs
qui viennent de l'amour. Les jeunes femmes sentent que son coeur est
tout  elles et l'en rcompensent en lui parlant de leur propre
coeur...

  ... Hlas! toutes ou presque toutes,
  Dans ce noble et charmant essaim,
  Perdent leur sang  larges gouttes
  Et portent une plaie au sein.

  Pas une qui n'ait sa blessure:
  L'une, aprs des jours triomphants,
  De rien au monde n'est plus sre;
  L'autre a perdu tous ses enfants.

  L'autre, encor si digne qu'on l'aime,
  N'a rencontr qu'un coeur glac;
  Tout a tromp la quatrime
  Dans le prsent et le pass...

M. douard Grenier a trouv ceci, d'tre l'ami des heures
douloureuses, de ces heures o l'amiti s'attendrit et se livre au
point d'imiter un peu, au moins dans ce qu'ils ont de purement
sentimental, les abandons de l'amour. Comprenez-vous?

L'auteur des _Pomes pars_ est donc un sage bien ingnieux. Nous
l'envions. Peut-tre aussi envie-t-il ceux qui n'ont pas encore besoin
de tant d'ingniosit?... De l la grce mlancolique rpandue sur ce
petit livre.

       *       *       *       *       *

                                        Paris, le 15 novembre.

Je viens de lire avec le plus vif intrt une brochure anonyme: _La
Vrit sur Mgr Darboy_ (Gien, Paul Pigelet, diteur). C'est la rponse
serre, vhmente, spirituelle souvent et incisive, d'un prtre
ultramontain  deux biographes de l'ancien archevque de Paris: l'abb
Guillermin et le cardinal Foulon.

Je ne puis analyser l'ouvrage ni en discuter le fond: la place me
manque, et sans doute la comptence. Mais je vous dirai l'impression
singulire que j'ai eue en le lisant. J'y ai senti  l'improviste quel
abme (et principalement depuis le concile du Vatican) peut sparer la
pense d'un honnte homme plutt chrtien, comme je suppose que vous
tes, de la pense d'un prtre catholique.

Sur les faits, il est impossible de n'tre pas d'accord avec l'auteur
de la brochure. Il rsulte videmment des lettres de l'archevque et
de Pie IX, et d'autres documents officiels, que Darboy a t le plus
dcid des gallicans; que, ayant ni la _juridiction ordinaire et
immdiate_ du pape sur le diocse, il ne s'est jamais rtract
formellement; qu'il a toujours t du ct du gouvernement contre le
pape, contre le concile, contre l'glise,  l'archevch, aux
Tuileries, au Snat,  Rome comme  Paris. Lors donc que l'abb X...
nous dit que Darboy n'a t qu'un diplomate et un grand fonctionnaire,
cela ne nous semble point si mal jug. Mme sa conclusion nous parat
assez juste,  la malveillance prs: Si la chronologie fait tort 
Mgr Darboy en le nommant avant le cardinal Guibert et aprs le
cardinal Morlot, l'histoire le servira peut-tre mieux en le plaant
entre Noailles et Maury.

Seulement ... il se trouve que les documents sur lesquels il appuie sa
trs solide dmonstration et qui ne lui inspirent,  lui, que
tristesse et que colre, nous rendent intressante, ou mme
sympathique, la figure de l'intelligent prlat, et que, tandis qu'il
croit l'accabler, il le sert auprs de nous.

La grande proccupation de cet vque, nous dit-il en rapportant les
propres expressions de Darboy, est de former un piscopat et, par
consquent, un clerg _compact, unanime et marchant d'un mme pas dans
le sens de son poque et de son pays_, et qui surtout ne soit pas
_trop dpendant_ de la cour de Rome, parce que _'a t la cause du
schisme religieuse du seizime sicle_. Une autre fois, Darboy a os
crire,  propos de la nomination d'un vque: Ceux-l doivent tre
prfrs, toutes choses gales d'ailleurs, qui croient que la socit
n'a pas moins besoin d'tre console que d'tre instruite, qu'il faut
la plaindre et la servir encore plus que la blmer et la craindre...
De telles paroles scandalisent l'auteur de la brochure. Il songe avec
pouvante que, si l'Empire avait dur, si Mgr Darboy avait vcu,
l'glise de France se serait trouve, une fois encore et malgr le
concile, sous la domination d'un semi-gallicanisme pratique,
parlementaire et rgulier. Il constate enfin, et avec douleur, que
Mgr Darboy a t plus chrtien que prtre, plus prtre qu'vque, et
que le baptme avait laiss plus de traces dans son me que le
sacrement de l'ordre.

Or, nous avons beau faire, tout cela ne nous effraye ni ne nous
chagrine. Chose inattendue et tout  fait curieuse, les sentiments que
les hommes d'esprit modr et qui souhaitent la paix religieuse
voudraient rencontrer aujourd'hui chez ceux qui reprsentent au
Parlement la foi et les intrts catholiques, ce sont prcisment les
sentiments du grand-aumnier de Napolon III.

Il est trs vrai que Darboy fut surtout un politique et un honnte
homme. L'hrosme mme de sa mort fut tout humain, sans l'exaltation
des martyrs des premiers temps ou des missionnaires. Il mourut trs
courageusement et trs dignement, _parce qu'il le fallait_...

Je me souviens de l'avoir vu et entendu plusieurs fois, quand j'avais
de quinze  dix-sept ans. Il parlait avec une puret et une abondance
merveilleuses et que je n'ai retrouves, depuis, que chez Alfred
Fouille. C'taient des sermons de morale chrtienne, trs gnreuse
et trs virile. Pas une fois il ne nous parla des dogmes.

Sans doute, d'autres questions encore que celle de l'infaillibilit du
pape lui semblaient hrisses de difficults thologiques et
historiques.

Au concile du Vatican, lorsque le secrtaire de l'assemble annona la
majorit en ces termes: _Fere omnes surrexerunt_, Darboy se pencha
vers son voisin, le cardinal Manning, et lui glissa dans l'oreille ce
calembour: _Toutes les btes ont vot oui!... fer omnes..._

Je ne tire point de conclusion. Tout ce que je sais, c'est que je n'ai
jamais rencontr visage plus profondment mlancolique, d'une
expression plus douloureuse, que celui de Darboy.

Qu'avait-il donc, l'archevque de Paris?...

       *       *       *       *       *

                                        Paris, 21 novembre.

Il y a vraiment trop longtemps, ma cousine, que nous n'avons jou au
noble jeu des citations.

Dites-moi de qui sont ces deux vers:

  Enfin, j'ai vu la Peste au sommet des collines
  S'asseoir, comme un berger qui compte ses troupeaux.

L'image est ample et belle, mais n'est pas trs prcise. Un esprit
lucide et sec y trouverait  reprendre. La Peste, si on veut la
personnifier, n'est nullement, avec les victimes qu'elle entasse, dans
le mme rapport que le berger avec son troupeau.  moins de dire
(mais le pote n'y a probablement pas song) que le berger dnombre
ses moutons pour l'abattoir, comme la Peste dnombre les hommes pour
la mort?... La comparaison n'est donc pas d'une exactitude bien
scrupuleuse.

Mais, d'autre part, en faisant asseoir la Peste sur une colline, le
pote exprime trs heureusement l'ide du flau planant sur toute une
rgion; et, quant aux troupeaux de moutons (les voyez-vous qui
cheminent le soir en se serrant les uns contre les autres?), ils sont
l pour donner l'impression du foisonnement, de l'accumulation des
cadavres dans la ville pestifre... En somme, l'image est grande, et
ce qu'elle a peut-tre de vague et d'indtermin en accrot encore la
magnificence. Ces deux vers ressemblent  de trs beaux vers de
Lamartine.

Or, ils sont de Mlle Louise Michel.

       *       *       *       *       *

Un mot d'enfant. Mag a cinq ans, et son frre en a trois. On leur a
donn un gros baba et un petit gteau sec. Mag prend le baba et dit 
son frre, d'un air de charit anglique:

--Tiens! mange le joli petit! Moi, je mangerai le vilain gros.

Tout l'art de la diplomatie en une ligne!

       *       *       *       *       *

Un mot de gamin. Je le tiens du docteur Flizet. Il avait soign 
l'hpital un gamin de dix ans, qui montrait de rares dispositions pour
le dessin et qui, sans avoir rien appris, crayonnait drlement les
ttes de ses voisins ou les silhouettes des bonnes soeurs. Quand
l'enfant fut guri, Flizet, qui l'avait pris en affection, lui
demanda:

--Est-ce que a t'amuserait d'tre peintre, de faire des tableaux?

--Peut-tre bien, dit l'enfant; mais j'ai une autre ide.

--Et laquelle?

--Je voudrais tre _livreur d'eau de Seltz_.

tre livreur d'eau de Seltz, c'est--dire descendre les rues au grand
trot en faisant claquer son fouet, parmi le branlebas des siphons
secous... Comprenez-vous quelle ivresse!

       *       *       *       *       *

                                        Paris, 25 novembre.

Un vestibule de chteau fodal gard par quatre armures vides tenant
des lances et des hallebardes; un retable en bois sculpt et colori,
qui reprsente Jsus portant sa croix; de vieux saints en bois; des
tapisseries de haute lisse; un large escalier de pierre; des portes de
fer; une salle immense claire par des vitraux; une chemine de la
_Lgende des sicles_, dans laquelle un fagot tout entier et trois ou
quatre troncs d'arbre reposent sur les landiers de fer; d'autres
saints en bois, des stalles, un lutrin; des meubles ouvrags comme le
portail de Notre-Dame, lourds, massifs et noirs, et qu'on dirait
faonns pour Roland ou pour Eviradnus; une chambre  coucher
purpurine; un lit carr, un lit royal, en fer et en noyer (pour
changer un peu); partout du chne sculpt et du fer forg;
l'assemblage de meubles le plus majestueux, le plus imposant, le plus
lugubre, le plus sinistre; un mobilier de cathdrale dans la salle des
gardes d'un chteau historique.

Ce que je vous dcris l? C'est la maison et c'est le mobilier d'un
vaudevilliste.

D'un vaudevilliste de beaucoup de gaiet et, parfois, de beaucoup
d'esprit, qui, depuis vingt-cinq ou trente ans, fournit au _Figaro_
des facties presque quotidiennes, et des vaudevilles et des oprettes
aux plus joyeux thtres du boulevard.

C'est sans doute pour cela qu'il est triste et que, ayant  s'arranger
un intrieur, il a conu et ralis un muse de Cluny pouss au
sombre. Il se reposait ainsi de sa gaiet professionnelle. Ou
peut-tre notre vaudevilliste avait-il entendu dire que tous nos
grands comiques portaient en eux une mlancolie secrte et a-t-il cru
qu'il seyait de les imiter du moins en cela.

Mais le malheureux avait trop prsum de ses forces. Il n'a pu
supporter longtemps la tristesse accablante des objets majestueux dont
il vivait entour. Ces meubles qu'il a eu tant de peine  dcouvrir et
 rassembler lui font peur  prsent. Il n'en veut plus; il les vend
ces jours-ci aux enchres publiques; et c'est ce qui m'a permis de
les voir et de vous en parler.

Je voudrais que cette histoire du vaudevilliste chass de chez lui par
ses meubles servt de leon  ceux de mes contemporains qui ont la
rage des mobiliers artistiques... Je suis svre; mais c'est qu'aussi
il y a des choses par trop pnibles! Quand on a une chemine fodale,
comme dans l'htel en question, on n'y fourre pas des boutons de
sonnerie lectrique! et quand on y entasse des chnes, on les allume,
monsieur! On ne laisse pas la poussire les recouvrir et on ne met
pas, devant l'tre seigneurial, un misrable choubersky!

       *       *       *       *       *

                                        Paris, 28 novembre.

_ feu le duc de Saint-Simon._

Voulez-vous savoir, monsieur, o en est aujourd'hui la noblesse de
France, cette noblesse pour les droits et l'intgrit de laquelle vous
avez tant lutt, tant cum de colre, entass tant d'pithtes
forcenes et de mtaphores incohrentes, mais admirables?

Un grand mariage doit tre clbr ces jours-ci: un vrai duc, un
descendant non point de ducs  brevet, mais de ducs et pairs, pouse
la fille d'une vraie duchesse. Voil qui est bien. Un duc qui n'pouse
pas la fille d'un banquier juif, cela est rare en ce temps-ci, et
cela excite presque un tonnement respectueux... Mais si vous saviez
jusqu'o sont descendues, au temps o nous vivons, les faons des
gentilshommes!

Non seulement, monsieur, les cadeaux offerts  la fiance sont tals
dans les salons grands ouverts comme dans une boutique foraine, et les
folliculaires mme et les plus minces grimauds sont invits  les
voir, mais la liste de ces objets a t imprime tout du long dans les
gazettes, avec les noms des donateurs, comme pour faire le public juge
de leur gnrosit et exciter par l leur mulation!

Et notez, monsieur, que ceci n'a pu tre fait par surprise.
L'inventaire est de quatre cents lignes environ et remplit deux
colonnes entires de journal. Il faut ou que la noble famille ait pris
la peine de le dicter  quelque reporter, ou qu'elle l'ait communiqu
elle-mme aux feuilles publiques.

N'est-ce pas une grande piti?

Passe encore, monsieur, si cette exhibition tait magnifique et
vraiment digne des grands seigneurs qui prtendent en rgaler la
foule. Mais quelqu'un qui y est all voir, ayant suivi le monde,
m'assure que presque tous les objets qui figurent l semblent sortis
des mmes magasins de bimbeloterie. C'est du bon article de Paris. Il
y a une demi-douzaine de crayons, autant de buvards, un tire-boutons,
une bote  timbres et douze encriers. Mais vous n'y dcouvrirez ni
une carafe de Gall, ni un mail de Soyer, ni une statuette de Rodin.

 le mdiocre et le banal talage! Nos gentilshommes eurent pourtant,
autrefois, de l'initiative et du got en ces matires. Mais la
noblesse est morte, monsieur. Et il n'y a plus que des roturiers comme
moi qui conoivent quel lgant dclin elle aurait pu avoir si elle
avait voulu.

       *       *       *       *       *

                                        Paris, 1er dcembre.

Je suis, je vous assure, un dmocrate respectueux et doux; je voudrais
aimer tout le pass de la France, tous ses rois, toute sa vieille
noblesse. Comme je cherche ce qu'il put y avoir de vertu et de
dsintressement chez quelques-uns des hommes qui firent la Terreur,
ainsi je serais bien aise qu'on me montrt ce qu'il y eut, sans doute,
chez les migrs, de gnrosit et de _loyalisme_. Mais les faits se
permettent souvent de rsister  nos plus pieux dsirs, et c'est une
impitoyable chose que l'histoire.

M. Ernest Daudet continue sa curieuse histoire de l'migration. Aprs
l'avoir prise par sa fin, il revient  ses commencements et nous donne
un volume intitul: _Coblentz_. M. Ernest Daudet n'est certes pas un
rvolutionnaire ni un dmagogue. Or voil que, sans nul parti pris,
ayant plutt,  l'origine, quelque sympathie en rserve pour les
migrs, ou du moins le dsir de les trouver dignes d'intrt et
d'estime, il a, comme malgr lui, crit sur eux, rien qu'avec des
documents mans d'eux, un livre terrible, crasant pour leur mmoire,
qui est une condamnation dfinitive et, je crois, sans appel possible.

Incapacit ... prsomption ... folles tentatives ... imprudence
criminelle, tels sont les mots qui reviennent sans cesse sous la
plume de M. Ernest Daudet.  un moment, aprs avoir cit une lettre du
comte de Provence, il ajoute: Cette lettre est _abominable_. Elle
rsume toutes les haines, tous les prjugs, toutes les exigences des
migrs. Et ailleurs: On peut dire que, jusqu' sa mort, le roi
n'eut pas de pire ennemi que les migrs et qu'ils furent les
principaux auteurs de ses maux.

Tout le livre est la dmonstration dtaille de cette phrase. Une
vrit en ressort, que l'on souponnait sans doute, mais qui n'avait
jamais t tablie avec cette force: c'est qu'en effet les vrais
meurtriers de Louis XVI et de Marie-Antoinette, ce sont les deux
frres du roi et ce sont ses bons gentilshommes. Can! Can!
s'criait un jour la reine en parlant du comte de Provence.

Nous comprenons que les nobles aient pu prfrer la royaut  la
patrie, ou plutt confondre la patrie avec la royaut, et qu'ils aient
cru pouvoir combattre la Rvolution sans combattre la France. Mais 
une condition expresse: ils devaient se montrer alors d'autant plus
scrupuleusement soumis au roi et d'autant plus troitement attachs 
sa personne. Car, si, rebelles  la France rvolutionnaire, ils
taient galement rebelles au roi, on ne voit plus de quel droit ou de
quel principe suprieur ils pouvaient se rclamer.

Or, non seulement ils dsobissent chaque jour au roi, mais ils
parlent de lui avec insolence, avec mpris, presque avec outrage. Ils
n'ont plus qu'un sentiment: la haine de qui leur a pris leurs biens et
arrach leurs privilges, le dsir furieux de reprendre tout cela et
de tirer vengeance de leurs ennemis. Rien de plus. Et,  coup sr,
cela est humain, mais cela est misrablement humain. Il est permis
d'tre trs dur pour l'migration, parce que, au fond, et sauf des
exceptions que l'on pourrait compter, l'migration eut l'me mdiocre
et, parfois, elle l'eut basse.

On harait ces exils impies s'ils n'taient, aprs tout, fort 
plaindre. La plupart des souverains d'Europe les rebutent durement
parce qu'ils sont insupportables, mais aussi parce qu'ils sont
malheureux. L'argent leur manque; ils font tous les mtiers pour
vivre. Ces misres et cette bohme de l'migration, M. Ernest Daudet
nous les dcrit dans un bien amusant chapitre. Il a fait, lui aussi, 
sa faon (et cette faon est claire, sincre et vivante), ses _Rois en
exil_.

       *       *       *       *       *

                                        Paris, 27 dcembre 1889.

Ma chre cousine,

J'ai vu rcemment _Lna_, drame tir d'un roman anglais par un
comdien franais et par une dame hollandaise, dont l'action se passe
dans la banlieue de Londres,  Monaco et en cosse, et qui est jou
par des comdiens dont les uns reviennent d'Amrique, le jeune premier
de Ptersbourg et la grande jeune premire de partout.

Les journaux vous ont dit que Mme Sarah Bernhardt mourait
merveilleusement. C'est vrai. Mme Sarah Bernhardt est, au thtre, une
grande raliste, j'entends une raliste qui garde le souci de la
beaut. Dans les autres actes, elle est nervante. Elle psalmodie son
rle du ton d'une petite communiante de dix ans qui rcite les
_Voeux_. Est-ce habitude de dblayer pour des publics qui ne savent
point le franais? Je crois plutt qu' force d'exprimer des
sentiments violents, de mimer les drames sanguinaires de M. Sardou, de
jouer les scnes o l'on crie, o l'on se roule par terre, o l'on est
tortur, o l'on tue, o l'on se tue, o l'on est tu, Mme S.
Bernhardt a perdu la facult de comprendre et de traduire les
sentiments moyens, ceux de la vie de tous les jours. Elle n'est
entirement elle-mme que lorsqu'elle tue ou lorsqu'elle meurt. Elle
n'est plus que l'incomparable actrice des derniers actes, des
dnouements sinistres et rouges.

Je me demandais,  ce propos, quel peut bien tre, au milieu de la vie
extraordinaire qu'elle mne depuis dix ans, l'tat d'esprit de cette
originale personne. Songez qu'elle a connu la gloire norme, concrte,
enivrante, affolante, la gloire des conqurants et des csars. On lui
a fait, et dans tous les pays, des rceptions qu'on ne fait point aux
rois. Elle a eu ce que n'auront jamais les princes de la pense. Elle
a d croire,  certaines heures, qu'elle pouvait tout ce qu'elle
voulait. L'absence de toute rsistance autour d'elle, les servilits
qui l'environnent, l'universalit des acclamations, le mensonge de la
scne devenu  la longue plus vrai pour elle que la ralit mme, la
conscience d'tre _unique_ au monde ... je suis tent de croire que
tout cela a fort bien pu crer en elle ce que nous appellerons--si
vous le voulez bien, ma cousine,--l'tat d'esprit nronien,
c'est--dire l'oubli des conditions ordinaires de la vie humaine, le
caprice incessant, monstrueux et strile dans l'incurable ennui, et
peut-tre, qui sait? des dsirs de cruaut, pour rien, pour prouver
sa puissance--ou pour changer. Trs srieusement, si cette charmante
femme a un peu d'toffe (ce que j'ignore), son me pourrait bien
tre, dans le monde rtrci o nous vivons, ce que nous avons de plus
semblable  l'me du chimrique Hliogabale ou de Thodora la
chercheuse.

Mais non, je la flatte: car, toute-puissante par un ct, la pauvre
impratrice a un matre: le public. L est la limite du
nronisme--virtuel, d'ailleurs, ou mme purement hypothtique--de Mme
Sarah Bernhardt. Il faut que Thodora apprenne ses rles, il faut
qu'elle les rpte; et je vous assure que cela est dur. Un de mes
amis, qui est vaudevilliste, m'emmenait l'an dernier  ces
rptitions: j'ai admir le courage et la patience des comdiens, et
j'ai compris la grande misre du mtier qu'ils font. Quand l'heure est
venue, celle pour qui les Sudois ont sem de roses les vagues de la
Baltique et sous les pieds de qui les Pruviens talaient leurs habits
et leurs manteaux, doit obir comme les camarades  l'appel du
rgisseur. L est son salut, et ce qui l'empche de perdre pied. Et
cela met tout de mme un peu de diffrence entre elle et le divin
Domitius.

Mais, c'est gal, je voudrais bien savoir ce qui se passe sous sa
tignasse qui fut noire et qui est rousse. Comment se voit-elle?
Comment le monde lui apparat-il? Que sent-elle? Que pense-t-elle?
Rien, peut-tre... Ah! ma cousine, remercions Dieu, qui nous condamna
aux voies communes et ne fit point de nous des phnomnes.

       *       *       *       *       *




TABLE DES MATIRES


                                                                Pages.

  Guy de Maupassant                                                 1

  Andr Theuriet                                                   13

  Paul Chalon                                                      21

  Marcel Prvost et Paul Margueritte                               25

  Gilbert Augustin-Thierry                                         37

  Stphane Mallarm                                                43

  douard Rod                                                      49

  Choses d'autrefois                                               63

  L'exposition Bodinier                                            73

  Une me en pril                                                 83

  Donec eris felix.                                                99

  Contre une lgende                                              107

  Les legs de l'Exposition.--Philosophie de la danse              117

  Le thtre annamite                                             125

  Rveries sur un empereur                                        131

  Le termite                                                      141

  Les derniers rois                                               151

  Quelques billets du matin                                     159




POITIERS.--TYPOGRAPHIE OUDIN ET Cie.





End of Project Gutenberg's Les Contemporains, 5me Srie, by Jules Lematre

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