The Project Gutenberg EBook of Mmoires d'un cambrioleur retir des
affaires, by Arnould Galopin

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Title: Mmoires d'un cambrioleur retir des affaires

Author: Arnould Galopin

Release Date: November 16, 2008 [EBook #27283]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MMOIRES D'UN CAMBRIOLEUR ***




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                            ARNOULD GALOPIN
                                 ______

                                Mmoires
                            d'un Cambrioleur
                          retir des affaires
                                 ______

                         ALBIN MICHEL, EDITEUR
                   PARIS, 22, RUE HUYGHENS, 22, PARIS




                      Il a t tir de cet ouvrage

                   12 exemplaires sur PAPIER DU JAPON

                         numrots  la presse

                               de 1  12

                30 exemplaires sur papier verg pur fil

                         des PAPETERIES LAFUMA

                         numrots  la presse

                               de 1  30


     _Droits de traduction et reproduction rservs pour tous pays_

                    _Copyright 1922 by Albin Michel_




OUVRAGES DU MME AUTEUR


  Sur la Ligne de Feu (Carnet de campagne d'un correspondant de guerre).
  Sur le Front de Mer (_Prix de l'Acadmie Franaise_).
  Les Poilus de la 9e.
  Les Gars de la Flotte.
  Le Requin d'Acier.
  La Mascotte des Poilus.
  Le Navire Invisible.
  La Sandale Rouge.
  La Tnbreuse Affaire de Green Park.
  L'Homme au Complet Gris.
  La Petite Loute.
  La Carmencita.
  L'Espionne du Cardinal.
  Le Docteur Omga.
  La Reine de la Jungle.
  La Dame de la Lande.
  L'Homme  la Figure Bleue.
  Le Mystre de Grosvenor House.
  L'Etrange Aventure de Mr Gordon Reid.
  Le Roi qui n'a jamais rgn.
  L'Auberge de Broadway.
  Le Horzain.
  Les Pcheurs de Ceylan.
  La Chanson de Kenavo.
  Devant la Mer.
  Nos Frres de la Cte.
  Les Terres-Neuvas.
  Les Forats de la Mer.




PREMIRE PARTIE




I

OU LE LECTEUR PEUT TRE ASSUR QUE CE QU'IL VA LIRE N'A PAS T
IMAGIN A PLAISIR


Croyez-vous au Merveilleux?

On a dj tant dit, crit, argument sur la question qu'il semble que
le sujet soit puis.

Et pourtant, non!... Epuiser un sujet c'est le connatre  fond, et
qui peut se flatter d'avoir approfondi l'Inconnu?

Pour moi, je crois au Merveilleux. Qu'on l'appelle comme on voudra, il
n'y a point d'effet sans cause... Or, j'ai vu l'effet, qu'importe si
la cause doit tre provisoirement classe sous ce vocable imprcis.

Je demande donc  ceux qui sont de mon avis de me suivre, non pas dans
le ddale obscur de raisonnements abstraits, mais tout simplement dans
les galeries du muse du Louvre.

D'ailleurs, je n'y force personne.

                   *       *       *       *       *

Donc, nous voici dans la longue enfilade des salles. Je tiens  vous
prvenir qu'il y fait aussi noir que dans la cervelle du plus fumeux
des philosophes.

Jusque-l, rien d'trange. C'est la nuit, voil tout. Les chos
soulevs par les pas sur le parquet se prolongent  l'infini.

Pour m'en tenir  ma comparaison avec ce qui touche au domaine de la
pense, je dirai que ces chos ressemblent au martlement d'une ide
obsdante, comme on en a dans les tats de demi-rve.

Les hautes fentres reoivent, de l'extrieur, la lumire blafarde et
fausse des candlabres lectriques.

 et l, percent des lueurs... Ce sont, aperues dans un rayon
oblique, les dorures du lambris.

Le jour, c'est  peine si on les remarque--tant est grande leur
profusion--mais la nuit, ces rares clats incertains ont quelque chose
d'inquitant, comme des yeux qui veillent dans l'ombre.

Ailleurs, c'est le mystre, le silence, rien!

La nuit o je notai ces impressions tait celle de Nol.

Les cloches de Saint-Germain-l'Auxerrois annonaient la messe de
minuit et leur son pntrait, assourdi, dans les galeries sombres,
aussi atone que la clart lointaine des rverbres.

                   *       *       *       *       *

Deux gardiens poursuivant leur ronde nocturne venaient de s'engager
dans la salle des Antiquits Egyptiennes. L'un portait une lanterne
sourde. Prcisons! Il importe de ne rien laisser dans le vague, que ce
qui demeure inexplicable.

Le premier s'appelait Bartissol et tait du Midi... Il seyait au
second, qui tait Bas-Breton, de se nommer Logarec.

--Entends, dit Bartissol! Voil la messe qui sonne... Y en a qui vont
rveillonner et bambocher toute la nuit... Qu'est-ce que a te dit 
toi, vieux?

--A moi?... rien, fit Logarec rveur.

--Eh bien,  moi, a me dit qu'on n'est pas de ceux-l, de ceux qui
font la fte!...

--Ah bien sr!

--Tiens! voil notre rveillon  nous.

Et le Mridional, d'un geste rageur, dposa lourdement sa lanterne sur
le sarcophage de la reine Tia.

Ils s'arrtrent et s'adossrent  la clture place devant les
collections.

Le Breton renversa son bicorne sur sa nuque, croisa les bras et se mit
 suivre, en face de lui, les jeux de la lumire bleutre sur les
glaces de la fentre.

L-bas, loin, sur la place,  l'origine de cette lumire, il suffit du
passage d'une phalne, d'un insecte gros comme un rien, pour qu'ici,
sur les vitres, ce soit une fantasmagorie norme, aux larges ailes de
vampire.

On supposera peut-tre que je prpare mon atmosphre? Non pas!... Que
les sceptiques tentent l'exprience! Je crois plutt, en certaines
circonstances,  la collaboration secrte de phnomnes bizarres mus
par un agent insaisissable, et provoquant l'vnement qu'aucune des
lois tablies ne saurait expliquer.

C'est prcisment en cela que consiste le Merveilleux.

Je ne dis rien d'autre que ce qui fut: un gardien du Louvre, qui se
trouvait tre Breton, regardait se jouer la lumire lectrique sur les
glaces d'une fentre de la salle des sarcophages.

Et ce gardien disait:

--Sais-tu, Bartissol,  quoi je songe?... aux nuits de Nol de chez
nous. Elles taient bleues comme celle-ci,  cause du clair de lune
sur la neige, mais il y avait plus de neige dans ce temps-l
qu'aujourd'hui... ou bien c'est le pays qui n'est pas le mme... On
allait en bande  la messe de minuit, et puis on revenait gel, transi
et bien content de trouver une bonne bche qui ptillait dans l'tre.
Alors... on rveillonnait avec des crpes, du boudin, et les anciens
racontaient des histoires.

--Ah oui! fit Bartissol, les vieux en ont toujours de bonnes.

--La plupart du temps, reprit le Breton, c'taient des contes qui font
peur... Nous... les gosses, on dormait  moiti, mais on se rveillait
toujours ds qu'on parlait du Korrigan.

--H! railla Bartissol, qu'est-ce que c'est que a, le Korrigan?

--C'est comme qui dirait une sorte de loup-garou...

--En as-tu vu?

--Moi... non, mais il y a des gens qui en ont vu.

--Et  quoi cela ressemble-t-il?...  une bte?

--Non... Ce serait plutt un homme... certains croient que c'est un
damn... un mort qui revient, comprends-tu?

--Eh bien! vous tes gais l-bas, en Bretagne... Chez nous,  Pzenas,
on rveillonne aussi, mais on chante et on boit, Bou Diou! et les
garons dansent avec les filles... a, c'est s'amuser, quoi!... Enfin,
bref, quelle figure a-t-il, ton Korrigan?

--Cela dpend... Quelquefois, on ne voit que deux yeux...

--Hein?... deux yeux, sans corps?

--Il parat... Deux yeux qui brillent dans la nuit et qui se mettent 
vous poursuivre... D'autres fois, cela vous saisit brusquement par
derrire... vous renverse, et il y a des malheureux que l'on a trouvs
morts, la figure dchire... le ventre ouvert...

--Brrr!...

L'homme du Midi tortilla sa longue moustache d'un geste vainqueur
d'ancien dragon et se mit  rire doucement. Il n'tait pas de ceux qui
croient aux Korrigans ni aux contes de bonne femme.

Le petit Logarec, ancien quartier-matre de la flotte, se rservait et
n'en pensait pas moins.

Cependant, les deux gardiens tombrent d'accord sur ce point qu'il
tait abusif,  l'heure o tous les vivants s'amusent, de condamner
deux fonctionnaires  garder trois ou quatre personnages, dfunts
depuis des sicles.

--Que l'on veille sur les diamants, dit Bartissol, je comprends; sur
les tableaux, passe encore, mais supposer que quelqu'un aura jamais
l'ide d'enlever une vieille dame comme cette reine-l...

--Des fois..., rpliqua Logarec.

--Et que veux-tu qu'on en fasse?

--Toi ou moi, rien, pardi! mais un savant, un collectionneur! ces
gens-l n'ont pas des ides comme tout le monde... Avoue que c'est
drle tout de mme, ces antiquits... Je trouve que a vous a quelque
chose d'impressionnant...

Et, tout en parlant, Logarec, rveur, contemplait la glace qui
recouvrait le sarcophage dans lequel tait enferme la pauvre reine
Tia.

La tte et le haut du buste de la momie taient dgags des
bandelettes, ainsi que ses mains, ramenes sous le menton. Ce masque
de mort svre, de couleur sombre, aux traits profondment accentus,
paraissait de bronze. On l'et pu prendre pour une figure sculpte en
haut-relief, n'et t une sorte d'humidit persistante entre les deux
bords des paupires.

Le gros oeil de cyclope de la lanterne sourde pose sur la glace
clairait le visage en dessous et rebroussait de bas en haut toutes
les ombres.

Attir, malgr lui, Bartissol regardait aussi.

--Non, vois-tu, fit Logarec, tu diras ce que tu voudras, mais ces
morts-l ne sont pas comme les autres... Te figures-tu bien ce que
nous serons, toi et moi, cinq ans seulement aprs qu'on nous aura
enterrs?...

--En voil des ides... non, mais t'es pas un peu marteau, mon
pauvre Logarec?

Bartissol avait la voix puissante et, dans le grand vide des hautes
salles, les chos de cette voix rpercute par les caissons
rsonnaient trangement.

Il s'en aperut, sans doute, car il continua, baissant le ton:

--Satan nigousse! va! Il finirait par vous donner la tremblote.

Puis haussant les paules:

--Ces Bretons! tous superstitieux comme des vieilles femmes.

Et, pour se donner une contenance, le Mridional, plus impressionn
qu'il ne voulait le paratre, repoussa de dpit la lanterne qui glissa
sur la glace du sarcophage.

Les ombres se dplacrent violemment, bouleversant les traits de la
momie et, subitement, le visage de la reine Tia changea d'expression.

Bartissol tourna le dos.

Quant  Logarec, il coulait un regard furtif vers ce masque mystrieux
qui l'attirait trangement.

Tout  coup, il tressaillit.

--Qu'as-tu donc? demanda Bartissol en faisant lui-mme un mouvement
involontaire.

--Moi... rien... rpondit Logarec.

Le Mridional fit claquer ses doigts.

--C'est toutes tes histoires aussi... Secouons-nous. Bon Dieu... Tiens,
entends-tu comme on chante dans la rue... A Pzenas, on est gai comme
cela... pas de fte sans chansons. Crier  pleine gorge, voil qui
vous chasse les ides noires... mais on n'en a pas chez nous. Aussi,
on chante toujours... Je me rappelle, l'anne o j'ai tir au sort...

Brusquement, Bartissol se sentit saisir par le bras.

Logarec fixait sur lui deux yeux agrandis par la peur.

--Tu as entendu?... souffla-t-il.

--Quoi?... les rveillonneurs qui chantent?

--Non... l... je ne sais pas... Quelque chose a craqu!...

--Bah!... c'est une lame de parquet...

--Je ne crois pas... c'tait comme qui dirait dans l'air...

--Tu ne vas pas croire que c'est le Korrigan... je suppose...

--Ne ris pas, Bartissol, je te dis que quelque chose a craqu...

--Eh oui... c'est le parquet... parbleu!

--Non... Cela sonnait le creux...

--Le creux!... le creux!... tu ferais devenir les gens fous, ma
parole... Tu sais pourtant bien que le parquet est mauvais, qu'il y a
un tas de lames qui flchissent... mme qu'on a dj fait trente-six
enqutes pour le rparer... mais avec l'administration!...

--Tu crois? interrogea Logarec anxieux...

--Quand je te le dis... tiens, prends la lanterne, tu vas voir... je
vais te montrer l'endroit o...

Bartissol n'acheva pas...

Un craquement bien distinct cette fois, sonore, indniable, venait de
se faire entendre et, comme l'avait dit le Breton, il paraissait
s'tre produit en l'air,  hauteur d'homme.

--Hein? balbutia Logarec, tu vois bien que ce n'est pas le parquet?...

--a vient des portes, alors, jeta Bartissol en se htant vers la
sortie.

Logarec, tenant en main la lanterne sourde, rejoignit son compagnon.

Ils examinrent successivement les deux portes de dgagement, places
vis--vis l'une de l'autre.

Elles taient d'ailleurs fermes.

--a a pu craquer tout de mme, hasarda Bartissol.

--Ici, peut-tre...

Et Logarec dsignait la grande vitrine qui fait face aux fentres.

Ils s'approchrent.

Le rayon projet par la lanterne sourde fit scintiller les dorures
d'un autre sarcophage vide, celui-l, et plac debout  gauche de la
baie.

A l'instant mme o la projection mettait en lumire l'effigie du
personnage gyptien qui avait t enseveli dans cette haute bote, un
nouveau craquement retentit... Et celui-l sonnait le creux... il
provenait srement du sarcophage!...

Les deux gardiens s'arrtrent et, d'un mme mouvement, se montrrent
le couvercle somm d'une face grimaante et surcharg de lamelles d'or.

Le sourire fig du Pharaon semblait riv sur eux!

Puis, ce sourire s'effaa... les yeux d'mail brillrent et parurent
glisser comme des yeux vivants qui suivent la fuite d'une image...

C'tait maintenant un grincement continu... la figure virait  gauche
d'une seule pice...

Et les gardiens n'avaient conscience que d'une chose... c'est que le
sarcophage allait s'ouvrir!...

De son mouvement lent et rgulier, le couvercle continuait de tourner.

Cela ne dut pas en ralit durer plus de quelques secondes, mais, dans
l'tat de surexcitation o se trouvaient les deux tmoins de cet
effarant spectacle, ces secondes-l valaient une ternit.

J'ai dj expliqu que le sarcophage tait plac debout sur le ct
gauche de la porte vitre qui fait communiquer les deux salles...

D'ailleurs tous les visiteurs du Louvre qui ont travers ces galeries
avant leur rinstallation, se rappellent certainement cette gaine
oblongue, habille de haut en bas de signes polychromes et termine
par une effigie de roi mort qui vous regarde de faon inquitante.
Pour peu qu'ils veuillent prendre,  cette heure nocturne, la place de
mes deux gardiens, ils conviendront sans peine du tragique de la
situation.

Logarec n'avait pas lch la lanterne, et le tremblement qui agitait
son bras faisait courir sur le mur, au-dessus du sarcophage,  sa
droite,  sa gauche, des ombres fantastiques...

Un heurt sourd!...

Le couvercle venait de se rabattre sur le chambranle de la porte
vitre...

Les deux gardiens comprirent, plutt qu'ils ne le virent, que la
cavit de la bire bait devant eux.

La lumire, dans les mains de Logarec, dansait de faon dsordonne et
 cette lueur incertaine et mouvante, ils distinguaient dans la bote
funbre une vague forme humaine, toute droite, et qui bougeait.

Un bras noir se dressa soudain et, aussitt, une silhouette dmesure
se profila sur la muraille.

Alors, ils n'y tinrent plus... Le Breton laissa choir sa lanterne et
tous deux prirent la fuite avec le sentiment trs net que le Ramss au
grand bras tendu les poursuivait.

Dans sa chute, la lumire s'tait teinte... En revanche, la clart de
la lune entrait maintenant  flots par les fentres et tendait, de
distance en distance, de grands rectangles blancs rgulirement coups
de croisillons noirs.

Et tandis que se multipliaient, se heurtaient, au profond des tnbres,
les chos soulevs par les pas prcipits des fugitifs, dans le ple
rayon lunaire, un homme avanait sans bruit...




II

L'ALERTE


Logarec et Bartissol traversrent en courant la salle o grimacent
dans les vitrines les innombrables divinits gyptiennes, la salle des
Colonnes, la salle des Bijoux Anciens... Ils franchirent la Rotonde
d'Apollon et se jetrent comme des fous dans l'escalier que domine la
_Victoire de Samothrace_.

L, Logarec osa se retourner.

Rien!...

Rien que les immenses ailes ployes de la colossale desse dcapite.

Bartissol se devait de paratre audacieux jusqu'au bout.

--Il faut prvenir le chef, dit-il rsolument.

--Vas-y... toi... fit Logarec...

--Non... suis-moi... il nous croira mieux si nous sommes deux.

Logarec se rendit d'autant plus volontiers  cette excellente raison
que ce vaste escalier sonore et vide le glaait d'pouvante.

Ils montrent.

                   *       *       *       *       *

Quelques minutes aprs, trois hommes arrivaient devant la _Victoire de
Samothrace_, puis grimpaient les marches qui prcdent la Rotonde
d'Apollon.

--C'est l, chef, indiqua Logarec en tendant une main qui tremblait
dans la direction des salles obscures.

Ils allaient poser le pied sur le seuil de la premire galerie,
lorsqu'un autre veilleur, affol, fit soudain irruption en bousculant
le gardien-chef qui fut projet contre le mur.

--Quoi?... qu'est-ce qu'il y a encore? s'cria une grosse voix enroue.

Logarec et Bartissol se tenaient prudemment l'un derrire l'autre.

L'homme, bouche be, regardait son chef sans parvenir  articuler un
mot.

--Expliquez-vous  la fin, ordonna le suprieur... Vous avez vu
quelqu'un?...

--Eux... chef, bredouilla le veilleur... en dsignant Logarec et
Bartissol... Je les ai aperus... ils couraient... et puis, derrire
eux, un moment aprs... quelque chose est apparu... on aurait dit un
homme, mais je ne suis pas bien sr... cela ne faisait pas de bruit...
on aurait jur...

--O tiez-vous?

--L, dans la salle des Bijoux Anciens...

--Et ce... que vous avez vu, venait d'o?

--De l-bas, rpondit le veilleur, en montrant l'enfilade des salles...

--Mais, il fallait appeler, couper la retraite  cet homme, si homme
il y a... o est-il all?

Le fonctionnaire eut un geste vague...

--Je crois qu'il est descendu, dit-il.

--Alors, les veilleurs d'en bas l'auront vu sortir..., qu'on aille les
chercher... ou plutt non... je vais les faire monter.

Et il appela:

--Heurtebize!... Papillon!...

Deux gardiens somnolents montrent pesamment l'escalier. Ils n'avaient
rien vu et considraient, ahuris, un peu narquois, ce groupe de quatre
hommes dont trois taient livides.

--Alors, par ici, s'cria le chef en se frappant le front...

Il fit quelques pas et, s'arrtant devant la porte d'Apollon, il dit 
Bartissol:

--Allez me chercher Caraton.

Celui-ci arriva bientt. C'tait le prpos  la garde des Diamants de
la Couronne.

--Vous savez bien quelque chose? lui demanda le chef.

--Je sais qu'il y a alerte, mais j'ignore de quoi il s'agit.

--Alors vous n'avez rien vu?

--Rien, chef.

--Mais enfin, s'cria le grad, cet homme n'a pourtant pas pu
s'envoler?...

--C'est que ce n'tait pas un homme, murmura Logarec... du moins, un
homme vivant...

--Qu'est-ce que vous me chantez l? espce de serin.

--Demandez  Bartissol, chef.

--C'est sorti d'un sarcophage, affirma le Mridional.

--Ah! pour le coup, c'est trop fort...

--Oui... le sarcophage s'est ouvert, a... je l'ai vu... je ne rvais
pas...

Le chef haussa les paules, puis il dit brusquement:

--C'est bien... allons voir... suivez-moi tous et attention, hein? que
l'on referme les portes, aprs que nous serons passs.

Logarec, Bartissol, leur camarade de la salle des Bijoux Anciens, les
deux gardiens du grand escalier et celui de la galerie d'Apollon,
embotrent le pas  leur suprieur.

On arriva dans la salle o avait eu lieu la scne fantastique, cause
de tout ce branle-bas.

Les deux gardiens, tmoins de l'trange aventure, poussrent une
exclamation en dsignant le sarcophage plac  gauche de la porte
vitre... Le couvercle s'tait referm et la figure noire du Ramss
fixait sur la petite troupe son immuable sourire nigmatique.

--Il tait ouvert, pourtant, haleta Logarec...

--Quoi? fit le chef?... ce sarcophage?

--Oui, chef, il s'est ouvert devant nous.

Le suprieur incrdule fit pivoter le couvercle...

--Vous voyez, il n'y a rien, dit-il.

--C'est que la momie s'en est alle, alors.

--La momie?... quelle momie? vous savez bien que ce sarcophage-l est
toujours vide...

--Pourtant... la forme que nous avons vue...

--Moi aussi, j'ai vu quelque chose, intervint le gardien de la salle
des Bijoux Anciens.

--Eh! parbleu oui, fit le chef, vous avez vu passer ces deux
poltrons-l...

--Oui, mais derrire eux...

--Derrire eux?... vous avez aperu leur ombre au clair de lune...
C'est stupide... toute cette histoire ne tient pas debout... que
chacun retourne  son poste et que cela soit fini.

Les gardiens se dispersrent; on rouvrit les portes et les veilleurs
allrent reprendre leur faction.

                   *       *       *       *       *

Le gardien-chef venait de s'engager dans l'escalier qui conduit  son
logement, situ sous les combles, lorsqu'un cri le cloua au sol.

Au mme instant, il vit une masse dbouler  ses pieds, trbucher et
se retenir au mur. Un bicorne roula sur les marches de l'escalier.

Le chef reconnut le gardien des Diamants de la Couronne.

--Parlez, qu'y a-t-il, mais parlez donc, animal!

Le pauvre garon ne parvenait qu' profrer un son rauque qui sortait
de sa gorge, continment:

--O... ... ... oh!

Et son doigt tendu montrait la galerie d'Apollon...

Interloqu, le gardien-chef vint  ce malheureux qui tremblait et le
secoua rudement par les paules.

--Mais parlez donc, s'cria-t-il, qu'est-ce qu'il y a?... qu'avez-vous
vu?

L'autre regardait le suprieur de ses grands yeux hagards..., ses
lvres remuaient, mais il n'en sortait que des sons inintelligibles!...

A la fin, cependant, des mots se prcisrent:

--Il y a... il y a... balbutia-t-il.

--Quoi donc?... bon Dieu!

--Il y a... chef... qu'on a vol...

--On a vol!... Qu'est-ce qu'on a vol?

--Le... le... Rgent, chef..., oui... le... Rgent!...

Et le gardien s'effondra sous le poids de cet aveu.

La face dj congestionne du chef devint pourpre..., la surprise,
l'motion, la colre le suffoquaient.

Il se mit  crier  tue-tte:

--Vous tes fou!... vol!... vol!... le Rgent!... vous tes fou!...
fou, vous dis-je.

Mais tout en se rassurant de la sorte, il n'en prenait pas moins le
subalterne par le bras, le poussait devant lui, et, son falot dans la
main droite, se ruait vers la galerie d'Apollon.

Alors, le malheureux gardien montra la vitrine o sont exposs les
Diamants de la Couronne:

--L!... l!..., fit-il.

Il n'en dit pas davantage, mais le spectacle qui se prsentait en ce
moment aux yeux du suprieur en disait plus long que tous les
commentaires.

Il rugit, serra les poings:

--Ah! vingt Dieux de vingt Dieux!... les misrables!...

Un rectangle, juste assez grand pour livrer passage  une main, tait
nettement dcoup dans la glace de la vitrine. Le morceau enlev tait
pos tout  ct; un petit amas de mastic o se voyaient encore des
empreintes de doigts, occupait le milieu de ce carr de verre. Et, 
la hauteur de l'ouverture bante, le fin support d'argent sur lequel
le clbre joyau se prsentait nagure, libre de tout contact, en
pleine lumire, ce support se courbait  sa place habituelle comme un
point d'interrogation, tendant ironiquement sa griffe vide!

C'tait fou, en effet, invraisemblable, inadmissible!...

Et pourtant, le fait tait l...

On avait vol le Rgent, en plein muse du Louvre,  la barbe de son
gardien!




III

QUELQUES TRAITS DE LUMIRE SUR LE MYSTRE


Oui, on avait vol le Rgent!

Et j'en puis ici fournir la certitude avec quelques preuves  l'appui,
puisque le voleur... c'tait Moi!

Bien qu'assez rserv de ma nature, j'estime que le moment est
peut-tre venu de me prsenter.

Je me nomme George-Edgar Pipe, sujet anglais, cambrioleur
professionnel, et jouissant, en la matire, de quelque autorit.
Certes, mon nom n'a point d'clat; il n'a figur sur aucune manchette
de journal, bien que mes exploits aient, durant cinq annes, dfray
les chroniques des Deux-Mondes.

La raison de cette obscurit?... elle est bien simple; jamais je ne me
suis laiss prendre.

Le cas me parat assez exceptionnel pour que j'en fasse ici mention;
il explique, au surplus, comment, si mes actions sont devenues
clbres, mon nom est demeur parfaitement ignor.

Je ne taxerai pas  ce propos le Destin d'injustice,  l'exemple de
certains auteurs de mmoires. Cette obscurit me plat... Je suis
modeste.

Toutefois, l'heure est venue de sortir de ma tour d'ivoire, d'abord
parce que, retir des affaires, j'ai dsormais quelques loisirs et,
ensuite, parce que la prescription m'est acquise et que ma libert
n'aura pas  souffrir des aveux que je pourrai faire.

Donc, on s'est beaucoup occup de moi sans me nommer jamais. Nanmoins,
mes exploits offrent tous un trait caractristique auquel il est
aise de les reconnatre.

Ce trait est justement leur anonymat.

Tous les grands vols, cambriolages et autres coups d'audace dont
l'auteur est demeur inconnu, tous ceux-l sont de moi.

Je peux bien le dire aujourd'hui, puisque la justice ne me fera plus
l'honneur de s'occuper de mon humble personne.

Je me ferai cependant un devoir d'exposer par le dtail mes faons de
procder.

Cette relation sera, je l'espre, de grand enseignement, car ne
s'improvise pas cambrioleur qui en a fantaisie.

C'est mieux qu'un mtier, c'est un sacerdoce. Ses fidles sont de
grands mconnus. Le cambrioleur n'est-il point, comme l'a si bien dit
Stevenson, le seul aventurier qui nous reste ici-bas?... Songez donc 
la lutte incessante qu'il livre, un contre tous, seul contre la
socit civilise tout entire. Et le courage donc? Avouez qu'il en
faut une jolie dose pour s'introduire la nuit dans une maison,
crocheter une serrure, forcer une porte sans savoir ce que l'on
trouvera derrire... Ah! on paye souvent bien cher, vous pouvez me
croire, les quelques bnfices que l'on retire de telles expditions.

La suite de ce rcit me donnera raison ou tort, mais j'ai conscience
d'accomplir une oeuvre de justice en rhabilitant un art que trop de
maladroits ont compromis et que l'aveuglement des masses a tax
stupidement d'infamie.

Mais, m'objectera-t-on, pourquoi vous, un sujet anglais, tes-vous
venu vous faire la main en France?

L'explication est des plus simples.

J'avais, depuis longtemps, form le projet d'enlever, non point de ces
objets de pacotille que tous les bourgeois ont chez eux, mais une
pice rare, unique, qui et un nom, une histoire et reprsentt une
fortune. Les pierreries clbres, celles qu'ont portes les rois, me
semblaient rpondre  mon dessein.

Pour quelle raison, alors, suis-je venu en France?

Sans doute, nous avons des diamants, de clbres diamants comme ceux
de la couronne d'Angleterre, par exemple; mais, je le dclarerai tout
net: ils sont mieux gards que chez vous. La France apparat aux
trangers comme un vrai pays de cocagne, et cela est particulirement
vrai pour les gentlemen qui s'adonnent au cambriolage.

Ici, point de ces promiscuits fcheuses avec des surveillants
d'ducation prcaire... on n'est jamais oblig de se colleter avec des
malappris... Tout vous est largement ouvert... On est chez soi... Il
n'y a qu' se baisser pour prendre, si le coeur vous en dit.

La France est, avant tout, le pays du savoir-vivre.

Autre motif: si l'on est pris--car il faut tout prvoir--si l'on est
pris, cela devient srieux en Angleterre et dsobligeant au possible:
dix ans de _hard labour_ pour la moindre des peccadilles, autant dire
la mort civile et naturelle par surcrot.

Inversement, que risque-t-on chez vous? Cinq ans, dix ans de
villgiature qu'on n'aurait jamais song  s'offrir; un voyage au long
cours dans des rgions clmentes, au climat sain et tempr, sous des
cieux toujours bleus, au milieu de dcors feriques.

On s'vade facilement de ces rgions-l... et l'on peut, au retour, se
refaire une situation. On a acquis de l'exprience et la considration
qui entoure gnralement les voyageurs.

Voil pourquoi j'ai choisi la France... Rsolu  commettre un vol qui
en valt la peine, je dcidai de m'emparer du Rgent.

Pour mener mon projet  bien, je choisis le jour de Nol, qui est
d'heureux augure en Angleterre et, dans l'aprs-midi du 24 dcembre,
je me mlai aux nombreux curieux qui s'crasaient dans les galeries du
Louvre.

Aprs un examen attentif des locaux, mon plan fut vite arrt; je
devais attendre la nuit, sans trahir ma prsence, dans les salles du
muse mme.

Cela m'vitait d'avoir recours au procd de l'escalade et s'accordait
mieux avec mon caractre qui ne dsire qu'une chose: passer inaperu.

Aprs avoir inspect les diverses salles du Louvre, j'optai pour celle
des Antiquits gyptiennes, o sont exposes les momies, salle assez
peu frquente du public et, profitant d'un moment o il n'y avait
personne, je me glissai rapidement dans une haute bote, sorte de
gaine oblongue qui--je m'en tais assur quelques minutes
auparavant--tait vide et pouvait contenir un locataire de ma modeste
corpulence.

Je ne sais s'il vous est arriv d'habiter quelque temps dans
l'intrieur d'un sarcophage... Ceux qui l'auront tent me
comprendront. A vrai dire, on y est trs mal; on y respire 
grand'peine, et cela sent affreusement le moisi.

Mais la situation s'aggrave lorsqu'on y doit rester des heures comme
c'tait mon cas.

La nuit vint; j'entendis fermer les portes... Les minutes s'coulaient,
lentes, lentes! et j'avais l'impression,  la longue, de revivre les
millnaires qui nous sparent de la premire dynastie.

J'tais fort indcis en somme... Comment sortirais-je de l? Je
n'avais encore rien trouv lorsque, vers minuit, j'entendis les
gardiens pntrer dans la salle. Ils s'arrtrent, se mirent  causer
et, n'ayant rien de mieux  faire, j'coutai.

On sait quels taient leurs propos. La contemplation prolonge de la
reine Tia, les considrations funbres qui s'ensuivirent, la nuit, la
solitude et le naturel superstitieux de l'un d'eux les mettaient dans
un tat d'infriorit certaine.

Ce me fut une inspiration. Plutt que de compter sur le hasard qui
pourrait bien ne point se manifester, je rsolus de mettre  profit
l'nervement de mes deux gneurs et de frapper un grand coup.

C'est alors que je commenai  remuer doucement dans mon sarcophage.

L'effet fut prompt et rassurant... Les gardiens avaient peur... Ils
n'taient plus  craindre. Je graduai mes effets de terreur en
souriant de leur pouvante... Alors, bien sr de moi, je poussai
l'audace jusqu' m'vader de mon coffre, je ne dirai pas  leur nez,
car ils fuyaient dj  toutes jambes. J'tais libre de mes mouvements
et seul dans cette salle tout  l'heure trop bien surveille.

N'avais-je pas raison de proclamer plus haut ma foi dans l'influence
que peut avoir le Merveilleux?

Cependant je n'tais pas au bout de mes peines. Il me fallait gagner
la galerie d'Apollon, o je savais qu'tait expos le Rgent, mais que
je savais aussi spcialement garde par un veilleur de nuit.

Je me lanai provisoirement sur les traces de mes deux nigauds, de ce
pas subreptice et silencieux qui convient au fantme d'un Pharaon.

Je vis bien, en traversant une salle, que mon apparition faisait
quelque impression sur un gardien probablement drang dans son
sommeil... L'alarme allait tre donne; je ne pouvais songer
d'ailleurs  me risquer  l'aveuglette dans la galerie d'Apollon, et
comme je venais d'arriver en haut de l'escalier de la Victoire, je
m'aperus que l'on avait l, fort  propos, reconstitu certain
portique orn de deux cariatides provenant, je crois, des ruines de
Delphes.

Ce dtail a peu d'importance; ce qui en avait plus pour moi, c'est
qu'on avait, au fond de ce portique, tendu un rideau  la grecque dans
le dos des deux cariatides.

Je me cachai derrire ce rideau et attendis.

J'assistai dans cet incognito qui me sied au conciliabule d'un homme 
grosse voix et de mes deux gardiens de la salle des Antiquits
Egyptiennes, puis je compris que le veilleur des diamants tait appel
et convi  se joindre  la ronde.

Alors je sortis doucement de ma cachette et revins  pas de loup vers
la Rotonde.

Tout le monde tait occup  discuter dans la salle des momies.

Moi, le plus doucement possible, je gagnai la galerie d'Apollon...
Elle tait vide, comme je m'en doutais.

Vite, ma petite lampe de poche, mon diamant de vitrier! Les feux du
Rgent guident ma main  travers la vitrine... Zzz!... Zzz!... Zzz!...
Zzz!... quatre coups de diamant en rectangle... Je colle un paquet de
mastic sur la partie dlimite... Je tire  moi, la vitrine est
ouverte!... Je recueille le Rgent, le mets dans mon gousset, puis
j'ouvre sans bruit une fentre  laquelle j'attache la cordelette de
soie qui ne me quitte jamais, et je me lance dans le vide.

Il tait temps; des pas se rapprochaient.

Que l'on se figure, si l'on peut, la joie d'un heureux cambrioleur
arrivant sans accroc, au pied du mur du Louvre, avec le Rgent dans sa
poche!...




IV

OU IL EST PROUV UNE FOIS DE PLUS QUE L'HOMME N'EST QU'UN JOUET ENTRE
LES MAINS DU DESTIN


Je vois d'ici le lecteur sourire et je devine la pense qui lui est
venue  l'esprit.

Il se dit videmment: Quel tre naf que ce cambrioleur qui se figure
pouvoir convertir en espces un diamant connu de tous... Mais le
premier marchand auquel il l'offrira le fera tout de suite arrter,
c'est certain.

Non, ce n'est pas si certain que cela. Voyons, vous supposez bien
qu'un homme de mon acabit, un professionnel du cambriolage ne se
serait pas risqu  tenter un coup comme celui-l, s'il n'avait su
d'avance o placer le produit de son travail. Je ne suis plus un
novice et la discrtion que j'observe en toutes choses m'a valu la
confiance, je dirai plus, l'amiti de certain ngociant d'Amsterdam
qui s'entend, comme pas un,  tailler le diamant.

C'est  lui que je m'adresserai. Il partagera le Rgent en plusieurs
morceaux et le vendra ainsi au dtail, en prlevant, comme il est
juste, pour sa part, une srieuse commission. Tout compte fait, il me
reviendra de cette vente quelques petits millions que je saurai
employer, je vous prie de le croire.

Edith, d'ailleurs, m'aidera de son mieux, car pour gaspiller l'argent,
elle n'a pas sa pareille.

Puisque je viens de prononcer le nom d'Edith, je crois que je ne dois
plus tarder  vous la prsenter. Edith est ma matresse, une matresse
ravissante, exquise, jolie, comme le sont les Anglaises quand elles se
mettent  tre jolies. Je l'ai connue  Ramsgate o j'tais all me
reposer un peu des fatigues du mtier, il y a de cela un an, et
j'avoue que, depuis notre premire rencontre, elle a toujours fait
preuve d'une fidlit vraiment exemplaire. De plus, et cela est aussi
trs apprciable, aucun nuage n'est venu ternir notre lune de miel.

Bien entendu, je n'ai jamais rvl ma profession  Edith, car les
femmes, si parfaites qu'elles soient, ont toujours une tendance  trop
bavarder et, bien que je m'honore de pratiquer le cambriolage, j'ai
craint qu'elle n'prouvt quelque rpugnance pour cette sorte d'art
que rprouve une morale trop troite. Elle me croit, sinon riche, du
moins fort  l'aise et ignore, la pauvre chatte, que les deux billets
de mille francs qui se trouvent dans mon secrtaire constituent pour
l'instant toute ma fortune.

C'est, vous le devinez,  Edith que je songeais en regagnant
pdestrement mon domicile, l-haut, sur la butte Montmartre.

La priode de morte-saison que je venais de traverser ne m'avait pas
permis de m'installer, comme je le souhaitais, dans un quartier
aristocratique, mais bientt ce dsir se trouverait exauc, grce au
Rgent, et George-Edgar Pipe, au lieu d'habiter un petit logement
meubl de deux cents francs par mois, aurait son htel  lui, ses
domestiques, son auto.

Alors, les gens qui aujourd'hui le regardaient avec mpris,
ambitionneraient l'honneur de lui tre prsents, car  Paris, comme 
Londres, cela est un fait constant, on ne s'inquite gure de savoir
comment les gens se sont enrichis. Les moyens employs pour parvenir
importent peu, c'est le rsultat qui est tout.

Or, le rsultat, je l'avais l, dans la poche de mon gilet, sous la
forme d'un petit polydre que je palpais amoureusement, de temps 
autre, entre le pouce et l'index.

Au moment o j'arrivais devant ma porte, une crainte me saisit. Depuis
que je vivais avec Edith, c'tait la premire fois que je dcouchais...

Comment allait-elle prendre la chose?

Bah! me dis-je, je trouverai bien un prtexte pour m'excuser... Et
tout en montant l'escalier, je prparais ma dfense, mais, chose
curieuse, moi qui d'ordinaire ne manque pas d'imagination, j'avais
beau me torturer la cervelle, je ne trouvais rien... mais l,
absolument rien.

En dsespoir de cause, je me rsolus  invoquer l'excuse de l'attaque
nocturne... Cela russit toujours et a l'avantage d'exciter
terriblement les nerfs des femmes... C'est cela... Je dirais que l'on
m'avait attaqu, que fort heureusement des agents taient accourus 
mon appel, que l'on avait arrt mes agresseurs, et que j'avais d
aller au poste pour y dcliner mes nom et qualit, subir la
confrontation de rigueur et signer une plainte en bonne et due forme...

Edith,  n'en pas douter, se laisserait facilement convaincre...
Peut-tre ferait-elle un peu la moue, mais j'ai un moyen infaillible
pour drider mon adorable matresse et la rendre plus aimante que
jamais.

J'introduisis doucement ma clef dans la serrure, ouvris la porte et la
refermai sans bruit, puis, aprs m'tre dbarrass dans le vestibule
de mon chapeau et de mon pardessus, je me dirigeai vers la chambre
d'Edith--la ntre par consquent, car vous supposez bien que nous ne
faisions pas lit  part. D'ordinaire, une petite lampe d'albtre
brlait, toute la nuit, sur la chemine, aussi fus-je assez surpris de
trouver la pice obscure... J'avanai de quelques pas, cherchai en
ttonnant le commutateur. Une clart brusque jaillit et je constatai,
avec une motion que l'on s'imagine sans peine, que le lit tait vide.

Edith, elle aussi, avait dcouch!

Je ne pus croire, tout d'abord,  une telle audace de sa part. Edith
tait plutt d'une nature timide et il me semblait impossible qu'elle
et pris, en ne me voyant pas rentrer, une si brutale dcision. Sans
doute tait-elle alle  ma rencontre... et je la verrais bientt
reparatre... Peut-tre aussi, comme elle tait trs peureuse,
s'tait-elle rfugie chez une voisine qui habitait sur le mme palier
et nous rendait, de temps  autre, quelques menus services.

J'errais dans la chambre, comme une me en peine, inquiet et furieux
tout  la fois, quand un billet plac sur la table de nuit frappa mes
regards. Je m'approchai vivement, m'emparai de ce papier et ne pus
retenir un cri de rage.

Edith tait partie... elle avait, c'est le cas de le dire, fil 
l'anglaise!

  Mon cher Edgar, m'expliquait-elle, l'air de Paris ne me vaut rien et
  je sens bien que je ne m'habituerai jamais  la vie franaise...
  Excusez-moi de vous quitter si brusquement, mais je ne pouvais plus y
  tenir... J'ai ce que nous appelons l-bas le _homesickness_[1] et j'ai
  besoin de me retremper un peu dans l'atmosphre du Strand et de
  Piccadilly. J'ose esprer que vous vous consolerez vite, et que vous
  m'excuserez aussi de vous avoir emprunt quelque argent pour couvrir
  mes frais de voyage et me permettre de vivre tranquille, en attendant
  que je trouve une situation. J'ai pris les deux mille francs qui
  taient dans le secrtaire et je vous les renverrai peut-tre un jour.
  Dans le cas o vous dmnageriez, prvenez-moi poste restante, bureau
  de Charing Cross. Je ne vous dis pas adieu, Edgar, car j'espre bien
  vous revoir. Je vous aime encore, croyez-le, mais dcidment, je
  m'ennuyais trop  Paris...

  [1] Mal du pays.

Bien que je sois, depuis longtemps, cuirass contre les coups du sort,
j'avoue que celui-l me sembla plutt dur et que, dans ma rage, je
prodiguai  Edith tous les noms que le _slang_ de Whitechapel rserve
d'ordinaire aux affreuses cratures d'Aldgate ou de Drury-Lane... Il y
avait sur la chemine un portrait de ma matresse, je le jetai sur le
parquet, le pitinai avec frnsie et lacrai furieusement le kimono
de soie bleue qu'elle avait oubli sur un fauteuil.

Ainsi, elle avait fui, la petite hypocrite, fui en emportant toutes
mes conomies: ces deux mille francs sur lesquels je comptais pour
passer en Hollande!... Elle avait, au moyen d'une pince, forc la
serrure de mon secrtaire...

Moi, Edgar Pipe, le roi des cambrioleurs, j'avais t refait par une
femme! et cela, au moment o je venais d'accomplir une expdition qui
m'assurait la fortune.

J'explorai quand mme les tiroirs de mon secrtaire, esprant qu'Edith,
prise de remords au moment de partir, m'aurait au moins laiss un ou
deux billets... Mais non... elle avait tout pris, la misrable, et je
me trouvais maintenant avec quarante francs en poche!!

Je me jetai tout habill sur mon lit et ne tardai pas  m'endormir
profondment, car les motions, chose bizarre, exercent sur moi une
singulire influence. Au lieu de m'nerver et de m'horripiler jusqu'
l'exaspration, elles finissent par m'anantir et je gote alors un
sommeil de brute.

Plus je suis ennuy, plus je dors et je dois  cette heureuse
disposition physique de supporter sans trop de tourments les preuves
de la vie. En gnral, l'homme est mal arm contre l'adversit; ds
qu'un vnement fcheux vient dranger ses projets ou dtruire ses
esprances, il se laisse aller au dsespoir, crie, se lamente et
souhaite mme la mort. Moi, j'prouve d'abord une secousse des plus
violentes, mes nerfs se tendent  se briser, mais cet tat de
surexcitation n'est que passager et ne tarde pas  faire place  un
profond abattement... Une sorte de torpeur s'empare de moi, paralyse
mes membres, jetant sur ma douleur comme un baume bienfaisant, et
pendant douze heures, et mme davantage, je jouis d'un sommeil de
plomb que ne hante aucun rve, que ne trouble aucun cauchemar. Quand
je me rveille, je suis calme, repos, lucide et, de nouveau, prt 
la lutte. La catastrophe qui s'est, la veille, abattue sur moi me
semble lointaine... lointaine, et je me demande mme comment elle a pu
un instant troubler mon esprit.

Le lendemain du jour o j'avais appris en mme temps, et la brusque
disparition d'Edith, et celle de mes deux mille francs, j'tais plus
calme que jamais.

Je m'habillai avec soin, me fis du th, puis je m'assis dans un
fauteuil, ma Bible entre les mains.

Cela vous tonne peut-tre qu'un cambrioleur lise la Bible?

Et pourquoi ne la lirait-il pas? Est-il dfendu  un homme,  quelque
catgorie qu'il appartienne, de chercher des conseils dans les livres
saints?

J'en connais qui font de la Bible leur livre de chevet et ne valent
pas mieux que moi, bien qu'ils jouissent dans notre trompeuse socit
d'une rputation inattaquable...

En somme, tout n'est-il pas convention en ce monde?

L'homme de loi qui passe sa vie  spolier des hritiers, le financier
qui ruine des centaines de petits rentiers, le marchand qui vend ses
denres le triple de ce qu'il les a payes et trompe encore sur le
poids, l'individu tar qui pouse une femme pour sa fortune, le dput
qui trafique de son mandat pour patronner de louches entreprises et
toucher des pots-de-vin en secret, ces gens-l sont-ils moins
mprisables que le cambrioleur qui drobe au Louvre un des Diamants de
la Couronne?

Puisque l'argent est le but de la vie et que l'on n'est pas encore
arriv  le supprimer, ne faut-il pas que l'on s'en procure? Et tenez,
puisque je vous parlais de la Bible... coutez le conseil sur lequel
je viens justement de tomber:

  La fortune est pour le riche une ville forte; la ruine des misrables,
  c'est leur pauvret[2].

  [2] _Proverbes_, X, 15.

Est-il rien de plus juste?

Grce au Rgent que j'ai l, dans ma poche, je pourrai bientt me
rfugier dans cette ville forte dont parle l'Ecriture et devenir
l'gal des individus peu recommandables auxquels je faisais allusion
plus haut. Quel sera mon crime? Je n'aurai fait, en somme, que priver
le public parisien de la vue d'un diamant prcieux, mais je suis sr
que l'administration prvoyante ne manquera pas de remplacer la pierre
absente par une autre en toc qui fera absolument le mme effet.

Il parat d'ailleurs que, dans les muses, lorsqu'un vol se produit,
c'est toujours ainsi que l'on procde.

Qui pourra se plaindre? A qui aurai-je port prjudice?  l'Etat...
Bah!... il est assez riche pour supporter cela.

Le Rgent avait chang de main et il allait enfin tre utile 
quelqu'un... Je m'tais laiss dire que ce diamant pesait 136
carats--environ vingt-huit grammes--et qu'il tait estim de douze 
quinze millions. Il faudrait vraiment que la fatalit s'en mlt pour
que je n'en retirasse pas au moins deux millions... Je ne suis pas
ambitieux... deux modestes millions me suffiraient...

Quelle petite dinde que cette Edith! et comme elle regretterait son
coup de tte, quand elle apprendrait que je mne  Londres un train de
vie sinon fastueux, du moins assez enviable...

Elle chercherait srement  se rapprocher de moi et (je me connais)
elle aurait peu de chose  faire pour obtenir son pardon. Un homme
comme moi excuse facilement les fautes d'autrui et le petit
cambriolage auquel s'tait livr Edith n'tait,  mes yeux, qu'une
peccadille. L'acte en lui-mme ne m'indignait nullement... ce que je
reprochais  la petite sotte, c'tait de l'avoir accompli  l'heure o
j'avais besoin de toutes mes disponibilits pour tablir
dfinitivement ma fortune.

J'allais tre oblig, moi qui avais des millions en poche, de me
livrer, pour me procurer quelque argent,  un de ces menus
cambriolages qui sont parfois plus dangereux que les grands.

Je risquais non seulement de me faire arrter, mais encore de perdre 
jamais le diamant que j'avais eu tant de peine  acqurir.

Tout en roulant dans mon esprit ces peu rassurantes penses, je
consultais un petit carnet sur lequel j'avais not, depuis mon arrive
 Paris, les diffrents coups qui pouvaient tre tents, soit chez
des industriels, soit chez des rentiers, et offraient  l'oprateur
le moins de risques possible.

Nous autres, cambrioleurs, nous sommes gnralement mieux renseigns
qu'on ne le croit. Un bavardage, une note parue dans les journaux, un
petit entrefilet de rien du tout, nous sont parfois de prcieuses
indications. Un exemple entre cent. J'avais lu, quelques jours
auparavant, dans un grand journal du matin, qu'un sieur Bnoni,
rentier, demeurant 210, boulevard de Courcelles, avait oubli dans un
taxi une sacoche contenant soixante-douze mille francs en billets de
banque et que le chauffeur, un honnte Auvergnat, tait venu lui
rapporter cette sacoche.

Ce simple fait divers avait retenu mon attention. Je l'avais dcoup
et coll dans mon diary. Je ne pensais pas,  cette minute, utiliser
le renseignement, car j'avais un autre projet en tte et ne
m'embarrassais point de semblables vtilles, mais aujourd'hui que la
petite canaillerie d'Edith me forait  remettre la main  la pte
et  travailler de nouveau dans le demi-gros, je me mis  tudier
l'affaire Bnoni.

Il me parut que ce rentier qui se promenait avec une sacoche contenant
soixante-douze mille francs devait tre pour un cambrioleur un
excellent gibier, et en procdant par dduction, j'en arrivai 
tablir assez exactement--du moins  mon avis--le cas psychologique du
sieur Bnoni. C'tait  coup sr un homme qui brassait de grosses
affaires, achetait comptant et vendait de mme, puisqu'il avait sur
lui de l'argent liquide. Il devait faire le commerce des objets d'art;
c'tait un amateur ou un marchand, mais je le supposais plutt amateur,
car un marchand est en gnral un homme prudent et mfiant, qui
n'oublierait pas dans un taxi un sac bourr de billets de banque. Il
n'y a qu'un amateur qui puisse avoir de ces distractions.




V

UNE SURPRISE A LAQUELLE JE NE M'ATTENDAIS PAS


Il tait urgent que je me livrasse  une petite enqute sur ce Bnoni
qui me paraissait bon  faire, comme nous disons en argot de mtier.

Je me rendis donc boulevard de Courcelles, interrogeai habilement la
concierge, et ne tardai pas  acqurir la conviction que mes
prvisions taient  peu prs exactes. Le pre Bnoni tait un
antiquaire. On le disait fort riche, mais un peu piqu et ses
distractions taient lgendaires. C'est ainsi qu'il lui arrivait
souvent de sortir sans chapeau, d'oublier son pardessus, ou de laisser
un chauffeur de taxi se morfondre des heures devant une porte. Un
homme aussi tourdi tait certainement peu ordonn; chez lui, tout
devait tre en vrac, comme chez les brocanteurs. Le pre Bnoni vivait
seul avec un vieux domestique, un ivrogne fieff qui faisait, durant
l'absence de son matre, de frquentes visites  un marchand de vins
tabli au coin du boulevard et de la rue Desrenaudes.

Je ne tardai pas  lier connaissance avec ce domestique, qui se
nommait Alcide, et, au bout de vingt-quatre heures, nous tions les
meilleurs amis du monde. J'offris force tournes, il bavarda et je fus
bientt aussi renseign que lui sur les habitudes et les manies du
pre Bnoni.

--Le vieux, me dit Alcide, est la crme des patrons... jamais un
reproche... et le mnage n'est pas dur  faire... un coup de balai de
temps en temps, quelques coups de plumeau par-ci par-l et c'est
tout... Avec a de la libert, autant qu'on en veut, car Monsieur sort
souvent... surtout le soir... Figurez-vous que, malgr ses
soixante-sept ans, il court encore le guilledou... Si c'est pas
honteux... un homme de son ge!... Mais je ne m'en plains pas, car
j'en profite pour aller au cinma... J'adore a le cinma, et vous?

Alcide venait, sans qu'il s'en doutt, de me livrer l'appartement de
son patron. C'tait d'ailleurs une bonne bte que cet Alcide, et pour
peu qu'on le flattt et surtout qu'on lui rafracht la
dalle--suivant sa propre expression--on en tirait tout ce qu'on
voulait. Je lui donnai rendez-vous pour le soir mme au cinma des
Ternes o il arriva, lgrement mch.

En attendant que le spectacle comment, nous causmes, et mon nouvel
ami me documenta non seulement sur son patron, mais encore sur le
local o je m'apprtais  pntrer. La disposition des lieux m'tait
maintenant familire, et j'tais sr de ne pas faire un pas de clerc.
Tout en conversant avec le brave Alcide, j'explorais doucement ses
poches, car une ide m'tait venue. J'esprais qu'il avait sur lui les
clefs de l'appartement, mais j'eus beau le fouiller avec ma dextrit
habituelle, je ne trouvai rien qu'une pipe, une blague  tabac et un
briquet.

Tout  coup, j'eus une inspiration... Je me ttai, me tournai et me
retournai sur mon fauteuil, puis dis  mon compagnon d'un air contrit:

--Ah!... il m'en arrive une bonne... Figurez-vous que j'ai perdu mes
clefs...

--Alors, vous ne pourrez pas rentrer chez vous?

--C'est  craindre... bah! tant pis, je prendrai une chambre 
l'htel... satanes clefs, va!... Je les aurai perdues dans le mtro...

--Moi, dit Alcide, j'tais comme vous autrefois, je perdais toujours
mes clefs... mme que mon patron a failli me renvoyer pour cela, mais
maintenant, cela ne m'arrivera plus, car lorsque je m'absente, je les
laisse toujours chez le concierge.

J'tais fix... l'effraction que je croyais pouvoir viter devenait
ncessaire. Heureusement que j'avais sur moi un attirail complet de
cambrioleur.

Le spectacle commena. Alcide applaudit en voyant sur l'cran
l'annonce d'un film sensationnel intitul _La Sandale Rouge_.

--Ah! me dit-il, a, c'est un truc patant... Je l'ai dj vu trois
fois, et je ne m'en lasse jamais... Il y a l-dedans, un sacr type de
dtective qui est joliment malin et un chien qui joue absolument comme
un homme.

Les scnes se succdaient avec une rapidit folle, car le film tait
trs long, parat-il, et il fallait l'expdier en un nombre dtermin
de minutes, afin que le programme pt tre puis  onze heures juste.

Par une ironie assez trange, cela dbutait par un cambriolage
accompli dans des conditions particulirement difficiles, mais comme
on voyait bien que ce n'taient pas des professionnels qui jouaient
dans cette pice! Le cambrioleur tait d'une maladresse insigne et
oprait avec une navet ridicule. Il forait un coffre-fort comme il
et ouvert un placard, et ne prenait mme pas la peine de masquer avec
le pan de sa jaquette la petite lampe lectrique suspendue  la
ceinture de son pantalon.

Quant au dtective, c'tait bien le plus grand bent qui se pt voir,
et il serait  souhaiter que nous n'eussions jamais devant nous des
gaillards plus dgourdis.

Non, vraiment, ceux qui se figurent que des films semblables peuvent
inspirer les jeunes gens qui se destinent au cambriolage, ceux-l se
trompent trangement. De pareils spectacles ne servent qu' fausser
l'esprit des dbutants, et  faire d'eux ce que nous appelons des
mazettes. Ils veulent, dans la vie, oprer comme au cinma et se
font cueillir  la douzaine.

Si un jour, je me dcide  paratre sur l'cran--la chose n'est pas
impossible, aprs tout--alors, le public comprendra la diffrence
qu'il y a entre un vulgaire escarpe et un artiste de la cambriole.

Profitant d'un moment o Alcide tait absolument empaum par une scne
tragique, je me levai doucement, longeai dans l'obscurit l'troit
couloir mnag entre les fauteuils et, deux minutes aprs, j'tais
dans la rue.

Du cinma des Ternes au 210 du boulevard de Courcelles, il n'y a que
deux pas, et pendant qu'Alcide suivait attentivement les phases
palpitantes de la _Sandale Rouge_, un autre cambrioleur, qu'il ne
souponnait pas, montait tranquillement l'escalier qui conduit 
l'appartement de M. Bnoni. Le vieil antiquaire habitait au troisime
et j'tais sr, ce soir-l, de ne pas le rencontrer chez lui, car,
ainsi que me l'avait appris ce bon Alcide, il passait sa soire chez
une petite poule des Batignolles.

Au premier tage, je rencontrai une dame et m'effaai poliment. Elle
me dcocha un petit coup d'oeil en coulisse et je crus remarquer que
je ne lui tais pas indiffrent. Je continuai  monter lentement, et
arriv au troisime, je me penchai sur la rampe de l'escalier...
Personne!... J'coutai quelques instants et, n'entendant aucun bruit,
je m'approchai de la porte de l'antiquaire.

Tirant alors de ma poche mon trousseau de cambrioleur, je me mis 
caresser doucement la serrure qui s'ouvrit du premier coup, car cet
tourdi d'Alcide n'avait mme pas pris la prcaution de donner un tour
de clef.

Je refermai la porte sans bruit et fis jouer le dclic de ma petite
lampe de poche. J'tais dans une antichambre tendue d'andrinople; un
tapis moelleux recouvrait le parquet; des meubles qui n'avaient rien
d'ancien taient placs le long de la muraille et je m'tonnai de ne
pas trouver l quelqu'un de ces bahuts, de ces coffres  ferrures, de
ces cassettes moyenageuses qui ornent habituellement l'intrieur d'un
collectionneur. Ce qui me frappa aussi, ce fut l'extrme propret de
cet appartement o je m'attendais  voir tout ple-mle. Une grande
porte en laqu blanc et  bouton de cuivre ouvrag s'offrait en face
de moi. D'aprs le plan que m'avait involontairement fourni Alcide,
c'tait l que devait se trouver le cabinet de M. Bnoni. Il
s'agissait de faire vite, car j'ignorais  quelle heure devait rentrer
le bonhomme.

Je tournai rsolument le bouton, la porte s'ouvrit, mais  surprise!
un flot de clart m'aveugla ds l'entre, en mme temps qu'une voix
dure, prononait, avec un accent bizarre: Un pas de plus et vous tes
mort!...

C'est seulement  cette minute que j'aperus celui qui me menaait. Il
se tenait debout, derrire un bureau et braquait sur moi le canon d'un
revolver. C'tait un homme d'une quarantaine d'annes, solidement bti,
trs brun, et dont les yeux brillaient comme des ampoules lectriques.

J'avais eu un mouvement de recul, mais la voix reprit, plus sche,
plus imprieuse:

--Si vous tentez de fuir, je tire!

Et ce disant, l'inconnu s'avana vers moi.

Nous sommes, dans notre mtier, prpars  toutes les surprises, mais
avouez que celle-l tait plutt roide.

Je me ressaisis cependant et cherchai une excuse:

--Pardon... Monsieur... balbutiai-je. Je croyais trouver ici M. Bnoni
 qui j'ai une affaire  proposer et...

L'homme brun clata de rire, eut un haussement d'paules, puis
m'ordonna de lever les mains, ce que je fis sans murmurer, car je
voyais toujours le petit canon du revolver braqu entre mes deux
yeux...

--Je vous assure... repris-je... c'est  M. Bnoni que je dsirais
parler... il tait d'ailleurs prvenu de ma visite...

--Ah! rpliqua mon interlocuteur d'un ton narquois... ah! il tait
prvenu de votre visite... Est-ce lui aussi qui vous avait pri de
crocheter sa serrure?...

--Je...

--Taisez-vous, gredin... vous tes un cambrioleur... un maladroit
cambrioleur, voil tout...

C'tait la premire fois que l'on m'appelait maladroit et c'tait la
premire fois aussi que je me trouvais face  face avec un de mes
fournisseurs habituels.

On a beau avoir du sang-froid, ces coups imprvus vous coupent bras et
jambes.

--Oui, un maladroit... reprit l'homme brun avec un haussement
d'paules... on prend ses informations, que diable! et l'on ne vient
pas stupidement se jeter dans la gueule du loup...

Ne sachant que rpondre, je rptais machinalement le nom de M.
Bnoni...

--Qu'est-ce que vous me chantez avec votre Bnoni?... est-ce que je le
connais, moi, votre Bnoni?... vous cherchez une dfaite, mais a ne
prend pas... vous savez... Vous tes ici chez le comte Melchior de
Manzana, attach d'ambassade...

--Cependant... fis-je avec un peu plus d'assurance, c'est bien ici le
troisime tage?

--Mais non... idiot... c'est le deuxime... vous n'avez donc pas
remarqu qu'il y a un entresol... Faut-il que vous soyez bouch, tout
de mme... Et vous vous livrez au cambriolage!... c'est probablement
la premire fois que vous oprez?...

--Oui... c'est la premire fois, avouai-je humblement, dans l'espoir
d'attendrir l'homme au revolver...

--Vous n'aurez pas de sitt l'envie de recommencer, pronona-t-il
schement, car je vais incontinent vous remettre entre les mains des
sergents de ville...

--Oh! je vous en supplie... ne faites pas cela... ayez piti de moi...
je ne vous ai, en somme, caus aucun prjudice... et puis, j'ai une
circonstance attnuante... ce n'est pas chez vous que je venais... il
y a erreur.

--Vous tes bon, vous, avec vos erreurs... Ah! vous prenez gament les
choses! Vous vous introduisez chez les gens dans l'intention de mettre
 sac leur appartement et quand vous tombez sur quelqu'un qui ne veut
pas se laisser faire vous vous excusez, en disant: Pardon... il y a
erreur... C'est commode cela... oui, trs commode en vrit, mais je
ne saurais admettre une telle excuse... mon devoir est de vous faire
arrter, car si je vous laissais partir, demain vous recommenceriez
votre joli mtier et feriez peut-tre des victimes...

--Oh! non, je vous le jure, rpondis-je d'un ton larmoyant...

--Ta, ta, ta!... tout a, c'est de la blague... vous cherchez 
m'apitoyer, mais vous n'y russirez pas... D'ailleurs, vous ne dites
pas un mot de vrai... vous prtendez vous tre tromp d'tage, cela
n'est pas exact...

--Je vous jure que j'allais chez M. Bnoni...

--Oui... dites que vous y tes all, et que, n'ayant rien trouv chez
lui, vous avez pens vous rattraper ici... a ne prend pas... allez
raconter cela  d'autres, mais pas  moi...

Je crus devoir jouer le grand jeu.

--Monsieur, coutez-moi, rpliquai-je... je sais qu'il sera bien
difficile de vous convaincre... cependant... si vous voulez m'accorder
quelques minutes d'attention...

--Vous n'allez pas me faire une confrence, je suppose... Ah! non, en
voil assez!... Allons, ouste! descendez avec moi chez le concierge...

--Une seconde, je vous en prie...

--Descendez, vous dis-je...

--Vous ne voulez pas m'couter, vous avez tort!... Tenez, je
m'explique... Je ne sais quelle est votre situation de fortune, mais
si vous consentez  me laisser libre, je vous donne cinq cent mille
francs...

--Vous tes fou...

--Non... c'est srieux... tout ce qu'il y a de plus srieux... Vous
m'avez pris pour un cambrioleur... eh bien! vous vous tes tromp...
je suis riche... riche  millions, entendez-vous.

Mon interlocuteur me regarda d'un air inquiet...

Comme je m'tais rapproch, il crut sans doute que j'allais me jeter
sur lui, car il leva de nouveau son revolver, mais sans me laisser
intimider par ce geste, je repris avec plus de force:

--Oui... riche  millions et si vous voulez me promettre de ne rien
tenter contre moi, je vais vous le prouver  l'instant. Il ne faut pas
se fier aux apparences... Je sais que tout m'accuse, mais quand vous
saurez pourquoi je tenais tant  m'introduire chez M. Bnoni, vous
comprendrez tout... Il y a dans la vie...

--Au but... et vivement...

--J'y arrive, mais d'abord acceptez-vous mes conditions?

--Cela dpend...

--Il faut que je sois fix... car si vous refusez, je n'ai aucune
raison de vous rvler mon secret...

--Cinq cent mille francs, avez-vous dit?

--Oui, cinq cent mille francs...

--Comptant?...

--Presque...

--Oui, je vois, vous cherchez  me monter le coup...

--Je vous jure que je dis la vrit.

L'homme brun me regardait fixement et je voyais bien que l'affaire
l'intressait.

--Ecoutez, lui dis-je... vous tes un gentleman... moi aussi, quoique
toutes les apparences soient contre moi.

--En effet... un gentleman qui a sur lui un trousseau de fausses clefs
et qui crochette les serrures...

--Ce n'tait pas la vtre que je voulais crocheter... bref... puisque
le hasard m'a jet entre vos mains, je suis prt  vous acheter ma
libert... Cinq cent mille francs... acceptez-vous?

--Oui, si vous payez immdiatement.

--Bien, alors nous allons nous entendre...




VI

LE TOUT EST DE S'ENTENDRE


La partie tait engage... On conviendra qu'elle tait dlicate. Mon
interlocuteur avait un revolver... J'tais donc  sa merci. Comment
allais-je me tirer de l? Je ne pouvais compter que sur mon seul
talent de persuasion... Arriverais-je  convaincre l'homme que j'avais
en face de moi et surtout  lui faire accepter la combinaison que
j'allais lui proposer? Je serais oblig de lui montrer mon diamant, et
comme il tait le plus fort, il pouvait chercher  me l'enlever, mais
j'tais rsolu  tout... mme  me faire tuer pour dfendre mon bien.

--Voulez-vous, dis-je, allumer la lampe qui se trouve sur votre bureau?

Mon adversaire tourna le commutateur et une blouissante clart se
rpandit sur la table.

M'approchant alors, je tirai de la poche de mon gilet le petit sac en
peau dans lequel tait enferm mon trsor.

--Voici, dis-je, une fortune de plusieurs millions.

Et je fis scintiller le diamant sous la lampe.

L'homme brun ouvrait des yeux larges comme des soucoupes; il devait se
connatre en pierres prcieuses, je vis cela tout de suite, car il eut
une exclamation de surprise, puis, se tournant vers moi:

--O avez-vous eu cela? demanda-t-il.

--Peu importe, rpondis-je... Ce diamant est-il vrai ou faux?

--Parbleu!... il est vrai, je le vois bien, il est mme...

Et en disant ces mots, il avana la main, mais je retirai vivement la
mienne.

--Jamais, pronona-t-il, vous ne vous dbarrasserez de cet objet-l...

--Vous croyez?

--J'en suis  peu prs sr.

--Ne vous inquitez pas de cela... je sais o le _placer_.

Nous nous regardmes un instant. Mon interlocuteur semblait s'tre
radouci et il avait laiss retomber son bras droit... Je crus qu'il
allait poser son revolver sur la table, mais il le gardait toujours 
la main...

--Vous voyez, dis-je, que je ne vous avais pas tromp... allons,
acceptez-vous ma proposition?

L'homme brun parut rflchir, puis au bout d'un instant:

--Eh bien oui... j'accepte, mais  une condition.

--Laquelle?

--C'est que vous allez immdiatement dposer ce diamant dans mon
coffre-fort...

--Ah!... fis-je, lgrement mu... et aprs?

--Aprs... nous causerons...

--Ne pouvons-nous causer maintenant? Que pouvez-vous craindre?... vous
avez un revolver, moi, je n'en ai pas... Je suis  votre discrtion.

--C'est vrai... eh bien, asseyez-vous sur ce divan, l, en face de moi.

Je pris place sur le divan; mon interlocuteur s'assit dans un fauteuil,
derrire son bureau et plaa son browning  ct de lui. Il avait
tourn la lampe lectrique dans ma direction, de sorte que je me
trouvais en pleine lumire, tandis que lui m'apparaissait vaguement
dans l'ombre... Ses yeux, qui brillaient comme deux escarboucles,
taient continuellement fixs sur les miens, et j'prouvais une
certaine gne, sous l'influence de ce regard magntique, inquitant et
narquois.

--Puisque nous devenons associs, pronona-t-il enfin, il est assez
juste que nous nous prsentions l'un  l'autre... Mon nom, je crois
dj vous l'avoir dit, est Melchior de Manzana... et le vtre?

--Edgar Pipe.

--Vous tes sujet anglais?

--Oui...

--Je m'en tais aperu  votre accent... Moi, je suis Colombien...

Il y eut un silence, puis il reprit:

--Maintenant que les prsentations sont faites, revenons  notre
affaire... Je ne vous demanderai pas comment le superbe diamant que
vous venez de me montrer est tomb entre vos mains... Vous ne l'avez
pas, je suppose, trouv dans la rue... Vous l'avez, c'est le principal,
mais je doute que nous nous en dbarrassions facilement.

--Si... trs facilement...

--Vous croyez?

--J'en suis sr...

--Auriez-vous dj acqureur?

--Oui... et non...

Melchior de Manzana eut un mouvement d'impatience aussitt rprim,
puis aprs avoir un instant tapot du bout des doigts la plaque de
verre qui recouvrait son bureau, il laissa tomber ces mots:

--Cela n'est pas une rponse... expliquez-vous plus clairement, je
vous prie... dites-moi ce que vous avez l'intention de faire de ce
diamant... voil certes un objet assez difficile  caser dans le
commerce... aucun marchand ne vous le prendra.

--Je le sais, aussi mon intention n'est-elle pas de l'offrir  un
marchand.

--Alors?...

--J'ai un ami qui est lapidaire et...

--Oui, je comprends... il fractionnera le diamant... c'est dans les
choses possibles, mais cela diminuera considrablement sa valeur.

--On en retirera toujours trois millions, au minimum.

--Ah! tant que cela, vous croyez?... Moi, j'estime qu'une fois morcel,
il vaudra tout au plus deux millions...

--Ce sera encore une bonne affaire...

--Certes... mais dites-moi donc, je ne vois pas pourquoi nous ne
partagerions pas...

--Il me semble que vous aviez accept cinq cent mille francs...

--Oui... c'est vrai, mais j'ai rflchi... J'estime maintenant que
nous devons partager...

J'tais pris... Que pouvais-je refuser  cet individu qui me tenait
sous la menace de son revolver. Je souscrivis donc  toutes ses
conditions, bien dcid  discuter plus tard, avec lui, quand je
pourrais enfin exprimer librement ma pense. Pour l'instant, j'tais
dans la situation d'un homme qui se noie et qui cherche  se rattraper
 la moindre branche,  la plus prcaire des paves.

--Soit, dis-je, j'accepte... nous ferons deux parts gales, de la
somme que nous retirerons du diamant.

Et j'ajoutai hypocritement:

--D'ailleurs, je serai trs heureux de vous obliger, car j'avoue que
vous m'tes trs sympathique.

Melchior de Manzana me regarda avec mfiance.

--N'exagrez pas, dit-il.

--Je vous assure...

--C'est bien, trancha-t-il... puisque nous sommes d'accord,
remettez-moi l'objet, je vais le serrer dans mon coffre-fort.

--Ah! pardon, fis-je... cela n'tait pas dans nos conventions.

--Possible... mais vous admettrez bien que je m'entoure de quelques
garanties... Vous ne supposez pas que je vais vous laisser filer avec
votre diamant...

--Certes non, mais qui me dit qu'une fois que vous l'aurez enferm
dans votre coffre-fort, vous ne me flanquerez pas  la porte purement
et simplement.

Mon interlocuteur eut un petit haussement d'paules.

--Mon cher Pipe, rpondit-il (il m'appelait son cher Pipe),
permettez-moi de vous dire que vous manquez un peu de perspicacit...
Voyons, il suffit de raisonner, que diable! Vous vous prsentez chez
moi en crochetant ma serrure, je vous reois, le revolver  la main,
nous discutons et finalement je consens  traiter avec vous... Au lieu
de vous livrer  la police, comme c'tait mon droit--je dirai plus,
mon devoir--je fais taire tous mes scrupules d'honnte homme et je
deviens... votre associ... Triste association,  la vrit, car le
capital que vous m'apportez tant de source suspecte, je risque, par
la suite, de devenir complice d'un vol... Je joue gros jeu, moi aussi,
vous en conviendrez...

--Evidemment... videmment, mais vous vous compromettez davantage
encore en conservant le diamant chez vous, dans votre propre
secrtaire... Avez-vous donc l'intention de le vendre vous-mme?

--Non, mon cher Pipe, cela vous regarde... Quand nous aurons trouv un
acqureur, je vous rendrai votre pierre prcieuse et nous irons tous
deux chez cet acqureur. En un mot, nous ne nous quitterons plus un
seul instant... A partir de cette minute, vous devenez mon hte, mon
commensal... vous vous installez ici... Je vous fais dresser un lit
dans cette pice,  ct du coffre-fort et vous pouvez ainsi
surveiller votre gage. Que vous faut-il de plus?

Ce raisonnement tait loin de me convaincre, mais dans la situation o
je me trouvais, je devais tout accepter. Le revolver, un petit
browning bronz, tait toujours sur la table et Manzana le caressait
de temps  autre d'un geste nonchalant.

La grande force, dans la vie, c'est de gagner du temps, car avec le
temps les affaires les plus compliques finissent souvent par
s'arranger d'elles-mmes... Je cdai donc et remis le diamant 
Manzana. Il le regarda de nouveau, s'extasia sur son poids et sa
limpidit, puis, ouvrant son coffre-fort, le plaa soigneusement sur
la tablette du haut, dans une petite caisse  monnaie. Cela fait, il
referma la porte de fer, mit la clef dans la poche de son gilet, puis,
familirement, vint s'asseoir sur le divan,  ct de moi.

Il avait laiss son revolver sur la table et j'aurais pu,  ce moment,
me jeter sur lui, l'tourdir d'un coup de poing et reprendre mon bien,
mais je n'osai point... Manzana tait un individu taill en force, un
gaillard au cou de taureau, aux mains normes et il n'et fait de moi
qu'une bouche... Je songeai aussi  me prcipiter vers le bureau,  y
prendre la petite arme sournoise qui s'y trouvait, mais je compris que
cela serait impossible... Manzana tait assis  ma droite et il lui
suffisait d'tendre la main pour s'emparer du browning. Il valait
mieux user de ruse, attendre une occasion plus favorable... En tout
cas, j'tais bien rsolu  ne plus lcher mon homme d'une semelle.

--Mon cher Pipe, me dit brusquement Manzana, vous tes ma providence.

Et comme je le regardais, ahuri...

--Oui... ma providence!... Voyez comme la vie est drle... j'tais
perdu, ruin, prt  m'enfuir je ne sais o, quand vous avez eu la
bonne ide de crocheter ma porte... Cela vous tonne, hein? A voir cet
intrieur plutt luxueux, on dirait que je roule sur l'or... Hlas!
mon cher Pipe, je suis pauvre comme Job... Rien de ce qui est ici ne
m'appartient... j'ai lou cet appartement tout meubl  une vieille
rentire en ce moment  Nice et qui ne se doute certainement pas
qu'elle ne verra plus la couleur de mon argent... Voyons, causons
srieusement... vous m'avez dit tout  l'heure que vous saviez o
placer notre diamant... expliquez-vous... Est-ce que vous ne vous
illusionnez pas un peu?... Votre ami, le lapidaire, est-il un homme
sr? Avez-vous dj trait quelque affaire avec lui? Ne craignez-vous
point qu'il vous dnonce lorsqu'il aura l'objet entre les mains?

--Non... mon lapidaire est un honnte homme...

--Ah!... et o demeure-t-il?

--A Amsterdam...

Manzana bondit sur le divan comme s'il et touch une pile
lectrique...

--A Amsterdam!...  Amsterdam!... et vous croyez que nous allons aller
 Amsterdam?

--Il le faudra bien...  moins que vous ne connaissiez ici quelqu'un
qui consente  nous acheter le diamant...

--Au fait, vous avez raison... j'tais stupide... eh bien, nous irons
 Amsterdam, voil tout... mais, en ce cas, il faudrait partir le plus
tt possible.

--Je suis  vos ordres... Demain, si vous voulez?...

--Demain, soit... D'ailleurs, cela tombe  merveille, car j'ai
quelques raisons pour ne pas m'terniser  Paris... ainsi, c'est
entendu, nous allons  Amsterdam. L, votre ami le lapidaire
fractionne le diamant, en opre la vente, nous remet l'argent, nous
partageons et tirons chacun de notre ct... Combien croyez-vous que
tout cela demande de temps?

--Un mois au minimum...

--Oui, c'est ce que je pensais... Et vous avez, bien entendu, de quoi
payer notre voyage?

Je regardai Manzana d'un air effar...

--Comment? fit-il, vous hsitez  me faire cette lgre avance... mais
je vous la rembourserai, mon cher, soyez tranquille.

--Alors, vous n'avez pas d'argent?

--Mais puisque je vous ai dit tout  l'heure que j'tais  la cte...

--Eh bien! nous voil propres!...

--Vous n'avez pas d'argent non plus?

--Rien ou presque rien!...

--Le diable vous emporte! Ainsi, c'tait pour vous en procurer que
vous veniez cambrioler mon appartement?

--Pardon! Je ne venais pas prcisment chez vous... je croyais
m'introduire chez M. Bnoni, le locataire du dessus...

--Oui... c'est juste... mais alors, il faut y aller, chez ce M. Bnoni,
et sans tarder encore...

--Trop tard!

--Trop tard!... et pourquoi cela?

--M. Bnoni doit tre rentr maintenant.

--Qu'en savez-vous?

--J'en suis  peu prs sr... Vous pensez bien qu'avant de partir en
expdition, je m'tais renseign...

--Et qui donc vous avait renseign?

--Le domestique...

--Il faudra vous aboucher avec lui, et cela ds demain... Peut-tre
que demain soir vous pourriez tenter le coup de nouveau.

Manzana baissait de plus en plus dans mon estime. Cet homme, qui avait
paru s'indigner que je crochetasse sa serrure, me pressait maintenant
d'aller cambrioler ses voisins. C'tait dcidment un bien triste
individu. Et dire que les circonstances m'avaient associ  une
pareille fripouille!

Comme je ne rpondais pas, il s'emporta:

--Eh bien... quand vous me regarderez avec un air hbt... Voyez-vous
une autre solution?

--Pour le moment... non.

--Peut-tre bien que demain vous aurez une inspiration... la nuit
porte conseil... Allons, il est tard... c'est le moment de se mettre
au lit... Je vous cderais bien ma chambre, mais mfiant comme vous
l'tes, vous verriez encore l quelque pige... Il est plus simple que
nous couchions ici tous deux... prs du coffre-fort... Venez avec moi,
nous allons chercher un matelas et des couvertures.

Manzana ouvrit une porte et me poussa devant lui. Nous traversmes un
salon confortablement meubl, une salle  manger gothique, puis nous
arrivmes dans la chambre, o rgnait un affreux dsordre... Le lit
tait dfait; des habits, du linge, des chaussures tranaient  et l,
ple-mle.

--Prenez le matelas, me dit-il, moi je me charge des couvertures.

Quelques instants aprs, mon associ et moi tions installs dans le
bureau, lui sur le divan, moi sur le matelas. Nous avions laiss
l'lectricit allume et, de temps  autre, nos regards se
rencontraient. Manzana finit par s'endormir. Je me soulevai doucement
et le regardai. Il tait couch sur le dos, la tte lgrement
renverse... Son bras droit pendait le long du divan et sa main qui
rasait presque le parquet tenait toujours le maudit browning!

J'eus un moment l'ide de me prcipiter sur cette main, de m'emparer
du revolver. Au premier mouvement que je fis, Manzana se rveilla.
Comme tous les gens qui n'ont pas la conscience tranquille, il ne
dormait que d'un oeil. Dcidment, il n'y avait rien  tenter. J'tais
le prisonnier de cet homme!

Avais-je t assez stupide aussi! J'aurais d remarquer qu'il y avait
un entresol dans la maison... Si j'avais t moins tourdi, j'aurais,
 cette heure, repos tranquillement chez moi, la sacoche bien garnie,
grce au pre Bnoni, et prt, ds le lendemain,  m'embarquer pour la
Hollande.

Au lieu de cela, j'tais maintenant l'associ d'un affreux rasta,
capable de tout, et Dieu seul savait ce que me rservait l'avenir!
Manzana pouvait me jouer le tour, c'est--dire s'enfuir avec mon
diamant; il tait bien capable aussi de me supprimer pour demeurer
seul propritaire du Rgent...

Ainsi, j'avais risqu le plus audacieux des cambriolages pour enrichir
un individu cynique et malappris qui, malgr la particule accole 
son nom, n'avait rien d'un gentleman!

Ah! Edith! Edith! dans quelle situation m'aviez-vous mis, ingrate et
stupide crature!




VII

OU J'APPRENDS A MIEUX CONNAITRE MON ASSOCI


Le lecteur s'imaginera sans peine ce que fut la nuit que je passai,
boulevard de Courcelles, en compagnie de Melchior de Manzana. Je ne
fermai pas l'oeil une minute et je crois que mon associ dormit trs
mal, lui aussi.

Quand le jour parut, je m'assis sur mon matelas et regardai mon
compagnon. Il tait veill.

--Eh bien, mon cher Pipe, me dit-il, avez-vous rflchi?

--A quoi? demandai-je.

--Mais  notre affaire, parbleu!

--Notre affaire!... elle n'est gure plus avance qu'hier.

--Certes, mais aujourd'hui, demain au plus tard, j'espre que nous
serons tirs d'embarras. Nous allons sortir... vous tcherez de vous
aboucher de nouveau avec le domestique de M. Bnoni, de le faire
parler et de savoir si son patron s'absente ce soir...

--Je vous avouerai que je ne me sens plus aucun got pour le
cambriolage... La petite aventure de cette nuit m'a tout  fait
refroidi...

--Bah! il ne faut plus songer  cela... du nerf, que diable!...

--Vous en parlez  votre aise... Et si je me fais pincer?... vous vous
en moquez, n'est-ce pas? vous aurez toujours le diamant, tandis que
moi...

--Mais non... mais non... vous ne vous ferez pas pincer... Le tout est
de bien prendre vos informations avant de risquer le coup...

Il y eut un silence. Manzana s'tait lev, moi aussi, et nous
demeurions face  face, indcis et maussades.

--Ecoutez, dis-je enfin, nous sommes associs, n'est-ce pas?

--Mais certainement.

--Or, deux associs, dans quelque affaire que ce soit, doivent courir
les mmes risques... Il ne serait pas juste que l'un assumt toutes
les responsabilits, tandis que l'autre se contenterait tout bonnement
de recueillir les bnfices...

--Je suis de cet avis, mon cher Pipe...

--J'en tais persuad, mon cher Manzana. Donc, puisque nous sommes
bien d'accord, rglons un peu notre petite expdition de ce soir...

--La vtre, voulez-vous dire.

--Pardon, mon cher ami, la ntre...

--Alors, vous croyez que je vais vous accompagner chez M. Bnoni?

--Et pourquoi pas?

--Cela n'a pas t convenu...

--Voil que vous me lchez dj...

--Non, mais...

--Mais quoi?

--Je ne suis pas un cambrioleur, moi.

--Cependant, vous n'hsitez pas  partager le produit d'un vol... vous
tes, par consquent, mon complice et si, par malheur, je suis pris,
tant pis pour vous... On vous arrte, on saisit le diamant et nous
allons tous deux moisir en prison...

Manzana tait troubl. Il avana la main vers le revolver qu'il avait,
l'instant d'avant, replac sur son bureau, mais il la retira vivement,
un peu honteux de ce geste qui prouvait trop la faiblesse de son
argumentation.

--Vous serez bien avanc, lui dis-je, quand vous m'aurez tu... Un
coup de feu, cela fait du bruit... on viendra... vous serez pris et
vous savez... ces petites plaisanteries-l cotent cher... les travaux
forcs  perptuit... pour le moins...

Mon interlocuteur me regarda fixement... Il eut sans doute conscience
de l'infamie de sa conduite, car il me tendit la main, en disant:

--Soit, je vous accompagnerai, mais  une condition...

--Laquelle?

--C'est que vous passerez le premier...

--Si vous voulez... mais, vous savez, dans ce genre d'expdition, le
premier n'est gure moins expos que le second... Enfin, puisque vous
y tenez... mais il est vraiment fcheux que nous soyons obligs d'en
arriver l... Voyons, vous n'avez pas dans vos relations un ami qui
pourrait vous prter deux mille francs?...

Manzana eut un petit rire strident.

--Si j'avais eu, rpondit-il, un ami qui pt me prter deux mille
francs, je ne serais pas ici en ce moment... j'aurais depuis longtemps
regagn la Colombie, o j'ai des intrts... Cela m'et, il est vrai,
priv du plaisir de faire votre connaissance...

Je ne relevai pas cette dernire phrase, que je trouvai du plus
mauvais got... Ce Manzana tait un rustre, j'avais vu cela du premier
coup, et j'prouvais un vif dpit,  la pense que j'allais tre
oblig de vivre avec lui, plusieurs semaines peut-tre... Il est vrai
que je comptais un peu sur le hasard pour me dbarrasser de cet
associ gnant... mais le hasard m'tait si contraire, depuis quelques
jours!

Lorsque nous emes, tant bien que mal, rpar le dsordre de notre
toilette, que nous nous fmes dbarbouills, peigns et brosss,
Manzana me dit, en me posant familirement sa grosse main sur l'paule:

--Mon cher Pipe, nous allons descendre... Vous avez bien quelque
argent sur vous?...

Je sortis mon porte-monnaie.

--Voici, dis-je, toute ma fortune...

Et j'talai sur la table ce qui me restait...

D'un rapide coup d'oeil, mon compagnon valua la somme:

--Trente-deux francs cinquante, dit-il... c'est maigre... Enfin, avec
cela, nous irons toujours jusqu' demain...

Il prit son revolver, le glissa dans la poche de son pardessus,
s'assura que le coffre-fort tait bien ferm, puis me poussa vers la
porte en disant:

--Allons manger un morceau, je meurs de faim...

Comme nous descendions, un homme montait les marches quatre  quatre,
avec une petite bouteille dans chaque main.

C'tait cet idiot d'Alcide.

En m'apercevant, il demeura bouche be.

--Comment! c'est vous, bgaya-t-il.

--Vous voyez...

--Vous m'avez salement lch, hier soir...

--Excusez-moi, mon bon Alcide, mais je me suis senti subitement
indispos...

--La grippe, sans doute?... Tout le monde a la grippe. Figurez-vous
que le patron est rentr cette nuit avec une fivre de cheval... Le
mdecin dit que c'est grave... et si le vieux s'en tire, il sera sans
doute oblig de garder le lit pendant un bon mois... Mais,  propos,
c'est moi que vous alliez voir?

--Non... j'tais venu rendre visite  un ami qui habite cette maison...

Et de la main je dsignai Manzana qui se tenait adoss  la rampe.

--Ah! trs bien... je croyais... Je vous quitte, car je suis press...
le vieux attend aprs ses mdicaments... Fichues, les sances de
cinma!...

Quand Alcide eut disparu, je me rapprochai de mon compagnon et nous
continumes de descendre.

Une fois dans la rue, il demanda:

--Quel est ce grand escogriffe?... le domestique de M. Bnoni, sans
doute?

--Oui... et vous avez entendu ce qu'il a dit? Son patron est couch...
Donc, rien  faire... notre expdition est manque?

Manzana hocha lentement la tte.

--Il faudra trouver autre chose, dit-il au bout d'un instant.

Nous tions arrivs devant un caf blanc qui fait l'angle de la place
des Ternes et du faubourg Saint-Honor...

--Entrons ici, dis-je.

Je commandai deux mokas avec des petits pains. Manzana, qui me parut
affam, mangeait et buvait en silence. Un pli barrait son front jaune
et il avait, par instants, de petits mouvements d'impatience. On
voyait qu'il rflchissait...

Tout  coup, il se frappa le front.

--J'ai trouv, dit-il.

Et se penchant vers moi, il m'exposa le projet qui venait de germer
dans sa cervelle de bandit.

--Mon cher Pipe, me confia-t-il, je crois que nous sommes sauvs...

--Ah!

--Oui, mais l'affaire est assez dlicate.

--Un cambriolage?

--Non...

--Au fond, j'aime mieux a.

--Et moi aussi... mais voil... nous allons nous heurter  bien des
difficults.

--Expliquez-vous toujours.

--Eh bien, je songe  vendre les meubles de mon appartement...

--Mais ces meubles ne vous appartiennent pas?

--Cela n'a aucune importance... le principal, c'est que je trouve un
acqureur...

--Bah! des acqureurs, vous en trouverez tant que vous voudrez, mais
vous oubliez qu'il y a un concierge dans la maison.

--Nous loignerons le concierge sous un prtexte quelconque.

--Mais avant de vous rgler le montant de la vente que vous lui aurez
consentie, l'acheteur prendra des renseignements... il voudra savoir
si les meubles vous appartiennent rellement... Non... croyez-moi, si
c'est tout ce que vous avez trouv...

--Voyez-vous une autre combinaison?

--Pour le moment, non... mais peut-tre qu'en rflchissant...

--Ne pourrait-on faire scier le diamant par un ouvrier lapidaire  qui
on promettrait une forte rcompense? Est-il ncessaire d'aller en
Hollande?

--Oui... car en Hollande, je vous l'ai dj dit, j'ai un _ami_ sur
lequel je puis compter... Il ne me dnoncera pas, celui-l.

--Oui, je vois... vous vous entendrez avec lui... et je serai roul.

--Alors, rendez-moi mon diamant.

--Quant  a, non, par exemple... je l'ai, je le garde...

--Pas pour vous seul, je suppose?

--Bien sr... bien sr... Ah! tenez, mon cher Pipe, excusez-moi, je
perds la tte. Voyons... raisonnons... vous tes sr que nous ne
pouvons pas nous dbarrasser de notre pierre, en la vendant, mme au
rabais,  quelque courtier marron?

--Impossible.

--Cependant, il y a des gens qui se prtent  ce genre d'affaires?

--Oui, mais un courtier marron, comme vous dites, ne dispose pas de
deux ou trois millions...

--Par son intermdiaire, il serait peut-tre possible de trouver un
ouvrier qui consentirait  fractionner notre diamant.

--Non... car cet ouvrier nous dnoncerait aussitt. Il y a des pierres
prcieuses qui sont connues, catalogues, tiquetes, et la ntre est
de celles-l.

--Elle appartenait  une collection?

--Oui...

--Au baron de Rothschild, peut-tre?

--Non... au muse du Louvre...

--Ah! diable! mais alors, c'est un Diamant de la Couronne... le Rgent,
peut-tre?

--Vous l'avez dit.

--Oui... oui... je comprends... fallait-il que je fusse bte!...
j'aurais d me douter que c'tait le Rgent... Je l'ai vu plus de dix
fois, l-bas, dans sa vitrine et en le contemplant, je me suis dit
souvent: Si j'avais ce diamant-l dans ma poche!

--Eh bien, vous l'avez aujourd'hui, non pas dans votre poche, mais
dans votre coffre-fort et vous n'tes pas plus riche pour cela...

--C'est vrai... je n'aurais jamais suppos qu'avec une fortune
pareille dans son gousset, on pt mourir de faim.

--Nous ne mourrons pas de faim, je l'espre, mais nous ne tenons pas
encore nos millions... Je vous l'ai dit et je vous le rpte, ce n'est
qu' Amsterdam que nous pourrons couler ce bibelot gnant...
Faites-moi confiance, c'est tout ce que je vous demande... Si vous
voulez agir  votre guise, mener vous-mme cette affaire, vous ferez
tout manquer. Que demandez-vous? de l'argent... vous en aurez,
soyez-en sr, mais suivez mes conseils. Qu'avez-vous  craindre? que
je vous dnonce? Le puis-je sans me dnoncer moi-mme?

Ce raisonnement parut convaincre Manzana. Il me tendit une main molle
que je serrai sans effusion, et nous sortmes du caf.

Dans la rue, il me prit le bras et nous nous acheminmes vers l'Etoile.

Tout en marchant, nous continuions, bien entendu,  chafauder
combinaisons sur combinaisons, sans parvenir  en trouver une qui
valt la peine d'tre retenue. Nous venions de nous engager dans
l'avenue des Champs-Elyses, quand une femme coiffe d'un chapeau
tapageur et vtue d'un long manteau de loutre, s'arrta brusquement
devant nous, dvisagea un instant mon compagnon et s'cria, furieuse:

--Ah! voleur! ah! bandit!... je vous retrouve enfin!...

Et, des yeux, elle cherchait un agent.

Manzana, en proie  une terreur folle, demeura un instant clou sur
place, incapable de faire un mouvement, mais il se ressaisit vite et,
m'empoignant par la manche de mon pardessus, m'entrana dans une
course folle, pendant que la femme hurlait comme une possde:

--Arrtez-le... arrtez-le!... c'est oune voleur!... oune assassin!...

Par bonheur, l'endroit o s'tait droule cette courte scne tait 
peu prs dsert, et il ne se trouva point, parmi les rares promeneurs
qui montaient ou descendaient l'avenue, un courageux citoyen pour se
lancer  notre poursuite... Seul, un petit tlgraphiste nous donna un
instant la chasse, mais comme nous traversions au galop l'avenue
Friedland, un tramway qui s'tait arrt brusquement lui barra le
chemin... Il nous perdit un instant de vue et, quand il eut contourn
l'obstacle, nous nous tions dj engags dans la rue Balzac.

Manzana tremblait comme une feuille; de grosses gouttes de sueur
roulaient sur sa face brune. Ds qu'il se vit hors de danger, il
souffla bruyamment, passa son mouchoir sur son front et me dit d'une
voix sche:

--Mon cher Pipe, nous ne pouvons demeurer un jour de plus  Paris...
La femme que vous venez de voir va me dnoncer  la police... et...

Il n'acheva pas... Les mots s'tranglaient dans sa gorge.

--Ne vous alarmez pas ainsi, rpondis-je... Paris est vaste... avant
que l'on vous retrouve.

--Oh!... cette maudite femme est trs puissante... elle a de hautes
relations... dans une heure, peut-tre avant, j'aurai les agents de la
Sret  mes trousses... Je me doutais qu'elle tait  Paris... Il
faut fuir... fuir le plus vite possible!... Allons n'importe o...
gagnons l'Angleterre; de l, nous verrons  passer en Hollande... mais
ne perdons pas une minute... rentrons chez moi, nous allons prendre
une dcision.

Cette petite aventure m'avait certainement moins mu que Manzana. Je
dirai mme qu'elle n'tait point pour me dplaire, car elle rabattait
singulirement le caquet de mon compagnon et mettait sur sa vie une
ombre plutt fcheuse.

Je m'tais bien dout, ds le premier instant, qu'il devait avoir un
pass des plus louches... mais je ne supposais pas qu'il pt tre un
assassin. Dcidment, il devenait par trop compromettant et il tait
temps de le semer, comme on dit vulgairement. A Paris, cela m'tait
difficile, mais l-bas,  Londres, je pensais y arriver assez vite.

Il importait, pour le moment, de ne pas veiller ses soupons, d'avoir
l'air d'accepter, comme une chose toute naturelle, une situation que
le hasard semblait avoir complique  dessein. Ah! si j'avais eu mon
diamant en poche, comme j'eusse laiss arrter avec plaisir ce
compagnon antipathique, car, je dois le dire, Manzana tait
terriblement antipathique. Il avait un masque ingrat, des allures de
portefaix, une vilaine voix cuivre qui vous corchait les oreilles et
une certaine faon de rouler les _r_ qui m'horripilait.

Pour moi, qui ai l'usage du monde et qu'une certaine dlicatesse
native pousse  rechercher les gens bien levs, la compagnie de
Manzana tait un vritable supplice.

Il y a des canailles qui ont un certain vernis et avec lesquelles un
gentleman peut parfois, sinon s'entendre, du moins vivre en bonne
intelligence, mais il y en a d'autres (et mon compagnon tait de
celles-l) qui n'inspirent que mpris et dgot.

Plaquer ce goujat, tel tait mon dessein, mais pour cela, il fallait
que je rentrasse en possession de mon diamant et ce n'tait pas chose
facile, car, je crois dj l'avoir dit, mon horrible associ avait sur
moi l'avantage de la force.

Je ne pouvais lui opposer que la ruse, et c'est  quoi je m'employai.

Ds que nous fmes rentrs boulevard de Courcelles, que nous nous
fmes enferms dans l'appartement que je partageais provisoirement
avec Manzana, ce dernier qui tait encore tout boulevers par la
petite scne de l'avenue des Champs-Elyses, m'exposa sa dtresse, en
ayant soin, bien entendu, de se donner le beau rle dans le drame
obscur que je croyais deviner.

Il me confia que la femme que nous avions rencontre et qui l'avait si
odieusement interpell avait t sa matresse, qu'il l'avait quitte
brusquement et qu'aujourd'hui elle cherchait  se venger de lui, en
inventant, comme toutes les matresses trompes, un tas de calomnies
sur son compte. Il n'avait heureusement rien  craindre, affirmait-il,
car si on l'arrtait, il n'aurait pas de peine  faire tomber une 
une les accusations que porterait contre lui son ennemie, mais il
prfrait viter une confrontation dsagrable dont parleraient sans
doute les journaux et qui jetterait sur son nom un discrdit fcheux,
l-bas, en Colombie o ses proches occupaient tous de hautes
situations.

Je feignis de m'apitoyer sur son sort et de prendre pour argent
comptant toutes les stupidits qu'il me dbitait, mais avec une
adresse machiavlique, je m'ingniai  l'effrayer, distillant, goutte
 goutte mes petits effets de terreur, lui rappelant certaines
histoires d'innocents que l'on avait guillotins, lui vantant
l'adresse et le flair des policiers franais, exagrant  plaisir les
captures sensationnelles de malfaiteurs imaginaires.

J'arrivai de la sorte  le dprimer,  l'abrutir, et cet homme, qui
tait mon matre quelques heures auparavant, ne tarda pas  devenir
presque mon esclave. Profitant de l'ascendant que j'exerais
maintenant sur lui, je rglai seul nos prparatifs de dpart. J'avais
eu un moment l'ide de vendre les meubles qui garnissaient mon
logement de Montmartre, mais je rflchis que cela me serait
impossible, car j'tais en meubl, moi aussi, et mon concierge,
cerbre impitoyable, surveillait la maison avec un zle exagr. En
toute autre circonstance, je n'aurais pas hsit  tenter quelque bon
petit cambriolage qui m'et assur la tranquillit pour un mois ou
deux, mais aujourd'hui, j'tais craintif.

Oui, le croirait-on? Moi, Edgar Pipe, dont les exploits taient
clbres, quoique anonymes, je n'osais plus aujourd'hui tenter quoi
que ce ft, et cela,  cause de ce bandit de Manzana qui tait, par la
force, devenu le dpositaire du Rgent.

Et pourtant, il fallait fuir, quitter Paris le plus vite possible, car
je prvoyais bien que mon associ allait se faire pincer... Si on
l'arrtait, j'tais perdu. On perquisitionnerait chez lui, on
trouverait le diamant et je verrais pour toujours s'crouler mes rves
d'avenir.

Manzana s'tait tendu sur son divan. Il semblait rflchir, mais en
ralit, il ne pensait  rien, car il tait littralement abruti. La
rencontre qu'il avait faite l'avait plong dans une prostration
profonde...

--Voyons, lui dis-je, il faudrait prendre une dcision.

--Evidemment, rpondit-il... Je cherche... mais je ne trouve rien...

--Ecoutez, je crois avoir rsolu le problme...

--Pas possible!

--Oh! ce n'est pas fameux, je vous prviens, mais enfin, faute de
grives...

--Oui... oui... exposez votre ide.




VIII

OU JE REPRENDS ENFIN L'AVANTAGE


Je rapprochai du divan la chaise sur laquelle j'tais assis 
califourchon, et dis  Manzana qui s'tait soulev sur son coude et me
regardait anxieux:

--Pour entreprendre le voyage en Hollande dont je vous ai parl, il
nous fallait environ deux mille francs, mais puisque nous avons dcid
de passer en Angleterre, nous pouvons nous contenter d'une somme plus
modeste... Nous verrons l-bas,  nous arranger... J'ai d'ailleurs
quelques amis  Londres, et ils ne demanderont certes pas mieux que de
m'obliger... Pour le moment, il nous faudrait au minimum trois cents
francs...

--Vous croyez?

--Oui...

--Mais au point o nous en sommes, mon cher Pipe, trois cents francs
sont aussi difficiles  trouver que deux mille...

--Ce n'est pas mon avis...

--Vous verriez donc une combinaison?

--Oui...

--Mon cher Pipe, vous tes vraiment un homme de ressource...

--Trve de compliments, vous n'en pensez pas un mot...

--Je vous assure...

--Allons droit au but... Tout  l'heure, vous parliez de vendre les
meubles de cet appartement, mais je vous ai fait comprendre que cela
tait impossible... Cependant, si vous ne pouvez faire argent des gros
meubles, vous pouvez assez facilement vendre cette pendule, ces
candlabres, cette statuette et les diffrents bibelots qui garnissent
le salon. Si l'on ne peut emporter une commode ou un buffet, il est
facile de sortir d'ici, en les dissimulant sous son pardessus, des
objets moins encombrants... Le concierge n'y verra que du bleu.

--Oui... oui... en somme, vous en revenez  ma premire ide.

--Pas prcisment, puisque la vtre tait impraticable... Allons, ne
perdons pas un instant, enveloppons tout de suite ce que nous voulons
vendre...

--C'est cela... cependant, tes-vous sr de trouver un acqureur?

--Oui...

--Mais il exigera peut-tre des renseignements... il ne consentira 
payer qu' domicile.

--Ne vous inquitez pas de cela... j'ai tout prvu...

Manzana ne me demanda pas d'explications.

Il tait d'ailleurs dans un tel tat d'avachissement que je faisais de
lui tout ce que je voulais. Il tressaillait au moindre bruit, allait 
chaque instant soulever le rideau de la fentre pour regarder dans la
rue et s'il apercevait quelqu'un immobile, sur le trottoir d'en face,
il s'imaginait aussitt que la maison tait surveille, que des agents
de la Sret l'piaient et qu'il allait tre arrt.

Au lieu de le rassurer, je prenais un malin plaisir  tout exagrer,
tactique assez habile, qui mettait mon ennemi  mon entire discrtion.

Je feignais d'tre aussi inquiet que lui et lui rappelais
continuellement, par quelque allusion nave, la dame au manteau de
loutre qui l'avait si vertement apostroph en pleine rue.

C'est dans les circonstances critiques que l'on peut vraiment juger un
homme. Manzana, que j'avais pris tout d'abord pour un fieff coquin 
qui on n'en remontrait pas, n'tait au fond qu'un tre pusillanime,
manquant totalement de sang-froid, en prsence du danger. C'tait une
brute capable d'un crime, un impulsif, un de ces malfaiteurs vulgaires
qui crnent, le revolver  la main, mais qui sont incapables de ragir
lorsqu'il s'agit de dpister la justice.

Je me promettais bien d'exploiter  mon profit le manque d'nergie de
mon associ, mais, pour le moment, il n'y avait qu' attendre.

Pendant que nous emballions dans de vieux journaux les objets que nous
avions rsolu de vendre, un coup de sonnette retentit  la porte
d'entre...

--a y est!... murmura Manzana qui tait devenu blme.

Et il restait l, plant devant moi, incapable d'une rsolution
quelconque.

--Remettez-vous, lui dis-je, je vais ouvrir... Cachez-vous!... tenez,
dans ce placard... non... il est trop en vue!... Passez plutt dans
votre chambre, et enfermez-vous  clef... Je vais parlementer avec le
visiteur... fiez-vous  moi, je ferai tout pour vous sauver...

Il y eut un nouveau coup de sonnette plus violent que le premier...

--Vite!... vite... dis-je  Manzana... disparaissez...

Il s'enfuit dans le salon, atteignit la porte de la chambre et
s'enferma  double tour.

Alors, trs calme, j'allai ouvrir et me trouvai en prsence d'un
facteur.

--M. Manzana?

--C'est moi.

--Voici une lettre recommande, monsieur... Voulez-vous signer?

Je fis entrer le facteur et apposai sur le livre qu'il me tendait un
paraphe quelconque.

Cela fait, je lui remis vingt sous de pourboire et l'homme sortit, se
confondant en remerciements. J'appelai Manzana, mais il ne rpondit
point. J'allai  la porte de sa chambre et fus oblig de parlementer
avec lui pendant prs de cinq minutes, avant qu'il se dcidt  ouvrir.

Enfin, il se laissa convaincre et sortit, ple comme un linge.

--Ce n'tait que le facteur, lui dis-je.

Mais comme il se mfiait encore, je lui tendis le pli que je tenais 
la main.

Nous revnmes dans le bureau, il jeta un rapide coup d'oeil autour de
lui, puis enfin tranquillis, se dcida  ouvrir la lettre.

--C'est la propritaire qui m'crit, dit-il... Elle m'annonce qu'elle
revient de Nice le 5 janvier, et me rappelle qu' cette date j'aurai
mille francs  lui verser...

--Cela ne nous intresse pas... continuons notre travail... Voyons...
voici une statuette qui vaut environ cent francs!... cette coupe qui
est en argent en vaut bien autant... quant  ce vase bleu qui est l,
sous vitrine, et  ce drageoir maill, nous nous en dferons
facilement.

Nous fmes des paquets que nous plames sur la table du salon...

Aux candlabres, nous ajoutmes un sucrier en argent, une pendulette,
une cafetire en vermeil, deux ou trois bibelots qui me parurent avoir
quelque prix, puis nous nous concertmes.

--Je crois, dis-je  Manzana, qu'il est inutile d'attendre la nuit...
nous pouvons partir maintenant...

--Oui... en effet... mais ne pourriez-vous pas vous charger seul de la
vente de ces objets?

--Et vous?

--Moi, je resterais ici.

--Vous en avez de bonnes, vous... C'est cela, je vais vous laisser
seul et, quand je serai parti, vous filerez avec mon diamant... Non,
mon cher, je ne puis accepter cet arrangement-l... vous viendrez avec
moi ou il n'y a rien de fait.

--Mais vous savez que l'on est  ma recherche... si on m'arrte, vous
reviendrez dans cet appartement, forcerez mon coffre-fort et
reprendrez le Rgent.

--Avec des suppositions pareilles, nous irions loin... Etes-vous, oui
ou non, dispos  passer en Angleterre?

--Certes...

--Eh bien, occupons-nous de trouver de l'argent...

Manzana ne rpliqua point. Il avait compris que le mieux tait de bien
s'entendre avec moi.

J'ai toujours t persuad que cet homme avait eu  plusieurs reprises
l'ide de me tuer, mais qu'il avait manqu de culot au moment de
mettre son projet  excution.

Pour l'instant, je lui tais utile. Il se croyait  tort ou  raison
traqu par la police et il se raccrochait  moi, comme un noy  une
branche, quitte  me jouer quelque vilain tour lorsqu'il n'aurait plus
rien  craindre.

Ds que nous aurions gagn l'Angleterre, c'est moi qui aurais en main
le beau jeu.

Nous nous apprtions  sortir, aprs avoir bourr nos poches des
bibelots sur lesquels nous avions fix notre choix, lorsqu'une ide me
vint  l'esprit.

--Nous allons, dis-je  Manzana, quitter cet appartement une partie de
la journe, car il ne faut pas se dissimuler que nous serons obligs
de faire plus d'une dmarche avant de placer nos objets d'art... Si,
pendant notre absence, la police s'avisait d'oprer ici une descente,
et de perquisitionner... La chose ne se produira pas, je l'espre,
mais enfin, il faut tout prvoir...

--Vous avez raison, grogna mon associ... il faut que je prenne le
diamant.

--Ce sera plus prudent, je vous assure... Voyez un peu la tte que
nous ferions si, en rentrant, nous trouvions l'appartement boulevers,
le coffre-fort ouvert et...

--Inutile d'insister, trancha mon compagnon... avec un mauvais
sourire...

Il tira de sa poche la clef du coffre-fort, mais avant d'ouvrir, il
hsita un instant.

--Eh bien, qu'attendez-vous?

Sans rpondre, il prit son revolver et le posa sur une chaise,  ct
de lui.

Tout en faisant jouer la combinaison, il m'observait du coin de l'oeil,
mais je ne bronchai pas.

Il y eut un petit dclic bientt suivi d'un autre, et la porte de fer
s'entre-billa. Alors, Manzana prenant le diamant, l'enfouit, aprs me
l'avoir montr, dans la poche de son gilet.

--Voyez o je le mets, dit-il.

--Votre poche n'est pas perce, au moins?

--Non... ne craignez rien... j'ai un gilet neuf.

Et ce disant, il glissa rapidement le revolver dans le gousset de
droite de son overcoat.

Nous sortmes. Une fois dans la rue, je passai mon bras sous celui de
mon associ. Il se laissa faire sans paratre s'tonner de cette
familiarit dont il devinait la raison.

--On nous prendrait pour une paire d'amis, fit-il, avec un petit
ricanement...

--Il ne tient qu' vous que nous le devenions, rpondis-je
hypocritement.

Manzana eut un hochement de tte et se mit  siffloter entre ses dents.

J'attendais, je l'avoue, une autre rponse que celle-l, aussi, je
n'insistai pas.

J'avais cru que Manzana tait devenu plus confiant, mais non, c'tait
toujours la sombre brute que j'avais devine, au dbut de nos
relations.

Ah! comme j'aurais plaisir  duper un pareil malotru et comme j'allais
m'y employer avec ardeur!

Il continuait de siffloter tout en marchant et comme cela
m'horripilait, je lui dis brusquement:

--Avez-vous remarqu cet homme qui est derrire nous? Ne vous
retournez pas, nous allons nous arrter  une boutique et le laisser
passer... Si c'est nous qu'il suit, nous verrons bien...

Manzana tait devenu verdtre...

--Vous croyez?... balbutia-t-il.

Sans rpondre, je l'entranai vers un magasin de modes devant la glace
duquel nous demeurmes immobiles, comme hypnotiss par les chapeaux
extravagants qui s'talaient en montre. Les petites modistes amuses
par nos mines tranges nous faisaient des grimaces et riaient comme
des folles...

--Est-il pass? demanda Manzana qui,  ce moment, se souciait fort peu
des gracieuses midinettes...

--Oui, dis-je... Il s'en va l-bas... attendons encore... Ah! le voil
qui tourne le coin d'une rue... on ne le voit plus... nous pouvons
nous remettre en route.

Manzana n'tait qu' demi rassur. Il ne voulut point continuer tout
droit et m'obligea  faire un tas de dtours...

--Vous savez, lui dis-je enfin, que vous m'entranez vers les
fortifications, et ce n'est pas l que nous trouverons des marchands
d'objets d'art...

--C'est vrai... mais il fallait me le dire plus tt... Vous tes l,
coll contre moi... c'est plutt vous qui me dirigez.

--Ah! elle est bonne, celle-l... vraiment, mon cher, vous devenez
insupportable...

--C'est possible... mais je voudrais bien vous voir  ma place...

--Je prfre en effet tre  la mienne, rpliquai-je avec aigreur.

--Oh! votre situation et la mienne se valent. Vous allez peut-tre me
dire que vous tes un honnte homme?

--Certes, je n'ai pas cette prtention... Je suis un voleur, un
vulgaire voleur, et vous le savez mieux que personne puisque vous avez
dans votre poche le produit de mon travail... Mais si, par hasard,
la police mettait la main sur moi, que pourrait-il m'arriver? Je
perdrais mon diamant... voil tout...

--Et vous attraperiez au moins dix ans de prison...

--Non... vous exagrez... cinq, tout au plus... Encore faudrait-il
prouver que c'est moi qui ai vol le diamant... Comme on le trouverait
sur vous et non sur moi, je vous laisserais, soyez-en sr, toute la
responsabilit de cette affaire... Vous seriez donc accus de vol...
et cela viendrait s'ajouter aux autres... peccadilles que l'on peut
avoir  vous reprocher.

--Mon cher Pipe, grina mon associ, vous tes une petite canaille...

--Ah! vous croyez?

Manzana haussa les paules et se contenta de murmurer:

--Quand notre affaire sera termine, je vous assure que je ne tarderai
pas  vous lcher.

--Et moi donc!... malheureusement, je crains que nous ne soyons encore
obligs de vivre assez longtemps ensemble... Mais trve de sots
compliments, voici un marchand d'antiquits  qui nous pourrions, je
crois, offrir quelques-uns de nos objets... La boutique est
d'apparence modeste, l'homme que j'aperois dans l'intrieur m'a l'air
d'un brave type... entrons...

--Non... non... rpondit Manzana... pas ici...

--Et pourquoi?

--Je vous le dirai plus tard...

--Si nous continuons, nous allons nous promener toute la journe avec
nos paquets... Il est dj midi et demi et je commence  avoir faim...

--Nous ne tarderons pas  trouver un autre marchand.

--Soit... vous ne direz pas que je ne suis point conciliant.

                   *       *       *       *       *

Vingt minutes plus tard, nous entrions dans une boutique de
bric--brac situe en bordure d'un terrain vague. Le gros homme qui
nous reut nous dcocha, ds l'entre, un petit coup d'oeil malicieux.

--Ah! ah! dit-il, ces messieurs ont sans doute quelque chose de bien 
me proposer... mais ces messieurs tombent mal, car l'argent est rare
en ce moment... on ne vend rien, mais l, rien du tout... Aprs tout,
il est possible que je me trompe, ces messieurs veulent peut-tre
m'acheter quelque meuble... j'ai justement un joli trumeau Louis XVI
que je leur cderai presque pour rien...

--Non, trancha Manzana, nous venons vous offrir quelques objets de
prix...

--Oh! alors, si ce sont des objets de prix... allez voir ailleurs, je
ne suis pas assez riche pour vous payer... Les affaires vont si
mal!... Tenez, vous me croirez si vous voulez, mais je n'ai pas fait
un sou, depuis deux jours... c'est  fermer sa porte... oui, l,
positivement... Cependant... montrez toujours... je pourrai sans doute,
 dfaut d'argent, vous donner un petit conseil...

Nous avions, mon compagnon et moi, dball nos bibelots que le rus
marchand examinait attentivement, au fur et  mesure que nous les lui
passions.

--Messieurs, nous dit-il enfin, tout cela ne vaut pas grand'chose... 
part la statuette et la coupe... je ne vois pas ce que vous pourrez
tirer du reste...

--Mais, insistai-je, ce sucrier et cette cafetire sont en argent.

--Non... monsieur, non, dtrompez-vous, ils sont en mtal argent...
ce qui n'est pas la mme chose...

--Cependant... ils sont contrls...

--Oh!... cela ne prouve rien... on contrle tout aujourd'hui... mme
le melchior... cependant, oui, je crois que vous avez raison... c'est
de l'argent, en effet, mais de l'argent  bas titre... Hum!... hum!...
Et combien voulez-vous de tout cela?... Si vous me faites une offre
raisonnable, je consentirai peut-tre  vous en dbarrasser, mais
c'est bien pour vous obliger, je vous le jure, car voil des objets
que je ne vendrai peut-tre jamais... c'est dmod... cela ne se
demande plus... Enfin... parlez...

--Cinq cents francs, dis-je sans sourciller...

Le marchand eut un geste dsespr, suivi d'un petit rire qui
ressemblait  un gloussement de poule.

--Cinq cents francs! Cinq cents francs!... Ah! vous ne doutez de
rien... Pourquoi pas mille francs, pendant que vous y tes?... Allons,
messieurs, je vois que nous sommes loin de compte... reprenez vos
affaires et n'en parlons plus...

Manzana, qui tait d'une maladresse insigne, allait proposer un
chiffre infrieur, mais je lui lanai un coup d'oeil et il se tut...
Je suis, de par ma profession, rompu aux marchs de ce genre, et
m'entends mieux que quiconque  discuter avec les receleurs... pardon,
avec les commerants... Je sais par exprience que, lorsqu'on a donn
un chiffre, il ne faut jamais le baisser immdiatement, sinon l'on
s'expose  recevoir une offre ridicule... Je fis donc mine de
remballer les objets.

Le marchand me regardait en souriant...

--Voyons, dit-il enfin, raisonnez un peu, messieurs... comment
voulez-vous que je paye cinq cents francs...

--C'est bien!... c'est bien, rpliquai-je d'un ton maussade, n'en
parlons plus... du moment que vous ne vouliez pas acheter, ce n'tait
pas la peine de nous laisser dballer nos bibelots... et installer une
exposition dans votre boutique...

Le gros homme demeura un instant silencieux, puis s'cria tout 
coup...

--Vraiment, cela m'ennuie de ne pouvoir faire affaire avec vous...
vous tes certainement de braves et dignes jeunes gens et je suis sr
qu'une autre fois, vous m'apporterez quelque chose de plus
avantageux... Tenez... je vous aligne deux cent cinquante francs...
vous voyez que je suis arrangeant... C'est tout juste le prix auquel
je revendrai ces machines-l... si je les revends...

J'allais opposer au marchand un refus catgorique, mais cet imbcile
de Manzana rpondit aussitt:

--Soit, deux cent cinquante.

Je n'avais plus rien  dire.

--Maintenant, reprit le bonhomme, vous connaissez la loi, je dois vous
payer  domicile... cependant, comme m'avez l'air d'honntes garons
et que je tiens  vous prouver ma confiance, je consentirai  vous
payer ici...  condition toutefois que vous me montriez vos papiers...
carte d'lecteur, quittance de loyer ou... une pice quelconque...

--Voici, dit Manzana en exhibant froidement la lettre recommande
qu'il avait reue, le matin mme, de sa propritaire.

Quant  moi, je tendis un vieux passeport, qui avait appartenu, je
crois,  un neveu de M. Lloyd George.

Le marchand se contenta de ces pices d'identit, et nous versa deux
cents cinquante francs en billets crasseux dont Manzana s'empara
aussitt.

Je trouvai le procd assez indlicat, mais avec un rustre comme mon
associ il fallait s'attendre  tout.

Lorsque nous fmes seuls, je crus toutefois devoir lui faire remarquer
qu'il aurait pu, au moins, me laisser ramasser l'argent. Il se fcha,
voulut le prendre de haut, la dispute s'envenima au point qu'il me
saisit au collet.

Cet accs de colre lui cota cher, car pendant qu'il me secouait en
menaant de m'trangler, adroitement, d'un geste rapide, je plongeai
ma main dans la poche de son overcoat et lui enlevai son browning.

A la fin, honteux de sa brusquerie, il me fit des excuses que
j'acceptai d'autant plus volontiers qu'il tait  prsent  ma merci.

Ah! nous allions bien rire, tout  l'heure, lorsqu'il voudrait
replacer le diamant dans le coffre-fort.




IX

UNE EXPLICATION ORAGEUSE


J'ai toujours eu pour habitude de ne jamais dsesprer de la Fortune,
mme quand elle semble devoir m'abandonner tout  fait. Le lecteur a
dj d s'en apercevoir, et j'ose esprer qu'il n'a pas suivi, sans
prouver  mon endroit quelque inquitude, les diverses pripties de
ce rcit ou plutt de cette confession. Il a d remarquer aussi que,
jusqu' prsent, le personnage sympathique dans toute cette histoire,
c'est moi... moi, Edgar Pipe... un cambrioleur!

Puiss-je jusqu'au bout mriter cette sympathie!

Mon seul crime a t de vouloir m'enrichir aux dpens d'autrui et
j'attends que celui qui n'a pas eu cette intention, au moins une fois
dans sa vie, me jette la premire pierre. Certes, je ne me fais pas
meilleur que je ne suis, mais quand je me compare  certaines gens, je
ne me trouve gure plus mprisable qu'eux. Seulement, voil, il y a la
manire... Le vol a ses degrs... Celui qui prend carrment dans la
poche ou le domicile d'autrui, au risque de se faire tuer d'un coup de
revolver, celui-l est considr comme un bandit. Par contre, l'homme
qui vole avec lgance, en y mettant des formes et, sans exposer sa
peau, se trouve, au bout d'un certain temps, absous par l'opinion.

Drle de socit tout de mme que celle o nous vivons! Enfin!

Que l'on me pardonne cette digression... mais j'estime que, lorsqu'on
crit ses mmoires, il ne faut rien celer de ses sentiments... On doit
livrer au public toute sa vie, quitte  froisser certains puritains
qui prchent trs haut la morale et sont pourtant, dans le priv, de
bien tristes personnages.

J'ai dit qu'aprs l'acte de violence auquel il s'tait livr sur moi,
Manzana s'tait radouci. Il me remit mme les deux cent cinquante
francs que nous devions  la complaisance du marchand.

--Vous tes, ds maintenant, me dit-il, le caissier de notre
association.

--Et vous le principal actionnaire, n'est-ce pas?

Un vilain sourire plissa sa face jaune et il me frappa sur l'paule en
s'extasiant sur mon esprit de repartie.

Peut-tre esprait-il par la flatterie se concilier mes bonnes grces,
mais la faon plutt rude dont avaient commenc nos relations
m'interdisait toute familiarit avec ce rasta colombien.

Comme nous passions au coin de la rue d'Orchampt et de la rue Lepic,
je lui dis  brle-pourpoint:

--Accompagnez-moi donc chez moi o j'ai besoin de prendre quelques
papiers...

--Vous habitez par ici? fit-il interloqu.

--Oui,  deux pas... au 37 de la rue d'Orchampt.

--Soit, allons-y, dit-il... il n'y a personne chez vous?

--Pas que je sache,  moins qu'un cambrioleur n'ait eu l'ide de venir
explorer mon appartement.

Le concierge tait sur le pas de la porte.

--Tiens! monsieur Pipe! s'cria-t-il... alors, vous tes revenu de
voyage?

--Oui, vous le voyez... mais je vais repartir pour quelques jours.
S'il vient des lettres pour moi, vous les garderez...

Nous montmes. J'avais voulu faire passer Manzana devant, mais il s'y
refusa obstinment.

Une fois chez moi, je mis dans ma valise un complet, des bottines et
quelques chemises, puis aprs avoir jet un coup d'oeil sur ce home
assez misrable o j'avais cependant vcu avec ma matresse des heures
dlicieuses, j'entranai Manzana.

--Vous tes un malin, vous, me dit-il. Vous me faites vendre les
objets qui garnissaient mon appartement, mais vous conservez
prcieusement les vtres.

--Mon cher, rpliquai-je assez schement, si vous aviez un peu de
flair, vous auriez devin tout de suite que je suis comme vous, en
meubl!... Vous supposez bien que si je m'tais arrang un intrieur,
je l'eusse fait avec un peu plus de got...

--En effet, accorda-t-il... ce n'est gure luxueux...

Et il ajouta, narquois:

--Vous viviez ici avec une petite femme, hein?... J'ai vu sur le lit
un gracieux kimono... Alors, vous la plaquez comme cela, sans
remords... Pourquoi ne l'emmenez-vous pas?... Une femme, c'est souvent
utile... dans votre profession... Elle peut servir de rabatteuse et...
dans les moments difficiles.

Je lui dcochai un tel regard qu'il n'osa pas achever.

Dcidment, ce gaillard-l tait encore plus mprisable que je ne le
supposais.

--Voyons, lui dis-je... o allez-vous? rentrons-nous boulevard de
Courcelles ou filons-nous directement  la gare.

--J'ai besoin, rpondit-il, de rentrer chez moi... mais ne croyez-vous
pas que nous pourrions djeuner?...

--C'est une ide...

Nous entrmes dans un restaurant de la place Clichy et choismes une
petite table place tout au fond de la salle. Avant d'accrocher mon
pardessus, je glissai sournoisement le revolver qui s'y trouvait dans
la poche de derrire de ma jaquette. Manzana voulut videmment faire
comme moi, mais soudain je le vis plir et rouler des yeux en boules
de loto...

--Vous avez perdu quelque chose? demandai-je vivement.

--Oui... rpondit-il d'un ton bourru.

--Serait-ce le diamant, grands dieux?

Cette question veillant en lui un nouveau soupon, il porta aussitt
la main  son gilet.

--Non, grogna-t-il... j'ai toujours l'objet...

--Ah! tant mieux!... vous m'avez fait une de ces peurs...

Durant tout le repas, Manzana ne dit pas un mot. Il tait furieux,
cela se voyait  sa figure, mais il tait aussi fort inquiet. Il n'osa
point me parler du revolver, bien qu'il ft  peu prs sr que c'tait
moi qui l'avais pris.

Quand nous en fmes au caf, il alluma une cigarette et me dit d'un
ton mi-plaisant, mi-srieux:

--Croyez-vous, Pipe, qu'il soit bien utile de retourner boulevard de
Courcelles?

--Ma foi, ce sera comme vous voudrez... Ne m'avez-vous pas dit tout 
l'heure que vous aviez besoin de passer chez vous?

--Oui, mais j'ai rflchi... Il est prfrable que nous ne remettions
pas les pieds dans cet appartement...

--Cependant, vous avez besoin de votre valise... Vous ne pouvez pas
vous embarquer sans linge de rechange.

--J'achterai en route ce qui me sera ncessaire.

--Acheter... acheter!... et avec quoi?... Vous semblez oublier que
lorsque nous aurons pay notre djeuner, il nous restera environ deux
cent trente francs sur lesquels il faudra prlever nos frais de
voyage. A notre arrive  Londres, nous aurons  peine une vingtaine
de francs... avec cela, nous n'irons pas loin.

--Ne m'avez-vous pas dit que vous aviez des amis l-bas?

--Oui, mais je ne puis aller comme cela, tout de go, leur emprunter de
l'argent, le revolver sur la gorge.

A ce mot de revolver, Manzana plit et une lueur mauvaise passa dans
ses yeux.

--Je croyais... balbutia-t-il.

--Avouez, lui dis-je en riant, que dans notre association, je joue un
rle plutt ridicule... Je vous procure un diamant qui doit vous
assurer la fortune et je suis encore oblig de subvenir  tous les
frais. Vous ne trouverez pas souvent, cher ami, un garon aussi
complaisant que moi...

--N'tait-ce pas convenu ainsi?

--Oui, je ne dis pas, mais permettez-moi de m'tonner que vous ayez
encore la prtention de renouveler votre garde-robe avec l'argent de
notre voyage... Pourquoi ne voulez-vous pas rentrer chez vous pour y
prendre ce qui vous est ncessaire?...

--Je ne veux pas rentrer chez moi parce que je crains de me faire
arrter...

--Mauvaise excuse, mon cher Manzana, mauvaise excuse!... Si l'on doit
vous arrter, vous le serez plutt  la gare que boulevard de
Courcelles.

--C'est possible... mais je vous le rpte, je ne retournerai pas 
mon appartement.

--Libre  vous, mais, en ce cas, ne comptez point sur moi pour vous
acheter mme une chemise...

--Tant pis! je m'arrangerai comme je pourrai.

Je vis bien qu'il tait inutile d'insister. Manzana refusait de
remettre les pieds boulevard de Courcelles, parce qu'il voulait viter
un petit drame dans lequel, cette fois, il n'aurait pas le premier
rle. Il se doutait bien que c'tait moi qui avais pris son browning
et il craignait que je ne me fisse rendre le diamant, en usant de
l'argument premptoire qu'il avait employ avec moi.

Je rglai la note qui se montait  dix-neuf francs cinquante et
demandai au garon l'indicateur des chemins de fer.

A ce moment, Manzana voulut s'absenter.

--Un instant, dit-il, et je reviens...

--Pas du tout, lui dis-je... je vous accompagne...

--Mais, puisque je laisse ici mon chapeau et mon pardessus...

--Ils ne valent pas le Rgent, mon cher... je serais refait...

Il n'insista pas, mais je vis bien qu'il tait de plus en plus furieux.

Avait-il rellement l'intention de filer  l'anglaise comme Edith?
Je ne le crois point, mais je n'tais pas fch de lui donner une
petite leon.

Pour l'instant, je le tenais... c'tait moi qui avais l'avantage, mais
il fallait que je le conservasse, et jusqu'au bout.

                   *       *       *       *       *

Il tait environ trois heures quand nous quittmes le restaurant.

Que faire jusqu'au dpart du train de Londres?

Manzana qui ne tenait gure, et pour cause,  se promener dans la rue,
parlait dj de se rfugier dans une brasserie... J'eus toutes les
peines du monde  l'entraner sur les boulevards extrieurs... sous
prtexte de lui faire prendre l'air.

Tout en cheminant, nous causions, ou plutt non, c'est moi qui causais,
car Manzana n'tait gure loquace.

Il tait devenu morose et mchonnait un cigare teint. Il songeait
videmment  son revolver,  ce bon petit browning avec lequel il
esprait me diriger  sa guise.

--Tiens, lui dis-je tout  coup, nous sommes  deux pas de votre
domicile... Pourquoi n'attendrions-nous pas dans votre appartement
l'heure du dner... Il fait un froid de canard dans la rue et cette
valise que je porte me coupe le bras.

--Je vous ai dj dit, rpliqua-t-il schement, que j'avais des
raisons srieuses pour ne pas retourner chez moi...

--Oui... vous avez peur...

--C'est possible...

--Auriez-vous peur de moi, par hasard?

Cette question lance  brle-pourpoint--un peu imprudemment, je
l'avoue--amena sur le visage de Manzana un petit tressaillement.

Il me regarda fixement, les dents serres, l'oeil luisant et d'une
voix grinante, laissa tomber ces mots:

--Vous ne russirez pas, mon cher,  m'attirer dans un guet-apens.

--Est-ce que vous devenez fou?

--Oui... oui... je sais ce que je dis.

--Je ne vous comprends pas...

--Moi... je me comprends, cela suffit...

Il jeta son cigare, bredouilla quelques mots que je n'entendis point,
puis fit brusquement demi-tour.

--Ah! bien, dis-je, la vie va tre gaie avec vous, si vous continuez
ainsi  faire la tte... Vous n'avez pourtant aucune raison d'tre
mcontent. Il y a deux jours, vous tiez dans une pure noire et
songiez peut-tre au suicide, quand je suis apparu... pour vous offrir
un diamant...

--Un diamant que nous ne placerons peut-tre jamais!

--Certes, s'il n'y avait que vous pour le placer, nous aurions le
temps de crever de misre. Heureusement que je suis l.

Mon associ eut un geste vague.

--Alors, dis-je, vous croyez que vous allez vous promener
ternellement avec le Rgent dans votre poche?

--J'en ai peur.

--Manzana, vous n'tes pas raisonnable... car dans toute cette affaire,
si quelqu'un a le droit de se plaindre, c'est moi. Comment, je vous
apporte la fortune, je consens  partager avec vous le produit de mon
travail et, au lieu de me remercier, de sauter dans mes bras, vous
avez l'air de me traiter en ennemi. Ah! on a bien raison de dire que
cette maudite question d'argent amne toujours la brouille entre les
meilleurs camarades.

--Ne faites donc pas le bon aptre... Est-ce que vous croyez que je
n'ai pas devin le fond de votre pense?... Voyons... me prenez-vous
pour un idiot?

--Mon cher, vous me prtez l des sentiments qui me froissent, je vous
l'assure... J'ai fait un pacte avec vous et je suis toujours prt 
tenir mes engagements...

--Oui, grogna Manzana... le revolver  la main...

--Que voulez-vous dire?

--Vous le savez aussi bien que moi.

--Mon cher, vous divaguez...

--Vraiment...

La conversation en resta l.

Nous tions arrivs en haut de la rue d'Amsterdam. La nuit tombait; un
petit vent du nord soufflait sans interruption. Nous pressmes le pas.
Comme les passants taient fort nombreux,  cette heure, et que nous
risquions de nous trouver spars, je repris le bras de Manzana.

--Ah! encore, fit-il d'un ton brutal... Vous avez donc peur que je
m'envole?

--On ne peut pas savoir, mon cher...

--Alors, prenez-moi le bras gauche... pas le droit...

--Ah!...

--Oui, j'ai mes raisons pour cela.

--Comme vous voudrez, cher ami... un bras ou l'autre, cela n'a pas
d'importance...

Manzana haussa les paules et je remarquai, qu' partir de ce moment,
il tint obstinment sa main droite colle contre sa poitrine.

Il craignait videmment que je ne cherchasse  lui subtiliser _notre_
diamant. J'y avais dj song, mais je n'avais pas tard  reconnatre
que cette tentative serait impossible.

Ceux qui nous voyaient passer bras dessus, bras dessous, ne se
doutaient certes pas que ces deux hommes, qui avaient l'air si
fraternellement unis, n'attendaient qu'une occasion pour se jeter l'un
sur l'autre.

Je jouissais intrieurement de la colre de Manzana et j'envisageais
dj l'avenir avec moins d'inquitude. Manzana tait maintenant mon
prisonnier et c'est ce qui le mettait en rage.

Avouez que cet homme tait rellement trop exigeant.

Heureusement que le hasard se charge toujours d'arranger les choses.

Comme nous longions la rue de Londres, Manzana me dit tout  coup:

--Au fait, pourquoi me conduisez-vous  la gare Saint-Lazare... c'est
gnralement par la gare du Nord que l'on se rend en Angleterre... Par
Calais, le voyage est bien plus court...

--Evidemment, mais il est aussi moins sr... Tous les malfaiteurs qui
s'enfuient en Angleterre passent gnralement par Calais, aussi cette
ligne est-elle troitement surveille... Si j'tais seul, comme je
n'ai rien  redouter, je partirais par le Nord, mais avec vous...

--Oui... vous tes un petit Saint Jean et moi une affreuse canaille...

--Je ne vous l'aurais pas dit...

--Mais vous le pensez... c'est tout comme...

--Franchement, mon cher, que voulez-vous que je pense de vous aprs la
petite scne des Champs-Elyses?... Et puis, ne m'avez-vous pas dit
que vous vous attendiez  tre arrt?... Si vous croyez que cela
m'amuse de voyager en compagnie d'un individu aussi compromettant que
vous...

Manzana ne releva pas cette dernire phrase. Il se contenta de
marmonner quelques injures. Je compris cependant que j'avais t un
peu loin, aussi cherchai-je immdiatement  attnuer le mauvais effet
produit par mes blessantes allusions:

--C'est votre faute, mon cher, si nous arrivons  nous dire des choses
dsagrables. Vous tes, depuis quelques heures, d'une humeur de
dogue...

--Ah! vous trouvez?

--Certes... et j'avoue que je ne m'explique pas ce brusque revirement
de votre part. Je ne vous ai rien fait, en somme. Hier, vous disiez
que j'tais votre Providence, et maintenant vous me traitez en
ennemi...

Manzana fixa dans les miens ses yeux luisants:

--Je vous traite en ennemi, pronona-t-il lentement... parce que vous
en tes un et que vous cherchez  vous dbarrasser de moi.

--Oh! quelle ide!...

--Je sais ce que je dis... mais, prenez garde... tchez de ne pas me
manquer, car moi, je vous prviens, je ne vous raterai pas... Vous
m'avez chip mon revolver, mais j'ai fort heureusement pour moi deux
poings... et deux poings solides, je vous assure.

--Il ne tient qu' vous de ne pas en venir  cette pnible
extrmit... Oui, je vous ai pris votre revolver, je le confesse, mais
si vous voulez raisonner un peu, mon cher, vous serez oblig de
reconnatre qu'il n'tait pas juste que l'un et  lui seul tous les
atouts dans son jeu. Vous aviez le diamant... Vous aviez aussi le
revolver, c'tait vraiment trop, vous en conviendrez. J'ai voulu tout
simplement galiser les chances. Tant que vous respecterez vos
engagements, vous n'aurez rien  craindre, mais si, par malheur, vous
tentiez de vous enfuir, ma foi, tant pis pour vous!... je vous
brlerais la cervelle sans hsiter.

--Et qui me prouve que vous n'avez pas l'intention de le faire, mme
si je respecte mes engagements?

--Oh! mon cher, je crois que vous me prtez l vos propres
sentiments... Vous ne me supposez tout de mme pas assez bte pour
risquer un coup pareil sans y tre forc. Le malheur a voulu que je
tombe entre vos mains, mais je ne songe mme plus  cela. Mon but est
de me dbarrasser du diamant le plus vite possible et de vous tirer ma
rvrence. Je ne suis pas gourmand, un petit million me suffira, et ne
supposez pas que je convoite votre part... Vous, au contraire, et j'ai
tout lieu de le croire, vous voudriez vous attribuer la totalit de la
vente, mais cela ne sera pas... Je m'y opposerai par tous les moyens,
mme quand je devrais sacrifier ma libert.

Manzana parut troubl par ce raisonnement et m'affirma la puret de
ses intentions, mais avec un gredin pareil, il fallait s'attendre 
tout.

C'tait maintenant la paix... la paix arme,  vrai dire, et j'avais
lieu d'esprer que cette trve se prolongerait assez longtemps pour me
permettre de mener  bien--c'est--dire au mieux de mes
intrts--cette triste aventure.

Nous allmes retenir deux places de coin pour le train du Havre qui
partait  cinq heures; il tait quatre heures un quart, nous avions
donc quarante-cinq minutes devant nous. Nous en profitmes pour aller
manger un morceau sur le pouce, aux environs de la gare Saint-Lazare,
car nous n'tions pas assez riches pour nous payer le luxe du
wagon-restaurant.




X

LA JEUNE DAME EN DEUIL ET LES DEUX VIEUX MESSIEURS


Vingt minutes avant le dpart du train, nous tions confortablement
installs, l'un en face de l'autre, dans un wagon de premire classe.

Le compartiment dans lequel nous nous trouvions tait occup par trois
voyageurs seulement: deux vieux messieurs dcors et une jeune femme
en deuil.

Ces trois personnes, je l'appris en cours de route, taient ensemble
et devaient descendre  Rouen.

Un peu aprs Mantes,  propos de je ne sais plus quoi, l'un des vieux
messieurs adressa la parole  Manzana. Celui-ci rpondit d'abord, par
monosyllabes, et finit par donner libre cours  son habituelle faconde.

Il se prsenta comme attach d'ambassade, puis se mit  parler de la
Colombie, du Venezuela, de l'Uruguay. A l'entendre, il avait l-bas
d'immenses proprits, employait plus de mille travailleurs et se
proposait d'acheter prochainement plusieurs centaines d'hectares  la
Guyane.

Les voyageurs l'coutaient avec intrt et l'un des vieux messieurs,
qui tait un peu sourd, s'tait mme rapproch pour mieux l'entendre.

Mis en verve par les exclamations admiratives de ses voisins, Manzana
prorait, prorait, lanait de grandes phrases ronflantes et semblait
prendre plaisir  s'couter parler. Dans le but d'merveiller ses
auditeurs et surtout la jeune dame qui buvait ses paroles, il tira de
sa poche plusieurs parchemins portant les en-ttes de diverses
ambassades et exhiba des photos de personnages officiels
sud-amricains.

--Tiens, s'cria tout  coup l'un des vieux messieurs, voici un
gentleman que je crois bien reconnatre...

--C'est un de mes meilleurs amis, le senor Jos de Ravendoz, prsident
de la Rpublique de San-Benito... rpondit Manzana, tout heureux
d'taler ses relations... Nous avons t levs ensemble au collge de
Ricuerdo...

Le vieux monsieur prtendit connatre trs bien ce Ravendoz et ce fut
pendant prs de vingt minutes, entre Manzana et lui, un tourdissant
dialogue auquel finirent par se mler la jeune dame et l'autre
voyageur.

Je ne sais si vous tes comme moi, mais lorsque je suis proccup, je
ne puis entendre les gens bavarder autour de moi...

Bien que sollicit  plusieurs reprises, j'avais rpondu vasivement 
mes compagnons de voyage et, comme ils insistaient pour avoir mon avis
tantt sur une question, tantt sur une autre, je pris le parti de me
renfoncer dans mon coin et de faire semblant de dormir.

Manzana continuait de discourir, entassant mensonges sur mensonges,
heureux de se voir admir par des gens de distinction.

Il s'tait accoud sur la banquette, dans une pose nonchalante, et ne
se souciait pas plus de moi que d'une datte. Il apparaissait bien l
sous son vrai jour et je pouvais l'tudier  loisir.

C'tait un tre vide, prtentieux, adorant la flatterie, mais d'un
esprit trs born et d'une ducation douteuse.

Quel triste compagnon j'avais l, et comme il me tardait d'en tre
dbarrass!

A Rouen, nos compagnons de voyage prirent cong de nous.

Ce fut entre eux et Manzana un change de politesses outres. Mon
associ, qui tenait dcidment  passer pour un hidalgo, baisa
galamment la main de la jeune femme et remit sa carte aux deux
messieurs, en leur donnant rendez-vous  Monte-Carlo pour le mois
suivant.

--Quel bavard vous faites, lui dis-je, lorsque les gneurs eurent
disparu...

--Mon cher, rpondit Manzana, un homme du monde comme moi prouve
toujours un vritable plaisir  se retrouver avec des gens de sa
condition.

--Merci du compliment, mais permettez-moi de vous dire que ces gens m'ont
tout l'air d'affreux rastas... Les deux vieux messieurs, malgr leurs
grands airs et leurs gestes arrondis, n'ont rien d'aristocratique...
Il suffit de regarder leurs mains et leurs pieds... Quant  la femme,
c'est tout simplement une petite grue...

Manzana devint pourpre:

--Une grue! s'cria-t-il... une grue la senora Mariquita de
Rosario!... Vous tes fou, mon cher... On voit bien que vous n'avez
pas souvent frquent des femmes du monde...

--Possible; mais je suis assez physionomiste pour voir tout de suite 
qui j'ai affaire... vous vous tes tout simplement laiss empaumer par
des aigrefins... et...

Je n'achevai pas. Une ide m'tait soudain venue  l'esprit.

--Et le diamant? m'criai-je... vous l'avez toujours, le diamant?

Manzana eut un sourire mprisant, mais porta malgr tout la main  la
poche de son gilet.

--Oh... oooh! s'cria-t-il... c'est trop fort!... Ils...

Je m'tais prcipit sur lui et le secouais par les paules en hurlant:

--Ils vous l'ont pris, n'est-ce pas?... Nous sommes refaits!... vous
vous tes peut-tre entendu avec eux, misrable!... Vite! vite!
lanons-nous  la poursuite de ces bandits et je vous promets bien que
si nous ne les retrouvons pas vous aurez affaire  moi... triple
idiot! crtin! rastaquoure!

Le train qui s'tait arrt pendant cinq minutes se remettait en
marche. Nous bondmes dans le couloir, bousculant les voyageurs, nous
frayant un chemin  coups de coude.

J'avais pouss Manzana devant moi et m'en servais comme d'un blier
pour dgager le passage.

Enfin, au risque de nous rompre le cou, nous sautmes sur le quai, au
grand effroi des employs.

Comme nous tions descendus presque  l'entre du tunnel qui se trouve
au bout du dbarcadre, nous fmes obligs de revenir sur nos pas pour
gagner la sortie.

L, je questionnai  la hte un employ qui me regarda d'un air niais.

--Voyons! criai-je exaspr... deux vieux messieurs... et une jeune
femme... ils sont bien descendus ici... vous avez d les voir?...

--Sais pas!... rpondit l'homme avec un accent tranant...
adressez-vous au bureau de renseignements, moi j'suis l pour recevoir
les billets... m'occupe pas d'la tte des gens!...

Comprenant que je ne tirerais rien de ce butor, j'entranai Manzana.
Il avait maintenant perdu de sa belle assurance et se laissait
conduire comme un enfant...

Devant la gare, il y a une petite place qui va en montant vers la
ville.

Des fiacres archaques avec des cochers rubiconds et malpropres
stationnaient l dans l'attente des voyageurs. Quelques taxis qui
avaient dj t retenus disparaissaient les uns aprs les autres,
mettant sur le sol des tincellements rapides.

--Parbleu! pensai-je, nos gredins ont pris un taxi... mais nous les
retrouverons... dussions-nous bouleverser toute la ville...

Cependant, je restais l, plant devant la station de voitures,
incapable d'une dcision quelconque.

Pour une fois, Manzana eut une bonne ide.

--Nous n'avons qu'une chose  faire, dit-il, c'est de prendre une
voiture et de nous faire conduire dans les principaux htels de
Rouen... nous finirons bien par savoir o nos gens sont descendus...

La colre m'touffait! Je n'tais plus matre de moi et j'avais envie
d'trangler mon compagnon.

Ah! si jamais je le retrouvais, le diamant, je me promettais bien de
le garder pour moi seul et de faire ainsi payer  ce stupide Manzana
les tortures que j'endurais  cause de lui...

Je le poussai dans un fiacre, aprs avoir jet ces mots au cocher:

--Nous cherchons quelqu'un, menez-nous dans les grands htels de la
ville.

--Bien, monsieur, rpondit l'homme..., mais c'est qu'il y a beaucoup
d'htels ici...

--Commencez par ceux de premier ordre...

--Compris.

Le fiacre partit  petite allure. Il tait tir par un pauvre cheval
boiteux qui buttait  chaque pas et s'arrtait, par instants, pour
souffler. Dans la descente de la rue Jeanne-d'Arc, il acclra un peu
son train, mais nous n'allions gure plus vite que si nous avions
suivi un convoi funbre.

A toute minute, je passais la tte par la portire et stimulais le
zle du cocher par la promesse d'un bon pourboire. Il avait beau
cingler sa rosse, nous n'avancions pas.

Et, dans mon exaspration, je dchargeais ma bile sur Manzana qui,
blotti dans un coin de la voiture, me regardait d'un air ahuri...

Je lui prodiguais toutes les injures que je savais et parfois, pris
d'une rage subite, je lui empoignais les bras et lui enfonais mes
doigts dans la chair.

Il ne disait rien... ce n'tait plus un homme, c'tait une vraie
loque. J'allai mme jusqu' l'accuser d'tre de complicit avec les
rastas du wagon, mais je compris bientt que cette accusation tait
ridicule. Il avait trop de raisons de tenir, lui aussi, au diamant, et
il n'et pas t assez naf pour le partager avec trois personnes.

Il s'tait laiss rouler, voil tout!

Le fiacre s'arrta enfin devant un htel situ au fond d'un jardin
minuscule. Je me prcipitai au bureau et interrogeai rapidement la
caissire.

Les renseignements qu'elle me fournit furent des plus vagues. Elle
avait vu beaucoup de monde dans la soire, des jeunes gens, des
vieillards, quelques femmes, mais aucun de ces voyageurs ne rpondait
au signalement que j'en donnais.

Nous visitmes encore cinq htels. Partout ce furent les mmes
rponses ambigus, jetes d'un ton sec, dsagrable, et quand
sonnrent deux heures du matin, nous n'tions pas plus avancs qu'
notre sortie de la gare.

Comme nous ne pouvions garder le cocher toute la nuit, je le fis
stopper sur la place de la Cathdrale et demandai ce que je lui devais.

--C'est dix-huit francs, rpondit-il... et le pourboire en plus.

Je me fouillai, mais au moment o j'introduisais la main dans la poche
de ct de ma jaquette, un petit frisson me courut le long des
reins... Mon portefeuille avait disparu!

Ceux qui avaient drob le diamant  Manzana avaient aussi pris mon
portefeuille!

J'eus la prsence d'esprit de ne rien laisser paratre de mon trouble
en prsence du cocher. Tirant de ma poche un papier quelconque, je dis
avec aplomb:

--Avez-vous la monnaie de cinq cents francs?

Le bonhomme roula des yeux effars.

--Non?... fit-il... Vous croyez comme cela que l'on se promne avec la
monnaie de cinq cents francs.

--O pourrait-on en faire?

--Nulle part... tout est ferm maintenant...

Et, comme je demeurais indcis:

--Votre ami a peut-tre de la monnaie, lui?...

--Non... rpondit Manzana, je n'en ai pas...

Le cocher s'impatientait:

--Oh! vous savez, cria-t-il, faut pas m'la faire, j'connais l'coup.
Vous m'devez dix-huit francs, plus le pourboire... payez-moi... ou
venez avec moi au poste de police...

--C'est cela, dis-je... allons au poste... est-ce loin d'ici?

--Non, l,  deux pas... place de l'Htel-de-Ville. Nous remontmes
en voiture, Manzana et moi. Le cocher fouetta son cheval.

--Vraiment, questionna mon associ en se penchant  mon oreille, vous
avez un billet de cinq cents francs?

--Vous ne voyez donc pas que c'est de la frime?... Mon billet de cinq
cents francs est une simple feuille de papier... Je suis sans un
sou... vos amis m'ont dvalis.

--Comment! vous aussi!... Mais alors, qu'allons-nous dire en arrivant
au poste?

--Vous pensez bien que nous n'allons pas tre assez stupides pour y
aller... Ouvrez doucement la portire de votre ct, moi je vais faire
de mme... La voiture va assez lentement pour que nous puissions
sauter  terre sans danger... Attention!... y tes-vous?

Nous arrivions,  ce moment, au coin d'une rue obscure. Nous quittmes
le fiacre si prestement et avec une telle lgret que le pauvre
cocher ne s'aperut point de notre disparition. Quand le brimbalement
des portires que nous avions laisses ouvertes l'avertit enfin de
notre fuite, il poussa un juron formidable, mais nous tions dj loin.

Aprs avoir couru pendant environ un quart d'heure, en faisant le plus
de dtours possible, nous nous trouvmes sur les quais. Il tombait une
pluie glaciale et le vent qui soufflait par bourrasques faisait
clignoter la flamme des rverbres.

Nous nous mmes  l'abri derrire un hangar et bientt un douanier,
qui nous prit sans doute pour des chapardeurs, nous chassa en nous
accablant d'injures. Nous tentmes de nous rfugier sous la porte d'un
dock qui tait demeure entr'ouverte, mais un veilleur de nuit nous
reut comme des chiens errants.

Enfin, grce  la complaisance d'un employ de chemin de fer, nous
trouvmes un refuge dans un wagon rform que l'on avait commenc 
dmolir. Une partie de la toiture en avait t enleve et il faisait
dans cette roulotte un froid sibrien. Manzana et moi nous blottmes
dans la paille et attendmes ainsi le jour...

Je ne sais  quoi songeait mon compagnon, mais moi, je sais que je fis,
cette nuit-l, de bien tristes rflexions.

Lorsque l'on est malheureux, comme je l'tais, le moindre souvenir
vous attriste et l'on a envie de pleurer en se rappelant les heures
heureuses que l'on a vcues autrefois. Je me revoyais  Ramsgate,
tranquille, la poche bien garnie,  la suite d'une opration
fructueuse, flirtant avec Edith que j'avais rencontre au Royal Oak.
Puis nous partions pour Paris. C'tait alors la lune de miel, de
longues soires d'amour devant un bon feu de bois, la vie joyeuse, les
rves sans fin que forment les amoureux... Je me souvenais aussi, avec
une motion dlicieuse, de la nuit o je m'tais empar du Rgent et,
je me mis  pleurer  chaudes larmes en songeant  ces deux disparus:
Edith et le diamant...

Manzana essaya de me consoler, mais je le rembarrai si brutalement
qu'il ne dit plus un mot.

Parfois, je l'injuriais sans mesure, puis, le voyant aussi malheureux
que moi, je finissais par m'apitoyer sur son compte.

C'tait l, je le reconnais, de la piti bien mal place, mais on a pu
remarquer, au cours de ce rcit, que je suis,  certaines heures,
d'une sensibilit exagre.

Quand parut le jour, un jour terne, maussade, mon compagnon et moi
nous nous concertmes. Nous allions rder aux abords des htels;
peut-tre aurions-nous la chance d'y rencontrer un de nos voleurs.
Nous irions aussi dans les gares,  l'heure du dpart des trains, mais
nous nous carterions avec prudence de tout vhicule conduit par un
cocher rubicond et tran par une rosse clopinante.

De dix heures du matin  midi, nous errmes par les rues, l'estomac
vide, les jambes molles, et je songeais dj  vendre le revolver de
Manzana, quand mon attention fut attire soudain par un individu qui
marchait devant nous... Il me semblait avoir dj vu cette
charpente-l quelque part...

J'allais devancer l'homme afin d'apercevoir son visage quand une
occasion s'offrit qui me permit de l'examiner  loisir. Il entra chez
un bijoutier et, ds qu'il se prsenta de profil, je le reconnus.

C'tait l'un des vieux messieurs de la veille.

Ah! dcidment, cette fois encore, le hasard faisait bien les choses!

Le drle tait probablement venu dans cette boutique pour s'assurer,
auprs du marchand, que le diamant n'tait pas en toc.

--Vite! dis-je  Manzana... faites comme moi, baissez votre chapeau
sur vos yeux... s'il nous reconnat tout est perdu.

Posts tous deux au coin de la devanture, nous ne perdions pas un des
gestes de notre voleur. Nous le vmes tirer quelque chose de sa poche,
le dvelopper et le prsenter au bijoutier qui eut une exclamation de
surprise. Parbleu! il n'avait pas souvent vu des diamants comme le
Rgent. Il le regarda  la loupe, puis le posa sur une petite balance
de cuivre, hocha longuement la tte et finalement le rendit au vieux
monsieur.

Celui-ci replaa le Rgent dans le petit sac que l'on connat, puis
s'entretint un moment avec le bijoutier. Il cherchait videmment 
expliquer comment il se trouvait en possession d'une telle pierre
prcieuse...

J'eus  ce moment l'ide de faire irruption dans la boutique, en
compagnie de Manzana, de me donner comme inspecteur de la Sret,
d'arrter l'homme et de saisir le diamant, mais je compris tout de
suite que cette faon de procder n'amnerait pas le rsultat que j'en
attendais. Le marchand nous accompagnerait pour servir de tmoin et,
au commissariat, on confisquerait l'objet. Nous ne serions pas plus
avancs que devant.

--Attention! dis-je  Manzana... ouvrez l'oeil... nous allons filer
cet individu-l quand il va sortir, mais n'oubliez pas que si nous le
laissons chapper, si nous perdons sa piste, nous perdons aussi notre
diamant.

--Soyez tranquille... il ne nous chappera pas...

Et mon compagnon traversa rapidement la rue.

L'homme tait maintenant sur le pas de la porte. Il causait avec le
bijoutier, et je remarquai que celui-ci semblait chercher quelqu'un,
un agent probablement, afin de lui signaler le particulier, mais en
province, comme  Paris, quand on a besoin d'eux, les agents ne sont
jamais l.

Je m'tais tourn  demi pour que le vieux monsieur ne pt me
reconnatre. Quand enfin il quitta le bijoutier, je fis  Manzana un
signe d'intelligence et me lanai sur les traces de notre voleur.

Le filou marchait d'un bon pas et il me parut que, pour un vieillard,
il avait le jarret joliment lastique. Il descendit la rue Grand-Pont,
tourna  droite, s'arrta un instant pour acheter des journaux, puis
s'installa sur le quai de la Bourse,  la terrasse d'un caf.

Manzana et moi, nous nous dissimulmes derrire un kiosque.

--Je crois que nous le tenons, dis-je.

--Oui, rpondit mon associ, mais nous ne pouvons nous jeter sur lui,
en plein jour. Si encore nous savions  quel htel il est descendu.

--Nous le saurons bientt, soyez tranquille.

Un quart d'heure s'coula. Notre gredin lisait toujours son journal,
mais il devait certainement attendre quelqu'un, car, de temps  autre,
il jetait un rapide coup d'oeil dans la direction de la Bourse.

Dj, cela tait visible, il commenait  s'impatienter, quand une
femme s'approcha vivement de lui.

--Voici votre senora, dis-je  Manzana.

--Oui... oui, je l'ai bien reconnue... la garce!...

Ds que la jeune femme se fut assise, notre individu se mit  lui
expliquer quelque chose, en lui parlant  l'oreille. Il lui racontait
videmment la visite qu'il venait de faire au bijoutier et ce que
celui-ci lui avait dit.

Je m'tonnai cependant de ne pas voir arriver l'autre vieux monsieur,
celui qui, la veille, avait entam la conversation avec Manzana. Sans
doute tait-il parti en expdition, car ces gens que je considrais
maintenant comme des bandits taient des confrres... des cambrioleurs
comme moi.

Je devais mme reconnatre qu'ils taient trs habiles et, en toute
autre circonstance, j'aurais eu pour eux de l'admiration. Leur faon
de travailler, quoique diffrant sensiblement de la mienne, n'en tait
pas moins trs ingnieuse. Ils exeraient probablement depuis
longtemps, bien qu'ils ne fussent pas aussi vieux qu'ils s'efforaient
de le paratre. Ils avaient d, pour inspirer plus de confiance, se
coller une perruque et une barbe blanches, car rien n'impose le
respect comme un vieillard  la chevelure de neige, dcor de la
Lgion d'honneur, mme lorsqu'il s'est, de son propre chef, dcern
cette haute distinction.

La foule est gobeuse, elle aime ce qui est vnrable et ne se mfie
presque jamais d'un vieux monsieur dcor.

Quant  moi, ma faon de travailler est tout autre, je crois l'avoir
dj dit. Au lieu d'arborer des complets extravagants et des cravates
multicolores, je prfre une mise simple et modeste qui permet de
passer partout sans tre remarqu.

Ne pas tre remarqu, c'est aussi une force, et je crois l'avoir
suffisamment prouv.

Tout en me livrant  ces rflexions cambriolo-philosophiques, je ne
quittais pas de l'oeil mon voleur et la jeune femme qui tait assise 
ct de lui. Cet homme portait ma fortune sur lui et j'tais prt 
tout tenter pour la lui reprendre...  tout, mme au crime... Il est
vrai que je pourrais, pour ce qui tait de cette dernire solution,
avoir recours  Manzana qui ne devait pas tre un novice en la matire,
si je m'en rfrais  l'opinion de la dame au manteau de loutre,
entrevue aux Champs-Elyses.




XI

OU JE ME DCIDE A BRUSQUER LES CHOSES


Lorsque le vieux monsieur et la jeune dame se levrent, je fis un
signe  Manzana et nous leur emboitmes le pas.

Ils n'allrent pas loin. A cinquante mtres du caf se trouve l'htel
d'Albion. Ils y entrrent.

La filature devenait difficile, car nous ne pouvions, Manzana et moi,
sales comme nous l'tions, pntrer dans le hall o l'on apercevait
un domestique en culotte courte, raide et grave comme un bonhomme en
cire.

J'eus par bonheur une inspiration. Roulant  la hte mon mouchoir dans
un journal, je confectionnai un petit paquet que je tins
ostensiblement  la main, et me prcipitai vers le bureau de l'htel,
en disant:

--C'est bien le locataire du 21 qui vient de rentrer avec une jeune
femme, n'est-ce pas?... J'ai l quelque chose pour lui...

--Non, rpondit d'un ton maussade une vieille caissire aux cheveux
acajou, ce n'est pas le n 21 qui vient de rentrer... C'est le 34...
vous faites erreur... En tout cas, si vous avez un paquet  remettre
au 21, laissez-le  la caisse.

--Merci, dis-je, en esquissant un gracieux sourire, je reviendrai.

Manzana m'attendait devant la porte.

--Eh bien? demanda-t-il.

--Eh bien... j'ai dj une indication... Je sais quel est le numro de
la chambre de notre voleur... c'est le 34...

--Et son nom?...

--Je l'ignore... mais qu'importe? Du moment que je sais o trouver
l'homme...

--Vous avez l'intention de vous introduire chez lui?

--Mais... oui... et avec vous, je suppose.

--C'est grave cela...

--Et la perte de notre diamant, croyez-vous que ce ne soit pas plus
grave?

--Certes... mais le coup est dangereux  tenter... encore plus
dangereux  russir.

--Nous tcherons de ne pas le manquer... Voyez-vous une autre solution?

--Pour le moment, non...

--Il n'y en a pas d'autre, allez...

--Et nous essayerions cela en plein jour?

--Oui, ce serait prfrable...

--Et si nous sommes pris?

--On ne nous prendra pas...

--J'admire votre confiance... mais si cependant cela arrivait?

--Nous perdrions notre diamant, mais nous ne serions pas inquits...
Au contraire, on nous adresserait des flicitations.

Manzana ouvrait des yeux larges comme des hublots.

--Je ne vous comprends plus.

Je fouillai dans ma poche et en tirai un carr de carton que je tendis
 mon associ.

--Une carte d'agent de la Sret, fit Manzana stupfait... Ce n'est
pas  vous, je suppose?...

--Bien sr... je l'ai prise  un grand dadais de policier qui habitait,
 Paris, la mme maison que moi...

--Ah! trs bien... et vous allez vous servir de cette carte pour
pntrer chez notre voleur?

--Peut-tre.

--Mais moi?...

--Vous?... vous tes mon collgue... Du moment que je montre ma carte,
cela vous dispense d'exhiber la vtre...

--Parfait... et ensuite?

--Ensuite... ensuite!... je ne sais pas moi... tout dpendra des
circonstances... il est bien difficile, dans ces sortes d'affaires, de
prvoir comment cela tournera... Je n'ai qu'une crainte.

--Laquelle?

--C'est que le patron de l'htel ne nous fasse accompagner  la
chambre 34.

--Vous devez vous y attendre...

--Cela gterait tout...

--Et si nous arrtions l'homme quand il sortira?

--Non, c'est stupide ce que vous proposez l... La foule s'amasserait,
nous serions obligs d'aller au poste... l, on fouillerait notre
voleur et le diamant serait confisqu.

--Alors, si nous abordions carrment le type dans la rue en le
menaant, s'il ne nous rend pas le diamant, de le conduire au
commissariat.

--Toujours la mme chose, mon cher... Au bruit de la discussion des
gens nous entoureraient et l'affaire serait manque...

--Il faudrait pincer ce vilain individu, le soir, dans une rue dserte.

--Oui, mais nous n'aurons pas cette chance, croyez-le.

Tout en parlant, nous faisions les cent pas devant l'htel.

--Ma foi, dis-je... risquons le coup maintenant; nous allons bien
voir... vous tes prt  me seconder?

--Il le faut bien, puisque nous sommes associs.

--Oh! ne me le faites pas  l'association, n'est-ce pas? Vous voulez
votre diamant... moi aussi, et si nous le retrouvons, j'espre que,
cette fois, vous ne chercherez plus  me l'enlever.

--Mon cher Pipe, je vous le jure...

--Et vous me le laisserez? C'est moi qui en aurai la garde.

--Voil dj que vous voulez tirer toute la couverture  vous...

--J'ai bien le droit de me mfier aprs ce qui est arriv... Si
j'avais eu le diamant dans ma poche, nous n'en serions point o nous
sommes...

--C'est peut-tre vrai... mais avouez que le diamant et le revolver,
c'tait vraiment trop pour vous et pas assez pour moi... Tenez, je
vais vous proposer une combinaison... Si nous avons la chance de
rentrer en possession de notre Rgent, nous le porterons sur nous, 
tour de rle, une semaine chacun, mais celui qui en aura la garde
cdera le revolver  l'autre, est-ce entendu?

--Moi, je vais vous proposer autre chose. Ds que nous aurons trouv
quelque argent, et nous y arriverons srement l-bas, en Angleterre,
nous louerons un coffre-fort dans une banque et y dposerons notre
diamant, dans une bote cachete; mais il sera bien convenu avec le
directeur de la banque, que nous ne pourrons retirer notre dpt que
tous les deux ensemble et en prsence d'un employ... Comme cela, nous
vivrons au moins tranquilles et ne serons pas continuellement  nous
pier comme deux Peaux-Rouges sur le sentier de la guerre.

--Ma foi, rpondit Manzana, si vous voulez mon avis, je prfre encore
la premire solution.

--Soit, accordai-je. C'est convenu...

--Vous voyez qu'entre gens raisonnables, on finit toujours par
s'entendre.

--Mais oui... mais oui, j'en tais persuad.

J'ignorais quelles taient rellement les intentions de Manzana, mais
je savais bien que, moi, j'tais fermement dcid  lui enlever de
force ce que je considrais comme mon bien. Lui, de son ct, devait
avoir la mme ide.

En somme, nous avions discut en pure perte; nous avions cherch 
bluffer l'un et l'autre, mais nous restions sur nos positions.

J'ajouterai qu' la minute o avaient lieu ces pourparlers, j'tais
prt  cder sur tous les points, car pour le coup de force que nous
allions tenter, j'avais absolument besoin de Manzana.

Nous nous serrmes la main.

--Allons, dis-je, de l'audace!

--Comptez sur moi, rpondit mon associ.

--Si personne ne nous accompagne  la chambre 34, nous entrons, je
menace le voleur avec mon revolver, pendant que vous vous jetez sur la
femme et la billonnez... Ensuite vous faites subir la mme opration
 l'homme, nous le ligotons et le fouillons aussitt.

--Je vous ferai remarquer que dans cette entreprise, c'est moi qui
aurai la partie la plus difficile.

--Si j'avais votre musculature, mon cher, j'assumerais volontiers
cette tche. Maintenant, rflchissez bien... Si vous avez peur,
dites-le...

--Peur?... moi... allons donc... Une fois que j'y serai, vous
verrez... le tout est de se mettre en train, mais attention, pas de
blagues, hein? Si vous voyez, du premier coup, que l'affaire ne colle
pas, ne commettez point d'imprudence.

--Soyez tranquille, je n'oprerai qu' bon escient.

--Oui, je vois que vous avez bien tout combin, tout prvu. Cependant
permettez-moi de vous faire observer que vous avez oubli une chose.

--Ah! et laquelle?

--Vous avez suppos que l'on vous ouvrirait, ds que vous auriez
frapp... et si notre homme, qui doit tre un malin, se mfiait de
quelque chose et refusait d'ouvrir, que feriez-vous?

--Alors, nous trouverions une autre combinaison... nous attendrions
qu'il sorte et, ds qu'il paratrait, nous le repousserions aussitt
dans la chambre en lui mettant le revolver sous le nez.

--Et s'il a aussi un revolver?

--On n'a pas pour habitude de sortir d'un appartement avec une arme 
la main... Croyez-m'en, mon cher Manzana, ne nous livrons pas d'avance
 des suppositions qui finiraient par mousser notre courage...
Allons-y carrment, comme si nous tions de vrais agents de la
Sret... La chose la plus fcheuse qui puisse nous arriver, je vous
l'ai dj dit, c'est que nous soyons obligs d'aller au poste et de
voir notre diamant passer de la poche de notre voleur dans celle du
commissaire... et encore, peut-tre bien que je trouverais un truc
pour le ravir au commissaire.

--Vous avez rponse  tout... eh bien essayons... Je suis votre homme.

Nous pntrmes dans le hall de l'htel et,  notre grande surprise,
personne ne s'avana  notre rencontre pour nous demander ce que nous
dsirions.

Froidement, je traversai le vestibule et m'engageai dans l'escalier en
compagnie de Manzana.

Au premier tage, je consultai la liste des numros. Le 34 se trouvait
justement sur le palier o nous tions.

--Cela va trop bien, pensai-je.

Et je me sentis envahi par une indfinissable inquitude. J'coutai,
pendant quelques instants. Un homme toussa dans la chambre o je
m'apprtais  pntrer. Je tirai mon revolver, fis un signe  Manzana
et frappai lgrement  la porte.

--Entrez, dit une voix enroue.

J'entrai en coup de vent, le revolver  la main. Mais,  ma grande
surprise, au lieu de me trouver en prsence du vieux monsieur que je
croyais bien rencontrer, j'tais en face d'un homme de quarante ans
environ, trs blond et le visage entirement ras.

J'allais me retirer, en m'excusant comme je pourrais, quand Manzana
s'cria tout  coup:

--Allez-y!... allez-y!... c'est lui, je le reconnais!

En effet, moi aussi, je venais de reconnatre mon voleur... Au lieu
d'avoir les cheveux blancs, il tait blond et la barbe vnrable qu'il
arborait la veille avait disparu, mais ce qu'il n'avait pu changer,
c'taient ses yeux, deux yeux noirs tranges et brillants dont l'un
tait un peu plus petit que l'autre.

D'ailleurs, si j'avais pu conserver encore quelques doutes, la jeune
femme de la veille se ft charge de les dissiper, car elle venait
soudain de sortir du cabinet de toilette attenant  la chambre.

J'avais referm la porte et je tenais mon arme braque sur notre
voleur. Je remarquai aussitt que cet individu ne brillait point par
le courage. Il me regardait avec un effarement ridicule et tremblait
comme un chien mouill.

Dj mon associ s'tait jet sur la femme, l'avait billonne avec
une serviette et roule dans une couverture dont il avait solidement
nou les deux extrmits.

--A celui-l, maintenant! commandai-je.

Manzana, avec une habilet qui dnotait une longue pratique, billonna
galement l'homme et lui attacha bras et jambes avec les embrasses des
rideaux.

Nous tions matres de la situation. Notre premier soin fut de
fouiller le drle, mais nous emes beau explorer ses poches, nous ne
trouvmes sur lui qu'un portefeuille dont je m'emparai, un
porte-cigares en acier bruni et un trousseau de clefs.

Parbleu! le gredin avait d cacher le diamant dans sa valise. Nous
ouvrmes celle-ci, mais nous emes beau tourner et retourner tout ce
qui s'y trouvait, nous ne dcouvrmes absolument rien.

Et pourtant, j'tais bien sr que le misrable, lorsqu'il tait rentr
 l'htel, avait le diamant dans sa poche.

O l'avait-il cach?

Je le fouillai de nouveau, regardai mme dans ses bottines, le palpai
en tous sens, mais rien!

Manzana, qui suivait cette opration avec un intrt que l'on devine,
me souffla tout  coup:

--Il l'a sans doute refil  la femme.

Nous dmaillotmes cette dernire, mais au moment o je commenais 
explorer les poches de sa jupe, quelqu'un frappa  la porte trois
petits coups rapides.

Nous demeurmes immobiles, retenant notre respiration. On frappa
encore une fois, et une grosse voix demanda: Ludovic... tes-vous l?

Quelques secondes s'coulrent, puis le visiteur n'obtenant pas de
rponse--et pour cause--se dcida  s'en aller.

Nous l'entendmes descendre l'escalier, et quand le bruit de ses pas
se fut teint tout  fait, je continuai ma fouille.

Peut-tre n'y mis-je point toute la rserve qu'un gentleman doit
observer  l'gard d'une femme, mais bien m'en prit, car je dcouvris
enfin, cousu  la jarretelle de la dame le petit sac en peau de daim
qui contenait le diamant.

Aprs m'tre assur que c'tait bien mon Rgent qui tait enferm dans
ce sac, je glissai celui-ci dans la poche de mon gilet, aidai Manzana
 reficeler la senora, et nous nous dirigemes vers la porte.

Je reconnais qu' ce moment mon coeur battait une furieuse chamade et
j'aurais bien donn dix ans de ma vie pour tre dehors.

Nous coutmes. Un petit craquement nous fit tressaillir et nous
crmes un moment que quelqu'un se tenait en arrt, derrire la porte.
Ce fut ensuite le martlement rapide et lger d'une bottine de femme
sur le tapis du couloir, puis le pas lourd d'un homme qui descendait
l'escalier.

En bas, on entendait un tintement de verres et d'assiettes et parfois
la sonnerie tremblotante du tlphone qui couvrait tous les bruits.

Je jetai un coup d'oeil sur nos deux victimes: elles n'avaient pas
boug de place et je me demandai si leurs billons ne les avaient pas
touffes.

Pris d'un remords, je m'approchai doucement de l'homme. Il respirait 
peu prs normalement. Quant  la femme, son souffle tait
imperceptible et je constatai qu'elle tait vanouie. Je desserrai un
peu la serviette qui lui comprimait le visage, puis revins prs de la
porte devant laquelle Manzana se tenait accroupi. Je lui touchai
l'paule, il se retourna et nous nous consultmes du regard. Il eut un
petit signe de tte affirmatif et tourna doucement la clef.

Deux secondes aprs, nous tions dans le couloir. Il tait absolument
dsert. Sans nous presser, de l'air de deux paisibles voyageurs  la
conscience tranquille, nous nous engagemes dans l'escalier.

Au moment o nous atteignions les dernires marches, un vieux monsieur
que nous reconnmes parfaitement, arrivait, accompagn d'un garon
d'htel, et nous l'entendmes qui disait: Ce n'est pas naturel... Je
vous dis qu'ils sont dans leur chambre, je les ai entendus remuer.

J'avais, rapidement, en apercevant le vieux monsieur, tourn la tte
du ct de la muraille et Manzana avait port la main  son visage.

Cette prcaution tait, je crois, bien inutile, car le voyageur n'eut
mme pas l'air de nous remarquer.

Nous traversmes  pas compts le vestibule encombr de bagages et de
porteurs, mais une fois dehors, nous nous mmes  courir comme des
fous, dans la direction d'un pont, et cinq minutes aprs, nous tions
de l'autre ct de la Seine.

Alors, seulement, nous respirmes et, ce fut plus fort que nous, nous
nous mmes  rire aux clats. Une grosse dame qui passait se figura
sans doute que nous nous moquions d'elle et nous traita d'insolents en
nous dcochant un regard indign, mais nous ne crmes pas ncessaire
de nous excuser. Nous engageant rapidement dans une rue borde de
docks et de magasins, nous pmes enfin changer nos impressions.

--Hein? me dit Manzana, je crois que cela a t bien jou.

--Suprieurement, mon cher... et je tiens  vous adresser tous mes
compliments pour la faon merveilleuse dont vous avez billonn et
ficel nos voleurs... Sans vous, je le reconnais, je n'aurais pu mener
 bien cette petite expdition.

--Bah! J'ai fait ce que j'ai pu... Il ne s'agissait pas de lambiner...
nous jouions notre libert.

--Et notre fortune...

--Oui... et notre fortune... mais je crois qu'il serait bon de nous
tenir sur nos gardes, car la police va s'occuper de cette affaire et
commencer une enqute...

--Evidemment... A Paris ce petit drame passerait presque inaperu,
mais ici, il va prendre des proportions colossales. La ville va tre
sens dessus dessous...

--Que comptez-vous faire?

--Mais partir et le plus vite possible encore...

--Et de l'argent?

--Attendez... nous en avons peut-tre...

Et, tirant de ma poche le portefeuille que j'avais drob  ma
victime, je me mis  l'explorer rapidement.

Hlas!... il ne contenait en tout et pour tout qu'un billet de
cinquante francs!

--C'est maigre! fit Manzana... Quels purotins que ces gens-l... Et
pourtant, a en faisait des manires! on aurait dit qu'ils taient les
fils d'un nabab! aprs tout, c'tait sans doute l'autre qui avait la
galette, vous savez, celui qui est venu frapper  la porte...

--Peut-tre... En ce cas, il est fcheux que nous ne soyons pas tombs
aussi sur lui... Mais dites donc, mon cher, je ne sais si vous tes
comme moi, j'ai l'estomac dans les talons... Allons djeuner... nous
verrons ensuite  quitter la ville.

Un caboulot portant comme enseigne Aux Dbardeurs talait devant
nous sa faade malpropre, aux glaces toiles. Nous y entrmes et nous
fmes servir  une petite table, mais  peine fmes-nous assis que je
regrettai d'avoir choisi ce restaurant de cinquime ordre. Les gens
qui taient l nous regardaient avec tonnement.

Nous mangemes, nanmoins, sans nous presser, un brouet infect que
nous arrosmes d'un cidre sur, puis nous nous levmes. La salle tait
 ce moment presque vide. Seuls, quatre ou cinq pochards attabls
devant une bouteille d'eau-de-vie jouaient aux cartes en s'injuriant
comme des portefaix qu'ils taient.

Je me prsentai au comptoir o trnait une grosse commre au visage
couperos et lui demandai combien je lui devais. Elle jeta un coup
d'oeil sur la table que nous venions de quitter, fit un rapide calcul
et rpondit:

--C'est six francs huit sous.

Je lui tendis le billet de cinquante francs. Elle le prit, le retourna
un moment entre ses doigts, l'examina devant la fentre, puis s'cria
soudain en me foudroyant du regard:

--Il est faux, votre billet!

Il ne nous manquait plus que cela. Que pouvions-nous faire? discuter?
cela n'et avanc  rien.

Je compris que le plus sage tait de battre en retraite. Manzana tait
dj dehors, moi, tout prs de la porte. Avec la rapidit d'un zbre
poursuivi par un chasseur, je m'lanai dans la rue et pris ma course
vers les quais, suivi de mon associ.

Avant que la grosse dbitante ft revenue de sa surprise et et pu
lancer quelqu'un  notre poursuite, nous avions disparu parmi
l'encombrement des barriques et des balles de coton arrimes sur le
port. Nanmoins, comme nous ne nous sentions pas en sret au milieu
des dbardeurs et des calfats qui allaient et venaient, nous enfilmes
une rue, puis une autre, marchmes pendant prs d'une heure, et nous
arrtmes enfin devant un jardin public.

--Entrons l, dis-je  Manzana.




XII

LA FACHEUSE NUIT


Une large alle sable, borde de plantes exotiques, s'ouvrait devant
nous et aboutissait  un grand btiment blanc flanqu  droite et 
gauche d'normes caisses peintes en vert o s'obstinaient  pousser
des arbustes rachitiques. Un parc avec des parterres de fleurs d'hiver
s'tendait  perte de vue, bord dans le fond par une ligne d'arbres
gants. Un bassin parsem de nnuphars miroitait au soleil; des
enfants accompagns de leurs nounous jouaient sur le sable devant une
rotonde garnie de bancs et de chaises.

Un grand criteau plac au coin d'une alle nous apprit que nous
tions au Jardin des Plantes de Rouen.

--Je crois, murmura mon compagnon, que l'on ne viendra pas nous
chercher ici...

--Je ne le pense pas... Asseyons-nous donc un peu au soleil pour nous
reposer.

Un banc tait libre: nous y prmes place et, tout en laissant errer
notre regard sur les pelouses et les massifs de fusains, nous
envisagemes froidement la situation.

--Nous ne pouvons retourner en ville, dis-je  Manzana.

--Bah! et pourquoi? Rouen est vaste et c'est encore l que nous serons
le plus en sret. Que voulez-vous que nous fassions par ici? Nous
sommes en pleine campagne et nous ne tarderons pas  tre remarqus.
D'ailleurs, vous avez assez d'exprience pour savoir que c'est dans
les villes que les gens comme nous arrivent le mieux  se
dbrouiller...

--Vous oubliez que nous avons plusieurs ennemis  nos trousses;
d'abord le cocher que nous avons si brusquement lch, ensuite la
dbitante qui doit promener partout le faux billet de cinquante francs
et enfin nos victimes de l'htel d'Albion... Vous supposez bien que
cette dernire affaire a d s'bruiter...

--C'est vrai, mais personne ne nous a vus. Qui donc nous accusera? Nos
voleurs?... Ils ne peuvent donner de nous qu'un vague signalement...
Nous n'avons  craindre que le cocher et la marchande de vins, mais il
y a quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent pour que nous ne les
rencontrions pas...

--La marchande de vins, possible, mais le cocher? Vous pensez bien
qu'il doit traner par toute la ville avec son affreuse guimbarde.

--Il est assez facile de l'viter... D'ailleurs, s'il nous apercevait,
nous aurions le temps de nous enfuir avant qu'il nous ait dsigns 
un agent...

--Vous devenez tout  fait optimiste, mon cher.

--Ma foi, cela ne vaut-il pas mieux que de voir tout en noir?

--Certes, rpliquai-je, et il est probable que je serais dans le mme
tat d'esprit que vous, si j'avais seulement deux petits billets de
cent francs en poche, mais ce qui m'inquite, ce qui me dsespre,
c'est cette maudite question d'argent!...

--Il est vrai que c'est assez inquitant... mais pour rsoudre cette
question-l, vous tes sans contredit bien plus habile que moi...

Je ne relevai pas l'allusion.

Il y eut un assez long silence entre nous. Ce fut Manzana qui le
rompit.

--Tout cela, dit-il, ne doit pas nous faire oublier nos conventions.

--Quelles conventions?

--Comment!... vous ne vous en souvenez dj plus?

--Expliquez-vous.

--Eh bien, n'avait-il pas t entendu que si nous retrouvions le
diamant nous en aurions la garde  tour de rle... or, c'est vous qui
l'avez en ce moment... Vous le garderez donc une semaine, mais moi, je
dois avoir le revolver...

--Ah! c'est vrai, je n'y pensais plus... Oui, vous avez raison, mon
cher, ce qui est convenu est convenu... je ne me ddis jamais...
Voyons, nous sommes aujourd'hui jeudi... je garderai donc le diamant
jusqu' jeudi prochain...

Et tout en parlant, je manipulais doucement le revolver qui tait dans
la poche de mon pardessus.

--Oui... oui, mon cher associ, vous avez parfaitement raison... il ne
doit plus y avoir aucune contestation entre nous... vous avez droit au
revolver... le voici!

Manzana prit l'arme que je lui passai d'un geste discret et l'enfouit
prcipitamment dans la poche gauche de sa jaquette.

Juste  ce moment, un vieux monsieur vint s'asseoir  ma droite sur le
banc. Il tait vtu d'une longue redingote noire montante que
recouvrait un ample pardessus et coiff d'un chapeau de feutre aux
bords rigides.

Je vis tout de suite que c'tait un pasteur anglais et, sous un
prtexte quelconque, j'engageai la conversation avec lui dans ma
langue natale.

Comme tous les clergymen, il tait trs bavard et ne tarda pas  se
lancer dans de longues dissertations sur la corruption des moeurs et
la navrante mentalit de la jeunesse d'aujourd'hui.

Je l'coutais d'un air recueilli et approuvais de la tte chaque fois
qu'il s'interrompait pour me donner le temps de savourer toute la
justesse de ses paroles.

Je lui servis d'auditeur pendant environ trois quarts d'heure, mais
comme il devenait passablement rasoir, et que le froid commenait 
pincer dur, depuis que le soleil avait disparu, je pris cong du brave
Rvrend avec une onctueuse politesse et entranai Manzana vers la
sortie du jardin.

--Qu'est-ce qu'il vous racontait donc, cet espce d'English? demanda
mon associ en riant.

--Des choses trs intressantes, mon cher... Ah! c'est un excellent
coeur, je vous assure, et il serait  souhaiter que nous rencontrions
tous les jours de braves gens comme lui... Tenez, il m'a donn sa
carte... Il s'appelle le Rvrend Patterson... Retenez bien ce nom,
Manzana, car c'est celui d'un excellent et digne homme... Mais htons
le pas, si vous le voulez bien... car j'ai de srieuses raisons pour
ne plus me rencontrer avec lui.

Nous tions sur une large avenue. Un tramway jaune arrt  une
station, devant nous, allait partir pour Rouen.

--Montez, dis-je  Manzana en le poussant sur la plate-forme du
vhicule.

--Mais... fit-il en me regardant d'un air inquiet... avez-vous?...

--Ne vous inquitez pas de cela, montez vite.

Le tramway partit. Lorsque le receveur vint demander le prix des
places, je tirai de ma poche un gros porte-monnaie en cuir noir,
l'ouvris d'un geste solennel et en tirai une pice blanche.

--Voyez, dis-je tout bas  Manzana, il est bien garni. Il y a de l'or
et des billets... nous ferons le compte tout  l'heure. N'avais-je pas
raison de vous dire que ce Rvrend tait un brave et digne homme?

--Vous tes un type patant, murmura mon associ en me donnant une
petite tape dans les ctes.

Brave pasteur Patterson!... Si ces lignes vous tombent par hasard sous
les yeux, veuillez, je vous prie, vous rappeler ces belles paroles de
l'Ecriture: Ce qu'on vous ravit, ne le rclamez point et pardonnez 
celui qui vous a, dans un moment de gne, emprunt votre bourse. Elle
me fut bien utile, je vous l'assure, et j'ai plus d'une fois remerci
le ciel de vous avoir plac sur ma route.

Lorsque le tramway arriva  Rouen, il faisait dj nuit. Les flammes
des becs de gaz miroitaient dans le brouillard, comme des petites
toiles dans de l'eau trouble.

A l'endroit o nous descendmes l'agitation tait intense. C'est
vraiment une ville trs anime que la ville de Rouen... C'est aussi
une bien belle ville et je regrette que le temps m'ait manqu pour en
visiter les monuments, qui sont clbres, parat-il, dans le monde
entier.

Nous nous mmes en qute d'un htel et finmes par en dcouvrir un qui,
pour n'tre point trs luxueux, tait du moins des plus pittoresques.

Il se trouvait dans un quartier assez misrable et une rivire aux
eaux noires en lchait les fondations. Pour y parvenir il fallait,
comme  Venise, traverser un petit pont en dos d'ne et l'on pntrait
alors sous une vote troite, dcore de sculptures anciennes et de
peintures  demi ronges se craquelant par places et formant en plein
cintre de petites stalactites que les courants d'air balanaient
mollement.

Cet htel s'appelait--si j'ai bonne mmoire--l'htel de l'Eau-de-Robec.

La chambre qu'on nous donna tait vaste et are--un peu trop are
mme--car, bien que la porte et les fentres fussent fermes, les
rideaux, jadis blancs, mais  prsent couleur isabelle, se gonflaient
de temps  autre comme les voiles d'un navire. Quant  l'ameublement,
il tait d'une sobrit monastique et la table, de style Louis XIV,
boiteuse comme Mlle de La Vallire.

Le lit, dissimul au fond d'une alcve, nous parut assez confortable,
bien qu'environn de toiles d'araigne qui ressemblaient  des nids de
salanganes.

Une odeur de cuisine mal tenue flottait dans la pice.

--Pas trs chic, notre logement, dit Manzana, lorsque le domestique,
un gnome hydrocphale qui nous avait accompagns, eut pris cong de
nous.

--Bah! fis-je... le principal est que nous y soyons tranquilles et je
ne pense pas que le Rvrend Patterson vienne nous chercher ici...
Mais, voyons, faisons un peu l'inventaire de la bourse que le plus
heureux des hasards a fait tomber entre nos mains.

Je la vidai sur la table et constatai qu'elle contenait exactement six
cent huit francs... une fortune!

Grce  cet argent, nous allions pouvoir enfin gagner l'Angleterre, et
peut-tre la Hollande.

Dcidment, la Providence veillait sur nous.

Aprs avoir absorb, non sans rpugnance, un horrible repas que nous
fmes monter dans notre chambre, nous nous disposmes  nous mettre au
lit.

A ce moment, mes inquitudes me reprirent.

Devais-je partager le lit avec Manzana?

J'hsitai longtemps, puis finalement, je trouvai une solution. Il y
avait deux matelas, j'en mis un par terre, pris une couverture et
m'installai le plus loin possible de la porte, sous laquelle passait
un vent glacial.

Je m'tais couch tout habill, Manzana aussi d'ailleurs, et nous
avions laiss la lampe allume.

Malgr les serments que nous avions changs, nous continuions  nous
regarder en ennemis.

J'avais le diamant, Manzana le revolver, mais j'avais eu soin, lorsque
je lui avais rendu cette arme, de _la rendre inoffensive_.

--Dites donc, Pipe, me cria soudain mon associ, est-ce que vous avez
chaud, vous?

--Ma foi, non, pas prcisment.

--Si nous faisions allumer du feu... nous allons attraper la crve
ici...

--Du feu... du feu!... c'est facile  dire, mais n'avez-vous pas
remarqu que la chemine est condamne...

--Quelle turne de malheur, bon Dieu!... pourquoi aussi sommes-nous
venus ici... Il ne manque pas d'htels o nous aurions t mieux et
tout aussi tranquilles...

--Bah! une nuit est vite passe!

A une glise voisine dix coups s'grenrent lentement.

--Dix heures! dix heures seulement, grogna Manzana...

Il se tut cependant et je crus qu'il s'tait endormi, mais m'tant
soulev sur ma couche, je vis ses deux yeux qui brillaient dans
l'alcve.

--Ah! ah! s'cria-t-il, vous regardiez si je dormais... Je parie que
vous voulez encore me chiper le revolver.

--Vous tes malade, mon ami...

--Alors, pourquoi me regardiez-vous?

--Et vous?... Je pourrais vous retourner la question... est-ce que
vous ne chercheriez point, par hasard,  me reprendre le diamant?

--Ah!... Dieu de Dieu! cela devient nervant  la fin... Si nous
continuons  nous mfier ainsi l'un de l'autre, nous finirons par
devenir fous tous deux...

--Cette situation est ridicule, j'en conviens, aussi la combinaison
que je vous proposais, hier, serait-elle de beaucoup prfrable...

--Oui, le dpt dans une banque... a, jamais!

--Vous serez cependant oblig d'en venir l, je vous assure.

--Non... je ne crois pas... D'ailleurs, j'espre que nous n'allons pas
moisir en Angleterre. C'est un pays qui ne me dit rien... mais rien du
tout.

--Vous y avez sjourn longtemps?

--Oh! une quinzaine, tout au plus.

--Alors, vous n'avez pas pu apprcier le charme de la vie anglaise...
L-bas, ce n'est point comme ici la vie bruyante, extrieure... c'est
la bonne petite vie de famille dans un cottage bien clos, devant un
feu de houille et une bouteille de whisky.

--Alors, quand nous... aurons ralis notre fortune, c'est en
Angleterre que vous vous retirerez?

--Oui, si vous ne me tuez pas avant...

Manzana se dressa sur son lit:

--Non... mais  la fin, pour qui me prenez-vous? Je commence  en
avoir assez de ces plaisanteries-l...

--Calmez-vous... calmez-vous, ce n'tait qu'une plaisanterie, comme
vous dites; je n'en pense pas un mot.

--A la bonne heure... car vous savez, moi, j'ai la tte prs du bonnet.

--Allons, dormons, cela vaudra mieux...

--Dormir... dormir! est-ce que c'est possible avec vous... Ah! tenez,
j'aimerais mieux perdre cinq cent mille francs sur notre affaire et
avoir la paix tout de suite... Depuis que je vous connais, je n'ai pas
ferm l'oeil une minute...

--Je suis absolument dans le mme cas...

--Si cela continue, nous tomberons malades...

--Mais non, mon cher, mais non!... Quand nous nous connatrons mieux,
nous n'aurons plus de ces soupons ridicules... il faut bien que nous
nous habituions l'un  l'autre...

--Je crois que nous y mettrons le temps...

--Que voulez-vous, nos relations ont commenc de faon si... imprvue!
Avouez tout de mme que vous avez eu une sacre veine... car, somme
toute, vous bnficiez simplement d'une erreur... Si au lieu de me
tromper d'tage comme je l'ai fait, j'tais all chez M. Bnoni,
aujourd'hui je serais probablement en Hollande et vous...

--Moi... mais je me serais dbrouill... j'ai des relations...

--En ce cas, vous auriez bien d vous en servir au lieu de vendre les
bibelots de votre propritaire... Mais  propos, c'est demain qu'elle
revient... Elle va en faire une tte quand elle va voir son
appartement dvalis...

--Ah! en voil assez,  la fin... Savez-vous que vous commencez 
m'chauffer les oreilles... Depuis une heure, vous semblez prendre un
malin plaisir  me tarabuster...

--Mais non... vous voyez bien que c'est pour rire... il faut bien
s'amuser un peu, que diable! Allons, bonne nuit, mon cher associ, je
vous promets que je vais essayer de dormir... c'est l une preuve que
j'ai confiance en vous.

--A la bonne heure! j'aime mieux cela... eh bien, dormons! mais c'est
cette sacre lumire aussi qui m'empche de fermer l'oeil...

--S'il ne faut que cela pour vous faire plaisir...

Et j'teignis la lampe.

Avant de m'endormir, comme j'en avais rellement l'intention, je pris
le diamant et le plaai sur ma poitrine, dans la petite poche de ma
chemise de flanelle...

J'tais  peu prs rassur sur le compte de Manzana, mais je jugeai
que cette prcaution n'tait peut-tre pas inutile. Si pendant mon
sommeil, il s'avisait de vouloir fouiller dans mes poches, il en
serait pour ses frais. Je ne supposais pas qu'il voult me tuer--cela
l'et entran trop loin--mais il tait bien capable de me voler et je
devais me tenir sur mes gardes.

Dj je commenais  sommeiller, quand un pouvantable vacarme se fit
entendre dans l'htel. On ouvrait des portes, les marches craquaient
sous des pas pesants et il y avait, par instants, comme un cliquetis
de sabres.

--Que se passe-t-il donc? demanda mon associ... est-ce que le feu
serait  la maison, par hasard? Il ne nous manquerait plus que a.

Je n'eus pas le temps de rpondre.

Un coup violent appliqu contre le panneau de la porte retentit
soudain, en mme temps qu'une voix dure, imprieuse, lanait ces mots
effarants:

--Au nom de la loi, ouvrez!

Nous nous tions levs et, dans l'obscurit, nous nous interrogions, 
voix basse.

A l'heure du danger, nous nous retrouvions unis. Fraternellement, nos
deux mains s'taient rencontres.

--C'est pour l'affaire de l'htel d'Albion, me souffla mon associ...
Nous sommes fichus!... Avalez le diamant!

Il en avait de bonnes, lui! Est-ce qu'on avale comme un noyau de
cerise un diamant de cent trente-six carats!

--Au nom de la loi, ouvrez!

Il fallait se dcider.

--Nous aggravons notre cas, dis-je  Manzana. Ouvrons.

Mais dj la porte, cdant sous une violente pousse, s'abattait avec
fracas et quatre hommes, dont l'un tenait une lampe  la main,
faisaient irruption dans notre chambre. Derrire eux, des sergents de
ville aux mines svres formaient un barrage sombre.

Un petit monsieur ceint d'une charpe tricolore s'avana vers nous,
menaant:

--Ah! ah!... dit-il, voici deux gaillards qui ne tenaient gure 
faire notre connaissance. Je crois que nous avons eu la main
heureuse... Eclairez-moi, Brindavoine, que je voie un peu leurs
papiers!...

Comprenant que, cette fois, je jouais mon dernier atout, j'avais
repris mon aplomb.

--Dieu! messieurs, que vous tes presss! m'criai-je... Vous ne
donnez mme pas aux gens le temps de s'habiller... Alors, ce sont nos
papiers que vous voulez... parfaitement! nous allons vous les
montrer...

Et, tirant de ma poche la carte d'agent de la Sret que l'on connat,
je la tendis froidement au commissaire, qui lut  haute voix:

  _Prfecture de Police... Casimir Bonneuil, inspecteur._

L'effet fut exactement celui que j'attendais.

Le commissaire partit d'un bruyant clat de rire et, me frappant
familirement sur l'paule:

--Monsieur Casimir Bonneuil, fit-il, vous tes un joyeux vivant, je
vois a!... mais permettez-moi de vous dire que vous poussez tout de
mme la plaisanterie un peu loin... Etait-il bien ncessaire de nous
laisser enfoncer la porte?

--Je vous assure, rpondis-je, que nous n'avions pas entendu la
premire sommation... nous tions reints et nous dormions comme des
loirs.

--Vous tes probablement d'origine anglaise, monsieur Bonneuil... Je
vois a  votre accent...

--Moi?... pas du tout... Je suis Franais... ce qu'il y a de plus
Franais... mais j'ai vcu longtemps en Angleterre et, vous savez,
l'accent anglais, a se prend vite... C'est comme l'accent du Midi.

--En effet... Et vous tes ici pour une affaire srieuse?

--Trs srieuse... un vol de plusieurs millions.

--Le vol de la Banque des Cotonniers Havrais, sans doute?

--Non, mieux que cela...

--Seriez-vous sur une piste?

--Oui... depuis hier... et, je crois bien que, demain, je tiendrai mes
types.

--Ah! ah!... et dans quel quartier pensez-vous les pincer?

--Dans celui-ci, probablement...

--Cela tombe  merveille... c'est donc  mon bureau que vous amnerez
vos gens. Je vais prvenir les journalistes... Ils se plaignent
justement qu'il n'y ait jamais d'affaires chez moi... Je compte sur
vous, hein? Vous pourriez mme me requrir, au besoin... Un coup de
tlphone et j'accours... Mon commissariat est tout prs d'ici, place
Saint-Hilaire.

--Je vous le promets... quel est votre numro de tlphone?

--5e canton, 123... Cela vous est bien gal, n'est-ce pas, que je vous
aide dans cette opration?... C'est vous, bien entendu, qui en aurez
tout l'honneur, mais il en rejaillira quand mme quelque chose sur moi
et le _Fanal de Rouen_ qui, depuis quelques mois, mne contre moi une
odieuse campagne sous prtexte que je n'opre jamais d'arrestations,
sera bien oblig de reconnatre que, le cas chant, je n'hsite pas 
payer de ma personne et  empoigner les malfaiteurs au collet.

Le commissaire avait prononc ces derniers mots d'un ton confidentiel,
et il y avait dans son regard une sorte de supplication.

Pour ce brave fonctionnaire en butte aux mesquines tracasseries de
province, j'tais le _Deus ex machina_, celui sur qui il comptait pour
relever son prestige aux yeux de ses chefs.

Avouez qu'il y a tout de mme de curieuses concidences!

Il me remit sa carte, puis, aprs m'avoir serr la main:

--A bientt, me dit-il... il faut que je continue ma petite visite
domiciliaire... Je ne sais pourquoi, j'ai reu brusquement l'ordre
d'oprer une descente dans tous les htels borgnes de mon district et
il parat que mes collgues accomplissent, en ce moment, la mme
mission... Je crois savoir que l'on tient  pincer des escarpes
dangereux qui ont fait, hier, un mauvais coup dans la ville...
Voyez-vous que l'on aille justement arrter vos gredins et vous
couper l'herbe sous le pied... a serait une sale blague, hein?

--Non... il n'y a pas de danger, mes gredins ne logent pas dans un
htel borgne.

--C'est juste... Des gens qui ont des millions en poche!... Allons, au
revoir, mon cher monsieur Bonneuil!... N'oubliez pas la promesse que
vous m'avez faite et... excusez-moi d'avoir si brusquement interrompu
votre sommeil...

--Oh!... dans notre mtier, ne sommes-nous pas habitus  ces petites
surprises!

Le commissaire s'en alla, accompagn de son secrtaire Brindavoine.

Les agents le suivirent, indolents et maussades. Cependant, l'un de
ces derniers qui tait,  ce qu'il nous dit, menuisier de son tat,
revint quelques instants aprs, rafistoler notre porte. Il replaa le
panneau qui tait tomb et revissa tant bien que mal la gche de la
serrure.

Manzana avait rallum la lampe.

Lorsque nous fmes seuls, il me donna une petite tape sur le ventre et,
pouffant de rire:

--Hein? elle est bonne, celle-l! fit-il. C'est gal, vous lui avez
mont un joli bateau  ce gobeur de commissaire! Bien jou, monsieur
Bonneuil! Bien jou!... Toutes mes flicitations! vous tes vraiment
un type merveilleux...

J'acceptai avec modestie le compliment que voulait bien m'adresser
Manzana...




XIII

OU MANZANA DEVIENT INQUIET


Quelques instants aprs, nous nous recouchions et, pour la premire
fois depuis notre rencontre, nous dormmes comme deux braves bourgeois
qui n'ont rien  se reprocher.

Lorsque nous nous veillmes, il faisait grand jour. Aprs m'tre tt
pour m'assurer que le diamant tait toujours dans le gousset de ma
chemise de flanelle, je commandai deux cafs au lait avec des petits
pains. Ds que le gnome hydrocphale qui remplissait  l'htel
l'office de valet de chambre eut install devant nous deux tasses
brches, nous nous assmes et, tout en croquant des rties de pain
beurr, nous labormes un plan de campagne.

Je dois dire toutefois que ce plan, ce fut moi qui le dressai, car
Manzana qui semblait avoir maintenant pour moi une admiration sans
bornes, approuvait tout ce que je proposais. Il comprenait qu'
prsent j'tais l'me de cette association qui avait si mal dbut, et
menaait peut-tre de finir plus mal encore.

--Mon cher ami, dis-je enfin, si vous le voulez bien, nous allons
quitter le plus vite possible cette bonne et hospitalire ville de
Rouen, mais vous devez supposer que nous n'allons pas tre assez nafs
pour prendre le train du Havre qui passe ici, matin et soir... Ce
serait le plus sr moyen de se faire pincer, car la police,  la suite
du drame de l'htel d'Albion, a d tablir une surveillance dans les
gares. Nous allons tout simplement, gagner une petite station que nous
n'aurons pas de peine  trouver sur l'indicateur et l, nous nous
embarquerons dans un modeste train omnibus.

--Vous pensez  tout, mon cher Pipe! s'exclama mon associ... mais,
dites donc, avez-vous song  notre arrive au Havre? Il y aura de la
police, l-bas, et pour peu que nous ayons t signals...

--J'ai prvu cela, mon cher, aussi descendrons-nous  la premire gare
avant Le Havre... D'ailleurs, je rflchis, il est possible que nous
ne prenions pas le train...

--Ah!... vous songeriez  louer une auto?

--Non... Je vous dirai cela tout  l'heure... j'ai besoin de me
renseigner...

--Faites-le vite, alors, car je ne me sens pas en sret.

--Et moi donc? J'ai hte de filer, croyez-le... nous commenons 
connatre trop de monde ici: le cocher, la dbitante, le pasteur, le
commissaire de police...

Nous nous apprtions  sortir, quand je fis remarquer  Manzana qu'il
serait peut-tre prudent de lire un peu les journaux.

Il approuva cette ide et nous envoymes chercher, par le groom 
grosse tte, le _Fanal de Rouen_. J'tais curieux de savoir si cette
feuille parlait de notre petite expdition de la veille. Je ne tardai
pas  tre fix, mais ce que je lus me plongea dans un abme
d'tonnement.

--Ecoutez, dis-je  Manzana.

Sous le titre: Le Mystre de l'htel d'Albion, on racontait ce qui
suit:

  Hier, dans notre ville d'ordinaire si paisible, depuis que les
  nombreux indsirables qui l'habitaient se sont rfugis au Havre, un
  drame mystrieux s'est droul  l'Htel d'Albion, o l'on a dcouvert,
  dans la chambre n 34, un homme et une femme billonns et ligots, 
  n'en pas douter, par des mains expertes...

Je regardai Manzana:

--Voil, dis-je, un compliment  votre adresse...

--Oui... oui... continuez, fit mon associ d'un ton bourru.

  ... par des mains expertes. Dlivrs immdiatement et soigns par un
  mdecin que l'on avait fait appeler, ils ont dclar avoir t
  attaqus par deux individus dont ils ont donn un signalement dtaill
  et sur la piste desquels notre intelligent chef de la Sret s'est
  lanc aussitt. Grce aux renseignements prcis qu'il n'a pas tard 
  recueillir, nous avons tout lieu d'esprer que les deux bandits seront
  arrts aujourd'hui.

Cet article insr en premire page, tait suivi d'une petite note en
italiques: _Dernire heure_.

Et voici ce que disait cette note: L'affaire de l'htel d'Albion se
complique trangement. Les deux personnes qui avaient t victimes de
l'agression dont nous parlons plus haut et que M. Feuardent, juge
d'instruction, avait convoques  son cabinet, ont disparu subitement
et, malgr les recherches opres par le service de la Sret, il a
t jusqu'alors impossible de retrouver leur trace.

--Parbleu...! m'criai-je, ces gens-l ne tenaient pas plus que nous 
dialoguer avec un juge d'instruction. Ils doivent avoir, eux aussi, la
conscience terriblement charge... Allons, tout cela est trs bon pour
nous...

--Ah! vous croyez? fit Manzana.

--Mais certainement, pendant que l'on recherchera les locataires de
l'htel d'Albion, nous aurons le temps de filer... Cette affaire est
trop complique pour des policiers de province... vous verrez qu'ils
embrouilleront tout et n'aboutiront  rien... Profitons de leur
affolement pour leur tirer notre rvrence.

--Vous avez toujours l'intention de gagner Le Havre?

--Bien sr... n'a-t-il pas t dcid que nous passerions en
Angleterre...?

--Nous n'y sommes pas encore.

--Mais nous y serons bientt...

--Je le souhaite, mais je suis loin d'tre aussi optimiste que vous...
Les gares doivent tre surveilles...

--Mais puisque je vous ai dj dit que nous ne prendrions pas le
train... Combien faut-il vous le rpter de fois?...

Manzana ne rpliqua point, craignant sans doute de s'attirer
quelqu'une de ces algarades que je ne lui mnageais gure depuis la
veille.

Il hocha lentement la tte, d'un air rsign, puis rpondit simplement:

--Je remets mon sort entre vos mains.

Un autre se ft peut-tre laiss prendre aux airs doucereux de Manzana,
mais moi qui connaissais le drle, je ne croyais plus un mot de ce
qu'il disait. La soumission qu'il montrait n'tait point sincre et je
le sentais toujours aussi hostile. Je lisais au fond de sa pense
comme dans un livre et il devait bien s'en apercevoir, car chaque fois
que je le regardais fixement, il paraissait gn. Son plan, je ne le
devinais que trop!... Il esprait me supprimer purement et simplement
et rester seul propritaire du diamant, mais il avait affaire  forte
partie et, d'ailleurs, j'tais bien dcid  ne plus lui confier le
Rgent.

Jusqu'alors j'avais chafaud une foule de projets, tous plus insenss
les uns que les autres, et, comme cela arrive gnralement, au moment
o je dsesprais de tout, une inspiration m'tait venue: J'avais
trouv le moyen de quitter Rouen, sans bourse dlier... bien plus
j'esprais, en cours de route, gagner quelque argent.

L'ide n'avait rien de gnial, mais elle ne ft certainement pas venue
 l'esprit de Manzana.

Aprs avoir rgl la note d'htel, je sortis avec mon associ. Il
faisait un temps pouvantable. La pluie tombait  flots et il n'y
avait pas un chat dans les rues.

Nous nous mmes un instant  l'abri sous un porche, mais comme
l'averse continuait, nous relevmes le col de notre pardessus et nous
nous remmes en route, courbs en deux, ruisselants d'eau,  demi
aveugls.

Nous atteignmes enfin les quais et l, nous pmes nous mettre 
l'abri dans une baraque en planches qui servait de bureau  une
compagnie de navigation.

Manzana ignorait toujours ce que j'avais l'intention de faire, mais il
n'osait m'interroger, de peur de se faire encore rembarrer.

De temps  autre, il me jetait un regard  la drobe, mais je
demeurais impassible, jugeant inutile de le mettre au courant de mes
projets.

Enfin, comme la pluie avait cess, je lui touchai lgrement le bras:

--Venez, lui dis-je.

--O cela?

--A deux pas d'ici.

Quelques minutes aprs, je m'arrtais devant un grand cargo amarr 
quai et dans lequel des hommes taient en train d'empiler  fond de
cale des balles de coton.

Ce cargo tait anglais; il s'appelait le _Good Star_, ce qui signifie
_Bonne Etoile_.

Ce nom me plaisait car, on a pu le voir, je suis assez superstitieux
et m'imagine  tort ou  raison que certains noms doivent avoir sur
notre destine une relle influence.

M'approchant d'un gros homme  casquette galonne, qui surveillait
l'embarquement des marchandises, je lui dis en anglais:

--Pardon, capitaine, n'auriez-vous point besoin, par hasard, de deux
hommes de peine?...

Le capitaine me toisa pendant quelques secondes, puis aprs avoir tir
deux ou trois bouffes de sa courte pipe en merisier, rpondit d'un
ton brusque:

--Qu'est-ce que vous savez faire?

--Oh! beaucoup de choses, captain...

--Savez-vous arrimer une cargaison?

--Oui, captain...

--Pouvez-vous aussi tenir convenablement la barre?

--Je le crois.

--Savez-vous lover chanes et filins?

--Parfaitement, captain...

--Vous pourriez, je le suppose, faire aussi un peu de cuisine?

--Certes... captain.

--Bien... quelles sont vos prtentions?

--Ma foi... j'estime que trois livres par semaine...

--Je vous en offre deux, pas un shilling de plus... c'est  prendre ou
 laisser... Maintenant, je dois vous prvenir que je vous engage pour
un voyage seulement... Une fois que nous serons arrivs  destination
et que l'on aura procd au dchargement, je n'aurai plus besoin de
vos services... Acceptez-vous?

--J'accepte, captain... mais  une condition.

--Laquelle?

--C'est que vous preniez aussi mon camarade...

Et ce disant, je dsignais Manzana qui se tenait prs de nous...

Le capitaine dvisagea mon associ, puis fronant le sourcil:

--Il a une sale tte, votre camarade... ce n'est srement pas un
Anglais, cet oiseau-l...

--Non, captain...

--Il a l'air solide... on pourrait tout de mme l'employer  vider les
escarbilles et  charger les foyers... C'est entendu, je le prends...
mmes conditions que pour vous, mais dites-lui que s'il ne fait pas
mon affaire, je le dbarque au Havre... je n'aime pas les flmards,
moi...

Je transmis ces paroles  Manzana qui demeura tout interloqu.

--Eh quoi, dit-il, vous m'avez engag  bord de ce bateau sans me
consulter?

--Mon cher, rpondis-je, il n'y avait pas  hsiter... d'ailleurs, je
vous eusse consult que cela n'et avanc  rien. Il y a des
situations que l'on doit accepter cote que cote... Nous sommes
menacs, traqus comme de mauvaises btes, il faut absolument quitter
cette ville. Or, pouvions-nous trouver une meilleure solution que
celle-l?

Mon associ ne rpondit point. L'argument tait, en effet, sans
rplique, mais Manzana, paresseux comme une couleuvre, se lamentait
dj  la pense qu'il allait tre oblig de travailler, chose qui ne
lui tait peut-tre jamais arrive, car cet tre au pass nbuleux
avait d exercer tous les mtiers, except ceux qui exigent un effort
physique trop violent.

Je n'tais pas fch de voir un peu la tte qu'il ferait quand le
capitaine lui commanderait de porter des sacs de charbon ou de laver
le pont  grande eau. L'preuve serait dure, mais elle aurait sur mon
triste compagnon un effet salutaire.

J'ignorais o allait le _Good Star_. Je savais seulement qu'il ferait
escale au Havre pour, de l, se diriger vers quelque port d'Angleterre.

Il devait quitter Rouen  la mare descendante, c'est--dire  deux
heures de l'aprs-midi, mais il n'tait encore que dix heures du matin
et qui sait si, avant le dpart, quelque stupide policier ne viendrait
pas nous rendre visite. Le _Good Star_, en sa qualit de navire
marchand, tait dispens des formalits de police auxquelles sont
soumis les vapeurs transportant des passagers, mais aprs la petite
histoire de l'htel d'Albion, il tait possible que le chef de la
Sret de Rouen s'avist de perquisitionner  bord des bateaux en
partance.

J'insistai auprs du capitaine pour prendre immdiatement mon service.
Il y consentit.

--Venez, dit-il.

Et il nous prsenta immdiatement au matre d'quipage, un gros homme
aussi large que haut qui rpondait au nom de Cowardly.

On nous assigna immdiatement nos postes.

--_Here_, me dit Cowardly, en me dsignant le pont du bateau...

Et prenant Manzana par le bras, il le poussa vers une coutille o se
trouvait un petit escalier de bois conduisant  l'entrepont.

Comme mon associ demeurait immobile, ne sachant ce qu'il devait faire,
Cowardly lui dit d'un ton brusque:

--_Downstairs!_

Je m'approchai:

--Mon camarade, expliquai-je au matre d'quipage, ne comprend pas
l'anglais.

Et je traduisis  Manzana l'ordre que l'on venait de lui donner:

--On vous dit de descendre.

--O cela?

--Mais dans la cale, parbleu!

--Et vous?

--Moi, jusqu' nouvel ordre, je reste ici, sur le pont...

--Ah! non, par exemple. Je n'accepte pas cela... Le truc est bien
combin, mais a ne prend pas avec moi... pendant que je serai  fond
de cale, vous filerez avec le diamant... Vraiment, mon cher, vous me
prenez pour un imbcile...

Le capitaine tait derrire nous. Il ne comprenait rien  ce que nous
disions, mais au ton de Manzana, il n'eut pas de peine  deviner que
celui-ci faisait des difficults pour descendre dans l'intrieur du
navire. D'une violente pousse, il l'envoya rouler en bas de
l'escalier et d'un coup de pied referma le panneau de l'coutille...

--Retenez bien, me dit-il, que vous n'tes pas ici pour tenir des
conversations... Au travail, et vivement!... Tenez, joignez-vous  cet
homme et aidez-le  rouler cette balle de coton...

J'obis, sans murmurer, et cette docilit me valut tout de suite la
confiance du capitaine. Il faut savoir se plier aux exigences de la
vie et accepter toutes les situations, quelles qu'elles soient, du
moment que l'on travaille  son salut.

Quelle brute que ce Manzana! Pourvu qu'il n'aille point, par quelque
extravagance, attirer sur nous l'attention de la police!




XIV

LA PREMIRE RENCONTRE QUE JE FIS SUR LE SOL ANGLAIS


Le _Good Star_ devait, je l'ai dit, partir  deux heures de
l'aprs-midi. En causant avec quelques matelots, anglais comme moi,
j'appris qu'il se rendait directement  Londres, aprs escale au Havre.

Dcidment, j'tais servi  souhait.

J'attendais cependant avec une inquitude que l'on devine le moment o
on larguerait les amarres et, tout en m'employant  bord le plus
activement possible, je jetais de temps  autre un regard vers le quai.

C'tait l que pouvait surgir l'ennemi, sous forme d'un dtective ou
d'un agent de la police officielle.

Par bonheur, la pluie s'tait remise  tomber et les quais taient
absolument dserts.

Un peu avant midi, j'eus une vive motion. Deux hommes d'apparence
assez louche s'taient prsents  bord et avaient demand le
capitaine. Enfin, ils quittrent le bateau, et ce furent les deux
seuls visiteurs que nous emes sur le _Good Star_.

Manzana, comme bien on pense, n'tait pas tranquille  fond de cale et
il prouva le besoin de passer la tte par une coutille, afin de
s'assurer que j'tais toujours sur le pont.

Le capitaine l'aperut.

Il eut un geste de colre, puis appelant le matre d'quipage, lui
donna rapidement quelques ordres. Bientt, Manzana reparaissait en
compagnie du second qui, sans un mot, le conduisait  la passerelle et
l'invitait  quitter le bord.

Mon associ qui ne tenait pas  partir sans moi protestait avec la
dernire nergie et m'appelait d'une voix dsespre, mais je me
gardai bien de me montrer. Il fut enfin expuls un peu brutalement par
le matre d'quipage qui n'tait rien moins que patient et, ds qu'il
fut sur le quai, deux marins, sur un ordre, retirrent la passerelle.

Cach derrire une des chemines du bateau, je voyais Manzana s'agiter
comme un fou. De temps  autre, il mettait ses deux mains en
porte-voix devant sa bouche et hurlait  tue-tte:

--Pipe!... Edgar Pipe!... Vous savez bien que nous ne pouvons pas nous
quitter ainsi... Rappelez-vous nos conventions... C'est mal ce que
vous faites l!... Prenez garde!...

Dj le _Good Star_ se mettait en marche et le bruit de ses hlices
frappant l'eau  coups saccads couvrait les appels de mon associ...
Je l'apercevais toujours gesticulant sous la pluie, mais peu  peu, il
diminua, et ne fut bientt plus qu'une petite silhouette noire
trpignante et grotesque.

Le hasard, on le voit, me servait  souhait une fois encore.

Depuis prs de cinq jours, je cherchais le moyen de me dbarrasser
d'un affreux rasta sans usages qui tait de plus fort compromettant et
voici que le capitaine du _Good Star_ dnouait, d'un simple geste, une
situation qui menaait de tourner au tragique.

Ah! on a bien raison de dire que la vie n'est qu'une bote  surprises.

Tout ce que l'homme prpare, labore avec soin en vue de cette chose
insaisissable qu'on appelle le bonheur, tout cela s'croule en un clin
d'oeil, au moindre souffle, et c'est presque toujours ce que l'on n'a
pas prvu qui finit par s'imposer  nous en bouleversant tous nos
projets.

Parfois, ce changement subit nous est funeste... Souvent aussi il nous
est favorable, comme c'tait le cas ici.

Un tranger s'tait fait mon auxiliaire. Ah! comme je le bnissais, ce
brave capitaine du _Good Star_!...

Cependant, je finis,  la rflexion, par m'apercevoir que, pour s'tre
modifie de faon assez satisfaisante, ma situation n'en restait pas
moins dangereuse.

En effet, Manzana, qui sans tre un aigle n'tait pas tout  fait un
imbcile, ne me lcherait pas comme cela... et il y avait des chances
pour qu'il me retrouvt, soit au Havre, notre premire escale, soit en
Angleterre, au moment de l'accostage du _Good Star_... S'il me
manquait  cette dernire relche, j'avais tout lieu de supposer qu'il
ne me rejoindrait jamais.

D'ailleurs, o trouverait-il de l'argent pour payer son voyage?

Le _Good Star_ marchait bon train... C'tait un superbe cargo, dernier
modle, qui pouvait, en pleine mer, filer ses quinze noeuds, mais en
ce moment, il modrait son allure, afin de ne point soulever derrire
lui trop de remous. Lorsque nous atteignmes Villequier, un pilote
monta  bord, et nous guida  travers les bancs de sable qui
s'grnent  et l, sur la Seine, jusqu' son embouchure.

Aprs avoir aid  arrimer la cargaison dans la cale, je m'occupai de
la cuisine de l'quipage. Je devais, aux termes de nos conventions
avec le capitaine, remplacer momentanment le matre-coq. C'tait la
premire fois de ma vie que je remplissais les dlicates fonctions de
cuisinier, et je dois dire que je ne m'en tirai pas trop mal. Au lieu
de confectionner de ces plats classiques que les connaisseurs
apprcient trop facilement, j'improvisai des ragots tranges qui
chappaient  la critique, et les matelots,  quelques exceptions prs,
se dclarrent satisfaits de mes salmigondis. Le matre d'quipage
Cowardly daigna mme me complimenter sur certaine blanquette sauce
poivrade, que je croyais bien avoir affreusement rate et qui mit le
feu au gosier de tous les marins.

Ce que l'on but ce jour-l  bord du _Good Star_, on ne peut s'en
faire une ide.

La manoeuvre s'excuta nanmoins sans trop d'-coups. Les hommes
furent plus gais que de coutume, voil tout.

Quand nous atteignmes la mer, nous commenmes  danser fortement et
je ne tardai pas, hlas!  prouver ce que mes compatriotes appellent
le _sea-sickness_. Je fus horriblement malade et ne me rappelle rien
de ma traverse... Je crois toutefois pouvoir affirmer que le
capitaine et le matre d'quipage, furieux d'tre privs de cuisinier,
m'accablrent d'injures et s'oublirent mme jusqu' me frapper.
Cependant, si abattu, si prostr que je fusse, je trouvais encore la
force de palper de temps  autre la pochette qui contenait mon
diamant...

Lorsque nous entrmes enfin dans la Tamise, je retrouvai tous mes
moyens, et crus devoir m'excuser auprs du capitaine, mais le charme
tait rompu; je n'tais plus  ses yeux qu'un tre ridicule, une sorte
de fantoche encombrant, aussi m'annona-t-il d'un ton bourru qu'il me
retranchait une livre sur ma solde. J'eus l'air navr de cette
diminution de salaire, mais au fond, je m'en moquais comme d'une
guigne, puisque j'avais toujours en poche la bonne et solide bourse en
cuir noir du Rvrend Patterson.

Certes, je me retirais bien de l'association que j'avais t oblig
d'accepter, le revolver sous la gorge, et j'estimais comme le nomm
Pangloss que tout tait pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Ah! il devait en faire une tte, en ce moment, le Senor Manzana!

Je me le reprsentais courant  travers les rues de Rouen, comme un
chien perdu, dans la boue, et ma foi, j'avoue qu'il ne m'inspirait
nulle compassion.

Bien que je m'efforasse de me rassurer compltement, une crainte
finit cependant par me hanter et par s'incruster dans ma cervelle avec
l'obstination d'une ide fixe.

Si Manzana s'tait fait prendre!...

Qui sait si un agent de police ne l'avait point arrt! Si cela
s'tait produit, j'tais sr de mon affaire. Le gredin me dnoncerait
et peut-tre serais-je cueilli en dbarquant sur le sol anglais.

J'avais remarqu que le _Good Star_ avait un poste de T. S. F., et que
l'on avait reu plusieurs radios depuis notre dpart. Je ne serais
vraiment tranquille que lorsque j'aurais franchi la passerelle du
cargo et j'aspirais  cet heureux moment, avec une motion que l'on
comprendra.

Il arriva enfin!

Le _Good Star_ s'amarra  quai, dans le bassin Sainte-Catherine, en
amont de Tower-Bridge, et l'on procda immdiatement au dbarquement
des marchandises.

Nul agent ne m'attendait au ponton d'accostage... Manzana, en
admettant qu'il et prvenu la police, s'y tait pris trop tard...
J'tais maintenant dans mon pays, libre de mes mouvements, libre de
mes actes et avec de l'argent en poche... Rien ne m'empchait plus de
passer en Hollande pour y vendre mon diamant.

L'incident Manzana ne m'avait, en somme, retard que de quelques jours.

Ah! quelle riche ide j'avais eue de conserver le Rgent sur moi aprs
la petite expdition de l'htel d'Albion!

Je procdai au dchargement du _Good Star_ avec un courage et un
entrain extraordinaires... Jamais je n'avais eu tant de coeur au
travail. Il me semblait qu'une vie nouvelle s'ouvrait devant moi. Tout
en coltinant les caisses et les balles qu'un treuil  vapeur
extrayait des flancs du cargo, je chantais perdument et Cowardly dut,
 deux reprises, me prier de mettre une sourdine  mon gueuloir pour
employer sa propre expression.

Le dbarquement termin, je touchai ce qui me revenait, puis je pris
cong du capitaine et du matre d'quipage.

Je cessais d'tre marin pour redevenir gentleman, mais quelques
instants plus tard, en passant devant la glace d'une boutique, je
m'aperus que je ressemblais plutt  un beggar qu' un gentleman.

Mon linge n'tait plus douteux, il tait franchement sale. Quant  mes
habits, ils auraient eu besoin d'un srieux coup de fer.

Je ne pouvais songer, vtu comme je l'tais,  me risquer dans un
quartier trop frquent o j'eusse immdiatement attir l'attention
des promeneurs et peut-tre aussi celle des gens de police. A Londres,
je n'avais rien  craindre, n'ayant aucun mfait connu sur la
conscience, mais il arrive frquemment que les individus suspects sont
rafls, conduits au poste, interrogs, fouills, puis remis ensuite
en libert, avec des excuses.

Ces sortes d'arrestations qui ne sont jamais maintenues, en Angleterre,
sont, par un joyeux euphmisme, appeles prsentations. Elles ne
tirent pas  consquence et constituent ce que l'on pourrait appeler
une mesure prventive, mais j'avais de srieuses raisons pour ne
point me laisser englober dans une de ces rafles dont l'issue et t
dsastreuse pour moi. Un gentleman, de si bonne famille soit-il, n'a
point pour habitude de se promener avec un diamant de cent trente-six
carats dans sa poche...

Rfrnant, pour l'instant, les ides de luxe et de confort qui ont
toujours exerc sur moi une irrsistible attraction, je choisis, dans
un quartier de troisime ordre, un htel assez misrable qui portait
pour enseigne: Au Poisson Bleu. Il tait situ dans Caledonian Road
et frquent (je le constatai bientt) par des gens assez louches aux
professions multiples et  la mine plutt inquitante. Je ne fis, bien
entendu, que poser le pied dans cet htel: juste le temps de passer
une chemise neuve achete dans un magasin des environs, de me donner
un coup de brosse et de me faire cirer. Je me rendis ensuite chez le
coiffeur, puis chez le chapelier et enfin chez un vieux tailleur juif
qui consentit  donner sur l'heure un coup de fer  mes vtements.
Aprs ces diverses oprations, dont, le lecteur apprciera la
ncessit, je me risquai gaillardement dans le centre de Londres.

Quelques instants aprs, j'tais confortablement install dans un
restaurant de Leicester Square, et pour la premire fois depuis la
nuit de Nol, je pouvais enfin dner tranquille.

Mon repas termin, j'allumai un superbe cubanola, sirotai quelques
liqueurs, puis sortis aprs avoir rgl ma note qui se montait  deux
livres six shillings. Je me traitais bien, comme on voit, mais j'avais
droit, ce me semble,  ce petit ddommagement aprs les heures
sinistres que j'avais passes en compagnie de Manzana.

Dehors, sur la place, des rampes lectriques fulguraient dans la nuit,
au-dessus des larges baies d'un music-hall...

--Tiens, me dis-je, pourquoi pas?

Et le cigare  la bouche, le chapeau en arrire, la figure aussi rouge
que la tunique d'un horse-guard, j'entrai  l'Alhambra.

La musique jouait,  ce moment, une scie en vogue que le public
reprenait en choeur au refrain, et dont les paroles taient celles-ci,
 une lgre variante prs:

  _Tout va bien, tout est bien,
  Nous avons, Symphorien,
  Une veine... une veine,
  Une veine de chien!_

Cet air et ce couplet taient pour moi de bon augure et, en
m'acheminant vers le promenoir, je fredonnais tout guilleret: Une
veine... une veine... une veine de chien, quand, brusquement, je
demeurai clou sur place, bouche be, bras ballants.

Une femme en toilette tapageuse tait l, devant moi, me regardant
avec effarement, et cette femme, c'tait Edith... cette petite dinde
d'Edith, cause de tous les tourments que j'avais endurs depuis ma
visite nocturne au muse du Louvre.

Elle s'attendait sans doute  un clat de ma part, mais quand elle vit
qu'au lieu de prendre une mine courrouce, j'avais le sourire aux
lvres, elle se jeta dans mes bras, en murmurant:

--Oh! Edgar! Edgar! pardonnez-moi!...

Le public amus par cette petite scne qui, en tout autre endroit et
paru scandaleuse, battait des mains, trpignait de joie et hurlait en
me dsignant:

  _Tout va bien, tout est bien,
  Il a une veine de chien..._

J'entranai Edith au vestiaire, l'aidai  mettre son manteau et nous
sortmes.




XV

OU LE HASARD SE MET ENCORE UNE FOIS DE LA PARTIE


Vous n'attendez point, n'est-ce pas, que je vous dcrive par le menu
les diverses phases de cette nouvelle lune de miel...

Elle fut ce qu'elle est ordinairement dans ces rabibochages amoureux:
ardente, enivrante, affolante...

Edith repentante sut racheter ses torts et se les faire pardonner...
Elle arriva mme, pendant quelques jours,  me faire oublier le Rgent.

Hlas!... il fallut vite dchanter!

Un beau matin, en fouillant dans mon portefeuille, je m'aperus qu'il
n'y restait plus qu'une pauvre petite bank-note de cinq livres...

Nous avions vcu, ma matresse et moi, sur ce qu'elle avait conserv
de mes deux mille francs et aussi sur la bourse du Rvrend Patterson.
Il fallait absolument que je trouvasse de l'argent. Un cambriolage
seul pouvait me tirer d'affaire, mais je dois dire que le souvenir de
ma dernire expdition me rendait trs circonspect.

Je n'osais pas avouer ma gne  Edith, car les femmes, si aimantes
soient-elles, acceptent assez mal ces confidences.

Je rsolus, encore une fois, de m'en remettre au hasard. J'annonai 
ma matresse que je serais absent toute la journe...

Edith me regarda d'un air tout tonn:

--Eh quoi, dit-elle, voil que vous m'abandonnez dj?

--Pour jusqu' ce soir seulement, chrie... il faut absolument que
j'aille chez un de mes oncles qui habite Richmond...

--Et cela vous a pris tout d'un coup... vous ne pouvez pas remettre
cette visite?

--Non, Edith... c'est trs srieux... il s'agit d'une question
d'argent...

--Oh! alors, allez... Il ne faut jamais, Edgar, remettre ces
visites-l... Mais, au fait, j'y songe, je pourrais bien vous
accompagner?... il y a longtemps que j'ai envie d'aller  la
campagne... Pendant que vous vous rendriez chez votre oncle je vous
attendrais quelque part.

--Non, Edith... cela est impossible... mon oncle est trs
formaliste... S'il apprenait que l'on m'a vu  Richmond, en compagnie
d'une femme, il ne me recevrait plus.

--C'est donc un clergyman, votre oncle?...

--Non... c'est un magistrat... un coroner.

Edith n'insista plus.

Je l'embrassai et partis.

O allais-je? Je n'en savais rien.

Je venais d'atteindre Fleet Street, rue trs frquente, comme on sait,
et je m'tais engag sur la chausse pour changer de trottoir, quand
une grosse dame, qui marchait devant moi, glissa soudain sur
l'asphalte humide et, avec un bruit mat, s'tala sur le sol.

Galamment, je l'aidai  se relever, mais elle avait d se blesser en
tombant, car elle tait incapable de mettre un pied devant l'autre.

Aid de deux aimables citoyens, je la transportai chez un pharmacien
et disparus prestement. J'tais, en effet, trs press de voir ce que
contenait le petit sac  main que j'avais, sans qu'elle s'en apert,
subtilis  la dame, et enfoui dans la poche de ct de mon pardessus.

Ce ne fut qu'au bout d'un quart d'heure, dans l'alle dserte d'un
square, que je pus enfin satisfaire ma curiosit.

Pour une fois, j'avais eu la main heureuse. Le sac contenait
exactement quatre billets de cinquante livres et deux de dix... au
total deux cent vingt livres... La grosse dame tait une propritaire
du nom de Dorothy Coxcomb. Une petite note pingle  l'un des billets
indiquait l'usage qu'elle voulait faire de son argent... et je dois
reconnatre que ce placement tait absolument ridicule, car les
valeurs qu'elle se proposait d'acheter sombrrent deux mois aprs,
lors du fameux krach de la Banque Tymson and Co. De toute faon, la
grosse dame et t refaite et il valait encore mieux que ce ft Edgar
Pipe qui profitt de son argent, plutt que des banquiers sans
scrupules qui sont la honte du Royaume-Uni et dont les victimes se
comptent par milliers.

Je jetai le sac dans un massif et plaai soigneusement les bank-notes
dans mon portefeuille qui n'tait plus habitu  recevoir pareils
locataires.

Ce que c'est que l'argent, tout de mme, et quelle heureuse influence
il exerce sur notre esprit! Il n'y a qu'un instant, tout me paraissait
gris et triste, maintenant, je voyais tout en rose et j'avais une
envie folle de sauter, de gambader, de me jeter au cou des gens dans
la rue.

Bien entendu, au lieu de continuer  marcher  l'aventure, je rentrai
chez moi--ou plutt chez Edith.

Elle s'apprtait  sortir.

--Comment? dit-elle, vous voil dj?

--Vous voyez... j'ai eu la chance de rencontrer mon oncle dans Fleet
Street et cela m'a pargn la peine d'aller  Richmond.

--Vous paraissez tout joyeux...

--Le plaisir de vous revoir, Edith...

--Vraiment?

--Pouvez-vous en douter?

Je ne sais si Edith crut  la sincrit de mes sentiments; en tout cas,
si elle pouvait avoir des doutes  ce sujet, elle n'en laissa rien
paratre.

Je l'emmenai  Regent's Park, puis de l chez Monico, dans Piccadilly.

Nous allions mener la grande vie pendant quelques jours, puis, je
partirais pour la Hollande.

Je m'tais bien gard de dire  Edith que j'avais sur moi un diamant
de plusieurs millions; cependant, un jour ou plutt une nuit, elle
avait failli le dcouvrir. J'avais plac le Rgent dans la petite
poche de ct de ma chemise de flanelle et ma matresse l'avait, par
hasard, senti sous sa main.

--Tiens! demanda-t-elle, qu'est-ce que vous avez l, Edgar?

--Oh! rien... rpondis-je...

--On dirait une petite pierre.

--C'en est une, en effet...

--Un souvenir?

--Non... un ftiche...

Edith clata de rire.

--Eh quoi? dit-elle, vous tes comme les ngres... vous avez sur vous
un gris-gris.

--Vous le voyez.

--C'est curieux... Je ne vous aurais pas cru si superstitieux.

--Que voulez-vous, Edith, on ne se refait pas.

--Et srieusement... vous croyez au pouvoir de cette amulette?... Vous
a-t-elle dj port bonheur, au moins?

--Mais oui, Edith, puisque aprs vous avoir perdue, j'ai eu la joie de
vous retrouver.

--Grce  votre gris-gris?

--Grce  mon gris-gris.

--Et comment est-ce fait, cet objet-l?

--Je vous l'ai dj dit, c'est une simple pierre, mais une pierre qui
ne vient pas des rgions terrestres...

--Je crois, Edgar, que vous vous moquez de moi, fit Edith en me
donnant une petite tape sur la joue.

--Mais non... je vous assure... Vous avez bien entendu parler des
arolithes?...

--Non... qu'est-ce que c'est que a?

--Ce sont des pierres... des pierres qui tombent du ciel...

Edith n'tait pas trs convaincue. Elle me regardait avec mfiance,
mais n'osait mettre en doute ma parole...

--En effet, conclut-elle. Si ces pierres tombent du ciel, comme vous
dites, elles doivent videmment porter bonheur... Montrez-moi donc un
peu comment c'est fait ces pierres-l?

--Une autre fois, Edith... Mon gris-gris est cousu dans une double
enveloppe trs dure... c'est toute une affaire que de le dvelopper...
Je vous promets de vous le montrer demain...

--Vous m'en donnerez bien un petit morceau?

--Si vous y tenez...

--Bien sr que j'y tiens... une pierre qui vient du ciel!

                   *       *       *       *       *

Edith tait tenace et je savais bien qu'elle ne me laisserait point de
rpit que je ne lui eusse donn un morceau de mon amulette.

Je me procurai donc un caillou quelconque que je lui prsentai le
lendemain.

--Oh! ce n'est que cela, s'cria-t-elle. Ce n'est pas bien beau...
Enfin, puisque a porte chance.

Je cassai le caillou au moyen d'un marteau et j'obtins ainsi deux
clats. J'en donnai un  ma matresse et serrai l'autre prcieusement
dans le petit sachet d'o j'avais pralablement enlev le diamant.

J'avais mis le Rgent dans mon porte-monnaie, mais il tait
indispensable que je trouvasse une cachette plus sre, car Edith,
curieuse comme toutes les femmes, ne manquerait certainement pas de le
dcouvrir...

O le mettre, grand Dieu!

J'eus l'ide de le coudre dans la doublure de mon gilet ou dans la
ceinture de mon pantalon, mais j'y renonai... la doublure pouvait se
dchirer, s'user au frottement, et je risquais de perdre mon trsor.

Je songeai aussi  le dissimuler, dans notre chambre, sous une lame de
parquet,  l'introduire entre deux briques de la chemine ou  le
loger tout en haut de l'armoire  glace, mais je reconnus que ces
cachettes n'offraient aucune scurit. Une bonne de l'htel pouvait le
dcouvrir, et il tait  prsumer qu'elle ne m'aviserait point de sa
trouvaille.

Et pourtant, il fallait le dissimuler, cote que cote.

Le lecteur s'tonnera sans doute de ce surcrot de prcautions et se
demandera probablement pourquoi je n'avais point jug  propos de tout
rvler  Edith.

Hlas! l'exprience m'a appris que les femmes sont incapables de
garder un secret. De plus, je ne pouvais avouer  ma matresse, qui me
croyait un gentleman, que je n'tais qu'un vulgaire cambrioleur.

Edith avait des principes. Elle se disait la nice d'un pasteur, et
bien qu'elle et suivi une voie que la morale rprouve, elle n'en
demeurait pas moins trs honnte--au sens large du mot. Elle
n'admettait point que l'homme qui doit, en toute chose, donner
l'exemple  la femme, pt se laisser aller  commettre une mauvaise
action, mme pour conqurir la fortune.

Je suis certain que si  cette poque Edith avait su quel genre
d'individu j'tais, elle m'et immdiatement dnonc  la police.

Plus tard, elle en arriva heureusement  changer d'avis, mais
n'anticipons pas!... Il y avait l, n'est-il pas vrai? un curieux cas
psychologique, une mauvaise interprtation des conventions sociales,
mais le rigorisme ridicule de cette petite perruche est commun 
nombre d'Anglaises.

En France, j'en ai fait la remarque, les femmes sont beaucoup plus
indulgentes, et aussi plus justes. Si elles aiment un cambrioleur,
elles arrivent assez facilement  se laisser endoctriner par leur
amant et se gardent bien de le dnoncer, surtout s'il leur procure,
grce  sa petite industrie, une vie facile, exempte de soucis, des
toilettes et des bijoux.

La gnrosit, d'o qu'elle vienne est toujours une qualit trs
apprcie des femmes et elles pardonnent tout  celui qui donne
beaucoup.

Il n'y a pas de sots mtiers, il n'y a que de sottes gens, dit un
proverbe franais, et rien n'est plus vrai.

Certes, si tout le monde tait honnte sur terre, il serait criminel
de raisonner ainsi, mais quand on voit, chaque jour, des aigrefins
ruiner des milliers de gogos, il n'est pas tmraire d'admettre que le
cambrioleur est bien moins mprisable que ces gens-l.

Je ne reviendrai plus sur ce sujet, que j'ai dj sommairement trait,
mais que l'on me permette une dernire rflexion que je crois
ncessaire. Il y a deux catgories de cambrioleurs: ceux qui oprent
en petit et ceux qui oprent en grand.

Les premiers, qui dvalisent ordinairement des chambres de bonnes et
de modestes logements de travailleurs, n'ont droit  aucune indulgence,
et si j'tais juge, je les salerais sans piti.

Les seconds, ceux qui ne s'en prennent qu'aux riches (et je m'honore
d'appartenir  cette catgorie), ne causent en somme qu'un prjudice
insignifiant  leurs victimes. C'est, en ralit, une sorte d'impt
sur le revenu qu'ils prlvent, indment, j'en conviens, mais qui
m'objectera que les taxes votes par les Chambres soient toutes
quitables?

Ceci dit, je reviens  mes moutons qui s'taient, je crois, un peu
gars.

Ma seule proccupation pour l'instant tait de drober mon diamant aux
yeux d'Edith tout en le conservant sur moi.

Le problme tait dlicat, et m'occupa l'esprit pendant de longues
heures.

J'imaginai les moyens les plus stupides, les plus extravagants...
J'envisageai mme comme dernire ressource l'ingestion quotidienne du
Rgent!!!

Furieux de ne trouver aucune solution, je donnai soudain un grand coup
de talon sur le parquet... Ae!... un clou qui se trouvait dans ma
bottine m'entra dans les chairs et me causa une douleur atroce...
J'tai aussitt ma chaussure, et me mis, avec le pied d'une chaise, 
aplatir ce clou malencontreux.

Pendant que je me livrais  cette opration, une ide que je
qualifierai de lumineuse m'tait venue tout  coup  l'esprit.




XVI

OU APPARAIT UN ONCLE QUI ME PORTE UN VIF INTRT


Les ides sont ou gniales ou lumineuses: elles sont gniales quand
elles sortent du cerveau, aprs de longues et laborieuses mditations,
mais quand elles vous sont suggres par un incident imprvu, elles
sont simplement lumineuses.

Celle que je venais d'avoir pouvait tre range dans cette dernire
catgorie... La chute d'une pomme orientait l'esprit de Newton vers
les lois de la pesanteur... la simple vue d'un talon de bottine me fit
pousser en anglais le mot qu'Archimde pronona en grec...

Oui... j'avais trouv!...

La solution que je cherchais et qui me fuyait avec obstination se
prsentait  moi dans toute sa simplicit... et je me mis  rire comme
un fou, tout en continuant d'aplatir mon clou avec le pied de la
chaise.

Edith qui se trouvait dans le cabinet de toilette accourut, tonne:

--Eh bien! demanda-t-elle, qu'y a-t-il donc, Edgar, est-ce que vous
avez perdu la raison?

Et tout en parlant, elle regardait d'un air inquiet, la bouteille de
whisky pose devant moi sur la table...

Quand elle eut constat que le liquide tait toujours au mme niveau,
elle parut plus inquite encore, ne pouvant plus mettre sur le compte
de l'ivresse l'tranget de ma conduite...

--Ah! my darling, lui dis-je... Excusez-moi, mais je songe  une chose
si drle... Figurez-vous qu'hier... au moment o je traversais Fleet
Street, une grosse dame a gliss sur la chausse et est tombe d'une
faon si comique que tout le monde s'est mis  rire... oui, tout le
monde, mme un austre Rvrend qui tait arrt devant la station
d'omnibus...

--Vraiment, Edgar, vous n'tes gure gnreux... ainsi, voil ce qui
vous fait rire... une femme qui tombe!

--Oh! rassurez-vous... j'ai t le premier  la relever... et  la
conduire chez un pharmacien, car elle s'tait lgrement blesse en
prenant un peu trop brutalement contact avec le sol...

--Vous tes comme les paysans du Pays de Galles, mon cher, vous riez
huit jours aprs d'un vnement qui n'est pas bien comique, en somme.

Je me gardai de protester contre cette apprciation qui n'tait rien
moins que flatteuse... J'aimais mieux passer pour un lourdaud du Pays
de Galles, que de livrer mon secret.

Le soir, quand Edith me proposa de sortir pour respirer un peu, je
prtextai une terrible migraine. Elle sortit seule, ce qui lui
arrivait quelquefois, et je profitai de son absence pour me livrer 
un petit travail qui n'tait pas des plus faciles. Je pris une de mes
bottines--la droite, je m'en souviens--et commenai  enlever, avec la
grosse lame de mon couteau, les plaques de cuir superposes qui
formaient le talon. Je creusai ensuite dans la partie demeure intacte
une sorte de petite niche rectangulaire dans laquelle je logeai mon
diamant, puis je replaai par-dessus les lamelles de cuir que j'avais
dtaches, l'instant d'avant, et les assujettis solidement, au moyen
de vis de cuivre et de petits clous  tte plate.

Maintenant, le Rgent ne me quitterait plus... et personne n'aurait
l'ide de venir le chercher dans mon talon.

Je recouvrais donc un peu de tranquillit... c'tait tout ce que je
dsirais pour l'instant.

Je me laissai donc vivre, pendant une huitaine, puis je songeai
srieusement  mon voyage en Hollande. J'avais d'abord eu l'intention
d'emmener Edith avec moi, mais je jugeai que cela serait non seulement
maladroit, mais encore trs imprudent. Il valait mieux que je partisse
seul, mais quel prtexte invoquer pour prendre cong de ma matresse,
sans la froisser, et aussi sans rompre dfinitivement avec elle? Je
tenais encore  Edith, malgr le petit tour qu'elle m'avait jou 
Paris et qu'elle s'tait d'ailleurs ingnie  se faire pardonner...
Certes, ce n'tait plus de ma part un amour fou, mais enfin elle tait
bien la femme qu'il me fallait. J'avais dj eu pas mal de matresses
et, quand je comparais  Edith tous ces anciens collages, je
trouvais que, dcidment, elle tait bien suprieure, comme talents et
comme esprit,  toutes les pcores qui avaient, pendant de longs jours
et de plus longues nuits encore, empoisonn ma vie. Je tenais donc 
conserver Edith... et j'tais prt (ce qui est une preuve
d'attachement)  lui passer bien des caprices et  excuser bien des
fautes.

Je crois qu'elle m'aimait aussi, mais son amour tait malheureusement
subordonn  l'tat de mes finances... Je ne me faisais aucune
illusion sur ce chapitre et j'tais persuad que, le jour o je ne
pourrais plus l'entretenir convenablement, elle chercherait aussitt
un autre protecteur.

Les femmes ne sont des hrones que dans les romans, et il ne faut pas
les soumettre  trop rude preuve. L'amour dans un grenier, c'tait
bon en 1830. Aujourd'hui, la moindre matresse veut un petit salon,
avec un piano et le rve qu'elle poursuit, avec l'espoir de le
raliser un jour, c'est de trouver un bon gros capitaliste qui la
couvre de bijoux et lui paye une auto. En gnral (et il y a
heureusement des exceptions) la fidlit des femmes est en raison
directe du bien-tre qu'on leur procure et ceux qui s'imaginent tre
aims pour eux-mmes sont souvent des niais ou des outrecuidants.

L'homme qui n'apporte que sa personne dans une association amoureuse
risque fort de se voir adjoindre  bref dlai des collaborateurs plus
srieux.

Or, comme je ne puis souffrir la collaboration en amour, je
m'efforais de trouver une raison pour conserver Edith  moi seul et
la persuader que, bientt, j'allais rouler sur l'or. Je lui confiai
notamment que j'avais,  Amsterdam, un vieil oncle, riche  millions,
qui m'aimait comme si j'eusse t son fils et qui me laisserait en
mourant son norme fortune.

Ces discours avaient le don d'intresser prodigieusement Edith et je
suis convaincu qu'elle souhaitait _in petto_ la mort rapide de l'oncle
de Hollande. Je m'aperus aussi que je grandissais dans son estime et
qu'elle paraissait, chaque jour, m'aimer davantage.

Quand je l'eus bien prpare, je m'arrangeai pour que l'oncle
imaginaire me donnt de ses nouvelles.

Rien n'tait plus facile. Il existe,  Londres, dans Augustin's street,
une agence qui s'intitule Tsit et qui se charge, moyennant quelques
shillings, de vous expdier,  volont, une lettre timbre de New-York,
de Singapour ou de Nouka-Hiva.

Un mari veut-il filer tranquillement le parfait amour avec une petite
poule, il s'adresse  l'agence Tsit.

Trois semaines aprs, l'pouse dlaisse reoit de son volage poux
une lettre des plus tendres dans laquelle il lui dit qu'il vient
d'arriver en Amrique o les affaires s'annoncent bien.

Un caissier qui a dvalis son patron veut-il dpister la police, il
envoie des les Hawa une longue lettre dans laquelle il fait son _mea
culpa_ et o il annonce qu'il se fera un devoir de rembourser un jour
la somme qu'il a t oblig de prlever dans la caisse confie  sa
garde, afin de se livrer en grand  l'levage des moutons mrinos.

Je connaissais depuis longtemps le directeur de l'agence Tsit; je
puis mme dire qu'il tait mon ami. Je lui remis donc une lettre qu'il
se chargea de me faire parvenir, timbre et date d'Amsterdam.

Le soir mme, en tte  tte avec ma matresse, je prparai mes
batteries. Je parlai beaucoup de l'oncle Chaff (c'tait le nom que
j'avais donn  ce parent de fantaisie).

Il sait votre adresse, au moins? demanda Edith.

--Oui... je lui ai crit, il y a quelques jours...

--Vous avez bien fait... Voyez-vous qu'il meure et que personne ne
vous avertisse?

--Oh! de toute faon, je serais prvenu!

Jusqu'alors Edith ne m'avait jamais interrog sur ma famille, mais ce
soir-l, elle me posa une foule de questions auxquelles je rpondis de
la meilleure grce du monde. Je me confectionnai mme une gnalogie
des plus huppes et m'apparentai sans vergogne aux plus grandes
familles d'Angleterre.

Edith tait blouie.

--Je me suis bien doute, dit-elle, la premire fois que je vous ai vu,
que vous deviez appartenir  la haute socit... d'ailleurs, quand
quelqu'un a de la race, cela se voit tout de suite... et vous, vous
avez de la race...

Ce compliment ne me parut pas exagr... J'ai de la race, en effet, et
bien des gens se sont laiss prendre  mon grand air de distinction.

Cela prouve que bien que l'on soit issu du peuple, on peut nanmoins
avoir de l'allure... Cela donne aussi un srieux dmenti aux
affirmations de certains savants qui prtendent que l'aristocratie a
sa marque spciale et qu'un roturier ne peut point prtendre  cette
lgance de manires,  cette distinction naturelle que possdent
seuls les gens bien ns.

Quelle erreur!

Mon pre tait valet de chambre et ma mre fille de taverne en Irlande.

Il est vrai que je suis un enfant de l'amour et l'on sait que ces
enfants-l sont toujours bien faits de leur personne.

Bref, Edith tait subjugue... c'tait tout ce que je dsirais.
J'tais sr qu'elle ne se lancerait point, durant mon absence, dans
quelque aventure galante... ou que, tout au moins, si elle le faisait,
ce serait avec discrtion.

A quelques jours de l, je recevais d'Amsterdam la lettre suivante:

  Mon cher monsieur Edgar,

  Votre oncle est en ce moment dangereusement malade et les mdecins qui
  le soignent se montrent fort inquiets... Il parle souvent de vous et
  je crois qu'il dsirerait vous embrasser. Vous savez comme il vous
  aime, le cher homme, et combien il souffre de ne plus vous voir. Je
  n'ose affirmer que votre prsence le gurira, mais elle adoucira au
  moins ses derniers moments, car il se pourrait qu'il n'en et plus
  pour bien longtemps, si j'en crois ce que dit le docteur Oldenschnock,
  qui ne quitte pas son chevet. J'espre, mon cher monsieur Edgar, qu'au
  reu de cette lettre, vous vous mettrez immdiatement en route, et que
  nous aurons le plaisir de vous voir cette semaine.

  Croyez  mon respectueux dvouement.

  Cornlie Fassmosch.

En lisant cette lettre, je feignis une motion qui n'chappa point 
Edith.

Elle demanda d'un air apitoy:

--Mauvaises nouvelles de votre oncle?

--Hlas! oui... et je crains bien...

--Ne vous dsolez pas d'avance... Quel ge a-t-il?

--Soixante-treize ans...

--Ce n'est pas un ge exagr!

Rien n'tait plus comique que cet apitoiement qui n'tait pas plus
sincre de la part d'Edith que de la mienne, au sujet d'un bonhomme
qui n'existait pas.

J'avais une envie folle de rire, mais comme ma matresse m'observait
toujours, je fis le geste d'craser une larme au coin de ma paupire.

Il fut convenu que je m'embarquerais le lendemain soir dans le train
qui part de Charing-Cross pour Douvres,  9 h. 55. De Douvres, je
gagnerais Ostende, et de l Amsterdam.

Edith semblait navre  l'ide de ce dpart prcipit, mais, pour la
consoler, je lui promis que si la maladie de mon oncle se prolongeait,
je la ferais venir en Hollande et la perspective de ce voyage lui
rendit toute sa gaiet.




XVII

UNE OMBRE SUR LE PAYSAGE


Ce soir-l, nous fmes ce que les Franais appellent la bombe, mot
qui vient de bombance, trs probablement. J'emmenai Edith dner 
l'Alexandra, Saint-George's Place, et l, je lui payai un souper
qu'un lord ne lui et certainement pas offert: oysters, anchory,
salmon, trout, filled steak, minced lamb, vegetables marrow, water
cress, apple turnover, vanilla ice, le tout arros de Champagne, de
claret et de porto... La note se montait  cinq livres six pence
exactement. Edith et moi nous tions trs gais et nous dcidmes
d'aller finir notre soire  l'Olympia.

Je sifflai un taxi qui vint immdiatement se ranger le long du
trottoir. Un mendiant dont la figure tait aussi noire que celle d'un
ngre se prcipita pour ouvrir la portire. J'aidai galamment Edith 
monter dans le cab et j'allais prendre place  ct d'elle, quand
soudain, mes yeux rencontrrent ceux du mendiant qui se tenait
toujours l, semblant attendre un pourboire...

Le drle me regardait avec un mauvais sourire.

Au moment o j'allais mettre le pied dans la voiture, il m'empoigna
par le bras, me fit brusquement dcrire un demi-tour et me dit, en
approchant sa figure sale de la mienne:

--Non, monsieur Pipe..., non, vous ne m'chapperez pas... une fois
passe, mais deux, jamais!

Manzana!... c'tait Manzana!...

Je ne l'avais pas reconnu tout d'abord, sous la couche de crasse qui
recouvrait son visage, mais je le reconnaissais maintenant  sa
vilaine voix mtallique.

J'essayai de payer d'audace:

--Monsieur, rpondis-je, en prenant un accent tranger, vous vous
trompez certainement... Veuillez me lcher... ou j'appelle un
policeman...

--Eh bien, appelez, dit mon terrible associ, je ne demande pas
mieux... nous irons au poste et, l, je dirai qui vous tes...

Dans l'intrieur du taxi, Edith s'affolait:

--Oh! Edgar! Edgar!... criait-elle appelez un agent... qu'on nous
dbarrasse de ce vilain homme!

--Rassurez-vous, ma chre, dis-je en m'efforant de paratre calme...
ce monsieur fait certainement erreur... je vais m'expliquer avec
lui... rentrez  la maison, je vous rejoins dans un instant...

Et,  voix basse, je glissai notre adresse au chauffeur qui partit
sur-le-champ.

Quand il eut disparu, je donnai  Manzana une petite tape sur l'paule
et lui dis d'un ton conciliant:

--Voyons, mon ami,  quoi bon faire du scandale... et affoler une
femme... Je vous croyais plus galant, ma parole...

--Il s'agit bien de galanterie... je voudrais vous voir  ma place...
Ah! c'est ainsi que vous m'avez plaqu!

--Pardon, mon cher, s'il y en a un des deux qui a plaqu l'autre,
c'est vous ce me semble...

--Oh! n'essayez pas de jouer sur les mots... je ne suis pas un
imbcile... Vous croyez donc que je n'ai pas devin votre mange?...
Vous vous tes tout simplement entendu avec cette canaille de
capitaine pour me faire expulser du bateau...

--Vous dites des btises, Manzana... la fureur vous gare... Vous vous
tes conduit comme un niais.

--Soyez poli, n'est-ce pas? Je ne suis point d'humeur  me laisser
insulter par un gredin de votre espce...

--Calmez-vous, je vous prie, et raisonnez un peu... Grce  moi, vous
tiez embarqu sur un bateau qui nous emmenait en Angleterre... or,
vous vous rappelez  quelles conditions on nous avait accepts, vous
et moi. Nous n'tions pas des passagers, mais de simples matelots...
bien moins, des manoeuvres, des domestiques... Vous, vous tiez
affect au service de la cale, moi,  celui du pont.

--Oui, bien entendu, vous m'aviez fait relguer  fond de cale, afin
de pouvoir vous enfuir plus facilement, au premier arrt...

--Vous dites des stupidits, Manzana... Si j'avais eu vraiment
l'intention de fuir, je me serais esquiv aprs notre sparation... au
lieu de cela, je me suis aussitt mis au travail... Il fallait faire
comme moi, mais non, mfiant comme vous tes, vous n'avez pas pu
demeurer au poste qui vous avait t assign, il a fallu que vous
remontiez pour voir un peu ce qui se passait sur le pont... le
capitaine vous a aperu et vous a immdiatement signifi votre
cong... que pouvez-vous me reprocher?

--En quittant le bateau, je vous ai appel, vous ne m'avez pas rpondu.

--Je n'ai rien entendu, je vous l'assure, sans quoi je me fusse fait
un devoir de partir avec vous... Nous tions associs, vous aviez ma
parole et vous avez pu constater que, jusqu'alors, j'avais respect
mes engagements.

--Mots que tout cela!... Je sais que vous n'tes jamais embarrass
pour trouver de bonnes raisons... Bientt, c'est moi qui vais avoir
tous les torts...

--Mais voyons, srieusement, que me reprochez-vous?... Est-ce moi qui
vous ai lch, oui ou non?

--Vous tiez quand mme bien content d'tre spar de moi?

--Qu'en savez-vous?

--Vous vous disiez: cet idiot de Manzana ne me retrouvera jamais...

--J'tais, au contraire, certain de vous revoir... Vous saviez que le
_Good Star_ allait  Londres... si j'avais voulu vous plaquer, comme
vous dites, je ne serais pas venu en Angleterre...

Manzana ne trouva rien  rpondre  ce dernier argument. Je voyais
qu'il tait furieux.

Tout  coup il clata:

--Oui... oui... hurla-t-il, tout cela c'est trs joli... c'est moi qui
ai tort, c'est entendu... En attendant, vous vous payez des dners de
plusieurs livres dans les plus grands htels, vous avez des matresses,
vous ne vous dplacez plus qu'en taxi... Et moi... moi, votre associ,
j'en suis rduit  ouvrir les portires pour gagner quelques pence...
Tel que vous me voyez, voil, deux jours que je me nourris de crotes
de pain...

--Si une livre peut vous obliger...

--Je ne demande pas l'aumne, rpliqua Manzana d'un air digne...
J'entends que vous respectiez nos conventions... Jusqu' ce que nous
ayons pu vendre _notre diamant_ (et le drle appuya sur ce mot) nous
devons faire bourse commune... Tout ce qui est  vous m'appartient...

--Mme ma matresse?

--Pourquoi pas?

--Vraiment, mon cher, vous allez un peu fort... D'ailleurs, je vais
vous apprendre une chose qui va singulirement vous refroidir... Je
n'ai plus le diamant...

--Quoi?... qu'est-ce que vous dites?... Vous n'avez plus le
diamant?... Vous... n'avez plus le diamant. Alors vous l'avez vendu,
vendu  vil prix! Eh! parbleu, a n'est pas tonnant... J'aurais d
m'en douter du premier coup... vous tes un gredin... un ignoble
individu... un...

Manzana n'acheva pas.

Un policeman s'tait approch, attir par le bruit de la dispute.

Comme nous passions  ce moment sous un bec de gaz, il nous dvisagea
tous deux et parut fort tonn de voir un gentleman comme moi en
compagnie d'un individu d'aspect aussi minable que Manzana...

--Voyez, dis-je, quand l'agent se fut loign, un peu plus, vous vous
faisiez arrter...

--Possible... Je m'en moque, mais j'espre bien que l'on vous et
arrt avec moi... et alors...

--Alors?...

--J'aurais dit...

--Vous n'auriez rien dit du tout, car si vous croyez me tenir, je vous
tiens aussi... Je ne suis pas un assassin, moi.

--Un assassin!... un assassin!... il faudrait le prouver...

--Ce sera trs facile.

--Ah! vraiment? fit Manzana, d'une voix sourde.

--Oui... trs facile... vous savez la dame de l'avenue des
Champs-Elyses... eh bien, elle est ici... je l'ai rencontre hier...

--Vous cherchez  m'intimider, mais a ne prend pas, mon cher.

--Voulez-vous que je vous conduise chez elle?

Manzana me regarda fixement. Nous tions arrivs  Regent's Street.
Les candlabres lectriques placs au milieu de la chausse nous
inondaient de leur clart bleue.

--Eh bien, oui, articula mon associ d'un ton sec... oui...
j'accepte... conduisez-moi chez elle...

--Vous le voulez?

--Je l'exige... mme.

--C'est bien, suivez-moi... quoiqu'il soit dj tard, je suis sr que
son secrtaire ne demandera pas mieux que de vous recevoir...

--Son... secrtaire?

--Oui...

Manzana semblait avoir perdu de son assurance.

Il faut croire que, tout en bluffant, j'avais touch juste.

Il reprit cependant un peu d'aplomb et s'effora de railler:

--Je suis dans une tenue bien nglige, dit-il, pour me prsenter
devant cette dame... Nous irons la voir demain, si cela ne vous fait
rien... En attendant, entrez donc avec moi dans ce grill-room... Je
suis mort de faim.

J'acquiesai  son dsir.

Le drle, videmment, n'tait pas rassur; j'avais donc t bien
inspir en voquant  brle-pourpoint le souvenir de la dame des
Champs-Elyses.

Cependant, l'apparition de Manzana dans le grill-room avait soulev un
toll gnral.

Deux gentlemen s'crirent, en s'adressant au grant:

--Vous n'allez pas, je suppose, recevoir cet affreux beggar...

--Nous ne sommes pas  Whitechapel ici!

Le grant s'approcha de mon triste compagnon:

--Sortez!... Sortez! lui dit-il.

Manzana voulut protester, mais deux garons l'empoignrent et le
jetrent hors de l'tablissement.

J'aurais pu profiter de cet incident pour m'esquiver, mais je reconnus
que cela et t maladroit. Il valait mieux en finir une fois pour
toutes avec ce gredin.

Je l'entranai dans un bouge des environs de Soho Square.

L'tablissement dans lequel nous nous trouvions tait rempli de
vagabonds et de misreux, de sorte que, maintenant, c'tait moi qui me
trouvais dplac dans ce milieu. On me regardait avec mfiance et un
farceur qui s'tait approch me dit d'une affreuse voix canaille:

--Vous savez... si vous cherchez quelqu'un pour faire un coup, je suis
 votre disposition... avec moi, jamais d'ennuis... J'opre en douceur
et  des prix modrs... Quand vous aurez besoin de mes services, vous
n'aurez qu' demander Bill Sharper... tout le monde me connat ici...

Lorsque je fus parvenu  me dbarrasser de ce gneur, je m'assis 
ct de Manzana  qui je fis servir une ample portion de minced lamb
et une pinte de stout.

Tout en mangeant, il parlait et ne cessait de m'accabler de
reproches... Il en revenait toujours  son expulsion du _Good Star_ et
cherchait  rejeter sur moi toutes les responsabilits.

--Comme je ne parle pas anglais, dit-il, vous en avez profit pour
raconter sur mon compte quelque vilaine histoire au capitaine et c'est
pour cela qu'il m'a dbarqu. Enfin, n'en parlons plus. Je vous ai
retrouv, c'est le principal... causons un peu de choses srieuses...
Et notre diamant?

--Je vous ai dj dit que je ne l'avais plus.

Les yeux de Manzana eurent un clat sinistre.

--Vous mentez, dit-il.

--Je vous jure que je dis la vrit.

--Racontez a  d'autres, mais pas  moi...

--Je ne l'ai plus, rptai-je avec force.

--Alors, vous l'avez vendu?

--Non... on me l'a pris...

--On vous l'a pris... on vous l'a pris... et qui donc?

J'eus un geste vague.

--Et vous croyez, fit Manzana d'une voix grinante, que vous allez
vous en tirer comme a?... Vous croyez qu'il suffit de dire on me l'a
pris pour que tout soit fini entre nous... Ah! vous ne me connaissez
pas, Edgar Pipe... Si demain, vous ne me montrez pas le diamant, je
vais  l'ambassade de France et je dis que c'est vous qui avez vol le
Rgent.

--Et moi, rpondis-je d'un ton calme, je vais  Scotland Yard avec la
dame que vous connaissez...

Manzana s'effora de rire, mais je vis bien qu'il tait quand mme
troubl...

Il avala une large lampe de stout et dit, aprs s'tre essuy les
lvres avec sa manche:

--Vous ferez ce que vous voudrez, mais croyez bien que moi aussi je
saurai agir... Tant pis pour vous!... Je vous avais prvenu. Dans
toute cette affaire, j'ai t un imbcile... je n'aurais pas d vous
laisser le diamant... Vous tes une affreuse petite canaille et je
suis sr maintenant que si vous aviez pu me supprimer, vous n'auriez
pas hsit un instant.

--Vous me prtez l vos propres intentions...

--Oui... oui, c'est bon, je suis fix... Je me suis laiss rouler,
mais ne supposez pas que vous aurez le dernier mot...

--Bah! fis-je d'un air indiffrent, dnoncez-moi, je m'en moque...
J'attraperai cinq ans, voil tout... mais vous...

Manzana avait pli.

Le drle avait peur, je le voyais bien... Il s'agissait de le
dominer... de le tenir sous la menace d'une dnonciation...

Il reprit, au bout d'un instant:

--Allons, parlez-moi nettement... Vous prtendez que l'on vous a pris
le diamant... Qui vous l'a pris?

--Je l'ignore.

--Ainsi, on est venu comme cela vous le chiper pendant que vous
dormiez?...

--Pendant que j'tais vanoui...

--Ah! vraiment!... Vous ne m'aviez jamais dit que vous tiez sujet aux
vanouissements...

--J'aurais voulu vous voir  ma place.

--Expliquez-vous, si vous le pouvez...

--A quoi bon? Vous ne me croirez pas.

--Dites toujours... Nous allons voir.

--Eh bien! voici... A bord du _Good Star_, j'tais charg du
nettoyage... Je devais laver le pont, les bancs, les panneaux et je
vous prie de croire que j'avais de l'ouvrage... Quand nous fmes en
mer, le capitaine voulut absolument me faire nettoyer l'extrieur de
la lisse. Pour effectuer ce travail, j'tais oblig de me cramponner 
tout ce que je trouvais sous ma main. Tout  coup, j'ai perdu
l'quilibre et suis tomb  la mer... Je me suis dbattu un instant,
puis j'ai perdu connaissance... Quand je suis revenu  moi, j'tais 
Gravesend, dans un hpital... Je demandai aussitt o se trouvaient
mes effets, et l'on me rpondit qu'on me les rendrait  ma sortie...

--Et on vous les a rendus?

--Oui, mais le diamant que je croyais retrouver dans la petite poche
de mon gilet... le diamant avait disparu!

Manzana me regarda fixement:

--Comme roman, dit-il, c'est assez bien imagin, mais a ne prend pas
avec moi... D'ailleurs, le diamant n'tait pas du tout, comme vous le
prtendez, dans la poche de votre gilet... il tait dans le gousset de
votre chemise de flanelle... Je ne crois pas un mot de ce que vous
venez de me raconter... pas un tratre mot... Vous avez tout
simplement vendu notre diamant  quelque marchand sans scrupules...
Vous l'avez vendu au rabais, bien entendu, mais vous pouviez consentir
 ce sacrifice, puisque vous n'aviez plus  partager avec moi...
Allons, Edgar Pipe, parlez franchement: Combien l'avez-vous vendu?...




XVIII

OU LE NOMM BILL SHARPER COMMENCE A DEVENIR GNANT


Pendant prs d'un quart d'heure, Manzana s'effora de me faire avouer,
mais avec une tnacit qui le mit,  certains moments, hors de lui, je
maintins la version que j'avais adopte et qui allait devenir mon
suprme argument.

--C'est bien, dit-il  la fin, nous verrons demain... Pour l'instant,
je tombe de fatigue... emmenez-moi coucher chez vous...

--Impossible, je n'ai qu'une pice et qu'un lit...

--Vous mettrez un matelas par terre...

--N'y comptez pas...

--Et pourquoi cela?

--Parce que je ne suis pas seul.

--Ah!... c'est vrai... vous n'tes pas seul...  prsent que vous tes
en fonds, vous vous payez des femmes... Monsieur mne la grande vie,
il dne dans les grands restaurants... Vous ne me ferez tout de mme
pas accroire que c'est avec les six cents francs du pasteur que vous
pouvez mener ce train-l. Vous allez peut-tre me dire que vous avez
fait un bon petit cambriolage qui vous a remis  flot... Racontez cela
 d'autres!... Vous vivez sur l'argent du diamant, voil tout!...

--Je vous jure...

--Jurez tant que vous voudrez, je maintiens ce que j'ai dit... Vous
tes une canaille.

--Ah! en voil assez, n'est-ce pas?

--Quoi?

Nous nous regardions tous deux. Mon associ allait bondir sur moi,
quand plusieurs consommateurs s'interposrent... En leur qualit
d'Anglais, ils taient prts  me dfendre contre Manzana.

Je profitai trs habilement de ce courant de sympathie et, m'adressant
 eux:

--Dlivrez-moi de cet ivrogne, m'criai-je.

L'homme qui, l'instant d'avant, s'tait prsent  moi sous le nom de
Bill Sharper, me glissa  l'oreille:

--Une demi-livre et je vous dbarrasse de cet oiseau-l...

--Entendu.

--Payez d'avance.

Je laissai ngligemment tomber une petite pice d'or de dix shillings.

Manzana qui ne comprenait pas un mot d'anglais, continuait de
gesticuler. A un moment, au comble de la fureur, il bondit sur moi,
mais le nomm Bill Sharper qui tait un hercule, l'empoigna par le col
de son pardessus, le fit pivoter comme un toton et le colla sur une
table o il le maintint, en lui appliquant dlicatement un genou sur
la poitrine.

Je profitai de ce que mon ennemi tait immobilis pour m'esquiver en
douce.

Une fois dans la rue, je hlai un taxi et me fis conduire chez Edith.

Ouf!... J'tais donc enfin dbarrass de ce bandit de Manzana, et je
me promettais bien de ne plus retomber entre ses mains. D'ailleurs,
j'tais rsolu  tout...

Je n'hsiterais pas, au besoin,  faire supprimer Manzana par ce Bill
Sharper, qui me faisait l'effet d'un garon trs expditif en affaires.

Je trouvai Edith encore toute bouleverse par la scne  laquelle elle
avait assist.

--Ah! vous voil, s'cria-t-elle, en se jetant dans mes bras. Alors,
vous tes parvenu  faire entendre raison  ce vilain homme...

--Oui... je l'ai fait arrter et son compte est bon...

--Il vous connaissait donc?

--C'est un individu qui a t autrefois domestique chez mon pre... un
individu de sac et de corde que nous avions t obligs de livrer  la
justice... Le hasard a voulu qu'il me retrouvt et il a essay de
m'intimider pour obtenir quelque argent. Je l'ai remis entre les mains
d'un policeman et l'ai accompagn au poste... Il tait justement
recherch pour une affaire de vol avec effraction...

--Quelle affreuse figure il avait... il m'a fait une peur!...

--Tranquillisez-vous, ma chre, vous ne le reverrez pas de sitt...

--Vous croyez?

--J'en suis sr.

--Ah! tant mieux.

La conversation en resta l. Je ne sais si Edith ajouta foi  ce que
je lui racontai. Elle parut, en tout cas, absolument rassure.

Quant  moi, je l'tais moins, car je craignais de retomber encore sur
ce brigand de Manzana. Il ignorait mon adresse, mais si vaste que soit
la ville de Londres, on arrive toujours  s'y rencontrer. D'ailleurs,
il tait certain que mon ennemi ferait tout pour me retrouver. Il n'y
avait qu'un moyen de lui chapper: c'tait de passer vivement en
Hollande et d'emmener Edith avec moi.

Le lendemain matin, je me levai de bonne heure avec l'intention de me
rendre  la gare pour y prendre mes billets.

Au moment o je mettais le pied sur le trottoir, un homme, qui se
tenait dissimul derrire un kiosque  journaux, se dressa soudain
devant moi.

C'tait Bill Sharper!

--Pardon, m'sieu Pipe, me dit-il en portant la main  son chapeau
graisseux, est-ce que je ne pourrais pas causer avec vous un
instant?...

--Mais comment donc, mon cher, rpondis-je avec un sourire que je
m'efforai de rendre le plus aimable possible... Parlez... Qu'y a-t-il
pour votre service?

Et, tout en disant cela, je continuais mon chemin.

Bill Sharper m'embota le pas.

Lorsque nous fmes arrivs au coin de Coventry et de Leicester Square,
il se rapprocha et me dit:

--Ici, m'sieu Pipe, nous serons tranquilles pour causer... Nous
pourrions bien entrer dans ce bar, mais je crois qu'il est prfrable
que nous restions dehors... les bars, c'est toujours plein de gens qui
coutent les conversations et en font souvent leur profit...

--Parlez, mon ami, fis-je en dissimulant  grand'peine l'inquitude
qui m'agitait.

--Eh bien, voici, m'sieu Pipe... Un service en vaut un autre, n'est-ce
pas? Or, je vous ai dbarrass hier d'un individu gnant...

--Et je vous en remercie infiniment...

--Je suis trs sensible  vos remerciements, m'sieu Pipe, mais vous
savez, les affaires sont les affaires et, moi, je suis un
_business-man_... Hier soir, j'avais jug que dix shillings taient
suffisants pour le service que je voulais bien vous rendre, mais
depuis... j'ai rflchi... je trouve que c'est un peu maigre...

--En effet, rpondis-je, cela valait au moins une livre...

Bill Sharper me regarda en souriant, puis reprit d'une voix raille,
aprs avoir balanc la tte de droite et de gauche:

--Vous tes bien aimable, mais une livre c'est encore trop peu... Vous
seriez un purotin... je ne dis pas... mais un homme qui est riche 
millions...

--Vous plaisantez...

--Non... non... Je sais ce que je dis... Je suis renseign...

--Celui qui vous a renseign a menti...

--Nous verrons a... En attendant, m'sieu Pipe, comme j'ai, ce matin,
un effet de dix livres  payer, je vous serais oblig de vouloir bien
m'ouvrir un crdit de pareille somme...

--Dix livres, m'criai-je... dix livres! mais je ne les ai pas sur
moi...

--En ce cas, m'sieu Pipe, remontez chez vous les chercher, je vous
attendrai devant la porte...

Il n'y avait pas  discuter, je le comprenais bien. Manzana avait
parl... il s'entendait peut-tre avec ce Bill Sharper... On voulait
me faire chanter.

Un honnte homme, lorsqu'il tombe entre les mains de pareils aigrefins,
n'a qu' demander  la police aide et protection, mais moi, pour les
raisons que le lecteur connat, je ne pouvais user de ce moyen. Je
devais donc chanter, sans me faire prier, et c'est ce que je fis.

Je remontai mon escalier, mais comme il tait inutile que je misse
Edith au courant de cette nouvelle aventure, je m'arrtai au deuxime
tage, tirai mon portefeuille de ma poche, y pris deux bank-notes de
cinq livres et redescendis lentement trouver Bill Sharper.

--Voici, dis-je, en lui glissant les billets dans la main...

Le drle se confondit en remerciements.

--Merci, m'sieu Pipe!... M'sieu est bien bon... on voit qu'il comprend
les affaires... Je suis tout  sa disposition, car moi, je sers
fidlement ceux qui me payent... Je dteste les gens qui lsinent et
se font tirer l'oreille pour sortir leur argent... Si monsieur a
encore besoin de moi, qu'il n'oublie pas que je suis  son entire
disposition...

J'aurais pu congdier sur-le-champ ce rpugnant personnage, mais je
jugeai qu'il tait plus habile de le mnager et de le mettre dans mon
jeu, du moins pour quelque temps.

--Ecoutez, dis-je, en lui posant familirement la main sur l'paule.
Vous tes un garon intelligent... Je crois que nous pourrons nous
entendre... La faon dont vous avez trouv mon adresse prouve que vous
ne manquez pas de prvoyance... Voyons, maintenant que nous sommes
des amis, vous pouvez bien me dire ce qui s'est pass hier soir, dans
le bar du Soho, aprs mon dpart...

--Volontiers, m'sieu Pipe... du moment qu'vous payez vous avez bien le
droit d'savoir, s'pas? Donc, hier soir, votre associ...

--Mon associ?

--Oui... celui dont je vous ai dbarrass... Il se prtend votre
associ... Il affirme que vous tes trs riche... et que, lui, est
ruin par votre faute... Moi, vous comprenez, j'ai rien  voir
l-dedans... S'il a t assez poire pour se laisser rouler, a le
regarde...

--Cet homme ment, affirmai-je avec une indignation qui devait paratre
sincre... il ment effrontment... C'est lui qui m'a ruin, au
contraire, et aujourd'hui, il essaie de se raccrocher  moi pour se
faire entretenir.

--Moi, vous savez, repartit Bill Sharper, je n'ai pas  entrer dans
toutes ces histoires-l... ce que je cherche, c'est  gagner
honntement ma vie, en rendant service  l'un et  l'autre... Votre
associ n'a pas le sou, par consquent, il ne m'intresse pas...

--Mfiez-vous de cet homme... il est de la police...

--Vous croyez?

--J'en suis sr...

--Alors, on l'aura  l'oeil, mais comme il ne comprend pas un mot
d'anglais, il n'est pas bien dangereux... On peut sans crainte parler
devant lui.

--Ne vous y fiez pas...

Nous tions arrivs devant Trafalgar Square.

--Excusez-moi, me dit Bill Sharper, mais je suis oblig de vous
quitter... Si par hasard, j'apprenais du nouveau, je vous prviendrais
immdiatement...

--Oui... c'est vrai... vous connaissez mon adresse... Mais, dites-moi,
comment l'avez-vous dcouverte?

--En vous faisant suivre, parbleu...

--Vous tes trs habile, monsieur Sharper...

--Non... Je connais mon mtier, voil tout...

--Vous auriez fait un excellent dtective...

--On me l'a souvent dit.

--Vous m'avez l'air aussi d'un garon dcid...

--a dpend comme vous l'entendez.

--Je veux dire que vous savez, quand il le faut, prendre une
rsolution nergique.

--Pour a... oui!

--Voulez-vous gagner cent livres?...

--Qui ne voudrait pas gagner cent livres?

--Oh! minute!... il faut d'abord savoir si vous acceptez ce que je
vais vous proposer...

--Proposez toujours... allez! Il y a de fortes chances pour que
j'accepte... De quoi s'agit-il?

J'eus l'air de rflchir, puis je laissai, d'un ton grave, tomber ces
mots:

--Je ne puis rien vous dire pour le moment... Voulez-vous que nous
nous retrouvions demain matin?

--Si vous voulez... O cela?

--Chez moi.

--Arundell street?

--Oui.

--A quelle heure?

--Vers onze heures du matin...

--Entendu... J'y serai.

Nous nous serrmes la main et nous nous quittmes devant le Guild Hall.

Lorsque Bill Sharper eut disparu au coin de King street, je me
dirigeai rapidement vers la gare de Charing Cross.

Une fois l, au lieu de prendre un seul billet pour Douvres, j'en pris
deux... puis je regagnai mon domicile--ou plutt celui d'Edith.

Ma matresse n'tait pas encore leve.

--Eh! quoi, dit-elle en m'apercevant, vous voil dj?

--Est-ce un reproche?

--Non... mon cher, mais je ne vous attendais pas avant midi...

--J'ai termin mes courses plus tt que je ne pensais...

--Alors, nous djeunons en ville?

--Oui, Edith, si vous voulez... quoique j'eusse prfr que notre
logeuse nous servt  djeuner dans notre chambre... Vous allez avoir
beaucoup d'ouvrage aujourd'hui, et peut-tre ferions-nous bien de ne
pas perdre de temps.

Edith s'tait dresse sur sa couche et, la tte entre les mains, me
regardait d'un air tonn.

--Beaucoup d'ouvrage... dites-vous?...

--Oui... nos malles...

--La vtre...

--Et la vtre aussi, Edith, car je vous emmne...

--Vrai?

--Ai-je l'air de quelqu'un qui plaisante?...

Ma matresse se leva d'un bond et me jetant ses bras autour du cou, me
couvrit de baisers, en sautant de joie, comme une petite fille  qui
on promet une poupe...

--Oh! Edgar!... a, c'est bien! vous tes gentil comme tout... Alors,
nous allons en Hollande! Quel bonheur! On dit que c'est si joli, la
Hollande... J'ai reu dernirement une carte postale d'une de mes
amies qui est  Rotterdam... une jolie carte postale o l'on voit des
petits moulins et des boys avec des casquettes de fourrure, des
culottes rouges et des sabots de bois... Oh! vrai! Je suis contente,
Edgar, mon petit Edgar chri! oui, bien contente! Pour une surprise,
en voil une!... et une belle!... Oui, oui, il faut djeuner ici... Je
vais sonner miss Mellis pour qu'elle nous prpare des ctelettes
pendant que je vais m'habiller... C'est le moment d'trenner ma robe
beige et mon manteau de cross-crew...

Et elle disparut, riant aux clats, dans le cabinet de toilette.




XIX

VISITEURS IMPRVUS


Peut-tre le lecteur s'tonnera-t-il que j'aie pris brusquement la
rsolution d'emmener Edith en Hollande. Quelques mots d'explication me
semblent ncessaires.

L'ignoble individu qui s'appelait Bill Sharper connaissait mon
adresse... Si je laissais Edith  Londres, le bandit, furieux d'avoir
t jou, trouverait certainement le moyen de s'introduire auprs de
ma matresse.

De complicit avec Manzana, il la terroriserait, la menacerait et
finirait par lui faire avouer que j'tais parti pour la Hollande, Bill
Sharper ne comprendrait pas grand'chose  cette disparition, mais
Manzana comprendrait, lui.

Il songerait immdiatement au lapidaire d'Amsterdam dont je lui avais
souvent parl et il s'arrangerait pour venir me retrouver... Dans le
cas o il lui serait impossible d'entreprendre ce voyage, il me
dnoncerait  la police et je serais cueilli avant d'avoir pu vendre
mon diamant... ce prcieux diamant que je tenais toujours cach dans
le talon droit de ma bottine...

En m'enfuyant avec Edith, j'enlevais  mes ennemis le seul tmoin qui
pt les renseigner. Le lendemain, quand Bill Sharper viendrait au
rendez-vous que je lui avais assign, il trouverait visage de bois.

Pendant qu'il me chercherait dans Londres, en compagnie de Manzana, je
voguerais tranquillement vers la Hollande. Bien entendu, je ne
reviendrais pas de sitt en Angleterre. Lorsque j'aurais touch mes
millions, je m'embarquerais pour l'Amrique et m'arrangerais l-bas,
avec Edith, une jolie petite existence...

Pour l'instant, Londres tait dangereux, il fallait fuir au plus vite.

Nous djeunmes tranquillement, Edith et moi, puis nous fmes nos
malles, ce qui ne nous prit pas beaucoup de temps car nous avions trs
peu de choses  mettre dedans.

Ma garde-robe, comme celle d'Edith, avait besoin d'tre
considrablement augmente et je me promettais bien de le faire, ds
que j'aurais enfin converti en bank-notes ce maudit diamant qui
commenait  devenir terriblement embarrassant.

Pendant que nous procdions  nos prparatifs, Edith, aussi joyeuse
qu'une petite pensionnaire qui part en vacances, me posait une foule
de questions auxquelles je rpondais parfois par quelque plaisanterie,
car j'tais trs gai, ce jour-l, et j'avoue que j'tais aussi
impatient que ma matresse de quitter l'Angleterre.

Je dois dire aussi que la perspective de ne pas tre spar d'Edith
m'tait fort agrable... Je dteste la solitude. Quand je suis seul,
j'ai souvent des ides noires; avec une petite folle comme Edith, je
n'aurais pas le temps de m'ennuyer.

J'avais d'abord dcid de l'emmener  Amsterdam, mais je me ravisai.
Il tait prfrable de la laisser soit  La Haye, soit  Haarlem, car
les femmes sont curieuses et je ne tenais pas  ce qu'elle me suivt
et arrivt  dcouvrir l'adresse de mon lapidaire. J'avais invent
l'histoire de l'oncle Chaff, il fallait que, jusqu'au bout, Edith ft
persuade que c'tait lui mon bailleur de fonds. Je pouvais donc jouer
de l'oncle Chaff tant qu'il me plairait et le faire mourir au moment
opportun.

Ah! misrable Manzana, comme vous alliez tre roul!

Peut-tre que si vous vous tiez mieux comport envers moi, j'aurais
fait votre fortune, mais maintenant, j'eusse mieux aim jeter cent
mille livres dans la Tamise que de vous donner un shilling. Edith
aurait votre part, et il tait plus naturel qu'il en ft ainsi.

Vers trois heures de l'aprs-midi, je rglai la note d'htel et priai
notre logeuse d'envoyer chercher un taxi.

Quelques instants aprs, une maid vint nous avertir que le taxi tait
en bas, mais que le chauffeur refusait de monter pour prendre les
bagages. Ils n'taient pas bien lourds,  la vrit, mais j'hsitais 
les charger sur mon dos; on a beau ne pas tre fier, il y a des cas o
l'on tient  conserver sa rputation de gentleman, surtout devant une
matresse qui vous croit fils de millionnaires.

--Trouvez-moi quelqu'un pour enlever cela, dis-je d'un ton bref... il
ne manque pas de gens dans la rue qui ne demandent qu' gagner une
couronne...

La maid descendit immdiatement et, quelques instants aprs, elle
remontait en disant:

--J'ai trouv quelqu'un, sir.

Un pas lourd rsonna dans l'escalier, puis une silhouette norme
s'encadra dans le chambranle de la porte.

--On a demand un porteur, fit une affreuse voix grasseyante, me voil!

Et l'homme qui venait de prononcer ces mots me regardait d'un oeil
narquois.

C'tait Bill Sharper!

Il salua avec affectation, eut un petit rire qui ressemblait au bruit
que fait une poulie mal graisse, puis s'avanant au milieu de la
pice, s'cria, au grand effarement d'Edith:

--Ah! ah! les amoureux, vous vous apprtiez  nous quitter,  ce que
je vois... Et les rendez-vous... les affaires importantes?...

Voulant  tout prix viter un scandale, je m'approchai de Bill Sharper
et lui glissai  l'oreille:

--Pas un mot de plus... il y a cent livres pour vous...

--Cent livres. C'est bon  prendre, rpondit la brute  haute voix,
mais j'marche pas...

--Cependant...

--Oh!... y a pas de cependant... quand Bill Sharper dit qu'il ne
marche pas... y a rien  faire... Faudrait tout d'mme pas m'prendre
pour un cockney, monsieur Edgar Pipe!...

--Voyons, mon ami!

--Y a pas d'ami qui tienne... moi, j'aime pas qu'on s'paye ma tte...
Ce matin, vous me donnez rendez-vous pour le lendemain, sous prtexte
que vous avez une affaire  me proposer et pssst!... Monsieur
s'apprtait  me glisser entre les doigts... Voyons, monsieur Edgar
Pipe, c'est-y des procds honntes, a?... Moi, j'suis c'que j'suis,
mais quand j'donne ma parole, a vaut un crit...

--Mais, insinuai-je... vous vous trompez... je ne quitte pas
Londres... c'est madame qui s'en va et je l'accompagnais  la gare...

--Non... voyez-vous, on ne me fait pas prendre un bec de gaz pour la
lune... Monsieur Pipe, cette malle est bien la vtre, n'est-ce pas? Et,
d'ailleurs, la meilleure preuve que vous tiez prs de filer, c'est
que vous aviez pris deux billets  Charing Cross. Avouez que ma police
est bien faite...

Je vis tout de suite que j'tais perdu... J'avais chapp  Manzana
pour tomber sur une bande de matres chanteurs qui ne me lcheraient
pas facilement.

Edith qui ne comprenait rien  cet imbroglio, commenait  se fcher:

--C'est ridicule tout cela, s'cria-t-elle... attendez, je vais
appeler un policeman.

--Allons, ma belle, dit Sharper, tchez de vous tenir tranquille, ou
sans cela...

Et il la repoussa au fond de la pice.

--Edgar! Edgar! suppliait ma matresse, vous n'allez pas me laisser
brutaliser par ce rustre... Il est ivre, vous le voyez bien...

Bill Sharper clata de rire...

Les choses allaient se gter, il fallait absolument que je sortisse de
l, mais comment?

M'attaquer  Bill Sharper, il n'y fallait pas songer. Cet homme tait
un hercule et il n'et fait de moi qu'une bouche.

Il ne me restait qu'une solution: parlementer, mais cela tait bien
dlicat, surtout devant Edith.

Je m'approchai du drle et lui glissai rapidement ces mots:

--Descendons... nous nous expliquerons en bas.

--Mais pas du tout, rpliqua-t-il... Nous sommes trs bien ici pour
causer... Ah! oui, je comprends, vous ne voulez pas mettre madame au
courant de vos petites histoires, mais bah! elle les apprendra tt ou
tard. Elle doit bien se douter d'ailleurs que vous n'tes pas le
prince de Galles...

Edith, toute trouble, me regardait d'un air effar.

Evidemment... tout cela devait lui sembler trange. Ma rencontre avec
Manzana pouvait,  la rigueur, s'expliquer mais comment lui faire
admettre que Bill Sharper ne m'avait jamais vu? D'ailleurs, le gredin
avait plusieurs fois prononc mon nom et maintenant, il devenait plus
prcis:

--Voyons, Edgar Pipe, disait-il (il ne m'appelait dj plus monsieur),
il s'agit de s'entendre. Votre ami Manzana prtend que vous l'avez
vol et que vous dtenez indment un gage qui est sa proprit autant
que la vtre...

--C'est un affreux mensonge, m'criai-je, Manzana veut me faire
chanter...

Edith crut devoir prendre ma dfense.

--Oui... oui... s'cria-t-elle, il y a l-dessous une vilaine affaire
de chantage... M. Edgar Pipe, mon ami, est un honnte homme, incapable
de conserver par devers lui ce qui ne lui appartient pas... Si ce M.
Manzana a quelque chose  rclamer, pourquoi ne vient-il pas lui-mme?

Pauvre petite Edith! si elle avait pu se douter!...

Bill Sharper, sans paratre entendre ce qu'elle disait continuait de
discourir...

--M. Manzana, dit-il, n'a aucune raison pour me tromper. Je le crois
sincre... En tout cas, il a remis sa cause entre mes mains et je dois
me renseigner... D'abord Edgard Pipe, puisque vous prtendez n'avoir
rien  vous reprocher, pourquoi vous apprtiez-vous  quitter
Londres?... Le temps n'est gure propice aux villgiatures... Vous ne
pouvez donc pas invoquer l'excuse d'un petit voyage d'agrment...

--M. Pipe, rpondit vivement Edith, a un oncle qui est trs malade, et
il allait lui rendre visite... Voyons, Edgar, montrez donc  monsieur
la lettre que vous avez reue de Hollande...

--Mauvaise excuse, ricana Sharper... Puisque M. Pipe savait qu'il
allait s'absenter, pourquoi m'a-t-il donn rendez-vous pour demain?

J'expliquai  Sharper qu'au moment o je lui fixais ce rendez-vous, je
n'avais pas encore reu la lettre en question.

--Il fallait me faire prvenir, murmura-t-il.

--Et o cela? fis-je en haussant les paules... j'ignore votre adresse.

--Vous n'aviez qu' dposer un mot  mon nom au bar du Soho o nous
avons fait connaissance...

--C'est vrai, je n'y ai pas song...

--Allons! trve de discours... nous perdons notre temps en ce moment...

--Certainement... et je dois vous prvenir, mon cher Sharper, que vous
vous occupez l d'une affaire qui ne vous rapportera absolument rien...

--Vous croyez?... Moi, je ne suis pas de cet avis...

--Vous verrez... et si j'ai un conseil  vous donner, vous feriez
mieux d'accepter les cent livres que je vous ai offertes tout 
l'heure...

--Non... je prfre attendre... Je suis sr que ces cent livres-l
feront des petits.

--Vous vous illusionnez.

--C'est possible... nous verrons... En attendant, il serait peut-tre
bon que nous consultions M. Manzana... Il est justement en bas... Je
vais le prier de monter...

Edith en entendant ces mots se mit  pousser des cris terribles:

--Non! non!... hurlait-elle, je ne veux pas voir cet homme, il me fait
peur!... Je ne veux pas qu'il monte... Je suis ici chez moi!... Miss
Mellis!... Miss Mellis! allez chercher la police!...

--Vous... si vous appelez... dit Bill Sharper...

Et il fit avec ses normes mains le geste d'trangler quelqu'un.

Edith, plus morte que vive, s'tait blottie contre moi.

--Rassurez-vous, lui dis-je, pendant que Bill Sharper descendait
l'escalier... il ne vous arrivera rien... Je suis victime d'une bande
de gredins qui, me sachant riche, ont invent une affreuse histoire
pour me perdre... Ne vous tonnez de rien... avant peu tous ces
gens-l seront arrts et nous en apprendrons de belles sur leur
compte... Faites-moi confiance, Edith... vous savez que je vous aime
et que mon seul dsir est de vous rendre heureuse.

Ma matresse me serra la main avec force et cette treinte me redonna
du courage.

Dj Bill Sharper revenait, accompagn de Manzana et d'un autre
individu  figure patibulaire, qu'il me prsenta comme un interprte.

--Ah! tratre! ah! bandit! s'cria Manzana ds qu'il m'aperut... vous
menez vie joyeuse... vous vous payez des femmes...

D'un geste, Bill Sharper l'invita  se taire, mais comme Manzana qui
tait fou de rage continuait de m'insulter, il lui imposa silence en
lui envoyant un coup de coude dans les ctes.

Mon associ se calma.

--Messieurs, dit Bill Sharper, aprs avoir referm la porte  double
tour, il ne s'agit pas en ce moment de se disputer comme des
portefaix... M. Manzana, ici prsent, a port contre M. Edgar Pipe une
accusation grave... il faut que nous sachions si M. Manzana a
raison... oui ou non. Interprte, traduisez mes paroles au plaignant.

Lorsque cet ordre eut t excut, Manzana commena de parler et, au
fur et  mesure que les mots sortaient de ses lvres, l'homme  figure
patibulaire traduisait d'une voix enroue.

Manzana prtendit que nous tions associs pour la vente d'un diamant,
que ce diamant lui appartenait comme  moi, mais que je m'tais enfui
subitement afin de garder pour moi seul l'objet qui tait notre
commune proprit.

J'arguai, pour ma dfense, que l'on m'avait drob le diamant. Manzana
soutint ou que je l'avais vendu  vil prix ou que je l'avais encore
sur moi.

--Je vois, dit Bill Sharper, que ces messieurs ne pourront jamais
s'entendre... Ce qu'il y a de certain (d'ailleurs personne ne le
conteste) c'est qu'il y avait un diamant... Il semble peu probable que
M. Edgar Pipe se le soit laiss prendre... Quand on porte sur soi un
diamant de plusieurs millions on le cache soigneusement... Pour ma
part, je ne crois pas un tratre mot de ce que M. Pipe nous a
racont... De deux choses l'une: ou il a bazard l'objet, ou il l'a
encore sur lui... S'il l'a bazard, il doit nous montrer l'argent...
s'il l'a conserv, il doit nous prsenter le gage.

Manzana s'cria:

--Il portait toujours le diamant dans la poche de ct de sa
chemise... fouillez-le.

--C'est une excellente ide, en effet, approuva Bill Sharper.




XX

LES AMIS DE MANZANA


Ce fut Bill Sharper lui-mme qui se chargea de me fouiller et je dois
reconnatre qu'il le fit avec une habilet qui dnotait une longue
pratique. Il s'appropria, sans mme s'excuser, mon portefeuille, mon
canif et mes clefs... puis, aprs avoir explor une  une toutes mes
poches, avoir soigneusement tt la doublure de mon veston et celle de
mon gilet, il promena ses normes mains sur ma poitrine...

--Oh! oh! s'cria-t-il... je sens quelque chose l...

--C'est le diamant! s'cria Manzana... Je vous disais bien qu'il
l'avait encore sur lui...

Bill Sharper souleva dlicatement la petite patte de ma chemise de
flanelle et s'empara du sachet qui avait autrefois contenu le Rgent,
mais qui ne renfermait plus maintenant que la pierre de lune-ftiche
dont j'avais donn un morceau  Edith.

Bill Sharper, d'une main fivreuse, ouvrit immdiatement le petit sac,
en tira la pierre et la prsentant  Manzana:

--Est-ce l votre diamant? demanda-t-il avec une affreuse grimace.

--Non!... Non!... rpondit Manzana qui avait pli subitement... Non...
vous voyez bien que c'est un caillou.

--Alors?

Il y eut un silence.

Mes deux ennemis--Manzana surtout--ne comprenaient rien  cette
substitution...

Ils me regardaient fixement, attendant sans doute que je leur donnasse
l'explication du mystre.

Ce fut Bill Sharper qui rompit le silence.

--Monsieur Edgar Pipe, dit-il, veuillez nous expliquer comment une
pierre prcieuse a pu dans votre poche, se changer en caillou.

--C'est bien simple, rpondis-je; ceux qui m'ont drob le diamant ont
mis cette pierre  la place...

--En manire de plaisanterie?

--Probablement...

--Et vous conserviez cela?

--Je n'avais pas song  m'en dfaire...

Bill Sharper demanda  Manzana, par l'intermdiaire de l'interprte:

--Quel est votre avis?

--Parbleu, le gredin se moque de nous. Edgar Pipe, vous tes un rus
compre, mais il faudra bien, cote que cote, que vous me disiez o
vous avez cach le Rgent.

--Je vous rpte qu'on me l'a vol.

--Ah! et d'o vient l'argent que vous avez en portefeuille?...

--Cet argent n'est pas  moi... il est  madame...

--Oui... affirma Edith en saisissant la balle au bond... cet argent
m'appartient et vous allez me le rendre, je suppose...

--Certainement, rpondit Bill Sharper, mais  une condition... c'est
que vous nous en indiquiez la source...

--Insolent!

--Ah! vous voyez... vous ne pouvez rpondre... Cet argent est bien 
Edgar Pipe... cela ne fait aucun doute...

Se tournant alors vers moi, Bill Sharper me dit d'une voix grave:

--Monsieur Edgar Pipe, puisque vous ne voulez pas vous expliquer de
bonne grce, nous allons tre obligs de vous emmener avec nous...

--M'emmener, m'criai-je, et o cela?

--Vous le verrez...

--Mais  quel titre vous substituez-vous  Manzana? Si quelqu'un a des
comptes  me demander, c'est lui... lui seul, entendez-vous!

Bill Sharper laissa d'un ton gouailleur tomber ces mots:

--M. Manzana est aujourd'hui mon client!... n'est-il pas naturel que
je prenne ses intrts? Je m'y entends assez en affaires
litigieuses... j'ai t autrefois clerc chez un solicitor.

Je vis bien en quelles mains j'tais tomb. Ces gens ne me lcheraient
point que je n'eusse avou o se trouvait le diamant, mais j'tais
bien rsolu  ne leur cder jamais. D'ailleurs, si troitement
surveill que je fusse par ces bandits, il arriverait bien un moment
o je leur glisserais entre les mains.

Ma situation tait cependant des plus graves, et je devais m'attendre
 toutes les surprises.

Bill Sharper et l'ignoble individu qui lui servait d'interprte se
livrrent dans notre domicile  une perquisition en rgle, pendant que
Manzana, appuy contre la porte, me dfiait du regard. Lorsqu'ils
eurent tout boulevers, puis ouvert nos malles, sans rien dcouvrir
d'ailleurs, ils se consultrent un instant et Bill Sharper,
s'approchant d'Edith, lui dit d'une voix qu'il s'efforait d'adoucir:

--Madame, il faut vous prter  une petite formalit que nous jugeons
ncessaire.

Et, comme Edith le regardait d'un air effar, ne comprenant pas o il
voulait en venir:

--Oui, une formalit... une toute petite formalit, expliqua le
bandit... Je dois m'assurer que vous ne cachez pas sur vous le diamant,
et si vous le permettez, je vais vous fouiller.

--Me fouiller!... me fouiller! s'cria Edith avec indignation... mais
je ne veux pas! Je refuse... vous n'avez pas le droit de me toucher...
Je vous prviens que si vous approchez, j'appelle...

Bill Sharper fit un signe  l'interprte et celui-ci, passant vivement
derrire Edith, lui comprima la bouche au moyen d'un foulard sale.

La pauvrette eut beau se dbattre, elle dut subir les odieux
attouchements de Bill Sharper qui la dpouilla sans pudeur de tous ses
vtements.

Bien entendu, il ne trouva rien qu'un petit sachet de soie dans lequel
Edith avait cousu le morceau de pierre de lune que je lui avais donn
et qu'elle conservait comme ftiche.

Pendant que les trois misrables examinaient avec attention ce caillou
qui les intriguait, d'un bond, Edith se prcipita vers la fentre,
l'ouvrit et, se penchant dans le vide, appela dsesprment, d'une
voix glapissante:

--A moi!  moi!...  l'assassin!

En moins de temps qu'il n'en faut pour l'crire, Manzana et ses deux
complices avaient disparu.

J'en tais dbarrass, mais je n'tais cependant pas au bout de mes
peines, car maintenant, j'allais avoir affaire  la police, ce qui,
pour moi, n'tait pas sans danger.

Dj, on entendait, en bas, un bruit de voix dans le vestibule.

--A moi!  moi!... ne cessait de crier Edith tout en se rhabillant.

Guid par ses cris, un norme policeman accompagn d'un chauffeur de
taxi, monta jusqu' notre palier.

--Eh bien... qu'y a-t-il? s'cria l'agent en se prcipitant sur moi...
vous voulez faire violence  madame?...

J'eus toutes les peines du monde  lui faire entendre qu'il faisait
erreur. Il fallut qu'Edith s'en mlt, mais alors le policeman qui
n'avait pas l'esprit trs ouvert ne comprit plus rien du tout... Quand
il commena  saisir quelque chose de cette histoire, le chauffeur
embrouilla tout...

--Venez avec moi au poste, dit l'agent... nous allons voir  tirer
cette affaire-l au clair.

J'essayai de persuader  ma matresse que ma prsence tait inutile et
compliquerait tout, mais elle insista pour que je vinsse dposer avec
elle.

Le poste se trouvait tout prs de l, dans Wardour Street. Un
constable grincheux reut la dposition d'Edith, puis la mienne, et il
avoua ne rien comprendre  cette affaire... Il finit par en dduire
que je vivais en concubinage avec Edith et que le mari de cette
dernire, me croyant riche, avait, en compagnie de deux malandrins,
essay de me faire chanter.

Pendant qu'il inscrivait mes rponses sur un registre plac devant lui,
un gentleman des plus corrects, au visage ras, aux habits d'une
coupe impeccable, tait entr dans la pice et s'tait assis sur une
chaise, tout prs de la porte. Il avait dpli un numro du _Times_ et
demeurait immobile, la moiti du corps cache par le journal. Il faut
croire cependant que notre affaire le captivait plus que la lecture du
_Times_, car lorsque nous nous apprtmes  sortir, Edith et moi, il
se leva brusquement et, aprs nous avoir salus avec la plus exquise
politesse, me dit en souriant:

--C'est trs curieux cette aventure... oui, trs curieux... elle
m'intresse normment et je vais m'en occuper... Vous avez affaire,
monsieur Pipe,  de russ gredins dont le signalement correspond
exactement  celui de deux malfaiteurs de ma connaissance... Quant au
troisime, il me semble jouer, dans tout cela, un rle assez
singulier... Rentrez chez vous... Je vais vous suivre et si, comme je
le crois, vos ennemis rdent toujours autour de votre maison, je
saurai bien les reconnatre. En tout cas, continuez  vaquer  vos
affaires comme si de rien n'tait... je veille sur vous.

Et l'inconnu, aprs avoir prononc ces mots, s'inclina galamment
devant ma matresse, me serra la main et sortit du poste.

--Vous connaissez ce gentleman? demanda Edith, une fois que nous fmes
dans la rue.

--Non... pas le moins du monde, c'est la premire fois que je le vois.

--Il est trs bien, n'est-ce pas?

--Oui, en effet.

--Et vous croyez qu'il va rellement s'occuper de nous?...

--Je ne sais.

--Oh! Edgar, quelle pouvantable scne! Si elle devait se renouveler,
je crois que j'en mourrais...

--Tranquillisez-vous... nous ne reverrons pas ces gens-l... Ils n'ont
plus rien  faire chez nous.

--Avouez quand mme que cette affaire est bien trange.

--Je vous l'expliquerai en dtail, Edith, et vous verrez qu'elle est
des plus simples, au contraire.

Nous tions arrivs devant notre maison. Je m'effaai pour laisser
Edith pntrer dans le vestibule. Elle tait toute tremblante.

--Si nous allions, dit-elle, trouver encore dans notre chambre un de
ces vilains hommes?

--Ne craignez rien, rpondis-je... d'ailleurs, je passe devant vous.

Au premier tage, une femme courrouce sortit d'un petit salon.
C'tait miss Mellis, notre logeuse.

--Vous comprenez, me dit-elle, c'est la premire fois qu'un tel
scandale se produit dans la maison... et comme je ne veux point qu'il
se renouvelle, je vous serai oblige de partir le plus vite possible...

--C'est ce que nous allions faire, ce n'est pas notre faute s'il est
venu ici des cambrioleurs... vous devriez vous estimer heureuse qu'ils
aient choisi notre logement plutt que le vtre... Si votre maison
tait mieux garde, pareille chose ne se serait pas produite...

La logeuse, sans rpondre, rentra dans la pice qui lui servait  la
fois de salon et de bureau.

Ds que nous fmes rentrs dans notre chambre, Edith, en voyant le
dsordre qui y rgnait, se mit  pleurer  chaudes larmes et j'eus
toutes les peines du monde  la consoler.

--Bah! lui dis-je, en l'aidant  replacer dans l'armoire le linge que
Bill Sharper et son acolyte avaient parpill sur le parquet...
bah!... le mal n'est pas bien grand!... vos chemises et vos jupons
sont un peu chiffonns, mais avec un coup de fer, il n'y paratra
plus... Le plus  plaindre dans toute cette affaire, c'est moi...

--Vraiment?

--Mais oui... N'avez-vous pas remarqu que ces misrables m'ont pris
mon portefeuille?

--Et vous n'avez plus d'argent?

--Plus un penny.

--Vous en serez quitte pour retourner chez votre oncle de Richmond.

--Cette fois, il ne voudra rien entendre.

--Vous lui direz que vous avez absolument besoin d'argent pour aller
en Hollande.

--Oh! si j'avais le malheur de prononcer devant lui le nom de mon
oncle Chaff, il me mettrait immdiatement  la porte...

--Alors?

--Alors, je vais voir... il vous reste bien quelques livres, Edith?

--Oh! une... tout juste...

--Ce sera suffisant pour aller jusqu' demain soir... d'ici l,
j'aviserai.

--Vous ont-ils pris aussi vos billets de chemin de fer?

--Evidemment, puisqu'ils ont emport mon portefeuille et que les
tickets taient dedans...

Edith s'tait assise et demeurait songeuse, pendant que je replaais
soigneusement dans ma malle divers objets pars sur le tapis...

--Edgar, dit-elle au bout d'un instant, plus je rflchis  cette
aventure, plus je la trouve trange... Comment se fait-il que ces
vilains hommes vous connaissent?... Quelles relations de tels bandits
peuvent-ils avoir avec un gentleman comme vous?

--C'est pourtant bien simple, Edith... oui, c'est tout ce qu'il y a de
plus simple... Le nomm Manzana a t, comme je vous l'ai dj dit,
domestique chez mes parents et comme il avait drob dans la chambre
de ma mre un superbe diamant, nous l'avons fait arrter... Or,
savez-vous ce que le drle a dit devant le juge d'instruction?... Il a
prtendu que c'tait moi qui tais le voleur... Faute de preuves, on
l'a relch, mais le misrable a jur de me faire chanter et, chaque
fois qu'il me retrouve, il me rclame le diamant afin de le rendre 
mon pre, prtend-il... Vous saisissez la petite combinaison, n'est-ce
pas?

--Pas trs bien... car Manzana sait parfaitement que l'on ne trouvera
pas ce diamant sur vous...

--Bien sr... mais il espre ainsi m'intimider et me tirer de
l'argent... et vous voyez, son truc russit, puisqu'il est parvenu
aujourd'hui  me chiper mon portefeuille... Il joue du diamant comme
d'un appt... c'est un prtexte, voil tout... c'est de cette faon
qu'il amorce la convoitise de ses complices. Chaque fois qu'il me
retrouve dans une ville, il recrute quelques malfaiteurs et leur dit:
Je connais un homme qui a sur lui un diamant valu  plusieurs
millions... voulez-vous m'aider  le lui prendre? Bien entendu, il
trouve toujours des amateurs et,  dfaut de diamant, il me soulage
des bank-notes que j'ai sur moi.

--Mais ce misrable peut vous poursuivre toute votre vie... Pourquoi
n'avez-vous pas racont cela au constable?

--Parce qu'on et commenc une enqute et que ces formalits
judiciaires eussent retard, sinon compromis, mon voyage en Hollande...

--Cependant, l'enqute se fera quand mme?

--Oui, mais elle ne ncessitera pas ma prsence continuelle 
Londres... On classera l'affaire dans la catgorie des cambriolages
ordinaires... tandis que si je me prtendais victime d'une bande de
matres chanteurs, les interrogatoires n'en finiraient plus.

--Cependant, le constable qui a reu notre dposition a bien crit sur
son registre Tentative de chantage...

--Vous en tes sre?...

--Oh! oui... pendant qu'il crivait, je lisais par-dessus son paule...

--Bah! nous verrons... le principal c'est que je puisse passer en
Hollande le plus tt possible...

Avais-je convaincu Edith? Cela tait douteux, car je crois qu'en lui
fournissant toutes ces explications, j'avais bafouill quelque peu.
J'tais, en ce moment, dans la situation d'un homme que se noie et se
dbat furieusement.

On reconnatra qu'il me fallait une jolie prsence d'esprit, pour ne
pas perdre la tte, au milieu de toutes ces tribulations... Jamais,
peut-tre, je n'avais t si menac... Toutes les complications
fondaient sur moi, dru comme grle... J'tais pris dans un filet qui
se resserrait peu  peu... D'un bond je pouvais encore me dgager,
peut-tre, mais qui sait si ce bond n'aurait pas pour rsultat de me
faire trbucher et tomber dans un nouveau pige ouvert sous mes pas!




XXI

UNE EXPDITION ASSEZ AUDACIEUSE


Le plus cuisant de mes soucis, celui qui me hantait  prsent, c'tait
la question d'argent... J'avais eu la chance, quelques jours
auparavant, de dvaliser une bonne dame victime d'un accident, mais il
ne fallait plus compter sur semblable aubaine.

D'ailleurs, j'tais surveill... Outre Manzana et ses deux acolytes,
je serais certainement fil par l'lgant gentleman qui avait bien
voulu si spontanment s'intresser  moi.

Celui-l tait sans doute un dtective.

Si d'un ct, il me protgeait contre mes ennemis, de l'autre, il
m'enlevait tous moyens d'existence, puisqu'il m'empchait d'exercer le
petit mtier auquel je devais le plus clair de mes ressources.

Et pourtant, il me fallait de l'argent si je voulais passer en
Hollande.

Edith qui me supposait pourvu d'oncles gnreux ne se montrait pas
trop inquite, mais moi, au fur et  mesure que les heures filaient,
je sentais grandir mon angoisse.

Je ne sais si quelqu'un de mes lecteurs s'est jamais trouv dans une
situation analogue  la mienne (ce que je ne crois pas), mais s'il en
existe un, celui-l pourra comprendre ma dtresse.

Il y a vraiment des heures dans la vie o l'on souhaiterait que la
foudre vous tombt sur la tte et vous pulvrist, mais ces
accidents-l n'arrivent gnralement qu' ceux qui ne les souhaitent
pas.

Edith ayant manifest le dsir d'aller dner au restaurant, je lui fis
comprendre que cela serait imprudent.

--Mes ennemis me guettent peut-tre en bas, lui dis-je... A quoi bon
nous exposer  une nouvelle aventure?

--Alors, demanda-t-elle, nous ne pourrons plus nous risquer dehors?

--Je n'ai pas dit cela... Je tiens simplement  vous mettre en garde
contre ce qui pourrait nous arriver aujourd'hui... Demain, il y aura
du nouveau...

--Et du bon?

--Je l'espre...

J'avais dit cela machinalement, pour dire quelque chose, car,  ce
moment, ma pense tait ailleurs... Oui, je venais d'avoir une ide,
mais une ide qui n'avait rien  voir avec les proccupations
d'Edith... et je me demandais comment je pourrais bien la mettre 
excution. C'tait tellement fou, tellement audacieux que je la
repoussai tout d'abord, mais peu  peu, je finis par la trouver plus
ralisable...

Je me gardai bien de faire part  Edith du projet que je roulais dans
ma tte, car ma matresse n'tait point une confidente. J'tais oblig
de lui cacher tout de ma vie et de mentir continuellement avec elle.
Peut-tre est-ce  ce manque de sincrit que je devais le vif amour
qu'elle avait pour moi--car Edith m'aimait, j'en tais sr... Dire que
cet amour serait all jusqu' un sublime dvouement, cela paratrait
sans doute exagr, mais enfin ma matresse avait pour moi une relle
affection, surtout depuis qu'elle connaissait l'existence de l'oncle
Chaff, ce brave homme qui voulait, avant de mourir, remettre toute son
immense fortune entre mes mains. Des oncles comme ceux-l ne se
douteront jamais combien ils sont chris non seulement de leurs neveux
mais encore des matresses de ces derniers.

                   *       *       *       *       *

La nuit tait maintenant complte. Je tournai le commutateur et une
blouissante clart emplit notre chambre.

--Je crois, dis-je  Edith, qu'il serait temps de dner...

--C'est aussi mon avis, Edgar, mais je n'oserai jamais, aprs ce qui
s'est pass, descendre commander notre repas  miss Mellis.

--Et pourquoi cela?... Ne l'avons-nous pas paye ce matin? Attendez,
je vais aller la trouver, moi, et vous allez voir qu'elle fera
absolument ce que nous voudrons. Nous ne lui devons rien, en somme; je
ne vois pas pourquoi nous hsiterions  lui demander quelque chose.

Edith ne paraissait pas convaincue.

Quant  moi, je n'tais rien moins que rassur, car je m'tais dj
aperu que miss Mellis, notre logeuse, tait plutt froide avec moi.
Je serais oblig de dployer tous mes talents de sduction pour
l'amadouer.

Russirais-je?

Je trouvai miss Mellis dans son petit salon. Elle tait assise devant
un bureau d'acajou et serrait dans un petit sac de toile des pices et
des bank-notes.

En m'apercevant, elle glissa vivement le sac dans un tiroir et me
regarda par-dessus ses lunettes.

Miss Mellis tait une petite femme au teint fade, aux cheveux trs
blonds bien qu'elle approcht de la soixantaine. Son unique oeil
bleu--elle tait borgne--avait la fixit inquitante d'un oeil de
serpent.

--Que dsirez-vous? demanda-t-elle d'un ton sec.

--Madame, fis-je en m'inclinant de quarante-cinq degrs, je tenais 
vous prsenter mes excuses, bien que je ne sois pour rien dans le
pnible incident que vous savez... Il a pu m'chapper, tantt,
quelques mots un peu vifs, et croyez que je le regrette sincrement.
Nanmoins, comme cela tait dcid, nous quitterons demain notre
logement.

--J'y compte bien, rpondit la dsagrable petite femme... si c'est
tout ce que vous aviez  me dire...

--Je voulais vous dire aussi que nous avons l'intention de dner dans
notre chambre.

--C'est bien, quand Mary sera rentre, je vous ferai monter  dner...
Il y a ce soir du fillet-steak et des cauliflowers...

Miss Mellis, qui ne tenait point sans doute  prolonger la
conversation, remit ses lunettes qu'elle avait poses  ct d'elle
sur un tabouret et se plongea dans la lecture d'un livre de religion.

--Et alors? fit Edith lorsque je reparus...

--Tout s'est bien pass, rpondis-je... nous aurons notre dner...

Et je me laissai tomber dans un fauteuil, pendant qu'Edith attachait
avec des faveurs les pices de lingerie que les grosses mains de Bill
Sharper avaient quelque peu froisses.

Nous demeurmes longtemps silencieux; ma matresse et bien voulu
causer, mais moi j'avais besoin de me recueillir un peu.

L'ide dont j'ai parl plus haut m'obsdait de plus en plus.

La bonne apporta le dner. Je remarquai que miss Mellis nous avait
rduits  la portion congrue. Dcidment, il tait temps que nous
quittions sa pension.

Pendant tout le repas, Edith ne me parla que du diamant. A prsent
qu'elle tait plus calme, elle commenait  raisonner et ses questions
ne laissaient pas que de m'embarrasser un peu. Quand les femmes se
mettent  vous interroger, elles deviennent insupportables. Je
rpondis comme je pus, mais je vis bien qu'un doute subsistait dans
l'esprit de ma matresse.

A la fin, elle laissa tomber ces mots:

--Vous tes, mon cher, un tre bien nigmatique...

--Ah! fis-je en m'efforant de rire, vous vous en apercevez
aujourd'hui...

--Oui, aujourd'hui seulement.

--Cela prouve alors que vous tes peu perspicace...

La discussion s'envenima. Edith me dcocha une pithte qui me dplut;
je ripostai par une autre. Alors, elle se monta:

--C'est bien, dit-elle, je vous connais maintenant... Vous cachiez
votre jeu, mais votre mauvais naturel a quand mme repris le dessus...
Je sais ce qui me reste  faire.

Elle prit son chapeau, l'pingla dans sa chevelure d'une main nerveuse,
jeta son manteau sur ses paules et me dit en me regardant fixement:

--Inutile de m'attendre, vous savez!

--Voyons, Edith, insistai-je, cherchant  la retenir... Si je vous ai
dit quelque chose de blessant, je le regrette sincrement et je vous
fais toutes mes excuses...

--Non!... non! laissez-moi!

--Allons! soyez raisonnable... Vous avez dit tout  l'heure que
j'tais un tre nigmatique... c'est possible, mais vous voudrez bien
reconnatre cependant que je ne suis pas un mauvais diable... et si
l'un de nous deux a des raisons pour se plaindre de l'autre, il me
semble que c'est moi...

--Que voulez-vous dire?

--Voyons... vous le savez bien...

--Non... je ne saisis pas...

--Vous oubliez vite...

Edith avait certainement compris  quoi je faisais allusion, car elle
devint toute rouge et ne rpondit pas.

--Allons, fis-je en l'embrassant, soyez raisonnable... j'ai tout
oubli...

Elle rsistait encore, mais mollement et je me montrai si tendre, si
clin, si caressant qu'elle finit par jeter son manteau sur une chaise
et par ter son chapeau.

La paix tait faite et nous la scellmes d'un long baiser...

Je n'tais plus maintenant un tre nigmatique mais un amour
d'homme... un petit Edgar chri... le plus parfait des amants.

La soire s'acheva en dlicieuses causeries, en projets, en espoirs.
Je promis  Edith de l'emmener le lendemain  Douvres, puis de l en
Hollande et je lui jurai que sur le premier argent provenant de
l'hritage de l'oncle Chaff, je lui paierais un joli collier de perles
et une superbe aigrette en diamants... Bref, je l'blouis, et la
pauvre petite, fascine par l'clat des cadeaux que je faisais
miroiter, je ne dirai pas  ses yeux, mais  son esprit, tomba dans
mes bras en murmurant:

--Oh! Edgar! Edgar! que vous tes gentil et comme je vous aime!...

J'tais  peu prs sr de mon effet, car je sais par exprience que
les femmes ne rsistent jamais  l'appt d'un bijou... Edith tait
vaincue... du moins je l'avais reconquise... C'est tout ce que je
dsirais. Il n'et plus manqu qu'elle devnt une ennemie, elle aussi!

Manzana, Bill Sharper et Edith, c'et t trop vraiment et j'eusse
fatalement succomb sous le poids de tant d'inimitis.

Je la dshabillai et la mis au lit comme un petit enfant. Elle ne
tarda pas  s'assoupir et  rver sans doute de colliers de perles et
d'aigrettes de diamants...

Quand j'eus acquis la certitude qu'elle tait bien endormie, je pris
mon canif et, tout doucement, fis une profonde entaille dans le
fauteuil d'o je retirai une grosse poigne de crin noir. Passant
ensuite dans le cabinet de toilette, je procdai, sans bruit,  un
camouflage des plus habiles.

Au moyen des diverses ptes dont Edith se servait pour sa toilette, je
me teignis la peau en rouge, dessinai un cercle noir autour de mes
yeux, puis parpillant le crin sur ma tte, je me fis une perruque
frise (une vraie perruque de Papou). Je me confectionnai ensuite une
barbe et une moustache que je collai sur mon visage avec un peu de
seccotine.

Afin que ma tignasse de crin ne pt tomber, je coiffai une casquette
de voyage, puis, aprs avoir retourn mon veston qui tait doubl
d'une toffe  carreaux verts et rouges, et l'avoir endoss  l'envers,
je relevai mon pantalon jusqu'aux genoux, tai mes bottines et mis
des pantoufles de feutre.

Ainsi camoufl, j'tais horrible, tellement horrible qu'en me
regardant dans la glace je me fis peur... oui, l, srieusement.

Le lecteur se demandera sans doute ce que signifiait cette mascarade...

On va voir qu'elle avait un but... un but utile.

Edith dormait toujours; j'entendais  travers le rideau du cabinet de
toilette sa respiration rgulire et douce.

J'teignis alors l'lectricit, revins dans la chambre, gagnai la
porte  pas de loup, et m'engageai dans l'escalier, mon tui de pipe 
la main.

Arriv sur le palier o se trouvait le salon de miss Mellis, je
m'arrtai. Par la baie vitre, j'aperus la logeuse. Elle tait assise
devant son bureau et je crus tout d'abord qu'elle lisait, mais l'ayant
observe plus attentivement, je remarquai que, de temps  autre, sa
tte s'inclinait brusquement, puis se relevait de mme comme si elle
saluait quelqu'un.

Miss Mellis dormait.

J'ouvris la porte du salon et m'avanai vers la logeuse, le bras tendu,
comme prt  faire feu sur elle... avec mon tui de pipe.

Elle se rveilla en sursaut, m'aperut, voulut crier, mais les mots
s'tranglrent dans sa gorge; elle se dressa, battit l'air de ses
mains et tomba vanouie.

Sans perdre une seconde, j'ouvris le tiroir de son bureau, y pris le
sac de toile dans lequel je l'avais vue serrer son argent, quelques
heures auparavant, puis d'un pas lger, je regagnai ma chambre.

Edith ne s'tait pas rveille.

Passant dans le cabinet de toilette, j'ouvris la fentre, lanai dans
le vide ma perruque et ma barbe de crin, me dbarbouillai  grande eau,
puis quand j'eus fait disparatre les dernires traces de mon
horrible maquillage et remis un peu d'ordre dans ma tenue, j'ouvris
doucement le sac de miss Mellis et fis l'inventaire de ce qui s'y
trouvait...

Il contenait quatre-vingts livres en bank-notes, dix couronnes et
vingt-cinq shillings...

On voit que ma petite expdition n'avait pas t inutile.

J'eus un moment l'ide de jeter par la fentre le sac de toile, mais
je jugeai plus prudent de le brler dans la chemine o flambait un
bon feu de houille.

--Que faites-vous donc, Edgar, bredouilla Edith qui s'tait  demi
rveille, vous ne vous couchez donc pas?

Elle n'entendit probablement point la rponse que je lui fis, car elle
se rendormit presque aussitt.

Je venais de passer mon pyjama et je m'apprtais  boire un peu de
whisky, quand des cris affreux retentirent dans l'escalier...

Cette fois, Edith se dressa d'un bond sur son lit.

--Mon Dieu!... s'cria-t-elle... qu'y a-t-il donc?... Le feu est-il 
la maison?

Courageusement, je m'tais prcipit vers la porte.

--Oh! Edgar! Edgar! o allez-vous?

--Mais porter secours  la personne qui appelle... il me semble
reconnatre la voix de miss Mellis... Si elle est menace, puis-je la
laisser assassiner?

Et malgr les supplications de ma matresse, je me lanai dans
l'escalier.

Je trouvai miss Mellis sur le palier du premier tage. Sa bonne Mary
se tenait  ct d'elle. Toutes deux tremblaient affreusement et
poussaient des cris perants.

Ds qu'elles m'aperurent, elles se prcipitrent dans mes bras.

Pour elles, j'tais le sauveur, et il fallait voir comme elles me
serraient.

Ce fut miss Mellis qui recouvra la premire l'usage de la parole:

--Oh! monsieur! s'cria-t-elle... oh! monsieur! si vous saviez! c'est
affreux... je... je...

Elle s'arrta, suffoquant, puis reprit, en proie  une terreur folle:

--Je suis sre qu'il est encore ici... oui... j'en suis sre... j'ai
entendu marcher dans la cuisine...

Pour la rassurer, j'allai explorer l'office, la cuisine et une petite
lingerie qui donnait sur le palier, mais comme on doit s'y attendre,
je ne dcouvris point le malfaiteur...

--Il faudrait prvenir la police, bgaya la maid... allez-y vous...
Monsieur.

Une voix venant du rez-de-chausse pronona ces mots:

--La police est prvenue, rassurez-vous.

Et un homme qui montait lentement l'escalier s'arrta bientt devant
nous.




XXII

OU JE PRENDS UNE RAPIDE DCISION


C'tait un gentleman de taille moyenne, solidement charpent, vtu
avec lgance. Son regard tait si aigu que quelque chose persistait
encore de cette acuit, quand il ne vous regardait plus. Ses joues
glabres, trs fermes, semblaient uses par le rasoir. Les maxillaires
en saillaient, plus robustes, agits vers les apophyses d'un petit tic
rapide et rgulier.

Je le reconnus immdiatement, car il avait une de ces figures que l'on
n'oublie jamais lorsqu'on les a vues une fois. J'avais fait sa
rencontre, le jour mme, au poste de police et c'tait lui qui avait
paru s'intresser si vivement  moi.

Il se prsenta:

--Allan Dickson, dtective.

A ce nom, je sentis mes jambes flchir sous moi... et un petit frisson
me courut le long des reins...

Ainsi, c'tait donc lui, lui dont le nom tait dans tous les
journaux... cet homme terrible  qui on devait la capture de tant de
malfaiteurs. Jamais, fort heureusement, nous ne nous tions trouvs
face  face... Jamais, malgr toute son habilet, il n'avait eu
l'honneur de m'apprhender. S'il avait pu se douter qu'il avait devant
lui le cambrioleur masqu d'Euston Road, le voyageur invisible de
Gravesend, le faux clergyman de Winchester, le vagabond de
Ramsgate, et aussi le possesseur du Rgent! Dans un ordre diffrent,
mes titres valaient certes les siens; nous tions deux adversaires
dignes l'un de l'autre...

Il s'agissait de jouer serr, car la moindre imprudence de ma part
pouvait me livrer  Allan Dickson.

Miss Mellis un peu revenue de son motion avait fait entrer le
dtective dans le salon et commenait  lui expliquer ce qui s'tait
pass.

Comme, par discrtion, j'avais voulu me retirer, Allan Dickson me
retint:

--Non... non, restez, dit-il... vous habitez la maison... vous pourrez
peut-tre me donner quelques prcieuses indications.

Le ton avec lequel il avait prononc ces mots me troubla lgrement...
Se douterait-il? Mais non, cela tait impossible... mon coup avait t
trop bien combin!

Une chose me tracassait toutefois. J'avais laiss les bank-notes de
miss Mellis dans ma chambre, mais les livres et les shillings se
trouvaient dans les deux poches de mon gilet et cliquetaient doucement
ds que je faisais le moindre geste.

Je pris le parti de faire le moins de mouvements possible.

--Voyons, articula Allan Dickson, vous dormiez, dites-vous, quand cet
homme est entr dans la pice o nous sommes en ce moment?

--Oui, monsieur, rpondit miss Mellis... je dormais en effet... ici
les journes sont trs dures et quand arrive le soir...

--Vous avez cependant pu l'apercevoir?

--Oh! oui, monsieur... Comme je vous vois en ce moment... et...
tenez... rien que d'y penser, je suis prs de m'vanouir...

--Rassurez-vous, voyons... vous savez bien que vous n'avez plus rien 
craindre maintenant...

--Je le sais, monsieur... mais c'est, plus fort que moi... tant que je
vivrai, j'aurai toujours prsente  l'esprit la figure de cet affreux
individu...

--Voyons, donnez-moi un signalement...

--Oh!... quelque chose d'horrible, de fantastique, de diabolique... Si
j'tais superstitieuse, je croirais que c'est Satan en personne qui
s'est introduit chez moi ce soir...

--Ce n'est pas un signalement que vous me donnez l... prcisez, je
vous prie.

--Je prcise... Il avait une affreuse figure rouge... et ses yeux
formaient comme deux trous noirs au milieu de son visage... Quant 
ses cheveux et  sa barbe, ils taient noirs et friss, mais
bizarres... on aurait dit des cheveux de ngre...

--Et son costume?

--Etrange aussi... un veston  carreaux... quelque chose comme un
habit d'arlequin...

--Cet homme vous a-t-il parl?

--Non, monsieur... il m'a seulement regarde avec des yeux terribles
qui brillaient comme ceux d'un chat enrag.

--Y a-t-il une double issue dans cette maison?

--Non, monsieur... il n'y en a qu'une...

--Alors, le malfaiteur est ici... car je suis en faction depuis huit
heures, dans la rue, et n'ai vu sortir personne...

--Cependant, fit miss Mellis, cet homme a bien d entrer par la porte?

--Avant huit heures, alors... Et encore, non, car l'agent que j'avais
post devant votre maison n'a vu qu'une vieille dame et une bonne
pntrer ici.

--La vieille dame est ma locataire du second... quant  la bonne,
c'est la mienne... la voici.

--Donc, pas d'homme... Votre agresseur se trouvait par consquent dans
la maison depuis longtemps...

J'admirais, malgr moi, l'imperturbable logique du dtective et je
commenais  tre srieusement inquiet...

Parfois il me regardait, comme pour me demander mon avis et je hochais
affirmativement la tte, d'un petit air entendu.

--O se trouvait le sac que l'on vous a drob? continua Dickson.

--Ici, rpondit Miss Mellis en dsignant l'un des tiroirs de son petit
bureau d'acajou.

--Quelqu'un savait-il que vous le placiez l d'ordinaire?

--Mes locataires pouvaient le savoir...

Allan Dickson se tourna vers moi, mais je ne bronchai pas.

J'tais dcidment mal  l'aise...

Il demanda tout  coup:

--Combien avez-vous de locataires?

--Cinq, monsieur... la vieille dame que vous avez aperue, un officier
qui est en ce moment aux environs de Londres, un rentier paralys qui
ne sort jamais de chez lui... puis monsieur Pipe ici prsent et... sa
femme... miss Edith...

Allan Dickson demeura un instant pensif, puis braquant sur moi ses
yeux gris qui avaient l'clat de l'acier:

--Que pensez-vous de cela, monsieur Pipe?

--Puisque vous voulez bien me demander mon avis, rpondis-je, je crois,
comme vous, que le malfaiteur devait tre cach dans la maison... Il
m'a d'ailleurs sembl, pendant que je dnais dans ma chambre, entendre
quelqu'un descendre l'escalier...

--Ah! voyez-vous... fit le dtective... En tout cas, l'homme est
encore ici...

--Si c'tait... le rentier paralys? dis-je  l'oreille d'Allan
Dickson... On a souvent vu des gens qui simulent des infirmits, afin
de mieux drouter la police...

--Peut-tre, mais... pour l'instant, je ne vois rien  tenter...
demain, au jour, j'aviserai et je crois, monsieur Pipe que vous
pourrez m'tre trs utile... En attendant, voulez-vous m'accorder
quelques minutes d'entretien... en particulier?

--Avec plaisir... o cela?

--Chez vous, si vous n'y voyez pas d'inconvnient.

--Mais comment donc! Permettez cependant que je monte prvenir ma
femme... elle est couche... je crois, et vous comprenez...

--Oui... oui, c'est tout naturel.

Je montai quatre  quatre les escaliers, en proie  une agitation que
le lecteur devinera sans peine. Je me voyais perdu...

Les rticences de Dickson, ses sous-entendus et aussi cette entrevue
qu'il voulait absolument avoir avec moi, tout cela n'tait pas
naturel. Le drle me souponnait et il esprait, en venant chez moi,
trouver la preuve ou tout au moins l'indice qu'il cherchait. A cette
minute, j'tais dcid  tout, mme  sauter du troisime tage dans
la rue.

--Qu'avez-vous donc, Edgar? demanda Edith en me voyant si troubl.

--Rien... rien... ah! j'ai eu bien tort de courir au secours de cette
vieille folle de miss Mellis... un dtective l'a interroge--vous
savez ce gentleman que nous avons rencontr au poste--et il va monter
ici pour causer un peu avec moi... Tirez les rideaux du lit, Edith...
il ne serait pas convenable que cet homme vous vt au lit.

Et tout en parlant, j'enfilais  la hte mes bottines, ces prcieuses
bottines dont l'un des talons contenait une fortune. J'tais, on le
sait, en pyjama mais j'avais conserv en dessous ma chemise de jour et
mon gilet dans les poches duquel j'entendais sonner les pices d'or de
miss Mellis. Quant au portefeuille contenant les bank-notes, j'avais
eu soin, avant de descendre, de le glisser sous le lit. Je le ramassai
vivement sans attirer l'attention d'Edith et l'introduisis entre mon
gilet de flanelle et ma peau. J'tais prt aussi  endosser mon
pardessus, quand Allan Dickson entra sans frapper, et cette
incorrection me prouva qu'il ne me considrait dj plus comme un
simple tmoin, mais comme un inculp envers qui toute politesse est
superflue.

--Monsieur Pipe, dit-il en entrant, nous avons  causer srieusement.

Et aussitt, il s'assit dans l'unique fauteuil qui garnissait notre
chambre.

--Oui, reprit-il, il faut que nous tirions au clair cette
affaire-l... et vous allez m'y aider, j'en suis sr. Voyons... vous
avez une autre pice que celle-ci?...

--Oh! un simple cabinet de toilette.

--Il donne sur la rue?

--Oui... sur la rue...

--Bien... Vous habitez ici avec Mme Pipe?

--Oui...

--Personne n'est venu vous rendre visite ce soir?

--Personne...

--Ah!... Voil qui est curieux... Figurez-vous, monsieur Pipe, que
j'ai, de la rue, aperu  l'une de vos fentres, un homme qui allait
et venait...

--C'tait moi, assurment...

--Alors, c'est vous qui avez ouvert tout  coup la fentre et lanc
ceci dans la rue?

Et Allan Dickson, tirant de sa poche la poigne de crin qui avait
servi  mon camouflage, me la prsenta en disant:

--Quelle ide vous avez eue, cher monsieur, d'arracher le crin de ce
fauteuil... Tenez, on voit trs bien, ici, l'ouverture que vous avez
pratique dans l'toffe...

J'tais perdu, je le sentais bien, mais j'essayais quand mme de
conserver mon calme.

Allan Dickson fixait sur moi son oeil d'acier, cet oeil terrible, aigu
et trbrant comme une mche de scalpel, cet oeil qui avait dj perc
tant de consciences et extirp des aveux  tant de malfaiteurs...

--Vous avez eu tort, ajouta-t-il en riant, d'abmer ainsi ce
fauteuil... votre logeuse vous fera certainement payer cette
dgradation...

Je ne trouvais rien  rpondre et Allan Dickson jouissait de ma
confusion... Il me tenait et jouait avec moi comme un chat avec une
souris.

Je crus devoir payer d'audace:

--Pardon, monsieur, fis-je d'un ton sec, est-ce un interrogatoire que
vous avez l'intention de me faire subir?

--Peut-tre, rpondit le dtective... Mon devoir est de me
renseigner... et vous seul pouvez me donner les claircissements dont
j'ai besoin. Vous tes un habile homme, monsieur Pipe, malheureusement
pour vous, les imprudences auxquelles vous vous tes livr pourraient
trs bien vous attirer des ennuis... et, croyez-le, c'est dans votre
intrt que je vous pose toutes ces questions afin que vous soyez
prpar  vous dfendre dans le cas o la justice vous demanderait des
comptes...

--Et pourquoi me demanderait-elle des comptes?... N'a-t-on pas le
droit d'arracher, si cela vous plat, une poigne de crin  un
fauteuil?

--Evidemment, mais on a aussi le droit de vous demander quel usage
vous vouliez faire de ce crin? Etait-ce pour vous fabriquer une
perruque ou une fausse barbe?

Un rire nerveux s'empara de moi et je balbutiai, en regardant fixement
le dtective:

--Ah! ah! ah!... une perruque!... une fausse barbe!... et pourquoi?...
oui, pourquoi, je vous le demande?

Allan Dickson avait maintenant une mine svre:

--Allons, dit-il, n'essayez pas de plaisanter, monsieur Pipe...
Dfendez-vous, au contraire, cela vaudra mieux... ou sinon...

--Sinon?

--Je me verrai oblig de vous arrter.

--M'arrter... moi! vous voulez rire, monsieur... on n'arrte que les
malfaiteurs... M'arrter, parce que j'ai arrach une poigne de crin 
un fauteuil... ah! ah! ah!... je crois que vous cherchez  m'intimider.

--Ecoutez, reprit le dtective...

--Je vous coute.

--Avez-vous quelquefois, de la rue, observ la maison o nous sommes,
en ce moment?

--Ma foi, j'avoue que...

--Eh bien, si, un soir, vous vous tiez post sur le trottoir d'en
face, vous auriez pu vous convaincre que, malgr les rideaux qui
garnissent vos fentres, on voit tout ce qui se passe ici... Votre
cabinet de toilette, surtout, est trs lumineux...

Je compris qu'Allan Dickson m'avait aperu au moment o je procdais 
la petite opration que l'on sait..., je compris qu'il me tenait...
que le fil conducteur qu'il avait dans la main allait bientt se
changer en lasso et que je serais bel et bien  la merci de cet homme.

--Dfendez-vous, mais dfendez-vous donc, me cria Edith,  travers les
rideaux du lit, vous ne voyez donc pas que l'on cherche  vous
compromettre...

Je ne le voyais que trop, mais tout ce dont j'aurais pu arguer pour ma
dfense n'et servi absolument  rien.

En ce moment, je songeais  autre chose...

Allan Dickson qui lisait sans doute dans ma pense, s'tait lev
brusquement. Je le vis mettre la main  sa poche, pour y prendre sans
doute son revolver, mais avant qu'il et achev ce geste, je m'tais
prcipit vers la porte dont la clef tait demeure  l'extrieur, et
l'avais vivement referme  double tour.

Avant que le dtective et pu faire sauter la serrure, j'tais dj
dans la rue.

Soudain, une silhouette se dressa devant moi, puis une autre, un
policeman mergea de l'ombre... une affreuse voix hurla  deux ou
trois reprises: Arrtez-le!... arrtez-le! Une balle siffla  mon
oreille, mais j'chappai aux mains tendues qui essayaient de me saisir,
je glissai entre les gens qui s'efforaient de me barrer le chemin,
et bientt je m'enfonais dans une rue obscure, puis dans une autre et
russissais  faire perdre ma trace  ceux qui me poursuivaient.

Je suis sr qu'il ne s'tait pas coul deux minutes entre le moment
o j'avais si brusquement lch Allan Dickson et celui o je me
retrouvai, seul, essouffl, flageolant sur mes jambes devant un grand
btiment au fronton duquel je pouvais lire,  la lueur d'un rverbre
clignotant dans la nuit:

  _Robinson brothers and Co_

Je n'tais pas encore sauv. Mes ennemis taient sans doute parvenus 
retrouver ma piste, car j'entendis bientt, au bout de la rue, un
bruit de pas prcipits. J'tais  ce moment en pleine lumire et si
je me mettais  fuir, on m'apercevrait certainement.

Ma dcision fut vite prise. Je longeai le mur du btiment contre
lequel je m'adossais et apercevant une petite porte couronne d'une
imposte que l'on avait laisse ouverte, je me hissai jusqu' cette
baie,  la force du poignet, et me glissai dans l'intrieur de la
maison.




XXIII

LA MAISON DU BON DIEU


J'tais maintenant dans un couloir encombr  droite et  gauche, de
caisses et de ballots symtriquement rangs et sur lesquels on avait
tal une grande bche de toile cire.

Je demeurai un instant immobile, craignant que mes bottines en
touchant un peu trop brutalement le sol n'eussent veill dans ce
couloir des chos inquitants, mais rien ne bougea autour de moi.

Ceux qui me cherchaient ne tardrent pas  passer devant la maison, et
j'entendis ces mots prononcs par une grosse voix enroue: Il a d
filer par Wardour Street.

A n'en pas douter, c'tait la voix de Bill Sharper... Ainsi, je
n'avais pas seulement  mes trousses le dtective Allan Dickson...
J'tais aussi poursuivi par les acolytes de Manzana. Si je parvenais 
chapper  tant d'ennemis, j'aurais vraiment de la veine!

Pendant prs d'un quart d'heure, je demeurai blotti contre les
marchandises qui s'entassaient dans le couloir, puis, certain que l'on
avait perdu ma trace, je commenai  envisager avec plus de calme la
situation.

Deux solutions s'offraient  moi: ou repasser par l'imposte et revenir
dans la rue, ou demeurer jusqu'au jour dans le magasin qui me servait
momentanment de refuge. Je le connaissais bien ce magasin, pour y
tre venu souvent, lorsque j'avais besoin de quelque objet de
toilette. Je savais o taient situs tous les rayons auxquels je
m'tais, maintes fois, approvisionn, sans bourse dlier, bien entendu.

Aprs m'tre orient un instant, je finis par m'y reconnatre...
J'tais dans la partie affecte  la quincaillerie. En montant un
tage, j'arriverais  l'ameublement et au deuxime, je trouverais le
rayon de confections pour hommes. Je venais de m'apercevoir que
j'tais en pyjama et que je ne pourrais m'exhiber en cette tenue dans
les rues de Londres... Mon signalement avait d dj tre donn  tous
les postes de police et il convenait que je fisse choix d'un complet
plus dcent.

Tout en gravissant  pas de loup un large escalier recouvert d'un
tapis rouge, je me flicitais d'tre justement tomb dans une maison
o je pourrais rparer,  peu de frais, le dsordre de ma toilette. Il
y a vraiment des hasards providentiels et j'tais encore une fois
servi par la chance. J'tais dj arriv au premier tage, quand
j'entendis soudain un bruit de voix. Je me jetai  plat ventre le long
d'un meuble et demeurai immobile. Deux veilleurs de nuit passrent
prs de moi. Ils tenaient chacun une petite lampe lectrique qui
mettait sur le parquet un long cne lumineux. Quand ils eurent disparu,
je continuai mon ascension et arrivai enfin au rayon de confections
pour hommes... L, s'ouvraient,  droite et  gauche, de petits
couloirs o j'apercevais  la lueur d'une ampoule lectrique en verre
dpoli des ranges d'habits suspendus  une longue tringle.  et l,
un mannequin sinistre dans son immobilit se dressait  l'extrmit
d'une trave, pareil  un malfaiteur mditant un mauvais coup. Je
faillis en renverser un qui gmit lamentablement sur son socle. En le
remettant d'aplomb, je constatai qu'il avait absolument la mme taille
et la mme carrure que moi. Je le pris  bras-le-corps, l'tendis
doucement sur le parquet et commenai de le dshabiller, mais chaque
fois que je le remuais un peu fort, il faisait entendre un petit
grincement qui ressemblait  une plainte... Je lui enlevai sans
difficult sa jaquette et son gilet, mais je mis au moins un quart
d'heure  lui retirer son pantalon.

Par bonheur, le rayon tait trs mal gard ce soir-l, de sorte que je
ne fus point drang pendant cette opration. Lorsque j'eus
compltement dshabill le mannequin, je le repoussai sans bruit sous
un comptoir et revtis les habits que je lui avais vols. Ils
m'allaient dans la perfection. Je glissai dans une des poches de ma
jaquette le portefeuille qui contenait les bank-notes de miss Mellis
et que j'avais eu, comme on sait, la prcaution de dissimuler entre ma
chemise et ma peau, fis passer de mon ancien gilet dans le neuf les
livres et les shillings que j'avais rpartis dans les deux goussets de
ct, puis je me mis en qute d'un pardessus.

Ici, je me le rappelle, se place un incident qui faillit m'tre fatal.
Un gardien que je n'avais pas entendu venir, se montra tout  coup. Il
arrivait droit vers moi et il m'tait impossible de l'viter. Fort
heureusement, je ne perdis pas mon sang-froid. Je demeurai immobile,
les bras raides, les deux talons runis, la tte lgrement incline 
droite et le veilleur me prenant pour un mannequin, passa prs de moi
sans s'arrter. L'alerte avait t vive et j'eus quelques secondes de
terrible motion. Je redoublai de prudence et atteignis enfin le rayon
des pardessus. J'en avais dj essay plusieurs, quand je tombai sur
une magnifique pelisse qui m'allait comme un gant. Je pensai qu'une
fourrure me serait plus utile qu'un overcoat de drap, aussi gardai-je
la pelisse sans hsiter. Autant que j'en pouvais juger, elle devait
tre double de loutre et l'toffe qui la recouvrait tait soyeuse et
douce au toucher. Il ne me manquait plus qu'un chapeau, mais je mis
bien une demi-heure  trouver le rayon de chapellerie. Je le dcouvris
enfin et arrtai mon choix sur un chapeau mou. J'tais maintenant
quip de pied en cap, il ne me restait plus qu' attendre l'ouverture
du magasin pour me glisser dehors. J'ignorais quelle heure il tait,
car j'avais laiss ma montre chez moi... Cet oubli tait heureusement
rparable. Au rayon de la bijouterie, je choisis un superbe
chronomtre en or avec une chane de mme mtal et passai  mes doigts
quatre ou cinq bagues qui me parurent d'un bon poids. Pendant que j'y
tais, je fis aussi ample provision de bijoux de femme... Je ne savais
pas,  ce moment, si je reverrais jamais Edith, mais si ce bonheur
m'tait refus, je ferais facilement accepter  une remplaante cette
orfvrerie de luxe.

Mes emplettes termines, je me blottis sous un comptoir et attendis
le jour.

Quelques veilleurs de nuit se montrrent bientt et je les entendis,
pendant prs de vingt minutes, ouvrir et refermer les botes de
ronde.

Dix minutes plus tt, je me serais sans doute fait prendre, mais
j'avais eu la chance de pntrer dans le magasin au moment o les
hommes de garde venaient justement de finir leur tourne.

Je n'avais plus qu'une inquitude. Parviendrais-je sans tre remarqu
 sortir de la maison Robinson and Co?

A l'heure de l'ouverture des magasins, les employs se prcipiteraient
en foule dans les diffrents rayons... Comment les viter?

Je songeai  descendre dans les sous-sols, mais  la rflexion, je
compris que cela ne m'avancerait  rien. On me dcouvrirait aussi bien
en bas qu'en haut. Le plus simple tait de me dissimuler sous un
comptoir, le plus prs possible de la porte, et c'est ce que je fis.

Dieu que cette nuit me parut longue!

Enfin le jour parut, un jour terne et triste d'hiver. Le magasin fut
clair d'une lueur grise et froide qui filtrait  travers les stores,
puis, dans la rue, les voitures des laitiers commencrent  rouler...

Bientt, des garons se mirent en devoir d'enlever les housses qui
recouvraient les vitrines et les comptoirs, pendant que d'autres
roulaient de petits chariots qui faisaient un vacarme de tous les
diables... L-bas, dans la lumire plus vive d'un hall vitr, je
distinguais un homme galonn qui donnait des ordres d'une voix
tonitruante.

Soudain, j'entendis remuer  quelques pas de moi et j'aperus un jeune
homme qui me regardait avec de gros yeux ronds. Il tait accroupi sous
le mme comptoir que moi et je ne l'avais pas remarqu tout d'abord
car le coin o il se trouvait tait trs sombre...

Il parut d'abord effray, puis voyant que j'tais aussi tonn que lui,
il se rapprocha doucement et me dit  voix basse:

--Vous attendez l'ouverture?

--Oui.

--Encore dix minutes... C'est la premire fois que vous venez
travailler ici?

--Oui...

--Alors, je vais vous donner un conseil... Ne vous pressez pas de
sortir... Ici, nous sommes en sret... nous sommes sous le comptoir
des emballages et il est bien rare que l'on commence les paquets avant
neuf heures... Quand vous entendrez sonner la cloche, vous n'aurez
qu' me suivre, mais par exemple, il faudra enlever votre chapeau et
le tenir  la main.

--Et pourquoi cela? demandai-je, un peu mfiant.

--Parce que, de la sorte, on vous prendra pour un employ...
D'ailleurs, fiez-vous  moi, voil quinze jours que je viens ici...
j'ai l'habitude de la maison...

J'admirai le sang-froid de ce jeune homme.

Je l'avais d'abord pris pour un dtective, mais son superbe complet,
ses bottines neuves, son chapeau neuf et le joli pardessus qu'il
tenait roul sous son bras prouvaient suffisamment qu'il venait comme
moi, de se vtir, sans bourse dlier, aux rayons si bien assortis de
la maison Robinson and Co. Il avait, ma foi, une figure des plus
sympathiques.

--Vous comprenez, me dit-il sur un ton de confidence, ils gagnent
assez d'argent dans cette bote-l, ils peuvent bien, de temps en
temps, nous offrir quelques vtements...

Ce dbutant avait, comme on le voit, de bons principes. J'en eusse
certainement fait un habile oprateur si j'avais pu m'occuper de lui,
mais d'autres proccupations m'assigeaient... j'avais trop
d'affaires sur les bras. Tout ce que je souhaitais pour l'instant,
c'tait de sortir du magasin et de m'loigner de Londres le plus vite
possible. Je n'avais pas encore de plan bien arrt, mais je mettrais
tout en oeuvre pour chapper  Allan Dickson.

Celui-l seul tait  craindre, car avec lui, il tait impossible de
ruser, tandis qu'avec Manzana et Bill Sharper, je pouvais encore m'en
tirer.

--Attention! me dit soudain mon confrre... on ouvre les portes.

Il y eut un roulement prolong, puis un bruit de pas rapides, qui
s'accentua, devint formidable.

Une cloche se mit  tinter.

Et, peu  peu, le silence se fit, troubl seulement de temps  autre
par un ordre lanc  haute voix, un chiffre annonc  la caisse.

--C'est le moment, me dit le jeune homme... tez donc votre chapeau.

Nous sortmes tous deux de dessous notre comptoir.

--Tiens, s'cria un employ qui nous avait aperus, d'o viennent-ils
ceux-l... Vite! Vite! Mac Ferson, appelez un policeman!

Mais, avant que le nomm Mac Ferson, un gros lourdaud d'inspecteur qui
tait en train de rajuster sa cravate blanche devant une glace, et eu
le temps de se retourner, mon compagnon et moi tions dj sur le
trottoir.

Un taxi passait, je le hlai et laissant l le jeune homme qui
semblait fort dsireux de faire plus ample connaissance avec moi, je
disparus en moins de dix secondes, roulant  toute allure vers un
quartier plus sr.

J'avais jet une adresse quelconque au chauffeur, mais quand nous
emes atteint Trafalgar Square, je lui dis:

--East Finchley, faites vite... bon pourboire!

East Finchley se trouve dans la banlieue de Londres, au-dessus de
Middlesex, c'est--dire fort loin de l'htel de miss Mellis et des
magasins Robinson.

Je voulais, comme on dit, me donner de l'air, et j'en avais besoin,
aprs les terribles motions que je venais d'avoir.

Maintenant, j'tais libre... il s'agissait de ne plus retomber sous la
coupe d'Allan Dickson.

J'avais de l'argent en poche, j'tais vtu de neuf, je pouvais donc
envisager l'avenir avec quelque confiance... A moins de jouer tout 
fait de malheur, je devais russir  quitter l'Angleterre qui,
dcidment, devenait trop dangereuse. J'tais forc de renoncer 
Edith, mais pouvais-je faire passer l'amour avant ma scurit
personnelle?




XXIV

UN MAUVAIS RVE


Le taxi venait de quitter Marylebone Road et s'engageait dans Albany
street, quand je crus remarquer qu'une auto rouge nous suivait.
C'tait peut-tre une ide, mais, pour en avoir le coeur net, je
commandai  mon chauffeur de tourner brusquement  droite, ce qu'il
fit  la premire rue qui se prsenta.

L'auto rouge tourna galement et je ne tardai pas  la revoir,  cent
mtres environ derrire moi.

--Activez... activez!... dis-je au chauffeur... il y a deux livres
pour vous si vous semez la voiture qui nous suit.

L'homme mit toute l'avance  l'allumage, mais je voyais bien que
l'auto rouge gagnait sur nous.

Il y avait dans mon taxi, dissimules dans un petit coffre, trois
bouteilles que le cabman avait mises en rserve. Je les pris les unes
aprs les autres et les lanai par la portire de faon qu'elles
tombassent presque au milieu de la rue. Elles se brisrent avec fracas,
semant sur le sol de gros clats de verre...

L'un d'eux fut fatal  l'auto rouge.

Bientt, je la vis qui ralentissait, puis s'arrtait.

--a y est! s'cria mon chauffeur... a y est!... Ils ont crev!

--Marchez... marchez toujours!

J'avais dcidment plaqu ceux qui me suivaient, car, le doute n'tait
pas possible, on s'tait mis  ma poursuite.

Probablement qu'un dtective m'avait pris en filature  la sortie des
magasins Robinson, et cela, sur les indications de l'inspecteur 
cravate blanche qui avait tenu  faire montre de zle. En tout cas, le
dtective en tait pour ses frais. Ce gentleman ne ferait jamais ma
connaissance.

Arriv  East Finchley, je rglai mon chauffeur et lui donnai un royal
pourboire. Quand il eut disparu, je me dirigeai rapidement vers la
gare du mtro, pris le train pour une destination quelconque, roulai
pendant trois quarts d'heure, changeai de ligne deux ou trois fois,
puis, finalement, m'arrtai  Kensington.

L, j'entrai dans un grill-room, ingurgitai un beefsteak arros d'une
pinte d'ale, puis je me mis en qute d'un htel.

Elgant comme je l'tais, depuis ma visite aux magasins Robinson, je
ne pouvais loger dans un bouge, aussi fus-je oblig de prendre une
chambre au Victoria Palace.

Allan Dickson et Bill Sharper n'auraient certes pas l'ide de venir me
chercher l!

Je n'y sjournerais pas longtemps d'ailleurs, car mon intention tait
de quitter Londres le plus tt possible.

J'avais pens tout d'abord  me rendre en Hollande, mais pouvais-je
risquer ce voyage, maintenant que Manzana, Bill Sharper, Allan Dickson
et Edith allaient tre ligus contre moi. Ma matresse, en apprenant
quel genre d'individu j'tais, n'hsiterait point, pour s'innocenter
et prouver qu'elle ignorait mes louches trafics,  raconter l'histoire
de l'oncle Chaff. Manzana, de son ct, parlerait du lapidaire
d'Amsterdam, et Allan Dickson, qui n'tait pas un imbcile,
comprendrait sans peine pourquoi je tenais tant  passer en Hollande.

Ah! je n'tais pas encore prs de le vendre, mon diamant!

Ereint, fourbu, n'en pouvant plus, je me couchai, aprs avoir vrifi
la petite cachette o reposait le Rgent. Comme une vis du talon de ma
bottine s'tait un peu desserre, je la fixai avec la pointe de mon
canif.

Un quart d'heure aprs, je dormais comme un bienheureux.

Quand je me rveillai, il faisait grand jour. Un rayon de soleil,
semblable  une longue flche d'or, se jouait sur mon lit... et ce
rayon de soleil si rare  Londres, surtout en hiver, me parut
d'heureux augure. Il symbolisait pour moi l'esprance et la russite,
il semblait me dire: Ta vie jusqu'alors si triste va enfin s'clairer
pour toujours.

Je me levai, procdai avec soin  ma toilette, puis sonnai pour me
faire monter  djeuner.

Le garon qui rpondit  mon appel avait l'air tout drle... Il me
regardait comme si j'eusse t une bte curieuse.

--Eh bien, lui dis-je... avez-vous entendu?

Il ne rpondit pas.

Quelques instants aprs, il revenait avec un plateau sur lequel il y
avait deux tasses et des toasts.

Cette fois encore il me regarda de faon bizarre.

--Vous croyez me reconnatre, sans doute? lui dis-je d'un ton sec.

Il s'inclina et sortit.

C'est un fou, pensai-je... Et, sans plus me soucier de lui, je
m'attablai et me versai du th.

Tout en croquant mes rties, je regardais ma jaquette et ma pelisse
que j'avais tales sur le dossier d'un fauteuil. J'avais eu
dcidment la main heureuse en choisissant ces habits. Le complet
tait d'une couleur discrte, agrable  l'oeil. Quant  la pelisse,
c'tait une vraie pelisse de millionnaire. Au lieu d'tre double en
loutre d'Hudson (c'est--dire en rat d'Amrique), elle l'tait en
vraie loutre et devait valoir au moins dans les cinq  six mille
francs. Il ne me manquait plus qu'un peu de linge, et j'eus un moment
l'ide d'aller visiter, durant la nuit, quelques-uns des rayons de la
maison Robinson, mais je renonai  ce projet. Puisque j'avais de
l'argent en poche,  quoi bon risquer une expdition semblable qui
pouvait trs mal finir? Maintenant que j'tais dlivr de mes ennemis,
il s'agissait de manoeuvrer avec prudence jusqu' ce que j'eusse mis
entre eux et moi plusieurs centaines de kilomtres.

J'en tais l de mes rflexions, quand il me sembla entendre dans la
chambre voisine de la mienne un bruit touff. Je prtai l'oreille et
perus une sorte de bredouillement confus; par instants, une porte
s'ouvrait sur le palier; des gens allaient et venaient dans le couloir,
d'un pas rapide et feutr. Je pensai tout d'abord qu'il y avait un
malade dans l'htel, mais bientt des rires touffs se firent
entendre.

Une porte condamne se trouvait  gauche de la table devant laquelle
j'tais assis, et je crus remarquer que, de temps  autre, une ombre
venait intercepter le petit filet de lumire qui passait par la
serrure.

J'tais trs inquiet. Quand on a, comme moi, la conscience un peu
charge, on se tient continuellement sur ses gardes.

J'allais sonner pour demander ma note, quand on frappa  la porte.

C'tait le garon.

--Monsieur, me dit-il avec une politesse que l'on sentait de commande,
il y a quelqu'un qui voudrait vous parler.

--A moi?

--Oui, monsieur.

--Je n'attends personne... il y a certainement une erreur... que
celui qui veut me voir fasse passer sa carte.

--La voici, monsieur, le visiteur m'a justement pri de vous la
remettre.

Et en disant ces mots, il me tendait un petit carr de bristol que je
pris d'un geste brusque et sur lequel je lus avec effarement: _Allan
Dickson, dtective_.

Ce fut, on peut le dire, un terrible coup de foudre que je supportai
assez vaillamment.

Je passai ma jaquette, rectifiai le noeud de ma cravate, puis dis au
garon qui attendait toujours, balanant son plateau, d'un air stupide:

--Faites entrer ce gentleman!

Allan Dickson parut. Il tait d'une lgance impeccable et j'admirai
la belle assurance avec laquelle il pntrait dans ma chambre. Au lieu
de se jeter sur moi, et de me passer les handcuffs il s'assit
tranquillement dans l'unique fauteuil qui garnissait la pice, croisa
sans faon ses jambes, et me dit, en enroulant autour de son index,
d'un petit tournoiement rapide, le cordon de son monocle:

--Monsieur Edgar Pipe, vous tes un habile homme... tous mes
compliments!... C'est la premire fois, je l'avoue, qu'un client me
brle ainsi la politesse...

Ce dtective tait vraiment un homme bien lev... D'autres eussent
dit malfaiteur, mais lui, par un euphmisme charmant dont je lui sus
gr, me qualifiait indulgemment de client...

J'eus une lgre inclination de tte et rpondis, d'un ton dgag:

--Je crois, mon cher matre, qu'il y a entre nous un petit
malentendu... et si vous le permettez... je vais, en deux mots...

--Inutile... cher monsieur... ce serait du temps perdu... Vous vous
expliquerez devant le constable..., lui seul a qualit pour vous
entendre... moi, je dois simplement me borner  vous conduire  Bow
Street.

Il n'y avait qu' se soumettre et c'est ce que je fis... J'eus bien,
un moment, l'ide de sauter dans la rue par la fentre qui tait
grande ouverte, mais ma chambre se trouvait au quatrime tage et je
n'eus pas le courage de tenter un pareil saut.

Je pris donc mon chapeau et ma pelisse et m'avanai vers la porte...

Allan Dickson s'tait lev d'un bond et m'avait empoign par la manche.

--Oh! ne craignez rien, dis-je en souriant, je n'ai nullement
l'intention de vous fausser compagnie... Mon unique dsir est de
comparatre le plus tt possible devant la justice, afin de me laver
de l'accusation qui pse sur moi... Vous voyez que je suis un client
raisonnable... Cependant, en raison de la docilit mme dont je fais
preuve, j'ose esprer que vous aurez pour moi quelque indulgence et ne
refuserez pas de rpondre  une question qui me brle les lvres...
Comment avez-vous pu me dcouvrir ici?...

--Oh!... c'est bien simple, Monsieur Pipe, rpondit Allan Dickson...
J'avais, je l'avoue, tout  fait perdu votre piste et je n'esprais
mme plus vous retrouver, quand j'ai reu,  mon bureau, un coup de
tlphone... C'est vous-mme qui me demandiez, parat-il... alors, je
suis venu.

--Vous voulez rire, je suppose?

--Non... pas du tout... c'est l'exacte vrit... vous m'avez appel,
sans vous en douter, peut-tre. Alors, une personne obligeante qui
vous a entendu a bien voulu me prvenir... Ah! monsieur Pipe, il est
parfois dangereux de rver et surtout de parler en rvant... On laisse
ainsi chapper certaines confidences qui vous trahissent, car il y a
toujours, derrire les murs, des oreilles indiscrtes... surtout dans
les htels... Vous comprenez, maintenant?

Hlas! oui... Je ne comprenais que trop! Je m'tais dnonc moi-mme...

Dcidment, la fatalit me poursuivait.

J'avais cru, un instant, pouvoir remonter le courant; mais tous mes
efforts avaient t vains et j'tais,  l'heure prsente, entran
vers l'abme!!...




DEUXIME PARTIE

I

OU JE QUITTE LE MONDE POUR ME RETIRER A READING


Je juge inutile de rappeler ici les diverses pripties de mon procs.
Il a fait d'ailleurs assez de bruit.

Je fus condamn pour cambriolage  main arme, bien que le solicitor
dsign d'office pour me dfendre et essay de prouver que l'arme
dont je m'tais servi n'tait qu'un vulgaire tui de pipe, mais la
dposition de miss Mellis fut accablante. Cette respectable personne
soutint, avec un acharnement froce, qu'elle avait parfaitement vu le
canon d'un revolver de gros calibre braqu sur elle, et le tribunal la
crut. Malgr l'loquence un peu thtrale de mon solicitor je me vis
donc octroyer cinq ans de hard labour! Par bonheur pour moi, il
n'avait pas t question de l'affaire Robinson...

A la fin de l'audience, on me conduisit au Justice box et, le
lendemain, aprs une foule de formalits odieuses et ridicules,
j'tais transfr  la gele de Reading.

Nombre de touristes franais connaissent Reading, cette charmante
localit des environs de Londres, situe entre Maidenhead et
Basingstoke, dans un site agrable, presque au bord de la Tamise.

C'est l que l't, les clerks et les shopkeepers de Londres vont
se remettre des fatigues de la semaine, avec leurs petites amies ou
leurs pouses. Au temps de ma prime jeunesse, j'tais souvent venu 
Reading avec mes parents, mais,  cette poque, le paysage n'tait pas
encore gt par la silhouette imposante et hostile d'un pnitencier.
La campagne s'tendait verdoyante, coupe,  et l, de larges alles
de sable, que bordaient de riants cottages. Il parat que c'est lord
Strange, un philanthrope de la nouvelle cole, qui a eu l'ide de
faire difier une prison  Reading, parce que l'air y est trs pur, et
que l'on doit prendre soin de la sant des criminels. Cette fausse
humanit n'est-elle pas rvoltante? Quelle influence peut avoir sur la
sant des dtenus un air salubre qu'ils ne respirent jamais,
puisqu'ils sont continuellement confins dans une cellule o le jour
ne pntre que par un troit vasistas ouvrant la plupart du temps sur
les cuisines, la buanderie ou l'usine servant  produire la lumire
lectrique?

Toutefois, il est juste de reconnatre que les cellules de ce home
forc sont des mieux amnages.

Outre l'clairage lectrique, elles comportent une table, une chaise
en bambou et une crdence o voisinent, avec des commentaires de la
Bible, quelques livres de voyage et d'histoire.

Le lit trs simple, mont sur un sommier mtallique, a cet aspect
d'lgance sobre que donnent l'extrme propret et le luisant du
cuivre soigneusement entretenu.

C'est, en ralit, un asile confortable et je comprends trs bien
maintenant que de pauvres diables prfrent cette hospitalit  l'abri
prcaire des garnis borgnes ou des logis de rencontre. Cependant, ce
luxe pnitentiaire a quelque chose d'ironique. Il semble dire aux
malheureux qui viennent chouer dans la gele de Reading: Voyez comme
on est bien ici... Mais une trappe aux ferrures normes, qui se
dessine sur le parquet, ne tarde pas  refroidir l'enthousiasme des
dtenus et  leur rappeler les anciens supplices imagins par les
bourreaux de la Tour de Londres...

Cette trappe, par les rainures de laquelle monte une affreuse odeur de
catacombes, c'est la trappe du Tread Mill, et l'on verra bientt ce
que signifient ces deux mots, qui voquent  l'esprit du profane la
reposante vision d'un spectacle champtre!...

                   *       *       *       *       *

Ds que j'arrivai  Reading, un gardien galonn, qui semblait
m'attendre, me conduisit au Record Office o je trouvai un gentleman
imposant, lequel consigna sur un grand registre  coins de cuivre mes
nom, prnoms et qualit. Il crivait lentement, les lvres et l'oeil
gauche plisss avec effort, comme s'il et t pris soudain d'une
violente colique.

--Pipe! Edgar Pipe!... rpta-t-il plusieurs fois...

Le gardien galonn lui remit alors l'argent que l'on avait trouv sur
moi et que la loi anglaise voulait bien considrer comme ma
proprit. J'en allais payer les intrts  un taux assez lev, et
il me semblait juste qu'on le portt  mon actif.

--On vous rendra cette somme  votre sortie, me dit le comptable...
mais le rglement vous autorise  prlever sur ce dpt deux shillings
par semaine... sur lesquels on vous retiendra six pence pour
l'entretien de la chapelle...

Mon gelier m'emmena ensuite dans un petit vestibule aux murs blanchis
 la chaux, et l, me pria poliment de lui remettre mes bottines et
mes bretelles... Je lui tendis mes bretelles, sans hsiter, mais quand
il s'agit de lui donner mes bottines, j'eus un petit tremblement dont
on devine la cause...

Je m'excutai cependant:

--Voici, fis-je, d'une voix mue, en lui prsentant mes chaussures...
ces chaussures prcieuses dont l'une contenait des millions... Et, 
cette minute, je sentis mes yeux se mouiller...

Ainsi, c'tait fait de mon avenir... le beau rve que j'avais caress
s'envolait pour toujours!...

Le gardien prit les bottines et avec de la craie inscrivit  la hte
sur les deux semelles le chiffre 33. C'tait mon matricule!...
Maintenant Edgar Pipe n'existait plus... il serait, pendant cinq ans,
ray du nombre des humains... Il n'tait plus qu'un numro!

--On vous les rendra, quand vous sortirez...

--Vraiment? fis-je incrdule.

--Mais bien sr... les effets des dtenus demeurent leur proprit...
Bien plus... comme ces bottines sont uses, on vous les ressemelera
dans les ateliers...  vos frais, bien entendu...

Je ressentis un choc au coeur... et l'espoir que j'avais eu, un moment,
fit place  un accablement profond...

J'essayai, nanmoins, de soutenir que mes bottines taient encore en
trs bon tat et qu'il tait inutile de les rparer.

L'homme les examina, puis rpondit, avec un hochement de tte:

--L'administration jugera... moi, a ne me regarde pas...

Et jetant les chaussures dans un coin, il ouvrit une petite porte et
me poussa devant lui. Nous suivmes un long couloir, montmes un petit
escalier en colimaon et arrivmes devant une grille  travers les
barreaux de laquelle on apercevait un petit homme chauve qui empilait
sur un large comptoir des paquets numrots...

--Eh! pre Bowspritt, cria mon gelier, un complet pour ce gentleman,
s'il vous plat!

Le petit homme chauve leva la tte, me toisa un instant, puis articula
d'une voix aigre:

--Taille numro 2, carrure moyenne... J'ai justement l quelque chose
qui fera l'affaire...

Et il ajouta, en riant:

--C'est presque neuf... car celui qui l'a port ne l'a pas gard
longtemps... Certes, il et sans doute prfr l'user, mais M. John en
a jug autrement... Voici le complet... je n'ai plus qu' coudre le
matricule. Si je ne me trompe, c'est le numro 33...

--C'est bien cela, dit le gardien.

Le petit homme, sans se presser, enfila une aiguille, chercha pendant
un instant dans un tiroir, puis fixa au vtement qui allait devenir le
mien une tiquette de toile. Cela fait, il prit dans une armoire une
calotte de drap qui ressemblait au polo des Horse guards et passa le
paquet  travers la grille.

--Dshabillez-vous, me dit le gardien.

J'obis, et troquai l'lgant costume que je devais  la gnrosit de
MM. Robinson and Co contre l'affreuse houppelande des dtenus, une
sorte de combinaison de toile grise parseme d'as de trfle[3].

  [3] C'est l'uniforme des prisonniers anglais.

J'tais maintenant mtamorphos en clown, et je suis sr que j'eusse
obtenu un joli succs en figurant, sous cet accoutrement, dans une
pantomime de l'Olympia.

Je fus ensuite conduit chez le hair dresser qui me rasa le visage et
la tte  la tondeuse, puis, aprs avoir assist  un office que
marmotta exprs pour moi l'aumnier de la prison (cot: un shilling
six pence), je fus incarcerated dans la cellule 33 qui devait,
pendant cinq annes, abriter feu Edgar Pipe!

Seul... j'tais seul!...

A partir du moment o j'avais franchi le seuil de ma gele, je
demeurerais spar du monde... Le seul tre que j'apercevrais--et
encore  travers un judas--serait un gardien indiffrent et maussade.
Je devrais souffrir en silence, ronger mon frein dans l'isolement le
plus complet, oublier jusqu' la voix humaine... Les printemps
succderaient aux hivers, les automnes aux ts, et je serais toujours
l, entre ces quatre murs, pendant qu'au dehors, sur les jolies
pelouses de Reading, les bourgeois de Londres, ivres de soleil et le
coeur en fte, clbreraient joyeusement les jours de repos avec leurs
familles ou leurs matresses...

Je me jetai sur mon lit et pleurai comme un enfant...

En adoptant la dangereuse profession de cambrioleur, je savais certes
 quoi je m'exposais... Je n'ignorais pas qu'un jour ou l'autre la
socit me contraindrait  une villgiature force dans quelque gele
du Royaume-Uni, mais je ne m'tais jamais imagin que la claustration
ft une chose aussi pnible.

D'abord, je fus en proie  une sorte d'anantissement, de stupeur,
puis une rage folle s'empara de moi et je me demandai un moment si je
n'allais pas me briser la tte contre la muraille.

A la nuit tombante, je retrouvai cependant un peu de calme et fis
honneur au maigre repas qu'on me passa par un guichet.

Je me dshabillai ds que retentit la cloche du coucher et me glissai
sous ma couverture, mais il me fut impossible de fermer l'oeil.

Quand neuf heures sonnrent  l'horloge de Reading Gaol qui possde,
par parenthse, un carillon des plus sonores, je me levai, en proie 
une impatience fbrile et me mis  arpenter, pieds nus, ma cellule. Je
montai ensuite sur une chaise et cherchai  jeter un coup d'oeil par
la fentre. Au prix de difficults inoues, je parvins  me hisser
jusqu' l'entablement et y demeurai suspendu.

Des ombres passaient et repassaient dans une grande cour  demi
obscure; c'taient probablement des gardiens qui allaient prendre leur
service de nuit.

De temps  autre j'entendais de longs appels, un grand bruit de
verrous et, par-dessus tout cela, le ronflement sourd et rgulier de
la machine  vapeur qui distribue l'lectricit dans la prison.

Enfin, vers dix heures, les couloirs et les fentres des cellules
furent moins lumineux et un silence relatif remplaa le vacarme de
tout  l'heure.

Je me recouchai. Mille ides plus confuses les unes que les autres se
heurtaient dans mon cerveau, et parmi elles, il en tait une qui
m'obsdait, me revenait continuellement  l'esprit: Si je m'vadais?

La chose ne me semblait pas impossible, en somme. Ma cellule tait au
rez-de-chausse, et j'avais remarqu que les barreaux de la fentre
taient trs espacs... l'un d'eux n'avait mme pas l'air bien
solide...

Pendant quelques instants, j'laborai tout un programme d'vasion, que
le raisonnement me fit bientt repousser.

M'enfuir? Est-ce que je le pouvais?

Et mon diamant?...

Bien que je ne fusse pas certain de le retrouver  l'expiration de ma
peine, rien ne m'autorisait non plus  supposer qu'on le
dcouvrirait... Mes bottines n'avaient nullement besoin d'tre
ressemeles et il se pouvait trs bien qu'on les laisst telles
qu'elles taient. De plus, si les semelles taient un peu uses, les
talons n'taient mme pas tourns... Il faudrait vraiment que les
cordonniers de la prison manquassent de travail pour entreprendre une
rparation qui n'avait rien d'urgent... J'avais peut-tre tort de
m'alarmer ainsi... et puis... et puis...

Le sommeil finit par me terrasser, mais il fut hant d'affreux
cauchemars... Je voyais Edith, au bras d'Allan Dickson... Tous deux me
regardaient en riant et me prodiguaient les plus basses injures;
ensuite, c'tait l'horrible visage de Manzana qui m'apparaissait... Le
gredin avait en main une de mes bottines et je le voyais qui, avec un
tournevis, s'apprtait  enlever la petite rondelle de cuir qui
cachait le diamant. Il clignait de l'oeil d'un air narquois et
chantonnait une romance ridicule que j'avais entendue autrefois, 
Londres, dans un music-hall... Puis, Edith revenait, appuye cette
fois sur l'paule de Manzana. Elle avait mis le diamant dans ses
cheveux et j'tais bloui par les feux qu'il jetait... La figure de ma
matresse tait rayonnante et, parfois, aprs un bruyant clat de rire,
elle attirait vers elle l'ignoble Manzana, et le baisait sur les
lvres.

Je dus,  cette minute, me lever d'un bond et pousser des cris
pouvantables, car le guichet de ma gele s'ouvrit avec un bruit sec,
et je vis l'oeil svre d'un gardien qui me regardait fixement...

Je me laissai retomber sur mon lit et m'assoupis de nouveau, mais pour
tre aussitt repris par une affreuse vision... Mr John Ellis, le
bourreau de Londres, tressait dlicatement une norme corde de chanvre
et me la montrait de temps  autre, en faisant le geste de se la
passer autour du cou...

Le lendemain, quand sonna la cloche du rveil, j'tais bris, moulu,
ananti. Je me levai cependant, et endossai mon horrible livre. Comme
je l'avais mise  l'envers, je la retirai pour la retourner, et une
petite tiquette que je n'avait pas remarque la veille frappa mes
regards. Sur cette tiquette, je lus un nom qui me fit frissonner:
Calcraft!...

Le prcdent propritaire de ma houppelande avait lui-mme crit son
nom sur l'troite bande de toile, et ce nom tait celui d'un dangereux
malfaiteur pendu rcemment  Reading.

Les journaux avaient longuement parl de cette excution qui avait t
trs mouvemente, car Calcraft, qui tenait  la vie, s'tait dbattu
avec fureur entre les mains du bourreau...

Je comprenais maintenant pourquoi le petit homme chauve avait tenu 
faire remarquer que ce vtement avait t trs peu port, et je me
souvenais de la plaisanterie macabre qu'il avait lance en faisant
allusion  M. John...

Ainsi, je portais la dfroque d'un condamn  mort!

On avouera que c'tait jouer de malheur... et que je ne pouvais
vraiment pas conserver cette tunique de Nessus qui me brlait le
corps. On a beau ne pas tre superstitieux, il y a quand mme des
concidences fcheuses bien faites pour jeter le trouble dans le
cerveau le mieux quilibr.

Je me mis  cogner  la porte de ma cellule, fis un vacarme de tous
les diables et exigeai que l'on me donnt un autre vtement... On
finit par y consentir, mais cela prit plus de deux heures. Il fallut
qu'on en rfrt au gardien-chef, que celui-ci allt trouver le
surveillant gnral, lequel exposa l'affaire au directeur, et enfin,
aprs une longue suite de pourparlers, on m'apporta un complet neuf.

Le scandale que j'avais provoqu dans la prison me fit considrer
comme un dtenu rebellious et je fus,  partir de ce moment, regard
d'un mauvais oeil par mes gardiens...

Hlas! tout cela tait de peu d'importance, en comparaison de ce qui
allait m'arriver...

Pendant huit jours, je mangeai, comme on dit, mon pain blanc...

L'heure du supplice allait bientt sonner!




II

LE SUPPLICE DE LA ROUE


J'ai parl plus haut de cette trappe mystrieuse qui s'ouvre dans les
cellules des prisons anglaises. Les planches dont elle est forme sont
au nombre de quatre, solides, rugueuses, et offrent un contraste
frappant avec les lamelles de parquet qui l'entourent.

Ceux qui la voient pour la premire fois la regardent avec effroi,
mme s'ils ignorent  quoi elle sert... Quand on l'a vue s'ouvrir,
hlas! on y songe toute la vie!...

Cette trappe est celle du Tread-Mill, cet instrument de torture
digne du moyen ge et que la barbarie des lois anglaises a conserv
dans son arsenal judiciaire.

J'avais souvent entendu parler du Tread-Mill, mais, ne faisant pas ma
socit habituelle des malfaiteurs, je n'avais pu recueillir aucun
renseignement sur cette terrible punition. Je m'imaginais qu'elle
devait manquer d'agrment, mais j'tais loin de supposer qu'elle pt
tre aussi cruelle.

J'allais bientt, moi, Edgar Pipe, le gentleman lgant,  qui tout
travail manuel rpugnait, faire connaissance avec le fameux moulin de
discipline... J'allais savoir ce que c'est que la torture physique,
aprs avoir endur, sans faiblir, toutes les tortures morales.

S'il est vrai que l'on doive tout pardonner  ceux qui ont beaucoup
souffert, je pense que le lecteur, ds qu'il aura lu le rcit de mon
douloureux sjour  Reading, aura pour moi quelque piti. Jusqu'alors,
il n'a connu qu'un Edgar Pipe assez insouciant, parfois mme un peu
cynique, se riant de tout et plein d'une folle confiance en soi...
Bientt, il verra un Edgar Pipe dprim, affaibli, dsespr,
terrass... un Edgar Pipe qui ne sera plus que l'ombre de lui-mme,
une sorte de brute aux yeux caves, aux gestes endoloris, un spectre
ambulant insensible  tout, un dchet d'humanit... une pave!...

Et je suis sr que les gens de coeur seront, malgr eux, amens  se
dire: Un simple cambrioleur mritait-il pareil chtiment?

C'est gnralement  l'heure o l'homme qui a souffert recommence 
esprer que la lourde main de la destine s'abat de nouveau sur lui.

Depuis huit jours que j'tais  Reading, je commenais  prendre mon
mal en patience et  m'accoutumer au rgime cellulaire si dur pour
ceux qui, comme moi, aiment la socit bruyante, quand un matin, 
huit heures vingt exactement, la cloche de la prison rsonna comme un
glas.

A ce tintement lugubre, j'avais tressailli malgr moi, comme 
l'approche d'un malheur.

Bientt, des pas lourds retentirent dans les couloirs, une sonnette
s'agita, et une affreuse voix enroue que j'entends encore se mit 
rpter sur un ton monotone:

--_Tread-Mill... Tread-Mill... Look out there_[4].

  [4] Moulin  pdales... Moulin  pdales... Gare l!

Aussitt, la porte de ma cellule s'ouvrit avec fracas, je fus pouss
vers la trappe par des mains brutales, et je me trouvai assis sur une
sellette de fer pendant que mes pieds reposaient sur une large lame de
bois  demi incline. Instinctivement je jetai un coup d'oeil dans le
trou noir qui bait au-dessous de moi, et je distinguai une norme
solive munie de palettes, qui ressemblait absolument  la roue d'un
moulin  eau.

--Gare  vous, me dit un gardien. C'est la premire fois que vous
faites du Tread-Mill... pdalez, pdalez ferme! Surtout, ne manquez
par les aubes!... Si vous vous arrtez une seconde, vous vous faites
accrocher les jambes...

--_Take care_! hurla quelqu'un... _forwards_[5].

  [5] Attention!... En avant!...

La roue commena  tourner doucement. Elle tait dure  mettre en
marche et, bien que des centaines de pieds appuyassent  la fois sur
les palettes fixes dans l'arbre de couche, le dmarrage ne se faisait
que difficilement.

Peu  peu, le mouvement s'accentua, devint plus rapide, et l'on
entendit un ronflement sonore pareil  celui d'un volant de machine.

Je sentais sous mes pieds tourner les aubes et, ds que l'une avait
pass, je rattrapais vivement l'autre, tremblant  chaque seconde de
la manquer et de me faire broyer les jambes.

Je ne sais si je me fais bien comprendre, car en crivant ces lignes
je suis encore si troubl que ma plume tremble dans ma main et que ma
tte s'gare.

Ceux qui n'ont pas vu fonctionner un Tread-Mill ne peuvent se rendre
compte du danger qu' chaque seconde court le malheureux dtenu
astreint  ce travail d'cureuil.

Je suais sang et eau et je m'attendais toujours  manquer pied, mais,
 la longue, j'acquis plus d'habilet. J'avais  peu prs attrap ce
que les prisonniers appellent la cadence... et je menais
rgulirement le train.

J'tais cependant  la merci d'une dfaillance...

Qu'un malaise me prt, qu'une faiblesse ou une crampe immobilist mes
muscles et c'tait la catastrophe...

Mes oreilles tintaient, j'entendais un grand bruit de cloches et des
papillons de feu dansaient devant mes yeux... Les veines de mon cou
taient gonfles  clater et il me semblait que je ne pourrais plus
tenir longtemps. Nanmoins, je pdalais toujours, machinalement pour
ainsi dire, et je me demandais avec angoisse quand ce supplice allait
prendre fin.

Pour qu'il cesst immdiatement, j'eusse donn mon diamant... que
dis-je... vingt ans de ma vie.

Soudain, dans une des cellules retentit un cri sinistre, un de ces
cris qui glacent d'effroi ceux qui les entendent... puis ce fut le
silence...

Le Tread-Mill s'arrta, il y eut, un instant, un bruit de pas
prcipits, de sourds gmissements, puis le calme se rtablit et le
surveillant-chef lana de nouveau son lugubre avertissement:

--_Take care!... Forwards!..._

Et la roue se remit  tourner.

                   *       *       *       *       *

J'apprenais, quelques instants aprs, par une conversation entre
gardiens, qu'un vieux dtenu, un vtran de la gele, s'tait fait
couper les jambes par le Tread-Mill...

Le lendemain, on l'enterrait quelque part et tout tait dit.

Est-ce qu'on a le temps  Reading de s'apitoyer sur ceux qui s'vadent
par la mort de la prison modle de lord Strange?

Chaque jour, nous devions tourner la roue pendant vingt minutes, le
matin, et une demi-heure, l'aprs-midi.

Le lecteur a pu se rendre compte par la courte description que j'ai
faite du moulin de discipline de l'effet que ce supplice quotidien
doit avoir sur l'organisme dj affaibli des dtenus. Les solides, les
robustes rsistent; les faibles succombent.

Un de moins! dit la justice...

Une victime de plus, rpond l'humanit!

La justice anglaise est certes une belle institution... Je dirai mme
que notre code, qui n'est point tout  fait _up to date_, protge assez
le criminel, et s'efforce d'viter les condamnations injustes... On
peut aussi affirmer qu'en Angleterre, lorsqu'un homme est condamn, il
l'est presque toujours _justement_.

Ce qu'il y a d'horrible, dans nos institutions, c'est la rpression.

Les juges condamnent un homme au hard labour pour vol et  la
pendaison pour crime. Or, cette dernire peine est la plupart du temps
moins cruelle que la premire... et il vaut souvent mieux tre pendu
que de tourner la roue pendant cinq ans...

A l'heure o j'cris ces lignes, dans ma villa d't de Ramsgate, face
 la mer, devant un joli bureau d'acajou, je me demande si c'est bien
moi, Edgar Pipe, qui suis encore l, et si je ne suis pas la
rincarnation du malheureux dtenu qui pdalait  Reading, matin et
soir, en compagnie de deux cents autres camarades, sous l'oeil placide
du surveillant Ruggle...

Oh! ce Ruggle!... je le revois encore et je ne puis songer  lui sans
un mouvement de colre. C'tait un tre impitoyable qui n'avait jamais
d s'mouvoir de sa vie.

Il me rappelle ces froids inquisiteurs qui regardaient torturer les
gens avec une impassibilit de statue.

Nous l'avions surnomm Jack Ketch et nous le hassions tous, de ce
qui nous restait de coeur et d'me.

J'avais eu, un jour, affaire  lui. Je me sentais malade et craignais
de m'vanouir en tournant la roue. Eh bien, le misrable me fora  me
lever et, comme je lui faisais remarquer que je n'aurais certainement
pas la force de faire marcher mes jambes, il rpondit, avec un affreux
ricanement:

--Tant pis, alors, vous serez broy... des individus de votre espce,
il y en a trop ici.

Je ne sais  quelle espce appartenaient mes codtenus, mais je ne
crois pas me vanter en soutenant que je valais mieux que la plupart
d'entre eux, qui taient tous des chevaux de retour, et appartenaient
 cette basse pgre que les Londoniens dsignent avec mpris sous la
nom de Black Rascals.

Ce jour-l, je faillis bien me faire broyer les tibias, mais la
Providence veillait sans doute sur moi, car j'eus la force d'accomplir
jusqu'au bout ma pnible tche.

Je ne cherche pas  me faire plaindre, loin de l, et que le lecteur
ne s'imagine point que je dose  dessein mes effets, dans le but de
l'mouvoir sur ma triste personne, mais puisque j'cris mes mmoires,
j'estime que je dois tout dire.

Avouez qu'il ne serait pas juste tout de mme que je me donnasse
continuellement le vilain rle... Il faut bien que, de temps  autre,
je parle de mes souffrances... c'est mme ncessaire, je dirai plus,
trs moral, car, en me lisant, les jeunes gens qui auraient
l'intention de mal faire seront certainement retenus sur la pente
fatale, par la crainte de terribles rpressions.

Au bout d'un an de Tread-Mill, je n'tais plus que l'ombre de
moi-mme. J'tais devenu un vritable squelette, et le mdecin de la
prison jugea prudent de m'envoyer  l'infirmerie...

Quelle ne fut pas ma surprise en retrouvant l le jeune homme au
complet neuf et aux bottines vernies dont j'avais fait, une nuit, la
connaissance, sous un des comptoirs de la maison Robinson and Co.

--Eh! quoi, lui dis-je, vous tes ici?

--Vous le voyez...

--Pour longtemps?

--Deux ans.

--Seulement?

--Vous trouvez que ce n'est pas suffisant?... Deux ans de hard
labour pour une paire de boucles d'oreilles, je trouve au contraire
que c'est bien pay.

Et le jeune homme, profitant de ce que le gardien qui nous surveillait
s'tait approch de la fentre, me confia brivement son aventure...

--Certes, dit-il  voix basse, depuis que je travaille, j'ai bien
mrit vingt ans de Tread-Mill, mais on ne m'a jamais inquit pour
les autres affaires... Il a fallu que je me fasse prendre btement
chez un bijoutier de Russel street, un vieux juif rus comme un
renard... Je dois vous dire que j'ai une petite amie, une ravissante
girl qui a nom Maisie... Je l'aime  la folie, ce qui est assez
naturel, et lui fais de temps  autre quelques petits cadeaux, sans
bourse dlier, bien entendu. Mais vous, qui tes de la partie, vous
savez comme moi que ces cadeaux-l cotent souvent fort cher... et la
preuve, c'est que je suis ici pour deux ans!... Bref, j'tais entr
chez ce juif qui s'appelle Manass, dans l'intention de choisir un
cadeau pour Maisie, dont c'tait la fte, le lendemain. Aprs m'tre
fait montrer des bracelets, des bagues et des pendentifs, j'arrtai
mon choix sur une superbe paire de boucles d'oreilles et, profitant
d'un moment o le marchand avait le dos tourn, je la mis vivement
dans ma poche. Par malheur, le vieux grigou avait aperu mon geste
dans une glace. Il ne dit rien, mais m'enferma dans sa boutique et
alla chercher un policeman.

--Vous n'avez pas eu l'ide de vous dbarrasser des boucles d'oreilles?

--Non... car cela a t si vite fait que je n'y ai vu que du bleu.
D'ailleurs, je croyais toujours le pre Manass derrire moi, dans une
petite pice attenant  la boutique... J'ai donc t pris, en flagrant
dlit... jug, condamn... et voil...

--Le chtiment est dur, en vrit!...

--Oui, mais jusqu' prsent je suis parvenu  couper au Tread-Mill.

--Ah! et comment cela?

--En entretenant une plaie que j'ai  la jambe...

--Et vous restez couch toute la journe?

--Non... Dans l'aprs-midi, on m'emploie  la cordonnerie...

--Ah!... et vous ressemelez les chaussures?

--Non... je mets des pices invisibles... c'est ma spcialit... Je
travaille mme pour les surveillants...

--De sorte que vous tirerez vos deux annes de hard labour sans
avoir tt du moulin?

--Je l'espre... mais, je crains bien qu'on ne me fasse redoubler...

--Ah!

--Oui... il en est dj question...

Il y eut un long silence... Le gardien s'tait rapproch. Nous prmes
tous deux des poses alanguies et quand il se fut loign de nouveau,
je dis  mon camarade:

--Il est presque certain que l'on vous fera faire ce qu'ils appellent
du rabiot... le mieux, voyez-vous, serait de vous vader.

--Vous en parlez  votre aise, vous!... Si vous croyez que c'est
facile...

--Et si je vous en donnais les moyens?

--Vous?

--Oui, moi...

--Je vous bnirais jusqu' la fin de mes jours... mais c'est srieux,
ce que vous dites?

--Tout ce qu'il y a de plus srieux.

--Oh!... expliquez-moi cela!

--Plus tard... Pour le moment, il faut que vous me rendiez un
service...

--Si je le puis, je ne demande pas mieux... De quoi s'agit-il?

J'hsitai un instant, puis me rapprochant du lit de mon compagnon:

--Allez-vous tous les jours  la cordonnerie?

--Oui, dans l'aprs-midi...

--Bien... coutez attentivement ce que je vais vous dire...

--J'coute...

--Pourriez-vous retrouver une paire de bottines qui portent sous
chaque semelle le numro 33 et me les apporter ici?

--Oh! oh!... ce que vous me demandez l est bien difficile... enfin,
j'essaierai... Vous tenez beaucoup  rentrer en possession de ces
chaussures?

--Oui... car c'est grce  elles que nous pourrons nous vader...

--Pas possible?

--Je vous l'affirme.

--Je vous promets d'essayer... mais deux bottines, c'est difficile 
dissimuler... Peut-tre pourrai-je en apporter une d'abord...

--Dans ce cas, apportez le pied droit...

--Entendu...




III

HORRIBLE VISION


Je regrettai, quelques instants aprs, ce que je venais de dire, mais,
tant pis! le sort en tait jet...

D'ailleurs, qu'avais-je  craindre?... De deux choses l'une: ou mon
codtenu parviendrait  s'emparer de mes bottines, ou cela lui serait
impossible... Il n'aurait certainement pas l'ide de regarder dans le
talon droit... Il n'y avait qu'une chose  craindre: c'tait qu'il
ne se ft pincer, mais il saurait probablement djouer la surveillance
des gardiens. Une fois en possession de ma prcieuse chaussure, je
retirerais du talon le diamant qui s'y trouvait cach et le
dissimulerais habilement dans quelque coin de ma cellule...

Quant au projet d'vasion, j'y songerais ensuite, mais rien n'tait
moins sr que sa russite.

Ma foi, tant pis!... le principal tait, pour l'instant, de rentrer en
possession de mon diamant!

Ah! avec quelle joie je le palperais de nouveau!... Avec quel bonheur
je le regarderais, la nuit, dans ma cellule,  la lueur de la petite
ampoule place prs de mon lit!... Cette fois, j'en tais sr,
personne ne viendrait me le prendre, car je lui trouverais une petite
cachette bien close, une petite niche invisible...

Il me semblait que je supporterais tout sans me plaindre, que je
pdalerais mme avec une joie froce, si je pouvais retrouver mon
Rgent...

Ce serait certes la premire fois que l'on verrait un dtenu
millionnaire faire tourner la roue de Reading...

Oui, mais voil!... si toute vasion tait impossible, aurais-je la
force de supporter quatre ans encore les tortures du hard labour?

Chaque jour, j'encourageais mon codtenu, qui s'appelait Crafty, en
faisant allusion  notre fuite prochaine... Je lui tenais, comme on
dit, la drage devant les lvres et il tait prt  tout tenter pour
s'emparer de mes chaussures. Malheureusement, le temps passait, je
voyais arriver le moment o on me renverrait en cellule et les
recherches de Crafty n'avaient encore donn aucun rsultat.

Enfin, l'avant-veille du jour o l'infirmier-chef allait signer mon
exeat, Crafty me dit, le soir,  son retour des ateliers:

--Je sais enfin o sont vos bottines, mais il m'est impossible de m'en
emparer... car on les a enfermes  clef dans un casier 
claire-voie...

--Forcez la serrure...

--Vous n'y pensez pas... D'ailleurs, c'est une serrure norme... il
faudrait un merlin pour en venir  bout...

--Alors, fis-je d'un air dsappoint, vous tes encore ici pour deux
ans et moi pour quatre... Vous ne tenez donc pas  revoir votre Maisie?

--Si j'y tiens!... pouvez-vous me demander cela... mais j'en meurs
d'envie, j'en deviens fou...

--Alors, de l'audace... et de la ruse... Ah! si je pouvais
m'introduire dans les ateliers, je vous assure que j'arriverais bien 
forcer cette maudite serrure...

--Non... vous n'y arriveriez pas, je vous l'affirme.

--Alors... j'essaierais d'un autre moyen.

--Je voudrais bien vous y voir...

--O se trouvent les ateliers de cordonnerie?

--Comment? vous ne savez pas? Ils sont juste au-dessous de nous...

La conversation en resta l.

Deux jours aprs, j'tais de nouveau en cellule et j'avais une fois
encore perdu confiance.

Crafty, malgr toute l'audace qu'il avait pu dployer, n'avait abouti
 rien...

Avant que nous nous quittions, il m'avait serr la main d'un air
dsol, puis m'avait dit:

--J'ai fait tout ce que j'ai pu... j'essayerai encore... mais si je
m'emparais des bottines, que devrais-je en faire?

Je n'avais pas eu le temps de rpondre  cette question, car dj un
gardien m'entranait.

Rentr dans mon box, je fis plutt de tristes rflexions.

Quelle imprudence j'avais commise en chargeant Crafty d'une mission
qu'il ne pouvait vritablement point mener  bien. Maintenant, il
tait capable de commettre quelque gaffe, de vouloir quand mme
s'emparer des bottines, dans l'espoir d'y trouver quelqu'un de ces
menus outils qui servent aux dtenus  scier les barreaux de leur
cellule...

Et puis, je ne le connaissais pas plus que cela, ce Crafty...
N'tait-ce pas un de ces individus que les gardiens placent auprs des
autres dtenus, dans le but de provoquer leurs confidences? S'il
allait parler?

Cette histoire de bottines paratrait assez bizarre... On
rechercherait les chaussures numro 33, et on en examinerait semelles
et talons, afin de s'assurer qu'elles ne reclaient rien de suspect...
Cette minutieuse inspection amnerait certainement les gardiens 
dcouvrir le diamant et non seulement je me trouverais priv d'une
fortune sur laquelle je comptais pour m'tablir honnte homme, mais
je serais sous le coup de nouvelles poursuites... et il tait possible
que cette autre affaire me valt encore quelques annes de prison...

Il est vrai que ces annes-l seraient plus douces, puisque je les
passerais en France o les prisons, au dire des criminalistes anglais,
sont plutt des sanatoria que des geles de punition...

Ces rflexions que je ressassais chaque jour eurent pour rsultat de
me dcourager tout  fait... Je tombai dans le marasme, et il
m'arrivait souvent de ne plus pouvoir marcher... J'avais les jambes
comme paralyses et elles ne retrouvaient leur vigueur que lorsque
j'tais oblig de les appuyer sur les aubes du Tread-Mill. Bientt,
je n'eus mme plus la force de penser. Je devenais stupide et
demeurais plusieurs heures  la mme place, sans faire un mouvement,
les yeux fixs sur une fissure du plafond ou une lame du parquet. Je
m'tais amus, au dbut de mon incarcration,  marquer sur la
muraille, avec la pointe d'une pingle, les jours que j'aurais 
passer dans la gele de Reading... Cela faisait 1.825 jours... mais
j'avais fini par m'embrouiller au milieu de cette multitude de signes
gravs sur la pierre et avais abandonn le petit travail qui
consistait, chaque soir,  biffer un chiffre.

C'tait maintenant l'indiffrence la plus complte de ma part... Je
vivais comme un animal... comme une brute. Je n'avais mme plus la
notion du temps... Les heures sonnaient, mais je ne les entendais pas.

Je me demandais parfois, quand une lueur de lucidit traversait ma
pauvre cervelle, si je vivais encore, si tout ce que je voyais autour
de moi tait bien rel, et si, parti pour un autre monde, je ne
poursuivais pas un mauvais rve commenc sur la terre.

Cet tat d'hbtude, cette asthnie persistante avaient cependant
une heureuse influence sur mon tat gnral, car elles me maintenaient
dans une sorte de somnolence qui apaisait mes nerfs... J'ai reconnu
d'ailleurs que, si j'tais rest  Reading l'homme que j'tais lorsque
j'y entrai, je n'aurais pu supporter plus de deux mois la vie terrible
qui m'tait faite.

L'individu s'habitue  tout.

Prenez un lgant de Londres, emmenez-le dans le bouge le plus sordide
et dites-lui: Tu vivras ici, pendant deux ans. Il vous rpondra
immdiatement: Vivre ici deux ans?... Jamais... j'aimerais mieux me
tuer! Supposez qu'on le laisse croupir dans ce bouge, il ne se tuera
pas et s'accoutumera mme peu  peu  cette ambiance de pourriture et
de misre.

S'il en tait autrement, les htes de la gele de Reading
pourraient-ils rsister cinq ans... et mme dix ans,  leur terrible
claustration?

Je recevais parfois, comme les autres dtenus, la visite de l'aumnier,
le rvrend Mac Laughan, mais tout ce qu'il me disait, au lieu de me
rconforter, me plongeait dans une tristesse profonde. Sa voix
monotone, ses gestes pleins d'onction, ses rvrences, sa faon mme
de lever l'index vers le plafond, en prononant le nom du Trs Haut,
finissaient par m'horripiler, et j'attendais avec impatience le moment
o il regagnerait la porte.

On voit  quel point d'affaiblissement j'tais arriv... J'eusse
prfr quelques ronds de saucisson et un verre de stout  tous les
conseils spirituels du brave homme.

Il remarqua sans doute le peu d'attention que je prtais  ses
discours, car il ne revint plus et je m'aperus qu' partir du jour o
il cessa ses visites, les gardiens se montrrent immdiatement plus
svres et plus injustes. Sans doute leur avait-il confi que j'tais
un individu de la plus basse espce, un de ces criminels endurcis que
la religion elle-mme est impuissante  relever.

Je fus ds lors class dans la catgorie des sauvages et trait
comme un vulgaire Botocudo.

Un jour, je m'en souviens, le directeur de la prison vint me voir dans
ma cellule.

C'tait un gentleman en jaquette noire et gilet blanc, trs haut sur
jambes et afflig d'un tic ridicule de la face.

--Numro 33, me dit-il, en clignant de l'oeil et en ramenant sa bouche
vers son oreille... vous tes, parat-il, un incorrigible...

Son oeil reprit sa place normale, mais sa bouche fut agite d'un petit
mouvement de gauche  droite qui me fit pouffer de rire.

Il me regarda svrement, cligna de l'oeil encore une fois et s'en
alla furieux, en disant:

--Numro 33..., vous tes un cynique personnage et... vous finirez
mal... je vous le prdis...

--_Good bye_! lui criai-je, en continuant de rire aux clats...

Je ne devais certainement pas jouir de toute ma raison, car autrement,
j'eusse reu avec plus de courtoisie ce pauvre homme qui remplissait,
somme toute, une pnible mission...

Le soir, je me vis rduit au quart de portion, et cette privation de
nourriture dura huit jours.

Le directeur s'tait veng.

N'et-il pas t plus sage de me faire examiner par un mdecin?

                   *       *       *       *       *

Je devenais sale et n'avais mme plus le courage de me dbarbouiller,
ce qui est un signe certain de dchance physique... J'encourus deux
ou trois punitions pour ma mauvaise tenue et un jour--c'tait en
hiver--deux gardiens m'entranrent dans la cour,  demi nu, et me
frictionnrent pendant un quart d'heure avec une brosse de chiendent,
ce qui amusa beaucoup les autres geliers qui formaient le cercle
autour de moi...

Je contractai une fluxion de poitrine et fus, pendant plusieurs jours,
entre la vie et la mort. J'aurais pu essayer de faire punir les deux
brutes, mais j'tais si heureux d'tre exempt de Tread-Mill, que je ne
dis rien... D'ailleurs,  quoi cela et-il servi de porter plainte? A
Reading, les dtenus ont toujours tort! Est-ce que les procds dont
on use envers les condamns dans cette prison modle ne sont pas tous
empreints de la plus grande bienveillance et de la plus large humanit?

Ceux qui en douteraient n'auraient, pour s'en convaincre, qu'
consulter la grande affiche appose dans le couloir du lavabo et qui
est signe et approuve par trois des plus grands philanthropes
d'Angleterre.

Je ne connais pas ces trois gentlemen, mais je ne serais pas tonn
qu'ils eussent fait installer chez eux un Tread-Mill  ct d'une
pelouse de tennis, pour dvelopper leurs muscles, ainsi que ceux de
leurs enfants et de leurs pouses.

Et mme, je ne dsespre pas de voir un jour ces grands philanthropes
prconiser, par raison d'hygine, le Tread-Mill  domicile.

Ma fluxion de poitrine me fut trs salutaire, car elle me permit de
me reposer un bon mois dans un lit beaucoup plus moelleux que celui de
ma cellule. Je lus beaucoup, pendant ce mois-l, et mon cerveau qui
tait presque vide recommena  se meubler un peu. L'aumnier qui
s'tait dcid  revenir me voir me trouva dans de meilleures
dispositions d'esprit, et attribua ce brusque changement  la lecture
des livres saints.

A dater de ce jour, il multiplia ses visites et fut tellement touch
de mon attitude pieuse et recueillie qu'il me prit sous sa protection
et promit de faire abrger ma peine.

--Combien avez-vous encore de temps  faire? me demanda-t-il un jour.

--Je l'ignore, rpondis-je.

--Est-ce possible?

--Hlas! c'est la vrit...

Cette tonnante amnsie parut le troubler.

--C'est bien, dit-il, je m'informerai.

Le lendemain, il m'apprenait que j'avais dj tir quatre cents jours
et qu'il m'en restait encore quatorze cent vingt-cinq  faire...

Et il ajouta:

--L'anne prochaine,  l'occasion des ftes du New-Year's Day, Sa
Majest le Roi graciera quelques condamns... je tcherai d'attirer
sur vous sa Trs Haute bienveillance...

Je remerciai comme il convenait le digne rvrend, bien que je n'eusse
qu'une mdiocre confiance en sa promesse. La guigne me poursuivait et
je ne supposais pas qu'elle dt m'abandonner, tant que je serais 
Reading.

Je crois  l'influence des milieux, et suis persuad qu'ils exercent
sur notre individu une sorte d'envotement que peuvent seuls
combattre les voyages et l'loignement, car plus on reste dans un
endroit o l'on n'a eu que du malheur, plus on attire autour de soi ce
que j'appellerai les mauvais fluides.

Je sortis de l'infirmerie un lundi matin, et, quand je traversai
l'troite cour pave qui conduisait au btiment o se trouvait ma
cellule, je fus singulirement impressionn par un spectacle auquel
j'tais loin de m'attendre. Un dtenu, encadr de deux hommes en noir,
s'avanait d'un pas chancelant. Derrire lui venaient le pasteur, le
directeur en redingote sombre, deux surveillants et un individu  mine
sinistre qui tenait  la main une petite valise verte.

En m'apercevant, le dtenu me fit un signe de tte et s'cria d'une
voix vibrante:

--Adieu! camarade!... adieu! Priez pour moi! Je sentis un frisson
m'envahir.

--O donc conduit-on cet homme? demandai-je au gardien qui
m'accompagnait.

--A la chambre de justice, dit-il en se dcouvrant. Je me dcouvris
aussi et demeurai clou sur place, mon bonnet  la main.

Au fond de la cour, une petite porte s'ouvrit en grinant et une
cloche se mit  tinter.

M. John Ellis, le bourreau de Londres, venait de prendre livraison du
condamn...




IV

OU JE LE REVOIS ENFIN!


Rentr dans ma cellule, je songeai longtemps au pauvre garon que je
n'avais fait qu'entrevoir et je dis mme pour lui une courte prire.

J'aurais bien voulu savoir quel tait cet homme, et pourquoi on
l'avait condamn  mort, mais le gardien que j'interrogeai me rpondit
d'un ton brutal:

--Cela ne vous regarde pas... C'tait un numro dans votre genre, et
vous pourriez bien, un jour, suivre le mme chemin que lui...

Je n'insistai pas.

Pendant plusieurs jours, je demeurai trs troubl.

L'adieu que m'avait lanc cet inconnu, au seuil de la mort, m'avait
profondment remu et je regrettai de ne pas lui avoir adress les
paroles de paix que l'on dit au chevet des agonisants.

Cet homme, tait mon frre, aprs tout, un frre malheureux, que la
fatalit avait sans doute poursuivi ds sa naissance!

Je revois toujours son visage ple et ses grands yeux qui
ressemblaient  deux trous noirs. J'ai su plus tard, en consultant les
journaux de l'poque, qu'il s'appelait Gulf, un nom prdestin!

Avec un nom pareil pouvait-il aller autre part qu' l'abme...

                   *       *       *       *       *

Mal remis de ma fluxion de poitrine, anmi par la manque de
nourriture, puis par le travail meurtrier du Tread-Mill, je n'avais
plus figure humaine. En dehors des heures de travail, j'tais toujours
tendu sur mon lit...

A force de vivre dans l'isolement et d'arrter mon attention sur les
moindres bruits, mon oreille tait devenue d'une finesse
extraordinaire, et cela au point que je ne pouvais presque plus dormir,
car le plus lger frlement me rveillait.

Un soir, aprs une journe terriblement fatigante, je commenais 
fermer les yeux, quand un petit coup sec, suivi immdiatement de trois
autres, puis de trois autres encore, attira mon attention. Cela tait
assez rapide, mais toujours trs rgulier, rythm selon une certaine
cadence.

--Toc... toc, toc, toc!...

Celui qui frappait devait se servir de ses doigts et le bruit tait
tout proche, il semblait venir de la cellule qui se trouvait  ma
droite...

J'avais souvent entendu dire que, parfois, les dtenus, dans les
maisons centrales, s'entretiennent entre eux au moyen d'un abc
appel _Correspondance Knock_.

A tout hasard, je me mis  compter les coups en les faisant
correspondre dans mon esprit aux lettres de l'alphabet. Tout d'abord,
je n'obtins que des phrases confuses qui n'avaient aucun sens, mais
comme les frappements continuaient, je parvins  en assembler
quelques-unes parmi lesquelles je distinguai trs nettement les mots
suivants: Ami... ami... coutez... vous aussi... rpondez.

Je me levai, m'approchai de la muraille, et, avec mon index repli,
tapai plusieurs coups qui voulaient dire: Qui tes-vous?

On rpondit aussitt, et je dchiffrai un nom: Crafty?...

Eh quoi! c'tait mon compagnon d'infirmerie qui voulait causer avec
moi!... Qu'avait-il  me dire?

Au moment o il allait frapper de nouveau, un gardien qui faisait sa
ronde passa dans le couloir... Peut-tre avait-il entendu quelque
chose, car il demeura assez longtemps immobile, devant ma cellule.

Il s'loigna enfin et, quand la lueur jaune de son falot eut cess
d'clairer la petite ouverture circulaire place au-dessus de ma porte,
je repris avec mon voisin la conversation interrompue.

J'eus, pendant un certain temps, beaucoup de peine  saisir ce que
Crafty voulait me dire, mais j'y arrivai enfin, grce  cette curieuse
facult d'intuition que les prisonniers arrivent  acqurir.

Et voici ce que m'apprit mon camarade:

Il tait parvenu  s'emparer de mes bottines et les avait rapportes
de l'atelier. Pour les cacher, il avait soulev la trappe qui faisait
communiquer sa cellule avec le Tread-Mill... Il tait sr que l'on ne
pouvait les dcouvrir, car elles taient places dans une
anfractuosit de la muraille, au niveau de l'arbre de couche du moulin.

Il me donna ces indications, moiti en frappant, moiti en collant sa
bouche  la muraille et en parlant trs bas.

Ainsi, mon diamant tait l,  deux mtres de moi  peine... une
planche seule m'en sparait!... mais tait-il sr que j'allais le
retrouver?... N'avait-il pas disparu du talon qui le contenait?...
Pourvu, au moins, que les cordonniers de la prison n'aient pas eu
l'ide de ressemeler mes chaussures!

On devine l'angoisse qui s'tait empare de moi...

Je demandai  Crafty comment il s'y tait pris pour ouvrir la trappe,
et il me donna aussitt le moyen de soulever la mienne, mais soit que
le systme de fermeture ne ft pas le mme dans les deux cellules,
soit que je ne susse point m'y prendre, je n'arrivai pas  faire jouer
la ferrure qui supportait l'norme bloc de chne...

Je passai une nuit pouvantable et je me relevai mme plusieurs fois
pour me livrer  de nouveaux essais qui ne donnrent aucun rsultat.

Pour la premire fois, depuis que j'tais  Reading, j'attendis avec
une impatience folle le coup de cloche qui annonait le Tread-Mill.

Enfin, il retentit et nos boxes s'ouvrirent.

Au lieu de m'installer sur la sellette de fer, comme je le faisais
chaque jour, je me glissai entre la muraille et la roue et parvins, en
m'aplatissant, comme un chat qui passe sous une porte,  atteindre
l'endroit o Crafty avait cach mes bottines. Je les saisis d'une main
prompte, et les glissai entre ma chemise et ma peau, puis je
m'apprtai  regagner ma place, mais  ce moment, le surveillant
lanait son terrible: _Take care, forwards_!

La roue allait se mettre en mouvement!

J'eus l'ide de crier, d'appeler  l'aide, mais je compris que tout
tait inutile. Dj l'norme treuil dmarrait en grinant, actionn
par les pieds des dtenus.

Aujourd'hui encore, quand je songe  cette minute terrible, affolante,
je me demande comment j'arrivai, sans me faire broyer,  atteindre
l'extrmit infrieure de ma sellette,  m'y hisser et  reprendre
avec les autres condamns la cadence du Moulin. Cela est pour moi
une nigme. Tout ce que je me rappelle, c'est que, quand le supplice
eut pris fin, j'avais les mains et les genoux en sang.

Mais,  ce moment, j'tais insensible  tout... j'eusse t corch
vif que je ne m'en serais mme pas aperu... Je n'avais qu'un dsir:
retrouver mon diamant, le prendre dans ma main, le contempler
longuement  la lumire diffuse qui passait par mon vasistas.

Cette minute arriva enfin et j'oubliai toutes mes souffrances, toutes
mes angoisses...

Les ouvriers de la cordonnerie n'avaient pas touch  mes
chaussures... elles taient intactes et je retrouvai la petite
rondelle de cuir visse sous le talon droit telle que je l'avais
laisse... Cependant, elle tenait bien, et, pour l'arracher, il m'et
fallu un outil.

Je la rongeai avec mes dents et parvins  extraire le diamant de sa
gangue...

Dieu! qu'il me parut beau!... Comme il brillait!... quels feux il
jetait. On et dit un soleil! Je le baisai  plusieurs reprises dans
une sorte de joie fbrile, et telle tait mon exaltation que je
n'entendais plus rien de ce qui se passait autour de moi... Je
n'entendais mme point ce pauvre Crafty qui frappait au mur comme un
sourd, pour me demander si j'avais retrouv mes bottines.

Quand je fus enfin revenu  la raison, je lui rpondis, mais comme il
avait l'air de vouloir prolonger la conversation, je prtextai un
malaise subit, pour qu'il me laisst en paix.

Cependant, la premire effervescence calme, je me sentis de nouveau
en proie  une mortelle inquitude...

O cacher mon diamant?

L'administration de la gele de Reading n'a pas jug  propos de
mettre des poches  nos vtements et les sandales qu'elle nous alloue
n'ont mme pas de talon. Je ne pouvais donc replacer le Rgent dans sa
niche, car, pour cela, j'eusse t oblig de conserver mes bottines,
et il n'y fallait pas songer.

Toute la nuit, je rflchis, tenant mon diamant dans ma main.

Enfin, au jour, je trouvai une cachette provisoire.

Je le glissai dans mon traversin et logeai mes bottines dans ma
paillasse.

Au coup de cloche annonant le Tread-Mill, j'tais le premier install
sur ma sellette et... je pdalai ce jour-l avec une ardeur
juvnile... J'aurais, je crois, pdal toute la journe sans prouver
la moindre fatigue.

Tant il est vrai que le moral commande en matre au physique, et que
les dfaillances du corps proviennent presque toujours d'une mauvaise
disposition d'esprit.

Une subite transformation s'tait opre en moi: j'avais rajeuni de
dix ans!

Il faut croire que la joie que j'avais au coeur se refltait sur mon
visage, car le gardien Jimb qui m'apportait, chaque jour, ma cruche
d'eau, s'cria ds qu'il ouvrit la porte:

--Peste! trente-trois, vous avez l'air joliment heureux aujourd'hui,
est-ce que votre libration serait proche?

--Hlas! non, rpondis-je... j'ai encore, je crois, plus d'un millier
de jours  tirer... mais j'ai reconnu qu'il tait stupide de se faire
du mauvais sang...

--Bien sr... bien sr... murmura le gardien, en jetant autour de lui
un coup d'oeil mfiant... Il y a des dtenus ici qui se minent et ils
ont bien tort... aussi, ils tombent malades et finissent par se
laisser glisser... Encore deux, ce matin, qui sont alls dormir sous
la pelouse de Green-Park... C'est effrayant ce que a se dgarnit
ici... Bientt, il n'y aura plus assez de monde pour faire marcher le
Tread-Mill.

Et le gardien sortit en chantonnant.

C'tait la premire fois que cet homme m'adressait la parole, et j'en
conclus que s'il ne me parlait jamais, c'tait  cause de mon air
maussade et triste.

On n'aime gure les faces tnbreuses, et souvent, au lieu d'attirer
la piti, elles n'inspirent  certaines gens que du ddain et parfois
de la haine.

Depuis que j'tais en possession de mon diamant, je vivais une vie
nouvelle faite de rsignation et d'espoir... d'espoir surtout!

Les beaux projets que j'avais nagure abandonns, je les reprenais
l'un aprs l'autre et je me remettais  penser  Edith... Oui, 
mesure que mon sang recommenait  bouillonner, je songeais  l'amour
que je croyais avoir enterr dfinitivement, le jour o j'avais
franchi le seuil de la gele de Reading.

Edith,  prsent, occupait avec le diamant toutes mes penses, et je
ne dsesprais pas de la reconqurir.

Maintenant, je pourrais tout lui dire, lui rvler mes fautes passes.

D'abord, elle me repousserait, cela tait  peu prs certain;
cependant, quand je ferais miroiter  ses yeux (non pas mon diamant,
car les femmes sont trop bavardes), mais la radieuse existence que je
pouvais lui offrir, elle serait sans doute dsarme.

Son rigorisme ne tiendrait point devant des millions.

Ce qui d'ailleurs m'incitait  supposer que je ne lui faisais pas tout
 fait horreur c'est que, lors de mon procs, o elle avait t, bien
entendu, cite comme tmoin, elle ne m'avait point charg... Je me
rappelle mme qu' une question d'un des juges qui lui demandait ce
qu'elle pensait de moi, elle avait rpondu: M. Edgar Pipe est
peut-tre un malhonnte homme, mais je suis oblige de reconnatre
qu'il a un coeur d'or.

Or, une femme qui trouve que l'on a un coeur d'or, ne peut vous tenir
rigueur de quelques peccadilles.

Cependant, le temps avait march depuis que j'avais quitt Edith...
Elle avait certainement rencontr un nouveau protecteur, car elle
dtestait la solitude, et elle devait avoir oubli dj le malheureux
Edgar Pipe.

Je me trouverais donc en face d'un rival qu'il serait pourtant, je
crois, assez facile de supplanter,  moins qu'il ne ft un nabab, ce
qui me paraissait peu probable. Enfin, nous verrions... Il tait
possible aussi que je rencontrasse une autre Edith, qui me ferait vite
oublier la premire.

J'avais d'ailleurs l'intention de quitter l'Angleterre et d'aller
faire un sjour aux Indes, o j'esprais vendre mon diamant  quelque
maharadjah multimillionnaire.

Une ombre, cependant, obscurcissait ces jolis projets d'avenir:
Manzana!!

Le drle pouvait me guetter  ma sortie de prison, s'attacher  mes
pas et empoisonner de nouveau mon existence. Comme il n'avait pas t
question du diamant au procs et que, depuis, aucun journal n'avait
annonc qu'on l'et dcouvert sur le condamn de Reading, il
demeurerait persuad que je l'avais vendu, que j'avais cach l'argent
quelque part et, de complicit avec cet affreux Bill Sharper, il
essayerait encore de me faire chanter.

Qui sait mme, si, en dsespoir de cause, il ne me dnoncerait pas 
la police franaise... La prescription ne m'tait pas encore acquise
et l'on m'arrterait srement.

Il est vrai qu'il faudrait prouver que c'tait moi le voleur du
Rgent... Or, qui m'accuserait? Manzana?... _Testis unus, testis
nullus_...

Toutes ces noires rflexions finirent par influer sur mon moral et me
rendirent de nouveau taciturne et maussade. Je ne retrouvais un peu de
tranquillit que lorsque je songeais  cette fameuse fte du New
Year's Day, dont m'avait parl le pasteur.

Si,  cette occasion, j'avais la chance de bnficier d'une rduction
de peine, j'tais sauv, car Manzana, qui me croyait condamn pour
cinq ans, me manquerait  la sortie.

Au moment o j'aurais eu besoin de toute ma tranquillit d'esprit,
voil que justement j'tais tracass, tourment par mon ami Crafty,
qui me demandait  chaque instant,  travers la muraille:

--A quand notre vasion?... Vous en occupez-vous?... Je ne puis plus
rsister au Tread-Mill... Si nous ne quittons pas cette maudite prison
je serai mort avant un mois.

J'essayai de le rassurer, et j'y russis, pendant quelques jours, mais
le pauvre garon devenait de plus en plus pressant.

--Htez-vous, disait-il... Je suis dcid  tout...

Certes, moi aussi, j'tais dcid  tout... mais pas pour l'instant.
Le pasteur, dont je recevais la visite trois fois par semaine,
s'occupait toujours de moi et se faisait fort d'obtenir ma grce, en
raison de ma bonne conduite et de mon sincre repentir.

Devais-je, par une tentative d'vasion qui avorterait sans doute,
compromettre une affaire qui s'annonait si bien? Devais-je, pour
tenir parole  Crafty, m'exposer  voir ma peine double, et laisser
mes os  Reading?

Cependant, le pauvre Crafty s'impatientait.

--Voyons... pour quand? demandait-il... Je vous assure que je n'en
puis plus... Mes forces sont  bout!

Pendant plusieurs jours, il frappa furieusement au mur, exigeant une
rponse que je donnais immdiatement et qui tenait toujours dans ces
quatre mots: Patience!... l'heure est proche!... puis les coups
cessrent, la cellule devint silencieuse...

J'appris que Crafty avait t transport  l'infirmerie...

--Bah! me dis-je, il se reposera pendant quelques semaines.

Au fond, je n'tais point fch de ne plus tre oblig de lui
rpondre... J'avais cru m'apercevoir qu'un gardien que nous avions
surnomm Oeil de crabe s'arrtait souvent dans le couloir entre la
cellule de Crafty et la mienne, sans doute pour nous pier.

Un jour o l'autre, il nous aurait surpris, et mes notes de conduite
eussent t diminues de plusieurs points, ce qui tait la faon de
punir les condamns qui attendaient leur conditionnelle.

La fte du New Year's Day approchait et ce n'tait pas le moment de se
faire signaler au surveillant gnral.




V

PAUVRE CRAFTY!


Ma seule proccupation, pour l'instant, tait de me dbarrasser de mes
bottines; nous aurions srement, avant peu, une visite de literie, et
il tait temps que je les fisse disparatre.

Je les dchirai donc  coups de dents, roulai les semelles, les
aplatis en pesant dessus de tout mon poids, et en fis une sorte de
boule que je lanai,  l'heure du travail, dans le trou du Tread-Mill.

Si l'on retrouvait quelque jour ce paquet informe, on supposerait
qu'il avait t dchiquet par les rats, trs nombreux  Reading, 
cause du voisinage de la Tamise.

Restait mon diamant.

Je le roulai dans le pan de devant de ma chemise, et l'attachai
solidement au moyen de deux ou trois lisires arraches  mes
sandales. Bien malin serait celui qui viendrait le chercher l!...

D'ailleurs, ce n'tait qu'une cachette provisoire, car j'avais
l'intention de soulever une lame de parquet et de l'introduire dessous,
mais cela demanderait de longues heures de travail.

J'tais  peu prs tranquille pour le moment, cependant la fatigue ne
tarda pas  me reprendre et j'eus de frquents tourdissements. Une
fois mme, je dus m'vanouir, car je me retrouvai couch sur le
plancher de ma cellule, la tte prs de la porte. Par bonheur, aucun
gardien ne m'avait aperu.

Si Oeil-de-Crabe avait eu la malencontreuse ide de regarder par le
guichet de mon box, il aurait aussitt appel, croyant que j'avais
voulu me donner la mort, et on m'et incontinent transport 
l'infirmerie. L, on m'aurait aussitt dshabill pour me mettre au
lit et mon diamant et certainement t dcouvert.

Je devais, sans tarder, le mettre en lieu sr, et c'est ce que je fis,
mais comme je n'arrivais pas  soulever la lamelle du parquet, je le
calai solidement dans la partie infrieure de la planche incline qui
garnissait la fentre de ma cellule.

Maintenant, je pouvais m'vanouir tout  mon aise, le diamant tait en
sret. Je n'avais plus qu'une crainte--je devenais mfiant en
diable--c'tait qu'on ne me transportt  l'infirmerie, que je n'y
demeurasse plusieurs semaines et qu'une fois que je serais rtabli on
ne me changet de cellule, mais cette ventualit ne se produirait
certainement point.

Je dprissais de jour en jour, et les troubles que j'ai signals
devenaient plus frquents. Il m'arrivait parfois de tomber brusquement
comme si j'avais reu un coup de massue, et je perdais connaissance
pendant quelques minutes. Quand je revenais  moi, j'y voyais  peine
et mes oreilles bourdonnaient avec une telle force que je n'entendais
plus rien... J'tais en outre agit d'un tremblement convulsif des
jambes et me trmoussais de faon dsordonne.

--Quand vous aurez fini de danser, me dit un jour Oeil-de-Crabe qui
m'observait par le guichet.

Lorsqu'il vit que, malgr son avertissement, je n'en continuais pas
moins  gigoter, il appela le surveillant-chef.

--Vous ne voyez donc pas, dit le grad, que cet homme est atteint de
quaker's dance... allez vite chercher le docteur Murderer.

J'appris bientt par ce digne praticien, un petit vieillard paternel
et doux, que le quaker's dance, qui a beaucoup d'analogie avec le
_delirium tremens_ des alcooliques, est une maladie trs commune 
Reading. Elle est, parat-il, provoque par l'anmie des prisons, et
le tremblement qui l'accompagne est d au travail puisant du
Tread-Mill. Lorsque l'on a tourn le moulin on conserve, toute sa
vie, dans les jambes, un petit sautillement auquel les gens de police
ne se trompent jamais.

Pour ma part, j'ai eu la chance d'chapper  cette dgradante
infirmit, parce que j'tais jeune et vigoureux, mais combien de
pauvres dtenus en sont rests affligs!

--Mon ami, me dit le bon docteur Murderer, tous les mdicaments que je
pourrais vous donner ne vous procureraient aucun soulagement... il n'y
a qu'un remde... la libert... Nanmoins, comme le rglement
m'autorise  vous exempter de Tread-Mill, un jour sur deux, je vais
donner des ordres en consquence...

Et il me quitta en hochant tristement la tte.

La libert!... oui, je le savais aussi bien que lui! Il n'y avait
qu'elle qui pt me gurir, mais arriverait-elle assez vite?

Le lendemain, je n'allai pas au moulin et je profitai de ce jour de
repos pour demeurer tendu sur mon lit. J'aurais bien voulu dormir,
mais depuis longtemps, le sommeil me fuyait.

Je m'assoupissais pendant quelques minutes, puis me rveillais en
sursaut, tremp de sueur, en proie  une soif ardente que je ne
parvenais pas  apaiser, bien que je vidasse rgulirement ma cruche,
chaque jour. Ce qui m'tait surtout dsagrable, c'tait d'entendre le
maudit carillon de Reading, qui, toutes les heures, rptait les
premires mesures d'un hymne intitul _Nearer to Thee, my God_[6] et
qui me rappelait ce que l'homme cherche toujours  oublier,
c'est--dire le grand saut dans l'ternit.

  [6] Plus prs de toi, mon Dieu!

Je trouve vraiment que les philanthropes qui ont prsid 
l'installation de la gele modle de Reading auraient pu se dispenser
d'ajouter cette note lugubre  tout leur arsenal de torture.

Pour le prisonnier, l'heure qui sonne est une distraction... elle
apporte aussi avec elle un espoir... Une de moins!... songe le
malheureux dtenu! Et cette fuite du temps, trop lente  son gr, lui
semble malgr tout bien douce, puisqu'elle le rapproche insensiblement
du jour o il quittera sa dfroque de clown pour retourner parmi les
vivants.

Pourquoi faut-il qu'un horrible carillon vienne, toutes les soixante
minutes, grener ses tintements sinistres comme pour dire au
prisonnier avec une cruelle ironie: Tu peux compter les heures, va,
mais il en est une que, bientt, tu entendras pour la dernire fois.

La loi anglaise est bien dure pour ceux qu'elle frappe, et il ne
serait pas trop tt qu'elle s'humanist un peu et marcht avec le
progrs... Je crois que cela arrivera lorsque les juges renonceront
enfin  siger en perruque poudre et remiseront parmi les curiosits
des sicles dfunts leurs oripeaux ridicules.

Y renonceront-ils jamais?

Le code britannique aurait certes besoin d'tre remani, car il
retarde vraiment trop. Au moment o, dans le monde entier, tout est en
marche vers un systme social plus en rapport avec les moeurs
actuelles, o chez tous les peuples les lois ont t retouches,
pourquoi l'Angleterre continue-t-elle  marquer le pas avec tant
d'indolence?...

                   *       *       *       *       *

Le nouveau rgime auquel j'avais t soumis, grce au docteur Murderer,
apaisa un peu mes nerfs; les tremblements qui m'agitaient devinrent
moins violents, mais les tourdissements persistrent, et c'taient
eux qui m'inquitaient le plus, car je craignais qu'ils ne me prissent
au moment o je serais en train de tourner le moulin. De plus, je
faisais de la neurasthnie, ce qui n'a rien d'tonnant avec un rgime
pareil, et la confiance que j'avais eue en l'avenir m'abandonnait peu
 peu...

Ce qu'il m'et fallu, c'tait une cure d'air mais peut-tre
deviendrait-elle inutile si mon incarcration se prolongeait.

Un matin que j'tais exempt de Tread-Mill, la cloche de notre chapelle
se mit  sonner tristement,  petits coups touffs, comme honteuse
d'avoir encore  annoncer la mort d'un dtenu...

C'est effrayant ce qu'il mourait de monde  Reading, depuis quelques
semaines!

En entendant ce glas, je me mis  pleurer.

Pourquoi? Je n'aurais pu le dire. Ce n'tait pas la premire fois que
j'entendais tinter la gloomy (c'est ainsi que l'on appelait la
cloche du temple) et jamais je ne m'tais senti mu comme ce jour-l.

Etait-ce pressentiment, crainte ou piti? Je n'aurais pu le dire. Ce
qu'il y a de certain, c'est que j'tais troubl au del de toute
expression et que je souffrais le martyre.

Quand le gelier vint m'apporter ma pitance, je ne pus rsister au
dsir de l'interroger. C'tait un brave garon qui ne ddaignait pas,
 certains moments, de tailler une bavette avec moi. Il avait fait la
guerre en Afghanistan et aimait  raconter ses exploits, comme la
plupart des militaires qui ont vu le feu de prs ou mme de loin.

--Savez-vous qui est mort ce matin, lui demandai-je.

--Oui, dit-il  voix basse (car Oeil-de-Crabe rdait dans les environs),
c'est le numro 34...

--Le 34?...

--Oui, celui qui tait votre voisin de cellule, il y a quelques jours
encore... Il parat qu'il a eu une mort affreuse... Il tait devenu
comme fou et on a t oblig de lui mettre la camisole de force... Ah!
certes, le pauvre diable est plus heureux comme a... Au moins, il
ne souffre plus...

Et le gelier qui avait encore conserv la facult de s'mouvoir,
sortit en disant:

--Il avait pourtant l'air d'un bon garon!... c'tait doux comme une
petite fille... et si poli!... Sr qu'on lui pardonnera l-haut!

Je me jetai sur mon lit et me mis  sangloter...

Pauvre Crafty!... Pauvre Crafty!...

Ainsi, c'tait lui!... Ah! je m'expliquais maintenant pourquoi cette
maudite cloche m'avait tant troubl!... Il y avait entre Crafty et moi
un lien que la mort elle-mme n'tait point parvenue  rompre, et, par
une sorte de tlpathie indniable, nos deux mes communiaient
troitement dans la religion du souvenir... Sa pense tait venue 
moi,  travers les murs de la prison, et la mienne maintenant allait 
lui!...

Pauvre Crafty!... Il ne me trompait pas quand il disait qu'il n'en
avait plus pour longtemps... et me suppliait de hter notre vasion.
Il sentait dj venir la mort et croyait l'viter en fuyant, comme si
l'on chappait jamais  la Rdeuse de Reading, lorsqu'elle vous a
une fois marqu de son doigt fatal!

Ainsi, mon camarade tait mort, mort sans que je pusse rien faire pour
lui, moi qui aurais tant dsir lui tre utile! Et c'tait  ce
malheureux que je devais ma fortune. C'tait grce  lui que j'avais
retrouv mon diamant!...

A quelques jours de l, le directeur, suivi du surveillant gnral et
d'un gardien, entra dans ma cellule.

Ces trois visiteurs avaient la mine svre et je vis tout de suite
qu'il allait se passer quelque chose...

--Fouillez partout, commanda le directeur.

Immdiatement, le surveillant et le gardien se mirent  bouleverser
mon lit,  palper ma paillasse et mon traversin, puis, ils examinrent
le parquet, introduisant la lame de leur couteau entre chaque rainure.
Ensuite, ils cherchrent derrire la planche qui garnissait la fentre
et je tremblais qu'ils ne dcouvrissent mon diamant, mais il tait
tellement bien dissimul qu'il chappa  leurs regards.

Le directeur vint alors se planter devant moi et demanda d'un ton dur:

--O sont vos bottines?

Je feignis le plus profond ahurissement, puis, tant une de mes
pantoufles, je la lui montrai, en disant:

--Voil, monsieur le Directeur...

Il eut un haussement d'paules:

--Ce ne sont pas vos sandales que je veux voir, ce sont vos bottines...

Je pris un air compltement idiot et rpondis en roulant des yeux
stupides:

--Je n'ai pas de bottines, monsieur le Directeur... j'en ai eu,
autrefois, mais on me les a enleves quand je suis entr ici...

--Oui... c'est de celles-l que je veux parler... elles ont disparu...
un complice les a voles dans le magasin et vous les a remises...

--Comment, fis-je, aurait-il pu me les remettre sans qu'on
l'apert... et puis, qu'en aurais-je fait?

--Elles contenaient sans doute quelque objet que vous teniez  ravoir?

--Monsieur le Directeur, je ne comprends rien  tout cela.

--Cependant, vos bottines ont disparu.

--Alors, je ne sais pas plus que vous ce qu'elles sont devenues...

Le directeur qui ne m'avait jamais pardonn de lui avoir ri au nez,
lors de notre premire entrevue, me regarda en clignant de l'oeil et
en faisant aller sa bouche d'une oreille  l'autre (tic qui lui tait
familier et que la colre semblait exagrer encore) puis, il me menaa
gravement de son index en bgayant:

--Prenez garde!... sacripant!... prenez garde!...

Je courbai la tte sans rpondre.

Il sortit, suivi de ses deux subordonns, et je l'entendis qui disait,
dans le couloir:

--Ce n'est pas fini, cette affaire-l... non, ce n'est pas fini... Il
faudra bien que je la tire au clair...

Je devinai sans peine ce qui s'tait pass. Le pauvre Crafty, dans son
dlire, avait d parler, un gardien avait surpris ses paroles et en
avait rfr au directeur, qui avait immdiatement ordonn une
enqute. Elle avait abouti  la constatation que l'on sait et,
maintenant, tout le personnel de Reading cherchait mes bottines...

Cet incident n'tait pas fait, on le suppose, pour hausser la moyenne
de mes notes et me valoir la cote d'amour sur laquelle comptait le
pasteur. Je m'aperus que l'on redoublait de surveillance et qu'un
oeil tait continuellement fix sur moi, un oeil vert, sans clat,
mauvais et sinistre, qui me donnait le frisson.

--Cela va mal pour vous, mon fils, me dit le pasteur  quelque temps
de l... Je viens de consulter votre dossier et je me suis aperu
qu'on y avait ajout quelques lignes vraiment regrettables... Je doute
que, maintenant, nous puissions obtenir facilement votre libration
conditionnelle... C'est dommage!... Oui, c'est vraiment dommage, car
l'affaire tait en bonne voie, et vous arriviez presque en tte de
liste... Ah! quel malheur, mon Dieu, quel malheur!... vous n'aviez
plus que quelques mois  attendre!...

Le plus navr, c'tait certainement moi, et je tombai,  partir de ce
jour, dans un douloureux abattement...

Ainsi, je sombrais au moment d'atteindre le port!... J'tais,
brusquement, replong dans l'abme.

Si cuirass que je fusse contre l'adversit, je supportai
difficilement ce coup-l!

Mon diamant ne suffisait mme plus  me consoler et il y avait des
moments o je le chargeais de toutes les maldictions!

Je n'avais eu que du malheur, depuis que je m'en tais empar. Tout
s'tait effondr autour de moi et je finissais par croire qu'il tait
ensorcel... Ah!... j'tais bien puni de mon ambition!... J'avais
voulu conqurir la fortune, mener une vie calme, paisible, redevenir
un honnte homme et j'avais chaque jour roul, d'chelon en chelon,
jusqu'au fond du gouffre o s'teignent tous les espoirs.

Moi, qui avais russi les plus dangereux cambriolages, moi qui avais
toujours gliss avec une adresse merveilleuse entre les mains de la
police, j'tais arriv  me faire prendre, comme le dernier des
dbutants,  l'heure mme o j'avais si vaillamment gagn ma retraite!

Je finissais par croire qu'il y a, sur terre, une somme de bonheur
dont on peut disposer,  un certain moment de la vie, mais que l'on ne
retrouve jamais, une fois qu'on l'a puise. J'avais, comme on dit,
mang mon pain blanc en premier... Maintenant, je gotais au pain amer
de l'adversit. Ma vie d'aventures avait pris fin, et au lieu des
espaces ensoleills prometteurs de dlices infinies, dont je rvais
encore, quelques semaines auparavant, je voyais se dresser devant moi
un grand mur sombre, infranchissable, dont la crte se perdait dans le
ciel gris.

Ma pense se reportait sans cesse au cimetire de Reading o dormait
mon pauvre Crafty et il me semblait entrevoir, au milieu des herbes
folles, une petite croix de bois noir avec cette courte inscription en
lettres blanches:

  _Here lies Edgar Pipe_[7]

  [7] Ci-gt Edgar Pipe.

Je me faisais l'effet d'un vieillard accabl d'infirmits, qui
souhaite la mort afin de ne plus souffrir...

Quand on en est arriv  ce fcheux tat d'esprit, rien ne saurait
plus vous mouvoir.

Il y eut encore une excution  Reading, celle d'un nomm 148, qui
avait, dans un accs de rage, trangl un gelier. Eh bien! le
croirait-on? j'enviai le sort de ce condamn.

Le pasteur m'avait pris en piti. Il venait, chaque jour, me lire la
Bible, mais cette lecture, au lieu de me consoler, me rendait fou
furieux... On voit  quel degr de mcrance j'tais descendu.

--Mon fils, me dit un soir le ministre, je considre que mes visites
sont inutiles...

Et il s'en alla navr, aprs un grand geste de suprme misricorde...

Le lendemain, je le faisais appeler... C'tait le seul tre humain
avec qui je pusse causer et si sa prsence et ses lectures m'taient
pnibles, son absence l'tait davantage encore...

Il me fallait quelqu'un  qui me raccrocher, car je sentais bien que
si je ne voyais plus personne, j'allais finir par me tuer...




VI

LE SINISTRE PROVIDENTIEL


Le printemps tait revenu, et le soleil qui visitait de temps  autre
ma cellule (oh bien peu!... quelques minutes seulement) ne fit
qu'aggraver ma peine... Sa lumire, au lieu de me rchauffer le coeur,
me rendait plus triste que jamais, car elle me rappelait la vie... la
vie que je cherchais  oublier!

Je me cachais la figure dans mes draps pour ne point le voir, mais je
crois que jamais il ne brilla plus que ce printemps-l... L'Angleterre
elle-mme semblait s'tre dbarrasse de ses ternels brouillards...

Je me sentais descendre de jour en jour, et j'avais conscience
d'tre devenu compltement une brute, quand il se produisit,  Reading,
un vnement que les journaux enregistrrent sous le mot de
sinistre et qui eut sur ma destine le plus heureux effet.

Une nuit, le feu prit  la prison. Il dbuta par les magasins et les
ateliers et, malgr les efforts des fire-men accourus de Londres et
des environs, se propagea jusqu'aux btiments cellulaires.

On ouvrit aussitt les portes de nos boxes, et le directeur donna
l'ordre de nous conduire dans la cour. Je pris mon diamant, le fixai 
la hte, au moyen d'un noeud, dans le pan de devant de ma chemise et
suivis mes compagnons.

Une fois que nous fmes dans le grand yard pav qui s'tend devant
la chapelle, on s'aperut tout  coup que l'on avait oubli d'vacuer
les prisonniers qui se trouvaient  l'infirmerie. Il y eut alors une
minute d'affolement parmi le personnel.

En prsence du danger qui menaait les pauvres malades, j'avais
retrouv toute mon nergie et j'tais redevenu, par un phnomne que
j'attribue  une subite excitation nerveuse, l'Edgar Pipe des anciens
jours.

Sans que personne me l'et command, je m'lanai avec les fire-men
dans la fournaise, gravis en courant un escalier que les flammes
commenaient  lcher, empoignai dans mes bras un malheureux
immobilis dans son lit, le descendis rapidement dans la cour et
retournai ensuite, au risque de me faire griller, en chercher un
autre. A la fin, comme personne n'osait plus s'aventurer dans
l'escalier en feu, je me dvouai, aux applaudissements de tous et fus
assez heureux pour ramener le dernier malade, un vieillard paralys
que la terreur rendait fou et qui poussait des cris dchirants.

Je n'tais que lgrement brl aux mains et aux bras, car pour
pntrer dans le brasier, j'avais eu soin de m'envelopper d'une
couverture mouille. Je fus le seul, avec deux autres dtenus, 
cooprer au sauvetage et chacun s'accorda  reconnatre que j'avais
t le plus audacieux...

De l'avis mme des fire-men j'tais un hros... et mon
numro--j'allais dire mon nom--circula bientt dans tous les groupes.

A cinq heures du matin, on tait enfin parvenu  noyer l'incendie. Les
magasins et les ateliers avaient t en partie dtruits. Quant  la
maison de dtention proprement dite, ainsi que le pavillon o logeait
le directeur, ils taient intacts. Par contre, le hangar qui abritait
la machinerie du Tread-Mill et celui o se trouvait la fameuse
chambre de justice, avaient flamb comme un feu de paille et je
souponne fort les dtenus, qui faisaient la chane et se passaient
les seaux d'eau, de n'avoir pas montr beaucoup d'empressement 
protger ces deux affreuses bicoques.

J'avais eu la chance, en oprant mes sauvetages, de ne pas perdre mon
diamant... Je le sentais toujours sur mon abdomen... je le sentais
d'autant plus qu'il s'tait, sous l'effort que j'avais dploy,
profondment enfonc dans ma chair o il avait mme, par endroits,
produit de lgres rosions.

Je m'apprtais  prendre la file,  la suite de mes compagnons que
l'on allait reconduire dans leurs cellules quand le directeur me fit
appeler, ainsi que les deux autres dtenus qui s'taient en mme temps
que moi distingus par leur courage.

Il nous flicita et eut mme quelques paroles mues assez russies,
mais ce fut moi qui recueillis la plus grande part de cette gerbe
d'loges:

--Numro trente-trois, me dit-il, vous venez, en quelques minutes, de
racheter un pass regrettable et je ne veux plus voir en vous qu'un
hroque et brave garon... Ds aujourd'hui, je vais rendre compte de
votre belle conduite au lord Chief of Justice et je ne doute pas qu'il
ne vous accorde  bref dlai une srieuse rduction de peine... et
peut-tre votre grce... Allez!... Ayez confiance! Pour vous l'heure
de la libration est proche.

Et, chose stupfiante, inoue, inimaginable, le directeur de la prison
de Reading serra la main au numro trente-trois...

C'tait la premire fois qu'on voyait chose pareille, et les gardiens,
quand je passai devant eux, me salurent militairement.

Au djeuner, j'eus double ration avec une pinte de pale-ale et une
tasse de th; au dner, on me servit une excellente oxtail soup, du
roast-beef avec des pickles, un pudding et du stout... et je
recommenai  trouver la vie agrable.

De Tread-Mill, il n'en fut plus question, d'abord parce que le moulin
ne fonctionnait plus, ensuite parce que j'tais en instance de
libration et que, comme tel, je devais tre dispens de tout travail.

Quinze jours aprs, le 17 avril (j'ai retenu la date), le directeur me
faisait appeler et me lisait un long factum duquel il ressortait que
M. Trente-Trois, condamn  cinq ans de Hard Labour pour cambriolage
 main arme, bnficiait d'une mesure de clmence et obtenait sa
grce immdiate eu gard au grand courage et  la parfaite abngation
de soi-mme qu'il avait montrs en sauvant lors de l'incendie de la
prison de Reading, et ce dans des circonstances particulirement
prilleuses, les numros 29, 56 et 127, tous trois en danger de mort.

L'Association d'Assistance aux Condamns Repentants que dirigeait le
pasteur de la maison pnitentiaire m'allouait, en outre, afin de me
permettre de reprendre ma place dans la socit, une somme de
cinquante livres, payable  la caisse de l'conomat, le jour de ma
sortie... De plus,--oh! ce n'est pas fini--la Fondation Evanglique de
Londres me faisait don de vingt autres livres et l'Arme du Salut de
cinq, total soixante-quinze livres qui, ajoutes  ma masse, laquelle
se montait  seize livres et aux quatre-vingts livres de miss Mellis
dont je gardais la proprit, portaient mon avoir  cent soixante et
onze livres!...

Je trouvai que ce petit ddommagement tait assez juste et que, somme
toute, il y avait encore de braves gens en Angleterre.

La sant m'tait revenue tout d'un coup et j'attendais avec une
impatience que comprendront tous ceux qui ont, comme moi, tt de la
prison, l'heure de ma leve d'crou.

Elle arriva enfin!...

On me rendit les effets que j'avais, on s'en souvient, achets  si
bon compte aux magasins Robinson and Co, mais comme je n'avais plus de
bottines, le pasteur voulut bien me faire cadeau d'une paire qu'il ne
mettait plus et je me trouvai de nouveau habill en gentleman.

Je devais,  la vrit, avoir plutt triste mine avec ma tte rase,
mon chapeau dfonc, mes habits chiffonns et mes larges chaussures 
bouts carrs, mais quand on a port, pendant prs de trois ans, la
combinaison orne de fleurs de trfle qui est l'uniforme des prisons
anglaises, on n'a pas le droit de se montrer difficile. D'ailleurs on
arrive, aprs un long sjour en cellule,  ne plus avoir, faute de
glace, la notion de l'lgance.

Lorsque je franchis le seuil trop hospitalier de la prison de Reading
et que je me trouvai dans la rue, que je vis autour de moi des hommes,
des femmes, des enfants, des chiens, des chevaux, des autos, je
demeurai un instant bloui, comme un hibou surpris par l'aurore, mais
presque aussitt, je me ressaisis et jetai un rapide coup d'oeil
autour de moi.

Bientt, j'eus un soupir de satisfaction... car je venais d'acqurir
la certitude que Manzana n'tait point parmi les passants qui
m'environnaient... Cela m'encouragea  me rendre  Londres. C'tait
encore l, ma foi, que je serais le plus en sret.

--Pardon!... la gare?... demandai-je avec une extrme politesse  un
gros policeman qui trnait au milieu d'un refuge, comme un Bouddha sur
un pidestal.

L'homme eut un regard ironique et rpondit en me toisant des pieds 
la tte:

--Ah! ah!... on sort du bocal, hein?... Riche ide... voici la belle
saison!... Et alors, comme cela, on retourne  Londres voir ses
amis!... et on va s'en donner tant que a pourra jusqu' ce qu'on
revienne ici.

--Pardon, sir, rpondis-je trs digne, je vous ai demand le chemin de
la gare...

Le policeman s'inclina crmonieusement:

--Gentleman... excusez-moi... vous tes sans doute le prince de
Galles... pardon!... je m'tais mpris... tout le monde n'est pas
physionomiste... La gare?... elle est l, devant vous, mais je dois
prvenir Votre Excellence que le train de Londres vient de partir...
et que le prochain est  cinq heures cinquante-quatre...

Imbcile! pensai-je en tournant les talons...

Ainsi,  peine rendu  la libert, j'tais dj la rise des gens de
police!...

Ce premier contact avec le monde civilis m'avait dsagrablement
impressionn, mais je n'tais pas au bout de mes surprises.

Un peu plus loin, un bon bourgeois tenant par la main un petit garon
me dsigna au gamin qui fixa sur moi des yeux effars. Sur le pas des
portes, les boutiquiers me regardaient avec mpris, et j'entendis l'un
d'eux dire  son voisin:

--On les relche donc tous  la prison de Reading... cela promet...
la rubrique des faits divers ne chmera pas...

--Je trouve, rpondit un autre, que l'on est trop indulgent pour ces
oiseaux-l... Si j'tais quelque chose dans le gouvernement, je
proposerais une bonne loi qui nous dbarrasserait pour longtemps de
canailles pareilles...

La voil bien la charit sociale! Un homme sort de prison, il ne
trouvera personne pour lui tendre la main... personne ne l'aidera  se
relever. Il expiera sa rhabilitation plus durement que son crime. Et
l'on s'tonne aprs cela qu'il y ait tant de rcidivistes!...

J'tais, je l'avoue, quelque peu refroidi, et moi qui avais quitt
Reading avec de bonnes penses plein la tte, je commenais  sentir
la haine s'amasser dans mon coeur.

En passant devant la glace d'une devanture, je me regardai  la
drobe et j'eus peine  me reconnatre.

Comment! c'tait moi, cet individu grotesque et repoussant... C'tait
moi cet affreux chemineau,  la peau couleur safran, aux yeux caves et
farouches,  l'allure minable et inquitante... Ah! je comprenais
maintenant pourquoi tout le monde me regardait... Je mettais une tache
sombre sur la gaiet de la ville... Pour ces gens paisibles, j'tais
le vagabond dont il faut se mfier, le spectre du Mal, l'homme prt 
tout, le fauve redoutable sorti de la Mnagerie de Reading!...

A la gare, ds que j'eus pris mon billet, un employ m'invita poliment
 ne pas stationner dans la salle d'attente, et comme je m'tais
rfugi sur le trottoir, un policeman m'ordonna de descendre sur la
chausse.

Un autre dtenu qui avait t libr en mme temps que moi arpentait
librement, la pipe  la bouche, la cour de la gare, et personne ne
faisait attention  lui. Cela m'tonna tout d'abord, mais je finis par
comprendre...

Cet homme portait un costume d'ouvrier, et il y en avait vingt comme
lui qui attendaient le train... Rien ne le diffrenciait de ceux qui
l'entouraient et il avait l'air d'tre de leur compagnie, tandis que
moi, avec ma pelisse sous le bras, ma jaquette chiffonne, mon chapeau
dform, ma chemise fripe qui, faute de doubles boutons, billait sur
la poitrine, j'attirais immdiatement l'attention des passants.

Des centaines d'yeux taient braqus sur moi et je sentais le rouge de
la honte me monter  la face.

Si jamais j'ai dsir voir la nuit arriver, ce fut bien ce jour-l!...

Ce jour-l aussi je pus mesurer la profondeur de la muflerie humaine!...




VII

OU JE DEVIENS L'AMI DE Mme CORA ET DE M. BOBBY


Quand j'arrivai  Londres, mon premier soin fut de courir chez un
chemisier et chez un bottier, puis j'allai ensuite chez un petit
tailleur de Commercial Road qui consentit, moyennant deux shillings, 
donner un coup de fer  mes habits.

Cet homme aussi vit bien que je sortais de prison, mais il se garda de
me questionner...

Il y avait chez lui une glace dans laquelle je pus me regarder 
loisir et je remarquai que ce qui me rendait surtout affreux c'tait
ma tte rase, sur laquelle oscillait un chapeau trop grand. J'eus
l'ide d'acheter une perruque que je porterais jusqu' ce que mes
cheveux eussent repouss. Je fus longtemps  la dcouvrir, cette
perruque, mais enfin j'y parvins et celui qui me la vendit, un vieux
receleur de Johnson Street, me la fit payer trs cher, car il me prit
sans doute pour quelque malfaiteur qui voulait chapper  la police.
Je coiffai aussitt ce postiche d'occasion qui s'adaptait assez
exactement  ma tte et pris cong du broker qui crut devoir me
serrer la main et me dcocher un petit coup d'oeil malicieux.

Je me mis ensuite  la recherche d'un logement et cela me prit deux
bonnes heures. Je ne pouvais, on le comprend, m'installer dans un
bouge, et ma mauvaise mine m'empchait d'arrter mon choix sur un
htel de second et mme de troisime ordre. Fort heureusement, le
hasard vint  mon secours, une fois encore.

Dans une petite rue de Limehouse, un des bas quartiers de Londres, un
criteau attira mes regards:

  _Bedroom to let._

J'hsitai un instant, puis me dcidai  entrer. La maison avait plutt
mauvaise apparence.

C'tait une affreuse btisse aux murs fendills sur la faade de
laquelle on avait rcemment pass une couche de badigeon rouge qui
s'effritait dj par endroits.

Je suivis un troit couloir et arrivai dans une petite cour vitre o
j'aperus une servante qui lavait du linge.

--C'est ici, demandai-je, qu'il y a une chambre  louer?

La maid me regarda un instant avec de gros yeux ronds, essuya ses
mains  son tablier et rpondit, avec un affreux accent gallois:

--Attendez, j'vas chercher Mme Cora.

J'attendis prs du baquet de la laveuse, les pieds dans l'eau.

Soudain, un joyeux clat de rire retentit prs de moi. Je me retournai
vivement mais je n'aperus personne... Presque aussitt une horrible
voix canaille qui rappelait celle des beggars de Whitechapel entonna
une chanson de matelots ordurire et stupide.

J'allais fuir, quand une grosse dame parut.

C'tait Mme Cora. Elle avait une perruque rousse; sa bouche tait d'un
rouge exagr et ses yeux que surmontaient des sourcils d'un noir de
jais dcrivaient deux courbes tellement rgulires qu'on les devinait
traces avec un pinceau. Quant  son teint, il avait cet incarnat
factice que donne  la peau le crayon Primrose et son visage luisait
comme un phare. Elle tait vtue d'un peignoir de soie bleue sous
lequel ballottait une poitrine molle, maintenue par un large ruban de
faille.

En m'apercevant, elle inclina lgrement la tte, esquissa un sourire
et demanda, d'une petite voix d'enfant:

--Monsieur dsire?

--J'ai vu que vous aviez une chambre  louer, madame, et je dsirerais
en connatre le prix.

--C'est quinze shillings par semaine... ameublement confortable, vue
sur la rue...

A ce moment, les clats de rire se firent entendre de nouveau.

--Ne faites pas attention, me dit Mme Cora, c'est Bobby qui s'amuse...
Nous disions donc: vue sur la rue... tranquillit parfaite... On peut
sortir et rentrer  volont... mais vous savez, je ne veux pas de
chiens ici... je les ai en horreur car ils font peur  Bobby... Il est
si impressionnable, ce pauvre Bobby... Figurez-vous que l'autre jour,
il a t pris d'une crise terrible et j'ai bien cru que j'allais le
perdre... Un maudit bull s'tait introduit dans cette cour et aboyait
avec fureur... il a mme eu l'audace de monter au premier, dans la
chambre o se trouve Bobby... Mais je suis l qui vous parle de mon
coco ador, et j'oublie de vous montrer la chambre... Voulez-vous
prendre la peine de me suivre, monsieur?

Et Mme Cora s'engagea dans l'escalier. Elle avait pour gravir plus
facilement les marches, retrouss son peignoir bleu et me montrait des
mollets normes emprisonns dans des bas transparents, de couleur
claire.

--Oh! oh!... faisait Bobby de sa vilaine voix nasillarde...

Je l'aperus enfin, ce Bobby. C'tait un gros perroquet gris qui
circulait librement dans une pice du premier tage, semant sans
pudeur sur le grand tapis rouge des ordures larges comme des shillings.

--Croyez-vous qu'il est joli, s'extasia Mme Cora. Un connaisseur me
disait dernirement qu'il n'en avait jamais vu de pareil... et je le
crois sans peine... Bobby vaut au moins cent livres... oui,
monsieur... mais pour mille, je ne le cderais pas... Et si vous
saviez comme il est intelligent... il comprend tout... je n'ai qu'
lui donner un ordre pour qu'il m'obisse aussitt...

Je pensai,  part moi, que Mme Cora aurait bien d donner  son
perroquet l'ordre de respecter un peu plus le tapis rouge.

Nous arrivmes  la chambre. Elle tait, je dois le dire, presque
confortable, quoique d'une propret douteuse.

La grosse dame fit glisser sur leur tringle les doubles rideaux afin
que sans doute je pusse mieux voir la poussire qui garnissait les
meubles et les taches rpandues sur le fauteuil et le couvre-lit, puis
elle me demanda si je me dcidais.

Je rpondis affirmativement, car je ne me sentais plus le courage de
chercher un autre logement.

Alors, elle devint aimable, presque provocante...

--Vous serez trs bien ici, dit-elle... et si vous vous ennuyez, je
pourrai de temps en temps vous tenir compagnie... Chez moi, vous savez,
c'est la vie de famille et tous mes locataires sont un peu mes
enfants.

--Vous avez d'autres locataires?

--Oui, quatre, mais des garons trs srieux qui partent le matin et
ne rentrent que le soir. Deux sont employs aux Docks.

--Ah!... et les deux autres?

--L'un est commis voyageur, et l'autre coiffeur pour dames... Vous les
verrez, d'ailleurs, car le samedi soir, nous avons l'habitude de nous
runir pour jouer au poker... Ce sont des locataires tout ce qu'il y a
de plus comme il faut... le commis voyageur surtout...

Et, tout en me donnant ces explications, la grosse dame me frlait
lgrement en me faisant les yeux doux, mais voyant que je ne
rpondais pas  ses avances, elle me dit brusquement:

--Nous sommes d'accord, n'est-ce pas? La chambre vous plat... eh bien,
c'est une affaire entendue... quinze shillings par semaine et payables
d'avance...

Je lui tendis une livre, et comme elle n'avait pas de monnaie sur elle,
je lui dis de remettre les cinq shillings  la bonne...

J'avais absolument besoin de repos et dsirais me dbarrasser au plus
vite de cette logeuse un peu trop familire.

Elle me laissa enfin.

Ds qu'elle fut partie, je donnai un tour de clef et m'assis dans
l'unique fauteuil qui, avec deux chaises de velours grenat, garnissait
la pice.

Mon sjour prolong  la gele de Reading m'avait fait perdre
l'habitude de la marche et j'tais tellement reint, tellement fourbu
que je m'endormis presque aussitt.

Quand je me rveillai, il faisait nuit. La lueur d'un rverbre plac
en face, dans la rue, clairait ma chambre. Une faim atroce me
tenaillait l'estomac. Je me levai, assujettis ma perruque qui s'tait
un peu drange pendant mon sommeil, m'assurai que mon diamant tait
toujours dans la pochette de ma chemise de dessous, puis, je mis mon
chapeau, ouvris la porte et m'engageai  ttons dans un escalier
obscur. En m'entendant descendre, le maudit perroquet se mit  pousser
des exclamations auxquelles se mlaient quelques mots de slang...

--Ah! vous voulez probablement dner, me dit Mme Cora, en s'avanant
sur le palier... Vous savez, je donne galement  manger... c'est deux
shillings six par repas.

J'acceptai l'offre de la grosse dame et, quelques instants aprs,
j'tais install entre elle et Bobby devant une petite table
recouverte d'une nappe  carreaux jaunes et rouges.

Mme Cora faisait elle-mme le service et s'efforait  des gestes
gracieux qui la rendaient parfaitement ridicule.

Qu'tait-ce au juste que cette logeuse? Malgr ses petits airs de
franchise et d'abandon, elle ne m'inspirait qu'une mdiocre confiance.
J'tais,  n'en pas douter, tomb dans une de ces maisons louches
comme il y en a tant  Whitechapel, et si j'tais relativement
tranquille au sujet de ma personne, je l'tais beaucoup moins pour ma
bourse.

Tout en mangeant, avec des minauderies de petite matresse, Mme Cora
me posait une foule de questions qui ne laissaient pas que de
m'embarrasser un peu. Quand serr de trop prs, je ne savais que
rpondre, je passais mon doigt sur la tte de Bobby, lequel s'tait
pris pour moi d'une subite affection. Il me regardait continuellement
de son gros oeil rond, en se tortillant maladroitement sur son
perchoir et se rapprochait de plus en plus. Au dessert, il grimpa sur
mon paule et se mit  tirer les cheveux de ma perruque, tout en
laissant tomber sur ma jaquette les shillings qu'il posait d'ordinaire
sur le tapis.

La grosse dame tait dans le ravissement.

--Croyez-vous qu'il est mignon, disait-elle... Regardez donc comme il
est drle... il veut jouer avec vous... c'est la premire fois que je
le vois si familier avec un tranger... Sans doute que vous lui
plaisez... les btes ont parfois un flair tonnant... Bobby a compris
que vous tiez un brave homme, et il est tout de suite devenu votre
ami. Ah! ce n'est pas  M. Bill Sharper qu'il ferait une fte
pareille! Je ne sais pourquoi, il ne peut pas le souffrir... et
pourtant, ce n'est pas un mauvais garon!...

Bill Sharper!

Ce nom me fit courir par tout le corps un long frisson, et Mme Cora
dut s'apercevoir de mon trouble, car elle demanda:

--Vous tes indispos?

--Non... non... rpondis-je vivement, c'est Bobby qui vient de me
tirer les cheveux...

La grosse dame partit d'un bruyant clat de rire.

--Ah! le gredin!... fit-elle en pouffant... ah! le petit espigle...
Il veut sans doute s'assurer que vos cheveux tiennent bien... Alors,
c'est vrai?... il vous a fait mal?... Ah! a, c'est curieux, par
exemple!... c'est mme extraordinaire!...

Et Mme Cora se trmoussait sur sa chaise comme une petite folle.

Evidemment, elle s'tait aperue que j'avais une perruque...

Je ne savais plus quelle contenance prendre... je me sentais
profondment grotesque et ne trouvais rien  rpondre.

--Bah!... dit la logeuse, il est bien permis  un homme de porter de
faux cheveux... les femmes en portent bien... En tout cas,
permettez-moi de vous dire que cela vous va trs bien. Vous ressemblez
 Rico, un tzigane que j'ai beaucoup connu et avec lequel...

Elle s'arrta subitement, craignant sans doute de se laisser glisser
sur la pente des confidences...

Mme Cora ne parut pas s'tonner outre mesure que je portasse une
perruque; d'ailleurs, elle ne s'tonnait de rien... C'tait une
personne trs avertie dont les clients s'taient employs sans doute 
parfaire l'ducation. Peut-tre mme avait-elle dj devin d'o je
sortais, mais elle tait trop bien leve pour faire allusion  un
petit accident qui devait tre assez commun dans le monde qu'elle
frquentait.

Elle me comblait d'amabilits--peut-tre en souvenir de Rico--et Bobby
qui avait dcidment renonc  me tirer les cheveux s'acharnait aprs
le bout de mon oreille...

Trs habilement, je ramenai la conversation sur un sujet qui
m'intressait plus que tout autre.

--Alors, dis-je, Bobby n'aime pas M. Bill Sharper...

--Oh, pas du tout, et cela est mme assez singulier, car M. Bill
Sharper ne sait quelles gentillesses lui faire... il lui donne souvent
des friandises et je gage qu' son retour de voyage, il va encore lui
apporter quelque chose...

--Ah! M. Bill Sharper est en voyage?

--Oui... jusqu' la fin de la semaine... il se dplace beaucoup en ce
moment... c'est d'ailleurs son mtier qui veut cela... C'est vraiment
dommage que Bobby ne l'aime pas, car c'est un bon garon, et si drle,
si amusant!... D'ailleurs, vous le verrez et je suis sre qu'il vous
plaira tout de suite.

--Je n'en doute pas. Il revient, avez-vous dit  la fin de la semaine?

--Oui, il sera ici samedi... ou dimanche, au plus tard...

--Je serai fort heureux de faire sa connaissance...

Le repas s'achevait. Bobby, que la chaleur avait fini par engourdir,
dormait, la tte sous son aile.

La bonne, que nous n'avions pas vue de la soire, ouvrit tout  coup
la porte de la pice et fit un signe  sa matresse.

--Je vous demande pardon, dit Mme Cora, mais on a besoin de moi... Je
reviens dans un instant.

A travers la baie vitre, j'avais aperu la longue silhouette d'un
horse-guard qui titubait lgrement et,  ct de lui, l'ombre menue
d'une femme coiffe d'un grand chapeau  plumes.

Il y eut dans l'escalier un bruit de pas, un murmure confus parvint
jusqu' moi, puis le silence se rtablit.

Cinq minutes aprs, Mme Cora, encore tout essouffle, avait repris sa
place en face de moi.

Elle m'offrit un verre de whisky que j'acceptai, mais cette liqueur
exquise dont j'avais perdu le got  Reading, ne tarda pas  me
tourner la tte et, bien que la conversation de la logeuse, qui avait
rapproch sa chaise de la mienne, comment  devenir intressante, je
me vis oblig de prendre cong, en prtextant--ce qui tait vrai
d'ailleurs--un lger tourdissement.

Cette brusque retraite parut contrarier vivement Mme Cora qui aurait
voulu causer plus longuement sans doute, mais j'tais vraiment trop
malade pour accder  son dsir.

Une fois dans ma chambre, je me passai immdiatement un peu d'eau sur
le visage, me dshabillai, aprs avoir ferm ma porte  double tour et
jet un coup d'oeil sous le lit et derrire les doubles rideaux, puis
j'essayai de dormir, mais le horse-guard et sa compagne faisaient un
tel vacarme dans la chambre voisine qu'il me fut  peu prs impossible
de fermer l'oeil de la nuit. Je croyais,  chaque instant que le bruit
avait cess, mais bientt il reprenait de plus belle!

Un peu avant le jour, je m'assoupis cependant, puis ne tardai pas 
m'endormir profondment.

Quand je me rveillai, les douze coups de midi sonnaient  une glise
voisine. Je me levai et, tout en procdant  ma toilette, je rflchis
sur ma situation prsente. L'asile que j'avais momentanment choisi
n'tait dcidment pas sr; il me fallait en trouver un autre. Pour ma
premire dmarche, je n'avais vraiment pas de chance, car avouez que
c'tait jouer de malheur que d'avoir arrt mon choix sur une maison
meuble qu'habitait justement Bill Sharper!

La logeuse ne m'avait nomm que celui-l, mais qui sait si je n'allais
pas apprendre que Manzana logeait aussi dans cet htel borgne. Il
fallait que je dguerpisse au plus vite, car j'tais expos,  chaque
minute,  faire chez Mme Cora de mauvaises rencontres.

D'ailleurs, de toute faon, je ne serais pas rest dans ce
boarding-house. La propritaire tait trop aimable, et cette amabilit,
que j'attribuais  ma ressemblance avec le regrett Rico, m'et
oblig  des sacrifices vraiment trop hroques.

J'annonai donc  Mme Cora que je ne rentrerais probablement pas dner,
et je partis aprs avoir amicalement serr la patte  Bobby.

J'allai djeuner dans un restaurant italien tenu, comme toujours, par
un Allemand, puis je me mis  la recherche d'un nouveau logement.




VIII

CELLE QUE JE N'ATTENDAIS PAS


Une heure aprs, je m'arrtais devant un norme btiment sur la faade
duquel courait une longue bande de calicot avec ces mots: Caledonian
Hotel.

C'tait une sorte de caravansrail frquent par le peuple des docks,
les mariniers de la Tamise et les matelots en cong... On entrait
l-dedans et on en sortait sans que personne vous remarqut. L'htel
avait deux cents chambres, ainsi que l'attestait la petite notice
colle sur la vitre du bureau et il tait, on en conviendra, bien
difficile au logeur de surveiller tant de locataires.

Je rsolus donc de m'tablir au Caledonian Hotel, mais avant d'y
pntrer, je me rendis chez un fripier de Shadwell et troquai contre
une vareuse, un caban, un bret et un pantalon de matelot, les effets
trop lgants que je portais et qui compromettaient ma scurit.
J'abandonnai aussi ma perruque au marchand, qui me la paya deux
shillings.

Quand je sortis de chez lui, personne n'et pu reconnatre sous son
costume de marin le gentleman ridicule qui, la veille, dnait en tte
 tte avec la logeuse de Limehouse.

J'avais enfin trouv le seul dguisement qui me convnt, celui qui me
permettrait de passer partout sans me faire remarquer.

Je ne pouvais plus rester  Londres, o j'tais expos  rencontrer
Bill Sharper et peut-tre Manzana. Mon seul dsir tait de m'embarquer,
de gagner les rgions lointaines, de vendre mon diamant et de
redevenir un honnte homme.

Je m'engagerais  bord d'un bateau quelconque comme soutier, comme
aide-chauffeur, ou comme graisseur, mais ce que je souhaitais, c'tait
quitter au plus vite le sol de l'Angleterre.

Je me prsentai donc au Caledonian Htel, m'inscrivis sur le livre de
police sous le nom de Jim Perkins, et obtins, sans autres formalits,
une chambre au quatrime tage. Pour la premire fois depuis ma sortie
de Reading, je me sentis enfin tranquille et pus dormir tout  mon
aise. Je prenais mes repas dans la salle commune de l'htel, en
compagnie de matelots et de mariniers et ne tardai pas  me lier avec
quelques braves garons qui promirent de me trouver un engagement. En
attendant, j'errais sur les quais, causant avec les dockmen,
m'intressant  l'arrive et au dpart des navires, m'offrant mme
parfois pour un coup de main, lorsque j'en trouvais l'occasion.

Un soir, un de mes nouveaux camarades m'annona que le capitaine du
_Humbug_, un voilier de trois cent cinquante tonneaux, en partance
pour l'Amrique du Sud, cherchait  complter son quipage. Je me
prsentai  ce capitaine qui s'appelait Wright et j'eus la chance
d'tre accept.

--Jeudi le dpart, me dit le capitaine Wright... A la tombe de la
nuit, il faudra rallier le bord.

Je promis d'tre exact au rendez-vous et retournai au Caledonian Hotel.

J'avais encore une journe  passer  Londres, et je rsolus de me
payer un peu de bon temps. En compagnie de deux nouveaux amis nomms
Dick et Funny, j'allai dner  la Tortue Volante, un restaurant de
matelots rput pour ses sheep's trotters, et ensuite, nous
rsolmes de finir notre soire au concert.

Il y a dans Pennington street un music-hall trs mal fam o les
marins en borde vont faire un peu de boucan avant de se rembarquer.
C'est une troite construction prcde d'un long couloir dans lequel
on rencontre les demi-mondaines du Wapping. La salle, garnie de bancs
 dossier solidement scells au parquet, est flanque d'une galerie,
sorte de promenoir demi-circulaire o l'on peut consommer pour six
pence des boissons frelates.

Ce soir-l, c'tait great event... On annonait les dbuts d'une
chanteuse qui avait modestement pris le nom de miss Nightingale,
c'est--dire Mlle Rossignol.

Des affiches la reprsentaient avec un corps d'oiseau et les boniments
les plus outranciers la dsignaient  la curiosit des spectateurs,
comme une des toiles les plus brillantes du firmament artistique.

En compagnie de Dick et de Funny, je pris place aux premiers rangs et,
comme le spectacle ne commenait pas assez vite, nous donnmes le
signal du branle-bas.

Immdiatement, des centaines de pieds chausss de gros souliers 
clous se mirent  frapper en cadence les planches du parquet, d'o
monta bientt une poussire jaune, aussi opaque, aussi paisse qu'un
brouillard londonien.

L'orchestre prluda enfin par la Marche des Joyeux Garons de
Southwark, et toute la salle reprit en choeur le refrain:

  _With his nancy on his knee,
  And his arm around her waist..._

Une gaiet folle s'tait empare de la salle entire, et les
spectateurs hurlaient avec une telle force que l'on n'entendait plus
la musique dans laquelle cependant dominaient les instruments de
cuivre.

Enfin, la partie de concert commena. Le public emball par le nom de
Miss Nightingale la rclamait  grands cris et les modestes
chanteuses qui prcdaient la grande toile ne parvenaient pas  se
faire entendre.

Soudain je tressaillis. Je venais d'apercevoir dans une trave voisine
de la mienne une femme  la toilette minable, une de ces pauvres
roulures comme on en rencontre dans les rues de Whitechapel, et cette
femme, je ne me trompais point... c'tait Edith!

Quel contraste offrait aujourd'hui la malheureuse fille avec la belle,
l'blouissante, la brillante Edith que j'avais, trois annes
auparavant, retrouve dans un des plus grands concerts de Londres...

Que lui tait-il donc arriv?... Quel terrible vnement avait ainsi
prcipit sa chute?

Le sentiment qui s'empara de moi,  cet instant, fut celui de la
piti...

Sans plus me soucier de mes camarades que s'ils n'existaient pas, je
me levai et allai m'asseoir  ct de mon ancienne matresse.

Tout d'abord, elle ne me reconnut pas et comme je m'tais approch
d'elle, mon paule contre la sienne, elle me repoussa d'un geste
rageur en m'appelant ivrogne.

Alors, je la regardai bien en face et d'une voix dans laquelle je
m'efforai de mettre toute la douceur possible, je l'appelai par son
nom:

--Edith!

Elle eut un petit soubresaut, suivi d'un mouvement de recul, puis, me
reconnaissant enfin, murmura tristement:

--Edgar!...

Et je vis qu'elle pleurait.

--Venez, lui dis-je...

Elle obit et nous allmes nous asseoir dans le pourtour  un endroit
qui tait  peu prs dsert...

Dans la salle, le boucan tait  son comble et le rgisseur avait d
paratre sur la scne, pour annoncer que si le bruit continuait on
allait suspendre la reprsentation...

--Edith!... fis-je, en prenant les mains de la jeune femme... vous ne
m'en voulez pas?

Elle leva vers moi ses grands yeux bleus embus de larmes:

--Vous en vouloir, Edgar... et pourquoi?

--Mais...  cause de... l'affaire...

--Oh! non... je ne vous en veux pas... vous avez pu avoir des torts...
mais vous avez toujours t bon pour moi... tandis que...

Elle n'acheva pas.

--Que voulez-vous dire?... voyons... parlez...

--Je vous assure, Edgar, que je n'en ai pas la force...

--Vous tes malade?...

--Non... j'ai faim...

Cela avait t dit d'une voix si basse que c'est  peine si je pus
entendre ce navrant aveu...

--Que dites-vous, Edith... que dites-vous?... Vous avez faim?...

--Oui...

Et elle ajouta, honteuse, en dtournant la tte:

--Voil deux jours que je n'ai pas mang...

--Cependant, vous tes venue au concert... vous avez d payer votre
place?

--Ici... les femmes comme moi... ne payent pas.

J'tais mu plus que je ne saurais le dire et je sentais mes yeux se
mouiller.

Je pris Edith par le bras et l'entranai hors de la salle, au moment
mme o miss Nightingale commenait ses roulades.

Il y avait, en face du music-hall, un petit restaurant brillamment
clair.

Je voulus y faire entrer Edith, mais elle me saisit vivement le bras,
en disant:

--Oh non... non! pas ici!

Et elle me guida vers une rue sombre, m'entrana dans une autre et
enfin, s'arrtant devant une petite boutique peinte en rouge:

--L! si vous voulez, dit-elle.

Nous entrmes. La salle tait presque vide. Nous nous assmes, dans le
fond et je commandai  dner... Edith ne mangeait pas, elle dvorait.

Ainsi, c'tait donc vrai, la malheureuse mourait de faim!

J'aurais voulu connatre immdiatement son histoire, apprendre comment
elle avait pu tomber dans une telle misre, mais je n'osais
l'interroger.

Quand elle eut termin son repas, elle demanda:

--O allez-vous maintenant? Edgar.

--Mais chez vous, si vous voulez...

--Chez moi! fit-elle tristement... chez moi!... mon domicile
maintenant, c'est la rue!...

Je n'en pouvais croire mes oreilles... Etait-il possible que mon Edith
en ft arrive l?

--Venez  mon htel.

Et je l'emmenai au Caledonian.

Lorsque nous fmes seuls, je la fis asseoir et lui prenant les mains:

--Edith!... Edith!... je vous en prie... dites-moi tout, confiez-vous
 moi... Vous savez que je suis votre ami, moi... que je vous ai bien
aime... que je vous aime toujours.

Elle clata en sanglots.

J'attendis que la crise fut calme, puis la suppliai de parler.

Elle y consentit enfin, d'une voix hsitante:

--Aussitt aprs votre malheur, dit-elle, j'ai t oblige de quitter
le petit appartement que nous occupions chez miss Mellis... et de me
rfugier dans le Strand. J'tais encore toute bouleverse par cette
histoire... Et d'abord, je vous ai maudit, Edgar... mais depuis...
depuis que j'ai appris  mieux connatre la vie, je vous ai excus...

Elle s'arrta un instant, comme si elle cherchait  rassembler ses
ides, et poursuivit:

--Oui... je vous ai excus... car, en somme, si  Paris, je n'avais
pas pris les deux mille francs qui se trouvaient dans votre
secrtaire... peut-tre bien que...

--Ne parlons plus de cela, Edith, je vous en prie... Ne vous ai-je
point pardonn depuis longtemps?...

--Oui, je sais... mais j'ai honte de cette vilaine action... j'tais
heureuse,  ce moment, vous ne me refusiez rien...

--Mais puisque c'est oubli, vous dis-je... Continuez votre rcit...

--Mon... rcit!... ah oui!... O en tais-je donc?...

--Au moment o vous avez quitt le logement de miss Mellis...

--Ah! oui... c'est vrai... J'tais donc alle m'installer dans un
boarding-house du Strand... quand, un jour, en descendant de chez moi,
je me suis trouve nez  nez dans la rue avec cet horrible individu
qui nous a fait une telle peur, vous savez... ce Bill Sharper...

--Oui... oui... je me souviens de ce bandit.

--Oh!... un bandit, vous pouvez le dire, mais en comparaison de
l'autre... c'est encore un gentleman...

--L'autre?...

--Oui, vous savez bien, Manzana...

--Le gredin! en voil un qui a fait mon malheur!

--Et le mien aussi, Edgar...

--Comment cela?

--Attendez, vous allez tout savoir et si vous avez souffert, vous
verrez que, moi aussi, j'ai t bien malheureuse... Donc, Bill Sharper
a commenc par m'intimider. Ah! vous voil, vous, m'a-t-il dit...
vous ferez bien de vous cacher, car la police vous recherche... vous
allez probablement tre arrte... Votre amant a parl... Il parat
que vous tiez sa complice et que c'est  votre instigation qu'il a
commis le vol que vous savez...

Je me rcriai, naturellement, mais il insista et me terrorisa  tel
point que je m'enfuis de mon logement pour me rfugier dans celui
qu'il m'avait offert...

--Comment? vous tes alle chez Bill Sharper?

--J'tais folle... je ne savais plus ce que je faisais, et la crainte
d'tre arrte m'et fait commettre les pires folies... Chez lui, je
trouvai l'autre... Manzana, celui qui prtend que vous l'avez vol...
Ils me parlaient toujours de mon arrestation prochaine et semblaient
s'efforcer de me soustraire  la justice... Bref, je suis devenue leur
chose... ils ont fait de moi ce qu'ils ont voulu... Aprs m'avoir
terrorise, ils m'ont compromise en m'emmenant avec eux dans leurs
expditions et, finalement, je suis reste seule avec Manzana. Vous
dire ce que ce misrable m'a perscute, non, c'est  n'y pas
croire... Il me battait, oui. Edgar, ce misrable a os me battre...
Il me faisait horreur... mais je n'osais le quitter, car il m'avait
menace de me tuer si je tentais de fuir... Il me surveillait
continuellement et... mme quand je descendais dans la rue pour
exercer l'infme mtier auquel il m'avait contrainte, je le voyais
toujours derrire moi, avec ses yeux brillants qui me donnaient le
frisson...

--Ainsi, malheureuse, depuis le jour o j'ai t arrt...

--Oh! Edgar! Edgar! je vous en supplie, pardonnez-moi... je vous l'ai
dit, j'tais folle. Cet homme m'avait terrorise, compromise, et une
fois dans l'engrenage...

--Et vous tes toujours avec lui?

--Non... Edgar... non, j'ai enfin eu le courage de le quitter...
J'tais malade, ceci se passait avant-hier... il m'a quand mme
oblige  me lever pour aller faire dans le Strand ma triste promenade
quotidienne... Alors, profitant d'un moment o il tait entr dans un
dbit de tabac... je me suis enfuie... Je me suis mise  courir droit
devant moi. Arrive sur les quais, j'ai eu un moment l'ide de me
jeter dans la Tamise et si je ne l'ai pas fait, c'est parce qu'un
policeman qui m'avait aperue m'a force  m'en aller... Depuis, j'ai
err comme une me en peine, m'cartant le plus possible du quartier
o se trouve Manzana... Voil deux nuits que je passe dehors... et,
quand vous m'avez rencontre, j'tais entre au music-hall pour me
reposer un peu, car je ne tenais plus sur mes jambes... Je savais que
l on ne me chasserait pas, puisque les rdeuses des quais sont
admises gratuitement dans ces affreux endroits, pour servir
d'amusement aux matelots... Vous le voyez, Edgar, j'ai bien
souffert... Condamnez-moi si vous voulez, mais c'est la fatalit qui
m'a conduite l!...

Pour toute rponse, j'attirai Edith contre moi et dposai sur son
front ple un baiser de pardon...

C'tait moi, en ralit, qui avais fait le malheur de cette femme...
c'tait moi qui l'avais pousse au bord de l'abme... Manzana avait
fait le reste!

Il y eut entre Edith et moi un long silence; elle avait appuy sa tte
sur mon paule et sanglotait doucement.

J'vitais de prononcer un mot, craignant de raviver sa douleur. Enfin,
quand elle parut plus calme, je lui dis:

--Et maintenant, Edith, qu'allez-vous faire?

Elle me regarda avec tonnement, puis comme je demeurais silencieux,
elle se remit  pleurer...

J'avais lu dans ses yeux la question qu'elle n'osait me poser, et je
souffrais autant qu'elle...

--Ne vous ai-je pas dit, fis-je doucement, que je quittais
l'Angleterre... Je m'embarque demain pour l'Amrique du Sud.

La secousse avait t trop violente, je le vis bien au geste de
dsespoir d'Edith, et je repris aussitt:

--Mais, soyez tranquille... je ne vous abandonnerai pas. Ecoutez moi,
je vous en prie, et vous allez voir que je ne veux que votre bien...
Je suis, pour des motifs que vous comprendrez plus tard, forc de
m'expatrier... Vous, de votre ct, vous ne pouvez demeurer 
Londres... Il n'y a qu'un endroit o vous puissiez tre en sret...
et cet endroit, c'est Paris, car Manzana a de srieuses raisons pour
ne pas retourner dans cette ville... Or, vous allez, ds demain,
partir pour la France... et vous prendrez une chambre dans notre
ancien quartier... Dans un mois, ou plutt non, un mois et demi, vous
irez tous les jours  la poste restante de la place des Abbesses...
vous y trouverez bientt une lettre  votre adresse... Je vous
apprendrai o je suis, vous me rpondrez, et quand je le pourrai, ou
je vous dirai de venir me rejoindre, ou c'est moi qui viendrai... De
temps  autre, je vous enverrai quelque argent... Je compte cependant
que vous redeviendrez une honnte femme... comme moi je tcherai de
redevenir un honnte homme... Il y a entre nous un foss de boue... il
faut laisser au soleil le temps de le desscher peu  peu... Lorsque
nous nous retrouverons, le pass sera oubli, et nous vivrons
heureux... Peut-tre reviendrons-nous en Angleterre, car c'est notre
pays  tous deux et si misrable, si criminel qu'on ait t, on
n'oublie jamais son pays...

Edith leva vers moi ses grands yeux que l'espoir rendait plus
brillants et balbutia ce simple mot:

--Merci!




IX

CE QUI DEVAIT ARRIVER


Le lendemain, je conduisis Edith  la station de Waterloo, pris son
billet, lui remis cinquante livres et ne quittai la gare que lorsque
j'eus vu le train disparatre. Nos adieux furent touchants et je puis
dire que de part et d'autre les paroles que nous changemes taient
sincres.

Il ne me restait plus qu' regagner le _Humbug_. Le capitaine ne
m'attendait qu' la fin de l'aprs-midi, mais je jugeai plus prudent
de monter  bord avant l'heure fixe, car une fois sur le btiment, je
n'aurais plus  redouter les mauvaises rencontres.

C'est souvent--j'en ai fait la constatation-- l'heure o l'on se
croit  l'abri de tout danger qu'une tuile vous tombe sur la tte et
j'en avais reu trop, depuis quelque temps, pour ne pas chercher 
protger ma triste personne.

Le capitaine Wright me reut avec cordialit...

--Ah! vous voil, fit-il;...  la bonne heure... Au moins, vous, vous
n'tes pas en retard. Vous allez voir que les autres ne seront pas si
presss... mais,  propos... puisque vous tes l, je vais vous
charger d'une commission... Vous connaissez Pensylvania road?...

--Oui... trs bien...

--Il y a l un htel... au numro 16 ou 18... le Swan Htel... pas
moyen de se tromper... Vous entrerez et direz au patron: Je viens de
la part du capitaine Wright... est-ce que les cailles sont arrives?
Il saura ce que cela veut dire et vous rpondra oui ou non... S'il
vous dit non, vous lui demanderez quand elles arriveront et s'il faut
que je retarde mon dpart... Vous avez bien compris?... J'allais
envoyer un commissionnaire, mais puisque vous tes l, il est inutile
que je dpense trois shillings.

Je partis immdiatement, mais comme depuis ma villgiature  Reading,
j'tais devenu trs mauvais marcheur, je hlai un taxi,  une
centaine de mtres des quais, et jetai au chauffeur l'adresse que
m'avait donne le capitaine Wright.

J'avais pris une voiture ferme, jugeant que cela tait plus sr.
J'allais tre oblig de passer dans le quartier qu'habitait Manzana,
et je ne tenais pas  rencontrer mon ancien associ. J'tais, il est
vrai, trs document sur son compte et pouvais le faire arrter; mais
lui, de son ct, avait une arme contre moi, et bien qu'elle ft un
peu mousse, elle ne laissait pas d'tre encore dangereuse.

J'eus la chance d'arriver sans incident au Swan Htel.

J'entrai au 16 de Pensylvania road. Il y avait l un dbit borgne, 
la devanture duquel un cygne aux ailes ployes s'battait dans un lac
bleu.

Avisant un gros homme qui se tenait derrire un comptoir, je lui
demandai poliment si les cailles taient arrives.

Il eut un mouvement de surprise, puis rpondit, aprs m'avoir tois:

--Qui vous envoie?

--Le capitaine Wright.

Sa figure s'claira:

--Ah! trs bien, fit-il... vous comprenez, on tient  savoir  qui on
a affaire... Non... les cailles ne sont pas encore arrives... mais
Bill Sharper, qui est all les chercher, sera sans doute ici dans un
instant... Voulez-vous l'attendre?

--Merci... il faut que je regagne le _Humbug_...

--Ah! c'est fcheux... oui... bien fcheux... vous devriez attendre
une demi-heure... comme cela, nous serions fixs... Supposez qu'il y
ait un retard... que la cargaison n'arrive que demain...

--Je repasserai, si vous le voulez bien...

--C'est cela, revenez dans une demi-heure, nous serons certainement
fixs.

J'allais sortir, quand une auto s'arrta devant la porte. Un homme
vtu d'un complet gris clair sortit de la voiture et pntra dans le
caf.

C'tait Bill Sharper...

--a y est, dit-il... les voil!... Manzana me suit, il les amne!...

Je flageolais sur mes jambes... une sueur froide coulait le long de
mes tempes... Bill Sharper me dvisageait, mais je voyais bien qu'il
ne me reconnaissait pas...

Il lana un coup d'oeil au patron qui rpondit:

--C'est un matelot du _Humbug_... Il venait voir si les cailles
taient arrives...

Bill Sharper me regardait toujours.

--C'est curieux, dit-il enfin, il me semble que je vous ai vu quelque
part.

--C'est possible, rpondis-je en prenant l'accent gallois... mais moi,
je ne me rappelle pas votre physionomie...

--Dites donc ma gueule, allez! A quoi bon faire des faons entre
nous... Allons, patron, deux verres de gin... et du bon!

Afin de drouter Bill Sharper qui s'obstinait  me dvisager, je
tenais l'oeil droit  moiti ferm et m'efforais de prendre un air
ahuri.

Nous trinqumes, Bill Sharper avala sa consommation d'un trait et je
crus devoir, par politesse, offrir une autre tourne...

Une voiture, suivie presque immdiatement d'une autre, venait de
stopper le long du trottoir.

Cette fois, j'tais perdu, car j'allais me trouver en prsence de
Manzana et le drle me reconnatrait bien, lui...

Il ouvrit la porte du bar et je l'entendis qui disait, de son affreuse
voix cuivre:

--Mesdames, donnez-vous la peine d'entrer... Je vous offre une
collation avant de vous conduire  bord...

Cinq malheureuses femmes en toilettes fripes firent leur
apparition... et je compris tout. C'taient l les cailles dont
parlait le capitaine Wright. Bill Sharper tait all les chercher 
Paris et Manzana en avait pris livraison  la gare.

Ces pauvres filles, allches par la promesse d'une situation
lucrative  l'tranger, et pousses par l'amour des voyages qui
sommeille au coeur de toute femme, avaient rpondu  l'annonce lance
par les trafiquants et allaient dans quelques heures s'embarquer
pour des rgions inconnues, o les attendaient sans doute les pires
surprises.

On voit  quel degr d'avilissement en tait arriv Manzana pour oser
faire un commerce semblable.

Mais que penser aussi de ce capitaine Wright qui devait sans doute,
lui aussi, toucher une jolie commission sur les cailles...

Dcidment, quoique je ne fusse pas ce que l'on appelle un parangon de
vertu, je m'estimais cependant bien au-dessus de tous ces
misrables... Ce qui prouve que l'on peut tre un cambrioleur sans
avoir pour cela cess d'tre, au fond, un brave homme.

Aprs avoir fait asseoir ses cinq cailles devant une petite table de
marbre, Manzana leur servit des sandwiches, des pickles et de la bire,
puis il s'approcha de Bill Sharper toujours debout, avec moi, devant
le comptoir...

--Et la traverse?... elle a t bonne, demanda-t-il.

--Ne m'en parle pas... rpondit le cornac de ces dames... une mer
pouvantable!... Mes cailles dbecquetaient  plein gosier et
demandaient qu'on les dbarque... A prsent, les voil un peu calmes,
mais j'crois qu'elles commencent dj  se mfier des voyages...

Manzana me regardait d'un air souponneux.

J'avais toujours mon bret  la main et je continuais  cligner de
l'oeil. Il faut croire que j'tais mconnaissable avec ma tte rase,
mon teint plomb, mon visage maci, car mon ex-associ ne parut plus
s'occuper de moi.

Je cherchais un prtexte pour brusquer compagnie  ces tristes
personnages, mais n'en trouvant point, je me contentai de saluer et de
me diriger vers la porte.

--Eh! matelot! s'cria Bill Sharper... c'est comme a qu'on largue les
amis... Encore un verre, que diable!...

Je fus oblig de revenir devant le comptoir et d'accepter une nouvelle
consommation...

J'tais horriblement inquiet car je venais de remarquer que Bill
Sharper et Manzana avaient chang un coup d'oeil...

--Tu ne trouves pas, dit soudain Sharper, que ce matelot-l ressemble
comme deux gouttes d'eau  quelqu'un que nous avons bien connu?

--J'avais dj fait cette remarque, rpondit Manzana en souriant...
oui, la ressemblance est frappante, en effet... c'est peut-tre son
frre...

Et Manzana vint se planter devant moi pour m'examiner encore.

Soudain, je le vis sourire; son affreuse figure eut une expression de
joie indicible.

Je me sentis perdu et m'lanai vers la porte.

--Arrte-le!... arrte-le!... hurlait Manzana en s'adressant  Bill
Sharper... arrte-le!... Je suis sr maintenant que c'est lui!

J'tais dj dans la rue.

Oubliant compltement que mon taxi m'attendait toujours, je me ruai au
milieu de la foule, assez dense dans Pensylvania  cette heure du jour.

J'avoue que, cette fois, je perdis la tte.

Au lieu de me jeter dans une rue, puis dans une autre, afin de
dpister mes deux ennemis, je filai tout droit comme un imbcile,
poursuivi par Bill Sharper et cet horrible Manzana.

Les drles n'osaient point crier: Au voleur!... au voleur!... car
ils avaient de srieuses raisons pour ne pas appeler la police  leur
aide.

Les pas se rapprochaient derrire moi; un rapide claquement de
semelles m'avertissait que j'tais serr de prs.

Bientt, j'arrivais devant la grille d'un square. J'tais essoufl, je
ne tenais plus sur mes jambes et je fus oblig de m'arrter. Le sjour
prolong que j'avais fait  Reading m'avait considrablement affaibli
et je n'tais dcidment plus qu'une loque humaine. Je trouvai encore
la force d'entrer dans le square, de m'enfoncer dans une alle, mais
dj Manzana arrivait.

Alors, je pris une rsolution hroque... Tirant mon diamant de ma
poche, je le portai  ma bouche et l'avalai!

Avaler un diamant de cent trente-six carats, cela n'est point aussi
facile qu'on pourrait le supposer... Je dus m'y reprendre  trois fois
avant d'engloutir le Rgent dans les profondeurs de mon oesophage. J'y
parvins cependant, mais au prix de quels efforts!

Manzana tait devant moi.

--Ah! canaille! s'cria-t-il, enfin, je te tiens!

--Oui... et on le tient bien, grina Bill Sharper, en me posant son
norme patte sur l'paule...




X

UN MAUVAIS ARRANGEMENT VAUT MIEUX QU'UN BON PROCS


Je regardai fixement mes ennemis.

--Que me voulez-vous? demandai-je.

Bill Sharper et Manzana se mirent  rire aux clats...

--Ah! ah! ah!... elle est bien bonne, s'cria mon ex-associ, il
demande ce que nous lui voulons... On va te le dire, fripouille...
Allons, suis-nous...

--Vous suivre?... et pourquoi?

--On te le dira.

--Non... je ne vous suivrai pas...

Bill Sharper me mit son poing devant la figure...

--Si tu veux faire de la rousptance, grogna-t-il... je t'assomme...

--Et aprs? fis-je d'un ton calme...

Sharper parut surpris de mon sang-froid, mais Manzana lui dit aussitt:

--Tiens-le bien, je vais le fouiller.

--Si vous faites cela, j'appelle, dis-je avec force... Je n'ai rien 
craindre, moi... j'ai pay ma dette, tandis que vous autres vous avez
plus d'un compte  rgler avec la justice...

--Possible, rpliqua Manzana, mais toi aussi tu as des comptes 
rendre...

Je haussai ddaigneusement les paules.

Mes deux ennemis s'impatientaient.

--Allons!... finissons-en, dit Bill Sharper, nous n'allons pas rester
ici jusqu' ce soir...

Et brusquement, il me saisit les poignets. Je tentai de me dgager,
mais ce fut en vain, j'tais pris comme dans un tau. Dj, Manzana
explorait mes poches... Tant pis, pensai-je, advienne que pourra.

Et par trois fois, je criai:

--A moi!... A moi!... Au secours!

Le gardien du square accourut, suivi de deux courageux citoyens.

--Canaille! va, rugit Bill Sharper, en desserrant son treinte, tu
nous le paieras!

Et il s'enfuit avec Manzana, poursuivi par une bande de gens qui
hurlaient  leurs trousses:

--Arrtez-les!... Arrtez-les!...

Ils n'allrent pas bien loin, car deux policemen et trois soldats se
jetrent sur eux prs de la grille du square.

Comme Sharper qui, on le sait, tait d'une force herculenne,
rsistait avec fureur, l'un des agents de police lui appliqua sur le
bras droit un coup sec, avec son bton d'bne[8] et le bandit fut
ainsi rduit  l'impuissance.

  [8] En Angleterre les policemen usent toujours de ce moyen pour
  dompter les malfaiteurs rcalcitrants.

Quelques minutes aprs, nous tions tous runis dans un bureau de police
o un constable procdait immdiatement  notre interrogatoire...

--O est le plaignant? demanda-t-il.

Je m'avanai, un peu troubl:

--C'est moi...

--Bien, fit le constable... parlez sans acrimonie, dites la vrit,
rien que la vrit... levez la main droite et jurez...

Je jurai en rptant les mots conventionnels que me soufflait un vieux
scribe  tte de vautour, assis devant une table de bois noir.

Le constable dit alors d'un ton bref:

--Cuckold, recevez la plainte de ce marin...

Comme j'hsitais, le constable, trs obligeamment, me tendit la perche:

--Voyons, mon ami, ne vous troublez pas... vous tes ici devant des
hommes qui ne demandent qu' vous soutenir, si vous tes rellement
dans votre droit... Les agents affirment que vous avez t attaqu...
S'agit-il d'une vengeance ou d'une tentative de vol? Connaissez-vous
vos agresseurs?

--Non, monsieur.

--Alors, il s'agit d'une tentative de vol... crivez, Cuckold...
tentative de vol dans un lieu public sur la personne de... votre nom,
plaignant?

--Jim Perkins, rpondis-je avec aplomb.

--Bien... sur quel btiment tes-vous embarqu?

--Sur le _Humbug_, captain Wright...

Manzana, qui maintenant comprenait l'anglais et le parlait assez
couramment, s'avana vers le constable:

--Cet homme ment, dit-il... Il ne s'appelle pas Perkins, mais Edgar
Pipe... Il sort de la prison de Reading... c'est un escroc, un
cambrioleur... Si vous voulez avoir des renseignements sur lui, vous
n'avez qu' vous adresser au bureau de police de Coventry...

--Parfaitement, appuya Bill Sharper d'une voix dolente, en soutenant
avec sa main gauche son bras tumfi.

Le constable me regarda fixement et demanda:

--Qu'avez-vous  rpondre?

--Ces gens mentent effrontment, dis-je avec aplomb... Ce sont
d'affreux drles qui se livrent  un commerce infme... Si vous en
doutez, vous n'avez qu' envoyer un agent au Swan Hotel, dans
Paddington, et vous ne tarderez pas  tre fix...

--Cela ne m'explique pas pourquoi ils vous ont attaqu...

--Pour me voler, monsieur...

Le constable, qui ne comprenait absolument rien  toute cette histoire,
roulait des yeux effars et rptait, en frappant du pied:

--Tout cela est louche... vous m'avez tous l'air de fieffs gredins...
d'affreux voleurs et...

--S'il y a un voleur ici, s'exclama Bill Sharper, il est dans la peau
de M. Edgar Pipe, le plaignant... Demandez-lui donc pourquoi il a t
enferm  la prison de Reading... Demandez-lui aussi ce qu'il a fait
du diamant...

--Cet homme est fou, rpliquai-je en haussant les paules... Il me
prend pour un autre... Moi, je ne puis dire qu'une chose, c'est que je
m'appelle Jim Perkins, matelot  bord du _Humbug_, captain Wright...
J'ajoute que ces gredins ont essay de me dvaliser et je porte
plainte contre eux... Je les accuse, en outre, de se livrer  un
commerce que la loi poursuit avec rigueur...

--Le diamant!... Dites-nous ce que vous avez fait du diamant! hurlait
Manzana en me montrant le poing...

Le constable tait littralement ahuri... Il consulta un agent, puis
le scribe  tte de vautour, et conclut:

--Cette affaire n'est pas de mon ressort, elle est trop embrouille...
Je crois d'ailleurs qu'il y a lieu de se livrer  une enqute pour
tablir l'identit du plaignant et celle des accuss... Signez-moi
trois bulletins, d'incarcration, Cuckold... et que l'on conduise ces
gaillards-l au poste central de la Cit.

Je crus devoir protester.

--Pardon, fis-je, mon identit est facile  tablir... Il n'y a qu'
envoyer un agent  bord du _Humbug_...

--Taisez-vous, rugit le constable... Je n'ai pas de leons  recevoir
de vous... Allons, que l'on me dbarrasse au plus vite de toute cette
racaille...

Il n'y avait rien  dire. Il fallait se soumettre.

Pendant que je montais, en compagnie de Bill Sharper et de Manzana,
dans l'omnibus de police o quatre agents avaient dj pris place, je
roulais dans ma tte les projets les plus extravagants.

A force d'envisager sous toutes ses faces ma triste situation, je
finis par me convaincre que la fuite seule pouvait me sauver, car les
dpositions de Bill Sharper et de Manzana allaient faire revenir sur
l'eau l'affaire du diamant. Bien qu'ils ne pussent rien prouver, on
n'en ouvrirait pas moins une enqute, et, finalement, je serais remis
entre les mains de magistrats curieux qui s'aboucheraient avec la
police franaise. Je nierais, bien entendu, mais le corps du
dlit--le diamant--que je portais sur moi (ou plutt en moi) finirait
bien par me trahir.

Ah! ils taient loin de se raliser, les beaux rves que j'avais
forms! L'horizon, au lieu de s'largir, se resserrait de plus en plus
autour de moi, et la prison m'attendait, au bout de l'impasse o
m'avait accul la fatalit!

Tout le long du trajet, Sharper et Manzana me dcochrent d'affreux
regards chargs de haine et, de temps  autre, mon ancien associ qui
tait mon plus redoutable ennemi laissait chapper des paroles de
menace. La lutte, cela tait certain, s'engagerait surtout entre lui
et moi... Mes moyens de dfense seraient bien prcaires et je finirais
par succomber.

Nous arrivmes au poste central.

L, on nous enferma dans un cabanon obscur, en attendant que le
chief-inspector voult bien nous interroger... Or, il se trouva que,
par hasard, le chief-inspector tait absent. Il avait t appel dans
la banlieue de Londres et ne devait rentrer que le lendemain matin.

J'tais donc condamn  subir pendant prs de douze heures l'odieuse
compagnie de Bill Sharper et de Manzana qui ne cessaient de
m'injurier. Bill Sharper, que son bras faisait horriblement souffrir,
se montrait le plus acharn contre moi...

--Chien de malheur, grogna-t-il, tu me le paieras, va!... Je veux te
faire pendre ou perdre mon nom... Si la justice ne s'en charge pas,
c'est  moi que tu auras affaire!...

--Cela ne vous avancera gure, rpliquai-je  cette brute... Si vous
pouvez me perdre, n'oubliez pas que, moi aussi, j'ai en main de quoi
vous envoyer au Tread-Mill...

Et je lui numrai, avec force dtails, les diffrents mfaits qu'il
avait commis, durant mon incarcration, de complicit avec Manzana.

Il parut tonn que je fusse si bien document, mais il ne tenta pas
de nier... comprenant sans doute que je tenais ces renseignements de
source sre...

Il se contenta de murmurer:

--C'est bon!... c'est bon!... il faudra prouver...

--J'ai un tmoin, rpondis-je, un tmoin qui n'hsitera pas, je vous
en rponds,  dposer, sous la foi du serment, et  vous confondre
tous les deux... Ah!... vous ne vous attendiez pas  cela, hein? Vous
voyez que, moi aussi, j'ai ma police.

--On la connat votre police, glapit Manzana... oui, on la connat,
elle s'appelle Edith... mais elle aura son compte, elle aussi.

--J'en doute...

--Ah! vraiment?

--Oui... car vous en aurez tous deux pour dix ans au moins... et vous
savez, dix ans de hard-labour... cela quivaut  la pendaison... Si
l'on peut supporter cinq ans de Tread-Mill, c'est tout... Je puis vous
en parler savamment, moi qui viens d'en tter...

Il y eut un silence.

Bill Sharper et Manzana taient dsagrablement impressionns.

Profitant astucieusement de leur trouble, je repris:

--Ah! c'est qu'ils sont impitoyables, les geliers de Reading... J'ai
vu un prisonnier qui n'tait plus qu'un squelette ambulant qui n'avait
plus que le souffle; eh bien! ils l'ont forc  tourner la roue
jusqu'au bout... c'est--dire jusqu' ce que le moulin lui broie les
jambes... Ainsi, vous voyez  quoi vous aurez abouti... Pour vous
venger de moi, vous aurez tout simplement sign votre arrt de mort...

Manzana eut un cri de rage:

--Nous ne sommes pas encore condamns, misrable!

--Non, rpondis-je avec calme, mais vous le serez srement.

--Alors, rugit Bill Sharper, c'est bien vrai, vous parlerez...

--Oui... et non seulement je parlerai, mais je fournirai des preuves...

--Nous nierons...

--La personne qui vous a accompagns dans vos expditions viendra
tmoigner...

--Elle n'osera pas...

--Ah! vous croyez?... Eh bien! dtrompez-vous, elle viendra... je
n'aurai qu'un mot  dire et elle m'obira... Vous voyez, votre cas est
plus grave que le mien... L'affaire du diamant n'est qu'une bagatelle
 ct du cambriolage d'Euston Road, de celui de Haymarket, du vol
avec effraction de Portland Place, de la tentative de meurtre de
London-Bridge et des affaires louches du Swan Htel...

Bill Sharper et Manzana, en m'entendant numrer, par ordre
chronologique, leurs diffrents mfaits, demeurrent atterrs.

--Je vois, dit Bill Sharper, au bout d'un instant, que l'on vous a
fait des confidences, mais celle qui vous a renseign a exagr... Si
elle tait, en ce moment, en face de nous, vous verriez qu'elle serait
moins affirmative.

--Devant vous, peut-tre, car elle vous sait capables de tout, mais
quand vous serez tous deux devant les juges et qu'elle n'aura rien 
redouter, je vous garantis bien qu'elle ne craindra pas de parler...
Qu'a-t-elle  risquer?

--Pardi! la prison, comme nous...

--Elle n'a pas t votre complice... Vous l'avez force  vous
accompagner, mais elle prouvera que vous l'aviez terrorise...
D'ailleurs, quand la justice saura  quel affreux mtier vous l'avez
contrainte, quand elle aura fait citer les locataires de la maison que
vous habitiez, les juges auront piti d'elle et s'ils la condamnent,
la peine sera lgre... En tout cas, elle est prte  tout risquer...
par vengeance... et vous savez comment les femmes se vengent lorsqu'on
les a pousses  bout...

Manzana et Bill Sharper rflchissaient. Ils comprenaient  prsent la
gaffe qu'ils avaient commise et ils regrettaient sans doute la
petite scne du square...

J'appuyai mon argumentation d'un aveu qui les dconcerta tout  fait:

--Quels gens stupides vous tes, messieurs... Ainsi, vous vous figurez
que j'ai encore le diamant!... Eh bien, dtrompez-vous... on me l'a
pris ds que j'ai t arrt. Il y a eu une enqute... j'ai affirm
qu'on me l'avait donn pour le vendre... Il y a eu change de
tlgrammes entre Paris et Londres... des agents de la Sret
franaise sont venus m'interroger... Bref, on a jug prudent
d'touffer l'affaire... Du moment que le gouvernement franais
rentrait en possession du Rgent, il n'y avait pas lieu de soulever un
scandale...

--Alors, fit Manzana d'un air incrdule, le diamant est aujourd'hui en
France?

--Oui, et si vous voulez vous payer le voyage de Paris, vous pourrez
le voir au Louvre, sur son crin, dans la vitrine o sont exposs les
bijoux de la Couronne.

A ce moment, comme pour protester contre ce mensonge, le Rgent me
tenaillait sournoisement l'estomac.

--Je ne crois pas un mot de toute cette histoire, dit Manzana. Vous
tes un roublard, et vous avez d mettre le diamant en lieu sr, avant
d'tre arrt...

Bill Sharper intervint:

--Voyons... c'est pas tout a, dit-il, le diamant... on s'en moque. Il
y a une chose plus srieuse...

Je le voyais venir, mais je feignais de ne pas comprendre.

--Oui, reprit-il... il y a une chose plus srieuse... et si vous
voulez m'couter...

--Parlez, lui dis-je.

--Eh bien, voici: nous nous sommes tous les trois engags dans une
vilaine passe d'o nous sortirons sans doute, mais en y laissant des
plumes... Voulez-vous que je vous donne mon avis, mais l,
franchement...

Il s'arrta, un peu gn, puis laissa, d'un ton grave, tomber ces mots:

--Il ne tient qu' nous d'arranger cette affaire-l... Si Pipe a eu
des torts, nous en avons eu aussi... Quand cette maudite question
d'argent est en jeu, cela fait toujours du vilain... Donc, coutez
bien ce que je vais vous dire... vous verrez que je parle en homme
raisonnable... Si je ne sais pas trs bien m'exprimer, je sais voir
juste... et de loin... Or, en continuant  nous jeter  la tte des
paquets d'ordures, nous agissons tout simplement comme des serins...
Nous faisons le jeu de la police, voil tout... Ne croyez-vous pas
qu'il serait prfrable de s'entendre?

Il se tut pour nous permettre sans doute de donner notre avis, mais
comme nous demeurions silencieux, il reprit, d'un ton conciliant:

--Moi, vous savez, c'est mon avis que je vous donne... et si je le
donne, c'est parce que je le crois bon... Suivez-moi bien... Si vous
ne m'approuvez pas, vous me le direz. Il ne tient qu' nous de sortir
d'ici, mais pour cela, il s'agit de s'entendre... Ne croyez pas que
j'aie peur... non, pas du tout, car les accusations qu'Edgar Pipe veut
lancer contre nous ne reposent sur rien de srieux... Ce sont des
inventions de femme hystrique et rien de plus... Nanmoins, aux yeux
des magistrats qui voient partout des coupables, les choses peuvent
traner en longueur et, jusqu' ce que notre innocence soit dmontre,
on nous gardera en prison... Ne vaudrait-il pas mieux faire la paix?
Nous renoncerions, Manzana et moi,  accuser Edgar Pipe, et lui, de
son ct, ne tenterait rien contre nous. Nous dirions que nous
l'avions attaqu parce que nous croyions le reconnatre, mais que nous
avons t tromps par une ressemblance... Ce sont des choses qui
arrivent tous les jours, cela... Pipe, et c'est son intrt, dira
qu'il ne nous reconnat pas, et l'affaire sera termine... Voyez, je
suis bon garon... je ne demande qu' arranger les choses...




XI

COMMENT ON SME LES GNEURS


Je n'tais pas dupe du bon garonnisme de Bill Sharper et je savais
trs bien que le drle ne pensait pas un mot de ce qu'il disait, mais
comme ce qu'il nous proposait servait mes intrts aussi bien que les
siens, je dclarai me rallier  sa proposition. Quant  Manzana,
fourbe comme toujours, il se fit tirer l'oreille, prtendit qu'il
n'avait pas trs bien compris, mais finit par accepter. Alors, nous
dressmes nos batteries et prparmes les rponses que nous ferions au
chief-inspector.

Les choses se passrent comme nous l'esprions. Manzana et Bill
Sharper avourent s'tre tromps et m'avoir attaqu  tort, et moi, de
mon ct, je retirai ma plainte. Le chief-inspector, aprs nous avoir
adress un petit speech aigre-doux, nous fit remettre en libert.

Ds que nous nous retrouvmes tous trois dans la rue, Bill Sharper et
Manzana, au lieu de me quitter, m'embotrent le pas avec insistance,
sous prtexte que de bons camarades comme nous ne devaient plus se
sparer.

Je devinai immdiatement quel tait leur but. Les misrables voulaient
m'entraner dans quelque bouge et l renouveler sur moi la tentative
qui avait chou la veille.

L'exprience m'avait rendu prudent et je me tenais sur mes gardes.

--Voyez-vous, me dit Bill Sharper, le tout est de s'entendre,
camarade. Maintenant que la paix est faite, nous allons dner ensemble.

--Avec plaisir, rpondis-je, mais il faut auparavant que j'aille
retrouver le capitaine Wright qui doit certainement se demander ce que
je suis devenu...

--Le capitaine Wright! s'cria Bill Sharper, je le connais, c'est un
de mes meilleurs amis... J'irais bien le voir avec vous, mais je suis
oblig de retourner  Pensylvania Road. Vous me retrouverez au Swan
Htel, o je vous attendrai avec Manzana.

--C'est cela, dis-je... dans une heure, je serai au Swan...

Nous nous serrmes la main et nous nous sparmes.

J'avais  peine fait une centaine de mtres que je m'arrtai soudain:
je venais de remarquer que j'tais suivi. Je m'en doutais, d'ailleurs,
car j'avais, l'instant d'avant, remarqu que Manzana avait fait un
petit signe  deux affreux mendiants.

Il y a entre les malfaiteurs de Londres une sorte de franc-maonnerie;
ils se soutiennent et se reconnaissent  certains gestes, ou mme  un
simple coup d'oeil.

Mes ennemis me faisaient filer.

M'approchant brusquement des ignobles individus qui m'embotaient le
pas, je leur dis en les menaant du doigt:

--Vous autres, si vous continuez  me suivre, je vous signale  un
policeman...

Les deux drles jourent l'tonnement et jurrent leurs grands dieux
qu'ils ne me suivaient pas...

Pendant qu'ils se rpandaient en protestations, je hlai un taxi,
jetai une adresse quelconque au cabman et les laissai, tout interdits,
au milieu de la rue.

Lorsque j'eus roul pendant une demi-heure, je descendis, rglai le
chauffeur et m'enfonai dans la premire rue qui se trouva devant moi.

Mon intention n'tait pas, comme on le suppose, de retourner  bord du
_Humbug_... Je ne savais pas encore ce que j'allais faire, mais
j'tais rsolu  quitter Londres cote que cote... Par bonheur, Bill
Sharper et Manzana n'taient point parvenus  me subtiliser mon
portefeuille. Je pouvais donc monter dans un train quelconque et
mettre plusieurs dizaines de kilomtres entre mes ennemis et moi.

Comme je me trouvais dans les environs de Waterloo-Station, je rsolus
de prendre un billet pour Southampton. Une fois dans ce port, je
tcherais de me faire embarquer sur quelque btiment en partance pour
l'tranger.

Aprs avoir jet un rapide coup d'oeil derrire moi, je m'apprtais 
entrer dans la gare, quand un gentleman vtu  la dernire mode me
posa familirement la main sur l'paule, en disant:

--Tiens! M. Edgar Pipe!...

C'tait Allan Dickson, le roi des dtectives, celui qui, on se le
rappelle, m'avait arrt quelques annes auparavant, dans cet htel de
Kensington o je me croyais si bien cach.

Je saluai le gentleman et allais continuer mon chemin, quand il me
retint:

--Eh quoi! monsieur Pipe, dit-il, vous ne semblez pas satisfait de me
revoir... Est-ce que vous me garderiez rancune au sujet du petit
incident du Victoria Palace? Si cela tait, vous auriez tort, car si
je vous ai arrt, avouez que c'tait un peu votre faute... Vous
m'avez demand, alors, je suis venu...

--C'est vrai, dis-je en souriant, excusez-moi... mais vous comprenez...

--Oui... oui... je comprends... on n'aime gure revoir les gens qui...
enfin... vous n'avez plus rien  craindre, maintenant, puisque vous
avez pay votre dette... J'avoue que le tribunal vous a un peu sal,
mais vous tes malheureusement tomb sur des juges trs svres... Une
semaine plus tard, vous auriez eu la chance de vous en tirer avec deux
ans, car c'tait M. Serey, le bon Juge, comme nous l'appelons, qui
prsidait les audiences... Que voulez-vous?... on ne peut pas toujours
avoir de la chance... Mais  propos, il parat que vous tes un hros?

--Moi?

--Oui, vous...

Et, comme j'avais l'air tonn:

--Quel homme modeste vous faites, monsieur Pipe, et moi qui vous
croyais vaniteux en diable... Voyez comme on se trompe parfois...
Ainsi, vous ne vous souvenez mme plus de l'acte de courage qui vous a
valu rcemment une rduction de peine...

--Ah! oui, l'incendie de Reading...

--Il parat que vous avez t merveilleux...

--J'ai fait mon devoir, voil tout.

--Vous avez fait plus que votre devoir, mon ami, car rien ne vous
forait  vous jeter au milieu des flammes pour sauver vos
camarades... Je suis au courant, le directeur m'a tout racont et je
vous avoue que j'ai t merveill de votre audace... oui, l,
srieusement... et, tenez, je vais vous faire un aveu: maintenant que
je vous connais mieux, je serais dsol d'avoir  vous arrter de
nouveau.

--Je pense que vous n'aurez pas cette peine, car je suis dcid 
redevenir un honnte homme.

Allan Dickson me regarda en souriant, et me frappant sur l'paule:

--C'est trs bien cela, dit-il... et je suis heureux de vous voir
adopter cette belle rsolution... Que faites-vous,  prsent?... vous
tes marin, ce me semble?... Trs bien, cela... Rien de tel que les
voyages pour vous changer les ides... Et vous partez bientt?

--Je devais partir, mais le bateau  bord duquel j'tais engag a eu
une avarie...

--De sorte que vous tes encore  Londres pour quelque temps?

--A moins que je ne trouve un autre btiment prt  appareiller...

Pendant que je parlais, Allan Dickson regardait de temps  autre
autour de lui, d'un air mfiant...

--Est-ce que ce n'est pas un de vos amis qui vous attend l-bas?...
demanda-t-il, en me dsignant d'un coup d'oeil un individu de mauvaise
mine qui se tenait prs du guichet des billets...

--Non... rpondis-je, personne ne m'attend... et, d'ailleurs, je n'ai
plus d'amis...

--Cependant, cet homme semble singulirement s'intresser  vous...

--Possible!... mais je ne le connais pas...  moins... mais, oui, j'y
songe...

--A moins? fit Allan Dickson en me regardant fixement...

--Ecoutez, lui dis-je, vous pouvez me rendre un grand service et, du
mme coup, dbarrasser Londres de deux gredins dangereux.

--Je suis tout oreilles... De quoi s'agit-il?

--Voici: Je vous ai dit, tout  l'heure, que je m'efforais de
redevenir un honnte homme...

--Et je vous flicite de cette rsolution...

--Oui... mais c'est plus difficile que je ne croyais...

--Et pourquoi?

--Parce que, lorsqu'on a vcu, comme moi, au milieu de gens sans aveu,
on retrouve toujours sur sa route des misrables prts  vous faire
chanter... On est rempli de bonnes intentions, on s'efforce de
reprendre sa place dans la socit, de vivre honntement de son
travail, mais on a compt sans les gredins qui vous ont connu
autrefois et qui se dressent toujours devant vous, au moment o l'on
voudrait les savoir  dix pieds sous terre... Depuis que je suis sorti
de prison, je n'ai pas eu, je vous l'assure, une minute de
tranquillit...

--Mais, objecta Allan Dickson, qu'avez-vous  craindre des gens dont
vous parlez?... Vous avez pay votre dette, la justice n'a rien  vous
reprocher...

--C'est vrai, mais supposez que demain, je trouve une situation
honorable, ces misrables ne manqueront pas de faire savoir  celui
qui aura consenti  m'employer que je suis un ancien pensionnaire de
Reading...

--Vous n'ignorez pas que la loi punit les calomniateurs...

--Oh... si peu!... et puis ceux qui emploient de pareils moyens
demeurent, la plupart du temps, introuvables... n'empche que leur
coup a port... Un beau matin, on est congdi, sans motif, et on doit
se mettre  la recherche d'un nouvel emploi... Pendant ce temps, on
tombe souvent dans la misre et on en arrive  perdre tout courage...

--Mon cher Pipe, me dit Allan Dickson, vous m'avez l'air, en ce moment,
de voir tout en noir... Il faut vous remonter, _by God_!

--Hlas! je le voudrais, mais la fatalit me poursuit...

--N'employez donc pas de ces grands mots-l... Est-ce que a existe,
la fatalit?... Allons, au revoir... tchez de persvrer dans vos
bonnes intentions et si quelqu'un cherche  vous nuire, venez me
trouver... j'aurai vite fait de vous dbarrasser de ce gneur...

--Merci... il se pourrait que j'eusse besoin de vous avant peu...

--Tout  votre disposition, mon cher Pipe, vous savez o je
demeure?... Non?... tenez, voici ma carte... Je suis toujours chez moi
le matin, de dix heures  midi... Allons, _good bye_!... et bon
courage!

Et le dtective, tournant les talons, disparut dans une des salles
d'attente de la gare.

Rest seul, je rflchis un instant et j'tais, je l'avoue, assez
perplexe.

Devais-je quitter Londres avant d'avoir dnonc  Allan Dickson Bill
Sharper et Manzana? J'avais eu un moment l'ide de raconter au
dtective les petites expditions de ces deux bandits, mais l'affaire
du diamant m'avait retenu.

Je me dirigeai donc vers le ticket-office et pris modestement un
billet de troisime. Un train partait pour Southampton  six heures
trente... Il tait six heures, j'avais par consquent une demi-heure
devant moi. J'entrai dans un petit restaurant situ en face de la gare
et me fis servir un ox-tail soup, une tranche de roast-beef et une
bouteille de bire. J'avais  peine absorb mon ox-tail que la porte
du restaurant s'ouvrait tout  coup, livrant passage  deux hommes:
Bill Sharper et Manzana!

Etait-ce le hasard qui les avait conduits dans l'tablissement o je
me trouvais? M'avaient-ils fait suivre? Cette dernire hypothse tait
la plus admissible.

Ils s'avancrent vers moi, d'un air grave, comme des gens qui ont une
importante mission  remplir, et, arrivs devant ma table,
s'arrtrent brusquement, en me regardant de faon inquitante. Ils
taient tous deux trs ples et je remarquai que les mains de Manzana
taient agites d'un tremblement convulsif.

--Tiens! vous voil, dis-je, sans paratre remarquer le trouble de mes
ennemis... mais asseyez-vous donc, je vous en prie... Voulez-vous
accepter quelque chose?

--Il ne s'agit pas de cela, rpondit Bill Sharper... nous avons une
explication  vous demander...

--Une explication?... parlez... je vous coute.

--Non... pas ici... sortons.

--Comme vous voudrez... mais laissez-moi au moins achever cette
tranche de roast-beef...

--Non... sortons immdiatement.

J'affectais toujours le plus grand calme, mais je sentais mon coeur
battre  coups prcipits dans ma poitrine.

--Trs bien, dis-je, je suis  vous.

Et, aprs avoir rgl ma note, je me levai et suivis Bill Sharper et
Manzana.

Ils m'entranrent dans la gare de Waterloo et l, en un coin dsert,
ils s'expliqurent enfin. Ce fut Manzana qui prit la parole. Sa voix
tremblait et il avalait la moiti de ses mots:

--Monsieur Pipe, me dit-il, d'un ton qu'il s'efforait de rendre
solennel, vous tes un tratre.

--Un tratre?

--Oui, ne faites pas l'tonn, vous savez parfaitement ce que je veux
dire.

--Je vous assure...

--N'assurez rien... je vous rpte que vous tes un tratre... et je
le prouve...

--Oui, parfaitement... nous pouvons le prouver, appuya Bill Sharper de
sa grosse voix de basse...

--Je le prouve, reprit Manzana, qui devenait de plus en plus
nerveux... Vous vous tes sans doute imagin que nous sommes des
imbciles auxquels on peut monter le coup comme  des conscrits...
mais nous sommes plus malins que vous, monsieur Pipe... oui, dix fois
plus malins que vous... Nous avons aussi plus d'honntet, car lorsque
nous donnons notre parole, nous avons l'habitude de la tenir...

--Parfaitement, grogna Sharper...

--Mais vous, monsieur Pipe, poursuivit Manzana, vous ignorez ce que
c'est qu'une parole d'honneur...

Ces circonlocutions ridicules commenaient  m'agacer...

--Au fait, dis-je... o voulez-vous en venir?

--Ne faites pas votre petit saint Jean, railla mon ex-associ... vous
savez trs bien ce que je veux dire...

--Pas le moins du monde... expliquez-vous... je commence  perdre
patience...

--C'est dommage... oui, c'est vraiment dommage!... Ah! monsieur Edgar
Pipe perd patience... Monsieur Edgar Pipe est devenu bien irritable.

Et, tout en parlant, Manzana se rapprochait de moi, menaant,
agressif... Bill Sharper ricanait en balanant son norme tte...

--Vous voulez des explications, dit Manzana... eh bien! nous allons
vous en donner, canaille... tratre! mouchard!... Oui, nous sommes
fixs sur votre compte... vous tes un indicateur... vous renseignez
les dtectives... on vous a vu faire vos confidences  Mr Allan
Dickson... mais je vous prviens que vous tes fil... que vous
aurez continuellement quelqu'un  vos trousses et--retenez bien
ceci--si vous avez le malheur de revoir Allan Dickson... eh bien...
nous vous saignerons comme un poulet... vous entendez... comme un
poulet...

--Parfaitement, grina Bill Sharper en tirant  demi de sa poche un
norme couteau  cran d'arrt...

Je consultai l'horloge de la gare... Il tait exactement six heures
vingt-neuf, le train de Southampton partait dans une minute et
quelques retardataires piquaient, dans la direction du quai
d'embarquement un pas de gymnastique effrn.

--Au revoir, messieurs, m'criai-je subitement.

Et plantant l mes deux ennemis, je pris ma course vers le train...
Manzana et Sharper se lancrent  ma poursuite, mais quand ils
arrivrent  l'entre du quai, la grille se referma brusquement.
Pendant qu'ils couraient  la porte de la salle des bagages, le train
se mit en marche et j'aperus de loin Manzana qui me montrait le poing.




XII

LE SEA-GULL


J'avais sem mes ennemis, mais je n'tais pas encore sauv. Les
drles taient bien capables de me signaler  la police et de me faire
arrter, au dbarcadre de Southampton. Il leur suffisait d'aller
trouver le chef de gare, de lui raconter une histoire quelconque et la
farce tait joue. On me ramnerait  Londres et c'tait tout ce que
dsiraient les affreux chenapans qui avaient jur d'avoir ma peau.

Je rsolus donc de descendre en cours de route.

A Byfleet, la premire station  laquelle s'arrtait le train,
j'ouvris la portire et sautai sur le quai. Ce n'est que le
surlendemain seulement que je me risquai  gagner Southampton.

Maintenant, il s'agissait de quitter l'Angleterre le plus vite
possible et je m'abouchai immdiatement avec quelques matelots qui
m'indiqurent les btiments en partance.

Je m'tais imagin que j'arriverais facilement  m'embarquer, mais je
m'aperus bientt que tous les capitaines n'taient pas aussi
coulants que le capitaine Wright. Tous me demandrent des papiers,
exigrent des rfrences et je me vis blackboul partout o je me
prsentai.

Je commenais  perdre courage, quand un matelot qui fumait sa pipe,
assis sur une borne, me donna un renseignement utile:

--Ecoutez, camarade, me dit-il, si vous tenez absolument  trouver un
engagement, je connais un bateau sur lequel on vous prendra sans doute,
mais vous savez, c'est un bateau bizarre...

--Qu'importe... comment s'appelle-t-il?

--Le _Sea-Gull_... Tenez, c'est ce voilier blanc qui est amarr  quai,
entre le paquebot de France et la malle de Jersey.

--Vous pourriez me recommander?

--Oh! pour a, non!... Je ne connais personne  bord... Prsentez-vous
vous-mme, vous verrez bien ce qu'on vous dira... Le patron de ce
_Sea-Gull_ recrute en ce moment son quipage... Il y a quatre garons
qui ont dj t engags. Essayez toujours, vous verrez.

--Merci, dis-je, je vais suivre votre conseil.

Et je me dirigeai vers le _Sea-Gull_.

C'tait un grand yacht blanc gr en brick-golette; le mt de misaine
tait  phares carrs; le grand mt avait une voile  corne et un
flche. A l'arrire, on voyait un capot vitr sur les cts duquel
taient accroches deux boues.

Aucune passerelle ne reliait le yacht au quai.

--Pourrais-je parler au patron? demandai-je  un matelot qui tait en
train de briquer avec ardeur le tillac du bateau...

L'homme me regarda d'un air ahuri... puis mit son index  son oreille
et secoua ngativement la tte, pour me faire comprendre qu'il tait
sourd.

Je m'adressai  un autre marin, un grand diable, maigre comme une
flamme de smaphore, et jaune comme un citron.

Il fit un geste auquel je ne compris rien et disparut par une
coutille.

Ils sont bizarres, en effet, pensai-je, les gens du _Sea-Gull_...

Aprs avoir interpell encore deux autres matelots, sans obtenir de
rponse, j'allais battre en retraite, quand un gros homme vtu d'un
complet de molleton bleu et coiff d'une casquette galonne, apparut
sur le pont.

--Pardon, monsieur, lui criai-je... je dsirerais parler au patron du
_Sea-Gull_.

--Le patron du _Sea-Gull_, c'est moi... Que me voulez-vous?

--J'ai entendu dire que vous cherchiez des hommes d'quipage... et...
je viens me proposer.

--J'ai en effet besoin de matelots... mais ce qu'il me faut surtout,
ce sont de bons gabiers... tes-vous gabier?

--Oui, patron...

--Il y a longtemps que vous servez?

--Oh! dix ans au moins.

--C'est bien, embarquez...

Je crus que l'on allait m'envoyer la passerelle, mais personne ne
bougea  bord du yacht...

--Eh bien? avez-vous entendu?

--Oui, patron... mais...

--Mais quoi?

--La passerelle?...

--La passerelle... est-ce que vous supposez qu'on va la placer exprs
pour vous?... Sautez dans les haubans...

Au risque de me rompre le cou, je pris mon lan, fis un bond de deux
mtres, parvins  saisir un des haubans de bbord et me laissai
glisser sur le pont du bateau. Je m'tais affreusement corch les
mains, mais il faut croire que la petite gymnastique  laquelle je
venais de me livrer avait merveill le gros homme, car il dit en
hochant la tte:

--Parfait!... vous jouez la difficult,  ce que je vois... vous avez
voulu m'pater... approchez un peu...

Je m'avanai, joignis les talons et demeurai immobile...

Le patron m'examina pendant quelques instants, envoya par-dessus bord
un jet de salive noire et me dit:

--Vous avez toujours servi sur les btiments de commerce?

--Oui, patron...

--Appelez-moi capitaine...

--Oui, capitaine.

--Etes-vous dj all aux Indes?

--Oui, capitaine.

--Par le canal ou par le Cap?

--Plat-il?

--Je vous demande si c'est par Suez ou par le Cap?

--Par Suez...

--Bien entendu!... par Suez!... Ils sont tous les mmes... a ne pense
qu' se faire remorquer ces cocos-l... Eh bien, moi, tel que vous me
voyez... j'ai trente ans de navigation... vous entendez... trente
ans... et je ne l'ai seulement jamais vu votre sale canal... Moi, ma
route, c'est le Cap... oui, mon ami... Southampton, Lisbonne, Madre,
Bonne-Esprance, Zanzibar, les Maldives et Ceylan... Voil la vraie
route des Indes et celui qui me dirait le contraire, je lui enverrais
immdiatement ma botte dans le bas des reins... Il n'y a que les
marins d'occasion qui passent par le canal...

Le capitaine cracha de nouveau et reprit d'un ton mprisant:

--Oui, les marins d'occasion... ceux qui apprennent la navigation dans
les coles... mais les vieux routiers comme moi doublent toujours le
Cap...

--Le fait est, approuvai-je, que par le Cap...

--C'est bon... montrez-moi un peu vos papiers...

--Mes papiers?... Je vais vous dire... hier soir, je les avais encore,
mais ce matin, en me rveillant...

--Oui, je vois... vous vous tes saoul hier comme un Ecossais et vous
vous tes fait dvaliser... Ah! bougre d'ivrogne, vous vous en tes
envoy des verres de gin et de whisky, hein? Combien?

--Je ne sais... une vingtaine, peut-tre.

--Une vingtaine!... seulement... et c'est a qui vous a tourn la
tte... Ah! ah! ah! les voil bien les marins d'aujourd'hui, a se
saoule avec vingt petits verres!... De mon temps, mon garon, il
fallait deux pintes de schnick pour nous coucher par terre... oui,
deux pintes et il y en avait mme qui allaient jusqu' trois...
Dcidment, il n'y a plus d'hommes aujourd'hui... Enfin, a n'est pas
tout a... vous n'avez pas de papiers... pas mme un simple
certificat... Sur un navire de commerce, on vous ferait arrter, mais
moi, je m'en moque... Ce ne sont pas les papiers qui font les bons
marins. Si je vous ai demand les vtres, c'tait pour la forme... Ici,
 mon bord, personne n'a de papiers... Je ne sais mme pas le nom de
mes hommes... Ils se prsentent, je les accepte, et les baptise
aussitt... Passons aux conditions. Nous allons aux Indes... c'est
vingt-cinq livres pour la traverse... autant pour le retour... a
vous va?

--Oui, capitaine.

--Bon... maintenant, on ne descend pas  terre aux escales...

--Cela m'est gal.

--La discipline ici est trs svre... Comme je suis le matre, le
_seul_ matre, entendez-vous,  bord du _Sea-Gull_, j'ai tenu  y
maintenir les anciennes traditions de la marine  voiles... Je vous
donnerai d'ailleurs une copie du rglement. Donc, nous sommes d'accord,
n'est-ce pas?

--Oui, capitaine.

--Eh bien, vous tes des ntres...  partir d'aujourd'hui, vous vous
appelez Colombo... chaque marin du _Sea-Gull_ porte le nom d'une
ville maritime... Venez, je vais vous prsenter  Cardiff, le matre
d'quipage.

Le capitaine s'engagea dans une coutille et je descendis derrire
lui. Nous suivmes la coursive d'entrepont et arrivmes dans une
petite pice carre qui prenait jour par un hublot.

Un homme gigantesque, assis sur une caisse, se dressa  demi, ds que
nous pntrmes dans la chambre. C'tait Cardiff. Jamais de ma vie je
n'ai vu pareil colosse. Je ne puis mieux comparer Cardiff qu' un
gorille du Gabon. Sa tte norme, au front bas, ses yeux gris mobiles
et perants, enfouis sous des sourcils broussailleux, sa poitrine
vaste et velue, ses bras dmesurment longs, ses jambes torses
reposant sur deux gros pieds plats, tout en lui rappelait le singe
anthropode de l'Afrique Equatoriale.

--Cardiff, dit le capitaine, voici un nouveau gabier... Il ne nous
manque plus que trois hommes... Ds que je les aurai trouvs, nous
appareillerons...

--Hon!... fit l'homme-gorille.

--Pour l'instant, gardez-le prs de vous et faites-lui lire le
rglement du bord.

--Hon!...

--Ensuite, vous lui ferez prparer les feux.

--Hon!...

--Vous pourrez aussi lui faire faire quelques pissures...

--Hon!...

Lorsque le capitaine eut disparu, Cardiff s'assit sur son coffre,
alluma une petite pipe en terre, en tira quelques bouffes et prit
dans sa poche un carnet tout crasseux qu'il me tendit en disant:

--Rglement...

Il tait plutt dur, le rglement... mais bah!... j'tais prt  tout
accepter pour chapper  Bill Sharper et  Manzana. Tant que nous
n'aurions pas quitt Southampton, je ne serais pas tranquille. Mes
ennemis pouvaient encore me dcouvrir. Il leur suffisait pour cela de
questionner quelques marins du port...

Bien que Manzana et Bill Sharper ne fussent point trs perspicaces,
ils ne manqueraient pas quand mme, en apprenant qu'il y avait  quai
un navire suspect, de venir s'informer si je ne faisais point partie
de l'quipage. Dans quel navire, en effet, pouvais-je me rfugier, si
ce n'tait dans un navire suspect?

Je tremblais,  chaque instant, de voir apparatre mes deux gredins.

Quand j'eus parcouru le fameux rglement que Cardiff m'avait prsent,
je demandai au colosse s'il dsirait que je lui rendisse quelque
service.

Il secoua ngativement la tte.

Pendant prs d'une heure, nous demeurmes en face l'un de l'autre,
sans parler. Cardiff, toujours assis sur sa caisse, moi, debout devant
lui. De temps  autre il me dcochait un regard en dessous, puis
retombait dans son assoupissement de brute.

Quel singulier type que ce matre d'quipage sous les ordres duquel
j'allais me trouver dsormais! Tout d'abord, je l'avais pris pour un
Gallois, mais  quelques mots qu'il pronona enfin je reconnus qu'il
tait Ecossais.

Lorsqu'il eut fum deux pipes, il se leva, mais il tait tellement
grand qu'il tait oblig de marcher en baissant la tte, car l'endroit
o nous nous trouvions n'avait pas plus d'un mtre soixante-quinze de
hauteur et Cardiff, je l'ai dit, tait un gant. Aprs avoir tourn
dans la chambre, il sortit d'un quipet une grosse bouteille verte, la
dboucha lentement, puis en porta le goulot  ses lvres. Quand il
remit le bouchon, une forte odeur de gin se rpandit dans la pice.
Cardiff me regarda; ses yeux gris luisaient comme des projecteurs et
son affreux visage avait maintenant une expression trange.

Il ralluma sa pipe et reprit son impassibilit de Bouddha.

Je commenais  trouver le temps long en compagnie de ce marin
silencieux, lorsqu'un coup de sifflet retentit soudain sur le pont du
navire.

Cardiff eut un grognement, s'tira en faisant craquer ses normes
membres, puis se dressa, comme  regret, en disant:

--_Come, mate!_[9]

  [9] Viens, camarade.

Et il me poussa doucement devant lui.

Ce qui me surprit, ce fut que Cardiff m'appelt _mate_. Ce mot, en
argot maritime, signifie camarade, et n'est gure employ qu'entre
matelots de mme grade ou de mme spcialit. Il est trs rare qu'un
matre d'quipage appelle ainsi un subordonn.

J'en conclus que Cardiff, malgr son apparence bestiale, n'tait pas
au fond un mchant homme... c'tait un ours, un ours mal lch sans
doute, mais avec lequel il serait peut-tre possible de s'entendre.

Sur le pont du _Sea-Gull_, nous trouvmes tout l'quipage runi... et
quel quipage, grand Dieu! Il y avait l des ngres, des Malais, des
Hindous, des Chinois et des hommes de race indcise.

L'Europe tait reprsente par le capitaine, Cardiff, trois matelots
et moi.

Tous ces marins semblaient trs dociles, et rompus  la plus svre
discipline. L'appareillage se fit avec un ensemble parfait; les ordres
taient excuts avec une merveilleuse prcision et dans le plus
profond silence.

On et cru assister  une de ces scnes de ferie magistralement
rgles comme on en voit quelquefois  l'Olympia de Londres.

J'aidai mes nouveaux camarades  tarquer la grand'voile, pendant que
d'autres hissaient le foc et le grand foc.

Le capitaine, sr de sa manoeuvre, avait refus l'aide d'un remorqueur.

Sur les quais, une foule de curieux assistaient  l'appareillage, se
demandant sans doute comment le _Sea-Gull_ arriverait  se dhaler, au
milieu de tous les bateaux qui encombraient le port.

Les amarres furent largues et le navire, plein vent arrire, glissa
doucement sur le Southampton Water. Le capitaine se tenait  la barre,
attentif, le sourcil fronc, modifiant insensiblement, pour viter un
empannage, la direction de son btiment. Lorsque nous atteignmes la
pointe de Calshot, comme nous avions maintenant de l'espace devant
nous, il lana un coup de sifflet. Tous les hommes de l'quipage se
rangrent au pied des haubans de bbord et de tribord attendant les
ordres.

Je m'tais joint  eux, mais j'avoue qu' ce moment mon coeur battait
plus vite que l'habitude... Je comprenais que nous allions monter dans
la mture et je me sentais plutt mal  l'aise, car c'tait la
premire fois que je remplissais les dlicates et prilleuses
fonctions de gabier.

J'aurais prfr faire partie de l'quipe du grand mt qui, elle,
n'tait astreinte  aucune gymnastique et n'avait qu' peser sur les
drisses de grand'voile et de flche, mais j'tais dsign pour la
misaine o il y avait cinq vergues  guinder: le cacatois, le
perroquet, le volant, le fixe et la vergue basse. Il faudrait
assujettir les voiles d'tai et, pour cela, demeurer en quilibre sur
les barres, au risque de piquer une tte dans le vide.

Le capitaine, qui tenait le gouvernail d'une main et son sifflet de
l'autre, lana un nouveau commandement et les matelots s'accrochant
aux chelles de haubans montrent dans la mture. J'eus la chance
d'tre dsign pour la vergue basse et me tirai assez bien de l'effort
que l'on exigeait de moi. S'il m'et fallu grimper jusqu'au cacatois,
je crois bien que je n'aurais pas tard  dcrire dans l'espace une
fcheuse trajectoire.

Lorsque les vergues furent brasses, un coup de sifflet nous rappela
tous sur le pont et je commenai  respirer plus librement.

Maintenant, Cardiff avait remplac le capitaine  la barre. Nous
tions dans le Solent et le navire filait grand largue avec un petit
clapotement qui devenait de plus en plus bruyant  mesure que la
vitesse augmentait.

A prsent, j'tais libre: bientt plusieurs milles me spareraient de
la Grande-Bretagne et comme nous n'avions pas la T. S. F.  bord, nous
allions nous trouver pour longtemps sans communication aucune avec la
terre. Manzana et Bill Sharper n'taient dcidment plus  craindre.

Edgar Pipe et son diamant fuyaient vers les rgions lointaines!...




XIII

PASSAGERS MYSTRIEUX


J'avais entendu dire que nous allions aux Indes, mais je n'en tais
pas sr. Je cherchai  me renseigner auprs des trois matelots
europens qui taient  bord. L'un d'eux, un Franais, affirma que
nous allions tout simplement en Espagne; l'autre, un Anglais, soutint
que nous ne dpasserions point le Cap de Bonne-Esprance; quant au
troisime, un Irlandais, il avoua qu'il ne savait rien.

La curiosit qui me poussait  m'informer de notre itinraire tait
assez ridicule, en somme, car le but du voyage serait toujours le mme
pour moi. Que nous allions aux Indes ou en Chine, cela importait peu.
Le principal tait que je m'loignasse le plus possible de
l'Angleterre et le _Sea-Gull_ semblait aussi press que moi de fuir la
cte.

Ds que nous emes dpass les Needles, rcifs dangereux qui se
trouvent, comme on sait,  la pointe extrme de l'le de Wight, nous
mmes le cap au sud-quart-sud-ouest.

Malheureusement, le vent qui jusqu'alors avait t favorable, changea
brusquement, et nous fmes obligs de louvoyer, ce qui retarda
beaucoup notre marche.

Nanmoins, le _Sea-Gull_ tenait merveilleusement le prs et faisait,
avec le vent, un angle de quatre quarts, soit quarante-cinq degrs. Il
avait cependant un dfaut, il gtait beaucoup et,  certains moments,
le pont offrait une dclivit telle que nous devions nous cramponner 
la lisse et aux superstructures pour ne pas tre envoys par-dessus
bord. Ce brick-golette, comme tous les bateaux de plaisance, tait
trs fin de formes, et il y avait lieu de s'tonner que le capitaine
et choisi un tel btiment pour faire de longs voyages. D'ailleurs,
tout tait mystre sur le _Sea-Gull_. J'avais cru jusqu'alors que
celui qui le commandait en tait le propritaire, mais j'appris
bientt par le matelot irlandais que nous avions deux passagers 
bord: un homme et une femme.

Il me semblait en effet tonnant que le capitaine voyaget pour son
seul plaisir.

                   *       *       *       *       *

La premire journe que je passai sur le _Sea-Gull_ fut des plus
calmes. On ne m'employa qu' des manoeuvres insignifiantes et j'eus la
chance, lorsque la brise frachit et qu'il fallut carguer perroquet et
cacatois, de ne pas faire partie de la borde de service.

A la nuit, le capitaine--je ne sais si j'ai dit qu'il s'appelait
Ross--fit, selon la vieille coutume maritime,  laquelle certains
navigateurs sont rests fidles, prendre un ris dans la voilure et il
ne resta plus sur le pont que le marin de quart, la borde de tribord
et l'homme de barre.

Mes camarades et moi, aprs avoir pris notre repas, nous nous
rfugimes dans le gaillard d'avant et installmes nos hamacs.

Cardiff, son ternelle pipe aux dents, assista  notre coucher, puis,
quand il vit que tout tait en ordre, il se retira dans sa chambre.

Ds qu'il eut disparu, quelqu'un ralluma la camoufle, la voila
prudemment avec l'tamine bleue d'un pavillon et une partie de
l'quipage se mit  jouer aux cartes. Je remarquai que les plus
acharns parmi les joueurs taient les ngres et les Chinois. Ces gens
ne se comprenaient pas entre eux, mais ils supplaient aux paroles par
une mimique trange, coupe de temps  autre, d'interjections rauques
et tranantes. Je fus assez tonn de ne pas voir circuler d'argent,
mais l'Irlandais, qui tait mon voisin de hamac, m'apprit qu'ils
jouaient sur parole et qu'ils rgleraient leurs comptes  la fin de la
traverse, lorsqu'ils auraient touch leur solde.

Il y eut,  un certain moment, une vive discussion qui se termina par
un assaut de boxe entre un ngre et un Chinois. Le ngre mit son
adversaire knock out et la partie recommena, pendant que deux
matelots relevaient le Chinois, qui tait quelque peu meurtri et le
couchaient dans son hamac.

Mon voisin de lit, l'Irlandais (je me rappelle qu'il s'appelait Solway),
bavard comme tous ses compatriotes, avait fait glisser sur leur
tringle les garcettes de son hamac et s'tait rapproch de moi.

--Sur quel bateau tiez-vous avant de venir ici? demanda-t-il.

--Sur le _Black-Star_, rpondis-je...

--Un long courrier?

--Oui...

--Moi, j'tais sur le _Newcastle_, un vieux btiment plein de rats qui
repose maintenant par le fond, dans le canal de Saint-Georges.

--C'est la premire traverse que vous faites sur le _Sea-Gull_?

--Oui... d'ailleurs tout l'quipage est dans mon cas... nous sommes
tous nouveaux  bord...

--Pas possible?

--Quoi?... vous ne le saviez pas?

--Non, je vous assure... mais  qui appartient le bateau sur lequel
nous sommes?

--A personne... ou du moins si, il appartient  un armateur anglais
qui l'a lou aux deux passagers qui sont  bord... Ce sont eux qui ont
engag le capitaine Ross et l'ont charg de recruter l'quipage.

--Ah!... et sait-on quels sont ces gens?

--On dit--mais je ne pourrais rien affirmer--que c'est un lord qui
voyage avec sa matresse... Je l'ai aperu avant-hier, quand il a
embarqu... Il a une drle de tte...

--Et la femme?

--Elle tait tellement emmitoufle qu'on ne lui voyait que les yeux et
le bout du nez...

--Ils ont des domestiques avec eux?

--Non...

--Comment... pas mme un groom?

--Je ne crois pas...

--Et depuis leur embarquement, ils n'ont point paru sur le pont?

--Non... ils ne bougent pas de leur appartement... il n'y a que le
capitaine et le steward qui les approchent...

--Bizarre!...

--Oui... bizarre, comme vous dites... moi, j'ai dans l'ide que ces
particuliers-l ont fait quelque sale coup et qu'ils ont frt le
_Sea-Gull_ pour chapper  la police...

--Mais avant le dpart, il y a eu une visite  bord?

--Oui... j'y ai mme assist, mais le capitaine avait eu soin de
cacher les deux passagers dans la cale avec tous leurs bagages...

--Alors, le capitaine est de mche avec eux?

--Probable!

Cette conversation fut interrompue par l'arrive brusque de Cardiff.
En apercevant le falot qui tait toujours allum, il poussa un
hurlement de fauve, se prcipita sur les joueurs, leur administra une
vole de coups de poings, dchira les cartes, puis teignit la lumire
et disparut. Cardiff, on le voit, s'y entendait  maintenir l'ordre 
bord. Quand il eut referm la porte, les ngres et les Chinois
regagnrent  ttons leurs hamacs et jusqu' la relve de minuit le
silence le plus complet rgna dans la chambre.

Au matin, quand je parus sur le pont, le capitaine Ross m'appela:

--Venez dans ma cabine, j'ai  vous parler...

Je le suivis en tremblant.

Quelle nouvelle tuile, pensai-je, vais-je encore recevoir sur la
tte?...

Ds que nous fmes seuls, le capitaine me dit:

--Je vous ai observ hier pendant toute la journe et j'ai pu me
convaincre que vous tes marin, comme moi je suis vque... vous vous
tenez sur les barres comme un dromadaire sur une balanoire et vous ne
savez mme pas dborder la vergue de la hune et frapper les palans sur
les galhaubans... Je pensais que vous pourriez faire un gabier
supplmentaire de basse-voile, mais vous ne seriez mme pas capable de
larguer le dormant de l'coute... et d'amarrer le conducteur sur les
cosses d'empointure lorsqu'elles sont largues...

Tout ce que me disait le capitaine tait pour moi de l'hbreu, mais
comme j'avais l'air de protester, il s'cria:

--Un gabier, vous?... Jamais de la vie!...

--Cependant, je vous assure qu' bord du _Black-Star_...

--Quoi?... que faisiez-vous  bord du _Black-Star_?... vous briquiez
la poulaine, hein?... c'est tout ce que vous pouvez faire... Tenez, je
vais vous prouver que vous tes nul en navigation... que vous n'avez
jamais mis les pieds sur un navire  voiles... Je suppose que le
hale-bas du foc soit cass... par quoi le remplacez-vous?... Ha! vous
restez l comme un cachalot qui a aval une gaffe... vous ne savez
pas!... Et quand un hunier se dchire, comment vous y prenez-vous pour
le rparer sans le carguer?... Vous voyez, vous demeurez bouche be...
Vous tes gabier comme la tige de mes bottes et vous m'avez mont le
coup, quand vous vous tes prsent!... Je ne sais ce qui me retient
de vous dbarquer sance tenante...

Le capitaine Ross, d'un tour de langue changea sa chique de ct, puis
aprs avoir jur tout ce qu'il savait, et m'avoir prodigu un tas de
noms qu'un horse-guard n'et pas entendus sans rougir, il parut se
calmer un peu...

--C'est bien, dit-il... cela m'apprendra  engager un matelot sans lui
faire faire un petit voyage dans les vergues... Je vous avais promis
vingt-cinq livres pour la traverse... je vous diminue de moiti... et
dornavant, au lieu de grimper dans la mture, vous resterez  la
cuisine, avec le matre-cook... Vous savez plucher les oignons et les
pommes de terre, je suppose?... Allez, rompez, et que je ne vous voie
plus... descendez trouver Zanzibar et dites-lui de ma part que, comme
vous tiez trop bte pour faire un gabier, je vous ai nomm laveur de
vaisselle...

Je saluai et sortis, affectant d'tre navr de ma disgrce, mais trs
heureux, au fond, de ce changement de situation... J'tais maintenant
certain de ne pas me rompre le cou en tombant des hunes.

Je m'engageai dans le petit escalier  pente roide qui conduisait  la
cuisine et, cinq minutes aprs, je me prsentais  M. Zanzibar, un
ngre du plus beau noir dont la peau humide luisait comme celle d'un
phoque sortant de l'onde.

Lorsque j'entrai, Zanzibar tait en train de moduler sur un norme
ocarina de mtal blanc une mlodie tropicale. Tout en jouant, il
remuait la tte, roulait de gros yeux blancs et, de ses pieds nus,
frappait le sol en cadence. Ds qu'il me vit, il ta l'ocarina de ses
lvres et demanda:

--Qui tu veux-ti, missi?

A dfaut de lettre d'introduction, je lui exposai de vive voix le but
de ma visite.

Il m'couta en souriant, puis, quand j'eus termin:

--Mi, bi content, dit-il... Oui bi content d'avoir camarade... Triste
ici!... Tous deux nous rigoli, nous joui ocarina, pi dansi... Comment
ti t'appelles?

--Colombo, rpondis-je (on se rappelle que c'tait le nom que m'avait
donn le capitaine).

--Mi, Zanzibar... mais pas vrai... mi pas Zanzibar... Mi Batouala.

Nous nous serrmes la main et Zanzibar, pour fter ma bienvenue,
dboucha une fiole de rhum.

Au bout de quelques jours nous tions les meilleurs amis du monde et
nous passions notre temps  nous raconter des histoires et  jouer de
l'ocarina. J'avais autrefois pratiqu cet instrument stupide et j'en
jouais assez bien, mais pour Zanzibar j'tais un artiste.

Quand je voulais le charmer, je lui disais de chanter sa mlodie et je
l'accompagnais  la tierce.

Alors, il ne se tenait plus de joie et nous recommencions vingt fois
de suite le mme air. Cependant, ce concert dplut aux passagers
mystrieux dont l'appartement se trouvait situ au bout de la coursive
d'entrepont. Ils se plaignirent au capitaine et celui-ci, non content
de confisquer l'ocarina, fit donner vingt-cinq coups de corde 
Zanzibar.

Je revois encore le malheureux garon quand il revint  sa cuisine
aprs avoir subi ce chtiment barbare. Il avait les paules et le dos
zbrs de grandes raies bleutres et souffrait atrocement. Je le
pansai du mieux que je pus et m'efforai de le consoler.

Pauvre Zanzibar!

Ce qui l'affectait surtout, c'tait d'tre priv de son ocarina.

Je promis de lui confectionner un instrument plus harmonieux, et il
fallut qu'immdiatement je me misse au travail.

Avec une bote  cigares, sur laquelle je tendis des fils de fer de
diverses grosseurs, je fabriquai une sorte de cithare d'une sonorit
parfaite. J'en fis aussi une pour moi et nous reprmes enfin nos duos
que personne, cette fois, ne vint interrompre, car le bruit ne
parvenait point jusqu'aux oreilles des passagers.

A quelques jours de l le matelot qui remplissait les fonctions de
steward s'tant cass le bras en tombant dans la cale, c'est moi qui
fus dsign par le capitaine pour le remplacer. Mon service consista
donc  servir  table les deux mystrieux personnages qui taient, on
le sait, les vrais matres du navire.

La premire fois que je parus devant eux, mes plats  la main, ils me
regardrent avec mfiance. A la longue, ils s'habiturent  moi et
devinrent mme trs familiers, ce qui dnotait chez eux un manque
complet d'ducation. Srement, ce gentleman n'tait pas un lord, comme
le prtendait l'Irlandais. C'tait un individu quelconque, aux gestes
gauches,  la physionomie commune et totalement dpourvu d'lgance
bien qu'il soignt beaucoup sa personne et se parfumt  outrance. On
voyait du premier coup d'oeil que cet homme-l n'avait pas toujours eu
de la fortune. Il avait d s'enrichir tout d'un coup, soit par quelque
spculation heureuse, soit par quelque entreprise louche... ou
peut-tre par une colossale escroquerie.

Quant  la femme qui tait assez jolie, mais maquille comme une fille,
elle tait digne de son seigneur et matre. Elle fumait les coudes
sur la table et bavardait  tort et  travers, avec une voix casse de
noceuse.

Ils m'appelrent d'abord M. Colombo, puis Colombo tout court, et enfin
mon petit Colombo.

Ils devinrent mme avec moi d'une telle libert que je fus, une fois
ou deux, oblig de leur faire respectueusement observer qu'ils
allaient un peu loin. Ils n'en continurent pas moins  plaisanter
avec moi de faon stupide. Ils me posaient une foule de questions
indiscrtes, me foraient  boire avec eux et bientt, aprs leur
dner, ils me retinrent  jouer aux cartes. Ds lors ce furent
d'interminables parties et je devins le commensal de ces gens louches.

J'avais d'abord rsist  leurs sollicitations, par crainte du
capitaine, mais quand je m'aperus que ce dernier me traitait avec
plus d'gards, depuis que j'tais l'ami de ses passagers, je profitai
largement de leur hospitalit et ne vcus que trs peu  la cuisine,
au grand dsespoir de Zanzibar qui en tait rduit  jouer seul de la
cithare...

Nous tions maintenant en vue des ctes de Portugal, mais
contrairement  ce que je croyais, le _Sea-Gull_ ne s'arrterait pas 
Lisbonne. Ainsi en avaient dcid M. et Mme Pickmann--c'tait le nom
que se donnaient les deux tranges passagers dont j'tais devenu le
familier. Ils ne semblaient pas tenir  descendre  terre, du moins
pour le moment.




XIV

OU JE MANOEUVRE AVEC ASSEZ D'HABILET


Un jour, M. Pickmann, qui maintenant me consultait sur tout, me posa
quelques questions qui me parurent bizarres. Il me demanda entre
autres quelles taient les formalits de dbarquement dans les ports
et, quand je lui eus dit que tout navire tait soumis  la visite, il
parut singulirement troubl... et regarda sa femme d'un air inquiet.

Je ne tardai pas  acqurir la preuve que mes deux amis n'avaient
pas la conscience bien nette et je me mis  les surveiller de prs.
L'homme, depuis quelque temps, tait plus rserv, mais la femme, trs
loquace, surtout aprs les repas, laissait parfois chapper des
paroles imprudentes.

C'est ainsi qu'un soir, tandis que nous mettions quelques ides sur
la vie et ses surprises, elle murmura tristement:

--Ah!... mon petit Colombo, la fortune ne fait pas le bonheur,
allez... et une bonne petite existence bien tranquille, exempte de
soucis, est cent fois prfrable  une existence de luxe et de
plaisirs comme celle que nous pouvons mener maintenant, M. Pickmann et
moi.

--Certes, rpondis-je... vous avez bien raison... Ce que nous devons
rechercher avant tout, c'est la tranquillit d'esprit.

M. Pickmann lana  sa femme un regard furieux, mais il tait trop
tard, le coup tait port... Je commenais  comprendre pourquoi, 
certains moments, les deux passagers du _Sea-Gull_ taient si tristes
et si proccups. Evidemment, le remords ou plutt la crainte de
l'avenir commenait  les torturer. Je rsolus d'user de diplomatie et
de provoquer des confidences.

Pendant quelques jours, M. et Mme Pickmann se tinrent sur leurs gardes,
et affectrent une rserve qui ne pouvait durer. Ces gens taient
trop exubrants, trop bavards pour cesser brusquement de raconter des
histoires. Peu  peu, ils redevinrent aussi loquaces, la femme surtout,
et nous reprmes, en jouant aux cartes, nos petites conversations.

Mme Pickmann adorait le poker et tous les soirs, aprs dner, me
provoquait  ce jeu, au grand mcontentement de son mari qui aurait
prfr faire une partie d'checs...

Tout en taquinant les cartes, nous buvions, bien entendu et vers
minuit, Mme Pickmann--ma petite Dolly, comme l'appelait son
poux--tait gnralement grise. Alors, elle bavardait comme une pie
borgne et me documentait peu  peu sur son existence passe...
J'appris ainsi que son mari (ou du moins l'homme  qui elle donnait ce
nom) avait occup une situation dans une grande banque de Londres. A
cette poque, le couple ne devait pas rouler sur l'or, puisqu'il
habitait dans les environs de Soho Square, quartier qui n'a rien
d'aristocratique. Ils n'avaient mme pas de bonne et c'tait Dolly qui
faisait la cuisine et lavait la vaisselle...

Cette dernire confidence, qui tait au moins imprudente, valut  Mme
Pickmann, de la part de son mari, un coup d'oeil irrit, mais la
bavarde, trs allume par le whisky, n'en continua pas moins  taler
devant moi les petites misres de sa vie d'antan.

--A quoi bon se gner devant Colombo, dit-elle, n'est-il pas notre
ami? D'ailleurs nous n'avons pas  nous en cacher, nous n'avons pas
toujours t riches... Avant de devenir millionnaires, nous avons
joliment tir le diable par la queue...

--Vous avez probablement fait un hritage? interrogeai-je, tout en
battant les cartes...

--Oui... rpondit M. Pickmann... oui, nous avons eu la chance de faire
un hritage... Une vieille tante que nous voyions rarement nous a
laiss sa fortune...

--Et une jolie fortune, allez, s'cria Mme Pickmann... c'est  n'y pas
croire...

--Tous mes compliments, dis-je... Il y a bien des gens qui voudraient
tre  votre place... mais comment se fait-il qu'au lieu de manger
cette belle fortune  Londres, vous alliez vous fixer  l'tranger?...

Cette question parut embarrasser beaucoup Mme Pickmann, aussi
laissa-t-elle son mari rpondre.

--Vous comprenez, dit Pickmann qui ne manquait pas d'esprit d'-propos,
 Londres, beaucoup de gens nous ont connus pauvres... Il nous serait
bien difficile, du jour au lendemain, de faire figure dans la haute
socit... tandis qu' l'tranger...

--Oui... vous avez raison... mais cela ne vous ennuie pas un peu de
quitter l'Angleterre?

--Certes. Mais nous y reviendrons dans quelques annes...

--Pour l'instant, vous allez aux Indes?

--Non,  Madagascar...

--Tiens, quelle ide!

--Ah! tu vois, dit Mme Pickmann en regardant son mari, Colombo est de
mon avis... Il trouve tonnant que nous allions  Madagascar, dans un
pays de sauvages...

--J'ai mes raisons pour aller  Madagascar... rpliqua schement
Pickmann... c'est une le ravissante, le climat y est trs sain...

--Hum!... fis-je.

--Vous connaissez Madagascar?

--Oh! trs bien, mentis-je avec aplomb.

--Ah! vraiment! s'cria Mme Pickmann vivement intresse...
donnez-nous donc quelques dtails, alors?... mon petit Colombo...

--Volontiers... mais je crains de vous dsillusionner un peu...

--a ne fait rien... dites toujours.

--Eh bien, Madagascar n'est point,  mon avis, le pays rv pour des
gens riches comme vous et qui dsirent profiter de la vie... Le climat
y est trs rude, c'est plein de moustiques dont la piqre donne des
fivres et les habitants sont loin d'tre hospitaliers. Ils sont
mfiants, dtestent l'tranger et ne savent quelles vexations lui
faire subir... Tenez, un exemple... Il y a cinq ans, j'tais 
Majunga...

--Tiens! glapit Mme Pickmann, c'est justement  Majunga que nous
allons...

Je secouai tristement la tte et continuai:

--Oui... j'tais  Majunga. Le bateau sur lequel je me trouvais avait
fait escale dans ce port  la suite d'une avarie de machine, et comme
la rparation devait prendre au moins quinze jours, j'avais obtenu,
ainsi qu'une partie de l'quipage, l'autorisation de descendre  terre
et de vivre  l'htel... Ah! les htels de Majunga!... Mais cela n'est
rien encore... Figurez-vous qu' peine dbarqu, je me vois suivi par
deux grands escogriffes qui, finalement, m'arrtent et me demandent
mes papiers... Je les leur montre et je croyais en avoir fini avec les
formalits... ah bien oui!... a ne faisait que commencer... On
m'emmne au bureau de police et l'on me fouille... J'avais beau
protester, affirmer que je faisais partie de l'quipage du _Quickly_,
les policiers ne voulaient rien entendre... Ils prtendaient que
j'tais un individu de sac et de corde, venu  Majunga pour chapper 
la justice de mon pays... Bref, mon incarcration dura deux jours et,
sans l'intervention du Consul britannique, je crois que je moisirais
encore dans les prisons de Madagascar... Je ne suis pas le seul,
d'ailleurs,  qui pareille msaventure soit arrive... le second de
notre btiment, un Anglais comme moi, fut aussi arrt et maintenu au
secret, pendant huit jours... Ah! ne me parlez pas de Madagascar, mes
amis, c'est le pays de la mfiance et du soupon... Il suffit qu'on
soit Anglais pour qu'immdiatement on devienne suspect... Cela tient 
ce que l'le est en butte aux querelles religieuses... Les catholiques
et les protestants, qui sont  couteaux tirs, ne savent quelles
niches se faire... Si l'on est sujet du Royaume-Uni, immdiatement on
a contre soi tous les prtres de l'le qui sont heureux d'embter les
pasteurs...

Pendant que je dbitais cette histoire imagine de toutes pices,
j'observais attentivement M. et Mme Pickmann et je voyais leurs
figures changer  vue d'oeil... J'avais touch juste... mes deux
nouveaux riches ne tenaient pas  faire connaissance avec la
justice... C'taient deux escrocs, deux voleurs plutt et ils taient
loin de se douter que leur ami Colombo, qui les renseignait si
complaisamment sur Madagascar o il n'avait jamais mis les pieds,
tait un confrre...

--Alors, demanda Pickmann, quelle rgion me conseilleriez-vous?

--Ma foi, je ne sais, rpondis-je... Cela dpend de vous... Puisque
vous avez lou un yacht, c'est que vous dsirez voyager, voir du
pays...

--Ah! oui, dit Mme Pickmann d'un ton grincheux, parlons-en du yacht!
Ce qu'on s'y ennuie, grand Dieu!

--Pourquoi avoir lou ce bateau, o vous tes plutt  l'troit, au
lieu de prendre quelque bon paquebot sur lequel vous auriez eu de
belles cabines et une nourriture de choix?...

Cette question parut gner M. et Mme Pickmann...

--Nous voulions tre seuls, dclara enfin le mari... Nous dsirions
aussi viter un tas de formalits...

--En ce cas, vous avez fait un mauvais calcul, car un yacht est soumis
 plus de formalits qu'un paquebot... Vous allez voir a quand vous
dbarquerez...

Pour le coup, Pickmann se troubla et je vis sa femme plir... Mes
soupons se prcisaient de plus en plus... J'avais bien affaire  deux
filous cherchant--assez maladroitement d'ailleurs-- dpister la
police.

--Vraiment! s'cria Mme Pickmann, qui ne pouvait tenir sa langue, ce
n'tait pas la peine de payer si cher la location de ce maudit yacht...

--Serait-il indiscret, dis-je, de vous demander combien vous avez lou
ce bateau?

--Un prix fou, monsieur... un prix fou... tenez, vous ne devineriez
jamais...

--Cinq mille livres?

--Ah! vous n'y tes pas... Quinze mille, monsieur... oui, quinze
mille... pour deux mois...

--C'est un peu cher, en effet...

--Parbleu, mon mari s'est fait rouler... Si encore pour ce prix, nous
tions dispenss de toutes les formalits de douane et de police.

--N'y comptez pas...

--Cependant, si nous nous faisions dbarquer dans quelque petit
port?...

--Vous auriez encore plus d'ennuis...

Il y eut un silence.

Ce fut M. Pickmann qui reprit:

--Ecoutez, Colombo, vous m'avez l'air d'un brave garon... vous avez
pu constater que nous sommes pour vous des amis... que nous vous
traitons en camarade...

--Et je vous en sais gr, rpondis-je...

--Eh bien! donnez-nous un conseil... Vous tes trs au courant, en
votre qualit de marin, des diffrents usages de la navigation...
Comment pourrions-nous dbarquer sans tre importuns par les
douaniers, les officiers de port et les inspecteurs de police?... Cela
va vous paratre bizarre, mais je suis d'une nervosit telle que je ne
puis me soumettre, sans devenir fou furieux,  toutes les chinoiseries
administratives auxquelles sont astreints les voyageurs ordinaires...
C'est stupide, direz-vous, mais on ne se refait pas...

Je pris un air grave et parus rflchir longuement...

M. et Mme Pickmann ne me quittaient pas des yeux, attendant avec une
visible inquitude les paroles que j'allais prononcer.

--Ma foi, dis-je enfin, la question est trs embarrassante, et
j'avoue...

--Voyons, voyons! cherchez bien, supplia Mme Pickmann, vous tes un
homme de ressource et je suis sre que vous allez trouver quelque
chose...

Je demeurai silencieux pendant quelques secondes, puis laissai tomber
ces mots:

--Il y aurait peut-tre un moyen de tout arranger, mais il faut que je
m'informe... Patientez un jour ou deux... surtout ne consultez pas le
capitaine.

--Nous ne lui dirons rien, rpondit Mme Pickmann, d'ailleurs, il me
dplat souverainement ce bonhomme-l...

--Bien... fiez-vous  moi...

Pickmann me prit les mains et me dit d'une voix qui tremblait un peu:

--Ecoutez, Colombo..., il y a mille livres pour vous, si vous arrivez
 nous viter les formalits du dbarquement...

Je pris un air indign:

--Je ne fais jamais payer mes services, quand il s'agit d'obliger des
amis... Vous tes de braves gens, vous avez eu pour moi trop de bonts
pour que j'accepte quoi que ce soit... Je ne suis qu'un simple marin,
mais j'ai du coeur... et quand je me dvoue, c'est sans
arrire-pense...

M. et Mme Pickmann taient bahis. Jamais ils ne se seraient attendus,
c'est certain,  rencontrer tant de dsintressement chez un vulgaire
matelot...

Ils me serrrent les mains avec effusion, les larmes aux yeux, en me
comblant de bndictions.

Les deux nigauds taient pris au pige et j'tais, maintenant, le
matre de la situation.

A quelques jours de l, au moment o nous approchions des Canaries, je
simulai tout  coup une vive inquitude, et Mme Pickmann, remarquant
mon air soucieux, me demanda avec intrt:

--Qu'avez-vous donc, mon bon Colombo, vous serait-il arriv quelque
chose?

--Non... rpondis-je... non... rien du tout...

--Mais vous paraissez proccup?

--En effet... il y a en ce moment de vilains nuages  l'horizon.

--Grand Dieu!... allons-nous avoir une tempte?

--Non... il ne s'agit pas de cela. Demeurez dans votre cabine... N'en
bougez pas surtout avant que je revienne...

Et je sortis, laissant mes deux oiseaux dans les transes.

Suivant ma tactique habituelle, je graduais savamment mes effets,
sachant par exprience que c'est le meilleur moyen d'affoler ceux que
l'on veut perdre.

Au bout d'une heure, je reparus, compltement rassrn.

--Tout va bien, maintenant, dis-je d'un ton joyeux...

--Que s'est-il donc pass, mon bon Colombo? demanda Mme Pickmann...

--Oh! rien, rpondis-je, mais j'ai craint un moment que nous n'ayons
une visite... Une chaloupe  vapeur venait droit sur nous... Il parat
que ceux qui la montaient se sont contents des signaux que leur a
faits le capitaine car ils ont immdiatement vir de bord...
Puissions-nous tre aussi heureux une autre fois...

M. et Mme Pickmann taient maintenant tranquilliss... Ils se mirent 
table et firent honneur au repas que je leur servis.

Certes, ces repas taient loin d'tre succulents!... Ils taient,
comme on sait, prpars par Zanzibar, et le brave ngre nous
confectionnait des plats qui eussent sans doute flatt le palais des
Canaques mais qui n'avaient rien pour flatter celui des Europens...
C'taient toujours des salmis pics, piments, o dominait un affreux
got de cannelle et de clou de girofle...

Heureusement M. et Mme Pickmann, comme tous les gens habitus aux
tristes nourritures de Soho Square, n'taient pas difficiles. Ils
mangeaient comme quatre, buvaient comme six et se dclaraient
satisfaits du rgime du bord. Moi qui tais plus dlicat, je prparais
mes plats moi-mme, au grand dsespoir de ce pauvre Zanzibar qui
multipliait ses mlanges, persuad qu'un jour ou l'autre, je finirais
bien par le fliciter sur sa cuisine.

Brave Zanzibar! c'tait un bon celui-l et il s'tait sincrement
attach  moi. Il n'y a que dans ces coeurs simples que l'on trouve
une relle affection. Il tait aux petits soins pour moi et
s'ingniait  m'tre agrable.

C'tait le seul tre que je frquentasse  bord--hormis M. et Mme
Pickmann, bien entendu.

D'ailleurs, je ne me trouvais point en contact avec les hommes de
l'quipage, car je ne couchais mme plus dans mon hamac. J'occupais
avec Zanzibar une cabine d'entrepont o il y avait deux lits--deux
cadres plutt. Le capitaine avait bien fait quelques difficults avant
de m'autoriser  prendre un de ces lits qui tait celui du steward,
mais enfin, il y avait consenti en maugrant. Master Ross n'ignorait
point que j'tais au mieux avec ses deux passagers et, bien que cela
lui dplt souverainement, il avait assez d'esprit pour ne rien
laisser paratre de sa mauvaise humeur.

Un jour, cependant, il me fit appeler et me dit:

--J'ai remarqu que M. et Mme Pickmann vous traitent, non pas en
domestique, mais en ami. Vous tes un roublard, vous avez su les
empaumer... Moi, je m'en fiche... du moment qu'ils sont satisfaits de
vous, je n'ai rien  dire... Cependant, puisqu'ils vous ont pris tout
 fait  leur service, il est assez naturel qu'ils vous paient...
Arrangez-vous avec eux comme vous l'entendrez, mais moi, je vous
supprime votre solde.

--C'est bien, dis-je, je m'entendrai avec eux...

Je me gardai, bien entendu, de rapporter cette conversation  mes
amis... D'ailleurs, je m'en moquais de ma solde... N'tait-ce pas moi
le plus riche du bateau? Il est vrai que ma fortune reposait
uniquement sur un diamant dont je ne pouvais me dbarrasser, mais
j'esprais bien qu'avant peu ma situation se modifierait srieusement
et que je jouirais enfin d'une tranquillit bien gagne.

Oh! ce diamant! Quelles tortures il m'avait fait endurer! Ce n'est
qu' force d'mtique que j'tais parvenu  le dsingurgiter, mais
il avait d srieusement me dtriorer l'estomac, car j'tais parfois
pris d'atroces douleurs, qui me faisaient pousser des hurlements.




XV

LA MALLETTE EN PEAU DE PORC


Le _Sea-Gull_ filait toujours et se comportait  la lame de faon
merveilleuse. Il est juste de dire aussi qu'il tait suprieurement
gouvern, car le capitaine Ross tait un matre s-navigation. Quant 
Cardiff, malgr son apparence de brute, il possdait aussi de relles
qualits de marin. Certes, tous deux ne valaient pas cher et je les
souponnais d'avoir quelques pavs sur la conscience, mais qui n'en
a pas?... L'quipage, lui, tait un ramassis de vagabonds, de coureurs
de quais, de forbans et je crois bien que le seul honnte homme du
bord, c'tait Zanzibar.

Oui... parmi tous ces blancs, ces jaunes et ces peaux cuivres,
c'tait srement mon ami Zanzibar qui dtenait le record de
l'honntet. Il m'avait, un jour, racont sa vie, une vie simple,
exempte de complications, une vraie vie d'enfant, et j'avais t mu
jusqu'aux larmes de la candeur et de l'innocence de ce colosse de six
pieds...

Il tait originaire du Congo et n'avait qu'une ambition: amasser
quelques milliers de francs et retourner en Afrique auprs de sa
vieille mre Maouda dont il me parlait sans cesse.

J'avais dcid M. et Mme Pickmann  monter, de temps  autre, sur le
pont quand la mer tait belle et le vent presque nul. Je ne les
accompagnais point, car on et pu s'tonner de l'intimit qui existait
entre deux richards et un simple matelot... Bientt, ils prirent got
 ces cures d'air et il arrivait souvent qu'ils demeurassent sur le
pont du _Sea-Gull_ des journes entires enfouis dans leurs
rocking-chairs.

Nous ne nous retrouvions que le soir, et c'taient alors
d'interminables parties de poker, coupes de confidences et
d'interrogations. Jusqu'alors, ils ne m'avaient dit de leur vie que ce
qu'ils en pouvaient livrer sans se compromettre, et c'tait vraiment
trop peu pour moi qui suis curieux de nature et avais, en outre, de
srieuses raisons pour me documenter compltement sur ces deux
mystrieux personnages.

Un jour, profitant de ce qu'ils taient mollement tendus dans leurs
confortables fauteuils, le long du rouf arrire, je rsolus d'oprer
dans leur appartement une petite perquisition. J'aime  savoir  qui
j'ai affaire,  tre renseign sur ceux que je frquente.

Je pntrai donc chez eux, aprs avoir eu soin de semer des coquilles
de noix dans la coursive de l'escalier d'entrepont de faon  tre
prvenu de leur arrive, dans le cas o ils abrgeraient leur sieste
en plein air.

L'appartement qu'ils occupaient,  bord du _Sea-Gull_, se composait de
quatre pices: salle  manger, drawing-room, chambre  deux lits et
cabinet de toilette. La porte de la salle  manger tait grande
ouverte, celle du drawing-room aussi, mais la chambre (je m'en doutais
un peu) tait ferme  clef. Je me glissai alors jusqu' la
lampisterie o j'avais remarqu, au cours d'une brve visite, des
trousseaux de clefs accrochs  la cloison. Je fis mon choix parmi ces
trousseaux et revins  l'appartement de mes amis, en ayant bien soin
de ne pas craser les coquilles de noix de la coursive.

A bord des yachts, les clefs ouvrent gnralement toutes les
portes--j'ai souvent fait cette remarque--et cela tient  ce que les
propritaires n'emportant jamais en croisire d'objets de valeur n'ont
point besoin de fermer leur rooms, si ce n'est pendant la nuit, et
encore se servent-ils plutt de verrous intrieurs appels
safety-locks.

Aprs deux ou trois essais infructueux, j'ouvris enfin la porte de la
chambre. Celle-ci ne contenait, en fait de bagages, qu'une valise bon
march, une serviette de maroquin munie d'une serrure et une petite
mallette rigide en peau de porc.

Seules, la serviette et la mallette m'intressaient, mais il et t
de la dernire imprudence de les forcer. Je les secouai et constatai
qu'elles contenaient des papiers. Je songeai bien, un moment, 
dvisser les serrures, mais je reconnus que cela tait impossible.
Alors, l'ide me vint de fouiller dans le tiroir d'une table fixe 
la cloison et je fus bien inspir, car, sous un amas de chiffons, je
sentis deux petites clefs runies entre elles par un anneau bris.
C'taient les clefs de la serviette et de la mallette. J'ouvris
d'abord la serviette. Elle contenait divers papiers et des coupures de
journaux. Je pris au hasard deux ou trois de ces coupures et les mis
dans ma poche. Cela fait, j'ouvris la mallette.

O stupfaction!

Elle tait remplie de bank-notes!... J'en fis  la hte le
dnombrement et en comptai dix liasses de chacune vingt mille
livres!... soit environ deux cent mille livres! une fortune... une
fortune colossale!... de quoi mener jusqu' la fin de ses jours une
existence de nabab!

Je fus sur le point d'enfouir ces billets dans ma poche, mais je me
ravisai. Agir de la sorte et t stupide... il y avait mieux  faire.
Je refermai serviette et mallette, remis les clefs o je les avais
prises et sortis de la chambre aprs avoir donn un tour de clef.

J'avoue que j'tais un peu troubl... la vue de ces bank-notes m'avait
bloui et mille penses confuses se heurtaient dans mon esprit.

Comme mon diamant que je sentais l, dans la pochette de ma chemise,
me semblait maintenant misrable et mesquin  ct de ces jolis
billets que je venais de voir et dont je croyais encore sentir sous
mes doigts le papier doux et satin...

Je me ressaisis enfin et, m'approchant d'un hublot, me mis  lire les
coupures de journaux que j'avais drobes.

La premire contenait ces quelques lignes:

  _Le vol de la Banque d'Angleterre._

  Un vol considrable a t commis samedi dernier au prjudice de la
  Banque d'Angleterre. Une liasse de billets reprsentant environ deux
  cent mille livres a disparu du coffre o l'avait serre le caissier
  principal. A la dernire heure, on affirme que l'auteur de ce vol
  serait un nomm Richard Stone, sous-caissier adjoint, jusqu'alors trs
  bien not par ses chefs.

L'autre coupure annonait que les soupons qui pesaient sur Richard
Stone venaient de se prciser et que la police tait sur les traces du
voleur qui, en compagnie de sa matresse, avait prcipitamment quitt
son domicile de Russel Street.

J'tais maintenant fix sur l'identit du mnage Pickmann.

Ainsi, comme je m'en tais dout du premier coup, Pickmann tait un
voleur, mais j'avoue que depuis que j'avais vu la mallette aux
bank-notes, j'prouvais pour lui une relle admiration... Deux cent
mille livres! En voil un, ma foi, qui n'y allait pas avec le dos de
la cuiller. Quand il s'y mettait, c'tait srieux... Pour son coup
d'essai, il avait eu la main heureuse. Au moins, lui, avait eu
l'esprit de faire main basse sur des valeurs solides, facilement
ngociables et cela lui avait cot moins de peine que de subtiliser
un diamant au Muse du Louvre. Il n'avait eu qu' allonger le bras,
enfouir les liasses dans ses poches, prendre son chapeau et quitter la
banque. Maintenant, fier comme un lord, il voguait sur mer, dans un
yacht frt pour la circonstance, vers des rgions lointaines et s'il
n'avait pas eu le malheur de rencontrer Edgar Pipe sur sa route, son
bonheur tait assur.

Malheureusement, il avait rencontr Edgar Pipe, comme Edgar Pipe
lui-mme avait rencontr Manzana! Ce qui prouve que l'on n'est jamais
compltement heureux et qu'il faut toujours que, dans la vie, on
trouve un caillou sur son chemin.

Je me sentais tout joyeux et je me mis  chanter.

Zanzibar qui m'entendit sortit aussitt de sa cuisine et me dit avec
un large sourire qui dcouvrait ses dents blanches:

--Ti, content, Missi Colombo... ti chanti, je crois... Veux-tu faire
misique?...

--Si je le veux, mais certainement, mon bon Zanzibar... Tu es un ami,
toi... je ne puis rien te refuser...

--Oh! ti bi gentil, Colombo... ti bi bon pour pauvre ngre...

--Et je serai meilleur encore, mon ami, sois-en persuad...

--Oh! s'cria le noir enthousiasm, ti pas un homme, Colombo... ti le
bon Dieu, pour sr!...

Zanzibar prit sur une tagre les deux botes  cigares, me tendit la
mienne et nous commenmes  jouer sur ces cithares improvises qui
rendaient un petit son aigre d'pinette.

Nous joumes une heure, nous joumes deux heures et je crois bien que
nous ne nous serions pas arrts, si je ne m'tais aperu que c'tait
l'heure du dner et que M. et Mme Pickmann devaient attendre leur
repas.

Zanzibar remisa, bien  regret, les deux botes  cigares et s'occupa
de sa cuisine. Ce jour-l, les plats que je servis  mes amis
taient plutt tranges, mais le grand air leur avait donn de
l'apptit et ils ingurgitrent sans broncher les ragots innommables
de Zanzibar.

Aprs le dner, ils me retinrent, comme d'habitude, pour faire la
partie, et nous parlmes surtout des ports o les fameuses formalits
de dbarquement seraient le moins compliques.

--Je crois, leur dis-je, que le Congo franais serait assez sr...

--Oh! dclara Pickmann, pour rien au monde, je ne dbarquerai au
Congo... Je veux un pays civilis o il y ait des distractions... Vous
comprenez que si je me paye un voyage, ce n'est pas pour aller
m'enterrer dans une rgion peuple de ngres...

--Et le Cap... que diriez-vous du Cap?

--Le Cap est une ville anglaise... et vous savez comme les Anglais
sont formalistes.

--Alors le Japon?

--Oh! non... pas le Japon, s'cria Mme Pickmann...

--Ma foi, fis-je... je ne vois pas... alors... O sommes-nous,
maintenant?

--Le capitaine disait tantt que nous tions  proximit du golfe des
Canaries.

--Eh bien... il n'y a qu' dire au capitaine que vous avez chang
d'avis et, qu'au lieu d'aller  Madagascar, vous prfrez vous diriger
sur le Brsil... Cela simplifiera mme votre voyage.

--Oui, en effet, vous avez raison... c'est curieux que je n'aie pas
song plus tt au Brsil... Hein? qu'en dis-tu, Dolly?

Mme Pickmann approuva mon ide.

--D'autant plus, reprit Pickmann, que du Brsil on peut se rendre
facilement dans la Rpublique Argentine... Il faudrait tout de suite
prvenir le capitaine...

--Si vous voulez, proposai-je, je vais aller le chercher?

--Oui, c'est cela, Colombo, allez le chercher.

Quelques minutes aprs, j'tais devant Master Ross:

--Eh bien, qu'y a-t-il?

--Capitaine, les passagers veulent vous parler.

La figure du gros homme se rembrunit...

--Me parler? fit-il, et pourquoi? Ils ont  se plaindre de quelque
chose  bord?

--Non, capitaine, je ne crois pas...

--Alors?

--Je crois qu'ils veulent vous demander un conseil.

--Bien..., dites-leur que je descends...

J'allai retrouver M. et Mme Pickmann...

--Le capitaine vient tout de suite, leur dis-je... je vous laisse...

--Et pourquoi cela? protesta Pickmann... mais non, pas du tout, vous
allez rester... Est-ce que nous ne sommes pas libres d'avoir qui nous
voulons avec nous?... Il ne manquerait plus que le capitaine nous
adresst une observation  ce sujet... Nous payons assez cher pour
avoir le droit de faire ce qu'il nous plat... Restez, Colombo...,
restez...

Il y eut bientt  la porte un petit coup discret:

--Entrez! dit Pickmann d'un ton bref.

Master Ross entra.

Pour se prsenter devant ses passagers, il avait revtu sa tenue
numro un.

Il se balanait gauchement, roulant sa casquette entre ses gros doigts
noueux, dforms par les rhumatismes.

M. et Mme Pickmann avaient pris un air digne... Ces parvenus
apparaissaient maintenant dans toute leur goujaterie et tenaient 
faire sentir  cet homme qu'il tait  leurs ordres.

Habitu, depuis son enfance,  respecter ceux qui payent, Master Ross
conservait la position militaire.

--Capitaine, dit enfin Pickmann, aprs avoir allum un cigare... je
vous ai fait demander pour vous ordonner de modifier notre
itinraire...

--A votre gr, monsieur, rpondit le capitaine avec une lgre
inclination de tte.

--Oui, dcidment, Madagascar est trop loin... et puis, c'est un pays
malsain... Maintenant, nous allons au Brsil.

--A votre gr, monsieur...

--Et nous voulons y arriver vite, vous entendez...

--Cela dpendra du vent, monsieur... c'est lui notre matre...

--Oui... oui, je sais, mais en admettant qu'il nous soit favorable,
combien mettrons-nous de temps pour atteindre Rio-de-Janeiro?

--Environ vingt jours... peut-tre moins, peut-tre plus... mais si
nous avons le vent contre nous, nous mettrons trente jours au moins...

--C'est une vraie maringote votre bateau.

--Il est bon marcheur, monsieur, mais comme tous les navires  voiles,
il est soumis aux caprices du vent...

--Enfin! il faut en prendre son parti... eh bien, changez votre route
ds maintenant.

--Cela ne m'est pas possible, monsieur.

--Pas possible! et pourquoi cela?

--Parce que je n'ai plus d'eau douce  bord et que je dois aussi me
rapprovisionner...

--Et o comptez-vous donc vous rapprovisionner?

--A Santa-Cruz... c'est le point le plus proche...

--Et vous pensez y arriver quand?

--Demain soir, si le vent le permet...

--Le diable soit du vent... Ah! on ne m'y reprendra plus, je vous
assure,  prendre passage sur des navires  voiles...

--En ce cas, rpondit humblement Master Ross... je n'aurai plus
l'honneur de vous transporter... et je le regrette...

--Bah!... avec l'argent que je vous ai donn, vous aurez presque de
quoi vivre de vos rentes...

--Monsieur oublie sans doute que mon quipage ne travaille pas pour
rien.

J'aurais pu donner un cinglant dmenti au capitaine Ross, mais, je me
gardai bien de le faire... Lui, de son ct, craignait sans doute que
je ne protestasse, car pour m'amadouer, il daigna sourire...

--C'est bien, trancha Pickmann... faites pour le mieux...

--Monsieur peut compter sur moi... c'est moi-mme qui tiendrai la
barre, afin de tracer la route au plus juste... C'est tout ce que
monsieur avait  me dire?

--Oui...

Le capitaine Ross salua et il allait se retirer quand Pickmann le
retint.

--Ah!  propos, dit-il... vous savez, je n'aime pas  tre drang...
j'espre qu' notre arrive  Santa-Cruz vous m'viterez les
dsagrments d'une visite  bord...

--Je ne puis vous le promettre, monsieur... Tout dpendra des
autorits maritimes... Si elles jugent  propos de venir  bord, je ne
pourrai pas les en empcher...

--Mais je suis chez moi ici... Personne n'a le droit de venir voir ce
qui se passe sur mon bateau...

--Les autorits maritimes ont toujours le droit de visiter un navire...

--Mme un yacht?

--Oui, monsieur...

--Et si vous refusiez?

--On nous enverrait d'abord un coup de canon  blanc, puis, si nous
n'obtemprions pas aux ordres de ces messieurs, on nous canonnerait
pour de bon et on nous coulerait.

--Mais ce sont l des moeurs de sauvages?

--Ce sont les lois en usage sur mer...

--Et quelle est donc la brute qui les a faites, ces lois?

--Je l'ignore, monsieur.

--C'est bien... allez!... Cent livres pour vous si vous, parvenez 
vincer les gneurs...

--J'essaierai, monsieur.

Quand le capitaine fut sorti, Pickmann me regarda en souriant:

--Hein? dit-il, vous avez vu comme je lui ai parl,  votre capitaine?

--Oui, vous l'avez un peu secou...

--Il faut les mener comme a, ces gaillards-l... sans quoi, ils
n'auraient aucun respect pour vous...

Pickmann et sa femme, j'en avais la certitude, taient des malappris.

Vraiment de telles gens ne sont pas dignes d'tres riches...




XVI

UNE VOIX DANS LA NUIT


Le lendemain soir, comme l'avait annonc le capitaine Ross, le
_Sea-Gull_ mouillait  un mille de Santa-Cruz. Le canot tait arm
aussitt et se dirigeait vers la cte. Il fit quatre voyages, puis
quand le rapprovisionnement eut t effectu, on leva l'ancre et l'on
se remit en route.

Pickmann tait rayonnant.

--Vous voyez, me dit-il, personne n'est venu nous dranger... Je crois,
mon cher Colombo, que vous exagriez un peu... Les autorits
maritimes n'en finiraient pas, si elles devaient visiter tous les
navires qui s'arrtent dans les ports.

--Il n'en sera pas de mme  Rio-de-Janeiro, je vous l'assure...

--Vous croyez?

--Je puis vous l'affirmer.

--Ah!...

Pickmann devint songeur. Il se ressaisit cependant et proposa un poker,
mais au bout d'une demi-heure, il posa les cartes et se remit 
bavarder. Il fallait  tout prix que cet homme parlt... Il avait
besoin de s'tourdir pour chasser les noires penses qui
l'assaillaient sans trve. Il parla  tort et  travers, raconta des
histoires stupides qui faisaient rire Mme Pickmann aux clats, lana
des plaisanteries de table d'hte, puis prouva le besoin de s'occuper
un peu de l'avenir.

--Une fois  Rio-de-Janeiro, dit-il, je louerai une villa, quelque
chose de grand, de luxueux et je donnerai des soires... J'aurai une
auto, des chevaux et de nombreux domestiques... Je ne sais pourquoi,
mais il me semble que je me plairai au Brsil... J'ai entendu dire que
Rio tait une ville trs agrable et que l'on y menait la grande
vie... Vous resterez avec nous, Colombo... vous serez notre intendant
et je vous payerai grassement...

--Je vous remercie, rpondis-je... mais je ne puis accepter votre
offre...

--Et pourquoi cela?

--Parce que j'ai en Angleterre une femme et quatre enfants...

--Une femme, passe encore, mais quatre enfants... je vous plains!...
Enfin, on peut arranger cela... Vous ferez venir votre femme... elle
sait coudre, au moins?

--Oui.

--Eh bien, nous lui confierons la direction de la lingerie... quant 
vos enfants, je trouverai bien le moyen de les employer.

--Nous verrons, dis-je... je rflchirai.

--C'est cela, Colombo, rflchissez... rien ne presse. Nous avons
encore vingt jours devant nous... un mois peut-tre... Allons, je
crois qu'il est temps de se mettre au lit... Bonsoir!

En rentrant dans ma chambre, je trouvai Zanzibar tout en larmes.

--Qu'as-tu donc? demandai-je...

Le pauvre ngre ne parvenait pas  articuler une parole. Enfin, il
finit par me faire comprendre que, pendant mon absence, Cardiff tait
venu, l'avait surpris en train de jouer de la misique et avait bris
nos deux botes  cigares... La perte de ces instruments mettait le
dsespoir dans l'me de l'infortun Zanzibar. J'arrivai cependant  le
consoler en lui promettant de lui confectionner un banjo.

--Oh! soupira-t-il... un banjo!

Et il sauta de son lit pour venir m'embrasser les mains. Il fallut que
je lui expliquasse comment je le fabriquerais ce banjo, avec quoi, et
c'est seulement quand j'eus satisfait sa curiosit qu'il consentit 
se recoucher.

Pauvre garon! Sa vie n'tait pas complique  celui-l... Pourvu
qu'il et une misique et qu'on ne lui donnt pas de coups de corde,
il tait heureux comme un roi.

Pendant qu'il reposait en rvant sans doute de banjo, moi dont la tte
tait bourre de projets, j'tais plong dans de tnbreuses
mditations.

Soudain, une ide me vint  l'esprit et je rsolus immdiatement de la
mettre  excution.

Je me levai, ouvris sans bruit la porte de la chambre et, pieds nus,
me glissai dans la coursive. Arriv devant la cloison de pitchpin
derrire laquelle je savais que se trouvait le lit de Pickmann, je
donnai deux grands coups de poing dans le panneau...

--Qu'y a-t-il?... qu'y a-t-il? demanda Pickmann rveill en sursaut.

Alors, collant ma bouche contre le bois, je prononai d'une voix
nasillarde:

--Richard Stone!...

--Qui m'appelle? bgaya Pickmann encore  moiti endormi.

--Richard Stone! rptai-je en haussant le ton... m'entendez-vous?

Cette fois, Pickmann ne rpondit pas.

Le coup tait port. Je regagnai ma chambre  pas de loup et me remis
au lit.

J'tais sr maintenant que Richard Stone, le voleur de la Banque
d'Angleterre, habitait bien dans la peau de Pickmann. En rpondant
qui m'appelle? le misrable s'tait trahi. Il s'tait ensuite
ressaisi, mais trop tard. Je m'tais donc assur de la vritable
identit du personnage. A prsent, je le tenais. Avant huit jours, il
serait  ma merci.

Le lendemain, quand je servis le djeuner de mes deux amis, je
remarquai qu'ils taient trs ples. C'est  peine s'ils touchrent
aux plats que je leur prsentai... Eux qui d'ordinaire taient si
loquaces demeurrent muets pendant tout le repas.

--Que vous est-il donc arriv? demandai-je, vous tes tout drles
aujourd'hui?...

Pickmann jeta un coup d'oeil  sa femme, puis rpondit, en s'efforant
de sourire:

--Nous avons mal repos, cette nuit! la mer tait un peu dure et nous
avons encore le coeur tout barbouill!

--Ce ne sera rien, dis-je en regardant fixement Pickmann... Allez vous
tendre au grand air, l-haut, sur le pont, et vous verrez que, dans
une heure, vous ne ressentirez plus rien... Voulez-vous que j'aille
vous prparer vos rockings-chairs?

--Non, c'est inutile, je vous remercie.

--Vous avez tort... l'air vous ferait du bien...

Pickmann ne voulut rien entendre... Il tait bien dcid  rester dans
sa cabine.

--Ce sera comme vous voudrez, lui dis-je... en tout cas, si vous avez
besoin de quelque chose, je suis  votre disposition... vous n'aurez
qu' me sonner...

Et je fis un pas vers la porte.

--Non... ne vous en allez pas, Colombo, s'cria Pickmann... restez...

Mme Pickmann avait regagn sa chambre.

Son mari s'tait tendu sur le sopha du salon et s'efforait de fumer
un cigare qu'il rallumait  chaque instant. Pour m'occuper, je
frottais avec un chiffon de laine les meubles en acajou qui
garnissaient la pice.

Tout  coup, Pickmann se leva, fit quelques pas de long en large, puis
vint se planter devant moi. Il voulait me demander quelque chose, cela
tait visible; pourtant, il hsitait.

--Mon cher Colombo, dit-il enfin... vous devez tre au courant de tout
ce qui se passe sur ce navire?

--Ma foi... pas plus que a, car je vis presque continuellement dans
l'entrepont.

--Oui... je sais... mais avant d'tre  mon service, vous faisiez
partie de l'quipage... vous circuliez partout...

--A peu prs.

--Par consquent, vous avez d voir l'_autre_ passager.

--L'autre passager?

--Oui, il parat qu'il y a  bord un gentleman qui ne bouge pas de sa
cabine...

--Qui vous a dit cela?

--Quelqu'un qui est bien renseign.

--Le capitaine?

--Non...

Je voyais bien que Pickmann tait gn. Il plaidait le faux pour
savoir le vrai, mais il s'y prenait d'une faon stupide.

Il reprit, d'un petit air entendu:

--Hein? Colombo, vous ignoriez que nous eussions un tranger  bord...
Je ne sais quel est cet individu, ni pourquoi il se cache avec tant de
soin... Ce doit tre quelque original...  moins que ce ne soit un
malfaiteur... Informez-vous donc... tchez de savoir quelque chose...
Il serait vraiment scandaleux que le capitaine et embarqu un homme
sans me prvenir!... J'entends tre seul  bord de ce bateau... seul,
entendez-vous... J'ai pay assez cher pour avoir le droit d'tre le
matre ici...

--Evidemment, approuvai-je...

--Ne perdez pas un instant, Colombo, faites une enqute... au besoin,
donnez quelque argent aux matelots pour provoquer leurs confidences...
Tenez...

Et Pickmann me glissa dans la main une poigne de livres.

--Non... non! m'criai-je, gardez cela... je les ferai bien parler...
soyez-en sr...

Et je rendis  Pickmann les pices d'or qu'il m'avait donnes.

Bien entendu, je ne fis aucune enqute, et pour cause. Aprs avoir
quitt mon voleur, j'allai retrouver Zanzibar et me mis 
confectionner le banjo que je lui avais promis. Cela me prit prs de
quatre heures, mais je fis un instrument trs prsentable qui avait,
de plus, une sonorit merveilleuse.

Le ngre ne se tenait plus de joie... Il s'empara du banjo et se mit 
en jouer avec amour...

J'avais fait un heureux!

                   *       *       *       *       *

Quand je revis Pickmann, je le trouvai un peu plus calme.

--Et alors? demanda-t-il en me frappant sur l'paule.

--Rien!

--Le passager?

--Il n'y a pas de passager.

--Cependant... je vous affirme...

--J'ai visit le bateau de fond en comble... du pont  la cale, et je
puis vous assurer que Mme Pickmann et vous tes les seuls matres 
bord...

Pickmann me regardait avec deux yeux inquiets... Supposait-il que je
ne lui disais pas la vrit?... Se mfiait-il de moi?

Il crut devoir, pour se concilier mes bonnes grces, jouer une petite
scne d'attendrissement qui tait assez nature.

--Mon bon Colombo, dit-il, vous savez l'amiti que Mme Pickmann et moi
avons pour vous... nous sommes prts  tous les sacrifices pour
assurer votre avenir et celui de votre famille... Voyons, parlez-moi
franchement, comme  un ami... Ne craignez pas de vous confier 
moi... Je sais que Master Ross est votre chef et que vous lui devez
obissance, mais cet homme ne fera jamais pour vous ce que je suis
dispos  faire... Il vous donne des gages ridicules, il abuse de
vous...

Ici, Pickmann s'interrompit, cherchant ses mots, puis, il reprit:

--Entre le capitaine et moi, vous ne devez pas hsiter... Il est votre
matre, mais moi, je suis votre ami... Dites-moi la vrit, toute la
vrit, et je vous jure que ce que vous me confierez ne sera point
rpt... Master Ross vous a dfendu de parler, n'est-ce pas?...

--Je vous assure...

--Si... si, il vous a dfendu de parler, il vous a intimid, menac,
mais vous n'avez rien  craindre... vous pouvez tout me dire... Qu'il
y ait un passager  bord, cela m'est gal, mais je veux le connatre...

--Je vous donne ma parole que personne ne se cache sur ce navire... on
vous a mal renseign... ou plutt on a cherch, dans un but que je ne
puis comprendre,  jeter le trouble dans votre esprit...

Pickmann parut trs embarrass.

--C'est bien, dit-il... mais, vous savez, vous ne m'avez pas
convaincu...

--Je le regrette.

--Malgr tout, vous tes encore mon ami, n'est-ce pas?

--Pouvez-vous en douter?

--Et... si, par hasard, vous appreniez qu'il se trame quelque chose
contre moi, vous m'avertiriez, je suppose?

--Je vous le promets.

--Bien, Colombo, merci!... Je vois que vous tes un brave garon et
que je puis compter sur vous... Ouvrez l'oeil, coutez ce qui se
dit... rptez-moi tout... un mot qui pour vous n'aurait aucune
importance peut tre pour moi une indication prcieuse... Plus tard,
vous comprendrez... Je ne vous en dis pas plus pour l'instant...

Pickmann, en parlant, avait les larmes aux yeux et j'avoue qu'il me
fit piti, mais je ne pouvais plus revenir sur la dcision que j'avais
prise.

La partie tait engage, j'avais de srieux atouts dans mon jeu, il
s'agissait de ne pas perdre la tte...

Avant huit jours, je serais le matre de la situation...




XVII

UN COUP DE TRAFALGAR


Je ne sais  combien de milles nous tions des Canaries, quand un
matin, nous commenmes  danser de faon inquitante. J'ouvris le
hublot de ma chambre et observai la mer. La brise s'tait leve. Le
ciel, qui s'assombrissait de plus en plus  l'horizon, passait
rapidement du gris plomb  la nuance terne de l'tain.

Par instants, de petites langues de feu couraient entre les nuages;
des vagues marbres d'cume blanche se poursuivaient sans relche et
l'eau prenait une teinte sinistre.

C'tait le gros temps qui s'annonait.

Bientt, le vent se mit  chanter, puis  ronfler comme un orgue gant,
chassant devant lui des fumes d'embruns. Les lames s'levaient de
plus en plus, et venaient s'abattre en claquant contre la coque du
_Sea-Gull_.

Je refermai le hublot par lequel venait de pntrer un paquet de mer.

--a beaucoup mauvais, missi Colombo, me dit Zanzibar, qui se tenait
derrire moi... ti vas voir tout  l'heure.

Sur le pont, on entendait des pas prcipits et la voix du capitaine
Ross qui hurlait comme un fou:

--_Up stairs, topmen! haul down topsails... lash up! Make haste!_

La golette courait au plus prs en faisant des sauts de carpe, et,
trop charge de toile dans les hauts, gtait sur bbord, avec une
bande terrible.

Zanzibar et moi tions obligs, pour conserver notre quilibre, de
nous cramponner  l'pontille de notre cabine.

Le bon ngre, qui naviguait depuis longtemps, et avait dj essuy pas
mal de coups de Trafalgar, riait comme un enfant, et ne cessait de
rpter:

--Ti vas voir, missi Colombo... a joli fox-trott tout  l'heure...

J'tais loin de partager la confiance du brave garon, car je me
demandais avec angoisse si le _Sea-Gull_ rsisterait  la tempte...
C'tait, en somme, un bateau de plaisance, et bien qu'il part robuste,
il tait  craindre que la bourrasque ne l'endommaget srieusement...
Il ne me manquerait plus que a: faire naufrage en plein Atlantique,
et couler par le fond avec mon Rgent.

Et la prophtie d'une vieille tireuse de cartes de Russel Street que
j'avais consulte quelques annes auparavant me revenait  l'esprit.
Cette bonne femme, qui s'appelait miss Mowlouse, m'avait en effet
prdit que j'tais menac de prir par immersion et que, par
consquent, je devais redouter les voyages sur l'eau.

Si tout de mme elle avait dit vrai?...

Cependant, une chose me rassurait: ne m'avait-elle pas dit aussi que
je finirais mes jours dans l'opulence... Laquelle de ces deux
prdictions tait la vraie? Je ne crois gure aux prophties des
tireuses de cartes, mais le vieux fonds de superstition qui sommeille
au coeur de tout homme se rveillait en moi au moment du danger. On a
beau jouer  l'esprit fort, il y a des moments dans la vie o l'on est,
malgr soi, hant par ces influences singulires que M. Lloyd George,
lecteur passionn du grand Will, et mystique comme tous les Gallois,
dsigne dans ses mmoires (encore un qui crit ses mmoires!) sous le
vocable assez abscons d'advertisement.

Zanzibar, lui, qui n'tait pas du pays de Galles, et n'avait jamais lu
Shakespeare, ne s'embarrassait pas de semblables futilits.

Il riait, imitait le bruit du vent, celui des vagues heurtant la coque
du _Sea-Gull_, et se livrait  des contorsions grotesques chaque fois
qu'une secousse menaait de lui faire perdre l'quilibre.

Il y eut soudain une violente rafale suivie bientt d'un claquement
sinistre. Le vent, comme je l'appris, quelques instants plus tard,
venait de dchirer un hunier que l'on n'avait pas eu le temps de
carguer, et la voile en lambeaux battait maintenant dans l'espace,
comme un norme pavillon fouettant au bout de sa drisse. Je ne sais
rien de plus impressionnant que le crpitement d'une voile humide qui,
n'tant plus retenue par ses coutes, se tourmente en tous sens pour
se dbarrasser de sa vergue.

--Du monde au cargue-point des basses voiles! commandait le capitaine
Ross d'une voix aigu, qui se confondait parfois avec le sifflement
des cordages.

Le _Sea-Gull_ gmissait dans toute son armature, et la voile dchire
continuait de battre avec un bruit d'ailes formidable. Ce qui devait
arriver, arriva. Le mt, sous la pression de la toile, se rompit et
tomba sur bbord avec un fracas terrifiant.

--Oh! a mauvais! cria Zanzibar qui ne riait plus.

Le _Sea-Gull_ s'tait inclin de telle faon que sa lisse effleurait
l'eau. Il demeura dans cette position critique l'espace de trente
secondes environ, puis se redressa sous un coup de barre et, lentement,
vira de bord.

Matre Ross mettait le yacht debout au vent, afin de pouvoir prendre
des ris dans la voilure, manoeuvre qui s'excuta rapidement, mais la
brise frachissait de plus en plus, et on fut bientt forc de
capeyer.

Les matelots qui, je dois le reconnatre, avaient fait preuve d'une
habilet merveilleuse, pendant tout le temps que dura cette manoeuvre,
essayrent ensuite de ramener sur le pont le mt qui pendait, retenu
par ses haubans, en dehors du _Sea-Gull_ et dont la partie suprieure,
toujours garnie de ses vergues, faisait fortement gter le bateau. Le
capitaine Ross fit couper les haubans et les tais, et l'on parvint,
aux prix de difficults inoues,  ramener le maudit mt sur le pont.

Pouss par la curiosit, je m'tais hiss jusqu'au panneau avant. Une
vive agitation rgnait parmi les matelots, qui aprs avoir tent une
rparation de fortune, finirent par y renoncer. Sur un petit bateau,
on peut  la rigueur remplacer un mt par un espars, mais sur un
btiment d'un tonnage un peu lev, cela est impossible.

Tout ce que l'on pouvait faire, c'tait de rsister  la bourrasque,
d'taler le coup, comme on dit, mais ensuite, il serait impossible
de continuer le voyage. Il faudrait rallier quelque port, afin de se
procurer un nouveau mt, ce qui demanderait au moins une huitaine, et
peut-tre davantage.

Matre Ross tait furieux, il s'en prenait  tous les hommes de
l'quipage, comme s'ils eussent t solidairement responsables de
l'accident, mais j'entendis son second qui disait, d'un ton maussade:
On a cargu trop tard.

La vrit, c'est que ce jour-l matre Ross, qui tait lgrement pris
de boisson (cela lui arrivait cinq jours sur sept), avait totalement
manqu de prsence d'esprit, et soit que sa vue ft trouble, soit
qu'il penst  autre chose, n'avait pas vu venir le grain... Quand il
avait command d'arriser, il n'tait plus temps.

Heureusement qu'il avait eu la prcaution de faire, quelques heures
auparavant, rouler les hautes voiles, car sans cela nous n'aurions pas
pu viter la catastrophe.

Pour le moment, nous fuyions vent arrire, et refaisions, par
consquent, la route que nous avions dj parcourue aprs avoir quitt
les Canaries. Quand la tempte se fut calme, j'allai rejoindre M. et
Mme Pickmann, qui devaient tre dans les transes. Je les trouvai, en
effet, trs mus, et aussi trs malades. Ils taient tendus sur le
tapis de leur salle  manger, en proie  de terribles nauses. Tous
deux taient encore en costume de nuit: le mari en pyjama, la femme en
chemise, et c'est  peine s'ils relevrent la tte, lorsque j'entrai.

--Ah! c'est vous, mon bon Colombo, bgaya Mme Pickmann... Que s'est-il
pass? grand Dieu!...

--Nous avons eu une avarie, rpondis-je...

--Grave? demanda Pickmann.

--Oui... notre mt de misaine s'est rompu.

--Alors?

--Alors!! Je ne sais ce que va faire le capitaine.

--Ah! soupira la femme, il n'y a qu' nous que ces choses-l
arrivent... Tout avait si bien march jusqu'ici...

--Esprons, dis-je, que a s'arrangera...

Mme Pickmann, qui semblait moins malade que son mari, tait parvenue 
se mettre debout. Elle tait dans un tat pitoyable. Ses faux cheveux
avaient gliss sur son oreille gauche, et sa chemise, dj trs
chancre, avait gliss de ses paules, dcouvrant une opulente
poitrine que j'aurais crue moins ferme...

--Voyons, mon petit Colombo, me dit-elle, parlez-nous franchement...
que va-t-il arriver? Nous ne sommes pas en danger, au moins? Vous avez
l'air inquiet, je suis sre que vous ne dites pas tout ce que vous
savez...

Elle redressa ses faux cheveux, remonta vivement sa chemise, et reprit:

--Ne nous cachez rien... M. Pickmann et moi nous voulons tout savoir.

--Aucun danger ne vous menace, rpondis-je.

--Bien sr?

--Je vous l'affirme.

Pickmann s'tait assis sur le divan et se tenait la tte  deux
mains... Il souffrait, cela tait visible, et n'avait mme pas la
force de m'interroger... Il me rappelait ce personnage d'oprette qui,
terrass par le mal de mer, rpond  un chef de pirates: Pendez-moi,
mais ne me remuez pas.

La femme, plus nergique, s'inquitait de la situation. Elle me posait,
d'une voix entrecoupe de hoquets, des questions rapides dans
lesquelles cette mme phrase revenait sans cesse:

--Si nous sommes en danger, dites-le...

Je la rassurai du mieux que je pus, et j'allais me retirer, quand on
frappa  la porte.

--Entrez, dit Mme Pickmann sans mme prendre la peine de jeter un
manteau sur ses paules.

La porte s'ouvrit doucement et la grosse figure rougeaude du capitaine
Ross apparut dans l'entre-billement.

--Pardon, dit-il, un peu confus... Je croyais...

Et il allait battre en retraite, quand Mme Pickmann le rappela:

--Voyons, capitaine... parlez... Qu'y a-t-il?

Le vieux loup de mer, sa casquette galonne  la main, salua
gauchement:

--Je voulais dire  M. Pickmann, fit-il, que notre mt de misaine
s'est rompu, et que nous ne pouvons continuer notre route...

--Et alors?... et alors?... s'cria Pickmann, qui avait subitement
retrouv son nergie.

--Alors, monsieur, nous allons tre obligs de regagner les
Canaries... et de nous rfugier dans le port de Santa-Cruz afin de
rparer l'avarie... Cela demandera une huitaine de jours environ...

--Huit jours! murmura Pickmann...

--Oui, au moins...  condition, toutefois, que nous puissions trouver
des charpentiers qui excutent immdiatement le travail...

--Et si nous n'en trouvons pas?...

--Oh! ce ne sont pas les charpentiers qui manquent  Santa-Cruz...
mais ce port est trs frquent!... Peut-tre y a-t-il dans les cales
d'autres bateaux que la tempte a endommags... Dans ce cas, nous
serions obligs d'attendre notre tour...

--C'est bien, dit schement Pickmann, en se reprenant la tte entre
les mains.

L'effort qu'il venait de faire l'avait ananti, et il se laissa
retomber sur son divan, o il demeura inerte.

Comme personne ne lui adressait plus la parole, le capitaine se retira.

--Tout cela ne vous semble pas louche? me demanda Mme Pickmann.

--Ma foi non, rpondis-je... Matre Ross est bien oblig de relcher
dans un port... Comme Santa-Cruz est le port le plus rapproch, c'est
celui-l qu'il a choisi... Ne vous tourmentez pas... Reposez-vous, je
reviendrai vous voir avant le djeuner.

J'avais dj la main sur le bouton de la porte, quand Pickmann lana
d'une voix pteuse:

--Rien...  part a, Colombo?

--Non... rien...

--Vous n'avez toujours pas vu _l'autre_ passager?

--Vous y tenez, dcidment...

--Cherchez bien... car je suis sr...

Une violente nause l'empcha de continuer.

--Ce pauvre homme, dit Mme Pickmann, voyez comme il est malade... Vous
ne connaissez pas un remde contre le mal de mer, mon bon Colombo...
Je souffre horriblement, moi aussi... c'est affreux... Ce mauvais
temps ne va donc pas cesser!

--Couchez-vous, dis-je... dans une heure je vous apporterai du th...
D'ailleurs, nous serons bientt en eau calme...

--Vous croyez?

--Oui... lorsque nous aurons atteint le port de Santa-Cruz...

--Ah!

Mme Pickmann ne paraissait pas convaincue... Elle et voulu sans doute
m'interroger encore, mais les forces lui manqurent, et elle se laissa
tomber sur le divan,  ct de son mari...




XVIII

OU JE MURIS MON PLAN


J'allai retrouver Zanzibar qui prparait en chantant une horrible
mixture destine  l'quipage.

--Ti sais pas, dit-il... Bateau retourni Canaries... a bon,
Canaries... plein de bananes... moi m'en coller plein le fisil...
L-bas, chez nous, bananes plus jolies encore, ti verras a si ti
viens avec moi... et pis beaucoup de dattes aussi... et noix de
coco... tout plein... tout plein... Ti verras, Colombo, ti verras...

Je n'coutais point... Trop de penses, pour l'instant, se heurtaient
dans ma tte... Ce qui m'inquitait surtout, c'tait cette escale que
nous allions tre obligs de faire  Santa-Cruz... Toutes mes
combinaisons, tous mes projets s'effondraient soudain... ou taient
pour le moins retards...

Quelles nouvelles complications allaient surgir encore?

Ah! dcidment, je n'tais pas au bout de mes peines...

Jamais je n'ai tant rflchi que pendant les six heures que le
_Sea-Gull_ mit  atteindre Santa-Cruz. Et ces rflexions, comme on le
verra bientt, ne furent pas inutiles. Mon imagination un peu endormie
depuis quelque temps s'tait brusquement rveille et avait chafaud
tout un scnario qui et certainement merveill Allan Dickson. Cet
homme qui m'avait tant fait souffrir, puisque c'tait  cause de lui
que j'avais tt du Tread Mill, allait sans doute devenir ma
Providence...

Mais n'anticipons pas... J'estime que lorsque l'on crit ses mmoires,
on doit classer par ordre tous les vnements qu'on y relate, et
donner  chacun l'importance et la place qu'il convient. J'ai lu
beaucoup de mmoires, dans ma vie: les Confessions du grand
Jean-Jacques, les Mmoires du Chevalier de Grammont, ceux de
Chateaubriand et de l'inimitable Berlioz, mais tout en admirant ces
chefs-d'oeuvre, je trouve que leurs auteurs, et M. de Chateaubriand
surtout, ont trop insist sur certains dtails, qui eussent
certainement gagn  tre un peu courts... Je ne doute pas que cette
apprciation d'un cambrioleur ne fasse sourire certains critiques,
mais chacun juge  sa faon... avec son bon sens. Ce que j'apprcie
surtout dans les mmoires, c'est la franchise. Or,  part Rousseau qui
a tout avou (mme les choses les plus _schocking_) je suis oblig de
reconnatre que les autres mmorialistes se sont un peu trop flatts,
et n'ont pas hsit  allonger leur rcit, pour nous faire mieux
savourer les beauts de leur loquence, et les brillantes qualits
dont les avait dous la nature.

Je n'ai point l'outrecuidance de me comparer  ces matres, mais j'ai
le mrite de ne rien cler de mes dfauts et de ne point me regarder
dans un miroir avec trop de complaisance. Je dis ce qui est, un peu
brutalement parfois, et ne me fais jamais meilleur que je ne suis;
j'ai le malheur d'tre un triste individu et j'ai le courage de
l'avouer.

Combien consentiraient  en faire autant?... Qu'on me pardonne encore
cette petite digression, mais elle tait, je crois, ncessaire, ne
serait-ce que pour rappeler  mes lecteurs qu'Edgar Pipe leur livre sa
vie tout entire, comme  des juges impartiaux. Puisse l'aveu que je
fais de mes fautes me valoir quelque piti de la part de ceux qui
n'ont jamais cess de suivre la belle ligne droite de l'honntet, et
que l'amour du travail a prservs des carts dont je me repens
aujourd'hui...

Le _Sea-Gull_, sous son grand foc et sa voile d'artimon, filait en
tanguant vers les Canaries. Il avait march plus vite que nous ne nous
y attendions, car avant la nuit il mouillait en rade de Santa-Cruz, en
face de Tnriffe.

L'le de Tnriffe runit, grce  ses valles,  son plateau et  ses
ctes, tous les genres de temprature, except celle de l'hiver.
Beaucoup d'Anglais prfrent mme le sjour de Tnriffe  celui de
l'Italie, aussi Santa-Cruz est-elle trs frquente. J'eus l'occasion
de le constater, car le capitaine Ross, ds que nous fmes stabiliss
sur nos ancres, fit armer le canot et m'envoya  terre avec quelques
matelots pour chercher des provisions.

La ville me parut agrable.

Ses rues droites, larges, ares, ont des trottoirs pavs de pierres
rondes et ingales que bordent des dalles de lave. On rencontre l
nombre d'trangers: des ngociants des diffrentes parties du monde
que distingue leur costume national.

Aprs avoir fait nos achats, nous nous offrmes quelques chiroutes
et plusieurs verres de vin de Madre, puis nous regagnmes le bord.

Cette petite promenade n'avait pas t inutile. Elle m'avait permis de
jeter un coup d'oeil sur le port o de nombreux btiments, les uns
chargs de bananes, les autres de tonneaux de vin, s'apprtaient 
prendre le large. Je vis aussi deux ou trois vapeurs dont l'un, qui
portait le pavillon espagnol, allait se mettre en route pour Cadix,
ainsi que me l'apprit un marin anglais qui fumait sa pipe  l'ombre
d'une vranda, devant un flacon de whisky.

Ds que j'eus ralli le _Sea-Gull_, et rendu compte de ma mission 
Matre Ross, j'allai porter  M. et Mme Pickmann le repas qu'avait
prpar Zanzibar. Je les trouvai compltement remis de leur malaise.
Ils avaient fait toilette, et semblaient m'attendre avec impatience.

--Ah! mon bon Colombo, s'cria Mme Pickmann ds que j'entrai dans la
salle  manger, quelle aventure! Jamais je n'aurais cru que le mal de
mer pt rendre si malade... Si cela devait recommencer, j'aimerais
mieux dbarquer tout de suite.

--Libre  vous, rpondis-je... la ville est curieuse  visiter... et
si vous voulez, aprs djeuner, aller vous dgourdir un peu les
jambes...

--Non... rpondit schement Pickmann... D'ailleurs, je ne me sens pas
bien...

Il s'assit avec sa femme devant la table o je venais de dposer un
plat de poisson, et demanda soudain:

--Est-ce anglais, Santa-Cruz?

J'eus peine  rprimer un sourire devant tant d'ignorance.

--Non... rpondis-je... c'est une possession espagnole...

--Ah! oui... c'est vrai... je ne sais o j'avais la tte... J'espre
qu'on ne va pas venir  bord oprer une visite, au moins?

--Ma foi, je n'en sais rien... mais il est plus que probable que,
lorsque nous serons amarrs  quai, la douane fera son apparition.

--Quoi! nous n'allons pas demeurer en rade?

--Non... dans quelques heures, nous allons gagner le port... c'est
ncessaire... on ne peut pas rparer en pleine mer...

--Vous tes sr de ce que vous dites, Colombo?

--Oui...

Pickmann lana un coup d'oeil  sa femme qui ne broncha pas.

Il y eut un silence, puis il reprit:

--Bah! la douane se contentera d'examiner les bagages... les grosses
malles, les caisses. Je ne pense pas qu'elle ouvre les valises et les
sacs  main...

--Qui sait? Les douaniers prennent parfois plaisir  ennuyer le
monde... Ce sont des tres maussades qui, furieux de voir les gens
voyager et se payer des distractions, quand eux demeurent rivs  leur
poste, se vengent en soumettant le touriste  une foule de formalits
qu'ils compliquent  plaisir. J'ai connu un douanier anglais, du nom
de Nasty, qui n'tait jamais si heureux que lorsqu'il avait oblig une
dame  dballer toutes ses toilettes, et jusqu' son linge le plus
intime.

--Cependant, nous ne faisons pas de contrebande... Si on nous a
laisss partir d'Angleterre, c'est que nous tions en rgle avec la
douane...

--Avec la douane anglaise, oui... mais ici, n'oubliez pas que nous
sommes en Espagne.

--Eh bien, dit Mme Pickmann, pour que ces messieurs du Custom-House
n'aient pas le plaisir de chiffonner mes toilettes, je vais les taler
dans cette pice.

Mme Pickmann exagrait videmment quand elle parlait de ses toilettes,
car sa garde-robe, comme la mienne, n'tait pas des mieux fournies.

Elle possdait en tout et pour tout une cape de drap noir, orne
d'arabesques grenat, un costume tailleur, une jupe fonce et quelques
corsages aux tons criards. Quant  son mari, il n'avait que deux
pauvres complets, celui qu'il portait tous les jours et un autre de
teinte verdtre, accroch dans une armoire. Et quels complets! grand
Dieu!... Ils eussent tout au plus convenu  Bill Sharper ou  Manzana.

Comme on voyait bien que ces gens-l taient dans une pure noire
avant le coup qui devait les enrichir!... Tout ce qu'ils possdaient
tait neuf: malles, habits, linge, bottines... Ils s'taient renipps
vivement, au dcrochez-moi a, presss qu'ils taient de quitter
Londres.

Il tait mme assez extraordinaire qu'ils fussent parvenus  fuir,
puisque, avant leur embarquement, les journaux avaient dj parl
d'eux... L'affaire avait fait beaucoup de bruit, beaucoup plus de
bruit que celle du Rgent, car les journaux franais (que j'avais lus
avec la plus grande attention) n'avaient pas souffl mot de la
disparition de _mon_ diamant.

A quoi devais-je attribuer ce silence? Etait-ce un pige? Esprait-on
ainsi donner confiance au voleur et le pincer plus facilement? Je
crois plutt que l'administration du muse du Louvre, aprs avoir
prvenu la police, avait jug inutile d'bruiter un vol qui devait la
gner un peu, et qu'en attendant l'arrestation du coupable elle
avait remplac le Rgent par un bouchon de carafe quelconque.

Tout en mangeant, Pickmann et sa femme continuaient de bavarder, mais
on les sentait inquiets. Je m'efforai d'ailleurs d'augmenter cette
inquitude. Cela faisait partie du plan que j'avais labor... Je
dosais mes effets, avec l'habilet d'un Allan Dickson qui s'apprte 
confondre un malfaiteur.

--Bah! qu'avez-vous  craindre, fis-je d'un petit air sournois, vos
papiers sont en rgle, n'est-ce pas?

--Oh!... certes... trs en rgle, bgaya M. Pickmann en devenant rouge
comme un piment.

--Alors... tout est pour le mieux...

--D'ailleurs, les douaniers ne nous demanderont pas nos papiers...

--Les douaniers... non, mais les gens de police.

--Les gens de police! Ont-ils le droit de pntrer ici?

--Pourquoi pas?

Pickmann sursauta:

--Mais je ne suis pas un malfaiteur! s'cria-t-il... je...

--Voyons, calmez-vous... y a-t-il l de quoi se monter?... Vous tes
un honnte homme, vous avez des papiers... Que pouvez-vous craindre?

--Rien... rien, assurment... Mais je me rappelle maintenant que je
n'ai pas fait viser nos passeports...

--On ne les examinera pas  la loupe. Il suffira de les prsenter, et
si on s'apercevait, par hasard, qu'ils n'ont pas t timbrs au dpart,
vous diriez qu'en Angleterre certains personnages connus sont
dispenss de cette formalit... Est-ce que vous croyez que M. Lloyd
George lorsqu'il va de Londres  Cannes ou  Paris fait chaque fois
viser ses passeports?...

--Je ne suis pas M. Lloyd George.

--Vous pouvez tre un homme de qualit quand mme... Il y a  Londres
beaucoup de Pickmann... Il en existe mme un qui, si je ne me trompe,
est alli  la famille de Connaught... Ne seriez-vous pas celui-l?

--Non...

Mme Pickmann qui, jusque-l, tait demeure silencieuse, ce qui me
surprenait fort, crut devoir ajouter:

--Nous sommes des gens de modeste condition...

Je le voyais bien, parbleu! elle n'avait pas besoin de le dire.

Dcidment, ils taient plus stupides encore que je ne le supposais,
et j'avais la partie belle avec eux.

Comme ils s'taient un peu rassurs, je crus devoir, avant de les
quitter, leur donner un premier coup d'assommoir.

--Ah!  propos, fis-je d'un air distrait, vous me souteniez l'autre
jour qu'il y avait  bord de ce bateau un personnage mystrieux... Eh
bien! c'est vous qui aviez raison...

--Vous l'avez vu? demanda Pickmann, d'une voix tremblante.

--Oui... Il y a une heure  peine.

--Pourquoi ne me l'avez-vous pas dit plus tt?

--Je n'y ai pas song...

--Comment est-il?

--Grand... entirement ras... assez lgant, ma foi... Il me semble
avoir dj vu cette tte-l quelque part...  Londres, probablement...

--C'est lui! lana imprudemment Mme Pickmann.

Je la regardai.

Pour expliquer le trouble qui l'agitait, elle ajouta en me prenant le
bras:

--Ecoutez, mon bon Colombo... Puisque vous tes un ami, nous pouvons
tout vous dire... Eh bien!... cet homme est un de nos parents...

--Ah!

--Oui... un affreux gredin qui nous a jou des tours pendables, et qui
veut aujourd'hui s'emparer de notre fortune... Il est capable de tout,
mme de nous assassiner...

--Ne craignez rien... Je suis l.

--Ne pourriez-vous, demanda Pickmann, le faire expulser du bateau par
le capitaine?... Si Matre Ross arrive  nous en dbarrasser, d'une
faon ou d'une autre, il y a mille livres pour lui.

--Non... c'est moi qui vous en dbarrasserai...

--Oh! mon cher Colombo... que vous tes gentil!... Alors, les mille
livres seront pour vous... Je vous le promets... Voulez-vous un
acompte?

--Non... j'ai confiance en vous.

--Et comment nous en dbarrasserez-vous?

--Mais d'une faon bien simple... En lui faisant piquer une tte
par-dessus bord.

Mme Pickmann se jeta dans mes bras, et me serrant  m'touffer:

--A la bonne heure! s'cria-t-elle... au moins vous, vous tes un
homme!

--Oui, approuva Pickmann... et un homme de dcision... mais prenez
garde... le gaillard est habile... Et que dira le capitaine quand il
s'apercevra de la disparition de ce passager?

--Soyez tranquille, je saurai m'y prendre... On croira  un
accident... Il parat que cet homme, qui reste tout le jour enferm
dans sa cabine, se promne, la nuit, sur le pont. Je me dissimulerai
derrire le rouf et, au moment o il ne s'y attendra pas, je me
prcipiterai sur lui, et l'enverrai par-dessus le bastingage.

--C'est cela! c'est cela! fit Pickmann en battant des mains...
par-dessus le bastingage... Ah! dcidment, Colombo, vous tes notre
providence!... Et, tenez... ce n'est pas mille livres que je vous
donnerai... mais deux mille... oui, deux mille, ma parole d'honneur.

Je pris cong des Pickmann, coeur. Dcidment, ces gens-l taient
d'affreuses canailles, et je n'avais plus  les mnager.




XIX

ALEA JACTA EST


Le soir mme, le _Sea-Gull_ entrait dans le port de Santa-Cruz, et
s'amarrait  quai, en face d'un dock. Aprs l'allumage des feux de
position, Matre Ross nous runit tous et nous adressa le petit speech
suivant:

--Vous savez, sans doute, que nous allons demeurer ici une huitaine...
peut-tre plus... Nous allons donc profiter de cette relche pour
briquer le pont, et faire les cuivres. Il faudra aussi laver les
voiles et, quand la toilette de l'extrieur sera faite, nous nous
occuperons de l'entrepont et de la cale. Je ne veux point cependant
vous traiter en esclaves. Je suis un brave homme, moi, et tous mes
matelots sont mes enfants... Je vais tablir un roulement... Un jour,
ce sera la borde de tribord qui sera libre, un autre jour, celle de
bbord... Seulement, je vous prviens, celui qui rentrera en tat
d'ivresse sera boucl jusqu' l'appareillage... Quant aux cuisiniers
(et il dsigna Zanzibar et moi), ils seront exempts de service un jour
sur deux,  tour de rle... Ceux qui voudront toucher une avance sur
leur dcompte n'auront qu' venir me trouver... Je sais ce que c'est
que s'amuser, j'ai t jeune, moi aussi... Rompez, mes enfants.

Je n'avais jamais vu le capitaine Ross si aimable... Je crois qu'il
avait peur que quelques-uns de ses marins ne le quittassent pour
s'engager sur un bananier. Les engagements contracts  bord du
_Sea-Gull_ n'avaient pas t viss par l'Inscription maritime, et il
n'avait, par consquent, aucun moyen de retenir ses hommes.

Je trouvai Zanzibar dsol. Il se faisait une fte, le pauvre ngre,
de descendre  terre avec moi pour rigoli un pitit peu, et voil que
le capitaine nous consignait l'un aprs l'autre  la cuisine. Cette
dcision n'tait pas pour me dplaire, car j'avais besoin d'tre seul,
aussi bien  bord qu' terre. Le grand coup que je mditais devait
tre prpar en secret. Zanzibar ne m'et pas trahi, cela tait
certain, mais il m'et gn, et j'tais heureux de me sentir libre.

Il tait facile maintenant d'aller  terre... Il suffisait pour cela
de franchir la passerelle qui reliait le navire au quai. Je n'abusais
cependant point des sorties, car je craignais que, pendant mon
absence, mes deux Pickmann ne commissent quelque imprudence.

Chaque fois que je les voyais, ils me demandaient si j'avais aperu le
passager qu'ils dsignaient maintenant sous le nom de Dickie, et sur
lequel ils me fournirent un tas de renseignements stupides. Ne
fallait-il point qu'ils parussent documents sur ce parent sclrat
qui convoitait leur fortune?

Et les niais se figurant que je donnais dans le panneau, comme on
dit vulgairement, me bourraient le crne avec ardeur. Ils allaient
mme un peu fort, surtout Mme Pickmann, qui s'tait prise pour moi
d'une chaude... trop chaude amiti et m'embrassait avec une passion
vraie ou simule ds que je me trouvais seul avec elle.

Allait-elle me proposer aussi d'assassiner son mari? Ma foi, je
commenais  le croire.

Mme Pickmann tait certes une assez jolie brune, bien qu'elle ft dj
un peu marque, mais elle ne m'inspirait gure car j'aime les femmes
avec lesquelles on peut encore causer, quand on a fini de rire, et la
conversation de cette opulente lady tait d'une banalit dsesprante.
Son mari lui tait certainement suprieur, quoiqu'il n'et rien d'un
intellectuel. C'tait un gros roublard, capable de rouler certaines
gens, mais absolument sans dfense lorsqu'il se trouvait en face de
quelqu'un qui le dominait. Il tait, de plus, dpourvu de sens moral,
on en a eu la preuve. Trop lche pour se dbarrasser d'un ennemi, il
n'hsitait pas  payer pour le faire supprimer. J'avais prouv, je
l'avoue, quelque piti pour lui, en le voyant effar, larmoyant, tass
dans son fauteuil comme un impotent, mais  prsent, il me dgotait,
et sa vue mme m'tait odieuse.

Heureusement que j'allais bientt lui tirer ma rvrence.

En attendant que tous mes prparatifs fussent termins, je
continuais de le terroriser en lui parlant du passager imaginaire, ce
Dickie qui faisait, parat-il, le dshonneur de la famille Pickmann.

Chaque matin, je lui rendais compte des faits et gestes de Dickie...
Tantt, je l'avais aperu en ville, tantt je l'avais surpris rdant
dans la coursive d'entrepont.

--Ce misrable, me dit un soir Pickmann, a d s'entendre avec le
capitaine, et lui promettre une forte prime...

--C'est possible, rpondis-je...

--Alors, ce Ross serait un affreux gredin... J'ai bien envie de le
faire appeler et de lui demander de quel droit il a accept un
tranger sur un bateau qui m'appartient pour deux mois encore...

--Gardez-vous en bien... Si vous voulez tout compromettre, vous n'avez
que a  faire... Au lieu d'avoir un ennemi, vous en aurez deux  bord,
et, ma foi, je ne rponds plus de rien...

--Oui, Colombo a raison, intervint Mme Pickmann, ce serait la dernire
des gaffes... Laisse donc agir Colombo... C'est un homme intelligent,
lui, et qui a de la dcision.

Certes, j'avais de la dcision, elle allait bientt s'en apercevoir!
Cependant, il fallait se hter. Le capitaine Ross avait eu la chance
de trouver un mt de golette qui, une fois rabot  sa base,
s'adapterait parfaitement dans l'emplanture de l'ancien, et sous deux
jours au plus tard, le _Sea-Gull_ serait en tat de reprendre la mer.

Le lendemain (c'tait mon tour de sortie), je fis dans une boutique de
Santa-Cruz achat d'un revolver d'occasion, puis me rendis sur le quai,
 un endroit o l'on procdait au chargement des bananes. Il y avait
l deux vapeurs espagnols: la _Dona-Isabelle_ et le _Pescador_...
J'appris par un homme d'quipage, un Anglais comme moi, que ces deux
bateaux se rendaient  Cadix, et que l'quipage de l'un, le _Pescador_,
n'tait pas au complet. Je me fis prsenter au capitaine, un gros
homme  la figure couture de cicatrices, et qui baragouinait un peu
d'anglais.

--Il me faut un soutier, un graisseur et un aide-chauffeur, me dit-il.

--Je puis, rpondis-je, remplir l'office de soutier...

--Je le pense bien, dit-il en riant... ce n'est pas un mtier qui
exige un long apprentissage... Nous partons vendredi, c'est--dire
dans trois jours... Apportez-moi vos papiers au moment de
l'appareillage... Soixante-quinze pesetas par semaine... a vous va?

--Oui, capitaine.

--Bien... entendu... Au revoir!...

J'tais embarqu. Il ne me restait plus qu' trouver des papiers,
mais j'esprais bien m'en procurer  bord du _Sea-Gull_. Il me
suffirait pour cela d'aller faire une petite perquisition dans le
gaillard d'avant.

Cette nuit-l, je dormis mal. Le plan que j'allais mettre  excution
tait des plus audacieux, et aussi des plus dlicats. Il s'agissait de
ne rien laisser au hasard. Je rptai mentalement plus de dix fois la
scne que j'allais jouer dans quelques heures, car j'avais appris en
revenant  bord que le _Sea-Gull_, compltement rpar, se remettrait
en route le lendemain dans l'aprs-midi. A ct de moi, Zanzibar
ronflait comme un orgue, et j'enviai la srnit de ce bon ngre. Moi,
j'allais me relancer dans l'aventure, et Dieu seul savait comment tout
cela finirait.

Vers le matin, je m'assoupis, et dormis une heure environ, mais quand
je m'veillai (j'ai toujours eu le rveil triste), je vis tout en
noir... Je n'avais plus aucune confiance en moi, et une crainte que le
raisonnement n'arrivait pas  vaincre me revenait continuellement 
l'esprit.

Je me levai, et aprs avoir bu un th fortement additionn d'alcool,
je retrouvai un peu d'nergie.

--Ti pas bien gai ci matin, me dit le brave Zanzibar... Ti pas content
quitti Santa-Cruz... Ti malade, peut-tre?

--Non... mais j'ai mal dormi.

--Mi trop ronfli, s'pas? Ti fallait siffli, si ronflais trop fort...

Le bon Zanzibar avait une mine piteuse, mais sa gat naturelle reprit
bien vite le dessus, et il s'effora, par mille contorsions grotesques,
de me drider un peu.

Je m'tais attach  ce brave garon, et cela me faisait de la peine
de l'abandonner. J'eus un moment l'ide de l'emmener avec moi, mais
j'y renonai... Seul, j'aurais sans doute bien du mal  me tirer
d'affaire, mais avec un ngre pour compagnon, je risquais de
compromettre ma manire qui est, on le sait, de passer inaperu.

Pendant deux heures, j'errai comme une me en peine dans la coursive
d'entrepont, puis, profitant d'un moment o les hommes taient runis
en haut pour l'appareillage, je me glissai dans le gaillard d'avant.
Il y avait l une dizaine de hamacs rouls sur leurs garcettes, et, en
face de ces hamacs, le long de la cloison, des botes de bois noir
portant toutes une tiquette, et dans lesquelles les matelots
serraient leurs effets de petit quipement et leurs papiers.

Sur l'une de ces tiquettes, je lus un nom: Jim Corbett. J'ouvris la
bote qui tait simplement ferme au moyen d'une petite lanire de
cuir passe dans deux pitons, m'emparai des papiers de Corbett, que je
mis vivement dans la poche de ma vareuse, et regagnai aussitt la
coursive. Il tait temps. Dj l'escalier du panneau avant craquait
sous l'norme poids de Cardiff.

J'allai retrouver Zanzibar, qui tait en train de prparer le djeuner
de l'quipage... et celui de M. et Mme Pickmann.

--Ah! ti voil, s'cria le ngre, ti sais, nous partir midi...

--Comment cela? m'criai-je... De qui tiens-tu ce renseignement?

--De missi Cardiff... Li a dit faire djeuner pour dix heures et
demie...

Je regardai l'heure au coucou de notre cabine. Il tait neuf heures
vingt. Je m'habillai  la hte, car j'tais encore en tenue de corve,
puis, quand je fus prt, je pris un flacon de rhum, remplis deux
petits gobelets d'tain que je pris sur une tagre, et dis  Zanzibar:

--A ta sant! mon vieux...

--A la tienne! missi Colombo, rpondit le brave ngre en me regardant
avec tonnement... Ti bois beaucoup de rhum aujourd'hui!

--Oui, Zanzibar... car je me sens un peu malade, et j'ai besoin de me
redonner du cran... beaucoup de cran...

Nous trinqumes. Zanzibar vida son gobelet d'un trait, le reposa sur
la planchette place  ct du fourneau, et me regarda longuement. On
et dit que le pauvre garon devinait que j'allais le quitter...

--Ti tout drle, missi Colombo, me dit-il... ti devrais ti couchi un
peu...

Il tait maintenant neuf heures et demie. Je m'assurai que mon
revolver tait toujours dans ma poche, tirai de mon carnet une carte
que j'avais prcieusement conserve, sans me douter qu'un jour elle me
serait _si utile_, et je m'engageai dans le couloir cloisonn
conduisant au logement de M. et Mme Pickmann.

Devant la porte, je me recueillis un instant, puis je frappai.

Ce fut Pickmann qui vint m'ouvrir.

--Ah! Colombo... mon cher Colombo, s'cria-t-il, quoi de neuf, ce
matin?

Sans rpondre, je fermai la porte au verrou, puis tendant  Pickmann
la carte d'Allan Dickson, cette carte que le grand dtective m'avait
remise nagure  la station de Waterloo, je prononai, d'un ton
solennel:

--Richard Stone... au nom du Roi, je vous arrte!




XX

UNE SCNE NAVRANTE


Pickmann se retint  un meuble pour ne pas tomber... Il voulut parler,
mais les mots s'tranglrent dans sa gorge...

Ce fut sa femme qui, la premire, parvint  articuler quelques paroles:

--Colombo... mon petit Colombo... Voyons... vous voulez plaisanter...
vous savez bien que nous sommes d'honntes gens.

--Richard Stone, rptai-je... au nom du Roi, je vous arrte...

Pickmann se ressaisit:

--D'abord, pourquoi m'appelez-vous Richard Stone?... mon nom est
Pickmann...

--Richard Stone, rpliquai-je (et j'appuyai sur les syllabes), inutile
de nier... je sais tout... C'est vous le voleur de la Banque
d'Angleterre... Je vous ai reconnu, quand vous vous tes embarqu 
Southampton... J'avais en poche votre signalement ainsi que celui de
votre matresse...

--Pardon, se rcria la femme, je suis l'pouse lgitime de M. Pickmann.

Je crus inutile de rpondre... Posant ma main gauche sur l'paule de
Richard Stone, je repris, en enflant la voix:

--Prparez-vous  me suivre... Mais auparavant, veuillez me remettre
les clefs de vos malles...

--Voici, fit Stone d'une voix blanche, en me tendant un trousseau de
clefs.

--C'est bien... passez devant moi... et vous aussi, madame...

--Oh! mon petit Colombo, gmit la triste compagne du voleur.

--Il n'y a plus de Colombo, rpondis-je schement... vous avez devant
vous M. Allan Dickson, dtective... Allons, htons-nous...

--C'est dgotant d'agir ainsi, murmura Mme Pickmann.

--Il est encore plus dgotant, rpliquai-je, en la regardant
svrement, de s'approprier le bien d'autrui.

Pickmann ne disait rien. Tout  coup, il fit un signe  sa femme, mais
j'avais devin leurs intentions: ils voulaient se jeter sur moi.

Braquant sur l'homme le canon de mon revolver, je dis d'un ton sec:

--A la moindre vellit de rsistance, je vous tue sans piti... c'est
mon droit.

Les Pickmann taient atterrs.

--Allons... ouvrez-moi vos malles!

Nous tions maintenant dans la chambre  coucher.

Il y avait l une armoire en pitchpin encastre dans la cloison et
formant placard.

Mes anciens amis avaient maintenant une mine si bouleverse que,
vraiment, ils me faisaient de la peine, mais ce n'tait pas le moment
de se laisser apitoyer... Il fallait mener cette affaire vite... et
bien.

Docilement, avec des gestes maladroits, l'homme sortait d'une malle de
pauvres nippes toutes fripes, du linge commun, sans marque, et qui
avait encore la raideur du neuf. La femme s'tait jete dans un
fauteuil, et sanglotait, la tte entre les mains.

J'tais de plus en plus mu devant cette dtresse, et dus me faire
violence pour continuer  jouer mon rle... Ces gens, aprs tout,
avaient t bons pour moi, ils me considraient comme leur ami, et je
les avais trahis.

Oh! argent! maudit argent! quelles vilenies tu nous fais parfois
commettre!

Les malles taient vides... Pickmann--ou du moins Richard
Stone--tourna vers moi une pauvre figure dcompose:

--Voyez... il n'y a rien, dit-il.

--Bon... les valises, maintenant...

Les sanglots de la femme redoublrent. Richard Stone, toujours 
genoux sur le parquet, demeurait immobile.

--Eh bien!... avez-vous entendu... rptai-je, vos valises!

--Je n'en ai qu'une... elle contient seulement des papiers sans
importance.

--Ouvrez-la.

Le malheureux se mit debout. En chancelant, il se dirigea vers un coin
de la pice, et faisant glisser un rideau sur sa tringle, dcouvrit un
petit rduit qui servait de cabinet de dbarras. Il y avait l une
valise toute neuve, une de ces valises en pgamod comme en ont les
gens modestes qui vont en villgiature dans les petits trous pas
chers.

Cependant Richard Stone ne parvenait pas  l'ouvrir. Je lui donnai un
coup de main et arrivai assez facilement  faire jouer la serrure
rcalcitrante--l'habitude!...

--Je vous l'avais bien dit, murmura le malheureux Stone... elle ne
contient que des papiers... et des faux-cols sales.

--C'est bien...  l'autre...

--Quelle autre?

--Mais votre mallette en peau de porc.

Stone devint blme... sa bouche s'agita comme s'il mchait du
caoutchouc... Quant  sa femme, elle se laissa glisser de son fauteuil,
et s'agenouilla en bgayant:

--Oh! Colombo!... pardon... monsieur Allan Dickson, ayez piti de
nous... Vous savez bien que nous ne sommes pas de mchantes gens...
Nous vous l'avons prouv... Nous avions pour vous beaucoup d'amiti...
nous...

--La mallette! fis-je d'un ton impratif... Si vous ne voulez pas me
la remettre, je vais la prendre moi-mme.

Stone comprit que tout tait perdu. Il s'excuta.

--Oh! oh! fis-je, aprs avoir ouvert la mallette coffre-fort, voil
des papiers qui ressemblent joliment  des bank-notes... Mais vous en
avez une vraie collection... _By God_, quand vous vous y mettez,
Richard Stone... c'est pour de bon... Combien cela reprsente-t-il de
livres?

--Je ne sais... balbutia le malheureux.

--Ah! vous ne savez pas?... Eh bien! nous allons compter un peu... Si
j'en crois les journaux, il doit y avoir l deux cent mille livres...
Voyons... Vous avez eu soin de faire des liasses... c'est une bonne
prcaution... Richard Stone. On voit que vous avez l'habitude de
manier des fonds... Si je ne me trompe, vous tiez sous-caissier
adjoint  la Banque d'Angleterre... Ah! il est fort heureux que la
banque n'ait pas plusieurs employs comme vous... car elle serait vite
 sec... Permettez-moi de vous dire cependant que vous avez eu la main
un peu lourde... Ne pouviez-vous vous contenter d'une vingtaine de
mille livres?... Vous vous tes dit sans doute que lorsque l'on prend
on ne saurait trop prendre... mais vous avez fait un faux calcul... Le
trou tait vraiment trop considrable, aussi s'en est-on aperu tout
de suite... Il est vrai que vous eussiez pay autant pour vingt
mille livres que pour deux cent mille... Cinq ans de hard labour
pour le moins... plus peut-tre, car on vous refusera certainement le
bnfice des circonstances attnuantes... Ah!... la cellule, le moulin
de discipline!... le mal de mer n'est rien  ct de cela... Vous
rsisterez peut-tre  la terrible vie de Reading... mais votre
complice... quel sort sera le sien!... pauvre femme!

Et, en disant ces derniers mots, je regardais d'un air attendri Mme
Richard Stone, qui, debout, au milieu de la pice, semblait ne plus
avoir conscience de ce qui se passait.

Pourtant, elle entendit ce que je venais de dire, un long frisson
l'agita, elle poussa un cri rauque, et vint de nouveau se jeter  mes
pieds, en bgayant:

--Oh! piti!... monsieur... piti!... Si vous nous arrtez... c'est la
mort pour mon mari et pour moi...

Stone, ahuri, ne disait rien. Son regard tait celui d'un fou.

--Piti! continuait la femme en m'embrassant les genoux... Nous sommes
des misrables... et je me repens de ce que nous avons fait... Vous
tes, je le sais, oblig d'accomplir votre devoir, car vous tes un
honnte homme, vous, mais je vous en supplie... laissez-vous
attendrir... Vous avez du coeur, n'est-ce pas?... Vous ne voudriez pas
envoyer  la mort deux pauvres tres qui ont cd  un moment de
folie... Nous tions si malheureux, mon mari et moi!... Il se tuait 
travailler pour arriver  peine  gagner de quoi nous faire vivre...
J'avais beau faire mon mnage moi-mme, dpenser le moins possible, il
nous tait impossible de joindre les deux bouts... On est si peu pay
 la Banque d'Angleterre... Si les grands chefs s'allouent des
traitements scandaleux, les pauvres petits employs comme mon mari ont
des appointements drisoires... Tenez, monsieur, vous ne le croiriez
pas. Il y a quelques mois, j'ai t malade, eh bien! nous n'avons pas
pu acheter des mdicaments... c'est la vrit, je vous le jure...
Richard souffrait, car c'est un brave homme que Richard... Un jour, il
a perdu la tte... Alors... alors! Oh! c'est affreux!... Je vous en
supplie, monsieur Dickson, au nom de l'amiti que nous avions pour
vous quand nous vous considrions comme un simple matelot...
pargnez-nous. Prenez-le, ce maudit argent... rendez-le  la Banque
d'Angleterre, mais ne nous arrtez pas... J'en mourrais... et Richard
aussi...

J'tais mu... je sentais mes yeux se mouiller... Quel homme ne se ft
pas apitoy devant une telle dtresse?... J'avais honte de ma conduite
 l'gard de ces malheureux que j'avais indignement tromps... C'tait
lche ce que j'avais fait... c'tait ignoble... Pour un peu, j'eusse
tout avou  ces pauvres gens, mais le sens pratique qui ne
m'abandonne jamais, mme dans les circonstances les plus graves,
refrna le mouvement de gnrosit auquel j'tais prs d'obir... Moi
aussi j'avais souffert... et j'allais souffrir encore si je ne
profitais pas de l'occasion qui m'tait offerte de m'enrichir enfin...

Je relevai la femme, toujours prostre  mes pieds, la regardai
longuement, et laissai tomber ces mots:

--Croyez, madame, que je souffre autant que vous... Jamais, depuis que
j'exerce le mtier de dtective, je n'ai t si troubl que je le suis
en ce moment... Moi aussi, je m'tais attach  vous, et j'ai hsit
longtemps avant de me dcider  accomplir ce que je considre comme
mon devoir... Je vous plains, oui, je vous plains de tout mon coeur...
et, tenez, duss-je un jour payer cher ce geste d'humanit, je
consens...

Richard Stone s'tait approch. Sa femme m'embrassait les mains en
bgayant:

--Oh! je savais bien que vous tiez bon... je savais bien que vous
aviez du coeur... monsieur Dickson...

--Je consens, repris-je, presque  voix basse, en courbant la tte
comme un homme cras par l'aveu qu'il va faire... je consens  vous
sauver...

--Oh! merci!... merci!... s'cria Stone. Je vous dois plus que la
vie... et tenez... cet argent... eh bien! je vous en donne la
moiti... oui, la moiti... ce n'est pas trop, pour rcompenser un tel
service.

Je pris un air offens:

--Vous ne m'avez pas compris... et la proposition que vous me faites
me blesse profondment... Je croyais que vous m'aviez mieux jug...

--Pardon... fit Mme Stone... mon mari supposait...

--Que j'tais un de ces individus que l'on peut acheter... il s'est
grossirement tromp... Si je cde en ce moment  la piti, je ne
saurais le faire au dtriment de ma dignit... et ternir, par un acte
indlicat, toute une vie d'honneur et de droiture. Les fonctions que
j'exerce me mettent parfois dans des situations bien pnibles, et il
me faut souvent une relle volont pour les remplir. Cependant, si je
suis impitoyable quand je me trouve en prsence de bandits
professionnels, je sais aussi faire preuve d'indulgence  l'gard des
malheureux qui, dans une heure d'garement, ont commis une lourde
faute...

M. et Mme Stone me regardaient, anxieux.

--Je vous remercie avec reconnaissance, dit Stone, en s'inclinant.

Il ignorait o je voulais en venir, mais il avait quand mme repris
confiance.

--Oui, monsieur Dickson... nous vous remercions du fond du coeur,
ajouta la femme d'une voix sanglotante.

Je conservais toujours un air grave, l'air qui sied  l'homme de
police oblig d'accomplir une pnible mission.

--Je dois, repris-je, aprs avoir rflchi un instant, prendre avant
tout les intrts de ceux dont je suis le reprsentant... Or, ici, je
reprsente la Banque d'Angleterre... Elle a t lse... Deux cent
mille livres manquent dans ses caisses... Vous me direz qu'elle est
assez riche pour supporter une pareille perte, mais si l'on raisonnait
ainsi, o irions-nous? grand Dieu!... Du moment que la Banque rentrera
dans son argent, elle devra s'estimer satisfaite, mais la sanction sur
laquelle elle compte pour inspirer  ceux qui seraient tents de vous
imiter une crainte que j'appellerai salutaire... cette sanction lui
chappera. Il faut que vous disparaissiez  jamais...

Stone roulait des yeux gars.

Je mnageais mes effets, comme l'avait fait avec moi Allan Dickson, et
je crois que si le grand dtective avait pu me voir et m'entendre, il
n'et rien trouv  reprendre  ma faon de procder. La leon qu'il
m'avait donne--et qui m'avait cot si cher--n'avait pas t inutile.

--Oui, Stone, repris-je... vous allez disparatre... Pour tout le
monde, mais surtout pour la Banque d'Angleterre, il faut que vous
soyez ray du nombre des vivants...

--Comment, monsieur Dickson! s'cria le pauvre Stone effar... vous
voulez...

--Laissez-moi donc achever, voyons... Oui, il faut que vous
disparaissiez... A partir de ce jour, vous n'existez plus... Je dirai
qu'au moment o je me suis prsent pour vous arrter, vous vous tes
donn la mort... et que votre femme affole, s'est jete  la mer...
et s'est noye, bien entendu... Voil donc une premire question
rgle. Les voleurs ont, par le suicide, chapp  la Justice, mais
reste la question d'argent. Si je vous enlve la totalit de la somme
qui se trouve ici, il vous sera impossible de payer la location du
_Sea-Gull_, et le capitaine vous fera arrter... La police officielle
s'emparera de l'affaire et le vol de la Banque reviendra sur l'eau...
Vous serez jugs, condamns, et je ne pourrai point vous sauver, cette
fois... Donc, voici ce que j'ai dcid... Je rendrai  la Banque
d'Angleterre cent cinquante mille livres, et vous en laisserai
cinquante mille... Avec cela, vous pourrez vous tirer d'affaire, et
mener au Brsil ou ailleurs, sous le nom de Pickmann, une petite vie
tranquille...

--Oh! merci! merci! monsieur Dickson, s'cria Mme Stone en couvrant
mes mains de baisers... Vous tes un brave coeur... Oui, cinquante
mille livres nous suffiront... Nous avons des gots modestes... vous
le savez bien.

Richard Stone me remerciait, lui aussi, et appelait sur ma tte toutes
les bndictions du ciel... Il alla prendre dans la mallette en peau
de porc les cent cinquante mille livres que je devais rendre  la
Banque d'Angleterre, et me les remit, en disant:

--Voici, monsieur Dickson... Veuillez vrifier.

--Inutile, j'ai confiance en vous... Au moment o je vous sauve la vie,
vous ne voudriez pas me tromper, je suppose.

Et j'enfouis les liasses dans les poches de ma vareuse, dans celles de
mon pantalon, puis entre ma chemise et ma peau.

Cela fait, je dis  mes deux voleurs:

--Maintenant, vous allez continuer  faire route pour le Brsil, 
bord de ce btiment...

--Et le capitaine... fit Stone... que dira-t-il?... Il sait que...

--Le capitaine ne sait rien... Vous pensez bien que je n'ai pas t
assez sot, quand je me suis prsent  lui, pour lui rvler le but
exact de ma mission... J'avais en main un ordre du lord chief of
Justice et de l'inspecteur principal de Scotland Yard... Cet ordre
porte simplement ces mots: Allan Dickson, dtective accrdit auprs
des autorits judiciaires du Royaume-Uni, est  la recherche d'un
malfaiteur... Tous ceux  qui il montrera la prsente sont invits 
le seconder et au besoin  lui prter main-forte... Le capitaine a
bien cherch  savoir quel tait l'homme que je souponnais. Je me
suis retranch derrire le secret professionnel.

--Mais, demanda Stone... que lui direz-vous en quittant ce bateau?

--Je lui dirai que je croyais avoir dcouvert parmi les hommes de son
quipage un rcidiviste dangereux, mais que j'avais t tromp par une
vague ressemblance...

--Et vous allez partir?

--Oui... aujourd'hui mme... et si l-bas, vous lisez les journaux,
vous apprendrez un jour que la Banque d'Angleterre est rentre en
possession de cent cinquante mille livres...

--Et comment expliquerez-vous la disparition des cinquante autres...
celles que vous avez la gnrosit de me laisser?

--Je dirai qu'au moment o vous vous tes donn la mort, vous aviez
dj dpens cet argent... que vous l'aviez perdu au jeu dans un
casino quelconque... cela se voit journellement...

--Oh! monsieur Dickson... quelle reconnaissance nous vous devons, ma
femme et moi... et si, un jour, vous venez au Brsil...

--Il est possible que j'aille un jour vous rendre visite, car j'ai
pour vous une relle sympathie--je viens de vous le prouver
d'ailleurs.--Puisse cette sympathie ne pas m'tre funeste... Enfin!...
La Banque recouvrera une partie des fonds vols... ce sera dj
quelque chose... Comme elle avait promis une prime de dix mille livres
 celui qui retrouverait le voleur... ou l'argent, je toucherai cette
prime... Ce sera ma commission dans cette affaire... et la Banque ne
perdra donc que soixante mille livres au lieu de deux cent mille...
Mais, attention! n'allez pas vous faire prendre... Voyez-vous que
l-bas, en Angleterre, on ait les numros des bank-notes voles...

--Rien  craindre, rpondit Stone... c'est moi qui,  la Banque,
comptais les liasses, et les serrais ensuite dans les coffres... Je
suis sr qu'on ne possde pas les numros des bank-notes...

--Vous en tes absolument sr?

--Oui... vous pouvez me croire.

Cette rponse que j'avais provoque  dessein me rassurait
compltement.

On entendait dans le navire des pas prcipits, des coups de sifflet,
des appels et un long grincement de poulies. Le _Sea-Gull_
appareillait. Il tait temps que je file.

--Adieu, dis-je aux poux Stone... suivez bien exactement mes
recommandations. N'oubliez pas que le moindre mot, la plus lgre
imprudence peuvent vous perdre. Si vous faisiez prendre, je ne
pourrais plus rien pour vous.

--Vous retournez en Angleterre? demanda Stone.

--Oui, et le plus vite possible.

--Vous tes bien heureux... Nous autres, nous voguons vers l'exil et
nous ne reverrons jamais notre pays... c'est dur, croyez-le...

--Le hard labour est encore plus dur... Allons, sparons-nous...

Stone me serra la main et sa femme m'embrassa avec effusion.

Je brusquai la sparation, en disant:

--De la prudence, continuez  vivre sur ce bateau comme vous l'avez
fait jusqu'alors et... mfiez-vous du capitaine...

J'allais sortir quand Stone me retint:

--Et l'autre? demanda-t-il.

--Quel autre?

--L'individu qui ne sort jamais de sa cabine et se promne la nuit sur
le pont.

--Ne vous en inquitez pas, je l'emmne avec moi. Adieu!




XXI

NOUVELLES INQUITUDES


Au lieu de me diriger vers la cuisine o m'attendait ce pauvre
Zanzibar, je montai sur le pont par l'escalier du panneau arrire,
m'engageai sur la passerelle, et quittai pour toujours le _Sea-Gull_.

Libre! j'tais libre!... Libre avec cent cinquante mille livres en
poche... et un diamant qui en valait bien autant... J'tais
certainement,  l'heure actuelle, l'homme le plus riche de Santa-Cruz.

A peine sorti du _Sea-Gull_, j'allai m'installer sur un petit
promontoire situ  gauche du port.

De cet endroit, j'apercevais trs distinctement le bassin o tait
encore amarr le btiment du capitaine Ross. Je voyais les hommes
courir sur le pont et procder  l'appareillage. Le _Sea-Gull_ allait
sortir sans se faire remorquer. On avait dj hiss les focs et la
voile d'artimon.

Une demi-heure s'coula, puis une heure...

La golette tait toujours  quai, et la passerelle n'avait pas encore
t enleve.

Que se passait-il donc?

Les Stone auraient-ils parl? Non. Cela tait impossible... Ils
avaient tout intrt  se taire... Alors?... Peut-tre s'tait-on
aperu de mon absence et le capitaine me faisait-il rechercher? Je ne
vivais plus...

Enfin, les ailes blanches du _Sea-Gull_ battirent au vent, et il
glissa lentement le long du quai... Il allait prendre le large...
Pourvu qu'il continut sa route et ne s'arrtt point en rade.

Je le suivais d'un oeil inquiet.

Bientt, il quitta le chenal et s'engagea en haute mer.

A cette minute, je me sentis rassur. On hissait les huniers et le
flche arrire... La brise tait faible et le capitaine Ross talait
toute sa toile...

Peu  peu, le _Sea-Gull_ diminua, parut s'enfoncer dans la mer, et
quand je n'aperus plus  l'horizon que ses hautes voiles, je me mis 
fredonner gaiement le _Britannia, Britannia rules the waves_, qui est,
comme on sait, l'hymne de la marine anglaise. Maintenant, la golette
semblait s'tre engloutie dans les flots... Richard Stone et sa femme,
dlests de cent cinquante mille livres, voguaient vers le Brsil,
terre hospitalire s'il en ft et l'une des plus belles contres du
monde.

De quoi pouvaient-ils se plaindre?... Ils avaient de l'argent, et
pourraient l-bas, filer une bonne petite existence,  l'ombre des
palmiers, des bambous et des cacaoyers... Ils n'avaient qu'une chose 
redouter: c'tait que la police avise par T. S. F. ne les arrtt au
dbarcadre de Rio... Mais cela tait peu probable... En tout cas, si
on les arrtait, qu'avais-je  craindre?... Rien... absolument rien...
Qui donc les croirait quand ils affirmeraient qu'un dtective leur
avait soulev cent cinquante mille livres?

J'tais donc tranquille de ce ct... de l'autre, c'est--dire en ce
qui concernait ma propre scurit, je l'tais moins... J'allais de
nouveau voyager, retourner en Europe, et Dieu seul savait quelles
nouvelles surprises me rservait l'avenir... Il tait  peu prs
certain que je ne rencontrerais plus Bill Sharper, ni Manzana... mais
le hasard est si capricieux...

Enfin, je verrais bien... Ma situation s'tait, en tout cas,
srieusement amliore, puisque j'tais maintenant en possession de
cent cinquante mille livres... Mon diamant me devenait inutile...
qu'en ferais-je  prsent? Cependant, une nouvelle inquitude ne tarda
pas  m'envahir.

S'il tait facile de dissimuler le Rgent, il tait beaucoup moins
facile de dissimuler les liasses de bank-notes dont mes poches taient
remplies. J'tais littralement bourr de billets. J'en avais partout,
dans ma vareuse, dans mon pantalon, sur ma poitrine. Comment
pourrais-je, avec un pareil chargement, remplir mes fonctions de
soutier  bord du vapeur espagnol qui devait m'emmener  Cadix?

Avant de descendre en ville, je m'efforai de mieux arrimer sur mon
individu le prcieux chargement qui devait assurer mon existence
future... Je glissai toutes mes bank-notes entre ma chemise de
flanelle et ma peau, mais cela me donnait un tel embonpoint que je me
vis de nouveau oblig de rpartir ces jolis papiers dans mes poches.

Dcidment, il m'tait impossible de m'embarquer avec ce matelas de
bank-notes... Que faire?

Jusqu' la nuit, je demeurai sur le promontoire o je m'tais install
pour surveiller le dpart du _Sea-Gull_. Quand l'obscurit se fit,
assez brusquement, comme dans toutes les rgions voisines des
tropiques, je rentrai en ville.

Je venais de changer compltement mes batteries... Au lieu de me
diriger vers le port o m'attendait le vapeur espagnol, je m'acheminai
vers un quartier o l'on voyait de nombreuses boutiques. Des gens
vtus de costumes bizarres circulaient dans les rues: il y avait l
des Arabes, des ngres, des Chinois... et des Anglais, bien entendu,
car il n'est pas un endroit du monde o l'on ne rencontre un fils de
la fire Albion avec son Baedeker  la main.

L'Anglais est un grand voyageur. Il est partout, except en
Angleterre. Les Franais, qui sont narquois, prtendent que nous
voyageons beaucoup parce que notre pays manque de gaiet... et que
nous allons chercher chez les autres ce que nous ne trouvons pas chez
nous. C'est possible.

J'ai dit plus haut que j'avais renonc  m'embarquer comme soutier...
J'avais une ide (on a pu remarquer que j'ai quelquefois des ides, et
je crois que j'aurais pu faire un romancier). Or, cette ide, qui
n'avait rien de gnial, devait, si elle russissait, me conduire enfin
au port o je ferais ma dernire escale.

Aprs avoir arrt une chambre dans un htel espagnol tenu par un
Bavarois, je fis emplette d'une belle valise en cuir, munie de solides
serrures. Je rentrai  l'htel, mis mes bank-notes dans la valise,
gardai celle-ci  la main, bien entendu, et me rendis dans divers
magasins. J'achetai un veston gris  martingale avec plis dans le dos,
une culotte bouffante, des bas de laine cossais, des souliers jaunes
 larges semelles, une casquette de drap, un gilet en poil de chameau,
des chemises de flanelle, et un manteau impermable.

Mes emplettes termines, je rintgrai ma cuarto, me dbarbouillai,
et revtis mon complet de touriste.

Au restaurant o j'allai ensuite (toujours avec ma valise), je fis la
connaissance d'un pasteur anglais, qui tait venu aux Canaries rendre
visite  un de ses parents.

Ce rvrend, qui tait fort bavard, devint bientt mon ami. Il
m'apprit qu'il partait le lendemain pour Cadix. De l, il se rendrait
 Madrid, pour assister  une course de taureaux; ensuite, il
regagnerait l'Angleterre en traversant la France qu'il ne connaissait
pas, et dont les nombreuses attractions excitaient sa curiosit.

La compagnie de ce pasteur m'tait prcieuse. Il ne me manquait plus
que des papiers, car je ne pouvais songer  utiliser ceux que j'avais
drobs  Jim Corbett...

Je me les procurai assez facilement.

Il y avait  ct de nous,  table, un gros Anglais qui buvait portos
sur portos et qui ne tarda pas  tre compltement ivre. Le pasteur et
moi le reconduismes  son htel, et je ne manquai pas, durant le
trajet, d'explorer les poches de ce brave compatriote. J'tais
maintenant nanti et je pouvais prsenter aux agents de police et aux
employs du bateau les papiers du colonel George Flick, n 
Birmingham, le 16 octobre 1880, titulaire de l'ordre de la Couronne
des Indes et de la Military Cross.

La seule chose que j'eusse  craindre maintenant, c'tait que cet
intemprant colonel ne s'embarqut sur le mme vapeur que moi, mais je
me tiendrais sur mes gardes.

Par bonheur, le pasteur et moi le retrouvmes le lendemain au mme
restaurant, et il nous raconta sa msaventure. J'appris aussi qu'il
resterait encore  Santa-Cruz une quinzaine de jours... Je ne risquais
donc pas de le rencontrer sur le bateau.

Tout s'arrangeait au gr de mes dsirs et je me sentais plus
tranquille.

J'employai la journe qui me restait  parcourir la ville, toujours en
compagnie du rvrend, qui devenait passablement rasoir.

L'heure du dpart arriva enfin. Je pris mes billets ainsi que ceux du
pasteur (gnrosit qui me valut la bndiction du brave homme) et
n'eus  dcliner ni mon nom ni celui de mon compagnon.

A Santa-Cruz, on est moins formaliste qu'en Angleterre. Du moment que
l'on paie, on ne vous demande pas qui vous tes, ni d'o vous venez...

Le paquebot sur lequel nous nous embarqumes, s'appelait le
_Velasquez_. Il tait peint en bleu, un bleu cru, criard et commun qui
et fait hurler sans nul doute l'illustre parrain dont il avait pris
le nom. Ses cabines taient loin d'tre confortables, mais quand on a,
comme moi, habit des taudis infects, on ne se montre gure difficile.

Cependant,  peine  bord, je compris qu'il me serait impossible de me
promener continuellement avec ma valise  la main. Je ne pouvais
pourtant pas la laisser dans ma cabine. Je pris dont le parti de
simuler un malaise, et pendant les trois jours que dura la traverse,
je demeurai couch. Le pasteur venait me voir, et le steward
m'apportait mes repas.

Nous atteignmes enfin Cadix. L, le rvrend et moi nous nous
sparmes, et je pris aussitt le train pour Algsiras. Je m'tais
renseign. Mon but tait de gagner Gibraltar, et de prendre l le
P. E. A. N. O., c'est--dire le _Pninsulaire Oriental_ qui devait, en
quarante-huit heures, me dposer  Marseille.

Il y a,  Cadix, un petit chemin de fer que l'on appelle la Tortuga
et qui vous conduit quelquefois  Algsiras... Je dis quelquefois, car
il arrive que le train s'arrte en route. Sa machine est trs vieille
et s'essouffle facilement. Elle a besoin de continuelles rparations,
que l'on excute souvent durant le trajet. Les voyageurs sont alors
obligs de descendre, et de camper dans la plaine, en attendant que la
Tortuga puisse repartir. J'eus la chance de ne pas m'arrter en
route et j'arrivai assez rapidement  Algsiras, ville de douze mille
habitants, devant laquelle, en 1801, l'amiral Linois vainquit la
flotte anglaise. Une baie spare Algsiras de Gibraltar, et on la
traverse en une demi-heure environ,  bord d'une vedette.

A Gibraltar, je me retrouvais chez moi, c'est--dire en Angleterre, et
mon orgueil national qui venait d'tre un peu humili  Algsiras
s'enflamma de nouveau devant le colossal rocher que nous avons
transform en forteresse, et qui commande l'entre de la mer
mditerranenne.

Pourquoi faut-il, hlas! que lorsque je me retrouve en territoire
anglais, il m'arrive toujours quelque msaventure?

A Gibraltar, les difficults commencrent.

D'abord, on nous demanda nos papiers, puis les douaniers visitrent
nos valises. J'eus beau affirmer que la mienne ne contenait rien qui
ft _liable to duty_, on me fora  l'ouvrir, et l'on s'imagine sans
peine la stupfaction du douanier quand il vit mon matelas de
bank-notes. Il appela son chef qui ne fut pas moins tonn que lui,
puis me posa quelques questions auxquelles je rpondis avec mon aplomb
habituel:

--Cet argent est destin au gouvernement anglais... Je suis le colonel
George Flick, attach d'ambassade...

Les douaniers s'inclinrent et me firent mme des excuses, mais ce
petit incident m'avait mis, comme on dit, la puce  l'oreille.

Si je m'embarquais  bord du _Pninsulaire Oriental_, on me forcerait
sans doute  ouvrir encore ma valise...

J'avoue que je me trouvais bien embarrass. Comme le _Pninsulaire_ ne
passait que le lendemain  quatre heures de l'aprs-midi, j'avais tout
le temps de rflchir. Je songeai  dposer une partie de ma fortune
dans une banque de Gibraltar, et  conserver sur moi l'autre moiti,
mais cette solution ne me satisfaisait point.

Aprs m'tre longtemps tortur l'esprit, je rsolus de retourner 
Cadix, et de prendre le train pour Madrid.

L, je m'embarquerais dans le Sud-Express et filerais sur
Saint-Sbastien... Aprs... dame!... aprs, je verrais...




XXII

OU TOUT COMMENCE A S'ARRANGER


Cependant, mon arrive  Gibraltar avait dj t signale. Les
douaniers avaient jas, et le chef de police me faisait surveiller.

Partout o j'allais, ma valise  la main, je voyais, derrire moi, un
grand escogriffe, chauss de sandales  semelles de paille. Je rsolus
de le semer, et y parvins assez facilement, puis je me rfugiai dans
un caf o se trouvaient runis une dizaine de soldats anglais. J'y
demeurai jusqu' la nuit tombante, et russis  m'embarquer dans la
dernire vedette qui fait le service entre Gibraltar et Algsiras.

A onze heures du soir, j'tais de nouveau  Cadix... Je pris une
chambre dans un quartier populeux et, le lendemain, ds le lever du
soleil, je sortais, ma valise  la main.

Cadix est, ma foi, une fort jolie ville. Ses maisons badigeonnes de
nuances claires sont plaisantes  voir, et je me suis laiss dire que
ses habitants sont rputs pour leur amour du plaisir, leur vivacit,
leur talent de repartie et aussi leur lgance... Le port est en
relations d'affaires avec le monde entier et expdie surtout en
Angleterre de nombreux minerais.

Cette ville m'a beaucoup plu, et il est possible que j'y revienne un
jour, avec Edith...

Pauvre Edith! qu'tait-elle devenue?

Les quelques livres que je lui avais donnes lors de son dpart
devaient tirer  leur fin!...

Brusquement, de sombres penses m'envahirent... Le pass d'Edith
dfila devant mes yeux. Je la revis rdant dans le Strand, surveille
par Manzana... arpentant le trottoir comme ces street-walkers qui
m'ont toujours fait horreur... et je me demandai si vraiment je devais
aller la retrouver  Paris... Mais, bientt, j'tais pris de piti
pour elle, au souvenir de ses malheurs et je la plaignais.

N'tait-ce pas moi qui l'avais prcipite dans l'abme?...

Nous tions deux malheureux que la fatalit avait poursuivis... Si
Edith avait de lourdes fautes sur la conscience, avais-je le droit,
moi, le numro trente-trois de Reading Gaol, de lui adresser des
reproches? Elle avait souffert, moi aussi... Le mieux tait de tout
oublier, car un homme comme moi doit tre indulgent envers les
autres... Quand on s'appelle Edgar Pipe, on ne peut gure s'instituer
redresseur de torts.

Il est vrai que dans la vie ce sont gnralement les gens les plus
tars qui posent  la vertu, mais moi, je dteste les faux
bonshommes... Ne serait-ce pas ignoble de repousser aujourd'hui, parce
que je suis riche, une pauvre fille qui a eu pour moi de l'amour, et
qui en a encore--plus qu'avant peut-tre, car elle a pu apprcier mon
coeur.

D'ailleurs, je lui avais promis de ne pas l'abandonner, et je n'ai
qu'une parole...

Tout en roulant ces bonnes penses dans ma tte, j'tais arriv  la
gare. Je voulus m'informer de l'heure des trains, mais ne sachant pas
un mot d'espagnol, je dus recourir  un interprte, un Allemand, qui
prononait l'anglais comme un juif de Russel street.

Il m'apprit qu'il y avait un train pour Madrid  huit heures quinze du
soir... mais que l'on n'y acceptait que des voyageurs de premire
classe.

J'aimais mieux cela, au moins je pourrais me reposer dans un wagon
bien capitonn... Je devenais difficile depuis que j'avais de la
fortune... Ce luxe que j'avais toujours envi, j'allais donc enfin
pouvoir me le payer!...

Ah! brave Richard Stone, quelle reconnaissance je vous devais, et
comme je regrettais de vous avoir si odieusement tromp!

C'est vraiment une chose dgotante que ce que nous appelons en
Angleterre le _struggle for life_. Comme cette maudite question
d'argent rend parfois les hommes cruels et froces... pas tous,
cependant, car j'tais bien sr que le pauvre Zanzibar, qui n'tait
qu'un ngre, et t incapable d'une lchet.

Je pourrais vous raconter comment j'allai de Cadix  Madrid et de
Madrid  Saint-Sbastien, mais j'cris des mmoires et non un roman de
voyages.

Mon rcit ne reprend d'ailleurs quelque intrt qu' Saint-Sbastien.
J'tais l, tout prs de la France, il ne s'agissait plus que de
passer la frontire sans attirer l'attention des douaniers. Je rsolus
de me reposer quelques jours, avant de me remettre en route. J'avais
besoin de rflchir longuement, car j'arrivais  ma dernire escale,
et il et t stupide de tout compromettre par une imprudence au
moment de toucher au port.

J'avais dcid, je crois l'avoir dit, de me fixer momentanment 
Paris.

A Paris! quelle audace! diront certains lecteurs... Non, je savais ce
que je faisais, on le verra plus loin... Avec moi, on va toujours de
surprises en surprises.

Une fois  Paris, je dposerais petit  petit ma fortune dans
plusieurs banques, mais il me fallait pour cela me procurer un tat
civil. Les papiers du colonel Flick ne pouvaient me servir, d'abord
parce que le colonel pouvait un jour apprendre que j'usurpais son nom,
ensuite, parce que ce nom qui est trs bien port en Angleterre, sonne
trs mal en France... J'arriverais bien, avec de l'argent (que
n'a-t-on pas quand on y met le prix?)  faire tablir toutes les
pices d'identit qui m'taient ncessaires. Je sais que l'on peut
trs bien vivre dans une ville sans avoir  produire  chaque instant
son acte de naissance ou son casier judiciaire, mais il faut toujours
tre muni de papiers... D'ailleurs, pour effectuer mes dpts en
banque, des pices d'identit me seraient ncessaires.

J'avais pris une chambre sur la Concha, dans un splendide htel dont
les fentres donnaient sur la mer. C'tait la saison  Saint-Sbastien.
Le roi et la reine venaient d'arriver, et toute l'aristocratie
espagnole les avait suivis... Je profitai de mon sjour dans cette
ville pour monter ma garde-robe. Je me fis faire plusieurs complets,
un smoking, des chaussures, et redevins tout  fait un gentleman.
Cependant, avec ma valise en cuir jaune que je tranais toujours avec
moi, je finissais par me faire remarquer. On me prenait pour un
marchand de diamants, et un jour, un client de l'htel me demanda si
je n'avais pas quelques perles  vendre... Une autre fois, une vieille
dame offrit de me cder des rubis, et un garon d'htel me pria de lui
expertiser une bague orne de pierres fines qu'un voyageur lui avait
laisse en gage. C'tait  devenir fou.

Ce qui m'ennuyait aussi, c'tait de voir les autres s'amuser et de ne
pouvoir les imiter. Avec cette valise que je n'osais pas abandonner
cinq minutes, je ne pouvais aller ni au casino, ni au thtre, ni au
dancing. Je trouvai, cependant, le moyen de m'en dbarrasser, et voici
comment... J'achetai deux grosses serviettes de maroquin, dans
lesquelles je serrai mes prcieuses bank-notes, et me rendis  la
Banco de Espaa. L, je louai un coffre dont on me donna le clef, et
je pus, ds lors, jouir un peu de la vie.

Je me fis inscrire au casino, taillai un petit bac, et gagnai
cinquante mille pesetas. Le lendemain j'en gagnai soixante mille, et
le surlendemain quatre-vingt mille... Cette veine insolente me rendit
un moment suspect, et les inspecteurs ne me quittrent plus des
yeux... Je finis par perdre fort heureusement, et, ds lors, les
joueurs me rendirent leur estime... Je perdis mme assez gros, mais je
sus m'arrter  temps.

Tous les jours, j'allais  la banque, ouvrais mon coffre, m'y
enfouissais  demi, et comptais mes bank-notes.

J'avais fait la connaissance au cercle d'un jeune Amricain, nomm
James Bruce, qui jouait un jeu d'enfer. J'avais beau lui conseiller de
se modrer, il ne m'coutait pas, et comme la guigne le poursuivait,
il finit par se ruiner. Ce qui devait arriver arriva... Un soir qu'il
avait jou sur parole, il perdit cent mille pesetas.

--C'est la fin, me dit-il.

--Comment cela? demandai-je.

--Oui, je suis arriv au bout de mon rouleau... J'ai tenu un coup sur
parole... Je n'ai plus qu' me brler la cervelle.

--Vous tes fou, lui dis-je... Est-ce qu'on se brle la cervelle pour
cent mille pesetas... Venez me voir demain  mon htel, je vous
prterai cette somme.

--Merci, me dit-il...

Nous nous quittmes.

Le lendemain,  mon rveil, le valet de chambre m'apportait une
lettre. Je dchirai l'enveloppe et lus:

  Mon cher monsieur Flick,

  Hier soir vous avez bien voulu m'offrir cent mille pesetas. J'avais
  accept, mais depuis, j'ai rflchi... Ces cent mille pesetas, je les
  perdrai srement, car la dveine me poursuit. Je suis ruin, et ne me
  relverai jamais... Il ne me reste qu' me brler la cervelle, et
  c'est ce que je vais faire... Adieu!...

  Votre reconnaissant quand mme,

  James BRUCE.

Je me levai, m'habillai  la hte, et courus Calle del Retiro o
habitait le malheureux. Je trouvai son domestique plor, Bruce
s'tait tu. Pauvre garon! Comme j'avais t son dernier ami, je
m'occupai de le faire enterrer et payai tous les frais. Nous fmes
trois  suivre le convoi: son valet de chambre, sa logeuse et moi, car
l'enterrement avait lieu  neuf heures du matin, et les joueurs, en
gnral, se lvent fort tard. Pendant qu'un corbillard tran par deux
chevaux maigres le transportait  sa dernire demeure, sous une pluie
battante, ceux qu'il avait enrichis (car Bruce avait laiss plus de
quatre millions de pesetas sur le tapis) dormaient tranquillement dans
une chambre bien chaude.

Sur les instances de la logeuse, une brave femme que ce suicide avait
affole, je consentis  examiner les papiers laisss par Bruce. Il
n'avait pour toute famille qu'un vieil oncle loign qui habitait
Baltimore, et avec lequel, d'aprs ce qu'il m'avait confi, il
n'entretenait plus de relations. Je jugeai inutile de prvenir le
vieux Yankee...

Bruce n'avait pas d'hritiers. Il tait donc assez naturel que je
gardasse tout ce qu'il possdait: une montre marque  ses initiales,
deux bagues et divers papiers d'identit.

Je rglai la logeuse, ainsi que le valet de chambre, et regagnai mon
htel. Si j'ai t guri de la passion du jeu, c'est  ce pauvre ami
que je le dois... Depuis cet affreux drame, je n'ai jamais touch une
carte.

Aprs avoir longtemps rflchi, je finis, non sans rpugnance, par
prendre une rsolution qui s'imposait: me substituer au disparu... Une
fois que je serais  Paris, je me ferais appeler James Bruce... Le
signalement de ce joueur malheureux correspondait assez exactement au
mien: mme figure rase, mme taille, mme corpulence, mme couleur
d'yeux et de cheveux... Si l'on me demandait des papiers lorsque
j'effectuerais mon dpt en banque, je pourrais au moins en fournir.
J'eusse prfr user d'un autre moyen, mais en attendant que je
changeasse encore d'identit, j'adopterais le nom de Bruce.

Cette importante question rgle, il me fallait gagner la France.
J'avais pour cela deux raisons que l'on connatra bientt.

Depuis que je pouvais montrer des papiers, j'avais repris confiance,
mais ce que je pouvais montrer plus difficilement, c'taient mes
bank-notes.

Les dposer dans une banque espagnole, il n'y fallait pas songer.
D'autre part, les emporter dans ma valise, c'tait bien compromettant.
Il est vrai que j'tais maintenant sujet amricain, et que les
Amricains passent  tort ou  raison pour des originaux, mais
vraiment, c'tait pousser l'originalit un peu loin que de voyager
avec cent cinquante mille livres dans une valise!

A Hendaye, on visite les bagages, et les douaniers qui ouvriraient ma
valise ne manqueraient pas de prvenir le commissaire spcial de
service  la gare. Ces douaniers ont beau voir beaucoup de choses,
dont ils ne s'tonnent pas, ils prouveraient certainement quelque
surprise en dcouvrant mon trsor... Un homme qui voyage sans le sou
est toujours suspect, mais celui qui a trop d'argent sur lui ne l'est
pas moins.

Je pris le parti de bourrer mes poches de bank-notes et d'en loger la
plus grande partie dans la doublure de mon pardessus. J'allai donc
chercher mes serviettes  la Banco de Espaa, et de retour  l'htel,
aprs avoir eu soin de boucher avec une cigarette le trou de la
serrure, je procdai  mon matelassage. Ce travail accompli, je me
regardai dans l'armoire  glace, en tenant mon pardessus sous le bras,
et certain que je pouvais circuler dans les rues sans me faire
remarquer, je rglai ma note d'htel, hlai un cocher, et me fis
conduire  la gare... Ce jour-l, c'tait course de taureaux 
Saint-Sbastien, et ma voiture se fraya difficilement un chemin 
travers la foule qui se dirigeait vers la plazza. Enfin, j'arrivai 
la station de chemin de fer... Un quart d'heure aprs, j'tais
confortablement install dans un wagon de premire, et bientt, je
filais vers la France.

Il y avait dans mon compartiment deux messieurs qui m'avaient l'air
d'affreux rastas et une dame trs maquille. Me rappelant la petite
aventure qui m'tait arrive avec Manzana dans le train du Havre, je
me gardai bien d'engager la conversation avec ces voyageurs. Ds que
nous emes dpass la frontire, les deux messieurs s'endormirent, et
la dame se mit  lire un roman franais... A Bayonne, ils descendirent,
et je demeurai seul jusqu' Bordeaux. L montrent trois gentlemen,
qui, durant tout le trajet, ne parlrent que des Balkans et de la
question d'Orient. L'un d'eux, ainsi que je l'appris en coutant leur
conversation, tait un ministre franais, un petit barbu  binocle,
dont j'ai oubli le nom. Les deux autres devaient tre des dputs.
Avec de tels compagnons, je me sentais en sret. Je ne dormis point
cependant, et quand on annona le premier service du restaurant, je
demeurai dans mon wagon.

Dieu! que le voyage me parut long. Il me semblait que jamais je
n'atteindrais Paris... Enfin, le train s'arrta. Nous tions  la gare
d'Orsay.

J'arrtai une chambre au Terminus et me fis servir  dner, aprs
avoir remis dans mes deux serviettes de maroquin mes prcieuses
bank-notes.

Paris comptait un millionnaire de plus!

                   *       *       *       *       *

Le lendemain, je pris un taxi, me fis conduire dans quatre banques, o
j'effectuai le dpt de ma fortune, et  midi j'tais enfin
tranquille. J'avais gard sur moi une centaine de livres.

Pour la premire fois, depuis longtemps, je commenai  respirer. Je
fis une promenade  pied, aux Champs-Elyses, djeunai dans un grand
restaurant, et me dirigeai ensuite vers Montmartre.

On se rappelle que j'avais recommand  Edith de s'installer dans
notre ancien quartier. J'esprais que peut-tre le hasard me la ferait
rencontrer, mais j'eus beau parcourir toutes les rues de la Butte, je
ne l'aperus point... Etait-elle  Paris?... Bien qu'elle m'et promis
de s'y rendre, ne s'tait-elle pas ravise  Southampton, au moment de
s'embarquer?

Mais non, cela tait impossible.

Il y avait trop de sincrit, trop d'amour dans son regard, lorsque
nous nous tions spars. D'ailleurs, ne dsirait-elle pas chapper 
ce Bill Sharper et  cet horrible Manzana qui la terrorisaient?

Je rsolus donc de m'tablir momentanment  Montmartre. C'est un
quartier que j'ai toujours aim. On y rencontre des artistes, des
littrateurs et de jolies femmes... et l'on n'y voit point de ces
bourgeois stupides qui s'offusquent de tout et se calfeutrent dans
leurs appartements  partir de neuf heures du soir. Montmartre est le
quartier de la joie, de l'esprit... et on y travaille aussi, quoi
qu'en disent certains grincheux qui ont pein toute leur vie pour
n'arriver  rien.




XXIII

LA PETITE OUVRIRE QUI TROTTE SOUS LA PLUIE


Je m'installai rue de Maistre, dans une chambre meuble des plus
modestes. De ma fentre, j'apercevais le cimetire Montmartre qui est,
sans contredit, l'un des plus gais de Paris, avec ses arbres o
chantent des milliers d'oiseaux, et ses jolies alles bordes de
graniums et de fusains... C'est aussi un cimetire artistique (si
je puis m'exprimer ainsi). L dorment J.-J. Henner, Paul Delaroche,
Horace Vernet, A. de Neuville, Ary Scheffer, Berlioz, Henri Heine,
Stendhal, Alfred de Vigny, les frres Goncourt et Emile Zola. Ces
illustres dfunts n'y sont pas enferms entre deux murailles grises
comme  Westminster... Ils ont au-dessus d'eux le grand ciel bleu,
l'immensit.

Ceux qui trouvent que la vue d'un cimetire a quelque chose de triste
sont,  mon avis, des gens primitifs qui ne comprennent rien, dont
l'esprit obtus est incapable de penser... et de se souvenir.

Chaque jour, je faisais une longue promenade dans les rues qui montent
vers le Sacr-Coeur, esprant enfin rencontrer Edith... Mais les jours
succdaient aux jours, et je commenais  croire que, dcidment, ma
matresse n'avait pu se rsoudre  quitter l'Angleterre. Ainsi, elle
m'avait tromp, l'astucieuse crature! Ses pleurs, ses serments, tout
cela c'tait du chiqu, comme on dit en France, et je rageais
d'avoir, dans toute cette affaire, jou le rle de M. Jobard.

Je finis cependant par me rassurer un peu. J'avais promis  ma
matresse de lui crire poste restante, mais la date que je lui avais
fixe tait bien vague... et bien lointaine encore... Tant que les
dlais ne seraient pas expirs, je n'avais pas le droit de maudire
Edith...

Je lisais beaucoup les journaux anglais, non point pour y savourer
l'loquence mielleuse de M. Lloyd George, mais pour me tenir au
courant des petits drames que nous appelons chez nous _Diary misdeeds_.

Or, un matin, en ouvrant la _Morning Post_, un titre en caractres
gras attira soudain mon attention:

  _THE WHITE-TRACT_

Et je lus:

  Notre grand dtective Allan Dickson, qui, depuis quelques annes, a
  remplac le pauvre Herlokolms actuellement intern  Bedlam, vient de
  mettre la main sur deux ignobles trafiquants nomms Bill Sharper et
  Manzana. Cerns dans un bar de Pennsylvania, ces bandits ont oppos
  une rsistance dsespre. Conduits au poste de police et interrogs
  par le Chief-Inspector, ils ont fini par entrer dans la voie des aveux
  et par reconnatre que, depuis plusieurs mois, ils se livraient  la
  traite des blanches. Ce ne serait point, parat-il, le seul mfait
  qu'on aurait  leur reprocher, car Allan Dickson a relev contre eux
  des charges accablantes: attaques nocturnes, vol avec effraction,
  tentative d'assassinat... Il est probable qu'avant peu ces dangereux
  malfaiteurs seront pour longtemps logs  Reading. Allan Dickson, que
  nous avons vu ce matin, est persuad que l'instruction de cette
  affaire durera plusieurs semaines, et qu'elle amnera la dcouverte
  d'un grand nombre de mfaits dont les auteurs avaient jusqu' prsent
  chapp  la justice.

Tout s'arrangeait au gr de mes dsirs. Je n'avais plus  craindre ni
Bill Sharper, ni Manzana... Il est vrai que ce dernier n'tait pas
bien dangereux, puisque je ne risquais point--et pour cause--de le
rencontrer  Paris, mais Bill Sharper, qui venait souvent en France
pour y chercher des cailles, aurait pu, un jour ou l'autre, se
trouver en face de moi, et j'avais de srieuses raisons pour
l'viter... du moins pour le moment.

De ces deux ennemis, celui que je hassais le plus, c'tait
certainement Manzana, car cet homme m'avait trop fait souffrir. Sa
vilaine figure jaune, ses yeux fourbes, son affreuse voix cuivre, et
jusqu' sa faon de prononcer monsieur Pipe (au lieu de Pape), tout
en lui m'tait odieux... Et puis... et puis... il y avait une chose
qui me le rendait plus odieux encore: la faon dont il avait abus
d'Edith...

Ah! dcidment, Allan Dickson venait de me rendre encore un fier
service... Je dis _encore_, car si aujourd'hui j'tais riche, c'tait
grce  lui... La carte qu'il m'avait remise  la gare de Waterloo
avait t le talisman qui avait opr sur le pauvre Richard Stone un
si merveilleux effet... Si je devais  Allan Dickson trois ans de
hard labour, je lui devais aussi une fortune de cent cinquante mille
livres... et j'estimais que la compensation tait largement
suffisante... On n'a rien sans peine, dit un proverbe franais dont
j'ai pu, mieux que tout autre, vrifier la justesse.

Les jours passaient et je n'avais gure, jusqu' prsent, joui de mon
norme fortune. Je vivais modestement dans ma chambre de la rue de
Maistre... Sur mon palier habitait un peintre du nom de Gerbier, un
grand garon sympathique et doux, que je voyais assez souvent, et que
j'aidais parfois de ma bourse, car, comme tous les artistes qui se
consacrent uniquement  l'Art, il tait trs pauvre. Plutt que de
faire du commerce et de vendre  l'Amrique des faux Corot et des faux
Carrire, il prfrait manger du pain sec et boire de l'eau. Il n'y a
qu'en France que l'on voit de ces hrosmes!... Gerbier n'tait pas
seulement un peintre de talent, c'tait aussi un remarquable
violoniste, et il ne refusait point, quand je l'en priais, de me jouer
les sonates de Bach, les danses de Brahms ou les concertos de
Wieniawski. Comme il se plaignait toujours d'avoir un mauvais violon,
un jour, pour lui faire une surprise, je lui payai un Bergonzi qu'un
luthier de la rue de Rome avait garanti excellent... Il l'tait, en
effet--trop peut-tre--car  partir du jour o il eut cet instrument
entre les mains, Gerbier laissa ses couleurs scher sur sa palette...
Je fus oblig, pour qu'il se remt au travail, de confisquer le
violon. Je ne lui permettais plus de jouer qu'une heure le matin et
deux heures le soir.

Jusqu' prsent, cet artiste tait mon seul ami. Je lui dois beaucoup,
car il m'a appris  aimer et aussi  apprcier des artistes tels que
Czanne, Renoir, Degas, Toulouse-Lautrec et Matisse...

Gerbier, je dois le reconnatre, n'abusa point de ma gnrosit.
D'autres  sa place se fussent cramponns  moi et m'eussent saign 
blanc, mais lui se montra trs digne, et j'eus toujours beaucoup de
peine  lui faire accepter quelque argent. Si ces lignes lui tombent
sous les yeux, il ne sera peut-tre pas trs flatt d'avoir eu pour
ami un cambrioleur, mais Gerbier a l'esprit large, et il...
comprendra. L'homme n'est rien, c'est le geste qui est tout.

D'ailleurs, le cambrioleur qui oblige ses semblables est,  mon avis,
plus estimable que le riche qui ne dnoue jamais les cordons de sa
bourse...

Mon existence  Montmartre tait celle d'un petit rentier, et les gens
qui me voyaient passer ne se doutaient certes point que j'tais un
millionnaire. Il est vrai que rien ne distingue le millionnaire des
autres hommes.

Un jour que dans la rue Tholoz j'avais t surpris par la pluie, et
me htais vers un caf tout proche, j'aperus devant moi une femme
simplement mise, mais joliment bien tourne, ma foi. Elle portait une
de ces enveloppes en serge noire que les Parisiennes appellent une
toilette--je n'ai jamais pu savoir pourquoi--et cette toilette qui
devait tre pleine d'toffes ou de lingerie paraissait fort lourde,
car  chaque instant la femme la faisait passer d'un bras  l'autre.
L'eau ruisselait sur la pauvre petite robe de l'ouvrire et dgouttait
de son modeste chapeau dont les bords s'taient  demi rabattus.
Galamment, je m'avanai, avec mon parapluie (un bon Anglais, quand le
temps n'est pas sr, a toujours la prcaution de prendre son parapluie
et de relever le bas de son pantalon).

--Mademoiselle, dis-je d'une petite voix flte, voulez-vous me
permettre de vous abriter?

--Vous tes bien aimable, monsieur... je vous remercie beaucoup...

Et, en disant ces mots, la femme tournait vers moi son visage rose.

--Edith!... ma chre Edith!

--Edgar!... quoi... c'est vous!... Ah! quelle surprise!

--Ma petite Edith!...

Et, prenant sa toilette, je la passai  mon bras...

La pluie redoublait, une pluie droite, maussade, qui claquait sur le
pav. On se serait cru  Londres.

--Entrons ici, dis-je en dsignant un petit caf de la rue des
Abbesses o j'allais quelquefois prendre mon apritif.

Quand nous pntrmes dans cet tablissement, j'entendis le garon qui
disait  un consommateur: Tiens, v'l l'Anglais de la rue de Maistre
qui a fait un levage... pas mal, la petite poule!

Nous nous assmes, et je commandai deux grogs.

Edith et moi, nous tions si mus que nous ne trouvions rien  nous
dire. Nous avions l'air aussi bte que deux jeunes amoureux  leur
premier rendez-vous... Edith me regardait, j'avais pris sa petite main
dans les miennes et la caressais doucement...

--Vous voyez, dis-je enfin... je suis venu...

--Je le savais bien, Edgar, que vous viendriez... Vous n'tes pas all
en Amrique?

--Non...

--Et vous avez bien fait... Vous tes tranquille, maintenant?

--Tranquille?

--Oui... vous... ne craignez plus...

--Je ne crains plus rien, Edith...

--Quel bonheur!... Alors, nous allons pouvoir vivre heureux... En
attendant que vous trouviez un emploi, je travaillerai... nous ne
manquerons de rien...

Je serrai plus fort la petite main... Bonne et chre Edith! Elle
offrait de travailler... pour me nourrir... Quel dvouement! C'est 
ces choses-l que l'on juge vraiment les femmes...

J'aurais pu la rassurer, lui avouer tout de suite que j'avais fait
fortune, mais je prfrais la laisser causer. Il m'tait agrable de
l'tudier un peu. La femme que je retrouvais tait si diffrente de
l'autre, de celle qui tait partie un jour en emportant mes deux mille
francs, que je ne la reconnaissais plus. Autrefois, Edith ne rvait
que luxe et toilettes, c'tait une gentille matresse, trs aimante 
certains moments, mais avant tout proccupe de son teint, de ses
ongles et de ses cheveux... L'Edith de Londres tait une poupe de
luxe, celle que je retrouvais tait vraiment une femme, et une femme
admirable, embellie, purifie grce aux leons de cette desse si
cruelle que l'on nomme l'Adversit... Au lieu de faire commerce de son
corps, comme tant d'autres malheureuses, elle s'tait mise 
travailler... Ses jolis petits doigts taient noirs de piqres
d'aiguilles, et sa pleur, ses yeux rougis par les veilles, disaient
le dur labeur auquel elle s'tait astreinte...

Pauvre Edith!...

--Alors, lui dis-je, vous rentrez chez vous?

--Non, rpondit-elle... quand vous m'avez rencontre j'allais reporter
mon ouvrage...

--Vous avez d bien souffrir depuis que nous ne nous sommes vus...

--Oui... Edgar... les premiers temps ont t durs... et je vous avoue
que j'ai t bien prs de cder au dcouragement, mais Dieu m'a
protge... J'ai eu la chance de rencontrer une brave dame, qui m'a
recommande  un entrepreneur de confections, et on m'a donn tout de
suite de l'ouvrage... Oh! cela n'a pas march tout seul, les premiers
jours... J'avais perdu l'habitude de coudre... Songez donc que je
n'avais pas touch une aiguille depuis ma sortie de pension!... Je
n'allais pas vite au dbut, mais maintenant je suis devenue assez
habile... et gagne bien ma vie...

--Ah!... et qu'est-ce que cela vous rapporte, la couture?

--Cela dpend... il y a des travaux qui sont assez ingrats, mais
d'autres qui sont meilleurs... Quand j'ai des blouses  faire, par
exemple, comme celles que je reporte aujourd'hui, je puis me faire
soixante francs par semaine...

Soixante francs par semaine et elle trouvait, la malheureuse, qu'elle
gagnait bien sa vie!

--J'espre, reprit-elle, que l'on va avant peu me donner un travail
plus soign, alors, cela ira mieux encore... Mais je suis l qui parle
de moi, et j'oublie de vous demander ce que vous avez fait depuis
notre sparation... Et votre diamant?

--N'en parlons pas, Edith, il m'a caus trop d'ennuis...

--Alors, c'tait srieux... vous aviez un diamant? un vrai?...

--Oui... un vrai... Pour le moment, sachez, my darling, que je suis
riche... riche  millions...

Edith me regardait, un peu inquite, se demandant si le malheur ne
m'avait pas troubl la raison...

--Oui... riche  millions, repris-je, et l'ouvrage que vous reportez
maintenant  votre confectionneur sera le dernier... Bientt, nous
reprendrons la grande vie... Au lieu de vgter dans une chambre
garnie, nous aurons notre htel,  nous, des domestiques, une auto...
Vous serez une lady, Edith, car avant peu, vous deviendrez ma femme...
Vous voulez bien, n'est-ce pas?

--Oh! Edgar... pouvez-vous le demander?... Mais tout cela est trop
beau, et j'ai peur...

--Peur de quoi, Edith?

--Je ne sais... c'est ridicule ce que je dis l, mais...

--Rassurez-vous, Edith... Allons, venez... Nous allons prendre un
taxi... Il faut que vous reportiez votre ouvrage... Plus tard, je vous
expliquerai tout...




XXIV

RDEMPTION


La pluie avait cess. Un joli soleil de printemps dorait la faade des
maisons. L'air tait doux, une brise molle courait par les rues. Je
hlai un taxi, et aprs y avoir fait monter Edith, jetai au chauffeur
l'adresse qu'elle m'avait donne...

--Mais vous tes toute trempe, remarquai-je... Vous allez prendre
froid... Il faut rentrer chez vous pour vous changer.

Edith sourit tristement.

--Ce serait difficile, dit-elle... car je n'ai qu'une robe... celle
que j'ai sur le dos... Mais ne craignez rien, je suis habitue  la
pluie... Ce n'est pas la premire fois que je reois une averse... Je
crois que dcidment il pleut autant  Paris qu' Londres... seulement
(je ne sais si c'est une ide) la pluie de Paris me semble plus gaie
que celle de Londres.

Nous arrivions au bas de la rue Notre-Dame-de-Lorette, et le taxi
allait s'engager dans le faubourg Montmartre, quand Edith me saisit
vivement le bras, en disant:

--Oh! non... non... ne passons pas par l...

--Et pourquoi?

--Je vous le dirai tout  l'heure.

Je donnai l'ordre au chauffeur de prendre la rue Bourdaloue et la rue
Laffitte...

--Figurez-vous, me dit Edith, au bout d'un instant, que l'autre
jour... dans le faubourg Montmartre, devant un petit bar... j'ai
aperu Bill Sharper... Oui, Edgar... je l'ai vu comme je vous vois...
et l'ai bien reconnu... Lui aussi m'a reconnue, car il m'a suivie
aussitt, mais je m'tais approche d'un agent, et il n'a pas os
m'aborder... Il demeurait plant au bord du trottoir et attendait le
moment o je me remettrais en route... J'ai profit d'un encombrement
pour m'esquiver et me suis mise  courir comme une folle... Oh! cet
homme!... si j'allais le rencontrer encore!

--Tranquillisez-vous, ma petite Edith, vous ne le reverrez plus...

--Est-ce possible?

--Puisque je vous le dis... Bill Sharper est en ce moment entre les
mains de la justice...

--Oh! si vous pouviez dire vrai!

--C'est certain... Manzana aussi a t arrt...

--Comment, ils taient donc tous les deux  Paris?

--Non... on les a arrts  Londres... dans un tablissement de
Pennsylvania Street... C'est Allan Dickson qui les a capturs.

--Allan Dickson!... ce maudit dtective qui avait l'air de tant
s'intresser  nous et qui, cependant, est cause de tous nos
malheurs... Oh! ne me parlez jamais de cet individu-l, Edgar...

--Allan Dickson a fait son devoir, Edith.

Il y eut un silence.

Ma matresse me regarda un instant, puis, me pressant tendrement la
main.

--Ne pensons plus  cela, dit-elle... Ne sommes-nous pas heureux,
maintenant?

--Oui, Edith, nous sommes heureux... et vous avez raison, il faut
oublier le pass... Figurons-nous que nous avons fait un mauvais rve.

Nous tions devant la maison o ma matresse allait reporter ses
blouses.

--Renvoyez votre taxi, dit-elle, car je vais peut-tre en avoir pour
un certain temps... Il m'arrive quelquefois de poser une heure avant
de pouvoir remettre mon ouvrage... ensuite, il faut que je fasse
tablir mon bon pour passer  la caisse, et ces messieurs ne sont
jamais presss.

--Inutile de passer  la caisse, Edith... Laissez-leur les quelques
francs que vous devez toucher... Nous n'avons plus besoin de cela
maintenant.

--Non, Edgar... j'ai travaill, j'entends tre paye. Pourquoi laisser
mon argent  ces gens-l?... Et puis, j'y tiens  cet argent... c'est
le dernier que j'aurai gagn de mes mains, je veux le conserver...
J'ai ide qu'il me portera bonheur...

--C'est bien... je vous attends.

--Renvoyez votre taxi.

Je me contentai de sourire... Est-ce qu'un millionnaire regarde 
quelques misrables francs?

Edith pntra dans la maison, s'engagea dans un long couloir... et je
suivis un instant sa gracieuse silhouette... Quand je l'eus perdue de
vue, je me calai dans la voiture, les pieds sur le strapontin, allumai
un cigare et me pris  rflchir.

Tout jusqu' prsent semblait me favoriser... J'tais riche, j'avais
retrouv ma matresse... que pouvais-je dsirer de plus? Mais une
ombre passa subitement sur mon bonheur... Je venais de sentir sous ma
main le diamant maudit qui avait boulevers ma vie...

Trois ans et demi s'taient couls depuis la nuit o je l'avais
enlev de sa vitrine... Trois ans et demi!... Aucun journal n'avait,
comme je l'ai dit, parl de ce vol qui tait pourtant d'importance...
L'administration du muse du Louvre avait d, cependant, avertir la
police... des agents s'taient videmment livrs  une enqute qui
n'avait pas abouti et l'affaire devait tre aujourd'hui classe.

Nanmoins, on pouvait la rouvrir, cette enqute, d'un moment  l'autre,
et cela pendant six ans et demi encore... puisqu'en France les vols
de ce genre (vols avec effraction) se prescrivent par dix ans. Si
Manzana, au cours de l'interrogatoire qu'on lui ferait subir allait
parler de cette affaire? Bah! que dirait-il? Qu'un nomm Edgar Pipe
avait drob le Rgent... Mais o trouver Edgar Pipe? Il n'existait
plus...

Tout cela ne laissait pas de m'inquiter, bien que je m'efforasse de
trouver des raisons propres  me rassurer. Soudain, une ide me vint 
l'esprit... une ide que j'avais eue dj, mais que j'avais tout
d'abord repousse. Aujourd'hui, elle me paraissait moins saugrenue, et
je m'y arrtai avec complaisance, la triturai, la retournai, la mis au
point, en un mot, et quand je l'eus bien envisage sous toutes ses
faces, je partis d'un bruyant clat de rire...

J'avais trouv...

Oui... j'avais trouv le moyen de me dbarrasser de mon diamant d'une
faon assez originale, et l'on verra plus loin que le moyen tait
simple... trs simple, mme, et devait russir...  la condition
toutefois que je n'attendisse point trop longtemps...

Restait une autre question qui me semblait assez complique...
Devais-je avouer  Edith l'origine de ma fortune? Ma matresse tait,
depuis quelque temps, devenue si honnte qu'elle pouvait prendre trs
mal cette rvlation... Il valait mieux ne pas la mettre au courant du
petit drame du _Sea-Gull_, drame dans lequel j'avais, somme toute,
jou un rle odieux... Et puis, en avouant, je donnais  Edith une
arme contre moi. Une brouille pouvait, un jour ou l'autre, survenir
entre nous,  la suite d'une de ces scnes si frquentes dans les
mnages irrguliers... et mme dans les autres... Ma matresse, cdant
 un coup de tte, pouvait me dnoncer...

Elle le regretterait ensuite, cela tait certain, mais le coup serait
port... Il ne faut jamais tre trop confiant avec les femmes qui sont
des petits tres charmants, mais impulsifs et auxquels la jalousie
fait parfois commettre les pires sottises. Edith, il est vrai,
connaissait maintenant la vie, et tait renseigne sur mon pass, mais
il me semblait inutile de lui apprendre cette nouvelle canaillerie...
J'en avais dj bien assez sur la conscience!... Rflexion faite, il
n'y avait qu'un homme qui pt me tirer de l, c'tait ce bon oncle
Chaff, ce septuagnaire affectueux, sur le sort duquel Edith s'tait
si gentiment apitoye, au moment o je devais partir pour la
Hollande... Je dirais donc  ma matresse qu'aprs l'avoir quitte 
Waterloo Station, je m'tais rendu en Hollande... Le reste tait
facile  imaginer--ce n'est pas l'imagination qui me manque,
heureusement--et le petit roman que j'chafauderais dissiperait tous
les doutes qui pourraient subsister dans l'esprit d'Edith. On peut
tre un cambrioleur et hriter d'un oncle gnreux... S'il n'y avait
que les honntes gens qui pussent hriter, on verrait certainement
moins de millionnaires.

Ma conscience tait maintenant en repos. Quand j'aurais mis 
excution le projet dont j'ai parl tout  l'heure et qui devait me
dbarrasser du Rgent, je serais  l'abri de tout danger.

Je consultai ma montre... Il y avait trois quarts d'heure qu'Edith
m'avait quitt... Je descendis de taxi et me mis  arpenter
nerveusement le trottoir... On la faisait poser, mais elle s'en
doutait, la malheureuse... Enfin, elle reparut... Elle tait toute
rouge, et semblait trs excite...

--Qu'avez-vous donc? demandai-je...

--Oh! ne m'en parlez pas, Edgar... Ces gens-l ne sont pas seulement
des malappris... ce sont...

Elle n'acheva pas.

--Voyons, expliquez-vous... qu'est-il arriv?

--Rien, fort heureusement, mais c'est coeurant de voir des choses
semblables... Non seulement M. Armand nous chicane sur l'ouvrage, et
nous oblige  refaire sur place certains plis qu'il trouve mal faits,
mais encore, il prend avec les ouvrires des privauts vraiment
trop... comment dirai-je... je ne trouve pas le mot, Edgar... mais
vous me comprenez...

--Est-ce qu'il aurait essay?...

--Oui... mais je l'ai remis  sa place... et comme il insistait, je
l'ai gifl...

--Ah! vous avez bien fait, par exemple!... Ce M. Armand n'a que ce
qu'il mrite...

--Heureusement que je ne me retrouverai plus en face de lui... Je
voyais bien que, depuis quelque temps, il tournait autour de moi, mais
je n'avais pas l'air de m'en apercevoir... Enfin, aujourd'hui, il
s'est enhardi... nous tions seuls, dans son bureau... Ah! Edgar, que
les hommes sont dgotants!

--Pas tous, Edith...

--Non..., non, Edgar, fit Edith en souriant, pas tous... Comment
voulez-vous qu'une femme seule et qui a besoin de travailler, ne
succombe pas un jour ou l'autre... Tenez, justement, le voici ce
goujat...

M. Armand sortait, en effet, de son magasin. C'tait un petit homme
obse, au dos rond, au nez en forme de banane et  la figure
eczmateuse. En nous apercevant, il hta le pas, serrant les jambes,
comme s'il s'attendait  recevoir un coup de pied quelque part. Je lui
dcochai deux ou trois pithtes plutt malsonnantes, qu'il encaissa
sans sourciller, puis, me tournant vers Edith:

--Nous retournons  Montmartre, n'est-ce pas?

--Oui... si vous voulez...

Nous remontmes en taxi... Vingt minutes aprs, j'tais chez ma
matresse... Elle habitait rue Girardon, une petite chambre... bien
pauvrement meuble, mais d'une propret merveilleuse... Sur la
chemine, entre deux vases bon march, s'talait ma photographie...
une pauvre photo toute craquele qui avait d voyager beaucoup, elle
aussi, et avoir pas mal d'aventures.

--Vous voyez, fit Edith, ce n'est pas trs luxueux ici... mais j'aime
cette petite chambre... J'y ai souvent pens  vous, Edgar, et votre
portrait m'a plus d'une fois redonn du courage... car c'est surtout
depuis que je suis malheureuse que j'ai appris  vous aimer...

Un long baiser scella cet aveu qui... cette fois, partait du coeur.




XXV

OU J'PROUVE UNE DERNIRE SURPRISE


Edith et moi nous habitmes une huitaine la petite mansarde de la rue
Girardon... C'tait charmant... Edith tait gaie comme un oiseau, et
moi, je me sentais revivre. Quelquefois, quand venait la nuit, nous
nous accoudions sur l'appui de la fentre, et regardions Paris qui,
dans la brume, avec ses lumires, ressemblait  un lac immense dans
lequel se reflteraient les toiles. Autrefois, il nous avait fait
horreur, ce grand et beau Paris, mais  prsent, nous l'aimions, car
c'tait l qu'avait enfin commenc notre bonheur...

Un soir que nous venions d'baucher des projets d'avenir, comme Edith
s'tonnait que je fusse devenu riche tout d'un coup, je lui dis, en
lui prenant les mains:

--La malchance finit toujours par abandonner sa proie, Edith, et
l'homme qui a beaucoup souffert trouve ici-bas sa rcompense... Je ne
sais si, dans l'autre monde, on nous demandera compte de nos actes,
mais ce qu'il y a de certain, c'est que, sur cette terre, il y a dj
une justice...

--Edgar, me dit ma matresse, vous vous exprimez en ce moment comme un
pasteur... et j'aime  vous entendre parler ainsi.

--Plt au ciel que j'eusse t un pasteur... au lieu d'tre ce que
j'ai t... un cambrioleur!

--Mais, en ce cas, Edgar, vous ne m'auriez pas connue...

--Qui sait?... Il y a des tres qui sont ns pour se rencontrer... Je
vous disais donc qu'il arrive toujours un moment o nos maux doivent
prendre fin... et ce moment est arriv... aprs l'affreux malheur qui
m'a frapp si cruellement et m'a, pendant de longs mois, retranch du
nombre des vivants... Quand je vous ai retrouve  Londres, dans ce
music-hall de Pennington, j'avais dcid de m'embarquer pour
l'Amrique du Sud... Mais le hasard qui est notre grand
matre--appelons-le la Providence, si vous prfrez,--n'a point permis
que je quittasse l'Europe... Le bateau qui devait m'emmener en
Amrique, a eu subitement une avarie, et, comme je voulais fuir
Londres le plus vite possible, je me suis fait engager sur le premier
btiment venu... et savez-vous o il allait ce btiment?... Vous ne
devineriez jamais, Edith... Il allait en Hollande... Peut-tre
comprenez-vous dj...

--Oui... oui, s'cria ma matresse... je comprends... en Hollande,
vous avez retrouv votre oncle... et...

--Non, je ne l'ai pas retrouv... Le pauvre homme tait mort quand je
suis arriv, mais il avait laiss un testament en bonne et due forme...

--Et vous avez hrit?

--De toute sa fortune... oui, Edith.

--Alors, vous avez pu prouver que vous tiez rellement Edgar Pipe...

--Oui... j'ai pu le prouver... La vieille gouvernante de mon cher
oncle, que j'ai d'ailleurs rcompense largement, a tmoign en ma
faveur devant les officiers ministriels et les banquiers chez
lesquels la fortune du _de cujus_ tait dpose...

--Du _de cujus_, dites-vous, je croyais que votre oncle s'appelait
Chaff?

--Oui... Edith, il s'appelait Chaff... _de cujus_ est un terme de
droit qui sert  dsigner le dfunt dont on hrite... Bref, j'ai
hrit... J'ai aujourd'hui une fortune qui nous permettra de mener la
grande vie...

--C'est bien vrai, tout ce que vous me racontez l?... Vous pouvez
tout m'avouer, Edgar, vous savez bien que je ne vous trahirai pas...
Vous avez vendu votre diamant, n'est-ce pas?

Pour toute rponse, je tirai le Rgent de ma poche et le montrai  ma
matresse, en disant:

--Vous faut-il une preuve?

Edith, toute confuse, se jeta dans mes bras:

--Oh! pardonnez-moi, Edgar... Je n'aurais pas d vous parler ainsi...
Je suis folle... Mais voulez-vous me permettre de vous poser encore
une question?...

--Parlez...

--Ce diamant?... Comment est-il tomb entre vos mains?...

--Je l'ai vol, Edith.

--Oh!... et vous tes sr qu'il est vrai?

--Regardez-le, plutt.

Et, m'approchant de la petite lampe qui brlait au fond de la pice,
je fis miroiter le Rgent aux yeux de ma matresse... La pauvre
alouette tait blouie, fascine...

--Qu'il est joli! s'cria-t-elle, en se rapprochant doucement de moi.

--Je vous crois, Edith... Ce diamant est unique au monde... Songez
donc, il a appartenu  la Couronne de France... Avec le Ko-I-Noor que
les Anglais ont trouv jadis, en pillant les trsors des Rajahs de
Lahore, c'est un des plus beaux que l'on connaisse.

--Et vous allez le vendre?

--Y songez-vous, Edith?... Vous oubliez que je suis maintenant un
honnte homme...

--C'est vrai... Alors, vous allez le rendre.

--Oui...

--C'est dommage!... Vous pourriez le faire scier... c'est facile, je
crois... et vous obtiendriez ainsi quatre ou cinq clats que l'on
pourrait monter en boucles d'oreilles, en bagues et en pendentifs.

--Et qui porterait ces boucles d'oreilles, ces bagues et ces
pendentifs?

--Mais... moi, Edgar... Vous savez bien que j'ai toujours aim les
diamants.

Je regardai ma matresse avec svrit, puis, laissai d'un ton grave
tomber ces mots:

--C'est vous, Edith, qui osez dire une chose pareille?...

Il y eut un silence... Je jouais merveilleusement mon rle d'honnte
homme outrag... Edith baissait la tte, et je voyais sa poitrine se
soulever,  petits coups saccads. Elle pleurait.

--Allons! lui dis-je en l'embrassant, oublions tout cela... Vous en
aurez des bijoux... mais je ne les aurai pas vols... Il y a des
diamants qui portent malheur, et le Rgent est de ceux-l... Je ne
serai vraiment tranquille que lorsque je l'aurai report au Louvre...

--Et si l'on vous arrtait, fit Edith, en me regardant de ses grands
yeux humides?

--Non... je n'ai rien  craindre... j'ai tout prvu.

J'avais tout prvu, en effet, mais l'objection d'Edith venait
cependant de me troubler... Toute la nuit, je rflchis, et pesai,
comme on dit, le pour et le contre...

M'arrter? le pouvait-on?

Je ne serais pas assez stupide pour avouer que j'tais le voleur du
Rgent, et que n'ayant pu le vendre, je venais le restituer  son
propritaire, c'est--dire  l'Etat... J'inventerais une histoire
quelconque--je ne suis jamais en peine pour inventer--et ma dmarche
me vaudrait certainement les flicitations de l'administration du
Muse... Qui sait mme si l'on ne m'offrirait pas une rcompense...
que je refuserais, bien entendu, car lorsque l'on se met  devenir
honnte, il faut le demeurer jusqu'au bout...

Le matin, quand je me levai, j'avais prpar le petit discours que je
tiendrais au haut fonctionnaire qui voudrait bien me recevoir...
J'avais prvu toutes les questions que l'on pourrait me poser et
j'tais sr d'y rpondre sans embarras.

J'embrassai tendrement Edith, en lui donnant rendez-vous pour midi et
demi  la station des omnibus du Pont des Saints-Pres, et j'allai
chez moi faire toilette. Je revtis mon plus beau complet, me
pomponnai, me bichonnai, puis, aprs m'tre longuement regard dans la
glace je pris mon chapeau et mes gants et descendis.

Une fois dans la rue, je hlai un taxi:

--Au muse du Louvre! dis-je au chauffeur.

--D'quel ct? demanda l'homme.

--Ct du quai...

--Bon...

Durant tout le trajet, je repassai dans ma tte le petit speech que
j'allais dbiter, mais au fur et  mesure que j'approchais du but, je
me sentais de plus en plus inquiet...

Si tout de mme?...

Mais non, je me forgeais des ides stupides... Depuis quand
arrte-t-on un homme qui vient restituer un objet vol?... Et puis...
et puis!... Ah! dcidment, je devenais bien timor depuis que j'tais
entr dans, la peau d'un honnte homme... Je perdais tous mes
moyens... je ne me reconnaissais plus...

Quand je descendis de taxi devant le Louvre, j'avais retrouv tout mon
aplomb. Je rglai le chauffeur et m'engageai dans la cour du
Carrousel... L'ide m'tait venue tout d'abord, de me rendre
directement au cabinet du Conservateur, mais il n'tait que dix heures
et demie, et je savais qu' Paris, comme  Londres, les fonctionnaires
de l'Etat viennent trs tard  leur bureau... quand ils y viennent.

Je rsolus donc d'entrer au muse, en attendant onze heures... et
j'prouvai, je l'avoue, une petite motion en pntrant dans ces
salles que j'avais parcourues trois ans et demi auparavant, la veille
de Nol, avec, dans ma poche, un diamant qui ne ressemblait en rien 
celui dont j'allais m'emparer...

Je montai au premier tage, longeai la galerie franaise du XVIIIe
sicle, la salle des Primitifs, et arrivai au Salon Carr... Mon moi
grandissait. Je m'arrtai un instant devant le _Repas chez Simon le
Pharisien_, par Paul Vronse, puis allai me planter devant la _Mona
Lisa_, de Lonard de Vinci... Les visiteurs taient assez rares, car
depuis qu'il faut payer pour entrer dans les muses, nombre de gens
s'abstiennent d'y venir... Il y avait l quelques Anglais, en complets
gris ou beiges, et une dizaines d'Anglaises avec des chapeaux
ridicules.

De temps  autre, on voyait des hommes, jeunes pour la plupart,
coiffs de grands feutres mous, qui traversaient la salle, en habitus
de la maison, et se rpandaient dans la grande galerie des coles
trangres... Des femmes d'ge mr, le nez chevauch de lunettes,
arrivrent bientt, munies, comme les hommes, de botes de couleurs.
Tous ces gens s'installaient le long de la grande galerie et
dressaient leurs chevalets. Les gardiens, empresss, sortaient des
placards mnags dans les plinthes des toiles o s'talaient des
bauches plus ou moins avances, les unes fort russies, les autres
hideuses ou ridicules.

Soudain, une bande d'trangers, conduits par un interprte d'agence,
fit irruption dans le Salon Carr. Les tableaux ne semblaient gure
les intresser, sauf les _Noces de Cana_ qui, par leur dimension,
tonnent toujours les profanes (songez donc, une toile de 6 m. 66 de
haut sur 9 m. 90 de large). Je me mlai aux groupes, qui bientt
arrivaient dans la salle o sont exposs les diamants de la Couronne.

Au centre de la galerie, la vitrine que je connaissais bien, hlas! ne
manqua pas d'attirer leur attention. Mes touristes s'arrtaient devant
ces merveilles et les contemplaient avec des yeux de convoitise... Les
femmes surtout taient blouies... Et les cris d'admiration se
croisaient  la vue des solitaires reposant sur leurs crins de
peluche blanche, tandis que l'interprte psalmodiait, d'une voix de
pasteur:

--Voici les diamants de la Couronne... Le _Rgent_, le plus beau
diamant connu... il pse cent trente-six carats, c'est--dire environ
vingt-huit grammes, et est estim de douze  quinze millions...

Je ne pus m'empcher de sourire, en voyant tous ces badauds s'extasier
devant une pierre fausse, car l'administration du Louvre avait, comme
je m'en doutais, remplac par un fac-simil le diamant que j'avais
dans ma poche. Je dus reconnatre cependant que l'imitation tait
parfaite, et faisait le plus grand honneur au talent de l'artiste qui
avait taill ce strass.

--Cette pe est celle de Charles X, continuait l'interprte, la garde
et la poigne sont en or cisel. Remarquez, messieurs et dames, que
tous les dessins que vous voyez sur la garde et la coquille sont faits
de pierres enchsses...

Des murmures approbateurs soulignaient la diction du guide, et
couvraient par instants sa voix.

J'prouvais une joie secrte  suivre cette foule de curieux qui
bayaient d'admiration en contemplant un diamant faux... Mais il n'y
avait donc pas un connaisseur parmi tous ces gens-l!...

Onze heures sonnrent  l'glise Saint-Germain-l'Auxerrois et le
timbre vibrant de cette cloche, qui me rappelait ma triste nuit de
Nol, me rappela aussi que j'avais une dmarche,  accomplir...

Je m'approchai d'un gardien et lui demandai o se trouvait le cabinet
du directeur.

--Oh! monsieur, rpondit l'homme, le Directeur vient bien rarement,
mais si vous voulez voir le Conservateur de service... il est
peut-tre l... Est-ce pour une affaire personnelle?

--Oui...

--Veuillez me suivre, je vais vous conduire.

Tout en embotant le pas au gardien, je pensais  part moi: C'tait
peut-tre celui-l qui tait de garde dans la salle des Antiquits
Egyptiennes, la nuit o j'ai vol le Rgent...

Nous suivmes une galerie, puis une autre, et arrivmes enfin dans un
couloir o s'ouvraient plusieurs portes capitonnes. Un gardien en
manches de chemise tait en train de brosser sa redingote devant une
fentre.

--Heurtebize, dit mon guide, voici un monsieur qui voudrait parler au
Conservateur pour une affaire personnelle.

Le nomm Heurtebize endossa vivement sa redingote, et s'avanant vers
moi:

--Si monsieur veut bien me donner sa carte...

Je fouillai dans mon portefeuille, mais je n'y trouvai point de carte,
bien entendu, car j'avais oubli--on ne pense pas  tout--de faire
graver une centaine de bristols au nom de James Bruce...

Le brave fonctionnaire voyant mon embarras me conduisit vers une
petite table sur laquelle je trouvai des formules imprimes...
J'inscrivis mon nom sur une de ces feuilles...

--Veuillez attendre, monsieur, dit le gardien.

Dix minutes aprs, j'tais devant M. le Conservateur, un petit
vieillard trs affable, qui tait assis devant un grand bureau de
chne encombr de revues et de journaux. Il se souleva  demi sur son
fauteuil et m'invita  m'asseoir.

--Monsieur, lui dis-je, je viens ici accomplir un devoir...

Il me regarda d'un air tonn.

--Oui... repris-je... un devoir... Il y a trois ans et demi, un
misrable s'est rendu coupable d'un vol... A son lit de mort, il a
tout avou... et m'a pri de rapporter au Muse du Louvre l'objet
qu'il avait drob...

--Et quel est cet objet? demanda le Conservateur dont les yeux
s'taient allums.

--Voici, dis-je, en prsentant le Rgent  mon interlocuteur.

Celui-ci le prit, le posa sur sa table sans mme l'examiner, puis me
dit en souriant:

--Je vous remercie, monsieur... La dmarche que vous venez de faire
auprs de moi vous honore... mais permettez-moi de vous dire que ce
diamant n'est pas le Rgent...

--Pourtant! Monsieur...

--Non... ce n'est pas le Rgent... Le Rgent n'est jamais sorti du
Louvre...

--Cependant... ce diamant?

--Est faux, monsieur... c'est un vulgaire strass, merveilleusement
travaill, il faut le reconnatre, mais qui ne vaut pas plus de cinq 
six cents francs... Je le connais bien, car c'est moi-mme qui l'ai
command  un tailleur de pierres fines de Paris... Il y a trois
ans... ou plutt non, trois ans et demi, la chsse dans laquelle sont
enferms les diamants de la Couronne, et qui, comme vous le savez
peut-tre, descend chaque soir dans les sous-sols, cette chsse ne
fonctionnait plus... Comme la rparation pouvait durer plusieurs
semaines, l'administration du Louvre, par prudence, a cru devoir, en
secret, remplacer le Rgent par un diamant faux... et elle a sagement
agi, vous en conviendrez, puisque, sans cette prcaution, le Rgent
et disparu... Je ne vous en remercie pas moins, monsieur, votre
dmarche est celle d'un galant homme.

Je ne trouvais rien  dire tant j'tais stupfait... Pour une surprise,
c'en tait une, et une belle!...

Le Conservateur continuait:

--Le voleur, qui,  son lit de mort, vous a confi ce faux diamant,
avait sans doute essay de le vendre?...

--Peut-tre... mais il n'en a pas souffl mot. Il m'a dit simplement
qu'il voulait, avant de mourir, librer sa conscience...

--Voil un vol audacieux qui n'aura gure rapport  son auteur...
Quel tait cet homme?

--Un Anglais, du nom de Spring, qui tait dtenu  la prison de
Pentonville... Il faut vous dire, monsieur, que je suis inspecteur des
prisons, et que, comme tel, je puis m'entretenir avec les dtenus...
Maintenant, ce Spring a sans doute t arrt, avant d'avoir pu
proposer le diamant  quelque lapidaire... S'il avait su qu'il tait
faux, il me l'et certainement avou... Je ne suppose pas qu'un homme
prs de quitter la vie s'amuse  jouer les Mark Twain...

--Je ne le suppose pas non plus...

Il y eut un silence.

Le Conservateur reprit:

--Maintenant, nous avons deux faux Rgent, car j'en avais fait tailler
un autre... toujours par prcaution... S'il vous tait agrable,
monsieur, de conserver celui que vous venez de me rapporter, je me
ferais un plaisir de vous l'offrir.

--Merci... Qu'en ferais-je?...

--Je n'insiste pas...

L'entrevue prit fin sur ces mots. Je sortis compltement ahuri...

Ainsi, ce diamant qui avait, c'est le cas de le dire, empoisonn ma
vie... ce diamant tait faux!!! Si je n'avais pas eu la chance de
rencontrer Richard Stone, je serais aujourd'hui plus misrable que
devant!

Avouez tout de mme que l'administration du Louvre est vraiment par
trop factieuse. Elle expose des richesses aux yeux des badauds...
excite les convoitises, et qu'offre-t-elle aux audacieux qui risquent
le plus hardi des cambriolages: un diamant faux!...

Mes compatriotes ont la rputation d'tre des humoristes, mais je
crois que les Franais ne le sont pas moins... Je me suis aperu aussi
qu'ils n'taient pas trs connaisseurs, puisque le bijoutier de Rouen
 qui s'tait adress le vieil escroc rencontr dans le train, avait
paru s'extasier sur la beaut d'une pierre fausse. Manzana, lui aussi,
s'y tait laiss prendre...

Cette aventure m'a compltement dsillusionn... et j'en suis arriv 
croire que les diamants en toc font autant d'effet que les vrais.

A quoi bon tenir tant  ces maudits cailloux qui font commettre les
pires folies!...

Tout dans la vie n'est qu'illusion, hors l'amour... et les
bank-notes... et encore, l'amour!... Je tiens les bank-notes... et je
les tiens bien... Quant  l'amour, nous verrons... S'il me trahissait
un jour, j'aurais encore pour me consoler de jolis petits papiers
soyeux, aussi doux  caresser qu'une chevelure de femme...

Je sais que certains vont se gausser de moi, mais je ne m'en formalise
pas, puisque je suis le premier  rire aujourd'hui de ma dconvenue.

Bien que les mmoires, si l'on s'en tient  la formule classique, ne
comportent point d'pilogue, je crois cependant devoir ajouter
quelques lignes  ce long rcit de ma vie...

Edgar Pipe n'existe plus... James Bruce non plus... J'ai foi, comme le
grand Balzac, en l'influence heureuse ou nfaste de certains noms...
J'ai donc pris un pseudonyme... un pseudonyme ronflant, car le
millionnaire qui se respecte ne peut afficher un nom vulgaire. Ce nom,
vous le connaissez tous, et le voyez souvent dans les chroniques
mondaines des journaux, mais je me garderai bien de le dvoiler ici...
on comprendra pourquoi.

  _Mon me a son secret, ma vie a son mystre..._

Qu'il suffise de savoir que je cherche  racheter par une existence
exemplaire les fautes de jadis... Je suis devenu ce que l'on peut
vraiment appeler un gentleman, et ma chre Edith est la plus fidle et
la plus adorable des pouses--car nous sommes maris maintenant.

Je vis au milieu du luxe, mais comme je me rappelle mes tristes dbuts,
je sais tre charitable au besoin.

Ah! C'est tout de mme bon d'tre un honnte homme! Il est vrai que
c'est si facile d'tre honnte quand on est riche!...


FIN




TABLE DES MATIRES

PREMIRE PARTIE

  I.      OU LE LECTEUR PEUT TRE ASSUR QUE CE QU'IL
          VA LIRE N'A PAS T IMAGIN A PLAISIR                  5

  II.     L'ALERTE                                              14

  III.    QUELQUES TRAITS DE LUMIRE SUR LE MYSTRE             20

  IV.     OU IL EST PROUV UNE FOIS DE PLUS QUE L'HOMME
          N'EST QU'UN JOUET ENTRE LES MAINS DU DESTIN           26

  V.      UNE SURPRISE A LAQUELLE JE NE M'ATTENDAIS PAS.        35

  VI.     LE TOUT EST DE S'ENTENDRE                             43

  VII.    OU J'APPRENDS A MIEUX CONNAITRE MON ASSOCI           53

  VIII.   OU JE REPRENDS ENFIN L'AVANTAGE                       64

  IX.     UNE EXPLICATION ORAGEUSE                              75

  X.      LA JEUNE DAME EN DEUIL ET LES DEUX VIEUX
          MESSIEURS                                             86

  XI.     OU JE ME DCIDE A BRUSQUER LES CHOSES                 98

  XII.    LA FACHEUSE NUIT                                     109

  XIII.   OU MANZANA DEVIENT INQUIET                           122

  XIV.    LA PREMIRE RENCONTRE QUE JE FIS SUR LE SOL
          ANGLAIS                                              130

  XV.     OU LE HASARD SE MET ENCORE UNE FOIS DE LA
          PARTIE                                               138

  XVI.    OU APPARAIT UN ONCLE QUI ME PORTE UN VIF
          INTRT                                              146

  XVII.   UNE OMBRE SUR LE PAYSAGE                             153

  XVIII.  OU LE NOMM BILL SHARPER COMMENCE A DEVENIR
          GNANT                                               162

  XIX.    VISITEURS IMPRVUS                                   170

  XX.     LES AMIS DE MANZANA                                  178

  XXI.    UNE EXPDITION ASSEZ AUDACIEUSE                      187

  XXII.   OU JE PRENDS UNE RAPIDE DCISION                     196

  XXIII.  LA MAISON DU BON DIEU                                205

  XXIV.   UN MAUVAIS RVE                                      212

DEUXIME PARTIE

  I.      OU JE QUITTE LE MONDE POUR ME RETIRER A READING      219

  II.     LE SUPPLICE DE LA ROUE                               228

  III.    HORRIBLE VISION                                      237

  IV.     OU JE LE REVOIS ENFIN!                               245

  V.      PAUVRE CRAFTY!                                       254

  VI.     LE SINISTRE PROVIDENTIEL                           264

  VII.    OU JE DEVIENS L'AMI DE Mme CORA ET DE M. BOBBY       271

  VIII.   CELLE QUE JE N'ATTENDAIS PAS                         280

  IX.     CE QUI DEVAIT ARRIVER                                290

  X.      UN MAUVAIS ARRANGEMENT VAUT MIEUX QU'UN BON
          PROCS                                               296

  XI.     COMMENT ON SME LES GNEURS                          306

  XII.    LE SEA-GULL                                        315

  XIII.   PASSAGERS MYSTRIEUX                                 324

  XIV.    OU JE MANOEUVRE AVEC ASSEZ D'HABILET                333

  XV.     LA MALLETTE EN PEAU DE PORC                          343

  XVI.    UNE VOIX DANS LA NUIT                                353

  XVII.   UN COUP DE TRAFALGAR                                 361

  XVIII.  OU JE MURIS MON PLAN                                 368

  XIX.    ALEA JACTA EST                                     377

  XX.     UNE SCNE NAVRANTE                                   384

  XXI.    NOUVELLES INQUITUDES                                395

  XXII.   OU TOUT COMMENCE A S'ARRANGER                        402

  XXIII.  LA PETITE OUVRIRE QUI TROTTE SOUS LA PLUIE          411

  XXIV.   RDEMPTION                                           419

  XXV.    OU J'PROUVE UNE DERNIRE SURPRISE                   425




ASSOCIATION LINOTYPISTE

23, rue Turgot.--Tl.: Trudaine 61.79




[Notes sur la version lectronique:

L'orthographe et la typographie sont conformes  l'dition papier.
Seules les erreurs manifestes d'imprimerie ont t corriges. La table
des matires a t rajoute.]





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affaires, by Arnould Galopin

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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