The Project Gutenberg EBook of La Russie en 1839, Volume III. (of IV.), by 
Astolphe de Custine

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Title: La Russie en 1839, Volume III. (of IV.)

Author: Astolphe de Custine

Release Date: November 15, 2008 [EBook #27267]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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LA RUSSIE EN 1839

PAR

LE MARQUIS DE CUSTINE

     Respectez surtout les trangers, de quelque qualit, de quelque
     rang qu'ils soient, et si vous n'tes pas  mme de les combler de
     prsents, prodiguez-leur au moins des marques de bienveillance,
     puisque de la manire dont ils sont traits dans un pays dpend le
     bien et le mal qu'ils en disent en retournant dans le leur.

     (Extrait des conseils de Vladimir Monomaque  ses enfants en 1126
     _Histoire de l'Empire de Russie_, par Karamsin, t. II, p. 205.)



TOME TROISIME

PARIS

LIBRAIRIE D'AMYOT, DITEUR

1843




LETTRE DIX-NEUVIME.

Ptersbourg en l'absence de l'Empereur.--Contre-sens des
architectes.--Raret des femmes dans les rues de Ptersbourg.--L'oeil du
matre.--Agitation des courtisans.--Les mtamorphoses.--Caractre
particulier de l'ambition des Russes.--Esprit militaire.--Ncessit qui
domine l'Empereur lui-mme.--Le _tchinn_.--Esprit de cette
institution.--Pierre Ier.--Sa conception.--La Russie devient un
rgiment.--La noblesse anantie.--Nicolas plus russe que Pierre
Ier.--Division du tchinn en quatorze classes.--Ce qu'on gagne  faire
partie de la dernire.--Correspondance des classes civiles avec les
grades de l'arme.--L'avancement dpend uniquement de la volont de
l'Empereur.--Puissance prodigieuse.--Effets de l'ambition.--Pense
dominante du peuple russe.--Opinions diverses sur l'avenir de cet
Empire.--Coup d'oeil sur le caractre de ce peuple.--Comparaison des
hommes du peuple en Angleterre, en France, et en Russie.--Misre du
soldat russe.--Danger que court l'Europe.--Hospitalit russe.-- quoi
elle sert.--Difficult qu'on prouve  voir les choses par
soi-mme.--Formalits qualifies de politesses.--Souvenirs de
l'Orient.--Mensonge ncessaire.--Action du gouvernement sur le caractre
national.--Affinit des Russes avec les Chinois.--Ce qui excuse
l'ingratitude.--Ton des personnes de la cour.--Prjugs des Russes
contre les trangers.--Diffrence entre le caractre des Russes et celui
des Franais.--Dfiance universelle.--Mot de Pierre-le-Grand sur le
caractre de ses sujets.--Grecs du Bas-Empire.--Jugement de
Napolon.--L'homme le plus sincre de l'Empire.--Sauvages gts.--Manie
des voyages.--Erreur de Pierre-le-Grand perptue par ses
successeurs.--L'Empereur Nicolas seul y a cherch un remde.--Esprit de
ce rgne.--Mot de M. de La Ferronnays.--Sort des princes.--Architecture
insense.--Beaut et utilit des quais de Ptersbourg.--Description de
Ptersbourg en 1718 par Weber.--Trois places qui n'en font
qu'une.--glise de Saint-Isaac.--Pourquoi les princes se trompent plus
que les nations sur le choix des sites.--La cathdrale de
Kasan.--Superstition grecque.--L'glise de Smolna.--Congrgation de
femmes mene militairement.--Palais de la Tauride.--Vnus
antique.--Prsent du pape Clment XI  Pierre
Ier.--Rflexions.--L'Ermitage.--Galerie de tableaux.--L'Impratrice
Catherine.--Portraits par madame Le Brun.--Rglement de la socit
intime de l'Ermitage rdig par l'Impratrice.


     Ptersbourg, ce 1er aot 1839.

La dernire fois que j'ai pu vous envoyer de mes nouvelles, je vous ai
promis de ne pas revenir en France avant d'avoir pouss jusqu' Moscou;
depuis ce moment, vous ne pensez plus qu' cette cit fabuleuse,
fabuleuse en dpit de l'histoire[1]. En effet, le nom de Moscou a beau
tre assez moderne et nous rappeler les faits les plus positifs de notre
sicle, la distance des lieux, la grandeur des vnements le rendent
potique par-dessus tout autre nom. Ces scnes de pome pique ont une
grandeur qui contraste d'une manire bizarre avec l'esprit de notre
sicle de gomtres et d'agioteurs. Je suis donc trs-impatient
d'atteindre Moscou; c'est maintenant le but de mon voyage; je pars dans
deux jours, mais, d'ici l, je vous crirai plus assidment que jamais,
car je tiens  complter, selon mes moyens, le tableau de ce vaste et
singulier Empire.

On ne saurait se figurer la tristesse de Saint-Ptersbourg les jours o
l'Empereur est absent;  la vrit cette ville n'est, en aucun temps, ce
qui s'appelle gaie; mais sans la cour, c'est un dsert: vous savez
d'ailleurs qu'elle est toujours menace de destruction par la mer.
Aussi, me disais-je ce matin en parcourant ses quais solitaires, ses
promenades vides: Ptersbourg va donc tre submerg; les hommes ont
fui, et l'eau revient prendre possession du marcage; cette fois la
nature a fait raison des efforts de l'art. Ce n'est rien de tout cela,
Ptersbourg est mort parce que l'Empereur est  Pterhoff; voil tout.

L'eau de la Nva, repousse par la mer, monte si haut, les terres sont
si basses, que ce large dbouch avec ses innombrables bras ressemble 
une inondation stagnante,  un marais: on appelle la Nva un fleuve,
faute de lui trouver quelque qualification plus exacte.  Ptersbourg la
Nva, c'est dj la mer; plus haut, c'est un missaire long de quelques
lieues, et qui sert de dcharge au lac Ladoga dont il apporte les eaux
dans le golfe de Finlande.

 l'poque o l'on construisait les quais de Ptersbourg, le got des
difices peu levs tait dominant chez les Russes; got fort
draisonnable dans un pays o la neige diminue de six pieds pendant huit
mois de l'anne la hauteur des murailles, et o le sol n'offre aucun
accident qui puisse couper d'une manire un peu pittoresque le cercle
rgulier que forme l'immuable ligne de l'horizon servant de cadres  des
sites plats comme la mer.

Un ciel gris, une eau peu vive, un climat ennemi de la vie, une terre
spongieuse, basse, infertile et sans solidit, une plaine si peu varie
que la terre y ressemble  de l'eau d'une teinte lgrement fonce, tels
sont les dsavantages contre lesquels l'homme avait  lutter pour
embellir Ptersbourg et ses environs. C'est assurment par un caprice,
bien contraire au sentiment du beau, qu'on s'avise de poser sur une
table rase une suite de monuments trs-plats et qui marquent  peine
leur place sur la mousse unie des marcages. Dans ma jeunesse, je
m'enthousiasmais au pied des montagneuses ctes de la Calabre devant des
paysages dont toutes les lignes taient verticales, la mer excepte. Ici
au contraire la terre n'est qu'une surface plane qui se termine par une
ligne parfaitement horizontale tire entre le ciel et l'eau. Les htels,
les palais et les collges qui bordent la Nva paraissent  peine sortir
du sol ou plutt de la mer; il y en a qui n'ont qu'un tage, les plus
levs en ont trois, et tous semblent crass. Les mts des bateaux
dpassent les toits des maisons; ces toits sont de fer peint: c'est
propre et lger; mais on les a faits trs-plats  l'italienne; autre
contre-sens! Les toits pointus conviennent seuls aux pays o la neige
abonde. En Russie on est choqu  chaque pas des rsultats d'une
imitation irrflchie.

Entre ces carrs d'difices dont l'architecture veut tre romaine, vous
apercevez de vastes perces droites et vides qu'on appelle des rues;
l'aspect de ces ouvertures, malgr les colonnades classiques qui les
bordent, n'est rien moins que mridional. Le vent balaie sans obstacle
ces routes alignes et larges comme les alles qui divisent les
compartiments d'un camp.

La raret des femmes contribue  la tristesse de la ville. Celles qui
sont jolies ne sortent gure  pied. Les personnes riches qui veulent
marcher ne manquent jamais de se faire suivre par un laquais; cet usage
est ici fond sur la prudence et la ncessit.

L'Empereur seul a la puissance de peupler cet ennuyeux sjour, seul il
fait foule dans ce bivouac, abandonn sitt que le matre a disparu. Il
prte une passion, une pense  des machines; enfin il est le magicien
dont la prsence veille la Russie et dont l'absence l'endort: ds que
la cour a quitt Ptersbourg, cette magnifique rsidence prend l'aspect
d'une salle de spectacle aprs la reprsentation. L'Empereur est la
lumire de la lampe. Depuis mon retour de Pterhoff, je ne reconnais pas
Ptersbourg; ce n'est plus la ville que j'ai quitte il y a quatre
jours: si l'Empereur revenait cette nuit, demain on trouverait un vif
intrt  tout ce qui ennuie aujourd'hui. Il faut tre Russe pour
comprendre le pouvoir de l'oeil du matre; c'est bien autre chose que
l'oeil de l'amant cit par La Fontaine.

Vous croyez qu'une jeune fille pense  ses amours en prsence de
l'Empereur. Dtrompez-vous, elle pense  obtenir un grade pour son
frre: une vieille femme, ds qu'elle sent le voisinage de la cour, ne
sent plus ses infirmits; elle n'a pas de famille  pourvoir: n'importe;
on fait de la courtisanerie pour le plaisir d'en faire, et l'on est
servile sans intrt; comme on aime le jeu pour lui-mme. La flatterie
n'a pas d'ge. Ainsi,  force de secouer le fardeau des ans, cette
marionnette ride perd la dignit de la vieillesse: on se sent
impitoyable pour la dcrpitude agite, parce qu'elle est ridicule.
C'est surtout  la fin de la vie qu'il faudrait savoir pratiquer les
leons du temps, qui ne cesse de nous enseigner le grand art de
renoncer. Heureux les hommes qui de bonne heure ont su profiter de ces
avertissements!!... le renoncement prouve la force de l'me: quitter
avant de perdre, telle est la coquetterie de la vieillesse.

Elle n'est gure  l'usage des gens de cour; aussi l'exerce-t-on 
Saint-Ptersbourg moins que partout ailleurs. Les vieilles femmes
remuantes me paraissent le flau de la cour de Russie. Le soleil de la
faveur aveugle les ambitieux et surtout les ambitieuses; il les empche
de discerner leur vritable intrt qui serait de sauver sa fiert en
cachant les misres de son coeur. Au contraire, les courtisans russes,
pareils aux dvots perdus en Dieu, se glorifient de leur pauvret d'me:
ils font flche de tout bois, ils exercent leur mtier  dcouvert. Ici
le flatteur joue les cartes sur la table; et ce qui m'tonne, c'est
qu'il puisse encore gagner  un jeu si connu de tout le monde. En
prsence de l'Empereur l'hydropique respire, le vieillard paralys
devient agile, il n'y a plus de malade, plus de goutteux: il n'y a plus
d'amoureux qui brle, plus de jeune homme qui s'amuse, plus d'homme
d'esprit qui pense, il n'y a plus d'homme!!! C'est l'avanie de l'espce.
Pour tenir lieu d'me  ces apparences humaines, il leur reste un
dernier souffle d'avarice et de vanit qui les anime jusqu' la fin: ces
deux passions font vivre toutes les cours, mais ici elles donnent 
leurs victimes l'mulation militaire; c'est une rivalit discipline qui
s'agite  tous les tages de la socit. Monter d'un grade en attendant
mieux, telle est la pense de cette foule tiquete.

Mais aussi quelle prostration de force a lieu quand l'astre qui faisait
mouvoir ces atomes flatteurs, n'est plus au-dessus de l'horizon! On
croit voir la rose du soir tomber sur la poussire, ou les nonnes de
Robert-le-Diable se recoucher dans leurs spulcres en attendant le
signal d'une nouvelle ronde.

Avec cette continuelle tension de l'esprit de tous et de chacun vers
l'avancement, point de conversation possible: les yeux des Russes du
grand monde sont des tournesols de palais: on vous parle sans
s'intresser  ce qu'on vous dit, et le regard reste fascin par le
soleil de la faveur.

Ne croyez pas que l'absence de l'Empereur rende la conversation plus
libre; il est toujours prsent  l'esprit: alors  dfaut des yeux c'est
la pense qui fait tournesol. En un mot, l'Empereur est le bon Dieu; il
est la vie, il est l'amour pour ce malheureux peuple. C'est en Russie
surtout qu'il faudrait rpter sans se lasser la prire du sage: Mon
Dieu, prservez-moi de l'ensorcellement des niaiseries!

Vous figurez-vous la vie humaine rduite  l'espoir de faire la
rvrence au matre pour le remercier d'un regard? Dieu avait mis trop
de passions dans le coeur de l'homme pour l'usage qu'il en fait ici.

Que si je me mets  la place du seul homme  qui l'on y reconnaisse le
droit de vivre libre, je tremble pour lui. Terrible rle  jouer que
celui de la providence de soixante millions d'mes!! Cette divinit, ne
d'une superstition politique, n'a que deux partis  prendre: prouver
qu'elle est homme en se laissant craser, ou pousser ses sectateurs  la
conqute du monde pour soutenir qu'elle est Dieu; voil comment en
Russie la vie entire n'est que l'cole de l'ambition.

Mais par quel chemin les Russes ont-ils pass pour arriver  cette
abngation d'eux-mmes? Quel moyen humain a pu amener un tel rsultat
politique? le moyen?... le voici, c'est le _tchinn_: le tchinn est le
galvanisme, la vie apparente des corps et des esprits, c'est la passion
qui survit  toutes les passions!... Je vous ai montr les effets du
tchinn: maintenant il est juste que je vous dise ce que c'est que le
tchinn.

Le tchinn c'est une nation enrgimente, c'est le rgime militaire
appliqu  une socit tout entire, et mme aux classes qui ne vont pas
 la guerre. En un mot c'est la division de la population civile en
classes, qui rpondent aux grades de l'arme. Depuis que cette
hirarchie est institue, tel homme qui n'a jamais vu faire l'exercice,
peut obtenir le rang de colonel.

Pierre-le-Grand, c'est toujours  lui qu'il faut remonter pour
comprendre la Russie actuelle: Pierre-le-Grand, importun de certains
prjugs nationaux qui ressemblaient  de l'aristocratie, et qui le
gnaient dans l'excution de ses plans, s'avisa un jour de trouver les
ttes de son troupeau trop pensantes, trop indpendantes; voulant
remdier  cet inconvnient, le plus grave de tous aux yeux d'un esprit
actif et sagace dans sa sphre, mais trop born pour comprendre les
avantages de la libert quelque profitable qu'elle soit aux nations, et
mme aux hommes qui les gouvernent; ce grand matre, en fait
d'arbitraire, n'imagina rien de mieux dans sa pntration profonde, mais
restreinte, que de diviser le troupeau, c'est--dire, le pays en
diverses classes indpendantes du nom, de la naissance des individus et
de l'illustration des familles: si bien que le fils du plus grand
seigneur de l'Empire peut faire partie d'une classe infrieure, tandis
que le fils d'un de ses paysans peut monter aux premires classes selon
le bon plaisir de l'Empereur. Dans cette division du peuple, chaque
homme reoit sa place de la faveur du prince; et voil comment la Russie
est devenue un rgiment de soixante millions d'hommes, c'est ce qu'on
appelle le _tchinn_, et c'est la plus grande oeuvre de Pierre-le-Grand.

Vous voyez de quelle manire ce prince, qui a fait tant de mal par
prcipitation, s'est affranchi en un jour des entraves des sicles. Ce
tyran du bien, quand il a voulu rgnrer son peuple, a compt la
nature, l'histoire, le pass, le caractre, la vie des hommes pour rien.
De tels sacrifices rendent les grands rsultats faciles, aussi Pierre
Ier a-t-il fait de grandes choses, mais avec d'immenses moyens; et ces
grandes choses ont t rarement bonnes. Il sentait fort bien et savait
mieux que personne que tant que la noblesse subsiste dans une socit,
le despotisme d'un seul n'y sera jamais qu'une fiction; donc il s'est
dit: pour raliser mon gouvernement il faut anantir ce qui reste du
rgime fodal, et le meilleur moyen d'atteindre  ce but c'est de faire
des caricatures de gentilshommes, d'accaparer la noblesse, c'est--dire
de la dtruire en la faisant dpendre de moi: aussitt la noblesse a t
sinon abolie, du moins transforme, c'est--dire annule par une
institution qui la supple sans la remplacer. Il est des castes dans
cette hirarchie o il suffit d'entrer pour acqurir la noblesse
hrditaire. Pierre-le-Grand, que j'appellerais plus volontiers
Pierre-le-Fort, devanant de plus d'un demi-sicle les rvolutions
modernes, a cras la fodalit par ce moyen. Moins puissante  la
vrit chez lui qu'elle ne l'tait chez nous, elle a succomb sous
l'institution moiti civile moiti militaire qui a fait la Russie
actuelle. Il tait dou d'un esprit lucide, et nanmoins de courte
porte. Aussi, en levant son pouvoir sur tant de ruines, n'a-t-il su
profiter de la force exorbitante qu'il accaparait que pour singer plus 
son aise la civilisation de l'Europe.

Avec les moyens d'action usurps par ce prince, un esprit crateur et
opr bien d'autres miracles. Mais la nation russe, monte aprs toutes
les autres sur la grande scne du monde, a eu pour gnie l'imitation: et
pour organe, un lve charpentier! Avec un chef moins minutieux, moins
attach aux dtails, cette nation et fait parler d'elle plus tard, il
est vrai, mais d'une manire plus glorieuse. Son pouvoir fond sur des
ncessits intrieures, et t utile au monde; il n'est qu'tonnant.

Les successeurs de ce lgislateur en sayon, ont joint pendant cent ans
l'ambition de subjuguer leurs voisins  la faiblesse de les copier.
Aujourd'hui l'Empereur Nicolas croit enfin le temps venu o la Russie
n'a plus besoin d'aller prendre ses modles chez les trangers pour
dominer et pour conqurir le monde. Il est le premier souverain vraiment
Russe qu'ait eu la Russie depuis Ivan IV. Pierre Ier, Russe par son
caractre, ne l'tait pas par sa politique; Nicolas, Allemand par
nature, est Russe par calcul et par ncessit.

Le tchinn est compos de quatorze classes et chacune de ces classes a
des privilges qui lui sont propres. La quatorzime est la plus basse.

Place immdiatement au-dessus des serfs elle a pour unique avantage
celui d'tre compose d'hommes intituls libres. Cette libert consiste
 ne pouvoir tre frapp sans que celui qui donne les coups encoure des
poursuites criminelles. En revanche, tout individu qui fait partie de
cette classe est tenu d'crire sur sa porte son numro de classe afin
que nul suprieur ne puisse tre induit en tentation ni en erreur;
averti par cette prcaution, le batteur d'homme libre deviendrait
coupable et serait passible d'une peine.

Cette quatorzime classe est compose des derniers employs du
gouvernement, des commis de la poste, facteurs, et autres subalternes
chargs de porter ou d'excuter les ordres des administrateurs
suprieurs: elle rpond au grade de sous-officier dans l'arme
Impriale. Les hommes qui la composent, serviteurs de l'Empereur, ne
sont serfs de personne; et ils ont le sentiment de leur dignit sociale;
quant  la dignit humaine, vous le savez, elle n'est pas connue en
Russie.

Toutes les classes du tchinn rpondant  autant de grades militaires, la
hirarchie de l'arme se trouve pour ainsi dire en parallle avec
l'ordre qui rgne dans l'tat tout entier. La premire classe est au
sommet de la pyramide, et elle se compose aujourd'hui d'un seul homme:
le marchal Paskiewitch, vice-roi de Varsovie.

Je vous le rpte, c'est uniquement la volont de l'Empereur qui fait
qu'un individu avance dans le tchinn. Ainsi un homme mont de degrs en
degrs jusqu'au rang le plus lev de cette nation artificielle, peut
parvenir aux derniers honneurs militaires sans avoir servi dans aucune
arme.

La faveur de l'avancement ne se demande jamais, mais elle se brigue
toujours.

Il y a l une force de fermentation immense mise  la disposition du
chef de l'tat. Les mdecins se plaignent de ne pouvoir donner la fivre
 certains patients pour les gurir des maladies chroniques: le Czar
Pierre a inocul la fivre de l'ambition  tout son peuple pour le
rendre plus pliable et pour le gouverner  sa guise.

L'aristocratie anglaise est galement indpendante de la naissance,
puisqu'elle tient  deux choses qui s'acquirent:  la charge et  la
terre. Or si cette aristocratie, toute mitige qu'elle est, prte encore
une norme influence  la couronne, quelle ne doit donc pas tre la
puissance d'un matre de qui relvent toutes ces choses  la fois, en
droit comme en fait?...

Il rsulte d'une semblable organisation sociale une fivre d'envie
tellement violente, une tension si constante des esprits vers
l'ambition, que le peuple russe a d devenir inepte  tout, except  la
conqute du monde. J'en reviens toujours  ce terme, parce qu'on ne peut
s'expliquer que pour un tel but l'excs des sacrifices imposs ici 
l'individu par la socit. Si l'ambition excessive dessche le coeur d'un
homme, elle peut bien aussi tarir la pense, garer le jugement d'une
nation au point de lui faire sacrifier sa libert  la victoire. Sans
cette arrire-pense, avoue ou non, et  laquelle bien des hommes
obissent peut-tre  leur insu, l'histoire de Russie me paratrait une
nigme inexplicable.

Ici s'lve une question capitale: la pense conqurante qui est la vie
secrte de la Russie, est-elle un leurre propre  sduire plus ou moins
longtemps des populations grossires, ou bien doit-elle un jour se
raliser?

Ce doute m'obsde sans cesse, et malgr tous mes efforts je n'ai pu le
rsoudre. Tout ce que je puis vous dire, c'est que depuis que je suis en
Russie, je vois en noir l'avenir de l'Europe. Pourtant ma conscience
m'oblige  vous avouer que cette opinion est combattue par des hommes
trs-sages et trs-expriments.

Ces hommes disent que je m'exagre la puissance russe, que chaque
socit a ses fatalits, que le destin de celle-ci est de pousser ses
conqutes vers l'Orient, puis de se diviser elle-mme. Ces esprits qui
s'obstinent  ne pas croire au brillant avenir des Slaves conviennent
avec moi des heureuses et aimables dispositions de ce peuple; ils
reconnaissent qu'il est dou de l'instinct du pittoresque, ils lui
accordent le sentiment musical; ils concluent que ces dispositions
peuvent l'aider  cultiver les beaux-arts jusqu' un certain point, mais
qu'elles ne suffisent pas  raliser les prtentions dominatrices que je
lui attribue ou que je suppose  son gouvernement. Le gnie
scientifique manque aux Russes, ajoutent-ils, ils n'ont jamais montr de
puissance cratrice; n'ayant reu de la nature qu'un esprit paresseux et
superficiel, s'ils s'appliquent, c'est par peur plus que par penchant;
la peur les rend aptes  tout entreprendre,  baucher tout; mais aussi
elle les empche d'aller loin sur aucune route; le gnie est de sa
nature hardi comme l'hrosme, il vit de libert, tandis que la peur et
l'esclavage n'ont qu'un rgne et une sphre borns comme la mdiocrit
dont ils sont les armes. Les Russes bons soldats sont mauvais marins; en
gnral, ils sont plus rsigns que rflchis; plus religieux que
philosophes, ils ont plus d'obissance que de volont, leur pense
manque de ressort comme leur me de libert[2]. Ce qui leur parat le
plus difficile et ce qui leur est le moins naturel, c'est d'occuper
srieusement leur intelligence et de fixer leur imagination, afin de
l'exercer utilement: toujours enfants, ils pourront pour un moment tre
conqurants dans le domaine du sabre; ils ne le seront jamais dans celui
de la pense; or, un peuple qui n'a rien  enseigner aux peuples qu'il
veut subjuguer n'est pas longtemps le plus fort.

Physiquement mme les paysans franais et anglais sont plus robustes
que les Russes: ceux-ci sont plus agiles que musculeux, plus froces
qu'nergiques, plus russ qu'entreprenants; ils ont le courage passif,
mais ils manquent d'audace et de persvrance: l'arme, si remarquable
par sa discipline et par sa bonne tenue les jours de parade, est
compose,  l'exception de quelques corps d'lite, d'hommes bien
habills quand ils se montrent en public, mais tenus salement lorsqu'ils
restent dans l'intrieur des casernes. Le teint hve des soldats trahit
la souffrance et la faim; car les fournisseurs volent ces malheureux qui
ne sont pas assez pays pour subvenir  leurs besoins, en prlevant sur
leur solde de quoi se mieux nourrir: les deux campagnes de Turquie ont
assez montr la faiblesse du colosse: bref, une socit qui n'a pas
got de la libert en naissant, et chez laquelle toutes les grandes
crises politiques ont t provoques par l'influence trangre, nerve
dans son germe, n'a pas un long avenir...

De tout cela l'on conclut que la Russie puissante chez elle, redoutable
tant qu'elle ne luttera qu'avec des populations asiatiques, se briserait
contre l'Europe le jour o elle voudrait jeter le masque et faire la
guerre pour soutenir son arrogante diplomatie.

Telles sont, ce me semble, les plus fortes raisons opposes  mes
craintes par les optimistes politiques. Je n'ai point affaibli les
arguments de mes adversaires; ils m'accusent d'exagrer le danger.  la
vrit, mon opinion est partage par d'autres esprits tout aussi graves
et qui ne cessent de reprocher aux optimistes leur aveuglement, en les
exhortant  reconnatre le mal avant qu'il soit devenu irrmdiable. Je
vous ai prsent la question sous ses deux faces; prononcez: votre arrt
sera pour moi d'un grand poids; toutefois, je vous prviens que si votre
dcision m'est contraire, elle n'aura d'autre rsultat prochain que de
me forcer  dfendre mon opinion le plus longtemps et le plus
vigoureusement possible, en tchant de l'tayer par de meilleures
raisons. Je vois le colosse de prs, et j'ai peine  me persuader que
cette oeuvre de la Providence n'ait pour but que de diminuer la barbarie
de l'Asie. Il me semble qu'elle est principalement destine  chtier la
mauvaise civilisation de l'Europe par une nouvelle invasion; l'ternelle
tyrannie orientale nous menace incessamment et nous la subirons si nos
extravagances et nos iniquits nous rendent dignes d'un tel chtiment.

Vous n'attendez pas de moi un voyage complet; je nglige de vous parler
de bien des choses clbres ou intressantes, parce qu'elles n'ont fait
que peu d'impression sur moi: je veux rester libre, et ne dcrire que ce
qui me frappe vivement. Les nomenclatures obliges me dgoteraient des
voyages: il y a bien assez de catalogues sans que j'ajoute mes listes 
tant de chiffres.

On ne peut rien voir ici sans crmonie et sans prparation. Aller
quelque part que ce soit, quand l'envie vous prend d'y aller, c'est
chose impossible; s'il faut prvoir quatre jours d'avance o vous
portera votre fantaisie, autant n'avoir point de fantaisie: c'est  quoi
l'on finit par se rsigner en vivant ici. L'hospitalit russe, hrisse
de formalits, rend la vie difficile aux trangers les plus favoriss;
c'est un prtexte honnte pour gner les mouvements du voyageur et pour
borner la licence de ses observations. On vous fait soi-disant les
honneurs du pays, et grce  cette fastidieuse politesse, l'observateur
ne peut visiter les lieux, examiner les choses qu'avec un guide; n'tant
jamais seul, il a plus de peine  juger d'aprs lui-mme, et c'est ce
qu'on veut. Pour entrer en Russie, il faut dposer, avec votre
passe-port, votre libre arbitre  la frontire. Voulez-vous voir les
curiosits d'un palais? on vous donnera un chambellan qui vous en fera
les honneurs du haut en bas, et vous forcera par sa prsence  observer
chaque chose en dtail, c'est--dire  ne voir que de son point de vue
et  tout admirer sans choix. Voulez-vous parcourir un camp, qui n'a
d'autre intrt pour vous que le site des baraques, l'aspect pittoresque
des uniformes, la beaut des chevaux, la tenue du soldat sous la tente?
un officier, quelquefois un gnral vous accompagnera: un hpital? le
mdecin en chef vous escortera: une forteresse? le gouverneur vous la
montrera ou plutt vous la cachera poliment: une cole, un tablissement
public quelconque? le directeur, l'inspecteur sera prvenu de votre
visite, vous le trouverez sous les armes, et l'esprit bien prpar 
braver votre examen: un difice? l'architecte vous en fera parcourir
toutes les parties, et vous expliquera de lui-mme tout ce que vous ne
lui demanderez pas afin d'viter de vous instruire de ce que vous avez
intrt d'apprendre.

Il rsulte de ce crmonial oriental que pour ne point passer votre
temps  faire le mtier de demander des permissions, vous renoncez 
voir bien des choses; premier avantage!... Ou si votre curiosit est
assez robuste pour vous faire persister  importuner les gens, vous
serez au moins surveill de si prs dans vos perquisitions qu'elles
n'aboutiront  rien; vous ne communiquerez qu'officiellement avec les
chefs des tablissements soi-disant publics, et l'on ne vous laissera
d'autre libert que celle d'exprimer devant l'autorit lgitime votre
admiration commande par la politesse, par la prudence et par une
reconnaissance dont les Russes sont fort jaloux. On ne vous refuse rien,
mais on vous accompagne partout: la politesse devient ici un moyen de
surveillance.

Voil comme on vous tyrannise sous prtexte de vous faire honneur. Tel
est le sort des voyageurs privilgis. Quant aux voyageurs non protgs,
ils ne voient rien du tout. Ce pays est organis de faon que sans
l'intervention immdiate des agents de l'autorit, nul tranger ne peut
le parcourir agrablement ni mme srement. Vous reconnaissez, j'espre,
les moeurs et la politique de l'Orient dguises sous l'urbanit
europenne... Cette alliance de l'Orient et de l'Occident dont on
retrouve les consquences  chaque pas est ce qui caractrise l'Empire
russe.

La demi-civilisation procde par des formalits; une civilisation
raffine les fait disparatre; c'est ainsi que la politesse parfaite
exclut les faons.

Les Russes sont encore persuads de l'efficacit du mensonge, et cette
illusion m'tonne de la part de gens qui en ont tant us... Ce n'est pas
que leur esprit manque de finesse ou de comprhension; mais dans un pays
o les _gouvernants_ n'ont pas encore compris les avantages de la
libert, mme pour eux, les gouverns doivent reculer devant les
inconvnients immdiats de la sincrit. On est forc de le rpter 
chaque instant: ici, peuples et grands, tous nous rappellent les Grecs
du Bas-Empire.

Je ne suis peut-tre pas assez reconnaissant des soins dont ce peuple
affecte d'entourer un tranger connu; c'est que je vois le fond des
penses et que je me dis malgr moi: tout cet empressement montre moins
de bienveillance qu'il ne trahit d'inquitude.

On veut, d'aprs le judicieux prcepte de Monomaque[3], que _l'tranger
sorte content du pays_.

Ce n'est pas que le vrai pays se soucie de ce qu'on dit et pense de lui;
mais quelques familles prpondrantes sont travailles du puril dsir
de refaire en Europe la rputation de la Russie.

Si je regarde plus avant, j'aperois, sous le voile dont on se plat 
couvrir les objets, le got du mystre pour le mystre mme; c'est un
effet de l'habitude et de la complexion... Ici la rserve est  l'ordre
du jour, comme l'imprudence l'est  Paris.

En Russie le secret prside  tout: secret administratif, politique,
social; discrtion utile et inutile, silence superflu pour assurer le
ncessaire; tels sont les invitables consquences du caractre primitif
de ces hommes, corrobor par l'influence de leur gouvernement. Tout
voyageur est un indiscret; il faut le plus poliment possible garder 
vue l'tranger toujours trop curieux, de peur qu'il ne voie les choses
telles qu'elles sont, ce qui serait la plus grande des inconvenances.
Bref les Russes sont des Chinois dguiss; ils ne veulent pas avouer
leur aversion pour les observateurs venus de loin; mais s'ils osaient
braver ainsi que les vrais Chinois le reproche de barbarie, ils nous
refuseraient l'entre de Ptersbourg comme on nous exclut de Pkin, et
ils n'admettraient chez eux que les gens de mtiers, en ayant soin de ne
plus permettre  l'ouvrier qui serait reu de retourner dans son pays.
Vous voyez pourquoi l'hospitalit russe trop vante m'importune plus
qu'elle ne me flatte et ne me touche; on m'enchane sous prtexte de me
protger; mais de toutes les espces de gnes, la plus insupportable me
parat celle dont je n'ai pas le droit de me plaindre. La reconnaissance
que j'prouve ici pour l'empressement dont je me vois l'objet est celle
d'un soldat enrl de force: moi, indpendant avant tout, c'est--dire
voyageur, je me sens passer sous le joug: on s'vertue sans cesse 
discipliner mes ides... On ne sait faire autre chose ici que
l'exercice; les esprits y manoeuvrent comme les soldats; chaque soir en
rentrant chez moi, je me tte pour voir quel uniforme je porte,
j'examine mes penses pour leur demander leur grade, car les ides sont
classes en ce pays selon les personnes:  tel rang on a ou l'on
professe telle manire de voir, et plus on monte, moins on pense,
c'est--dire, moins on ose parler.

Ayant vit soigneusement de me lier avec beaucoup de grands seigneurs,
je n'ai bien vu que la cour; je voulais conserver mes droits de juge
indpendant et impartial, je craignais de me faire accuser d'ingratitude
ou d'infidlit; je craignais surtout de rendre des personnes du pays
responsables de mes opinions particulires. Mais  la cour j'ai pass en
revue toute la socit.

L'affectation du ton franais, moins l'esprit de conversation naturel 
la France, voil ce qui m'a frapp d'abord. J'ai bien entrevu un esprit
russe, esprit caustique, sarcastique, moqueur, et qui me paratrait
amusant dans une conversation libre, sans jamais m'inspirer de scurit
ni de bienveillance. Mais cet esprit demeure cach aux trangers comme
tout le reste. Si je sjournais ici un peu de temps j'arracherais leur
masque  ces marionnettes; car je m'ennuie de les voir copier les
grimaces franaises.  mon ge on n'a plus rien  apprendre de
l'affectation; la vrit seule intresse toujours, parce qu'elle
instruit; elle seule est toujours nouvelle.

Voil donc pourquoi j'ai profit le moins possible de l'hospitalit des
gens du grand monde; c'est bien assez de subir l'indispensable
hospitalit des administrateurs et des employs de tous grades; cette
surveillance, qu'on s'efforce de dcorer d'un nom patriarcal, me rebute
comme l'hypocrisie. Parlez-moi des pays o l'hospitalit n'est pas un
impt rgulier! celle qu'on y reoit a le prix d'une faveur.

J'ai remarqu ds le premier abord que tout Russe des basses classes,
souponneux par nature, dteste les trangers par ignorance, par prjug
national; j'ai trouv ensuite que tout Russe des classes leves,
galement souponneux, les craint parce qu'il les croit hostiles; il
dit: Les Franais, les Anglais sont persuads de leur supriorit sur
tous les peuples, ce motif suffit au Russe pour har l'tranger, comme
en France le provincial se dfie du Parisien. Une jalousie sauvage, une
envie purile, mais impossible  dsarmer, domine la plupart des Russes
dans leurs rapports avec les hommes des autres pays; et comme vous
sentez partout cette disposition peu sociable, vous finissez, tout en
vous en plaignant, par partager la mfiance que vous inspirez. Vous
concluez qu'une confiance qui ne devient jamais rciproque est de la
duperie, et ds lors vous restez froid, rserv, comme les coeurs au fond
desquels vous lisez malgr vous et malgr eux.

Le caractre russe, sous beaucoup de rapports, est le contraire du
caractre allemand. Voil pourquoi les Russes disent qu'ils ressemblent
aux Franais; mais cette analogie n'est qu'apparente; dans le fond des
mes il y a une grande dissemblance. Vous pouvez admirer si bon vous
semble en Russie la pompe, la dignit orientale, vous y pouvez tudier
l'astuce grecque: gardez-vous d'y chercher la navet gauloise, la
sociabilit, l'amabilit des Franais quand ils sont naturels; vous y
trouveriez encore moins, je l'avoue, la bonne foi, la solidit
d'instruction, la cordialit germaniques. En Russie on rencontrera de la
bont puisqu'il y en a partout o il y a des hommes; mais on n'y
rencontrera jamais de la bonhomie.

Tout Russe est n imitateur, donc il est observateur avant tout et mme,
pour tout dire, ce talent qui est celui des peuples enfants, dgnre
souvent en un espionnage assez bas; il produit des questions importunes,
impolies et qui deviennent choquantes de la part de gens toujours
impntrables eux-mmes et dont les rponses ne sont que des
faux-fuyants. On dirait ici que l'amiti mme a quelqu'accointance avec
la police. Comment se sentir  son aise avec des hommes si aviss, si
discrets quant  ce qui les concerne et si inquisitifs  l'gard des
autres? S'ils vous voyaient prendre avec eux des manires plus
naturelles que celles qu'ils ont avec vous, ils vous croiraient leur
dupe: gardez-vous donc de leur laisser voir de l'abandon, de leur
tmoigner de la confiance: pour des hommes qui ne sentent rien, il y a
un amusement  observer les motions des autres; mais je n'aime pas 
servir  ce divertissement. Nous voir vivre, c'est le plus grand plaisir
des Russes; si nous les laissions faire, ils se plairaient  lire dans
notre coeur,  faire l'analyse de nos sentiments, comme on va au
spectacle.

La dfiance excessive des gens auxquels vous avez affaire ici,  quelque
classe qu'ils appartiennent, vous avertit de vous tenir sur vos gardes:
le danger que vous courez vous est rvl par la peur que vous inspirez.

L'autre jour  Pterhoff un traiteur n'a pas voulu permettre  mon
domestique de place de me servir un mauvais souper dans ma loge
d'acteur, sans lui en faire dposer le prix d'avance. Notez que la
boutique de cet homme si prudent est  deux pas du thtre. Ce que vous
portez  votre bouche d'une main il faut le payer de l'autre; si vous
commandez quelque chose  un marchand sans lui donner des arrhes, il
croira que vous plaisantez et ne travaillera pas pour vous; nul ne peut
quitter la Russie s'il n'a prvenu de son projet tous ses cranciers;
c'est--dire s'il n'a fait annoncer son dpart trois fois dans les
gazettes et mis une distance de huit jours entre chaque publication.
Ceci est de rigueur,  moins de payer la police pour abrger les dlais,
mais il faut que l'insertion ait eu lieu au moins une ou deux fois. On
ne vous accorde des chevaux de poste que sur une attestation de
l'autorit qui certifie que vous ne devez rien  personne.

Tant de prcautions dnotent la mauvaise foi qui rgne dans un pays; et
comme jusqu' prsent les Russes ont eu personnellement peu de rapport
avec les trangers, ils n'ont pu prendre leon de ruse que d'eux-mmes.
L'exprience ne leur est venue que des relations qu'ils ont entre eux.
Ces hommes ne nous permettent pas d'oublier le mot de leur souverain
favori Pierre-le-Grand: Il faut trois juifs pour tromper un Russe.

 chaque pas que vous faites ici vous reconnaissez ces politiques de
Byzance dpeints par les historiens du temps des croiss et retrouvs
par l'Empereur Napolon dans l'Empereur Alexandre dont il disait
souvent: C'est un Grec du Bas-Empire!!...

Il faut autant qu'on peut viter d'avoir aucune affaire  traiter avec
des esprits dont les modles et les instituteurs furent toujours ennemis
de la chevalerie; ces esprits sont esclaves de leurs intrts, et
souverains de leur parole; je me plais  le rpter: jusqu' prsent
dans tout l'Empire russe je n'ai trouv qu'une seule personne qui me
part sincre: c'est l'Empereur.

 la vrit la franchise cote moins  un autocrate qu'elle ne cote 
ses sujets. Pour le Czar parler sans dguisement c'est faire acte
d'autorit: le souverain absolu qui ment, abdique.

Mais combien ne s'en est-il pas trouv qui ont mconnu sur ce point leur
pouvoir et leur dignit! Les mes basses ne se croient jamais au-dessus
du mensonge; il faut donc savoir gr de sa sincrit mme  un homme
tout-puissant. L'Empereur Nicolas unit la franchise  la politesse; et
ces deux qualits, qui s'excluent chez le vulgaire, se servent
merveilleusement l'une l'autre chez ce prince.

Parmi les grands seigneurs, ceux qui ont bon ton l'ont parfait: c'est ce
dont on peut s'assurer tous les jours  Paris et ailleurs. Mais un Russe
de salon qui n'arrive pas  la vraie politesse, c'est--dire 
l'expression facile d'une amnit relle, est d'une grossiret d'me
qui devient doublement choquante par la fausse lgance de ses manires
et de son langage. Ces Russes mal levs et dj bien endoctrins, bien
habills, tranchants, srs d'eux-mmes, suivent au pas de charge
l'lgance de l'Europe, sans savoir que l'lgance des habitudes n'a de
prix qu'autant qu'elle annonce quelque chose de mieux dans le coeur de
ceux qui la possdent; apprentis de la mode ils prennent l'apparence
pour la chose: ce sont des ours faonns qui me font regretter les ours
bruts; ils ne sont pas encore des hommes cultivs, qu'ils sont dj des
sauvages gts.

Puisque la Sibrie existe, et qu'on en fait parfois l'usage que vous
savez, je voudrais la peupler de jeunes officiers ennuys et de belles
dames qui ont mal aux nerfs. Vous demandez des passe-ports pour Paris,
en voici pour Tobolsk.

Voil comment je voudrais que l'Empereur remdit  la manie des voyages
qui fait d'effrayants progrs en Russie parmi les sous-lieutenants 
imagination et les femmes vaporeuses.

Si en mme temps il reportait le sige de son Empire  Moscou, il aurait
rpar le mal caus par Pierre-le-Grand autant qu'un homme peut attnuer
les erreurs des gnrations.

Ptersbourg, cette ville btie contre la Sude plus encore que pour la
Russie, ne devait tre qu'un port de mer, un Dantzick russe: au lieu de
cela, Pierre Ier construisit  ses boyards une loge sur l'Europe; il
enferma dans une salle de bal ses grands seigneurs enchans, les
laissant lorgner de loin avec envie une civilisation qu'on leur
dfendait d'atteindre; car forcer  copier, c'est empcher d'galer!
Puis il leur dit: Vous m'appellerez PIERRE-LE-GRAND sous peine de mort,
parce que c'est moi qui vous civilise au prix de la vie de mon peuple et
de la tte de mon fils!

Pierre-le-Grand, dans toutes ses oeuvres, a compt l'humanit, le temps
et la nature pour rien. Cette erreur, qui est le propre de la mdiocrit
obstine et toute-puissante, c'est--dire de la tyrannie dont elle
devient le cachet, ne peut tre pardonne  un homme qualifi de gnie
crateur par son peuple. Plus on examine la Russie et plus on se
confirme dans l'opinion que ce prince a t trop exalt, mme chez les
trangers; la postrit peut manquer d'quit par excs d'admiration. Si
le Czar Pierre et t aussi suprieur qu'on le dit, il et vit la
fausse route dans laquelle il a pouss son peuple, il et prvu et
dtest la frivolit d'esprit, l'instruction superficielle  laquelle il
l'a condamn pour des sicles. Peut-on lui pardonner les abus de son
despotisme,  lui qui avait vu le monde au XVIIIe sicle?

Il s'est servi de ses avantages moins en lgislateur qu'en tyran pour
reptrir sa nation au gr de sa volont. Malheureusement cette volont
fut d'un magicien plutt que d'un esprit vaste et solide. Les grands
hommes pour faire l'avenir n'annulent point le pass, ils l'acceptent
afin d'en modifier les consquences. Loin de continuer  diviniser cet
ennemi de leur naturel, les Russes devraient lui reprocher d'avoir t
la cause de ce qu'ils n'ont aucun caractre, c'est lui dont l'influence
perptue par l'admiration irrflchie de la postrit les empche
encore aujourd'hui de produire dans les arts et les sciences, un homme
digne de faire poque chez les peuples trangers[4]. Un lgislateur
comme Confucius ne pouvait venir  la suite d'un rformateur tel que le
charpentier de Saardam, et tel que le voyageur capricieux dont l'Europe
d'alors avait vu la barbarie avec effroi, tout en admirant la force
prodigieuse cache sous cette rude corce. Ce missionnaire couronn
fora un moment la nature parce qu'il le pouvait, mais c'est tout ce
qu'il pouvait... S'il avait t dans sa vie ce qu'il est devenu dans
l'histoire, grce  la superstition des peuples et  l'exagration des
crivains, qu'aurait-il fait? il et attendu; et, par cette patience, il
et mrit son brevet de grand homme: il a mieux aim l'obtenir d'avance
et se faire canoniser de son vivant.

Toutes ses ides avec les dfauts de caractre dont elles taient la
consquence ont encore t exagres sous les rgnes suivants;
l'Empereur Nicolas le premier commence  remonter le torrent en
rappelant les Russes  eux-mmes: c'est une entreprise que le monde
admirera quand il aura reconnu la fermet de l'esprit qui l'a conue.
Aprs des rgnes comme ceux de Catherine et de Paul, refaire de la
Russie, telle que l'avait laisse l'Empereur Alexandre, un Empire russe,
parler russe, penser en russe, avouer qu'on est Russe de coeur, tout en
prsidant une cour de grands seigneurs hritiers des favoris de la
_Smiramis du Nord_: c'est hardi!... Quel que soit le succs d'un tel
plan, il honorera celui qui l'a trac.

Les courtisans du Czar n'ont nuls droits reconnus et assurs, il est
vrai; mais ils sont toujours forts contre leurs matres par les
traditions perptues dans le pays; heurter de front les prtentions de
ces hommes, se montrer dans le cours d'un rgne dj long aussi
courageux contre d'hypocrites amis qu'on le fut contre des soldats
rvolts, c'est assurment le fait d'un souverain fort suprieur: cette
double lutte du matre contre ses esclaves furieux et contre ses
imprieux courtisans est un beau spectacle: l'Empereur Nicolas tient ce
qu'il a promis le jour de son avnement au trne; et certes, c'est dire
beaucoup, car aucun prince n'a hrit du pouvoir dans des circonstances
plus critiques, nul n'a fait face  un plus imminent pril avec plus
d'nergie et de grandeur d'me!...

Aprs l'meute du 13 dcembre, M. de La Ferronnays s'criait: Je viens
de voir Pierre-le-Grand civilis: mot qui avait de la porte parce qu'il
avait de la vrit; en voyant ce mme homme dans sa cour dvelopper ses
ides de rgnration nationale avec une persvrance infatigable et
cela sans faste, sans bruit, sans violence, on peut s'crier  plus
juste titre encore: c'est Pierre-le-Grand qui revient pour rparer le
mal fait par Pierre l'aveugle.

En cherchant  juger ce prince avec toute l'impartialit dont je suis
capable, j'ai trouv en lui tant de choses dignes d'loges que je ne
permets pas qu'on me parle de ce qui pourrait me troubler dans mon
admiration.

Les pauvres souverains sont comme les statues: on les examine avec une
si minutieuse attention que leurs moindres dfauts magnifis par la
critique font oublier les mrites les plus rares et les plus rels. Mais
plus j'admire l'Empereur Nicolas, plus vous me trouverez injuste
peut-tre envers le Czar Pierre. Cependant j'apprcie de mon mieux les
efforts de volont qu'il a faits pour tirer d'un marais gel pendant
huit mois de l'anne, une ville telle que Ptersbourg. Mais, si j'ai le
malheur d'apercevoir quelques-uns de ces misrables _pastiches_ dont sa
passion pour l'architecture classique, partage par ses successeurs, a
dot la Russie, mes sens et mon got rvolts me font perdre tout ce que
j'avais gagn par le raisonnement: des palais antiques pour servir de
casernes  des Finois; des colonnes, des corniches, des frontons, des
pristyles romains sous le ple, et ces choses  refaire chaque anne en
beau pltre blanc: vous conviendrez qu'une telle parodie de la Grce et
de l'Italie, moins le marbre et le soleil, peut bien me rendre toute ma
colre; d'ailleurs je renonce avec d'autant plus de rsignation au titre
de voyageur impartial, que je suis persuad que j'y ai droit.

Vous me menaceriez de la Sibrie, que vous ne m'empcheriez pas de
rpter que le manque de bon sens dans l'ensemble d'un monument, de fini
et d'harmonie dans les dtails, est insupportable. En architecture, le
gnie sert  trouver le moyen le plus court et le plus simple d'adapter
les difices  l'usage auquel on les destine. Or, devinez, je vous prie,
 quelle fin des hommes de bon sens ont entass tant de pilastres,
d'arcades et de colonnades dans un pays qu'on ne peut habiter qu'avec de
doubles chssis aux fentres hermtiquement closes pendant neuf mois de
l'anne.  Ptersbourg, c'est sous des remparts qu'il faudrait se
promener, non sous des pristyles ariens. Que ne btissez-vous des
tunnels et des galeries votes pour servir de vestibules, d'ouvrages
avancs, de dfense  vos palais[5]. Le ciel est votre ennemi, fuyez-en
donc la vue; le soleil vous manque, vivez aux flambeaux; des
fortifications et des casemates vous sont plus utiles que des promenoirs
 dcouverte. Avec votre architecture mridionale vous affichez une
prtention au beau climat qui me rend vos pluies et vos vents de l't
plus insupportables, sans parler des aiguilles de glace qu'on respire
sur vos magnifiques perrons pendant vos interminables hivers.

Les quais de Ptersbourg sont une des plus belles choses de l'Europe:
pourquoi? parce que le luxe est l dans la solidit. Des blocs de granit
apports dans un bas-fond pour y suppler la terre, l'ternit du
marbre, oppose  la puissance de destruction du froid, me donnent
l'ide d'une force et d'une grandeur intelligentes. Ptersbourg est en
mme temps garanti contre la Nva et orn par les magnifiques parapets
dont on a bord cette rivire. Le sol nous manque, nous ferons un pav
de rocs pour porter notre capitale: cent mille hommes y mourront  la
peine! peu nous importe; nous aurons une ville europenne et le renom
d'un grand peuple. Ici, tout en dplorant l'inhumanit qui prside 
cette gloire, je permets qu'on admire, et j'admire moi-mme quoiqu'
regret!... J'admire encore quelques-uns des points de vue dont on jouit
devant le palais d'hiver. Ce palais est bti dans ce qu'on appelle l'le
de l'Amiraut, aujourd'hui le plus beau quartier de la ville. Voici la
description de Weber, faite, je crois, en 1718; je ne l'ai lue que dans
Schnitzler, qui n'en indique pas clairement la date. Le quartier
contigu  celui du Jardin d't, en descendant la Nva, est ce qu'on
nomme l'le de l'Amiraut ou aussi la _Slobode des Allemands_, car c'est
l que la plupart des trangers sont tablis. On y rencontre d'abord (l
o la Moika sort de la Nva) la grande poste et la maison btie pour
l'lphant de Perse, mais o depuis l'on a plac le globe de Gottorp.
L'glise luthrienne des Finlandais et celle des catholiques, toutes
deux en bois, sont dans cette partie de l'le appele aussi _Finnische
Scheeren_, parce qu'elle est occupe en majeure partie par des exils de
Finlande et de Sude. Les tristes cabanes de ce quartier ressemblent
plus  des cages qu' des maisons. Il serait difficile d'y trouver les
personnes que l'on cherche, attendu qu'aucune rue ne porte un nom, et
que toutes se dsignent par quelques notables habitants qui y demeurent.
Cependant les maisons de Millionne et celles du quai du Palais d'hiver
offrent dj un bel aspect[6].

Voil ce qu'tait, il y a un peu plus de cent ans, le plus beau quartier
du Ptersbourg actuel.

Quoique les plus grands monuments de cette ville se perdent dans un
espace qui est plutt une plaine qu'une place, le palais est imposant,
le style de cette architecture du temps de la rgence a de la noblesse,
et la couleur rouge du grs dont l'difice est bti plat  l'oeil. La
colonne d'Alexandre, l'tat-Major, l'Arc de Triomphe au fond de son
demi-cercle d'difices, les chevaux, les chars, l'Amiraut avec ses
lgantes colonnettes et son aiguille dore, Pierre-le-Grand sur son
rocher, les ministres qui sont autant de palais, enfin l'tonnante
glise de Saint-Isaac en face d'un des trois ponts jets sur la Nva;
tout cela perdu dans l'enceinte d'une seule place n'est pas beau, mais
c'est tonnamment grand... Cet enclos bti est ce qu'on appelle la place
du Palais. C'est rellement un compos de trois places immenses qui n'en
font qu'une: Ptrofskii, Isaakskii, et la place du Palais d'hiver[7].
J'y trouve beaucoup de choses  critiquer; mais j'admire l'ensemble de
ces difices tout perdus qu'ils sont dans l'espace qu'ils devraient
orner.

Je suis mont sur la coupole d'airain de l'glise de Saint-Isaac. Les
chafaudages de ce dme, l'un des plus levs du monde, sont  eux seuls
des monuments. L'glise n'tant pas termine, je ne puis avoir l'ide de
l'effet qu'elle produira dans son ensemble.

On voit de l Ptersbourg et ses plats environs; c'est toujours la mme
chose  perte de vue, l'homme ne peut vivre ici que par des efforts
soutenus. Le triste et pompeux rsultat de ces merveilles me dgote des
miracles humains, et servira, j'espre, de leon aux princes qui
s'aviseraient encore une fois de compter la nature pour rien dans le
choix des lieux o doivent s'lever leurs villes. Une nation ne tombe
gure dans de telles erreurs, elles sont ordinairement le fruit de
l'orgueil des souverains. Ceux-ci se croient le pouvoir de faire de
grandes choses dans les lieux o la Providence avait voulu ne rien faire
du tout; ils prennent la flatterie  la lettre, et se regardent comme
des esprits crateurs. Ce que les princes craignent le moins, c'est
d'tre dupes de leur amour-propre; ils se dfient de tout, hors
d'eux-mmes.

J'ai visit quelques glises: celle de la Trinit est belle, mais nue
comme l'intrieur de la plupart des glises grecques que j'ai vues ici:
en revanche l'extrieur des dmes est revtu d'azur et parsem d'toiles
d'or trs-brillantes. La cathdrale de Kasan btie par Alexandre est
vaste et belle; mais on y entre par un coin: c'est pour respecter la loi
religieuse qui veut que l'autel grec soit invariablement tourn au
levant. La rue dite la Perspective n'tant pas dirige de manire 
obir  ce rglement, on a mis l'glise de travers; les gens de l'art
ont eu le dessous, les fidles l'ont emport, et l'un des plus beaux
monuments de la Russie a t gt par la superstition.

L'glise de Smolna est la plus grande et la plus magnifique de toutes
celles de Ptersbourg: elle appartient  une congrgation, c'est une
espce de chapitre de femmes et de filles fond par l'Impratrice Anne.
Des btiments normes sont destins  loger ces dames. En parcourant
l'enceinte de ce noble asile, de ce clotre grand comme une ville, mais
dont l'architecture serait plus approprie  un tablissement militaire
qu' une congrgation, on ne sait o l'on est; ce qu'on voit n'est ni
palais ni couvent: c'est une caserne de femmes.

En Russie tout est soumis au rgime militaire; la discipline de l'arme
rgne dans le chapitre des dames de Smolna.

Prs de l, on voit le petit palais de la Tauride bti en quelques
semaines par Potemkin, pour Catherine: palais lgant, mais abandonn;
or, dans ce pays, ce qui est abandonn est bientt dtruit, car les
pierres mmes n'y durent qu' condition qu'on les soigne.

Un jardin d'hiver occupait tout un ct de l'difice: cette magnifique
serre chaude est vide dans la saison o nous sommes; je la crois
nglige en toutes saisons. C'est de la vieille lgance dpourvue de la
majest que le temps imprime sur ce qui est antique; de vieux lustres
prouvent qu'on a donn l des ftes, qu'on y a dans, qu'on y a soup.
Je crois que le dernier bal qu'a vu et que verra la Tauride a eu lieu
pour le mariage de la grande-duchesse Hlne, femme du grand-duc Michel.

Il y a dans un coin une Vnus de Mdicis, qu'on dit vraiment _antique_;
vous savez que ce type a t souvent reproduit par les Romains.

Cette statue est place sur un pidestal et l'on y lit l'inscription
suivante crite en russe:

PRSENT DU PAPE CLMENT XI,  L'EMPEREUR PIERRE Ier. 1717 ou 1719.

Cette Vnus, envoye par un pape  un prince schismatique et dans le
costume que vous connaissez, est sans contredit un singulier prsent!...
Le Czar, qui mditait depuis longtemps le projet d'terniser le schisme
en usurpant les dernires liberts de l'glise russe, a d sourire 
cette marque de bienveillance de l'vque de Rome[8].

J'ai vu aussi les tableaux de l'Ermitage et je ne vous les dcrirai pas,
parce que je pars demain pour Moscou. L'Ermitage! n'est-ce pas un nom un
peu prtentieux pour l'habitation de plaisance d'un souverain au milieu
de sa capitale,  ct de son palais ordinaire? On passe de l'un de ces
palais dans l'autre par un pont jet sur une rue.

Vous savez comme tout le monde qu'il y a l des trsors surtout de
l'cole hollandaise. Mais... je n'aime pas la peinture en Russie; pas
plus que la musique  Londres, o la manire dont on coute les plus
grands talents et les plus sublimes chefs-d'oeuvre me dgoterait de
l'art. Si prs du ple la lumire n'est pas favorable aux tableaux, et
personne n'est dispos  jouir des merveilleuses nuances du coloris le
plus savant avec des yeux affaiblis par la neige, ou blouis par une
lumire oblique et persistante. La salle des Rembrandt est admirable
sans doute, nanmoins j'aime mieux ce que j'ai vu de ce matre  Paris
et ailleurs.

Les Claude Lorrain, les Poussin, et quelques tableaux des matres
italiens, surtout les Mantegna, les Giambellini, les Salvator Rosa
mritent une mention.

Mais ce qui nuit  cette collection, c'est le grand nombre de tableaux
mdiocres qu'il faut oublier pour jouir des chefs-d'oeuvre. En formant la
galerie de l'Ermitage, on a prodigu les noms des grands matres, ce qui
n'empche pas que leurs oeuvres authentiques n'y soient rares: ces
pompeux baptmes de tableaux trs-ordinaires impatientent les curieux
sans les sduire. Dans une collection d'objets d'art, le voisinage du
beau sert au beau, le mauvais lui nuit: un juge ennuy est incapable de
juger: l'ennui rend injuste et cruel.

Si les Rembrandt et les Claude Lorrain de l'Ermitage produisent quelque
effet c'est qu'ils sont exposs dans des salles o ils n'ont point de
voisins.

Cette galerie est belle, mais elle me parat perdue dans une ville o
trop peu de personnes en jouissent.

Une tristesse inexprimable rgne dans le palais devenu muse depuis la
mort de celle qui l'animait de sa prsence et l'habitait avec esprit.
Cette souveraine absolue entendait mieux que personne la vie intime et
la conversation libre. Ne voulant pas se rsigner  la solitude 
laquelle la condamnait sa charge, elle a su causer familirement tout en
rgnant arbitrairement: c'tait cumuler des avantages qui s'excluent;
mais je crains que l'Impratrice ne se soit trouve mieux que son peuple
de cette espce de tour de force.

Le plus beau portrait qui existe d'elle se voit dans une des salles de
l'Ermitage. J'ai remarqu aussi un portrait de l'Impratrice Marie,
femme de Paul Ier, par madame Le Brun. Il y a, de la mme artiste, un
gnie crivant sur un bouclier. Ce dernier ouvrage est un des meilleurs
de l'auteur, dont le coloris qui brave le climat et le temps fait
honneur  l'cole franaise.

 l'entre d'une salle j'ai trouv sous un rideau vert ce que vous allez
lire. C'est le rglement de la socit intime de l'Ermitage  l'usage
des personnes admises par la Czarine dans cet asile de la libert...
Impriale.

Je me suis fait traduire littralement cette charte intime octroye par
le caprice de la souveraine de ce lieu jadis enchant; on l'a copie
pour moi devant moi.

     RGLES D'APRS LESQUELLES ON DOIT SE CONDUIRE EN ENTRANT.

     ART. 1er.

     On dposera en entrant ses titres et son rang, de mme que son
     chapeau et son pe.

     2.

     Les prtentions fondes sur les prrogatives de la naissance,
     l'orgueil ou autres sentiments de nature semblable, devront aussi
     rester  la porte.

     3.

     Soyez gai; toutefois _ne cassez, ni ne gtez rien_.

     4.

     Asseyez-vous, restez debout, marchez, faites ce que bon vous
     semblera, sans faire attention  personne.

     5.

     Parlez modrment et pas trop pour ne pas troubler les autres.

     6.

     Discutez sans colre et sans vivacit.

     7.

     Bannissez _les soupirs et les billements_, pour ne causer d'ennui
     et n'tre  charge  personne.

     8.

     Les jeux innocents proposs par une personne de la socit doivent
     tre accepts par les autres.

     9.

     Mangez doucement et avec _apptit_, buvez avec modration pour que
     chacun retrouve ses jambes en sortant.

     10.

     Laissez les querelles  la porte; _ce qui entre par une oreille
     doit sortir par l'autre_ avant de passer le seuil de l'Ermitage. Si
     quelqu'un manquait au rglement ci-dessus, pour chaque faute, et
     sur le tmoignage de deux personnes, il sera oblig de boire _un
     verre d'eau frache_ (_sans en excepter les dames_): indpendamment
     de cela, il lira  haute voix une page de la _Telemachide_ (pome
     de Frediakofsky); quiconque manquerait dans une soire  trois
     articles du rglement sera tenu d'apprendre par coeur six lignes de
     la _Telemachide_. Celui qui manquerait au dixime article ne
     pourrait plus rentrer  l'Ermitage.

Avant d'avoir lu cette pice, je croyais  l'Impratrice Catherine un
esprit plus lger. Est-ce une simple plaisanterie? alors elle est
mauvaise puisqu'en fait de plaisanterie les plus courtes sont les
meilleures. Ce qui ne me cause pas moins de surprise que le manque de
got que dnotent ces statuts, c'est le soin qu'on a pris ici de les
conserver comme une chose prcieuse.

Mais ce dont j'ai le plus ri, en lisant ce code social, qui fait le
pendant des instructions galantes de l'Empereur Pierre Ier et de
l'Impratrice lisabeth  leurs sujets, c'est l'emploi qu'on y fait du
pome de Frediakofsky. Malheur au pote immortalis par un
souverain!!...

Je pars aprs-demain pour Moscou.




LETTRE VINGTIME.

Le ministre de la guerre comte Tchernicheff.--Je lui demande la
permission de voir la forteresse de Schlusselbourg.--Sa rponse.--Site
de ce chteau fort.--On ne m'accorde la permission que pour les
cluses.--Formalits.--Entraves; politesse gnante 
dessein.--Hallucinations.--Exil du pote Kotzebue en Sibrie.--Analogie
de nos situations.--Mon dpart.--Le feldjger; effet de sa prsence sur
ma voiture.--Quartier des manufactures.--Influence du feldjger.--Arme 
deux tranchants.--Bords de la Nva.--Villages.--Maisons des paysans
russes.--Le relais.--_Venta_ russe.--Description d'une
ferme.--L'talon.--Le hangar.--Intrieur de la cabane.--Le th des
paysans.--Leur costume.--Caractre de ce peuple.--Dissimulation
ncessaire pour vivre en Russie.--Malpropret des hommes du Nord.--Usage
des bains.--Les femmes de la campagne.--Leur manire de s'habiller; leur
taille.--Mauvais chemin.--Parties de route planchies.--Canal
Ladoga.--La maison de l'ingnieur.--Sa femme.--Affectation des femmes du
Nord.--Les cluses de Schlusselbourg.--La source de la Nva.--La
forteresse de Schlusselbourg.--Site du chteau.--Promenade sur le
lac.--Signe auquel on reconnat  Schlusselbourg que Ptersbourg est
inond.--Dtour que je prends pour obtenir la permission d'entrer dans
la forteresse.--On nous y reoit.--Le gouverneur.--Son appartement; sa
femme; conversation traduite.--Mes instances pour voir la prison
d'Ivan.--Description des btiments de la forteresse, cour
intrieure.--Ornements d'glise.--Prix des chapes.--Tombeau
d'Ivan.--Prisonniers d'tat.--Susceptibilit du gouverneur  propos de
cette expression.--L'ingnieur gourmand par le gouverneur.--Je renonce
 voir la chambre du prisonnier d'lisabeth.--Diffrence qu'il y a entre
une forteresse russe et les chteaux forts des autres pays.--Mystre
maladroit.--Cachots sous-marins de Kronstadt.-- quoi sert le
raisonnement.--Abme d'iniquit.--Le juge seul parat coupable.--Dner
de crmonie chez l'ingnieur.--Sa famille.--La moyenne classe en
Russie.--Esprit de la bourgeoisie: le mme partout.--Conversation
littraire.--Franchise dsagrable.--Causticit naturelle des
Russes.--Leur hostilit contre les trangers.--Dialogue peu
poli.--Allusions  l'ordre de choses tabli en France.--Querelle de
mariniers apaise par la seule apparition de l'ingnieur.--Conversation;
madame de Genlis; Souvenirs de Flicie; ma famille.--Influence de la
littrature franaise.--Dner.--Livres modernes prohibs.--Soupe froide;
ragot russe: quartz, espce de bire.--Mon dpart.--Visite au chteau
de ***.--Une personne du grand monde.--Diffrence de ton.--Prtentions
bien fondes.--Avantage des ridicules.--Le grand et le petit
monde.--Retour  Ptersbourg  deux heures du matin.--Ce qu'on exige des
btes dans un pays o les hommes sont compts pour rien.


     Ptersbourg, ce 2 aot 1839.


Le jour de la fte de Pterhoff, j'avais demand au ministre de la
guerre comment je devais m'y prendre pour obtenir la permission de voir
la forteresse de Schlusselbourg.

Ce grave personnage est le comte Tchernicheff: l'aide-de-camp brillant,
l'lgant envoy d'Alexandre  la cour de Napolon est devenu un homme
srieux, important et l'un des ministres les plus occups de l'Empire:
il ne se passe pas de matine qu'il ne travaille avec l'Empereur. Il me
rpondit: Je ferai part de votre dsir  Sa Majest. Ce ton de
prudence, ml de quelque surprise, me fit trouver la rponse
significative. Ma demande, quelque simple qu'elle m'et paru, avait de
l'importance aux yeux d'un ministre. Penser  visiter une forteresse
devenue historique depuis la dtention et la mort d'Ivan VI, arrive
_sous le rgne de l'Impratrice lisabeth_: c'tait d'une hardiesse
norme!... je reconnus que j'avais touch sans m'en douter une corde
sensible, et je me tus.

 quelques jours de l, c'est--dire avant-hier, au moment o je me
prparais  partir pour Moscou, je reus une lettre du ministre de la
guerre qui m'annonait la permission de voir les _cluses_ de
Schlusselbourg.

L'ancienne forteresse sudoise, dnomme la clef de la Baltique par
Pierre Ier, est situe prcisment  l'origine de la Nva dans une le
du lac Ladoga, dont cette rivire est,  proprement parler, l'missaire;
espce de canal naturel par lequel le lac envoie ses eaux jusqu'au golfe
de Finlande. Mais ce canal, qui est la Nva, se grossit encore d'une
abondante gerbe d'eau qu'on regarde exclusivement comme la source du
fleuve, on la voit sourdre au fond des eaux qui la recouvrent
prcisment sous les murs de la forteresse de Schlusselbourg, entre la
rivire et le lac, dont les flots s'coulant par l'missaire se
confondent aussitt avec celles de la source qu'elles entranent dans
leur cours; c'est une curiosit naturelle des plus remarquables qu'il y
ait en Russie; et le site, quoique trs-plat, comme tous ceux du pays,
est l'un des plus intressants des environs de Ptersbourg.

Moyennant les cluses, les bateaux vitent le danger, ils longent le lac
sans passer sur la source de la Nva, et ils arrivent dans le fleuve,
environ  une demi-lieue au-dessous du lac qu'ils ne sont plus obligs
de traverser.

Voil le beau travail qu'on me permettait d'examiner en dtail; j'avais
demand une prison d'tat, on me rpond par des cluses.

Le ministre de la guerre terminait son billet en m'annonant que
l'aide-de-camp-gnral, directeur des voies de communications de
l'Empire, avait reu l'ordre de me donner les moyens de faire ce voyage
avec facilit.

Quelle facilit!... bon Dieu!...  quels ennuis m'avait expos ma
curiosit! et quelle leon de discrtion ne me donnait-on pas par tant
de crmonies qualifies de politesses! Ne pas profiter de la permission
quand les ordres taient envoys pour moi sur toute la route, c'et t
m'exposer au reproche d'ingratitude; examiner les cluses avec la
minutie russe, sans mme voir le chteau de Schlusselbourg, c'tait
donner volontairement dans le pige et perdre un jour; perte grave en
cette saison dj bien avance pour tout ce que j'ai le projet de voir
encore en Russie, sans toutefois y passer l'hiver.

Je rsume les faits: vous en tirerez les consquences. On n'est pas
arriv ici jusqu' parler librement des iniquits du rgne d'lisabeth;
tout ce qui fait rflchir sur l'espce de lgitimit du pouvoir actuel
passe pour une impit; il a donc fallu mettre ma demande sous les yeux
de l'Empereur; celui-ci ne veut ni l'accorder ni la refuser directement:
il la modifie et me permet d'admirer une merveille d'industrie 
laquelle je n'avais pas song: de l'Empereur cette permission redescend
au ministre, du ministre au directeur gnral, du directeur gnral  un
ingnieur en chef, et enfin  un sous-officier charg de m'accompagner,
de me servir de guide et de rpondre de ma _sret_ pendant tout le
temps du voyage, _faveur_ qui rappelle un peu le janissaire dont on
honore les trangers en Turquie... Cette marque de protection me
paraissait trop semblable  une preuve de dfiance pour me flatter
autant qu'elle me gnait: ainsi, tout en rongeant mon frein et en
broyant dans mes mains la lettre de recommandation du ministre, je
disais: Le prince *** que j'ai rencontr sur le bateau de Travemnde,
avait bien raison quand il s'criait que la Russie est le pays des
formalits inutiles.

Je suis all chez l'aide-de-camp-gnral, directeur des voies de
communication, etc., etc., etc., pour rclamer l'excution de la parole
suprme.

Le directeur ne recevait pas, ou il tait sorti: on me renvoie au
lendemain; ne voulant pas perdre un jour de plus, j'insiste: on me dit
de revenir le soir. Je reviens et je parviens enfin jusqu' ce grave
personnage; il me reoit avec la politesse  laquelle m'ont habitu ici
les hommes en place, et aprs une visite d'un quart d'heure, je sors de
chez lui, muni, notez ceci, des ordres ncessaires pour l'ingnieur de
Schlusselbourg, mais non pour le gouverneur du chteau! En me
reconduisant jusqu' l'antichambre, il me promit qu'un sous-officier
serait  ma porte le lendemain ds quatre heures du matin.

Je ne dormis pas; j'tais frapp d'une ide qui vous paratra folle: de
l'ide que mon protecteur pourrait devenir mon bourreau. Si cet homme,
au lieu de me conduire  Schlusselbourg  dix-huit lieues de
Ptersbourg, exhibe au sortir de la ville l'ordre de me dporter en
Sibrie pour m'y faire expier ma curiosit inconvenante, que ferai-je,
que dirai-je? il faudra commencer par obir; et plus tard, en arrivant 
Tobolsk, si j'y arrive, je rclamerai;... la politesse ne me rassure
pas, au contraire; car je n'ai point oubli les caresses d'Alexandre 
l'un de ses ministres saisi par le feldjger au sortir mme du cabinet
de l'Empereur qui avait donn l'ordre de le conduire en Sibrie, 
partir du palais, sans le ramener un seul instant chez lui. Bien
d'autres exemples d'excutions de ce genre venaient justifier mes
pressentiments et me troubler l'imagination.

La qualit d'tranger n'est pas non plus une garantie suffisante[9]: je
me retraais les circonstances de l'enlvement de Kotzebue qui, au
commencement de ce sicle, fut galement saisi par un feldjger et
transport d'un trait ainsi que moi (je me voyais dj en chemin) de
Ptersbourg  Tobolsk.

Il est vrai que l'exil du pote allemand ne dura que six semaines; aussi
dans ma jeunesse m'tais-je moqu de ses lamentations; mais cette nuit,
je n'en riais plus. Soit que l'analogie possible de nos destines m'et
fait changer de point de vue, soit que l'ge m'et rendu plus quitable,
je plaignais Kotzebue du fond du coeur. Un pareil supplice ne doit pas
s'apprcier d'aprs sa dure: le voyage de dix-huit cents lieues en
tlga sur des rondins et sous ce climat est dj une torture que bien
des corps ne pourraient supporter; mais sans s'arrter  ce premier
inconvnient, quel homme n'aurait compassion d'un pauvre tranger enlev
 ses amis,  sa famille et qui, pendant six semaines, croit qu'il est
destin  finir ses jours dans des dserts sans noms, sans limites parmi
des malfaiteurs et leurs gardiens, voire mme parmi des administrateurs
 grades plus ou moins levs? Une telle perspective est pire que la
mort et suffit pour la donner, ou au moins pour troubler la raison.

Mon ambassadeur me rclamera; oui, mais pendant six semaines j'aurai
subi le commencement d'un exil ternel! Ajoutez que nonobstant toute
rclamation, si l'on trouve un intrt srieux  se dfaire de moi, on
rpandra le bruit qu'en me promenant en petite barque sur le lac Ladoga,
j'ai chavir. Cela se voit tous les jours. L'ambassadeur de France
ira-t-il me repcher au fond de cet abme? On lui dira qu'on a fait de
vaines recherches pour retrouver mon corps: la dignit de notre nation 
couvert, il sera satisfait et moi perdu.

Quelle avait t l'offense de Kotzebue? Il s'tait fait craindre, parce
qu'il publiait ses opinions et qu'on pensait qu'elles n'taient pas
toutes galement favorables  l'ordre de choses tabli en Russie. Or,
qui m'assure que je n'ai pas encouru prcisment le mme reproche ou, ce
qui serait suffisant, le mme soupon? C'est ce que je me disais en
arpentant ma chambre, faute de pouvoir trouver le sommeil dans mon lit.
N'ai-je pas aussi la manie de penser et d'crire? Si je donne ici le
moindre ombrage, puis-je esprer qu'on aura plus d'gards pour moi qu'on
n'en a eu pour tant d'autres plus puissants et plus en vidence? J'ai
beau rpter  tout le monde que je ne publierai rien sur ce pays, on
croit d'autant moins sans doute  mes paroles que j'affecte plus
d'admiration pour ce qu'on me montre; on a beau se flatter, on ne peut
penser que tout me plaise galement. Les Russes se connaissent en
mensonges prudents... D'ailleurs je suis espionn; tout tranger l'est:
on sait donc que j'cris des lettres, que je les garde; on sait aussi
que je ne sors pas de la ville, ne ft-ce que pour un jour, sans
emporter avec moi ces mystrieux papiers dans un grand portefeuille; on
sera peut-tre curieux de connatre ma pense vritable. On me prparera
un guet-apens dans quelque fort; on m'attaquera, on me pillera pour
m'enlever mes lettres, et l'on me tuera pour me faire taire.

Telles sont les craintes qui m'obsdrent toute la nuit d'avant-hier, et
quoique j'aie visit hier sans accident la forteresse de Schlusselbourg,
elles ne sont pas tellement draisonnables que je m'en sente tout  fait
 l'abri pour le reste de mon voyage. J'ai beau me rpter que la police
russe, prudente, claire, bien informe, ne se permet, en fait de coups
d'tat, que ceux qu'elle croit ncessaires; que c'est attacher bien de
l'importance  mes remarques et  ma personne que de me figurer qu'elles
puissent inquiter les hommes qui gouvernent cet Empire: ces motifs de
scurit et bien d'autres encore que je me dispense de noter me
paraissent plus spcieux que solides; l'exprience ne m'a que trop
prouv l'esprit de minutie qui rgne chez les personnages trop
puissants; tout importe  qui veut cacher qu'il domine par la peur; et
quiconque tient  l'opinion ne peut ddaigner celle d'un homme
indpendant qui crit: un gouvernement qui vit de mystre et dont la
force est dans la dissimulation, pour ne pas dire la feinte,
s'effarouche de tout; tout lui parat de consquence; en un mot,
l'amour-propre s'accorde avec la rflexion et avec mes souvenirs pour me
persuader que je cours ici quelques dangers.

Si j'appuie sur ces inquitudes, c'est parce qu'elles vous peignent le
pays. Supposez que mes craintes soient des visions, ce sont au moins des
visions qui ne pourraient me troubler l'esprit qu' Ptersbourg et 
Maroc: voil ce que je veux constater. Toutefois mes apprhensions se
dissipent ds qu'il faut agir; les fantmes d'une nuit d'insomnie ne me
suivent pas sur le grand chemin. Tmraire dans l'action, je ne suis
pusillanime que dans la rflexion; il m'est plus difficile de penser que
d'agir nergiquement. Le mouvement me rend autant d'audace que
l'immobilit m'inspirait de dfiance.

Hier,  cinq heures du matin, je suis parti dans une calche attele de
quatre chevaux de front; ds qu'on fait une course  la campagne ou un
voyage en poste, les cochers russes adoptent cet attelage antique,
qu'ils mnent avec adresse et tmrit.

Mon feldjger s'est plac devant moi sur le sige,  ct du cocher, et
nous avons travers Ptersbourg trs-rapidement, laissant derrire nous
le quartier lgant; puis, le quartier des manufactures, o se trouvent
entre autres celle des glaces, qui est magnifique, puis d'immenses
filatures de coton, ainsi que bien d'autres usines, pour la plupart
diriges par des Anglais. Cette partie de la ville ressemble  une
colonie: c'est la cit des fabricants.

Comme un homme n'est apprci ici que d'aprs ses rapports avec le
gouvernement, la prsence du feldjger sur ma voiture produisait
beaucoup d'effet. Cette marque de protection suprme faisait de moi un
personnage et mon propre cocher, qui me mne depuis que je suis 
Ptersbourg, paraissait s'enorgueillir soudain de la dignit trop
longtemps ignore de son matre: il me regardait avec un respect qu'il
ne m'avait jamais tmoign; on et dit qu'il voulait me ddommager de
tous les honneurs dont jusqu'alors il m'avait priv mentalement par
ignorance. Les paysans  pied, les cochers de drowska, et les
charretiers, tout le monde subissait la magique influence de mon
sous-officier: celui-ci n'avait pas besoin de montrer son cantchou; d'un
signe du doigt il cartait les embarras comme par magie; et la foule,
ordinairement assez peu pliable, tait devenue pareille  un banc
d'anguilles au fond d'un vivier o elles se tordent en tout sens,
s'cartent rapidement, s'anantissent, pour ainsi dire, afin d'viter la
fouine qu'elles ont aperue de loin dans la main du pcheur; ainsi
faisaient les hommes  l'approche de mon sous-officier.

Je remarquais avec pouvante l'efficacit merveilleuse de ce pouvoir
charg de me protger, et je pensais qu'il se ferait obir avec la mme
ponctualit s'il recevait l'ordre de m'craser. La difficult qu'on
prouve pour s'introduire dans ce pays m'ennuie, mais elle m'effraie
peu; ce dont je suis frapp, c'est de celle qu'on aurait  s'enfuir. Les
gens du peuple disent: Pour entrer en Russie les portes sont larges;
pour en sortir elles sont troites. Quelque grand que soit cet Empire,
j'y suis  la gne; la prison a beau tre vaste, le prisonnier s'y
trouve toujours  l'troit. C'est une illusion de l'imagination, j'en
conviens, mais il fallait venir ici pour y tre sujet.

Sous la garde de mon soldat, j'ai suivi rapidement les bords de la Nva;
on sort de Ptersbourg par une espce de rue de village un peu moins
monotone que les routes que j'ai parcourues jusqu'ici en Russie.
Quelques chappes de vue sur la rivire  travers des alles de
bouleaux, une suite de fabriques, des usines en assez grand nombre et
qui paraissent en grande activit; des hameaux de bois varient un peu le
paysage. N'allez pas vous figurer une nature vraiment pittoresque dans
l'acception ordinaire de ce terme; cette partie du pays est moins
dsole que ce qu'on a vu de l'autre ct; voil tout. D'ailleurs, j'ai
de la prdilection pour les sites tristes; il y a toujours quelque
grandeur dans une nature dont la contemplation porte  la rverie.
J'aime encore mieux, comme paysage potique, les bords de la Nva, que
le revers de Montmartre du ct de la plaine de Saint-Denis, ou que les
riches champs de bl de la Beauce et de la Brie.

L'apparence de certains villages m'a surpris: il y a l une richesse
relle et mme une sorte d'lgance rustique qui plat; les maisons sont
alignes le long d'une rue unique; ces habitations, toujours en bois,
paraissent assez soignes. Elles sont peintes sur la rue, et les
extrmits de leurs toits sont charges d'ornements qu'on peut dire
prtentieux; car en comparant ce luxe extrieur avec la raret des
choses commodes et le manque de propret dont on est frapp dans
l'intrieur de ces joujoux, on regrette de voir rgner dj le got du
superflu chez un peuple qui ne connat pas encore le ncessaire. En y
regardant de prs on voit que ces baraques sont rellement fort mal
bties. Ce sont des poutres et des solives  peine quarries, chancres
aux deux bouts, et enchevtres l'une dans l'autre pour former les coins
de la cabane; ces madriers, grossirement entasss les uns sur les
autres, laissent entre eux des interstices soigneusement calfeutrs de
mousse goudronne, dont l'odeur sauvage se rpand dans toute
l'habitation et mme au dehors.

Les ornements ajusts aux toits des chaumires consistent en une espce
de dentelle de bois; ces ciselures peintes ressemblent aux dcoupures
des papiers de confiseurs. Ce sont des planches appliques sur le pignon
de la maison, toujours tourn vers la rue; elles descendent de la pointe
jusqu'au bout du toit. Les dpendances rurales se trouvent dans une cour
planchie. Ne voil-t-il pas des mots qui sonnent bien  votre oreille?
mais aux yeux c'est triste et fangeux. Nanmoins, ces cabanes, ainsi
galonnes sur la rue, m'amusent  voir du dehors, mais je ne puis les
croire destines  servir d'habitations aux paysans que je vois dans les
champs. Avec leurs planches extrmement ouvrages, perces  jour et
barioles de mille couleurs, elles ressemblent  des cages entoures de
guirlandes de fleurs, et leurs habitants me paraissent des marchands
forains dont les baraques vont tre enleves aprs la fte.

Toujours le mme got pour ce qui saute aux yeux!!... Le paysan est ici
trait comme le seigneur se traite lui-mme; les uns et les autres
trouvent plus naturel et plus agrable d'orner la route que d'embellir
l'intrieur de la maison; on se nourrit ici de l'admiration peut-tre de
l'envie qu'on inspire. Mais le plaisir, le vrai plaisir o est-il? les
Russes eux-mmes seraient bien embarrasss de rpondre  cette question.

L'opulence en Russie est une vanit colossale; moi qui n'aime de la
magnificence que ce qui ne parat pas, je blme dans ma pense tout ce
qu'on espre me faire admirer ici. Une nation de dcorateurs et de
tapissiers ne russira jamais qu' m'inspirer la crainte d'tre sa dupe;
en mettant le pied sur ce thtre o les fausses trappes dominent, je
n'ai qu'un dsir: le dsir d'aller regarder derrire la coulisse et
j'prouve la tentation de lever un coin de la toile de fond. Je viens
voir un pays, je trouve une salle de spectacle.

J'avais envoy un relais  dix lieues de Ptersbourg: quatre chevaux
frais et tout garnis m'attendaient dans un village. J'ai trouv l une
espce de _venta_ russe, et j'y suis entr. En voyage, j'aime  ne rien
perdre de mes premires impressions; c'est pour les sentir que je
parcours le monde, et pour les renouveler que je dcris mes courses. Je
suis donc descendu de voiture afin de voir une ferme russe. C'est la
premire fois que j'aperois les paysans chez eux. Pterhoff n'tait pas
la Russie naturelle: la foule entasse l pour une fte changeait
l'aspect ordinaire du pays, et transportait  la campagne les habitudes
de la ville. C'est donc ici mon dbut dans les champs.

Un vaste hangar tout en bois; murs en planches de trois cts, planches
sous les pieds, planches sur la tte; voil ce que je remarque d'abord;
j'entre sous cette halle norme qui occupe la plus grande partie de
l'habitation rustique, et, malgr les courants d'air, je suis saisi par
l'odeur d'oignons, de choux aigres et de vieux cuir gras qu'exhalent les
villageois et les villages russes.

Un magnifique talon attach  un poteau absorbait l'attention de
plusieurs hommes occups  le ferrer, non sans peine. Ces hommes taient
munis de cordes pour garrotter le fougueux animal, de morceaux de laine
pour lui couvrir les yeux, de caveon et de torche-nez pour le mater.
Cette superbe bte appartient, m'a-t-on dit, au haras du seigneur
voisin; dans la mme enceinte, au fond du hangar, un paysan mont sur
une voiture fort petite, comme toutes les charrettes russes, entasse
dans un grenier du foin non bottel, et qu'il enlve par fourchetes
afin de l'lever au-dessus de sa tte; un autre homme s'en empare et va
le serrer sous le toit. Huit personnes environ restent occupes autour
du cheval: tous ces hommes ont une taille, un costume et une physionomie
remarquables. Cependant la population des provinces attenantes  la
capitale n'est pas belle, elle n'est mme pas russe, tant fort mle
d'hommes de race finoise et qui ressemblent aux Lapons.

On dit que dans l'intrieur de l'Empire je retrouverai les types des
statues grecques dont j'ai dj remarqu quelques modles 
Saint-Ptersbourg, o les seigneurs lgants se font servir par des
hommes ns dans leurs domaines lointains. Une salle basse et peu
spacieuse est attenante  ce prodigieux hangar: j'y pntre et me crois
dans la chambre principale de quelque bateau plat naviguant sur une
rivire: je me crois aussi dans un tonneau; tout est en bois; les murs,
le plafond, le plancher, les siges, la table, ne sont qu'un assemblage
de madriers et de douves de diverses longueurs et grossirement
travaills. L'odeur du chou aigre et de la poix domine toujours.

Dans ce rduit presque priv d'air et de lumire, car les portes en sont
basses et les fentres petites comme des lucarnes, j'aperois une
vieille femme occupe  servir du th  quatre ou cinq paysans barbus,
couverts de pelisses de mouton dont la laine est tourne en dedans (il
fait assez froid dj depuis quelques jours, le 1er aot); ces hommes,
de petite taille pour la plupart, sont assis  une table; leur pelisse
de cuir drape l'homme de plusieurs manires, elle a du style, mais elle
a encore plus de mauvaise odeur; je ne connais que les parfums des
seigneurs qui soient pires. Sur la table brille une bouilloire en cuivre
jaune et une thire. Le th est toujours de bonne qualit, fait avec
soin, et si l'on ne veut pas le boire pur on trouve partout du bon lait.
Cet lgant breuvage, servi dans des bouges meubls comme des granges,
je dis granges pour m'exprimer poliment, me rappelle le chocolat des
Espagnols. C'est un des mille contrastes dont le voyageur est frapp 
chaque pas qu'il fait chez ces deux peuples galement singuliers dans
des genres aussi diffrents que les climats qu'ils habitent.

J'ai souvent lieu de vous le rpter, le peuple russe a le sentiment de
ce qui prte  la peinture: parmi les groupes d'hommes et d'animaux qui
m'environnaient dans cet intrieur de ferme russe un peintre aurait
trouv le sujet de plusieurs charmants tableaux.

La chemise rouge ou bleue des paysans, boutonne sur la clavicule et
serre autour des reins avec une ceinture, par-dessus laquelle le haut
de cette espce de sayon retombe en plis antiques, tandis que le bas
flotte comme une tunique, et recouvre le pantalon o on ne l'enferme
pas[10]: la longue robe  la persanne souvent ouverte, et qui lorsque
l'homme ne travaille pas recouvre en partie cette blouse, les cheveux
longs des cts spars sur le front, mais coups ras par derrire un
peu plus haut que la nuque, ce qui laisse  dcouvert la force du col:
tout cet ensemble ne compose-t-il pas un costume original et
gracieux?... L'air doux et sauvage  la fois des paysans russes n'est
pas dnu de grce: leur taille lgante, leur force qui ne nuit pas 
la lgret, leur souplesse, leurs larges paules, le sourire doux de
leur bouche, le mlange de tendresse et de frocit qui se retrouve dans
leur regard sauvage et triste, rend leur aspect aussi diffrent de celui
de nos laboureurs que les lieux qu'ils habitent et le pays qu'ils
cultivent sont diffrents du reste de l'Europe. Tout est nouveau ici
pour un tranger. Les personnes y ont un certain charme qu'on sent et
qui ne s'exprime pas: c'est la langueur orientale jointe  la rverie
romantique des peuples du Nord; et tout cela sous une forme inculte,
mais noble, qui lui donne le mrite des dons primitifs. Ce peuple
inspire beaucoup d'intrt sans confiance: c'est encore une nuance de
sentiment que j'ai appris  connatre ici. Les hommes du peuple en
Russie sont des fourbes amusants. On pourrait les mener loin si on ne
les trompait pas, mais les paysans, lorsqu'ils voient que leurs matres
ou les agents de leurs matres mentent plus qu'eux, s'abrutissent dans
la ruse et la bassesse. Il faut valoir quelque chose pour savoir
civiliser un peuple: la barbarie du serf accuse la corruption du
seigneur.

Si vous tes tonn de la malveillance de mes jugements, je vous
tonnerai davantage en ajoutant que je ne fais qu'exprimer l'opinion
gnrale, seulement je dis ingnument ce que tout le monde dissimule ici
avec une prudence que vous cesseriez de mpriser si vous voyiez comme
moi  quel point cette vertu, qui en exclut tant d'autres, est
ncessaire  qui veut vivre en Russie.

La malpropret est grande en ce pays; mais celle des maisons et des
habits me frappe plus que celle des individus: les Russes prennent assez
de soin de leurs personnes;  la vrit leurs bains de vapeur nous
paraissent dgotants; ce sont des manations d'eau chaude: j'aimerais
mieux l'eau pure  grands flots; cependant ce brouillard bouillant lave
le corps et le fortifie, tout en ridant la peau prmaturment.
Nanmoins, grce  l'usage de ces bains, on voit souvent des paysans qui
ont la barbe et les cheveux nets tandis qu'on s'en peut dire autant de
leurs habits. Des vtements chauds cotent cher: on est forc de les
porter longtemps; et ils paraissent sales bien avant d'tre uss; des
chambres o l'on ne pense qu' se garantir du froid sont ncessairement
moins ares que ne le sont les logements des hommes du Midi. En gnral
la salet du Nord, toujours renferme, est plus repoussante et plus
profonde que celle des peuples qui vivent au soleil: l'air qui purifie
manque aux Russes pendant neuf mois de l'anne; la salet de leurs
maisons et celle de leurs personnes est donc plutt l'invitable
rsultat du climat sous lequel ils vivent que l'effet de leur complexion
et de leur ngligence.

Dans certaines contres les hommes qui travaillent portent sur la tte
une casquette de drap bleu fonc en forme de ballon. Cette coiffure
ressemble  celle des bonzes: ils ont plusieurs autres manires de se
couvrir la tte; toutes ces toques et tous ces bonnets de formes
diverses sont assez agrables  l'oeil. Que de got, en comparaison de la
ngligence prtentieuse des gens du peuple, aux environs de Paris!

Lorsqu'ils travaillent nu-tte, ils seraient gns par leurs longs
cheveux; pour remdier  cet inconvnient ils s'avisent de se couronner
d'un diadme[11]: ils se nouent un ruban, une ficelle, un roseau, un
jonc, une lanire de cuir autour de la tte; ce diadme grossier, mais
toujours attach avec soin, leur coupe le front et lisse leurs cheveux;
il sied aux jeunes gens, et comme les hommes de cette race ont en
gnral la tte ovale et d'une jolie forme, ils se sont fait une parure
d'une coiffure de travail.

Mais que vous dirai-je des femmes? Jusqu'ici celles que j'ai aperues
m'ont paru repoussantes. J'esprais dans cette excursion rencontrer
quelques belles villageoises. Mais c'est ici comme  Ptersbourg, elles
ont de grosses tailles courtes et elles se mettent la ceinture aux
paules un peu au-dessus de la gorge, qui continue de s'tendre
librement sous la jupe; c'est hideux! Ajoutez  cette difformit
volontaire de grosses bottes d'hommes, en cuir puant et gras, et une
espce de houppelande de peau de mouton, pareille  celle des pelisses
de leurs maris, et vous vous ferez l'ide d'une crature souverainement
dsagrable; malheureusement cette ide sera exacte. Pour comble de
laideur la fourrure des femmes est coupe d'une manire moins gracieuse
que la petite redingote des hommes, et, ceci tient sans doute  une
louable conomie, elle est aussi d'ordinaire plus mange des vers; elle
tombe en lambeaux,  la lettre!!... Telle est leur parure. Nulle part
assurment le beau sexe ne se dispense de coquetterie plus que chez les
paysannes russes (je parle du coin de pays que j'ai vu); nanmoins ces
femmes sont les mres des soldats dont l'Empereur est fier, et des beaux
cochers qu'on aperoit dans les rues de Ptersbourg, portant si bien
l'armiak et le cafetan: costume imit de l'habit persan.

 la vrit, la plupart des femmes qu'on rencontre dans le gouvernement
de Ptersbourg sont de race finoise. On m'assure que dans l'intrieur du
pays que je vais visiter il y a de fort belles paysannes.

La route de Ptersbourg  Schlusselbourg est mauvaise dans quelques
passages: ce sont tantt des sables profonds, tantt des boues mouvantes
sur lesquelles on a jet des planches insuffisantes pour les pitons, et
nuisibles aux voitures; ces morceaux de bois mal assujtis font la
bascule et vous claboussent jusqu'au fond de votre calche; c'est l le
moindre des inconvnients du chemin; il y a quelque chose de pis que les
planches, je veux parler des rondins non fendus et poss tout bruts en
travers, sur certaines portions de terrains spongieux qu'il faut
franchir de distance en distance, et dont le sol sans solidit
engloutirait tout autre encaissement qu'une route de bches.
Malheureusement ce rustique et mobile parquet pos sur la bourbe est
construit en bouts de bois mal joints, ingaux; tout l'difice branlant
danse  la fois sous les roues dans un terrain sans fond, toujours
dtremp, et qui  la moindre pression devient lastique. Au train dont
on voyage en Russie on a bientt bris sa voiture sur de pareilles
_grandes_ routes: les hommes s'y cassent les os et de verste en verste
les boulons des calches sautent de tous cts; le fer des roues se
coupe, les ressorts clatent; ceci doit rduire les quipages  leur
plus simple expression,  quelque chose d'aussi primitif que la tlga.

Except la fameuse chausse de Ptersbourg  Moscou, la route de
Schlusselbourg est encore un des chemins o il y a le moins de ces
redoutables rondins. J'y ai compt beaucoup de ponts en mauvaises
planches, et l'un de ces ponts m'a sembl prilleux. La vie humaine est
peu de chose en Russie. Avec soixante millions d'enfants, peut-on avoir
des entrailles de pre?

 mon arrive  Schlusselbourg o j'tais attendu, je fus reu par
l'ingnieur charg de diriger les travaux des cluses.

Le canal Ladoga, tel qu'il est aujourd'hui, longe la partie du lac qui
se trouve entre la ville du mme nom et Schlusselbourg: c'est un
magnifique ouvrage; il sert  prserver les bateaux des dangers auxquels
les temptes du lac les exposaient jadis; maintenant les barques
tournent cette mer orageuse, et les ouragans ne peuvent plus interrompre
une navigation qui passait autrefois, mme parmi les plus hardis
mariniers, pour trs-prilleuse[12].

Il faisait un temps gris, froid, venteux;  peine descendu de voiture
devant la maison de l'ingnieur, bonne habitation toute de bois, je fus
introduit par lui-mme dans un salon convenable, o il m'offrit une
lgre collation en me prsentant avec une sorte d'orgueil conjugal 
une jeune et belle personne; c'tait sa femme. Elle m'attendait l toute
seule, assise sur un canap d'o elle ne se leva pas  mon arrive; elle
ne disait mot, parce qu'elle ne savait pas le franais, et n'osait se
mouvoir, je ne sais pourquoi; elle prenait peut-tre l'immobilit pour
de la politesse, parce qu'elle confondait les airs guinds avec le bon
got; sa manire de me faire les honneurs de chez elle consistait  ne
se permettre aucun mouvement; elle semblait s'appliquer  reprsenter
devant moi la statue de l'hospitalit vtue de mousseline blanche
double de rose. Dans cette parure plus recherche qu'lgante, elle me
faisait l'effet d'une belle apparition; ou plutt, en considrant avec
attention sa jupe broche, ouverte par devant et double de soie, et
tous les pompons dont elle s'tait affuble pour blouir l'tranger; en
voyant, dis-je, cette figure de cire, rose, impassible, tale sur un
grand sofa duquel on et dit qu'elle ne pouvait se dtacher, je la
prenais pour une madone grecque sur l'autel; il ne lui manquait que des
lvres moins roses, des joues moins fraches, qu'une chsse et des
applications d'or et d'argent pour rendre l'illusion complte. Je
mangeais et me rchauffais en silence; elle me regardait sans presque
oser dtourner les yeux de dessus moi; c'et t les mouvoir, et le
parti de l'immobilit tait si bien pris que ses regards mmes taient
fixes. Si j'avais pu souponner qu'il y et au fond de ce singulier
accueil de la timidit, j'aurais prouv de la sympathie; je ne sentis
que de l'tonnement: le sentiment en pareil cas ne me trompe gure, car
je me connais en timidit.

Mon hte me laissa contempler  loisir cette curieuse pagode, qui me
prouva ce que je savais, c'est que les femmes du Nord sont rarement
naturelles, et que leur affectation est quelquefois si grande qu'elle
n'a pas besoin de paroles pour se trahir; ce brave ingnieur me parut
flatt de l'effet que son _pouse_ produisait sur un tranger; il
prenait mon bahissement pour de l'admiration; cependant, voulant
remplir sa charge en conscience, il finit par me dire: Je regrette de
vous presser de sortir, mais nous n'avons pas trop de temps pour visiter
les travaux que j'ai reu l'ordre de vous montrer en dtail.

J'avais prvu le coup sans pouvoir le parer, je le reus avec
rsignation et me laissai conduire d'cluses en cluses, toujours
pensant avec un inutile regret  cette forteresse, tombeau du jeune Ivan
dont on ne voulait pas me laisser approcher. J'avais sans cesse prsent
 la pense ce but non avou de ma course: vous verrez bientt comment
il fut atteint.

Le nombre de quartiers de granit que j'ai vus pendant cette matine, de
vannes enchsses dans des rainures pratiques au milieu des blocs de
cette mme pierre, de dalles de la mme matire employes  paver le
fond d'un canal gigantesque, ne vous importe gure, et j'en suis fort
aise, car je ne pourrais vous le dire: sachez seulement que depuis dix
ans que les premires cluses sont termines, elles n'ont exig aucune
rparation. tonnant exemple de solidit dans un climat comme celui du
lac Ladoga, o le granit, les pierres, les marbres les plus solides ne
durent que quelques annes.

Ce magnifique ouvrage est destin  galiser la diffrence de niveau
qu'il y a entre le canal Ladoga et le cours de la Nva prs de sa
source,  l'extrmit occidentale de l'missaire qui dbouche dans la
rivire par plusieurs dversoirs. On a multipli les cluses avec un
luxe admirable afin de rendre aussi facile et aussi prompte que possible
une navigation que la rigueur des saisons laisse  peine libre pendant
trois ou quatre mois de l'anne.

Rien n'a t pargn pour la solidit ni pour la prcision du travail;
on se sert autant que possible du granit de Finlande pour les ponts,
pour les parapets, mme, je le rpte avec admiration, pour le fond du
lit du canal; les ouvrages en bois sont soigns de manire  rpondre 
ce luxe de matriaux: bref, on a profit de toutes les inventions, de
tous les perfectionnements de la science moderne; et l'on a complt 
Schlusselbourg un travail aussi parfait dans son genre que le permettent
les rigueurs de la nature sous ces climats ingrats.

La navigation intrieure de la Russie mrite d'occuper toute l'attention
des hommes du mtier; c'est une des principales sources de la richesse
du pays; moyennant un systme de canalisation colossale, comme tout ce
qui s'excute dans cet Empire, on est parvenu, depuis Pierre-le-Grand, 
joindre sans danger pour les bateaux, la mer Caspienne  la mer Baltique
par le Volga, le lac Ladoga et la Nva. L'Europe et l'Asie sont ainsi
traverses par des eaux qui joignent le Nord au Midi. Cette pense,
hardie  concevoir, prodigieuse  raliser, a fini par produire une des
merveilles du monde civilis: c'est beau et bon  savoir, mais j'ai
trouv que c'tait ennuyeux  voir, surtout sous la conduite d'un des
excuteurs du chef-d'oeuvre; l'homme du mtier accorde  son ouvrage
l'estime qu'il mrite sans doute, mais pour un simple curieux tel que
moi l'admiration reste touffe sous des dtails minutieux et dont je
vous fais grce. Nouvelle preuve de ce que je vous ai dit ailleurs:
abandonn  soi-mme, un voyageur en Russie ne voit rien: protg,
c'est--dire escort, gard  vue, il voit trop, ce qui revient au mme.

Quand je crus avoir strictement accord ce qui tait d de mon temps et
de mes loges aux merveilles que j'tais contraint de passer en revue
pour rpondre  la grce qu'on croyait me faire, je revins au premier
motif de mon voyage, et dguisant mon but pour le mieux atteindre, je
demandai  voir la source de la Nva. Ce dsir, dont l'insidieuse
innocence ne put dissimuler l'indiscrtion, fut d'abord lud par mon
ingnieur qui me rpondit: Elle surgit sous l'eau  la sortie du lac
Ladoga, au fond du canal qui spare ce lac de l'le o s'lve la
forteresse.

Je le savais.

C'est une des curiosits naturelles de la Russie, repris-je. N'y
aurait-il pas moyen d'aller visiter cette source?

--Le vent est trop fort; nous ne pourrons apercevoir les bouillonnements
de l'eau, il faudrait un temps calme pour que l'oeil pt distinguer une
gerbe d'eau qui s'lance au fond des vagues; cependant je vais faire ce
que je pourrai afin de satisfaire votre curiosit.

 ces mots, l'ingnieur fit avancer un fort joli bateau conduit par six
rameurs lgamment habills, et nous partmes soi-disant, pour aller
voir la source de la Nva, mais rellement pour nous approcher des murs
du chteau fort, ou plutt de la prison enchante dont on me refusait
l'accs avec la plus habile politesse: mais les difficults ne faisaient
qu'exciter mon envie; j'aurais eu parole d'y pouvoir dlivrer quelque
malheureux prisonnier que mon impatience n'et gure t plus vive.

La forteresse de Schlusselbourg est btie sur une le plate, espce
d'cueil peu lev au-dessus du niveau des eaux. Ce roc divise le fleuve
en deux; il spare galement le fleuve du lac proprement dit, car il
sert d'indication pour reconnatre la ligne o les eaux se confondent.
Nous tournmes autour de la forteresse afin, disions-nous, d'approcher
le plus prs possible de la source de la Nva. Notre embarcation nous
porta bientt tout juste au-dessus de ce tourbillon. Les rameurs taient
si habiles  couper les lames que malgr le mauvais temps et la
petitesse de notre barque, nous sentions  peine le balancement de la
vague qui pourtant s'agite en cet endroit comme au milieu de la mer. Ne
pouvant distinguer la source dont le tourbillon tait cach par le
mouvement des vagues qui nous emportaient, nous fmes d'abord une
promenade sur le grand lac, puis au retour, le vent un peu calm nous
permit d'apercevoir  une assez grande profondeur quelques flots
d'cume: c'tait la source mme de la Nva au-dessus de laquelle nous
voguions.

Lorsque le vent d'ouest fait refluer le lac, le canal qui tient lieu
d'missaire  cette mer intrieure reste presque  sec, et alors cette
belle source parat  dcouvert. Dans ces moments, heureusement fort
rares, les habitants de Schlusselbourg savent que Ptersbourg est sous
l'eau, et ils attendent d'heure en heure le rcit de la nouvelle
catastrophe. Ce rcit n'a jamais manqu de leur arriver le lendemain,
parce que le mme vent d'ouest qui repousse les eaux du lac Ladoga, et
met  sec la Nva prs de sa source, fait refluer, lorsqu'il est
violent, les eaux du golfe de Finlande dans l'embouchure de la Nva.
Aussitt le cours de cette rivire s'arrte: et l'eau trouvant le
passage barr par la mer, rebrousse chemin en dbordant sur Ptersbourg
et sur les environs.

Quand j'eus bien admir le site de Schlusselbourg, bien vant cette
curiosit naturelle, bien contempl avec la lunette d'approche la
position de la batterie place par Pierre-le-Grand pour bombarder le
chteau fort des Sudois, enfin bien vant tout ce qui ne m'intressait
gure; allons voir l'intrieur de la forteresse, dis-je de l'air du
monde le plus dgag: elle est dans un site qui me parat bien
pittoresque, ajoutai-je un peu moins adroitement, car c'est surtout en
fait de finesse qu'il ne faut rien de trop. Le Russe jeta sur moi un
regard scrutateur dont je sentis toute la porte; ce mathmaticien
devenu diplomate reprit:

Cette forteresse n'a rien de curieux pour un tranger, monsieur.

--N'importe, tout est curieux dans un pays aussi intressant que le
vtre.

--Mais, si le commandant ne nous attend pas, on ne nous laissera pas
entrer.

--Vous lui ferez demander la permission d'introduire un voyageur dans la
forteresse; d'ailleurs je crois qu'il nous attend.

En effet, on nous admit sur le premier message de l'ingnieur, ce qui me
fit supposer que ma visite avait t sinon annonce comme certaine, au
moins indique comme probable.

Reus avec le crmonial militaire, nous fmes conduits sous une vote 
travers une porte assez mal dfendue, et, aprs avoir travers une cour
o l'herbe crot, on nous introduisit dans... la prison?... Point du
tout, dans l'appartement du commandant. Il ne sait pas un mot de
franais, mais il m'accueillit avec honntet, affectant de prendre ma
visite pour une politesse dont lui seul tait l'objet; il me faisait
traduire par l'ingnieur les remercments qu'il ne pouvait m'exprimer
lui-mme. Ces compliments astucieux me paraissaient plus curieux que
satisfaisants. Il fallut faire salon et avoir l'air de causer avec la
femme du commandant, qui lui non plus ne parlait gure le franais, il
fallut prendre du chocolat, enfin s'occuper  tout autre chose qu'
visiter la prison d'Ivan, ce prix fabuleux de toutes les peines, de
toutes les ruses, de toutes les politesses et de tous les ennuis du
jour. Jamais l'accs d'un palais de fes ne fut dsir plus vivement que
je souhaitais l'entre de ce cachot.

Enfin, quand le temps d'une visite raisonnable me parut coul, je
demandai  mon guide s'il tait possible de voir l'intrieur de la
forteresse. Quelques mots, quelques coups d'oeil furent rapidement
changs entre le commandant et l'ingnieur, et nous sortmes de la
chambre.

Je croyais toucher au terme de mes efforts; la forteresse de
Schlusselbourg n'a rien de pittoresque; c'est une enceinte de murailles
sudoises peu leves et dont l'intrieur ressemble  une espce de
verger o l'on aurait dispers divers btiments tous trs-bas; savoir:
une glise, une habitation pour le commandant, une caserne, enfin des
cachots invisibles et masqus par des jours dont la hauteur n'excde pas
celle du rempart. Rien n'annonce la violence, le mystre est ici dans le
fond des choses, il n'est pas dans leur apparence. L'aspect presque
serein de cette prison d'tat me semble plus effrayant pour la pense
que pour la vue. Les grilles, les ponts-levis, les crneaux, enfin
l'appareil un peu thtral qui dcorait les redoutables chteaux du
moyen ge ne se retrouvent point ici. En sortant du salon du gouverneur
on a commenc par me montrer de _superbes ornements d'glise!_ les
quatre chapes qui furent solennellement dployes devant moi ont cot
trente mille roubles,  ce que le commandant a pris la peine de me dire
lui-mme. Las de tant de simagres, j'ai parl tout simplement du
tombeau d'Ivan VI;  cela on a rpondu en me montrant une brche faite
aux murailles par le canon du Czar Pierre, lorsqu'il assigeait en
personne la forteresse sudoise, la clef de la Baltique.

Le tombeau d'Ivan, ai-je repris, sans me dconcerter, o est-il? Cette
fois on m'a men derrire l'glise, prs d'un rosier du Bengale: il est
ici, m'a-t-on dit.

Je conclus que les victimes n'ont pas de tombeau en Russie.

Et la chambre d'Ivan, poursuivis-je avec des instances qui devaient
paratre aussi singulires  mes htes que l'taient pour moi leurs
scrupules, leurs rticences et leurs tergiversations.

L'ingnieur me rpondit  demi-voix qu'on ne pouvait pas montrer la
chambre d'Ivan, parce qu'elle tait dans une des parties de la
forteresse actuellement occupe par des prisonniers d'tat.

L'excuse me parut lgitime, je m'y attendais; mais ce qui me surprit, ce
fut la colre du commandant de la place; soit qu'il entendt le franais
mieux qu'il ne le parlait, soit qu'il et voulu me tromper en faisant
semblant d'ignorer notre langue, soit enfin qu'il et devin le sens de
l'explication qu'on venait de me donner, il rprimanda svrement mon
guide  qui son indiscrtion, ajouta-t-il, pourrait quelque jour devenir
funeste. C'est ce que celui-ci, piqu de la semonce, trouva le moyen de
me dire en choisissant un instant favorable, et en ajoutant que le
gouverneur l'avait averti d'une manire trs-significative, de
s'abstenir dsormais de parler _d'affaires publiques_, ni d'introduire
des trangers dans une prison d'tat. Cet ingnieur a toutes les
dispositions ncessaires pour devenir bon Russe, mais il est jeune et ne
sait pas encore le fond de son mtier... Ce n'est pas de celui
d'ingnieur que je veux parler.

Je sentis qu'il fallait cder; j'tais le plus faible, je me reconnus
vaincu et je renonai  visiter la chambre o le malheureux hritier du
trne de Russie tait mort imbcile, parce qu'on avait trouv plus
commode de le faire crtin qu'Empereur. Je ne pouvais assez m'tonner de
la manire dont le gouvernement russe est servi par ses agents. Je me
souvenais de la mine du ministre de la guerre, la premire fois que
j'osai tmoigner le dsir de visiter un chteau devenu historique par un
crime commis du temps de l'Impratrice lisabeth; et je comparais avec
une admiration, mle d'effroi, le dsordre des ides qui rgne chez
nous  l'absence de toute pense, de toute opinion personnelle,  la
soumission aveugle qui fait la rgle de conduite des chefs de
l'administration russe, aussi bien que des employs subalternes: l'unit
d'action de ce gouvernement m'pouvantait; j'admirais en frmissant
l'accord tacite des suprieurs et des subordonns pour faire la guerre
aux ides et mme aux faits. Je me sentais autant d'envie de sortir, que
l'instant d'auparavant j'avais eu d'impatience d'entrer, et rien ne
pouvant plus attirer ma curiosit dans une forteresse, dont on n'avait
voulu me montrer que la sacristie, je demandai de retourner 
Schlusselbourg. Je redoutais de devenir par force un des habitants de ce
sjour des larmes secrtes et des douleurs ignores. Dans mon angoisse
toujours croissante, je n'aspirais plus qu'au plaisir physique de
marcher, de respirer; et j'oubliais que le pays mme que j'allais revoir
est encore une prison: prison d'autant plus redoutable, qu'elle est plus
vaste, et qu'on en atteint et franchit plus difficilement les limites.

Une forteresse russe!!! ce mot produit sur l'imagination une impression
diffrente de ce qu'on ressent en visitant les chteaux forts des
peuples rellement civiliss, sincrement humains. Les puriles
prcautions qu'on prend en Russie pour dissimuler ce qu'on qualifie de
secrets d'tat, me confirment plus que ne le feraient des actes de
barbarie  dcouvert dans l'ide que ce gouvernement n'est qu'une
tyrannie hypocrite. Depuis que j'ai pntr dans une prison d'tat
russe, et que j'ai moi-mme prouv l'impossibilit d'y parler de ce que
tout tranger vient pourtant chercher dans un lieu pareil, je me dis que
tant de dissimulation doit servir de masque  une profonde inhumanit:
ce n'est pas le bien qu'on voile avec un pareil soin.

Si, au lieu de chercher  dguiser la vrit sous une fausse politesse,
on m'et men simplement dans les lieux qu'il est permis de montrer; si
l'on et rpondu avec franchise  mes questions sur un fait accompli
depuis un sicle, j'eusse t moins occup de ce que je n'aurais pu
voir; mais ce qu'on m'a refus trop artificieusement m'a prouv le
contraire de ce qu'on voulait me persuader. Tous ces vains dtours sont
des rvlations aux yeux de l'observateur expriment. Ce qui
m'indignait, c'tait que les hommes qui usaient avec moi de ces
subterfuges pussent croire que j'tais la dupe de leurs ruses d'enfants.
On m'assure, et je tiens ceci de bon lieu, que les cachots sous-marins
de Kronstadt renferment, entre autres prisonniers d'tat, des infortuns
qui s'y trouvent relgus depuis le rgne d'Alexandre. Ces malheureux
sont abrutis par un supplice dont rien ne peut excuser ni motiver
l'atrocit; s'ils venaient maintenant  sortir de terre, ils se
lveraient comme autant de spectres vengeurs qui feraient reculer
d'effroi le despote lui-mme, et tomber en ruine l'difice du
despotisme; tout peut se dfendre par de belles paroles et mme par de
bonnes raisons; les arguments ne manquent  pas une des opinions qui
divisent le monde politique, littraire et religieux; mais on dira ce
qu'on voudra, un rgime dont la violence exige qu'on le soutienne par de
tels moyens est un rgime profondment vicieux.

Les victimes de cette odieuse politique ne sont plus des hommes: ces
infortuns, dchus du droit commun, croupissent trangers au monde,
oublis de tous, abandonns d'eux-mmes dans la nuit de leur captivit,
o l'imbcillit devient le fruit et la dernire consolation d'un ennui
sans terme; ils ont perdu la mmoire, et jusqu' la raison, cette
lumire humaine qu'aucun homme n'a le droit d'teindre dans l'me de son
semblable. Ils ont oubli mme leur nom, que les gardiens s'amusent 
leur demander, par une drision brutale et toujours impunie; car il
rgne au fond de ces abmes d'iniquit un tel dsordre, les tnbres y
sont si paisses, que les traces de toute justice s'y effacent.

On ignore jusqu'au crime de certains prisonniers, qu'on retient pourtant
toujours, parce qu'on ne sait  qui les rendre, et qu'on pense qu'il y a
moins d'inconvnient  perptuer le forfait qu' le publier. On craint
le mauvais effet de l'quit tardive, et l'on aggrave le mal, pour
n'tre pas forc d'en justifier les excs...; atroce pusillanimit qui
s'appelle respect pour _les convenances_, prudence, obissance, sagesse,
sacrifice au bien public,  la raison d'tat..., que sais-je?... Les
paroles ne manquent pas aux oppresseurs; n'y a-t-il pas deux noms pour
toutes choses dans les socits humaines? C'est ainsi qu'on nous dit 
chaque instant qu'il n'y a pas de peine de mort en Russie. Enterrer vif,
ce n'est pas tuer! Quand on pense d'un ct  tant de malheurs, de
l'autre  tant d'injustice et d'hypocrisie, on ne connat plus de
coupable en prison; le juge seul parat criminel, et, ce qui porte au
comble mon pouvante, c'est que je sais que ce juge inique n'est point
froce par plaisir. Voil ce qu'un mauvais gouvernement peut faire des
hommes intresss  sa dure!... Mais la Russie marche au-devant de ses
destines; ceci rpond  tout. Certes si l'on mesure la grandeur du but
 l'tendue des sacrifices, on doit prsager  cette nation l'empire du
monde.

Au retour de cette triste visite, une nouvelle corve m'attendait chez
l'ingnieur: un dner de crmonie avec des personnes de la classe
moyenne. L'ingnieur avait runi chez lui, pour me faire honneur, des
parents de sa femme et quelques propritaires des environs. Socit qui
m'et paru curieuse  observer, si ds le dbut je n'eusse reconnu que
je n'avais rien  y apprendre. Il y a peu de bourgeois en Russie; mais
la classe des petits employs et des propritaires, obscurs bien
qu'anoblis, y reprsente la bourgeoisie des autres pays. Envieux des
grands, mais en butte  l'envie des petits, ces hommes ont beau
s'appeler nobles, ils se trouvent exactement dans la position o les
bourgeois taient en France avant la rvolution; les mmes donnes
produisent partout les mmes rsultats.

Je sentis qu'il rgnait dans cette socit une hostilit mal dguise
contre la vritable grandeur et contre l'lgance relle de quelque pays
qu'elle ft. Cette roideur de manires, cette aigreur de sentiments mal
dguises sous un ton doucereux et des airs patelins ne me rappelaient
que trop l'poque o nous vivons et que j'avais un peu oublie en Russie
o je vois uniquement la socit des gens de la cour. J'tais chez des
ambitieux subalternes, inquiets de ce qu'on doit penser d'eux; et ces
hommes-l sont les mmes partout.

Les hommes ne me parlrent pas et parurent faire peu d'attention  moi,
ils ne savent le franais que pour le lire, encore difficilement: ils
formaient un groupe dans un coin de la chambre et causaient en russe.
Une ou deux femmes de la famille portaient tout le poids de la
conversation franaise. Je vis avec surprise qu'elles connaissaient de
notre littrature tout ce que la police russe en laisse pntrer dans
leur pays.

La toilette de ces dames, qui, except la matresse de la maison,
taient toutes des personnes ges, me parut manquer d'lgance; le
costume des hommes tait encore plus nglig: de grandes redingotes
brunes tranant presque  terre remplaaient l'habit national, qu'elles
rappelaient un peu cependant, tout en le faisant regretter; mais, ce qui
m'a surpris plus que la tenue nglige des personnes de cette socit,
c'est le ton mordant et contrariant de leurs discours et le manque
d'amnit de leur langage. La pense russe, dguise avec soin par le
tact des hommes du grand monde, se montrait ici  dcouvert. Cette
socit, plus franche, tait moins polie que celle de la cour, et je vis
clairement ce que je n'avais fait que pressentir ailleurs, c'est que
l'esprit d'examen, de sarcasme et de critique domine dans les relations
des Russes avec les trangers: ils nous dtestent comme tout imitateur
hait son modle; leurs regards scrutateurs nous cherchent des dfauts
avec le dsir de nous en trouver. Quand j'eus reconnu cette disposition,
je ne me sentis nullement port  l'indulgence.

J'avais cru devoir adresser quelques mots d'excuses sur mon ignorance de
la langue russe,  la personne qui s'tait charge d'abord de causer
avec moi, je finis ma harangue en disant que tout voyageur devrait
savoir la langue du pays o il va, attendu qu'il est plus naturel qu'il
se donne la peine de s'exprimer comme les personnes qu'il vient chercher
que de leur imposer celle de parler comme il parie.

 ce compliment on rpondit sur un ton d'humeur: disant qu'il fallait
cependant bien me rsigner  entendre estropier le franais par les
Russes sous peine de voyager en muet.

C'est ce dont je me plains, rpliquai-je; si je savais estropier le
russe comme je le devrais, je ne vous forcerais pas  changer vos
habitudes pour parler ma langue.

--Autrefois nous ne parlions que franais.

--C'tait un tort.

--Ce n'est pas  vous de nous le reprocher.

--Je suis vrai avant tout.

--La vrit est donc encore bonne  quelque chose en France?

--Je l'ignore, mais ce que je sais, c'est qu'on doit aimer la vrit
sans calcul.

--Cet amour-l n'est plus de notre sicle.

--En Russie?

--Nulle part, ni surtout dans un pays gouvern par les journaux.

J'tais de l'avis de la dame; ce qui me donna le dsir de changer de
conversation, car je ne voulais ni parler contre mon opinion, ni
acquiescer  celle d'une personne qui, mme lorsqu'elle pensait comme
moi, exprimait sa manire de voir avec une pret capable de me dgoter
de la mienne. Je ne dois pas oublier de noter que cette disposition
hostile, espce de bouclier oppos d'avance  la moquerie franaise,
tait dguise sous un son de voix flut, factice, et d'une douceur
extrmement dsagrable.

Un incident vint fort  propos faire diversion  l'entretien. Un bruit
de voix dans la rue attira tout le monde  la fentre: c'tait une
querelle de bateliers; ces hommes paraissaient furieux; la rixe menaait
de devenir sanglante; mais l'ingnieur se montre sur le balcon, et la
vue seule de son uniforme produit un coup de thtre. La rage de ces
hommes grossiers se calme, sans qu'il soit ncessaire de leur dire une
parole; le courtisan le plus rompu aux faussets de cour ne pourrait
mieux dissimuler son ressentiment. Je fus merveill de cette politesse
de manants.

Quel bon peuple! s'cria la dame qui m'avait entrepris.

Pauvres gens, pensais-je en me rasseyant, car je n'admirerai jamais les
miracles de la peur; toutefois je jugeai prudent de me taire...

L'ordre ne se rtablirait pas ainsi chez vous, poursuivit mon
infatigable ennemie, sans cesser de me percer de ses regards
inquisitifs.

Cette impolitesse tait nouvelle pour moi; en gnral j'avais trouv 
tous les Russes des manires presque trop affectueuses  cause de la
malignit de leur pense, que je devinais sous leur langage patelin; ici
je reconnaissais un accord encore plus dsagrable entre les sentiments
et l'expression.

Nous avons chez nous les inconvnients de la libert, mais nous en
avons les avantages, rpliquai-je.

--Quels sont-ils?

--On ne les comprendrait point en Russie.

--On s'en passe.

--Comme de tout ce qu'on ne connat pas.

Mon adversaire pique, tcha de me cacher son dpit en changeant
subitement le sujet de la conversation.

Est-ce de votre famille que madame de Genlis parle si longuement dans
les _Souvenirs de Flicie_, et de votre personne dans ses Mmoires?

Je rpondis affirmativement; puis je tmoignai ma surprise de ce qu'on
connt ces livres  Schlusselbourg. Vous nous prenez pour des Lapons,
repartit la dame avec le fond d'aigreur que je ne pus parvenir  lui
faire quitter, et qui  la longue ragissait sur moi au point de me
monter au mme diapason.

--Non, madame, mais pour des Russes qui ont mieux  faire que de
s'occuper des commrages de la socit franaise.

--Madame de Genlis n'est point une commre.

--Tant s'en faut; mais ceux de ses crits o elle ne fait que raconter
avec grce les petites anecdotes de la socit de son temps ne
devraient, ce me semble, intresser que les Franais.

--Vous ne voulez pas que nous fassions cas de vous et de vos crivains.

--Je veux qu'on nous estime pour notre vrai mrite.

--Si l'on vous te l'influence que vous avez exerce sur l'Europe par
l'esprit de socit, que vous restera-t-il?

Je sentis que j'avais affaire  forte partie: Il nous restera la gloire
de notre histoire et mme celle de l'histoire de Russie, car cet Empire
ne doit sa nouvelle influence en Europe qu' l'nergie avec laquelle il
s'est veng de la conqute de sa capitale par les Franais.

--Il est sr que vous nous avez prodigieusement servis, quoique sans le
vouloir.

--Avez-vous perdu quelque personne chre dans cette terrible guerre?

--Non monsieur.

J'esprais pouvoir m'expliquer par quelque ressentiment trop lgitime
l'aversion contre la France qui perait  chaque mot dans la
conversation de cette rude dame. Mon attente fut trompe.

La conversation qui ne pouvait devenir gnrale languit jusqu'au dner
sur le mme ton inquisitif et amer d'une part, contraint et forcment
rserv de l'autre. J'tais dcid  garder beaucoup de mesure, et j'y
russissais tant que la colre ne me faisait pas oublier la prudence. Je
cherchai  dtourner l'entretien vers notre nouvelle cole littraire:
on ne connaissait que Balzac qu'on admire infiniment et qu'on juge
bien... Presque tous les livres de nos crivains modernes sont prohibs
en Russie; ce qui atteste l'influence qu'on leur suppose.

Enfin, aprs une mortelle attente, on se mit  table. La matresse de la
maison, toujours fidle  son rle de statue, ne fit de la journe qu'un
seul mouvement: elle se transporta, sans remuer les yeux ni les lvres,
de son canap du salon  sa chaise de la salle  manger; ce dplacement
opr spontanment me prouva que la pagode avait des jambes.

Le dner se passa non sans gne, mais il ne fut pas long et me parut
assez bon, hors la soupe dont l'originalit passait les bornes. Cette
soupe tait froide et remplie de morceaux de poissons qui nageaient dans
un bouillon de vinaigre trs-pic, trs-sucr, trs-fort.  part ce
ragot infernal et le quarss aigre qui est une boisson du pays, je
mangeai et bus de tout avec apptit. On servit d'excellent vin de
Bordeaux et de Champagne; mais je voyais clairement qu'on s'imposait une
grande gne  mon gard: ce qui me mettait moi-mme au supplice.
L'ingnieur n'tait pas complice de tant de contrainte; tout entier 
ses cluses il s'annulait absolument chez lui, et laissait sa belle-mre
faire les honneurs de sa maison avec la grce dont vous avez pu juger.

 six heures du soir, mes htes et moi, avec un contentement rciproque
et non dissimul, il faut l'avouer, nous prmes cong les uns des
autres, et je partis pour le chteau de ***, o j'tais attendu.

La franchise de ces bourgeoises m'avait raccommod avec les minauderies
de certaines grandes dames: tout vaut mieux qu'une sincrit
dplaisante. On espre triompher de l'affectation; le naturel est
invincible.

Tel fut mon dbut dans les classes moyennes et tel fut le premier essai
que je fis de cette hospitalit russe tant vante en Europe.

Il faisait encore jour quand j'arrivai  ***, qui n'est qu' six ou huit
lieues de Schlusselbourg; je passai l le reste de la soire  me
promener au crpuscule dans un jardin fort beau pour le pays;  voguer
en petit bateau sur la Nva et surtout  jouir de l'lgante et
gracieuse conversation d'une personne du grand monde. J'avais besoin de
cette diversion aux souvenirs de la politesse ou plutt de l'impolitesse
bourgeoise que je venais d'essuyer. J'appris dans cette journe qu'en
fait de prtentions les pires ne sont pas les plus mal fondes, car
toutes celles dont on m'avait fait souffrir taient justifies; c'est ce
que je reconnaissais avec un dpit comique. J'avais caus avec une femme
qui prtendait parler assez bien le franais: elle ne le parlait pas
mal, quoique moyennant beaucoup de temps entre chaque phrase et d'accent
 chaque mot; elle prtendait connatre la France; elle la jugeait assez
bien, quoiqu'avec prvention; elle prtendait aimer son pays, elle
l'aimait trop; enfin elle voulait se montrer capable de faire sans
fausse humilit les honneurs de la maison de sa fille  un Parisien, et
elle m'accabla du poids de tous ses avantages: c'tait un aplomb
imperturbable, une phrasologie d'hospitalit plutt crmonieuse que
polie, mais irrprochable au moins aux yeux d'une dame russe du second
rang en province.

Je conclus que ces pauvres ridicules tant bafous sont quelquefois bons
 quelque chose, quand ce ne serait qu' mettre  leur aise ceux qui
s'en croient exempts: j'ai trouv l des personnes dsagrablement
hostiles. Mais tous les inconvnients de leur conversation portaient sur
moi et ne prtaient nullement  rire  leurs dpens, comme il arrive en
pareille circonstance dans les pays  bonnes gens,  esprits nafs; la
surveillance continuelle qu'elles exeraient sur elles-mmes et sur moi
me prouvait que rien ne pourrait leur produire une impression nouvelle;
toutes leurs ides taient fixes depuis vingt ans; cette conviction a
fini par me faire sentir mon isolement en leur prsence, au point de
regretter la bonhomie des esprits moins difficiles  mouvoir et 
satisfaire; j'ai presque dit: la crdulit des sots!... voil o m'a
rduit la malveillance trop visible des Russes de province. Ce que j'en
ai vu  Schlusselbourg ne me fera pas rechercher les occasions
d'affronter des interrogatoires tels que ceux que j'ai subis dans cette
socit-l. De pareils salons ressemblent  des champs de bataille. Le
grand monde avec tous ses vices me parat valoir mieux que ce petit
monde avec ses vertus.

Revenu  Ptersbourg aprs minuit, j'avais fait dans ma journe  peu
prs trente-six lieues par des chemins sableux ou fangeux, avec deux
attelages de chevaux de remise.

Ce qu'on fait faire aux btes est en proportion de ce qu'on exige des
hommes: les chevaux russes ne durent gure plus de huit  dix ans. Il
faut convenir que le pav de Ptersbourg est funeste aux animaux, aux
voitures et mme aux personnes; ds que vous sortez des incrustations de
bois qui n'existent que dans un petit nombre de rues, la tte vous fend.
Il est vrai que les Russes, qui mettent beaucoup de luxe aux choses mal
faites, dessinent sur leur dtestable pav de beaux compartiments en
grosses pierres, ornement qui accrot encore le mal, car il rend les
rues plus cahoteuses. Lorsque les roues passent sur ces cordons,
semblables pour le coup d'oeil aux dessins d'un parquet, la voiture et
ceux qu'elle transporte prouvent une secousse  tout briser. Mais
qu'importe aux Russes que les choses qu'ils font servent  l'usage
auquel ils les destinent? Un certain air d'lgance, l'apparence de la
magnificence, la fanfaronnade de la richesse et de la grandeur: voil
uniquement ce qu'ils cherchent en toutes choses. Ils ont commenc le
travail de la civilisation par le superflu; si c'tait l le moyen
d'aller loin, il faudrait crier: _Vive la vanit!  bas le sens commun_!

Je pars sans faute aprs-demain pour Moscou; pour Moscou, entendez-vous
bien!




LETTRE VINGT ET UNIME.

Adieux  Ptersbourg.--Rapport qu'il y a entre l'absence et la
nuit.--Effets de l'imagination.--Description de Ptersbourg au
crpuscule.--Contraste du ciel au couchant et au levant.--La Nva la
nuit.--Lanterne magique.--Tableaux naturels.--Mythologie du Nord
explique par les sites.--Dieu visible par toute la terre.--Ballade de
Coleridge.--Ren vieillissant.--La pire des intolrances.--Conditions
ncessaires pour vivre dans le monde.--De quoi se compose le
succs.--Contagion des opinions.--Diplomatie de salon.--Dfaut des
esprits solitaires.--Flatterie au lecteur.--Le pont de la Nva la
nuit.--Sens symbolique du tableau.--Ptersbourg compar 
Venise.--L'vangile dangereux.--On ne prche pas en
Russie.--Janus.--Soi-disant conspirations polonaises.--Ce qui en
rsultera.--Argument des Russes.--Scnes de meurtres au bord du
Volga.--Le loup de La Fontaine.--Avenir certain, poque
douteuse.--Visite inattendue.--Communication intressante.--Histoire du
prince et de la princesse Troubetzko.--meute lors de l'avnement de
l'Empereur au trne.--Dvouement de la princesse.--Quatorze annes dans
les mines de l'Oural.--Ce que c'est que cette vie.--Justice
humaine.--Comment un despote flatte.--Opinion de beaucoup de Russes sur
la condition des condamns aux mines.--Le 18 fructidor.--Froid de 40
degrs.--Premire lettre au bout de sept ans de galres.--Les enfants de
galriens.--Rponse de l'Empereur.--Justice russe.--Ce qu'on appelle en
Sibrie, coloniser.--Les enfants chiffrs.--Dsespoir, humiliation d'une
mre.--Seconde lettre au bout de quatorze ans.--Ce qui prouve
l'ternit.--Rponse de l'Empereur  la 2e lettre de la
princesse.--Comment il faut qualifier de tels sentiments.--Ce qu'il faut
entendre par l'abolition de la peine de mort en Russie.--La famille des
exils.--L'Empereur suppli par la mre de famille.--ducation
involontaire qu'elle donne  ses enfants.--Apostrophe de
Dante.--Changements dans mes projets et dans mes
sentiments.--Conjectures.--Parti que je prends pour cacher mes
lettres.--Moyen dtourn de tromper la police.--Note touchant la peine
de mort.--Citation de la brochure de M. Tolsto.--Ce qu'on y apprend.


     Ptersbourg, ce 2 aot 1839,  minuit.

Je viens de jeter un dernier coup d'oeil sur cette ville extraordinaire:
j'ai dit adieu  Ptersbourg... Adieu!! c'est un mot magique!! il prte
aux lieux comme aux personnes un attrait inconnu. Pourquoi Ptersbourg
ne m'a-t-il jamais paru si beau que ce soir? c'est que je le vois pour
la dernire fois. L'me riche d'illusions a donc le pouvoir de
mtamorphoser le monde dont la figure n'est jamais pour nous que le
reflet de notre vie intrieure? Ceux qui disent que rien n'existe hors
de nous ont peut-tre raison; mais moi, philosophe sans le vouloir,
mtaphysicien sans autre mission que le laisser aller naturel de mon
esprit, inclinant toujours vers les questions insolubles, j'ai tort sans
doute de chercher  me rendre compte de cet incomprhensible prestige.
Le tourment de ma pense, le plus grand dfaut de mon style, tient au
besoin de dfinir l'indfinissable; ma force se perd  la poursuite de
l'impossible, mes paroles n'y suffisent non plus que mes sentiments, que
mes passions... Nos rves, nos visions, sont aux ides nettes ce qu'un
horizon de nuages brillants est aux montagnes dont ils imitent
quelquefois la chane entre le ciel et la terre. Nulle expression ne
peut rendre ces fugitives crations de la fantaisie qui s'vanouissent
sous la plume de l'crivain, comme les brillantes perles d'une eau vive
et courante chappent aux filets du pcheur.

Expliquez-moi ce que peut ajouter  la beaut relle d'un lieu l'ide
que vous allez le quitter. En songeant que je le regarde pour la
dernire fois, je crois le voir pour la premire.

Notre destin est si mobile, compar  l'immobilit des choses, que tout
ce qui nous retrace la brivet de nos jours nous inspire un
redoublement d'admiration: ce respect pour ce qui dure plus que nous
nous porte  faire un retour sur nous-mmes. Le courant que nous
descendons est tellement rapide que ce que nous laissons sur le bord
nous semble  l'abri du temps. L'eau de la cascade doit croire 
l'immortalit de l'arbre qui l'ombrage; et le monde nous parat ternel,
tant nous passons prcipitamment.

Peut-tre la vie du voyageur n'est-elle si fconde en motions que parce
que les dparts dont elle se compose sont une rptition de la mort.
Voil sans doute une des raisons qui font qu'on voit en beau ce qu'on
quitte; mais il y en a une autre qu' peine j'ose indiquer ici.

Dans certaines mes le besoin de l'indpendance va jusqu' la passion;
la peur des liens fait qu'on ne s'attache qu' ce qu'on fuit, parce que
l'attrait qu'on sent pour ce qu'on va laisser derrire soi n'engage 
rien. On s'enthousiasme sans consquence; on part! Partir, n'est-ce pas
faire acte de libert? Par l'absence on se dgage des entraves du
sentiment; l'homme jouit en toute scurit du plaisir d'admirer ce qu'il
ne reverra jamais; il s'abandonne  ses affections,  ses prfrences,
sans crainte et sans contrainte: il sait qu'il a des ailes!!... Mais
quand,  force de les dployer et de les reployer, il sent qu'il les
use; quand il dcouvre que le voyage l'instruit moins qu'il ne le
fatigue, alors le temps du retour et du repos est venu; je m'aperois
qu'il approche pour moi.

C'tait la nuit: l'obscurit a son prestige comme l'absence, comme elle,
elle nous force  deviner; aussi vers la fin de la journe l'esprit
s'abandonne  la rverie, le coeur s'ouvre  la sensibilit, aux regrets;
quand tout ce qu'on voit disparat, il ne reste que ce qu'on sent: le
prsent meurt, le pass revient; la mort, la terre, rendent ce qu'elles
avaient pris, et la nuit riche d'ombre laisse tomber sur les objets un
voile qui les agrandit et les fait paratre plus touchants; l'obscurit
comme l'absence captive la pense par l'incertitude, elle appelle le
vague de la posie au secours de ses enchantements: la nuit l'absence et
la mort sont des magiciennes et leur puissance  toutes les trois est un
mystre aussi bien que tout ce qui agit sur l'imagination. L'imagination
dans ses rapports avec la nature, dans ses effets, dans ses prestiges ne
sera jamais dfinie d'une manire satisfaisante par les esprits les plus
subtils, ni les plus sublimes. Dfinir clairement l'imagination ce
serait remonter  la cause des passions. Source de l'amour, vhicule de
la piti, instrument du gnie, don redoutable entre tous les dons, car
il fait de l'homme un nouveau Promthe, l'imagination est la force du
Crateur, prte pour un instant  la crature; l'homme la reoit, il ne
la mesure pas; elle est en lui, elle n'est pas  lui.

Quand la voix cesse de chanter, quand l'arc-en-ciel s'efface, savez-vous
o sont alls les sons et les couleurs? pouvez-vous dire d'o ils
taient venus? Tels sont, mais bien plus incalculables, bien plus
varis, plus fugitifs et surtout plus inquitants les prestiges de
l'imagination!!... Je l'ai senti toute ma vie avec un inutile effroi,
j'ai beaucoup trop d'imagination pour ce que j'en fais: je devais me
rendre le matre de cette facult; j'en suis rest le jouet et devenu la
victime.

Abme de dsirs et de contradictions, c'est elle encore qui me presse de
parcourir le monde, et c'est elle qui m'attache aux lieux dans le moment
mme o elle m'appelle ailleurs.  illusions! que vous tes perfides
quand vous nous sduisez, et cruelles quand vous nous quittez!!...

Il tait plus de dix heures: je revenais de la promenade des les. C'est
le moment o l'aspect de la ville est d'un effet singulier et bien
difficile  dcrire; car la beaut de ce tableau ne consiste pas dans
les lignes puisque le site est entirement plat, elle est dans la magie
des vaporeuses nuits du Nord; nuits lumineuses et qu'il faut voir pour
en comprendre la potique majest.

Du ct du couchant la ville restait sombre; la ligne tremblante qu'elle
dessinait  l'horizon ressemblait  une petite dcoupure en papier noir
coll sur un fond blanc: ce fond, c'est le ciel de l'Occident, o le
crpuscule luit longtemps aprs que le soleil a disparu, tandis que par
un effet contraire la mme lueur illumine au loin les difices du
quartier oppos dont les lgantes faades se dtachent en clair sur une
partie du ciel de l'Orient, moins transparente et plus profonde que
celle o brille la gloire du couchant. Il arrive de cette opposition
qu' l'ouest la ville est noire et que le ciel est clair, tandis qu'
l'est, ce qui s'lve sur la terre est clair et se dtache en blanc
sur un ciel sombre; ce contraste produit  l'oeil un effet que les
paroles ne rendent que trs-imparfaitement. La lente dgradation des
teintes du crpuscule, qui semble perptuer le jour en luttant contre
l'obscurit toujours croissante, communique  toute la nature un
mouvement mystrieux: les terres basses de la ville, avec leurs difices
peu levs au bord de la Nva, semblent osciller entre le ciel et l'eau:
on s'attend  les voir disparatre dans le vide.

La Hollande, quoiqu'elle ait un meilleur climat et une plus belle
vgtation, pourrait donner l'ide de quelques-unes des vues de
Ptersbourg, mais seulement en plein jour, car les nuits polaires ont
des apparitions merveilleuses.

Plusieurs des tours et des clochers de la ville sont, comme je vous l'ai
dit ailleurs, surmonts de flches aigus et qui ressemblent  des mts
de vaisseau; la nuit, ces aigrettes des monuments russes, dores selon
l'usage national, nagent dans le vague de l'air, sous un ciel qui n'est
ni noir ni clair, et lorsqu'elles ne s'y dtachent pas en ombre, elles
brillent de mille reflets semblables  la moire des cailles du lzard.

Nous sommes au commencement du mois d'aot, c'est la fin de l't sous
cette latitude: pourtant une petite partie du ciel reste encore
lumineuse pendant toute la nuit; cette aurole de nacre fixs sur
l'horizon se reflte dans la Nva, qui, les jours calmes, parat sans
courant; le fleuve, ou plutt le lac, ainsi clair, devient semblable 
une immense plaque de mtal, et cette plaine argente n'est spare du
ciel blanc comme elle que par la silhouette d'une ville. Ce peu de terre
qu'on voit se dtacher et trembler sur l'eau comme une cume apporte
par l'inondation, ces petits points noirs et irrguliers,  peine
marqus entre le blanc du ciel et le blanc du fleuve, seraient-ils la
capitale d'un vaste empire? ou bien tout cela n'est-il qu'une apparence,
qu'un effet d'optique? Le fond du tableau est une toile et les figures
sont des ombres animes un instant par la lanterne magique qui leur
prte une existence imaginaire; et tandis qu'elles mnent dans l'espace
leur ronde silencieuse la lampe va s'teindre, la ville va retomber dans
le vide, et le spectacle finira comme une fantasmagorie.

J'ai vu l'aiguille de l'glise de la cathdrale o sont dposs les
restes des derniers souverains de la Russie se dtacher en noir sur la
toile blanche du ciel: cette flche domine la forteresse et la cit:
plus haute et plus aigu que la pyramide d'un cyprs, elle produisait
sur le gris de perle du lointain l'effet d'un coup de pinceau trop dur
et trop hardi, donn par l'artiste dans un moment d'ivresse: un trait
qui attire l'oeil gterait un tableau; il embellit la ralit: Dieu ne
sait pas peindre comme nous. C'tait beau... peu de mouvement, mais un
calme solennel, un vague inspirateur. Tous les bruits, toutes les
agitations de la vie ordinaire taient interrompus; les hommes avaient
disparu, la terre restait livre aux puissances surnaturelles: il y a
dans ces restes de jour, dans ces ingales et mourantes clarts des
nuits borales des mystres que je ne saurais dfinir et qui expliquent
la mythologie du Nord. Je comprends aujourd'hui toutes les superstitions
des Scandinaves. Dieu se cache dans la lumire du ple comme il se
rvle dans le jour clatant des tropiques. Tous les lieux, tous les
climats sont beaux aux yeux du sage qui ne veut voir dans la cration
que le Crateur.

En quelque coin du monde que l'inquitude de mon coeur me fasse porter
mes pas, c'est toujours le mme Dieu que j'admire, toujours la mme voix
que j'interroge. Partout o l'homme abaisse son regard religieux, il
reconnat que la nature est le corps dont Dieu est l'me.

Vous vous rappelez la ballade de Coleridge, o le matelot anglais voit
le spectre d'un vaisseau glisser sur la mer: c'est  quoi je songeais
tout  l'heure devant le spectre d'une ville endormie. Ces prestiges
nocturnes sont pour les habitants des rgions polaires, ce qu'est la
Fata Morgana en plein jour pour les hommes du Midi: les couleurs, les
lignes, les heures sont diffrentes; l'illusion est la mme.

En contemplant avec attendrissement une des contres de la terre o la
nature est la plus pauvre et passe pour la moins digne d'admiration,
j'aime  me reposer sur cette consolante pense que Dieu a dparti assez
de beauts  chaque point du globe pour que ses enfants puissent le
reconnatre partout  des signes non douteux, et qu'ils aient sujet de
lui rendre grce quelles que soient les zones o sa providence les
appelle  vivre. La physionomie du Crateur est empreinte sur toutes les
parties de la terre, qu'elle rend saintes  l'oeil de l'homme.

Je voudrais pouvoir passer un t  Ptersbourg uniquement occup 
faire chaque soir ce que j'ai fait aujourd'hui.

Quand j'ai trouv le beau site d'un pays ou d'une ville, je m'y attache
avec passion, j'y reviens tous les jours  l'heure favorable. C'est le
mme refrain sans cesse rpt, mais qui chaque fois nous dit quelque
chose de nouveau. Les lieux ont leur me, selon l'expression si potique
de Jocelyn; je ne puis me lasser d'un site qui me parle; l'enseignement
que j'en retire suffit au modeste bonheur de ma vie. Le got des voyages
n'est chez moi ni une mode, ni une prtention, ni une consolation. Je
suis n voyageur comme on nat homme d'tat: ma patrie  moi est partout
o j'admire, o je reconnais Dieu dans ses oeuvres; or, de toutes les
oeuvres de Dieu, celle que je comprends le plus facilement, c'est
l'aspect de la nature et ses affinits avec les crations de l'art. Dieu
est l qui se rvle  mon coeur par les indfinissables rapports tablis
entre son Verbe ternel et la pense fugitive de l'homme: j'y trouve le
sujet d'une mditation fconde. Cette contemplation toujours la mme et
toujours nouvelle est l'aliment de ma pense, le secret, la
justification de ma vie; elle emploie mes forces morales et
intellectuelles, elle occupe mon temps, elle absorbe mon esprit. Oui,
dans l'isolement mlancolique mais dlicieux auquel me condamne cette
vocation de plerin, ma curiosit me tient lieu d'ambition, de
puissance, de crdit, de carrire...; ces rveries, je le sais, ne sont
plus de mon ge; M. de Chateaubriant tait trop grand pote pour nous
peindre un Ren vieillissant. Les langueurs de la jeunesse excitent la
sympathie, son avenir lui tient lieu de force et d'esprance; mais la
rsignation de Ren grisonnant ne prte gure  l'loquence; pourtant
mon destin,  moi pauvre glaneur dans le champ de la posie, tait de
vous montrer comment vieillit un homme n pour mourir jeune; sujet plus
triste qu'intressant, tche ingrate entre toutes les tches! Mais je
vous dis tout sans crainte, sans scrupule, parce que je n'affecte rien.

Appel par mon caractre, qui a fait mon sort,  voir passer la vie des
autres plutt qu' vivre moi-mme, si vous me refusez la rverie sous
prtexte que j'ai joui trop longtemps de cette ivresse des enfants et
des potes, vous m'tez avant l'heure ce que Dieu m'avait dparti
d'existence.

Mais que deviendrait la socit, dites-vous, si tous les hommes
faisaient ce que vous faites? Singulire crainte des serviteurs du
sicle! Ils croient toujours leur idole menace d'abandon. Je n'ai garde
de les prcher; nanmoins je rappellerai  ces glorieux esprits que la
pire des intolrances est l'intolrance philosophique.

Je ne puis vivre de la vie du monde parce que ses intrts, son but ou
du moins les moyens qu'il emploie pour les dfendre et pour l'atteindre
n'ont rien qui m'inspire cette mulation salutaire, sans laquelle un
homme est vaincu d'avance dans les luttes d'ambition ou de vertu qui
font la vie des socits. L le succs se compose de deux problmes
contraires: vaincre ses rivaux et faire proclamer sa victoire par ses
rivaux. Voil pourquoi il est si difficile  conqurir une fois, si rare
pour ne pas dire si impossible  obtenir longtemps...

J'y ai renonc mme avant l'ge du dcouragement. Puisque je dois cesser
de lutter un jour, j'aime mieux ne pas commencer: c'est ce que mon coeur
me disait en me rappelant la belle expression du prdicateur des gens du
monde: Tout ce qui finit est si court! L-dessus je laisse dfiler
sans envie comme sans ddain le cortge de nos audacieux jouteurs qui
croient que le monde est  eux parce qu'ils se donnent  lui.

Accordez-moi mon cong sans craindre que jamais les soldats viennent 
manquer aux luttes de ce monde, et laissez-moi tirer tout le parti
possible de mon loisir et de mon indiffrence; ne voyez-vous pas
d'ailleurs que l'inaction n'est qu'apparente, et que l'intelligence
profite de la libert pour observer plus attentivement, pour rflchir
sans distraction?

L'homme qui voit les socits  distance est plus lucide dans ses
jugements que celui qui s'expose toute sa vie au froissement de la
machine politique; l'esprit discerne d'autant mieux la figure des
mcaniques employes  la fabrication des choses de ce monde, qu'il
demeure plus tranger  leur triture: ce n'est pas en grimpant sur une
montagne qu'on en distingue les formes.

Les hommes d'action n'observent que de mmoire et ne pensent  peindre
ce qu'ils ont vu que lorsqu'ils sont retirs du thtre; mais alors
aigris par une disgrce ou sentant s'approcher leur fin, fatigus,
dsenchants, ou livrs  des accs d'esprance dont l'inutile retour
est une inpuisable source de dception, ils gardent presque toujours
pour eux seuls le trsor de leur exprience.

Croyez-vous que si j'eusse t pouss  Ptersbourg par le courant des
affaires, j'aurais devin, j'aurais aperu le revers des choses comme je
les vois, et en si peu de temps? Renferm dans la socit des
diplomates, j'aurais considr ce pays de leur point de vue; oblig de
traiter avec eux, il m'et fallu conserver ma force pour l'affaire en
discussion; et sur tout le reste, j'aurais eu intrt  me concilier
leur bienveillance par une grande facilit; ne croyez pas que ce mange
puisse s'exercer longtemps sans ragir sur le jugement de celui qui s'en
impose la contrainte. J'aurais fini par me persuader que, sur beaucoup
de points, je pensais comme ils pensent, ne ft-ce que pour m'excuser 
mes propres yeux de la faiblesse de parler comme ils parlent. Des
opinions que vous n'osez rfuter, quelque peu fondes que vous les
trouviez d'abord, finissent par modifier les vtres: quand la politesse
va jusqu' une tolrance aveugle, elle quivaut  une trahison envers
soi-mme: elle nuit au coup d'oeil de l'observateur qui doit vous montrer
les choses et les personnes non comme il les veut, mais comme il les
voit.

Et encore, malgr toute l'indpendance dont je me targue, suis-je
souvent forc pour ma sret personnelle de flatter l'amour-propre
froce de cette nation ombrageuse, parce que tout peuple  demi barbare
est dfiant. Ne croyez pas que mes jugements sur les Russes et sur la
Russie tonnent ceux des diplomates trangers qui ont eu le loisir, le
got et le temps d'apprendre  connatre cet Empire: soyez sr qu'ils
sont de mon avis; mais c'est ce dont ils ne conviendront pas tout
haut... Heureux l'observateur plac de manire  ce que personne n'ait
le droit de lui reprocher un abus de confiance!

Toutefois je ne me dissimule pas les inconvnients de ma libert: pour
servir la vrit, il ne suffit pas de l'apercevoir; il faut la
manifester aux autres. Le dfaut des esprits solitaires, c'est qu'ils
sont trop de leur avis, tout en changeant  chaque instant de point de
vue; car la solitude livre l'esprit de l'homme  l'imagination qui le
rend mobile.

Mais vous, vous pouvez et vous devez mettre  profit mes apparentes
contradictions pour retrouver l'exacte figure des personnes et des
choses  travers mes capricieuses et mouvantes peintures. Remerciez-moi:
peu d'crivains sont assez courageux pour abandonner au lecteur une
partie de leur tche et pour braver le reproche d'inconsquence plutt
que de charger leur conscience d'un mrite affect. Quand l'exprience
du jour dment mes conclusions de la veille, je ne crains pas de
l'avouer: avec la sincrit dont je fais profession, mes voyages
deviennent des confessions: les hommes de parti pris sont tout mthode,
tout ordonnance, et par l ils chappent  la critique pointilleuse;
mais ceux qui, comme moi, disent ce qu'ils sentent sans s'embarrasser de
ce qu'ils ont senti, doivent s'attendre  payer la peine de leur laisser
aller. Ce naf et superstitieux amour de l'exactitude est sans doute une
flatterie au lecteur, mais c'est une flatterie dangereuse par le temps
qui court. Aussi m'arrive-t-il parfois de craindre que le monde o nous
vivons ne soit pas digne du compliment.

J'aurai donc tout risqu pour satisfaire l'amour de la vrit, vertu que
personne n'a; et dans mon zle imprudent, sacrifiant  une divinit qui
n'a plus de temple, prenant au positif une allgorie, je manquerai la
gloire du martyre et passerai pour un niais! Tant il est vrai, que dans
une socit o le mensonge trouve toujours son salaire la bonne foi est
ncessairement punie!... Le monde a des croix pour chaque vrit.

Pour mditer sur ces matires et sur bien d'autres je me suis arrt
longtemps au milieu du grand pont de la Nva: je dsirais me graver dans
la mmoire les deux tableaux diffrents dont j'y pouvais jouir en me
retournant seulement et sans changer de place.

Au levant, le ciel sombre, la terre brillante; au couchant, le ciel
clair et la terre dans l'ombre: il y avait dans l'opposition de ces deux
faces de Ptersbourg  l'occident et  l'orient un sens symbolique que
je croyais pntrer:  l'ouest est l'ancien,  l'est le moderne
Ptersbourg; c'est bien cela, me disais-je: le pass, la vieille ville,
dans la nuit; l'avenir, la ville nouvelle, dans la lumire... Je serais
demeur l longtemps, j'y serais encore si je n'avais voulu me hter de
rentrer chez moi pour vous peindre, avant d'en avoir perdu la mmoire,
une partie de l'admiration rveuse que me faisaient prouver les tons
dcroissants de ce mouvant tableau. L'ensemble des choses se rend mieux
de souvenir, mais, pour peindre certains dtails, il faut saisir ses
premires impressions au vol.

Le spectacle que je viens de vous dcrire me remplissait d'un
attendrissement religieux et que je craignais de perdre. On a beau
croire  la ralit de ce qu'on sent vivement, on n'est point arriv 
l'ge que j'ai sans savoir qu'entre tout ce qui passe, rien ne passe si
vite que les motions tellement vives qu'elles nous semblent devoir
durer toujours.

Ptersbourg me parat moins beau, mais plus tonnant que Venise. Ce sont
deux colosses levs par la peur: Venise fut l'oeuvre de la peur toute
simple: les derniers des Romains aiment mieux fuir que mourir, et le
fruit de la peur de ces colosses antiques devient une des merveilles du
monde moderne; Ptersbourg est galement le produit de la terreur, mais
d'une terreur pieuse, car la politique russe a su faire de l'obissance
un dogme. Le peuple russe passe pour trs-religieux, soit: mais
qu'est-ce qu'une religion qu'il est dfendu d'enseigner? On ne prche
jamais dans les glises russes. L'vangile rvlerait la libert aux
Slaves.

Cette crainte de laisser comprendre une partie de ce qu'on veut faire
croire m'est suspecte: plus la raison, plus la science resserrent le
domaine de la foi, et plus cette lumire divine concentre dans son
foyer rpand d'clat; on croit mieux quand on croit moins. Les signes de
croix ne prouvent pas la dvotion; aussi, malgr leurs gnuflexions et
toutes leurs marques extrieures de pit, il me semble que les Russes
dans leurs prires pensent  l'Empereur plus qu'au bon Dieu.  ce peuple
idoltre de ses matres, il faudrait, comme au Japonais, un second
souverain: un Empereur spirituel pour le conduire au ciel. Le souverain
temporel l'attache trop  la terre. Rveillez-moi quand vous en serez
au bon Dieu, disait un ambassadeur endormi dans une glise russe par la
liturgie Impriale.

Quelquefois je me sens prt  partager la superstition de ce peuple.
L'enthousiasme devient communicatif lorsqu'il est gnral, ou seulement
qu'il le parat; mais sitt que le mal me gagne, je pense  la Sibrie,
 cet auxiliaire indispensable de la civilisation moscovite, et soudain
je retrouve mon calme et mon indpendance.

La foi politique est plus ferme ici que la foi religieuse; l'unit de
l'glise grecque n'est qu'apparente: les sectes, rduites au silence par
le silence habilement calcul de l'glise dominante, creusent leurs
chemins sous terre; mais les nations ne sont muettes qu'un temps: tt ou
tard le jour de la discussion se lve: la religion, la politique, tout
parle, tout s'explique  la fin. Or, sitt que la parole sera rendue 
ce peuple musel, on entendra tant de disputes que le monde tonn se
croira revenu  la confusion de Babel: c'est par les dissensions
religieuses qu'arrivera quelque jour une rvolution sociale en Russie.

Lorsque je m'approche de l'Empereur, que je vois sa dignit, sa beaut,
j'admire cette merveille; un homme  sa place, c'est chose rare 
rencontrer partout; mais sur le trne, c'est le phnix. Je me rjouis de
vivre dans un temps o ce prodige existe, vu que j'aime  respecter
comme d'autres se plaisent  insulter.

Toutefois j'examine avec un soin scrupuleux les objets de mon respect;
il arrive de l que lorsque je considre de prs ce personnage unique
sur la terre, je crois que sa tte est  deux faces comme celle de
Janus, et que les mots violence, exil, oppression, ou leur quivalent 
tous, Sibrie, sont gravs sur celui des deux fronts que je ne vois pas.

Cette ide me poursuit sans cesse, mme quand je lui parle. J'ai beau
m'efforcer de ne penser qu' ce que je lui dis, mon imagination voyage
malgr moi de Varsovie  Tobolsk, et ce seul nom de Varsovie me rend
toute ma dfiance.

Savez-vous qu' l'heure qu'il est les chemins de l'Asie sont encore une
fois couverts d'exils nouvellement arrachs  leurs foyers, et qui vont
 pied chercher leur tombe comme les troupeaux sortent du pturage pour
marcher  la boucherie? Ce renouvellement de colre est d  une
soi-disant conspiration polonaise; conspiration de _jeunes fous_, qui
seraient des hros s'ils avaient russi, quoique pour tre dsespres
leurs tentatives n'en soient, ce me semble, que plus gnreuses. Mon
coeur saigne pour les bannis, pour leur famille, pour leur pays!!...
qu'arrivera-t-il quand les oppresseurs de ce coin de terre o fleurit
nagure la chevalerie, auront peupl la Tartarie de ce qu'il y avait de
plus noble et de plus courageux parmi les enfants de la vieille Europe?
Alors, achevant de combler leur glacire politique, ils jouiront de leur
succs: la Sibrie sera devenue le royaume et la Pologne le dsert.

Ne devrait-on pas rougir de honte en prononant le mot de libralisme,
quand on pense qu'il existe en Europe un peuple qui fut indpendant, et
qui ne connat plus d'autre libert que celle de l'apostasie? Les
Russes, lorsqu'ils tournent contre l'Occident les armes qu'ils emploient
avec succs contre l'Asie, oublient que le mme mode d'action qui aide
au progrs chez les Calmoucks, devient un crime de lse-humanit chez un
peuple depuis longtemps civilis. Je m'abstiens, vous voyez avec quel
soin, de profrer le mot de tyrannie: il serait pourtant  sa place;
mais il prterait des armes contre moi  des hommes blass sur les
plaintes qu'ils excitent sans cesse. Ces hommes sont toujours prompts 
crier _aux dclamations rvolutionnaires_! Ils rpondent aux arguments
par le silence, cette raison du plus fort;  l'indignation par le
mpris, ce droit du plus faible usurp par le plus fort; connaissant
leur tactique, je ne veux pas les faire sourire... Mais de quoi me
vais-je inquiter? Pass quelques pages, ils ne me liront pas: ils
mettront le livre  l'index et dfendront d'en parler; ce livre
n'existera pas, il n'aura jamais exist pour eux, ni chez eux; leur
gouvernement se dfend en faisant le muet comme leur glise; une telle
politique a russi jusqu' ce jour et doit russir longtemps encore dans
un pays o les distances, l'isolement, les marais, les bois, et les
hivers tiennent lieu de conscience aux hommes qui commandent, et de
patience  ceux qui obissent.

On ne peut assez le rpter, leur rvolution sera d'autant plus terrible
qu'elle se fera au nom de la religion: la politique russe a fini par
fondre l'glise dans l'tat, par confondre le ciel et la terre: un homme
qui voit Dieu dans son matre n'espre le paradis que de la grce de
l'Empereur.

Les scnes du Volga continuent; et l'on attribue ces horreurs aux
provocations des missaires polonais: imputation qui rappelle la justice
du loup de La Fontaine. Ces cruauts, ces iniquits rciproques
prludent aux convulsions du dnouement et suffisent pour nous faire
prvoir quelle en sera la nature. Mais dans une nation gouverne comme
l'est celle-ci, les passions bouillonnent longtemps avant d'clater; le
pril a beau s'approcher d'heure en heure, le mal se prolonge, la crise
se retarde; nos petits-enfants ne verront peut-tre pas l'explosion que
nous pouvons cependant prsager ds aujourd'hui comme invitable, mais
sans en prdire l'poque.

(_Suite de la lettre prcdente_.)

     Ptersbourg, ce 3 aot 1839.

Je ne partirai jamais, le bon Dieu s'en mle!... encore un retard!...
mais celui-ci est lgitime, vous ne me le reprocherez pas... J'allais
monter en voiture; un de mes amis insiste pour me voir: il entre. C'est
une lettre qu'il veut me faire lire  l'instant mme. Quelle lettre, bon
Dieu!!... Elle est de la princesse Troubetzko, qui l'adresse  une
personne de sa famille charge de la montrer  l'Empereur. Je dsirais
la copier pour l'imprimer sans y changer un mot, c'est ce qu'on n'a pas
voulu me permettre. Elle parcourrait la terre entire, disait mon ami,
effray de l'effet qu'il venait de produire sur moi.

--Raison de plus pour la faire connatre, rpondis-je.

--Impossible. Il y va de l'existence de plusieurs individus; d'ailleurs
on ne me l'a prte que pour vous la montrer sous parole d'honneur et 
condition qu'elle sera rendue dans une demi-heure.

Malheureux pays, o tout tranger apparat comme un sauveur aux yeux
d'un troupeau d'opprims, parce qu'il reprsente la vrit, la
publicit, la libert chez un peuple priv de tous ces biens.

Avant de vous dire ce que contient cette lettre, il faut vous conter en
peu de mots une lamentable histoire. Vous en connaissez les principaux
faits, mais vaguement comme tout ce qu'on sait d'un pays lointain et
auquel on ne prend qu'un froid intrt de curiosit: ce vague vous rend
cruel et indiffrent comme je l'tais avant de venir en Russie: lisez et
rougissez; oui, rougissez, car quiconque n'a pas protest de toutes ses
forces contre la politique d'un pays o de pareils actes sont possibles,
en est jusqu' un certain point complice et responsable.

Je renvoie les chevaux par mon feldjger sous prtexte d'indisposition
subite, et je le charge de dire  la poste que je ne partirai que
demain; dbarrass de cet espion officieux, je me mets  vous crire.

Le prince Troubetzko fut condamn _aux galres_ il y a quatorze ans;
jeune alors il venait de prendre une part trs-active  la rvolte du
quatorze dcembre.

Il s'agissait de tromper les soldats sur la lgitimit de l'Empereur
Nicolas. Les chefs des conjurs espraient profiter de l'erreur des
troupes pour oprer  la faveur d'une meute de caserne une rvolution
politique, dont heureusement ou malheureusement pour la Russie, eux
seuls jusqu'alors avaient senti le besoin. Le nombre de ces rformateurs
tait trop peu considrable pour que les troubles excits par eux
pussent aboutir au rsultat qu'ils se proposaient: c'tait faire du
dsordre pour le dsordre.

La conspiration fut djoue par la prsence d'esprit de l'Empereur[13]
ou mieux par l'intrpidit de son regard; ce prince, ds le premier jour
d'autorit, puisa dans l'nergie de son attitude toute la force de son
rgne.

La rvolution arrte, il fallut procder  la punition des coupables.
Le prince Troubetzko, un des plus compromis, ne put se justifier, on
l'envoya comme forat aux mines de l'Oural pour quatorze ou quinze ans
et pour le reste de sa vie en Sibrie dans une de ces colonies
lointaines que les malfaiteurs sont destins  peupler.

Le prince avait une femme dont la famille tient  ce qu'il y a de plus
considrable dans le pays; on ne put jamais persuader  la princesse de
ne pas suivre son mari dans le tombeau. C'est mon devoir, disait-elle;
je le remplirai: nulle puissance humaine n'a le droit de sparer une
femme de son mari; je veux partager le sort du mien. Cette noble pouse
obtint la grce d'tre enterre vivante avec son poux. Ce qui m'tonne
depuis que je vois la Russie, et que j'entrevois l'esprit qui prside 
ce gouvernement, c'est que, par un reste de vergogne, on ait cru devoir
respecter cet acte de dvouement pendant quatorze annes. Qu'on favorise
l'hrosme patriotique, c'est tout simple, on en profite; mais tolrer
une vertu sublime qui ne s'accorde pas avec les vues politiques du
souverain, c'est un oubli qu'on a d se reprocher. On aura craint les
amis des Troubetzko; une aristocratie, quelque nerve qu'elle soit,
conserve toujours une ombre d'indpendance, et cette ombre suffit pour
offusquer le despotisme. Les contrastes abondent dans cette socit
terrible: beaucoup d'hommes y parlent entre eux aussi librement que
s'ils vivaient en France: cette libert secrte les console de
l'esclavage public qui fait la honte et le malheur de leur pays.

Donc dans la crainte d'exasprer des familles prpondrantes, on aura
cd  je ne sais quel genre de prudence ou de misricorde: la princesse
est partie avec son mari le galrien; et ce qu'il y a de plus
merveilleux, c'est qu'elle est arrive. Voyage immense, et qui tait 
lui seul une preuve terrible. Vous savez que ces voyages se font en
tlga, petite charrette dcouverte, sans ressorts; on roule pendant des
centaines, des milliers de lieues sur des rondins qui brisent les
voitures et les corps. La malheureuse femme a support cette fatigue et
bien d'autres aprs celle-l: j'entrevois ses privations, ses
souffrances, mais je ne puis vous les dcrire, les dtails me manquent,
et je ne veux rien imaginer: la vrit dans cette histoire m'est sacre.

L'effort vous paratra plus hroque quand vous saurez que jusqu'
l'poque de la catastrophe les deux poux avaient vcu assez froidement
ensemble. Mais un dvouement passionn ne tient-il pas lieu d'amour?
n'est-ce pas l'amour lui-mme? L'amour a plusieurs sources et le
sacrifice est la plus abondante.

Ils n'avaient point eu d'enfants  Ptersbourg; ils en eurent cinq en
Sibrie!

Cet homme glorifi par la gnrosit de sa femme est devenu un tre
sacr aux yeux de tout ce qui s'approche de lui. Eh! qui ne vnrerait
l'objet d'une amiti si sainte!

Quelque criminel que fut le prince Troubetzko, sa grce, que l'Empereur
refusera probablement jusqu' la fin, car il croit devoir  son peuple
et se devoir  lui-mme une svrit implacable, est depuis longtemps
accorde au coupable par le Roi des Rois; les vertus presque
surnaturelles d'une pouse peuvent apaiser la colre d'un Dieu, elles
n'ont pu dsarmer la justice humaine. C'est que la toute-puissance
divine est une ralit, tandis que celle de l'Empereur de Russie n'est
qu'une fiction.

Il y a longtemps qu'il aurait pardonn s'il tait aussi grand qu'il le
parat, mais la clmence, outre qu'elle rpugne  son naturel, lui
semble une faiblesse par laquelle le Roi manquerait  la royaut;
habitu qu'il est  mesurer sa force  la peur qu'il inspire, il
regarderait la piti comme une infidlit  son code de morale
politique.

Quant  moi qui ne juge du pouvoir d'un homme sur les autres que par
celui que je lui vois exercer sur lui-mme, je ne crois son autorit
assure que lorsqu'il a su pardonner; l'Empereur Nicolas n'a os que
punir. C'est que l'Empereur Nicolas, qui se connat en flatterie,
puisqu'il est flatt toute sa vie par soixante millions d'hommes,
lesquels s'vertuent  lui persuader qu'il est au-dessus de l'humanit,
croit devoir rendre  son tour quelques grains d'encens au peuple dont
il est ador, et cet encens empoisonn inspire la cruaut. Le pardon
serait une leon dangereuse  donner  un peuple aussi rude encore au
fond du coeur que l'est le peuple russe. Le prince se rabaisse au niveau
de ses sauvages sujets; il s'endurcit avec eux, il ne craint pas de les
abrutir pour se les attacher: peuple et souverain luttent entre eux de
dceptions, de prjugs et d'inhumanit. Abominable combinaison de
barbarie et de faiblesse, change de frocit, circulation de mensonge
qui fait la vie d'un monstre, d'un corps cadavreux dont le sang est du
venin: voil le despotisme dans son essence et dans sa fatalit!...

Les deux poux ont vcu pendant quatorze ans  ct, pour ainsi dire,
des mines de l'Oural, car les bras d'un ouvrier comme le prince avancent
peu le travail matriel de la pioche; il est l pour y tre... voil
tout; mais il est galrien, cela suffit... Vous verrez tout  l'heure 
quoi cette condition condamne un homme... _et ses enfants_!!...

Il ne manque pas de bons Russes  Ptersbourg; et j'en ai rencontr qui
regardent la vie des condamns aux mines comme fort supportable et qui
se plaignent de ce que les _modernes faiseurs de phrases_ exagrent les
souffrances des conspirateurs de l'Oural.  la vrit, ils conviennent
qu'on ne peut leur faire parvenir aucun argent; mais leurs parents ont
la permission de leur envoyer des denres: ils reoivent ainsi des
vtements et des vivres... des vivres!... Il est peu d'aliments qui
puissent traverser ces distances fabuleuses sous un tel climat sans se
dtriorer. Mais quelles que soient les privations, les souffrances des
condamns, les vrais patriotes approuvent sans restriction le bagne
politique d'invention russe. Ces courtisans des bourreaux trouvent
toujours la peine trop douce pour le crime.

Au 18 fructidor, les rpublicains franais ont us du mme moyen: l'un
des cinq directeurs, Barthlmy, fut dport  Cayenne, ainsi qu'un
nombre considrable de personnes accuses et convaincues de n'avoir pas
adopt avec assez d'enthousiasme les ides philanthropiques du parti de
la majorit; mais au moins ces malheureux furent exils sans tre
dgrads; on les traitait en citoyens quoiqu'en ennemis vaincus. La
Rpublique les envoyait mourir dans des pays o l'air empoisonne les
Europens, mais en les tuant pour se dbarrasser d'eux, elle n'en
faisait pas des parias.

Quoi qu'il en soit des dlices de la Sibrie, la sant de la princesse
Troubetzko est altre par son sjour aux mines: on a peine 
comprendre qu'une femme habitue au luxe du grand monde dans un pays
voluptueux, ait pu supporter si longtemps les privations de tous genres
auxquelles elle s'est soumise par choix. Elle a voulu vivre; elle a
vcu, elle est devenue grosse, elle est accouche, elle a lev ses
enfants sous une zone o la longueur et le froid de l'hiver nous
paraissent contraires  la vie. Le thermomtre y descend chaque anne de
36  40 degrs: cette temprature seule suffirait pour dtruire la race
humaine... Mais la sainte femme a bien d'autres soucis.

Au bout de sept annes d'exil, lorsqu'elle vit ses enfants grandir, elle
crut devoir crire  une personne de sa famille pour tcher qu'on
supplit humblement l'Empereur de permettre qu'ils fussent envoys 
Ptersbourg ou dans quelque autre grande ville, afin d'y recevoir une
ducation convenable.

La supplique fut porte aux pieds du Czar, et le digne successeur des
Ivan et de Pierre Ier a rpondu que des enfants de galrien, galriens
eux-mmes, sont toujours assez savants.

Sur cette rponse, la famille,... la mre,... le condamn, ont gard le
silence pendant sept autres annes. L'humanit, l'honneur, la charit
chrtienne, la religion humilis, protestaient seuls pour eux, mais tout
bas; pas une voix ne s'est leve pour rclamer contre une telle
_justice_.

Cependant aujourd'hui un redoublement de misre vient de tirer un
dernier cri du fond de cet abme.

Le prince a fait son temps de galres, et maintenant les exils librs,
comme on dit, sont condamns  former, eux et leur jeune famille, une
colonie dans un coin des plus reculs du dsert. Le lieu de leur
nouvelle rsidence, choisi _ dessein_ par l'Empereur lui-mme, est si
sauvage que le nom de cet antre n'est pas mme encore marqu sur les
cartes de l'tat-major russe, les plus fidles et les plus minutieuses
cartes gographiques que l'on connaisse.

Vous comprenez que la condition de la princesse (je ne nomme qu'elle),
est plus malheureuse depuis qu'on lui permet d'habiter cette solitude
(remarquez que dans cette langue d'opprims, interprte par
l'oppresseur, les permissions sont obligatoires); aux mines elle se
chauffait sous terre; l du moins cette famille avait des compagnons
d'infortune, des consolateurs muets, des tmoins de son hrosme: elle
rencontrait des regards humains qui contemplaient et dploraient
respectueusement son martyre _inglorieux_, circonstance qui le rendait
plus sublime. Il s'y trouvait des coeurs qui battaient  sa vue; enfin,
sans mme avoir besoin de parler, elle se sentait en socit, car les
gouvernements ont beau faire de leur pis, la piti se fera jour partout
o il y aura des hommes.

Mais comment attendrir des ours, percer des bois impntrables, fondre
des glaces ternelles, franchir les bruyres spongieuses d'un marais
sans bornes, se garantir d'un froid mortel dans une baraque? comment
enfin subsister seule avec son mari et ses cinq enfants,  cent lieues,
peut-tre plus loin de toute habitation humaine, si ce n'est de celle du
surveillant des colons? car c'est l ce qu'on appelle en Sibrie
coloniser!...

Ce que j'admire autant que la rsignation de la princesse, c'est ce
qu'il lui a fallu trouver dans son coeur d'loquence et de tendresse
ingnieuse pour surmonter la rsistance de son mari, et pour russir 
lui persuader qu'elle tait encore moins  plaindre en restant avec lui,
en souffrant comme lui, qu'elle ne le serait  Ptersbourg entoure de
toutes les commodits de la vie, mais spare de lui. Quand je considre
ce qu'elle est parvenue  donner et  faire recevoir, je reste muet
d'admiration; c'est ce triomphe du dvouement rcompens par le succs,
puisqu'il est consenti par l'objet de tant d'amour, que je regarde comme
un miracle de dlicatesse, de force et de sensibilit; savoir faire le
sacrifice de soi-mme, c'est noble et rare; savoir faire accepter un
pareil sacrifice, c'est sublime...

Aujourd'hui, ce pre et cette mre dnus de tout secours, sans force
physique, contre tant d'infortunes, puiss par les trompeuses
esprances du pass, par l'inquitude de l'avenir, perdus dans leur
solitude, briss dans l'orgueil de leur malheur qui n'a plus mme de
tmoins, punis dans leurs enfants, dont l'innocence ne sert que
d'aggravations au supplice de leurs parents: ces martyrs d'une politique
froce ne savent plus comment vivre eux et leur famille. Ces petits
forats de naissance, ces parias impriaux ont beau porter des numros
en guise de noms, s'ils n'ont plus de patrie, plus de place dans l'tat,
la nature leur a donn des corps qu'il faut nourrir et vtir: une mre,
quelque dignit, quelque lvation d'me qu'elle ait, verra-t-elle prir
le fruit de ses entrailles sans demander grce? non; elle s'humilie;...
et cette fois ce n'est pas par vertu chrtienne; la femme forte est
vaincue par la mre au dsespoir; prier Dieu ne suffit que pour le salut
ternel, elle prie l'homme pour du pain: que Dieu lui pardonne!... elle
voit ses enfants malades sans pouvoir les secourir, sans avoir aucun
remde  leur administrer pour les soulager, pour les gurir peut-tre,
pour leur sauver la vie qu'ils vont perdre... Aux mines, on pouvait
encore les faire soigner; dans leur nouvel exil ils manquent de tout.
Dans ce dnment extrme, elle ne voit plus que leur misre; le pre, le
coeur fltri par tant de malheur, la laisse agir selon son inspiration,
bref, pardonnant... (demander grce, c'est pardonner?...) pardonnant
avec une gnrosit hroque  la cruaut d'un premier refus, la
princesse crit une seconde lettre du fond de sa hutte; cette lettre est
adresse  sa famille, mais destine  l'Empereur. C'tait se mettre
sous les pieds de son ennemi, c'tait oublier ce qu'on se doit 
soi-mme; mais qui ne l'absoudrait, l'infortune?... Dieu appelle ses
lus  tous les genres de sacrifices, mme  celui de la fiert la plus
lgitime; Dieu est gnreux et ses trsors sont inpuisables... Oh!
l'homme qui pourrait comprendre la vie sans l'ternit n'aurait vu des
choses de ce monde que le beau ct! il aurait vcu d'illusions comme on
voudrait me faire voyager en Russie.

La lettre de la princesse est arrive  sa destination, l'Empereur l'a
lue; et c'est pour me communiquer cette lettre qu'on m'a empch de
partir; je ne regrette pas le retard: je n'ai rien lu de plus simple ni
de plus touchant: des actions comme les siennes dispensent des paroles:
elle use de son privilge d'hrone, elle est laconique, mme en
demandant la vie de ses enfants... C'est en peu de lignes qu'elle expose
sa situation, sans dclamations, sans plaintes. Elle s'est place
au-dessus de toute loquence: les faits seuls parlent pour elle; elle
finit en implorant pour unique faveur la permission d'habiter  porte
d'une apothicairerie, afin, dit-elle, de pouvoir donner quelque mdecine
 ses enfants quand ils sont malades... Les environs de Tobolsk,
d'Irkutsk ou d'Orenbourg lui paratraient le paradis. Dans les derniers
mots de sa lettre elle ne s'adresse plus  l'Empereur, elle oublie tout,
except son mari, c'est  la pense de leur coeur qu'elle rpond avec une
dlicatesse et une dignit qui mriteraient l'oubli du forfait le plus
excrable: et elle est innocente!... et le matre auquel elle s'adresse
est tout-puissant, et il n'a que Dieu pour juge de ses actes!... Je
suis bien malheureuse, dit-elle, pourtant si c'tait  refaire, je le
ferais encore.

Il s'est trouv dans la famille de cette femme une personne assez
courageuse, et quiconque connat la Russie doit rendre hommage  cet
acte de pit, une personne assez courageuse pour oser porter cette
lettre  l'Empereur et mme pour appuyer d'une humble supplication la
requte d'une parente disgracie. On n'en parle au matre qu'avec
terreur comme on parlerait d'une criminelle; cependant devant tout autre
homme que l'Empereur de Russie, on se glorifierait d'tre alli  cette
noble victime du devoir conjugal. Que dis-je? il y a l bien plus que le
devoir d'une femme, il y a l'enthousiasme d'un ange.

Nanmoins il faut compter pour rien tant d'hrosme; il faut trembler,
demander grce pour une vertu qui force les portes du ciel; tandis que
tous les poux, tous les fils, toutes les femmes, tous les humains
devraient lever un monument en l'honneur de ce modle des pouses, tous
devraient tomber  ses pieds en chantant ses louanges; on la
glorifierait devant les saints; on n'ose la nommer devant
l'Empereur!!... Pourquoi rgne-t-on, si ce n'est pour faire justice 
tous les genres de mrite? Quant  moi, si elle revenait dans le monde,
j'irais la voir passer, et si je ne pouvais m'approcher d'elle et lui
parler, je me contenterais de la plaindre, de l'envier, et de la suivre
de loin comme on marche derrire une bannire sacre.

Eh bien! aprs quatorze ans de vengeance suivie sans relche, mais non
assouvie... Ah! laissez clater mon indignation, mnager les termes en
racontant de tels faits ce serait trahir une cause sacre! Que les
Russes rclament s'ils l'osent: j'aime mieux manquer de respect au
despotisme qu'au malheur. Ils m'craseront s'ils le peuvent, mais au
moins l'Europe apprendra qu'un homme  qui soixante millions d'hommes ne
cessent de dire qu'il est tout-puissant, se venge!... Oui, c'est le mot
vengeance que je veux attacher  une telle justice!! Donc aprs quatorze
ans, cette femme ennoblie par tant d'hroques misres, obtient de
l'Empereur Nicolas, pour toute rponse, les paroles que vous allez lire,
et que j'ai recueillies de la bouche mme d'une personne  qui le
courageux parent de la victime venait de les rpter: Je suis tonn
qu'on ose encore me parler... (deux fois en quinze ans!...) d'une famille
dont le chef a conspir contre moi. Doutez de cette rponse, j'en doute
moi-mme, cependant j'ai la preuve qu'elle est vraie. La personne qui me
l'a redite, mrite toute confiance; d'ailleurs les faits parlent: la
lettre n'a rien chang au sort des exils.

Et la Russie se vante de l'abolition de la peine de mort[14]!! Modrez
votre zle, abolissez seulement le mensonge qui prside  tout, dfigure
tout, envenime tout chez vous et vous aurez fait assez pour le bien de
l'humanit.

Les parents des exils, les Troubetzko, famille puissante, vivent 
Ptersbourg; et ils vont  la cour!!!... Voil l'esprit, la dignit,
l'indpendance de l'aristocratie russe. Dans cet Empire de la violence,
la peur justifie tout!.. bien plus, elle est assure d'une rcompense.
La peur, embellie du nom de prudence et de modration, est le seul
mrite qui ne reste jamais oubli.

Il y a des personnes ici qui accusent la princesse Troubetzko de folie:
Ne peut-elle revenir seule  Ptersbourg? dit-on. La drision de la
bassesse, c'est le coup de pied de l'ne. Fuyez un pays o l'on ne tue
pas lgalement, il est vrai, mais o l'on fait des familles de damns au
nom d'un fanatisme politique qui sert  tout absoudre.

Plus d'hsitation, plus d'incertitude; pour moi l'Empereur Nicolas est
enfin jug... C'est un homme de caractre et de volont, il en faut pour
se constituer le gelier d'un tiers du globe; mais il manque de
magnanimit: l'usage qu'il fait de son pouvoir ne me le prouve que trop.
Que Dieu lui pardonne; je ne le verrai plus heureusement! Je lui dirais
ce que je pense de cette histoire et ce serait le dernier degr de
l'insolence... D'ailleurs par cette audace gratuite, je porterais le
coup de grce aux infortuns dont j'aurais pris la dfense sans mission,
et je me perdrais moi-mme[15].

Quel coeur ne saignerait  l'ide du supplice volontaire de cette
malheureuse mre? Mon Dieu! si c'est l ce que vous destinez sur la
terre  la vertu la plus sublime, montrez-lui votre ciel, ouvrez-le pour
elle avant l'heure de la mort!... Se figure-t-on ce que doit prouver
cette femme quand elle jette les yeux sur ses enfants, et qu'aide de
son mari, elle tche de suppler  l'ducation qui leur manque?
l'ducation!.. c'est du poison pour ces brutes numrotes! et cependant
des gens du monde, des personnes leves comme nous, peuvent-elles se
rsigner  n'enseigner  leurs enfants que ce qu'ils doivent savoir pour
tre heureux dans la colonie sibrienne? Peuvent-elles renier tous leurs
souvenirs, toutes leurs habitudes pour dissimuler le malheur de leur
position aux innocentes victimes de leur amour? L'lgance native des
parents ne doit-elle pas inspirer  ces jeunes sauvages des ides qu'ils
ne pourront jamais raliser? quel danger, quel tourment de tous les
instants pour eux et quelle mortelle contrainte pour leur mre! Cette
torture morale ajoute  tant de souffrances physiques est pour moi un
rve affreux dont je ne puis me rveiller: depuis hier matin,  chaque
instant du jour ce cauchemar me poursuit; je me surprends disant: que
fait maintenant la princesse Troubetzko? Que dit-elle  ses enfants: de
quel oeil les regarde-t-elle? Quelle prire adresse-t-elle  Dieu pour
ces cratures damnes avant de natre par la providence des Russes? Ah!
ce supplice qui tombe sur une gnration innocente dshonore toute une
nation!!...

Je finis par l'application trop mrite de ces vers de Dante. Quand je
les appris par coeur j'tais loin de me douter de l'allusion qu'ils me
fourniraient ici:

     Ahi Pisa! vituperio delle genti
         Del bel paese l dove 'l si sona;
         Poi ch' i vicini a to punir son lenti,
     Muova si la Capraia e la Gorgona;
         E faccian siepe ad Arno in su la foce,
         Si ch'egli annieghi in to ogni persona:
     Che se 'I conte Ugolino aveva voce
         D'aver tradita te de le castella;
         Non dovei tu i figluioi porre  tal croce.
     Innocenti i facea l'eta novella,
         Novella Tebe, Uguiccion, e 'l Brigata
         E gli altri due, ch' el canto suso appella.

Ah! Pise! honte des peuples de cette belle contre, o le oui est
sonore; puisque les voisins sont lents  te punir, que la Capraia et la
Gorgona s'branlent et forment digue  l'Arno prs de la mer afin qu'il
noie chez toi tous tes citoyens. Que si le comte Ugolin passait pour
avoir livr tes forteresses, devais-tu condamner ses enfants  un tel
supplice? Innocents les faisait leur ge encore nouveau, nouvelle
Thbes, Uguiccion et le Brigata et les autres, que j'ai chants plus
haut.

J'achverai mon voyage, mais sans aller  Borodino, sans assister 
l'entre de la cour au Kremlin; sans vous parler davantage de
l'Empereur: qu'aurais-je  vous dire de ce prince que vous ne sachiez
maintenant aussi bien que moi? Songez, pour vous faire une ide des
hommes et des choses de ce pays, qu'il s'y passe bien d'autres histoires
du genre de celles que vous venez de lire: mais elles sont et resteront
ignores: il a fallu un concours de circonstances que je regarde comme
providentiel pour me rvler les faits et les dtails que ma conscience
me force  consigner ici.

Je vais recueillir toutes les lettres que j'ai crites pour vous depuis
mon arrive en Russie, et que vous n'avez pas reues, car je les ai
conserves par prudence; j'y joindrai celle-ci; et j'en ferai un paquet
bien cachet, que je dposerai en mains sres, ce qui n'est pas chose
facile  trouver  Ptersbourg. Puis je terminerai ma journe en vous
crivant une autre lettre, une lettre officielle qui partira demain par
la poste; toutes les personnes, toutes les choses que je vois ici seront
loues  outrance dans cette lettre. Vous y verrez que j'admire ce pays
sans restriction avec tout ce qui s'y trouve et tout ce qui s'y fait...
Ce qu'il y a de plaisant, c'est que je suis persuad que la police russe
et que vous-mme vous serez galement les dupes de mon enthousiasme de
commande et de mes loges sans discernement ni restrictions[16].

Si vous n'entendez plus parler de moi, pensez qu'on m'a emport en
Sibrie: ce voyage seul pourrait dranger celui de Moscou, que je ne
diffrerai pas davantage, car mon feldjger revient me dire que les
chevaux de poste seront irrvocablement  ma porte demain matin.




LETTRE VINGT-DEUXIME.

Route de Ptersbourg  Moscou.--Rapidit du voyage.--Nature des
matriaux.--Balustrades des ponts.--Cheval tomb.--Mot de mon
feldjger.--Portrait de cet homme.--Postillon battu.--Train dont on mne
l'Empereur.--Asservissement des Russes.--Ce que l'ambition cote aux
peuples.--Le plus sr moyen de gouverner.-- quoi devrait servir le
pouvoir absolu?--Mot de l'vangile.--Malheur des Slaves.--Desseins de
Dieu sur l'homme.--Rencontre d'un voyageur russe.--Ce qu'il me prdit
touchant ma voiture.--Prophtie accomplie.--Le postillon
russe.--Ressemblance du peuple russe avec les gitanos d'Espagne.--Femmes
de la campagne.--Leur coiffure, leur ajustement, leur chaussure.--La
condition des paysans; meilleure que celle des autres Russes.--Rsultat
bienfaisant de l'agriculture.--Aspect du pays.--Btail
chtif.--Question.--La maison de poste.--Manire dont elle est
dcore.--Des distances en Russie.--Aspect dsol du pays.--Habitations
rurales.--Montagnes de Valda: exagration des Russes.--Toque des
paysans; plumes de paon.--Chaussures de nattes.--Raret des
femmes.--Leur costume.--Rencontre d'une voiture de dames russes.--Leur
manire de s'habiller en voyage.--Petites villes russes.--Petit lac;
couvent dans un site romantique.--Forts dvastes.--Plaines
monotones.--Torjeck.--Cuir brod, maroquin.--Ctelettes de
poulet.--Aspect de la ville.--Ses environs.--Double chemin.--Troupeaux
de boeufs.--Charrettes.--Encombrement de la route.


     Pomerania, ce 3 aot 1839, maison de poste  dix-huit lieues de
     Ptersbourg.


Voyager en poste sur la route de Ptersbourg  Moscou, c'est se donner
pendant des jours entiers la sensation qu'on prouvait lorsqu'on
descendait les montagnes russes  Paris. On fait bien d'apporter une
voiture anglaise  Ptersbourg, uniquement pour avoir le plaisir de
parcourir sur des ressorts rellement lastiques (ceux des voitures
russes ne le sont que de nom) cette fameuse route, la plus belle
chausse de l'Europe, au dire des Russes et je crois des trangers. Il
faut convenir qu'elle est bien soigne, mais dure,  cause de la nature
des matriaux qui tout casss qu'ils sont, et mme en assez petits
morceaux, s'incrustent dans le corps de la chausse, o ils forment de
petites asprits immobiles et secouent les boulons au point d'en faire
sauter un ou deux par poste; d'o il arrive qu'on perd au relais le
temps qu'on a gagn sur la route, o l'on tourbillonne dans la poussire
avec l'tourdissante rapidit d'un ouragan chassant les nuages devant
lui. La voiture anglaise est bien agrable pour les premiers relais,
mais  la longue on sent ici le besoin d'un quipage russe pour rsister
au train des postillons et  la duret du chemin. Les garde-fous des
ponts sont en belles grilles de fer ornes d'cussons aux armes
impriales, et les poteaux qui soutiennent ces lgantes balustrades
sont des piliers de granit quarris avec luxe; toutes ces choses ne font
qu'apparatre aux yeux du voyageur abasourdi, le monde fuit derrire lui
comme les rves d'un malade.

Cette route, plus large que les routes d'Angleterre, est tout aussi unie
quoique moins douce, et les chevaux qui vous tranent sont petits, mais
pleins de nerf.

Mon feldjger a des ides, une tenue, une figure qui ne me permettent
pas d'oublier l'esprit qui rgne dans son pays. En arrivant au second
relais, un de nos quatre chevaux attels de front manque des quatre
pieds et tombe sous la roue. Heureusement le cocher, sr de ceux qui lui
restent, les arrte sur place; malgr la saison avance, il fait encore
dans le milieu du jour une chaleur brlante, et la poussire rend l'air
touffant. Je pense que le cheval tomb vient d'tre frapp d'un coup de
soleil, et que si on ne le saigne  l'instant il va mourir; j'appelle
mon feldjger, et, tirant de ma poche un tui contenant une flamme de
vtrinaire, je la lui offre en lui disant d'en faire usage tout de
suite, s'il veut sauver la pauvre bte. Il me rpond avec un flegme
malicieux, sans prendre l'instrument que je lui prsente, sans regarder
l'animal: C'est bien inutile, nous sommes au relais.

L-dessus, au lieu d'aider le malheureux postillon  dgager l'animal,
il entre dans l'curie voisine pour nous faire prparer un autre
attelage.

Les Russes sont encore loin d'avoir comme les Anglais une loi pour
protger les animaux contre les mauvais traitements des hommes; chez eux
au contraire les hommes auraient besoin qu'on plaidt leur cause comme
on plaide  Londres pour les chiens et les chevaux. Mon feldjger ne
croirait pas  l'existence d'une telle loi.

Cet homme, Livonien d'origine, parle allemand, heureusement pour moi.
Sous les dehors d'une politesse officielle,  travers un langage
obsquieux, on lui lit dans la pense beaucoup d'insolence et
d'obstination. Sa taille est grle, ses cheveux d'un blond de filasse
donnent  ses traits un air enfantin que dment l'expression dure de sa
physionomie et surtout de ses yeux, dont le regard est faux et cruel;
ils sont gris, bords de cils presque blancs; son front est bomb, mais
bas; ses pais sourcils sont d'un blond fade; son visage est sec; sa
peau serait blanche, mais elle est tanne par l'action habituelle de
l'air; sa bouche fine, toujours serre au repos, est borde de lvres si
minces, qu'on ne les entrevoit que lorsqu'il parle. Son uniforme, vert
russe, proprement tenu, bien coup, fix autour des reins au moyen d'une
ceinture de cuir boucle par devant, lui donne une sorte d'lgance. Il
a la dmarche lgre, mais l'esprit extrmement lent.

Malgr la discipline qui l'a faonn, on s'aperoit qu'il n'est pas
Russe d'origine: la race moiti sudoise, moiti teutonne qui peuple la
cte mridionale du golfe de Finlande, est trs-diffrente de celle des
Slaves et des Finois qui dominent dans le gouvernement de Ptersbourg.
Les vrais Russes valaient primitivement mieux que les populations
btardes qui dfendent les abords du pays.

Ce feldjger m'inspire peu de confiance; officiellement il s'appelle mon
protecteur, mon guide; mais je vois en lui un espion dguis, et je
pense qu' chaque instant il pourrait recevoir l'ordre de se dclarer
sbire ou gelier... De telles ides troubleraient le plaisir de voyager;
mais je vous ai dj dit qu'elles ne me viennent que lorsque j'cris: en
route le mouvement qui m'emporte et la succession rapide des objets me
distraient de tout.

Je vous ai dit aussi que les Russes entre eux font assaut de politesse
et de brutalit; tous se saluent et se frappent  l'envi les uns des
autres: voici, entre mille, un nouvel exemple de cet change de
compliments et de mauvais traitements. Le postillon qui vient de me
conduire  la maison de poste d'o je vous cris ceci, avait encouru au
dpart je ne sais par quelle faute, une peine qu'il est plus habitu 
subir que je ne le suis  la voir inflige par un homme  un autre
homme. Celui-ci donc tout jeune, on peut mme dire tout enfant qu'il
est, a t foul aux pieds avant de me mener, et rudement frapp  coups
de poing par son camarade, le chef de l'curie. Les coups taient forts,
car je les entendais de loin retentir dans la poitrine du patient. Quand
l'excuteur des hautes oeuvres, le justicier de la poste fut las de sa
tche, la victime se releva sans profrer une parole: essouffl,
tremblant, le malheureux rajuste sa chevelure, salue son suprieur, et,
encourag par le traitement qu'il vient de recevoir de lui, il monte
lgrement sur mon sige, pour me faire faire au triple galop quatre
lieues et demie ou cinq lieues en une heure. L'Empereur en fait sept.
Les wagons du chemin de fer auraient de la peine  suivre sa voiture.
Que d'hommes doivent tre battus, que de chevaux doivent crever, pour
rendre possible une si tonnante vlocit, et cela pendant cent
quatre-vingts lieues de suite!... On prtend que l'incroyable rapidit
de ces voyages en voiture dcouverte nuit  la sant: peu de poitrines
rsistent  l'habitude de fendre l'air si rapidement. L'Empereur est
constitu de manire  supporter tout, mais son fils, moins robuste, se
ressent des assauts qu'on livre  son corps, sous prtexte de le
fortifier. Avec le caractre que ses manires, sa physionomie et son
langage font supposer, ce prince doit souffrir dans son pays moralement
autant que physiquement. C'est le cas d'appliquer le mot de Champfort:
Dans la vie de l'homme, il vient invitablement un ge o il faut que
le coeur se bronze ou se brise.

Le peuple russe me fait l'effet de ces hommes d'un talent gracieux et
qui se croient ns exclusivement pour la force: avec le laisser aller
des Orientaux il possde le sentiment des arts, ce qui quivaut  dire
que la nature lui a donn le besoin de la libert: au lieu de cela leurs
matres en font des machines  oppression. Un homme, pour peu qu'il
s'lve d'une ligne au-dessus de la tourbe, acquiert aussitt le droit,
bien plus, il contracte l'obligation de maltraiter d'autres hommes
auxquels il est charg de transmettre les coups qu'il reoit d'en haut;
quitte  chercher, dans les maux qu'il inflige, des consolations  ceux
qu'il subit. Ainsi descend d'tage en tage l'esprit d'iniquit jusque
dans les fondements de cette malheureuse socit qui ne subsiste que par
la violence; mais une violence telle qu'elle force l'esclave  se mentir
 lui-mme pour remercier le tyran; et de tant d'actes arbitraires dont
se compose chaque existence particulire, nat ce qu'on appelle ici
l'ordre public, c'est--dire une tranquillit morne, une paix
effrayante, car elle tient de celle du tombeau; les Russes sont fiers de
ce calme. Tant qu'un homme n'a pas pris son parti de marcher  quatre
pattes, il faut bien qu'il s'enorgueillisse de quelque chose, ne ft-ce
que pour conserver son droit au titre de crature humaine... Que si l'on
parvenait  me prouver la ncessit de l'injustice et de la violence
pour obtenir de grands rsultats politiques, j'en conclurais que le
patriotisme, loin d'tre une vertu civique, comme on l'a dit jusqu'
prsent, est un crime de lse-humanit.

Par esprit de raction contre les doctrines chrtiennes on est convenu
dans le monde, surtout depuis un sicle, de prconiser l'ambition, comme
si ce n'tait pas la plus cruelle, la plus impitoyable des passions, et
comme si l'tat se voyait  chaque instant menac de manquer de talents
orgueilleux, de coeurs avides, d'esprits dominateurs. Mais c'est surtout
aux gouvernements qu'on permet l'ambition; il semble que les chefs des
peuples aient le privilge de l'iniquit. Quant  moi, je ne vois nulle
diffrence morale entre l'injuste convoitise d'une nation conqurante,
et le vol  main arme d'un brigand. La seule distinction  tablir
entre les crimes publics et les forfaits isols, c'est que les uns font
un grand, et les autres un petit mal.

Les Russes s'excusent  leurs propres yeux par la pense que le
gouvernement qu'ils subissent est favorable  leurs ambitieuses
esprances; mais tout but qui ne peut tre atteint que par de tels
moyens est mauvais. Ce peuple est intressant; je reconnais chez les
individus des dernires classes une sorte d'esprit dans leur pantomime,
de souplesse, de prestesse dans leurs mouvements, de finesse, de
mlancolie, de grce dans leur physionomie qui dnote des hommes de
race: on en a fait des btes de somme. Me persuadera-t-on qu'il faille
superposer les dpouilles de ce btail humain dans le sol, pour que la
terre s'engraisse pendant des sicles avant de pouvoir produire des
gnrations dignes de recueillir la gloire que la Providence promet aux
Slaves? La Providence dfend de faire un petit mal, mme dans l'espoir
du plus grand bien.

Ce n'est pas  dire qu'on doive et qu'on puisse aujourd'hui gouverner la
Russie comme on gouverne les autres pays de l'Europe; seulement, je
soutiens qu'on viterait bien des maux si l'exemple de l'adoucissement
des moeurs tait donn d'en haut. Mais qu'esprer d'un peuple de
flatteurs, flatt par son souverain? Au lieu de les lever  lui, il
s'efforce de s'abaisser  leur niveau.

Si la politesse de la cour influe sur les manires des hommes des
dernires classes, n'est-il pas permis de penser que l'exemple de la
clmence donn par un prince absolu, inspirerait le sentiment de
l'humanit  tout son peuple?

Usez de svrit contre ceux qui abusent et de mansutude contre ceux
qui souffrent, et bientt vous aurez chang votre troupeau en nation...
problme difficile  rsoudre sans doute; mais n'est-ce pas pour
excuter ce qui serait impossible  d'autres que vous tes dclar et
reconnu tout-puissant ici-bas? L'homme qui occupe la place de Dieu sur
la terre ne doit reconnatre d'impossible que le mal. Il est oblig de
ressembler  la Providence pour lgitimer la puissance qu'il s'attribue.

Si le pouvoir absolu n'est qu'une fiction qui flatte l'amour-propre d'un
seul homme aux dpens de la dignit d'un peuple, il faut l'abolir; si
c'est une ralit, elle cote trop cher pour ne servir  rien.

Vous voulez gouverner la terre comme les anciennes socits: par la
conqute; vous prtendez vous emparer par les armes des pays qui sont 
votre convenance, et de l opprimer le reste du monde par la terreur:
tel est votre but; et les moyens que vous prenez vous y mneront,
dites-vous... c'est possible; mais moi je dteste et votre but et vos
moyens.

L'extension de puissance que vous rvez n'est point intelligente, elle
n'est point morale; et si Dieu vous l'accorde ce sera pour le malheur du
monde.

Je le sais trop, la terre n'est pas le lieu o la justice absolue
triomphe. Nanmoins le principe reste immuable, le mal est mal en lui
sans gard  ses effets: soit qu'il serve  la perte ou 
l'agrandissement d'un peuple,  la fortune ou au dshonneur d'un homme,
il pse toujours du mme poids dans la balance ternelle. Ni la
perversit d'un individu, ni les crimes d'un gouvernement ne sont jamais
entrs dans les desseins de la Providence; Dieu n'excuse pas plus les
forfaits d'un Roi et de son peuple que ceux d'un chef de bandits et de
sa troupe. Mais s'il n'a pas voulu les actions coupables, le rsultat
des vnements s'accorde toujours avec les vues de sa justice, car cette
justice veut toutes les consquences du crime qu'elle ne voulait pas.
Dieu fait l'ducation du genre humain, et toute ducation est une suite
d'preuves.

Les conqutes de l'Empire romain n'ont pas branl la foi chrtienne; le
pouvoir oppressif de la Russie n'empchera pas la mme foi de subsister
dans le coeur des justes. La foi durera sur la terre autant que
l'inexplicable et l'incomprhensible.

Dans un monde o tout est mystre, depuis la grandeur et la dcadence
des nations jusqu' la reproduction et la disparition d'un brin d'herbe,
o le microscope nous en apprend autant sur l'intervention de Dieu dans
la nature que le tlescope dans le ciel, que la renomme dans
l'histoire, la foi se fortifie de l'exprience de chaque jour, car elle
est la seule lumire analogue aux besoins d'un tre entour de tnbres
et qui de sa nature n'atteint qu'au doute.

Si nous tions destins  souffrir l'ignominie d'une nouvelle invasion,
le triomphe des vainqueurs ne m'attesterait que les fautes des vaincus.

Aux yeux de l'homme qui pense, le succs ne prouve rien, si ce n'est que
la vie de la terre n'est ni le premier ni le dernier mode de la vie
humaine. Laissons aux juifs leur croyance intresse et rappelons-nous
le mot de Jsus-Christ: _Mon royaume n'est pas de ce monde_.

Ce mot si choquant pour l'homme charnel, on est bien forc de le rpter
 chaque pas qu'on fait en Russie;  la vue de tant de souffrances
invitables, de tant de cruauts ncessaires, de tant de larmes non
essuyes, de tant d'iniquits volontaires et involontaires, car ici
l'injustice est dans l'air; devant le spectacle de ces calamits
rpandues non sur une famille, non sur une ville, mais sur une race, sur
un peuple habitant le tiers du globe, l'me perdue est contrainte de se
dtourner de la terre, et de s'crier: C'est bien vrai, mon Dieu! votre
royaume n'est pas de ce monde.

Hlas! pourquoi mes paroles ont-elles si peu de puissance? Que ne
peuvent-elles galer par leur nergie l'excs d'un malheur qu'on ne
saurait consoler que par un excs de piti! Le spectacle de cette
socit, dont tous les ressorts sont tendus comme la batterie d'une arme
qu'on va tirer, me fait peur au point de me donner le vertige.

Depuis que je vis en ce pays, et que je connais le fond du coeur de
l'homme qui le gouverne, j'ai le fivre et je m'en vante, car si l'air
de la tyrannie me suffoque, si le mensonge me rvolte, je suis donc n
pour quelque chose de mieux, et les besoins de ma nature, trop nobles
pour pouvoir tre satisfaits dans des socits comme celle que je
contemple ici, me prsagent un bonheur plus pur pour moi et pour mes
semblables. Dieu ne nous a pas dous de facults sans emploi. Sa pense
nous assigne notre place de toute ternit; c'est  nous de ne pas nous
rendre indignes de la gloire qu'il nous rserve et du poste qu'il nous
destine. Ce qu'il y a de meilleur en nous a son terme en lui.

Savez-vous ce qui vous condamne  lire ces rflexions? c'est un accident
arriv  ma voiture et qui me donne le loisir de vous peindre tout ce
qui nat dans ma pense.

 deux heures d'ici, j'ai rencontr un Russe de ma connaissance qui
avait t visiter une de ses terres et revenait  Ptersbourg. Nous nous
arrtons pour causer un instant; le Russe, en regardant ma voiture, se
met  rire et  me montrer un lisoir, une traverse, des brides,
l'encastrure, les mains de derrire et une des jambes de force d'un
ressort.

Vous voyez toutes ces pices? me dit-il, elles n'arriveront pas
entires  Moscou. Les trangers qui s'obstinent  se servir de leurs
voitures chez nous, partent comme vous partez et reviennent en
diligence.

--Mme pour n'aller qu' Moscou?

--Mme pour n'aller qu' Moscou.

--Les Russes m'ont dit que c'tait la plus belle route de l'Europe; je
les ai crus sur parole.

--Il y a des ponts qui manquent, des parties de chemins  refaire; on
quitte la chausse  chaque instant pour traverser des ponts provisoires
en planches ingales, et grce  l'inattention de nos postillons les
voitures trangres cassent toujours dans ces mauvais passages.

--Ma voiture est anglaise et prouve par de longs voyages.

--Nulle part on ne mne aussi vite que chez nous; les voitures ainsi
emportes prouvent tous les mouvements d'un vaisseau: le tangage et le
roulis combins comme dans les grands orages; pour rsister  ces longs
balancements sur une route unie comme celle-ci, mais dont le fond est
dur, il faut, je vous le rpte, qu'elles aient t construites dans le
pays.

--Vous avez encore le vieux prjug des voitures lourdes et massives; ce
ne sont pourtant pas les plus solides.

--Bon voyage! vous me direz des nouvelles de la vtre, si elle arrive 
Moscou.

 peine avais-je quitt cet oiseau de mauvais augure qu'un lisoir a
cass. Nous tions prs du relais, o me voici arrt. Notez que je n'ai
fait encore que dix-huit lieues sur cent quatre-vingts... Je serai forc
de renoncer au plaisir d'aller vite, et j'apprends un mot russe pour
dire: doucement, c'est le contraire de ce que disent les autres
voyageurs.

Un postillon russe, vtu de son cafetan de gros drap, ou s'il fait chaud
comme aujourd'hui, couvert de sa simple chemise de couleur qui fait
tunique, parat au premier coup d'oeil un homme de race orientale;  voir
seulement l'attitude qu'il prend en s'asseyant sur son sige on
reconnat la grce asiatique. Les Russes ne mnent qu'en cochers, 
moins qu'une voiture trs-lourde n'exige un attelage de six ou huit
chevaux, et mme dans ce cas le premier postillon mne du sige. Ce
postillon ou cocher tient dans ses mains tout un sac de cordes; ce sont
les huit rnes du quadrige: deux pour chacun des chevaux attels de
front. La grce, la facilit, la prestesse et la sret avec lesquelles
il dirige ce pittoresque attelage; la vivacit de ses moindres
mouvements, la lgret de sa dmarche lorsqu'il met pied  terre, sa
taille lance, sa manire de porter ses vtements, toute sa personne
enfin rappelle les peuples les plus naturellement lgants de la terre,
et surtout les gitanos d'Espagne. Les Russes sont des gitanos blonds.

Dj j'ai aperu quelques paysannes moins laides que celles des rues de
Ptersbourg. Leur taille manque toujours de finesse, mais leur visage a
de l'clat, leur teint est frais et brillant; dans cette saison, leur
coiffure consiste en un mouchoir d'indienne li autour de la tte et
dont les pointes retombent par derrire avec une grce qui me parat
naturelle  ce peuple. Elles portent quelquefois une petite redingote
coupe aux genoux, lie  la taille avec une ceinture et fendue
au-dessous des hanches pour former deux basques qui s'ouvrent par devant
en laissant voir la jupe. La forme de cet ajustement a de l'lgance,
mais ce qui dpare ces femmes, c'est leur chaussure: elle consiste en
une paire de bottes de cuir gras  grosses semelles arrondies du bout.
Les pieds de ces bottes sont larges, grimaants, et la tige en est
plisse au point de cacher entirement la forme de la jambe, on dirait
qu'elles ont drob la chaussure de leurs maris.

Les maisons ressemblent  celles que je vous ai dcrites en revenant de
Schlusselbourg; mais elles ne sont pas toutes aussi lgantes. L'aspect
des villages est monotone: un village, c'est toujours deux lignes plus
ou moins longues de chaumires en bois, rgulirement plantes,  une
certaine distance de la grande route, car en gnral la rue du village
dont la chausse fait le milieu, est plus large que l'encaissement de
cette route. Chaque cabane construite en pices de bois assez
grossires, a le pignon tourn vers le chemin. Ces habitations se
ressemblent toutes; mais, malgr l'invitable ennui qui rsulte d'une
telle uniformit, il m'a paru qu'un air d'aisance et mme de bien-tre
rgnait dans les villages. Ils sont champtres sans tre pittoresques,
on y respire le calme de la vie pastorale, dont on jouit doublement en
quittant Ptersbourg. Les habitants des campagnes ne me paraissent pas
gais, mais ils n'ont pas non plus l'air malheureux comme les soldats et
les employs du gouvernement; de tous les Russes ce sont ceux qui
souffrent le moins de l'absence de la libert; s'ils sont les plus
esclaves, ils sont les moins inquiets.

Les travaux de l'agriculture sont propres  rconcilier l'homme avec la
vie sociale, quelque prix qu'elle cote; ils lui inspirent la patience,
et lui font supporter tout pourvu qu'on lui permette de se livrer sans
trouble  des occupations qui toutes sont analogues  sa nature.

Le pays que j'ai parcouru jusqu'ici est une mauvaise fort marcageuse
o l'on ne dcouvre  perte de vue que de petits bouleaux avorts et de
misrables pins clair-sems dans une plaine strile. On ne voit ni
campagne cultive, ni bois touffus et productifs; l'oeil ne se repose que
sur de maigres champs ou sur des forts dvastes. Le btail est ce qui
rapporte le plus; mais il est chtif et de mauvaise qualit. Ici le
climat opprime les btes comme le despotisme tyrannise l'homme. On
dirait que la nature et la socit luttent d'efforts pour y rendre la
vie difficile. Quand on pense aux donnes physiques d'o il a fallu
partir pour organiser ici une socit, on n'a plus le droit de s'tonner
de rien, si ce n'est de trouver la civilisation matrielle aussi avance
qu'elle l'est chez un peuple si peu favoris par la nature.

Serait-il vrai qu'il y et dans l'unit des ides et dans la fixit des
choses des compensations  l'oppression mme la plus rvoltante? Quant 
moi je ne le pense pas, mais s'il m'tait prouv que ce rgime ft le
seul sous lequel pouvait se fonder et se soutenir l'Empire russe, je
rpondrais par une simple question: tait-il essentiel aux destines du
genre humain que les marais de la Finlande fussent peupls, et que des
hommes runis l pour leur malheur y btissent une ville merveilleuse 
voir, mais qui au fond n'est qu'une singerie de l'Europe occidentale? Le
monde civilis n'a gagn  l'agrandissement des Moscovites que la peur
d'une invasion nouvelle et le modle d'un despotisme sans misricorde
comme sans exemple, si ce n'est dans l'histoire ancienne. Encore, s'il
tait heureux, ce peuple!... mais il est la premire victime de
l'ambition dont se nourrit l'orgueil de ses matres.

La maison d'o je vous cris est d'une lgance qui contraste
grossirement avec la nudit des campagnes environnantes, elle est  la
fois poste et auberge, et je la trouve presque propre. On la prendrait
pour l'habitation de campagne de quelque particulier ais; des stations
de ce genre, quoique moins soignes que celle de Pomerania, sont bties
et entretenues de distance en distance sur cette route aux frais du
gouvernement: les murs et les plafonds de celle-ci sont peints 
l'italienne; le rez-de-chausse, compos de plusieurs salles spacieuses,
ressemble assez  un restaurateur de province en France. Les meubles
sont recouverts en cuir; les siges sont en canne et propres en
apparence: partout on voit de grands canaps pouvant tenir lieu de lits,
mais j'ai dj trop d'exprience pour risquer d'y dormir; je n'ose mme
pas m'y asseoir; dans les auberges russes, sans excepter les plus
recherches, les meubles de bois  coussins rembourrs sont autant de
ruches o fourmille et pullule la vermine.

Je porte avec moi mon lit, qui est un chef-d'oeuvre d'industrie russe. Si
je casse encore une fois d'ici  Moscou, j'aurai le temps de profiter de
ce meuble, et de m'applaudir de ma prcaution; mais  moins d'accident
on n'a pas besoin de s'arrter entre Ptersbourg et Moscou. La route est
belle, et il n'y a rien  voir: il faut donc tre forc  descendre de
voiture pour interrompre le voyage.

(_Suite de la mme lettre_.)

     Yedrova entre Novgorod-la-Grande et Valda, ce 4 aot 1839.

Il n'y a pas de distance en Russie: c'est ce que disent les Russes, et
ce que tous les voyageurs sont convenus de rpter. J'avais adopt comme
les autres ce jugement tout fait; mais l'incommode exprience me force
de dire prcisment le contraire. Tout est distance en Russie: il n'y a
pas autre chose dans ces plaines vides  perte de vue; deux ou trois
points intressants sont spars les uns des autres par des espaces
immenses. Ces intervalles sont des dserts sans beauts pittoresques: la
route de poste dtruit la posie de la steppe; il ne reste que l'tendue
de l'espace, et l'ennui de la strilit. C'est nu et pauvre, ce n'est
pas imposant comme un sol illustr par la gloire de ses habitants, comme
la Grce ou la Jude dvastes par l'histoire et devenues le potique
cimetire des nations; ce n'est pas non plus grandiose comme une nature
vierge: ce n'est que laid, c'est une plaine tantt aride, tantt
marcageuse, et ces deux espces de strilit varient seules l'aspect
des paysages. Quelques villages de moins en moins soigns  mesure qu'on
s'loigne de Ptersbourg, attristent le paysage au lieu de l'gayer. Les
maisons ne sont que des amas de troncs d'arbres assez bien joints,
supportant des toits de planches auxquels on ajoute quelquefois pour
l'hiver une double couverture en chaume. Ces habitations doivent tre
chaudes, mais leur aspect est attristant: elles ressemblent aux baraques
d'un camp; seulement elles sont plus sales que l'intrieur des baraques
provisoires des soldats.

Les chambres de ces cases sont infectes, noires, et l'on y manque d'air.
Il ne s'y trouve pas de lits: l't on dort sur des bancs qui forment
divan le long des murs de la salle, et l'hiver sur le pole, ou sur le
plancher autour du pole, c'est--dire qu'un paysan russe campe toute sa
vie. Le mot demeurer suppose une manire de vivre confortable, des
habitudes domestiques ignores de ce peuple.

En passant par Novgorod-la-Grande[17], je n'ai vu aucun des anciens
difices de cette ville qui fut longtemps une rpublique, et qui devint
le berceau de l'Empire russe, je dormais profondment quand nous l'avons
traverse; si je retourne en Allemagne par Vilna et Varsovie, je n'aurai
vu ni le Volkof, ce fleuve qui fut le tombeau de tant de citoyens, car
la turbulente rpublique n'pargnait pas la vie de ses enfants, ni
l'glise de Sainte-Sophie  laquelle se rattache le souvenir des
vnements les plus glorieux de l'histoire russe, avant la dvastation
et l'asservissement dfinitif de Novgorod par Ivan IV, ce modle de tous
les tyrans modernes.

On m'avait beaucoup parl des montagnes de Valda que les Russes
appellent pompeusement la Suisse moscovite. J'approche de cette ville,
et depuis une trentaine de lieues je remarque que le terrain devient
ingal, sans qu'on puisse dire qu'il soit montagneux: ce sont de petits
ravins o la route est trace de manire  ce qu'on monte et descende
les pentes au galop; on continue d'tre bien men tout en perdant du
temps  chaque relais: les postillons russes sont lents  garnir et 
atteler leurs chevaux.

Les paysans de ce canton portent une toque aplatie et large du haut,
mais trs-serre contre la tte: cette coiffure ressemble  un
champignon: elle est quelquefois entoure d'une plume de paon roule
autour du bandeau qui touche le front: si l'homme porte un chapeau, le
mme ornement est fix autour du ruban. Le plus souvent leur chaussure
est faite de nattes de roseau tisses par les paysans eux-mmes et
attaches aux jambes en guise de bottines avec des ficelles pour servir
de lacets. C'est plus beau en sculpture qu'agrable  voir dans la vie
usuelle. Quelques statues antiques nous prouvent l'anciennet de cet
ajustement.

Les paysannes sont toujours rares[18]; on voit dix hommes avant de
rencontrer une femme: celles que j'ai pu apercevoir avaient un costume
qui annonce l'absence totale de coquetterie: c'est une espce de
peignoir trs-large qui s'agrafe au col et tombe jusqu' terre. Ce
surtout qui ne marque nullement la taille, est ferm par devant au moyen
d'un rang de boutons, un grand tablier de la mme longueur et attach
derrire les paules par deux courtes bretelles croises sans aucune
grce, car elles ressemblent aux cordons d'un sac, complte le costume
champtre. Elles marchent presque toutes pieds nus; les plus riches ont
toujours pour chaussures les grosses bottes que j'ai dj dcrites.
Elles se couvrent la tte avec des mouchoirs d'indienne ou des morceaux
de toile en faon de serre-tte. La vraie coiffure nationale des femmes
russes ne se porte que les jours de fte: c'est encore aujourd'hui celle
des dames de la cour: elle consiste en une espce de shako ouvert d'en
haut, ou plutt de diadme extrmement lev qui fait le tour de la
tte. Il est brod de pierreries pour les dames, et de fleurs en fils
d'or et d'argent pour les paysannes. Cette couronne a de la noblesse et
ne ressemble  aucune autre coiffure si ce n'est  la tour de Cyble.

Les paysannes ne sont pas les seules femmes mal soignes. J'ai vu des
_dames_ russes qui ont en voyage une toilette des plus ngliges. Ce
matin, dans une maison de poste o je m'tais arrt pour djeuner, j'ai
rencontr toute une famille que je venais de laisser  Ptersbourg o
elle habite un de ces palais lgants que les Russes sont fiers de
montrer aux trangers. Ces dames taient l magnifiquement vtues  la
mode de Paris. Mais dans l'auberge o, grce  de nouveaux accidents
arrivs  ma voiture, je fus rejoint par elles, c'tait d'autres
personnes; je les trouvais si bizarrement mtamorphoses qu' peine
pouvais-je les reconnatre; les fes taient devenues sorcires.
Figurez-vous des jeunes personnes que vous n'auriez vues que dans le
monde et qui, tout  coup, reparatraient devant vous en costume de
Cendrillon, et pire, coiffes de vieux serre-tte en toile soi-disant
blanche, sans chapeaux ni bonnets, portant des robes sales, des fichus
dguenills et qui ressemblent  des serviettes, tranant aux pieds des
savates en guise de souliers et de pantoufles: il y a bien l de quoi
vous persuader que vous tes ensorcel.

Ce qu'il y avait de pis, c'est que les voyageuses taient suivies d'un
train considrable. Ce peuple de valets, hommes et femmes, affubls de
vieux habits plus dgotants que ceux de leurs matresses, allant,
venant, faisant un bruit infernal, compltaient l'illusion d'une scne
du sabbat. Tout cela criait, courait  et l; on buvait, on mangeait,
on engloutissait les vivres avec une avidit capable d'ter l'apptit 
l'homme le plus affam. Cependant ces dames n'oubliaient pas de se
plaindre avec affectation devant moi de la malpropret de la maison de
poste, comme si elles eussent eu le droit de remarquer de la ngligence
quelque part; je me croyais tomb au milieu d'une halte de Bohmiennes,
si ce n'est que les Bohmiennes n'ont pas de prtentions.

Moi qui me pique de n'tre pas difficile en voyage, je trouve les
maisons de poste tablies sur cette route par le gouvernement,
c'est--dire par l'Empereur, assez confortables; j'y ai fait presque
bonne chre; on y pourrait mme coucher pourvu qu'on se passt de lit:
car ce peuple nomade ne connat que le tapis de Perse ou de peau de
mouton, ou mme de natte tendue sur un divan, et sous une tente, tente
de bois, de pltre ou de toile: c'est toujours un souvenir du bivouac;
l'usage du coucher comme meuble de premire ncessit n'a pas encore t
adopt par les peuples de race slave; le lit finit  l'Oder.

Quelquefois au bord des petits lacs dont est parsem l'immense marcage
qu'on appelle la Russie, on aperoit de loin une ville, c'est--dire un
amas de petites maisons en planches grises qui se refltent dans l'eau
et produisent un effet assez pittoresque. J'ai travers deux ou trois de
ces ruches d'hommes, mais je n'ai remarqu que la ville de Zimagoy.
C'est une rue de maisons toutes en bois; cette rue assez montueuse a une
lieue de long, et ce qui fait qu'on ne l'oublie pas, c'est qu' quelque
distance, on dcouvre de l'autre ct d'un des golfes du petit lac du
mme nom, un couvent romantique et dont les tours blanches se dtachent
pittoresquement au-dessus d'une fort de sapins, qui m'a paru plus haute
et plus touffue qu'aucune de celles que j'ai vues jusqu' prsent en
Russie. Quand on songe  la consommation de bois que font les Russes,
soit pour construire leurs maisons, soit pour les chauffer, on s'tonne
qu'il reste des forts dans leur pays.

Toutes celles que j'ai traverses jusqu'ici sont dgarnies d'arbres. On
appelle cela des bois, mais ce sont des halliers fangeux et dvasts, o
dominent de loin en loin des pins de peu d'apparence, et quelques
bouleaux dont les maigres cpes ne peuvent servir qu' empcher de
cultiver la terre.

(_Suite de la mme lettre_.)

     Torjeck, ce 5 aot 1839.

On ne voit pas de loin dans les plaines parce que tout y fait obstacle 
l'oeil; un buisson, une barrire, un palais vous cachent des lieues de
terrain avec l'horizon qui les termine. Du reste ici nul paysage ne se
grave dans la mmoire, nul site n'attire vos regards; pas une ligne
pittoresque, les plans sont rares, sans mouvement, sans lignes
contraries; aussi ne contrastent-ils point entre eux; sur un terrain
dnu d'accidents, il faudrait au moins les couleurs du ciel mridional:
elles manquent  cette partie de la Russie, o la nature doit tre
compte absolument pour rien.

Ce qu'on appelle les montagnes de Valda sont une suite de pentes et de
contre-pentes aussi monotones que les plaines tourbeuses de Novgorod.

La ville de Torjeck est cite pour ses fabriques de cuir; c'est ici
qu'on fait ces belles bottes ouvrages, ces pantoufles brodes en fils
d'or et d'argent, dlices de tous les lgants de l'Europe, surtout de
ceux qui aiment les choses bizarres pourvu qu'elles viennent de loin.
Les voyageurs qui passent par Torjeck y paient les cuirs fabriqus dans
cette ville beaucoup plus cher qu'on ne les vend  Ptersbourg ou 
Moscou.

Le beau maroquin, le cuir de Russie parfum se fait  Kazan, et c'est
surtout  la foire de Nijni qu'on peut, dit-on, l'acheter  bon march,
et choisir ce qu'on veut parmi des montagnes de peaux.

Torjeck a encore une autre spcialit, pour parler le langage du jour,
ce sont les ctelettes de poulet. L'Empereur s'arrtant un jour 
Torjeck, dans une petite auberge, y a mang des ctelettes de poulet
farcies, et  son grand tonnement, il les a trouves bonnes. Aussitt
les ctelettes de Torjeck sont devenues clbres par toute la Russie.
Voici leur origine[19]. Un Franais malheureux avait t bien reu et
bien trait dans ce lieu par l'aubergiste; c'tait une femme. Avant de
partir il lui dit: Je ne puis vous payer, mais je ferai votre fortune;
et il lui montra comment il fallait accommoder les ctelettes de poulet.
Le bonheur voulut, m'a-t-on dit, que cette prcieuse recette ft
prouve d'abord sur l'Empereur et qu'elle russt. L'aubergiste de
Torjeck est morte; mais ses enfants ont hrit de sa renomme, et ils
l'exploitent.

Torjeck, lorsque cette ville apparat tout d'un coup aux yeux du
voyageur qui vient de Ptersbourg, fait l'effet d'un camp au milieu d'un
champ de bl. Ses maisons blanchies, ses tours, ses pavillons rappellent
aussi les minarets des mosques de l'Orient. On aperoit les flches
dores des dmes, on voit des clochers ronds, d'autres carrs, les uns
sont  plusieurs tages, les autres sont bas, tous sont peints en vert,
en bleu; quelques-uns sont orns de petites colonnes; en un mot, cette
ville annonce Moscou. Le terrain qui l'entoure est bien cultiv, c'est
une plaine nue, orne de seigle; je prfre de beaucoup encore cette vue
 l'aspect des bois malades dont mes yeux ont t attrists depuis deux
jours: la terre laboure est au moins fertile: on pardonne  une contre
de manquer de beauts pittoresques en faveur de sa richesse; mais une
terre strile et qui pourtant n'a pas la majest du dsert, est ce que
je connais de plus ennuyeux  parcourir.

J'ai oubli de faire mention d'une chose assez singulire qui m'a frapp
au commencement du voyage.

Entre Ptersbourg et Novgorod, pendant plusieurs relais de suite, je
remarquai une seconde route parallle  la chausse principale qu'elle
suivait sans interruption  une distance peu considrable. Cette espce
de contre-alle avait des barrires, des garde-fous, des ponts en bois
pour aider  traverser les cours d'eau et les mares; enfin on n'avait
rien nglig afin de rendre ce chemin praticable, quoiqu'il ft moins
beau et beaucoup plus raboteux que la grande route. Arriv  un relais
je fis demander au matre de poste la cause de cette singularit: mon
feldjger me transmit l'explication de cet homme; la voici: cette route
de rechange est destine aux rouliers, aux bestiaux et aux voyageurs,
quand l'Empereur ou les personnes de la famille Impriale se rendent 
Moscou. On vite par cette sparation la poussire et les embarras qui
incommoderaient et retarderaient les augustes voyageurs si la grande
route restait publique au moment de leur passage. Je ne sais si le
matre de poste s'est moqu de moi, il parlait d'un air trs-srieux, et
trouvait fort simple  ce qu'il me parut, de laisser accaparer le chemin
par le souverain dans un pays o le souverain est tout. Le roi qui
disait: _la France c'est mois_! s'arrtait pour laisser passer un
troupeau de moutons, et sous son rgne le piton, le roulier, le manant
qui suivait le grand chemin, rptait notre vieux adage aux princes
qu'il rencontrait: La route est pour tout le monde; ce qui fait
vraiment les lois, c'est la manire de les appliquer.

En France les moeurs et les usages ont de tout temps rectifi les
institutions politiques; en Russie ils les exagrent dans l'application,
ce qui fait que les consquences deviennent pires que les principes.

Au reste, je dois dire que cette double route finit  Novgorod; on a
sans doute pens que l'encombrement serait plus grand aux environs de la
capitale; ou peut-tre a-t-on renonc  continuer ce chemin de rebut.

Il faut convenir qu'avec le train dont on est men en Russie, les
troupeaux de boeufs que vous rencontrez  chaque instant sur la grande
route, ainsi que les longues files de charrettes conduites par un seul
roulier, peuvent occasionner des accidents graves et frquents. La
prcaution de la double route est peut-tre plus ncessaire ici
qu'ailleurs; mais je ne voudrais pas qu'on attendt pour carter le
danger qu'il menat la vie de l'Empereur ou des membres de sa famille:
ceci n'est pas dans l'esprit de Pierre-le-Grand, qui empruntait aux
marchands de Ptersbourg le prix des drowskas de louage dans lesquels il
se faisait voiturer, et qui lorsqu'on voulait fermer un de ses parcs au
public, s'criait: Vous croyez donc que j'ai dpens tant d'argent pour
moi tout seul?

Adieu; si je continue mon voyage sans accident ma premire lettre sera
date de Moscou. Chacune des lettres que je vous cris est ploye sans
adresse et cache le plus secrtement possible. Mais toutes mes
prcautions seraient insuffisantes si l'on venait  m'arrter et 
fouiller ma voiture.




LETTRE VINGT-TROISIME.

Madame la comtesse O'Donnell.--Postillons enfants.--Leur manire de
mener.--Elle ressemble  une tempte sur mer.--Souvenirs du cirque des
anciens.--Pindare.--Marche potique.--Adresse merveilleuse.--Routes
encombres de rouliers.--Chariots  un cheval.--Grce naturelle du
peuple russe.--lgance qu'il donne aux objets dont il se sert.--Intrt
particulier que la Russie doit inspirer aux penseurs.--Costume des
femmes.--Bourgeoises de Torjeck.--Leur toilette.--La
balanoire.--Plaisirs silencieux.--Hardiesse des Russes.--Beaut des
paysannes.--Beaux vieillards.--Beaut parfaite.--Chaumires
russes.--Divans des paysans.--Bivouacs champtres.--Penchant au
vol.--Politesse, dvotion.--Dicton populaire.--Mon feldjger vole les
postillons.--Propos d'une grande dame.--Parallle de l'esprit du grand
monde en France et en Russie.--Femmes d'tat.--Diplomatie, double emploi
des femmes dans la politique.--Conversation des dames russes.--Manque de
moralit chez les paysans.--Rponse d'un ouvrier  son
seigneur.--Bonheur des serfs russes.--Ce qu'il faut en penser.--Ce qui
fait l'homme social.--Vrit potique.--Effets du despotisme.--Droits du
voyageur.--Vertus et crimes relatifs.--Rapports de l'glise avec le chef
de l'tat.--Abolition du patriarcat de Moscou.--Citation de l'Histoire
de Russie, par M. l'vesque.--Esclavage de l'glise russe.--Diffrence
fondamentale entre les sectes et l'glise mre.--L'vangile instrument
de rvolution en Russie.--Histoire d'un poulain.-- quoi tiennent les
vertus.--Responsabilit du crime: plus redoute chez les anciens que
chez les modernes.--Rve d'un homme veill.--Premire vue du
Volga.--Souvenirs de l'histoire russe.--L'Espagne et la Russie
compares.--Roses du Nord; leur danger.


 MADAME LA COMTESSE O'DONNELL[20].

     Klin, petite ville  quelques lieues de Moscou, ce 6 aot 1839.

Encore un temps d'arrt et toujours pour la mme cause! nous cassons
rgulirement toutes les vingt lieues. Certes l'officier russe de
Pomerania tait un _gettatore_!...

Il y a des moments o, malgr mes rclamations et l'usage ritr du mot
_tischn_ (doucement), les postillons me font perdre haleine; alors
convaincu de l'inutilit de mes instances, je me tais et je ferme les
yeux pour viter le vertige. Au reste, parmi tant de postillons, je n'ai
pas rencontr un maladroit, mme plusieurs de ceux qu'on m'a donns
jusqu' prsent taient d'une habilet surprenante. Les Napolitains et
les Russes sont les premiers cochers du monde; les plus habiles taient
des vieillards et des enfants; les enfants surtout m'tonnent. La
premire fois que je vis ma voiture et ma vie confies  un bambin de
dix ans, je protestai contre une telle imprudence; mais mon feldjger
m'assura que c'tait l'usage, et comme sa personne tait expose autant
que la mienne, je crus ce qu'il me disait; et nous partmes au galop de
nos quatre chevaux dont l'ardeur sauvage et l'air indpendant n'taient
pas faits pour me rassurer. L'enfant expriment se gardait bien
d'essayer de les arrter, au contraire, les dfiant  la course, il les
lanait ventre  terre et la voiture suivait comme elle pouvait. Ce
mange, plus d'accord avec le temprament de l'animal qu'avec celui de
l'quipage, durait tout le temps du relais; seulement au bout d'une
verste, les rles taient changs, alors c'tait le cocher toujours plus
impatient qui pressait l'attelage essouffl;  peine les chevaux
paraissaient-ils vouloir ralentir leur course que l'homme les fouettait
jusqu' ce qu'ils eussent repris leur premier train, l'mulation qui
s'tablit facilement entre quatre chevaux courageux, mens de front,
nous faisait conserver une extrme vitesse jusqu'au bout du relais. Ces
ardents animaux courant tous quatre l'un  ct de l'autre,
s'efforaient de se devancer tout le temps du relais, ils mourraient
plutt qu'ils ne renonceraient  la lutte. En apprciant le caractre de
cette race de chevaux et en voyant le parti que les hommes en tirent, je
reconnus bientt que le mot que j'avais appris  prononcer avec tant de
soin, le mot _tischn_, ne servirait  rien dans ce voyage, et que mme,
je m'exposerais  des accidents, si je m'obstinais  ralentir le train
ordinaire des postillons. Les Russes ont le don et le talent de
l'quilibre; hommes et chevaux perdraient leur aplomb au petit trot;
leur manire d'aller me divertirait beaucoup avec une voiture plus
solide que la mienne; mais  chaque tour de roue, je crois sentir notre
quipage tomber en pices, nous cassons si souvent que mes apprhensions
ne sont que trop justifies. Sans mon valet de chambre italien qui me
sert de charron et de serrurier, nous serions dj rests en chemin;
cependant j'admire l'air de nonchalance avec lequel nos cochers prennent
possession de leur sige. Ils s'asseyent de ct avec une grce non
apprise, et bien prfrable  l'lgance tudie des cochers civiliss.
Quand la route descend, ils se dressent tout  coup sur leurs pieds et
mnent debout, le corps lgrement arqu, les bras et les huit rnes
tendus. Dans cette attitude de bas-relief antique, on les prendrait pour
des cochers du cirque. On fend l'air, des nuages de poussire semblables
 l'cume des flots bouillonnants sous un navire marquent le passage des
chevaux sur la terre qu'ils effleurent  peine. Alors les ressorts
anglais font prouver  la caisse de la voiture un balancement semblable
 celui d'une barque emporte par un vent furieux, mais dont la violence
est neutralise par des courants contraires; dans ce choc des lments,
on sent le char prs de s'effondrer: cependant il fuit dans la carrire;
on croit relire Pindare, on croit rver par cette foudroyante rapidit;
il s'tablit alors je ne sais quel rapport entre la volont de l'homme
et l'intelligence de la bte. Il y va de la vie pour tous; ce n'est pas
seulement d'aprs une impulsion mcanique que l'quipage est guid, on
reconnat qu'il y a l change de penses et de sentiments: c'est de la
magie animale, un vrai magntisme. Cette manire de marcher me parat un
prodige continuel. Le conducteur miraculeusement obi, accrot la
surprise du voyageur en faisant arrter, tourner  volont ses quatre
animaux qu'il guide de front comme un seul cheval. Tantt il les
resserre au point de ne tenir gure plus de place qu'un attelage de deux
chevaux et ils passent alors dans d'troits dfils; tantt il les
espace de manire  ce qu'ils remplissent  eux seuls la moiti de la
grande route. C'est un jeu, c'est une guerre qui tient sans cesse en
haleine l'esprit et les sens. En fait de civilisation, tout est
incomplet en Russie, parce que tout est moderne; sur le plus beau chemin
du monde, il reste toujours quelque travail interrompu;  chaque
instant, vous rencontrez des ponts volants ou provisoires, et que vous
tes oblig de traverser pour sortir brusquement de la chausse
principale, obstrue par quelque rparation urgente; alors le cocher,
sans ralentir sa course, fait tourner le quadrige sur place et le mne
hors de la route au grand galop comme un habile cuyer dirigerait sa
monture. Reste-t-on sur la grande route, on n'y marche jamais droit, car
presque tout le temps du relais, on serpente d'un ct du chemin 
l'autre, et toujours avec la mme adresse, la mme rapidit furieuse,
entre une multitude de petites charrettes  un cheval, disperses sans
ordre sur la chausse, parce que dix de ces chariots au moins tant
conduits par un seul roulier, cet homme unique ne peut maintenir en
ligne un si grand nombre de voitures tranes chacune par un cheval
quinteux. En Russie, l'indpendance s'est rfugie chez les btes.

La route est donc ncessairement encombre par tous ces chariots, et
sans l'adresse des postillons russes  trouver un passage au milieu de
ce labyrinthe mouvant, il faudrait que la poste marcht au train des
rouliers, c'est--dire au pas. Ces voitures de transport ressemblent 
de grandes tonnes coupes en long par la moiti et poses ainsi tout
ouvertes sur des brancards  essieux: ce sont des espces de coquilles
de noix qui rappellent un peu nos chars de Franche-Comt, mais seulement
sous le rapport de la lgret, car la construction de l'quipage et la
manire d'atteler sont particulires  la Russie. On voiture l-dessus,
en fait de denres, tout ce qu'on ne fait pas voyager par eau. Le
chariot est attel d'un seul cheval assez petit, mais dont la force est
proportionne  la charge qu'il trane; cet animal courageux, plein de
nerf, tire peu, mais il lutte longtemps avec nergie, il marche jusqu'
la mort et tombe avant de s'arrter; aussi sa vie est-elle courte autant
que gnreuse; en Russie un cheval de douze ans est un phnomne.

Rien n'est plus original, plus diffrent de tout ce que j'ai vu ailleurs
que l'aspect des voitures, des hommes et des btes qu'on rencontre sur
les chemins de ce pays. Le peuple russe a reu en partage l'lgance
naturelle, la grce qui fait que tout ce qu'il arrange, tout ce qu'il
touche ou ce qu'il porte prend  son insu et malgr lui un aspect
pittoresque. Condamnez des hommes d'une race moins fine  faire usage
des maisons, des habits, des ustensiles des Russes, ces objets vous
paratront tout simplement hideux; ici je les trouve tranges,
singuliers, mais significatifs et dignes d'tre peints. Condamnez les
Russes  porter le costume des ouvriers de Paris, ils en feront quelque
chose d'agrable  l'oeil; ou pour mieux dire, jamais Russe n'imaginerait
des ajustements si dnus de got. La vie de ce peuple est amusante, si
ce n'est pour lui-mme, au moins pour le spectateur; l'ingnieux tour
d'esprit de l'homme a russi  triompher du climat et des obstacles de
tous genres que la nature opposait  la vie sociale dans un dsert sans
posie. Le contraste de l'aveugle soumission politique d'un peuple
attach  la glbe, et de la lutte nergique et continue de ce mme
peuple contre la tyrannie d'un climat ennemi de la vie, son indpendance
sauvage vis--vis de la nature perce  chaque instant sous le joug du
despotisme, et c'est une source inpuisable de tableaux piquants et de
mditations graves. Pour faire un voyage de Russie complet, il faudrait
associer un Horace Vernet  un Montesquieu.

Dans aucune de mes courses je n'ai regrett, comme je le fais dans
celle-ci, de me sentir peu de talent pour le dessin. La Russie est moins
connue que l'Inde, elle a t moins souvent dcrite et dessine: elle
est nanmoins tout aussi curieuse que l'Asie, mme sous le rapport de
l'art, de la posie, et surtout de l'histoire.

Tout esprit srieusement proccup des ides qui fermentent dans le
monde politique, ne peut que gagner  examiner de prs cette socit,
gouverne, en principe,  la manire des tats le plus anciennement
nomms dans les annales du monde, mais dj toute pntre des ides qui
fermentent dans les nations modernes les plus rvolutionnaires... La
tyrannie patriarcale des gouvernements de l'Asie en contact avec les
thories de la philanthropie moderne, les caractres des peuples de
l'Orient et de l'Occident incompatibles par nature et pourtant
violemment enchans l'un  l'autre dans une socit  demi barbare,
mais rgularise par la peur; c'est un spectacle dont on ne peut jouir
qu'en Russie; et certes, nul homme qui pense ne regrettera la peine
qu'il faut prendre pour venir l'examiner de prs.

L'tat social, intellectuel et politique de la Russie actuelle, est le
rsultat, et pour ainsi dire le rsum des rgnes d'Ivan IV, surnomm le
Terrible, par la Russie elle-mme, de Pierre Ier, dit le Grand, par des
hommes qui se glorifient de singer l'Europe, et de Catherine II,
divinise par un peuple qui rve la conqute du monde et qui nous flatte
en attendant qu'il nous dvore; tel est le redoutable hritage dont
l'Empereur Nicolas dispose... Dieu sait  quelle fin!... Nos neveux
l'apprendront, car sur les faits de ce monde un homme de l'avenir sera
aussi clair que la Providence l'est aujourd'hui.

J'ai continu de rencontrer de loin en loin quelques paysannes assez
jolies; mais je ne cesse de me rcrier contre la coupe disgracieuse de
leur costume. Ce n'est pas d'aprs cet accoutrement qu'il faut juger du
sens pittoresque que j'attribue aux Russes. L'ajustement de ces femmes
dfigurerait, ce me semble, la beaut la plus parfaite. Figurez-vous une
manire de peignoir sans corsage, sans forme, un sac qui leur tient lieu
de robe, et qu'elles froncent tout juste sous l'aisselle: ce sont, je
crois, les seules femmes du monde qui aient la fantaisie de se faire une
taille au-dessus et non au-dessous du sein, contrairement  l'usage
indiqu par la nature et adopt par toutes les autres femmes; c'est
l'exagration de nos modes du Directoire: non pas que les femmes
moscovites aient imit les Franaises du pavillon d'Hanovre habilles 
la grecque par David et ses lves; mais sans le savoir, elles sont la
caricature des statues antiques que Paris a vues se promener sur les
boulevards aprs le temps de la terreur. Ces paysannes russes se font
une taille qui n'en est pas une, puisqu'elle est raccourcie comme je
viens de vous le dire, au point de s'arrter au-dessus de la gorge.
Voici ce qu'il en rsulte:  la premire vue, la personne entire ne
reprsente plus qu'un grand ballot, o toutes les parties du corps sont
confondues sans grce et pourtant sans libert. Mais ce costume a encore
bien d'autres inconvnients assez difficiles  dcrire; une de ses plus
graves consquences, sans contredit, c'est qu'une paysanne russe
pourrait donner  tter par dessus l'paule, comme les Hottentotes.
Telle est l'invitable difformit produite par une mode qui dtruit la
forme du corps; les Circassiennes qui comprennent mieux la beaut de la
femme et le moyen de la conserver, portent, ds le jeune ge, autour des
reins une ceinture qu'elles ne quittent jamais.

J'ai remarqu  Torjeck une variante dans la toilette des femmes; elle
mrite, ce me semble, d'tre mentionne. Les bourgeoises de cette ville
ont un manteau court, espce de plerine plisse que je n'ai vue qu'
elles, car ce collet a cela de particulier qu'il est entirement ferm
par devant, un peu chancr par derrire, montrant  nu le col et une
partie du dos, et qu'il s'ouvre au-dessus des reins, entre les deux
paules; c'est prcisment le contraire de tous les collets ordinaires
qui sont fendus par devant. Figurez-vous un grand falbala haut de huit 
dix pouces de haut, en velours, en soie ou en drap noir, attach
au-dessous de l'omoplate, faisant par devant tout le tour de la personne
comme un camail d'vque et revenant s'agrafer  l'paule oppose, sans
que les deux extrmits de cette espce de rideau se rejoignent ou se
croisent par derrire. C'est plus singulier que joli ou commode; mais
l'extraordinaire suffit pour amuser un passant; ce que nous cherchons en
voyage, c'est ce qui nous prouve que nous sommes bien loin de chez nous;
voil ce que les Russes ne veulent pas comprendre. Le talent de la
singerie leur est si naturel, qu'ils se choquent tout navement quand on
leur dit que leur pays ne ressemble  aucun autre: l'originalit, qui
nous parat un mrite, leur semble un reste de barbarie; ils s'imaginent
qu'aprs nous tre donn la peine de venir les voir si loin, nous devons
nous estimer fort heureux de retrouver,  mille lieues de chez nous, une
mauvaise parodie de ce que nous venons de quitter, par amour pour le
changement.

La balanoire est le grand plaisir des paysans russes: cet exercice
dveloppe le don de l'quilibre naturel aux hommes de ce pays. Ajoutez 
cela que c'est un plaisir silencieux, et que les divertissements calmes
conviennent  un peuple rendu prudent par la peur.

Le silence prside  toutes les ftes des villageois russes. Ils boivent
beaucoup, parlent peu, crient encore moins: ils se taisent ou ils
chantent en choeur d'une voix nasillarde des notes mlancoliques et
soutenues, formant des accords d'une harmonie recherche, mais peu
bruyante. Les chants nationaux des Russes ont une expression triste; ce
qui m'a surpris, c'est que presque toutes ces mlodies manquent de
simplicit.

Le dimanche, en passant par des villages populeux, je voyais des ranges
de quatre  huit jeunes filles se balancer par un mouvement  peine
sensible sur des planches suspendues  des cordes, tandis, qu' quelques
pas plus loin, un nombre gal de jeunes garons se trouvaient placs de
la mme manire en face des femmes: leur jeu muet dure longtemps, jamais
je n'ai eu la patience d'en attendre la fin. Ce doux balancement n'est
qu'une espce d'intermde qui sert de dlassement dans les intervalles
du divertissement anim de la vritable balanoire. Celui-ci est
trs-vif, mme il effraie le spectateur. Une haute potence d'o
descendent quatre cordes soutient,  deux pieds de terre environ, une
planche aux extrmits de laquelle se placent deux personnes; cette
planche et les quatre poteaux qui la portent sont disposs de manire 
ce que le balancement puisse se faire  volont en long ou en large.

Je n'ai jamais vu dans les moments srieux plus de deux personnes  la
fois sur la planche; ces deux personnes sont tantt un homme et une
femme, tantt deux hommes ou deux femmes: elles se placent toujours
debout, droites sur leurs jambes, aux deux extrmits de la planche, o
elles conservent l'quilibre en se tenant fortement aux cordes qui font
aller la machine. Dans cette attitude elles sont lances en l'air
jusqu' des hauteurs effrayantes, car  chaque vole on voit le moment
o la machine fera le tour et o les jouteurs arrachs de leur place
seront lancs  terre d'une hauteur de trente ou quarante pieds; car
j'ai vu des poteaux qui je crois avaient bien vingt pieds de haut. Les
Russes, dont le corps est svelte et la taille souple, trouvent aisment
un aplomb qui nous tonne: ils montrent dans cet exercice beaucoup
d'agilit, de grce et de hardiesse.

Je me suis arrt dans plusieurs villages  voir ainsi lutter des jeunes
filles avec des jeunes gens, et j'ai enfin trouv  admirer quelques
visages de femmes parfaitement beaux. Elles ont le teint d'une blancheur
dlicate; leurs couleurs sont pour ainsi dire sous la peau, qui est
transparente et d'une finesse extrme. Elles ont des dents clatantes de
blancheur, et chose rare!!... leur bouche est d'une forme parfaitement
pure, et dessine  l'antique; leurs yeux ordinairement bleus sont
cependant fendus  l'orientale; ils sont  fleur de tte, et ils ont
cette expression de fourberie et d'inquitude naturelle au regard des
Slaves, qui en gnral voient de ct et mme derrire eux sans tourner
la tte. Cet ensemble a bien du charme; mais soit par un caprice de la
nature, soit par l'effet du costume, tous ces agrments se trouvent plus
rarement runis chez les femmes russes que chez les hommes. Entre cent
paysannes on en rencontre une charmante, tandis que le grand nombre des
hommes est remarquable par la forme de la tte et la puret des traits.
Il y a des vieillards aux joues roses, au front chauve encadr de
cheveux d'argent, et dont la barbe galement blanche et soyeuse descend
sur leur large poitrine.  voir ces beaux visages on dirait que le temps
leur prte en dignit tout ce qu'il leur te en jeunesse: ce sont des
ttes plus belles  peindre que tout ce que j'ai vu de Rubens, de
l'Espagnolet ou du Titien; mais je n'ai pas trouv une seule tte de
vieille femme  mettre dans un tableau.

Il arrive quelquefois qu'un profil rgulirement grec se runit  des
traits d'une si extrme finesse que l'expression de la physionomie ne
perd rien  la perfection des lignes du visage: alors on reste frapp
d'admiration. Pourtant ce qui domine dans les figures d'hommes et de
femmes c'est le type calmouck: les pommettes des joues saillantes et le
nez cras. Les femmes sont plus casanires que dans l'occident de
l'Europe; elles vivent enfermes, on a peu d'occasions de les voir, si
ce n'est le dimanche, ou dans les foires; encore ces jours-l mme
sortent-elles moins que leurs maris. Il n'y a gure plus de cent ans que
les Russes ne gardent plus leurs femmes chez eux. Les chaumires russes
sont mieux closes que celles de nos paysans; aussi la mauvaise odeur,
l'obscurit qui rgnent au fond de ces rduits font-elles repentir le
voyageur lorsqu'il tente par curiosit de pntrer dans l'intrieur d'un
mnage rural.

 l'heure o les paysans se reposent, je suis entr dans plusieurs de
ces cases presque prives d'air: point de lits: hommes et femmes sont
tendus ple-mle sur des bancs de bois qui font divans tout autour de
la salle; mais la malpropret de ce bivouac champtre m'a toujours
arrt, j'ai recul; cependant jamais assez vite pour ne pas emporter
dans mes habits quelque souvenir vivant en punition de mes indiscrtes
tentatives.

Pour se garantir des courtes, mais vives chaleurs de l't, il y a hors
de quelques chaumires un divan en plein air; c'est un large balcon
couvert, mais  jour: cette espce de terrasse tourne autour de la
maison, et sert de lit  la famille qui mme choisit quelquefois pour sa
couche la terre nue. Les souvenirs de l'Orient nous suivent partout.

 toutes les postes o je suis descendu pendant la nuit, j'ai trouv une
range de peaux de mouton noires jetes dans la rue le long des maisons.
Ces toisons, que je prenais pour des sacs oublis  terre, taient des
hommes couchs  la belle toile pour jouir du frais. Nous avons cet t
des chaleurs telles qu'on n'en a pas vu en Russie de mmoire d'homme. Le
soleil lui-mme penche pour cet Empire.

Les peaux de mouton, tailles en petites redingotes, servent
non-seulement d'habits, mais encore de lits, de tapis et de tentes aux
paysans russes. Les ouvriers qui, pendant la grande chaleur du jour, se
reposent au milieu des champs, tent leur houppelande, et s'en font un
toit pittoresque pour se dfendre des rayons du soleil: ils passent,
avec l'ingnieuse adresse qui les distingue des hommes de l'occident de
l'Europe, les deux brancards de leur brouette dans les manches de cette
pelisse, et tournent ensuite ce toit mouvant contre le jour pour s'en
faire un abri, et dormir tranquillement  l'ombre de leur draperie
rustique. Cet habit fort chaud est d'une forme lgante; il serait joli
s'il n'tait toujours vieux et graisseux; un pauvre paysan ne peut
renouveler souvent un ajustement qui cote si cher; ils le portent
jusqu' l'user.

Le paysan russe est industrieux, et sait se tirer d'embarras en toute
occasion: il ne sort jamais sans sa hache, petit instrument de fer
propre  tout dans les mains d'un homme adroit au milieu d'un pays o le
bois ne manque pas encore. Avec un Russe  votre service, si vous vous
perdiez dans une fort, vous auriez une maison en peu d'heures pour y
passer la nuit plus commodment peut-tre et  coup sr plus proprement
que dans un vieux village. Mais si vous avez des objets de cuir, ils ne
sont en sret nulle part: les Russes volent avec l'adresse qu'ils
mettent  tout les courroies, les tabliers, les sangles de vos malles et
de vos voitures; ce qui n'empche pas ces mmes hommes d'tre fort
dvots.

Je n'ai jamais achev un relais sans que mon postillon ft au moins
vingt signes de croix pour saluer autant de petites chapelles; puis,
remplissant avec la mme ponctualit ses devoirs de politesse, il
saluait de son bonnet tous les charretiers qu'il rencontrait, et Dieu
sait si le nombre en tait grand!... Ces formalits accomplies, nous
arrivions  la poste, o il se trouvait toujours que, soit en attelant,
soit en dtelant, l'adroit, le pieux, le poli filou nous avait vol
quelque chose, une valise servant de ferrire, une courroie, une
enveloppe de malle, ne ft-ce qu'une bougie de lanterne, un clou, une
vis; enfin il ne retournait jamais au logis _les mains nettes_, et me
rappelait,  mes dpens, le naf et caractristique dicton russe:
Notre-Seigneur volerait aussi s'il n'avait pas les mains perces.

Ces hommes sont extrmement avides d'argent, mais ils n'osent se
plaindre quand on les paie mal. C'est ce qui arrivait souvent ces jours
derniers  ceux qui nous menaient, parce que mon feldjger gagnait sur
le prix des guides dont je lui avais remis le montant d'avance 
Ptersbourg avec celui des chevaux pour toute la route. Dans le cours du
voyage, m'tant aperu de cette supercherie, je supplais de ma poche
aux guides du malheureux postillon priv d'une partie du salaire que,
d'aprs les habitudes des voyageurs ordinaires, il avait le droit
d'esprer de moi, et le fripon de feldjger s'tant aperu  son tour de
ma gnrosit (c'est ainsi qu'il appelait ma justice), s'en plaignit
effrontment, en me disant qu'il ne pourrait plus rpondre de moi en
voyage si je continuais de le contrarier dans le lgitime exercice de
son autorit.

Au surplus, faut-il s'tonner de voir les hommes du commun dnus de
sentiments dlicats dans un pays o les grands regardent les plus
simples rgles de la probit comme des lois bonnes pour rgir les
bourgeois, mais qui ne peuvent atteindre des hommes de leur rang? Ne
croyez pas que j'exagre: je vous dis ce que je vois; un orgueil
aristocratique, dgnr et contraire au vritable honneur, rgne en
Russie dans la plupart des familles prpondrantes. Dernirement, une
grande dame me fit, sans s'en douter, un aveu naf; son discours m'a
trop frapp pour que je ne sois pas sr de vous le rendre mot  mot; de
pareils sentiments, assez communs ici parmi les hommes, sont rares parmi
les femmes qui ont conserv mieux que leurs maris ou que leurs frres la
tradition des ides vritablement nobles. Voil pourquoi ce langage m'a
doublement surpris dans la bouche de la personne qui le tenait.

Nous ne saurions, disait-elle, nous faire une juste ide d'un tat
social tel que le vtre; on m'assure qu'en France aujourd'hui le plus
grand seigneur pourrait tre mis en prison pour une dette de deux cents
francs: c'est rvoltant; voyez la diffrence: il n'y a pas dans toute la
Russie un fournisseur, un marchand qui ost nous refuser du crdit pour
un temps illimit; avec vos opinions aristocratiques, ajouta-t-elle,
vous devez vous trouver  l'aise chez nous. Il y a plus de rapports
entre les Franais de l'ancien rgime et nous, qu'entre aucune des
autres nations de l'Europe.

Il est certain que j'ai rencontr plusieurs vieux Russes qui ont la
rputation de faire trs-bien de petits couplets impromptus.

Je ne saurais vous dire ce qu'il m'a fallu d'empire sur moi-mme pour ne
pas protester soudain et hautement contre l'affinit dont se vantait
cette dame. Cependant malgr ma prudence oblige, je ne pus m'empcher
de lui faire remarquer qu'un homme qui passerait aujourd'hui chez nous
pour un aristocrate ultra pourrait bien tre rang,  Ptersbourg, parmi
les libraux les plus exagrs; et je finis en ajoutant: Quand vous
m'assurez que, dans vos familles, on ne pense pas qu'il soit ncessaire
de payer ses dettes, je ne vous en crois pas sur parole.

--Vous avez tort; plusieurs d'entre nous ont des fortunes normes, mais
ils seraient ruins s'ils voulaient payer ce qu'ils doivent.

J'ai regard d'abord ce langage comme une vanterie de mauvais got, ou
mme comme un pige tendu  ma crdulit; mais les informations que j'ai
prises plus tard m'ont prouv qu'il tait srieux.

Pour me faire comprendre  quel point les personnes du grand monde en
Russie ont l'esprit franais, la mme dame me racontait qu'un de ses
parents chez lequel on jouait un jour des vaudevilles, rpondit par des
vers improviss  d'autres vers chants en l'honneur du matre de la
maison, le tout sur le mme air: Vous voyez combien nous sommes
Franais, ajoutait-elle avec un orgueil qui me faisait rire tout bas.
Oui, plus que nous, rpondis-je, et nous parlmes d'autre chose. Je me
figurais l'tonnement de cette dame franco-russe, arrivant  Paris dans
_les salons_[22] de madame ***, et demandant  notre France actuelle ce
qu'est devenue la France du temps de Louis XV.

Sous l'Impratrice Catherine, la conversation du palais et celle de
quelques personnes de la cour ressemblait  celle des salons de Paris:
aujourd'hui nous sommes plus srieux en paroles, ou du moins plus hardis
qu'aucun des peuples de l'Europe, et sous ce rapport nos Franais
modernes sont loin de ressembler aux Russes, car nous parlons de tout et
les Russes ne parlent de rien.

Le rgne de Catherine a laiss dans la mmoire de quelques dames russes
des traces profondes; ces dames aspirant au titre de femmes d'tat, ont
le gnie de la politique, et comme plusieurs d'entre elles joignent  ce
don des moeurs qui rappellent tout  fait celles du XVIIIe sicle, ce
sont autant d'Impratrices voyageuses remplissant l'Europe du bruit de
leur dvergondage, mais qui sous ce cynisme de conduite cachent un
profond esprit de gouvernement et d'observation. Grce au gnie
d'intrigue de ces Aspasies du Nord, il n'y a presque pas une capitale en
Europe qui n'ait deux ou trois ambassadeurs russes: l'un public,
accrdit, reconnu et revtu de tous les insignes de sa charge: les
autres, secrets, non avous, non responsables, et faisant en jupe et en
bonnet le double rle d'ambassadeur indpendant et d'espion de
l'ambassadeur officiel.

Dans tous les temps des femmes ont t employes avec succs aux
ngociations politiques; plusieurs des rvolutionnaires modernes se sont
servis de femmes pour conspirer plus habilement, plus en sret, et avec
plus de secret; l'Espagne a vu de ces infortunes devenues des hrones
par le courage avec lequel elles ont subi la punition de leur dvouement
amoureux, car la galanterie entre toujours pour beaucoup dans le courage
d'une Espagnole. Chez les femmes russes, au contraire, l'amour est
l'accessoire. La Russie a toute une diplomatie fminine organise, et
l'Europe n'est peut-tre pas assez attentive  ce singulier moyen
d'influence. Avec son arme cache d'agents amphibies, d'amazones
politiques,  l'esprit fin et mle, au langage fminin, la cour de
Russie recueille des nouvelles, reoit des rapports, des avis qui, s'ils
taient connus, expliqueraient bien des mystres, donneraient la clef de
bien des contradictions, rvleraient bien des petitesses.

La proccupation politique de la plupart des femmes russes rend leur
conversation insipide, d'intressante qu'elle pourrait tre. Ce malheur
arrive surtout aux femmes les plus distingues, qui sont naturellement
les plus distraites lorsque l'entretien ne roule pas sur des sujets
graves: il y a un monde entre leurs penses et leurs discours: les
paroles qu'elles vous disent vous trompent, car leur esprit est
ailleurs; elles pensent toujours  autre chose qu' ce dont elles
parlent; il rsulte de cette division un manque d'accord, une absence de
naturel, en un mot, une duplicit fatigante dans les rapports ordinaires
de la vie sociale. La politique est de sa nature une chose peu
divertissante; on en supporte les ennuis par le sentiment du devoir, et
il en sort quelquefois des traits de lumire qui animent la conversation
des hommes d'tat; mais la politique frauduleuse, la politique d'amateur
est le flau de la conversation. L'esprit qui se livre par choix  cette
occupation mercenaire s'avilit, s'annule, et perd son clat sans
compensation comme sans excuse.

On m'assure que le sentiment moral n'est presque pas dvelopp parmi les
paysans russes, et mon exprience journalire confirme les rcits que
j'entends faire aux personnes le moins instruites.

Un grand seigneur m'a cont qu'un homme  lui, habile en je ne sais quel
mtier, tait venu en permission exercer son talent  Ptersbourg: au
bout de deux ans rvolus, on lui donne cong pour quelques semaines,
qu'il dsire aller passer dans son village, prs de sa femme. Il revient
 Ptersbourg au jour prescrit.

Es-tu content d'avoir revu ta famille? lui dit son matre.

--Fort content, rplique navement l'ouvrier; ma femme m'avait donn
deux enfants de plus en mon absence, et je les ai trouvs chez nous avec
grand plaisir.

Ces pauvres gens n'ont rien  eux, ni leur chaumire, ni leurs femmes,
ni leurs enfants, ni mme leur coeur: ils ne sont pas jaloux; de quoi le
seraient-ils?... d'un accident?... l'amour chez eux n'est pas autre
chose... Telle est pourtant l'existence des hommes les plus heureux de
la Russie: des serfs!!... J'ai souvent entendu envier leur sort par les
grands, et peut-tre  juste titre.

Ils n'ont point de soucis, dit-on, nous sommes chargs d'eux et de
leurs familles (Dieu sait comment on s'acquitte de cette charge, quand
les paysans deviennent vieux et inutiles); assurs du ncessaire pour
leur vie et celle de leurs descendants, ils sont moins  plaindre cent
fois que les paysans libres ne le sont chez vous.

Je me taisais en coutant ce pangyrique du servage: mais je pensais:
s'ils n'ont point de soucis, ils n'ont point de famille, et partant
point d'affections, point de bonheur, point de sentiment moral; point de
compensation aux peines matrielles de la vie; ils ne possdent rien, et
c'est la proprit particulire qui fait l'homme social, parce que seule
elle constitue la famille.

Les faits que je vous cite me paraissent en contradiction avec les
sentiments potiques exprims par l'auteur de Thelenef. Ma mission n'est
pas de concilier les contradictions; je ne suis oblig qu' peindre les
contrastes: les expliquera qui pourra.

D'ailleurs les potes russes ont le monopole du mensonge comme tous les
autres potes: si ces privilgis de la pense imaginent, c'est pour
tre plus vrais que les historiens.

La vrit morale est la seule qui mrite notre culte, et c'est  la
saisir que tendent tous les efforts de l'esprit humain, quelle que soit
la sphre de ses travaux.

Si dans mes voyages, je mets un soin extrme  peindre le monde tel
qu'il est, c'est pour exciter dans tous les coeurs et surtout dans le
mien le regret de ne pas le trouver tel qu'il devrait tre. C'est pour
rveiller dans les mes le sentiment de l'immortalit en nous rappelant
 chaque injustice,  chaque abus inhrents aux choses de la terre, le
mot de Jsus-Christ: Mon royaume n'est pas de ce monde.

Jamais je n'ai eu tant d'occasions d'appliquer ce mot que depuis mon
sjour en Russie: il me revient  chaque instant; sous le despotisme,
toutes les lois sont calcules pour profiter  l'oppression;
c'est--dire que plus l'opprim aura sujet de se plaindre, moins il en
aura le droit ni la hardiesse. Il faut avouer cependant que devant Dieu,
la mauvaise action d'un citoyen est plus criminelle que la mme mauvaise
action d'un serf; celui qui voit tout, tient compte de l'insensibilit
de sa conscience  l'homme abruti par le spectacle de l'iniquit
toujours triomphante.

Le mal est mal partout, dira-t-on, et l'homme qui vole  Moscou est un
voleur tout comme le filou de Paris. Voil prcisment ce que je nie.
C'est de l'ducation gnrale que reoit un peuple que dpend en grande
partie la moralit de chaque individu, d'o il suit qu'une effrayante et
mystrieuse solidarit de torts et de mrites a t tablie par la
Providence entre les gouvernements et les sujets, et qu'il vient un
moment dans l'histoire des socits o l'tat est jug, condamn,
extermin comme un seul homme.

Il faut le rpter souvent; les vertus, les vices, les crimes des
esclaves n'ont pas la mme signification que ceux des hommes libres:
ainsi lorsque j'examine le peuple russe, je puis constater comme un fait
qui n'implique pas ici le mme blme qu'il impliquerait chez nous, qu'en
gnral il manque de fiert, de dlicatesse, de noblesse; et qu'il
supple  ces qualits par la patience et la finesse: tel est mon droit
d'exposition, droit acquis  tout observateur vridique; mais je
l'avoue,  tort ou  raison, je vais plus loin encore; je condamne ou je
loue ce que je vois; ce n'est pas assez de peindre, je juge; si vous me
trouvez passionn, permis  vous d'tre plus raisonnable que moi.

L'impassibilit est une vertu facile au lecteur; tandis qu'elle a
toujours paru difficile si ce n'est impossible  l'crivain.

Le peuple russe est doux, me dit-on;  cela je rponds: Je ne lui en
sais nul gr, c'est l'habitude de la soumission... D'autres me disent:
le peuple russe n'est doux que parce qu'il n'ose montrer ce qu'il a
dans le coeur: le fond de ses sentiments et de ses ides, c'est la
superstition et la frocit.  ceci, je rponds: Pauvre peuple! il est
si mal lev.

Voil pourquoi les paysans russes me font grande piti, quoiqu'ils
soient les hommes les plus heureux, c'est--dire, les moins  plaindre
de la Russie.

De tout ce que je vois en ce monde et surtout en ce pays, il rsulte que
le bonheur n'est pas le vrai but de la mission de l'homme ici-bas. Ce
but est tout religieux: c'est le perfectionnement moral, la lutte et la
victoire.

Mais depuis les usurpations de l'autorit temporelle, la religion
chrtienne en Russie a perdu sa vertu: elle est stationnaire; c'est un
des rouages du despotisme: voil tout. Dans ce pays o rien n'est dfini
nettement, et, pour cause, on a peine  comprendre les rapports actuels
de l'glise avec le chef de l'tat, qui s'est fait aussi l'arbitre de la
foi, sans cependant proclamer positivement cette prrogative: il se
l'est arroge; il l'exerce de fait; mais il n'ose la revendiquer comme
un droit; il a conserv un synode: c'est un dernier hommage rendu par la
tyrannie au Roi des Rois et  son glise ruine. Voici comment cette
rvolution religieuse est raconte dans l'vesque que je lisais tout 
l'heure.

J'tais descendu de voiture  la poste, et pendant qu'on allait me
chercher un forgeron pour raccommoder une des mains de derrire de ma
calche, je parcourais l'_Histoire de Russie_, d'o j'ai extrait ce
passage, que je vous copie sans y changer un mot.

1721. Depuis la mort d'Adrien[23], Pierre[24] avait paru diffrer
toujours de se prter  l'lection d'un nouveau patriarche. Pendant
vingt annes de dlai, la vnration religieuse du peuple pour ce chef
de l'glise s'tait insensiblement refroidie.

L'Empereur crut pouvoir dclarer enfin que cette dignit tait abolie
pour toujours. Il partagea la puissance ecclsiastique, runie
auparavant tout entire dans la personne d'un grand pontife, et fit
ressortir toutes les matires qui concernent la religion d'un nouveau
tribunal qu'on appelle le saint synode.

Il ne se dclara pas le chef de l'glise; _mais il le fut en effet_ par
le serment que lui prtrent les membres du nouveau collge
ecclsiastique. Le voici: Je jure d'tre fidle et obissant serviteur
et sujet de mon naturel et vritable souverain... _Je reconnais qu'il
est le juge suprme de ce collge spirituel_.

Le synode est compos d'un prsident, de deux vice-prsidents, de
quatre conseillers et de quatre assesseurs. Ces juges amovibles des
causes ecclsiastiques sont bien loigns d'avoir ensemble le pouvoir
que possdait seul le patriarche, et dont autrefois avait joui le
mtropolite. Ils ne sont point appels dans les conseils; leur nom ne
parat point dans les actes de la souverainet; ils n'ont mme, dans les
matires qui leur sont soumises, qu'une autorit subordonne  celle du
souverain. Comme aucune marque extrieure ne les distingue des autres
prlats, et que leur autorit cesse ds qu'ils ne sigent plus sur leur
tribunal; enfin, comme ce tribunal lui-mme n'a rien de fort imposant,
ils n'inspirent point au peuple une vnration particulire.

(_Histoire de Russie et des principales nations de l'Empire russe_, par
Pierre-Charles l'vesque; 4e dition, publie par Malte-Brun et Depping,
volume 5, pages 89 et 90. Paris, 1812. Fournier, rue Poupe, n 7;
Ferra, rue des Grands-Augustins, n 11.)

Ce qui me console des accidents arrivs  ma voiture, c'est que ces
retards sont favorables  mes travaux.

Le peuple russe est de nos jours le plus croyant des peuples chrtiens:
vous venez de voir la principale cause du peu d'efficacit de sa foi.
Quand l'glise abdique la libert, elle perd la virtualit morale;
esclave, elle n'enfante que l'esclavage. On ne peut assez le rpter, la
seule glise vritablement indpendante, c'est l'glise catholique, qui
seule aussi a conserv le dpt de la vraie charit; toutes les autres
glises font partie constitutive des tats qui s'en servent comme de
moyens politiques pour appuyer leur puissance. Ces glises sont
d'excellents auxiliaires du gouvernement; complaisantes pour les
dpositaires du pouvoir temporel, princes ou magistrats, dures pour les
sujets, elles appellent la Divinit au secours de la police; le rsultat
immdiat est sr, c'est le bon ordre dans la socit; mais l'glise
catholique, tout aussi puissante, politiquement, vient de plus haut et
va plus loin. Les glises nationales font des citoyens: l'glise
universelle fait des hommes. Chez les sectaires, le respect pour
l'glise se confond avec l'amour de la patrie; chez les catholiques,
l'glise et l'humanit rgnre ne font qu'un.

En Russie, le respect pour l'autorit est encore aujourd'hui l'unique
ressort de la machine publique; ce respect est ncessaire sans doute,
mais, pour civiliser profondment le coeur des hommes, il faut leur
enseigner quelque chose de plus que l'obissance aveugle.

Le jour o le fils de l'Empereur Nicolas (je dis le fils, car cette
noble tche n'appartient pas au pre, oblig qu'est celui-ci d'employer
son rgne laborieux  resserrer les liens de la vieille discipline
militaire qui est tout le gouvernement moscovite): du jour o le fils de
l'Empereur aura fait pntr parmi toutes les classes de cette nation
l'ide que celui qui commande doit du respect  celui qui obit, une
rvolution morale se sera opre en Russie; et l'instrument de cette
rvolution, c'est l'vangile.

Plus je vis dans ce pays, plus je reconnais que le mpris pour le faible
est contagieux; ce sentiment devient si naturel ici que ceux qui le
blment le plus vivement finissent par le partager. J'en suis la preuve.

En Russie, le besoin de voyager vite devient une passion, et cette
passion sert de prtexte  toutes sortes d'actes inhumains. Mon courrier
la partage et me la communique; d'o il suit que je me rends souvent
sans me l'avouer complice de ses injustices. Il se fche lorsque le
cocher descend de son sige pour rajuster un harnais, ou que cet homme
s'arrte en chemin sous tout autre prtexte.

Hier au soir, au commencement d'un relais, un jeune enfant qui nous
menait avait t plusieurs fois menac de coups par mon feldjger pour
un semblable dlit, et je partageais l'impatience et la colre de cet
homme; tout  coup un poulain, g seulement de quelques jours et bien
connu de l'enfant, s'chappe d'un enclos voisin de la route et se met 
galoper et  hennir auprs de ma voiture, car il prenait une des juments
de notre attelage pour sa mre. Le jeune postillon, dj coupable de
retard, veut encore une fois s'arrter pour venir en aide au poulain
qu'il voit  chaque instant menac d'tre cras sous ma voiture. Mon
courrier lui dfend imprieusement de descendre; l'enfant immobile sur
son sige, obit en bon Russe qu'il est, et continue de nous mener au
galop sans profrer une plainte: j'appuie l'acte de svrit de mon
courrier: il faut soutenir l'autorit, mme quand elle fait une faute,
me dis-je, c'est l'esprit du gouvernement russe; mon feldjger n'a pas
trop de zle; si je le dcourage lorsqu'il montre de l'empressement 
faire son devoir, il laissera tout aller au hasard et ne me servira plus
 rien; d'ailleurs, c'est l'usage: pourquoi serais-je moins press qu'un
autre, il y va de ma dignit de voyager vite; avoir du temps, c'est se
dshonorer; il faut tre impatient pour tre important dans ce pays...
Pendant que je me faisais  moi-mme ces raisonnements et bien d'autres,
la nuit tait venue.

Je m'accuse d'avoir eu la duret, plus que russe, car je n'ai pas pour
excuse mes habitudes d'enfance, de laisser le pauvre poulain et le
malheureux enfant se lamenter de concert, l'un en hennissant de toute sa
force, l'autre, en pleurant tout bas, diffrence qui donnait  la brute
un avantage rel sur l'homme. J'aurais d interposer mon autorit pour
faire cesser ce double supplice: mais non, j'ai assist, j'ai contribu
au martyre avec indiffrence. Il fut long, car le relais tait de six
lieues; l'enfant, forc de torturer l'animal qu'il aurait voulu sauver,
souffrait avec une rsignation qui m'aurait touch, si je n'avais eu
dj le coeur endurci par mon sjour dans ce pays: chaque fois qu'un
paysan paraissait de loin sur la route, l'enfant sentait renatre
l'espoir de dlivrer son cher poulain; il faisait de loin des signes, il
se prparait  parler, il criait de cent pas au-devant du piton, mais
n'osant ralentir l'impitoyable galop de nos chevaux, il ne parvenait
jamais  se faire comprendre  temps. Si parfois un paysan, plus avis
que les autres, pensait de lui-mme  s'emparer du poulain, la voiture
lance ne le laissait point approcher, et le jeune cheval, coll aux
flancs d'une de nos btes, passait hors d'atteinte devant l'homme
dconcert; la mme chose avait lieu dans les villages;  la fin, le
dcouragement de notre postillon devint tel que l'enfant abruti
n'appelait mme plus les gens au secours de son protg. Cette
courageuse bte, ge de huit jours, au dire du postillon, eut assez de
nerf pour faire ses six lieues au galop.

L, notre esclave, c'est de l'homme que je parle, se voyant enfin
dlivr du joug rigoureux de la discipline, put appeler le village tout
entier au secours du poulain; l'nergie de ce gnreux animal tait
telle que, malgr la fatigue d'une course force, malgr la raideur de
ses membres ruins avant d'tre forms, il fut encore trs-difficile 
prendre. On ne put s'en saisir qu'en le faisant entrer dans une curie 
la suite de la jument qu'il avait adopts pour mre. Quand on lui eut
mis un licol, on l'enferma prs d'une autre jument qui lui donna son
lait; mais il n'avait plus la force de tter. Les uns disaient qu'il
tterait plus tard, d'autres qu'il tait fourbu, et qu'il allait mourir.
Je commence  comprendre quelques mots de russe; en coutant cet arrt,
prononc par l'ancien du village, notre petit postillon s'identifiait
avec le jeune animal, et prvoyant sans doute le traitement rserv au
gardien des poulains, il paraissait constern, comme s'il et d
recevoir lui-mme les coups dont on allait accabler son camarade. Jamais
je n'ai vu l'expression du dsespoir plus profondment empreinte sur un
visage d'enfant; mais pas un regard, pas un geste de reproche contre mon
cruel courrier ne lui chappa. Tant d'empire sur soi-mme, tant de
contrainte  cet ge me faisait peur et piti.

Cependant le courrier, sans s'occuper un instant du poulain, sans
accorder un regard  l'enfant dsol, remplissait gravement sa tche, et
s'occupait, avec l'air d'importance requis en pareil cas, de nous faire
amener un nouvel attelage.

Sur cette route, la principale et la plus frquente de la Russie, les
villages o se trouvent les relais sont peupls de paysans tablis l
pour desservir la poste;  l'arrive d'une voiture, le directeur
Imprial envoie de maison en maison chercher des chevaux et un homme
disponibles: quelquefois les distances sont assez considrables pour
faire perdre aux voyageurs presss un quart d'heure et beaucoup plus;
j'aimerais mieux relayer plus promptement, et faire la poste avec un peu
moins de rapidit. Au moment o je quittai le poulain surmen et le
jeune postillon dsespr, je ne sentis pas le remords. Il ne m'est venu
qu'en rflchissant, et surtout en vous crivant: la honte a rveill le
repentir. Vous voyez qu'on se corrompt vite  respirer l'air du
despotisme... que dis-je? en Russie le despotisme est sur le trne, mais
la tyrannie est partout.

Si vous faites la part de l'ducation et des circonstances, vous
reconnatrez que le seigneur russe le plus habitu  subir et  exercer
le pouvoir arbitraire, ne peut commettre au fond de sa province une
barbarie plus blmable que l'acte de cruaut dont je me suis rendu
coupable hier au soir par mon silence.

Moi, Franais, qui me crois doux de caractre, qui prtends  tre
civilis de longue date, qui voyage chez un peuple dont j'observe les
moeurs avec une attention svre, voil qu' la premire occasion
d'exercer un petit acte de frocit inutile, je succombe  la tentation;
le Parisien se conduit en Tatare! le mal est dans l'air...

En France, o l'on sait respecter la vie, mme chez les animaux, si mon
postillon n'et pas song  sauver le poulain, j'aurais fait arrter
pour appeler moi-mme des paysans, et je n'aurais continu ma route
qu'aprs avoir mis la bte en sret: ici j'ai contribu  sa perte par
un silence impitoyable. Soyez donc fier de vos vertus quand vous tes
forc de reconnatre qu'elles dpendent des circonstances plus que de
vous!! Un grand seigneur russe, qui dans un accs de colre ne bat pas 
mort un de ses paysans, mrite des loges, il est humain; tandis qu'un
Franais peut tre cruel pour avoir laiss courir un poulain sur une
route.

J'ai pass la nuit  mditer sur le grand problme des vertus et des
vices relatifs; et j'ai conclu qu'on n'a pas assez clairci de nos jours
un point de morale politique fort important. C'est la part de mrite ou
de responsabilit que chaque individu a le droit de revendiquer dans ses
propres actions, et celle qui revient  la socit o il est n. Si la
socit se glorifie des grandes choses que produisent quelques-uns de
ses enfants, elle doit aussi se regarder comme solidaire des crimes de
quelques autres. Sous ce rapport, l'antiquit tait plus avance que
nous ne le sommes; le bouc missaire des Juifs nous montre  quel point
la nation craignait la solidarit du crime. De ce point de vue, la peine
de mort n'tait pas seulement le chtiment plus ou moins juste du
coupable, elle tait une expiation publique, une protestation de la
socit contre toute participation au forfait et  la pense qui
l'inspire. Ceci nous sert  comprendre comment l'homme social a pu
s'arroger le droit de disposer lgalement de la vie de son semblable;
oeil pour oeil, dent pour dent, vie pour vie: la loi du talion, en un mot,
tait politique; une socit qui veut subsister doit rejeter de son sein
le criminel: quand Jsus-Christ est venu mettre sa charit  la place de
la rigoureuse justice de Mose, il savait bien qu'il abrgeait la dure
des royaumes de la terre; mais il ouvrait aux hommes le royaume du
ciel... Sans l'ternit et l'immortalit, le christianisme coterait 
la terre plus qu'il ne lui rapporte. C'est  quoi je rvais tout veill
cette nuit.

Un cortge d'ides indcises, fantmes de l'intelligence, active  demi,
 demi engourdie, dfilait lentement dans ma tte; le galop des chevaux
qui m'emportaient me semblait plus rapide que le travail de mon esprit
appesanti; le corps avait des ailes, la pense tait de plomb; je la
laissais, pour ainsi dire, derrire moi, en roulant dans la poussire
plus vite que l'imagination ne traverse l'espace: les steppes, les
marais avec leurs pins tiols et leurs bouleaux difformes, les
villages, les villes fuyaient devant mes yeux comme des figures
fantastiques sans que je pusse me rendre compte de ce qui m'avait amen
devant ce mouvant spectacle o l'me ne parvenait pas  suivre le corps,
tant la sensation tait prompte!... Ce renversement de la nature, ces
illusions de l'esprit dont la cause tait matrielle, ce jeu d'optique
appliqu au mcanisme des ides, ce dplacement de la vie, ces songes
volontaires taient prolongs par les chants monotones des hommes qui
conduisaient mes chevaux; tristes notes semblables aux psalmodies du
plain-chant dans nos glises, ou plutt aux accents nasillards des vieux
juifs dans les synagogues allemandes. C'est  quoi se sont rduits pour
moi jusqu' prsent les airs russes tant vants. On dit ce peuple
trs-musical: nous verrons plus loin; je n'ai rien entendu encore qui
mrite la peine d'tre cout: la conversation chante du cocher avec
ses chevaux pendant la nuit tait lugubre; ce roucoulement sans rhythme,
espce de rverie dclame o l'homme confie son chagrin  la brute, la
seule espce d'amis dont l'homme n'ait point  se dfier, me remplissait
l'me d'une mlancolie plus profonde que douce.

Il y a un moment o la route s'abat brusquement sur un pont de bateaux
trs-bas en ce moment, parce que la scheresse a resserr le fleuve
qu'il traverse. Ce fleuve, large encore, quoique rtrci par les
chaleurs de l't, a un grand nom: c'est le Volga: sur le bord de ce
fleuve fameux, une ville m'apparat au clair de lune: ses longues
murailles blanches brillent dans la nuit, qui n'est qu'un crpuscule
favorable aux vocations; une route nouvellement recharge tourne autour
de cette ville nouvellement recrpie et o je retrouve les ternels
frontons romains et les colonnades de pltre que les Russes aiment tant,
parce qu'ils croient prouver par l qu'ils s'entendent aux arts; on ne
peut avancer qu'au pas sur cette route encombre. La ville, dont je fais
le tour, me parat immense: c'est Twer; ce nom me retrace les
interminables disputes de famille qui ont fait l'histoire de Russie
jusqu' l'invasion des Tatares: j'entends les frres insulter leurs
frres; le cri de guerre retentit; j'assiste au massacre; le Volga roule
du sang; du fond de l'Asie les Calmoucks viennent le boire et en verser
d'autre. Mais moi, pourquoi suis-je ml  cette foule altre de
carnage? c'est pour avoir un nouveau voyage  vous raconter; comme si le
tableau d'un pays o la nature n'a rien fait, o l'art n'a produit que
des bauches ou des copies pouvait vous intresser aprs la description
de l'Espagne, de cette terre o le peuple le plus original, le plus gai,
le plus indpendant de caractre, et mme le plus libre de fait si ce
n'est de droit, lutte sourdement contre le gouvernement le plus sombre;
o l'on danse, o l'on prie ensemble en attendant qu'on s'gorge et
qu'on pille les glises: voil le tableau qu'il faut vous faire oublier
par la peinture d'une plaine de quelques mille lieues, et par la
description d'une socit qui n'a d'original que ce qu'elle cache... La
tche est rude.

Moscou mme ne me ddommagera pas de la peine que je me donne pour
l'aller voir. Renonons  Moscou, faisons tourner bride au postillon, et
partons en toute hte pour Paris. J'en tais l de mes rveries quand le
jour est venu. Ma calche tait reste dcouverte et dans mon
demi-sommeil je ne m'apercevais pas de la maligne influence des roses
du Nord: mes habits taient traverss, mes cheveux comme tremps de
sueur, tous les cuirs de ma voiture baigns d'une eau malfaisante.
J'avais mal aux yeux, un voile tait sur ma vue; je me rappelais le
prince de *** devenu aveugle en vingt-quatre heures pour avoir bivouaqu
en Pologne sous la mme latitude dans une prairie humide[25].

Mon domestique m'annonce que ma voiture est raccommode: je pars, et si
l'on ne m'a pas ensorcel, si quelque accident nouveau ne me retient pas
en chemin, si je ne suis pas destin  faire mon entre  Moscou en
charrette ou  pied, ma premire lettre sera date de la ville sainte
des Russes, o l'on me fait esprer d'arriver dans quelques heures.

Me voyez-vous occup  cacher mes critures, car chacune de mes lettres,
mme celle qui vous paratrait le plus innocente, suffirait pour me
faire envoyer en Sibrie. J'ai soin de m'enfermer pour crire, et quand
c'est mon feldjger ou quelqu'un de la poste qui frappe  ma porte, je
serre mes papiers avant d'ouvrir et fais semblant de lire. Je vais
glisser cette lettre-ci entre la forme et la doublure de mon chapeau:
ces prcautions sont superflues, je l'espre bien, mais je crois
ncessaire de les prendre; c'est assez pour vous donner une ide du
gouvernement russe.




LETTRE VINGT-QUATRIME.

Premire apparition de Moscou.--Flotte en pleine terre.--Campaniles des
glises grecques: leur nombre sacramentel.--Sens symbolique de cette
architecture.--Peinture des toits et des clochers, dcoration mtallique
des glises.--Chteau de Ptrowski.--Style de son architecture.--Entre
de Moscou.--Privilge de l'art.--Aspect du Kremlin.--Couleur du
ciel.--L'glise de Saint-Basile vue de loin.--Les Franais 
Moscou.--Anecdote relative  la marche de notre arme au del de
Smolensk.--La cassette du ministre de la guerre.--Bataille de la
Moskowa.--Le Kremlin est une cit.--Origine du titre de Czar.--Intrieur
de Moscou.--Auberge de madame Howard.--Prcautions qu'elle prend pour
maintenir la propret chez elle.--Promenade nocturne.--Description de la
ville pendant la nuit.--Aspect du Kremlin au clair de lune.--Poussire
des rues; nues de drowskas.--Chaleurs de l't.--Population de
Moscou.--Illuminations officielles.--Rflexions.--Plantations sous les
murs du Kremlin.--Aspect de ses remparts.--Ce que c'est que le
Kremlin.--Souvenir des Alpes.--Ivan III.--Chemin vot.--Magie de la
nuit et de l'architecture.--Bonaparte au Kremlin.


     Moscou, ce 7 aot 1839.

Ne vous est-il jamais arriv, aux approches de quelque port de la Manche
ou du golfe de Biscaye, d'apercevoir les mts d'une flotte derrire des
dunes peu leves qui vous cachaient la ville, les jetes, la plage, la
mer elle-mme avec la coque des navires qu'elle portait? Vous ne pouviez
dcouvrir au-dessus du rempart naturel qu'une fort dpouille, portant
des voiles clatantes de blancheur, des vergues, des pavillons bariols,
des banderoles flottantes, des oriflammes de couleurs vives et varies:
et vous restiez surpris devant cette apparition d'une escadre en pleine
terre; c'est ce qui m'est arriv quelquefois en Hollande, et un jour en
Angleterre aprs avoir pntr dans l'intrieur du pays  une certaine
distance de la Tamise entre Gravesende et l'embouchure du fleuve: eh
bien! tel est exactement l'effet qu'a produit sur moi la premire vue de
Moscou: une multitude de clochers brillait seule au-dessus de la poudre
de la route, et le corps de la ville disparaissait sous ce nuage
tourbillonnant, tandis qu'au-dessus des derniers lointains du paysage la
ligne de l'horizon s'effaait derrire les vapeurs du ciel d't
toujours un peu voil dans ces parages.

La plaine ingale,  peine habite,  demi cultive, infertile  l'oeil,
ressemble  des dunes o crotraient de maigres bouquets de sapins et o
des pcheurs auraient bti de loin en loin quelques cabanes peu solides,
mais suffisantes pour abriter leur indigence. C'est du milieu de cette
solitude que je vis tout  coup sortir des milliers de tours peintes et
de campaniles toiles dont je n'apercevais pas la base: c'tait la
ville; les maisons basses restaient encore caches dans une des
ondulations du sol, tandis que les flches ariennes des glises, les
formes bizarres des tours, des palais et des vieux couvents attiraient
dj mes regards comme une flotte  l'ancre et dont on ne peut dcouvrir
que les mts planant dans le ciel[26].

Cette premire vue de la capitale de l'Empire des Slaves qui s'lve
brillante dans les froides solitudes de l'Orient chrtien, produit une
impression qu'on ne peut oublier.

On a devant soi un paysage triste, mais grand comme l'Ocan, et pour
animer ce vide, une ville potique et dont l'architecture n'a point de
nom, comme elle n'a point de modle.

Pour bien comprendre la singularit du tableau, il faut vous rappeler le
dessin orthodoxe de toute glise grecque; le fate de ces pieux
monuments est toujours compos de plusieurs tours qui varient dans leur
forme et dans leur hauteur, mais dont le nombre est de cinq au moins; ce
nombre sacramentel est quelquefois beaucoup plus considrable. Le
clocher du milieu est le plus lev; les quatre autres, maintenus  des
tages infrieurs, entourent avec respect la tour principale. Leur forme
varie: le sommet de ces donjons symboliques ressemble assez souvent 
des bonnets pointus poss sur une tte; on peut aussi comparer le grand
clocher de certaines glises, peint et dor extrieurement,  une mitre
d'vque,  une tiare orne de pierreries,  un pavillon chinois,  un
minaret,  une toque de bonze; souvent aussi c'est tout simplement une
petite coupole en forme de boule et termine par une pointe; toutes ces
figures plus ou moins bizarres sont surmontes de grandes croix de
cuivre travailles  jour, dores, et dont le dessin compliqu rappelle
un peu les ouvrages en filigrane. Le nombre et la disposition de ces
campaniles a toujours un sens religieux; ils signifient les degrs de la
hirarchie ecclsiastique. C'est le patriarche entour de ses prtres,
de ses diacres et sous-diacres levant entre la terre et le ciel sa tte
radieuse. Une varit pleine de fantaisie prside au dessin de ces
toitures plus ou moins ornes, mais l'intention primitive, l'ide
thologique y est toujours scrupuleusement respecte. De brillantes
chanes de mtal dores ou argentes unissent les croix des flches
infrieures  la croix de la tour principale; et ce filet mtallique
tendu sur une ville entire produit un effet impossible  rendre mme
dans un tableau,  plus forte raison dans une description; car les mots
restent presqu'aussi loin des couleurs que des sons. Imaginez-vous donc,
si vous pouvez, l'effet de cette sainte cohorte de clochers, qui, sans
avoir avec prcision les formes humaines, reprsentent grotesquement une
runion de personnages assembls sur le fate de chaque glise comme sur
les toits des moindres chapelles: c'est une phalange de fantmes qui
planent sur une ville.

Mais je ne vous ai pas dit encore ce qu'il y a de plus singulier dans
l'aspect des glises russes: leurs dmes mystrieux sont, pour ainsi
dire, cuirasss, tant le travail de leur enveloppe est recherch. On
dirait d'une armure damasquine, et l'on reste muet d'tonnement en
voyant briller au soleil cette multitude de toits guillochs, caills,
maills, paillets, zbrs, rays par bandes et peints de couleurs
diverses, mais toujours trs-vives et trs-brillantes.

Reprsentez-vous de riches tentures tales du haut en bas le long des
difices les plus apparents d'une ville dont les masses d'architecture
se dtachent sur le fond vert d'eau de la campagne solitaire. Le dsert
est pour ainsi dire illumin par ce magique rseau d'escarboucles qui se
dtache sur un fond de sable mtallique. Le jeu de la lumire, miroitant
sur cette ville arienne, produit une espce de fantasmagorie en plein
jour qui rappelle l'clat des lampes refltes dans la boutique d'un
lapidaire: ces lueurs chatoyantes donnent  Moscou un aspect diffrent
de celui de toutes les autres grandes cits de l'Europe. Vous pouvez
vous figurer l'effet du ciel vu du milieu d'une telle ville: c'est une
gloire pareille  celle des vieux tableaux, on n'y voit que de l'or.

Je ne dois pas ngliger de vous rappeler le grand nombre des glises que
renferme cette ville. Schnitzler, page 52, rapporte qu'en 1730 Weber
avait compt  Moscou 1500 glises et que les gens du pays faisaient
alors monter ce chiffre  1600, mais il ajoute que c'est une
exagration. Coxe en 1778 le fixe  484. Lavau redit encore ce nombre.
Quant  moi je me contente de vous peindre l'aspect des choses; j'admire
sans compter et je renvoie les amateurs de catalogues aux livres faits
exclusivement avec des chiffres.

J'en ai dit assez, j'espre, pour vous faire comprendre et partager ma
surprise  la premire apparition de Moscou: voil mon unique ambition.
Votre tonnement s'accrotra, si vous rappelez  votre souvenir ce que
vous avez lu partout: que cette ville est un pays tout entier, et que
les champs, les lacs, les bois renferms dans son enceinte mettent des
distances considrables entre les divers difices dont elle est orne.
Il rsulte d'un tel parpillement un surcrot d'illusion; la plaine
entire est couverte d'une gaze d'argent; trois ou quatre cents glises
ainsi espaces forment  l'oeil un demi-cercle immense; aussi lorsqu'on
approche pour la premire fois de la ville vers l'heure du soleil
couchant et que le ciel est orageux, on croit voir un arc-en-ciel de feu
planant sur les glises de Moscou; c'est l'aurole de la ville sainte.

Mais  trois quarts de lieue environ de la porte, le prestige
s'vanouit, on s'arrte devant le trs-rel chteau de Ptrowski, lourd
palais de briques brutes, bti par Catherine II dans un got bizarre,
d'aprs un dessin moderne surcharg d'ornements qui se dtachent en
blanc sur le rouge des murs. Cette parure, de pltre,  ce que je crois,
et non de pierre, tient du gothique, mais ce n'est pas du gothique de
bon style, ce n'est qu'extravagant. L'difice est carr comme un d;
rgularit de plan qui ne rend pas l'aspect gnral plus imposant. C'est
l que s'arrte le souverain quand il doit faire une entre solennelle 
Moscou. J'y reviendrai, car on y a tabli un spectacle d't, plant un
jardin, et bti une salle de bal, espce de caf public, rendez-vous des
oisifs de la ville pendant la belle saison.

Pass Ptrowski, le dsenchantement va toujours croissant tellement
qu'en entrant dans Moscou on finit par ne plus croire  ce qu'on avait
vu de loin: on rvait, et au rveil on se retrouve dans ce qu'il y a de
plus prosaque et de plus ennuyeux au monde; dans une grande ville sans
monuments, c'est--dire sans un seul objet d'art qui soit digne d'une
admiration rflchie; devant cette lourde et maladroite copie de
l'Europe, vous vous demandez ce qu'est devenue l'Asie qui vous tait
apparue un instant. Moscou vu du dehors et dans son ensemble, est une
cration des sylphes, c'est le monde des chimres; de prs et en dtail,
c'est une vaste cit marchande, ingale, poudreuse, mal pave, mal
btie, peu peuple, qui dnote sans doute l'oeuvre d'une main puissante,
mais en mme temps la pense d'une tte  qui l'ide du beau a manqu
pour produire un seul chef-d'oeuvre. Le peuple russe a la force des bras,
c'est--dire celle du nombre; la puissance de l'imagination lui manque.

Sans gnie pour l'architecture, sans talent, sans got pour la
sculpture, on peut entasser des pierres, faire des choses normes par
les dimensions; on ne peut produire rien d'harmonieux, c'est--dire de
grand par les proportions. Heureux privilge de l'art!... les
chefs-d'oeuvre se survivent  eux-mmes, ils subsistent dans la mmoire
des hommes bien des sicles aprs que le temps les a ruins; ils
participent par l'inspiration qui se manifeste jusque dans leurs
derniers dbris,  l'immortalit de la pense qui les a crs; tandis
que des masses informes, quelque solidit qu'on leur donne, seront
oublies mme avant que le temps en ait fait raison. L'art, lorsqu'il
atteint  sa perfection, donne de l'me aux pierres; c'est un mystre.
Voil ce qu'on apprend en Grce o chaque morceau de sculpture concourt
 l'effet du plan gnral de chaque monument. En architecture, comme
dans les autres arts, c'est de l'excellence des moindres dtails et de
leurs rapports savamment combins avec le plan gnral, que nat le
sentiment du beau. Rien dans toute la Russie ne produit cette
impression.

Nanmoins, dans le chaos de pltre, de briques et de planches qu'on
appelle Moscou, deux points fixent incessamment les regards: l'glise de
Saint-Basile, je vous en dcrirai tout  l'heure l'apparence, et le
Kremlin; le Kremlin dont Napolon lui-mme n'a pu faire sauter que
quelques pierres!

Ce prodigieux monument, avec ses murs blancs, ingaux, dchirs, ses
crneaux tags, est  lui seul grand comme une ville. Vers la fin du
jour, au moment o j'entrais  Moscou, les masses bizarres des palais et
des glises renferms dans cette citadelle se dtachaient en clair sur
un fond de paysage vaporeux, simple de lignes, pauvre de plans, grand de
vide, mais froid de ton; ce qui n'empche pas que nous soyons brls de
chaleur, touffs de poussire, dvors de mousquites. C'est la longue
dure de la saison chaude qui colore les sites mridionaux; dans le
Nord, on sent les effets de l't, on ne les voit pas; l'air a beau
s'chauffer par moments, la terre reste toujours dcolore.

Je n'oublierai jamais le frisson de terreur que je viens d'prouver  la
premire apparition du berceau de l'Empire russe moderne: le Kremlin
vaut le voyage de Moscou.

 la porte de cette forteresse, mais en dehors de son enceinte,  ce que
dit mon feldjger, car je n'ai pu encore arriver jusque-l, s'lve
l'glise de Saint-Basile, _Vassili Blagenno_; elle est connue aussi
sous le nom de cathdrale de la protection de la sainte Vierge. Dans le
rit grec on prodigue aux glises le titre de cathdrales, chaque
quartier, chaque monastre a la sienne, chaque ville en a plusieurs;
celle de Vassili est  coup sr le monument le plus singulier, si ce
n'est le plus beau de la Russie. Je ne l'ai vue que de loin, l'effet
qu'elle produit est prodigieux. Figurez-vous une agglomration de
petites tourelles ingales, composant ensemble un buisson, un bouquet de
fleurs; figurez-vous plutt une espce de fruit irrgulier, tout hriss
d'excroissances, un melon cantaloup  ctes brodes, ou mieux encore une
cristallisation de mille couleurs, dont le poli mtallique a des reflets
qui brillent de loin aux rayons du soleil comme le verre de Bohme ou de
Venise, comme la faence de Delft la plus bariole, comme l'mail de la
Chine le mieux verni: ce sont des cailles de poissons dors, des peaux
de serpents tendues sur des tas de pierres informes, des ttes de
dragons, des armures de lzards  teintes changeantes, des ornements
d'autel, des habits de prtres; et le tout est surmont de flches dont
la peinture ressemble  des toffes de soie mordore: dans les troits
intervalles de ces campaniles, orns comme on parerait des personnes,
vous voyez reluire des toits peints en couleur gorge de pigeon, en rose,
en azur, et toujours bien vernis; le scintillement de ces tapisseries
blouit l'oeil et fascine l'imagination. Certes, le pays o un pareil
monument s'appelle un lieu de prire, n'est pas l'Europe, c'est l'Inde,
la Perse, la Chine, et les hommes qui vont adorer Dieu dans cette bote
de confitures ne sont pas des chrtiens. Telle est l'exclamation qui
m'est chappe en apercevant pour la premire fois la singulire glise
de Vassili; depuis que je suis entr dans Moscou, je n'ai d'autre dsir
que d'aller examiner de prs ce chef-d'oeuvre du caprice. Il faut que ce
monument soit d'un style bien extraordinaire pour m'avoir distrait du
Kremlin au moment o ce redoutable chteau m'apparaissait pour la
premire fois.

Mais bientt mes ides prenant un autre tour, mon attention s'est
distraite de ce qui frappait mes regards pour se reprsenter les faits
accomplis dans ces lieux. Quel est le Franais qui pourrait se dfendre
d'un mouvement de respect et de fiert... (le malheur a son orgueil, et
c'est le plus lgitime), en entrant dans l'unique ville o il se soit
pass, de notre temps, un vnement biblique, une scne, imposante comme
les plus grands faits de l'histoire ancienne.

Le moyen que la ville asiatique a pris pour repousser son ennemi est un
acte de dsespoir sublime, et dsormais le nom de Moscou est fatalement
uni  celui du plus grand capitaine des temps modernes; l'oiseau sacr
des Grecs s'est consum pour chapper aux serres de l'aigle, et
semblable au phnix, la colombe mystique renat de ses cendres.

Dans cette guerre de gants o tout tait gloire, la renomme est
indpendante du succs!!! Le feu sous la glace, les armes des dmons du
Dante: telles furent les machines de guerre que Dieu mit aux mains des
Russes pour nous repousser et nous anantir! Une arme de braves peut
s'honorer d'tre venue jusque-l ft-ce pour y mourir.

Mais qui peut excuser le chef de qui l'imprvoyance l'a expose  une
telle lutte?  Smolensk, Bonaparte dictait ou refusait la paix qu'on n'a
pas mme daign lui offrir  Moscou. Il l'esprait pourtant, il
l'esprait en vain. Ainsi la manie des collections a born
l'intelligence du grand politique; il a sacrifi son arme  la purile
satisfaction d'occuper une capitale de plus. Repoussant les avis les
plus sages, il fit violence  sa propre raison afin de venir s'installer
dans la forteresse des Czars, comme il avait dormi dans le palais de
presque tous les potentats de l'Europe: et pour ce vain triomphe du chef
aventureux, l'Empereur a perdu le sceptre du monde.

La manie des capitales a caus l'anantissement de la plus belle arme
de la France et du monde, et deux ans plus tard la chute de l'Empire.

Voici un fait ignor chez nous, mais dont je vous garantis
l'authenticit: il vient  l'appui de mon opinion sur la faute
impardonnable commise par Napolon lorsqu'il a march sur Moscou. Cette
opinion d'ailleurs n'a rien de particulier, puisqu'elle est aujourd'hui
celle des hommes les plus clairs et les plus impartiaux de tous les
pays.

Smolensk tait considr par les Russes comme le boulevard de leur pays;
ils espraient que notre arme se contenterait d'occuper la Pologne et
la Lithuanie sans s'aventurer au del: mais lorsqu'on apprit la conqute
de cette ville, la clef de l'Empire, un cri d'pouvante s'leva de
toutes parts; la cour et le pays furent dans la consternation; et la
Russie se crut au pouvoir du vainqueur. C'est  Ptersbourg que
l'empereur Alexandre reut cette dsastreuse nouvelle.

Son ministre de la guerre partageait l'opinion gnrale, et voulant
soustraire  l'ennemi ce qu'il avait de plus prcieux, il mit une
quantit considrable d'or, de papiers, de bijoux, de diamants dans une
petite caisse qu'il fit porter  Ladoga par un de ses secrtaires, le
seul homme auquel il crut pouvoir confier un tel dpt. Il lui dit
d'attendre l de nouvelles instructions, en lui annonant que
probablement il lui enverrait l'ordre de se rendre avec la cassette au
port d'Archangel, et plus tard en Angleterre. On attendait avec anxit
des dtails ultrieurs; quelques jours se passrent sans qu'on vt
arriver de courrier; enfin le ministre reut l'avis officiel de la
marche de notre arme vers Moscou. Sans hsiter un instant, il renvoie
chercher  Ladoga son secrtaire et sa cassette, et se rend chez
l'Empereur d'un air triomphant. Alexandre savait dj ce qu'on venait
lui apprendre: Sire, lui dit le ministre, Votre Majest a des grces 
rendre  la Providence; si vous persistez  suivre le plan arrt, la
Russie est sauve: c'est une expdition  la Charles XII.

--Mais Moscou, reprit l'Empereur.--Il faut l'abandonner, Sire: combattre
serait donner quelque chose au hasard; nous retirer en affamant le pays,
c'est perdre l'ennemi sans rien risquer. La dvastation et la disette
commenceront sa ruine, l'hiver et l'incendie la consommeront; brlons
Moscou pour sauver le monde.

L'Empereur Alexandre modifia ce plan dans l'excution. Il exigea qu'un
dernier effort ft tent pour garantir sa capitale.

On sait avec quel courage les Russes combattirent  la Moskowa. Cette
bataille, qui a reu de leur matre le nom de Borodino, fut glorieuse
pour eux et pour nous, puisque, malgr leurs gnreux efforts, ils ne
purent empcher notre entre  Moscou.

Dieu voulait fournir un rcit pique aux gazetiers du sicle, sicle
prosaque entre tous ceux que le monde a vus s'couler. Moscou fut
sacrifi volontairement, et la flamme de ce pieux incendie devint le
signal de la rvolution de l'Allemagne et de la dlivrance de l'Europe.

Les peuples sentirent enfin qu'ils n'auraient de repos qu'aprs avoir
ananti cet infatigable conqurant qui voulait la paix par le moyen de
la guerre perptuelle.

Tels sont les souvenirs qui dominaient ma pense  la premire vue du
Kremlin. Pour rcompenser dignement Moscou, l'Empereur de Russie aurait
d rtablir sa rsidence dans cette ville deux fois sainte.

Le Kremlin n'est pas un palais comme un autre, c'est une cit tout
entire, et cette cit est la souche de Moscou; elle sert de frontire 
deux parties du monde, l'Orient et l'Occident: le monde ancien et le
monde moderne sont l en prsence; sous les successeurs de Gengis-Khan,
l'Asie s'tait rue une dernire fois sur l'Europe; en se retirant, elle
a frapp du pied la terre, et il en est sorti le Kremlin!

Les princes qui possdent aujourd'hui cet asile sacr du despotisme
oriental disent qu'ils sont Europens, parce qu'ils ont chass de la
Moscovie les Calmoucks leurs frres, leurs tyrans et leurs instituteurs;
ne leur en dplaise rien ne ressemblait aux khans de Sara comme leurs
antagonistes et leurs successeurs, les Czars de Moscou, qui leur ont
emprunt jusqu' leur titre. Les Russes appelaient Czars les khans des
Tatars. Karamsin dit  ce sujet, volume VI, page 438:

Ce mot n'est pas l'abrg du latin Csar, comme plusieurs savants le
croient sans fondement. C'est un ancien nom oriental que nous connmes
par la traduction slavonne de la Bible: donn d'abord par nous aux
empereurs d'Orient, et ensuite aux khans des Tatars, il signifie en
persan _trne, autorit suprme_, et se fait remarquer dans la
terminaison des noms des rois d'Assyrie et de Babylone, comme Phalassar,
Nabonassar, etc. Et en note il ajoute: Voyez BOYER, _Origine russ_.
Dans notre traduction de l'criture sainte on crit Kessar au lieu de
Csar, mais Tzar ou _Czar_ est tout  fait un autre mot.

Une fois entr dans l'enceinte de Moscou, j'ai oubli la posie,
l'histoire elle-mme, et je n'ai plus pens qu' ce que je voyais;
c'tait pourtant peu de chose, car je me trouvais dans des rues
pareilles  celles de tous les faubourgs de grandes villes: bientt j'ai
travers un boulevard qui ressemble  tout, puis j'ai suivi une pente
assez douce au bas de laquelle je suis arriv dans un quartier lgant,
bti en pierre, et dont les rues sont tires au cordeau; enfin on m'a
conduit dans la Dmitrisko: c'est la rue o m'attendait une belle et
bonne chambre retenue pour moi dans une excellente auberge anglaise.
J'avais t recommand ds Ptersbourg  madame Howard, qui ne m'aurait
pas admis chez elle sans cette prcaution. Je n'ai garde de lui
reprocher ses scrupules, car grce  tant de prudence, on peut dormir
tranquille dans sa maison.

tes-vous curieux de savoir  quel prix elle achte une propret
difficile  obtenir partout, mais qui devient une vraie merveille en
Russie? elle a bti dans sa cour un corps de logis spar, afin d'y
faire coucher tous les domestiques russes. Ces hommes n'entrent dans la
maison principale que pour y vaquer au service de leurs matres. En fait
de prcautions, madame Howard va plus loin encore. Elle ne reoit
presque aucun Russe; aussi ni mon postillon, ni mon feldjger ne
connaissaient sa maison; nous avons eu quelque peine  la trouver,
quoique cette maison, sans enseigne il est vrai, soit la meilleure
auberge de Moscou et de la Russie.

Aussitt que je fus install, je me suis mis  vous crire pour me
reposer. La nuit approche, il fait clair de lune; je m'interromps afin
d'aller parcourir la ville; je reviendrai vous raconter ma promenade.

(_Suite de la mme lettre_.)

     Moscou, ce 8 aot 1839,  1 heure du matin.

Sorti vers dix heures du soir, sans guide, seul, me dirigeant au hasard,
selon ma coutume, j'ai commenc  parcourir de longues rues larges, mal
perces comme toutes les rues des villes russes, et de plus montueuses;
mais ces vilaines rues sont traces rgulirement. La ligne droite ne
fait pas faute  l'architecture de ce pays; cependant, l'querre et le
cordeau ont moins dfigur Moscou qu'ils n'ont gt Ptersbourg. L ces
imbciles tyrans des villes modernes trouvrent table rase; mais ils
avaient  lutter ici contre les ingalits du terrain et contre de vieux
monuments nationaux: grce  ces invincibles obstacles de l'histoire et
de la nature, l'aspect de Moscou est rest celui d'une ville ancienne;
c'est la plus pittoresque de toutes celles de l'Empire qui la reconnat
toujours pour sa capitale, en dpit des efforts presque surnaturels du
Czar Pierre et de ses successeurs; tant la loi des choses est forte
contre la volont des hommes mme les plus puissants!

Dpouille de ses honneurs religieux, prive de son patriarche,
abandonne de ses souverains et des plus courtisans de ses vieux
boyards, sans autre prestige que celui d'un trait d'hrosme trop
moderne pour tre justement apprci des contemporains, Moscou est
devenu, faute de mieux, une ville de commerce et d'industrie; on vante
sa fabrique de soieries!!... Mais l'histoire et l'architecture sont
toujours l pour lui conserver ses droits imprescriptibles  la
suprmatie politique. Le gouvernement russe favorise les usines: ne
pouvant arrter tout  fait le torrent du sicle, il aime encore mieux
enrichir le peuple que l'affranchir.

Ce soir vers dix heures, le jour tombait et la lune se levait brillante
 travers la poussire, anime d'un horizon du Nord, au moment du
crpuscule. Les flches des couvents, les aiguilles des chapelles, les
tours, les remparts, les palais et toutes les masses irrgulires et
imposantes du Kremlin recevaient par accident des traits de lumire
resplendissants comme des franges d'or, tandis que le corps de la ville
rentr dans l'ombre perdait peu  peu les luisants reflets du soleil
couchant que je voyais glisser en s'affaiblissant de tuile peinte en
tuile peinte, de coupole de cuivre en coupole, papillotant et se fondant
par flots lumineux sur les chanes dores et sur les toits mtalliques,
qui sont le firmament de Moscou: tous ces monuments dont les peintures
ressemblent  de riches tapisseries, brillaient d'un air de fte sur le
fond bleutre du ciel. On et dit que le soleil  son dclin voulait
saluer la ville qu'il allait fuir; cet adieu du jour aux palais de fes
de la vieille capitale de la Russie tait magnifique. Des nues de
mousquites bourdonnaient  mes oreilles, tandis que mes yeux taient
brls du sable des rues, incessamment enlev sous les pieds des chevaux
qui tranent au galop dans tous les sens des milliers d'quipages.

Les plus nombreux et les plus pittoresques sont les drowskas; cette
voiture vraiment nationale est la plus petite de toutes les voitures:
c'est le traneau d't: je le compare  une mouche sans ailes. Ne
pouvant transporter commodment qu'une personne  la fois, les drowskas
doivent se multiplier  l'infini pour suffire aux besoins d'une
population active, nombreuse, mais perdue dans une ville immense et dont
les habitants refluent continuellement de toutes les extrmits vers le
centre. La poussire de Moscou est extrmement incommode; fine comme la
cendre lgre, comme les tourbillons d'insectes auxquels elle se mle en
cette saison, elle offusque la vue et gne la respiration. Nous avons
une temprature brlante tout le jour, et les nuits sont encore trop
courtes pour que la fracheur pernicieuse des roses puisse temprer
l'aride chaleur du matin; la lueur de ce jour dvorant ne finit que bien
avant dans la soire. Au surplus, les Russes sont tonns de l'intensit
des chaleurs de cet t comme de leur dure.

L'Empire slave, ce soleil levant du monde politique, vers lequel toute
la terre tourne les yeux, aurait-il aussi pour lui le soleil de Dieu?
Les gens du pays prtendent et ils rptent souvent que le climat de la
Russie s'adoucit. tonnant pouvoir de la civilisation humaine dont les
progrs changeraient jusqu' la temprature du globe!... Quoi qu'il en
soit des hivers de Moscou et de Ptersbourg, je connais peu de climat
plus dsagrable que celui de ces deux villes pendant l't. C'est la
belle saison qui est le vilain temps des pays du Nord.

La premire chose qui m'a frapp dans les rues de Moscou, c'est une
population qui paraissait plus vive dans ses allures, plus franche dans
sa gaiet que celle de Ptersbourg: on respire ici un air de libert
inconnu dans le reste de l'Empire; c'est ce qui m'explique la secrte
aversion des souverains pour cette ville qu'ils flattent, qu'ils
redoutent et qu'ils fuient.

L'Empereur Nicolas qui est bon Russe l'aime beaucoup, dit-il: nanmoins
je ne vois pas qu'il l'habite plus souvent que n'ont fait ses
prdcesseurs qui la dtestaient.

Ce soir on avait illumin quelques rues, mais mesquinement et par un
assez petit nombre de lampions dont quelques-uns n'taient que poss 
terre. On a peine  s'expliquer le got des Russes pour les
illuminations, quand on pense que pendant la courte saison o l'on peut
jouir de ce genre de dcoration, il n'y a presque pas de nuit sous les
latitudes de Moscou, et surtout de Saint-Ptersbourg.

En rentrant chez moi, j'ai demand  quelle occasion se faisaient ces
modestes dmonstrations de joie. On m'a rpondu qu'on illuminait pour
clbrer les anniversaires de la naissance ou du baptme de toutes les
personnes de la famille Impriale; ce sont des rjouissances
permanentes. Il y a chaque anne tant de ftes de ce genre en Russie,
qu'elles passent  peu prs inaperues. Cette indiffrence m'a prouv
que la peur a ses imprudences, et qu'elle ne sait pas toujours si bien
flatter qu'elle le voudrait. Il n'y a de flatteur habile que l'amour,
parce que ses louanges, mme les plus exagres, sont sincres. Voil
une vrit que la conscience dit... inutilement, aux despotes.

L'inutilit de la conscience dans les affaires humaines, dans les plus
grandes comme dans les moindres, est  mes yeux le plus tonnant mystre
de ce monde, car il me prouve l'existence de l'autre. Dieu ne fait rien
sans but; donc puisqu'il a donn la conscience  tous les hommes et que
cette lumire intrieure ne sert  rien sur la terre, il faut qu'elle
ait sa destination quelque part: les injustices de ce monde ont pour
excuses nos passions: l'inflexible justice de l'autre aura pour avocat
notre conscience.

J'ai suivi lentement des promeneurs dsoeuvrs et aprs avoir descendu et
remont plusieurs pentes  la suite d'un flot d'oisifs que je prenais
machinalement pour guides, je suis arriv vers le centre de la ville,
sur une place vague o commence une alle de jardin; cette promenade me
parut trs-brillante: on entendait de la musique lointaine, on voyait
scintiller des lumires nombreuses, plusieurs cafs ouverts rappelaient
l'Europe; mais je ne pouvais m'intresser  ces plaisirs: j'tais sous
les murs du Kremlin; montagne colossale leve pour la tyrannie, par les
bras des esclaves. On a fait pour la ville moderne une promenade
publique, une espce de jardin plant  l'anglaise autour des murs de
cette ancienne forteresse de Moscou.

Savez-vous ce que c'est que les murs du Kremlin? ce mot de murs vous
donne l'ide d'une chose trop ordinaire, trop mesquine, il vous trompe;
les murailles du Kremlin: c'est une chane de montagnes... Cette
citadelle btie aux confins de l'Europe et de l'Asie est aux remparts
ordinaires ce que les Alpes sont  nos collines: le Kremlin est le mont
Blanc des forteresses. Si le gant qu'on appelle l'Empire russe avait un
coeur, je dirais que le Kremlin est le coeur de ce monstre: il en est la
tte...

Je voudrais pouvoir vous donner l'ide de cette masse de pierres qui se
dessinait en gradins dans le ciel: singulire contradiction!!.. cet
asile du despotisme s'leva au nom de la libert, car le Kremlin fut un
rempart oppos aux Calmoucks par les Russes: ses murailles  deux fins
ont favoris l'indpendance de l'tat et servi la tyrannie du souverain.
Elles suivent avec hardiesse les profondes sinuosits du terrain;
lorsque les pentes du coteau deviennent trop rapides le rempart
s'abaisse par escaliers; ces degrs qui montent entre le ciel et la
terre sont normes, c'est une chelle pour les gants qui vont faire la
guerre aux dieux.

La ligne de cette premire ceinture de constructions est coupe par des
tours fantastiques si leves, si fortes et d'une forme si bizarre
qu'elles rappellent les pics de la Suisse avec leurs rocs de diverses
figures et leurs glaciers de mille couleurs: l'obscurit, sans doute,
contribuait  grandir les objets,  leur donner un dessin et des teintes
hors de nature, je dis des teintes parce que la nuit a son coloris comme
la gravure... J'ignore d'o venait le prestige dont je ressentais
l'influence: mais ce que je sais c'est que je ne pouvais me dfendre
d'une secrte pouvante... et voir des messieurs et des dames vtus  la
parisienne, se promener aux pieds de ce palais fabuleux, c'est  croire
qu'on rve!... Je rvais. Qu'aurait dit Ivan III, le restaurateur, on
peut bien dire le fondateur du Kremlin, s'il et pu apercevoir au pied
de la forteresse sacre ses vieux Moscovites rass, friss, en fracs, en
pantalons blancs, en gants jaunes, nonchalamment assis au son des
instruments et prenant des glaces bien sucres devant un caf bien
illumin? il aurait dit comme moi: c'est impossible!... et pourtant
c'est ce qui se voit maintenant tous les soirs d't  Moscou.

J'ai donc parcouru les jardins publics plants sur les glacis de la
vieille citadelle des Czars, j'ai vu des tours, puis d'autres tours, des
tages, puis d'autres tages de murailles; et mes regards planaient sur
une ville enchante. C'est trop peu dire que de parler de ferie!... il
faudrait l'loquence de la jeunesse, que tout tonne et surprend, pour
trouver des mots analogues  ces choses prodigieuses. Au-dessus d'une
longue vote que je venais de traverser, j'ai aperu un chemin suspendu
par lequel pitons et voitures entrent dans la sainte Cit. Ce spectacle
me paraissait incomprhensible; rien que des tours, des portes, des
terrasses leves les unes sur les autres, en lignes contraries; rien
que des rampes rapides, que des arceaux qui servent  porter des routes
par lesquelles on sort du Moscou d'aujourd'hui du Moscou vulgaire, pour
entrer au Kremlin, au Moscou de l'histoire, au Moscou merveilleux. Ces
aqueducs, sans eau, supportent encore d'autres tages d'difices plus
fantastiques; j'ai entrevu, appuye sur un de ces passages suspendus,
une tour basse et ronde, toute hrisse de crneaux en fer de lance: la
blancheur clatante de cet ornement singulier se dtache sur un mur
rouge de sang: contraste criant! et que l'obscurit toujours un peu
transparente des nuits septentrionales ne m'empchait pas de discerner.
Cette tour tait un gant qui dominait de toute sa tte le fort dont il
paraissait le gardien. Quand je fus rassasi du plaisir de rver tout
veill, je tchai de retrouver mon chemin pour rentrer chez moi, o je
me suis mis  vous crire: occupation peu propre  calmer mon agitation.
Mais je suis trop fatigu, je ne puis me reposer; il faut de la force
pour dormir.

Que ne voit-on pas la nuit au clair de lune en tournant au pied du
Kremlin? l tout est surnaturel; on y croit aux spectres malgr soi: qui
pourrait approcher sans une religieuse terreur de ce boulevard sacr
dont une pierre dtache par Bonaparte a rebondi jusqu' Sainte-Hlne
pour craser le triomphateur au milieu de l'Ocan!... Pardon, je suis n
du temps des phrases.

La plus nouvelle des nouvelles coles achve de les bannir et de
simplifier le langage d'aprs cette loi: que les peuples les plus dnus
d'imagination sont ceux qui se dfendent le plus soigneusement des
carts d'une facult qu'ils n'ont pas. Je puis admirer le style puritain
lorsqu'il est employ par des talents suprieurs et capables d'en
racheter la monotonie: je ne saurais l'imiter.

Aprs avoir vu ce que j'ai vu ce soir, on ferait bien de s'en retourner
tout droit dans son pays: l'motion du voyage est puise.




LETTRE VINGT-CINQUIME.

Le Kremlin au grand jour.--Ses htes naturels.--Caractre de son
architecture.--Sens symbolique.--Dimension des glises
russes.--L'histoire des hommes employe comme un moyen de dcrire les
lieux.--L'influence d'Ivan IV.--Mot de Pierre Ier.--Patience
coupable.--Les sujets d'Ivan IV et les Russes actuels.--Ivan IV compar
 tous les tyrans cits dans l'histoire.--Source o j'ai puis les faits
raconts.--Brochure du prince Wiasemski.--Pourquoi on doit se fier 
Karamsin.


     Moscou, ce 8 aot 1839.

Une ophthalmie que j'ai gagne entre Ptersbourg et Moscou m'inquite et
me fait souffrir. Malgr ce mal, j'ai voulu recommencer aujourd'hui ma
promenade d'hier au soir, afin de comparer le Kremlin du grand jour avec
le fantastique Kremlin de la nuit. L'ombre grandit, dplace toutes
choses, mais le soleil rend aux objets leurs formes et leurs
proportions.

 cette seconde preuve, la forteresse des Czars m'a encore surpris. Le
clair de lune agrandissait et faisait ressortir certaines masses de
pierres, mais il m'en cachait d'autres, et tout en rectifiant quelques
erreurs, en reconnaissant que je m'tais figur trop de votes, trop de
galeries couvertes, trop de chemins suspendus, de portiques et de
souterrains, j'ai retrouv assez de toutes ces choses pour justifier mon
enthousiasme.

Il y a de tout au Kremlin: c'est un paysage de pierres.

La solidit de ses remparts surpasse la force des rochers qui les
portent; le nombre et la forme de ses monuments est une merveille. Ce
labyrinthe de palais, de muses, de donjons, d'glises, de cachots est
effrayant comme l'architecture de Martin, c'est aussi grand et plus
irrgulier que les compositions du peintre anglais. Des bruits
mystrieux sortent du fond des souterrains; de telles demeures doivent
tre hantes par des esprits, elles ne peuvent convenir  des tres
semblables  nous. On y rve aux scnes les plus tonnantes; et l'on
frmit quand on se souvient que ces scnes ne sont point de pure
invention. L les bruits qu'on entend semblent sortir du tombeau; on y
croit  tout, hors  ce qui est naturel.

Persuadez-vous bien que la citadelle de Moscou n'est nullement ce qu'on
dit qu'elle est. Ce n'est pas un palais, ce n'est pas un sanctuaire
national o se conservent les trsors historiques de l'Empire; ce n'est
pas le boulevard de la Russie, l'asile rvr o dorment les saints,
protecteurs de la patrie: c'est moins et c'est plus que tout cela; c'est
tout simplement la prison des spectres.

Ce matin, marchant toujours sans guide, je suis arriv jusqu'au milieu
mme du Kremlin, et j'ai pntr seul dans l'intrieur de quelques-unes
des glises qui font l'ornement de cette cit pieuse, aussi vnre par
les Russes pour ses reliques que pour les richesses mondaines et les
glorieux trophes qu'elle renferme. Je suis trop agit en cet instant
pour vous dcrire les lieux avec dtail; plus tard je ferai une visite
mthodique au trsor, et vous saurez ce que j'y aurai vu.

Le Kremlin sur sa colline m'est apparu de loin comme une ville
princire, btie au milieu de la ville populaire. Ce tyrannique chteau,
cet orgueilleux monceau de pierres domine le sjour du commun des hommes
de toute la hauteur de ses rochers, de ses murs et de ses campaniles, et
contrairement  ce qui arrive aux monuments d'une dimension ordinaire,
plus on approche de cette masse indestructible, et plus on est
merveill. Tel que certains ossements d'animaux gigantesques, le
Kremlin nous prouve l'histoire d'un monde dont nous ne pouvons nous
empcher de douter encore, mme en en retrouvant les dbris.  cette
cration prodigieuse, la force tient lieu de beaut, le caprice
d'lgance; c'est le rve d'un tyran, mais c'est puissant, c'est
effrayant comme la pense d'un homme qui commande  la pense d'un
peuple; il y a l quelque chose de disproportionn: je vois des moyens
de dfense qui supposent des guerres comme il ne s'en fait plus; cette
architecture n'est pas en rapport avec les besoins de la civilisation
moderne.

Hritage des temps fabuleux, o le mensonge tait roi sans contrle:
gele, palais, sanctuaire; boulevard contre l'tranger, bastille contre
la nation, appui des tyrans, cachots des peuples: voil le Kremlin!

Espce d'Acropolis du Nord, de Panthon barbare, ce sanctuaire national
pourrait s'appeler l'Alcazar des Slaves.

Tel fut donc le sjour de prdilection des vieux princes moscovites, et
pourtant ces redoutables murailles ne suffirent pas encore  calmer
l'pouvante d'Ivan IV.

La peur d'un homme tout-puissant est ce qu'il y a de plus terrible en ce
monde, aussi n'approche-t-on du Kremlin qu'en frmissant.

Des tours de toutes les formes: rondes, carres,  flches aigus, des
beffrois, des donjons, des tourelles, des vedettes, des gurites sur des
minarets, des clochers de toutes les hauteurs, diffrant de couleurs, de
style et de destination; des palais, des dmes, des vigies, des murs
crnels, percs; des meurtrires, des mchicoulis, des remparts, des
fortifications de toutes sortes, des fantaisies bizarres, des inventions
incomprhensibles, un kiosque  ct d'une cathdrale; tout annonce le
dsordre et la violence, tout trahit la continuelle surveillance
ncessaire  la sret des tres singuliers qui se condamnrent  vivre
dans ce monde surnaturel. Mais ces innombrables monuments d'orgueil, de
caprice, de volupt, de gloire, de pit, malgr leur varit apparente
n'expriment qu'une seule et mme pense qui domine ici partout: la
guerre soutenue par la peur. Le Kremlin est sans contredit l'oeuvre d'un
tre surhumain, mais d'un tre malfaisant. La gloire dans l'esclavage,
telle est l'allgorie figure par ce monument satanique, aussi
extraordinaire en architecture que les visions de saint Jean sont
extraordinaires en posie: c'est l'habitation qui convient aux
personnages de l'Apocalypse.

En vain chaque tourelle a son caractre et son usage particulier, toutes
ont la mme signification: la terreur arme!

Les unes ressemblent  des bonnets de prtres, d'autres  la gueule d'un
dragon, d'autres  des glaives renverss: la garde en bas, la pointe en
haut: d'autres rappellent la forme et jusqu' la couleur de certains
fruits exotiques: d'autres encore ont la figure d'une coiffure de Czars
pointue et orne de pierreries comme celle du doge de Venise: d'autres
enfin sont de simples couronnes, et toutes ces espces de tours revtues
de tuiles vernisses; toutes ces coupoles mtalliques, tous ces dmes
maills, dors, azurs, argents brillent au soleil comme des maux sur
une tagre, ou plutt comme les stalactites colossales des mines de sel
qu'on voit aux environs de Cracovie. Ces normes piliers, ces flches de
diverses formes, pyramidales, rondes, pointues, mais rappelant toujours
un peu la figure humaine, dominent la ville et le pays.

 les voir de loin briller dans le ciel, on dirait d'une runion de
potentats richement vtus et dcors des insignes de leur dignit: c'est
une assemble d'anctres, un conseil de Rois sigeant sur des tombeaux;
ce sont des spectres qui veillent sur le fate d'un palais.

Habiter le Kremlin ce n'est pas vivre, c'est se dfendre; l'oppression
cre la rvolte, la rvolte ncessite les prcautions; les prcautions
accroissent le danger, et de cette longue suite d'actions et de
ractions nat un monstre, le despotisme qui s'est bti une maison 
Moscou: le Kremlin! voil tout. Les gants du monde antdiluvien s'ils
revenaient sur terre visiter leurs faibles successeurs, pourraient
encore se loger l.

Tout a un sens symbolique, volontaire ou non, dans l'architecture du
Kremlin; mais ce qui reste de rel quand vous avez surmont votre
premire pouvante pour pntrer au sein de ces sauvages magnificences,
c'est un amas de cachots pompeusement surnomms palais et cathdrales.
Les Russes ont beau faire, ils ne sortent pas de prison.

Leur climat lui-mme est complice de la tyrannie. Le froid de ce pays ne
permet pas d'y construire de vastes glises, o les fidles seraient
gels pendant la prire; ici l'esprit n'est point lev au ciel par la
pompe de l'architecture religieuse; sous cette zone, l'homme ne peut
btir au bon Dieu que des donjons obscurs. Les sombres cathdrales du
Kremlin, avec leurs votes troites et leurs paisses murailles
ressemblent  des caves, ce sont des prisons peintes comme les palais
sont des geles dores.

Des merveilles de cette effrayante architecture il faut dire ce que les
voyageurs disent de l'intrieur des Alpes: ce sont de belles horreurs.

_Suite de la lettre vingt-cinquime_.

     Le mme jour, au soir.

Mon oeil s'enflamme de plus en plus: je viens de faire appeler un mdecin
qui m'a condamn  rester trois jours dans ma chambre avec un bandeau.
Heureusement que l'un de mes yeux me reste; je puis m'occuper.

J'ai le projet d'employer ces trois jours de loisir forc  terminer un
travail commenc pour vous  Ptersbourg et interrompu par les
agitations de la vie que je menais dans cette ville. C'est l'aperu du
rgne d'Ivan IV, le tyran par excellence, et l'me du Kremlin. Ce n'est
pas qu'il ait bti cette forteresse, mais il y est n, il y est mort, il
y revient, son esprit y demeure.

Le plan en fut conu et excut par son aeul Ivan III et par des hommes
de cette trempe; et je veux me servir de ces figures colossales comme de
miroirs pour vous reprsenter le Kremlin, qu'il me faut, je le sens,
renoncer  vous peindre tout simplement; car ici mes paroles ne vont pas
aux choses. D'ailleurs cette manire dtourne de complter une
description me parat neuve, et je la crois sre; aussi bien j'ai fait
jusqu' prsent ce qui dpendait de moi pour vous donner l'ide du lieu
en lui-mme, il faut maintenant vous faire l'histoire des hommes qui
l'habitrent.

Si de l'arrangement d'une maison nous dduisons le caractre de la
personne qui l'habite, ne pouvons-nous pas, par une opration d'esprit
analogue, nous figurer l'aspect des difices d'aprs les hommes pour
lesquels ils furent construits? Nos passions, nos habitudes, notre gnie
sont bien assez puissants pour se graver ineffaablement jusque sur les
pierres de nos demeures.

Certes, s'il existe un monument auquel puisse s'appliquer ce procd de
l'imagination, c'est le Kremlin...

On voit l l'Europe et l'Asie en prsence, et le gnie des Grecs du
Bas-Empire les unit.

 tout prendre, soit que l'on considre cette forteresse sous le rapport
purement historique, soit qu'on la contemple du point de vue potique et
pittoresque, c'est le monument le plus national de la Russie, et, par
consquent, le plus intressant pour les Russes comme pour les
trangers.

Je vous l'ai dit, Ivan IV n'a point bti le Kremlin: ce sanctuaire du
despotisme fut reconstruit en pierre sous Ivan III, en 1485, par deux
architectes italiens, Marco et Pietro Antonio, appels  Moscou par le
_Grand Prince_[27], qui voulait relever les remparts nagure de bois de
la forteresse fonde plus anciennement sous Dmitri Donsko.

Mais si ce palais n'est pas l'oeuvre d'Ivan IV, il est sa pense. C'est
par esprit de prophtie que ce grand Roi a lev le palais du tyran son
petit-fils. Il y a eu des architectes italiens partout: nulle part ces
hommes n'ont rien produit qui ressemble  l'oeuvre accomplie par eux 
Moscou. J'ajoute qu'il y a eu ailleurs des souverains absolus, injustes,
arbitraires, bizarres, et que pourtant le rgne d'aucun de ces monstres
ne ressemble au rgne d'Ivan IV: la mme graine germant sous des zones
et dans des terrains diffrents produit des plantes du mme genre, mais
de dimensions et d'aspects divers. La terre ne verra pas deux
chefs-d'oeuvre du despotisme pareils au Kremlin, ni deux nations aussi
superstitieusement patientes que le fut la nation moscovite sous le
rgne fabuleux de son tyran.

Les suites s'en font encore sentir de nos jours. Si vous m'aviez
accompagn dans ce voyage, vous dcouvririez, avec moi, au fond de l'me
du peuple russe les invitables ravages du pouvoir arbitraire pouss 
ses dernires consquences; d'abord c'est une indiffrence sauvage pour
la saintet de la parole, pour la vrit des sentiments, pour la justice
des actes; puis c'est le mensonge triomphant, le manque de probit, la
mauvaise foi, la fraude sous toutes les formes; en un mot, le sens moral
est mouss.

Il me semble voir une procession de vices sortir par toutes les portes
du Kremlin pour inonder la Russie.

Pierre Ier disait qu'il faudrait trois juifs pour tromper un Russe; nous
qui ne sommes pas obligs de mnager nos termes comme un Empereur, nous
traduisons ce mot ainsi: Un Russe  lui seul attraperait trois juifs.

D'autres nations ont support l'oppression, la nation russe l'a aime;
elle l'aime encore. Ce fanatisme d'obissance n'est-il pas
caractristique? Ici, toutefois, on ne peut nier que cette manie
populaire ne devienne, par exception, le principe d'actions sublimes.
Dans ce pays inhumain, si la socit a dnatur l'homme, elle ne l'a pas
rapetiss: il n'est pas bon, mais il n'est pas mesquin: c'est aussi ce
qu'on peut dire du Kremlin. Cela ne fait pas plaisir  regarder, mais
cela fait peur. Ce n'est pas beau, c'est terrible, terrible comme le
rgne d'Ivan IV.

Un tel rgne aveugle  jamais l'me humaine chez la nation qui l'a subi
patiemment jusqu'au bout: les derniers neveux de ces hommes, stigmatiss
par les bourreaux, se ressentiront de la prvarication de leurs pres:
le crime de lse-humanit dgrade les peuples jusque dans leur postrit
la plus recule. Ce crime ne consiste pas seulement  exercer
l'injustice, mais  la tolrer; un peuple qui, sous prtexte que
l'obissance est la premire des vertus, lgue la tyrannie  ses neveux,
mconnat ses propres intrts; il fait pis que cela, il manque  ses
devoirs.

L'aveugle patience des sujets, leur silence, leur fidlit  des matres
insenss sont de mauvaises vertus: la soumission n'est louable, la
souverainet vnrable qu'autant qu'elles deviennent des moyens
d'assurer les droits de l'humanit. Quand le Roi les mconnat, quand il
oublie  quelles conditions il est permis  un homme de rgner sur ses
semblables, les citoyens ne relvent plus que de Dieu, leur matre
ternel, qui les dlie du serment de fidlit au matre temporel.

Voil des restrictions que les Russes n'ont jamais admises ni comprises;
pourtant elles sont ncessaires au dveloppement de la vraie
civilisation; sans elles, il arriverait un moment o l'tat social
deviendrait plus nuisible qu'utile  l'humanit, et les sophistes
auraient beau jeu pour renvoyer l'homme au fond des bois.

Cependant une telle doctrine, avec quelque modration qu'on l'expose et
qu'on veuille la mettre en pratique, passe pour sditieuse 
Ptersbourg, bien qu'elle ne soit que l'application des saintes
critures. Donc, les Russes de nos jours sont les dignes enfants des
sujets d'Ivan IV. C'est un des motifs qui me dcident  vous faire le
court rsum de ce rgne.

En France j'avais oubli cette histoire; mais en Russie on est bien
forc de s'en retracer les affreux dtails. Ce sera le sujet de ma
prochaine lettre; ne craignez pas l'ennui: jamais rcit ne fut plus
intressant, ou du moins plus curieux.

Cet insens a, pour ainsi dire, dpass les limites de la sphre o la
crature a reu de Dieu, sous le nom de libre arbitre, la permission de
faire du mal: jamais le bras de l'homme n'a port si loin. La brutale
frocit d'Ivan IV fait plir les Tibre, les Nron, les Caracalla, les
Louis XI, les Pierre-le-Cruel, les Richard III, les Henri VIII, enfin
tous les tyrans anciens et modernes avec leurs juges les plus
incorruptibles: Tacite  leur tte.

Aussi, avant de vous retracer les dtails de ces incroyables excs, je
sens le besoin de protester de mon exactitude. Je ne citerai rien de
mmoire; en commenant ce voyage, j'ai rempli ma voiture des livres qui
m'taient ncessaires, et la principale source o j'ai puis, c'est
Karamsin, auteur qui ne peut tre rcus par les Russes, puisqu'on lui
reproche d'avoir adouci plutt qu'exagr les faits dfavorables  la
renomme de sa nation. Une prudence excessive et qui va jusqu' la
partialit, tel est le dfaut de cet auteur: en Russie le patriotisme
est toujours entach de complaisance. Tout crivain russe est courtisan:
Karamsin l'tait: j'en trouve la preuve dans une petite brochure publie
par un autre courtisan, le prince Wiasemski: c'est la description de
l'incendie du palais d'hiver  Ptersbourg, description qui est crite
tout  la louange du souverain, lequel cette fois a mrit les loges
qu'on lui adresse. On y trouve le passage suivant:

Quelle est la noble famille de Russie qui n'ait aussi quelque glorieux
souvenir  revendiquer dans ses murs[28]? Nos pres, nos anctres,
toutes nos illustrations politiques, administratives, guerrires, y
reurent des mains du souverain, et au nom de la patrie, les tmoignages
clatants dus  leurs travaux,  leurs services,  leur valeur. C'est
ici que Lomonosloff, que Derjavine firent rsonner leur lyre nationale,
que _Karamsin lut les pages de son histoire_ devant un auditoire
auguste[29]. Ce palais tait le palladium (_sic_) des souvenirs de
toutes nos gloires; c'tait le Kremlin de notre histoire moderne.
(_Incendie du palais d'hiver  Saint-Ptersbourg_, par le prince
Wiasemski. Paris, G. A. Dentu, Palais-Royal, galerie vitre, n 13, page
11.)

On peut, on doit donc ajouter foi  Karamsin quand il raconte les
monstruosits de la vie d'Ivan IV. J'affirme que tous les faits que vous
lirez dans mon prcis, se trouvent raconts avec plus de dtails, par
cet historien, dans son livre intitul: _Histoire de l'Empire de
Russie_, par M. de Karamsin, traduite par Jauffret et termine par M. de
Divoff, conseiller d'tat actuel et chambellan de l'Empereur de Russie;
onze volumes grand in-8. Paris,  la galerie de Bossange pre, libraire
de S. A. R. Monseigneur le duc d'Orlans, rue de Richelieu, n60, prs
de l'arcade Colbert, 1826.




LETTRE VINGT-SIXIME.

Histoire d'Ivan IV.--Citation de la brochure de M. de Tolsto--Dbut du
rgne d'Ivan IV.--Effets de sa tyrannie sur les Russes.--Une des causes
de sa cruaut.--Sige de Kazan.--Prise d'Astrakan.--Comment il traite
ses anciens amis.--Souvenirs de son enfance.--Changement moral et
physique.--Ses mariages.--Mensonge inhrent au despotisme.--Ses
raffinements de cruaut.--Supplices ordonns et surveills par
lui.--Sort de Novgorod.--Jusqu'o vont ses vengeances.--Horloges
vivantes.--Ironie sanglante.--Abdication.--Ce que font les Russes 
cette occasion.--Motif secret de la servilit des Russes.--Ivan reprend
la couronne.-- quelle condition.--La Slobode
Alexandrowsky.--L'_opritchnina_ ou les lus.--Portrait d'Ivan IV par
Karamsin.--Divers extraits du mme crivain.--Consquences de
l'opritchnina.--Lchet d'Ivan IV.--Sa conduite lors de l'incendie de
Moscou.--Ce qu'il fait de la Livonie.--La Sibrie conquise.--Sympathie
d'Ivan pour lisabeth d'Angleterre.--Lettre d'lisabeth  Ivan.--Projet
de mariage avec Marie Hastings, parente de la reine
d'Angleterre.--Travestissement d'Ivan et de ses compagnons de
dbauche.--Explication de la servilit des sujets d'Ivan.--Rsignation
religieuse.--glise russe enchane.--Quelle est la seule glise
indpendante.--Le prtre russe.--Sort qui attend toute glise
schismatique.--Le prtre catholique.--Autres extraits de
Karamsin.--Trait de frocit du grand-duc Constantin.--Ressemblance des
Russes actuels avec leurs anctres.--Encore une citation de Karamsin:
l'ambassadeur et le supplici.--Correspondance du Czar avec
Griasno.--La Livonie cde par Ivan  Batori.--Consquence de cette
trahison.--Mort du Czarewitch, le fils du Czar.--Tragdie.--Vocation
divine.--Puissance de l'me humaine.--Mort d'Ivan IV.--Son dernier
crime.--APPENDICE.--Le Kremlin.--Karamsin.--Nouveaux extraits.--Excuses
au despotisme.--Ce que les Russes devraient penser et dire de
Karamsin.--Ce que signifie le besoin de justice qui est dans le coeur de
l'homme.--Spiritualisme chrtien.--Souvenir que le peuple russe conserve
d'Ivan IV.--Portrait d'Ivan III par Karamsin.--Ressemblance de
Pierre-le-Grand avec les Ivan.--Extraits de M. de Sgur.--Conduite du
Czar Pierre Ier envers son fils.--Supplice de Glbof.--Mort d'Alexis,
fils du Czar Pierre.


     Moscou, ce 11 aot 1839.

Si vous n'avez pas fait une tude particulire des annales de la Russie,
le travail que vous allez lire vous paratra le rsultat d'une
combinaison monstrueuse: et pourtant ce n'est que le rsum de faits
authentiques.

Mais tout cet amas d'abominations attestes par l'histoire et qu'on lit
comme des fables n'est pas ce qui donne le plus  penser lorsqu'on se
retrace le long rgne d'Ivan IV. Non, un problme tout  fait insoluble
pour le philosophe, un ternel sujet de surprise, et de redoutables
mditations, c'est l'effet produit par cette tyrannie sans seconde sur
la nation qu'elle a dcime; non-seulement elle ne rvolte pas les
populations, elle les attache. Cette circonstance me parat jeter un
jour nouveau sur les mystres du coeur humain.

Ivan IV, encore enfant, monte sur le trne en 1533; couronn  17 ans,
le 16 janvier 1546, il est mort dans son lit au Kremlin, aprs un rgne
de 51 ans, le 18 janvier 1584,  64 ans, et il a t pleur par sa
nation tout entire, sans excepter les enfants de ses victimes. On ne
sait si les mres moscovites l'ont pleur; c'est ce dont il est permis
de douter, grce au silence des annalistes sur ce point.

Sous les mauvais rgimes, les femmes se dnaturent moins compltement
que les hommes; ceux-ci participant seuls aux actes du gouvernement, il
arrive ncessairement que les prjugs sociaux en circulation dans
chaque sicle et dans chaque pays ont prise sur eux plus que sur elles.
Quoi qu'il en soit, il faut bien le dire, ce rgne monstrueux a fascin
la Russie au point de lui faire trouver jusque dans le pouvoir effront
des princes qui la gouvernent, un objet d'admiration; l'obissance
politique est devenue pour les Russes un culte, une religion[30]. Ce
n'est que chez ce peuple, du moins je le crois, qu'on a vu les martyrs
en adoration devant les bourreaux!... Rome est-elle tombe aux pieds de
Tibre et de Nron pour les supplier de ne point abdiquer le pouvoir
absolu et de continuer  la brler,  la piller,  se baigner
tranquillement dans son sang,  dshonorer ses enfants? C'est ce que
vous verrez faire aux Moscovites au milieu du rgne et au plus fort de
la tyrannie d'Ivan IV.

Il voudra se retirer; mais les Russes luttant de ruse avec leur matre,
le supplieront de continuer  les gouverner selon son humeur. Ainsi
justifi, ainsi garanti, le tyran recommencera le cours de ses
excutions. Pour lui, rgner c'est tuer, il tue par peur et par devoir,
et cette trop simple charte est confirme par l'assentiment de la Russie
tout entire; et par les regrets et les pleurs de la nation  la mort du
tyran!!!... Ivan, lorsqu'il se dcide comme Nron  secouer le joug de
la gloire et de la vertu pour rgner uniquement par la terreur, ne se
borne pas  des recherches de cruaut inconnues avant et aprs lui, il
accable encore d'invectives les malheureux objets de ses fureurs; il est
ingnieux, il est comique dans l'atrocit: l'horrible et le burlesque
rcrent  la fois son esprit satirique et impitoyable. Il perce les
coeurs par des paroles sarcastiques en mme temps qu'il dchire lui-mme
les corps, et dans l'oeuvre infernale accomplie par lui contre ses
semblables que son orgueil inquiet prend pour autant d'ennemis, le
raffinement des paroles surpasse la barbarie des actes.

Ceci ne veut pas dire qu'il n'ait point renchri en fait de supplices
sur toutes les manires inventes avant lui de faire souffrir les corps
et de prolonger la douleur; son gouvernement est le rgne de la torture.

L'imagination refuse de croire  la dure d'un tel phnomne moral et
politique. Je viens de le dire, et il est  propos de le rpter: Ivan
IV commence, comme le fils d'Agrippine, par la vertu et par ce qui
commande plus encore peut-tre l'amour d'une nation ambitieuse et vaine:
par les conqutes.  cette poque de sa vie, faisant taire les apptits
grossiers et les terreurs brutales qu'il avait manifests ds son
enfance, il se soumet  la direction d'amis sages et svres.

De pieux conseillers, de prudents directeurs font du dbut de ce rgne
une des poques les plus brillantes et les plus heureuses des annales
moscovites; mais le dbut fut court auprs du reste et la mtamorphose
prompte, terrible et complte.

Kazan, ce redoutable boulevard de l'islamisme en Asie tombe en 1552,
aprs un sige mmorable, sous les coups du jeune Czar; l'nergie que ce
prince dploie parat surprenante mme aux yeux d'hommes  demi
barbares. Il dfend ses plans de campagne avec une opinitret de
courage et une sagacit d'esprit qui terrasse les plus vieux capitaines
et finit par commander leur admiration.

 son dbut dans la carrire des armes, l'audace de ses entreprises et
fait paratre pusillanime tout courage prudent, mais bientt vous le
verrez aussi lche, aussi rampant qu'il fut tmraire; il devient
pusillanime en mme temps que cruel: c'est que chez lui comme chez
presque tous les monstres, la cruaut avait sa principale racine dans la
peur. Il s'est souvenu toute sa vie de ce qu'il a souffert dans son
enfance: le despotisme des boyards, leurs dissensions avaient menac ses
jours  l'poque o la force lui manquait pour les dfendre: on dirait
que la virilit ne lui apporta d'autre dsir que celui de se venger de
l'imbcillit du premier ge.

Mais s'il y a un fait profondment moral dans l'histoire de la terrible
vie de cet homme, c'est qu'il perd l'audace en perdant la vertu.

Serait-il vrai que Dieu, lorsqu'il fit le coeur de l'homme, lui et dit:
Tu ne seras brave qu'autant que tu seras humain?

S'il en tait ainsi et si de trop nombreux et de trop clbres exemples
ne dmentaient cette rgle dsirable, la foi nous deviendrait trop
facile: nous verrions Dieu face  face dans les destines de ses
cratures les mieux doues, comme nous le voyons  dcouvert dans la vie
d'un Ivan IV. Dieu soit lou, ce prince dont l'histoire ainsi que le
caractre contrastent d'une manire frappante avec les autres
caractres, se montre courageux comme un lion tant qu'il est gnreux,
il devient poltron comme un esclave ds qu'il est sans piti. Cette
leon, bien qu'elle fasse exception dans les annales du genre humain, me
parat prcieuse et consolante; et je me flicite de la recueillir au
fond de cette pouvantable histoire.

Grce  la persvrance du jeune hros, blme alors par tout son
conseil, Astrakan subit le sort de Kazan. La Russie, dlivre du
voisinage de ses anciens matres, les Tatars, jette des cris
d'allgresse; mais ce peuple de subalternes, qui ne sait chapper  un
joug que pour passer sous un autre, idoltre son jeune souverain avec
l'orgueil et la timidit de l'affranchi.

Le Czar fatigu se repose et s'arrte au milieu de sa gloire, il
s'ennuie de ses vertus bnies, il succombe sous le poids des lauriers et
des palmes, et renonce pour jamais  poursuivre sa sainte carrire. Il
aime mieux se mfier de tous et punir ses amis de la peur qu'ils lui
inspirent, que d'couter de sages conseils. Mais sa folie est dans le
coeur; elle ne gagne pas la tte. Car, au milieu des actions les plus
draisonnables, ses discours sont pleins de sens, ses lettres de
logique; leur style incisif peint la malignit de son me, mais il fait
honneur  la pntration,  la lucidit de son esprit.

Ses anciens conseillers sont les premiers en butte  ses coups; ils lui
apparaissent comme des tratres, ou, ce qui est synonyme  ses yeux,
comme des matres. Il condamne  l'exil,  la mort ces criminels de
lse-autocratie, qui s'avisrent pendant longtemps de se croire plus
sages que leur matre; et l'arrt parat quitable aux yeux de la
nation. C'tait aux avis de ces hommes incorruptibles qu'il avait d sa
gloire; il ne peut supporter le poids de la reconnaissance qu'il leur
doit, et de peur de leur paratre ingrat, il les tue... Une fureur
sauvage se rveille alors en lui; le souvenir toujours prsent des
dissensions et des violences des grands qui se disputrent la garde de
son berceau, lui montre partout des tratres et des conspirateurs.

L'idoltrie de lui-mme, applique dans toutes ses consquences au
gouvernement de l'tat, tel est le code des justices du Czar, confirm
par l'assentiment de la Russie entire. Malgr ses forfaits, Ivan IV est
 Moscou l'lu de la nation; ailleurs on l'et regard comme un monstre
vomi par l'enfer. Las de mentir, il pousse le cynisme de la tyrannie au
point de se dispenser de la dissimulation, de cette prcaution des
tyrans vulgaires. Il se montre simplement froce; et pour n'avoir plus 
rougir des vertus des autres, il abandonne les derniers de ses austres
amis aux vengeances de favoris plus indulgents.

Alors s'tablit entre le Czar et ses satellites une mulation de crime
qui fait frmir; et... (ici Dieu se dvoile encore dans cette histoire
presque surnaturelle) de mme que sa vie morale se partage en deux
poques, son aspect physique change avant l'ge: beau dans sa premire
jeunesse, il devient hideux quand il est criminel.

Il perd une pouse accomplie; il en reprend une autre aussi sanguinaire
que lui; celle-ci meurt encore. Il se remarie au grand scandale de
l'glise grecque, qui ne permet pas les troisimes noces; il se remarie
ainsi, cinq, six et sept fois!!!... On ignore le nombre exact de ses
mariages. Il rpudie, il tue, il oublie ses femmes, aucune ne rsiste
longtemps  ses caresses ni  ses fureurs; et malgr son indiffrence
affiche pour les objets de ses anciennes amours, il s'applique  venger
leur mort avec une rage scrupuleuse, qui  chaque veuvage du souverain,
rpand l'pouvante dans l'Empire. Cependant, le plus souvent, cette mort
qui servait de prtexte  tant d'excutions, avait t cause ou
commande par le Czar lui-mme. Ses deuils ne sont pour lui qu'une
occasion de verser du sang et de faire pleurer les autres.

Il fait dire en tous lieux que la pieuse Czarine, que la belle Czarine,
que l'infortune Czarine a t empoisonne par les ministres, par les
conseillers du Czar, ou par les boyards dont il veut se dfaire.

Ne le voyez-vous pas, c'est en vain qu'il a voulu jeter le masque; il
ment par habitude, si ce n'est par ncessit, tant le mensonge est
inhrent  la tyrannie! C'est l'aliment des mes qui se dgradent et des
gouvernements dont on outre le principe; comme la vrit est la
nourriture des mes qui se rgnrent et des socits raisonnablement
organises.

Les calomnies d'Ivan IV sont toujours prouves d'avance; quiconque est
atteint du venin de sa parole succombe, les cadavres s'amoncellent
autour de lui; mais la mort est le moindre des maux dont il accable les
condamns. Sa cruaut approfondie a dcouvert l'art de leur faire
dsirer longtemps le dernier coup. Expert dans les tortures, il jouit de
la douleur de ses victimes, il la prolonge avec une infernale adresse,
et dans sa cruelle sollicitude, il aime leur supplice et craint leur fin
autant qu'elles la souhaitent. La mort est le seul bien qu'il accorde 
ses sujets.

Il faut cependant vous dcrire, une fois pour toutes, quelques-uns des
raffinements de cruaut invents par lui contre les soi-disant coupables
qu'il veut punir[33]: il les fait bouillir par parties, tandis qu'on les
arrose d'eau glace sur le reste du corps: il les fait corcher vifs _en
sa prsence_; puis il fait lacrer par lanires leurs chairs mises  nu
et palpitantes; cependant ses yeux se repaissent de leur sang, de leurs
convulsions; ses oreilles de leurs cris: quelquefois il les achve de sa
main  coups de poignard mais le plus souvent, se reprochant cet acte de
clmence comme une faiblesse, il mnage aussi longtemps que possible le
coeur et la tte, pour faire durer le supplice; il ordonne qu'on dpce
les membres, mais avec art et sans attaquer le tronc; puis il fait jeter
un  un ces tronons vivants  des btes affames et avides de cette
misrable chair dont elles s'arrachent les affreux lambeaux, en prsence
des victimes  demi haches.

On soutient les torses palpitants avec des soins, avec une science, une
intelligence atroces afin de les forcer d'assister plus longtemps 
cette cure humaine dont ils font les frais, et o le Czar le dispute au
tigre en frocit...

Il lasse les bourreaux; les prtres ne peuvent suffire aux enterrements.
Novgorod-la-Grande sera choisie pour servir d'exemple  la colre du
monstre. La ville en masse, accuse de trahison en faveur des Polonais,
mais coupable surtout d'avoir t longtemps indpendante et glorieuse,
est empeste  dessein par la multitude des excutions arbitraires qui
ont lieu dans ses murs ensanglants; les eaux du Volkof se corrompent
sous les cadavres rests sans spulture autour des remparts de la ville
condamne, et, comme si la mort par les supplices n'tait pas assez
prompte au gr du tyran, une pidmie factice rivalise avec les
chafauds pour dcimer plus vite les populations et pour assouvir la
rage du _Pre_, nom d'affection, ou plutt titre que les Russes donnent
machinalement  leurs tout-puissants et bien-aims souverains quels
qu'ils soient.

Sous ce rgne insens nul homme ne suit le cours naturel de sa vie, nul
n'atteint le terme probable de son existence: l'impit humaine anticipe
sur la prrogative divine: la mort elle-mme, la mort, rduite  la
condition de valet de bourreau, perd de son prestige en proportion de ce
que la vie perd de son prix. Le tyran a dtrn l'ange, et la terre,
baigne de pleurs et de sang, voit avec rsignation le ministre des
justices de Dieu marcher docilement  la suite des sicaires du prince.
Sous le Czar, la mort devient esclave d'un homme. Ce tout-puissant
insens a enrgiment la peste, qui dpeuple, avec la soumission d'un
caporal, des pays entiers dvous  la dsolation par le caprice d'un
prince. La joie de cet homme est le dsespoir des autres, son pouvoir,
l'extermination, sa vie, la guerre sans gloire, la guerre en pleine
paix, la guerre  des cratures prives de dfense, nues, sans volont,
et que Dieu avait mises sous sa protection sacre; sa loi, la haine du
genre humain, sa passion, la peur; la peur double: celle qu'il ressent
et celle qu'il fait sentir.

Quand il se venge, il poursuit le cours de ses _justices_ jusqu'au
dernier degr de parent; exterminant des familles entires, jeunes
filles, vieillards, femmes grosses et petits enfants; il ne se borne
pas, comme les tyrans vulgaires,  frapper simplement quelques familles,
quelques individus suspects: on le voit singeant le Dieu des juifs, tuer
jusqu' des provinces sans y faire grce  personne; tout y passe, tout
ce qui a eu vie disparat: tout, jusqu'aux animaux, jusqu'aux poissons
qu'il empoisonne dans les lacs, dans les rivires; le croirez-vous? il
oblige des fils  faire l'office de bourreaux... contre leurs pres!...
et il s'en trouve qui obissent!!!... L'homme peut donc porter l'amour
de la vie au point de tuer, de peur de la perdre, l'tre  qui il la
doit?

Se servant de corps humains pour horloges, Ivan invente des poisons 
heure fixe, et parvient  marquer avec une rgularit satisfaisante les
moindres divisions de son temps par la mort de ses sujets, chelonns
avec art de minute en minute sur le chemin du tombeau qu'il tient sans
cesse ouvert pour eux; la prcision la plus scrupuleuse prside  ce
divertissement infernal. Infernal n'est-il pas le mot propre? l'homme 
lui seul inventerait-il de telles volupts? oserait-il surtout profaner
le saint nom de justice en l'appliquant  ce jeu impie?

Le monstre assiste lui-mme  tous les supplices qu'il commande: la
vapeur du sang l'enivre sans le saturer; il n'est jamais plus allgre
que lorsqu'il a vu mourir et fait souffrir beaucoup de malheureux.

Il se fait un divertissement, que dis-je, un devoir d'insulter  leur
martyre, et le tranchant de sa parole moqueuse est plus acr que le fer
de ses poignards.

Eh bien! devant ce spectacle, la Russie reste muette!!... Mais non,
bientt vous la verrez s'mouvoir; elle va protester. Gardez-vous de
croire que ce soit en faveur de l'humanit outrage; elle proteste
contre le malheur de perdre un prince qui la gouverne de la manire que
vous venez de voir.

Le monstre, aprs avoir donn tant de gages de frocit, devait tre
connu de son peuple; il l'tait!... Tout  coup, soit pour s'amuser 
mesurer la longanimit des Russes, soit repentir chrtien... (il
affectait du respect pour les choses saintes; l'hypocrisie mme a pu se
changer en dvotion vraie  certains moments d'une vie toute
surnaturelle, car la grce, cette manne des esprits, ce poison cleste
pntre par intervalles dans le coeur des plus grands criminels, tant que
la mort n'a pas consomm leur rprobation)... soit donc repentir
chrtien, soit peur, soit caprice, soit fatigue, soit ruse, un jour il
dpose son sceptre, c'est--dire sa hache, et jette sa couronne  terre.
Alors, mais alors seulement dans tout le cours de ce long rgne,
l'Empire s'meut: la nation menace de dlivrance se rveille comme en
sursaut: les Russes, jusque-l tmoins muets, instruments passifs de
tant d'horreurs, retrouvent la voix, et cette voix, du peuple qui
prtend tre la voix de Dieu, s'lve tout  coup pour dplorer la perte
d'un tel tyran!... Peut-tre doutait-on de sa bonne foi, on craignait 
juste titre ses vengeances, si l'on et accept sa feinte abdication:
qui sait si tout cet amour pour le prince n'avait pas sa source dans la
terreur qu'inspirait le tyran; les Russes ont raffin la peur en lui
donnant l'amour pour masque.

Moscou est menac d'invasion (le pnitent avait bien choisi son temps);
on craint l'anarchie, autrement dit, les Russes prvoient le moment o,
ne pouvant se garantir de la libert, ils seront exposs  penser, 
vouloir par et pour eux-mmes,  se montrer hommes, et, qui pis est,
citoyens: ce qui ferait le bonheur d'un autre peuple exaspre celui-ci.
Bref, la Russie aux abois, nerve par sa longue incurie, tombe perdue
aux pieds d'Ivan, qu'elle redoute moins qu'elle ne se craint elle-mme;
elle implore ce matre indispensable, ramasse sa couronne et son sceptre
ensanglants, les lui rend, et lui demande pour unique faveur la
permission de reprendre le joug de fer qu'elle ne se lassera jamais de
porter.

Si c'est de l'humilit, elle va trop loin, mme pour des chrtiens; si
c'est de la lchet, elle est impardonnable; si c'est du patriotisme, il
est impie. Que l'homme brise son orgueil, il fait bien; qu'il aime
l'esclavage, il fait mal; la religion humilie, l'esclavage avilit; il y
a entre eux la diffrence de la saintet  la brutalit.

Quoi qu'il en soit, les Russes touffant le cri de leur conscience
croient au prince plus qu' Dieu; aussi se font-ils une vertu de
sacrifier tout au salut de l'Empire;... dtestable Empire que celui dont
l'existence ne pourrait se perptuer qu'au mpris de la dignit
humaine!!!... Aveugls par leur idoltrie monarchique,  genoux devant
l'idole politique qu'ils se sont faite, les Russes, ceux de notre sicle
aussi bien que ceux du sicle d'Ivan, oublient que le respect pour la
justice, que le culte de la vrit importent plus  tous les hommes, y
compris les Slaves, que le sort de la Russie.

Ici m'apparat encore une fois, dans ce drame aux formes antiques,
l'intervention d'un pouvoir surnaturel. On se demande en frmissant quel
est l'avenir rserv par la Providence  une socit qui paie  ce prix
la prolongation de sa vie.

J'ai trop souvent lieu de vous le faire remarquer, un nouvel Empire
romain couve en Russie sous les cendres de l'Empire grec. La peur seule
n'inspire pas tant de patience. Non, croyez-en mon instinct, il est une
passion que les Russes comprennent comme aucun peuple ne l'a comprise
depuis les Romains: c'est l'ambition. L'ambition leur fait sacrifier
tout, absolument tout, comme Bonaparte,  la ncessit d'tre.

C'est cette loi souveraine qui soumet une nation  un Ivan IV: un tigre
pour Dieu plutt que l'anantissement de l'Empire: telle fut la
politique russe sous ce rgne qui a fait la Russie, et qui m'pouvante
bien plus encore par la longanimit des victimes que par la frnsie du
tyran; politique d'instinct ou de calcul, peu m'importe!... Ce qui
m'importe, et ce que je vois avec terreur, c'est qu'elle se perptue
tout en se modifiant d'aprs les circonstances, et qu'aujourd'hui encore
elle produirait les mmes effets sous un rgne semblable, s'il tait
donn  la terre de faire natre deux fois un Ivan IV.

Admirez donc ce tableau unique dans l'histoire du monde: les Russes,
avec le courage et la bassesse des hommes qui veulent possder la terre,
pleurent aux pieds d'Ivan pour qu'il continue de les gouverner... vous
savez comment, et pour qu'il leur conserve ce qui ferait har la socit
 tout peuple qui ne serait pas enivr du pressentiment fanatique de sa
gloire  venir.

Tous jurent, les grands, les petits, les boyards, les marchands, les
castes et les individus, en un mot, la nation entire jure avec larmes,
avec amour de se soumettre  tout, pourvu qu'il ne l'abandonne pas 
elle-mme: ce comble d'infortune est le seul revers que les Russes, dans
leur ignoble patriotisme, ne puissent envisager de sang-froid, attendu
que l'invitable dsordre qui en rsulterait dtruirait leur empire
d'esclaves. L'ignominie, pousse  ce degr, approche du sublime, c'est
de la vertu: elle perptue l'tat... mais quel tat, bon Dieu!... Le
moyen dshonore le but!

Cependant la bte froce attendrie prend en piti les animaux dont elle
fit longtemps sa pture, elle promet au troupeau de recommencer  le
dcimer, elle reprend le pouvoir sans concessions, au contraire,  des
conditions absurdes, et toutes  l'avantage de son orgueil et de sa
fureur; encore les fait-elle accepter comme des faveurs  ce peuple
exalt pour la soumission autant que d'autres sont fanatiques de
libert,  ce peuple altr de son propre sang, et qui veut qu'on le tue
pour amuser son matre; car il s'inquite, il tremble ds qu'il respire
en paix.

 dater de ce moment s'organise une tyrannie mthodique, et pourtant si
violente, que les annales du genre humain n'offrent rien de semblable,
vu qu'il y a autant de dmence  la subir qu' l'exercer. Prince et
nation,  cette poque, tout l'Empire devient frntique: mais les
suites de l'accs durent encore.

Le redoutable Kremlin, avec tous ses prestiges, avec ses portes de fer,
ses souterrains fabuleux, ses inaccessibles remparts levs jusqu'au
ciel, ses mchicoulis, ses crneaux, parat un asile trop faiblement
dfendu  l'insens monarque qui veut exterminer la moiti de son peuple
pour pouvoir gouverner l'autre en paix. Dans ce coeur qui se pervertit
lui-mme  force de terreur et de cruaut, o le mal et l'effroi qu'il
engendre font chaque jour de nouveaux ravages, une inexplicable
dfiance, car elle est sans motif apparent, ou du moins positif, s'allie
 une atrocit sans but; ainsi la lchet la plus honteuse plaide en
faveur de la frocit la plus aveugle. Nouveau Nabuchodonosor, le Roi
est chang en tigre.

Il se retire d'abord dans un palais voisin du Kremlin, et qu'il fait
fortifier comme une citadelle, puis dans _une solitude_: la Slobode
Alexandrowsky. Ce lieu devient sa rsidence habituelle. C'est l que
parmi les plus dbauchs, les plus perdus de ses esclaves, il se choisit
pour garde une troupe d'lite, compose de mille hommes, qu'il appelle
les lus: _opritchnina_.  cette lgion infernale il livre, pendant sept
annes conscutives, la fortune, la vie du peuple russe: je dirais son
honneur, si ce mot pouvait avoir un sens chez des hommes qu'il fallait
billonner pour les gouverner  leur gr.

Voici comment Karamsin, tome IX, page 96, nous peint Ivan IV, en l'anne
1565, dix-neuf ans aprs son couronnement:

Ce prince, dit-il, grand, bien fait, avait les paules hautes, les bras
musculeux, la poitrine large, de beaux cheveux, de longues moustaches,
le nez aquilin; de petits yeux gris, mais brillants, pleins de feu, et
au total, une physionomie qui avait eu autrefois de l'agrment.  cette
poque, il tait tellement chang qu' peine on pouvait le reconnatre.
Une sombre frocit se peignait dans ses traits dforms. Il avait l'oeil
teint, il tait presque chauve, et il ne lui restait plus que quelques
poils  la barbe, inexplicable effet de la fureur qui dvorait son me!
Aprs une nouvelle numration des fautes commises par les boyards, il
rpta son consentement  garder la couronne, s'tendit longuement sur
l'obligation impose aux princes de maintenir la tranquillit dans leurs
tats, et de prendre  cet effet toutes les mesures qu'ils jugent
convenables; _sur le nant de la vie humaine_, la ncessit de porter
ses regards au del du tombeau; enfin il proposa l'tablissement de
l'_opritchnina_, nom jusqu'alors inconnu. Les rsultats de cet
tablissement firent de nouveau trembler la Russie.

       *       *       *       *       *

Le Czar annona qu'il choisirait mille satellites parmi les princes, les
gentilshommes et les enfants boyards[34], et qu'il leur donnerait, dans
ses districts, des fiefs dont les propritaires actuels seraient
transfrs dans d'autres lieux.

Il s'empara, dans Moscou mme, de plusieurs rues, d'o il fallut
chasser les gentilshommes et employs qui ne se trouvaient pas inscrits
dans le millier du Czar. [...] Comme s'il et pris en haine les augustes
souvenirs du Kremlin et les tombeaux de ses anctres, il ne voulut pas
habiter le magnifique palais d'Ivan III; en dehors des murs du Kremlin,
il en fit construire un nouveau, entour de remparts levs, ainsi
qu'une forteresse. Cette partie de la Russie et de Moscou, ce _millier_
du Czar, cette cour nouvelle, formrent ensemble une proprit
particulire d'Ivan IV, place sous sa dpendance immdiate, et reut le
nom d'_opritchnina_.

Plus loin, pages 99 et suivantes, mme tome, on voit recommencer les
supplices des boyards, c'est--dire le rgne d'Ivan IV.

Le 4 fvrier, Moscou vit remplir les conditions annonces par le Czar
au clerg, ainsi qu'aux boyards, dans le bourg d'Alexandrowsky. On
commena les excutions des prtendus tratres accuss d'avoir conspir,
avec Kourbsky, contre les jours du monarque, de la Czarine Anastasie et
de ses enfants. La premire victime fut le clbre Voivode, prince
Alexandre Gorbati-Schousky, descendant de saint Vladimir, de
Vsevolod-le-Grand et des anciens princes de Souzdal. Cet homme, d'un
_gnie profond_, militaire habile, anim d'une gale ardeur pour la
religion et la patrie, qui avait enfin puissamment contribu  la
rduction du royaume de Kazan, fut condamn  mort, ainsi que son fils
Pierre, jeune homme de dix-sept ans[35]. Ils se rendirent tous deux au
lieu du supplice avec calme et dignit, sans frayeur, et se tenant par
la main; afin de ne pas tre tmoin de la mort de l'auteur de ses jours,
le jeune Pierre prsenta le premier sa tte au glaive; mais son pre le
fit reculer en disant avec motion: _Non, mon fils, que je ne te voie
pas mourir_. Le jeune homme lui cde le pas, et aussitt la tte du
prince est dtache du corps; son fils la prend entre ses mains, la
couvre de baisers, et levant les yeux au ciel, il se livre d'un air
serein entre les mains du bourreau. Le beau-frre de Gorbati, prince
Khovrin, Grec d'origine; le grand officier Golovin, le prince Soukho
Kachin, grand chanson, le prince Pierre Gorensky furent dcapits le
mme jour. Le prince Sheviref fut empal. On rapporte que cet infortun
supporta pendant un jour entier ses horribles souffrances, mais que
soutenu par la religion, il les oubliait pour chanter le cantique de
Jsus. Les deux boyards, princes Kourakin et Nemo furent contraints
d'embrasser l'tat monastique: un grand nombre de gentilshommes et
d'enfants boyards virent leurs biens confisqus, d'autres furent
exils...

 la page 103, mme tome, Karamsin nous dcrit la manire dont le Czar
formait sa nouvelle garde, qui ne fut pas longtemps restreinte au nombre
de mille, annonc d'abord, ni choisie parmi les classes leves de la
socit.

On amenait, dit-il, des jeunes gens dans lesquels on ne recherchait pas
la distinction du mrite, mais une certaine audace, cits par leurs
dbauches, et une corruption qui les rendait propres  tout
entreprendre; Ivan leur adressait des questions sur leur naissance,
leurs amis, leurs protecteurs. On exigeait surtout qu'ils n'eussent
aucune espce de liaison avec les grands boyards: l'obscurit, la
bassesse mme de l'extraction tait un titre d'adoption. Le Czar porta
leur nombre jusqu' six mille hommes, qui lui prtrent serment de le
servir envers et contre tous; de dnoncer les tratres, de n'avoir
aucune relation avec les citoyens _de la commune_, c'est--dire avec
tout ce qui n'tait pas inscrit dans la lgion des lus[36], de ne
connatre ni parent ni famille lorsqu'il s'agirait du souverain. En
rcompense leur Czar leur abandonna, non-seulement les terres, mais
encore les maisons et les biens meubles de douze mille propritaires,
qui furent chasss, les mains vides, des lieux affects  la lgion, de
sorte qu'un grand nombre d'entre eux, hommes distingus par leurs
services, couverts d'honorables blessures, se trouvrent dans la cruelle
ncessit de partir  pied, pendant l'hiver, avec leurs femmes et leurs
enfants pour d'autres domaines loigns et dserts, etc., etc., etc.

C'est encore dans Karamsin qu'il faut lire les rsultats de cette
institution infernale. Mais les dveloppements dont l'histoire appuie
son rcit ne peuvent trouver place dans un cadre aussi resserr que
celui-ci.

Une fois cette horde lche contre le pays, on ne voit partout que
rapines, qu'assassinats; les villes sont pilles par les nouveaux
privilgis de la tyrannie, et toujours impunment. Les marchands, les
boyards avec leurs paysans, les bourgeois, enfin tout ce qui n'est pas
des _lus_ appartient aux _lus_. Cette garde terrible est comme un seul
homme dont l'Empereur est l'me.

Des tournes nocturnes se font dans Moscou et aux environs au profit des
pillards; le mrite, la naissance, la fortune, la beaut, tous les
genres d'avantages nuisent  qui les possde: les femmes, les filles qui
sont belles et qui ont le malheur de passer pour vertueuses, sont
enleves afin de servir de jouets  la brutalit des favoris du Czar. Ce
prince retient les malheureuses dans son repaire; puis quand il est las
de les y voir, on renvoie  leurs poux,  leur famille celles qu'on n'a
pas fait prir dans l'ombre par des supplices invents tout exprs pour
elles. Ces femmes chappes aux griffes des tigres reviennent mourir de
honte dans leurs foyers dshonors.

C'est peu; l'instigateur de tant d'abominations, le Czar veut que ses
propres fils prennent part aux orgies du crime; par ce raffinement de
tyrannie, il te jusqu' l'avenir  ses stupides sujets.

Esprer en un rgne meilleur ce serait conspirer contre le souverain
actuel. Peut-tre aussi craindrait-il de trouver un censeur dans un fils
moins impur, moins dgrad qu'il ne l'est lui-mme. D'ailleurs...
faut-il sonder la profondeur de cet abme de corruption? Ivan trouve de
la volupt  pervertir: c'est une autre espce de mort. En perdant l'me
il se repose de la fatigue de tuer le corps, mais il continue de
dtruire. Tel est son dlassement.

Dans la conduite des affaires, la vie de ce monstre est un mlange
inexplicable d'nergie et de lchet. Il menace ses ennemis tant qu'il
se croit le plus fort; vaincu, il pleure, il prie; il rampe, il se
dshonore, il dshonore son pays, son peuple, et toujours sans prouver
de rsistance!!! La honte, ce dernier chtiment des nations qui se
manquent  elles-mmes, ne dessille pas les yeux des Russes!...

Le khan de Crime brle Moscou, le Czar fuit: il revient quand sa
capitale est un tas de cendres; sa prsence produit plus de terreur
parmi ce reste d'habitants que n'en avait caus celle de l'ennemi.
N'importe, pas un murmure ne rappelle au monarque qu'il est homme et
qu'il a failli en abandonnant son poste de Roi.

Les Polonais, les Sudois prouvent tour  tour les excs de son
arrogance et de sa lchet. Dans les ngociations avec le khan de
Crime, il s'abaisse au point d'offrir aux Tatars Kazan et Astrakan,
qu'il leur avait arrachs jadis avec tant de gloire. Il se joue de la
gloire comme de tout.

Plus tard on le verra livrer  tienne Batori la Livonie, ce prix du
sang, ce but des efforts de sa nation pendant des guerres de plusieurs
sicles; mais malgr les trahisons ritres de son chef, la Russie,
infatigable dans la servilit, ne se dgote pas un instant d'une
obissance aussi onreuse qu'avilissante; l'hrosme et cot moins
cher  cette nation acharne contre elle-mme. De nos jours encore,
Karamsin se croit oblig d'adoucir en ces termes l'indignation que
devrait inspirer  tous les Russes la dshonorante conduite de leur
chef:

Nous avons dj fait mention des institutions militaires de ce rgne:
Jean, dont la _lchet_ sur le champ de bataille _couvrait de honte_ les
drapeaux de la patrie, lui laissa cependant une arme mieux discipline
et beaucoup plus nombreuse qu'elle n'en avait jamais eu jusqu'alors.
Tom. IX, page 567. Ceci est un fait; mais comment n'y pas ajouter un mot
pour protester en faveur de l'humanit et de la gloire nationale.

C'est sous ce rgne que la Sibrie fut pour ainsi dire dcouverte et
qu'elle fut conquise par d'hroques aventuriers moscovites. Il tait
dans la destine d'Ivan IV de lguer  ses successeurs ce moyen de
tyrannie.

Ivan ressent pour lisabeth d'Angleterre une sympathie qui tient de
l'instinct; les deux tigres se devinent, ils se reconnaissent de loin;
les affinits de leur nature agissent malgr la diffrence des
situations qui explique celle des actes. Ivan IV est un tigre en
libert, lisabeth un tigre en cage.

Toujours en proie  des terreurs imaginaires, le tyran moscovite crit 
la cruelle fille de Henri VIII,  la triomphante rivale de Marie Stuart
pour lui demander un asile dans ses tats en cas de revers de fortune.
Celle-ci lui rpond une lettre dtaille et pleine de tendresse.
Karamsin ne cite textuellement que des parties de cette lettre: je
traduis littralement les passages anglais qu'il nous donne; l'original
est conserv, dit-il, dans les archives de la Russie.

Au cher et trs-grand, trs-puissant prince, notre frre Empereur et
grand-duc Ivan Vassili, souverain de toute la Russie.

Si  une poque il arrive que vous soyez par quelque circonstance
casuelle, ou par quelque conspiration secrte, ou par quelque hostilit
trangre, oblig de changer de pays, et que vous dsiriez venir dans
notre royaume, ainsi que la noble Impratrice, votre pouse, et que vos
enfants chris, avec tout honneur et courtoisie nous recevrons et nous
traiterons Votre Altesse et sa suite comme il convient  un si grand
prince, vous laissant mener une vie libre et tranquille avec tous ceux
que vous amnerez  votre suite. Et il vous sera loisible de pratiquer
votre religion chrtienne en la manire que vous aimerez le mieux, car
nous n'avons pas la pense d'essayer de rien faire pour offenser Votre
Majest ou quelqu'un de vos sujets, ni de nous mler en aucune faon de
la conscience et de la religion de Votre Altesse, ni de lui arracher sa
foi par violence. Et nous dsignerons un endroit dans notre royaume que
vous habiterez _ vos propres frais_ aussi longtemps que vous voudrez
bien rester chez nous. Nous promettons ceci par notre lettre et par la
parole d'un souverain chrtien. En foi de quoi, nous la Reine lisabeth,
nous souscrivons cette lettre de notre propre main en prsence de notre
noblesse et conseil:

Nicolas Bacon chevalier, (le pre du clbre philosophe), grand
chancelier de notre royaume d'Angleterre, William lord Parr, marquis de
Northampton, chevalier de la Jarretire, Henri comte d'Arundell,
chevalier dudit ordre, Robert Dudley lord Debigh, comte de Leicester,
grand cuyer et chevalier de la Jarretire. Suivent encore quelques noms
dont le dernier est Cecil, chevalier, premier secrtaire.

Dans la conclusion, la Reine ajoute ces lignes: Promettant que nous
unirons nos forces pour combattre ensemble nos ennemis communs, et que
nous observerons tout ce qui est exprim dans cette lettre, aussi
longtemps que Dieu nous prtera vie, et cela est confirm par la parole
et la foi royale.

 notre palais de Hampton-Court, le 18 mai, 12e anne de notre rgne et
l'an de Notre-Seigneur 1570. (Note 44 du tom. IX de l'_Histoire de
Russie par Karamsin_, pages 620, 621, 622.)

Cette amiti dura jusqu' la fin de la vie du Czar qui fut mme au
moment de contracter un huitime mariage avec Marie Hastings, parente de
la Reine d'Angleterre; mais la rputation d'Ivan IV n'exera pas sur
l'imagination de sa fiance le mme prestige qui fascinait le mle
esprit d'lisabeth; heureusement il n'est pas donn  beaucoup de coeurs
de ressentir les attraits de la cruaut.

Les ngociations relatives  ce projet de mariage avaient t entames
par un des mdecins de la cour d'Angleterre, Robert Jacobi, qu'lisabeth
envoya prs _de son ami_, peu de temps avant la mort de ce prince;
Jacobi tait porteur d'une lettre ainsi conue:

Je vous cde, _mon frre chri_, l'homme le plus habile dans l'art de
gurir, bien qu'il me soit trs-utile, mais parce qu'il vous est
ncessaire; vous pouvez en toute confiance lui abandonner votre sant.
Je vous envoie avec lui des pharmaciens et des chirurgiens, expdis _de
gr ou de force_, quoique nous n'ayons pas nous-mmes un nombre
suffisant de gens de cette espce.

(_Histoire de Russie par Karamsin_, tom. IV, p. 533.)

Ces relations suffisent pour faire connatre l'espce de liaison que
l'instinct du despotisme et les intrts commerciaux, ds lors les
premiers de tous pour l'Angleterre, avaient fonde entre les deux
souverains. Achevons l'esquisse de la tyrannie d'Ivan.

Un jour il imagine de se revtir du froc, il en revt ses compagnons de
dbauche; travesti de la sorte, il continue d'pouvanter le ciel et la
terre par son inhumanit ainsi que par son libertinage monstrueux. Il
mousse l'indignation dans le coeur des peuples; il tente le dsespoir,
mais toujours en vain!  l'insatiable cruaut,  la dmence du matre,
l'esclave oppose une inpuisable rsignation: les Russes veulent vivre
sous ce prince, ils l'aiment avec ses fureurs et ses dportements;
prenant en piti ses terreurs, ils donnent volontiers leur vie pour le
rassurer. Ils se trouvent assez heureux, assez indpendants, assez
hommes, pourvu qu'il soit Czar et qu'il rgne. Rien n'assouvit leur
inextinguible soif de servitude, ce sont des martyrs d'abjection; jamais
brute ne fut plus gnreuse, je veux dire plus aveugle dans sa
soumission... Non, l'obissance pousse  cet excs n'est plus de la
patience, c'est de la passion; et voil le mot de l'nigme!

Chez les nations encore jeunes, il existe une telle foi en l'universelle
prsence de Dieu, un tel sentiment de son intervention dans les moindres
vnements de ce monde, que la marche des affaires humaines n'y est
jamais attribue  l'homme; tout ce qui arrive est le rsultat d'un
dcret du ciel; quels sont les biens prissables que n'abandonne pas
avec joie un vrai croyant? La vie n'est rien pour qui n'aspire qu'au
bonheur des lus. Quelle que soit la main qui vous te le jour, elle
vous sert au lieu de vous nuire. Vous quittez peu pour trouver beaucoup,
vous souffrez un temps pour jouir pendant une ternit; qu'est-ce que la
possession de la terre entire en comparaison du prix assur  la vertu,
 cet unique bien dont la tyrannie ne puisse dpouiller les hommes,
puisqu'au contraire le bourreau accrot, centuple ce trsor des victimes
par les moyens de sanctification qu'il offre  leur rsignation pieuse?

C'est ainsi que raisonnent les peuples passionns pour la soumission 
toute preuve; mais jamais cette dangereuse religion n'a produit autant
de fanatiques qu'en a vu et qu'en voit encore la Russie.

On frmit en reconnaissant  quel usage les vrits religieuses peuvent
servir ici-bas; et l'on tombe  genoux devant Dieu pour lui demander une
grce, une seule, c'est de vouloir que les interprtes de sa suprme
sagesse soient toujours des hommes libres: un prtre esclave est
invitablement un menteur, un apostat, et peut devenir un bourreau.
Toute glise _nationale_ est au moins schismatique et ds lors
dpendante. Le sanctuaire, une fois qu'il a t profan par la rvolte,
devient une officine o se distille le poison sous l'apparence du
remde. Tout vritable prtre est citoyen du monde et plerin du ciel.
Sans s'lever au dessus des lois de son pays comme homme, il n'a pour
juge de sa foi comme aptre que l'vque des vques, que le seul
pontife indpendant qu'il y ait sur la terre. C'est l'indpendance du
chef visible de l'glise qui assure  tous les prtres catholiques la
dignit sacerdotale. C'est elle aussi qui promet au pape la perptuit
du pouvoir. Tous les autres prtres reviendront  l'glise mre quand
ils reconnatront la saintet de leur mission; et ils pleureront
l'clatante honte de leur apostasie. Alors le pouvoir temporel ne
trouvera plus de ministres pour justifier ses envahissements contre le
spirituel. Le schisme et l'hrsie, ces religions nationales, feront
place  l'glise catholique,  la religion du genre humain; car selon la
belle expression de M. de Chateaubriant, le protestantisme est la
religion des princes.

Toutefois, il faut le dire, malgr la timidit proverbiale du clerg
russe, c'est encore le pouvoir religieux qui, durant l'incomprhensible
rgne d'Ivan IV, a le plus longtemps rsist. Plus tard, Pierre Ier et
Catherine II ont bien veng leur prdcesseur des hardiesses de
l'glise. Le sacrifice est consomm; le prtre russe, appauvri, humili,
dgrad, mari, priv de son chef suprme dans l'ordre spirituel,
dpouill de tout prestige, de toute-puissance surnaturelle, homme de
chair et de sang, se trane  la suite du char triomphal de son ennemi
qu'il appelle encore son matre; il est devenu de que ce matre a voulu
qu'il ft: le plus humble des esclaves de l'autocratie; grce  la
persvrance de Pierre Ier et de Catherine II, Ivan IV est content.
Dsormais, d'un bout de la Russie  l'autre, on est sr que la voix de
Dieu ne peut plus couvrir la voix de l'Empereur.

Tel est l'invitable abme o tomberont  la fin toutes les glises
nationales; les circonstances pourront tre diverses, l'asservissement
moral sera le mme partout; partout o le prtre abdique, l'tat usurpe.
Faire secte, c'est enchaner le sacerdoce. Dans toute glise spare du
tronc, la conscience du prtre est une puissance illusoire; ds lors, la
puret de la foi s'altre, et la charit, ce feu du ciel, dont le coeur
des saints est brl, dgnre en humanit!!...

Alors, on voit la grce cder la place  la raison, qui en matire de
foi, n'est que l'auxiliaire hypocrite de la force matrielle.

De l vient la haine profonde de tous les ministres et de tous les
docteurs sectaires contre le prtre catholique. Tous reconnaissent qu'il
est leur seul ennemi, car lui seul est prtre, lui seul enseigne; les
autres plaident.

Si l'on veut complter le portrait d'Ivan IV, il faut encore recourir 
Karamsin: je vais donc choisir dans son histoire, pour terminer mon
travail, quelques passages des plus caractristiques, tome IX, page 343
(Karamsin).

Des querelles de prminence avaient lieu dans le service de la Cour.
(Vous le voyez, l'tiquette rgnait dans l'antre de la bte froce.) Le
beau Boris Godounof[37], nouvel chanson et favori de Jean, eut  ce
sujet, en 1578, un procs avec le prince Basile Sitzky: le fils de
celui-ci refusait de servir  la table du Czar de pair avec Boris; et,
bien que le prince Basile ft revtu de la dignit de boyard, Godounof
fut dclar par une lettre patente du souverain, plus lev que lui _de
plusieurs rangs_, parce que l'aeul de Godounof tait inscrit dans les
anciens registres avant les Sitzky; mais, s'il fermait les yeux sur les
disputes des voivodes  l'occasion de la primaut, il ne leur
pardonnait jamais de fautes dans leur conduite militaire: par exemple,
le prince Michel Nozdrovoty, officier de haut rang, _fut fouett dans
les curies_ pour avoir mal dispos le sige de Milten.

Voil comment le Czar entendait la dignit de la noblesse et de l'arme.
Ce fait qui se passa en 1577, me rappelle un autre fait de l'histoire de
Russie, tout moderne, puisqu'il est arriv de nos jours. Je m'applique 
confronter les poques, pour vous prouver qu'il y a moins de diffrence
que vous ne pensez, entre le pass et le prsent de ce pays. C'tait 
Varsovie, du temps du grand-duc Constantin, et sous le rgne de
l'Empereur Alexandre, le plus philanthrope des Czars.

Un jour Constantin passait sa garde en revue; et voulant montrer  un
tranger de marque  quel point la discipline tait observe dans
l'arme russe, il descend de cheval, s'approche _d'un de ses
gnraux_... D'UN GNRAL!... et sans le prvenir d'aucune faon, sans
articuler un reproche, il lui perce tranquillement le pied de son pe.
Le gnral demeure immobile, et ne pousse pas une plainte: on l'emporte
quand le grand-duc a retir son pe. Ce stocisme d'esclave justifie la
dfinition de l'abb Galiani: _Le courage_, disait-il, _n'est qu'une
trs-grande peur!_

Les spectateurs de la scne restent muets. Ceci s'est pass dans le XIXe
sicle  Varsovie sur la place publique.

Vous le voyez, les Russes de notre poque sont les dignes petits-fils
des sujets d'Ivan, et ne venez pas m'objecter la folie de Constantin.
Cette folie, supposez-la relle, devait tre connue, puisque la conduite
de cet homme depuis sa premire jeunesse n'avait t qu'une suite
d'actes publics de dmence. Or, aprs tant de preuves d'alination
mentale, lui laisser commander des armes, gouverner un royaume, c'est
afficher un mpris rvoltant pour l'humanit, c'est une drision aussi
nuisible  ceux qui exercent l'autorit qu'insultante pour ceux qui
obissent. Mais moi, je nie la folie du grand-duc Constantin; et je ne
vois dans sa vie qu'une cruaut effrne.

On a souvent rpt que la folie tait hrditaire dans la famille
Impriale de Russie: c'est une flatterie. Je crois que ce mal tient  la
nature mme du gouvernement et non  l'organisation vicieuse des
individus. Le pouvoir absolu, quand il est une vrit, troublerait,  la
longue, la raison la plus ferme; le despotisme aveugle les hommes;
peuple et souverain, tous s'enivrent ensemble  la coupe de la tyrannie.
Cette vrit me parat prouve jusqu' l'vidence par l'histoire de
Russie.

Continuons nos extraits, mme page: c'est un annaliste livonien, cit
par Karamsin, qui parle. Cette fois, nous verrons successivement en
scne un ambassadeur et un supplici, tous deux galement idoltres de
leur matre et bourreau. Ni les supplices, ni le dshonneur ne
pouvaient affaiblir le dvouement de ces hommes  leur souverain. Nous
allons en citer un mmorable tmoignage: Le prince Sougorsky, envoy
vers l'Empereur Maximilien en 1576, tomba malade au moment o il
traversait la Courlande. Par respect pour le Czar, le duc fit demander
plusieurs fois des nouvelles de cet envoy par son propre ministre qui
l'entendait rpter sans cesse: _Ma sant n'est rien, pourvu que celle
de notre souverain prospre_. Le ministre tonn, lui dit:--_Comment
pouvez-vous servir un tyran avec autant de zle?--Nous autres Russes_,
rpondit le prince Sougorsky, _nous sommes toujours dvous  nos Czars
bons ou cruels_. Pour preuve de ce qu'il avanait, le malade raconta que
quelque temps auparavant, Jean avait fait empaler _un de ses hommes de
marque_ POUR UNE FAUTE LGRE, que cet infortun avait vcu vingt-quatre
heures dans des tourments affreux, s'entretenant avec sa femme et ses
enfants, et rptant sans cesse: Grand Dieu! protge le Czar[38]!...
C'est--dire (ajoute Karamsin lui-mme) que les Russes faisaient gloire
de ce que leur reprochaient les trangers: d'un dvouement aveugle et
sans bornes  la volont du monarque, lors mme que dans ses carts les
plus insenss, il foulait aux pieds toutes les lois de la justice et de
l'humanit.

Je regrette de n'oser multiplier ces curieuses citations; mais il faut
choisir. Je me bornerai donc  copier encore ici la correspondance du
Czar avec une de ses cratures, tome IX, page 264:

Le khan de Crime avait en son pouvoir Vassili Griazno, l'un des
favoris de Jean, fait prisonnier par les Tatars dans une reconnaissance,
prs de Moloschnievody; il offrit de l'changer contre Mouzza Divy,
proposition que le Czar ne voulut pas accepter, bien qu'il plaignt le
sort de Griazno, et qu'il lui crivt _des lettres amicales_, dans
lesquelles, selon son caractre, il ridiculisait les services de son
favori malheureux. Tu as cru, lui disait-il, qu'il tait aussi facile de
faire la guerre aux Tatars que de plaisanter  ma table; ils ne sont pas
comme vous autres. Ils ne s'endorment pas en pays ennemi, et ne rptent
pas sans cesse: _Il est temps de retourner chez nous!..._ Quelle
singulire ide t'est venue de te faire passer pour un homme de marque!
Il est vrai qu'oblig d'loigner les perfides boyards qui nous
entouraient, nous avons d rapprocher de notre personne des esclaves
comme toi de basse extraction: mais tu ne dois pas oublier ton pre et
ton aeul. Oses-tu t'galer  Divy? La libert te rendrait un lit
voluptueux, tandis qu'elle lui mettrait un glaive  la main contre les
chrtiens. Il doit suffire que protgeant ceux de nos esclaves qui nous
servent avec zle, nous soyons prts  payer une ranon pour toi.

La rponse du serviteur est digne de la lettre du matre: la voici telle
que Karamsin nous la rapporte: il y a l plus que la peinture du coeur
d'un homme vil, on peut s'y faire une ide de l'espionnage exerc ds
lors chez l'tranger par les Russes. Il en est peu sans doute qui
seraient capables de commettre les crimes de Griazno, mais je ne puis
m'empcher de croire qu'il en est plusieurs qui criraient des lettres
pareilles, au moins pour le fond des sentiments,  celle de ce
misrable; la voici:

Mon seigneur, je n'ai pas dormi en pays ennemi: _j'excutais tes
ordres, je recueillais des renseignements pour la sret de l'Empire_;
ne me fiant  personne et veillant jour et nuit, j'ai t pris couvert
de blessures, au moment de rendre le dernier soupir, abandonn de mes
lches compagnons d'armes. J'exterminais au combat les ennemis du nom
chrtien, et pendant ma captivit _j'ai fait prir les tratres Russes_
qui ont voulu te perdre: _ils ont t secrtement immols de ma main_;
et il n'en reste plus dans ces lieux un seul au nombre des vivants[39].
Je plaisantais  la table de mon souverain pour l'gayer; aujourd'hui je
meurs pour DIEU et pour LUI. C'est par une grce particulire du
Trs-Haut que je respire encore; c'est l'ardeur de mon zle pour ton
service qui me soutient, afin que je puisse retourner en Russie _pour
recommencer  divertir_ mon prince. Mon corps est en Crime, mais mon
me est avec _Dieu_ et _Ta Majest_. Je ne crains pas la mort, je ne
crains que ta disgrce.

Telle est la correspondance _amicale_ du Czar avec sa crature.

Karamsin ajoute: C'taient des misrables de cette espce qu'il fallait
 Jean pour son gouvernement, et,  ce qu'il croyait, pour sa sret.

Mais tous les vnements de ce rgne prodigieux, prodigieux surtout par
son calme et sa longue dure, s'effacent devant le plus pouvantable des
forfaits.

Nous l'avons dj dit: avili, tremblant au seul nom de la Pologne, Ivan
cde  Batori, presque sans combat, la Livonie, province dispute depuis
des sicles avec acharnement aux Sudois, aux Polonais,  ses propres
habitants, et surtout  ses souverains conqurants, les chevaliers
porte-glaive. La Livonie tait pour la Russie la porte de l'Europe, la
communication avec le monde civilis; elle faisait depuis un temps
immmorial l'objet de la convoitise des Czars et le but des efforts de
la nation moscovite; dans un incomprhensible accs de terreur, le plus
arrogant, et tout  la fois le plus lche des princes, renonce  cette
proie qu'il abandonne  l'ennemi, non pas  la suite d'une bataille
dsastreuse, mais spontanment, d'un trait de plume, et quoiqu'il se
trouve encore riche d'une innombrable arme et d'un trsor inpuisable:
or, coutez la scne qui fut la premire consquence de cette trahison.

Le Czarewitch, le fils chri d'Ivan IV, l'objet de toutes ses
complaisances, qu'il formait  son image dans l'exercice du crime et
dans les habitudes de la plus honteuse dbauche, ressent quelque
vergogne en voyant la dshonorante conduite de son pre et de son
souverain; il ne hasarde pas de remontrance, il connat Ivan; mais,
vitant avec soin toute parole qui pourrait ressembler  une plainte, il
se borne  demander la permission d'aller combattre les Polonais.

Ah! tu blmes ma politique: c'est dj me trahir, rpond le Czar; qui
sait si tu n'as pas dans le coeur la pense de lever l'tendard de la
rvolte contre ton pre?

L-dessus, enflamm d'une colre subite, il saisit son bton ferr et il
en frappe avec violence la tte de son fils; un favori veut retenir le
bras du tyran; Ivan redouble; le Czarewitch tombe, bless  mort!

Ici commence la seule scne attendrissante de la vie d'Ivan IV. Le
pathtique en est au-dessus de la nature: il faudrait le langage de la
posie pour faire croire  des vertus si sublimes qu'elles en sont
incomprhensibles.

Le prince eut une agonie de plus d'un jour: sitt que le Czar vit qu'il
venait de tuer de sa main ce qu'il avait de plus cher au monde, il tomba
dans un dsespoir sauvage aussi violent que sa colre avait t
terrible: il se roulait dans la poussire en poussant des hurlements
froces, il mlait ses larmes au sang de son malheureux fils, baisant
ses plaies, invoquant le ciel et la terre pour lui conserver la vie
qu'il venait de lui arracher, appelant  lui, mdecins, sorciers et
promettant trsors, honneurs, pouvoir  qui lui rendrait l'hritier de
son trne, l'unique objet de sa tendresse... de la tendresse d'Ivan
IV!!...

Tout est inutile! l'invitable mort s'approche, le pre a frapp: Dieu a
jug le pre et le fils; le fils va mourir!!... Mais le supplice est
long, Ivan apprendra une fois  souffrir de la douleur d'un autre.

La victime pleine de vie lutte pendant quatre jours entiers contre
l'agonie.

Mais  quoi croyez-vous que ces quatre jours sont employs? comment
croyez-vous que cet enfant perverti par son pre, notez ce point,
injustement souponn, injuri, tu par son pre; comment croyez-vous
qu'il se venge de la perte de toutes ses esprances en ce monde et des
quatre jours de torture auxquels le ciel le condamne pour l'dification
de la terre, et s'il est possible, pour la conversion de son bourreau?

Il passe ce temps d'preuves  prier Dieu pour son pre,  consoler ce
pre qui ne veut pas le quitter,  le justifier,  lui prouver,  lui
rpter avec une dlicatesse digne du fils d'un meilleur homme, que son
chtiment, si svre qu'il paraisse n'est point inique, car un fils qui
blme mme dans le secret du coeur la conduite d'un pre couronn, mrite
de prir. La mort est l; ce n'est plus la peur qui parle, c'est la
superstition, c'est la foi politique.

Quand les dernires crises approchent, l'infortun ne pense plus qu'
voiler les horreurs de sa mort aux yeux de son assassin, qu'il vnre 
l'gal du meilleur des pres et du plus grand des Rois; il supplie le
Czar de s'loigner.

Et lorsqu'au lieu de cder aux instances du mourant, Ivan dans le dlire
du remords se jette sur le lit de son fils, puis retombe  genoux par
terre pour demander un tardif pardon  sa victime, ce hros de pit
filiale retrouve dans le sentiment du devoir une puissance surnaturelle;
dj aux prises avec la mort, il s'arrte au passage, il se suspend un
instant  la vie qu'il retient comme par miracle pour rpter avec plus
d'nergie et de solennit qu'il est coupable, que sa mort est juste,
qu'elle est trop douce; il parvient  dguiser l'agonie  force d'me,
d'amour filial et de respect pour la souverainet; il cache  son pre
les tourments d'un corps o la jeunesse rvolte lutte terriblement
contre la destruction. Le gladiateur tombe avec grce, non par un vil
orgueil, mais par un effort de charit, uniquement pour adoucir le
remords dans le coeur de son coupable pre. Il proteste jusqu' son
dernier souffle de sa fidlit, de sa soumission au souverain lgitime
de la Russie, et il meurt enfin en baisant la main qui l'a tu, en
bnissant Dieu, son pays et son pre.

Ici toute mon indignation se change en un tonnement pieux; j'admire les
merveilleuses ressources de l'me humaine qui peut remplir sa vocation
divine, partout, en dpit des institutions et des habitudes les plus
vicieuses... Mais je m'arrte effray devant ma pense, car je sens
venir la crainte que la servilit de l'esclave n'ait suivi le martyr
dans son triomphe jusqu'aux portes du ciel.

Oh! non, la mort n'est pas flatteuse, pas mme en Russie; non, non, cet
exemple de vertu surnaturelle nous prouve seulement et c'est une belle
chose  prouver, que l'action de la socit la plus corrompue est
insuffisante pour dnaturer les plans primitifs de la Providence et que
l'homme qui, selon Platon, est un ange tomb, peut toujours devenir un
saint.

Le Czarewitch expire hors de Moscou dans le repaire de la tyrannie
appel la Slobode Alexandrowsky.

Quelle tragdie! Jamais Rome paenne ni Rome chrtienne n'ont rien
produit de plus noble que ces longs adieux du fils d'Ivan IV  son pre.

Si les Russes ne savent pas tre humains, ils savent quelquefois
s'lever au-dessus de l'humanit. Ils font mentir le proverbe vulgaire:
pouvant le plus, ils ne peuvent pas le moins.

Karamsin, plus svre, rvoque en doute la sincrit de la douleur du
Czar. Il est vrai qu'elle dura peu, mais je crois qu'elle fut vritable.

Quoi qu'il en soit, il faut le dire, cette preuve n'adoucit pas le
caractre du monstre qui continua jusqu' la fin de ses jours 
s'abreuver de sang innocent et  se vautrer dans la plus sale dbauche.

Aux approches du trpas, il se fit porter plusieurs fois dans
l'appartement qui renfermait ses trsors. L, d'un regard teint, il
contemple avidement ses pierres prcieuses: impuissantes richesses qui
lui chappent avec la vie!

Aprs avoir vcu en bte froce, on le voit mourir en satyre;
outrageant, par un acte de lubricit rvoltante, sa belle-fille
elle-mme, un ange de vertu, de puret, la jeune et chaste pouse de son
second fils Fedor, devenu, depuis la mort du Czarewitch Jean, l'hritier
de l'Empire. Cette jeune femme s'approchait du lit du moribond pour le
consoler  ses derniers moments;... mais soudain on la voit reculer et
s'enfuir en jetant un cri d'pouvante.

Voil comme Ivan IV est mort au Kremlin, et... on a peine  le croire,
il fut pleur, pleur longtemps par la nation tout entire, par les
grands, le peuple, les bourgeois et le clerg comme s'il et t le
meilleur des princes. Ces marques de sympathie, libres ou non, ne sont
pas encourageantes, il faut l'avouer, pour les souverains bienfaisants.
Reconnaissons donc et ne nous lassons pas de le rpter, que le
despotisme sans frein produit sur l'esprit humain l'effet d'un breuvage
enivrant; mais ce qui accrot mon tonnement et mon pouvante, c'est de
voir que la dmence de l'homme qui exerce la tyrannie se communique si
facilement aux hommes qui la subissent; les victimes deviennent les
zls complices de leurs bourreaux. Voil ce qu'on apprend en Russie.

Une histoire dtaille et tout  fait vridique de ce pays serait
peut-tre le livre le plus instructif qu'on pt offrir  la mditation
des hommes; mais il est impossible  faire. Karamsin l'a tent; il a
flatt ses modles et encore s'est-il arrt avant l'avnement des
Romanow. Toutefois l'esquisse affaiblie et abrge que je viens de vous
tracer, suffit pour vous reprsenter les faits et les hommes vers
lesquels la pense se reporte malgr soi  la vue des terribles murs du
Kremlin. L'histoire est l sculpte en figures colossales.




APPENDICE.


En terminant ici ce travail historique prpar depuis mon arrive 
Ptersbourg, je vous rpterai que le portrait des htes du palais
Imprial,  Moscou, vous aide  vous figurer les lieux. Maintenant vous
connaissez la physionomie du Kremlin; un peintre pourrait seul vous
donner l'ide de sa forme.

L'art n'a pas de nom pour caractriser l'architecture de cette
forteresse infernale; le style de ces palais, de ces prisons, de ces
chapelles, surnommes cathdrales, ne ressemble  rien de connu. Le
Kremlin n'a point de modle: il n'est bti ni dans le got mauresque, ni
dans le got gothique, ni dans le got ancien, ni mme dans le style
byzantin pur, il ne rappelle ni l'Alhambra, ni les monuments de
l'gypte, ni ceux de la Grce d'aucun temps, ni l'Inde, ni la Chine, ni
Rome... C'est, passez-moi l'expression, c'est de l'architecture
czarique.

Ivan est l'idal du tyran, le Kremlin est l'idal du palais d'un tyran.
Le Czar c'est l'habitant du Kremlin; le Kremlin c'est la maison du Czar.
J'ai peu de got pour les mots de nouvelle fabrique, surtout pour ceux
qui ne sont encore autoriss que par l'usage que j'en fais, mais
l'architecture czarique est une expression ncessaire  tout voyageur,
aucune autre ne pourrait vous reprsenter ce qu'elle peint  la pense
de quiconque sait ce que c'est qu'un Czar.

Rvez, un jour de fivre, que vous parcourez l'habitation des hommes que
vous venez de voir vivre et mourir devant vous, et vous vous figurerez
aussitt cette ville des gants, dont les difices s'lvent les uns sur
les autres, au milieu de la ville des hommes. Il y a dans Moscou deux
cits en prsence, celle des bourreaux et celle des victimes. L'histoire
nous montre comment ces deux cits ont pu natre l'une de l'autre, et
subsister l'une dans l'autre.

Le Kremlin a t devin par M. de Lamartine, qui sans l'avoir vu, l'a
peint dan ses descriptions de la ville des gants antdiluviens. Malgr
la rapidit du travail, ou peut-tre grce  cette rapidit mme qui
tient de l'improvisation, il y a dans la _Chute d'un Ange_ des beauts
du premier ordre; c'est de la posie  fresque; mais le public franais
a pris la loupe pour la juger; il a compar la premire inspiration du
gnie  des oeuvres acheves; il s'est tromp, ce qui arrive parfois mme
au public.

J'avoue qu'il m'a fallu pour bien apprcier le mrite de cette bauche
pique, venir jusqu'au pied du Kremlin lire les pages sanglantes de
l'_Histoire de Russie_. Karamsin, tout timide historien qu'il est, est
instructif, parce qu'il a un fond de loyaut qui perce  travers ses
habitudes de prudence, et qui lutte contre son origine russe et contre
ses prjugs d'ducation. Dieu l'avait appel  venger l'humanit malgr
lui peut-tre et malgr elle. Sans les mnagements que je lui reproche,
on ne l'et pas laiss crire: l'quit fait ici l'effet d'une
rvolution.

J'ajoute divers extraits qui me paraissent appuyer d'une manire
frappante l'opinion que ce voyage m'a forc de prendre des Russes et de
la Russie.

Je commence par les excuses que Karamsin croit devoir adresser au
despotisme, aprs avoir os peindre la tyrannie; le mlange de hardiesse
et de crainte que vous reconnatrez dans ce passage, vous inspirera,
comme il me l'inspire, une admiration mle de piti pour un historien
si gn par les choses dans l'expression des ides.

Volume IX, pages 556 et suivantes:  peine soustraite au joug des
Mogols, la Russie avait d se voir encore la proie d'un tyran. Elle le
supporta et conserva l'amour de l'aristocratie[40], persuade que Dieu
lui-mme envoyait parmi les hommes la peste, les tremblements de terre
et les tyrans. Au lieu de briser entre les mains de Jean le sceptre de
fer dont il l'accablait, elle se soumit au destructeur pendant
vingt-quatre annes[41], sans autre soutien que la prire et la
patience, afin d'obtenir, dans des temps plus heureux, Pierre-le-Grand
et Catherine II (l'histoire n'aime pas  citer les vivants). Comme les
Grecs aux Thermopyles[42], d'humbles et gnreux martyrs prissaient sur
les chafauds pour la patrie, la religion et la foi jure, sans
concevoir mme l'ide de la rvolte[43]. C'est en vain que, pour excuser
la cruaut de Jean, quelques historiens trangers ont parl des factions
qu'elle avait ananties; d'aprs le tmoignage universel de nos annales,
d'aprs tous les documents officiels, ces factions n'existaient que dans
l'esprit troubl du Tzar. Si les boyards, le clerg, les citoyens
eussent tram la trahison qu'on leur imputait avec autant d'absurdit
que de sortilges[44], ils n'auraient point rappel le tigre de son
antre d'Alexandrowsky. Non, il s'abreuvait du sang des agneaux, et le
dernier regard que ses victimes jetrent sur la terre demandait  leurs
contemporains, ainsi qu' la postrit, justice et un souvenir de
compassion.

Malgr toutes les explications possibles, morales et mtaphysiques, le
caractre d'Ivan, hros de vertu dans sa jeunesse, tyran sanguinaire
dans l'ge mr et au dclin de sa vie, _est une nigme pour le coeur
humain, et nous aurions rvoqu en doute les rapports les plus
authentiques sur sa vie, si les annales des autres peuples n'offraient
des exemples aussi tonnants_.

Karamsin continue son plaidoyer par un parallle beaucoup trop flatteur
pour Ivan IV, qu'il compare  Caligula,  Nron et  Louis XI, puis
l'historien poursuit: Ces tres dnaturs, contraires  toutes les lois
de la raison, paraissent dans l'espace des sicles comme d'effrayants
mtores, pour nous montrer l'abme de dpravation o peut tomber
l'homme et nous faire trembler!... La vie d'un tyran est une calamit
pour le genre humain, mais son histoire offre toujours d'utiles leons
aux souverains et aux nations. Inspirer l'horreur du mal, n'est-ce pas
rpandre l'amour du bien dans tous les coeurs? Gloire  l'poque o
l'historien, arm du flambeau de la vrit peut, sous un gouvernement
autocrate, vouer les despotes  un ternel opprobre, afin de prserver
l'avenir du malheur d'en rencontrer d'autres! Si l'insensibilit rgne
au del du tombeau, les vivants au moins redoutent la maldiction
universelle et la rprobation de l'histoire. Celle-ci est insuffisante
pour corriger les mchants, mais elle prvient quelquefois des crimes
toujours possibles, parce que les passions exercent aussi leurs fureurs
dans les sicles de civilisation. Trop souvent leur violence force la
raison  se taire, ou  justifier d'une voix servile les excs qui en
sont le rsultat. Pages 558, 559, tome IX, Karamsin, _Histoire de
Russie_.

Suit un loge de la gloire du monstre. Toutes ces tergiversations
morales, toutes ces prcautions oratoires se changent innocemment en une
satire sanglante; une telle timidit quivaut  de l'audace, car c'est
une rvlation, rvlation d'autant plus frappante qu'elle est
involontaire.

Nanmoins les Russes, autoriss par l'approbation du souverain,
s'enorgueillissent de ce talent qu'ils admirent, par ordre, tandis
qu'ils devraient bannir le livre de toutes leurs bibliothques, en
refaire une dition, dclarer la premire apocryphe, ou plutt en nier
l'existence, soutenir qu'elle n'a jamais paru et que la publication n'a
commenc qu' la seconde qui deviendrait la premire.

N'est-ce pas leur manire de procder contre toute vrit gnante? 
Saint-Ptersbourg on touffe les hommes dangereux et l'on supprime les
faits incommodes; avec cela on fait ce qu'on veut. Si les Russes ne
prennent ce moyen pour se dfendre des coups que le livre de leur
Karamsin porte au despotisme, la vengeance de l'histoire sera presque
assure, car la vrit est en partie dvoile.

L'Europe, au contraire, doit des honneurs  la mmoire de Karamsin; quel
est l'tranger qui aurait obtenu la permission d'aller fouiller aux
sources o il a puis pour en tirer le peu de clart qu'il jette sur la
plus tnbreuse des histoires modernes? Ne suffit-il pas que le rgime
despotique rende toujours de telles consquences possibles, pour qu'il
soit jug et condamn? Un pareil gouvernement ne peut subsister qu'
force de tnbres...

Il parat que Dieu veut qu'il dure, dans ce pays singulier; car s'il
aveugle l'esprit du peuple, celui des crivains et des grands, il
enseigne au pouvoir absolu, je suis forc d'en convenir,  temprer
l'ardeur du feu dans la fournaise; la tyrannie est devenue moins
pesante, mais son principe persiste et produit trop souvent encore les
rsultats les plus extrmes; la Sibrie le sait... les souterrains de la
forteresse de Pierre-le-Grand,  Ptersbourg, les prisons de Moscou, de
Schlusselbourg, tant d'autres cachots muets et qui me sont inconnus, le
savent, la Pologne le sait...

Les dcrets de Dieu sont impntrables: la terre les subit sans les
comprendre... Mais malgr son aveuglement, l'homme conserve l'ternel
besoin de la justice et de la vrit; ce besoin que rien ne peut
touffer dans les coeurs, est une promesse d'immortalit, car ce n'est
point ici-bas qu'il sera satisfait. Il est en nous, mais il vient de
plus haut que la terre, et nous conduit plus loin.

Le spiritualisme reproch de nos jours aux chrtiens, par des hommes qui
s'efforcent d'expliquer l'vangile dans un sens favorable  leur
politique, et qui veulent appuyer sur la jouissance une religion fonde
sur le renoncement, ce spiritualisme qu'on nous reprsente comme une
pieuse fraude de nos prtres, est pourtant le seul remde que Dieu ait
offert aux hommes contre les invitables maux de la vie telle qu'il la
leur a faite et qu'ils se la sont faite eux-mmes.

Le peuple russe est de tous les peuples civiliss, celui chez lequel le
sentiment de l'quit est le plus faible et le plus vague; aussi, en
donnant  Ivan IV le surnom de Terrible, accord autrefois  titre
d'loge  son aeul Ivan III, n'a-t-il fait justice ni au glorieux
monarque, ni au tyran; il a flatt celui-ci aprs sa mort, et ce trait
est encore caractristique. Est-il vrai qu'en Russie la tyrannie ne
meurt pas? Voyez encore Karamsin, pages 600 et 601, vol. IX.

Il est  remarquer, dit-il, que dans _la mmoire du peuple_, la
_brillante_ renomme de Jean a survcu au souvenir de ses _mauvaises
qualits_. Les gmissements avaient cess, les victimes taient rduites
en poussire, des _vnements nouveaux faisaient oublier les anciennes
traditions_, et le nom de ce prince paraissait en tte du code des lois;
il rappelait la conqute de trois royaumes mogols. Les tmoignages de
ses actions atroces taient ensevelis au fond des archives. Tandis que
dans le cours des sicles, Kazan, Astrakan, la Sibrie taient aux yeux
du peuple d'imprissables monuments de sa gloire. Les Russes qui
rvraient en lui l'illustre auteur de leur puissance, de leur
civilisation, avaient rejet ou mis en oubli le surnom de tyran que lui
avaient donn ses contemporains. Seulement, d'aprs quelques souvenirs
confus de sa cruaut, ils le nomment encore de nos jours
_Jean-le-Terrible_; mais sans le distinguer de son aeul,  qui
l'ancienne Russie avait accord la mme pithte, plutt comme loge
qu' titre de reproche. L'histoire ne pardonne pas aux mauvais princes
aussi facilement que les peuples.

Vous le voyez, le grand prince et le monstre sont qualifis du mme
surnom _le Terrible_!!... et cela _par la postrit_! C'est de l'quit
 la russe; le temps ici est complice de l'injustice. Le Cointe Lavau
dans son _Guide de Moscou_, en dcrivant le palais des Czars au Kremlin,
ne rougit pas d'invoquer l'ombre d'Ivan IV qu'il ose comparer  David
pleurant les fautes de sa jeunesse.

Je ne puis me refuser le plaisir de vous faire lire une dernire
citation de Karamsin; c'est le rsum du caractre d'un prince dont la
Russie se glorifie. Un Russe seul pouvait parler d'Ivan III comme en
parle Karamsin, et croire qu'il en fait l'loge. Un Russe seul pouvait
peindre le rgne d'Ivan IV comme le peint Karamsin, et finir ce tableau
par des excuses au despotisme. Voici textuellement comment l'historien
caractrise le grand Ivan III, l'aeul d'Ivan IV. Tom. VI, pages 434,
435, 436.

Fier dans ses relations avec les autres souverains, Ivan III aimait 
dployer une grande pompe devant leurs ambassadeurs; il introduisit
l'usage de baiser la main du monarque, en signe de faveur distingue; il
voulut, par tous les moyens extrieurs possibles, s'lever au-dessus des
hommes pour frapper fortement l'imagination; ayant enfin pntr le
secret de l'autocratie, il devint comme un dieu terrestre aux yeux des
Russes, qui commencrent _ds lors_ (c'est Karamsin ou son traducteur
qui souligne ce mot)  tonner tous les autres peuples par une aveugle
soumission  la volont de leur souverain. Le premier, il reut en
Russie le surnom de _Terrible_; mais terrible seulement  ses ennemis et
aux rebelles. Cependant sans tre un tyran, comme son petit-fils Jean
IV, il avait reu de la nature une certaine duret de caractre, qu'il
savait modrer par la force de sa raison. Les fondateurs des monarchies
se sont rarement fait distinguer par leur sensibilit; et la fermet
ncessaire pour les grandes actions politiques est bien voisine de la
rudesse. On dit qu'un seul regard de Jean, lorsqu'il tait enflamm de
colre, suffisait pour faire vanouir les femmes timides; que les
solliciteurs craignaient de s'approcher du trne; qu' sa table mme les
grands tremblaient devant lui, n'osant profrer une seule parole ni
faire le plus lger mouvement, lorsque le monarque, fatigu d'une
bruyante conversation et chauff par le vin, s'abandonnait au sommeil
vers la fin du repas: tous assis dans un profond silence, attendaient un
nouvel _ordre_ pour le divertir, ou pour se livrer eux-mmes  la joie.

Nous ajouterons aux remarques que nous avons dj faites sur la
svrit de Jean, que les dignitaires marquants, tant sculiers que
membres du clerg dpouills de leurs emplois pour quelque crime,
n'taient pas exempts du terrible supplice du knout. En 1491, par
exemple, le prince Oukhtomsky, le gentilhomme Khomoutof et
l'Archimandrite de Tchoudof furent knouts publiquement pour un faux
titre qu'ils avaient fabriqu,  l'effet de s'approprier un domaine
appartenant  l'un des frres du grand prince.

L'histoire n'tant point un pangyrique, il est impossible qu'elle ne
trouve pas quelques taches dans la vie des plus grands hommes eux-mmes.
 ne considrer que l'homme dans Jean III, il n'eut point les aimables
qualits de Monomaque ni celles de Dmitri Donskoi; mais comme souverain,
il s'est plac au plus haut degr de grandeur. Toujours guid par la
circonspection, il parut quelquefois timide ou indcis, mais cette
irrsolution fut toujours de la prudence, vertu qui ne nous charme pas
autant qu'une gnreuse tmrit, mais plus propre  consolider ses
crations par des progrs lents et d'abord incomplets. Combien
d'illustres hros n'ont lgu  la postrit que le souvenir de leur
gloire! Jean nous a laiss un empire d'une immense tendue, puissant par
le nombre de ses peuples, et plus encore par l'esprit de son
gouvernement; cet empire enfin qu'il nous est aujourd'hui si doux, si
glorieux d'appeler notre patrie.

Les louanges donnes par l'historien courtisan au hros me paraissent
significatives, autant au moins que les timides reproches adresss au
tyran. Le pangyrique du Roi glorieux ressemble tellement  l'arrt
prononc contre le monstre, que l'un et l'autre servent  mesurer la
confusion d'ides et de sentiments qui rgne dans les ttes russes les
mieux organises. Cette indiffrence au bien et au mal nous fait
apprcier la distance qui spare la Russie du reste de l'Europe.

C'est Ivan III qui fut le vritable fondateur du moderne empire des
Russes; c'est lui aussi qui a rebti en pierre les murs du Kremlin.
Encore un hte terrible; encore un esprit bien digne de hanter ce
palais, et de se reposer au sommet de ses tours!!!...

Ce portrait d'Ivan III, par Karamsin, ne dment pas le mot du mme grand
prince: Je donnerai la Russie  qui bon me semble. C'est ce qu'il
rpondit aux boyards, lorsque ceux-ci rclamaient la couronne au profit
de son petit-fils, qu'il dpouillait en faveur du fils de sa seconde
femme; car jusqu' prsent la lgitimit russe a t soumise au bon
plaisir des Czars. Or qui peut dire ce que devient la noblesse dans un
pays gouvern de la sorte?

Pierre-le-Grand a confirm le principe d'Ivan III, en soumettant comme
ce prince la succession de la couronne au caprice des Czars. Le mme
rformateur s'est encore plus approch du tyran, par le supplice qu'il a
fait subir  son fils et aux soi-disant complices de ce fils. On va lire
un extrait de M. de Sgur qui prouve que le grand rformateur moderne
tait plus semblable au monstre que l'histoire ne l'a dit. Il s'agit des
lois promulgues par Pierre-le-Grand et de la trahison de ce prince
envers son malheureux fils, et du supplice des prtres et autres
personnages qui encourageaient le jeune prince dans sa rsistance  la
civilisation importe de l'Occident, et ordonne comme le plus saint des
devoirs par le cruel fondateur du nouvel empire de Russie.

Code militaire, divis en deux parties, en quatre-vingt-onze chapitres
et publi ds 1716.

Le dbut en est remarquable; soit pit sincre, soit politique d'un
chef de religion qui veut conserver dans toute sa force un si puissant
mobile, il y dclare que de tous les vrais chrtiens,--le militaire
est celui dont les moeurs doivent tre le plus honntes, dcentes et
chrtiennes; le guerrier chrtien devant tre toujours prt  paratre
devant Dieu, sans quoi il n'aurait point la scurit ncessaire pour le
sacrifice continuel que sa patrie exige de lui.--Et il termine par
cette citation de Xnophon: Que dans les batailles, ceux qui craignent
le plus les dieux, sont ceux qui craignent le moins les hommes!--Puis
il prvoit jusqu'aux moindres dlits contre Dieu, contre la discipline,
les moeurs, l'honneur, et mme contre la civilit! comme s'il et voulu
faire de son arme une nation  part dans la nation, et son modle.

Mais c'est l surtout que se dveloppe avec une complaisance effrayante
le gnie de son despotisme!--Tout l'tat, dit-il, est en lui, tout
doit se faire pour lui, matre absolu et despotique, qui ne doit compte
de sa conduite qu' Dieu seul!--C'est pourquoi toute parole injurieuse
contre sa personne, tout jugement indcent de ses actions ou intentions,
doivent tre punis de mort.

C'tait en 1716 que ce Czar se dclarait ainsi en dehors et au-dessus
de toutes les lois, comme s'il se ft prpar au terrible coup d'tat
dont, en 1718, il devait ensanglanter sa renomme. (_Histoire de Russie
et de Pierre-le-Grand_, par M. le gnral comte de Sgur. 2e dition,
Baudouin. Paris, livre XI, chapitre VI, pages 489, 490.)

Plus loin: En septembre 1716, Alexis, pour chapper  la civilisation
naissante des Russes, se rfugie au milieu de la civilisation
europenne. Il s'est mis sous la protection de l'Autriche, et vit cach
dans Naples avec une matresse.

Pierre dcouvre sa retraite. Il lui crit. Sa lettre commence par des
reproches fonds; elle finit par des menaces terribles s'il n'obit aux
ordres qu'il lui envoie.

Ces mots surtout y dominent: Me craignez-vous? Je vous assure et je
vous promets, au nom de Dieu et par le jugement dernier, que si vous
vous soumettez  ma volont et que vous reveniez ici, je ne vous ferai
subir aucune punition, et que mme je vous aimerai encore plus
qu'auparavant.

Sur cette foi solennelle d'un pre et d'un souverain, Alexis revient 
Moscou le 3 fvrier 1718, et, le lendemain, il est dsarm, saisi,
interrog, exclu honteusement du trne, lui et sa postrit; il est mme
maudit s'il ose jamais en appeler.

Ce n'est pas tout encore: on le jette dans une forteresse. L, chaque
jour, chaque nuit, un pre absolu, violant la foi jure, tous les
sentiments, toutes les lois de la nature et celles que lui-mme a
donnes  son Empire[45], s'arme, contre un fils trop confiant, d'une
inquisition politique gale en insidieuse atrocit  l'inquisition
religieuse. Il torture l'esprit pusillanime de cet infortun par toutes
les peurs du ciel et de la terre; il le contraint  dnoncer amis,
parents, jusqu' sa mre; enfin,  s'accuser,  se rendre indigne de
vitre, et  se condamner lui-mme  mort sous peine de mort.

Ce long crime dure cinq mois. Il a ses redoublements. Dans les deux
premiers, l'exil et le dpouillement de plusieurs grands, l'exhrdation
d'un fils, l'emprisonnement d'une soeur, la rclusion, la flagellation de
sa premire femme, le supplice d'un beau-frre, ne suffisent point.

Pourtant, dans une mme journe, Glbof, un gnral russe, amant avr
de la Czarine rpudie, vient d'tre empal au milieu d'un chafaud dont
les ttes d'un vque, d'un boyard et de deux dignitaires rous et
dcapits, marquent les quatre coins[46]. Cet horrible chafaud est
lui-mme entour d'un cercle de troncs d'arbres, sur lesquels plus de
cinquante prtres et autres citoyens ont eu la tte tranche.

Vengeance effroyable contre ceux dont les intrigues et l'obstination
superstitieuse jetrent ce coeur inflexible dans la ncessit de
sacrifier son fils  son Empire! Punition cent fois plus coupable que la
faute; car, pour tant d'atrocits, quel motif peut tre une excuse? Mais
il semble que, pouss par cet instinct souponneux des gouvernements
contre nature, Pierre se soit obstin  chercher et  trouver une
conspiration o il n'existait qu'une inerte opposition de moeurs, qui
esprait et attendait sa mort pour clater.

Et pourtant cette horrible boucherie a trouv des flatteurs! Le
vainqueur de Pultawa s'en est lui-mme enorgueilli comme d'une victoire.
Quand le feu, a-t-il dit, rencontre la paille, il la consume; mais s'il
rencontre du fer, il faut qu'il s'teigne. Puis il s'est promen
froidement au milieu de ces supplices. On dit mme que, pouss par une
inquite frocit, il est venu jusque sur son chafaud interroger encore
l'agonie de Glbof, et que celui-ci, lui faisant signe d'approcher de
son supplice, lui a crach au visage.

Moscou elle-mme est prisonnire; en sortir sans son aveu est un crime
capital. Ses citoyens ont ordre, sous peine de mort, d'tre
rciproquement leurs espions et leurs dlateurs.

Cependant, la principale victime est reste tremblante, isole par tant
de coups frapps autour d'elle. Pierre l'entrane alors des prisons de
Moscou dans celles de Ptersbourg.

C'est l surtout qu'il se tourmente  torturer l'me de son fils pour
en extorquer jusqu'aux moindres souvenirs d'irritation, d'indocilit ou
de rbellion; il les note chaque jour avec un horrible soin;
s'applaudissant  chaque aveu, ajoutant les uns aux autres tous ces
soupirs, toutes ces larmes, en dressant un dtestable compte;
s'efforant enfin de composer un crime capital de toutes ces vellits,
de tous ces regrets auxquels il prtend donner un poids dans la balance
de sa justice[47].

Puis, quand,  force d'interprtations, il croit avoir fait de rien
quelque chose, il se hte d'appeler l'lite de ses esclaves. Il leur dit
son oeuvre maudite; il leur en tale l'iniquit froce et tyrannique avec
une navet de barbarie, une candeur de despotisme qu'aveugle son droit
de souverain absolu, comme s'il existait un droit hors de la justice, et
que tout cdt  son but, qui, par bonheur, se trouvait grand et utile.

Par l, il espre faire attribuer  la justice le sacrifice qu'il fait
 sa politique. Il veut se justifier aux dpens de sa victime, et faire
taire le double cri de sa conscience et de la nature qui l'importune.

Aprs que, par cette longue accusation, ce matre absolu croit avoir
irrvocablement condamn, il interpelle les siens. _Ils viennent
d'entendre_, s'est-il cri, la longue dduction de crimes presque
inous dans le monde, dont son fils est coupable contre lui, son pre et
son souverain. On sait assez que seul il aurait le droit de le juger;
nanmoins, il vient leur demander leur secours; _car il apprhende la
mort ternelle, d'autant plus qu'il a promis le pardon  son fils, et
qu'il le lui a jur sur les jugements de Dieu_... C'est donc  eux  en
faire justice, sans considration pour sa naissance, sans gard pour sa
personne, afin que la patrie ne soit point lse. Il est vrai qu' cet
ordre clair et terrible, il a entreml ces mots grossirement
astucieux: Qu'on doit prononcer, sans le flatter ni craindre sa
disgrce, si l'on dcide que son fils ne mrite qu'une punition lgre.

Les esclaves ont compris leur matre: ils voient quel est l'horrible
secours qu'il leur demande. Aussi, les prtres consults n'ont-ils
rpondu que par des citations de leurs saints livres, choisissant en
nombre gal celles qui condamnent et celles qui pardonnent, sans oser
mettre de poids dans la balance, pas mme cette foi jure qu'ils
craignent de rappeler.

En mme temps, les grands de l'tat, au nombre de cent vingt-quatre,
ont obi. Ils ont prononc la mort unanimement et sans hsiter; mais
leur arrt les condamne eux-mmes bien plus que leur victime. On y voit
les dgotants efforts de cette foule d'esclaves se tourmentant 
effacer le parjure de leur matre; et comme leur lche mensonge,
s'ajoutant au sien, le fait ressortir davantage!

Pour lui, il achve inflexiblement: rien ne l'arrte; ni le temps qui
vient de s'couler sur sa colre, ni ses remords, ni le repentir d'un
infortun, ni la faiblesse tremblante, soumise, suppliante! Enfin, tout
ce qui, d'ordinaire, mme entre ennemis trangers, apaise et dsarme,
est sans effet sur le coeur d'un pre pour son fils.

Bien plus, comme il vient d'tre son accusateur et son juge, il sera
son bourreau. C'est le 7 juillet 1718, le lendemain mme du jugement,
qu'il va, suivi de tous ses grands, recevoir les dernires larmes de son
fils, y mler les siennes; et quand enfin on le croit attendri, il
envoie chercher _la forte potion_ que lui-mme a fait prparer!
Impatient, il en hte l'arrive par un second message; il la fait
prsenter devant lui comme un remde salutaire, et ne se retire,
profondment triste, il est vrai[48], qu'aprs avoir empoisonn
l'infortun qui implorait encore son pardon. Puis il attribue la mort de
sa victime, expire quelques heures aprs dans d'affreuses convulsions,
 la frayeur dont l'a frappe son arrt! Il ne couvre toute cette
horreur, aux yeux des siens, que de cette grossire apparence: il la
juge suffisante  leurs moeurs brutales; leur commandant, au reste, le
silence, _et tant si bien obi que, sans les Mmoires d'un tranger
tmoin, acteur mme, dans cet horrible drame, l'histoire en et  jamais
ignor les terribles et derniers dtails_. (_Histoire de Russie et de
Pierre-le-Grand_, par M. le gnral comte de Sgur. Livre X, chapitre
III, pages 438, 439, 440, 441, 442, 443, 444.)




LETTRE VINGT-SEPTIME.

Club anglais.--Nouvelle visite au trsor du Kremlin.--Caractre
particulier de l'architecture de Moscou.--Mot de madame de
Stal.--Avantage des voyageurs obscurs.--Kitaigorod, ville des
marchands.--Madone de Vivielski.--Miracles russes attests par un
Italien.--Groupe de Minine et Pojarski--glise de Vassili
Blagenno.--Manire dont le czar Ivan rcompensa l'architecte.--Porte
sainte.--Pourquoi on ne la passe point sans ter son chapeau.--Avantage
de la foi sur le doute.--Contraste de l'extrieur et de l'intrieur du
Kremlin.--Cathdrale de l'Assomption.--Artistes trangers.--Pourquoi on
fut oblig de les appeler  Moscou.--Peintures  fresque.--Clocher de
Jean-le-Grand.--glise du Sauveur dans les bois.--La grande
cloche.--Couvent des Miracles et couvent de l'Ascension.--Tombeau de la
Czarine Hlne, mre d'Ivan IV.--Intrieur du trsor.--Hirarchie des
couronnes et des trnes.--Couronne de Monomaque.--Couronne de
Sibrie.--Couronne de Pologne.--Rflexions.--Vases cisels.--Verreries
rares.--Brancard de Charles XII.--Citation de Montaigne.--Singularit
historique.--Parallle entre les grands-ducs de Russie et les autres
princes rgnants de l'Europe  la mme poque.--Carrosses de parade des
Czars et du patriarche de Moscou.--Palais actuel de l'Empereur au
Kremlin.--Divers palais.--Palais anguleux.--Caractre de son
architecture.--Nouveaux travaux commencs au Kremlin par ordre de
l'Empereur.--Profanation.--Faute de l'Empereur Pierre Ier et de
l'Empereur Nicolas.--O est la vraie capitale de l'Empire russe.--Ce que
pourrait devenir Moscou.--Incendie du palais de Ptersbourg:
avertissement du ciel.--Plan de Catherine II, repris en partie par
Nicolas.--Vue qu'on a de la terrasse du Kremlin, le soir.--Coucher de
soleil.--Souterrain ouvert.--Poussire de Moscou, la nuit.--La montagne
des Moineaux.--Souvenirs de l'arme franaise.--Mot de l'Empereur
Napolon.--Danger d'tre souponn d'hrosme en Russie.--Lutte de
mdiocrit.--Responsabilit des matres absolus.--Rostopchin.--Il craint
de passer pour un grand homme.--Sa brochure.--Consquence qu'on en doit
tirer.--Chute de Napolon: son dernier rsultat.--Louis XIV.--Phnomne
historique.


     Moscou, ce 11 aot 1839, au soir.


L'inflammation de mon oeil est diminue, et je suis sorti de ma prison
hier pour aller dner au club anglais. C'est une espce de salon de
restaurateur o l'on ne peut tre admis qu' la demande d'un des membres
de la socit, laquelle est compose de personnes des plus distingues
de la ville. Cette institution assez nouvelle est imite de l'Anglais, 
l'instar de nos cercles de Paris. Je vous en parlerai une autre fois.

Dans l'tat o la frquence des communications a mis l'Europe moderne,
on ne sait plus  quelle nation s'adresser pour trouver des moeurs
originales, des habitudes qui soient l'expression vraie des caractres.
Les usages adopts rcemment chez chaque peuple sont le rsultat d'une
foule d'emprunts: il rsulte de cette triture de tous les caractres
dans la mcanique de la civilisation universelle, une monotonie bien
contraire au plaisir du voyageur; pourtant,  aucune poque, le got des
voyages ne fut plus rpandu. C'est que la plupart des gens voyagent par
ennui plus que par besoin de s'instruire. Je ne suis pas de ces
voyageurs-l; curieux, infatigable, je reconnais chaque jour,  mes
dpens, que les diffrences sont ce qu'il y a de plus rare en ce monde;
les ressemblances font le dsespoir du voyageur qu'elles rduisent au
rle de dupe, le plus difficile de tous  accepter prcisment parce
qu'il est le plus facile  jouer.

On voyage pour sortir du monde o l'on a pass sa vie; et l'on n'en peut
pas sortir; le monde civilis n'a plus de limites: c'est la terre. Le
genre humain se refond, les langues s'effacent, les nations abdiquent,
la philosophie rduit les religions  une croyance intrieure, dernier
produit du catholicisme effac, en attendant qu'il brille d'un nouvel
clat, et serve de base  la socit future. Qui peut assigner le terme
de ce remaniement du genre humain? Il est impossible de ne pas entrevoir
ici un but providentiel. La maldiction de Babel touche  son terme, et
les nations vont s'entendre malgr tout ce qui les a dsunies.

Aujourd'hui j'ai recommenc mon voyage par une visite mthodique et
dtaille au Kremlin sous la conduite de M***,  qui j'avais t
recommand; toujours le Kremlin! c'est pour moi tout Moscou, toute la
Russie! le Kremlin c'est un monde! Mon domestique de place tant all
ds le matin au trsor prvenir le gardien, celui-ci nous attendait. Je
croyais trouver un concierge comme tant d'autres; au lieu de cela nous
avons t reus par un officier, homme instruit et poli.

Le trsor du Kremlin fait  juste titre l'orgueil de la Russie; il
pourrait tenir lieu de chronique  ce pays, c'est une histoire en
pierres prcieuses comme le Forum romanum tait une histoire en pierres
de taille.

Les vases d'or, les armures, les vieux meubles ne sont pas ici seulement
pour tre admirs; chacun de ces objets retrace quelque fait glorieux,
singulier, digne de commmoration. Mais avant de vous dcrire ou plutt
de vous indiquer rapidement les magnificences d'un arsenal qui n'a pas,
je crois, son second en Europe, je veux vous faire suivre pas  pas le
chemin par o l'on m'a conduit jusqu' ce sanctuaire rvr des Russes,
et justement admir des trangers.

En sortant de la grande Dmytrisko pour me rendre au trsor, j'ai
travers, comme l'autre jour, plusieurs places o dbouchent des rues
montueuses, mais tires au cordeau; puis arriv en vue de la forteresse,
j'ai pass sous une vote que mon domestique de place m'a forc
d'admirer en faisant arrter ma voiture d'autorit, sans juger seulement
ncessaire de me consulter, tant l'intrt qui s'attache  ce lieu est
chose reconnue!!... Cette vote forme le dessous d'une tour d'un aspect
bizarre, comme tout ce qu'on aperoit aux approches du vieux quartier de
Moscou.

Je n'ai point vu Constantinople, mais je crois qu'aprs cette ville,
Moscou est de toutes les capitales de l'Europe celle dont l'aspect
gnral est le plus frappant. C'est la Byzance de terre ferme. Dieu
merci, les places de la vieille capitale ne sont pas immenses comme
celles de Ptersbourg, o Saint-Pierre de Rome se perdrait.  Moscou,
les monuments sont moins espacs, et ds lors ils produisent plus
d'effet. Le despotisme des lignes droites et des plans symtriques s'est
vu gn ici par l'histoire et par la nature; Moscou est surtout
pittoresque. Le ciel, sans y tre pur, prend une teinte argente et
brillante; des modles de tous les genres d'architecture sont entasss
l sans ordre et sans plan; aucun monument n'est parfait, nanmoins
l'ensemble vous saisit, non d'admiration, mais d'tonnement. Les
ingalits du sol multiplient les points de vue. Les glises avec leurs
coupoles, dont le nombre varie et dpasse souvent de beaucoup le chiffre
sacramental command aux architectes par l'orthodoxie, font scintiller
dans l'air leurs magiques auroles. Une multitude de pyramides dores et
de clochers en forme de minarets dessinent sur l'azur des profils
reluisants de soleil; un pavillon oriental, un dme indien vous
transportent  Delhi; un donjon, une tourelle vous ramnent en Europe au
temps des croisades; la sentinelle qui veille sur la tour de garde vous
reprsente le muezzin invitant les fidles  la prire; enfin, pour
achever de confondre vos ides, la croix qui brille partout, avertissant
le peuple de se prosterner devant le Verbe, semble tombe l du ciel au
milieu de l'assemble des nations de l'Asie pour les guider toutes
ensemble dans l'troite voie du salut: c'est devant ce potique tableau,
sans doute, que madame de Stal s'est crie: _Moscou est la Rome du
Nord_!

Le mot manque de justesse, car sous aucun rapport on ne pourrait tablir
un parallle entre ces deux villes. C'est  Ninive,  Palmyre, 
Babylone qu'on pense lorsqu'on entre  Moscou, non aux chefs-d'oeuvre de
l'art dans l'Europe paenne, ou chrtienne; l'histoire, la religion de
ce pays ne reportent pas davantage vers Rome l'esprit du voyageur. Rome
est plus trangre  Moscou que Pkin; mais madame de Stal pensait 
toute autre chose qu' regarder la Russie lorsqu'elle a travers ce pays
pour aller en Sude et en Angleterre, faire la guerre du gnie et des
ides  l'ennemi de toute libert de pense,  Bonaparte. Elle se sera
dbarrasse en quelques paroles de sa tche de grand esprit arrivant
dans une contre nouvelle. Le malheur des personnes clbres qui
voyagent, c'est qu'elles sont obliges de semer des mots derrire elles,
et si elles s'obstinent  n'en pas dire, on leur en prte.

Je n'ai de confiance qu'aux relations des voyageurs inconnus; vous direz
que je prche pour mon saint; je ne m'en dfends pas, mais du moins je
profite de mon obscurit pour chercher et pour dcouvrir le vrai. Le
bonheur de rectifier les prventions et les prjugs d'un esprit tel que
le vtre, et du petit nombre de ceux qui lui ressemblent, suffirait  ma
gloire. Vous voyez que mon ambition est modeste; car rien n'est plus
facile  corriger que les erreurs des hommes distingus. Il me semble
que s'il en est quelques-uns qui ne hassent pas le despotisme autant
que je le hais, ils le haront malgr ses pompes, et grce  ses oeuvres,
aprs avoir lu le tableau vridique que j'offre  votre mditation.

La massive tour au pied de laquelle mon domestique de place m'a fait
descendre de voiture, est perce pittoresquement de deux arches, elle
spare les murs du Kremlin, proprement dits, de leur continuation, qui
sert d'enceinte au Kitaigorod, ville des marchands, autre quartier du
vieux Moscou, fond par la mre du Czar Jean Vassilievitch, en 1534.
Cette date nous parat nouvelle, mais elle est antique pour la Russie,
le plus jeune des pays de l'Europe.

Le Kitaigorod, espce d'annexe du Kremlin, est un immense bazar, un
quartier, une ville toute perce de ruelles sombres et votes, ce qui
les fait ressembler  des souterrains: ces catacombes marchandes ne sont
rien moins qu'un cimetire; c'est une foire en permanence; labyrinthe de
galeries, ces votes ressemblent un peu aux passages de Paris,
quoiqu'elles aient moins d'lgance et d'clat, et plus de solidit. Ce
systme de construction est motiv, il est conforme aux besoins du
commerce sous ce climat: dans le Nord les rues couvertes remdient
autant que possible aux inconvnients et aux rigueurs du ciel, pourquoi
donc y sont-elles si rares? Les vendeurs et les acheteurs s'y trouvent 
l'abri du vent, de la neige, du froid, et des inondations du dgel; au
contraire, les lgres colonnades  jour, les portiques ariens font l
un contre-sens risible: au lieu des Grecs et des Romains les architectes
russes auraient d prendre pour modles les taupes et les fourmis.

 chaque pas que vous faites dans Moscou vous rencontrez quelque
chapelle vnre par le peuple, et salue par tout le monde. Ces
chapelles ou ces niches renferment ordinairement une image de la Vierge,
conserve sous verre et honore d'une lampe qui brle sans cesse. Ces
chsses sont gardes par un vieux soldat. Les vtrans servent en Russie
de suisses aux grands seigneurs, et de domestiques au bon Dieu. On en
rencontre toujours quelques-uns  l'entre de l'habitation des personnes
riches dont ils gardent l'antichambre, et dans les glises, qu'ils
balayent. La vie d'un vieux soldat russe qui ne serait recueilli ni par
les riches ni par les prtres, serait bien misrable. La piti cache
est inconnue  ce gouvernement, qui lorsqu'il fait la charit btit des
palais aux malades ou aux enfants; et les faades de ces pieux monuments
attirent tous les regards.

Entre la double arcade de la tour est incruste dans le pilier qui
spare ces deux passages la Vierge de Vivielski, ancienne image peinte
dans le style grec, et trs-vnre  Moscou.

J'ai remarqu que toutes les personnes qui passaient devant cette
chapelle, seigneurs, paysans, grandes dames, bourgeois et militaires
s'inclinaient et faisaient de nombreux signes de croix; plusieurs, sans
se contenter de cet hommage facile, s'arrtaient; des femmes bien
habilles se prosternaient jusqu' terre devant la Vierge miraculeuse,
et mme elles touchaient de leur front humili le pav de la rue: des
hommes qui n'taient pas de simples paysans, s'agenouillaient et
faisaient des signes de croix rpts jusqu' la lassitude: ces actes
religieux s'accomplissent en pleine rue avec une rapidit insouciante
qui dnote plus d'habitude que de ferveur.

Mon domestique de place est Italien; rien de plus bouffon que le mlange
de prjugs divers qui s'est opr dans la tte de ce pauvre tranger,
tabli depuis un grand nombre d'annes  Moscou, sa patrie adoptive; ses
ides d'enfance, apportes de Rome, le disposent  croire 
l'intervention des saints et de la Vierge, et sans se perdre dans des
subtilits thologiques il prend pour bons,  dfaut de mieux, les
miracles des reliques et des images de l'glise grecque. Ce pauvre
catholique devenu un adorateur zl de la Vierge de Vivielski, me
prouvait la toute-puissance de l'unanimit dans les croyances: cette
unanimit, ne ft-elle qu'apparente, est d'un effet irrsistible. Il ne
cessait de me rpter, avec sa loquacit italienne: Signor, creda  me:
questa madonna fa dei miracoli, ma dei miracoli veri, veri verissimi,
non  come da noi altri; in questo paese tutti gli miracoli sono veri.

Cet Italien, apportant la vivacit nave et la bonhomie des gens de son
pays dans l'Empire du silence et de la rserve, m'amusait parfaitement,
en mme temps qu'il m'pouvantait; quelle terreur politique rvle cette
foi  une religion trangre!

Un bavard en Russie, c'est un phnomne; cette raret est prcieuse 
rencontrer: elle manque  chaque instant au voyageur opprim par le tact
et la prudence de tous les naturels du pays. Pour engager cet homme 
parler, ce qui n'tait pas difficile, je me hasardai  lui tmoigner
quelques doutes sur l'authenticit des miracles de sa vierge de
Vivielski; j'aurais ni l'autorit spirituelle du pape que mon Romain
n'et pas t plus scandalis.

En voyant ce pauvre catholique s'vertuer  me prouver le pouvoir
surnaturel d'une peinture grecque, je pensais que ce n'est plus la
thologie qui spare les deux glises. L'histoire des nations
chrtiennes nous enseigne que la politique des princes a profit de
l'opinitret, de la subtilit et de la dialectique des prtres pour
envenimer les disputes religieuses.

Au sortir, de la vote qui perce la tour au pilier de laquelle s'est
niche cette fameuse madone et sur une place de mdiocre dimension, est
un groupe en bronze, d'un trs-mauvais style soi-disant classique. Je me
crois dans un atelier de sculpture, au Louvre, sous l'Empire, chez un
artiste du second ordre. Ce groupe reprsente sous la figure de deux
Romains, Minine et Pojarski, les librateurs de la Russie dont ils ont
chass les Polonais au commencement du XVIIe sicle: singuliers hros
pour porter le manteau romain!!... Ces deux personnages sont trs  la
mode aujourd'hui. Plus loin, que vois-je devant moi? c'est la
merveilleuse glise de Vassili Blagenno dont l'aspect m'avait tant
frapp de loin que, depuis mon arrive  Moscou, ce souvenir m'tait le
repos. Le style de ce grotesque monument contraste d'une manire par
trop bizarre avec les statues classiques des librateurs de Moscou. Dans
mes promenades, entreprises seul et au hasard, j'avais pntr au
Kremlin par des portes loignes, de sorte que l'glise  peau de
serpent, autrement dite de la protection de la Vierge, monument vraiment
russe, s'tait toujours drobe  mes investigations. Enfin la voil
devant moi, cette fois j'y entre, mais quel dsenchantement!!... une
quantit de coupoles bulbeuses dont pas une n'est semblable  l'autre,
un plat de fruits, un vase de fayence de Delft rempli d'ananas tout
piqus de croix d'or, une cristallisation colossale: il n'y a pas l de
quoi faire un monument d'architecture: celui-ci perd son prestige 
n'tre pas vu de loin. Cette glise est petite comme toute glise russe,
 bien peu d'exceptions prs; la flche informe ne brille que de loin,
et malgr l'incomprhensible bariolage de ses couleurs, elle n'intresse
pas longtemps l'observateur attentif: deux rampes assez belles
conduisent  l'esplanade sur laquelle l'difice est construit: de cette
terrasse on entre dans l'intrieur qui est resserr, mesquin, sans
caractre. Cette oeuvre impatientante a caus la perte de l'homme qui
l'accomplit. Elle fut commande en mmoire de la prise de Kazan, l'anne
1554, par Ivan IV dit poliment _le Terrible_[49]. Ce prince que vous
allez reconnatre, voulant, sans dmentir son caractre, remercier
dignement l'architecte d'avoir embelli Moscou, fit crever les yeux  ce
pauvre homme sous prtexte qu'il ne voulait pas que ce chef-d'oeuvre pt
tre reproduit ailleurs.

Si ce malheureux n'et pas russi sans doute il et t empal: son
succs a surpass l'attente du grand prince, aussi n'a-t-il perdu que
les yeux: alternative qui ne laisse pas que d'tre encourageante pour
les artistes.

En quittant l'glise de la protection nous avons pass sous la porte
sainte du Kremlin; et selon l'usage religieusement observ par les
Russes, j'ai eu soin d'ter mon chapeau avant d'entrer sous cette vote
qui n'est pas longue. Cet usage remonte  ce qu'on assure au temps de la
dernire attaque des Calmoucks, qu'une intervention miraculeuse des
saints protecteurs de l'Empire aurait empchs de pntrer dans la
forteresse sacre. Les saints ont eu leurs moments de distraction; mais
ce jour-l ils veillaient, le Kremlin fut sauv, et la Russie
reconnaissante perptue, par une marque de respect  chaque instant
renouvele, le souvenir de la divine protection dont elle se glorifie.

Il y a dans ces manifestations publiques d'un sentiment religieux plus
de philosophie pratique que dans l'incrdulit des peuples qui se disent
les plus clairs de la terre, parce qu'aprs avoir us et abus des
forces de l'intelligence, blass qu'ils sont sur le vrai et le simple,
ils doutent du but de l'existence, ils doutent de tout et s'en vantent
pour encourager les autres  les imiter, comme si leur perplexit tait
bien digne d'envie!... Vous voyez, disent-ils, combien nous sommes 
plaindre, imitez-nous donc!... Les esprits forts sont des esprits morts
qui rpandent autour d'eux la torpeur dont ils sont atteints; ces
redoutables sages privent les nations de leurs mobiles d'activit sans
pouvoir remplacer ce qu'ils dtruisent, car l'avidit de la richesse et
du plaisir n'inspire aux hommes qu'une agitation fbrile et passagre,
comme leur courte vie, dont elle subit les phases. C'est le cours du
sang plus que la lumire de la pense qui guide les matrialistes dans
leur marche indcise, et toujours contrarie par le doute, car la raison
d'un homme de bonne foi, ft-il le premier de son pays, ft-il Goethe,
n'a pas encore atteint plus haut que le doute: or, le doute porte le
coeur  la tolrance, mais il le dtourne du sacrifice. Or, dans les
arts, dans les sciences comme dans la politique, le sacrifice est la
base de toute oeuvre durable, de tout effort sublime. On n'en veut plus;
on reproche au christianisme de prcher l'abngation: c'est blmer la
vertu. Les prtres de Jsus-Christ ouvrent  la foule une route qui
n'tait connue et pratique que par les mes d'lite!! Qui peut dire o
vont les peuples guids par de si dangereux instituteurs?

Je ne me blase pas sur l'effet du Kremlin vu du dehors; ses btiments
bizarres, ses prodigieux remparts, la multitude d'ogives, de votes, de
vedettes, de clochers, d'assommoirs, de crneaux qu'on dcouvre  chaque
pas qu'on fait autour de ce fabuleux monument; les dimensions
prodigieuses de toutes ces choses, l'entassement de leurs masses, les
dchirures des murailles, produisent sur mon imagination une impression
toujours nouvelle. Les murs extrieurs ingalement dessins, montant et
descendant pour suivre les profondes et abruptes sinuosits des coteaux
et des vallons, tant d'tages d'difices d'un style trange, ports les
uns sur les autres, composent une dcoration des plus originales et des
plus potiques qu'il y ait au monde; encore une fois, ce n'est pas  moi
de vous montrer ces merveilles; les paroles me manquent pour en dcrire
l'effet: ce sont de ces choses dont les yeux seuls sont juges.

Mais comment vous peindre ma surprise lorsqu'en entrant dans l'intrieur
de cette ville magique, je m'approchai du btiment moderne qu'on nomme
le Trsor et que je vis devant moi un petit palais aux angles aigus, aux
lignes roides, aux frontons grecs orns de colonnes corinthiennes? Cette
froide et mesquine imitation de l'antique  laquelle j'aurais d tre
prpar, me parut si ridicule que je reculai de quelques pas, et que je
demandai  mon compagnon la permission de retarder notre visite au
Trsor sous prtexte d'aller admirer d'abord quelques glises. Depuis le
temps que je suis en Russie, je devrais tre fait  tout ce que le
mauvais got des architectes impriaux peut inventer de plus incohrent,
mais cette fois la dissonance tait trop criante, elle me frappa comme
une nouveaut.

Nous avons donc commenc notre revue par une visite  la cathdrale de
l'Assomption. Cette glise possde une des innombrables peintures de la
Vierge Marie que les bons chrtiens de tous les pays attribuent 
l'aptre saint Luc. L'difice rappelle les constructions saxonnes et
normandes plutt que nos glises gothiques. Il est l'oeuvre d'un
architecte italien du XVe sicle; cet artiste fut appel  Moscou par un
des grands princes parce que les Russes d'alors ne pouvaient se passer
du secours des trangers pour btir. Cette glise avait croul plusieurs
fois sur les ignorants ouvriers employs  la construire par de plus
ignorants architectes; enfin aprs deux annes d'essais infructueux
tents par des artistes moscovites, on eut recours aux Italiens; celui
qui fut appel  Moscou n'a servi qu' rendre l'oeuvre solide; pour le
style des ornements, il s'est soumis au got du pays. Les votes sont
leves, les murs pais et l'ensemble de l'difice est confus, sans
grandeur, ni clart, ni beaut.

J'ignore la rgle prescrite par l'glise grecque-russe relativement au
culte des images; mais en voyant cette glise entirement orne de
peintures  fresque, de mauvais got, et dessines dans le style roide
et monotone qu'on appelle le style grec moderne, parce que les modles
en taient  Byzance, je me demande quelles sont donc les figures, quels
sont donc les sujets qu'il est dfendu de reprsenter dans les glises
russes? apparemment on ne bannit de ces pieux asiles que les bons
tableaux.

En passant devant la Vierge de saint Luc, mon cicerone italien m'a bien
assur qu'elle est authentique; il ajoutait avec la foi d'un mugic:
Signore, signore,  il paese dei miracoli... C'est le pays des
miracles!... Je le crois bien, la peur est le premier des thaumaturges!
Quel curieux voyage que celui qui vous reporte en quinze jours 
l'Europe d'il y a quatre cents ans! Et encore, chez nous, au moyen ge,
l'homme sentait mieux sa dignit qu'il ne la sent aujourd'hui en Russie.
Des princes aussi russ, aussi faux que les hros russes du Kremlin
n'auraient jamais t surnomms grands chez nous.

L'ichonostase de cette cathdrale est magnifiquement peint et dor
depuis le pav de l'glise jusqu'au plus haut des votes. L'ichonostase
est une cloison, un panneau lev dans les glises grecques, entre le
sanctuaire toujours cach par des portes et la nef de l'glise, o se
tiennent les fidles; cette sparation monte ici jusqu'au fate de
l'difice: elle est dcore magnifiquement. L'glise  peu prs carre,
trs-haute, est si petite qu'en la parcourant, on croit marcher en long
et en large dans le fond d'un cachot.

Cette cathdrale renferme les tombeaux de beaucoup de patriarches; il
s'y trouve aussi des chsses trs-riches et des reliques fameuses
apportes de l'Asie; vu en dtail, le monument n'est rien moins que
beau; mais dans son ensemble, il a quelque chose d'imposant.  dfaut
d'admiration, on y est saisi de tristesse: c'est beaucoup; la tristesse
dispose l'me aux sentiments religieux:  qui recourir quand on souffre?
Mais dans les grands monuments levs par l'glise catholique, il y a
plus que la tristesse chrtienne, il y a le chant de triomphe de la foi
victorieuse.

La sacristie renferme des curiosits qu'il serait trop ennuyeux de vous
dcrire ici: n'attendez pas de moi une liste des richesses de Moscou,
pas plus qu'un catalogue de ses monuments. Tout cela est curieux  voir
en masse, mais insipide  peindre en dtail. Je vous dis ce qui me
frappe; pour le reste, je vous renvoie  Laveau et  Schnitzler, et
surtout  nos successeurs qui feront mieux que moi. De nouveaux
voyageurs ne peuvent tarder  explorer la Russie, car ce pays ne saurait
rester longtemps aussi mal connu qu'il l'est.

Le clocher de Jean-le-Grand, Ivan Veliko, est renferm dans l'enceinte
du Kremlin. C'est l'difice le plus lev de la ville; sa coupole, selon
l'usage russe, est dore en or de ducats. Nous avons pass devant cette
riche tour de bizarre construction, et qui fait l'objet de la vnration
des paysans moscovites. Tout est saint  Moscou, tant il y a de
puissance de respect dans le coeur du peuple russe!

On m'a montr en passant l'glise de Spassnaborou (du Sauveur dans les
bois), la plus ancienne de Moscou; puis une cloche dont il manque un
morceau, la plus grosse cloche du monde,  ce que je crois, qui est
pose  terre et qui fait coupole  elle toute seule; cette cloche fut
refondue, dit-on, aprs un incendie qui l'avait fait tomber, sous le
rgne de l'Impratrice Anne. M. de Montferrand, l'architecte franais
qui btit en ce moment l'glise de Saint-Isaac,  Saint-Ptersbourg, est
parvenu  tirer cette cloche du terrain o elle s'tait  demi enfonce.
Le succs de cette opration, qui a exig plusieurs essais et cot
beaucoup d'argent, a fait honneur  notre compatriote.

Nous avons encore visit deux couvents, toujours dans l'enceinte du
Kremlin, celui des Miracles qui renferme deux glises avec des reliques
de saints, et le couvent de l'Ascension o se trouvent les tombeaux de
plusieurs Czarines, entre autres celui d'Hlne, la mre de
Jean-le-Terrible; elle tait digne de lui; impitoyable comme son fils,
elle n'avait que de l'esprit; quelques-unes des pouses de ce prince
sont galement enterres l. Les glises du couvent de l'Ascension
tonnent les trangers par leur richesse.

Enfin j'ai pris sur moi d'affronter les pristyles grecs, les colonnades
corinthiennes du Trsor, et bravant, les yeux ferms, ces dragons du
mauvais got, je suis mont dans l'arsenal glorieux o se trouvent
rangs comme dans un cabinet de curiosits les monuments historiques les
plus intressants de la Russie.

Quelle collection d'armures, de vases, et de bijoux nationaux! quelle
profusion de couronnes et de trnes runis dans une seule enceinte! La
manire dont ces objets sont rangs ajoute  l'impression qu'ils
produisent. On ne peut s'empcher d'admirer le got de dcoration, et
plus que cela l'intelligence politique, qui ont prsid  la disposition
tant soit peu orgueilleuse de tant d'insignes et de trophes; mais
l'orgueil patriotique est le plus lgitime de tous les orgueils. On
pardonne  la passion qui aide  remplir tant de devoirs. Il y a l une
ide profonde dont les choses ne sont que le symbole.

Les couronnes sont poses sur des coussins ports par des pidestaux, et
les trnes rangs prs des murs sont exhausss sur autant d'estrades. Il
ne manque  cette vocation du pass que la prsence des hommes pour qui
toutes ces choses furent faites. Leur absence vaut un sermon sur la
vanit des choses humaines. Le Kremlin sans ses Czars: c'est un thtre
sans lumire et sans acteurs.

La plus respectable, sinon la plus imposante des couronnes, est celle de
Monomaque; elle lui fut apporte de Byzance  Kiew en 1116.

Une autre couronne est galement attribue  Monomaque, quoique
plusieurs la regardent comme plus ancienne encore que le rgne de ce
prince.

Viennent ensuite couronnes sur couronnes, mais qui toutes sont
subordonnes  la couronne Impriale. On compte dans cette constellation
royale les couronnes des royaumes de Kazan, d'Astrakan, de Gorgie: la
vue de ces satellites de la royaut maintenus  une distance
respectueuse de l'toile qui les domine tous est singulirement
imposante: tout fait emblme en Russie, c'est un pays potique...
potique comme la douleur! quoi de plus loquent que les larmes qui
coulent en dedans et retombent sur le coeur? La couronne de Sibrie se
trouve parmi tant d'autres couronnes; celle-ci est de fabrique russe,
c'est un insigne imaginaire qui fut dpos l comme pour mentionner un
grand fait historique accompli par des aventuriers commerants et
guerriers sous le rgne d'Ivan IV, poque d'o date non la dcouverte,
mais la conqute de la Sibrie. Toutes ces couronnes sont couvertes des
pierres les plus prcieuses et les plus normes du monde. Les entrailles
de cette terre de dsolation se sont ouvertes pour fournir un aliment 
l'orgueil du despotisme dont elle est l'asile.

Le trne et la couronne de Pologne font partie de ce superbe firmament
imprial et royal... Tant de joyaux renferms dans un petit espace
brillaient  mes regards comme la roue d'un paon. Quelle vanit
sanglante! me rptais-je tout bas  chaque nouvelle merveille devant
laquelle mes guides me foraient de m'arrter...

Les couronnes de Pierre Ier, de Catherine Ire et d'lisabeth m'ont
surtout frapp: que d'or, de diamants... et de poussire!!! Les globes
Impriaux, les trnes, les sceptres, tout est runi l pour attester la
grandeur des choses, le nant des hommes, et quand on pense que ce nant
s'tend jusqu'aux empires, on ne sait plus  quelle branche s'accrocher
sur le torrent du temps.

Comment s'attacher  un monde o la forme est la vie et o nulle forme
ne dure? Si Dieu n'et pas fait un paradis il se serait trouv des mes
d'une trempe assez forte pour remplir cette lacune de la cration... La
pense platonique d'un monde immuable et purement spirituel, type idal
de tous les univers, quivaut pour moi  l'existence mme d'un tel
monde. Comment pourrions-nous croire que Dieu ft moins fcond, moins
riche, moins puissant et moins quitable que le cerveau de l'homme?
Notre imagination dpasserait les bornes de l'oeuvre du Crateur, de qui
nous tenons la pense. Ah!... c'est impossible... cela implique
contradiction. On a dit que c'est l'homme qui cre Dieu  son image:
oui, comme un enfant fait la guerre avec des soldats de plomb; mais ce
jeu ne suffit-il pas pour servir de preuve  l'histoire? Sans Turenne,
sans Frdric II et Napolon, nos enfants s'amuseraient-ils  figurer
des batailles?

Les vases cisels  la manire de Benvenuto Cellini, les coupes ornes
de pierreries, les armes, les armures, les toffes prcieuses, les
broderies rares, les verreries de tous les pays et de tous les sicles
abondent dans cette merveilleuse collection, dont un vrai curieux ne
terminerait pas l'inventaire en une semaine. J'ai vu l, outre les
trnes ou fauteuils de tous les princes russes de tous les sicles, les
caparaons de leurs chevaux, leurs vtements, leurs meubles; et ces
choses plus ou moins riches, plus ou moins rares blouissaient mes yeux.
Je vous fais penser aux palais des _Mille et une Nuits_, tant mieux, je
n'ai plus que ce moyen de vous dcrire un sjour fabuleux, si ce n'est
enchant.

Mais ici l'intrt de l'histoire ajoute encore  l'effet de tant de
merveilles: combien de faits curieux ne sont-ils pas enregistrs l
pittoresquement, et attests par de vnrables reliques!... Depuis le
casque ouvrag de saint Alexandre Newski jusqu'au brancard qui portait
Charles XII  Pultawa, chaque objet vous rappelle un souvenir
intressant, un fait singulier. Ce trsor est le vritable album des
gants du Kremlin.

En terminant l'examen de ces orgueilleuses dpouilles du temps, je me
suis rappel, comme par inspiration, un passage de Montaigne que je vous
copie, pour complter par un contraste curieux cette description des
magnificences du trsor moscovite. Vous savez que je ne voyage jamais
sans Montaigne:

Le duc de Moscovie debvoit anciennement cette rvrence aux Tartares
quand ils envoyoient vers lui des ambassadeurs qu'il leur alloit
au-devant  pied et leur prsentoit un gobeau de laict de jument
(breuvage qui leur est en dlices) et si, en buvant, quelque goutte en
tomboit sur le crin de leurs chevaulx il estoit tenu de la leicher avec
la langue[50].

En Russie, l'arme que l'Empereur Bajazet y avoit envoye feut accable
d'un si horrible ravage de neige que pour s'en mettre  couvert et
sauver du froid plusieurs s'avisrent de tuer et esventrer leurs
chevaulx pour se jecter dedans et jouir de la chaleur vitale.

Je cite ce dernier trait parce qu'il rappelle l'admirable et terrible
description que M. de Sgur fait du champ de bataille de la Moskowa,
dans son _Histoire de la campagne de Russie_. Voyez aussi pour confirmer
la citation de Montaigne, le mme trait de servilit, rapport par le
mme M. de Sgur dans son _Histoire de Russie et de Pierre-le-Grand_.

L'Empereur de toutes les Russies, avec tous ses trnes, avec toutes ses
fierts, n'est cependant que le successeur de ces mmes grands-ducs que
nous voyons si humilis au XVIe sicle; encore ne leur a-t-il succd
que par des droits contestables; car sans parler de l'lection des
Troubetzko, annule par les intrigues de la famille Romanow et de ses
amis, les crimes de plusieurs gnrations de princes ont seuls pu faire
arriver au trne les enfants de Catherine II. Ce n'est donc pas sans
motif qu'on cache l'histoire de Russie aux Russes, et qu'on voudrait la
cacher au monde. Certes, la rigidit des principes politiques d'un
prince assis sur un trne ainsi fond n'est pas une des moindres
singularits de l'histoire de ce temps-ci.

 l'poque o les grands-ducs de Moscou portaient  genoux le joug
honteux qui leur tait impos par les Mongols, l'esprit chevaleresque
florissait en Europe, surtout en Espagne o le sang coulait par torrents
pour l'honneur et l'indpendance de la chrtient. Je ne crois pas que
malgr la barbarie du moyen ge, on et trouv dans l'Europe occidentale
un seul Roi capable de dshonorer la souverainet en consentant  rgner
d'aprs les conditions imposes aux grands-ducs de Moscovie aux XIIIe,
XIVe et XVe sicles par leurs matres les Tatars. Plutt perdre la
couronne que d'avilir la majest royale: voil ce qu'et dit un prince
franais, espagnol, ou tout autre Roi de la vieille Europe. Mais en
Russie la gloire est de frache date comme tout le reste. Le temps qu'a
dur l'invasion a divis l'histoire de ce pays en deux poques
distinctes; l'histoire des Slaves indpendants et l'histoire des Russes
faonns  la tyrannie par trois sicles d'esclavage. Et ces deux
peuples n'ont  vrai dire de commun que le nom avec les anciennes tribus
runies en corps de nation par les Vargues.

Au rez-de-chausse du palais du Trsor, on m'a montr les voitures de
parade des Empereurs et des Impratrices de Russie; le vieux carrosse du
dernier patriarche se trouve aussi parmi cette collection, plusieurs des
glaces de ce coche sont en corne; c'est une vraie relique, et ce n'est
pas l'un des objets les moins curieux de l'orgueilleux garde-meuble
historique du Kremlin.

On m'a fait voir le petit palais qu'habite l'Empereur lorsque ce prince
vient au Kremlin, et je n'y ai trouv rien qui me part digne de
remarque, si ce n'est un tableau de la dernire lection d'un roi de
Pologne. Cette turbulente dite, qui mit Poniatowski sur le trne et la
Pologne sous le joug, a t curieusement reprsente par un peintre
franais dont je n'ai pu savoir le nom.

D'autres merveilles m'attendaient ailleurs: j'ai visit le snat, les
palais Impriaux, l'ancien palais du patriarche, qui n'ont d'intressant
que leurs noms; et enfin le petit palais anguleux qui est un bijou et un
joujou; cette construction rappelle un peu les chefs-d'oeuvre de
l'architecture mauresque, elle brille par son lgance au milieu des
lourdes masses qui l'environnent: on dirait d'une escarboucle enchsse
dans des pierres de taille; ce palais est  plusieurs tages dont les
infrieurs sont plus vastes que ceux qu'ils supportent: ce qui multiplie
les terrasses et donne  l'difice entier une forme pyramidale d'un
effet trs-pittoresque. Chaque tage s'lve en retraite sur l'tage
infrieur, et le dernier, qui forme la pointe de la pyramide, n'est
qu'un petit pavillon.  chacun de ces tages, des carreaux de faence
vernisss  la manire des Arabes, dessinent les lignes d'architecture
avec beaucoup de got et de prcision; l'intrieur vient d'tre
remeubl, vitr, colori, restaur en entier non sans intelligence.

Vous dire le contraste produit par tant d'difices divers entasss sur
un seul point qui fait le centre d'une ville immense; et au milieu de
cette confusion vous peindre l'effet de ce petit palais nouvellement
reconstruit, mais dont les ornements sont d'un style ancien approchant
du gothique et mlang d'arabe, c'est impossible: ici des temples grecs,
l des forts gothiques, plus loin des tours indiennes, des pavillons
chinois, le tout bizarrement enchss dans une enceinte ferme par des
murailles cyclopennes: voil ce qu'il faudrait vous montrer d'un mot
comme on l'aperoit d'un coup d'oeil.

Les paroles ne peignent les objets que par les souvenirs qu'elles
rappellent: or, aucun de vos souvenirs ne peut vous servir  vous
figurer le Kremlin. Il faut tre Russe pour comprendre une pareille
architecture.

L'tage infrieur de ce petit chef-d'oeuvre est presque entirement
occup par une vote norme porte sur un seul pilier qui fait le milieu
de la pice. C'est la salle du trne, les Empereurs s'y rendent au
sortir de l'glise aprs leur couronnement. L, tout rappelle les
magnificences des anciens Czars et l'imagination est force de se
reporter aux rgnes des Ivan, des Alexis: c'est vraiment moscovite. Les
peintures toutes nouvelles qui recouvrent les murs de ce palais m'ont
paru d'assez bon got: l'ensemble rappelle les dessins que j'ai vus de
la tour de porcelaine  Pkin.

Ce groupe de monuments fait du Kremlin une des dcorations les plus
thtrales du monde: mais aucun des difices entasss l'un sur l'autre
dans ce forum russe ne supporterait l'examen, pas plus que ceux qui se
trouvent disperss dans le reste de la ville.  la premire vue, Moscou
produit un effet prodigieux; ce serait la plus belle des villes pour un
porteur de dpches qui passerait au galop le long des murs de toutes
ses glises, de ses couvents, de ses palais et de ses chteaux forts,
constructions qui sont loin d'tre d'un got pur, mais qu'au premier
coup d'oeil on prend pour le sjour d'tres surnaturels.

Malheureusement, on btit aujourd'hui au Kremlin un nouveau palais, afin
de rendre plus commode l'ancienne habitation de l'Empereur; mais
s'est-on demand si cette amlioration impie ne gtera pas l'ensemble,
unique au monde, des anciens difices de la forteresse sainte?
L'habitation actuelle du souverain est mesquine, j'en conviens, mais
pour remdier  cet inconvnient on entame les difices les plus
respectables du vieux sanctuaire national: c'est une profanation.  la
place de l'Empereur j'aurais suspendu mon nouveau palais dans les airs
plutt que d'abattre une pierre des vieux remparts du Kremlin.

Un jour  Saint-Ptersbourg lorsqu'il me parla de ces travaux, ce prince
me dit qu'ils embelliraient Moscou: j'en doute, pensais-je: c'est comme
si l'on voulait orner l'histoire. Certes l'architecture de l'ancienne
forteresse n'tait gure conforme aux rgles de l'art: mais elle tait
l'expression des moeurs, des actes et des ides d'un peuple et d'un temps
que le monde ne reverra plus; c'tait sacr, comme l'irrvocable. Il y
avait l le sceau d'une puissance suprieure  l'homme: la puissance du
temps. Mais en Russie l'autorit touche  tout. L'Empereur qui sans
doute vit sur ma figure une expression de regret, me quitta en
m'assurant que son nouveau palais serait beaucoup plus vaste et plus
conforme aux besoins de sa cour que ne l'tait l'ancien. Cette raison
rpond  tout dans un pays comme celui-ci.

En attendant que la cour soit mieux loge, on englobe dans l'enceinte du
nouveau palais la petite glise du Sauveur dans les bois. Ce vnrable
sanctuaire, le plus ancien du Kremlin et de Moscou, je crois, va donc
disparatre sous les belles murailles unies et blanches dont on
l'entourera, au grand regret des amateurs d'antiquits et de points de
vue pittoresques.

Au surplus, cette profanation se commet avec un respect drisoire qui me
la rend plus odieuse: on se vante de laisser debout le vieux monument:
c'est--dire qu'il ne sera pas ras, mais qu'il sera enterr vif dans un
palais. Tel est le moyen employ ici pour concilier le culte officiel du
pass avec la passion du comfort nouvellement importe d'Angleterre.
Cette manire d'embellir la ville nationale des Russes est tout  fait
digne de Pierre-le-Grand. Ne suffisait-il pas que le fondateur de la
nouvelle capitale et abandonn l'ancienne? Voil que ses successeurs la
dmolissent sous prtexte de l'orner.

L'Empereur Nicolas pouvait acqurir une gloire personnelle; au lieu de
se traner sur la route trace par un autre, il n'avait qu' quitter le
palais d'hiver brl  Ptersbourg, et revenir fixer  jamais la
rsidence Impriale dans le Kremlin tel qu'il est; puis, pour les
besoins de sa maison, pour les grandes ftes de la cour, il et bti
hors de l'enceinte sacre tous les palais qu'il aurait cru ncessaires.
Par ce retour il et rpar la faute du Czar Pierre, qui, au lieu
d'entraner ses boyards dans la salle de spectacle qu'il leur btissait
sur la Baltique, et pu et d les civiliser chez eux, en profitant des
admirables lments que la nature avait mis  leur porte et  sa
disposition; lments qu'il a mconnus avec un ddain, avec une lgret
d'esprit indignes d'un homme suprieur comme il l'tait sous certains
rapports. Aussi,  chaque pas que l'tranger fait sur la route de
Ptersbourg  Moscou, la Russie, avec son territoire sans bornes, avec
ses immenses ressources agricoles, grandit dans son esprit autant que
Pierre-le-Grand rapetisse. Monomaque, au XIe sicle, tait un prince
vraiment russe; Pierre Ier, au XVIIIe, grce  sa fausse mthode de
perfectionnement, n'est qu'un tributaire de l'tranger, un singe des
Hollandais, un imitateur de la civilisation qu'il copie avec la minutie
d'un sauvage.

Si je voyais jamais le trne de Russie majestueusement replac sur sa
vritable base, au centre de l'Empire russe,  Moscou; si
Saint-Ptersbourg, laissant ses pltres et ses dorures retomber en
poussire dans le marais ruineux o on les apporta, redevenait ce qu'il
aurait d tre toujours, un simple port de guerre en granit, un
magnifique entrept de commerce entre la Russie et l'Occident, tandis
que, d'un autre ct, Kazan et Nijni serviraient d'chelles entre la
Russie et l'Orient; je dirais: la nation slave, triomphant par un juste
orgueil de la vanit de ses guides, vit enfin de sa propre vie, elle
mrite d'atteindre au but de son ambition; Constantinople l'attend: l
les arts et la richesse rcompenseront naturellement les efforts d'un
peuple appel  devenir d'autant plus grand, plus glorieux, qu'il fut
plus longtemps obscur et rsign.

Se figure-t-on la majest d'une capitale assise au centre d'une plaine
de plusieurs milliers de lieues; d'une plaine qui va de la Perse  la
Laponie, d'Astrakan et de la mer Caspienne jusqu' l'Oural, et  la mer
Blanche avec son port d'Archangel? puis en redescendant vers les
contres plus naturellement habitables, elle borde la mer Baltique o se
trouvent Saint-Ptersbourg et Kronstadt, les deux arsenaux de Moscou;
enfin elle s'tend vers l'ouest et le sud, depuis la Vistule jusqu'au
Bosphore; l les Russes sont attendus; Constantinople sert de porte de
communication entre Moscou, la ville sainte des Russes, et le monde!!...
Certes, la majest de cette ville Impriale avec toutes ses succursales
situes vers les quatre points du ciel, serait imposante entre toutes
les puissances de ce monde et justifierait le superbe emblme des
couronnes du trsor gard au Kremlin.

L'Empereur Nicolas, malgr son grand sens pratique et sa profonde
sagacit, n'a pas discern le meilleur moyen d'atteindre un tel but: il
vient de temps en temps se promener au Kremlin; ce n'est pas suffisant;
il aurait d reconnatre la ncessit de s'y fixer; s'il l'a reconnue,
il n'a pas eu la force de se rsigner  un tel sacrifice: c'est une
faute. Sous Alexandre, les Russes ont brl Moscou pour sauver l'Empire;
sous Nicolas, Dieu a brl le palais de Ptersbourg pour avancer les
destines de la Russie: et Nicolas n'a pas rpondu  l'appel de la
Providence. La Russie attend encore!... Au lieu de s'enraciner comme un
cdre dans le seul terrain qui lui soit propre, il remue, il bouleverse
ce sol pour y btir des curies et un palais. Il veut, dit-il, se loger
plus commodment pendant ses voyages, et dans cet intrt misrable, il
oublie que chaque pierre de la forteresse nationale est un objet de
vnration pour les vrais Moscovites, ou du moins, qu'elle devrait
l'tre. Ce n'tait pas  lui, souverain superstitieusement obi de son
peuple, d'branler par un sacrilge le respect des Moscovites pour le
seul monument vraiment national qu'ils possdent. Le Kremlin est l'oeuvre
du gnie russe; mais cette merveille irrgulire, pittoresque, l'orgueil
de tant de sicles, va subir enfin le joug de l'art moderne; c'est
encore le got de Catherine II qui rgne sur la Russie.

Cette femme qui, malgr l'tendue de son esprit, ne connaissait rien aux
arts ni  la posie, non contente d'avoir couvert l'Empire de monuments
informes, copis d'aprs les chefs-d'oeuvre de l'antiquit, a laiss un
plan pour rendre plus rgulire la faade du Kremlin; et voil que son
petit-fils excute en partie ce projet monstrueux: des surfaces planes
et blanches, des lignes roides, des angles droits remplacent les pleins
et les vides o se jouaient les ombres et la lumire; les terrasses, les
escaliers extrieurs, les rampes, les admirables saillies et les
renfoncements, sources de contrastes et de surprises qui plaisaient 
l'oeil et faisaient rver l'esprit: ces murailles peintes, ces faades
incrustes de tuiles mauresques, ces palais de faence de Delft dont
l'aspect parlait  l'imagination, vont disparatre. Qu'on les dmolisse,
qu'on les enterre ou qu'on les regrette, peu importe, ils feront place 
de belles murailles bien lisses,  de belles baies de fentres bien
carres et  de grandes portes crmonieuses;... non, Pierre-le-Grand
n'est pas mort; des Asiatiques enrgiments sous leur chef, voyageur
comme lui, comme lui imitateur de l'Europe, qu'il continue de copier
tout en affectant de la ddaigner, poursuivent leur oeuvre de barbarie,
soi-disant de civilisation, tromps qu'ils sont par la parole d'un
matre qui a pris pour devise l'uniformit et pour emblme l'uniforme.

Il n'y a donc pas d'artistes en Russie; il n'y a pas d'architectes: tout
ce qui conserve quelque sentiment du beau devrait se jeter aux pieds de
l'Empereur et lui demander la grce de son Kremlin. Ce que l'ennemi n'a
pu faire l'Empereur l'accomplit: il dtruit les saints remparts dont les
mines de Bonaparte ont  peine fait sauter un coin.

Et moi qui suis venu au Kremlin pour voir gter cette merveille
historique, j'assiste  l'oeuvre impie sans oser jeter un seul cri de
douleur, sans demander au nom de l'histoire, au nom des arts et du got
le salut des vieux monuments condamns  disparatre sous les
conceptions avortes de l'architecture moderne. Je proteste, mais tout
bas contre ce crime de lse-nationalit, de lse-bon got, contre ce
mpris de l'histoire; et si quelques hommes des plus spirituels et des
plus savants qu'il y ait ici osent m'couter, voici ce qu'ils m'osent
rpondre: L'Empereur, disent-ils imperturbablement, veut que sa
nouvelle rsidence soit plus _convenable_ que ne l'tait l'ancienne; de
quoi vous plaignez-vous? (convenable est le mot sacramentel du
despotisme russe.) Il a ordonn qu'elle ft rebtie  la place mme du
palais de ses anctres? il n'y aura rien de chang.

Et voil le courage que la peur donne aux esprits les plus distingus:
le courage de l'absurde!! Je suis prudent et ne rplique rien, parce que
je suis tranger et partant plus indiffrent que ne le doit tre un
homme du pays. Mais moi Russe, je dfendrais pierre  pierre les vieux
murs, les tours magiques de la forteresse des Ivan et je prfrerais le
cachot sous la Nva, ou l'exil,  la honte de rester muet complice de ce
vandalisme Imprial!!... Le martyr du bon got aurait encore une place
honorable au-dessous des martyrs de la foi: les arts sont une religion,
et de nos jours ce n'est pas la moins puissante ni la moins rvre.

La vue qu'on a du haut de la terrasse du Kremlin est magnifique: c'est
surtout le soir qu'il faut l'admirer; je viens de retourner seul au pied
du clocher de Jean-le-Grand, la tour Veliko, la plus leve du Kremlin,
et je crois de Moscou; de l j'ai vu coucher le soleil, et j'y
reviendrai souvent, car rien ne m'intresse  Moscou comme le Kremlin.

Les plantations nouvelles dont depuis quelques annes on a entour la
plus grande partie de ses remparts sont un ornement de fort bon got.
Elles embellissent la ville marchande, ville toute moderne et en mme
temps elles encadrent l'Alcazar des vieux Russes. Les arbres ajoutent 
l'effet pittoresque des murailles anciennes. Il y a de vastes espaces
dans l'paisseur des murs de ce chteau fabuleux; on y voit des
escaliers dont la hardiesse et la hauteur font rver; on y suit de l'oeil
tout une population de morts qu'on ressuscite en esprit, et qui
descendent des pentes douces, qui parcourent des terre-pleins, qui
s'appuient sur des balustrades, au sommet de leurs vieilles tours,
lesquelles sont portes sur des votes tonnantes d'audace et de
solidit; de l elles jettent sur le monde le regard froid et ddaigneux
de la mort: plus je contemple ces masses ingales et d'une varit de
forme infinie, et plus j'en admire l'architecture biblique et les
potiques habitants.

Quand le soleil disparat derrire les arbres du jardin, ses rayons
clairent encore le sommet des tourelles du palais et des glises, qui
brillent dans l'azur fonc du ciel, avec tous leurs clochers: c'est un
tableau magique.

Il y a au milieu de la promenade qui fait extrieurement le tour des
remparts une vote que je vous ai dj dcrite, mais qui vient de
m'tonner comme si je l'eusse aperue pour la premire fois, c'est un
souterrain monstre. Vous quittez une ville au sol ingal, une ville
toute hrisse de tours qui s'lvent jusqu'aux nues, vous vous enfoncez
sous un chemin couvert et sombre; vous montez dans ce souterrain obscur
dont la pente est longue et rapide: parvenu au sommet, vous vous
retrouvez sous le ciel et vous planez au-dessus d'une autre partie de la
ville jusque-l inaperue qui se confond avec la poussire anime des
promenades et s'tend sous vos pieds au bord d'une rivire  demi
dessche par l't, la Moskowa; quand les derniers rayons du soleil
sont prs de s'teindre, on voit le reste d'eau oubli dans le lit de ce
fleuve se colorer d'une teinte de feu. Figurez-vous ce miroir naturel
encadr dans de gracieuses collines dont les masses sont rejetes aux
extrmits du paysage comme la bordure d'un tableau: c'est imposant!
Plusieurs de ces monuments lointains, entr'autres l'hospice des enfants
trouvs, sont grands comme une ville, ce sont des tablissements de
charit, des coles, des fondations pieuses. Figurez-vous la Moskowa
avec son pont de pierre, figurez-vous les vieux couvents avec leurs
innombrables coupoles, avec leurs petits dmes mtalliques qui
reprsentent au-dessus de la ville sainte des colosses de prtres
perptuellement en prire, reprsentez-vous le tintement adouci des
cloches dont le son est particulirement harmonieux en ce pays, murmure
pieux qui s'accorde avec le mouvement d'une foule calme, et cependant
nombreuse, continuellement anime, mais jamais agite par le passage
silencieux et rapide des chevaux et des voitures dont le nombre est
grand  Moscou comme  Ptersbourg; et vous aurez l'ide d'un soleil
couchant dans la poussire de cette vieille cit. Toutes ces choses font
que, chaque soir d't, Moscou devient une ville unique au monde: ce
n'est ni l'Europe ni l'Asie: c'est la Russie, et c'en est le coeur.

Au del des sinuosits de la Moskowa, au-dessus des toits enlumins et
de la poussire paillete de la ville, on dcouvre la montagne des
Moineaux. C'est du haut de cette cte que nos soldats aperurent Moscou
pour la premire fois...

Quel souvenir pour un Franais!! En parcourant de l'oeil tous les
quartiers de cette grande ville, j'y cherchais en vain quelques traces
de l'incendie qui rveilla l'Europe et dtrna Bonaparte. De conqurant,
de dominateur qu'il tait en entrant  Moscou, il est sorti de la ville
sainte des Russes, fugitif et dsormais condamn  douter de la fortune
dont il croyait l'inconstance vaincue.

Le mot cit par l'abb de Pradt, et pourtant avr, donne ce me semble
la mesure de ce qui peut entrer de cruaut dans l'ambition dsordonne
d'un soldat: _Du sublime au ridicule il n'y a qu'un pas_, s'criait 
Varsovie le hros sans arme. Eh quoi! dans ce moment solennel, il ne
pensait qu' la figure qu'il allait faire dans un article de journal!...
Certes, les cadavres de tant d'hommes qui prissaient pour lui n'taient
rien moins que ridicules! la colossale vanit de l'empereur Napolon
pouvait seule tre frappe du ct moquable de ce dsastre qui fera
trembler les nations jusqu' la fin des sicles et dont le seul souvenir
rend depuis trente ans la guerre impossible en Europe. S'occuper de soi
dans un moment si solennel, c'est pousser la personnalit jusqu'au
crime. Le mot cit par l'archevque de Malines est le cri du coeur de
l'goste, un instant matre du monde, mais qui n'a pu l'tre de soi. Ce
trait d'inhumanit, dans un pareil moment, sera not par l'histoire
lorsqu'elle aura pris le temps de devenir quitable.

J'aurais voulu pouvoir relever devant moi la dcoration de cette scne
d'pope, le plus tonnant vnement des temps modernes: mais tous
s'efforcent ici de faire oublier les grandes choses: un peuple esclave a
peur de son propre hrosme, et dans cette nation d'hommes naturellement
et ncessairement discrets et prudents, chacun s'efface pour lutter
d'insignifiance et d'obscurit. On n'aspire qu' disparatre, on
s'annule  l'envi et l'on jette les nobles actions, les hauts faits  la
tte de ses rivaux, de ses ennemis, comme ailleurs les ambitieux
s'entre-reprochent les bassesses. Je n'ai trouv personne ici qui voult
rpondre  mes questions sur le trait de patriotisme et de dvouement le
plus glorieux de l'histoire de Russie.

En rappelant aux trangers de tels faits je ne me sens pas humili dans
mon orgueil national. Quand je pense  quel prix ce peuple a reconquis
son indpendance, je reste fier, quoique assis sur les cendres de nos
soldats: la dfense donne la mesure de l'attaque; l'histoire dira que
l'une fut au niveau de l'autre; mais, comme elle est incorruptible, elle
ajoutera que la dfense fut plus juste.

C'est  Napolon de rpondre  ceci: la France tait alors dans la main
d'un seul homme; elle agissait, elle ne pensait plus; elle tait ivre de
gloire comme les Russes sont ivres d'obissance; c'est  ceux qui
pensent pour tout un peuple de rpondre des vnements. Ici maintenant
toutes ces grandes choses ne sont bonnes qu' tre oublies, et si l'on
s'en souvient, ce n'est pas pour s'en vanter, c'est pour s'en excuser.

Rostopchin, aprs avoir pass des annes  Paris, o il avait mme
tabli sa famille, eut la fantaisie de retourner dans son pays. Mais,
redoutant la gloire patriotique attache  tort ou  raison,  son nom,
il se fit prcder auprs de l'Empereur Alexandre par une brochure
publie uniquement dans le but de prouver que l'incendie de Moscou avait
clat spontanment, et que cette catastrophe n'avait pas t le
rsultat d'un plan concert d'avance. Ainsi Rostopchin mettait tout son
esprit  se justifier en Russie de l'hrosme dont il tait accus par
l'Europe tonne de la grandeur et, depuis sa brochure, de la misre de
cet homme, n pour servir un meilleur gouvernement!... Quoi qu'il en
soit, cachant, reniant son courage, il se plaignait amrement de cette
espce de calomnie d'un genre nouveau, par laquelle on voulait faire
d'un gnral obscur le librateur de son pays!

L'Empereur Alexandre, de son ct, n'a cess de rpter qu'il n'avait
jamais donn l'ordre d'incendier sa capitale.

Ce combat de mdiocrit est caractristique; on ne peut assez s'tonner
de la sublimit du drame, en voyant par quels acteurs il fut jou.
Jamais comdiens se sont-ils donn tant de peine pour persuader aux
spectateurs qu'ils ne comprenaient rien  ce qu'ils faisaient?

Aussitt que j'eus lu Rostopchin, je l'ai pris au mot, car je me suis
dit: un homme qui a si peur de passer pour grand est bien ce qu'il
prtend tre. En ce genre, on doit croire les gens sur parole; la fausse
modestie elle-mme est sincre malgr elle; c'est un brevet de
petitesse; car les hommes vraiment suprieurs n'affectent rien: ils se
rendent justice tout bas, et s'ils sont forcs de parler d'eux, ils le
font sans orgueil, mais aussi sans trompeuse humilit, il y a longtemps
que j'ai lu cette singulire brochure; jamais elle ne m'est sortie de la
mmoire, parce qu'elle m'a rvl ds lors l'esprit du gouvernement et
de la nation russes.

Au moment o j'ai quitt le Kremlin, il faisait presque nuit; les
teintes des difices de Moscou, dont quelques-uns sont grands comme des
villes, et celles des coteaux lointains s'taient doucement rembrunies;
le silence et la nuit descendaient sur la ville; les sinuosits de la
Moskowa n'taient plus dessines en traits clatante; le soleil ne
rflchissait plus ses lueurs brillantes dans les flaques d'eau du
fleuve  demi dessch; la flamme de l'occident assoupie, teinte, tait
devenue brune; ce site grandiose et tous les souvenirs que son aspect
rveillait en moi me serraient le coeur; je croyais voir l'ombre d'Ivan
IV, d'Ivan-le-Terrible, se lever sur la plus haute des tours de son
palais dsert et,  l'aide de sa soeur et amie, lisabeth d'Angleterre,
s'efforcer de noyer Napolon dans une mare de sang!... Ces deux fantmes
semblaient applaudir  la chute du gant qui, par un arrt fatal, devait
en tombant laisser ses deux ennemis plus puissants qu'il ne les avait
trouvs.

L'Angleterre et la Russie ont sujet de rendre des actions de grces 
Bonaparte, aussi ne les lui refusent-elles point. Tel ne fut pas pour la
France le rsultat du rgne de Louis XIV. Aussi la haine europenne
a-t-elle survcu pendant un sicle et demi au grand roi, tandis que le
grand capitaine est difi depuis sa chute, et que,  de rares
exceptions prs, ses geliers ne craignent pas de mler leur voix
discordante au concert de louanges parties de tous les bouts de
l'Europe; phnomne historique que je crois unique dans les annales du
monde, et qui ne s'explique que par l'esprit d'opposition dominant
aujourd'hui chez toutes les nations civilises. Au surplus le rgne de
cet esprit-l tire  sa fin. Nous pouvons donc esprer de lire bientt
des crits o Bonaparte sera jug en lui-mme, et sans allusions
malignes contre le pouvoir rgnant en France ou ailleurs.

J'aspire  voir se lever le jour du jugement pour cet homme, aussi
tonnant par les passions qu'il fomente aprs sa mort que par les
actions de sa vie. La vrit n'atteint encore que le pidestal de cette
figure, dfendue jusqu' prsent contre l'quitable svrit de
l'histoire par le double prestige des fortunes et des infortunes les
plus inoues.

Il faudra pourtant bien que nos neveux apprennent qu'il avait plus
d'tendue d'esprit que de dignit de caractre, et qu'il fut plus grand
par son talent  profiter du succs que par sa constance  lutter contre
les revers. Alors, mais seulement alors, les terribles consquences de
son immoralit politique et de tous les mensonges de son gouvernement
machiavlique seront attnues.

Descendu des terrasses du Kremlin, je suis rentr chez moi fatigu comme
un homme qui vient d'assister  une horrible tragdie, ou plutt comme
un malade qui se rveille du cauchemar avec la fivre.




LETTRE VINGT-HUITIME.

Aspect oriental de Moscou.--Les chefs-d'oeuvre manquent  cette
ville.--Rapport qui existe entre son architecture et le caractre de ses
habitants.--Ce que les Russes rpondent au reproche d'inconstance qu'on
leur adresse.--Fabriques de soie.--Apparences de libert.-- quoi elles
tiennent.--Club anglais.--Isolement de Moscou au milieu d'un vaste
continent.--Pit des Russes.--Entretien sur ce sujet avec un homme
d'esprit.--L'Angleterre sait bien tirer parti de l'hypocrisie.--L'glise
anglicane.--Ses inconsquences.--Les vrais dvots et les hommes
d'tat.--Erreur des libraux lorsqu'ils repoussent le
catholicisme.--Politique de l'Angleterre.--Sur quoi elle s'appuie.--Vrai
moyen de faire la guerre  l'Angleterre.--Sacerdoce des journaux.--Ce
gouvernement est-il plus moral que celui des ecclsiastiques?--glise
grco-russe.--Silence officiel.--Point de prdication.--Point
d'enseignement religieux en public.--Sectes nombreuses.--Le calvinisme y
domine.--Mauvaise politique.--Secte qui favorise la polygamie.--Corps
des marchands.--Fte publique au monastre de Devitscheipol.--Vierge
miraculeuse.--Tombeaux de plusieurs princesses de la famille
Impriale.--Cimetire.--Foule populaire.--Caractre particulier des
paysages.--Le pays dans la ville.--Ivrognerie: vice des Russes.--Ce qui
l'excuse.--Emblme de la nation et de son gouvernement.--Place o se
donne la fte.--Site du couvent.--Singularit de cette
fte.--Physionomie du peuple.--Posie cache.--Chant des Cosaques du
Don.--Mlodie analogue aux folies d'Espagne.--Style de la musique chez
les peuples septentrionaux.--Les Cosaques.--Leur caractre.--Subterfuge
indigne employ par les officiers.--Courage extorqu.--L'Attelage: fable
polonaise traduite.


     Moscou, ce 12 aot 1839.


Avant de venir en Russie, j'avais lu, je crois, la plupart des
descriptions de Moscou publies par les voyageurs; cependant je ne me
figurais pas le singulier aspect de cette cit montueuse, sortant de
terre comme par magie, et apparaissant dans des espaces unis, immenses,
avec ses collines encore exhausses par les btiments qu'elles
supportent au milieu d'une plaine onduleuse. C'est une dcoration de
thtre. Moscou est  peu prs le seul pays de montagnes qu'il y ait au
centre de la Russie... N'allez pas, sur ce mot, vous imaginer la Suisse
ou l'Italie: c'est un terrain ingal, voil tout. Mais le contraste de
ces accidents du sol au milieu d'espaces o l'oeil et la pense se
perdent comme dans les savanes de l'Amrique ou comme dans les steppes
de l'Asie, produit des effets surprenants. C'est la ville des panoramas.
Avec ses sites pompeux et ses difices bizarres, qui auraient pu servir
de modles aux fantastiques compositions de Martin, elle rappelle l'ide
qu'on s'est forme, sans trop savoir pourquoi, de Perspolis, de Bagdad,
de Babylone, de Palmyre: romanesques capitales de pays fabuleux, dont
l'histoire est une posie et l'architecture un rve; en un mot, 
Moscou, on oublie l'Europe. Voil ce que j'ignorais en France.

Les voyageurs ont donc manqu  leur devoir. Il en est un surtout auquel
je ne puis pardonner de ne m'avoir pas fait jouir de son sjour en
Russie. Nulle description ne vaut les dessins d'un peintre exact et
pittoresque  la fois, comme Horace Vernet. Quel homme fut jamais mieux
dou pour sentir et pour faire sentir aux autres l'esprit qui vit dans
les choses? La vrit de la peinture, c'est la physionomie des objets:
il la comprend comme un pote, et la reproduit comme un artiste: aussi
je ne sors pas de colre contre lui, chaque fois que je reconnais
l'insuffisance de mes paroles: regardez les Horace Vernet, vous
dirais-je, et vous connatrez Moscou; ainsi j'atteindrais mon but sans
peine, tandis que je me fatigue  le manquer.

Ici tout fait paysage. Si l'art a peu fait pour cette ville, le caprice
des ouvriers et la force des choses y ont cr des merveilles. L'aspect
extraordinaire des groupes d'difices, la grandeur des masses frappent
l'imagination.  la vrit, c'est une jouissance d'un ordre infrieur:
Moscou n'est pas le produit du gnie, les connaisseurs n'y trouveraient
aucun monument digne d'un examen attentif; ce n'est pas non plus une
majestueuse solitude o le temps dmolit en silence ce qu'a fait la
nature: c'est l'habitation dserte de quelque race de gants, race
intermdiaire entre Dieu et l'homme; c'est l'oeuvre des cyclopes. On ne
saurait la comparer au reste de l'Europe; mais dans une ville o nul
grand artiste en aucun genre n'a laiss l'empreinte de sa pense, on
s'tonne, rien de plus; or, l'tonnement s'puise vite, et l'me ne se
complat gure  l'exprimer.

Toutefois il n'y a pas jusqu'au dsenchantement qui suit ici la premire
surprise, dont je ne tire quelque leon; il marque un rapport intime
entre l'aspect de la ville et le caractre des hommes. Les Russes aiment
ce qui brille, ils se laissent sduire par l'apparence, et c'est aussi
ce qui sduit en eux: faire envie, n'importe  quel prix, voil leur
bonheur! L'orgueil ronge l'Angleterre, la vanit rouille la Russie.

Je sens le besoin de vous rappeler ici que les gnralits passent
toujours pour des injustices. Toutefois le retour priodique de cette
prcaution oratoire doit vous ennuyer autant qu'il me fatigue; je
voudrais donc, une fois pour toutes, faire rserve des exceptions, et
protester de mon respect, de mon admiration pour les mrites et les
agrments individuels qui chappent naturellement  mes critiques. Aprs
tout, je me rassure en pensant que nous ne sommes pas  la Chambre, et
que nous ne discutons pas mes opinions  coups d'amendements et de
sous-amendements.

D'autres voyageurs ont dit avant moi que moins on connat un Russe et
plus on le trouve aimable: on leur a rpondu qu'ils parlaient contre
eux-mmes, et que le refroidissement dont ils se plaignaient ne prouvait
que leur peu de mrite: Nous vous avons bien accueillis, leur disent
les Russes, parce que nous sommes naturellement hospitaliers; et si nous
avons chang pour vous, c'est que nous vous avions d'abord estim plus
que vous ne valez. Cette rponse a t faite il y a longtemps  un
voyageur franais, crivain habile, mais d'une excessive rserve,
commande par sa position, et dont je ne veux citer ici ni le livre ni
le nom. Le petit nombre de vrits qu'il avait laiss entrevoir dans ses
rcits ples de prudence, lui ont attir nanmoins beaucoup de
dsagrments. C'tait bien la peine de se refuser l'usage de l'esprit
qu'il avait pour se soumettre  des exigences qu'on ne satisfait jamais,
pas plus en les flattant qu'en en faisant justice! Il n'en cote pas
plus de les braver: c'est ce que je fais comme vous le voyez.

Moscou s'enorgueillit du progrs de ses fabriques; les soieries russes
luttent ici avec celles de l'Orient et de l'Occident. La ville des
marchands, le Kitaigorod, ainsi que la rue surnomme le pont des
Marchaux, o se trouvent les boutiques les plus lgantes, sont compts
parmi les curiosits de cette capitale. Si j'en fais mention, c'est
parce que je pense que les efforts du peuple russe pour s'affranchir du
tribut qu'il paie  l'industrie des autres peuvent avoir de graves
consquences politiques en Europe.

La libert qui rgne  Moscou n'est qu'une illusion; cependant on ne
peut nier que, dans les rues de cette ville, il n'y ait des hommes qui
paraissent se mouvoir spontanment, des hommes qui pour penser et pour
agir n'attendent l'impulsion que d'eux-mmes. Moscou est en cela bien
diffrent de Ptersbourg.

Parmi les causes de cette singularit je mets en premire ligne la vaste
tendue et les accidents du territoire au milieu duquel Moscou a pris
racine. L'espace et l'ingalit (je prends ici ce mot dans toutes ses
acceptions) sont des lments de libert, car l'galit absolue est
synonyme de tyrannie, puisque c'est la minorit mise sous le joug; la
libert et l'galit s'excluent,  moins de rserves et de combinaisons
plus ou moins habiles qui dnaturent ou neutralisent les choses tout en
conservant les mots.

Moscou reste comme enterr au milieu mme du pays dont il est la
capitale. De l le cachet d'originalit empreint sur ses difices; de l
l'air de libert qui distingue ses habitants; de l enfin le peu de got
des Czars pour cette rsidence  physionomie indpendante. Les Czars,
ces anciens tyrans, mitigs par la mode, qui les a mtamorphoss en
Empereurs, bien plus, en hommes aimables, fuient Moscou. Ils prfrent
Ptersbourg malgr tous ses inconvnients, parce qu'ils ont besoin
d'tre en rapport continuel avec l'occident de l'Europe. La Russie,
telle que Pierre-le-Grand l'a faite, ne se fie pas  elle-mme pour
vivre et pour s'instruire.  Moscou, on ne pourrait recevoir en sept
jours des pacotilles d'anecdotes de Paris, et rester au courant des
moindres commrages relatifs  la socit,  la littrature phmre de
l'Europe. Ces dtails, tout misrables qu'ils nous paraissent, sont
cependant ce qui intresse le plus la cour, et par consquent la Russie.

Si les neiges glaces et les neiges fondantes ne rendaient les chemins
de fer nuls en ce pays pendant six et huit mois de l'anne, vous verriez
le gouvernement russe devancer les autres dans la construction de ces
routes qui rapetissent la terre; car, plus que tout autre, il souffre de
l'inconvnient des distances. Mais on aura beau multiplier les lignes de
fer, augmenter la vitesse des transports, une vaste tendue de
territoire est et sera toujours le plus grand obstacle  la circulation
de la pense, car le sol ne se laisse pas sillonner en tous sens comme
la mer; l'eau, qui au premier coup d'oeil parat destine  diviser les
habitants de ce monde, est ce qui les unit. Merveilleux problme:
l'homme prisonnier de Dieu n'en est pas moins le roi de la nature.

Certes, si Moscou tait un port de mer, ou seulement le centre d'un
vaste rseau, de ces ornires de mtal, conducteurs lectriques de la
pense humaine, et qui semblent destines  satisfaire quelques-unes des
impatiences du sicle o nous vivons, on n'y verrait pas ce que j'ai vu
hier au club anglais: des militaires de tout ge, des messieurs
lgants, des hommes graves et de jeunes tourdis, faire le signe de la
croix et se recueillir quelques instants avant de se mettre  table, non
pas en famille; mais,  table d'hte, entre hommes. Les personnes qui
s'abstiennent de ce devoir religieux (il y en avait un assez grand
nombre) regardaient faire les autres sans s'tonner: vous voyez bien
qu'il y a encore huit cents bonnes lieues de Paris  Moscou.

Le palais o ce club est install me parat grand et beau, tout
l'tablissement est conu et dirig convenablement; on y trouve  peu
prs ce qu'on trouve ailleurs dans les clubs. Ceci ne m'a pas surpris;
mais ce que j'admire de trs-bonne foi, c'est la pit des Russes. Et je
l'ai dit  la personne qui m'avait prsent  ce cercle.

Nous causions en tte  tte aprs le dner, au fond du jardin du club.
Il ne faut pas nous juger sur l'apparence, me rpondit mon introducteur
qui est un Russe des plus clairs, comme vous l'allez voir.--C'est
justement cette apparence, repris-je, qui m'inspire de l'estime pour
votre nation. Chez nous, on ne craint que l'hypocrisie; le cynisme est
pourtant bien plus funeste aux socits.--Oui, mais il rvolte moins les
coeurs nobles.--Je le crois, repris-je, mais par quelle bizarrerie est-ce
surtout l'incrdulit qui crie au sacrilge ds qu'elle suppose au fond
du coeur d'un homme un peu moins de pit qu'il n'en affiche dans ses
actes et dans ses paroles? Si nos philosophes taient consquents, ils
tolreraient l'hypocrisie comme un des tais de la machine de l'tat. La
foi est plus tolrante.--Je ne m'attendais pas  vous entendre faire
l'apologie de l'hypocrisie.--Je la dteste comme le plus odieux de tous
les vices; mais je dis que ne nuisant  l'homme que dans ses rapports
avec Dieu, l'hypocrisie est moins pernicieuse pour les socits que
l'incrdulit effronte, et je soutiens que les mes vraiment pieuses
ont seules le droit de la qualifier de profanation. Les esprits
irrligieux, les hommes d'tat philosophes devraient la traiter avec
indulgence, et pourraient mme s'en servir comme d'un puissant
auxiliaire politique; nanmoins, c'est ce qui n'est arriv en France que
rarement, et  de longs intervalles, parce que la sincrit gauloise se
refuse  tirer parti du mensonge pour gouverner les hommes; mais le
gnie calculateur d'une nation rivale a su se plier mieux que nous au
joug des fictions salutaires. La politique de l'Angleterre, pays o
rgne l'esprit pratique par excellence, n'a-t-elle pas gnreusement
rmunr chez elle l'inconsquence thologique et l'hypocrisie
religieuse? L'glise anglicane est certes beaucoup moins rforme que ne
l'est l'glise catholique, depuis que le concile de Trente a fait droit
aux rclamations lgitimes des princes et des peuples; il est absurde de
dtruire l'unit, sous prtexte d'abus, tout en perptuant ces mmes
abus pour l'abolition desquels on s'est arrog le funeste droit de faire
secte; pourtant, cette glise fonde sur des contradictions patentes et
appuye par l'usurpation, aide encore aujourd'hui le pays  poursuivre
la conqute du monde, et le pays la rcompense par une protection
hypocrite; cela peut paratre rvoltant, mais c'est un moyen de force.
Aussi je soutiens que ces inconsquences et ces hypocrisies monstrueuses
aux yeux des hommes sincrement religieux, ne sauraient choquer des
philosophes ni des hommes d'tat.--Vous ne prtendez pas dire qu'il n'y
ait nuls chrtiens de bonne foi chez les anglicans?--Non, j'admets des
exceptions, il y en a toujours  tout; je soutiens seulement que chez
ces chrtiens-l, le grand nombre manque de logique, ce qui n'empche
pas, je vous le rpte, que je n'envie pour la France la politique
religieuse de l'Angleterre, de mme qu'ici j'admire  chaque pas que je
fais la pieuse soumission du peuple russe. Chez les Franais, tout
prtre en crdit devient un oppresseur aux yeux des esprits forts qui
gouvernent le pays en le dsorganisant depuis tantt cent trente ans,
soit ouvertement par leur fanatisme rvolutionnaire, soit tacitement par
leur indiffrence philosophique.

L'homme vraiment clair avec qui je causais parut rflchir
srieusement; puis aprs un silence assez long, il reprit: Je ne suis
pas si loin que vous le pensez de partager votre opinion; car depuis
l'exprience que j'ai acquise pendant mes voyages, une chose m'a
toujours paru impliquer contradiction, c'est l'loignement des libraux
pour la religion catholique. Je parle mme de ceux qui se disent
chrtiens. Comment ces esprits (il y en a qui raisonnent juste, et
poussent les arguments jusqu' leurs dernires consquences), comment ne
voient-ils pas qu'en renonant  la religion romaine, ils se privent
d'une garantie contre le despotisme local que tout gouvernement, de
quelque nature qu'il soit, tend toujours  exercer chez soi?--Vous avez
bien raison, rpliquai-je; mais le monde se conduit par la routine; et
pendant des sicles, les meilleurs esprits ont tellement cri contre
l'intolrance et l'avidit de Rome, que personne encore n'a pu
s'habituer chez nous  changer de point de vue, et  regarder le pape en
sa qualit de chef spirituel de l'glise, comme l'immuable appui de la
libert religieuse dans toute la chrtient; et en sa qualit de
souverain temporel, comme une puissance vnrable, embarrasse dans ses
devoirs de double nature, complication invitable peut-tre pour
conserver son indpendance au vicaire de Jsus-Christ, dont la politique
est devenue inoffensive au dehors,  force de faiblesse au dedans.
Comment ne voit-on pas d'un coup d'oeil qu'il suffirait qu'une nation ft
sincrement catholique pour devenir invitablement l'adversaire de
l'Angleterre, dont la puissance politique s'appuie uniquement sur
l'hrsie? Que la France arbore et dfende de toute la force de sa
conviction la bannire de l'glise catholique, elle fait par cela seul,
d'un bout du monde  l'autre, une guerre terrible  l'Angleterre. Ce
sont de ces vrits qui devraient sauter aux yeux de tout le monde
aujourd'hui, et qui pourtant n'ont frapp jusqu' prsent chez nous que
l'esprit de quelques personnes intresses, et ds lors sans autorit;
car, et ceci est une autre bizarrerie de notre poque, on se figure en
France qu'un homme a tort ds qu'on souponne qu'il a quelque intrt 
avoir raison: le bon sens aurait plus de crdit, s'il tait bien prouv
qu'il ne rapporte jamais rien...

Tel est le dsordre d'ides produit par cinquante ans de rvolutions et
cent ans et plus de cynisme philosophique et littraire. N'ai-je pas
raison de vous envier votre foi?

--Mais le rsultat de votre politique religieuse serait de mettre la
nation aux pieds de ses prtres.

--Les exagrations pieuses ne sont pas ce que je vois de plus  redouter
dans notre sicle; mais quand la pit des fidles serait aussi
menaante qu'elle me le parat peu, je ne reculerais pas pour cela
devant les consquences de mes principes; tout homme qui veut obtenir ou
faire quelque chose de positif en ce monde, se met ncessairement aux
pieds de quelqu'un, pour me servir de votre expression.

--D'accord, mais j'aime encore mieux flatter le gouvernement des
journalistes que celui des prtres; la libert de la pense a plus
d'avantages que d'inconvnients.

--Si vous aviez vu de prs, comme je les ai vus, la tyrannie de l'esprit
et les rsultats du pouvoir arbitraire de la plupart des hommes qui
dirigent la presse priodique en France, vous ne vous contenteriez pas
de ce beau mot: libert de la pense; vous demanderiez la chose, et
bientt vous reconnatriez que le sacerdoce des journalistes s'exerce
avec autant de partialit et beaucoup moins de moralit que l'autorit
des ecclsiastiques. Laissant un moment de ct la politique, allez
demander aux journaux ce qui les dcide dans la part de renomme qu'ils
accordent  chacun... la moralit d'un pouvoir dpend de l'cole par
laquelle sont obligs de passer les hommes qui se destinent  en user.
Or, vous ne croyez pas que l'cole du journalisme soit plus capable
d'inspirer des sentiments vraiment indpendants, vraiment humains, que
ne l'est l'cole sacerdotale. Toute la question est l; et la France
d'aujourd'hui est appele  la rsoudre ainsi que bien d'autres
questions, par des transactions conformes  l'esprit du temps; car
quelle que soit l'opinion qui prvaudra, je me rassure en pensant que
Dieu n'applique jamais rigoureusement la logique humaine au gouvernement
de ce monde, et que les hommes  sentiments inflexibles,  ides
absolues, exclusives, ne conservent que pendant bien peu de moments le
pouvoir qu'ils usurpent quelquefois...

Mais laissons l les considrations gnrales, et donnez-moi une ide
de l'tat de la religion dans votre pays; dites-moi quelle est la
culture d'esprit des hommes qui enseignent et qui expliquent l'vangile
en Russie?

Bien qu'adresse  un homme fort suprieur, cette question et t
indiscrte  Ptersbourg;  Moscou, je sentis qu'on pouvait la risquer
par la raison qu'ici rgne cette libert mystrieuse dont on use sans
s'en rendre compte, qu'on ne peut motiver ni dfinir, mais qui est
relle, quoique la trompeuse confiance qu'elle inspire puisse parfois se
payer bien cher[51]. Voici en rsum ce que m'a rpondu mon Russe
philosophe: j'emploie le mot dans l'acception la plus favorable. Vous
savez dj de quelle nature sont ses opinions: aprs des annes de
sjour dans les divers pays de l'Europe il est revenu en Russie
trs-libral, mais trs-consquent. Voici ce qu'il m'a dit:

On a toujours prch fort peu dans les glises schismatiques, et chez
nous, l'autorit politique et religieuse s'est oppose plus qu'ailleurs
aux discussions thologiques; sitt qu'on a voulu commencer  expliquer
les questions dbattues entre Rome et Byzance, le silence a t impos
aux deux partis. Les sujets de dispute ont si peu de gravit que la
querelle ne peut se perptuer qu' force d'ignorance. Dans plusieurs
institutions de filles et de garons,  l'instar des jsuites, on a fait
donner quelques instructions religieuses; mais l'usage de ces
confrences n'est que tolr, et de temps  autre on l'abroge: un fait
qui vous paratra incomprhensible, quoiqu'il soit positif, c'est que la
religion n'est pas enseigne publiquement en Russie[52]. Il rsulte de
l une multitude de sectes dont le gouvernement ne vous laisse pas
souponner l'existence.

Il y en a une qui tolre la polygamie: une autre va plus loin: elle
pose en principes et met en pratique la communaut des femmes pour les
hommes, et des hommes pour les femmes.

Il est dfendu  nos prtres d'crire, mme des chroniques:  chaque
instant un paysan interprte un passage de la Bible, qui, pris isolment
et appliqu  faux, donne aussitt lieu  une nouvelle hrsie,
calviniste le plus souvent. Quand le pope du village s'en aperoit,
l'hrsie a dj gagn une partie des habitants de la commune, et grce
 l'opinitret de l'ignorance, elle s'est mme enracine jusque chez
les voisins: si le pope crie, aussitt les paysans infects sont envoys
en Sibrie, ce qui ruine le seigneur, lequel, s'il est prvoyant, fait
taire le pope par plus d'un moyen; et quand, malgr tant de prcautions,
l'hrsie arrive au point d'clater aux yeux de l'autorit suprme, le
nombre des dissidents est si considrable qu'il n'est plus possible
d'agir: la violence bruiterait le mal sans l'touffer, la persuasion
ouvrirait la porte  la discussion, le pire des maux aux yeux du
gouvernement absolu; on n'a donc recours qu'au silence qui cache le mal
sans le gurir, et qui, au contraire, le favorise.

C'est par les divisions religieuses que prira l'Empire russe; aussi,
nous envier, comme vous le faites, la puissance de la foi, c'est nous
juger sans nous connatre!!

Telle est l'opinion des hommes les plus clairvoyants et les plus
sincres que j'aie rencontrs en Russie...

Un tranger digne de foi, tabli depuis longtemps  Moscou, vient aussi
de me raconter qu'un marchand de Ptersbourg le fit dner, il y a
quelques annes, avec _ses trois femmes_; non pas ses concubines, ses
femmes lgitimes: ce marchand tait un dissident, sectateur secret d'une
nouvelle glise. Je pense que les enfants que lui ont donns ses trois
pouses n'ont pas t reconnus pour lgitimes par l'tat, mais sa
conscience de chrtien tait tranquille.

Si je tenais ce fait d'un homme du pays, je ne vous le raconterais pas,
car vous savez qu'il est des Russes qui s'amusent  mentir pour drouter
les voyageurs trop curieux et trop crdules, ce qui ne laisse pas que
d'entraver un mtier difficile partout pour qui veut l'exercer en
conscience, mais plus difficile ici que partout ailleurs: le mtier
d'observateur.

Le corps des ngociants est trs-puissant, trs-ancien et trs-considr
 Moscou; l'existence de ces riches trafiquants rappelle la condition
des marchands de l'Asie: nouveau rapport entre les moeurs moscovites et
les usages de l'Orient, si bien retracs dans les contes arabes. Il y a
tant de points de ressemblance entre Moscou et Bagdad, que lorsqu'on
voyage en Russie, on perd la curiosit de voir la Perse: on la connat.

J'ai assist  une fte populaire autour du monastre de Devitscheipol.
L les acteurs sont des soldats et des mugics; les spectateurs sont des
gens du monde qui ne laissent pas que d'y venir en grand nombre. Les
tentes et les baraques o l'on boit sont plantes prs du cimetire: le
culte des morts sert de prtexte au plaisir du peuple. La fte a lieu en
commmoration de je ne sais quel saint dont on visite scrupuleusement
les reliques et les images entre deux libations de _kwass_. Il se fait
ce soir-l une consommation fabuleuse de cette boisson nationale.

La Vierge miraculeuse de Smolensk, d'autres disent sa copie, est
conserve dans ce couvent qui renferme huit glises.

Vers la fin du jour, je suis entr dans la principale; elle m'a paru
imposante: l'obscurit ajoutait  l'impression du lieu. Les nonnes ont
le soin d'orner les autels de leurs chapelles, et elles s'acquittent
trs-exactement de ce devoir, le plus facile de leur tat, sans doute;
quant aux devoirs les plus difficiles, ils sont,  ce qu'on m'assure,
assez mal observs, car s'il en faut croire des personnes bien
instruites, la conduite des religieuses de Moscou n'est rien moins
qu'difiante.

Cette glise renferme les tombeaux de plusieurs Czarines et princesses,
notamment celui de l'ambitieuse Sophie, soeur de Pierre-le-Grand, et le
tombeau de la Czarine Eudoxie, la premire pouse de ce prince. Cette
malheureuse femme rpudie, je crois, en 1696, fut force de prendre le
voile  Sousdal.

L'glise catholique a tant de respect pour l'indissoluble noeud du
mariage, qu'elle ne permet  une femme marie de se faire religieuse que
lorsque son poux entre en mme temps dans les ordres ou prononce comme
elle des voeux monastiques. Telle est la rgle; mais chez nous comme
ailleurs, les lois ont souvent pli sous les intrts; toutefois,
l'histoire atteste que le clerg catholique est encore celui qui, dans
le monde entier, sait le mieux dfendre les droits sacrs de
l'indpendance religieuse contre les usurpations de la politique
humaine.

L'Impratrice nonne mourut  Moscou, au monastre de Devitscheipol, en
1731.

Le prau de l'glise est en partie consacr au cimetire qui est beau.
En gnral, les couvents russes ont plutt l'air d'une agglomration de
petites maisons, d'un quartier de ville mur que d'une retraite
religieuse. Souvent dtruits et rebtis, ils ont une apparence moderne
sous ce climat o rien ne dure, nul difice ne peut rsister ici  la
guerre des lments. Tout s'use en peu d'annes et tout se refait 
neuf; aussi le pays a-t-il l'apparence d'une colonie fonde de la
veille. Le Kremlin seul semble destin  braver le climat, et  vivre
autant que l'Empire dont il est l'emblme et le boulevard.

Mais si les couvents russes n'imposent pas par le style de
l'architecture, l'ide de l'irrvocable est toujours solennel. En
sortant de cette enceinte, je n'tais gure en train de me mler  la
foule dont le bruit m'importunait. La nuit montait jusqu'au fate des
glises; je me mis  examiner un des plus beaux sites de Moscou et des
environs; dans cette ville, les points de vue abondent. Du milieu des
rues, vous n'apercevez que les maisons qui les bordent; mais traversez
une grande place, montez quelques degrs, ouvrez une fentre, sortez sur
un balcon, sur une terrasse, vous dcouvrez aussitt une ville nouvelle,
immense, rpandue sur des collines assez profondment spares par des
champs de bl, des tangs, des bois mme: l'enceinte de cette cit est
un pays, et ce pays se prolonge jusque vers des campagnes ingales, mais
dont les ondulations ressemblent aux vagues de la mer. La mer, vue de
loin, fait toujours l'effet d'une plaine, quelqu'agits que soient ses
flots.

Moscou est la ville des peintres de genre; mais les architectes, les
sculpteurs et les peintres d'histoire n'ont rien  y voir, rien  y
faire. Des masses d'difices espacs dans des dserts y forment une
multitude de jolis tableaux, et marquent hardiment les premiers plans
des grands paysages qui rendent cette vieille capitale un lieu unique
dans le monde, parce qu'elle est la seule grande cit qui, tout en se
peuplant, soit encore reste pittoresque comme une campagne. On y compte
autant de routes que de rues, de champs cultivs que de collines bties,
de vallons dserts que de places publiques. Sitt qu'on s'loigne du
centre on se trouve dans un amas de villages, d'tangs, de forts plutt
que dans une ville: ici vous apercevez de distance en distance
d'imposants monastres qui s'lvent, avec leurs multitudes d'glises et
de clochers; l vous voyez des coteaux btis, d'autres coteaux
ensemencs, ailleurs une rivire presqu' sec en t; un peu plus loin
ce sont des les d'difices extraordinaires autant que varis; des
salles de spectacle avec leurs pristyles antiques sont environnes de
palais de bois, les seules habitations d'architecture nationale, et
toutes ces masses de constructions diverses sont  moiti caches sous
la verdure; enfin cette potique dcoration est toujours domine par le
vieux Kremlin aux murailles denteles, aux tours extraordinaires et dont
la couronne rappelle la tte chenue des chnes d'une fort. Ce Parthnon
des Slaves commande et protge Moscou; on dirait d'un doge de Venise
assis au milieu de son snat.

Ce soir les tentes o s'entassaient les promeneurs de Devitscheipol
taient empestes de senteurs diverses dont le mlange produisait un air
ftide; c'tait du cuir de Russie parfum, c'tait des boissons
spiritueuses, de la bire aigre, du chou, c'tait de la graisse aux
bottes des Cosaques, du musc et de l'ambre sur la personne de quelques
seigneurs venus l par dsoeuvrement, et qui paraissaient dcids 
s'ennuyer, ne ft-ce que par orgueil aristocratique; il m'et t
impossible de respirer longtemps cet air mphitique.

Le plus grand des plaisirs de ce peuple, c'est l'ivresse, autrement dit,
l'oubli. Pauvres gens! il leur faut rver pour tre heureux; mais ce qui
prouve l'humeur dbonnaire des Russes, c'est que lorsque des mugics se
grisent, ces hommes, tout abrutis qu'ils sont, s'attendrissent au lieu
de se battre et de s'entre-tuer selon l'usage des ivrognes de nos pays;
ils pleurent et s'embrassent: intressante et curieuse nation!... il
serait doux de la rendre heureuse. Mais la tche est rude, pour ne pas
dire impossible  remplir. Trouvez-moi le moyen de satisfaire les vagues
dsirs d'un gant, jeune, paresseux, ignorant, ambitieux et garrott au
point de ne pouvoir bouger ni des pieds ni des mains!... Jamais je ne
m'attendris sur le sort du peuple de ce pays sans plaindre galement
l'homme tout-puissant qui le gouverne.

Je m'loignai des tavernes et me mis  parcourir la place: des nues de
promeneurs y soulevaient des flots de poussire. L't d'Athnes est
long, mais les jours en sont courts, et, grce  la brise de mer, l'air
n'y est gure plus chaud qu'il l'est  Moscou pendant le rapide t du
Nord. Cette saison est en Russie d'une chaleur insupportable; elle tire
 sa fin, la nuit revient et l'hiver la suit  grands pas; il va me
forcer d'abrger mon sjour, malgr l'intrt que je trouverais 
prolonger ce voyage.

On ne souffre pas du froid  Moscou, c'est le refrain de tous les
apologistes du climat de la Russie; peut-tre disent-ils vrai, mais huit
mois d'emprisonnement, de fourrures, de doubles fentres et de
prcautions pour se garantir d'une gele de 15  30 degrs, n'y a-t-il
pas l de quoi nous faire hsiter?

Le couvent de Devitscheipol est situ prs de la Moskowa qu'il domine;
le champ de foire, comme on dit en Normandie, c'est--dire la place o
se donne la fte, est un terrain vague, descendant en pente, tantt
douce, tantt rapide, jusqu'au lit de la rivire qui, cette anne,
ressemble  une route ingalement large, sablonneuse, sillonne dans
toute sa longueur par un filet d'eau. D'un ct vers la campagne,
s'lvent les tours du couvent qui bornent l'espace, et du ct oppos
apparaissent les difices du vieux Moscou, qu'on entrevoit dans le
lointain; les chappes de vue sur la plaine et les masses de maisons
coupes par des masses d'arbres, les planches grises des cabanes  ct
du pltre et de la chaux des splendides palais, les lointaines forts de
pins entourant la ville d'une ceinture de deuil, les teintes lentement
dcroissantes d'un long crpuscule: tout concourt ici  grandir l'effet
des monotones paysages du Nord. C'est triste, mais c'est imposant. Il y
a l une posie crite dans une langue mystrieuse que nous ne
connaissons pas: en foulant cette terre opprime, j'coute sans les
comprendre les lamentations d'un Jrmie ignor; le despotisme doit
enfanter ses prophtes: l'avenir est le paradis des esclaves et l'enfer
des tyrans! quelques notes d'un chant douloureux, des regards obliques,
fourbes, furtifs, russ, me font interprter la pense qui germe dans le
coeur de ce peuple; mais le temps et la jeunesse, qui bien qu'on la
calomnie, est plus favorable  l'tude que ne l'est l'ge mr,
pourraient seuls m'enseigner nettement tous les mystres de cette posie
de la douleur.

 dfaut de documents positifs je m'amuse au lieu de m'instruire; la
physionomie du peuple, son costume moiti oriental, moiti finlandais,
contribuent incessamment  divertir le voyageur; je m'applaudis d'tre
venu  cette fte si peu gaie, mais si diffrente de tout ce que j'ai vu
ailleurs.

Les Cosaques se trouvaient mls en grand nombre parmi les promeneurs et
les buveurs qui remplissaient la place. Ils formaient des groupes
silencieux autour de quelques chanteurs dont les voix perantes
psalmodiaient des paroles mlancoliques sur une mlodie trs-douce,
quoique le rhythme en soit fortement marqu. Cet air est le chant
national des Cosaques du Don. Il a quelque analogie avec la vieille
mlodie des folies d'Espagne; mais il est plus triste, c'est doux et
pntrant comme la tenue du rossignol quand on l'entend de loin, la
nuit, au fond des bois. Quelquefois les assistants rptaient en choeur
les dernires paroles de la strophe.

En voici la traduction en prose vers par vers, qu'un Russe vient de
m'apporter.

     LE JEUNE COSAQUE.

     Ils poussent le cri d'alarme,
     J'entends mon cheval frapper la terre;
     Je l'entends hennir,
     Ne me retiens pas.

     LA JEUNE FILLE.

     Laisse les autres courir  la mort,
     Toi, trop jeune et trop doux,
     Tu veilleras encore cette fois sur notre chaumire;
     Tu ne passeras pas le Don.

     LE JEUNE COSAQUE.

     L'ennemi, l'ennemi, aux armes!...
     Je vais me battre pour vous;
     Doux avec toi, fier avec l'ennemi,
     Je suis jeune, mais j'ai du courage,
     Le vieux Cosaque rougirait de honte et de colre
     S'il partait sans moi.

     LA JEUNE FILLE.

     Vois ta mre pleurer,
     Vois ses genoux trembler;
     C'est elle et moi que va frapper ta lance
     Avant d'avoir atteint l'ennemi.

     LE JEUNE COSAQUE.

     En racontant la campagne,
     On me nommerait comme un lche;
     Si je meurs, mon nom clbr par mes frres,
     Te consolera de ma mort.

     LA JEUNE FILLE.

     Non, le mme tombeau nous runira:
     Si tu meurs, je te suivrai,
     Tu pars seul, mais nous succomberons ensemble,
     Adieu; je n'ai plus de pleurs.

Le sens de ces paroles me parat moderne, mais la mlodie leur prte un
charme d'anciennet, de simplicit qui fait que je passerais des heures
sans ennui  les entendre rpter par les voix du pays.

 chaque refrain, l'effet augmente: autrefois on dansait  Paris un pas
russe que cette musique me rappelle. Mais sur les lieux, les mlodies
nationales produisent une tout autre impression; au bout de quelques
couplets on se sent pntr d'un attendrissement irrsistible.

Il y a plus de mlancolie que de passion dans le chant des peuples du
Nord; mais l'impression qu'il cause ne peut s'oublier, tandis qu'une
motion plus vive s'vanouit bientt. La mlancolie dure plus longtemps
que la passion. Aprs avoir cout cet air plusieurs fois, je le
trouvais moins monotone et plus expressif; c'est l'effet que produit
ordinairement la musique simple, la rptition lui donne une puissance
nouvelle. Les Cosaques de l'Oural ont aussi des chants particuliers; je
regrette de ne les avoir pas entendus.

Cette race d'hommes mriterait une tude  part; mais ce travail n'est
pas facile  faire pour un tranger press comme je le suis; les
Cosaques, maris pour la plupart, sont une famille militaire, une horde
dompte plutt qu'une troupe assujettie  la discipline du rgiment.
Attachs  leurs chefs comme un chien l'est  son matre, ils obissent
au commandement avec plus d'affection et moins de servilit que les
autres soldats russes. Dans un pays o rien n'est dfini, ils se croient
les allis, ils ne se sentent pas les esclaves du gouvernement Imprial.
Leur agilit, leurs habitudes nomades, la vitesse et le nerf de leurs
chevaux, la patience et l'adresse de l'homme et de la bte identifis
l'un  l'autre, endurcis ensemble  la fatigue, aux privations, sont une
puissance. On ne peut s'empcher d'admirer quel instinct gographique
aide ces sauvages claireurs de l'arme  se guider sans routes dans les
contres qu'ils envahissent: dans les plus dsertes, les plus striles,
comme dans les plus civilises et les plus peuples.  la guerre, ce
seul nom de Cosaque ne rpand-il pas d'avance la terreur chez les
ennemis? Des gnraux qui savent bien employer une telle cavalerie
lgre ont un grand moyen d'action que n'ont pas les capitaines des
armes plus civilises.

Les Cosaques sont, dit-on, d'un naturel doux; ils ont plus de
sensibilit qu'on n'aurait droit d'en attendre d'un peuple aussi
grossier; mais l'excs de leur ignorance me fait de la peine pour eux et
pour leurs matres.

Quand je me rappelle le parti que les officiers tirent ici de la
crdulit du soldat, tout ce que j'ai de dignit dans l'me se rvolte
contre un gouvernement qui descend  de tels subterfuges, ou qui ne
punit pas ceux de ses serviteurs qui osent y recourir.

Je tiens de bonne part que plusieurs chefs des Cosaques conduisant leurs
hommes hors du pays, lors de la guerre de 1814  1815, leur disaient:
Tuez beaucoup d'ennemis, frappez vos adversaires sans crainte. Si vous
mourez dans le combat, vous serez avant trois jours revenus auprs de
vos femmes et de vos enfants; vous ressusciterez en chair et en os,
corps et me, qu'avez-vous donc  redouter?

Des hommes habitus  reconnatre la voix de Dieu le Pre dans celle de
leurs officiers, prenaient  la lettre les promesses qu'on leur faisait,
et se battaient avec l'espce de courage que vous leur connaissez:
c'est--dire qu'ils fuient en maraudeurs tant qu'ils peuvent chapper au
danger; mais si la mort est invitable ils l'affrontent en soldats.

Quant  moi, s'il fallait ncessairement recourir  de tels moyens ou 
des moyens semblables pour conduire ces pauvres braves gens, je ne
consentirais pas  rester huit jours leur officier. Tromper les hommes,
dt le mensonge crer des hros, me paratrait une tche indigne d'eux
et de moi; je veux bien user du courage de ceux que je commande, mais je
veux pouvoir l'admirer tout en en profitant; les exciter par des moyens
lgitimes  braver le danger, c'est le devoir d'un chef; les dcider 
mourir en leur cachant la mort, c'est ter la vertu  leur courage, la
dignit morale  leur dvouement; c'est agir en escamoteur d'mes:
escobarderie militaire qui ne vaut pas mieux qu'une escobarderie
religieuse. Si la guerre excusait tout comme certaines gens le
prtendent, qui excuserait la guerre?

Mais peut-on se figurer sans pouvante et sans dgot l'tat moral d'une
nation dont les armes taient diriges de la sorte il n'y a pas
vingt-cinq ans? Ce qui se passe aujourd'hui, je l'ignore et je crains de
l'apprendre.

Ce trait est venu  ma connaissance, mais vous pouvez penser combien
d'autres ruses pires que celle-ci peut-tre ou semblables  celle-ci, me
sont restes inconnues. Quand une fois on a recours  la purilit pour
gouverner les hommes, o peut-on s'arrter? Toutefois la supercherie n'a
qu'un effet born; mais un mensonge par campagne et la machine de l'tat
marche:  chaque guerre suffit sa fraude.

Je finis par une fable qui semble avoir t faite exprs pour justifier
ma colre. L'ide est d'un Polonais, l'vque de Warmie, fameux par son
esprit, sous le rgne de Frdric II; l'imitation en franais est du
comte Elzar de Sabran.

     L'ATTELAGE.--FABLE.

     Un habile cocher menait un quipage,
     Avec quatre chevaux par couples attels;
     Aprs les avoir musels,
     En les guidant il leur tint ce langage:
     Ne vous laissez pas devancer,
     Disait-il  ceux de derrire;
     Ne vous laissez pas dpasser,
     Ni mme atteindre, en si belle carrire,
     Disait-il  ceux de devant,
     Qui l'coutaient le nez au vent;
     Un passant dans cette occurrence,
     Lui dit alors  ce propos:
     Vous trompez ces pauvres chevaux.
     Il est vrai, reprit-il, mais la voiture avance.

FIN DU TROISIME VOLUME.




NOTES


[1: Ceci rpond  une lettre reue de Paris.]

[2: _Voir_ le portrait des Russes, lettre trente-deuxime, Moscou.]

[3: _Voyez_ l'pigraphe tome Ier et la conclusion tome IV.]

[4: Les Russes, superficiels en tout, ne sont profonds que dans l'art de
feindre.]

[5: _Voyez_ la description de Moscou.]

[6: Voyez _la Russie, la Pologne et la Finlande_, par M. J. H.
Schnitzler. Paris, chez Jules Renouard, 1835, p. 193.--Je dois dire une
fois pour toutes que ce bon et utile ouvrage, protg  Ptersbourg, est
extrmement partial, du moins dans la forme du langage, condition
ncessaire si l'on veut faire tolrer en Russie ce qu'on crit touchant
ce pays.]

[7: _Voyez_ pour les nomenclatures, les mesures, les monuments et pour
toute la partie technique de la description des lieux, la statistique de
Schnitzler, page 200.]

[8: _Voyez_ tome III, la lettre vingt-troisime.]

[9: _Voyez_ dans l'Appendice, tome IV, l'histoire de l'emprisonnement
d'un Franais, de M. Pernet,  Moscou.]

[10: _Voir_ lettre dix-huitime la description du costume de Fedor par
le prince *** dans l'histoire de Thelenef.]

[11: _Voyez_ l'histoire de Thelenef dans la lettre dix-huitime.]

[12: Pierre Ier, en joignant par un canal la Msta  la Twer, avait
tabli une communication entre la mer Caspienne et le lac Ladoga,
c'est--dire entre les rivages de la Perse et ceux de la mer Baltique;
mais le lac, souvent orageux, est hriss d'cueils, sur lesquels la
Russie perdait chaque anne un grand nombre de btiments. L'Empereur
Pierre Ier conut le projet d'pargner au commerce ce passage funeste en
runissant, par un nouveau canal, le Volkof  la Nva. Il commena les
travaux; mais il fut mal second. Les ingnieurs qui obtinrent sa
confiance se tromprent et le tromprent lui-mme; les nivellements
furent mal pris, et cet ouvrage utile ne fut termin que sous le rgne
de Pierre II.

(_Histoire de Russie et des principales nations de l'Empire russe_, par
Pierre Charles l'vque, 4e dition, publie par Malte-Brun, Depping.)

Si j'insre ici cet extrait, c'est par un sentiment d'quit. Je juge
Pierre Ier d'une manire diffrente de la plupart des crivains, et j'ai
trouv juste de citer,  propos des travaux qui font honneur aux rgnes
suivants, un trait propre  mettre en relief la sagacit d'esprit du
fondateur de l'Empire russe moderne. Il s'est tromp en gnral dans la
direction de sa politique intrieure, mais il apportait un jugement sr,
un tact fin dans les dtails de l'administration.]

[13: _Voyez_ tome II. treizime lettre, conversation de l'Empereur.]

[14:  quoi servent les institutions dans un pays o le gouvernement est
au-dessus des lois, o le peuple languit dans l'oppression  ct de la
justice, qui lui est montre de loin comme on prsente un morceau friand
 un chien qu'on bat s'il ose en approcher, comme une curiosit qui
subsiste  condition que personne n'y touche. On croit rver quand sous
un rgime aussi cruellement arbitraire, on lit dans la brochure de M. J.
Tolsto, intitule: _Coup d'oeil sur la lgislature russe_, suivi d'un
lger aperu sur l'administration de ce pays, ces paroles drisoires:
C'est elle (l'Impratrice lisabeth) qui dcrta l'abolition de la
peine de mort; cette question si difficile  rsoudre, que les
publicistes les plus clairs, les criminalistes et les jurisconsultes
de nos jours ont examine, controverse et dbattue sous toutes ses
faces sans parvenir  en trouver la solution, lisabeth l'a rsolue il y
a environ un sicle dans un pays qu'on ne cesse de reprsenter comme une
terre barbare. Ce chant de triomphe excut d'un air si dlibr nous
donne un chantillon de la manire dont les Russes comprennent la
civilisation. En fait de progrs politique et lgislatif, la Russie
jusqu' prsent s'est contente du mot;  la manire dont les lois sont
observes dans ce pays on ne risque rien de les faire douces. C'est
ainsi que par un systme oppos on les faisait svres dans l'Europe
occidentale du moyen ge et avec tout aussi peu de succs! On devrait
dire aux Russes: commencez par dcrter la permission de vivre, vous
raffinerez ensuite sur le code pnal.

En 1836, la soeur d'un M. Pawlof, employ dans je ne sais quelle
administration, avait t sduite par un jeune homme qui refusait de
l'pouser, malgr les sommations du frre. Celui-ci apprenant que le
sducteur allait pouser une autre femme, attend le fianc  la porte de
sa maison au moment o le cortge revient de la messe et il poignarde le
mari. Le lendemain, Pawlof fut dgrad, il allait subir la peine lgale
de l'exil, lorsque l'Empereur, mieux inform, casse l'arrt de
l'Empereur mal inform!... Le surlendemain, l'assassin est rhabilit.

Lors de l'affaire d'Alibaud, un Russe, qui n'est pas un paysan puisqu'il
est le neveu d'un des grands seigneurs les plus spirituels de la Russie,
dclamait contre le gouvernement franais: quel pays, s'criait-il;
juger un pareil monstre!... que ne l'excutait-on le lendemain de
son attentat!!...

Voil l'ide que les Russes se font du respect qu'on doit  la justice
et au monarque.

La courte brochure de M. J. Tolsto n'est qu'un hymne en prose en
l'honneur du despotisme, qu'il confond sans cesse, soit  dessein, soit
navement, avec la monarchie tempre; cet ouvrage est prcieux par les
aveux qui s'y trouvent renferms sous la forme de louanges: il a
d'ailleurs un caractre officiel comme tout ce que publient les Russes
qui veulent continuer de vivre dans leur pays. Voici quelques exemples
de cette flatterie innocente qui ailleurs s'appellerait insulte; mais
ici l'encens n'est pas raffin. L'auteur loue l'Empereur Nicolas des
rformes introduites par ce prince dans le code des lois russes: grce 
ces amliorations, dit-il, _aucun noble ne pourra dsormais tre mis aux
fers quelle que soit sa condamnation_. Ce titre de gloire du
lgislateur, rapproch des actes de l'Empereur, et particulirement des
faits que vous venez de lire, vous donne la mesure de la confiance que
vous pouvez accorder aux lois de ce pays et  ceux qui
s'enorgueillissent tantt de leur douceur, tantt de leur efficacit.
Ailleurs le mme courtisan..., j'allais dire crivain, poursuit son
cours de louanges et nous exalte en ces termes ce qu'il prend pour la
constitution de son malheureux pays: En Russie, la loi qui mane
directement du souverain, acquiert plus de force que les lois qui
proviennent des assembles dlibrantes par la raison qu'il y a un
_sentiment religieux_ attach  tout ce qui drive de ce principe,
l'Empereur _tant le chef-n de la religion du pays_; et le peuple que
des doctrines _dicides_ n'ont pas encore entam, considre comme sacr
tout ce qui dcoule de cette source.

La scurit avec laquelle cette flatterie est dispense rend toute
remarque superflue, nulle satire ne pourrait porter coup aprs de tels
loges. Le choix du point de vue de l'crivain, homme du monde, homme
d'esprit, homme d'affaires, vous en apprend plus sur la lgislation de
son pays, ou plutt sur la confusion religieuse, politique et juridique
qu'on appelle l'ordre social en Russie, sur la vie civile, sur l'esprit,
les opinions et les moeurs des Russes que tout ce que j'essaierais de
vous dvelopper dans des volumes de rflexions.]

[15: Je n'ai pas cette crainte en publiant mon voyage, car ayant crit
librement mon opinion sur toutes choses, je ne puis tre souponn de
parler, en cette circonstance,  la prire d'une famille ou d'une
personne.]

[16: Je pensais, non sans fondement, que ces flatteries circonstancies
saisies  la frontire assureraient ma tranquillit pendant le reste de
mon voyage.]

[17: _Voir_ pour la description de ce qui reste de cette ville clbre
la relation crite au retour de Moscou.]

[18: Il y a un peu plus de cent ans que les femmes russes vivaient
renfermes.]

[19: Il n'y a rien qu'un Empereur de Russie ne puisse mettre  la mode
dans son pays;  Milan, si le vice-roi protge un artiste, celui-ci est
perdu de rputation et siffl impitoyablement.]

[20:

     Milan, ce 1er janvier 1842.

Trois annes ne se sont pas encore coules depuis le jour que cette
lettre fut crite, et madame la comtesse O'Donnell  qui elle tait
adresse, n'existe plus;  peine arrive jusqu'au milieu de la vie, elle
est morte, quasi subitement, sans presque avoir t malade, sans pouvoir
prparer sa famille, ses amis  la douleur de la perdre.

Nous qui comptions sur ses soins ingnieux pour nous consoler dans les
invitables chagrins de la vieillesse, faut-il que nous l'ayons vue,
jeune encore, aime, entoure, nous devancer sur cette pente que nous
descendrons vieux et dlaisss en regrettant  chaque pas l'appui que
nous promettait son coeur gnreux, son charmant esprit?

Hlas! sans craindre dsormais de la compromettre en lui adressant mes
jugements sur le singulier pays que je dcris, je mets ici son nom 
l'abri du tombeau. Aussi ce nom paratra-t-il seul cette fois parmi les
lettres que je publierai.

C'est celui d'une des femmes les plus aimables, les plus spirituelles
que j'aie connues; elle tait en mme temps l'une des plus dignes
d'inspirer, comme des plus capables d'prouver une amiti vritable.
Elle savait  la fois diriger hardiment et doucement embellir la vie de
ses amis; sa raison courageuse lui inspirait les conseils les plus
sages, son coeur lui dictait les rsolutions les plus nobles, les plus
fortes; et la gaiet de son esprit rendait l'existence facile aux plus
malheureux; comment dsesprer de l'avenir quand on rit du prsent?

C'tait un caractre srieux, un esprit lger, piquant, aussi prompt 
la rplique, qu'indpendant dans ses aperus; esprit plein de ressort,
esprit imprvu comme les circonstances qui provoquaient ses saillies;
esprit toujours prt  rpondre au besoin qu'on avait de lui, et qu'il
avait de lui-mme, car ses reparties taient parfois une dfense
terrible.

Ennemie claire de toute affectation, elle compatissait  la faiblesse;
elle usait avec discernement des armes que lui fournissait sa
pntration naturelle; quitable jusque dans ses plaisanteries, juste
mme dans ses vivacits, elle ne frappait que sur les ridicules
vitables; doue d'un jugement droit et en mme temps exempte de toute
pdanterie, elle rectifiait les prjugs des autres avec une adresse
d'autant plus efficace qu'elle tait mieux cache; sans la sincrit du
sentiment qui la guidait dans ce travail bienfaisant, on aurait pris son
habile instinct, son got sr et dlicat pour de l'art, tant elle
russissait  corriger les dfauts, et mme  redresser les torts sans
blesser les personnes. Mais cet art tait de la bont. Sa finesse ne lui
a jamais servi qu' raliser les dsirs bienveillants de son coeur.

Lorsqu'elle croyait de son devoir d'clairer la raison d'un ami elle
disait des vrits svres sans irriter l'amour-propre, car sa franchise
tait une preuve d'intrt, et rien n'tait plus flatteur que de
l'intresser, parce qu'elle avait l'me trop noble pour n'tre pas
indpendante; exclusive dans ses affections, elle jugeait ce qu'elle
aimait; car elle avait l'esprit d'une rare justesse, qualit sans
laquelle toutes les autres sont perdues.

Ce qu'elle montrait de son caractre tait agrable, ce qu'elle en
cachait tait attachant; elle avait toujours l'envie de faire du bien,
mais elle n'avouait ordinairement que celle d'amuser et de plaire.

D'autant plus ingnu, plus lgant, plus libre dans ses allures qu'il
s'appliquait moins  produire, son esprit aimait  se jeter par la
fentre comme l'or des riches. Elle disait qu'elle jouissait mieux du
talent des autres, parce qu'elle ne possdait que celui de l'apprcier.

La vie de famille lui avait fourni d'abord plus qu' personne les
exemples ncessaires et les occasions favorables au dveloppement de
cette aimable disposition inne  jouir sincrement des productions
d'autrui[21], facult qu'elle sut exercer ensuite d'une manire
gracieuse au profit de tout le monde.

Toutefois, on se serait tromp si l'on et pris au mot sa modestie
naturelle: un esprit si fcond en aperus fins, en expressions
originales et pittoresques, brillant parmi les plus brillants,
prime-sautier, comme dirait Montaigne, quivaut bien au talent; c'tait
l'esprit de conversation de la socit parisienne au meilleur temps,
mais appliqu  juger notre poque qu'elle comprenait comme un
philosophe, et peignait comme un miroir. Tant de qualits diverses, tant
de solidit de caractre, de bont de coeur, de mouvement d'esprit, un si
heureux mlange de raison et de gaiet faisait d'elle un des types de
ces femmes franaises, qui avec leur nergie cache sous des grces dont
elles seules ont le secret sont selon les temps des coquettes
sduisantes ou des hros. Les rvolutions prouvent le fond des coeurs et
mettent au jour les vertus ignores.

Naturellement obligeante, elle tait heureuse du bien qu'elle faisait
plus que des services qu'on lui rendait et pourtant... facult rare!...
elle avait pouss la dlicatesse de l'amiti au point d'apprendre 
recevoir aussi bien qu' donner; c'est avoir atteint la perfection du
sentiment.

Veillant de prs et de loin sur ses amis, sans jamais les importuner de
sa sollicitude; toujours sincre avec elle-mme et patiente envers les
autres; rsigne  leurs imperfections comme  la ncessit, cachant
avec un soin contraire  celui que prennent les femmes ordinaires, une
sagesse profonde sous la lgret du discours, elle voyait les hommes
comme ils sont, et les choses du ct consolant. Ceux qui l'ont connue,
savent aussi bien que moi tout ce qu'il y avait de philosophie, de
courage dans sa manire prompte et simple de se soumettre aux
circonstances, et de charit, d'lvation, de pntration dans ses
jugements sur les caractres.

Eclaire sur les objets de ses affections, elle les aimait malgr leurs
dfauts qu'elle ne cherchait  cacher qu'aux yeux du monde, elle les
aimait dans leurs succs comme dans leurs revers, car elle tait exempte
d'envie, et ce qui est plus rare, et plus beau, elle savait en mme
temps s'abstenir de toute gnrosit de parade.

Ses procds envers les amis malheureux paraissaient le rsultat d'une
douce inspiration plutt que le produit d'un calcul de vertu formul
d'avance: rien en elle n'annonait la contrainte, et tout avait le
charme du naturel: mre, fille, soeur, amie excellente, elle n'employait
sa vie qu' faire du bien aux personnes qui lui taient chres, et loin
de se vanter de tant de dvouement, elle tait la dernire 
s'apercevoir des sacrifices qu'elle faisait; elle en obtenait le prix
sans le demander; enfin on pardonnait en elle ce qu'on hait dans les
autres: la jalousie; elle tait jalouse.. mais seulement des affections
et jamais des avantages; cette inquitude exempte d'exigence et de
vanit dsarmait les coeurs les plus fiers et les attachait sans les
rvolter: l'envie inspire le mpris, la jalousie mrite la compassion.

Telle tait la femme  qui j'crivais cette lettre au moment d'entrer 
Moscou; celui qui m'aurait dit alors qu'avant de la publier j'y
ajouterais une si triste note, m'aurait dcourag pour tout le reste du
voyage.

Elle tait si aime, si vivante, qu'on ne peut croire  sa mort, mme en
la pleurant. Elle revit dans tous nos souvenirs; chacun de nos plaisirs,
chacune de nos peines, la font renatre dans notre imagination, et
dsormais notre vie ne sera qu'une continuelle vocation de cette vie
que nous n'eussions jamais d voir s'teindre.

Ce n'est pas moi seul que je dsigne ici par ce mot _nous_, je parle
pour tous ceux qui l'ont aime, c'est--dire bien connue, pour sa
famille, surtout pour sa mre qui lui ressemble, et je suis assur que
malgr la distance qui nous spare en ce moment ils retrouveront une
partie de leurs sentiments dans l'expression des miens.]

[21: Madame O'Donnell tait fille de madame Sophie Gay et soeur de madame
Delphine de Girardin.]

[22: _Les salons d'une femme_, expression nouvellement emprunte aux
restaurateurs par les gens du grand monde.]

[23: Le dernier patriarche de Moscou. (_Note du Voyageur_.)]

[24: L'Empereur. (_Ibid._)]

[25: Peu s'en fallut que ce malheur auquel je croyais avoir chapp ne
m'arrivt. Le mal d'yeux qui commenait, quand j'crivais cette lettre,
n'a fait qu'augmenter pendant tout mon sjour  Moscou et plus loin;
enfin, au retour de la foire de Nijni, il a dgnr en une ophthalmie
dont je me ressens encore.]

[26: Schnitzler, dans sa statistique, dcrit ainsi le territoire du
gouvernement de Moscou; je copie littralement:

Gnralement le sol est maigre, fangeux et peu fertile, et quoique prs
de la moiti de sa surface soit en culture, il n'est nullement
proportionn  la population et ne donne qu'un produit trs-mdiocre,
insuffisant pour la consommation, etc., etc. (_La Russie, la Pologne et
la Finlande_, par M. J. H. Schnitzler, Paris, chez J. Renouard, 1835.
Page 37.)]

[27: C'est le titre qu'on donnait alors aux grands-ducs de Moscou.
(_Note du Voyageur_.)]

[28: Le palais d'hiver  Ptersbourg fut brl le 29 dcembre 1837.]

[29: Karamsin n'a srement pas cherch  exagrer ce qui pouvait
dplaire  de tels juges.]

[30: M. de Tolsto, que j'ai cit ailleurs, expose en ces termes la
doctrine des hommes politiques de son pays:

Et qu'on ne dise pas qu'un seul homme peut faillir, que ses aberrations
peuvent amener de graves catastrophes, d'autant plus qu'aucune
responsabilit ne domine ses actes.

[...]

Est-il possible d'admettre l'absence du sentiment patriotique dans un
homme appel par la Providence  gouverner ses semblables? un tel prince
serait une exception monstrueuse.

Pour ce qui regarde la responsabilit, elle existe dans la maldiction
des peuples[31] et dans les tables de l'histoire qui burine sans piti
les mfaits des puissants de la terre. O en serait l'Empire de Russie
si Pierre-le-Grand et t gn dans l'exercice de son pouvoir?

O en seraient les Russes, si des dputs se runissaient chaque anne
pour passer six mois  dlibrer sur des mesures dont la plupart d'entre
eux n'ont aucune ide? Car la science gouvernementale n'est pas inne;
et que deviendrions-nous, si nous n'avions pas  la tte des destines
de la Russie un monarque dont la pense sage et nergique, _libre de
tout contrle_, n'est dirige que vers un seul but: le bonheur de la
Russie[32]? (_Coup d'oeil sur la Lgislation russe_. Pages 143, 144.)]

[31: Elle n'existe pas dans un pays o l'on bnit la tyrannie dans ses
derniers excs. (_Note du Voyageur_.)]

[32: Ceci suffit, je pense, pour prouver que les ides politiques des
Russes les plus clairs de nos jours ne diffrent pas beaucoup de
celles des sujets d'Ivan IV, et que dans leur idoltrie monarchique ils
ne cessent de confondre le despotisme absolu avec un gouvernement
tempr. (_Ibid._)]

[33: Karamsin d'o ceci est extrait cite les sources. (_Ibid._)]

[34: Les enfants boyards sont un corps de trois cent mille hommes
tenanciers de la couronne, institus comme une noblesse secondaire par
Ivan III, aeul d'Ivan IV.]

[35: Le supplice de ceux-ci fut simple: grce envie de bien des
malheureux sous ce rgne. (_Note du Voyageur_.)]

[36: Donc _la commune_ tait la Russie entire, moins les six mille
bandits gags par le Czar. (_Ibid._)]

[37: Qui plus tard fut l'assassin de l'hritier du trne et l'usurpateur
de la couronne. (_Ibid._)]

[38: Ce dvouement de la victime du tyran est certainement une espce de
fanatisme particulire aux hommes de l'Asie et aux Russes. (_Ibid._)]

[39: On peut voir tous les jours  la cour de l'Empereur Nicolas un
grand seigneur, surnomm tout bas l'_empoisonneur_, et qui plaisante de
ce sobriquet.]

[40: Je suppose qu'il y a ici une erreur du traducteur, et qu'il
faudrait substituer le mot d'_autocratie_  celui d'_aristocratie_; mais
je copie littralement. (_Note du Voyageur_.)]

[41: Tel est le terme assign par Karamsin  la tyrannie d'Ivan IV, qui
rgna cinquante ans. (_Ibid._)]

[42: Comparaison vraiment russe et qui montre combien l'tude de
l'histoire est inutile quand on en tire des consquences forces.
Nanmoins, il faut le rpter, Karamsin est un esprit distingu; mais il
est n et il a vcu en Russie. (_Ibid._)]

[43: Et vous osez qualifier du titre de martyre une telle servilit!
(_Ibid._)]

[44: Copie littrale. (_Ibid._)]

[45: _Voyez_ dans son Code ou Concordance des lois au chap. VI, les art.
1, 2, 6 et 8.]

[46: Bruce.]

[47: Ici Pierre-_le-Grand_ n'est-il pas plus odieux, s'il est possible,
qu'Ivan IV _le Terrible_?]

[481: Pleurer sur sa victime est un des traits du caractre russe.
(_Note du voyageur_.)]

[49: Ceci est pris de Laveau. J'ai lu ailleurs que cette glise avait
t construite sous Vassili-le-Bni, auquel on attribuait le mme trait
d'inhumanit dont Laveau accuse Ivan IV.]

[50: _Voyez_ la Chronique de Moscovie, par P. Petrius sudois, imprime
en allemand,  Leipsick, en 1620, in-4, part. II, p. 159. Cette espce
d'esclavage commena vers le milieu du XIIIe sicle et dura prs de deux
cent soixante ans. Note par Coste. _Essais de Montaigne_, livre Ier,
chap. 48 des Destris, p. 14 de l'dition de Paris, Firmin Didot frres,
1836, en un seul volume. (_Note de l'diteur de Montaigne_.)]

[51: _Voir_ plus loin le danger d'une telle illusion et la dtention
arbitraire d'un Franais. Vol. IV, APPENDICE.]

[52: Je savais ce fait, et je l'ai not ailleurs.]












End of the Project Gutenberg EBook of La Russie en 1839, Volume III. (of IV.), by 
Astolphe de Custine

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page at http://pglaf.org

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