The Project Gutenberg EBook of Histoire de Sibylle, by Octave Feuillet

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Title: Histoire de Sibylle

Author: Octave Feuillet

Release Date: October 7, 2008 [EBook #26824]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE SIBYLLE ***




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[Transcriber's note: Octave Feuillet, _Histoire de Sibylle_ (1863),
dition de 1863.  L'orthographe de l'dition de 1863 a t respecte.]





OEUVRES COMPLETES

D'OCTAVE FEUILLET


FORMAT GRAND IN-18


SCENES ET PROVERBES un vol

SCENES ET COMEDIES un vol.

BELLAH un vol.

LA PETITE COMTESSE un vol.

LE ROMAN D'UN JEUNE HOMME PAUVRE un vol.

HISTOIRE DE SIBYLLE un vol.


LE POUR ET LE CONTRE, comdie en un acte, en prose.

LA CRISE, comdie en quatre actes, en prose.

PERIL EN LA DEMEURE, comdie en deux actes, en prose.

LE VILLAGE, comdie en un acte, en prose.

LA FEE, comdie en un acte, en prose.

DALILA, drame en quatre actes et six parties, en prose.

LE ROMAN D'UN JEUNE HOMME PAUVRE, comdie en cinq actes et
sept tableaux, en prose.

LA TENTATION, comdie en cinq actes et six tableaux, en prose.

LE CHEVEU BLANC, comdie en un acte, en prose.

REDEMPTION, comdie en cinq actes, en prose.




HISTOIRE

DE

SIBYLLE


PAR


OCTAVE FEUILLET

DE L'ACADEMIE FRANCAISE


DEUXIEME EDITION


PARIS

MICHEL LEVY FRERES, LIBRAIRES EDITEURS

RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15

A LA LIBRAIRIE NOUVELLE


1863

Tous droits rservs.




HISTOIRE

DE

SIBYLLE




PREMIERE PARTIE


I


LES FERIAS


Une belle journe du mois d'aot tait prs de finir. La
petite et massive glise de Frias, qui couronne le sommet
arrondi d'une falaise, sur la cte orientale de la presqu'le
normande, agitait ses deux cloches au timbre grle sur un
rythme d'allgresse. Une multitude endimanche venait de se
rpandre hors de l'glise, et bourdonnait dans le cimetire:
elle accueillit d'un murmure satisfait l'apparition d'une
nourrice normande en grand appareil qui se prsenta presque
aussitt sur le seuil du porche, berant  l'ombre des grandes
ailes de sa coiffe un enfant richement envelopp dans ses
langes de baptme. La foule s'ouvrit devant cette importante
personne, qui daignait toutefois suspendre de temps  autre sa
marche triomphale pour soulever, au bnfice des commres
attendries, les voiles de l'enfant. La nourrice tait suivie
par deux domestiques en livre noire, chargs de lourdes
sacoches, qui attiraient exclusivement l'attention de la
partie la moins sentimentale du public. Tout  coup le cur,
encore revtu de l'tole, sortit de l'glise avec une mine
affaire, et adressa quelques mots aux domestiques, qui
s'loignrent  la hte, entranant la foule sur leurs pas.
Peu d'instants aprs, le cur, homme robuste, dj mr et dont
le visage respirait une honnte bonhomie, se trouvait seul
dans l'enceinte du petit cimetire, et on entendait au loin,
se mlant  la confuse rumeur des flots sur la grve, les cris
des enfants qui se disputaient, sur le revers de la lande, les
largesses accoutumes. En mme temps l'glise cessa de faire
rsonner son carillon de fte, et sa simple architecture
reprit dans la solitude ce caractre de rigidit et de
mlancolie que l'Ocan semble reflter sur tout ce qui
l'approche. Derrire les grands bois qui voilent l'horizon du
ct de la terre, et qui suivent  perte de vue, paralllement
au rivage, les ondulations des collines, le soleil descendait
dans sa gloire, perant de mille flches d'or les masses
paisses du feuillage: ses obliques rayons glissaient encore
sur le sommet de la falaise et faisaient miroiter les vitraux
de l'glise; mais ils n'arrivaient dj plus jusqu' la mer,
dont l'azur s'assombrissait brusquement.

En cet instant, la porte de l'glise s'ouvrit: un vieux
monsieur et une vieille dame, tous deux d'une taille leve et
un peu frle, avec un grand air de distinction et de douce
dignit, descendirent lentement les degrs du porche: ils
s'avancrent vers deux plaques de marbre blanc accouples sur
deux tombes voisines, et s'agenouillrent cte  cte. Le cur
s'agenouilla  quelques pas derrire eux.

Aprs quelques minutes, le vieux monsieur se releva: il toucha
l'paule de la vieille dame, qui priait la tte dans ses
mains:

-- Allons, Louise! dit-il doucement.

Elle se leva aussitt, le regarda, et ses yeux pleins de
larmes lui sourirent. Il l'attira  lui, et posa ses lvres
mues sur le front ple et pur qu'elle lui tendait. Le cur
s'approcha.

-- Monsieur le marquis, dit-il avec une sorte de timidit,
celui qui avait donn a repris: que son nom soit bni,
n'est-ce pas?

Le vieillard soupira, attacha un moment son regard sur la mer,
puis sur le ciel, et se dcouvrant:

-- Oui, monsieur, dit-il, qu'il soit bni!

Il prit alors le bras de la vieille dame et sortit avec elle
du cimetire.

Une demi-heure plus tard, comme la nuit achevait de tomber,
une voiture, roulant sans bruit sur la terre humide d'une
sombre avenue, ramenait au chteau de Frias tout ce qui
restait alors de l'antique famille de ce nom, les deux aeux
que nous avons vus penchs sur deux tombes, et l'orpheline aux
yeux bleus qui venait de recevoir au baptme les noms de
Sibylle-Anne, traditionnels depuis des sicles dans sa maison.

Il y avait  cette poque un peu plus d'un an que le marquis
et la marquise de Frias avaient perdu successivement, 
quelques jours d'intervalle, leur belle-fille, Julie de
Vergnes, crature anglique, qui n'avait vcu parmi eux que le
temps de se faire adorer et d'tre pleure, et leur fils
unique, Christian, comte de Frias, jeune homme grave, doux et
tendre, qu'une convulsion de douleur avait foudroy. Il n'est
pas rare, en ces temps de sensibilits maladives et de molles
croyances, que de tels coups fassent de ceux qu'ils frappent
des dsesprs. Le marquis et la marquise de Frias avaient
chapp  ce dsastre moral: c'taient cependant deux coeurs
naturellement dlicats jusqu' la faiblesse, et qui sentirent
leur dchirement dans toute sa rigueur incomparable; mais ils
se soutinrent par la foi, par l'appui d'une affection mutuelle
que les annes n'avaient fait qu'purer, enfin par le
sentiment du devoir qu'il leur restait  remplir auprs de ce
berceau sorti d'une tombe.




II


LES BEAUMESNIL


Une voisine de campagne, qui se nommait madame de Beaumesnil,
avait trouv, dans la catastrophe qui crasa la maison de
Frias, une heureuse occasion d'exercer les talents qu'elle
aimait  se reconnatre pour le rle de consolatrice. On sait
l'histoire de ce chirurgien qui estropiait les passants par le
soupirail de sa cave, afin d'avoir des pratiques. Il y a des
femmes de ce caractre, il y en a mme beaucoup. Madame de
Beaumesnil, superbe chantillon de l'espce, prouvait un tel
besoin de rpandre les trsors de charit dposs dans son
sein par la nature, qu'on devait lui savoir un certain gr
d'attendre, sans les provoquer, les malheurs de son prochain.
Pour une personne anime d'un dvouement si actif, des couches
laborieuses et deux morts presque subites se succdant sous le
toit d'un ami dans une priode de quinze jours, avaient t
une triple fte et un opulent banquet. Aux premires douleurs
de la jeune comtesse, on avait donc vu accourir au chteau de
Frias cette discrte matrone, les poches pleines d'lixirs.
Nageant en plein dans son lment, elle n'avait cess, pendant
cette fatale quinzaine, de conseiller, de consoler, de crier
et de s'agiter comme une mouette pendant la tempte, le tout
pour tre inutile et mme importune. De tels transports de la
part d'une trangre contrastaient avec le calme des deux
vieillards sur qui tombait tout le poids de ces terribles
preuves, et qui, se drobant autant que possible au
spectacle, cachaient leurs larmes avec la pudeur des mes
leves. Cette attitude avait profondment choqu madame de
Beaumesnil. Quelques jours aprs, vers la fin d'un de ces
repas normes et succulents qui sont particuliers  la
province, elle s'en expliquait devant ses convives dans le bas
langage qui lui tait habituel et que nous demandons la
permission de reproduire.

-- Dcidment, disait-elle, a n'a pas de coeur, ces Frias... Je
m'en tais toujours doute,... maintenant j'en suis sre... Ca n'a
que de l'orgueil! En vrit, si je n'avais pas t l, je
crois que tout se serait pass un peu  la sche, comme on
dit... Et, ma foi, si ce n'tait que pour les remercments que
j'en ai rapports, j'aurais aussi bien fait d'pargner mes
mouchoirs et mes pauvres yeux;... mais on a un coeur ou on n'en a
pas... D'ailleurs ce que j'en fais, c'est pour le bon Dieu, qui
voit tout et qui lit dans les mes: n'est-ce pas, l'abb?
Buvez donc, mon cher abb... Allons, vous boirez, cur!... un
petit verre de ma bonne petite liqueur de mnage?... Vous ne
pouvez pas me refuser a!... Dame! vous n'tes pas ici au
chteau de Frias, mon pauvre cur!... Nous n'avons pas des
caves de Cocagne comme eux; mais ce que nous avons, nous
l'offrons de bon coeur... C'est quelque chose. Allons, encore un
verre! Bah! il est vers, vous le prendrez... Il faut vous
refaire, l'abb... Je vous ai vu joliment motionn aux deux
crmonies.... Vous pleuriez sur l'autel comme une rose... A
propos d'autel, votre nappe avance grand train, elle serait
mme dj finie sans tout ce drangement... Mais il faut se
soutenir, voyez-vous... La vie n'est qu'une valle de larmes,
vous savez... D'ailleurs je me demande pourquoi nous nous
montrerions plus dsols que les Frias, qui vraiment m'ont
tonne... Ce n'est pas l'embarras du reste, la Providence sait
ce qu'elle fait... Cette pauvre Julie avait certainement des
qualits, mais c'tait une petite mijaure parisienne qui
aurait bien pu un jour ou l'autre donner du fil  retordre 
ses beaux parents, surtout avec un mari comme Christian, qui
n'tait pas capable de mter une femme malgr ses grands airs...
C'tait un bon garon, je ne dis pas, mais fier comme un paon,
un vrai Frias de la semelle jusqu'aux cheveux,... et c'est bien
le cas de dire avec le saint Evangile, cur, que ceux qui
s'lvent seront abaisss!

Sur quoi madame de Beaumesnil essuya modestement ses lvres
minces ombrages d'un duvet presque viril, sur lequel la bonne
petite liqueur de mnage avait dpos un vernis onctueux.

Malgr l'esprit profondment misrable dont ce bavardage a pu
donner l'ide, madame de Beaumesnil, qui tait manifestement
une sotte, n'tait point une bte. Une sorte de finesse
vulgaire, qui se loge  merveille dans les cerveaux les plus
troits, et qui peut tre double d'ignobles sentiments,
s'unissait chez elle  une volont tenace et en faisait ce
qu'on nomme une bonne tte, doue de capacit pour les
affaires. Fille d'un mince hobereau de campagne charg
d'enfants, elle paraissait destine, comme elle l'et dit
elle-mme,  coiffer sainte Catherine, patronne des vierges
martyres, quand une amie avise dsigna une proie  son
dsespoir; c'tait un honnte gentilhomme d'un canton voisin,
nomm M. de Beaumesnil, riche et d'une ancienne famille, mais
d'une simplicit d'esprit qui touchait  l'idiotisme. Elle se
dit qu'elle pouserait cet imbcile, et,  sa gloire, elle
l'pousa. M. de Beaumesnil, qui tait loin de s'entendre en
affaires comme sa femme, n'en fit pourtant pas une mauvaise en
donnant son nom  mademoiselle Desrozais; car elle s'empara
nergiquement de la direction d'une fortune embarrasse
qu'elle remit sur un bon pied et qu'elle sut y maintenir. M.
de Beaumesnil put dsormais, en toute scurit, s'abandonner 
la douce somnolence qui occupait le plus souvent les
intervalles de ses repas; le reste du temps, cet esprit
mystrieux paraissait envisager la vie comme la chose la plus
plaisante du monde, riant de tout et de rien. Il tait du
reste muet comme un poisson, si ce n'est quand il avait rv,
car sa manie tait de conter ses rves. Quelquefois il lui
arrivait de rver qu'il tait taureau; cette vision le
charmait, on ne sait pourquoi, et il en rgalait volontiers
ses convives.

M. et madame de Beaumesnil n'eurent point d'enfants, et il
faut avouer que cette circonstance n'avait rien de
particulirement dsesprant pour l'humanit; mais elle fut
des plus heureuses pour la parent de madame de Beaumesnil: un
de ses frres, Thodore Desrozais, qui se faisait appeler le
chevalier pour se donner des airs de noblesse, ne tarda pas 
fixer ses pnates dans le manoir de Beaumesnil. C'tait un
homme dj mr, avec un grand nez et de petits yeux, fcond en
bons mots pics qui faisaient rougir agrablement les dames
au dessert. Pendant la semaine, il tait tour  tour la
terreur et l'idole des servantes du voisinage, et il chantait
au lutrin le dimanche. Vint ensuite une cousine, Constance
Desrozais, vieille fille grasse, souriante et servile, que
madame de Beaumesnil utilisa sans mesure dans les travaux de
l'intrieur; puis enfin une nice, Clotilde Desrozais, dont le
pre venait d'tre tu en Afrique, belle enfant brune,
emporte, capricieuse, follement gte, et qui s'annonait
terriblement.

-- Voyez-vous, cur, disait encore madame de Beaumesnil  son
pasteur, confident assez ordinaire de ses penses, mais de qui
elle n'obtenait le plus souvent, pour rendre justice  ce
brave homme, qu'une approbation molle et contrainte; voyez-vous,
il n'y a que les enfants gts qui tournent bien; j'ai
toujours remarqu cela. A quoi bon contrarier ces chers petits
tres? Ils ont assez le temps d'tre contraris dans la vie,
pauvres amours! D'ailleurs, c'est manquer de confiance dans le
bon Dieu, qui veille sur eux... Je sais que ce n'est pas l'ide
des Frias, et ils ne se gnent pas pour me l'insinuer 
propos de Clotilde, comme si la chre enfant devait nous
reprocher un jour de l'avoir gte, quand, au contraire, elle
a pour M. de Beaumesnil et pour moi un amour et un respect
qu'on peut difficilement imaginer... N'est-ce pas, ma Clotilde
adore?

Mademoiselle Clotilde, qui avait alors de sept  huit ans et
qui coutait ce discours les bras croiss, assise en quilibre
sur le plus haut barreau d'une chaise, allongea pour toute
rponse sa langue rose entre ses dents acres.

-- Charmante espigle! reprit sans se dconcerter madame de
Beaumesnil; quelle franchise de nature! Quant aux Frias, nous
verrons ce qu'ils feront de leur Sibylle avec toutes leurs
simagres d'ducation... Ce n'est dj pas de si bon augure, ce
nom de paenne qu'ils lui ont donn! Encore l'orgueil qui leur
a souffl cela... Retenez bien ce que je vais vous dire, cur;
ils en feront une pimbche  prtentions, comme sa pauvre
mre!

On s'tonnera qu'une femme du caractre de madame de
Beaumesnil, escorte d'une famille assortie, pt tre admise
dans l'intimit d'une maison comme celle de Frias, o
rgnaient un got naturel, une lgance de race et une
noblesse d'habitudes composant un milieu parfaitement
distingu; mais un des principaux inconvnients de la province
et de la vie de campagne, c'est qu'on y subit ses relations
plus qu'on ne les choisit. D'ailleurs, madame de Beaumesnil,
qui, malgr ses ddains, attachait un prix infini  vivre dans
la familiarit des plus grands seigneurs du pays, avait assez
de sens pour imposer aux siens et pour observer elle-mme, en
prsence des chtelains de Frias, une rserve particulire de
langage. En outre, elle s'puisait, vis--vis d'eux, en
prvenances obsquieuses par lesquelles ces excellentes gens
se sentaient enchans. La tolrance naturelle  d'honntes
esprits et la fatale ncessit d'un second au billard et d'un
quatrime au whist, jeux auxquels se plaisait le vieux marquis
et o triomphait le chevalier Thodore, achevaient d'expliquer
la liaison choquante d'lments si contraires.




III


SIBYLLE


Le comte et la comtesse de Vergnes, aeuls maternels de
Sibylle, qui demeuraient  Paris et y tenaient un grand tat
de maison, ne firent aucune difficult de souscrire  la
convention qui leur fut propose par les Frias  la suite de
l'vnement qui plongeait dans le deuil leurs deux familles.
Sibylle dut tre leve  la campagne pour venir habiter
l'htel de Vergnes quand arriverait le moment de polir son
ducation, de la prsenter dans le monde et de songer  son
mariage. La comtesse de Vergnes, en particulier, femme trs-mondaine,
encore jeune et qui croyait l'tre un peu plus
qu'elle ne l'tait, accepta avec empressement une combinaison
qui ajournait son rle de grand'mre et en loignait les
apparences sensibles.

Nous sommes forc d'avouer que les premires annes de
Sibylle-Anne de Frias n'offrirent rien de trs-remarquable.
L'enfant tait jolie: elle avait de grands yeux d'azur
habituellement doux et srieux, mais qui prenaient une teinte
plus fonce quand elle se livrait  ces bruyantes et
mystrieuses colres qui s'apaisent dans les vagues
incantations des nourrices. Sibylle, pour dire la vrit,
tait assez prodigue de ces transports, qui ne sont pas le
charme principal de son ge. Un soir d't, comme on venait de
la poser dans son berceau, en face d'une fentre qu'on
laissait ouverte  cause de l'extrme chaleur de la journe,
elle fut prise d'un accs de fureur si vhment et si prolong
que la marquis et la marquise accoururent en mme temps dans
sa chambre. La nourrice avait puis toutes ses ressources
sdatives, et dclarait n'y rien comprendre; la marquise
chanta, le marquis gronda: l'enfant criait toujours et se
pmait.

-- C'est rellement  n'y pas tenir! dit le marquis. Il faut
qu'il y ait une pingle dans ses langes; voyez, nourrice!

-- Non, mon ami, dit la marquise, ce n'est pas cela; elle veut
quelque chose.

-- Mais que veut-elle, ma chre? Tchez de le dcouvrir, je
vous en supplie, car, je le rpte, on n'y tient pas!

-- Mon ami, reprit la marquise, qui avait tudi avec la
supriorit de son instinct maternel la direction des regards
et des bras de l'enfant exaspre, je sais ce qu'elle veut:
elle veut une toile.

-- Dieu me pardonne, je crois que vous avez raison... Oui, cela
est clair;... elle veut une toile!

-- Alors, dit la nourrice, il faut allumer un papier, monsieur
le marquis, et le lui mettre dans la main.

-- Non, non, dit le marquis, je n'entends point cela. Outre
qu'il ne faut jamais mentir aux enfants, je ne cderai pas 
ce caprice. Nourrice, ajouta-t-il d'un ton svre, fermez la
fentre.

Ce coup d'tat fait et la fentre close, Sibylle-Anne, aprs
un moment de rflexion, prit le parti de s'endormir, et rva
probablement qu'elle tenait son toile dans son petit poing
ferm.

Quand Sibylle put joindre la parole au geste, il n'y eut plus
moyen de douter que cette jeune personne n'et reu de
quelques mchante fe oublie  sa naissance le don fatal de
concevoir les fantaisies les moins raisonnables, et d'en
exiger la satisfaction avec une ardeur imprieuse qui, devant
l'obstacle, s'irritait jusqu' la frnsie. Cette disposition
vicieuse, malignement observe par la bonne madame de
Beaumesnil, lui faisait le plus grand plaisir; elle
dsesprait en revanche la marquise de Frias.


-- Convenez, mon ami, disait-elle en soupirant  son mari,
qu'il y a du dmon dans cet ange.

-- Non, ma chre, rpondait le vieux marquis, c'est de quoi je
ne conviendrai pas. Il est certain que cette enfant voudra
passionnment ce qu'elle voudra; mais tant mieux, si elle veut
le bien. Je vous vois souvent, ma chre, admirer les ongles
ross et transparents de cette petite fille; je vous prierai
de remarquer que, si vous n'en preniez soin, ils se
tourneraient bientt en griffes hideuses. Il en est de mme
des facults qui nous sont dparties par le ciel: ce sont des
armes  deux tranchants, galement propres au bien et au mal.
Plus ces facults sont dtermines et puissantes, plus le don
est riche: le tout est de les rgler et de les diriger
convenablement; ce sera le devoir de Sibylle vis--vis d'elle-mme
le jour o elle sera entre en possession de sa libert
morale; jusque-l, c'est le ntre. J'ai toujours considr les
parents, et tous ceux  qui choit la tche sacre d'lever
des enfants, comme responsables pour moiti des destines
qu'ils prparent. Je me fais cette ide de la justice de Dieu,
qu'elle daigne remonter jusqu' la source de nos fautes, les
rechercher dans leurs premiers germes, et dmler avec une
dlicatesse d'quit suprme la part de tous dans la vie de
chacun. Cette solidarit, dont nous rendrons compte, est un
lourd fardeau sans doute; mais, d'autre part, ma chre, il est
doux de penser que notre influence sur l'avenir et sur le
bonheur de nos enfants ne s'arrte pas  cette vie, et qu'elle
se prolonge dans l'ternit. Quant  Sibylle, sans briser en
elle l'instrument prcieux de la volont, qui est une facult
d'lite et une arme sans gale en ce combat de la vie,
j'userai de tout mon courage pour le ployer dans le sens du
vrai, du raisonnable et du possible, bien que j'eusse prfr
que cette lutte pnible et t pargne  ma vieillesse; car
j'avoue mon faible extrme pour cette enfant, et je serais
dsespr qu'elle prt son grand-pre, -- son unique pre, --
pour un homme dur et insensible. Dieu sait pourtant que je ne
le suis pas!

-- Dieu et moi! dit la marquise en levant vers son mari son
clair regard empreint d'une tendresse infinie.

L'entretien de ces deux dignes vieillards fut interrompu
soudain par des cris aigus qui venaient des jardins, et qui
appelrent immdiatement M. de Frias  la pratique de ses
thories. Il se rendit sur-le-champ, le coeur oppress,  son
cruel devoir, et il aperut sa petite-fille soutenant des
pieds et des mains un combat acharn contre sa fidle
nourrice, laquelle avait t promue depuis deux ou trois ans
aux fonctions de gouvernante. Cette scne dplorable se
passait au bord d'un tang sur lequel trois ou quatre cygnes
superbes promenaient sans bruit leur gracieuse majest. A
l'approche de son grand-pre, Sibylle cessa de crier et
l'attendit, l'oeil enflamm, les lvres serres, dans une
attitude rsolue.

-- Qu'y a-t-il donc, s'il vous plat? dit M. de Frias.

-- Je veux monter sur le cygne! dit brivement Sibylle.

-- Comment, monter sur le cygne! reprit le marquis. Quelle est
cette plaisanterie?

La nourrice expliqua alors que Mademoiselle, aprs avoir
distribu du pain aux cygnes avec beaucoup de gentillesse,
avait tout  coup exprim le dsir nergique et monter 
cheval sur un de ces oiseaux, et de faire en cet quipage le
tour de l'tang. -- N'est-ce pas, monsieur le marquis, qu'elle
se noierait?

-- Cela n'est pas douteux, dit le marquis, et elle mriterait
qu'on lui en laisst faire l'exprience.

-- Le cygne ne se noie pas! dit Sibylle.

-- Le cygne a reu de Dieu le don de nager, et vous ne l'avez
pas.

-- Je veux monter sur le cygne! reprit Sibylle frmissante.

-- Vous allez monter  votre chambre, dit le marquis, puisque
vous n'entendez pas raison. Emmenez-la, nourrice.

Sibylle se dbattant avec un redoublement de cris, M. de
Frias la saisit par le corsage, l'enleva de terre, et,
marchant  grands pas vers le chteau, alla la dposer dans
une salle basse o il l'enferma; puis il revint vers la
marquise, et, se laissant tomber tout tremblant dans un
fauteuil:

-- Ce qui me console, ma chre, dit-il, c'est que je souffre
plus qu'elle.

Il y a des lecteurs qui n'ont pas d'enfants, et nous ne devons
pas l'oublier. Nous nous garderons donc de suivre pas  pas le
marquis de Frias dans l'application douloureuse et mritoire
de son systme d'ducation. Il nous suffira de dire qu'aprs
un assez bon nombre d'excutions analogues  celle que nous
venons de raconter, Sibylle comprit  merveille que la nature
des choses et la raison suprieure de son grand-pre pouvaient
et devaient, en beaucoup de cas, arrter le torrent de sa
volont, en attendant qu'elle connt les lois morales qui
devaient en contenir le cours et en diriger le penchant. Un
jour arriva o il suffisait que M. de Frias lui dt en
souriant: "Sibylle, vous voulez monter sur le cygne!" pour
faire tomber aussitt l'orage d'un caprice draisonnable.
Bref, elle ne garda de ses instincts imprieux que la fermet
persvrante et passionne dans les aspirations permises.

Madame de Beaumesnil, tmoin jaloux de ces heureux rsultats,
changea de langage; au lieu de plaindre les parents de
Sibylle, ce fut Sibylle qu'elle plaignit.

-- Il faut vraiment, disait-elle, que ce vieux Frias n'ait pas
plus d'me que mon soulier pour battre cette pauvre petite,
une enfant sans mre!... car, bien qu'il ne l'ait jamais frappe
devant moi (il ne l'oserait pas,... il connat mon coeur;... il
sait que je lui sauterais aux yeux, tout Frias qu'il est!),
on voit que cette enfant a l'habitude d'tre battue. Elle
tremble devant eux, elle les dteste, et franchement ils ne
l'ont pas vol: ce sera leur punition en attendant que le bon
Dieu ait son tour.

Madame de Beaumesnil se trompait. Grce  la bont mme de ce
Dieu qu'elle invoquait si souvent, comme toutes les plates
dvotes de son espce, et qu'elle connaissait si mal, -- une
mre peut chtier bravement sa fille coupable, sans courir
l'horrible risque d'en tre hae. Il y a dans le coeur d'un
petit enfant le mme sentiment de profonde justice que dans
l'me d'une grande nation. Les enfants aiment leurs parents
comme les peuples leurs souverains, -- quand ils les
respectent. Sibylle, loin de dtester M. et madame de Frias,
qui d'ailleurs, hors des intervalles de svrit ncessaire,
lui faisaient entre leurs deux coeurs le plus doux nid du
monde, avait pour eux une affection rflchie qui n'tait
point de son ge. Elle les adorait, elle les admirait. Son
esprit fin, srieux, un peu enthousiaste, tait frapp  un
degr extraordinaire du caractre en mme temps lev et
candide qui prsidait aux relations familires des deux
vieillards, de leur exquise intimit, de la dignit
tranquille, de la discipline un peu patriarcale qui
distinguaient et honoraient la maison de ses pres. Les
contrastes ne manquaient pas d'ailleurs pour clairer son
jugement. On l'envoyait quelquefois passer la journe au
Manoir, chez madame de Beaumesnil, qui dclarait avoir pour
cette enfant les sentiments d'une mre, et qui les lui
tmoignait de reste en la bourrant de compliments ridicules et
d'indigestes friandises. En ces occasions, le commrage
trivial de son htesse, l'insipide gaiet de M. de Beaumesnil,
les chansons  boire du chevalier, les entreprises bavardes de
mademoiselle Constance avec les domestiques, la turbulence
infernale de la brune et belle Clotilde, plus ge qu'elle de
quatre ou cinq ans, plongeaient Sibylle dans une surprise
mle de malaise qu'elle exprimait navement  sa manire:

-- Vous vous tes amuse, ma chrie? lui disait madame de
Frias.

-- Oui, grand'mre, on m'a bien amuse, mais je me suis
ennuye.

C'tait surtout  la suite de ces excursions dans le voisinage
que Sibylle gotait sensiblement la saveur de l'atmosphre
morale qu'on respirait  Frias. Elle aimait jusqu' cette
bonne odeur des vieillards qui se soignent et ces vagues
parfums d'iris qu'elle retrouvait dans les caresses du retour.

Le marquis de Frias s'tait rserv une partie de ses
immenses proprits, et il en dirigeait l'exploitation. Il
avait coutume de distribuer lui-mme, tous les samedis, la
paye aux ouvriers qu'il employait, profitant de cette occasion
pour s'informer de leurs intrts particuliers et pour
prodiguer les oeuvres de charit. Cette crmonie de la paye
tait une des ftes de Sibylle. Elle s'accomplissait, dans la
belle saison, sur une pelouse qui touchait  la limite du parc
et de la campagne: au dclin du jour, le marquis et la
marquise venaient s'asseoir sur un banc ombrag par un groupe
de sapins; Sibylle se plaait gravement entre eux. Elle
entendait d'abord au loin les chants des moissonneurs, puis
elle voyait apparatre leur longue file bariole sur le sommet
d'un coteau qui dominait le parc. Ils descendaient, toujours
chantant, la serpe  la main ou la fourche sur l'paule, un
sentier qui courait dans les bruyres, et ne se taisaient
qu'en arrivant  une barrire pratique dans la haie, en face
des sapins. Ils venaient alors se ranger sur la pelouse, et
recevaient tout  tour leur solde, et souvent quelque chose de
plus, des mains de Sibylle, majestueuse et ravie.

M. de Frias avait hrit de son pre une autre tradition
qu'il maintenait avec la mme fidlit. A l'heure de
l'_Angelus_, il assemblait dans le salon du chteau ses
domestiques et les ouvriers rsidents de sa ferme et faisait 
haute voix la prire du soir, ajoutant aux formules du rituel
quelques paroles empruntes  l'humble condition de ceux qui
l'coutaient et  ses malheurs particuliers. Le demi-jour dans
lequel se passait cette scne de famille, le bruit sourd qui
marquait l'entre et la sortie des subalternes respectueux,
les larmes qui coulaient sur les joues ples de madame de
Frias, les allusions mues et rserves du vieux marquis,
tout cela faisait encore pour Sibylle, de cette solennit
quotidienne, une heure bnie, pleine d'un charme pntrant et
mystrieux.

Elle avait des plaisirs moins svres. Madame de Frias, aprs
son mari et sa petite-fille, aimait avec passion deux choses:
les fleurs et les poules rares. On ignore si elle avait
rellement ces deux manies, ou si elle se les tait donnes
pour procurer au marquis l'ineffable douceur de les
satisfaire. Quoi qu'il en soit, il ne se passait gre de
semaine o la marquise,  son lever, n'et l'heur d'apercevoir
sous sa fentre une cage ou une jardinire tombes du ciel
pendant la nuit. M. de Frias, cependant, discrtement cach
dans le feuillage d'un massif, et Sibylle blottie  ses pieds,
surveillaient avec des palpitations de coeur l'effet de ces
surprises sur l'esprit de madame de Frias. Il arrivait assez
habituellement que madame de Frias n'avait jamais vu ni mme
imagin qu'il pt se rencontrer dans l'univers des fleurs d'un
si riche clat, ni des poules d'une beaut aussi phnomnale.
De ces attentions, fidlement rptes depuis tant d'annes,
il tait rsult que la basse-cour et les serres de Frias
taient des merveilles qu'on signalait aux voyageurs. La
marquise passait une bonne partie de sa douce existence dans
ces lieux de dlices, o elle bnissait le ciel et son mari,
et o elle pleurait aussi quelquefois; mais pour Sibylle, ce
paradis tait sans mlange: tout ce pays de fleurs et
d'oiseaux, dont sa grand'mre lui semblait tre la reine,
l'enchantait. Elle croyait vivre dans un de ces contes de fes
dont on l'avait berce. Son grand-pre, crateur de ces
riantes magies, lui paraissait, sous son nuage de poudre, un
tre presque divin. Madame de Frias, au reste, ne considrait
pas son mari d'un oeil moins favorable. Sibylle, la voyant un
jour penche, dans une attitude d'extase, hors du vitrage de
la serre, se pencha  son tout et aperut M. de Frias
cussonnant un rosier au soleil du matin.

-- Mon Dieu, ma mignonne, dit la marquise, voyez comme votre
grand-pre est beau! Que je le trouve beau!

Sibylle partit de son pied lger, et, s'approchant du vieux
marquis, elle lui interprta ce message affectueux dans sa
langue un peu fire:

-- Grand-pre, la marquise de Frias m'envoie vous dire qu'elle
vous trouve beau.

Le marquis sourit.

-- Quelle folie! Allez lui dire que c'est elle qui est
charmante.

Puis, la rappelant:

-- Portez-lui cette fleur, ajouta-t-il.




IV


LE FOU DE SIBYLLE


En t, quand l'aube s'est leve radieuse dans un azur
immacul, les premires heures du jour ont une puret et un
calme que l'on croirait ternels. Cependant des brises folles
s'lvent tout  coup, inclinent les herbes et agitent le
feuillage; des rseaux blanchtres s'entre-croisent dans le
ciel, d'un horizon  l'autre, comme des voiles tendus soudain
par des mains invisibles. On s'inquite, et l'on se dit qu'il
pourrait bien venir de l'orage dans la journe.

Aucune image ne saurait aussi exactement que cette vieille
image indiquer la phase nouvelle dans laquelle parut entrer
l'enfance de Sibylle aprs cinq ou six ans de la parfaite
srnit que nous avons essay de peindre. Son humeur devint
subitement ingale. Elle avait des instants de folle gaiet;
plus souvent, un souffle inconnu semblait faire frissonner son
jeune coeur, et courbait sa blonde tte comme la cime d'un pi.
En mme temps une vague posie chantait  son oreille, et elle
se prenait par accs d'un got bizarre pour la solitude. Elle
entranait alors sa nourrice dans les bois qui s'tendaient
autour du parc de Frias, et ne rentrait que le soir au
chteau.

-- Que peut-elle faire tout le jour dans ces bois? Quel plaisir
y trouve-t-elle, nourrice? demanda enfin M. de Frias, se
proccupant de ces tranges allures.

-- Monsieur le marquis, rpondit la nourrice, voici ce qui se
passe. Nous nous promenons d'abord tranquillement un bon bout
de temps, et mademoiselle est sage comme une image. Seulement,
si elle vient  apercevoir entre les arbres un coin du bleu de
la mer, elle s'affole, elle bat des mains, elle de met 
crier: "Nourrice, la mer! la mer!" et puis elle me saisit par
la main et me force  courir avec elle jusqu' ce que je
tombe, et elle crie toujours: "la mer! la mer! la mer!" et
elle rit de toutes ses forces. Alors je m'assois au pied d'un
arbre et je prends mon ouvrage; mademoiselle s'assoit le plus
souvent  ct de moi; un rien l'amuse: c'est un feuillage,
monsieur le marquis, une fleurette, un brin de mousse, qu'elle
regardera avec son grand srieux pendant des heures. D'autres
fois elle s'en va en plein fourr, se couche dans les herbes
et s'endort comme une perdrix dans un sillon. Je dis qu'elle
dort, monsieur le marquis, mais je n'en sais rien, car
aujourd'hui, quand j'ai relev son chapeau, qu'elle avait
rabattu sur ses yeux, elle pleurait. C'tait peut-tre un rve
qu'elle faisait.

Cette dernire circonstance alarma la sollicitude du marquis.
Sibylle fut mande.

-- Pourquoi avez-vous pleur aujourd'hui dans les bois, ma
chrie? lui dit-il. Avez-vous quelque chagrin? tes-vous
malheureuse?

-- Oh! Dieu, non! dit vivement l'enfant en sautant au cou de
son aeul.

-- Pourquoi donc avez-vous pleur?

-- Je ne sais pas... pour rien.

Il fallut se contenter de cette rponse.

Il y avait dans les bois de Frias un site pour lequel Sibylle
tmoignait une prdilection spciale. C'tait un troit vallon
fort retir, dans le creux duquel courait un ruisseau  demi
cach sous la verdure de ses bords. A la naissance du
ruisseau, le sol tait profondment dchir en travers du
bois. Une roche tait adosse contre cet escarpement et
laissait filtrer de minces filets d'eau limpide qui se
runissaient dans un bassin d'antique maonnerie, dont le
trop-plein s'chappait ensuite vers le vallon. Cette roche
pleurante, domine par d'pais ombrages, festonne de lianes,
tapisse d'une mousse humide et de grandes feuilles
vernisses, avait dans cette solitude un aspect sauvage et
charmant, qui lui avait apparemment valu autrefois les
honneurs d'une lgende dont il ne restait plus que le nom: on
l'appelait la Roche  la Fe. Ce nom, qui voquait tous les
romans de son enfance, contribuait beaucoup sans doute  faire
de ce lieu une des stations favorites de Sibylle. Elle
demeurait l avec une singulire persvrance, surveillant
d'un oeil curieux cette merveilleuse roche, --  demi craintive,
 demi enchante. Elle attendait une aventure. Il lui en
arrive deux.

Un soir d't, elle tait venue rendre visite  la Roche-Fe,
tandis que sa nourrice, suivant l'usage, travaillait au pied
d'un arbre dans la partie suprieure du bois. Sibylle aimait 
tre seule avec sa roche. Mademoiselle de Frias tait  cette
poque une fillette de sept  huit ans, grande pour son ge,
lgante et marchant bien. La masse paisse de ses cheveux
blonds tait emprisonne dans un rseau dont le poids semblait
faire flchir sa tte en arrire par un mouvement d'une grce
hautaine. Elle portait habituellement un chapeau  bords plats
autour duquel tait roule une plume noire qui retombait
lgrement sur son front et qui jetait sur ses yeux,
naturellement profonds, une ombre un peu farouche; mais
quelquefois elle avait la fantaisie d'enlacer dans ses cheveux
des lianes, des feuillages et des fleurs qui formaient sur sa
tte une de ces paisses couronnes qui ombragent le front des
jeunes ptres joueurs de flte dans les scnes figures des
ges mythologiques. -- Elle avait eu, ce soir-l, cette
fantaisie, et, se servant de la petite fontaine comme d'un
miroir, elle s'tait compos une coiffure d'une grce sauvage.
-- Elle tenait  la main une baguette qu'elle avait dpouille
de son corce: debout sur le bord du bassin, le regard vague
et perdu, elle levait le bras de temps  autre et dessinait
lentement dans l'air avec sa baguette blanche des signes
mystrieux, comme si elle et jou un rle dans quelque idylle
ferique dont elle s'enchantait elle-mme. Tout  coup, en
face d'elle, la taillis s'entr'ouvrit, et un homme sauta
lgrement sur le terre-plein qui entourait la fontaine.
Sibylle fit un mouvement en arrire et entr'ouvrit les lvres
pour crier: puis elle demeura immobile, une main appuye sur
sa baguette, dans une pose intrpide, l'oeil fix sur
l'inconnu. Cet inconnu n'avait  la vrit rien d'effrayant:
c'tait un jeune homme d'une vingtaine d'annes au plus, en
tenue de voyage, grand, souple, avec un reste de grce
adolescente et une douce flamme dans des yeux bien ouverts.
L'aspect imprvu de l'enfant, sa beaut, sa couronne trange,
son attitude hroque, avaient d'abord jet ce jeune homme
dans un tonnement silencieux. Il murmura enfin quelques mots
en souriant et en se parlant  lui-mme, puis il dit  haute
voix:

-- Pardon, mademoiselle... Je suis peut-tre ici chez vous?

-- Oui, dit Sibylle.

-- Excusez mon indiscrtion. Je vais me retirer. J'tais venu,
ajouta-t-il en montrant un album, pour dessiner dans ces bois
que je croyais ouverts au public.

Sibylle ne rpondant point, il fit deux pas comme pour
s'loigner.

-- C'est dommage, reprit-il gaiement. Quel joli endroit! Puis-je
vous demander comment on l'appelle?

-- La Roche  la Fe.

-- Ah! Et vous tes la fe? dit le jeune homme, que le srieux
de l'enfant amusait.

Un sourire effleura la bouche fire de Sibylle.

-- Oui, dit-elle.

-- Mon Dieu! me permettriez-vous de faire votre portrait?

-- Non.

-- Voulez-vous me permettre au moins de vous demander votre
nom?

-- Sibylle.

-- Adieu donc, mademoiselle Sibylle... Me permettez-vous de vous
embrasser, mon enfant?

-- Non.

-- Puis-je vous baiser la main?

Sibylle avana sa main avec un geste d'infante. Le jeune homme
sourit, puis la baisa gravement.

-- Je vous suis reconnaissant, mademoiselle. Maintenant je m'en
vais, et je puis vous assurer que je n'oublierai jamais ni la
roche ni la fe. Gardez-moi aussi un petit souvenir dans votre
jolie tte. Voulez-vous?

-- Je ne sais pas votre nom.

-- Je m'appelle Raoul. Vous en souviendrez-vous?

-- Toujours, dit l'enfant.

Raoul, un peu embarrass, sans trop savoir pourquoi, la
regarda encore un moment avec un sourire gauche, puis il la
salua respectueusement et disparut dans le taillis.

Quelques jours plus tard, la marquise de Frias, tenant sa
petite-fille attentive sur ses genoux, commenait en ces
termes une de ces improvisations orientales o elle excellait:

-- Il y avait une fois dans une fort, sur les bords du Gange,
un fils de roi qui chassait; il tait beau comme le jour, bien
lev, spirituel et modeste; il s'appelait...

La marquise cherchant le nom de ce fils de roi, Sibylle le lui
fournit tout  coup:

-- Raoul, dit-elle.

-- Pourquoi Raoul? demanda avec un peu d'tonnement madame de
Frias.

Une lgre teinte rose se rpandit sur les joues de l'enfant.
Par un sentiment qu'il lui et t bien impossible
d'expliquer, elle avait gard pour elle jusque-l l'innocent
mystre de son entrevue avec l'inconnu. Elle n'hsita pas  le
confier sur l'heure  son aeule, ajoutant tout bonnement que,
ce Raoul lui ayant paru beau comme le jour, bien lev,
spirituel et modeste, son nom lui tait venu naturellement 
l'esprit pour en baptiser ce fils de roi qui avait tout juste
les mmes qualits. Madame de Frias rit beaucoup de
l'histoire, et mme plus qu'elle n'en avait envie; elle
s'assura discrtement le lendemain, dans une petite excursion
au bourg de Frias, que le prince Raoul, qu'on lui prsenta
d'ailleurs comme un jeune homme gai, honnte et du meilleur
monde, avait quitt le pays le soir mme du jour o il y avait
paru: moyennant quoi, Sibylle put continuer librement ses
chres promenades et rencontrer peu de temps aprs dans le
mme lieu une seconde aventure qui exige deux mots de prface.

Le ruisseau qu'panchait l'urne de la fe de Frias, et qui
traversait les bois, allait se jeter dans la mer  deux lieues
de l; mais, chemin faisant, il s'enflait du tribut de deux ou
trois affluents et finissait par former un cours d'eau
respectable, lequel, peu d'annes avant celle o commence
cette histoire, avait l'honneur de faire tourner un moulin
tabli sur la lisire de la fort. Le meunier de ce moulin se
nommait Jacques Fray. Il avait gaiement accompli son temps de
service sur la flotte, et avait trouv au retour une fiance
fidle  qui il fit hommage de ses boucles d'oreilles  la
marinire, et qui devint bientt aprs une meunire blanche et
de bonne mine. Ce mnage fut heureux. Jacques Fray tait un
brave garon de belle humeur; il tait dou d'une jolie voix,
qu'il avait perfectionne dans les veilles de bord, et qu'il
ne tarda pas  utiliser auprs du berceau d'une petite fille
que lui donna sa femme. Il y avait devant le moulin un carr
de jardin aux deux pieds de figuier et trois ruches  miel;
tout cela avec cette jeune meunire, ce meunier poudr et
chantant, et ce brin d'enfant qui dansait  travers, tout cela
riait  l'oeil sous le soleil de l't. Aprs cinq ou six ans,
madame Fray fut favorise d'une nouvelle grossesse, et
Jacques Fray, qui devait  la vrit le savoir, jurait
joyeusement que cette fois-ci c'tait un garon. Sur ces
entrefaites, par une triste nuit d'automne, une trombe d'eau
s'abattit sur le canton de Frias; ce dluge local se
prolongea toute la journe du lendemain: la nuit suivante, le
paisible ruisseau, mtamorphos en torrent furieux, escalada
ses rives, noya les campagnes et culbuta le moulin. Jacques
Fray se sauva  grand'peine avec sa femme et sa fille; mais
il fut parfaitement ruin de ce coup, ayant perdu, avec sa
maison renverse et son outillage dtruit, une provision
considrable de grains et de farine. La femme, les sens
tourns, comme on dit, mourut trois jours aprs, et la petite
fille, pour avoir pass la nuit les jambes dans l'eau, suivit
sa mre au cimetire de Frias. -- Le cur, le lendemain de
l'inhumation de l'enfant, eut la charit d'aller rendre visite
au pre. Il trouva ce malheureux homme tendu  plat ventre,
auprs d'une roue de moulin brise, dans le limon jauntre qui
recouvrait son jardinet, si gai autrefois.

-- Allons, Jacques! dit le cur en le secouant.

Jacques ne bougea pas.

-- Mon ami, reprit le cur, je vous en prie!

Jacques souleva la tte:

-- Allez-vous-en, dit-il. Il n'y a pas de bon Dieu!

Le cur, n'en pouvant tirer d'autre rponse, s'en alla
tristement. Le lendemain il le retrouva  la mme place et
dans la mme position, et toujours rpondant  ses paroles de
consolation par cette phrase unique:

-- Il n'y a pas de bon Dieu!

On reconnut bientt que la raison de ce pauvre diable tait
srieusement altre. Il quitta les ruines de son moulin,
s'empara d'un misrable chaume qu'on avait dress sur le haut
d'une falaise dserte pour y retirer des moutons pendant la
chaleur, et vcut l comme une bte fauve. On l'entendait
quelquefois, surtout les jours d'orage, pousser des cris qui
glaaient le sang. Une circonstance bizarre marqua les
premiers temps de sa dmence. On trouva le matin,  plusieurs
reprises, les vitraux de l'glise de Frias briss et les
dalles intrieures de la petite nef semes de pierres. On fit
le guet, et une nuit Jacques Fray fut surpris lanant des
pierres avec un acharnement puril et farouche contre la
maison de ce Dieu qui l'avait si cruellement frapp. Il fut
question de le faire arrter et enfermer; mais le cur, qui
tait bon, en eut piti, et ne dit rien. C'tait d'ailleurs le
seul trait de violence qu'on pt reprocher  cet infortun. Il
tait inoffensif, quoique sa mine ft effrayante. On le
rencontrait souvent assis sur la berge d'un foss, le visage
tourn vers la haie. Comme tous les malheureux, il avait lass
la compassion  la longue, et n'tait plus qu'un objet de
terreur ou de rise. On l'appelait le fou Fray, et pendant
qu'on lui donnait, un peu par crainte, quelque morceau de pain
 la porte des fermes, les enfants lui attachaient des loques
dans le dos.

Un jour Sibylle, ayant laiss sa nourrice  quelque distance,
tait venue s'agenouiller sur le bord de la fontaine qui
recevait les filtrations de la Roche-Fe. Elle avait la tte
nue, et, aprs avoir examin curieusement pendant quelques
instants les vgtations qui germaient au fond du bassin, elle
s'tait affaisse peu  peu dans les herbes et dans les fleurs
du bord; prise d'un de ces attendrissements inexpliqus
auxquels elle tait sujette depuis quelque temps, elle se mit
 pleurer, et regarda ses larmes tomber une  une comme des
perles dans l'onde transparente et sonore. Un lger bruit lui
fit soudain lever le front: elle aperut le fou Fray blotti
vis--vis d'elle dans les broussailles. Sa tte couverte d'une
dbris de chapeau de paille, maigre, ple, redoutable
d'aspect, s'avanait hors d'un buisson; ses regards taient
dirigs sur Sibylle avec une intensit d'attention
extraordinaire; de grosses larmes s'chappaient de ses yeux
creux et coulaient dans sa barbe grise. Devant ce spectre,
l'enfant, quoique brave, sentit un frisson dans ses veines;
elle voulut appeler, et se trouva muette. Le fou comprit son
effroi, et dit d'une voix basse et plaintive:

-- N'ayez pas peur, je ne vous ferai pas de mal.

Puis il se leva, pendant que Sibylle se levait de son ct par
une sorte de mouvement mcanique, s'approcha d'elle et la
regarda fixement:

-- Pauvre enfant! murmura-t-il, pauvre enfant!

Et, se laissant tomber sur le sol, il sanglota la tte dans
ses bras.

Sibylle connaissait l'histoire de ce pauvre homme; elle
entrevit que quelque vague ressemblance lui rappelait la
petite fille qu'il avait perdue; la piti domina un instant la
terreur dans son me dlicate; elle se mit  genoux, et passa
doucement sa main blanche sur la tte hrisse du fou. Puis,
comme effraye de sa hardiesse, elle courut rejoindre sa
nourrice, qui ne fut pas mdiocrement alarme en voyant
l'instant d'aprs Jacques Fray s'attacher  leurs pas. Il les
suivit comme un chien jusqu'au chteau. M. et madame de
Frias, mus du rcit de Sibylle, s'approchrent du
malheureux, qui s'tait arrt derrire la grille du parc, lui
adressrent des paroles de bont, et lui remplirent son sac de
provisions. A partir de cette poque, on observa que sa folie
affectait un caractre plus calme. Il ne se passait gure de
jour sans qu'il se prsentt  la grille du chteau, o
Sibylle s'empressait d'accourir les mains pleines. Elle le
rencontrait souvent dans ses promenades; il avait remarqu le
got de Sibylle pour les fleurs sauvages; il savait celles
qu'elle prfrait, il en faisait d'normes bouquets, et venait
sans mot dire les dposer aux pieds de l'enfant. Elle lui
disait: "Merci, mon Jacques," en souriant, et le fou se
retirait satisfait. Le marquis et la marquise l'appelaient le
fou de Sibylle, et les domestiques le fou de Mademoiselle.
Sibylle se montrait touche et un peu fire de l'empire
qu'elle exerait sur cet esprit dsol et rvolt. Cet empire
toutefois choua sur un point: conseille par ses parents,
elle essaya un jour d'emmener Jacques  la messe dans l'glise
de Frias; arriv au seuil du cimetire, il se dgagea
violemment des mains de Sibylle, poussa un cri sauvage, et se
mit  descendre la lande en courant.

Deux mois environ aprs sa premire rencontre avec le fou
Fray, Sibylle reut la visite de son amie Clotilde Desrozais,
qui se prparait  entrer dans un couvent de Paris, afin d'y
achever son ducation, ou plutt de l'y commencer.
Mademoiselle Clotilde tait alors ge de douze  treize ans;
elle tait grande, admirablement faite, l'oeil superbe,
habituellement  demi clos et voil, mais dvorant quand il
s'ouvrait; elle avait de lourdes nattes d'un noir bleutre, et
montrait entre des lvres pourpres des dents blanches comme
la pulpe d'une noisette frache. Elle paraissait doue en
outre d'une vive intelligence et d'une ardente sensibilit;
mais,  vrai dire, on ne savait trop quels lments
fermentaient dans le chaos brlant de cette riche nature,
abandonne  elle-mme comme en pleine fort, et qui inspirait
 Sibylle un sentiment d'affection ml d'inquitude.
Mademoiselle Clotilde la tourmentait le plus souvent par ses
caprices de fougueuse autorit; mais l'instant d'aprs elle la
sduisait par des effusions de tendresse irrsistibles. Elle
la serrait sur son coeur, les yeux humides. "Je t'aime, ma
Sibylle, disait-elle, et je t'aimerai toujours! Il faut que tu
me jures de m'aimer aussi toute ta vie. Voyons, jure, jure!"
Sibylle jurait timidement. "Vois-tu, reprenait Clotilde,
j'aime tant ceux que j'aime que je voudrais les manger!" En
attendant elle les mordait quelquefois.

Mademoiselle Desrozais tait donc venue passer la journe 
Frias. Pendant que Sibylle prparait une collation  son
amie, celle-ci avisa par une fentre le fou Fray, qui dormait
 l'ombre dans la cour du chteau. Clotilde, sans mot dire,
courut  la cuisine, se fit donner un paquet de cordelettes, y
enfila des ferrailles, de vieux perons, des dbris de vitre
qu'elle rcolta de ct et d'autre, et alla discrtement
suspendre cet attirail aux vtements du fou endormi. Puis,
ayant pris la prcaution barbare de fermer toutes les grilles
de la cour, elle appela son chien Max, espce de molosse 
demi sauvage qui la suivait partout. Elle poussa alors le fou
d'un coup de pied et le rveilla en sursaut. "Ici, Max! Ici,
mon chien! cria-t-elle. Mords-le! mords-le!" Jacques Fray
avait grand'peur des chiens, qui lui tmoignaient en gnral
peu d'amiti. En voyant le bouledogue s'lancer vers lui, il
prit sa course follement. Le bruyant appareil qui pendait 
son collet se mit en mouvement et acheva de l'pouvanter. Il
se prcipitait et se heurtait d'une grille  l'autre, le chien
sur ses talons, perdu, haletant et hurlant,  la grande joie
de la belle Clotilde. Cependant Sibylle, attire par le bruit,
tait accourue  la fentre. Ds qu'elle eut vu ce qui se
passait, elle bondit dans la cour et atteignit le fou au
moment o le chien venait de saisir les lambeaux de toile qui
enveloppaient ses jambes. L'enfant usa de toutes ses forces
pour repousser loin de son protg le froce bouledogue, qui,
tournant subitement sa rage contre elle, lui mordit le bras,
d'o le sang coula. Les domestiques arrivrent, cartrent le
chien, et emportrent Sibylle vanouie. Devant ce rsultat
final de son espiglerie, Clotilde fondit en larmes; mais
lorsque son aimable tante l'emmena une heure aprs, et qu'elle
vit Jacques Fray, qui s'tait recouch sur le pav, se
soulever et lui montrer le poing en agitant la ferraille dont
elle l'avait affubl, elle ne put s'empcher de rire de la
menace silencieuse de l'idiot: elle eut tort.

Sibylle resta au lit avec la fivre pendant trois jours.
Jacques Fray passe ces trois jours tendu comme un mort sous
la fentre de sa chambre. Aprs de vaines tentatives pour
l'arracher de cette place, on l'y laissa par l'ordre de M. de
Frias, et on lui donna  manger l. Il n'en bougeait pas mme
la nuit. La quatrime jour, au matin, il s'entendit appeler
par son nom, et, se dressant brusquement, il vit Sibylle  sa
fentre. Il y eut quelque chose de touchant dans le sourire
qui passa alors comme un rayon de soleil d'hiver sur ce pauvre
visage qui ne riait jamais.




V


MISS O'NEIL


M. de Frias, qui pensait que l'ducation morale des enfants
doit tre commence ds le berceau, n'avait mis aucune hte 
entreprendre l'ducation intellectuelle de sa petite-fille.

-- L'me, disait-il, est comme la moelle de ces jeunes arbres:
elle veut tre soutenue et dirige ds qu'ils naissent; mais
nous devons, comme fait la nature, attendre un certain degr
de force et de maturit pour en tirer des fruits. Plus ce
petit cerveau, ajoutait-il en caressant la blonde tte de
Sibylle, tmoigne d'heureuses et faciles dispositions, plus il
demande  tre mnag et respect dans sa fleur.

Cependant il y eut pour le marquis et la marquise de Frias,
lorsqu'enfin ils jugrent opportun d'initier Sibylle aux
mystres de l'alphabet, il y eut une heure de doute et
d'amertume qui fut pour madame de Beaumesnil une heure
d'extrme jubilation. Cette intelligence, qui semblait si
prompte et si ouverte dans le monde de la fantaisie, le seul
o elle se ft exerce jusque-l, se trouva, devant la science
positive de la lecture, d'une incapacit affligeante. Ni
tendresses ni rigueurs ne pouvaient vaincre le dgot de cet
esprit rveur pour une application rgulire. La pauvre
marquise, y perdant ses peines et jusqu' sa patience cleste,
appela  son aide le cur de Frias, comme plus imposant. Le
cur, qui tait homme de conscience et de plus pntr d'un
profond respect pour la famille de Frias, apporta  sa tche
un soin religieux, et n'eut pas plus de succs.

-- J'en maigris, disait-il.

Avec le temps, il devait en voir bien d'autres.

-- La pauvre petite sera idiote, rpondait madame de
Beaumesnil. Ils l'ont abrutie. J'en tais sre... A cinq ans,
Clotilde savait lire et mme elle rcitait des fables!

-- Je ne vois qu'un miracle, reprenait le cur, qui puisse nous
tirer de cette impasse.

Le miracle eut lieu, non pas tel peut-tre que l'entendait le
cur, mais tel qu'il est toujours permis de l'esprer de la
bienveillance divine. Les miracles se font dans les coeurs,
c'est l qu'ils sont possibles et frquents. -- Sibylle
n'ignorait pas qu'elle tait orpheline, et elle savait le
triste sens de ce mot; mais sur ce douloureux sujet, M. et
madame de Frias, redoutant de donner un objet trop prcis 
sa vive sensibilit, lui avaient toujours refus les
claircissements que rclamait parfois sa cruelle curiosit
d'enfant. Son pre et sa mre taient au ciel, et c'tait
tout. Les subalternes avaient reu et excut fidlement
l'ordre de s'en tenir  la mme rponse. On leur avait surtout
interdit toute parole, tout signe mme qui aurait pu attirer
l'attention de Sibylle sur les deux tombes blanches du petit
cimetire. Malgr ces prcautions, Sibylle, qui accompagnait
chaque dimanche ses vieux parents  la messe de la paroisse,
finit sans doute par surprendre dans leur air et dans leurs
regards, lorsqu'ils passaient devant ces deux tombes, quelque
chose de particulier; car un jour, sortant de l'glise, elle
alla droit aux deux marbres incrusts de lettres d'or, et se
retournant vers sa nourrice qui la suivait effraye:

-- Qu'est-ce qu'il y a d'crit l? dit-elle.

-- Rien, dit la nourrice.

-- Il y a des lettres, reprit Sibylle, le sourcil fronc: lis-moi
ce qu'il y a.

-- C'est du latin, mademoiselle.

Sibylle leva lgrement les paules et s'en alla. A dater de
ce jour, le bon cur de Frias ne reconnut plus son lve; il
se frottait les mains, il se flicitait:

-- Je savais, disait-il, qu' force de patience j'en viendrais
 bout.

Un mois aprs, Sibylle, sous prtexte de s'informer de la
sant de son professeur, qui avait un peu de goutte, se fit
conduire au presbytre. En passant, elle entra dans le
cimetire, s'arrta devant les tombes, demeura un moment
silencieuse, l'oeil fix sur les lettres d'or, puis elle
s'agenouilla et pleura. Le miracle tait fait, Sibylle savait
lire.

Une fois en possession de cette clef lmentaire des
connaissances humaines, Sibylle, ainsi qu'il arrive souvent
aux esprits de sa trempe, s'en servit avec une ardeur
impatiente qui eut dsormais besoin d'tre modre et contenue
plutt qu'excite. Cette fivre de savoir, qui se portait sur
tout et touchait  tout assez indiscrtement, eut deux
rsultats principaux: le premier fut d'embarrasser  l'excs,
en mainte occasion, l'humble prcepteur de Sibylle, le second
d'engager M. de Frias  retirer les clefs de sa bibliothque.
Le vieux marquis avait trop de jugement toutefois pour se
contenter de cette prcaution banale; il ne s'alarmait pas
d'ailleurs outre mesure de cette fermentation o les rveries
mystiques et les curiosits positives semblaient s'agiter
ple-mle. Ne rien ngliger, ne rien touffer, mais dgager
les lments confus qui bouillonnaient dans ce jeune cerveau,
en rgler les aspirations, en discipliner les forces, fconder
enfin ce chaos en l'ordonnant, c'tait une conduite qui lui
tait suffisamment trace par ses principes. Mais M. de Frias
sentit que le gouvernement d'une intelligence si active ne
pouvait tre abandonn plus longtemps aux faibles mains et 
la routine pdagogique de l'abb Renaud: il rsolut d'appeler
sans retard une institutrice qui aurait, dans l'ducation de
sa petite-fille, la charge de la partie temporelle, tandis que
la partie spirituelle resterait naturellement confie aux
soins du prtre. L'abb eut la modestie de reconnatre la
convenance et mme la ncessit de cette combinaison:

-- L'enfant, dit-il simplement, laisse voir une sorte de petit
gnie bizarre dont je suis incapable de dbrouiller
l'cheveau; tout ce que je pourrai faire, monsieur le marquis,
ce sera de lui apprendre son catchisme, et cela encore,
ajouta-t-il en soupirant, avec la grce de Dieu.

Pour le choix d'une institutrice, M. de Frias crut pouvoir
s'en remettre  la sollicitude de son cousin, le comte de
Vergnes, grand-pre maternel de Sibylle, auquel sa rsidence 
Paris et ses relations tendues dans le monde devaient
faciliter cette tche dlicate. Il crivit au comte une lettre
grave et touchante dans laquelle, en l'difiant amplement sur
les dispositions de sa petite-fille, il le suppliait de ne
rien ngliger pour que l'institutrice ft digne de l'lve. Un
mois aprs, M. de Frias, qui commenait  s'inquiter du
silence du comte, en reut la rponse suivante:


"Mon cher cousin,

"A force de plonger, comme un pcheur de perles, dans l'ocan
parisien, je crois avoir mis la main sur le trsor demand. La
personne n'est pas d'une physionomie trs-sduisante. Elle n'a
point d'ailes; nanmoins c'est un ange, dit-on. Je me figurais
les anges autrement, mais n'importe, et je vous l'expdie en
mme temps que ma lettre. Envoyer votre voiture  la gare de
***, train du soir (espoir!). La personne vient d'achever une
ducation trs-heureuse dont elle a t maigrement
rcompense. Votre domestique la reconnatra au signalement
suivant: Miss O'Neil (Augusta-Mary), trente ans, d'un blond
flamboyant, Irlandaise, d'une famille noble trs-ancienne,
parle toutes les langues mortes et vivantes, tricote, peint,
joue de la harpe et monte  cheval. Une foule d'_et caetera_.

"Pluie de baisers  Sibylle. Je languis aux pieds de la
marquise."


Une telle lettre, dans une circonstance  ses yeux si
intressante et si essentielle, parut au marquis de Frias
d'une lgret  peine supportable, et, bien qu'accoutum aux
formes mondaines et vapores qui recouvraient chez M. de
Vergnes un fonds assez srieux de rflexion et de sensibilit,
ce ne fut pas sans apprhension qu'il se rendit de sa personne
 la gare de *** pour y recevoir l'institutrice qui lui tait
annonce dans un langage si quivoque. Le premier aspect de
miss O'Neil descendant de wagon avec son sac de voyage fut
loin de dissiper les angoisses du marquis: il la reconnut sans
peine, malgr les ombres du crpuscule. Miss Augusta-Mary
O'Neil affirmait immdiatement son identit. C'tait une
grande fille maigre, anguleuse, marchant avec une rgularit
et une roideur d'automate; instinctivement on vitait ses
coudes, qui semblaient toujours prs de percer ses manches; de
chaque ct de son visage aux pommettes saillantes, de longues
boucles couleur de feu pendaient comme deux branches de saule.
Un chapeau d't en paille brune, affectant vaguement la forme
d'un saladier renvers, surmontait, comme un dme, cette
disgracieuse anatomie. Le coeur de M. de Frias se serra:

-- Vraiment, murmura-t-il, de Vergnes est bien coupable!

Cependant, lorsqu'il se fut approch de la pauvre miss O'Neil,
il vit briller dans son oeil d'un bleu ple une clart pareille
 celle qui tombe des toiles, si pure, si honnte, si tendre,
en mme temps si triste, qu'il en fut soudain mu et  demi
conquis. Miss O'Neil, que la conscience de son malheureux
extrieur rendait timide, rpondit aux compliments courtois du
vieux marquis avec un peu de gaucherie, mais en bons termes,
sobres et convenables. Sa voix tait d'une douceur musicale.
M. de Frias commenait  croire, comme M. de Vergnes, que la
personne pouvait tre un ange, bien que ses ailes fussent
effectivement peu apparentes. Il la fit asseoir  ses cts
dans sa voiture, qui prit le chemin de Frias, et il ne
diffra pas un instant de l'clairer sur le caractre du jeune
esprit dont la direction allait lui tre livre. L'Irlandaise
l'couta religieusement sans l'interrompre jusqu' ce qu'il
et termin son discours par un bref rsum de ses principes
an matire d'ducation.

-- Monsieur, dit alors miss O'Neil, je vois ce qu'est l'enfant,
et je suis heureuse qu'elle soit ainsi. Quant  vos principes,
ce sont exactement les miens. Dvelopper et cultiver les dons
naturels d'une intelligence, c'est un devoir et ce n'est
jamais un danger, si l'on fait en sorte que l'ide de Dieu
domine tout et sanctifie tout.

Le marquis respira longuement sur cette phrase. Il secoua la
tte  plusieurs reprises d'un air de satisfaction, et un
nuage de poudre parfume se rpandit dans la voiture.

-- Ma chre miss O'Neil, reprit-il, je vous prierais
maintenant, si je l'osais, de me conter votre histoire, sur
laquelle je vous avoue que mon cousin de Vergnes m'a
trs-incompltement renseign; mais n'allez pas au moins, miss
O'Neil, vous mprendre sur les motifs de mon indiscrtion:
c'est uniquement au nom de l'intrt dont vous m'avez tout de
suite pntr que je sollicite cette faveur de votre
condescendance.

On ne saurait dire combien l'affectueuse urbanit du vieux
marquis parut  miss O'Neil chose nouvelle et savoureuse.
Pauvre et laide jusqu'au ridicule, le monde, on le conoit, ne
l'avait point gte. Enveloppe sans cesse d'une atmosphre
glaciale qui la contractait, toujours empese, crispe et
nerveuse comme une personne qui marche sous des regards
malveillants et ironiques, elle avait beaucoup souffert dans
sa fiert, qui tait grande et lgitime. Pour la premire fois
de sa vie, elle se sentit apprcie: ce beau vieillard lui
parlait un langage qu'elle n'avait jamais espr entendre que
dans le ciel, de la bouche des lus ses frres, uniquement
pris de la beaut et de la splendeur morales. Profitant de
l'obscurit, elle laissa glisser de sa paupire deux larmes
qu'elle essuya du bout de son gant de soie noire; puis elle
conta brivement son histoire, qui tait d'ailleurs fort
simple. Le seul point sur lequel elle insista fut l'antique
origine de sa famille: elle descendait des anciens rois
d'Irlande, qui n'taient  la vrit, ajoutait-elle, que des
chefs de clan; mais enfin un de ses anctres, Fergus le Roux,
figurait authentiquement au nombre de ces chefs irlandais
auxquels le prince Jean Plantagenet (dont miss O'Neil ne
prononait le nom qu'avec une amertume ddaigneuse) avait eu
l'indcence de tirer la barbe dans une crmonie publique. Le
pre de miss O'Neil lui avait laiss une fortune assez ronde;
mais elle avait deux frres qui n'avaient pas apport dans
l'administration de leur bien toute la prudence dsirable. M.
de Frias comprit que l'hritage de miss O'Neil s'tait
englouti bnvolement dans les dsordres fraternels. Au
surplus, les fonctions auxquelles elle avait d se consacrer
lui plaisaient extrmement et lui avaient donn tout le
bonheur possible, jusqu'au jour o elle avait d quitter son
lve; mais ce jour lui avait dchir le coeur. Elle avait
offert de demeurer auprs de la jeune personne  des
conditions qui lui rpugnaient un peu, mais qu'elle croyait
acceptables (en qualit de femme de chambre probablement, la
pauvre fille!); la famille s'y tait refuse pour des raisons
de convenance dont elle-mme reconnaissait d'ailleurs la
valeur.

-- Miss Augusta, dit la marquis, permettez-moi de vous affirmer
que vous n'aurez jamais  craindre dans ma maison un pareil
dchirement. Tant que je vivrai, ma chre miss O'Neil, vous
vivrez sous mon toit, et je me tromperais trangement sur les
sentiments de ma petite-fille, si elle ne faisait pas honneur,
aprs moi,  la recommandation formelle que je compte lui
laisser  cet gard.

Miss Augusta ne put que murmurer un remercment indistinct;
mais elle passa de nouveau son gant de soie noire sur sa joue
osseuse.

Ce fut sur ce pied d'heureuse intelligence que M. de Frias et
miss O'Neil descendirent de voiture dans la cour du chteau.
Peu d'instants aprs, la marquise, que son mari avait eu soin
de prmunir, par deux mots de prface, contre l'impression du
premier coup d'oeil, compltait le ravissement de l'Irlandaise
par la tendre bienveillance de son accueil. Il tait tard. On
introduisit  petit bruit miss O'Neil dans la chambre de
Sibylle, qui dormait dans ses rideaux blancs, un bras repli
sous sa tte et perdu dans ses boucles soyeuses, avec la grce
que son ge charmant porte jusque dans le sommeil. La nourrice
approcha une lampe, et miss O'Neil contempla longtemps sans
parler l'enfant immobile et dont le souffle mme semblait
suspendu, tandis que la marquis et la marquise se penchaient
derrire elle, le visage empreint d'un sourire d'extase. A un
mouvement soudain que fit Sibylle, miss O'Neil posa un doigt
sur ses lvres, recula discrtement de quelques pas, et,
montrant aux deux vieillards attentifs son oeil humide et
rayonnant:

-- C'est un archange, dit-elle d'un ton de mystre; je l'adore!

Installe aussitt dans un appartement voisin avec une ampleur
et des raffinements auxquels elle avait t peu accoutume, la
descendante de Fergus le Roux, malgr la fatigue du voyage,
demeura veille une bonne partie de la nuit, promenant un
regard attendri sur les grandes tapisseries  personnages qui
l'entouraient: c'taient, dans des bocages lysens, des
bergers en culottes courtes et des bergres  paniers, qui
paraissaient heureux, mais qui l'taient assurment moins que
miss O'Neil. Il est dsolant de penser qu'au moment mme o
l'honnte crature prenait si dlicieusement possession de ce
paradis, l'pe flamboyante, toute prte  l'en chasser,
planait dj sur sa tte.

Le lendemain matin, madame de Frias, aprs un entretien qui
la fortifia dans tous les sentiments qu'elle avait dj vous
 miss O'Neil sur la parole de son mari, alla prsenter
l'institutrice  son lve. Sibylle, qui avait,  un degr
rare pour son ge, le discernement de l'harmonie et de la
beaut, considra d'abord miss O'Neil avec inquitude et
rpondit froidement  ses avances, en personne mal difie par
les circonstances extrieures et qui rserve son jugement. La
marquise les laissa ensemble pour qu'elles fissent
connaissance plus commodment, et descendit au salon. Elle y
trouva M. de Frias contant les mrites de miss O'Neil 
l'abb Renaud et  madame de Beaumesnil, que l'importance de
l'vnement avait attirs tous deux au chteau ds l'aurore.

-- Eh bien, ma chre? dit le marquis.

-- Eh bien, mon ami, autant que je suis capable d'en juger,
c'est un esprit trs-lev et un coeur vanglique.

-- Vous voyez, reprit le marquis d'un air radieux en
s'adressant  ses htes, vous voyez, c'est un diamant, et ce
sera, je le lui ai promis du reste, un diamant de famille! Il
faut avouer que de Vergnes, sous son apparente lgret, cache
un tact et une sret de jugement peu ordinaires! Elle n'est
pas belle, c'est vrai; mais j'en suis bien aise. Ce sera pour
Sibylle un enseignement de plus: nous lui dmontrerons en
quelque sorte sur cet exemple vivant, combien les avantages
physiques sont de mince valeur compars  cette parure morale
qui brille chez miss O'Neil comme dans un riche crin,
j'entends la noblesse des sentiments, la puret de l'me, les
grces de l'esprit...

-- Les douces vertus du caractre,... dit la bonne marquise.

-- Et les solides principes religieux, ajouta le cur.

Au milieu de ce concert, la porte du salon s'ouvrit avec
fracas, et la nourrice, qu'on appelait dans le chteau madame
Rose, entra brusquement, les traits si trangement bouleverss
que l'annonce d'une catastrophe lui sortait pour ainsi dire
par les yeux.


-- Au nom du ciel! nourrice, qu'y a-t-il? s'cria le marquis en
se levant.

-- Monsieur le marquis, dit madame Rose, reprenant
difficilement haleine, elle n'est pas chrtienne!

-- Quoi? qui? Miss O'Neil? Pas chrtienne?... C'est impossible!
Vous tes folle, nourrice!

-- Elle n'est pas chrtienne! reprit madame Rose en appuyant;
c'est une chose sre, puisqu'elle a demand tout  l'heure 
Jean s'il y avait un ministre protestant dans les environs, et
si elle pourrait aller facilement au temps tous les dimanches.

-- Protestante! dit le marquis, retombant ananti sur son
fauteuil. Protestante!... Puis, aprs une pause: -- Madame Rose,
reprit-il d'une voix altre, c'est bien, laissez nous!

Il y eut quelques minutes d'un silence complet: la marquise
changeait avec son mari des regards douloureux; le cur et
madame de Beaumesnil avaient joint les mains et les levaient
de temps  autre vers le plafond avec un air de consternation
sincre chez le premier, mais qui, chez la dame, n'tait
qu'une contenance, car, en ralit, la bombe qui venait
d'clater chez ses voisins n'avait jet dans son coeur,
toujours rong d'envie, qu'une pluie de fleurs et de rose.

-- Il faut convenir, dit enfin le marquis avec clat, que de
Vergnes est impardonnable! Voil bien l'indiffrence et la
frivolit parisiennes!... Une chose si capitale! il ne s'en
informe mme pas!... Il m'et envoy tout aussi bien une juive
ou une mahomtane,... mon Dieu! tout aussi bien! Voil de
Vergnes! Quant  moi, comment m'en serais-je inform? Comment
m'imaginer une pareille ngligence? Comment une ide si
insense, si absurde, m'et-elle un seul instant travers le
cerveau?... D'ailleurs elle tait Irlandaise, et j'ai d croire...
car il a fallu vraiment une fatalit particulire!... Au
surplus, je n'apprendrai  personne ici que la nourrice, en
refusant  miss O'Neil la qualit de chrtienne, parlait en
ignorante femme du peuple. Miss O'Neil n'est pas catholique,
voil tout, et c'est parbleu bien suffisant; mais,  part la
dplorable erreur de sa croyance, elle n'en reste pas moins
une femme digne d'intrt, digne d'gards,... et vritablement
je me trouve, vis--vis d'elle, dans un embarras effroyable...
Que faire?

-- Il me semblerait difficile, monsieur le marquis, hasarda
timidement le cur, de laisser une institutrice protestante
auprs de mademoiselle Sibylle, surtout au moment o l'enfant
se prpare  sa premire communion.

-- Oh! Seigneur! s'cria madame de Beaumesnil avec un lan
d'indignation qui se tourna aussitt en hilarit rserve.

-- Cela n'est pas possible, reprit le marquis, je n'y songe pas
un instant, madame, veuillez le croire; mais j'ai l'me
navre, je vous le confesse: outre que je ne renonce point
sans amertume  faire profiter ma petite-fille des talents, et
je dirai mme, quoi qu'il en puisse tre, des vertus de cette
personne, je frmis du coup que je vais porter  un coeur aussi
sensible, aussi dlicat que m'a paru l'tre celui de miss
O'Neil. Moi-mme j'aurai contribu, par l'imprudence de mon
langage, -- mais mon propre coeur m'entranait, --  lui rendre
ce mcompte plus poignant. Oui, je donnerais un de mes bras
tout  l'heure pour lui pargner et pour m'pargner  moi-mme
l'explication et la sparation qui semblent dsormais
ncessaires.

-- Cela est dur assurment, mon ami, dit la marquise; mais si
vous reconnaissez que cela est ncessaire...

-- Le plus tt sera le mieux, interrompit brutalement madame de
Beaumesnil.

-- Pardon, madame, rpliqua un peu vivement le marquis; mais
vous ne prtendez pas sans doute que je chasse cette jeune
femme comme un voleur, si protestante qu'elle puisse tre!

Il y eut une nouvelle pause de silence, aprs laquelle la
marquise reprit avec douceur:

-- J'allais dire, mon ami, que, si vous le dsiriez, je me
chargerais d'interprter vos intentions  miss O'Neil.

-- Non, ma chre, non. Vous voulez toujours prendre les peines
pour vous. Cela n'est pas juste. Miss O'Neil est-elle seule en
ce moment que vous sachiez?

-- Sibylle est avec elle.

-- Faites appeler l'enfant.

La pauvre miss O'Neil cependant, lorsqu'elle tait demeure
seule avec Sibylle aprs le dpart de la marquise, avait lu
facilement dans les yeux de son lve la prvention peu
favorable qu'elle lui inspirait. Elle s'tait bien garde de
chercher  vaincre cette antipathie par des prvenances et des
caresses inopportunes. Elle n'embrassa mme point Sibylle,
bien qu'elle en mourt d'envie. Lui souriant seulement le plus
doucement qu'elle put, elle l'emmena dans sa chambre, sous le
prtexte, toujours bien accueilli des enfants, de la faire
assister au dballage de ses caisses. Miss O'Neil, en effet,
commena par exposer  la lumire son humble trousseau qu'elle
casa ensuite dans les armoires avec mthode. Pendant cette
partie de l'opration, qui du reste ne fut pas longue,
Sibylle, debout au milieu de la chambre, les bras croiss par
derrire, le front soucieux, contemplait sans mot dire, et non
sans ddain, les alles et venues de l'affaire miss O'Neil,
qui lui semblait, en vrit, se donner beaucoup de peine pour
peu de chose; mais son joli visage se dtendit et s'claira
bientt du plus vif intrt, quand elle vit sortir
successivement des profondeurs d'une caisse l'herbier de miss
O'Neil, puis sa palette, ses pinceaux et son chevalet, enfin
une demi-douzaine de tableaux, ouvrage de miss O'Neil. Les
questions de l'enfant commencrent alors ardentes et presses;
mais elles s'arrtrent soudain devant une vision plus
clatante et plus mystrieuse encore: c'tait une harpe que
l'Irlandaise dgageait de son tui; et quand miss O'Neil,
ayant plac l'instrument sur sa base dore, crut devoir en
tirer quelques accords d'un air rveur, l'enthousiasme de
Sibylle pour cette merveilleuse trangre ne connut plus de
bornes.

-- Vous m'apprendrez tout ce que vous savez, miss O'Neil?

-- Tout, certainement, ma chrie.

-- Je saurai, comme vous, le nom de toutes les fleurs?

-- De toutes les fleurs, mon enfant.

-- Je jouerai de ce bel instrument, comme les anges?

-- Comme les anges.

-- Et je ferai des tableaux comme les vtres?

-- Assurment, et meilleurs que les miens, j'espre.

-- Je ne crois pas que cela soit possible, miss O'Neil, car ils
sont superbes.

Et pour tmoigner sans retard  miss O'Neil sa respectueuse
admiration, Sibylle s'empressa de lui rendre tous les petits
services que l'occasion pouvait rclamer. Elle l'aida de son
mieux  classer et  ranger dans la chambre toutes ses
richesses, et quand le moment fut venu de suspendre les
tableaux, Sibylle, monte sur une chaise, prsenta les clous 
miss O'Neil. Ces tableaux, par parenthse, sans tre aussi
superbes qu'ils le paraissaient  Sibylle, ne laissaient pas
d'avoir quelque mrite, surtout par le sentiment et par la
couleur; mais on pouvait leur reprocher une certaine monotonie
de composition. Presque tous, effectivement, reprsentaient le
mme sujet, avec de trs-lgres variantes, comme
l'indiquaient d'ailleurs les inscriptions, vraiment
superflues, que miss O'Neil, dans sa modestie, avait jug
prudent de faire graver sur les cadres: _Vue d'un lac au clair
de lune_ (par miss O'Neil). -- _La lune se levant sur un lac_ (par
miss O'Neil). -- _Le lac. Effet de lune_ (par miss O'Neil), etc.

L'Irlandaise, ayant termin ce travail avec le concours de son
officieuse petite amie, prit dans le fond de la caisse un
dernier tableau qui tait envelopp prcieusement d'une gane
de toile cire.

-- Celui-ci, mon enfant, dit miss O'Neil, n'est point de moi:
c'est le dernier souvenir de la jeune fille qui a t avant
vous mon unique lve. Elle a travaill secrtement  cette
toile, la pauvre enfant, pendant tout le mois qui a prcd
mon dpart, et en me la remettant elle m'a prie de ne la
dcouvrir que quand je serais arrive  ma destination. Ce
n'est donc pas sans motion, mon enfant, je vous l'avoue, que
je vais dtacher cette enveloppe.

L'enveloppe fut dtache d'une main tremblante. Le tableau,
sur lequel miss O'Neil attacha aussitt son regard impatient,
reprsentait un lac vert-pomme, violemment clair par une
lune monstrueuse, et au milieu du lac, dans un berceau
flottant comme celui de Mose, un enfant dont les traits,
tourns  la caricature, offraient avec ceux de miss O'Neil
une ressemblance grotesque. Sur le cadre on lisait: _Naissance
de miss O'Neil sur un lac. Effet de lune_.

L'lve de miss O'Neil, jeune personne d'une humeur enjoue
apparemment, avait cru trs-ingnieux, trs-plaisant et
trs-aimable de laisser pour adieu  son institutrice cette
allusion piquante  ses prdilections pittoresques. Miss
O'Neil, malheureusement, n'en jugea pas comme son lve, car
elle fondit en larmes, et, tombant tout plore sur une
chaise:

-- Oh,! dit-elle, quelle cruaut! C'est donc vrai,... j'ai eu
beau faire,... elle n'a pas de coeur!... Non, elle n'en a pas!... Ah!
que j'ai de peine!... Vous ne pouvez pas comprendre, ma pauvre
petite, poursuivit-elle en pressant avec angoisse les mains de
Sibylle, qui ne comprenait pas effet, mais qui la regardait
avec une motion sympathique; mais tenez, je vais vous
expliquer: cette jeune fille, que j'ai leve, soigne,
caresse pendant dix ans, comme une fleur chrie; pendant dix
ans, elle a t jour et nuit ma vie, mon culte, ma passion...
Pour ne pas la quitter, je lui offrais d'tre sa servante et
la servante de ses enfants!... Eh bien, sa dernire pense, sa
dernire parole, est une moquerie, une duret, une insulte!...
Vous ne pouvez pas savoir ce que je souffre, pauvre petite,
vous ne pouvez pas,... c'est impossible! Imaginez que je suis
seule au monde, plus seule qu'une autre, parce que je suis
laide et disgracie, et que cela me condamne  tre toujours
seule, sans affection, sans mari, sans enfants!... Et j'aurais
t une si bonne mre, voyez-vous, Sibylle, une si tendre
mre!... Elle le sait bien, elle, cette malheureuse, que j'ai
aime plus que sa mre ne l'aima jamais. Et voil,... elle me
brise le coeur!

Et la pauvre fille cacha sa tte dans ses mains.

-- Ne pleurez pas, miss O'Neil, dit Sibylle, essayant de lui
prendre les mains; vous ne serez plus seule maintenant. Ma
mre,  moi, est au ciel, vous la remplacerez: le voulez-vous?

-- Oh! Dieu! chre petite! dit miss O'Neil, qui sanglotait.

-- Nous ne nous quitterons jamais, miss O'Neil.

-- Non, non, jamais.

-- Comment vous appelez-vous, miss O'Neil?

-- Augusta-Mary, murmura miss O'Neil  travers ses larmes.

-- Eh bien, Augusta-Mary, nous ne nous quitterons jamais.

Miss O'Neil n'y put tenir: elle enleva l'enfant dans ses bras,
et, la serrant convulsivement sur son coeur, elle la noya de
pleurs et de caresses.

La nourrice les surprit dans cette expansion.

-- On demande mademoiselle au salon, dit-elle d'un ton sec.

Sibylle suivit sa nourrice, mais non sans avoir envoy, avant
de sortir, un baiser suprme  son amie.

-- Vous avez les yeux rouges, ma mignonne!... Que s'est-il donc
pass? dit le marquis en voyant entrer Sibylle.

-- C'est que j'ai pleur avec miss O'Neil. Son lve, l'autre,
lui a jou un mchant tour. Elle en a beaucoup de chagrin;
mais je l'ai console en lui promettant d'tre sa fille et de
ne la quitter jamais.

-- Bien! dit le marquis: il ne nous manquait plus que cela!
Vous devez renoncer  cette ide, ma chre enfant: une
circonstance imprvue nous force  congdier miss O'Neil.

-- Vous ne le ferez pas, grand-pre, je vous en prie. Elle en
mourrait. Songez qu'elle est seule au monde, qu'elle est laide
et disgracie. Vous ne le ferez pas. D'ailleurs je l'aime de
tout mon coeur, et je crois que j'en mourrais aussi.

-- Parfait! de mieux en mieux! reprit le marquis. J'en suis
aussi fch que bous, ma chrie, poursuivit-il; mais
malheureusement nous ne pouvons hsiter. Nous venons d'tre
informs que miss O'Neil appartient  la religion protestante,
qui est une religion fausse et mauvaise.

-- Je ne puis croire que miss O'Neil ait une mauvaise religion,
grand-pre. Soyez sr que cela n'est pas vrai. Elle a le coeur
trop bon, et d'ailleurs elle joue de la harpe comme sainte
Ccile.

-- Il ne s'agit point de harpe, dit avec un peu d'impatience M.
de Frias: je vous rpte, et vous devez me croire, que miss
O'Neil, avec toutes ses vertus, a le malheur de vivre hors de
notre religion, qui est la seule bonne et vritable.

-- Eh bien, il faut la lui apprendre, grand-pre. Je suis sre
qu'elle en sera trs-reconnaissante. Le cur la lui apprendra.
N'est-ce pas, cher cur?

Le cur s'agitait sur sa chaise.

-- Ah! si on pouvait esprer cela! dit  demi-voix la marquise.

-- D'ailleurs, reprit Sibylle, qui enlaa de ses deux bras le
cou de son aeul, elle verra si bien, en vivant avec vous, que
votre religion est la meilleure, qu'il ne peut pas y en avoir
de meilleure au monde... Elle le verra si bien, grand-pre! Je
vous jure qu'elle le verra!

-- Laissez, laissez donc, murmura le pauvre marquis en jetant
un regard timide vers le cur.

-- Dieu, monsieur le marquis, dit le cur en soupirant et en
souriant, met quelquefois la vrit dans la bouche des
enfants, vous savez.

Le marquis sauta sur cette branche.

-- N'insistez pas, cur, dit-il; vous voyez mon faible pour
cette infortune: un mot de plus, et je la garde.

-- On pourrait toujours, dit le cur, essayer pendant quelque
temps.

-- Elle reste! elle reste! cria Sibylle. Merci cur! merci
grand-pre!

Et elle bondit hors du salon. On la rappela, mais faiblement.
Elle tait dj dans les bras de miss O'Neil, qui apprit ainsi
tout  la fois son danger et son salut par la douce voix du
sraphin qui l'avait couverte de ses ailes.




VI


SIBYLLE HORS DU GIRON DE L'EGLISE


Cependant la gnreuse dtermination de M. de Frias  l'gard
de miss O'Neil, aussitt rpandue et commente dans le pays
par la langue  triple dard de madame de Beaumesnil, fit en
gnral peu d'honneur  la judiciaire du vieux marquis, et
n'en fit pas davantage  celle du cur, signal comme son
complice. Il faut convenir d'ailleurs que le monde, qui
n'entre point dans les dtails et qui juge les choses au point
de vue absolu, tait excusable de trouver bizarre et
irrgulier pour le moins le fait qui tait en ce moment soumis
 son apprciation. M. de Frias lui-mme, une fois le premier
lan de son enthousiasme apais, ne laissa pas d'envisager
avec une certaine inquitude la responsabilit dont il s'tait
charg en donnant  sa petite-fille une institutrice
hrtique. Quant au cur, il eut, par-dessus la rumeur
publique et les alarmes de sa conscience, le dsagrment de
recevoir  cette occasion les compliments du juge de paix du
canton, vieillard d'une foi tide, qui considrait Voltaire
comme un dieu -- dont il paraissait se croire le prophte.

L'abb Renaud se rendait au chteau de Frias deux ou trois
jours aprs l'arrive de miss O'Neil, quand il eut  subir,
chemin faisant, les loges quivoques du magistrat voltairien.
Il continua sa route, le front pench, et, rencontrant le
marquis, qui faisait sous les chtaigniers de son avenue sa
promenade du matin, il lui confia avec candeur ses scrupules
et ses chagrins.

-- Mon digne ami, lui rpondit M. de Frias, vous pouvez croire
que je ne suis pas moi-mme sur un lit de roses; j'entends
comme vous les fcheux murmures de l'opinion, je conviens en
outre que le suffrage du juge de paix est un symptme d'une
mauvaise nature: en effet, aprs la tristesse de nos amis, ce
que nous devons craindre le plus, dit le sage, c'est la liesse
de nos ennemis. Nanmoins, mon cher abb, je garderai miss
O'Neil, car dans le cours de ma longue vie j'ai remarqu que
les inspirations du coeur, beaucoup plus difficiles  suivre
que celles d'une prudence goste et banale, sont toujours
blmes par le monde, mais souvent bnies par la Providence.
Cependant il faut nous aider pour que Dieu nous aide, et nous
ne devons rien ngliger, vous et moi, mon digne ami, pour
sortir  notre gloire de l'preuve dlicate o nous nous
sommes engags, c'est--dire pour mnager  Sibylle
l'ducation forte et varie que miss O'Neil parat si capable
de lui donner, tout en maintenant l'enfant dans toute
l'intgrit de la foi de ses pres.

Afin d'atteindre plus srement ce but, et bien que deux annes
dussent encore s'couler avant l'poque fixe pour la premire
communion de Sibylle, il fut convenu que l'abb Renaud
commencerait le jour mme une srie de confrences ayant pour
objet d'asseoir sur des bases inbranlables l'orthodoxie de
mademoiselle de Frias. Concurremment miss O'Neil procderait
sans danger, on devait s'en flatter,  la culture
intellectuelle et morale de Sibylle-Anne. Miss O'Neil se
conformerait fidlement, -- M. de Frias n'en doutait pas un
seul instant, --  la recommandation formelle qui lui avait t
faite de ne jamais traiter les questions religieuses avec son
lve qu'au point de vue de la morale gnrale; mais si enfin,
-- car il fallait tout prvoir, -- miss O'Neil, trompant
douloureusement les esprances de M. de Frias et cdant  la
manie de proslytisme qui caractrise sa secte, s'avisait un
jour de tirer une Bible de sa poche et d'entrer dans la
polmique, l'abb Renaud ne serait-il pas l, l'oeil toujours
ouvert, inquiet mme, tout prt  constater ds les premires
apparences l'garement de miss O'Neil?

M. de Frias joignit  ces prcautions celle d'assister
rgulirement pendant quelque temps aux leons de l'Irlandaise
ou de s'y faire suppler par la marquise; mais il ne tarda pas
 se relcher d'une surveillance qui lui parut en mme temps
inutile et injurieuse  mesure qu'il put mieux apprcier, dans
l'intimit de la vie commune, le caractre scrupuleusement
honnte de miss O'Neil.

-- En vrit, disait le marquis, autant s'attendre  voir la
dlicate hermine se vautrer tout  coup dans un bourbier
ftide comme le plus vil animal de nos basses-cours que de
redouter de la part d'Augusta-Mary l'ombre d'un procd
dloyal.

Telle tait galement la conviction de la marquise, et telle
celle du cur lui-mme. Ces trois honntes gens, dlivrs
alors de tout ombrage du ct de leur conscience, purent jouir
avec un ravissement sans mlange de l'essor que prenaient peu
 peu les heureuses facults de Sibylle sous la baguette
ferique de miss O'Neil. Cette rare intelligence, en effet,
s'lanait vers la lumire avec une ardeur qui n'et pas t
sans danger, si elle n'et t tempre et guide par un got
sr et une prudente mthode; mais miss O'Neil tait  la
hauteur de sa tche.

-- Je pourrais, en la poussant un peu, en faire un prodige,
disait-elle  M. de Frias; mais j'aime mieux la retenir et en
faire une femme distingue. C'est  quoi je n'aurai pas
d'ailleurs grand mrite, car cette petite tte aux cheveux
d'or est comme une volire pleine d'oiseaux impatients
auxquels je n'ai que la peine de donner la vole.

M. et madame de Frias, enchants du zle et des progrs de
leur petite-fille, ne s'applaudissaient pas moins de
l'agrable changement qu'ils avaient pu observer dans son
caractre  dater du jour o des tudes positives et
rgulires avaient occup sa pense. Sans cesser d'tre une
fillette remarquablement srieuse et digne, Sibylle avait
perdu le got de ces confuses rveries auxquelles elle
s'abandonnait autrefois avec un singulier plaisir, et qui
rpandaient presque continuellement sur son front une
mlancolie trangre  son ge. Son beau rire d'enfant, frais
comme les cascades des bois, veillait alors plus souvent les
chos des vieux corridors. Elle montrait mme volontiers, dans
l'intimit de sa famille, une disposition d'esprit plaisante
qui tournait quelquefois au burlesque. Cette sorte de
jovialit, quand elle clatait brusquement chez mademoiselle
de Frias, formait, avec la gravit habituelle de sa
physionomie, un contraste qui n'tait pas sans grce. S'il
n'avait t adouci par un grand fonds de bienveillance
naturelle, ce trait de caractre et facilement dgnr en
humeur satirique; car Sibylle, comme une fine petite mouche
qu'elle tait, sous sa mine discrte et tranquille, avait le
talent de saisir avec une vive sagacit les travers qui
passaient sous ses yeux. Son got pur sentait immdiatement le
ridicule, de mme qu'une oreille dlicate sent les
dissonances. Elle avait  peine un crayon dans les doigts que
ce don de son esprit se rvlait dans des esquisses informes,
mais comiquement expressives. M. de Frias dut mme un jour
svir assez durement  l'occasion d'un tableau de genre o les
moustaches pudiques de madame de Beaumesnil et le nez romain
du chevalier Thodore figuraient dans des proportions
insoutenables.

Madame de Beaumesnil, bien qu'elle ignort cet incident, ne
prenait, on s'en doute, qu'une trs-faible part aux douces
motions que le succs de l'enseignement de miss O'Neil
faisait rgner dans le chteau de Frias. Ce n'tait pas
qu'elle ne ft ravie au fond, si on l'en croyait, que
l'vnement trompt ses prvisions; mais vraiment il y avait
des gens qui taient plus heureux qu'ils ne le mritaient.
D'ailleurs il n'y a pas de bonne fin par de mauvais moyens, et
enfin le dernier mot n'en tait pas dit.

-- Et vous verrez, cur, qu'un jour ou l'autre il arrivera
quelque chose, je ne sais pas quoi; mais il arrivera quelque
chose qui rabattra l'orgueil des Frias, car enfin le bon Dieu
est juste, et il ne le serait pas, s'il donnait raison
jusqu'au bout  un enttement si malavis,  une charit si
mal place. Quant  vous, cur, je ne vous blme pas; vos
motifs taient purs, je le sais: vous espriez convertir cette
malheureuse crature; mais entre nous je crois que vos
esprances sont depuis longtemps  vau-l'eau... hein? avouez-le,
mon pauvre cur?

Le cur l'avoua. Avec l'instinct sr de la malignit, madame
de Beaumesnil avait pos le doigt sur le point douloureux de
ce brave coeur. Ce n'tait pas, en effet, sans une profonde
amertume, encore mal dissipe, que l'abb Renaud avait d
renoncer au rve glorieux dont il s'tait berc un instant, et
dans lequel il s'tait vu couronnant miss O'Neil du voile des
catchumnes; mais il avait suffi de deux ou trois entretiens
avec l'Irlandaise pour reconnatre en elle un certain
dveloppement de lumires et une fermet de principes contre
lesquels il avait eu la modestie de ne pas engager la lutte.
M. de Frias avait confirm lui-mme le cur dans ce systme
de rserve, lui disant avec politesse qu'il ne fallait rien
prcipiter, qu'il tait bon de laisser mrir les choses, et
que miss O'Neil n'tait pas un esprit ordinaire, ce qui ne
paraissait pas signifier dans la pense de M. de Frias que le
cur ft un esprit extraordinaire.

Ce digne homme d'ailleurs, dgag de toutes les illusions
qu'il avait d'abord caresses  l'gard de miss O'Neil, n'en
apportait que plus d'application  la partie de l'ducation de
Sibylle qui lui tait dvolue. De ce ct, du moins, il
n'prouvait que des consolations. Il avait limit 
l'enseignement de l'histoire sainte l'objet de ses leons
durant la premire anne, rservant pour la seconde les
instructions dogmatiques du catchisme. Or les grandeurs
orientales de la Bible et ses touchantes lgendes, les
premiers temps du christianisme, leurs martyrs et leurs
saints, parlaient vivement  l'imagination de Sibylle et
veillaient en elle une ferveur religieuse qui se substituait
peu  peu  la vague posie de son enfance. Ce n'taient plus
les fes aux robes d'or, les chteaux magiques et les princes
chasseurs qu'elle voquait dans les solitudes des bois;
c'taient les thbades austres, les ples ermites et les
saintes bergres; c'tait surtout ce Dieu mystrieux et
imposant dont la puissance et la bont, clatant autour d'elle
dans toutes les scnes de la nature, germant avec les herbes,
grondant avec les temptes, resplendissant avec les toiles,
troublaient sa pense et charmaient son coeur.

L'enthousiasme religieux de Sibylle, bien qu'il ft en gnral
pour le cur et pour les Frias une source de satisfaction et
un sujet d'entretien dlicieux, ne laissait pas de leur causer
quelque embarras par les formes tranges sous lesquelles il se
traduisait parfois. Il fallut un jour gronder svrement
Sibylle, qui, se promenant dans l'avenue par une belle gele,
avait jug sublime de se dpouiller de son manteau en faveur
d'une petite mendiante, et y avait gagn un gros rhume. Une
autre fois on la trouva faisant sa prire  genoux sur des
mollettes d'perons, afin d'imiter les austrits des saints
dans les dserts. Il fut facile au reste de ramener au vrai un
jugement aussi naturellement droit que celui de Sibylle, et
quelques mots de bon sens eurent aisment raison de ces excs
de zle. Il arriva mme plus d'une fois que M. de Frias eut
lieu d'tre surpris du caractre d'lvation et de puret que
revtaient les lans de cette pit naissante. -- Une anne
environ aprs l'arrive de miss O'Neil au chteau, le vieux
marquis, toujours lev avec l'aurore, respirait  sa fentre
l'air salubre d'une matine d'avril, quand il aperut Sibylle
s'acheminant seule vers le parc.

-- O peut donc aller Sibylle de si bonne heure, ma chre? dit
M. de Frias en se retournant vers la marquise. Je ne la
croyais mme pas leve, et la voil en campagne. On dirait
qu'elle se cache. Que porte-t-elle donc dans ce panier?

-- J'ignore, mon ami, ce qu'elle complote, dit la marquise;
mais depuis quelques jours elle a eu de nombreuses confrences
avec Jacques Fray. Hier elle s'est enferme dans sa chambre
pendant deux heures, et ce matin elle m'a emprunt mon brle-parfums.
Je n'en sais pas davantage.

-- Il faut la suivre, ma chre.

M. et madame de Frias n'eurent point de peine  retrouver sur
le sable soigneusement tamis qui recouvrait les alles dans
les environs du chteau la trace des pas de Sibylle, et cette
piste lgre les conduisit, aprs quelques minutes de marche,
aux abords d'une clairire qui couronnait le point le plus
lev du parc. Ce site tait  juste titre renomm dans le
pays. Entour d'une futaie d'arbres magnifiques, il s'ouvrait
du ct de la mer sur les pentes doucement tages d'une srie
de collines verdoyantes. Entre les croupes de ces collines,
dont les deux chanes parallles se touchaient par la base,
une vaste ravine tendait ses dclivits jusqu' la plage,
formant  l'horizon une baie triangulaire que l'Ocan
remplissait tantt d'un azur radieux, tantt d'un flot de
moire argente. Au centre de la clairire, un chne colossal
et min par les sicles s'levait solitairement; il couvrait
de son ombre un des rares monuments laisss sur la cte
normande par les cultes celtiques, une norme table de pierre
brute, d'un aspect trangement sauvage, dont il semblait tre
le contemporain.

M. et madame de Frias, comme ils approchaient de la
clairire, s'arrtrent soudain au son de la voix de Sibylle,
qu'ils entendirent  quelques pas d'eux. L'enfant s'exprimait
sur le ton d'une rprimande anime et presque menaante; puis
elle cessa de parler, et l'instant d'aprs une odeur d'encens
se rpandit dans l'air. Le marquis et la marquise, dont la
curiosit tait alors vivement surexcite, quittrent le
chemin, s'engagrent dans la futaie et gagnrent avec
prcaution le sommet du plateau. Ils aperurent Sibylle
agenouille au pied du chne et devant la table de pierre: ses
yeux taient dirigs vers le point de l'horizon o la mer se
fondait avec le ciel, et ses lvres entr'ouvertes semblaient
prier. Au tronc du chne taient suspendues de grandes lettres
figures par un enlacement de violettes sauvages, et composant
ce mot: -- DIEU. -- Sur la table de granit tait pos le
brle-parfums qui laissait chapper un lger nuage de fume, dont
la spirale se droulait lentement sur le bleu lointain de
l'Ocan. Un des traits les plus frappants de ce tableau,
c'tait la prsence du fou Fray, qu'on voyait  quelque
distance accroupi contre un arbre et observant Sibylle avec la
mine en mme temps humilie et farouche d'un chien qu'on a
battu.

Devant cette scne, madame de Frias fondit en larmes, et,
s'agenouillant sur le gazon, elle joignit son ardente prire 
celle qui s'levait vers le ciel du coeur pur de l'enfant.
Cependant, M. de Frias tait demeur immobile, le front
pensif et presque soucieux.

-- Qu'avez-vous donc, mon ami? dit la marquise en se relevant.

-- Rien, dit-il, allons l'embrasser.

Sibylle, au bruit de leur approche, bondit sur ses pieds et
devint rouge comme une fraise.

-- Mon enfant, dit le vieux marquis en la serrant dans ses
bras, c'est bien; mais il manque une croix  votre autel: il
faut rappeler la bont de Dieu  ct de sa puissance.

-- C'est vrai, dit Sibylle, je mettrai une croix.

-- Est-ce vous seule, ma mignonne, dit madame de Frias, qui
avez fait ces belles lettres de fleurs?

-- C'est moi, rpondit Sibylle, mais c'est Jacques qui a
cueilli les violettes. Et croiriez-vous que je n'ai jamais pu
le dcider  prier avec moi? C'est un monstre!

Sibylle accompagna cette objurgation d'un jeu de sourcils
terrible, qui parut affecter cruellement Jacques Fray. Il
baissa ses yeux hagards vers le sol, et murmura d'une voix
timide:

-- Il n'y a pas de bon Dieu!

-- Malheureux! s'cria Sibylle, et, le poussant tout  coup par
les paules, elle lui fit perdre l'quilibre. Le voyant alors
tendu au pied de l'arbre dans une attitude de gaucherie
effare, elle lana brusquement dans les bois un de ses doux
clats de rire, et, haussant les paules:

-- Grand sot! dit-elle.

Jacques parut enchant.

La journe que Sibylle avait commence par cet acte de foi
nave tait un dimanche, et, suivant l'usage, les chtelains
de Frias, aprs avoir djeun  la hte, se rendirent 
l'glise de la paroisse. Ils arrivrent quelques minutes avant
l'heure de la messe, et la petite nef tait encore dserte. Le
choeur seul tait occup par un groupe compos de la famille
Beaumesnil et du cur. Madame de Beaumesnil, remarquable par
un air plus affair et plus important que de coutume, mettait
alors la dernire main  la dcoration d'une petite table
place devant le matre-autel, et sur laquelle reposait une
figure de cire au visage fard, aux yeux d'mail et aux
cheveux boucls, encadre de fleurs en papier et d'ornements
en chenille. Autour de cette image, don pieux et spirituel de
madame de Beaumesnil, taient tales diverses estampes
colories o l'on voyait principalement des coeurs de toute
dimension, les uns percs de flches, les autres enflamms,
quelques-uns avec des ailes. Le cur, le chevalier Thodore et
mademoiselle Constance contemplaient cet difiant chef-d'oeuvre
d'un oeil profondment charm, tandis que M. de Beaumesnil se
pmait dans un rire bat.

-- Qu'est-ce que c'est? dit Sibylle en s'approchant
curieusement.

-- Mon enfant, dit madame de Beaumesnil, c'est un nouveau bon
Dieu que j'ai fait venir de Paris.

La foule se prcipitait en ce moment dans la nef, et mit fin
au dialogue. Sibylle prit sa place dans le banc de sa famille;
mais le marquis observa qu'elle ne priait point avec son
recueillement ordinaire. La distraction de Sibylle tait du
reste partage par tous les fidles qui, pendant la crmonie,
ne cessaient de jeter des regards impatients sur le petit
autel supplmentaire et d'changer des chuchotements mls de
sourires. Quand le messe fut termine, la curiosit, si
longtemps et si mal contenue, fit explosion, et le choeur fut
pris d'assaut par la foule. En cet instant critique, le
chevalier Thodore Desrozais, opposant ses grands bras au flot
des envahisseurs et dominant le tumulte des clats de sa voix
de chantre, russit  transformer la cohue en un dfil
mthodique; puis, adoptant le rle de cicerone, il dmontra 
chaque groupe de curieux les grces et les mrites de la
figure de cire dont il se plut mme  faire jouer les yeux
d'mail par le moyen d'un ressort ingnieux. Les impressions
que cette scne laissait dans l'esprit des assistants taient
de diverse nature: quelques hommes,  peine sur le seuil du
porche, riaient  leur aise du bon Dieu de madame de
Beaumesnil; quelques vieilles femmes, prises d'une dvotion
subite pour cette image, lui consacraient des cierges. Madame
de Frias, sur l'invitation pressante de madame de Beaumesnil,
eut la politesse de se ranger au nombre de ces proslytes
vulgaires.

Sibylle, en retournant au chteau, resta remarquablement
triste et silencieuse. Avait-elle t choque des indcentes
familiarits d'un tel pisode, contrastant avec l'ide
solennelle qu'elle s'tait faite de la Divinit et du culte
qui lui tait d? La logique droite et mme un peu roide qui
caractrise l'intelligence des enfants lui suggrait-elle 
cette occasion des rflexions d'un ordre plus srieux encore?
Quelles que fussent ses penses, l'enfant les garda pour elle.

Cependant, l'poque fixe pour sa premire communion
approchait. L'abb Renaud venait alors presque chaque jour au
chteau de Frias; il y partageait le dner de famille, qui
avait lieu  midi, et donnait ensuite  Sibylle une leon de
catchisme. Une aprs-midi, M. de Frias, qui peu d'instants
auparavant avait laiss sa petite-fille enferme avec la cur,
fut surpris de la rencontrer tout  coup dans le jardin.

-- Mais que faites-vous l? lui dit-il; est-ce que l'abb est
dj parti?

-- Non, dit brivement Sibylle, il dort.

-- Comment! reprit le marquis, est-ce qu'il s'endort souvent
ainsi?

-- Trs-souvent aprs dner.

-- Il n'importe, dit gravement M. de Frias, votre devoir tait
d'attendre son rveil avec patience. Je n'aime ni votre
conduite ni votre ton, qui manquent de respect.

Ce n'tait pas la premire fois que M. de Frias avait
l'occasion de constater dans l'attitude et dans le langage de
Sibylle vis--vis du cur une nuance assez indfinissable
d'irrvrence et presque de ddain. Alarm de ce bizarre
symptme, il ne l'tait pas moins de l'humeur mlancolique
qui, depuis quelque temps, s'tait empare de l'enfant, et du
got qu'elle avait repris pour la solitude. En mme temps,
chose trange, il croyait voir qu'une altration analogue se
produisait peu  peu dans le caractre de l'abb Renaud, dont
la sant mme ne paraissait pas aussi bonne qu'autrefois.
L'incident du jour prtait une nouvelle gravit  ces
observations. La leon finie, le marquis et la marquise
mandrent le cur. Le brave homme arriva tout haletant sous le
poids de trois normes in-quarto qui chargeaient ses bras.

-- Ah! ah! qu'avez-vous donc l, l'abb? dit M. de Frias.

-- Monsieur le marquis, ce sont les Pres.

-- Ah! ce sont les Pres?

-- Oui, ce sont quelques volumes des Pres que je prends la
libert d'emprunter  votre bibliothque, et que j'emporte au
presbytre.

-- Ah! vous relisez les Pres, l'abb?

-- Oui, monsieur le marquis: je me propose mme de les relire 
fond, et je me reproche de ne l'avoir pas fait plus tt. Au
surplus, j'y passerai mes nuits, s'il le faut.

M. de Frias toussa lgrement.

-- Hem! mais voil du zle, l'abb, voil du zle!... Et vous
tes toujours content de Sibylle, mon ami?

Une faible teinte rose nuana les jours du vieux prtre.

-- Toujours, monsieur le marquis; mais, vous le savez, l'enfant
a de l'esprit!

-- Voulez-vous dire, l'abb, qu'elle abuse de son esprit?

-- Mon Dieu! monsieur le marquis, si quelqu'un doit tre blm
en cette affaire, c'est moi seul. Avant d'entrer en lice
contre une intelligence si subtile, j'aurais d sans doute
fourbir  neuf mon arsenal thologique, un peu rouill par les
annes.

-- Comment! l'enfant discute donc avec vous?

-- A dire vrai, monsieur le marquis, elle ne s'en fait pas
faute depuis quelque temps. Aujourd'hui en particulier elle a
soulev quelques objections vritablement embarrassantes.

-- Mais  propos de quoi, mon pauvre abb?

-- A propos de tout, monsieur le marquis, et spcialement 
propos des mystres.

-- A propos des mystres? Mais cela n'est pas naturel, l'abb.
Les mystres n'ont rien qui doive tonner l'intelligence des
enfants, car pour eux tout est mystre. Il faut qu'il y ait
l-dessous du parti-pris.

-- Vritablement, monsieur le marquis, je serais quelquefois
tent de le croire.

-- Expliquez-vous, mon digne ami: souponneriez-vous miss
O'Neil d'exercer sur l'esprit de Sibylle quelque malfaisante
influence?

L'abb Renaud carta les bras et leva lgrement les paules.

-- Hlas! je ne sais qu'en penser, dit-il. Je dois reconnatre
que miss O'Neil, lorsqu'elle assiste  mes leons, s'y
comporte avec une parfaite biensance; mais il est trop
vident que je perds chaque jour davantage la confiance et
mme le respect de l'enfant.

Au milieu des angoisses qui dchiraient en ce moment le coeur
du vieux marquis, aucune circonstance ne pouvait lui tre d'un
surcrot plus dsagrable que l'arrive de madame de
Beaumesnil, qu'on introduisit tout  coup dans le salon.
Madame de Beaumesnil, cependant, voulut bien ne triompher
qu'avec modration de la douleur de ses voisins et de
l'accomplissement de ses prophties. Elle se contenta de
prendre l'attitude du sage mconnu pour qui l'heure de la
justice a enfin sonn; puis elle demanda tranquillement si
miss O'Neil tait encore au chteau.

-- Sans doute, madame, dit le marquis. Il ne faut pas que le
malheur nous rende injustes. Miss O'Neil n'est encore que
souponne; mais je conviens qu'une matire aussi grave veut
tre claircie sans dlai. Venez avec moi, l'abb.

M. de Frias, en sortant du salon, rencontra un domestique qui
avait laiss mademoiselle Sibylle et miss O'Neil au carrefour
du vieux chne. Le marquis et l'abb se dirigrent de ce ct.
Ils convinrent, chemin faisant, que ce n'tait pas l'heure
d'couter de vains scrupules, et que le seul moyen de
connatre la vrit tait de surprendre l'entretien de miss
O'Neil et de son lve. Ils s'approchrent donc avec
prcaution  travers le fourr, et parvinrent  gagner, sans
tre aperus, la frange paisse d'arbres et de buissons qui
bordait la clairire. Miss O'Neil, assise sur la table
druidique, tenait une sphre cleste; elle en expliquait le
mcanisme  Sibylle, agenouille prs d'elle sur un coussin,
et levait de temps  autre la main vers les diffrents points
de l'horizon, comme pour appliquer sur le firmament ses
dmonstrations thoriques. Cette leon du reste touchait  sa
fin, car l'Irlandaise dposa la sphre, et aprs quelques mots
insignifiants sur la beaut de la journe, elle dtacha du
tronc du vieux chne quelques brins de mousse qu'elle mit dans
la main de son lve attentive. Miss O'Neil fit admirer
d'abord  Sibylle la structure dlicate et complique de ces
fleurettes innombrables dont elle lui analysait chaque dtail
avec prcision; puis dcouvrant dans ce nid velout toute une
tribu de petits insectes ails, elle lui nomma cette peuplade
microscopique et lui en dcrivit les moeurs particulires.

-- Vous ne sauriez croire, ma chre enfant, ajouta miss O'Neil,
combien j'aime  descendre dans ces mondes mystrieux et
ddaigns, et  y retrouver la main du Crateur prsente,
prvoyante et paternelle comme dans l'ensemble grandiose de
l'univers. Cela me fait du bien  l'me. S'il m'arrive
quelquefois de craindre qu'une humble crature comme moi, que
sa vie obscure et sa faible prire ne puissent prtendre 
l'intrt du Dieu qui rgne au milieu des toiles, je regarde
un de ces brins de mousse o sa providence est aussi visible
que dans le soleil mme, et je me rassure.

-- J'aime bien Dieu, dit Sibylle.

-- Et il vous aime, ma chre.

-- Je n'en sais rien, dit l'enfant .

Miss O'Neil la regarda fixement.

-- Vous avez de tristes penses depuis quelque temps, Sibylle.

-- Trs-tristes, miss O'Neil.

Et deux larmes glissrent sur les joues un peu plies de la
pauvre petite.

-- Et vous ne me les confiez pas, mon enfant?

-- Vous m'avez dfendu de vous parler de religion, dit
timidement Sibylle.

-- Sans doute, mon enfant. Il y a  la vrit quelques grandes
notions religieuses communes  tous les tres pensants et
au-dessus de toute controverse humaine, comme celle d'un Dieu
crateur, qu'il doit m'tre permis de mler sans cesse  mon
enseignement, puisqu'elles sont mles  tout ce qui en fait
l'objet; mais entrer avec vous dans des questions de doctrine,
dans la discussion de points de foi particuliers, ce serait
manquer odieusement  tous les devoirs que la reconnaissance,
la dlicatesse, la plus vulgaire probit, m'imposent vis--vis
de vos parents et vis--vis de ma conscience. Je ne le ferai
jamais. Ne parlons donc plus de vos tristesses, puisqu'elles
se rapportent  la religion. Permettez-moi seulement de vous
dire que je ne les conois pas. Je crains rellement, Sibylle,
que vous n'apportiez point dans ces matires assez de
simplicit de coeur et d'humilit d'esprit. Il est si facile et
si naturel d'adopter avec confiance la religion de ses
parents, et surtout de parents comme les vtres.

Sibylle baissa les yeux et ne rpondit pas.

Miss O'Neil se leva.

-- Venez courir dans les bois, dit-elle.

Et elle ajouta en souriant:

-- Cela sied mieux  votre ge, ma chre, que de faire l'esprit
fort.

Sibylle l'embrassa, lui prit le bras, et toutes deux
disparurent dans une alle.

Les deux tmoins invisibles de cette scne se dgagrent alors
du fourr.

-- Eh bien, l'abb? dit M. de Frias, se posant les bras
croiss, et non sans un certain air victorieux, en face de son
compagnon.

-- Eh bien, monsieur le marquis, il est clair que nos embarras
ne nous viennent point de ce ct.

-- Mais au contraire, l'abb: vous voyez que miss O'Neil nous
seconderait plutt. Quoi de plus sain, quoi de plus difiant
mme que le ton de son enseignement? Avouez avec moi qu'aprs
un tel claircissement, renvoyer cette jeune femme serait le
comble de l'iniquit!

-- Assurment, monsieur le marquis. C'est mon insuffisance
seule, je le vois trop, qui nous suscite ces difficults.

-- Non, mon ami, non, ce n'est pas cela. Il n'y a l qu'une
lubie d'enfant qui passera. Venez, allons retrouver ces dames.

Madame de Beaumesnil accueillit avec tonnement d'abord, puis
avec un sourire de fine incrdulit le double tmoignage de M.
de Frias et du cur  la dcharge de miss O'Neil. -- Tout cela
tait fort beau sans doute; mais miss O'Neil, avertie par
quelque indice de la prsence des deux observateurs, n'avait-elle
pu djouer leur surveillance par une adroite comdie?
C'tait la question que madame de Beaumesnil se posait dans
l'amertume de son coeur, car il lui en cotait d'accuser son
prochain, ft-il Turc; mais enfin la rsistance de Sibylle aux
instructions du cur tait une singularit qu'il fallait bien
expliquer, qui videmment ne pouvait provenir du fait de
l'enfant elle-mme, qui lui tait donc suggre par quelque
inspiration trangre; et quelle pouvait tre cette
inspiration, sinon celle de miss O'Neil?

Encore tout pntrs de l'accent de sincrit dont le langage
de l'institutrice avait t si clairement empreint, le marquis
et le cur ne pouvaient tre que faiblement branls par la
dialectique venimeuse de madame de Beaumesnil; mais la
marquise s'y montra plus sensible: c'tait un soulagement pour
elle que de pouvoir attribuer  une cause connue, positive et
facile  carter, les angoisses qui dchiraient son coeur et sa
conscience. Toutefois, connaissant l'inflexible fermet de son
mari dans les voies de la justice, elle n'osa lui demander le
renvoi de miss O'Neil: elle le supplia seulement de permettre
que Sibylle allt passer quelques semaines en retraite chez
les Beaumesnil, o le cur lui continuerait ses leons, loin
de toute influence suspecte. M. de Frias, cdant aux larmes
de la marquise, accepta cet amendement, fruit des insinuations
de madame de Beaumesnil. On prit pour prtexte, aux yeux de
miss O'Neil et de Sibylle, quelques fivres qui s'taient
dclares parmi les enfants de la ferme, et qu'on affecta de
croire contagieuses. On prpara  la hte le trousseau de
Sibylle, et deux heures plus tard madame de Beaumesnil, pleine
de gloire, emmenait sa proie.

Le moindre vnement qui vient agiter un instant la torpeur
monotone de certaines existences provinciales, y est reu
comme une bndiction. L'arrive et l'installation de Sibylle
sous le toit pointu des Beaumesnil eurent ce caractre. Une
allgresse infinie se rpandit aussitt comme un feu de joie
dans toute la maison, depuis le salon chinois, o une
cinquantaine de mandarins souriaient ternellement  M. de
Beaumesnil, qui ternellement souriait aux mandarins, jusqu'
la cuisine, o mademoiselle Constance courut commenter la
nouvelle aussi vite que le lui permit son embonpoint. Quant au
chevalier Thodore, son premier mouvement en cette grande
conjoncture fut de descendre  la cave, et le second d'en
rapporter deux bouteilles de vin vieux, afin de faire honneur
 mademoiselle de Frias, tout en se faisant plaisir  lui-mme.
On se mit  table au milieu de cette agrable
excitation, qui, doucement entretenue par les fumes du repas,
se traduisit par un dchanement de verbeux commrages. Les
voisins et les voisines, leurs habitudes, leurs opinions
politiques, leur toilette du dernier dimanche, furent tour 
tour passs en revue par la matresse du logis, qui
gnralement blma les uns et n'approuva pas les autres. --
N'oubliant pas toutefois le but moral de la fte, madame de
Beaumesnil entremlait  et l sa charitable chronique de
quelques anecdotes instructives qu'elle accompagnait de clins
d'oeil adresss  Sibylle. Tantt c'tait une petite fille qui,
pour avoir mal fait sa prire, avait t tire par les pieds
pendant la nuit; tantt c'tait un petit garon qui, pour
avoir eu des distractions pendant le catchisme, avait reu le
fouet d'une main invisible. Ces effrayantes lgendes parurent
malheureusement affecter M. de Beaumesnil beaucoup plus que
Sibylle. Lui-mme n'avait-il pas fait la nuit dernire un rve
bien digne de figurer parmi ces sinistres miracles? Il avait
rv qu'il tait mouton et qu'il blait tristement sur le
sommet d'une haute montagne. M. de Beaumesnil, pour donner
plus de couleur  son rcit, voulut bien l'appuyer de quelques
blements imitatifs qui eurent le privilge d'amener sur les
lvres de Sibylle son premier sourire de la soire. -- Au
dessert enfin, le chevalier Thodore chanta quelques refrains
de ses pres, dont tout ce que Sibylle put comprendre fut que
le chevalier aimait  danser sur la fougre avec les bergres,
ce qui effectivement lui arrivait quelquefois aprs vpres.
Puis le chevalier, qui tait alors au comble de l'exaltation,
saisissant d'une main la pauvre Sibylle et entranant de
l'autre l'paisse Constance, commena  travers la salle une
vive farandole, qui se termina brusquement par l'effraction
d'une pile d'assiettes et par l'interpellation de stupide
animal que sa tendre soeur ne lui fit pas attendre.

Sibylle, qui se sentait comme naufrage au milieu d'une tribu
de cannibales, prouva enfin un moment de bien-tre quand elle
se trouva seule, installe dans la chambrette de son amie
Clotilde et couche sous ses rideaux blancs. Cachant alors sa
tte dans les plis de l'oreiller, pour n'tre pas entendue de
mademoiselle Constance, sa voisine, et mordant une boucle de
ses cheveux, elle pleura abondamment.

Le lendemain, l'abb Renaud se prsenta de bonne heure au
manoir. Madame de Beaumesnil s'inquita d'un peu de fatigue
qui paraissait sur ses traits.

-- Ce n'est rien, dit-il: c'est que j'ai lu une partie de la
nuit.

Le djeuner le remit. Se trouvant alors en bonnes
dispositions, l'excellent homme emmena son lve sous une
tonnelle du jardin, et, posant sur une petite table sa tasse
de caf, dans laquelle il puisait une cuillere de temps en
temps, il rpondit victorieusement aux questions pineuses que
Sibylle lui avait poses la veille. Madame de Beaumesnil,
assise  deux pas, tricotait en surveillant Sibylle d'un oeil
svre. Contre l'habitude, et  la vive satisfaction du cur,
la leon s'acheva sans que l'enfant et soulev la moindre
objection.

En rcompense de cette docilit, madame de Beaumesnil organisa
sur-le-champ, dans le salon chinois, une petite chapelle
qu'elle orna de coquillages et d'images de dvotion, et devant
laquelle le chevalier se mit aussitt  chanter vpres comme
s'il et t au lutrin, tandis que Sibylle le regardait avec
pouvante. A ce jeu difiant succdrent des lectures pieuses,
faites alternativement d'une voix de psalmodie par madame de
Beaumesnil et mademoiselle Constance, qui s'interrompaient de
temps  autre pour gourmander rudement, de leur voix
ordinaire, les mendiants qui se prsentaient dans la cour.
Elles ne semblaient point d'ailleurs comprendre les livres
qu'elles lisaient, et pouvaient au surplus donner pour excuse
qu'ils taient incomprhensibles. Ces femmes n'avaient garde,
en effet, de demander leur instruction ou leurs consolations 
l'oeuvre, si riche et si varie cependant, des grands hommes et
des saints qui, dans tous les temps, ont honor  la fois
l'Eglise et l'esprit humain en prtant  la vrit un langage
digne d'elle. Il leur fallait mieux: il leur fallait
quelqu'une de ces niaises productions mystiques o toute
vrit morale et religieuse disparat sous les fleurs les plus
fades d'un symbolisme raffin; la phrasologie prcieuse et
vide de cette basse littrature avait l'avantage de bercer
doucement la paresse de leur pense, la mollesse de leur me
et le sommeil de leur conscience, en paraissant mme les
sanctifier. Sibylle, aprs avoir essay vainement de saisir le
sens de ce verbiage, avait fini par s'endormir; elle fut
rveille en sursaut par la voix formidable du chevalier, qui
entonnait un cantique, soutenu par le contralto de madame de
Beaumesnil et par le fausset de mademoiselle Constance.
Sibylle, invite  se joindre  ce concert spirituel, s'y
joignit.

M. et madame de Frias vinrent ce jour-l dner au manoir.
Madame de Beaumesnil les informa de la soumission de Sibylle
et du succs complet de l'exprience, et reut en retour leurs
affectueux remercments. Le dner se passa sans incidents;
seulement, Sibylle s'tonna que miss O'Neil ne ft pas venue
la voir, et madame de Frias allguant qu'elle avait t
retenue par une indisposition, madame de Beaumesnil crut
devoir exprimer l'esprance que miss O'Neil n'en mourrait pas,
car si elle mourait, elle irait directement en enfer, ce qui
tait pnible  penser. Cette proposition, appuye de quelques
murmures de condolance, fit ouvrir de grand yeux  Sibylle,
qui apparemment avait peine  se figurer madame de Beaumesnil
couronne de l'aurole des lus en regard de miss O'Neil
plonge dans les puits de l'abme.

Le soir, comme Sibylle venait de se mettre au lit, madame de
Beaumesnil, en l'embrassant, dcouvrit dans les plis de sa
chemisette une petite mdaille d'argent que l'enfant tenait de
sa grand'mre.

-- Qu'avez-vous l, ma chre fille?

Elle examina la mdaille.

-- Otez cela, reprit-elle, je veux vous donner quelque chose de
mieux.

Elle ouvrit une armoire et en tira une bote remplie de
mdailles. Madame de Beaumesnil avait des mdailles de toutes
sortes: elle en avait de bonnes, elle en avait de meilleures,
elle en avait d'excellentes. Ce fut une de ces dernires
qu'elle suspendit au cou de Sibylle en lui en expliquant les
vertus particulires.

-- Mais je voudrais garder la mienne avec la vtre, dit
Sibylle.

-- Vous le pouvez, mon enfant; seulement ne vous tonnez pas si
la vtre devient en peu de jours terne comme du plomb.

-- Et pourquoi, madame?

-- C'est un miracle qui arrive souvent, dit madame de
Beaumesnil, quand une mdaille est jalouse de sa soeur.

-- Comment! de sa soeur! De quelle soeur? s'cria l'enfant avec
une sorte d'effroi; mais il n'y a qu'une sainte Vierge,
madame!

Madame de Beaumesnil y rflchit un instant.

-- Sans doute, reprit-elle en hsitant, assurment;... mais cela
ne fait rien! Voyons, tchez de dormir, mademoiselle, au lieu
de bavarder  tort et  travers comme une pie borgne.

Obissant  cette pressante recommandation, Sibylle appela de
tout son coeur le bienfaisant sommeil; mais elle l'appela
longtemps avant de pouvoir chapper  la confusion d'ides qui
torturait son cerveau.

Les jours qui suivirent cette premire journe d'preuve en
furent la rptition  peu prs exacte, et nous n'en dirons
rien. Aprs trois semaines de ce rgime, Sibylle, silencieuse
et douce comme une colombe, tait cite avec orgueil par
madame de Beaumesnil comme une nophyte exemplaire.

-- Dsormais, disait-elle, mademoiselle de Frias tait aussi
bien prpare qu'elle-mme aux plus hauts devoirs de la
religion.

Grande fut donc la surprise de la dame, quand un matin
Sibylle, arrivant sous la tonnelle pour prendre sa leon de
catchisme, dclara tranquillement qu'elle ne la prendrait
pas, que cela tait inutile, puisqu'elle tait dcide  ne
pas faire sa premire communion cette anne-l. A cet tonnant
discours, madame de Beaumesnil, devenue subitement plus rouge
qu'une pivoine, se dressa sur sa chaufferette comme une
pythonisse sur son trpied, tandis qu'une pleur de marbre
s'tendait sur le visage du cur.

-- Et pourquoi, mademoiselle, ne ferez-vous point votre
premire communion, s'il vous plat? dit madame de Beaumesnil
d'une voix sifflante.

-- J'ai des penses qui ne me le permettent pas, madame.

-- Quelles penses?... Voyons! parlerez-vous?

-- Je ne puis les dire.

-- C'est bien, mademoiselle. Ah! la vilaine petite masque! Ah!
comme je vous fouetterais, ma mie, si j'tais votre mre!

-- Heureusement, madame, vous ne l'tes point! dit Sibylle.

Madame de Beaumesnil descendit de sa chaufferette, la regarda
en face un instant, et, ne pouvant la tuer, se retira.

Une demi-heure aprs, l'abb Renaud faisait son entre dans la
cour du chteau de Frias, accompagn de Sibylle, qui lui
avait refus toute explication. Elle gagna sa chambre  la
drobe, tandis que le pauvre cur, essuyant les gouttes de
sueur qui ruisselaient comme des larmes sur son visage, se
prsentait dans le salon.

En apprenant l'trange dtermination de leur petite-fille, M.
et madame de Frias furent atterrs: ce coup les atteignait
dans les parties les plus vivantes et les plus sensibles de
leur tre; leur tendresse, leur conscience, leur fiert, tout
souffrait, tout saignait  la fois. Miss O'Neil, qui tait
prsente, partagea leur douleur. On fit appeler Sibylle. Elle
descendit aussitt. Sa pleur tait effrayante. Comme elle
s'approchait de son aeul pour l'embrasser, le vieillard
l'arrta de la main.

-- Ma fille, dit-il, gardez vos caresses; elles ne sont pas de
saison quand vous nous brisez le coeur. Je ne vous reproche
point vos penses, vous n'en tes pas matresse; mais votre
confiance dpend de vous, et vous tes impardonnable de nous
la refuser. Vous me forcez de vous dire que j'ai le droit de
l'exiger, et je l'exige. Vous entendez.

Sibylle l'avait regard d'un oeil fixe pendant qu'il parlait:
elle sembla vouloir rpondre, ses lvres s'agitrent
vaguement, puis elles devinrent livides tout  coup, et
l'enfant s'affaissa sur le parquet. On la mit au lit, et un
accs de fivre succda  cette violente syncope. En revenant
 elle, elle vit le marquis et la marquise penchs sur elle et
lui souriant.

-- Ma chre fillette, lui dit son aeul, calmez-vous. J'ai eu
tort de vous presser. Si vous nous affligez, c'est  regret
certainement; c'est pour obir  quelques-uns de ces scrupules
qui naissent souvent dans les consciences dlicates. Ces
chimres s'envoleront d'elles-mmes quand il plaira  Dieu. En
attendant, dans tout ce qui touche  la religion, je vous
laisserai une pleine libert.

-- Vous tes bon! dit Sibylle. Elle passa un bras autour du cou
du vieillard, attira sa tte blanche sur l'oreiller, et
s'endormit paisiblement.

M. de Frias, alarm du profond branlement de ce jeune
esprit, avait en effet rsolu, non-seulement d'en respecter
les mystrieuses angoisses, mais de le soustraire absolument
pendant quelque temps  l'ordre de proccupations qui semblait
y avoir caus ces ravages. A dater de ce jour, les leons de
l'abb Renaud furent suspendues: miss O'Neil fut prie
d'viter dans ses entretiens tout ce qui pouvait servir
d'aliment  une exaltation dangereuse; le marquis enfin,
bravant les murmures de l'opinion, les tristesses du cur et
les froideurs croissantes de madame de Beaumesnil, eut le
courage de dispenser Sibylle, jusqu' nouvel ordre, de toute
pratique religieuse. Le dimanche suivant, ce fut dans l'glise
de Frias une rumeur mle de blme et de piti quand on vit
le marquis et la marquise prendre tristement place dans leur
banc  ct de la chaise vide de leur petite-fille.

A part les restrictions que la prudence de M. de Frias
jugeait ncessaires, les choses reprirent au chteau leur
cours accoutum. Des jours calmes s'y succdrent. M. et
madame de Frias continuaient  tourner dans le cercle de
leurs habitudes avec le mme air de grave bienveillance;
Sibylle et miss O'Neil poursuivaient leurs tudes et leurs
promenades avec la mme rgularit. Tout semblait donc aller
pour le mieux; seulement le visage des deux vieillards se
montrait chaque matin plus altr, comme si des larmes
secrtes y eussent creus chaque nuit un sillon plus profond:
en mme temps un cercle bleutre s'largissait peu  peu sous
les longs cils de l'enfant, et ds qu'elle tait seule, sa
tte s'inclinait comme sous le poids d'un fardeau. Quant 
miss O'Neil, dont la structure osseuse tait naturellement
saillante, les pommettes de ses joues prenaient un relief
extraordinaire.

-- Monsieur, dit-elle un jour  l'abb Renaud, qui avait
continu ses visites au chteau avec l'abngation d'un vrai
chrtien, vous voyez ce qui se passe: il y a ici une nigme
fatale, un sphinx qui nous dvore tous. Il ne s'agit plus que
de savoir lequel de nous succombera le premier, et je prie
Dieu que ce soit moi.




VII


LA BARQUE


On tait arriv aux premiers jours de l'automne. C'tait un
dimanche; M. et madame de Frias, qui dnaient au presbytre,
avaient renvoy leur voiture le matin, en donnant l'ordre
qu'elle vnt les reprendre  la sortie des vpres. Quelques
instants avant l'heure indique, la voiture s'arrtait,
suivant la coutume, dans l'unique rue du village; Sibylle en
descendit. Elle avait profit du retour de la voiture pour
venir admirer du haut des falaises une des grandes mares de
l'anne, dont les effets devaient tre doubls par l'ouragan
violent qui depuis la veille svissait sur la cte. L'enfant,
un peu affaiblie, gravit avec effort le revers de la lande,
arriva toute haletante sur le sommet, et, passant sous le mur
du cimetire, elle s'avana vers quelques roches saillantes
qui marquaient le bord extrme de la falaise. Au milieu de ces
roches elle aperut la silhouette familire de Jacques Fray:
il tait assis les coudes sur ses genoux, la tte dans ses
mains, et regardait la mer. Sibylle lui toucha l'paule. Le
fou, troubl dans ses mditations, jeta de ct un regard
furieux qui s'adoucit ds qu'il l'eut reconnue: il s'carta un
peu comme pour lui faire place et reprit ensuite sa pose avec
srnit; Sibylle s'assit gravement prs de lui. -- Devant eux
s'tendait le livide Ocan, grondant, soulev, terrible: des
lgions de vagues, dressant leurs crtes cumantes, se
prcipitaient sur les falaises, et en mordaient la base avec
de confuses et sauvages clameurs, auxquelles se mlaient les
plaintes aigus du vent et par intervalles quelque fragments
de psalmodie sacre qui s'levaient de l'glise voisine. Un
lourd ciel d'automne o fuyaient en dsordre des masses de
nuages pareilles  des fumes d'incendie achevait de rpandre
sur cette scne un caractre saisissant de mlancolie et mme
de dsolation.

Aprs quelques moments de contemplation silencieuse, Sibylle
prit doucement une des mains du fou, qui tourna aussitt vers
elle son oeil inquiet.

-- Mon pauvre Jacques, dit-elle, nous sommes bien malheureux.

Jacques Fray fit de la tte un triste signe d'assentiment.

-- Dieu nous a abandonns, mon pauvre Jacques!

Les regards de Jacques s'attachrent sur elle avec une
expression de profonde surprise.

-- Vous aussi! dit-il  voix basse.

-- Oui, il m'a abandonne, reprit l'enfant.

Jacques, sans se lever, se retourna vers la petite glise, 
laquelle il montra le poing; puis, haussant les paules, il se
replaa dans sa premire attitude. Sibylle, ramenant sa mante
sur son sein, qui frissonnait, se replongea de son ct dans
sa sombre rverie.

Elle en fut tire brusquement par des cris de femme qui se
firent entendre derrire elle dans l'enceinte du cimetire.
Sibylle se leva aussitt et vit s'agiter avec un air de
dsordre et d'effroi le petit groupe de fidles qui, n'ayant
pu trouver place dans l'glise, stationnait suivant l'usage
sur le seuil du porche. Quelques-uns taient monts sur des
tombes, d'autres sur le mur du cimetire, et tous dirigeaient
vers le large des regards empreints d'une curiosit fivreuse.
Sibylle dcouvrit bientt l'objet de cette alarme: c'tait une
grosse barque de pche qui venait d'apparatre  l'angle d'une
falaise, et qui semblait lutter pniblement contre le violence
des vents et de la mer. Elle avait perdu une partie de sa
voilure, et laissait voir d'autres signes de dtresse vidents
pour l'oeil le moins exerc. Cette barque devait appartenir 
quelque port voisin, le petit havre de Frias ne pouvant
abriter derrire sa grossire jete en pierres sches que des
chaloupes de la plus faible dimension, qui toutes d'ailleurs
s'y taient rfugies depuis la veille. L'anse de Frias
cependant pouvait offrir une certaine scurit relative, grce
 une srie de roches et de hauts-fonds qui la fermaient d'un
ct, et lui formaient, en s'avanant au loin dans la mer, une
sorte de jete naturelle. Bien que couverte aux trois quarts
par le flot, cette ligne d'cueils et de bancs de sable n'en
protgeait pas moins ce point de la cte contre les lames du
large. C'tait la pointe extrme de ces rcifs que la barque,
qui tait alors en vue, s'efforait de doubler en ce moment,
avec l'intention manifeste de chercher dans le havre de Frias
le seul refuge qu'elle pt dsormais esprer.

Cependant, au bruit de l'vnement, l'glise avait t
dserte, et une foule bourdonnante, au milieu de laquelle
figurait le cur lui-mme, encore revtu des ornements du
culte, se pressait sur le bord de la falaise, et commentait
avec animation les manoeuvres dsespres de la barque en
pril. On voyait alors distinctement les trois ou quatre
hommes qui la montaient, les uns s'efforant d'assujettir les
haillons de toile qui leur restaient, les autres paraissant
vider des seaux par-dessus le bord, tous dployant une
activit convulsive. On croyait mme de temps  autre entendre
leurs cris. M. de Frias et le cur, profondment mus de ce
spectacle, supplirent les pcheurs du village de mettre une
chaloupe  la mer, et d'essayer de porter secours  ces
malheureux; mais les plus librales promesses du marquis
chourent: le meilleur canot du port, lui fut-il rpondu,
serait chavir en deux temps par une mer pareille; on
plaignait ces pauvres gens, mais on ne voulait pas se perdre 
plaisir avec eux.

Depuis une longue demi-heure, la barque affale se maintenait
laborieusement  la hauteur du petit cap sans pouvoir le
franchir, quand soudain deux ou trois embardes plus heureuses
la portrent au del de cette limite fatale qui seule semblait
la sparer du salut. On entendit sur la falaise un cri de
joie, qui l'instant d'aprs se changea en une exclamation de
terreur et de piti: la barque venait d'tre rejete sur la
pointe mme du cap. Pendant deux ou trois minutes, elle
talonna violemment contre les aiguilles rocheuses qui
signalaient l'extrmit du haut-fond; puis elle bondit avec la
vague, tomba brusquement sur le flanc comme un animal bless,
et ne se releva pas. Elle ne fut prserve d'une destruction
immdiate que par quelques rcifs invisibles entre lesquels sa
quille paraissait tre engage; mais chaque coup de mer qui
venait alors l'assaillir, en la couvrant d'cume, semblait
devoir en emporter les paves flottantes. Au milieu de ce
dsordre, on pouvait encore distinguer les hommes de
l'quipage, l'un d'eux couch sur le plat-bord, les autres
suspendus aux agrs. Il n'y avait plus qu' souhaiter un
prompt dnoment  l'agonie de ces infortuns, perdus sur ce
dbris entre l'abme bouillonnant qui les sparait de la cte
et la plaine morne de l'Ocan, sur laquelle s'tendaient dj
les ombres du soir.

Parmi la foule qui assistait du haut de la falaise  ce drame
cruel, le silence s'tait fait: il n'tait plus troubl que
par les sanglots de quelques femmes. L'une d'elles leva la
voix tout  coup d'un ton suppliant:

-- Monsieur le cur! s'cria-t-elle, monsieur le cur!

Sa pense fut comprise aussitt; il y eut un murmure
d'approbation, puis tous les hommes se dcouvrirent, et
presque tous s'agenouillrent. Sibylle, qui avait suivi avec
toute l'ardeur de son me les moindres dtails de cette scne,
fut alors tonne du caractre imposant que prit soudain la
simple physionomie du vieux cur. Il tait mont sur la roche
o elle-mme s'tait assise quelques instants auparavant: le
vent agitait ses cheveux gris sur son front, et son ple
visage, tendu vers le ciel, avait une expression presque
sublime de douleur et de foi. Il leva une main dans la
direction des naufrags, et dit d'une voix un peu tremblante,
mais fortement accentue:

-- Vous qui allez mourir, -- que je ne connais pas, mais que
Dieu connat, -- je vous absous de vos pchs, au nom du Pre,
du Fils et du Saint-Esprit!

Ayant prononc ces paroles au milieu de la vive motion des
assistants, il se mit  genoux sur le rocher et demeura
quelque temps prostern dans l'attitude de la prire. Quand il
se releva, ses yeux se reportant avec angoisse vers la barque
choue, il vit qu'elle rsistait encore, bien que sous
l'effort des vagues elle ft agite par intervalles de
convulsions sinistres.

-- Mais enfin, s'cria-t-il, puisque Dieu leur accorde un peu
de rpit, ne peut-on rien faire pour eux? En tes-vous bien
srs, mes amis?

Un murmure ngatif lui rpondit.

-- Au moins, reprit-il, on peut essayer, on peut s'en assurer...
Mes amis, je vous en prie,... descendez avec moi sur la grve.
Nous verrons mieux, nous jugerons mieux... Vraiment ce spectacle
est insoutenable!

Se dpouillant alors  la hte des ornements sacrs, il se mit
 descendre le sentier rapide qui conduisait au village,
entranant la foule sur ses pas.

En ce moment, M. de Frias, qui avait tent plusieurs fois de
soustraire Sibylle aux douloureuses motions de la soire,
insista avec plus de force pour l'emmener au chteau.

-- Oh! non, dit-elle, je vous en supplie... Laissez-moi encore,...
je suis si heureuse!

M. de Frias la regarda avec tonnement:

-- Heureuse, mon enfant? dit-il.

-- Oh! oui, bien heureuse!

Et, laissant son grand-pre rflchir, non sans inquitude, 
la singularit de cette expression applique  de telles
circonstances, Sibylle suivit la foule en courant.

De la plage, l'aspect de la mer tait effrayant. Elle
dferlait furieusement sur ses rives avec des bruits de
cataracte, et dans le bassin mme que protgeait la petite
jete les flots battaient avec force, entrechoquant le barques
qu'on n'avait pas eu la prcaution de retirer sur la grve.
Deux ou trois mme avaient coul. Le brave cur, lui aussi,
parut un instant dcourag; mais il jeta un regard sur la
barque en perdition dont on apercevait les mts, et, pris
d'une rsolution soudaine:

-- J'irai seul s'il le faut, dit-il, mais j'irai!

Et avant qu'on et pu songer  le retenir, il avait saut dans
une des chaloupes qui taient amarres au quai. Cet incident
excita dans la masse des curieux une rumeur mle de cris.
Quelques hommes paraissaient hsiter, mais ils furent entours
aussitt de femmes et d'enfants en pleurs qui s'attachrent 
leurs vtements. -- Cependant il y avait au nombre des
spectateurs un personnage qui s'tait fait remarquer jusque-l,
au milieu de l'agitation publique, par sa parfaite
indiffrence: c'tait un vieux pcheur  la mine froide,
revche et railleuse, qui passait pour le plus fin matelot du
bourg. Il se promenait  pas lents sur le quai, son bonnet de
laine bleue enfonc sur les sourcils, les mains plonges dans
les poches de sa vareuse, et une pipe  court tuyau entre les
dents. On avait  plusieurs reprises rclam les conseils de
son exprience; il s'tait content de hausser les paules
sans daigner rpondre. Ce bonhomme interrompit tout  coup son
insouciante promenade; il ta sa pipe de sa bouche, en secoua
les cendres dans sa main, et la mettant  sa poche:

-- Si le cur risque sa peau, dit-il, je risque la mienne!

En mme temps il se laissa glisser dans la chaloupe et
s'occupa d'en dtacher l'amarre; mais le brusque dvouement du
vieillard avait soulev dans la foule un lan de gnreuse
sympathie que les larmes et les prires des femmes furent
dsormais impuissantes  contenir. Un groupe tumultueux se
prcipita sur la marge du quai, et une dizaine de voix mles
crirent  la fois:

-- Moi! moi! j'en suis! Accoste! vite!

Le vieux pcheur fit un signe de la main:

-- Trois avirons seulement avec le cur, dit-il, ce ne sera pas
de trop, mais c'est assez!

Trois hommes descendirent aussitt dans l'embarcation, et se
partagrent les rames, tandis que le vieux pcheur saisissait
rsolment le gouvernail: on entendit le bruit sourd des
avirons broyant le plat-bord, et la chaloupe s'loigna du
quai. Pendant quelques minutes, on la vit s'lever et
s'abaisser avec une sorte de rgularit sur les eaux
relativement calmes du petit bassin; puis, ds qu'elle eut
dpass la jete, elle n'avana plus que par bons dsordonns,
tantt porte sur la croupe d'une vague, tantt disparaissant
 demi dans le creux des lames; mais ce n'tait dj plus
qu'avec peine que les regards des spectateurs pouvaient suivre
les mouvements du frle esquif dans lequel se concentraient
pour eux en ce moment tous les intrts de l'univers; la nuit,
acclre par le sombre aspect du ciel, achevait de tomber, et
la chaloupe se perdit bientt dans le brouillard et dans les
tnbres.

L'anxit publique, rduite alors, sans diversion aucune, au
vide navrant de l'incertitude et des conjectures, s'leva peu
 peu  un degr d'intensit qui, pour quelques-uns des
assistants, fut intolrable. Il fallut emmener quelque femmes
et leur donner des soins. M. et madame de Frias, redoutant
pour la sensibilit de Sibylle l'effet de ces branlements,
refusrent de se rendre plus longtemps aux prires de
l'enfant, et lui ordonnrent de les suivre dans leur voiture;
mais leur dtermination cda  une seule parole de Sibylle:

-- Laissez-moi jusqu' la fin, leur dit-elle, et ce soir mme
je n'aurai plus de secret pour vous, je vous dirai tout.

Mme au milieu des poignantes proccupations du moment, le
marquis et la marquise ne purent accueillir sans un doux
battement de coeur l'esprance de voir enfin se dissiper le
mystre qui, depuis de longs mois, empoisonnait leur vie. Sans
comprendre le rapport secret qui semblait exister entre les
vnements de cette soire et les troubles de la pense de
Sibylle, ils la connaissaient trop pour mettre en doute le
srieux et la sincrit de sa promesse. Ils se contentrent
donc de faire apporter de la voiture un supplment de chles
et de fourrures, et l'enfant put rester, comme elle l'avait
demand, jusqu' la fin.

Elle s'appuya contre une des bornes du quai, et ses yeux
fatigus continurent d'interroger l'ombre paisse qui tombait
du ciel sur l'Ocan comme un rideau ferm. Autour d'elle, la
foule, le plus souvent silencieuse, changeait par intervalles
quelques mots de dcouragement ou de timide esprance. Tous
les bruits de l'Ocan taient saisis avec avidit et
interprts avec inquitude. De temps  autre on croyait
distinguer des sons lointains de voix humaines, des cris
d'appel, de dtresse, d'adieu peut-tre. Quelques hommes qui
taient monts sur la falaise revinrent en disant que le
bouillonnement de la mer autour des cueils y maintenait une
sorte de clart, mais qu'on n'apercevait sur la surface
blanche des flots aucune trace de la chaloupe ni de la barque
naufrage.

Une heure et demie environ s'tait coule au milieu de ces
transes, et l'on se disait que la moiti de ce temps et suffi
pour aller jusqu'au lieu du naufrage et pour en revenir, quand
l'attention fut lgrement distraite par un incident trivial:
c'tait une querelle qui s'levait entre un des assistants et
sa femme. Ce couple, aprs avoir discut un instant  voix
basse, en tait venu  l'explosion. L'homme s'tait offert un
des premiers pour accompagner le vieux pcheur, son confrre,
dans le canot de sauvetage; mais, pendant qu'il luttait contre
l'nergique rsistance de sa moiti, la barque tait partie
sans lui. Il en tait rest inconsolable, et, chose bizarre, 
mesure que diminuaient les chances de jamais revoir le
malheureux canot, les regrets de ce pauvre homme augmentaient.
Aprs avoir longtemps rumin  part lui sur ce texte, il
n'avait pu y tenir. C'tait sa femme qui l'avait arrt; sans
elle, il serait l-bas, avec les autres; grce  elle, il
passerait le reste de ses jours pour un propre  rien, pour
une demoiselle, pour un Anglais! -- Au milieu de ces
rcriminations, cet homme s'interrompit tout  coup, fit un
pas en avant, et parut couter avec une attention
extraordinaire: un silence de mort rgna aussitt dans la
foule.

-- Je veux tre Anglais tout de bon, dit-il, si je n'entends
pas un aviron... Mais a ne peut pas tre la chaloupe, car je
n'en entends qu'un.

Il couta de nouveau, et tout le monde avec lui.

-- J'y suis, reprit-il gaiement; je n'en entends qu'un, parce
qu'il ne va pas d'ensemble... C'est le cur!

Un frisson d'motion joyeuse, mais encore incertaine, courut
dans la foule; puis un cri, un seul, mais pouss par toutes
les bouches  la fois, clata sur le rivage: on voyait la
chaloupe, remplie de formes indistinctes, glisser peu  peu
hors des tnbres et s'avancer dans la brume, pareille aux
barques charges d'ombres de la mythologie antique.

Pendant le court intervalle qui spara cette apparition du
moment o la chaloupe accosta le quai, les transports des
spectateurs tinrent de l'ivresse. Beaucoup sanglotaient avec
bruit; d'autres dansaient follement, d'autres s'embrassaient
avec effusion. On jeta  la hte quelques fagots sur la plage,
et on y mit le feu. Le premier des gens de la chaloupe qui
sauta  terre, cartant  grand'peine les flots de cette foule
en dlire, se retourna aussitt pour tendre la main  celui
qui le suivait: -- c'tait le cur. Ce brave homme, mu lui-mme
jusqu'aux larmes, transi de froid et de bris de fatigue,
chancela en mettant le pied sur la rive. On l'entoura, on le
soutint, on le porta: on le fit asseoir sur la quille d'un
canot renvers, auprs des feux qu'on venait d'allumer.
Pendant le trajet, chacun s'efforait de toucher, de baiser
ses mains, ses vtements, sa vieille soutane en lambeaux; il
ne put que murmurer d'une voix teinte:

-- Mes amis! mes bons amis!

Et il dfaillit.

Quand il revint  lui aprs quelques minutes, son premier
regard rencontra le joli visage de Sibylle, clair par les
flammes du foyer improvis; l'enfant attachait sur lui des
yeux humides et rayonnants d'extase. Ds qu'elle se vit
reconnue, elle s'lana, lui sauta au cou, et le serrant
ardemment sur son coeur:

-- Mon bon cur, dit-elle, que je vous aime!

Le rveil du vieux prtre et  peine t plus doux, si un
ange descendu de la nue lui et dit:

-- Dieu est content de toi!

M. et madame de Frias, aprs s'tre assurs que les marins
naufrags, qu'on avait eu le bonheur de sauver tous,
recevaient dans le village les soins ncessaires, firent
monter le cur dans leur voiture et le reconduisirent au
presbytre. Ils reprirent ensuite le chemin du chteau.
Sibylle ne cessa, pendant la route, de presser leurs mains et
de les baiser avec effusion, mais sans parler.

-- Mon enfant, lui dit M. de Frias comme ils descendaient de
voiture, vous tes fatigue: si vous voulez, nous attendrons
jusqu' demain ce que vous avez  nous dire.

-- Oh! non, rpondit-elle vivement, vous n'avez que trop
attendu; tout de suite.

On fit aussitt une joyeuse attise dans le boudoir bleu de la
marquise, et Sibylle, assise sur le tapis aux pieds des deux
vieillards attentifs, leur ouvrit son coeur. Son rcit fut
long. On peut le rsumer en quelques mots. Le lecteur a
d'ailleurs pressenti la vrit. Sibylle, tonne et blesse
dans son enthousiasme religieux par les purilits d'une
troite dvotion, froisse dans la puret de son got par
quelques dtails inconvenants, trouble dans la rectitude de
son jugement par des pratiques malsantes soutenues de paroles
malheureuses, en tait venue  douter que la religion de ses
parents -- puisqu'il y en avait deux, -- ft la vritable et la
meilleure, et que le bon Dieu de madame de Beaumesnil valt le
Dieu de miss O'Neil. Une telle pense, une fois entre dans un
esprit aussi ardent et dans une me aussi tendre, y avait
sourdement creus des abmes. Tombe en dfiance contre ses
guides naturels, Sibylle s'tait trouve, disait-elle, aussi
triste et aussi abandonne que si elle et t au fond de la
mer. Elle avait dsir mourir. Elle avoua, en insistant sur
quelques particularits expressives, que la bonhomie et les
habitudes familires du cur l'avaient souvent choque et mme
irrite, cette physionomie un peu vulgaire contrastant
pniblement avec l'image idale qu'elle s'tait faite d'un
prtre et d'un aptre: mais dans cette soire mme l'abb
Renaud s'tait tout  coup comme transfigur  ses yeux. Au
moment o il appelait sur les marins en pril de mort
l'absolution suprme, au moment o il s'lanait seul au
secours des naufrags, elle avait compris que le vrai Dieu et
la vraie foi pouvaient seuls inspirer ces grandes paroles et
ces grands dvouements. Ds cet instant, malgr les objections
de dtail qui pouvaient encore tourmenter sa pense, Sibylle
s'tait sentie reconquise pour jamais  la religion de ses
pres.

Le marquis et la marquise avaient cout la confidence de
Sibylle avec un soulagement de coeur inexprimable.

-- Ma chrie, lui dit M. de Frias quand elle eut termin, --
car jusque-l il ne l'avait interrompue que par des caresses
ou par des sourires, -- vous voulez toujours monter sur le
cygne; vous voulez l'impossible. Ce sera, je le crains,
l'cueil de votre vie. Vous apportez aujourd'hui dans la
recherche de la vrit, et vous apporterez un jour dans la
recherche du bonheur, un rve de perfection qui est noble,
mais qui expose  beaucoup d'erreurs et de mcomptes. Pour ne
parler que de ce qui nous occupe, mon enfant, une religion
divine divinement pratique, c'est Dieu servi par les anges,
c'est le ciel; mais nous sommes sur la terre, et la religion
la plus parfaite n'y peut obtenir qu'un culte imparfait, car
ce sont des hommes qui le lui rendent. Songez  cela, Sibylle,
et ne faites jamais un crime  la Divinit de la faiblesse ou
de l'ignorance de ses adorateurs. Ce n'est pas, ma fille, que
j'approuve toutes les formes que la pit peut affecter en ce
monde. Parmi ces formes, il y en a de regrettables, il y en a
mme de funestes. Je suis de ceux qui aimeraient  dgager la
religion des pratiques excessives, des symboles exagrs, des
coquetteries dplaces, qui,  mes yeux comme aux vtres,
profanent ses purs autels. Toutefois  mon ge on est plus
tolrant qu'au vtre; plus tard, vous aurez plus de justice,
ayant plus d'indulgence; vous pardonnerez beaucoup aux coeurs
sincres, vous pardonnerez mme  la superstition, car elle
est encore un hommage  la vrit. L-dessus, ma fille, allez
dormir; allez jouir vous-mme de la paix que vous venez de
nous rendre.

Sibylle toutefois ne prit point possession de sa couche
blanche sans avoir auparavant embrass miss O'Neil, qu'elle
mit en deux mots au courant des circonstances. Miss O'Neil
saisit aussitt sa harpe, tristement abandonne depuis
plusieurs mois, et, jusqu' une heure fort avance de la nuit,
des sons oliens, se mlant aux murmures des vents apaiss,
veillrent dans l'imagination des habitants du chteau des
ides confuses de batitude cleste, de lacs et de clairs de
lune.




VIII


LE PRESBYTERE


Le lendemain, un soleil radieux faisait tinceler sur les
collines les bruyres humides. M. et madame de Frias
montrent en voiture ds le matin et se rendirent au village
pour visiter les marins naufrags. En passant, ils dposrent
Sibylle devant la barrire d'un petit jardin qui formait, 
peu de distance de l'glise, sur le versant mridional de
lande, une agrable oasis. A travers les lianes de clmatite
et de chvrefeuille qui masquaient  demi le treillage de la
barrire, on apercevait au fond du jardin une maisonnette
tapisse de vigne vierge et orne de volets blancs. Sibylle
sonna: ce fut le cur qui vint ouvrir. Il avait sa soutane des
dimanches, dont la partie infrieure tait soigneusement
releve par des pingles; il tenait un outil de jardinage qui
lui chappa des mains quand il reconnut Sibylle.

-- Comment! comment! dit-il en balbutiant, c'est vous, ma chre
demoiselle?

-- Oui, mon pre, c'est moi qui viens prendre ma leon de
catchisme.

Le cur la regarda longuement, regarda le ciel, et essuyant
furtivement une larme qui se dtachait de sa paupire:

-- Oh! dit-il, est-ce possible! Venez, ma chre enfant, venez,
je suis  vous!

Puis, montrant avec confusion ses mains souilles de terre:

-- Marianne! cria-t-il, Marianne, vite, de l'eau!

Presque aussitt une vieille femme, en costume du pays, sortit
de la maison, portant un vase rempli d'eau.

-- C'est mademoiselle de Frias, Marianne! reprit le cur.

-- Oui, oui, mam'zelle de Frias, parbleu, oui, sans doute, je
la connais bien! dit la vieille femme, qui ne semblait pas
tre de la meilleure humeur du monde.

Et pendant que le cur se lavait les mains avec un
empressement fbrile:

-- N'est-ce pas, mam'zelle, reprit-elle sur le ton d'une amre
ironie, qu'il a bonne mine ce matin... aprs ses folies et ses
castilles! Il a l'air d'un dterr!

-- Bah! rpliqua gaiement le cur; o voyez-vous cela,
Marianne? Je suis frais comme une rose au contraire!

-- Oui, belle rose, ma foi! dit Marianne, et elle rentra en
grommelant dans le presbytre.

L'abb Renaud secoua la tte en riant et fit asseoir Sibylle
prs de lui sur un banc demi-circulaire qu'ombrageaient les
larges feuilles d'un figuier. Elle lui mit aussitt dans les
mains son catchisme, qu'elle avait apport.

-- Mais, mon enfant, apprenez-moi d'abord par quel miracle vous
nous tes rendue.

-- Le miracle, mon pre, dit-elle, c'est vous qui l'avez fait.
Depuis hier je vous regarde comme un saint.

-- O Dieu! dit le vieillard en rougissant, ma pauvre petite!

Elle lui conta alors avec effusion ses impressions de la
veille, et pendant ce rcit l'abb Renaud ne cessa de porter 
ses yeux son mouchoir  carreaux, large comme un plaid de
_highlander_.

-- Mais ne puis-je savoir, demanda-t-il, quelles raisons vous
avaient carte de la foi?

Sibylle les lui dit, mais elle n'apporta pas dans cette partie
de sa confidence la mme franchise d'accent. Elle parla un peu
vaguement des pratiques, des discours qui l'avaient choque;
elle nomma les Beaumesnil et quelques autres dvots de la mme
trempe, puis elle s'arrta court et baissa les yeux.

-- Allons, ma fille, dit le cur avec bont, continuez; je vois
bien que c'est mon tour... Parlez, je vous en prie.

Elle avait dpos depuis un moment son chapeau prs d'elle sur
le banc, et quelques rayons de soleil, filtrant  travers la
cime paisse du figuier, versaient sur sa tte blonde une
lumire de nimbe; elle releva sur le cur ses grands yeux
pleins de feu, et, mettant dans son sourire toute la
dlicatesse qui pouvait manquer  son langage d'enfant, elle
lui confia les griefs qui l'avaient loigne de lui. -- Pour
elle, un prtre tait un personnage sacr, un peu mystrieux,
plac sur les marches d'un autel entre les hommes et Dieu;
c'tait un homme diffrent des autres, exempt de faiblesses,
toujours occup de hautes mditations, pench sur les livres
saints, s'entretenant de Dieu ou avec lui, tranger  tout le
reste. Elle aurait voulu qu'il ne se montrt habituellement
que dans l'glise au milieu des nuages de l'encens, comme
autrefois les lvites, et qu'il vct le reste du temps retir
dans l'ombre de son presbytre, comme les anachortes des
lgendes, n'en sortant que pour visiter les malades et les
pauvres. Elle ne pouvait respecter suffisamment  son gr,
devant l'autel, dans la chaire et sous les ornements sacrs,
l'homme qu'elle avait vu l'instant d'avant manger  ses cts,
prendre le caf, jouer au billard ou au whist, lire le
journal. En se mlant ainsi aux runions banales de la vie
mondaine, un prtre lui semblait jouer un rle peu digne du
caractre auguste qu'elle aimait  lui attribuer: sur ce
terrain en effet, ce n'tait plus un prtre, c'tait l'abb,
le cur, -- comme on disait le percepteur ou le notaire.
C'tait un homme pauvre qu'on mettait volontiers au bout d'une
table avec les enfants. Elle ne voyait pas l de l'humilit,
mais de l'humiliation. Elle exprimait mme, dans sa langue, la
pense que les inconvnients de ces relations familires avec
ses riches paroissiens suivaient le prtre jusque dans son
glise, o il demeurait l'oblig subalterne de ceux dont il
n'et jamais d tre que le suprieur spirituel. Peut-tre
alors se croyait-il forc par reconnaissance, par politesse,
de tolrer des paroles, des pratiques, des scnes contre
lesquelles sa conscience, plus libre, et protest. -- Bref,
ces circonstances et quelques autres de mme nature, qu'elle
avait sans doute interprtes lgrement, lui avaient mis de
la tristesse et du dsordre dans l'esprit; mais la soire de
la veille lui avait ouvert les yeux: elle demandait pardon 
l'abb Renaud de l'avoir mconnu. Rien ne pourrait branler
dsormais le respect dont il l'avait pntre; seulement ce
qui ne pouvait plus la troubler, elle, pouvait en troubler
d'autres.

-- Et voil pourquoi, mon pre, dit-elle en finissant, vous
serez peut-tre bien aise de savoir ce qui s'est pass dans ma
tte et dans mon coeur, quoique ce ne soient que la tte et le
coeur d'un enfant.

Pendant ce discours, dont nous n'avons prsent que la
substance, le visage de l'abb Renaud avait pris peu  peu
l'expression d'une gravit inquite et presque douloureuse.
Son intelligence, plutt paresseuse que faible, semblait
s'veiller  des clarts qui lui causaient une sorte
d'blouissement. Sa conscience, profondment honnte, tait
bouleverse. Il ne cherchait point  s'attnuer les torts qui
lui taient reprochs; il se les exagrait plutt et en
tendait la porte bien au del des circonstances
particulires  Sibylle. Il repassait rapidement dans son
esprit tout le cours de sa vie pastorale et se demandait avec
anxit si la tideur de son troupeau spirituel et les
scandales dont sa paroisse avait pu tre afflige ne devaient
pas tre imputs  ses dfaillances personnelles, qui avaient
compromis le prestige et l'autorit de la parole divine; mais
n'y et-il eu que Sibylle au monde, il ne se pardonnait pas
d'avoir pu contribuer  dtourner de la foi cette jeune me
dont il sentait la valeur exquise. Il se promettait du moins
de rparer sa ngligence, de secouer sa mollesse, de fortifier
son esprit par l'tude et la mditation, de purifier sa vie
par les privations, de tout faire pour s'lever  la hauteur
morale o l'appelait cette douce voix qu'il n'tait pas loin
de croire inspire. Ces dignes penses prtaient  ses traits
et  son accent une noblesse touchante, quand, aprs quelques
minutes de muet recueillement, il rpondit  Sibylle:

-- Je vous remercie, ma fille; je ne suis plus jeune, mais 
tout ge on peut devenir meilleur, et je le prouverai, avec
l'aide de Dieu.

Ces notions idales sur la vie et sur le caractre du prtre,
que Sibylle venait de lui indiquer navement, n'taient point
d'ailleurs pour l'abb Renaud une conception nouvelle. Il
n'avait qu' descendre dans son souvenir pour y retrouver ces
gnreuses imaginations mles  la ferveur premire de sa
studieuse jeunesse. C'tait bien ainsi, c'tait bien sous cet
aspect  la fois humble et grand qu'il avait rv, dans sa
pauvre chambre d'tudiant et dans sa cellule de novice, la
destine, les devoirs, les austres douceurs de son ministre;
mais, une fois aux prises avec la ralit et engag dans les
complications de la vie sociale, il s'tait laiss glisser sur
la pente commune et s'tait assoupi peu  peu dans la routine.
Quelques songes d'ambition qu'il avait eus autrefois taient
tombs avec le reste; c'tait en vain qu'on lui offrait des
cures plus importantes que celle de Frias; il ne voulait
rien, il tait heureux. Il n'aimait pas la peine, et il en
avait peu dans sa petite paroisse. On l'y gtait d'ailleurs.
N dans une ferme, il tait l'hte et le commensal quotidien
des plus grands personnages du pays, chez lesquels il portait
le respect un peu servile d'un fils de la glbe pour son
seigneur. Bref, le jeune diacre enthousiaste tait devenu un
brave cur de campagne, honnte, effac, apathique et vivant
bien: -- mais qu'une circonstance exceptionnelle vnt frapper
sur cette me endormie, elle en faisait jaillir soudain la
flamme vanglique, et au fond ce vieillard ami de ses aises,
indolent et timide, tait toujours prt pour le martyre.

C'tait prcisment au martyre qu'il se dvouait en ce moment
mme avec rsolution, et au plus difficile de tous peut-tre,
au martyre froid et patient qui chaque jour,  chaque heure,
se rsigne au sacrifice de quelque douce habitude, de quelque
got enracin, de quelque faiblesse chre. Depuis longtemps,
du reste, cet excellent homme tait entr dans cette voie
d'abngation en prenant chaque nuit plusieurs heures sur son
sommeil pour lever son enseignement au niveau de
l'intelligence de Sibylle; ds cet instant, Sibylle fut
tonne de ne plus sentir, dans les explications dont il
accompagna sa leon, la molle banalit qui les caractrisait
autrefois. Dj son langage tait empreint d'une pense plus
personnelle, plus prcise et plus haute.

L'arrive du marquis et de la marquise interrompit la leon.
Pendant qu'ils changeaient avec le cur d'expansives
flicitations, un coup de sonnette imprieux retentit, et l'on
vit s'avancer,  travers les alles bordes de buis, la
superbe madame de Beaumesnil, serrant sur son corsage une
brasse de fausses fleurs aux nuances clatantes. Aprs s'tre
suffisamment informe de la sant de l'abb et suffisamment
tonne de l'amendement de Sibylle:

-- Enfin, mieux vaut tard que jamais, dit-elle.

Elle demande la clef de l'glise. Le cur plit un peu et
regarda Sibylle  la drobe.

-- La clef de l'glise!... Pourquoi faire, madame?

-- Mais, cur, pour mettre ces fleurs dans les vases de
l'autel... Vous savez que personne ne s'y entend comme moi... Et,
 propos, vous ne m'en dites rien de mes fleurs? Elles m'ont
donn assez de mal pourtant, surtout les tulipes... Mais quand
on travaille pour le bon Dieu, il ne faut pas craindre la
peine, n'est-ce pas, cur?

-- Non, madame, et vos fleurs sont trs-belles; mais, si vous
le permettez, je les placerai moi-mme sur l'autel avec l'aide
de mon sacristain. Cela me semble plus convenable.

A cette rponse, madame de Beaumesnil demeura un instant comme
ptrifie, la bouche entr'ouverte et l'oeil fixe; on lui
refusait tout simplement les clefs de sa maison; l'glise, en
effet, tait pour elle comme sa propre chambre; on l'y voyait
presque chaque jour, perche sur les chaises et mme sur
l'autel, faire le mnage, poussetant, arrangeant, combinant,
-- et parfaitement convaincue que ces petits travaux la
sanctifiaient  tel point qu'elle pouvait hardiment, en
sortant de l, cultiver  coeur joie le sept pchs capitaux.
Ds qu'elle put parler:

-- Ah ! dit-elle d'une voix aigre, qu'est-ce que cela
signifie, mon cher abb? Si vous ne voulez plus que je
m'occupe de la dcoration de votre glise, dites-le!

-- Tout ce que vous voudrez bien me donner pour mon glise,
madame, sera reu avec reconnaissance; mais si vous avez la
bont d'y rflchir, comme j'y ai rflchi moi-mme, vous
penserez, j'en suis sr, que la dignit du culte souffre de
ces interventions trangres. Les soins de l'autel ne
regardent que moi et ceux que j'y commets sous mes ordres,
dans le secret du sanctuaire. Remettez-moi vos fleurs, et je
les offrirai  Dieu en votre nom.

Madame de Beaumesnil brandit brusquement le bouquet de fleurs
artificielles, et l'on entendit un cliquetis de papier
froiss, puis, se dirigeant  grands pas vers un vieux tonneau
o croupissait une eau bourbeuse destine  l'arrosage, elle y
jeta violemment le bouquet. Aprs cet exploit, elle vint
tomber sur le banc, fondit en larmes, et fut en proie  la
moins intressante des attaques de nerfs.

On la calma comme on put. Elle parut se rendre peu  peu aux
paroles affectueuses du cur, et finit mme par l'inviter 
dner; mais il refusa, comme il avait dj refus l'invitation
des Frias, en allguant le prtexte de sa sant.

Cependant, lorsqu'aprs le dpart de ses htes, l'abb Renaud
se fut assis devant sa petite table solitaire, sur laquelle
fumait un pigeon des plus maigres, flanqu d'un triste coulis
d'pinards, il sentit un moment, -- il tait homme! -- le coeur
et l'apptit lui manquer  la fois.

-- Est-ce que vous tes malade, monsieur le cur? dit la
vieille Marianne de son ton bourru. Vous ne mangez pas!

-- Un peu de fatigue, Marianne, un peu de fatigue.

-- Votre caf va vous remettre, allez!

Il hsita quelques secondes; puis, avec un profond soupir:

-- Je ne prendrai pas de caf, Marianne; je n'en prendrai plus
 l'avenir.

-- Bon! Qu'est-ce que c'est encore que cette lubie-l? Avisez-vous
de changer vos habitudes  votre ge, et vous verrez
qu'on vous portera en terre avant six mois!

-- Soit, Marianne; on me portera en terre.

Et il alla s'enfermer dans l'glise.

Pendant les jours et les mois qui suivirent, la conduite de
l'abb Renaud, dans son intrieur comme au dehors, rpondit 
la fermet de ce dbut. Il se clotra dans son presbytre, o
l'on sut qu'il menait la vie frugale et recueillie d'un
cnobite. A la mortification de quelques-uns, mais  la grande
dification de tous, il rompit toutes les relations qui
n'avaient pas pour objet direct les devoirs de son ministre,
et, ne se montrant plus que dans l'exercice de ses saintes
fonctions, une sorte d'ide solennelle devint peu  peu
insparable de sa prsence et de sa personne. Outre le respect
public, il gagna, par cette gravit de moeurs, une indpendance
prcieuse; il resta matre dans son glise; il put en carter
tous ces empitements laques qui, sous couleur de dvotion,
tournent si souvent au scandale: il en bannit tous les abus
qui s'y taient introduits  l'abri de sa complaisance, et
dont la dcence du culte tait parfois trangement altre. --
Parmi ces heureuses rformes, lesquelles, comme on s'en doute,
n'allrent point sans rsistance et sans combats, nous n'en
citerons qu'une, parce qu'elle fut particulirement rclame
par Sibylle. Le chevalier Thodore Desrozais daignait, comme
nous l'avons dit, chanter au lutrin tous les dimanches. Cet
honneur qu'il faisait  Dieu tait en mme temps pour les
fidles un agrment des plus vifs, car le chevalier, qui tait
connu dans le pays pour un bon compagnon, ne pouvait paratre
dans aucun lieu sans veiller des penses joviales; il portait
ce privilge jusqu'au pied de l'autel, et il n'tait pas rare
qu'il outrt son rle de plaisant accrdit jusqu' gayer les
crmonies sacres tantt par quelques paroles saugrenues
lances dans l'auditoire, tantt mme par de bizarres
intonations nasales dont il jugeait charmant d'entremler la
psalmodie. Le cur avait toujours, au fond du coeur, gmi de
ces licences; elles taient souverainement odieuses  Sibylle.
Quelques avertissements amicaux n'ayant pu rprimer les
bouffonneries intempestives du chevalier, l'abb Renaud en
vint  lui interdire formellement les approches du lutrin.
Cette mesure, s'unissant peut-tre  quelques svrits
pastorales d'une nature plus confidentielle, exaspra le
chevalier. Le dimanche suivant, il ne parut pas  l'glise, et
il fit savoir qu'il avait emprunt au juge de paix les oeuvres
de Voltaire. Pendant six semaines environ, il se plongea dans
ces lectures philosophiques et courut les campagnes en
rptant que les prtres ne sont pas ce qu'un vain peuple
pense; puis, l'agitation de ses humeurs s'tant rsolue tout 
coup en une violente attaque de goutte, il renvoya soudain le
Voltaire au juge de paix, et fit mander le cur, qui se rendit
aussitt  son appel.

On peut croire que la rconciliation du chevalier avec son
pasteur fut sincre, car ce vieil tourdi tait bon homme au
fond; mais cet incident ulcra le coeur vaniteux de madame de
Beaumesnil, et porta au comble le ressentiment qu'elle
nourrissait contre l'abb Renaud depuis la fatale scne du
bouquet. Les rformes successives accomplies par le cur
l'avaient personnellement atteinte en beaucoup de points, et
la pense que Sibylle tait dans une certaine mesure
l'inspiratrice de ces innovations, n'avait nullement attnu
l'irritation qu'elles lui causaient. Au fait, madame de
Beaumesnil tait malheureuse: sa haute rputation de pit et
la suprmatie qu'elle s'arrogeait dans le canton en matire
religieuse ne reposant que sur son intimit avec le cur,
qu'on ne voyait plus au manoir, et sur quelques menues
pratiques de dvotion aise, qu'elle ne pouvait plus taler en
public, tout l'difice de son orgueil s'croulait. Il fallait
dsormais, si elle voulait passer pour une sainte femme,
qu'elle et quelques vertus chrtiennes. Cela tait dur. Il
lui vint une ide qui lui parut meilleure. Elle partit un beau
matin pour la ville de ***, chef-lieu du diocse dont relevait
la paroisse de Frias. Malgr le mystre dont elle entoura ce
voyage, on sut qu'il avait pour objet d'obtenir de l'autorit
comptente qu'une vieille chapelle attenante au manoir de
Beaumesnil ft rendue au culte, et qu'un chapelain spcial ft
affect  la desservir. De cette faon, madame de Beaumesnil
aurait eu son glise, son prtre et son Dieu  elle, dont elle
aurait fait ce qu'elle aurait voulu, ce qui et t de la
dernire commodit. Par malheur, l'autorisation qu'elle
sollicitait lui fut refuse, et quoiqu'elle n'et pas
d'ailleurs absolument perdu son voyage, comme on le verra
bientt, elle en rapporta une nouvelle dose de fiel et de
malignit. Les viles passions qui l'agitaient ne manqurent
pas de trouver des complaisants et des complices, comme elles
en trouveront toujours dans ce misrable monde, tant qu'il y
aura quelque mrite  rabaisser, quelque beaut  fltrir,
quelque juste  crucifier, et ds ce moment un systme de
calomnies, de tracasseries et de vexations de toute nature
s'organisa contre le cur avec cet art de perfidie souterraine
o les mauvais dvots excellent.

Les dgots dont l'abreuvaient ces pharisiens de village, se
joignant  ses excs de travail et aux rigueurs asctiques de
son rgime, prouvrent cruellement le courage et mme la
sant de l'abb Renaud. Sibylle elle-mme ne tarda pas 
s'inquiter de lui voir prendre les apparences physiques des
sains lgendaires dont il avait pris les vertus. Elle confia
ses alarmes  ses parents, et, sur leur conseil, elle eut  ce
sujet une confrence avec la fidle Marianne. La vieille
servante lui fit un accueil mdiocre, car l'influence trange
que l'enfant avait usurpe sur son matre ne lui chappait
pas.

-- Pardi! sans doute, dit-elle, c'est assez clair qu'il
dprit, et qu'il prend  grands pas le chemin du paradis, le
pauvre homme! mais  qui la faute, mam'zelle? Il y a assez
longtemps que je lui dis que vous le ferez tourner en
_bourrique_ et en _esquelette!_

Malgr ses prventions, Marianne finit par cder au charme de
cette nature anglique, et il y a apparence qu'un trait
d'alliance fut sign entre elles; car dans l'aprs-midi du
mme jour, comme le cur terminait  la hte un de ses repas
d'ermite, il ne fut pas peu surpris de respirer tout  coup
dans l'atmosphre de sa petite salle un arome depuis longtemps
oubli. L'instant d'aprs, Marianne plaait devant lui une
tasse de caf fumante.

-- Mais, Marianne, dit-il, devenez-vous folle? Vous savez que,
depuis plus de six mois, je ne prends pas de caf!

-- Bah! dit la vieille femme en grimaant un sourire; quand
vous saurez quelle main a prpar celui-l, vous le prendrez,
j'en rponds!

-- Comment! quoi? quelle main?... reprit le cur en la regardant
d'un air interdit.

La riante apparition de Sibylle dans le cadre de la porte lui
expliqua le mystre.

L'abb Renaud remarqua,  dater de ce jour, que les talents
conomiques et culinaires de Marianne se dveloppaient dans
des proportions tonnantes, puisque, sans aucune augmentation
de dpense, son menu lui paraissait chaque jour plus
fortifiant, tant elle mettait d'art  le choisir et 
l'apprter.

-- Vous voyez, ma fille, lui disait-il avec bonhomie, que je
n'avais pas tort de vous reprocher quelquefois un peu de
ngligence, et qu'avec du soin et de l'ordre on fait des
miracles.

A quoi Marianne haussait les paules sans rpondre.

Cependant l'instruction religieuse de Sibylle avait suivi son
cours et touchait  son terme. -- L'abb Renaud, se rendant un
jour au chteau pour donner  mademoiselle de Frias, qui
avait alors une douzaine d'annes, une de ses dernires
leons, rencontra le facteur, qui lui remit une lettre scelle
des armes piscopales. Il s'assit pour la lire sous un des
arbres du chemin. Il l'eut  peine parcourue qu'il devint ple
comme un mort. Il se baissa avec peine vers une source qui
coulait prs de l dans le foss, y puisa de l'eau avec sa
main et ne but quelques gorges, puis il se remit en route
d'un pas chancelant. Comme il arrivait au chteau, M. et
madame de Frias, frapps du bouleversement de ses traits,
l'interrogrent avec anxit: il leur tendit en soupirant la
lettre qu'il venait de recevoir. Elle contenait un
avertissement svre et mme menaant: on lui reprochait son
esprit de novation et de dsordre, ses discussions avec son
conseil de fabrique, mais par-dessus tout ses relations
d'intimit avec des personnes appartenant  la secte
protestante, qui semblaient exercer sur lui un empire
scandaleux, et qui le poussaient dans des voies  peine
orthodoxes. Ce dernier grief, qui tait celui auquel on
paraissait attacher le plus de gravit, reposait sur un fait
vritable, bien qu'on en tirt des consquences errones:
depuis quelques mois, en effet, une intelligence amicale,
fruit d'une mutuelle estime, s'tait tablie entre l'abb
Renaud et miss O'Neil. Miss O'Neil, prise de vnration pour
les vertus du vieillard, se plaisait  lui tmoigner sa
dfrence en assistant plus rgulirement qu'autrefois  ses
leons, qui prsentaient d'ailleurs plus d'intrt que par le
pass. Le cur, qui avait du reste abandonn toute ide de
proslytisme vis--vis de l'Irlandaise, se montrait touch
d'un respect et d'une sympathie dont il apprciait la valeur.
Leurs relations se bornaient l, et la mchancet la plus
noire avait pu seule y trouver le prtexte d'une dnonciation.

-- Je n'en ferai ni plus ni moins, dit tristement l'abb Renaud
en reprenant des mains du marquis la lettre comminatoire, car,
o il n'y a rien, le roi perd ses droits; mais je crains bien
de ne plus rester longtemps parmi vous. Tout ce que je
demande, c'est de pouvoir remettre Sibylle entre les mains de
Dieu; il fera de moi ensuite ce qu'il voudra.

Il trouva Sibylle en compagnie de miss O'Neil dans une salle
qui prcdait la bibliothque et qui tait particulirement
rserve aux tudes de l'enfant. Ayant puis depuis quelque
temps son enseignement dogmatique, il avait cru devoir
consacrer deux ou trois semaines qui lui restaient encore
avant la premire communion de Sibylle,  lui retracer une
histoire gnrale de l'Eglise. Par un hasard singulier, il
avait  parler ce jour-l de la rforme et de la naissance du
protestantisme. Miss O'Neil lui offrit de se retirer.

-- Oh! mon Dieu, non! dit-il; pourquoi?

L'Irlandaise, les yeux penchs sur un ouvrage de broderie,
reprit alors l'attitude muette et rserve qu'elle avait
coutume de garder pendant les leons du cur. Il rappela
d'abord brivement les dtails historiques de la rvolution
religieuse du XVIe sicle; venant ensuite au commentaire moral
de ce grand fait, il s'exprima ainsi, avec ce mlange de
simplicit et d'lvation qui tait devenu de jour en jour
l'accent de son langage:

-- En rsum, ma fille, personne ne peut nier qu' cette poque
l'Eglise catholique et la cour de Rome en particulier ne
fussent en proie  des abus et  des scandales affligeants;
mais ces dsordres n'taient qu' la surface; l'Eglise avait
en elle-mme, dans sa constitution, dans ses propres forces,
dans ses lois, dans sa libert, tous les lments de sa
rgnration: elle l'a prouv. La conscience publique avait
donc raison de rclamer des rformes; mais fallait-il les
chercher dans les ruines du temple? Fallait-il, pour corriger
quelques abus passagers, renverser l'oeuvre des sicles,
l'oeuvre de tant de gnie et de vertu, cet difice de l'unit
de la foi, dont j'ai essay de vous faire concevoir la
grandeur? Fallait-il briser cette chane irrparable de
traditions qui, de concile en concile, de saint en saint,
d'aptre en aptre, remontait fidlement jusqu'au Christ
lui-mme, rompre  jamais cette union touchante et sublime de tous
les enfants de l'Evangile au pied des mmes autels, autour de
la mme table? -- Non, il ne le fallait pas. L'impatience de
l'orgueil et des passions humaines perdit tout. Il faut tre
patient devant les choses ternelles. -- Il y a des jours, ma
fille, o le ciel se voile: il n'en est pas moins le ciel, et
l'on attend avec confiance le soleil du lendemain. La mme
confiance n'tait-elle pas permise, et mme commande vis--vis
de l'Eglise obscurcie, mais reste pure sous ses voiles?
Ceux qui la profanaient taient des hommes: ils pouvaient
s'amender; en tout cas, ils devaient mourir. Il fallait
attendre; au lieu d'attaquer et de dtruire, il fallait prier
et esprer... Et comment ne pas esprer? L'Eglise n'avait-elle
jamais, avant cette poque, travers des jours sombres? n'en
tait-elle pas sortie avec tout son clat? Dieu ne pouvait-il
d'une heure  l'autre susciter une fois de plus un saint
pontife, de sains vques? Il lui faut si peu de chose pour
toucher les esprits et transformer les coeurs! Le souffle d'un
enfant y suffit... Je suis bien humble sans doute, ma fille,
pour entrer en comparaison avec ces grandeurs... Mais voyez
cependant! Moi aussi, j'ai t un scandale; moi aussi, j'ai
t pour vous, pour d'autres peut-tre, une cause de trouble,
de doute, d'loignement de Dieu! Eh bien, votre faible voix
m'a parl, et j'ai tch d'tre moins mauvais... J'ai pri, j'ai
veill, j'ai souffert, et ma foi a t justifie: Dieu vous a
reprise, et quoiqu'il m'prouve, je sens qu'il me pardonne!

En achevant ces mots, la voix du vieillard tremblait: il se
leva, comme n'tant plus matre de son motion, et entra
brusquement dans la pice voisine.

La bibliothque du chteau, o l'abb Renaud venait de se
rfugier, tait une vaste salle,  laquelle des solives
saillantes, des meubles rares, des armoires s'levant jusqu'au
plafond, et la couleur uniforme du vieux chne noirci par les
annes, prtaient un caractre claustral. Il s'y promena
quelque temps  grands pas, en passant par intervalles une
main sur ses yeux; puis il se laissa tomber dans un fauteuil,
prs d'une grande table qui occupait le centre de la pice, et
demeura plong dans une mditation dont la contraction de son
visage rvlait les douleurs.

La porte s'ouvrit tout  coup en face de lui: il se leva, et
vit entrer M. et madame de Frias, suivis de Sibylle, qui
tenait miss O'Neil par la main. Un air si particulier de
mystre et d'allgresse illuminait les traits de tous ces
personnages, que le cur, sans concevoir ni souponner la part
qui pouvait lui revenir dans cette joie publique, sentit son
coeur bondir dans sa poitrine.

Le marquis et la marquise, s'effaant un peu, firent signe 
Sibylle de s'avancer; Sibylle s'avana, tenant toujours miss
O'Neil par la main.

-- Mon pre, dit-elle, voici miss O'Neil qui se fait
catholique, et qui veut communier avec moi.

L'abb Renaud tendit soudain ses deux bras par un geste
d'tonnement inexprimable: ses joues maigres et ples se
teignirent de pourpre, et ses yeux incertains, aprs avoir
interrog chacun des assistants, s'arrtrent sur ceux de miss
O'Neil.

-- C'est vrai, monsieur le cur, dit-elle.

Le pauvre homme alors chercha des paroles et n'en trouva pas;
ses yeux se remplirent d'eau; il indiqua de la main qu'il ne
pouvait parler; il tomba  genoux sur le parquet, et, appuyant
sa tte grise sur la table qui tait devant lui, il se mit 
sangloter avec une telle violence, qu'on entendait le bruit de
son front heurtant le bois.

Peu de jours aprs, la nouvelle se rpandit dans le pays que
l'vque de *** tait arriv au chteau de Frias: le prlat
avait cd en effet  la prire du marquis; il avait cru juste
de donner  l'abb Renaud une clatante rparation, et il
voulut recevoir lui-mme l'abjuration de miss O'Neil.
L'instruction religieuse de l'Irlandaise fut d'ailleurs juge
si complte qu'on put la dispenser du noviciat usit en de
pareilles circonstances.

Ces vnements avaient t, comme on pense, des coups de
foudre pour madame de Beaumesnil et pour son troupeau: le jour
o elle connut l'arrive de l'vque  Frias, elle prit son
parti, et alla se jeter tout en larmes aux pieds de l'abb
Renaud, qui eut la bont de l'embrasser. Elle passa de l dans
les bras de M. de Frias, qu'elle avait cess de saluer, puis
dans les bras de Sibylle et dans ceux de miss O'Neil, criant 
travers ses pleurs "qu'elle avait la tte un peu vive, un peu
prs du bonnet, mais un coeur d'or, qu'on retrouvait toujours!"

La premire communion de Sibylle et de miss O'Neil eut lieu le
1er mai. Le printemps tait cette anne-l tide et doux.
Pendant la nuit qui prcda ce grand jour, un rossignol, qui
chantait habituellement dans les bois de Frias, s'exalta fort
et redoubla de trilles merveilleux: il essayait de lutter avec
les sons de harpe extrmement mlodieux qui s'envolaient par
une fentre entr'ouverte du chteau.

Jacques Fray se trouvait le lendemain dans le cimetire au
moment o Sibylle le traversa, toute blanche comme une
marguerite qui vient d'clore. Elle lui sourit en passant, et
on remarqua que pour la premire fois depuis quinze ans
Jacques Fray franchit ce jour-l le seuil de l'glise. Il
resta prs de l'entre, suivit la crmonie avec un intrt
profond, et vers la fin, -- pensant vaguement sans doute  sa
petite fille morte, au ciel, aux anges, -- il pleura.


SECONDE PARTIE


I


CLOTILDE


Nous ne nous tendrons pas sur les trois ou quatre annes qui
suivirent la premire communion de Sibylle. Pour elle et pour
ceux qui l'entouraient, ce fut une re de parfaite flicit.
Ses vives aptitudes, en musique et en peinture surtout,
prirent sous la direction de miss O'Neil des dveloppements
qui touchaient au talent, et dont elle se charmait elle-mme
en charmant les autres. En mme temps son intelligence, plus
largement claire et s'assouplissant d'ailleurs aux premiers
contacts de l'exprience, perdit peu  peu cette rigidit de
l'enfance qui avait t l'excs et le dfaut de ce caractre.
Puis le coeur de la femme s'veillait en elle, et temprait
d'une teinte plus douce la svrit de ses grces.

Cette phase nouvelle de sa vie morale se traduisit dans
l'ordre religieux par un trait digne d'intrt. Peut-tre a-t-on
remarqu chez Sibylle, dans la premire partie de ce rcit,
une disposition d'esprit dont son aeul n'avait pas laiss de
se proccuper, une trange tendance  s'lancer pour ainsi
dire d'un seul bond jusqu' Dieu en ngligeant les
intermdiaires. Ce penchant tait particulier sans doute dans
une certaine mesure aux instincts de Sibylle; mais il tait
aussi de son ge. L'me des enfants, volontiers passionne et
enthousiaste, n'est point tendre. Aussi l'Ancien Testament
est-il leur livre plutt que le Nouveau. L'ide simple de Dieu
saisit immdiatement leur intelligence et la domine; mais le
drame vanglique, quoiqu'il intresse leur curiosit par des
reprsentations figures qui sont pour eux des jouets, ne
parle vritablement ni  leur pense ni  leur coeur. Le sens
divin de ce grand mystre leur chappe absolument, et ses
parties humaines ne les touchent pas. C'est seulement quand,
au premier souffle des passions, le coeur s'attendrit, que le
Christ y entre -- comme un Dieu, mais aussi comme un ami.

Cette modification du sentiment religieux, que nous croyons
gnralement vraie, le fut du moins pour mademoiselle de
Frias. Ce qui n'avait t pour elle durant tout le cours de
son enfance qu'un article de foi un peu effac sembla prendre
vie dans sa pense: la posie incomparable de l'Evangile la
captiva profondment, et elle eut  un haut degr la seule
idoltrie permise  une chrtienne, l'idoltrie du Christ.
Elle aimait, dans ses entretiens avec miss O'Neil et avec le
cur,  s'exalter sur ce texte,  rappeler les pisodes les
plus touchants de cette pure existence,  admirer le mlange
d'impassibilit divine et de faiblesse humaine qui en est le
saisissant caractre: elle passait de douces heures dans ces
enthousiasmes partags, tantt prolongeant avec l'Irlandaise
ses promenades du soir  travers les bois, pendant que l'or
des toiles tincelait sur le dais sombre du feuillage, tantt
assise prs du vieux prtre sur le gazon de la falaise,
regardant vaguement l'horizon en feu, ou grenant d'une main
distraite les grappes bleues des bruyres.

L'empire que Sibylle avait pris sur l'esprit du cur ne
s'tait pas affaibli; mais avec les annes la forme s'en tait
adoucie et comme dtendue. Mademoiselle de Frias commenait 
sourire de quelques excs de son propre zle. Son intervention
dans les choses religieuses ne se faisait plus sentir qu' de
rares intervalles, et chaque jour avec une nuance de tolrance
plus marque, surtout vis--vis de la personne du vieillard.
Loin de le pousser dsormais dans la voie de l'asctisme, elle
employait d'innocentes ruses pour l'arracher de temps  autre
aux rigueurs de sa solitude et de son rgime. Toutefois sur
les points qui lui paraissaient essentiels  la dignit de la
religion, elle demeurait inflexible et n'hsitait pas 
suggrer  l'abb Renaud des conseils qui taient aussitt
appliqus avec une docilit dont M. de Frias se divertissait
avec la marquise.

-- Ma chre, disait-il en riant, c'est une spiritualiste, et
elle voudrait spiritualiser la paroisse!

Cette plaisanterie du marquis tait la formule assez exacte
des constantes aspirations de Sibylle et des tentatives
mritoires de l'abb Renaud. Nous n'entrerons  cet gard dans
aucun dtail nouveau sur des matires dlicates que nous
n'avons dj sans doute que trop agites, quoique nous ayons
tch d'y apporter la rserve respectueuse qu'elles
commandent: il nous suffira de dire que, sous le rgime
pastoral de l'abb Renaud, le culte fut pratiqu dans la
paroisse de Frias avec une rare puret, sans que le dogme
part en souffrir.

Ce fut vers cette poque que Sibylle eut l'avantage de faire
connaissance avec la comtesse de Vergnes, son aeule du ct
maternel. Le comte de Vergnes avait eu  deux reprises, depuis
la naissance de sa petite-fille, le courage de s'arracher 
ses habitudes parisiennes pour venir passer trois ou quatre
jours  Frias. Sibylle le connaissait donc depuis longtemps,
et elle l'aimait, parce qu'il tait aimable d'abord, et
ensuite parce que son image lui apparaissait toujours dans un
cadre magnifique o les bonbons, les poupes  ressort et les
colliers de perles fines se mlaient agrablement; mais elle
avait eu le regret de ne jamais voir sa grand'mre de Vergnes,
laquelle, pour mnager l'exquise sensibilit qui tait une de
ses prtentions, avait ajourn d'anne en anne des motions
dont elle s'tait probablement exagr la violence, car, en
apercevant pour la premire fois sa petite-fille dans le salon
de la gare, elle l'envisagea avec beaucoup de calme, se
retourna vers une vieille femme de chambre qui la suivait de
prs pour la soutenir au besoin, et lui dit tranquillement:

-- Voyez donc, Julie! exactement, mais exactement moi  quinze
ans! Cela me fait mal!... Pauvre petite!... Mon Dieu! ajouta-t-elle
alors en embrassant Sibylle et en essuyant une larme dont
la source restait assez mystrieuse.

On put croire pendant vingt-quatre heures que madame de
Vergnes allait fixer sa rsidence  Frias, tant elle se
montrait sensible  la posie de la campagne: les bois, la
mer, les prairies, le chant des oiseaux, tout la ravissait;
elle ne sortait point des transports.

-- Mon Dieu! disait-elle  ses htes, que vous tes donc
heureux de vivre ici! Mais sentez-vous bien votre bonheur? N'y
tes-vous point trop habitus pour en bien savourer toutes les
douceurs?... Ce calme, ce silence,... et puis ces bruits, ce vent
dans le feuillage, ces bestiaux qui mugissent dans le
lointain,... ces petits faisans, -- ce sont des faisans, n'est-ce
pas, ces petites btes jaunes?... Non? Ce sont des poulets,...
simplement? Tiens! -- Eh bien, ces petits poulets qui trottent
derrire leur mre en faisant _piau_, _piau_,... comme c'est
dlicieux, mon Dieu! comme c'est intressant! On passerait
l'ternit  sa fentre...  voir et  entendre tout cela! Ah!
voil la vie,... la voil!... La nature, la campagne! Mon Dieu!
que vous tes donc heureux de vivre ici!

Cependant le troisime jour au matin madame de Vergnes confia
 la discrte Julie qu'elle n'avait point ferm l'oeil de la
nuit.

-- Vraiment, dit-elle, j'ignore, je ne conois pas comment ils
font pour dormir dan ce pays-ci. Moi qui suis habitue  la
plus grande tranquillit (elle demeurait rue de la Chausse-d'Antin),
je ne me ferai jamais  ce tapage-l!... Il y a un tas
d'oiseaux qui jacassent ds le point du jour... Mon Dieu! j'aime
beaucoup  entendre chanter les oiseaux, certainement, mais il
y a temps pour tout!... Et puis les vaches, les moutons qui
hurlent ds l'aurore!... On se croirait dans l'arche, ma
parole!... Et puis toujours ce vert pinard sous les yeux!...
C'est  dgoter du vert!... Ca devient un cauchemar, ce vert!...
Je vois tout vert, moi, maintenant!... Donnez-moi donc ma petite
glace carre, ma bonne Julie! Eh bien, tenez, je me vois
verte! Au surplus, ce n'est pas tonnant,... je dois l'tre
aprs une nuit pareille!

Le quatrime jour enfin, madame de Vergnes reut une lettre
qui fut cense la rappeler en toute hte  Paris. Elle exprima
d'amers regrets, se plaignit de sa destine, et monta en wagon
 midi.

-- Allons, ma pauvre enfant, dit-elle en embrassant sa petite-fille
au dpart, tenons-nous, tenons-nous, point d'motion! A
bientt, car, vous aussi, vous quitterez avant peu ce paradis
pour notre enfer... Ah! voil la vie, ma pauvre enfant! Adieu!
adieu! Tenons-nous, ma chre petite!

Les dchirements de cette sparation n'taient pas au-dessus
de la force d'me de Sibylle; mais elle et trouv en tout cas
un appui et des consolations dans la cordiale intimit qui
l'unissait alors  son amie Clotilde Desrozais. Clotilde tait
sortie du couvent depuis deux ans, et  son retour madame de
Beaumesnil, sa tante, s'tait empresse de la prsenter  tout
le voisinage. Mademoiselle Desrozais tait d'ailleurs fort
bonne  montrer: elle avait tenu amplement toutes les
promesses de son enfance. Elle tait grande, souple,
ondoyante; elle avait une masse paisse de cheveux noirs dont
elle ne savait que faire; elle les tordait, elle les nattait,
elle les repoussait en boucles sur la nuque, elle les
retroussait en diadme sur son front. Ses bras, ses mains, ses
paules, models en plein marbre, faisaient songer aux
desses. Quand elle soulevait sa paupire un peu lourde, sa
prunelle lanait un jet de flamme qui se noyait aussitt dans
un fluide velout. -- Sous le rapport moral, on se plut 
reconnatre que Clotilde avait beaucoup gagn. Effectivement,
comme pour donner raison aux principes de madame de Beaumesnil
en matire d'ducation, l'enfant terrible, turbulente,
opinitre, maussade, tait devenue une jeune personne timide,
modeste, parlant peu et  demi-voix, obligeante, prte  tout,
mme  faire un quatrime au whist, bref une demoiselle
exemplaire.

Personne ne constata avec plus de plaisir que Sibylle ces
heureuses modifications. Ne trouvant plus dans le caractre de
Clotilde aucune des asprits qui avaient autrefois inquit
son affection, elle se livra sans rserve au penchant de son
coeur, et un commerce de relations presque quotidiennes
s'tablit entre elles. La beaut de son amie inspirait 
Sibylle une admiration mle de fiert: elle aimait  la citer
comme une espce de type au-dessus duquel son imagination ne
concevait rien. Clotilde se prtait en souriant  cet
enthousiasme: elle se laissait habiller, coiffer, draper en
Romaine, en druidesse, en Juive, en Turque; puis Sibylle la
dessinait ou la peignait sous ces divers aspects, en lui
disant de temps  autre, dans ses impatiences d'artiste:

-- Non! tu es trop belle, vois-tu! tu es affreusement belle! tu
es ridiculement belle! Dieu! que c'est bte d'tre beau comme
a!

Invectives dont mademoiselle Clotilde voulait bien ne pas se
formaliser.

Elle entrait avec la mme complaisance dans tous les gots
favoris de mademoiselle de Frias, et se faisait l'cho de ses
sentiments, de ses rves, de ses exaltations avec une facile
ardeur, une sorte d'loquence naturelle et une parfaite
sincrit, car elle avait dans l'me un ocan de passion
toujours prt  se rpandre, mme sur le bien. Si quelque
chose lui manquait, ce n'tait pas le fonds, mais le
discernement, la rgle, la prdilection morale. Quoi qu'il en
soit, les imaginations leves, potiques, gnreuses, la
passionnaient de trs-bonne foi  ses heures, et elle
paraissait mme souvent, dans la chaleur de son langage,
dpasser les aspirations les plus idales de Sibylle.

Au milieu de leurs entretiens, Sibylle n'avait pas tard 
remarquer qu'on ne pouvait toucher certains sujets familiers
entre jeunes filles sans que mademoiselle Desrozais ne prt
aussitt un air de mystre, de profonde mlancolie et
d'incurable dsespoir. Elle se dcida donc  l'interroger sur
le sens de ces attitudes.

-- Tu es trop jeune, ma chre! dit mademoiselle Desrozais en
secouant la tte et en soupirant douloureusement.

Cette rponse dilatoire ne fit, comme on pense, qu'enflammer
la curiosit de Sibylle, qui flairant un roman dans
l'existence de son amie, la supplia instamment de l'honorer de
sa confiance. Clotilde rsista quelque temps; puis enfin,
aprs avoir fait jurer  Sibylle un ternel secret:

-- Ma chre, lui dit-elle, telle que tu me vois, je ne me
marierai jamais!

-- Est-il possible? dit Sibylle en se rapprochant avec un
redoublement d'intrt.

-- Cela est certain, reprit mademoiselle Desrozais, car j'aime
quelqu'un, et celui que j'aime et dont je suis aime ne peut
m'pouser: les circonstances nous sparent  jamais.

-- Mon Dieu! mon Dieu! s'cria Sibylle; mais comment cela est-il
arriv? O l'as-tu rencontr? Comment s'appelle-t-il?

-- Je ne puis te dire que son nom de baptme: il s'appelle
Raoul... Pourquoi rougis-tu?

A ce nom de Raoul, Sibylle en effet avait rougi soudain
jusqu'au front.

-- Pourquoi rougis-tu? rpta Clotilde, dont le ton s'anima
brusquement; est-ce que tu connais un Raoul? Rponds donc!

-- Je rougis parce que tu me dis des choses qui me
bouleversent... O veux-tu que j'aie connu ton Raoul?

-- Au fait, c'est impossible... Eh bien, ma chre, il avait une
cousine qui tait en mme temps que moi au couvent, et qu'il
venait voir assez souvent avec sa mre. Son air, sa figure
m'intressrent tout de suite. Il faut te dire que ce n'est
pas un trs-jeune homme, de sorte que je m'imaginais que
j'tais une originale, et qu'aucune de ces demoiselles ne
pensait  le remarquer. Voici comment je fus dtrompe: un
jour, nous cherchions un jeu; une de ces demoiselles proposa
que chacune de nous se mt  rflchir aux jeunes gens qui
venaient le plus souvent au parloir, et crivt ensuite sur un
petit papier le nom de celui qu'elle aimerait le mieux
pouser, aprs quoi une de nous lirait  haute voix tous les
petits papiers.

-- C'est un drle de jeu, dit Sibylle.

-- Mon Dieu! c'tait un jeu comme un autre... Enfin il fut
accept. Chacune crivit en secret sur un carr de papier
qu'elle mit ensuite dans une corbeille... Eh bien! quand on vint
 faire la lecture des bulletins, ils portaient tous le mme
nom: Raoul!

-- C'est trs-bizarre, dit froidement Sibylle.

-- Je vis par l que je n'tais pas aussi originale que j'avais
pu le croire. Quelques jours aprs, ma chre, je me trouvais
au parloir en mme temps que lui, et, comme toujours, je
m'apercevais qu'il me regardait beaucoup. Sa cousine, qui
tait mon amie, -- quoique je ne l'aimasse gure au fond, -- se
leva tout  coup, fit un tour dans le parloir, et en passant
auprs de moi elle me dit rapidement: "Ne bouge pas pendant
cinq minutes!" -- Je vis alors qu'il avait un album sur les
genoux et qu'il dessinait... Il parat, par parenthse, qu'il
peint divinement... Quand il eut fini, il m'adressa de la tte
et des yeux un salut et un remercment dont il m'est
impossible de te rendre la grce. J'avais t si trouble de
tout cela qu'au moment de sortir, quand je me trouvai prs de
lui dans la foule, je laissai tomber mes gants que je
chiffonnais dans ma main. Il les ramassa vivement, parut
hsiter  me les rendre, puis dfinitivement il les garda en
fixant ses yeux sur les miens avec une expression si profonde,
si tendre, que mon coeur cessa de battre, et que je sentis ds
ce moment que nous tions lis pour la vie.

Mademoiselle Clotilde, en achevant cette priode, leva ses
grands yeux vers le ciel, comme pour lui renouveler ses
serments d'inviolable fidlit.

-- Est-ce que c'est tout? demanda Sibylle.

-- Sans doute. Que veux-tu de plus? Ne t'ai-je pas dit que nous
tions lis pour la vie?

-- Mais il me semble que non, dit Sibylle.

-- Enfant! reprit mademoiselle Desrozais en haussant doucement
les paules. Sache donc que, huit jours aprs, mon amie
m'informa d'un ton de mystre que son cousin, press par sa
famille d'pouser une jeune fille trs-noble, trs-belle et
trs-riche, tait parti brusquement pour la Perse. On lui
supposait, ajouta mon amie avec un mchant regard, -- car elle
ne m'aimait pas au fond plus que je ne l'aimais, -- quelque
inclination qu'il n'osait avouer pour une personne sans
fortune et sans naissance... Est-ce assez clair?... Pauvre Raoul!
c'est pour moi qu'il a affront l'exil et peut-tre la mort,...
car souvent on ne revient pas de ces pays lointains. Eh bien,
tu vas rire, Sibylle, mais je me considre comme sa veuve,... et
il m'arrive la nuit de pleurer sur lui et sur moi, comme si
nous tions morts tous deux.

Quelques larmes charmantes tombrent avec ces derniers mots de
Clotilde, et Sibylle, entirement persuade, les recueillit
une  une de ses lvres mues.

C'tait dans une des alles les plus solitaires du parc que
les deux jeunes filles se livraient  ces affectueux
panchements. Elles furent troubles soudain par un bruit de
voix qui se faisait entendre  peu de distance; en mme temps
un chien de chasse accourut d'un air affair prs du banc sur
lequel elles taient assises, et se mit  quter leurs
caresses.

-- Mon Dieu! mon Dieu! dit Clotilde en se levant  la hte, qui
vient donc l?  qui ce beau chien?

On vit alors apparatre au dtour de l'alle le marquis et la
marquise de Frias, accompagns d'une dame trangre qui avait
pass le bel ge de la vie et d'un jeune homme mince, blond,
lgamment vtu, qui tordait une cravache dans ses gants
lilas. A cet aspect, la veuve inconsolable du pauvre Raoul
porta rapidement la main  ses yeux humides,  ses bandeaux en
dsordre,  ses boucles,  ses nattes,  ses jupes, et en deux
secondes elle tait pare pour le combat.

-- Ah! dit tranquillement Sibylle, ce sont probablement les
Val-Chesnay. Ma grand'mre les attend depuis huit jours.

Sibylle accomplissait alors sa quinzime anne, et l'intrt
de son avenir paraissait exiger qu'on ne retardt pas beaucoup
plus longtemps le moment de son entre dans le monde et de sa
prsentation sur la grand thtre parisien. M. et madame de
Frias, sans reculer devant le sacrifice que leur conscience
leur imposait, en sentaient profondment la rigueur. Ils
avaient eu la pense de prvenir une sparation, qui pour eux
menaait d'tre sans retour, en assurant  leur petite-fille,
dans le pays mme, un tablissement digne d'elle; mais aprs
s'tre livrs  quelques vaines recherches dans le cadre
troit o leur vie retire les renfermait, ils avaient bientt
renonc  ce vague dessein, qui leur semblait d'ailleurs
entach d'gosme.

Cependant un ami, confident de leurs angoisses, avait
poursuivi de son ct la mme entreprise: cet ami tait
l'vque de ***, avec lequel les Frias n'avaient pas cess
d'entretenir, depuis la conversion de miss O'Neil, un commerce
de relations plus que courtoises. Ce prlat, esprit
bienveillant et un peu ardent auquel les grces et les
bizarreries mme de Sibylle avaient inspir un vif intrt,
crut pouvoir annoncer un jour au vieux marquis qu'il avait
dcouvert pour cette petite-fille, qui mettait le trouble dans
l'glise, un mari qui avait fort la mine d'tre un phnix.
"J'ai cherch cet oiseau rare, dit-il, dans tout mon diocse,
pendant ma tourne pastorale, et, suivant l'usage, je l'ai
trouv  ma porte, en rentrant. C'est le jeune baron de
Val-Chesnay, dernier reprsentant des Val-Chesnay Mrinville, un
nom qui ne vaut pas le vtre, monsieur le marquis, mais qui
est bon. La fortune est immense, gale pour le moins  celle
que peut esprer votre petite iconoclaste... Tenez! vous pouvez
voir par cette fentre l'htel de Val-Chesnay, en face du
mien... Et prcisment voici le jeune Roland qui monte  cheval
dans la cour: un joli garon comme vous voyez,... un peu jeune,
vingt-quatre ans  peine, mais c'est un beau dfaut;
d'ailleurs mademoiselle de Frias elle-mme peut attendre...
Cette vieille dame qui caresse le cheval, en lui recommandant
d'tre sage, est la mre naturellement,... une sainte, -- pas un
aigle, mais une sainte. Elle a fait lever son fils sous son
aile dans les meilleurs principes; elle ne l'a jamais quitt.
Elle se trouve prcisment  l'heure qu'il est dans une
situation d'esprit analogue  la vtre, apprhendant de ne
pouvoir marier cet enfant en province et frmissant  la
pense de le plonger dans le tourbillon parisien... Quant au
jeune homme, vous le verrez de plus prs: il est bien,... il est
bien! -- Mon Dieu! il n'y a rien  dire,... mais il est bien!
Enfin, vraiment, je crois que c'est une trouvaille... Tenez!
voyez la mre! elle le suit jusque dans la rue;... elle
monterait en croupe, si elle osait... Pauvre femme!"

M. et madame de Frias accueillirent cette ouverture avec
transport. Peu de jours aprs, ils se rencontraient avec
madame de Val-Chesnay et son fils dans les salons du palais
piscopal. Les deux mres, dvores des mmes anxits, se
trouvrent ds le premier moment sur le pied d'une expansive
cordialit, et, aprs quelques politesses renouveles  des
intervalles convenables, les Val-Chesnay acceptaient
l'invitation de venir passer une semaine ou deux au chteau de
Frias, o les deux principaux intresss seraient mis en
prsence, et appels, si le coeur leur en disait,  ratifier
les voeux de leurs familles.

Pendant toute la dure de ces prliminaires, M. et madame de
Frias s'taient fait un devoir scrupuleux de maintenir
Sibylle  l'cart des dlicates ngociations dont elle tait
l'objet: ils avaient couvert d'un prtexte plausible leur
liaison soudaine avec les Val-Chesnay, dont Sibylle entendait
souvent parler depuis quelque temps, mais qu'elle n'avait
jamais vus. Se dfiant de l'intrt particulier qui les
animait en cette affaire, ils s'taient promis de dissimuler 
leur petite-fille leurs dispositions personnelles, afin de lui
laisser l'entire libert de son choix. Ils avaient eu
d'autant moins de peine  loigner de l'esprit de Sibylle tout
soupon de la vrit, qu'initie depuis son enfance aux
projets d'avenir concerts pour elle, l'ide de son mariage ne
se prsentait jamais  son imagination qu' la suite d'un
sjour plus ou moins prolong dans l'htel de Vergnes. -- Ce
fut donc avec une certaine curiosit, mais d'ailleurs avec une
parfaite srnit d'me, que mademoiselle de Frias vit
paratre sous ses ombrages hrditaires ce jeune homme qui
s'avanait  sa conqute la cravache  la main. Le jeune
baron, mieux instruit qu'elle apparemment, rougit d'une
manire sensible en la saluant, et madame de Val-Chesnay,
aprs lui avoir pris les mains et l'avoir un instant couve
d'un regard de convoitise maternelle, la serra sur son
cachemire avec une motion dont Sibylle ne comprit pas
l'opportunit.

A la suite d'une promenade que mademoiselle de Frias prit
plaisir  diriger  travers les sites les plus intressants du
parc, on visita les serres et la ferique basse-cour. Pendant
ces explorations, la gaiet tranquille, le langage anim de
Sibylle, le got et la simplicit avec lesquels elle
dmontrait les merveilles de son domaine, achevrent de lui
gagner le coeur de la vieille dame, qui ne tarissait point en
exclamations enthousiastes, et qui par intervalles lanait 
son fils des regards d'allgresse et de triomphe. M. et madame
de Frias, ravis du succs vident de leur petite-fille,
s'associaient aux douces motions de la baronne, et, comme
elle, nageaient dans les cieux. Le jeune baron lui-mme,
figure distingus, froide et flegmatique, donnait tous les
signes de satisfaction qui pouvaient se concilier avec son
genre de beaut, dont il tait fier et auquel il aurait cru
droger cruellement en s'abandonnant aux inconvenances de
l'enthousiasme. Une ombre de sourire se jouait dans ses
favoris  l'amricaine, et de temps  autre ses lvres
daignaient s'entr'ouvrir pour laisser tomber, comme des
morceaux de glace, les mots: "charmant! dlicieux! idal!"

Clotilde seule faisait tache dans cet heureux tableau: elle
suivait  quelques pas en arrire, tantt caressant le chien
du baron, tantt paraissant plonge dans un abme de
mlancolie, quoiqu'elle ne perdt aucun des regards furtifs
que sa beaut naissante arrachait  l'impassible jeune homme.

Mademoiselle Desrozais dna au chteau avec sa tante. Quand on
quitta la table, les deux jeunes amies, impatientes de se
trouver seules aprs une longue contrainte, se drobrent pour
un moment, et allrent s'enfermer dans la bibliothque,
transforme depuis quelque temps en atelier. Sibylle se mit
presque aussitt  crayonner sur un bout de papier gris,
rpondant par de vagues paroles d'assentiment  l'loge sans
rserve que Clotilde crut devoir faire des nouveaux htes de
Frias.

-- Mais voyons, srieusement, ma chre, dit Clotilde aprs une
pause silencieuse, comment le trouves-tu?

-- M. de Val-Chesnay? Oh! charmant! dlicieux! idal! dit
Sibylle en imitant plaisamment le ton empes du baron.

-- Ne t'y trompe pas, ma chre, reprit Clotilde, c'est un mari.

Sibylle ouvrit ses plus grands yeux, puis elle clata de rire:

-- Bah! dit-elle, quelle sottise!... Ah! cela vient bien!

Et prsentant  Clotilde le dessin aux trois crayons qu'elle
avait vivement esquiss:

-- Tiens! le voil, mon mari!

C'tait, en effet,  ne pouvoir s'y mprendre, M. de Val-Chesnay
lui-mme avec ses favoris blonds pousses au roux et
inondant ses paules, une raie qui traversait le centre de sa
tte comme un coup de hache, un col d'une roideur mtallique,
et une cravate bleue seme de pois blancs dont Sibylle avait
fait des lunes. Cette tte absurde reposait sur un buste
imperceptible, d'o sortait une norme paire de gants du plus
beau lilas, et que soutenaient les jambes grles et arques
d'un cavalier consomm.

Clotilde ne put voir cette image grotesque sans tomber
aussitt dans une vritable convulsion de gaiet.

-- Oh! dit-elle ds qu'elle put parler, je t'en prie, donne-moi
cela!

-- Mon Dieu! prends, dit Sibylle.

Clotilde lui sauta au cou:

-- Tu es bonne, ma petite Sibylle.

Et, en effet, Sibylle tait bien bonne.

Pendant ce temps, miss O'Neil communiquait discrtement 
madame de Val-Chesnay quelques tudes peintes par son lve,
devant lesquelles la digne baronne se pma de confiance,
tandis que le jeune Roland profrait du haut de son col
l'pithte de "magistral!" Ds que Sibylle rentra dans le
salon, elle fut sollicite de mettre le comble  l'ivresse
publique en excutant un morceau, un rien, sur la harpe, --
instrument que M. Roland de Val-Chesnay, rendu prolixe par les
fumes des caves de Frias, qualifia d'idal, -- non-seulement,
ajouta-t-il,  cause de sa forme dlicieuse, mais encore parce
que c'tait vraiment un instrument charmant, surtout quand on
en jouait bien. -- Il n'y avait pas moyen de rsister  ces
loquentes instances, et mademoiselle de Frias n'y rsista
pas.

Sibylle jouant de la harpe tait gnralement adorable; mais
ce soir-l en particulier, vtue d'une lgre toilette
blanche, avec de grandes manches tombantes comme des ailes
dployes, sa gracieuse personne, sa jolie tte, ses yeux
profonds et pleins de feu, son front couronn de nattes
dores, avaient une expression, une lvation, un rayonnement
sraphiques. Le mot _ange_ venait aux lvres en la regardant et
cessait d'tre banal, tant il semblait fait pour elle.
Toutefois le caractre de sa beaut, qui, surtout  ce moment
de sa vie, tait plutt intellectuel que physique, devait
mdiocrement frapper un esprit aussi compltement dnu
d'esthtique que l'tait celui du dernier des Val-Chesnay.
Aussi se contenta-t-il, lorsque Sibylle eut termin, de
frapper doucement l'un contre l'autre ses gants lilas (il les
avait remis), en faisant  part lui l'observation pnible que
sa fiance tait un peu maigre.

L'instant d'aprs, Sibylle, qui souffrait du rle secondaire
dans lequel son amie Clotilde avait langui tout le jour, la
pria de se mettre au piano. Clotilde, aprs quelques
crmonies, s'y laissa traner. Elle ta ses gants d'un air
rveur, agita un instant ses magnifiques bras nus sous les
favoris transatlantiques du jeune baron, qui tait assis
vis--vis d'elle  l'un des angles du piano, et aprs avoir
quelque temps tourment le clavier, elle commena  chanter
d'une belle voix de contralto un air clbre de Donizetti: -- _O
mon Fernand_, -- qui tait son triomphe. Elle le chantait, en
effet, et elle le chanta ce soir-l surtout avec un accent de
mlancolie passionne, auquel sa pleur ardente, son oeil
sombre et noy, sa narine mobile, son corsage palpitant
ajoutaient une couleur presque excessive. Il est vrai que
toute cette magie pittoresque et sculpturale tait perdue pour
le plus grand nombre des assistants, groups derrire la
chaise de la chanteuse; mais elle ne l'tait pas, Dieu merci,
pour M. de Val-Chesnay, qui, occupant une position plus
avantageuse, recevait en pleine poitrine une bonne partie des
traits adresss fictivement au capitaine espagnol. Ce jeune
homme ne s'tait jamais sans doute trouv  pareille fte.
Clotilde avait cess de chanter qu'il attachait encore sur
elle son oeil gris et morne, tandis que sa bouche entr'ouverte
et son attitude affaisse tmoignaient que pour le moment le
code du parfait _gentleman_ tait la dernire de ses
proccupations. Il n'eut pas une parole pour fliciter
mademoiselle Desrozais, -- malgr le plaisir rel qu'elle lui
avait procur; mais, sur la demande que lui en fit la jeune
fille, il s'empressa d'ter ses gants, afin de l'aider 
chercher un cahier de musique au fond d'un casier. S'il se
flattait du vague espoir que sa main pourrait, dans le cours
de ces perquisitions, rencontrer, froisser par hasard une des
mains blouissantes de mademoiselle Clotilde, il faut avouer
que le jeune baron tait fort prsomptueux. Cependant il ne
l'tait pas trop, car le fait est qu'il eut cette bonne
fortune.

On aurait tort d'imaginer que mademoiselle Desrozais,
lorsqu'elle dployait en l'honneur de M. de Val-Chesnay tout
cet appareil de fascination, et conu la pense rflchie
d'usurper le coeur et la main destins  Sibylle. Mme dans une
me aussi fortement trempe que la sienne, un dessein si
audacieux ne pouvait se formuler si soudainement; mais il y a
des femmes, charmantes d'ailleurs, qui ne peuvent voir dans un
salon l'homme qui leur est le plus indiffrent s'occuper d'une
autre femme sans avoir aussitt des ides de meurtre. Cet
instinct jaloux et imprieux, qui est particulier au sexe,
prend dans les coeurs passionns et sans frein des proportions
sataniques. Clotilde n'avait fait que suivre cette inspiration
naturelle, ne se proposant rien de plus pour l'instant que
d'craser son amie de coeur en ptrifiant d'admiration celui
qu'elle pouvait croire son fianc. Mais dj le plein succs
de ses manoeuvres, les extases, les gaucheries du jeune Roland,
suggraient  cet esprit entreprenant des rveries d'un ordre
plus srieux et plus formel.

Une demi-heure plus tard, comme madame de Beaumesnil et sa
nice regagnaient silencieusement le manoir  travers les
sentiers ombrags et odorants du pays:

-- Ma tante, dit Clotilde tout  coup, quelle est donc la
fortune des Val-Chesnay?

-- Oh! est-ce qu'on sait? dit la tante. Le Prou!

Clotilde fit entendre un profond soupir.

-- Mon Dieu! ma chre petite, reprit madame de Beaumesnil aprs
une pause, on a vu des choses plus extraordinaires!... Il suffit
que le bon Dieu le veuille!

-- Oh! ma tante! dit la jeune fille en riant.

Puis, apercevant un ver luisant qui illuminait solitairement
son nid de mousse sur le revers du foss, elle saisit
l'insecte, le dposa sur le bord de son chapeau, et reprit
ensuite sa marche en fredonnant avec une sorte d'allgresse,
comme si elle et conquis son toile.

Ds le lendemain, mademoiselle Desrozais entreprenait, sous la
sanction tacite de sa tante, une campagne rgulire contre le
petit cerveau et le gros hritage du jeune baron. Le rcit
dtaill de cette campagne, dans laquelle Clotilde dploya la
force du lion unie  la prudence de madame de Beaumesnil, nous
entranerait trop loin de notre sujet. Il nous suffira, pour
en faire comprendre le succs et pour tirer quelque moralit
de cet pisode, de dfinir brivement la nature chtive du
personnage que Clotilde avait choisi pour sa proie. Victime
d'une de ces ducations de serre chaude qu'une tendresse
malavise inflige trop souvent aux objets de sa sollicitude,
Roland de Val-Chesnay tombait en pleine bataille de la vie
sans transition, sans armes, sans dfense. Les excellents
principes qu'on lui avait prodigus taient demeurs flottants
 la surface de cette me molle et inerte, sans y prendre
racine. N'ayant point travers l'initiative gradue et
salutaire de l'ducation publique, il arrivait brusquement aux
passions d'un homme avec les vices d'un enfant, et, suivant
l'usage, c'tait au coeur coupable envers lui de cette aveugle
idoltrie, c'tait au coeur mme de sa mre que cet ingrat
jeune homme devait faire sentir les premiers coups de sa main
 la fois faible et violente.

Deux mois plus tard, en effet, la vieille baronne, aprs bien
des combats et des larmes, se croyait heureuse de racheter les
bonnes grces de son fils et de s'pargner l'affront des
injonctions lgales en autorisant un mariage qui restait
trangement disproportionn, malgr les avantages
testamentaires que madame de Beaumesnil avait arrachs  son
mari en faveur de sa nice, Clotilde et Roland reurent la
bndiction nuptiale dans l'glise de Frias, au milieu d'une
vive allgresse publique, entretenue par de copieuses
libations, des jeux forains et mme des pices d'artifice
tires sur les falaises. Ce fut le cas de dire avec
Sganarelle: "Ce mariage doit tre heureux, car il donne de la
joie  tout le monde."

Il est presque superflu d'ajouter que quelques semaines aprs,
 la suite de petits dmls avec sa belle-fille, la baronne
douairire demeurait prpose  la garde de la demeure
patrimoniale des Val-Chesnay et  l'entretien du mobilier,
tandis que le jeune couple s'installait gaiement  Paris, dans
un joli htel des Champs-Elyses.


II


L'HOTEL DE VERGNES


Le mariage de Clotilde et les vnements qui l'avaient prcd
laissrent entre la famille de Beaumesnil et la famille de
Frias une impression de gne et de tideur dont Sibylle
elle-mme ne put se dfendre. Elle avait  la fois trop de droiture
et d'inexprience pour apprcier sous leur vrai jour les
intrigues de mademoiselle Desrozais, qui lui avait paru
srieusement prise de Roland; elle tait encore plus loigne
d'prouver le sentiment d'envie par lequel madame de
Beaumesnil et la jeune baronne aimaient  expliquer le
refroidissement de son affection; mais elle avait t surprise
peu agrablement de la promptitude extrme avec laquelle M. de
Val-Chesnay avait conquis dans le coeur de Clotilde la place
tout chaude de ce Raoul qui tait en Perse. La personne du
baron ne lui paraissait pas suffisamment foudroyante pour
justifier une si brusque rvolution; elle voyait l tout au
moins une lgret et une inconsistance qui avaient fort
diminu son amie dans son estime.

Les parents de Sibylle jugeaient naturellement la conduite de
Clotilde avec plus de maturit et aussi avec plus de rigueur;
mais ils se jugeaient eux-mmes plus svrement encore, et ne
pouvaient se pardonner l'innocent gosme qui leur avait si
longtemps ferm les yeux sur la valeur infime du jeune baron.
Aprs avoir couru le risque d'engager Sibylle dans des liens
si indignes d'elle, ils rejetrent absolument la pense de la
marier en province, ou du moins dans la partie de la province
qu'ils habitaient, ne voulant laisser prise sur eux, en
matire si grave,  aucun sentiment d'intrt personnel. Le
dpart de Sibylle pour Paris fut donc dfinitivement rsolu.
On manda cette nouvelle au comte de Vergnes, qui rpondit que
cela tait fort heureux, attendu qu'une arme de soupirants
assigeait jour et nuit son htel avec des guitares, et que la
police commenait  s'en proccuper. Sur ces entrefaites, la
sant de Sibylle souffrit quelque altration. M. et Madame de
Frias saisirent avidement ce prtexte pour essayer de garder
leur petite-fille auprs d'eux une anne de plus. Ils en
crivirent avec timidit  M. de Vergnes, qui rpondit que
cela tait parfait, qu'une anne de plus passe  la campagne
serait infiniment salutaire  mademoiselle de Frias, et que
quant aux soupirants, une anne de plus les mortifierait et
qu'ils en seraient plus tendres.

Le marquis et la marquise avaient peut-tre espr mourir
avant la fin de cette anne de grce. Ils n'eurent pas cette
douceur. Par une triste matine de l'automne qui suivit, ils
conduisaient Sibylle  la gare du chemin de fer et lui
faisaient leurs adieux. Ennemis de toute dmonstration et de
tout clat, ils subirent cette heure suprme avec calme et
dignit, quoique la contraction de leurs traits tmoignt
d'une angoisse mortelle. Cependant, lorsque aprs un trajet
silencieux les deux vieillards rentrrent dans leur chteau
solitaire, toute force les abandonna: ils s'enfermrent  la
hte dans la chambre vide de leur petite-fille, et, se jetant
dans les bras l'un de l'autre, ils pleurrent amrement.

Le dpart de Sibylle avait eu un autre tmoin  peine moins
dsespr: c'tait Jacques Fray,  qui la jeune fille avait
adress la veille, non sans motion, quelques mots d'adieu.
Elle doutait que le pauvre homme l'et comprise; elle fut
tonne et touche de l'apercevoir le lendemain  l'entre de
la gare. Peu d'instants aprs, comme elle montait en wagon
avec miss O'Neil, elle le vit de nouveau appuy contre le
treillage qui sparait la ligne de chemin de fer d'une lande
communale. Au moment o le train se mit en marche, le
malheureux diable prit sa course  travers la lande pour le
suivre; il ne renona  cette lutte disproportionne que
lorsqu'il tomba d'puisement sur le sol. Il s'obstina pendant
plusieurs jours  attendre  cette place mme le retour du
convoi qui avait emport Sibylle, vivant on ne sait comment;
mais une ide singulire qui vint se loger dans sa cervelle ne
laissa pas de le dcourager assez promptement. Il s'tait
arrt par hasard  deux pas de la cabane d'un cantonnier;
voyant ce cantonnier sortir de sa maisonnette et tendre la
bras rgulirement au passage de chaque train sur la ligne, il
s'imaginait apparemment que c'tait l une obligation, une
servitude impose aux riverains. Elle lui parut tellement
lourde aprs quelques jours d'preuve, qu'il s'y droba et
qu'il fut heureux de retrouver son chaume sur la falaise, loin
du monde et de ses lois capricieuses.

Le comte de Vergnes reut Sibylle  la gare de la rue
Saint-Lazare, et la mena aussitt  son htel de la Chausse-d'Antin,
o la comtesse attendait impatiemment sa petite-fille
dans la socit de trois chiens, qui du fond de leurs
corbeilles ouates salurent par des grognements lugubres
l'entre de mademoiselle de Frias. Elle fut ensuite installe
dans un appartement fort mignon, o le comte avait fait
allumer toutes les bougies en signe de fte et de bienvenue.
Elle ne tarda pas  s'y endormir paisiblement malgr les
agitations de son coeur et de son cerveau, et malgr les bruits
inaccoutums de la rue, car  son ge le sommeil est encore un
dieu.

Le lendemain, ds qu'elle fut leve, M. de Vergnes lui
prsenta dans la cour de l'htel deux chevaux de pur sang
qu'il lui avait destins, et qui taient deux gazelles. Elle
ne demanda pas mieux que d'en essayer un sur l'heure et
d'accompagner son grand-pre dans la promenade qu'il avait
l'usage de faire avant djeuner. Le comte, qui tait encore
beau cavalier, trouva du plaisir  montrer le bois de Boulogne
 Sibylle et  se montrer lui-mme escort de cette jolie
personne. Un incident, fort insignifiant en apparence, vint
cependant jeter un peu d'ombre sur son front. Ils
rencontrrent dans une alle du bois une dame d'un physique
fort agrable, qui conduisait elle-mme un de ces chars 
bancs anglais auxquels on attelle les chevaux qu'on essaye.
Deux ou trois jeunes gens en lgante toilette du matin
fumaient derrire elle dans la voiture. La dame, en passant
prs du comte, le salua lgrement d'un sourire; puis elle
regarda Sibylle, et sourit de nouveau  M. de Vergnes, en
affectant d'ouvrir de grands yeux tonns. M. de Vergnes,
distrait apparemment par une pointe que son cheval poussa au
mme instant, ne salua pas.

-- Pourquoi donc ne saluez-vous pas cette dame qui vous salue?
demanda Sibylle.

-- M'a-t-elle salu? dit le comte. Croyez-vous?... Mais je ne la
connais pas... Au reste, voil Paris, ma chre enfant... Il y a
comme cela une foule de personnes qu'on rencontre,... qui vous
connaissent,... qu'on connat,... et en ralit... on ne les connat
pas... Quelle dlicieuse matine, ma chre petite!

Pendant trois semaines environ, M. de Vergnes se consacra au
service de sa petite-fille avec l'ardeur juvnile et la grce
chevaleresque qui le distinguaient. Il la promena dans les
muses, dans les palais, dans les lieux historiques, et la
mena  tous les thtres; puis un beau jour, prtextant un peu
de fatigue, il dlgua pour vingt-quatre heures  miss O'Neil
ses fonctions de cicerone, et ne les reprit point. Son zle
tait puis, il rentra dans ses habitudes, et Sibylle ne le
vit plus qu'aux heures des repas; mais  ces heures il tait
charmant, il tait coquet avec sa petite-fille; il lui
apportait des sacs de bonbons, des gteaux, des chinoiseries,
des bamboches d'talage. Il tait plaisant avec miss O'Neil;
il avait adopt vis--vis d'elle un genre de factie dont il
modifiait chaque jour la forme, mais dont le fond consistait
invariablement  se prtendre amoureux de la pauvre Irlandaise
et dsespr de ses rigueurs.

-- Miss O'Neil, lui disait-il, je vous en supplie, ne me
regardez pas! Vous m'empchez de manger, et ce n'est pas bien...
Si vous me retranchez l'idal,... le divin idal, laissez-moi au
moins les plaisirs de la matire!

Ou bien il la contemplait d'un oeil profond, et s'criait tout
 coup:

-- Miss O'Neil!... une le inhabite au milieu de l'ocan
Pacifique, un palmier au milieu de cette le, vous sous ce
palmier et moi  vos pieds... Quel rve!

Cette drlerie lui tait commode. Quand il voulait s'en aller
un peu plus tt que de coutume  son cercle ou ailleurs:

-- Miss O'Neil, disait-il, je n'y puis plus tenir: un mot
d'espoir, ou je pars!

Et il partait. Il ne restait jamais le soir chez lui, pour
tre fidle sans doute  la dfinition qu'il donnait lui-mme
de Paris, qui est, disait-il, une ville de France o l'on
passe quelquefois ses soires avec les femmes des autres,
jamais avec la sienne.

Les allures indpendantes du comte de Vergnes ne semblaient
d'ailleurs faire aucun vide dans l'existence de la comtesse,
qui tait extraordinairement remplie.

-- Je ne sais vraiment pas, disait-elle chaque matin, comment
je pourrai faire tout ce que j'ai  faire aujourd'hui!

Elle s'veillait vers huit heures, prenait du chocolat dans
son lit, partageait quelques tartines avec ses trois chiens,
puis s'assoupissait jusqu' dix heures. Elle se levait alors
et commenait sa toilette, qui tait quelquefois termine 
midi. C'tait l'heure de son second djeuner, qui tait
opulent et prolong. Elle partait ensuite  la hte, visitait
deux ou trois magasins, faisait dplier deux ou trois mille
mtres d'toffes, et n'achetait rien. Elle revenait  son
htel, procdait  une seconde toilette, et se rendait au
bois. Au retour, elle entrait rgulirement chez un ptissier,
mangeait des petits pts au foie gras et au macaroni, avalait
une glace, appuyait le tout d'un verre de vin d'Espagne, et
commenait ses visites, pendant lesquelles elle croquait a et
l une demi-livre de bonbons. A sept heures elle dnait comme
elle pouvait. En accomplissant sa troisime toilette, pour
faire ses visites du soir, elle se plaignait assez
gnralement de vagues malaises dans l'estomac, organe qu'elle
avait toujours eu faible, disait-elle. Elle essayait de le
soutenir dans le cours de la soire en buvant quelques tasses
de th accompagnes de quelques tranches de baba; mais c'tait
en vain. Son estomac, malgr une hygine si fortifiante,
demeurait inquiet; elle y sentait des bizarreries, des creux,
des dfaillances, puis des dgots, et c'est  peine si elle
pouvait toucher du bout des dents  l'en-cas qu'on lui tenait
prt dans sa chambre pour le retour. Cela tait pnible; cela
empoisonnait sa vie. Sibylle, confidente des dsespoirs de sa
grand'mre  ce sujet, se demandait tout bas par quel miracle
du Seigneur cette frle Parisienne rsistait depuis cinquante
ans  un rgime qui et tu un cannibale en huit jours.

Madame de Vergnes s'tait naturellement fait un devoir
d'entraner sa petite-fille dans le cercle d'oisivet affaire
o elle tournait chaque jour avec la frivolit convulsive d'un
cureuil. Elle la produisit successivement chez toutes ses
amies, dont le nombre tait tel qu'il lui fallut plusieurs
mois pour en puiser la liste. Une des plus intimes tait
morte depuis six semaines, quand la comtesse et Sibylle se
prsentrent  sa porte.

-- Comment! dit la comtesse au concierge, qui s'tait approch
de sa voiture pour lui annoncer cette fcheuse nouvelle,
morte! Qu'est-ce que vous me dites l?

-- Oui, madame la comtesse, reprit le concierge, qui tait
goguenard, elle est morte depuis six semaines; elle est mme
enterre.

-- Ah! mon ami, ne me dites donc pas cela! rpliqua la
comtesse. Quelle horreur!... C'est vraiment inou, ces
choses-l!... Voil la vie, ma chre enfant!... Eh bien, mon pauvre Jean,
chez le ptissier qui fait le coin de la rue Castiglione, vous
savez?

Sibylle accompagnait de mme sa grand'mre dans ses tournes
du soir, o elle effleurait le plus souvent trois ou quatre
salons sans prendre pied dans aucun. Un caractre particulier
de ces runions mondaines qui surprit mademoiselle de Frias,
c'tait la raret des hommes. Quelques vieillards
mlancoliques et quelques jeunes gens imberbes y
reprsentaient seuls, en gnral, le sexe fort. On et pu
croire qu'une guerre dsastreuse avait cruellement dcim la
population virile. Mme dans les circonstances solennelles et
obligatoires,  la suite d'un dner par exemple, il tait
clair que les hommes invits et les matres de la maison
eux-mmes attendaient avec impatience que la soire des dames ft
termine pour commencer la leur. Il semblait  Sibylle que
cette sparation remarquable des deux sexes dans les coutumes
de la socit polie avait l'inconvnient de rduite trop
souvent la conversation des femmes  des commrages de harem;
elle ne pouvait savoir qu'en revanche elle avait l'avantage de
rduire la conversation des hommes  des entretiens de corps
de garde.

Si ce premier aspect  vol d'oiseau de la socit parisienne
ne rpondait pas pleinement aux esprances de Sibylle, ce
mcompte n'tait pas d'ailleurs sans compensation. En dehors
de l'insipide tourbillon mondain, dans quelques salons
exceptionnels, dans ses excursions du matin avec miss O'Neil,
dans les muses, les thtres et mme dans les rues, elle
gotait ces vives jouissances que donnent  un esprit actif et
heureusement cultiv le mouvement, le spectacle continuel,
l'lectricit partout rpandue des choses de l'esprit. Elle
respirait avec allgresse cette atmosphre intellectuelle qui
enveloppe Paris et qui en est le charme propre et
incomparable. Les navigateurs antiques qui posaient le pied
sur les rivages de Chypre y flairaient aussitt une odeur
d'encens et de volupt qui pntrait leurs veines et leur
rvlait la puissante desse du lieu. Paris semble avoir de
mme d'enivrantes manations qui dnoncent son culte, son
culte unique, mais fervent et passionn jusqu' l'idoltrie,
celui de l'intelligence, dont on peut dire avec vrit que
Paris est la ville sainte.

Aprs quelques mois de sjour  l'htel de Vergnes, Sibylle,
dans une lettre qu'elle crivait au marquis de Frias,
essayait de rsumer en ces termes les impressions diverses
dont elle tait frappe: -- "Je flotte perptuellement,
disait-elle, entre l'extrme intrt et l'extrme ennui. Paris me
parat tre le lieu du monde qui offre le plus de ressources 
l'esprit et le moins  l'me. Mon esprit y est joyeux et mon
me y est triste. Il est impossible de sentir plus vivement
que je ne le fais ici que l'esprit et ses plaisirs les plus
levs ne sont pas tout pour une crature humaine. Si je garde
quelque empire sur ma destine, je ne serai jamais  Paris
qu'un oiseau de passage. Cette vie tumultueuse, cette
distraction sans trve, ces gens toujours debout, toujours en
l'air, toujours gais, toujours fous, me font entendre aux
oreilles un bruit de grelots qui m'tourdit et me gne. Je
cherche mon pauvre moi et je ne le trouve plus. Quand je suis
arrive, j'ai cru tomber dans un carnaval dont j'attendais
toujours la fin, mais inutilement, car il ne finit point, et
c'est ici le fonds mme de la vie. Tous ces gens vont,
viennent, s'agitent, s'empressent, se moquent et meurent tout
 coup. La mort  Paris m'tonne toujours; elle ne m'y parat
pas naturelle. Tout est si factice  l'entour que ce dtail y
choque comme un accident dans une fte. C'est la seule loi
relle de la vie qu'on n'y puisse oublier, parce qu'elle
s'impose. Il me semble qu'on y mconnat toutes les autres.
L'accessoire, le luxe, l'ornement, la broderie, sont le
principal et le tout. On vit de gteaux, et point de pain... Ah!
le bon pain quotidien, Seigneur, donnez-le-moi!... et donnez-moi
aussi quelqu'un qui veuille le manger avec moi, lentement,
miette  miette, devant mon vieux foyer de famille, et tout
prs, tout prs du fauteuil de mon cher grand-pre!"

Sibylle ne confiait de la sorte  M. de Frias qu'une faible
part de ses ennuis: les lacunes qu'elle croyait sentir dans
l'ensemble de existences parisiennes s'accusaient chaque jour
sous ses yeux dans des exemples qui touchaient son coeur de
trop prs pour qu'elle n'en ft pas affecte plus gravement
qu'elle n'osait le dire. Les bizarres relations conjugales
dont l'htel de Vergnes lui donnait le spectacle formaient
dans sa pense un contraste douloureux avec le vivant souvenir
de l'intimit charmante et presque sainte de Frias. Il tait
vident, en effet, que M. et madame de Vergnes, hors du
djeuner et du dner, leur dernier point de contact, vivaient
aussi trangers l'un  l'autre que si l'ocan les et spars.
Ils n'avaient en commun ni une joie, ni une peine, ni un
souvenir, ni une esprance. Ils changeaient pendant leurs
repas quelques banalits courantes, et se htaient de
retourner chacun  son plaisir.

Cherchant  s'expliquer un tat de choses qu'elle regarda
d'abord comme une anomalie particulire  sa famille, Sibylle
fut dispose  en rejeter le tort sur sa grand'mre, dont elle
ne pouvait se dissimuler la dissipation extravagante et la
profonde inanit d'esprit. Sduite au contraire par les
brillantes qualits du comte, elle supposa qu'il avait fini
par se fatiguer de l'incurable purilit de sa femme, et par
en tre dcourag jusqu' l'loignement. Une fois entre dans
cet ordre d'ides, elle y rapporta tout, comme il arrive, et
s'tonna moins des brusqueries de langage auxquelles le comte
de Vergnes, si gracieux et si galant avec le reste du monde,
se laissait quelquefois emporter vis--vis de la comtesse,
comme par quelque ressentiment de son coeur incompris et de sa
vie dsenchante. Pntre de compassion pour les souffrances
prsumes de son grand-pre, Sibylle crut devoir redoubler
envers lui d'attentions et de prvenances. Un matin, comme
elle entrait  l'improviste dans l'appartement particulier du
comte, guide par ce sentiment dlicat, elle prouva une
surprise norme en voyant se tourner vers elle d'un air  la
fois irrit et confus un personnage dont elle eut peine
d'abord  discerner l'identit: c'tait un vieillard dont le
visage rid et la tte chauve taient tout ruisselants de
pommade au concombre; cette figure luisante avait deux faces,
comme Janus: elle prsentait d'un ct l'arc d'un sourcil du
plus beau noir et une touffe de favoris grisonnant  peine,
tandis que de l'autre le sourcil et la touffe de favoris
parallles s'effaaient dans un vague neigeux. Force  son
grand regret de reconnatre son aeul dans ce grotesque,
Sibylle poussa un faible cri, tourna les talons, et se sauva 
la hte. Elle se rappela aussitt les soins tout diffrents
que le marquis de Frias prenait de sa personne, et comment,
au lieu de masquer sa vieillesse, il aimait  la parer en
mettant de la poudre blanche sur ses cheveux blancs. -- Elle se
souvint en mme temps d'une violente sortie que le comte de
Vergnes avait faite quelques jours auparavant,  l'usage de la
comtesse, contre les femmes qui ne savaient pas vieillir et
qui s'obstinaient  affliger les yeux par des nudits d'un
demi-sicle. Elle se demanda si cette moralit, excellente en
soi, avait t parfaitement place dans la bouche du comte.
Ces rflexions et l'incident qui les avait provoques
plongrent Sibylle dans de nouvelles incertitudes, qui ne
tardrent pas du reste  s'claircir.

Le soir mme de ce jour fatal o M. de Vergnes avait t
surpris par mademoiselle de Frias dans l'intimit de son
laboratoire, ce vieux gentilhomme prouva dans quelque amour
de coulisse, qui n'est point de notre sujet, un mcompte
tellement srieux que toute sa belle humeur ne put le digrer.
Il eut dans la nuit un lger accs de goutte qui ne lui permit
pas de sortir pendant une semaine. Sibylle fut tonne de voir
aussitt sa grand'mre interrompre absolument le cours de ses
chres habitudes et se vouer  la garde de son mari avec un
zle d'autant plus mritoire qu'il tait assez mal rcompens.
M. de Vergnes n'aimait pas  tre malade, et quand il l'tait,
il voulait bien ne laisser ignorer  personne dans sa maison 
quel point cela le contrariait. -- Il se piqua toutefois en
cette circonstance de conserver vis--vis de sa petite-fille
un reste de courtoisie; mais sa femme, quoique aussi trangre
que possible  la cause premire de ses souffrances, en
recueillit pleinement les bnfices. Elle supportait
d'ailleurs avec une rsignation louable la maussaderie froide
et bourrue dans le comte payait le plus souvent ses soins. Il
arriva pourtant un jour que la patience lui chappa. M. de
Vergnes, tendu dans un fauteuil, discutait avec Sibylle les
mrites d'une pice en vogue. Madame de Vergnes allait et
venait par la chambre, apprtant une potion, fermant un
rideau, calfeutrant une porte.

-- Que diable! s'cria M. de Vergnes, aurez-vous bientt fini
de vous agiter comme une ombre chinoise? Rien n'est plus
agaant, quand on cause, que ce trottinement perptuel autour
de soi! Allons, venez vous asseoir.

Elle vint s'asseoir avec docilit. La conversation reprit;
elle voulut, par bonne grce, y placer son mot. M. de Vergnes
haussa les paules:

-- Ne parlez donc pas pour ne rien dire, ma chre amie! Quand
on n'a pas deux ides dans le cerveau, il faut se taire!

-- Mais, mon ami, permettez, dit la comtesse, vous tes par
trop dsagrable! -- Et elle porta son mouchoir  ses yeux.

-- Bien, parfait! reprit le comte, une scne maintenant! Une
scne dans la chambre d'un malade... Le lieu est bien choisi,...
ingnieusement choisi! Eh! mon Dieu, ma chre, je sais ce qui
vous tient... Je sais d'o vient votre humeur... Voil trois ou
quatre soires que vous passez chez vous!... Cela excde vos
forces. Eh bien, partez; allez, allez commrer chez vos amies,
reinter vos chevaux, taler vos jupes! C'est le seul bonheur
que vous conceviez en ce monde... Je ne veux pas vous en priver
plus longtemps!

Cette attaque dmesure fit sortir la comtesse de son inertie;
elle eut subitement un de ces cris que la passion et la vrit
peuvent arracher des lvres de la femme la moins loquente:

-- Ah! dit-elle, cela est trop injuste,... cela est indigne!... Je
ne fais point de scne,... mais je veux vous rpondre... Vous ne
m'terez pas le respect de cette enfant sans que j'essaye de
le reprendre!... Il y a d'ailleurs une leon pour elle dans ce
qui se passe ici, et il faut qu'elle la comprenne! Moi aussi,
j'tais une enfant quand vous m'avez pouse, et si je suis
reste ce que j'tais, si je n'ai pas, comme vous dites, deux
ides dans le cerveau, si depuis quarante ans je rougis de mon
insuffisance devant vous et devant le monde entier,...  qui la
faute? Si j'avais t vraiment pour vous ce que je devais
tre, votre femme, votre amie, et non votre matresse d'un
jour, cela serait-il arriv?... Est-ce que je ne vous aimais pas
assez pour recevoir vos leons, vos conseils, vos
enseignements, si vous aviez pris la peine de me les offrir?
Ah! je les aurais reus  genoux! Je ne demandais que cela, je
ne rvais que cela... Etre prs de vous, vous voir, vous
entendre, m'lever jusqu' vous! Toute jeune fille qui se
marie et qui a un brave coeur est prte, comme je l'tais,  se
faire l'lve soumise, heureuse, passionne de son poux... Une
femme apprend tout de celui qu'elle aime, et n'apprend rien
que de lui... C'est vous qui nous tirez du nant ou qui nous y
laissez!... Vous m'y avez laisse! Vous n'avez pas voulu
sacrifier un seul de vos gots, une seule de vos habitudes,
une seule de vos soires, pour faire de cette enfant qui vous
adorait une femme qui vous comprt! Et vous me reprochez ma
nullit, qui est votre ouvrage!... Et vous me reprochez, grand
Dieu! la folie, le vide, la dissipation de ma vie!... Mais qui
donc, de nous deux, a dsert le premier ce foyer de famille,
auprs duquel j'aurais voulu, pour tout bonheur au monde,
m'enchaner  vos pieds?... Mme aprs tant d'annes, j'y
accours, je m'y attache  ce foyer, ds que vous y tes... Et
voil comme vous m'y recevez!... Ah! si je ne m'tais pas jete
tout entire dans cette vie d'tourdissement et de vanit, le
chagrin m'aurait tue... ou il m'aurait perdue, comme tant
d'autres! Ne vous en plaignez donc pas, car si je suis reste
une enfant et une sotte femme, je suis reste une honnte
femme... Et si ma vie est misrable, si ma tte est vide, si mon
coeur est bris,... eh bien, votre honneur est entier du moins,
et votre nom sans tache!

Comme elle achevait ces mots, la voix de la pauvre femme
s'touffa dans un flot de larmes; elle se leva et sortit de la
chambre.

Le comte de Vergnes, avec une forte dose d'gosme et de
libertinage, n'tait point un sot ni un mchant homme; il
avait  peine essay d'interrompre au dbut, par quelques
interjections d'impatience, les nergiques rcriminations de
sa femme; puis, tonn et comme dompt par la dfense
inattendue et vhmente de cet tre inoffensif, il avait fini
par l'couter avec une sorte de confusion et de respect. Quand
il l'eut vue sortir, il prit un accent grave qui ne lui tait
pas ordinaire et dit  Sibylle:

-- Allez, mon enfant, allez voir si votre grand'mre n'est
point souffrante.

Sibylle y courut. La scne dont elle venait d'tre tmoin
avait eu pour effet naturel de reporter compltement sur
madame de Vergnes les sentiments de partiale sympathie qu'elle
avait un instant gars sur son grand-pre. Elle trouva la
comtesse qui sanglotait  genoux sur son prie-Dieu. En lui
prodiguant ses caresses, elle l'informa, non sans quelque
exagration, de l'intrt attendri avec lequel le comte
l'avait envoye en mission prs d'elle. Elle lui prsenta la
perspective de quelques douces annes qui l'indemniseraient un
peu de la longue dception de sa vie. M. de Vergnes serait
ncessairement ramen plus souvent de jour en jour  son foyer
par le sentiment de ses torts, et aussi par l'ge et le besoin
de repos; c'tait  madame de Vergnes de l'y retenir et de l'y
fixer peu  peu en lui mnageant une intimit o son
intelligence ne se sentt point trop esseule. La comtesse se
laissa prendre au charme de ces consolations et de ces
esprances.

-- Ma pauvre petite, dit-elle  Sibylle, il est bien tard.
Pourtant j'essayerai... Je ferai ce que tu me diras... Je
m'abandonne  toi!

Sibylle accepta avec sa chaleur d'me habituelle le rle
singulier que la confiance de sa grand'mre lui imposait, et
elle y appliqua toute la finesse et toute la grce de son
esprit. Elle se garda d'enlever brusquement madame de Vergnes
 son vagabondage mondain; mais elle mit ses soins  l'y
diriger et  l'y modrer, en la renfermant peu  peu dans le
cercle de ses relations les plus choisies. Elle parvint  la
faire dvier quelquefois dans la journe de son sempiternel
tout du lac, pour donner  ses promenades quelque but plus
digne d'intrt. A de rares intervalles, elle la retenait chez
elle le soir: elle l'avait abonne  quelques recueils
priodiques, et lui faisait, en commun avec miss O'Neil, des
lectures  sa porte. Il ne pouvait entrer dans la pense de
Sibylle d'entreprendre radicalement l'ducation de cette
intelligence o toutes les bases manquaient: elle essaya
simplement de glisser  la surface de ce chaos lger et
flottant quelques notions prcises sur les objets que le
mouvement de la civilisation parisienne ramne chaque jour
dans la conversation. Elle avait remarqu que sa grand'mre,
comme toutes les mondaines vapores de sa sorte, pchait
moins par la disette d'ides que par le vague de la pense et
l'improprit de l'expression; elle s'ingnia  lui dfinir
nombre de mots dont elle l'entendait se servir  tort et 
travers comme une corneille; en lui clarifiant sa langue, elle
lui mit plus de lumire et plus de justesse dans l'esprit.
Elle s'effora enfin assidment de lui faire franchir la
distance qui spare le bavardage de la causerie. Elle se
disait avec raison que madame de Vergnes, si elle ne devait
point retirer de ses tardives tudes d'autre avantage,
prparerait tout au moins  la solitude de sa vieillesse de
dignes et srieuses consolations.

Sibylle avait nourri dans son coeur pendant tout l'hiver le
projet d'aller passer une partie de la belle saison  Frias:
elle se dcida  sacrifier cette esprance pour ne pas
interrompre son oeuvre de charit filiale et ne point dsoler
sa grand'mre, qui s'tait prise pour elle d'une passion
touchante. Elle la suivit  Saint-Germain, o le comte et la
comtesse avaient coutume de s'tablir pendant l't, sous
prtexte d'y mener la vie des champs. La vrit est qu'ils
avaient l'avantage d'y trouver, sur la Terrasse et dans les
villas voisines, une partie de leur Paris, et de n'tre pas
trop loin de l'autre. Ils pouvaient de l, quand la nostalgie
de l'asphalte les saisissait trop fort, se retremper
facilement, comme Ante, au contact du bitume sacr. -- Les
Parisiens, qui affectent volontiers des gots champtres, ne
supportent gnralement la campagne qu' trs-faible dose, et
 la condition d'y entendre la musique de la garde plutt que
le chant des oiseaux. Ceux qui vont planter leur tente pendant
l't au del des environs immdiats de Paris dissimulent
vainement sous des couleurs d'idylle quelque opration
d'conomie domestique. La vie de la campagne et de la province
leur est en ralit pouvantable, non pas, comme ils daignent
le croire, que Paris soit le seul lieu du monde qui puisse
alimenter l'activit et la distinction de leur intelligence,
mais c'est celui qui donne le mieux l'illusion de ces qualits
 ceux qui ne les ont pas, et qui en outre aide le mieux 
s'en passer. Un Parisien, en effet (nous ne parlons pas ici,
bien entendu, des Parisiennes!), s'imagine agrablement avoir
tout l'esprit qui circule autour de lui, et il se dispense
plus souvent qu'il ne se le figure d'y mettre du sien.
Transport dans une solitude relative et rduit  ses propres
forces, il croit qu'on l'ennuie, et c'est lui-mme qui
s'ennuie. Cet tre collectif n'a point d'existence
personnelle; ds qu'il lui faut vivre sur son compte, il se
sent dans le vide, et appelle  grands cris ce Paris o il ne
s'ennuie jamais, parce qu'il ne s'y trouve jamais.

Cependant la villgiature de Saint-Germain, bien qu'anime par
de nombreuses relations locales et mitige par la proximit
des boulevards, laissait encore dans la vie du comte et de la
comtesse de Vergnes des heures de dsoeuvrement dont le poids,
pendant les saisons prcdentes, leur avait t insupportable.
Ce fut dans ces instants de loisir et de retraite forcs
qu'ils sentirent tous deux pour la premire fois la douceur
des liens secrets que la main dlicate de leur petite-fille
tissait entre eux avec un zle charmant. Ils s'tonnrent de
prolonger sans peine des soires que leur unique soin tait
autrefois d'abrger le plus possible. La prsence gracieuse,
la vivacit d'esprit et les talents de Sibylle contribuaient 
la vrit pour une forte part  leur allger les heures; mais
plus d'une fois M. de Vergnes, qui ddaignait en gnral au
plus haut point de suivre avec sa femme un entretien rgulier,
se surprit  l'couter avec quelque intrt et  lui rpondre
presque srieusement. -- Un soir,  propos d'un opra nouveau
dont Sibylle dchiffrait la partition, il alla jusqu'
soutenir thse contre la comtesse sur les caractres
diffrents de la musique italienne et de la musique allemande;
il s'chauffa dans cette controverse, le prit d'un peu haut
selon sa coutume, s'irrita lgrement de voir que sa femme
exprimt une opinion contraire  la sienne, et surtout qu'elle
l'exprimt bien; puis tout  coup:

-- Allons! dit-il, je suis battu,.... c'est vous qui avez raison!
Mais, diantre! vous devenez savante,... je ne vous reconnais
plus... Qui est-ce qui vous apprend tout cela?

-- Hlas! c'est cette enfant, dit la comtesse en montrant
Sibylle.

M. de Vergnes se leva et fit quelques pas dans le salon. Il
s'arrta brusquement en face de Sibylle, et lui prenant les
deux mains:

-- Vous tes donc une enfant du bon Dieu, vous! dit-il d'un
accent mu. Vous mritez une rcompense, et vous allez
l'avoir, je crois.

Il s'approcha de madame de Vergnes et lui baisa le front avec
une tendre insistance. Ses yeux taient humides; il quitta le
salon.

Madame de Vergnes, aussitt qu'il fut sorti, appela Sibylle
d'un signe de main: elle lui ouvrit ses bras et la serra
longtemps sur son coeur en pleurant.

Cette joie, qui se renouvela sous d'autres formes, fit prendre
en patience  Sibylle la campagne un peu artificielle de
Saint-Germain; elle l'abandonna sans regret vers la fin de
l'automne pour rentrer  Paris, o l'attendait la crise de sa
destine.


III


RAOUL


Mademoiselle de Frias n'tait pas tellement absorbe dans son
rle de providence domestique qu'elle en oublit la dlicate
question personnelle que son sjour  Paris avait pour objet
essentiel de rsoudre, -- autant que possible  son avantage.
Cette question l'occupait au contraire extrmement  plusieurs
titres. En premier lieu, elle se sentait enchane dans
l'htel de Vergnes  un genre d'existence qui rpondait mal 
ses gots et qui entravait la libert de ses affections; elle
voyait dans son mariage une re d'indpendance relative qui
lui permettrait de disposer d'elle-mme plus  son gr et de
se partager quelquefois entre Paris et Frias. Le mariage
apparaissait de plus  cet esprit srieux et fortement
disciplin comme une grande loi de la vie morale qu'il faut
accomplir  son heure, sous peine de se trouver hors de la
vrit et de l'ordre. Enfin et par-dessus tout, cette grave
jeune fille portait dans le secret de son coeur toutes les
tendres dfaillances d'une femme: ni les distractions de
Paris, ni les plaisirs intellectuels qu'elle y gotait, ni les
devoirs qu'elle s'y tait faits, ne parvenaient  remplir
toutes les aspirations de "son pauvre moi," comme elle disait,
lequel, sous les apparences de calme que donne la force, tait
trs-vivant, trs-humain et trs-passionn. Elle avait de
profondes tristesses dont tout son courage ne pouvait
repousser le charme nervant. La source de ces larmes
mystrieuses qu'elle avait rpandues autrefois dans la
fontaine solitaire de Frias semblait s'tre rouverte dans ses
yeux. Comme toutes les vives imaginations de son ge, elle
s'tait form un type hroque auquel elle offrait, en
pleurant de tendresse, les pures flammes qui brlaient dans
son sein. Elle concevait vaguement un tre digne de ces
sacrifices tout prts dans son me, et sa main se tendait, son
coeur, son souffle et sa vie s'lanaient vers ce doux idal.

Ces amours sans nom des jeunes femmes, presque toujours
sublimes, ont presque toujours aussi de plates incarnations.
Le premier homme que leur mre leur permet de considrer avec
intrt revt facilement  leurs yeux les splendeurs de leur
rve:  peine l'autel leur est dsign par une main respecte
que leur coeur, ds longtemps prpar, y vole aveuglment, s'y
pose et s'y embrase. Celles qu'on laisse plus libres dans leur
choix n'y sont gure plus habiles ni plus heureuses: leur
roman intrieur rayonne un peu au hasard et enveloppe
frquemment d'une aurole cleste le front quelconque de leur
valseur ordinaire.

Sibylle unissait  ses lans de jeunesse une finesse de
jugement et une fermet de raison qui devaient la prserver de
cette mprise commune que suivent de si amers
dsenchantements; mais les rares qualits de son esprit, en la
sauvant de ce danger, semblaient l'armer d'une clairvoyance et
d'une dfiance presque excessives. Elle sentait d'ailleurs que
ce choix, o le bonheur et la dignit de sa vie entire
seraient suspendus, se trouvait compltement abandonn  sa
prudence. M. et madame de Vergnes s'taient bien  la vrit
proccups de la seconder dans cette recherche prilleuse;
mais ils lui paraissaient dirigs dans leurs estimations par
des motifs si lgers et si dfectueux qu'elle avait
secrtement rsolu de ne s'en fier qu' elle-mme en premier
ressort, et tout au plus  miss O'Neil en appel. Le comte de
Vergnes, qui se divertissait  faire dfiler devant sa petite-fille
ce qu'il appelait le bataillon des nubiles, tait le
premier  couvrir de ridicule tout le personnel de cette
intressante lgion; puis il reprochait  mademoiselle de
Frias de se montrer trop difficile et riait des prtentions
inconciliables qu'il lui prtait.

-- Savez-vous ce que vous voulez, ma chre? lui disait-il; vous
voulez un monsieur qui soit beau, riche, noble, peintre,
musicien, bon cuyer, spirituel et dvot! Eh bien, vous aurez
beau chercher, c'est une varit qui n'existe pas!

-- Mais, mon Dieu, non! rpondait Sibylle; je n'en demande pas
tant... Je veux un monsieur que j'aime, voil tout!

-- Ta! ta! ta! reprenait le comte, vous tes une petite
dprave... Qu'est-ce que c'est que tout a?... Reportons-nous 
la cration, ma chre enfant... Voil la nature, voil la
vrit... Eh bien?

-- Eh bien, quoi, grand-pre?

-- Eh bien, croyez-vous qu'Eve y fit tant de faons?... Mon Dieu!
on lui prsenta Adam, qui tait un homme tout simple,... le
premier venu,... et elle dit: "C'est trs-bien!" Voil la
nature!

Des arguments de ce genre, qui taient familiers au comte de
Vergnes et qui le charmaient profondment, n'avaient que fort
peu d'action sur les sentiments et sur les ides de
mademoiselle de Frias. La personne et l'exemple de son grand-pre
taient bien plutt faits pour lui suggrer des
rflexions qui ajoutaient encore  ses perplexits. Elle
n'avait pas tard d'ailleurs  reconnatre que les habitudes
matrimoniales de M. et de madame de Vergnes n'avaient rien
d'exceptionnel, et qu'elles taient,  divers degrs,
rgulirement tablis dans les moeurs de la socit polie. Le
coeur de Sibylle se serrait et sa raison se soulevait  la
pense de contracter une de ces unions dont la consquence
fatale paraissait tre, au bout d'une priode de temps plus ou
moins longue, une sorte de gne rciproque, de sparation
amiable et de divorce moral.

Obissant  un penchant caractristique de la supriorit
d'esprit, Sibylle avait le got des ides gnrales: elle ne
cessait donc de gnraliser ses observations, peut-tre
dmesurment, et elle avait cherch  la singularit de ces
mariages mal difiants une cause gnrale, qu'elle crut mme
dcouvrir. Les divers traits de moeurs qu'elle recueillait dans
le cours de sa vie mondaine, quelques mots qui l'avaient
vivement frappe dans le plaidoyer vengeur de madame de
Vergnes, surtout les chers souvenirs de Frias, l'avaient
aide peu  peu  se former sur ce mystrieux sujet une
opinion qui n'tait pas sans vraisemblance. Cette opinion,
fortifie par la sanction de miss O'Neil, prit dans l'esprit
de mademoiselle de Frias une profonde consistance, et devait
avoir une influence capitale sur sa destine. Pour
l'interprter ici avec un peu de concision, nous serons forc
d'employer un langage qui ne pouvait tre celui de Sibylle,
mais qui rendra du moins exactement la substance de sa pense.

L'union du marquis et de la marquise de Frias, dans son
troite intimit pleine  la fois de gravit et de douceur, et
plutt resserre que dtendue par la main du temps, lui avait
imprim dans l'imagination une sorte de type idal du mariage
chrtien. Si le plus grand nombre des unions qu'elle avait
chaque jour sous les yeux laissaient voir un caractre si
diffrent, n'tait-ce point qu'elles manquaient du seul lien
qui ne prisse point, le lien religieux? Elle avait comme la
sensation du souffle matrialiste qui passe dans les veines de
ce sicle, et dont la socit parisienne, modle en relief de
toute la socit franaise, parat particulirement infecte.
Elle y voyait l'institution du mariage persister comme une
lettre morte dont l'esprit s'est retir: on se mariait pour
obir  l'usage,  la coutume, et pour avoir les bnfices
d'une situation lgale; c'tait une routine qu'on suivait,
mais sans conviction: on pousait un nom, une dot, une place,
quelquefois de belles paules. Des liens si purement humains
ne pouvaient tenir, et ces unions se trouvaient naturellement
dissoutes par la simple possession de l'objet qui les avait
dtermines.

-- Au lieu d'tre votre femme, avait dit madame de Vergnes 
son mari, je n'ai t que votre matresse d'un jour!

La vie de Paris n'a pas assez de respects pour les oreilles ou
les yeux des jeunes filles pour qu'une telle parole tombe
vainement dans l'esprit le plus chaste. Sibylle l'avait
comprise, retenue et commente. Elle n'entendait pas, quant 
elle, tre la matresse de son mari: elle voulait tre sa
compagne aime et fidle dans le temps et (elle l'esprait)
dans l'ternit. Tout amour moindre et dsol son coeur et
rvolt sa fiert. Elle se disait que le mariage, pour porter
ses vritables fruits, devait avoir ses racines non pas
seulement dans les deux coeurs qu'il unit, mais aussi dans la
religion qui l'a institu et qui le consacre. Le sentiment
religieux, une foi commune, la fraternit des croyances
leves et des esprances ternelles, pouvaient seuls donner
aux faibles amours de ce monde quelque chose de la solidit et
de la dure des amours divines.

Telles taient en rsum les penses de Sibylle, et, comme
elle avait appris  traduire fermement dans sa conduite tout
ce qu'elle croyait juste et bon, elle s'tait dtermine  ne
jamais pouser qu'un homme qui partaget srieusement sa foi.
Cette ide, qui n'tait peut-tre pas mauvaise en soi, avait
le dfaut de n'tre point trs-pratique, et la pauvre enfant
s'en aperut. Bien qu'il soit donn  notre temps de respecter
dans quelques noms illustres l'alliance des plus hautes
facults de l'intelligence et des plus ferventes convictions
religieuses, on peut dire que, dans l'ordre mondain, ces
exceptions sont aussi rares qu'elles sont minentes, et que
l'extrme mancipation de la pense, l'esprit de critique, de
doute, de ngation, le flottement de toutes les bases morales,
sont les signes accusateurs de ce sicle. Mme dans la rgion
sociale o vivait mademoiselle de Frias, ces signes ne
pouvaient lui chapper, et il lui tait difficile de ne pas
remarquer que la convenance, le ton et l'tiquette y
sauvegardaient seuls, les trois quarts du temps, un certain
exercice rgulier des devoirs religieux. En voyant cette
socit sceptique conserver banalement des usages, des
errements, des formes de devoirs dont elle paraissait avoir
perdu le sens originel, Sibylle avait de profonds tonnements.

-- Ces gens-l, disait-elle  miss O'Neil, n'ont pas l'air de
croire  ce qu'ils font; ils semblent rouler en cette vie par
suite d'une impulsion dont le secret leur est devenu tranger...
Tout cela me fait penser  ces figures d'toiles qui brillent
et marchent encore dans le ciel quand les astres d'o elles
manent sont teints depuis des sicles.

Elle n'tait pas cependant sans trouver dans le cercle de ses
relations habituelles quelques exemples de pit sincre, de
croyances srieuses et d'admirables vertus chrtiennes; mais
cette condition d'une foi pareille  la sienne, pour tre 
ses yeux la plus essentielle, n'tait pas la seule qu'elle
rechercht dans l'homme  qui elle lierait sa destine. Elle
avait, par sa supriorit mme, d'autres exigences qu'elle ne
se formulait pas, et qui n'en taient pas moins imprieuses et
exclusives. Elle croyait apporter, et elle apportait en effet,
un esprit trs-libral dans ses prtentions, se montrant
indiffrente aux avantages de la fortune, et mme  ceux de la
naissance, bien que cette seconde concession lui et t plus
sensible; mais elle voulait que son mari lui ft gal par
l'ducation, les gots et les habitudes de l'intelligence;
elle voulait mme, sans s'en rendre compte, qu'il lui ft
suprieur, et elle sentait qu'elle ne l'aimerait qu' ce prix.
Cette condition, qu'elle croyait toute simple, parce qu'elle
ignorait sa grande valeur personnelle, compliquait encore
singulirement les difficults du choix qu'elle se proposait.
Il lui fallait bien reconnatre que le plus grand nombre des
jeunes gens dont on lui vantait les habitudes de pit avaient
reu dans le giron maternel cette ducation prcieuse et un
peu endormie, dont le baron de Val-Chesnay lui avait appris 
redouter les rveils. Parmi ceux qui avaient t tremps de
bonne heure dans le vif courant du sicle, la plupart taient
entachs d'un libertinage vulgaire. Les meilleurs lui
paraissaient purils. La maturit prononce de son caractre
et de son esprit l'et rapproche plus volontiers des hommes
qui avaient franchi les limbes de la jeunesse; mais parmi
cette classe, qui compte d'ailleurs dans le mouvement mondain
de trs-rares reprsentants, elle voyait les mines les plus
srieuses recouvrir la vanit et le vide, et si le hasard
mettait sur son chemin quelques personnages vraiment
distingus par leurs mrites ou leurs talents, ils lui taient
aussitt signals comme des penseurs fort libres, et souvent
comme des viveurs qui ne l'taient pas moins.

Sibylle, aprs avoir poursuivi ses discrtes observations
pendant la premire moiti de l'hiver qui succda  la
villgiature de Saint-Germain, commenait donc  se dcourager
et  croire, comme son grand-pre le lui disait, qu'elle
cherchait une varit qui n'existait pas. Peut-tre avait-elle
raison, mais son erreur tait d'en conclure que son coeur ne se
donnerait jamais. Un coeur comme le sien ne se donne point par
raison dmonstrative; les orages y soufflent quand ils
veulent, et non quand on l'a dcid. Les dlibrations de la
raison la plus droite et les desseins de l'me la plus haute
peuvent servir sans doute  vaincre ces orages, mais jamais 
les soulever ni  les prvenir.

Au nombre des salons o mademoiselle de Frias avait t
introduite sous les ailes de sa grand'mre, il y en avait un
vers lequel elle se sentait attire par un charme secret.
C'tait celui de la duchesse douairire de Sauves, qui
occupait, avec le duc de Sauves son fils unique et la jeune
duchesse sa belle-fille, un des opulents htels du faubourg
Saint-Honor. Ce salon, o la vieille duchesse n'admettait,
sauf une exception bizarre dont nous parlerons, qu'un groupe
social svrement limit par ses fougueuses prdilections de
race et d'opinion, ne semblait prsenter aucune des ressources
ni aucun des intrts dont Sibylle se montrait curieuse:
cependant elle n'y mettait jamais le pied sans ressentir une
confuse motion qui lui tait douce, et dont elle osait 
peine se dire la cause, tant elle la jugeait draisonnable. Ce
singulier sentiment se liait  un des souvenirs les plus
lointains de sa vie, qui avait gard dans son imagination une
place extraordinaire: c'tait sa fugitive entrevue dans le
parc de Frias avec un inconnu du nom de Raoul, dont les
traits, le langage et la personne, vaguement mls aux
lgendes feriques de son enfance, taient demeurs empreints
dans sa pense d'une posie dlicieuse. Ce nom de Raoul lui
tait cher et presque sacr. Le lecteur voudra bien se
rappeler avec quel trouble involontaire elle l'avait retrouv
dans le rcit du premier amour de Clotilde: c'tait encore ce
nom, souvent rpt dans les salons de l'htel de Sauves, qui
les remplissait pour Sibylle d'un mystrieux attrait.

Elle rejetait  la vrit de toute sa raison l'ide que le
Raoul qu'elle entendait souvent nommer chez madame de Sauves
pt avoir quelque identit avec son prince Charmant du parc de
Frias; mais elle ne pouvait douter, du moins, qu'il ne ft en
propre le Raoul dont Clotilde lui avait cont la passion un
peu fictive et le dpart censment dsespr pour la Perse.
C'tait d'ailleurs une dcouverte que Sibylle avait d faire
toute seule, car son ancienne amie Clotilde, avec la quelle
elle entretenait  Paris des relations assez froides, avait
quelques raisons de ne pas l'y aider; mais Sibylle avait
aisment reconnu dans la jeune duchesse de Sauves, ne Blanche
de Guy-Ferrand, cette amie de couvent que Clotilde aimait si
peu, et qu'elle avait fait figurer dans son petit roman en
qualit de cousine de son hros. Il n'y avait pas loin de l 
conjecturer qu'un certain comte de Chalys, que la jeune
duchesse appelait _mon cousin Raoul_, et qui prcisment tait
revenu de Perse quelques mois auparavant, devait avoir une
extrme ressemblance avec l'homme heureux qui avait conquis
autrefois les suffrages unanimes d'un pensionnat de
demoiselles. Sibylle se disait que la curiosit et l'intrt
que ce personnage lui inspirait  divers titres
s'vanouiraient, suivant toute apparence, ds qu'elle le
verrait; mais il n'avait pas le got du monde, et elle avait
eu jusqu'alors la mauvaise chance de ne jamais le rencontrer,
pas mme chez madame de Sauves, o elle savait cependant qu'il
se montrait assez souvent. Ce hasard, qui dans la vie de Paris
n'a rien d'extraordinaire, proccupait cependant mademoiselle
de Frias, parce qu'elle croyait sentir qu'entre elle et M. de
Chalys il n'tait pas tout  fait naturel, et dans sa secrte
impatience elle s'imaginait quelquefois que des mains
invisibles (d'enchanteurs probablement) travaillaient sans
cesse  les carter l'un de l'autre.

Elle n'en recueillait que plus avidement dans le courant de la
conversation tous les dtails relatifs  cet invisible cousin,
desquels il paraissait rsulter que M. de Chalys tait un
homme d'une distinction exceptionnelle et fort recherch dans
le monde, peut-tre parce qu'il s'y faisait rare; mais la
rserve impose aux jeunes filles et la timidit particulire
qu'veillait en elle ce sujet dlicat dfendaient  Sibylle de
satisfaire sa curiosit par des informations plus directes.
Malgr l'affection enthousiaste que lui tmoignait la vieille
duchesse de Sauves, elle se sentait rougir  la seule pense
de l'interroger sur la personne du comte Raoul. Elle et tent
plus volontiers cette fortune auprs de la jeune duchesse,
vers laquelle elle tait entrane par un vif mouvement de
sympathie; mais cette jeune femme avait vis--vis de Sibylle
une attitude singulire qui ne l'encourageait nullement aux
confidences. Elle lui marquait en gnral une froideur et une
contrainte voisines de l'loignement, quoique, de temps 
autre, par un contraste que Sibylle ne s'expliquait pas, elle
part se rapprocher d'elle par la force d'un lien secret et
puissant. Mme quand elle semblait la traiter en trangre, la
capricieuse duchesse attachait quelquefois furtivement sur
mademoiselle de Frias des regards dont celle-ci ne savait
comment interprter l'expression profondment intense,
curieuse et passionne.

Nous allons donner au lecteur l'explication des allures
mystrieuses de cette jeune femme vis--vis de Sibylle, en lui
prsentant quelques nouvelles connaissances.


IV


LA DUCHESSE BLANCHE


Blanche de Guy-Ferrand, duchesse de Sauves-Blanchefort, qu'on
appelait la duchesse Blanche, tait une petite personne point
belle,  peine jolie, mais charmante. Elle tait un peu frle,
dlicate, avec des cheveux d'un blond cendr, et des yeux d'un
bleu mlang de gris dont les cils ples taient presque
invisibles. Ses traits, un peu enfantins, semblaient finement
ptris par une main d'artiste trop minutieuse. Ce qui la
plaait au rang des femmes qu'on cite, c'tait la grce dont
elle tait imprgne des pieds  la tte, et surtout son art
exquis de se bien mettre. Elle tait en effet habille,
coiffe et chiffonne de ses propres mains avec une harmonie
si parfaite, qu'il tait impossible, en la voyant dans sa
toilette du soir, de ne pas imaginer qu'elle venait d'clore
ainsi dans quelque jardin de fe, au clair de la lune.

Il y avait alors cinq ans qu'elle avait pous le duc Oswald-Louis
de Vital de Sauves, plus g qu'elle de vingt et
quelques annes, mais encore fort beau cavalier et trs-aimable
homme. Le duc touchait en effet  la quarantaine et ne
songeait pas plus  se marier qu' se faire Turc, lorsqu'il
eut  subir de la part de sa mre une srie d'assauts
dsesprs devant lesquels, aprs la plus honorable
rsistance, il finit par capituler, mais non sans conditions.

-- Ma bonne mre, lui dit-il  cette occasion, avec le mlange
de belle humeur, d'insouciance et de secrte tristesse qui le
caractrisait, vous comprenez bien, et je comprends de mme,
que vos larmes ont des arguments auxquels je me rendrai tt ou
tard. Le plus tt sera donc le mieux; mais, sans reproche
aucun, vous me devez quelques clauses de consolation, et je
les rclame. Je n'ai rien  objecter, ma mre, contre vos
sentiments politiques, qui sont les miens, quoique peut-tre
vous les laissiez s'garer quelquefois jusqu' la passion et
jusqu'au prjug; mais enfin la direction que vous avez
imprime  ma vie, et que j'ai suivie trs-filialement, ne m'a
laiss pour toutes jouissances en ce monde que des gots et
des habitudes qu'il serait vraiment dur de m'enlever, et avec
lesquels malheureusement mon mariage se conciliera peu. Encore
une fois, je ne vous reproche rien; vous avez cru faire votre
devoir, et peut-tre l'avez-vous fait... Mais la circonstance
est solennelle, et deux mots de franchise seront excusables...
Eh bien, en aucun temps vous n'avez voulu m'autoriser, ni peu
ni prou,  flchir le genou, comme vous dites, devant le Baal
du sicle... Au fond, qu'en est-il rsult? Vous ne pouviez pas
me mettre dans une bote. J'ai respir, bon gr, mal gr,
l'air de mon temps et de mon pays: j'ai eu tous les dfauts de
mes contemporains, et je n'ai pas eu leurs mrites. Je ne suis
pas vertueux, et je suis inutile... Mon Dieu! vous nourrissiez
contre le roi Louis-Philippe une rancune... que je conois; vous
m'auriez maudit, si j'avais fait mine de rechercher sous son
rgne l'ombre d'une fonction ou d'un grade... Vous avez triomph
de sa chute,... c'est trs-bien! La Rpublique, qui vous avait
d'abord fait bondir d'allgresse, n'a pas tard  vous
inspirer des sentiments moins favorables; vous vous tes fort
rjouie de tous les dsagrments qui lui sont arrivs par la
suite... C'est parfait! Quant au rgime actuel, jusqu'ici vous
lui avez refus notoirement votre bienveillance... Parfait
encore!... Mais pendant ce temps-l, moi, qu'est-ce que je suis
devenu? Il fallait bien vivre! Le sang me bouillait dans les
veines... Je ne pouvais pas en verser le trop-plein sur quelque
champ de bataille; je ne pouvais en calmer l'ardeur par
quelque infusion diplomatique... Eh bien, je me jetai dans les
coulisses!... Vous ai-je fait assez de peine, ma pauvre mre,
dans ces temps de jeunesse! Vous ai-je caus assez de
chagrins, mon Dieu!... Et pourtant, finalement, avec tout cela,
je n'ai pas trop mal tourn. Je pouvais devenir un dtestable
drle, dprav jusqu'aux moelles, et je suis rest un bon
enfant, parce qu'aprs tout j'ai une bonne mre, et que cela
maintient toujours un homme; mais j'ai des ennuis, j'ai des
regrets, je ne vous le cache pas... Eh bien, j'ai fini par
trouver une sorte de compensation dans mes gots: j'aime la
chasse, les chevaux, les beaux bestiaux,... j'aurais voulu me
retirer  la campagne, pour m'occuper de cela tout  mon aise...
Je commence  prendre de l'embonpoint, c'tait le moment!...
Vous, ma mre, vous ne pouvez vous passer de Paris: j'y ai
donc gard le fonds de ma rsidence prs de vous; mais, vous
le savez, je monte en chemin de fer deux fois la semaine pour
aller voir mes faisans et mes boeufs... Voil donc la situation!...
Vous dsirez aujourd'hui, par un juste souci de la perptuit
de notre maison, que j'pouse mademoiselle de Guy-Ferrand.
Soit! j'y consens! Je consens mme, ma bonne mre,  en avoir
des enfants mles, qui seront la joie de votre vieillesse et
le tourment de la mienne. Mais... ici se place la clause de
consolation!... pendant les frquentes excursions que ledit duc
de Sauves est dans l'usage de faire  la campagne, et qu'il
prtend continuer, -- dans son intrt propre et dans celui des
espces chevalines et bovines, -- la duchesse douairire
s'engage par serment (et on sait que sur l'article serment
elle n'entend pas raillerie!), s'engage  faire prendre en
patience par la jeune duchesse les absences dudit duc, et 
l'entourer en mme temps des gards et de la discrte
surveillance ncessaires soit au bonheur personnel de la jeune
duchesse, soit  la considration, rgularit et puret de la
gnalogie dudit duc de Sauves, Blanchefort, et autres lieux.

Le mariage avait t conclu sur la foi de ce trait.
Mademoiselle de Guy-Ferrand s'tait laiss faire duchesse avec
la nonchalance un peu mlancolique qui paraissait tre dans
son caractre. Comme jeune fille, elle n'avait pas t
remarque; mais, une fois en possession de sa corbeille de
jeune femme, elle en avait tir tout un arsenal imprvu avec
lequel elle avait conquis tout  coup sa place parmi les
toiles. Sa grce de miniature formait toutefois avec la
beaut ample et un peu fodale de son mari un contraste dont
celui-ci tait le premier  sourire.

-- Eh bien, mon fils, lui dit un jour la vieille duchesse,
faisant allusion  la mtamorphose heureuse que le mariage
avait opre dans la personne de sa belle-fille, il me semble
que vous n'tes point tant  plaindre; c'est ici le contraire
du conte de fe o les diamants se changent en noisettes:
c'est la noisette qui s'est change en diamant!

A quoi le duc rpondit, dans la langue gauloise qu'il
affectait, en l'assaisonnant de son accent un peu gras:

-- Textuel, ma bonne mre!... Seulement ma femme n'est pas une
femme, c'est une fleur; on ne la possde pas, on la respire!

Il en eut malgr cela deux enfants mles, conformment  son
programme ducal; mais il ne se montra pas moins fidle aux
autres articles de ses conventions prliminaires, et on le vit
reprendre peu  peu son train accoutum: il rsidait pendant
la belle saison  son chteau de Sauves avec sa femme, la
ramenait gnreusement tous les hivers  l'htel de Sauves, et
tandis qu'il consacrait lui-mme une ou deux semaines chaque
mois  ses bois,  ses haras et  ses tables, il laissait la
jeune duchesse goter les distractions de Paris sous la
tutelle, d'ailleurs trs-peu tyrannique, de sa belle-mre. Il
s'tait fait de la sorte une rputation d'excellent mari, et
il est certain qu'il y en a de pires.

La duchesse Blanche jouissait depuis quelques annes des
douceurs tranquilles de cet hymen, qui lui paraissait 
elle-mme ressembler suffisamment au bonheur, lorsqu'un soir, en
entrant chez madame de Guy-Ferrand, sa mre, qui tait un peu
souffrante, elle eut la surprise d'y voir install au coin du
feu son cousin Raoul de Chalys, qui tait arriv le matin mme
de Marseille aprs un long sjour dans le Levant. M. de
Chalys, rest orphelin ds son enfance, avait eu pour tuteur
le pre de Blanche, et aprs la mort de M. de Guy-Ferrand, il
s'tait fait un devoir d'entourer sa veuve de soins assidus et
d'attentions filiales. Ses relations avec Blanche avaient donc
dpass de beaucoup les limites d'un cousinage ordinaire; la
jeune femme cependant, en le retrouvant aprs tant d'annes,
tmoigna plus d'tonnement que d'expansion, et prit mme pour
recevoir son embrassement fraternel une certaine mine de
duchesse. Elle lui adressa quelques questions banales et
rentra dans un froid silence pendant que sa mre poursuivait
avec un empressement amical l'interrogatoire dtaill que
l'arrive de Blanche avait interrompu. Puis madame de Guy-Ferrand
se sentit fatigue et se retira en priant Raoul de
tenir compagnie  madame de Sauves jusqu' ce que sa voiture
ft venue la prendre.

La premire minute de ce tte--tte fut silencieuse et comme
embarrasse; M. de Chalys regardait la jeune duchesse avec un
air de curiosit intrigue.

-- Ma cousine, dit-il tout  coup, j'ai deux compliments  vous
faire: d'abord vous tes devenue une trs-jolie femme, et en
second lieu je sais que vous tes une femme heureuse, et si
quelque chose peut me causer un sensible plaisir en ce triste
monde, c'est cela.

Blanche leva les yeux sur lui, et il vit que ces yeux taient
couverts d'un voile humide; elle essaya cependant de sourire
et de rpondre, mais ses lvres s'agitrent sans trouver de
paroles, et, le coeur lui manquant, elle fondit en larmes.
Raoul, surpris et incertain, fit un mouvement vers elle; elle
l'arrta de la main et sortit prcipitamment du salon.

Le comte de Chalys demeura un moment comme interdit, les
regards attachs sur la porte par o sa cousine Blanche venait
de disparatre; puis joignant les mains:

-- Ah! mon Dieu! dit-il, qu'est-ce qu'il y a donc?

Il parut rflchir, non sans quelque amertume, secoua la tte
tristement, et aprs une pause:

-- C'est que... je ne sais que faire! reprit-il. Faut-il m'en
aller?... Ah! bien, ma foi, voil une belle besogne!... Allez donc
en Perse!... Ah! Seigneur, mon Dieu!...

Comme il tait dans cette perplexit, la porte se rouvrit, et
la jeune duchesse rentra, les yeux fort rouges, mais le visage
souriant. Elle lui tendit la main:

-- Ce n'est rien, dit-elle gracieusement, excusez-moi... Ne
partez pas encore; causons!

Et elle se jeta dans un fauteuil. Elle le pressa alors de
questions un peu fivreuses sur ses voyages et sur sa vie en
Orient. Cela les mit plus  l'aise; ils ne tardrent pas 
rire ensemble.

-- A la bonne heure! dit Raoul, nous voil comme dans le bon
temps, quand j'tais votre frre;  prsent je suis votre
grand-pre. Ah! que je me sens vieux!... Bonsoir, cousine!

Quand il s'tait lev pour partir, Blanche tait redevenue
srieuse tout  coup. En lui serrant la main:

-- Pourrai-je vous voir quelquefois? dit-il.

-- Mais... souvent, j'espre,... dit la jeune femme; comme vous
voudrez!

Le comte de Chalys se rendit de l chez un ami qu'il avait et
qui demeurait rue Servandoni, comme un savant qu'il tait. Il
se nommait Louis Gandrax et il avait l'honneur d'tre connu
assez particulirement de mademoiselle Frias, dont il
excitait mme l'intrt  un degr peu ordinaire. Sibylle
n'avait pas t mdiocrement tonne de trouver ce plbien
tabli sur un pied d'intimit dans le salon trs-exclusif de
l'htel de Sauves. Par une exception que les opinions trs-libres
et trs-peu dissimules de M. Gandrax sur toutes les
matires achevaient de rendre inconcevable, la vieille
duchesse l'entourait d'une idoltrie cline qu'elle accordait
 peine aux noms les plus immaculs de la vieille France.
L'explication de cette anomalie ne laissait pas d'tre
plaisante. M. Louis Gandrax, sorti du peuple, avait exerc
pendant quelque temps, au dbut de sa jeunesse, la profession
de mdecin et y avait obtenu des succs; mais, quoique pauvre,
il s'tait vite dtourn des applications lucratives de la
science pour en poursuivre dans son laboratoire les pures
spculations. Dou de grande facults et d'une ardeur de
travail infatigable, il avait en peu d'annes pris rang parmi
les lumires scientifiques de son temps, et quelques
dcouvertes clatantes en chimie et en physique l'avaient
lev presque avant l'ge aux honneurs de l'Institut. Il avait
trente-cinq ans, il tait d'une beaut un peu dure, mais
saisissante; ses traits rguliers, son front lev avaient la
couleur et la fermet du bronze; ses yeux taient  la fois
pleins de feu et de calme; son locution facile, sobre,
tranquille et sarcastique rpondait bien  l'apparence
distingue, hautaine et glaciale de sa personne. Il tait
radicalement dmocrate et paisiblement matrialiste, et aussi
loin de s'en vanter que de s'en cacher. En tout, c'tait un
commensal trange pour la table de la duchesse de Sauves,
laquelle, en politique comme en religion, ne s'arrtait qu'au
del des monts.

La duchesse cependant n'tait heureuse que lorsqu'elle
comptait M. Gandrax au nombre de ses convives, quoiqu'elle lui
ft payer un peu cher cette bonne fortune. Profondment
pieuse, ptrie d'esprit, sincrement prte  tous les
dvouements et  tous les martyres, cette singulire femme
n'tait faible que sur un point: elle craignait
extraordinairement la mort, la mort naturelle, la mort bte,
la mort dans son lit. Elle tait sujette  des dsordres
nerveux qui chez elle affectaient mille formes et simulaient
tour  tour toutes les maladies. Une dizaine d'annes
auparavant, elle avait prouv une violente crise de nerfs, et
le hasard avait voulu qu'en l'absence de son mdecin ordinaire
on et recours  l'obligeance de M. Gandrax, qui demeurait
alors dans son voisinage. Son art, sa parole assure et
calmante, et surtout la puissance magntique de sa forte
personnalit, avaient merveilleusement exorcis les dmons
nerveux dont la vieille duchesse tait tourmente. Elle
l'avait pris ds ce moment en confiance tendre; elle l'avait
suppli de lui continuer ses soins, et il avait eu la
complaisance de rester mdecin pour elle seule. Elle lui en
savait gr; elle tait persuade qu'il lui avait sauv la vie
une dizaine de fois; elle se flattait qu'il la lui sauverait
encore, et mme, au fond, qu'il la lui sauverait toujours.
L'adoration qu'elle professait pour cet tre tutlaire, jointe
 la nause d'horreur que lui causaient les doctrines
politiques et religieuses du jeune savant, constituait entre
la duchesse et son mdecin une sorte de rapports assez
semblables  ceux de Louis XI avec son astrologue.

Louis Gandrax avait pour elle une affection gnreuse et
quasiment paternelle: en mme temps il se divertissait du rle
excentrique et presque scandaleux qu'il tait appel  jouer
dans la socit tristement pure de l'htel de Sauves. Il le
jouait d'ailleurs, quoiqu'il ne ft pas homme du monde, avec
beaucoup de rserve et de savoir-vivre naturel; mais ses
paroles les plus contenues n'en dtonaient pas moins comme des
bombes dans ce milieu svrement orthodoxe. La pauvre
duchesse, petite fe remplie de bonne grce et qui avait le
got excellent d'affecter la mise simple et un peu monastique
des vieilles femmes du temps de Louis XIV, mettait tout son
gnie  faire tolrer par ses htes habituels les vertes
allures de son sauveur. Quand elle l'avait  dner, et c'tait
le plus souvent qu'elle pouvait, elle le caressait, elle le
cajolait, elle le suppliait du regard et de la voix pour le
convertir un tant soit peu aux ides et aux moeurs de ses
autres convives.

-- Mais enfin, Gandrax, lui disait-elle, plaisanterie  part,
vous croyez  un Dieu?

-- Oui, trs-certainement, madame la duchesse, rpondait
Gandrax avec beaucoup de sang-froid: au dieu Pan!

-- Mais du moins, reprenait-elle aprs un instant, voil une
chose dont on parle, et  laquelle vous croyez, j'espre mon
ami: c'est l'amour!

-- Si j'y crois, madame! rpliquait Gandrax, comme si on l'et
mortifi; mais comment donc! L'amour est une vibration
dsordonne de certains lobes du sinciput correspondant avec
quelques lobes parallles de l'occiput!

Il arrivait quelquefois que la bonne duchesse n'y pouvait
tenir:

-- Ah! mon ami! s'cria-t-elle un jour, Dieu ne me fera-t-il
jamais la grce de me donner le courage de vous mettre  la
porte?

La clbrit de Louis Gandrax, le relief de son caractre et
la bizarrerie de sa prsence  l'htel de Sauves n'avaient pas
t ses seuls titres  l'attention particulire de Sibylle:
c'tait de sa bouche qu'elle entendait le plus souvent sortir
le nom prestigieux de Raoul. Il parlait de M. de Chalys avec
un sentiment grave et profond, que l'ironie si familire  son
langage ne tachait jamais. Elle savait qu'ils taient lis
d'une troite amiti, et que M. Gandrax avait t, pendant la
longue absence du comte Raoul, son correspondant assidu et 
peu prs unique. Cette nuance seule temprait aux yeux de
Sibylle la couleur, pour elle un peu neuve et violente, de
cette physionomie, et lui rendait presque sympathique un
personnage dont elle se sentait d'ailleurs spare par
l'tendue des cieux.

Ds le matin de son arrive  Paris, Raoul s'tait empress de
courir chez Louis Gandrax, il avait mme pass avec lui une
partie de la journe. Ce ne fut donc pas sans un lger
mouvement de surprise que Gandrax vit reparatre le comte, 
onze heures du soir, dans le cabinet d'aspect claustral o il
travaillait  la lueur d'une petite lampe d'tudiant.

-- Bravo! dit-il. J'aime cette rcidive... il ne t'arrive rien?

-- Oh! rien de srieux, dit Raoul. La chose vaut pourtant que
je te la conte. Et prenant une chaise: -- Dieu! qu'on est mal
assis chez toi! Je t'en prie, fais-moi la surprise d'un
fauteuil, ft-il en velours d'Utrecht! -- Ah , figure-toi,
mon ami, que je suis un drle tellement irrsistible, qu'
peine dbarqu  Paris depuis douze heures, j'y ai dj trouv
une aventure.

-- Ah! va te promener! dit le jeune savant.

-- J'en viens, mon ami, reprit le comte, et la question est
prcisment de savoir si j'y dois retourner. D'abord je veux
m'accuser d'avoir manqu de franchise avec toi: ma faute
remonte  l'poque de mon dpart pour la Perse; je te laissai
croire que ce dpart n'avait d'autres causes que ma curiosit
et mes gots d'artiste. Cela n'tait pas tout  fait exact;
mais, quoiqu'une amiti comme la ntre ne comporte point de
secrets, vritablement j'avais jug superflu de t'initier 
quelques motifs secondaires,... qui n'taient pas sans une
teinte de ridicule. Tu connais ma cousine, la duchesse
Blanche?

-- Naturellement, ayant coutume de sauver la vie  sa belle-mre
tous les quinze jours.

-- Tu te rappelles le caractre exceptionnel de mon intimit
avec sa mre et avec elle-mme: pendant deux ou trois ans,
j'accompagnais assez rgulirement madame de Guy-Ferrand dans
ses visites au couvent o Blanche respirait. Pour moi, cette
petite tait une fillette... que j'aimais bien... mais voil tout!
Physiquement, elle me semblait  peine agrable... pour le
reste, une poupe! De plus l'ide du mariage m'tait
repoussante... Mais... par un vague instinct... qui pouvait tre une
aberration de fatuit... je crus m'apercevoir que la petite
personne me trouvait superbe, et que sa mre envisageait
secrtement notre union comme une circonstance crite de tout
temps au livre du destin... Cela me fit apprhender des
explications, des complications, des ennuis;... bref, pour
couper court, deux ou trois mois avant l'poque o ma cousine
Blanche devait quitter le couvent, je fis mystrieusement mon
paquet... et me voil en Perse!

-- Faiblesse! murmura Gandrax. Ensuite?

-- Une de tes premires lettres vient m'apprendre,  Ispahan,
le mariage de Blanche avec le duc de Sauves... J'en bnis Allah
dans la grande mosque... Et toutefois, par surcrot de
prcaution et de dlicatesse, je veux laisser  ce mariage le
temps de se consolider et de pousser ses racines... Je passe un
an en Perse, un an  Constantinople, un an au Caire, un an... je
ne sais plus o!...

-- En Grce! dit Gandrax.

-- Tu as raison... en Grce... et je reviens! -- Je vais ce soir,
aprs dner, faire visite  ma tante de Guy-Ferrand, comme mon
coeur et mon devoir m'y poussaient... Accueil un peu froid
d'abord... Puis, comme c'est une excellente femme, et comme sa
fille d'ailleurs est duchesse, je la retrouve bientt aussi
affectueuse qu'autrefois... Arrive la jeune duchesse! Je crois
sentir dans son abord, et jusque dans les treintes du retour,
un soupon de rancune, un peu de glace, un peu d'motion, un
peu de confusion... je ne sais pas quoi enfin!

-- Bah! dit Gandrax, tu es fatigant! elle adore son mari, ta
cousine, et elle a raison, car il est magnifique de sa
personne, parfait pour elle, et il lui a donn deux bijoux
d'enfants!

-- Tu parles trop, mon ami, reprit tranquillement Raoul. Sache
donc que, madame de Guy-Ferrand m'ayant laiss seul avec la
jeune duchesse,... il y a de cela trois quarts d'heure,... je
m'avise de lui faire compliment sur le bonheur que tu vantes...
Elle me regarde alors en face pour la premire fois, clate en
sanglots, et se sauve dans la pice voisine.

-- Oh! l! dit Gandrax en fronant le sourcil.

-- Elle est revenue un moment aprs, a repris contenance, s'est
montre douce, amicale, fraternelle, mais tout cela sans
naturel aucun et avec toutes les fivres d'enfer dans les
yeux. -- Eh bien, _quid dicis, Thoma?_

-- Je dis qu'il ne faut pas la revoir.

-- Bah! et le moyen, vivant  Paris... et n'ayant d'autre famille
que la sienne? C'est un rve!

-- Retourne en Perse, alors! cria Gandrax.

-- Je ne retournerai pas en Perse.

-- En ce cas, quel conseil me demandes-tu?

-- Je ne t'en demande aucun; je te raconte un pisode
intressant de ma folle existence, voil tout!

M. de Chalys se leva, et marcha  pas lents sur les briques du
cabinet.

-- On ne peut tre moins expert que je ne le suis sur la
matire, reprit Gandrax; mais un enfant seul pourrait se
mprendre sur les suites de l'aventure, tant donn ton point
de dpart. Dans quinze jours ou dans quinze mois, si tu
t'abandonnes au courant, tu seras l'amant de la jeune
duchesse, qui est la femme d'un galant homme, ta parente et
presque ta soeur, c'est--dire que tu feras sciemment une fort
mauvaise action, pour laquelle je te refuse mon approbation et
mon estime. _Dixi_.

-- Oui! dit Raoul en interrompant brusquement sa promenade;
vraiment! une mauvaise action! Et qu'est-ce que c'est qu'une
mauvaise action? O est ton _criterium?_ Et si je la juge bonne,
moi? Si la jeune dame m'a paru singulirement embellie, si je
me sens agrablement entran vers elle par une des plus
douces lois de la nature, quelle autre loi,  ton sens,
m'empcherait de cder  celle-l?

-- L'honneur! dit schement Gandrax.

-- L'honneur? reprit Raoul en levant la voix. Entrons l, mon
savant ami... (et il indiquait la porte du laboratoire): tu m'y
feras voir au fond de tes creusets les lments dont se
composent toutes les substances de la nature, les forces
ncessaires en vertu desquelles elles germent ou se
cristallisent dans le sein de leur mre aveugle... Tu m'y feras
toucher du doigt, sur tes sphres ou dans tes logarithmes,
chacun des ressorts qui suspendent les mondes dans le vide et
en ordonnent de toute ternit la marche fatale;... mais je te
dfie de me montrer dans aucun de tes alambics ni dans aucun
de tes grimoires un seul des lments de cette force 
laquelle tu veux que j'obisse, et que tu appelles l'honneur.
Pourquoi obir  une fiction? Sois donc logique!

-- C'est toi qui ne l'es pas, rpondit Gandrax. Si le mtier
d'homme vraiment libre et pleinement affranchi pouvait tre
discrdit, il le serait par toi! Que reproche-t-on  ceux
qui, comme nous, ont secou le joug de toutes les mythologies
de l'enfance humaine, et qui rvent pour le monde entier un
avenir d'mancipation gale? On leur reproche de supprimer les
principes qui font la cohsion ncessaire de tout groupe
social et d'imaginer sur la terre une prtendue socit de
philosophes qui serait une socit de brutes... Eh bien, j'en
suis fch, mais tu donnes raison  l'objection! De ce que
Dieu est une pure hypothse, tu conclus que la vertu et
l'honneur sont des fictions sans base!... mais cela est
imbcile! Est-ce que je ne suis pas un honnte homme, moi?...
Trouve une faute dans ma vie!... Et pourquoi le suis-je? Par
fiert d'abord, c'est possible, et pour dmontrer  tous ces
adorateurs de dieux vermoulus qu'on peut ne croire  rien et
valoir mieux qu'ils ne valent... Oui, par fiert sans doute,
mais aussi et surtout par logique, quoi que tu en dises, parce
que je reconnais dans l'ordre moral, comme dans l'ordre
matriel, des lois ncessaires, parce que l'intgrit des
moeurs, qui est le respect de soi-mme, la bonne foi, qui est
le respect de ses semblables, la justice, la probit,
l'honneur, sont des rouages indispensables aux fonctions d'une
bonne machine sociale... Oui, je reconnais ces lois ncessaires,
et je les observe... Ce que la plante et l'toile font par
instinct et par fatalit, je le fais, moi, par raison... C'est
ma supriorit, c'est ma dignit... Je suis un homme!

-- Tu es bien fier, mon pauvre ami, reprit Raoul, de ton
temprament! Tu vis, j'en conviens, avec l'austrit d'un
trappiste; mais pourquoi? Parce que la ple liqueur qui coule
dans tes veines est descendue d'un glacier des Alpes! Tu as le
bonheur, je l'avoue, d'tre chaste comme la lune; mais tu n'y
as pas plus de mrite que n'en a cet astre lui-mme  tre
teint!

-- On est chaste quand on veut, rpliqua le jeune savant avec
force; on est tout ce qu'on veut!... Tu es une femme!

Le comte Raoul haussa les paules, fit entendre un clat de
rire doux et musical, et continua quelque temps sa promenade
en silence; puis il reprit:

-- Tu as beau dire, Louis, ds que je ne crois pas  un Dieu,
source de toute justice, modle de toute vertu, sanction de
toute loi morale, je ne me sens aucune raison suffisante de
vaincre mes gots, mes penchants, mes passions,... bah! pas mme
le plus simple apptit! Ce qu'il y a de pis, c'est que
j'prouve  les satisfaire d'une faon sauvage une sorte de
joie mchante et d'cre volupt... Il me semble que j'aimerais 
tre un peu foudroy...

-- C'est cela! dit Gandrax en riant. Allons, avoue-le, tu n'es
pas loin d'esprer quelque rvlation, quelque miracle dans ce
genre-l. Veux-tu entendre la vrit, Raoul? Tu n'es pas un
incrdule, tu es un rebelle! Ce n'est pas, comme moi, la
conviction que tu portes dans ton cerveau, c'est la rvolte!
Or un rvolt suppose un matre... Et toi que parles de logique,
tu passes ta vie  te venger d'un Dieu auquel tu ne crois pas!

-- C'est vrai! dit Raoul avec animation; je n'ai pas ton
incrdulit sereine et bien portante: la mienne est
douloureuse, elle est dsole... Je suis un rebelle, tu l'as
dit, et ma chane brise fait saigner mes poignets! Je me
dsespre de ne pas retrouver dans le ciel le Dieu de mon
enfance... Je l'y cherche quelquefois avec des yeux pleins de
larmes; il n'y est pas! Il se cache derrire les nuages du
sicle, et je lui en veux, et je souhaiterais qu'il se montrt
 moi une seule seconde, ft-ce pour me lancer sa foudre!

-- Artiste! dit doucement Gandrax, et il lui tendit la main.

Raoul saisit cette main et la secoua fortement dans la sienne.

-- Ni artiste ni femme, dit-il, et par malheur aussi
radicalement incrdule que toi-mme... Mais je suis un homme qui
a du sang dans les veines et des passions dans le coeur... Et
puisses-tu ne jamais savoir, mon pauvre Louis, combien les
plus vaillants arguments de la raison sont de chimriques
obstacles et de dbiles consolations aux fureurs des sens et
aux temptes de l'me!

-- _Amen!_ dit Gandrax.

-- Parlons d'autre chose, reprit Raoul en se rasseyant tout 
coup. J'ai eu dans la journe une autre surprise. J'ai reconnu
tantt aux Champs-Elyses, dans une calche fort brillante et
fort blasonne, cette belle crature dont je t'ai dit deux
mots autrefois,... qui tait au couvent en mme temps que ma
cousine, dont j'esquissai le portrait  la vole, et qui
promettait... Comment s'appelait-elle donc?... Clotilde?...

Le jeune savant se leva par un mouvement soudain, et
s'adossant  la chemine:

-- Clotilde Desrozais, n'est-ce pas? dit-il froidement. Elle
est aujourd'hui baronne de Val-Chesnay, et, autant que je puis
le savoir, trs-riche, trs-lgante et trs-recherche.

-- Comment! mais elle tait pauvre!... Qu'est-ce donc que le
mari?

-- Un petit monsieur roide et blond, qui se nourrit
exclusivement de la poussire des hippodromes... pas
grand'chose! Elle l'a dterr en province, enlev  sa mre,
et mis dans sa poche, comme on dit.

-- Cela ne m'tonne pas... Parle-t-on d'elle?

-- Pas jusqu'ici, que je sache.

-- Cela m'tonne... Voit-elle ma cousine?

-- Mais sans doute... Je la rencontre souvent chez madame de
Sauves. Elle se pique d'avoir un salon o elle rassemble
quelques curiosits du temps... Elle m'a fait l'honneur de me
joindre  sa collection: elle m'a invit  ses lundis.

-- Y vas-tu?

-- Oh! une fois tous les deux mois... tu peux juger comme je me
trouve bien l!

Une heure aprs minuit sonna  l'glise Saint-Sulpice. M. de
Chalys se leva:

-- Je la verrai probablement chez Blanche, dit-il en allumant
un cigare  la flamme de la lampe; cela fera peut-tre
diversion.

Et prenant la main de Gandrax:

-- Ainsi, reprit-il, tu es toujours heureux, toi?

-- Parfaitement!

-- Pas moi! Bonsoir!

Et il sortit.

Le comte Raoul de Chalys tait rest ds sa premire jeunesse
matre d'une fortune considrable: il n'en avait pas moins
consacr, par ardeur de savoir et aussi par sentiment du
devoir, beaucoup de peines et de veilles  son ducation
intellectuelle. Il n'avait voulu demeurer tranger  aucune
des lumires de son temps, et avait mme pouss la curiosit
jusqu'aux tudes scientifiques pour lesquelles il n'avait
d'ailleurs ni got ni aptitude. C'tait comme un besoin de se
complter de ce ct qui l'avait d'abord attach  Louis
Gandrax, dont les grands talents, la vie pure et le caractre
nergique le captivrent, sans cependant le dominer; car,
trs-diffrentes dans leur organisation et dans leurs
dveloppements, ces deux natures d'hommes avaient une sorte
d'galit en hauteur qui interdisait le despotisme de l'une
sur l'autre et leur permettait l'amiti. Dans les glaces o
rsidait Louis Gandrax, l'me passionne et l'esprit turbulent
de Raoul faisaient pntrer, comme le soleil aux rgions
polaires, une chaleur et une vie dont le jeune savant se
sentait surpris et doucement excit; Raoul prouvait pour sa
part une joie trange  recevoir de la bouche de son ami des
formules nettes et calmantes pour son scepticisme agit.

Avec un got gnral pour les arts, Raoul s'tait reconnu de
bonne heure des dispositions spciales pour la peinture: il
les avait cultives avec passion, et aprs une dizaines
d'annes d'tudes obscures, quelques oeuvres rares, mais
excellentes, l'avaient mis de plein saut au rang des matres.
-- Ds le lendemain de son retour, il s'enferma dans son
atelier avec la rsolution de transformer en tableaux quelques
pages de son album oriental, et la bonne pense accessoire
d'touffer par un travail assidu les tentations curieuses et
malignes qui l'attiraient vers l'htel de Sauves. Cependant,
quoiqu'il ne manqut pas de volont, M. de Chalys n'tait pas
assez dtermin  en avoir dans ce cas particulier pour
refuser une invitation  dner que lui adressa quelques jours
aprs madame de Guy-Ferrand. Il s'y rendit donc, satisfait 
la fois d'avoir montr beaucoup de vertu et d'avoir un motif
suffisant d'en montrer moins. Il y trouva la jeune duchesse:
il fut piqu ce soir-l des faons aises et parfaitement
rassises de sa cousine. Il prtendit en avoir le coeur net, et
il alla faire visite le lendemain  la duchesse douairire,
qui le reut fort bien; mais sa cousine Blanche ayant affect,
pendant qu'il contait ses voyages, de biller derrire son
ventail, il commenait  s'irriter au fond de son me, quand
la jeune baronne de Val-Chesnay, ne Clotilde Desrozais, fut
introduite dans le salon, et vint donner un autre cours  ses
ides. -- Clotilde ne lui parla point, ne le regarda point, et
ne parut absolument pas le reconnatre, ce qui le contraria
d'autant plus qu'il fut bloui de la splendeur panouie de sa
beaut. Cependant, vers la fin de sa visite, qui fut courte,
la jeune baronne, s'adressant tout  coup  un vieillard 
moiti mort qui se trouvait l par hasard, qui tait enseveli
dans l'ombre d'un rideau, et auquel personne ne semblait
songer:

-- Mon Dieu! monsieur le vicomte, lui dit-elle, je ne vous vois
jamais  mes lundis!... Qu'est-ce que je vous ai donc fait?...
Vous seriez si aimable!

Le vieillard inconnu parut stupfait, et s'inclina vaguement
comme une momie qui s'veille; puis aussitt, la jeune baronne
paraissant aviser Raoul pour la premire fois, et prenant
l'air subitement constern de quelqu'un qui s'aperoit d'une
gaucherie qu'il vient de commettre:

-- Mon Dieu! reprit-elle en hsitant... je serais certainement
trs-heureuse, monsieur... je reois le lundi soir... Mon Dieu!
monsieur de Chalys, je crois?

-- Oui, madame.

-- Eh bien, monsieur, l'ami et le parent de madame de Sauves
n'a pas besoin d'tre invit chez moi pour y tre le trs-bien
venu!

-- Madame! dit Raoul en saluant jusqu' terre, et il ajouta 
part lui, en se rasseyant: Allons! elle est toujours trs-forte!

Au moment o Clotilde, par ce coup de main gauche, ramenait
ses filets sur son ancien admirateur, un clair tincela dans
la prunelle de la petite duchesse. Elle reconduisit nanmoins
son amie Clotilde jusqu'aux antichambres, et en l'embrassant
tendrement, suivant l'usage des jeunes femmes:

-- A propos, dit-elle, je le trouve abominablement vieilli, mon
Persan,... et toi?

-- Oh! mais tellement, ma chre, rpondit Clotilde, que j'ai eu
toutes les peines du monde  le reconnatre.

Cependant, lorsque Raoul crut devoir se rendre le lundi
suivant  l'invitation de madame de Val-Chesnay, il tait 
peine dans le salon de Clotilde qu'il y vit entrer la duchesse
Blanche, qui paraissait plus que jamais avoir eu pour femme de
chambre ce soir-l la propre marraine de Cendrillon. Il passa
une heure cantonn entre ces deux ravissantes personnes, qui
ne cessrent de se dcocher l'une  l'autre, par-dessus sa
tte, avec beaucoup de grce, tous les traits que pouvaient
contenir leurs carquois, et il se retira, doucement convaincu
qu'il tait dsormais l'objet d'un tournoi rgulier dont il
aurait un jour ou l'autre  dcerner la couronne.

Il n'est pas trs-ais de dfinir les raisons qui font qu'un
homme plat aux dames. Il y aurait mme quelque prudence 
laisser chacune de nos lectrices se figurer  son gr les
traits, le langage et la couleur des yeux de notre hros, car
chacune d'elles a son idal -- dans la personne de son mari,
nous le souhaitons, --et il peut y avoir aussi peu d'habilet
que de discrtion  les dranger dans leurs perspectives. Nous
dirons cependant  tout risque que le comte Raoul de Chalys
tait un homme d'une taille assez leve, lgante et souple,
qui, sous une attitude d'indolence affaisse, dcelait le
ressort et l'lasticit vigoureuse des races flines, et qui
lui donnait  un degr extrme ce qu'on appelle l'air
distingu. Ses cheveux, fins et soyeux, d'un ton chtain vein
de teintes brunes, se faisaient dj rares sur les tempes. Son
front tait beau, srieux et remarquablement pur. Deux rides
verticales, creuses entre les sourcils, indiquaient cependant
l'effort habituel de la pense et la matrise coutumire de la
volont. La svrit presque alarmante de ce trait se trouvait
tempre avec un grand charme par l'expression trs-douce,
trs-bienveillante et un peu triste de ses yeux, qui taient
voils de longs cils fminins. Tel qu'tait le comte de
Chalys, il tait impossible de le voir dans un salon sans
s'informer aussitt de son nom. Ce nom lui-mme avait du
prestige par l'alliance rare qu'il rappelait d'une grande
situation et d'un grand talent; mais le premier mrite du
comte aux yeux des femmes tait de leur paratre toujours tout
prt  tomber amoureux d'elles, et de l'tre en effet, -- car,
disait-il, il n'y a pas de femme, mme laide, qui n'ait dans
sa personne, en y regardant bien, quelque chose dont il n'est
pas impossible de s'prendre. -- Son regard indiffrent et son
langage froid s'animaient et se passionnaient ds qu'il leur
parlait; il leur inspirait  la fois du trouble et de la
confiance. Elles sentaient qu'il les aimait, et elles
l'aimaient.

Malgr ces dons dangereux dont il avait eu lieu, ds ses
premiers pas dans le monde, de reconnatre la puissance, le
comte de Chalys n'tait pas et n'avait jamais t un homme 
bonnes fortunes. On lui en avait fait le renom, parce qu'on
lui prtait tous les succs dont on le voyait capable; mais il
avait t prserv de ce misrable rle par l'lvation de son
naturel, la gravit de sa pense et par un certain fonds de
conscience et d'honntet qui persistait singulirement dans
son me, dgage d'ailleurs de tout principe et de tout frein
moral. Son coeur, battu sans doute de quelques orages, n'en
avait pas t fltri, et sur le chaos de cette intelligence
profondment dprave les songes ails de la pure jeunesse
s'levaient encore quelquefois revtus de toute leur candeur
originelle. Dans la priode de sa vie o nous le rencontrons,
un sentiment particulier de lassitude disposait moins que
jamais M. de Chalys  rechercher les agitations d'une intrigue
galante. Il s'tait mme promis de vivre dsormais en
cnobite,  moins de quelque tentation qui dpasst la mesure
commune. Il arriva malheureusement, comme il arrive toujours
en de tels desseins, que la premire occasion qui s'offrit lui
parut prcisment avoir ce caractre irrsistible.

Raoul s'abandonna donc  l'attrait piquant de ces deux amours
rivales qui avaient salu son retour; il en savoura, sans se
hter, les flatteries, et en vit se dvelopper les phases avec
curiosit, diffrant autant que possible d'y engager son coeur
d'une manire violente et dcisive. La vie mondaine  Paris
permet mieux qu'ailleurs ces atermoiements agrables. Il tait
en outre astreint  beaucoup de rserve, tant fort surveill
par les deux jeunes amies, qui, depuis que leur haine mutuelle
tait sans bornes, ne se quittaient plus. Clotilde, il faut le
dire  sa louange, prouvait pour M. de Chalys une passion
vritable, et la premire de sa vie. A peine marie au baron
de Val-Chesnay, elle avait vou  ce faible jeune homme un
mpris inexprimable. Pendant une ou deux annes, elle avait
tourdi son activit d'me dans la fougue premire de son
existence parisienne, puis l'ennui l'avait saisie, et elle
s'tait prise  rver des distractions plus ardentes et plus
occupantes; mais,  dfaut de principes, son esprit avait des
ddains et son coeur de la fiert. Elle tait de ces femmes qui
se montrent plus difficiles dans le choix de leur amant que
dans le choix de leur mari. Elle en tait l quand le comte de
Chalys lui apparut avec son mrite rel rehauss par le charme
des souvenirs. Elle devina d'un coup d'oeil que son amie
Blanche, dj sa rivale dans les luttes d'lgance mondaine,
entendait se le rserver, et elle eut une raison de plus de se
jeter corps et biens dans cette passion attendue.

La duchesse Blanche, nature plus douce et plus scrupuleuse,
et peut-tre vaincu les sentiments, autrefois innocents et
maintenant coupables, dont l'imprudence de son mari et le
retour de son cousin avaient caus le rveil, si ces
sentiments n'eussent t en elle exasprs par l'attentat
d'une main trangre sur l'homme qui avait t la chre pense
de toute sa jeunesse. C'est ainsi que cette jeune femme s'en
allait aux abmes, entrane moiti par l'amour, moiti par la
haine.

M. de Chalys, au milieu d'un conflit si dlicat, regretta plus
d'une fois de s'tre laiss prendre  ces engrenages, qui, 
dire vrai, mettaient beaucoup de gne dans son existence. Son
coeur, beaucoup trop calme pour sa justification, hsitait  se
prononcer entre les deux jeunes guerrires; cependant, un peu
par gnrosit et passablement par gosme, il penchait en
faveur de Blanche, dont la persvrante affection le touchait,
et dont l'humeur, moins orageuse que celle de Clotilde, lui
paraissait moins menaante pour le repos et l'indpendance de
sa vie.

La jeune duchesse ne pouvait se mprendre sur le caractre
chaque jour plus tendre et plus dcid des assiduits de son
cousin, et elle n'en tait pas plus heureuse. A mesure qu'elle
sentait son avantage sur Clotilde se dessiner plus nettement,
les scrupules de sa pit et les reproches de sa conscience
mlaient plus d'amertume  sa passion et de larmes secrtes 
ses combats. Elle hsitait et essayait parfois de reculer sur
cette pente fleurie dont elle entrevoyait avec des rpugnances
d'hermine le bourbier final; puis quelque retour offensif,
quelque agression furieuse de Clotilde la prcipitaient de
nouveau dans un abandon aveugle et dsespr d'elle-mme.

La duchesse, on l'a devin, tait  peine moins jalouse de
mademoiselle de Frias. En feuilletant un jour chez sa mre un
des albums de Raoul, elle y avait remarqu trois dessins qui
l'avaient extrmement frappe par eux-mmes, et encore plus
par les commentaires dont le comte les avait enrichis. Le
premier de ces dessins reprsentait, dans l'ombre d'une
feuille paisse et au pied d'une roche tapisse de lianes
sauvages, une petite fille d'une rare beaut, campe
rsolment dans une attitude de reine et tenant  la main une
baguette en manire de sceptre magique. Au bas de ce dessin
tait l'inscription que voici: "Prs des falaises de ***
(Normandie), 10 aot 184... Mademoiselle Sibylle." -- La page
suivante figurait le mme site et la mme enfant, dont la
taille et l'expression de visage indiquaient seulement un
degr de maturit de plus. Au bas tait crit: "Mademoiselle
Sibylle, cinq ans plus tard." -- Enfin un troisime dessin,
fini avec un soin particulier, et qui portait pour inscription
ces mots: "Mademoiselle Sibylle,  dix-huit ans,... je crois,"
donnait l'image minutieusement tudie d'une jeune fille dont
le front, le regard et la physionomie tout entire, pressentis
merveilleusement par l'artiste dans leurs dveloppements
successifs, taient le portrait presque exact de mademoiselle
de Frias. La jeune duchesse, stupfaite, eut ce nom sur les
lvres; un effort soudain de rflexion l'y retint suspendu, et
se tournant vers son cousin:

-- Qui est-ce donc? dit-elle.

-- Je ne sais, rpondit Raoul; une enfant que j'ai entrevue
deux minutes autrefois, et qui doit tre, si elle vit, une
crature adorable. Il conta alors  sa cousine sa rencontre
avec Sibylle auprs de la Roche-Fe, et les moindres dtails
de leur court dialogue.

-- Le nom du petit village et du chteau voisin m'a chapp,
ajouta-t-il, ou plutt je ne l'ai jamais su, car je n'ai fait
que traverser ce pays; mais j'ai eu cent fois la tentation d'y
retourner,... et puis les complications quotidiennes de la vie,...
le ridicule,... la crainte des dceptions m'en ont empch... Il
est trange que de tous mes souvenirs de voyage, et j'en ai
beaucoup, celui-l soit rest le plus vivant et le plus doux...
Cette enfant avait vraiment quelque chose d'extraordinaire, de
surnaturel!

Il continua de s'tendre et de s'exalter sur ce texte, et ne
s'arrta qu'en voyant le front de Blanche se charger d'pais
nuages.

On conoit avec quels raffinements de prcaution et de
diplomatie la jeune duchesse s'ingnia, ds ce jour, 
loigner mademoiselle de Frias de la vue de son enthousiaste
cousin. Elle n'attirait Raoul  l'htel de Sauves que
lorsqu'elle tait  peu prs assure que Sibylle n'y viendrait
pas, et elle le voyait de prfrence chez madame de Guy-Ferrand,
avec laquelle madame de Vergnes n'tait pas en
relations. -- Clotilde, de son ct, bien qu'elle ignort le
secret que le hasard avait rvl  son amie Blanche, mettait
un soin gal  prvenir une rencontre dont les grces et le
prestige de Sibylle suffisaient  lui faire apprhender les
dangers. Comme M. de Chalys ne se montrait gure, hors de son
atelier et de son cercle, qu' l'htel de Sauves et dans le
salon de la jeune baronne, il paraissait donc vraisemblable
que mademoiselle Sibylle et son peintre taient destins  ne
se retrouver jamais en ce monde, lorsqu'une circonstance
trs-imprvue vint rompre le charme qui les sparait.


V


L'EGLISE DE LA MADELEINE


Un matin, mademoiselle de Frias, accompagne d'un vieux
domestique de sa grand'mre, tait alle entendre une messe
basse  l'glise de la Madeleine, qui tait sa paroisse. Elle
aperut  quelques pas d'elle la duchesse Blanche: elle tait
prosterne sur un prie-Dieu dans une attitude de profonde
mditation, et ne parut pas la voir. Sibylle avait pass la
soire de la veille  l'htel de Sauves, et y avait reu de la
jeune duchesse des tmoignages plus marqus que de coutume de
cet intrt  la fois ardent et rpulsif dont le sens tait
pour elle un mystre, et n'en est plus un pour le lecteur. La
prsence inattendue de Blanche dans le lieu saint lui causa
d'abord un peu de distraction en lui rappelant tout un ordre
d'ides et de sentiments qui l'obsdait depuis quelque temps 
un haut degr. Cependant elle finit par s'absorber dans une
pieuse contention d'esprit, et elle n'en fut tire que par un
bruit de sanglots touffs qui se faisait entendre prs
d'elle. La messe tait termine en ce moment et l'glise
presque dserte. Sibylle, regardant autour d'elle avec
inquitude, n'eut pas de peine  reconnatre que c'tait la
jeune duchesse qui pleurait: elle avait la tte dans ses deux
mains, et ses gants taient tachs de larmes. Mademoiselle de
Frias s'avana aussitt vers elle et lui dit de sa voix la
plus douce:

-- Pardon,... vous souffrez?

Blanche leva brusquement la tte, et la reconnaissant 
travers ses pleurs avec une sorte de confusion et de colre:

-- Non, mademoiselle, dit-elle schement.


Je ne puis vous tre bonne  rien? reprit Sibylle avec
timidit.

-- A rien, mademoiselle; merci.

Sibylle, repousse avec cette rigueur, sentit ses yeux
s'emplir de larmes; elle s'inclina lgrement  la hte,
ramena son voile sur son visage, et, faisant un signe  son
vieux domestique, elle gagna la porte de l'glise. Elle allait
sortir quand une main s'appuya doucement sur son bras et la
fit se retourner: elle rencontra le regard de la jeune
duchesse, qu'elle crut voir anim d'une expression toute
nouvelle:

-- Mademoiselle, dit Blanche, je vous ai blesse, n'est-ce pas?

-- Un peu, dit Sibylle en souriant.

-- Pardonnez-moi, reprit la jeune femme. Je suis si
malheureuse!... Venez me voir aujourd'hui  deux heures,
voulez-vous?... Vous me demanderez,... moi seule!

-- Oui, madame, dit Sibylle, dont le coeur battit soudain avec
force, j'irai.

Blanche saisit la main de Sibylle, la serra fivreusement et
s'loigna.

La matine parut longue  mademoiselle de Frias. Malgr
l'obscurit profonde du ddale o s'garait son esprit, un
instinct confus semblait l'avertir qu'elle touchait en ce
moment au point le plus vif et le plus dlicat de sa destine.
Quand elle se prsenta  l'heure dite dans l'appartement de
madame de Sauves, elle prouvait une agitation voisine de
l'angoisse.

La jeune duchesse, en la voyant entrer, courut  elle. Ses
yeux, entours de l'ardent sillon creus par ses pleurs,
brillaient d'un clat extraordinaire. Elle prit les deux mains
de la jeune fille, la regarda fixement sans parler, puis,
l'attirant un peu plus prs:

-- Mademoiselle, dit-elle, mademoiselle Sibylle, -- et elle
insista sur ces deux mots avec un accent bizarre, -- voulez-vous
tre mon amie?

-- Oh! de grand coeur! dit Sibylle.

Blanche la regarda encore, puis elle se jeta  son cou, et, la
serrant  l'touffer, elle la couvrit de caresses et de
pleurs. Elle l'entrana sur un divan, et, cachant sa tte dans
le sein de Sibylle, elle continua de sangloter, mlant  ses
larmes des paroles entrecoupes:

-- Ah! Dieu!... que je vous aime!... que je vous aimerai!... Soyez
bonne pour moi... Aimez-moi, n'est-ce pas? J'ai tant besoin
qu'on m'aime!...

Quand ce transport fut un peu calm, la petite duchesse,
tenant toujours troitement enlaces les mains de sa nouvelle
amie et essayant de sourire:

-- Vous ne devez rien comprendre  ce qui vous arrive, ma
chrie,... vous comprendrez plus tard!... Pour le moment,
aimez-moi de confiance,... je vous assure que je le mrite,... et
sauvez-moi,... voil ce qui presse!

-- Vous sauver? murmura Sibylle.

-- Oui!... je suis sre que vous le pourrez... Vous avez beaucoup
d'esprit et de bont, je me fie  vous! Ne me mprisez pas
surtout!... J'ai bien souffert, bien combattu, je vous jure... Et,
d'ailleurs, je puis encore regarder vos beaux yeux sans
rougir... Voyons, coutez-moi. Quand je me suis marie, j'aimais
quelqu'un... depuis longtemps,... hlas! depuis toujours! car ds
que j'ai eu une pense dans le coeur, elle a t pour lui.
J'esprais l'pouser, on me le faisait pressentir -- c'est
encore une excuse! -- mais lui ne vit rien... ou ne voulut rien
voir... Il partit... trs-loin! Je pus croire qu'il ne reviendrait
jamais!... Je fis mon deuil du bonheur,... et j'pousai mon mari.

Il y eut une pause de silence embarrass; la petite duchesse
paraissant rencontrer  ce point de sa confidence une
difficult de premier ordre. Sibylle, surmontant elle-mme
avec effort le trouble extrme de ses ides, fit sentir  la
main de son amie une pression plus affectueuse.

-- Voyons, dit-elle, courage... Et l'autre est revenu, n'est-ce
pas?

Blanche lui lana de ct un regard rapide:

-- Oui, dit-elle, il est revenu,... et, en deux mots, j'ai
reconnu que je l'aimais encore follement,... je n'ai pu le lui
cacher,... et, tout en souffrant le martyre, car au fond j'ai
horreur du mal, j'tais tout prs de me perdre,... de me perdre
tout  fait, quand Dieu m'a donn le courage de me jeter dans
tes bras, mon pauvre ange!...

Et elle embrassa encore Sibylle de toute sa force. Puis se
relevant:

-- Ma chrie, reprit-elle, j'ai en vous une confiance entire;
je comprends tout ce que vous tes, je ferai tout ce que vous
me direz... Eh bien, dites,... que feriez-vous, si vous tiez moi?

Au milieu du chaos de rflexions, de suppositions et
d'imaginations intressantes o l'avaient plonge les
confidences de la duchesse, Sibylle eut grand'peine  dgager
sa pense avec assez de nettet pour jouer dignement le rle
auquel elle tait appele. Elle y parvint cependant, quoique
ses premires paroles fussent encore empreintes d'un peu de
proccupation personnelle.

-- Mais, dit-elle, vous m'estimez bien trop haut,... et je suis
toute confuse,... et puis tout cela est si nouveau pour moi! Je
suis pourtant bien touche de votre confiance, et je voudrais
de toute mon me y rpondre... Voyons,... il me semble,... ce
quelqu'un... vous aime-t-il de son ct?

Blanche secoua la tte tristement:

-- Pas beaucoup, je crains! dit-elle.

Et, se reprenant aussitt:

-- Je crois!

-- Si vous vous adressiez  son honneur? En a-t-il?

-- Oui! oui! Oh! cela, oui! dit vivement la duchesse.

-- Si vous lui disiez combien il vous fait de mal,... si vous lui
demandiez bien srieusement de s'loigner?

-- Vous croyez? dit Blanche en hsitant. Mais non!... je ne
saurais pas,... je ne pourrais pas... Non, non, pas cela, je t'en
prie!... Et je t'en prie encore, si tu m'aimes, appelle-moi toi,
comme je t'appelle!

Sibylle lui baisa le front avec grce, puis elle tendit l'arc
charmant de ses sourcils, prit sa mine svre, et parut se
livrer  de profondes rflexions.

-- Ce que je ferais, moi, dit-elle aprs un moment, le voici:
je me fierais tout simplement  mon mari. Sans entrer dans les
dtails et sans compromettre aucun nom, je lui dirais que je
me sens trouble et que je m'attache  lui, que ma solitude
trop frquente me conseille mal, et que je le prie de ne plus
m'abandonner, ou de me permettre de le suivre. Je lui dirais
que le devoir, dont il est pour moi le symbole, est comme la
croix qu'il est bon d'avoir toujours sous les yeux pour
l'avoir toujours dans le coeur. Le duc doit tre une me
gnreuse;... il comprendra, et vous serez sauve.

-- Eh bien,... je prfre cela, dit la duchesse. Oui, c'est
vrai,... le duc est une me gnreuse,... et je crois que je
l'aurais aim, s'il et voulu... J'en ai t tente bien
souvent; mais je sens que je suis si peu de chose pour lui,...
une enfant! Il ne me connat pas!... Eh bien, oui,... j'y
penserai!

-- Il ne faut pas y penser, reprit Sibylle, il faut le faire...
Est-il  Paris, ton mari?

La jeune duchesse sourit de cette tendre familiarit de
langage.

-- A la bonne heure! dit-elle... Oui, il est  Paris.

-- Eh bien, promets-moi de lui parler ce soir!

La duchesse se leva brusquement:

-- Je l'entends, dit-elle.

-- Jure-moi de lui parler tout de suite! reprit vivement
Sibylle.

Et comme Blanche hsitait:

-- Jure-le-moi vite, ajouta-t-elle en levant un doigt, ou je ne
t'aime plus!

-- Je te le jure! dit la duchesse en l'entourant de ses bras..
Pars,...  demain!

Le duc ouvrait la porte au mme instant, et il fut tmoin de
l'affectueux embrassement des deux jeunes femmes; il adressa
son salut le plus chevaleresque  Sibylle, qui sortit
aussitt.

M. de Sauves, qui n'tait pas n d'hier, comme on dit, avait
remarqu du premier coup d'oeil le dsordre et l'animation des
traits de la duchesse: il eut la perception confuse d'un
danger dans sa maison, et il prouva le malaise d'un homme
qui, aux grondements lointains d'un orage, respire dans
l'atmosphre une vague odeur de foudre. Dissimulant d'ailleurs
cette dsagrable impression sous son grand air d'aisance
seigneuriale, il posa ses lvres souriantes sur le front de
son aimable petite femme.

-- Je viens de rencontrer vos enfants aux Tuileries, dit-il.

Puis il fit un tour dans le boudoir en chantonnant et en
flairant  et l des vases pleins de fleurs; il dtacha une
rose, et tout en la passant avec insouciance dans sa
boutonnire:

-- Je ne vous savais pas de ce dernier bien avec mademoiselle
de Frias, ma chre!

-- Oh! nous sommes trs-lies... Vous en plaignez-vous?

-- Au contraire, c'est une jeune personne qui m'est fort
sympathique. Outre qu'elle est parfaitement jolie, elle a un
ton excellent, et je lui crois tout le mrite du monde.
Qu'est-ce que vous vous contiez l toutes deux?

La duchesse rassembla tout son courage.

-- Je lui contais mes peines, dit-elle.

-- Vos peines? rpliqua le duc en riant. Vous avez des peines,
jeune dame?... Tu as des peines, ma pauvre Blanche?

-- Trs-graves.

-- Oh! grand Dieu! dit le duc en flairant sa rose avec
srnit.

-- Mademoiselle de Frias, reprit la duchesse, me donnait le
conseil de vous les confier... Elle prtend que vous avez une
me gnreuse?...

Sans rien perdre de son calme, le duc sentit son pouls
s'acclrer.

-- Vraiment? dit-il. Voyez cette jeune fille?... Eh bien, je ne
sais pas, moi, si j'ai une me gnreuse; mais le conseil me
parat bon, et j'en suis reconnaissant  mademoiselle de
Frias.

La duchesse se leva, et s'appuyant d'une main sur un fauteuil:

-- Mon ami, dit-elle avec effort, ne me quittez pas si
souvent,... ou plutt, sans rien changer  vos habitudes,
emmenez-moi  la campagne toutes les fois que vous irez... Vous
me rendrez trs-heureuse.

M. de Sauves, qui tait debout  quelque distance, aspira
l'air avec force.

-- Vous ne l'tes donc pas? dit-il en attachant sur elle un
regard srieux.

-- Pas tout  fait, reprit Blanche. Je suis bien jeune pour
tre seule aussi souvent que je le suis. J'ai besoin de
beaucoup d'affection... Ma vie n'est pas assez occupe de ce
ct;... il y a des vides que j'ai peine  remplir.

-- Ah! dit le duc d'un ton d'impatience, nous voil dans le
roman, n'est-ce pas?... Et vos enfants, n'est-ce plus rien dj?

-- Je les adore... Mais croyez-moi, mon ami, cela ne suffit pas 
remplir un coeur de mon ge.

-- Je n'entends rien  ces subtilits! s'cria le duc. Si vous
n'tes pas heureuse dans votre situation, vous tes
radicalement injuste envers le ciel et envers moi! Vos
infortunes sont de pures fantaisies littraires, et je n'y
remdierais nullement en y cdant... Je ne me donnerai ni le
ridicule ni l'ennui de vous traner aprs moi deux fois la
semaine  la campagne... comme une cantinire! Cela est absurde!
cela ne sera pas!

La jeune duchesse, aprs une pause de recueillement pnible,
leva vers son mari ses yeux humides.

-- Mon ami, dit-elle  demi-voix, comprenez-moi bien, je vous
en prie: il faut que cela soit!

Le duc de Sauves marcha sur elle lentement, et s'arrtant 
deux pas:

-- Ah ! dit-il avec gravit, qu'est-ce qu'il y a donc?

-- Rien... que ce que je vous dis. Je me sens faible, et je vous
prie de me soutenir.

Les traits du duc se contractrent violemment et se couvrirent
d'une teinte livide; une colre sauvage jaillit de ses yeux.
La jeune femme, comme blouie par cette flamme qui
l'enveloppa, parut dfaillir, retomba sur le divan et y
demeura tout affaisse.

Le duc, la laissant durement dans cette attitude, croisa ses
bras sur sa poitrine, et commena de marcher  grands pas d'un
bout  l'autre du salon. Sa femme le suivait d'un regard
inquiet et suppliant. Dix minutes se passrent, pendant
lesquelles on n'entendit d'autre bruit que le pas lourd du duc
sur le tapis; puis il fit brusquement un dtour et vint au
divan. La jeune duchesse se leva par un mouvement d'une
roideur convulsive. Il lui prit les mains, la regarda en face,
et lui dit de sa voix sonore, un peu brise par l'motion:

-- Vous tes une honnte femme!... Je vous remercie.

La pauvre Blanche, sur ces paroles, cria faiblement comme un
enfant, et, se suspendant au cou de son mari, elle palpita et
sanglota longtemps sur son coeur. Le duc, pendant cette scne,
essuyait du bout de son doigt,  la drobe, quelques larmes
qui glissaient sur son mle visage. Puis, aprs un instant:

-- Je vous laisse, dit-il, ma chre petite, il faut nous calmer
tous deux; mais cela est bien entendu, je vous emmnerai.

-- Toujours? murmura Blanche.

-- Toujours.

Et il sortit.

A peine seule, la jeune duchesse se jeta  genoux devant son
divan, et, dressant vers le ciel son gracieux visage, qui
souriait et pleurait tout  la fois, elle remercia Dieu du
bonheur dont elle sentait son me inonde. Elle fut le reste
du jour en paradis.

Vers le soir, cependant, une amre pense traversa son esprit,
et, lui rappelant qu'elle tait sur la terre, lui fit sentir
sur son lit de fleurs une morsure soudaine. Elle songea 
Clotilde et au triomphe qu'elle lui mnageait en renonant
elle-mme  l'amour de Raoul. Cette consquence, qui lui avait
chapp dans le trouble de sa ferveur premire, lui parut une
aggravation insupportable de son sacrifice; elle se reprsenta
avec des raffinements cruels les ivresses de Clotilde et de
son amant. Elle rva toute la nuit dans son cerveau brlant
mille combinaisons vaines pour loigner ce calice de ses
lvres: elle dcouvrit enfin une stratgie qui lui parut
infaillible, et, ayant arrt dans tous ses dtails sa
rsolution, qui tait bien d'un coeur de femme, mais d'un coeur
hroque, Blanche s'endormit.


VI


LA COURONNE


Le lendemain, la jeune duchesse de Sauves passa une partie de
sa matine  parcourir des magasins de fleuristes o elle fit
quelques acquisitions mystrieuses. Elle alla ensuite 
l'htel de Vergnes, et, s'tant enferme avec mademoiselle de
Frias, elle lui conta,  travers mille transports d'amiti,
son entretien avec son mari et le plein succs de la conduite
qu'elle-mme avait suggre.

-- Il faut, ajouta-t-elle, ma chrie, que tu viennes
aujourd'hui dner avec moi. Ma belle-mre,  ma requte, veut
bien organiser pour ce soir une petite sauterie. Nous n'aurons
que toi  dner. Tu viendras comme tu es. Aprs dner, nous
nous habillerons ensemble, et ce sera charmant... Si tu veux me
plaire, tu mettras ta toilette blanche et bleue. Ne te
proccupe pas de ta coiffure, j'en ai rv une pour toi, et je
l'excuterai moi-mme de ma patte blanche, parce que je
t'adore!

Mademoiselle de Frias, en attendant l'heure de ce rendez-vous,
eut le loisir de poursuivre au milieu des nuages les
lgions de songes et de chimres qui depuis la veille
flottaient dans son ciel. Sans parvenir  dmler clairement
la vrit, elle en saisissait quelques lueurs; sa main
soulevait un pan du rideau enchant qui lui avait cach si
obstinment jusque-l un personnage dont le nom seul
prcipitait les mouvements de son coeur. Elle ressentait cette
motion confuse, indfinie, mais profonde, qui se rpand dans
nos veines  certaines heures critiques et solennelles de
notre existence; il lui semblait qu'elle allait voir face 
face le dieu secret de sa pense, et une sorte de trouble
surnaturel envahissait son sein.

Elle arriva vers sept heures  l'htel de Sauves, et elle
remarqua que la jeune duchesse tait  peine moins agite
qu'elle-mme. Pendant le dner, elle fut de la part du duc
l'objet d'attentions extrmes. Au dessert, il la plaisanta
doucement sur la gravit de sa physionomie et sur la
profondeur de son oeil bleu.

-- Vous tes, lui dit-il, une blonde tnbreuse... Vous avez
l'air d'un ange qui mdite un crime... Ah! vous riez donc
quelquefois? J'en suis charm, mademoiselle!

Blanche lui ayant dit que cette srieuse jeune fille excellait
 faire des caricatures, le duc refusa de le croire, et
insista pour qu'elle ft la sienne sur l'heure. Il courut
chercher des crayons. Sibylle, aprs s'tre beaucoup dfendue,
se retira dans un coin du salon, esquissa vivement,  grands
traits anguleux, la statue questre de Henri IV sur le Pont-Neuf,
et prsenta ce croquis au duc avec une grande rvrence.
Comme elle allait se retirer avec Blanche, le duc, l'isolant
un moment prs de lui dans une fentre:

-- Mademoiselle de Frias, il faut que vous me permettiez de
vous dire que je suis pntr pour vous d'estime et d'amiti.
Je me suis laiss conter que vous aimiez les mes gnreuses:
rien ne me serait plus agrable que de vous voir me
reconnatre ce titre  votre sympathie.

Sibylle rougit, lui tendit la main, et se sauva  la hte.

La jeune duchesse l'entrana dans sa chambre, et elles
commencrent leur toilette du soir, en s'embrassant de temps 
autre, par forme d'intermde. Blanche, tout en s'occupant des
menus dtails de son habillement, se livrait  un babillage
fivreux: elle s'informait des gots de son amie en matire
d'art, de littrature, de promenades, de voyages, et elle lui
disait les siens.

-- Moi,... j'aime ceci, j'aime cela... Et toi? Connais-tu la
Suisse? et l'Italie?... Nous irons ensemble partout,... quand tu
seras marie.

Sur ce mot, qui lui avait chapp, elle se tut brusquement.

Arrive  une certaine phase de sa toilette, Sibylle se montra
hsitante et proccupe:

-- J'ai apport une coiffure,... dit-elle; faut-il me la faire
poser?

-- Non! non! s'cria vivement la petite duchesse. Je vais me
coiffer d'abord, et je suis  toi... Tiens! chauffe-toi, et
enveloppe-toi bien avec cela en attendant.

Et elle lui jeta un burnous sur les paules.

Quelques minutes plus tard, la duchesse renvoya les femmes qui
les avaient assistes jusque-l, et fit asseoir Sibylle devant
une grand glace qui descendait jusqu'au parquet et
qu'clairaient deux girandoles latrales. Elle dgagea alors
avec prcaution de leur enveloppe les paquets de fleurs dont
elle s'tait approvisionne le matin. Sibylle vit que toutes
ces fleurs taient empruntes  la nature la plus vierge et la
plus agreste: elles taient mles de ces espces
particulires d'herbes, de feuillages et de lianes qui
dcorent les sites sauvages et solitaires. La pense de
Sibylle s'envola aussitt vers les bois de Frias, et elle
crut respirer les parfums cres et salubres qui l'avaient
enivre autrefois dans les profondes retraites o elle se
plaisait. La jeune duchesse, aprs une courte mditation
pralable, pendant laquelle elle se rappelait dans les
moindres dtails la parure de tte que portait Sibylle dans
l'album de Raoul, procda de sa main fine et souple  la
coiffure de sa chre rivale. Elle peigna d'abord
maternellement les longs cheveux de Sibylle, et les lui releva
ensuite sur la nuque, o elle les fixa en une masse superbe et
un peu abandonne; puis elle se mit  lisser,  tordre et 
crper ce qui restait avec une prestesse et une sret
d'artiste. Elle prit alors des groupes de fleurs et de
feuillages, et l'en couronna comme une nymphe des bois. Elle
levait de temps  autre les yeux sur la glace pour y voir son
ouvrage; mais ses yeux tout  coup se voilrent, et pendant
que sa main continuait de voltiger comme un oiseau sur la tte
de Sibylle, des larmes lui chapprent, et vinrent se poser
comme des gouttes de rose sur les fleurs de la couronne.

-- Tu pleures? dit Sibylle. Qu'as-tu donc?

-- Ce n'est rien,... ne fais pas attention, dit Blanche; il y a
de douces larmes, va!

Les siennes pourtant ne l'taient point, et tout le sang de
son coeur fumant sur un autel n'et pu rjouir le ciel et les
anges d'un sacrifice plus douloureux ni plus pur.

Quand elle eut achev, elle aida Sibylle  complter sa
toilette:

-- Voyons, dit-elle alors, mets-toi l, que je te regarde! Ah!
tu es trs-belle! Je suis contente de toi... et de moi! Viens
maintenant.

Elle lui prit le bras, et l'emmena hors de la chambre.

Mademoiselle de Frias en effet tait,  ce moment de sa vie,
non point trs-belle peut-tre, mais admirablement jolie et
captivante. Elle n'tait point grande, et elle paraissait
l'tre, tant l'harmonie des lignes et des formes de toute sa
personne tait parfaite. Son charme singulier rsidait dans
l'expression de son visage dlicat et svre, de sa bouche
pure et fine, de son rare sourire, et surtout de son regard;
ce regard se creusait sous l'arcade un peu prominente des
sourcils, et tait habituellement bleu comme la mer sous un
ciel sans tache; par instants,  quelques mouvements secrets
de l'me, cet azur cleste, comme si un nuage y et pass,
semblait se charger d'orages et d'clairs. La jeune duchesse,
habile  saisir le trait le plus frappant de cette
physionomie, s'tait plu  l'exagrer encore ce soir-l par la
disposition qu'elle avait donne  la couronne de fleurs
sauvages. Sous cet ombrage lger qui dominait son front, les
yeux de Sibylle projetaient plus que jamais l'clat sombre et
mystique d'un rayon de soleil qui pntre une paisse
feuille, ou qui filtre doucement  travers les vitraux peints
d'une chapelle. Elle tait femme avec cela: ses paules, d'une
grce souveraine, avaient une teinte transparente, nacre, et
en quelque sorte lumineuse, qui blouissait comme le reflet
d'une substance immortelle; la partie la plus matrielle de sa
beaut avait ainsi elle-mme quelque chose de chaste et de
divin.

Telle tait mademoiselle de Frias quand elle entra dans le
salon principal de l'htel de Sauves, donnant le bras  la
duchesse Blanche. Leur double toilette avait pris du temps, et
le plus grand nombre des invits taient alors arrivs. De son
premier coup d'oeil la jeune duchesse dcouvrit Raoul et
Clotilde: ils taient assis l'un prs de l'autre sur un divan,
et paraissaient engags dans un dialogue anim. Blanche,
rendant avec distraction les saluts qui lui taient adresss
sur son passage, traversa le salon sans cesser de tenir le
bras de Sibylle, et alla droit  l'ennemi. La baronne de
Val-Chesnay, en voyant approcher ce couple redoutable, sentit un
froid soudain dans la rgion du coeur: le comte de Chalys, qui
lui parlait en ce moment, surpris de l'altration subite de
ses traits, porta ses yeux dans la direction des regards de la
jeune femme, et pour la premire fois il aperut mademoiselle
de Frias. Par un brusque mouvement, il quitta sa pose
nonchalante, et se dressant sur le divan:

-- Qu'est-ce que c'est que a? dit-il d'une voix sourde.

Clotilde ne rpondit point; elle s'tait leve; Raoul se leva
de mme, et il se tint un peu  l'cart pendant que la
duchesse et Sibylle changeaient des serrements de main avec
Clotilde. La jeune duchesse, aprs cette brve crmonie, fit
un pas vers le comte, et s'adressant  Sibylle:

-- Le comte Raoul de Chalys, mon cousin, dit-elle.

Puis se retournant vers Raoul:

-- Mademoiselle Sibylle de Frias, mon amie!

Blanche, ayant accompli ce coup d'tat, n'eut point de peine 
interprter la stupeur profonde dont les traits de son cousin
s'taient empreints; mais elle ne sentit pas sans surprise le
bras de Sibylle trembler tout  coup et s'appuyer sur le sien
avec force. Elle l'emmena aussitt, la fit asseoir prs d'elle
 l'extrmit oppose du salon, et la regardant avec une
curiosit affectueuse:

-- Remets-toi, ma chrie, lui dit-elle, ce ne sera rien, va;...
mais je me demande comment tu as pu le reconnatre aprs tant
d'annes. Explique-moi donc cela.

-- Je ne sais,... murmura Sibylle: c'est le mystre de cette
coiffure qui m'y avait prpare, je crois... mais toi-mme... qui
a pu te dire?

-- Devine!

-- Mais cela me confond!

-- Te sens-tu assez remise pour valser?

-- Valser?... pourquoi?

-- Pour rappeler les roses... tu es trop ple, pour ton genre de
beaut!

Blanche arrta son mari au passage:

-- Mon ami, mademoiselle de Frias meurt d'envie de valser avec
vous!

Le duc posa une main sur son coeur, s'inclina jusqu' terre,
et, enlaant puissamment la taille frle de Sibylle, il fendit
la foule comme un aigle qui prend son vol avec une colombe
dans ses serres.

La duchesse, anime par le succs de ses petits complots, se
mit alors  causer gaiement avec son voisinage, sans perdre de
vue un seul instant le coin du salon o Clotilde et Raoul
taient demeurs en tte--tte. Elle jouissait pleinement de
l'air distrait de son cousin et de la mine sombre et dpite
de la jeune baronne. Elle voyait les regards du comte
obstinment dirigs sur mademoiselle de Frias, et elle
comprenait avec dlices que la jeune fille tait devenue
l'objet unique de son attention et mme de son entretien.

M. de Chalys en effet, quoique plein d'usage, venait
d'prouver une commotion trop violente pour n'en tre pas
branl dans son quilibre d'homme du monde. L'apparition
fantastique de Sibylle et le fait  peine moins singulier de
sa prsentation sous le patronage affect de la duchesse, lui
trent absolument le sang-froid de son exprience et de son
savoir-vivre; il tomba comme un colier dans la maladresse
insigne d'interroger curieusement une jolie femme sur le
compte d'une autre:

-- Vous connaissez donc cette jeune personne, madame? dit-il 
sa voisine.

-- Quelle jeune personne?

-- Qui a une tte nimbe... mademoiselle de Frias... je crois...

-- Un peu. Nous sommes compatriotes, dit schement Clotilde.

-- Ah!... Frias... o est-ce donc?

-- En Normandie.

-- Prs de la mer?

-- Pas loin!

-- Elle est donc lie avec ma cousine?

-- Il parat!

-- Est-ce qu'elle demeure  Paris?

-- Je ne pense pas. Elle y est... de passage.

-- Pour longtemps?

-- Ah! mon Dieu!... mais si vous preniez la peine de le lui
demander?

-- Pardon!... c'est que je crois avec connu autrefois sa famille...
Au surplus, cela est fort insignifiant... Ce qui m'importe
davantage, madame, c'est de vous bien convaincre de la vrit
de ce que j'avais l'honneur de vous dire... Ce portrait, fait au
vol dans le parloir de votre couvent, il ne m'a pas quitt...
et, s'il m'tait arriv malheur, on l'et enterr avec moi...

Clotilde se remit  sourire et  jouer de l'ventail:

-- Bah! vraiment! dit-elle. En Perse?... Dieu! quelle chaleur!
n'est-ce pas?

-- En Perse, rpondit gravement Raoul aprs une pause de
distraction vidente, il y a beaucoup de montagnes, comme vous
savez, ce qui prserve des chaleurs excessives.

Clotilde haussa les paules, appela d'un signe un jeune homme
qui passait, et commena un tour de valse.

M. de Chalys subit cet affront sans sourciller: il se glissa
discrtement  travers les groupes des valseurs, et, venant
prendre la place de Sibylle  ct de la jeune duchesse:

-- Ma cousine Blanche? dit-il.

-- Qu'est-ce qu'il y a, cousin?

-- Ayez piti d'un homme dont l'esprit s'gare... et souffrez que
je vous adresse deux ou trois questions franches.

-- J'coute.

-- Saviez-vous, quand vous m'avez prsent  mademoiselle de
Frias, qu'elle ft l'original de ce dessin que vous avez
remarqu dans mon album?

-- Trs-probablement.

-- Et... vous l'aimez?

-- Tendrement.

Raoul regardait la jeune femme avec toute sa puissance
d'attention.

-- Et... vous me permettez de la trouver jolie?

-- Je vous l'ordonne, dit Blanche.

-- Et ensuite?

-- Comment! ensuite?

-- Que m'ordonnez-vous encore?

Elle tourna les yeux vers lui, et se masquant de son ventail:

-- D'tre honnte et heureux, dit-elle.

La valse cessa au mme instant; Raoul n'eut que le temps de
lire dans les yeux de la jeune femme la sincrit de sa
gnreuse rsolution. Il se leva, se pencha vers elle, et
mettant dans son geste, dans son oeil et dans sa voix tout le
respect que peut contenir un coeur d'homme:

-- Blanche, dit-il, je vous vnre!

Sibylle avait repris sa place, et le comte s'loignait quand
la duchesse le rappela:

-- Ne vous sauvez donc pas, mon cousin... Pendant que je vais
m'occuper du th, vous tiendrez compagnie  mademoiselle de
Frias... Elle est un peu artiste,... vous vous comprendrez,... vous
parlerez de peinture, de paysages, de bocages, de rochers, de
fontaines... _et caetera!_

Raoul salua, et, s'asseyant  la place de la duchesse avec un
air de gaucherie et de timidit qui ne lui tait pas
ordinaire:

-- Mon Dieu! mademoiselle, dit-il aprs un moment d'embarras,
je ne sais pas mentir... Et vous?

-- Mais moi non plus, je crois.

-- J'ai eu l'honneur d'tre admis  vous baiser la main, il y a
une douzaine d'annes, auprs d'un rocher qui pleurait dans
une fontaine... Vous en souvenez-vous?

-- Oui, monsieur, rpondit Sibylle en lui montrant son oeil
bleu, o rayonnait un limpide sourire.

-- Vous vous en souvenez!... Mais cela me parat  peine
possible!

-- C'est pourtant fort simple: ma vie ne compte pas beaucoup
d'aventures, et ma rencontre avec vous dans le parc de mon
grand-pre en tait une... Les plus lgers souvenirs d'enfance
d'ailleurs sont trs-vifs...

-- Je vous fis grand'peur, n'est-ce pas?

-- Un peu d'abord, oui...

-- Je vous vois encore avec votre baguette blanche... et votre
coiffure bizarre... presque pareille  celle-ci, n'est-ce pas?

-- Quant  celle-ci, dit Sibylle en donnant  sa tte fine et
fire une pose un peu hautaine, je vous serai oblige de
croire, monsieur, qu'elle n'est point de mon invention, et que
j'ignorais absolument, quand on me l'a compose, le plaisir
qui m'tait rserv ce soir.

Il y avait eu dans le ton et dans les paroles de Sibylle,
depuis le dbut de leur conversation, une franchise et en mme
temps une mesure dont le comte Raoul, trs-sensible aux
moindres nuances, fut vivement frapp. En outre, depuis qu'il
tudiait de prs cette dlicate physionomie, il y dcouvrait
comme  profusion des dtails, des traits, des accents qui le
ravissaient. S'abandonnant tout entier au charme de cette
beaut exquise, dont les yeux et l'me d'un artiste devaient
tre particulirement touchs, il sentit vers mademoiselle de
Frias un lan irrsistible, et, sans aucune vue du lendemain,
il rsolut de lui plaire sur l'heure ou de prir. Il quitta
aussitt le sujet d'entretien un peu trop intime que la
rserve de Sibylle venait de lui interdire, et il se mit  lui
parler de son art et de ses voyages; toutes les ressources et
toutes les richesses qu'il avait dans l'esprit, toutes les
grces qu'il avait dans le coeur, il les prit pour ainsi dire 
pleines mains pour les rpandre aux pieds de mademoiselle de
Frias. Bien que Sibylle ne pt saisir dans son langage
l'ombre d'un compliment direct, elle sentait avec le tact
d'une femme que les yeux, l'accent, la parole entrane de
Raoul taient un hommage continuel  son adresse; elle
comprenait qu'elle tait l'inspiratrice unique de cette verve
loquente avec laquelle il lui confiait ses impressions, ses
tudes, ses dsespoirs et ses joies, touchant  tout dans sa
route en homme qui suppose  la personne qui l'coute une
intelligence ouverte  toutes les choses de la terre et du
ciel. Cette flatterie souveraine, dont elle tait digne, la
charmait et la troublait. Elle craignait secrtement de lui
paratre sotte et purile au moment mme o il admirait la
justesse de ses moindres paroles. Heureusement pour elle, la
comtesse de Vergnes, proccupe  bon droit des assiduits
extrmes auxquelles sa petite-fille tait en butte, ne tarda
pas  rompre leur tte--tte. Sibylle s'empressa de lui
conter en riant le hasard de sa rencontre avec M. de Chalys
dans les bois de Frias, et, prenant un peu de hardiesse dans
la prsence de sa grand'mre, elle put rpondre avec toute la
gracieuse souplesse de son esprit aux questions que le comte
se permit alors de lui adresser sur Frias, sur sa vie de
famille, ses impressions d'enfance et ses voyages au pays des
fes. Il l'coutait avec une sorte de recueillement attendri,
achevant ses penses d'un mot, quelquefois d'un sourire, et
souvent les prvenant, comme si leurs deux existences eussent
t mles heure par heure, depuis qu'ils vivaient, et que le
moindre battement de chacun de leurs coeurs et t fidlement
rpt dans l'autre.

Clotilde, cependant, n'avait pu voir natre et se dvelopper
une si heureuse intelligence sans essayer de la briser par
maintes diversions: elle avait affect  plusieurs reprises de
stationner avec ses danseurs  deux pas de Raoul, et de
dployer sous ses yeux les torsades magnifiques de sa
chevelure et les ondulations moires de ses paules; puis, de
dpit, elle cessa de danser, et entreprit de lui donner de la
jalousie: elle fit asseoir prs d'elle Louis Gandrax, qui
venait d'apparatre dans le salon, lui parla sous son
ventail, et soumit les glaces du jeune savant au feu
convergent de deux prunelles qui auraient liqufi les Alpes.
Peut-tre mme finit-elle par attacher un peu de curiosit et
de point d'honneur  ce jeu, dont Gandrax lui-mme, sous son
air d'impassibilit ironique, ne laissait point de paratre se
divertir.

M. de Chalys vit ces manges, mais il les vit du haut des
cieux, et il n'en descendit pas. Il fallut pour l'arracher 
ses douces extases que Sibylle, qui se trouvait embarrasse
d'une constance si clatante, provoqut elle-mme sa
grand'mre  la retraite. Comme madame de Vergnes se levait,
Raoul, s'inclinant gravement:

-- Daignerez-vous m'autoriser, madame la comtesse, dit-il, 
vous prsenter mon respect chez vous, et  vous offrir le
portrait que j'ai fait de mademoiselle de Frias il y a douze
ans?

Madame de Vergnes lui adressa de la tte un signe de gracieux
assentiment et se retira d'un pas triomphal, comme il sied 
une grand'mre qui voit  l'horizon s'allumer pour sa petite-fille
les flambeaux d'un hymen inespr.

Le comte de Chalys, en sortant de l'htel de Sauves, prit le
bras de son ami Gandrax. Tous deux taient pensifs, et ils
gagnrent le quai des Tuileries sans avoir chang une parole.
La nuit tait froide et belle. Raoul, en suivant le trottoir
qui borde la Seine, plongeait un regard distrait dans la masse
sombre du fleuve o les candlabres des ponts et des quais
refltaient leurs feux briss.

-- Il y a fte cette nuit chez les nymphes, dit-il; elles ont
illumin les degrs de leurs palais de cristal; on voudrait
descendre ces escaliers constells!

Gandrax jeta un coup d'oeil par-dessus le parapet:

-- La rfraction du gaz, dit-il.

Il y eut une nouvelle pause de silence; puis M. de Chalys
reprit brusquement:

-- Que penses-tu du mariage, Louis?

-- Comment! dj? s'cria Gandrax en riant. Eh! mais, j'en
pense du bien, mon ami: le mariage est la chastet de
l'espce! Il prserve la virilit du corps social. Vois les
socits o fleurit la polygamie, elles s'tiolent dans la
torpeur des harems, elles prissent par les vices de la femme,
dont elles s'imprgnent sans mesure; elles sont sensuelles et
froces! Plus le mariage est respect chez un peuple, plus ce
peuple approche de l'idal social, qui est la force dans
l'ordre. Donc le mariage est bon, donc tu peux, avec ma pleine
approbation, pouser mademoiselle de Frias, si le coeur t'en
dit!

-- Est-ce que tu l'avais dj rencontre chez ma cousine?
demanda le comte.

-- Dix fois!

-- Et par quelle aberration ne m'avais-tu jamais parl d'elle?

-- Pourquoi t'en aurais-je parl?

-- Comment n'avais-tu pas reconnu la petite fe  la fontaine
dont je t'ai si souvent fatigu les oreilles, la Sibylle
couronne de mon album?

-- Vraiment! c'est elle!... Et comment diable l'aurais-je
reconnue?

-- Mais parce qu'elle est le portrait vivant... de son portrait!

-- Chimre! dit Gandrax, dont le rire sonore retentit dans la
nuit. Au surplus, mon ami, je suis ravi qu'elle te plaise;
mais je te dirai franchement qu'ici nos esthtiques sont
divergentes. Explique-moi donc son charme, car je ne le sens
pas.

Raoul s'arrta tout  coup, et levant vers le ciel ses deux
mains qu'il joignit avec force:

-- Mon Dieu! dit-il, ayez piti de lui!... Mon pauvre Louis!
ajouta-t-il, en lui reprenant le bras, il y a eu un artiste,...
un grand artiste pourtant,... qui s'est avis un jour de peindre
mathmatiquement la beaut; il a fait une femme, ou un homme,
je ne sais pas trop, dont la tte a tout juste quatre fois la
longueur du nez, dont la main est gale  la face et  dix
fois la longueur totale du corps, dont le pied est gal  la
hauteur de la tte; le reste  l'avenant... Ce type du beau est
 Bologne, va le voir: il est fait pour toi!... Quant 
mademoiselle de Frias, il me semble qu'elle est faite pour
moi, pour mes yeux et pour mon coeur de toute ternit!... Tu
sais combien ma rencontre avec cette trange enfant a
singulirement occup ma pense depuis dix ans: tu as t le
confident de toutes les rveries bizarres que m'inspirait ce
souvenir. Elle tait pour moi ce que devait tre pour le
sculpteur antique sa jeune amante de marbre. Je la douais de
toutes les grces et de toutes les vertus que je cherchais et
que je ne trouvais pas dans son sexe imparfait; je l'imaginais
avec amour dans toutes les floraisons, dans tous les
panouissements successifs de son corps et de son me; je lui
adressais toutes les tendresses, toutes les ardeurs, toutes
les choses leves et gnreuses que les dsenchantements de
la vie refoulaient dans mon coeur... Juge de ce qui s'est pass
en moi ce soir, quand je l'ai retrouve tout  coup, et
retrouve  la hauteur de tous ces rves, et digne de tous ces
hommages!... Je l'aime follement!

-- Soit! dit Gandrax. Je t'aime, moi, de me le dire franchement
et sans fausse honte. Epouse-la donc, et, Dieu merci, je
n'aurai jamais la tentation de me faire ton rival. Elle est
jolie, j'en conviens, mais c'est un objet d'art qui ne me dit
rien.

-- Toi, rpliqua Raoul en riant, tu prfres madame de Val-Chesnay?

-- Ma foi, oui! trs-sincrement, oui!... Voil une femme,
dis-je, et voil une belle femme! Jamais,  mon sens, la matire
ne s'est incarne sous un jour plus avantageux, sous une forme
plus opulente! La nature a choisi pour la mouler sa pte la
plus riche, et le soleil brillait de tous ses feux en plein
znith quand il y jeta l'tincelle de vie!... C'est sous cet
aspect qu'Eve dut apparatre au premier homme dans les
solitudes vierges de l'Eden.

-- Tra la la... Tu sauras, Louis, si tu l'ignores, dit Raoul, que
tu es parfaitement amoureux. Pour la premire fois de ta vie,
tu viens de colorer ton langage d'une teinte potique... C'est
un signe... Mais tu commets une erreur historique: d'aprs tous
les bons auteurs, Eve tait blonde.

-- Idiotisme! dit Gandrax, Eve tait brune, et elle parlait
sanscrit!

-- Eh bien, avant peu, toi, tu parleras sanscrit  madame de
Val-Chesnay?

-- Non, reprit Gandrax avec force, parce que je ne le veux pas.
On fait ce qu'on veut. Je veux travailler, et j'y vais...
Bonsoir!


VII


L'ATELIER


Le lendemain, quand Sibylle, accompagne de miss O'Neil,
descendit de son appartement pour djeuner, elle reconnut tout
de suite  la mine de son grand-pre qu'il n'ignorait pas les
graves circonstances qui avaient marqu la soire de la
veille. Ds le matin, en effet, la comtesse avait demand
audience  son mari et lui avait confi, dans l'effusion de
son coeur, les esprances que la cour assidue de M. de Chalys
auprs de Sibylle lui avait fait concevoir. M. de Vergnes, 
ce rcit, s'tait frapp le front.

-- Parbleu! s'cria-t-il, Chalys! comment n'y avions-nous pas
song? Mais cela va de soi! Beau nom,... un grand talent,... joli
cavalier! C'tait indiqu,... c'tait fatal! Cela fera un couple
admirable!

Lorsqu'il vit entrer Sibylle, il affecta de froncer le
sourcil.

-- Ne m'approchez pas, mademoiselle, ne m'approchez pas!

-- Quoi donc? murmura Sibylle, qui rougit jusqu'au front.

Il l'embrassa en riant; on djeuna gaiement. Miss O'Neil en
particulier paraissait radieuse et affectait des poses
d'archange en adoration. Lorsque les domestiques se furent
retirs:

-- Eh bien, reprit le comte, vous n'avez donc pas faim ce
matin, mon enfant? Ah! voil! voil les effets bien connus
d'une mauvaise conscience!

Et se tournant vers l'Irlandaise, sa victime ordinaire, il lui
dit d'un ton tragique:

-- Ah ! le saviez-vous, vous, miss O'Neil?... Mais  propos,
miss O'Neil, quelle fte nationale avez-vous donc commmore
cette nuit? J'ai entendu la harpe de la verte Erin retentir
jusqu'au chant du coq!

-- Oh! mon Dieu, monsieur le comte, recevez toutes mes excuses...
Si j'avais pens que vous pussiez m'entendre...

-- Moi! que je pusse vous entendre?... Ah ! vous ne connatrez
donc jamais mon coeur, miss O'Neil, voyons?... Mais vous seriez 
Calcutta,... et moi  Bellevue,... vous poseriez un doit,... un
seul,... le petit doigt! sur votre harpe,... et je vous
entendrais,... et je vibrerais immdiatement  l'unisson!... Mais
parlons srieusement: le saviez-vous, miss O'Neil, oui ou non?

-- Quoi, monsieur le comte?

-- Saviez-vous que cette jeune personne sans principes et
chang au fond des bois des serments d'amour avec un inconnu?

-- Oh! mon grand-pre! dit Sibylle.

-- Dame! on m'a cont cela,  moi!... Au surplus, grce  Dieu,
le mariage est l pour tout rparer.

-- Mon cher monsieur et grand-pre, n'allons pas si vite, je
vous en prie.

-- Comment! quoi! elle ne veut pas l'pouser maintenant! Ah!
bien! Alors c'est pour l'amour simplement! l'art pour l'art...
Miss O'Neil, recevez mes compliments sur la moralit de votre
lve!

On passa dans un salon voisin, et Sibylle, enlaant de ses
deux bras le cou de son smillant aeul:

-- Ne me tourmentez pas comme cela! lui dit-elle.

-- Soit! si vous me promettez de l'pouser, bien entendu,... car
encore faut-il sauver l'honneur!

-- Mais enfin pouser qui? Un monsieur que j'ai vu deux fois en
ma vie,  dix ans de distance,... et que je ne reverrai peut-tre
jamais?

-- Comment! mais vous allez le voir tantt! N'est-ce pas
aujourd'hui le jour de votre grand'mre?

-- Il ne connat mme pas le jour de ma grand'mre.

-- Bah! Il va venir, vous dis-je... Mettez-vous l, que je vous
conte ce qui va se passer... Il va venir... entre quatre et cinq
heures, pour garder le milieu entre un empressement gauche et
une indiffrence blmable... Il vous montrera son album, et vous
rougirez sensiblement,... ainsi que miss O'Neil,... en admirant la
fidlit de son souvenir... Il vous demandera de lui faire voir
vos tableaux,... et pendant que vous exprimerez un refus timide,
miss O'Neil ira les chercher... Extase du comte... Nouvelle
rougeur de la jeune fille... et de la sensitive qui rpond au
nom de miss O'Neil... Ensuite,... ah! ensuite vous lui parlerez
des tudes orientales qu'il achve en ce moment, et de
l'impatience que vous prouvez avec Paris tout entier... _et
caetera_... Sur quoi il ne manquera pas de vous supplier de
vouloir bien un jour, en passant, lui faire l'honneur et le
plaisir de visiter son atelier... Miss O'Neil rougira plus que
jamais, et vous regarderez votre grand'mre avec une aimable
incertitude... Votre grand'mre dira que le talent du comte
donne  sa maison un caractre en quelque sorte public, et
que, par consquent, elle regarde cette visite comme possible
et convenable sous son gide... Dans quelques jours, il
sollicitera la faveur de faire votre portrait, -- et, quand il
l'aura termin, -- il nous le laissera et s'en ira avec
l'original... Voil votre histoire, mademoiselle!

Le comte se leva, et, serrant sa petite-fille sur son coeur, il
ajouta d'un ton srieux:

-- Ma chre enfant, rien ne me ferait plus de plaisir!

-- Pardon! dit Sibylle. Voulez-vous me permettre une
observation? Vous tes un grand-pre adorable, mais imprudent...
Je vous avoue bien franchement que le comte de Chalys m'a paru
l'homme le plus distingu et le plus sduisant que j'aie
jamais rencontr... aprs vous; mais justement  cause de cela
vous avez tort de me monter l'imagination par vos prophties...
car il est trs-possible, malgr ses incontestables politesses
d'hier soir, que l'ide de m'pouser ne lui vienne jamais!

-- Sans doute, cela est possible... Mais en ce cas-l tant pis
pour lui!... Quant  vous, je vous parle avec cette abondance de
coeur, parce que je sais  qui je m'adresse... Vous tes une
fille sage, petite Sibylle! D'ailleurs votre prdilection pour
M. de Chalys ne peut avoir pris en une nuit les proportions
d'une passion irrsistible, n'est-ce pas? Bonjour, enfant.

Et le comte s'en alla tranquillement gagner son jeton de
prsence en sa qualit d'administrateur d'une grande ligne de
chemin de fer, pour faire ensuite son quart de trois heures
sur le boulevard des Italiens, et se rabattre de l sur son
cercle et sur sa partie de whist, srie d'volutions dont
l'tat de sa sant ou le tremblement du globe pouvaient seuls
le dtourner.

M. de Vergnes laissait sa petite-fille infiniment plus
trouble et plus agite qu'il ne lui tait possible de le
supposer, car il ignorait, et il et difficilement compris
d'ailleurs les secrtes intelligences, les pressentiments
dlicats et profonds qui semblaient avoir prpar et mri par
avance entre Sibylle et Raoul cette sympathie qu'il croyait
ne de la veille. Ces deux tres, dous d'une imagination
gale et comme incline dans le mme sens, avaient pour ainsi
dire gliss l'un vers l'autre, depuis de longues annes, par
une pente mystrieuse, et leur premire rencontre fut un choc
violent d'o jaillit la flamme. Ces coups de foudre de la
passion, qui s'expliquent par des affinits et des harmonies
mutuelles d'une puissance imprieuse, sont des exceptions sans
doute; mais ces exceptions ne sont pas trs-rares, et il
suffit qu'elles se produisent dans la vie relle pour
justifier le roman, qui est prcisment l'histoire des
sentiments exceptionnels, et pour lui prter l'intrt et le
dignit du vrai.

Mademoiselle de Frias concevait  peine elle-mme la
profondeur de l'impression que son entretien de la veille avec
M. de Chalys lui avait laisse. Elle se demandait comment sa
destine tout entire pouvait lui paratre suspendue  cet
incident banal d'une causerie de salon. Elle s'inquitait
cruellement de l'ide que M. de Chalys, une fois sortir de
l'htel de Sauves, avait repris le train de ses habitudes et
de son travail sans songer davantage  cet insignifiant
pisode de sa vie mondaine. Elle et pay de son sang le
secret des penses de Raoul.

Les penses de Raoul taient celles de Sibylle, avec un degr
d'inquitude de plus. Sibylle du moins ne pouvait douter du
got que sa personne avait inspir  M. de Chalys: son
instinct de femme l'en avertissait srement, et ne lui
laissait d'incertitude que sur la mesure et la porte de cette
inclination; mais M. de Chalys, qui avait pass une partie de
la nuit  se rappeler et  commenter minutieusement toutes les
paroles, toutes les inflexions de voix et tous les jeux de
physionomie de la jeune fille, en tait arriv, par une srie
d'inductions et de dductions connue des seuls amants, 
l'absurde conclusion qu'il lui avait dplu. Il s'tait endormi
l-dessus fort tristement.

A son rveil, il envisagea les choses sous un jour moins
sombre. Il habitait, dans la rue Saint-Dominique-Saint-Germain,
son htel patrimonial, qui avait l'avantage d'tre
pourvu d'un jardin. On tait alors  la fin d'avril, et les
oiseaux chantaient dans les marronniers en fleur. Le comte se
mit  chanter lui-mme en marchant  grands pas et en
cueillant  et l un brin de violette qu'il respirait, et
qu'il lanait ensuite dans l'espace d'un coup de pouce. Il
monta bientt dans son atelier et ouvrit l'album o taient
les trois portraits de Sibylle. Il complta la ressemblance du
dernier par quelques traits fugitifs dessins avec le doigt,
puis, aprs une contemplation silencieuse, il murmura d'une
voix faible comme un souffle:

-- Ma femme! -- Ce mot le fit sourire, puis il haussa les
paules et prit un air soucieux. Ses folles terreurs lui
revenaient.

-- Bah! je lui ai dplu, dit-il; c'est positif! Je suis trop
vieux apparemment!... Ah! travaillons!

Il apprta sa palette en fredonnant. Tout  coup il enleva du
chevalet le tableau auquel il travaillait, le remplaa par une
toile neuve, plaa l'album ouvert sur une chaise devant lui,
et se mit en devoir d'baucher le portrait en pied de
mademoiselle de Frias et de sa roche.

Il avait eu soin de s'assurer la veille que le mardi tait le
jour rserv de madame de Vergnes; il se dcida nanmoins 
diffrer sa visite jusqu'au mardi suivant, ne ft-ce que pour
tmoigner  mademoiselle de Frias une indiffrence magnanime.
Vers quatre heures toutefois, il dposa brusquement sa palette
et alla s'habiller. Vingt minutes plus tard, il descendait
avec son album devant la porte de l'htel de Vergnes.

Les femmes les plus franches, habitues ds l'enfance  une
svre contrainte de langage et de tenue, se trouvent avoir
dans les circonstances dlicates un avantage marqu sur les
hommes les plus aguerris. Quand M. de Chalys, la pleur de
l'motion sur le front, se prsenta dans le salon o Sibylle
tait assise entre madame de Vergnes et miss O'Neil, il fut
frapp dsagrablement de l'aisance et de la srnit avec
lesquelles elle lui rendit son salut, bien qu'en ce moment la
jeune fille entendt gronder dans ses oreilles toutes les
rumeurs de l'Ocan. Cette impression pnible du comte devait
s'accrotre encore dans le cours de sa visite: il arriva en
effet fort naturellement que l'entretien parcourut tour  tour
les diffrentes phases dont la facile prvoyance de M. de
Vergnes avait arrt l'horoscope, et que cette ponctualit
finit par veiller le petite gnie comique de mademoiselle de
Frias, laquelle d'ailleurs se sentait dans une disposition
d'esprit heureuse et expansive. Lorsque Raoul en vint  prier
madame de Vergnes de vouloir bien visiter son atelier, Sibylle
regarda furtivement miss O'Neil en rprimant  peine un
sourire. Cette moue quivoque fut surprise par M. de Chalys,
qu'elle dcontenana extrmement. Ce fut en vain que madame de
Vergnes lui promit de lui rendre visite dans son atelier  son
premier jour de loisir, il se retira parfaitement mcontent de
l'entrevue, de lui-mme, et surtout de mademoiselle de Frias.

-- Mon Dieu! se disait-il en suivant le boulevard avec une mine
de sombre distraction, que je ne lui plaise pas, c'est tout
simple, c'est dans la rgle... qu'il y ait une femme enter dix
mille  qui on dsire plaire, et que ce soit  celle-l qu'on
dplaise,... c'est entendu;... mais que je la divertisse, que je
lui paraisse risible, bouffon,... je ne comprend plus!... car il
est trs-vident qu'elle se moquait de moi avec son
institutrice, qui est bien par parenthse l'institutrice la
plus hideuse de l'univers!... J'excre l'esprit goguenard chez
une jeune fille: c'est un signe de malveillance naturelle et
de scheresse d'me... Au reste il fallait bien qu'elle et un
dfaut, cette jeune crature; sans cela, ce serait trop beau!...
Mon Dieu! qu'elle est donc jolie! Comme tous ses gestes sont
justes, sobres, harmonieux!... C'est une musique!... Et une
intelligence suprieure avec cela! des ides nettes comme
l'acier!... et pas de bont... naturellement!... Allons, mon coeur,
n'y pensons plus, et allons dner!

Il alla en effet dner  son cercle, ce qui n'tait pas la
partie la plus difficile du programme qu'il se proposait. Le
soir, il joua furieusement contre sa coutume, et perdit une
grosse somme. Le lendemain, aprs une journe qui lui parut
ternelle, il se rappela fort  point que madame de Vergnes
avait une loge  l'Opra ce jour-l, et il se rendit  ce
thtre. Son premier regard, comme il entrait dans la salle,
rencontra les yeux de Sibylle, qui erraient sur l'orchestre
avec inquitude, et qui se dtournrent vivement en
l'apercevant. Il reprit un peu de got  la vie. On donnait
_les Huguenots_. Il eut la patience d'attendre la fin du
troisime acte avant de se prsenter dans la loge de madame de
Vergnes, qui s'y trouvait seule avec sa petite-fille.
Mademoiselle de Frias lui tendit le bout de son gant blanc
avec une familiarit srieuse qui le toucha. Elle prit
cependant peu de part  l'entretien: elle portait de temps 
autre sa lorgnette  ses yeux, regardait dans l'espace, et se
replaait ensuite dans sa gracieuse immobilit; mais quand il
se leva vers la fin de l'entr'acte, elle se retourna tout 
coup comme tonne:

-- Vous ne restez pas? dit-elle.

Et il resta.

Le quatrime acte des _Huguenots_ commenait. Quoique M. de
Chalys st par coeur les moindres notes de cette puissante page
lyrique, la plus belle peut-tre qui ait jamais ravi des
oreilles humaines, il crut l'entendre alors pour la premire
fois. Les accents redoutables ou passionns du pome, arrivant
pour ainsi dire  son me  travers une autre me profondment
sympathique, lui semblaient chargs d'une saveur nouvelle et
inconnue. Assis derrire le fauteuil de Sibylle, il s'enivrait
jusqu' l'extase des parfums mystrieux qu'on respire dans
l'atmosphre prochaine d'une crature adore. Il croyait voir
passer dans les boucles qui s'chappaient du peigne de la
jeune fille, dans le feuillage tremblant de sa coiffure et sur
le marbre rose de ses paules, des frissons, des souffles, des
ondulations de volupt ou de terreur. Quoique aucune parole ne
ft venue dmentir les doutes qui le tourmentaient depuis la
veille, tous ces doutes avaient cess: il sentait alors avec
une certitude trange qu'il tait aim, et que toute cette
musique divine, toutes les voix de la scne et toutes les
harmonies de l'orchestre n'taient plus, pour Sibylle comme
pour lui, qu'un hymne d'amour que se chantaient leurs deux
coeurs. Il fut donc plus charm que surpris quand, vers la fin
de l'acte, au moment o les deux amants du drame bercent leurs
angoisses dans une mlodie cleste, mademoiselle de Frias se
tourna tout  coup, lui montra son oeil rayonnant sous un voile
humide, et lui dit avec une expression presque tendre:

-- Vous tes heureux, n'est-ce pas?

-- De toute mon me, mademoiselle! rpondit-il.

Et il mit dans cette parole et dans son regard un tel accent
que mademoiselle de Frias s'empressa de reporter ses beaux
yeux sur le Raoul du temps de Charles IX.

L'acte fini, M. de Chalys prit cong et alla s'enfermer chez
lui pour mditer dlicieusement sur les impressions de cette
soire. Ces impressions favorables lui furent  demi
confirmes les jours suivants par quelques petits billets que
sa cousine Blanche, anime de toute l'ardeur des nophytes,
lui dcochait de temps  autre comme des aiguillons enflamms.
Il s'arracha plus d'une fois au portrait de Sibylle pour aller
demander  la jeune duchesse l'explication de certaines
phrases dont les sous-entendus compliqus lui mettaient le
cerveau  l'envers. Il lui arriva de rencontrer Sibylle dans
une de ces visites, et l'attitude de la jeune fille, son
regard prvenant et timide, sa fiert comme alanguie, lui
parlrent avec plus de douceur et de clart que les billets
malicieusement nigmatiques de la duchesse.

Madame de Vergnes, chez laquelle il ne manqua pas de se
prsenter le mardi suivant, lui annona pour le lendemain sa
visite et celle de sa petite-fille. Dans la matine de ce
lendemain, l'atelier de Raoul fut empli de fleurs prcieuses
et d'arbustes  grande feuilles quatoriales qu'il disposa
lui-mme avec un got d'artiste et une sollicitude d'enfant.
Cet appareil, qui sentait dj les ftes de l'hymen, ne laissa
pas d'enchanter secrtement madame de Vergnes et de troubler
visiblement Sibylle, lorsqu'elles pntrrent dans ce temple
parfum. Le comte fit les honneurs de son sanctuaire avec la
grce lgante qui lui tait propre et la bonhomie d'un homme
de talent. Il regardait d'un oeil mu mademoiselle de Frias
errant dans les ddales de verdure comme une muse dans des
bosquets sacrs. Elle aperut tout  coup l'bauche magnifique
de son portrait, qui semblait niche dans une chapelle de
fleurs, et elle rougit. Raoul obtint qu'elle lui accorderait
quelques sances pour l'achever. On visita ensuite le jardin
de l'htel. La journe se trouvait tre radieuse, et M. de
Chalys, qui n'ignorait pas les faiblesses des Parisiennes et
leur apptit immortel, avait fait servir sous les marronniers
quelques friandises auxquelles madame de Vergnes se montra
sensible. On se spara l-dessus, pntrs de part et d'autre,
 ce qu'il semblait, des plus douces esprances et des
meilleures intentions.

Raoul reut le lendemain un billet matinal de sa cousine
Blanche qui l'invitait  venir dner le lundi de la semaine
suivante chez sa mre madame de Guy-Ferrand.

"Il y aura, disait en terminant la duchesse, votre ami Gandrax
et mon amie Sibylle."

Blanche, en effet, s'tait empresse d'initier sa mre  ses
petits complots, et madame de Guy-Ferrand, qui, comme la
plupart des femmes, se faisait un devoir sacr de marier le
plus de gens qu'elle pouvait, avait immdiatement rsolu de
pousser les choses en runissant les deux sujets dans
l'intimit d'un dner de douze couverts.

Il arriva que ce dner prit  l'avance, dans l'opinion de tous
les intresss, l'importance d'une solennit dcisive. La
visite  l'atelier avait eu un caractre qui ne pouvait gure
laisser de doute sur les dispositions personnelles de M. de
Chalys. Son union avec mademoiselle de Frias se recommandait
d'ailleurs par des convenances si saisissantes, leur got
mutuel s'tait si clairement prononc, leurs situations
taient si bien dgages de toutes les obscurits qui
prolongent les prliminaires en pareil cas, qu'une conclusion
immdiate paraissait vraisemblable et naturelle. Raoul
lui-mme sentait que la franchise et le respect ne lui
permettaient pas de retarder beaucoup plus longtemps la
dclaration officielle de ses sentiments, et il s'apprtait 
confrer avec madame de Guy-Ferrand sur les voies et les
moyens les plus propres  conqurir par-devant notaire le
coeur, la main et les cheveux d'or de mademoiselle de Frias.

Mademoiselle de Frias cependant, malgr ces prsages
favorables qu'elle lisait facilement dans les astres, tait
loin de goter une pure flicit. Plus elle aimait et plus
elle se sentait aime, plus elle se proccupait de l'obstacle
unique, mais invincible, qui pouvait se dresser devant elle 
la dernire heure et la sparer de Raoul pour jamais. Dans
cette me aussi austre que tendre, la passion ne pouvait
touffer les principes: profondment convaincue de la
fragilit irrparable des unions o manque le lien religieux,
elle s'tait jur de n'pouser jamais qu'un homme qui
partaget sa foi, et elle se ft mprise elle-mme, si elle
et fait cder cette solennelle dtermination de sa raison 
l'entranement de son coeur. Quels taient, en matire de foi,
les principes de M. de Chalys? Sibylle l'ignorait. On
s'tonnera peu que personne n'et pris l'initiative de la
renseigner sur un dtail aussi secondaire, et pour elle, elle
avait diffr de jour en jour de provoquer cet
claircissement, soit par une de ces faiblesses secrtes qui
redoutent la lumire, soit par ce sentiment de confiance qui
doue ceux qu'on aime de toutes les vertus qu'on leur souhaite;
mais quand elle comprit que l'amour de Raoul se prcipitait
vers le dnoment du mariage avec une rapidit inattendue,
elle s'alarma de voir entre eux ce point obscur et redoutable.
Ses apprhensions  ce sujet s'apaisaient un peu lorsqu'elle
se rappelait l'enthousiasme facile et gnreux qui distinguait
le comte. Il montrait mme une me si ouverte  tous les
sentiments nobles,  toutes les conceptions dlicates ou
sublimes, qu'elle ne songeait pas  le souponner d'une
impit absolue, tant le sentiment potique lui semblait
voisin du sentiment religieux, et l'amour du beau de l'amour
de Dieu. Quelquefois cependant l'image de l'athe Gandrax,
dont elle n'ignorait pas l'intime liaison avec le comte, lui
apparaissait tout  coup et faisait passer des lueurs
sinistres dans sa pense. Ces perplexits, dont miss O'Neil
tait la confidente attendrie, accompagnrent Sibylle chez
madame de Guy-Ferrand, et un nuage de mlancolie chargeait son
front, quand elle prit  table la place qui lui avait t
rserve entre le duc de Sauves et le comte de Chalys.

Madame de Guy-Ferrand tait une femme d'un esprit fin, aimable
et libral; elle s'tait mis en tte, depuis quelques annes,
de se composer un salon de choix, en y runissant quelques
hommes de mrite emprunts indiffremment au monde le plus
vivant de la politique, de la science ou des arts. Pour
raliser cette vise, elle avait cru devoir joindre  son
attrait personnel l'appt de petits dners exquis, o elle ne
hassait pas d'entendre ses convives controverser sur toutes
les matires divines et humaines, temporelles et spirituelles,
avec le surcrot de verve que donne la muse de la cuisine.
Louis Gandrax avait figur un des premiers dans ce cnacle,
tant en vertu de sa distinction propre que de l'amiti qui le
liait  M. de Chalys. Pendant la longue absence de Raoul, les
rapports de Gandrax avec madame de Guy-Ferrand, multiplis par
des changes de lettres et de nouvelles, avaient mme abouti 
une sorte d'intimit familire. La tante de Raoul toutefois,
sous sa cordialit apparente, nourrissait contre Gandrax
l'hostilit sourde que son sexe professe assez gnralement
contre les hommes de science, apparemment parce que la science
ne s'adresse ni  l'imagination ni  la sensibilit, qui sont
les facults dominantes des femmes, -- et qu'elle ne leur dit
jamais rien de l'amour, auquel elles pensent toujours. Bien
que madame de Guy-Ferrand dtestt presque  l'gal de la
vieille duchesse de Sauves les thories philosophiques du
jeune savant, elle l'excitait volontiers  les dvelopper
devant ses convives, pour avoir le plaisir de les entendre
rtorquer ou de les combattre elle-mme par quelque
impertinence vengeresse.

Elle l'attaqua ce jour-l, vers le milieu du dner, au sujet
d'une dcouverte scientifique dont il tait l'auteur: elle le
sollicita d'abord de lui en expliquer la porte et les
applications; elle prta une attention doucement ironique  la
dmonstration de Gandrax, qui fit entrevoir avec loquence les
grands rsultats de la force nouvelle qu'il mettait  la
disposition de l'industrie humaine, et quand il eut termin:

-- Eh bien, et aprs? dit-elle.

-- Comment! aprs?... Pardon, madame, mais je ne comprends pas
l'objection.

-- En sera-t-on plus heureux en ce pauvre monde, mon ami?

-- Madame, permettez: deux et deux font-ils quatre, et
admettez-vous qu'un progrs soit un progrs?

-- Progrs est vague, dit madame de Guy-Ferrand: il y a des
progrs heureux,... il y en a de dplorables,... et il y en a
d'indiffrents: tout ce que je puis vous accorder, c'est que
le vtre rentre dans cette innocente catgorie.

Gandrax secoua lgrement sa chevelure noire avec le ddain
souverain, mais irrit, d'un lion qui se sent piqu par un
insecte.

-- Mon Dieu! madame, dit-il, entendons-nous, je vous prie: si
votre objection ne s'adresse qu'au mrite de mon invention, je
n'ai trs-videmment qu' m'incliner; mais si, comme je m'en
doute, vous me faites l'honneur d'attaquer dans mon humble
personne la science elle-mme, son utilit et ses bienfaits,
je vous supplierai d'avoir jusqu'au bout le courage de votre
opinion... Contestez en ce cas tous les avantages de la science
moderne dans ses prodigieuses applications  l'industrie et
aux arts,... rpudiez toutes les grands dcouvertes qui seront
l'honneur ternel de ce sicle,... mconnaissez tout ce qu'elles
ajoutent chaque jour au bonheur et  la dignit de notre
espce;... proclamez bravement que l'aisance substitue  la
dtresse sur toute la surface du globe, la lumire remplaant
le chaos, la sueur et le sang de l'homme pargns, la famine
dompte, la vie physique double, la vie intellectuelle
multiplie  l'infini, -- que notre glorieuse civilisation tout
entire... sont choses indiffrentes  vos yeux,... et que le
barbare croupissant dans ses forts et dans ses marcages,... et
le serf du moyen ge courb sur la glbe... vous reprsentent
l'idal de la flicit et de la grandeur humaines!

Les murmures bienveillants de l'assistance semblrent donner
gain de cause  Gandrax; mais madame de Guy-Ferrand ne se
rendit pas.

-- Pour moi, dit-elle tranquillement, je ne vois pas ce que les
chemins de fer, la tlgraphie lectrique et la photographie
ont ajout  ma flicit... Le sifflet du chemin de fer m'agace
jour et nuit;... le tlgraphe m'inquite horriblement toutes
les fois qu'il m'apporte une dpche sous prtexte de me
rassurer,... et la photographie m'enlaidit... Mais vous me direz
que je suis une aristocrate et une privilgie, qu'il s'agit
du bonheur de l'humanit en gnral, et non de ma petite
commodit particulire... Eh bien, mme  ce point de vue, mon
ami, je suis fche de vous dire que les bienfaits de la
science me paraissent fort quivoques, et je suis convaincue
que dans le temps pass, et surtout au moyen ge, puisque vous
en parlez, les masses, comme on dit, taient beaucoup plus
heureuses qu' prsent.

-- Ah! madame, dit Gandrax, souffrez que je boive  votre chre
sant!

-- J'en suis convaincue, rpta madame de Guy-Ferrand: c'est
mon sentiment!

-- Votre sentiment!... Voil bien les femmes!... Mais donnez une
raison!

-- Eh bien, au moyen ge d'abord il n'y avait pas de savants!

-- Je vous demande pardon, madame: seulement on les brlait!

-- C'tait bien fait! s'cria madame de Guy-Ferrand, encourage
par les rires des convives. Ensuite,... ensuite le moyen ge
tait un temps potique et charmant!

-- Hlas! chre madame, si vous pouviez ressusciter un des
heureux mortels de cet ge potique et charmant et le faire
asseoir au banquet de la vie moderne, il se croirait en
paradis!

-- Non! reprit madame de Guy-Ferrand avec feu... Il dirait: Qu'on
me ramne aux carrires,... qu'on me ramne  mes misres et au
Dieu qui m'en consolait!

Sibylle, qui coutait cette discussion en changeant des
sourires avec son voisin Raoul, applaudit d'un signe de tte
aux dernires paroles de madame de Guy-Ferrand. Raoul
s'empressa d'pouser la thse que paraissait favoriser
mademoiselle de Frias. Il leva aussitt la voix:

-- Pardon, Louis, dit-il  Gandrax, mais ma tante a raison!

Gandrax le regarda d'un oeil tonn:

-- En es-tu sr? dit-il.

-- Mais c'est vident, reprit Raoul. Quelle est la prtention
de ma tante? Ma tante n'entend certainement pas nier les
grandeurs matrielles de ce temps-ci.

-- Je n'y songe pas! dit madame de Guy-Ferrand.

-- Seulement elle se demande dans quelle mesure ces grandeurs
contribuent au vrai bonheur de l'humanit.

-- Voil!

-- Eh bien, elles n'y contribuent en rien, voil la vrit!

-- Horreur! dit Gandrax.

-- Je te forcerai d'en convenir... Voyons, est-il vrai, oui ou
non, que le bien-tre physique, la jouissance matrielle
soient non-seulement le genre de bonheur le moins noble que
l'homme puisse goter, mais en outre celui qui lui suffit le
moins et dont il se lasse le plus vite? C'est ce que tu ne
peux nier sans nier la dignit mme de notre nature... Eh bien,
l'aisance et la scurit de la vie matrielle, voil tout ce
que ta science nous a donn, nous donne, et nous donnera,... et
ce qu'elle nous enlve, c'est la vie du sentiment, de
l'imagination et de l'me, qui constitue le bonheur essentiel
et vritable de l'homme... Vous vous vantez d'avoir doubl
l'existence humaine... Non! si la dure et la plnitude de
l'existence doivent se mesurer, non par le chiffre des annes,
mais par la multiplicit et la profondeur des sensations, des
impressions; loin de l'avoir double, vous l'avez cruellement
rduite et mutile... Vous en avez fait, du berceau  la tombe,
une ligne droite et sche,... un rail de chemin de fer!...
Envisage un instant de bonne foi ce que devait tre la vie
d'un homme du moyen ge, et du plus misrable... Que de
diversions morales  sa dtresse physique! que d'intrts, que
de joies, que d'extases qui nous sont inconnus, et dont nous
retrouvons l'motion toute palpitante dans les rcits des
vieux chroniqueurs!... Il possdait, cet homme, non-seulement
dans sa foi, mais dans ses superstitions mme, une source
intarissable d'esprances, de rves, d'agitations morales qui
lui faisaient sentir la vie avec une intensit que nous
ignorons... Le monde matriel lui tait dur, c'est vrai; mais il
y vivait  peine... Il s'en chappait  tout instant... Si ses
pieds avaient des chanes, son me avait des ailes... Il avait
Dieu, les anges, les saints,... les magnificences du culte sans
cesse dployes sous ses yeux,... la vision lumineuse du paradis
toujours entr'ouverte sur sa tte;... il avait  un degr
puissant, que vous vous efforcez d'affaiblir chaque jour, tous
les sentiments naturels, l'amour, le respect, la foi, la
patriotisme... Et ce n'tait pas tout! Son imagination tait
encore occupe, surexcite sans trve par le mystre de
l'immense inconnu qui l'entourait de toutes parts... Sous son
foyer, dans les bois, dans les campagnes, dans la nuit, tout
un peuple d'tres surnaturels lui parlait, l'inquitait,
l'enchantait, et faisait de sa vie une lgende, un roman, un
pome continuel d'un intrt doux et terrible... Eh bien, oui,
cet homme-l, dguenill, affam, saignant sur la glbe,
devait tre plus heureux dans sa vie et dans sa mort qu'un de
tes ouvriers bien vtus et bien pays, qui savent que ce n'est
pas Dieu qui tonne, qui ne croient ni aux anges ni aux fes,
qui travaillent le dimanche, et qui n'ont d'autre fte que
l'ivresse morne du lundi!... Cet homme-l ne connaissait pas le
mal pouvantable qui ronge les gnrations modernes, et qui
leur empoisonne tous vos prtendus bienfaits,... il ne
connaissait pas l'ennui! L'ennui! voil le signe du temps!
Oui, votre glorieuse humanit s'ennuie, et s'ennuiera de plus
en plus au milieu des splendeurs de votre civilisation
matrielle... Aucune de vos superbes machines ne lui fournira
aucune miette du pain qui lui manque, du pain de l'me! Elle a
beau faire une rvolution tous les dix ans pour se distraire,
comme un malade qui se retourne sur sa couche malsaine, elle
marche au suicide, et un des sicles prochains, je te le
prdis, verra le dernier homme pendu de sa propre main  la
dernire machine!

Raoul avait d'abord parl sur le ton de la plaisanterie, puis
il s'tait chauff peu  peu  ce jeu d'esprit, et la fougue
de sa parole fut salue par des applaudissements dont madame
de Guy-Ferrand donna le signal avec nergie.

-- Variation brillante sur le paradoxe,... ddie aux dames! dit
froidement Gandrax.

Raoul se crut suffisamment indemnis du reproche ironique de
son ami par l'expression ravie dont les beaux traits de sa
jeune voisine s'taient empreints.

-- Mon neveu, reprit alors madame de Guy-Ferrand, je ne vous
remercie pas seulement d'avoir soutenu ma cause avec cette
chaleur; je vous remercie de m'avoir dlivre d'une ide qui
me dsolait... J'en demande pardon  M. Gandrax. Il sait que je
l'aime bien, et que je tolre son impit avec une affectueuse
compassion, parce que je la regarde comme une sorte
d'infirmit professionnelle; mais j'ai quelquefois apprhend
que vous n'eussiez les mmes torts sans avoir la mme excuse...
Aprs le langage que vous venez de tenir, il m'est, Dieu
merci, impossible de vous ranger dsormais dans une catgorie
que je dteste, celle des hommes qui ne prient point.

Raoul ne rpondit d'abord  cette discrte interpellation que
par un sourire quivoque; mais, rencontrant tout  coup le
regard froid et svre de Gandrax, il se fit scrupule de
laisser son ami seul sous le coup des foudres peu tempres de
madame de Guy-Ferrand; cela lui parut lche.

-- Ma bonne tante, dit-il, ce sujet de conversation me parat
manquer d'opportunit; cependant si vous n'aimez pas les
impies, je me figure que vous n'aimez pas davantage les
hypocrites, et je m'exposerais  mriter ce nom en ne
rectifiant pas les consquences que vous tirez de mon langage.
Si je connais bien et si je dplore les tristesses de mon
temps, c'est que je les partage, et j'ai le regret de vous
dire que j'ai les mmes droits que mon ami Louis  votre
affectueuse compassion. Prier un Dieu auquel j'ai le malheur
de ne point croire...

-- Pardon! interrompit Gandrax, qui se leva brusquement,
mademoiselle de Frias se trouve mal!

Raoul, se tournant aussitt vers Sibylle, la vit en effet
blanche comme une morte, affaisse sur sa chaise et dj
soutenue dans les bras du duc de Sauves. Toutes les femmes se
levrent; on entoura la jeune fille, et on l'emporta vanouie
hors de la salle. Gandrax la suivit pour lui donner des soins.

Il rentra quelques minutes aprs dans le salon o les convives
avaient pass en quittant la table. Aux questions empresses
qui l'accueillirent, il se contenta de rpondre avec sa
froideur habituelle:

-- Rien! une syncope! la chaleur... Mauvaise disposition!

Et l'entretien gnral, un moment suspendu par ce triste
incident, se ranima. M. de Chalys seul n'y prit aucune part.
Il semblait proccup, et quand madame de Guy-Ferrand vint
rejoindre ses htes un instant plus tard, il s'approcha d'elle
 la hte:

-- Cela va mieux, n'est-ce pas? lui dit-il.

Elle le regarda en face, haussa les paules et ne rpondit
rien.

Raoul s'isola derrire une table, et se mit  feuilleter un
album d'un air distrait. Au bout d'une demi-heure, la jeune
duchesse de Sauves reparut  son tour; elle tait fort ple.
Elle rpondit en souriant aux interrogations qui lui taient
adresses sur son passage, puis elle vint brusquement
s'asseoir prs de Raoul:

-- Eh bien? dit-il.

-- Eh bien, votre impit a tout perdu: elle part demain pour
Frias. Vous ne la reverrez jamais.

La jeune femme regretta l'accent d'amertume et de colre dont
elle avait marqu ses paroles, quand elle vit l'altration
profonde qui creusa soudain les traits du comte, et qui les
imprgna d'une teinte livide. Il attacha sur elle un regard
dans lequel elle put lire une dtresse inexprimable, puis il
baissa les yeux aussitt, et une faible convulsion nerveuse
agita ses lvres.

-- Mon ami, reprit-elle plus doucement, ne pouvez-vous rparer
cela? Un mot y suffirait!...

-- Un mensonge? dit le jeune homme en relevant sur elle ses
yeux plein d'un feu sombre, -- jamais!

Aprs un silence:

-- Blanche, ajouta-t-il en se levant tout  coup, soyez sre
que je vous bnirai toute ma vie pour ce que avez fait et
voulu faire. Adieu!

Il adressa un signe  Gandrax, qui l'observait depuis un
moment avec inquitude, et sortit sans bruit du salon. Gandrax
le rejoignit dans l'antichambre. Pendant qu'ils passaient
leurs paletots:

-- Tu as entendu? lui dit Raoul  demi-voix.

-- Oui, rpondit Gandrax.

Madame de Guy-Ferrand demeurait dans la rue Saint-Dominique, 
peu de distance de l'htel de Chalys. Ils s'acheminrent tous
deux  travers cette rue dserte sans prononcer une parole.
Arriv devant sa porte:

-- Entre donc! dit le comte.

Un domestique portant un flambeau les prcda dans le grand
escalier de l'htel, alluma deux ou trois bougies dans
l'atelier, et les y laissa.

L'atelier tait encore tout par de fleurs et de feuillages,
et on y respirait une odeur de fte et de triomphe. Raoul
montra un fauteuil  Gandrax, qui s'y assit, et il se mit
lui-mme  marcher d'un pas rapide  travers la vaste pice,
arrachant  et l quelque grappe de fleurs et la jetant sur
le parquet. Tout  coup il s'arrta devant le portrait de
Sibylle, qu'on entrevoyait comme un fantme blanc dans l'ombre
et dans la verdure; il saisit son couteau  palette, et le
lana violemment dans la toile, qui fut traverse, et qui
laissa voir  la place du coeur une large plaie bante. Gandrax
se leva aussitt, et prenant la main de Raoul:

-- Allons, mon ami! point de cela! du calme, je t'en prie!

Raoul le repoussa d'abord avec une sorte de colre, puis, se
prcipitant dans ses bras et sanglotant avec bruit:

-- Ah! dit-il, je l'aimais comme un enfant!

Il se laissa tomber sur une chaise et y demeura accabl, la
tte dans ses mains.

Au bout de quelques minutes, il se releva, et d'une voix
brve:

-- Je me rappelle, dit-il, que c'est lundi aujourd'hui. Je vais
chez madame de Val-Chesnay... Y viens-tu?

-- Et que vas-tu faire chez madame de Val-Chesnay? dit Gandrax
en haussant les paules.

-- Je vais lui dire que je l'aime... Et pardieu! je l'aimerai!...
J'ai redout cet amour, parce que je voyais dans les yeux de
cette jeune femme toutes les fureurs des passions tragiques...
Eh bien, maintenant je le veux  cause de cela! J'ai besoin
d'une diversion puissante, et je n'en vois pas de meilleure...
Donc ce soir je fais ma cour  Clotilde,... dans deux mois je
l'enlve et je me bats avec son mari, que je tuerai... Le bruit
en arrivera, j'espre, jusqu'aux pieuses oreilles de
mademoiselle de Frias... Viens-tu avec moi?

-- Raoul, dit Gandrax avec une motion singulire dans la voix,
si tu es mon ami, et si tu veux le rester, tu ne feras pas
cela!

-- Je te jure que je le ferai! Pas de morale en ce moment!
Louis! il est mal choisi,... tu perdrais tes arguments!... Je
souffre comme un damn... Et pourquoi? Pour avoir rv le ciel
du plus pur fond de mon coeur! Non! ne me dis rien,... pas un
mot! Je serai l'amant de madame de Val-Chesnay... ou de qui je
voudrai,... et il n'y a pas une raison au monde,... ni sur la
terre ni dans le ciel,... qui puisse m'en empcher!

-- Il y en a une, j'espre, reprit Gandrax, et la voici: j'aime
madame de Val-Chesnay.

-- Toi! tu aimes,... tu l'aimes!

Raoul s'tait arrt devant lui, et il le regarda pendant une
minute avec une sorte de stupeur; puis il reprit avec calme:

-- Tu dis vrai. Voil une raison,... la seule!... Aime-la donc;...
mais je te plains!

Gandrax ne rpondit rien; il fit quelques pas dans l'atelier,
tendit la main au comte, et le laissa seul.




TROISIEME PARTIE


I


RETOUR A FERIAS


Si l'on n'a pas oubli les anxits qui obsdaient Sibylle
quand elle prit place  la table de madame de Guy-Ferrand, on
aura compris avec quel intrt et quel soulagement de coeur
elle avait suivi Raoul dans le dveloppement de la thse
spiritualiste o le mouvement de la conversation l'engagea.
Dans un esprit aussi droit et aussi pur que celui de
mademoiselle de Frias, le sentiment religieux, un peu vague,
mais enthousiaste, dont les paroles du comte taient
enflammes, devait tre interprt comme l'expression
convaincue d'une me croyante, qui tout au plus pouvait s'tre
carte de la pit pratique, mais qui s'y laisserait aisment
ramener. Ds ce moment, les alarmes de la jeune fille
s'taient dissipes, et elle avait vu s'lever en plein azur
l'difice de son amour heureux et de son heureux avenir. La
profession de foi blasphmatoire qui, l'instant d'aprs, tomba
des lvres du comte fut donc pour elle comme un coup de foudre
clatant dans la puret la plus sereine du ciel. Ce seul mot
en effet creusait soudain entre elle et l'homme qu'elle aimait
l'abme qu'elle s'tait jur de ne jamais franchir. Elle ne
put supporter la violence de ce choc, et elle dfaillit.

Quand elle revint  elle dans le boudoir cart o on l'avait
transporte, apercevant de son premier regard lucide tout son
bonheur en ruine, elle aurait voulu refermer les yeux pour
jamais. Elle n'eut cependant ni une plainte ni une larme.
Demeure seule avec ses parents et son amie Blanche, elle dit
simplement d'un ton bref qu'il n'entrait point dans ses
principes d'pouser un homme tranger  toute croyance morale
et religieuse, et qu'elle priait qu'on ne lui parlt plus d'un
mariage qui,  tout autre gard, lui et convenu. Elle exprima
le dsir d'aller ds le lendemain demander  la solitude de
Frias l'oubli de ses ennuis.

Rentre  l'htel de Vergnes, elle eut  subir une rprimande
assez aigre de la part de son grand-pre, qui pronona le mot
de bigoterie troite et purile, en ajoutant que ce sentiment
tait du reste fort assorti  l'tat de vieille fille auquel
mademoiselle de Frias se condamnait infailliblement par ses
ridicules prtentions.

Elle lui rpondit avec calme et respect qu'elle prfrait
l'tat de vieille fille  celui de femme trompe et
malheureuse, et une dception de quelques jours au chagrin de
toute sa vie.

M. de Vergnes s'emporta de nouveau sur ces paroles:

-- Mais qui diable vous a dit qu'il vous tromperait? Comment!
voil un galant homme reconnu qui a la bont de ressentir pour
vous une passion insense, et votre premire ide est qu'il
vous trompera,... qu'il vous rendra malheureuse!... Mais cela est
gratuit et absurde!

Elle rpliqua avec la mme fermet qu'une passion qui n'tait
pas pure par le sentiment moral et sanctifie par la foi ne
pouvait tre qu'une sorte de caprice vulgaire dont il lui
rpugnait d'tre l'objet un seul jour, et dont elle ne voulait
pas surtout affronter le lendemain. A quoi le comte de
Vergnes, un peu surpris et mme secrtement dferr, rpondit
avec plus de douceur:

-- Ma pauvre enfant, c'est trs-bien; mais en ce cas il faut
pouser le bon Dieu, et n'en parlons plus!

Sibylle trouva dans miss O'Neil une confidente plus
intelligente et plus tendre. L'Irlandaise avait absolument
identifi sa vie avec celle de son lve: on peut dire qu'elle
avait partag son amour pour M. de Chalys; elle partagea de
mme les amertumes de sa dception. Effraye du caractre
sombre et contenu qu'affectait la douleur de la jeune fille,
elle l'engagea elle-mme  quitter Paris ds le lendemain, et
elle employa une partie de la nuit  vaincre la rsistance que
M. et madame de Vergnes croyaient devoir opposer  ce dpart
prcipit.

Cette nuit fut sans sommeil pour Sibylle: toutes les images,
toutes les visions, toutes les heures enchantes de son amour
mortellement atteint se reprsentaient  son cerveau avec une
lucidit et une persistance cruelles. Cet amour, qui n'avait
pris une forme aux yeux du monde que depuis un petit nombre de
jours, datait pour elle de son enfance, du rocher de Frias,
des premiers rves de son coeur; elle en avait senti la flamme
secrte  travers toute sa jeunesse; il lui semblait qu'il
avait rempli sa vie, et qu'il ne lui laissait en se retirant
que le vide et le nant. Dans la fivre de sa pense, la
personne et le caractre du comte de Chalys lui apparaissaient
sous un jour trange, effrayant et mme odieux: tant de
facults brillantes, de dons levs, se retournant en ennemis
contre leur source sacre, rvoltaient la pit de Sibylle;
avec l'injustice de la passion, elle faisait des crimes 
Raoul de ses instincts les plus innocents, et mme de ses
vertus; les lans de sa mobile imagination d'artiste, ses
nobles aspirations, son enthousiasme, ne lui paraissaient plus
que les jeux d'une rhtorique dprave et railleuse; elle
tait tente de croire que le comte avait mis dans sa conduite
vis--vis d'elle une inconcevable prmditation, se faisant un
divertissement ironique de jouer le rle d'un esprit de
lumire pour lui montrer tout  coup sous ce masque radieux
les stigmates d'un esprit de tnbres. -- La pire des
souffrances pour cette jeune fille habitue au triomphe de sa
forte volont, et qui pour la premire fois frmissait sous
l'treinte de la passion, c'tait de sentir que l'homme  qui
sa raison, sa foi et sa fiert prodiguaient ces anathmes
demeurait le matre souverain de son coeur.

Elle partit dans le matine du lendemain. Les adieux dsols
de sa grand'mre n'avaient pu lui tirer une larme. Elle garda
pendant tout le cours du voyage la mme attitude froide et
concentre. Elle fut rendue le mme soir  Frias, o le
marquis et la marquise la virent arriver avec une motion et
une surprise mles d'inquitude. Elle leur dit en riant
qu'elle avait prouv un chagrin, une msaventure, qui n'tait
qu'un mchant tour de sa tte romanesque, et qu'elle venait
s'en consoler dans leurs bras. Elle les pria de la dispenser,
quant  prsent, d'un rcit plus dtaill, dont elle laissait
le soin  miss O'Neil. Pendant qu'on apprtait sa chambre  la
hte, elle s'informa avec une sorte de gaiet fivreuse des
choses et des gens qui composaient le petit monde familier de
Frias; puis, prtextant la fatigue, elle prsenta froidement
son front au baiser de ses vieux parents, et se retira.

L'altration des traits de Sibylle, son indiffrence glace,
son accent bizarre, avaient de plus en plus constern M. et
madame de Frias. Rests seuls avec miss O'Neil, ils
l'interrogrent d'un oeil plein d'angoisse. La pauvre
Irlandaise leur prit les mains, et, tout en leur disant que
c'tait peu de chose, que ce n'tait rien, elle fondit en
larmes, et les deux vieillards se mirent  pleurer avec elle.
Quand elle eut recouvr assez de calme pour leur conter les
brves amours de Sibylle avec le comte de Chalys, et le
courage qu'elle avait eu de se drober  son bonheur au nom de
son jugement et de sa conscience, M. de Frias leva les yeux
au ciel:

-- Pauvre enfant! dit-il. Je l'avais prvu... Toujours son rve
de perfection!... toujours le cygne!

Le lendemain, ils ne tmoignrent  Sibylle la part qu'ils
prenaient  ses ennuis que par un redoublement de caresses et
d'attentions. Elle parut leur savoir gr de leur rserve, et
ne fit elle-mme aucune allusion  la cause de sa tristesse.
Cette tristesse continuait cependant de se traduire par des
symptmes qui alarmaient M. de Frias. C'tait le plus souvent
une indiffrence morne que rompaient par intervalles des
efforts de gaiet pnibles. Sibylle s'tonnait elle-mme de
revoir d'un oeil sec des lieux et des scnes dont le moindre
dtail, pendant son sjour  Paris, attendrissait son
souvenir. Son regard, absorb par sa vision intrieure,
n'attachait aucun sens aux objets du monde rel; le bruit de
ses pas et le son de sa voix retentissaient singulirement 
son oreille, comme si elle se ft trouve seule dans
l'immensit d'une cathdrale, ou comme si elle et t seule
vivante au milieu d'un peuple frapp d'enchantement. Ce
dveloppement excessif de la vie individuelle, qui caractrise
les grandes affections de l'me, ne saurait tre soutenu
longtemps par une organisation humaine sans en briser les
ressorts. M. de Frias ne l'ignorait pas. "Prions Dieu quelle
pleure!" disait-il  la marquise; mais c'tait en vain que
l'on essayait de tous les expdients qui paraissaient les plus
propres  veiller sa sensibilit. Elle se laissa promener
avec une distraction insouciante  travers les sites qu'elle
avait le plus aims; les jardins et les serres de Frias, les
bois si chers  son enfance, la falaise qui avait t le
thtre de sa rsurrection  la foi, le cimetire mme, et les
deux tombes blanches sur lesquelles elle avait appris  lire,
rien ne put lui arracher un signe d'motion. Quelques jours
aprs son arrive, on la conduisit au presbytre, o l'abb
Renaud continuait de mener la vie d'un ermite: les
embrassements attendris du vieux prtre laissrent  Sibylle
sa froideur impassible.

La marquise de Frias avait eu dans la matine mme de ce jour
une ide bizarre. Par son ordre, un domestique tait all
secrtement trouver Jacques Fray dans la hutte solitaire qui
lui servait d'habitation sur une falaise loigne, avec
mission de lui apprendre le retour de Sibylle au chteau.
Sibylle,  la vrit, paraissait se souvenir trs-lgrement
de Jacques Fray, dont elle avait  peine demand des
nouvelles en passant; mais la marquise, sans attendre de
grandes merveilles de son inspiration, n'avait voulu rien
ngliger. Jacques Fray cependant reut le message de madame
de Frias avec une profonde incrdulit; le domestique qui en
tait porteur n'chappa mme que par une prompte retraite aux
violents procds dont le fou menaait de payer son ambassade.
La mauvaise humeur de ce pauvre homme s'expliquait: depuis le
dpart de Sibylle, c'tait une espiglerie familire aux
mauvais plaisants du pays de lui annoncer le retour de la
jeune fille, pour laquelle on connaissait son attachement
fanatique. Il avait t dupe vingt fois de ce mensonge, et,
quoique convaincu ds longtemps que ces avis officieux taient
des piges tendus  sa candeur, il ne manquait jamais d'aller
chercher au chteau la certitude de sa dception. Il suivit ce
jour-l, dans le ddale embrouill de sa cervelle, la srie
ordinaire de ses rflexions, et tout en se disant qu'on
mentait assurment, que mademoiselle n'tait pas revenue, que
c'tait une chose impossible et insense, il s'achemina vers
Frias  travers les bois, en cueillant des primevres, des
pervenches et des violettes sauvages, dont il fit un norme
bouquet. La famille de Frias revenait en voiture de son
excursion au presbytre, quand la marquise aperut le fou
Fray qui sautait du talus d'un foss sur la chausse.

-- Je vous en prie, mon enfant, dit-elle  Sibylle, ne vous
montrez pas!

Puis, passant la tte par la portire, elle fit arrter la
voiture et appela Jacques. Jacques s'approcha  pas lents, son
bouquet  la main, en se penchant  droite et  gauche, comme
pour essayer de percer  travers le vitrage de la voiture o
miroitait le soleil. -- Pour qui donc ce beau bouquet, Jacques?
dit la marquise.

Il la regarda sans rpondre, en secouant la tte tristement,
comme pour dire: Non,... n'est-ce pas?... ce n'est pas vrai?... Il
tait arriv cependant  deux pas de la portire, et quoique
Sibylle se tnt toujours cache, un instinct singulier parut
subitement lui rvler sa prsence: une sorte de grelottement
agita ses lambeaux de vtements, et son visage, tendu vers la
portire, se dcomposa.

-- Regardez-le, dit la marquise  Sibylle.

La jeune fille se montra alors, et le salua de la tte en
souriant. Jacques Fray,  cette apparition, avait ouvert
soudain la bouche, comme s'il allait crier; mais la voix lui
manqua. Il fit le geste de prsenter son bouquet  Sibylle; le
bouquet chappa de sa main. Il tomba lui-mme affaiss sur ses
genoux, et, pendant que ses yeux restaient attachs sur
Sibylle avec une expression de ravissement indicible, des
larmes pareilles aux gouttes d'une pluie d'orage ruisselaient
sur ses joues maigres et marquaient leur trace humide sur la
poussire de la route.

Ce spectacle, cette scne imprvue, saisirent brusquement
Sibylle. Elle fit signe qu'on lui donnt le bouquet.

-- Merci, Jacques! murmura-t-elle en essayant encore de
sourire; mais son sourire se noya dans un torrent de pleurs.
Elle se rejeta dans la voiture, plongea sa tte dans les
fleurs du bouquet, et sanglota violemment en contenant d'une
main son coeur, qui soulevait sa poitrine.

Cette crise lui fut salutaire. La contraction douloureuse de
ses traits se dtendit, et ds ce moment elle reprit dans ses
relations avec sa famille et avec ses vieux amis du voisinage
la grce affectueuse de son naturel, tempre cependant par
une teinte de gravit plus marque qu'autrefois. Elle se mit
alors  rechercher chaque jour tous les souvenirs de son
enfance et de sa jeunesse, et, quoique ces plerinages ne
fussent point sans de secrtes amertumes, ils n'taient pas
non plus sans douceur. L'imagination, comme la lance fabuleuse
du hros grec, sert  gurir les blessures qu'elle a faites.
Ceux qui en sont dous  un degr puissant connaissent de plus
grands chagrins, mais aussi de plus grandes consolations que
le vulgaire. La solitude de Frias, la rgularit claustrale
de la vie de famille, la mlancolie qui rside dans les bois
profonds, sur les falaises sauvages, dans l'aspect mystrieux
et solennel de l'Ocan, tout respirait autour d'elle une sorte
de sympathie austre qui lui charmait peu  peu sa tristesse
en la lui potisant.

La vraie source de ses consolations toutefois tait plus haut.
Ce Dieu auquel elle n'avait pas voulu manquer ne lui manqua
point: elle le trouva fidle comme il l'avait trouve. Pour
ceux qui croient, il peut y avoir d'immenses douleurs; il n'y
a point de dsespoir. Quelques dceptions qu'ils rencontrent
dans ce rve de bonheur que poursuit tout tre humain, leur
rve en effet n'est jamais qu'ajourn; ce que la terre leur
refuse, le ciel le leur promet toujours. -- Mademoiselle de
Frias ne s'abusait point sur la porte de l'preuve qu'elle
venait de traverser: elle avait appris dans sa courte
exprience  juger le monde, son temps, et surtout elle-mme;
elle savait dsormais  quelle hauteur son coeur tait plac,
et elle n'esprait pas trouver deux fois sur son chemin un
homme capable d'y atteindre. Sans amnistier les garements de
Raoul, elle rendait justice  l'clat de ses dons,  l'ampleur
de son intelligence,  la puissance rare de sa personnalit:
il l'avait profondment sduite. Elle comprenait que ce triste
amour, o s'taient incarnes pour si peu de temps, mais si
pleinement, toutes les aspirations de son imagination et de
son coeur, serait vraisemblablement l'unique amour de sa vie.
En renonant  Raoul, c'tait donc  toute sa destine de
femme en ce monde que Sibylle entendait renoncer, et ce ne fut
pas trop de sa foi fervente, de sa pit redouble, de ses
esprances ternelles, de Dieu tout entier pour remplir le
dsert infini qu'elle voyait alors s'tendre devant sa
jeunesse. Ce ne fut pas trop, mais ce fut assez, et chaque
jour ses larmes plus faciles et moins amres, son me plus
ferme et plus sereine, ses extases presque heureuses
l'avertissaient que ses prires taient entendues et son
sacrifice accept.

Violemment tente d'abord par l'ide du clotre, elle l'avait
bientt repousse, ne voulant pas dsesprer le coeur de ses
vieux parents, sous prtexte de soulager le sien; mais, en
restant dans le monde, elle imprima  sa vie un caractre
religieux et mme un peu mystique, o l'on retrouvait le tour
romanesque de son esprit. Comme elle le disait un jour  miss
O'Neil avec une sorte d'enjouement mlancolique qui devenait
peu  peu l'habitude de son langage, si elle n'avait pu avoir
son roman, elle aurait sa lgende; si elle n'avait pu vivre
heureuse, elle tcherait de mourir sainte: elle lguerait un
jour le domaine de ses pres  quelque communaut dont elle
serait la fondatrice, peut-tre la patronne; son ombre
reviendrait le soir dans les grands bois, et effrayerait les
jeunes novices vtues de blanc.

Elle faisait presque chaque jour dans la compagnie de l'abb
Renaud l'apprentissage de la charit dans ses dtails les plus
svres: elle visitait avec lui les pauvres, les malades et
mme les mourants. C'tait un spectacle trange que celui de
cette jeune fille apparaissant dans tout l'clat de sa beaut,
rehausse par tous les raffinements du luxe mondain, au milieu
de ces scnes de dtresse et de mort; car mademoiselle de
Frias, par une secrte faiblesse qui faisait sourire son
grand-pre, conservait dans ses travaux vangliques un soin
de sa personne, un appareil et un crmonial qui sentaient 
la fois la femme du monde et la femme de race. -- Un jour,
comme elle revenait  cheval d'une de ses excursions de
charit, suivie  trente pas par un grand domestique  cheveux
gris, M. de Frias, admirant sous le soleil du matin la mise
lgante et coquette de sa petite-fille, sa grce souple et
fire, sa majest charmante:

-- Eh bien, ma mignonne, lui dit-il,  qui en avez-vous donc?
Voulez-vous faire tourner la tte aux pauvres ou  moi?... Et
l'humilit, qu'en faisons-nous, ma chrie?

Elle ne put elle-mme s'empcher de sourire, et quand son
grand-pre l'eut reue dans ses bras:

-- C'est vrai, dit-elle, c'est mon ct faible, je le sens
bien; mais que voulez-vous? je m'aime comme cela!... Quand je me
vois passer en cet quipage dans l'eau de votre tang ou dans
les mares du chemin, je me fais l'effet d'une petite princesse
distingue, malheureuse et intressante. Cela m'est doux!...

M. de Frias se prtait d'ailleurs avec une complaisance
empresse  toutes les fantaisies que suggrait  Sibylle la
ferveur croissante de sa pit. Il la laissait puiser 
pleines mains dans sa bourse, trop heureux d'acheter  ce prix
le repos de cette chre existence. Quoique ennemi du bruit et
du dsordre, il supporta sans se plaindre l'affluence de
mendiants, d'infirmes et de plerins de toute nature que la
renomme bienfaisante de Sibylle attirait  Frias de dix
lieues  la ronde, se contentant de remarquer gaiement qu'elle
faisait de son chteau une cour des miracles.

Il ne mit pas moins d'obligeance  seconder les plans que
Sibylle ne cessait de mditer en concile avec le cur et miss
O'Neil pour la restauration extrieure et la dcoration
intrieure de l'glise de Frias. Le got le plus pur prsida
du reste  ces embellissements, qui tournaient  la dignit du
culte. Rien ne saurait donner une ide de l'allgresse
profonde avec laquelle le vieux cur voyait se transfigurer,
comme par miracle, cette petite glise, qui tait sa maison,
sa patrie et son univers tout entier. La premire fois qu'il
monta dans la chaire en chne sculpt qui avait remplac
l'espce de cuve o il avait coutume de prcher, et lorsqu'il
aperut de ce lieu haut l'aspect nouveau et splendide de son
glise, les beaux tableaux de station qui ornaient les
piliers, le lustre gothique qui pendait de la vote, les
boiseries du choeur, les tapis de l'autel, et le demi-jour que
de magnifiques vitraux peints rpandaient sur ce solennel
ensemble, il eut un blouissement, et il fondit en larmes
devant son troupeau stupfait.

-- Je me suis cru, dit-il ensuite,  Saint-Pierre de Rome.

Sibylle lui mnageait d'autres sujets de ravissement. Quatre
forts chevaux attels  un lourd camion vinrent dposer un
matin  l'entre du presbytre une norme caisse qui contenait
un de ces orgues que l'industrie moderne approprie aux
dimensions des plus modestes glises. L'abb Renaud, hors de
lui, se dpouilla aussitt de sa soutane, et on le vit tout le
jour procder lui-mme au dballage de son orgue. L'instrument
fut install dans la partie suprieure de la nef, et le
dimanche suivant, aprs quelques rptitions mystrieuses,
mademoiselle de Frias vint s'asseoir toute rougissante devant
le clavier, et prodigua  l'humble assistance visiblement
attendrie toutes les ressources de son rare talent. Elle prit
l'habitude de remplir chaque dimanche cette pieuse fonction.
Ce fut dans le pays une joie mle de reconnaissance. Quand
les sons inspirs de l'orgue s'levaient vers la vote de la
petite glise avec la fume des encensoirs et qu'on
entrevoyait la tte pure et grave de la jeune patricienne 
travers ce nuage d'harmonie et de parfums, les mes les plus
rudes s'ouvraient  un vague sentiment de consolation, de
beaut et de douceur clestes.

Mademoiselle de Frias s'avisa vers le mme temps d'une autre
imagination qui devait avoir d'trangers suites. S'attachant
de plus en plus  son oeuvre, dont elle tait loin de
s'exagrer le mrite religieux et qui n'tait  ses yeux
qu'une innocente distraction artistique, elle eut l'ide de
faire peindre  fresque les votes et les murs de son glise
paroissiale. Lorsqu'elle confia timidement  son grand-pre
cette fantaisie nouvelle, l'excellent vieillard se mit  rire.

-- Des fresques! dit-il, soit: je souscris aux fresques;... mais
il faut songer, mon enfant, que le Pactole ne roule point dans
mon parc... Voyons, j'ignore, moi, le prix des fresques... Vous
accommoderez-vous bien de trois ou quatre mille francs?

-- Ce n'est pas tout  fait assez, dit Sibylle.

-- Mettons-en donc huit, mais n'allons pas plus loin, car
encore faut-il garder quelque chose pour le pav en mosaque
que je vois poindre  l'horizon.

Depuis son retour  Frias, Sibylle entretenait une
correspondance assidue avec la jeune duchesse de Sauves, qui
lui tait demeure ardemment dvoue. Le nom du comte de
Chalys ne figurait jamais dans leurs lettres; mais, sauf cette
rserve, une confiance absolue rgnait entre elles, et Blanche
mettait un empressement tendre  s'acquitter de tous les
petits messages de son amie. Sibylle, ds qu'elle eut conquis
ses huit mille francs, se hta donc d'crire  la duchesse,
elle l'informa de ses projets, lui fit une description
mtrique de son glise, et la pria de lui dcouvrir quelque
jeune artiste qui n'et encore d'autre richesse que celle du
talent, et  qui l'allocation fixe par M. de Frias pt
paratre une bonne fortune.

Blanche tait installe au chteau de Sauves depuis un mois
environ quand elle reut cette lettre de Sibylle; aprs y
avoir rflchi un moment, elle eut une pense fminine qui la
fit sourire: elle remit la lettre sous enveloppe, y joignit
deux lignes de sa main et adresse le tout au comte de Chalys,
qui avait lui-mme tabli sa rsidence d't dans les environs
de la fort de Fontainebleau, o il vivait fort retir. Raoul
ne reconnut pas sans surprise l'criture de la jeune duchesse,
dont le billet contenait ces mots:


"Mon cousin, voici une chose qu'on me demande,  laquelle vous
vous connatrez mieux que moi. Aussitt que vous aurez
dcouvert le jeune homme, prvenez-moi.

"Blanche."


Deux jours aprs, Blanche recevait du comte la rponse
suivante:


"Ma cousine,

"Le jeune homme est trouv, il partira dans une quinzaine.
Dites qu'on veuille bien faire prparer les murs, les enduits
et tout ce qui n'est pas besogne de peintre. Ci-joint quelques
instructions  ce sujet. -- Respectueusement  vous.

"Raoul."


Sibylle tait alle au-devant de cette recommandation, et les
instructions que la duchesse lui transmit, en se gardant bien
de lui en rvler l'origine, se trouvrent superflues.
Stimule par l'ardeur impatiente de son esprit, elle s'tait
occupe dj, avec le concours de l'architecte diocsain, de
faire excuter dans la nef tous les travaux prparatoires. Ces
travaux taient compltement achevs et les murailles toutes
prtes pour la brosse du peinte, lorsque, par une tide soire
de juin, l'abb Renaud entendit une voiture s'arrter devant
la grille de son jardin; presque aussitt un homme d'une
trentaine d'annes, en lgante tenue de voyage, et dont le
visage tait remarquable ple, s'avana vers lui, et le
saluant avec une grce hautaine:

-- Monsieur le cur de Frias? dit-il.

-- Oui, monsieur.

-- Vous attendiez un peintre pour votre glise, monsieur?

-- Oui, monsieur, balbutia le cur, qui se sentait intimid par
l'apparence distingue et l'accent un peu ddaigneux de
l'tranger; nous attendons un jeune peintre, un jeune artiste
de Paris.

-- La fleur de jeunesse, reprit l'autre avec un sourire glac,
n'est pas, je suppose, une condition essentielle... Enfin,
monsieur, c'est moi!




II


RAOUL AU PRESBYTERE


M. de Chalys venait de passer deux mois amers. En d'autres
temps, son abattement et trouv du soutien dans l'affection
et dans l'nergie morale de Gandrax; mais Gandrax tait alors
absorb par une de ces passions furieuses qu'il n'est pas rare
de voir clater au midi de la vie de l'homme, surtout dans un
coeur et dans un sang vierges. Le laissant tout entier 
Clotilde, Raoul avait quitt brusquement Paris; comme Sibylle,
il chercha la solitude; mais il n'y rencontra pas les mmes
consolations. La solitude pour lui fut vide comme le ciel; sa
blessure, au lieu de s'y fermer, sembla s'y envenimer. La
distraction du travail fut impuissante. Vingt fois le jour, il
rejetait son pinceau avec dgot, et cherchait  teindre dans
des orgies de cigare les penses qui le dvoraient. Le
souvenir de Sibylle, toujours prsent, soulevait en lui un
tumulte d'ides et de sentiments o la passion, le regret et
la colre se confondaient orageusement. Il avait entrevu un
moment dans l'amour de cette jeune fille, dans leur union
espre, dans l'avenir qu'elle lui ouvrait, l'accomplissement
d'un de ces rves de paix, d'honntet et de rhabilitation
morale qui sduisent si vivement parfois les mes troubles et
mcontentes d'elles-mmes. Les scrupules au nom desquels
Sibylle avait bris ce rve, et qu'il connaissait d'ailleurs
trs-imparfaitement, lui semblaient purils, misrables et
comme criminels; puis,  l'instant mme o il s'exaltait dans
cette irritation, l'image de mademoiselle de Frias se
dressait sous ses yeux avec sa grce trange,  la fois
lgante et pure, chaste et passionne, et la flamme courait
dans ses veines: il maudissait et il adorait dans la mme
minute cette enfant charmante et barbare.

Le billet de sa cousine Blanche l'avait trouv dans ce violent
tat d'esprit. La jeune duchesse, en le lui adressant par une
sorte d'espiglerie de femme, n'avait pas mme conu l'ide du
dessein extraordinaire que cette communication devait suggrer
 Raoul. Il n'avait pas achev de lire le billet de la
duchesse et la lettre qui y tait jointe, que sa rsolution
fut prise. Il retourna sur-le-champ  Paris, s'y occupa
pendant quinze jours de quelques apprts et de quelques tudes
pralables, et partit pour Frias, agit de mille sentiments
contraires, o dominait le plus souvent une sorte de dsespoir
ironique et malfaisant.

Cette mchante disposition accentua d'abord fortement son
langage dans sa premire entrevue avec l'abb Renaud; mais, sa
gnrosit naturelle se rveillant aussitt devant la
physionomie bienveillante et timide du vieillard, il le gagna
aisment  son tour par le ton de dfrence polie et
caressante qu'il fit succder  l'pret de son dbut. Le
pauvre cur n'en prouva d'ailleurs que plus d'embarras
lorsque cet tranger de si haute mine et de formes si exquises
le pria de lui indiquer dans le village un htel o il pt
trouver le vivre et le couvert pendant la dure de ses
travaux.

-- Un htel, monsieur?... Mon Dieu!... Marianne, monsieur demande
un htel!

-- Si monsieur veut un htel, dit Marianne, qu'il le btisse!

-- Marianne, voyons donc!... Hlas! monsieur, nous n'avons dans
les environs que de mchantes auberges... Ah! comment n'ai-je
pas prvu cela?... Mais j'y songe... Mon Dieu! monsieur, j'ai ici,
au presbytre, une petite chambre, fort simple  la vrit,
mais assez propre... Si vous vouliez bien l'accepter... avec mon
modeste ordinaire?

-- Mais, monsieur le cur, je crains de vous tre  charge...
Cependant je ne serais pas insensible au plaisir de votre
intimit quotidienne, et si, au point de vue matriel, vous
consentiez  dsintresser mes scrupules en me permettant de
rendre  vos pauvres la charit que vous me ferez....

-- Oh! monsieur!... Puis-je vous demander votre nom, monsieur?

Cette question si facile  prvoir, Raoul ne l'avait pas
prvue. Le mensonge tait de tous les vices celui qui
rpugnait le plus  sa fire nature. Il hsita, rougit, et,
mentant le moins possible, il donna son titre:

-- Le comte, dit-il.

-- Eh bien, mon cher monsieur Lecomte, soyez certain que nous
n'aurons pas de difficults ensemble... Prparez la chambre
verte, Marianne!... Mais vous avez peut-tre faim, monsieur
Lecomte?

-- Vous l'avez dit, monsieur le cur, j'ai faim... Vous voyez
comme je vais vous gner,... j'ai dj faim!

-- Tant mieux, tant mieux, monsieur Lecomte!... Marianne, vous
prparerez la chambre un peu plus tard... Tuez un poulet!

-- Non, je vous en prie, monsieur le cur, ne tuons personne...
Vous avez des oeufs, n'est-ce pas? J'adore l'omelette, et je
suis sr que mademoiselle Marianne la fait  merveille.

Un instant plus tard, le comte de Chalys tait install devant
la petite table ronde du cur, et flicitait Marianne sur la
faon savante de son omelette. Quelques viandes froides, une
bouteille de vieux vin et une savoureuse tasse de caf
compltrent ce repas, pendant lequel Raoul, anim d'une
fivre secrte, dploya une verve enjoue et obligeante qui
subjugua absolument le coeur de l'abb Renaud, et qui finit
mme par voquer sur le visage hriss de Marianne le
phnomne insens d'un sourire. Le comte, de son ct, sentait
crotre sa sympathie pour le vieillard en lui entendant
prononcer  tout moment le nom de Sibylle avec une
prdilection enthousiaste; ce n'tait pas non plus sans un vif
intrt qu'il dcouvrait sous la bonhomie rustique de son hte
des traits d'lvation et de dignit qui affirmaient sa
parent spirituelle avec mademoiselle de Frias.

-- Monsieur le cur, dit-il en quittant la table, je crois que
nous serons bons amis, nous deux, n'est-ce pas?

-- Pour ma part, mon cher monsieur, la chose est dj faite.

-- Mais, monsieur le cur, je ne veux pas vous prendre en
tratre... je ne suis pas... trs-dvt!

-- Eh bien, monsieur Lecomte, que voulez-vous? Saint Paul
l'tait encore moins que vous  votre ge!

-- C'est vrai, monsieur le cur;... mais les temps sont
diffrents... Enfin... me permettez-vous de fumer dans votre
jardin, monsieur le cur?

-- Dans mon jardin, dans votre chambre, dans la mienne... o vous
voudrez!

-- Mme dans la cuisine! ajouta Marianne.

La nuit tait venue: une lune pure flottait dans le ciel,
jetant des reflets d'argent sur le sable des alles,
emplissant d'ombre les tonnelles, et glaant d'une teinte de
neige le clocher de la petite glise, dont le triangle se
dcoupait sur le sommet de la falaise voisine. Pendant que
Raoul allumait un cigare en donnant un coup d'oeil  cette
scne douce et tranquille, l'abb Renaud, qui tait rest un
peu en arrire, fut interpell  demi-voix par Marianne:

-- Ah , monsieur l'abb, qu'est-ce que c'est donc que cette
manire d'artiste-l?... Vous m'aviez dit: un petit jeune
homme!... Drle de petit jeune homme! Il a toutes ses dents,
celui-l!

-- Je n'y conois rien, ma fille;... mais je serais bien tonn
si ce n'tait pas un grand artiste... un trs-grand artiste
mme!

-- Je ne sais pas si c'est un grand artiste... mais, ma foi!
c'est un homme bien aimable... Voyons, monsieur l'abb, je vous
le demande, suis-je une de ces femmes qu'on enjle facilement,
moi?

-- Oh! non, Marianne!

-- Eh bien, il m'enjle!... Ma foi! c'est un homme bien aimable...
et si bien nipp! J'ai commenc, avec le vieux Pierre, 
ranger ses effets et ses brimborions de toilette dans sa
chambre... Ah! monsieur, c'est l un soin! c'est l des
raffineries! c'est l un linge... un linge de snateur, quoi!

-- Chut! Marianne! il m'appelle!

Et l'abb Renaud courut au-devant de Raoul, qui l'appelait en
effet.

-- Monsieur le cur, je vous demande pardon; mais j'entends de
la musique... Est-ce que vous avez des sirnes sur ces rivages?...
Ecoutez donc!

Aprs avoir prt un instant l'oreille:

-- Ah! dit le cur, oui, en effet... on joue de l'orgue dans
l'glise, l-haut... c'est mademoiselle Sibylle... elle vient
quelquefois dans la semaine rpter les morceaux qu'elle doit
excuter le dimanche... Eh bien, je suis ravi qu'elle soit venue
ce soir,... et je vais de ce pas lui annoncer votre heureuse
arrive.

Raoul l'arrta de la main:

-- Non, non, je vous en prie, monsieur le cur! ne lui dites
pas que je suis l! Je dsire qu'elle ne connaisse mon arrive
que lorsqu'elle pourra juger de mon travail,... puisqu'elle y
prend intrt... J'espre qu'elle en sera plus agrablement
surprise... Je vous en prie, monsieur le cur!

-- Bien, bien, comme il vous plaira, monsieur Lecomte; mais il
faut penser qu'elle viendra ncessairement  la messe
dimanche...

-- Eh bien, c'est aujourd'hui lundi;... dimanche j'aurai dj
bauch quelque chose... Et maintenant, monsieur le cur, je
vous demanderai la permission d'aller voir un peu la mer du
haut de vos falaises... A bientt, monsieur le cur...

Raoul affecta de s'loigner d'un pas nonchalant; mais,  peine
hors du jardin, il acclra sa marche, et se mit  gravir
rapidement le revers de la lande, au bas de laquelle le
presbytre tait assis. Parvenu sur le plateau, il jeta autour
de lui un regard inquiet: la falaise tait dserte. Il
escalada l'enclos du cimetire par la brche la plus proche,
et, s'orientant sur les sons de l'orgue, il s'approcha d'une
des fentres latrales de l'glise. La fentre tait peu
leve, et en s'aidant de quelques lacunes dans la maonnerie
d'un contre-fort, il atteignit aisment  la hauteur des
vitraux; mais ses yeux, habitus  la clart crpusculaire
dont la falaise et l'Ocan taient alors inonds, eurent peine
d'abord  percer l'obscurit relative qui rgnait dans
l'intrieur de l'difice: il ne distinguait que la faible
lueur de la lampe sacramentelle qui pendait de la vote et
quelques bandes de lumire blanche projetes sur les dalles de
la nef  travers les fentres. Soudain un de ces reflets, se
dplaant brusquement, fit reluire la boiserie de l'orgue, et
la tte de Sibylle sortit de l'ombre comme une ple vision.
Son front pench, son attitude abandonne, exprimaient une
mlancolie touchante. Il tait vident qu'elle improvisait:
ses doigts tourmentaient le clavier avec une inspiration
indcise qui s'levait par instants au cri de la passion pour
s'teindre dans les langueurs de la rverie. Tout  coup,
comme les accords de l'orgue s'exaltaient sur le ton de
quelque prire plus fervente ou de quelque regret plus
douloureux, sa tte se redressa, et son oeil tendu se dirigea
sur la fentre qui tait en face d'elle et d'o Raoul
l'observait. Une verrire peinte masquait la plus grande
partie de la fentre, et ne put lui laisser voir qu'une forme
indistincte; cependant sa main quitta le clavier subitement,
et la jeune fille se leva toute droite, comme saisie, pendant
que le son de l'orgue se prolongeait en expirant. Raoul se
laissa glisser  la hte sur le gazon du cimetire. Son coeur
bondissait dans sa poitrine: sa premire pense fut de fuir
comme un enfant; il la repoussa par fiert, et, se cachant
dans l'angle du contre-fort, il attendit.

Au bout de quelques minutes, il crut entendre la porte de
l'glise qui se refermait. Presque au mme instant la voix de
Sibylle s'leva doucement  quelques pas de lui:

-- Est-ce toi, Jacques? dit-elle.

Ne recevant point de rponse, la jeune fille ajouta
tranquillement  demi-voix:

-- Je suis folle!

Et Raoul comprit qu'elle s'loignait. Sans abandonner l'ombre
protectrice du contre-fort, il avana la tte avec prcaution
et put voir mademoiselle de Frias. Elle s'loignait en effet
d'une dmarche lente et incertaine: elle tenait son chapeau
d'une main et soutenait de l'autre ses longues jupes
d'amazone. Arrive prs du petit mur qui fermait le cimetire
du ct de l'Ocan, elle s'arrta et posa sur sa tte son
chapeau ombrag de plumes, puis elle gravit quelques dbris
entasss, monta sur la crte gazonne du mur, et s'y tint
immobile, les yeux dirigs vers le large, sa silhouette
lgante et sombre se dessinant trangement dans l'aube
limpide du firmament et de la mer. Aprs quelques minutes de
contemplation, elle sauta lgrement sur la falaise et
disparut.

Raoul quitta alors son abri et s'approcha lentement du petit
mur qui avait servi de pidestal  la jeune fille; il promena
son regard sur la falaise et ne la vit plus. S'asseyant alors
sur le revers du mur, il chercha la trace de ses pas, enleva
quelques brins de mousse froisss et les porta  ses lvres.
La plaine tincelante de l'Ocan s'tendait devant lui et
s'assombrissait  l'horizon pour se fondre avec le ciel; il
tint un moment ses yeux fixs sur ce spectacle.

-- Que voyait-elle l? murmura-t-il. Son Dieu!... son Dieu qui ne
sera jamais le mien!

Quand il rentra au presbytre, l'abb Renaud et Marianne
furent tonns de la brivet pre de son langage.

-- Ces artistes sont capricieux, dit timidement le cur  sa
vieille servante.

-- Oh! mais je me moque de ses caprices, moi! dit Marianne;
puis, levant la voix: -- Eh! jeune homme, cria-t-elle,
monsieur Lecomte, n'oubliez pas d'teindre votre chandelle,...
quand vous aurez fait votre prire, s'entend!

-- Mademoiselle Marianne, rpondit froidement Raoul du haut de
l'escalier, vous serez obie... en ce qui concerne la chandelle,
s'entend!

Quand le comte de Chalys s'veilla le lendemain, le soleil,
pntrant  travers les rameaux de vigne qui s'entrelaaient
devant la fentre, tapissait d'une tremblante mosaque les
briques vernisses de la petite chambre. Une sensation de
gaiet, de courage et d'espoir se rpandit dans les veines de
Raoul. Il se leva  la hte, ouvrit la fentre, et salua en
souriant l'abb Renaud, qui lisait dj son brviaire 
l'ombre de son figuier. Un instant plus tard, ils entraient
tous deux dans l'glise. Ils y trouvrent quelques ouvriers
que le cur avait requis  la hte, et qui dressrent un
chafaudage dans la nef, sous la direction du comte. Il put
commencer lui-mme son travail dans la matine, et ses
premiers coups de brosse eurent une fermet magistrale qui fit
panouir le visage du cur. Raoul complta le ravissement du
vieux prtre en lui expliquant le plan gnral de la
composition qu'il mditait: les pisodes dominants du pome
vanglique couvriraient les pans de mur encadrs entre les
piliers; le ciel de la vote, peupl d'allgories sacres,
serait comme le commentaire mystique des fresques latrales et
se relierait  chacune d'elles par des teintes sombres ou
radieuses en harmonie avec la scne particulire qui y serait
figure. Sur la retombe de la vote, au-dessus de l'entre du
choeur, le Christ s'lverait triomphalement dans la nuit
clatante.

-- Mon cher monsieur Lecomte, s'cria le cur, que Dieu me
fasse la grce de me laisser vivre assez pour voir cela, et je
chanterai du fond de l'me mon Nunc dimittis!

L'excellent vieillard, malgr son impatience, tenta plusieurs
fois pendant cette journe, et celles qui suivirent, de
modrer l'ardeur passionne que Raoul apportait  son oeuvre.
M. de Chalys apprhendait  tout instant l'apparition
vraisemblable de Sibylle, et, sans se formuler bien nettement
cette esprance presque purile, il se flattait qu'en avanant
son travail il augmenterait ses chances de toucher le coeur de
la jeune fille. Le cur, auquel il ne pouvait dissimuler ses
anxits, les partageait, sans les comprendre, par bont
d'me, et il employa dans le cours de la semaine les ruses les
plus machiavliques pour maintenir mademoiselle de Frias 
distance du presbytre et de l'glise. Toute sa diplomatie
cependant ne put touffer longtemps le bruit d'un vnement si
intressant pour la paroisse, et le samedi suivant, dans la
matine, Sibylle, venant faire quelques visites de charit
dans le village, entendit en descendant de voiture vingt
bouches de commres lui crier  la fois qu'un peintre de Paris
travaillait depuis huit jours dans l'glise et qu'il y oprait
des miracles. Passablement tonne de la nouvelle et fort
curieuse de la vrifier, Sibylle laissa  miss O'Neil le soin
de distribuer ses aumnes, et se dirigea en toute hte vers
l'glise.

Le comte de Chalys achevait en ce moment d'baucher une
adoration de l'Enfant-Dieu par les mages: l'toile conductrice
tincelait dans le ciel sombre de la vote, elle jetait une
lueur de nimbe sur l'obscur intrieur de l'table sacre, sur
la Vierge-Mre et sur les rois  genoux; un ange  peine
entrevu soutenait l'toile dans l'azur comme une lampe d'or.
Raoul avait mis dans cette composition toute sa science, tout
son talent et tout son amour; il en avait fait une page d'une
suavit et d'un mystre saisissants qui avait le matin mme
obtenu du cur le suffrage d'une larme.

Le comte caressait doucement d'un dernier coup de pinceau le
pur visage de son ange, quand l'chelle qui tait dresse
contre l'chafaudage s'agita soudain; puis il entendit les
froissements d'un robe et le bruit d'un pied souple et lger
qui se posait sur les barres de l'chelle. Son coeur s'arrta
quelques secondes, et reprit son lan avec une violence qui
faillit le foudroyer. Le jeune homme cependant ne se retourna
pas, et il affecta de demeurer plong dans son travail.
Sibylle tait dj derrire lui sur l'troite plate-forme:
sans s'occuper du peintre, elle examina d'abord la fresque
bauche avec un intrt qui peu  peu se tourna en
admiration, et qui toucha bientt  la stupeur. Son got
trs-exerc ne pouvait mconnatre l'oeuvre d'une main puissante.
Elle porta brusquement alors son regard sur Raoul, dont le
costume fort simple et la blouse macule ne lui apprirent
rien.

-- Monsieur..., murmura-t-elle d'un ton timide.

-- Mademoiselle..., dit gravement Raoul, qui se leva alors et lui
montra son visage.

Un sang pourpre inonda les joues de Sibylle; ses lvres
s'entr'ouvrirent, et sa main chercha un soutien; puis tout 
coup elle devint ple comme une cire vierge, et son oeil bleu
lana au comte un clair d'indignation et de fiert
souveraines. L'instant d'aprs, sans avoir prononc une
parole, elle avait quitt la plate-forme, et elle sortait de
l'glise  grands pas.

Elle rencontra sous le porche l'abb Renaud, qui accourait
tout essouffl et le visage rayonnant.

-- Eh bien, dit-il, eh bien, ma chre demoiselle?

L'motion, qui avait pris le dessus dans l'me imprieuse de
Sibylle, tait celle du plus amer ressentiment contre
l'attentat audacieux dont son repos et sa dignit taient
l'objet. Il y eut une hauteur et une colre presque farouches
dans l'accent de la rponse qu'elle adressa au cur en levant
la voix  dessein:

-- Eh bien, mon pauvre cur, nous avons t indignement
tromps! Il faut congdier cet homme  l'instant! Cet homme
n'est pas un peintre,... ou c'est le dernier des peintres! il
souille votre glise! Venez.

Et elle s'achemina dans la direction du presbytre en
compagnie du vieillard constern.

Le comte de Chalys, du haut de son chafaudage, n'avait perdu
aucune des paroles de Sibylle. Elles firent monter la rougeur
 son front et lui bouleversrent le coeur. Les sentiments qui
lui avaient inspir sa romanesque entreprise lui semblrent
apprcis avec une duret odieuse. Ses traits prirent
l'empreinte d'une ironie sombre et dtermine. Il sortit de
l'glise, alla s'appuyer avec une affectation de nonchalance
sur le mur du cimetire, et se mit  fumer tranquillement en
regardant la mer.

Un quart d'heure plus tard, un bruit de pas le fit retourner:
le cur rentrait dans le cimetire; il tait accompagn de
miss O'Neil. Tous deux s'avanaient vers lui d'un air grave.
Raoul, adoss au petit mur, les attendit les bras croiss et
le cigare aux dents.

-- Monsieur, dit le cur, vous tes le comte de Chalys, et vous
devez comprendre que votre sjour ici ne peut se prolonger
convenablement un instant de plus.

-- La consquence, monsieur le cur, rpondit Raoul avec une
froide politesse, ne me parat point ncessaire. Je puis tre
le comte de Chalys sans tre pour cela le dernier des
peintres, comme veut bien le dire mademoiselle de Frias. Vous
pouvez  la vrit me refuser la faveur de votre hospitalit;
mais je ne crois pas que vous puissiez me refuser le droit de
terminer un travail auquel j'ai t rgulirement appel. On
ne dplace pas un artiste, on ne lui retire pas sa besogne des
mains avec une telle lgret.

-- Il est bien entendu, monsieur, dit le cur en hsitant, que
vous serez indemnis de vos frais d'aprs votre propre
estimation.

-- Pardon, monsieur le cur, reprit Raoul en souriant; mais je
ne suis pas un artiste mercenaire: je travaille principalement
en vue de l'honneur. J'ai la fantaisie d'attacher mon nom 
votre glise, et cette fantaisie me parat aussi respectable
que celle qui prtend m'en chasser. Suis-je ici aux gages de
mademoiselle de Frias? Mademoiselle de Frias est-elle
propritaire de cette glise? Je n'ai affaire ici, monsieur le
cur, qu' vous et  votre conseil de fabrique; il existe
entre nous une convention que vous ne pouvez rompre
honorablement tant que j'y suis moi-mme fidle. Etes-vous
mcontent de mon travail? doutez-vous de ma capacit? Faites
appeler des experts; s'ils partagent les apprciations de
mademoiselle de Frias, je m'incline et je me retire. Jusque-l
je reste, tout prt d'ailleurs, si vous essayez de me
fermer les portes de votre glise,  me les faire ouvrir par
la justice de mon pays. -- Monsieur le cur, j'ai dit.

-- Monsieur, dit le cur, ce langage ne peut tre srieux.

-- Srieux, monsieur le cur? Je ne serais pas plus srieux
quand je serais sur mon lit de mort.

L'abb Renaud tait timide; mais il avait en lui un fonds de
dignit et de vaillance qu'il ne fallait pas provoquer outre
mesure.

-- Monsieur le comte, reprit-il avec fermet, vous quitteriez,
j'en suis sr, ce ton de raillerie et de bravade, si vous
vouliez bien vous souvenir qu'il ne s'adresse ici qu' des
femmes et  des vieillards.

Raoul plit. -- Aprs un silence:

-- Vous avez raison, monsieur, dit-il. Recevez mes excuses.

Et se tournant vers miss O'Neil:

-- Puis-je avoir, mademoiselle, quelques minutes d'entretien
avec mademoiselle de Frias?

-- Non, monsieur.

Raoul leva lgrement les paules:

-- Eh bien, monsieur le cur, je vais me rendre de ce pas chez
M. le marquis de Frias, et je m'engage sur l'honneur  ne pas
prolonger mon sjour ici d'un seul instant sans son
assentiment.

Il descendit alors  grands pas le revers de la falaise, salua
gravement Sibylle en passant et entra au presbytre.

Sibylle, informe par miss O'Neil de la rsolution qui avait
clos le dbat, se hta de remonter en voiture et d'aller
annoncer  son grand-pre la visite extraordinaire  laquelle
il devait se prparer.




III


RAOUL AU CHATEAU DE FERIAS


Une heure  peine s'tait coule quand le comte de Chalys,
qui n'avait pris que le temps de quitter son nglig de
peintre, fut introduit dans le grand salon du chteau de
Frias, o le marquis et la marquise l'attendaient et lui
firent un accueil empreint d'une extrme gravit. Il y eut,
aprs l'change des saluts, une minute de silence pendant
laquelle le comte et ses htes s'observaient mutuellement avec
un intrt rserv, mais profond. M. et madame de Frias
taient secrtement frapps du caractre de grce et
d'intelligence qui recommandait au premier abord la personne
de Raoul; pour lui, la vue des ces deux vieillards si dignes,
si doux et si tristes, achevait de dterminer le tour encore
hsitant de son exorde.

-- Madame la marquise, dit-il avec un lger tremblement dans la
voix, si je n'avais apport ici les sentiments de la plus
absolue dfrence, je les y trouverais... Mais on a d vous dire
que je ne me prsentais chez vous que pour y prendre vos
ordres, et que je m'y soumets d'avance, ne rclamant que la
libert de vous expliquer ma conduite.

-- Monsieur le comte, dit le marquis de Frias, nous ne pouvons
vous refuser cette libert; mais aucune explication ne saurait
modifier la nature -- non point des ordres -- mais de la prire
que nous avons  vous adresser.

-- Monsieur le marquis, j'espre le contraire. Mon arrive dans
ce pays a veill les susceptibilits de mademoiselle de
Frias et les vtres; je le comprends. Permettez-moi cependant
de vous affirmer que la pense de manquer de respect 
mademoiselle de Frias ou  vous m'a t aussi trangre que
peut vous l'tre celle d'offenser le Dieu dont vous attendez
votre salut... Vous ne me connaissez pas, monsieur le marquis,
et les prventions dont vous tes anim en ce moment vous
disposent mal  me croire sur parole;... mais la vrit pourtant
a bien de la puissance, et je me flatte que vous en
reconnatrez l'accent, mme dans la bouche. -- Raoul fit une
courte pause et reprit: -- Vous ne me connaissez pas, mais vous
connaissez mademoiselle de Frias, et vous pouvez facilement
imaginer quelle sorte d'attachement lui serait consacr, si
jamais elle rencontrait un homme qui ft capable et digne de
l'apprcier... Eh bien, monsieur, je vous supplie de supposer un
instant que je sois cet homme, que mon naturel, que le tour
particulier de ma pense et de ma vie m'aient prpar autant
que possible  bien comprendre tout ce que vaut mademoiselle
de Frias,  lui rendre tout entier le culte d'admiration,
d'estime et de tendresse qu'elle mrite,...  bien concevoir
enfin toute la plnitude de bonheur qu'une crature si noble
et si parfaite rpandrait sur la destine  laquelle elle
daignerait s'unir... Veuillez vous souvenir que ce rve m'a t
permis un jour comme une esprance... et qu'on me l'a soudain
bris dans le coeur,... sur les lvres,... et je vous demande 
vous-mme, monsieur,  vous pour qui je suis un tranger et
presque un ennemi, -- je vous demande si vous n'avez pas piti
de ce que j'ai d souffrir!

A ces derniers mots que le jeune homme avait prononcs avec
une mle motion, la marquise dtourna un peu la tte et
toussa lgrement.

-- Monsieur, dit le vieux marquis, vous vous exprimez avec
chaleur, et, je le crois, avec sincrit; mais je vous le
demanderai  mon tour, si vous vous tes form une juste ide
du caractre de ma petite-fille, quel avantage avez-vous pu
esprer d'une tentative, -- d'une dmarche que je veux bien
qualifier simplement de romanesque?

-- Mon Dieu! monsieur le marquis, reprit Raoul avec un triste
sourire, il ne faut pas exiger d'un homme qui se dbat dans
l'agonie d'un naufrage une parfaite maturit de dlibration...
Il s'attache  tout... Un moyen s'est offert de me rapprocher de
mademoiselle de Frias, de me remettre sur son chemin... je l'ai
saisi! Et cependant, monsieur, mon entreprise n'a pas t tout
 fait irrflchie... J'avais une esprance que la raison et
l'honneur peuvent avouer. Autant que j'ai pu le savoir, c'est
au nom des scrupules de sa conscience que mademoiselle de
Frias a repouss des voeux qu'elle n'ignorait pas... Eh bien,
monsieur, je savais que chez mademoiselle de Frias la fermet
rigoureuse -- trop rigoureuse peut-tre -- des principes
n'exclut pas la gnrosit du coeur... C'est  son coeur que j'ai
tent de faire appel, c'est sa gnrosit que j'ai espr
toucher en lui montrant sous ses pieds un homme qui, comme
elle le sait, ne fait point mtier de s'humilier.

-- Je suis sensible, monsieur le comte,  vos explications, et
j'avoue qu'elles vous concilient jusqu' un certain point mon
intrt; mais cet intrt, vous le comprenez, ne saurait me
faire oublier ce que je dois au repos et  la dignit de ma
petite-fille. Je ne puis donc que solliciter de vous le
tmoignage de dfrence que vous avez bien voulu nous
promettre.

-- Soyez assur, monsieur, que je ne vous le refuserai pas, si
vous jugez, aprs y avoir rflchi, qu'en m'enlevant mes
dernires esprances vous ne frappez que moi, si vous
approuvez pleinement les principes auxquels mademoiselle de
Frias me sacrifie, si vous pensez enfin que l'homme qui vous
parle tait vraiment indigne d'entrer dans votre famille et de
faire le bonheur de votre enfant. Dans un instant pour moi si
solennel et o je joue sur une partie suprme toute ma
destine, souffrez-moi la franchise la plus entire, la plus
inusite. Ne me dfendez aucun argument, si dlicat qu'il
puisse tre... Souffrez que j'essaye d'intresser  ma cause
votre sollicitude mme pour l'avenir de celle que vous
chrissez  si juste titre! Laissez-moi vous le rappeler, et
mademoiselle de Frias ne me dmentira pas,... car elle ne
saurait dire que la vrit, -- son coeur ne me repoussait pas...
Ce sera la fiert et peut-tre le dsespoir de toute ma vie
que d'avoir t un instant honor de sa sympathie... Eh bien,
cette sympathie, qu'un tel coeur sans doute n'avait pas
accorde lgrement, comment l'ai-je perdue? Sur un seul mot,
sur une parole, -- sinon mal comprise, -- au moins bien
rigoureusement interprte! Je respecte et j'admire les
principes religieux de mademoiselle de Frias;... mais n'ont-ils
pas mme  vos yeux, monsieur, quelque chose de l'intolrance
de la premire jeunesse? Ne perdront-ils rien de leur
inflexibilit au contact de la vie et de l'exprience? La
rsolution qu'ils ont dicte  votre petite-fille ne sera-t-elle
jamais sujette,... le croyez-vous!...  quelque secret
repentir? Pensera-t-elle toujours, comme aujourd'hui, qu'elle
a bien fait de sparer, de dsoler deux existences dont
l'union lui avait sembl  elle-mme prsenter plus d'une
condition de bonheur?... Et pourquoi? Parce que l'homme qui
l'aimait si profondment, -- et qu'elle avait jug digne d'un
peu de retour, -- tait un homme de son temps, un enfant de son
sicle,... et peut-tre un des meilleurs, car si je suis un
incrdule, je ne suis pas un impie; mon incrdulit n'est ni
agressive ni triomphante,... elle est triste et respectueuse. Je
vnre et j'envie ceux qui possdent la vrit. Pour moi, je
la cherche dans toute la sincrit et dans toute l'amertume de
mon me. Voil donc ce que je suis, monsieur. Que mademoiselle
de Frias, jeune comme elle l'est, leve loin du monde, ait
pens qu'une telle situation morale ne pouvait se concilier
avec aucune vertu, aucun honneur, aucune bonne foi, je le
comprends;... mais j'en appelle, monsieur,  l'exprience et 
la charit de votre ge;... croyez-vous qu'elle ne se trompe
pas? Croyez-vous qu'un incrdule comme moi soit vraiment
incapable de tout sentiment honnte et loyal, qu'il n'ait rien
de sacr dans l'me, qu'il ne puisse rien aimer, rien
respecter, rien adorer dans ce monde,... ni son pre, ni sa
femme, ni son enfant? Ah! si vous le pensez, je vous atteste,
monsieur, que vous me mconnaissez,... je vous atteste, au nom
mme des sentiments dont je suis pntr devant vous,... que le
plus saint respect peut entrer dans un coeur o la foi n'est
pas!

M. de Frias changea un regard avec la marquise, et rpondit
ensuite avec une sorte d'abandon:

-- Mon Dieu! monsieur le comte, admettons pour un moment que
les principes de ma petite-fille, rigs en rgles pratiques
de la vie, puissent tre en effet taxs d'exagration
regrettable... Que pouvons-nous faire, madame de Frias et moi,
dans la circonstance? Il ne sautait tre question ici d'user
de notre autorit... Que pouvons-nous donc? Que venez-vous nous
demander? Je vous interroge sincrement, car, ayant gard  ce
que vos sentiments et votre situation semblent offrir
d'intressant, nous serions disposs, madame de Frias et moi,
 vous donner, dans la limite de nos devoirs, un tmoignage de
notre sympathie.

-- Eh bien, monsieur le marquis, dit Raoul avec son plus doux
sourire, ne me chassez pas, voil tout ce que je vous demande...
Laissez-moi le temps de dsarmer, d'apaiser des scrupules que
vous-mme jugez excessifs... Laissez-moi, comme autrefois Jacob,
servir sept ans, s'il le faut, pour gagner le coeur et la main
de Rachel!

-- Pardon, mon cher monsieur, reprit le vieux marquis en
souriant  son tour; mais vous oubliez que la rputation de ma
petite-fille pourrait tre compromise dans cette exprience.

-- Comment le serait-elle, monsieur le marquis? Il est vident
que ma folle quipe, en supposant que le monde vienne 
pntrer le mystre dont je me couvre, ne saurait compromettre
que moi... Une passion heureuse, encourage, ne rduit pas un
homme de ma condition  ces procds d'aventurier... On se
moquera de moi,... je serai ridicule,... voil ce qui peut arriver
de pis... Vous faut-il quelque chose de plus? Faut-il m'engager
sur l'honneur  ne pas rechercher mademoiselle de Frias; 
l'viter mme, tant qu'elle ne m'appellera pas? Je m'y engage...
je m'engage encore  ne pas prolonger mon sjour dans ce pays
au del du temps ncessaire  l'achvement consciencieux de
mon travail... Vous avouerai-je l'esprance suprme que
j'attache  ce travail?... Si mademoiselle de Frias reste
inflexible, si mon dvouement silencieux, persvrant, n'a pu
l'branler,... eh bien, j'emporterai encore une consolation... Je
laisserai sous ses yeux l'oeuvre que mes mains, mon esprit et
mon coeur lui auront consacre... Je pourrai me dire de loin que
ce tmoignage lui rappelle quelquefois combien elle fut aime,
qu'il mle mon nom  ses penses,...  ses prires,... qu'il peut
un jour lui arracher une larme de regret, un cri de
tendresse,... et que peut-tre enfin ma vie n'est pas perdue 
jamais... Maintenant, monsieur, j'attends vos ordres... Si vous
l'exigez, je partirai, je partirai ce soir mme, mais je
partirai dsespr!

Le marquis demeura un moment silencieux, les yeux fixs sur le
parquet. Raoul crut comprendre  la contraction de son front
qu'il rassemblait ses forces pour lui adresser une rponse
ngative. Il se leva, et s'approchant de madame de Frias avec
un air de dignit mue:

-- Madame la marquise, dit-il, ne souffrez pas que je sois
jug, condamn peut-tre, sans laisser tomber de vos lvres un
peu de cette bont, de cette compassion que je lis dans vos
yeux... Dites un mot, je vous en supplie,... dites que votre coeur
maternel a confiance,... et que vraiment j'aime votre enfant
comme personne au monde ne l'aimera jamais!

-- Hlas! monsieur, dit la marquise en portant son mouchoir 
ses yeux, comment se peut-il qu'un homme qui montre des
sentiments comme les vtres ne croie pas en Dieu!

Le comte s'inclina, saisit la main de madame de Frias, et la
baisant avec un respect attendri:

-- S'il m'et donn... et conserv une mre comme vous, madame,
j'y croirais peut-tre!

Le regard humide de la marquise se porta sur les yeux de son
mari, et s'y arrta un moment.

-- Monsieur le comte, dit alors le marquis, vous trouverez bon
que nous dsirions, madame de Frias et moi, nous consulter
plus mrement avant de prendre une dcision formelle. Veuillez
donc nous conserver des dispositions de dfrence auxquelles
je ne vous cache pas que nous ferons probablement appel...
Jusque-l nous n'approuvons pas, mais nous voulons bien
ignorer votre prsence en ce pays.

Sur ces paroles, Raoul respira avec force, et un jet de sang
colora son ple visage.

-- Merci! dit-il d'une voix  peine distincte, et, posant une
main sur sa poitrine, il salua profondment les deux
vieillards et se retira.

Le marquis et la marquise, demeurs en tte--tte, se
regardrent quelque temps sans parler.

-- Mon Dieu! dit enfin madame de Frias, qu'il me plat, mon
ami!

-- Oui, oui, sans doute, dit le marquis en hochant la tte;
mais prenons garde, ma chre,... c'est un grand sducteur!

-- Voulez-vous dire que sa droiture vous soit suspecte?

-- Non,... je ne dis pas cela;... mais c'est un grand sducteur... Il
m'a sduit moi-mme, je l'avoue... J'ai cherch dans mon esprit
des arguments en sa faveur... Ce jeune homme, -- qu'on serait
heureux  tant d'gards d'appeler son fils, -- a toujours vcu
dans le mauvais courant du sicle... Je me suis demand si
quelque temps d'une vie nouvelle, entoure d'influences
salutaires, ne pourrait pas le rendre  celui qu'il parat si
digne de connatre!

-- Vous vous tes rappel, dit en souriant la marquise, miss
O'Neil convertie, Jacques Fray consol, notre brave cur
sanctifi, et vous avez espr que l'me trouble de ce jeune
homme pourrait s'apaiser et se purifier au souffle du mme
ange?

-- Oui, ma chre; mais cette preuve est bien grave, bien
dlicate, et il faut prendre conseil et nous recueillir avant
de nous y engager.

Sibylle entrait en ce moment dans le salon; son regard ardent
et curieux interrogea M. de Frias.

-- Eh bien? dit-elle.

-- Eh bien, mon enfant, dit le vieillard en souriant avec une
nuance d'embarras, nous avons pass  l'ennemi!

-- Comment! s'cria Sibylle.

-- Non, rassurez-vous... Seulement nous avons cru pouvoir
ajourner notre arrt de proscription... Nous voulons y penser,
vous y penserez vous-mme... Ce jeune homme ne demande que le
droit de terminer son travail, qu'il nous prsente comme un
hommage dsintress de sympathie et de dvouement... Il
s'engage d'ailleurs  respecter scrupuleusement votre repos...
Mon Dieu! sous cette clause, il nous a paru dur de traiter en
malfaiteur un homme bien n,... d'un grand talent,... et aprs
tout malheureux!... Nous y penserons, ma fille.

Sibylle accueillit cette communication avec tous les signes
extrieurs de son respect habituel pour son aeul, mais au
fond de l'me elle en fut atterre. Elle comprit que M. et
madame de Frias avaient subi la fascination personnelle de
Raoul, et elle se fit contre lui un nouveau grief de ce
triomphe. Elle crut voir la dfaillance de l'ge dans le trait
de faiblesse qu'elle reprochait secrtement  ses vieux
parents, et dont elle se reprsentait les suites avec
dsespoir. Elle seule savait au prix de quels combats, de
quelles fivres, de quelles insomnies elle tait parvenue 
touffer, et  n'touffer qu' demi, une passion que son
jugement condamnait. La prsence de Raoul mme invisible
allait la rendre toute entire  ces agitations dont elle
esprait  peine triompher deux fois. Elle tait convaincue
que la faute la plus grave qu'une crature humaine, et qu'une
femme surtout, puisse commettre, c'est de laisser usurper par
la passion, dans le gouvernement de sa destine, la place de
la raison et des principes. Elle sentit que l'abandon de ses
guides naturels l'exposait  ce danger. Elle en frmit, et se
dtermina sur l'heure  tenter de sa personne un effort
suprme pour rester matresse de sa vie. Laissant ses parents
en confrence avec miss O'Neil et avec le cur, qui venait
d'arriver au chteau, elle monta  cheval, sous le prtexte
d'une excursion de charit, et, suivie de son vieux
domestique, elle prit d'une allure rapide le chemin de Frias.




IV


L'EXPLICATION


Si nous sommes parvenu  donner une ide juste du caractre de
Raoul, caractre o, sur un fonds riche, mais dracin de
toutes bases morales, la passion et l'enthousiasme rgnaient
souverainement en guise de principes, et pouvaient se tourner
vers le bien ou vers le mal avec une gale sincrit, on aura
peut-tre le secret de beaucoup d'existences de ce temps qui,
dans leurs contrastes et leurs variations, dans leur noblesse
et dans leurs dfaillances, semblent manquer de logique ou de
droiture, et qui ne manquent que de foi. -- On comprendra du
moins dans quelles dispositions attendries, sereines et
honntes Raoul rentra au presbytre  la suite de son entrevue
avec les vieux parents de Sibylle. Il les avait vus  demi
gagns, et, malgr toutes les rserves dont ils avaient
envelopp la tolrance qu'ils lui accordaient, il y sentait
une sanction relle de ses prtentions et de ses voeux. Il
connaissait le respect et l'adoration de Sibylle pour les deux
vieillards, et, assur d'une alliance si puissante, il crut
pouvoir s'abandonner franchement  ses esprances. Ces
esprances avaient pris un caractre plus ardent et plus
tendre depuis qu'il avait pntr dans cet intrieur
patriarcal et respir l'air de paix, de douceur et de dignit
dont il semblait tre parfum. L'aspect mme du chteau, le
bon got, l'ordre et le silence qui y rgnaient, les grands
jardins en fleur, le vitrage tincelant des serres, les
avenues et les bois, tout ce qu'il avait pu entrevoir de la
demeure natale de Sibylle formait  la jeune fille elle-mme
un cadre harmonieux,  la fois svre et gracieux comme elle.
Il envisageait avec des effusions de coeur la pense d'enfermer
sa vie, son art, son avenir dans cette retrait bnie,  ct
de celle qui lui paraissait tre l'me et le gnie de ce lieu
enchant. Pour cet esprit troubl et pour ce coeur fatigu, un
tel rve, exalt par la passion, avait des dlices
incomparables.

Ne trouvant pas le cur au presbytre, il se rendit 
l'glise. En prvision du lendemain, les ouvriers venaient
d'enlever les chafaudages qui encombraient la nef pour la
restituer aux besoins du culte. Raoul profita de ce dbarras
pour examiner sous diffrentes perspectives l'effet gnral de
son oeuvre commence, en se portant tour  tour sur diffrents
points de l'glise. Accoud sur une des stalles du choeur, il
s'absorbait dans ses observations critiques, quand il entendit
la porte de l'glise s'ouvrir, puis se refermer. L'instant
d'aprs, mademoiselle de Frias parut dans la nef: elle
s'arrta quelques secondes, puis, apercevant Raoul, que
l'tonnement retenait immobile sur le pav du choeur, elle
s'avana vers lui. A mesure qu'elle approchait, le pli svre
de ses sourcils et la dcision hautaine de son regard
faisaient passer dans les veines du jeune homme, surpris
peut-tre en plein rve de bonheur, de douloureux frissons. -- Il
s'inclina:

-- Dois-je me retirer, mademoiselle? dit-il.

-- Non, monsieur, je vous cherche.

Aprs un peu de recueillement, elle reprit:

-- Je viens moi-mme, monsieur le comte, vous prier de rendre 
ma vie la libert et le repos que votre prsence ici lui
enlve. Vous m'excuserez si j'hsite sur le choix des
arguments que je dois employer pour vous y dcider... Est-ce 
votre conscience ou  votre honneur que je dois faire appel?...
Votre conscience, monsieur, ne reconnat d'autres lois, je le
crains, que votre fantaisie et votre bon plaisir, et vous me
permettrez d'en attendre peu de secours, puisqu'elle ne vous a
pas interdit d'elle-mme une conduite que la plus simple
honntet rprouve.

Le ton pre de Sibylle et la mesure tudie de son langage
glac achevaient si cruellement de dtruire les esprances
dont Raoul s'tait berc un instant, qu'il se sentit dfaillir
 demi. Il porta une main  son front, qui s'tait charg
d'une pleur livide, et, s'appuyant de l'autre sur la stalle
voisine:

-- Mon Dieu! murmura-t-il.

-- Je voudrais, poursuivit la jeune fille avec le mme accent
de hauteur, je voudrais compter davantage sur votre honneur,
sur les sentiments de savoir-vivre et de dlicatesse que les
hommes les plus trangers  la morale vulgaire sont encore
forcs de respecter, quand ils sont des hommes bien ns, et
qu'ils tiennent  en conserver le nom... Permettez-moi donc de
vous rappeler, monsieur, que s'il y a une loi d'honneur
formelle et incontestable, c'est celle qui dfend  un galant
homme de s'imposer par la perscution et l'intrigue  un coeur
qui le repousse.

-- Mon Dieu! rpta la comte, qui croisa les bras sur sa
poitrine avec un air de froide rsignation.

-- Et si ce n'est pas assez, monsieur, pour vous toucher, je
m'adresserai  votre raison,  votre bon sens... Cette
entreprise, peu honorable, o vous vous obstinez, ne peut
aboutir, laissez-moi vous le dire, qu' votre confusion. Vous
vous tes gagn la partialit de quelques personnes que je
respecte profondment, et vous vous flattez que je cderai un
jour ou l'autre  leur influence... Eh bien, je vous atteste,
monsieur, que vous vous faites illusion, et que toute ma
dfrence pour ces personnes ne saurait, ni aujourd'hui, ni
demain, ni jamais, me faire dvier de la ligne de conduite que
je me suis trace vis--vis de vous,... et je vous atteste
encore que votre persvrance, durt-elle des annes, ne
ferait que rendre vos prtentions plus vaines, en redoublant
dans mon coeur les sentiments de ddain et de msestime que de
tels procds m'inspirent.

Le comte de Chalys tendit le bras vers l'un des angles de
l'autel:

-- Tenez, mademoiselle, dit-il, je me demande si c'est vous qui
parlez,... ou bien si ce n'est pas une de ces statues de pierre
que voil!

Une flamme de colre s'alluma dans l'oeil de Sibylle.

-- Celle qui vous parle, dit-elle vivement, est une jeune fille
odieusement outrage, et qui certes n'et pas t soumise 
cette indignit, si vous aviez vu prs d'elle une seule main
capable de la dfendre ou de la venger!

A ces mots, une sorte de cri sourd s'chappa de la poitrine de
Raoul; sa main s'abattit lourdement sur le plat de la
boiserie. Il marcha vers Sibylle, et la regardant en face:

-- Retirez-vous! lui dit-il.

Stupfie par le rayonnement effrayant de ses yeux, la jeune
fille ne bougea pas.

-- Retirez-vous! rpta Raoul avec force... Vous tes une enfant
insense! et vous me feriez perdre  moi-mme la raison,... avec
la patience et le respect!... Quoi! voil donc vos vertus,...
votre charit,... votre religion, mademoiselle Sibylle!... Bont
du ciel!... Je suis un homme sans conscience,... sans honneur,...
sans coeur,... sans me!... Et pourquoi? Est-ce parce que je vous
aime tendrement, fidlement, follement,  travers tous les
dgots, toutes les amertumes, toutes les injustices dont vous
m'abreuvez?... Non!... c'est parce que je ne crois pas, n'est-il
pas vrai?... parce que je n'ai pas la foi? Voil le crime,
n'est-ce pas?... qui me vaut tant de rprobation et de mpris?...
Eh bien, je n'accepte pas votre anathme, entendez-vous? et
votre Dieu, s'il existe, ne le sanctionne pas!... Mais quel est
donc enfin ce comble de draison et d'iniquit?... Comment! la
dernire des vieilles femmes de ce village qui pour toute
vertu vient, chaque dimanche, dormir au pied de cette chaire,
sera une sainte  vos yeux!... Et moi, qui ai toute ma vie
cherch la vrit de tout l'effort de ma pense... et dans
l'angoisse la plus sincre de mon me, je serai un misrable!...
Ah! mprisez tant qu'il vous plaira ce qui est mprisable,...
l'incrdulit indiffrente et railleuse,... mais l'incrdulit
qui souffre, qui implore, qui respecte,... respectez-la!

La jeune fille, muette et comme ptrifie sur les dalles, le
regardait et l'coutait avec un mlange singulier d'intrt et
de terreur. Il fit quelques pas prcipits dans l'troite
enceinte du choeur, comme pour calmer la violence des passions
qui l'agitaient; puis, s'arrtant brusquement, et montrant la
croix qui dominait l'autel:

-- Prenez l, reprit-il d'un ton plus contenu, prenez l,
mademoiselle Sibylle, une leon de justice et de charit!
Rappelez-vous le cri de dtresse et de dfaillance qui s'est
lev de cette croix: "Mon pre, pourquoi m'avez-vous
abandonn?" Eh bien, c'est le cri de toute ma vie, et de celle
de bien d'autres en ce sicle. Est-il donc si coupable?... Ah!
il y a des blasphmes, sachez-le, qui valent des prires,... et
il y a des impies qui sont des martyrs!... Oui, je crois
fermement, quant  moi, que les souffrances du doute sont
saintes, et que penser  Dieu, y penser toujours, mme avec
dsespoir, c'est l'honorer et lui plaire!... Je crois que le
seul crime irrmissible  ses yeux, c'est l'insouciance et la
raillerie brutale vis--vis des grands mystres o il se
cache, et qui nous environnent... Oui, passer sur cette terre,
voir le ciel sur sa tte, la cration tout entire autour de
soi,... et ne pas se demander jour et nuit le mot de l'ternelle
vrit,... oui, cela est coupable, cela est honteux et
dgradant!... Mais se plonger de tout son coeur dans la recherche
du vrai, appeler le Dieu qu'on a perdu,... et mme le maudire,
s'il ne rpond pas,... porter cette pense et cette tristesse 
travers tout,... en sentir sur son front la pleur soudaine au
milieu des plus riantes ftes de la vie,... est-ce donc l de
l'impit, grand Dieu?... En tout cas, c'est la mienne!... Si elle
me fait criminel, je le saurai peut-tre un jour;... je sais,
quant  prsent, qu'elle ne me fait pas heureux... Mais du
moins, Sibylle, -- coutez bien! -- elle ne me dessche pas le
coeur, elle me l'emplit au contraire d'une compassion attendrie
pour mes semblables, pour tous ceux qui me paraissent, comme
moi-mme, cruellement abandonns en ce monde aux caprices du
hasard, de la force et du mal; elle ne m'ordonne pas de
sacrifier  de misrables scrupules mes sentiments les plus
vrais, mes lans les plus purs; elle ne m'apprend pas 
immoler sur de mesquins autels, qu'aucun Dieu ne peut bnir,
mon bonheur ou celui des autres; elle ne me donne pas vos
vertus, mais elle m'en donne une du moins que vous n'avez pas:
-- la bont!... Et maintenant, mademoiselle Sibylle, soyez
heureuse... Vous serez obie!... Et j'ajoute que je vous connais
assez dsormais pour vous obir sans regret!

En achevant ces mots, Raoul se dtourna comme pour ne pas voir
la jeune fille s'loigner.

Sibylle parut hsiter un moment, puis, s'avanant lentement
vers lui:

-- Raoul! dit-elle.

En entendant son nom prononc par cette douce voix sur le ton
de la prire, le comte se retourna brusquement et regarda
Sibylle avec un air de profonde surprise.

-- Raoul, reprit-elle alors, vous aussi, vous tes injuste, et
vous me mconnaissez... Pouvez-vous croire vraiment que j'aie
sacrifi vos sentiments, -- et les miens, que je ne cherche pas
 vous cacher, --  ces troits scrupules dont vous parlez? que
j'aie craint, en vous aimant et en vous donnant ma vie, d'tre
impie et d'offenser Dieu? Non,... j'ai craint d'tre plus
malheureuse encore que je ne le suis, et de l'tre surtout
avec moins de dignit. -- Tchez de me comprendre, je vous en
prie... Telle que le ciel m'a faite, s'il y a une pense pour
moi insupportable, c'est celle de tomber dans une de ces
unions qui naissent du caprice d'un jour, -- et qui ne lui
survivent pas... Et ce n'est pas seulement ma fiert, Raoul, qui
se rvolte  cette pense,... c'est mon coeur,... mon coeur, dont la
tendresse vous est inconnue! L'amour que j'aurais eu  vous
offrir, je le sentais infini, je le sentais ternel! et
j'aurais voulu que le vtre ft gal! -- Ah! vous m'aimez, je
le sais,... et vous tes un homme sincre et loyal;... mais ne
savez-vous pas vous-mme ce que deviennent en ce monde les
sentiments les plus ardents et les plus vrais quand ils ne
s'appuient pas sur Dieu,... quand ils ne se purifient pas,...
quand ils ne s'ternisent pas en lui? Ne comprenez-vous pas,
dites-le-moi, tout ce que doit ajouter de force et de
constance  l'affection de deux coeurs... l'esprance commune
d'un avenir sans fin?... Eh bien, cette esprance, vous ne
l'avez pas! ce lien imprissable nous et manqu... Vous aimez
ma jeunesse, -- qui demain ne sera plus;... mais ce qui sera
toujours,... mon me, -- comment l'aimeriez-vous? Vous n'y croyez
pas!... Un jour j'aurais aim seule!... J'en tais persuade...
Hlas! je le suis toujours,... et plutt que d'affronter cette
horrible douleur, j'ai vou ma vie  la solitude,  l'abandon,
aux regrets,... prfrant briser mon coeur de ma main... que de le
sentir jamais bris par la vtre... Voil mon crime,  moi,... et
malgr ce qu'il vous fait souffrir, je vous le demande avec
confiance, Raoul, est-il indigne de votre pardon?... me rend-il
indigne de votre estime?

Raoul resta un moment sans rpondre, les yeux attachs avec
une secrte admiration sur le visage de la jeune enthousiaste,
qui, dans le demi-jour mystique du choeur, brillait d'un clat
presque surnaturel. -- Puis, comme se parlant  lui-mme:

-- Pauvre enfant! dit-il.

Elevant ensuite la voix:

-- Oui, Sibylle, dit-il, je vous pardonne,... je vous remercie
mme,... quoique vous me dsespriez; mais vous me parlez avec
confiance, avec bont,... vous me traitez en ami,... je vous
remercie! -- Et pourquoi ne serions-nous pas amis? Ne puis-je
avoir cette consolation, dites, ne ft-ce que pendant mon
sjour en ce pays? Oh! ne craignez rien;... je vous connais bien
maintenant,... et je n'essayerai mme pas de vous flchir;...
mais,  dfaut d'un lien plus troit, cette sympathie qui nous
unit ne peut-elle avoir sa douceur,... et ne sommes-nous pas
capables tous deux d'une telle amiti?

Sibylle secoua faiblement la tte avec un ombre de sourire.

-- Ah! dit-elle, si je pouvais esprer qu'un jour, -- si
lointain qu'il puisse tre, -- je vous verrai prier l!

Raoul sourit  son tour:

-- Vous ne voulez pas que je vous trompe, n'est-ce pas?... Je ne
le crois pas. Je suis si loin de la foi!... Et pourtant il me
semble que si jamais je devais m'en rapprocher,... ce serait l,
-- dans cette chre glise,... prs de ce digne prtre... et prs
de vous!

Elle le regarda fixement; puis elle s'avana vers l'autel,
s'agenouilla sur les degrs, et se mit  prier avec ferveur,
la tte dans ses mains. Raoul, debout et immobile contre la
boiserie du choeur, contempla un instant la jeune fille
prosterne, et, les traits de son visage s'agitant d'une
motion subite, il mordit ses lvres et passa rapidement la
main sur ses yeux.

Aprs quelques minutes, mademoiselle de Frias se releva,
salua l'autel, et passant devant Raoul:

-- A bientt! lui dit-elle en souriant.

Comme elle sortait du choeur, elle s'arrta, attacha son regard
sur la fresque bauche, et, se retournant:

-- C'est trs-beau, monsieur! -- reprit-elle.

Puis elle s'loigna, et Raoul n'entendit plus que le frlement
de ses jupes tranant sur les dalles.



V


L'AMOUR DE SIBYLLE


Pendant qu'elle retournait au chteau, Sibylle tait agite
d'une sorte d'ivresse: elle ne pouvait se dissimuler que la
convention par laquelle s'tait termine son entrevue avec
Raoul tait un de ces compromis quivoques et suspects que la
passion suggre; elle tait donc alle elle-mme au-devant de
cette dfaillance qu'elle avait tant redoute. Cependant elle
ne se reprochait rien. Elle se disait, et nous sommes loin de
l'en blmer, que trop de sagesse et de force touche  la
duret de l'gosme, et qu'un lan de l'me, une faiblesse du
coeur conseillent plus noblement,  certaines heures de la vie,
que les rgles de la plus haute raison. Elle concevait sans
illusions toutes les dlicatesses, tous les cueils, toutes
les angoisses de l'preuve qu'elle venait d'accepter; mais
elle les affrontait dsormais avec une joie secrte: sa
tendresse s'tait rveille tout entire et mme exalte au
contact de la passion de Raoul; elle avait appris en mme
temps  lui rendre plus de justice,  l'estimer plus haut, et
ds ce moment il lui avait sembl qu' la place des principes
rigides auxquels elle avait obi jusque-l se posait devant
elle un devoir  la fois plus lev et plus doux, celui de se
vouer au salut moral de cette me qu'elle adorait, et de
hasarder dans cette tentative gnreuse son repos, sa
rputation mme, et, s'il le fallait, sa vie.

La consquence strictement logique d'une telle rsolution et
t sans doute d'agrer sans conditions les voeux et la main du
comte; mais si mademoiselle de Frias eut cette pense, elle
la repoussa, soit qu'elle ne pt vaincre si compltement la
fire obstination de son naturel et les principes rflchis de
son esprit, soit qu'elle prouvt la crainte vague que le coeur
de Raoul ne se prtt plus avec la mme ardeur au miracle
qu'elle implorait pour lui, si elle cessait d'en tre le prix.

Quelques instants plus tard, le marquis et la marquise
entendaient de la bouche mme de Sibylle le rcit de sa
campagne, laquelle, comme elle le dit en riant, n'avait pas
tourn  sa gloire. Elle termina en soumettant  leur
approbation le trait de paix et d'amiti qu'elle avait cru
devoir conclure avec M. de Chalys sous la restriction expresse
qu'il abandonnerait toutes prtentions  sa main. Cette
restriction expresse ne trompa pas plus M. et madame de Frias
qu'elle ne trompait au fond Sibylle elle-mme. Ils ne
doutrent mme pas que ds cet instant leur petite-fille n'et
arrt formellement dans sa pense le projet de son union avec
le comte, et que le temps d'preuve qu'elle lui imposait ne
ft simplement, suivant l'expression du vieux marquis, un
moyen de sauver l'honneur des armes. Leur confrence avec miss
O'Neil et avec l'abb Renaud les avait d'ailleurs disposs de
plus en plus en faveur du comte, pour lequel le cur en
particulier avait tmoign une prdilection tendre, disant que
c'tait une me bien trouble sans doute, mais non perverse,
qui offrait encore de la prise pour le ciel, et qu'il y aurait
conscience  dsesprer. Malgr tout, M. et madame de Frias
furent tents de croire que Sibylle entrait un peu trop
vivement dans la voie o ils semblaient l'avoir eux-mmes
engage. Le marquis la gronda doucement de son quipe: il ne
refusa pas de ratifier les prliminaires qu'elle avait signs
avec Raoul, et de le traiter comme un homme distingu, un
artiste minent qui se trouvait par hasard dans le pays, et
avec lequel on serait heureux d'entretenir quelques relations
de temps  autre.

-- Mais vous comprendrez, ma fille, ajouta le vieillard avec un
sourire un peu ironique, quelle rserve doit prsider  des
relations dont le but en dfinitive reste si mystrieux!

M. de Frias, apparemment pour donner lui-mme le ton de cette
rserve dsirable, accompagna ds le lundi suivant sa petite-fille
et miss O'Neil dans une excursion au village, et tous
trois vinrent surprendre M. de Chalys sur son chafaudage.
Raoul avait pass la journe du dimanche, pench sur sa
fentre,  recueillir d'une oreille mue les soins lointains
de l'orgue, que la brise lui apportait avec les sourds
murmures de l'Ocan. L'apparition du marquis et de Sibylle lui
parut d'un augure si excellent que ses beaux traits
s'clairrent d'une splendeur de joie. M. de Frias, aprs
avoir prodigu les loges, informa M. de Chalys que, si jamais
il prenait une heure de repos dans l'aprs-midi et que le
hasard de sa promenade le diriget du ct du chteau de
Frias, madame de Frias en serait reconnaissante.

On peut croire que ce hasard ne se fit pas attendre. Raoul
toutefois ne profita qu'avec beaucoup de discrtion des
politesses du vieux marquis, dont il avait senti la mesure. Il
trouvait d'ailleurs un charme si trange dans l'espce de
noviciat romanesque auquel il tait soumis, qu'il semblait
craindre de l'abrger. Il osait  peine toucher  ce bonheur,
qui pouvait n'tre qu'une illusion. La saison tait admirable.
Pendant que le soleil incendiait de ses feux l'aride sommet
des falaises et rjouissait dans l'herbe dessche les petites
sauterelles bleues qu'on voit sur ces ctes, il se clotrait
dans l'ombre et dans la fracheur de l'glise, et il y gotait
entre son art et sa rverie les heures les plus douces qu'il
et connues. Le cur ne manquait pas de venir chaque jour
s'attendrir devant son oeuvre. Il lui apportait des fruits de
son jardin, que le comte dvorait comme un colier,  la vive
satisfaction du vieillard. Quand il arrivait  Raoul de se
reposer quelques minutes en fumant  l'ombre des murs de
l'glise, le cur venait s'asseoir prs de lui sur le gazon ou
sur la pierre d'une tombe, et ils devisaient tous deux
amicalement au bruit des flots tranquilles, qui mouraient au
pied de la falaise.

Le comte avait un compagnon encore plus assidu et qui ne lui
tait pas moins cher, parce qu'il portait, comme le vieux
cur, la marque de Sibylle, et que, s'il n'tait pas la rose,
il avait vcu prs d'elle. C'tait Jacques Fray. Jacques
Fray, dans sa flnerie perptuelle, n'avait pas tard 
dcouvrir la chose merveilleuse qui se passait dans l'glise
de Frias. Il avait commenc par rder timidement aux environs
du porche, puis il s'tait hasard sur l'chafaudage, o il
tait demeur en extase devant le monde radieux qui sortait
peu  peu des murailles et de la vote. Raoul connaissait par
Sibylle elle-mme une partie de l'histoire de ce pauvre homme,
sur laquelle le cur avait achev de l'difier. Par bont
naturelle et par une sorte de diplomatie innocente, il fit 
Jacques un accueil encourageant, et il n'eut pas de peine 
l'apprivoiser en lui parlant de Sibylle avec un accent de
sympathie dont l'instinct du fou comprit la sincrit.
Jacques,  dater de ce jour, jugea convenable de venir
s'installer chaque matin sur le plancher de l'chafaudage,
d'o il surveillait le travail de Raoul avec un intrt le
plus ordinairement silencieux. Il ne tarda pas cependant 
rpondre de bonne grce aux questions que le comte lui
adressait par intervalles sur le ton de bonhomie qui est
particulier aux artistes. Sibylle tait le thme habituel de
ces dialogues bizarres.

-- Tu l'aimes bien, mon garon, n'est-ce pas? lui dit un jour
Raoul.

-- Et vous aussi! rpondit Jacques Fray en souriant avec un
air de ruse et de finesse. -- Ne lui faites pas de mal! ajouta-t-il
aussitt d'un ton svre.

La confiance croissante de Jacques dans son nouvel ami alla
jusqu' lui communiquer un secret chagrin dont il tait
cruellement obsd. La femme et la petite-fille de ce
malheureux reposaient dans le cimetire de Frias sous deux
tombes de gazon, dont le relief, bien qu'affaiss par les
annes, tait encore apparent. Depuis que l'intrt pieux de
Sibylle avait rendu un peu de paix et de lucidit  cette
intelligence foudroye, Jacques avait pris l'habitude de
planter sur ces deux tombes des tiges de fleurs sauvages qu'il
renouvelait avec soin lorsqu'elles taient fanes. D'aprs les
usages du pays, le moment tait venu o cette partie du
terrain consacr devait rentrer dans le domaine commun, et
Jacques avait t instruit par on ne sait quel froce plaisant
de village de cette expropriation imminente: il savait que
d'un jour  l'autre la pioche allait bouleverser ces deux
tertres et tout ce qu'ils contenaient. Cette ide se
prsentait  l'esprit effar de l'idiot avec un cortge
d'images douloureuses et sinistres. Il parlait d'ailleurs de
ses alarmes  ce sujet avec tant de mystre et de
circonlocutions que la vritable nature de son tourment avait
chapp mme  la pntration de Sibylle. Raoul ne la devina
qu' force de patience, et grce  l'intimit quotidienne et
prolonge de ses relations avec le fou. Comme il venait de
faire cette dcouverte, l'abb Renaud entra dans l'glise; il
le mit au courant en deux mots:

-- Monsieur le cur, ajouta-t-il  demi-voix en terminant, je
dsire acheter ce terrain. Chargez-vous de cela et gardez-moi
le secret, je vous prie.

Puis s'adressant  Jacques Fray:

-- Ne te tourmente plus, lui dit-il, on ne touchera pas  tes
tombes; elles t'appartiennent, c'est arrang.

Et il se remit  son travail. L'instant d'aprs, il sentit un
froissement qui le fit retourner: c'tait le fou qui avait
saisi le bas de sa blouse et qui y collait ses lvres. Une
larme se dtacha brusquement de l'oeil de Raoul; puis,
apercevant  deux pas le cur immobile et attentif, il rougit,
frappa du pied, et repoussant Jacques Fray avec une sorte de
violence:

-- Laisse-moi donc, bte! dit-il.

L'abb Renaud s'tait fait un devoir d'pier et de recueillir
dans le caractre et dans la conduite de Raoul tous les traits
qui pouvaient justifier les esprances auxquelles il s'tait
associ. Il ne manqua pas, malgr les recommandations du
comte, de porter le soir mme le rcit de cet incident aux
chtelains de Frias. Ces excellents coeurs en furent touchs
au point de perdre ce qu'il leur restait de prudence
formaliste, et le lendemain, dans la matine, Raoul recevait
une invitation  dner au chteau. -- M. et madame de Frias
dnaient alors  six heures par une concession aux habitudes
parisiennes de leur petite-fille. -- C'tait la premire fois
que Raoul pntrait si particulirement dans leur intimit: il
fut surpris de l'expansion et de la gaiet dont Sibylle
l'animait; cette disposition rieuse, qu'il avait difficilement
entrevue sous la contrainte de l'tiquette mondaine, ajoutait
aux grces svres de la jeune fille une nuance charmante, et
qui le ravit profondment. Il y eut toutefois dans le cours de
cette heureuse soire un moment dlicat: ce fut celui o les
domestiques du chteau envahirent le salon, suivant l'usage,
pour faire la prire du soir en commun avec leurs matres.
Quelques minutes auparavant, Sibylle avait prvenu le comte en
souriant de la crmonie qui se prparait:

-- Allez faire une promenade dans le jardin pendant ce temps-l,
ajouta-t-elle, je vous le permets.

-- Mon Dieu, non! rpondit-il du mme ton, je ne veux pas tre
un objet de scandale dans votre maison.

Il prit sa place un peu  l'cart, les deux mains appuyes sur
le dossier d'une chaise dans une attitude de recueillement
suffisant, et il se trouva pay outre mesure d'un acte de bon
got aussi simple par le coup d'oeil de reconnaissance que
Sibylle lui adressa  travers son dernier signe de croix.

Ds ce moment, les rapports de Raoul avec le chteau devinrent
plus familiers, et cette scne de pit se renouvela plus
d'une fois en sa prsence. Elle lui causait une sorte
d'motion indfinie qu'il prouvait encore en assistant heure
par heure  l'existence monastique du cur, et en respirant
continuellement l'atmosphre de l'glise et les vagues parfums
du sanctuaire. Ce cadre singulier o sa vie se trouvait
enferme le faisait sourire quelquefois avec une sorte
d'amertume ddaigneuse. Au fond, il ne s'y dplaisait pas. Les
pratiques pieuses, lorsqu'elles sont entaches d'une
superstition purile et d'une basse dvotion, ont pour effet
ordinaire d'inquiter et d'effaroucher les esprits qu'elles
prtendent difier; mais la vraie pit, les observances d'un
culte pur, la discipline religieuse de la vie, sans doute
parce qu'elles rpondent  l'instinct le plus puissant et le
plus lev de notre nature, ont un charme sans gal, et qui
semble tre contagieux. Quel est celui de nous, parmi les plus
tides, qui, pntrant  l'heure la plus trouble de sa vie
morale dans un de ces intrieurs d'aeul o une pit
souriante et calme rgle et sanctifie les habitudes de chaque
jour, n'y ait pas senti des lans d'attendrissement, de regret
et de dsir? Ce n'tait donc point sans raison que les parents
de Sibylle et Sibylle elle-mme avaient espr que Raoul
n'chapperait pas  l'influence du milieu salubre qui
l'enveloppait. Dans ce milieu en effet, entre la simplicit
vanglique du presbytre et la noblesse patriarcale du
chteau, rien ne choquait son esprit, tout plaisait  son
imagination, et tout apaisait son coeur. Il est peut-tre vrai
de dire que la vie factice et tumultueuse du monde, le contact
d'une socit dprave, les jeux effrayants de la force et du
mal sur la surface de la terre, contribuent plus encore que
les arguments et l'orgueil de la raison moderne  jeter une
intelligence dans les abmes du doute. S'il y avait un lieu
dans l'univers o un homme pt n'avoir sous les yeux que
l'aspect des grandes scnes de la nature et le spectacle
d'honntes gens, il serait difficile que son me, si
bouleverse qu'on la suppose, n'y recouvrt pas un peu de paix
et de confiance. C'tait en quelque sorte dans ce coin idal
de l'univers que Raoul tait transport, et lui-mme
s'tonnait des couleurs nouvelles dont sa pense s'imprgnait
quelquefois sous ces cieux inconnus.

Il y avait encore bien loin sans doute de ces dispositions
mues et de ces aspirations potiques  une srieuse
renaissance morale et  une foi positive. L'esprit droit de
Sibylle ne s'y trompait pas. Sans bien connatre les
objections si multiples et si complexes dont s'alimente le
scepticisme moderne, et qu'il est trop superflu d'indiquer 
un lecteur de ce temps, elle comprenait qu'elles ne pouvaient
cder en un jour  de vagues attendrissements. L'abb Renaud
la rassurait.

-- Dieu se sent, lui disait-il, et ne se prouve pas... Laissons
ce coeur s'ouvrir encore plus largement, et les objections
radicales de l'esprit viendront s'y perdre et s'y noyer
d'elles-mmes. S'il croit une fois en Dieu, je me charge du
reste.

Sibylle d'ailleurs semblait s'tre fait une loi d'viter avec
tous, et surtout avec Raoul, ce texte d'entretien. Elle lui
laissait mme voir, dans le cours de leurs relations
familires, une srnit paisible dont il s'inquitait, la
prenant pour de l'indiffrence: il craignait qu'elle n'et
vraiment accept au pied de la lettre, et sans en attendre
rien de plus, l'amiti passagre qu'elle lui avait permise;
quant  l'preuve mystrieuse dont l'avenir de leur amour
avait paru dpendre, elle n'y faisait aucune allusion, et il
pouvait croire qu'elle n'y pensait jamais. -- Elle y pensait
toujours; elle y pensait quelquefois avec de mortels
dcouragements, quelquefois avec des ravissements o son coeur
se fondait.

-- Hlas! dit-elle un jour au cur, n'y a-t-il pas de la folie
 esprer qu'une me si endurcie puisse tre touche en si peu
de temps et par de si faibles moyens?... Il faudrait qu'elle ft
saisie!

Et aprs une pause elle ajouta avec un triste sourire:

-- Il me semble quelquefois, mon pre, que si je mourais,... il
croirait!

Le vieillard ne put que lui faire signe de la main de chasser
ces penses, et ses yeux s'emplirent de larmes.

Un autre jour, ayant cru surprendre sur le visage ou dans les
paroles du comte quelque symptme heureux:

-- Ah! mon pre, dit-elle au vieux prtre, quel rve je fais!
N'est-il point trop beau pour la terre? Sauver du mal et
ramener  Dieu celui qu'on aime,... qu'on aime perdument!

Et elle mit dans ce mot un accent de passion inexprimable.

-- Ah! quel rve je fais! rpta-t-elle.

Elle fondit en larmes  son tour, et cacha son front dans ses
mains charmantes.

Cette trange vie durait depuis deux moins environ, quand un
soir,  la nuit tombante, M. de Chalys, qui avait dn au
chteau, prit le bras de mademoiselle de Frias et l'entrana
doucement dans l'avenue de chtaigniers qui s'tendait devant
la grille.

-- Mademoiselle, lui dit-il, est-ce que je me trompe? Je me
figure que vous ne tenez plus  me convertir...

-- Pourquoi, monsieur? Parce que je ne vous catchise pas?...
Outre que je suis une pauvre thologienne, je crains les rles
malsants... J'ai grande envie de vous convertir, ajouta-t-elle
en souriant; mais j'ai grande envie aussi de ne pas vous
dplaire.

-- Je ne sais pas trop dans quel rle vous pourriez me
dplaire, dit Raoul du mme ton;... mais enfin voulez-vous
connatre l'tat de mon me, mademoiselle Sibylle?

-- Oui, s'il est meilleur qu'autrefois.

-- Il est meilleur.

-- C'est vrai? dit-elle vivement.

Et il sentit le bras de la jeune fille trembler contre le
sien.

-- Il faut que ce soit bien vrai pour que je vous le dise, car
rien ne me paratrait plus cruel que de m'abuser, et plus
coupable que de vous abuser vous-mme sur un tel sujet... Oui,
vous et tous ceux qui vous entourent, vous me faites douter...
de tous mes doutes. Il est si difficile, il est si rvoltant
de croire que des coeurs comme les vtres soient sortis tout
entiers de la matire, et qu'ils y rentrent tout entiers!
Chaque jour je me fortifie dans la pense qu'il y a vraiment
une source plus pure d'o les mes descendent et o elles
remontent, -- comme les anges de la vision biblique... Oui,
j'entrevois Dieu par clairs depuis quelque temps avec une
certitude qui m'blouit... Ce Dieu n'est pas encore le vtre
sans doute;... mais enfin dites-moi, mademoiselle Sibylle, que
vous tes contente!

-- Contente! dit-elle d'une voix basse et pntre, non, je ne
suis pas contente,... mais j'ai le ciel dans le coeur!

Ils continurent  marcher quelque temps en silence sous les
sombres arcades de l'avenue. Sibylle tout  coup lui tendit la
main:

-- Mon ami! murmura-t-elle.

Il prit cette main et la serra sans parler... Elle s'loigna
aussitt, et il vit son ombre se perdre dans les jardins.

Aprs la plus heureuse nuit de sa vie, mademoiselle de Frias
eut le lendemain un triste rveil. L'abb Renaud vint lui
annoncer que M. de Chalys avait reu dans la matine une
dpche qui le forait de partir immdiatement pour Paris.
Raoul comptait d'ailleurs revenir sous peu de jours. Il avait
pri le cur de remettre  mademoiselle de Frias la dpche
qui motivait son dpart. Elle contenait ces trois mots:


"Viens vite!

"GANDRAX."


En lisant cette signature, Sibylle plit.




VI


L'AMOUR DE CLOTILDE


A l'heure mme o, sous la vote des avenues de Frias,
Sibylle laissait tomber sa main et son coeur dans la main de
Raoul, une scne d'amour fort diffrente se passait dans le
salon d'une de ces lgantes rsidences d't qu'on voit
suspendues  peu de distance de Paris sur les coteaux de
Luciennes. La baron de Val-Chesnay, propritaire de cette
habitation, avait eu ce jour-l  dner un mai qu'il s'tait
fait depuis quelque temps, sans trop savoir comment ni
pourquoi. C'tait Louis Gandrax. Pour s'introduire sur le pied
de la familiarit dans la maison de ce jeune homme, Gandrax
n'avait pas eu besoin de dployer les souplesses stratgiques
qui sont d'usage en pareil cas, et auxquelles la roideur de
son naturel se ft difficilement prte. Le gnie de Clotilde
avait pourvu  tout. Comme toutes les femmes  tte forte qui
mditent d'unir les agrments de l'indpendance aux bnfices
d'une situation rgulire, elle avait jug bon d'affermir
pralablement sur les yeux de son mari le bandeau d'une
confiance  toute preuve. Avec une imagination de feu et nuls
principes, elle avait su lui persuader qu'elle tait  la fois
une sainte et un marbre. M. de Val-Chesnay, pntr de cette
flatteuse conviction, nourrissait pour cette belle statue de
secrtes ardeurs qui n'taient gales que par son respect.
S'il lui arrivait de rechercher parfois dans les thtres ou
dans les tribunes du _sport_ quelques amours moins thres et
plus en harmonie avec l'argile infrieure dont il se sentait
ptri, il en rapportait des remords et des terreurs qui
n'chappaient point  Clotilde et qui achevaient de lui
assurer l'empire. Le jeune baron, malgr tout, tait trop
amoureux de sa femme pour n'en tre pas jaloux. Ce fut donc
avec une vritable satisfaction qu'il la vit un jour tourner
l'activit de sa pense vers les hautes spculations de la
science, sous la direction spirituelle de Louis Gandrax. La
rputation de Gandrax tait d'ailleurs particulirement
rassurante; l'intgrit de ses moeurs n'tait pas moins notoire
que son talent. M. de Val-Chesnay crut donc dans sa mince
cervelle faire un coup de diplomatie raffine en mnageant 
sa femme ces innocents loisirs, et en attirant dans son
intimit domestique un homme qui semblait devoir y tre une
gide plutt qu'un danger.

Le premier charme de Gandrax aux yeux de Clotilde avait t le
reflet que jetait sur lui son amiti avec Raoul. Puis peu 
peu la puissance personnelle, la beaut imposante et la
clbrit du jeune savant avaient exerc sur l'esprit de
Clotilde une sorte de fascination qu'elle avait pu prendre
pour de l'amour. Dsespre  ce moment mme par l'abandon et
par le dpart de M. de Chalys, dont elle avait fini par perdre
les traces, elle s'tait livre brusquement  cet entranement
quivoque dont un got subit pour les curiosits de la science
fut le mensonge inutile. Ce ne fut pas toutefois sans
sincrit ni sans ardeur que cette jeune femme essaya de
s'initier aux graves tudes qui occupaient Gandrax, et de
donner  leur liaison un caractre lev qui en rachett
vis--vis d'elle-mme les tristesses et les rougeurs. Ne avec de
grandes passions, Clotilde n'tait pas une me basse, et mme
dans ses fautes on devait retrouver les indices d'une noblesse
originelle touffe par une ducation dtestable.

Louis Gandrax avait eu une jeunesse asctique. Assailli sans
sa maturit par un de ces amours vengeurs que dchane
quelquefois le dmon de midi, il avait transig avec son
orgueil, qui tait sa matresse vertu, par un singulier
compromis. Impuissant  vaincre sa passion, il avait cru faire
acte de supriorit dominatrice en l'imposant  Clotilde, et
il tait parvenu ainsi  riger en nouveau triomphe de sa
volont ce qui n'en tait au fond qu'une dfaillance. Ce
triomphe l'enivra. Epris jusqu'au fond de ses veines de la
beaut de Clotilde, secrtement touch de l'aurole de gloire
mondaine que cette conqute lgante ajoutait  son front
svre, il s'abandonna avec une sorte de candeur aux dlices
et aux vanits d'un amour qui lui paraissait complter sa
fire personnalit. Il arrangea pour toujours son existence
dans ce cadre idal, et il se vit mme couronn devant la
postrit du prestige d'une de ces grandes liaisons en mme
temps profanes et intellectuelles que l'histoire ne ddaigne
pas de consacrer. Ds ce moment, le jeune matrialiste foula
d'un pied souverain cette terre qui semblait lui appartenir,
et il put se rpter, avec plus de certitude que jamais, son
axiome favori: "Il y a un Dieu!... c'est l'homme qui sait et qui
veut!"

Il ne savait pas tout cependant, et il devait s'en convaincre
formellement dans cette soire mme o nous le retrouvons 
Luciennes entre madame de Val-Chesnay et son mari. Sous le
prtexte ordinaire d'tudes et d'expriences scientifiques, il
avait pass la journe chez Clotilde, qui s'tait organis un
petit laboratoire dans sa villa. Elle lui avait communiqu 
son arrive une lettre qu'elle venait de recevoir de sa pieuse
tante, et dans laquelle madame de Beaumesnil lui rvlait la
prsence du comte de Chalys  Frias, en joignant  cette
nouvelle quelques dtails venimeux sur la personne de Raoul,
sur son genre de vie et sur ses relations avec Sibylle. Madame
de Val-Chesnay s'tait extrmement divertie  la pense du
comte de Chalys transform en ermite et en enfant de choeur.
Gandrax s'tait content de lever les paules et d'viter ce
sujet d'entretien. Clotilde avait paru distraite le reste du
jour, et pendant le dner, en particulier, elle avait dcoch
 Gandrax quelques traits de mauvaise humeur, qui, sans
inquiter le jeune savant, avaient lgrement bless son
orgueil. Ce n'tait pas d'ailleurs la premire fois que la
nature orageuse de Clotilde soulevait quelques nuages dans
leur ciel. Gandrax avait coutume d'opposer victorieusement 
ces caprices passagers la froideur sarcastique et hautaine que
son langage et sa physionomie exprimaient avec prdilection.
Il tait toujours sorti de ces preuves avec une confiance
plus forte dans cette suprmatie irrsistible et magntique
qu'il aimait  se reconnatre. Il mnageait ce soir-l  son
lve une de ces rpressions ironiques; il attendait donc avec
impatience que M. de Val-Chesnay voult bien, suivant son
usage, aller fumer dans son parc ou dans ses curies, et le
laisst en tte--tte avec Clotilde dans le salon d't, o
ils avaient pass en quittant la table.

Mais Clotilde, de son ct, lui mnageait une surprise. Elle
venait de s'tendre sur une causeuse dans une attitude de
nonchalance puise. Au moment o le dbonnaire baron
s'esquivait discrtement, elle l'appela tout  coup d'une voix
caressante:

-- Roland, fumez donc ici, mon ami, je vous en prie!... Nous
sommes seuls,... et je vous ai vu si peu aujourd'hui!

M. de Val-Chesnay, peu habitu  ces lans de tendresse,
s'arrta tout interdit. Il murmura quelques mots de gratitude,
alluma un cigare, et s'tablit dans un coin retir du salon,
pendant que Gandrax s'asseyait avec un peu de brusquerie 
deux pas de la causeuse et lanait  Clotilde un coup d'oeil
svre. La jeune femme n'y prit point garde: elle contempla
vaguement, pendant quelques minutes,  travers la porte
entr'ouverte, les rayons de lune qui se jouaient dans les
ombrages du parc et dans les brumes de l'automne; puis,
s'adressant de nouveau  son mari du mme accent affectueux et
pntr:

-- Mon ami, reprit-elle, o tes-vous donc? Pourquoi si loin?...
J'aime l'odeur de vos cigares... Venez donc ici!

Elle lui montra du bout de son ventail une espce de gros
tabouret qu'elle approcha elle-mme de la causeuse.

Roland s'tait empress de se rendre  cet appel. Elle laissa
pendre sa blanche main sur la tte du jeune homme, puis, le
forant de se renverser sur le bord de la causeuse, et se
penchant alors gracieusement au-dessus de son front, elle le
regarda dans les yeux:

-- Vous tes joli! dit-elle  demi-voix.

Et elle reprit sa pose rveuse, sans cesser de promener sa
main sur la tte blonde de Roland.

Aprs un silence, elle se tourna subitement vers Gandrax:

-- Quelle belle soire, n'est-ce pas? lui dit-elle.

-- Trs-belle! dit Gandrax.

-- J'adore ces premiers soirs d'automne!... Vos cheveux sont
comme de la soie, Roland... Avez-vous remarqu, Gandrax, les
cheveux de mon mari? Des cheveux d'enfant,... et d'honnte
homme!

-- Tout  fait, murmura Gandrax.

Il y eut un nouveau silence. Elle se mit  rire.

-- Voyons, Roland, reprit-elle, j'abuse de votre bont... Allez
voir un instant vos chevaux, je vous le permets, -- d'autant
plus qu' la longue cette fume de cigare... Oh! elle ne me fait
pas mal, non!... mais elle me grise,... elle m'enivre!... Allez, mon
ami... je vous donne vingt minutes,... mais pas une de plus, vous
entendez!

Le jeune baron, hbt de son bonheur, appuya ses lvres sur
la main de sa femme, et sortit en triomphe.

Gandrax le laissa s'loigner; puis il se leva, et, affectant
vainement le calme, car sa voix tremblait de colre:

-- Clotilde, dit-il, vous allez bien vouloir m'expliquer cette
scne, n'est-ce pas?

-- Quelle scne, mon ami? dit Clotilde d'une voix douce et
tranante.

-- La scne d'atroce coquetterie que vous venez de jouer l!

-- Comment!... il faut vous l'expliquer?... vraiment? Vous ne la
comprenez pas tout seul?

Elle sourit.

-- Oh! ne plissez pas votre sourcil olympien,... vous perdez vos
peines, allez! Eh bien, cette scne, je vais vous l'expliquer
d'un mot,... d'un mot qui brle mes lvres depuis trop
longtemps;... mais enfin mieux vaut tard que jamais!

Elle se dressa alors sur la causeuse, le regarda en face, et,
accentuant tout  coup sa parole avec une sombre nergie:

-- Vous m'ennuyez!... Comprenez-vous?

Gandrax demeura d'abord immobile, puis brusquement, comme s'il
et reu dans la tte une balle de pistolet, il tourna sur ses
talons en chancelant; il se remit toutefois par un effort de
volont suprme, fit quelques pas dans le salon, et, revenant
vers Clotilde, qui, toujours  demi couche, mais le buste
rigide et la tte haute, l'avait suivi d'un oeil impitoyable:

-- Une insulte, dit-il froidement, n'est pas une explication.
Que s'est-il pass? que se passe-t-il? Pourquoi ne m'aimez-vous plus?

-- Pourquoi? reprit-elle du mme ton pre et violent: parce que
je ne vous ai jamais aim! parce que jamais une femme ne vous
aimera,...  moins que vous n'alliez la chercher dans la fange
d'un harem! parce qu'avec toute votre science vous n'avez ni
coeur, ni me, ni esprit,... ni rien de ce qui peut relever  ses
propres yeux une femme qui tombe, lui voiler sa faute, lui
ennoblir sa faiblesse, lui charmer sa honte,... rien de ce qui
peut lui faire quelquefois de son amour un rve gnreux, un
enthousiasme, une posie,... une religion!... Non! Dieu merci, je
ne vous ai jamais aim! Je n'ai aim en vous que l'ombre de
votre ami,... de votre ami que j'adorais, que j'adore toujours!...
Et ce que je vous dis l, je l'ai dans le coeur depuis la
premire heure, sachez-le. Je me rsignais cependant,
j'essayais de me tromper, de me persuader que je vous aimais,
car une femme qui en est  sa premire faute s'y attache avec
dsespoir, si indigne qu'elle ait reconnu son complice!... Et
vous, vous avez cru que vous me domptiez, que vous me
fasciniez, que vous tiez mon matre et seigneur!... Pauvre
homme!... vous voyez si j'ai peur! -- Tenez, n'en parlons plus...
Je pense que vous comprenez maintenant?... Au surplus, que vous
compreniez ou non, cela m'est gal! L'important est d'en
finir,... finissons-en donc... Allez-vous-en!... et tchez que je ne
vous revoie jamais, car vous me faites horreur, -- simplement.

Et elle se recoucha sur la causeuse.

Gandrax sortit. -- Pendant qu'il gagnait la plus proche station
du chemin de fer, il s'arrtait de temps  autre et portait la
main  son front, croyant sentir le sol trembler sous ses
pieds. Il tait onze heures du soir quand il fut rendu chez
lui. Il entra dans son laboratoire et se jeta sur une chaise;
puis au bout d'un instant, comme si l'immobilit lui et t
insupportable, il se releva et se mit  se promener d'un pas
lent et rgulier dans la longueur de la vaste pice. Le
martellement prcipit de ses tempes sonnait  ses oreilles
comme un tocsin. Tous les bruits du chaos remplissaient son
cerveau. Dans ce rveil brutal, dans cette chute immense et
sans retour des hauteurs de son orgueil, il cherchait
confusment quelque soutien auquel il pt se rattacher: il
n'en trouvait pas. Sa science, ses livres, sa gloire, sa noble
pauvret mme, dpouills  jamais du charme dont l'amour de
Clotilde les avait empreints, lui semblaient choses odieuses.
En dehors de lui, aucune force, aucune consolation, aucune
esprance, -- le vide. Il et voulu pleurer; mais il ne restait
pas dans son me dessche une seule des sources d'o peut
jaillir une larme. Il continua de marcher ainsi d'un pas de
spectre jusqu'aux premires lueurs du jour: quand l'aube
blanchissant les fentres vint donner  son cauchemar une
ralit plus irrcusable et plus poignante, quand il fallut
recommencer la vie avec cette honte au front et cette blessure
au coeur, il ne le put pas. -- L'ide de la folie traversa son
cerveau: il s'approcha brusquement d'un des rayons qui
garnissaient les murs, saisit une fiole pleine d'une liqueur
brune, et la vida d'un trait. -- Puis il reprit sa promenade
avec une gravit lugubre, son pas s'alourdissant par degrs.
Tout  coup il s'arrta, agita les bras convulsivement, et
tomba sur la carreau. Au bruit de sa chute, quelques gens de
la maison accoururent: on le porta sur son lit, et un mdecin
fut mand. Aprs deux heures d'un assoupissement ml de
dlire, il se rveilla et eut la force de dicter sa dpche 
Raoul.


Raoul arriva dans la soire de ce mme jour et se fit conduire
chez Gandrax en descendant de wagon. Il gravit l'escalier sans
avoir trouv  qui parler. La chambre du savant tait une
sorte de cellule claustrale; une petite lampe l'clairait
faiblement. Une vieille femme lisait dans un coin. Contre la
muraille blanchie  la chaux tait appliqu un lit de fer dans
lequel Raoul aperut Gandrax. Ses cheveux noirs taient
repousss et rejets en arrire, dgageant son large front
couvert d'une pleur cendre. Un sourire passa sur ses joues
creuses et dans son oeil flamboyant quand il vit entrer Raoul.
Il lui tendit la main avec effort:

-- Ah! dit-il d'une voix profonde, je suis bien aise de t'avoir
revu.

-- Mais, grand Dieu! qu'est-ce que c'est donc? Depuis quand
es-tu malade?

Gandrax fit un signe  la femme qui le gardait: elle sortit
aussitt. Il dsigna alors du doigt  Raoul la fiole vide qui
tait pose prs de la lampe. Raoul l'examina  la hte: un
pli douloureux contracta ses traits; il se rapprocha du lit,
et regardant fixement Gandrax:

-- Clotilde? dit-il.

-- Oui, dit Gandrax.

Et aprs une pause:

-- La premire faiblesse de ma vie,... et la dernire!

-- Ah! malheureux!... mais si tu as rsist jusqu'ici, on peut
esprer... L'opium pardonne... O est le mdecin? Que dit-il?

-- Le mdecin, c'est moi... Il dit que le systme nerveux est
dtruit, et que je suis perdu... Je ne suis plus qu'une matire
qui se transforme.

-- Mais tu peux te tromper, s'cria Raoul avec agitation.
Voyons, laisse-moi appeler quelqu'un; qui veux-tu?

-- Personne,... inutile,... ne me trouble pas; assieds-toi.

M. de Chalys se laissa tomber sur une chaise  ct du lit:

-- Souffres-tu beaucoup, mon ami?

-- Beaucoup... J'ai fait une faute,... la dose tait trop forte;
mais j'tais fou.

Aprs un moment, un clair d'ironie glissa sur la bouche
amincie de Gandrax:

-- Et toi, reprit-il d'une voix sourde, tu sers la messe, dit-on?

-- Mon ami, je t'en prie.

Il y eut un long silence, pendant lequel on n'entendait dans
la triste chambre que la respiration sifflante du malade et
les faibles battements d'une montre pose sur son chevet.
L'oeil de Gandrax cependant, attach avec insistance sur celui
de Raoul, paraissait exprimer une sorte d'inquitude pnible:

-- Tu dsires quelque chose, Louis? dit Raoul en se penchant
vers Gandrax.

-- Pourquoi ne pleures-tu pas?

-- Mon ami! je fais un rve affreux; je suis terrifi!

-- Il ne pleure pas!... murmura Gandrax.

Aprs une nouvelle pause, il leva plus fortement la voix:

-- Quelle heure est-il?

-- Bientt minuit.

-- Quel jour?

-- Jeudi.

-- Donne-moi ta main,... donne vite!

Raoul se leva vivement et lui prit la main:

-- Louis, dit-il, n'as-tu rien  me recommander? n'as-tu rien
qui te tourmente? Es-tu bien matre de ta pense en ce moment
terrible?... Es-tu sr?... Sais-tu bien ce que tu es,... o tu vas?

-- O je vais?

Un sourire effrayant retroussa les lvres de Gandrax: il se
dressa  demi sur sa couche, retira brusquement la main que
tenait Raoul, et l'abaissant vers le sol par un geste d'une
nergie farouche:

-- L! dit-il.

Sa main demeura pendante contre le drap; ses yeux roulrent
dans leurs orbites, et sa tte inerte retomba sur l'oreiller.
-- Raoul, aprs une minute de contemplation silencieuse, cacha
son front dans ses mains, et des larmes ruisselrent  travers
ses doigts crisps; mais Gandrax ne pouvait plus les voir.

M. de Chalys veilla seul prs des restes de son ami. -- Le
surlendemain, la crmonie des funrailles eut lieu dans
l'glise Saint-Sulpice avec un mlange de pompe et d'austrit
qui rappelait  la fois les honneurs mrits et la digne
pauvret du jeune savant. En entrant dans l'glise, Raoul
aperut dans un des bas cts une femme vtue de noir, dont
l'air de jeunesse et d'lgance le frappa; il sentit un
frisson passer dans ses veines. C'tait Clotilde en effet;
pousse par ce got des motions fortes et dramatiques qui est
propre aux femmes de son espce, ou peut-tre par quelque
secret sentiment de remords et de pit, elle avait recherch
ce spectacle. On l'entendit  plusieurs reprises pleurer sous
son voile. Ces pleurs taient sincres; mais elle pleurait sur
elle-mme bien plus que sur la victime de son cruel amour. Sa
destine semblait se teindre  ses yeux du jour lugubre et des
flammes bleutres dont l'glise tait remplie. Elle
s'pouvantait de son avenir. Elle se rappelait aussi avec
attendrissement les scnes heureuses de son enfance, les bois
et les campagnes de Frias, la paix qu'elle y avait laisse.
Parmi ces souvenirs, il y en eut un toutefois qui se dressa
soudain devant elle, et qui l'obsda avec une persistance
trange: ce fut la vision du fou Fray couch sur le pav de
la cour de Frias, et soulevant tout  coup les oripeaux
ensanglants dont elle l'avait affubl pour lui adresser de la
main, comme une des tragiques prophtesses de Macbeth, une
vague menace de royaut et de malheur.

Vers le milieu du jour, le comte de Chalys, aprs avoir
accompli jusqu'au bout son douloureux devoir, rentra  son
htel. Il s'tait retir dans un grand salon du rez-de-chausse
ferm depuis longtemps, et o la lumire du dehors
pntrait  peine par une fentre dont on avait cart les
volets. La porte s'ouvrit tout  coup, et un vieux domestique
s'y montra timidement.

-- C'est une dame que monsieur le comte attend, dit-il.

Raoul se leva avec impatience.

-- Mais je j'attends personne!

Il n'avait pas achev sa phrase, que madame de Val-Chesnay
tait dans le salon. Le vieux domestique sortit  la hte.

Clotilde s'tait arrte immobile devant Raoul. Son voile
tait baiss, laissant entrevoir sa pleur ardente et ses yeux
de flamme. Sous ses vtements de deuil, relevs d'ornements de
jais, sa taille superbe, sa grce sombre, sa fire beaut,
resplendissaient d'un clat saisissant. Raoul la regardait
avec un air d'indcision et de colre. Elle repoussa lentement
son voile et attacha sur lui un oeil suppliant.

-- Que voulez-vous? dit durement le comte.

-- Votre piti, Raoul.

-- Je vous la refuse!

Il se dtourna et dit quelques pas. Puis, revenant vers elle:

-- Savez-vous qu'il s'est tu? reprit-il. Si vous ne le savez
pas, je vous l'apprends! Si vous le savez, je vous trouve...
hardie de vous prsenter ici!

-- Je le savais! murmura-t-elle.

Elle se jeta sur un divan, cacha sa tte dans la soie des
coussins et sanglota. Raoul marcha quelques minutes  grands
pas dans l'obscurit de l'immense salon, et, s'arrtant en
face d'elle brusquement:

-- De grce, madame, reprit-il, finissons! Tout ceci est
inutile... et rpugnant.

Elle releva le front.

-- Mais enfin, dit-elle, savez-vous bien vous-mme ce qui s'est
pass? Croyez-vous donc tre si tranger  ce malheur,...  ce
crime,... que je venais pleurer avec vous? N'est-ce pas vous qui
m'avez pousse  ce vertige,... dont voici les suites?... Ne
m'avez-vous pas demand mon amour?... L'ai-je rv, dites?... Et
le jour o il vous a appartenu, ne m'avez-vous pas torture,
humilie, dsespre,... en vous donnant  une autre sous mes
yeux? Et vous me refusez aujourd'hui un mot de piti,... un mot
de pardon?... Et qu'avez-vous pourtant  me pardonner,... si ce
n'est de vous avoir aim trop fidlement  travers ce fantme
d'amour que j'avais saisi dans mon dsespoir, parce qu'il
tait encore un souvenir, une ressemblance de vous,... parce
qu'il me parlait de vous, parce qu'il vous aimait!... Eh! grand
Dieu! c'est ce qui l'a tu, si vous l'ignorez, car le moment
est venu o je me suis rveille de ce songe avec horreur;... je
n'ai pu le tromper plus longtemps,... le cri de la vrit s'est
chapp de mon coeur, et l'a foudroy!... Plaignez-le; moi, je
l'envie! Il ne souffre plus!

Elle plongea son front ple dans ses mains et se remit 
sangloter avec violence.

-- Madame, dit Raoul avec gravit, je ne vous reproche rien, et
je me reproche amrement,  moi, la conduite inconsidre qui
a pu vous prparer de telles fautes et de tels chagrins... Je
vous en demande mme pardon, si vous le voulez. Maintenant
vous devez comprendre que nous sommes spars par le plus
profond des abmes, et que cette explication ne saurait se
renouveler ni mme se prolonger entre nous sans prendre une
couleur odieuse... Allez, je vous en prie.

M. de Chalys, en terminant ces mots, se laissa tomber sur un
fauteuil, comme accabl par les sensations pnibles de cette
scne. La jeune femme s'tait leve.

-- Je m'en vais, murmura-t-elle avec douceur. Ne me donnerez-vous
pas votre main, Raoul?

Raoul fit un geste rapide de refus, et se dtourna en appuyant
son front sur sa main.

-- Ah! reprit-elle du mme accent suppliant, que vous tes dur!
Je vous demande si peu,... moi qui vous avais tant donn! Est-ce
que cet amour enfin,... l'unique de ma vie!... ne me vaudra pas 
ce dernier moment... une parole de bont,... de compassion?... Ah!
soyez sr que je respecte tout ce qu'il faut respecter; mais
il y a une chose pourtant que je veux vous dire avant de vous
quitter,... pour toujours sans doute!

Il entendit un bruit de soie froisse: elle s'tait mise 
genoux et se tranait sur la tapis.

-- Raoul, poursuivit-elle, je ne vaux rien, je le sais trop... On
m'a perdue ds l'enfance en ne me laissant connatre d'autres
lois que mes passions; aussi je n'ai pas un seul mrite au
monde, pas une vertu, pas une croyance... Je sais aimer
seulement,... et je vous aime!... Vous tes ma religion;... je vous
aime... comme je voudrais aimer Dieu!... Ah! si vous m'aviez mieux
connue, vous n'auriez pas tant ddaign peut-tre une
tendresse comme la mienne,... car je vous jure qu'il n'y en a
pas une semblable sous le ciel!... Maintenant tout est fini,... je
le sens,... et il y a presque de la dmence  esprer que votre
coeur s'ouvre jamais pour moi... Sachez bien cependant,... voil ce
que je veux vous dire,... sachez que je vous reste consacre et
dvoue,... et qu' l'heure o vous le voudrez,... sur un mot, sur
un signe,... je quitterai tout pour vous suivre au bout du monde
 deux genoux,... comme votre servante et votre esclave!... Adieu!

Elle saisit une des mains de Raoul, la serra follement sur son
sein et la pressa sur ses lvres. -- Raoul se dgagea avec une
sorte de violence, releva la jeune femme brusquement, et, se
levant lui-mme:

-- Je vous en supplie! dit-il d'une voix basse et imprieuse.

Elle tait debout, toute frissonnante et comme prs de
dfaillir.

-- Dites-moi que je vous fais piti, murmura-t-elle, et je
pars!

-- Oui, vous me faites grande piti, Clotilde. Allez.

Elle fixa encore sur lui ses yeux noirs, qui tincelaient sous
ses pleurs, soupira longuement et sortit  pas lents.

Le surlendemain, dans la matine, M. de Chalys remontait en
wagon et reprenait le chemin de Frias.




VII


LE CYGNE


Ce n'tait pas sans quelque hsitation que le comte de Chalys
avait pris le parti de retourner  Frias. Son bref sjour 
Paris, et les vnements qui l'avaient marqu, semblaient
avoir rompu le charme dont la main dlicate et pure de Sibylle
l'enveloppait depuis quelques mois. Il s'tait comme veill
de ce rve, et il y voyait une sorte d'enfantillage  demi
ridicule auquel il s'tonnait de s'tre prt si longtemps.
Cette sombre disposition de son esprit ne fit que s'irriter
dans le cours du voyage. Le contact de la vie relle, de ses
tristesses et de ses dpravations avait rejet sa pense dans
tous les dcouragements et dans toutes les ironies du
scepticisme; la mort sche et brutale de Gandrax l'avait
replong en pleine matire; son entrevue mme avec Clotilde
l'avait profondment troubl. Malgr les rvoltes de sa
conscience, les transports, les ardeurs, les paroles
enflammes de la jeune femme avaient fait monter  son cerveau
la fume des amours paennes, et lui laissaient encore dans
les veines une ivresse secrte; il la voyait toujours  genoux
devant lui, dans le dsordre de ses pleurs, de sa beaut et de
sa passion. Loin de lui faire un crime de cette passion
emporte et prte  tous les sacrifices, il tait tent de
l'admirer et de la difier comme une vertu suprieure  toute
autre, et prs de laquelle l'amour scrupuleux et timor de
mademoiselle de Frias plissait trangement. Il tait parti
cependant, peut-tre pour pargner  Sibylle un coup trop
soudain, peut-tre pour se soustraire lui-mme  des
entranements dont il sentait l'horreur.

Quand il arriva le soir au presbytre, l'abb Renaud,  qui il
avait crit la veille pour le prparer  son retour, l'informa
que la famille de Frias l'attendait pour dner. Il retint la
voiture qui l'avait amen de la gare, et se fit conduire au
chteau. L'accueil affectueux et presque filial qu'il y reut
ne put vaincre la froideur chagrine qu'il avait dans le coeur,
et que son visage et son accent mme trahissaient. Les tristes
circonstances qui l'avaient appel  Paris, le deuil qu'il en
avait rapport, expliquaient suffisamment son attitude au
marquis et  la marquise de Frias; mais Sibylle parut tre
plus clairvoyante. Il y avait eu dans son premier regard
lorsqu'elle avait tendu la main  M. de Chalys une expression
de curiosit inquite qui le surprit et l'embarrassa. Dans
cette nature fine, dlicate et sensitive  l'excs, le tact et
le pressentiment devaient approcher de la divination. Elle ne
cessa de l'observer pendant le dner avec le mme air
d'anxit. Elle remarqua qu'il sortait du salon, contre sa
coutume,  l'heure de la prire, comme pour viter d'y
assister. Elle remplit d'ailleurs pendant le reste de la
soire son rle de matresse de maison avec son calme
habituel, quoiqu'elle ft fort ple. Elle se mit un instant au
piano, servit le th, et crayonna sur un bout de table, 
l'ombre de ses blonds cheveux, en changeant avec M. de Chalys
quelques paroles indiffrentes.

Il tait dix heures et demie quand il se retira. En sortant du
chteau, il s'arrta sur le haut du perron comme frapp du
spectacle qui s'tendait sous ses yeux. La soire, dj
froide, tait belle et pure: un mince croissant d'argent
glissait dans la profondeur de l'azur, et allait disparatre
derrire la cime noire des bois; il rpandait encore une aube
limpide dans l'enceinte de la cour, et un peu au del quelques
ples rayons miroitaient faiblement sur le vitrage des serres,
dans l'eau des bassins et sur le plumage clatant d'un cygne
immobile. C'tait une scne d'une paix et d'un silence comme
enchants. Raoul la contempla un instant et soupira
longuement. Un bruit lger le fit retourner: il vit
mademoiselle de Frias  deux pas de lui.

-- Vous tes triste, monsieur, lui dit-elle avec cette grave
sonorit d'accent qui tait la sduction de sa voix.

-- Comment ne le serais-je pas, mademoiselle!... Je viens d'tre
frapp si cruellement.

-- Sans doute,... mais il y a quelque chose de plus, n'est-ce
pas?... Soyez vrai!

Il baissa les yeux, hsita, puis, relevant la tte:

-- Je voudrais vous parler, mademoiselle Sibylle.

-- Maintenant?

-- Maintenant.

Elle parut hsiter  son tour; puis tout  coup:

-- Attendez-moi.

Elle rentra dans le vestibule et reparut l'instant d'aprs:
elle avait jet sur ses paules  demi nues une courte mante
blanche borde de bleu, dont la capuchon retombait sur son
front. Elle prit le bras de Raoul: ils descendirent lentement
les degrs du perron et traversrent la cour en silence, se
dirigeant vers le parc. Comme ils entraient dans la sombre
alle qui s'ouvrait devant la grille, et que rayaient  et l
des bandes de lumire blanchtres, Raoul leva enfin la voix,
et parlant avec une amertume  peine contenue:

-- Mademoiselle, dit-il, je viens de traverser quelques-unes de
ces heures rigides qui rappellent un homme  la ralit et 
son devoir. Je vous supplie donc de me rvler le secret de
votre pense, je vous supplie de me dire si l'honneur
d'obtenir votre main me sera vraiment interdit tant que
j'aurai pas reu d'en haut la grce, -- qui me manque, -- et
qui, j'en ai peur, me manquera toujours. Dans ce cas, je
n'attendrai pas, je vous l'avoue, pour rompre un attachement
sans espoir, que j'y aie perdu le peu de courage et de dignit
qui me reste.

Sibylle s'tait arrte brusquement.

-- Je sentais cela! dit-elle  voix basse.

Sans paratre l'entendre, il continua avec la mme pret:

-- Oui, ds  prsent, je renoncerais  une preuve que je
regarde comme inutile, comme insense.. Le temps des illusions
est pass... Vos croyances ne seront jamais les miennes... Tant
que je vivrai, le doute coulera dans mes veines avec mon sang...
Voil la vrit.

-- Pardon, monsieur, dit mademoiselle de Frias d'un ton 
peine distinct; mais ce langage est si inattendu aprs celui
que vous me teniez il y a bien peu de jours, et  cette heure
mme, qu'avant d'y rpondre j'ai besoin de me recueillir.

Raoul la salua. Elle marcha quelque temps prs de lui en
silence. Ils arrivrent  l'extrmit de l'avenue dans le
demi-jour lumineux d'une clairire. Sibylle, comme tonne,
leva les yeux vers le firmament sem d'toiles, et dans ce
simple mouvement son visage, se dgageant de l'ombre de sa
mante, parut  Raoul clair d'une sorte de pleur et de
transparence singulires.

-- Vous souffrez? lui demanda-t-il vivement en se rapprochant.

Elle sourit.

-- Un peu, dit-elle.

Et montrant le ciel du doigt:

-- Je tombe de si haut!

Il crut qu'elle chancelait tout  coup; il fit un mouvement
pour la soutenir, elle le repoussa avec sa grce tranquille.

-- Donnez-moi votre bras seulement.

Elle entra dans une alle voisine, et au bout d'un instant:

-- Voici ma rponse, dit-elle. Je n'ai pas deux paroles: je ne
serai jamais la femme d'un homme qui ne croit pas, qui ne prie
pas, qui n'a d'autre dieu que la matire et d'autre esprance
que le nant. Je serais coupable si j'acceptais une telle
union, puisque je n'y pourrais donner le bonheur, ne l'y
trouvant pas. Il faut donc nous sparer;... mais, je vous en
prie, monsieur, ne nous sparons pas avec des paroles de
colre et d'amertume... Que le souvenir de cette heure suprme
nous soit doux  tous deux... Je vous le demande surtout pour
moi... Je n'aurai que ce roman dans ma vie,... je vous prie que la
dernire page n'en soit pas mauvaise! Je suis, je vous assure,
une personne courageuse, et, malgr le chagrin que j'prouve,
je suis trs-capable de goter le charme de cet instant qui me
reste,... quand il serait le dernier de ma vie, comme il est le
dernier de notre amiti.

Il ne lui rpondit que par une faible pression du bras.

Aprs quelques minutes d'une marche silencieuse:

-- Parlez-moi, mon ami, reprit-elle, parlez-moi comme
autrefois, comme si nous devions nous revoir demain et
toujours.

-- Je ne puis, Sibylle...

-- Dites-moi que, malgr tout, mon souvenir vous sera cher...

-- Bien cher,... oui...

-- Le vtre me sera sacr... Je ne verrai jamais un ciel d't ni
une belle nuit sans penser  vous et sans vous bnir.

-- Me bnir!... dit Raoul amrement.

-- Oui, vous bnir... Vous avez mis dans ma vie quelques heures
douloureuses, c'est vrai; mais je vous ai d aussi les
motions les plus leves, les joies les plus profondes qui
puissent ravir l'me d'une femme... et d'une chrtienne... Quelle
soire heureuse que celle qui prcda votre triste dpart!
Quel moment que celui o je sentis votre coeur s'ouvrir et Dieu
y descendre!... Vous me disiez ce soir-l des choses si justes,
si nobles, si dignes de vous!... J'y ai souvent pens depuis,...
non pas que j'aie besoin d'aucun argument pour affermir ma
foi,... je ne comprends pas le doute... Le nom de Dieu est crit
pour moi si visiblement sur chaque brin d'herbe, sur chaque
feuille, sur chaque toile; ce silence mme de la solitude, de
la nuit et des cieux me laisse entendre sa voix si clairement,
que mon coeur croit vraiment comme mes yeux voient et comme mes
lvres respirent... Mais ce que vous disiez me frappa... Que
j'aurais aim  parler souvent avec vous de ces choses
leves!... Je n'osais pas... Je suis plus femme que vous ne le
croyez,... je le suis trop peut-tre... Je redoutais de vous
plaire moins,... de perdre  vos yeux un peu de ce prestige qui
vous avait touch,... de vous sembler une pdante et une
prcheuse... N'est-ce pas que je puis, en ce moment du moins,
m'abandonner  cette faiblesse de mon esprit, sans craindre de
vous apparatre, quand vous penserez  moi dans l'avenir, sous
une forme chagrine et dplaisante?

-- Ne le craignez pas...

Ils continuaient, pendant cet trange dialogue, de s'avancer
dans l'intrieur du bois, tantt perdus dans l'ombre paisse
des futaies, tantt traversant des claircies inondes d'une
clart stellaire. Raoul comprit que leur promenade ne
s'garait pas au hasard, et que Sibylle la dirigeait tour 
tour avec une prdilection calcule vers chacun des sites
qu'elle avait le plus aims. Elle semblait d'ailleurs avoir
recouvr toutes ses forces: elle marchait sans fatigue et sans
hte de ce pas lgant, souple et glissant, qui tait son
allure habituelle. Il la regardait cependant par intervalles
avec inquitude, tonn de ne retrouver dans son langage
aucune trace de la vivacit et de la fiert fougueuses de son
naturel. Sa voix avait un calme et une douceur
extraordinaires. Raoul sentait dans cette frle crature une
volont et une nergie d'un principe suprieur aux passions
violentes dont il tait agit lui-mme, et qui se taisaient
matrises. Livr  un dsordre d'esprit indicible, il se
laissait conduire, comme en rve, par la main de cette enfant,
sans rsolution, sans force, presque sans pense.

-- Vous rappelez-vous vos paroles, mon ami? poursuivit-elle... Il
y a, disiez-vous, des tres et des coeurs qu'il est impossible,
qu'il semble monstrueux de vouer au nant!... Cela parat si
vrai, si blouissant de vrit! Puisque nos corps, quand la
mort les prend, ne font que changer de forme, puisque la
matire est immortelle, et que ce qu'il y a en nous de plus
fragile et de plus misrable doit vivre ternellement, comment
concevoir que nos penses les plus hautes et nos sentiments
les plus sublimes, que nos dvouements, notre charit, notre
foi, nos lans vers Dieu, nos amours, nos souffrances, nos
larmes, que tout cela doive prir avec nous sans laisser de
traces,... sans trouver un avenir, un refuge, une justice!...
Ainsi tout survivrait, except ce qui est pur!... tout serait
ternel, except ce qu'il y a en nous de bon et de grand,...
except tout ce qui honore la vie, tout ce qui dcore la
terre, tout ce qui plat au ciel! Oh! non!... il y a, c'est vous
encore qui le disiez, il y a une source pure d'o nos mes
descendent et o elles remontent, comme les anges dans la
vision biblique... J'aime cette image... Il est doux d'entourer la
mort de ces prestiges souriants, surtout quand on a perdu des
tres bien-aims. -- Vous avez perdu votre mre toute jeune,
n'est-ce pas, mon ami?

-- Toute jeune, oui.

Sibylle cessa de parler. Elle s'tait arrte sur un plateau
dcouvert, devant lequel s'tendait un horizon de collines
tages et de ravins sinueux qui allaient en s'abaissant au
loin vers la mer. Au fond des valles marcageuses et sur les
flancs entre-croiss des coteaux flottaient ces vapeurs
diaphanes de l'automne qu'on appelle potiquement dans le pays
les _dames blanches_. Pntres par les lueurs sidrales, elles
rpandaient sur les contours indcis de ce vaste paysage un
vague arien et une srnit lacte qui ne semblaient pas tre
de la terre. Mademoiselle de Frias, appuye sur le bras de
Raoul, contempla longtemps ce spectacle avec une attention
profonde. Elle parut se rveiller tout  coup, et reprenant sa
marche:

-- Allons! dit-elle.

Ils entrrent alors dans une des parties les plus ombrages du
bois. Sibylle avait acclr son pas. Ils descendirent un
sentier rapide, et se trouvrent soudain sur le terre-plein
d'une troite clairire que dominait la silhouette sombre
d'une roche leve et abrupte, pareille  un fragment de
muraille ruine. Raoul tressaillit. Il reconnut la Roche--la-Fe,
la petite fontaine qui en recevait les filtrations et la
valle sauvage o roulait le ruisseau de Frias, dont une
brume paisse marquait au loin les mandres. Quelques feux
briss d'toiles, perant  travers la feuille, scintillaient
doucement dans l'onde du bassin, et les gouttes d'eau qui y
tombaient coup sur coup faisaient entendre un bruit clair et
triste qui semblait ajouter encore au silence de cette
solitude.

Sibylle promena longuement son regard autour d'elle:

-- C'est l, dit-elle ensuite  demi-voix, que j'ai voulu vous
dire adieu,... Raoul. Vous me pardonnerez encore cette
faiblesse, n'est-ce pas? Je suis si enfant avec toute ma
raison... Quand je vous ai vu l pour la premire fois, vous
souvenez-vous?... c'tait au printemps et par un soleil
charmant... Maintenant... c'est l'automne et la nuit!...

Elle pronona ces mots avec une sorte d'garement, et
s'interrompit tout  coup; puis elle se dtourna, se jeta la
face contre le rocher, et, plongeant sa tte dans les lierres
et dans la mousse humide qui en couvraient les parois, elle
sanglota amrement.

Raoul, immobile et comme ananti, regardait ce gracieux
fantme qui pleurait dans l'ombre, et qui plus que jamais
semblait tre le gnie mlancolique de ce lieu solitaire; puis
il s'avana lentement, et debout,  deux pas de la jeune
fille:

-- Sibylle! lui dit-il d'une voix basse et pntre; ah! quel
jeu barbare vous jouez avec moi... et avec vous-mme! quel crime
vous commettez au nom de votre Dieu et de vos vertus!... Nous
nous aimons comme jamais deux cratures sur terre ne se sont
aimes... Vous pleurez, et j'ai le coeur dchir... Nous sommes
libres,... tout nous donne l'un  l'autre,... le bonheur est l
dans nos mains,... et vous le repoussez,... vous n'en voulez pas!...
Pourquoi?... Vous le savez  peine vous-mme, malheureuse
enfant!

-- Raoul, dit-elle, en retrouvant soudain la fire nergie de
son accent, je repousse ce bonheur, parce qu'il serait un
mensonge, parce que nous ne serions pas vraiment unis,... parce
que je veux tre aime comme j'aime, et que rien ne dure que
ce qui s'appuie l!

Elle montra le ciel.

-- Ah! je sais, reprit-elle avec plus de douceur, je sais que
vous souffrez, et je voudrais me mettre  genoux pour vous
demander pardon de la peine que je vous fais;... mais vous voyez
que je souffre bien aussi,... moins que vous pourtant, je le
crois,... car moi, j'espre vous retrouver... Oui, je l'espre
fermement, Raoul,... j'en suis certaine!... Adieu!

Raoul laissa tomber sa main dans la main qu'elle lui tendait,
et elle s'loigna  la hte.

Au bout de quelques pas, il la vit s'arrter, s'appuyer contre
un des arbres qui bordaient le sentier, et il l'entendit
murmurer:

-- Je ne vois plus!

Il courut  elle:

-- Prenez mon bras!... Ne craignez rien de moi... pas un mot de
plus, pas une prire... mais il faut que vous retourniez, et
vous ne pouvez retourner seule!...

Il sentit qu'elle tremblait sous sa mante, qui tait imprgne
de l'humidit de la nuit. Elle ne dit rien, se suspendit  son
bras, et gravit pniblement la rampe qui tournait autour du
rocher. Peu  peu son pas se raffermit, mais elle demeurait la
tte penche, comme trangre  tout, s'abandonnant au bras
qui la guidait.

Aprs un quart d'heure de marche, une halte soudaine que fit
Raoul la tira de sa stupeur. Elle jeta autour d'elle un regard
tonn.

-- Mon Dieu! dit-elle,... mais je ne reconnais rien, je ne vois
pas, je ne me retrouve pas!... Ce brouillard cache tout... Etes-vous
sr d'tre dans le vrai chemin?

-- Jusqu'ici, je l'ai pens; mais en ce moment je suis troubl,
je vous l'avoue... On ne distingue rien  deux pas!

Comme il arrive souvent en effet, vers le milieu de la nuit,
sous ce climat et dans cette saison, les vapeurs humides des
marais environnants s'taient leves subitement. Elles
s'taient enroules d'abord, comme des flocons de givre,
autour des branches et des buissons, puis elles avaient gagn
tout l'intrieur du bois. Elles prtaient aux taillis les plus
clair-sems des aspects fantastiques, et semblaient dresser,
sous le couvert des fourrs et dans l'ombre des hautes
futaies, une muraille de tnbres impntrable.

Mademoiselle de Frias parut recouvrer tout son sang-froid
sous cette impression de la vie relle. Elle interrogea Raoul
sur la direction qu'il avait suivie, hsita et se recueillit,
puis poursuivit la mme route avec agitation. Elle crut
s'apercevoir, au bout de peu d'instants, qu'ils s'garaient de
plus en plus. Elle pensa alors que le meilleur parti tait de
chercher  regagner la Roche--la-Fe, esprant qu'une fois
matresse de ce point de dpart elle pourrait s'orienter avec
plus de prcision. Ils essayrent donc de retourner sur leurs
pas, et achevrent de se perdre. Ils avaient dans l'esprit ce
vertige trange qui nous saisit quand tous nos guides
ordinaires nous font dfaut. Sibylle crut bientt reconnatre,
 quelques vagues indices, qu'ils avaient dpass la limite
des bois contigus au parc, et qu'ils taient entrs dans la
fort qui en tait le prolongement, et dont les dernires
cimes couronnaient de hautes falaises  deux lieues du
chteau.

Ils continuaient cependant de marcher avec une sorte de
rsolution fivreuse, s'tant dtermins  aller toujours
droit devant eux. Il leur arrivait presque  chaque pas de se
heurter contre des troncs d'arbres ou de s'embarrasser dans
les halliers. Ils descendaient et montaient des pentes
rapides, et quelquefois traversaient de larges ravines
marcageuses o leurs pieds s'imprimaient dans la fange. Par
intervalles ils s'arrtaient pour se consulter brivement. Des
exclamations dcourages, des demi-mots douloureux
s'chappaient, quoique rarement, des lvres de Sibylle:

-- Mon Dieu! que je suis punie!... Que va-t-on penser?... Pauvres
coeurs qui m'aiment tant, et que j'ai oublis, comme ils
doivent tre inquiets!

Elle s'asseyait un moment, n'en pouvant plus, toute
grelottante, puis elle disait: -- Allons! -- et se remettait
vaillamment en marche.

Raoul tait dsespr. Il gardait le plus souvent un silence
morne. Il soutenait Sibylle avec un nergie convulsive; il
l'entourait d'attentions et de tendresses maternelles. Il y
eut un instant o, malgr sa rsistance, il l'enleva dans ses
bras, et la porta comme un enfant, pour passer une fondrire
o il s'enfonait lui-mme jusqu'aux genoux.

Depuis deux longues heures, ils erraient ainsi, perdus dans
les bois, dans la brume et dans la nuit, quand, au sortir
d'une valle profonde, ils virent confusment devant eux une
haute colline boise qui s'levait en forme d'amphithtre.
Tous deux en mme temps reconnurent,  cette disposition
particulire du terrain, que leur course dsespre les avait
conduits  l'extrmit mme de la fort, sur le revers des
falaises o elle venait mourir. Quoiqu'ils fussent  une
grande distance du chteau, la proximit du rivage leur
assurait du moins ds ce moment une route connue. Sibylle,
ranime par cette dcouverte, se mit  gravir rapidement et
presque joyeusement la rampe des collines; mais arrive sur le
sommet, et comme ils quittaient enfin l'obscure enceinte des
bois, elle dfaillit, et sa tte s'affaissa sur la poitrine de
Raoul. Il l'appela doucement:

-- Sibylle!

Elle ne rpondit pas.

Pendant qu'il la soutenait de toutes les forces qui lui
restaient, il promenait autour de lui des yeux  demi gars.
Tout  coup son visage s'claira; ils distinguait  quelques
pas sur la falaise la forme basse et crase d'un toit de
chaume, d'une sorte de masure qu'il reconnut aussitt; une
lumire s'en chappait par quelque ouverture et brillait 
travers la brume. Raoul leva la voix:

-- Jacques! cria-t-il, Jacques!  moi! C'est Sibylle!
mademoiselle Sibylle! Viens vite!

Un bruit de pas prcipits se fit entendre, et Jacques Fray
sortit du brouillard.

-- Ah! mon pauvre garon! reprit Raoul d'une voix agite, que
je suis heureux de te trouver! Je ne savais plus si j'tais de
ce monde... Quelle nuit!... Tu vois, elle est malade!... Fais du
feu, vite!

-- J'en ai, dit Jacques Fray, que rien n'tonnait. Venez.

Raoul emporta Sibylle dans ses bras et suivit le fou dans sa
chaumire. Un reste de feu brlait dans un coin entre quelques
grosses pierres qui tenaient lieu de foyer. Jacques Fray y
jeta une brasse d'ajoncs pineux, et la vive flamme qui s'en
leva aussitt rayonna sur les murs dsols de ce rduit avec
un air de gaiet bizarre. Raoul dposa la jeune fille vanouie
devant cette claire attise, et, continuant de la soutenir 
demi:

-- Va vite, dit-il  Jacques, va chercher des bruyres, des
feuilles... tant que tu pourras!

Jacques sortit et rentra  plusieurs reprises, et peu de
minutes aprs le sol de la hutte tait jonch de bruyres et
de feuilles sches que Raoul disposa  la hte en forme de
couche, et sur lesquelles il tendit Sibylle. Au bout d'un
instant, elle soupira et entr'ouvrit les yeux. En voyant Raoul
pench sur elle, elle sourit; puis, tout tonne:

-- O sommes-nous donc? dit-elle.

-- Chez votre ami Jacques Fray, dit-il en la rassurant du
regard. Ne craignez plus rien. Remettez-vous... Je vais
l'envoyer au chteau tout  l'heure,... quand la brume sera un
peu dissipe. Reposez-vous... Tchez de dormir. Je veille sur
vous.

-- Oui... Je suis bien fatigue!

Et, rencontrant l'oeil ardent et affectueux de Jacques Fray:

-- Bonjour, mon Jacques, dit-elle faiblement.

Puis, se tournant vers le feu:

-- Que j'ai froid! que cela me fait du bien!

Ses yeux se refermrent, sa tte s'appesantit sur son oreiller
de bruyres, et elle s'endormit.

Raoul recommanda le silence  Jacques Fray par un geste
imprieux. Jacques crut comprendre qu'il lui ordonnait de
sortir; il sortit sur la pointe du pied et alla se coucher sur
le gazon de la falaise  quelques pas de la masure. Quelques
minutes aprs, il se mit  chanter de sa voix douce et
mlodieuse un de ces refrains plaintifs qu'il avait chants
dans les veilles du bord, quand il tait matelot, et qu'il
avait rpts souvent prs du berceau de sa petite fille.
Raoul, assis sur une des pierres du foyer et pench sur
Sibylle endormie, coutait avec motion ce chant monotone,
qui,  cette heure et dans ce lieu, tait d'une tristesse
infinie. De temps  autre, il jetait un regard inquiet sur la
falaise  travers la porte entr'ouverte: il fut heureux de
reconnatre que le brouillard tait moins intense. Il crivit
quelques lignes  la lueur du feu sur une page de son
portefeuille; il instruisait M. de Frias des vnements de la
nuit et l'informait avec prcaution de l'tat de Sibylle. Puis
il sortit de la hutte et remit ce billet  Jacques Fray, en
le chargeant de le porter au chteau le plus vite qu'il
pourrait. Jacques se mit en marche aussitt du pas rapide et
comme affol qui lui tait propre.

Raoul rentra alors dans la chaumire; il grelottait sous ses
vtements humides. Il s'assit sur l'escabeau qui composait
tout le mobilier de Jacques Fray. Sibylle continuait de
dormir profondment. Son visage, illumin par instants des
reflets du foyer, s'encadrait gracieusement dans les plis
blancs de sa mante et semblait sourire; mais il portait les
traces effrayantes des motions et des fatigues de cette
cruelle nuit. Les yeux de la jeune fille taient cerns d'un
sillon bleutre; sa pleur de neige tait traverse par des
rougeurs soudaines, et un souffle prcipit soulevait  la
fois son sein et ses deux mains qu'elle y avait poses.

Raoul demeura plusieurs heures immobile  cette place, sans
dtacher ses yeux de cette douce figure, dont la beaut pure
et brise faisait songer aux jeunes martyres chrtiennes. Les
craintes les plus affreuses traversaient son esprit. Ce qui se
passa dans son me, depuis longtemps branle, pendant cette
contemplation douloureuse, lui-mme sans doute pourrait 
peine le dire: -- il y a des attendrissements, des douleurs,
des adorations, des coups de lumire qui descendent dans
l'homme  des profondeurs que le langage n'atteint pas. -- Tout
 coup il tressaillit, ses yeux se mouillrent, il tomba sur
ses genoux, le front dress vers le ciel, et il fut vident
qu'il priait.

Un lger froissement l'veilla, aprs quelques minutes, de
l'abstraction o il tait plong. Sibylle s'tait souleve sur
son lit de feuilles, et elle le regardait d'un oeil tincelant:

-- Raoul... balbutia-t-elle en joignant ses mains comme
incertaine, vous priez?

Il lui saisit les deux mains comme hors de lui:

-- Oui,... Sibylle,... je prie! je crois!.... je crois qu'il n'y a
rien de vrai dans l'univers, ou que vous tes un ange
immortel!

Un flot de larmes jaillit de son coeur avec ce cri. -- Sibylle
tait retombe sur sa couche, comme accable par une joie
surhumaine; un sourire d'extase entr'ouvrait sa bouche, et ses
yeux demeuraient attachs tout rayonnants sur les yeux de
Raoul, d'o les larmes coulaient silencieusement... La jeune
fille, trop mue pour parler, eut un mouvement d'une grce et
d'une tendresse inexprimables; elle retira sa main baigne de
ces pleurs sacrs, l'approcha de ses lvres et la baisa.

Les lueurs grises de l'aube commenaient alors  pntrer dans
la hutte. Un bruit de voix confuses et de pas hts se fit
entendre sur la falaise. Presque aussitt M. et madame de
Frias parurent sur le seuil; miss O'Neil les accompagnait. --
Pendant que la marquise et l'Irlandaise couvraient Sibylle de
caresses et la pressaient de questions inquites, M. de Frias
changeait avec Raoul quelques paroles rapides.

-- Ma pauvre enfant, dit-il ensuite, ma pauvre chre enfant!...

Et il l'embrassait avec agitation.

-- Pourrez-vous marcher... croyez-vous?... Voulez-vous qu'on vous
porte? La voiture est en bas sur la grve... Monsieur, aidez-moi,
je vous prie.

Sibylle se dressa avec un peu d'effort, puis elle se mit
debout.

-- Oh! je marcherai! dit-elle gaiement. Je suis tout  fait
remise... j'irais au bout du monde!

Elle jeta un regard  Raoul, et s'appuyant sur la bras de son
grand-pre, elle sortit de la hutte.

Comme ils traversaient la largeur de la falaise pour gagner un
sentier qui descendait sur la plage  travers une dchirure
oblique des rochers, le jour achevait de natre, et le soleil
jaillit brusquement des flots, pareil  une sphre d'or qui
s'enlve. -- Sibylle s'arrta une minute comme blouie, puis
elle se tourna vers Raoul, qui la suivait, et, sans parler,
lui montra de son doigt lev cet horizon radieux. Au moment de
s'engager dans le sentier, elle se retourna encore:

-- Vous venez avec nous, n'est-ce pas?

Sa voix tait si tranquille et si sonore, son oeil si riant, sa
dmarche si lgre, que Raoul sentait se dissiper peu  peu
les extrmes alarmes qui depuis quelques heures l'avaient
tortur. Rentrant alors lui-mme avec une sorte d'enjouement
dans la familiarit de la vie:

-- Non! dit-il, je vous gnerais... D'ailleurs mon chemin est
trs-court par le haut des falaises... et, de plus, la marche me
fera du bien... Je suis transi... Mais  bientt!... et ne doutez
pas de moi!...

Elle lui tendit la main, et disparut bientt dans les dtours
du sentier.

Ds qu'il l'eut perdue de vue, Raoul s'achemina  grands pas
dans la direction du village, et aprs une demi-heure il
arrivait au presbytre. Il s'tonna d'apercevoir devant la
grille du jardin la voiture qui avait emmen Sibylle. Il
s'informa  la hte: un domestique lui dit que mademoiselle de
Frias s'tait trouve si mal tout  coup qu'on n'avait pu la
transporter plus loin. -- Le marquis accourut au-devant de lui,
les traits dcomposs. Sibylle tait en proie  une fivre
effroyable, elle dlirait. -- Ils se consultrent tous deux un
moment, puis quelques minutes plus tard M. de Chalys partait
dans la voiture. Il changea de chevaux au chteau et se rendit
 la ville piscopale de ***, qui tait  sept lieues de
Frias, pour y rclamer les services d'un mdecin qui avait
quelque clbrit dans le pays. -- Le marquis l'avait pri de
mander en outre un mdecin de Paris. La ville de *** n'ayant
pas de station tlgraphique, Raoul dut aller jusqu' la gare
la plus prochaine,  deux lieues de l, pour y expdier sa
dpche.

Toutes ces excursions, avec les difficults de voitures et de
chevaux, lui prirent la journe, et il tai six heures du soir
environ quand il vint descendre devant le presbytre, le corps
et l'esprit crass de fatigue, d'impatience et d'inquitude.

Comme il entrait dans le jardin, il se trouva en face du
mdecin qu'il tait all requrir dans la matine, et qui se
promenait  pas lents, le front soucieux.

-- Eh bien, monsieur? lui dit-il.

-- Eh bien, c'est une fivre pernicieuse... une espce de fivre
paludenne,... l'excs des motions... et puis cette nuit passe
dans le brouillard et dans les marais...

-- Il y a du danger?

-- Beaucoup.

-- Ah, monsieur... sauvez-la!

-- Vous pouvez tre assur, monsieur, que je ne nglige rien...
Si elle rsiste au premier accs, on peut esprer... mais cet
accs a t terrible... Cela commence  se calmer;... elle ne crie
plus... Nous allons voir!

Madame de Frias et miss O'Neil se montrrent sur le seuil de
la maison. Il courut  elles. Toutes deux lui prirent les
mains sans parler.

-- Ah! madame!... Ah! Dieu du ciel!... vous ne me dites rien?

-- Elle est un peu mieux, murmura la marquise.

-- Ah! misrable que je suis!

-- Non, monsieur, non,... remettez-vous. Elle nous a tout cont
ce matin... Nous ne vous reprochons rien... C'est un malheur qui
nous est commun, voil tout. Nous esprons d'ailleurs depuis
un moment.

La voix de M. de Frias se fit entendre sur l'escalier.

-- Louise! dit-il, voulez-vous venir?

Le deux femmes entrrent aussitt et le mdecin les suivit
prcipitamment.

M. de Chalys, demeur seul, fit quelques pas au hasard en
appuyant sa main sur son front brlant, puis il s'arrta pour
couter. Aucun son ne parvenait  son oreille. Un silence doux
et mlancolique rgnait dans l'enceinte du petite jardin,
qu'enveloppaient dj les ombres du crpuscule.

Pour tromper les agitations intolrables de sa pense, il
sortit et se promena quelque temps dans le chemin devant la
grille. Tout  coup il se mit  gravir la lande, traversa le
cimetire et entra dans l'glise. Quand les peintures
inacheves des murailles et de la vote, souvenirs de tant
d'esprances et de tant d'heures heureuses, lui apparurent
dans le demi-jour de la nef, une impression poignante lui
serra le coeur. Il joignit ses mains dans une convulsion de
douleur, se jeta  genoux sur les dalles, et, le front battant
sur les degrs de l'autel, il sanglota follement.

Il tait l, priant et pleurant, quand une main lui toucha
l'paule; il se leva: l'abb Renaud tait devant lui, ple et
muet. Raoul lui prit la main, et, le regardant dans les yeux:

-- Ah! mon pre! cria-t-il, que venez-vous me dire?... Epargnez-moi,
mon pre!... Ce n'est pas fini? dites!... Ce n'est pas fini?...
Elle n'est pas morte,... n'est-ce pas?... Oh! je vous en prie!...
Mon Dieu! qu'est-ce que je ferais au monde?... Elle n'est pas
morte... Ne me dites pas qu'elle est morte,... je vous en prie,...
je vous en supplie!

Et il tomba aux genoux du prtre, dans un transport qui tenait
du dlire.

Le vieillard le releva.

-- Mon ami,... calmez-vous,... songez  Dieu! Venez,... elle vous
demande.

-- Elle me demande?

Il l'interrogea encore d'un oeil plein d'angoisse, et, voyant
les lvres du cur s'agiter vaguement, il le suivit sans
parler. Ils descendirent la lande en silence. -- Comme ils
montaient l'troit escalier du presbytre, ils rencontrrent
le mdecin, qui saisit la main de Raoul au passage.

-- Soyez hommes, monsieur! lui dit-il.

Ils pntrrent alors dans la petite chambre que Raoul avait
occupe. C'tait l qu'on avait transport Sibylle. -- Le
marquis de Frias, la marquise et miss O'Neil taient groups
vers la tte du lit: leurs traits, sillonns de larmes
rcentes, taient graves et calmes. Le premier regard de Raoul
rencontra les grands yeux bleus de Sibylle, dirigs vers
l'entre de la chambre avec une expression d'anxit qui
s'apaisa ds qu'elle l'eut reconnu. Il s'approcha du lit: le
visage de Sibylle, envelopp dans la masse dnoue et
tourmente de ses cheveux blonds, respirait une srnit, une
grce et une sorte d'allgresse qui firent d'abord illusion 
Raoul. Elle remua faiblement la tte en lui souriant, puis
aussitt elle leva les yeux sur le cur, qui s'avana.

-- Monsieur, dit le vieillard d'une voix lente et pnible, mais
accentue, mademoiselle de Frias, en ce moment suprme,
aurait souhait de vous tre unie par la bndiction nuptiale.
Elle ignorait et j'ai d lui apprendre que mon devoir
m'interdit de consacrer une telle union; mais je ferai du
moins tout ce que ma conscience me permet pour donner  ce
coeur... qui vous a tant chri... une dernire consolation.

Il fit une pause, puis il ajouta:

-- Mademoiselle de Frias m'a dit, monsieur, que vous partagiez
dsormais sa pure croyance et ses esprances ternelles?

-- Oui, monsieur, dit Raoul: --  jamais!

Un rayon de joie passa comme une flamme sur les traits de
Sibylle. -- Le vieillard se recueillit un moment:

-- Donnez-lui la main, reprit-il.

Raoul enlaa doucement sa main dans celle de Sibylle.

Le vieux prtre leva alors son regard humide vers le ciel, et
d'une voix que l'motion brisait:

-- Mon Dieu! dit-il, Dieu de bont! vous savez comme ils se
sont aims... et comme ils ont souffert!... Que ces deux mes, si
dignes l'une de l'autre, et que vous allez sparer,... soient
unies un jour dans l'ternit!... Et daignez bnir la promesse
que je leur en fais en votre nom... Ainsi soit-il!

Un bruit de sanglots clata dans la chambre pendant que le
vieux prtre achevait cette prire, et lui-mme ne put retenir
ses pleurs. Sibylle seule ne pleurait pas: son front et ses
yeux semblaient baigns d'une lumire souriante. -- Aprs une
minute, elle appela le cur du regard; il s'inclina vers le
chevet; elle parut lui parler  voix basse avec une sorte de
timidit.

-- Monsieur, dit-il  Raoul en se relevant, embrassez-la.

Raoul se pencha sur la couche et posa ses lvres tremblantes
sur le front et sur les cheveux de la jeune fille. Les joues
de la pauvre enfant se teignirent soudain d'une lgre teinte
rose; elle adressa  Raoul un regard empreint d'une tendresse
et d'une douceur infinies, puis brusquement la faible rougeur
qui l'avait envahie se dissipa comme si un souffle l'et
enleve; elle plit mortellement, l'ombre de ses longs cils
s'abaissa, elle entr'ouvrit les lvres, et sa beaut inaltre
se fixa dans une immobilit radieuse. -- Il semblait que la
mort ne l'et prise qu'avec respect....................................


On voit aujourd'hui trois tombes blanches dans le petit
cimetire de la falaise. Sur la plus blanche, dont le marbre
est souvent jonch de fleurs sauvages, on lit cette simple
inscription: "Sibylle-Anne de Frias. -- Dix-neuf ans." -- Et
plus bas: "_In aeternum!_"


________




Depuis les derniers vnements de ce rcit, le comte Raoul de
Chalys habite le chteau de Frias. Pour obir aux volonts de
Sibylle et au dsir des deux vieillards qui le nomment
aujourd'hui leur fils, il ne le quittera plus jamais. Il
semble avoir pris en mme temps l'hritage des vertus de
mademoiselle de Frias. Les gens du pays, accabls de ses
bienfaits, tmoignent  ce jeune homme sombre, svre et pieux
un respect voisin de la superstition. Ils savent  peine son
nom. Ils l'appellent "le fianc de Mademoiselle."




FIN




TABLE


PREMIERE PARTIE



I. Les Frias

II. Les Beaumesnil

III. Sibylle

IV. Le fou de Sibylle

V. Miss O'Neil

VI. Sibylle hors du giron de l'Eglise

VII. La barque



DEUXIEME PARTIE


I. Clotilde

II. L'htel de Vergnes

III. Raoul

IV. La duchesse Blanche

V. L'glise de la Madeleine

VI. La couronne

VII. L'atelier



TROISIEME PARTIE


I. Retour  Frias

II. Raoul au presbytre

III. Raoul au chteau de Frias

IV. L'explication

V. L'amour de Sibylle

VI. L'amour de Clotilde

VII. Le cygne.


PARIS. -- IMPRIMERIE DE J. CLAYE, RUE SAINT-BENOIT, 7.





erreurs typographiques corriges silencieusement:


1re partie

chapitre 2: = ses beaux parents= remplac par = ses
beaux-parents=

chapitre 3: =la raison suprieure de son grand pre= remplac
par =la raison suprieure de son grand-pre=

chapitre 6: =-- Trois hommes descendirent= remplac par =Trois
hommes descendirent=

chapitre 6: =plat-.bord= remplac par =plat-bord=

chapitre 7: =ombragaient= remplac par =ombrageaient=


2me partie

chapitre 1: =petite fille au dpart= remplac par =petite-fille au
dpart=

chapitre 1: = leur petite fille= remplac par = leur petite-fille=

chapitre 4: =Thoma?.= remplac par =Thoma?=

Chapitre 4: =de .son ami= remplac par =de son ami=

Chapitre 6: =-- Et elle lui jeta un burnous= remplac par =Et
elle lui jeta un burnous=

Chapitre 6: =-- Puis se retournant vers Raoul= remplac par =Puis
se retournant vers Raoul=

Chapitre 7: =je n'en voie pas de meilleure= remplac par =je
n'en vois pas de meilleure=


3me partie

chapitre 2: =mentant le mois possible= remplac par =mentant le
moins possible=

chapitre 2: =vous serez obi= remplac par =vous serez obie=

chapitre 3: =peut-tre de dsespoir de toute ma vie= remplac
par =peut-tre le dsespoir de toute ma vie=

chapitre 4: =m'inspirent:= remplac par =m'inspirent.=








End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de Sibylle, by Octave Feuillet

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE SIBYLLE ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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