Project Gutenberg's Henri VI (3/3), by William Shakespeare, 1564-1616

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Title: Henri VI (3/3)

Author: William Shakespeare, 1564-1616

Translator: Franois Pierre Guillaume Guizot, 1787-1874

Release Date: October 3, 2008 [EBook #26765]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HENRI VI (3/3) ***




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Note du transcripteur.
=================================================
Ce document est tir de:

OEUVRES COMPLTES DE
SHAKSPEARE

TRADUCTION DE
M. GUIZOT

NOUVELLE DITION ENTIREMENT REVUE
AVEC UNE TUDE SUR SHAKSPEARE
DES NOTICES SUR CHAQUE PICE ET DES NOTES

Volume 7
Henri IV (2e partie)
Henri V
Henri VI (1re, 2e et 3e partie)

PARIS
A LA LIBRAIRIE ACADMIQUE
DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-DITEURS
35, QUAI DES AUGUSTINS
1863

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                               HENRI VI

                               TRAGDIE


                           TROISIME PARTIE



PERSONNAGES

LE ROI HENRI VI.
EDOUARD, prince de Galles, son fils.
LOUIS XI, roi de France.

LE DUC DE SOMERSET.        }
LE DUC D'EXETER,           }
LE COMTE DE NORTHUMBERLAND,}lords du parti du roi.
LE COMTE D'OXFORD          }
LE COMTE DE WESTMORELAND,  }
LE LORD CLIFFORD,          }

RICHARD PLANTAGENET, duc d'York.

DOUARD, comte des        }
Marches, depuis le roi    }
douard IV,               }
GEORGE, depuis duc de     }
Clarence,                 }
RICHARD, depuis duc       } fils du duc
de Glocester,             } d'York.
EDMOND, comte de Rutland, }

LE DUC DE NORFOLK,      }
LE MARQUIS MONTAIGU,    }
LE COMTE DE WARWICK,    }
LE COMTE DE SALISBURY,  } partisans du
LE COMTE DE PEMBROKE,   } duc d'York.
LE LORD HASTINGS,       }
LE LORD STAFFORD,       }

SIR JEAN MORTIMER,    } oncles du
SIR HUGUES MORTIMER,  } duc d'York.

SIR GUILLAUME STANLEY.
LORD RIVERS, frre de lady Grey.
SIR JEAN DE MONTGOMERY.
SIR JEAN SOMERVILLE.
LE GOUVERNEUR DE RUTLAND.
LE MAIRE D'YORK.
LE LIEUTENANT DE LA TOUR.
UN NOBLE.
DEUX GARDES-CHASSE.

UN FILS qui a tu son pre.--UN PRE qui a tu son fils.--LA REINE
MARGUERITE.--LA PRINCESSE BONNE, soeur du roi de France.--LADY
GREY, depuis reine et femme d'douard IV.--SOLDATS ET SUITE DU
ROI HENRI ET DU ROI DOUARD, MESSAGERS, HOMMES DU GUET.


Dans une partie du troisime acte la scne se passe en France; et dans
tout le reste de la pice elle est en Angleterre.




                             ACTE PREMIER




SCNE I

A Londres, dans la salle du parlement.

_Tambours. Quelques soldats du parti de York se prcipitent dans la
salle; entrent ensuite_ LE DUC D'YORK, DOUARD, RICHARD, NORFOLK,
MONTAIGU, WARWICK _et autres, avec des roses blanches  leurs chapeaux_.


WARWICK.--Je ne conois pas comment le roi nous est chapp.

YORK.--Tandis que nous poursuivions la cavalerie du Nord, il s'est vad
adroitement, abandonnant son infanterie; et cependant le grand
Northumberland, dont l'oreille guerrire ne put jamais souffrir le son
de la retraite, animait encore son arme dcourage: et lui-mme avec
les lords Clifford et Stafford, tous unis et de front, ont charg notre
corps de bataille, mais en l'enfonant ils ont pri sous l'pe de nos
soldats.

DOUARD.--Le pre de lord Stafford, le duc de Buckingham, est ou tu ou
dangereusement bless, j'ai fendu son casque d'un coup vigoureux; cela
est vrai, mon pre, voil son sang.

(Montrant son pe sanglante.)

MONTAIGU, _montrant la sienne_.--Et voil, mon frre, celui du comte de
Wiltshire, que j'ai joint ds le commencement de la mle.

RICHARD, _jetant sur le thtre la tte de Somerset_.--Et toi, parle
pour moi, et dis ce que j'ai fait.

YORK.--Richard a surpass tous mes autres enfants! C'est  lui que je
dois le plus. Quoi, Votre Grce, vous tes mort? lord de Somerset!

NORFOLK.--Puisse toute la postrit de Jean de Gaunt avoir pareille
esprance!

RICHARD.--J'espre abattre de mme la tte du roi Henri!

WARWICK.--Je l'espre aussi. Victorieux prince d'York, je jure par le
ciel de ne point fermer les yeux que je ne t'aie vu assis sur le trne
qu'usurpe aujourd'hui la maison de Lancastre. Voici le palais de ce roi
timide; voil son trne royal. Possde-le, York; car il est  toi, et
non pas aux hritiers de Henri.

YORK.--Seconde-moi donc, cher Warwick, et j'en vais prendre possession;
car nous ne sommes entrs ici que par la force.

NORFOLK.--Nous vous seconderons tous.--Prisse le premier qui recule!

YORK.--Je vous remercie, noble Norfolk!--Ne vous loignez point,
milords.--Et vous, soldats, demeurez, et passez ici la nuit.

WARWICK.--Quand le roi paratra, ne lui faites aucune violence,  moins
qu'il n'essaye de vous chasser par la force.

(Les soldats se retirent.)

YORK.--La reine doit tenir ici aujourd'hui son parlement: elle ne
s'attend gure  nous voir de son conseil: par les paroles ou par les
coups, il faut ici mme faire reconnatre nos droits.

RICHARD.--Occupons, arms comme nous le sommes, l'intrieur du palais.

WARWICK.--Ce parlement s'appellera le parlement de sang,  moins que
Plantagenet, duc d'York, ne soit roi; et ce timide Henri, dont la
lchet nous a rendus le jouet de nos ennemis, sera dpos.

YORK.--Ne me quittez donc pas, milords. De la rsolution, et je prtends
prendre possession de mes droits.

WARWICK.--Ni le roi, ni son plus zl partisan, ni le plus fier de tous
ceux qui tiennent pour la maison de Lancastre, n'osera plus battre de
l'aile aussitt que Warwick agitera ses sonnettes[1]. Je veux planter
ici Plantagenet; l'en dracine qui l'osera.--Prends ton parti, Richard:
revendique la couronne d'Angleterre.

[Note 1: _If Warwick shake his bells_;

Allusion aux sonnettes que portaient  la patte les faucons dresss pour
la chasse.]

(Warwick conduit au trne York, qui s'y assied.)

(Fanfares. Entrent le roi Henri, Clifford, Northumberland, Westmoreland,
Exeter et autres, avec des roses rouges  leurs chapeaux.)

LE ROI.--Voyez, milords, o s'est assis cet audacieux rebelle; sur le
trne de l'tat! Sans doute qu'appuy des forces de Warwick, ce perfide
pair, il ose aspirer  la couronne, et prtend rgner en
souverain.--Comte de Northumberland, il a tu ton pre; et le tien
aussi, lord Clifford; et vous avez fait voeu de venger leur mort sur
lui, sur ses enfants, ses favoris et ses partisans.

NORTHUMBERLAND.--Et si je ne l'excute pas, ciel, que ta vengeance tombe
sur moi!

CLIFFORD.--C'est dans cet espoir que Clifford porte son deuil en acier.

WESTMORELAND.--Eh quoi! souffrirons-nous cela?--Jetons-le  bas: mon
coeur est bouillant de colre; je n'y puis tenir.

LE ROI.--De la patience, cher comte de Westmoreland.

CLIFFORD.--La patience est pour les poltrons, pour ses pareils: il
n'aurait pas os s'y asseoir, si votre pre et t vivant.--Mon
gracieux seigneur, ici, dans le parlement, laissez-nous fondre sur la
maison d'York.

NORTHUMBERLAND.--C'est bien dit, cousin: qu'il en soit fait ainsi.

LE ROI.--Eh! ne savez-vous pas que le peuple est pour eux, et qu'ils ont
derrire eux une bande de soldats!

EXETER.--Le duc d'York tu, ils fuiront bientt.

LE ROI.--Loin du coeur de Henri la pense de faire du parlement une
boucherie!--Cousin Exeter, la svrit du maintien, les paroles, les
menaces sont les seules armes que Henri veuille employer contre eux.
(_Ils s'avancent vers le duc d'York_.) Sditieux duc d'York, descends de
mon trne; et tombe  mes pieds, pour implorer ma clmence et ta grce;
je suis ton souverain.

YORK.--Tu te trompes; c'est moi qui suis le tien.

EXETER.--Si tu as quelque honte, descends, c'est lui qui t'a fait duc
d'York.

YORK.--C'tait mon patrimoine, tout aussi bien que le titre de comte[2].

[Note 2: _As the earldom was_.

Probablement le titre de comte des Marches, comme hritier du comte des
Marches, de qui il tenait son droit  la couronne.]

EXETER.--Ton pre fut un tratre  la couronne.

WARWICK.--C'est toi, Exeter, qui es un tratre  la couronne, en suivant
cet usurpateur Henri.

CLIFFORD.--Qui doit-il suivre que son roi lgitime?

WARWICK.--Sans doute, Clifford: qu'il suive donc Richard, duc d'York.

LE ROI.--Et resterai-je debout, tandis que toi tu seras assis sur mon
trne?

YORK.--Il le faut bien, et cela sera: prends-en ton parti.

WARWICK.--Sois duc de Lancastre, et laisse-le tre roi.

WESTMORELAND.--Henri est duc de Lancastre et roi, et le lord de
Westmoreland est l pour le soutenir.

WARWICK.--Et Warwick pour le contredire.--Vous oubliez, je le vois, que
nous vous avons chasss du champ de bataille, que nous avons tu vos
pres, et march enseignes dployes, au travers de Londres, jusqu'aux
portes du palais.

NORTHUMBERLAND.--Je m'en souviens, Warwick,  ma grande douleur; et, par
son me, toi et ta maison, vous vous en repentirez.

WESTMORELAND.--Plantagenet, et toi et tes enfants, et tes parents et tes
amis, vous me payerez plus de vies qu'il n'y avait de gouttes de sang
dans les veines de mon pre.

CLIFFORD.--Ne m'en parle pas davantage, Warwick, de peur qu'au lieu de
paroles, je ne t'envoie un messager qui vengera sa mort avant que je
sorte d'ici.

WARWICK.--Pauvre Clifford! Combien je mprise ses impuissantes menaces!

YORK.--Voulez-vous que nous tablissions ici nos droits  la couronne?
Autrement nos pes les soutiendront sur le champ de bataille.

LE ROI.--Quel titre as-tu, tratre,  la couronne? Ton pre tait, ainsi
que toi, duc d'York[3]; ton aeul tait Roger Mortimer, comte des
Marches. Je suis le fils de Henri V, qui soumit le dauphin et les
Franais, et conquit leurs villes et leurs provinces.

[Note 3: Richard, duc d'York, tait fils du comte de Cambridge, et
neveu seulement du duc d'York.]

WARWICK.--Ne parle point de la France, toi qui l'as perdue tout entire.

LE ROI.--C'est le lord protecteur qui l'a perdue, et non pas moi.
Lorsque je fus couronn, je n'avais que neuf mois.

RICHARD.--Vous tes assez g maintenant, et cependant il me semble que
vous continuez  perdre. Mon pre, arrachez la couronne de la tte de
l'usurpateur.

DOUARD.--Arrachez-la, mon bon pre, mettez-la sur votre tte.

MONTAIGU, _au duc d'York_.--Mon frre, si tu aimes et honores le courage
guerrier, dcidons le fait par un combat au lieu de demeurer ici  nous
disputer.

RICHARD.--Faites rsonner les tambours et les trompettes, le roi va
fuir.

YORK.--Taisez-vous, mes enfants.

LE ROI.--Tais-toi toi-mme, et laisse parler le roi Henri.

WARWICK.--Plantagenet parlera le premier.--Lords, coutez-le, et
demeurez attentifs et en silence; car quiconque l'interrompra, c'est
fait de sa vie.

LE ROI.--Espres-tu que j'abandonnerai ainsi mon trne royal, o se sont
assis mon aeul et mon pre? Non, auparavant la guerre dpeuplera ce
royaume. Oui, et ces tendards si souvent dploys dans la France, et
qui le sont aujourd'hui dans l'Angleterre, au grand chagrin de notre
coeur, me serviront de drap funraire.--Pourquoi faiblissez-vous,
milords? Mon titre est bon, et beaucoup meilleur que le sien.

WARWICK.--Prouve-le, Henri, et tu seras roi.

LE ROI.--Mon aeul Henri IV a conquis la couronne.

YORK.--Par une rvolte contre son roi.

LE ROI.--Je ne sais que rpondre: mon titre est dfectueux.
Rpondez-moi, un roi ne peut-il se choisir un hritier?

YORK.--Que s'ensuit-il?

LE ROI.--S'il le peut, je suis roi lgitime; car Richard, en prsence
d'un grand nombre de lords, rsigna sa couronne  Henri IV, dont mon
pre fut l'hritier comme je suis le sien.

YORK.--Il se rvolta contre Richard son souverain, et l'obligea par
force  lui rsigner la couronne.

WARWICK.--Et supposez, milords, qu'il l'et fait volontairement,
pensez-vous que cela pt nuire aux droits hrditaires de la couronne?

EXETER.--Non, il ne pouvait rsigner sa couronne que sauf le droit de
l'hritier prsomptif  succder et  rgner.

LE ROI.--Es-tu contre nous, duc d'Exeter?

EXETER.--Le droit est pour lui. Veuillez donc me pardonner.

YORK.--Pourquoi parlez-vous bas, milords, au lieu de rpondre?

EXETER.--Ma conscience me dit qu'il est roi lgitime.

LE ROI.--Tous vont m'abandonner et passer de son ct.

NORTHUMBERLAND.--Plantagenet, quelles que soient tes prtentions, ne
pense pas que Henri puisse tre dpos ainsi.

WARWICK.--Il sera dpos en dpit de vous tous.

NORTHUMBERLAND.--Tu te trompes. Ce n'est pas, malgr la prsomption
qu'elle t'inspire, la puissance que te donnent dans le midi tes comts
d'Essex, de Suffolk, de Norfolk et de Kent, qui peut lever le duc au
trne malgr moi.

CLIFFORD.--Roi Henri, que ton titre soit lgitime ou dfectueux, lord
Clifford jure de combattre pour ta dfense. Puisse s'entr'ouvrir et
m'engloutir tout vivant le sol o je flchirai le genou devant celui qui
a tu mon pre!

LE ROI.--O Clifford! combien tes paroles raniment mon coeur!

YORK.--Henri de Lancastre, cde-moi ta couronne. Que murmurez-vous,
lords, ou que concertez-vous ensemble?

WARWICK.--Rendez justice au royal duc d'York, ou je vais remplir cette
salle de soldats arms, et, sur ce trne o il est assis, crire son
titre avec le sang de l'usurpateur.

(Il frappe du pied, et les soldats se montrent.)

LE ROI.--Milord de Warwick, coutez seulement un mot.--Laissez-moi
rgner tant que je vivrai.

YORK.--Assure la couronne  moi et  mes enfants, et tu rgneras en paix
le reste de tes jours.

LE ROI.--Je suis satisfait. Richard Plantagenet, jouis du royaume aprs
ma mort.

CLIFFORD.--Quel tort cela fera au prince votre fils!

WARWICK.--Quel bien pour l'Angleterre et pour lui-mme!

WESTMORELAND.--Vil, faible et lche Henri!

CLIFFORD.--Quel tort tu te fais  toi-mme, et  nous aussi!

WESTMORELAND.--Je ne puis rester pour entendre ces conditions.

NORTHUMBERLAND.--Ni moi.

CLIFFORD.--Venez, cousin; allons porter ces nouvelles  la reine.

WESTMORELAND.--Adieu, roi sans courage et dgnr; ton sang glac ne
renferme pas une tincelle d'honneur.

NORTHUMBERLAND.--Deviens la proie de la maison d'York, et meurs dans les
chanes pour cette indigne action.

CLIFFORD.--Puisses-tu prir vaincu dans une guerre terrible, ou finir
tranquillement dans l'abandon et le mpris!

(Sortent Northumberland, Clifford et Westmoreland.)

WARWICK.--Tourne-toi par ici, Henri, ne fais pas attention  eux.

EXETER.--Ce qu'ils veulent, c'est la vengeance: voil pourquoi ils ne
cdent pas.

LE ROI.--Ah! Exeter!

WARWICK.--Pourquoi ce soupir, mon prince?

LE ROI.--Ce n'est pas pour moi que je gmis, lord Warwick: c'est pour
mon fils que je dshrite en pre dnatur; mais qu'il en soit ce qui
pourra. Je te substitue ici la couronne  toi et  tes hritiers 
perptuit,  condition que tu feras serment ici d'teindre cette guerre
civile, et de me respecter, tant que je vivrai, comme ton roi et ton
souverain, et de ne jamais chercher, par aucune trahison ni violence, 
me renverser du trne et  rgner toi-mme.

YORK.--Je fais volontiers ce serment, et je l'accomplirai.

(Il descend du trne.)

WARWICK.--Vive le roi Henri!--Plantagenet, embrasse-le.

LE ROI.--Puisses-tu vivre longtemps, ainsi que tes bouillants enfants!

YORK.--De ce moment, York et Lancastre sont rconcilis.

EXETER.--Maudit soit celui qui cherchera  les rendre ennemis! (Morceau
de musique; les lords s'avancent.)

YORK.--Adieu, mon gracieux seigneur: je vais me rendre dans mon chteau.

WARWICK.--Et moi, je vais garder Londres avec mes soldats.

NORFOLK.--Moi, je retourne  Norfolk avec les miens.

MONTAIGU.--Moi, sur la mer, d'o je suis venu.

(Sortent York et ses fils, Warwick, Norfolk et Montaigu, les soldats et
la suite.)

LE ROI.--Et moi, rempli de tristesse et de douleur, je vais regagner mon
palais.

EXETER.--Voici la reine, ses regards dclent sa colre: je veux me
drober  sa prsence.

LE ROI.--Et moi aussi, cher Exeter. (Il veut sortir.)

MARGUERITE.--Ne t'loigne pas de moi, je te suivrai.

LE ROI.--Sois patiente, chre reine, et je resterai.

MARGUERITE.--Et qui peut tre patiente dans de pareilles
extrmits?--Ah! malheureux que tu es! plt au ciel que je fusse morte
fille, que je ne t'eusse jamais vu, que je ne t'eusse pas donn un fils,
puisque tu devais tre un pre si dnatur! A-t-il mrit d'tre
dpouill des droits de sa naissance? Ah! si tu l'avais aim seulement
la moiti autant que je l'aime, ou qu'il t'et fait souffrir ce que j'ai
souffert une fois pour lui, que tu l'eusses nourri, comme moi, de ton
sang, tu aurais ici vers le plus prcieux sang de ton coeur, plutt que
de faire ce sauvage duc ton hritier, et de dshriter ton propre fils.

LE JEUNE PRINCE.--Mon pre, vous ne pouvez pas me dshriter: si vous
tes roi, pourquoi ne vous succderais-je pas?

LE ROI.--Pardonne-moi, Marguerite.--Pardonne-moi, cher enfant: le comte
de Warwick et le duc m'y ont forc.

MARGUERITE.--T'y ont forc! Tu es roi, et l'on t'a forc! Je rougis de
t'entendre parler. Ah! malheureux lche! tu nous as tous perdus, toi,
ton fils et moi; tu t'es rendu tellement dpendant de la maison d'York,
que tu ne rgneras plus qu'avec sa permission. Qu'as-tu fait en
transmettant la couronne  lui et  ses hritiers? tu as creus toi-mme
ton tombeau, et tu t'y traneras longtemps avant ton heure naturelle.
Warwick est chancelier de l'tat, et matre de Calais. Le svre
Faulconbridge commande le dtroit. Le duc est fait protecteur du
royaume, et tu crois tre en sret! C'est la sret de l'agneau
tremblant, quand il est au milieu des loups. Si j'eusse t l, moi, qui
ne suis qu'une simple femme, leurs soldats m'auraient ballotte sur
leurs lances avant que j'eusse consenti  un pareil acte. Mais tu
prfres ta vie  ton honneur; et puisqu'il en est ainsi, je me spare,
Henri, de ta table et de ton lit, jusqu' ce que je voie rvoquer cet
acte du parlement qui dshrite mon fils. Les lords du nord, qui ont
abandonn tes drapeaux, suivront les miens ds qu'ils les verront
dploys; et ils se dploieront,  ta grande honte, et pour la ruine
entire de la maison d'York: c'est ainsi que je te quitte.--Viens, mon
fils. Notre arme est prte: suis-moi, nous allons la joindre.

LE ROI.--Arrte, chre Marguerite, et coute-moi.

MARGUERITE.--Tu n'as dj que trop parl, laisse-moi.

LE ROI.--Mon cher fils douard, tu resteras avec moi.

MARGUERITE.--Oui, pour tre gorg par ses ennemis!

LE JEUNE PRINCE.--Quand je reviendrai vainqueur du champ de bataille, je
reverrai Votre Grce. Jusque-l je vais avec elle.

MARGUERITE.--Viens, mon fils; partons, nous n'avons pas de moments 
perdre.

(La reine et le prince sortent.)

LE ROI.--- Pauvre reine! Comme sa tendresse pour moi et pour son fils
l'a pousse  s'emporter aux expressions de la fureur! Puisse-t-elle
tre venge de ce duc orgueilleux, dont l'esprit hautain va sur les
ailes du dsir tourner autour de ma couronne, et, comme un aigle affam,
se nourrir de la chair de mon fils et de la mienne.--La dsertion de ces
trois lords tourmente mon me. Je veux leur crire, et tcher de les
apaiser par de bonnes paroles.--Venez, cousin; vous vous chargerez du
message.

EXETER.--Et j'espre les ramener tous  vous.

(Ils sortent.)




SCNE II

Un appartement dans le chteau de Sandal prs de Wakefield, dans la
province d'York.

_Les fils du duc d'York_, RICHARD, DOUARD, _paraissent avec_ MONTAIGU.


RICHARD.--Mon frre, quoique je sois le plus jeune, permettez-moi de
parler....

DOUARD.--Non: je serai meilleur orateur que toi.

MONTAIGU.--Mais j'ai des raisons fortes et entranantes.

(Entre York.)

YORK.--Quoi! qu'y a-t-il donc? Mes enfants, mon frre, vous voil en
dispute? Quelle est votre querelle? comment a-t-elle commenc?

DOUARD.--Ce n'est point une querelle, c'est un lger dbat.

YORK.--Sur quoi?

RICHARD.--Sur un point qui intresse Votre Grce et nous aussi; sur la
couronne d'Angleterre, mon pre, qui vous appartient.

YORK.--A moi, mon fils? Non pas tant que Henri vivra.

RICHARD.--Votre droit ne dpend point de sa vie ou de sa mort.

DOUARD.--Vous en tes l'hritier ds  prsent: jouissez donc de votre
hritage. Si vous donnez  la maison de Lancastre le temps de respirer,
 la fin elle vous devancera, mon pre.

YORK.--Je me suis engag, par serment,  le laisser rgner en paix.

DOUARD.--On peut violer son serment pour un royaume. J'en violerais
mille, moi, pour rgner un an.

RICHARD.--Non. Que le ciel prserve Votre Grce de devenir parjure!

YORK.--Je le serai, si j'emploie la guerre ouverte.

RICHARD.--Je vous prouverai le contraire, si vous voulez m'couter.

YORK.--Tu ne le prouveras pas, mon fils; cela est impossible.

RICHARD.--Un serment est nul ds qu'il n'est pas fait devant un vrai et
lgitime magistrat, qui ait autorit sur celui qui jure. Henri n'en
avait aucune, son titre tait usurp; et puisque c'est lui qui vous a
fait jurer de renoncer  vos droits, votre serment, milord, est vain et
frivole. Ainsi, aux armes! et songez seulement, mon pre, combien c'est
une douce chose que de porter une couronne. Son cercle enferme tout le
bonheur de l'lyse, et tout ce que les potes ont imagin de
jouissances et de flicits. Pourquoi tardons-nous si longtemps? Je
n'aurai point de repos que je ne voie la rose blanche que je porte,
teinte du sang tide tir du coeur de Henri.

YORK.--Richard, il suffit: je veux rgner ou mourir. Mon frre, pars
pour Londres  l'instant, et anime Warwick  cette entreprise.--Toi,
Richard, va trouver le duc de Norfolk, et instruis-le secrtement de nos
intentions.--Vous, douard, vous vous rendrez auprs de milord Cobham,
qui s'armera de bon coeur avec tout le comt de Kent: c'est sur les gens
de Kent que je compte le plus; car ils sont aviss, courtois, gnreux
et pleins d'ardeur.--Tandis que vous agirez ainsi, que me restera-t-il 
faire que de chercher l'occasion de prendre les armes, sans que le roi
ni personne de la maison de Lancastre pntre mes desseins? (_Entre un
messager_.) Mais, arrtez donc.--Quelles nouvelles? Pourquoi arrives-tu
si prcipitamment?

LE MESSAGER.--La reine, soutenue des comtes et des barons du nord, se
prpare  vous assiger ici dans votre chteau. Elle est tout prs d'ici
 la tte de vingt mille hommes: songez donc, milord,  fortifier votre
chteau.

YORK.--Oui, avec mon pe. Quoi! penses-tu qu'ils nous fassent
peur?--douard, et vous, Richard, vous resterez prs de moi.--Mon frre
Montaigu va se rendre  Londres, pour avertir le noble Warwick, Cobham
et nos autres amis, que nous avons laisss  titre de protecteurs auprs
du roi, d'employer toute leur habilet  fortifier leur pouvoir, et de
ne plus se lier au faible Henri et  ses serments.

MONTAIGU.--Mon frre, je pars. Je les dciderai, n'en doutez pas; et je
prends humblement cong de vous.

(Il sort.)

(Entrent sir John et sir Hugues Mortimer.)

YORK.--Mes oncles sir John et sir Hugues Mortimer, vous arrivez bien 
propos  Sandal: l'arme de la reine se propose de nous y assiger.

SIR JEAN.--Elle n'en aura pas besoin: nous irons la joindre dans la
plaine.

YORK.--Quoi! avec cinq mille hommes?

RICHARD.--Oui, mon pre; et avec cinq cents, s'il le faut. Leur gnral
est une femme! Qu'avons-nous  craindre?

(Une marche dans l'loignement.)

DOUARD.--J'entends dj leurs tambours: rangeons nos gens et sortons 
l'instant pour aller leur offrir le combat.

YORK.--Cinq hommes contre vingt!--Malgr cette norme ingalit, cher
oncle, je ne doute pas de notre victoire. J'ai gagn en France plus
d'une bataille o les ennemis taient dix contre un. Pourquoi
n'aurais-je pas aujourd'hui le mme succs?

(Une alarme, ils sortent.)




SCNE III

Plaine prs du chteau de Sandal.

_Alarme; excursions. Entrent_ RUTLAND _et son_ GOUVERNEUR.


RUTLAND.--Ah! o fuirai-je? O me sauverai-je de leurs mains? Ah! mon
gouverneur, voyez, le sanguinaire Clifford vient  nous.

(Entrent Clifford et des soldats.)

CLIFFORD.--Fuis, chapelain; ton tat de prtre te sauve la vie.--Mais
pour le rejeton de ce maudit duc, dont le pre a tu mon pre, il
mourra.

LE GOUVERNEUR.--Et moi, milord, je lui tiendrai compagnie.

CLIFFORD.--Soldats, emmenez-le.

LE GOUVERNEUR.--Ah! Clifford, ne l'assassine pas, de peur que tu ne sois
ha de Dieu et des hommes.

(Les soldats l'entranent de force. L'enfant reste pm de frayeur.)

CLIFFORD.--Allons.--Quoi! est-il dj mort? ou est-ce la peur qui lui
fait ainsi fermer les yeux?--Oh! je vais te les faire ouvrir.

RUTLAND.--C'est ainsi que le lion affam regarde le malheureux qui
tremble sous ses griffes avides, c'est ainsi qu'il se promne insultant
 sa proie, et c'est ainsi qu'il s'approche pour dchirer ses
membres.--Ah! bon Clifford, tue-moi avec ton pe, mais non pas avec ce
regard cruel et menaant. Bon Clifford, coute-moi avant que je meure:
je suis trop peu de chose pour tre l'objet de ta colre: venge-toi sur
des hommes, et laisse-moi vivre.

CLIFFORD.--Tu parles en vain, pauvre enfant. Le sang de mon pre a ferm
le passage par o tes paroles pourraient pntrer.

RUTLAND.--Eh bien! c'est au sang de mon pre  le rouvrir: c'est un
homme, Clifford, mesure-toi avec lui.

CLIFFORD.--Euss-je ici tous tes frres, leur vie et la tienne ne
suffiraient pas pour assouvir ma vengeance. Non, quand je creuserais
encore les tombeaux de tes pres, et que j'aurais pendu  des chanes
leurs cercueils pourris, ma fureur n'en serait pas ralentie, ni mon
coeur soulag. La vue de tout ce qui appartient  la maison d'York est
une furie qui tourmente mon me; et jusqu' ce que j'aie extirp leur
race maudite, sans en laisser un seul au monde, je vis en enfer.--Ainsi
donc....

(Levant le bras.)

RUTLAND.--Oh! laisse-moi prier un moment avant de recevoir la mort!--Ah!
c'est toi que je prie, bon Clifford; aie piti de moi.

CLIFFORD.--Toute la piti que peut t'accorder la pointe de mon pe.

RUTLAND.--Jamais je ne t'ai fait aucun mal, pourquoi veux-tu me tuer?

CLIFFORD.--Ton pre m'a fait du mal.

RUTLAND.--Mais avant que je fusse n.--Tu as un fils, Clifford; pour
l'amour de lui, aie piti de moi, de crainte qu'en vengeance de ma mort,
comme Dieu est juste, il ne soit aussi misrablement gorg que moi. Ah!
laisse-moi passer ma vie en prison; et  la premire offense, tu pourras
me faire mourir; mais  prsent tu n'en as aucun motif.

CLIFFORD.--Aucun motif? ton pre a tu mon pre: c'est pourquoi, meurs.

(Il le poignarde.)

RUTLAND.--_Dii faciant, laudis summa sit ista tu_[4].

(Il meurt.)

[Note 4: Hall dit seulement que le jeune Rutland, alors g tout au
plus de douze ans, ayant t trouv par Clifford, dans une maison o il
s'tait cach, se jeta  ses pieds, et implora sa misricorde, en levant
vers lui ses mains jointes, _car la frayeur lui avait t la parole_. Le
jeune comte de Rutland avait alors, non pas douze ans, mais dix-sept.]

CLIFFORD.--Plantagenet! Plantagenet! j'arrive; et ce sang de ton fils,
attach  mon pe va s'y rouiller jusqu' ce que ton sang fig avec
celui-ci me dtermine  les en faire disparatre tous deux.

(Il sort.)




SCNE IV

_Alarme. Entre_ YORK.


YORK.--L'arme de la reine a vaincu; mes deux oncles ont t tus en
dfendant ma vie, et tous mes partisans tournent le dos  l'ennemi
acharn, et fuient comme les vaisseaux devant les vents, ou comme des
agneaux que poursuivent des loups affams.--Mes fils!... Dieu sait ce
qu'ils sont devenus. Mais je sais bien que, vivants ou morts, ils se
sont comports en homme ns pour la gloire. Trois fois Richard s'est
ouvert un passage jusqu' moi, en me criant: _Courage! mon pre,
combattons jusqu' la fin_. Et trois fois aussi douard m'a joint, son
pe toute rouge, teinte jusqu' la garde du sang de ceux qui l'avaient
combattu, et lorsque les plus intrpides guerriers se retiraient,
Richard criait: _Chargez, ne lchez pas un pied de terrain_; il criait
encore: _Une couronne ou un glorieux tombeau! un sceptre, ou un spulcre
en ce monde!_ C'est alors que nous avons charg de nouveau: mais, hlas!
nous avons encore recul;--comme j'ai vu un cygne s'efforcer inutilement
de nager contre le courant, et s'puiser  combattre les flots qui le
matrisaient.--Mais qu'entends-je! (_Courte alarme derrire le
thtre_.) coutons! nos terribles vainqueurs continuent la poursuite;
et je suis trop affaibli, et je ne peux fuir leur fureur; et euss-je
encore toutes mes forces, je ne leur chapperais pas. Le sable qui
mesurait ma vie a t compt: il faut rester ici; c'est ici que ma vie
doit finir. (_Entrent la reine Marguerite, Clifford, Northumberland,
soldats_.) Viens, sanguinaire Clifford.--Farouche Northumberland! me
voil pour servir de but  vos coups; je les attends de pied ferme.

NORTHUMBERLAND.--Rends-toi  notre merci, orgueilleux Plantagenet.

CLIFFORD.--Oui, et tu auras merci tout juste comme ton bras sans piti
l'a faite  mon pre. Enfin Phaton est tomb de son char, et le soir
est arriv  l'heure de midi.

YORK.--De mes cendres comme de celles du phnix peut sortir l'oiseau qui
me vengera sur vous tous. Dans cet espoir, je lve les yeux vers le
ciel, et je brave tous les maux que vous pourrez me faire subir. Eh
bien! que n'avancez-vous? Quoi! vous tes une multitude et vous avez
peur!

CLIFFORD.--C'est ainsi que les lches commencent  combattre, quand ils
ne peuvent plus fuir: ainsi la colombe attaque de son bec les serres du
faucon qui la dchire: ainsi les voleurs sans ressource, et dsesprant
de leur vie, accablent le prvt de leurs invectives.

YORK.--O Clifford, recueille-toi un moment, et dans ta pense rappelle
ma vie entire; et alors, si tu le peux, regarde-moi pour rougir de tes
paroles, et mords cette langue qui accuse de lchet celui dont l'aspect
menaant t'a fait jusqu'ici trembler et fuir.

CLIFFORD.--Je ne m'amuserai pas  disputer avec toi de paroles: mais
nous allons jouter de coups, quatre pour un!

(Il tire son pe.)

MARGUERITE.--Arrte, vaillant Clifford! Pour mille raisons, je veux
prolonger encore un peu la vie de ce tratre.--La rage le rend
sourd.--Parle-lui, Northumberland.

NORTHUMBERLAND.--Arrte, Clifford: ne lui fais pas l'honneur de
t'exposer  avoir le doigt piqu, pour lui percer le coeur. Quand un
roquet montre les dents, quelle valeur y a-t-il  mettre la main dans sa
gueule, lorsqu'on pourrait le repousser avec le pied? Le droit de la
guerre est d'user de tous ses avantages; et ce n'est point faire brche
 l'honneur que de se mettre dix contre un.

(Ils se jettent sur York, qui se dbat.)

CLIFFORD.--Oui, oui, c'est ainsi que se dbat l'oiseau dans le lacet.

NORTHUMBERLAND.--C'est ainsi que s'agite le lapin dans le pige.

(York est fait prisonnier.)

YORK.--Ainsi triomphent les brigands sur la proie qu'ils ont conquise;
ainsi succombe l'honnte homme attaqu en nombre ingal par des voleurs.

NORTHUMBERLAND.--Maintenant, madame, qu'ordonnez-vous de lui?

MARGUERITE.--Braves guerriers, Clifford, Northumberland, il faut le
placer sur ce tertre de terre, lui qui les bras tendus voulait
atteindre les montagnes, et n'a fait avec sa main que traverser leur
ombre.--Quoi, c'tait donc vous qui vouliez tre roi d'Angleterre?
C'tait donc vous qui triomphiez dans notre parlement, et nous faisiez
entendre un discours sur votre naissance? O est maintenant votre pote
d'enfants, pour vous soutenir? Votre ptulant douard et votre robuste
George? O est-il, ce vaillant miracle des bossus, votre petit Dicky,
dont la voix toujours grondante animait son papa  la rvolte? O est-il
aussi votre bien-aim Rutland? Voyez, York, j'ai teint ce mouchoir dans
le sang que le brave Clifford a fait sortir avec la pointe de son pe
du sein de cet enfant; et si vos yeux peuvent pleurer sa mort, tenez, je
vous le prsente, pour en essuyer vos larmes. Hlas! pauvre York! si je
ne vous hassais pas mortellement, je plaindrais l'tat misrable o je
vous vois! Je t'en prie, York, afflige-toi pour me rjouir. Frappe du
pied, enrage, dsespre-toi, que je puisse chanter et danser. Quoi! le
feu de ton coeur a-t-il tellement dessch tes entrailles, qu'il ne
puisse couler une larme pour la mort de Rutland? D'o te vient ce calme?
Tu devrais tre furieux, et c'est pour te rendre furieux que je
t'insulte ainsi. Mais je le vois; tu veux que je te paye pour me
divertir: York ne sait parler que quand il porte une couronne.--Une
couronne pour York.--Et vous, lords, inclinez-vous bien bas devant
lui.--Tenez-lui les mains, tandis que je vais le couronner. (_Elle lui
place sur la tte une couronne du papier_[5]). Mais, vraiment,  prsent
il a l'air d'un roi. Oui, voil celui qui s'est empar du trne de
Henri; voil celui qui s'tait fait adopter par lui pour son
hritier.--Mais comment se fait-il donc que le grand Plantagenet soit
couronn sitt, au mpris de son serment solennel? Je croyais, moi, que
tu ne devais tre roi qu'aprs que notre roi Henri aurait serr la main
 la mort; et vous voulez ceindre votre tte de la gloire de Henri, et
ravir  son front le diadme ds  prsent, pendant sa vie, et contre
votre serment sacr! Oh! c'est aussi un crime trop impardonnable!
Allons, faites tomber cette couronne, et avec elle sa tte, et qu'il
suffise d'un clin d'oeil pour le mettre  mort.

[Note 5: Ces dtails, dont le fond est rapport par Hollinshed,
d'aprs quelques chroniques, et en particulier celle de _Whetamstede_,
ne sont pas dans Hall qui dit que la couronne de papier ne fut place
sur la tte d'York qu'aprs sa mort. Quant  la circonstance du mouchoir
tremp dans le sang de Rutland, elle parat tre une invention de
l'auteur de la pice originale, quel qu'il soit.]

CLIFFORD.--Cet office me regarde, en mmoire de mon pre.

MARGUERITE.--Non, arrte encore: coutons-le prorer.

YORK.--Louve de France, mais pire que les loups de France; toi dont la
langue est plus envenime que la dent de la vipre, qu'il sied mal  ton
sexe de triompher, comme une amazone effronte, des malheurs de ceux
qu'enchane la fortune! Si ton visage n'tait pas immobile comme un
masque, et accoutum  l'impudence par l'habitude des mauvaises actions,
j'essayerais de te faire rougir, reine prsomptueuse: te dire seulement
d'o tu viens, de qui tu sors, c'en serait assez pour te couvrir de
honte, s'il te restait quelque sentiment de honte. Ton pre, qui se pare
des titres de roi de Naples, des Deux-Siciles et de Jrusalem, n'a pas
le revenu d'un mtayer anglais. Est-ce donc ce monarque indigent qui t'a
appris  insulter? Cela est bien inutile et ne te convient pas, reine
insolente!  moins qu'il ne te faille vrifier le proverbe, qu'un
mendiant sur un cheval le pousse jusqu' ce qu'il crve. C'est la beaut
qui souvent fait l'orgueil des femmes. Mais Dieu sait que ta part en est
petite. C'est la vertu qui les fait le plus admirer. Le contraire t'a
rendue un objet d'tonnement. C'est par la dcence et la douceur
qu'elles deviennent comme divines; et c'est par l'absence de ces
qualits que tu es abominable. Tu es l'oppos de tout bien, comme les
antipodes le sont du lieu que nous habitons, comme le sud l'est du
septentrion. Oh! coeur de tigresse, cach sous la forme d'une femme!
Comment, aprs avoir teint ce linge du sang vital d'un enfant pour en
essuyer les larmes de son pre, peux-tu porter encore la figure d'une
femme? Les femmes sont douces, sensibles, pitoyables et d'un coeur
facile  flchir; et toi, tu es froce, implacable, dure comme la roche,
inflexible et sans remords. Tu m'excitais  la fureur; eh bien! tu as ce
que tu dsirais. Tu voulais me voir pleurer; eh bien! tu as ce que tu
voulais; car la fureur des vents amasse d'interminables ondes, et, ds
qu'elle se ralentit, commence la pluie. Ces pleurs sont les obsques de
mon cher Rutland; et chaque larme crie vengeance sur sa mort... contre
toi, barbare Clifford... et toi, perfide Franaise.

NORTHUMBERLAND.--Je m'en veux; mais ses douleurs m'meuvent au point que
j'ai de la peine  retenir mes larmes.

YORK.--Des cannibales affams eussent craint de toucher  un visage
comme celui de mon fils, et n'eussent pas voulu le souiller de sang;
mais vous tes plus inhumains, plus inexorables; oh! dix fois plus que
les tigres de l'Hyrcanie. Vois, reine impitoyable; vois les larmes d'un
malheureux pre: ce linge que tu as tremp dans le sang de mon cher
enfant, vois, j'en lave le sang avec mes larmes; tiens, reprends-le, et
va te vanter de ce que tu as fait. (_Il lui rend le mouchoir_.) Si tu
racontes, comme elle est, cette histoire, sur mon me, ceux qui
l'entendront lui donneront des larmes: oui, mes ennemis mme verseront
des larmes abondantes, et diront: Hlas! ce fut un lamentable
vnement.--Allons, reprends ta couronne, et ma maldiction avec elle;
et puisses-tu, quand tu en auras besoin, trouver la consolation que je
reois de ta cruelle main! Barbare Clifford! te-moi du monde! Que mon
me s'envole aux cieux, et que mon sang retombe sur vos ttes!

NORTHUMBERLAND.--Il aurait massacr toute ma famille, que je ne pourrais
pas, dt-il m'en coter la vie, m'empcher de pleurer avec lui, en
voyant combien la douleur domine profondment son me.

MARGUERITE.--Quoi! tu en viens aux larmes, milord Northumberland?--Songe
seulement aux maux qu'il nous a faits  tous, et cette pense schera
bientt tes tendres pleurs.

CLIFFORD.--Voil pour accomplir mon serment, voil pour la mort de mon
pre.

(Le perant de son pe.)

MARGUERITE, _lui portant aussi un coup d'pe_.--Et voil pour venger le
droit de notre bon roi.

YORK.--Ouvre-moi les portes de ta misricorde, Dieu de clmence! Mon me
s'envole par ces blessures pour aller vers toi.

(Il meurt.)

MARGUERITE.--Abattez sa tte, et placez-la sur les portes d'York: de
cette manire York dominera sa ville d'York.

(Ils sortent.)

FIN DU PREMIER ACTE.




                            ACTE DEUXIME




SCNE I

Plaine voisine de la Croix de Mortimer dans le comt d'Hereford.

_Tambours; entrent_ DOUARD ET RICHARD _en marche avec leurs troupes_.


DOUARD.--J'ignore comment notre auguste pre aura pu chapper, et mme
s'il aura pu chapper ou non  la poursuite de Clifford et de
Northumberland. S'il avait t pris, nous en aurions appris la nouvelle;
s'il avait t tu, le bruit nous en serait aussi parvenu; mais s'il
avait chapp, il me semble aussi que nous aurions d recevoir le
consolant avis de son heureuse fuite. Comment se trouve mon frre?
pourquoi est-il si triste?

RICHARD.--Je n'aurai point de joie que je ne sache ce qu'est devenu
notre trs-valeureux pre. Je l'ai vu dans la bataille renversant tout
sur son passage; j'ai observ comme il cherchait  carter Clifford, et
 l'attirer seul. Il m'a paru se conduire au plus fort de la mle,
comme un lion au milieu d'un troupeau de boeufs, ou un ours entour de
chiens qui, lorsque quelques-uns d'entre eux atteints de sa griffe ont
pouss des cris de douleur, se tiennent loigns, aboyant contre lui.
Tel tait notre pre au milieu de ses ennemis: ainsi les ennemis
fuyaient mon redoutable pre. C'est,  mon avis, gagner assez de gloire
que d'tre ses fils.--Vois comme l'aurore ouvre ses portes d'or et prend
cong du soleil radieux. Comme elle ressemble au printemps de la
jeunesse! au jeune homme qui s'avance gaiement vers celle qu'il aime!

DOUARD.--Mes yeux sont-ils blouis, ou vois-je en effet trois soleils?

RICHARD.--Ce sont trois soleils brillants, trois soleils bien entiers:
non pas un soleil coup par les nuages, car, distincts l'un de l'autre,
ils brillent dans un ciel clair et blanchtre. Voyez, voyez, ils
s'unissent, se confondent et semblent s'embrasser, comme s'ils juraient
ensemble une ligue inviolable:  prsent ils ne forment plus qu'un seul
astre, qu'un seul flambeau, qu'un seul soleil.--Srement le ciel nous
veut reprsenter par l quelque vnement.

DOUARD.--C'est bien trange: jamais on n'out parler d'une telle chose.
Je pense qu'il nous appelle, mon frre, au champ de bataille: afin que
nous, enfants du brave Plantagenet, dj brillants sparment par notre
mrite, nous unissions nos splendeurs pour luire sur la terre, comme ce
soleil sur le monde. Quel que soit ce prsage, je veux dsormais porter
sur mon bouclier trois soleils radieux.

RICHARD.--Portez-y plutt trois filles, car, avec votre permission, vous
aimez mieux les femelles que les mles. (_Entre un messager_.) Qui
es-tu, toi, dont les sombres regards annoncent quelques tristes rcits
suspendus au bout de ta langue?

LE MESSAGER.--Ah! je viens d'tre le triste tmoin du meurtre du noble
duc d'York, votre auguste pre, et mon excellent matre.

DOUARD.--Oh! n'en dis pas davantage: j'en ai trop entendu.

RICHARD.--Raconte-moi comment il est mort: je veux tout entendre.

LE MESSAGER.--Environn d'un grand nombre d'ennemis, il leur faisait
face  tous; semblable au hros, espoir de Troie, s'opposant aux Grecs
qui voulaient entrer dans la ville. Mais Hercule mme doit succomber
sous le nombre; et plusieurs coups redoubls de la plus petite cogne
tranchent et abattent le chne le plus dur et le plus vigoureux. Saisi
par une foule de mains, votre pre a t dompt; mais il n'a t perc
que par le bras furieux de l'impitoyable Clifford, et par la reine. Elle
lui a mis par grande drision une couronne sur la tte: elle l'a insult
de ses rires; et lorsque de douleur il s'est mis  pleurer, cette reine
barbare lui a offert, pour essuyer son visage, un mouchoir tremp dans
le sang innocent de l'aimable et jeune Rutland, gorg par l'affreux
Clifford. Enfin, aprs une multitude d'outrages et d'affronts odieux,
ils lui ont tranch la tte, et l'ont place sur les portes d'York, o
elle offre le plus affligeant spectacle que j'aie jamais vu.

DOUARD.--Cher duc d'York, appui sur qui nous nous reposions,  prsent
que tu nous es enlev, nous n'avons plus de soutien ni d'appui.--O
Clifford! insolent Clifford, tu as dtruit la fleur des chevaliers de
l'Europe! et ce n'est que par trahison que tu l'as abattu: seul contre
toi seul, il t'aurait vaincu.--Ah! maintenant la demeure de mon me lui
est devenue une prison; oh! qu'elle voudrait s'en affranchir avant que
ce corps pt, enferm sous la terre, y trouver le repos! jamais, 
compter de ce moment, je ne puis plus goter aucune joie; jamais, jamais
je ne connatrai plus la joie.

RICHARD.--Je ne puis pleurer. Tout ce que mon corps contient d'humidit
peut  peine suffire  calmer le brasier qui brle mon coeur, et ma
langue ne le peut dlivrer du poids qui le surcharge, car le souffle qui
pousserait mes paroles au dehors est employ  exciter les charbons qui
embrasent mon sein et le dvorent de flammes qu'teindraient les larmes.
Pleurer, c'est diminuer la profondeur de la douleur: aux enfants donc
les pleurs; et  moi le fer et la vengeance!--Richard, je porte ton nom,
je vengerai ta mort, ou je mourrai environn de gloire pour l'avoir
tent.

DOUARD.--Ce vaillant duc t'a laiss son nom: il me laisse  moi sa
place et son duch.

RICHARD.--Allons, si tu es vraiment l'enfant de cet aigle royal, prouve
ta race en regardant fixement le soleil. Au lieu de sa place et de son
duch, dis le trne et le royaume: ils sont  toi, ou tu n'es pas son
fils.

(Une marche. Entrent Warwick, Montaigu, suivis de leur arme.)

WARWICK.--Eh bien, mes beaux seigneurs, o en tes-vous? Quelles
nouvelles avez-vous reues?

RICHARD.--Illustre Warwick, s'il fallait vous redire nos funestes
nouvelles, et recevoir  chaque mot un coup de poignard dans notre
coeur, jusqu' la fin du rcit, nous souffririons moins de ces blessures
que de ces cruelles paroles. O valeureux lord, le duc d'York est tu!

DOUARD.--O Warwick! Warwick! ce Plantagenet qui t'aimait aussi
chrement que le salut de son me a t mis  mort par le cruel lord
Clifford!

WARWICK.--Il y a dj dix jours que j'ai noy de mes larmes cette
douloureuse nouvelle; et aujourd'hui, pour mettre le comble  vos
malheurs, je viens vous instruire des vnements qui l'ont suivie. Aprs
le sanglant combat livr  Wakefield, o votre brave pre a rendu son
dernier soupir, des nouvelles apportes avec toute la promptitude des
plus rapides courriers m'instruisirent de votre perte et de sa mort.
J'tais alors  Londres, tenant le roi sous ma garde: j'ai mis mes
soldats sur pied, j'ai rassembl une foule d'amis; et me trouvant en
forces,  ce que j'imaginais, j'ai march vers Saint-Albans pour
intercepter la reine, me couvrant toujours de la prsence du roi que je
conduisais avec moi: car des espions m'avaient averti que la reine
venait avec la rsolution d'anantir le dernier dcret que nous avons
fait arrter en parlement, relativement au serment du roi Henri et 
votre succession.--Pour abrger; nous nous sommes rencontrs 
Saint-Albans: nos deux armes se sont jointes, et l'on a opinitrement
combattu des deux cts.... Mais soit que la froideur du roi, qui
regardait sans nulle colre sa belliqueuse pouse, ait teint la
vindicative fureur de mes soldats; soit que ce ft en effet la nouvelle
du succs rcent de la reine, ou l'extraordinaire effroi que leur
causait la cruaut de Clifford, qui foudroie ses prisonniers des mots de
sang et de mort; c'est ce que je ne peux juger: mais la vrit, en un
mot, c'est que les armes de nos ennemis allaient et venaient comme
l'clair, et que celles de nos soldats, semblables au vol indolent de
l'oiseau de nuit, ou au flau d'un batteur paresseux, tombaient avec
mollesse, comme si elles eussent frapp des amis. J'ai essay de les
ranimer par la justice de notre cause, par la promesse d'une haute paye
et de grandes rcompenses, mais en vain. Ils n'avaient pas le coeur au
combat, et ne nous offraient aucune esprance de gagner la victoire;
nous avons fui, le roi auprs de la reine, et nous, le lord George,
votre frre, Norfolk et moi, nous sommes accourus en toute hte et
ventre  terre, pour vous rejoindre, car on nous avait appris que vous
tiez ici sur les frontires, occups  rassembler une autre arme pour
livrer un nouveau combat.

DOUARD.--Cher Warwick, o est le duc de Norfolk? Apprenez-nous encore
quand mon frre est revenu de Bourgogne en Angleterre.

WARWICK.--Le duc est  six milles d'ici environ, avec ses
troupes.--Quant  votre frre, la duchesse de Bourgogne, votre bonne
tante, l'a renvoy ces jours derniers avec un renfort de soldats, bien
ncessaire dans cette guerre.

RICHARD.--Il fallait que la partie ft bien ingale, lorsque le vaillant
Warwick a fui. Je lui ai souvent entendu attribuer la gloire d'avoir
poursuivi l'ennemi; mais jamais, jusqu' aujourd'hui, le scandale d'une
retraite.

WARWICK.--Et tu n'auras point par moi de scandale, Richard; tu
apprendras que mon bras si vigoureux peut enlever le diadme de la tte
du faible Henri, et arracher de sa main le sceptre du pouvoir imposant,
ft-il aussi intrpide, aussi renomm dans la guerre, qu'il est connu
par sa faiblesse, et son amour pour la paix et la prire.

RICHARD.--Je le sais bien: Warwick, ne t'offense pas; c'est l'amour que
je porte  ta gloire qui m'a fait parler ainsi. Mais, dans ces temps de
crise, quel parti prendre? Faut-il jeter de ct cette armure de fer,
pour nous envelopper dans de noirs manteaux de deuil, et compter des
_ave Maria_ sur nos chapelets? Ou bien, chargerons-nous nos armes
vengeresses de dire notre dvotion aux casques de nos ennemis? Si vous
tes pour ce dernier parti, dites oui, et partons, milords.

WARWICK.--C'est pour cela que Warwick est venu vous chercher, et c'est
pour cela que vient mon frre Montaigu. Suivez-moi, lords. Cette reine
hautaine et insultante, aide de Clifford et du superbe Northumberland,
et de plusieurs autres fiers oiseaux du mme plumage, a mani comme la
cire ce roi flexible et docile. Il vous a, avec serment, accepts pour
ses successeurs; son serment est enregistr dans les dpts du
parlement; et dans ce moment toute la bande est alle  Londres, pour
annuler son engagement, et tout ce qui pourrait faire un titre contre la
maison de Lancastre. Leur arme, je pense, est forte de trente mille
hommes. Eh bien, si le secours qu'amne Norfolk, avec ma troupe, et tous
les amis que tu pourras nous procurer, brave comte des Marches, parmi
les fidles Gallois, monte seulement  vingt-cinq mille hommes, alors,
en route! nous marchons vigoureusement sur Londres; et remonts sur nos
coursiers cumants, nous crierons encore une fois: Chargez l'ennemi;
mais jamais on ne nous reverra tourner le dos et fuir.

RICHARD.--Oui, maintenant je puis le croire, c'est le grand Warwick que
j'entends. Qu'il ne vive pas un jour de plus, celui qui criera
_Retraite_, lorsque Warwick lui ordonnera de tenir ferme!

DOUARD.--Lord Warwick, je veux m'appuyer sur ton paule; et si tu viens
 tomber (Dieu ne permette pas que nous voyions arriver une pareille
heure!), il faudra qu'douard tombe aussi, danger dont me prserve le
Ciel!

WARWICK.--Tu n'es plus comte des Marches, mais duc d'York. Aprs ce
titre, le premier est celui de souverain de l'Angleterre. Tu seras
proclam roi d'Angleterre dans tous les bourgs que nous traverserons; et
quiconque ne jettera pas son chaperon en l'air en signe de joie payera
de sa tte son offense.--Roi douard,--vaillant Richard,--Montaigu, ne
restons pas ici plus longtemps  rver la gloire; que les trompettes
sonnent, et courons  notre tche.

RICHARD.--Ton coeur, Clifford, ft-il aussi dur que l'acier (et tes
actions ont assez montr qu'il tait de fer), je cours le percer, ou te
livrer le mien.

DOUARD.--Allons, battez, tambours. Dieu et saint George avec nous!

(Entre un messager.)

WARWICK.--Eh bien, quelles nouvelles?

LE MESSAGER.--Le duc de Norfolk m'envoie pour vous annoncer que la reine
s'avance avec une puissante arme: il dsire votre prsence pour prendre
promptement ensemble une rsolution.

WARWICK.--Tout va donc  souhait! Braves guerriers, marchons.

(Ils sortent.)




SCNE II

Devant York.

_Entrent_ LE ROI HENRI, LA REINE MARGUERITE, LE PRINCE DE GALLES;
CLIFFORD, NORTHUMBERLAND, _suivis de soldats_.


MARGUERITE.--Soyez le bienvenu, mon seigneur, dans cette belle ville
d'York. L-bas est la tte de ce mortel ennemi qui cherchait  se parer
de votre couronne. Cet objet ne rjouit-il pas votre coeur?

LE ROI.--Comme la vue des rochers rjouit celui qui craint d'y
chouer.--Cet aspect soulve mon me. Retiens ta vengeance,  Dieu
juste! Je n'en suis point coupable, et je n'ai pas consenti  violer mon
serment.

CLIFFORD.--Mon gracieux souverain, il faut mettre de ct cette
excessive douceur, cette dangereuse piti. A qui le lion jette-t-il de
doux regards? ce n'est pas  l'animal qui veut usurper son antre. Quelle
est la main que lche l'ours des forts? ce n'est pas celle du ravisseur
qui lui enlve ses petits sous ses yeux. Qui chappe au dard homicide du
serpent cach sous l'herbe? ce n'est pas celui qui le foule sous ses
pieds; le plus vil reptile se retourne contre le pied qui l'crase, et
la colombe se sert de son bec pour dfendre sa couve. L'ambitieux York
aspirait  ta couronne, et tu conservais ton visage bienveillant, tandis
qu'il fronait un sourcil irrit! Lui, qui n'tait que duc, voulait
faire son fils roi, et en pre tendre agrandir la fortune de ses
enfants; et toi qui es roi, que le Ciel a bni d'un fils riche en
mrite, tu consentis  le dshriter! ce qui faisait voir en toi un pre
sans tendresse. Les cratures prives de raison nourrissent leurs
enfants; et malgr la terreur que leur imprime l'aspect de l'homme, qui
ne les a vus, pour protger leurs tendres petits, employer jusqu'aux
ailes qui souvent ont servi  leur fuite, pour combattre l'ennemi qui
escaladait leur nid, exposant leur propre vie pour la dfense de leurs
enfants? Pour votre honneur, mon souverain, prenez exemple d'eux. Ne
serait-ce pas une chose dplorable, que ce noble enfant perdit les
droits de sa naissance par la faute de son pre, et pt dire dans la
suite  son propre fils: Ce que mon bisaeul et mon aeul avaient
acquis, mon insensible pre l'a sottement abandonn  un tranger. Ah!
quelle honte ce serait! Jette les yeux sur cet enfant; et que ce mle
visage, o se lit la promesse d'une heureuse fortune, arme ton me trop
molle de la force ncessaire pour retenir ton bien, et laisser  ton
fils ce qui t'appartient.

LE ROI.--Clifford s'est montr trs-bon orateur, et ses arguments sont
pleins de force. Mais, Clifford, rponds, n'as-tu jamais ou dire que le
bien mal acquis ne pouvait prosprer? ont-ils toujours t heureux les
fils dont le pre est all aux enfers pour avoir amass des trsors[6]?
Je laisserai pour hritage  mon fils mes bonnes actions; et plt  Dieu
que mon pre ne m'en et pas laiss d'autre, car la possession de tout
le reste est  si haut prix, qu'il en cote mille fois plus de peine
pour le conserver, que sa possession ne donne de plaisir. Ah! cousin
York, je voudrais que tes amis connussent combien mon coeur est navr de
voir l ta tte.

[Note 6: Allusion au proverbe anglais: _Heureux l'enfant dont le
pre est all au diable_.]

MARGUERITE.--Mon seigneur, ranimez votre courage: nos ennemis sont 
deux pas, et cette mollesse dcourage vos partisans.--Vous avez promis
la chevalerie  votre brave fils; tirez votre pe, et armez-le
sur-le-champ.--douard,  genoux.

LE ROI.--douard Plantagenet, lve-toi chevalier, et retiens cette
leon: Tire ton pe pour la justice.

LE JEUNE PRINCE.--Mon gracieux pre, avec votre royale permission, je la
tirerai en hritier prsomptif de la couronne, et l'emploierai dans
cette querelle jusqu' la mort.

CLIFFORD.--C'est parler en prince bien appris.

(Entre un messager.)

LE MESSAGER.--Augustes commandants, tenez-vous prts; Warwick s'avance 
la tte d'une arme de trente mille hommes, et il est accompagn du duc
d'York, qu'il proclame roi dans toutes les villes qu'il traverse: on
court en foule se joindre  lui. Rangez votre arme, car ils sont tout
prs.

CLIFFORD.--Je dsirerais que Votre Altesse voult bien quitter le champ
de bataille; la reine est plus sre de vaincre en votre absence.

MARGUERITE.--Oui, mon bon seigneur, laissez-nous  notre fortune.

LE ROI.--Quoi! votre fortune est aussi la mienne: je veux rester.

NORTHUMBERLAND.--Restez donc avec la rsolution de combattre.

LE JEUNE PRINCE.--Mon royal pre, animez donc ces nobles lords, et
inspirez le courage  ceux qui combattent pour vous dfendre; tirez
votre pe, mon bon pre, et criez: _saint George_!

(Entrent douard, Richard, George, Warwick, Norfolk, Montaigu et des
soldats.)

DOUARD.--Eh bien, parjure Henri, viens-tu demander la grce  genoux,
et placer ton diadme sur ma tte, ou courir les mortels hasards d'un
combat?

MARGUERITE.--Va gourmander tes complaisants, insolent jeune homme: te
convient-il de t'exprimer avec cette audace devant ton matre et ton roi
lgitime?

DOUARD.--C'est moi qui suis son roi, et c'est  lui de flchir le
genou. Il m'a, de son libre consentement, adopt pour son hritier; mais
depuis, il a viol son serment: car j'apprends que vous (qui tes le
vritable roi, quoique ce soit lui qui porte la couronne) vous lui avez
fait, dans un nouvel acte du parlement, effacer mon nom, pour y
substituer celui de son fils.

CLIFFORD.--Et c'est aussi la raison qui le lui a fait faire: qui doit
succder au pre, si ce n'est le fils?

RICHARD.--Vous voil, boucher?--Oh! je ne peux parler.

CLIFFORD.--Oui, bossu, je suis ici pour te rpondre,  toi, et  tous
les audacieux de ton espce.

RICHARD.--C'est toi qui as tu le jeune Rutland. N'est-ce pas toi?

CLIFFORD.--Oui, et le vieux York aussi; et cependant je ne suis pas
encore satisfait.

RICHARD.--Au nom de Dieu, lords, donnez le signal du combat.

WARWICK.--Eh bien, que rponds-tu, Henri? Veux-tu cder la couronne?

MARGUERITE.--Quoi! qu'est-ce donc, Warwick? vous avez la langue bien
longue; osez-vous bien parler? Lorsque vous et moi nous nous sommes
mesurs  Saint-Albans, vos jambes vous ont mieux servi que vos bras.

WARWICK.--C'tait alors mon tour  fuir; aujourd'hui c'est le tien.

CLIFFORD.--Tu en as dit autant avant le dernier combat, et tu n'en a pas
moins fui.

WARWICK.--Ce n'est pas votre valeur, Clifford, qui m'y a forc.

NORTHUMBERLAND.--Et ce n'est pas votre courage qui vous a donn l'audace
de tenir ferme.

RICHARD.--Northumberland, toi, je te respecte.--Mais rompons cette
confrence.... car j'ai peine  contenir les mouvements de mon coeur,
gonfl de rage contre ce Clifford, ce cruel bourreau d'enfants.

CLIFFORD.--J'ai tu ton pre: le prends-tu pour un enfant?

RICHARD.--Tu l'as assassin en lche, en vil tratre, comme tu avais tu
notre jeune frre Rutland. Mais avant que le soleil se couche, je te
ferai maudire ton action.

LE ROI.--Finissez ces discours, milords, et coutez-moi.

MARGUERITE.--Que ce soit donc pour les dfier, ou garde le silence.

LE ROI.--Je te prie, ne donne pas des entraves  ma langue. Je suis roi,
et j'ai le privilge de parler.

CLIFFORD.--Mon souverain, la plaie qui a amen cette entrevue ne peut se
gurir par des paroles: restez donc en paix.

RICHARD.--Tire donc l'pe, bourreau. Par celui qui nous a tous crs,
je suis intimement persuad que tout le courage de Clifford rside dans
sa langue.

DOUARD.--Parle, Henri: jouirai-je de mon droit ou non? Des milliers
d'hommes ont djeun ce matin qui ne dneront pas, si tu ne cdes 
l'instant la couronne.

WARWICK.--Si tu la refuses, que leur sang retombe sur ta tte! car c'est
pour la justice qu'York se revt de son armure.

LE JEUNE PRINCE.--Si la justice est ce que Warwick appelle de ce nom, il
n'y a plus d'injustice dans le monde, et tout dans l'univers est juste.

RICHARD.--Quel que soit ton pre, c'est bien l ta mre (_montrant la
reine_); car, je le vois bien, tu as la langue de ta mre.

MARGUERITE.--Toi, tu ne ressembles ni  ton pre ni  ta mre: odieux et
difforme, tu as t marqu par la destine comme d'un signe d'infamie
qui instruit  t'viter comme le crapaud venimeux, ou le dard redout du
lzard.

RICHARD.--Vil plomb de Naples, cach sous l'or de l'Angleterre, toi dont
le pre porte le titre de roi, comme si un canal pouvait s'appeler la
mer, ne rougis-tu pas, connaissant ton origine, de laisser ta langue
dceler la bassesse native de ton coeur?

DOUARD.--Je donnerais mille couronnes d'un fouet de paille, pour faire
rentrer en elle-mme cette effronte coquine.--Hlne de Grce tait
cent fois plus belle que toi, quoique ton mari puisse tre un Mnlas;
et cependant jamais le frre d'Agamemnon ne fut outrag par cette femme
perfide, comme ce roi l'a t par toi. Son pre a triomph dans le coeur
de la France; il a soumis son roi, et forc le dauphin  flchir devant
lui; et lui, s'il et fait un mariage digne de sa grandeur, il et pu
conserver jusqu' ce jour tout l'clat de cette gloire. Mais lorsqu'il a
admis dans son lit une mendiante, et honor de son alliance ton pauvre
pre, le soleil qui claira ce jour rassembla sur sa tte un orage qui a
balay de la France tous les trophes de son pre, et qui, dans notre
patrie, amassa la sdition autour de sa couronne. Et quelle autre cause
que ton orgueil a suscit ces troubles? Si tu te fusses montre modeste,
notre titre dormirait encore; et, par piti pour ce roi plein de
douceur, nous aurions jusqu' d'autres temps nglig nos prtentions.

GEORGE.--Mais lorsque nous avons vu ton printemps fleurir sous nos
rayons, et ton t ne nous apporter aucun accroissement, nous avons mis
la hache dans tes racines envahissantes; et quoique son tranchant nous
ait quelquefois atteints nous-mmes, sache cependant qu' prsent que
nous avons commenc  frapper, nous ne te quitterons plus que nous ne
t'ayons abattue, ou que notre sang brlant n'ait arros ta grandeur
toujours croissante.

DOUARD.--Et c'est dans cette rsolution que je te dfie, et ne veux
plus continuer cette confrence, puisque tu refuses  ce bon roi la
libert de parler.--Sonnez, trompettes!--Que nos tendards sanglants se
dploient! et la victoire ou le tombeau!

MARGUERITE.--Arrte, douard!

DOUARD.--Non, femme querelleuse, nous n'arrterons pas un moment de
plus. Tes paroles seront payes de dix mille vies.

(Ils sortent.)




SCNE III

Champ de bataille entre Towton et Saxton dans la province d'York.

_Alarmes, excursions des deux partis. Entre_ WARWICK.


WARWICK.--puis par les travaux, comme le sont les coureurs pour avoir
disput le prix, il faut que je m'asseye ici pour respirer un moment,
car les coups que j'ai reus, les coups nombreux que j'ai rendus, ont
priv de leur force les vigoureuses articulations de mes muscles, et,
malgr que j'en aie, il faut que je me repose un peu.

(Entre douard en courant.)

DOUARD.--Souris-nous, ciel propice! ou frappe, impitoyable mort! car
l'aspect du monde devient menaant et le soleil d'douard se couvre de
nuages.

WARWICK.--Eh bien, milord, quelle est notre fortune? o en sont nos
esprances?

(Entre George.)

GEORGE.--Notre fortune, c'est d'tre dfaits: notre esprance, un triste
dsespoir. Nos rangs sont rompus, et la destruction nous poursuit. Quel
parti conseillez-vous? O fuirons-nous?

DOUARD.--La fuite est inutile: ils ont des ailes pour nous poursuivre;
et dans l'puisement o nous sommes, nous ne pouvons viter leur
poursuite.

(Entre Richard.)

RICHARD.--Ah! Warwick! pourquoi t'es-tu retir du combat? La terre
altre a bu le sang de ton frre[7], rpandu par la pointe acre de la
lance de Clifford: et dans les angoisses de la mort on l'entendait,
comme une cloche funbre qui rsonne au loin, rpter: _Warwick,
vengeance! Mon frre, venge ma mort_! C'est ainsi que, renvers sous le
ventre des coursiers ennemis, dont les pieds velus se teignaient de son
sang fumant, ce noble gentilhomme a rendu son dernier soupir.

[Note 7: Un btard de Salisbury, frre naturel de Warwick.]

WARWICK.--Allons, que la terre s'enivre de notre sang. Je vais tuer mon
cheval; je ne veux pas fuir. Pourquoi restons-nous ici comme de faibles
femmes,  pleurer nos pertes, tandis que l'ennemi fait rage, et 
demeurer spectateurs comme si cette tragdie n'tait qu'une pice de
thtre, joue par des personnages fictifs? Ici,  genoux, je fais voeu
devant le Dieu d'en haut de ne plus m'arrter, de ne plus prendre un
instant de repos que la mort n'ait ferm mes yeux, ou que la fortune
n'ait combl la mesure de ma vengeance.

DOUARD.--O Warwick! je flchis mon genou avec le tien, j'enchane mon
me  la tienne, dans le mme voeu.--Et, avant que ce genou se relve de
la froide surface de la terre, je tourne vers toi mes mains, mes yeux et
mon coeur,  toi qui tablis et renverse les rois, te conjurant, s'il
est arrt dans tes dcrets que mon corps soit la proie de mes ennemis,
de permettre que le ciel m'ouvre ses portes d'airain et accorde  mon
me pcheresse un favorable passage.--Maintenant, lords, disons-nous
adieu, jusqu' ce que nous nous revoyions encore, quelque part que ce
soit, au ciel ou sur la terre.

RICHARD.--Mon frre, donne-moi ta main.--Et toi, gnreux Warwick,
laisse-moi te serrer dans mes bras fatigus.--Moi, qui n'ai jamais
pleur, je me sens douloureusement attendri sur ce printemps de nos
jours que doit peut-tre sitt interrompre l'hiver.

WARWICK.--Allons, allons! Encore une fois, chers seigneurs, adieu.

GEORGE.--Retournons plutt ensemble vers nos soldats; donnons toute
libert de fuir  ceux qui ne voudront pas tenir, et louons comme les
colonnes de notre parti ceux qui demeureront avec nous, promettons-leur,
si nous triomphons, la rcompense que les vainqueurs remportaient jadis
aux jeux olympiques. Cela pourra raffermir le courage dans leurs coeurs
abattus, car il y a encore esprance de vivre et de vaincre. Ne tardons
pas plus longtemps, marchons en toute hte.

(Ils sortent.)




SCNE IV

Au mme lieu. Une autre partie du champ de bataille.

_Excursions des deux partis. Entrent_ RICHARD ET CLIFFORD.


RICHARD.--Enfin, Clifford, je suis parvenu  te joindre seul. Suppose
que ce bras est pour le duc d'York, et l'autre pour Rutland, tous deux
vous  les venger, fusses-tu entour d'un mur d'airain.

CLIFFORD.--Maintenant, Richard, que je suis seul avec toi, regarde:
voil la main qui a frapp ton pre, et voil celle qui a tu ton frre
Rutland; et voil le coeur qui triomphe dans la joie de leur mort, et
anime ces mains qui ont tu ton frre et ton pre,  en faire autant de
toi; ainsi, dfends-toi.

(Ils combattent. Warwick survient: Clifford prend la fuite.)

RICHARD.--Warwick, choisis-toi quelque autre proie: c'est moi qui veux
chasser ce loup jusqu' la mort.

(Ils sortent.)




SCNE V

Une autre partie du champ de bataille.

_Alarme. Entre_ LE ROI HENRI.


LE ROI.--Ce combat offre l'aspect de celui qui se livre au matin,
lorsque l'ombre mourante le dispute  la lumire qui s'accrot, 
l'heure o le berger, soufflant dans ses doigts, ne peut dire ni qu'il
fait jour ni qu'il fait nuit. Tantt le mouvement de la bataille se
porte ici comme une mer puissante force par la mare et combattue par
les vents; tantt il se porte l, semblable  cette mme mer contrainte
par les vents de se retirer; quelquefois les flots l'emportent, puis
c'est le vent; tantt celui-ci a l'avantage, tantt il passe de l'autre
ct; tous deux luttent pour la victoire sein contre sein, et ni l'un ni
l'autre n'est vainqueur ni vaincu, tant la balance reste en quilibre
dans cette cruelle mle. Je veux m'asseoir ici sur cette hauteur; et
que la victoire se dcide selon la volont de Dieu! Car ma femme
Marguerite, et Clifford aussi, m'ont forc avec colre de me retirer du
champ de bataille, protestant tous deux qu'ils combattent plus
heureusement quand je n'y suis pas.--Je voudrais tre mort si telle et
t la volont de Dieu! Car, qu'y a-t il dans ce monde que chagrins et
malheurs?--O Dieu! il me semble que ce serait une vie bien heureuse de
n'tre qu'un simple berger, d'tre assis sur une colline, comme je le
suis  prsent, traant avec justesse un cadran, et distribuant ses
heures, pour y suivre de l'oeil la course des minutes, supputant combien
il en faut pour complter l'heure, combien d'heures composent le jour
entier, combien de jours remplissent l'anne, et combien d'annes peut
vivre un mortel. Et ensuite, cet espace une fois connu, faire ainsi la
distribution de mon temps; tant d'heures pour mon troupeau, tant
d'heures pour prendre mon repos, tant d'heures consacres  la
contemplation, tant d'heures employes aux dlassements, tant de jours
depuis que mes brebis sont pleines, tant de semaines avant que ces
pauvres btes mettent bas, tant de mois avant que je tonde leur toison:
ainsi, les minutes, les heures, les jours, les semaines, les mois et les
annes, passs dans l'emploi pour lequel ils ont t destins,
conduiraient doucement mes cheveux blanchis  un paisible tombeau. Ah!
quelle vie ce serait l! qu'elle serait douce! qu'elle serait agrable!
Le buisson de l'aubpine ne donne-t-il pas un plus doux ombrage aux
bergers veillant sur leur innocent troupeau, qu'un dais richement dor
n'en donne aux rois, qui craignent sans cesse la perfidie de leurs
sujets? Oh! oui, plus doux, mille fois plus doux! Et enfin, le repas
grossier qui nourrit le berger, la frache et lgre boisson qu'il tire
de sa bouteille de cuir, son sommeil accoutum sous l'ombrage d'un arbre
brillant de verdure, biens dont il jouit dans la scurit d'une douce
paix, sont bien au-dessus des dlicatesses qui environnent un prince, de
ses mets clatant dans l'or de ses coupes, du lit somptueux o repose
son corps qu'assigent les soucis, la dfiance et la trahison.

(Alarme. Entre un fils qui a tu son pre et qui trane son cadavre.)

LE FILS.--C'est un mauvais vent que celui qui ne profite 
personne.--Cet homme que j'ai tu dans un combat que nous nous sommes
livr tous deux, pourrait avoir sur lui quelques couronnes; et moi, qui
aurai en ce moment le bonheur de les lui prendre, peut-tre avant la
nuit les cderai-je avec ma vie  quelque autre, comme ce mort va me les
cder. Mais, quel est cet homme?--O Dieu! c'est le visage de mon pre
que j'ai tu sans le connatre dans la mle!  jours affreux qui
enfantent de pareils vnements! Moi, j'ai t press  Londres o tait
le roi; et mon pre, qui tait au service du comte de Warwick, press
par son matre, s'est trouv dans le parti d'York; et moi, qui ai reu
de lui la vie, c'est ma main qui l'a priv de la sienne!--Pardonnez-moi,
mon Dieu! Je ne savais pas ce que je faisais! Et toi, mon pre, pardon!
Je ne t'ai pas reconnu. Mes larmes laveront ces plaies sanglantes; et je
ne prononcerai plus une parole avant de les avoir laisses couler  leur
plaisir.

LE ROI.--O spectacle de piti! O jours sanglants! lorsque les lions sont
en guerre, et combattent pour se disputer un antre, les pauvres
innocents agneaux sont victimes de leur inimiti.--Pleure, malheureux,
je te seconderai, larme pour larme, et, semblables  la guerre civile,
que nos yeux soient aveugls de larmes, et que nos coeurs clatent
surchargs de maux!

(Entre un pre qui a tu son fils, portant le corps dans ses bras.)

LE PRE.--Toi qui t'es si opinitrement dfendu contre moi, donne-moi
ton or, si tu en as; car je l'ai bien achet au prix de cent
coups.--Mais voyons.--Sont-ce l les traits de mon ennemi? Ah! non, non,
non, c'est mon fils unique!--O mon enfant! s'il te reste encore quelque
souffle de vie, lve les yeux sur moi, et vois, vois quelle onde
excite par les orageux tourbillons de mon coeur se rpand sur tes
blessures, dont la vue tue mes yeux et mon coeur. Quelles mprises
cruelles, meurtrires, coupables, dsordonnes, contre nature, engendre
chaque jour cette guerre mortelle! O Dieu! prends piti de ce temps
misrable! O mon fils! ton pre t'a donn le jour trop tt, et t'a trop
rcemment t la vie.

LE ROI.--Malheurs sur malheurs! douleurs qui surpassent les douleurs
ordinaires! Oh! que mon trpas pt mettre fin  ces lamentables scnes!
O misricorde, misricorde! ciel pitoyable, misricorde! Je vois sur son
visage les fatales enseignes de nos deux maisons en querelle, la rose
rouge et la rose blanche: son sang vermeil ressemble parfaitement 
l'une; ses joues ples me prsentent l'image de l'autre. Que l'une de
vous se fltrisse donc, et que l'autre fleurisse! tant que vous vous
combattrez, des milliers de vies vont se fltrir.

LE FILS.--Comme ma mre va m'en dire sur la mort de mon pre, sans
pouvoir jamais s'apaiser!

LE PRE.--Quelle mer de larmes va rpandre ma femme sur le meurtre de
son fils, sans pouvoir jamais se consoler!

LE ROI.--Comme le pays, en voyant ces malheurs, va prendre en haine son
roi sans pouvoir en revenir!

LE FILS.--Fut-il jamais un fils aussi afflig de la mort de son pre?

LE PRE.--Fut-il jamais un pre qui dplort autant la mort de son fils?

LE ROI.--Fut-il jamais un roi si malheureux des maux de ses sujets?
Votre douleur est grande, mais la mienne est dix fois plus grande
encore.

LE FILS.--Je veux t'emporter ailleurs, o je puisse te pleurer tout mon
content.

(Il sort, emportant le corps.)

LE PRE.--Ces bras te serviront de drap mortuaire, et mon coeur, cher
enfant, sera ton tombeau; car jamais ton image ne sortira de mon coeur;
les soupirs de ma poitrine seront la cloche de ta spulture, et ton pre
te rendra de tels devoirs funbres, qu'il pleurera ta perte, lui qui
n'en a pas d'autre que toi, autant que Priam pleura celle de tous ses
malheureux fils. Je vais t'emporter d'ici, et combatte qui voudra; car
j'ai port le coup mortel o je ne le devais pas.

(Il sort, emportant le corps.)

LE ROI.--Coeurs dsols et que le malheur accable, vous laissez ici un
roi encore plus malheureux que vous.

(Alarmes, excursions. La reine Marguerite, le prince de Galles et
Exeter.)

LE PRINCE DE GALLES.--Fuyez, mon pre, fuyez! tous nos amis sont
disperss, et Warwick tempte comme un taureau irrit. Sauvons-nous;
c'est nous que la mort poursuit.

MARGUERITE.--Montez  cheval, milord, et courez  toute bride vers
Berwick. douard et Richard, comme une couple de lvriers qui voient de
loin fuir le livre timide, sont sur nos paules, les yeux enflamms et
tincelants de rage; leur main furieuse serre un fer sanglant;
htons-nous donc de quitter ces lieux.

EXETER.--Fuyons; la vengeance les accompagne.--Ne perdez pas le temps en
reprsentations, faites diligence, ou bien suivez-moi, je vais partir
devant.

LE ROI.--Non, emmenez-moi avec vous, mon cher Exeter: non pas que je
craigne de rester ici; mais j'aime  aller o le veut la reine. Allons,
partons.

(Ils sortent.)




SCNE VI

_Bruyante alarme. Entre_ CLIFFORD _bless_.


CLIFFORD.--C'est ici que le flambeau de ma vie va s'teindre; ici qu'il
va mourir, ce flambeau qui, tant qu'il a dur, a clair les pas du roi
Henri! O Lancastre! je m'effraye de ta chute, bien plus que de la
sparation de mon me et de mon corps. Par mon zle et par la crainte,
je t'avais attach bien des amis; mais maintenant que je tombe, ton
parti sans consistance va se dissoudre, et l'affaiblissement de Henri va
augmenter la force du superbe York. Le peuple grossier se rassemble
comme en t le font les mouches, et o volent les mouches, si ce n'est
vers le soleil? Et qui brille maintenant, sinon les ennemis de Henri? O
Phbus! si tu n'avais jamais consenti que Phaton gouvernt tes fougueux
coursiers, jamais ton char enflamm n'et embras la terre! Et toi,
Henri, si tu avais su rgner en roi, rgner comme ton aeul et ton pre
ont rgn, ne donnant jamais de prise  la maison d'York, on ne l'et
pas vu s'lever, ce nuage de mouches d't. Et moi, non plus que dix
mille autres, n'aurions pas laiss notre mort  pleurer  nos veuves! Et
toi, tu possderais aujourd'hui en paix ta couronne! car qui fait
crotre les mauvaises herbes, sinon la douceur de l'air? qui enhardit
les brigands, sinon l'excs de la clmence?--Mais les plaintes sont
superflues, et mes blessures sont incurables. Point de chemin pour fuir,
point de force pour aider  la fuite. L'ennemi est inexorable, il n'aura
nulle piti; et de sa part je n'ai pas mrit de piti. L'air est entr
dans mes blessures mortelles, une plus abondante effusion de sang me
fait dfaillir.--Venez, York et Richard, et Warwick et tous les autres:
j'ai perc le coeur de vos pres, venez percer le mien.

(Il s'vanouit.)

(Alarmes et retraite. Entrent douard, George, Richard, Montaigu,
Warwick, et une partie de l'arme.)

DOUARD.--Respirons maintenant, milords; notre bonne fortune nous permet
un instant de repos, et de ses paisibles regards adoucit le front
menaant de la guerre. Un dtachement poursuit cette reine sanguinaire,
qui conduit le tranquille Henri, tout roi qu'il est comme une voile,
enfle par un vent imptueux, conduit avec puissance un large navire 
travers les flots qui le combattent.--Mais pensez-vous, lords, que
Clifford ait fui avec eux?

WARWICK.--Non: il est impossible qu'il ait chapp. Votre frre Richard,
je le dirai, quoiqu'il soit ici prsent, l'a marqu pour le tombeau; et
quelque part qu'il puisse tre, il est srement mort.

(Clifford pousse un gmissement et meurt.)

DOUARD.--Quelle est l'me qui vient de prendre de nous ce triste cong?

RICHARD.--C'est un gmissement semblable  celui de la mort au moment o
l'me et le corps se sparent.

DOUARD.--Voyez qui c'est; et  prsent que la bataille est finie, ami
ou ennemi, qu'on le traite avec douceur.

RICHARD.--Rvoque cet ordre de clmence; car c'est Clifford, qui, non
content d'avoir, en abattant Rutland, coup la branche dont les feuilles
commenaient  se dvelopper, a enfonc son couteau meurtrier jusque
dans la racine d'o s'levait gracieusement cette tendre tige, a gorg
notre auguste pre le duc d'York.

WARWICK.--Allez; qu'on te la tte leve sur les portes d'York, la tte
de votre pre, que Clifford y a fait mettre, et que la sienne l'y
remplace: il faut lui rendre la pareille.

DOUARD.--Qu'on m'apporte cet oiseau de mauvais augure pour ma maison,
qui n'a jamais fait entendre  nous et aux ntres que des chants de
mort. Enfin la mort touffe ses menaants et sinistres accents, et cette
bouche qui ne prdisait que le malheur a perdu la parole.

(On apporte le corps de Clifford.)

WARWICK.--Je crois qu'il n'a plus l'usage de ses sens.--Rponds,
Clifford: connais-tu celui qui te parle?--Le nuage pais de la mort
obscurcit en lui les rayons de la vie: il ne nous voit point, il
n'entend point ce que nous lui disons.

RICHARD.--Oh! que ne peut-il nous voir et nous entendre! Mais peut-tre
en est-il ainsi, et n'est-ce qu'une feinte habile pour se soustraire aux
insultes qu'il a fait subir  notre pre au moment de sa mort.

GEORGE.--Si tu le crois, tourmente-le de tes mots piquants.

RICHARD.--Clifford, demande grce, pour ne pas l'obtenir.

DOUARD.--Clifford, repens-toi, pour te repentir en vain.

WARWICK.--Clifford, cherche des excuses pour tes offenses.

GEORGE.--Tandis que nous cherchons des tourments pour t'en punir.

RICHARD.--Tu aimas York, et je suis le fils d'York.

DOUARD.--Tu sentis la piti pour Rutland, j'en aurai pour toi.

GEORGE.--O est le gnral Marguerite pour vous dfendre maintenant?

WARWICK.--Ils t'insultent, Clifford: rponds-leur par tes imprcations
familires.

RICHARD.--Quoi! pas une imprcation? Allons, tout va mal, quand Clifford
ne peut pas garder une seule imprcation pour ses amis. A cela je
reconnais qu'il est mort; et, j'en jure par mon me, s'il ne fallait que
le sacrifice de ma main droite pour te racheter deux heures de vie, o
je pusse, au gr de ma haine, t'accabler de mes outrages, je la
couperais; et du sang qui en sortirait, j'toufferais l'infme dont la
soif insatiable n'a pu tre assouvie par celui d'York et du jeune
Rutland.

WARWICK.--Oui, mais il est mort. Coupez la tte du tratre, et levez-la
 la place o est celle de votre pre. (_A douard_.) A prsent,
marchons en triomphe vers Londres, pour t'y voir couronner roi de
l'Angleterre. De l Warwick fendra les mers de France, et ira demander
la princesse _Bonne_ pour ton pouse. Par ce noeud, les deux pays seront
unis l'un  l'autre; et quand tu auras la France pour amie, tu ne
craindras plus les ennemis maintenant disperss, qui esprent se relever
encore; car bien que leur dard ne puisse plus blesser  mort, cependant
attends-toi  les entendre encore bourdonner et importuner tes oreilles.
Je veux d'abord te voir couronner; et ensuite, si c'est le bon plaisir
de mon seigneur, je traverserai les mers de la Bretagne, pour conclure
ce mariage.

DOUARD.--Qu'il en soit, cher Warwick, ainsi que tu le voudras; car
c'est toi dont les paules vont soutenir mon trne, et jamais je
n'entreprendrai la chose que tu n'auras pas conseille ou
consentie.--Richard, je vais te crer duc de Glocester; et toi, George,
duc de Clarence.--Warwick, comme nous-mme, tu feras et dferas  ton
gr.

RICHARD.--Que je sois plutt duc de Clarence, et George duc de
Glocester; car le duch de Glocester est trop fatal.

WARWICK.--Allons donc, cette remarque est d'un enfant.--Richard, sois
duc de Glocester.--Maintenant, marchons vers Londres, pour vous voir
prendre possession de tous ces honneurs.

FIN DU SECOND ACTE.




                            ACTE TROISIME




SCNE I

Une fort de chasse dans le nord de l'Angleterre.

_Entrent_ DEUX GARDES-CHASSE _arms d'arbaltes_.


PREMIER GARDE-CHASSE.--Il faut nous cacher dans cet pais bocage, car
bientt le daim viendra au travers de la clairire; et nous resterons 
l'afft sous le couvert, pour choisir des yeux le plus beau du troupeau.

SECOND GARDE-CHASSE.--Moi, je resterai sur la hauteur et ainsi nous
pourrons tirer tous deux.

PREMIER GARDE-CHASSE.--Cela ne se peut pas: le bruit de ton arbalte
effarouchera le troupeau, et mon coup sera perdu: restons ici tous les
deux, et visons le meilleur de la troupe; et, pour passer le temps sans
ennui, je te conterai ce qui m'est arriv un jour,  cette mme place o
nous allons nous poster aujourd'hui.

SECOND GARDE-CHASSE.--Je vois venir un homme: demeurons jusqu' ce qu'il
soit pass.

(Entre le roi Henri dguis, un livre de prires  la main.)

LE ROI.--Je me suis drob de l'cosse par pure tendresse pour ma
patrie, et pour la saluer encore de mes regards avides de la revoir.
Non, Henri! Henri! cette terre n'est plus  toi: ta place est remplie,
ton sceptre est arrach de tes mains, et le baume qui te consacra est
effac. Nul genou flchi ne reconnatra ton empire, d'humbles
solliciteurs ne se presseront plus sur tes pas pour t'exposer leurs
droits: nul homme n'aura recours  toi pour obtenir justice; car,
comment pourrais-je assister les autres, moi qui ne peux pas m'aider
moi-mme?

PREMIER GARDE-CHASSE.--H! voici un daim dont la peau sera bien paye au
garde-chasse: c'est le ci-devant roi[8]; saisissons-nous de lui.

[Note 8: The quondam king.]

LE ROI.--Acceptons avec rsignation ces cruelles adversits; car les
sages disent que c'est le meilleur parti.

SECOND GARDE-CHASSE.--Que tardons-nous? Mettons la main sur lui.

PREMIER GARDE-CHASSE.--Attends encore: coutons-le parler un moment.

LE ROI.--La reine et mon fils sont alls en France implorer des secours;
et, suivant ce que j'apprends, le tout-puissant Warwick y est all aussi
demander la soeur du roi de France, pour pouse d'douard. Si cette
nouvelle est vraie, pauvre reine, et toi, mon fils, vous avez perdu vos
peines; car Warwick est un adroit orateur, et Louis un prince facile 
gagner par des paroles loquentes: ainsi, ce qui va arriver, c'est que
Marguerite pourra d'abord intresser le roi; car c'est une femme bien
faite pour exciter la compassion; ses soupirs porteront une atteinte au
coeur du prince: ses larmes pntreraient un coeur de marbre, le tigre
s'adoucirait  la vue de son affliction, et Nron serait touch de piti
s'il entendait, s'il voyait ses plaintes et ses larmes amres. Oui, mais
elle vient pour demander, et Warwick pour donner. Elle est  la gauche
du roi, implorant du secours pour Henri; et Warwick  la droite,
demandant une pouse pour douard. Elle pleure, elle dit que son Henri
est dpos. Warwick sourit, et annonce que son douard est couronn, 
la fin, pauvre malheureuse, la douleur lui te la force de parler!
tandis que Warwick expose les titres d'douard, pallie ses injustices,
accumule de puissants arguments, et finit par dtacher, d'elle le roi
qui promet sa soeur, et tout ce qu'on voudra,  l'appui du roi douard
et de son trne. O Marguerite! voil ce qui va t'arriver. Et toi, pauvre
crature, tu seras rejete parce que tu es venue dlaisse.

SECOND GARDE-CHASSE.--Dis; qui es-tu, toi, qui parles de rois et de
reines?

LE ROI.--Plus que je ne parais, et moins que je ne devais tre par ma
naissance. Je suis un homme du moins, car je ne puis tre moins. Les
hommes peuvent parler des rois; pourquoi ne le pourrais-je?

SECOND GARDE-CHASSE.--Oui; mais tu parles comme si tu tais toi-mme un
roi.

LE ROI.--Eh bien! je le suis: en pense, c'est tout ce qu'il faut.

SECOND GARDE-CHASSE.--Mais si tu es un roi, o est ta couronne?

LE ROI.--Ma couronne est dans mon coeur, et non pas sur ma tte. Elle
n'est point orne de diamants ni de pierres venues de l'Inde. On ne la
voit point: ma couronne s'appelle contentement; c'est une couronne que
les rois possdent rarement.

SECOND GARDE-CHASSE.--Eh bien! si vous tes un roi couronn de
contentement, votre couronne, le contentement et vous, voudrez bien
trouver votre contentement  nous suivre; car, comme nous prsumons que
vous tes ce roi que le roi douard a dpos, comme nous sommes ses
sujets, et que nous lui avons jur obissance, nous vous arrtons comme
son ennemi.

LE ROI.--Mais n'avez-vous jamais fait de serment que vous ayez ensuite
viol?

SECOND GARDE-CHASSE.--Non, jamais un serment de cette espce, et nous ne
commencerons pas aujourd'hui.

LE ROI.--O habitiez-vous lorsque j'tais roi d'Angleterre?

SECOND GARDE-CHASSE.--Ici dans ce pays, o nous demeurons aujourd'hui.

LE ROI.--Je fus sacr roi  l'ge de neuf mois. Mon pre et mon
grand-pre furent rois, et vous avez jur d'tre mes fidles sujets;
rpondez  prsent: n'avez-vous pas viol vos serments?

PREMIER GARDE-CHASSE.--Non, car nous n'avons pu tre vos sujets
qu'autant que vous tiez roi.

LE ROI.--Eh quoi, suis-je mort? Ne suis-je pas un homme en vie? Ah!
pauvres gens, vous ne savez pas ce que vous jurez! Voyez, comme d'un
souffle j'carte cette plume de mon visage, et comme l'air me la
renvoie; obissant  mon haleine, quand elle sort de ma bouche, cdant 
un autre souffle quand il se fait sentir, et toujours matrise par le
vent le plus fort: telle est votre lgret, hommes vulgaires. Mais ne
violez pas vos serments: mes douces reprsentations ne tendent point 
vous rendre coupables de ce pch. Allez o vous voudrez, le roi se
laissera commander. Soyez rois, ordonnez, et j'obirai.

PREMIER GARDE-CHASSE.--Nous sommes les fidles sujets du roi, du roi
douard.

LE ROI.--Et vous redeviendriez de mme les sujets de Henri, si Henri
tait  la place o est le roi douard.

PREMIER GARDE-CHASSE.--Nous vous sommons, au nom de Dieu et du roi, de
venir avec nous devant nos officiers.

LE ROI.--Au nom de Dieu, je suis prt  vous suivre; que le nom de votre
roi soit obi! Que votre roi accomplisse la volont de Dieu, et moi je
me soumets humblement  sa volont.

(Ils sortent.)




SCNE II

A Londres, un appartement dans le palais.

_Entrent_ LE ROI DOUARD, RICHARD, DUC DE GLOCESTER, CLARENCE ET LADY
GREY.


LE ROI DOUARD.--Mon frre Glocester, le mari de cette dame, sir John
Grey, a t tu  la bataille de Saint-Albans. Ses terres ont ensuite
t confisques par le vainqueur. La demande de sa veuve aujourd'hui,
c'est de rentrer en possession de ces terres. Nous ne pouvons en bonne
justice les lui refuser, car c'est pour la querelle de la maison
d'York[9] que ce brave gentilhomme a perdu la vie.

[Note 9: Ce fut au contraire pour la cause de la maison de Lancastre
que sir John Grey combattit  la seconde bataille de Saint-Albans, o il
fut tu. Ses biens avaient t saisis par douard lui-mme, aprs la
bataille de Towton. Ce fait est rapport conformment  l'histoire dans
_Richard III_.]

GLOCESTER.--Votre Grandeur fera trs-bien de lui accorder sa requte: il
serait honteux de la refuser.

LE ROI DOUARD.--Oui, honteux.--Mais cependant je veux diffrer encore
un moment.

GLOCESTER, _ part,  Clarence_.--Oui: en est-il ainsi? Je vois que la
dame aura quelque chose  accorder avant que le roi lui accorde son
humble demande.

CLARENCE, _ part_.--Il n'est pas novice; comme il sait prendre le vent!

GLOCESTER, _ part_.--Silence!

LE ROI DOUARD.--Veuve, nous examinerons votre requte. Revenez dans
quelque temps savoir nos intentions.

LADY GREY.--Trs-gracieux seigneur, je ne puis supporter de dlais:
qu'il plaise  Votre Majest de me donner  prsent sa dcision; et,
quel que puisse tre votre bon plaisir, je m'en contenterai.

GLOCESTER, _ part_.--Vraiment, veuve? je vous garantis bien que vous
aurez toutes vos terres, si ce qui lui plaira vous plat
aussi.--Combattez plus serr, ou, sur ma parole, vous attraperez quelque
coup.

CLARENCE, _ part_.--Je ne crains rien pour elle,  moins d'une chute.

GLOCESTER, _ part_.--Dieu l'en prserve! car il prendrait son avantage.

LE ROI DOUARD.--Dis-moi, veuve, combien as-tu d'enfants?

CLARENCE, _ part_.--Je crois qu'il a intention de lui demander un
enfant.

GLOCESTER, _ part_.--Allons donc; je veux tre fustig s'il ne lui en
donne plutt deux.

LADY GREY.--Trois, mon gracieux seigneur.

GLOCESTER, _ part._--Vous en aurez quatre, si vous voulez vous laisser
gouverner par lui.

LE ROI DOUARD.--Ce serait piti qu'ils perdissent le patrimoine de leur
pre.

LADY GREY.--Laissez-vous donc attendrir, auguste souverain, et
accordez-moi cette grce.

LE ROI DOUARD.--Lords, retirez-vous  l'cart: je veux prouver le
jugement de cette veuve.

GLOCESTER.--Libre  vous; car vous en aurez toute libert jusqu' ce que
la jeunesse prenne la libert de vous quitter, et ne vous laisse plus
que la libert des bquilles.

LE ROI DOUARD.--A prsent, dites-moi, madame, aimez-vous vos enfants?

LADY GREY.--Oui; aussi chrement que moi-mme.

LE ROI DOUARD.--Et ne feriez-vous pas beaucoup pour leur bien?

LADY GREY.--Pour leur bien, je saurais supporter quelque mal.

LE ROI DOUARD.--Travaillez donc; regagnez les terres de votre mari pour
le bien de vos enfants.

LADY GREY.--C'est pour cela que je suis venue trouver Votre Majest.

LE ROI DOUARD.--Je vous dirai le moyen de rentrer dans la possession de
ces biens.

LADY GREY.--Ce sera m'attacher pour toujours au service de Votre
Majest.

LE ROI DOUARD.--Et quel genre de service puis-je attendre de toi si je
te les donne?

LADY GREY.--Tout ce que vous commanderez, et qui sera en mon pouvoir.

LE ROI DOUARD.--Vous allez faire des objections  ce que je vais vous
proposer.

LADY GREY.--Non, mon gracieux seigneur,  moins que la chose ne me soit
impossible.

LE ROI DOUARD.--Tu en feras, quoique tu puisses faire ce que j'ai envie
de te demander.

LADY GREY.--Certainement alors je ferai ce que me commandera Votre
Grce.

GLOCESTER, _ part._--Il la presse vivement;  force de pluie le marbre
finit par s'user.

CLARENCE, _ part._--Il est rouge comme le feu: il faudra bien que la
cire finisse par se fondre.

LADY GREY.--Eh bien! qui arrte Votre Majest? Ne me fera-elle point
connatre ma tche?

LE ROI DOUARD.--C'est une tche aise; il ne s'agit que d'aimer un roi.

LADY GREY.--Cela est bien simple, puisque je suis votre sujette.

LE ROI DOUARD.--Eh bien, je te donne de grand coeur les terres de ton
mari.

LADY GREY.--Je prends cong de Votre Majest, en lui rendant mes humbles
grces.

GLOCESTER, _ part._--Le march est conclu: elle le ratifie par une
rvrence.

LE ROI DOUARD.--Non, demeure: ce que j'entends, ce sont les fruits de
l'amour.

LADY GREY.--Et ce sont aussi les fruits de l'amour que j'entends, mon
bien-aim souverain.

LE ROI DOUARD.--Oui; mais je crains bien que ce ne soit dans un autre
sens. Quel amour crois-tu que je sollicite de toi, avec tant d'ardeur?

LADY GREY.--Mon amour jusqu' la mort, ma reconnaissance, mes prires;
cet amour, en un mot, que peut demander la vertu, et que la vertu peut
accorder.

LE ROI DOUARD.--Non, sur ma foi, ce n'est pas d'un tel amour que
j'entends parler.

LADY GREY.--Ce que vous entendez n'est donc pas ce que je croyais?

LE ROI DOUARD.--Mais  prsent vous devez entrevoir ce que j'ai dans
l'me.

LADY GREY.--Jamais mon me n'accordera ce qui fait le but de vos dsirs,
s'il est vrai que j'aie touch le but.

LE ROI DOUARD.--Pour te parler sans dtour, j'aspire  ton lit[10].

[Note 10:

         To tell thee plain, I aim to lie with thee.
         --To tell you plain, I had rather lie in prison.]

LADY GREY.--Pour vous rpondre sans dtour, j'aimerais mieux coucher en
prison.

LE ROI DOUARD.--En ce cas, tu n'auras pas les terres de ton mari.

LADY GREY.--Eh bien, mon honneur sera mon douaire; car je ne les
rachterai pas  ce prix.

LE ROI DOUARD.--Tu fais par l grand tort  tes enfants.

LADY GREY.--Par l, Votre Majest fait tort en mme temps  eux et 
moi. Mais, puissant seigneur, ce dsir foltre ne s'accorde gure avec
la tristesse de ma requte; veuillez me congdier avec un oui ou un non.

LE ROI DOUARD.--Oui, si tu dis oui  ma requte; non, si tu dis non 
ma demande.

LADY GREY.--En ce cas, non, mon seigneur; et je n'ai rien  vous
demander.

GLOCESTER, _ part_.--La veuve ne le gote pas: elle fronce le sourcil.

CLARENCE, _ l'cart_.--C'est le galant le plus gauche de toute la
chrtient.

LE ROI DOUARD, _ part_.--Ses regards annoncent qu'elle est remplie de
vertu; ses discours dclent un esprit incomparable. Ses perfections
rclament un trne; de faon ou d'autre, elle est faite pour un roi;
elle sera ou ma matresse, ou reine de mon royaume. (_Haut_.) Que
dirais-tu si le roi douard te choisissait pour reine?

LADY GREY.--Cela est plus facile  dire qu' faire, mon gracieux
seigneur. Je suis une sujette faite pour souffrir vos plaisanteries,
mais nullement faite pour devenir souveraine.

LE ROI DOUARD.--Aimable veuve, je te jure, par ma grandeur, que je n'en
dis pas plus que je n'ai dessein de faire. Il faut que tu sois  moi.

LADY GREY.--Et c'est beaucoup plus que je ne puis consentir: je sais que
je suis trop peu de chose pour que vous me fassiez reine; et cependant
de trop bon lieu pour tre votre concubine.

LE ROI DOUARD.--C'est une mauvaise chicane que tu me fais; je veux dire
que tu seras reine.

LADY GREY.--Il serait dsagrable  Votre Grce d'entendre mes enfants
vous appeler leur pre.

LE ROI DOUARD.--Pas plus que d'entendre mes filles t'appeler leur mre.
Tu es veuve, et tu as quelques enfants: et, par la mre de Dieu! moi,
quoique garon, j'en ai quelques-uns aussi. Et vraiment, c'est un
bonheur d'tre pre de plusieurs enfants. Ne me rplique plus, car tu
seras ma femme.

GLOCESTER, _ part_.--Le saint pre a achev sa confession.

CLARENCE, _ part_.--Il ne s'est fait confesseur que pour sduire la
pnitente.

LE ROI DOUARD.--Mes frres, vous cherchez  deviner ce que nous avons
pu nous dire?

GLOCESTER.--Cela ne plat pas  la veuve, car elle a l'air triste.

LE ROI DOUARD.--Vous seriez bien surpris si nous allions nous marier?

CLARENCE.--A qui, seigneur?

LE ROI DOUARD.--Eh mais, ensemble, Clarence.

GLOCESTER.--On en aurait au moins pour dix jours  s'tonner.

CLARENCE.--Ce serait un jour de plus que ne dure d'ordinaire un
tonnement[11].

[Note 11: Allusion au proverbe anglais: _un tonnement ne dure pas
plus de neuf jours_.]

GLOCESTER.--Mais aussi l'tonnement serait-il des plus grands.

LE ROI DOUARD.--Fort bien, plaisantez, mes frres. Je puis vous dire 
tous deux que sa requte pour les biens de son mari lui est accorde.

(Entre un lord.)

LE LORD.--Mon gracieux seigneur, Henri, votre ennemi, est pris, et amen
prisonnier  la porte de votre palais.

LE ROI DOUARD.--Faites-le conduire  la Tour.--Et nous, mes frres,
allons interroger l'homme qui l'a pris, pour apprendre les circonstances
de cet vnement. Allez, veuve.--Lords, traitez-la honorablement.

(Sortent le roi, lady Grey, Clarence et le lord.)

RICHARD.--Oui, douard traitera les dames honorablement.--Que n'est-il
puis jusqu' la moelle des os, et hors d'tat de voir sortir de ses
reins aucun rejeton capable de fonder des esprances, et de m'empcher
d'arriver  ce temps heureux auquel j'aspire! Et cependant, quand mme
le titre du voluptueux douard serait enseveli sous la terre, il reste
encore, entre le dsir de mon me et moi, Clarence, Henri, et son fils
le jeune douard, et toute la race inconnue qui peut encore sortir de
leur sein, pour remplir le trne avant que je parvienne  m'y placer;
fcheuse perspective pour mes projets! Ainsi, je ne fais que rver la
royaut; comme un homme qui, plac sur le sommet d'un promontoire, porte
sa vue sur le rivage loign qu'il voudrait fouler sous ses pas,
dsirant que son pied pt suivre ses yeux, maudissant la mer qui l'en
spare, et parlant de la mettre  sec pour s'ouvrir un passage. Voil
comme je dsire la couronne,  cette distance, m'irritant contre les
obstacles qui m'en sparent; et de mme, me flattant de succs
impossibles, je me dis que je les renverserai. Mon oeil est trop
perant, mon coeur trop prsomptueux, si ma main et mes forces ne
peuvent pas y rpondre.--Mais s'il est une fois dit qu'il n'y ait point
de royaume  esprer pour Richard, alors quel autre bien le monde
peut-il m'offrir? Je chercherai mon paradis dans les bras d'une femme,
j'ornerai mon corps d'une parure lgante, et je captiverai par mes
paroles et mes regards le coeur des jeunes beauts? O pense cruelle!
ressource plus impossible pour moi que de me procurer vingt couronnes
brillantes! Quoi! l'amour m'a renonc dans le sein mme de ma mre; et
pour m'exclure  jamais de son doux empire, il a suborn la fragile
nature, et l'a engage  rtrcir mon bras amaigri comme un arbrisseau
dessch,  placer sur mon dos une odieuse minence, o s'assied la
difformit pour insulter  mon corps;  former mes jambes d'une ingale
longueur, faisant de moi un tout sans aucune proportion, une espce de
chaos semblable au petit que l'ourse n'a pas encore lch, et qui
n'apporte en naissant aucun trait de sa mre? Suis-je un homme fait pour
tre aim? Oh! quelle absurde erreur que de nourrir une pareille
pense!--Eh bien, puisque ce monde ne m'offre aucun plaisir que celui de
commander, de gouverner, de dominer ceux dont la figure est plus
heureuse que la mienne, mon ciel  moi sera de rver  la couronne et de
regarder, tant que je vivrai, ce monde comme un enfer pour moi, jusqu'
ce que ma tte, que porte ce tronc contrefait soit ceinte d'une
brillante couronne... Et cependant je ne sais comment atteindre cette
couronne: tant de vies s'interposent entre elle et moi!... Et moi, comme
un voyageur perdu dans un bois pineux, brisant les pines, dchir par
elles, cherchant un chemin, et s'cartant du chemin, sans savoir comment
parvenir aux lieux dcouverts, mais travaillant en dsespr pour en
retrouver la route, je me tourmente sans relche pour saisir la couronne
d'Angleterre. Je m'affranchirai de ce tourment, je me frayerai un chemin
avec une hache sanglante. Eh quoi! ne sais-je pas sourire, et gorger en
souriant, me rcrier de joie sur ce qui me met le chagrin au coeur,
mouiller mes joues de larmes artificieuses, et accommoder mes traits 
toutes les circonstances? Je saurai submerger plus de nautoniers que la
sirne, tuer de mes regards plus d'hommes que le basilic; je puis
prcher aussi bien que Nestor, tromper avec plus d'art qu'Ulysse, et,
comme un autre Sinon, je gagnerai une autre Troie; je possde plus de
couleurs que le camlon; je puis pour mes intrts changer de plus de
formes que Prote, et faire la leon au sanguinaire Machiavel. Je puis
tout cela, et je pourrais gagner une couronne! Allons donc; fut-elle
encore plus loin, je m'en emparerai.

(Il sort.)




SCNE III

En France.--Un appartement dans le palais.

_Fanfares. Entrent_ LE ROI DE FRANCE, LA PRINCESSE BONNE, _suite_, LE
ROI _monte sur son trne, et ensuite entrent_ LA REINE MARGUERITE, LE
PRINCE DOUARD _son fils_, ET LE COMTE D'OXFORD.


LE ROI LOUIS, _se levant_.--Belle reine d'Angleterre, illustre
Marguerite, assieds-toi avec nous: il ne convient pas  ton rang ni  ta
naissance que tu sois debout, tandis que Louis est assis.

MARGUERITE.--Non, puissant roi de France: Marguerite doit maintenant
baisser pavillon, et apprendre  obir quand un roi commande. J'tais,
je l'avoue, dans des jours plus heureux, la reine de la grande Albion;
mais aujourd'hui la fortune contraire a foul aux pieds mon titre, et
m'a laisse avec ignominie sur la poussire, o il faut que je prenne
une place conforme  ma fortune, et me conforme moi-mme  cette humble
situation.

LE ROI LOUIS.--Que dis-tu, belle reine? d'o provient ce profond
dsespoir?

MARGUERITE.--D'une cause qui remplit mes yeux de larmes, qui touffe ma
voix, en mme temps que mon coeur est noy dans les soucis.

LE ROI LOUIS.--Quoi qu'il en soit, demeure semblable  toi-mme et
prends place  nos cts. (Il la fait asseoir prs de lui.) Ne courbe
pas la tte sous le joug de la fortune; et que ton me invincible
s'lve triomphante au-dessus de tous les malheurs. Explique-toi, reine
Marguerite, et dis-nous tes chagrins; ils seront soulags, si le remde
est au pouvoir de la France.

MARGUERITE.--Ces gracieuses paroles raniment mon courage abattu et
rendent  ma langue enchane le pouvoir de t'exposer mes malheurs.
Sache donc, gnreux Louis, que Henri, seul possesseur de ma tendresse,
de roi qu'il tait, n'est plus qu'un banni, et forc de vivre en cosse
dans l'abandon, tandis que l'ambitieux douard, l'orgueilleux duc
d'York, usurpe le titre royal, et le trne du roi lgitime et consacr
de l'Angleterre. Voil ce qui m'a oblig, moi, pauvre Marguerite,... 
venir avec mon fils, le prince douard, l'hritier de Henri, implorer
tes justes et lgitimes secours; si tu nous abandonnes, il ne nous reste
plus d'esprance. L'cosse est dispose  nous appuyer, mais elle n'en a
pas le pouvoir: notre peuple et nos pairs sont sortis du devoir, nos
trsors saisis, nos soldats mis en fuite; et nous-mmes, comme tu le
vois, rduits  une situation dplorable.

LE ROI LOUIS.--Illustre reine, conjure l'orage  force de patience,
tandis que nous allons songer aux moyens de le dissiper.

MARGUERITE.--Plus nous tardons, et plus notre ennemi accrot sa force.

LE ROI LOUIS.--Plus je diffre, et plus mes secours seront efficaces.

MARGUERITE.--Oh! l'impatience est la seule compagne d'un chagrin
vritable.--Et tenez, voil l'auteur de mes chagrins.

(Entre Warwick avec sa suite.)

LE ROI LOUIS.--Qui vient ainsi se prsenter hardiment devant nous?

MARGUERITE.--C'est le comte de Warwick, le plus puissant ami d'douard.

LE ROI LOUIS, _en descendant de son trne. Marguerite se lve_.--Sois le
bienvenu, brave Warwick! Quel sujet t'amne en France?

MARGUERITE.--Voil un nouvel orage qui commence  s'lever, car c'est l
l'homme qui gouverne les vents et les flots.

WARWICK.--Je viens de la part du digne douard, roi d'Albion, mon
seigneur et matre, et ton ami dvou, saluer d'abord ta royale
personne, avec toute l'affection d'une amiti sincre, et ensuite te
demander un trait d'alliance; enfin je viens en assurer les noeuds par
le noeud de l'hymen, si tu consens  accorder la princesse Bonne, ta
belle et vertueuse soeur, en lgitime mariage au roi d'Angleterre.

MARGUERITE.--Si cela russit, plus d'esprance pour Henri.

WARWICK, _ la princesse Bonne_.--Et vous, gracieuse dame, je suis
charg, par mon roi, et en son nom, de vous demander la faveur et la
permission de vous baiser humblement la main, et de vous faire connatre
par mes discours la passion qui s'est empare du coeur de mon souverain.
La renomme, en frappant dernirement ses oreilles attentives, vient de
placer dans son me l'image de votre beaut et de vos vertus.

MARGUERITE.--Roi Louis, et vous, princesse, coutez-moi avant de
rpondre  Warwick; ce n'est point d'un chaste et pur amour que vous
vient la demande d'douard, mais de l'artifice, enfant de la ncessit;
car comment les tyrans peuvent-ils rgner tranquillement s'ils
n'acquirent au dehors des alliances puissantes? Pour prouver qu'il est
un tyran, il suffit de ceci: Henri vit encore; et quand il serait mort,
voil le prince douard, le fils de Henri. Songe donc, Louis,  ne pas
attirer sur toi, par cette ligue et ce mariage, les dangers et
l'opprobre: les usurpateurs peuvent bien retenir un moment la
domination; mais le ciel est juste, et le temps renverse l'injustice.

WARWICK.--Outrageante Marguerite!

LE PRINCE DOUARD.--Pourquoi pas reine?

WARWICK.--Parce que ton pre Henri tait un usurpateur; et tu n'es pas
plus prince qu'elle n'est reine.

OXFORD.--Ainsi Warwick anantit l'illustre Jean de Gaunt, qui subjugua
la plus grande partie de l'Espagne; et aprs Jean de Gaunt, Henri IV,
dont la sagesse fut le miroir des sages; et aprs ce sage prince, Henri
V, dont la valeur conquit toute la France: c'est d'eux que descend en
ligne directe notre Henri.

WARWICK.--Et comment se fait-il, Oxford, que dans cet lgant discours
vous n'ayez pas dit aussi comment Henri VI a perdu tout ce qu'avait
conquis Henri V? J'imagine que les pairs de France qui vous entendent
souriraient  ce souvenir; mais passons.--Vous nous exposez une
gnalogie de soixante-deux annes. C'est bien peu pour prescrire des
droits au trne.

OXFORD.--Quoi, Warwick! peux-tu bien parler aujourd'hui contre ton
souverain,  qui tu as obi pendant trente-six ans, sans rvler ta
trahison par ta rougeur?

WARWICK.--Et Oxford, qui a toujours tir l'pe pour le bon droit,
peut-il faire servir une vaine gnalogie  la dfense d'un faux titre?
Pour votre honneur laissez l Henri, et reconnaissez douard pour roi.

OXFORD.--Reconnatre pour mon roi celui dont l'inique jugement a mis 
mort mon frre an, le lord Aubrey de Vere? bien plus encore! a fait
prir mon pre, sur le dclin de sa vie dj affaiblie, lorsque la
nature le conduisait aux portes du trpas? Non, Warwick, non. Tant que
la vie soutiendra ce bras, ce bras soutiendra la maison de Lancastre.

WARWICK.--Et moi, la maison d'York.

LE ROI LOUIS.--Reine Marguerite, prince douard, et vous, Oxford,
daignez,  notre prire, vous retirer un moment  l'cart, et me laisser
confrer encore quelques instants avec Warwick.

MARGUERITE.--Veuille le ciel que les paroles de Warwick ne le sduisent
pas!

(Ils s'cartent avec le prince et Oxford.)

LE ROI LOUIS.--Maintenant, Warwick, dis sur ta conscience: douard
est-il votre vritable roi? Car il me rpugnerait de me lier avec un roi
qui ne serait pas lgitimement lu.

WARWICK.--J'en rponds sur mon honneur et ma rputation.

LE ROI LOUIS.--Mais est-il agrable aux yeux de son peuple?

WARWICK.--D'autant plus agrable que Henri ne l'tait pas.

LE ROI LOUIS.--Passons  un autre article. Laissant de ct toute
dissimulation, dites-moi avec vrit jusqu' quel point il aime notre
soeur Bonne?

WARWICK.--Son amour se montre comme il convient  un monarque tel que
lui.--Moi-mme je lui ai souvent entendu dire et protester que cet amour
tait une plante immortelle dont les racines taient fixes dans le sol
de la vertu, les feuilles et les fruits nourris par le soleil de la
beaut, et qui ne pouvait manquer de donner des fleurs et des fruits
heureux; au-dessus de la jalousie, mais qui ne rsisterait pas au ddain
si la princesse Bonne ne payait pas de retour ses tourments.

LE ROI LOUIS.--Maintenant, ma soeur, apprenez-nous quelles sont vos
dernires rsolutions.

LA PRINCESSE BONNE.--Soit consentement, soit refus, votre rponse sera
la mienne.--Cependant (_s'adressant  Warwick_), je l'avouerai, souvent
avant ce jour, lorsque j'entendais raconter les mrites de votre roi,
mon oreille n'a pas laiss ma raison trangre  quelque dsir.

LE ROI LOUIS.--Voici donc ma rponse, Warwick:--Notre soeur sera
l'pouse d'douard, et  l'instant mme on va dresser les articles, et
stipuler le douaire que doit accorder votre roi; il doit tre
proportionn  la dot qu'elle lui portera.--Approchez, reine Marguerite,
et soyez tmoin que nous accordons la princesse Bonne pour pouse au roi
d'Angleterre.

LE PRINCE DOUARD.--A douard, et non pas au roi d'Angleterre.

MARGUERITE.--Artificieux Warwick, c'est toi qui as imagin cette
alliance pour faire chouer ma demande: avant ton arrive, Louis tait
l'ami de Henri.

LE ROI LOUIS.--Et Louis est encore l'ami de Henri et de Marguerite. Mais
si votre titre  la couronne est faible, comme on a lieu de le croire
d'aprs l'heureux succs d'douard, il est juste alors que je sois
dispens de vous donner les secours que je vous avais promis; mais vous
recevrez de moi tout l'accueil qui convient  votre rang, et que le mien
peut vous accorder.

WARWICK.--Henri vit maintenant en cosse tout  son aise: n'ayant rien,
il ne peut rien perdre.--Et quant  vous, notre ci-devant reine, vous
avez un pre en tat de vous soutenir; il vaudrait mieux tre  sa
charge qu' celle de la France.

MARGUERITE.--Tais-toi, impudent et dhont Warwick, orgueilleux faiseur
et destructeur de rois! Je ne quitterai point ces lieux, que mes
discours et mes larmes, fidles  la vrit, n'aient ouvert les yeux du
roi Louis sur tes russ artifices, et sur le perfide amour de ton
matre; car vous tes tous deux des oiseaux du mme plumage.

(On entend sonner du cor derrire le thtre.)

LE ROI LOUIS.--Warwick, c'est quelque message pour nous, ou pour toi.

(Entre un messager.)

LE MESSAGER.--Milord ambassadeur, ces lettres sont pour vous: elles vous
sont envoyes par votre frre, le marquis Montaigu. (_Au roi de
France_.) Celles-ci s'adressent  Votre Majest de la part de notre roi.
(_A la reine Marguerite._) Et en voil pour vous, madame: j'ignore de
quelle part.

(Tous ouvrent leurs lettres et les lisent.)

OXFORD.--Je vois avec satisfaction que notre belle reine et matresse
sourit aux nouvelles qu'elle apprend, tandis que le front de Warwick
s'obscurcit en lisant les siennes.

LE PRINCE DOUARD.--Et tenez, faites attention: Louis frappe du pied
comme s'il tait courrouc.--J'espre que tout est pour le mieux.

LE ROI LOUIS.--Warwick, quelles sont tes nouvelles? Et les vtres, belle
reine?

MARGUERITE.--Les miennes remplissent mon coeur d'une joie inespre.

WARWICK.--Les miennes ont rempli le mien de tristesse et d'indignation.

LE ROI LOUIS.--Comment? Votre roi a pous lady Grey? Et il m'crit pour
pallier votre fourberie et la sienne, en m'engageant  prendre la chose
de bon coeur! Est-ce l l'alliance qu'il cherche avec la France?
Ose-t-il avoir l'audace de nous insulter ainsi?

MARGUERITE.--J'en avais averti Votre Majest. Voil la preuve de l'amour
d'douard, et de l'honntet de Warwick.

WARWICK.--Roi Louis, je proteste ici,  la face du ciel, et sur
l'esprance de mon bonheur ternel, que je suis innocent de ce mauvais
procd d'douard; car il n'est plus mon roi, quand il me fait rougir 
ce point, et il rougirait encore plus lui-mme, s'il pouvait voir sa
honte.--Ai-je donc oubli que c'est pour le fait de la maison d'York que
mon pre est mort avant le temps? Ai-je ferm les yeux sur l'outrage
fait  ma nice[12], ai-je ceint son front de la couronne royale, ai-je
dpouill Henri des droits de sa naissance, pour me voir enfin payer par
cet affront? Que l'affront retombe sur lui-mme! car ma rcompense est
l'honneur; et, pour recouvrer l'honneur que j'ai perdu pour lui, je le
renonce ici, et je me rattache  Henri.--Ma noble reine, oublions nos
anciennes animosits, dsormais je suis ton fidle serviteur. Je
vengerai l'insulte faite  la princesse Bonne et rtablirai Henri dans
son ancienne puissance.

[Note 12: Les chroniques nous apprennent qu'douard avait tent de
dshonorer la nice ou la fille du comte de Warwick, on ne sait laquelle
des deux.

C'est  la bataille de Wakefield, o prit le duc d'York, que le comte
de Salisbury avait t pris; il fut dcapit le lendemain,  Pomfret.]

MARGUERITE.--Warwick, ce discours a chang ma haine en amiti: je
pardonne et j'oublie tout  fait les fautes passes, et me rjouis de te
voir devenir l'ami de Henri.

WARWICK.--Tellement son ami, et son ami sincre que si le roi Louis veut
nous accorder un petit nombre de soldats choisis, j'entreprendrai de les
dbarquer sur nos ctes, et de renverser,  main arme, le tyran de son
trne. Ce ne sera pas sa nouvelle pouse qui pourra le secourir; et pour
Clarence... d'aprs ce qu'on me mande ici, il est sur le point
d'abandonner son frre, indign de le voir consulter, dans le choix de
son pouse, un dsir drgl, bien plus que l'honneur, l'intrt et la
sret de notre patrie.

LA PRINCESSE BONNE, _ Louis_.--Mon frre, comment Bonne pourra-t-elle
tre mieux venge que par l'appui que vous prterez  cette malheureuse
reine?

MARGUERITE.--Prince renomm, comment le pauvre Henri pourra-t-il
supporter la vie, si vous ne le sauvez pas de l'affreux dsespoir?

LA PRINCESSE BONNE.--Ma querelle et celle de cette reine d'Angleterre
n'en font qu'une.

WARWICK.--Et la mienne, belle princesse Bonne, est lie avec la vtre.

LE ROI LOUIS.--Et la mienne avec la sienne, la tienne et celle de
Marguerite: ainsi voil mon parti pris, et je suis fermement dcid 
vous seconder.

MARGUERITE.--Laissez-moi vous rendre  tous  la fois d'humbles actions
de grces.

LE ROI LOUIS.--Messager de l'Angleterre, retourne en toute hte dire au
perfide douard, ton prtendu roi, que Louis, roi de France, se dispose
 lui envoyer des masques, pour lui donner le bal  lui et  sa nouvelle
pouse. Tu vois ce qui s'est pass: va en effrayer ton roi.

LA PRINCESSE BONNE.--Dis-lui que, dans l'esprance o je suis qu'il sera
bientt veuf, je porterai la guirlande de saule en sa considration.

MARGUERITE.--Dis-lui de ma part que j'ai dpouill mes habits de deuil,
et que je suis prte  me couvrir de l'armure.

WARWICK.--Dis-lui de ma part qu'il m'a fait un affront, et qu'en
revanche je le dtrnerai avant qu'il soit peu. Voil pour ton salaire;
pars.

(Le messager sort.)

LE ROI LOUIS.--Toi, Warwick, avec Oxford, tu iras  la tte de cinq
mille hommes, traverser les mers, et livrer bataille au tratre douard;
et, sitt que l'occasion le permettra, cette noble reine et le prince
son fils te suivront avec un nouveau renfort.--Mais, avant ton dpart,
dlivre-moi d'un doute: quel garant avons-nous de ta persvrante
loyaut?

WARWICK.--Voici le gage qui vous rpondra de mon inviolable
fidlit.--Si notre reine et son fils l'agrent, j'unis de ce moment au
jeune prince, par les liens d'un saint mariage, ma fille aime, l'objet
chri de ma tendresse.

MARGUERITE.--Oui, j'y consens, et je vous rends grces de cette offre.
douard, mon fils, elle est belle et vertueuse: ainsi n'hsite point,
donne ta main  Warwick; et avec ta main donne-lui ton irrvocable foi
de n'avoir d'autre pouse que la fille de Warwick.

LE PRINCE DOUARD.--Je l'accepte, car elle en est bien digne, et je
donne ma main pour gage de ma promesse.

(Il donne sa main  Warwick.)

LE ROI LOUIS.--Qu'attendons-nous  prsent? On va lever ces troupes; et
toi, seigneur de Bourbon, notre grand amiral, tu les transporteras en
Angleterre sur nos vaisseaux. Il me tarde de voir douard renvers par
les hasards de la guerre, pour avoir fait semblant de vouloir pouser
une princesse de France[13].

[Note 13: Bonne n'tait point une princesse de France, mais une
princesse de Savoie, soeur de la reine de France. Au surplus, on rvoque
trs-fort en doute cette ngociation de mariage, et cette cause du
mcontentement de Warwick. Il paratrait qu'douard tait mari
secrtement ds 1443, c'est--dire trois ans environ avant l'poque o
l'on place la ngociation. On assure mme que Warwick avait t, en
1445, parrain de la princesse lisabeth, leur premier enfant.]

(Ils sortent tous, except Warwick.)

WARWICK.--Je suis venu comme ambassadeur d'douard: et je retourne son
ennemi mortel et irrconciliable. Il m'avait charg d'affaires de
mariage: une guerre terrible va rpondre  sa demande. N'avait-il donc
que moi, pour en faire l'instrument de ses jeux? Eh bien, il n'aura que
moi pour tourner ses railleries en afflictions. J'ai t le principal
agent de son lvation au trne: je serai le principal agent de sa
chute: non pas que je prenne en piti la misre de Henri, mais je
cherche  me venger de l'insulte d'douard.

(Il sort.)

FIN DU TROISIME ACTE.




                           ACTE QUATRIME




SCNE I

A Londres.--Un appartement dans le palais.

_Entrent_ GLOCESTER, CLARENCE, SOMERSET, MONTAIGU _et autres_.


GLOCESTER.--Eh bien, dites-moi, mon frre Clarence, que pensez-vous de
ce nouveau mariage avec lady Grey? Notre frre n'a-t-il pas fait l un
digne choix?

CLARENCE.--Hlas! vous savez qu'il y a bien loin d'ici en France.
Comment et-il pu se contenir jusqu'au retour de Warwick?

SOMERSET.--Milords, rompez cet entretien. Voici le roi qui s'avance...

(Fanfare. Entrent le roi douard et sa suite, avec lady Grey, vtue en
reine; Pembroke, Stafford, Hastings et autres personnages.)

GLOCESTER.--Avec le bel objet de son choix!

CLARENCE.--Je compte lui dclarer ouvertement ce que j'en pense.

LE ROI DOUARD.--Eh bien, mon frre Clarence, que dites-vous donc de
notre choix? pourquoi restez-vous ainsi pensif, et l'air 
demi-mcontent?

CLARENCE.--J'en dis ce qu'en disent Louis de France, ou le comte de
Warwick, tous deux si dpourvus de sens et de courage, qu'ils ne
songeront pas  s'offenser de l'affront que nous leur faisons.

LE ROI DOUARD.--Supposez qu'ils s'offensent sans raison: ce n'est,
aprs tout, que Louis et Warwick; et je suis douard, le roi de Warwick
et le vtre, et il faut que ma volont se fasse.

GLOCESTER.--Et votre volont se fera, parce que vous tes notre roi:
cependant un mariage prcipit est rarement heureux.

LE ROI DOUARD.--Quoi, mon frre Richard? Vous en offensez-vous aussi?

GLOCESTER.--Non, pas moi. Non:  Dieu ne plaise, que je veuille dsunir
ceux que Dieu a unis! Et ce serait vraiment une piti que de sparer
deux poux si bien assortis!

LE ROI DOUARD.--Mettant de ct vos ddains et vos dgots, dites-moi
un peu pourquoi lady Grey ne pourrait pas devenir ma femme et reine
d'Angleterre? Et vous aussi, Somerset et Montaigu, allons, dclarez
librement vos sentiments.

CLARENCE.--Voici donc mon opinion:--que le roi Louis devient votre
ennemi parce que vous vous tes jou de lui dans cette affaire de
mariage avec la princesse Bonne.

GLOCESTER.--Et Warwick, qui tait occup  remplir le ministre dont
vous l'aviez charg, est dshonor aujourd'hui par cet autre mariage que
vous venez de contracter.

LE ROI DOUARD.--Et si je viens  bout de calmer Louis et Warwick par
quelque expdient que je pourrais imaginer?

MONTAIGU.--Il resterait toujours certain qu'une pareille alliance avec
la France aurait fortifi l'tat contre les orages trangers, bien plus
que ne peut le faire aucun parti choisi dans le sein du royaume.

HASTINGS.--Quoi! Montaigu ignore-t-il que, par sa propre force,
l'Angleterre est  l'abri de tout danger, si elle se demeure fidle 
elle-mme?

MONTAIGU.--Sans doute; mais ce serait encore plus sr, si elle tait
appuye de la France.

HASTINGS.--Il vaut mieux user de la France que de se fier  la France.
Appuyons-nous sur Dieu et sur les mers, qu'il nous a donnes comme un
rempart imprenable: avec leur secours dfendons-nous nous-mmes; c'est
dans leur force et en nous seuls que rside notre sret.

CLARENCE.--Pour ce discours seul, Hastings mrite bien d'avoir
l'hritire du lord Hungerford.

LE ROI DOUARD.--Et qu'y trouvez-vous  redire? il l'a par ma volont,
et le don que je lui en ai fait; et pour cette fois ma volont fera loi.

GLOCESTER.--Et pourtant il me semble que Votre Grce a eu le tort de
donner l'hritire et la fille du lord Scales au frre de votre tendre
pouse: elle m'aurait bien mieux convenu  moi, ou bien  Clarence; mais
votre femme puise aujourd'hui votre amour fraternel.

CLARENCE.--Comme encore vous n'auriez pas d gratifier de l'hritire du
lord Bonville le fils de votre nouvelle pouse, et laisser vos frres
aller chercher fortune ailleurs.

LE ROI DOUARD.--Eh quoi, mon pauvre Clarence, n'est-ce que pour une
femme que tu te montres si mcontent? Va, je saurai te pourvoir.

CLARENCE.--En choisissant pour vous-mme, vous avez fait voir quel tait
votre discernement: et comme il s'est montr assez mince, vous me
permettrez de faire moi-mme mes affaires, et c'est dans cette vue que
je songe  prendre bientt cong de vous.

LE ROI DOUARD.--Pars ou reste, peu m'importe: douard sera roi, et ne
se laissera pas enchaner par la volont de son frre.

LA REINE.--Milords, pour me rendre justice vous devez tous convenir
qu'avant qu'il et plu  Sa Majest d'lever mon rang au titre de reine,
je n'tais pas d'une naissance ignoble; et des femmes nes plus bas que
moi sont montes  la mme fortune. Mais autant ce nouveau titre
m'honore, moi et les miens, autant l'loignement que vous me montrez,
vous  qui je voudrais tre agrable, mle  mon bonheur de crainte et
de tristesse.

LE ROI DOUARD.--Ma bien-aime, cesse de cajoler ainsi leur mauvaise
humeur. Que peux-tu avoir  craindre ou  t'affliger, tant qu'douard
est ton ami constant, et leur souverain lgitime, auquel il faut qu'ils
obissent, et auquel ils obiront, et qui les obligera  t'aimer, sous
peine d'encourir sa haine? s'ils s'y exposent, j'aurai soin de te
dfendre contre eux, et de leur faire sentir ma colre et ma vengeance.

GLOCESTER, _ part_.--J'entends, et ne dis pas grand'chose, mais je n'en
pense que mieux.

(Entre un messager.)

LE ROI DOUARD.--Eh bien, messager, quelles lettres, ou quelles
nouvelles de France?

LE MESSAGER.--Mon souverain seigneur, je n'ai point de lettres: je
n'apporte que quelques paroles, et telles encore, que je n'ose vous les
rendre qu'aprs en avoir reu d'avance le pardon.

LE ROI DOUARD.--Va, elles te sont pardonnes: allons, en peu de mots,
rends-moi leurs paroles, le plus fidlement que le pourra ta mmoire.
Quelle est la rponse du roi Louis  nos lettres?

LE MESSAGER.--Voici, quand je l'ai quitt, quelles ont t ses propres
paroles: Va, dis au tratre douard, ton prtendu roi, que Louis de
France se dispose  lui envoyer des masques pour lui donner le bal, 
lui et  sa nouvelle pouse.

LE ROI DOUARD.--Louis est-il donc si brave? Je crois qu'il me prend
pour Henri. Mais qu'a dit de mon mariage la princesse Bonne?

LE MESSAGER.--Voici ses paroles prononces avec un calme ddaigneux:
Dites-lui que, dans l'esprance o je suis qu'il sera bientt veuf, je
porterai la guirlande de saule en sa considration.

LE ROI DOUARD.--Je ne la blme point; elle ne pouvait gure en dire
moins: c'est elle qui a t offense. Mais que dit la femme de Henri?
car je sais qu'elle tait prsente.

LE MESSAGER.--Annonce-lui, m'a-t-elle dit, que j'ai quitt mes habits
de deuil, et que je suis prte  me couvrir de l'armure.

LE ROI DOUARD.--Apparemment qu'elle se propose de jouer le rle
d'amazone. Mais qu'a dit Warwick de cette insulte?

LE MESSAGER.--Plus irrit que tous les autres, contre Votre Majest, il
m'a congdi avec ces mots: Dis-lui de ma part qu'il m'a fait un
affront, et qu'en revanche je le dtrnerai avant qu'il soit peu.

LE ROI DOUARD.--Ah! le tratre a os prononcer ces insolentes paroles?
Allons, puisque je suis si bien averti, je vais m'armer: ils auront la
guerre, et me payeront leur prsomption. Mais, rponds-moi, Warwick et
Marguerite sont-ils bien ensemble?

LE MESSAGER.--Oui, mon gracieux souverain: ils se sont tellement lis
d'amiti, que le jeune prince douard pouse la fille de Warwick.

CLARENCE.--Probablement l'ane: Clarence aura la plus jeune. Adieu, mon
frre le roi, maintenant tenez-vous bien; car je vais de ce pas demander
l'autre fille de Warwick, afin de n'avoir pas fait, quoique sans
royaume, un plus mauvais mariage que vous.--Oui, qui aime Warwick et moi
me suive.

(Clarence sort, et Somerset le suit.)

GLOCESTER, _ part_.--Ce n'est pas moi; mes penses vont plus loin: je
reste, moi, non pour l'amour d'douard, mais pour celui de la couronne.

LE ROI DOUARD.--Clarence et Somerset partis tous deux pour aller
joindre Warwick! N'importe: je suis arm contre le pis qui puisse
arriver, et la clrit est ncessaire dans cette crise
dsespre.--Pembroke et Stafford, allez lever pour nous des soldats, et
faites tous les prparatifs pour la guerre. Ils sont dj dbarqus, ou
ne tarderont pas  l'tre: moi-mme en personne je vous suivrai
immdiatement. (_Pembroke et Stafford sortent._) Mais avant que je
parte, Hastings, et vous, Montaigu, levez un doute qui me reste. Vous
deux, entre tous les autres, vous tenez de prs  Warwick par le sang et
par alliance. Dites-moi si vous aimez mieux Warwick que moi. Si cela
est, allez tous deux le trouver. Je vous aime mieux pour ennemis que
pour des amis perfides; mais si vous tes rsolus de me conserver votre
fidle obissance, tranquillisez-moi par quelque serment d'amiti, afin
que je ne puisse jamais vous avoir pour suspects.

MONTAIGU.--Que Dieu protge Montaigu, comme il est fidle!

HASTINGS.--Et Hastings, comme il tient pour la cause d'douard!

LE ROI DOUARD.--Et vous, Richard, mon frre, voulez-vous rester de
notre parti?

GLOCESTER.--Oui, en dpit de tout ce qui voudra vous attaquer.

LE ROI DOUARD.--A prsent, je suis sr de vaincre. Partons donc 
l'instant, et ne perdons pas une heure, jusqu' ce que nous ayons joint
Warwick et son arme d'trangers.

(Ils sortent.)




SCNE II

Une plaine dans le comt de Warwick.

_Entrent_ WARWICK ET OXFORD _avec des troupes franaises et autres_.


WARWICK.--Croyez-moi, milord; tout jusqu'ici va bien. Le peuple vient en
foule se ranger autour de nous. (_Il aperoit Clarence et Somerset_.)
Mais tenez, voil Somerset et Clarence qui nous arrivent.--Rpondez
sur-le-champ, milords: sommes-nous tous amis?

GEORGE.--N'en doutez pas, milord.

WARWICK.--En ce cas, cher Clarence, Warwick t'accueille de grand coeur;
et toi aussi, Somerset.--Je tiens pour lchet de conserver la moindre
dfiance, lorsqu'un noble coeur a donn sa main ouverte en signe
d'amiti: autrement, je pourrais penser que Clarence, frre d'douard,
n'a pour notre cause qu'une feinte affection: mais sois le bienvenu,
Clarence: ma fille sera  toi. A prsent que reste-t-il  faire sinon de
profiter des voiles de la nuit, tandis que ton frre est ngligemment
camp, que ses soldats sont  errer dans les villes des environs, et
qu'il n'est escort que d'une simple garde: nous pouvons le surprendre
et nous emparer de sa personne, ds que nous le voudrons. Nos espions
ont trouv ce coup de main facile  excuter. Ainsi comme jadis Ulysse
et le robuste Diomde se glissrent avec audace et clrit dans les
tentes de Rhsus, et emmenrent les terribles coursiers de Thrace,
auxquels les destins avaient attach la victoire; de mme, bien couverts
du noir manteau de la nuit, nous pouvons renverser  l'improviste la
garde d'douard, et nous saisir de lui; je ne dis pas le tuer, car je ne
veux que le surprendre. Que ceux de vous qui voudront me suivre
prononcent avec acclamation le nom de Henri, en mme temps que leur
gnral. (_Tous s'crient_: Henri!) Allons, partons donc, et marchons en
silence. Que Dieu et saint George soient pour Warwick et ses amis!

(Ils sortent.)




SCNE III

Le camp d'douard, prs de Warwick.

_Entrent quelques_ SENTINELLES _pour garder la tente du roi_.


PREMIER GARDE.--Allons, messieurs, que chacun prenne son poste; le roi
est l qui dort.

SECOND GARDE.--Quoi! est-ce qu'il n'ira pas se mettre au lit?

PREMIER GARDE.--Non: vraiment, il a fait un serment solennel, de ne pas
se coucher pour prendre son repos ordinaire, jusqu' ce que Warwick ou
lui soient vaincus.

SECOND GARDE.--C'est ce qui sera demain, selon toute apparence, si
Warwick est aussi prs qu'on l'assure.

TROISIME GARDE.--Mais dites-moi, je vous prie, quel est ce lord qui
repose ici avec le roi dans sa tente?

PREMIER GARDE.--C'est le lord Hastings, le plus intime ami du roi.

TROISIME GARDE.--Oui?--Mais pourquoi cet ordre du roi, que ses
principaux chefs logent dans les villes des environs, tandis que lui il
passe la nuit dans cette froide campagne?

SECOND GARDE.--C'est le poste d'honneur parce qu'il est le plus
dangereux.

TROISIME GARDE.--Oh! pour moi, qu'on me donne des dignits et du repos,
je les prfre  un dangereux honneur.--Si Warwick savait en quelle
situation il est ici, il y a lieu de croire qu'il viendrait le
rveiller.

PREMIER GARDE.--A moins que nos hallebardes ne lui fermassent le
passage.

SECOND GARDE.--En effet: car pourquoi garderions-nous sa tente royale,
si ce n'tait pour dfendre sa personne contre les ennemis nocturnes?

(Entrent Warwick, George, Oxford, Somerset, et des troupes.)

WARWICK, _ demi-voix_.--C'est l sa tente: voyez, o sont ses gardes.
Courage, mes amis: c'est le moment de se faire honneur, ou jamais!
Suivez-moi seulement, et douard est  nous.

PREMIER GARDE.--Qui va l?

SECOND GARDE.--Arrte, o tu es mort.

(Warwick et sa troupe crient tous ensemble: _Warwick! Warwick!_ en
fondant sur la garde, qui fuit en criant: _aux armes! aux armes!_
Warwick et sa troupe les poursuivent.)

(On entend les tambours et les trompettes.)

(Rentrent Warwick et sa troupe enlevant le roi douard vtu de sa robe
de chambre, et assis dans un fauteuil. Glocester et Hastings fuient.)

SOMERSET.--Qui sont ceux qui fuient l?

WARWICK.--Richard et Hastings: laissons-les: nous tenons ici le duc.

LE ROI DOUARD.--Le duc! Quoi, Warwick! la dernire fois que tu m'as
quitt, tu m'appelais roi.

WARWICK.--Oui; mais les temps sont changs. Depuis que vous m'avez
dshonor dans mon ambassade, moi, je vous ai dgrad du rang de roi, et
je viens aujourd'hui vous crer duc d'York.... Eh! comment pourriez-vous
gouverner un royaume, vous qui ne savez ni vous bien conduire envers vos
ambassadeurs, ni vous contenter d'une seule femme, ni traiter vos frres
fraternellement, ni travailler au bonheur des peuples, ni vous garantir
vous-mme de vos ennemis?

LE ROI DOUARD.--Quoi, mon frre Clarence, te voil aussi!--Ah! je vois
bien maintenant qu'il faut qu'douard succombe.--Cependant, Warwick, en
dpit du malheur, en dpit de toi et de tous tes complices, douard se
conduira toujours en roi: et si la malice de la fortune renverse ma
grandeur, mon me est hors de la porte de sa roue.

WARWICK.--Eh bien, que dans son me douard demeure roi d'Angleterre;
(_lui tant sa couronne_) Henri portera la couronne d'Angleterre, et
sera un vrai roi; toi, tu n'en seras que l'ombre.--Milord Somerset,
chargez-vous, je vous prie, de faire conduire sur-le-champ le duc
douard chez mon frre, l'archevque d'York. Quand j'aurai combattu
Pembroke et ses partisans, je vous suivrai, et je porterai  douard la
rponse que lui envoient Louis et la princesse Bonne. Jusque-l, adieu
pour quelque temps, mon bon duc d'York.

LE ROI DOUARD.--Ce qu'impose la destine, il faut que l'homme le
supporte. Il est inutile de vouloir rsister contre vent et mare.

(Sortent le roi douard et Somerset.)

OXFORD.--Que nous reste-t-il maintenant  faire, milords, sinon de
marcher droit  Londres avec nos soldats?

WARWICK.--Oui, voil quel doit tre notre premier soin. Dlivrons Henri
de sa prison, et replaons-le sur le trne des rois.

(Ils sortent.)




SCNE IV

A Londres.--Un appartement dans le palais.

_Entrent_ LA REINE LISABETH, _femme d'douard_, RIVERS.


RIVERS.--Madame, quel chagrin a donc si fort altr les traits de votre
visage?

LA REINE.--Quoi, mon frre, tes-vous donc encore  savoir le malheur
qui vient d'arriver au roi douard?

RIVERS.--Quoi! La perte de quelque bataille range contre Warwick.

LA REINE.--Non; mais la perte de sa propre personne.

RIVERS.--Mon roi serait tu?

LA REINE.--Oui, presque tu, car il est prisonnier; soit qu'il ait t
trahi par la perfidie de ses gardes, soit qu'il ait t inopinment
surpris par l'ennemi; on m'a dit de plus qu'il avait t confi  la
garde de l'archevque d'York, le frre du cruel Warwick, et par
consquent notre ennemi.

RIVERS.--Ces nouvelles, je l'avoue, sont bien dsastreuses: cependant,
gracieuse dame, soutenez ce revers de votre mieux: Warwick, qui a
l'avantage aujourd'hui, peut le perdre demain.

LA REINE.--Il faut donc, jusque-l, que l'esprance soutienne ma vie. Et
je veux en effet me sevrer du dsespoir, par amour pour l'enfant
d'douard que j'ai dans mon sein. C'est lui qui me fait contenir ma
douleur, et porter avec patience la croix de mon infortune: oui, c'est
pour lui que je retiens plus d'une larme, et que j'touffe les soupirs
qui dvoreraient mon sang, de crainte que ces pleurs et ces soupirs ne
vinssent fltrir ou noyer le fruit sorti du roi douard, le lgitime
hritier de la couronne d'Angleterre.

RIVERS.--Mais, madame, que devient Warwick?

LA REINE.--Je suis informe qu'il marche vers Londres, pour placer une
seconde fois la couronne sur la tte de Henri: tu devines le reste. Il
faut que les amis d'douard se soumettent; mais pour prvenir la fureur
du tyran (car il ne faut point se fier  celui qui a viol une fois sa
parole), je vais de ce pas me rfugier dans le sanctuaire, afin de
sauver du moins l'hritier des droits d'douard. L, je serai en sret
contre la violence et la fraude. Venez donc; fuyons, tandis que nous
pouvons fuir encore. Si nous tombons entre les mains de Warwick, notre
mort est certaine.

(Ils sortent.)




SCNE V

Un parc, prs du chteau de Middleham, dans la province d'York.

_Entrent_ GLOCESTER, HASTINGS, SIR WILLIAM STANLEY, _et autres
personnages_.


GLOCESTER.--Cessez de vous tonner, lord Hastings, et vous, sir William
Stanley, si je vous ai conduits ici dans le plus pais des bois de ce
parc. Voici le fait. Vous savez que notre roi, mon frre, est ici
prisonnier de l'vque qui le traite bien, et lui laisse une grande
libert. Souvent, accompagn seulement de quelques gardes, il vient
chasser dans ce bois pour se rcrer. Je l'ai fait avertir en secret que
si vers cette heure-ci il dirigeait ses pas de ce ct, sous prtexte de
faire sa partie de chasse ordinaire, il trouverait ici ses amis avec des
chevaux et main-forte, pour le dlivrer de sa captivit.

(Entre le roi douard, accompagn d'un chasseur.)

LE CHASSEUR.--Par ici, milord; c'est de ce ct qu'est la chasse.

LE ROI DOUARD.--Non, c'est par ici, mon ami: vois, voil des chasseurs.
Eh bien, mon frre, et vous, lord Hastings, vous tes donc ici  l'afft
avec votre monde pour surprendre le cerf de l'vque?

GLOCESTER.--Mon frre, il faut se hter de profiter du moment et de
l'occasion. Votre cheval est tout prt, et vous attend au coin du parc.

LE ROI DOUARD.--Mais o allons-nous d'ici?

HASTINGS.--A Lynn, milord, et de l nous nous embarquons pour la
Flandre.

GLOCESTER.--Bien pens, je vous assure: c'tait aussi mon ide.

LE ROI DOUARD.--Stanley, je rcompenserai ton audace.

GLOCESTER.--Mais que tardons-nous? Il n'est pas temps de s'amuser 
parler.

LE ROI DOUARD.--Chasseur, qu'en dis-tu? Veux-tu nous suivre?

LE CHASSEUR.--Cela vaut beaucoup mieux que de rester pour tre pendu.

GLOCESTER.--Viens donc; partons: ne perdons pas davantage le temps.

LE ROI DOUARD.--Adieu, archevque. Songe  te munir contre le courroux
de Warwick, et prie Dieu pour que je puisse ressaisir la couronne.

(Ils sortent.)




SCNE VI

Une pice dans la Tour.

_Entrent_ LE ROI HENRI, CLARENCE, WARWICK, SOMERSET, LE JEUNE RICHMOND,
OXFORD, MONTAIGU, LE LIEUTENANT _de suite_.


LE ROI.--Monsieur le lieutenant,  prsent que Dieu et mes amis ont
renvers douard du trne d'Angleterre, et chang mon esclavage en
libert, mes craintes en esprance, et mes chagrins en joie, quels
honoraires te devons-nous en sortant de cette prison?

LE LIEUTENANT.--Les sujets n'ont rien  exiger de leurs souverains: mais
si mon humble prire peut tre exauce, je demande mon pardon  Votre
Majest.

LE ROI.--Et de quoi donc, lieutenant? De m'avoir si bien trait? Sois
sr que je reconnatrai tes bons procds, qui m'ont fait trouver du
plaisir dans ma prison; oui, tout le plaisir que peuvent sentir renatre
en eux-mmes les oiseaux mis en cage, lorsque aprs tant de penses
mlancoliques les chants qui les amusaient dans leur mnage leur font
enfin oublier tout  fait la perte de leur libert. Mais aprs Dieu,
c'est toi, Warwick, qui me dlivres; c'est donc principalement  Dieu et
 toi que s'adresse ma reconnaissance. Il a t l'auteur, et toi
l'instrument. Aussi, pour triompher dsormais de la malignit de ma
fortune, en vivant dans une situation modeste o elle ne puisse me
blesser; et afin que le peuple de cette terre bienheureuse ne soit pas
la victime de mon toile ennemie, Warwick, quoique ma tte porte encore
la couronne, je te rsigne ici mon administration; car tu es heureux
dans toutes tes oeuvres.

WARWICK.--Votre Grce fut toujours renomme pour sa vertu; et
aujourd'hui elle se montre sage autant que vertueuse, en reconnaissant
et cherchant  viter la malice de la Fortune: car il est peu d'hommes
qui sachent gouverner prudemment leur toile! Cependant il est un point,
o vous me permettrez de ne pas vous approuver: c'est de me choisir
lorsque vous avez Clarence prs de vous.

GEORGE.--Non, Warwick, tu es digne du commandement: toi  qui le Ciel 
ta naissance adjugea un rameau d'olivier et une couronne de laurier,
donnant  prsumer que tu seras toujours galement heureux dans la paix
et dans la guerre: ainsi je te le cde de mon libre consentement.

WARWICK.--Et je ne veux choisir que Clarence pour protecteur.

LE ROI.--Warwick, et vous, Clarence, donnez-moi tous deux la main. A
prsent, unissez vos mains, et avec elles vos coeurs, et que nulle
dissension ne trouble le gouvernement. Je vous fais tous deux
protecteurs de ce pays: tandis que moi, je mnerai une vie retire, et
consacrerai mes derniers jours  la dvotion, occup  combattre le
pch, et  louer mon crateur.

WARWICK.--Que rpond Clarence  la volont de son souverain?

GEORGE.--Qu'il donne son consentement, si Warwick donne le sien; car je
me repose sur ta fortune.

WARWICK.--Allons, c'est  regret; mais enfin j'y souscris: nous
marcherons l'un  ct de l'autre comme l'ombre double de la personne de
Henri, et nous le remplacerons; j'entends en supportant,  sa place, le
fardeau du gouvernement, tandis qu'il jouira des honneurs et du repos. A
prsent, Clarence, il n'est rien de plus pressant que de faire dclarer,
sans dlai, douard tratre, et de confisquer tous ses domaines et tous
ses biens.

GEORGE.--Je ne vois pas autre chose  faire de plus, que de rgler sa
succession...

WARWICK.--Oui, et Clarence ne manquera pas d'y avoir sa part.

LE ROI.--Mais je vous prie (car je ne commande plus), mettez avant vos
plus importantes affaires, le soin d'envoyer vers Marguerite, votre
reine, et mon fils douard, pour les faire revenir promptement de
France; car jusqu' ce que je les voie, le sentiment de joie que me
donne ma libert est  moiti dtruit par les inquitudes de la crainte.

GEORGE.--Cela va tre fait, mon souverain, avec la plus grande clrit.

LE ROI.--Milord de Somerset, quel est ce jeune homme  qui vous
paraissez prendre un si tendre intrt?

SOMERSET.--Mon prince, c'est le jeune Henri, comte de Richmond.

LE ROI.--Approchez, vous, espoir de l'Angleterre. (_Il pose sa main sur
la tte du jeune homme._) Si une puissance cache dcouvre la vrit 
mes prophtiques penses, ce joli enfant fera le bonheur de notre
patrie. Ses regards sont pleins d'une paisible majest; la nature forma
son front pour porter une couronne, sa main pour tenir un sceptre, et
lui, pour la prosprit d'un trne royal. Qu'il vous soit prcieux,
milords; car il est destin  vous faire plus de bien que je ne vous ai
caus de maux[14].

[Note 14: Il fut roi sous le nom de Henri VII, aprs l'extinction
des maisons d'York et de Lancastre; il tait fils d'Edmond, comte de
Richmond, demi-frre de Henri VI, par sa mre, Catherine de France, qui
aprs la mort de Henri V, avait pous Owen Tudor, pre d'Edmond.]

(Entre un messager.)

WARWICK.--Quelles nouvelles, mon ami?

LE MESSAGER.--Qu'douard s'est chapp de chez votre frre, qui a su
depuis qu'il s'tait rendu en Bourgogne.

WARWICK.--Fcheuse nouvelle! mais comment s'est-il chapp?

LE MESSAGER.--Il a t enlev par Richard, duc de Glocester, et le lord
Hastings, qui l'attendaient placs en embuscade sur le bord de la fort,
et l'ont tir des mains des chasseurs de l'vque; car la chasse tait
son exercice journalier.

WARWICK.--Mon frre a mis trop de ngligence dans le soin dont il tait
charg. Mais allons, mon souverain, nous prmunir de remdes contre tous
les maux qui pourraient survenir.

(Sortent le roi Henri, Warwick, Clarence, le lieutenant et sa suite.)

SOMERSET.--Milord, je n'aime point cette vasion d'douard; car, il n'en
faut pas douter, la Bourgogne lui donnera des secours, et nous allons de
nouveau avoir la guerre avant qu'il soit peu. Si la prdiction dont
Henri vient de nous prsager l'accomplissement a rempli mon coeur de
joie par les esprances qu'elle me fait natre sur ce jeune Richmond, le
coeur me dit galement que dans ces dmls il peut arriver beaucoup de
choses funestes pour lui et pour nous. Ainsi, lord Oxford, pour prvenir
le pire, nous allons l'envoyer, sans tarder, en Bretagne jusqu' ce que
les orages de cette guerre civile soient dissips.

OXFORD.--Votre avis est sage; car si douard remonte sur le trne, il y
a tout lieu de craindre que Richmond ne tombe avec le reste.

SOMERSET.--Cela ne saurait manquer; il va donc partir pour la Bretagne:
n'y perdons pas de temps.

(Ils sortent.)




SCNE VII

Devant York.

_Entrent_ LE ROI DOUARD, GLOCESTER, HASTINGS, _soldats_.


LE ROI DOUARD.--Ainsi donc, mon frre Richard, Hastings, et vous tous,
mes amis, la fortune veut rparer tout  fait ses torts envers nous, et
dit que j'changerai encore une fois mon tat d'abaissement contre la
couronne royale de Henri. Nous avons pass et repass les mers, et
ramen de Bourgogne le secours dsir. Maintenant que nous voil arrivs
du port de Ravenspurg devant les portes d'York, que nous reste-t-il 
faire que d'y rentrer comme dans notre duch?

GLOCESTER.--Quoi, les portes fermes!--Mon frre, je n'aime pas cela.
C'est en bronchant sur le seuil de leur demeure que bien des gens ont
t avertis du danger qui les attendait au dedans.

LE ROI DOUARD.--Allons donc, mon cher, ne nous laissons pas effrayer
par les prsages: de gr ou de force, il faut que nous entrions, car
c'est ici que nos amis viendront nous joindre.

HASTINGS.--Mon souverain, je veux frapper encore une fois pour les
sommer d'ouvrir.

(Paraissent sur les murs le maire d'York et ses adjoints.)

LE MAIRE.--Milords, nous avons t avertis de votre arrive, et nous
avons ferm nos portes pour notre propre sret; car maintenant c'est 
Henri que nous devons l'obissance.

LE ROI DOUARD.--Mais, monsieur le maire, si Henri est votre roi,
douard est au moins duc d'York.

LE MAIRE.--Il est vrai, milord, je sais que vous l'tes.

LE ROI DOUARD.--Eh bien! je ne rclame que mon duch, et je me contente
de sa possession.

GLOCESTER, _ part_.--Mais quand une fois le renard aura pu entrer son
nez, il aura bientt trouv le moyen de faire suivre tout le corps.

HASTINGS.--Eh bien, monsieur le maire, qui vous fait hsiter? Ouvrez vos
portes; nous sommes les amis du roi Henri.

LE MAIRE.--Est-il vrai? Alors les portes vont s'ouvrir.

(Il descend des remparts.)

GLOCESTER, _avec ironie_.--Voil un sage et vigoureux commandant, et
facile  persuader.

HASTINGS.--Le bon vieillard aimerait fort que tout s'arranget, aussi en
avons-nous eu bon march: mais, une fois entrs, je ne doute pas que
nous ne lui fassions bientt entendre raison, et  lui et  ses
adjoints.

(Rentrent au pied des murs le maire et deux aldermen.)

LE ROI DOUARD.--Fort bien, monsieur le maire: ces portes ne doivent pas
tre fermes si ce n'est la nuit, ou en temps de guerre. N'aie donc
aucune inquitude, mon cher, et remets-moi ces clefs. (_Il lui prend les
clefs_.) douard et tous ses amis, qui veulent bien me suivre, se
chargeront de dfendre ta ville et toi.

(Tambour. Entrent au pas de marche Montgomery et des troupes.)

GLOCESTER.--Mon frre, c'est sir John Montgomery, notre ami fidle, ou
je suis bien tromp.

LE ROI DOUARD.--Soyez le bienvenu, sir John! Mais pourquoi venez-vous
ainsi en armes?

MONTGOMERY.--Pour secourir le roi douard dans ces temps orageux, comme
le doit faire tout loyal sujet.

LE ROI DOUARD.--Je vous rends grces, bon Montgomery: mais en ce moment
nous oublions nos droits  la couronne, et nous ne rclamons que notre
duch, jusqu' ce qu'il plaise  Dieu de nous rendre le reste.

MONTGOMERY.--En ce cas, adieu, et je m'en retourne. Je suis venu servir
un roi, et non pas un duc.--Battez, tambours, et remettons-nous en
marche.

(La marche recommence.)

LE ROI DOUARD.--Eh! arrtez un moment, sir John, et nous allons
dbattre par quels srs moyens on pourrait recouvrer la couronne.

MONTGOMERY.--Que parlez-vous de dbats? En deux mots, si vous ne voulez
pas vous proclamer ici notre roi, je vous abandonne  votre fortune, et
je pars pour faire retourner sur leurs pas ceux qui viennent  votre
secours: pourquoi combattrions-nous, si vous ne prtendez  rien?

GLOCESTER.--Quoi donc, mon frre, vous arrterez-vous  de vaines
subtilits?

LE ROI DOUARD.--Quand nous serons plus en force, nous ferons valoir nos
droits. Jusque-l, c'est prudence que de cacher nos projets.

HASTINGS.--Loin de nous cette scrupuleuse prudence: c'est aux armes 
dcider aujourd'hui.

GLOCESTER.--Les mes intrpides sont celles qui montent le plus
rapidement aux trnes. Mon frre, nous allons vous proclamer d'abord
sans dlai, et le bruit de cette proclamation vous amnera une foule
d'amis.

LE ROI DOUARD.--Allons, comme vous voudrez; car  moi appartient le
droit, et Henri n'est qu'un usurpateur de ma couronne.

MONTGOMERY.--Enfin je reconnais mon souverain  ce langage, et je
deviens le champion d'douard.

HASTINGS.--Sonnez, trompettes. douard va tre proclam  l'instant. (_A
un soldat_.) Viens, camarade; fais-nous la proclamation.

(Il lui donne un papier. Fanfare.)

LE SOLDAT _lit_.--_douard IV, par la grce de Dieu, roi d'Angleterre et
de France, et lord d'Irlande, etc_.

MONTGOMERY.--Et quiconque osera contester le droit du roi douard, je le
dfie  un combat singulier.

(Il jette  terre son gantelet.)

TOUS.--Longue vie  douard IV!

LE ROI DOUARD.--Je te remercie, brave Montgomery.--Et je vous remercie
tous. Si la fortune me seconde, je reconnatrai votre attachement pour
moi.--Passons cette nuit  York, et demain, ds que le soleil du matin
lvera son char au bord de l'horizon, nous marcherons  la rencontre de
Warwick et de ses partisans; car je sais que Henri n'est pas
guerrier.--Ah! rebelle Clarence, qu'il te sied mal de flatter Henri et
d'abandonner ton frre! Mais nous esprons te joindre, toi et
Warwick.--Allons, braves soldats, ne doutez pas de la victoire; et la
victoire une fois gagne, ne doutez pas non plus d'une bonne solde.

(Ils sortent.)




SCNE VIII

A Londres.--Un appartement dans le palais.

LE ROI HENRI, WARWICK, CLARENCE, MONTAIGU, EXETER ET OXFORD.


WARWICK.--Quel parti prendrons-nous, milords? douard revient de la
Flandre avec une arme d'Allemands imptueux et de lourds Hollandais. Il
a pass sans obstacle le dtroit de nos mers: il vient avec ses troupes
 marches forces sur Londres; et la multitude inconstante court par
troupeaux se ranger de son parti.

LE ROI.--Il faut lever une arme et le renvoyer battu.

CLARENCE.--On teint sans peine avec le pied une lgre tincelle; mais,
si on la nglige, un fleuve d'eau n'teindra plus l'incendie.

WARWICK.--J'ai dans mon comt des amis sincrement attachs, point
sditieux dans la paix, mais courageux dans la guerre. Je vais les
rassembler.--Toi, mon fils Clarence, tu iras dans les provinces de
Suffolk, de Norfolk et de Kent, appeler sous tes drapeaux les chevaliers
et les gentilshommes.--Toi, mon frre Montaigu, tu trouveras dans les
comts de Buckingham, de Northampton et de Leicester, des hommes bien
disposs  suivre tes ordres.--Et toi, brave Oxford, si
extraordinairement chri dans l'Oxfordshire, charge-toi d'y rassembler
tes amis.--Jusqu' notre retour mon souverain restera dans Londres
environn des habitants qui le chrissent, comme celle belle le est
environne de la ceinture de l'Ocan, ou la chaste Diane du cercle de
ses nymphes.--Beaux seigneurs, prenons cong, sans autres
rflexions.--Adieu, mon souverain.

LE ROI.--Adieu, mon Hector, vritable espoir de Troie.

CLARENCE.--En signe de ma loyaut, je baise la main de Votre Altesse.

LE ROI.--Excellent Clarence, que le bonheur t'accompagne.

MONTAIGU.--Courage, mon prince, je prends cong de vous.

OXFORD, _baisant la main de Henri_.--Voil le sceau de mon attachement,
et mon adieu.

LE ROI.--Cher Oxford, Montaigu, toi qui m'aimes, et vous tous, recevez
encore une fois mes adieux et mes voeux.

WARWICK.--Adieu, chers lords.--Runissons-nous  Coventry.

(Sortent Warwick, Clarence, Oxford et Montaigu.)

LE ROI.--Je veux me reposer un moment dans ce palais.--Cousin Exeter,
que pense Votre Seigneurie? il me semble que ce qu'douard a de troupes
sur pied n'est pas en tat de livrer bataille aux ennemis.

EXETER.--Mais il est  craindre qu'il n'attire les autres dans son
parti.

LE ROI.--Oh! je n'ai point cette crainte. On sait combien j'ai mrit
d'eux. Je n'ai point ferm l'oreille  leurs demandes, ni prolong leur
attente par de longs dlais; ma piti a toujours vers sur leurs
blessures un baume salutaire, et ma bont a soulag le chagrin qui
gonflait leur coeur; ma misricorde a sch les flots de leurs larmes:
je n'ai point convoit leurs richesses; je ne les ai point accabls de
trs-forts subsides; je ne me suis point montr ardent  la vengeance,
quoiqu'ils m'aient souvent offens; ainsi, pourquoi aimeraient-ils
douard plus que moi? Non, Exeter, ces bienfaits rclament leur
bienveillance; et tant que le lion caresse l'agneau, l'agneau ne cessera
de le suivre.

(On entend derrire le thtre ces cris: _A Lancastre!  Lancastre!_)

EXETER.--coutez, coutez, seigneur; quels sont ces cris?

(Entrent le roi douard, Glocester, et des soldats.)

DOUARD.--Saisissez cet Henri au visage timide; emmenez-le d'ici, et
proclamez-nous une seconde fois roi d'Angleterre. (_A Henri_.) Tu es la
fontaine qui fournit  quelques petits ruisseaux; mais voil ta source:
mon Ocan va absorber toutes les eaux de tes ruisseaux desschs, et se
grossir de leurs flots.--Conduisez-le  la Tour, et ne lui donnez pas le
temps de rpliquer. (_Quelques soldats sortent emmenant le roi Henri_.)
Allons, lords; dirigeons notre marche vers Coventry, o est actuellement
le prsomptueux Warwick. Le soleil est ardent; si nous diffrons, le
froid mordant de l'hiver viendra fltrir toutes nos esprances de
rcolte.

GLOCESTER.--Partons, sans perdre de temps, avant que leurs forces se
joignent, et surprenons ce tratre devenu si puissant. Braves guerriers,
marchons en toute hte vers Coventry.

(Ils sortent.)

FIN DU QUATRIME ACTE.




                           ACTE CINQUIME




SCNE I

A Coventry.

_Paraissent sur les murs de la ville_ WARWICK, LE MAIRE _de Coventry_,
DEUX MESSAGERS _et autres personnages_.


WARWICK.--O est le courrier qui nous est envoy par le vaillant
Oxford?--(_Au messager_.) A quelle distance de cette ville est ton
matre, mon brave homme?

PREMIER MESSAGER.--En de de Dunsmore; il marche vers ces lieux.

WARWICK.--Et notre frre Montaigu,  quelle distance est-il?--O est
l'homme arriv de la part de Montaigu?

LE SECOND MESSAGER.--En de de Daintry; il amne un nombreux
dtachement.

(Entre sir John Somerville.)

WARWICK.--Eh bien, Somerville, que dit mon cher gendre? Et  ton avis,
o peut tre actuellement Clarence?

SOMERVILLE.--Je l'ai laiss  Southam avec sa troupe, et je l'attends
ici dans deux heures environ.

(On entend des tambours.)

WARWICK.--C'est donc Clarence qui s'approche? J'entends ses tambours.

SOMERVILLE.--Ce n'est pas lui, milord. Southam est l, et les tambours
qu'entend Votre Honneur viennent du ct de Warwick.

WARWICK.--Qui donc serait-ce? Apparemment des amis que nous n'attendions
pas.

SOMERVILLE.--Ils sont tout prs, et vous allez bientt les reconnatre.

(Tambours. Entrent au pas de marche le roi douard, Glocester et leur
arme.)

LE ROI DOUARD.--Trompette, avance vers les murs, et sonne un
pourparler.

GLOCESTER.--Voyez comme le sombre Warwick garnit les remparts de
soldats!

WARWICK.--O chagrin inattendu! quoi, le frivole douard est dj arriv!
Qui donc a endormi nos espions, ou qui les a sduits, que nous n'ayons
eu aucune nouvelle du lieu de son sjour?

LE ROI DOUARD.--Maintenant, Warwick, si tu veux ouvrir les portes de la
ville, prendre un langage soumis, flchir humblement le genou,
reconnatre douard pour roi, et implorer sa clmence, il te pardonnera
tous tes outrages.

WARWICK.--Songe plutt  retirer ton arme et  t'loigner de ces
murs.--Reconnais celui qui te donna la couronne, et qui te l'a reprise:
appelle Warwick ton patron; repens-toi, et tu resteras encore duc
d'York.

GLOCESTER, _ douard_.--Je croirais qu'au moins il aurait dit roi;
cette plaisanterie lui serait-elle chappe contre sa volont?

WARWICK.--Un duch n'est-il donc pas un beau prsent?

GLOCESTER.--Oui, par ma foi, c'est un beau prsent  faire pour un
pauvre comte: je me tiens ton oblig pour un si beau don.

WARWICK.--Ce fut moi qui fis don du royaume  ton frre.

LE ROI DOUARD.--Eh bien, il est donc  moi, ne ft-ce que par le don
que m'en a fait Warwick.

WARWICK.--Tu n'es pas l'Atlas qui convient  un pareil fardeau; et
voyant ta faiblesse, Warwick te reprend ses dons. Henri est mon roi, et
Warwick est son sujet.

LE ROI DOUARD.--Mais le roi de Warwick est le prisonnier d'douard.
Rponds  ceci, brave Warwick: que devient le corps quand la tte est
te?

GLOCESTER.--Hlas! comment Warwick a-t-il eu si peu d'habilet que,
tandis qu'il s'imaginait prendre un dix seul, le roi ait t subitement
escamot du jeu?--Vous avez laiss le pauvre Henri dans le palais de
l'vque; et dix contre un  parier que vous vous retrouverez avec lui
dans la Tour.

LE ROI DOUARD.--C'est la vrit: et cependant vous tes toujours
Warwick.

GLOCESTER.--Allons, Warwick, profite du moment:  genoux, 
genoux.--Qu'attends-tu? frappe le fer pendant qu'il est chaud.

WARWICK.--J'aimerais mieux me couper d'un seul coup cette main, et, de
l'autre, te la jeter au visage, que de me croire assez bas pour tre
oblig de baisser pavillon devant toi.

LE ROI DOUARD.--Fais force de voiles, aie les vents et la mare
favorables. Cette main, bientt entortille dans tes cheveux noirs comme
le charbon, saisira le moment o ta tte sera encore chaude et
nouvellement coupe, pour crire avec ton sang sur la poussire ces
mots: _Warwick, inconstant comme le vent, maintenant ne peut plus
changer_.

(Entre Oxford avec des tambours et des drapeaux.)

WARWICK.--O couleurs dont la vue me rjouit! Voyez, c'est Oxford qui
s'avance!

OXFORD.--Oxford! Oxford! Pour Lancastre!

GLOCESTER.--Les portes sont ouvertes: entrons avec eux.

LE ROI DOUARD.--Non; d'autres ennemis peuvent nous attaquer par
derrire. Tenons-nous en bon ordre; car, n'en doutons pas, ils vont
faire une sortie, et nous offrir la bataille. Sinon, la ville ne peut
tenir longtemps, et nous y aurons bientt pris tous les tratres.

WARWICK.--Oh! tu es le bienvenu, Oxford! car nous avons besoin de ton
secours.

(Entre Montaigu avec des tambours et des drapeaux.)

MONTAIGU.--Montaigu, Montaigu. Pour Lancastre!

GLOCESTER.--Ton frre et toi vous payerez cette trahison du meilleur
sang que vous ayez dans le corps.

LE ROI DOUARD.--Plus l'ennemi sera fort, plus la victoire sera
complte; un secret pressentiment me prsage le succs et la conqute.

(Entre Somerset avec des tambours et des drapeaux.)

SOMERSET.--Somerset, Somerset. Pour Lancastre!

GLOCESTER.--Deux hommes de ton nom, tous deux ducs de Somerset, ont pay
de leur vie leurs comptes avec la maison d'York. Tu seras le troisime,
si cette pe ne manque pas dans mes mains.

(Entre George avec des tambours et des drapeaux.)

WARWICK.--Tenez, voil George de Clarence, qui fait voler la poussire
sous ses pas; assez fort  lui seul pour livrer bataille  son frre. Un
juste zle pour le bon droit l'emporte, dans son coeur, sur la nature et
l'amour fraternel.--Viens, Clarence, viens: tu seras docile  la voix de
Warwick.

CLARENCE.--Beau-pre Warwick, comprenez-vous ce que cela veut dire? (_Il
arrache la rose rouge de son casque_.) Vois, je rejette  ta face mon
infamie. Je n'aiderai pas  la ruine de la maison de mon pre, qui en a
ciment les pierres de son sang, pour lever celle de
Lancastre.--Comment as-tu pu croire, Warwick, que Clarence ft assez
sauvage, assez stupide, assez dnatur, pour tourner les funestes
instruments de la guerre contre son roi lgitime? Peut-tre
m'objecteras-tu mon serment religieux: mais le tenir, ce serment, serait
un acte plus impie que ne fut celui de Jepht sacrifiant sa fille. J'ai
tant de douleur de ma faute, que, pour bien mriter de mon frre, je me
dclare ici solennellement ton ennemi mortel; dtermin, quelque part
que je te joigne, comme j'espre bien te joindre si tu sors de tes murs,
 te punir de m'avoir si odieusement gar.--Ainsi, prsomptueux
Warwick, je te dfie, et je tourne vers mon frre mes joues
rougissantes.--Pardonne-moi, douard; j'expierai mes torts: et toi,
Richard, ne jette plus sur mes fautes un regard svre; dsormais, je ne
serai plus inconstant.

LE ROI DOUARD.--Sois donc encore mieux le bienvenu, et dix fois plus
cher que si tu n'avais jamais mrit notre haine.

GLOCESTER.--Sois le bienvenu, bon Clarence: c'est l se conduire en
frre.

WARWICK.--O insigne tratre! parjure et rebelle!

LE ROI DOUARD.--Eh bien, Warwick, veux-tu quitter tes murs et
combattre? ou nous allons en faire tomber les pierres sur ta tte.

WARWICK.--Hlas! je ne suis pas ici en tat de me dfendre. Je marche 
l'instant vers Barnet, pour te livrer bataille, douard, si tu oses
l'accepter.

LE ROI DOUARD.--Oui, Warwick: douard l'ose, et il te montre le
chemin.--Lords, en plaine. Saint George et victoire!

(Marche. Il sortent tous.)




SCNE II

Un champ de bataille, prs de Barnet.

_Alarmes. Excursions. Entre_ LE ROI DOUARD _tranant_ WARWICK _bless_.


LE ROI DOUARD.--Reste l gisant: meurs, et qu'avec toi meurent nos
alarmes. Warwick tait l'pouvantail qui nous remplissait tous de
crainte: et toi, Montaigu, tiens-toi bien; je te cherche, pour que tes
os tiennent compagnie  ceux de Warwick.

(Il sort.)

WARWICK, _reprenant ses sens_.--Ah! qui est prs de moi? Ami ou ennemi,
approche, et apprends-moi qui est vainqueur d'York ou de Warwick. Mais
que demand-je l? On voit bien  mon corps mutil,  mon sang,  mes
forces teintes,  mon coeur dfaillant, on voit bien qu'il faut que
j'abandonne mon corps  la terre, et, par ma chute, la victoire  mon
ennemi. Ainsi tombe, sous le tranchant de la cogne, le cdre qui de ses
bras protgeait l'asile de l'aigle, roi des airs; qui voyait le lion
dormir tendu sous son ombrage; dont la cime s'levait au-dessus de
l'arbre touffu de Jupiter, et dfendait les humbles arbrisseaux des
vents puissants de l'hiver.--

Ces yeux, qu'obscurcissent en ce moment les sombres voiles de la mort,
taient perants comme le soleil du midi, pour pntrer les secrtes
embches des mortels. Ces plis de mon front, maintenant remplis de sang,
ont t souvent appels les tombeaux des rois: car quel roi respirait
alors dont je n'eusse pu creuser la tombe? et qui et os sourire quand
Warwick fronait le sourcil? Voil toute ma gloire souille de sang et
de poussire. Mes parcs, mes alles, ces manoirs qui m'appartenaient,
m'abandonnent dj: de toutes mes terres, il ne me reste que la mesure
de mon corps. Eh! que sont la pompe, la puissance, l'empire et le
sceptre, que terre et que poussire? Vivons comme nous pourrons, il faut
toujours mourir.

(Entrent Oxford et Somerset.)

SOMERSET.--Ah! Warwick, Warwick! si tu tais en aussi bon tat que nous,
nous pourrions encore rparer toutes nos pertes. La reine vient d'amener
de France un puissant secours: nous en recevons  l'instant la nouvelle.
Ah! si tu pouvais fuir!

WARWICK.--Alors je ne fuirais pas.--Ah! Montaigu, si tu es l, cher,
prends ma main, et de tes lvres retiens encore mon me pendant quelques
instants.--Tu ne m'aimes pas; car si tu m'aimais, mon frre, tes lvres
laveraient ce sang froid et glac qui colle mes lvres, et m'empche de
parler. Hte-toi, Montaigu! approche, ou je meurs.

SOMERSET.--Ah! Warwick! Montaigu a cess de respirer; et  son dernier
soupir il appelait Warwick, et disait: Parlez de moi  mon valeureux
frre. Il aurait voulu en dire davantage, mais ses paroles, semblables
au canon rsonnant sous la vote d'un tombeau, devenaient impossibles 
distinguer; cependant  la fin j'ai bien entendu, dans son dernier
gmissement, ces mots: Oh! adieu, Warwick.

WARWICK.--Que son me repose en paix!--Fuyez, chers lords, et
sauvez-vous. Warwick vous dit adieu pour ne vous revoir que dans le
ciel.

(Il meurt.)

OXFORD.--Allons, partons; courons joindre la puissante arme de la
reine.

(Ils sortent, emportant le corps de Warwick.)




SCNE III

Une autre partie du champ de bataille.

_Fanfares. Entre_ LE ROI DOUARD _triomphant, avec_ GLOCESTER, GEORGE,
_et les autres lords._


LE ROI DOUARD.--Ainsi notre fortune prend un cours lev et ceint nos
fronts des lauriers de la victoire. Mais, au milieu de l'clat de ce
jour brillant, j'aperois un nuage noir, redoutable et menaant, qui va
se placer sur la route de notre glorieux soleil, avant qu'il ait pu
atteindre  l'occident sa paisible couche. Je parle, milords, de cette
arme que la reine a leve en France, et qui, dbarque sur nos ctes,
marche,  ce que j'apprends, pour nous combattre.

GEORGE.--Un lger souffle aura bientt dissip ce nuage, et le renverra
vers les rgions d'o il est parti; tes rayons auront bientt absorb
ces vapeurs, et toutes les nues n'apportent pas la tempte.

GLOCESTER.--On value  trente mille hommes l'arme de la reine; et
Somerset et Oxford ont fui vers elle. Si on lui donne le temps de
respirer, soyez sr que son parti deviendra aussi puissant que le ntre.

LE ROI DOUARD.--Nous sommes informs par des amis fidles qu'ils
dirigent leur marche vers Tewksbury. Vainqueurs dans les champs de
Barnet, il faut les joindre sans dlai. L'ardeur de la volont abrge la
route, et,  mesure que nous avancerons, nous verrons nos forces
s'accrotre de celles de tous les comts que nous traverserons.--Battez
le tambour, criez: _Courage!_ et partons.

(Ils sortent.)




SCNE IV

Plaine prs de Tewksbury.

_Marche. Entre_ LA REINE MARGUERITE, LE PRINCE DOUARD, SOMERSET,
OXFORD, _soldats_.


MARGUERITE.--Illustres lords, les hommes sages ne restent point oisifs 
gmir sur leurs disgrces, mais cherchent courageusement  rparer leurs
malheurs. Bien que le mt de notre vaisseau ait t emport, nos cbles
rompus, la plus forte de nos ancres perdue, et la moiti de nos
mariniers engloutie dans les flots, le pilote vit encore. Convient-il
qu'il abandonne le gouvernail, et que, comme un enfant timide,
grossissant de ses larmes les flots de la mer, il donne des forces  ce
qui n'en a dj que trop; tandis que, pendant ses gmissements, va se
briser sur l'cueil le vaisseau que son courage et son industrie
auraient pu sauver encore? Ah! quelle honte! quelle faute serait-ce!...
Vous me dites que Warwick tait l'ancre de notre vaisseau; qu'importe?
Que Montaigu en tait le grand mt; eh bien? Que tant de nos amis
gorgs en taient les cordages; ensuite? Ne trouvons-nous pas une
seconde ancre dans Oxford, un mt robuste dans Somerset, des voiles et
des cordages dans ces guerriers de la France? Et, malgr notre
inexprience, Ned et moi ne pouvons-nous remplir une fois l'emploi de
pilote? Ne craignez pas que nous quittions le gouvernail pour aller nous
asseoir en pleurant; dussent les vents furieux nous dire _non_, nous
continuerons notre route loin des cueils qui nous menacent du naufrage.
Autant vaut gourmander les vagues que de leur parler en douceur. douard
offre-t-il donc autre chose  nos yeux qu'une mer impitoyable, Clarence
des sables perfides, et Richard un rocher raboteux et funeste? tous
ennemis de notre pauvre barque! Vous croyez pouvoir fuir  la nage?
hlas! un moment; prendre pied sur le sable? il s'abaissera sous vos
pas; gravir l'cueil? la mare viendra vous en balayer, ou vous y
mourrez de faim, ce qui est une triple mort! Ce que je vous dis,
milords, est dans l'intention de vous faire comprendre que, si quelqu'un
de vous voulait nous abandonner, vous n'avez pas plus de merci  esprer
de ces trois frres, que des vagues impitoyables, des sables et des
rochers: courage donc. Quand le pril est invitable, c'est une
faiblesse purile de s'affliger ou de craindre.

LE PRINCE DOUARD.--Il me semble qu'une femme d'une me aussi intrpide,
si un lche l'eut entendue prononcer ces paroles, verserait le courage
dans son coeur, et lui ferait affronter nu un ennemi arm. Ce n'est pas
que je doute d'aucun de ceux qui sont ici; car si je croyais que
quelqu'un ft atteint de frayeur, il aurait permission de nous quitter 
prsent, de crainte qu'au moment du danger sa peur ne devint contagieuse
pour un autre, et ne le rendit semblable  lui. S'il en est un ici, ce
qu' Dieu ne plaise, qu'il se hte de partir, avant que nous ayons
besoin de son secours.

OXFORD.--Une femme, un enfant si pleins de courage: et de vieux
guerriers auraient peur! Ce serait un opprobre ternel. O brave jeune
prince, ton illustre aeul revit en toi! Puisses-tu voir de longs jours,
pour nous retracer son image, et renouveler sa gloire?

SOMERSET.--Que le lche qui refuserait de combattre dans cette esprance
aille chercher son lit, et soit comme le hibou un objet de rise et
d'tonnement toutes les fois qu'il voudra se montrer le jour!

MARGUERITE.--Je vous remercie, noble Somerset. Cher Oxford, je vous
remercie.

LE PRINCE DOUARD.--Et agrez les remercments de celui qui n'a pas
autre chose  donner.

(Entre un messager.)

LE MESSAGER.--Prparez-vous, lords. douard est  deux pas, tout prt 
vous livrer bataille: armez-vous de rsolution.

OXFORD.--Je m'y attendais. C'est sa politique de forcer ses marches,
pour tcher de nous surprendre.

SOMERSET.--Il se sera tromp: nous sommes prts  le recevoir.

MARGUERITE.--Votre ardeur remplit mon coeur de confiance et de joie.

OXFORD.--Nous ne reculerons pas. Plantons ici nos tendards.

(Entrent  quelque distance le roi douard, Glocester, George et des
troupes.)

LE ROI DOUARD, _ ses soldats_.--Braves compagnons, vous voyez l-bas
le bois pineux qu'avec l'aide du ciel et vos bras nous esprons avoir
dracin avant que la nuit soit venue. Je n'ai pas besoin de donner de
nouveaux aliments  l'ardeur qui vous enflamme, car je vois que vous
brlez de le consumer. Donnez le signal du combat, milords, et
chargeons.

MARGUERITE.--Lords, chevaliers, gentilshommes... mes larmes s'opposent 
mon discours... Vous le voyez,  chaque mot que je prononce, les pleurs
de mes yeux viennent m'abreuver... Je ne vous dirai donc que
ceci:--Henri, votre souverain, est prisonnier de l'ennemi; son trne est
usurp, son royaume est devenu une boucherie; ses sujets sont massacrs,
ses dits effacs, ses trsors pills, et l-bas est le loup qui cause
tout ce dgt! Vous combattez pour la justice: ainsi, au nom de Dieu,
lords, montrez-vous vaillants, et donnez le signal du combat.

(Sortent les deux armes.)




SCNE V

Une autre partie des mmes plaines.

_Alarmes, excursions, puis une retraite. Ensuite entrent_ LE ROI
DOUARD, GLOCESTER, CLARENCE, _et des troupes conduisant_ LA REINE
MARGUERITE, OXFORD ET SOMERSET _prisonniers_.


LE ROI DOUARD.--Enfin nous voil au terme de ces tumultueux dmls.
Qu'Oxford soit conduit sur-le-champ au chteau de Hammes. Pour Somerset,
qu'on tranche sa tte criminelle. Allez, qu'on les emmne; je ne veux
rien entendre.

OXFORD.--Pour moi, je ne t'importunerai pas de mes paroles.

SOMERSET.--Ni moi; je me soumets  mon sort avec rsignation.

(Les gardes emmnent Oxford et Somerset.)

MARGUERITE.--Nous nous quittons tristement dans ce monde agit, pour
nous rejoindre plus heureux dans les joies de Jrusalem.

LE ROI DOUARD.--A-t-on publi qu'on promet  celui qui trouvera douard
une riche rcompense, et au prince la vie sauve?

GLOCESTER.--Oui, et voil le jeune douard qui arrive.

(Entrent des soldats amenant le prince douard.)

LE ROI DOUARD.--Faites approcher ce brave: je veux l'entendre.--Quoi!
qui aurait pens qu'une si jeune pine voult dj piquer? douard,
quelle satisfaction peux-tu m'offrir, pour avoir pris les armes contre
moi, pour avoir excit mes sujets  la rvolte, et pour toute la peine
que tu m'as donne?

LE PRINCE.--Parle en sujet, superbe et ambitieux York! Suppose que tu
entends la voix de mon pre: descends du trne, et quand j'y serai
assis, tombe  mes pieds, pour rpondre toi-mme, tratre, aux questions
que tu viens de me faire.

MARGUERITE.--Ah! que ton pre n'a-t-il eu ton courage!...

GLOCESTER.--Afin que tu continuasses de porter la jupe et que tu ne
prisses pas le haut-de-chausses dans la maison de Lancastre.

LE PRINCE DOUARD.--Qu'sope garde ses contes pour une veille d'hiver:
ses grossiers quolibets ne sont point ici de saison.

GLOCESTER.--Par le ciel, morveux, cette parole t'attirera malheur.

MARGUERITE.--Oh! oui, tu ne naquis que pour le malheur des hommes.

GLOCESTER.--Pour Dieu, qu'on nous dlivre de cette captive insolente.

LE PRINCE DOUARD.--Qu'on nous dlivre plutt de cet insolent bossu.

LE ROI DOUARD.--Paix, enfant mutin, ou je saurai enchaner votre
langue.

CLARENCE.--Jeune mal appris, ton audace va trop loin.

LE PRINCE DOUARD.--Je connais mon devoir: vous tous vous manquez au
vtre. Lascif douard, et toi, parjure Clarence, et toi, difforme Dick,
je vous dclare  tous que je suis votre suprieur, tratres que vous
tes.--Et toi, tu usurpes les droits de mon pre et les miens.

LE ROI DOUARD _lui donne un coup d'pe_.--Prends cela, vivant portrait
de cette femme criarde[15].

[Note 15: douard le frappa de son gantelet; alors les autres se
jetrent sur lui et le massacrrent.]

GLOCESTER _lui donne un coup d'pe_.--Tu as de la peine  mourir;
prends cela pour finir ton agonie.

CLARENCE _lui donne un coup d'pe_.--Et voil pour m'avoir insult du
nom de parjure.

MARGUERITE.--Oh! tuez-moi aussi.

GLOCESTER, _allant pour la tuer_.--Vraiment je le veux bien.

LE ROI DOUARD.--Arrte, Richard, arrte; nous n'en avons que trop fait.

GLOCESTER.--Pourquoi la laisser vivre? Pour remplir l'univers de ses
discours.

LE ROI DOUARD.--Elle s'vanouit; voyez  la faire revenir.

GLOCESTER, _bas  Clarence_.--Clarence, excuse mon absence auprs du roi
mon frre: je cours  Londres pour une affaire importante; avant que
vous y soyez rentrs, comptez que vous apprendrez d'autres nouvelles.

CLARENCE.--Quoi donc? quoi donc?

GLOCESTER.--La tour! la Tour!

(Il sort.)

MARGUERITE.--O Ned! Ned! parle  ta mre, mon fils.--Tu ne peux
parler?--O tratres!  assassins! Non, les meurtriers de Csar n'ont pas
vers le sang, ils n'ont pas commis de crime, ils n'ont mrit aucun
blme, si l'on compare leur action  cet affreux forfait. Csar tait un
homme, et lui pour ainsi dire un enfant! et jamais les hommes n'ont
dcharg leur furie sur un enfant. Quel nom plus odieux que celui de
meurtrier pourrais-je trouver  vous donner? Non, non, mon coeur va se
briser si je parle.--Eh bien, je parlerai pour qu'il se brise, bouchers
infmes, sanguinaires cannibales! Quelle aimable fleur vous avez
moissonne avant le temps! Vous n'avez point d'enfants, bouchers que
vous tes; si vous en aviez, leur souvenir et veill en vous la piti.
Ah! si jamais vous avez un fils, comptez que vous le verrez ainsi
massacrer dans sa jeunesse! Ah! bourreaux, qui avez immol cet aimable
et jeune prince!...

LE ROI DOUARD.--Emmenez-la, allez, emmenez-la de force.

MARGUERITE.--Non, que je ne m'loigne jamais de cette place; tuez-moi
ici: tire ton pe; je te pardonne ma mort. Quoi! tu me refuses?...
Clarence, que ce soit donc toi...

CLARENCE.--Par le Ciel, je ne veux pas te rendre un si grand service.

MARGUERITE.--Bon Clarence, tue-moi; cher Clarence, je t'en conjure.

CLARENCE.--Ne viens-tu pas de m'entendre jurer que je n'en ferais rien?

MARGUERITE.--Oui, mais tu es si accoutum  tre parjure! Ton premier
parjure tait un crime; celui-ci serait une charit. Quoi! tu ne le veux
pas? O est ce boucher d'enfer, le hideux Richard? Richard, o es-tu
donc?--Tu n'es pas ici. Le meurtre est ton oeuvre de misricorde; tu ne
refusas jamais celui qui te demanda du sang.

LE ROI DOUARD.--Qu'elle s'en aille! Je vous l'ordonne! Emmenez-la
d'ici.

MARGUERITE.--Puisse-t-il,  vous et aux vtres, vous en arriver autant
qu' ce prince!

(On l'entrane de force.)

LE ROI DOUARD.--O donc est all Richard?

GEORGE.--A Londres en toute hte; et je conjecture qu'il est all faire
un souper sanglant  la Tour.

LE ROI DOUARD.--Il ne perd pas de temps quand une ide lui vient en
tte.--Allons, mettons-nous en marche. Licenciez les hommes de basse
condition avec des remercments et leur paye; et rendons-nous  Londres
pour savoir des nouvelles de notre aimable reine: j'espre qu' l'heure
qu'il est, elle m'a donn un fils.




SCNE VI

A Londres.--Une chambre dans la Tour.

_On voit_ LE ROI HENRI, _assis avec un livre  la main; le lieutenant
est avec lui. Entre_ GLOCESTER.


GLOCESTER.--Bonjour, milord. Comment, si profondment absorb dans votre
livre!

LE ROI.--Oui, mon bon lord, ou plutt milord; car c'est pcher que de
flatter; et bon ne vaut gure mieux ici qu'une flatterie: bon Glocester,
ou bon dmon, seraient synonymes, et tous les deux seraient absurdes,
ainsi je dis, milord qui n'tes pas bon.

GLOCESTER, _au lieutenant_.--Ami, laissez-nous seuls! nous avons 
confrer ensemble.

(Le lieutenant sort.)

LE ROI.--Ainsi le berger ngligent fuit devant le loup; ainsi
l'innocente brebis abandonne d'abord sa toison, et bientt aprs sa
gorge au couteau du boucher. Quelle scne de mort va jouer Roscius?

GLOCESTER.--Le soupon poursuit toujours l'me coupable: le voleur croit
dans chaque buisson voir le prvt.

LE ROI.--L'oiseau qui a trouv dans le buisson des rameaux chargs de
glu ne passe plus que d'une aile tremblante  ct de tous les buissons:
et moi, pre malheureux d'un doux oiseau, j'ai maintenant devant mes
yeux l'objet fatal par qui mon pauvre enfant a t retenu au pige, pris
et tu.

GLOCESTER.--Quel orgueilleux insens que ce pre de Crte qui voulut
enseigner  son fils le rle d'un oiseau! Avec ses belles ailes,
l'imbcile s'est noy.

LE ROI.--Je suis Ddale, mon pauvre enfant tait Icare, ton pre Minos,
qui s'est oppos  ce que nous suivissions notre carrire; le soleil qui
a dvor les ailes de mon cher enfant, c'est ton frre douard; et tu es
la mer dont les gouffres envieux ont englouti sa vie. Ah! tue-moi de ton
pe, et non de tes paroles. Mon sein supportera mieux la pointe de ton
poignard, que mon oreille cette tragique histoire... Mais pourquoi
viens-tu? Est-ce pour avoir ma vie?

GLOCESTER.--Me prends-tu donc pour un bourreau?

LE ROI.--Je te connais pour un perscuteur: mettre  mort des innocents
est l'office du bourreau; tu en es un.

GLOCESTER.--J'ai tu ton fils en punition de son insolente audace.

LE ROI.--Si tu avais t tu  ta premire insolence, tu n'aurais pas
vcu pour assassiner mon fils; et je prdis que l'heure o tu vins au
monde sera dplore par des milliers d'hommes, qui ne souponnent pas en
ce moment la moindre partie de mes craintes; par les soupirs de plus
d'un vieillard, les larmes de plus d'une veuve, et par les yeux de tant
de malheureux condamns  pleurer la mort prmature, les pres de leurs
enfants, les femmes de leurs poux, et les orphelins de leurs parents. A
ta naissance le hibou fit entendre son cri lamentable, signe certain de
malheur; le corbeau de nuit croassa, prsageant ces temps dsastreux,
les chiens hurlrent, et une horrible tempte dracina les arbres. La
corneille se percha sur le haut de la chemine, et les pies babillardes
vinrent effrayer les coeurs de sons discordants. Ta mre ressentit des
douleurs plus cruelles que les douleurs imposes aux mres, et cependant
ce qu'elle mit au monde tait bien au-dessous des esprances d'une mre,
et ne lui offrit qu'une masse informe et hideuse, qui ne devait pas tre
le fruit d'une tige si belle. Tu naquis la bouche dj arme de dents,
pour annoncer que tu venais dchirer les hommes; et si tout ce qu'on m'a
racont est vrai, tu vins au monde....

GLOCESTER.--Je n'en entendrai pas davantage. Meurs, prophte, au milieu
de ton discours. (Il le poignarde.) C'est pour cela entre autres choses
que j'ai t cr.

LE ROI.--Oui, et pour commettre bien d'autres assassinats que le
mien.--O Dieu, pardonne-moi mes pchs.... et qu'il te pardonne aussi!

(Il meurt.)

GLOCESTER.--Quoi! le sang ambitieux de Lancastre s'enfonce dans la
terre? J'aurais cru qu'il devait monter. Voyez comme mon pe pleure la
mort de ce pauvre roi? Oh! puissent  jamais tre rougis de pareilles
larmes, ceux qui dsirent la chute de notre maison!--S'il reste encore
ici quelque tincelle de vie, qu'elle aille, qu'elle aille aux enfers,
et dis aux dmons que c'est moi qui t'y ai envoy (_il lui donne un
nouveau coup de poignard_), moi qui ne connais ni la piti, ni l'amour,
ni la crainte.--En effet, ce que me disait Henri est vritable. J'ai
souvent ou dire  ma mre que j'tais venu au monde les pieds devant.
Eh bien! qu'en pensez-vous? N'ai-je pas eu raison de me hter pour
travailler  la ruine de ceux qui usurpaient nos droits? La sage-femme
fut saisie de surprise, et les femmes s'crirent: _O Jsus,
bnissez-nous, il est n avec des dents?_ Et c'tait la vrit, signe
vident que je devais grogner, mordre et montrer en tout le caractre du
chien. Eh bien, puisqu'il a plu au ciel de construire ainsi mon corps,
que l'enfer pour y rpondre dforme mon me!--Je n'ai point de frre; je
n'ai aucuns traits de mes frres, et ce mot amour, que les barbes grises
appellent divin, rside dans les hommes qui se ressemblent, et non pas
en moi: je suis seul de mon espce.--Clarence, prends garde  toi: tu es
entre la lumire et moi, mais je saurai faire natre pour toi un jour de
tnbres; je ferai bourdonner  et l de telles prdictions, que le roi
douard tremblera pour ses jours; et, pour dissiper ses craintes, je te
ferai trouver la mort. Voil le roi Henri, et le prince son fils,
expdis: Clarence, ton tour est venu.... et ainsi des autres; je ne
verrai en moi rien de bon jusqu' ce que je sois tout ce qu'il y a de
mieux.--Je vais jeter ton cadavre dans une autre chambre: ta mort,
Henri, est pour moi un jour de triomphe.

(Il sort.)




SCNE VII

Toujours  Londres.--Un appartement dans le palais d'douard.

_On voit_ LE ROI DOUARD _assis sur son trne. Prs au roi_ LA REINE
LISABETH, _tenant son enfant;_ CLARENCE, GLOCESTER, HASTINGS, _et
autres._


LE ROI DOUARD.--Nous voil une seconde fois assis sur le trne royal
d'Angleterre, rachet au prix du sang de nos ennemis! Que de vaillants
adversaires nous avons moissonns, comme les pis de l'automne, au fate
de leur orgueil! Trois ducs de Somerset, tous trois renomms comme des
combattants intrpides et sans soupon; deux Clifford, le pre et le
fils, et deux Northumberland: jamais plus braves guerriers n'enfoncrent
au signal de la trompette l'peron dans les flancs de leurs coursiers,
et avec eux ces deux ours valeureux, Warwick et Montaigu, qui tenaient
dans leurs chanes le lion couronn, et faisaient trembler les forts de
leurs rugissements. Ainsi nous avons cart la mfiance de notre trne,
et nous avons fait de la scurit notre marchepied. (A la reine.)
Approche, Bett, que je baise mon enfant. Petit Ned, c'est pour toi que
tes oncles et moi, nous avons pass sous l'armure les nuits de l'hiver;
que nous avons march rapidement dans les ardeurs de l't, afin que tu
pusses rentrer paisiblement en possession de la couronne; et c'est toi
qui recueilleras le fruit de nos travaux.

GLOCESTER, _ part_.--J'empoisonnerai bien sa moisson, quand ta tte
reposera sous terre; car on ne fait pas encore attention  moi dans
l'univers. Cette paule si paisse a t destine  porter, et elle
portera quelque honorable fardeau, ou je m'y romprai les reins.--Ceci
(_touchant son front_) doit prparer les voies;--(_montrant sa main_)
ceci doit excuter.

LE ROI DOUARD.--Clarence, et toi, Glocester, aimez mon aimable reine,
et donnez un baiser au petit prince votre neveu, mes frres.

CLARENCE.--Que ce baiser que j'imprime sur les lvres de cet enfant,
soit le gage de l'obissance que je dois et veux rendre  Votre Majest!

LE ROI DOUARD.--Je te remercie, noble Clarence; digne frre, je te
remercie.

GLOCESTER.--En tmoignage de l'amour que je porte  la tige d'o tu es
sorti, je donne ce tendre baiser  son jeune fruit. (_A part._) Pour
dire la vrit, ce fut ainsi que Judas baisa son matre. Il lui criait:
bonheur! tandis que dans son me il ne songeait qu' faire le mal.

LE ROI DOUARD.--Maintenant je suis tabli dans le bonheur que dsirait
mon me; je possde la paix de mon royaume, et la tendresse de mes
frres.

CLARENCE.--Qu'ordonne Votre Majest sur le sort de Marguerite? Ren, son
pre, a engag dans les mains du roi de France les Deux-Siciles et
Jrusalem, et ils en ont envoy le prix pour sa ranon.

LE ROI DOUARD.--Qu'elle parte: faites-la conduire en France.--Que nous
reste-t-il maintenant qu' passer notre temps en ftes magnifiques, 
voir reprsenter de joyeuses comdies, et  runir tous les plaisirs que
doit offrir la cour?--Qu'on fasse rsonner les tambours et les
trompettes!--Adieu, cruels soucis! car ce jour, je l'espre, commence le
cours d'une prosprit durable.

(Ils sortent.)

FIN DU CINQUIME ET DERNIER ACTE.










End of Project Gutenberg's Henri VI (3/3), by William Shakespeare, 1564-1616

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- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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