Project Gutenberg's Henri VI (1/3), by William Shakespeare, 1564-1616

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Title: Henri VI (1/3)

Author: William Shakespeare, 1564-1616

Translator: Franois Pierre Guillaume Guizot, 1787-1874

Release Date: October 3, 2008 [EBook #26763]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HENRI VI (1/3) ***




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      Note du transcripteur.
      =================================================
      Ce document est tir de:

      OEUVRES COMPLTES DE
      SHAKSPEARE

      TRADUCTION DE
      M. GUIZOT

      NOUVELLE DITION ENTIREMENT REVUE
      AVEC UNE TUDE SUR SHAKSPEARE
      DES NOTICES SUR CHAQUE PICE ET DES NOTES

      Volume 7
      Henri IV (2e partie)
      Henri V
      Henri VI (1re, 2e et 3e partie)

      PARIS
      A LA LIBRAIRIE ACADMIQUE
      DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-DITEURS
      35, QUAI DES AUGUSTINS
      1863

      ==================================================

                               HENRI VI

                               TRAGDIE


                           PREMIRE PARTIE.




                                NOTICE
             SUR LES PREMIRE, SECONDE ET TROISIME PARTIES
                             DE HENRI VI


Les trois parties de _Henri VI_ ont t, parmi les diteurs et
commentateurs de Shakspeare, un sujet de controverse qui n'est point
encore clairci, ni peut-tre mme puis; plusieurs d'entre eux ont
pens que la premire de ces pices ne lui appartenait en aucune faon;
d'autres, en moindre nombre, lui ont aussi disput l'invention originale
des deux dernires, que, selon eux, il n'aurait fait que retoucher, et
dont la conception primitive appartiendrait  un ou  deux autres
auteurs. Aucune des trois pices n'a t imprime du vivant de
Shakspeare, ce qui ne prouve rien, car il en est de mme de plusieurs
autres ouvrages dont personne ne conteste l'authenticit, mais ce qui
laisse du moins toute latitude au doute et  la discussion.

La faiblesse gnrale de ces trois compositions, o l'on ne trouve qu'un
petit nombre de scnes qui rappellent la touche du matre, ne serait pas
non plus un motif suffisant pour les attribuer  une autre main que la
sienne; car, dans le cas o elles lui appartiendraient, ce seraient ses
premiers ouvrages: circonstance qui expliquerait assez leur infriorit,
du moins en ce qui regarde la conduite du drame, la liaison des scnes,
l'art de soutenir et d'augmenter progressivement l'intrt, en ramenant
toutes les diverses parties de la composition  une impression unique
qui s'avance et s'accrot, comme le fleuve grossit  chaque pas des eaux
que lui envoient les divers points de l'horizon. Tel est en effet le
caractre de Shakspeare dans ses grandes compositions, et ce qui manque
essentiellement aux trois parties de Henri VI, surtout  la premire.
Mais ce qui y manque galement, ce sont les dfauts de Shakspeare, cette
recherche, cette emphase auxquelles il n'a pas toujours chapp dans ses
plus beaux ouvrages, rsultat presque ncessaire de la jeunesse des
ides qui, tonnes pour ainsi dire d'elles-mmes, ne savent comment
puiser le plaisir qu'elles trouvent  se produire; il serait trange
que les premiers essais de Shakspeare en eussent t exempts.

Il faut cependant distinguer ici, entre les trois parties de Henri VI,
ce qui concerne la premire  laquelle on croit que Shakspeare a t
presque entirement tranger, et ce qui a rapport aux deux autres dont
on ne lui dispute que l'invention et la composition originale, en
reconnaissant qu'il les a considrablement retouches. Voici les faits.

En 1623, c'est--dire sept ans aprs la mort de Shakspeare, parut la
premire dition complte de ses oeuvres. Quatorze de ses pices
seulement avaient t imprimes de son vivant, et les trois parties de
Henri VI n'taient pas du nombre; elles parurent en 1623, dans l'tat o
on les donne aujourd'hui, et toutes trois attribues  Shakspeare,
quoique dj,  ce qu'il parat, une espce de tradition lui disputt la
premire. D'un autre ct, ds l'an 1600, avaient t publies, sans nom
d'auteur, par Thomas Mellington, libraire, deux pices intitules, l'une
_The first part of the contention of the two famous houses of York and
Lancaster, with the death of the good duke Humphrey, etc._[1]; l'autre:
_The true tragedy of Richard duke of York and death of good king Henry
the sixth_[2]. De ces deux pices, l'une a servi de moule, si on peut
s'exprimer ainsi,  la seconde partie de Henri VI, l'autre  la
troisime. La marche et la coupe des scnes et du dialogue s'y
retrouvent  quelques lgres diffrences prs; des passages entiers ont
t transports textuellement des pices originales dans celles que nous
a donnes Shakspeare sous le nom de _Seconde_ et _troisime partie de
Henri VI_. La plupart des vers ont t simplement retouchs, et
quelques-uns seulement, en assez petit nombre, ont t entirement
ajouts.

[Note 1: La premire partie de la querelle des deux fameuses maisons
d'York et de Lancaster, avec la mort du bon duc Humphrey, etc.]

[Note 2: La vraie tragdie de Richard, duc d'York, et la mort du bon
roi Henri VI.]

En 1619, c'est--dire trois ans aprs la mort de Shakspeare, ces deux
pices originales furent rimprimes par un libraire nomm Pavier, et
cette fois avec le nom du pote. Ds lors s'tablit parmi les critiques
l'opinion qu'elles appartenaient  Shakspeare, et devaient tre
regardes, soit comme une premire composition qu'il avait lui-mme
revue et corrige, soit comme une copie imparfaite prise  la
reprsentation, et livre en cet tat  l'impression; ce qui arrivait
assez souvent, dans ce temps-l, les auteurs tant peu dans l'usage de
faire imprimer leurs pices. Cette dernire opinion a t longtemps la
plus gnrale; cependant elle ne peut gure soutenir l'examen, car,
comme l'observe M. Malone, celui de tous les commentateurs qui a jet le
plus de jour sur la question, un copiste maladroit retranche et
estropie, mais il n'ajoute pas; et les deux pices originales
contiennent des passages, mme quelques scnes assez courtes, qui ne se
retrouvent plus dans les autres. D'ailleurs, rien n'y porte l'empreinte
d'une copie mal faite; la versification en est rgulire, le style en
est seulement beaucoup plus prosaque que celui des passages qui
appartiennent indubitablement  Shakspeare: d'o il rsulterait que le
copiste aurait prcisment omis les traits les plus frappants, les plus
propres  saisir l'imagination et la mmoire.

Resterait donc seulement la supposition d'une premire bauche,
perfectionne ensuite par son auteur. Entre les preuves de dtail
qu'amasse M. Malone contre cette opinion, et qui ne sont pas toutes
galement concluantes, il en est une cependant qui mrite d'tre prise
en considration, c'est que les pices originales sont videmment tires
de la chronique de Hall, tandis que c'est Hollinshed qu'a toujours suivi
Shakspeare, ne prenant jamais de Hall que ce qu'en a copi Hollinshed.
Il n'est pas vraisemblable que, s'il et puis dans Hall ses premiers
ouvrages, il et ensuite quitt l'original pour le copiste.

Ces deux opinions rejetes, il faut supposer que Shakspeare aurait
emprunt sans scrupule,  l'ouvrage d'un autre, le fond et l'toffe
qu'il aurait ensuite enrichis de sa broderie; ses nombreux emprunts aux
auteurs dramatiques de son temps rendent cette supposition trs-facile 
admettre, et voici un fait qui, dans cette occasion spciale, quivaut
presque  une preuve de sa lgitimit. Et d'abord il faut savoir que les
deux pices originales imprimes en 1600 existaient ds 1593, car on les
trouve  cette poque enregistres sous le mme titre, et avec le nom du
mme libraire, dans les registres du _stationer_, espce de syndic de la
corporation des libraires, imprimeurs, etc., patent par le
gouvernement, et charg de l'annonce des ouvrages destins 
l'impression. Quelle cause retarda jusqu'en 1600 la publication de ces
deux pices, c'est ce qu'il est inutile en ce moment de discuter; mais
cette preuve de l'anciennet de leur existence acquiert, dans la
question qui nous occupe, une importance assez grande par le passage
suivant d'un pamphlet de Green[3], auteur trs-fcond mort au mois de
septembre 1592. Dans ce pamphlet, crit peu de temps avant sa mort, et
imprim aussitt aprs, comme il l'avait ordonn par son testament,
Green adresse ses adieux et ses conseils  plusieurs de ses amis,
littrateurs comme lui; l'objet de ses conseils est de les dtourner de
travailler pour le thtre, s'ils veulent viter les chagrins dont il se
plaint. Un des motifs qu'il leur donne, c'est l'imprudence qu'il y
aurait  eux de se fier aux acteurs; car, dit-il, il y a l un parvenu,
corbeau par de nos plumes, qui, avec _son coeur de tigre recouvert
d'une peau d'acteur_[4], se croit aussi habile  enfler (_to bombaste_)
un vers blanc que le meilleur d'entre vous, et devenu absolument un
_Johannes factotum_, est, dans sa propre opinion, le seul
_shake-scene_[5] du pays. Ce passage ne laisse aucun doute sur les
emprunts faits  Green par Shakspeare ds 1592; et comme les _Henri VI_
sont les seules pices de notre pote qu'on croie pouvoir placer avant
cette poque, la question paratrait  peu prs rsolue; en mme temps
que la citation faite par Green,  cette occasion, d'un vers de la pice
originale, prouverait que c'tait l ce qui lui tenait au coeur. Il est
donc assez vraisemblable que Shakspeare, acteur alors et n'exerant
encore l'activit de son gnie qu'au profit de sa troupe, aura essay de
remettre au thtre, avec plus de succs, des pices dj connues, et
dont le fond lui prsentait quelques beauts  faire valoir. Les pices
appartenant alors, selon toute apparence, aux comdiens qui les avaient
achetes, l'entreprise tait naturelle, et le succs des _Henri VI_ aura
t probablement le premier indice sur la foi duquel un gnie qui
ignorait encore ses propres forces aura os s'lancer dans la carrire.

[Note 3: _Green's groat's worth of wit_, etc.]

[Note 4: Allusion  un vers de l'ancienne pice _The first part of
the contentions_, etc.

                 O tyger's heart wrapt in a woman's hide.]

[Note 5: _Shake-scene_ (secoue scne), pour _shake-spear_
(secoue-lance).]

Pour s'expliquer ensuite comment Shakspeare, reprenant ainsi en sous
oeuvre les deux pices dont il a fait la seconde et la troisime partie
de _Henri VI_, n'aurait pas fait le mme travail sur la premire, il
suffirait de penser que cette premire partie tait alors en possession
du thtre avec un succs assez grand pour que l'intrt des acteurs n'y
demandt aucun changement. Cette supposition est appuye par un passage
d'un pamphlet de Thomas Nashe[6] o parlant du brave Talbot: Combien,
dit-il, se serait-il rjoui de penser qu'aprs avoir repos deux cents
ans dans la tombe, il triompherait de nouveau sur le thtre, et que ses
os seraient embaums de nouveau (en diffrentes fois) des larmes de dix
mille spectateurs au moins, qui le verraient tout frachement bless
dans la personne du tragdien qui le reprsente! Nashe, intime ami de
Green, n'aurait probablement pas parl sur ce ton d'une pice de
Shakspeare, et peut-tre est-ce le succs mme de cette pice qui aura
engag Shakspeare  rendre les deux autres dignes de le partager; mais,
dans cette supposition mme, il serait difficile de ne pas croire que,
soit avant, soit plus tard, Shakspeare n'ait pas relev, par quelques
touches, le coloris d'un ouvrage qui n'avait pu plaire  ses
contemporains que parce que Shakspeare ne s'tait pas encore montr.
Ainsi, les scnes entre Talbot et son fils doivent tre de lui, ou bien
il faudrait croire qu'avant lui existait, en Angleterre, un auteur
dramatique capable d'atteindre  cette touchante et noble vrit dont
bien peu, aprs lui, ont entrevu le secret. Rien n'est plus beau que
cette peinture des deux hros, l'un mourant, l'autre  peine n  la vie
des guerriers; le premier, rassasi de gloire, et, dans son anxit
paternelle, occup de sauver plutt la vie que l'honneur de son fils;
l'autre, svre, inflexible, et ne songeant  prouver son affection
filiale que par la mort qu'il est dtermin  chercher auprs de son
pre, et par le soin qu'il aura de conserver ainsi l'honneur de sa race.
Cette situation, varie par toutes les alternatives de crainte et
d'esprance que peuvent offrir les chances d'une bataille o le pre
sauve son fils, o le fils est ensuite tu loin de son pre, offre
presqu' elle seule l'intrt d'un drame, et tout porte  croire que
Shakspeare ajouta cet ornement  une pice que son troite connexion
avec celles qu'il avait refaites associait pour ainsi dire  ses
oeuvres. Il faut remarquer d'ailleurs que les scnes entre Talbot et son
fils sont presque entirement en vers rims, ainsi qu'il s'en trouve un
grand nombre dans les ouvrages de Shakspeare, tandis que, dans le reste
de la pice, et dans les deux pices qui paraissent destines  lui
faire suite, il ne se trouve presque aucune rime. La scne qui, dans la
premire partie de _Henri VI_, en contient le plus est celle o l'on
voit Mortimer mourant dans sa prison; aussi pourrait-on penser qu'elle a
reu au moins des additions de la main de Shakspeare: ces additions et
quelques autres peut-tre, bien qu'en petit nombre, auront pu fournir,
aux diteurs de 1623, une raison qui leur aura paru suffisante pour
ranger, au nombre des ouvrages d'un pote qui avait tu tous les autres,
une pice qui devait tout son mrite  ce qu'il y avait ajout, et qui
se joignait d'ailleurs ncessairement  deux autres ouvrages o il avait
trop mis du sien pour qu'on pt les retrancher de ses oeuvres.

[Note 6: _Pierce pennyless, his supplication to the devil_; 1592.]

Quant  l'insertion du nom de Shakspeare dans l'dition, donne par
Pavier, des deux pices originales, il est ais de l'expliquer par une
fraude de libraire, fraude extrmement commune alors, et qui a t
pratique  l'gard de plusieurs ouvrages dramatiques composs sur des
sujets qu'avait traits Shakspeare, et qu'on esprait vendre  la faveur
de son nom. Ce qui rend la chose encore plus vraisemblable, c'est que
cette dition est sans date, bien qu'on sache qu'elle parut en 1619, ce
qui pouvait tre une petite habilet du libraire pour laisser croire
qu'elle avait paru du vivant de l'auteur dont il empruntait le nom.

On ignore l'poque prcise de la reprsentation de la premire partie de
_Henri VI_, qui, selon Malone, a d'abord port le nom de _Pice
historique du roi Henri VI_[7]. Le style de cette pice, except ce
qu'on peut attribuer  Shakspeare, porte le mme caractre que celui de
tous les ouvrages dramatiques de cette poque qui ont prcd ceux de
notre pote, une construction grammaticale fort irrgulire, le ton
assez simple mais sans noblesse, et la versification assez prosaque.
L'intrt, assez mdiocre quoique la pice offre un grand mouvement, est
d'ailleurs fort diminu pour nous par la ridicule et grossire absurdit
du rle de Jeanne d'Arc, qui du reste peut nous donner l'ide la plus
exacte du sentiment avec lequel les chroniqueurs anglais ont crit
l'histoire de cette fille hroque, et des traits sous lesquels ils
l'ont reprsente: en ce sens, la pice est historique.

[Note 7: _The historical play of king Henri the sixth._]

La seconde partie de _Henri VI_, beaucoup plus intressante que la
premire, n'est pas conduite avec beaucoup plus d'art; des monologues y
sont continuellement employs  exposer les faits; les sentiments
s'expriment dans des _apart_. Les scnes, spares par des intervalles
considrables (la pice entire renferme un espace de dix ans), ne
prsentent entre elles aucun lien; on n'y aperoit aucun de ces efforts
que Shakspeare a faits, dans la plupart de ses autres ouvrages, pour les
unir, quelquefois mme aux dpens de la vraisemblance; et comme en mme
temps rien n'avertit de ce qui les spare, on est souvent tonn de se
trouver, sans l'avoir remarqu, transport  des annes de distance de
l'vnement qu'on vient de voir finir. Les diverses parties de la pice
ne tiennent pas non plus essentiellement les unes aux autres, dfaut
trs-rare dans les ouvrages incontestablement reconnus pour tre de la
main de Shakspeare. Ainsi l'aventure de Simpcox est absolument hors
d'oeuvre; celle de l'armurier et de son apprenti ne se rattache que
faiblement au sujet, et les pirates qui mettent Suffolk  mort ne se
rattachent en rien au reste de l'intrigue. Quant  la partie des
caractres, il s'en faut de beaucoup qu'elle rponde au talent ordinaire
de Shakspeare; on ne peut nier qu'il n'y ait du mrite dans la peinture
de Henri, ce prince dont les sentiments pieux et la constante bont
parviennent presque toujours  nous intresser malgr le ridicule de
cette faiblesse et de cette pauvret d'esprit qui touchent 
l'imbcillit: le rle de Marguerite est assez bien soutenu; mais cet
excs de fausset envers son mari sort des bornes de la vraisemblance,
et ce n'est pas Shakspeare, du moins dans son bon temps, qui et donn,
 deux criminels tels que Marguerite et Suffolk, des sentiments aussi
tendres que ceux de leur dernire entrevue. Pour Warwick et Salisbury,
ce sont deux caractres sans aucune espce de liaison, et impossibles 
expliquer.

Que Shakspeare soit ou non l'auteur de la pice intitule: _The first
contention_, etc., la seconde partie de _Henri VI_ est entirement
calque sur cet ouvrage. Shakspeare n'en a cependant pris textuellement
qu'une assez petite partie, et particulirement les scnes coupes en
dialogue rapide, comme celle de l'aventure de Simpcox, le combat des
deux artisans, la dispute de Glocester et du cardinal  la chasse; il a
fait peu de changements dans ces morceaux, ainsi que dans une partie de
la rvolte de Cade. Cependant cette scne d'un horrible effet, o l'on
voit le lord Say entre les mains de la populace, est presque entirement
de Shakspeare. Quant aux discours un peu longs, il les a plus ou moins
retouchs, et la plupart mme lui appartiennent entirement, comme ceux
de Henri en faveur de Glocester, ceux de Marguerite  son mari, une
grande partie de la dfense de Glocester, des monologues d'York, et
presque tout le rle du jeune Clifford. Il n'est pas difficile d'y
reconnatre la main de Shakspeare,  une posie plus hardie, plus
brillante d'images, moins exempte peut-tre de cet abus d'esprit que
Shakspeare ne parat pas avoir emprunt aux potes dramatiques de
l'poque. Du reste, sauf un certain nombre d'anachronismes communs 
tous les ouvrages de Shakspeare, celui-ci est assez fidle  l'histoire,
et la lecture des chroniques a donn, en ce temps, aux auteurs de pices
historiques un caractre de vrit et des moyens d'intrt que les
hommes suprieurs peuvent seuls tirer des sujets d'invention.

La troisime partie de _Henri VI_ comprend depuis le printemps de
l'anne 1455 jusqu' la fin de l'anne 1471, c'est--dire un espace
d'environ seize ans, pendant lesquels ont t livres quatorze batailles
qui, selon un compte probablement trs-exagr, ont cot la vie  plus
de quatre-vingt mille combattants. Aussi le sang et les morts ne
sont-ils pas pargns dans cette pice, bien que, de ces quatorze
batailles, on n'en voie ici que quatre, auxquelles l'auteur a eu soin de
rapporter les principaux faits des quatorze combats: ces faits sont,
pour la plupart, des assassinats de sang-froid accompagns de
circonstances atroces, quelquefois empruntes  l'histoire, quelquefois
ajoutes par l'auteur ou les auteurs. Ainsi la circonstance du mouchoir
tremp dans le sang de Rutland, et donn  son pre York pour essuyer
ses larmes, est purement d'invention; le caractre de Richard est
galement d'invention dans cette pice et dans la prcdente. Richard
tait beaucoup plus jeune que son frre Rutland dont on l'a fait l'an,
et il ne peut avoir eu aucune part aux vnements sur lesquels se
fondent les deux pices; son caractre y est d'ailleurs bien annonc et
bien soutenu. Celui de Marguerite ne se dment point; et celui de Henri,
 travers les progrs de sa faiblesse et de son imbcillit, laisse
encore apercevoir de temps en temps ces sentiments doux et pieux qui ont
jet sur lui de l'intrt dans la premire partie. Ces portions de son
rle appartiennent entirement  Shakspeare, ainsi que la plus grande
partie des mditations de Henri pendant la bataille de Towton, son
discours au lieutenant de la Tour, sa scne avec des gardes-chasse,
etc.; ces morceaux ne se trouvent point ou sont  peine indiqus dans la
pice originale. Il est ais de reconnatre les passages ajouts, car
ils se distinguent par un charme et une navet d'images que n'offre
nulle part ailleurs le style de l'ouvrage original. Quelquefois aussi
les endroits retouchs par Shakspeare, soit sur son ouvrage, soit sur
celui d'un autre, se font remarquer par la recherche d'esprit qui lui
est familire, et qui n'est pas ici compense par cette consquence et
cette cohrence des images qui, dans ses bons ouvrages, accompagnent
presque toujours ses subtilits. C'est ce qu'on peut remarquer, par
exemple, dans les regrets de Richard sur la mort de son pre; il serait
difficile de les attribuer  d'autres qu' Shakspeare, tant ils portent
son empreinte; mais il serait galement difficile de les attribuer  ses
meilleurs temps, et leur imperfection pourrait servir encore  prouver
que les trois parties de _Henri VI_, telles que nous les avons
aujourd'hui, nous offrent, non pas Shakspeare corrig par lui-mme dans
la maturit de son talent, mais Shakspeare employant le premier essai de
ses forces  corriger les ouvrages des autres. Il a au reste beaucoup
moins retouch cette pice-ci que la prcdente, qui probablement lui a
paru plus digne de ses efforts; except le discours de Marguerite avant
la bataille de Tewksbury, une partie de la scne d'douard avec lady
Gray, et quelques autres passages peu importants, on n'en peut gure
ajouter d'autres  ceux qui ont dj t cits comme appartenant
entirement  l'ouvrage corrig. La plus grande partie de la pice
originale y est textuellement reproduite; on y retrouve de mme le
dcousu qui a pu frapper dans la premire et la seconde partie. Les
horreurs accumules dans celle-ci ne laissent pas d'tre peintes avec
une certaine nergie, mais bien loigne de cette vrit profonde que,
dans ses beaux ouvrages, Shakspeare a su, pour ainsi dire, tirer des
entrailles mmes de la nature.




                               HENRI VI

                               TRAGDIE

                            PREMIRE PARTIE




PERSONNAGES

      LE ROI HENRI VI.
      LE DUC DE GLOCESTER, oncle du roi, et protecteur.
      LE DUC DE BEDFORD, oncle du roi, et rgent de France.
      THOMAS DE BEAUFORT, duc d'Exeter, grand-oncle du roi.
      HENRI DDE BEAUFORT, grand-oncle du roi, vque de Winchester et
          ensuite cardinal.
      JEAN DE BEAUFORT, duc de Somerset.
      RICHARD PLANTAGENET, fils an de Richard, premirement comte de
          Cambridge, ensuite duc d'York.
      LE COMTE DE WARWICK.
      LE COMTE DE SALISBURY.
      LE COMTE DE SUFFOLK.
      LORD TALBOT, ensuite comte de Shrewsbury.
      JEAN TALBOT, son fils.
      EDMOND MORTIMER, comte des Marches.
      LE GEOLIER DE MORTIMER.
      UN HOMME DE LOI.
      SIR JEAN FASTOLFFE.
      SIR WILLIAM LUCY.
      SIR WILLIAM GLANSDALE.
      SIR THOMAS GARGRAVE.
      WOODVILLE, lieutenant de la Tour de Londres.
      LE LORD MAIRE de Londres.
      VERNON, de la rose blanche, ou faction d'York.
      BASSET, de la rose rouge, ou faction de Lancastre.
      CHARLES, dauphin, depuis roi de France.
      REN, duc d'Anjou, et roi titulaire de Naples.
      LE DUC DE BOURGOGNE.
      LE DUC D'ALENON.
      LE BATARD D'ORLANS.
      LE GOUVERNEUR DE PARIS.
      LE MAITRE CANONNIER de la ville d'Orlans, et son fils.
      LE GNRAL des troupes franaises  Bordeaux.
      UN SERGENT franais.
      UN PORTIER.
      UN VIEUX BERGER, pre de Jeanne d'Arc, la Pucelle.
      MARGUERITE, fille de Ren, et ensuite femme de Henri VI, et reine
            d'Angleterre.
      JEANNE, la Pucelle, dite communment Jeanne d'Arc.
      DMONS aux ordres de la Pucelle.
      LA COMTESSE D'AUVERGNE.
      Lords, gardiens de la tour, hrauts, capitaines, soldats,
            courriers, et autres suivants, tant anglais que franais.

La scne est tantt en Angleterre, tantt en France.




                             ACTE PREMIER




SCNE I

Abbaye de Westminster.

_Marche funbre. Le corps du roi Henri V, dcouvert, expos
solennellement, entour des_ DUCS DE BEDFORD, DE GLOCESTER ET D'EXETER,
DU COMTE DE WARWICK, DE L'VQUE DE WINCHESTER, DE HRAUTS, ETC.


BEDFORD.--Que les cieux soient tendus de noir! que le jour cde  la
nuit! comtes, qui amenez les rvolutions dans les sicles et les tats,
secouez dans le firmament vos tresses de cristal, et chtiez-en les
toiles rebelles qui ont conspir la mort de Henri, de Henri V, trop
illustre pour qu'il vct longtemps! Jamais l'Angleterre n'a perdu un si
grand roi.

GLOCESTER.--Avant lui, l'Angleterre n'avait jamais eu de roi. Il avait
de la vertu et mritait de commander. Son pe, quand il la brandissait,
blouissait les yeux de ses clairs. Ses bras s'ouvraient plus largement
que les ailes du dragon: ses yeux, quand ils tincelaient du feu de la
colre, tourdissaient, repoussaient plus srement ses ennemis que le
soleil du midi lanant ses brlants rayons sur leurs visages. Que
dirais-je? Ses exploits sont au-dessus des rcits. Jamais il n'a lev
son bras qu'il n'ait conquis.

EXETER.--Nous portons le deuil avec du noir; pourquoi ne le portons-nous
pas avec du sang? Henri est mort et ne revivra jamais. Nous entourons un
cercueil de bois, et nous honorons de notre glorieuse prsence la
honteuse victoire de la mort, comme des captifs enchans  un char de
triomphe. Qui accuserons-nous? maudirons-nous les astres du malheur qui
ont ainsi conspir la ruine de notre gloire? ou faut-il croire que les
russ enchanteurs et magiciens franais pouvants auront, par des vers
magiques, amen sa perte?

WINCHESTER.--C'tait un roi chri du Roi des rois. Le terrible jour du
jugement ne sera pas si terrible pour les Franais que l'tait sa vue.
Il a livr les batailles du Dieu des armes: ce sont les prires de
l'glise qui assuraient ses succs.

GLOCESTER.--L'glise? O est-elle? Si les ministres de l'glise
n'avaient pas pri, le fil de ses jours ne se serait pas us si vite.
Vous n'aimez qu'un prince effmin, que vous puissiez gouverner comme un
jeune colier.

WINCHESTER.--Glocester, quoi que nous aimions, tu es protecteur de
l'Angleterre, et tu aspires  gouverner le prince et le royaume; ta
femme est hautaine: elle exerce sur toi plus d'empire que Dieu ou les
ministres de la religion n'en pourraient jamais avoir.

GLOCESTER.--Ne nomme point la religion, car tu aimes la chair: et, dans
tout le cours de l'anne, tu ne vas jamais  l'glise, si ce n'est pour
prier contre tes ennemis.

BEDFORD.--Cessez, cessez ces querelles, et tenez vos esprits en
paix.--Marchons vers l'autel.--Hrauts, suivez-nous.--Au lieu d'or, nous
offrirons nos armes, puisque nos armes sont inutiles  prsent que Henri
n'est plus.--Postrit, attends-toi  des annes malheureuses: tes
enfants suceront les larmes des yeux de leurs mres, notre le nourrira
ses fils de douleurs et de pleurs, et il ne restera que les femmes pour
pleurer les morts. O Henri V, j'invoque ton ombre! fais prosprer ce
royaume: prserve-le des troubles civils; lutte dans les cieux contre
les astres ses ennemis; et ton me sera au firmament une constellation
bien plus glorieuse que celle de Jules Csar, ou la brillante....

(Entre un messager.)

LE MESSAGER.--Salut  vous tous, honorables lords. Je vous apporte de
France de tristes nouvelles de pertes, de carnage et de droute. La
Guyenne, la Champagne, Reims, Orlans, Rouen, Gisors, Paris, Poitiers,
sont absolument perdus.

BEDFORD.--Qu'oses-tu dire, homme, devant le corps de Henri? Parle bas,
ou la perte de ces grandes villes lui fera briser son cercueil, et il se
lvera du sein de la mort.

GLOCESTER.--Paris perdu? Rouen perdu? Si Henri tait rappel  la vie,
ces nouvelles lui feraient de nouveau rendre l'me.

EXETER.--Et comment les avons-nous perdus? Quelle trahison....

LE MESSAGER.--Aucune trahison, mais disette d'hommes et d'argent. Voici
ce que murmurent entre eux les soldats: Que vous fomentez ici
diffrentes factions; et que, tandis qu'il faudrait mettre en mouvement
une arme et combattre, vous disputez ici sur le choix de vos gnraux.
L'un voudrait traner la guerre  peu de frais; l'autre voudrait voler
d'un vol rapide, et manque d'ailes. Un troisime est d'avis que, sans
aucune dpense, on peut obtenir la paix avec de belles et trompeuses
paroles. Rveillez-vous, rveillez-vous, noblesse d'Angleterre! Que la
paresse ne ternisse pas l'honneur que vous avez rcemment acquis! Les
fleurs de lis sont arraches de vos armes, et la moiti de l'cusson
d'Angleterre est coupe.

EXETER.--Si nous manquions de larmes pour ce convoi funbre, ces
nouvelles les appelleraient par torrents.

BEDFORD.--C'est moi qu'elles regardent: je suis rgent de
France.--Donnez-moi mon armure; je vais combattre pour ressaisir la
France.--Loin de moi ces honteux vtements de deuil! Je veux que les
Franais aient, non point des yeux, mais des blessures pour pleurer
leurs malheurs un moment interrompus.

(Entre un autre messager.)

LE DEUXIME MESSAGER.--Milords, lisez ces lettres pleines de revers. La
France entire s'est souleve contre les Anglais, except quelques
petites villes de nulle importance. Le dauphin Charles a t couronn
roi  Reims: le btard d'Orlans s'est joint  lui. Ren, duc d'Anjou,
pouse son parti: le duc d'Alenon vole se ranger  ses cts.

EXETER.--Le dauphin couronn roi! Tous volent  lui! Oh! o fuir pour
cacher notre honte?

GLOCESTER.--Nous ne fuirons que vers nos ennemis. Bedford, si tu
temporises, j'irai, moi, faire cette guerre.

BEDFORD.--Glocester, pourquoi doutes-tu de mon ardeur? J'ai dj lev
dans mes penses une arme qui inonde dj la France.

(Entre un troisime messager.)

LE TROISIME MESSAGER.--Mes respectables lords, pour ajouter encore aux
larmes dont vous arrosez le cercueil du roi Henri, je dois vous
instruire d'un fatal combat livr entre l'intrpide Talbot et les
Franais.

WINCHESTER.--Comment? o Talbot a vaincu, n'est-ce pas?

LE TROISIME MESSAGER.--Oh non! o lord Talbot a t dfait: je vais
vous en raconter les dtails. Le 10 aot dernier, ce redoutable lord, se
retirant du sige d'Orlans, ayant  peine six mille soldats, s'est vu
envelopp et attaqu par vingt-trois mille Franais; il n'a pas eu le
temps de ranger sa troupe: il manquait de pieux  placer devant ses
archers; faute de pieux, ils ont arrach des haies des btons pointus,
et les ont fichs en terre,  la hte et sans ordre, pour empcher la
cavalerie de fondre sur eux. Le combat a dur plus de trois heures; et
le vaillant Talbot, avec son pe et sa lance, a fait des miracles
au-dessus de la pense humaine; il envoyait par centaines les ennemis
aux enfers, nul n'osait lui faire face. Ici, l, partout, il frappait
avec rage: les Franais criaient que c'tait le diable en armes. Tous
restaient immobiles d'tonnement et les yeux fixs sur lui. Ses soldats,
anims par son courage indomptable, ont cri tous ensemble: _Talbot!
Talbot!_ et se sont prcipits au fort de la mle. De ce moment la
victoire tait dcide si sir Jean Fastolffe n'avait jou le rle d'un
lche. Il tait dans l'arrire-garde et plac sur les dernires lignes,
avec ordre de le suivre et de le soutenir; mais il a fui lchement sans
avoir frapp un seul coup. De l la dfaite gnrale et le carnage. Ils
ont t envelopps par leurs ennemis: un lche Wallon, pour faire sa
cour au dauphin, a frapp Talbot au dos avec sa lance; Talbot, que toute
la France, avec toutes ses forces d'lite assembles, n'avait pas os
une seule fois envisager en face.

BEDFORD.--Talbot est-il tu? Je me tuerai alors moi-mme, pour me punir
de vivre oisif ici dans le luxe et la mollesse, tandis qu'un si brave
gnral, manquant de secours, est trahi et livr  ses lches ennemis.

LE TROISIME MESSAGER.--Oh! non, il vit; mais il est prisonnier, et avec
lui le lord Scales et le lord Hungreford. La plupart des autres ont t
massacrs ou pris.

BEDFORD.--Il n'est point, pour le dlivrer, de ranon que je ne sois
dtermin  payer. Je prcipiterai le dauphin, la tte la premire, en
bas de son trne, et sa couronne sera la ranon de mon ami: j'changerai
quatre de leurs seigneurs contre un de nos lords.--Adieu, messieurs, je
cours  ma tche. Il faut que j'aille sans dlai allumer des feux de
joie en France, pour clbrer la fte de notre grand saint Georges. Je
prendrai avec moi dix mille soldats, dont les sanglants exploits
branleront l'Europe.

LE TROISIME MESSAGER.--Vous en auriez besoin, car Orlans est assig:
l'arme anglaise est affaiblie et impuissante. Le comte de Salisbury
sollicite des renforts, et c'est avec peine qu'il empche ses soldats de
se mutiner; car ils sont bien peu pour contenir tant d'ennemis.

EXETER.--Lords, souvenez-vous des serments que vous avez faits  Henri,
ou d'accabler le dauphin, ou de le ramener sous le joug de l'Angleterre.

BEDFORD.--Je m'en souviens, et je prends ici cong de vous pour aller
faire mes prparatifs.

(Il sort.)

GLOCESTER.--Je vais me rendre en toute hte  la Tour pour visiter
l'artillerie et les munitions, et ensuite proclamer roi le jeune Henri.

EXETER.--Moi, je vais  Eltham, o est le jeune roi; je suis son
gouverneur particulier, et je verrai l  prendre les meilleures mesures
pour sa sret.

(Il sort.)

WINCHESTER.--Chacun ici a son poste et ses fonctions; moi, je suis
laiss  l'cart, il ne reste rien pour moi. Mais je ne veux pas tre
longtemps un serviteur sans place. Je me propose de tirer le roi
d'Eltham, et de m'asseoir au premier rang sur le gouvernail de l'tat.

(Il sort.)




SCNE II

En France, devant Orlans.

_Entrent_ CHARLES, _avec ses troupes_, ALENON, REN, _et autres_.


CHARLES.--Le vritable cours de Mars n'est pas plus connu aujourd'hui
sur la terre qu'il ne l'est dans les cieux. Dernirement il brillait
pour les Anglais; maintenant nous sommes vainqueurs, et c'est  nous
qu'il sourit. Quelles villes un peu importantes dont nous ne soyons les
matres? Nous sommes ici paisiblement tablis prs d'Orlans: les
Anglais affams, comme de ples fantmes, nous assigent  peine une
heure dans le mois.

ALENON.--Ils n'ont point ici leurs tranches de boeuf gras: il faut que
les Anglais soient repus, comme leurs mules, et qu'ils aient leur sac de
nourriture li  la bouche; autrement ils ont aussi piteuse mine que des
rats noys.

REN.--Faisons lever le sige: pourquoi vivons-nous ici paresseusement?
Talbot est pris, lui que nous tions accoutums  craindre: il ne reste
plus de chef que cet cervel de Salisbury; il peut dpenser son fiel en
vaines fureurs: il n'a ni hommes ni argent pour faire la guerre.

CHARLES.--Sonnez, sonnez l'alarme. Fondons sur eux; sauvons l'honneur
des Franais jadis mis en droute.--Je pardonne ma mort  celui qui me
tuera, s'il me voit fuir ou reculer d'un pas. _(Ils sortent. On sonne
l'alarme.--Mle.--Ensuite une retraite.) (Rentrent Charles, Alenon et
Ren.)_ Qui vit jamais telle chose? Quels hommes ai-je donc? des chiens,
des poltrons, des lches! Je n'aurais jamais fui s'ils ne m'avaient
abandonn au milieu de mes ennemis.

REN.--Salisbury tue en dsespr.--Il combat comme un homme lass de la
vie. Les autres lords, en lions affams, fondent sur nous comme sur une
proie que leur montre la faim.

ALENON.--Froissart, un de nos compatriotes, rapporte que l'Angleterre
n'enfantait que des Rolands et des Oliviers sous le rgne d'douard III.
Le fait est encore plus vrai de nos jours, car elle n'envoie pour
combattre que des Samsons et des Goliaths. Un contre dix! De grands
coquins maigres et efflanqus! qui aurait jamais cru qu'ils eussent tant
de courage et d'audace?

CHARLES.--Abandonnons cette ville! Ce sont des forcens, et la faim les
rendra encore plus acharns. Je les connais de vieille date: ils
arracheront les remparts avec leurs dents plutt que d'abandonner le
sige.

REN.--Je crois que, par quelque trange invention, par quelque
sortilge, leurs armes sont ajustes pour frapper sans relche, comme
des battants de cloche; autrement, ils ne pourraient jamais tenir aussi
longtemps.--Si l'on suit mon avis, nous les laisserons ici.

ALENON.--Soit; laissons-les.

(Entre le btard d'Orlans.)

LE BATARD.--O est le dauphin? J'ai des nouvelles pour lui.

LE DAUPHIN.--Btard d'Orlans, sois trois fois le bienvenu.

LE BATARD.--Il me semble que vos regards sont tristes, votre visage
ple. Est-ce la dernire dfaite qui vous a fait ce mal? Ne vous
dcouragez pas: le secours est proche: j'amne ici avec moi une jeune et
sainte fille, qui, dans une vision que le Ciel lui a envoye, a reu
l'ordre de faire lever cet ennuyeux sige et de chasser les Anglais de
France. Elle possde l'esprit de prophtie bien mieux que les neuf
Sibylles de Rome. Elle peut raconter le pass et l'avenir. Dites, la
ferai-je entrer? Croyez-en mes paroles: elles sont certaines et
infaillibles.

CHARLES.--Allez, faites-la venir. (_Le btard sort_.) Mais, pour
prouver sa science, Ren, prends ma place et fais le dauphin.
Interroge-la firement; que tes regards soient svres. Par cette ruse,
nous sonderons son habilet.

(Entrent la Pucelle, le btard d'Orlans et autres.)

REN.--Belle fille, est-il vrai que tu veux excuter ces tonnants
prodiges?

LA PUCELLE.--Ren, espres-tu me tromper?--O est le dauphin?--Sors,
sors, ne te cache plus l derrire. Je te connais sans t'avoir jamais
vu. Ne sois pas tonn, rien n'est cach pour moi. Je veux t'entretenir
seul et en particulier.--Retirez-vous, seigneurs, et laissez-nous un
moment  part.

REN.--Elle dbute hardiment.

(Ils s'loignent.)

LA PUCELLE.--Dauphin, je suis ne fille d'un berger; mon esprit n'a t
exerc dans aucune espce d'art. Il a plu au Ciel et 
Notre-Dame-de-Grce de jeter un regard sur mon obscure condition. Un
jour que je gardais mes tendres agneaux, exposant mon visage aux rayons
brlants du soleil, la mre de Dieu daigna m'apparatre; et, dans une
vision pleine de majest, elle me commanda de quitter ma basse
profession, et de dlivrer mon pays de ses calamits: elle me promit son
assistance et me garantit le succs. Elle daigna se rvler  moi dans
toute sa gloire. J'tais noire et basane auparavant; les purs rayons de
lumire qu'elle versa sur moi me dourent de cette beaut que vous
voyez. Fais-moi toutes les questions que tu pourras imaginer, et je
rpondrai sans prparation; essaye mon courage dans un combat, si tu
l'oses, et tu verras que je surpasse mon sexe. Sois certain de ceci: tu
seras heureux si tu me reois pour ton compagnon de guerre.

CHARLES.--Tu m'as tonn par la hauteur de ton discours. Je ne veux que
cette preuve de ton mrite; tu lutteras avec moi dans un combat
singulier: si tu as l'avantage, tes paroles sont vraies; autrement je te
refuse ma confiance.

LA PUCELLE.--Je suis prte. Voil mon pe  la pointe affile, orne de
chaque ct de cinq fleurs de lis. Je l'ai choisie dans le cimetire de
Sainte-Catherine en Touraine, parmi un amas de vieilles armes.

CHARLES.--Viens donc: par le saint nom de Dieu! je ne crains aucune
femme.

LA PUCELLE.--Et moi, tant que je vivrai, je ne fuirai jamais devant un
homme.

(Ils combattent.)

CHARLES.--Arrte, arrte; tu es une amazone: tu combats avec l'pe de
Dbora.

LA PUCELLE.--La mre du Christ me seconde; sans elle, je serais trop
faible.

CHARLES.--Quelle que soit la main qui te secoure, c'est toi qui dois me
secourir. Un dsir ardent consume mon me; tu as vaincu  la fois et ma
force et mon coeur. Sublime Pucelle, si tel est ton nom, permets que je
sois ton serviteur et non pas ton souverain: c'est le dauphin de France
qui te conjure ainsi.

LA PUCELLE.--Je ne dois cder  aucun voeu d'amour, car ma vocation a
t consacre d'en haut. Quand j'aurai chass tes ennemis de ces lieux,
je songerai alors  une rcompense.

CHARLES.--En attendant, jette un regard de bont sur ton esclave dvou.

REN, _en dedans de la tente avec Alenon_.--Monseigneur, il me semble,
a un long entretien.

ALENON.--N'en doutez pas: il sonde cette femme en tout sens; autrement
il n'aurait pas prolong  ce point la confrence.

REN.--Le drangerons-nous, puisqu'il ne garde aucune mesure?

ALENON.--Il prend peut-tre des mesures plus profondes que nous ne
savons: les femmes sont de ruses tentatrices avec leur langue.

REN.--Mon prince, o tes-vous? Quel objet vous occupe si longtemps?
Abandonnerons-nous Orlans, ou non?

LA PUCELLE.--Non, non, vous dis-je, infidles sans foi! Combattez
jusqu'au dernier soupir: je serai votre sauvegarde.

CHARLES.--Ce qu'elle dit, je le confirmerai: nous combattrons jusqu' la
fin.

LA PUCELLE.--Je suis destine  tre le flau des Anglais. Cette nuit je
ferai certainement lever le sige. Puisque je me suis engage dans cette
guerre, comptez sur un t de la Saint-Martin, sur les jours de
l'alcyon. La gloire est comme un cercle dans l'onde; il ne cesse de
s'largir et de s'tendre, jusqu' ce qu' force de s'tendre il
s'vanouisse. La mort de Henri est le terme o finit le cercle des
Anglais; toutes les gloires qu'il renfermait sont disperses. Je suis
maintenant comme cet orgueilleux vaisseau qui portait Csar et sa
fortune.

CHARLES.--Si Mahomet tait inspir par une colombe[8], tu l'es donc,
toi, par un aigle. Ni Hlne, la mre du grand Constantin, ni les filles
de saint Philippe[9] ne t'galrent jamais. Brillante toile de Vnus,
descendue sur la terre, par quel culte assez respectueux pourrai-je
t'adorer?

[Note 8: Mahomet avait, disent les traditions arabes, une colombe
qu'il nourrissait avec des grains de bl qui tombaient de son oreille;
quand elle avait faim elle se posait sur l'paule de Mahomet, et
introduisait son bec dans l'oreille de son matre pour y chercher sa
nourriture. Mahomet disait alors  ses sectateurs que c'tait le
Saint-Esprit qui venait le conseiller.]

[Note 9: Les quatre filles de Philippe dont il est fait mention dans
les Actes des aptres, et qui avaient le don de prophtie.]

ALENON.--Abrgeons les dlais, et faisons lever le sige.

REN.--Femme, fais ce qui est en ton pouvoir pour sauver notre honneur.
Chasse-les d'Orlans, et immortalise-toi.

CHARLES.--Nous allons en faire l'essai. Allons, marchons  l'entreprise.
Si sa promesse est trompeuse, je ne crois plus  aucun prophte.

(Ils sortent.)




SCNE III

Londres.--Colline devant la Tour.

_Entre_ LE DUC DE GLOCESTER _qui s'approche des portes de la Tour, avec
ses gens vtus de bleu_.


GLOCESTER.--Je viens pour visiter la Tour: je crains que depuis la mort
de Henri il ne s'y soit commis quelque larcin. O sont donc les gardes,
qu'on ne les trouve pas  leur poste? Ouvrez les portes: c'est Glocester
qui vous appelle.

PREMIER GARDE.--Qui frappe ainsi en matre?

PREMIER SERVITEUR DE GLOCESTER.--C'est le noble duc de Glocester.

DEUXIME GARDE.--Qui que ce soit, vous ne pouvez entrer ici.

DEUXIME SERVITEUR DE GLOCESTER.--Misrables, est-ce ainsi que vous
rpondez au lord protecteur?

PREMIER GARDE.--Que Dieu protge le protecteur: voil notre rponse.
Nous n'agissons que d'aprs nos ordres.

GLOCESTER.--Qui vous les a donns? Quelle autre volont que la mienne
doit commander ici? Il n'est point d'autre protecteur du royaume que
moi. (A ses gens.) Forcez ces portes: je serai votre garant. Me
laisserai-je jouer de la sorte par de vils esclaves?

(Les gens de Glocester cherchent  forcer les portes.)

WOODVILLE, _en dedans_.--Quel est ce bruit? Qui sont ces tratres?

GLOCESTER.--Lieutenant, est-ce vous dont j'entends la voix? Ouvrez les
portes: c'est Glocester qui veut entrer.

WOODVILLE.--Patience, noble duc; je ne puis ouvrir. Le cardinal de
Winchester le dfend: j'ai reu de lui l'ordre exprs de ne laisser
entrer ni toi ni aucun des tiens.

GLOCESTER.--Lche Woodville, tu le prfres  moi, cet arrogant
Winchester, ce prlat hautain que Henri, notre feu roi, ne put jamais
supporter? Tu n'es ami ni de Dieu ni du roi. Ouvre les portes, ou dans
peu je te fais chasser de la Tour.

PREMIER SERVITEUR DE GLOCESTER.--Ouvrez les portes au lord protecteur.
Nous les enfoncerons si vous n'obissez pas  l'instant.

(Entre Winchester suivi de ses gens en habits jauntres[10].)

[Note 10: C'tait la couleur des vtements des huissiers dans les
cours ecclsiastiques; le jaune tait aussi  cette poque une couleur
de deuil, comme le noir.]

WINCHESTER.--Eh bien, ambitieux Humfroi, que veut dire ceci?

GLOCESTER.--Vil prtre tondu, est-ce toi qui commandes qu'on me ferme
les portes?

WINCHESTER.--Oui, c'est moi, tratre d'usurpateur, tu n'es point le
protecteur du roi ou du royaume.

GLOCESTER.--Retire-toi, audacieux conspirateur, toi qui machinas le
meurtre de notre feu roi, toi qui vends aux filles de mauvaise vie des
indulgences qui leur permettent le pch. Je te bernerai dans ton large
chapeau de cardinal, si tu t'obstines dans cette insolence.

WINCHESTER.--Retire-toi toi-mme; je ne reculerai pas d'un pied. Que
ceci soit la colline de Damas; et toi, sois le Can maudit; gorge ton
frre Abel, si tu veux.

GLOCESTER.--Je ne veux pas te tuer, mais te chasser; je me servirai,
pour t'emporter d'ici, de ta robe d'carlate, comme on se sert des
langes d'un enfant.

WINCHESTER.--Fais ce que tu voudras; je te brave en face.

GLOCESTER.--Quoi! je serai ainsi brav et insult en face! Aux armes,
mes gens, en dpit des privilges de ce lieu; les habits bleus contre
les habits jaunes. Prtre, dfends ta barbe. (_Glocester et ses gens
attaquent l'vque._) Je veux te l'allonger d'un pied et te souffleter
d'importance; je foulerai aux pieds ton chapeau de cardinal, en dpit du
pape et des dignits de l'glise; je te tranerai en tous sens par les
oreilles.

WINCHESTER.--Glocester, tu rpondras de cette insulte devant le pape.

GLOCESTER.--Oison de Winchester!--Je crie--une corde! une corde!
chassez-les d'ici  coups de corde.--Pourquoi les laissez-vous encore
l?--Je te chasserai d'ici, loup couvert d'une peau d'agneau.--Hors
d'ici les habits jaunes! hors d'ici, hypocrite en carlate!

(Il se fait un grand tumulte. Au milieu du dsordre entrent le maire de
Londres et ses officiers.)

LE MAIRE.--Fi, milords! vous, magistrats suprmes, troubler ainsi
outrageusement la paix publique!

GLOCESTER.--Paix, lord maire: tu ne connais pas les outrages que j'ai
essuys. Ce Beaufort, qui ne respecte ni Dieu ni le roi, a ici usurp la
Tour  son usage.

WINCHESTER, _au maire_.--Tu vois ici Glocester, l'ennemi des citoyens,
un homme qui propose toujours la guerre, et jamais la paix; imposant 
vos libres trsors d'normes tributs; cherchant  renverser la religion,
sous prtexte qu'il est le protecteur du royaume. Et il voudrait ici
enlever de la Tour l'armure et l'appareil de la majest, pour se
couronner roi, et faire disparatre le prince.

GLOCESTER.--Je ne te rpondrai pas par des mots, mais par des coups.

(Leurs gens s'attaquent de nouveau.)

LE MAIRE.--Dans cette rixe tumultueuse, il ne me reste que la ressource
d'une proclamation  haute voix.--Officier, avance, et parle aussi haut
que tu le pourras.

L'OFFICIER.--Vous tous, gens de toute classe, qui tes ici assembls en
armes, contre la paix de Dieu et du roi, nous vous ordonnons et
commandons, au nom de Sa Majest, de vous retirer chacun dans vos
maisons, et de ne porter, manier, ni employer dsormais aucune pe,
arme ou poignard sous peine de mort.

GLOCESTER.--Cardinal, je ne veux pas enfreindre la loi: mais nous nous
rencontrerons, et nous nous expliquerons  loisir.

WINCHESTER.--Oui, Glocester, nous nous rencontrerons, et il t'en cotera
cher, sois-en sr; j'aurai le sang de ton coeur pour ce que tu as fait
l aujourd'hui.

LE MAIRE.--Je vais assembler le peuple, si vous diffrez de vous
retirer.--Ce cardinal est plus hautain que Satan.

GLOCESTER.--Maire, adieu. Ce que tu fais, tu as droit de le faire.

WINCHESTER.--Excrable Glocester, veille sur ta tte; car je prtends
l'avoir avant peu. (Ils sortent.)

LE MAIRE, _ ses officiers_.--Veillez  ce qu'on quitte ce lieu, et
ensuite nous nous retirerons.--Grand Dieu! est-il possible que des
nobles nourrissent de pareilles haines? Pour moi je ne combats pas une
fois dans quarante ans.

(Il sort avec ses officiers.)




SCNE IV

France.--Devant Orlans.

_Entrent, sur les remparts_, LE MAITRE CANONNIER D'ORLANS ET SON FILS.


LE CANONNIER.--Mon garon, tu sais comment Orlans est assig, et
comment les Anglais ont emport les faubourgs?

LE FILS.--Je le sais, mon pre, et j'ai souvent tir sur eux: mais,
malheureux que je suis, chaque fois j'ai manqu mon coup.

LE CANONNIER.--A prsent tu ne le manqueras pas. Suis mes avis. Je suis
matre canonnier en chef de cette ville; il faut que je fasse quelque
chose pour me faire bien venir. Les espions du prince m'ont inform que
les Anglais, bien retranchs dans les faubourgs, pntrent par une
secrte grille de fer dans la tour que tu vois l-bas, pour dominer la
ville, et dcouvrir de l comment ils pourront, avec le plus d'avantage,
nous mettre en pril, soit par leur artillerie, soit par un assaut. Pour
faire cesser cet inconvnient, j'ai dirig contre cette tour une pice
de calibre, et j'ai veill ces trois jours entiers pour tcher de les
apercevoir. Toi, mon garon, prends ma place, et veille  ton tour, car
je ne puis rester plus longtemps  ce poste. Si tu aperois quelque
Anglais, cours et viens me l'annoncer; tu me trouveras chez le
gouverneur.

(Il sort.)

LE FILS.--Mon pre, ne vous inquitez pas: je n'irai pas vous dranger
si je puis les dcouvrir.

(Les lords Salisbury et Talbot, sir Guillaume Glansdale, sir Thomas
Gargrave et autres paraissent sur la plate-forme d'une tour.)

SALISBURY.--Talbot, ma vie, ma joie, de retour ici! Et comment t'a-t-on
trait tant que tu as t prisonnier? Et par quels moyens as-tu obtenu
d'tre relch? Fais-moi ce rcit, je t'en conjure, ici sur le plateau
de cette tour.

TALBOT.--Le duc de Bedford avait un prisonnier qu'on appelait le brave
seigneur Ponton de Saintrailles: j'ai t chang contre lui. Mais
auparavant ils avaient voulu, par mpris, me troquer contre un homme
d'armes bien plus ignoble: moi, je l'ai refus avec ddain et colre, et
j'ai demand la mort plutt que d'tre estim  si vil prix. Enfin j'ai
t rachet comme je le dsirais.... Mais, oh! la pense du tratre
Fastolffe me dchire le coeur: je l'excuterais de mes propres mains, si
je le tenais en ce moment en ma puissance.

SALISBURY.--Mais tu ne me dis pas comment tu as t trait.

TALBOT.--Accabl de brocards, d'insultes et d'pithtes ignominieuses.
Ils m'ont expos sur la place publique d'un march, pour servir de
spectacle  tout le peuple: Voil, disaient-ils, la terreur des
Franais, l'pouvantail qui effraye nos enfants. Alors je me suis
dgag des officiers qui me conduisaient, et avec mes ongles j'arrachais
les pierres du pav, pour les lancer aux spectateurs de mon opprobre.
Mon air menaant a fait fuir les autres. Personne n'osait approcher,
craignant une mort soudaine. Ils ne me croyaient pas assez en sret
dans des murs de fer. Telle tait la terreur que mon nom avait rpandue
parmi eux, qu'ils s'imaginaient que je pourrais briser des barres
d'acier, et mettre en pices des poteaux de diamant. Aussi avais-je une
garde des fusiliers les plus adroits qui se promenaient  toute minute
autour de moi; et si je bougeais seulement de mon lit, aussitt ils me
couchaient en joue, prts  me tirer au coeur.

SALISBURY.--Je suis au supplice d'entendre les tourments que tu as
essuys; mais nous en serons bien vengs. Maintenant c'est l'heure du
souper  Orlans: ici, au travers de cette grille, je peux compter
chaque homme, et voir comment les Franais fortifient leurs remparts.
Allons les observer: cette vue te rcrera. Sir Thomas Gargrave, et
vous, sir Guillaume Glansdale, je veux savoir positivement votre avis
sur le lieu o il nous convient le mieux de diriger notre batterie.

GARGRAVE.--Je pense que c'est  la porte du nord, car c'est l que se
tiennent les nobles.

GLANSDALE.--Et moi, ici, au boulevard du pont.

TALBOT.--Autant que je puis voir, il faut affamer cette ville, et
l'affaiblir de plus en plus par de lgres escarmouches.

(Un coup de canon part des remparts de la ville; Salisbury et Gargrave
tombent.)

SALISBURY.--O Dieu, aie piti de nous, misrables pcheurs!

GARGRAVE.--O Dieu, aie piti de moi, malheureux que je suis!

TALBOT.--Quel est ce coup qui vient si soudainement traverser nos
projets?--Parle, Salisbury.... si tu peux parler encore. Quelle est ta
blessure, modle de tous les guerriers? Oh! un de tes yeux et ta joue
emports! Tour maudite! Maudite et fatale main, qui as machin ce coup
terrible! Salisbury, vainqueur dans treize batailles! lui qui forma
Henri V  la guerre! Tant que sonnait une trompette, ou que battait un
tambour, son pe ne cessait de frapper sur le champ de
bataille.--Respires-tu encore, Salisbury? Si tu n'as pas de voix, il te
reste du moins un oeil que tu peux lever vers le Ciel, pour implorer sa
misricorde. Le soleil embrasse l'univers d'un seul regard. Ciel, ne
fais grce  aucun mortel, si Salisbury ne l'obtient pas de
toi.--Enlevez son corps: je vais vous aider  l'ensevelir. Et toi,
Gargrave, respires-tu encore? Parle  Talbot: regarde-le.--Salisbury,
console ton me par cette pense: tu ne mourras point tant que.... Il me
fait signe de la main, et me sourit comme s'il me disait: Quand je ne
serai plus, souviens-toi de me venger sur les Franais.--Plantagenet, je
te le promets: comme Nron, je jouerai du luth en contemplant l'incendie
de leurs villes. (_Un coup de tonnerre, ensuite une alarme._) Quel est
ce tumulte? Que signifie ce vacarme dans les cieux? D'o viennent cette
alarme et ce bruit?

(Entre un messager.)

LE MESSAGER.--Milord, milord: les Franais ont rassembl leurs troupes.
Le dauphin, avec une certaine Jeanne la Pucelle..., une sainte
prophtesse qui vient de se manifester tout nouvellement, arrive  la
tte d'une grande arme pour faire lever le sige.

(Ici Salisbury pousse un gmissement.)

TALBOT.--coutez, coulez, comme gmit Salisbury mourant! son coeur
souffre de ne pouvoir se venger. Franais, je serai pour vous un
Salisbury! Pucelle, ou non Pucelle, dauphin ou chien de mer, j'craserai
vos coeurs sous les pieds de mon cheval. Portez Salisbury dans sa tente;
et, aprs, voyons jusqu'o va l'audace de ces lches Franais.

(Une alarme. Ils sortent emportant les deux morts.)




SCNE V

Devant une des portes d'Orlans.

_Alarmes. Escarmouches._ TALBOT _poursuit le DAUPHIN et le chasse devant
lui; alors parat_ LA PUCELLE, _chassant les Anglais devant elle.
Ensuite rentre_ TALBOT.


TALBOT.--O est ma force, mon intrpidit, ma valeur? Nos Anglais se
retirent: je ne puis les arrter. Une femme, vtue en guerrier, les
chasse devant elle. (_Entre la Pucelle._) La voici, la voici qui
s'avance.--Je veux me mesurer avec toi: dmon mle ou femelle, je veux
te conjurer: je saurai te tirer du sang[11]; tu n'es qu'une sorcire: je
vais livrer dans l'instant ton me au matre que tu sers.

[Note 11: On croyait alors que lorsqu'on pouvait faire couler le
sang d'une sorcire, on tait hors de l'atteinte de son pouvoir.]

LA PUCELLE.--Viens, viens; c'est  moi seule qu'il est rserv de ternir
ta gloire.

(Ils combattent.)

TALBOT.--Ciel! peux-tu souffrir que l'enfer l'emporte? Plutt que de
renoncer  chtier cette insolente crature, les lans de mon courage
feront clater ma poitrine; et, dans ma fureur, j'arracherai de mes
paules ces bras impuissants.

LA PUCELLE.--Adieu, Talbot, ton heure n'est pas encore venue: en
attendant, il faut que j'aille ravitailler Orlans.--Essaye de me
vaincre, si tu peux: je me ris de ta force; va, va plutt rafrachir tes
soldats affams, aider Salisbury  faire son testament. Cette journe
est  nous, et bien d'autres qui vont la suivre.

(Elle entre dans Orlans avec les soldats.)

TALBOT.--Mes penses tourbillonnent comme la roue d'un potier. Je ne
sais o je suis, ni ce que je fais. Une sorcire, par la peur qu'elle
rpand, et non par sa force, comme Annibal, pousse devant elle nos
troupes, et triomphe comme il lui plat. Ainsi on voit les abeilles fuir
de leurs ruches devant la fume, et les colombes chasses de leurs
asiles par une mauvaise odeur. Ils nous appelaient des _dogues anglais_,
 cause de notre acharnement; aujourd'hui, timides comme de petits
chiens, nous fuyons en poussant des cris. _(Une courte alarme_.)
coutez-moi, concitoyens, ou recommencez le combat, ou arrachez les
lions de l'cusson d'Angleterre: mettez-y des moutons au lieu de lions;
renoncez  votre patrie. Non, le mouton ne fuit pas devant le loup, ni
le cheval ou le boeuf devant le lopard, aussi timidement que vous
devant ces esclaves que vous avez tant de fois vaincus. _(Une autre
escarmouche_.) Ils ne le feront pas.--Retirez-vous dans vos
retranchements: vous avez tous conspir la mort le Salisbury, car nul de
vous ne veut frapper un seul coup pour le venger.--La Pucelle est entre
dans Orlans malgr nous et tous nos efforts. Oh! je voudrais mourir
avec Salisbury! La honte me forcera de cacher ma tte.

(Il sort.)

(Alarme, bruit de trompettes, retraite.)




SCNE VI

LA PUCELLE, CHARLES, REN, ALENON, _et des soldats paraissent sur les
remparts_.


LA PUCELLE.--Arborons nos tendards dploys sur les murs. Orlans est
dlivr des loups anglais. Ainsi Jeanne la Pucelle a accompli sa parole.

CHARLES.--Divine crature, fille brillante d'Astre, de quels honneurs
assez grands te payerai-je ce succs? Tes promesses ressemblent aux
jardins d'Adonis, qui donnaient un jour des fleurs et le lendemain des
fruits. France, triomphe et rjouis-toi de ta glorieuse prophtesse. La
ville d'Orlans est regagne: jamais bonheur plus signal n'est chu 
notre empire.

REN.--Pourquoi donc toutes les cloches de la ville n'annoncent-elles
pas notre victoire? Dauphin, commandez aux citoyens d'allumer des feux
de joie, et de clbrer des ftes et des banquets dans les rues et les
places, pour clbrer le bonheur que Dieu vient de nous accorder.

ALENON.--Toute la France sera dans la joie, quand elle apprendra quel
mle courage nous avons montr.

CHARLES.--C'est  Jeanne, et non  nous, que ce beau triomphe est d. En
reconnaissance, je veux partager ma couronne avec elle; tous les
prtres, tous les religieux de mon royaume chanteront en choeur ses
immortelles louanges. Je veux lui lever une pyramide plus magnifique
que ne fut jamais celle de la Rhodope de Memphis. En mmoire d'elle,
quand elle sera morte, ses cendres, enfermes dans une urne plus
prcieuse que le coffre aux riches diamants de Darius, seront portes
aux ftes solennelles devant les rois et les reines de France. Ce ne
sera plus saint Denis que nous invoquerons; Jeanne la Pucelle sera
dsormais la patronne de la France. Entrons, et aprs ce beau jour de
victoire, allons nous rjouir dans un banquet royal.

(Fanfare. Ils sortent.)

FIN DU PREMIER ACTE.




                             ACTE DEUXIME




SCNE I

France.--Devant Orlans.

_Entre_ UN SERGENT _franais, avec_ DEUX SENTINELLES.


LE SERGENT.--Camarades,  vos postes, et soyez vigilants. Si vous
entendez quelque bruit, si vous apercevez quelque ennemi prs des
remparts, donnez-nous-en avis au corps de garde par quelque signal.

LES SENTINELLES.--Sergent, vous serez averti. (_Le sergent sort._) Ainsi
les pauvres subalternes, tandis que les autres dorment tranquilles sur
leurs lits, sont contraints de veiller au milieu des tnbres, par le
froid et la pluie!

(Entrent Talbot, Bedford, le duc de Bourgogne et les troupes, munis
d'chelles d'assaut. Leurs tambours battent une marche sourde.)

TALBOT.--Lord rgent, et vous, duc redout dont l'alliance nous donne
l'amiti des provinces d'Artois, de Flandre et de Picardie, pendant
cette nuit favorable, les Franais sont sans dfense, aprs avoir bu et
banquet tout le jour. Saisissons cette occasion: elle est faite pour
nous venger de leur fraude, oeuvre de perfidie et d'une sorcellerie
diabolique.

BEDFORD.--Lche roi! Quel outrage il fait  sa renomme en dsesprant
ainsi de la vigueur de son bras, et en se liguant avec des sorcires et
des suppts d'enfer!

LE DUC DE BOURGOGNE.--Les tratres n'ont jamais d'autre alliance. Mais
quelle est donc cette Pucelle qu'on dit si chaste?

TALBOT.--Une jeune fille, dit-on.

BEDFORD.--Une jeune fille! et si guerrire!

LE DUC DE BOURGOGNE.--Prions Dieu que d'ici  peu de temps elle ne
prouve pas qu'elle est un homme, si elle continue, comme elle a
commenc,  porter l'armure sous l'tendard des Franais!

TALBOT.--Eh bien, qu'ils commercent, qu'ils complotent avec les esprits
infernaux! Dieu est notre forteresse; en son nom victorieux,
dterminons-nous  escalader leurs remparts.

BEDFORD.--Monte, brave Talbot, nous te suivrons.

TALBOT.--Non pas tous ensemble: il vaut bien mieux,  mon avis, que nous
entrions par divers cts  la fois: si quelqu'un de nous vient 
chouer, les autres pourront tenir encore contre les ennemis.

BEDFORD.--D'accord. Je vais monter par cet angle, l-bas.

LE DUC DE BOURGOGNE.--Et moi, par celui-ci.

TALBOT.--Et Talbot montera par ici, ou y trouvera son tombeau. Allons,
Salisbury; c'est pour toi et pour le droit de Henri d'Angleterre; cette
nuit va montrer combien je vous suis dvou  tous les deux.

(Les Anglais escaladent les murailles en criant: Saint-George! Talbot!)

UNE SENTINELLE, _ l'intrieur_.--Aux armes! aux armes! L'ennemi livre
l'assaut.

(Les Franais accourent et sautent  demi-vtus sur les murs. Le Btard,
Alenon, Ren, arrivent par diffrents cts, les uns habills et arms,
et les autres en dsordre.)

ALENON.--Quoi donc, mes seigneurs,  demi nus!

LE BATARD.--A demi nus? oui; et bien joyeux d'avoir chapp si
heureusement!

REN.--Il tait temps, je crois, de s'veiller et de quitter nos lits;
l'alarme retentissait  la porte de nos chambres.

ALENON.--De tous les exploits que j'ai vus, depuis que je fais la
guerre, jamais je n'ai ou parler d'une entreprise plus hasardeuse et
plus dsespre que cet assaut.

LE BATARD.--Je crois que ce Talbot est un dmon des enfers.

REN.--Si ce n'est pas l'enfer,  coup sr, c'est le ciel qui le
seconde.

ALENON.--Voici Charles qui vient. Je suis tonn de sa diligence.

(Entrent Charles et la Pucelle.)

LE BATARD, _avec ironie_.--Bon! la divine Jeanne tait sa garde.

CHARLES, _ la Pucelle_.--Est-ce l ton art, trompeuse dame? N'as-tu
commenc de nous flatter d'abord par un lger succs, que pour nous
exposer aprs  une perte dix fois plus grande?

LA PUCELLE.--Pourquoi Charles est-il exigeant avec son amie?
Prtendez-vous que ma puissance soit toujours la mme? Dois-je
l'emporter soit que je veille, soit que je dorme? ou rejetterez-vous sur
moi toutes les fautes? Imprvoyants soldats, si vous aviez fait bonne
garde, ce dsastre soudain ne serait jamais arriv.

CHARLES.--Duc d'Alenon, c'est votre faute,  vous, qui commandiez la
garde de nuit, de n'avoir pas t plus attentif  cet important emploi.

ALENON.--Si tous vos quartiers avaient t aussi soigneusement veills
que celui dont j'avais l'inspection, nous n'aurions pas t si
honteusement surpris.

LE BATARD.--Le mien tait en sret.

REN.--Et le mien aussi, mon prince.

CHARLES.--Pour moi, j'ai pass la plus grande partie de cette nuit dans
le quartier de la Pucelle et dans le mien,  errer de garde en garde, et
 relever les sentinelles: comment donc les ennemis ont-ils pu entrer?
par quel ct ont-ils pntr le premier?

LA PUCELLE.--Ne demandez plus, seigneur, comment et par o. Il est
certain qu'ils ont trouv quelque partie faiblement garde, o la brche
a t ouverte. Et maintenant il ne nous reste que la ressource de
rallier nos soldats pars, et d'tablir de nouvelles plates-formes, pour
inquiter les Anglais.

(Une alarme. Entre un soldat anglais criant: _Talbot! Talbot!_ Le roi,
les ducs et la Pucelle fuient, laissant derrire eux une partie de leurs
habits.)

LE SOLDAT.--J'aurai bien la hardiesse de prendre ce qu'ils ont laiss.
Le cri de _Talbot_ me sert d'pe. Me voil charg de dpouilles, sans
avoir employ d'autre arme que son nom. (Il sort.)




SCNE II

Orlans.--Dans la ville.

_Entrent_ TALBOT, BEDFORD, LE DUC DE BOURGOGNE, UN CAPITAINE _et
autres_.


BEDFORD.--Le jour commence  percer, et la nuit fuit en repliant le noir
manteau dont elle couvrait la terre. Cessons ici notre chaude poursuite,
et faisons sonner la retraite.

(On sonne la retraite.)

TALBOT.--Qu'on apporte le corps du vieux Salisbury et qu'on le dpose au
milieu de la place publique, dans le centre mme de cette ville
maudite.--Me voil donc acquitt du voeu que j'avais fait  son me.
Pour chaque goutte de sang qu'il a perdue, cinq Franais au moins sont
morts cette nuit, et afin que les sicles futurs sachent quel dsastre a
produit sa vengeance, je veux riger dans leur principal temple une
tombe o sera enterr son corps: sur sa tombe, et de telle sorte que
chacun le puisse lire, sera grav le rcit du sac d'Orlans, par quelle
trahison est arrive sa mort dplorable, et quelle terreur il inspirait
 la France.--Mais je songe, seigneurs, que dans notre sanglant carnage
nous n'avons pas rencontr l'altesse du dauphin, ni son nouveau
champion, la vaillante Jeanne d'Arc, ni aucun de ses perfides allis.

BEDFORD.--On croit, lord Talbot, qu'au commencement du combat, arrachs
tout d'un coup  leurs lits paresseux, et au milieu des pelotons de gens
arms, ils ont saut par-dessus les murailles pour chercher un asile
dans la plaine.

LE DUC DE BOURGOGNE.--Moi-mme, autant que j'ai pu distinguer  travers
la fume et les noires vapeurs de la nuit, je suis sr d'avoir effray
le dauphin et sa compagne, comme ils accouraient tous deux les bras
enlacs, ainsi qu'un couple de tendres tourterelles, qui ne peuvent
vivre spares ni le jour ni la nuit.--Quand nous aurons mis ordre 
tout ici, nous marcherons sur leurs traces avec toutes nos troupes.

(Entre un messager.)

LE MESSAGER.--Salut  vous tous, milords! Quel est celui, dans cette
noble runion, que vous nommez le belliqueux Talbot, clbre par ses
exploits si vants dans tout le royaume de France?

TALBOT.--Voici Talbot; qui veut lui parler?

LE MESSAGER.--Une vertueuse dame, la comtesse d'Auvergne, admirant avec
respect ta renomme, te supplie par moi, illustre seigneur, de lui
accorder la faveur de visiter l'humble chteau o elle rside, afin
qu'elle puisse se vanter d'avoir vu l'homme dont la gloire remplit
l'univers de son clat.

LE DUC DE BOURGOGNE.--En est-il donc ainsi? Allons, je vois que nos
guerres deviendront un gai et paisible passe-temps, si les dames
demandent qu'on aille ainsi les visiter.--Vous ne pouvez honntement,
milord, ddaigner sa gracieuse requte.

TALBOT.--Ne me croyez plus dsormais; car ce qu'un peuple entier
d'orateurs n'auraient jamais pu obtenir de moi avec toute leur
loquence, la politesse d'une femme l'emporte. Ainsi, dites-lui que je
lui rends grces, et que, soumis et respectueux, j'irai lui faire ma
cour. Vos Seigneuries ne me tiendront-elles pas compagnie?

BEDFORD.--Non certes: ce serait plus que n'exige la politesse; et j'ai
ou dire que les htes qui ne sont pas pris ne sont jamais mieux venus
que lorsqu'ils s'en vont.

TALBOT.--Allons, j'irai donc seul, puisqu'il n'y a pas moyen de s'en
dfendre; je veux faire l'essai de la courtoisie de cette
dame.--Capitaine, approchez. _(Il lui parle  l'oreille.)_ Vous devinez
mes intentions?

LE CAPITAINE.--Oui, milord, et je m'y conformerai.




SCNE III

(Cour du chteau de la comtesse d'Auvergne.)

LA COMTESSE, _suivie du_ CONCIERGE _de son chteau_.


LA COMTESSE.--Concierge, souviens-toi de ce dont je t'ai charg; et,
quand tu l'auras fait, apporte-moi les clefs.

LE CONCIERGE.--Je le ferai, madame.

(Il sort.)

LA COMTESSE.--Le plan est dress. Si tout russit, je serai aussi
fameuse par cet exploit que la Scythe Thomyris par la mort de Cyrus.--On
fait un grand bruit de ce redoutable chevalier et de ses merveilleuses
prouesses. Je serais bien aise que le tmoignage de mes yeux concourt
avec celui de mes oreilles pour porter mon jugement sur ses hauts faits.

(Entrent le messager et Talbot.)

LE MESSAGER.--Madame, conformment  votre dsir exprim par mon
message, le lord Talbot vient vous voir.

LA COMTESSE.--Il est le bienvenu.--Quoi! est-ce lui?

LE MESSAGER.--Madame, lui-mme.

LA COMTESSE.--Est-ce l le flau de la France? Est-ce l ce Talbot si
redout dans l'Europe, et dont le nom sert aux mres pour faire taire
leurs enfants? Je vois  prsent combien les rcits sont fabuleux et
trompeurs; je m'attendais  voir un Hercule, un second Hector, 
l'aspect farouche, d'une vaste et forte stature. Eh! c'est un enfant, un
nain ridicule; il ne se peut pas que cet avorton faible et rid frappe
ses ennemis d'une si grande terreur.

TALBOT.--Madame, j'ai pris la hardiesse de vous importuner; mais puisque
Votre Seigneurie n'est pas libre, je choisirai quelque autre temps pour
vous faire ma visite.

LA COMTESSE.--Que prtend-il? Allez lui demander o il va.

LE MESSAGER.--Daignez rester, milord Talbot: ma matresse dsire savoir
la cause de votre brusque dpart.

TALBOT.--H mais, c'est parce que je vois qu'elle est dans l'erreur: je
vais lui prouver que Talbot est ici.

(Rentre le concierge avec des clefs.)

LA COMTESSE.--Si tu es Talbot, tu es donc prisonnier.

TALBOT.--Prisonnier? Et de qui?

LA COMTESSE.--Le mien, lord altr de sang: et voil pourquoi je t'ai
attir chez moi. Depuis longtemps ton ombre est ma prisonnire, car ton
portrait est pendu dans ma galerie. Aujourd'hui l'original subira le
mme sort, et j'enchanerai tes bras et tes jambes  toi, qui, depuis
tant d'annes, as tyranniquement opprim, ravag ma patrie, gorg nos
citoyens, et envoy dans les fers nos enfants et nos maris.

TALBOT.--Ha, ha, ha!

LA COMTESSE.--Tu ris, misrable! Va, ta joie se changera bientt en
gmissements.

TALBOT.--Je ris de votre folie, de croire que vous ayez en votre
possession autre chose que l'ombre de Talbot pour objet de vengeance.

LA COMTESSE.--Quoi! n'es-tu pas l'homme?

TALBOT.--Oui, sans doute.

LA COMTESSE.--Eh bien, j'en possde donc l'original.

TALBOT.--Non, non: je ne suis que l'ombre de moi-mme. Vous tes due,
madame; vous n'avez ici que l'ombre de Talbot: ce que vous voyez n'est
qu'un frle et chtif individu de l'espce humaine. Je vous dis, madame,
que si Talbot tout entier tait ici, vous le verriez d'une grandeur et
d'une tendue si immense, que votre appartement ne suffirait pas pour le
contenir.

LA COMTESSE.--C'est un marchand d'nigmes: il est ici et il n'est point
ici: comment ces contradictions peuvent-elles se concilier?

TALBOT.--Je vais vous le montrer dans l'instant. (_Il donne un coup de
sifflet: on entend des tambours; aussitt suit une dcharge
d'artillerie. Les portes sont forces; entre une troupe de soldats_.)
Qu'en dites-vous, madame? Reconnaissez-vous  prsent que Talbot n'est
que l'ombre de lui-mme? (_Montrant ses soldats_.) Voil sa substance,
ses muscles, ses bras, sa force avec laquelle il courbe sous le joug vos
ttes rebelles, rase vos cits, renverse vos places, et les change en un
moment en solitudes dsoles.

LA COMTESSE.--Victorieux Talbot! pardonne mon outrage. Je vois que tu
n'es pas moins grand que ne te peint la renomme, et que tu es bien plus
grand que ne l'annonce ta stature. Que ma prsomption ne provoque pas
ton courroux! Je me reproche de ne t'avoir pas reu avec le respect qui
t'est d.

TALBOT.--Ne vous effrayez point, belle dame; et ne vous mprenez pas sur
l'me de Talbot, comme vous vous tes mprise sur son apparence
extrieure. Ce que vous avez fait ne m'a point offens: et je ne vous
demande d'autre satisfaction, que de nous permettre, de votre plein gr,
de goter votre vin et de voir quelles douceurs vous avez  nous offrir,
car l'apptit des soldats les sert toujours  merveille.

LA COMTESSE.--De tout mon coeur. Et croyez que je me trouve honore de
fter un si grand guerrier dans ma maison.

(Ils sortent.)




SCNE IV

(Londres.--Le jardin du Temple.)

_Entrent_ LES COMTES DE SOMERSET, DE SUFFOLK ET DE WARWICK, RICHARD
PLANTAGENET, VERNON _et un autre avocat_.


PLANTAGENET.--Nobles lords, et vous gentilshommes, que signifie ce
silence? Personne n'ose-t-il donc rendre hommage  la vrit?

SUFFOLK.--Nous faisions trop de bruit dans la salle du Temple: le jardin
nous convient mieux.

PLANTAGENET.--Dites donc, en un mot, si j'ai soutenu la vrit, et si
l'obstin Somerset n'tait pas dans l'erreur.

SUFFOLK.--Sur ma foi, je fus toujours un disciple paresseux en matire
de lois; jamais je n'ai pu plier ma volont  la loi: en revanche je
plie la loi  ma volont.

SOMERSET.--Jugez donc entre nous deux, vous, lord Warwick.

WARWICK.--Demandez-moi, entre deux faucons, quel est celui qui vole le
plus haut; entre deux dogues, celui qui a la plus large gueule; entre
deux lames, quelle est la mieux trempe; entre deux chevaux, quel est
celui qui a la plus belle encolure; entre deux jeunes filles, quelle est
celle dont l'oeil est le plus riant: j'ai l-dessus quelques lgres
connaissances, assez peut-tre pour porter un jugement; mais quant  ces
fines et subtiles quivoques de la loi, sur ma foi, je ne m'y entends
nullement, pas plus qu'un choucas.

PLANTAGENET.--Bah! c'est un adroit subterfuge pour viter de parler. La
vrit parat si nue, si visible de mon ct, que l'oeil le moins
perant peut l'apercevoir.

SOMERSET.--Et elle se manifeste de mon ct si claire et si brillante,
que ses rayons se feraient sentir  l'oeil mme de l'aveugle.

PLANTAGENET.--Puisque votre langue est enchane, et qu'il vous rpugne
tant de parler, dclarez vos penses par des signes muets. Que celui qui
est n vrai gentilhomme, et tient  l'honneur de sa naissance, s'il
pense que j'ai plaid la cause de la vrit, arrache avec moi une rose
blanche de cet glantier.

SOMERSET.--Que celui qui n'est pas un lche, ni un flatteur, et qui ose
se ranger du parti de la vrit, arrache avec moi de cette pine une
rose rouge.

WARWICK.--Je n'aime point les couleurs, et ddaignant de colorer mes
intentions par une basse et insinuante flatterie, j'arrache cette rose
blanche avec Plantagenet.

SUFFOLK.--Et moi cette rose rouge avec le jeune Somerset, et j'ajoute
que je pense qu'il a le bon droit pour lui.

VERNON.--Arrtez, lords et gentilshommes; et ne cueillez plus de roses
avant d'avoir dcid que celui des deux qui aura le moins de roses
cueillies de son ct cdera  l'autre, et reconnatra la justice de son
opinion.

SOMERSET.--Sage Vernon, c'est bien dit; si c'est moi qui ai le moins de
roses, j'y souscris en silence.

PLANTAGENET.--Et moi aussi.

VERNON.--Eh bien, pour rendre hommage  la bonne cause et  son
vidence, je cueille ce bouton ple et vierge, et donne mon suffrage au
parti de la rose blanche.

SOMERSET.--Ne vous piquez pas le doigt en la cueillant, de peur que
votre sang ne teigne en rouge la rose blanche, et que vous ne veniez 
mon avis, fort contre votre gr.

VERNON.--Si je saigne pour mon opinion, milord, elle se chargera de
gurir ma blessure et me maintiendra du ct o je suis prsentement.

SOMERSET.--Fort bien, fort bien: allons, qui encore?

L'AVOCAT, _ Somerset_.--Si mon tude n'est pas vaine, si mes livres ne
sont pas faux, le systme que vous avez embrass est une erreur; et,
comme preuve, j'arrache aussi une rose blanche.

PLANTAGENET.--Eh bien, Somerset, o est maintenant votre argument?

SOMERSET.--Ici, dans le fourreau, o il se propose de teindre votre rose
blanche en rouge de sang.

PLANTAGENET.--En attendant, vos joues contrefont nos roses, car elles
plissent de crainte, pour attester que la vrit est  nous.

SOMERSET.--Non, Plantagenet, ce n'est pas de crainte, mais de colre de
voir tes joues rougir de honte pour contrefaire nos roses; tandis que ta
langue refuse de confesser ton erreur.

PLANTAGENET.--Somerset, ta rose n'a-t-elle pas un ver qui la ronge?

SOMERSET.--Plantagenet, ta rose n'a-t-elle pas une pine?

PLANTAGENET.--Oui, une pine aigu et piquante, propre  dfendre la
vrit; tandis que ton ver rongeur dtruit son mensonge.

SOMERSET.--Eh bien, je trouverai des amis qui porteront mes roses
sanglantes et qui soutiendront la vrit de ce que j'ai avanc, tandis
que le fourbe Plantagenet n'osera pas se montrer.

PLANTAGENET.--Par ce jeune bouton qui est dans ma main, je te mprise,
toi et ton parti, maussade enfant.

SUFFOLK.--Plantagenet, ne dirige pas tes mpris de ce ct.

PLANTAGENET.--Prsomptueux Pole, je le veux ainsi, et je te brave ainsi
que lui.

SUFFOLK.--C'est dans ton sang que j'en serai veng.

SOMERSET.--Cesse, cesse, noble Guillaume Pole: nous honorons trop ce
paysan, en conversant avec lui.

WARWICK.--Par le ciel, tu lui fais injure, Somerset. Son aeul tait
Lionel duc de Clarence, troisime fils d'douard III, roi d'Angleterre.
Sort-il, d'une souche si antique, des roturiers sans armoiries?

PLANTAGENET.--Il se fie au privilge de ce lieu[12]: autrement, son
lche coeur n'aurait pas os se permettre ce langage.

[Note 12: Il ne parat pas qu' cette poque le Temple, o se font
encore les tudes de droit, et aucun privilge analogue au droit
d'asile; peut-tre ce lieu en avait-il t investi dans des temps
antrieurs, lorsque les Templiers l'habitaient.]

SOMERSET.--Par celui qui m'a cr, je soutiendrai mes paroles dans tous
les coins de la chrtient. Richard, le comte de Cambridge, ton pre,
n'a-t-il pas t excut sous le rgne du feu roi, pour crime de
trahison? Et sa trahison ne t'a-t-elle pas entach, souill et dgrad
de ton ancienne noblesse? Son crime vit encore dans ton sang, et jusqu'
ce que tu sois rhabilit, non, tu n'es qu'un roturier.

PLANTAGENET.--Mon pre fut accus et non convaincu: il fut condamn 
mourir pour crime de trahison; mais il ne fut point un tratre. Et ce
que je dis ici, je le prouverai contre de plus illustres adversaires que
Somerset, si le temps dans son cours amne et mrit  mon gr
l'occasion. Ton partisan Pole, et toi, vous serez nots dans ma mmoire,
et je vous chtierai un jour pour cet injurieux prjug:
souvenez-vous-en bien, et tenez-vous pour avertis.

SOMERSET.--Soit: tu nous trouveras toujours prts  te rpondre, et
reconnais-nous  ces couleurs pour tes ennemis: mes amis les porteront
en dpit de toi.

PLANTAGENET.--Et j'en jure par mon me, nous porterons  jamais, moi et
mon parti, cette rose ple de courroux, en symbole de ma haine qui ne
s'teindra que dans ton sang. Ou cette fleur se fltrira avec moi dans
ma tombe, ou elle fleurira avec moi jusqu'au degr d'lvation qui
m'appartient.

SUFFOLK.--Poursuis ta route, et trouve ta ruine dans ton ambition;
adieu, jusqu' la premire occasion de te rejoindre.

(Il sort.)

SOMERSET.--Je te suis, Pole.--Adieu, ambitieux Richard.

PLANTAGENET.--Comme on me brave! Et je suis forc de l'endurer!

WARWICK.--Cette tache, qu'ils reprochent  votre maison, sera efface
dans le prochain parlement, convoqu pour rgler un accord entre
Winchester et Glocester. Et si vous n'tes pas ce jour-l cr duc
d'York, je ne veux plus m'appeler Warwick. En attendant, en tmoignage
de mon affection pour vous contre l'orgueilleux Somerset et Guillaume
Pole, je veux porter cette rose qui me dclare de votre parti. Et je
prdis ici que cette querelle des roses blanches et des roses rouges,
ne dans le jardin du Temple, et qui a dj form une faction,
prcipitera des milliers d'hommes dans les ombres du tombeau.

PLANTAGENET.--Sage Vernon, je vous dois beaucoup, d'avoir cueilli une
rose en faveur de mon parti.

VERNON.--Et je la porterai toujours pour sa dfense.

L'AVOCAT.--Et moi aussi.

PLANTAGENET.--Je vous rends grces, brave gentilhomme.--Allons dner
ensemble tous quatre. J'ose dire qu'un jour viendra o cette querelle
s'abreuvera de sang.

(Il sort.)




SCNE V

Une salle dans l'intrieur de la Tour.

_Entre_ MORTIMER, _port sur un sige par_ DEUX GEOLIERS.


MORTIMER.--Gardiens compatissants de mon infirme vieillesse, laissez
Mortimer mourant se reposer ici. Je souffre dans tous mes membres
endoloris par ma longue prison, comme un malheureux  peine chapp  la
torture. Je suis aussi vieux que Nestor et vieilli par un sicle de
peines, et ces cheveux blancs, messagers du trpas, annoncent la fin
d'Edmond Mortimer. Ces yeux, tels que des lampes dont l'huile est
consume, s'obscurcissent de plus en plus, comme prts  s'teindre. Mes
paules flchissent sous le poids du chagrin, et mes bras languissants
tombent comme une vigne fltrie, dont les rameaux desschs rampent sur
la terre. Et cependant ces pieds, dont la plante sans force ne peut plus
soutenir cette masse d'argile, semblent prendre des ailes dans le dsir
de me porter au tombeau, comme s'ils comprenaient qu'il ne me reste plus
d'autre refuge. Mais, dis-moi, gelier, mon neveu viendra-t-il?

PREMIER GEOLIER.--Milord, Richard Plantagenet viendra: nous avons envoy
 son appartement dans le Temple, et sa rponse a t qu'il allait
venir.

MORTIMER.--C'est assez! mon me sera donc satisfaite!--Pauvre jeune
homme! son malheur gale le mien. Depuis que Henri Monmouth a commenc
de rgner (hlas! avant son lvation, je brillais  la guerre), j'ai
t confin dans cette odieuse prison; et, depuis le mme temps, Richard
est tomb dans l'obscurit, dpouill de ses honneurs et de son
hritage. Mais aujourd'hui que l'quitable mort, cet arbitre souverain
qui termine tous les dsespoirs, et dlivre l'homme des misres de la
vie, va de sa main propice me faire quitter ce lieu, je voudrais que les
peines de ce jeune homme fussent aussi  leur terme et qu'il pt
recouvrer ce qu'il a perdu.

(Entre Plantagenet.)

PREMIER GEOLIER.--Milord, votre cher neveu est arriv.

MORTIMER.--Richard Plantagenet, mon ami, est-il arriv?

PLANTAGENET.--Oui, mon noble oncle, votre neveu Richard, si indignement
trait, et tout rcemment encore si insult, vient vers vous.

MORTIMER.--Guidez mes bras, que je puisse l'y serrer et rendre dans son
sein mon dernier soupir. Oh! dites-moi quand mes lvres seront prs de
toucher ses joues, afin que je puisse dans ma faiblesse lui donner
encore un baiser.--Et apprends-moi, cher rejeton de l'illustre tige
d'York, pourquoi tu as dit que tu avais tout rcemment t insult.

PLANTAGENET.--Commencez par appuyer sur mon bras votre corps puis, et
ainsi en repos, vous pourrez entendre le rcit de mes douleurs.--Ce jour
mme, dans une confrence sur un cas de la loi, quelques paroles ont t
changes entre Somerset et moi, et dans la chaleur de cette discussion
il a donn carrire  sa langue, et m'a reproch la mort de mon pre. Ce
reproche imprvu m'a ferm la bouche; autrement j'aurais repouss
l'injure par l'injure. Ainsi, cher oncle, au nom de mon pre, pour
l'honneur d'un vrai Plantagenet, et en considration de notre alliance,
dclarez-moi pourquoi le comte de Cambridge, mon pre, a t dcapit.

MORTIMER.--La mme cause, mon beau neveu, qui m'a fait emprisonner et
dtenir, pendant toute ma florissante jeunesse, dans une odieuse prison,
pour y languir solitaire, a t aussi la cause dteste de sa mort.

PLANTAGENET.--J'ignore tout. Expliquez-moi cette cause avec plus de
dtail, car je ne peux rien deviner.

MORTIMER.--Je vais le faire, si mon souffle haletant me le permet, et si
la mort ne survient pas avant la fin de mon rcit.--Henri IV, aeul du
roi, dposa son cousin Richard, le fils d'douard, le premier-n et
l'hritier lgitime du roi douard, troisime roi de cette race. Pendant
son rgne, les Percy du Nord, trouvant son usurpation injuste,
s'efforcrent de me porter au trne. La raison qui poussa ces lords
belliqueux  cette entreprise tait que le jeune roi Richard ainsi
cart, et ne laissant aucun hritier de sa gnration, j'tais le
premier aprs lui par ma naissance et ma parent; car je descends par ma
mre de Lionel, duc de Clarence, troisime fils du roi douard III;
tandis que lui, Monmouth, descend de Jean de Gaunt, qui n'est que le
quatrime de cette race hroque. Mais coutez: dans cette grande et
difficile entreprise, o ils tentaient de placer sur le trne l'hritier
lgitime, je perdis ma libert, et eux la vie. Longtemps aprs ceci,
lorsque Henri V, succdant  son pre Bolingbroke, vint  rgner, ton
pre, le comte de Cambridge, qui descendait du fameux Edmond Langley,
duc d'York, pousa ma soeur, qui fut ta mre. De nouveau touch de ma
cruelle infortune, il leva une arme, esprant me dlivrer et ceindre
mon front du diadme; mais ce gnreux comte y prit comme les autres,
et fut dcapit. Ainsi furent dtruits les Mortimer, en qui reposait ce
titre.

PLANTAGENET.--Et vous, milord, vous tes le dernier de leur nom?

MORTIMER.--Oui; et tu vois que je n'ai point de postrit, et que ma
voix dfaillante annonce ma mort prochaine. Tu es mon hritier: je fais
des voeux pour que tu en recueilles les droits; mais sois circonspect
dans cette prilleuse affaire.

PLANTAGENET.--Vos graves conseils ont sur moi un juste empire: cependant
il me semble que l'excution de mon pre ne fut qu'un acte sanglant de
tyrannie.

MORTIMER.--Garde le silence, mon neveu, et conduis-toi avec prudence. La
maison de Lancastre est solidement tablie, et, telle qu'une montagne,
n'est pas facile  branler.--Mais en ce moment ton oncle va quitter
cette vie, comme les princes quittent leur cour lorsqu'ils sont
rassasis d'un long sjour dans le mme lieu.

PLANTAGENET.--O mon oncle, je voudrais qu'une part de mes jeunes annes
pt loigner le terme de votre vieillesse.

MORTIMER.--Tu veux donc me faire tort, comme le meurtrier qui donne
mille coups de poignard, lorsqu'un seul peut tuer. Ne t'afflige point,
ou ne t'afflige que pour mon bien. Donne seulement des ordres pour mes
obsques: adieu; que toutes tes esprances s'accomplissent, et que ta
vie soit heureuse dans la paix et dans la guerre!

(Il expire.)

PLANTAGENET.--Que la paix et non la guerre accompagne ton me qui
s'enfuit! Tu as pass ton plerinage dans une prison, et, comme un
ermite, tu y finis tes jours.--Oui, j'enfermerai ton conseil dans mon
sein; ce que je conois y reposera en silence.--Geliers, emportez son
corps de ces lieux; je verrai avec moins de douleur ses obsques que sa
triste vie.--(_Les geliers sortent emportant le corps de Mortimer_.)
Ici s'teint le flambeau consum des jours de Mortimer, victime de
l'ambition de gens mprisables. Quant  l'outrage,  l'injure amre que
Somerset a reproche  ma maison, j'espre bien l'effacer avec honneur:
et dans ce dessein, je vais hter mes pas vers le parlement. Ou je serai
rtabli dans tous les honneurs dus  mon sang, ou je ferai de mon
malheur mme l'instrument de ma fortune.

(Il sort.)

FIN DU DEUXIME ACTE.




                           ACTE TROISIME




SCNE I

Londres.--La salle du parlement.


_Fanfares. Entrent _LE ROI HENRI, EXETER, GLOCESTER, WINCHESTER,
WARWICK, SOMERSET, SUFFOLK ET RICHARD PLANTAGENET. _Glocester se met en
mesure de prsenter un bill; Winchester le lui arrache et le dchire_.

WINCHESTER.--Humfroi de Glocester, viens-tu ici avec des crits
soigneusement prmdits, des libelles crits et arrangs avec art? Si
tu as  m'accuser, et que tu te proposes de me charger de quelque
imputation, parle sur-le-champ et sans prparation, comme je me propose
de rpondre sur-le-champ, et par un discours sans apprt,  ce que tu
m'opposeras.

GLOCESTER.--Prtre prsomptueux, ce lieu m'impose la patience; autrement
tu connatrais  quel point tu m'as outrag. Ne crois pas que, si j'ai
voulu prsenter par rcit le tableau de tes lches et odieux mfaits,
j'aie rien invent ou que je sois hors d'tat de rpter de vive voix ce
qu'avait trac ma plume. Tu n'es pas un prlat: telle est ton audacieuse
perversit, telles sont tes perfidies et ton ambitieuse soif de
discorde, que les enfants mme parlent de ton orgueil. Tu es un infme
usurier; insolent par nature, ennemi de la paix, licencieux, dbauch,
plus qu'il ne convient  un homme de ton tat et de ton rang. Et quant 
tes trahisons, quoi de plus notoire? Tu m'as tendu un pige pour
surprendre ma vie au pont de Londres et  la Tour; et je craindrais
bien, si l'on venait  sonder tes penses, que le roi, ton souverain, ne
ft pas tout  fait  l'abri des jaloux complots de ton coeur ambitieux.

WINCHESTER.--Glocester, je te dfie.--Milords, daignez entendre ma
rponse: si j'tais avide, pervers, ambitieux, comme il veut que je le
sois, comment serais-je si pauvre? Comment arrive-t-il que je ne cherche
pas  marcher en avant,  m'lever plus haut, et que je me renferme dans
mon tat? Quant  l'esprit de dissension, qui chrit la paix plus que
moi....  moins que je ne sois provoqu? Mais, mes dignes lords, ce
n'est pas l ce qui offense le duc, ce n'est pas l ce qui l'a irrit:
ce qui l'irrite...., c'est qu'il voudrait que nul autre ne gouvernt que
lui, que personne que lui n'approcht le roi; voil ce qui soulve la
tempte dans son coeur, voil ce qui lui fait exhaler ces accusations
contre moi. Mais il connatra que je suis aussi bien n....

GLOCESTER.--Aussi bien n? Toi, btard de mon aeul!

WINCHESTER.--Ah! orgueilleux seigneur, qui es-tu, je te prie, qu'un
sujet imprieux sur le trne d'un autre?

GLOCESTER.--Prtre insolent, ne suis-je pas le protecteur?

WINCHESTER.--Et moi, ne suis-je pas un prlat de l'glise?

GLOCESTER.--Oui, comme un proscrit se tient dans un chteau et s'en sert
pour protger son brigandage.

WINCHESTER.--Insolent Glocester!

GLOCESTER.--Ta profession mrite du respect, mais non pas ta conduite.

WINCHESTER.--Rome me vengera.

GLOCESTER.--Va donc mendier le secours de Rome[13].

[Note 13: Winchester. _This Rome shall remedy._ Ce jeu de mots
entre _Rome_, Rome, et _to roam_, rder, vagabonder, est impossible 
reproduire.]

Glocester. _Roam thither them_.

SOMERSET.--Milord, il serait de votre devoir de vous contenir.

WARWICK, _ Somerset_.--Et vous, retenez donc l'vque dans les bornes
du sien.

SOMERSET.--Il me semble que milord devrait tre respectueux, et
connatre mieux la dignit sacre d'un prlat.

WARWICK.--Il me semble que _Sa Grandeur_ devrait tre plus modeste; il
ne convient pas  un prlat de parler ainsi.

SOMERSET.--Il en a le droit, lorsque son caractre sacr est si vivement
offens.

WARWICK.--Sacr ou profane, qu'importe? _Sa Grce_ n'est-elle pas le
_protecteur_ du roi?

PLANTAGENET, _ part_.--Plantagenet, je le vois, doit ici garder le
silence: on pourrait lui dire: Attendez pour parler, que vous en ayez
le droit. Votre avis tmraire doit-il se mler aux dbats des lords?
Sans cette crainte, j'aurais dj lanc un trait  Winchester.

LE ROI.--Glocester, et vous, Winchester, mes oncles, vous les premiers
gardiens de notre Angleterre, je voudrais vous prier, si les prires
avaient sur vous quelque empire, de rconcilier vos coeurs dans la paix
et l'amiti. Oh! quel scandale pour notre couronne que deux nobles pairs
tels que vous soient en discorde! Croyez-moi, lords, ma jeunesse peut
dire que la discorde civile est un ver funeste qui ronge le coeur de
l'tat. (_On entend un grand bruit en dehors avec ces cris:_ A bas, 
bas la livre jaune!) Quel est ce tumulte?

WARWICK.--C'est une meute, j'ose l'assurer, commence par la furie des
gens de l'vque.

(On entend encore ces cris: _Des pierres! des pierres!_)

(Entre le maire de Londres avec son escorte.)

LE MAIRE.--O mes dignes lords!  vertueux Henri! prenez piti de la cit
de Londres, prenez piti de nous. Les gens de l'vque et ceux du duc de
Glocester, malgr la dfense rcente de porter aucune arme, ont rempli
leurs poches de pierres, et, se rangeant en bandes ennemies, les font
pleuvoir si violemment les uns sur les autres que nombre d'hommes ont la
tte fracasse; on brise nos fentres le long des rues, et dans notre
alarme nous avons t forcs de fermer nos boutiques.

(Entrent, en se battant et la tte ensanglante, les gens de Glocester
et ceux de Winchester.)

LE ROI.--Nous vous enjoignons, par l'obissance que vous nous devez,
d'arrter vos mains homicides et de rester en paix.--Mon oncle
Glocester, je vous en conjure, apaisez cette rixe.

UN DES GENS DU DUC.--Si l'on nous interdit les pierres, nous combattrons
avec nos dents.

UN AUTRE DU PARTI OPPOS.--Faites ce qui vous plaira: nous sommes aussi
dtermins.

(Ils recommencent  se battre.)

GLOCESTER.--Hommes de ma maison, cessez cette ridicule querelle, et
mettez fin  cet trange combat.

UN TROISIME DE LA SUITE DU DUC.--Milord, nous savons que Votre Grce
est un homme juste et droit, et par votre royale naissance, vous ne le
cdez  personne qu' Sa Majest; aussi, avant que nous souffrions qu'un
si noble prince, un si bon pre de l'tat soit insult par un
barbouilleur d'encre, nous combattrons tous, nous, nos femmes et nos
enfants, et nous consentirons plutt  nous voir massacrs par vos
ennemis.

UN AUTRE.--Oui; et morts, on nous verra creuser encore la terre de nos
ongles furieux.

(Le combat recommence.)

GLOCESTER.--Arrtez, arrtez, vous dis-je! et si vous m'aimez comme vous
le dites, laissez-moi vous persuader de suspendre un instant votre
fureur.

LE ROI.--Oh! que cette discorde afflige mon me!--Milord Winchester,
pouvez-vous voir mes soupirs et mes larmes, et ne pas ralentir votre
haine? Qui donc sera pitoyable, si vous ne l'tes pas? Qui se montrera
l'ami de la paix, si les saints ministres de l'glise se plaisent dans
le trouble?

WARWICK.--Milord protecteur, cdez.... Cdez, Winchester;  moins que
vous ne vouliez, par votre obstination, gorger aussi votre souverain et
bouleverser le royaume. Vous voyez quels dsastres, quels meurtres sont
l'ouvrage de votre inimiti! Rconciliez-vous donc si vous n'tes pas
altrs de sang.

WINCHESTER.--Qu'il commence par se soumettre ou je ne cderai jamais.

GLOCESTER.--Ma tendre compassion pour le roi me commande de cder; sans
quoi, je verrais le coeur de ce prtre arrach de ses entrailles, avant
qu'il pt se vanter de cet avantage sur moi.

WARWICK.--Voyez, milord Winchester, voyez; le duc a dj banni toute
furieuse colre: son front adouci vous l'annonce. Pourquoi
paraissez-vous encore si farouche et si menaant?

GLOCESTER.--Voil ma main, Winchester; je te l'offre.

LE ROI.--C'est une honte, Beaufort! Je vous ai entendu prcher que la
haine tait un grave et norme pch: ne pratiquerez-vous pas la morale
que vous enseignez? Voulez-vous tre le premier  la transgresser?

WARWICK.--Bon roi! le prlat est touch.--Allons, milord Winchester,
quelle honte! apaisez-vous. Quoi! un enfant vous enseignera-t-il votre
devoir?

WINCHESTER.--Eh bien, duc de Glocester, je veux bien te cder. Je te
rends amour pour amour, et j'unis ma main  la tienne.

GLOCESTER, _ part_.--Oui, mais je crains bien que ce ne soit d'un coeur
mensonger.... _(Haut.)_ Voyez, mes amis, mes chers compatriotes: ce gage
est un signal de trve entre nous et tous nos serviteurs; que Dieu
m'assiste, comme il est vrai que je ne dissimule rien.

WINCHESTER, _ part_.--Que Dieu m'assiste, comme ce n'est pas l mon
intention.

LE ROI.--O mon bon oncle, mon cher duc de Glocester, que vous me rendez
joyeux par cet accord de paix. (_A leurs gens_.) Allons, mes amis,
retirez-vous: ne nous troublez pas davantage; redevenez amis, 
l'exemple de vos matres.

UN DES GENS.--Volontiers.--Je vais chez le chirurgien.

UN AUTRE.--Et moi aussi.

UN TROISIME.--Et moi, je vais voir quel remde la taverne pourra me
procurer.

(Sortent les gens des deux partis, le Maire, etc.)

WARWICK.--Gracieux souverain, recevez cette requte, que nous prsentons
 Votre Majest pour la restitution des droits de Richard Plantagenet.

GLOCESTER.--J'approuve votre dmarche, milord Warwick.--(_Au roi._) En
effet, cher prince, si Votre Majest considre toutes les circonstances,
vous trouverez de grands motifs de rhabiliter Plantagenet dans ses
droits, surtout si vous songez aux vnements d'Eltham, dont j'ai
entretenu Votre Majest.

LE ROI.--Oui, ce furent autant d'actes de violence. Aussi, chers lords,
nous voulons que Richard soit rtabli dans tous les privilges de sa
naissance.

WARWICK.--Que Richard soit rtabli dans les privilges de sa naissance;
ainsi seront rpars les torts faits  son pre.

WINCHESTER.--L'avis de l'assemble sera celui de Winchester.

LE ROI.--Que Richard jure d'tre fidle, et je lui rendrai non-seulement
cela, mais encore tout l'hritage de la maison d'York, dont vous
descendez, Richard, en ligne directe.

RICHARD.--Votre humble sujet vous dvoue son obissance et ses services,
jusqu' son dernier soupir.

LE ROI.--Incline-toi donc, et mets ton genou  mes pieds; et en retour
de cet acte d'hommage ainsi accompli, je te ceindrai de la vaillante
pe d'York.--Lve-toi, Richard, comme un vrai Plantagenet; et lve-toi,
cr par nous prince et duc d'York.

RICHARD.--Que Richard prospre, et que vos ennemis succombent! et
prissent tous ceux qui cachent une seule pense suspecte contre Votre
Majest, comme il est vrai que mon zle est ardent et ma soumission
sincre!

TOUS LES PAIRS.--Salut, noble prince, puissant duc d'York!

SOMERSET, _ part_.--Prisse ce vil prince, cet ignoble duc d'York!

GLOCESTER.--Maintenant l'intrt de Votre Majest est de traverser les
mers et de vous faire couronner en France. La prsence d'un roi rveille
l'amour dans le coeur de ses sujets et de ses fidles amis, comme elle
dcourage ses ennemis.

LE ROI.--Quand Glocester a parl, Henri n'hsite point: le conseil d'un
ami sage est la mort de beaucoup d'ennemis.

GLOCESTER.--Votre flotte est prte  faire voile.

(Tous sortent except Exeter.)

EXETER, _seul_.--Oui: nous pourrions bien voyager en France ou en
Angleterre, sans prvoir les vnements qui nous menacent. Le feu de
cette dernire dissension, qui s'est leve entre ces pairs, couve sous
les cendres trompeuses d'une fausse amiti, et clatera bientt en
flammes terribles; ainsi que les membres gangrens se corrompent par
degrs, jusqu' ce que la chair, les os et les nerfs tombent en
dissolution, de mme se dveloppera cette jalouse et fatale haine; et je
crains bien l'accomplissement de cette sinistre prdiction qui, du temps
de Henri V, tait dans la bouche des enfants  la mamelle: _Que le Henri
n  Monmouth gagnerait tout, et que le Henri n  Windsor perdrait
tout_. Cela est si probable que le voeu d'Exeter est de finir ses jours
avant de voir ces temps dsastreux.




SCNE II

En France.--Devant Rouen.

_Entrent_ LA PUCELLE DGUISE ET DES SOLDATS _vtus en paysans, portant
des sacs sur le dos_.


LA PUCELLE.--Voici les portes de la ville, les portes de Rouen, dont il
faut que notre adresse nous ouvre l'entre. Soyez sur vos gardes, faites
bien attention  vos paroles; parlez comme des paysans de la campagne,
qui viennent au march vendre leur bl. Si nous parvenons  entrer,
comme j'en ai l'esprance, et que nous ne trouvions qu'une garde faible
et ngligente, d'un signal j'avertirai nos amis, afin que le dauphin
Charles vienne attaquer les Anglais.

UN SOLDAT.--Les sacs que nous portons prparent le sac de la ville, et
nous serons bientt matres et seigneurs de Rouen. Allons, frappons aux
portes.

(Ils frappent.)

LA SENTINELLE.--Qui va l?

LA PUCELLE.--Paysans, pauvres gens de France; de pauvres fermiers qui
viennent vendre leur bl.

LA SENTINELLE.--Entrez, entrez; la cloche du march a dj sonn.

(Elle ouvre les portes.)

LA PUCELLE.--C'est maintenant,  Rouen, que je renverserai tes remparts
jusque dans leurs fondements!

(Ils entrent dans la ville.)

(Entrent Charles, le Btard d'Orlans, Alenon et des troupes.)

CHARLES.--Que saint Denis favorise cet heureux stratagme! et nous
dormirons encore une fois en sret dans Rouen.

LE BATARD.--Voici par o sont entres la Pucelle et sa troupe. A prsent
qu'elle est dans la ville, comment nous indiquera-t-elle le passage le
plus facile et le plus sr?

ALENON.--En plaant,  cette tour, une torche allume:  l'endroit o
nous la verrons paratre, ce signal nous annoncera qu'il n'est point de
passage plus facile que celui par o la Pucelle s'est introduite.

(La Pucelle parat sur le haut d'une tour, tenant une torche allume.)

LA PUCELLE.--Regardez; voici l'heureux flambeau d'union qui va runir
Rouen  ses compatriotes: mais il brille d'un clat fatal aux gens de
Talbot.

LE BATARD.--Voyez, noble Charles, le phare de notre amie. La torche
enflamme est plante l-bas sur cette petite tour.

CHARLES.--Qu'elle brille comme une comte vengeresse et prsage la ruine
de nos ennemis!

ALENON.--Ne perdons pas de temps; les dlais finissent mal: entrons 
l'instant, en criant: _Vive le dauphin!_ et gorgeons les sentinelles.

(Ils entrent.)

(Alarme. Arrive Talbot suivi de quelques Anglais.)

TALBOT.--France, tes larmes expieront cette trahison, si Talbot survit 
cette perfidie. C'est la Pucelle, cette sorcire, cette infernale
magicienne, qui a ourdi cette trame diabolique et nous a surpris; 
grand'peine avons-nous chapp au malheur de servir d'ornement 
l'orgueil de la France.

(Une alarme. Sortie, escarmouche. Entrent Bedford, transport mourant
sur un sige hors de la ville, Talbot, le duc de Bourgogne et les
troupes anglaises. La Pucelle, Charles, le Btard, Alenon et autres
paraissent sur les remparts.)

LA PUCELLE.--Salut, mes braves: avez-vous besoin de bl pour faire du
pain? Je crois que le duc de Bourgogne jenera quelque temps avant d'en
racheter une seconde fois  pareil prix: il tait plein d'ivraie. En
aimez-vous le got?

LE DUC DE BOURGOGNE.--Raille, raille, vil dmon, courtisane effronte.
Je me flatte qu'avant peu nous t'toufferons avec ton bl, et que nous
te ferons maudire la moisson que tu viens de faire.

CHARLES.--Votre Altesse pourrait bien mourir de faim avant ce moment-l.

BEDFORD.--Oh! que des actions et non des paroles nous vengent de cette
trahison!

LA PUCELLE.--H! que ferez-vous, pauvre vieillard  la barbe grise?
Prtendez-vous rompre une lance et porter un coup mortel, assis et
dfaillant sur votre chaise?

TALBOT.--Odieux dmon de France, sorcire dvoue  l'opprobre, qui te
fais suivre sans pudeur de tes lascifs galants, te convient-il
d'insulter son honorable vieillesse et de braver lchement un homme 
demi mort? Ma belle, je veux faire assaut avec toi, ou que Talbot
prisse dans l'ignominie.

LA PUCELLE.--Vous tes bien vif, seigneur.--Mais nous, restons en paix;
si Talbot commence  tonner, la pluie suivra bientt. (_Talbot et les
autres Anglais dlibrent ensemble._) Que Dieu prside  votre
parlement! Qui de vous sera l'orateur?

TALBOT.--Oseras-tu sortir et venir nous joindre en plaine?

LA PUCELLE.--En vrit, Votre Seigneurie nous prend donc pour des
insenss, en nous proposant de remettre en question si ce qui nous
appartient est  nous?

TALBOT.--Ce n'est point  cette moqueuse Hcate que je parle; c'est 
toi, Alenon, et aux autres chevaliers. Voulez-vous venir et combattre
en soldats?

ALENON.--Non, seigneur.

TALBOT.--Au diable avec ton seigneur!--Vils muletiers de France! Ils se
tiennent sur les murailles comme d'ignobles paysans, et n'osent prendre
les armes en gentilshommes.

LA PUCELLE, _ Alenon et autres seigneurs_.--Capitaines, quittons ces
remparts: le regard de Talbot ne nous annonce rien de bon. Que Dieu soit
avec vous, milord! Nous tions venus simplement pour vous dire que nous
tions ici.

(La Pucelle et les Franais descendent des remparts.)

TALBOT.--Et nous y serons aussi avant peu, ou que l'ignominie devienne
la gloire de Talbot. Jure, duc de Bourgogne, par l'honneur de ta maison
offense des outrages publics que te fait souffrir la France; jure de
reprendre la ville ou de prir: et moi, aussi sr que Henri d'Angleterre
respire, que son pre est entr ici en conqurant, et que le grand coeur
de Richard Coeur de Lion est enseveli dans cette ville que la trahison
vient de nous enlever, je jure de la reprendre ou de mourir.

LE DUC DE BOURGOGNE.--J'associe mon voeu au tien.

TALBOT.--Mais, avant de partir, prenons soin de ce hros mourant, du
vaillant duc de Bedford.--(_A Bedford._) Venez, milord; nous allons vous
placer dans un lieu plus sr, et plus favorable pour votre tat
languissant et votre grand ge.

BEDFORD.--Lord Talbot, ne me dshonore pas  ce point. Je veux rester
ici, assis devant les murs de Rouen; et partager encore vos succs ou
vos revers.

LE DUC DE BOURGOGNE.--Courageux Bedford, laissez-vous persuader.

BEDFORD.--Non, je ne quitterai point ce lieu; je me souviens d'avoir lu
que jadis l'intrpide Pendragon, mourant, se fit porter dans sa litire
au champ de bataille, et vainquit ses ennemis. Il me semble que d'ici je
ranimerai encore les coeurs de nos soldats: je les ai toujours trouvs
tels que j'tais moi-mme.

TALBOT.--O courage invincible dans un corps mourant! Eh bien, soit: que
le Ciel garde en sret le vieux Bedford! et nous, maintenant, brave duc
de Bourgogne, nous n'avons plus qu' rassembler les troupes qui sont
sous notre main, et  fondre sur notre insolent ennemi.

(Ils sortent.)

(Alarme. Sorties, escarmouche. Entrent sir Jean Fastolffe et un
capitaine.)

LE CAPITAINE.--O va sir Jean Fastolffe,  pas si prcipits?

FASTOLFFE.--O je vais? me sauver en fuyant[14]. Nous avons bien l'air
d'tre mis en droute une seconde fois.

[Note 14: Sir Jean Fastolffe, capitaine anglais, se conduisit en
effet lchement dans les guerres de France, et fut tu en 1429,  la
bataille de Patay. Il y a lieu de croire que c'est la lchet, devenue
proverbiale, de sir Jean Fastolffe qui a donn  Shakspeare l'ide
d'appeler Falstaff le compagnon des dbauches du prince Henri, lorsqu'il
renona  mettre ce rle sous le nom de sir John Oldcastle.]

LE CAPITAINE.--Quoi, vous fuyez? Vous abandonneriez lord Talbot?

FASTOLFFE.--Tous les Talbot de l'univers, pour sauver ma vie.

(Il sort.)

LE CAPITAINE.--Lche chevalier, que le malheur te suive!

(Il sort.)

(Retraite, escarmouches. Entrent, au sortir de la ville, la Pucelle,
Charles, Alenon et autres qui fuient.)

BEDFORD.--A prsent, mon me, pars en paix, quand il plaira au Ciel!
j'ai vu la droute de nos ennemis. Qu'est-ce que la force et la
confiance de l'homme insens? Ceux qui tout  l'heure nous insultaient
de leurs railleries sont trop heureux en ce moment de sauver leur vie
par la fuite.

(Il expire et on l'emporte.)

(Alarme. Entrent Talbot, le duc de Bourgogne et autres.)

TALBOT.--Perdue et reprise en un jour! C'est un double honneur, duc de
Bourgogne! Mais que le Ciel ait toute la gloire de cette victoire.

LE DUC DE BOURGOGNE.--Brave Talbot, le duc de Bourgogne t'ouvre un
sanctuaire dans son coeur, et y grave tes nobles exploits en monument de
ta valeur.

TALBOT.--Duc, je te rends grces.--Mais o est la Pucelle maintenant? Je
pense que son dmon familier est endormi. O sont maintenant les
bravades du Btard, et les railleries de Charles? Quoi, tous vanouis!
Rouen est dans le deuil, et gmit d'avoir perdu de si braves htes!--A
prsent mettons quelque ordre dans la ville, en y plaant des officiers
expriments, et allons ensuite  Paris, rejoindre le roi: car le jeune
Henri y est avec sa cour.

LE DUC DE BOURGOGNE.--Tout ce que veut le lord Talbot plat au duc de
Bourgogne.

TALBOT.--Mais, avant de partir, n'oublions pas le noble duc de Bedford,
qui vient de mourir: assistons  ses obsques dans la ville. Jamais plus
brave guerrier ne tint sa lance en arrt; jamais caractre plus aimable
ne gouverna une cour. Mais les rois et les plus fiers potentats doivent
mourir. C'est le terme des misres humaines.

(Ils sortent.)




SCNE III

_Entrent_ CHARLES, LE BATARD, ALENON, LA PUCELLE _et des troupes_.


LA PUCELLE.--Princes, ne vous dcouragez pas pour un revers, et ne
gmissez plus de voir Rouen retomber aux mains de l'ennemi. Le chagrin
n'est point un remde, mais bien plutt un corrosif pour des maux
auxquels il n'y a point de remde. Laissez le frntique Talbot
triompher un moment, et, comme un paon, taler firement sa queue: nous
lui arracherons ses brillantes plumes, et tout son orgueilleux appareil,
si vous voulez vous laisser conduire par mes avis.

CHARLES.--C'est vous qui nous avez guids jusqu'ici, et nous nous sommes
confis en votre habilet: un chec inattendu n'veillera pas notre
dfiance.

LE BATARD.--Cherchez dans votre gnie quelque ressource heureuse, et
nous publierons votre renomme dans l'univers.

ALENON.--Nous placerons ta statue dans quelque lieu sacr, et nous t'y
rvrerons comme une sainte. Agis donc, admirable vierge, et travaille 
notre succs.

LA PUCELLE.--Eh bien, voici ce que Jeanne propose. Par un discours
insinuant et de douces paroles, nous captiverons le duc de Bourgogne, et
le dterminerons  quitter Talbot pour nous suivre.

CHARLES.--Ah! chre Jeanne, si nous pouvions gagner cela, la France ne
serait plus remplie des guerriers de Henri: cette nation ne serait plus
si fire avec nous, et nous l'extirperions de nos provinces.

ALENON.--L'Anglais serait pour jamais chass de la France, et n'y
conserverait pas le titre d'un seul comt.

LA PUCELLE.--Vos seigneurs seront tmoins de la manire dont je vais m'y
prendre pour parvenir au but que vous dsirez. (_On entend battre le
tambour_.) coutez; au son de ces tambours vous pouvez reconnatre que
l'arme anglaise marche vers Paris. (_Une marche anglaise. Entrent et
passent  distance Talbot et ses troupes_.) Voil Talbot qui s'avance,
enseignes dployes, et suivi de toutes les troupes anglaises. (_Une
marche franaise. Entrent le duc de Bourgogne et ses troupes_.) Ensuite
viennent  l'arrire-garde le duc et sa troupe. La fortune nous seconde
en le faisant rester ainsi, en arrire. Faites demander un pourparler;
nous entrerons en confrence avec lui.

(On sonne pour demander un pourparler.)

CHARLES.--Un pourparler avec le duc de Bourgogne.

LE DUC DE BOURGOGNE.--Qui demande une confrence avec le duc de
Bourgogne?

LA PUCELLE.--Le prince Charles de France, ton compatriote.

LE DUC DE BOURGOGNE.--Eh bien, Charles, que me veux-tu? je suis press
de partir d'ici.

CHARLES.--Parle, Jeanne, et charme-le par tes paroles.

LA PUCELLE.--Brave duc de Bourgogne, infaillible espoir de la France,
arrte et permets  ton humble servante de t'entretenir un moment.

LE DUC DE BOURGOGNE.--Parle; mais pas de longueurs.

LA PUCELLE.--Contemple ton pays, contemple la fertile France; vois ses
villes et ses cits dfigures par les ravages destructeurs d'un ennemi
cruel; ainsi qu'une mre contemple son jeune enfant au berceau, dont la
mort va fermer les yeux, vois, vois les maux qui consument la France.
Vois les plaies, les plaies barbares dont ta main dnature a dchir
son malheureux sein; ah! dtourne contre d'autres victimes le fer de ton
pe; frappe ceux qui blessent, et ne blesse pas ceux qui secourent. Une
seule goutte de sang tire du sein de ta patrie devrait te causer plus
de douleur que des flots d'un sang tranger. Efface donc par tes larmes
les taches sanglantes qui couvrent le corps de ta malheureuse patrie.

LE DUC DE BOURGOGNE.--Il faut qu'elle m'ait ensorcel par ses paroles,
ou que la nature m'inspire cet attendrissement soudain!

LA PUCELLE.--Toute la France et ses enfants poussent sur toi des cris de
surprise, et commencent  douter de ta naissance et de ta lgitimit....
A quel peuple t'es-tu associ? A une nation hautaine, qui ne te sera
fidle que selon son intrt. Quand Talbot aura mis le pied en France,
et aura fait de toi un instrument de calamits, dis, quel autre que
Henri d'Angleterre sera le souverain? et toi, tu seras rejet comme un
proscrit. Rappelle  ta mmoire.... et que ceci serve  te
convaincre:--le duc d'Orlans n'tait-il pas ton ennemi? et n'tait-il
pas prisonnier en Angleterre? mais ds qu'ils ont su qu'il tait ton
ennemi, ils lui ont rendu sa libert sans ranon, au mpris des intrts
du duc de Bourgogne et de tous ses amis. Vois donc, tu combats contre
tes compatriotes, et tu t'es li avec ceux qui sont prts  devenir tes
assassins. Allons, reviens, reviens, prince gar; Charles et toute la
France sont prts  te recevoir dans leurs bras.

LE DUC DE BOURGOGNE.--Je suis vaincu; ses victorieuses paroles m'ont
bombard comme le canon bat les remparts d'une ville; et je me sens prt
 flchir les genoux.--Pardonne,  ma patrie; pardonnez, mes chers
compatriotes; et vous, princes, acceptez ce cordial et sincre
embrassement. Mes forces et mes soldats sont  vous; adieu, Talbot; je
ne me fierai plus  toi.

LA PUCELLE.--Je reconnais l un Franais: change encore une fois pour
revenir vers nous.

CHARLES.--Sois le bienvenu, brave duc; ton amiti renouvelle nos forces.

LE BATARD.--Elle ramne un nouveau courage dans notre sein.

ALENON.--La Pucelle a rempli admirablement son rle: elle mrite une
couronne d'or.

CHARLES.--Allons, seigneurs, marchons; joignons nos troupes, et
cherchons tous les moyens de nuire  notre ennemi.

(Ils sortent.)




SCNE IV

Paris.--Un appartement du palais.

_Entrent_ LE ROI HENRI, GLOCESTER, WINCHESTER, YORK, SUFFOLK, SOMERSET,
WARWICK, EXETER, TALBOT, _suivi de quelques officiers, leur adresse ces
paroles_.


TALBOT.--Mon auguste prince, et vous, illustres pairs! ayant appris
votre arrive dans ce royaume, j'ai suspendu quelque temps mes combats
pour venir rendre hommage  mon souverain. Ce bras qui a remis sous
votre obissance cinquante forteresses, douze villes et sept places
fortes, outre cinq cents prisonniers de marque, laisse tomber son pe
aux pieds de Votre Majest; et, avec la soumission d'un coeur loyal, il
renvoie toute la gloire de ses conqutes d'abord  son Dieu, et ensuite
 Votre Majest.

LE ROI.--Est-ce l lord Talbot, mon oncle Glocester, ce guerrier qui
depuis si longtemps combat en France?

GLOCESTER.--Oui, mon souverain, c'est lui-mme.

LE ROI.--Soyez le bienvenu, brave capitaine, victorieux Talbot. Lorsque
j'tais jeune, et je ne suis pas vieux encore, je me rappelle que mon
pre me disait que jamais plus intrpide chevalier n'avait mani l'pe.
Depuis longtemps nous tions instruits de votre loyaut, de vos fidles
services, de vos travaux guerriers, et cependant vous n'avez jamais
connu les rcompenses de votre souverain; vous n'avez pas mme reu ses
remerciements: car, avant ce jour, je n'avais jamais vu vos traits.
Levez-vous, et pour tous ces illustres services nous vous crons ici
comte de Shrewsbury; vous prendrez votre rang  notre couronnement.

(Sortent le roi, Glocester, Talbot et autres seigneurs.)

VERNON.--Maintenant, seigneur, vous qui tiez si fougueux sur mer et qui
avez insult les couleurs que je porte en l'honneur de mon noble lord
York, osez-vous ici soutenir les paroles que vous avez dites?

BASSET.--Oui, je l'ose, comme vous osez soutenir les jalouses inventions
de votre langue insolente contre mon noble lord, le duc de Somerset.

VERNON.--Drle, j'honore ton lord pour ce qu'il est.

BASSET.--Et qu'est-il? Il vaut autant qu'York.

VERNON.--Lui? non. Et en preuve reois ceci.

(Il le frappe.)

BASSET.--Lche, tu sais trop que la loi des armes est que quiconque tire
son pe dans le palais du roi est sur-le-champ condamn  mort; sans
cela cette attaque te coterait le plus pur de ton sang; mais je vais
m'adresser  Sa Majest, et lui demander la libert de me venger de cet
affront; et alors tu verras si je sais te joindre et t'en punir.

VERNON.--Allons, homme sans foi; j'y serai aussitt que toi; et aprs tu
me rencontreras plus tt que tu ne voudras.

(Ils sortent.)

FIN DU TROISIME ACTE.




                            ACTE QUATRIME




SCNE I

Paris.--Une salle d'apparat.

LE ROI HENRI, GLOCESTER, WINCHESTER, YORK, SUFFOLK, SOMERSET, WARWICK,
TALBOT, EXETER, LE GOUVERNEUR _de Paris et autres_.


GLOCESTER.--Lord vque, placez la couronne sur sa tte.

WINCHESTER.--Que Dieu protge le roi Henri sixime du nom!

GLOCESTER.--A prsent, gouverneur de Paris, prtez votre serment.--(_Le
gouverneur se met  genoux._) Que vous ne reconnatrez d'autre roi que
Henri; que vous n'aurez d'amis que ses amis, et que vous ne compterez
pour vos ennemis que ceux qui machineront de coupables complots contre
Sa Majest. Ainsi faites que le Dieu de justice vous protge!

(Sortent le gouverneur et la suite.)

(Entre sir Jean Fastolffe.)

FASTOLFFE.--Mon gracieux souverain, comme je venais de Calais, pressant
mon cheval pour me trouver  votre couronnement, on a remis dans mes
mains cette lettre adresse  Votre Majest par le duc de Bourgogne.

TALBOT.--Opprobre sur le duc de Bourgogne et sur toi! Lche chevalier,
j'ai fait voeu, ds que je te trouverais, d'arracher la jarretire de ta
jambe fuyarde, et je le fais (_il la lui arrache_), car tu tais indigne
d'tre lev  ce rang honorable. Pardonnez, mon roi, et vous, lords; ce
lche,  la bataille de Patay, lorsque je n'avais en tout que six mille
hommes, et que les Franais taient presque dix contre un, avant mme
que nous nous fussions rencontrs, avant qu'un seul coup et t frapp,
s'est enfui comme un cuyer confident. Dans cette attaque nous avons
perdu douze cents hommes, et moi-mme avec nombre d'autres
gentilshommes, nous avons t surpris et faits prisonniers. Jugez 
prsent, nobles lords, si j'ai mal fait, et si de tels lches sont faits
pour porter cet ornement des chevaliers.

GLOCESTER.--Il faut l'avouer, cette action est infme: elle
dshonorerait un simple soldat;  plus forte raison un chevalier, un
officier, un chef.

TALBOT.--Dans les premiers temps o cet ordre fut tabli, milords, les
chevaliers de la Jarretire taient d'une noble naissance, vaillants et
gnreux, pleins d'un courage intrpide, comme des hommes ns pour
s'illustrer par la guerre, qui ne craignaient point la mort, qui
n'taient point abattus par l'infortune, mais toujours pleins de
rsolution dans les plus affreuses extrmits. Celui donc qui n'est pas
dou de ces qualits usurpe le nom sacr de chevalier, profane l'honneur
de cet ordre, et devrait, si l'on s'en rapportait  mon jugement, tre
dgrad comme un obscur paysan qui oserait se vanter d'tre issu d'un
sang illustre.

LE ROI, _ Fastolffe_.--Opprobre de ton pays, tu viens d'entendre ta
condamnation; fuis de notre vue, toi qui fus jadis chevalier: nous te
bannissons de notre prsence sous peine de mort. (_Fastolffe sort_.)
Maintenant, lord protecteur, voyons cette lettre que nous envoie notre
oncle le duc de Bourgogne.

GLOCESTER, _lisant la suscription_.--Que prtend donc Son Altesse, en
changeant son style ordinaire? On ne lit ici que cette adresse nue et
familire: _Au roi_. A-t-il donc oubli que Henri est son souverain? ou
cette formule irrespectueuse annonce-t-elle quelque changement dans sa
volont?--Voyons ce qu'elle dit. (_Il ouvre et lit._) Cdant  des
motifs particuliers, et mu de piti des dsastres de ma patrie et des
plaintes des victimes infortunes que vous opprimez, j'ai abandonn
votre inique faction, et je me suis joint  Charles, le roi lgitime de
la France. O trahison monstrueuse! Se peut-il que dans une telle
alliance, au sein de tant d'amiti et de serments, nous ne trouvions que
tant de fausset et de perfidie?

LE ROI.--Quoi! Est-ce que mon oncle le duc de Bourgogne se rvolte
contre nous?

GLOCESTER.--Oui, mon prince, il est devenu votre ennemi.

LE ROI.--Est-ce l ce que sa lettre contient de plus grave?

GLOCESTER.--Oui, mon souverain; voil tout ce qu'il crit.

LE ROI.--Eh bien, lord Talbot aura une entrevue avec lui et saura le
punir de cette fourberie. (_A Talbot_.) Milord, qu'en dites-vous?
n'est-ce pas votre avis?

TALBOT.--Mon avis? Oui, sans doute, mon souverain; et si vous ne m'aviez
prvenu, j'allais vous supplier de me charger de cette tche.

LE ROI.--Rassemblez des forces et marchez sans dlai: qu'il connaisse
quelle indignation nous inspire sa perfidie, et quel crime c'est
d'insulter ses amis.

TALBOT.--Je pars, mon prince, en formant dans mon coeur le voeu que vous
voyiez bientt vos ennemis confondus.

(Il sort.)

(Entrent Vernon et Basset.)

VERNON.--Gracieux souverain, accordez-moi le combat.

BASSET.--Et  moi aussi, mon seigneur.

YORK.--Celui-ci est de ma maison: coutez-le, noble prince.

SOMERSET.--Et l'autre est de la mienne: aimable Henri, soyez-lui
favorable.

LE ROI.--Patience, lords, laissez-les parler.--Expliquez-vous,
gentilshommes: quelle est la raison de cette dmarche? Pourquoi
demandez-vous le combat, et avec qui?

VERNON.--Avec lui, mon prince; il m'a outrag.

BASSET.--Et moi avec lui; c'est lui qui m'a outrag.

LE ROI.--Quel est cet outrage dont vous vous plaignez tous deux?
faites-le-moi connatre; et ensuite je vous rpondrai.

BASSET.--En traversant la mer d'Angleterre en France, cet homme, d'une
langue insultante et railleuse, m'a reproch la rose que je porte;
disant que la couleur de sang de ses feuilles reprsente la rougeur des
joues de mon matre, dans une dispute o il repoussait opinitrement la
vrit, sur une question de loi leve entre le duc d'York et lui; et il
y a ajout d'autres paroles pleines de mpris et d'ignominie. C'est pour
rfuter son odieux reproche et pour dfendre l'honneur de mon seigneur
que je rclame le privilge de la loi des armes.

VERNON.--Et c'est aussi l ma demande, noble seigneur; car bien qu'il
affecte de colorer adroitement d'un vernis trompeur son audace et ses
torts, apprenez que c'est lui qui m'a provoqu, et qui, le premier, a
lanc ses observations malignes sur la rose que je porte, en disant que
la pleur de cette fleur dcelait la faiblesse du coeur de mon matre.

YORK.--Eh quoi, Somerset, ne renonceras-tu jamais  cette maligne
animosit?

SOMERSET.--Et c'est vous, milord d'York, dont la secrte envie clate 
tout moment, malgr vos adroites prcautions pour la dissimuler.

LE ROI.--Grand Dieu! quel dlire insens s'empare des hommes, pour
nourrir, sur des causes si lgres, sur des prtextes si frivoles, ces
haines jalouses et factieuses? Nobles cousins, York, et vous, Somerset,
calmez-vous, je vous prie, et vivez en paix.

YORK.--Que d'abord un combat vide cette querelle, et ensuite Votre
Majest nous commandera la paix.

SOMERSET.--Cette querelle n'intresse que nous seuls: laissez-nous donc
la vider ensemble.

YORK.--Voil mon gage; relve-le, Somerset.

VERNON.--Non, que la querelle reste l o elle a commenc.

BASSET, _ Somerset_.--Oui; daignez le permettre, mon honorable
seigneur.

GLOCESTER.--Le permettre? Maudits soient vos dbats, et vous et vos
audacieux propos! vassaux prsomptueux, n'tes-vous pas honteux de venir
troubler et inquiter le roi et nous de vos indiscrtes et insolentes
clameurs?--Et vous, milords, il me semble que vous ayez grand tort de
souffrir leurs mutuels reproches; et beaucoup plus encore de prendre
occasion des querelles de vos vassaux pour veiller la discorde entre
vous-mmes. Laissez-moi vous persuader de suivre un parti plus sage.

EXETER.--Ceci dsole Sa Majest. Chers lords, soyez amis.

LE ROI.--Approchez, vous qui demandez le combat.--Je vous enjoins
dsormais, si vous tes jaloux de notre faveur, d'oublier pour toujours
cette querelle et sa cause.--Et vous, milords, souvenez-vous du lieu o
nous sommes; en France, au milieu d'une nation inconstante et lgre.
S'ils surprennent la dissension dans nos regards, s'ils s'aperoivent
que nous soyons diviss, combien leurs coeurs, dj irrits, se
porteront aisment  la dsobissance et  la rvolte! Et quel
dshonneur pour vous si les princes trangers viennent  apprendre que
pour un rien, une chose sans importance, les pairs d'Angleterre et la
premire noblesse du roi Henri se sont dtruits eux-mmes et ont perdu
le royaume de France? Oh! songez  la conqute de mon pre,  ma tendre
jeunesse, et ne sacrifiez pas pour une bagatelle le prix de tant de
sang. Laissez-moi tre l'arbitre de votre diffrend. Je ne vois aucune
raison, si je porte cette rose (_il prend une rose rouge_), de faire
souponner  personne que j'incline plus pour Somerset que pour York:
tous deux sont mes parents, et je les aime tous deux. On pourrait donc
aussi me reprocher ma couronne, parce que le roi d'cosse est aussi
couronn. Mais vos lumires peuvent bien mieux vous persuader que mes
raisonnements et mes avis. Allons, nous sommes venus ici en paix,
continuons de vivre en paix et en bonne amiti. Cousin d'York, nous vous
tablissons rgent de ces contres de la France; et vous, noble lord de
Somerset, unissez votre cavalerie  son infanterie, et comme des sujets
fidles, dignes fils de vos pres, vivez en bon accord et dchargez
votre ressentiment sur nos ennemis. Nous, le lord protecteur et les
autres lords, aprs quelque repos, nous reprendrons le chemin de Calais:
de l nous repasserons en Angleterre, o j'espre apprendre avant peu
vos victoires sur Charles, sur Alenon et cette bande de tratres.

(Une fanfare, ils sortent.)

WARWICK.--Milord d'York, le jeune roi,  mon avis, vient de parler avec
beaucoup d'loquence.

YORK.--J'en conviens; mais ce qui me dplat, c'est qu'il porte la
livre de Somerset.

WARWICK.--Bon! c'est une pure fantaisie: ne l'en blmez pas. J'ose
assurer que cet aimable prince n'a en cela nulle intention d'offenser.

YORK.--Et moi, si je m'y connais bien, je l'en souponne.--Mais laissons
cela.--Nous nous devons en ce moment  d'autres soins.

(Ils sortent.)

EXETER, _seul_.--Tu as bien fait, Richard, d'touffer ta voix; car si la
passion de ton coeur avait clat, je crains bien que nous n'eussions pu
y voir plus de rancune haineuse et des discordes plus acharnes qu'il
n'est possible de l'imaginer. Il n'est point d'homme si born qui, en
voyant ces violentes dissensions de la noblesse, ces discordes au sein
de la cour, ces partis runissant leurs serviteurs en bandes factieuses,
ne prvoie dans l'avenir quelque vnement funeste. C'est un malheur
quand le sceptre est dans la main d'un enfant; mais c'est un bien plus
grand malheur encore quand la rivalit enfante ces divisions cruelles:
alors approche la ruine, alors commence la confusion.




SCNE II

Devant les murs de Bordeaux.

_Entre_ TALBOT, _suivi de trompettes et de tambours_.


TALBOT.--Trompette, avance aux portes de Bordeaux, et somme le
gouverneur de paratre sur le rempart. (_La trompette sonne.--Le
gouverneur parat sur les murs_.) Capitaines, Jean Talbot d'Angleterre,
homme d'armes et vassal de Henri, roi d'Angleterre, vous appelle sous
vos murs et vous dit: Ouvrez les portes de votre ville; rendez-vous 
nous; reconnaissez mon souverain pour le vtre, rendez-lui hommage en
sujets soumis, et alors je me retire avec ces troupes qui vous menacent.
Mais si vous ddaignez la paix que je vous propose, vous tentez les
trois flaux qui suivent mes pas: la famine amaigrie, le fer tranchant
et le feu dvorant. Ces trois monstres abaisseront bientt au niveau du
sol vos hautes et orgueilleuses tours, si vous repoussez l'offre de
notre amiti.

LE GOUVERNEUR.--Hibou funeste et redout, qui annonces la mort, effroi
et flau sanguinaire de notre nation, le terme de ta tyrannie est
proche: tu ne peux entrer dans notre ville que par les portes du trpas.
Je t'annonce que nous sommes bien fortifis, et assez forts pour sortir
de nos murs et te combattre. Si tu te retires, le dauphin, bien
accompagn, t'attend pour t'envelopper dans les piges de la guerre. De
tous cts, autour de toi, sont posts des escadrons pour t'ter la
libert de fuir; tu ne peux tourner tes pas vers aucun asile que tu ne
rencontres partout la mort en face, sre de sa conqute: partout la ple
destruction t'environne. Dix mille Franais ont fait serment de ne
pointer leurs canons homicides contre nulle autre tte de chrtien que
celle de l'Anglais Talbot. Ainsi, tu es l maintenant plein de vie,
hros d'un courage indomptable et invaincu; mais ces paroles que je
t'adresse, moi ton ennemi, sont les dernires louanges de ta gloire que
tu doives entendre, car avant que ce sable qui commence  couler ait
combl la mesure de cette heure, mes yeux qui te voient en cet instant
plein de sant te verront sanglant, ple et mort. (_On entend des
tambours au loin_.) coute, coute; les tambours du dauphin, de leurs
sons prophtiques, font entendre  ton me effraye une musique
sinistre: les miens vont leur rpondre et annoncer ta ruine prochaine.

(Le gouverneur s'en va.)

TALBOT.--Il ne ment point; j'entends l'ennemi.--Hol! quelques cavaliers
des mieux monts pour aller reconnatre leurs ailes.--O molle et
imprudente discipline! Comment arrive-t-il que nous soyons enferms et
cerns ici de toutes parts? Un petit troupeau de timides daims anglais,
qu'environnent une meute de chiens franais avides de proie! Eh bien, si
nous sommes des daims anglais, plongeons-nous dans le sang: n'allons pas
succomber honteusement sous les premiers coups comme un daim affaibli;
mais plutt, tels que des cerfs enrags et au dsespoir, retournons
contre ces chiens ensanglants nos redoutables pieds d'airain et forons
ces lches  se tenir au loin, aboyant autour de nous. Mes amis, que
chacun vende sa vie aussi cher que je vendrai la mienne, et ils payeront
cher notre chair[15]. Dieu et saint George! Talbot et le bon droit de
l'Angleterre! Que nos drapeaux prosprent dans ce prilleux combat!

(Ils sortent.)

[Note 15: Toujours le jeu de mots entre _deer_, daim, et _dear_,
cher, qu'on rend ici par un quivalent qui s'y adapte presque partout.]




SCNE III

La scne se passe dans les plaines de la Gascogne.

_Entre_ UN MESSAGER _qui va au-devant_ D'YORK, _ la tte d'une troupe
que prcdent des trompettes_.


YORK.--Les agiles espions envoys pour reconnatre les forces du dauphin
sont-ils de retour?

LE MESSAGER.--Oui, milord, et ils annoncent que le dauphin marche vers
Bordeaux avec son arme pour combattre Talbot. Ils ont vu encore deux
troupes de soldats plus fortes que l'arme du dauphin le joindre sur son
passage et marcher avec lui vers Bordeaux.

YORK.--Maldiction sur cet odieux Somerset, qui tarde si longtemps 
m'envoyer le renfort promis d'un corps de cavalerie, lev exprs pour ce
sige! L'illustre Talbot attend mes secours, et je suis jou par un
tratre, et ne puis secourir ce brave chevalier; que Dieu l'assiste dans
sa dtresse! S'il choue, adieu les guerres en France.

(Entre sir William Lucy.)

LUCY.--O vous, le premier commandant des forces de l'Angleterre, jamais
vous ne ftes si ncessaire sur le territoire de France! volez au
secours du noble Talbot, qui en ce moment est environn d'une ceinture
de fer et assig de toutes parts par la hideuse destruction. A
Bordeaux, vaillant duc;  Bordeaux, York! ou c'en est fait de Talbot, de
la France et de l'honneur de l'Angleterre.

YORK.--O Dieu! Si Somerset, dont l'orgueil jaloux retient ma cavalerie,
tait  la place de Talbot! Nous sauverions un brave guerrier, au prix
de la perte d'un lche et d'un tratre. Oui, je pleure de rage et de
dsespoir, de voir que nous prissons, tandis que des tratres dorment
en repos.

LUCY.--Oh! envoyez quelque secours  ce brave lord en danger.

YORK.--Talbot prit! Nous perdons tout: je manque  ma parole de soldat.
Nous pleurons; la France sourit: et chaque jour une nouvelle perte pour
l'Angleterre; le tout par la faute du tratre Somerset!

LUCY.--Que Dieu prenne donc en piti l'me du brave Talbot et de son
jeune fils Jean, que j'ai rencontr il y a deux heures, voyageant pour
aller joindre son glorieux pre. Depuis sept ans entiers Talbot n'a pas
vu son fils; et ils se revoient aujourd'hui pour mourir tous deux.

YORK.--Hlas! quelle joie le noble Talbot aura-t-il  revoir son jeune
fils pour lui dire adieu au bord de la tombe! Loin de moi cette ide! le
chagrin touffe ma voix: deux amis spars qui se saluent  l'heure de
la mort! Adieu, cher Lucy! Ma destine ne me permet plus rien, que de
maudire l'auteur de nos maux; mais je ne puis secourir ce brave. Le
Maine, Blois, Poitiers et Tours sont dj perdus, et tout cela par la
faute de Somerset et de ses retards.

(Il sort.)

LUCY.--Ainsi, tandis que le vautour de la discorde se repat du coeur de
ces grands du royaume, l'inaction et la ngligence perdent les conqutes
de notre hros dont les cendres sont tides encore, de cet homme
d'ternelle mmoire, Henri V. Tandis qu'ils se traversent l'un l'autre,
nos vies, nos terres, notre honneur, tout se perd et s'abme.

(Il sort.)




SCNE IV

Une autre partie de la France.

_Entre_ SOMERSET _ la tte de son arme_.


SOMERSET.--Il est trop tard: je ne puis les envoyer  prsent; cette
expdition a t trop tmrairement projete par York et par Talbot.
Toutes nos forces rassembles pourraient tre enveloppes et coupes par
une sortie de la seule garnison de la ville. Le prsomptueux Talbot a
terni l'clat de sa gloire par cette entreprise imprudente et
dsespre, o il a mis tout au hasard. York l'a envoy combattre et
mourir dans la honte, afin que Talbot mort, le grand York puisse avoir
l'honneur de la guerre.

UN CAPITAINE.--Voici sir William Lucy, qui a t dput avec moi par nos
troupes en pril, pour rclamer votre secours.

(Entre sir William Lucy.)

SOMERSET.--Eh bien, sir William, de la part de qui venez-vous?

LUCY.--De la part de qui, milord? de la part du lord Talbot, dont la vie
est vendue et achete. Assig de tous cts par la fire adversit, il
appelle  grands cris York et Somerset, pour repousser la mort qui fond
sur ses faibles lgions. Et tandis que ce brave gnral voit une sueur
sanglante couler de ses membres harasss par les combats, et profite de
sa position pour prolonger sa rsistance en attendant du secours; vous
qui trompez son esprance, vous, dpositaires de l'honneur de
l'Angleterre, vous vous tenez oisifs loin de lui, livrs  vos honteuses
jalousies! que vos querelles personnelles ne retardent pas plus
longtemps le renfort qui devait le secourir, lorsque ce brave et
glorieux gnral expose sa vie aux chances les plus ingales. Le btard
d'Orlans, Charles et le duc de Bourgogne, Alenon et Ren,
l'environnent; et Talbot prit par votre faute.

SOMERSET.--York l'a engag dans ce pril; York devrait le secourir.

LUCY.--Et York se dchane aussi contre Votre Seigneurie, et jure que
vous lui retenez sa cavalerie, qui avait t leve pour cette
expdition.

SOMERSET.--York ment: il pouvait envoyer demander ce renfort, et il
l'et eu. Je lui dois peu de dfrence et encore moins d'amiti, et je
ddaigne de le flatter en le prvenant.

LUCY.--Ce sont les fraudes des chefs de l'Angleterre, et non la force de
la France, qui ont prcipit dans ce pige le gnreux Talbot. Jamais il
ne reverra vivant sa patrie: il meurt livr  la fortune par vos
dissensions.

SOMERSET.--Allons; je vais lui envoyer ce dtachement: dans six heures
ils seront en tat de le secourir.

LUCY.--Le secours vient trop tard: il est dj pris ou tu, car Talbot
ne pourrait fuir, quand il le voudrait; et Talbot ne fuira jamais, quand
il le pourrait.

SOMERSET.--S'il est mort, disons donc adieu au brave Talbot.

LUCY.--Sa gloire vit dans l'univers, et la honte de sa dfaite s'attache
 vous.

(Ils sortent.)




SCNE V

Un champ de bataille prs de Bordeaux.

_Entrent_ TALBOT ET SON FILS.


TALBOT.--Jeune Jean Talbot, je t'ai mand pour te servir de matre dans
l'art de la guerre, afin que le nom de Talbot pt revivre en toi, quand
l'puisement de l'ge et la faiblesse de membres impuissants
retiendraient sur une chaise ton pre immobile. Mais,  fatale et
pernicieuse toile! tu reviens aujourd'hui pour une fte funbre, pour
un terrible et invitable pril. Cher enfant, remonte donc sur le plus
lger de mes chevaux, et je t'enseignerai le moyen d'chapper par une
fuite prcipite. Allons, ne diffre plus, et pars.

JEAN TALBOT.--Talbot est-il mon nom? suis-je votre fils? et fuirai-je?
Oh! si vous aimez ma mre, ne dshonorez pas son honorable nom, en
faisant de moi un btard et un lche. L'univers dira: Il n'est point le
fils de Talbot, celui qui a fui lchement quand le noble Talbot est
rest.

TALBOT.--Fuis pour venger ma mort, si je suis tu.

JEAN TALBOT.--Qui fuit ainsi ne reviendra jamais au combat.

TALBOT.--Si nous restons tous deux, nous sommes tous deux srs de
mourir.

JEAN TALBOT.--Eh bien, laissez-moi rester, et vous, mon pre,
sauvez-vous. Votre mort est une perte immense, et vous devez vous
conserver: mon mrite est inconnu; en me perdant, on ignore ce qu'on
perd. Les Franais tireront peu de gloire de ma mort; ils seraient fiers
de la vtre: avec vous s'vanouissent toutes nos esprances. La fuite ne
peut ternir la gloire que vous avez acquise; mais la fuite me
dshonorerait, moi qui n'ai fait aucun exploit. Tout le monde fera
serment que vous avez fui pour vaincre un jour; mais moi, si je recule,
on dira que c'tait de peur. Il n'y aura plus d'esprance que je reste
sur le champ de bataille, si  la premire heure je flchis et me sauve.
Ici,  genoux, j'implore la mort plutt qu'une vie conserve par
l'infamie.

TALBOT.--Quoi! toutes les esprances de ta mre descendront dans le mme
tombeau?

JEAN TALBOT.--Oui, plutt que de dshonorer le sein de ma mre.

TALBOT.--Au nom de ma bndiction, je t'ordonne de partir.

JEAN TALBOT.--Pour combattre l'ennemi, mais non pour le fuir.

TALBOT.--Tu peux sauver en toi une partie de ton pre.

JEAN TALBOT.--Je ne sauverai rien de mon pre; il sera dshonor en moi.

TALBOT.--Tu n'as pas encore eu de gloire; tu ne peux pas la perdre.

JEAN TALBOT.--Oui, et votre glorieux nom, irai-je le fltrir?

TALBOT.--L'ordre de ton pre t'absoudra du reproche.

JEAN TALBOT.--Pourrez-vous rendre tmoignage pour moi quand vous ne
serez plus? Si la mort est invitable, fuyons ensemble.

TALBOT.--Que je laisse ici mes soldats combattre et mourir! Jamais
pareille honte n'a souill ma vie.

JEAN TALBOT.--Et ma jeunesse en serait souille! Il n'est pas plus
possible de sparer votre fils de vous, que vous ne pouvez vous-mme
vous partager en deux. Restez, fuyez, faites ce que vous voudrez, je le
ferai aussi; si mon pre meurt, je ne veux plus vivre.

TALBOT.--Je prends donc ici cong de toi, mon noble fils; tu es n pour
voir ta vie s'teindre avant la fin de ce jour. Allons vivre et mourir
l'un  ct de l'autre, et que nos deux mes unies s'envolent ensemble
de France au ciel.

(Ils sortent.)




SCNE VI

_Une alarme. Sorties dans lesquelles le fils de_ TALBOT _est envelopp;
il est sauv par son pre_.


TALBOT.--Saint George, victoire! Combattons, soldats, combattons. Le
rgent a viol la parole qu'il avait donne  Talbot, et nous a laisss
exposs  la furie de l'pe franaise.--O est Jean
Talbot?--Repose-toi, mon fils, et reprends haleine: je t'ai donn la
vie, et je viens de te sauver de la mort.

JEAN TALBOT.--O vous, deux fois mon pre, je suis deux fois votre fils.
La premire vie que vous m'aviez donne tait perdue; c'en tait fait;
et votre belliqueuse pe, en dpit du sort, a fait recommencer le cours
des ans qui me sont assigns.

TALBOT.--Quand j'ai vu ton pe faire jaillir le feu du casque du
dauphin, cela a rallum dans le coeur de ton pre un orgueilleux dsir
de la victoire au visage hardi. Alors la pesante vieillesse s'est sentie
anime de l'ardeur du jeune ge et d'une fureur guerrire: j'ai repouss
Alenon, Orlans, le duc de Bourgogne, et je t'ai dlivr de l'orgueil
de la Gaule. Le fougueux Btard qui t'a tir du sang,  mon fils! et qui
a eu les prmices de ton premier combat,--je l'ai attaqu soudain,--et
dans le rapide change de nos coups, j'ai bientt fait couler son
ignoble sang: et dans mon ddain, je lui ai adress ces mots: Je fais
couler ton sang impur, vil et mprisable, faible et indigne
ddommagement du pur sang que tu as fait jaillir des flancs de Talbot
mon brave enfant; et ici, brlant de frapper  mort le Btard, je t'ai
puissamment secouru.--Dis-moi, unique souci de ton pre, n'es-tu pas
fatigu, Jean? Comment te trouves-tu? Mon enfant, veux-tu maintenant
quitter ce champ de bataille et te sauver? Maintenant te voil dignement
reu chevalier. Fuis, pour venger ma mort quand je ne serai plus: le
secours d'un homme est peu de chose pour moi. Oh! c'est trop de folie de
hasarder tous notre vie dans une seule petite barque. Moi, si je ne
meurs pas aujourd'hui sous les coups des Franais, je mourrai demain de
mon grand ge; ils ne gagnent rien par ma mort; et en restant ici, je
n'abrge ma vie que d'un jour. Mais en toi mourront ta mre, et le nom
de notre famille, et ma vengeance, et ta jeunesse, et la gloire de
l'Angleterre. Si tu restes, nous exposons tout cela et bien plus encore:
et si tu veux fuir, tout cela sera sauv.

JEAN TALBOT.--L'pe d'Orlans ne m'a fait aucun mal; mais vos paroles
font couler le plus pur sang de mon coeur. Oh! quel avantage, au prix
d'une telle infamie, que de traner une vie misrable et de sacrifier
une glorieuse renomme! Avant que le jeune Talbot fuie le vieux Talbot,
que le cheval qui me porte succombe et meure, et me laisse  pied comme
les vils paysans de France, en butte au mpris et objet d'outrages! Oui,
par toute la gloire que vous avez acquise, si je fuis je ne suis pas le
fils de Talbot: ne me parlez donc plus de fuir; c'est en vain: si je
suis le fils de Talbot, je dois mourir aux pieds de Talbot.

TALBOT.--Allons, suis-moi donc, et sois l'Icare d'un Ddale au
dsespoir. Ta vie m'est bien chre; si tu veux combattre, combats  ct
de ton pre, et aprs t'tre illustr, mourons tous deux firement.

(Ils sortent.)




SCNE VII

_Une alarme: combats. Entre le vieux_ TALBOT _bless, conduit par des
soldats franais_.


TALBOT.--O est ma seconde vie?--C'est fait de la mienne.--Oh! o est le
jeune Talbot? o est le vaillant Jean? O mort glorieuse ternie par la
captivit, la valeur du jeune Talbot fait que je te reois en souriant.
Lorsqu'il m'a vu chanceler et tomber sur mes genoux, il a brandi
au-dessus de ma tte son pe sanglante, et comme un lion affam, il a
commenc avec furie les plus terribles exploits. Mais lorsque mon
dfenseur courrouc s'est vu seul, ne protgeant plus que ma vie
expirante, et sans ennemis qui le vinssent assaillir, alors les yeux
tincelants, le coeur saisi de rage, il s'est lanc soudain de mes
cts dans le plus pais des bataillons franais, et dans cette mer de
sang mon enfant a teint sa vie et son me sublime, et l est mort dans
son noble orgueil mon Icare, ma fleur.

(On apporte Jean Talbot mort.)

UN DES SERVITEURS DE TALBOT.--O mon cher matre! voyez: c'est votre fils
qu'ils portent.

TALBOT.--O mort hideuse, qui te fais un jeu de nous insulter ici,
bientt affranchis de ton insolente tyrannie, et unis par les liens de
l'immortalit, les deux Talbot voleront ensemble au travers des cieux
lgers, et en dpit de toi chapperont au nant de l'oubli.--(_A son
fils_.)--O toi dont les blessures annoncent une mort si dure, parle 
ton pre avant de rendre ton dernier soupir! brave encore la mort en
parlant, qu'elle veuille ou ne veuille pas t'couter; traite-la comme un
Franais, comme ton ennemi.--Pauvre enfant! il me semble qu'il sourit,
comme s'il voulait dire: Si la mort avait t un Franais, la mort
serait morte aujourd'hui! Approchez, approchez, et mettez-le dans les
bras de son pre. Mon me ne peut plus supporter tant de douleurs.
Soldats! adieu: j'ai ce que je voulais avoir, et mes vieux bras sont le
tombeau du jeune Jean Talbot!

(Il meurt.)

FIN DU QUATRIME ACTE.




                            ACTE CINQUIME




SCNE I

Toujours devant Bordeaux.

_Entrent_ CHARLES, ALENON, LE DUC DE BOURGOGNE, LE BATARD D'ORLANS ET
LA PUCELLE.


CHARLES.--Si York et Somerset avaient envoy du renfort ici, nous
aurions eu une journe sanglante.

LE BATARD.--Avec quelle furie le jeune nourrisson de Talbot abreuvait de
sang franais son pe novice!

LA PUCELLE.--Je l'ai attaqu une fois en lui disant: Toi, jeune homme,
sois vaincu par une jeune fille. Mais, avec un fier et majestueux
ddain, il m'a rpondu: Le jeune Talbot n'est pas fait pour se
commettre avec une prostitue; et, s'lanant dans le sein des
bataillons franais, il m'a quitte avec mpris, comme un adversaire
indigne de lui.

LE DUC DE BOURGOGNE.--Certes, il aurait fait un brave chevalier. Tenez,
le voici enseveli dans les bras de son pre, sanguinaire auteur de ses
exploits meurtriers.

LE BATARD.--Taillons-les en pices, hachons les cadavres de ces deux
ennemis, la gloire de l'Angleterre et la terreur de la France.

CHARLES.--Oh! non! arrtez; n'outrageons pas morts ceux que nous avons
fuis vivants.

(Entre sir William Lucy prcd d'un hraut.)

LUCY.--Hraut, conduis-moi  la tente du Dauphin,  qui est rest
l'avantage de cette journe.

CHARLES.--Quelle soumission est l'objet de ton message?

LUCY.--Soumission, Dauphin! ce mot est purement franais; nous autres
soldats anglais, nous ignorons ce qu'il signifie.--Je viens savoir quels
prisonniers vous avez faits et reconnatre nos morts.

CHARLES.--Tu redemandes des prisonniers? nos prisons, c'est
l'enfer.--Mais qui cherches-tu?

LUCY.--O est le grand Hercule du champ de bataille, le vaillant lord
Talbot, comte de Shrewsbury, cr, pour rcompense de ses rares
exploits, grand comte de Washford, de Waterford et de Valence, lord
Talbot de Goodrig et d'Urchinfield? O sont le lord Strange de
Blachmore, le lord Vernon d'Alton, le lord Cromwell de Wingfield, le
lord Furnival de Sheffield, le lord Faulconbridge, illustre par trois
victoires, chevalier de l'ordre de Saint-George, de Saint-Michel et de
la Toison d'Or, grand marchal de notre roi Henri V dans toutes ses
guerres de France?

LA PUCELLE.--Voil un style bien impertinent et bien magnifique. Le
grand sultan, qui domine sur cinquante-deux royaumes, ne s'exprime pas
d'un ton si fastueux.--Vois; celui que tu pares de tous ces titres est
ici gisant  nos pieds, cadavre impur et la proie des vers!

LUCY.--Talbot est donc tu, le flau des Franais, la terreur et la
sombre Nmsis de votre nation! Oh! que mes deux yeux ne peuvent-ils se
changer en balles! comme je les lancerais contre vous! Que ne puis-je
rappeler ces morts  la vie? c'en serait assez pour effrayer toute la
France. Oui, l'image seule de Talbot suffirait pour pouvanter le plus
fier d'entre vous.--Cdez-moi leurs corps, que je les emporte de ce
lieu, et que je leur donne la spulture qui convient  leur mrite.

LA PUCELLE.--Je crois que ce fanfaron est l'ombre du vieux Talbot, il
parle d'un ton si orgueilleux et si hautain. Au nom de Dieu, qu'il
prenne ces cadavres, qu'il les emporte d'ici; ils ne serviraient qu'
infecter l'air de notre patrie.

CHARLES.--Tu peux enlever ces corps.

LUCY.--Oui, je vais les enlever d'ici; mais de leurs cendres renatra un
phnix qui fera trembler la France.

CHARLES.--Dlivre-nous de leur vue, et fais aprs ce que tu
voudras.--Marchons vers Paris sans dlai, et suivons le cours de nos
conqutes; tout va flchir devant nous,  prsent que le terrible Talbot
est mort.

(Ils sortent.)




SCNE II

A Londres.--Une salle du palais.

_Entrent_ LE ROI HENRI, GLOCESTER ET EXETER.


LE ROI.--Avez-vous vu les lettres du pape, de l'empereur et du comte
d'Armagnac?

GLOCESTER.--Oui, mon prince, et voici ce qu'elles contiennent: ils
demandent en grce  Votre Majest qu'une bienheureuse paix soit conclue
entre la France et l'Angleterre.

LE ROI.--Et que pensez-vous de cette demande?

GLOCESTER.--Je l'approuve, mon prince, comme le moyen d'arrter
l'effusion du sang chrtien et de rtablir la tranquillit dans les deux
royaumes.

LE ROI.--Allons, j'y consens, mon oncle; car j'ai toujours pens que
c'tait une chose impie et contre nature, que d'entretenir ces barbares
et sanglantes querelles entre des nations qui professent la mme foi.

GLOCESTER.--De plus, sire, pour acclrer et affermir encore plus le
noeud de cette alliance, le comte d'Armagnac, proche parent de Charles,
et homme d'un grand poids en France, propose  Votre Majest sa fille en
mariage, avec une riche et magnifique dot.

LE ROI.--En mariage? Hlas! mon oncle, je suis bien jeune encore: mon
cabinet et mes livres vont mieux  mon ge que l'amour et le choix d'une
femme. Cependant, qu'on fasse entrer les ambassadeurs, et que chacun
d'eux reoive la rponse que vous jugerez convenable; je serai satisfait
de toute rsolution qui tendra  la gloire de Dieu et au bien de mon
pays.

(Entrent un lgat et deux ambassadeurs, avec Winchester, revtu du
chapeau de cardinal.)

EXETER, _ part_.--Quoi! voil donc le lord Winchester lev  la
dignit de cardinal[16]! Ah! je commence  voir que ce qu'a prdit un
jour Henri V pourra bien s'accomplir: _Si jamais_, disait-il,
_Winchester parvient  tre cardinal, il fera de son chapeau le rival de
la couronne_.

[Note 16: Shakspeare a oubli ici que dans les premires scnes de
cette tragdie il avait dj,  diverses reprises, qualifi Winchester
de cardinal; du reste, c'est en lui donnant trop tt ce titre qu'il
s'est tromp; l'vque de Winchester ne reut en effet le chapeau de
cardinal que dans la cinquime anne du rgne de Henri VI.]

LE ROI.--Ambassadeurs, vos diffrentes demandes ont t examines et
discutes. Votre proposition est juste et sage: aussi nous sommes
dcidment rsolus  dresser les articles d'une paix sincre; et ils
seront incessamment prsents  la France par milord Winchester.

GLOCESTER, _ l'ambassadeur du comte d'Armagnac._--Et quant  l'offre
particulire du comte votre matre, j'en ai instruit Sa Majest en
dtail; et le roi, satisfait des vertus de la princesse, inform de sa
beaut, et content de sa dot, a le dessein de la faire reine de
l'Angleterre.

LE ROI.--Pour preuve de mes intentions et de mon aveu, portez-lui ce
joyau, gage de mon affection. _(Il lui remet un bijou_.) Et vous, lord
protecteur, veillez  ce qu'ils soient escorts et conduits en sret
jusqu' Douvres; et aprs qu'ils seront embarqus, remettez-les aux
chances de la mer.

(Le roi sort avec sa suite.)

WINCHESTER, _au lgat_.--Arrtez, seigneur lgat; vous recevrez d'abord
la somme que j'ai promise  Sa Saintet, en change de ces ornements
vnrables dont elle m'a revtu.

LE LGAT.--J'attendrai votre convenance, milord.

WINCHESTER.--Maintenant Winchester ne se soumettra pas, je pense, et ne
le cdera pas au plus fier des pairs.--Humfroy de Glocester, tu
reconnatras que l'vque n'est ton infrieur, ni en naissance, ni en
autorit, je te ferai plier et flchir le genou, ou j'abmerai ce
royaume  force de rvoltes.

(Ils sortent.)




SCNE III

En France.

_Entrent_ CHARLES, LE DUC DE BOURGOGNE, ALENON, LE BATARD, REN ET LA
PUCELLE.


CHARLES.--Ces nouvelles, seigneur, doivent ranimer nos esprits abattus.
On dit que les fiers Parisiens se rvoltent et reviennent au parti des
Franais.

ALENON.--Marchons donc vers Paris, prince, et ne tenons pas ici notre
arme dans l'inaction.

LA PUCELLE.--Que la paix soit avec eux, s'ils reviennent  nous!
Autrement, que la ruine s'attache  leurs palais!

(Entre un claireur.)

L'CLAIREUR.--Succs  notre vaillant gnral, et prosprit  ses
partisans!

CHARLES.--Quelles nouvelles nous envoient nos claireurs? Parle.

L'CLAIREUR.--L'arme anglaise, qui tait divise en deux corps, est
maintenant runie en un seul, et se propose de vous livrer bataille 
l'instant.

CHARLES.--Cet avis est un peu soudain; mais nous allons nous mettre en
tat de les recevoir.

LE DUC DE BOURGOGNE.--J'ai confiance; l'ombre de Talbot n'est pas au
milieu d'eux:  prsent que Talbot n'est plus, seigneur, vous ne devez
plus vous alarmer.

LA PUCELLE.--De toutes les passions honteuses, la plus maudite est la
peur. Commandez  la victoire, Charles, et la victoire est  vous. Que
Henri cume de rage; et que l'univers murmure en voyant nos triomphes.

CHARLES.--Marchons, mes seigneurs. Et que la France soit heureuse!

(Ils sortent.)




SCNE IV

Une alarme.--Attaques.

_Entre_ LA PUCELLE.


LA PUCELLE.--Le rgent triomphe, et les Franais fuient!--Venez  notre
secours, paroles magiques, charmes puissants[17]; et vous, esprits
d'lite qui m'instruisez de l'avenir et me faites prvoir les
vnements. (_On entend un coup de tonnerre_.) Vous, gnies lgers, qui
servez sous les lois du souverain monarque du Nord, paraissez, et
secondez-moi dans cette entreprise. (_Paraissent des dmons_.)  cette
prompte apparition, je reconnais votre obissance ordinaire  ma voix.
Maintenant, esprits familiers, qui sortez du redoutable empire des
rgions souterraines, assistez-moi aujourd'hui, et faites que la France
ait la victoire! (_Les dmons se promnent en silence._) Ah! ne gardez
pas plus longtemps ce morne silence.--Faut-il vous nourrir de mon propre
sang? Je vais me couper un membre et vous le donner pour gage d'un plus
riche salaire; consentez donc  m'assister. (_Les dmons baissent la
tte_.) N'est-il plus d'espoir de secours?--Eh bien, si vous m'accordez
ma prire, mon corps sera le prix dont je payerai votre bienfait. (_Les
dmons secouent la tte_.) Quoi? le sacrifice de mon corps et de mon
sang ne peuvent vous toucher et obtenir votre assistance accoutume?
Prenez donc mon me. Oui, mon corps, mon sang, mon me, tout, plutt que
de laisser la France succomber sous l'Angleterre. (_Les dmons
s'vanouissent._) Hlas! ils m'abandonnent!--L'heure est donc venue o
la France doit couvrir d'un voile son superbe panache et laisser tomber
sa tte dans le giron de l'Angleterre. Mes anciens enchantements sont
impuissants, et l'enfer est trop fort pour que je lutte contre lui. C'en
est fait,  France; ta gloire va tomber en poussire.

[Note 17: _Periapts_, amulettes]

(Elle sort.)

(Escarmouches. La Pucelle et York combattent corps  corps. La Pucelle
est prise. Les Franais fuient.)

YORK.--Damoiselle de France, je crois que je vous tiens.--Dchanez 
prsent vos esprits infernaux par vos sortilges; essayez s'ils peuvent
vous remettre en libert: vous tes une prcieuse prise et qui doit
tenter le diable.--Voyez comme cette sorcire hideuse fronce ses
sourcils; on dirait que, comme une autre Circ, elle cherche  me faire
changer de forme.

LA PUCELLE.--Tu ne peux recevoir une forme plus odieuse que la tienne.

YORK.--Oh! sans doute, le dauphin Charles est un bel homme; nul autre
que lui ne peut plaire  votre oeil difficile.

LA PUCELLE.--Que la peste tombe sur Charles et sur toi! et puissiez-vous
tous deux tre surpris endormis dans votre lit et assaillis par des
mains homicides!

YORK.--Farouche et maudite sorcire, retiens ta langue.

LA PUCELLE.--Je t'en conjure, laisse-moi maudire  mon gr.

YORK.--Tu maudiras  ton gr, mcrante, quand tu seras attache au
poteau.

(Ils sortent.)

(Une alarme. Entre Suffolk tenant Marguerite par la main.)

SUFFOLK.--Soyez qui vous voudrez, vous tes ma prisonnire. (_Il la
regarde_.)  la plus belle de toutes les belles, ne crains rien, ne
songe pas  fuir: je ne te toucherai que d'une main respectueuse; et je
les pose doucement sur ton coeur. Je baise ces doigts en signe d'une
paix ternelle. Qui es-tu? dis-le-moi afin que je te rende l'hommage qui
t'est d.

MARGUERITE.--Marguerite est mon nom: je suis fille d'un roi, du roi de
Naples; apprends-le, qui que tu sois toi-mme.

SUFFOLK.--Je suis comte, et je m'appelle Suffolk. Merveille de la
nature, ne t'offense point du sort qui t'a fait ma captive; c'est ainsi
que le cygne sauve ses petits du danger en les tenant emprisonns sous
ses ailes. Mais si ce droit de la guerre t'offense, va, sois libre comme
l'amie de Suffolk. _(Marguerite va pour s'loigner.)_--Ah! reste.--Je ne
me sens pas le pouvoir de la laisser partir: ma main voudrait la laisser
libre, mais mon coeur dit non. Telle que l'image du soleil dont les
rayons se jouent dans l'onde pure, telle parat  mes yeux cette beaut
ravissante.--Je voudrais lui faire ma cour, mais je n'ose lui parler. Je
vais demander une plume et de l'encre et lui crire ma pense.--Allons
donc, Suffolk, aie plus de confiance en toi. N'as-tu pas une langue?
n'est-elle pas ta captive? Seras-tu dompt par la vue d'une femme?--Oh!
la majest de la beaut est si souveraine qu'elle enchane la langue et
confond tous les sens.

MARGUERITE.--Dis, comte de Suffolk, si tel est ton nom, quelle ranon
faudra-t-il que je paye pour obtenir ma libert? car je vois que je suis
ta prisonnire.

SUFFOLK, _ part_.--Comment peux-tu tre sr qu'elle ddaignera tes
voeux avant d'avoir essay de gagner son amour?

MARGUERITE.--Pourquoi ne parles-tu pas? Quelle ranon dois-je payer?

SUFFOLK, _ part_.--Elle est belle, et ds lors faite pour tre adore;
elle est femme, et ds lors faite pour tre conquise.

MARGUERITE.--Veux-tu accepter une ranon, oui ou non?

SUFFOLK, _ part._--Insens, souviens-toi que tu as une femme: comment
donc Marguerite pourrait-elle tre l'objet de ton amour?

MARGUERITE.--Il vaut mieux que je le quitte; car il ne veut point
m'entendre.

SUFFOLK, _ part_.--C'est l ce qui renverse tous mes projets; il n'y
faut plus songer.

MARGUERITE.--Il parle au hasard: srement cet homme est fou.

SUFFOLK, _ part_.--Mais on pourrait obtenir une dispense.

MARGUERITE.--Et cependant je voudrais bien obtenir votre rponse.

SUFFOLK, _toujours  part._--Je veux gagner le coeur de cette belle
Marguerite.... Pour qui?--Quoi? pour mon roi.--Ah! c'est une crature de
bois.

MARGUERITE.--Il parle de bois: c'est quelque charpentier.

SUFFOLK, _ part._--Mais enfin ce moyen satisferait mon dsir, et la
paix serait cimente entre les deux royaumes.--Mais  cela il reste
encore un obstacle: car quoique son pre soit roi de Naples, duc d'Anjou
et du Maine, cependant il est pauvre, et notre noblesse ddaignerait
cette alliance.

MARGUERITE.--M'entendez-vous, capitaine?--N'en avez-vous donc pas le
loisir?

SUFFOLK.--Cela sera, en dpit de tous leurs ddains. Henri est jeune, il
cdera facilement. (_En se rapprochant d'elle._) Madame, j'ai un secret
 vous rvler.

MARGUERITE, _ part._--Quoique je sois prisonnire, il me parat un
chevalier, et je ne dois craindre aucune insulte.

SUFFOLK.--Madame, daignez couter ce que je vous dis.

MARGUERITE, _ part._--Peut-tre serai-je dlivre par les Franais, et
alors je n'ai pas besoin de mendier ses gards.

SUFFOLK.--Aimable dame, donnez-moi votre attention sur un objet
important.

MARGUERITE.--Aprs tout, d'autres femmes ont t captives avant moi.

SUFFOLK.--Madame, pourquoi parlez-vous ainsi?

MARGUERITE.--Je vous demande merci; ce n'est qu'un prt rendu[18].

[Note 18: _A quid pro quo_, c'est--dire: _Quelque chose, pour
quelque chose de pareil_.]

SUFFOLK.--Rpondez, aimable princesse; ne regarderiez-vous pas votre
esclavage comme un heureux vnement, s'il vous faisait reine?

MARGUERITE.--Une reine dans l'esclavage est plus avilie qu'un esclave
dans la plus basse servitude: il faut que les princes soient libres.

SUFFOLK.--Et vous le serez, si le roi de la belle Angleterre l'est
lui-mme.

MARGUERITE.--Quoi? que me fait sa libert?

SUFFOLK.--J'entreprendrai de te faire la reine de Henri, de placer dans
ta main un sceptre d'or, et une riche couronne sur ta tte, si tu veux
condescendre  tre ma....

MARGUERITE.--Quoi?

SUFFOLK.--L'objet de son amour.

MARGUERITE.--Je suis indigne d'tre l'pouse de Henri.

SUFFOLK.--Non, madame, c'est moi qui suis indigne et me sens incapable
de faire ma cour  une beaut si cleste, pour la rendre la femme de
Henri, sans avoir moi-mme aucune part dans ce choix. Eh bien! madame,
que rpondez-vous? tes-vous satisfaite?

MARGUERITE.--Oui, je le suis, si mon pre y consent.

SUFFOLK.--Allons, assemblons nos officiers et dployons nos enseignes;
et, prs des murs du chteau de votre pre, faisons sonner un pourparler
pour lui demander  confrer avec lui. _(Un trompette sonne un
pourparler.--Ren parat sur les murs_.) Vois, Ren, vois ta fille
prisonnire.

REN.--De qui?

SUFFOLK.--La mienne.

REN.--Eh bien, Suffolk, quel remde? Je suis un soldat, et ne sais ni
pleurer, ni me dchaner contre l'inconstance de la fortune.

SUFFOLK.--Il est un remde, seigneur. Consentez (et pour votre gloire
consentez-y) que votre fille soit marie  mon roi, c'est avec peine que
je suis parvenu  l'y dterminer, et cette captivit si douce aura valu
 votre fille la libert et un trne.

REN.--Suffolk pense-t-il comme il parle?

SUFFOLK.--La belle Marguerite sait que Suffolk ne sait ni flatter, ni
dissimuler, ni tromper.

REN.--Sur ta parole de comte, je descends pour rpondre  tes
gracieuses offres.

SUFFOLK.--Et moi, je vais t'attendre ici.

(Les trompettes sonnent. Entre Ren.)

REN.--Brave comte, sois le bienvenu sur notre territoire: commande dans
l'Anjou selon qu'il te plaira.

SUFFOLK.--Je te rends grces, Ren, heureux pre d'une si belle enfant,
faite pour devenir la compagne d'un roi. Quelle rponse fais-tu  ma
demande?

REN.--Puisque tu daignes rechercher le faible mrite de ma fille pour
en faire la royale pouse d'un si grand prince, ma fille appartiendra 
Henri s'il veut bien l'accepter,  condition que je jouirai
tranquillement de mes duchs du Maine et de l'Anjou, exempt des troubles
et de tous les maux de la guerre.

SUFFOLK.--Ton consentement est sa ranon; je lui rends sa libert; et je
me charge d'obtenir pour toi la jouissance paisible de tes deux comts.

REN.--Et moi, au nom de l'auguste Henri, voyant en toi le reprsentant
et l'envoy de ce puissant roi, je te donne sa main pour gage de sa foi.

SUFFOLK.--Ren de France, je te rends grces au nom du roi; car c'est
ici un pacte convenu pour les intrts du roi. _(A part_.) Et cependant
il me semble que je serais avec plaisir, dans cet accord, mon propre
mandataire.--Je vais partir pour l'Angleterre avec cette nouvelle et
hter la clbration de ce mariage. Adieu, Ren: dpose ce diamant dans
un palais, ainsi qu'il convient.

REN.--Je t'embrasse, comme j'embrasserais le pieux roi Henri s'il tait
ici.

MARGUERITE, _ Suffolk_.--Adieu, milord. Suffolk peut compter toute sa
vie sur les voeux, les prires et les louanges de Marguerite.

(Elle va pour se retirer.)

SUFFOLK.--Adieu, ravissante dame.--Eh quoi! Marguerite, ne me
chargerez-vous d'aucun compliment pour mon roi?

MARGUERITE.--Dites-lui de ma part tout ce que peut lui dire une jeune
fille, sa servante.

SUFFOLK.--Douces paroles, pleines de grce et de modestie! Mais, madame,
il faut que je vous importune encore: quoi! nul gage d'amour pour Sa
Majest?

MARGUERITE.--Excusez-moi, mon cher lord: je lui envoie un coeur pur et
sans tache, que n'a jamais profan l'amour.

SUFFOLK, _en l'embrassant_.--Et ce baiser aussi....

MARGUERITE.--Que ceci soit pour vous.--Je n'aurais pas la prsomption
d'envoyer  un roi des gages si tmraires.

(Sortent Ren et Marguerite.)

SUFFOLK.--Oh! si tu tais pour moi!.... Mais, arrte, Suffolk; ne
t'engage pas dans ce dangereux labyrinthe: l sont cachs des monstres
dvorants et d'horribles trahisons.--veille plutt l'amour de Henri par
les louanges de la charmante Marguerite; grave dans ta mmoire ses
ravissantes vertus et ses grces naturelles si suprieures  l'art:
retrace-toi souvent son image en traversant les mers, afin qu'arriv aux
pieds de Henri tu puisses troubler sa raison et l'enivrer d'admiration.

(Il sort.)




SCNE V

Camp du duc d'York, en Anjou.

_Entrent_ YORK, WARWICK, UN BERGER, LA PUCELLE.


YORK.--Amenez cette sorcire, qui est condamne au feu.

LE BERGER.--Ah! Jeanne, ce coup donne la mort au coeur de ton pre.
N'ai-je donc parcouru tant de pays, et ne te retrouv-je  prsent que
pour tre tmoin de ta mort cruelle et prmature? Ah! Jeanne, ma chre
fille, je veux mourir avec toi.

LA PUCELLE.--Vieillard dcrpit, ignoble et vil mendiant, je suis sortie
d'un plus noble sang que le tien: tu n'es point mon pre, ni mon ami.

LE BERGER.--Ah! malheureuse!.... Milord, je vous en conjure, cela n'est
pas. Je suis son pre: toute la paroisse le sait; sa mre vit encore et
peut attester qu'elle fut le premier fruit de ma jeunesse.

WARWICK.--Ingrate, veux-tu donc renier tes parents?

YORK.--On peut juger par l quel genre de vie elle a mene, honteuse et
criminelle; sa mort rpond  sa vie.

LE BERGER.--C'est une honte, Jeanne, de vouloir ainsi dmentir ton pre.
Dieu sait que tu es forme de ma chair, et que pour toi j'ai vers bien
des larmes: ne me mconnais pas, chre fille, je t'en conjure.

LA PUCELLE.--Loin de moi, paysan. _(Aux Anglais_.) Vous avez suborn cet
homme pour fltrir ma noble origine.

LE BERGER.--Il est vrai que je donnai un _noble_[19] au prtre le jour
o j'pousai sa mre.--Mets-toi  genoux, ma chre fille, et reois ma
bndiction. Quoi, tu ne veux pas? Eh bien, maudit soit l'instant de ta
naissance! je voudrais que le lait que tu suais sur le sein de ta mre
ft devenu un poison pour toi; ou bien je voudrais que dans le temps o
tu gardais mes moutons dans les champs, quelque loup affam t'et
dvore: tu renies ton pre, infme prostitue? Brlez-la! brlez-la! le
gibet serait un supplice trop doux pour elle.

(Il sort.)

[Note 19: Jeu de mots sur _noble_, noble, et un _noble_, monnaie du
temps.]

YORK.--Qu'on l'emmne; elle a vcu trop longtemps pour semer dans
l'univers ces vices odieux.

LA PUCELLE.--Laissez-moi d'abord vous dire qui vous condamnez. Je ne
suis point la fille d'un obscur berger: je suis issue de la race des
rois; vierge chaste et sacre, choisie par le Ciel, inspire par sa
grce, et appele  oprer sur la terre les plus grands miracles. Jamais
je n'eus de commerce avec les esprits infernaux. Mais vous, hommes
corrompus par la dbauche, souills du sang des innocents, chargs
d'iniquits et de vices, parce que vous tes privs de la grce dont
d'autres ont reu les dons, vous jugez impossible d'oprer des
merveilles, si ce n'est par le secours des dmons. Non! cette Jeanne
d'Arc, que mconnat votre ignorance, naquit et vcut vierge depuis sa
tendre enfance: elle vcut chaste et sans reproche mme dans ses
penses; et son sang pur, que vos mains barbares versent si injustement,
criera vengeance contre vous aux portes du Ciel.

YORK.--Oui, oui; allons, qu'on l'entrane au supplice.

WARWICK, _aux excuteurs_.--coutez; comme elle est fille, allumez un
grand bcher, et placez au-dessus des barils de poix, afin d'abrger ses
tourments.

LA PUCELLE.--Rien ne touchera-t-il vos coeurs impitoyables?--Allons,
Jeanne, puisqu'il le faut, dvoile donc ta faiblesse qui t'assure le
privilge de la loi. Je suis enceinte, homicides sanguinaires; si vous
m'entranez  une mort violente, ne faites pas du moins prir le fruit
qui vit dans mon sein.

YORK.--Que le Ciel ne permette pas.... La sainte Pucelle enceinte?

WARWICK.--C'est l le plus grand miracle que tu aies jamais fait. Voil
donc o aboutit la scrupuleuse vertu?

YORK.--Srement le dauphin et elle auront eu commerce ensemble. J'avais
prvu que ce serait l son dernier refuge.

WARWICK.--Allons, pars: nous ne voulons point sauver la vie  des
btards, surtout  ceux dont Charles est le pre.

LA PUCELLE.--Vous vous trompez; mon enfant n'est point de lui: c'est
Alenon qui a eu mon amour.

YORK.--Alenon, cet indigne Machiavel[20]! Elle mourra, et-elle mille
vies  perdre.

[Note 20: Machiavel est postrieur  Henri VI, et cela a fait
supposer  quelques critiques que ce vers avait t intercal par
quelque comdien ignorant; mais Shakspeare commet bien souvent de tels
anachronismes.]

LA PUCELLE.--Oh! permettez. Je vous ai tromps encore: ce n'est ni
Charles ni ce duc que je viens de nommer, c'est Ren, le roi de Naples,
qui a triomph de ma vertu.

WARWICK.--Un homme mari! Ce crime est intolrable.

YORK.--Bon; nous avons ici une vraie fille: je crois qu'elle ne sait
trop lequel accuser, tant elle a eu d'amants!

WARWICK.--C'est une marque qu'elle a t facile et librale.

YORK.--Et cependant tout  l'heure elle tait vierge.--Vile prostitue,
tes paroles te condamnent, toi et ton indigne fruit. Cesse les
instances; elles sont inutiles.

LA PUCELLE.--Eh bien! emmenez-moi, vous  qui je lgue mes maldictions.
Puisse le brillant soleil ne jamais laisser tomber ses rayons sur le
pays que vous habitez! que la nuit et les funestes ombres de la mort
vous environnent, jusqu' ce que le malheur et le dsespoir vous
poussent  vous gorger ou  vous trangler vous-mmes!

(Les gardes l'emmnent.)

YORK.--Va tomber en lambeaux et te rduire en cendres, ministre maudit
de l'enfer.

(Entre l'vque de Winchester, cardinal de Beaufort.)

LE CARDINAL.--Lord rgent, je salue Votre Grce, et vous remets des
lettres du roi. Apprenez, milord, que les puissances de la chrtient,
mues de piti  la vue de ces sanglantes querelles, ont sollicit avec
les plus vives instances une paix gnrale entre nous et l'ambitieuse
France.--Et voyez le dauphin et sa suite qui s'avancent pour confrer
avec nous sur les articles.

YORK.--Est-ce l tout le fruit de notre expdition? Aprs le meurtre de
tant d'illustres lords, de tant de braves guerriers, capitaines et
soldats, qui ont t immols dans cette querelle et ont vendu leur vie
pour leur patrie, finirons-nous par conclure une paix honteuse?
N'avons-nous pas perdu par trahison, par fraude, la plupart des villes
qu'avaient conquises nos illustres anctres? O Warwick, Warwick, je
prvois avec douleur la perte complte de tout le royaume de France.

WARWICK.--Calmez-vous, York: si nous signons une paix, ce sera  des
conditions si rigoureuses et si svres, que les Franais en retireront
peu d'avantage.

(Entrent Charles, Alenon, le Btard et Ren.)

CHARLES.--Lords d'Angleterre, puisqu'il est arrt qu'il sera proclam
une trve en France, nous venons savoir de vous-mmes quelles doivent
tre les conditions du trait.

YORK.--Parlez, Winchester: car la bouillante colre me suffoque et
touffe ma voix  la vue de nos mortels ennemis.

LE CARDINAL.--Charles, et vous, princes de France, voici les clauses:
Qu'en reconnaissance de ce que le roi Henri, mu de compassion, et par
pure clmence, consent  soulager votre pays des calamits de la guerre,
et  vous laisser respirer au sein d'une heureuse paix, vous vous
reconnatrez les vassaux fidles de sa couronne. Et vous, Charles, 
condition que vous ferez serment de lui payer tribut, et l'hommage de
votre soumission, vous serez tabli en qualit de vice-roi sous ses
ordres, et vous n'en jouirez pas moins de la dignit royale.

ALENON.--Quoi! faudra-t-il qu'il ne soit plus que l'ombre de lui-mme?
qu'il orne son front d'une couronne, et qu'en ralit et en autorit il
ne conserve que le privilge d'un simple sujet? Cette offre est absurde
et dnue de toute raison.

CHARLES.--Il est notoire que je suis dj en possession de plus de la
moiti du territoire de la France, et que j'y suis reconnu pour lgitime
souverain. Irai-je, pour gagner le reste des provinces non encore
conquises, ravaler le privilge de ma royaut au point de n'avoir plus
que le titre de vice-roi? Non, non, lord ambassadeur; j'aime mieux
garder ce que je possde, que de me voir, par un dsir trop press
d'acqurir ce que je n'ai pas encore, dpouill de l'espoir de devenir
matre de tout.

YORK.--Prsomptueux Charles! as-tu donc, par de sourdes intrigues,
implor l'intercession de l'Europe pour obtenir une paix, et aujourd'hui
qu'on en vient  la conclure, oses tu comparer ton tat prsent aux
conditions que nous t'offrons? Accepte de tenir comme un bienfait de
notre roi le titre que tu usurpes, et non comme un droit qui
t'appartienne, ou bien nous te poursuivrons d'une guerre ternelle.

REN, _bas au dauphin._--Seigneur, vous avez tort de vous obstiner 
chicaner les articles du trait; si vous laissez chapper cette
occasion, je gage dix contre un que vous n'en retrouverez jamais une
aussi favorable.

ALENON, _bas au dauphin._--Il faut convenir qu'il est de votre prudence
de sauver vos sujets d'un si cruel carnage, et de tous les barbares
massacres qui s'exercent tous les jours dans le cours de nos hostilits.
Ainsi, acceptez cette trve, vous la romprez quand votre intrt
l'exigera.

WARWICK.--Que rpondez-vous, Charles? nos conditions tiennent-elles?

CHARLES.--Elles tiendront. Je demande seulement que vous ne conserviez
aucune force dans nos villes de garnison.

YORK.--Jure donc foi et hommage  Sa Majest, et, sur l'honneur d'un
chevalier, jure de ne jamais dsobir, de n'tre jamais rebelle  la
couronne d'Angleterre, ni toi ni ta noblesse. (_Charles et sa suite font
acte d'hommage._) A prsent, licenciez votre arme quand il vous plaira;
suspendez vos tendards, et que vos tambours se taisent, car nous
promettons ici d'observer une paix sacre.




SCNE VI

En Angleterre.--Un appartement du palais.

_Entrent_ SUFFOLK _s'entretenant avec_ LE ROI HENRI, GLOCESTER et
EXETER.


LE ROI.--Noble comte, votre ravissant portrait de la belle Marguerite
m'a saisi d'tonnement. Ses vertus pares des grces de la beaut
veillent dans mon coeur, auparavant tranquille, toutes les passions de
l'amour. Tel qu'un ruisseau dans la tempte, que la fureur des vents
soulve et pousse contre la mare, tel mon coeur agit par le rcit de
son rare mrite se sent invinciblement entran, ou vers le naufrage, ou
vers le lieu o je pourrai jouir de son amour.

SUFFOLK.--Eh bien, mon bon prince, ce rcit superficiel n'est pour ainsi
dire que l'exorde des louanges dont elle est digne. Toutes les
perfections de cette divine dame, si j'avais assez d'art pour les
dcrire, formeraient un volume de pages ravissantes qui plongeraient
dans l'extase l'imagination la plus insensible; et ce qui vaut mieux
encore, c'est qu'avec cette beaut cleste, avec tant de grces et
d'appas, elle proteste, de l'me la plus humble et la plus modeste,
qu'elle est satisfaite d'tre  vos ordres, s'ils sont honntes et
vertueux; qu'elle est prte  aimer et respecter Henri comme son
seigneur.

LE ROI.--Et jamais Henri n'osera exiger d'elle autre chose; ainsi,
milord protecteur, donnez votre consentement  ce que Marguerite soit la
reine de l'Angleterre.

GLOCESTER.--Je consentirais donc  flatter le crime? Vous savez, mon
prince, que Votre Majest est engage  une autre dame du mrite le plus
distingu. Comment vous dispenserez-vous de ce contrat sans souiller
votre honneur d'un reproche honteux?

SUFFOLK.--Comme un souverain se dispense d'accomplir des serments
illgitimes; ou comme un athlte qui, dans un tournois, ayant fait voeu
de combattre, abandonne la lice  cause de l'ingalit de son
adversaire. La fille d'un pauvre comte est un parti ingal et dont on
peut se dgager sans offense.

GLOCESTER.--Eh quoi, je vous prie, qu'est de plus Marguerite? Son pre
n'est rien de mieux qu'un comte, malgr tous les titres fastueux dont il
se dcore.

SUFFOLK.--Milord, son pre est un roi, roi de Naples et de Jrusalem; et
il a une si grande autorit en France, que son alliance affermira notre
paix et tiendra les Franais dans l'obissance.

GLOCESTER.--Et le comte d'Armagnac aura le mme pouvoir, car il est le
proche parent de Charles.

EXETER.--D'ailleurs son opulence promet une riche dot, tandis que Ren
est plus prt  recevoir qu' donner.

SUFFOLK.--Une dot, milords? N'avilissez pas notre monarque  ce point,
d'tre assez abject, assez pauvre, pour dterminer son choix par la
richesse et non par l'amour. Henri est en tat d'enrichir une reine, au
lieu de chercher une reine qui l'enrichisse. C'est ainsi que les vils
paysans marchandent leurs femmes, comme ils marchandent des boeufs, des
chevaux ou des moutons. Mais le mariage est une affaire trop importante
pour tre ainsi traite par procureur. Ce n'est pas celle que nos
intrts pourraient nous faire prfrer, mais celle qui plat  Sa
Majest, qui doit partager sa couche nuptiale. Ainsi, lords, puisque
c'est Marguerite que Henri prfre, c'est l un motif plus puissant que
tous les autres qui nous oblige  la prfrer aussi. Car qu'est-ce qu'un
mariage forc, sinon un enfer, une vie de discorde et de querelles
ternelles, tandis qu'une union libre et volontaire donne le bonheur et
fait goter ici-bas la paix des cieux? Pourrions-nous faire pouser 
Henri, qui est roi, une autre que Marguerite qui est la fille d'un roi?
Ses incomparables attraits, joints  sa naissance, annoncent qu'elle
n'est faite que pour pouser un roi. Son vaillant courage, son me
intrpide  un degr bien au-dessus du courage ordinaire de son sexe,
nous promettent tout ce que nos esprances attendent de la ligne d'un
roi. Henri, fils d'un conqurant, ne peut manquer d'engendrer des
conqurants, si l'amour l'unit avec une femme d'une me aussi leve que
l'est celle de la belle Marguerite. Rendez-vous donc, milords, et
convenez ici avec moi que Marguerite sera notre reine, et nulle autre
qu'elle.

LE ROI.--Si c'est l'impression puissante que m'a faite votre rcit, mon
noble lord Suffolk, ou si c'est que mon jeune coeur n'a jamais encore
senti l'atteinte des flammes de l'amour, c'est ce que je ne puis
expliquer: mais il est certain que je sens un trouble si violent dans
mon me, de si vives alarmes de crainte et d'esprance, que je suis
fatigu et malade du tumulte de mes penses. Allez donc vous embarquer:
pressez votre arrive en France, convenez de toutes les conditions, et
faites tout pour que la belle Marguerite consente  traverser les mers,
et vienne en Angleterre se voir couronner la reine fidle et sacre du
roi Henri. Pour fournir aux dpenses et aux honneurs de votre ambassade,
levez un dixime sur le peuple, et partez sans dlai, car jusqu' votre
retour je vais tre agit de mille soucis.--Et vous, mon cher oncle,
bannissez tout reproche; si vous jugez ma faiblesse sur ce que vous
ftes autrefois, et non sur ce que vous tes aujourd'hui, je suis sr
que vous pardonnerez cette soudaine excution de ma volont.--Allez,
conduisez-moi dans un lieu o, loin de tout tmoin, je puisse me livrer
sans contrainte aux penses qui tourmentent mon me.

(Il sort.)

GLOCESTER.--Oui, je crains bien que les tourments qui commencent avec ce
dessein ne cessent plus dsormais.

(Glocester et Exeter sortent.)

SUFFOLK, _seul._--Ainsi, Suffolk l'emporte: et comme autrefois Pris
s'embarqua pour la Grce, il part aujourd'hui pour la France, avec
l'espoir de rencontrer la mme fortune en amour, mais de prosprer plus
heureusement que ne fit le Troyen. Marguerite sera reine, et gouvernera
le roi: et moi je gouvernerai la reine, le roi et le royaume.

(Il sort.)

FIN DU CINQUIME ET DERNIER ACTE.











End of Project Gutenberg's Henri VI (1/3), by William Shakespeare, 1564-1616

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opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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