The Project Gutenberg EBook of Henri V, by William Shakespeare, 1564-1616

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Title: Henri V

Author: William Shakespeare, 1564-1616

Translator: Franois Pierre Guillaume Guizot, 1787-1874

Release Date: October 3, 2008 [EBook #26762]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HENRI V ***




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     Note du transcripteur.
     =================================================
     Ce document est tir de:

     OEUVRES COMPLTES DE
     SHAKSPEARE

     TRADUCTION DE
     M. GUIZOT

     NOUVELLE DITION ENTIREMENT REVUE
     AVEC UNE TUDE SUR SHAKSPEARE
     DES NOTICES SUR CHAQUE PICE ET DES NOTES

     Volume 7
     Henri IV (2e partie)
     Henri V
     Henri VI (1re, 2e et 3e partie)

     PARIS
     A LA LIBRAIRIE ACADMIQUE
     DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-DITEURS
     35, QUAI DES AUGUSTINS
     1863

     ==================================================




                               HENRI V

                              TRAGDIE




                         NOTICE SUR HENRI V


C'est  tort que la plupart des critiques ont regard _Henri V_ comme
l'un des plus faibles ouvrages de Shakspeare. Le cinquime acte, il est
vrai, est vide et froid, et les conversations qui le remplissent ont
aussi peu de mrite potique que d'intrt dramatique. Mais la marche
des quatre premiers actes est simple, rapide, anime; les vnements de
l'histoire, plans de gouvernement ou de conqute, complots,
ngociations, guerres, s'y transforment sans effort en scnes de thtre
pleines de vie et d'effet; si les caractres sont peu dvelopps, ils
sont bien dessins et bien soutenus; et le double gnie de Shakspeare,
moraliste profond et pote brillant, mme dans les formes pnibles et
bizarres qu'il donne  sa pense et  son imagination, y conserve son
abondance et son clat.

On rencontre aussi, dans les paroles du choeur qui remplit les
entr'actes, des preuves remarquables du bon sens de Shakspeare et de
l'instinct qui lui faisait sentir les inconvnients de son systme
dramatique: Permettez, dit-il aux spectateurs ds le dbut de la pice,
que nous fassions travailler la force de votre imagination.... C'est 
votre pense  crer en ce moment nos rois pour les transporter d'un
lieu  l'autre, franchissant les temps et resserrant les vnements de
plusieurs annes dans l'espace d'une heure. Et ailleurs: Accordez-nous
votre patience et pardonnez l'abus du changement de lieu auquel nous
sommes rduits pour resserrer la pice dans son cadre.

La partie populaire et comique du drame, bien que la verve originale de
Falstaff n'y soit plus, offre des scnes d'une gaiet parfaitement
naturelle, et le Gallois Fluellen est un modle de ce bavardage
militaire srieux, naf, intarissable, inattendu et moqueur, qui excite
en mme temps le rire et la sympathie.




                                HENRI V

                               TRAGDIE




PERSONNAGES

      LE ROI HENRI V.
      LE DUC DE GLOCESTER, } frres
      LE DUC DE BEDFORD,   } du roi.
      LE DUC D'EXETER, oncle du roi.
      LE DUC D'YORK.
      LE COMTE DE SALISBURY.
      LE COMTE DE WESTMORELAND.
      LE COMTE DE WARWICK.
      L'ARCHEVQUE DE CANTORBRY
      L'VQUE D'ELY.

      LE COMTE DE CAMBRIDGE, } conspirateurs
      LE LORD SCROOP,        } contre le roi.
      SIR THOMAS GREY,       }

      SIR THOMAS ERPINGHAM,  }
      GOWER,                 } officiers de
      FLUELLEN,              } l'arme du roi
      MACMORRIS,             }
      JAMY,                  }
      BATES, COURT, WILLIAMS, soldats anglais.
      PISTOL, NYM, BARDOLPH, anciens serviteurs de Falstaff,
        et aujourd'hui soldats.
      CHARLES VI, roi de France.
      LOUIS, dauphin.
      LE DUC DE BOURGOGNE,
      LE DUC D'ORLANS,
      LE DUC DE BOURBON,
      LE CONNETABLE,

      RAMBURES,  } seigneurs
      GRAND PR, } franais.

      LE GOUVERNEUR d'Harfleur.
      MONTJOIE, hraut d'armes franais.
      AMBASSADEURS dputs vers le roi d'Angleterre.
      ISABELLE, reine de France.
      CATHERINE, fille de Charles et d'Isabelle.
      ALIX, dame franaise de la suite de la princesse Catherine.
      QUICKLY, pouse de Pistol, aubergiste.

      CHOEUR.

      Lords, courriers, soldats franais, anglais, etc.

La scne, au commencement de la pice, est en Angleterre, ensuite
toujours en France.




LE CHOEUR.

Oh! si j'avais une muse de feu qui pt s'lever jusqu'au ciel le plus
brillant de l'invention! un royaume pour thtre, des princes pour
acteurs, et des monarques pour spectateurs de cette sublime scne, c'est
alors qu'on verrait le belliqueux Henri, sous ses traits naturels, avec
la majest du dieu Mars, menant en laisse, comme des limiers, la famine,
la guerre et l'incendie qui ramperaient  ses pieds, pour demander de
l'emploi. Mais, pardonnez, indulgente assemble; pardonnez 
l'impuissance du talent, qui a os, sur ces planches indignes, exposer 
la vue un objet si grand. Cette arne  combats de coqs peut-elle
contenir les vastes plaines de la France? pouvons-nous entasser dans cet
O[1] de bois tous les milliers de casques qui pouvantrent le ciel
d'Azincourt? Pardonnez, si un chiffre si minime doit reprsenter ici,
sur un petit espace, un million. Permettez que, remplissant l'office des
zros dans cet norme calcul, nous fassions travailler la force de votre
imagination. Supposez qu'en ce moment, dans l'enceinte de ces murs, sont
enfermes deux puissantes monarchies, dont les fronts levs et
menaants, l'un contre l'autre opposs, ne sont spars que par l'Ocan,
troit et prilleux: rparez par vos penses toutes nos imperfections:
divisez un homme en mille parties; et voyez en lui une arme imaginaire:
figurez-vous, lorsque nous parlons des coursiers, que vous les voyez
imprimer leurs pieds superbes sur le sein foul de la terre. C'est 
votre pense  orner en ce moment nos rois; qu'elle les transporte d'un
lieu dans un autre, qu'elle franchisse les barrires du temps, et
resserre les vnements de plusieurs annes dans la dure d'une heure.
Pour suppler aux lacunes, souffrez qu'un choeur complte les rcits de
cette histoire: c'est lui qui, dans cet instant, tenant la place du
prologue, implore votre attention patiente, et vous prie d'couter et de
juger la pice avec indulgence.

[Note 1: O, lettre de l'alphabet. Allusion  la forme circulaire de
cette lettre.]




                            ACTE PREMIER




SCNE I

Londres.--Antichambre dans le palais du roi.

_Entrent_ L'ARCHEVQUE DE CANTORBRY, L'VQUE D'LY.


CANTORBRY.--Milord, je puis vous dire qu'on presse vivement la
signature de ce mme bill, qui aurait suivant toute apparence, et mme
infailliblement pass contre nous, la onzime anne du rgne du feu roi,
si l'agitation de ces temps de trouble n'en avait interrompu l'examen.

LY.--Mais, milord, quel obstacle lui opposerons-nous aujourd'hui?

CANTORBRY.--C'est  quoi il faut rflchir. Si ce bill passe contre
nous, nous perdons la plus belle moiti de nos domaines: car toutes les
terres laques, que la pit des mourants a donnes par testament 
l'glise, nous seront enleves. Voici la taxe: d'abord une somme
suffisante pour entretenir,  l'honneur du roi, jusqu' quinze comtes,
quinze cents chevaliers et six mille deux cents bons gentilshommes;
ensuite, pour le soulagement des pestifrs et des pauvres vieillards
infirmes et languissants, dont le grand ge et le corps se refusent aux
travaux, cent hpitaux bien pourvus, bien entretenus; et de plus encore,
pour les coffres du roi, mille livres sterling par an: telle est la
teneur du bill.

LY.--Ce serait presque puiser la caisse.

CANTORBRY.--Ce serait la mettre  sec.

LY.--Mais quel moyen de l'empcher?

CANTORBRY.--Le roi est gnreux et plein d'gards.

LY.--Et ami sincre de la sainte glise.

CANTORBRY.--Ce n'tait pas l ce que promettaient les carts de sa
jeunesse. Le dernier souffle de la vie n'a pas plutt abandonn le corps
de son pre, que sa folie, mortifie en lui, sembla expirer aussi: oui,
au mme moment, la raison, comme un ange descendu du ciel, vint et
chassa de son sein le coupable Adam. Son me pure redevint un paradis,
o rentrrent les esprits clestes. Jamais jeune homme ne devint sitt
homme fait; jamais la rforme ne vint d'un cours plus soudain balayer
tous les dfauts: jamais le vice, cette hydre aux ttes renaissantes, ne
perdit si promptement et son trne et tout  la fois.

LY.--Ce changement est bni pour nous.

CANTORBRY.--Entendez-le raisonner en thologie, et tout rempli
d'admiration, vous souhaiterez en vous-mme, que le roi ft un prlat:
coutez-le discuter les affaires de l'Etat, et vous direz qu'il en a
fait sa seule tude: s'il parle guerre, vous croyez assister  une
bataille, mise pour vous en musique; mettez-le sur tous les problmes de
la politique, il vous en dnouera le noeud gordien, aussi facilement que
sa jarretire; aussi, lorsqu'il parle, l'air, contenu dans sa licence,
reste calme, et l'admiration muette veille dans l'oreille de ses
auditeurs pour saisir les maximes qui sortent de sa bouche, aussi douces
que le miel. Il parat impossible que l'exercice et la pratique n'aient
pas servi de matres  sa thorie profonde; et ce qui est merveilleux,
c'est comment Son Altesse a pu recueillir cette ample moisson, lui dont
la jeunesse tait livre  toutes les vaines folies; lui dont les
associs taient illettrs, grossiers et frivoles; lui dont les heures
taient remplies par les festins, par les jeux et la dbauche; lui que
jamais on n'a vu appliqu  aucune tude; jamais seul dans la retraite,
jamais loin du bruit et de la foule.

LY.--La fraise crot sous l'ombre de l'ortie, et c'est dans le
voisinage des fruits les plus communs que les plantes salutaires
s'lvent et mrissent le mieux; ainsi le prince a cach sa raison sous
le voile de la dissipation; c'est ainsi qu'elle a cr, n'en doutez pas,
comme le gazon d't, dont les progrs sont plus rapides la nuit,
quoique invisibles.

CANTORBRY.--Il faut bien que cela soit; car les miracles ont cess, et
nous sommes obligs de croire aux moyens qui amnent les choses  la
perfection.

LY.--Mais, mon bon lord, quel moyen de mitiger ce bill que sollicitent
les communes? Sa Majest penche-t-elle pour ou contre?

CANTORBRY.--Le roi parat indiffrent, ou plutt il semble incliner
beaucoup plus de notre ct, que favoriser le parti qui le propose
contre nous; car j'ai fait une offre  Sa Majest, au sujet de la
convocation de notre assemble ecclsiastique, et par rapport aux objets
dont on s'occupe actuellement, qui concernent la France, de lui donner
une somme plus forte que n'en a jamais accord le clerg  aucun de ses
prdcesseurs.

LY.--Et de quel air a-t-il paru recevoir cette offre?

CANTORBRY.--Le roi l'a favorablement accueillie; mais le temps a manqu
pour entendre (comme je me suis aperu que Sa Majest l'aurait dsir)
la filiation claire et suivie de ses titres divers et lgitimes 
certains duchs, et gnralement  la couronne et au trne de France, en
remontant  douard, son bisaeul.

LY.--Et quelle cause a donc interrompu cette discussion?

CANTORBRY.--A cet instant mme, l'ambassadeur de France a demand
audience; et l'heure o on doit l'entendre est, je pense, arrive.
Est-il quatre heures?

LY.--Oui.

CANTORBRY.--Entrons donc pour connatre le sujet de son ambassade, que
je pourrais, je crois, par une conjecture certaine, dclarer avant mme
que le Franais ait ouvert la bouche.

LY.--Je veux vous suivre, et je suis impatient de l'entendre.

(Ils sortent.)




SCNE II

La salle d'audience.

_Entrent_ LE ROI HENRI, GLOCESTER, BEDFORD, WARWICK, WESTMORELAND,
EXETER, _et suite_.


LE ROI.--O est mon respectable prlat de Cantorbry?

EXETER.--Il n'est pas ici.

LE ROI, _ Exeter_.--Cher oncle, envoyez-le chercher.

WESTMORELAND.--Mon souverain, ferons-nous entrer l'ambassadeur?

LE ROI.--Pas encore, mon cousin. Avant de l'entendre, nous voudrions
tre dcid sur quelques points importants, qui nous proccupent, par
rapport  nous et  la France.

(Entrent l'archevque de Cantorbry et l'vque d'ly.)

CANTORBRY.--Que Dieu et ses anges gardent votre trne sacr, et qu'ils
vous accordent d'en tre longtemps l'ornement!

LE ROI.--Nous vous remercions sincrement, savant prlat; nous vous
prions de vous expliquer; dveloppez avec une justice exacte et
religieuse pourquoi la loi salique, qu'ils ont en France, doit ou ne
doit pas tre un empchement  nos prtentions: et  Dieu ne plaise, mon
cher et fidle seigneur, que vous apprtiez ou torturiez votre raison. A
Dieu ne plaise que vous chargiez sciemment votre conscience de subtils
et coupables sophismes, pour nous prsenter des titres spcieux, mais
illgitimes, dont la vrit dsavouerait les fausses couleurs; car Dieu
sait combien de milliers d'hommes, aujourd'hui pleins de vie, verseront
leur sang pour soutenir le parti auquel Votre Rvrence va nous exciter:
ainsi, songez bien comment vous engagerez notre personne, et par quels
droits vous rveillez le glaive endormi de la guerre. Nous vous en
sommons au nom de Dieu: rflchissez-y bien; car jamais deux pareils
royaumes n'ont lutt ensemble, que le sang n'ait coul  grands flots;
chaque goutte est une maldiction, et implore vengeance contre l'homme,
dont l'injustice affile l'pe qui exerce de tels ravages sur la courte
vie des mortels. Maintenant que je vous ai adress cette recommandation,
parlez, milord; nous allons vous couter, et croire dans notre coeur que
tout ce que vous nous direz sera aussi pur dans votre conscience que
l'est le pch aprs avoir reu le baptme.

CANTORBRY.--Daignez donc m'couter, gracieux souverain.--Et vous aussi,
pairs, qui devez votre vie, votre foi et vos services  ce trne
imprial.--Il n'est d'autre obstacle aux droits de Votre Majest sur la
France, que ce principe qu'ils font venir de Pharamond: _In terram
salicam mulieres ne succedant_, Nulle femme ne succdera en terre
salique. Et cette terre salique, les Franais, par un commentaire
infidle, prtendent que c'est le royaume de France, et donnent
Pharamond pour le fondateur de cette loi qui exclut les femmes. Et
cependant leurs propres historiens affirment, de bonne foi, que la terre
salique est dans la Germanie, entre les fleuves de Sala et de l'Elbe, o
Charles le Grand, aprs avoir subjugu les Saxons, laissa derrire lui,
et tablit un certain nombre de Franais, qui par ddain pour les femmes
germaines, dont quelques taches honteuses souillaient la vie et les
moeurs, y tablirent cette loi: _Que nulle femme ne serait hritire en
terre salique_, et cette terre salique, comme je l'ai dit, est situe
entre l'Elbe et la Sala, et s'appelle aujourd'hui, en Allemagne,
_Meisen_. Il est donc manifeste que la loi salique n'a pas t tablie
pour le royaume de France; et les Franais n'ont possd la terre
salique que quatre cent vingt-un ans aprs le dcs du roi Pharamond,
vainement suppos l'auteur de cette loi. Pharamond dcda l'anne de
notre rdemption quatre cent vingt-six, et Charles le Grand dompta les
Saxons, et tablit les Franais au del de la rivire de Sala, dans
l'anne huit cent cinq. De plus, leurs auteurs disent que le roi Ppin,
qui dposa Childric, fit valoir ses prtentions et son titre  la
couronne de France, comme hritier lgitime, tant descendu de Bathilde,
qui tait fille du roi Clotaire. Hugues Capet aussi, qui usurpa la
couronne de Charles, duc de Lorraine, seul hritier mle de la vraie
ligne et souche de Charles le Grand, pour colorer son titre de quelque
apparence de vrit (quoique dans la vrit il ft faux et nul), se
porta pour hritier de dame Lingare, fille de Charlemagne, qui tait
fils de Louis, empereur, et Louis tait fils de Charles le Grand. Aussi
le roi Louis X, qui tait l'unique hritier de l'usurpateur Capet, ne
put porter la couronne de France et rester en paix avec sa conscience,
jusqu' ce qu'on lui et prouv que la belle reine Isabelle, son aeule,
descendait en ligne directe de dame Ermengare, fille du susdit Charles,
duc de Lorraine; par lequel mariage, la ligne de Charles le Grand avait
t runie  la couronne de France: en sorte qu'il est clair, comme le
soleil d't, que le titre du roi Ppin, et la prtention de Hugues
Capet, et l'claircissement qui tranquillisa la conscience de Louis,
tirent tous leur droit et leur titre des femmes, malgr cette loi
salique qu'ils opposent aux justes prtentions que Votre Majest tient
du chef des femmes; et ils aiment mieux se cacher dans un rseau, que
d'exposer  la vue leurs titres faux, usurps sur vos anctres et sur
vous.

LE ROI.--Puis-je, en conscience et en droit, hasarder cette
revendication?

CANTORBRY.--Que le crime en retombe sur ma tte, auguste souverain! Il
est crit dans le livre des Nombres: _Quand le fils meurt, que
l'hritage alors descende  la fille._ Mon digne prince, soutenez vos
droits: dployez votre tendard sanglant: tournez vos regards sur vos
illustres anctres: allez, mon souverain, allez  la tombe de votre
fameux aeul, de qui vous tenez vos droits, invoquez son me guerrire,
et celle de votre grand-oncle douard, le Prince Noir, qui donna une
sanglante tragdie sur les champs franais, et dfit toutes leurs
forces, tandis que son auguste pre, debout sur une colline, souriait de
voir son lionceau se baigner dans le sang de la noblesse franaise. O
vaillants Anglais, qui pouvaient, avec la moiti de leurs forces, faire
face  toute la puissance de la France; tandis qu'une moiti de l'arme
contemplait l'autre en souriant, avec tout le calme d'un spectateur
tranquille et tranger  l'action!

LY.--Rveillez le souvenir de ces morts fameux, et que votre bras
puissant renouvelle leurs faits d'armes. Vous tes leur hritier; vous
tes assis sur leur trne; le courage et le sang, qui les a rendus
immortels, coule dans vos veines, et mon trois fois redoutable souverain
est, dans le printemps de sa jeunesse, mr pour les exploits de ces
vastes entreprises.

EXETER.--Vos frres, les rois et les monarques de la terre, attendent
tous que vous vous leviez dans votre force, comme ont fait, avant vous,
ces lions issus de votre race.

WESTMORELAND.--Ils savent que Votre Majest a, tout  la fois, une cause
juste, les moyens et la puissance; et rien n'est plus vrai: jamais roi
d'Angleterre n'eut une noblesse plus opulente, et des sujets plus
dvous; et leurs coeurs, laissant pour ainsi dire les corps en
Angleterre, ont dj pass les mers, et sont camps dans les plaines de
France.

CANTORBRY.--O que leurs corps, mon souverain chri, aillent joindre
leurs coeurs, avec le fer et le feu, pour reconqurir vos droits! Pour
vous aider dans cette entreprise, nous promettons de lever sur le
clerg, et de fournir  Votre Majest, un puissant subside, tel que
jamais l'glise n'en a encore apport  aucun de vos anctres.

LE ROI.--Il ne suffit pas que nous armions pour envahir la France: il
faut aussi prendre nos mesures, pour dfendre le royaume contre
l'cossais, qui viendra fondre sur nous avec toutes sortes d'avantages.

CANTORBRY.--Les habitants des frontires, mon souverain, seront un
rempart suffisant pour dfendre l'intrieur de l'tat contre les
incursions de ces pillards.

LE ROI.--Nous ne parlons pas seulement des incursions de quelques
pillards: nous craignons une entreprise plus vaste de l'cossais, qui
fut toujours pour nous un voisin remuant. L'histoire vous apprendra que
mon illustre aeul ne passa jamais avec ses forces en France, que
l'cossais ne vnt, comme les flots dans une brche, se rpandre sur son
royaume dpourvu, avec le torrent de sa puissance, harcelant de vives et
chaudes attaques nos provinces dgarnies, bloquant les chteaux et les
villes par des siges ruineux, au point que l'Angleterre, nue et sans
dfense, a trembl et chancel grce  ce funeste voisinage.

CANTORBRY.--Elle a eu plus de peur que de mal, mon souverain; et
voyez-en la preuve dans les exemples qu'elle a donns
elle-mme.--Lorsque tous ses chevaliers taient passs en France, et
qu'elle tait comme une veuve en deuil de l'absence de tous ses nobles,
non-seulement elle se dfendit bien elle-mme, mais elle prit et
enveloppa, comme un cerf gar, le roi des cossais: elle l'envoya en
France, dcorer de rois captifs la renomme du roi douard, et elle
enrichit vos chroniques d'autant de louanges, que le sable de la mer est
riche en dbris prcieux de naufrages, et en trsors abms sous les
eaux.

EXETER.--Mais il y a un dicton fort ancien et trs-vrai: Si vous voulez
conqurir la France, commencez d'abord par l'cosse; car lorsque l'aigle
anglaise est sortie pour chercher proie au dehors, la belette cossaise
vient en rampant se glisser dans son nid sans dfense, et dvore sa
royale couve; jouant le rat en l'absence du chat, elle dtruit et tue
plus qu'elle ne peut dvorer.

LY.--La consquence serait donc que le chat doit rester dans ses
foyers: et cependant ce n'est l qu'une malheureuse ncessit; car nous
avons des serrures pour enfermer nos biens, et de petits piges pour
prendre les petits voleurs. Quand les bras arms combattent au dehors,
la tte prudente sait se dfendre au dedans; car le gouvernement,
quoique form de parties spares, du haut, du moyen et du bas ordre,
les maintient tous dans un concert et une harmonie naturelle, comme les
sons dans la musique[2].

[Note 2: La mme ide se rencontre dans Cicron, _de Republica_, lib.
II:

Sic ex summis, et mediis, et infimis interjectis ordinibus, ut sonis,
moderatam ratione civitatem, consensu dissimiliorum concinere, et qu
harmonia a musicis dicitur in cantu eam esse in civitate concordiam.]

CANTORBRY.--Cela est vrai: aussi le ciel a divis l'conomie de l'homme
en fonctions diverses; toutes ses parties, dans un effort continuel,
tendent  un but commun, l'obissance: ainsi travaillent les abeilles,
cratures qui, servant d'exemple dans la nature, enseignent l'art de
l'ordre  un royaume peupl. Elles ont un roi et des officiers de
diffrente espce: les uns, magistrats, punissent  l'intrieur;
d'autres, comme les commerants, se hasardent au loin; d'autres, comme
les soldats, arms de leurs dards, butinent sur les boutons velouts du
printemps, et, chargs de leurs larcins, reviennent d'un pas joyeux  la
tente de leur empereur. Lui, dans son active majest, surveille les
maons bourdonnants qui construisent les lambris d'or, les citoyens qui
ptrissent le miel, le peuple d'artisans qui arrivent en foule, et
dposent  la porte troite de l'tat leurs prcieux fardeaux; et la
justice,  l'oeil svre, au chant maussade, livre aux ples excuteurs
les paresseux qui billent mollement.--Voici ma conclusion.--Que
plusieurs parties qui ont un rapport direct vers un centre commun
peuvent agir en sens contraires, comme plusieurs flches, lances de
points diffrents, volent vers un seul but, comme plusieurs rues se
mlent dans une ville; comme plusieurs eaux limpides se confondent dans
une mer; comme plusieurs lignes se rejoignent dans le centre d'un
cadran: de mme un millier d'entreprises, toutes sur pied  la fois,
peuvent aboutir  une mme fin, et marcher toutes de front, sans que
l'une souffre de l'autre: ainsi, mon souverain, en France! Partagez
votre heureuse nation en quatre portions; prenez-en une pour la France;
elle vous suffira pour branler toute la Gaule: et nous, si avec les
trois autres quarts de nos forces rests dans le sein du royaume nous ne
pouvons pas dfendre nos portes contre les chiens, puissions-nous tre
maltraits, et que notre nation perde  jamais sa rputation de courage
et de sagesse.

LE ROI.--Qu'on introduise les ambassadeurs envoys de la part du
dauphin. (_Un seigneur de la suite sort. Le roi monte sur son trne._)
Notre rsolution est bien prise, et par le secours du ciel et le vtre,
nobles, qui tes le nerf de notre puissance, la France une fois  nous,
ou nous la plierons  notre joug, ou nous la mettrons en pices: ou bien
l'on nous verra, assis sur son trne, gouvernant comme un grand et vaste
empire tous ses riches duchs qui valent presque des royaumes, ou bien
nous dposerons ces ossements dans une urne sans gloire, privs de
spulture et sans aucun monument qui conserve notre souvenir. Il faut
que notre histoire clbre hautement,  pleine voix, nos exploits, ou
que notre tombeau, muet comme l'esclave du srail, ne nous accorde mme
pas l'honneur d'une pitaphe de cire. (_Entrent les ambassadeurs de
France._) Nous voici maintenant dispos  connatre les intentions de
notre cher cousin, le dauphin; car nous apprenons que vous nous saluez
de sa part, et non de celle du roi.

L'AMBASSADEUR.--Votre Majest veut-elle nous permettre d'exposer
librement la commission dont nous sommes chargs? autrement, nous nous
bornerons  lui faire entendre, avec rserve et sous des termes
envelopps, l'intention du dauphin et notre ambassade.

LE ROI.--Nous ne sommes point un tyran, mais un roi chrtien: nos
passions nous obissent en silence, enchanes  notre volont comme les
criminels qui sont aux fers dans nos prisons: ainsi dclarez-nous les
intentions du dauphin avec une franchise ouverte et sans contrainte.

L'AMBASSADEUR.--Les voici en peu de mots. Votre Altesse, par ses dputs
qu'elle a dernirement envoys en France, a revendiqu certains duchs
sous prtexte des droits de votre glorieux prdcesseur le roi douard
III. En rponse  cette prtention, le prince, notre matre, dit que
vous vous ressentez trop de votre jeunesse, et il vous avertit de bien
songer qu'il n'est en France aucun domaine qu'on puisse conqurir avec
une gaillarde[3], et que vous ne pouvez introduire vos ftes dans ces
duchs: en indemnit, il vous envoie, comme un prsent plus conforme 
vos inclinations, le trsor que contient ce baril; et il demande qu'en
reconnaissance de ce don, vous laissiez l les duchs que vous rclamez,
et qu'ils n'entendent plus parler de vous. Voil ce que dit le dauphin.

[Note 3: Une gaillarde, danse du temps.]

LE ROI, _au duc d'Exeter._--Quel trsor, cher oncle?

EXETER.--Des balles de paume, mon souverain!

LE ROI.--Nous sommes charm de trouver le dauphin si plaisant avec nous,
et nous vous remercions, et de son prsent et de vos peines. Quand une
fois nous aurons ajust nos raquettes  ces balles, nous esprons, avec
l'aide de Dieu, jouer en France un jeu  frapper la couronne du roi, son
pre, et  l'envoyer dans la grille[4]. Dites-lui qu'il vient d'engager
la partie avec un adversaire tel qu'il lancera ses balles dans toute la
France. Nous le comprenons bien quand il fait allusion aux garements de
notre jeunesse, sans examiner l'usage que nous en avons fait. Non,
jamais nous n'avons fait cas de ce trne chtif de l'Angleterre; et en
consquence, vivant loin de lui, nous nous sommes abandonn  une
licence effrne, comme il arrive toujours que les hommes sont plus gais
quand ils sont hors de chez eux; mais dites au dauphin que je saurai
garder ma dignit, que je me conduirai en roi, et que je dploierai
toute l'tendue de ma grandeur quand je me rveillerai sur mon trne de
France. C'est pour y parvenir que, dposant ici ma majest, j'ai
travaill comme un pauvre journalier. Mais c'est en France qu'on me
verra m'lever avec tant d'clat que j'blouirai tous les yeux: oui, le
dauphin sera aveugl en contemplant les rayons de ma gloire. Et dites
encore  ce prince si plaisant, que cette plaisanterie de sa faon a
chang ses balles de paume en boulets de pierre[5], et que sa conscience
restera mortellement charge de la vengeance meurtrire qu'elles feront
voler dans ses tats. Cette plaisanterie fera pleurer mille veuves
prives de leurs poux, mille mres prives de leurs enfants: elle
cotera la ruine de maint chteau; des gnrations qui ne sont pas
encore nes auront sujet de maudire l'insultante ironie du dauphin. Mais
les vnements sont dans la main de Dieu,  qui j'en appelle, et c'est
en son nom, annoncez-le au dauphin, que je me mets en marche pour me
venger, suivant mon pouvoir, et dployer un bras arm par la justice
dans une cause sacre. Allez, sortez de ces lieux en paix, et dites au
dauphin que sa raillerie paratra le jeu d'un esprit bien lger et bien
indiscret, lorsqu'elle fera verser plus de larmes qu'elle n'a excit de
sourires.--Conduisez ces dputs sous une sre escorte.--Adieu.

(Les ambassadeurs sortent.)

[Note 4: Terme du jeu de paume.]

[Note 5: Les premiers boulets furent de pierre.]

EXETER.--C'est l vraiment un joyeux message!

LE ROI.--Nous esprons bien en faire rougir l'auteur; ainsi, mes lords,
ne perdons aucun instant qui puisse acclrer notre expdition; car nous
n'avons plus maintenant d'autres penses que la France, aprs nos
devoirs envers Dieu qui doivent passer avant nos affaires. Rassemblons
promptement le nombre de troupes ncessaires pour ces guerres, et
mditons sur tous les moyens qui peuvent ajouter, avec une clrit
raisonnable, des plumes  nos ailes; car, j'en atteste Dieu, nous
chtierons le dauphin aux portes de son pre; ainsi que chacun s'occupe
des moyens d'entamer promptement cette belle entreprise.

(Tous sortent.)

FIN DU PREMIER ACTE.




                            ACTE DEUXIME




LE CHOEUR.

Maintenant toute la jeunesse d'Angleterre brle du feu des combats, et
les parures de soie reposent dans les gardes-robes, les armuriers
prosprent, et l'honneur est la seule pense qui rgne dans tous les
coeurs. Ils vendent les prs pour acheter un cheval de bataille, et
suivent le miroir de tous les rois chrtiens, des ailes au talon, comme
des Mercures anglais. L'Esprance est assise sur les airs, tenant une
pe dont le fer, depuis la garde jusqu' la pointe, est cach sous
l'amas de couronnes de toutes grandeurs qui l'entourent; couronnes
d'empereur, de rois et de ducs, promises  Henri et aux braves qui le
suivent. Les Franais, que des avis certains ont instruits de ce
redoutable appareil, tremblent et cherchent  dtourner par les ruses de
la ple politique les projets de l'Angleterre. O Angleterre! ton troite
enceinte est l'emblme de ta grandeur: un petit corps qui renferme un
grand coeur! De combien d'exploits n'enrichirais-tu pas ta gloire, si
tous tes enfants avaient pour leur mre la tendresse et les sentiments
de la nature! Mais vois ta disgrce! La France a trouv dans ton sein un
nid de coeurs vides qu'elle remplit de trahisons par ses prsents. Elle
a trouv trois hommes corrompus: l'un, Richard comte de Cambridge; le
second, le lord Henri Scroop de Marsham; le troisime, Thomas Grey,
chevalier de Northumberland; ils ont, pour l'or de la France ( crime!),
scell une conspiration avec la France alarme; et c'est de leurs mains
que ce roi, l'honneur des rois, doit prir (si l'enfer et la trahison
tiennent leurs promesses)  Southampton avant de s'embarquer pour la
France.--Accordez-nous votre patience et pardonnez l'abus du changement
de lieu auquel nous sommes rduits pour resserrer la pice dans son
cadre.--La somme est paye, les tratres sont d'accord.--Le roi est
parti de Londres, et la scne est maintenant transporte  Southampton;
c'est  Southampton que le thtre s'ouvre en ce moment; c'est l qu'il
faut vous asseoir. De ce lieu nous vous ferons passer en France, et nous
vous en ramnerons en charmant les mers pour vous procurer un passage
heureux et calme: car, autant que nous le pourrons, nous tcherons que
nul de vous n'ait le plus lger malaise pendant tout le spectacle. Mais
jusqu'au moment du dpart du roi, c'est  Southampton que nous
transfrons la scne.

(Le choeur sort.)




SCNE I

Londres; East-Cheap.

_Entrent_ NYM et BARDOLPH.


BARDOLPH.--Ah! je suis charm de vous rencontrer, caporal Nym.

NYM.--Bonjour, lieutenant Bardolph.

BARDOLPH.--Eh bien, le vieux Pistol et vous, tes-vous toujours amis?

NYM.--Pour moi, certes, cela m'est bien gal: je ne fais pas grand
bruit; mais quand l'occasion se prsentera, on me verra la saisir en
souriant. N'importe, il arrivera ce qui pourra. Non, je n'ose pas me
battre. Mais je ne veux que donner un coup d'oeil, et puis tenir mon fer
devant moi. C'est une simple lame; mais qu'est-ce que cela fait? elle
sera bonne pour le chaud et le froid autant qu'pe d'homme vivant; et
voil tout le plaisant de la chose.

BARDOLPH.--Je veux vous donner  djeuner pour vous rapatrier: et nous
irons tous trois en France comme de bons frres. Allons, ainsi soit-il,
caporal Nym?

NYM.--Ma foi, je vivrai tant que j'ai  vivre, voil ce qu'il y a de
sr; et quand je ne pourrai plus vivre, je ferai comme je pourrai. Voil
ce que j'ai  dire l-dessus, et tout finit l.

BARDOLPH.--Ce qu'il y de certain, caporal, c'est qu'il est mari 
Hlne Quickly; et il n'est pas douteux qu'elle vous a manqu
essentiellement; car enfin elle vous avait donn sa foi.

NYM.--Je ne sais pas: il faut bien que les choses arrivent comme elles
doivent arriver. Les gens peuvent dormir quelquefois, et pendant ce
temps-l avoir leur gorge  ct d'eux; et comme on dit les couteaux ont
des tranchants. Il faut laisser aller les choses. Quoique Patience soit
un cheval fatigu, il faudra bien qu'elle laboure; les choses auront
ncessairement une fin: enfin je ne puis rien dire.

(Entrent Pistol et mistriss Quickly.)

BARDOLPH.--Voil le vieux Pistol, et sa femme qui viennent. Mon cher
caporal, soyez patient.--Eh bien! comment vous va, mon hte Pistol?

PISTOL.--Maraud, je crois que tu m'appelles ton hte? je jure par cette
main que j'en dteste le titre; aussi mon Hlne ne tiendra plus
d'auberge.

QUICKLY.--Non, sur ma foi, je ne tiendrai pas encore longtemps; car nous
n'oserions prendre en pension une douzaine de femmes honntes, vivant
honntement avec la pointe de leurs aiguilles, sans que les gens
s'imaginassent aussitt qu'on tient un lieu suspect.--Oh! par Notre-Dame
(_apercevant Nym, qui tire l'pe_), qu'il ne dgaine pas! Ou nous
allons voir un adultre et un meurtre prmdits.

BARDOLPH.--Bon lieutenant... bon caporal... n'offrez pas ce spectacle.

NYM.--Bah!

PISTOL.--Nargue pour toi, chien d'Islande, roquet d'Islande aux longues
oreilles.

QUICKLY.--Mon bon caporal Nym, fais voir ta valeur, et rengaine ton
pe.

NYM.--Veux-tu que nous allions  l'cart? je voudrais t'avoir _solus_.

(Rengainant son pe.)

PISTOL.--_Solus[6]!_ maudit chien! basse vipre, je te renvoie le
_solus_ sur ta face, dans les dents, dans ton gosier, dans tes maudits
poumons, ta mchoire, et ta sale bouche, ce qui est pire encore; je te
reporte ton _solus_, jusque dans tes entrailles; car je puis prendre
feu, ma mche est allume[7], et l'explosion s'ensuivra.

NYM.--Je ne suis pas Barbason[8]: vous ne pouvez me conjurer.--Il me
prend une envie de vous assommer passablement bien. Si vous commencez
une fois  me parler salement, Pistol, vous pouvez compter que je vous
frotterai avec ma rapire, pour parler net, comme je le sais faire.
Tenez, si vous voulez seulement venir  quatre pas, je vous
chatouillerai les intestins de la belle manire, comme je le sais faire;
et voil le plaisant de la chose!

[Note 6: Il se fche du mot _solus_ qu'il ne comprend pas, et auquel il
attache un sens dshonorant.]

[Note 7: On ne doit pas oublier que Pistol veut dire pistolet, et
l'imperfection de cette arme dans ce temps-l.]

[Note 8: Ce mot est galement employ dans les _Joyeuses Bourgeoises de
Windsor_.]

PISTOL.--Oh! vil fanfaron et furibond maudit! ton tombeau bille, et la
mort s'avance sur toi: rends l'me.

(Ils tirent tous deux l'pe.)

BARDOLPH, _en les sparant_.--coutez, coutez-moi un peu auparavant.
Celui de vous qui donnera le premier coup peut compter que je lui
passerai mon pe au travers du corps jusqu' la garde; et je le ferai,
foi de soldat.

PISTOL.--Voil un serment bien redoutable! Ce grand feu
s'abattra.--Donne-moi ton poing, entends-tu? Donne-moi ta patte de
devant, te dis-je. Ma foi, j'admire ton courage.

NYM.--Tiens, pour te parler clair et net, je te couperai la gorge un de
ces jours, et voil le plaisant de la chose! PISTOL.--Couper la gorge?
Dis-tu! Je t'en dfie mille fois, mtin de Crte. Crois-tu t'emparer de
ma femme? Oh, non! va-t'en au tonneau de l'infamie retirer ton gibier
d'hpital de la famille de Cresside qu'on appelle Doll-tear-Sheet; et
pouse-la. Pour moi, j'ai et j'aurai ma chre _quondam_ Quickly pour
femme, et _pauca_, voil tout.

(Arrive le petit page de Falstaff.)

LE PAGE.--Mon cher hte Pistol, accourez donc bien vite chez mon matre,
et vous aussi, l'htesse, il est bien mal et au lit. Toi, mon bon
Bardolph, viens fourrer ta figure entre ses draps, pour lui servir de
bassinoire. Sur ma foi, il est bien malade.

BARDOLPH.--Veux-tu courir, petit coquin!

QUICKLY.--Par ma foi, je ne lui donne pas beaucoup de jours encore,
avant qu'il aille apprter un splendide repas aux corbeaux. Le roi l'a
frapp au coeur. Oh, a! mon mari, ne tarde pas  me suivre.

(Quickly sort avec le page.)

BARDOLPH.--Allons, vous raccommoderai-je  prsent tous les deux? Tenez,
il faut que nous allions voir la France tous ensemble. Pourquoi diable
avoir des couteaux pour se couper la gorge les uns aux autres?

PISTOL.--Laissons d'abord les eaux se dborder, et les diables hurler
aprs leur pture.

NYM.--Vous me payerez les huit schellings que je vous ai gagns l'autre
jour  un pari?

PISTOL.--Fi! il n'y a que la canaille qui paye.

NYM.--Oh! pour cela, je ne le passerai pas, par exemple; et voil le
plaisant de la chose!

PISTOL.--Il faudra voir qui des deux est le plus brave. Allons, tire 
fond.

BARDOLPH.--Par l'pe que je tiens, celui qui porte la premire botte,
je le tue: oui, par cette pe, je le ferai comme je le dis.

PISTOL.--Diable! l'pe vaut un serment, et les serments doivent tre
respects.

BARDOLPH.--Caporal Nym, veux-tu te rconcilier, tre bons amis, ou ne le
veux-tu pas? Eh bien, soyez donc ennemis avec moi aussi.--Je t'en prie,
mon ami, rengaine.

NYM.--Je veux avoir mes huit schellings que j'ai gagns  un pari.

PISTOL.--Eh bien, je te donnerai un _noble_[9] comptant, et je te
payerai encore  boire: l'amiti et la fraternit rgneront dornavant
entre nous: je vivrai par Nym, et Nym vivra par moi. Cela n'est-il pas
juste? Car je serai vivandier dans le camp, et nos profits crotront.
Donne-moi ta main.

[Note 9: _Noble_, _noble  carat_, monnaie d'or anglaise qui valait 6
schellings huit pence.]

NYM.--Moi, je veux mon _noble_.

PISTOL.--Tu l'auras comptant.

NYM.--Allons donc, soit: et voil le plaisant de la chose!

(Entre mistriss Quickly.)

QUICKLY.--Aussi vrai comme ce sont des femmes qui vous ont mis au
monde... Oh! accourez bien vite chez sir John: ah! le pauvre coeur! Il a
t si bien secou d'une fivre tierce quotidienne, qu'il fait piti 
voir. Mes chers bons amis, venez donc chez lui.

NYM.--Le roi a fait tomber sur lui la mauvaise humeur; voil le vrai de
l'histoire!

PISTOL.--Nym, tu as dit la vrit; il a le coeur fractur et
_corrobor_.

NYM.--Le roi est un bon roi; enfin, on en dira ce qu'on voudra, il a ses
humeurs aussi.

PISTOL.--Allons consoler le pauvre baron; car, parbleu! nous n'avons pas
envie de mourir, mes agneaux.

(Ils sortent.)




SCNE II

Southampton.--Chambre du conseil.

EXETER, BEDFORD et WESTMORELAND.


BEDFORD.--J'en atteste Dieu; le roi est bien hardi de se confier  ces
tratres.

EXETER.--Ils ne tarderont pas  tre arrts.

WESTMORELAND.--Quelle douceur et quel calme ils affectent! On dirait que
la fidlit repose dans leurs coeurs, entre l'obissance et la parfaite
loyaut.

BEDFORD.--Le roi est instruit de tous leurs complots par des avis
intercepts, ce dont ils ne se doutent gure.

EXETER.--Quoi! l'homme qui tait son camarade de lit[10], qu'il avait
enrichi et combl de faveurs dignes des princes, a-t-il pu ainsi, pour
une bourse d'or tranger, vendre la vie de son souverain  la trahison
et  la mort!

[Note 10: Le lord Scroop tait tellement en faveur auprs du roi, que
celui-ci l'admettait quelquefois  partager son lit, dit Hollinshed. Ce
titre familier de _bedfellow_ se retrouve dans une lettre du sixime
comte de Northumberland  son bien-aim cousin Th. Arundel, qui commence
ainsi: Mon cher camarade de lit, etc.]

(On entend les trompettes.)

(Entrent le roi, Scroop, Cambridge, Grey, et suite.)

LE ROI.--Maintenant les vents sont favorables, et nous allons nous
embarquer.--Milord de Cambridge, et vous, mon cher lord de Marsham, et
vous, brave chevalier, faites-moi part de vos penses. N'esprez-vous
pas que l'arme qui nous suit sur nos vaisseaux s'ouvrira un passage au
travers de la France, et excutera l'entreprise pour laquelle nous
l'avons rassemble?

SCROOP.--Rien n'est plus sr, mon souverain, si chacun fait son devoir.

LE ROI.--Je n'en doute point: nous sommes bien persuads que nous
n'emmenons pas de cette le un coeur qui ne soit de la plus parfaite
intelligence avec le ntre, et que nous n'en laissons pas un seul
derrire nous qui ne fasse des voeux pour que le succs et la conqute
suivent nos pas.

CAMBRIDGE.--Jamais monarque ne fut plus aim et plus redout que ne
l'est Votre Majest, et je ne crois pas qu'il y ait un sujet dont le
coeur soit chagrin et mcontent, sous l'ombre propice de votre
gouvernement.

GREY.--C'est vrai, ceux-l mme qui furent les ennemis de votre pre ont
chang leur fiel en miel; ils vous servent avec des coeurs remplis de
soumission et de zle.

LE ROI.--Nous avons donc de grands motifs de reconnaissance, et nous
oublierons l'usage de cette main avant d'oublier de rcompenser le
mrite et les services, suivant leur tendue et leur importance.

SCROOP.--C'est le moyen de prter au zle des muscles d'acier, et le
travail se rparera avec l'esprance de vous rendre des services
continuels.

LE ROI.--Nous n'attendons pas moins.--Mon oncle Exeter, faites largir
cet homme emprisonn d'hier, qui dclamait contre nous. Nous croyons que
c'tait l'excs du vin qui le poussait  cette licence;  prsent que
ses sens refroidis l'ont rendu plus calme, nous lui pardonnons.

SCROOP.--C'est un acte de clmence; mais c'est aussi un excs de
scurit. Qu'il soit puni, mon souverain; il est  craindre que votre
indulgence et l'exemple de son impunit n'enfantent que des coupables.

LE ROI.--Ah! laissez-nous exercer la clmence.

CAMBRIDGE.--Votre Majest peut l'exercer, et cependant punir aussi.

GREY.--Prince, ce sera montrer encore une assez grande clmence, si vous
lui faites don de la vie, aprs lui avoir fait subir un svre
chtiment.

LE ROI.--Ah! c'est votre excs de zle et d'attachement pour moi qui
vous porte  presser le supplice de ce malheureux. Eh! si l'on ne ferme
pas les yeux sur des fautes lgres, produites par l'ivresse, de quel
oeil faudra-t-il regarder des crimes capitaux, conus, mdits et
arrts dans le coeur, lorsqu'ils paratront devant nous?--Nous voulons
qu'on largisse cet homme, quoique Cambridge, Scroop et Grey..., dans
leur tendre zle et leur inquite sollicitude pour la conservation de
notre personne, dsirent sa punition.--Passons maintenant  notre
expdition de France.--Qui sont ceux qui doivent recevoir de nous une
commission?

CAMBRIDGE.--Moi, milord. Votre Majest m'a enjoint de la demander
aujourd'hui.

SCROOP.--Vous m'avez enjoint la mme chose, mon souverain.

GREY.--Et  moi aussi, mon digne souverain.

LE ROI.--Tenez, Richard, comte de Cambridge, voil votre
commission.--Voici la vtre, lord Scroop de Marsham.--Et vous, chevalier
Grey de Northumberland, recevez aussi la vtre. (_Il leur donne  chacun
un crit contenant l'expos de leur crime._) Lisez-la, et apprenez que
je connais tout votre mrite.--Mon oncle Exeter, nous nous embarquerons
cette nuit.--Quoi! qu'avez-vous donc, milords? Que voyez-vous dans ces
crits qui puisse vous faire ainsi changer de couleur?--Ciel! quel
trouble se peint sur leurs visages! Leurs joues sont de la couleur du
papier. Eh bien! que lisez-vous donc qui vous fait ainsi trembler et
chasse la couleur de vos joues?

CAMBRIDGE.--Je confesse mon crime, et je me livre  la merci de Votre
Majest.

GREY ET SCROOP, _ensemble_.--C'est  votre clmence que nous avons
recours.

LE ROI.--La clmence vivait dans mon coeur, mais vos conseils l'ont
touffe, l'ont assassine: c'est une honte  vous d'oser parler de
clmence! Vos propres arguments se tournent contre vous comme un dogue
furieux contre de son matre, pour le dchirer.--Voyez-vous, mes
princes, et vous, mes nobles pairs, ces monstres anglais? Le lord
Cambridge, que voil... vous savez combien mon amiti tait empresse 
le combler de tous les dons qui pouvaient l'honorer; eh bien, cet homme,
pour quelques viles couronnes, a lchement complot, a jur aux agents
clandestins de la France, de nous assassiner ici mme  Hampton: et ce
chevalier..., qui ne devait pas moins que Cambridge  mes bonts, a fait
le mme serment.--Mais que te dirai-je  toi, lord Scroop? Toi, cruelle,
ingrate, sauvage et inhumaine crature! toi, qui tenais la clef de mes
conseils les plus secrets; toi, qui connaissais le fond de mon coeur;
toi, qui aurais pu monnayer en or ma propre personne, si tu avais
entrepris de m'employer pour cet usage dans ton intrt, est-il possible
qu'un vil salaire de l'tranger ait tir de ton sein une tincelle de
trahison seulement assez pour offenser mon petit doigt? Ta conduite est
si trange pour moi, que, malgr l'vidence de ton crime, aussi claire
que l'est la diffrence du blanc et du noir, mon oeil a peine encore 
se persuader qu'il le voit. La trahison et le meurtre se tiennent
toujours ensemble, comme deux dmons dvous l'un  l'autre, attachs au
mme joug, et travaillant si bassement  un rsultat naturel qu'on n'en
prouve point d'tonnement: mais toi, tu excites la surprise en offrant
la trahison et le meurtre unis en toi contre nature! Quel que soit le
dmon artificieux qui ait fait natre en toi cette monstruosit, il doit
avoir enlev tous les suffrages de l'enfer. Les autres dmons qui
suggrent des trahisons ne sont que des manoeuvres grossiers et
subalternes, qui ne travaillent en damnation qu' l'aide de prtextes,
de faux-semblants de vertu; mais celui qui a si bien mani ton me n'a
fait que te commander la rvolte, sans te donner d'autre motif pour
t'engager  la trahison que l'honneur de te revtir du nom de tratre.
Ce dmon qui t'a suborn pourrait parcourir firement l'univers, et
rentrant dans le fond du Tartare, dire aux lgions infernales: Non,
jamais je ne pourrai gagner une me aussi facilement que j'ai gagn
celle de cet Anglais.--Oh! de quels soupons tu as empoisonn la
douceur de la confiance! Est-il des hommes qui paraissent attachs 
leur devoir? tu le paraissais aussi. Sont-ils graves et savants? tu le
paraissais aussi. Sont-ils sortis d'une famille illustre? tu le
paraissais aussi. Sont-ils sobres dans leur vie, exempts des passions
grossires, de la folle joie, de la colre, montrant une me constante,
que ne domine jamais la fougue du sang, toujours dcents et modestes,
accomplis en tout point, ne se dterminant jamais sur le seul tmoignage
des yeux, sans qu'il ft confirm par celui des oreilles, et ne se fiant
 tous deux qu'aprs l'examen d'un jugement pur? tu semblais aussi
parfaitement dou. Aussi ta chute laisse-t-elle une sorte de tache, qui
s'tend sur l'homme le plus parfait, et le ternit de quelque soupon. Je
pleurerai sur toi; car il me semble que cette trahison est comme une
seconde chute de l'homme.--(_ Exeter._) Leurs crimes sont manifestes:
arrtez-les, pour qu'ils en rpondent aux lois: et que Dieu veuille les
absoudre de la peine due  leurs complots!

EXETER.--Je t'arrte pour crime de haute trahison, sous le nom de
Richard, comte de Cambridge.

Je t'arrte pour crime de haute trahison, sous le nom de Henri, lord
Scroop de Marsham.

Je t'arrte pour crime de haute trahison, sous le nom de Thomas Grey,
chevalier de Northumberland.

SCROOP.--C'est avec justice que Dieu a dvoil nos desseins. Je suis
moins afflig de ma mort que de ma faute, et je conjure Votre Majest de
me la pardonner encore, quoique je la paye de ma vie.

CAMBRIDGE.--Pour moi.... ce n'est pas l'or de la France qui m'a sduit,
quoique je l'aie accept comme un motif apparent, pour hter l'excution
de mes desseins: mais je rends grces au ciel qui les a prvenus, et
c'est pour moi un sentiment de joie sincre, qui me consolera au milieu
mme de mon supplice. Je prie Dieu et vous, mon roi, de me pardonner.

GREY.--Jamais sujet fidle ne vit avec plus d'allgresse la dcouverte
d'une trahison dangereuse, que je n'en ressens moi-mme en cet instant,
en me voyant prserv d'un attentat excrable. Mon souverain,
pardonnez-moi ma faute[11] sans pargner ma vie.

[Note 11: Un des conspirateurs contre la reine lisabeth finit la lettre
qu'il lui adressa par ces mots: _A culp, sed non a poen absolve me, my
dear lady._]

LE ROI.--Que Dieu vous pardonne dans sa misricorde! coutez votre
arrt. Vous avez conspir contre notre royale personne, vous vous tes
ligus avec un ennemi dclar, et vous avez reu l'or de ses coffres
pour salaire de notre mort; et par ce crime, vous consentiez  vendre
votre roi au meurtre, ses princes et ses pairs  la servitude, ses
sujets  l'oppression et au mpris, et tout son royaume  la
dvastation. Quant  notre personne nous ne demandons point de
vengeance, mais c'est un devoir pour nous de songer  la sret de notre
royaume, dont vous avez tous trois cherch la ruine, et nous sommes
forc de vous livrer  ses lois. Sortez de ces lieux, coupables et
malheureuses victimes, et allez  la mort. Dieu veuille, dans sa
clmence, vous accorder la force d'en subir l'amertume avec patience, et
le repentir sincre de votre norme forfait! Qu'on les emmne. (_On les
entrane_.) Maintenant, lords, en France! Cette entreprise vous promet,
comme  nous, une gloire clatante. Nous ne doutons plus de l'heureux
succs de cette guerre. Puisque Dieu a daign, dans sa bont, mettre en
lumire cette fatale trahison, qui s'tait cache sur notre route, pour
nous arrter  l'entre de notre carrire, nous devons croire  prsent
que tous les obstacles s'aplaniront devant nous. Ainsi en avant chers
compatriotes: remettons nos forces entre les mains du Tout-Puissant, et
ne diffrons plus l'expdition. Allons gaiement  bord: que les
tendards de la guerre se dploient et s'avancent. Plus de roi
d'Angleterre, s'il n'est pas aussi roi de France!

(Tous sortent.)




SCNE III

Londres.--La maison de l'htesse Quickly, dans East-Cheap.

_Entrent_ PISTOL, NYM, BARDOLPH, LE PAGE DE FALSTAFF ET L'HTESSE
QUICKLY.


L'HTESSE, _ Pistol_.--Je t'en prie, mon coeur, mon cher petit mari,
souffre que je te ramne  Staines.

PISTOL.--Non, mon grand coeur est tout navr. Allons, Bardolph, rveille
ton humeur joviale; Nym, ranime tes bravades et ta verve; et toi, petit
drle, arme ton courage, car Falstaff est mort: il nous faut tmoigner
nos regrets.

BARDOLPH.--Je voudrais tre avec lui quelque part, soit au ciel ou en
enfer.

_L'HTESSE._--Oh! certainement il n'est pas en enfer: il est dans le
sein d'Arthur, si jamais homme y fut. Il a fait la plus belle fin; il a
pass comme un enfant dans sa robe baptismale! Il tait entre midi et
une heure, quand il a pass: oui, prcisment  la descente de la
mare[12]; quand une fois j'ai vu qu'il commenait  chiffonner ses
draps,  jouer avec des fleurs[13], et  rire en regardant le bout de
ses doigts, j'ai bien vu qu'il n'y avait plus pour lui qu'un chemin 
prendre; car il avait le nez aussi pointu que le bec d'une plume, et il
parlait des champs verdoyants.--Comment donc, sir John, lui dis-je?
Qu'est-ce donc, cher homme? allons, prenez courage. Mais il se mit 
crier: Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu? trois ou quatre fois; et pour le
rconforter, je lui dis qu'il ne devait pas penser  Dieu, que je ne
croyais pas qu'il ft encore ncessaire de s'embarrasser la tte de ces
penses-l; mais il me dit pour toute rponse de lui couvrir davantage
les pieds. Je mis ma main dans le lit pour les tter, et ils taient
froids comme marbre. Je lui ttai les genoux, et puis un peu plus haut,
et de l un peu plus haut encore, mais tout tait dj froid comme
marbre!

[Note 12: Le docteur Mead cite une opinion de son temps, et semble
croire lui-mme qu'on ne mourait jamais qu' la descente de la mare. Du
temps de Johnson, c'tait encore une opinion de bonne femme.]

[Note 13: C'est madame de Stal qui dit quelque part que Shakspeare
avait dcrit en mdecin les maladies morales. Voici un passage qui
prouve son exactitude dans l'histoire des symptmes qui prcdent la
mort dans certaines maladies: _Manus ante faciem attollere, muscas quasi
venari manus oper; flocos carpere de vestibus, vel pariete_. (Von
Swieten.)]

NYM.--On dit qu'il criait aprs le vin d'Espagne?

L'HTESSE.--Oh! cela est bien vrai.

BARDOLPH.--Et aprs les femmes.

L'HTESSE.--Ah! cela n'est pas vrai, par exemple.

LE PAGE.--Trs-vrai; car il a dit que c'taient des diables incarns.

L'HTESSE.--Il est vrai qu'il n'a jamais pu souffrir la carnation.....
C'tait une couleur qui ne lui revenait point.

LE PAGE.--Il disait un jour que le diable l'emporterait  cause des
femmes.

L'HTESSE.--Il est bien vrai qu'il dclamait de temps en temps contre
les femmes; mais c'est qu'il tait goutteux dans ce temps-l, et puis
c'tait de la prostitue de Babylone qu'il parlait.

LE PAGE.--Ne vous souvenez-vous pas d'un jour qu'il aperut une mouche
sur le nez de Bardolph, et qu'il dit que c'tait une me damne qui
brlait dans l'enfer?

BARDOLPH.--Eh bien, eh bien! l'aliment qui entretenait ce feu-l est au
diable. Ce nez rubicond est toute la fortune que j'aie amasse  son
service.

NYM.--Dcamperons-nous, enfin? Le roi sera parti de Southampton.

PISTOL.--Allons, partons. Tends-moi tes lvres, mon amour; aie bien soin
de mes effets et de mes meubles; prends le bon sens pour guide.
_Choisissez et payez comptant_, voil tout ce que tu as  dire. Ne fais
crdit  personne; car les serments ne sont que paille lgre, et la foi
des hommes ne vaut pas une feuille d'oublie; _tiens bien_ est le
meilleur chien de basse-cour, ma poulette; c'est pourquoi, prends
_caveto_[14] pour ton conseiller. Va  prsent essuyer tes yeux[15].
Allons, camarades, aux armes, partons pour la France; et comme des
sangsues, mes amis, suons, suons jusqu'au sang.

[Note 14: _Caveto_, prends garde, de la prudence.]

[Note 15: Quelques commentateurs disent: Va essuyer les verres de ton
htellerie.]

LE PAGE.--Ma foi, c'est une mauvaise nourriture,  ce qu'on dit.

PISTOL, _au page_.--Prends un baiser sur ses douces lvres, et marche:
allons.

BARDOLPH.--Adieu, notre htesse.

NYM.--Je ne saurais t'embrasser, moi; voil le plaisant de la chose;
mais a n'y fait rien.--Adieu toujours.

PISTOL.--Fais voir que tu es une bonne mnagre; sois sdentaire, je te
l'ordonne.

L'HTESSE.--Bon voyage: adieu.

(Ils sortent.)




SCNE IV

France.--Appartement dans le palais du roi de France.

_Entrent_ LE ROI, LE DAUPHIN, LE DUC DE BOURGOGNE, LE CONNTABLE, _et
suite._ _Fanfares._


LE ROI DE FRANCE.--Ainsi l'Anglais s'avance contre nous avec une arme
nombreuse. Il est important de lui rpondre par une dfense digne de
notre trne. Les ducs de Berry, de Bretagne, de Brabant et d'Orlans
vont partir; et vous aussi, dauphin, pour visiter, rparer et fortifier
nos villes de guerre, les pourvoir de braves soldats, et de toutes les
munitions ncessaires; car l'Angleterre s'approche avec une violence
gale  celle d'eaux qui se prcipitent vers un gouffre. Il est donc 
propos de prendre toutes les mesures que la prvoyance et la crainte
nous conseillent,  la vue des traces rcentes qu'a laisses sur nos
plaines l'Anglais fatal  la France, qui l'a trop mpris.

LE DAUPHIN.--Mon auguste pre, il convient, sans doute, de nous armer
contre l'ennemi. La paix elle-mme, quand la guerre serait douteuse, et
qu'il ne s'agirait d'aucune querelle, la paix ne doit jamais assez
endormir un royaume, pour dispenser de lever, d'assembler des troupes,
d'entretenir les places fortes, et de faire tous les prparatifs comme
si l'on tait menac d'une guerre: c'est d'aprs ce principe que je dis
qu'il est  propos que nous partions tous pour visiter les parties
faibles et endommages de la France; mais faisons-le sans montrer aucune
alarme. Non, sans plus de crainte que si nous apprenions que
l'Angleterre ft en mouvement pour une danse moresque de la Pentecte;
car, mon respectable souverain, l'Angleterre a sur son trne un si
pauvre roi, son sceptre est le jouet d'un jeune homme si frivole, si
extravagant, si superficiel, qu'elle n'est pas dans le cas d'inspirer la
crainte.

LE CONNTABLE.--Ah! doucement, prince dauphin: vous vous mprenez trop
sur le caractre de ce roi. Que Votre Altesse interroge les derniers
ambassadeurs; sachez d'eux avec quelle grandeur il a reu leur
ambassade; de quel nombre de sages conseillers il est environn; combien
il est modeste dans ses objections; mais aussi combien il est redoutable
par la constance de ses projets, et vous vous convaincrez que ses folies
passes n'taient que le masque du Brutus de Rome, qui cachait la
prudence sous le manteau de la folie, comme des jardiniers couvrent de
fumier les plantes qui poussent les premires et sont les plus
dlicates.

LE DAUPHIN.--Non, conntable, il n'en est pas ainsi; mais quoique votre
opinion ne soit pas la ntre, il n'importe. Lorsqu'il est question de se
dfendre, le mieux est de supposer l'ennemi plus fort qu'il ne le
parat; c'est le moyen d'avoir prvu tous les moyens de dfense; car, si
ces moyens sont faibles et mesquins, c'est imiter l'avare qui pour
pargner un peu d'toffe gte son vtement.

LE ROI DE FRANCE.--Voyons dans Henri un ennemi puissant, et vous,
princes, armez-vous nergiquement pour le combattre. Sa race s'est
engraisse de nos dpouilles, et il est sorti de cette famille
sanguinaire qui nous vint effrayer comme des fantmes jusque dans nos
foyers: tmoin ce jour trop mmorable de notre honte, o les champs de
Crcy virent cette bataille si fatale  la France, lorsque tous nos
princes furent enchans par le bras de ce prince au nom sinistre, de
cet douard, dit le prince Noir, tandis que son pre, sur le sommet
d'une montagne, et plac  une grande lvation o les rayons dors du
soleil venaient le couronner, contemplait son hroque fils, souriant de
le voir mutiler l'ouvrage de la nature, et dfigurer toute cette belle
jeunesse que Dieu et les pres franais avaient cre depuis vingt
annes. Il est un rejeton de cette tige victorieuse: craignons sa
vigueur native et ses hautes destines.

(Entre un messager.)

LE MESSAGER.--Des ambassadeurs d'Henri, roi d'Angleterre, demandent
audience  Votre Majest.

LE ROI DE FRANCE.--Nous la donnerons dans l'instant mme. Allez, et
introduisez-les. (_Le messager sort avec une partie des seigneurs._)
Vous voyez, mes amis, avec quelle ardeur cette chasse est suivie.

LE DAUPHIN.--Tournez la tte, et vous arrterez sa course. Les chiens
les plus lches poussent leurs plus bruyants abois, lorsque la proie
qu'ils ont l'air de menacer court bien loin devant eux. Mon respectable
souverain, prenez les Anglais de court, et montrez-leur de quelle
monarchie vous tes le chef. Trop de confiance, mon prince, n'est pas un
vice aussi bas que le mpris de soi.

(Les seigneurs rentrent avec Exeter et une suite.)

LE ROI DE FRANCE.--Venez-vous de la part de notre frre d'Angleterre?

EXETER.--De sa part; et voici le salut qu'il adresse  Votre Majest. Il
vous demande, au nom du Dieu tout-puissant, de vous dpouiller
vous-mme, et de dposer cet clat et ces grandeurs empruntes qui, par
le don du ciel, par la loi de la nature et des nations, lui
appartiennent  lui et  ses hritiers: c'est--dire de lui rendre cette
couronne et tous ces honneurs multiplis, que la force et la coutume
attribuent  la couronne de France. Et afin que vous soyez convaincu que
ce n'est pas de sa part une rclamation injuste et tmraire, tire de
parchemins vermoulus dans la nuit des sicles, et arrachs de la
poussire antique de l'oubli, il vous envoie cette mmorable gnalogie
dont chaque branche est une preuve dmonstrative. (_Il remet un papier
au roi._) Il vous somme de considrer ce lignage; et aprs que vous
aurez vu qu'il descend directement du plus fameux de ses glorieux
anctres, d'douard III, il vous enjoint de renoncer  votre couronne et
 votre royaume, que vous ne tenez que par usurpation sur lui, qui est
n le vritable et le seul propritaire.

LE ROI DE FRANCE.--Et si on le refuse, qu'arrivera-t-il?

EXETER.--Une contrainte sanglante; car vous cacheriez sa couronne dans
les derniers replis de vos coeurs, qu'il irait l'y dterrer: et c'est
dans ce projet qu'il s'avance avec des temptes menaantes, des foudres
et des tremblements de terre comme Jupiter. Si sa requte n'est pas
coute, il vient lui-mme vous l'imposer. Il vous enjoint, au nom de
l'ternel, de lui remettre sa couronne, et de prendre en piti toutes
les malheureuses victimes que la guerre affame s'apprte  dvorer; il
rejette sur votre tte les larmes des veuves, les cris des orphelins, le
sang du peuple gorg, les gmissements des jeunes filles qui pleureront
leurs pres et leurs fiancs engloutis dans cette querelle. Voil sa
rclamation, sa menace, et mon message:  moins que le dauphin ne soit
prsent. S'il est dans cette assemble, je suis charg aussi d'un
message pour lui.

LE ROI DE FRANCE.--Quant  nous, nous voulons examiner plus  loisir
cette rclamation. Demain vous porterez nos dernires intentions  notre
frre d'Angleterre.

LE DAUPHIN.--Quant au dauphin, je rpondrai pour lui. Que lui
apportez-vous d'Angleterre?

EXETER.--Le ddain et le dfi, le plus profond mpris, et tout ce qui
peut vous l'exprimer, sans avilir sa propre grandeur: voil l'opinion et
le salut que vous adresse mon roi. Ainsi a-t-il dit, et si votre pre ne
rpare pas, en satisfaisant sans rserve  toutes ses demandes, l'amre
raillerie dont vous avez insult sa majest, il vous en punira si
svrement, que les chos des cavernes et des souterrains de France
rsonneront de la rponse  vos outrages et des accents de ses canons.

LE DAUPHIN.--Dites-lui que si mon pre lui rend une rponse gracieuse,
c'est contre ma volont; car je ne dsire rien tant que de lier une
partie avec le roi d'Angleterre; et c'est dans cette vue que, pour
assortir le prsent  sa frivolit et  sa jeunesse, je lui ai fait
l'envoi de ces balles de paume de Paris.

EXETER.--Et en revanche il fera trembler jusqu'aux fondements votre
Louvre de Paris, ft-il la cour souveraine de la puissante Europe. Et
soyez bien sr que vous serez grandement tonn, comme nous, ses sujets,
nous l'avons t, de trouver une si grande diffrence entre ce
qu'annonaient les jours de sa jeunesse et ce qu'il est aujourd'hui.
Aujourd'hui, il pse le temps jusqu'au dernier grain de sable, et vos
pertes vous l'apprendront s'il reste en France.

LE ROI DE FRANCE.--Demain vous serez amplement instruit de nos
rsolutions.

EXETER.--Expdiez-nous promptement, de crainte que notre roi ne vienne
ici lui-mme nous demander raison de nos dlais: il est dj descendu
sur vos rivages.

LE ROI DE FRANCE.--Vous serez bientt congdi avec des propositions
avantageuses. Ce n'est pas trop d'une courte nuit pour rpondre sur des
objets de cette importance.

(Ils sortent.)

FIN DU DEUXIME ACTE.




                            ACTE TROISIME




LE CHOEUR.

Ainsi, d'une vitesse gale  celle de la pense, la scne vole sur une
aile imaginaire. Figurez-vous le roi dans l'appareil de la guerre, sur
la jete de Hampton[16], montant sur l'Ocan, suivi de sa belle flotte,
dont les pavillons de soie ventent le jeune Phbus: livrez-vous  votre
imagination, qu'elle vous montre les mousses gravissant le long des
cordages: coutez le sifflet perant qui met de l'ordre dans les sons
confus: voyez les voiles, enfles par le souffle insinuant des vents
invisibles, entraner, au travers de la mer sillonne, ces masses
normes qui offrent leurs flancs aux vagues superbes: imaginez que vous
tes debout sur le rivage; voyez une cit qui danse sur les vagues
inconstantes: tel est le tableau que prsente cette flotte royale,
dirigeant sa course vers Harfleur. Suivez! suivez! Attachez votre pense
 la poupe des vaisseaux, et quittez votre Angleterre silencieuse comme
la nuit profonde, garde par des vieillards, des enfants et des femmes,
qui tous ont pass ou n'ont pas atteint encore l'ge de la force et de
la vigueur. Car quel est celui dont un lger duvet ait orn le menton
qui n'aura pas voulu suivre cette brave lite de guerriers aux rives de
la France?--Que votre pense travaille et vous y montre un sige:
contemplez les canons sur leurs affts, ouvrant leurs bouches fatales
sur Harfleur bloqu.--Supposez que l'ambassadeur revient de la cour des
Franais, et annonce  Henri que le roi lui offre sa fille Catherine, et
avec elle, en dot, quelques vains et striles duchs.--L'offre ne plat
point  Henri, et dj l'actif canonnier touche de sa mche le bronze
infernal (_bruits de combat; on entend une dcharge d'artillerie_), et
tout se renverse devant ses foudres. Continuez d'tre favorables, et que
vos penses compltent notre reprsentation.

(Le choeur sort.)

[Note 16: La plaine o campa Henri V est aujourd'hui couverte en entier
par la mer. (Warton.)]




SCNE I

Harfleur assig.--Bruit de combat.

_Entrent_ LE ROI HENRI, EXETER, BEDFORD, GLOCESTER, _et des soldats avec
des chelles de sige_.


LE ROI.--Allons, encore une fois  la brche, chers amis, encore une
fois: emportez-la d'assaut, ou comblez-la de morts. Dans la paix, rien
ne sied tant  un homme que la modeste douceur et l'humilit; mais
lorsque la tempte de la guerre souffle  nos oreilles, alors imitez
l'active fureur du tigre: roidissez vos muscles, rveillez tout votre
sang, dfigurez vos traits naturels sous ceux d'une rage farouche,
prtez  votre oeil un aspect terrible; qu'il sorte de son orbite, comme
le canon d'airain; que votre sourcil l'ombrage et inspire autant
d'effroi qu'un rocher ruin, qui semble rejeter sa base mine par le
sauvage et pernicieux Ocan; montrez les dents, ouvrez de larges
narines, contenez votre haleine, et tendez tous vos esprits jusqu' leur
dernier effort.--Courage! courage! nobles Anglais, dont le sang dcoule
d'aeux  l'preuve de la guerre, d'anctres qui, comme autant
d'Alexandres, ont, dans ces contres, combattu depuis le soleil naissant
jusqu' son coucher, et n'ont repos leurs pes que lorsque les ennemis
leur ont manqu. Ne dshonorez pas vos mres: prouvez aujourd'hui que
ceux  qui vous donnez le nom de pres vous ont rellement engendrs;
servez de modle aux hommes d'un sang moins noble, et enseignez-leur 
combattre. Et vous, braves milices, dont les membres ont t forms dans
l'Angleterre, montrez-nous ici la vigueur du sol qui vous a nourris:
faites-nous jurer que vous tes dignes de votre race. Et je n'en doute
point; car il n'en est aucun de vous, quelle que soit la bassesse
obscure de sa condition, dont je ne voie les yeux briller d'un noble
feu.--Je vous vois tous ardents comme le chien  la laisse, qui n'attend
que le signal pour s'lancer. Eh bien, la chasse est ouverte: suivez
l'ardeur qui vous emporte, et, dans l'assaut, criez: Dieu pour Henri!
Angleterre et Saint-George!

(Le roi sort avec sa suite.)

(Bruit de combat; on entend une dcharge d'artillerie.)




SCNE II

Les troupes dfilent.

_Entrent_ NYM, BARDOLPH ET LE PAGE.


BARDOLPH.--Allons, avance, avance;  la brche,  la brche.

NYM.--Caporal, je t'en prie, ne nous presse pas si fort, il fait un peu
chaud. Quant  moi, je n'ai pas un magasin de vies. La plaisanterie n'en
vaut rien; voil le fin mot de l'histoire.

PISTOL.--Ce mot est des plus justes; car les mauvaises plaisanteries
abondent ici, les coups pleuvent de droite et de gauche, les pauvres
vassaux du bon Dieu tombent et meurent par milliers, et l'pe et le
bouclier s'acquirent d'immortels honneurs dans des champs de sang.

LE PAGE.--Pour moi, je voudrais tre dans une taverne  Londres; je
donnerais bien toute ma gloire  venir pour un pot de bire et ma
sret.

PISTOL.--Et moi, s'il ne tenait qu' faire des souhaits, je ne
resterais pas ici non plus, et je ne serais pas dix minutes  t'y
rejoindre[17].

[Note 17: Les mots entre guillemets sont en vers dans le texte.]

LE PAGE.--Voil qui est aussi bien, mais non pas aussi vrai que le chant
d'un oiseau sur la branche.

(Arrive Fluellen.)

FLUELLEN, _les poussant._--A la brche, vous chiens, avancez, canaille!

PISTOL.--Doucement, doucement, grand duc; ne soyez pas si dur pour des
hommes d'argile; calmez cette rage, ralentissez cette fougue; allons, de
la douceur, mon poulet.

NYM, _ Pistol._--Voil ce qu'on appelle de la belle humeur, (_
Fluellen_) et Votre Seigneurie n'en a que de la mauvaise.

(Nym, Pistol et Bardolph sortent suivis de Fluellen.)

LE PAGE.--Tout jeune que je suis, j'ai bien observ ces trois
ferrailleurs. Je ne suis certainement qu'un enfant auprs d'eux trois;
mais tels qu'ils sont, s'ils voulaient me servir, il n'y en a pas un
d'eux qui ft mon fait; car, par ma foi, ces trois originaux ne font pas
ensemble la valeur d'un homme. Ce Bardolph, par exemple, il a le sang
blanc et la figure rouge; il a du front, mais il ne se bat pas.--Et ce
Pistol: il a une langue  tout tuer et une pe pacifique; ce qui fait
qu'il estropie des mots tant qu'on veut, mais il n'entame pas une
lance.--Quant  Nym, il a entendu dire que ceux qui parlent le moins
sont les plus braves; voil pourquoi il ddaigne de dire mme ses
prires, de peur de passer pour un lche: mais s'il ne parle gure, il
agit encore moins; car il n'a jamais cass d'autre tte que la sienne,
et encore tait-ce contre une borne, un jour qu'il tait ivre. Ces gens
sont capables de voler tout ce qu'ils trouvent sous leurs mains; et le
_vol_, ils l'appellent une _acquisition_. Bardolph a vol l'autre jour
un tui de luth, l'a port pendant douze lieues, et puis l'a vendu pour
trois demi-sous. Ah! pour Nym et Bardolph, ce sont, ma foi! les deux
doigts de la main en fait de filouterie. A Calais, je les ai vus voler
une pelle  feu: ce qui m'a fait penser que ces gens-l avaient envie de
devenir un jour porteurs de charbon[18]. Si je les avais crus, ils
avaient bonne envie de me rendre aussi familier avec les poches des
autres, que le sont les gants et le mouchoir, mais il n'est pas du tout
dans mon caractre d'ter de la bourse d'autrui pour mettre dans la
mienne; car c'est le moyen d'empocher des affronts.... Ma foi, il faut
que je les plante l et que je cherche quelque meilleure condition. Leur
lchet me soulve le coeur; oui, il faut que je les plante l.

(Il s'en va.)

[Note 18: Il parat que porter des charbons tait, du temps de
Shakspeare, une expression proverbiale pour dire supporter un affront.]

(Rentre Fluellen suivi de Gower.)

GOWER.--Capitaine Fluellen, il faut vous rendre  l'instant aux mines:
le duc de Glocester veut vous parler.

FLUELLEN.--Aux mines? Allez-vous-en dire au duc qu'il n'est pas bon
d'aller aux mines; car, voyez-vous, ces mines ne sont pas suivant la
discipline de la guerre. Les concavits ne sont pas suffisantes; car,
voyez-vous, l'adversaire (vous pouvez dire a au duc, voyez-vous) a
creus lui-mme douze pieds plus bas que les contre-mines[19]. Par
Jsus, j'ai peur qu'il ne nous fasse tous sauter, si l'on ne donne pas
de meilleurs ordres.

[Note 19: Fluellen veut dire que l'ennemi a contre-min douze pieds plus
bas que la mine.]

GOWER.--Le duc de Glocester, qui a la conduite du sige, est dirig par
un Irlandais qui est ma foi un brave homme.

FLUELLEN.--Oh! c'est le capitaine Macmorris, n'est-ce pas?

GOWER.--Oui, je crois.

FLUELLEN.--Par Jsus, c'est un ne, s'il y en a un dans le monde; et je
le prouverai  sa barbe. Il ne connat pas plus les vraies disciplines
des guerres, voyez-vous, les disciplines des Romains, qu'un petit chien.

(Entrent Macmorris et le capitaine Jamy.)

GOWER.--Le voil qui vient, accompagn du capitaine cossais, le
capitaine Jamy.

FLUELLEN.--Le capitaine Jamy est un bien merveilleux et valeureux
capitaine: a n'est pas douteux, et un homme de grande expdition et
connaissances dans les anciennes guerres, d'aprs la science
particulire que j'ai moi-mme de ses rgles. Par Jsus! il soutiendra
sa thse aussi bien qu'aucun militaire dans le monde, sur les
disciplines des anciennes guerres des Romains.

JAMY.--Je vous donne le bonjour, capitaine Fluellen.

FLUELLEN.--Bonjour  Votre Seigneurie, bon capitaine Jamy.

GOWER.--Oh ! capitaine Macmorris, venez-vous des mines? Les pionniers
ont-ils fini?

MACMORRIS.--Par Jsus, a ne vaut pas le diable. L'ouvrage est
abandonn, la trompette sonnant la retraite; par ma main que voil, et
par l'me de mon pre, je jure que l'ouvrage ne vaut rien. On y a
renonc, sans quoi j'aurais fait sauter la ville, Dieu me pardonne! en
moins d'une heure. Oh! c'est fort mal fait, c'est fort mal fait: par ce
bras! c'est mal fait.

FLUELLEN.--Capitaine Macmorris, je vous en prie, voudriez-vous bien
m'accorder, voyez-vous, quelques petits colloques avec vous, comme qui
dirait, pour ainsi dire, touchant, ou comme  l'gard des disciplines de
la guerre, les guerres des Romains, par manire de conversation,
voyez-vous, et de pure communication d'amiti; et comme qui dirait, pour
ainsi dire, pour la satisfaction de mon esprit. Pour  l'gard de ce qui
concerne les rgles de la discipline militaire, voil le point....

JAMY.--De bonne foi ce sera la meilleure chose du monde, mes bons
capitaines, et je m'en vais profiter de cette occasion pour prendre
cong de vous, avec votre permission.

MACMORRIS.--Ce n'est pas ici le temps de discourir, Dieu me pardonne! Le
jour est chaud, et le temps, et la guerre, et le roi, et les ducs: ce
n'est pas l le temps de discourir: la ville est assige, et la
trompette nous appelle  la brche, et nous voil  causer. Et par le
Christ, nous ne faisons rien; c'est honteux  nous tous tant que nous
sommes: Dieu me pardonne! C'est une honte de rester tranquilles, c'est
une honte, je le jure; et il y a tant de gorges  couper et d'ouvrages 
faire; et il n'y a rien de fait, le Christ me pardonne!

JAMY.--Par la sainte messe, avant que ces yeux-l que vous voyez soient
assoupis, je ferai de la bonne ouvrage, ou je serai sur le carreau: oui,
et je travaillerai aussi courageusement que je pourrai; c'est bien sr
cela, en deux paroles comme en quatre. Cependant, sur ma foi, je serai
bien aise d'entendre quelques questions entre vous deux.

FLUELLEN.--Capitaine Macmorris, je pense, voyez-vous, sauf votre
correction, qu'il n'y en pas beaucoup de votre nation....

MACMORRIS.--De ma nation? Qu'est-ce que c'est que ma nation? Est-ce une
nation de lches, de btards, de gredins? Qu'est-ce que c'est que ma
nation? Qui parle de ma nation?

FLUELLEN.--Voyez-vous, si vous prenez les choses autrement qu'on ne les
dit, capitaine Macmorris, par aventure je pourrais bien penser que vous
ne me traitiez pas avec cette affabilit, comme en toute discrtion vous
devez me traiter, voyez-vous, d'autant que je suis autant que vous, tant
dans la discipline de la guerre, que par mon lignage et en tout autre
genre.

MACMORRIS.--Je ne vous reconnais pas autant de bravoure qu' moi, et le
Christ me pardonne! Je vous couperai la tte.

GOWER.--Amis, amis! allons, vous vous trompez tous les deux: c'est faute
de vous entendre.

JAMY.--Oh! voil une vilaine sottise.

(On sonne un pourparler.)

GOWER.--La ville demande  parlementer.

FLUELLEN.--Capitaine Macmorris, quand il se trouvera une meilleure
occasion, voyez-vous, je prendrai la libert de vous dire que je connais
les disciplines de la guerre; et voil tout.

(Ils partent.)




SCNE III

LE GOUVERNEUR _et quelques citoyens sont sur les remparts; au bas sont
les troupes anglaises_. LE ROI HENRI _entre avec sa suite_.


LE ROI.--Quelle est enfin la rsolution du gouverneur? Voici le dernier
pourparler que nous admettrons encore. Rendez-vous donc  notre
clmence; ou, si vous tes jaloux de votre destruction, dfiez notre
dernire fureur. Car, comme il est vrai que je suis soldat, nom qui,
dans mes penses, est celui qui me sied davantage, si je recommence 
battre vos murailles, je ne quitterai plus Harfleur, dj  demi dmoli,
qu'il ne soit enseveli sous ses cendres. Les portes de la clmence
seront fermes alors, et le soldat, au carnage anim, le coeur endurci
et froce, donnant carrire  sa main sanguinaire, parcourra vos foyers,
avec une conscience large comme l'enfer, moissonnant comme l'herbe vos
vierges dans l'clat de leur fracheur et vos enfants dans la fleur de
leur ge. Que m'importe  moi, si la guerre impie, couronne de flammes
comme le prince des dmons, et le front tout noirci de feux, exerce
toutes les horreurs barbares qui suivent l'assaut et le pillage? Que
m'importe  moi, lorsque vous seuls en tes la cause, si vos chastes
vierges tombent sous la main brlante du viol effrn? Quel mors peut
arrter la licence et ses fureurs, lorsqu'elle roule abandonne sur la
pente de son cours imptueux? Nous puiserons en vain nos ordres, pour
rappeler des soldats acharns sur leur proie; autant commander 
l'immense Lviathan de venir sur le rivage. Ainsi, habitants d'Harfleur,
prenez piti de votre ville et de votre peuple, tandis que mes soldats
sont encore soumis  mes ordres, tandis que le souffle paisible de la
clmence carte encore les nuages impurs et contagieux du meurtre, du
pillage et des excs: sinon, attendez-vous  voir dans un moment le
soldat aveugle et sanglant, salir d'une main impure les cheveux de vos
filles qui pousseront en vain des cris aigus, vos vieillards saisis par
leurs barbes d'argent, et leurs ttes vnrables crases contre les
murs, et vos enfants empals nus sur les lances,  la vue de leurs mres
gares et perant les nuages de leurs hurlements, comme jadis les
veuves de Jude poursuivaient de leurs clameurs les bourreaux d'Hrode.
Que rpondez-vous? Voulez-vous cder et prvenir ces maux; ou, coupables
d'une dfense trop obstine, vous voir dtruits?

LE GOUVERNEUR.--Ce jour est le terme de notre attente. Le dauphin, dont
nous avions press les secours, nous fait rpondre que ses troupes ne
sont pas encore prtes, ni en tat de faire lever un si grand sige.
Ainsi, roi redout, nous cdons notre ville et notre vie  votre
gnreuse clmence: entrez dans notre port, disposez de nous et de nos
biens; nous ne pouvons nous dfendre plus longtemps.

LE ROI.--Ouvrez vos portes.--Allons, cher oncle Exeter, entrez dans
Harfleur, restez-y, et fortifiez la ville contre les Franais. Faites
grce  tous.--Pour nous, cher oncle, l'hiver qui s'approche, et la
maladie qui se rpand sur nos soldats, nous dterminent  nous retirer
vers Calais. Ce soir nous serons votre hte dans Harfleur, et demain
prts  nous mettre en marche.

(Fanfares: ils entrent dans la ville.)




SCNE IV

Rouen.--Appartement du palais.

_Entrent_ CATHERINE ET ALIX.


CATHERINE.--Alix, tu as t en Angleterre, et tu parles bien le langage?

ALIX.--Un peu, madame.

CATHERINE.--Je te prie de m'enseigner; il faut que j'apprenne  parler.
Comment appelez-vous la main, en anglais?

ALIX.--La main? Elle est appele _de hand_.

CATHERINE.--Et les doigts?

ALIX.--Les doigts? Ma foi, j'ai oubli les doigts; mais je me
souviendrai. Les doigts, je pense qu'ils sont appels _de fingres_; oui,
_de fingres_.

CATHERINE.--La main, _de hand_; les doigts, _de fingres_. Je pense que
je suis un bon colier. J'ai gagn deux mots d'anglais vitement. Comment
appelez-vous les ongles?

ALIX.--Les ongles? Nous les appelons _de nails_.

CATHERINE.--_De nails_. coutez; dites-moi si je parle bien: _de hand_,
_de fingres_, _de nails_.

ALIX.--C'est bien dit, madame; c'est du fort bon anglais.

CATHERINE.--Dites-moi l'anglais pour le bras?

ALIX.--_De arm_, madame.

CATHERINE.--Et le coude?

ALIX.--_De elbow._

CATHERINE.--_De elbow._ Je fais la rptition de tous les mots que vous
m'avez appris jusqu' prsent.

ALIX.--C'est trop difficile, madame, je pense.

CATHERINE.--Excusez-moi, Alix. coutez; _De hand_, _de fingres_, _de
nails_, _de arm_, _de bilbow_.

ALIX.--_De elbow_, madame.

CATHERINE.--O seigneur Dieu! je m'oublie; _de elbow_. Comment
appelez-vous le cou?

ALIX.--_De nick_, madame.

CATHERINE.--_De nick?_ Et le menton?

ALIX.--_De chin._

CATHERINE.--_De jin?_ Le cou, _de nick_, le menton, _de jin_.

ALIX.--Oui: sauf votre honneur, en vrit, vous prononcez les mots aussi
droit que les natifs d'Angleterre.

CATHERINE.--Je ne doute point d'apprendre par la grce de Dieu, et en
peu de temps.

ALIX.--N'avez-vous pas dj oubli ce que je vous ai enseign?

CATHERINE.--Non, je vous le rciterai promptement, _de hand_, _de
fingres_, _de mails_.

ALIX.--_De nails_, madame.

CATHERINE.--_De nails_, _de arm_, _de ilbow_.

ALIX.--Sauf votre honneur, _de elbow_.

CATHERINE.--Aussi dis-je _de elbow_, _de neck_ et _de chin_. Comment
appelez-vous les pieds et la robe?

ALIX.--_De foot_, madame, et _de coun_.

CATHERINE.--_De foot_, _de coun_[20]? O seigneur Dieu! ce sont des mots
d'un son mauvais, corruptible, grossier et impudique, et dont les dames
d'honneur ne peuvent user. Je ne voudrais pas prononcer ces mots devant
les seigneurs de France pour tout le monde: il faut _de foot_ et _de
coun_ nanmoins. Je rciterai une autre fois ma leon ensemble; _de
hand_, _de fingres_, _de nails_, _de arm_, _de elbow_, _de neck_, _de
chin_, _de foot_ et _de coun_.

[Note 20: _The gown_, la robe, _et ctera_.]

ALIX.--Excellent, madame.

CATHERINE.--C'est assez pour une fois. Allons-nous-en dner.




SCNE V

Autre salle du mme palais.

LE ROI DE FRANCE, LE DAUPHIN, LE DUC DE BOURBON, LE CONNTABLE DE
FRANCE, ET AUTRES SEIGNEURS.


LE ROI DE FRANCE.--Il est certain qu'il a pass la rivire de Somme.

LE CONNTABLE.--Si nous n'allons pas le combattre, mon roi, renonons
donc  vivre en France; abandonnons tout, cdons nos riches vignobles 
ce peuple barbare.

LE DAUPHIN.--_O Dieu vivant!_ quelques boutures sorties de nous, le
superflu du luxe de nos anctres, nos rejetons, ents sur un tronc
sauvage et inculte, s'lveront-ils si rapidement jusqu'aux nues, et
surpasseront-ils en hauteur la tige dont ils sont sortis?

BOURBON.--Des Normands; oui, des btards normands! Mort de ma vie! s'il
faut qu'ils traversent ainsi le royaume sans combat, je veux vendre mon
duch pour acheter une chaumire et quelque marais fangeux dans cette
le irrgulire d'Albion.

LE CONNTABLE.--_Dieu des batailles!_ o donc ont-ils puis cette
ardeur? Leur climat n'est-il pas couvert de brouillards et engourdi par
le froid? Le soleil ne jette qu' regret sur leur le de ples rayons;
il tue leurs fruits de ses sombres regards: leur bire, de l'eau et de
l'orge fermente, boisson faite pour des rosses surmenes, peut-elle
donc chauffer  ce degr leur sang pais, et l'enflammer de cette
bouillante valeur? Et le sang franais, aviv encore par les esprits du
vin, paratra-t-il glac auprs du leur? Oh! pour l'honneur de notre
patrie, ne restons pas oisifs et immobiles comme ces glaons que l'hiver
suspend au bord de nos toits, tandis qu'un peuple, n dans le berceau
des frimas, rpand des flots de braves jeunes gens dans nos riches
campagnes; pauvres, il faut en convenir, par les matres qu'elles
nourrissent.

LE DAUPHIN.--Par l'honneur et la foi des chevaliers, nos dames se
raillent de nous; elles disent hautement que notre vigueur est puise,
et qu'elles prodigueront leurs faveurs  la jeunesse anglaise, pour
repeupler la France de btards belliqueux.

BOURBON.--Elles nous renvoient aux coles de danse de l'Angleterre, et
nous conseillent d'apprendre leurs cabrioles et leurs lavoltes[21],
disant que toutes nos grces sont dans nos talons, et que c'est dans la
fuite que nos sublimes talents se dploient.

[Note 21: Espce de danse.]

LE ROI DE FRANCE.--O est le hraut Montjoie? Ordonnez-lui de partir
sur-le-champ. Qu'il aille saluer l'Anglais d'un insultant dfi.--Allons,
princes, volez sur le champ de bataille, et que l'honneur et le courage
donnent  vos coeurs une trempe plus dure que l'acier de vos pes.
Charles d'Albret, grand conntable de France; vous aussi, d'Orlans,
Bourbon et Berri, Alenon, Brabant, Bar, Bourgogne; et vous, Jacques
Chtillon, Rambure, Vaudemont, Beaumont, Grandpr, Roussi et Fauconberg,
Foix, Lestrelles, Boucicaut et Charolais; grands ducs, princes, comtes,
barons, lords et chevaliers, grands par vos titres, allez vous laver de
ce grand opprobre: arrtez dans sa course Henri d'Angleterre qui
traverse en vainqueur notre royaume, et vengez l'insulte de ses
panonceaux teints du sang de Harfleur. Fondez sur son arme comme un
torrent de neiges fond sur les valles dont l'humble profondeur reoit
les flots que vomissent les Alpes! tombez sur lui; vous avez assez de
forces: ramenez-le dans les murs de Rouen captif, enchan sur un char
victorieux.

LE CONNTABLE.--Voil le rle qui sied aux grands d'une nation! J'ai un
regret, c'est que l'ennemi soit si peu nombreux et si faible, que ses
soldats soient puiss de faim et des fatigues de leur marche: car, j'en
suis sr, aussitt qu'il verra paratre notre arme, son coeur s'abmera
dans la crainte, et son plus grand exploit sera de nous offrir sa
ranon.

LE ROI DE FRANCE.--Allez donc, lord conntable: htez le dpart de
Montjoie; qu'il dclare  l'Anglais que nous envoyons savoir de lui
quelle ranon il veut donner. Vous, prince dauphin, vous resterez avec
nous dans Rouen.

LE DAUPHIN.--Non, mon pre, j'en conjure Votre Majest.

LE ROI DE FRANCE.--N'insistez point: vous resterez avec nous.--Allons,
partez, conntable; et vous aussi, princes, et rapportez-nous
promptement la nouvelle du dsastre de l'Anglais.

(Ils sortent.)




SCNE VI

Le camp anglais en Picardie.

GOWER ET FLUELLEN.


GOWER.--Eh bien, capitaine Fluellen, venez-vous du pont?

FLUELLEN.--Je vous assure qu'il y a d'excellente besogne  ce pont.

GOWER.--Le duc d'Exeter est-il en sret?

FLUELLEN.--Le duc d'Exeter est aussi magnanime qu'Agamemnon, et c'est un
homme que j'aime et que j'honore de toute mon me, de tout mon coeur, de
tout mon respect, pour toute ma vie, de toutes mes forces et de tout mon
pouvoir. Il n'a pas eu (Dieu soit lou et bni!) le plus petit accident
du monde. Il a conserv le pont le plus facilement, avec une excellente
discipline. Il y a l, au pont, un ancien lieutenant; je crois, sur ma
conscience, que c'est un autre Marc Antoine pour la valeur; cependant
c'est un homme qui n'a pas la moindre rputation dans le monde; mais je
lui ai vu faire des choses vaillantes.

GOWER.--Comment l'appelez-vous?

FLUELLEN.--On l'appelle l'_enseigne Pistol_.

GOWER.--Je ne le connais pas.

(Entre Pistol.)

FLUELLEN.--Le voil.

PISTOL.--Capitaine, je te prie de me faire un plaisir. Le duc d'Exeter a
beaucoup d'amiti pour toi.

FLUELLEN.--Moi, j'en remercie Dieu; il est vrai que j'ai mrit d'avoir
quelque part dans son amiti.

PISTOL.--Un certain Bardolph, soldat intrpide et courageux, a, par un
sort cruel et par un tour furieux de l'inconstante roue de cette
cervele de Fortune, cette aveugle desse qui se balance sur une pierre
qui roule sans fin....

FLUELLEN.--Avec votre permission, enseigne Pistol, la desse Fortune est
reprsente aveugle avec un bandeau tenant les yeux pour vous faire
entendre que la fortune est aveugle: et on la peint aussi avec une roue,
pour vous faire voir, et c'est la morale qu'il en faut tirer, qu'elle
tourne toujours et qu'elle est inconstante, et qu'elle n'est que
mutabilits et vicissitudes: et son pied, voyez-vous, est pos sur une
pierre sphrique qui roule, roule, roule.... A dire vrai, le pote en
fait une trs-excellente description: la fortune, voyez-vous, est une
excellente morale.

PISTOL.--La fortune est l'ennemie de Bardolph, et le regarde d'un
mauvais oeil; car il a vol un ciboire, et il doit tre pendu: cela fait
une vilaine mort. Le gibet est bon pour les chiens; mais l'homme devrait
en tre exempt. Ne souffre donc pas que le chanvre lui coupe le sifflet.
Exeter a prononc l'arrt de mort, pour un ciboire de peu de valeur:
ainsi, va donc, et parle; le duc t'coutera: empche que le fil de la
vie du pauvre Bardolph ne soit coup avec une ficelle d'un sou et d'une
manire ignominieuse. Parle, capitaine, en faveur de sa vie, et je serai
reconnaissant de ce service.

FLUELLEN.--Enseigne Pistol, je vois bien  peu prs ce que vous voulez
dire.

PISTOL.--Allons, tant mieux pour vous.

FLUELLEN.--Certainement, Pistol, il n'y a pas l de quoi dire tant
mieux; car, voyez-vous, il serait mon frre, que je prierais le duc de
suivre son bon plaisir, et de le faire excuter; car il faut observer la
discipline.

PISTOL.--Meurs, et va  tous les diables, et figue pour ton amiti.

FLUELLEN.--Fort bien.

PISTOL.--Je te souhaite une figue d'Espagne[22]!

(Pistol sort.)

[Note 22: Allusion aux figues empoisonnes, instruments de la vengeance
italienne et espagnole.]

FLUELLEN.--Fort bon.

GOWER.--Cet homme-l, c'est le plus fieff misrable qui fut jamais. Je
le remets bien  prsent; c'est un infme entremetteur, un coupe-jarret.

FLUELLEN.--Je vous assure qu'il profrait sur le pont les plus braves
paroles qu'on puisse jamais voir dans les plus beaux jours de l't;
mais cela est gal, ce qu'il vient de me dire.... C'est fort bien.... Je
vous assure que quand l'occasion se trouvera....

GOWER.--Par Dieu! c'est un filou, un bouffon, un fripon, qui de temps en
temps va  la guerre, pour avoir l'avantage,  son retour  Londres, de
se parer du costume d'un militaire. Ces drles-l savent,  point nomm,
les noms de tous les chefs d'une arme; ils vous diront par coeur tout
ce qui s'est pass dans le service, et o il s'est fait; ils vous
nommeront les lieux o il y aura eu la moindre escarmouche: _c'tait 
tel endroit,  telle brche,  tel ou tel convoi_; ils vous diront qui
s'est distingu, qui fut tu, qui s'est dshonor, quels taient les
postes de l'ennemi; et ils vous rendent cela dans les meilleurs termes
de guerre, qu'ils vous assaisonnent des jurements les plus nouveaux[23].
Et vous ne sauriez vous imaginer l'effet merveilleux que des moustaches
tailles sur le patron de celles du gnral, et d'horribles cris,
contrefaisant ceux d'un camp, font parmi des bouteilles fumantes et des
esprits abreuvs de bire mousseuse. Oh! il faut apprendre  connatre
ces misrables, qui font la honte du sicle; ou bien vous feriez
d'tranges mprises.

[Note 23: On se rappelle ici le passage du _Menteur_:

      Ah! le beau compliment  charmer une dame!
      ............................................
      On s'introduit bien mieux  titre de vaillant.
      Tout le secret ne gt qu'en un peu de grimaces,
      Qu' mentir  propos, _qu' jurer avec grce_.
]

FLUELLEN.--Tenez, capitaine Gower, je vous dirai bien une chose, c'est
que je m'aperois bien qu'il n'est pas tout ce qu'il voudrait bien faire
accroire au monde qu'il est. A la premire occasion que je pourrai
trouver le moindre trou dans son pourpoint, je lui ferai sentir ma faon
de penser.--coutez; voil le roi qui vient: il faut que je lui parle
sur ce qui se passe au pont. (_Entrent le roi, Glocester, des soldats._)
Dieu bnisse Votre Majest!

LE ROI.--Eh bien, Fluellen, venez-vous du pont?

FLUELLEN.--Moi! Oui, sous le bon plaisir de Votre Majest. Le duc
d'Exeter a trs-galamment conserv le pont. Les Franais se sont
retirs, voyez-vous, et il y a de beaux et libres passages  prsent.
Par sainte Marie, l'adversaire aurait eu la possession du pont; mais il
a t forc de se retirer, et le duc d'Exeter est le matre du pont. Ah!
je peux bien assurer Votre Majest que c'est un brave homme que ce duc.

LE ROI.--Combien avez-vous perdu de monde, Fluellen?

FLUELLEN.--La _perdition_ de l'adversaire a t trs-grande, fort
raisonnablement grande. Sainte Marie! pour moi, je pense que le duc n'a
pas perdu un seul homme, sinon un qui a bien l'air d'tre pendu pour
avoir vol une glise, un certain Bardolph.... Si Votre Majest sait qui
c'est; c'est un homme qui a le visage bourgeonn et tout couvert de
boutons, et comme une flamme ardente, et dont les lvres toupent le
nez, et sont comme un charbon de feu, tantt bleues et tantt rouges;
mais son nez est expdi  prsent, et son feu est teint; ainsi n'en
parlons plus.

LE ROI.--Je voudrais nous voir dfaits ainsi de tous les pillards de son
espce.--Et nous enjoignons expressment que, dans notre marche au
travers des campagnes, on n'enlve rien des villages par violence, qu'on
ne prenne rien sans le payer, qu'on n'insulte pas le dernier des
Franais d'aucune parole de mpris ou de reproche. Quand la douceur et
la cruaut jouent  qui aura un royaume, c'est le joueur le plus doux
qui gagne.

(On entend la trompette du hraut.)

(Montjoie s'avance.)

MONTJOIE.--Vous me reconnaissez  mon habillement[24]?

[Note 24: Le costume du roi d'armes, appel Montjoie, est dcrit dans
nos anciens chroniqueurs.]

LE ROI.--Oui, je te reconnais. Qu'as-tu  m'apprendre?

MONTJOIE.--Les intentions de mon matre.

LE ROI.--Dclare-les.

MONTJOIE.--Voici ce que dit mon roi.--Annonce  Henri d'Angleterre que,
quoique nous ayons paru morts, nous n'tions qu'endormis. La prudence
est un meilleur soldat que la tmrit. Dis-lui que nous aurions pu le
repousser  Harfleur, mais que nous n'avons pas jug  propos de venger
l'injure qu'elle ne ft  son comble.--Maintenant c'est  notre tour 
parler, et notre voix est la voix d'un souverain. L'Anglais se repentira
de sa folie; il sentira sa faiblesse et admirera notre patience. Dis-lui
de songer  sa ranon: elle doit tre proportionne aux pertes que nous
avons essuyes, au nombre de sujets que nous avons perdus,  l'insulte
que nous avons dvore; et si la rparation galait la grandeur des
offenses, sa faiblesse succomberait sous le poids. Pour payer nos
pertes, son trsor est trop pauvre: pour payer l'effusion de notre sang,
les troupes de son royaume entier sont un nombre insuffisant. Et quant 
l'insulte qui nous a t faite, sa personne mme,  nos pieds
prosterne, ne serait qu'une faible et indigne satisfaction. A ce
discours ajoute le dfi; et finis par lui dclarer qu'il a dvou et
perdu ceux qui le suivent, et que leur condamnation est
prononce.--Ainsi parle le roi mon matre: l finit mon ministre.

LE ROI.--Je connais ton rang. Quel est ton nom?

MONTJOIE.--Montjoie.

LE ROI.--Tu remplis bien ton office. Retourne sur tes pas, et dis  ton
roi:--Qu'en ce moment je ne le cherche pas, et que je serais bien aise
de marcher sans empchement jusqu' Calais. Car, pour avouer la vrit,
quoique la prudence dfende un pareil aveu devant un ennemi rus, qui
sait prendre avantage de tout, mes soldats sont considrablement
affaiblis par la maladie[25]; leur nombre est diminu, et le peu qui
m'en reste ne vaut gure mieux qu'un pareil nombre de Franais.--Tant
que mes soldats taient frais et pleins de sant, je te dis, hraut, que
je croyais voir sur deux jambes anglaises marcher trois Franais.--Que
Dieu me pardonne si je me vante  ce point. C'est votre air de France
qui souffle ce vice en moi; et je dois pourtant me le reprocher.--Pars,
et dis  ton matre que tu m'as trouv ici: ma ranon est ce corps frle
et chtif, mon arme n'est plus qu'une garde faible et consume par la
maladie. Cependant, que Dieu soit mon guide, et nous marcherons en
avant, quand le roi de France lui-mme, ou tout autre voisin,
s'opposerait  notre passage. (_Il lui remet une bourse._) Voil pour te
payer ton message, Montjoie. Va: dis  ton matre de bien se consulter.
Si nous pouvons passer, nous passerons; si l'on veut nous en empcher,
nous rougirons de votre sang vos noirs sillons. Adieu, Montjoie. En deux
mots, voici notre rponse: Dans l'tat o nous sommes, nous n'irons pas
chercher le combat: et dans l'tat o nous sommes, nous dclarons que
nous ne l'viterons pas. Rends cette rponse  ton roi.

[Note 25: L'arme anglaise tait attaque de la dysenterie.]

MONTJOIE.--Elle sera fidlement rendue. Je remercie Votre Majest.

(Montjoie s'en va.)

GLOCESTER.--J'espre qu'ils ne viendront pas nous attaquer  prsent.

LE ROI.--Nous sommes dans la main de Dieu, frre, et non pas dans les
leurs.--Marchez au pont: la nuit s'approche.--Nous camperons au del de
la rivire; et demain matin, ordonnez qu'on marche en avant.

(Ils sortent.)




SCNE VII

Le camp franais,  Azincourt.

_Entrent_ LE CONNTABLE DE FRANCE, LE DUC D'ORLANS, LE DAUPHIN,
RAMBURES, ET AUTRES SEIGNEURS.


LE CONNTABLE.--Par Dieu! j'ai bien la meilleure armure du monde. Que
n'est-il jour!

LE DUC D'ORLANS.--J'avouerai que vous avez une excellente armure; mais
aussi vous rendrez justice  mon cheval.

LE CONNTABLE.--Oh! cela est vrai; c'est le meilleur cheval de l'Europe.

LE DUC D'ORLANS.--Le matin n'arrivera-t-il donc jamais!

LE DAUPHIN.--Duc d'Orlans, et vous seigneur conntable, vous parlez de
cheval et d'armure?....

LE DUC D'ORLANS.--Oh! en fait de ces deux meubles, vous tes aussi bien
pourvu qu'aucun prince du monde.

LE DAUPHIN.--Que cette nuit est longue!--Je ne changerais pas mon cheval
pour aucun qui ne marche que sur quatre pieds; il bondit au-dessus de
terre comme une balle garnie de crin: c'est le _cheval volant_, le
Pgase _aux narines de feu_. Une fois en selle, je vole, je suis un
faucon; il trotte dans l'air, et la terre rsonne quand il la touche:
oui, la corne de son sabot est plus musicale et plus harmonieuse que la
flte d'Herms.

LE DUC D'ORLANS.--Il est couleur de muscade.

LE DAUPHIN.--Et chaud comme le gingembre. C'est un coursier digne de
Perse: il n'est form que d'air et de feu. Si l'on dcouvre en lui
quelque mlange des grossiers lments de la terre et de l'eau, ce n'est
que dans sa patiente tranquillit, lorsque son matre le monte. C'est l
ce qui s'appelle un cheval; et tous les autres, auprs de lui, ne
mritent que le nom de btes de somme.

LE CONNTABLE.--Oui, prince, on peut dire que c'est le cheval le plus
accompli et le plus excellent qu'il y ait.

LE DAUPHIN.--C'est le prince des coursiers: son hennissement ressemble 
la voix imprieuse d'un monarque, et son port majestueux vous force 
lui rendre hommage....

LE DUC D'ORLANS.--Allons, en voil assez sur ce sujet, mon cousin.

LE DAUPHIN.--Je dis plus encore, il faut n'avoir pas l'ombre d'esprit
pour n'tre pas en tat, depuis le lever de l'alouette jusqu'au coucher
de l'agneau, de chanter les louanges de mon cheval sans se rpter:
c'est un sujet aussi inpuisable que la mer. Faites des langues
loquentes de tous les grains de sable, mon cheval peut les occuper
toutes. Il est digne d'tre lou par un souverain et mont par le
souverain d'un souverain. Enfin, il mrite que tout l'univers, connu et
inconnu, ne fasse autre chose que de l'admirer. J'ai fait un jour un
sonnet  sa louange, qui commenait ainsi: _Merveille de la nature_.

LE DUC D'ORLANS.--J'ai vu un sonnet pour une matresse qui commenait
de mme.

LE DAUPHIN.--Eh bien, ils auront donc imit celui que j'ai compos pour
mon coursier, car mon cheval est ma matresse.

LE DUC D'ORLANS.--Votre matresse porte bien.

LE DAUPHIN.--Oui, moi seul; c'est l le mrite, la perfection exige
d'une bonne matresse.

LE CONNTABLE.--Ma foi, l'autre jour il m'a sembl que votre matresse
vous a durement men.

LE DAUPHIN.--Peut-tre la vtre en a fait de mme.

LE CONNTABLE.--La mienne n'tait pas bride.

LE DAUPHIN.--Elle tait donc vieille et tranquille, et vous galoptes
comme un kerne d'Irlande[26], sans votre haut-de-chausse franais et
avec des caleons troits.

[Note 26: Kerne, chevalier irlandais.]

LE CONNTABLE.--Vous vous connaissez en quitation.

LE DAUPHIN.--Recevez donc une leon de moi. Ceux qui chevauchent ainsi
et sans prcaution tombent dans de sales fondrires: je prfre mon
cheval  ma matresse.

LE CONNTABLE.--J'aimerais autant que ma matresse ft une rosse.

LE DAUPHIN.--Je te dis, conntable, que ma matresse porte ses propres
cheveux.

LE CONNTABLE.--Je pourrais en dire autant si j'avais une truie pour
matresse.

LE DAUPHIN.--_Le chien est retourn  son vomissement, et la truie lave
au bourbier[27]._ Tu te sers de tout.

[Note 27: Ce proverbe est en franais dans le texte, comme tout ce que
nous mettons en italiques.]

LE CONNTABLE.--Cependant je ne me sers pas de mon cheval pour
matresse, ou d'un pareil proverbe mal  propos.

RAMBURE.--Seigneur conntable, sont-ce des toiles ou des soleils qui
brillent sur l'armure que j'ai vue ce soir dans votre tente?

LE CONNTABLE.--Ce sont des toiles.

LE DAUPHIN.--Il en tombera quelques-unes demain, j'espre.

LE CONNTABLE.--Et cependant mon ciel n'en manquera pas encore pour
cela.

LE DAUPHIN.--Cela peut bien tre, car vous en avez tant de superflues!
et cela vous ferait plus d'honneur qu'il y en et quelques-unes de
moins.

LE CONNTABLE.--C'est comme votre cheval qui porte tant de louanges, et
qui n'en trotterait pas moins bien quand quelques-unes de vos
forfanteries seraient dmontres.

LE DAUPHIN.--Ne fera-t-il donc jamais jour?--Je veux trotter demain
l'espace d'un mille, et que mon chemin soit pav de faces anglaises.

LE CONNTABLE.--Moi je n'en dirai pas autant de peur qu'on ne me ft en
face l'affront de me dmentir; mais je voudrais en effet de tout mon
coeur qu'il ft jour, pour bien frotter les oreilles aux Anglais.

LE DAUPHIN.--Qui veut courir avec moi le risque de leur faire une
vingtaine de prisonniers?

LE CONNTABLE.--Il faut que vous commenciez par vous exposer au risque
de l'tre vous-mme.

LE DAUPHIN.--Allons, il est minuit: je vais m'armer.

(Il sort.)

LE DUC D'ORLANS.--Le dauphin soupire aprs le jour.

RAMBURE.--Il meurt d'envie de manger les Anglais.

LE CONNTABLE.--Je crois qu'il peut bien manger tous ceux qu'il tuera.

LE DUC D'ORLANS.--Par la blanche main de ma dame, c'est un aimable
prince.

LE CONNTABLE.--Jurez plutt par son pied, afin qu'elle puisse d'un pas
effacer le serment.

LE DUC D'ORLANS.--Tout ce qu'on peut dire de lui, c'est que c'est
peut-tre l'homme de France le plus actif.

LE CONNTABLE.--Agir c'est tre actif, et il sera toujours agissant.

LE DUC D'ORLANS.--Je n'ai jamais ou dire qu'il ait fait de mal 
personne.

LE CONNTABLE.--Et je vous jure qu'il ne commencera pas encore demain;
il conservera cette bonne rputation.

LE DUC D'ORLANS.--Je sais qu'il a du courage.

LE CONNTABLE.--Je me suis laiss dire la mme chose par quelqu'un qui
le connat mieux que vous.

LE DUC D'ORLANS.--Qui cela?

LE CONNTABLE.--Pardieu! c'est lui-mme qui me l'a dit, et il a ajout
qu'il ne se souciait pas qu'on le st.

LE DUC D'ORLANS.--Il n'a pas besoin de cette prcaution; son mrite
n'est point cach.

LE CONNTABLE.--Sur ma foi, trs-cach. Il n'y a jamais eu que son
laquais qui l'ait vu; mais sa valeur est comme le faucon encore coiff
de son chaperon: quand on le lchera, on verra son essor.

LE DUC D'ORLANS.--Jamais la haine n'a dit du bien de son ennemi.

LE CONNTABLE.--Je payerai ce proverbe d'un autre: Jamais l'amiti n'est
exempte de flatterie.

LE DUC D'ORLANS.--Et moi je rpondrai par cet autre: Rendez mme au
diable ce qui lui est d.

LE CONNTABLE.--C'est bien dit. Vous avez votre me pour jouer le rle
du diable. Je riposte  ce proverbe par ces mots: La peste du diable!

LE DUC D'ORLANS.--Vous tes le plus fort de nous deux aux proverbes. Le
trait d'un fou est bientt lanc.

LE CONNTABLE.--Vous avez lanc le vtre de travers.

LE DUC D'ORLANS.--Ce n'est pas la premire fois que vous avez t
manqu.

(Entre un messager.)

LE MESSAGER.--Seigneur conntable, les Anglais ne sont plus qu' quinze
cents pas de votre tente.

LE CONNTABLE.--Qui en a mesur l'espace?

LE MESSAGER.--Le seigneur Grandpr.

LE CONNTABLE.--C'est un brave homme, et qui a une grande
exprience.--Je voudrais qu'il ft jour. Hlas! le pauvre Henri
d'Angleterre ne soupire pas comme nous, je crois, aprs la naissance du
jour.

LE DUC D'ORLANS.--Qui est donc ce maussade et pauvre roi d'Angleterre,
pour venir rver avec ses stupides Anglais si loin des lieux de sa
connaissance?

LE CONNTABLE.--Si les Anglais avaient un grain de bon sens, ils se
sauveraient.

LE DUC D'ORLANS.--Oh! c'est de bon sens qu'ils manquent; car si leurs
cervelles avaient la moindre dfense intellectuelle, jamais ils ne
pourraient porter des casques si pesants.

RAMBURE.--Il faut avouer que cette le d'Angleterre produit de
valeureuses cratures: leurs dogues, par exemple, sont d'un courage sans
pareil.

LE DUC D'ORLANS.--Oh! pardieu! oui; voil d'excellents chiens qui vont
se jeter les yeux ferms dans la gueule d'un ours, qui leur crase la
tte d'un coup de dent comme des pommes cuites. C'est comme si vous
disiez que c'est une mouche bien courageuse que celle qui ose aller
prendre son djeuner sur les lvres d'un lion.

LE CONNTABLE.--Prcisment: vous avez raison, et les hommes de ce
pays-l ressemblent aussi un peu  leurs dogues dans leur manire lourde
et pesante d'attaquer, et de laisser leur esprit avec leurs femmes; car
donnez-leur bien  mcher de grosses tranches de boeuf, et puis
fournissez-les de fer et d'acier, ils dvoreront comme des loups, et se
battront comme des diables.

LE DUC D'ORLANS.--Oui, mais ces pauvres Anglais sont diablement  court
de boeuf.

LE CONNTABLE.--Eh bien, s'il en est ainsi, vous verrez que demain ils
n'auront d'apptit que pour manger, et point du tout pour se battre:
allons, il est temps de nous armer. Irons-nous nous quiper?

LE DUC D'ORLANS.--Il est deux heures.--Eh bien, avant qu'il en soit
dix, nous aurons chacun une centaine d'Anglais.

(Ils partent.)

FIN DU TROISIME ACTE.




                           ACTE QUATRIME




LE CHOEUR.

Maintenant figurez-vous ce temps de la nuit o l'on n'entend plus qu'un
faible murmure, o les aveugles tnbres remplissent l'immense vaisseau
de l'univers. De l'un  l'autre camp, dans le sein obscur de la nuit, le
bourdonnement des deux armes diminue par degrs. Les sentinelles, de
leurs postes loigns, s'entendent presque parler. Les feux des deux
camps se rpondent, et,  leurs ples lueurs, chaque arme voit les
casques et les visages ennemis dessins dans l'ombre. Le coursier menace
le coursier, et perce l'oreille engourdie de la nuit de ses fiers et
longs hennissements. Des tentes s'lve un bruit de htifs marteaux qui,
sous leurs coups prcipits, achvent ou polissent l'armure des
chevaliers, signal de terribles apprts. Les coqs des hameaux voisins
chantent, les cloches sonnent, et nomment la troisime heure du
paresseux. Fiers de leur nombre, et pleins de scurit, les Franais
prsomptueux jouent aux ds les Anglais qu'ils ddaignent: dans leur
impatience, ils querellent la marche rampante de la nuit, qui, comme une
fe difforme et boiteuse, se trane  pas si lents. Les malheureux
Anglais, condamns  prir comme des victimes, sont assis et mornes
auprs de leurs feux, et ruminent en eux-mmes les dangers du lendemain.
A leur triste maintien,  leurs visages hves et dcharns,  leurs
habits uss par la guerre, on les prendrait, aux rayons de la lune, pour
autant de fantmes hideux.--Que celui qui suivra de l'oeil le chef royal
de ces troupes dlabres, marchant de garde en garde, et d'une tente 
l'autre, crie en le voyant: Louange et gloire sur sa tte! Il visite
sans cesse toute son arme; et adresse  tous le salut du malin, avec un
modeste sourire, les appelant: mes frres, mes amis, mes compatriotes.
Sur son noble visage, on ne voit rien qui fasse songer  l'arme
formidable dont il est environn; nulle impression de pleur ne trahit
ses veilles et la fatigue de la nuit. Son air est dispos; une douce
majest, une srnit gaie brillent dans ses yeux, o le soldat, ple
auparavant et abattu, puise l'esprance et la force. Ainsi que le
soleil, son oeil gnreux verse dans tous les coeurs une douce influence
qui dissout les glaces de la crainte. Donc, vous tous, petits et grands,
contemplez ici un faible portrait de Henri, sous le voile de la nuit,
tel que mes dbiles pinceaux peuvent l'baucher. De l notre scne doit
passer au champ de bataille. Mais,  piti! Combien nous allons
dshonorer le nom fameux d'Azincourt par le spectacle de quelques
fleurets mousss et gauchement engags dans une ridicule pantomime de
combat! Cependant, asseyez-vous, et regardez, en vous figurant la vrit
au moyen d'une imitation imparfaite.

(Le choeur sort.)




SCNE I

Le camp anglais, prs d'Azincourt.

LE ROI, BEDFORD ET GLOCESTER.


LE ROI.--Glocester, il faut l'avouer, nous sommes dans un grand pril:
notre courage doit donc devenir plus grand encore. (_Au duc de
Bedford._) Bonjour, mon frre.--Dieu tout-puissant! toujours quelque
dose de bien repose dans le sein du mal lui-mme, si les hommes se
donnent la peine de l'y chercher. Ce dangereux voisin qui est si prs de
nous nous rend diligents et matinaux; et c'est  la fois trs-salutaire
 la sant et d'une bonne conomie. L'ennemi est aussi pour nous une
sorte de conscience extrieure, qui nous prche notre devoir: elle nous
avertit de nous bien prparer pour notre but. C'est ainsi que l'homme
peut cueillir du miel sur la ronce la plus sauvage, et tirer une morale
de l'enfer lui-mme. (_Entre Erpingham._) Bonjour, vieux sir Thomas
Erpingham; un bon coussin pour cette tte  cheveux blancs te sirait
mieux que l'aride gazon de France.

ERPINGHAM.--Non, mon souverain: cette tente me plat davantage, puisque
je puis dire: je suis couch comme un roi.

LE ROI.--Il est bon que l'homme apprenne de l'exemple d'autrui  chrir
ses peines: cela soulage l'me; et quand le coeur est excit, les
organes, quoique morts auparavant, brisent le tombeau qui les enterre,
et, dbarrasss de leur lenteur, se meuvent de nouveau avec une vive
lgret. Prte-moi ton manteau, sir Thomas. (_A Bedford et Glocester._)
Mes deux frres, recommandez-moi aux princes qui sont dans notre camp:
saluez-les de ma part, et dites-leur de se rendre, sans dlai, dans ma
tente.

GLOCESTER.--Nous le ferons, mon souverain.

ERPINGHAM.--Suivrai-je Votre Majest?

LE ROI.--Non, mon brave chevalier. Va, avec mes frres, trouver les
lords d'Angleterre: nous avons, mon me et moi, quelque chose  dbattre
ensemble, et je serai bien aise d'tre seul.

ERPINGHAM.--Que le Dieu des cieux vous comble de ses bndictions, noble
Henri!

LE ROI.--Grand merci, coeur fidle; tes paroles rendent l'assurance.

(Ils sortent.)

(Entre Pistol.)

PISTOL.--Qui va l?

LE ROI.--Ami.

PISTOL.--Raisonne un peu avec moi. Es-tu officier, ou es-tu d'extraction
basse et populaire?

LE ROI.--Je suis officier dans une compagnie.

PISTOL.--Portes-tu la pique guerrire?

LE ROI.--Prcisment. Et vous, qui tes-vous?

PISTOL.--Aussi bon gentilhomme que l'empereur.

LE ROI.--Vous tes donc plus que le roi?

PISTOL.--Le roi est un bon enfant et un coeur d'or: c'est un brave
homme, un vrai fils de la gloire, de bonne famille, et d'un bras robuste
et vaillant. Je baise son soulier crott, et du plus profond de mon me.
J'aime cet aimable ferrailleur.--Comment t'appelles-tu, toi?

LE ROI.--Henri _le Roi_.

PISTOL.--_Le Roi?_ Ce nom sent le Cornouailles. Es-tu de ce pays-l?

LE ROI.--Non, je suis Gallois.

PISTOL.--Connais-tu Fluellen?

LE ROI.--Oui.

PISTOL.--Dis-lui que je lui frotterai la tte avec son poireau, le jour
de Saint-David.

LE ROI.--Prenez garde, vous-mme, de ne pas porter votre poignard trop
prs de votre chapeau, de peur qu'il ne vous en frotte la vtre.

PISTOL.--Est-ce que tu es son ami?

LE ROI.--Et son parent aussi.

PISTOL.--Eh bien, alors, figue pour toi.

LE ROI.--Grand merci. Dieu vous conduise!

PISTOL.--Je m'appelle Pistol.

(Il s'en va.)

LE ROI.--Votre nom s'accorde bien avec votre air bouillant.

(Entrent Fluellen et Gower.)

GOWER.--Capitaine Fluellen....

FLUELLEN.--Enfin, au nom de Jsus-Christ, parlez plus bas: il n'y a rien
dans le monde de plus tonnant que de voir qu'on n'observe pas les
anciennes prrogatives et lois de la guerre. Si vous vouliez seulement
prendre la peine d'examiner les guerres de Pompe le Grand, vous
verriez, je vous assure, qu'il n'y a point de bavardage, ni
d'enfantillage dans le camp de Pompe; je vous assure que vous verriez
les crmonies de la guerre, et les soins de la guerre, et les formes de
la guerre tre tout autrement.

GOWER.--Quoi! l'ennemi fait tant de bruit! vous l'avez entendu toute la
nuit?

FLUELLEN.--Et si l'ennemi est un ne, un sot, un bavard fanfaron,
faut-il, croyez-vous, que nous soyons aussi, voyez-vous, ne, sot, et
bavard et fanfaron? En bonne conscience, que pensez-vous?

GOWER.--Je parlerai plus bas.

FLUELLEN.--Je vous en prie et je vous en supplie.

(Ils s'en vont.)

LE ROI.--Quoiqu'il paraisse un peu de la vieille mthode, il y a
beaucoup d'exactitude et de valeur dans ce Gallois.

(Entrent John Bates, Court et Williams.)

COURT.--Frre John Bates, n'est-ce pas l le jour qui pointe l-bas?

BATES.--Je m'imagine que oui; mais, ma foi, nous n'avons pas sujet de
souhaiter l'arrive du jour.

WILLIAMS.--Oui, c'est bien le commencement du jour que nous voyons
l-bas; mais en verrons-nous la fin? Qui va l?

LE ROI.--Ami.

WILLIAMS.--De quelle compagnie?

LE ROI.--De celle de sir Thomas Erpingham.

WILLIAMS.--Ah! c'est un bon vieux commandant, et le plus excellent des
hommes. Et que pense-t-il, je vous prie, de notre prsente situation?

LE ROI.--Il nous regarde comme des gens jets sur un banc de sable par
un coup de vent, et qui n'attendent plus que la prochaine mare pour
tre tout  fait engloutis.

BATES.--Il n'a pas dit sa pense au roi, n'est-ce pas?

LE ROI.--Non; il ne serait pas fort  propos qu'il lui fit cette
confidence; car, je vous le dis, mme  vous, que je regarde le roi,
aprs tout, comme n'tant qu'un homme comme moi. La violette n'a pas
d'autre odeur pour lui que pour moi; l'air agit sur lui comme sur moi;
enfin ses sens sont affects des objets comme les sens des autres
hommes. Mettez  part cette pompe qui l'environne; une fois dpouill et
nu, vous ne verrez plus en lui qu'un homme; et quoique ses affections
soient montes plus haut que les ntres, cependant quand elles
s'affaissent, elles descendent aussi rapidement qu'elles taient
montes. Par consquent, quand il voit qu'il a sujet d'apprhender,
comme nous le voyons, il n'est pas douteux que la crainte doit produire
chez lui la mme sensation que chez nous: c'est pourquoi il ne
conviendrait pas que personne lui inspirt la moindre alarme, de peur
que, s'il venait  la laisser voir, cela ne dcouraget son arme.

BATES.--Qu'il montre autant de courage qu'il voudra, je gage que, malgr
tout le froid qu'il fait cette nuit, il ne serait pas fch de se voir
plong dans la Tamise jusqu'au cou; pour moi, je vous assure que je
voudrais l'y voir, et moi y tre  ct de lui  toute aventure, pourvu
que nous fussions hors d'ici.

LE ROI.--Ma foi, je vous dirai franchement, d'aprs ma conscience, ce
que je pense du roi. Je crois, sur mon honneur, qu'il ne souhaite pas de
se voir ailleurs que l o il est.

BATES.--Dans ce cas, je voudrais qu'il ft ici tout seul: cela ferait
qu'il serait bien sr d'tre ranonn, et cela sauverait la vie  bien
des pauvres malheureux.

LE ROI.--Je suis persuad que vous ne lui voulez pas assez de mal pour
souhaiter qu'il ft ici tout seul. Tout ce que vous dites l, j'en suis
sr, n'est que pour sonder les gens, et savoir ce qu'ils pensent. Quant
 moi, il me semble que je ne pourrais dsirer de mourir en aucun autre
endroit qu'en la compagnie du roi, surtout sa cause tant aussi juste,
et sa querelle aussi honorable.

WILLIAMS.--C'est plus que nous n'en savons.

BATES.--Ou plus que nous ne devrions chercher  pntrer; car tout ce
que nous avons besoin de savoir, c'est que nous sommes sujets du roi. Si
sa cause est injuste, l'obissance que nous lui devons efface pour nous
le crime, et nous en absout.

WILLIAMS.--Mais aussi, si la cause est injuste, le roi lui-mme a un
terrible compte  rendre, lorsque toutes ces jambes, ces bras et ces
ttes, qui auront t coups dans une bataille, se rejoindront au jour
du jugement, et lui crieront: Nous sommes morts  tel endroit. Les uns
en jurant, d'autres en implorant un chirurgien, d'autres laissant leurs
pauvres femmes derrire eux, d'autres sans payer leurs dettes, d'autres
laissant leurs enfants orphelins et nus. J'ai grand'peur encore qu'il y
en ait bien peu qui meurent bien, de tous ceux qui sont tus dans une
bataille; car enfin, comment peuvent-ils disposer charitablement de
quelque chose, quand ils n'ont que le sang en vue? Or, si ces gens-l ne
meurent pas bien, ce sera une mauvaise affaire pour le roi qui les aura
conduits l, puisque lui dsobir serait contre tous les devoirs d'un
sujet.

LE ROI.--Ainsi donc, si un fils que son pre envoie faire ngoce se
corrompt sur la mer, et manque l'objet de sa mission, son crime, suivant
votre rgle, doit retomber sur son pre qui l'a envoy; ou bien encore,
si un domestique, qui par ordre de son matre, portant une somme
d'argent, est attaqu par des voleurs, meurt charg d'un amas
d'iniquits, vous accuserez le matre d'tre l'auteur de la damnation de
son domestique? Mais il n'en est pas ainsi. Le roi n'est pas oblig de
rpondre des fautes personnelles et particulires de ses soldats, non
plus que le pre de celles de son fils, ni le matre de celles de son
domestique: car il ne projette nullement leur mort quand il exige leur
service. De plus, il n'est point de roi, quelque bonne que puisse tre
sa cause, qui puisse se flatter, lorsqu'il en faut venir  la dcider
par les armes, de la disputer avec une arme de soldats sans tache et
sans reproche. Il y en aura peut-tre parmi eux qui seront coupables
d'avoir complot quelque meurtre; d'autres, d'avoir sduit quelques
vierges innocentes par un odieux parjure; d'autres se seront servis du
prtexte de la guerre pour se mettre  l'abri des poursuites de la
justice, aprs avoir troubl la paix publique par leurs brigandages et
leurs vols. Or, si ces sortes de gens ont su tromper la vigilance des
lois, et se soustraire  la punition qui leur tait due, quoiqu'ils
puissent se sauver des mains des hommes, ils n'ont point d'ailes pour
chapper  celles de Dieu. La guerre est son prvt, la guerre est sa
vengeance; en sorte que ces hommes se trouvent, pour leurs anciennes
offenses contre les lois du roi, punis ensuite dans la querelle de ce
mme roi. Ils ont sauv leur vie des lieux o ils craignaient de la
perdre, pour la venir perdre l o ils croyaient la sauver. Alors, s'ils
meurent sans y tre prpars, le roi n'est pas plus coupable de leur
damnation qu'il ne l'tait auparavant des crimes et des iniquits pour
lesquels la vengeance cleste les a visits. Le service de chaque sujet
appartient au roi, mais  chaque soldat appartient son me. Tout soldat
devrait donc faire comme un malade sur son lit de mort, purger sa
conscience de tout ce qui peut la souiller; et alors, s'il meurt dans
cet tat, la mort devient pour lui un avantage; s'il survit, c'est
toujours avoir bien heureusement perdu son temps, que de l'avoir pass 
cette prparation; et celui qui chappe au trpas ne pche srement
point, en pensant que c'est  l'offrande volontaire qu'il a faite  Dieu
de sa vie, qu'il doit l'avantage d'avoir survcu ce jour-l, afin de
rendre tmoignage  sa grandeur et d'enseigner aux autres comment ils
doivent se prparer.

WILLIAMS.--Il est certain que les crimes de chaque homme qui meurt mal
ne peuvent retomber que sur lui, et que le roi ne saurait en rpondre.

BATES.--Je n'exige pas qu'il rponde pour moi, quoique je sois bien
dtermin  me battre vigoureusement pour lui.

LE ROI.--J'ai moi-mme entendu le roi dire de sa propre bouche, qu'il ne
voudrait pas tre ranonn.

WILLIAMS.--Ah! il a dit cela pour nous faire combattre de meilleur
coeur; mais quand notre tte sera tombe de nos paules, on peut bien le
ranonner alors; nous n'en serons pas plus avancs.

LE ROI.--Si je vis assez pour voir cela, je ne me fierai jamais plus 
sa parole.

WILLIAMS.--Vous nous chargerez donc de lui demander compte; c'est
s'exposer au danger de faire clater un vieux fusil, que de se livrer 
un ressentiment particulier contre un monarque. Autant vaudrait essayer
de faire un glaon du soleil, en le rafrachissant avec une plume de
paon en guise d'ventail. Vous ne vous fierez plus  sa parole.
Allons, sottise que vous avez dite l.

LE ROI.--Votre reproche a quelque chose de trop franc, et je m'en
fcherais, si le temps tait propice.

WILLIAMS.--Eh bien, faisons-en un sujet de querelle, que nous viderons,
si tu survis.

LE ROI.--Je l'accepte.

WILLIAMS.--Mais comment te reconnatrai-je?

LE ROI.--Donne-moi quelque gage, et je le porterai  mon chapeau: alors,
si tu oses le reconnatre, j'en ferai le sujet de ma querelle.

WILLIAMS.--Tiens, voil mon gant: donne-moi le tien.

LE ROI.--Le voil.

WILLIAMS.--Je le porterai aussi  mon chapeau; et si jamais, demain une
fois pass, tu oses me venir dire: C'est l mon gant, par la main que
voil, je t'appliquerai un soufflet.

LE ROI.--Si jamais je vis assez pour le voir, je t'en ferai raison.

WILLIAMS.--Tu aimerais autant tre pendu.

LE ROI.--Oui, je le ferai, fusses-tu en la compagnie du roi.

WILLIAMS.--Tiens ta parole, adieu.

BATES.--Quittez-vous bons amis, enfants que vous tes; soyez amis: nous
avons assez  dmler avec les Franais, si nous savions bien compter.

LE ROI.--Sans doute, les Franais peuvent parier vingt ttes[28] contre
nous, qu'ils nous battront: mais ce n'est pas trahir l'Angleterre, que
de couper des ttes franaises; et demain le roi lui-mme se mettra  en
rogner. (_Les soldats sortent._) Sur le compte du roi! notre vie, nos
mes, nos dettes, nos tendres pouses, nos enfants, et nos pchs,
mettons tout sur le compte du roi!--Il faut donc que nous soyons chargs
de tout.--O la dure condition, soeur jumelle de la grandeur, que d'tre
soumis aux propos de chaque sot qui n'a d'autre sentiment que celui de
ses contrarits! Combien de paisibles jouissances de l'me dont sont
privs les rois, et que gotent leurs sujets! Eh! que possdent donc les
rois, que leurs sujets ne partagent pas aussi, si ce n'est ces
grandeurs, et ces pompes publiques! et qu'es-tu, idole qu'on appelle
grandeur? Quelle espce de divinit es-tu, toi dont tout le privilge
est de souffrir mille chagrins mortels, dont sont exempts tes
adorateurs? Quel est ton produit annuel? quelles sont tes prrogatives?
O grandeur! montre-moi donc ta valeur? Qu'avez-vous de rel, vains
hommages? Es-tu rien de plus que la place, le degr, une illusion, une
forme extrieure, qui imprime le respect et la crainte aux autres
hommes? Et le monarque est plus malheureux d'tre craint que ses sujets
de le craindre. Que reois-tu souvent? Le poison de la flatterie, au
lieu des douceurs d'un hommage sincre? O superbe majest, la maladie te
saisit! commande donc alors  tes grandeurs de te gurir. Penses-tu que
la brlante fivre sera chasse de tes veines par de vains titres enfls
par l'adulation? Cdera-t-elle  des gnuflexions respectueuses?
peux-tu, quand tu dis au pauvre de flchir le genou, en exiger et
obtenir la sant? Non, rve de l'orgueil, toi qui enlves si adroitement
 un roi son repos, je suis un roi, moi, qui t'apprcie; je sais que ni
le baume qui consacre les rois, ni le sceptre, ni le globe, ni l'pe,
ni le bton de commandement, ni la couronne impriale, ni la robe de
pourpre, tissue d'or et de perles, ni l'amas des titres exagrs qui
prcdent le nom de roi, ni le trne sur lequel il s'assied, ni ces
flots de pompe qui battent ces hautes rgions du monde, rien de tout cet
attirail, pos sur la couche royale, ne les fait dormir d'un sommeil
aussi profond que le dernier des esclaves, qui, l'esprit vide et le
corps rempli du pain amer de l'indigence, va chercher le repos: jamais
il ne voit l'horrible spectre de la nuit, fille des enfers: le jour,
depuis son lever jusqu' son coucher, il se couvre de sueur sous l'oeil
de Phoebus; mais toute la nuit il dort en paix dans un tranquille
Elyse; et le lendemain,  la naissance du jour, il se lve, il aide 
Hyprion  atteler ses coursiers  son char, et il suit la mme
carrire, pendant le cours ternel de l'anne, dans la chane d'un
travail utile, jusqu' son tombeau. Aux vaines grandeurs prs, ce
misrable, dont les jours se succdent dans les travaux, et les nuits
dans le repos, aurait l'avantage sur le monarque. Le dernier des sujets,
membre qui contribue  la paix de sa patrie, en jouit; et dans son
cerveau grossier, le paysan ne sait gure combien de veilles il en cote
au roi pour maintenir cette paix, dont il gote mieux les douces heures!

[Note 28: Jeu de mots sur _Crown_, tte, couronne, cu, etc., etc.]

(Entre Erpingham.)

ERPINGHAM.--Mon prince, vos lords, impatients de votre absence,
parcourent le camp pour vous rencontrer.

LE ROI.--Mon bon vieux chevalier, va les rassembler dans ma tente; j'y
serai avant toi.

ERPINGHAM.--Je vais remplir vos ordres, sire.

(Il sort.)

LE ROI.--O Dieu des batailles! fortifie le coeur de mes soldats! carte
d'eux la peur! Ote-leur la facult de compter le nombre de leurs
ennemis. Ne leur enlve pas aujourd'hui leur courage,  Seigneur! oh!
pas aujourd'hui! ne te souviens point de la faute que mon pre a commise
pour saisir la couronne! J'ai rendu de nouveaux honneurs aux cendres de
Richard, et j'ai vers sur lui plus de larmes de repentir que le coup
mortel n'a fait sortir de son sein de gouttes de sang: j'entretiens
d'une aumne journalire cinq cents pauvres qui, deux fois le jour,
lvent vers le ciel leurs mains fltries, et le prient de pardonner le
sang rpandu: j'ai bti deux chapelles, o des prtres austres
entonnent leurs chants solennels pour le repos de l'me de Richard; je
ferai plus encore, quoique, hlas! tout ce que je peux faire ne soit
d'aucune valeur, et le repentir vient encore implorer de toi le pardon.

(Entre Glocester.)

GLOCESTER.--Mon souverain!

LE ROI.--Est-ce la voix de mon frre Glocester que j'entends?--Oui, je
connais le sujet qui vous amne.--Je vais m'y rendre avec vous.--Le
jour, mes amis, tout m'attend.

(Ils sortent.)




SCNE II

Le camp des Franais.

LE DAUPHIN, LE DUC D'ORLANS, RAMBURE, _et autres_.


LE DUC D'ORLANS.--Le soleil dore notre armure; allons, mes pairs.

LE DAUPHIN.--_Montez  cheval._--Mon cheval! Hol, _valets_, _laquais_.

LE DUC D'ORLANS.--O noble courage!

LE DAUPHIN.--_Via[29]!_--_Les eaux et la terre_...

[Note 29: Allusion  la chasse du faucon.]

LE DUC D'ORLANS.--_Rien puis? L'air et le feu_?...

LE DAUPHIN.--_Ciel_! Cousin Orlans!... (_Entre le conntable_.) Allons,
seigneur conntable.

LE CONNTABLE.--Ecoutez comme nos coursiers hennissent et appellent
leurs cavaliers.

LE DAUPHIN.--Montez-les, creusez dans leurs flancs de profondes plaies;
que leur sang bouillant jaillisse jusqu'aux yeux des Anglais, et les
pouvante de l'excs de leur courage. Allons!

RAMBURE.--Quoi, voulez-vous leur faire pleurer le sang  nos chevaux?
Comment distinguerons-nous alors leurs larmes naturelles?

(Arrive un messager.)

LE MESSAGER.--Pairs de France, les Anglais sont rangs en bataille.

LE CONNTABLE.--A cheval, vaillants princes!  cheval sans dlai. Jetez
seulement un regard sur cette troupe chtive et affame, et la seule
prsence de votre belle arme va sucer le reste de leur courage, et ne
laisser d'eux que des squelettes et des cadavres de soldats. Il n'y a
pas de quoi employer tous nos bras. A peine reste-t-il dans leurs veines
puises assez de sang pour teindre d'une marque d'honneur chacune de
nos haches; il faudra que nous les renfermions aussitt faute de
victimes. Le souffle de votre valeur les renversera. Non, n'en doutez
pas, mes nobles seigneurs, le superflu de nos valets et nos paysans,
peuple inutile qui s'attroupe en tumulte autour de nos escadrons de
bataille, suffirait pour purger la plaine de cet ennemi mprisable; et
nous pourrions rester au pied de la montagne, spectateurs oisifs. Mais
l'honneur nous le dfend. Que dirai-je de plus? Nous n'avons que peu 
faire, et tout sera fini. Ainsi, que les trompettes sonnent la chasse et
le signal du combat; car notre approche doit rpandre une si grande
terreur sur le champ de bataille, que les Anglais vont se coucher 
terre et se rendre.

(Entre Grandpr.)

GRANDPR.--Pourquoi tardez-vous si longtemps, nobles seigneurs de
France? L-bas ces cadavres insulaires, presque rduits  leurs os,
figurent bien mal, aux clarts du matin, sur un champ de bataille. Leurs
enseignes dlabres flottent en dplorables lambeaux, et notre souffle
les agite en passant avec mpris. Le farouche Mars semble sans ressource
dans leur arme ruine, et ne jette sur cette plaine qu'un regard
indiffrent au travers de la visire de son casque rouill. Leurs
cavaliers semblent autant de candlabres immobiles[30] qui portent leurs
torches; et leurs pauvres montures, dont les flancs et la peau sont
pendants, laissent tomber la tte; elles ouvrent  demi des yeux ples
et teints, et la bride, souille d'herbes remches, reste sans
mouvement dans leur bouche inanime: dj leurs derniers excuteurs, les
funestes corbeaux, volent au-dessus de leurs ttes, impatients
d'entendre sonner leur heure. Il n'y a point de mots qui puissent rendre
la vie d'une telle bataille dans une crature aussi inanime que cette
arme.

[Note 30: Allusion aux anciens candlabres qui reprsentaient souvent
des hommes ou des anges.]

LE CONNTABLE.--Ils ont rcit leurs dernires prires, et n'attendent
plus que la mort.

LE DAUPHIN.--Voulez-vous que nous envoyions de la nourriture et des
habits neufs aux soldats, et des fourrages  leurs chevaux affams, et
que nous les combattions ensuite?

LE CONNTABLE.--Je n'attends que mon guidon: allons, au champ de
bataille! Je vais prendre pour tendard la banderole d'une trompette,
afin de prvenir tout retard. Allons, partons: le soleil est dj haut,
et nous dpensons le jour dans l'inaction.

(Ils sortent.)




SCNE III

Le camp anglais.

_L'arme anglaise_, GLOCESTER, BEDFORD, EXETER, ERPINGHAM, SALISBURY ET
WESTMORELAND.


GLOCESTER.--O est le roi?

BEDFORD.--Il est mont  cheval pour aller reconnatre leur arme.

WESTMORELAND.--Ils ont soixante mille combattants.

EXETER.--C'est cinq contre un! et des troupes toutes fraches.

SALISBURY.--Que le bras de Dieu combatte avec nous! c'est une prilleuse
partie! Dieu soit avec vous tous, princes! Je vais  mon poste. Si nous
ne devons plus nous revoir que dans les cieux, nous nous reverrons alors
dans la joie. Mon noble lord Bedford, mon cher lord Glocester;--et vous,
mon digne lord Exeter, et toi, mon tendre parent:--braves guerriers,
adieu tous.

BEDFORD.--Adieu, brave Salisbury; que le bonheur t'accompagne!

EXETER.--Adieu, cher lord: combats vaillamment aujourd'hui; mais je te
fais injure en t'y exhortant: tu es ptri de valeur.

BEDFORD.--Sa valeur gale sa bont: ce sont la valeur et la bont d'un
prince.

WESTMORELAND.--Oh! que nous eussions seulement ici dix mille de ces
hommes qui se reposent aujourd'hui en Angleterre!

(Entre le roi.)

LE ROI.--Quel est celui qui fait ce voeu? Vous, cousin Westmoreland?
Non, mon beau cousin: si nous sommes destins  mourir, nous sommes
assez nombreux, et notre patrie perd assez en nous perdant: si nous
sommes destins  vivre, moins nous serons de combattants, plus notre
part de gloire sera riche. Que la volont de Dieu soit faite! je te prie
de ne pas souhaiter un seul homme de plus. Par Jupiter, je ne convoite
point l'or, ni ne m'inquite qui vit et prospre  mes dpens: peu
m'importe si d'autres usent mes vtements: tous ces biens extrieurs ne
touchent point mes dsirs; mais si c'est un crime de convoiter
l'honneur, je suis le plus coupable de tous les hommes qui respirent.
Non, non, mon cousin, ne souhaitez pas un Anglais de plus. Par la paix
de Dieu, je ne voudrais pas, dans l'esprance dont mon coeur est plein,
perdre de cette gloire, ce qu'il en faudrait seulement partager avec un
homme de plus. Oh! n'en souhaitez pas un de plus! Allez plutt,
Westmoreland, publier, au milieu de mon camp, que celui qui ne se sent
pas d'humeur d'tre de ce combat, ait  partir: son passe-port sera
sign, et sa bourse remplie d'cus pour le reconduire chez lui. Je ne
voudrais pas mourir dans la compagnie d'un soldat qui craindrait de
mourir de socit avec nous. Ce jour est appel la fte de
Saint-Crpin[31]. Celui qui survivra  cette journe, et retournera dans
son pays, sautera de joie, quand on nommera cette fte, et
s'enorgueillira au nom de Crpin. S'il voit un long ge, il ftera tous
les ans ses amis, la veille de ce grand jour, et il dira: C'est demain
la Saint-Crpin: et alors il tera sa manche, et montrera ses
cicatrices. Les vieillards oublient; mais quand ils oublieraient tout le
reste, ils se souviendront toujours avec orgueil, et se vanteront avec
emphase, des exploits qu'ils auront faits en cette journe; et alors nos
noms seront aussi familiers dans leur bouche que ceux de leur propre
famille. Le roi Henri, Bedford, Exeter, Warwick et Talbot, Salisbury et
Glocester seront toujours rappels de nouveau, et salus  pleines
coupes. Le bon vieillard racontera cette histoire  son fils; et
d'aujourd'hui  la fin des sicles, ce jour solennel ne passera jamais,
qu'il n'y soit fait mention de nous; de nous, petit nombre d'heureux,
troupe de frres: car celui qui verse aujourd'hui son sang avec moi sera
mon frre. Ft-il n dans la condition la plus vile, ce jour va
l'anoblir: et les gentilshommes d'Angleterre, qui reposent en ce moment
dans leur lit se croiront maudits de ne s'tre pas trouvs ici. Comme
ils se verront petits dans leur estime, quand ils entendront parler l'un
de ceux qui auront combattu avec nous le jour de Saint-Crpin!

[Note 31: La bataille d'Azincourt eut lieu le 25 octobre, jour de
Saint-Crpin et de Saint-Crpinien.]

(Entre Salisbury.)

SALISBURY.--Mon souverain, htez-vous de vous prparer: les Franais
sont rangs dans un bel ordre de bataille, et vont nous charger avec
imptuosit.

LE ROI.--Tout est prt, si nos coeurs le sont.

WESTMORELAND.--Prisse l'homme dont le coeur recule en ce moment!

LE ROI.--Quoi, cousin, tu ne souhaites donc pas  prsent de nouveaux
secours d'Angleterre?

WESTMORELAND.--Par l'esprit de Dieu, mon prince, je voudrais que vous et
moi tout seuls, sans autre secours, pussions expdier ce combat!

LE ROI.--Allons, tu viens de rtracter ton voeu et de retrancher cinq
mille hommes, et cela me plat bien plus que de nous en souhaiter un
seul de plus. (_A tous les chefs._) Vous connaissez tous vos postes:
Dieu soit avec vous!

(Fanfares. Entre Montjoie.)

MONTJOIE.--Une seconde fois, je viens savoir de toi, roi Henri, si tu
veux  prsent composer pour ta ranon, avant ta ruine certaine: car, tu
n'en peux douter, tu es si prs de l'abme, que tu ne peux viter d'y
tre englouti. De plus, par piti, le conntable te prie d'avertir ceux
qui te suivent de songer  se repentir de leurs fautes, afin que leurs
mes puissent, dans une douce et paisible retraite, sortir de ces
plaines, o les corps de ces infortuns doivent rester gisants et
pourrir.

LE ROI.--Qui t'a envoy cette fois?

MONTJOIE.--Le conntable de France.

LE ROI.--Je te prie, reporte-lui ma premire rponse: dis-leur qu'ils
achvent ma ruine, et qu'alors ils vendent mes ossements. Grand Dieu!
pourquoi prennent-ils  tche d'insulter ainsi des hommes infortuns?
Celui qui jadis vendit la peau du lion, tandis que l'animal vivait
encore, fut tu en le chassant. Nombre de nos corps, je n'en doute
point, trouveront leur tombeau dans le sein de leur patrie; et je me
flatte qu'au-dessus d'eux, le bronze attestera aux sicles futurs
l'ouvrage de cette journe; et ceux qui laisseront leurs honorables
ossements dans la France, mourant en hommes courageux, quoique ensevelis
dans votre fange, y trouveront la gloire: le soleil viendra les y saluer
de ses rayons, et exaltera leur honneur jusqu'aux cieux: il ne vous
restera que les parties terrestres pour infecter votre climat et
enfanter une peste sur la France[32]. Songe bien  la bouillante valeur
de nos Anglais: quoique mourante, comme un boulet amorti qui ne fait
plus que glisser sur le sable, elle se relve et dtruit encore dans son
nouveau cours; ses derniers bonds donnent une mort aussi fatale.
Laisse-moi te parler firement.--Dis au conntable que nous sommes des
guerriers mal vtus comme en un jour de travail; que notre clat et
notre dorure sont ternis par une marche pnible, pendant la pluie, dans
vos sillons. Il ne reste pas dans notre arme, et c'est, je pense, une
assez bonne preuve que nous ne fuirons pas, une seule plume aux
panaches, et le temps et l'action ont us notre parure guerrire. Mais,
par la messe, nos coeurs sont pars, et mes pauvres soldats me
promettent qu'avant que la nuit vienne, ils seront vtus de robes
fraches et nouvelles, ou qu'ils arracheront ces panaches neufs et
brillants qui ornent la tte des Franais, et qu'ils les mettront hors
d'tat de servir. S'ils tiennent leur parole, comme ils la tiendront,
s'il plat  Dieu, ma ranon alors sera facile  recueillir. Hraut,
pargne tes peines. Officieux hraut, ne viens plus me parler de ranon:
ils n'en auront point d'autre, je le jure, que ces membres; et s'ils les
ont dans l'tat o je compte les laisser, ils n'en retireront pas grande
valeur: annonce-le au conntable.

[Note 32: Cette ide n'est pas particulire  Shakspeare; il se
rencontre ici avec Lucain, liv. VII, v. 821:

      _Quid fugis hanc cladem? quid olentes deseris agros?
      Has trahe, Csar, aquas; hoc, si potes, utere coelo.
      Sed tibi tabentes populi Pharsalica rura
      Eripiunt, camposque tenent victore fugato._

Corneille a imit ce passage dans _Pompe_:

      ............de chars
      Sur ses champs empests confusment pars;
      Ces montagnes de morts, privs d'honneurs suprmes,
      Que la nature force  se venger eux-mmes;
      Et de leurs troncs pourris exhalent dans les vents
      De quoi faire la guerre au reste des vivants.

Voltaire, dans sa lettre  l'Acadmie franaise, oppose les vers qui
prcdent  un passage de Shakspeare, mais il s'est prudemment arrt 
ce vers que nous venons de citer. (Steevens.)]

MONTJOIE.--Je le ferai, roi Henri; et je prends cong de toi: tu
n'entendras plus la voix du hraut.

(Il sort.)

LE ROI.--Et moi, j'ai bien peur que tu ne reviennes encore parler de
ranon.

(Entre le duc d'York.)

YORK.--Mon souverain, je vous demande  genoux la grce de conduire
l'avant-garde.

LE ROI.--Conduis-la, brave York. Allons, soldats, marchons en avant.--Et
toi, grand Dieu, dispose  ta volont de cette journe!

(Ils _sortent_.)




SCNE IV

Le champ de bataille. Bruits de guerre, combats, etc.

_Arrivent_ PISTOL, UN SOLDAT FRANAIS, ET _l'ancien_ PAGE _de Falstaff_.


PISTOL.--Rends-toi, canaille!

LE SOLDAT FRANAIS.--_Je pense que vous tes le gentilhomme de bonne
qualit._

PISTOL.--_Qualit_, dis-tu?--Es-tu gentilhomme? Comment t'appelles-tu?
Rponds-moi?

LE SOLDAT FRANAIS.--_O Seigneur Dieu!_

PISTOL.--_O Seigneur Diou_ doit tre un gentilhomme! Fais bien attention
 ce que je te vais dire,  Seigneur Diou, et observe-le. Tu meurs par
l'pe,  moins,  Seigneur Diou, que tu ne me donnes une grosse ranon.

LE SOLDAT FRANAIS.--_Oh! prenez misricorde._--_Ayez piti de moi._

PISTOL.--_Moy_ ne fera pas mon affaire; il m'en faut quarante
_moys_[33], ou bien je t'arracherai les entrailles sanglantes.

[Note 33: _Moy_, pice de monnaie. quivoque qui va tre rpte sur le
mot _bras_, que l'interlocuteur prend pour _brass_, cuivre.]

LE SOLDAT FRANAIS.--_Est-il impossible d'chapper  la force de ton
bras?_

PISTOL.--_Brass!_ Roquet! Quoi, du cuivre? Tu m'offres du cuivre 
prsent, maudit bouc des montagnes?

LE SOLDAT FRANAIS.--Oh! _pardonnez-moi!_

PISTOL.--Ah! est-ce l ce que tu veux dire? Est-ce l une tonne de
_moys_? coute un peu ici, page, demande pour moi  ce vil Franais
comment il s'appelle.

LE PAGE, _au Franais_.--_coutez: comment tes-vous appel?_

LE SOLDAT FRANAIS.--Monsieur le Fer.

LE PAGE.--Il dit qu'il s'appelle Monsieur Fer.

PISTOL.--Monsieur Fer! Ah! par Dieu, je le ferrerai, je le ferlherai, je
le ferrterai. Rends-lui cela en franais.

LE PAGE.--Je ne sais pas ce que c'est que ferrer, ferreter et ferlher en
franais.

PISTOL.--Dis-lui qu'il se prpare; car je vais lui couper le cou.

LE SOLDAT FRANAIS, _au page_.--_Que dit-il, Monsieur?_

LE PAGE.--_Il me commande de vous dire que vous faites-vous prt: car ce
soldat-ci est dispos, tout  cette heure,  couper votre gorge._

PISTOL.--i, _couper gorge_, _par ma foi_, _paysan_,  moins que tu ne me
donnes des cus, et de bons cus, ou je te mets en pices avec cette
pe que voil.

LE SOLDAT FRANAIS.--Oh! je vous supplie, pour l'amour de Dieu, de me
pardonner. Je suis un gentilhomme de bonne maison: gardez ma vie, et je
vous donnerai deux cents cus.

PISTOL.--Qu'est-ce qu'il dit?

LE PAGE.--_Il vous prie d'pargner sa vie, parce qu'il est un homme de
bonne famille, et qu'il vous donnera, pour sa ranon, deux cents cus._

PISTOL.--Dis-lui que ma fureur s'apaisera, et que je prendrai ses cus.

LE SOLDAT FRANAIS.--_Petit monsieur, que dit-il?_

LE PAGE.--_Encore qu'il est contre son jurement de pardonner aucun
prisonnier: nanmoins, pour les cus que vous promettez, il est content
de vous donner la libert et le franchissement._

LE SOLDAT FRANAIS.--_Sur mes genoux, je vous donne mille remercments,
et je m'estime heureux d'tre tomb entre les mains d'un chevalier, je
pense, le plus brave, et le plus distingu seigneur de l'Angleterre._

PISTOL.--Interprte-moi cela, page.

LE PAGE.--Il dit qu'il vous fait  genoux mille remercments, et qu'il
s'estime trs-heureux d'tre tomb entre les mains d'un seigneur,  ce
qu'il croit, le plus brave, le plus gnreux et le plus distingu de
toute l'Angleterre.

PISTOL.--Comme il est vrai que je respire, je veux montrer quelque
clmence. Allons, suis-moi!

LE PAGE.--_Suivez_, _vous_, _le grand capitaine_. (_Le soldat et Pistol
s'en vont._) Je n'ai, ma foi, encore jamais vu une voix aussi bruyante
sortir d'un coeur aussi vide: aussi cela vrifie bien le proverbe qui
dit: Que les tonneaux vides sont les plus sonores. Bardolph et Nym
avaient cent fois plus de courage que ce diable de hurleur qui, comme
celui de nos antiques farces, se rogne les ongles avec un poignard de
bois. Tout le monde en peut faire autant. Ils sont pourtant tous deux
pendus: et il y a longtemps que celui-ci aurait t leur tenir
compagnie, s'il osait voler quelque chose sans regarder derrire lui. Il
faut donc que je reste, moi, avec les goujats qui ont la garde du bagage
de notre camp. Les Franais feraient un beau butin sur nous, s'ils le
savaient; car il n'y a personne pour le garder que des enfants.

(Il sort.)




SCNE V

Autre partie du champ de bataille. Bruits de guerre.

LE CONNTABLE, LE DUC D'ORLANS, BOURBON LE DAUPHIN ET RAMBURE.


LE CONNTABLE.--O diable!

LE DUC D'ORLANS.--_Ah! seigneur! le jour est perdu, tout est perdu!_

LE DAUPHIN.--_Mort de ma vie!_ tout est dtruit: tout! La honte se pose
avec un rire moqueur sur nos panaches, et nous couvre d'un opprobre
ternel. _O mchante fortune!_--Ne nous abandonne pas.

(Bruit de guerre d'un moment.)

LE CONNTABLE.--Allons, tous nos rangs sont rompus.

LE DAUPHIN.--O honte qui ne passera point! Poignardons-nous nous-mmes.
Sont-ce l ces misrables soldats dont nous avons jou le sort aux ds?

LE DUC D'ORLANS.--Est-ce l le roi  qui nous avons envoy demander sa
ranon?

BOURBON.--Opprobre! ternel opprobre! Partout la honte!--Mourons 
l'instant.--Retournons encore  la charge; et que celui qui ne voudra
pas suivre Bourbon se spare de nous, et aille, son bonnet  la main
comme un lche entremetteur, se tenir  la porte pendant qu'un esclave
aussi grossier que mon chien souille de ses embrassements la plus belle
de ses filles.

LE CONNTABLE.--Que le dsordre, qui nous a perdus, nous sauve
maintenant! Allons par pelotons offrir notre vie  ces Anglais.

LE DUC D'ORLANS.--Nous sommes encore assez d'hommes vivants dans cette
plaine pour touffer les Anglais dans la presse, au milieu de nous, s'il
est possible encore de rtablir un peu d'ordre.

BOURBON.--Au diable l'ordre,  prsent!--Je vais me jeter dans le fort
de la mle. Abrgeons la vie: autrement notre honte durera trop
longtemps.

(Ils sortent.)




SCNE VI

Autre partie du champ de bataille.

_Bruits de guerre_. LE ROI HENRI _entre avec ses soldats, puis_ EXETER
_et suite_.


LE ROI.--Nous nous sommes conduits  merveille, braves compatriotes:
mais tout n'est pas fait; les Franais tiennent encore la plaine.

EXETER.--Le duc d'York se recommande  Votre Majest.

LE ROI.--Vit-il, ce cher oncle? Trois fois, dans l'espace d'une heure,
je l'ai vu terrass, et trois fois se relever et combattre. De son
casque  son peron, il n'tait que sang.

EXETER.--C'est en cet tat, le brave guerrier, qu'il est couch,
engraissant la plaine; et  ses cts sanglants est aussi gisant le
noble Suffolk, compagnon fidle de ses honorables blessures! Suffolk a
expir le premier et York, tout mutil, se trane auprs de son ami, se
plonge dans le sang fig o baigne son corps, et soulevant sa tte par
sa chevelure, il baise les blessures ouvertes et sanglantes de son
visage, et lui crie: Arrte encore, cher Suffolk, mon me veut
accompagner la tienne dans son vol vers les cieux. Chre me, attends la
mienne; elles voleront unies ensemble, comme dans cette plaine glorieuse
et dans ce beau combat, nous sommes rests unis en chevaliers. Au
moment o il disait ces mots, je me suis approch et je l'ai consol. Il
m'a souri, m'a tendu sa main, et serrant faiblement la mienne, il m'a
dit:--Cher lord, recommande mes services  mon souverain. Ensuite il
s'est retourn, et il a jet son bras bless autour du cou de Suffolk,
et a bais ses lvres; et ainsi mari  la mort, il a scell de son sang
le testament de sa tendre amiti, qui a si glorieusement fini. Cette
noble et tendre scne m'a arrach ces pleurs que j'aurais voulu
touffer; mais j'ai perdu le mle courage d'un homme; toute la faiblesse
d'une femme a amolli mon me, et a fait couler de mes yeux un torrent de
larmes.

LE ROI.--Je ne blme point vos armes; car,  votre seul rcit, il me
faut un effort pour contenir ces yeux couverts d'un nuage, et prts  en
verser aussi. (_Un bruit de guerre._) Mais coutons! Quelle est cette
nouvelle alarme? Les Franais ont ralli leurs soldats pars! Allons,
que chaque soldat tue ses prisonniers. Donnez-en l'ordre dans les rangs.

(Ils sortent.)




SCNE VII

Autre partie du champ de bataille.

_On voit entrer_ FLUELLEN ET GOWER.


FLUELLEN.--Comment! on a tu les enfants et le bagage! C'est contre les
lois expresses de la guerre; c'est un trait de bassesse aussi grand,
voyez-vous, qu'on en puisse offrir dans le monde. En votre conscience,
l, n'est-ce pas?

GOWER.--Il est certain qu'il n'est pas rest un seul de ces jeunes
enfants en vie; et ce sont ces infmes poltrons qui se sauvent de la
bataille qui ont fait ce carnage: ils ont encore, outre cela, brl ou
emport tout ce qui tait dans la tente du roi; aussi le roi a-t-il,
trs  propos, ordonn  chaque soldat d'gorger chacun leurs
prisonniers. Oh! c'est un brave roi!

FLUELLEN.--Il est n  Monmouth, capitaine Gower. Comment appelez-vous
la ville o Alexandre _le gros_ est n?

GOWER.--Alexandre le Grand, vous voulez dire?

FLUELLEN.--Quoi, je vous prie, est-ce que _le gros_ et _le grand_ ne
sont pas la mme chose? Le gros, ou le grand, ou le puissant, ou le
magnanime, reviennent toujours au mme, sinon que la phrase varie un
peu.

GOWER.--Je crois qu'Alexandre le Grand est n en Macdoine. Son pre
s'appelait.... Philippe de Macdoine,  ce que je crois.

FLUELLEN.--Je crois aussi que c'est en Macdoine qu'Alexandre est n. Je
vous dirai, capitaine, si vous cherchez dans les cartes du monde, je
vous assure que vous trouverez, en comparant Macdoine avec Monmouth,
que leur situation, voyez-vous, sont toutes deux les mmes. Il y a une
rivire en Macdoine, il y en a une aussi  Monmouth. Celle de Monmouth
s'appelle Wye; mais pour le nom de l'autre rivire, cela m'a pass de la
cervelle; mais a n'y fait rien; c'est aussi semblable l'un  l'autre,
comme mes doigts sont avec mes doigts, et elles ont toutes deux du
saumon. Si vous faites bien attention  la vie d'Alexandre, la vie de
Henri de Monmouth lui ressemble passablement bien aussi, dans ses rages
et dans ses furies, et dans ses emportements et dans ses colres, et
dans ses humeurs et dans ses chagrins, et dans ses indignations; et
aussi tant un peu enivr dans sa cervelle, il a, dans son vin et sa
fureur, tu son meilleur ami Clitus.

GOWER.--Notre roi ne lui ressemble pas en ce cas-l; car il n'a jamais
tu aucun de ses amis.

FLUELLEN.--Cela n'est pas bien de votre part, voyez-vous, de m'arracher
la parole de la bouche avant que mon conte soit fait et fini. Je ne
parle qu'en figures et en comparaisons de l'histoire: de mme
qu'Alexandre tua son ami Clitus tant dans son vin et  boire, de mme
aussi Henri Monmouth, tant dans son bon sens et sain de jugement, a
chass le gros et gras baron, qui avait ce gros ventre, celui qui tait
si plein de bons mots, de plaisanteries, de bons tours et de
bouffonneries.... j'ai oubli son nom....

GOWER.--Quoi! le chevalier Falstaff?

FLUELLEN.--Prcisment, c'est lui-mme. Je vous dis qu'il y a de braves
gens ns  Monmouth.

GOWER.--Voil Sa Majest.

(Bruit de guerre. Entrent le roi Henri, Warwick, Glocester, Exeter,
Fluellen, etc. Fanfare.)

LE ROI.--Depuis que j'ai pos le pied en France, je ne me suis senti en
colre que dans cet instant. Prends ta trompette, hraut: vole  ces
cavaliers que tu vois l-bas sur la colline. S'ils veulent combattre,
dis leur de descendre, sinon qu'ils vacuent la plaine: leur vue nous
offense. S'ils ne veulent prendre ni l'un ni l'autre parti, nous irons
les trouver, et nous les prcipiterons de cette colline, aussi
rapidement que la pierre lance par les frondes de l'antique Assyrie. En
outre, nous couperons la gorge de ceux que nous avons ici, et pas un de
ceux que nous prendrons ne trouvera misricorde.--Va le leur dire.

(Entre Montjoie.)

EXETER.--Voici le hraut de France, mon prince, qui vient vers nous.

GLOCESTER.--Son regard est plus humble que de coutume.

LE ROI.--Quoi donc! Que veut dire ceci, hraut? Ne sais-tu pas que j'ai
dvou ces ossements au payement de ma ranon? Viens-tu encore me parler
de ranon?

MONTJOIE.--Non, grand roi. Je viens te demander, au nom de l'humanit,
la permission de parcourir cette plaine sanglante, d'y compter nos morts
pour les ensevelir, et sparer les nobles des morts vulgaires. Car les
vils paysans baignent leurs membres dans le sang des princes; et nombre
de princes,  maldiction sur cette journe! sont noys dans un sang vil
et mercenaire, tandis que leurs coursiers, blesss et enfoncs jusqu'au
poitrail dans le sang, s'indignent, et dans leur fureur, foulent sous
leurs pieds arms de fer leurs matres dj morts, et les tuent deux
fois. O permets-nous, grand roi, d'errer en sret dans la plaine, et de
disposer de leurs cadavres!

LE ROI.--Je te dirai franchement, hraut, que je ne sais pas si la
victoire est  nous, ou non; car je vois encore de nombreux escadrons de
vos cavaliers galoper sur la plaine.

MONTJOIE.--La victoire est  vous.

LE ROI.--Louanges en soient rendues  Dieu, et non pas  notre
force!--Comment appelle-t-on ce chteau, qui est tout prs d'ici?

MONTJOIE.--On l'appelle Azincourt.

LE ROI.--Nous nommerons donc ce combat la bataille d'Azincourt, donne
le jour des saints Crpin et Crpinien.

FLUELLEN.--Plaise  Votre Majest, votre grand-pre, de fameuse mmoire,
et votre grand-oncle, Edouard le Noir, prince de Galles,  ce que j'ai
lu dans les chroniques, ont soutenu une bien brave bataille ici en
France.

LE ROI.--Il est vrai, Fluellen.

FLUELLEN.--Votre Majest dit bien vrai. Si Votre Majest s'en souvient,
les Gallois ont t bien utiles dans un jardin o il y avait des
poireaux, en portant des poireaux  leurs bonnets  la Monmouth; ce que
Votre Majest sait bien tre encore aujourd'hui une marque honorable de
ce service-l; et je crois bien aussi que Votre Majest ne ddaigne pas,
sans doute, de porter aussi le poireau  la Saint-David.

LE ROI.--Je le porte, sans doute, en signe d'un honneur mmorable; car
je suis Gallois aussi moi-mme, vous le savez, mon cher compatriote.

FLUELLEN.--Toute l'eau de la rivire Wye ne laverait pas le sang gallois
qui coule dans les veines de Votre Majest; je peux vous dire cela. Dieu
vous bnisse, et vous conserve autant qu'il plaira  Sa Grce et  Sa
Majest aussi.

LE ROI.--Je te rends grces, mon cher compatriote.

FLUELLEN.--Par mon Jsus! je suis le compatriote de Votre Majest, le
sache qui voudra; je l'avouerai  toute la terre, je n'ai pas lieu de
rougir de Votre Majest. Dieu soit lou, tant que Votre Majest sera un
honnte homme.

LE ROI.--Dieu veuille me conserver tel. (_Montrant le hraut de
France._) Que nos hrauts l'accompagnent. Rapportez-moi au juste le
nombre des morts de l'une et l'autre arme. (_Le roi montrant
Williams._) Qu'on m'appelle ce soldat que voil.

EXETER.--Soldat, venez parler au roi.

LE ROI.--Soldat, pourquoi portes-tu ce gant  ton chapeau?

WILLIAMS.--Sous le bon plaisir de Votre Majest, c'est le gage d'un
homme avec lequel je dois me battre, s'il est encore en vie.

LE ROI.--Est-ce un Anglais?

WILLIAMS.--Sous le bon plaisir de Votre Majest, c'est un drle avec qui
j'ai eu dispute la nuit dernire, et  qui, s'il est en vie et si jamais
il ose rclamer ce gant-l, j'ai jur d'appliquer un soufflet; ou bien,
si je puis apercevoir mon gant  son bonnet, comme il a jur foi de
soldat qu'il l'y porterait (s'il est en vie), je le lui ferai sauter de
la tte d'une belle manire.

LE ROI.--Que pensez-vous de ceci, capitaine Fluellen?--Est-il  propos
que ce soldat tienne son serment?

FLUELLEN.--C'est un fanfaron et un lche s'il ne le fait pas; plaise 
Votre Majest, en conscience.

LE ROI.--Peut-tre que son ennemi est un homme d'un rang suprieur, qui
n'est pas dans le cas de lui faire raison.

FLUELLEN.--Quand il serait aussi bon gentilhomme que le diable, que
Lucifer et Belzbuth lui-mme, il est ncessaire, voyez-vous, sire,
qu'il tienne son voeu et son serment. S'il se parjurait, voyez-vous, sa
rputation serait celle d'un insigne poltron, comme il est vrai que son
soulier noir a foul la terre de Dieu, sur mon me et conscience.

LE ROI.--Cela tant, tiens ton serment, soldat, quand tu rencontreras ce
drle-l.

WILLIAMS.--Aussi ferai-je, sire, comme il est vrai que je vis.

LE ROI.--Sous qui sers-tu?

WILLIAMS.--Sous le capitaine Gower, sire.

FLUELLEN.--Gower est un bon capitaine, et qui a son bon savoir et une
bonne littrature dans la guerre.

LE ROI.--Va le chercher, soldat, et me l'amne.

WILLIAMS.--J'y vais, sire.

(Williams sort.)

LE ROI.--Tiens, Fluellen, porte cette faveur pour moi, et mets-la  ton
chapeau. Tandis qu'Alenon et moi nous tions par terre, j'ai arrach ce
gant de son casque. Si quelqu'un le rclame, il faut que ce soit un ami
d'Alenon, et notre ennemi par consquent: ainsi, si tu le rencontres,
arrte-le si tu m'aimes.

FLUELLEN.--Votre Grce me fait un aussi grand honneur que puisse en
dsirer le coeur de ses sujets. Je voudrais, de toute mon me, trouver
l'homme plant sur deux jambes qui se trouvera offens  la vue de ce
gant: voil tout; mais je voudrais bien le voir une fois. Dieu veuille,
de sa grce, que je le voie!

LE ROI.--Connais-tu Gower?

FLUELLEN.--C'est mon cher ami, sous le bon plaisir de Votre Majest.

LE ROI.--Je t'en prie, va donc le chercher, et amne-le  ma tente.

FLUELLEN.--Je pars.

LE ROI.--Lord Warwick, et vous, mon frre Glocester, suivez de prs
Fluellen: le gant que je lui ai donn comme une faveur pourrait bien lui
attirer un affront. C'est le gant d'un soldat que je devrais, d'aprs la
convention, porter moi-mme. Suivez-le, cousin Warwick. Si le soldat le
frappait, comme je prsume  son maintien brutal qu'il tiendra sa
parole, il pourrait en arriver quelque malheur soudain; car je connais
Fluellen pour un homme courageux et, quand on l'irrite, vif comme le
salptre: il sera prompt  lui rendre injure pour injure. Suivez-le, et
veillez  ce qu'il n'arrive aucun malheur entre eux deux. Venez avec
moi, vous, mon oncle Exeter.




SCNE VIII

Devant la tente du roi.

_Entrent_ GOWER ET WILLIAMS.


WILLIAMS.--Je gage que c'est pour vous faire chevalier, capitaine.

(Arrive Fluellen.)

FLUELLEN.--La volont de Dieu soit faite et son bon plaisir. Capitaine,
je vous supplie, venez-vous-en bien vite chez le roi; il se prpare
peut-tre plus de bien pour vous par hasard, que vous ne sauriez vous
imaginer.

WILLIAMS.--Monsieur, connaissez-vous ce gant-l?

FLUELLEN.--Ce gant-l? Je sais que ce gant est un gant.

WILLIAMS.--Et moi, je connais celui-ci, et voil comme je le rclame.

(Il le frappe.)

FLUELLEN.--Sang-Dieu! voil un tratre s'il y en a un dans le monde
universel, en France ou en Angleterre.

GOWER.--O Dieu! qu'est-ce qu'il y a donc? (_A Williams._) Vous,
misrable....

WILLIAMS.--Croyez-vous que je veuille tre parjure?

FLUELLEN.--Retirez-vous, capitaine Gower; je m'en vais le traiter, le
tratre, comme il le mrite, et je l'arrangerai d'importance, je vous
assure.

WILLIAMS.--Je ne suis point un tratre.

FLUELLEN.--C'est un mensonge: qu'il t'trangle. Je vous ordonne  vous
prsent, et au nom de Sa Majest, de l'arrter. C'est un ami du duc
d'Alenon.

(Entrent Warwick et Glocester.)

WARWICK.--Qu'est-ce que c'est? Qu'y a-t-il donc l? De quoi s'agit-il?

FLUELLEN.--Monseigneur, voil, Dieu soit bni, une des plus contagieuses
trahisons qui vient de se dcouvrir, voyez-vous, que vous puissiez voir
dans le plus beau jour d't.--Voici Sa Majest.

(Entrent le roi Henri et Exeter.)

LE ROI.--Comment? De quoi s'agit-il donc ici?

FLUELLEN.--Sire, voici un sclrat, un tratre, qui a, voyez-vous, sire,
frapp le gant que Votre Majest a arrach du casque d'Alenon.

WILLIAMS.--Sire, c'tait l mon gant, car voil le pareil, et celui 
qui je l'ai donn en change m'a promis de le porter  son bonnet: je
lui ai promis de le frapper s'il osait le faire; j'ai rencontr cet
homme avec mon gant  son bonnet, et j'ai tenu ma parole.

FLUELLEN.--Or, coutez  prsent, sire, sous le bon plaisir de votre
vaillance, quel misrable maraud c'est l. J'espre que Votre Majest
assurera, attestera, tmoignera, et protestera bien, que c'est l le
gant d'Alenon que Votre Majest m'a donn, en votre conscience, l.

LE ROI.--Donne-moi ton gant, soldat; vois-tu, voil le pareil. C'est
moi, je te l'assure, que tu as promis de frapper, et tu peux te
ressouvenir que tu t'es servi de termes trs-durs  mon gard.

FLUELLEN.--Eh bien, plaise  Votre Majest, que la tte en rponde s'il
y a des lois martiales dans le monde.

LE ROI.--Comment peux-tu me faire satisfaction pour cette offense?

WILLIAMS.--Toutes les offenses, mon prince, viennent du coeur, et je
proteste qu'il n'est jamais rien sorti du mien qui puisse offenser Votre
Majest.

LE ROI.--C'est nous-mme cependant que tu as insult.

WILLIAMS.--Vous ne vous tes pas prsent alors sous les traits de Votre
Majest; vous ne m'avez paru que comme un soldat ordinaire, tmoin la
nuit qu'il faisait, votre uniforme et votre air soumis; et ce que Votre
Altesse a souffert sous cette forme, je vous supplie de le regarder
comme votre faute et non comme la mienne; car si vous eussiez t ce que
je vous croyais, il n'y avait point d'offense: c'est pourquoi je supplie
Votre Altesse de me pardonner.

LE ROI.--Tenez, mon oncle Exeter, remplissez ce gant d'cus, et
donnez-le  ce soldat.--Garde-le, soldat, et porte-le  ton bonnet comme
une marque d'honneur, jusqu' ce que je le rclame: donnez-lui les cus.
(_A Fluellen._) Et vous, capitaine, il faut tre aussi de ses amis.

FLUELLEN.--Par ce jour et par cette lumire, ce drle-l a du courage et
du feu dans le ventre. Tiens, voil un cu pour toi, et je te recommande
de servir bien Dieu, et de te prserver des brouilleries, des vacarmes
et des querelles, et des discussions, et je t'assure que tu t'en
trouveras mieux.

WILLIAMS.--Je ne veux point de votre argent.

FLUELLEN.--C'est de bon coeur: moi je te dis que cela te servira pour
raccommoder ton havre-sac: allons, pourquoi faire le honteux comme cela?
Ton havre-sac n'est dj pas si bon. C'est un bon cu, je t'assure, ou
bien attends, je le changerai.

(Entre un hraut.)

LE ROI.--Eh bien, hraut, les morts sont-ils compts?

LE HRAUT.--Voici la liste de ceux de l'arme franaise.

LE ROI.--Digne oncle, quels sont les prisonniers de marque que nous
avons faits?

EXETER.--Charles, duc d'Orlans, neveu du roi; Jean, duc de Bourbon, et
le seigneur Boucicaut, et des autres seigneurs, barons, chevaliers,
gentilshommes, quinze cents, sans compter les soldats.

LE ROI.--Cette liste porte dix mille Franais morts rests sur le champ
de bataille. Dans ce nombre, il y en a cent vingt-six, tant princes que
nobles, portant bannire; ajoutez huit mille quatre cents, tant
chevaliers, cuyers et autres guerriers distingus, dont il y en a cinq
cents qui n'ont t faits chevaliers que d'hier; en sorte que, dans les
dix mille hommes qu'ils ont perdus, il n'y a que six cents mercenaires:
le reste sont tous princes, barons, seigneurs, chevaliers, cuyers et
gentilshommes de naissance et de qualit. Les noms de leurs nobles qui
ont t tus: Charles d'Albret, grand conntable de France; Jacques
Chtillon, amiral de France; le grand matre des arbaltriers; le
seigneur Rambure; le brave Guichard Dauphin, grand matre de France;
Jean, duc d'Alenon; Antoine, duc de Brabant, frre du duc de Bourgogne;
Edouard, duc de Bar; parmi les hauts comtes: Grandpr, Roussi,
Fauconberg et de Foix, Beaumont, Merle, Vaudemont et Lestrelles. Voil
une socit de morts illustres.--O est la liste des morts anglais? (_Le
hraut lui prsente un autre papier._) Edouard, duc d'York; le comte de
Suffolk; sir Richard Kelty; David Gam, cuyer, point d'autre de marque;
et des soldats, vingt-cinq en tout. O Dieu du ciel! ton bras s'est
signal ici; et c'est  toi seul, et non pas  nous, que nous devons
rendre tout l'honneur de cette journe! Quand jamais a-t-on vu, dans la
mle d'une bataille range, et sans ruse ni stratagme, une si grande
perte d'un ct, une si lgre de l'autre? Prends-en tout l'honneur,
grand Dieu, car il t'appartient tout entier.

EXETER.--Cela est miraculeux!

LE ROI.--Allons, marchons en procession au village prochain, et
proclamons dans notre arme la dfense, sous peine de mort, de se vanter
de cette victoire, et d'en enlever  Dieu l'hommage; il n'appartient
qu' lui seul.

FLUELLEN.--Ne peut-on pas sans crime, s'il plat  Votre Majest, dire
le nombre des morts?

LE ROI.--Oui, capitaine; mais avec l'aveu que Dieu a combattu pour nous.

FLUELLEN.--Oui, sur ma conscience, il nous a fait grand bien.

LE ROI.--Remplissons tous les devoirs religieux. Qu'on chante le _Non
nobis_[34] et le _Te Deum_. Aprs avoir pieusement enseveli les morts,
nous marcherons vers Calais, et de l en Angleterre, o jamais
n'abordrent de France des mortels plus fortuns que nous.

(Ils sortent.)

[Note 34: Dans le psaume _In exitu_, que le roi fit chanter aprs la
victoire, se trouve, selon la Vulgate, celui qui commence par _Non
nobis_, _Domine_.]

FIN DU QUATRIME ACTE.




                            ACTE CINQUIME




LE CHOEUR.

Permettez, vous qui n'avez pas lu l'histoire, que je vous en retrace les
vnements; et vous qui la connaissez, pardonnez mes carts sur les
temps, le nombre et l'ordre exact des faits, qui ne peuvent tre
prsents ici dans leurs vastes dtails, et leur vivante
ralit.--Maintenant c'est vers Calais que nous transportons Henri.
Admettez-le dans le port, et ensuite portez-le sur l'aile de vos penses
au travers des mers: voyez autour du rivage anglais cette large ceinture
d'hommes, de femmes et d'enfants, dont les acclamations et les
applaudissements surmontent la vaste voix de l'Ocan; et l'Ocan, qui,
comme un puissant hraut, semble lui prparer sa route: voyez le roi
descendre au milieu de son peuple, et s'avancer en pompe solennelle vers
Londres. La pense court d'un pas si rapide, que vous pouvez dj le
suivre sur Blackheath. L ses lords lui demandent de porter devant lui,
jusqu' la cit, son casque bris, et son pe ploye dans le combat.
Exempt de vanit et d'orgueil, il dfend cet honneur, et se refuse tout
trophe, tout appareil, toute ostentation de gloire, pour les rserver 
Dieu seul. Mais animez encore la forge active et l'atelier de la pense,
et voyez avec quelle imptuosit Londres verse les flots de ses
habitants; voyez sortir de ses portes le lord maire et tous ses
collgues, dans leur plus riche parure; semblables aux snateurs de
l'antique Rome; suivent les plbiens en foule presse, pour aller
recevoir en triomphe leur conqurant Csar; ou bien, par une image moins
grande, mais gracieuse pour nous, figurez-vous le gnral de notre
souveraine[35] revenant aujourd'hui, comme il pourra revenir dans un
temps heureux, des terres de l'Irlande, portant sur son glaive les
trophes de la rbellion dompte. O quelle multitude immense quitterait
le sein paisible de Londres pour courir saluer son retour glorieux! Plus
grande tait la foule qui volait au-devant de Henri, et plus grande
aussi fut sa victoire. A prsent, placez-le dans le palais de Londres,
o l'humble plainte des Franais gmissants invite le roi d'Angleterre 
tablir son sjour; o l'empereur, s'intressant pour la France, vient
rgler les articles de la paix; franchissez tous les vnements qui se
succdrent jusqu'au retour de Henri en France: c'est l qu'il faut le
ramener. Moi-mme j'ai employ l'intervalle  vous rappeler.... qu'il
est pass. Souffrez donc cette abrviation; et que vos yeux, suivant le
vol de vos ides, reportent leurs regards sur la France.

[Note 35: Le comte d'Essex, alors favori d'Elisabeth.]




SCNE I

France.--Corps de garde anglais.

FLUELLEN ET GOWER.


GOWER.--Oh! pour cela vous avez raison: mais pourquoi portez-vous encore
votre poireau  votre chapeau? La Saint-David est passe.

FLUELLEN.--Il y a des occasions et des causes, des pourquoi dans toutes
choses. Tenez, je vous le dirai en ami, capitaine Gower, ce coquin, ce
misrable mendiant, ce fanfaron, ce pendard de Pistol, que vous,
vous-mme, comme tout le monde, savez ne valoir pas mieux qu'un drle,
voyez-vous, qui n'a aucun mrite: eh bien, il est venu  moi hier
m'apporter du pain et du sel, voyez-vous, et m'a dit de manger mon
poireau. Or, c'tait dans un endroit o je ne pouvais pas lever de
dispute avec lui; mais je prendrai la libert de le porter en emblme 
mon chapeau, jusqu' ce que je le retrouve, et puis je lui dirai un
petit morceau de mon sentiment.

(Entre Pistol.)

GOWER.--Ma foi, le voil qui vient en se rengorgeant comme un paon.

FLUELLEN.--Tous ses rengorgements et ses paons n'y font rien.--Dieu vous
assiste, vieux Pistol, infme et misrable vaurien, Dieu vous assiste!

PISTOL.--Ah! sors-tu de Bedlam[36], toi? Est-ce que tu veux, vil Troyen,
que je dchire la toile fatale dont la Parque ourdit ta trame.
Retire-toi de moi; l'odeur du poireau me donne des vapeurs.

FLUELLEN.--Je vous prie en grce, monsieur le drle, l'impertinent, 
mon dsir,  ma requte et  ma supplique, de manger, voyez-vous, ce
poireau: prcisment, voyez-vous, parce que vous ne l'aimez pas, et vos
affections, vos apptits et vos digestions ne s'accordent point avec
cela: je vous prie de vouloir bien le manger.

PISTOL.--Non, pardieu, pour _Cadwallader_[37], et toutes ses chvres, je
ne le mangerai pas.

[Note 36: _Bedlam_, les Petites-Maisons de l'Angleterre.]

[Note 37: Allusion  quelque roman.]

FLUELLEN.--Tiens, voil une chvre pour toi. (_Il le
frappe._)--Voudriez-vous avoir la bont de le manger tout  l'heure?

PISTOL.--Infme Troyen, tu mourras.

FLUELLEN.--Vous avez raison, maraud; quand il plaira  Dieu: en mme
temps je vous prierai de vouloir vivre, afin de manger votre dner.
Tiens, voil un peu d'assaisonnement avec. (_Il le frappe._) Vous m'avez
appel hier gentilhomme de montagne; mais je vous ferai aujourd'hui
gentilhomme de bas tage. Je vous en prie, commencez donc: pardieu, si
vous pouvez bien goguenarder un poireau, vous pouvez bien le manger
aussi.

GOWER.--Allons, en voil assez, capitaine: vous l'avez tourdi du coup.

FLUELLEN.--Je dis que je lui ferai manger ce poireau, ou je lui
frotterai la tte quatre jours de suite.--Allons, mordez, je vous en
prie, cela fera du bien  votre maladie et  votre crte rouge de fat.

PISTOL.--Quoi! faut-il que je morde?

FLUELLEN.--Oui, sans doute, sans question, et sans ambiguts.

PISTOL.--Par ce poireau, je m'en vengerai horriblement. Je mange, mais
aussi je jure....

FLUELLEN, _tenant la canne leve_.--Mangez, je vous prie. Est-ce que
vous voudriez encore un peu d'pices pour votre poireau? Il n'y a pas
encore l assez de poireau, pour jurer par lui.

PISTOL.--Tiens ta canne en repos; tu vois bien que je mange.

FLUELLEN.--Grand bien te fasse, lche poltron; c'est de bon coeur.--Oh!
mais je vous en prie, n'en jetez pas la moindre miette par terre; la
pelure est bonne pour raccommoder votre crte dchire. Quand vous
trouverez l'occasion de voir des poireaux, vous m'obligerez beaucoup de
les goguenarder, entendez-vous? Voil tout.

PISTOL.--Fort bien.

FLUELLEN.--Ah! c'est une bien bonne chose que les poireaux! Tenez, voil
quatre sous pour gurir votre tte.

PISTOL.--A moi, quatre sous!

FLUELLEN.--Oui, certainement; et en vrit vous les prendrez; ou bien
j'ai encore un poireau dans ma poche que vous mangerez.

PISTOL.--Je prends tes quatre sous comme des arrhes de vengeance.

FLUELLEN.--Si je vous dois quelque chose, je vous payerai en coups de
canne: vous serez marchand de bois, et vous n'achterez de moi que des
btons. Dieu vous accompagne, vous conserve et vous gurisse la tte!

(Il sort.)

PISTOL.--Mort de ma vie! je remuerai tout l'enfer pour venger cet
affront.

GOWER.--Allez, vous n'tes qu'un lche rodomont. Comment osez-vous vous
moquer d'une ancienne tradition, qui a pris sa source dans une
circonstance honorable, et dont l'emblme se porte aujourd'hui comme un
trophe, en mmoire de la mort des braves gens; surtout lorsque vous
n'osez pas soutenir vos paroles par vos actions! Je vous ai dj vu deux
ou trois fois badiner, invectiver ce galant homme. Vous avez cru sans
doute que, parce qu'il ne pouvait pas parler aussi bon anglais que ceux
du pays, il ne saurait pas non plus manier un bton anglais. Vous voyez
aujourd'hui qu'il en est tout autrement. A commencer donc de ce jour,
prenez cette correction galloise comme une bonne leon anglaise. Adieu,
portez-vous bien. (Il sort.)

PISTOL, _seul_.--Est-ce que la Fortune se joue de moi  prsent! Je
viens d'apprendre que ma chre Hlne est morte  l'hpital, de la
maladie de France, et voil mon rendez-vous manqu. Je me fais vieux, et
l'honneur vient d'tre expuls de mes membres affaiblis,  grands coups
de bton. Eh bien! je m'en vais me faire agent de plaisir, et suivre un
peu mon penchant pour couper les bourses avec dextrit. Je m'en irai
secrtement en Angleterre, et l je filouterai, et je mettrai des
empltres sur ces cicatrices, et je jurerai que je les ai attrapes dans
les guerres de France.




SCNE II

Troyes en Champagne.--Appartement dans le palais du roi de France.

_Par une porte entrent_ LE ROI HENRI, EXETER, BEDFORD, WARWICK, _et
autres lords anglais; et par l'autre_ LE ROI DE FRANCE, LA REINE
ISABELLE, LA PRINCESSE CATHERINE, LE DUC DE BOURGOGNE _et autres
seigneurs franais_.


LE ROI.--Que la paix, qui est l'objet de notre entrevue, y
prside!--Sant et bonheur  notre frre de France, et  notre illustre
soeur!--Beaux jours et prosprit  notre belle princesse et cousine
Catherine! Et vous, membre et rejeton de cette cour, vous dont les soins
ont form cette auguste assemble, brave duc de Bourgogne, recevez notre
salut, et vous aussi, princes et pairs de France.

LE ROI DE FRANCE.--Nous sommes dans la joie de vous voir, digne frre
d'Angleterre. Vous tes le bienvenu! et vous tous aussi, princes
anglais.

LA REINE ISABELLE.--Puisse la fin de ce beau jour,  grand roi! et
l'issue de cette gracieuse assemble, tre aussi heureuses, qu'est
grande notre joie de vous voir, et d'envisager ces yeux terribles qui
ont eu pour les Franais qu'ils ont fixs l'effet mortel de ceux du
basilic. Nous avons le doux espoir que ces regards ont perdu leur venin,
et que ce jour va changer en amour toutes les haines et tous les griefs.

LE ROI.--C'est pour dire _amen_  ce voeu que nous nous montrons ici.

LA REINE ISABELLE.--Princes de l'Angleterre, je vous salue tous.

LE DUC DE BOURGOGNE.--Vous qui m'tes galement chers, puissants rois de
France et d'Angleterre, recevez mes respectueux hommages.--Que j'ai
dploy toutes les ressources de mon esprit, prodigu tous mes efforts
et tous mes soins, pour amener Vos Majests  ce rendez-vous royal;
c'est ce que vous pouvez attester tous les deux, chacun de votre ct.
Puisque ma mdiation a russi  vous rapprocher l'un de l'autre, au
point de vous voir face  face, les yeux fixs l'un sur l'autre, qu'on
ne me fasse pas un crime de demander, en prsence de cette assemble de
rois, quel est donc l'obstacle qui retarde la paix; qui empche que
cette tendre nourrice des arts, de l'abondance et de toutes les
productions heureuses, maintenant indigente et nue, et le sein, dchir
de plaies, ne puisse enfin de nouveau montrer ses aimables traits dans
ce beau jardin de l'univers, dans notre fertile France? Hlas! depuis
trop longtemps elle est bannie de ce royaume, dont toutes les richesses
naturelles languissent en groupes informes et striles, et se corrompent
dans leur propre fcondit. Ses vignes, dont les esprits rjouissent le
coeur, meurent non mondes. Ses vergers, comme des prisonniers dont la
chevelure s'est allonge en dsordre, poussent des rameaux entremls.
Ses terres en friche se couvrent d'ivraie, de cigu et de triste
fumeterre; et le soc, qui devait extirper ces plantes ennemies, se
rouille dans le repos. Ses vastes prairies, jadis couronnes d'une
agrable moisson de primevres veines, de pimprenelle, et de trfle
verdoyant, prives aujourd'hui de la faux, sont dgnres, et
n'enfantent que des herbes paresseuses. Rien ne prospre, que l'odieuse
bougrande, le chardon pineux, et le vil glouteron: elles ont perdu leur
belle et utile parure. Tels que nos vignobles, nos champs, nos prs et
nos vergers, qui, dpravs dans leurs qualits natives, ne produisent
plus que de sauvages avortons; nous aussi, nos familles et nos enfants,
nous avons oubli ou cess d'apprendre, faute de temps, les sciences,
ornement de notre patrie. Nous devenons comme des sauvages, comme des
soldats, qui ne mditent plus rien que le sang; livrs aux imprcations
grossires, aux regards froces, au costume barbare de la guerre, et 
toutes sortes d'habitudes tranges et indignes de l'homme. C'est pour
rtablir les choses dans leur ancien tat de splendeur, que vous tes
ici prsents; et ce discours est une prire que je vous adresse, pour
savoir pourquoi la paix ne repousserait pas tous ces maux et ne nous
rendrait pas le bonheur de ses anciennes faveurs.

LE ROI.--Duc de Bourgogne, si vous voulez la paix, dont l'absence laisse
le champ libre  tous les vices que vous avez dnombrs, il faut que
vous l'achetiez par un consentement sans rserve  toutes nos justes
demandes. Vous en avez dans vos mains les articles et les clauses
dtaills en peu de mots.

LE DUC DE BOURGOGNE.--Le roi de France en a entendu la lecture, et il
n'y a point encore donn sa rponse.

LE ROI.--Eh bien, c'est de sa rponse que dpend la paix que vous
sollicitez avec tant d'ardeur.

LE ROI DE FRANCE.--Je n'ai parcouru tous ces articles que d'un oeil
rapide. S'il plat  Votre Grce de nommer quelques lords parmi ceux qui
sont prsents  ce conseil, pour les relire avec nous, et les examiner
avec plus d'attention, nous allons, sans dlai, accepter ce que nous
approuvons, et donner sur le reste notre rponse dcisive.

LE ROI.--Volontiers, mon frre.--Allez, mon oncle Exeter, et vous aussi,
mon frre Glocester; et vous, Warwick, Huntington, suivez le roi; et je
vous donne le plein pouvoir de ratifier, d'augmenter, ou de changer,
selon que votre prudence le jugera avantageux  notre dignit, tous les
articles compris ou non compris dans nos demandes; et nous y apposerons
notre sceau royal. (_A la reine._) Voulez-vous, aimable soeur, suivre
les princes, ou rester avec nous?

LA REINE.--Mon gracieux frre, je vais les suivre. Quelquefois la voix
d'une femme peut tre utile au bien, lorsque les hommes se dbattent
trop longtemps sur des articles trop obstinment exigs.

LE ROI.--Du moins laissez-nous notre belle cousine. Catherine est
l'objet de notre principale demande, et cet article est le premier de
tous.

LA REINE ISABELLE.--Elle est libre de rester.

(Tous sortent except Henri, Catherine et sa suivante.)

LE ROI.--Belle Catherine, la plus belle des princesses, voudriez-vous me
faire la grce d'enseigner  un soldat des termes propres  flatter
l'oreille d'une dame, et  plaider prs de son tendre coeur la cause de
l'amour?

CATHERINE.--Votre Majest se moquerait de moi; je ne saurais parler
votre _Angleterre_.

LE ROI.--O belle Catherine! si vous voulez bien m'aimer de tout votre
coeur franais, j'aurai bien du plaisir  vous entendre avouer votre
amour en mauvais anglais.--M'aimez-vous, Catherine?

CATHERINE.--_Pardonnez-moi; je ne saurais dire ce qui me ressemble[38]._

[Note 38: Equivoque sur le mot _like_, semblable, et _to like_, aimer.]

LE ROI.--Un ange, Catherine: et vous ressemblez  un ange.

CATHERINE.--_Que dit-il, que je suis semblable  ces anges?_

ALIX.--_Oui vraiment (sauf votre grce), ainsi dit-il._

LE ROI.--Je l'ai dit, Catherine, et ne rougis point de l'affirmer.

CATHERINE.--_Oh! bon Dieu! les langues des hommes sont pleines de
tromperies._

LE ROI, _ la dame d'honneur_.--Que dit-elle, belle dame? _que les
langues des hommes sont pleines de tromperies_?

LA DAME.--Oui, que les langues de les hommes _sont pleines de
perfidies_! Voil le dire de la princesse.

LE ROI.--La princesse n'en est que meilleure Anglaise. Sur ma foi, ma
chre Catherine, ma manire de vous faire la cour va, on ne peut pas
mieux, avec votre peu de connaissance dans ma langue. Je suis bien aise
que vous ne sachiez pas mieux parler anglais; car, si vous le saviez,
vous me trouveriez si uni et si fort sans faon pour un roi, que vous
croiriez que je viens de vendre ma ferme pour en acheter ma couronne. Je
ne sais ce que c'est que de filer en propos galants une dclaration
d'amour; je dis tout rondement, _je vous aime_; et si vous me pressez,
si vous m'en demandez plus que cette question, _est-il bien vrai que
vous m'aimez_? je suis au bout de mon rle. Donnez-moi votre rponse;
l, du coeur; en mme temps frappons-nous dans la main, et tout est dit:
c'est un march conclu.--Que rpondez-vous, madame?

CATHERINE.--_Sauf votre honneur_, moi entendre bien vous.

LE ROI.--Sainte Marie! si vous exigiez de moi des vers ou une danse,
pour vous plaire, chre Catherine, ma foi, ce serait fait de moi; car
pour les vers, je n'ai ni mots ni mesure; et pour la danse je n'ai ni
_mesure_ ni cadence, quoique je sois en bonne mesure pour la force. S'il
ne fallait pour gagner le coeur d'une dame, que sauter en selle, ma
cuirasse sur le dos, sans me vanter, je suis sr que je ne serais pas
long  sauter sur elle: ou bien, s'il tait question de combattre pour
ma matresse, ou de faire volter mon cheval pour obtenir ses faveurs, je
me sens en tat de m'en tirer aussi bien que le plus hardi, et de me
tenir en selle comme un singe. Mais sur mon Dieu, Catherine, je
n'entends rien  faire les yeux doux, ni  dbiter avec grce mon
loquence, et je ne sais mettre aucun art dans mes protestations: je ne
sais faire que des serments tout ronds, que je ne profre jamais que je
n'y sois forc, mais aussi qu'on ne peut jamais me forcer de violer. Si
tu te sens capable, Catherine, d'aimer un cavalier de cette trempe, dont
la figure ne craint plus le hle, qui ne se regarde jamais dans un
miroir, pour le plaisir de s'y voir, allons, qu'un coup d'oeil dclare
ton choix. Je te parle en soldat: si cette franchise peut t'engager 
m'aimer, accepte-moi; sinon, quand je te dirai que je mourrai, cela sera
bien vrai un jour; mais que je mourrai d'amour pour toi, pardieu, je
mentirais; et cependant je t'aime bien: et tant que tu vivras, chre
Catherine, souviens-toi de prendre un poux d'une trempe d'amour toute
brute et sans artifice; car alors il faut, de toute ncessit, qu'il te
rende ce qui t'appartient, attendu qu'il n'a pas le don d'aller faire sa
cour ailleurs. Il est de beaux diseurs, dont la langue ne tarit jamais,
et qui ont le talent d'attraper avec des rimes les faveurs des dames;
mais leurs beaux discours les en privent bientt. Aprs tout, qu'est-ce
qu'un beau parleur? un bavard. Les vers? une ballade. Une bonne jambe
peut se casser, un dos bien droit se courbera, une barbe bien noire
blanchira un jour, une tte bien frise deviendra chauve, une belle
figure se fanera, un oeil bien saillant se creusera; mais un bon coeur,
Catherine, vaut le soleil et la lune, on plutt le soleil et non la
lune: car ce coeur brille toujours et ne change jamais dans son cours
invariable. Si tu veux un coeur de cette trempe, prends le mien, prends
un soldat, prends un roi. Eh bien, que rponds-tu  prsent  mon amour?
Parlez, ma belle; et avec franchise, je vous en conjure.

CATHERINE.--_Est-il possible  moi de aimer le ennemi de France?_

LE ROI.--Non; il n'est pas possible, sans doute, que vous aimiez
l'ennemi de la France, belle Catherine; mais en m'aimant vous aimeriez
l'ami de la France. Car j'aime si bien la France, que je ne me dferai
pas d'un seul de ses villages: je veux l'avoir  moi tout entire.
Alors, Catherine, quand toute la France m'appartiendra, et que je vous
appartiendrai, toute la France sera  vous, et vous serez  moi.

CATHERINE.--Je ne sais ce que c'est que cela.

LE ROI.--Non? Eh bien! Catherine, je vais essayer de vous le dire en
mots franais, lesquels, j'en suis sr, vont rester suspendus au bout de
ma langue, comme une nouvelle marie au cou de son poux, c'est--dire
de faon  ne pouvoir s'en dtacher: essayons. _Quand j'ai la possession
de France, et quand vous avez la possession de moi_ (attendez....
Quoi?.... Morbleu! saint Denis, aide-moi), _donc vtre est France, et
vous estes mienne_. Il me serait aussi facile, chre Catherine, de
conqurir tout le royaume, que de dire encore autant de franais. Je
suis sr que je ne vous engagerai jamais  rien en parlant franais,
sinon  vous moquer de moi.

CATHERINE.--_Sauf votre honneur, le franais que vous parlez est
meilleur que l'anglais que je parle_.

LE ROI.--Non pardieu, Catherine, cela n'est pas vrai; mais il faut
avouer que nous parlons tous deux, vous ma langue, et moi la vtre, on
ne peut pas plus _faux,_ et que nous sommes bien de niveau l-dessus.
Mais enfin, chre Catherine, entendez-vous au moins assez d'anglais pour
comprendre ceci: _Peux-tu m'aimer?_

CATHERINE.--C'est ce que je ne puis dire.

LE ROI.--Y a-t-il quelqu'un de vos voisins, Catherine, qui puisse m'en
instruire? Je les prierai de me le dire.--Allons, je sais que vous
m'aimez; et ce soir, quand vous serez retire dans votre cabinet, vous
questionnerez cette dame  mon sujet: et je sais bien encore, Catherine,
que les qualits que vous aimerez le mieux en moi sont celles que vous
priserez le moins devant elle. Mais, chre Catherine, daigne pargner
mes ridicules, d'autant plus, aimable princesse, que je t'aime  la
fureur. Si jamais tu es  moi, Catherine (et j'ai en moi une ferme foi,
qui me dit que cela sera), comme je t'aurai conquise par la victoire, il
faut que tu deviennes une mre fconde de bons soldats. Est-ce que nous
ne pourrons pas, toi et moi, entre saint Denis et saint George, former
un garon, moiti franais et moiti anglais, qui aille un jour jusqu'
Constantinople et y tire la barbe du Grand-Turc[39]. Hem! que dis-tu 
cela, ma belle fleur de lis?

CATHERINE.--Je ne sais pas cela.

LE ROI.--Non, pas  prsent; c'est dans la suite que tu le sauras: mais
aujourd'hui tenons-nous-en  la promesse. Promettez-moi donc seulement,
belle Catherine, que de votre ct vous ferez bien votre rle de
Franaise, pour former un tel hritier; et pour ma moiti anglaise du
rle, recevez ma parole, foi de roi et de garon, que je saurai m'en
acquitter. _Que rpondez-vous  cela, la plus belle Catherine du monde,
ma trs-chre et divine desse?_

CATHERINE.--_Your_ majest _have_ fausse _french enough to deceive de
most_ sage demoiselle _dat is_ en France[40].

[Note 39: Les Turcs ne se sont empars de Constantinople qu'en l'anne
1453, et il y avait dj trente-un ans que Henri tait mort.]

[Note 40: Dialogue moiti franais, moiti anglais.]

LE ROI.--Oh! fi de mon mauvais franais! Sur mon honneur, en bon anglais
je t'aime, chre Catherine. Je n'oserais pas faire le mme serment, que
tu m'aimes et en jurer aussi par mon honneur: cependant le frmissement
de mon coeur commence  me flatter qu'il en est quelque chose, malgr le
peu de pouvoir de ma figure. Je maudis en ce moment l'ambition de mon
pre; c'tait un homme qui avait la tte pleine de guerres civiles,
quand il m'a engendr: voil pourquoi j'ai apport en naissant cet air
dtermin, cet aspect d'acier qui fait que, quand je veux courtiser les
dames, je leur fais peur; mais au fond, Catherine, plus je vieillirai,
et plus je changerai en bien. Ma consolation est que l'ge (ce
destructeur de la beaut) ne saurait enlaidir ma figure. Tu m'auras, si
tu m'as, dans le pire tat o je puisse tre; et si tu me supportes, tu
me supporteras de mieux en mieux. Ainsi, dis-moi donc, belle Catherine,
veux-tu de moi?--Mettez de ct cette rougeur virginale; dclarez les
penses de votre coeur avec le regard dcid d'une impratrice;
prenez-moi par la main, et dites: _Henri d'Angleterre, je suis  toi_;
et tu n'auras pas plus tt enchant mon oreille de cette douce parole,
que je te rpondrai  haute voix: _Chre Catherine, l'Angleterre est 
toi, l'Irlande est  toi, et Henri Plantagenet est  toi_; et ce Henri,
j'ose le dire en sa prsence, s'il n'est pas le meilleur des rois, tu le
trouveras le roi des bons garons. Allons, rpondez en musique
discordante; car le son de votre voix est une musique, et c'est votre
anglais qui dtonne. Allons, reine des reines, belle Catherine,
ouvre-moi ton coeur quoique en mauvais anglais; dis, veux-tu de moi?

CATHERINE.--C'est comme il plaira au roi mon pre.

LE ROI.--Oh! cela lui plaira, Catherine, celui lui plaira.

CATHERINE.--Eh bien, j'en serai contente aussi.

LE ROI.--Oh! cela tant, je vous baise la main, et je vous nomme ma
reine.

CATHERINE.--_Laissez, mon seigneur, laissez, laissez; sur mon honneur,
je ne souffrirai pas que vous abaissiez votre grandeur en baisant la
main de votre indigne serviteure_: excusez-moi, je vous supplie, mon
trs-puissant seigneur.

LE ROI.--Eh bien, je vous baiserai donc les lvres, Catherine.

CATHERINE.--_Les dames et demoiselles de France pour tre baises devant
leurs nopces, il n'est pas la coutume de France._

LE ROI.--Madame mon interprte, que dit-elle?

ALIX.--Que ne pas tre de mode par les ladies de France, je ne sais pas
dire _baisers_ en english.

LE ROI.--Baiser!

ALIX.--Votre Majest entendre mieux que moi.

LE ROI.--Ce n'est pas la mode des filles en France de baiser avant
d'tre maries. N'est-ce pas ce qu'elle a voulu dire?

ALIX.--Oui vraiment.

LE ROI.--Oh! Catherine, les vaines modes cdent  la puissance des rois.
Ma chre Catherine, nous ne saurions, vous et moi, tre compris dans la
liste vulgaire de ceux qui doivent se soumettre aux usages d'un pays.
C'est nous, Catherine, qui faisons les usages; et la libert, qui marche
 notre suite, ferme la bouche  la censure, comme je veux, pour vous
punir de votre attachement aux petites modes de votre pays, fermer la
vtre par un baiser: ainsi, de la complaisance.... et de bonne grce, je
vous prie. (_Il l'embrasse._) Vous avez un charme sur les lvres! La
seule impression de leur douce ambroisie a plus d'loquence que toutes
les voix du conseil de France, et elles persuaderaient bien plus vite
Henri d'Angleterre qu'une ptition gnrale des monarques. Votre pre
vient  nous.

(Entrent le roi et la reine de France, le duc de Bourgogne, Bedford,
Glocester, Exeter, Westmoreland et autres seigneurs anglais et
franais.)

LE DUC DE BOURGOGNE.--Dieu garde Votre Majest! tiez-vous l, mon
cousin, occup  enseigner l'anglais  notre princesse?

LE ROI.--Je voulais lui enseigner, mon beau cousin, combien je l'aime;
et c'est l, je vous l'assure, du bon anglais.

LE DUC DE BOURGOGNE.--A-t-elle des dispositions?

LE ROI.--Notre langue est un peu dure, cousin, et mon caractre n'est
pas doucereux; de sorte que n'ayant pour moi ni la voix, ni le coeur de
l'adulation, je n'ai pas l'art magique de conjurer en elle l'esprit
d'amour, de manire  l'engager  se montrer sans voile et sous ses
traits naturels.

LE DUC DE BOURGOGNE.--Pardonnez  la franchise de ma gaiet si je vous
rponds  cela. Si vous voulez conjurer en elle, il vous faut faire un
cercle; si vous voulez conjurer l'amour en elle tel qu'il est, il faut
qu'il paraisse nu et aveugle. Or, en ce cas, pouvez-vous blmer une
jeune fille qui n'a encore t colore que du seul vermillon de la
pudeur virginale, si elle refuse qu'on lui prsente un enfant nu et
aveugle? C'tait l srement, seigneur, faire une dure proposition  une
jeune princesse.

LE ROI.--Cependant, tout en fermant les yeux, elles y consentent toutes.

LE DUC DE BOURGOGNE.--Elles sont donc excusables, seigneur, puisqu'elles
ne voient pas ce qu'elles font.

LE ROI.--Eh bien, mon cher duc, enseignez donc  votre belle cousine 
consentir de fermer les yeux pour moi.

LE DUC DE BOURGOGNE.--Je le veux bien, seigneur, si vous voulez lui
enseigner  comprendre ce que je vais dire. Les filles sont comme les
mouches qui, pendant les chaleurs de l't, sont fires et rtives; mais
une fois la Saint-Barthlemy passe, elles semblent aveugles,
quoiqu'elles aient leurs yeux: alors elles souffrent qu'on les touche,
tandis qu'auparavant elles fuyaient jusqu'aux regards.

LE ROI.--Le sens de cela, c'est que me voil forc d'attendre le temps
et un t bien chaud. Enfin, du moins, je puis prendre la mouche, votre
cousine, et la faire consentir  tre aveugle.

LE DUC DE BOURGOGNE.--Comme l'est l'amour, seigneur, avant d'aimer.

LE ROI.--Il est vrai: et vous avez bien des grces  rendre  l'amour
sur mon aveuglement, qui m'empche de voir un si grand nombre de belles
villes franaises,  cause d'une belle fille de France qui se trouve
entre elles et moi.

LE ROI DE FRANCE.--Seigneur, ce n'est qu'en perspective que vous voyez
ces villes: elles sont devenues autant de pucelles; car elles ont toutes
une ceinture de murailles vierges, que la guerre n'a encore jamais
forces.

LE ROI.--Catherine sera-t-elle ma femme?

LE ROI DE FRANCE.--Oui, comme vous le dsirez.

LE ROI.--Je suis satisfait. Ainsi ces villes pucelles dont vous parlez
peuvent lui rendre grce. Si la beaut vierge qui s'est trouve sur ma
route s'oppose  l'accomplissement de mes dsirs de conqute, elle me
promet de combler mes voeux d'amour.

LE ROI DE FRANCE.--Nous avons consenti  toutes les conditions
raisonnables.

LE ROI.--Cela est-il vrai, mes lords d'Angleterre?

WESTMORELAND.--Le roi a accord tous les articles: d'abord sa fille, et
ensuite tout le reste, dans toute la rigueur des termes.

EXETER.--Il n'y a qu'une chose  laquelle il n'a pas consenti: c'est
l'article o Votre Majest demande que le roi de France, ayant
l'occasion d'crire au sujet de quelques provisions d'offices, traite
Votre Altesse dans la formule suivante, en ajoutant ces termes franais:
_Notre trs-cher fils Henri d'Angleterre, hritier de France_; et en
latin, ainsi: _Prclarissimus filius noster Henricis, Rex Angli et
hres Franci_.

LE ROI DE FRANCE.--Cependant, mon frre, je ne l'ai pas si fort refus,
que si vous le dsirez absolument, je n'y souscrive encore.

LE ROI.--En ce cas, je vous prie, d'amiti et en bonne alliance, de
laisser cet article passer avec les autres: et pour conclusion,
donnez-moi votre fille.

LE ROI DE FRANCE.--Prenez-la, mon fils; et, de son sang, donnez-moi des
enfants qui puissent enfin teindre la haine qui a si longtemps subsist
entre ces deux royaumes, rivaux jaloux, toujours en querelle, et dont
les rivages mmes plissent  la vue du bonheur l'un de l'autre. Puisse
cette union tablir dans leur sein l'harmonie et une paix digne de deux
monarques chrtiens! Puisse la guerre ne plus prsenter jamais son pe
tire entre la France et l'Angleterre!

TOUS LES SEIGNEURS.--_Amen!_

LE ROI.--A prsent, chre Catherine, soyez la bienvenue. (_A
l'assemble._) Et soyez-moi tous tmoins qu'ici j'embrasse mon pouse et
ma reine.

(Fanfares.)

ISABELLE.--Que Dieu, le premier auteur de tous les mariages, confonde en
un seul vos deux royaumes et vos deux coeurs! Comme l'poux et l'pouse,
quoique deux tres spars, n'en font plus qu'un par l'amour, qu'il
rgne de mme entre la France et l'Angleterre une si parfaite union, que
jamais aucun acte malfaisant ne l'altre. Que la cruelle jalousie, qui
trouble trop souvent la couche des mariages fortuns, ne vienne jamais
se glisser dans le pacte de ces royaumes, pour les dsunir par un
divorce fatal! que l'Anglais accueille le Franais en Anglais, et le
Franais l'Anglais en Franais!--Dieu exauce ce voeu!

TOUS ENSEMBLE.--Qu'il l'exauce!

LE ROI.--Prparons-nous pour notre hymen.--Ce jour, duc de Bourgogne,
sera celui o nous recevrons votre serment et celui de tous les pairs
pour garants de notre union: ensuite je jurerai ma foi  Catherine
(_s'adressant  elle_), et vous me jurerez la vtre. Et puissent tous
nos serments tre fidlement gards et suivis du bonheur!

LE CHOEUR.--Jusqu'ici au moyen d'une plume grossire et inhabile notre
noble auteur a poursuivi son histoire. Courb sous le poids de sa tche,
oblig de resserrer dans un champ troit les plus grands personnages, et
de ne montrer que par intervalles quelques points du cours de leur
gloire, il demande votre indulgence. Henri, cet astre de l'Angleterre,
n'a vcu que peu de jours; mais ce court espace, il l'a rempli d'une
gloire immense. La Fortune avait forg l'pe avec laquelle il conquit
le plus beau jardin de l'univers, dont il laissa son fils le matre
souverain. Henri VI, couronn dans les langes de l'enfance roi de France
et de l'Angleterre, monta aprs lui sur le trne; mais tant de mains
embarrassrent les rnes de son gouvernement, qu'elles laissrent
chapper la France, et firent couler le sang de l'Angleterre. Nous vous
avons souvent offert ces tableaux sur notre thtre: daignez donc faire
 celui-ci un accueil favorable[41].

[Note 41: Il y eut une pice compose sur le mme sujet (Henri V) vers
le temps de Shakspeare, mais on ne sait pas positivement si elle parut
avant ou aprs son _Henri V_. Il parat cependant assez probable qu'elle
est antrieure. Cette pice anonyme est fort courte et trs-mdiocre.]

FIN DU CINQUIME ET DERNIER ACTE.










End of Project Gutenberg's Henri V, by William Shakespeare, 1564-1616

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HENRI V ***

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