The Project Gutenberg EBook of Souvenirs d'une actrice (2/3), by Louise Fusil

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Title: Souvenirs d'une actrice (2/3)

Author: Louise Fusil

Release Date: September 28, 2008 [EBook #26720]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS D'UNE ACTRICE (2/3) ***




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SOUVENIRS D'UNE ACTRICE

PAR

Mme LOUISE FUSIL.

     Les annes, les heures ne sont pas des mesures de la dure de la
     vie; une longue vie est celle dans laquelle nous nous sentons
     vivre; c'est une vie compose de sensations fortes et rapides, o
     tous les sentiments conservent leur fracheur  l'aide des
     associations du pass.

     LADY MORGAN.

TOME 2

PARIS,

DUMONT, DITEUR,

1841.




I

Boulogne-sur-Mer.--L'officier municipal matre d'anglais.--Arrive de
Pereyra, agent du comit de salut public.--Une famille d'migrs.--Avis
important.--Arrive de Joseph Lebon.--Liste des suspects.--Stupeur
cause par les arrestations pendant la nuit.--Le perruquier Agneret.--Je
suis arrte ainsi que la famille de lady Montaigue. On nous conduit
dans la cathdrale.--La soeur de mademoiselle Desgarcins.--J'obtiens une
entrevue avec Joseph Lebon.--Manire dont je me tire d'affaire.--Un bal
de section.


 notre retour il y avait beaucoup d'Anglais  Boulogne-sur-Mer, et
notre socit fut aussi agrable et aussi paisible qu'on pouvait
l'esprer  une pareille poque, jusqu' l'arrive d'un commissaire de
la convention.

C'tait un nomm Pereyra, ce mme juif portugais qui avait accompagn
Marat chez Talma. Je le connaissais donc de vue et de rputation; il
avait de l'esprit et beaucoup d'astuce, de bonnes manires, des formes
convenables; enfin c'tait un homme dangereux. Il parlait parfaitement
anglais. Il chercha  s'introduire dans plusieurs maisons anglaises, ce
qui ne lui fut pas difficile. Quelqu'un me dit d'avertir mes amis de
prendre garde  ce qu'ils diraient devant lui, parce que c'tait un
espion du comit de salut public. Je m'en doutais du reste, car j'avais
remarqu qu' table il trouvait le moyen de griser promptement ces
messieurs, et que tout en buvant autant et mme plus qu'eux, il
conservait toute sa tte et son sang-froid. Je les en avertis plusieurs
fois; mais ce Pereyra profitait de l'usage qui oblige les dames de
quitter la table, au dessert, tandis que les hommes restent  fumer, 
boire et  parler politique. Plusieurs de ceux qui furent arrts dans
la suite ne le durent qu' cette circonstance.

Quant  moi, il cherchait  m'effrayer sur le sort  venir des personnes
de ma connaissance ou de mes amis, peut-tre dans l'espoir de me faire
parler aussi, mais nous jouions au plus fin, car je causais volontiers
avec lui dans la mme intention. Il y avait  Boulogne une famille
d'migrs; je ne la connaissais pas, mais lorsque nous nous rencontrions
 la promenade nous nous saluions. Pereyra parlant souvent d'eux, je
cherchai l'occasion de leur dire en passant un mot, pour les avertir de
se tenir sur leurs gardes. Je fus assez long-temps sans pouvoir y
parvenir: enfin, un jour que Pereyra me plaisantait, en les appelant mes
amis, car il avait remarqu que je leur portais intrt, je cherchai 
lui faire dire quelque chose de plus.

--Que pourrait-il donc leur arriver de si fcheux, s'ils taient
arrts? lui dis-je en m'efforant de sourire.

--Ah! une misre! ils seraient fusills.

Je fis un mouvement.

--Je croyais qu'ils seraient seulement enferms jusqu' la paix,
repris-je.

--Du tout; la loi sur les migrs est prcise. Il n'en manque pas ici:
c'est le foyer de l'migration.

Je fus fort effraye, et il me sembla que je me ferais un reproche toute
ma vie, s'il leur arrivait malheur. J'crivis au crayon, sur un petit
morceau de papier: _Ne restez pas ici, vous seriez arrts_.

 la nuit tombante, nous les rencontrmes sur la grve, o nous nous
promenions tous les soirs. Je glissai ce papier  celui qui passait le
plus prs de moi, en lui faisant un signe de garder le silence; il parut
surpris, mais je vis qu'il cachait mon papier. Sans doute qu'ils
profitrent de l'avis, car,  mon grand contentement, je ne les revis
plus. On pouvait encore chapper alors: un peu plus tard cela devint
trs difficile. Combien de fois, depuis, je me suis flicite d'avoir
pris sur moi de faire cette dmarche, surtout lorsqu'on arrta ce
malheureux M. de Flahaut, qui n'eut pas le mme bonheur! Il tait arriv
 Boulogne dans la matine, et comptait repartir le mme soir; mais il
eut l'imprudence de donner une pice d'or  un commissionnaire pour
porter une lettre. Cet homme, ayant conu des soupons, fut porter la
lettre  la municipalit ou aux autorits comptentes. M. de Flahaut fut
arrt et prit sur l'chafaud quelques jours aprs. Ce fut le premier
indice de malheur et le terme de notre scurit.

Boulogne tait en effet le point par lequel les migrs allaient et
venaient avec le plus de facilit, en s'embarquant par les paquebots. La
surveillance y fut, pendant long-temps, moins rigoureuse qu'ailleurs, et
beaucoup de gens s'enrichirent par ce moyen: les autorits peut-tre les
premires.

Cela me rappelle un monsieur de Macarty, qui migrait chapeau sous le
bras; il tait toujours poudr, musqu et habill avec un soin extrme.
Il avait dans sa poche deux chemises, deux cravates, deux mouchoirs et
deux paires de bas: c'tait tout son bagage, et il le portait toujours
sur lui. Ds qu'il commenait  tre remarqu dans une ville, il en
sortait en se promenant, une badine  la main, de l'air le plus dgag;
il causait mme quelquefois avec la sentinelle et lui demandait son
chemin. Il s'en allait ensuite dans la ville voisine, y entrait avec le
mme air d'insouciance, en fredonnant un air de vaudeville ou d'opra.
Aprs avoir ainsi parcouru Montreuil-sur-Mer, Same, Calais, il vint 
Boulogne. Il tait fort amusant, et dnait souvent chez lady Montaigue;
mais,  l'arrive de Pereyra, il prit un bateau pcheur avec lequel, je
pense, il gagna les ctes d'Angleterre, car on ne le revit plus, et bien
lui en prit! Une fois en mer, il fut en sret, les vaisseaux anglais
recueillant toutes ces petites embarcations.

Sur ces entrefaites, on nous annona Joseph Lebon; Pereyra l'avait
prcd comme l'clair prcde la foudre, car il partit aussitt son
arrive. Nous avions appris cette nouvelle d'avance par un officier
municipal, mon matre d'anglais; cet officier municipal tait un fort
bon homme; il nous laissait chanter trs gaiement:

     Cadet-Roussel a un cheval
     Qu'est officier-municipal,

et rire de l'accent circonflexe que les jeunes gens avaient mis sur la
loge de la municipalit: _Lge de la municipalit_.

Comme nous ne prvoyions pas ce qui devait arriver, nous ne fmes pas
fort alarms de l'arrive du proconsul. Notre fonctionnaire public nous
dit en plaisantant: Si je suis charg de vous arrter, je vous le ferai
savoir d'avance, afin que vous puissiez faire vos dispositions.

--C'est trs obligeant, lui dis-je, mais ne badinez pas ainsi: cela nous
porterait peut-tre malheur. Ce brave homme ne savait gure qu'il
prophtisait!

Joseph arriva le surlendemain dans la soire et fit illuminer toute la
ville, non pour sa rception, mais pour y voir plus clair  ce qu'il
voulait faire, et afin que personne ne pt lui chapper. C'tait 
l'poque de la loi sur les _suspects_; Joseph Lebon fut au comit
rvolutionnaire pour demander la liste des suspects; mais, comme il n'y
en avait point alors, il s'emporta, dit que, dans une ville comme
Boulogne, le foyer de l'migration et des conspirations, tous les
habitans taient coupables ou complices; quant  vos Anglais, ce sont
tous des agens de Pit. Comment, point de liste de suspects! rpta-t-il.
Un des membres du comit (un perruquier gascon), effray de ce qu'il
pouvait en rsulter pour eux, assura le citoyen reprsentant qu'on se
trompait; qu'il avait eu cette liste entra les mains; qu'il allait la
chercher  la municipalit, et qu'il la porterait lui-mme  son
domicile. Cela calma un peu la colre de Joseph, qui fut s'tablir avec
son tat-major chez Nols. C'tait un des plus beaux htels de Boulogne,
et celui o descendaient les trangers opulents. La dpense de ce nouvel
hte cota cher  ceux qui le reurent.  son dpart, la famille entire
fut arrte; ils prirent tous  Abbeville, except un pauvre petit
enfant dont la femme d'un pcheur voulut se charger, et dont elle prit
soin comme une mre. Le perruquier s'enferma avec un autre membre du
comit et dressrent  la hte une liste sur laquelle ils mirent tous
les noms qui leur vinrent  la mmoire; mais, de prfrence, les
personnes trangres au dpartement, les Anglais et les gens les plus
marquants de la ville, soit par leur fortune, soit par leur position.
Pendant ce temps, on avait fait placer des gardes  toutes les issues,
et, cette liste  la main, on fut arrter les trois-quarts des
habitants.

La consternation fut gnrale. On arrtait les personnes, et, sans leur
donner le temps de s'expliquer, on les conduisait dans une vieille
glise  moiti dmolie qui servait de dpt. Notre officier municipal
tint sa promesse; il nous fit prvenir que nous serions du nombre des
arrts; mais je ne sus si ce serait la nuit mme ou le lendemain. Je
pris cependant mes prcautions; je prparai tout ce qu'il fallait pour
habiller chaudement ma petite fille, et je recommandai  la femme de
chambre de me l'amener o je serais conduite. Je me jetai sur mon lit,
sans me dshabiller, et j'attendis l'vnement sans beaucoup de frayeur,
persuade qu'aprs une explication je ne pourrais tre incarcre
long-temps.  deux heures, j'entendis frapper assez violemment  la
porte, et des officiers de paix, ou plutt des membres du comit
rvolutionnaire, entrrent dans ma chambre et me dirent en anglais: il
faut te lever et nous suivre. Je leur rpondis en franais, car dans les
occasions majeures je n'aime  me servir que d'une langue dans laquelle
je puisse comprendre la consquence d'une phrase qui peut quelquefois
avoir une autre interprtation. Je leur rpondis que j'tais prte  les
suivre, mais que, si c'tait comme anglaise qu'ils m'arrtaient: ils
devaient voir qu'ils se trompaient.

Tu diras tes raisons quand tu seras interroge, me dirent-ils.

Les domestiques taient tellement effrays de cet appareil militaire,
que la femme de chambre, au lieu de m'apporter ma fille, s'tait enfuie
avec elle dans le grenier. Nous partmes donc avec lady Montaigue qui
m'attendait au bas de l'escalier. Le mari de cette dame et son frre
avaient t emmens les premiers.  peine si on nous avait laiss le
temps de prendre nos manteaux et nos chapeaux. Nous fmes conduites dans
l'glise dont j'ai parl, qui tait trs froide, car nous tions au mois
d'octobre. Le tableau qui s'offrait  nos yeux tait  la fois triste et
bizarre: cette glise ressemblait  une ruine, et,  l'exception du
matre-autel, ce qui tenait au culte avait disparu. Je regardais
douloureusement ces froides dalles, ces longs arceaux, ces portiques
sous lesquels des malheureux erraient comme des ombres, pleurant et se
livrant au dsespoir, lorsque j'aperus une femme ou plutt une espce
de folle que j'avais rencontre quelquefois depuis son retour
d'Angleterre. C'tait la soeur de mademoiselle Desgarcins, du
Thtre-Franais, et la veuve d'un capitaine de vaisseau. Elle se tenait
sur les marches de l'autel, une guitare  la main. Je lui dis qu'elle
tait bien heureuse d'avoir pu emporter sa guitare, tandis qu'on m'avait
 peine permis de me munir des choses les plus ncessaires. Ah! me
rpondit-elle d'un ton emphatique, cette guitare m'est bien ncessaire,
car la musique seule calme mes nerfs; mais j'ai cass mon _mi_, et
j'attends qu'il fasse jour pour prier un de ces _messieurs_ de m'en
procurer un autre. En attendant je vais baisser le ton, et elle
essayait, malgr l'absence de son _mi_, de chanter:

     L'infortun David au pied du saint autel
     Par ces mots en pleurant implorait l'ternel:
     Je suis puni, je perds ce que j'adore.

Plusieurs personnes l'ayant prie de se taire, elle se plaignit
amrement de l'injustice et de l'inhumanit des hommes qui voulaient lui
ter la seule consolation qui lui restt. Je quittai cette folle et je
fus m'asseoir prs de lady Montaigue. Cette pauvre femme pleurait et
rptait douloureusement: _Ah! m chre, c'est le proqu qui en est l
cause_. Malgr le malheur de notre situation, je ne pus m'empcher de
sourire, car c'tait le perruquier gascon, auteur de cette fatale liste,
qu'elle appelait le _proqu_.

--Ah! me dit-elle, pouvez-vous rire ainsi quand il y va de notre tte.

--Tout ce qui peut vous arriver, c'est d'tre renvoye en Angleterre;
quant  moi qui suis artiste, on me fera partir pour Paris, mais il y a
ici des malheureux pour lesquels j'ai des craintes relles.

J'attendis le jour avec impatience. Lorsque le crpuscule commena 
paratre, je vis entrer un militaire qui venait donner quelques ordres.
Sa figure tant douce et prvenante, je me hasardai  l'aborder.

--Monsieur, lui dis-je, on m'a conduite ici sans doute par erreur, car
je suis artiste et trangre  cette ville. J'ai t arrte comme
anglaise, et cependant il me serait facile de prouver que je ne le suis
pas, si je pouvais parler au reprsentant.

--Cela ne se peut gure, rpondit-il, mais on entendra tout le monde 
Abbeville, o vous devez tre transfres demain.

--Mon Dieu! mais c'est justement ce que je ne voudrais pas, monsieur,
ajoutai-je d'un ton suppliant; ne pourrais-je par votre entremise parler
au citoyen Lebon? Je suis persuade qu'il ne me ferait pas partir.

Il secoua la tte en signe d'incrdulit. Cependant, aprs avoir
rflchi un moment, il me dit:

--Attendez, je vais voir si cela est possible.

Aprs un quart d'heure, qui me parut un sicle, il rentra, me prit par
le bras, et nous sortmes ensemble. On me regardait avec envie, et
cependant je traversais cette glise avec tristesse: il est des moments
o l'on a presque de la honte d'tre plus heureux que les autres, car il
semble qu'on leur drobe quelque chose. La maison habite par Joseph
Lebon tant en face de notre glise, nous y fmes bientt rendus. Il
tait devant la chemine, mais il se retourna lorsque j'entrai, et il
dit en riant: Ah ! toutes les jolies femmes m'en veulent donc
aujourd'hui. Cela m'ayant enhardie un peu, je rpondis modestement que
l'obscurit m'tait favorable. Voyant qu'il tait d'assez bonne humeur,
je repris de l'assurance et rsolus de ne pas me laisser intimider.
Joseph Lebon tait d'une taille moyenne et assez bien prise; sa figure
douce et agrable avait cependant quelque chose de sournois et de
diabolique. Il rgnait dans sa mise une sorte de coquetterie; sa
carmagnole tait d'un beau drap gris et son linge d'une grande
blancheur; le col de sa chemise tait ouvert, et il portait l'charpe de
dput en sautoir; ses mains taient trs soignes, et on disait qu'il
mettait du rouge. Quel bizarre assemblage de frocit et d'envie de
plaire!... On ne le connaissait pas encore pour ce qu'il s'est montr
depuis; ce n'est qu' Abbeville et  Arras qu'il a commenc son horrible
carrire de meurtre. Il commena la conversation par me faire des
plaisanteries assez grossires sur le jeune officier qui m'avait amene,
puis se retournant brusquement vers moi, il me dit: en dfinitive, que
me veux-tu?

--Mais un passeport pour retourner  Paris.

--Rien que cela? pas davantage! tu n'es pas dgote. Mais tant
trangre au dpartement, pourquoi te trouves-tu ici parmi des
aristocrates?

--D'abord, citoyen, ce ne sont pas des aristocrates, ce sont des
Anglais.

--Parbleu! belle preuve.

--Toute leur famille est dans l'opposition au parlement d'Angleterre.

--Beaux patriotes que vos Anglais, des patriotes  l'eau rose. Enfin
pourquoi te trouves-tu ici?

--Je suis venue y prendre les bains de mer pour ma sant.

--Tu n'as pas l'air malade.

--C'est qu'ils m'ont fait du bien. Citoyen, lui dis-je pour donner un
autre cours  cet entretien, mon mari tant  l'arme de la Vende, vous
voyez...

--Oui, je vois, interrompit-il, que, pendant que ton mari se bat contre
les ennemis, tu t'arranges assez bien avec eux.

--Du tout, citoyen, les artistes sont cosmopolites, et j'avais
d'ailleurs le dessein de donner un concert au bnfice des veuves et des
orphelins des citoyens morts en dfendant la patrie.

--Bien, mais pourquoi ne l'as-tu pas fait?

--C'est qu'il n'y a pas ici un musicien capable de jouer _Dupont, mon
ami_ (cela le fit rire).

--As-tu des enfants?

--Oui, citoyen, j'ai une petite fille.

--Alors il faut venir ce soir au bal de la socit patriotique, et
l'amener avec toi.

--Mais, ma fille n'ayant que quatre ans, ne danse encore que sur les
genoux.

--Eh bien! je la ferai danser.

Puisqu'il aimait les enfants, il aurait bien d prendre plus de piti de
ceux qui en avaient.

--Allons, c'est convenu, tu danseras avec ce joli garon, ajouta-t-il en
me montrant l'officier qui m'avait amene.

--Oui, citoyen reprsentant.

--Tu es une aristocrate, tu ne tutoies pas.

--Vous avez trop d'esprit pour vous arrter  ces misres, lui dis-je
sans me dconcerter; qu'est-ce que a prouve? que je n'en ai pas
l'habitude, et que je n'ai jamais tutoy que mon amant (il fallait bien
lui parler son langage).

--Tu as l'air d'un fameux sans-souci.

--J'en prends le moins que je peux, mais je serais bien plus gaie au bal
de ce soir, lui dis-je en me rapprochant de lui d'un air suppliant, si
vous vouliez me donner quelque espoir pour mes amis?

--Ne parlons pas de cela, s'cria-t-il d'un ton svre.

Je le saluai et retournai chez moi, bien triste de n'avoir rien pu
obtenir pour mes amis; car je craignais qu'ils ne fussent condamns 
une longue rclusion. Ils obtinrent heureusement quelque temps aprs la
permission de retourner chez eux, mais avec un gardien  leurs frais. Ce
fut le procureur de la commune qui la leur fit obtenir.

Je me disposai donc  aller  ce bal, dans la toilette la plus simple,
car outre que j'tais peu dispose  briller, je ne voulais pas qu'on
pt m'appeler _muscadine_. J'habillai ma petite fille et la fis bien
gentille: son lgance ne pouvait la compromettre.  huit heures je me
rendis avec elle  la section. Tous les hommes,  l'exception des
militaires, taient en carmagnoles. J'tais fort peu en train de danser,
mais il me fallut faire contre fortune bon coeur. Plus d'une dame m'envia
l'honneur de danser avec le reprsentant, et cependant je leur aurais
cd volontiers cet honneur. Il fit beaucoup de caresses  ma fille;
sous prtexte qu'elle tait fatigue je me retirai de bonne heure. Je ne
partis nanmoins qu'aprs qu'il eut autoris le procureur de la commune
 me dlivrer un passeport. C'tait un fort honnte homme que ce
fonctionnaire; il et t  souhaiter que beaucoup d'hommes en place de
ce temps lui eussent ressembl, car il a fait tout le bien qu'il a pu,
et empch le mal, lorsque cela lui tait possible. Je l'ai revu depuis
avec bien du plaisir. Joseph Lebon m'avait invite  lui faire mes
adieux avant mon dpart; mais je m'en gardai bien, car je craignais
qu'il ne lui vnt quelque rminiscence. Je partis le coeur navr de
n'avoir pu revoir mes amis; j'tais loin de m'attendre  ce qui devait
arriver, je n'en sus mme les dtails que long-temps aprs. Lady
Montaigue, son mari et son frre, qui se flicitaient que j'eusse
chapp  la triste destine de nos compagnons de malheur, furent
envoys  Abbeville, jets sur des charrettes les uns sur les autres
comme des moutons qu'on envoie  la boucherie. La crainte des
reprsailles leur sauva la vie, mais ils eurent beaucoup  souffrir dans
les prisons. De tous les malheureux envoys  Abbeville puis  Arras,
pas un n'en revint. Un pauvre mdecin de ma connaissance, M. Butor, dont
l'amabilit contrastait tant avec son nom, et qui tait le plus honnte
des hommes, tait de ce nombre. Je suis encore  me demander comment
j'ai pu me tirer des mains de cet homme froce;  la vrit j'tais sans
crainte, car je ne me doutais pas du danger, et je crois qu'il y a une
espce de magntisme qui agit sans qu'on s'en rende compte, et qui fait
qu'on en impose  ceux dont on n'a pas peur. Le ton de franchise et
d'assurance manque rarement de produire cet effet. Mais si j'avais t
emmene  Arras avec les autres, je n'aurais pu parler  Joseph Lebon,
et d'ailleurs la terreur de son nom m'aurait caus la mme frayeur qu'
tous ces malheureux[1]. Enfin quand je rflchis  tout ce qui aurait pu
m'arriver alors, je suis comme quelqu'un qui regarde un prcipice qui
devait l'engloutir et auquel il a chapp par miracle. Combien de
circonstances dans la vie sont inexplicables et confondent tous les
raisonnements.

J'arrivai  Paris  la fin d'octobre 1793 et fort  propos pour chanter
les solos dans les choeurs du _Timolon_ de Chnier, qui devait tre jou
au Thtre de la Rpublique.



II

Je reviens  Paris.--Rptition gnrale de la tragdie de
_Timolon_.--Chnier invite plusieurs dputs  y assister.--Au moment
du couronnement de Timophane, le dput Albite fait une sortie
violente.--On s'enfuit en tumulte.--On joue le lendemain
_Caus-Gracchus_.--Albite renouvelle la scne de la veille, et jette sa
carte de dput dans le parterre.--Manire dont madame de Genlis raconte
dans ses mmoires l'anecdote relative  Chnier, avec mademoiselle
Dumesnil,  laquelle il avait rendu un service Important.--Fusil et
Martainville.--Fusil fait enfuir Martainville proscrit. Il le dguise en
paysan et lui donne de l'argent pour son voyage.--Reconnaissance de
Martainville.--Fusil  l'arme de Vende.--Il rencontre le gnral
d'Autichamp, chef des Vendens, bless.--pisode.


Chnier avait invit plusieurs dputs  venir assister  la rptition
de _Timolon_, que l'on faisait ordinairement le soir. Albite et Julien
de Toulouse, je crois, taient du nombre; je ne me rappelle pas les
autres. Au moment o l'on couronne Timophane, Albite, interrompant
l'action, fit une sortie virulente contre la pice et contre l'auteur.
Choeur[2] et comparses, tout le monde s'enfuit en tumulte, comme 
l'Opra, lorsque le grand-prtre prononce un anathme. La salle et les
loges furent bientt dsertes. Chnier parla d'une manire trs anime 
ces dputs et chercha  justifier ce couronnement par l'vnement de la
fin, mais ces messieurs ne voulurent rien entendre. Nous crmes que
Chnier serait arrt dans la nuit, et il le pensait lui-mme; cependant
il n'en fut rien; on donna mme le surlendemain son _Caus-Gracchus_ 
la place de _Timolon_; mais il parat qu'Albite tait dcid  le
poursuivre dans tous ses ouvrages, car  ce vers,

     Des lois et non du sang,

comme il partait un applaudissement gnral, ce dput se leva du balcon
o il tait plac, en criant au parterre: _Le sang des conspirateurs!_
et il jeta sa carte de dput au public, auquel il adressa un long
discours sur l'inconvenance de ce vers, ajoutant que l'auteur ne pouvait
tre qu'un mauvais citoyen, et qu'il le signalait comme tel[3]. On
regarda ds-lors Chnier comme un homme proscrit, et tout le monde
s'loigna de lui. Quelques amis et les femmes, qu'on trouve toujours
dans le malheur, ne l'abandonnrent pas et lui restrent fidles.

 cette poque, Andr Chnier, frre de l'auteur, attendait son jugement
d'un jour  l'autre. Si Marie-Joseph Chnier et tent la moindre
dmarche en sa faveur, il n'et fait qu'avancer sa perte; on sait
d'ailleurs que, dans ces temps malheureux, il n'y avait de salut que
pour ceux qu'on oubliait, car les choses pouvaient changer par l'excs
mme o elles taient parvenues. Un nomm Labossire, qui tait employ
au comit du salut public, a sauv plusieurs personnes en remettant leur
acte d'accusation en-dessous, lorsqu'ils se prsentaient dans les
cartons. Le 9 thermidor arriva, et ils chapprent  la mort. Ce jour,
hlas! vint trop tard pour Andr Chnier, et pour tant d'autres; il
prit la veille de ce jour, et ce qu'il y eut d'affreux pour son frre,
c'est que cette tragdie de _Timolon_ qui devait le perdre, si les
choses n'eussent chang, fut le sujet des calomnies les plus affreuses
et des fables les plus absurdes rpandues par ses ennemis et accueillies
par les gens qui n'examinent rien, et croient le mal sans chercher 
approfondir la vrit.

       *       *       *       *       *

Je voyais peu Chnier avant cette poque, mais lorsqu'il fut trait avec
tant d'injustice et accus d'une aussi horrible action, moi qui tant de
fois l'avais entendu gmir de la mort de son frre, ce fut un motif pour
que je le visse plus souvent. Il est si facile de faire adopter une
impression fcheuse dans les moments de trouble, que celui qui en est
accabl ne peut plus se relever; il semble que l'on se plaise  chercher
des faits  l'appui pour y donner de la vraisemblance. Les crits
restent et se relisent quelquefois aprs un long espace de temps; bien
souvent aussi les histoires contemporaines les recueillent. Madame de
Genlis, dans ses _Mmoires_ ne cite-t-elle pas une anecdote aussi fausse
qu'invraisemblable, et qu'elle place mme dans un temps o il n'y avait
pas de terreur, car la rvolution commenait  peine. Chnier  cette
poque n'avait encore occup qu'une place  l'Institut, et Andr Chnier
n'tait pas arrt. Je veux parler de l'entrevue de mademoiselle
Dumesnil avec le pote Chnier. J'ai si souvent entendu raconter cette
anecdote  madame Vestris, la tragdienne, soeur de Dugazon, et par
Chnier lui-mme, que je n'ai pu en oublier les dtails, les voici:

Madame Vestris tait trs lie avec mademoiselle Dumesnil, que son grand
ge et ses infirmits retenaient dans son lit. M. Chnier parlait sans
cesse  madame Vestris du regret qu'il prouvait de n'avoir jamais vu
cette clbre actrice. Cela paraissait assez difficile  obtenir;
cependant un jour madame Vestris, parlant  mademoiselle Dumesnil des
jeunes auteurs sur lesquels on pouvait fonder quelque esprance pour
soutenir la scne franaise, nomma Chnier. On avait donn de lui
_Charles IX_ et _Henri VIII_ (mademoiselle Dumesnil s'tait fait lire
ces deux ouvrages).

Nous esprons beaucoup de ce jeune pote, ajouta madame Vestris, et
elle saisit cette occasion pour lui apprendre que c'tait  lui qu'elle
devait le retour de sa pension, qu'il n'avait cess de solliciter 
l'Institut, et de l'extrme dsir qu'il avait de la voir. Mademoiselle
Dumesnil n'hsita plus.

Amenez-le ce soir, lui dit-elle, afin qu'il puisse voir Agrippine
infirme.

Ils vinrent en effet; il faisait petit jour dans la chambre; mais en
voyant entrer Chnier elle se leva sur son sant, et avanant la main
avec grce, elle lui rcita tout le grand couplet d'Agrippine. Le jeune
pote tait dans une telle extase, qu'il osait  peine respirer, dans la
crainte de l'interrompre; elle avait cess de parler, qu'il coutait
encore[4].

En rectifiant des faits dnaturs avec tant de malveillance pour Chnier
et pour d'autres personnes, on ne s'tonnera pas que je veuille rtablir
ceux qui concernent Fusil; je ne rpondrai que par des faits.

Peu d'hommes dans la rvolution ont t plus faussement jugs par les
uns ou plus souvent calomnis par les autres, et cela se conoit, car
quoique son coeur ft plein d'humanit, il tait de la plus grande
exagration dans ses paroles. Il se serait fait assommer plutt que de
manquer  sa conviction, mais il tait incapable de faire du mal  qui
que ce soit. Julie Talma, qui l'aimait et lui rendait justice, lui
disait sans cesse: Mais taisez-vous donc, _mchant bonhomme!_ vous
rendez service  tous ces gens-l, et vous querellez avec eux; ils
tairont vos bonnes actions et rpteront vos mauvaises paroles. Les
ennemis se retrouvent dans tous les temps: ils tourmentent les vivants
et troublent la cendre des morts.

Hlas! elle prophtisait! l'un lui a prt de fausses anecdotes et
l'autre le met hors la loi (ainsi que l'a dit M. Arnault dans ses
_Mmoires_), dans un temps o Fusil tait  l'arme de l'Ouest avec le
gnral Tureau. J'ai ses tats de service, et je peux en montrer les
dates.

Si je n'ai pas rpondu aux imputations diriges contre mon mari, c'est
que, quand la fureur des partis est encore dans toute sa force et que la
haine ou l'exagration dirige la plume des crivains, on voudrait en
vain se faire entendre. Il faut pourtant faire la part de l'poque, de
la jeunesse, de l'exaltation des ides, de cette fivre et de ce
fanatisme rpublicain qui s'tait empar de toutes les ttes. Les hommes
sont souvent ce que leur position les fait et vont o les pousse la
socit qui les entoure. Fusil n'tant pas d'ailleurs un personnage
historique, j'avais le droit de penser que, lorsque les passions
s'apaiseraient, le temps, qui remet tout  sa place, viendrait  mon
aide, mais je me trompais. Les animosits d'opinion survivent  la
jeunesse et se retrouvent au bord de la tombe; on recueille avec soin
dans les crits et dans les journaux du temps ce que des haines
particulires avaient pu envenimer; on s'inquite peu de savoir si ces
faits ont t rapports d'une manire inexacte. Il est si facile de
donner  un fait une couleur odieuse, en dnaturant une circonstance et
en la racontant avec malveillance (_comme on l'a vu pour Chnier et pour
M. de Caulincourt, et pour tant d'autres_). Ne peut-on se tromper
d'ailleurs sur des vnements qui ont quarante ans de date, lorsque tous
les jours on se trompe sur des vnements qui se passent sous nos yeux.

Le premier crit contre Fusil, aprs la raction, celui qui a toujours
t reproduit depuis, venait d'un homme qui lui devait la vie, et  qui
il avait donn de l'argent pour qu'il pt quitter Paris.

En 89, Martainville et Fusil taient intimement lis.  peu prs du mme
ge, ils se convenaient et s'aimaient, quoique leurs opinions
diffrassent dj. Rien ne m'amusait plus que de les entendre se donner
mutuellement de ces dnominations dont les mots, inusits jusqu'alors,
commenaient  passer dans toutes les classes de la socit, et souvent
arrivaient  des gens qui ne les comprenaient pas: Tu es un
aristocrate! Tu es un dmocrate!... Enfin cela voulait dire qu'on
n'tait pas du mme avis, et, plus tard, cela voulut dire qu'il fallait
tomber sur des gens qui ne pensaient pas les uns comme les autres; mais
 cette poque il n'y avait encore aucun danger: aussi, aprs avoir
discut long-temps, ils finissaient par rire eux-mmes d'avoir fait de la
politique en pure perte.

--Mais dis-moi pourquoi, disait Martainville  Fusil, tu cries contre la
noblesse, toi qui par tat as d en tre mieux trait qu'un autre?

--C'est ce qui te trompe!... J'ai t vex, mpris pour ce mme tat
que tu me vantes... Ces gens-l nous applaudissaient au thtre, parce
que nous les amusions, mais, hors de l, nous n'tions pour eux que des
parias et des bohmiens. Le plus petit noble croyait avoir le droit de
nous insulter, et si nous voulions qu'ils nous en fissent raison, on
nous rpondait par les fers et les cachots.

--Ah! voil de l'exagration!...

--Nullement!... coute ce qui m'est arriv en 87... Ce temps n'est pas
encore bien loign! Avant que je ne connusse mademoiselle Fleury,
j'tais  Besanon, et je devais me marier avec mademoiselle Castello
(depuis madame Darboville ). J'tais fort aim dans cette ville, et tout
le monde connaissait mes intentions. Cette demoiselle, ainsi que sa I
famille, tait fort considre. Un soir que je la reconduisais avec sa
mre, des gardes-du-corps l'insultrent par les propos les plus
obscnes, et voulurent l'arracher de mon bras. Pensant qu'ils taient
gris, je cherchai  leur faire entendre raison, mais j'tais dans
l'erreur. L'un d'eux ayant lev la main pour me frapper, je me jetai sur
lui et le saisis  la gorge. Quelques personnes tant accourues au bruit
que cela avait caus, je remis ces dames  un de mes amis, et le priai
de les ramener chez elles. J'offris alors  l'officier de lui rendre
raison: il me rpondit qu'il ne se battrait pas avec un saltimbanque, et
qu'il y avait d'autres moyens de chtier un vil histrion!... Tu juges de
ma fureur!... Les jeunes gens de la ville, qui m'aimaient beaucoup, et
parmi lesquels se trouvaient plusieurs de mes amis, voulurent prendre
parti pour moi. Une affaire entre militaires et bourgeois pouvant
devenir une chose trs grave, un homme plus raisonnable qui se trouvait
l, un avocat trs estim, calma les esprits, et ces messieurs se
retirrent en profrant des injures et des menaces.

Mademoiselle Castello ni moi ne joumes le lendemain, afin d'viter le
bruit qu'aurait pu causer notre entre en scne. Je passai la journe
avec mes amis, et le soir ils voulurent m'accompagner, persuads que ces
gardes-du-corps ne s'en tiendraient pas la. Je refusai et je pris une
pe sous ma redingote, pour me dfendre en cas d'attaque. En effet, je
fus assailli sur le rempart par des gens qui semblaient m'avoir attendu.
C'taient ces mmes officiers, mais en plus grand nombre et sans
uniformes; ils taient arms de btons. Je tirai mon pe et m'adossai 
un arbre, en leur criant que, s'ils m'attaquaient, je vendrais cher ma
vie. Cette menace ne parut faire aucune impression sur eux, et j'tais
perdu sans M. d'Autichamp, que le hasard avait amen de ce ct, et qui,
voyant un homme assailli par plusieurs, s'cria:

--Eh! quoi, messieurs, avez-vous l'intention de l'assassiner?...

--Non!... rpondirent-ils, nous voulons punir son insolence!...

--J'ignore, reprit M. d'Autichamp, le sujet de la querelle, mais je suis
rsolu de m'opposer  tout acte de violence. Venez, monsieur, je vais
vous accompagner jusque chez vous!...

Chemin faisant, je lui racontai ce qui m'tait arriv la veille.

--Il faut apaiser cette affaire, me dit-il, car elle peut devenir
fcheuse pour vous, mais je prvois que vous serez oblig de quitter
Besanon. J'en parlerai demain au vicomte de Puysgur (c'tait le
commandant); ne sortez pas que je ne vous aie vu.

Mais avant que M. d'Autichamp et pu faire aucune dmarche, je fus
arrt; on me mit les fers aux pieds et aux mains, comme  un criminel,
et je fus jet dans un cachot, dont je ne sortis que pour quitter la
ville: tout cela, sans tre entendu et quoique les tmoignages eussent
t en ma faveur. Cet vnement fit manquer mon mariage et me laissa
long-temps sans existence.

Ceci se passait en 1787; crois-tu que cela m'ait donn un grand amour
pour le despotisme de la noblesse?

--Tu vois cependant que M. d'Autichamp s'est conduit en homme
d'honneur!...

--Je ne prtends pas te dire qu'il n'y ait pas de gens d'honneur parmi
eux; il y a peut-tre moins de morgue dans la haute noblesse que dans la
petite; mais ils se croyaient tous le droit de nous craser. Lorsque
l'on nous insultera maintenant, nous pourrons en avoir raison.

Voil les premiers motifs qui rendirent Fusil rpublicain; mais il et
sans doute t moins exalt, s'il ne ft pas venu au thtre de la
Rpublique, o il tait entour de gens qui lui montaient la tte, et
dont la plupart l'ont dsavou.

Nous tions alors en 91, et les vnements marchaient  grands pas.
Non-seulement il tait dangereux d'mettre, mais d'tre cit pour avoir
une opinion. Fusil avait souvent averti Martainville de se tenir sur ses
gardes, de ne pas parler aussi lgrement, surtout lorsque le vin de
Champagne lui montait  la tte. Martainville n'en avait pas tenu
compte. Un jour cependant il arriva fort alarm et me dit qu'il tait
persuad qu'il ne tarderait pas  tre arrt. J'arrivais de la Belgique
et je ne savais rien de ce qui se passait  Paris, o j'avais prouv
beaucoup de chagrins et d'inquitudes.

--Attendez, lui dis-je, que mon mari soit rentr, il vous donnera
quelques bons conseils et pourra peut-tre vous tre utile.

J'aimais assez Martainville, parce qu'il avait un caractre qui
m'amusait, et que je lui croyais un bon coeur, quoiqu'en gnral il ft
peu estim. Mon mari rentra avec Michot; ils furent d'avis qu'il fallait
que Martainville quittt Paris, o il ne serait pas en sret; mais
c'tait chose assez difficile de se procurer les papiers ncessaires,
mme pour passer la barrire.

--Tu resteras chez moi, lui dit Fusil, jusqu' ce que j'aie pris des
renseignements  ce sujet. Je vais voir quelqu'un de ta section, qui
pourra m'en donner.

Le soir il lui annona qu'il avait t dnonc, et qu'il ne pourrait
passer la barrire que dguis. On avait t dans sa maison pour
s'informer de l'heure  laquelle il devait rentrer.

--Tu attendras chez moi, ajouta Fusil, jusqu' jeudi, jour o je serai
de garde  la barrire. Voyons, endosse un de mes habits de paysan, pour
t'accoutumer aux allures qu'il te faut prendre; et il lui fit rpter
son rle. Je ne pouvais, en le voyant ainsi, m'empcher de rire, et cela
mettait Fusil en colre. Il est certain que la circonstance n'tait rien
moins que gaie. Martainville n'avait jamais d'argent, et Fusil, dont les
appointements taient presque entirement saisis, n'en avait gure.
Cependant il lui donna trois cents francs qu'il venait de recevoir. Le
lendemain tant le jour de garde de mon mari, Martainville s'achemina 
la barrire, le dos vot, comme on le lui avait recommand, avec un
grand panier rempli de provisions, au bras. Nous lui avions fait
emporter des provisions, afin que, tant qu'il serait prs de Paris, il
n'entrt pas dans les auberges ou dans les cabarets. Son permis tait en
rgle. Il ne lui arriva rien de fcheux, et il sortit de Paris sans
obstacle. Mais si l'on avait souponn Fusil d'avoir favoris sa fuite,
Dieu sait ce qui lui serait arriv, car  cette poque nulle opinion ne
vous dfendait. Michot en fit l'observation  mon mari, et je n'ai pas
oubli qu'il ajouta:

--C'est un vilain monsieur, que ton ami Martainville; il n'en ferait pas
autant pour toi, et s'il peut un jour te faire du mal, il n'y manquera
pas.

Lorsqu'en 1802 on me montra l'article crit par Martainville contre
Fusil, je ne pus en croire mes yeux; je restai confondue. Je fus chez
lui le voir, et lui parodiai ce vers de Tartufe:

     Mais t'es-tu souvenu que sa main charitable,
     Ingrat, t'a retir d'un tat misrable?

--Oui, me dit-il, je sais tout ce que vous pouvez me dire, et il est 
ma connaissance que Fusil n'a jamais fait de mal, mais c'tait un
braillard, un nigaud, qui pouvait s'enrichir et qui ne l'a pas fait.

--Oui, je crois en effet que, s'il et suivi l'exemple de tant d'autres,
on ne se serait pas inform d'o serait venue sa fortune. S'il avait pu
surtout prter de l'argent  ses anciens amis, et qu'il et eu une bonne
table, aucun d'eux ne l'et attaqu; mais il n'a jamais voulu accepter
de place, et il a abandonn son tat pour dfendre son pays.

--Je vous disais bien, interrompit Martainville, que c'tait un nigaud.
Croyez-vous qu'on lui sache gr de ne s'tre pas enrichi?

--Mais ce n'tait pas une raison pour rapporter qu'il tait d'une
commission dont il n'a jamais fait partie; Duviquet vous l'a dit
lui-mme, et il le savait mieux que personne. Pourquoi donc rpter un
fait qui a t dmenti le lendemain? Vous savez bien que c'est 
l'Opra-Comique et non au Thtre de la Rpublique qu'un jeune homme est
mont sur une banquette pour lire l'article que vous citez et qui
concernait Trial.

--C'est possible, reprit Martainville, mais d'ailleurs pourquoi vous en
prendre  moi? J'ai un collaborateur.

--Ce collaborateur tait trop jeune alors pour avoir eu ces dtails
autrement que par vous; d'ailleurs, si vous lui eussiez dit les
obligations que vous aviez  mon mari, il et trouv tout naturel votre
rclamation contre cet article.

C'est cependant cette premire version de Martainville, dont on s'est
empare et qui a t rpte: Quand un homme est plac sous le poids
d'une accusation odieuse, il se trouve toujours des gens qui prtendent
en avoir t tmoins; mais s'il a fait quelque bonne action, personne ne
s'en souvient.

Il est un fait remarquable, c'est que, dans le _Moniteur_ et dans les
journaux officiels du temps, cits par les historiens, le nom de Fusil
ne s'est jamais rencontr. Ce n'est donc que dans ces scnes de thtre,
rptes de tant de manires, et dans lesquelles on a mis sur le compte
des uns ce qui appartenait aux autres, qu'il en a t question; on les
retrouve encore sous la plume de quelques Girondins rancuneux qui ont
dvers sur Fusil la haine qu'ils portaient aux rpublicains.

La premire impression reste toujours, mme aprs qu'on en a bien
dmontr la fausset; je puis en citer une preuve convaincante.

Une artiste de mes amies intimes, qui eut jadis une grande clbrit,
avait une soeur  Bordeaux. Ainsi que la plupart des artistes du
Grand-Thtre, elle fut arrte pendant le temps de la terreur. Comme il
y avait  cette poque un nomm Fusier, remplissant l'emploi de
basse-taille et qui tait fort li avec Tallien, lorsque ce dput vint
en mission  Bordeaux, on souponna ce chanteur d'avoir contribu 
faire arrter ses camarades, pour servir les intrts du second thtre,
dont il voulait tre directeur. Je n'examinerai point si cette
accusation tait fonde: j'aime mieux croire qu'elle ne l'tait pas;
mais, bien des annes aprs, me trouvant avec cette amie qui m'a
toujours tmoign un vif intrt:

--Il faut que je vous aime bien, s'cria-t-elle un jour, pour avoir pu
oublier que vous tes la femme de celui qui a fait arrter ma soeur 
Bordeaux; je ne vous l'ai jamais dit, mais...

-- Bordeaux? interrompis-je, Fusil n'a jamais t dans cette ville.

--Si fait, si fait, il a chant les basses-tailles.

--J'aurais plaint ceux qui l'auraient entendu chanter, repris-je en
riant, c'est _Fusier_ que vous voulez dire, un chanteur du Midi, qui n'a
jamais quitt Bordeaux.

--Ah! c'est possible, pardon, ma chre amie, j'ai toujours cru que
c'tait votre mari, d'aprs ce qu'a dit Martainville.

Voil comme on crit l'histoire.

Depuis cette explication, elle m'a rpt plusieurs fois:

--Il faut que je vous aime bien.

--Mais si vous m'aimez, ayez un peu plus de mmoire.

--Ah! c'est vrai, c'est vrai, quand on s'est habitu  croire quelque
chose, c'est terrible.

Et elle m'embrasse.

Lorsque Fusil tait dans la Vende en 95, comme aide-de-camp du gnral
Turreau, il rencontra ce mme M. d'Autichamp, devenu chef venden, qui
tait bless et pouvait  peine se tenir sur son cheval; ils
s'arrtrent et se reconnurent aussitt.

--Eh quoi! lui dit cet officier, c'est vous, Fusil, qui vous battez
contre nous?

--Fuyez! s'cria Fusil, f... le camp, car je n'ai d'autre alternative
que de vous faire prisonnier ou de passer devant un conseil de guerre.

Il tait temps, en effet, car  peine ce chef venden avait-il disparu,
que les troupes rpublicaines arrivrent.

C'est M. d'Autichamp qui a racont cette circonstance. Fusil n'en avait
jamais parl, pas mme  moi.

Dans ce mme temps, o l'on incendiait tout ce pays, il trouva un pauvre
enfant abandonn au pied d'un arbre, prs d'un village en flammes. Il le
prit sous son manteau, le porta dans la ville de Chollet, et fit
aussitt chercher une nourrice, car son intention tait de me l'envoyer
 Paris; mais la femme du gnral lui ayant demand avec instance cet
enfant, Fusil pensa qu'il serait plus heureux avec elle, et consentit 
le lui laisser.

Par une destine bizarre, il avait arrach un petit garon des flammes;
vingt ans plus tard j'ai trouv une petite fille au milieu des neiges,
et je l'ai sauve. Tristes pisodes des guerres!...




III

La terreur.--Visites domiciliaires.--La romance du Pauvre Jacques.--On
joue au tribunal rvolutionnaire.--Le prsident Bonhomme.--Runion des
proscrits chez Talma.--Marchenna.--Un mot de Riouffe.--La fte de
l'tre-Suprme.--Dner patriotique devant les portes.--_picharis et
Nron_, tragdie de Legouv.--Allusions  Robespierre.--Aprs le 9
thermidor.--Talma amoureux.


Le temps qui prcda la fte de l'tre-Suprme fut celui des plus
monstrueuses extravagances. On serait tent de croire qu'un esprit de
vertige s'empare quelquefois des hommes; privs de religion, ils furent
sur le point de diviniser Lepelletier et Marat. L'hymne des Marseillais
tait devenue la prire du soir;  la dernire strophe, _Amour sacr de
la patrie_, on criait:  genoux! et il et t dangereux de ne pas se
conformer  cet ordre. Les chants peignent les poques. Je me rappelle
un couplet chant dans une pice du Vaudeville o l'on inaugurait les
bustes de Marat et de Lepelletier. Le voici:

     Ces martyrs de la Libert,
     Patriotes sincres,
     Chez l'ami de l'galit,
     Sont des dieux qu'on rvre.
     Mais les modrs doucereux,
     Les aristocrates peureux,
     Sans les aimer, les ont chez eux,
     Comme un paratonnerre.

C'est dans ce mme temps qu'on faisait des visites domiciliaires. Un
dtachement du comit rvolutionnaire de la section, se trouvant de
service pour une de ces visites, chez mademoiselle Arnould, aperut le
buste de Marat coiff d'un turban.

Tiens, t'as Marat, t'es donc une bonne patriote, toi?

Ces visites se faisaient la nuit, et l'on peut penser que l'on avait
grand soin de brler tous les papiers qui pouvaient paratre le moins du
monde suspects. J'avais quelques couplets faits dans un temps o l'on ne
prvoyait pas qu'ils deviendraient un arrt de mort. Ils m'avaient t
donns pendant que j'tais  Tournay; ils taient conformes aux ides
d'alors. Je croyais les avoir brls depuis long-temps, mais comme toute
ma vie j'ai t distraite et brouillonne, ils m'avaient chapp
jusqu'alors.

J'tais couche lorsque ces messieurs vinrent me faire leur visite; je
me levai, et j'ouvris mon secrtaire. Ils lurent des lettres de mon
mari, qui tait alors  l'arme; ils regardrent ensuite minutieusement
chaque papier, introduisirent de petites pointes de fer dans les
fauteuils et jusque dans les matelas. Ne trouvant rien de suspect, ils
me souhaitrent une bonne nuit.

Le lendemain matin, voulant remettre en ordre tous ces papiers pars, la
premire chose qui me tomba sous la main fut une parodie de la romance
de _Pauvre Jacques_, romance fort en vogue trois ans auparavant, mais
dont les strophes parodies pouvaient m'envoyer au tribunal
rvolutionnaire. Voici les paroles de la vritable romance:

     Pauvre Jacques, quand j'tais prs de toi,
     je ne sentais pas la misre;
     Mais  prsent que je vis loin de toi,
     Je manque de tout sur la terre.

Et voici la parodie:

     Pauvre peuple, quand tu n'avais qu'un roi,
     Tu ne sentais pas la misre;
     Mais  prsent, sans monarque et sans loi,
     Tu manques de tout sur la terre.

J'ignore par quel miracle cette feuille leur tait chappe, car j'tais
 mille lieues de croire qu'elle se trouvt dans ces chiffons de papier.
Quant  la romance du _Pauvre Jacques_, on sait qu'elle devait son
origine  une jeune laitire suisse, que madame lisabeth avait fait
venir pour la mettre  la tte de sa laiterie, et qui regrettait
toujours son amoureux.

Cependant, malgr cet tat d'anxit continuelle, les amis, les
connaissances intimes aimaient  se runir; l'on prouvait un besoin de
se communiquer les craintes qui vous poursuivaient et qui n'taient,
hlas! que trop souvent ralises. Les amis qui s'taient spars la
veille taient-ils srs de se revoir le lendemain? Il semblait qu'en se
tenant serrs les uns prs des autres, l'on attendait avec plus de
courage le coup qui devait vous frapper. On prenait son parti sur le peu
de temps qui restait  vivre: c'tait une abngation complte de
soi-mme. L'on ne se disait point en se sparant: _ bientt, au
revoir_; mais: _ peut-tre jamais, ou dans un meilleur monde_.

Dans cet tat si nouveau pour la socit entire, on retrouvait encore
des moments de gaiet, et cet esprit franais qui ne nous abandonne
jamais se montrait parfois, lorsqu'on tait runis entre amis qui
couraient les mmes dangers. On jouait au tribunal rvolutionnaire, pour
s'accoutumer  le voir sans trembler. Chez Talma l'on distribuait les
rles pour la rptition. C'tait _Bonhomme_ (un grand chien de
Terre-Neuve) qui faisait le prsident; grande injustice que l'on
commettait en donnant un tel rle  ce pauvre animal, car c'tait bien
la meilleure bte que j'aie jamais connue: enfin il s'en acquittait
convenablement. Quand il fallait juger en dernier ressort, on lui
pinait l'oreille ou la queue pour le faire aboyer, ce qui voulait dire:
_ la mort._ Marchenna se chargeait de ce soin. Marchenna tait un
Espagnol passionn pour la libert: il avait eu la singulire ide de
venir la chercher en France, o il n'avait pas tard  tre proscrit
comme ami des Girondins. Il tait intimement li avec Souque[5], et
Riouffe dont la gaiet ne s'est jamais dmentie, quoiqu'il ft certain
du sort qui l'attendait, car il pouvait tre envoy  l'chafaud d'un
moment  l'autre. C'tait lui qui nous disait: Je suis venu par les
rues dtournes, parce que la guillotine court aprs le monde.

Ils avaient obtenu tous les deux de rester libres, sous la surveillance
d'un gendarme qui ne les quittait jamais; l'on accordait assez
facilement cette faveur, car l'on savait toujours o vous prendre en cas
de besoin, et d'ailleurs il tait impossible de s'enfuir ni de se
cacher.

Riouffe faisait la cour  toutes les femmes; il prtendait qu'un homme 
moiti condamn ne devait point trouver de cruelles, car a le rendait
intressant, et qu'une conversation d'amour, un tte--tte accompagn
d'un gendarme, avait quelque chose de pittoresque. Le fait est que, s'il
trouvait des cruelles, comme il s'en plaignait, il trouvait aussi toutes
les femmes disposes  s'intresser  son sort, et moi la premire.
J'prouvais pour ce pauvre garon un intrt bien pur; sa gaiet me
faisait mal, quoique je ne pusse m'empcher de rire de toutes ses
folies.

Un jour qu'il m'avait tourmente pour venir  un thtre qui se trouvait
au Palais-Royal, et o l'on ne jouait que des pantomimes, nous entrmes,
toujours accompagns de son garde.

Madame, dit-il,  l'ouvreuse de loges, nous sommes des jeunes gens qui
chappons  nos parents pour venir au spectacle: ainsi, placez-nous
bien, pas trop en vue.

Il fut peu de temps aprs conduit  la Conciergerie; fort heureusement
c'tait quelque temps avant le 9 thermidor. C'est l qu'il a crit ses
_Mmoires d'un dtenu_.

Ce fut au mois de mai que l'on rendit ce fameux dcret par lequel le
peuple franais reconnaissait l'tre-Suprme et l'immortalit de l'me.

On ne pouvait tre attach avec avantage  aucune administration
thtrale, sans faire partie de l'Institut de musique, Conservatoire
d'alors, pay par le gouvernement, et qui, par consquent, tait
toujours de service pour les ftes nationales. Je n'ai chapp qu'
celle de Marat, parce qu'heureusement j'tais malade.

Chnier, David, Mhul, Lesueur, Gossec, des artistes et des gens de
lettres, taient  la tte de cette administration. David composait le
plan, indiquait les costumes et les programmes, dsignait la marche des
ftes. Lesueur, et Mhul particulirement, composaient les hymnes que
nous y chantions, le chant _du Dpart_, la ronde _de Grandpr_, et les
hymnes de _la fte de l'tre-Suprme_.

Cette fte fut sans contredit la plus belle de cette poque. On avait
pratiqu sur la terrasse du chteau des Tuileries une rotonde qui
s'avanait en amphithtre. De chaque ct on descendait par un escalier
ayant une rampe pour soutenir les femmes, qui taient chelonnes deux 
deux du haut en bas, et chantaient les hymnes. Elles taient vtues
d'une tunique blanche, portaient une charpe transversale sur la
poitrine, une couronne de roses sur la tte, et une corbeille remplie de
feuilles de roses, dans les mains.

Cette conformit de costumes formait un coup-d'oeil ravissant. Un
orchestre nombreux, compos de tout ce que la capitale possdait de
clbrits musicales, et prsid par Lesueur, remplissait le devant de
la rotonde. Les dputs de la Convention, en grand costume, taient sur
le balcon. Prs des carrs, en face, on voyait la statue de l'Athisme.
Ce fut celle  laquelle Robespierre, un flambeau  la main, vint mettre
le feu et dont il partit une espce d'artifice. Cette effigie fut
remplace par une statue de la Raison, qui se dcouvrit toute noircie
des flammes de l'Athisme et du Fanatisme. Le changement de dcoration
eut peu de succs.

Cette crmonie accomplie, le cortge se mit en marche, et Dieu sait la
fatigue et la chaleur que nous prouvmes jusqu'au Champ-de-Mars. Ce fut
sous l'arbre qui tait au sommet de la Montagne que nous chantmes:

     Pre de l'univers, suprme intelligence,
     Bienfaiteur ignor des aveugles mortels,
     Tu rvlas ton tre  la reconnaissance, etc.

Cette crmonie finit fort tard. Nous mourions de soif et de faim; Talma
et David eurent grand'peine  nous trouver quelque chose  manger;
encore fmes-nous obliges de nous cacher, car cela aurait pu paratre
trop prosaque  Robespierre, qui, plac au sommet de la Montagne,
croyait sans doute que cette nourriture d'encens devait nous suffire. Ce
fut l, a-t-on rapport depuis, que Bourdon (de l'Oise) lui dit:

Robespierre, la roche Tarpenne est prs du Capitole![6]

C'est la premire fois que je vis de prs ce dput qui faisait trembler
tout le monde. Je le vis encore le jour o l'on mangea devant les
portes. Des tables taient places rue Richelieu, devant le thtre de
la Rpublique. Il s'arrta pour parler, je ne sais plus  qui. Il avait
l'air de fort mauvaise humeur, et ne semblait pas approuver ce burlesque
festin, command par la commune de Paris. Aussi nous permit-on de
quitter la table de bonne heure,  notre grand contentement.

Je n'ai jamais vu Robespierre dans les coulisses du Thtre de la
Rpublique, quoique j'aie lu quelque part qu'il y venait tous les jours.

Le comit de salut public, devant qui tout tremblait, finit enfin par
inspirer des craintes srieuses aux plus chauds dmocrates, surtout
lorsqu'ils se virent attaqus directement. Plusieurs d'entre eux avaient
t envoys  l'chafaud; les autres en taient menacs. Une telle
violence ne pouvait plus avoir une longue dure; on commenait donc 
entrevoir quelque faible espoir. Le 8 thermidor, jour o Robespierre fut
attaqu par ses collgues, Talma jouait au Thtre de la Rpublique la
tragdie d'_picharis et Nron_, de Legouv. Une foule de vers portaient
 faire des applications sur la circonstance, tels que ceux-ci, par
exemple:

     Eh! pourquoi voulez-vous, Romains, qu'on se spare!
     Quelle indigne terreur de votre me s'empare?
     Voil donc ces grands coeurs qui devaient tout souffrir!
     Ils osent conspirer et craignent de mourir.
     [...]
     Croyez-vous du pril par l vous dlivrer?
     Non, si Nron sait tout, votre impuissante fuite
     Ne drobera pas vos jours  sa poursuite...
     [...]
     Courez tous au Forum; moi, d'un zle aussi prompt,
     Je monte  la tribune et j'accuse Nron.
     Je harangue le peuple et lui peins sa misre;
     J'enflamme tous les coeurs de haine et de colre.

 ce vers, les applaudissements, long-temps comprims, clatrent
tumultueusement; puis il se fit tout  coup un grand silence, et l'on
semblait frapp de terreur. On laissa continuer la pice; mais le
lendemain, 9 thermidor, on donna de nouveau l'ouvrage, et les
applications furent saisies avec fureur.

     [...]
     la force! eh! qui t'a dit que tu l'aurais toujours?
     [...]
     C'est demander la mort que m'inspirer la crainte.
     [...]
     J'assieds sur l'chafaud mon trne ensanglant,
     Et je veux que toujours le monde pouvant
     Redoute, en me voyant, le signal du supplice,
     Et que l'avenir mme  mon nom seul plisse.
     [...]
     Quand ils le verront mort, ils oseront s'armer;
     Mais, tant qu'il rgnera, n'ayez pas l'esprance
     Que d'un matre implacable ils bravent la puissance.
     [...]
     Dans le fond de leur me ils cachent leur fureur,
     Et n'attendent qu'un chef pour montrer tout leur coeur.
     [...]
     Une voix mme crie en mon coeur oppress;
     Tremble, tremble, Nron: ton empire est pass.
     [...]
     Me voil seul portant ma haine universelle.
     [...]
     Tous les morts aujourd'hui sortent-ils du tombeau?
     Meurs! meurs! criez-vous tous...
     [...]
     Dcret du snat qui condamne Nron.


Il clata un applaudissement de rage  ce vers, de mme qu'aux vers
suivants:

     Quoi! tout souill du sang des malheureux humains,
     Ton sang, lche Nron, pouvante tes mains.
     [...]
     Je n'aurai pas su suivre et ne sais pas mourir.
     [...]
     Et mourant dans la fange, on ne le plaindra pas.

Le spectacle dura jusqu' une heure du matin, car chaque vers fut
interrompu et redemand.

Aprs une si longue terreur, cette horrible position finit enfin; les
prisons s'ouvrirent, et l'on reprit l'espoir d'un meilleur avenir.

Bientt on prouva le besoin de revoir sa famille, ses amis loigns, de
compter ceux qui avaient chapp  la mort. On voulut voyager, changer
de lieux. L'Italie, dont nos armes occupaient les principales villes,
avait attir une grande partie des proscrits; ils y avaient pris du
service militaire ou administratif. Les intimes connaissances s'taient
parpilles peu  peu, et il n'tait rest que ceux que leur tat ou
leurs affaires empchaient de quitter Paris.

C'est de cette poque que Talma commena  ngliger sa femme: il
rentrait tard les jours qu'il n'tait pas occup au thtre. Lorsqu'ils
avaient du monde  dner, on l'attendait souvent en vain. Sa Julie
trouvait toujours quelques motifs pour l'excuser: Il tait bien naturel,
disait-elle, que son mari prouvt, comme les autres, le besoin de se
distraire aprs les chagrins et les dangers de toute espce auxquels on
venait d'chapper. Cette pauvre femme, sans prvoir le sort qui la
menaait, tait confiante et paisible; mais moi, qui voyais Talma trs
assidu auprs d'une jolie petite personne qu'il avait enleve  son ami
Michot, et dont il paraissait fort pris, je ne partageais pas sa
confiance; nous en parlions souvent avec Souque, qui s'en apercevait
aussi, mais nous avions grand soin de ne pas montrer nos craintes 
madame Talma. Je savais que cette seule ide empoisonnerait sa vie, et
qu'il fallait la tromper pour ne pas dtruire son bonheur et lui ravir
sa tranquillit: ce qu'on ignore n'existe pas. Je pensai d'ailleurs que
cela ne pouvait avoir une longue dure, ce grand artiste tant trop
occup de son art, pour faire de l'amour une affaire srieuse; il nous
en avait dj donn la preuve avec mademoiselle Desgarcins, sa touchante
Desdemone. Son amour s'tait vanoui avec la nouveaut de la pice
d'_Othello_.




IV

_La jeunesse dore_ de Frron.--Louvet.--Lodoska.--Les voleurs de
diligences.--Aventure  Tournay.--Les faux assignats.--Le chevalier
Blondel.--Aigr.


 la terreur succda une raction qui ne fut pas moins cruelle, mais
comme elle se rpandit dans les dpartements, dans les campagnes, sur
les grandes routes, et ne se manifesta  Paris que par les extravagances
de ceux que l'on nomma _la jeunesse dore de Frron_, cela eut moins de
retentissement dans la capitale, mais ce n'en fut pas moins fcheux pour
ceux qui en furent victimes.

Frron tait un dput de la Montagne; il avait t envoy avec Tallien
en mission  Bordeaux, o il ne s'tait pas fait remarquer par une
extrme philanthropie. Cependant il fut un de ceux qui attaqurent
Robespierre, lorsqu'ils craignirent pour leur propre sret.

Aprs la raction, Frron fut l'tendard autour duquel se rallirent les
jeunes gens qui allaient dresser leurs plans de bataille dans les cafs,
et les mettre  excution sur les thtres, dans les rues et chez les
particuliers. Louvet, dput de la Gironde, qui avait chapp
miraculeusement  la proscription, ne put se soustraire  celle de ces
messieurs, pour avoir fait chanter la _Marseillaise_ au Thtre de la
Rpublique.

Je ne connaissais point ce dput; je savais seulement qu'il tait li
avec Talma, mais je ne l'avais jamais rencontr chez lui, lorsque je
voyais le plus habituellement Julie.

On sait combien son roman du _Chevalier de Faublas_ a fait de bruit; le
joli opra de _Lodoska_ en tait un pisode. Cependant, aucune jeune
femme n'et os avouer qu'elle avait lu cet ouvrage. Je me figurais que
l'auteur devait tre un cavalier charmant, aux manires lgantes et
nobles; enfin un homme accompli. Un jour, j'entendis prononcer le nom de
Louvet chez madame de Condorcet, o j'tais avec Julie Talma. C'tait en
1794, aprs la terreur; on parlait de la proscription de ce dput, et
d'une brochure qu'il venait de publier. Dans cet opuscule, il faisait
connatre minutieusement la manire dont il avait chapp  la mort par
les soins et la tendre sollicitude d'une femme, qui depuis fut la
sienne, et qu'il nommait Lodoska. Je voulus avoir cette brochure, et je
la lus avec un vif intrt. On ne manque jamais de se tracer en ide,
sous des couleurs ravissantes, l'image des hros dont on sait
l'histoire. Je m'imaginais que le chevalier de Faublas tait devenu un
homme politique; que la lgret de son ge tait remplace par des
formes plus srieuses et plus nobles, et que sa Lodoska tait toujours
belle et toujours adore. Cette fiction donnait plus de prix  l'ouvrage
que je lisais. Je parlai de cette brochure  Julie, et de l'intrt que
ce rcit m'avait fait prouver, sans y ajouter mes suppositions; je lui
dis seulement combien je dsirais pouvoir rencontrer M. et madame
Louvet.

Rien n'est plus facile, car ils dnent demain chez moi, et je comptais
t'inviter.

J'acceptai avec empressement, et j'arrivai de bonne heure, tant mon
impatience tait grande de voir mes hros. Lorsqu'on les annona, la
matresse de la maison se leva pour aller au-devant d'eux, et je la
suivis par un mouvement presque involontaire; mais je ne fus pas peu
surprise de trouver,  la place du Faublas que je m'tais dessin avec
tant de complaisance, un petit homme maigre,  la figure bilieuse, au
mauvais maintien,  la mise plus que nglige. Et cette belle
Lodoska!... laide, noire, marque de petite vrole, et de la tournure
la plus commune[7]. Je fus tellement dsenchante, que je n'en pouvais
croire mes yeux, et je regrettais encore mon illusion.

Aprs les premires flicitations sur les dangers auxquels ils avaient
chapp, sur le courage et l'admirable dvouement de madame Louvet,
Julie me prsenta  ce couple charmant.

--Voil, leur dit-elle, une de mes amies qui avait un bien grand dsir
de vous voir; elle a lu avec avidit le rcit touchant de vos dangers,
et n'a respir que lorsqu'elle vous a vus sauvs.

Louvet me fit un salut de la tte, accompagn d'un sourire qui voulait
dire: _Tu croyais rencontrer un Faublas!_...

Je pense qu'il avait lu mon tonnement sur ma figure. On parla de
nouveau de ce temps de malheur et d'alarme, et de la faon ingnieuse
avec laquelle Lodoska avait soustrait  la mort ce malheureux proscrit,
ce qui finit par m'intresser beaucoup, car Louvet tait un homme
d'esprit et de mrite, et sa femme, malgr son physique peu agrable,
n'en tait pas moins une personne remarquable. La maladresse de son mari
fut d'en faire une hrone de roman et de la peindre sous des couleurs
si sduisantes, dans son Faublas; s'il l'avait appele tout bonnement
madame Louvet, elle n'en aurait t que plus intressante, et il lui
aurait vit un ridicule qu'elle n'avait pas provoqu.

Riouffe venait aussi de publier ses _Mmoires d'un dtenu_; je les
prfre maintenant de beaucoup  ceux de Louvet. Riouffe tait  cette
poque un charmant garon[8], et je me le rappelle encore avec intrt,
sous la surveillance de son gendarme, et lorsqu'il pouvait, d'un moment
 l'autre, porter sa tte sur l'chafaud.

J'avais fait la musique de la romance qu'il avait compose en prison, et
qui se trouve dans les _Mmoires d'un dtenu_. Quoique je ne fusse pas
trs forte sur les rgles de la composition, je la fis d'inspiration, et
la chantai avec ce sentiment qui part du coeur: aussi plut-elle beaucoup
 tous ses amis.

Louvet ayant peu de moyens d'existence, voulut former un tablissement
de librairie. Il prit un magasin sous la galerie qui donnait alors sur
la place, en face du libraire Barba et de la porte des artistes du
Thtre-Franais. La belle jeunesse de Frron ne manqua pas de venir
assiger la boutique du libraire qui avait fait chanter _la
Marseillaise_ au Thtre de la Rpublique, et d'assaillir la belle
Lodoska de mille quolibets offensants.

En voyant ce rassemblement  sa porte, madame Louvet s'tait retire
dans son arrire-magasin, et son mari se promenait comme un lion qui
ronge son frein. Lorsque ces messieurs n'eurent plus la facilit
d'attaquer madame Louvet en face, ils se tournrent contre son mari.

Eh bien! chante donc _la Marseillaise_, lui crirent-ils.

Alors, dans un mouvement de rage, d'autant plus violent que depuis
long-temps il le concentrait, il ouvre la porte en s'criant d'un air de
mpris:

     Que veut cette horde d'esclaves?...

Ce beau mouvement de courage interdit un moment cette foule qui se
runissait contre un seul homme; mais bientt aprs ils se mirent 
vocifrer de nouveau.

Fort heureusement la patrouille, appele par les voisins, parvint  les
dissiper, mais Louvet ne put conserver son tablissement, car de
semblables scnes se renouvelrent tous les jours.

J'appris sa mort  mon retour de Bordeaux; cette pauvre madame Louvet
tait reste sans fortune. Je ne sais ce qu'elle est devenue et je ne
l'ai rencontre nulle part depuis.

Aprs les dvaliseurs de diligences  main arme, vinrent les compagnies
de Jsus, _les chauffeurs_, dont on parle si peu dans les crits que
l'on publie maintenant, et qui remplacrent les rpublicains exalts
dont on parle tant.

Les voleurs de diligences voulaient, disaient-ils, se ddommager de la
perte de leurs biens, confisqus par la Convention; mais la plupart
cependant n'avaient rien perdu, attendu qu'ils n'avaient rien  perdre,
et les chauffeurs, ni vengeance ni reprsailles  exercer. Ils ne
voulaient autre chose que le pillage et l'incendie. Lorsqu'ils
attaquaient les habitations des propritaires et des malheureux
fermiers, ils s'inquitaient peu de leurs opinions. Ceux qui avaient
perdu leur famille et leurs biens  la rvolution taient d'honntes
gens qui ne cherchaient point  s'en ddommager par de semblables
moyens; mais, dans tous les partis, on a toujours cherch  couvrir de
mauvaises actions par des sophismes. Lorsque les assignats parurent, il
se forma une compagnie pour en fabriquer de faux, afin de les
discrditer. Ces messieurs se chargeaient de les faire colporter; tout
cela avec les meilleures intentions du monde, et pour ruiner la
Rpublique qui les avait ruins. Mais ils ne songeaient probablement pas
que la fortune des particuliers, qui en taient fort innocents, se
perdait galement.

Voici une aventure qui m'arriva en ce temps-l mme, et lorsque j'tais
 Lille. Il y a une trs petite distance de cette ville  celle de
Tournay, qui appartenait alors  l'Autriche, et, avant l'migration, on
y allait trs frquemment. Un simple poteau sparait les deux pays. Les
communications taient si faciles, que plusieurs habitants de Lille y
avaient mme des maisons de plaisance, et on se croisait sans cesse sur
cette route. Les douaniers ne faisaient attention qu'aux voyageurs qui
pouvaient y passer des marchandises. Le thtre de Lille y donnait des
concerts et des reprsentations. Les migrs taient persuads alors
qu'il leur suffirait de se montrer aux portes de Paris, avec l'arme de
Cond, pour y entrer, et qu'on les recevrait comme des librateurs.
Leurs biens n'tant point encore confisqus, ils avaient de l'argent, et
ils en usaient comme si cela et d ne jamais finir: d'ailleurs ils
avaient, quelques-uns du moins, pour s'en procurer, des moyens que l'on
ignorait encore.

Ce fut  cette poque que le sacre de l'empereur d'Allemagne eut lieu.
Cette solennit attira un monde prodigieux  Tournay: les concerts, les
bals, les ftes, s'organisaient d'avance. Je partis donc pour cette
ville avec une dame artiste comme moi. Nous tions persuades que nous
trouverions des logements, ou tout au moins une chambre, dans la maison
o nous avions l'habitude de descendre; mais tout avait t pris de vive
force, et il y avait tellement de monde, que l'on couchait dans les
granges, dans les curies, et les tables taient dresses dans les cours
et dans les corridors.

Nous tions dans un fort grand embarras, et nous pensions dj 
retourner  Lille, lorsque nous rencontrmes deux dames de nos
connaissances de Paris; elles nous dirent qu'elles habitaient avec leurs
maris une petite maison de campagne tout prs de la ville; qu'elles nous
y donneraient l'hospitalit pour la journe, et que l'on pourrait
peut-tre nous trouver un gte pour la nuit; en pareille circonstance,
on se contente de ce que l'on trouve. Le mari d'une de ces dames, M.
Aigr, dans un voyage qu'il avait fait  Lille quelque temps auparavant,
tait venu me voir et m'avait confi qu'il migrait. Mais, comme on
fouillait  la frontire, et qu'il tait dfendu d'emporter de l'argent,
il me pria de vouloir bien lui coudre dans une ceinture un jeu de
cartes, comme il le disait en riant: c'taient trente-deux assignats de
mille francs. Cette somme, pour un si court voyage, pouvait faire
souponner qu'il avait le projet de rejoindre l'arme de Cond: aussi je
ne fus pas surprise de rencontrer sa femme  Tournay. Ils me dirent que
le chevalier Blondel tait avec eux et M. de *** avec sa femme, qu'ainsi
j'allais me trouver en pays de connaissance.

Nous nous apprtmes donc  passer une journe fort agrable. Ce
chevalier de Blondel avait l'esprit le plus gai et le plus original que
l'on puisse rencontrer. Aprs le dner, on alla se promener; mais ces
messieurs restrent pour fumer des cigares et jouer  la bouillotte. Je
ne sais plus quel motif, ou plutt quelle inspiration, nous poussa 
venir chercher quelque chose  la maison. Nous nous trompmes
d'escalier, et nous montmes dans un petit corps de logis qu'on ne nous
avait pas montr. Ayant trouv une porte qui n'tait qu'entrebille,
j'entre, et je vois des petits pots, des petites bouteilles avec du
noir, du rouge et des papiers. Au premier coup-d'oeil, je crus que
c'tait pour dessiner; mais en avanant je reconnus des assignats; les
uns commencs, les autres achevs. J'appelai ma compagne. J'tais, je
crois, ple comme la mort, et elle le devint elle-mme en me regardant.
Nous n'emes pas la force de nous communiquer nos penses, et nous
descendmes les escaliers comme la belle Isaure descendit ceux du
cabinet de _la Barbe-Bleue_.

--Ah! mon Dieu! lui dis-je, o sommes-nous? Il parat que c'est une de
ces runions dont nous avions entendu parler et auxquelles nous ne
voulions pas croire; mais qu'allons-nous faire? S'ils se doutent que
nous avons dcouvert ce secret, ils nous tueront peut-tre, pour nous
empcher d'en parler. Partons, car il nous serait impossible de nous
contraindre et de conserver notre sang-froid. Il leur suffirait de nous
voir un moment pour se douter de la vrit. Mais, comment faire? partir
sans rien dire, c'est aussi dangereux; je vais crire.

--Que penseront-ils?

--Ma foi, ce qu'ils voudront. J'aimerais mieux passer la nuit sur la
route que de rester ici; d'ailleurs on trouve plus de voitures pour
retourner que pour venir.

J'crivis donc que, dans la crainte d'tre indiscrtes, et ne voulant
point les gner, nous avions pris le parti de nous drober  leurs
instances pour ne pas cder  la sduction. Je laissai ce sot billet sur
la table, et nous partmes avec plus de vitesse que nous n'tions
venues, et croyant toujours qu'on nous poursuivait.

Lorsque nous fmes en sret, je me rappelai les trente-deux assignats
que j'avais cousus dans l'lgante ceinture de M. Aigr. Long-temps
aprs j'appris qu'il avait t arrt  Paris, ainsi que M. Blondel, et
qu'ils avaient t jugs sous la prvention de fabrication de faux
assignats. Comme c'tait aprs le 10 avril, cela ne m'tonna point. Ce
mme Blondel, qui tait encore  Sainte-Plagie lors des horribles
massacres de septembre, trouva le moyen d'chapper. Il harangua les gens
assembls autour de lui, leur dit qu'il tait prisonnier pour avoir
dfendu leur cause; enfin il les persuada si bien par son loquence, que
plusieurs de ceux qui l'coutaient le prirent sur leurs paules et le
portrent en triomphe comme un martyr de la libert. Il ne se laissa pas
enivrer par cette ovation, et gagna au large aussitt qu'ils l'eurent
quitt. Lorsqu'on en vint  lire son crou et que l'on vit qu'il tait
dtenu pour faux assignats, on voulut le retrouver: fort heureusement il
tait alors  l'abri de toute poursuite. Les deux dames avaient t
confrontes avec le chevalier Aigr, lors de son jugement; mais comme il
s'tait bien gard de les compromettre, elles s'en taient fort
adroitement tires. La femme de Blondel, qui tait jolie et trs
spirituelle, avait victorieusement plaid sa cause et celle de sa soeur.
Ils trouvrent tous trois le moyen de passer en Angleterre; mais le
malheureux Aigr avait port sa tte sur l'chafaud.




V

Je vais  Bordeaux.--Disette.--Arrive dans une ferme.--Famille
villageoise.--Ma guitare.--Puissance de la musique.--Je donne des
reprsentations  la Rochelle.--Les fichus verts.--L'argent et les
assignats.


Mon mari devant partir pour l'arme d'Italie, je me dcidai  accepter
un engagement  Bordeaux; mais une femme ne pouvait gure voyager seule
 cette poque, mme en diligence. Je ne savais quel parti prendre,
lorsque je rencontrai, chez une personne de notre connaissance, un
ngociant qui partait pour la Rochelle. Il avait une trs bonne voiture,
et dsirait lui-mme trouver quelqu'un pour voyager  frais communs. Nos
arrangements furent bientt faits; mais, dans la crainte de manquer de
chevaux de poste, car ils taient souvent en rquisition, nous prmes un
voiturier, qui nous assura qu'il trouverait des relais sur la route.
Nous nous munmes de provisions, autant qu'il nous fut possible d'en
emporter, car ce n'tait pas chose facile: non-seulement elles taient
rares, mais on les enlevait  ceux qu'on supposait en avoir.

En faisant nos arrangements dans la voiture, mon compagnon de voyage
voulut absolument me faire prendre ma guitare; je m'en souciais d'autant
moins que c'tait un embarras inutile.

--Qui sait, me dit-il, si nous tions obligs de rester en route, cela
vous amuserait.

Ne pouvant la mettre dans un tui qui aurait tenu trop de place, on la
suspendit au-dessus de nos ttes. Par un singulier hasard, ce fut une
heureuse prvision d'avoir emport cet instrument.

Tant que nous fmes prs de Paris, nous emes beaucoup de peine  nous
procurer ce dont nous avions besoin; mais  mesure que nous avancions,
cela devenait plus facile. Cependant, nos provisions commenant 
s'puiser, notre postillon nous conseilla d'en chercher d'autres avant
d'aller plus loin, et nous indiqua une habitation o nous pourrions nous
en procurer.

C'tait une riche ferme, dans une position charmante. Mon compagnon de
voyage descendit pour parler au matre de la maison.

--J'ai dans ma voiture, dit-il  ce bon fermier, une dame fort
indispose par les fatigues et les privations de toute espce que nous
avons dj endures depuis notre dpart.

Il lui en fit un tableau touchant, et je crois mme que, pour
l'attendrir, il l'assura que j'tais enceinte.

--Voyons, dit le vieux fermier, en se levant de son fauteuil et venant
 la voiture. Descendez vous reposer, madame, et venez prendre des oeufs
frais et du bon lait, cela vous rafrachira.

Il me conduisit dans une grande chambre o toute la famille tait
rassemble. Cette belle ferme me rappelait nos opras-comiques, surtout
_les Trois Fermiers_, de Monvel.

Une jeune femme bien frache allaitait son enfant: c'tait la bru. Une
vieille mre, deux jeunes filles, un grand garon et plusieurs petits
enfants, composaient cette belle famille. Il y avait dans tout cela un
air de propret, d'aisance, qui faisait plaisir  voir. Le vieux pre
tait du Languedoc; il me parla le patois de Toulouse, que j'avais
habite quelque temps.

Nous en revnmes aux difficults du voyage,  la peine que l'on avait de
se procurer les choses les plus simples, et nous demandmes comment nous
pourrions faire pour les acheter.

--Nous ne vendons rien, rpondit le fermier, mais si madame veut nous
jouer un petit air de c'te machine que j'ai vue dans la voiture: je ne
sais pas comment vous appelez a.

--Une guitare.

--Une guitare, soit. Eh ben, jouez-nous-en un petit brin, et j'vous
donnerons des provisions pour votre voyage.

Mon compagnon, enchant de cette reprsentation  notre bnfice, courut
vite chercher l'instrument[9].

Je leur chantai ce qui me vint  l'esprit de chansonnettes villageoises:

     Sans un petit brin d'amour,
     On s'ennuierait mme  la cour.

Cela les gaya fort, et me fit penser  la chanson du _Misanthrope_:

     Si le roi m'avait donn
     Paris, sa grand'ville.

Mais ce qui enchanta surtout mon vieux fermier, ce fut une romance
languedocienne, de Goudoulis, clbre par ses posies languedociennes:

     Tircis est mort pcare: osulous ploura lous.

Je crois qu'il m'aurait donn sa ferme, et m'aurait garde toute ma vie,
si j'avais voulu y rester.

--Saperbleu, madame, vous chantez joliment a, me dit-il, j'en ai la
chair de poulet.

Les succs flattent, de quelque part qu'ils viennent, et ce n'est pas
celui qui me flatta le moins, car il partait du coeur: c'est pour cela
que je m'en vante.

Cette guitare devait tre pour moi un talisman dans mon voyage. Elle me
fut encore favorable  la Rochelle. M. D..., en me la faisant emporter,
eut une prvision bien heureuse.

Comme il habitait la Rochelle, et que j'tais oblige d'attendre la
diligence de Bordeaux, il me fit descendre  l'htel o elle devait
arriver. On ta de la voiture tout ce qui m'appartenait, except mes
malles, qui devaient m'tre envoyes dans la soire.

Les garons, ayant mis dans une salle basse le sac de nuit, la guitare
et plusieurs autres bagatelles, ils furent avertir la matresse de la
maison.

L'htesse, lgante et belle dame, me voyant un si mince bagage,
n'augura pas beaucoup de mon sjour dans sa maison. Comme il tait
presque nuit, je lui demandai une chambre pour attendre l'arrive de la
diligence.

--Ah! Dieu sait quand elle viendra, me dit-elle.

--J'attendrai, lui rpondis-je.

--Je ne puis vous donner de chambre  prsent, car il n'y en a qu'une de
libre, et le voyageur qui l'occupe ne part qu'aprs le souper; il est
maintenant au spectacle.

--Il m'est cependant impossible de rester dans la salle  manger.

Elle m'ouvrit une pice qui donnait sur cette salle.

--Veuillez, lui dis-je, m'envoyer de l'encre, du papier et de la
lumire.

Cette dame avait l'air de mauvaise humeur et elle tait assez peu polie;
mais, en voyage, il faut prendre le temps comme il vient.

En attendant qu'on m'apportt de la lumire, ne sachant que faire, je
pris ma guitare et me mis  fredonner et  essayer un accompagnement.
Insensiblement, et sans mme m'en apercevoir, je finis par chanter, mais
 demi-voix. En me retournant, je crus voir de la lumire  travers les
fentes de la porte; je me levai pour l'ouvrir, et je trouvai ma peu
gracieuse htesse qui m'coutait.

--Ah! pardonnez-moi, madame, me dit-elle, mais je craignais de vous
interrompre, et j'avais tant de plaisir  vous entendre, que je serais
reste l une heure.

De ce moment, elle me traita avec une politesse extrme, et ce fut bien
autre chose lorsque l'on vit dessus mes caisses: ARTISTE VENANT DE
PARIS ET ALLANT  BORDEAUX.  cette poque, le thtre de cette ville
tait un des meilleurs de la province.

La nouvelle qu'une artiste de Paris tait  la Rochelle se rpandit
bientt. En province, les moindres choses deviennent importantes.

--J'espre, me dit mon htesse, que madame soupera  table d'hte.

--Vous voyez, lui dis-je, car je ne me souciais pas de souper  table
d'hte, que je suis en habit de voyage, et je sais qu'il est d'usage en
province d'avoir des habitus de la ville.

--Comme on ne soupe qu' dix heures, madame a le temps de faire un peu
de toilette; d'ailleurs, il y aura des dames  table, et moi-mme j'en
ferai les honneurs.

Je me laissai persuader. Elle m'aida  chercher ce qui m'tait
ncessaire pour un nglig de voyage, et fut aussi prvenante qu'elle
l'avait t peu  mon arrive. Elle s'extasiait sur chaque pice de mon
ajustement.

--Ah! comme on voit que madame est une Parisienne, nos dames vont-elles
vous regarder demain, au spectacle!

Tout le monde arriva pour souper, et mon compagnon de voyage, tout
fatigu qu'il devait tre, ne manqua pas de s'y rendre. Il avait,  ce
qu'il parat, racont mes succs dans la ferme. S'il n'avait cependant
jug mes talents que d'aprs cela, il ne pouvait s'en faire qu'une
mdiocre ide. Je ne m'attendais pas  ce qui allait arriver.

Il vint me chercher pour me placer  table, et me mit entre lui et un
monsieur que je sus bientt aprs tre le directeur du thtre, qu'on
avait amen tout exprs pour me faire la proposition de jouer deux ou
trois reprsentations. Je m'en dfendis, prtextant mon engagement 
Bordeaux, o j'tais attendue pour le commencement de mai.

--Pouvez-vous rpondre des vnements? me dit le directeur, et s'il n'y
a pas de chevaux.

--Mais il en viendra, repris-je.

--Non pas de trois ou quatre jours, rpliqua-t-il.

Enfin, on me fit des propositions si sduisantes, que je cdai, et l'on
fixa le spectacle au surlendemain. Il fut question de trois traductions
italiennes: _le Marquis de Tulipano_ d'abord, _la Frasquatane_ et _la
Servante matresse_. M. de D... vint me voir le lendemain, et me dit:

--Vous faites rvolution parmi nos dames: elles ne tarissent pas sur
l'lgance de la Parisienne.

--C'est fort bien, repris-je, mais quel malheur pour mon lgance, que
je n'aie pas ici de ces jolis fichus de taffetas vert: c'est un peu
sditieux, mais c'est de la dernire mode.

--Eh bien! il faut acheter du taffetas et les faire vous-mme; on croira
que vous les avez apports de Paris.

Nous courmes en vain tous les magasins: il nous fut impossible de
trouver un seul morceau de taffetas vert, de la nuance que je cherchais.

--Mais, s'cria tout  coup M. D..., il me vient une ide: vous faut-il
beaucoup de taffetas?

--Non, vraiment, un carr suffit: cela se coupe en fichu simple.

--En ce cas, venez avec moi chez un marchand de parapluies.

--Auriez-vous un coupon de taffetas vert? demandai-je au marchand.

Il m'en montra un qui tait prcisment ce qu'il me fallait, et il ne
lui restait que celui-l. Je m'emparai bien vite de ce trsor, puis je
fus acheter de la petite blonde pour garnir mes fichus, et je m'enfermai
afin que personne ne me vt travailler. J'en posai un coquettement sur
ma tte et mis l'autre sur mon cou. J'tais bien sre qu'on ne pourrait
imiter ces fichus, de quelques jours, car personne n'aurait la pense de
les chercher chez un marchand de parapluies. Les femmes qui liront cela
me comprendront facilement, car les femmes sont femmes dans tous les
temps. J'eus un si brillant succs dans l'opra de _Tulipano_, qu'on
voulut me faire rompre mon engagement avec le thtre de Bordeaux et
m'en faire contracter un avec celui de la Rochelle, o les ngociants
m'assuraient la valeur de mon traitement au pair. C'tait un grand
avantage dans un temps o les assignats perdaient tous les jours.

--Vous avez, me dit un de ces messieurs, douze mille francs
d'appointements, eh bien! dans trois mois, vos douze mille francs ne
vaudront pas deux louis d'or.

Cela ne fut que trop vrai;  la vrit, on nous augmentait  mesure que
les assignats baissaient, mais que faire avec du papier lorsque le pain
se payait cinquante francs la livre, une douzaine d'oeufs cent cus, et
un poulet cinq cents francs. Si j'avais gard les reus des centaines de
mille francs que j'ai gagns, pour les montrer  mes petits-enfants, ils
auraient eu une haute ide d'une mre dont les appointements taient
aussi considrables. Je ne pus accepter les propositions qu'on me fit 
la Rochelle, quelqu'avantageuses qu'elles fussent, parce qu'un
engagement ne se rompt pas ainsi, lorsque l'on a de la probit et de la
dlicatesse.

Les assignats, qui,  cette poque, ruinrent tant de personnes,
causrent aussi la ruine de ma famille.




VI

Scnes tumultueuses  Bordeaux.--L'opra de _la Pauvre
femme_.--Rencontre de Fusil et de madame Bonaparte sur la route de
Milan.--Lettre de Julie Talma  ce sujet.--M. et madame Dauberval.--Le
ballet du _Page inconstant_.--Anecdote.--Lettre de madame Talma sur son
divorce.


J'arrivai donc  Bordeaux en mai 1795, c'tait au plus fort de la
disette et dans un moment o les esprits mridionaux taient en
fermentation, et o il y avait tous les jours des scnes tumultueuses.
La terreur, quoique passe, pesait encore de tout son poids sur ces
coeurs ulcrs, et cette disette factice, dont les effets n'taient que
trop rels, tenait les esprits dans une inquitude continuelle. Le pain,
comme je l'ai dit, cotait cinquante francs la livre; il tait plus rare
encore qu' Paris. Je me rappelle que, lorsque je venais dner chez
madame Talma, elle me disait en entrant:

Apportes-tu ton pain?

Lorsque j'avais l'tourderie de l'oublier, le pote Lebrun, Bitaub ou
Fenouillot de Falbert, me faisaient une petite part du leur, et j'avais
vraiment honte de l'accepter; mais  Bordeaux on n'tait point aussi
hospitalier. Cependant d'aimables _muscadins_ (comme on les appelait
alors) nous apportaient de temps en temps un morceau de pain blanc
soigneusement envelopp dans du papier, et cela s'acceptait comme on
accepte des oranges, des bonbons ou des fleurs. Je m'attendais qu'on
finirait par nous offrir des pommes de terre ou des oignons. Si les
potes laurats avaient pu trouver l-dessus le sujet d'un madrigal ou
d'un bouquet  Chloris, il aurait fallu qu'ils eussent l'imagination
bien vive.

Jusqu' cette poque j'avais peu jou la comdie, si ce n'est au Thtre
de la Rpublique, o je m'tais essaye dans ce genre; je n'tais donc
connue que pour avoir chant les traductions italiennes dans les opras.
J'allais  Bordeaux remplir l'emploi dit des Dugazon. On donnait  cette
poque beaucoup de pices de circonstance, et l'on sait que les pauvres
acteurs sont obligs de chanter sur tous les tons: _Vive le roi! Vive la
ligue!_ La pice de _la Pauvre femme_, opra de Marsollier, tait un des
ouvrages les plus courus  mon dpart de Paris; madame Dugazon y tait
admirable: on voulut voir cette pice  Bordeaux. Madame Dugazon ayant
vieilli et tant devenue d'un embonpoint excessif, les auteurs taient
obligs de travailler uniquement pour elle: mais l'administration ne fut
pas arrte par cette considration; elle me fit jouer _la Pauvre
femme_, rle qui aurait mieux convenu  une dugne, et cela parce que ce
rle portait le nom de madame Dugazon.

       *       *       *       *       *

Les esprits taient encore en fermentation, et les opinions divergentes.
Ne pouvant attaquer l'auteur, on voulut s'en prendre  l'actrice: au
moment o la pauvre femme s'crie:

La terreur ne reviendra jamais, j'en prends  tmoin tous mes
concitoyens.

On applaudit avec fureur et l'on cria _bis_. Je rptai avec un trs
grand plaisir, et m'avanant sur la scne, je dis avec beaucoup
d'nergie:

     Non, la terreur ne reviendra jamais!

 peine avais-je termin cette phrase, qu'on me lana une pice de
monnaie en cuivre, appele _monneron_, et presque aussi grosse qu'un cu
de cinq francs; elle me tomba sur la poitrine et me fit perdre
l'quilibre. Fort heureusement j'avais un fichu trs pais, mais si je
l'eusse reue  la tte, j'tais tue. On ne peut se faire une ide des
vocifrations et du tumulte que cela occasionna: si l'on et trouv
celui qui avait jet ce _monneron_, il et t charp. J'en prouvai
cependant beaucoup moins de mal qu'on pouvait le craindre ou qu'on
l'avait espr. On rejoua cette pice le lendemain, et l'on peut penser
combien je fus applaudie; mais lorsque je redisais les mmes phrases, je
jetais involontairement un coup-d'oeil furtif vers l'endroit d'o tait
parti le projectile.

N'ayez pas peur, me criait-on, ils ne s'en aviseront pas.

En effet, tout se passa sans opposition. On rejoua plusieurs fois cette
pice, et chaque soir j'tais accompagne par une foule de jeunes gens
qui me suivaient jusque chez moi, dans la crainte qu'il ne m'arrivt
malheur. M. Brochon, ami de Barbaroux et de M. Ravez, me reconduisit
pendant long-temps. C'tait un avocat d'autant plus estim  Bordeaux,
qu'il avait t le dfenseur officieux de plusieurs accuss, dans un
temps o cette noble mission n'tait pas sans danger; il fallait mme
avoir du courage pour accepter. Il eut le bonheur de sauver un assez
grand nombre d'accuss: aussi tait-il ador des jeunes gens et
considr dans toute la ville.

On donna dans ce mme temps l'opra du _Brigand_, de Hoffmann; je me
rappelle ce couplet, parce que c'tait  moi qu'il s'adressait dans la
pice:

     Plus de piti, plus de clmence;
     Quand nous trouvons des factieux,
     Envoyons-les en diligence
     Aux enfers revoir leurs aeux.

     Des cris de ces jeunes vipres
     Que nos coeurs ne soient point mus;
     Ces enfans vengeraient leurs pres,
     Mais les morts ne se vengent plus.

L'auteur avait voulu faire allusion  ces mots de Barrre: Il n'y a que
les morts qui ne reviennent pas.

J'tais encore  Bordeaux, lorsque le bruit des conqutes du gnral
Bonaparte en Italie donnait un dmenti formel  ce mauvais jeu de mots:

Il reviendra _sans gne_, et fera la paix dans _mille ans_.

Mon mari faisait partie d'une administration qui allait en Italie;
c'tait peu de temps avant l'affaire de Viterbe. Comme madame Bonaparte
devait rejoindre le gnral  Milan, madame Talma et son mari donnrent
 Fusil des lettres o ils le recommandrent auprs d'elle.

Les routes d'Italie taient alors fort dangereuses; les _barbets_,
troupe de pillards, y assassinaient journellement, arrtaient les
convois et commettaient toute sorte de dsordres.

On sait que M. Mchin, sa femme, ainsi que ceux qui les accompagnaient,
furent renferms dans Viterbe, et ne durent leur salut qu' l'vque:
sans lui, ils eussent t massacrs.

Ce fut par une lettre de madame Talma que j'appris tous ces dtails.

Ton mari, me disait-elle, ainsi que ses camarades, ont t dpouills
et maltraits par les _barbets_; ils ont voulu se faire recevoir dans
une ambulance, mais on n'a admis que ceux qui, ne pouvant plus marcher,
taient hors d'tat de se soutenir: on n'a pas voulu recevoir les
autres. Le pauvre Fusil, qui tait de ce nombre, s'est tran comme il a
pu le long de la lisire d'un bois, sur la grande route, afin d'viter
les partisans et dans l'espoir qu'il pourrait rencontrer quelqu'quipage
allant  Milan; mais, puis de fatigue et ne se sentant plus la force
de marcher, il allait succomber, lorsque le ciel prit piti de lui, et
lui envoya un secours inespr. Il tait depuis quelque temps sur la
grande route, lorsqu'il vit  travers un nuage de poussire plusieurs
voitures escortes par des militaires. Ne doutant pas que ce ne fussent
des Franais, il pensa qu'il pourrait obtenir quelque secours et demanda
 un soldat quels taient les personnes qui venaient de ce ct:

Camarade, lui dit le soldat, ce sont les quipages de la femme du
gnral en chef.

Madame Bonaparte! s'cria-t-il. Se souvenant aussitt que fort
heureusement nos lettres se trouvaient dans son portefeuille, il les
prit, et les levant en l'air, il fit signe qu'il voulait les remettre 
madame Bonaparte. Cette dame fit arrter sa voiture, et s'empressa de
les ouvrir. Lorsqu'elle aperut le nom de Talma, elle jeta les yeux sur
celui qui lui avait prsent ces lettres, et le voyant dans un tat
aussi misrable, elle se douta de ce qui lui tait arriv. Mon Dieu,
monsieur, lui dit cette excellente femme, combien je me flicite de
m'tre rencontre assez  temps pour vous secourir. Elle le fit placer
dans la voiture de mademoiselle Louise Davrignon, qui en prit le plus
grand soin.  la station, il fut pans par le docteur Yvan, qui
accompagnait madame Bonaparte.

Ainsi la fortune, toujours capricieuse et bizarre, avait refus la
veille au pauvre soldat une place dans une ambulance, et le faisait
entrer le lendemain  Milan, dans les quipages du gnral en chef.

Madame Bonaparte retint Fusil prs d'elle tout le temps qu'elle resta 
Milan; ces dames ayant eu la fantaisie de jouer la comdie pour se
dsennuyer, ce fut mon mari qui organisa leur spectacle, et il eut de
charmantes colires. Mademoiselle Paulette[10], qui tait du nombre,
avait de l'affection pour son professeur, parce qu'il la faisait rire et
l'amusait beaucoup; elle lui donna pour moi une trs belle parure en
came, et ce fut Julie qui me l'envoya. Ces dames avaient engag mon
mari  me faire venir en Italie; je l'aurais bien dsir, mais on
courait de si grands dangers sur les routes, qu'il n'aurait pas t
prudent d'entreprendre ce voyage.

La bienveillance de madame Bonaparte pour Fusil lui fut plus nuisible
qu'avantageuse, car elle lui fit abandonner la place pour laquelle il
avait fait le voyage d'Italie. Je veux, lui avait-elle dit, vous en
faire avoir une autre dont les appointements puissent vous tre plus
profitables; car vous tes trop honnte homme pour tirer bon parti de
celle qu'on vous a donne. Elle en parla  M. Alaire, je crois; mais au
lieu de se la faire obtenir avant le dpart de madame Bonaparte, il se
reposa sur la parole du chef d'administration, qui, lorsqu'elle fut
loigne, oublia toutes ses promesses.

Il a conserv pendant bien long-temps dans son portefeuille une demande
apostille par le gnral Bonaparte, pour avoir de l'avancement dans les
quipages d'artillerie; mais il n'en a jamais fait usage. J'aurais voulu
au moins qu'il gardt cette apostille comme un autographe, mais je ne
sais pas ce qu'il en a fait.

Fusil fut trop heureux de reprendre du service militaire auprs du
gnral Muller.

Madame Talma m'avait donn une lettre charmante pour M. et madame
Dauberval, que, d'aprs ce qu'elle m'en avait dit, je brlais de
connatre. Ce n'tait plus cette jeune femme dont Julie m'avait fait le
portrait, mais elle jouait avec tant d'art et de talent, qu'au thtre
elle faisait oublier son ge.

M. Dauberval tait le plus habile chorgraphe que nous ayons eu: ses
ballets taient des pomes. C'est  Bordeaux qu'il en a compos la plus
grande partie.

Sa pastorale de _la Fille mal garde_ est reste au thtre, et l'on a
fait sur ce sujet un vaudeville et un opra; c'est surtout dans ce rle
de Lise et celui de Louise, du _Dserteur_, que madame Dauberval tait
admirable; c'est aussi dans ces deux rles que madame Quiriau, que nous
avons admire  Paris, a le mieux suivi les traces de son modle.

_Paul et Virginie_, et plusieurs autres ouvrages du mme auteur, ont t
remis  la Porte Saint-Martin en 1804, par M. Homre, lve de M.
Dauberval, et y ont obtenu un grand succs; mais _le Page inconstant_,
qui a fait courir tout Paris, mrite une mention particulire par
l'anecdote qui a engag M. Dauberval  composer ce charmant ballet pour
le thtre de Bordeaux.

 cette poque, il y avait dans cette ville un luxe de spectacle qui
rivalisait avec Paris; mais quoique l'Opra de Bordeaux et d'excellents
chanteurs, on avait toujours donn la prfrence aux ballets. La plupart
des sujets qui ont brill dans la capitale s'taient forms dans cette
ville, surtout dans le temps de M. Dauberval, dont la rputation a t
europenne. Il avait compos pour sa femme ses plus jolis ballets. Dans
la Suzanne du _Page inconstant_, elle tait si ravissante, que personne
ne pouvait lui tre compar; il y avait une telle expression sur sa
spirituelle figure, que l'on aurait pu crire le dialogue de sa scne
avec le page, de mme que celle de la comtesse avec Marceline.

On venait de dfendre _le Mariage de Figaro_ dans toutes les villes de
province; le roi cependant en avait permis la reprsentation  Paris.
Les Bordelais taient dsesprs de ne pouvoir faire reprsenter sur
leur thtre, un ouvrage dont le spectacle se prtait si bien  leur
got pour la danse: d'ailleurs ce qui est dfendu aiguillonne bien plus
la curiosit. M. et madame Dauberval, tant un jour  dner chez un des
premiers ngociants de la ville, la conversation tomba naturellement sur
le sujet qui occupait tout le monde, la pice interdite qui faisait un
si grand bruit.

--Vous devriez nous la mettre en ballet, monsieur Dauberval, dit en
riant un de ces messieurs (comme il lui aurait dit: vous devriez mettre
l'_Encyclopdie_ en vaudeville).

--Pourquoi pas, rpondit l'artiste en continuant la plaisanterie.

Ds ce moment, sa tte commena  travailler, il devint pensif, lui si
gai, si aimable d'ordinaire, et il ne profra plus une parole jusqu' la
fin du dner. Rentr chez lui, il prend la pice de _Figaro_, la relit,
et passe la nuit  calculer le parti qu'il en peut tirer; il dresse son
plan, fait ses notes, crit une espce de programme qu'il communique le
lendemain  sa femme; elle trouve l'ide parfaite, rectifie, donne ses
avis; Dauberval se dit malade, afin de pouvoir se livrer tout entier 
son travail.

Une semaine aprs, _Le Page inconstant_ tant presque achev, il fait
venir chez lui les premiers sujets, distribue les rles, cherche surtout
 leur faire bien comprendre le caractre et l'esprit de chaque
personnage. Labory, beau danseur et fort joli homme, bien connu alors 
Paris, fut charg du rle de Figaro, et il le jouait d'une manire
charmante. J'ai dj dit combien madame Dauberval tait admirable dans
celui de Suzanne; ce ballet produisit un grand enthousiasme et fit la
fortune du thtre de Bordeaux; on venait des villes environnantes pour
connatre l'ouvrage de M. Caron de Beaumarchais, que sous cette nouvelle
forme on ne pouvait plus dfendre.

Vingt ans plus tard, et sous le mme attrait de curiosit, cet ouvrage
produisit un grand effet  Paris; madame Dauberval y tait toujours
charmante, ainsi que dans le rle d'Isaure, de _Raoul Barbe-Bleue_. Elle
n'avait pas besoin de parler pour tre comprise et attendrir.

Quoique le ballet de _la Fille mal garde_ soit un ouvrage bien ancien,
ce petit tableau pastoral n'en a pas mains la fracheur des tableaux du
Poussin, et Fanny Essler a su le rajeunir encore par le charme qu'elle
rpand sur tous ses rles.

Je recevais souvent des lettres de madame Talma. Le besoin d'pancher
son coeur dans celui d'une amie avait tabli entre nous une
correspondance suivie. Avant mon dpart, Talma n'tait dj plus un mari
fidle: il se laissait facilement sduire, mais elle l'ignorait. Il
tait rempli d'gards pour sa femme et lui cachait ce qui aurait pu
l'affliger. Ses amis lui en drobaient la connaissance par la mme
raison, car du moment qu'elle l'aurait appris, son bonheur et t
dtruit. Une personne indiscrte se chargea de ce soin; elle crut bien
faire peut-tre; mais ds ce moment la jalousie s'empara du coeur de
cette pauvre femme, incapable de la dissimuler. Les reproches se
succdrent; les reproches ne ramnent pas celui qui n'a plus d'amour:
aussi ds que son mari se vit dcouvert, il ne se contraignit plus.
Cette conduite amena une rupture; il quitta la maison et fit demander
ses meubles; Julie, si gnreuse, si dlicate, si dsintresse, se
sentit cependant blesse d'une semblable rclamation; elle lui crivit
que, s'il voulait bien dsigner les meubles qu'il avait apports, elle
s'empresserait de les lui faire remettre.

Comme Talma avait trouv la maison toute meuble, la liste de ce qui lui
appartenait ne fut pas longue  faire. Sa femme lui renvoya ses casques,
ses armures, tout cet attirail thtral qui meublait une trs grande
pice, et qui avait cot tant d'argent. Quant  la maison de la rue
Chantereine, elle appartenait  Julie avant son mariage. Ce fut elle qui
la vendit au gnral Bonaparte,  son retour d'gypte. J'ai vu signer le
contrat de vente et je me rappelle fort bien l'homme d'affaire qui fit
le march pour le gnral. Aprs avoir quitt cette maison, elle fut
loger rue de Matignon, chez madame de Condorcet, qui avait beaucoup
d'estime et d'amiti pour elle, de mme que madame de Stal, qui la
voyait souvent. Lorsque son divorce fut prononc, elle me l'crivit.

Nous avons t, me disait-elle,  la municipalit dans la mme voiture;
nous avons caus, pendant tout le trajet, de choses indiffrentes, comme
des gens qui iraient  la campagne; mon mari m'a donn la main pour
descendre, nous nous sommes assis l'un  ct de l'autre, et nous avons
sign comme si c'et t un contrat ordinaire que nous eussions 
passer. En nous quittant il m'a accompagne jusqu' ma voiture.

--_J'espre_, lui ai-je dit, _que vous ne me priverez pas tout  fait
de votre prsence, cela serait trop cruel; vous reviendrez me voir
quelquefois, n'est-ce pas?_

--_Certainement_, a-t-il rpondu d'un air embarrass, _toujours avec un
grand plaisir_.

J'tais ple, et ma voix tait mue malgr tous les efforts que je
faisais pour me contraindre. Enfin je suis rentre chez moi, et j'ai pu
me livrer tout entire  ma douleur. Plains-moi, car je suis bien
malheureuse.

Lorsque je revins  Paris, je trouvai Julie entoure de ses enfants et
de ses amies; elle tait calme, mais on voyait qu'elle cachait sa
blessure au fond de son coeur, et qu'elle n'en gurirait jamais. Talma la
voyait souvent, et sa prsence tait toujours un adoucissement  ses
chagrins.




VII

Paris sous le Directoire.--Les Incroyables et les merveilleuses.--Le
Jardin Boutin.--Frascati.--Carnaval de Venise 
l'lyse-Bourbon.--Concerts Feydeau.--Concerts Clry.--Garat.--Une nuit
au violon.--Les soires du grand monde.--M. de Trnis.


La rapidit des vnements a t telle, que je suis quelquefois tente
de croire que j'ai vu plusieurs sicles passer devant moi. La plupart
des noms que j'ai entendus retentir  mon oreille ne se retrouvent plus
maintenant que dans les gnrations qui leur ont succd: ils
appartiennent dj  la postrit. Les rvolutions emportent rapidement
les hommes; celle de 89 a mme emport les femmes. Mais une poque porte
long-temps l'empreinte de celle qui l'a prcde. 88 se ressentait
encore du contact du rgne de Louis XV et des Dubarry par ses modes, sa
littrature, bien qu'une jeune reine en et dj commenc la rforme. 91
nous transforma en Spartiates et en Romains; tout nous rappelait les
temps antiques, les tableaux de David, les meubles des appartements, les
costumes de Talma, le thtre, o l'on ne jouait gure que des sujets
analogues, _Brutus, la Mort de Csar, Manlius, Caus-Gracchus, picharis
et Nron_;  l'Opra, _Milthiade  Marathon, Horatius Cocls_, etc.,
etc. Les femmes s'occupaient de l'histoire romaine, dont beaucoup
d'entre nous, et moi la premire, se souvenaient  peine d'avoir lu un
abrg qui s'tait lgrement grav dans notre mmoire; mais quand les
proscriptions de Marius et de Sylla n'eurent que trop d'imitateurs, nous
apprmes ces sicles par un triste parallle. Quant aux annes 93, 94 et
95, elles tranrent tant de calamits  leur suite, que chacun ne fut
occup que du soin de sa propre conservation, car on avait  trembler 
tout moment pour sa famille, pour ses amis et pour soi-mme. C'est avec
une grande conviction que madame Roland a dit sur l'chafaud:

 libert! que de crimes on commet en ton nom.

Aprs les chafauds, nous reprmes un peu de calme, et avec ce calme un
besoin de distraction, de plaisir mme; on voulait tcher de s'tourdir
et d'oublier cet affreux cauchemar. Les privations amnent souvent un
excs contraire; nous sortions d'un temps o la toilette la plus simple
faisait crier haro sur les _muscadins_ et les _muscadines_, pour peu que
leur tournure ft un peu distingue; mais, sous le directoire, en 97,
nous nous transformmes en Athniens. La posie, la littrature,
Pricls, Socrate, Aspasie, Alcibiade, les tuniques, les peplums, les
bandeaux, les sandales, les cames, tout fut grec.

Un auteur  dit, je ne sais o: On sait que, dans ces temps de trouble,
nos gnraux avaient conquis leurs titres  la pointe de leur pe; leur
gloire empchait d'apercevoir ce qui manquait  leur ducation.

Mais leurs femmes n'avaient pas le mme avantage, et leurs manires
n'taient rien moins qu'en harmonie avec leur fortune: aussi leurs
brillantes toilettes prtaient-elles souvent  la plaisanterie, et
l'esprit franais, qui se retrouve dans toutes les circonstances, ne les
mnageait pas. Les costumes grecs et romains avaient t mis en vogue
par Josphine Beauharnais, mesdames Tallien, Regnault Saint-Jean
d'Angely, Enguerlo, et autres femmes du monde lgant. Toutes les
nouvelles enrichies n'avaient pas manqu de les adopter. Parmi elles, il
s'en trouvait beaucoup dont les maris avaient fait fortune  la bourse
ou dans les fournitures et les _riz-pain-sel_, et leurs femmes taient
l'objet de tous les quolibets auxquels ces dernires surtout donnaient
un vaste champ par leurs manires et leurs faons de s'exprimer. Voici
des vers qui peignent parfaitement ce temps o l'on disait toujours:
C'est incoyable, c'est impaable. Ils sont intituls _le monde
incroyable_. J'en donne les fragments tels que je me les rappelle, mais
il y manque plusieurs vers:

     Le Monde incroyable.

     Libert, voil ma devise;
     Tous les costumes sont dcents.
     Pourquoi porterions-nous des gants?
     Ces dames sont bien sans chemise.
     Dans le pays des Esquimaux
     On a sous le bras sa culotte
     Comme nous avons nos chapeaux;
     Il se peut faire qu'on y vienne!
      propos de culotte, eh! mais,
     Il n'est pas sr que dsormais
     Chacun de nous garde la sienne.
     Aux moyens de vivre exigus
     Qui restent  maint pauvre diable
     Dont on sabra les revenus[11],
     Il me parat presque incroyable
     Qu'ils soient encore un peu vtus.
     [...]
     Arrire ces faits dsastreux
     Que retracera notre histoire,
     Ces noms horriblement fameux
     Et qui souilleront notre gloire
     Jusques  nos derniers neveux.
     J'aime bien mieux pour ma sant
     M'amuser de nos ridicules
     Qui pour avoir plus de gat
     Pourront chez la postrit
     Trouver encor des incrdules,
     Quelle est cette grecque aux gros bras?
     L'art qui nuance sa parure
     Distingue fort peu sa figure
     Et ses trs rustiques appas.
     Elle singe la financire,
     Mais un invincible embarras
     Trahit sa contenance altire
     Et la dcle  chaque pas.
      table hier elle feignait
     De ne pas voir monsieur son frre
     Dans le laquais qui la servait:
     Feu son poux trs misrable
      la Bourse trs lestement
     S'enrichit incroyablement
     Avec un honneur incroyable.
     Plaisant sjour que ce Paris!
     Je suis badaud, moi, tout m'tonne,
     Et sur tout ce qui m'environne
     Je porte des yeux bahis,
     Et plus je vois, plus je souponne
     Qu'il est des vertus, des talents
     Et des mrites minents
     Dont ne s'tait dout personne.
     Nos plans pour rformer l'tat
     Sont d'une incroyable vidence,
     Et quelques membres du snat
     D'une incroyable intelligence.
     On ne rencontre qu'orateurs
     D'une faconde inconcevable.
     Que jouvenceaux littrateurs
     D'une modestie incroyable.
      voir nos bals, nos bigarrures,
     Nos cent mille caricatures,
     Le scandale de nos gats
     La moralit de nos drames
     Puis le trafic de nos beauts,
     Et le sel de nos pigrammes,
     [...]
      voir nos laquais financiers
     Dans des wiskis inexcusables,
     La cuisine de nos rentiers
     Qu'on paie en billets impayables,
     Et nous, au sein de tout cela,
     Faisant les beaux, les agrables,
     Sur le cratre de l'Etna,
     Sans boussole et sans almanach,
     Dansant gament sur le tillac,
     Quand des forbans coupent les cbles
     De notre nef en dsarroi,
     Prte d'aller  tous les diables.
      voir enfin ce que je voi,
     Mes chers concitoyens, ma foi!
     Nous sommes tous bien incroyables!

Les tuniques de ces dames taient en effet tellement claires, que l'on
ne pouvait pas leur dire, comme Pygmalion  Galathe:

Ce vtement couvre trop le nud, il faut l'chancrer davantage.

Elles taient en mousseline lgre; on portait des bandeaux, des
diadmes, des bracelets  la Cloptre, des ceintures agrafes par une
antique, les chles de cachemire draps en manteau, ou des manteaux de
drap brods en or et jets sur l'paule, des sandales avec des plaques
de diamants; telle tait la toilette des femmes riches et de bon got;
mais celles qui taient plus raisonnables suivaient cette mode de
loin[12]. Une simple tunique avec des arabesques en laine de couleur,
attache par une cordelire pareille, ferme par une agrafe en or, les
cheveux relevs  la grecque et retenus par un rseau, les charpes
jetes sur les paules, telle tait l'lgance de ces dames  ce beau
Tivoli, nomm primitivement _Jardin Boutin_, o l'on payait six francs
d'entre. Il n'y avait ni danses ni consommation; mais une trs bonne
musique et un feu d'artifice qui se tirait  minuit.

La grande alle du milieu, plus claire que les autres, tait borde de
chaises, o toutes les dames formaient un charmant coup-d'oeil. Les
autres se promenaient au milieu d'un foyer de lumire et d'une musique
harmonieuse. Lorsque le feu d'artifice tait tir, on montait en voiture
pour se faire conduire au Frascati de la rue de Richelieu, chez Carchi,
o l'on prenait d'excellentes glaces dans un fort joli jardin; on y
prenait aussi des fluxions de poitrine dont on mourait frquemment. Mais
la mode exigeait que l'on et les bras nus et que l'on ft trs
lgrement couverte. Les mdecins ont prch long-temps sans se faire
couter. L'exprience a fini cependant par tre plus forte, et elle a
convaincu. Il y eut  peu prs dans ce temps-l aussi des ftes
charmantes  l'lyse-Bourbon, mais elles cotrent si cher, que
l'entrepreneur se ruina. Voici en quoi elles consistaient. C'tait un
carnaval de Venise; on avait plac un thtre immense sur la pelouse qui
fait face au palais. Cette fte commenait par l'arrive de l'empereur
et de l'impratrice de la Chine, et leur nombreux cortge qui excutait
des danses chinoises. Venait ensuite la Folie suivie du Carnaval, et les
quadrilles commenaient. Ils taient forms par des Polichinelles, des
dames Gigognes et leurs enfants, des Arlequins, Arlequines, Isabelles,
Colombines, Gilles, Gillettes, des Cassandres, des Mzetins, des
Pierrots, des Pierrettes, des Crispins, des Matamores et autres costumes
de caractre. Tout ce joyeux cortge excutait des pantomimes fort
amusantes et analogues  leur rle. Ces pantomimes termines, la Folie
passait au milieu d'eux en agitant ses grelots; alors s'allumaient de
tous cts des feux de Bengale, et une danse gnrale commenait sur une
musique qui invitait  la gaiet. C'tait un coup-d'oeil ravissant, et
vritablement le temple de la Folie. Par exemple, il y avait un
inconvnient: c'est que, le thtre n'tant pas couvert, on avait 
craindre l'orage ou la pluie.  ces belles ftes, qui runissaient le
monde le plus choisi, succda le Hameau de Chantilly; mais il tomba
ainsi que Tivoli. D'autres jardins, dans les prix de deux francs,
s'ouvrirent et furent frquents par une autre classe; mais les
entrepreneurs gagnrent davantage et cela leur suffit. La modicit du
prix fit qu'il se forma une multitude d'entreprises de ce genre, telles
que le jardin Marbeuf, Paphos, Idalie, Mousseaux, mais elles firent
toutes de mauvaises affaires.

On chantait au Vaudeville:

      Paphos on s'ennuie.
     On s'ennuie  Mousseaux.
     Le Jardin d'Idalie
     Remplume ses oiseaux,

     Dans la foule abuse
     J'ai vu des curieux
     Biller  l'lyse
     Comme des bienheureux.

Le beau monde ne fut plus qu' Frascati et dans l'alle du boulevart qui
est encore en vogue aujourd'hui, et que l'on nommait dans le temps
l'alle de Coblentz.

Les concerts de la rue de Clry se donnaient le matin; ils eurent une
grande vogue, ainsi que ceux du thtre Feydeau, qui taient publics.
Les billets se payaient six francs  toutes places, encore fallait-il
s'y prendre du matin pour en avoir de bonnes; les trois rangs de loges
taient lous. La salle tait resplendissante de lumire, et les
toilettes des femmes de la plus grande lgance.

Lorsque le parterre, qui tait compos d'hommes, s'ennuyait d'attendre,
il examinait les dames, et les accueillait  leur entre par un murmure
flatteur ou improbateur.

C'tait  l'poque la plus brillante de Garat; ses succs taient
d'autant plus grands, qu'il avait failli tre une des victimes de la
terreur. Il avait t dnonc et arrt, mais grce  son talent il
s'tait heureusement tir de ce mauvais pas.

C'tait  l'occasion de cette aventure qu'il avait compos sa romance du
_Troubadour en prison_, qu'il chantait d'une manire charmante. On lui
demandait toujours cette romance  la fin du concert.

     Vous qui savez ce qu'on endure
     Loin de l'objet de son amour,
     Oyez la piteuse aventure
     D'un infortun troubadour.
     En butte  notre calomnie,
     Bien qu'innocent, est arrt;
     Il a perdu sa douce amie
     Son talent et sa libert.

     Le troubadour, dans son enfance,
     Douces chansons d'amour chantait,
     Et quand ce vint l'adolescence,
     L'amour  son tour il faisait;
     Fut toujours heureux dans sa vie,
     Pourvu que sa belle il chantt;
     Las! chanter, aimer son amie,
     Ce ne sont l crimes d'tat.

     Quand il vit contre sa patrie
     S'armer de mchants trangers,
     Le troubadour quitta sa mie
     Pour chanter chansons aux guerriers.
     Mais vieux troubadour, par envie,
     Du juge a surpris l'quit,
     Et la libert fut ravie,
      qui chantait la libert.

Garat se mettait de la manire la plus recherche; il exagrait les
modes des dandys d'alors, prononait les mots  moiti, disait: ma
_paole_ d'honneur, c'est _incoyable_, et portait un habit bleu barbot.
Il tait extrmement laid, et semblait prendre plaisir  se rendre
ridicule; mais lorsqu'il chantait:

     Laissez-vous toucher par mes pleurs,

on ne voyait plus qu'Orphe, et on l'coutait toujours avec un nouveau
plaisir.

Dans le temps qu'on ne pouvait sortir la nuit sans une carte de sret,
Garat, ayant oubli la sienne, fut arrt par une patrouille, qui le
conduisit au corps-de-garde le plus voisin. Il pensa qu'il lui suffirait
de se nommer pour tre mis en libert; mais les gardes nationaux du
poste, qui l'avaient fort bien reconnu, firent semblant, pour s'amuser,
de douter qu'il ft vritablement Garat, comme il le disait; il eut beau
protester qu'il tait bien lui, ils voulurent toujours avoir l'air de
n'en rien croire.

--Vous n'avez qu'un moyen de nous le prouver, lui dit l'officier de
service.

--Et lequel?

--Chantez-nous quelque chose, et nous verrons bientt si vous tes en
effet Garat.

--Volontiers.

Et il leur chanta la _Gasconne_.

     Un soir de cet automne,
     De Bordeaux revenant.

On applaudit beaucoup.

--Ah! c'est fort bien, dit l'officier; mais ne pensez-vous pas, mes
camarades, qu'il faudrait encore quelque chose pour nous convaincre tout
 fait.

--Cela est vrai, rpondirent les autres; l'officier a raison.

Garat se prta de fort bonne grce  la plaisanterie. Pendant ce temps,
on avait envoy chercher du vin de Champagne, et il passa gaiement la
nuit au corps-de-garde.

C'est Garat lui-mme qui nous raconta le lendemain cette aventure
nocturne.

On a parl de tant de faons diffrentes des personnes de cette poque,
que je n'en veux rien dire que d'aprs les rapports directs ou indirects
que j'ai eus avec elles, et l'impression que j'ai pu en prouver.

La musique a le privilge de runir ceux qui aiment  la cultiver; elle
ouvre la porte des salons aux artistes, et les met en relation intime
avec les dilettanti et les amateurs. J'tais accueillie avec une
bienveillante amiti dans la maison de madame de P..., qui occupait tout
le premier tage des btiments qu'on nommait alors les _curies
d'Orlans_, rue Saint-Thomas du-Louvre; j'y logeais moi-mme depuis le
dpart de mon mari pour l'arme. Je donnais des leons de chant 
mademoiselle de P..., et nous excutions ensemble des duos, des
nocturnes et des romances  deux voix, dans les soires que donnait sa
mre, qui recevait beaucoup de monde.

Je connaissais  peu prs toutes les dames de la socit d'alors.
J'avais souvent entendu parler de madame de Rcamier, mais je ne l'avais
jamais vue que de loin; c'tait au temps du Directoire. Madame de P...
avait projet une soire de musique et de danse; deux Directeurs y
taient attendus, car on traitait ces messieurs avec beaucoup de
crmonie: c'taient les souverains du moment. Cette soire promettait
donc d'tre extrmement brillante. Nous tions sur l'estrade de
l'orchestre; je m'tais tablie dans un coin,  l'abri d'une
contrebasse, afin de mieux observer les arrivants. J'aime  me trouver
ainsi, seule au milieu du monde, lorsque chacun, occup du mouvement
d'une grande runion, ne pense qu' soi.  cette poque, la danse tait
une vritable frnsie; elle faisait un des points principaux de
l'ducation; on s'en occupait comme  l'Opra. Il y avait des
rputations de salon, et chaque mre briguait cet honneur pour sa fille.
On rglait les pas comme ceux d'un ballet; on faisait des battements. On
se runissait le matin pour rpter, et le coeur palpitait de l'espoir
d'tre engage par M. de Trnis, clbre danseur de salon. Il
n'accordait cette faveur qu'avec _un extrme discernement_, et
choisissait, aprs un _mr examen_, les danseuses qui devaient faire
partie de la contre-danse dans laquelle il voulait bien avoir la
_condescendance_ de danser.

J'avais connu M. de Trnis[13]  Bordeaux; il tait alors beaucoup plus
accessible, car il ne prvoyait pas les grandes destines qui
l'attendaient; cependant je dois dire que, malgr l'encens qui lui
montait  la tte, il tait toujours rempli de _bienveillance_ pour moi.
Il venait souvent me voir, et je savais quelles taient ses danseuses de
prdilection, car j'aimais  le faire causer: aussi m'amusais-je
beaucoup de voir toutes ces demoiselles et ces jeunes dames flottant
entre l'esprance et la crainte.

Ces prtresses de la danse arrivaient en habit de bal, dont les jupons
taient bien courts, pour prter un serment de fidlit (comme l'avait
dit M. de Talleyrand d'une jeune marie); ces robes taient lames,
garnies en fleurs ou en pis de diamants, en fruits d'meraudes, de
rubis: c'tait tout un Olympe o Flore, Vnus, Hb, Crs, taient
runies; il y avait bien quelques Cybles, mais elles se cachaient sous
des pampres et des grappes de grenats.

J'examinais cette profusion de dorures, dont l'clat ml  celui des
bougies blouissait et fatiguait les yeux, lorsque je vis entrer une
femme qui semblait, au milieu de cet Olympe, une manation arienne, une
vritable sylphide. On portait alors des tuniques  la grecque; la
sienne, qui rasait la terre, tait de mousseline de l'inde, et garnie
par le bas d'une petite frange lgre en coton, que l'on nommait
_muguet_, et qui formait comme une guirlande autour de sa robe; des
manches courtes laissaient apercevoir son beau bras. Sa tunique tait
attache sur ses paules par des antiques, et un simple rang de perles
fines entourait son cou de cygne; elle tait coiffe de ses cheveux d'un
noir de jais: c'taient l ses seuls ornements. Sa dmarche noble, son
sourire gracieux, cette dlicieuse simplicit de si bon got, au milieu
de cette profusion de fleurs, de dorures, de pierreries, la sparait
tellement des autres femmes, que, du moment qu'on l'avait regarde, on
ne voyait plus qu'elle. Il n'tait pas besoin de la nommer; on la
devinait  la premire vue: c'est ce que je dis  mademoiselle de P...,
qui accourait vers moi pour me la montrer. Madame de Rcamier resta peu
de temps; mais son apparition s'est tellement grave dans ma mmoire,
que j'aurais pu la peindre de souvenir.

Cette soire fut brillante; quelques amateurs chantrent avec un
vritable talent. Mademoiselle de P. excuta avec moi quelques morceaux
et la romance qui a t si long-temps en vogue:

     S'il est vrai que d'tre deux[14]

Bouff fit entendre de vieilles paroles sur lesquelles il avait fait une
nouvelle musique, et Garat chanta:

      ma tendre musette,

dont il s'tait bien gard de gter la simplicit, et qu'il avait
rajeunie d'une manire ravissante, tant il est vrai que ce qui est bien
excut acquiert un nouveau prix.

Mademoiselle de P. avait une charmante voix. Cette aimable personne, qui
n'a pas chang la lettre initiale de son nom en se mariant avec M. de
Portalis, dont j'ai beaucoup connu le pre, cette aimable personne,
dis-je, est morte quelque temps aprs mon retour des pays trangers, de
mme que madame la princesse de Broglie (mademoiselle de Stal), si
bonne et si charmante, que j'avais vue souvent chez madame de Stal, sa
mre,  Clichy-la-Garenne. Ce sont deux pertes douloureuses pour ceux
qui ont eu le bonheur de les connatre, et je me suis souvent flicite,
depuis mon retour, de n'avoir point cd au dsir de les revoir: les
regrets sont plus vifs, lorsqu'on se rapproche des personnes que l'on a
connues et aimes dans leur jeunesse.




VIII

Les proscriptions.--La momie.--M. Pallier, membre du conseil des
Cinq-Cents.--Fouch et un proscrit.--Le journal en vaudevilles.--La
machine infernale.--Le projet de Moreau.--Pichegru.--Georges
Cadoudal.--Sa ressemblance avec Michot.--Anecdotes.--Mort de Julie
Talma.


Le temps qui succda  cette poque ne fut plus pour moi, comme pour
beaucoup de femmes d'alors, qu'un besoin de ressaisir la vie. Notre
premire jeunesse s'tait coule au milieu des craintes et des alarmes.
 peine avions-nous entrevu le monde en 1788, qu'une scne nouvelle
s'tait offerte  nous et avait amen tous les malheurs qui en furent la
suite.

Cet tat violent et voulu du repos comme aprs une longue maladie;
mais, semblables aux convalescents qui abusent de la sant lorsqu'elle
leur revient, on se livrait avec fureur au tourbillon du monde qui vous
entranait; on usait du temps, comme s'il et d nous chapper encore.
Les modes les plus extravagantes, les bals, les ftes champtres,
mettaient la vie dans un danger d'une autre espce. L'excs du plaisir
est souvent plus dangereux que l'excs de la douleur: il faut du courage
pour supporter l'un; l'autre est un abandon sans calcul qui nous
subjugue. Ces modes, ces ftes, contriburent  tuer plus d'une jeune
folle. Ce genre de mort tait plus gai; mais il n'tait pas moins
prompt, et les rsultats taient les mmes pour ceux qui les
regrettaient.

Tout ce qui se passa pendant ce temps rentre dans le cours ordinaire des
choses. Nous avions cependant encore de loin en loin quelques-uns de ces
vnements remarquables qui suivent les orages des rvolutions, lorsque
les gouvernements ne sont pas encore bien affermis sur leurs bases, et
que les partis ne sont pas calms. Mais ces orages passaient au-dessus
de nos ttes sans atteindre la multitude, et ne tombaient que sur des
personnages placs au haut de l'chelle sociale. Il n'tait gure dans
la nature des femmes de s'occuper de ces vnements,  moins qu'ils ne
touchassent leur famille ou leurs amis.

Ne me mlant gure de la politique, je ne dirai pas grand chose du 18
fructidor. Comme nous sortions  peine d'une rvolution, on s'effrayait
de tout ce qui pouvait y ramener. C'taient des proscriptions d'un autre
genre, qui atteignaient des personnes auxquelles on s'intressait, ou
tombaient sur des hommes d'un nom marquant; il n'en fallait pas
davantage pour alarmer ceux qui n'en voyaient que les rsultats, sans en
connatre positivement les causes. Plusieurs des proscrits qui eurent le
temps de se cacher chapprent  la dportation. M. Millin, chez qui
j'allais frquemment, avait recueilli dans sa maison un dput proscrit,
de ses amis, nomm Pallier; nous passions nos soires  jouer ou 
causer, et lorsqu'on entendait sonner, on faisait entrer M. Pallier dans
une bote  momie, qui tait dans un coin de la bibliothque; alors il
me faisait une peur horrible, car il avait vritablement l'air de la
momie dont il tenait la place.

Ce pauvre M. Pallier tait bien l'tre le plus inoffensif, et je ne sais
vraiment ce qui lui avait valu les honneurs de la proscription.
Plusieurs journalistes furent arrts; d'autres prirent la fuite et
furent jugs par contumace. J'en connaissais un qui n'avait pas quitt
Paris et qui n'avait pris d'autres prcautions que de changer ses
cheveux noirs contre une perruque blonde. Comme il avait la peau trs
brune, cela lui changeait entirement la figure. C'tait une espce
d'original qui, lorsqu'il passait la nuit devant une sentinelle qui lui
criait: Qui vive! rpondait: Contumace! Il se mettait, 
l'Opra-Comique,  ct de la loge de Fouch, alors ministre de la
police, et, malgr cette imprudence, il n'a jamais t inquit: la
fortune couronne l'audace.

Un jour cependant, ennuy d'tre oblig de se cacher, il va chez Fouch,
et demande  lui parler en particulier.

--Je suis un tel, lui dit-il; cette existence d'oiseau de nuit m'est
insupportable et me fatigue; faites-moi arrter ou rendez-moi ma
libert.

--Monsieur, lui dit le ministre furieux, voyez dans quelle position vous
me mettez; vous vous livrez  moi. Sortez, monsieur, sortez!

--O voulez-vous que j'aille?

--Eh! allez au diable, mais sortez de chez moi, continua-t-il
impatient.

Il retourna chez lui et y demeura fort tranquille, sans que personne
s'en inquitt.

Mon mari l'aimait beaucoup, parce qu'il avait de l'esprit, qu'il tait
fort amusant et d'un courage  toute preuve. Il venait souvent dner
avec nous dans le temps mme de sa proscription. Tout  coup nous
cessmes de le voir. Nous savions qu'il ne pouvait tre arrt, car on
n'aurait pas manqu de le dire. J'engageai mon mari  s'enqurir de lui
et  savoir s'il n'tait pas malade. Ce mme jour il le rencontra dans
la rue.

--Pourquoi donc, lui dit Fusil, ne vous voit-on plus?

--Ma foi, mon cher, je suis amoureux de votre femme; elle ne veut pas de
moi. Que voulez-vous que j'aille faire chez vous?

Aprs les journes de St-Cloud, il fit un journal en vaudevilles qu'il
annonait par ce couplet:

     Sitt qu'on verra paratre
     Le premier de Floral,
     Vous verrez aussi renatre
     Les feuilles de ce journal.

Le 18 brumaire vint ensuite changer la forme d'un gouvernement qu'on
estimait peu, et nous donna pour chef l'homme dont on admirait les
exploits et le gnie.

Nous ne vmes, nous autres femmes un peu frivoles, que le ct le plus
gai des choses. Les applications que l'on fait au thtre montrent
l'esprit public. Nous aimions mieux le chercher l qu'ailleurs.

Je me rappelle par exemple que, le lendemain du 18 brumaire, on donnait
l'opra des _Prtendus_, de Lemoine, et que les paroles du quatuor
furent saisies pour en faire une application qui se trouvait place
d'une manire assez comique.

Lorsque les amans commencrent  dire:

     Victoire! victoire clatante!

on applaudit.

     C'est notre retraite qu'on chante,

rpondent les vieux prtendus. Les applaudissements redoublrent,
surtout lorsqu'ils ajoutrent:

     Mais attendez du moins que nous soyons partis.

Quant  la machine infernale,

     Cette invention d'enfer
     Avait un cercle de fer,

comme le disait la complainte du 3 nivse. Cet horrible vnement
inspira un sentiment d'effroi unanime. Chacun voulait le lendemain avoir
couru les plus grands dangers en passant au moment mme de l'explosion
dans la rue St-Nicaise. Je ne me vanterai point de mon courage dans
cette circonstance. J'tais fort paisible chez moi, ne me doutant de
rien. Assez de malheurs rels arrivrent sans y joindre des rcits
imaginaires.

Bientt aprs, le public eut  s'occuper d'autre chose. On peut se faire
une ide de la sensation que produisit le procs du gnral Moreau en
1804; je crois qu'il et t dangereux de le condamner  mort. Il y
avait une grande fermentation dans Paris; les avenues du palais taient
encombres par la foule; et cette foule, parmi laquelle on voyait des
gens distingus, des militaires de tous grades, resta toute la nuit 
attendre les rsultats du jugement. On se passait de bouche en bouche
les nouvelles qui arrivaient de l'intrieur du palais, et elles
parvenaient ainsi comme l'clair jusqu'au point le plus loign. Cela
rappelait le jour de la mort de Mirabeau.

Lorsqu'enfin l'on apprit que Moreau n'tait condamn qu' l'exil, on
respira plus librement; car il est  remarquer que, dans les jugements
auxquels on s'intresse aussi vivement, ce n'est que la mort qu'on
apprhende; tout le zle se calme ds que la vie est assure, et
cependant il est des jugements qui sont plus cruels que la mort, car ils
fltrissent ou brisent l'existence: celui-l tait du nombre. Quant 
Pichegru, il fut livr par un misrable dans lequel il avait mis sa
confiance; il a d changer de nom, car on n'en a jamais entendu parler
depuis; il n'aurait pu reparatre sans inspirer l'horreur qu'on prouve
pour un dnonciateur.

On sait quelle fut la fin de Pichegru: on le trouva trangl dans sa
prison. Plusieurs versions ont t faites  ce sujet. Quant  Georges
Cadoudal, on ne parlait que de la manire adroite dont il s'tait
soustrait aux recherches pendant si long-temps, des diffrents
travestissements qu'il avait employs; de ses rponses au tribunal, qui
taient parfois si comiques; de l'indignation qu'il tmoignait au nom
d'assassin.

Je suis un conspirateur, disait-il, mais non un vil assassin. J'ai pu
maintes et maintes fois tuer votre empereur; je voulais le combattre et
non le frapper en lche.

Et il rappelait les diverses circonstances o il s'tait rencontr prs
de Napolon, sous quel dguisement il tait alors, tantt en feutier,
tantt portant quelques charges sur les paules; il ne compromettait
personne, ne disait jamais un mot qu'on pt interprter contre
quelqu'un.

Il fut trs comique le jour o l'on vint dclarer au tribunal que
Pichegru s'tait trangl dans sa prison; l'interrogatoire et l'audience
termins, il allait tre reconduit par les gardes, lorsqu'il revint sur
ses pas et dit au prsident:

Je vous prviens, messieurs, que, si l'on me trouve trangl, ce ne
sera pas moi qui aurai pris cette peine.

Les femmes aiment  trouver dans un homme un grand caractre, et
lorsqu'un accus se dfend aussi noblement que le fit Georges, il ne
peut manquer de les intresser. Aussi esprions-nous, connaissant la
gnrosit de l'empereur, qu'il lui accorderait sa grce. Cet accus
avait souvent rpt, lorsqu'on lui en donnait l'espoir:

Je ne la demanderai pas, je ne ferai aucune dmarche pour racheter ma
vie, mais si votre empereur me l'accorde, je le dis du fond du coeur, je
n'entreprendrai jamais rien ni ne tremperai dans aucun complot contre la
sienne.

Il y avait une ressemblance extraordinaire entre lui et Michot. Elle
tait telle que, lorsqu'on cherchait Georges, Michot fut arrt et
conduit, par une patrouille, au corps-de-garde, o il fut bientt
reconnu et mis en libert.

Le commencement de ce sicle fut fatal  cette excellente madame Talma;
elle perdit un de ses fils. Je n'essaierai pas de peindre sa douleur: il
est des malheurs qui renouvellent des souvenirs trop cruels.
Mademoiselle Contat, dont elle tait reste l'amie, l'emmena  sa
campagne d'Ivry. Elle y demeura assez long-temps, et elle commenait 
reprendre quelque calme, lorsque son second fils tomba malade. La
frayeur de cette tendre mre fut extrme; elle tremblait de le perdre
comme le premier, d'autant plus qu'on le croyait attaqu de la poitrine.
Julie l'emmena en Suisse, esprant que le climat le rtablirait. Ce fut
l que ce fils mourut et qu'elle gagna sa maladie. C'tait sans doute
son plus cher dsir; car, sans cesse penche sur lui, respirant son
haleine, elle ne pouvait manquer d'y puiser la mort.

De retour  Paris, sa douleur s'tait change en une espce
d'anantissement. Lorsqu'on cherchait  la distraire de cette
continuelle rverie:

--Je pense  Flix, disait-elle.

Une autre fois:

--Je pense  Alexis.

--Mais vous vous tuez!

--Non, cela me fait plaisir.

Elle avait une si intime conviction qu'elle devait bientt rejoindre ses
enfans, qu'elle ne les regrettait plus. Talma la voyait aussi souvent
que ses occupations le lui permettaient. Un jour qu'elle paraissait plus
tranquille, elle lui dit:

--Voulez-vous venir dner avec moi jeudi prochain, cela me fera grand
plaisir?

--Jeudi, je ne le peux, mais lundi pour sr.

--Eh bien! lundi.

Ils se quittrent avec une sorte d'motion, et malgr sa faiblesse, elle
l'accompagna aussi loin qu'elle le put voir. Il retourna plusieurs fois
la tte et lui fit un dernier adieu de la main. Fidle  sa promesse, il
revint le lundi; mais quels furent son effroi et sa stupeur en trouvant
le cercueil de cette pauvre femme sous la porte cochre. Il fut
tellement frapp de cette mort si prompte, qu'il tomba dans une espce
de spleen. Il ne pouvait se dissimuler qu'il tait la premire cause de
sa mort.

Elle mourut en 1805. Je n'tais pas  Paris. J'en prouvai bien du
regret, car c'tait une amie comme on n'en rencontre pas deux fois dans
le cours d'une longue vie.




IX

M. Audras, homme de confiance de M. de Talleyrand.--Son originalit.--Le
vieux Durand.--Un dpart pour l'tranger.--Mayence.--Francfort.--Le
gnral Augereau.--M. Hay.--Mon oncle et ma tante.


Je rencontrais souvent la marquise de la Maisonfort chez madame de P...;
c'tait une charmante personne. Son mari avait migr en 1791. Comme la
plus grande partie de la fortune venait de la marquise, elle tait
demeure en France pour conserver ses proprits. M. de la Maisonfort
tait au service du duc de Brunswick; c'tait en qualit d'envoy de
cette cour qu'il tait en Russie.

Lorsque je dus partir pour aller dans ce pays, la marquise me dit
qu'elle me donnerait une lettre pour son mari.

--C'est un galant chevalier, ajouta-t-elle, toutes les dames se
l'arrachent; il pourra vous tre utile auprs d'elles.

Elle me conseilla en mme temps d'emporter le plus de lettres de
recommandation que je pourrais m'en procurer, chose indispensable
lorsqu'on voyage  l'tranger.

Je rencontrais souvent dans la socit une espre d'original qui y tait
trs recherch, M. Audras.

C'tait un gros homme d'assez peu d'apparence et auquel l'on n'aurait
certainement pas pris garde, si l'on n'et su d'avance qu'il tait l'ami
de M. de Talleyrand, et la personne en laquelle il avait le plus de
confiance, et qui faisait toutes ses affaires. M. Audras tait l'homme
le plus fantasque du monde, ne se gnant pour personne et s'embarrassant
fort peu, lorsqu'il tait dans un salon, de plaire ou de dplaire; il
laissait apercevoir sans se gner tout l'ennui que lui causait tel ou
tel personnage; alors il se retirait dans un coin, s'tendait sur un
canap, et appelait  lui ceux avec lesquels il voulait causer. Il tait
d'une franchise souvent peu polie, mois on lui passait tout. C'est  ces
caractres-l que l'on accorde ce privilge, tandis que l'on est
exigeant et susceptible pour les autres. Il m'avait prise dans une sorte
d'affection, sauf  dire souvent devant moi qu'il dtestait les femmes
maigres; mais comme il tait d'un embonpoint assez disgracieux, je lui
rendais ses aimables observations par des contrastes.

--Je le crois bien, lui disais-je, par la mme raison je n'aime pas les
gros hommes, surtout lorsqu'ils sont mal faits et impolis.

Alors il se mettait  rire. Il aimait assez qu'on lui rpondt, et il ne
s'en fchait jamais.

Une fois sa brusquerie et son originalit acceptes, il ne manquait pas
de succs, car il tait fort amusant. On recherchait son approbation et
sa franche amiti qu'il n'accordait pas du reste facilement. Nous tions
toujours lui et moi en guerre ouverte; comme je l'ai dj dit, il
m'aimait assez, parce que je n'avais pas peur de lui, et que j'tais
toujours prompte  la rplique.

--Je me tiens sur la dfensive, lui disais-je, je n'attaque pas; mais
je ne me laisse point attaquer. Il me provoquait et ne faisait que rire
d'une rponse piquante. Nous nous quittions quelquefois brouills; mais
c'tait moi qui boudais. Le lendemain, il m'crivait une lettre
charmante, pleine de grce et de finesse. On tait vraiment surpris
qu'un esprit aussi aimable parfois pt se trouver sous une semblable
enveloppe. Aussi lui disais-je que j'tais persuade qu'il tait sous
l'influence d'une mauvaise petite fe qui nous le rendrait un jour sous
sa forme premire.

Comme je devais sjourner quelque temps  Hambourg, o j'avais des
affaires  terminer avant de m'embarquer, M. Audras me dit qu'il
m'adresserait  quelqu'un qui pourrait m'tre fort utile; cela me fit
d'autant plus de plaisir que je ne connaissais personne dans cette
ville, et que des recommandations sont chose indispensable  l'tranger.
La veille de mon dpart il vint me voir et me faire ses adieux.

--M'apportez-vous votre lettre pour Hambourg? lui dis-je.

--Une lettre?

--Oui.

--Ah! c'est inutile, vous demanderez le vieux Durand.

--Mais o, et dans quel quartier de la ville loge-t-il. Donnez-moi du
moins son adresse et un mot qui lui annonce que je viens de votre part.

--Cela n'est pas ncessaire; demandez, comme je vous le dis, le vieux
Durand.

Je crus que c'tait une de ces lubies comme il lui en prenait souvent;
je n'insistai pas davantage, et je n'y pensai plus.

Jusqu' cette poque, je n'avais quitt la France que pour le voyage que
j'avais fait en Belgique: c'tait un prcdent peu encourageant. Je ne
partais point en touriste pour dcrire les sites, les paysages, le ciel
bleu et les arbres verts; assez d'autres l'ont fait avant moi en style
pittoresque et lgant. Je ne dirai donc que les incidents et les
vnements qui se rencontrrent sur mon chemin. Je voyageais comme une
artiste, allant chercher la fortune, ou tout au moins l'aisance que
j'avais perdue et que j'esprais retrouver ailleurs: lger bagage que
l'esprance! quand la moindre circonstance peut influer sur votre
destine et sur les talents que vous allez exploiter. Aussi mes
descriptions seront-elles moins potiques que celles de nos aimables
touristes. Je tcherai de remplacer les tableaux par la ralit, si voir
c'est savoir, comme le dit un vieil adage.

Je commencerai donc par Mayence et Francfort. Je passai le magnifique
pont plac sur le Rhin, ce beau fleuve dont les bords fleuris sont si
admirables en t, et les glaces si effrayantes en hiver! surtout
lorsqu'il faut les traverser dans un frle esquif, et qu'il faut
loigner les glaons avec des pieux ferrs pour les empcher de fondre
sur votre barque, et de vous engloutir.

 cette poque les chemins taient presqu'impraticables en Allemagne.
Lorsqu'on n'avait point de voiture, on tait oblig de se servir de
celles que l'on dcorait du nom d'_extra-poste_. Ce n'taient la plupart
du temps que de mauvaises charrettes, sur lesquelles on plaait un banc
 dossier. Ces voitures entirement dcouvertes ne vous mettaient 
l'abri ni de la pluie ni du soleil. On m'avait prvenue  Mayence de
tous les dsagrments de ce voyage; mais la ralit surpassa mon
attente.

Lorsque je fus au moment d'entrer  Francfort, sur cette abominable
charrette, plutt faite pour transporter du fumier que des cratures
humaines, j'eus un moment de dsespoir! Il me semblait que tout le monde
allait regarder mon entre comme une chose extraordinaire; que je ne
pourrais jamais marcher dans cette charmante ville, aux rues si larges
et dcores de si belles maisons et de si beaux magasins, sons tre
reconnue pour la _dame  la charrette_; que chacun allait me montrer au
doigt et qu'on ne voudrait me recevoir dans aucun htel. Les femmes sont
tranges dans la jeunesse, elles croient qu'elles ne peuvent paratre
nulle part, sans qu'on s'occupe d'elles et qu'elles ne fassent une sorte
de sensation, soit en bien, soit en mal, mais elles ne peuvent se
rsigner  passer inaperues.

J'arrivai  la porte de l'htel d'Angleterre, sans que le flegme
germanique en ft troubl le moins du monde; personne ne prit garde 
moi, et je fus aussi bien reue par le matre que si je fusse venue en
berline; je dirai mme qu'il me fit payer tout aussi cher.

Lorsque je fus installe, repose de cette horrible fatigue, je me fis
conduire chez mon oncle qui avait quitte le duch de Deux-Ponts depuis
l'entre de l'arme franaise.

Mon oncle, qui ne m'avait vue que dans mon enfance, m'accueillit avec
bont. Depuis qu'il avait quitt les Deux-Ponts et perdu sa fortune, il
s'tait tabli  Francfort, o il donnait des leons de mathmatiques,
et ma tante, excellente musicienne, lve des grands matres de l'cole
allemande, donnait des leons de chant. Ils jouissaient d'une grande
considration et faisaient fort bien leurs affaires, mais ils n'en
regrettaient pas moins leur duch, car ce n'tait plus la manire de
vivre  laquelle ils taient accoutums.

Ils me conduisirent au Casino, o se runit toute la socit lgante de
Francfort; c'est dans cette belle salle que se donnent les concerts.
Comme je n'avais avec moi que des toilettes de voyage, et qu'en 1806 on
portait des robes  demi-queue, mme en nglig, je me mis dans un
endroit retir, pour n'tre pas remarque, ce qui arrive presque
toujours lorsque l'on voit une trangre, venant de Paris surtout.

J'entendis tout  coup un bruit sourd caus par l'entre du gnral
Augereau, qui tait alors comme vice-roi de Francfort. Il tait suivi de
son brillant tat-major, compos de jeunes gens des grandes familles.
Leur ducation et leurs manires contrastaient beaucoup avec celles de
leur chef; mais c'tait une espce de coquetterie de nos gnraux de
l'empire de s'entourer ainsi; leur haute rputation militaire couvrait
suffisamment ce qui manquait  l'ducation prive de quelques-uns
d'entre eux.

Aprs le premier intermde, on se leva, et le gnral, m'ayant aperue,
me reconnut et enjamba les bancs pour venir  moi.

--Comment, madame, me dit-il, vous tes  Francfort, et vous ne m'avez
pas fait l'honneur de venir me voir?

Je m'excusai sur le peu de temps que j'avais  rester dans cette ville,
o je n'tais demeure que pour ma famille.

--Je ne me paie point de cette raison, et j'espre bien que j'aurai
l'avantage de vous avoir demain  dner, ainsi que monsieur et madame
Fleury.

Je m'excusai encore sur ma toilette de voyageuse; mais il n'en tint
compte, et comme sa superbe habitation tait  quelques milles de la
ville, il me demanda la permission de m'envoyer chercher. Mon oncle me
fit signe d'accepter; quant  ma tante, pour rien au monde elle ne
voulut m'accompagner: elle avait en horreur tous ces militaires qui
taient venus ravager son duch des Deux-Ponts, et elle les confondait
tous dans le mme anathme. M. Fleury ne les aimait pas trop non plus;
mais il ne voulut pas me laisser aller seule, pour la premire fois du
moins. Il vint donc le lendemain  mon htel d'Angleterre, et bientt
nous vmes arriver un superbe landau  quatre chevaux, et deux jeunes
aides-de-camp  cheval, qui venaient nous chercher. Nous brlions le
pav; tous les chapeaux se levaient  notre passage. Je riais en
moi-mme, en pensant que c'tait au landau du gnral que s'adressaient
ces honneurs, et je comparais cette course triomphale avec la charrette
dans laquelle j'avais fait mon entre  Francfort. Jeu bizarre de la
fortune! Nous trouvmes chez le gnral des ambassadeurs et tous les
grands dignitaires du pays; mais celui que nous fmes charms de
rencontrer parmi eux, fut M. Hay, l'instituteur des aveugles, qui
allait en Russie, o il tait appel par l'empereur Alexandre. C'tait
un homme trs remarquable. Mon oncle et lui taient bien faits pour
s'apprcier, et, comme la femme de M. Hay tait avec lui, nous allions
ensemble chez le gnral, o je faisais de la musique presque tous les
soirs; car, parmi ces messieurs, il y avait d'excellents amateurs.

Je quittai ces bons parents, que j'avais si peu connus, au moment o
j'tais d'ge  les apprcier et lorsqu'ils venaient de me revoir avec
tant d'intrt.




X

Mon arrive  Hambourg.--Le vieux Durand.--M. de Bourienne.--Les migrs
franais, commerants  Hambourg.--Mon arrive  Saint-Ptersbourg.--Le
marquis de la Maisonfort.--La princesse Serge Galitzine.--La princesse
Nathalie Kourakine.--Le comte Thodore Golofkine.


Arrive  Hambourg, quelques Franais de ma connaissance vinrent me
voir. C'taient des migrs qui s'taient faits ngociants.

--Comment, me dit-on, n'avez-vous pas demand des lettres de
recommandation, il n'y a pas de pays o l'on en ait plus besoin.

--Je ne connaissais personne, rpondis-je, qui pt m'en donner, except
M. Audras.

--M. Audras! celui qui fait toutes les affaires de M. Talleyrand?

--Justement!

--Eh bien! c'tait lui qui pouvait vous tre le plus utile ici.

--Mais ne savez-vous donc pas que c'est un original! il se met dans la
tte des lubies dont on ne peut jamais le faire dpartir. Savez-vous ce
qu'il m'a dit lorsque je l'ai pri de m'adresser  quelqu'un?--Vous
demanderez le vieux Durand. L'on m'aurait prise pour une folle comme M.
Audras.

--Le vieux Durand! mais c'est ce qu'il vous faut, il peut tout ici.
C'est la plus belle connaissance qu'il ait pu vous donner. Un
millionnaire, un homme excellent d'ailleurs, et qui jouit de la plus
grande considration. Il est l'ami intime de M. Audras.

--Il me suffira de demander le vieux Durand et il ne se fchera pas?

--Mais non.

--Il parat que ce nom est aussi puissant  Hambourg, que celui
d'Ilbondokani, du _Calife de Bagdad_.

Le lendemain je fus chez le vieux Durand, qui me reut parfaitement; il
me rendit tous les services dont j'eus besoin, et m'aplanit toutes les
difficults qui se prsentrent sur mon chemin.

Son abord n'tait pas imposant: il avait l'air d'un ancien drapier de la
rue Saint-Denis, retir du commerce. Il allait toujours  pied, un
parapluie sous le bras, mais il avait une voiture pour ses amis et pour
les dames qui lui faisaient l'_honneur_ de venir dner chez lui (comme
il me le dit fort obligeamment). Il recevait tout ce qu'il y avait de
personnes marquantes  Hambourg. Je dnai chez lui avec M. de Bourienne,
qui paraissait avoir de l'humeur contre le gouvernement franais,
quoiqu'il ft au service de la France.

--Les artistes quittent la France pour l'tranger, me dit-il, cela ne
prouve pas qu'ils y soient heureux.

--Cela prouve aussi qu'ils sont trop nombreux et qu'ils ne peuvent pas
tous tre au premier rang, lui rpondis-je.

Le vieux Durand recevait tous les migrs qui lui taient recommands.
Ceux que je rencontrai  l'tranger avaient chang d'tat, souvent d'une
manire fort bizarre. Un maistre-de-camp tait marchand de vin, un
colonel tenait un caf, d'autres faisaient ce qu'on appelait des
affaires. Le marquis d'Osmont, ambassadeur  Londres, nous  racont
qu'il ne faisait pas d'autre industrie que de raccommoder des
parapluies.

Je vis chez le vieux Durand un chevalier de Saint-Louis, homme fort
aimable, dont M. Durand faisait grand cas. Il voyageait pour des
affaires de commerce, et connaissait parfaitement la Russie. On m'assura
un passage sur le vaisseau  bord duquel il devait partir, et l'on me
recommanda particulirement  ses soins.

Je souffris beaucoup dans le voyage. Enfin, aprs bien des fatigues,
j'arrivai  Saint-Ptersbourg. J'apportais de Paris les plus lgantes
toilettes, les modes les plus nouvelles. Qui aurait dit, en voyant cette
belle dame descendre de voiture, pare d'un chle de cachemire, d'un
voile d'Angleterre sur un trs beau chapeau de paille d'Italie[15], que
le joli petit sac qu'elle tenait  la main renfermait toute sa
fortune... Vingt ducats de Hollande,  huit cent lieues de mon pays, de
ma famille, de mes amis, et dans une ville o je ne connaissais
personne; car celles auxquelles j'tais recommande taient dans leurs
terres ou en voyage.

Je ne perdis pas courage. Je me rappelai qu'en partant de Paris, une
dame m'avait prie de me charger d'une lettre pour sa soeur, marchande de
mode sur la perspective de Newsky. Je pensai qu'elle pourrait peut-tre
me donner les renseignements dont j'avais besoin. Comme j'tais dans ce
moment sur le canal de la Moka, et qu'il fallait le traverser en
bateau, je renvoyai ma voiture. Je rflchissais  la manire dont je
m'y prendrais pour me faire comprendre de ces mariniers, lorsqu'un
monsieur qui m'examinait fort attentivement m'offrit ses services.

C'tait le docteur Legros, excellent chirurgien, et, de plus, homme
d'esprit, ce qui ne gte rien. Nous avons ri souvent de notre premire
rencontre _sur les bords escarps de la Moka_. Il me conduisit chez
cette dame qui m'accueillit comme une bonne compatriote, et m'offrit ses
services.

Elle me combla de prvenances et m'apprit que M. de la Maisonfort tait
en ville. Je lui crivis pour le prvenir que j'avais une lettre pour
lui.

Comme j'avais donn mon adresse chez une marchande de modes, il pensa
que j'tais venue  Saint-Ptersbourg pour tre demoiselle de magasin;
il ne crut donc pas devoir agir avec beaucoup de crmonie. Quoique M.
de la Maisonfort ne ft plus jeune, c'tait encore un de ces charmants
Franais de l'ancien rgime, de ces caractres lgers  la Bivre; il
passait pour un homme d'esprit, et il avait fait quelques mauvaises
pices et de jolies chansons. Il arriva le lendemain, et s'annona d'une
manire assez bruyante. tant  broder dans une pice voisine du
magasin, j'entendis qu'il disait:

--Une dame qui doit me remettre une lettre, elle aurait bien pu me
l'envoyer. O donc est-elle, cette dame?

Je me levai pour le recevoir, et lui dis avec beaucoup de dignit:

--Cette lettre est de madame de la Maisonfort, monsieur le marquis;
comme il n'y est question que de moi, j'ai d vous la remettre
moi-mme.

Madame de la Maisonfort faisait de moi un loge que la modestie
m'empche de rpter, mais qui produisit sur son mari une mtamorphose
complte.

--Je suis trop heureux, madame, que la marquise de la Maisonfort m'ait
procur l'avantage de pouvoir faire quelque chose pour une personne 
laquelle elle s'intresse aussi vivement. Je suis assez rpandu dans la
socit russe pour pouvoir vous y tre utile.

M. de la Maisonfort me quitta en me disant qu'il allait rflchir  ce
qui pourrait me convenir le mieux.--J'aurai l'honneur de vous revoir
dans quelques jours, ajouta-t-il.

Il revint en effet; il avait parl de moi  la marchale Koutouzoff, 
la princesse Nathalie Kourakine, mais surtout  la princesse Serge G...
C'tait sur elle qu'il runissait tous ses projets pour moi. Elle avait
tmoign un grand dsir de me connatre, d'aprs ce que lui avait dit M.
de la Maisonfort. Il vint donc me prendre le lendemain pour me conduire
 la Carpofka, maison de campagne de la princesse,  quelques verstes de
la ville.

--C'est une charmante personne, me dit-il, chemin faisant, fort
instruite, qui a beaucoup voyag, une personne d'un grand nom; mais elle
a quelque chose d'original; elle ne fait rien comme une autre, et
rarement on la voit dans le jour. On se runit chez elle  minuit, on
soupe  deux ou trois heures du matin, et l'on ne se spare qu'au grand
jour.

Nous fmes reus par la comtesse Wraschka, dame polonaise qui demeurait
avec elle: c'tait une personne charmante, remplie de grce, et
possdant des talents d'agrment.

Aprs le djeuner elle me fit voir le jardin et de jolis kiosques placs
sur les les. Cette campagne tait ravissante, comme toutes celles des
alentours de Saint-Ptersbourg. M. de la Maisonfort tait retourn en
ville. La princesse, en ma faveur, descendit un peu plus tt que de
coutume. Je trouvai que le portrait qu'on m'avait fait d'elle n'tait
pas flatt. Ses beaux cheveux d'un noir d'bne, si soyeux et si fins,
tombaient en boucles sur un cou bien arrondi; sa figure tait pleine de
charme et d'expression; il y avait un mol abandon dans sa taille et dans
sa dmarche, qui n'tait pas sans grce; et lorsqu'elle levait ses
grands yeux noirs, on retrouvait cet air inspir que lui a donn Grard
dans un de ses beaux tableaux o il l'a reprsente.

Lorsque je la vis arriver au jardin, elle tait vtue de mousseline de
l'Inde qui se drapait lgamment autour d'elle. Dans aucun temps sa mise
n'a t semblable  celle des autres femmes; mais, jeune et belle comme
elle l'tait alors, cette simplicit des statues antiques lui seyait 
merveille. Elle m'adressa les choses les plus obligeantes et m'engagea 
venir tous les jours.

--Je ne sais pas encore, me dit-elle, si je passerai l'hiver 
Saint-Ptersbourg; j'ai le projet d'aller en Grce et  Constantinople.
Aimeriez-vous  faire ce voyage?

Je l'assurai que j'en serais enchante, et qu'il me serait extrmement
agrable. La princesse se retira chez elle, car elle paraissait rarement
 dner, et je restai avec madame Wraschka. La promenade, la lecture et
la causerie nous occuprent jusqu'au moment o le monde commena 
arriver. Nous tions dans un cabinet d'tude donnant sur le jardin; une
petite bibliothque, des portefeuilles, des gravures, une multitude
d'instruments de musique auxquels la princesse ne touchait presque
jamais, et quelques corbeilles de fleurs, en faisaient l'ornement. Elle
ne pinait de la harpe ou de la guitare que lorsqu'elle tait seule;
elle n'en faisait jamais jouir les autres.

Le prince d'E... nous a racont que, pendant une saison de Toeplitz, o
tait la princesse, on l'avait vainement sollicite de chanter la _Belle
de Scio_; qu'on s'tait mis  ses genoux, qu'on avait employ toutes les
sductions sans pouvoir rien obtenir; mais que, quand tout le monde se
fut retir, et qu'elle supposa qu'on tait enseveli dans un profond
sommeil, elle ouvrit ses fentres, prit sa harpe, et se mit  chanter
non-seulement le morceau pour lequel on l'avait vainement sollicite,
mais une foule d'autres, et finit par rveiller tous ses voisins.

La princesse ne parut que lorsque tout le monde fut rassembl. On servit
des mousses de chocolat, des fruits glacs. On se rpandit  et l dans
les jardins, au bord des les. Nous tions alors en juin, le plus joli
mois de l'anne en Russie, et o il n'y a pas de nuits, le soleil se
couchant vers dix heures et demie du soir, le crpuscule commenant 
minuit.

Lorsque M. de la Maisonfort, qui tait revenu, me ramena en ville, il
faisait grand jour. Il fut convenu que dornavant on m'enverrait une
voiture pour me conduire chez ces dames.

Ce fut chez elles que je rencontrai cette charmante princesse Nathalie
Kourakine, et le comte Thodore Golofkine, qu'on aimait tant  Paris, et
qui ont fait le charme de la socit, pendant leur sjour en France.
Comme ils recherchaient les artistes et les gens de lettres, on les
rencontrait souvent aux soires du madame Lebrun-Vige et du peintre
Grard. Ils avaient l'un et l'autre des talents que l'on ne trouve pas
toujours chez les personnes du grand monde. La princesse Nathalie tait
excellente musicienne, composait de fort jolies romances et jouait de
plusieurs instruments. Le comte tait littrateur agrable, et dessinait
trs bien pour un amateur. Il avait t ambassadeur  Naples, et parlait
parfaitement l'italien.

Il avait la rputation de dire rarement la vrit; mais ses mensonges
taient si spirituellement raconts, qu'on ne pouvait lui en vouloir
d'improviser des romans comme tant d'autres en composent avec la plume,
et qui souvent ne sont pas aussi amusants.

Lorsque je vis pour la premire fois le comte Thodore Golofkine, je le
pris pour un Franais. Il m'a assur depuis qu'il en avait t
extrmement flatt. Le fait est que, connaissant alors peu de Russes, je
ne m'tais pas aperue que la plupart s'noncent avec grce, facilit,
et qu'ils parlent notre langue avec beaucoup de puret. Mais la petite
gloriole et l'amour du pays font que l'on est toujours tent de
s'approprier ce que l'on trouve de remarquable chez les autres. Je
voyais souvent le comte Thodore pendant mon sjour  Ptersbourg, et
lorsqu'il vint  Moscou j'tais depuis long-temps admise dans la maison
de sa femme, la comtesse Golofkine, ce qui me mit  mme d'apprcier
mieux encore les qualits aimables de son mari.




XI

Saint-Ptersbourg.--La musique de cors russes.--La fte de
Pterhoff.--Dtails.--La nappe d'eau.--Les costumes.--La Niouka.--Les
plaisirs de l'hiver.--Les Glaces.--La foire de Nol.--Le froid en
Russie.--Les parties de traneaux.--Les migrs.--Madame de Stal.


L'anne 1806, que je passai  Saint-Ptersbourg, fut pour moi un temps
d'enchantement, et j'en jouissais comme si j'eusse prvu qu'il ne devait
pas avoir une longue dure; tant il est dans notre nature de n'prouver
un bonheur qu'avec la crainte de le perdre.

Saint-Ptersbourg est une magnifique cit, et tout y annonce la
richesse: c'est le sjour de la cour. Tous les agrments y sont runis,
et les modes les plus nouvelles y arrivent en dix jours. Les spectacles
sont splendides et les salles magnifiques; les danseurs franais, les
chanteurs allemands et italiens viennent y apporter le tribut de leurs
talents. Cette ville renferme les plus beaux monuments, et les quais de
granit qui bordent la Nva ont un aspect grandiose. La place o
Pierre-le-Grand gravit un rocher[16], l'Amiraut, les ponts jets sur la
Nva, le palais de marbre, la grille du Jardin d't, sont si
remarquables, que je ne pouvais me lasser de parcourir cette superbe
ville, la plus extraordinaire et la plus belle que j'aie rencontre dans
les pays trangers.

Comme chaque chose tait nouvelle pour moi, on se plaisait  me montrer
tout ce qui pouvait m'intresser.

Le mois de juin n'ayant presque pas de nuits, ainsi que l'ai dj dit,
les promenades sur la Nva, dans des gondoles  la vnitienne, avaient
un charme qui chappe aux dtails, car il faut l'avoir prouv pour le
comprendre.

Comment peindre cette atmosphre si pure, ce calme, ce paysage qu'on
entrevoit  la lueur du crpuscule, comme  travers une gaze lgre;
cette musique de cors, particulire  la Russie, dont l'harmonie, qui
s'entend de loin sur l'eau, semble venir du ciel.

Quarante musiciens ont chacun un tube plus ou moins long, qui donne le
ton le plus grave ou le plus aigu, et tous les tons intermdiaires; mais
il ne peut en donner qu'un seul. Leur musique n'est pas note, et cela
serait inutile, puisque le musicien peut ignorer et ignore souvent
quelle note il fait; il suffit que celui qui en est le chef compte ses
mesures bien ostensiblement: c'est l seulement ce qui guide le musicien
pour donner la note, lorsque son tour vient.

La magie de cette musique est telle, qu' une certaine distance on
n'imaginerait jamais une composition d'orchestre aussi bizarre. La
prcision de ces musiciens est si grande qu'ils peuvent excuter toute
sorte de musique. La musique de l'empereur Alexandre tait de plus de
trois cents cors, celle du rgiment des gardes tait aussi fort belle.

Bientt arriva la fte de Pterhoff, qui a lieu au mois de juillet, et
dont j'entendais parler depuis long-temps. Cette fte, l'objet de la
curiosit de tous les trangers, est une vritable ferie, o la nature
est venue en aide  l'art. Ces grottes, ces rochers, semblent appartenir
 une le enchante, tant ils sont clairs d'une manire savante par
des lampions que l'on n'aperoit pas, et dont la lumire fait
scintiller, comme une cristallisation, l'eau qui jaillit de tous cts,
et jusque dans les profondeurs de la grotte; mais ce que l'on ne peut
comparer  rien, c'est une nappe d'eau qui s'lance du haut d'un rocher
dons un canal, avec un bruit pouvantable, et forme une vote sous
laquelle on peut passer sans se mouiller. L'illumination que l'on
aperoit  travers cette nappe est d'un effet magique. Une musique de
cors russes, disperse de diffrents cts, et cache par des arbustes,
laisse parvenir  l'oreille une harmonie douce et suave.

Lorsque le temps le permet, on fait venir de Saint-Ptersbourg le corps
de ballets et les enfants de l'cole de danse, habills en nymphes, en
dryades, en faunes et en sylvains, pour complter l'illusion. La cour
assiste toujours  cette fte, o l'on passe la nuit; on y est costum
comme pour un bal, mais personne ne porte de masque.

Ces costumes de caractre sont riches et lgants; le soir, on illumine
les btiments, ainsi que le chteau et le parc.

Les personnes aises louent une maison ou un logement pour une semaine;
car autrement il serait difficile de s'en procurer; c'est ce que
faisaient toujours les dames qui me menrent  cette fte. Nous restmes
deux jours, afin de voir tout en dtail.

Au temps de la moisson nous parcourions les campagnes avec la princesse
Kourakine, dont la conversation tait si aimable, les connaissances si
tendues, et l'esprit rempli de posie. Elle me faisait remarquer ces
costumes qui nous reportent aux beaux jours de la Grce antique. En
apercevant au milieu d'un champ de bl les moissonneuses couvertes d'une
courte tunique de lin, attache sous le sein avec une ceinture, les
cheveux spars et les tresses pendantes; les hommes, vtus de mme, la
tunique serre sur les reins par une ceinture de cuir, les jambes nues,
et des sandales aux pieds, faites d'corce de bouleau, et rattaches par
des courroies, et les cheveux coups en rond, on se serait cru dans les
champs de l'Arcadie. Les costumes en gnral ont une varit agrable,
et chaque classe en a un qui lui est particulier. Celui des marchandes
russes est riche, celui des jeunes filles est joli, celui des nourrices
est le plus lgant. Leur saraphane est d'une belle toffe, ou de
velours, garnie de galons d'or. Leur bonnet a la forme d'un diadme; il
est couvert le plus souvent de pierreries et de perles fines, suivant la
fortune de ceux auxquels elles appartiennent; car on met un grand luxe 
les parer. Elles accompagnent toujours la mre  la promenade ou dans
ses visites, mais il y a une femme, que l'on nomme la nienka, qui suit
la nourrice et prend soin de l'enfant. Cette nienka reste attache  la
famille, qui la regarde comme la vritable nourrice; elle conserve
toujours une grande influence sur les enfants, et possde toute leur
confiance, surtout prs des jeunes demoiselles, qu'elle soigne jusqu'
ce qu'elles aient une gouvernante.

Vers la fin d'aot, le temps commena  se refroidir. J'avais vu tout ce
qui peut exciter la curiosit d'une trangre pendant l't. Bientt
vinrent les plaisirs de l'hiver. On ne peut se faire une ide de la
beaut de ces sites glacs sans les avoir vus, non pas au travers des
doubles croises, mais dans les jardins, dans la campagne, sur les lacs,
dans les forts qui semblent tre de stuc, tant le givre en enveloppe la
moindre branche, et que le soleil fait scintiller comme des diamants et
des meraudes. C'est surtout sur cette belle rivire de la Neva qu'il
fallait voir dans le temps dont je parle la foire de Nol.

On pratique sur la Neva, lorsqu'elle est entirement glace, des alles
d'arbres de sapins, plants  quelques pieds dans la glace; comme c'est
au fort de l'hiver, les provisions qui arrivent de toutes les parties
septentrionales de l'empire sont entirement geles, et se conservent
ainsi pendant plusieurs mois.

L'un des carmes russes finissant  cette poque, le peuple, qui les
observe rgulirement, cherche  se ddommager de la mauvaise chre
qu'il a faite. C'est dans ces alles pratiques sur la glace que ces
provisions sont ranges. Les animaux de toute espce y sont placs avec
symtrie; le nombre des boeufs, cochons, volailles, gibier, moutons,
daims, chevreuils, est considrable. Ils sont poss sur leurs pattes
dans ce parc d'une nouvelle espce, et forment un coup-d'oeil fort
bizarre. Comme c'est un but de promenade, on voit  la file les plus
riches traneaux, recouverts de belles fourrures; des voitures sur
patins,  quatre et mme  six chevaux.

Les plus grands seigneurs viennent par plaisir faire leurs emplettes 
cette foire, et il est assez commun de les voir revenir avec un boeuf ou
un cochon gel, debout derrire la voiture comme un laquais, ou un coq
perch sur l'impriale.

La perspective de Newsky est borde de monde des deux cts; les
domestiques portent des flambeaux devant, pour clairer cette marche
triomphale, qui fait toujours beaucoup rire les spectateurs. --Ah!
c'est le comte un tel, avec un veau, dit l'un.--C'est le prince un tel,
avec un mouton, dit l'autre.--La princesse a pris un boeuf. Cela dure
une partie de la nuit. Les navires qui avoisinent cette foire sont
illumins en verres de couleur: c'est la chose la plus originale  voir.

*      *       *       *       *       *

Le froid n'est jamais dangereux; il faut seulement se prmunir contre
ses effets. Quelquefois les trangers veulent braver les usages reus et
se vtissent comme dans les climats temprs: ils sont souvent dupes de
cette petite gloriole, et paient la leon un peu cher. Les appartements
sont ordinairement chauffs  douze ou quinze degrs raumur, et la
chaleur ne varie pas. Les poles, car on n'y connat les chemines que
comme un objet d'agrment, sont faits avec les fondements de la maison;
le tuyau circule dans la chemine, de manire que la chaleur parcourt
beaucoup de chemin avant de sortir de l'appartement. Si l'on restait
enferm pendant l'hiver, ce serait un printemps continuel.

On souffre beaucoup moins du froid, en Russie, que dans les autres pays;
et si l'on n'apercevait pas  travers des fentres la neige, les
traneaux et les mougicks (paysans) avec leur barbe couverte de glaons,
rien ne rappellerait la saison o l'on se trouve.

Au reste, cette saison n'est pas dsagrable: le soleil est
ordinairement clair, le ciel pur, l'air calme. En se couvrant de
fourrures lgres et chaudes, on a du plaisir  marcher.

On fait des parties charmantes au clair de la lune, ou le matin, et l'on
va djeuner  un but dsign.

Vingt ou trente traneaux partent ensemble, un en tte avec des
musiciens; je n'ai jamais pu comprendre comment leurs doigts ne glent
pas lorsqu'ils jouent. Il y a aussi des courses dans des traneaux trs
lgants, attels de deux jolis chevaux. Le brillant de l'attelage
consiste  avoir un excellent trotteur dans les brancards, et un cheval
de ct, dont le cocher tient les rnes pour tourner sa tte en le
faisant aller au galop; souvent un postillon court  cheval pour faire
ranger les curieux.

Les chevaux sont couverts d'une large housse qui empche celui de ct
d'envoyer de la neige  la figure; il n'y a que la noblesse qui puisse
avoir des housses blanches, toutes les autres sont en couleur.

Le comte Palphi, riche polonais, avait les siennes en cachemire blanc,
et la baguette qui les tient tendues tait en or.

J'ai souvent entendu demander comment les pauvres gens pouvaient se
garantir du froid dans un climat aussi rigoureux: d'abord, comme ils
appartiennent tous  un matre, il est dans l'obligation de pourvoir 
leurs besoins, et jamais on ne rencontre de mendiants. Ils ont tous un
tat qu'ils exercent  leur compte, en payant la redevance  leurs
seigneurs. Les paysans ont dans leur hisbach un pole en brique de la
mme dimension que les poles en faence; ils se chauffent de la mme
manire et sont tellement brlants, qu'on ne peut tenir dans leur
chambre; d'autant plus qu'il y a une espce de four constamment allum,
dans lequel ils font leur pain et prparent leurs aliments: aussi
dit-on, d'une chambre trop chaude: C'est comme un hisbach.

Les Russes passent d'une temprature  une autre, sans le moindre
danger; vous voyez les _dwarnick_ (les portiers des maisons) travailler
dans la cour, dgager la neige, en manche de chemise, et cependant ils
sortent d'une chambre o vous toufferiez. Leurs travaux termins, ils
remettent leur _tourloupe_ double de peau de mouton, et vont se coucher
sur le haut du pole, qui est brlant.

Je n'tais que depuis un an  Saint-Ptersbourg, lorsque la guerre vint
changer tous mes projets; les trangers durent se naturaliser ou quitter
le pays. La plupart, esprant que cette guerre ne serait pas de longue
dure, partirent, les uns pour Hambourg ou pour quelqu'autre pays voisin
de la Russie, d'autres retournrent en France. Ceux qui taient tablis
depuis long-temps en Russie se naturalisrent; les artistes seuls furent
exempts de cette mesure.

Madame Philis tait adore  la cour; pour rien au monde on n'aurait
voulu se priver de son talent. Ce fut en sa faveur probablement que
cette mesure exceptionnelle fut prise pour les artistes.

Madame Philis Andrieux a laiss une rputation trop bien tablie pour
qu'il soit ncessaire d'entrer dans de grands dtails sur ses premiers
essais; on sait avec quel bonheur elle a cr le rle de Kaisie, dans le
_Calife de Bagdad_, de mme que celui de la soubrette, de _ma Tante
Aurore_. Sa soeur, madame Bertin, actrice trs remarquable, surtout dans
le genre dramatique, pousa en secondes noces Boeldieu.

Ce compositeur clbre a fait en Russie une partie des jolis ouvrages
qu'il a rapports en France, _les Voitures verses_, _la Jeune femme
colre_, _L'un pour l'autre_, _Tlmaque_. C'est dans cette pice
surtout que madame Bertin se montra suprieure dans le rle de Calypso,
et madame Andrieux tait pleine de grce dans celui d'Eucharis, qu'elle
chantait  ravir. Il est fcheux que ce sujet qui dj avait t trait
 Paris, ait empch l'auteur d'y faire connatre ce bel ouvrage. C'est
ce qui est arriv aussi pour la _Cendrillon_ de Stebelt, dont la musique
tait bien suprieure  colle qui a t excute  Paris. On se souvient
encore  Saint-Ptersbourg des acteurs qui composaient la comdie 
cette poque; Ducroisy, excellent financier; Dgligny, qui avait jou
les pres nobles au Thtre-Franais, et Calan, trs bon comique;
Frogre tait la charge de son beau-frre Dugazon, et plutt farceur de
socit que bon comdien.

Tout le monde me conseilla de rentrer au thtre; mais les emplois que
j'aurais pu remplir taient occups, et je n'avais pas assez de voix
pour chanter sur le thtre de Saint-Ptersbourg, o le diapason est
d'un quart de ton plus haut qu' l'Opra-Comique. Je demandai donc 
aller au thtre imprial de Moscou; ce que j'eus assez de peine 
obtenir du grand chambellan, Alexandre Narichkine, qui tait  la tte
des thtres impriaux.

La Russie de 1806 est dj l'ancienne Russie pour la gnration
actuelle, car quantit de choses qui existaient alors ont totalement
chang; il y en a qui valent autant, peut-tre mieux, mais enfin ce ne
sont plus celles-l. C'est ce que me disait un Russe de beaucoup
d'esprit, auquel je communiquai divers fragments de mon journal. Il
m'encouragea  le continuer.

--Peu d'trangers, me dit-il, ont t  mme de connatre aussi bien
que vous la socit d'alors, puisque vous viviez dans l'intrieur non
seulement d'une famille, mais de plusieurs.

Comme j'ai par got l'esprit observateur, ce monde nouveau m'enchanta;
je retrouvais la vie des salons les plus brillants de Paris, runie aux
usages, aux habitudes d'une contre loigne, ces crmonies, qui
tiennent au culte, au climat; ces costumes du peuple, si diffrents des
autres nations, qui,  cette poque surtout, rappelaient les moeurs de la
Grce et de l'Asie. Les traditions se sont affaiblies depuis que les
marchandes ont chang leur manire de vivre. Dans toutes les classes
d'trangers qui ont habit la Russie, chacun en a parl d'aprs le monde
qu'il voyait et le point de vue o il tait plac. L'hospitalit, la
cordialit qui rgnent dans ce pays, sont envisages sous diffrents
aspects, qui tous se rapportent  la vie qu'on y a mene.




XII

Mon dpart pour Moscou.--M. Lekain.--Madame Divoff, ne comtesse
Boutourline.--M. Effimowith.--Soires d'artistes.--Tonchi.--Ses
caricatures.--Rodde.--Anecdotes.


Je quittai Saint-Ptersbourg pendant l'hiver de 1807. Tout le monde me
voyait partir avec un regret que je partageais vivement, et auquel
j'tais bien sensible. Le prince Dolgourouky ayant des proprits 
Moscou, me donna un de ses gens pour m'accompagner, car j'aurais t
fort embarrasse si j'eusse t seule, ne comprenant pas un mot de la
langue du pays, et cette manire de voyager tant toute nouvelle pour
moi.

M. Demetry Narichkine[17] avait fait garnir mon kibick avec des peaux de
loup de Sibrie, dont beaucoup d'honntes bourgeois se seraient
contents pour leurs fourrures d'hiver. J'avais des couvertures
d'oursin. Le grand-veneur m'avait mme propos un joli petit louveteau
vivant, pour me tenir les pieds chauds, mais je m'en souciais peu.

Mon kibick tait rempli de provisions de toute espce, mais la plupart
gelrent en route. Par bonheur Ivan, garon intelligent, savait y
suppler. Je voyageais connue un portemanteau, ne sachant rien, ne
comprenant rien. Je dormais dans mon kibick comme dans mon lit, et je
n'en sortais que pour manger et marcher un peu, car je me sentais
engourdie. Enfin ce fut vers le soir que j'entrai dans cette ville, o
il devait m'arriver tant de choses extraordinaires, et que j'tais loin
de prvoir!... Je descendis chez M. Lekain, Franais qui logeait toutes
les personnes du thtre imprial,  leur arrive. M. Lekain avait la
prtention de descendre en droite ligne de l'acteur clbre de ce nom,
ce qu'il ne manquait jamais d'apprendre aux nouveaux arrivs. C'tait
bien le cas de lui dire:

     Quoi! le ciel a permis
     Que ce vertueux pre et cet indigne fils!

Il ne se vantait point d'une parent aussi rapproche: il disait qu'il
n'tait qu'un arrire-petit-cousin.

Je restai chez lui jusqu' ce que je fusse loge assez convenablement
pour recevoir. J'avais une quantit de lettres pour des personnes de la
socit de Moscou, et cette fois je trouvai tout le monde. Je fus
d'abord chez madame Divoff, ne comtesse Boutourline: c'tait une
personne charmante qui avait t leve  la cour de la grande Catherine
et en avait conserv la grce, le bon got et la magnificence. Madame
Divoff fut pour moi non-seulement un puissant appui, mais une vritable
amie, car c'est toujours ainsi que j'ai t traite par elle et son
aimable famille[18].

Le comte Thodore m'avait aussi donn des lettres pour plusieurs
personnes, et particulirement pour madame de Golofkine. Ce n'tait pas
de ces vaines formules de grand seigneur; elles taient remplies d'un
intrt qui ne manque jamais son effet, surtout lorsqu'il vient d'un
homme aussi distingu sous tous les rapports que l'tait le comte
Thodore.

La comtesse tait une personne de beaucoup d'esprit, fort instruite,
connaissant parfaitement notre littrature, ayant mme compos quelques
jolis ouvrages en franais. Ses soires taient agrables, quoiqu'on
l'accust d'tre un peu madame Dudeffant; mais il faut bien qu'il se
mle toujours de la jalousie dans les succs, mme dans ceux de socit;
la mdiocrit ne souffrant rien qui la dpasse.

Depuis que j'avais perdu une partie de l'tendue de ma voix, je m'tais
attache  perfectionner les cordes du mdium, et surtout  faire valoir
la musique expressive; c'est celle qui influe le plus sur les organes de
la multitude, et il n'est pas ncessaire d'tre connaisseur pour la
comprendre. La romance exige de jolies paroles, une musique simple et
analogue au sujet; elle veut surtout tre dite avec expression. J'tais
 Moscou lorsque la romance de _Joseph_ me fut envoye. Je ne puis
rendre l'effet qu'elle produisit, de mme que l'_migr montagnard_, de
M. de Chateaubriand.

     Combien j'ai douce souvenance
     Du joli lieu de ma naissance!

M. Effimowith avait compos un air simple et touchant, bien adapt aux
paroles. Je ne le chantais jamais sans voir couler des larmes: c'tait
surtout sur mes compatriotes qu'elle produisait le plus d'effet. Ces
talents de socit sont fort recherchs  l'tranger, o ils ne sont pas
en aussi grand nombre qu'en France. J'avais apport de Paris de la
musique nouvelle, qui avait eu un grand succs de salon 
Saint-Ptersbourg, et par cela mme ne pouvait manquer d'obtenir son
effet  Moscou. Je devins bientt la chanteuse  la mode; mes
chansonnettes faisaient fureur, et on en dessinait les sujets dans les
albums. Tous nos chants d'alors n'taient que des peintures de
chevaliers, de bachelettes, de damoiselles. J'avais sur mon album _la
Sentinelle appuye sur sa lance, le Dpart pour la Syrie, le Troubadour,
son pe et sa harpe se croisant sur son coeur_.

Si mes lgers talents commencrent mes succs et me firent dsirer, je
dois dire qu'avec le temps je fus admise dans de grandes familles, comme
une amie de la maison. Je donnais aux jeunes demoiselles des leons de
lecture  haute voix; je dirigeais le choix des ouvrages qu'on mettait
entre leurs mains, et leur faisais chanter les morceaux de musique qui
taient le plus en vogue. Il y avait en Russie de charmants compositeurs
dans la haute socit: M. Effimowith, le prince Galitzine et beaucoup
d'autres.

Je ne mettais  ma complaisance d'autre prix et d'autre intrt que
celui de rpondre  l'accueil que je recevais de ces dames. C'tait en
1807, les artistes qui mritaient d'tre distingus par leur ducation,
par leurs moeurs et leur tenue dans le monde y taient parfaitement
apprcis et traits avec considration.

Lorsque j'avais bnfice ou concert, c'taient ces dames qui plaaient
mes loges ou mes billets de souscription, toujours pays fort au-dessus
du prix annonc. Je n'ai jamais t aussi heureuse  Moscou que dans ces
premiers temps o je n'avais encore aucun tablissement. Insouciante et
rieuse, je ne songeais pas au lendemain.

Nous avions dans la colonie franaise une foule de gens aimables, et on
se runissait les uns chez les autres. Chacun prenait son jour et
choisissait sa socit. Comme le dimanche il n'y a pas de leons, et que
les affaires de commerce sont suspendues, c'tait mon jour de rception.
Mon cercle se trouvait souvent plus nombreux que l'exigut de mon
appartement ne le permettait, quoique j'eusse plusieurs pices, mais
elles taient petites. Heureusement elles donnaient l'une dans l'autre,
et n'taient spares que par des portires qu'on enlevait ce jour-l
pour faciliter la circulation. J'tais loge dans la maison d'un
pope[19]; j'occupais seule un joli pavillon entre cour et jardin.
C'tait charmant l't, mais l'hiver, lorsque la neige arrivait  une
certaine hauteur, j'aurais risqu d'y rester enterre comme dans une
hutte de Lapons, si l'on ne ft venu la dblayer pour rendre le jour 
mes fentres.

Ma socit se composait d'artistes de tous pays, d'migrs donnant des
leons, en faisant le commerce. Je veux faire connatre  mes lecteurs
les personnes qui composaient ce petit cercle du dimanche: elles en
valent bien la peine, et d'ailleurs j'aurai plus d'une fois l'occasion
d'en parler. D'abord Fild et mademoiselle Percheron de Mouchi, qui
auront plus loin un chapitre  part; Tonchi, peintre d'histoire, d'un
talent distingu, aimable, rempli de gaiet, de trait; il avait de ces
mots piquants qui se retiennent et courent tous les salons. Musicien,
comme tous les Italiens, il chantait d'une faon charmante des petits
airs de sa composition, en s'accompagnant sur la guitare; il faisait de
jolis contes dans le genre de Boccace. Il avait la prtention d'tre
philosophe  sa manire, et draisonnait avec beaucoup d'esprit.

Tonchi tait l'me de toutes les socits; mais il tait bien plus
aimable encore dans la ntre, car il apportait plus d'abandon et de
gaiet que dans les soires de grands seigneurs, o il savait conserver
la dignit d'artiste. Fait comme un modle d'acadmie, son oeil d'aigle,
sa chevelure de neige, sa belle taille, ses dents blanches, en
faisaient,  soixante ans, un homme remarquable.

C'est  cet ge qu'il a fait la conqute de la princesse Gagarine, plus
jeune que lui, et qui l'a pous, malgr tous les efforts de sa famille
pour empcher ce mariage.

Il y avait  cette poque, dans tous les salons, une table couverte
d'albums, de papiers, d'critoires, de crayons. Ceux qui ne faisaient
pas de musique coutaient en dessinant, ou bien crivaient quelques
folies.

Nos albums taient remplis de dessins fantasques, de caricatures de
Tonchi. Il avait fait dans le mien un diable qui s'enfuyait par la
croise, emportant la figure de son ami Garenghi, architecte de la cour,
qu'il avait place sur une partie du corps que le diable et l'amour ont
seuls le droit de montrer  nu. Il avait fait aussi mon coeur 
compartiments, partag par la moiti. Dans la premire, chaque case
portait le nom d'un de mes amis, et l'autre moiti tait pour le comte
Thodore Golofkine, qu'il savait que j'aimais beaucoup, et Tonchi en
petites lettres imperceptibles.

J'avais la prtention de donner  souper  ma socit, quoique mon
mnage ft assez mal mont. Je plaais les dames autour d'une table
ronde et les hommes o ils pouvaient: sur un coin de mon piano, sur ma
toilette et sur une jardinire, dont ils froissaient impitoyablement les
fleurs. Parlait-on d'un rondeau, d'un duo de Boeldieu, le mlomane
Ducret[20] quittait son aile de poulet pour se mettre au piano,
drangeait les soupeurs, et nous chantait:

     De toi, Frontin, je me dfie.

On lui rpondait de la table des dames:

     Tu crois du moins  tes appas:
     Comme toi, quand on est jolie...

Alors les possesseurs du piano le chassaient et reprenaient leurs
places. Ces messieurs se disaient: Passez-moi le couteau. (Je n'en
avais que quatre  leur service.)

M. Moreau[21] nous racontait l'inconvnient de porter le mme nom, quand
il y a deux glises catholiques o l'on baptise, o l'on marie et o
l'on enterre; deux glises enfin o les chefs sont  l'afft des
vnements de ce genre, afin de se gagner de primaut.

Le pre de M. Moreau avait t fort malade, mais il tait parfaitement
rtabli: il logeait dans le quartier de l'glise franaise. Une autre
personne du nom de Moreau vint  mourir  quelque temps de l. L'glise
de la Slabode allemande, situe  l'autre bout de la ville, en ayant
connaissance, accourt avec tout son bagage, pour rclamer la prfrence,
et veut absolument rendre les honneurs de la spulture au pre de notre
ami.--Mais, leur dit ce brave homme, qui djeunait en ce moment de fort
bon apptit, je ne puis me rendre  votre invitation, car vous voyez que
je ne suis rien moins que mort.

L'envoy n'en voulait rien croire, il prtendait qu'on s'entendait avec
ceux de l'glise franaise pour frauder les Allemands. On eut beaucoup
de peine  s'en dbarrasser.

 propos d'histoires de mort, nous dit Antonolini[22], savez-vous celle
qui arriva  Rodde pendant son voyage  Kiow, o il allait donner des
concerts. Il fut pris par un fort mauvais temps, et oblig de s'arrter
dans un _hisbach_ de paysan, o de loin il avait aperu de la lumire.
Aprs avoir frapp assez long-temps, une vieille femme aux yeux
raills,  la figure ride, vritable portrait d'une sorcire de
_Macbeth_, vient entr'ouvrir la porte. Le domestique de Rodde lui
demande si elle peut donner  coucher  son matre. Elle semble se
consulter, elle hsite; enfin on lui offre dix roubles, somme norme
pour une pauvre paysanne.

Je n'ai que mon lit, dit-elle, je le donnerai  ce monsieur, et je
coucherai par terre dans l'autre chambre.--Vous irez  l'curie si vous
voulez.

Les domestiques et les paysans ne sont pas difficiles pour leur coucher;
ils dorment fort bien par terre ou sur une planche.

Rodde tombait de fatigue. Son domestique mit la voiture et le cheval
dans un hangar, et fut s'y coucher. Son matre se jette tout habill sur
ce lit, qui tait trs bas.  moiti endormi, il tend le bras, comme
pour chercher quelque chose, et saisit une main glace. La frayeur le
rveille en sursaut, et oubliant fatigue et sommeil, il saute  bas du
lit, et dcouvrant un corps mort, il se croit dans un coupe-gorge. Il
appelle  grands cris et en jurant comme un possd: la vieille accourt
plus morte que vive.

--Misrable! s'crie-t-il, il y a sous ce lit un homme assassin?

--Hlas! monsieur, pardonnez-moi; c'est mon mari. Il est mort ce matin,
et, pour gagner les dix roubles, je vous ai donn son lit, et je l'ai
fourr dessous.

Vous devez penser que Rodde s'empressa de quitter le toit hospitalier de
cette pouse inconsolable, et que, malgr le mauvais temps, il se remit
en route.

Les moindres choses servent de pture  la conversation, dans l'tranger
comme en province. Mes soires occupaient beaucoup ces dames. Elles
n'eussent certainement pas produit cet effet, si elles eussent t comme
celles de tout le monde; mais la gaiet en faisait seule les frais.
Chaque dimanche madame Divoff m'envoyait des glaces, des confitures et
des ptisseries de toute espce. La comtesse de Broglie m'avait fait
cadeau de plusieurs douzaines de couteaux et de fourchettes anglaises de
ses manufactures. Ma maison commenait  se monter sur un pied imposant.

Quelques Russes fort aimables me reprochaient de ne pas les inviter:

--Non, leur disais-je, point d'trangers, c'est convenu entre nous; s'il
en tait autrement, ces soires seraient comme toutes les autres: vous
feriez fuir la gaiet et le sans-faon, et vous ne vous amuseriez pas.

--Mais, me disait M. Effimowith, je suis un artiste, ne chantons-nous
pas ensemble mes romances  deux voix?

--Oui, et mme avec grand plaisir, car elles sont charmantes, et vous
les chantez  ravir; mais chez moi nous faisons de la musique pour rire.

Il y avait  Moscou dans ce mme temps un certain M. Relly, homme riche,
magnifique, et tenant un trs grand tat de maison; il possdait le
meilleur cuisinier de la ville: aussi tous les grands seigneurs (qui
sont assez gourmands) allaient-ils dner chez lui. On le croyait Anglais
ou Italien, car il parlait parfaitement ces deux langues; il allait dans
la haute socit, et jouait gros jeu.

Comme je le voyais souvent chez ces dames, il me demanda la permission
de me faire faire un petit pt aux truffes, par son cuisinier, pour mes
_petits soupers_, dont on n'avait pas manqu de lui parler. J'acceptai,
et j'eus grand soin d'en prvenir mes convives, car les truffes taient
un grand luxe dans un temps o les communications n'taient ni si
promptes ni si faciles qu' prsent. On ne pouvait s'imaginer d'o
venait cette magnificence.

On commenait  se rassembler, lorsque le fameux petit pt arriva; il
tait d'une telle dimension, qu'on fut oblig de le pencher sur le ct
pour le faire passer par la porte; je vis le moment o la salle  manger
ne pourrait le contenir. On rassembla force papier pour le couper sur le
rond de bois qui avait servi  le transporter.

On ne peut se faire une ide de toutes les folies qui furent dites
autour de ce pt. Je fus gnreuse: le lendemain j'en envoyai  toutes
mes connaissances. Ce pt avait fait du bruit, car, lorsque M. de
Narichkine vint  Moscou, il me parla de mon petit pt. Il tait
connaisseur, et dans le cas d'apprcier le mrite d'un semblable cadeau.

--Je suis seulement inquiet, me dit-il, de savoir comment vous avez pu
vous en tirer avec vos trois couteaux.

--La comtesse de Broglie y avait pourvu.

--Savez-vous, me dit le grand-chambellan, que vous devriez me remercier
de vous avoir laiss venir  Moscou, car il parat que vous y passez
joyeusement la vie.

--C'est  peu de frais, excellence; quand je n'ai qu'un mauvais souper 
donner  mes convives, je fais comme la veuve Scarron: je leur raconte
des histoires.




XIII

Fild et Percherette.


Quel est l'tranger ayant habit la Russie en 1806, s'il a vcu dans le
monde des artistes, qui n'ait connu Fild et Percherette, cette miniature
si bien proportionne dans sa petite taille si gracieuse, et dont la
physionomie spirituelle et les yeux  demi ferms annonaient l'esprit
et la malice d'un _blue devel_ (petit diable bleu).

Le nom de Fild tait peu connu en France, lorsqu'il vint y faire une
courte apparition; mais sa rputation tait europenne dans le monde
musical.

Fild a toujours habit les pays trangers, et particulirement la
Russie, o il aurait pu acqurir une grande fortune, s'il n'et eu toute
la singularit des artistes, et l'originalit que l'on rencontre souvent
dans les personnes de sa nation; il en portait le cachet, mme dans ses
compositions. Anglais d'origine, lve de Clmenti, il avait surpass
son matre, et l'emportait de beaucoup sur Stebelt pour l'excution.

Fild avait de l'esprit, et son accent, qu'il avait conserv dans toute
sa puret, son bgaiement, rendaient fort comiques ses reparties
remplies de finesse. Il tait d'une figure agrable, et son regard
annonait du gnie; mais c'tait bien de lui qu'on aurait pu dire:
qu'il tait le gentilhomme le plus dbraill... Distrait, indolent,
paresseux, on ne concevait pas comment le gnie avait pu se loger au
milieu de tant de dsordre. Son indolence et son insouciance taient
telles, que c'tait pour lui un supplice d'aller dans le monde, o il
fallait avoir un peu de tenue,  cette poque surtout, car les
pantalons, les bottes, les cravates de couleur, ne se portaient que le
matin, dans un trs grand nglig, ou chez des amis. Lorsque Fild tait
forc d'aller le soir dans un salon, soit pour un concert, soit pour
faire entendre une colire, il arrivait avec ses bas mal tirs ou mis 
l'envers (comme le bon Lafontaine), une cravate blanche, dont les deux
bouts menaaient, l'un la terre et l'autre le ciel; son gilet boutonn
de travers et son chapeau sur le haut de la tte,  la Colin; mais on
tait tellement accoutum  ses manires fantasques, qu'on n'y prenait
plus garde. Quoiqu'il et mis ses leons  un trs haut prix, dans
l'espoir qu'on y renoncerait, il n'en avait pas moins un grand nombre
d'lves.

La riche comtesse Orloff tait une de ses colires de prdilection, non
pour sa grande fortune, car c'tait la chose  laquelle il pensait le
moins, mais parce qu'elle tait la seule qui et vritablement le
sentiment de la musique, et que d'ailleurs il n'tait pas oblig de se
gner pour sa toilette: elle le laissait entirement libre, sachant bien
que c'tait le seul moyen de le rendre plus exact. Lorsqu'elle jouait
avec lui des morceaux  deux pianos, s'il avait une observation  lui
faire, un doigt ou un tril  lui montrer, il roulait le piano de la
comtesse jusqu' la porte de sa main, pour ne pas se dranger; mais
tout cela tait charmant et amusait beaucoup ces dames: pourvu qu'elles
fussent sres de le possder, elles lui passaient tout.

Lorsqu'il sortait le matin avec sa voiture (car il avait une voiture),
il marchait  ct de son quipage, et son valet de chambre y montait
jusqu' ce qu'il plt  monsieur de le remplacer; alors Saint-Jean lui
disait d'un air grave:

--Chez quelle colire faut-il conduire monsieur?

--O tu voudras, rpondait-il en bgayant.

Comme on savait que c'tait toujours  peu prs le mme dialogue, on
payait le domestique, afin qu'il se dcidt en faveur de telle ou telle
famille; car, une fois qu'il tait l, il y passait la journe, et
n'allait plus ailleurs. Il arrivait sa pelisse couverte de neige, ayant
tran ses bottes de laine blanche, qu'on appelle bottes de Moscou, et
qui sont trs chaudes; jetant tout cela dans l'antichambre, il entrait
en se dandinant et mettait quelques minutes  bgayer sa premire
phrase.

Malgr cette indolente paresse, il tait amoureux ( sa manire) de
mademoiselle Percheron, qu'il a pouse, et qui, de son ct, avait une
dose d'originalit qui n'a pas laiss que d'tre assez piquante, tant
qu'elle a t accompagne de cette grce qui embellit la jeunesse, mais
qui, lorsque nous ne sommes plus jeunes, est appele minauderie, et plus
tard grimaces, par ces mmes adulateurs qui brisent l'idole qu'ils ont
encense.

Mademoiselle Percheron, que l'on nommait _Percherette_ dans la socit,
possdait un magntisme de coquetterie qui attirait tous les hommes vers
elle, et malgr cela elle avait des principes trs svres. Quelques-uns
de ses adorateurs avaient eu la maladresse d'en devenir trs
srieusement amoureux, malgr l'exprience des autres papillons qui
taient venus se brler  ce petit flambeau: aussi s'en faisait-elle de
mortels ennemis.

Je me rappelle qu'un jour, dans le salon de la comtesse Golofkine, une
des victimes de Percherette, se plaignant  moi de sa perfide
coquetterie, me disait:

--Un chapeau au bout d'un bton suffirait pour lui donner l'envie de
faire ses petites grces. Tenez, reprit-il furieux, en la voyant causer
trs bas et d'une manire anime avec Lafont, le violon, quand je vous
le disais!

Fild, au reste, ne faisait pas beaucoup d'attention  ce petit mange:
cela l'aurait drang.

Mademoiselle Percheron tait une personne bien leve, instruite, et
l'une des plus fortes colires de son prtendu; mais elle n'avait aucun
ordre, aucune conomie... Deux personnes qui se ressemblaient sous
autant de rapports ne pouvaient faire un heureux mnage, car il faut des
contrastes: une femme raisonnable aurait eu plus d'empire sur son mari.

Fild ne travaillait que lorsqu'il y tait forc par l'approche de ses
concerts (il n'y jouait jamais que sa musique); mais il fallait qu'il
ft long-temps stimul par ses amis, pour se dcider  se mettre  son
piano et  travailler. Il commenait par se faire apporter un bol de
grog, dont il faisait un assez frquent usage (sans se griser,
cependant), et il relevait ses manches. Alors ce n'tait plus l'homme
paresseux, c'tait l'artiste, le compositeur inspir; il crivait, et
jetait ses feuillets au vent, comme la sybille ses oracles, et ses amis
les recueillaient et les mettaient en ordre. Il fallait tre habile pour
dchiffrer ce qu'il notait; car ce n'taient que des traits  peine
forms, mais ils en avaient l'habitude.  mesure qu'il avanait dans son
oeuvre, son gnie s'chauffait  un tel point que ses copistes n'avaient
presque plus la force de le suivre. Il essayait ensuite ce qu'il venait
de jeter sur le papier, et c'tait admirable, surtout excut par lui.
Un piano n'tait pas un instrument ordinaire sous ses doigts.  trois ou
quatre heures du matin, il tombait enfin puis sur son divan, et
s'endormait. Pendant ce temps, on achevait de mettre les parties au net.
Le lendemain matin,  son rveil, il prenait plusieurs tasses de caf,
et travaillait de nouveau. Il ne fallait pas alors s'aviser de lui
parler, ft-ce pour la chose la plus urgente. Ses amis, qui taient tous
des gens de mrite, le comprenaient et gardaient un religieux silence,
car ils savaient apprcier son talent  sa juste valeur.

Quant au produit de son concert, c'est ce qui l'occupait le moins; ses
billets taient pris  l'avance, et pays trs gnreusement.

La rputation de Fild et t bien plus tendue, s'il avait voulu
voyager; mais on eut bien de la peine  l'engager  quitter Moscou pour
aller  Saint-Ptersbourg; et encore ne s'y dcida-t-il que long-temps
aprs son mariage, lorsqu' l'exemple de Belzbuth il voulut fuir madame
Honesta.

Un des amis les plus intimes de Fild, en 1806, et qui faisait partie de
notre socit, tait un clbre harpiste nomm Adams, Anglais comme lui.
Cet ami faisait tout au monde pour l'empcher d'pouser Percherette, et
s'appuyait pour cela sur son extrme coquetterie, prtendant qu'elle
n'tait sage que dans le but de se faire pouser par un artiste qui et
un nom, et que, si lui, Adams, voulait lui faire srieusement la cour,
elle l'couterait favorablement. Fild fumait son cigare pendant ce
dialogue, avec un admirable sang-froid: ce qui mettait Adams en fureur,
car il avait autant de ptulance que l'autre avait de calme. Cependant,
 force de lui rpter la mme chose, ils se firent un dfi, et un pari
s'ensuivit.

Comme ils n'avaient jamais d'argent ni l'un ni l'autre, ils s'avisrent
d'un singulier march: ce fut de donner  eux trois, Fild, Adams et
Romberg, un concert dans le carme. Mademoiselle Percheron, n'tant pas
riche, quoiqu'elle gagnt beaucoup  donner des leons, on rsolut
qu'elle en ferait partie. Il fut convenu entre les trois associs qu'ils
paieraient conjointement les frais de la toilette de Percherette; mais
que, si Adams parvenait  se faire aimer d'elle, il paierait ses atours;
sinon, ce serait Fild. Romberg, qui n'tait pour rien dans cette
affaire, se trouvait hors de cause, quoi qu'il arrivt.

Quoiqu'Adams n'et que trois mois pour se faire aimer de Percherette, il
prtendit que ce temps tait plus que suffisant; mais il se trompa. Pour
s'en ddommager il voulut s'amuser un moment aux dpens de son ami, et
savoir jusqu'o pouvait aller son sang-froid. Il arrive un matin chez
Fild, et le trouve tendu nonchalamment, comme  son ordinaire, et
fumant  ct d'un bol de grog, avec la gravit d'un _hidalgo_.

--Eh bien, mon cher, dit-il  son ami en jetant son chapeau et ses gants
sur la table, vous tiez si sur de votre fait! Je savais bien, moi, que
cette coquette serait facile  persuader.

L'autre fumait toujours sans rpondre et sans se dranger. Cette
immobilit met Adams hors de lui et le pousse  dire des choses si
extraordinaires et si positives, tout en se promenant et se dmenant
dans la chambre, qu'enfin Fild, se redressant de toute sa hauteur, lui
crie:

--Vous paierez la robe!

Mademoiselle Percheron, qui venait travailler, ouvrit la porte dans le
mme moment, et, voyant Adams qui riait  se rouler par terre, elle ne
comprit rien  cette scne; Fild, furieux et aussi rouge qu'il tait
ple d'ordinaire, bgayait plus que d'habitude et faisait des
contorsions pouvantables pour articuler des mots, de sorte qu'Adams fut
long-temps sans pouvoir persuader  ce pauvre Fild que c'tait une
plaisanterie.

Cela courut la ville et le mot passa en proverbe; lorsque l'occasion
s'en prsentait, on disait: _Il paiera la robe_.

Le ciel, qui se joue de nos vains projets, ne permit pas que ce concert
et lieu. Mademoiselle Percheron tomba srieusement malade, et,
lorsqu'elle commenait  entrer en convalescence, Adams fut pris d'une
fivre chaude, cause par une imprudence; on n'en fait pas impunment
dans un climat comme celui de la Russie. Adams tait l'homme pour lequel
Fild avait le plus d'attachement; il tait son compatriote, et ils
s'apprciaient l'un l'autre, malgr l'extrme diffrence de leurs
caractres, et peut-tre  cause de cela. Au moment o sa maladie
prsentait le plus de danger, mademoiselle Percheron entrait  peine en
convalescence; sans cet excellent docteur Rhman, depuis mdecin de
l'empereur[23], elle aurait succomb. Il avait recommand sur toutes
choses que l'on ne parlt point  cette jeune personne de l'tat
dsespr o se trouvait Adams. Fild se partageait entre son ami et sa
matresse, et, malgr son insouciance habituelle, on voyait facilement
qu'il tait trs affect. Je venais le remplacer auprs de Percherette
toutes les fois que cela m'tait possible, car j'tais trs occupe
alors, et ne pouvais lui donner que quelques heures.

Un jour que, toute pare, j'attendais Fild depuis long-temps pour me
conduire dans une maison, je le vis entrer. Je lui demandai avec
empressement comment se trouvait son ami. Il ne rpondit pas et baissa
la tte pour cacher les larmes qui roulaient dans ses yeux. Mademoiselle
Percheron lui relve les cheveux, et, portant la main sur son front:

--Qu'avez-vous, mon cher? lui dit-elle avec ce ton mignard qui lui
allait si bien alors; est-ce qu'Adams n'est pas mieux? Il ne faut pas
vous tourmenter ainsi. Et elle lui rpta tous les lieux communs usits
en pareille circonstance. Il a un habile mdecin, ajouta-t-elle, et, 
son ge, on revient de loin.

Alors il la regarde avec cet air tonn qui tait l'expression assez
habituelle de ses yeux:

--Comment voulez-vous qu'il en revienne, puisqu'il est mort!

Il fallait que la nouvelle ft aussi triste pour qu'elle ne nous ft pas
rire, dans le premier moment, par la manire dont elle nous fut
annonce. Nous en fmes trs affects, car c'tait une chose horrible de
voir un jeune homme aussi rempli d'avenir et de talent mourir par une
imprudence. Adams tait d'ailleurs celui qui avait la plus d'empire sur
son ami, et l'empchait souvent de faire des sottises ou d'tre la dupe
des autres.

Le mariage projet depuis si long-temps fut enfin fix au mois de
septembre 1807.

Il y avait  Moscou un vieux Franais nomm M. Dizarn, ancien migr,
ngociant estim et le doyen de la colonie franaise. C'tait  lui que
mademoiselle Percheron avait t recommande  son arrive en Russie, et
il lui portait un intrt paternel.

Il vint avec elle pour me prier de lui servir de mre  la crmonie
nuptiale; M. Dizarn devait servir de pre  Fild. Nous convnmes
ensemble de nous occuper des prparatifs ncessaires, prsumant qu'aucun
des deux n'tait capable de le faire. Nous voulmes d'abord leur avoir
un logement convenable, car Fild ne pouvait gure recevoir sa nouvelle
pouse dans le sien, quoiqu'il ne manqut pas d'un certain luxe dans
son genre, mais il portait le cachet d'originalit du possesseur. Une
grande pice entoure de divans trs bas, avec des piles de coussins
comme on en rencontre dans la plupart des logements en Russie, servait
merveilleusement l'indolente paresse de Fild, et lui donnait l'air d'un
pacha, lorsqu'il fumait une longue pipe de bois de sandal, envelopp
dans sa robe de chambre fourre de petit-gris; prs de lui tait une
petite table sur laquelle se trouvaient un plateau, des carafons de
rhum, et un rchaud  l'esprit-de-vin.

Les murailles taient tapisses de porte-cigares, de pipes de tous les
pays et de toutes les formes, de petits sacs  tabac turc, en cachemire,
de cigares de la Havane; tout cela tait d'un trs grand luxe, car il y
a des pipes et des porte-cigares qui sont d'un prix norme. Des
yatagans, des poignards damasquins et orns de pierreries; quelques
objets en fer et or, de la manufacture de Toula; tous ces prsents, qui
lui avaient t faits par les admirateurs de son talent, taient placs
sans ordre  et l dans la chambre. Une grande table ronde, couverte de
musique, d'critoires  moiti renverses, et de plumes pittoresquement
jetes; des chaises mal ranges; quatre croises sans rideaux, et pour
les amis un trs beau piano, tel tait l'ameublement de ce pacha d'une
nouvelle espce.

C'est ainsi que nous le trouvmes lorsque nous vnmes le chercher pour
lui faire voir l'appartement qu'il devait occuper le jour de son
mariage. Nous emes beaucoup de peine  le dcouvrir au milieu du
brouillard de fume dont lui et ses amis s'encensaient gravement. Une
pareille habitation n'et gure convenu  une petite matresse comme
Percherette. Lorsque nous lui emes fait voir le logement, il le trouva
beaucoup trop beau pour lui, et il fut inquiet de savoir o il pourrait
recevoir ses amis et placer son chien. Nous lui montrmes une pice
dispose tout exprs, et absolument semblable  celle qu'il regrettait;
alors il ne s'embarrassa plus de rien.

Comme nous logions tous trois prs les uns des autres, ils dnrent chez
moi le jour du mariage, qui devait se clbrer le soir, avec un M.
Jonhes, qui avait en quelque faon remplac Adams auprs de son ami, 
l'exception cependant que celui-ci tait aussi flegmatique que l'autre
l'tait peu.

Jonhes devait tre un de leurs tmoins. Aprs le dner, je suivis
mademoiselle Percheron pour prsider  sa toilette. Fild se mit  mon
piano et s'tudia  jouer faux et hors de mesure, pour imiter une
demoiselle de la socit. J'engageai son ami  ne pas le laisser se
livrer trop long-temps  cette intressante occupation, car il tait
capable d'oublier qu'il se mariait le soir, d'autant plus qu'il m'avait
racont quelques jours auparavant une anecdote qui n'tait pas faite
pour me rassurer.

--Comment, depuis que vous tes ici, n'avez-vous jamais eu l'envie
d'aller faire un voyage en Angleterre? lui disais-je.

--Oh! oui, j'en ai eu le dsir, mais je n'ai pu le faire. J'ai commis un
crime dans ce pays.

--Ah! mon Dieu, vous me faites peur; qu'avez-vous donc fait?

--J'ai fait une promesse de mariage  une demoiselle, et la veille de la
noce j'ai rflchi que je ne voulais pas me marier, et je suis parti
pour la Russie.

Je craignais qu'il ne lui prt fantaisie d'en faire autant. Cette fois,
s'il n'oublia pas la femme, il oublia l'heure de la crmonie. tant
revenue chez moi pour chercher quelque chose, je le retrouvai  la mme
place. Je me fchai srieusement, et l'envoyai faire sa toilette de
mari.

En arrivant  l'glise, nous l'apermes  ct de M. Dizarn; il avait
l'air d'un petit garon qui va faire sa premire communion.

Notre excellent pasteur, l'abb Surrugue, cur de l'glise catholique,
avait voulu se signaler, en leur faisant un service en musique. Fild
vint tout doucement auprs de moi, et me dit:

--Il chante faux, M. le cur.

Il ne leur en fit pas moins un discours touchant sur l'harmonie du
mariage et sur toutes les harmonies. Pendant ce temps, le mari s'tait
aperu qu'il avait oubli l'anneau d'alliance, et qu'il n'avait point
emport d'argent. On courut chercher l'anneau; quant  l'argent, M.
Dizarn y suppla. La crmonie termine, nous nous runmes pour souper,
dans leur nouvelle habitation. Lorsqu'on voulut se mettre  table, on
chercha le mari; il tait rest dans le milieu du salon, l'examinant
dans tous ses dtails: le moment tait bien choisi.

Au dessert, Jonhes se mit  nous raconter une histoire fort longue, et
qui commenait un peu  languir. Fild se lve tout  coup, et dit 
l'abb Surrugue, plac prs de lui:

--J'ai bien retenu cette histoire; je la raconterai  Jonhes le jour de
ses noces.

C'est ainsi que se termina ce singulier mariage. Je trouvai Fild le
lendemain matin, djeunant avec sa femme, et envelopp d'une superbe
robe de chambre d'toffe turque, dont le comte Soltikof lui avait fait
cadeau; ainsi que d'une de ces pipes, que l'on fume dans un bocal de
cristal.




XIV

Le printemps en Russie.--Costumes nationaux dans les villages.--Les
tsigansky.--Leurs danses et leurs chants.--Leurs usages.--La fte du 1er
mai.--Les marchands russes.


Lorsque le mois de mai ramne le printemps, cette saison, dsire dans
toutes les contres, acquiert un charme plus particulier dans un pays o
le soleil, qui commence  adoucir la temprature, fait disparatre cette
neige qui vous a fatigu les yeux pendant huit mois. Ce changement
s'opre comme par un coup de baguette, et fait succder un tapis de
verdure au linceul qui ensevelissait la terre. De jeunes bourgeons se
laissent bientt apercevoir sur les arbres. Je n'ai jamais prouv un
plaisir aussi vif  voir renatre la verdure. La vgtation est
tellement active, qu'elle fait en trois mois ce qui ne se produit qu'en
six dans les climats temprs, o cette verdure ne nous quitte que
partiellement. Les privations font mieux apprcier les douceurs de la
vie: Aussi ce 1er mai est-il clbr dans toutes les villes de la Russie
par une promenade  peu prs semblable  celle de Longchamps. 
Ptersbourg, ainsi qu' Moscou, elle se compose d'une file de brillantes
voitures: Cela n'a rien d'extraordinaire, mais au temps dont je parle on
avait encore  Moscou tous les anciens usages, et les anciens costumes,
qui ont tant de charme pour les trangers et surtout pour les artistes.

Depuis que le commerce russe a voulu adopter les habits europens,
Moscou a perdu le cachet qui allait si bien  cette ville, d'un aspect
asiatique, aux coupoles dores et dont le croissant surmont d'une croix
rappelait la conqute de la foi, sur la loi Musulmane. Le premier jour
de mai tait consacr  la noblesse et le lendemain aux marchands
russes, classe plus riche que beaucoup de grandes familles nobles. Comme
 cette poque de l'anne il ne fait pas encore trs chaud, les
seigneurs faisaient d'avance dresser des tentes magnifiques, et de beaux
tapis de Perse couvraient la terre et garantissaient de l'humidit. Un
lustre tait plac au milieu, et un peu plus loin, il y avait une autre
tente, dans laquelle on disposait le service.

Aprs s'tre promen dans des voitures lgantes ou  pied, on se
runissait pour dner: le soir on relevait les portires des
_Marquises_, et on se rendait des visites. C'est alors que les tsigansky
venaient danser la tsigansky et jouer de la _balalaye_ et du tambourin:
c'est surtout  cette fte de mai qu'elles portent le costume de leur
nation le plus lgant. Il se compose d'une tunique ou d'une jupe noire
borde de galons, sur laquelle elles mettent un corsage d'une toffe
riche, et lac sur le devant ou rattach avec de brillantes agrafes.
Leur poitrine est couverte de colliers en ambre, ou en coraux retenus
avec des chanettes d'argent; leurs bras sont entours de perles de
couleur et de bracelets; et elles ont des boucles d'oreilles trs
longues. Plus elles peuvent runir de bijoux, de dorures et de perles,
et plus leur costume est de bon got, par la manire dont elles
disposent ces ornements; aussi les plus clbres reoivent-elles
beaucoup de cadeaux, mme des dames, lorsqu'elles sont en vogue.

Les tsigansky portent sur l'paule un manteau d'un lger tissu rouge,
attach avec une agrafe, et dcoup en pointes dont chacune est garnie
de picettes, qu'elles percent et qu'elles cousent ensuite comme une
frange: ce sont souvent des ducats qu'on leur donne, qu'elles y
emploient. Leur cheveux, d'un noir d'bne, sont partags sur le milieu
et retombent en tresses sur leurs paules; elles portent une petite
couronne d'o s'chappent des boules creuses, remplies de baumes ou de
parfums.

Lorsqu'elles commencent  danser, elles dtachent avec grce leur petit
manteau et le font tourner comme dans un pas de chle. Quoiqu'elles n'y
mettent aucune tude et que le caprice seul dirige leurs mouvements,
cela ne laisse pas que d'avoir beaucoup de charme. Quand elles agitent
leur manteau au-dessus de la tte, les picettes dont il est frang,
font un petit bruit fort bizarre. Les hommes qui les accompagnent,
chantent parfois en second dessus et mme en trio avec la basse, ce qui
produit une jolie harmonie. La danse des hommes ressemble alors  la
Cosaque, et les motifs des airs se reproduisent comme dans les chants
russes, mais les chanteurs habiles ou bien organiss les varient 
l'infini.

C'est surtout l'air de la tsigansky qui a inspir les compositeurs; ils
ont puis dans les motifs des airs russes un thme  de charmantes
variations.

     _Ya tsigansky Malado
     Ya tsigansky ni prosto._

     Je suis une jeune tsigansky,
     Je ne suis pas  ddaigner[24].

Les Tsigansky sont des bohmiens, espce de parias chasss de l'Inde
dont l'origine se perd dans la nuit des temps. Cette race nomade s'est
rpandue dans plusieurs contres de l'Europe sous diffrents noms, pris
dans les pays qui les accueillaient, ou pour mieux dire, les tolraient;
mais les tsigansky furent les premiers qui vinrent en Russie il y a
plusieurs sicles.

Ces peuples arrivent avec leurs tentes et campent  la porte des villes
lorsqu'ils en ont obtenu l'agrment de la police. On ne leur permet
jamais d'occuper aucune maison dans les villes, car on connat trop bien
leur adresse  s'emparer du bien d'autrui, et l'on est toujours en
dfiance. Malgr la surveillance qu'on exerce sur eux et mme en dehors
des portes, les paysans ont souvent  regretter quelques volailles,
quelques lapins, et leurs provisions disparaissent comme par
enchantement.

Le comte Thodore Golofkine, avant son dpart pour les pays trangers,
voulut me mener voir leur camp plac hors de la Porte Rouge.

Comme nous tions dans l'hiver, les hommes travaillaient au dehors,
soignaient les chevaux et le btail et fendaient du bois. Ils taient
vtus de la chemise raye sur le pantalon, et du cafetan doubl de peau
comme les mougicks[25]. Les vieilles femmes, affubles de tous les
haillons qu'on leur avait donns, taient vraiment hideuses  voir;
elles taient restes dans les tentes pour prparer les aliments. On
apercevait grimpant sur les chariots, comme des cureuils, tous les
petits enfants en chemises, la tte et les pieds nus: ils couraient dans
la neige pour demander l'aumne aux passants et aux curieux; tout ce
petit peuple cuivr ressemblait  des singes. Il y a cependant parmi eux
de belles filles et de beaux garons.

Les tentes dans lesquelles on faisait venir les tsigansky taient
ranges dans le bois de Marienroche, dont les arbres bordant les alles,
taient illumins en verres de couleur: cela formait un fort beau
coup-d'oeil. Le public qui venait prendre part  ces jeux, y restait
jusqu' ce que la file de voitures se ft reforme pour rentrer en
ville. Le lendemain, les alles du bois de Marienroche, prenaient un
nouvel aspect; elles appartenaient alors aux marchands russes, qui
n'avaient point encore chang leurs riches costumes pour le frac et les
robes. Les grandes dames venaient  cette promenade en nglig et comme
spectatrices; les marchands arrivaient dans des droschkis trans par
deux beaux chevaux qu'ils conduisaient eux-mmes. Ils portaient le
cafetan de drap bleu doubl de soie, et serr sur les reins par une
charpe d'toffe turque, trame d'or et d'argent; pantalon large et des
bottines; les cheveux coups en rond; la barbe et le chapeau qui ont une
forme particulire  ce costume.

Les femmes, au fond de leur droschkis, avaient une cadsaveka de brocard
ou de velours, double d'une belle fourrure; une robe en damas vert ou
cerise, borde d'un large galon d'or et de deux autres sur le devant,
spars par une range de boutons. Leur cakochnique (coiffure du pays),
tait ferm et couvert de pierreries, de perles fines, de petites
franges en perles pendantes sur le front; (les femmes ne montrent pas
leur cheveux); elles avaient des boucles d'oreilles, des chanes; enfin
le costume le plus riche. Quelques-unes portaient un voile lam sur le
cakochnique; c'taient les femmes de Casan ou de Thwer: ce coup-d'oeil
tait magnifique.

Maintenant, les marchands russes donnent une brillante ducation  leurs
enfants, qui font presque tous de grands mariages; car leur fortune est
considrable; mais les pres ont encore, pour la plupart du moins,
conserv jusqu' prsent la vie simple et le costume primitif de leurs
anctres. De jour en jour, cette classe change ses habitudes, et bientt
il ne restera plus que les petits boutiquiers qui rappelleront ce qu'ils
taient il y a trente ans. Je conois que la civilisation y gagne, mais
on y perd le charme de la nationalit.




XV

La comtesse Strogonoff.--Son chteau.--Les ftes d'hiver.--Jardin
factice.--Ftes d't.


Cette premire anne passe, mon existence devint plus pose.

J'tais trs rpandue dans la socit russe, et l'on m'y traitait avec
une grande bienveillance.

La comtesse Strogonoff, personne ge et infirme, mais aimable et gaie,
m'avait prise en amiti. Comme elle aimait les arts, la posie, je lui
lisais souvent les ouvrages de nos meilleurs auteurs, qu'elle tait fort
 mme d'apprcier. Tout ce qui paraissait de nouveau en France, lui
tait aussitt envoy.

La comtesse possdait une grande fortune, et elle en usait avec
magnificence. Sa maison de ville tait riche, lgante et de bon got.
Sa campagne,  Bradzoff, tait une vritable petite Suisse; on y avait
runi les ftes les plus pittoresques, et cela faisait d'autant plus
illusion, que le climat de Moscou est beaucoup plus doux que celui de
Saint-Ptersbourg.

Elle donnait des ftes charmantes l't, et lorsqu'on la voyait au
milieu de la socit brillante qu'elle avait rassemble, courir les
jardins, les labyrinthes, les forts, dans une chaise roulante qui avait
un mouvement trs rapide, on et pris cette bonne petite vieille pour la
fe de cette le enchante, tant elle tait mignonne et soigne.

Elle m'avait propos sa maison, une voiture et des gens  mes ordres, si
je voulais entrer chez elle en qualit de lectrice, et je l'avais
accept; mais je ne voulus recevoir aucun traitement, car c'et t
enchaner ma libert.

Je vaquais  mes occupations du thtre, je voyais mes amis et les
personnes de la socit auxquelles je ne voulais point renoncer. Je
mettais d'ailleurs beaucoup de complaisance  lui faire des lectures ou
de la musique, surtout les jours o elle recevait.

La comtesse avait dans sa maison de ville un pavillon chinois, dont les
meubles, les tentures, les tableaux, avaient t apports par des
marchands de Canton, qui venaient chaque anne  la foire de Makarieff.
Prs de ce pavillon se trouvait une magnifique serre, dans laquelle on
donnait les ftes d'hiver. Des arbres d'une assez grande hauteur
semblaient y avoir pris racine et formaient de belles alles. On
rencontrait  chaque pas des caisses d'orangers, des fleurs de toutes
les saisons, des arbres couverts de fruits, que l'on attachait d'une
manire trs adroite.

Cette serre avait une assez grande dimension, et tait claire par le
haut avec des verres dpolis qui renvoyaient une lumire semblable au
crpuscule du mois de juin. Aucun pole, aucun feu, ne se laissant
apercevoir, on et dit la temprature du printemps. Des oiseaux
voltigeaient dans les arbres, et de temps en temps on entendait leurs
chants.

Lorsqu'on regardait  travers les doubles croises, dont les carreaux
taient d'un seul jet de verre de Bohme, on voyait la neige qui
couvrait les maisons; on entendait les roues des voitures crier sur la
glace, et l'on apercevait la barbe des cochers ainsi que leurs chevaux
couverts de givre.

Ce sont l de ces merveilles que l'on ne peut apprcier que dans un
climat glac, o l'on aime  rappeler, par des contrastes, les douceurs
des pays mridionaux et l'pret des contres du Nord, runie  force
d'art.




XVI

Club de la noblesse.--Les thtres particuliers des seigneurs.--Les
artistes.--Soire chez la comtesse de Broglie.--La romance d'_Atala_ de
M. de Chateaubriand.--M. de Lagear.--Le Kremlin.--M. de Rostopschin.


Les plaisirs d'hiver, tels que les montagnes de glace, les parties de
traneaux, remplacrent les ftes de l't. La noblesse de Moscou
pouvait donner une ide des satrapes de l'Orient. L'assemble des nobles
avait lieu en hiver, une fois par semaine, depuis six heures du soir
jusqu' deux ou trois heures du matin. Ce club n'tait compos
absolument que de nobles; les banquiers, mme les plus renomms, n'y
entraient pas. Il y avait dans cette assemble qui ne peut se comparer 
aucune autre, environ deux mille six cents abonns, dont dix-sept cents
femmes. La raison de la diffrence qui existait entre le nombre des
hommes et celui des femmes, c'est que tous les jeunes gens appartenant 
la noblesse, taient au service et presque toujours  leur corps. Les
hommes payaient vingt-cinq roubles par an, les femmes dix. On y trouvait
toutes sortes de rafrachissements, et l'on y soupait  douze roubles
par tte. L'emplacement tait superbe, et construit aux frais de la
noblesse. La grande salle tait soutenue par vingt-huit colonnes jointes
ensemble par une balustrade et une galerie dans laquelle on avait un
coup-d'oeil magnifique; on n'y entrait que par billets.

Beaucoup de grands seigneurs avaient des salles de spectacle, et
quelques-uns donnaient des opras et des ballets. Ceux qui composaient
ces troupes, appartenaient au seigneur, qui dsignait  chacun le rle
qu'il devait jouer. Au gr du matre, l'un avait t fait acteur,
l'autre chanteur, celui-ci danseur, celui-l musicien!

Comme pendant le carme on ne joue pas la comdie, ces salles taient
donnes alors par les seigneurs aux artistes pour y donner des concerts
de souscription; lorsque j'annonais quelques-unes de ces soires du
carme, elles avaient lieu dans une de ces salles, et le plus souvent
dans les plus brillants salons et sous le patronage des dames. C'tait
une manire honnte de payer le prix de ma complaisance; et les
souscriptions me rapportaient beaucoup d'argent et de nombreux cadeaux.
Je ne me dissimulais pas que parmi elles, il y en avait qui ne me
recherchaient que parce que j'tais  la mode, mais elles avaient assez
de tact pour ne pas le laisser apercevoir. Comme les demoiselles et mme
les jeunes dames de la maison chantaient avec moi, je ne pouvais me
plaindre que parfois on abusait de ma complaisance; mais toutes
cependant n'avaient pas le mme tact, et la petite anecdote que je vais
rapporter me donna l'occasion de dployer ce sentiment de dignit qui
devrait toujours tre dans le coeur des artistes.

J'tais trs bien reue chez la comtesse de Broglie[26], dont le mari
tait un homme d'esprit et de got. Elle m'crivit un jour, que voulant
me faire rencontrer avec un de mes compatriotes, M. le comte de Lagear,
qui revenait de Constantinople, elle m'enverrait chercher  six heures.

Ce genre d'invitation, me parut assez bizarre de la part d'une personne
chez laquelle j'tais habituellement reue. Il est d'usage dans les
maisons russes, qu'une fois admis, vous y veniez sans invitation, et
l'on vous saurait mauvais gr si vous n'y alliez pas assez souvent:
c'est une des vieilles coutumes de l'hospitalit qui se pratique
toujours.

 peine arrive, la comtesse vint  moi, J'ai tant parl de vous  M.
de Lagear, me dit-elle, je lui ai tant vant votre extrme complaisance,
et vos jolies romances, que je lui ai donn un vif dsir de vous
entendre.

Je ne trouvai pas cette invitation fort obligeante; il suffisait, pour
que j'en fusse blesse, que celui devant qui elle dsirait que je me
fisse entendre, ft un Franais, que je voyais pour la premire fois, et
qui ne connaissait pas encore la manire dont j'tais reue dans le
monde; je ne voulais pas qu'on et l'air de me faire venir pour amuser
M. le comte de Lagear. Cette invitation tant faite d'une manire 
laquelle je n'tais pas accoutume, je pris la ferme rsolution de ne
pas chanter. Je fus place  table prs de M. de Lagear, qui tait un
homme trs aimable, et nous causmes pendant tout le dner. Je n'en fus
que plus rsolue  me faire voir avec quelqu'avantage aux yeux de mon
compatriote.

Aussitt aprs le dner, la comtesse fut chercher une harpe, et vint
elle-mme la mettre dans mes mains...

--Ah! madame la comtesse, j'ai un regret infini de ne pouvoir rpondre 
votre attente, mais vous savez que je ne suis pas assez forte sur cet
instrument et que je n'en joue que pour m'accompagner.

--Mais je le pense bien ainsi, et c'est pour cela que je vous l'apporte.

--Je suis horriblement enrhume, madame la comtesse, et il me serait
impossible de chanter.

--Vous ne vous fatiguerez pas, vous chanterez tout bas, ce que vous
voudrez.

--Vous compromettriez, si je chantais, cette brillante rputation que
vous avez bien voulu me faire, car il m'est impossible de donner un son.

Toutes les instances, toutes les flatteries que l'on put employer,
furent inutiles, je ne voulus point cder.

La comtesse se mordait les lvres, et je voyais  sa figure, combien
elle tait dsappointe; je m'attendais  quelques mots piquants; mais
j'tais dispose  rpondre, quoique avec politesse, et  ne pas me
laisser humilier, duss-je me brouiller avec elle. Je savais me tenir 
ma place, quelque avance qu'ont pt me faire, mais je n'aurais pas
souffert non plus qu'on m'en ft sortir.

Quand, dans un concert, on invite un artiste pour chanter, il aurait
mauvaise grce  se faire prier; mais lorsqu'on le reoit en tout temps,
en ami de la maison, on doit lui demander plus convenablement un acte de
complaisance: aussi, lorsque la comtesse me dit avec assez d'amertume.

--Quand on veut inspirer de l'intrt dans la socit, il faut au moins
faire quelque chose pour elle.

--Je pensais, madame la comtesse, lui rpondis-je, n'y avoir pas manqu
jusqu' prsent, et je croyais que la complaisance ne devait point aller
jusqu' compromettre ma sant; cependant, ajoutai-je, je veux vous
prouver ma bonne volont  vous tre agrable; mme aux dpends de mon
amour-propre.

On battit des mains, et me levant aussitt, je fus chercher une guitare
place  l'autre extrmit du salon; je prludai pour me remettre un
peu, car j'tais trs mue. Je chantai ces strophes d'_Atala_, pour
lesquelles on m'avait fait une charmante musique:

     Heureux qui n'a point vu l'tranger dans ses ftes,
     Qui, ne connaissant point les secours ddaigneux,
     A toujours respir, mme au sein des temptes,
     L'air que respiraient ses aeux.
     La nonpareille des Florides,
     Satisfaite de ces forts,
     Ne quitte pas ces eaux limpides,
     Ces bois ni ces bocages frais;
     Dans sa retraite toujours belle,
     Le ciel brille d'un jour serein,
     En d'autres pays aurait-elle
     Son nid parfum de jasmin.

Nous changemes un coup-d'oeil avec M. de Lagear, et je vis qu'il tait
trs satisfait de mon chant. La comtesse avait trop d'esprit pour se
fcher de l'-propos.

-- ma chre _Fleurichette_[27], me dit-elle en riant, les nids de votre
pays ne sont point parfums de jasmin.

--J'en conviens, repris-je, continuant la plaisanterie, mais vous ne
pouvez me reprocher d'tre venue les chercher dans le vtre.

--Vous tes une mauvaise tte, me dit-elle en m'embrassant.

De ce moment, je chantai tout ce qu'on voulut. Cette petite anecdote se
rpandit promptement et ne me fut point dfavorable, car elle me donna
une attitude dont personne n'essaya de me faire sortir.

Je voyais souvent chez ces dames, M. Demetrieff, homme trs instruit et
trs savant; je lui tmoignai le dsir que j'avais de voir le Kremlin,
et il eut la complaisance d'tre mon cicrone. Il entra dans tous les
dtails qui pouvaient m'intresser sur les choses curieuses que
renfermait cet difice, palais des tzars, qui fut pris et brl par les
tartares et reconstruit peu de temps aprs. Je fis des notes en rentrant
chez moi, et je m'en flicite doublement, car bientt aprs on enleva
tous les objets pour les soustraire  l'arme qui s'approchait. La
richesse des tombeaux, les ornements de l'glise sont d'une magnificence
idale, surtout le jour de la rsurrection.

Le trsor est dans des chambres votes qui renferment plusieurs
armoires remplies de diffrents ornements d'glises; de forts beaux
manuscrits avec des perles orientales sur les couvertures; des crucifix
d'or garnis de perles et de diamants; des habits de pope, enrichis de la
mme manire; deux calices en fort belle agathe; des vases de jaspe, et
beaucoup d'autres objets extrmement riches.

C'est dans l'glise de Saint-Michel, que l'on enterrait les tzars, et
Pierre II est le dernier qui y ait t dpos. L'on voit sur l'autel le
dais qui a servi  son enterrement.  ct de la cathdrale est l'ancien
palais des patriarches; c'est l que l'on conserve toutes les richesses
de l'glise.

Le palais mtropolitain a aussi son trsor et ses ornements. Le bonnet
que porta Platon serait bien extraordinaire, si la pierre du milieu
tait naturelle comme on me l'a dit; c'est une agathe dans laquelle on
aperoit un petit crucifix trs bien dessin, et au bas, un moine en
prires.

Le palais des tzars est un difice gothique; auquel on monte par un
escalier en pierre, qui est en dehors; il est clbre pour avoir t le
thtre des massacres commis par les Strelitz sur la personne de
Narechekine et sur d'autres grands de l'empire. Dans la premire
chambre, on voit les habillements de Catherine Ie, d'lisabeth, de
Pierre Ier, de Pierre II, de l'impratrice Anne: tous ces habits sont
riches et bien conservs.  droite est un trne  deux places, qui a
servi  Pierre Ier. J'ai remarqu aussi une paire de bottes qu'il
mettait les jours de crmonie, et une autre ayant des clous fort
pointus sous le talon pour la fte de l'piphanie: ce jour est consacr
 la bndiction des eaux sur la glace, les mres vont plonger leurs
enfants dans le trou pratiqu pour cette crmonie. Cet antique usage
s'observe encore aujourd'hui.

Le manteau de Catherine II a, m'a-t-on dit, quarante-quatre pieds de
longueur; douze chambellans le portaient les jours de crmonie. Il y a
aussi dans ce palais une prodigieuse quantit de vases, de candlabres,
des bassins en or massif, un trne en mme mtal donn par un sophi de
Perse et qui a servi au couronnement de Catherine II; les couronnes de
Sibrie, d'Astracan de Casan, celle qui fut envoye par l'empereur de
Constantinople lors de sa conversion  l'glise grecque: que cette
couronne est d'or, et aux trois branches, il y a des perles orientales,
qui par leur grosseur, sont d'un trs grand prix, et une croix pectorale
en diamants. L'armoire qui renferme les couronnes est la plus riche de
ce trsor. Dans une autre armoire vitre, sont les habits qui ont servi
au sacre de Paul Ptrowitch, d'Alexandre Pawlotzki; une poupe en cire,
reprsentant l'impratrice lisabeth, encore enfant, dans le costume du
temps; une horloge dans laquelle est un pape et des cardinaux qui le
saluent en passant devant lui, et prs de l une toilette tout en ambre.
Dans la salle du bas sont des guerriers  pied et  cheval, arms 
l'antique; l'armure complte d'Alexandre Newsky, et des sabres enrichis
de diamants, etc., etc.

C'est sous le rgne de l'impratrice Anne, qu'eut lieu le spectacle
burlesque des noces d'un de ses bouffons avec une fille du peuple.

Les ftes de ce mariage se donnrent dans un palais de glace construit 
cet effet. Tous les ornements, les meubles du palais, le lit mme
taient de glace, ainsi que les canons et mortiers, dont on fit quelques
dcharges pendant la fte. Il s'y trouva des personnes des deux sexes de
chaque gouvernement des contres soumises  la Russie, toutes vtues du
costume de leur pays. Les poux furent promens dans la ville,
accompagns de ce cortge bizarre, et enferms dans une cage porte par
un lphant. Cette fte ne fut remarquable qu' cause de ce singulier
palais de glace, qui tait, dit-on, un chef-d'oeuvre dans son genre, et
qui fixa les regards des curieux jusqu'au dgel suivant. La rigueur de
l'hiver de 1740 avait beaucoup aid au succs de cette folle entreprise.

Mais revenons  la socit russe de 1808, dont je me suis fort loigne;
je vais terminer par quelques mots sur M. de Rostopschin. Je voyais
beaucoup cet homme clbre dans les maisons que je frquentais le plus
habituellement, et je ne sais pourquoi j'prouvais pour lui un sentiment
de rpulsion que je ne pouvais dfinir. Cependant j'avais du plaisir 
l'entendre causer, car sa conversation tait instructive, attachante,
piquante mme, et parfois entrecoupe par un de ces traits saillants,
qui ne manquent jamais de produire leur effet. Je me suis souvent
rappele une rponse qu'il fit au comte Rasomosky. Le comte se plaignait
de ne pouvoir se dbarrasser d'une famille  laquelle il avait permis
d'habiter un pavillon dans son chteau de Petrosky en attendant que leur
maison ft libre.

--Je m'y suis pris de toutes les faons, disait-il, pour leur faire
entendre que ce pavillon m'est ncessaire; mais je n'ai pu trouver un
moyen honnte pour les engager  dguerpir.

--Ma foi, rpond le comte Rostopschin, je ne vois qu'un parti  prendre,
et je n'y manquerais pas.

--Lequel?

--C'est de mettre le feu  votre chteau?

Il parat que ce moyen tait dans ses principes.

Pour faire le portrait d'un pareil homme, il faudrait avoir eu avec lui
de longues relations, et les miennes n'ont pas t d'une nature assez
agrable pour en avoir conserv un trs doux souvenir. Il en est des
mobilits morales comme des mobilits physiques, elles chappent au
pinceau. Je me trouverais d'ailleurs peu d'accord avec ceux de mes
compatriotes qui en ont fait l'objet de leur admiration, et je ne
pourrais que leur rpter: Vous tes fort heureux que votre connaissance
avec cet homme que vous admirez ne date que du temps o vous l'avez
rencontr en France; mais vous ne parviendrez jamais  me faire partager
votre enthousiasme.

M. de Rostopschin a d tre bien surpris de produire un semblable effet,
et il a d souvent en rire dans sa barbe de Tartare; je dis Tartare,
parce qu'il tenait  grand honneur de descendre de Gengiskan. Au reste,
si l'on se connat assez soi-mme pour se bien peindre; voici une
esquisse que je livre aux lecteurs, et qui ne laisse pas d'tre
piquante.

Une dame ayant engag M. de Rostopschin  crire ses Mmoires, car ils
ne pouvaient manquer d'avoir un grand intrt pour le public, il arriva
quelques jours aprs un petit manuscrit  la main.

--Je me suis conform  vos ordres, lui dit-il; j'ai rdig mes
Mmoires: les voici avec la ddicace.

     Mmoires du comte de Rostopschin, crits par lui-mme.

     I.

     En 1765, le 12 de mars, je sortis des tnbres pour tre au grand
     jour. On me mesura, on me pesa, on me baptisa. Je naquis sans
     savoir pourquoi, et mes parents remercirent le ciel sans savoir de
     quoi.

     II.--_Mon ducation_.

     On m'apprit toutes sortes de choses et toute espce de langues. 
     force d'tre impudent et charlatan, je passais quelquefois pour un
     savant. Ma tte est devenue une bibliothque brouille dont j'ai
     gard la clef.

     III. _Mes souffrances_.

     Je fus tourment par les matres, par les tailleurs qui me
     faisaient des habits troits, par les femmes, par l'ambition, par
     l'amour-propre, par les regrets inutiles, par les souverains et les
     souvenirs.

     IV.--_Privations_.

     J'ai t priv de trois grandes jouissances de l'espce humaine:
     du vol, de la gourmandise et de l'orgueil.

     V.--_poques mmorables_.

      trente ans j'ai renonc  la danse,  quarante ans  plaire au
     beau sexe,  cinquante  l'opinion,  soixante  penser, et je suis
     devenu un vrai sage ou goste, ce qui est synonyme.

     VI.--_Portrait au moral_.

     Je suis entt comme une mule, capricieux comme une coquette, gai
     comme un enfant, paresseux comme une marmotte, actif comme
     Bonaparte, et le tout  volont.

     VII.--_Rsolution importante_.

     N'ayant jamais pu me rendre matre de ma physionomie, je lchai la
     bride  ma langue, et je contractai la mauvaise habitude de penser
     tout haut, cela me procura quelques jouissances et beaucoup
     d'ennemis.

     VIII.--_Ce que je fus et ce que j'aurais pu tre_.

     J'ai t trs sensible  l'amiti,  la confiance, et si je fusse
     n pendant l'ge d'or, j'aurais peut-tre t un bonhomme tout 
     fait.

     IX.--_Principes respectables_.

     Je n'ai jamais t impliqu dans aucun mariage ni aucun commrage.
     Je n'ai jamais recommand ni cuisiniers, ni mdecins; par
     consquent, je n'ai attent  la vie de personne.

     X.--_Mes gots_.

     J'ai aim les petites socits, une promenade dans les bois.
     J'avais une vnration involontaire pour le soleil, et son coucher
     m'attristait souvent.

     En couleurs c'tait le bleu, en manger le boeuf au raifort, en
     boisson l'eau froide, en spectacles la comdie et la farce, en
     hommes et en femmes les physionomies ouvertes et expressives.

     Les bossus des deux sexes avaient pour moi un charme que je n'ai
     jamais pu dfinir.

     XI.--_Mes aversions_.

     J'avais de l'loignement pour les sots et les faquins, pour les
     femmes intrigantes qui jouent la vertu; un dgot pour
     l'affectation; de la piti pour les hommes teints et les femmes
     fardes; de l'aversion pour les rats, les liqueurs, la mtaphysique
     et la rhubarbe; de l'effroi pour la justice et les btes enrages.

     XII.--_Analyse de ma vie_.

     J'attends la mort sans crainte, comme sans impatience. Ma vie a
     t un mauvais mlodrame  grand spectacle o j'ai jou les hros,
     les tyrans, les amoureux, les pres nobles, mais jamais les
     valets.

     XIII.--_Rcompenses du ciel_.

     Mon grand bonheur est d'tre indpendant des trois individus qui
     rgissent l'Europe. Comme je suis assez riche le dos tourn aux
     affaires, et assez indiffrent  la musique, je n'ai, par
     consquent, rien  dmler avec Rotschild, Metternich et Rossini.

     XIV.--_Mon pitaphe_.

          Ici on a pos
          Pour se reposer
          Avec une me blase,
          Un coeur pur,
          Et un corps us,
          Un vieux drle trpass,
          Mesdames et messieurs, passez.

     XV.--_ptre ddicatoire au public._

     Chien de public! organe discordant des passions, toi qui lves au
     ciel et plonges dans la boue, qui prnes et calomnies sans savoir
     pourquoi. Image du tocsin, cho de toi-mme, tyran absurde chapp
     des petites-maisons, extrait des venins les plus subtils et des
     aromates les plus suaves; reprsentant du diable auprs de l'espce
     humaine, furie masque en charit chrtienne; public que j'ai
     craint dans ma jeunesse, respect dans l'ge mr et mpris dans ma
     vieillesse, c'est  toi que je ddie mes Mmoires, gentil public.
     Enfin, je suis hors de ton atteinte, car je suis mort, et par
     consquent sourd et muet, puisses-tu jouir de ces avantages pour
     ton repos et celui du genre humain.




XVII

La colonie franaise  Moscou.--La veille du jour de l'an
(1812).--Mascarades.--Mademoiselle Rossignolette.


Je vais parler d'une personne de la colonie franaise, de madame de
Svolosky, femme aimable et spirituelle, marie  un des Russes les plus
distingus par son esprit et par les vastes connaissances qu'il avait
acquises dans ses voyages en Europe et en Asie. M. de Svolosky, tant
rest veuf avec deux filles charmantes, choisit pour les lever une dame
franaise qui avait toutes les qualits ncessaires pour remplir cet
emploi.

Comme on ne peut tre admis dans aucune branche d'enseignement public ou
particulier sans un diplme et sans avoir pass un examen devant les
membres de l'Universit, ces places sont plus difficiles  obtenir et
plus honorables qu'autrefois. M. de Svolosky sut bientt apprcier
l'aimable caractre de la seconde mre de ses enfants, et, comme Louis
XIV, il l'pousa, non pas de la main gauche; mais de toutes les deux,
par reconnaissance des soins qu'elle leur prodiguait.

Madame Svolosky[28] recevait tous les trangers, mais surtout ses
compatriotes dont elle avait su faire un choix, je lui fus prsente 
mon arrive  Moscou: c'tait la veille du jour de l'an qu'elle
runissait ses plus intimes connaissances.

Depuis long-temps M. de Svolosky nous promettait un bal par et masqu.
Ce fut donc le 31 dcembre 1811, veille de 1812, qu'il voulut nous
runir. Les lettres d'invitation portaient que la runion aurait lieu 
huit heures, et que l'on quitterait son masque  minuit. Il fallait donc
s'empresser de bien employer son temps, car il tait assez difficile de
se dguiser de manire  n'tre pas reconnu dans une socit o tout le
monde se connaissait. Je m'tais concerte pour cela avec un ami de la
maison qui avait l'esprit du bal et qui tait fort spirituel sous le
masque. Nous tions convenus de disparatre et d'aller changer de
costume dans le vestiaire qu'on avait tabli, aussitt que l'un de nous
deux serait reconnu.

Nous commenmes par nous dguiser, moi en marchande de chansons, et lui
en paillasse; j'tais mademoiselle Rossignolette. Avant de dbiter ma
marchandise, il tait convenu qu'il l'annoncerait. Pendant quinze jours
nous avions mis notre mmoire  la torture pour rassembler toutes les
strophes des couplets qui pouvaient s'appliquer aux personnes de notre
socit. Elles taient crites sur d'lgantes petites feuilles de
papier et portaient le nom de ceux ou de celles auxquels elles taient
adresses; mon tablier vert  poches sur le devant en tait rempli. Nous
tions monts sur une grande table qui nous servait de trteau; c'tait
de l que mon compagnon faisait la parade avec un rare talent, il faut
lui rendre cette justice; et il s'criait: Approchez, messieurs,
mesdames, approchez. Tous les bras se tendaient alors vers nous; chacun
voulait avoir la strophe qui lui tait destine, et l'on avait beaucoup
de peine  maintenir l'ordre.

Voici quelle tait celle des matres de la maison:

     Que l'on gote ici de plaisirs!
     O pourrions-nous mieux tre?
     Tout y satisfait nos dsirs,
     Et tout les fait renatre:
     N'est-ce pas ici le jardin
     O notre premier pre
     Trouvait sans cesse sous sa main
     De quoi se satisfaire.

 l'un de nos amis qui aimait mieux le vin de Champagne que sa femme,
nous avions adress le second couplet de la mme chanson:

     Il buvait de l'eau tristement,
     Auprs de sa compagne;
     Ici l'on s'amuse gament
     En sablant le champagne.
     Il n'avait qu'une femme  lui,
     Encor c'tait la sienne:
     Ici je vois celle d'autrui
     Et n'y vois pas la mienne.

Nous avions donn  un vieux ngociant fort gai et fort bon convive ces
deux vers du _Tableau parlant_:

     Il est certains barbons
     Qui sont encor bien bons.

 une jeune demoiselle ceux-ci du mme opra:

     Je suis jeune, je suis fille.
     On me trouve assez gentille.

 une dame de quarante ans fort occupe de ses atours, ce couplet de
_Jadis et Aujourd'hui_:

     J'avais mis mon petit chapeau,
     Ma robe de crpe amarante,
     Mon chle et mes souliers ponceau;
     Ma tournure tait ravissante.
     Eh bien! les dames du pays
     Ont critiqu cette toilette,
     Et pourtant j'en ai fait l'emplette
     Au Palais-Royal  Paris.

Enfin,  un migr, le dandy des salons, cette parodie de l'air des
_Visitandines_:

     Enfant chri des dames.
     Des feux toujours nouveaux
     Brlent pour nous les femmes
     Du pont des Marchaux.[29]

Cette mascarade eut un grand succs, et pendant qu'on s'occupait 
relire les strophes, nous nous chappmes pour aller changer de costume.

 minuit, ceux qui avaient un masque sur le visage l'trent et l'on
s'embrassa cordialement en se disant: il faut esprer que cette anne
sera aussi heureuse; que nous nous trouverons tous runis  la mme
poque, etc.

Lorsque je rentrai chez moi, il tait presque jour; je restai pensive 
rflchir sur cette anne 1812 qui commenait. Rien ne pouvait encore
faire prsager les malheurs qui nous attendaient! Nous tions gais,
heureux en nous quittant. Je ne sais pourquoi, mais en trouvant sous ma
main un album dans lequel j'avais l'habitude de jeter mes penses sans
ordre,  l'aventure, j'crivis presque machinalement:

Pourquoi donc cette anne 1812 m'occupe-t-elle plus que celles qui l'on
prcde? Pourquoi prouvai-je le besoin de la fixer dans ma mmoire.
Puis, j'ajoutais plus bas: Il faut peu compter sur la dure du bonheur!
Nous verrons bien!  1813!

 la fin de cette anne, la plus grande partie de ceux avec lesquels
nous l'avions commence, n'existaient plus!...




XVIII

Moscou.--Fuite de la population emportant ses images.--Commencement de
l'incendie--Entre des Franais.--Tableau d'une rue incendie.--Dner au
milieu des ruines.--L'enceinte de l'glise catholique.--L'abb
Surrugue.--Le gnral Chartran.--Le gnral Curial.--On nous fait jouer
la comdie.--Reprsentation  laquelle assiste Napolon.--Dpart des
Franais de Moscou.--Anecdotes.


Je fis un voyage de quelques mois, et  mon retour je trouvai Moscou en
moi, et les trangers fort inquiets. La prise de Smolensk ne contribua
pas  calmer les esprits. Toute la noblesse partait, et l'on enlevait le
trsor du Kremlin et les richesses dposes aux Enfants-Trouvs. C'tait
une procession continuelle de voitures, de chariots, de meubles, de
tableaux, d'effets de toute espce; la ville tait dj dserte, et 
mesure que l'arme franaise avanait, l'migration devenait plus
considrable. tant ne dans le duch de Wurtemberg,  Stutgard,
j'esprais obtenir par la protection de l'impratrice-mre, qui tait
aussi de ce pays, un passe-port pour Saint-Ptersbourg o je voulais
aller. Malgr la recommandation du comte Markoff, ancien ambassadeur de
Russie en France, on me le refusa. Quoique le thtre imprial de Moscou
ne jout plus depuis quelque temps, plusieurs artistes ayant fini leur
contrat, mais n'tant pas encore remplacs, aucun ne pouvait s'absenter
sans une permission formelle du chambellan; et sans en tre muni, il
tait mme impossible d'avoir des chevaux  la poste. M. de Makoff, le
chambellan de service, objectait qu'il venait dj de m'accorder un
cong de quelques mois. Si M. de Makoff et prsum que le refus de ce
nouveau cong pt me causer de si grands malheurs, j'aime  croire qu'il
me l'et accord. Cela me fit perdre ma fortune et dtruisit mon avenir
en me privant de ma pension.

Comme l'on craignait de manquer de vivres, chacun faisait ses
provisions. L'alarme devint bientt gnrale, car on parlait de
s'ensevelir sous les ruines de la ville. On se retirait dans les
quartiers loigns, et comme Moscou est extrmement grand, on calculait
que le ct par lequel l'arme passerait serait le premier et peut-tre
le seul incendi. On ne pouvait penser que cette ville immense pt tre
entirement sacrifie; mais on fuyait les quartiers o se trouvaient des
maisons en bois. Tous ces palais en pierres recouverts en tles
semblaient ne devoir jamais brler, et l'on s'y rfugiait de prfrence.

       *       *       *       *       *

J'avais quitt la maison que j'habitais pour me runir  une famille
d'artistes, que demeurait dans un palais immense, appartenant au prince
Galitzin, situ  la Bosman, quartier trs isol et tout  fait oppos 
celui par lequel devait entrer l'arme. Le mari de mon amie, M.
Vendramini, avait t charg par le prince de graver sa superbe galerie
de tableaux. Il habitait avec sa famille une petite aile de son palais,
donnant sur un vaste jardin, galement favorable pour nous cacher, si le
peuple se portait  quelque extrmit, et  nous prserver en cas de
feu.

Outre plusieurs serres dans lesquelles on pouvait trouver un abri contre
toutes recherches, nous avions encore le palais qui tenait  lui seul un
cot de la rue, et celui du prince Alexandre Kourakin qui tait de
l'autre ct, et dans lequel nous pouvions aussi nous sauver: ces palais
taient abandonns par leur propritaires.

Nous nous crmes donc dans un fort impntrable, et ne nous occupmes
plus qu' nous y pourvoir des objets ncessaires. J'y fis porter une
partie de mes effets, et j'abandonnai follement une maison qui resta
intacte, pour me rfugier dans une autre qui devint la proie des
flammes; mais je n'ai pas t la seule aussi mal inspire: Il semblait
qu'un mauvais gnie me ft rencontrer le danger dans ce qui devait
assurer ma tranquillit.

Quand je traversai la ville, pour aller rejoindre mes amis  la Bosman,
les rues taient dsertes,  peine y rencontrait-on quelques personnes
du peuple. Je marchais depuis quelque temps, lorsque tout  coup
j'entendis un chant triste dans l'loignement, puis peu d'instants aprs
le spectacle le plus extraordinaire et le plus touchant s'offrit  mes
yeux. Une foule immense, prcde de prtres en habits pontificaux,
portaient des images; hommes femmes, enfants, tous pleuraient et
chantaient des hymnes saintes. Ce tableau d'une population abandonnant
sa ville et emportant ses pnates, tait dchirant. Je me prosternai, et
me mis  pleurer et  prier comme eux. J'arrivai chez mes amis encore
tout attendrie de ce touchant spectacle.

Nous fmes assez tranquilles pendant huit ou dix jours; c'tait vers la
fin d'aot (style russe), mais au bout de ce temps, on vint nous dire
que l'arme approchait.

Nous montions  chaque instant au sommet de la maison avec une longue
vue: nous apermes un soir le feu des bivouacs. Nos domestiques
entrrent tout effrays dans nos chambres, et nous dirent que la police
avait t frapper  toutes les portes pour engager les habitants 
partir, car on allait brler la ville; et qu'on avait emmen les pompes:
nous ne voulons plus rester ici, ajoutrent-ils. En effet, nous apprmes
que la police tait partie; ce qui n'tait pas fort rassurant.

 l'exception d'une grosse servante qui faisait le pain, et qui s'tait
enivre pour se gurir de la peur, nous nous trouvmes sans domestiques:
cette femme nous fut bien utile par la suite. Ma compagne tant fort
peureuse je ne me couchais pas de toute la nuit. Je n'osais lui faire
part de mes rflexions, car je craignais les attaques de nerfs. Notre
quartier tait isol, et j'entendais de temps en temps des gens ivres,
qui juraient. Nous passmes encore cette journe dans une grande
inquitude, car nous avions appris qu'on avait pill les cabarets. La
nuit suivante, il me sembla que le bruit augmentait, et que j'entendais
crier _fransouski_. Je m'attendais  chaque instant qu'on viendrait
enfoncer notre porte.

Nous passmes ces deux nuits dans une horrible situation, et la
troisime commenait sans apporter aucun changement  notre position;
car nous ignorions ce qui se passait dans l'intrieur de la ville. Comme
j'tais malade et fatigue, je me jetai de bonne heure sur mon lit, et
mes amis montrent au sommet de la maison, comme les jours prcdents.
Tout  coup madame Vendramini redescend prcipitamment, en me disant:
Venez, je vous prie, voir un mtore dans le ciel; c'est une chose
singulire, on dirait une pe flamboyante: cette circonstance nous
annonce quelque malheur.

Sachant que cette dame tait fort superstitieuse, je ne me souciais pas
trop de me dranger; cependant, entrane par elle, je montai, et vis en
effet quelque chose de fort extraordinaire. Nous raisonnmes l-dessus
sans y rien comprendre, et finmes par nous endormir.  six heures du
matin, on vint frapper plusieurs coups  la porte de la rue. Je courus 
la chambre de mes amis: Pour le coup, leur dis-je, nous sommes perdus,
on enfonce la porte. J'entendis cependant qu'on appelait le matre de
la maison par son nom. Nous regardmes  travers le volet, et nous vmes
une personne de notre connaissance. C'tait M. de Tauriac, migr,
ancien officier du rgiment du roi. Ah! bon Dieu! m'criai-je, on
massacre dans l'autre quartier, et on se sauve ici.

Ce monsieur nous dit que le feu s'tant manifest prs de sa maison, il
craignait qu'elle ne devnt aussi la proie des flammes, et qu'il venait
demander un asile pour lui et deux autres personnes. On le lui accorda
aussitt, et il retourna les chercher. M. Vendramini se hasarda d'aller
jusqu'au bout de la rue, et revint nous dire que le fameux prodige que
sa femme avait vu n'tait autre chose qu'un petit ballon rempli de
fuses  la Congrve, qui tait tomb sur la maison du prince
Troubertsko,  la Pakrofka (quartier trs prs de chez nous), et
qu'elle tait en feu, ainsi que les maisons environnantes. Il paraissait
certain que la ville allait tre brle. Il sortit de nouveau pour
apprendre des nouvelles, et nous nous hasardmes  mettre la tte  la
fentre. Je vis un soldat  cheval, et je l'entendis demander en
franais: Est-ce de ce ct? Jugez de mon tonnement. Toujours un peu
moins poltronne que ma compagne, je lui criai: Monsieur le soldat,
est-ce que vous tes Franais?--Oui, madame.--Les Franais sont donc
ici?--Ils sont entrs hier  trois heures dans les
faubourgs.--Tous?--Tous. Devons-nous, dis-je  ma compagne, nous
rjouir ou nous alarmer? nous sortons d'un danger pour retomber
peut-tre dans un autre plus grand. Nos rflexions taient fort
tristes, et l'vnement nous prouva que ce pressentiment n'tait que
trop fond.

Les trois personnes qui nous avaient demand asile arrivrent charges
de leurs effets, ceux du moins qu'elles avaient pu sauver. Elles nous
apprirent que le feu tait dj dans plusieurs endroits et qu'on
cherchait  l'teindre, mais comme on n'avait pas de pompes, cela tait
trs difficile. Il me tardait de sortir pour savoir s'il n'tait rien
arriv  mes amis et  ma maison, o j'avais encore mes meubles et tous
les effets que je n'avais pu faire transporter. On me dit qu'il tait
prudent que je sortisse  pied; car on prenait tous les chevaux, attendu
que l'arme en manquait. Cependant, ajouta l'un deux, comme les
Franais sont galants, peut-tre ne prendront-ils pas les vtres. Je ne
veux pas hasarder les miens; car, si nous tions obligs de sauver nos
effets, ils nous seraient d'un grand secours. Il semblait qu'il
prophtisait.

Dans l'aprs-midi je pris le droschki (voiture russe) d'un de ces
messieurs, et j'allai dans la ville. Toutes les maisons taient remplies
de militaires, et dans la mienne, il y avait deux capitaines de
gendarmerie de la garde; tout tait sens dessus dessous. Ce dsordre, me
dirent-ils, avait eu lieu avant leur arrive. On n'avait trouv dans la
maison que des domestiques russes, et comme on ne les comprenait pas, on
avait pens que cet htel tait abandonn. Ils m'engagrent beaucoup 
reprendre mon appartement, m'assurant que je n'avais plus rien 
craindre. J'en tais fort peu tente, car le feu qui tait dans le
voisinage pouvait  chaque instant gagner la maison. Je revins chez mes
amis  la lueur des maisons incendies. Le vent soufflant avec violence,
le feu gagnait avec une effrayante rapidit: il semblait que tout ft
d'accord pour brler cette malheureuse ville. L'automne est superbe en
Russie, et nous n'tions qu'au 15 septembre. La soire tait belle; nous
parcourmes toutes les rues voisines du palais du prince Troubetsko
pour voir les progrs de l'incendie. Ce spectacle tait beau et terrible
 la fois. Nous fmes quatre nuits sans avoir besoin de lumire, car il
faisait plus clair qu'en plein midi. De temps en temps on entendait une
lgre explosion,  peu prs semblable  un coup de fusil, et l'on
voyait alors sortir une fume trs noire. Au bout de quelques minutes
elle devenait rougetre, ensuite couleur de feu, et bientt succdait un
gouffre de flammes. Quelques heures aprs les maisons taient consumes.

Je trouvai, en rentrant, madame Vendramini causant avec un officier
bless. J'ai pri monsieur, me dit-elle, de vouloir bien accepter un
logement chez nous. Notre maison tant dans une rue isole, il peut nous
arriver mille accidents. Monsieur me conseille mme de demander une
sauve-garde.

Je sortis le lendemain matin dans le dessein de prendre des
informations. Le ct du boulevart que je traversai n'tait qu'un vaste
embrasement; plusieurs soldats polonais parcouraient les rues, et tout
alors avait pris l'aspect d'une ville au pillage. Je me rendis chez le
gouverneur; mais il y avait un monde infini  sa porte, et je ne pus lui
parler. Je reprenais le chemin de ma maison, lorsqu'un jeune officier
fort poli m'arrta pour m'avertir qu'il tait dangereux d'aller seule,
et s'offrit de m'accompagner. Le moment tait trop critique pour que je
n'acceptasse pas avec empressement. Il voulut mettre pied  terre et
marcher prs de moi; mais je m'y opposai. Au dtour d'une rue, des
femmes plores ayant rclam sa protection contre des soldats qui
pillaient leur maison, il ne tarda pas  les disperser.

Je me pressai d'arriver, car je craignais de trouver aussi notre demeure
au pillage, mais, jusqu' ce moment, son loignement nous en avait
prservs. Notre officier pouvait, pour quelque temps encore, contenir
les soldats; mais la ville continuant  brler, bientt il n'allait plus
tre possible de les arrter. Mon jeune conducteur dna avec nous, fut
trs spirituel, parla modes, thtres, et je ne tardai pas  reconnatre
un aimable de la Chausse-d'Antin, sous la moustache d'un soldat. Il
partit peu de temps aprs pour le camp de Petrowski, et je ne l'ai pas
revu depuis. Je serais fche qu'il lui ft arriv quelque malheur, car
il aimait sa mre. Napolon, craignant que le Kremlin ne ft min, avait
t habiter Petrowski. Nous rsolmes donc, madame Vendramini, moi et
notre officier bless, d'aller le lendemain  Petrowski pour demander
une sauve-garde.

Ce fut un jour mmorable pour moi, que celui o nous entreprmes ce
voyage.  notre dpart, notre maison tait intacte, et il n'y avait pas
mme apparence de feu dans aucune des rues adjacentes. La fille de
madame Vendramini, jeune enfant de treize ans, tait avec nous; elle
n'avait encore vu l'incendie que de loin. Le premier qui la frappa fut
celui de la Porte-Rouge, la plus ancienne porte de Moscou. Nous voulmes
prendre le chemin ordinaire du boulevart, mais il nous fut impossible de
passer; le feu tait partout. Nous remontmes la Twerscoye; l il tait
encore plus intense, et le grand thtre o nous allmes ensuite,
n'tait plus qu'un gouffre de flammes. La provision de bois d'une anne
y tait adosse, et le thtre qui tait en bois, alimentait ce terrible
incendie. Nous tournmes  droite, ce ct nous paraissait moins
enflamm. Lorsque nous fmes  la moiti de la rue, le vent poussa la
flamme avec une telle force, qu'elle rejoignit l'autre ct, et forma un
dme de feu. Cela peu paratre une exagration, mais c'est pourtant
l'exacte vrit. Nous ne pouvions aller ni en avant, ni de ct, et nous
n'avions d'autre parti  prendre que de revenir par le chemin que nous
avions dj pris. Mais de minute en minute le feu gagnait et les
flammches tombaient jusque dans notre calche, le cocher, pos de ct
sur un sige, tenait les rnes avec un mouvement convulsif et sa figure
tourne vers nous, peignait un grand effroi. Nous lui crimes:
_Nazad!_ (retourne). C'tait difficile, mais il parvint, par le
sentiment de la peur,  prendre assez de force pour maintenir ses
chevaux. Il les mit au grand galop, et nous parvnmes  regagner le
boulevart. Nous reprmes le chemin de notre quartier, nous flicitant de
pouvoir reposer enfin nos yeux fatigus de la poussire et de la flamme.

Je n'oublierai jamais l'impression que me fit alors le spectacle qui
s'offrit  nous. Cette maison, dans laquelle nous comptions rentrer
paisiblement, o, une heure auparavant, il n'y avait pas l'apparence
d'une tincelle, tait en feu. Il fallait qu'on l'y et mis depuis peu,
car les personnes qui taient dans l'intrieur de la petite maison ne
s'en taient pas encore aperues. Ce furent les cris de la jeune fille
de madame Vendramini qui les firent accourir. Cette enfant avait tout 
fait perdu la tte; elle criait: Sauvez maman, sauvez tout; ah! mon
Dieu! nous sommes perdues! Ces cris et le spectacle que j'avais sous
les yeux me dchirrent le coeur. Je pensai  ma fille, et je remerciai
le ciel d'tre seule, au moins dans ce cruel moment.

Comme j'ai le bonheur de conserver mon sang-froid dans le danger, je
m'occupai de la sret des autres, et ensuite je cherchai  sauver ce
que j'avais de plus prcieux. La grosse servante, qui seule nous tait
reste, m'aida  porter mes effets dans le jardin. Ces messieurs, et
mme notre officier bless, avaient presque perdu la tte; ils allaient
 droite,  gauche, et n'avanaient rien. Ils faisaient briser une porte
 coups de hache, tandis qu'il y en avait une ouverte  ct. Plusieurs
officiers entrrent dans le jardin, et nous offrirent des soldats pour
nous aider. Il tait d'autant moins ncessaire de se presser ainsi, que
le palais tait spar de la petite maison par le jardin et les serres.
 la vrit le feu pouvait gagner par les serres, comme cela est arriv
en effet, mais ce ne fut que le lendemain. Si l'on et mieux raisonn,
on et beaucoup moins perdu. Mais la peur ne raisonne pas, et d'ailleurs
les cris de la mre et de la fille bouleversaient tout le monde.

Lorsque j'eus tout fait transporter dans le jardin, je fus m'assoir 
ct du portrait de ma fille ane dont je n'avais pas voulu me sparer,
et j'examinai  loisir tout ce qui se passait autour de moi. N'ayant
plus ni droschki, ni calche, je risquais fort de ne rien sauver. Je
pris aussitt mon parti; je fis un lger paquet des choses qui m'taient
le plus ncessaires, et je le plaai sur le droschki de l'un de nos
compagnons d'infortune; j'en fis un autre plus petit que je mis sur
celui de l'officier, qui tait conduit par un soldat, M. Martinot,
excellent garon, et d'une grande obligeance. Mes petites affaires ainsi
arranges, je mis dans le sac que j'avais  la main, mes bijoux, mon
argent, et j'attendis tranquillement ce qu'il plairait  Dieu de
dcider.  qui donc sont ces coffres? dit l'officier qui commandait le
quartier.-- moi, monsieur, lui rpondis-je.--Eh bien! madame, vous les
abandonnez ainsi?--O voulez-vous que je les mette? je n'ai ni voiture,
ni chevaux.--Parbleu! monsieur (dsignant l'officier) en prendra bien
une partie. Des effets sont plus utiles  une femme que des matelas  un
homme; d'ailleurs il faut bien s'entr'aider.

Je me vis donc  moiti sauve, quoique je perdisse un mobilier
considrable et des coffres remplis d'effets. J'abandonnai tout le
reste, et laissai le portrait de ma fille dans le coin d'une serre. Je
m'en sparai en pleurant, car je prvoyais que je ne le reverrais plus.
Combien j'tais fche qu'il ne ft pas en miniature!

Nous quittmes la maison, et bientt tout devint la proie des soldats.
Rien n'tait plus triste  voir que ces femmes, ces enfants, ces
vieillards, fuyant, ainsi que nous, leurs maisons incendies. Une file
nombreuse de militaires, qui allaient au camp, marchaient en mme temps,
et nous proposaient de les suivre. Enfin, aprs avoir err long-temps,
nous trouvmes une rue qui ne brlait pas encore. Nous entrmes dans la
premire maison (elles taient toutes dsertes) et nous nous jetmes sur
des canaps, tandis que les hommes gardaient les quipages dans la cour,
examinaient si le feu ne gagnait pas la maison. Telle fut la fin de
cette triste journe, dont le souvenir ne s'effacera jamais de ma
mmoire.

Nous passmes, comme on peut le penser, une pnible nuit; nous ne
savions plus o trouver un asile, car on m'avait assur que ma maison
avait t consume. Les deux maisons adjacentes tant en feu, tout le
monde l'avait abandonne, cependant elle n'tait point atteinte par
l'incendie.

Nous ne pouvions aller  Petrowski sans un officier, et le ntre ne
voulait point y venir. Nous errions de rue en rue, de maison en maison.
Tout portait les marques de la dvastation; et cette ville que j'avais
vue, peu de temps auparavant, si riche et si brillante, n'tait plus
qu'un monceau de cendres et de ruines, o nous errions comme des
fantmes.

Enfin, nous emes l'envie de retourner dans notre ancienne maison, car
nous pensions qu'elle n'tait pas encore brle. En effet, elle tait
telle que nous l'avions laisse, avec cette diffrence, que les soldats
avaient tout bris. Nous y retrouvmes encore des vivres que l'on y
avait cachs, et qui n'avaient pas t dcouverts. Comme depuis la
veille, nous n'avions presque rien pris, notre officier parla de dner.
On descendit une table, quelques chaises qui taient restes entires,
et l'on fit une espce de dner que l'on servit au milieu de la rue.

Qu'on se figure une table au milieu d'une rue o de tous cts on voyait
des maisons en flammes ou des ruines fumantes, une poussire de feu que
le vent nous portait dans les yeux, des incendiaires fusills prs de
nous; des soldats ivres emportant le butin qu'ils venaient de piller:
voil quel tait le thtre de ce triste festin.

Hlas! le temps n'tait pas loign o nous devions voir un spectacle
plus affreux encore. Aprs ce dner, nous avismes de nouveau au moyen
de nous procurer un asile. On nous conseilla d'aller parler au colonel
qui commandait ce quartier, et de le prier de nous donner un officier
pour nous conduire au camp. Ma compagne tait tout  fait dcourage et
ne se souciait pas d'y aller. Mais comme il fallait prendre un parti, je
me dcidai  aller trouver ce colonel (le colonel Sicard, tu en 1813),
l'homme le plus honnte et le meilleur que j'aie jamais rencontr, et
qui fut notre sauveur.

Aprs plusieurs jours d'interruption, je reprends ce triste journal. Je
ne suis point encore assez familiarise avec ma position pour ne pas
faire quelque retour sur le pass; mais j'prouve cependant que l'on
peut tirer un avantage quelconque de toutes les circonstances de la vie.
J'ai acquis par mes malheurs une sorte de philosophie qui me fait
envisager les vnements sans trouble et sans inquitude. Avant tout
ceci, j'avais mille besoins d'aisance et d'agrment dont il m'et cot
d'tre prive; mais je sens qu'avec un peu de courage on peut tout
supporter. Quand on a souffert pendant deux mois, la soif, la faim, le
froid, la fatigue et la privation de tout ce qui contribue  rendre la
vie paisible et agrable, on peut dfier le sort et voir l'avenir avec
calme.

On a crit beaucoup d'ouvrages sur l'incendie de Moscou. Les
particularits qu'on y trouve sur ce qui s'est pass dans l'intrieur de
la ville, depuis le dpart des Russes jusqu' l'entre des Franais sont
gnralement inexactes. Les trangers renferms dans Moscou ont pu seuls
en parler avec connaissance de cause. Celui qui a donn les dtails les
plus intressants, c'est l'abb Surrugue, cur de l'glise catholique.
Sa modestie lui a fait passer sous silence tout le bien qu'il a fait aux
malheureux. Je me fais un devoir de le rappeler ici:

L'enceinte de l'glise formait un terrain assez spacieux, qui tait
rempli de petites maisons en bois, o les trangers peu fortuns
trouvaient un asile en tout temps. Pendant que la ville tait en feu,
les soldats la parcouraient pour piller. Tout ce qui restait de femmes,
d'enfants, de vieillards, se rfugirent dans le temple. Lorsque les
soldats se prsentrent, l'abb Surrugue fit ouvrir les portes, et,
revtu de ses habits sacerdotaux, le crucifix dans les mains, entour de
ces malheureux dont il tait le seul appui, il s'avana avec assurance
au-devant de ces furieux, qui reculrent avec respect. Comment ne
s'est-il pas trouv un peintre pour retracer ce tableau. Cela et bien
valu les tableaux que quelques peintres ont faits sur des incendies
qu'ils n'avaient pas vus?

L'abb Surrugue ayant demand une sauve-garde pour prserver toutes ces
malheureuses familles, elle lui fut promptement accorde. L'empereur
Napolon voulut le voir, et lui fit toutes les instances possibles pour
l'engager  rentrer en France. Non, lut rpondit-il, je ne veux pas
quitter mon troupeau, car je peux lui tre encore utile. Quoique les
vivres fussent trs rares, on en envoya  l'abb Surrugue, qui les
distribua comme un bon pasteur.

Quand les Franais entrrent  Moscou, j'tais dans la maison du gnral
Divoff. Madame Divoff, ne comtesse Boutourlin, m'y avait laisse en
partant, esprant que j'y courrais moins de danger, et que je pourrais
rappeler aux officiers Franais combien l'impratrice Josphine avait
tmoign d'amiti  cette famille pendant son sjour  Paris.
Malheureusement, en pareil cas, ce ne sont pas toujours des officiers
que l'on rencontre, et les soldats ont peu d'gards pour les
recommandations, quelque brillantes qu'elles puissent tre. Je m'tais
rfugie, ainsi que je l'ai dj dit, dans un quartier plus loign du
danger; et je ne revins dans cette maison, que j'avais cru la proie des
flammes, que lorsque l'ordre fut un peu rtabli dans la ville. Quand
j'entrai chez moi, je vis un officier assis prs de ma toilette. Il
tait tellement occup  lire des papiers, que, tournant le dos  la
porte, il ne me vit pas. Monsieur, lui dis-je, je suis bien fche de
vous dranger; mais vous tes ici chez moi...

--Ah! parbleu, madame, j'en suis charm, reprit-il, sans se lever, c'est
mademoiselle Betzi,  qui j'ai l'avantage de parler?

--Non, monsieur, fis-je toute tonne.--Mademoiselle Henriette?--C'est
ma fille, dis-je, sans trop savoir ce que je rpondais.

--Et est-elle ici?

--Mais, monsieur, je ne vois pas trop en quoi cela peut vous intresser,
pour me faire une semblable question.

--Pardonnez-moi, cela m'intresse beaucoup, car je viens de trouver l
des lettres charmantes!...

Pour rendre ceci plus clair, il faut que je dise que ma fille tait
partie pour la France au mois de mai 1812, et qu'tant en correspondance
avec une de ses amies, marie depuis peu de temps, ces jeunes femmes
s'crivaient des plaisanteries auxquelles les maris prenaient part, et
qu'elles ne pensaient pas devoir tre lues par un officier de cavalerie.
Elles s'y appelaient Henriette, Betzi, de leurs noms de baptme. Ces
lettres, dont j'ignorais l'existence, taient restes dans un tiroir de
ma toilette, pour en faire des papillottes. Je vis l'effet qu'elles
avaient produit sur l'esprit du colonel,  l'air lger qu'il prit avec
moi. Je vous cde la place, monsieur, lui dis-je, vous pouvez continuer
vos investigations, mais j'ai cru jusqu' ce jour que des militaires
devaient protger les femmes et non les insulter.

--Restez chez vous, madame, reprit-il d'un air un peu confus, je me
retire: d'ailleurs je dois cder cette maison  un gnral. Et il
sortit.

La femme du concierge vint pour m'aider  remettre un peu d'ordre chez
moi et me raconta ce qui s'tait pass en mon absence. J'avais  peine
eu le temps de rparer le dsordre de mon appartement qui consistait en
deux chambres, que je vis entrer un autre officier: c'tait ce pauvre
gnral Chartran, qui a t fusill dans la citadelle de Lille, et que
j'ai bien pleur. Son vieux pre est mort de douleur en apprenant sa
condamnation. C'tait un militaire d'un abord peu agrable pour ceux qui
ne le connaissaient pas; mais il tait estim comme un brave par ses
camarades: il avait fait un chemin trs rapide.

--Madame, me dit-il assez brusquement, j'en suis bien fch, mais nous
avons besoin de toute la maison, et  peine si elle suffira pour loger
notre monde.

--C'est--dire, monsieur, que vous me mettez  la porte de chez moi.

--De chez vous, je l'ignore... mais cet htel appartient  un gnral,
et c'est un gnral qui vient l'occuper: d'ailleurs il y a des salles
d'asile pour les rfugis.

--Mais, monsieur, les rfugis sont ceux dont les habitations sont
brles, et ce n'est pas ici le cas; je loge dans cet htel depuis
long-temps, et par la volont des matres. La ville, il me semble, n'est
point prise d'assaut et d'ailleurs ne sommes-nous pas des Franais?

--Oui, des Franais russes. Pourquoi ne vous tes-vous pas en alle?

--Ah! je n'aurais pas demand mieux, et ce n'est pas pour mon plaisir
que je suis demeure. Il me parat que tout est bien chang depuis que
j'ai quitt la France; alors les hommes y taient polis.

--Oh! madame, on n'est pas poli en campagne, et d'ailleurs nous avons
besoin de la maison; voil tout.

--Eh bien, monsieur, puisque vous le prenez sur ce ton, je vous prviens
que je ne la quitterai pas,  moins que vous ne m'en fassiez emporter
par vos soldats: ce sera un bel exploit!

Il sortit en murmurant des paroles que je n'entendis pas. J'tais
furieuse. J'envoyai la femme du concierge m'allumer une bougie. Elle
prit un flambeau, et rentra bientt aprs en me disant qu'on venait de
le lui arracher des mains. Je montai au premier et rencontrai ce bon
gnral Curial, que je ne connaissais pas alors, le meilleur des hommes,
mais d'un sang-froid dsesprant.

--C'est donc un pillage, lui dis-je, gnral! Comment, un de vos
officiers vient chez moi pour me mettre  la porte; on enlve un
flambeau dans les mains de ma femme de chambre...

--On va vous le rendre, madame; quant  votre appartement, comme je n'ai
pas de quoi loger tout mon monde, je suis forc de le garder; mais rien
ne vous oblige  le quitter aujourd'hui: on vous donnera le temps d'en
chercher un autre.

--Ah! je vous assure, gnral, que ce sera le plus tt possible, et que
je n'ai pas envie de rester ici.

M. le capitaine L..., le fils du snateur, qui tait aide-de-camp du
gnral Curial, m'accompagna chez moi avec un flambeau et me laissa en
me saluant avec une extrme politesse. Sa famille m'a comble de bonts
et m'a tmoign le plus vif intrt  mon retour en France.

Une demi-heure aprs, ce mme officier revint et me dit que le gnral
me priait de lui faire l'honneur de dner avec lui. J'avais bien envie
de refuser, mais je pensai qu'il tait prudent de ne pas me mettre trop
en hostilit avec ces officiers, et j'acceptai. M. L..., ayant vu une
guitare chez moi, me dit:

--Ah! madame est musicienne?

--Je chante l'opra, lui rpondis-je.

--On nous a fait esprer que nous aurions le plaisir de vous entendre.

Je ne rpondis point. En attendant le dner, je fis un peu de toilette.
M. L... vint me chercher. Et le gnral Curial me fit placer  ct de
lui. M. Chartran, qui tait en face de moi, cherchait sans cesse
l'occasion de m'adresser la parole. Je lui rpondais froidement et
seulement par un lger signe de tte.

--Ah! vous boudez Chartran? me dit le gnral?

--Moi? pas le moins du monde. Quoique M. le colonel ne soit pas venu
chez moi comme un reprsentant de la galanterie franaise et qu'il m'ait
traite militairement, je n'ai pas le droit de m'en plaindre.

Voyant qu'il avait l'air embarrass, je ne poussai pas plus loin cette
plaisanterie, et l'on parla d'autre chose. Je montai chez moi aprs
qu'on et pris le caf, et cette fois ce fut le frre du gnral Curial
(commissaire des guerres tu  Glogau) qui me conduisit. Il me dit des
choses fort obligeantes et voulut bien me promettre que mon sjour dans
cette maison ne serait pas troubl. Je lui rpondis en riant que j'y
tenais peu. Au milieu de tant d'anxits, on avait fait chercher les
artistes qui taient encore  Moscou, et l'on avait donn aux uns
l'ordre de venir chanter au chteau et aux autres de jouer la comdie.
Cela tait assez difficile dans une ville pille de fond en comble, o
les femmes n'avaient plus de robes ni de souliers, les hommes plus
d'habits ni de bottes, o il n'y avait point de clous pour les
dcorations, point d'huile pour les lampes, et ainsi du reste.

M. le comte de Bausset me fit prier de passer chez lui.

--Nous voulons, me dit-il, rassembler ce qui reste ici d'artistes pour
donner quelques reprsentations et pour faire de la musique chez
l'empereur. Tarquini nous a assur que vous tiez une agrable
chanteuse.

--Moi, chanter chez l'empereur? mais, monsieur, je suis une trs modeste
chanteuse de romances, de petits airs, et je ne chante plus la musique
italienne depuis que j'ai perdu ma voix.

--Mais vous avez chant des duos avec Tarquini?

--Oui, chez des dames qui savaient que c'tait sans prtention, et qui
me jugeaient d'aprs la complaisance que j'y mettais; mais arriver avec
un titre de chanteuse chez l'empereur, rien que la peur me paralyserait.
Il est difficile et connaisseur; pour Dieu, laissez-moi dans mon
obscurit.

--Alors, me dit M. de Bausset, rejetons-nous sur le vaudeville et sur la
comdie.

--Ah! pour cela, c'est autre chose! Je dis  M. le comte de Bausset que,
puisqu'il voulait m'employer, je le priais au moins de me faire donner
un logement. Il m'assura qu'il allait s'en occuper, et je rentrai toute
fire de pouvoir faire mes adieux  ces messieurs; mais j'y mis une
coquetterie de femme.

Au dner je fus fort gaie: on parla thtre, musique, et lorsque nous
fmes sortis de table, l'on me supplia de chanter. Je ne me fis pas
prier. Quand on m'et bien accable de compliments, je me levai et leur
dis: Messieurs, je vous fais mes adieux; vous pourrez disposer demain
de mon appartement.--Oh! pour cela non, me dit le gnral Curial, nous
nous y opposons.--Comment, messieurs, vous vouliez me renvoyer avec la
force arme.--Et  prsent nous l'emploierons pour vous empcher de
sortir.

Le lendemain, M. de Bausset vint chez moi avec le colonel Chartran, qui
me fit quelques excuses polies. Je restai donc par le conseil mme de M.
de Bausset.

J'ai dj dit que les grands seigneurs russes avaient des thtres
particuliers dans leur palais: celui de M. de Posnekoff tait un des
plus beaux, et n'avait point t brl; on le fit disposer. Ce fut l
qu'on nous fit jouer. On trouva des rubans et des fleurs dans les
casernes des soldats, et l'on dansa sur des ruines encore fumantes. Nous
joumes jusqu' la veille du dpart, et Napolon fut trs gnreux
envers nous. Il vint peu au spectacle, mais voici ce qui m'arriva, un
jour qu'il lui avait pris fantaisie d'assister  une reprsentation. On
donnait la pice de _Guerre ouverte_:  la scne de la fentre, je
chantais une romance que j'avais choisie et qui m'avait valu de beaux
succs dans les salons de Moscou; elle tait de Ficher, compositeur
allemand, et tout--fait indite.

On n'applaudissait point lorsque l'empereur tait au thtre, mais cette
romance, que personne ne connaissait, fit une espce de sensation.
Napolon tant  causer, ne l'avait point coute. Il demanda ce que
c'tait, et M. de Bausset, le prfet du palais, vint me dire de la
recommencer. Il me prit alors une telle motion que je sentis ma voix
trembler, et je crus que je ne pourrais jamais m'en tirer. Je me remis
cependant; et ds ce moment cette romance devint tellement  la mode,
qu'on ne cessait de me la faire chanter, et que le roi de Naples me la
fit demander pour sa musique. C'tait une romance chevaleresque, dont
les paroles sont assez jolies. C'est moi qui l'ai apporte  Paris.

     Un chevalier qui volait aux combats,
     Par ses adieux consolait son amie,
     Au champ d'honneur l'amour guide mes pas,
     Arme mon bras, ne crains rien pour ma vie.
     Je reviendrai ceint d'un double laurier,
     Un amant que l'amour inspire,
     Du troubadour sait accorder la lyre,
     Et diriger la lance du guerrier
     Bientt vainqueur, je reviendrai vers toi,
     Et j'obtiendrai le pris de ma vaillance,
     Mon coeur sera le gage de ta foi,
     Et mon amour celui de ta constance.
     Je reviendrai ceint d'un double laurier, etc.

     Il faut, hlas! abandonner ces lieux.
     Sur ma valeur que ton coeur se rassure.
     Dis!... pour garant de nos derniers adieux,
     C'est de ma main qu'il reut son armure,
     Il reviendra ceint d'un double laurier;
     Un amant que l'amour inspire
     Du troubadour sait accorder la lyre
     Et diriger la lance du guerrier.

Au moment o nous nous y attendions le moins, on parla de dpart. Les
officiers et les gnraux, ne virent pas sans piti qu'un grand nombre
de ceux qu'ils appelaient les _Franais russes_, pouvaient devenir
victimes de la fureur des soldats; ils nous engageaient  quitter le
pays, ou tout au moins  venir jusqu'en Pologne. Les femmes surtout
excitaient la compassion, car les unes ne trouvaient pas de chevaux, les
autres n'avaient pas d'argent pour les payer. J'tais d'autant moins
dispose  m'en aller, que mes intrts devaient me faire dsirer de
rester en Russie; mais on me fit une telle frayeur de tout ce qui
pouvait arriver, que je me dcidai enfin  partir.

M. Clment de Tintigni, officier d'ordonnance de l'empereur, et neveu de
M. de Caulincourt, mit  ma disposition ses gens et sa voilure: c'tait
une fort bonne dormeuse. J'avais conserv mes fourrures, et j'tais
aussi bien que l'on pouvait le dsirer en semblable circonstance. Tout
le monde se disposant  quitter la ville, je fus rejoindre ces messieurs
au rendez-vous qu'ils m'avaient assign. J'avais envoy d'avance ce que
je pouvais emporter, et j'abandonnai le reste. Je fus oblige de
traverser le boulevart de la Twerkoy, qui tait absolument dsert,
attendu que les troupes se portaient de l'autre ct; j'avais pass par
l pour viter l'encombrement du pont. J'examinais avec une sorte
d'effroi cette ville o je ne rencontrais que des ruines, lorsqu'une
multitude de chiens se jetrent sur moi pour me dvorer. Les chiens, en
Russie, sont les gardiens des maisons, et restent la nuit sur la porte
d'entre; ils sont si dangereux que les hommes, mme lorsqu'ils sont 
pied, ne marchent jamais sans un bton. S'il faut prendre de telles
prcautions en tout temps, que l'on juge du danger qu'il y avait  les
rencontrer dans un moment o ils ne trouvaient rien  manger.

Lorsqu'ils m'assaillirent, j'prouvai une frayeur qui me fit presque
tomber; cependant j'eus la prcaution de me jeter hors de leur palier,
car c'est ordinairement cet espace qu'ils dfendent. Mais ceux-ci
taient tellement affams, qu'ils me poursuivirent et se jetrent sur
mon chle, qu'ils mirent en pices, ainsi que ma robe, qui cependant
tait ouate et d'une toffe assez forte... Je ne savais plus  quel
saint me vouer, quand enfin mes cris attirrent un homme, qui semblait
m'tre envoy du ciel, car je ne pense pas qu'on et pu en trouver un
autre de ce ct de la ville. C'tait un mougick, arm d'un gros bton,
dont il se servit pour disperser ces chiens, mais ce ne fut pas sans
peine. Je fus oblige de revenir dans ma maison, que je ne croyais plus
revoir, et je fus bien heureuse d'y retrouver les habits que j'y avais
laisss; les miens taient en lambeaux. Je frmis encore lorsque je
pense que ces chiens pouvaient tre enrags... Ce commencement de voyage
n'tait pas un heureux prsage. Quand je rejoignis la voiture des
officiers d'ordonnance, ils taient dj partis avec l'empereur.

Le temps tait superbe, et j'tais loin de prvoir alors les dsastres
qui arrivrent, car si je m'en tais doute rien au monde n'aurait pu
m'engager  quitter Moscou. Je comptais aller jusqu' Mensky ou Vilna,
et attendre l un moment plus tranquille.




XIX

Dpart de Moscou.--Douze jours d'agonie.--Les vieilles moustaches en
pelisses de satin rose.--Le colonel bless.--Je traverse la ville de
Krasnoy en flammes.--Je suis asphyxie par le froid.--Je suis sauve par
le duc de Dantzick.--Passage de la Brsina.--Napolon.--Le roi de
Naples.--Rupture du pont.--Dsastres.


Trois jours s'taient  peine couls, que nous courmes les plus grands
dangers, et cela ne fit qu'aller en augmentant. Je ne parlerai que de ce
qui m'est personnel, et des douze jours qui furent pour moi une agonie
continuelle. Je me disais en commenant la journe: Il est bien certain
que je ne la finirai pas; mais par quel genre de mort la terminerai-je?
Ce fut prs de Smolensko que les grands dsastres commencrent.

Je datai cette srie de jours malheureux, du 6 novembre 1812; c'tait un
vendredi, et nous tions trs prs de Smolensko. L'officier dans la
voiture duquel j'tais partie, avait donn l'ordre  son cocher d'y
arriver le soir. C'tait un Polonais, le plus lent et le plus maladroit
que j'aie jamais rencontr. Il passa toute la nuit,  ce qu'il dit, 
aller au fourrage, et laissa ses chevaux se geler  leur aise. Lorsqu'il
voulut les faire marcher, ils ne pouvaient plus remuer les jambes; de
sorte que nous en perdmes deux: ces deux-l une fois morts, il nous fut
impossible d'avancer avec les trois autres. Nous restmes  l'entre
d'un pont extrmement encombr, jusqu'au samedi 7. Je rflchis au parti
que je pourrais prendre, et je me dcidai, aussitt qu'il ferait jour, 
abandonner la calche et  traverser le pont  pied, pour aller demander
du secours ou une place dans une autre voiture, au gnral qui
commandait de l'autre ct du pont, mais en ouvrant le vasistas, le
cocher me dit qu'il avait trouv deux chevaux. Je pensai bien qu'il les
avait vols, mais dans ce malheureux temps, rien n'tait plus commun; on
se drobait rciproquement toutes les choses dont on avait besoin avec
une scurit charmante. Il n'y avait d'autre danger que d'tre pris sur
le fait, car alors le voleur courait risque d'tre ross. On entendait
dire toute la journe: Ah! mon Dieu! on a vol mon porte-manteau; on a
vol mon sac; on a vol mon pain, mon cheval; et cela depuis le gnral
jusqu'au soldat. Un jour Napolon voyant un de ses officiers couvert
d'une trs belle fourrure, lui dit en riant: --O avez-vous vol
cela?--Sire, je l'ai achete.--Vous l'avez achete de quelqu'un qui
dormait. On peut juger si ce mot fut rpt; et c'est ainsi qu'il est
venu jusqu' moi.

Nous nous mimes en route, sans pousser plus loin nos recherches, trop
heureux de pouvoir traverser le pont. Ce qu'il y avait de fcheux, c'est
que le vol n'tait pas brillant, car nos chevaux n'taient rien moins
que bons. Nous essaymes en vain d'avancer;  tout moment nous tions
repousss: Laissez passer, disait-on, les quipages du marchal, ceux
du gnral un tel et puis d'un autre. Je me dsesprais, lorsque
j'aperus prs de moi celui qui commandait le pont de notre ct (le
gnral la Riboissire). Pour Dieu, monsieur, lui dis-je, faites passer
ma voiture, car je suis l depuis hier au matin et mes chevaux ne
peuvent presque plus aller. Je suis perdue si je ne rejoins pas le
quartier-gnral, et je ne saurai plus que devenir. Je pleurais, car je
perds plus facilement courage pour les petits vnements que pour les
grands: Attendez un moment, madame, me dit-il, je vais faire mon
possible pour vous faire passer.

Il parla  un gendarme, et lui dit de comprendre ma voiture dans les
quipages du prince d'Eckmulh. Ce gendarme, je ne sais pas trop
pourquoi, me prit pour la femme du gnral Lauriston, et il se perdit en
belles phrases. Lorsqu'enfin nous passmes le pont, il tait bord de
chaque ct, de gnraux, de colonels et d'officiers, qui depuis
long-temps attendaient et taient l pour faire presser la marche; car,
ainsi que je l'ai su depuis, les cosaques n'taient pas loin.  peine
fmes-nous au quart du pont, que nos chevaux ne voulurent plus aller.
Toute voiture qui entravait la marche dans un passage difficile devait
tre brle; c'tait un ordre positif. Je me voyais dans une plus
mauvaise position que la veille; on criait de tous les cts: Cette
calche empche de passer; il faut la brler. Les soldats, qui ne
demandaient pas mieux, parce que les voitures taient alors pilles,
criaient aussi: Brlez! brlez! Quelques officiers, enfin, eurent
piti de moi, et s'crirent: Allons, des soldats aux roues.

On s'y mit en effet, et eux-mmes eurent la bont de les pousser.
Lorsque nous fmes arrivs  l'autre bout du pont, le gendarme vint 
moi. Je n'osais lui proposer de l'argent, car c'tait la chose dont on
faisait le moins de cas, et je n'avais pas d'eau-de-vie, encore moins de
pain. Mon Dieu! lui dis-je, monsieur le gendarme, je ne sais comment
reconnatre...--Ah! madame, la femme du gnral... Madame la gnrale a
tant de moyens... Qu'elle me permette de me rclamer d'elle.--Vous le
pouvez, monsieur le gendarme, lui dis-je en riant, et il s'en fut bien
content.

J'examinais le spectacle bizarre que prsentait cette malheureuse arme.
Chaque soldat avait emport ce qu'il avait pu du pillage: Les uns
couverts d'un cafetan de Mougick ou de la robe courte et double de
fourrure d'une grosse cuisinire; les autres de l'habit d'une riche
marchande, et presque tous, de manteaux de satin doubls de fourrures.
Les dames ne se servant de manteaux que pour se garantir du froid, les
portent noirs; mais les femmes de chambre, les marchandes, toutes les
classes du peuple enfin, en font une affaire de luxe, et les portent
roses, bleus, lilas ou blancs. Rien n'et t plus plaisant (si la
circonstance n'avait pas t aussi triste) que de voir un vieux
grenadier, avec ses moustaches et son bonnet, couvert d'une pelisse de
satin rose. Les malheureux se garantissaient du froid comme ils le
pouvaient; mais ils riaient souvent eux-mmes de cette bizarre
mascarade. Cela me rappelle une histoire assez drle. Un colonel de la
garde avait arrt ma voiture, parce qu'il avait fait faire halte  son
rgiment. Mon domestique s'effora de lui persuader que cette voiture
appartenait  M. de Tintigni, neveu de M. le grand-cuyer. Je
m'embarrasse bien de cela, rpondit-il, tu ne passeras pas. Je me
rveillai au bruit de cette discussion; et sans doute qu'en ce moment le
colonel m'aperut, car il me dit: Ah! pardon, j'ignorais qu'il y et
une dame dans la voiture. Je le regardai et le voyant couvert d'une
pelisse de satin bleu, je me mis  sourire. En cet instant il dut se
rappeler son costume; car  son tour il clata de rire. Ce ne fut
qu'aprs avoir laiss un libre cours  cet accs de gaiet, que nous
nous expliqumes. Il est certain, me dit-il, qu'un colonel de
grenadiers, vtu de satin bleu, est en costume assez comique; mais ma
foi! je mourais de froid, et je l'ai achete d'un soldat. Nous causmes
assez long-temps, et il finit par m'engager  partager quelques chtives
provisions qui lui restaient encore. On fit du feu, on coupa des sapins,
et l'on nous fit ce qu'il nomma la cabane d'Annette et Lubin. Hlas! sa
triste verdure ne garantissait pas du froid les bergers qu'elle
abritait, et le chant du rossignol tait remplac par le cri lugubre du
corbeau.

J'arrivai  Smolensko,  trois heures aprs midi; on me croyait dj
perdue. On avait fait partir la veille des domestiques avec des chevaux,
mais ils avaient trouv bon de coucher en route, et de ne revenir que le
lendemain matin. Nous ne comptions plus sur la calche; cependant elle
arriva le soir, mais dans un fcheux tat. Malgr les contes que nous
firent les domestiques, il est clair que c'taient eux qui nous avaient
vols. Je perdis, pour mon compte, tout ce que j'avais, et mes malles,
que j'avais mises sur des voitures appartenant  des officiers, avaient
t prises par les cosaques. Il ne me restait plus qu'un coffre sur
celle qui venait d'arriver et dans laquelle taient des chles, des
bijoux et de l'argent. Je m'attendais  tout perdre, j'en avais pris mon
parti, mais M. de Tintigni me rassura en me disant: Je vais vous donner
un de mes camarades qui, bien que bless, saura faire aller mes gens.
Vous descendrez chaque soir dans les endroits o nous nous arrterons;
de cette manire, j'espre qu'il ne vous arrivera pas d'accident. Je me
reposai  Smolensko toute la journe, et nous ne repartmes que le
lendemain matin.

Le mardi 10 novembre, nous remontmes en voiture  quatre heures aprs
midi, avec le camarade de M. de Tintigni. C'est un autre moi-mme, me
dit-il, vous n'avez plus rien  craindre maintenant. Il ne se rendait
gure justice, en se comparant  ce monsieur, car il y avait une bien
grande diffrence. Malgr cet loge, il me dplut ds le premier moment.
Quoique ce ft un homme assez mal lev et trs occup de lui-mme, je
lui donnai cependant tous les soins qu'exigeait son tat.

Je m'aperus bientt que nos chevaux ne valaient gure mieux que les
premiers; du reste ces malheureuses btes taient si mal nourries
qu'elles pouvaient  peine marcher. Nous allmes fort lentement jusqu'au
jeudi 14. Mon compagnon enrageait d'tre mont dans la calche, et
craignait beaucoup la rencontre des cosaques. Si j'avais mon cheval, je
m'en moquerais, disait-il; mais je ne vois pas mon domestique, qui
devait me l'amener. Ce n'tait pas trs-rassurant pour moi; je
l'excusai pourtant, car sa blessure tait tellement grave qu'il ne
pouvait marcher. Nous prmes enfin le parti d'envoyer au
quartier-gnral, pour dire  M. de Tintigni, que s'il n'avait pas
d'autres chevaux  nous donner, il tait impossible d'avancer. Mais,
pour viter la ngligence du domestique, nous envoymes celui qui tait
charg des chevaux de selle, et nous fmes aller l'autre au fourrage
avec le cocher.

Me voil de nouveau reste au milieu du grand chemin; mais au moins je
n'tais pas seule; il passait quelques troupes, et des soldais
bivouaquaient  cot de nous.

Nos gens ne revenant pas du fourrage, nous craignmes qu'ils n'eussent
t pris. Sur les dix heures, mon aimable compagnon de voyage rencontra
son colonel, et j'entendis qu'il lui dit:

--Mon colonel, j'ai t bless, et on m'a mis dans cette voiture, mais
les chevaux ne pouvant aller plus loin, j'ai envoy mes gens chercher du
fourrage; je pense qu'ils nous ont abandonns, car ils ne reviennent
pas.

--Je vous conseille, rpondit le colonel, de monter  cheval et de
brler la calche.

--Je vous suis trs oblig de ce conseil, lui dis-je; mais je vous ferai
observer que monsieur n'a aucun droit sur cette calche, et que c'est 
moi seule qu'on l'a donne.

Et sur cela je me retournai et m'endormis profondment. Vers minuit, mon
compagnon de voyage ayant retrouv son domestique et son cheval, il
descendit de la calche avec tant de prcipitation, qu'il n'eut pas le
temps de me dire un mot d'excuse; il n'oublia pas cependant d'emporter
le seul pain qui restt. J'tais indigne, mais je me sentais presque
fire d'avoir plus de courage qu'un homme. Je ne me dissimulais pas
cependant que ma position n'tait rien moins que gaie; mais, selon mon
usage, je repris mon sang-froid, et j'attendis le jour assez
tranquillement.

La lune jetait assez de clart pour que je pusse apercevoir des soldats
qui dormaient  vingt pas de moi. Je me dcidai  attendre encore une
heure, et si au bout de ce temps je ne voyais arriver personne,  m'en
aller  pied jusqu' ce que je rencontrasse une voiture ou une charrette
o je pusse monter.

Comme je dlibrais, le domestique et le cocher revinrent du fourrage.
J'tais si contente de revoir des figures de connaissance, que je ne
pensai pas  les gronder. Il faut s'tre trouv dans une pareille
situation pour sentir combien l'apparence du mieux parat un grand bien;
il faut n'avoir eu pour toute boisson que de l'eau o des cadavres ont
sjourn, pour connatre le plaisir que l'on prouve  boire un verre
d'une eau pure; et avoir prouv la faim, pour connatre le prix d'un
morceau de pain. Il y a dans la vie des jouissances dont les gens
heureux ne se doutent pas.

Je racontai  mes gens la manire dont le camarade de leur matre
m'avait abandonne. Ils en furent indigns, mais ils le furent bien
davantage quand ils apprirent qu'il avait emport notre pain, car ils
espraient en avoir leur part; ils savaient que quand j'en avais je le
partageais avec eux. Les cosaques n'tant pas loigns de nous, nous
rsolmes d'atteler les chevaux de selle  la calche.

Nous allions prendre ce parti, quand nous vmes arriver le domestique
avec les chevaux. On les fit reposer et nous nous remmes en route.

Nous fmes toute la journe du lendemain entours de cosaques, et nous
fmes tant de dtours pour les viter, que nous n'avanmes pas d'un
quart de lieue. Les retards que nous avions prouvs nous avaient encore
rejets  l'arrire-garde; et nous tions dans ce moment, comme je l'ai
su depuis, avec la colonne des tranards. C'taient des soldats de
toutes les nations, n'appartenant  aucun corps, ou qui du moins les
avaient quitts, les uns parce que leurs rgiments taient presque
dtruits, les autres parce qu'ils ne voulaient plus se battre. Ils
avaient jet leurs fusils, et ils marchaient  l'aventure; mais ils
taient tellement nombreux, qu'ils entravaient la marche dans les
endroits troits ou difficiles.

Ils volaient, pillaient depuis leurs chefs jusqu' leurs camarades, et
mettaient le dsordre partout o ils passaient. On avait tent souvent
de les runir en corps; mais on n'avait jamais pu y parvenir; c'tait en
partie avec ces gens-l, et en partie avec l'arrire-garde que nous
marchions. Nous cheminmes ainsi jusqu' minuit, prcds par une grande
berline. Mes gens me dirent qu'elle tait au comte de Narbonne et qu'il
y avait une dame dedans.

Un colonel qui venait d'avoir le bras emport, vint me demander une
place dans ma voiture. Je m'empressai d'accder  sa demande, mais je
lui fis observer que mes chevaux tant puiss de fatigue j'allais tre
force de l'abandonner.  peine une demi-heure s'tait coule, qu'on
s'arrta. Un officier tant venu parler  l'oreille du colonel, il
descendit de voiture: j'en fis autant, et j'abordai la dame de la
berline. En pareille circonstance on a bientt fait connaissance; rien
ne runit plus vite que le malheur. Je pense, lui dis-je, madame, que
les cosaques sont trs prs de nous, car un officier est venu parler bas
 un colonel bless qui tait dans ma calche, et ce dernier aprs
m'avoir balbuti quelques excuses, est mont sur son cheval, quoiqu'il
pt  peine s'y tenir. Au mme instant nos gens vinrent nous dire qu'il
y avait un ravin qu'il tait impossible de passer en voiture, et que les
cosaques tant dans les environs, il fallait monter  cheval et se
sauver. Nous cherchmes  leur inspirer un peu de courage. Essayons au
moins, leur dis-je; il sera toujours temps, si la voiture se brise, de
l'abandonner.--Venez vous-mme, nous rpondirent-ils, et vous verrez que
cela est impossible. Nous y allmes, et nous convnmes qu'en effet ils
avaient raison. Il y avait bien trs prs de l une grande route, mais
les boulets la traversaient  chaque instant. Nous primes un parti
dcisif; nous cheminmes dans la neige  travers champs, car il n'y
avait point de chemins battus. Les pauvres chevaux en avaient jusqu'au
ventre, et ils taient sans force, n'ayant pas mang de la journe. Me
voil donc  cheval  minuit, ne possdant plus rien que ce que j'avais
sur moi, ne sachant quel chemin suivre et mourant de froid.  deux
heures du matin nous atteignmes une colonne qui tranait des pices de
canon: c'tait le samedi 14.

Je demandai  l'officier qui la commandait si nous avions loin pour
rejoindre le quartier-gnral. Ah! vous pouvez tre tranquille, me
dit-il avec humeur, nous ne le rejoindrons pas, car si nous ne sommes
pas pris cette nuit, nous le serons demain matin: nous ne pouvons
l'chapper. Ne sachant plus par o il pourrait passer, il fit faire
halte  sa troupe. Les soldats voulurent allumer du feu pour se
chauffer, mais il s'y opposa en leur disant que leurs feux les feraient
dcouvrir par l'ennemi. Je descendis de cheval et fus m'asseoir sur un
monceau de paille qu'on avait mis sur la neige. J'prouvai l un moment
de dcouragement.

Le cocher ayant ramen la voiture, nous marchmes fort lentement toute
la nuit,  la lueur des villages incendis, et au bruit du canon. Je
voyais sortir des rangs de malheureux blesss; les uns extnus de faim,
nous demandant  manger, les autres mourant de froid, suppliant qu'on
les prt dans la voiture et implorant des secours qu'on ne pouvait leur
donner: ils taient en si grand nombre! Ceux qui suivaient l'arme nous
priaient de prendre des enfants qu'ils n'avaient plus la force de
porter: c'tait une scne de dsolation; on souffrait de ses maux et de
ceux des autres.

Lorsque nous fmes en vue de Krasno, le cocher me dit que les chevaux
ne pouvaient plus aller. Je descendis, esprant trouver le
quartier-gnral dans la ville. Il commenait  faire petit jour. Je
suivis le chemin que prenaient les soldats, et j'arrivai  une pente
extrmement rapide; c'tait comme une montagne de glace que les soldats
descendaient en glissant sur leurs genoux. N'ayant pas envie d'en faire
autant, je pris un dtour et j'arrivai sans accident. Je demandai  un
officier le quartier-gnral. Je crois qu'il est encore ici, me dit-il,
mais il n'y sera pas long-temps, car la ville commence  brler.

Le feu gagnait d'autant plus rapidement que cette petite ville tait en
bois, et les rues extrmement troites: je la traversai en courant; les
poutres embrases menaaient de me tomber sur la tte. Un gendarme eut
la complaisance de m'accompagner et de me soutenir jusqu' la sortie de
la ville, car la foule tait tellement compacte qu'on tait heurt de
tous cts. Il me demanda pourquoi j'avais travers la ville. Je lui
rpondis que c'tait pour y trouver des officiers de la maison de
l'Empereur.--Il y a long-temps, reprit-il, que l'Empereur est parti, et
vous ne pourrez plus les rejoindre.--Eh bien! lui dis-je, je n'ai plus
qu' mourir, car je n'ai pas la force d'aller plus loin.

Je sentais que le froid m'engourdissait le sang. On prtend que cette
asphyxie est une mort trs douce, et je le crois. J'entendais bourdonner
 mon oreille: Ne restez pas l!... Levez-vous!... On me secouait le
bras; ce drangement m'tait dsagrable. J'prouvais ce doux abandon
d'une personne qui s'endort d'un sommeil paisible. Je finis par ne rien
entendre, et je perdis tout sentiment. Lorsque je sortis de cet
engourdissement, j'tais dans une maison de paysan. On m'avait
enveloppe de fourrures, et quelqu'un me tenait le bras et me ttait le
pouls: c'tait le baron Desgenettes. J'tais entoure de monde, et je
croyais sortir d'un rve; mais je ne pouvais faire un mouvement, tant ma
faiblesse tait grande. J'examinais tous ces uniformes. Le gnral
Burmann, que je ne connaissais pas alors, me regardait avec intrt. Le
vieux marchal Lefebvre s'avana et me dit: Eh bien! a va-t-il? Vous
revenez de loin.

J'appris qu'on m'avait ramasse sur la neige. On avait voulu d'abord me
mettre auprs d'un grand feu, mais le baron Desgenettes s'tait cri:
Gardez-vous-en bien, vous la tueriez sur-le-champ; enveloppez-la de
toutes les fourrures que vous pourrez trouver, et mettez-la dans une
chambre sans feu.

Je restai ainsi assez long-temps. Lorsque je commenai  reprendre un
peu de chaleur, le marchal m'apporta une grande timbale de caf trs
fort. Cela me ranima et fit circuler mon sang. Gardez cette timbale, me
dit le marchal, elle sera historique dans votre famille... si vous la
revoyez, ajouta-t-il plus bas.

Je repartis quelques heures aprs dans la voiture du marchal. Nous nous
arrtmes le soir dans un village dsert pour y passer la nuit. Nous
tions tout prs de la Brsina. Le lendemain de grand matin l'on donna
l'ordre du dpart, mais il fut si prompt qu'il occasionna un assez grand
dsordre. Le jour commenait  poindre dans un ciel brumeux. Mes forces
taient revenues, car j'avais pris de la nourriture. Je montai dans la
calche, prcde d'un dtachement de la garde.

L'empereur tait debout  l'entre du pont pour faire presser la marche.
Je pus l'examiner avec attention, car nous allions doucement: il me
parut aussi calme qu' une revue des Tuileries. Le pont tait si troit
que notre voiture touchait presque l'empereur. N'ayez pas peur, dit
Napolon; allez, allez, n'ayez pas peur. Ces mots qu'il semblait
m'adresser particulirement, car il n'y avait pas d'autres femmes, me
firent penser qu'il devait y avoir du danger.

Le roi de Naples tenait son cheval en laisse, et sa main tait appuye
sur la portire de ma calche. Il dit un mot obligeant en me regardant.
Son costume me parut des plus bizarres pour un semblable moment et par
un froid de vingt degrs. Son col ouvert, son manteau de velours jet
ngligemment sur une paule, ses cheveux boucls, sa toque de velours
noire orne d'une plume blanche, lui donnaient l'air d'un hros de
mlodrame. Je ne l'avais jamais vu d'aussi prs, et je ne pouvais me
lasser de le regarder: lorsqu'il fut un peu en arrire de la voiture, je
me retournai pour le voir de face. Il s'en aperut et me fit un gracieux
salut de la main. Il tait trs coquet, et il aimait que les femmes
prissent garde  lui.

Plusieurs officiers suprieurs tenaient aussi leurs chevaux en laisse,
car on ne pouvait aller  cheval sur ce pont; il tait si fragile, qu'il
tremblait sous les roues de ma voiture. Le temps qui s'tait adouci,
avait fait un peu fondre les glaces de la rivire, ce qui la rendait
bien plus dangereuse. Lorsqu'on eut atteint le village, on s'y arrta
comme l'avait ordonn l'empereur, et tous les officiers retournrent
prs de la Brsina. Je pris le bras du gnral Lefebvre (fils du
marchal), pour aller voir ce qui se passait. Lorsque le pont se rompit,
nous entendmes un cri, un seul cri pouss par la multitude, un cri
indfinissable! il retentit encore  mon oreille, toutes les fois que
j'y pense. Tous les malheureux rests sur l'autre bord de la rivire,
tombaient crass par la mitraille. C'est alors que nous pmes
comprendre l'tendue de ce dsastre. La glace n'tant pas assez forte,
elle se rompait et engloutissait hommes, femmes, chevaux, voitures. Les
militaires, le sabre  la main, abattaient tout ce qui s'opposait  leur
salut, car l'extrme danger ne connat pas les lois de l'humanit; on
sacrifie tout  sa propre conservation. Nous vmes une belle femme,
tenant son enfant dans ses bras, prise entre deux glaons, comme dans un
tau. Pour la sauver, on lui tendit une crosse de fusil et la poigne
d'un sabre, afin qu'elle pt s'en faire un appui; mais elle fut bientt
engloutie par le mouvement mme qu'elle fit pour les saisir. Je
m'loignai en sanglotant de ce triste spectacle. Le gnral Lefebvre,
qui n'tait pas fort tendre, tait ple, comme la mort et rptait: Ah!
quel malheur horrible! ces pauvres gens qui sont l sous le feu de
l'ennemi!

Cependant, quelques-uns de ces malheureux parvinrent, en passant sur la
glace,  franchir la rive; ceux qui nous rejoignirent  Vilna, nous
racontrent des scnes qui nous firent frmir.

Quelle singulire et inexplicable chose que la destine! si je n'avais
pas t abandonne comme asphyxie sur la neige, je n'aurais pas t
recueillie par le marchal Lefebvre, et, comme la plupart des rfugis
de Moscou, j'aurais immanquablement pri dans la Brsina.

 mon retour en France, lorsqu'on voulait me prsenter ou me recommander
 quelques puissants du jour, on employait cette formule: Elle a pass
la Brsina!




XX

Dpart pour Vilna.--Dsastres aux portes de la ville.--Maladie du
gnral Lefebvre.--Entre des Cosaques.--Les prisonniers franais.--Mort
du gnral Lefebvre.--Arrive de l'empereur Alexandre et du gnral
Koutouzoff.--L'orpheline de Vilna.--Mort de Nadje.--Son pitaphe par
madame Desbordes-Valmore.


Je continuai mon voyage dans la voiture du marchal, jusqu' Vilna. De
ce moment je fus  l'abri du danger, mais j'eus beaucoup  souffrir;
j'tais entoure de gens qui m'taient entirement inconnus. Lorsque je
voyageais sous la protection des officiers d'ordonnance, ma vie avait
t plus de vingt fois en pril, mais comme c'taient des jeunes gens
bien ns, bien levs, leur humanit me ddommageait, en quelque sorte,
des souffrances que j'prouvai journellement. Je leur racontais assez
gament mes dsastres; et la manire dont je prenais mon parti les
engageait  imiter ma philosophie. Nous songions au temps o nous
reverrions nos familles, et o nous pourrions trouver  manger, car
c'tait l'affaire principale. J'ai vcu de chocolat et de sucre pendant
un mois. Pour peu que cela dure, leur disais-je, vous me ramnerez
comme Vert-Vert: vous m'aurez nourrie de bonbons, et j'entends jurer
dans toutes les langues.

Nous arrivmes  Vilna, le 9 dcembre,  onze heures du soir; les portes
de la ville taient tellement encombres par la foule qui se pressait,
croyant atteindre  la terre promise, que nous emes toutes les peines
du monde  la traverser. Ce fut l que prirent presque tous les
Franais de Moscou, qui, luttant contre le froid et la faim, ne purent
pntrer dans la ville. Ceux qui chapprent taient si changs et si
vieillis, que six semaines aprs j'avais peine  les reconnatre. Nous
allmes loger chez la comtesse de Kasakoska, o M. le duc de Dantzick
avait log  son premier passage; mais la maison tait dans le plus
grand dsordre. M. le comte de Kasakoska tant au service de Napolon,
s'apprtait  quitter Vilna; nous ne pmes trouver un domestique pour
nous donner  manger et nous faire du feu. Le froid tait  vingt-huit
degrs, nous passmes une nuit affreuse.

Je voyais d'aprs l'agitation qui rgnait sur les visages, qu'on ne
resterait pas long-temps dans la ville. Le fils de M. le duc de Dantzick
tait bless, et hors d'tat d'tre transport; son malheureux pre
tait  tout moment oblig de le quitter pour aller donner des ordres.
Il revint enfin le soir nous apprendre que l'on allait partir, et il
crivit au gnral russe qui commandait les avant-postes que, forc de
laisser son fils dans la ville, il se fiait  sa loyaut, pour le
traiter en ennemi gnreux. Ses yeux taient mouills de larmes: M. le
marchal, lui dis-je, toute mue, je resterai prs de votre fils, et
j'en aurai les soins d'une mre. Il me fit de vifs remerciements et
accepta ma proposition.

Je pressentais bien les nouveaux dangers que nous allions courir; mais
je voulus lui faire ce sacrifice. Son aide-de-camp, le colonel Viriau
(le mme qui sauva un rgiment rest sur la place de Vilna) et son
intendant restrent aussi. Il leur laissa de l'argent, des lettres de
crdit, et partit la mort dans le coeur; il semblait avoir un
pressentiment qu'il ne reverrait plus son fils.

Nous passmes la nuit sans dormir; et le lendemain,  onze heures du
matin, les troupes russes entrrent. Nous n'avions pas encore reu de
rponse  la lettre du marchal, et nous tions fort inquiets.  une
heure cependant, un aide-de-camp du gnral russe vint nous dire qu'il
avait reu la lettre que M. le marchal lui avait adresse, et qu'il
aurait tous les gards dus au malheur et au fils d'un brave militaire
qu'il estimait beaucoup; il ajouta qu'on allait nous envoyer une
sauve-garde.

Une demi-heure aprs nous vmes arriver quelques cosaques. On eut
l'imprudence de les faire entrer dans la chambre o tait le jeune
comte; son aide-de-camp, pour les intresser  notre sret, leur donna
quelques pices d'argent. Ds que ces cosaques eurent aperu des piles
d'cus sur la chemine, et de l'argenterie sur la table, ils ne
songrent qu' s'en emparer; et je vis  leur figure et  leur avidit
qu'ils allaient nous faire un mauvais parti. Je fus m'asseoir prs du
lit du jeune comte, et, en faisant semblant de le couvrir et d'arranger
son oreiller, je jetai sa montre, sa pelisse et quelques autres objets
dans la ruelle. Ils menacrent de leurs lances les deux personnes qui
taient vis--vis de nous, ensuite ils les quittrent pour venir au lit
du gnral, et le menacrent aussi, en lui disant en russe: De
l'argent. Je dtachai de mon col une petite vierge de Kiow que madame
la princesse Koutouzoff m'avait donne en Russie, comme un prservatif
de malheur; elle en fut un en effet, pour nous. Je la posai sur le
gnral: Comment osez-vous, leur dis-je, attaquer un homme mourant?
Dieu vous punira. Les Russes ont une grande vnration pour les images,
et particulirement pour la vierge de Kiow. Ma prsence d'esprit nous
sauva; mais la rvolution que cela fit  ce pauvre jeune homme rendit
son mal sans remde.

Vers quatre heures, le gnral russe Tithakow arriva, et on lui raconta
ce qui s'tait pass. Il nous laissa dix-huit hommes, dont il nous
rpondit, et nous fmes un peu plus tranquilles pour nous-mmes; mais ce
que nous apprenions par les domestiques de la maison, nous faisait
frmir pour les autres. Des malheureux sans asile erraient dans les
rues, repousss par les habitants, qui craignaient, en les recevant, de
faire piller leurs maisons, mais bientt ils taient dpouills, et
mouraient de froid: les rues en taient remplies. Ce dsordre dura
jusqu' l'arrive de M. le marchal Koutouzoff, et encore ne put-il pas
le rprimer entirement.

Nous tions logs prs d'un couvent de Bndictins, et nous entendions
la nuit les gmissements de ces malheureux. J'attendais que les soldats
se fussent retirs, et j'allais toute tremblante voir s'il ne restait
pas encore  quelques-uns d'eux un signe de vie. Hlas! j'tais toujours
trompe dans mon espoir: et lorsque j'tais de retour, on me grondait
d'avoir l'imprudence de sortir ainsi, et de risquer d'attirer les
soldats sur mes pas.

La maladie du jeune comte augmentait de jour en jour. Il avait pour
mdecin un Polonais, et le baron Desgenettes, qui tait prisonnier 
Vilna, venait le voir frquemment.

Ds le premier moment, il nous dit que son mal tait sans remde, et
qu'on pouvait lui donner ce qu'il demanderait. Il n'entendit que cette
dernire phrase et ne me laissa plus de repos que je ne lui eusse t
chercher ce dont il avait envie. Il tait difficile de se procurer la
moindre chose, car les domestiques franais ne pouvaient sortir sans
danger, et les Juifs, qui servent de commissionnaires dans ce pays,
revenaient en disant qu'on leur avait pris ce qu'ils apportaient. Ce fut
donc encore moi qui essayai d'aller chercher ce qui tait prescrit par
les ordonnances des mdecins. Je passai au milieu des soldats et des
chevaux qui taient attachs au milieu des rues; je disais aux cosaques,
d'un air gracieux: Je t'en prie, range tes chevaux, et ils les
rangeaient. Je m'habituai  aller ainsi dans la ville acheter ce qui
nous tait indispensable, et c'est ainsi que j'ai pu voir de prs ce
tableau de dsolation.

Enfin ce pauvre jeune homme mourut le 19 dcembre 1812,  trois heures
du matin; il avait conserv la connaissance jusqu'au dernier moment.
Quelques heures avant sa mort, tout le monde dormant autour de lui, il
m'appela, et me dit  voix basse: Je ne passerai pas cette nuit.
J'employai tous les moyens pour le rassurer, et je lui dis ce qu'on peut
dire en pareille circonstance. Comme il est probable, reprit-il, que
vous retournerez bientt en France, car on ne retiendra pas les femmes,
coupez une boucle de mes cheveux, car aprs ma mort vous aurez peur de
moi: dites  mes parents que je vous recommande  eux. Si j'en avais la
force, j'crirais  ma mre. Vous avez tout perdu; elle est riche, elle
n'oubliera pas votre dvouement. Il me dit ensuite beaucoup de choses
touchantes qui m'murent profondment.

       *       *       *       *       *

Il fut enterr d'une manire dcente pour un pareil moment; et, selon
l'usage du pays, on le couvrit de ses habits. Lorsque j'entrai dans la
chambre o il tait expos, je fus frappe en le voyant. La premire
fois que je le vis dans la maison qu'habitait son pre, il tait minuit,
et il dormait couch sur un banc; il avait le mme costume et la mme
attitude. Cette conformit de situation, ce passage de la vie  la mort
en si peu de temps me fit fondre en larmes.

Lorsque j'eus rempli tous les devoirs de cette triste circonstance, je
songeai enfin  moi. J'tais sans argent et sans aucun moyen d'en
gagner. On me conseilla de m'adresser  l'empereur Alexandre, car ayant
t huit ans  son service, au thtre imprial, j'avais quelques droits
 sa protection. Si j'avais eu le courage de lui demander audience,
comme plusieurs de mes compagnes, il me l'aurait accorde, car il ne
s'occupait que d'adoucir le sort de tous les infortuns.

Lors de l'arrive de l'empereur Alexandre  Vilna, on voulut lui donner
une fte. Non, dit-il, employez cet argent  soulager les malheureux
qui sont sans pain et sans asile. Qui pourrait se rjouir au milieu de
tant de souffrances? ce serait insulter au malheur.

Ce ft le marchal Koutouzoff qui me protgea pendant mon sjour 
Vilna. J'avais t si bien accueillie par sa famille 
Saint-Ptersbourg, que ce fut un titre de plus  sa bienveillance. Ne
pouvant ni ne voulant rester dans la maison du gnral Lefebvre, aprs
sa mort, j'allai loger chez une veuve qui avait recueilli beaucoup de
Franais, hommes et femmes, et qui presque tous taient dans un tat
dplorable. Ma sant ne s'tant point ressentie de tant de peines et de
fatigues, je secourais ceux qui, plus malheureux que moi, taient
malades. Un officier, tmoin des soins que je leur prodiguais, me parla
d'un enfant que l'on croyait encore vivant, quoique ceux qui
l'entouraient fussent morts de fatigue ou de faim.

Cet officier m'en fit un rcit dchirant: Ah! monsieur, courons-y, lui
dis-je. Nous fmes bientt aux portes de la ville. Je ne puis me
reprsenter ce tableau sans frmir. Je pris l'enfant dans mon manteau et
me sauvai avec tant de vitesse, que mon compagnon pouvait  peine me
suivre. J'avais peu d'esprance de rappeler cette petite crature  la
vie; cependant j'eus le bonheur de lui voir reprendre un peu de chaleur,
grce aux soins du docteur Desgenettes. Elle n'tait qu'engourdie par le
froid. Il fallait de grands mnagements pour lui faire prendre de la
nourriture, car elle avait d souffrir long-temps de la faim. On fut
oblig d'accoutumer peu  peu son petit estomac  supporter les
aliments. Tout porte  croire qu'elle appartenait  des parents franais
habitant Moscou; car, parmi les femmes qui taient venues volontairement
de France avec leurs maris, et celles qui s'taient sauves, aucune je
pense, n'aurait abandonn son enfant.

--Pourquoi ne vous en chargeriez-vous pas, me dit cet officier, vous
qui tes si bonne.--Je ne demanderais pas mieux, mais je ne possde plus
rien, que puis-je faire pour elle?--Ce que vous faites pour tous ces
malheureux, lui donner vos soins.--Des soins ne procurent pas
l'existence.--Ils la soulagent, rpondit-il, et nous ferons en nous
runissant le peu qui sera en notre pouvoir: ce sera le denier de la
veuve.

Mes yeux se remplirent de larmes en contemplant cette jolie petite
compagne d'infortune, pour laquelle j'prouvais dj un bien vif
intrt. Un de ses pieds tait presque gel.--Comme j'avais guri
plusieurs personnes avec un remde fort simple, du jus de pomme de
terre, je l'employai pour elle, et cela me russit.

J'allai le lendemain chez le marchal Koutouzoff. Je fus reue par son
gendre, le prince Goudachoff. Vous ne savez pas, lui dis-je, ce qui
m'arrive: vous connaissez une petite pice joue par Brun? et _la
banqueroute du Savetier_. Ce pauvre homme se lamente de ne pouvoir
nourrir son enfant et il en trouve deux exposes  sa porte. C'est  peu
prs mon histoire; depuis que je n'ai plus rien au monde, il m'est
survenu un enfant.--Comment un enfant?--Hlas! oui, une jolie petite
crature tombe sur la neige comme un oiseau de son nid.

Il se mit  rire. Il faut conter cela au marchal Koutouzoff, me
dit-il.--Oui, c'est fort gai; mais faites-moi le plaisir de me dire ce
que je vais faire d'elle et moi?--Je vais en parler  mon beau-pre;
amenez-nous votre petit oiseau.

J'y allai le mme jour. J'avais fait ma petite fille bien jolie pour la
prsenter  M. de Koutousoff. Pendant que j'attendais, je jetai les yeux
sur un livre rest ouvert. C'taient les posies de Clotilde. Je lus
cette strophe:

     Enfanon malheur
       M'est assurance,
     Que Dieu m'envoye
     Pour tre ton pavoi.

--Voyez, monseigneur, dis-je au marchal qui entrait en ce moment, ne
semble-t-il pas que ce soit une prdiction?--En effet, rpondit-il,
c'est un singulier -propos: eh bien! je veux tre son pavoi et son
parrain! Il la nomma _Nadje_ (esprance). Il lui donna cinq cents
roubles, et son gendre trois cents. Servez-vous toujours de cela, me
dirent-ils, pour ses premiers besoins.

Je fus, toute joyeuse, apprendre cette bonne fortune  nos amis, qui en
furent charms.

J'tais embarrasse de ce que j'en ferais, lorsque je serais oblige de
partir, car avec une existence aussi incertaine que la mienne, et par un
hiver trs rigoureux, l'emmener avec moi tait impossible, et je ne
pouvais ni ne voulais l'abandonner. Le prince Goudachoff me tira encore
de cet embarras. Il connaissait une Allemande qui lui avait des
obligations, et  laquelle il avait fait obtenir un passeport pour
retourner dans son pays. Une de mes parentes demeurait  Luxembourg; le
prince m'assura que cette femme se chargerait d'emmener l'enfant et de
la lui remettre en sret avec une lettre de moi, pour qu'elle en prt
soin jusqu' mon retour. Nous lui paierons son voyage, me dit-il, et je
vous rponds d'elle. En effet, elle s'acquitta de cette commission de
la manire la plus satisfaisante. Tranquille sur ce point, je la gardai
avec moi jusqu'au moment de son dpart et du mien. Lorsqu'il fallut m'en
sparer, j'prouvai une peine trs vive, et quand je la retrouvai, ce
fut avec une joie que je ne puis exprimer.

J'avais quitt mon tat, sacrifi mon avenir pour m'occuper de cette
enfant que j'aimais d'un amour de mre. Son enfance fut entoure de tout
l'intrt que sa position pouvait inspirer. Mais ce n'et t que
l'intrt du moment, si sa gentillesse et ses dispositions ne l'eussent
prolong. Elle faisait le charme des salons en France et en Angleterre,
par son intelligence et sa grce dans les petites scnes que je lui
faisais jouer. Lorsqu'elle excutait la danse nationale russe dans le
costume des paysannes, elle tait devenue tellement  la mode, qu'il
n'tait plus possible de se passer de la petite Nadje dans une soire
brillante. Elle a occup tous les souverains au congrs
d'Aix-la-Chapelle, dans les ftes donnes par la soeur du Roi de Prusse,
la princesse de La Tour-Taxis. Frdric-Guillaume daigna m'adresser, au
sujet de mon lve, une lettre flatteuse que j'ai conserve
prcieusement.

Lorsque nous allmes en Pologne, nous passmes par Berlin. Nadje avait
alors quatorze ans. Le roi voulut la voir et nous fit l'accueil le plus
flatteur. Nous donnmes une soire  Postdam. Il n'y avait que la cour
et les ambassadeurs.

Sa Majest m'accorda la faveur d'amener des artistes,  mon retour de
Varsovie, pour jouer la comdie franaise  Berlin et  Charlottembourg.
C'est depuis ce temps qu'il y a un thtre franais en Prusse.  notre
reprsentation d'adieu, on nous jeta des vers qui finissaient ainsi:

       N'oubliez pas vos succs en ces lieux
     Emportez nos regrets, laissez-nous l'_Esprance_.

On prtendit que c'tait un calembourg pour Nadje.

Je la fis dbuter  l'ge de quinze ans,  la Comdie-Franaise, sous
les plus heureux auspices...

Je n'ai pas le courage de complter cette biographie, et je ne puis que
rapporter ces lignes d'un journal de 1832, sur sa mort:

_C'est cette intressante orpheline qui, par les soins de madame Fusil,
tait devenue une actrice charmante, et dont tous les journaux ont parl
lors de son dbut au Thtre-Franais. Elle tait la gloire et
l'esprance de sa mre adoptive, qui l'a perdue  l'ge de vingt ans.
Voici quelques vers touchants que sa mort a inspirs  madame
Desbordes-Valmore, et qui ont t gravs sur sa tombe:_

     Elle est aux cieux, la douce fleur des neiges,
     Elle se fond aux bords de son printemps.
     Voit-on mourir d'aussi jeunes instans!
     Mais ils souffraient, mon Dieu! tu les abrges.

     Son sort a mis des pleurs dans tous les yeux:
     C'tait, je crois, l'aurole d'un ange
     Tombe  l'ombre et regrette aux cieux;
     D'un peu de vie, oh! que la mort te venge.

     Fleur drobe au front d'un sraphin;
     Reprends, ton rang avec un saint mystre,
     Et ce fil d'or dont nous pleurons la fin
     Va l'attacher autre part qu' la terre!

FIN.




NOTES


[1: Je me souviens d'une pauvre dame qui s'avana timidement, tenant par
la main deux jolies personnes dont les frres taient migrs. Elles ne
parent obtenir de Joseph qu'une rponse brusque et dcourageante.
Combien j'aurais voulu pouvoir parler pour elles! Je me hasardai  dire:
Ce n'est pas leur faute si leurs frres ont migr. Joseph Lebon me
lana un coup-d'oeil foudroyant. Il s'cria: Mle-toi de tes affaires.
Ces jeunes personnes se nommaient _du Soulier_. Je n'ai pas su ce
qu'elles sont devenues.]

[2: La musique des choeurs tait une trs belle composition de Mhul.]

[3: C'est  cela que Chnier crut faire allusion dans ces vers de son
ptre  la Calomnie:

     Proscrit par mes discours, proscrit par mon silence,
     Seul, attendant la mort, quand leur coupable voix
     Demandait  grands cris du sang et non des lois.
]

[4: On se demande pourquoi madame de Genlis a crit que mademoiselle
Dumesnil avait eu l'intention de faire  Chnier l'application de ce
vers:

     Approchez-vous, Nron, et prenez votre place,

car la rvolution commenait  peine, et Chnier n'occupait aucun poste
minent; il n'avait d'ailleurs d'autre pouvoir que celui que lui donnait
sa place  l'Institut, celui de solliciter en faveur des artistes
retirs ou sexagnaires qui avaient perdu leur pension. Mademoiselle
Dumesnil tait donc bien loin de vouloir insulter un homme auquel elle
avait des obligations.]

[5: L'auteur du _Chevalier de Canole_.]

[6: Cela se rptait le lendemain.]

[7: J'ai t bien tonne de lire dans un feuilleton sur Louvet un rcit
relatif  la beaut de Lodoska. Celui qui a crit cela se rappelait
probablement la Lodoska de l'opra ou du roman;  coup sr il n'avait
pas vu la vritable.]

[8: Riouffe a t depuis tribun et prfet  Nancy.]

[9: Les chanteurs sont comme les francs-maons, ils trouvent toujours
quelqu'un pour les comprendre. Le _God save the King_ m'a fait des amis
de tous les matelots anglais, lorsque je voyageais sur mer; et un air
russe m'a valu la bienveillance des Cosaques en France.]

[10: Depuis madame Leclerc.]

[11: C'tait au moment de la rduction des rentes.]

[12: On a mal imit ce costume au thtre du Vaudeville, dans la pice
de _Pierre-le-Rouge_. Ces peplums  pointe ne se sont gure vus qu'au
bal, encore n'taient-ils pas de bon got pour les femmes lgantes,
mais il est  remarquer que, lorsqu'on a voulu prendre les costumes de
ce temps-l, ce sont toujours ceux des hommes et des femmes ridicules
qu'on a adopts.]

[13: Madame la duchesse d'Abrants a fait de lui un portrait trs
fidle.]

[14: Romance de Boeldieu.]

[15: Ces trois objets taient alors un grand luxe et cotaient fort
cher.]

[16: Bloc transport  grands frais de la Sude.]

[17: Grand-veneur, frre du grand-chambellan Alexandre Narichkine, qui
dirigeait les thtres impriaux.]

[18: Madame Divoff vint en France dans le temps de l'empire; elle tait
journellement chez l'impratrice Josphine. Son sjour  Paris a t
remarquable par l'agrment de sa maison et la socit qui s'y
runissait.]

[19: Prtre de la religion grecque.]

[20: migr, professeur de piano.]

[21: migr. Il ne s'appelait pas Moreau; il cachait son nom sous ce
pseudonyme. Il tait gouverneur d'un jeune prince.]

[22: Compositeur, clbre professeur de chant.]

[23: Il est mort du cholra en 1831.]

[24: M. Alexandre Dumas, dans le _Matre d'armes_, nous  peint
admirablement les bayadres; mais il n'avait probablement pas vu les
tsigansky dont il leur donne le nom; d'ailleurs pour les rencontrer dans
toute leur lgance, il fallait que ce ft  Moscou,  la fte du
premier mai, et dans les tentes de la noblesse. Celles qui venaient se
mler au public taient les mmes qu'on rencontrait dans les rues. Ce
que je dis ici date de 1807; tout a bien chang depuis ce temps.]

[25: Leur chef a souvent un manteau brun garni de franges et un bonnet
particulier.]

[26: C'tait une princesse russe qui avait pous le comte de Broglie
pendant l'migration.]

[27: J'ai dj dit que ces diminutifs s'employaient dans l'intimit.]

[28: Elle avait mari la fille de son premier mari,  M. Semen, qui est
 la tte d'une des plus belles librairies de Moscou.]

[29: Le pont des Marchaux est le quartier des marchandes de modes.]





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electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
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Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
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LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
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TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

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receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
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your written explanation.  The person or entity that provided you with
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opportunities to fix the problem.

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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

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providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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