The Project Gutenberg EBook of Souvenirs d'une actrice (1/3), by Louise Fusil

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Souvenirs d'une actrice (1/3)

Author: Louise Fusil

Release Date: September 16, 2008 [EBook #26634]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS D'UNE ACTRICE (1/3) ***




Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
This file was produced from images generously made available
by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica)










SOUVENIRS D'UNE ACTRICE

PAR

Mme LOUISE FUSIL.

     Les annes, les heures ne sont pas des mesures de la dure de la
     vie; une longue vie est celle dans laquelle nous nous sentons
     vivre; c'est une vie compose de sensations fortes et rapides, o
     tous les sentiments conservent leur fracheur,  l'aide des
     associations du pass.

     Lady Morgan.

PARIS

DUMONT, DITEUR.




SOUVENIRS D'UNE ACTRICE

ddis aux

ARTISTES DU THTRE FRANAIS.


C'est au souvenir de mon grand-pre, Liard Fleury, que je dus la
bienveillance de la Comdie-Franaise dans ma jeunesse; il vivait encore
lors de mes premiers essais au Thtre Richelieu, en 1791.

Si l'on a conserv quelques souvenirs de moi dans les arts, ce ne peut
tre de cette poque, o j'ai d passer inaperue au milieu des grands
acteurs qui occupaient la scne; mais je suis assez fire d'avoir pris
mon vol  l'abri du leur, pour vouloir le rappeler. L'intrt qu'ils
m'ont tmoign, leurs conseils surtout, m'auraient sans doute permis de
remplir une longue et honorable carrire parmi eux, si le sort n'en et
dcid autrement.

Ce fut avec un vif regret que je quittai la comdie pour reprendre le
chant; mais toujours accueillie avec amiti par les artistes, j'ai vu se
succder trois gnrations de talents.

Lorsque j'arrivai  Dresde aprs les dsastres de la guerre de Russie,
j'y retrouvai la Comdie-Franaise, qui m'accueillit avec cette
hospitalit qui distingue les artistes; c'est avec eux que je revins en
France.

Ce fut au Thtre-Franais que je fis dbuter, comme mon lve, cette
jeune orpheline, Nadje, que j'avais eu le bonheur de sauver au milieu
des glaces de Vilna!

Je ne veux point rappeler ici de trop douloureux souvenirs!...

C'est  ce titre que je crois pouvoir placer ce faible ouvrage sous
l'gide de la Comdie-Franaise. Elle y trouvera des faits ignors ou
peu connus, dont je puis garantir l'exactitude; mais ce qu'elle y
trouvera surtout, c'est l'expression de ma reconnaissance pour le
bienveillant intrt que la Comdie-Franaise m'a tmoign dans tous les
temps.

LOUISE FUSIL, ne _Fleury_.




INTRODUCTION.


Ce ne sont point des Mmoires que je veux publier, mais seulement des
Souvenirs crits  diffrentes poques, sous l'impression du moment, et
dans un ge o ils ont d se graver dans mon esprit en traits
ineffaables; ils se rapportent aux arts,  la littrature du temps; ils
se rattachent  des noms clbres, aux grands vnements des poques, et
les poques ont eu entre elles des couleurs bien diffrentes.

Le temps dont je parle est dj loin de nous. J'avais pris l'habitude,
depuis que je commenais  prendre garde  ce qui se passait autour de
moi, et lorsque je me trouvais dans des circonstances en dehors de la
vie ordinaire, de retracer, dans une espce de journal, les choses qui
m'avaient le plus frappe, habitude que j'ai toujours conserve dans mes
voyages, dans les pays trangers, mais surtout en Russie, o j'crivais
 la lueur de l'incendie de Moscou sans savoir si ces dtails
parviendraient jamais  ma famille. On est bien aise de revoir plus lard
ce qui aurait pu chapper  notre mmoire. Il arrive presque toujours
aussi que notre manire d'envisager les choses lorsque nous les crivons
diffre beaucoup lorsque nous venons  les relire. L'ge, les
circonstances changes, font voir sous un jour bien diffrent ce que la
vivacit de notre imagination nous avait peint sous des couleurs trop
brillantes ou trop sombres.

C'est en lisant l'_Histoire de la Rvolution_ par M. Thiers que ces
annes 1791, 12, 13 et 14 retracrent  mon esprit une foule
d'anecdotes, la plupart oublies ou peu connues des historiens, qui
d'ailleurs ddaignent de s'en occuper. Cet ouvrage me reportait aux
jours de ma jeunesse et faisait passer devant moi cette galerie de
mouvants tableaux o je revoyais des hommes que j'avais connus, ceux que
j'avais pleurs, ceux qui m'avaient fait mourir de frayeur.  mesure que
j'avanais dans cette lecture, je rattachais  chaque personnage un fait
que je retrouvais dans mon journal. Tout ce qui a rapport  ce temps, o
chaque circonstance tait un vnement dont les dtails ajouts aux
faits srieux seront un jour les chroniques de notre poque, est
intressant  connatre et mrite d'tre recueilli.

J'ai pass les plus belles annes de ma vie au milieu des orages de la
Rvolution. En ma qualit de femme, je n'ai jamais manifest d'opinion;
mais j'ai toujours t du parti des opprims, et je me suis souvent
expose pour les servir. J'ai eu de bonne heure un esprit assez
observateur. Ma jeunesse, la gat de mon caractre me prsentrent le
ct comique des choses. Je me moquais galement de l'exagration des
royalistes et de celle des rpublicains, qui se croyaient des Spartiates
et des Romains. Il faut convenir que j'tais bien place pour cela entre
mon pre et mon mari. Celui qui a dit que _les femmes adoptent toujours
l'opinion de ceux qu'elles aiment_ s'est trangement tromp. J'tais
oppose  l'un comme  l'autre. Ils se sont compromis tous deux. Je les
voyais courir  l'chafaud par un chemin oppos qui devait les runir,
et ils auraient infailliblement pri sans le 9 thermidor.

Je tiens surtout  convaincre ceux qui me liront que tous ces vnements
qui prennent la couleur de la circonstance o je me trouvais ne
signifient rien pour mon opinion particulire. Mes relations me
permettaient de voir le comte de Tilly, Cazals, J.-M. Chnier, Rivarol,
Fabre d'glantine, les Girondins et les Royalistes.

Quelques personnes m'ont dit depuis: Mais votre mari tait rpublicain
et vous voyiez habituellement des royalistes! votre pre tait
royaliste, et vous tiez lie avec des rpublicains! Pourquoi cela?
Parce que, moi, je suis une femme, que je suivais le cours des habitudes
de ma famille, que j'aime d'ailleurs le talent et l'esprit partout o je
les rencontre, que j'avais des amis dans les deux camps, qu'il y avait
des malheureux sous chaque bannire, et comme une bonne soeur de charit,
j'aurais voulu gurir toutes les blessures et consoler toutes les
afflictions.

Je m'inquitais peu de la politique; mais je lisais _les Actes des
aptres_, journal trs en vogue alors, et les quolibets qu'il lanait
sur le parti oppos m'amusaient infiniment. Nous n'en tions pas encore
au temps _o, lorsqu'on coupait la tte aux femmes, il fallait au moins
qu'elles s'informassent pourquoi_, comme l'a dit madame de Stal 
Napolon.

Quelle destine plus bizarre que la mienne? leve dans une ville de
province, je devais y passer une vie tranquille et calme. La rvolution
change tout  coup mon existence, me jette au milieu d'un monde nouveau,
et dans un ge o l'on ne comprend pas encore le monde. Je tenais  des
artistes clbres en tout genre;  Fleury, par mon grand'pre, dont le
pre tait cousin-germain, et  madame Saint-Huberty, nice de ma
grand'mre. De semblables affinits sont des titres de noblesse parmi
les artistes; protge par eux, je devins une chanteuse assez
distingue. Mais la Rvolution me fit peur, je crus la fuir en Belgique
o je retrouvai des troubles d'une autre nature. Une dame anglaise
m'emmne en Ecosse; la crainte de compromettre ma famille dans ces temps
malheureux, me fait quitter la patrie d'Ossian et les grottes de Fingal
pour rentrer en France. J'y trouve le 10 aot et le 2 septembre. Je vais
 Lille; on fait le sige de cette ville;  Boulogne-sur-Mer, je suis
arrte par Joseph Lebon. Je reviens  Paris o d'autres vnements
m'attendaient.

Enfin, en 1806, je pars pour la Russie. J'y passe huit annes dans un
calme qui m'tait inconnu depuis bien long-temps. Mais quel affreux
rveil!  ce calme devait succder la plus affreuse tempte. J'y chappe
par un de ces miracles incomprhensibles; mais condamne sans doute 
marcher sans cesse contre le vent (comme ce marchand hollandais dont on
nous raconte l'histoire), je suis force, pour quitter ce pays, de
traverser les lacs glacs de la Sude. J'y rencontre de nouveaux
dangers; je trouve les armes ennemies en Prusse. Je reviens enfin 
Paris; et aprs avoir vu les Franais en Russie, je vois les Russes en
France.

 cette poque, je gotai quelque repos, mais mon existence tait perdue
par le pillage, l'incendie et les malheurs de toute espce que j'avais
prouvs.

Je quitte encore cette France, que j'aimais, parce qu'on n'y trouve
gures de ressources, lorsqu'on s'en est loign long-temps; c'est
presque une gnration nouvelle qui ne vous connat plus. Je vais en
Angleterre; mais toujours destine  assister  des vnements
remarquables, j'y arrive au moment de la mort de cette belle princesse
Charlotte, du procs de la reine d'Angleterre (dont beaucoup de dtails
particuliers ne sont pas connus dans l'tranger) et du sacre du roi
Georges IV.

Ce sont tous ces vnements, que je retraais  mesure que j'en tais
tmoin, qui font l'objet de ces _Souvenirs_. J'tais au moment de les
publier, lorsque l'vnement le plus affreux de ma vie vint encore
m'accabler. Je perdis, en 1832, cette jeune Nadje, cette orpheline que
j'aimais d'un amour de mre!... Je la perdis d'une manire aussi prompte
que cruelle!... Incapable de m'occuper d'autre chose que de ma douleur,
je renonai alors  cette publication.

LOUISE FUSIL.




I

Mon grand'pre Fleury.--Ses dbuts au Thtre-Franais.--Les comdiens
et les grandes dames.--Aventures tragiques.--Mon pre  Rouen.--La
famille de Miromesnil.--Enlvement.--Fuite en
Allemagne.--Retour.--Arrive  Metz.--Mon oncle.--Le prince Max depuis
roi de Bavire.--Mademoiselle Fanny Darros.


Mon grand pre, Liard Fleury[1], parut sur la scne du Thtre-Franais
en 1749. Baron avait pris sa retraite depuis peu d'annes. Grandval,
mesdemoiselles Lecouvreur, Clairon, Duclos et d'autres acteurs clbres
faisaient alors partie de la Comdie-Franaise. Ce n'tait pas peu de
chose dans ce temps que d'aborder cette scne avec succs. Mon
grand-pre dbuta dans Rodrigue du _Cid _et dans _Le Menteur_. Il
russit compltement, puisqu'il fut reu la mme anne, et il aurait
probablement fourni une longue carrire au Thtre-Franais, si une
aventure galante avec une dame de la cour n'y ft venue mettre obstacle.

Il tait d'une figure et d'une taille qui l'avaient fait surnommer _le
beau Fleury_. Les dames du haut rang avaient alors un got dcid pour
les beaux acteurs. Un de ses camarades tait en grande intimit avec une
de ces dames dont l'amie avait remarqu M. Fleury. Un rendez-vous fut
donn dans une petite maison  la campagne. Ces mystrieuses entrevues
ne tardrent pas  devenir plus frquentes. Mais tandis que ces
messieurs se livraient avec scurit  ce doux commerce, et se
laissaient adorer, ils furent trahis par les femmes de chambre qui
vendirent le secret aux maris. Nos deux galants furent surpris. Mon
grand-pre ne dut qu' la promptitude de ses jambes d'chapper au sort
de son ami, dont les amours eurent la mme fin que celles de l'amant
d'Hlose. On le trouva baign dans son sang, au pied d'un arbre, sur le
chemin.

M. Fleury tait fort aim de ses camarades. Il alla leur conter son
aventure, et tous lui conseillrent de s'expatrier jusqu' ce que cette
affaire ft oublie, car cela touchait  des gens puissants qui se
seraient dbarrasss de lui tt ou tard. On lui procura les moyens de
partir pour l'Allemagne et on lui accorda une pension de mille francs
qu'il a conserve jusqu' sa mort, arrive en 1793.

Ce fut chez la margrave de Bareuth, soeur du grand Frdric, qu'il se
rfugia. (Il y avait alors des thtres franais dans toutes les cours
d'Allemagne). Cette princesse le maria quelques annes aprs avec
mademoiselle Clavel, tante de la clbre madame Saint-Huberty[2].

 la mort de la margrave de Bareuth, mon aeul et sa femme revinrent en
France. Ils avaient acquis une fortune honorable et une pension de cette
cour. Ils se fixrent  Metz, aprs avoir pass quelques annes  Paris.

Mon pre tait le seul de leurs enfants qui et suivi la mme carrire
que leurs parents. L'amour devait tre aussi funeste aux hommes de ma
famille qu'aux Atrides. Le fils aurait d se tenir en garde contre les
dames d'un grand nom. Ce fut  Rouen que mon pre eut l'occasion de
faire quelques vers pour une fte qui se donnait dans la maison d'un
prsident au parlement, proche parent du grand chancelier de France, M.
de Miromesnil. Son talent de pote et son excellente ducation lui
valurent le meilleur accueil. Il plut  l'une des demoiselles de la
maison. Trop jeunes l'un et l'autre pour calculer les suites d'une
liaison qui devait les rendre bien malheureux, ils s'enfuirent lorsqu'il
ne leur fut plus possible de la cacher.

Ce fut aussi en Allemagne,  Stutgard, qu'ils se rfugirent. Une lettre
de cachet avait t lance contre ma mre et une prise de corps dcrte
contre mon pre. Ils ne pouvaient donc plus songer  rentrer en France.
Une sduction, un enlvement, n'taient pas alors une affaire que l'on
traitt lgrement. Aussi mon pre et ma mre taient-ils dans des
craintes continuelles que leur enfant ne devint un jour la victime de
leur imprudence[3].

Ils me confirent  une dame de leurs amies qui me fit passer pour sa
fille et qui me remit ensuite saine et sauve entre les mains de mes
grands parents  Metz. Ils m'accueillirent avec bont, quoiqu'ils
fussent brouills avec mon pre pour tous les chagrins que leur avait
causs cette malheureuse affaire. Je reus chez eux une ducation qui
pouvait passer pour brillante,  cette poque surtout o l'on ngligeait
beaucoup celle des femmes. Ma grand'mre, Saxonne d'origine, tait une
personne de beaucoup d'esprit, dont les moeurs taient pures et la pit
aussi douce que sincre. La margrave faisait le plus grand cas d'elle.

J'avais une belle voix, un got dcid pour la musique, et une
organisation qui me faisait deviner ce que je ne pouvais gure apprendre
 Metz. Tous les princes d'Allemagne avaient alors une musique  leur
service. On voulut m'attacher  celle du prince rgnant des Deux-Ponts.
J'avais un oncle  cette cour, gouverneur du prince hrditaire et du
prince Max[4], mais quoique ne en Allemagne, je n'ai jamais pu
apprendre un mot d'allemand; ce n'tait pas trs commode pour vivre et
causer avec eux.

Mon oncle tait conseiller intime. C'est un titre qui se donne en
Allemagne aux personnes qui sont attaches aux princes et jouissent
d'une certaine considration. Ce titre lui procura un mariage plus
brillant qu'avantageux. Il pousa mademoiselle Marbot de Terlonge,
demoiselle noble, mais sans fortune.

J'avais  Metz une jeune compagne d'enfance. Le comte Darros, son pre,
ayant perdu une femme qu'il adorait, abandonna son htel qui lui
rappelait de trop douloureux souvenirs et vint se loger dans celui que
venait d'acqurir mon grand-pre. Il s'tait consacr  l'ducation de
sa fille, et l'levait  la manire de Jean-Jacques. Il fut charm de
rencontrer dans la mme maison un enfant  peu prs de l'ge du sien,
qui pt partager ses jeux et ses leons. C'tait un moyen d'exciter son
mulation; il m'aimait comme une seconde fille.

Lorsque dix ans plus tard nous nous sparmes, j'allai en Languedoc
rejoindre mon pre. Toulouse nous paraissait un point si loign dans le
globe, que la jeune Fanny me fit promettre de lui rendre un compte exact
des grands vnements qui ne pouvaient manquer de m'arriver, car la vie
paisible que j'avais mene jusque-l ne pouvait certainement se
rencontrer qu' Metz. Nous le pensions ainsi, il semblait que c'tait un
pressentiment de la vie agite  laquelle j'tais destine.




II

Madame Lemoine-Dubarry.--Le comte Guillaume Dubarry.--Julie Talma.--Son
amiti pour moi.--La socit de Julie Talma.--Les biographies de
Talma.--Henri VIII et Charles IX.--La fortune de Julie Talma et l'usage
qu'elle en faisait.--Commencements de Talma.--Rvolution dans le costume
tragique.--La garde-robe de ce grand acteur.


J'aurai plus d'une fois occasion de parler de mademoiselle d'Arros, et
j'anticipe sur les dates pour faire connatre tout d'abord deux autres
personnes dont le nom se reproduira souvent dans ces Souvenirs.

Lorsque je vins pour la deuxime fois  Paris, en 1790, les
circonstances voulurent que je me trouvasse jete parmi toutes les
notabilits de l'poque, par mes liaisons avec deux femmes aimables qui
runissaient chez elles ce que la capitale renfermait de personnes
devenues clbres dans les genres les plus opposs. La premire tait
madame Lemoine-Dubarry; la seconde tait Julie Talma, premire femme de
ce grand acteur, qui divora avec elle pour pouser madame
Petit-Vanhove.

Tout le monde connat les Dubarry par les crits sans nombre qui ont t
publis sur cette famille; tout le monde sait que le comte Jean Dubarry
avait fait pouser la favorite  son frre, le comte Guillaume; mais
tout le monde ne sait pas que ce mari avait t consol dans sa
msaventure par une femme intressante qui est reste son amie dans les
moments affreux, dont il ne faudrait rappeler le souvenir que pour les
actes de dvoment qu'ils ont souvent fait natre.

Au commencement de la terreur, le comte Guillaume fut enferm 
Sainte-Plagie; il tait plus infirme que vieux, Madame Lemoine voulut
le suivre dans sa prison. Elle l'aida  supporter ses maux avec ce
courage admirable que tant de femmes ont dploy dans ces affreux
moments. Le comte eut le bonheur d'chapper  l'chafaud. Devenu libre
par la mort de madame Dubarry, il pousa celle  laquelle il devait plus
que sa vie; elle tait d'ailleurs sa parente, comme je le dirai plus
tard.

Julie et madame Lemoine forment dans mes souvenirs deux des pisodes les
plus intressants, non seulement parce que ces dames furent clbres
sous plus d'un titre, mais parce qu'elles ont chapp aux auteurs
contemporains, dont la plupart ne cherchent les noms qu'afin d'ajouter
du scandale au scandale.

Une femme clbre par son esprit, par ses liaisons avec ce qu'il y a eu
de plus remarquable dans la socit d'alors, par le nom qu'elle a port,
par ses malheurs mme, Julie Talma enfin mrite qu'on la rappelle avec
plus de vrit et de justice qu'on ne l'a fait jusqu' prsent.

Si je dois en juger par quelques fragments que j'ai lus sur elle, peu de
personnes en ont une juste ide. Mon intimit avec elle m'a mise  mme
de conserver des documents prcieux sur cette femme intressante: c'est
d'elle-mme que je tiens les dtails qui ont rapport  ses premiers pas
dans ce monde o elle a brill  plus d'un titre. Depuis sa sparation
et aprs son divorce avec Talma, je l'ai peu quitte, et j'ai t tmoin
de tous les faits dont je parle.

Je n'ai connu Julie qu'en 1791; elle tait marie depuis un an. Ma
parent avec madame Saint-Huberty, qu'elle avait beaucoup connue, lui
inspira un vif intrt pour moi. Ce fut presque sous ses auspices que
j'entrai dans un monde dont je n'avais encore nulle ide. Nos relations
devinrent plus intimes, lorsqu'elle prouva de grands chagrins. Julie
avait pour moi le sentiment d'une soeur. Malgr la disproportion de nos
ges, le besoin d'pancher son coeur la rendait plus communicative, et sa
conversation tait tellement attachante, que ce qu'elle me racontait se
gravait dans mon esprit. Elle pouvait penser tout haut avec une jeune
femme qui lui tait dvoue, et prs de laquelle elle rencontrait plus
de sympathie que dans celles de sa socit, occupes de leurs plaisirs
ou des vnements d'alors. Je ne tenais qu'une bien petite place dans ce
monde brillant qu'on ne reverra plus; il prit bientt pour moi un aspect
plus rel, et sans y jouer un rle important je me trouvai bien prs de
ceux qui ne vivent maintenant que dans l'histoire. _Les grands hommes
disparaissent et le monde va toujours,_ a dit lord Byron. Je fus
froisse comme les autres par les bouleversements qui se succdrent
avec une effrayante rapidit, et cependant ce temps forme, dans les
souvenirs de ma vie; un des pisodes que j'aime le plus  me rappeler;
il reste un fond de jeunesse dans le coeur qui nous fait parfois
illusion. En relisant des pages crites aprs un si long temps, l'on se
trouve port au moment o on les traait; on oublie la distance qui nous
en spare, et l'on se surprend  prouver les mmes sentiments qui nous
agitaient alors. Ce qu'on aime toujours, c'est  revoir les lieux o
chaque objet vous rappelle un vnement de votre vie, o l'objet le plus
indiffrent pour les autres est un soutenir du coeur qui se rattache 
ceux que vous avez aims, et qui ne sont plus. Combien de fois j'ai
dsir pouvoir parcourir cette maison de la rue Chantereine! Je croirais
y voir errer les ombres de ceux que j'y rencontrais, et assister encore
 ces charmantes causeries de Roucher, Lavoisier, Condorcet,
Marie-Joseph Chnier, Roger-Ducos, Vergniaud et tant d'autres. Cette
maison mriterait de devenir historique par les htes qui l'ont habite.

C'est surtout dans l'ge mr que ces souvenirs acquirent plus de prix.
Il semble que le temps qui s'loigne si rapidement nous fasse sentir le
besoin de fixer dans notre mmoire ces dates vivantes qui nous remettent
sur la trace des poques. Ce qui nous semblait peu important alors,
prend un nouvel intrt des vnements qui se sont succds. On vieillit
avec le temps, mais on marche avec le sicle.

On a toujours dsign la premire femme de Talma par le nom de Julie,
pour la distinguer de la seconde, qui a brill sur la scne du
Thtre-Franais. La premire a t clbre par son esprit, ses qualits
et la socit qui se runissait chez elle. Il est  remarquer que
lorsque l'on a voulu associer son nom aux nombreuses biographies de son
mari, ce n'a jamais t que d'une manire inexacte ou malveillante qu'on
l'a cite. Il y a bien des faits qu'on pourrait ajouter, bien d'autres
qu'on pourrait rectifier sur Talma, ce Napolon de la scne[5], qui eut
plus d'un point de ressemblance avec le hros du sicle, ne ft-ce que
par le divorce;  cela prs que l'empereur voulait un hritier de son
nom, et Talma en avait deux, Charles-Neuf et Henri-Huit, venus jumeaux
au monde; ce qui prouve victorieusement contre ceux qui ont voulu donner
 Julie vingt ans de plus que son mari. L'on nomma ces deux enfants du
nom des rles que leur pre avait crs avec un grand succs, Henri VIII
et Charles IX. On a souvent cit la fortune de madame Talma; c'est la
seule chose dont on se soit souvenu d'une manire positive. Elle avait
quarante mille livres de rente. C'est la vrit; mais elle en faisait un
si noble usage... Ah! s'il doit tre beaucoup pardonn  celle qui a
beaucoup aim, c'est surtout  la femme dont la bienfaisance et le
dvoment dans nos temps de malheurs ont bien d effacer la trace d'un
pch originel commis par plus d'une Eve, qui n'avait pas autant de
motifs pour se faire absoudre.

Julie et t l'Aspasie de son sicle, si ce sicle et ressembl 
celui de Pricls. Elle n'avait point la beaut de cette femme clbre,
mais elle en possdait l'esprit et la grce. Le charme qu'elle rpandait
autour d'elle attirait tout ce qu'il y avait de marquant  la cour et 
la ville, et l'on briguait l'avantage d'tre admis dans son cercle.

Les premiers essais de ce jeune homme qui devait tre un jour un grand
acteur et le Roscius de l'poque, avaient enchant Julie, dont l'esprit,
rempli de posie, comprenait si bien les arts. De l'admiration  la
passion, l'espace fut bientt franchi. Elle employa son influence  lui
faire des amis de tous les jeunes auteurs qui composaient son cercle, et
qui devaient eux-mmes aspirer  une brillante carrire, si la
Rvolution n'et pas arrt ces talents potiques chez les uns pour
tourner leur esprit vers la politique, et si la crainte de la faux
rvolutionnaire n'et rduit les autres au silence.

Depuis 1789, la socit de Julie se composait en grande partie de ceux
que l'on a depuis nomms les _Girondins_, dnomination que l'on donnait
non-seulement aux dputs de la Gironde, mais  tous les hommes d'esprit
qui taient d'une opinion modre. Vergniaud, Louvet, Roger-Ducos,
Roland, Condorcet, etc., se rencontraient chez Julie, ainsi que beaucoup
de gens de lettres et de savants, Millin, Lenoir que l'on nommait alors
_le beau Lenoir_, le pote Lebrun, Ducis, Legouv, Bitaub, Marie-Joseph
Chnier, Lemercier, Giry-Dupr, Saint-Albin, Souques, Riouffe, Champfort
et beaucoup d'artistes, David, Garat et autres dont il sera question
dans le cours de ces Souvenirs.

Cette socit avait beaucoup contribu  mettre le talent de Talma dans
un jour favorable. Sans cela, il et peut tre t long-temps  percer,
Chnier, Ducis, Lemercier et Legouv sont ceux qui ont le plus
particulirement travaill  ouvrir devant Talma la brillante carrire
qu'il a parcourue; mais avant eux, David, car c'est d'aprs les conseils
de ce clbre peintre, que Talma a t le premier  s'affranchir de
l'usage ridicule de la poudre, des hanches, des chapeaux  plumes, et de
mille autres absurdits adoptes par ses prdcesseurs. Il fut second
par les antiquaires et les savants. Ses propres recherches sur les
Grecs, les Romains et les monuments du moyen-ge, le mirent  mme de se
crer une garde-robe remarquable par son exactitude. Ses cuirasses, ses
casques, ses armes taient du plus grand prix. Julie ne croyait pouvoir
faire un meilleur usage de sa fortune, qu'en secondant son mari dans
tout ce qui pouvait contribuer  le faire paratre avec avantage. La
grande galerie de sa maison n'tait meuble que de yatagans turcs, de
flches indiennes, de casques gaulois, de poignards grecs; ces trophes
d'armes taient tous suspendus aux murailles.

Peu de femmes possdaient  un aussi haut degr que madame Talma, un
style aimable et exempt de prtention. Elle donnait du charme au plus
petit billet. L'on aurait pu la comparer  madame de Svign, crivant
dans notre sicle. Mais une de ses qualits les plus prcieuses, c'tait
son me ardente pour ses amis. Elle s'exposait, pour eux, dans un temps
o les vertus taient des crimes. Combien de fois ne l'a-t-on pas vue,
elle si indolente pour son propre compte, courir tout Paris pour servir
des proscrits? Elle tait souvent fort mal accueillie dans les bureaux,
car les amis d'hier n'taient quelquefois plus ceux d'aujourd'hui; mais
elle ne se rebutait pas, et sa persvrance finissait par obtenir ce
qu'elle avait sollicit. Enfin, c'tait un de ces tres trop rares sur
la terre, et dont il faut honorer la mmoire, lorsqu'on a eu le bonheur
de les y rencontrer[6].




III

Le comte Jean Dubarry et le comte Guillaume Dubarry.--Madame Diot et
madame Lemoine-Dubarry.--Leur entrevue avec le comte Guillaume.--La
famille des Dubarry  Toulouse.--Leur train de vie.--Anecdotes.


Madame Lemoine-Dubarry est, avec Julie Talma, la personne avec laquelle
mes relations ont t le plus intimes. Je dois donner aussi quelques,
dtails sur cette dame et sa famille.

Lorsque le comte Jean Dubarry, que l'on appelait _le Rou_, eut rv sa
fortune et celle de sa famille en faisant pouser  son frre la
matresse de Louis XV, il le fit venir d'une petite ville du Languedoc
o il vgtait ainsi que mademoiselle Chon, leur soeur. Toute la parent
accourut  Toulouse, et chacun prit une part plus ou moins grande 
cette fortune inespre. Le comte d'Argicourt fut le seul qui ne voulut
rien lui devoir, aussi l'appelait-on dans sa famille le comte
_d'Argent-court_. Il resta simple officier et n'en fut que plus estim.

Mademoiselle Chon fut place auprs de la favorite pour lui servir de
guide. Elle avait de l'esprit d'intrigue, des manires distingues, et
ne ressemblait pas en cela au reste de la famille. Elle aurait bien
voulu les faire adopter  son lve, du moins en public. Mais ses
conseils furent peu suivis en ce point.

Le comte Guillaume, bonhomme _tout rond_, comme il le disait souvent
lui-mme[7], avait conserv l'accent du pays dans toute sa puret. On
sait qu'aprs son mariage il dut quitter Paris. Il eut cependant la
libert d'y revenir au bout de quelques annes. Il habitait un fort bel
htel qu'il avait achet dans la rue de Bourgogne, recevait beaucoup de
monde, car on y faisait bonne chre, et c'tait bien le cas de dire:

     Et c'est son cuisinier  qui l'on rend visite.

Il ne se doutait gure qu'il avait prs de sa maison deux parentes dont
il ignorait l'existence. Leur mre avait pous un comte Dubarry, qui
mourut lorsque la cadette de ses filles tait encore en bas ge. Cette
dame, prvoyant qu'elle ne pourrait les lever avec le peu de bien qui
lui restait, se dcida  se remarier avec un commerant nomm M.
Lemoine. Ils taient dans l'aisance, et sa plus jeune fille reut une
ducation distingue; mais la fortune les trahit de nouveau, ils furent
ruins par une faillite. Le mari survcut peu  ce malheur, et sa femme
le suivit de prs, laissant leurs enfants sans autre ressource que leur
travail; car l'ane, qui avait fait un assez mauvais mariage, avait
perdu son mari par un accident, il fut tu  la chasse.

Ce fut  elle que sa mre mourante lgua sa jeune soeur; madame Diot
l'aimait comme son enfant. Elles tablirent un petit commerce de
lingerie; elles n'avaient pas mme de magasin, et travaillaient chez
elles.

Quoique ces dames vcussent fort retires, elles apprirent cependant le
changement de fortune arriv dans la famille, et surent que ce grand
htel qui faisait face  leur humble habitation, appartenait  un comte
Dubarry[8].

Madame Diot rsolut de le voir, bien qu'elle craignt que cette fortune
subite ne l'empcht de les avouer pour ses parentes, car elle
connaissait assez le monde pour savoir que la pauvret est rarement bien
accueillie par la richesse. _Argent sche souvent le coeur_. Elle cacha
sa dmarche  sa jeune soeur, dont le caractre noble et fier se serait
rvolt  cette pense. Elle se prsenta chez le comte Guillaume et lui
demanda un entretien particulier. Madame Diot avait un air ouvert et
franc qui prvenait en sa faveur. Aprs s'tre fait connatre, et voyant
aprs un moment de conversation qu'elle avait affaire  un trs bon
parent, elle rclama son appui et le mit au fait de sa position.

Ma pauvre soeur, lui dit-elle, que ma mre m'a confie  son lit de
mort, a reu une ducation qui la met au-dessus de notre humble fortune.
Elle a vcu dans l'aisance, et je souffre de la voir maintenant
travailler tous les jours, et quelquefois bien avant dans la nuit, pour
subvenir  notre existence. Elle me cache sa peine; mais je vois souvent
des larmes dans ses yeux et cela m'arrache le coeur. Si l'on pouvait la
placer auprs de quelque jeune dame, son charmant caractre, ses
manires aimables lui auraient bientt assur la bienveillance de ceux
prs desquels elle vivrait. Ce serait une grande douleur pour moi de me
sparer d'elle; mais enfin si c'tait pour le bonheur de ma soeur je la
supporterais avec courage. Le comte fut touch de ce dvoment et se
sentit entran vers ses pauvres cousines. Laissez-moi jusqu' demain,
dit-il  madame Diot, je rflchirai sur le parti le meilleur  prendre.
Disposez votre soeur  me recevoir, j'irai vous voir dans la matine.

 son retour chez elle, madame Diot ne put contenir sa joie et
s'empressa de faire part de son espoir  sa soeur, qui ne vit pas les
choses sous le mme aspect. Me sparer de toi, vivre avec des gens que
je ne connatrais pas, et sous leur dpendance. Il est si rare de
trouver des coeurs gnreux qui vous comprennent. Ah! j'aime bien mieux
mon obscurit, rester auprs de ma soeur et travailler avec elle.

Elles discutrent sur ce sujet bien avant dans la nuit. Le comte, de son
ct, avait rflchi et son plan tait form. Il vint comme il l'avait
annonc faire une visite  ses parentes. Il tait impatient de voir
cette jeune soeur dont on lui avait fait un portrait si sduisant et ne
le trouva point flatt. Tant de modestie, tant de noblesse, ce je ne
sais quoi qui attire la confiance, le disposa entirement pour elle.

coutez, leur dit-il, vous rpugnez  tre dpendantes et vous avez
raison. Nous sommes dans une position de fortune qui nous permet
d'assurer un sort  ceux de notre famille qui ont peu de ressources. Les
bienfaits d'un parent ne doivent point humilier; voici ce que j'ai 
vous proposer: Je passe l'hiver  Paris et l't en Languedoc, venez
habiter ma maison, vous en ferez les honneurs. Ce sera le moyen de la
rendre plus agrable et de vous voir  la place qui vous convient.

Mademoiselle Lemoine hsitait, faisait des objections, mais elles furent
bientt dtruites par la bonhomie et le ton de franchise de ce bon
Guillaume. Il fut convenu qu'elles partiraient pour Toulouse, o le
comte les prcderait afin de les y tablir convenablement.

Un changement de fortune si rapide aurait pu tre interprt  Paris
d'une manire dfavorable pour ces dames. Il fut convenu que
mademoiselle Dubarry arriverait sous ce nom  Toulouse, mais on y
joignait presque toujours celui de Lemoine[9], que sa soeur tait
accoutume  lui donner.

Mademoiselle Dubarry tait une fort belle personne, brune piquante; ses
grands yeux fendus en amande taient surmonts de deux arcs d'bne qui
semblaient dessins avec un pinceau; une jolie bouche, des dents d'une
blancheur blouissante, et dans sa tournure, dans sa dmarche, dans son
regard quelque chose de noble qui imposait. On peut penser que cet
extrieur, relev encore par une lgance de bon got, devait ajouter 
tous ces avantages. Aussi son arrive fit-elle une grande sensation dans
la villa de Toulouse. Le comte avait tabli sa maison sur un pied
magnifique, ainsi que sa charmante habitation  la campagne. Tout le
monde brigua la faveur d'tre prsent aux dames Dubarry, et leur htel
devint bientt un des plus agrables de Toulouse, o il y avait alors un
Parlement, des capitouls et une grande runion de noblesse. Les Dubarry
y donnaient un peu de mouvement par leur luxe. Cette famille comprenait
trois runions fort distinctes l'une de l'autre, celle du comte
Jean[10], celle du comte Guillaume, et celle des soeurs. Ils n'allaient
gure les uns chez les autres que lorsque quelque solennit de famille
les runissait.

La socit de madame Lemoine tait la plus agrable, mais peu de femmes
voulurent y venir; ce nom du mari de la favorite les loignait toutes.
Alors madame Dubarry eut le bon esprit de faire son choix dans une autre
classe. Les artistes les plus distingus en faisaient partie et ne
contribuaient pas peu  la rendre agrable[11].

Le comte Jean Dubarry fut celui de la famille qui accueillit le mieux
ses cousines. Il ne manquait  aucune des soires de son frre,
lorsqu'il tait  Toulouse, o il continuait les magnificences de la
Cour. Sa maison du quartier Saint-Sernin tait l'objet de la curiosit
des trangers. Le comte avait fait venir des ouvriers de Paris pour la
construire. Quand elle fut presque finie, il ne la trouva pas  son gr
et la fit jeter  bas pour la recommencer de nouveau. Les jardins
taient superbes, et dans le milieu d'un beau parc tait un temple
consacr aux Muses. On y donnait des soires de musique; il venait
souvent  cet effet des chanteurs les plus clbres de la capitale. Dans
le lointain on apercevait une chapelle gothique; et l, un abb, espce
mcanique fort ingnieuse, s'avanait pour ouvrir la porte aux
visiteurs. Tous les meubles de la maison avaient t fabriqus  Paris
et transports  grands frais. On avait plac dans un joli boudoir le
portrait de la femme du comte. Elle tait peinte dans une glace, tendue
sur un canap dont la rptition se trouvait devant ce miroir. Le comte
Dubarry tait dj vieux lorsqu'il pousa une jeune demoiselle noble,
sans fortune, mademoiselle de Montoussain. Mais elle habitait toujours
Paris sous la protection de M. de Calonne, disait-on[12].

Lorsque le comte passait l'hiver  Toulouse, il y donnait de superbes
bals. Un jour de carnaval, il pensa que vers une heure on aurait envie
d'aller  celui du thtre; et avant que personne en et parl, il fit
ouvrir une grande pice remplie de dominos et de costumes les plus
lgants. Les dames n'eurent qu' choisir celui qui leur convenait le
mieux.

Il allait souvent  Aiguillon, dans la terre du duc, o s'tait retire
madame Dubarry aprs la mort de Louis XV. On y donnait des ftes trs
brillantes[13].

Le comte Guillaume Dubarry tait, comme je l'ai dit, un homme excellent,
il ne manquait pas de courage lorsqu'il fallait accomplir un trait
d'humanit.

Dans une rvolte, une femme du peuple frappa  la joue l'un des
magistrats. On arrta cette malheureuse, on la conduisit 
l'htel-de-ville, on fit son procs et on la condamna  mort. Cette
nouvelle se rpandit parmi le peuple et il dclara qu'il se ferait
massacrer plutt que de laisser excuter cet affreux arrt. Le comte
Guillaume, instruit de ce qui se passait, monte en voiture, pntre dans
l'htel-de-ville, entre dans la prison et enlve aux capitouls la
victime qu'ils allaient sacrifier, la transporte dans son carrosse et,
aprs lui avoir donn quelque argent, lui fait quitter Toulouse. Depuis
ce temps le comte Guillaume fut ador dans sa ville natale.




IV

Souvenirs d'enfance.--Mon dpart de Metz.--La belle et la bte.--Mon
arrive  Paris.--Ftes donnes  madame Saint-Huberty.--Mol.--Les
calembourgs de M. de Bivre.--J'assiste pour la premire fois au
spectacle.


Je reprends maintenant mes souvenirs  mes impressions d'enfance.
J'avais  peine onze ans, lorsque madame Saint-Huberty vint  Metz pour
y voir sa tante, madame Clavel, et rclamer quelques papiers de famille.
Elle me fit chanter. Comme j'avais une voix extraordinaire pour mon ge,
elle me prit dans une si grande amiti qu'elle voulut m'emmener  Paris,
disant  sa tante qu'elle ferait de moi une bonne musicienne et me
mettrait entre les mains de nos grands matres. Elle partit, et ds ce
moment je ne rvai que musique; je solfiais toute la journe, ce qui
auparavant m'avait beaucoup ennuye, mais madame Saint-Huberty m'avait
dit: C'est ncessaire! Et cela avait suffi pour me donner de
l'mulation. Je n'osai dire  mes grands parents combien je dsirais
voir arriver le temps o l'on m'enverrait  Paris, car c'et t
tmoigner le dsir de les quitter; mais lorsqu'ils s'y dcidrent,
quelques annes plus tard, je me reproche encore la joie que j'en
prouvai; ils taient si bons que cela tait une horrible ingratitude 
moi! C'tait en 1788, j'avais quatorze ans, une famille bien place dans
le monde, mes parents taient des artistes distingus qui vivaient dans
l'aisance; je pouvais donc me reposer sur ces avantages. Mais hlas! le
coeur est ainsi fait! Dans la jeunesse l'attrait de la nouveaut est si
puissant sur nous! il nous fait oublier le pass et ne rver que
l'avenir. Je partais comme le pigeon voyageur, sans prvoir la destine
qui m'attendait.

Je n'tais jamais sortie de Metz, c'tait le monde pour moi! Le couvent
o j'avais pass plusieurs annes, ma famille, la campagne de mon
grand-pre, la maison du comte Darros et quelques bals d'hiver, je ne
pensais pas qu'il y et rien de plus sur la terre! Que l'on juge de mon
inexprience et de mon tonnement  chaque chose nouvelle qui s'offrait
 moi; je n'avais gure lu en fait de voyages que _Robinson Cruso_, et
en fait de romans (car on ne me permettait pas d'en lire) que celui de
_Marianne_ de Marivaux. J'avais bien entendu parler de voitures
publiques, mais sans y faire attention; aussi n'en avais-je nulle ide.
Il y a un ge o le monde passe devant nous sans que nous le regardions.

J'tais monte en diligence  dix heures du soir, au mois de dcembre,
aprs avoir pleur toute la journe et j'en avais encore les yeux et le
coeur gros. Une personne ge m'accompagnait et devait me remettre entre
les mains de madame de Nanteuil, femme de l'administrateur des
diligences. Lorsque le jour commena  paratre, j'examinai les
personnes qui m'entouraient; la vieille dame tait  ct de moi dans le
fond, des messieurs dormaient vis--vis, et au coin, en face de moi,
quelque chose que je voyais, me parut une bte sauvage, car je
n'apercevais que du poil de la tte aux pieds. Je m'tonnais,  part
moi, qu'on emballt de tels animaux dans une voiture publique, lorsque
je lui vis relever une espce de figure qui m'effraya beaucoup. Je
reculai comme s'il m'et t possible d'enfoncer la voiture, et ma
physionomie devait avoir une singulire expression, car un jeune
officier qui tait de l'autre ct se mit  clater de rire. Tout le
monde s'veilla et j'appris que l'objet de ma frayeur tait un juif
polonais, dont le witchoura retourn du ct du poil, le long bonnet
fourr et la barbe tombant sur sa poitrine, taient assez capables de le
faire prendre pour une bte froce: aussi le nom lui en resta-t-il tout
le temps du voyage. On nous appela la _Belle et la Bte_. Il ne se
doutait nullement des quolibets qu'on lui adressait, car il n'entendait
pas le franais, et le camarade qui lui servait d'interprte ne s'occupa
gure, je crois, de les lui traduire.

Voil donc ma premire entre dans ce monde nouveau pour moi, M. et
madame de Nanteuil me reurent au sortir de la voiture et me gardrent
quelques jours en attendant le retour de madame Saint-Huberty.

J'avais une lettre de mon grand-pre pour madame Mol[14]. Je fus
parfaitement reue, mais on m'avait enjoint de n'y aller qu'accompagne
et de n'accepter aucune invitation avant l'arrive de madame
Saint-Huberty qui tait en reprsentation  Marseille[15]. Mon
grand-pre craignait les sductions de M. Mol qui avait une grande
rputation de _rou_, comme cela se disait alors. Aussi, lorsqu'il lui
arriva de retarder la premire reprsentation du _Sducteur_ de M. de
Bivre, par le motif qu'un rhume l'empchait de parler:

Eh bien! lui dit l'auteur (fameux par ses calembourgs), vous jouerez
_le Sducteur enrou_.

Mais, le jour de la reprsentation, Mol se trouvant tout--fait hors
d'tat de paratre le soir, son mdecin lui ordonna de garder le lit.
Lorsque M. de Bivre apprit ce nouveau contre-temps, il s'cria: _Ah!
quelle fatalit!_

En attendant madame Saint-Huberty, qui devait arriver d'un jour 
l'autre, on me fit voir plusieurs spectacles. Celui qui m'tonna le
moins (on ne s'en douterait gure), ce fut le Thtre-Franais et
cependant la pice que j'y vis jouer tait le _Bourgeois gentilhomme_,
par Prville, Dugazon, madame Belcour et tous les premiers sujets: cela
fait peu d'honneur  la prcocit de mon got. Mais j'avais vu cette
pice dans ma ville de Metz et j'tais encore sous le charme du plaisir
que j'en avais prouv, tant il est vrai que les impressions d'enfance
ont de la peine  nous quitter. Puis, je n'tais pas encore dans l'ge
o l'on peut apprcier de semblables talents; plus tard j'ai bien chang
d'opinion.

Le thtre qui fut pour moi une vritable ferie, c'est l'Opra. Je crus
y voir raliser tout ce que j'avais lu dans les _Mille et une Nuits_. Je
n'aperus plus rien de ce qui se passait autour de moi, et mon
tonnement, mon admiration donnrent la comdie  tous mes voisins, qui
s'amusaient beaucoup de mon inaltrable attention et des questions que
j'adressais dans l'entr'acte aux personnes qui m'accompagnaient. On
jouait _Iphignie en Aulide_ et le ballet de _Mirza_.




V

Le talent de madame Saint-Huberty.--Ses succs.--Les costumes.--Le salon
de Madame Saint-Huberty.--Couplets du comte de Tilly.--Je pars pour
Toulouse.--Un compliment de MM. les capitouls.--Retraite de madame
Saint-Huberty.--Son mariage avec le comte d'Entraigues. Ils vont 
Londres.--M. d'Entraigues et madame Saint-Huberty sont assassins.


Madame Saint-Huberty tait alors dans tout le brillant de sa carrire
dramatique, elle venait d'tre couronne dans le rle de Didon, ce qui
n'tait point encore arriv jusqu'alors  l'Opra.

Le talent de madame Saint-Huberty tait bien extraordinaire, puisqu'
l'ge que j'avais alors, j'en avais t frappe au point d'imiter
parfaitement sa manire de dire le chant. On s'amusait souvent  me
faire placer derrire un paravent pour complter l'illusion. Elle
prononait d'une faon qui paratrait exagre, aujourd'hui que si peu
de chanteurs font entendre les paroles; mais comme elle le disait
elle-mme, il le fallait pour se faire comprendre dans cet immense
vaisseau, o la voix doit porter dans toutes les parties de la salle.
Cela donnait d'ailleurs une grande nergie  son jeu, surtout dans ces
phrases jetes, dans ces inspirations semblables au: _Qu'en dis-tu?_ de
Talma. L'expression de sa physionomie tait admirable. Elle se faisait
applaudir sans parler, dans _Alceste_, lorsqu'elle coutait la voix qui
lui dit:

     ... Le roi doit mourir aujourd'hui
     Si quelqu'autre  la mort ne se livre pour lui.

Elle se faisait applaudir de mme dans _Didon_, par la manire dont elle
regardait ne avant de lui adresser ces vers:

     Oh! que je fus bien inspire
     Quand je vous reus dans ma cour!

Son air d'ironie lorsque Yarbe l'avertit qu'ne est prs de
l'abandonner, et qu'elle lui rpond: ne! son regard, son sourire
disaient tout et amenaient naturellement:

     Allez, Yarbe, allez, vous connatrez ne:
     Vous verrez si Didon se voit abandonne.
     Aujourd'hui de l'hymen on prpare les feux.
     On allume pour nous les flambeaux d'hymne;
     Jugez s'il se prpare  s'loigner de moi!

Dans les moments d'lan, c'tait de la tragdie  la manire de Monvel
et de Talma, et de la tragdie d'autant plus difficile que dans le
chant, les mmes phrases se rptent:

     Divinit du Stix, ministre de la mort,
     Je n'invoquerai point votre piti cruelle,

se redit trois fois. Elle en changeait l'expression et se faisait
applaudir  chacune. Je n'ai jamais entendu depuis ce temps dire le
rcitatif comme elle le disait. Duprez est le seul qui ait pu me la
rappeler.

Ariane abandonne tait aussi un des rles o elle excellait; et, dans
Colette du _Devin de village_, c'tait la petite fille des champs. Elle
ne faisait pas de grands bras pour exprimer sa douleur, elle ne venait
pas se poser devant le public pour la lui raconter, elle pleurait en
chantant:

     Si des galants de la ville
     J'eusse cout les discours.

On ne se serait jamais imagin que ce fut cette mme femme si imposante
dans la reine de Carthage, et si dchirante dans Ariane. Son chant,
lorsqu'il tait dialogu, ne semblait pas tre not. Elle tait parfaite
musicienne et se retrouvait toujours avec la mesure, malgr ses
licences, lorsqu'elle lanait une phrase d'effet.

On a souvent rpt que Talma tait le premier qui et fait rvolution
dans les costumes; mais madame Saint-Huberty avait dj commenc 
imiter ceux des statues grecques et romaines. Elle avait dj supprim
la poudre et les hanches, et si l'on recherchait dans les costumes du
temps, il serait facile de s'en convaincre. Cependant elle n'avait pas
encore os les aborder aussi franchement que Talma, qui avait t
second par David et par la Rvolution.

Madame Saint-Huberty me montra une sollicitude toute maternelle, lorsque
je chantai au Concert spirituel, o je dbutai, au mois d'avril 1788,
aprs avoir travaill quatre mois avec Piccini. Je dus au nom de madame
Saint-Huberty et  mon ge le succs que j'obtins. Elle avait fond de
grandes esprances pour mon avenir; mais la Rvolution qui devait m'tre
si fatale commena ds-lors  dtruire l'existence  laquelle j'tais
destine.

Ce fut  cette poque que madame Saint-Huberty me prsenta chez madame
Lemoine-Dubarry, qui runissait l'lite des clbrits musicales. Parmi
tous ceux que je rencontrai chez elle, je ne remarquai alors que le
comte de Tilly, Gluck, Rivarol, Grtry, le prince de Ligne et ce
malheureux M. de Cuss, dput peu d'annes aprs, qui a pri sur
l'chafaud; il tait excellent musicien et faisait de trs jolis vers.
Un jour il eut la malice de m'en faire chanter avant de me les offrir;
comme ces vers, dont il avait fait la musique, sont indits, et valent
la peine d'tre conservs, les voici:

     Vous retracez tous les appas
     De cette nymphe agile,
     Dont Apollon suivait les pas
     Sans la rendre docile;
     Vous avez les traits aussi doux
     Et la taille aussi belle,
     Mais qu'il faudrait nous plaindre tous,
     Si vous couriez comme elle!...

     De la mme lgret,
     Dussiez-vous tre sre,
     Que le prix m'en soit prsent,
     Je tente l'aventure.
     L'amour me rendra plus lger;
     J'en attends la victoire;
     Et si vous devenez laurier,
     Je revole  la gloire.

     Ah! n'empruntez pas le secours
     Des antiques prestiges!
     Croyez-moi, n'ayez point recours
      de pareils prodiges.
     Connaissez mieux tout le danger
     D'une mtamorphose:
     Vous ne pouvez jamais changer
     Sans perdre quelque chose.

Comme il y avait dj une crainte vague dans tous les esprits, mon pre
qui s'tait remari ne voulut pas me laisser  Paris. Ma tante me ramena
 Toulouse o elle allait donner des reprsentations. Elle me fit jouer
quelques petits rles dans des pices qui furent montes  cet effet,
telles que la Nymphe des eaux dans _Armide_, l'Amour dans _Orphe_ et la
soeur de Didon. Cela me rappelle un incident assez burlesque.

Messieurs les capitouls voulurent se signaler par un hommage  l'actrice
clbre, mais il tait d'une nature si singulire que quelques
personnes, et particulirement mon pre, cherchrent  les en dtourner,
ou tout au moins  attendre la fin de l'opra pour n'en pas interrompre
l'action, mais il n'y eut pas moyen. Ils me firent entrer avec la
chanteuse qui jouait une des confidentes de Didon. Nous portions une
corbeille de fleurs surmonte d'une couronne, et je dus adresser  la
reine de Carthage ce discours qui me fut dict par un de ces messieurs:

Ma chre soeur, recevez ce tribut de la patrie reconnaissante qui vous
est offert par les mains de messieurs les capitouls.

Madame Saint-Huberty se pinait les lvres pour garder son sang-froid.
Le public n'osait pas rire d'un hommage offert  la grande actrice,
quelque ridicule qu'il y et  le prsenter de cette manire; de sorte
qu'il se fit un moment de silence pendant lequel j'eus l'heureuse ide
de poser la couronne sur sa tte. Alors les applaudissements clatrent
de toutes parts et la pice continua.

On donna une superbe fte d'adieux  madame Saint-Huberty. Hlas! je ne
la revis plus depuis ce temps[16]; elle quitta l'Opra en 1790 et partit
avec la comte d'Entraigues qu'elle pousa  Lausanne. Elle ne cessa
d'tre une grande actrice que pour se placer parmi les grandes dames,
comme a dit un crivain du temps[17].

Cette grandeur, hlas! lui fut fatale: elle prit assassine dans sa
maison de Barnner-Tearace, ainsi que le comte d'Entraigues; j'ai lu sur
cette malheureuse catastrophe plusieurs versions qui m'ont paru peu
exactes.

Lorsqu'on revient aprs dix ans d'absence, on doit s'attendre  trouver
les choses bien changes; surtout si une interruption de correspondance,
vous empche de connatre les vnements survenus pendant cet
intervalle. C'est ce qui m'arriva en 1812,  mon retour de l'tranger:
je ne pouvais faire un pas sans rencontrer un malheur; il semblait que
le sort les et sems sur ma route. Triste moisson  recueillir!

Cette anne 1812 devait m'tre fatale; j'arrivais de Russie, o j'avais
vu mon existence se briser en si peu de temps.  peine entre 
Francfort, j'appris la mort de cet oncle qui m'avait accueillie avec
tant de bienveillance,  mon passage, dix ans auparavant. Sa femme
l'avait suivi de prs, et leur fortune tait tombe dans la famille de
madame Fleury.

Arrive  Metz, je trouvai mon pre dans un tat d'inertie complte. Il
est  remarquer que les hommes d'esprit et d'imagination finissent
souvent de cette manire, et, sans vouloir faire de comparaison, Monvel
et autres ont termin ainsi une carrire brillante.

Ces malheurs taient la suite de l'ordre immuable de la nature, qui nous
a destins  subir des pertes douloureuses; mais comment prvoir celles
qui sont causes par la perversit des hommes.

Qui m'et dit, lorsque j'assistai aux triomphes de madame Saint-Huberty,
lorsque je la voyais entoure d'hommages, excitant l'admiration de toute
la France, recevant des honneurs que jamais aucune artiste n'avait
obtenus avant elle, qui m'et dit que cette reine des arts, qui avait
abdiqu la gloire pour devenir simplement une grande dame, prirait
victime des vnements politiques et par la main d'un misrable qui la
sacrifia  sa propre sret? Car ce fut au moment o sa trahison allait
tre dcouverte qu'il frappa le comte et la comtesse d'Entraigues, dont
il tait l'homme de confiance.

Cette nouvelle me causa une bien vive douleur; le souvenir du temps que
j'avais pass prs de madame Saint-Huberty, se retraait  mon
imagination pour dchirer mon coeur.

Lorsque les communications furent rtablies, je fus  Londres, o
j'esprais obtenir des renseignements sur la cause qui avait provoqu ce
meurtre.

Toutes les versions se rapportaient sur le fait principal, aucune
n'tait exacte sur les dtails, qui semblaient envelopps d'un mystre
impntrable. On ne pouvait donc se livrer qu' des conjectures. Je vis
madame Bellington, clbre chanteuse  Londres, qui avait eu des
relations d'amiti avec ma tante. Je fus aussi  Grillon-Htel o
logeaient le comte et la comtesse, lorsqu'ils venaient  Londres. On n'y
savait non plus rien de positif. Ce fut long-temps aprs que le
rdacteur du _Monitor_, M. G., me fit lire un article de son journal o
les faits taient exactement dtaills; il me permit de les traduire, et
je les joins ici.

On sait que le comte d'Entraigues tait entirement dvou  la maison
de Bourbon; il avait servi dans les armes et portait la dcoration de
l'ordre de Saint-Louis. Sa fortune tait considrable avant la
rvolution. Le comte tait un homme d'esprit, d'une imagination ardente;
les premiers lans de la rvolution de 1789 le trouvrent dans les
rangs,  ct de Mirabeau. N dans le Vivarais, le comte y avait t
nomm dput de la noblesse; il se fit souvent remarquer au milieu des
grands orateurs de cette Assemble constituante qui en comptait un si
grand nombre.

Lorsque les vnements politiques prirent une tournure qui n'tait plus
dans les opinions du comte, il quitta la France pour aller en Suisse. Ce
fut  Lausanne qu'il pousa madame Saint-Huberty, mais son mariage ne
fut dclar qu'en 1797, aprs l'arrestation du comte  Trieste. C'est 
l'occasion de ce mariage que madame Saint-Huberty reut le cordon de
l'Aigle-Noir, distinction qui n'avait encore t accorde qu'
mademoiselle Quinault[18].

Le comte d'Entraigues ft  Venise en 1795. Nomm secrtaire d'ambassade
en Espagne, il ne quitta ce pays qu' la paix. Il fut alors attach 
l'ambassade de Russie. Il partit pour Vienne; mais, arrts sur la
route, ses papiers furent saisis, et on le renferma dans la citadelle de
Milan.

Napolon, dit-on, avait trouv dans ses papiers la preuve d'une
connivence avec Pichegru dans l'affaire de Moreau. Pour constater un
fait qui y tait relatif, on avait besoin de la signature du comte; il
la refusa obstinment, bien qu'on et mis sa libert  ce prix.
Cependant il trouva le moyen de s'chapper de sa prison. On souponna le
gnral Kailmain d'avoir favoris son vasion. Le comte vint ensuite 
Leybach et  Vienne en 1801.

Il tait en grande intimit avec Fox, Grenville et Canning. On peut
penser d'aprs toutes ces liaisons, s'il pouvait manquer d'tre entour
de gens intresss  pier ses moindres dmarches, et  pntrer ses
secrets en corrompant ses domestiques; c'est ce qui arriva pour ce
misrable Lorenzo, qui attenta aux jours de ses matres afin de cacher
sa trahison. Un migr vnitien, espce d'intrigant comme il s'en
rencontre malheureusement trop souvent, gagna ce valet de chambre 
force d'argent et de promesses; Lorenzo lui remettait les lettres
crites et reues par le comte[19], il les dcachetait et gardait le
dessus. Quelques jours avant l'vnement, on avait remarqu que deux
trangers taient venu chercher Lorenzo et l'avaient conduit dans un
_public house_ (espce de caf).

La famille tait dans ce moment  Barnner-Tearace, habitation du comte,
dans le comt de Surry. La veille du jour fatal, il reut des dpches
scelles d'un cachet particulier, et qui ncessitaient son dpart pour
Londres. Tout fut dispos pour le lendemain matin. Lorenzo voyant que
ses infidlits allaient tre dcouvertes, frappa son matre de deux
coups de poignard qui le renversrent baign dans son sang sur les
marches de l'escalier; mais craignant qu'il ne respirt encore, il
remonta pour prendre un pistolet afin de l'achever, et courut  la
comtesse qu'il frappa dans la poitrine comme elle allait monter en
voiture; pour empcher, sans doute, qu'elle ne le fit dcouvrir. Il
avait totalement perdu la tte, car, entendant le tumulte caus par cet
vnement, il se servit du pistolet qu'il avait t chercher, pour se
brler la cervelle. Le comte et la comtesse ne survcurent que quelques
heures.

Ce fut sous le ministre de lord Liverpool et de Castelreagh que se
passa cette cruelle catastrophe, dont les motifs furent un mystre
pendant fort longtemps. On se livra  diffrentes conjectures. L'migr
dont le nom tait vnitien, mais que l'on disait n en Suisse, fut
fortement souponn d'avoir t le provocateur de ce crime: il s'est
jet par la fentre il y a peu d'annes. C'est une consolation de croire
que le remords d'avoir caus tant de malheurs l'a conduit au suicide.




VI

Lettre  Fanny.--Mon genre de vie  Toulouse.--M. de Cazals.--Le
marquis de Grammont.--Je suis prsente  madame Dubarry.--Les
Capitouls.--La tragdie de _Samson_.--Combat d'arlequin et du
dindon.--Mariage de Fanny.--Son mari prit sur l'chafaud.


Revenons  Toulouse dont je me suis bien loigne. Pour reprendre mon
sujet au point o je l'ai quitt, je joins ici la lettre que j'crivais
 la comtesse Fanny Darros, ma jeune compagne d'enfance  Metz.

 la Comtesse Fanny Darros.

     Toulouse, ... dcembre, 1788.

     Je vous ai crit de Paris, ma chre Fanny, que madame
     Saint-Huberty m'avait prsente chez madame Lemoine-Dubarry: je
     l'ai retrouve  Toulouse. Ma belle-mre va beaucoup chez elle; sa
     maison est une des plus agrables de la ville. On voit bien qu'elle
     arrive de Paris, car sa toilette et ses manires sont d'une
     lgance simple et de bon got qui fait contraste avec celles de
     toutes ces dames de province. Cela me va bien,  moi, de parler
     ainsi; qu'en pensez-vous? Parce que je viens de passer quelque
     temps  Paris, je dirais volontiers, _nous autres Parisiennes_.
     Madame Lemoine m'a prise en amiti tout de suite, malgr la
     disproportion de nos ges, mais je suis tellement  mon aise avec
     elle, elle sait si bien se rapprocher de moi, qu'il me semble que
     je suis quelque chose lorsque nous sommes ensemble; mais aussi avec
     les autres je me trouve _Gros Jean comme devant_. Elle doit me
     mener  sa charmante campagne, o elle donne des bals champtres.
     J'ai vu chez elle le marquis de Grammont, premier capitoul
     gentilhomme. C'est un homme de quarante ans qui a d tre fort
     beau; son air noble est imposant, mois il ne faut pas l'entendre
     parler, car son ton est des plus communs. Quelle diffrence avec le
     prince de Ligne! Quant  M. de Cazals[20], c'est un officier de
     dragons, gros et court; on dit qu'il a beaucoup d'esprit. Jusqu'
     prsent je ne m'en suis pas aperue, car je le vois toujours
     dormir. C'est bien l'homme le plus distrait, le plus original et le
     plus _sans gne_ que l'on puisse rencontrer, mais on lui passe
     tout. J'ai vu aussi le comte Jean dont j'avais entendu parler, et
     que je n'avais jamais eu l'occasion de rencontrer. Vous ne vous
     douteriez pas de la premire impression qu'il m'a fait prouver.
     Son ton est si singulier, ses manires sont si libres, que l'on ne
     sait comment lui rpondre; il parle sans cesse du duc de Richelieu,
     qui est gouverneur  Bordeaux. Il n'est mari que depuis un an avec
     mademoiselle de Montoussin, jeune fille noble, jolie et pauvre. Un
     parent de sa femme, le comte de Lacase, dont tout le monde se
     moque, est toujours avec lui.

     J'oubliais de vous dire que j'ai vu cette fameuse madame Dubarry,
     dont nous avons si souvent entendu parler dans notre enfance. Voici
     comme cela est arriv. Mademoiselle Chon avait fait prier mon pre
     de passer  son htel, pour l'engager  composer un intermde,
     destin  tre jou dans une fte que l'on donnait  madame
     Dubarry, dans le chteau du duc d'Aiguillon. Mon pre m'y avait
     fait un petit rle de paysanne o je chantais de fort jolis
     couplets. Aprs la pice, on me conduisit auprs de madame Dubarry;
     elle est encore fort belle, quoiqu'elle ne soit plus trs jeune. Je
     lui trouve trop d'embonpoint; mais la coupe de son visage est
     charmante. Ses yeux sont doux, et expressifs, et lorsqu'elle
     sourit, elle laisse apercevoir des dents blouissantes de
     blancheur. Le duc d'Aiguillon est aussi un fort bel homme, d'une
     politesse et d'une galanterie de cour. Except le comte Guillaume
     et madame Lemoine, toute la famille Dubarry tait l; le comte
     Jean, ses soeurs et un beau-frre, qui ressemble assez  ce paysan
     d'un de nos opras auquel on a mis un bel habit brod (_Nanette et
     Lucas_, je crois). Tout le monde m'a embrasse, m'a fte; madame
     Dubarry m'a donn de jolies boites de Paris, et une parure en
     satin, o il se trouve un de ces manchons qu'on appelle un _petit
     baril_, les cercles sont en cygne.

 la Mme.

     Toulouse, ... janvier, 1789.

     Il faut que je vous raconte un drle d'pisode sur messieurs les
     capitouls, qui sont souvent en possession d'exciter l'hilarit des
     jeunes gens de l'Universit.

     Selon les rglements et les privilges du Thtre-Franais, les
     Italiens ne peuvent jouer ni tragdies, ni comdies  moins qu'il
     ne s'y trouve un arlequin, c'est pourquoi l'on voit ce personnage
     dans les pices de Marivaux, ce qui est trs invraisemblable, dans
     _les Jeux de l'amour et du hasard_ surtout, o il doit tre pris
     pour Dorante. Il faut y mettre beaucoup de bonne volont pour se
     faire illusion; mais messieurs les comdiens franais, dans leur
     hirarchie superbe, s'embarrassent peu des autres.

     Dans la tragdie sainte de _Samson_, il y a aussi un arlequin. On
     joue rarement cet ouvrage parce qu'il entrane de grandes dpenses.
     _Samson_ est donc la providence des bnfices d'artistes, et c'est
     la pice qui est toujours en possession d'attirer la foule par la
     varit de toutes ses merveilles[21]. La dfaite des Philistins par
     une mchoire d'ne, la destruction du palais branl par la force
     de Samson; mais surtout le combat d'arlequin avec le dindon
     excitent toujours une grande joie[22].

     Quelque temps aprs l'ovation de madame Saint-Huberty, que je vous
     ai raconte, on donnait la tragdie de _Samson_. Le dindon fort
     ennuy d'tre ainsi harcel prend son vol et va se mettre sous la
     protection de messieurs les capitouls, en se perchant sur leur
     loge. Alors tout le parterre de chanter:

          O peut-on tre mieux, qu'au sein de sa famille?

     LOUISE FLEURY.


Notre correspondance fut interrompue pendant quelque temps. Voici la
dernire lettre que je reus de la jeune comtesse Darros; elle
m'annonait son mariage. Cette nouvelle qui aurait d m'inspirer de la
joie par la tendre amiti que j'avais pour la compagne de mon enfance me
remplit de tristesse; cette lettre semblait tre le chant du cygne par
la teinte mlancolique dont son style tait empreint. Elle, Fanny,
toujours si folle! Je sentais mon coeur se serrer, et je ne pouvais me
rendre compte du sentiment que j'prouvais.

 mademoiselle Fleury,  Toulouse.

     Metz, ... novembre, 1789.

     Il me semble, ma chre amie, que la nouvelle liaison que vous avez
     contracte, vous loigne de tous vos amis. Quoique depuis plus d'un
     an je n'ai point reu de vos nouvelles, je me reprocherais
     cependant de ne pas confier  la compagne de mon enfance l'action
     la plus importante de ma vie. Je vais me marier. J'espre tre
     heureuse; mais il me faudra quitter mon pre, et cette ide
     empoisonne tout mon bonheur. J'pouse le fils de M. de Beaurepaire
     que vous avez vu si souvent  la maison. Son rgiment est en
     Franche-Comt. Mon pre m'a laisse entirement matresse et n'a
     voulu influencer mon choix en aucune manire. Tous les prparatifs,
     les cadeaux, cette agitation qui prcde toujours un pareil moment
     ne peuvent me distraire d'une mlancolie qui vient sans doute du
     changement qui va se faire dans ma vie et dans mes habitudes les
     plus chres. Hlas! Dieu veuille que ce ne soit pas un triste
     pressentiment.

     Adieu, ma chre Louise, combien je regrette de n'avoir pas prs de
     moi l'amie de mon enfance. Vous trouveriez mon caractre bien
     chang, vous qui m'avez vue si gaie, si folle, mais vous pourriez
     peut-tre me rappeler quelques-uns de nos bons rires. Je suis
     persuade que vous ferez des voeux pour mon bonheur: puissent-ils
     s'accomplir!

     FANNY DARROS.

La comtesse Fanny Darros tait une fort belle personne. Son pre avait
un esprit et un caractre distingus. Il tait grand partisan des
encyclopdistes et nullement imbu des prjugs de la noblesse d'alors,
ce qui choquait beaucoup celle de sa province qui l'appelait _le
philosophe_; cela n'empchait pas cependant que l'on ne ft enchant de
venir  ses soires. On y faisait d'assez bonne musique. On y lisait des
posies des meilleurs auteurs, puis on dansait: comment rsister  tout
cela? Le comte avait beaucoup voyag, particulirement dans les Indes.
C'tait l qu'il avait pous une femme charmante qui mourut en donnant
le jour  sa fille.

Ils taient intimement lis avec une famille dont le chef, le gnral
Beaurepaire, a fait une si belle dfense  Verdun,  l'poque de nos
premires guerres. La jeune Fanny avait t  peu prs leve avec son
fils qui n'avait quitt Metz que pour entrer dans les pages. Les deux
familles avaient projet ds ce temps l mme, cette union qui eut,
hlas! de si tristes rsultats. Ils se marirent en 1789, et furent les
derniers  migrer, mais la force des choses les entrana. Ils
habitaient une petite ville d'Allemagne, peu distante de Metz. Ce jeune
homme n'avait point voulu porter les armes contre son pays, mais il n'en
tait pas moins sur la liste des migrs. Sa mre tait mourante et sa
soeur imprvoyante du danger que son frre pouvait courir, le sollicitait
vivement d'entreprendre un voyage auquel il n'tait que trop dispos.

Rien qu'un jour, mon frre, lui crivait-elle, un seul jour, une heure;
ma mre sera si heureuse de te voir. Personne ne saura que tu es parmi
nous: dguise-toi de manire  n'tre pas reconnu.

Il vint donc, malgr les tristes pressentiments de sa femme qui n'osait
entirement s'y opposer, connaissant sa tendresse pour sa mre. Hlas!
il fut reconnu par un misrable qui avait t au service de sa famille.
Dnonc, arrt, il fut condamn sur la simple identit de son nom[23].
Qui aurait pu croire que le fils du dfenseur de Verdun prirait sur un
chafaud? On voit, dans la lettre qu'elle m'crivait  l'occasion de son
mariage, qu'une ide vague de malheur la poursuivait comme une seconde
vue.

Cet vnement me causa un bien vif chagrin, mais je ne l'appris que
long-temps aprs; car l'on n'osait pas crire sur de semblables sujets.
La jeune comtesse alla en Italie. Je n'ai pu savoir depuis ce qu'elle
est devenue. L'on tait tellement dispers qu'on tait souvent surpris
de retrouver vivante une personne que l'on croyait morte.




VII

Un tour de M. de Cazals.--Je lui rends la pareille.--Un prince de
Rohan.--M. de Rolin, avocat-gnral au parlement de Grenoble.--Le comte
de Lacase.--Son mariage avec une grisette.--M. de Catelan,
avocat-gnral au parlement de Toulouse.


Madame Lemoine partit pour Paris et me fit promettre de la tenir au
courant de toutes les petites anecdotes de la socit que nous voyions
habituellement; c'est  elle que mes lettres ont presque toujours t
adresses jusqu'en 1795.

 madame Lemoine-Dubarry,  Paris,

     Toulouse, ... novembre 1780.

     Madame,

     Depuis que nous sommes revenus des eaux de Bagnres et que vous
     tes retourne  votre Paris, nous sommes tristes et maussades.
     Nous n'avons plus ces aimables soires  la campagne, o vous nous
     entreteniez des plaisirs de la capitale, que nous autres, pauvres
     provinciaux, n'avons qu'entrevue et que nous regardons comme la
     terre promise. Je dsirais bien revoir Paris avant que vous y
     fussiez; mais jugez combien je le dsire davantage  prsent que
     vous pouvez me rendre ce sjour plus agrable encore, par l'amiti
     que vous voulez bien me tmoigner et la runion de votre socit.
     Si je ne suis pas dans l'ge o l'on se fait couter, je suis dj
     dans celui o l'on peut apprcier les autres. Ce n'est qu' Paris
     que l'on rencontre les artistes distingus, et tout cet appareil de
     fte et de cour.  propos de cour et de princes, puisque vous
     voulez que je vous entretienne de tout ce qui se passe dans notre
     cercle, il faut que je vous raconte le tour que m'a jou M. de
     Cazals, que je commence  aimer un peu plus cependant, parce qu'il
     est fort aimable et fort gai; mais je dois dire en toute humilit
     que s'il me fait rire, il s'amuse souvent aussi  mes dpens, et je
     souponne qu'il me croit un peu niaise.

     Vous savez qu'on ne voit pas de prince en province, et quoique mon
     oncle en ait lev deux, j'en ai peu rencontr sur mon chemin. Il
     me semblait donc qu'un prince devait tre environn d'une suite
     nombreuse, tout chamarr d'or et de croix et qu'il ne pouvait
     marcher sans ce pompeux appareil. Il y a quelques jours M. de
     Cazals vint me dire d'un air de confidence que l'on attendait un
     prince  Toulouse et qu'il viendrait chez M. de Grammont. Je voulus
     savoir s'il ne m'avait pas fait une mystification, et je fus aux
     informations. On m'assura que c'tait la vrit.

     --Et comment donc ferai-je pour le voir?

     --Rien de plus facile, vous tes souvent  la campagne avec votre
     belle-mre: vous serez invite ce jour l.

     En effet, nous arrivmes le matin avec plusieurs autres dames et
     nous montmes aprs dner dans notre chambre pour nous habiller.
     Lorsque je descendis, il y avait dj quelques personnes dans la
     galerie du jardin. Je me plaai en face de la porte, esprant
     chaque fois que j'entendais du bruit qu'elle allait s'ouvrir avec
     fracas et que je verrais arriver le prince et sa suite. Il y avait
     prs de moi un jeune officier qui me parlait toujours, m'ennuyait
     beaucoup, et auquel je rpondais avec distraction. Enfin ne pouvant
     plus rsister  mon impatience, je fus demander  M. de Cazals
     quand ce prince arriverait.--Eh! mais, vous causez avec lui depuis
     que vous tes descendue, me dit-il. Ce malencontreux officier tait
     un prince de la maison de Rohan, qui voyage avec son gouverneur. On
     s'est joliment moqu de moi; il ne manquait que vous pour
     m'achever, madame. Malgr cela, il me tarde bien de vous revoir,
     car c'est vous qui animez tout, et je ne puis vous dire maintenant
     qu'un triste adieu.

 la mme.

     Ah! madame, si M. de Cazals s'est moqu de moi, je le lui ai bien
     rendu hier. Vous savez combien il est indolent, et vous savez aussi
     qu'il courtise toutes les belles. Il avait, depuis quelques jours,
     une de ces nouvelles pingles en petit mdaillon de cristal dans
     lequel on met des cheveux; on l'avait beaucoup plaisant sur la
     boucle blonde qu'il renfermait. Hier, assez tard, il s'amusait 
     nous faire des tours de cartes, lorsque je me suis aperue que les
     cheveux avaient chang de couleur et qu'ils taient devenus d'un
     trs beau noir. J'ai fait un signe  madame L***, qui, s'approchant
     de lui, s'est crie: quoi! dj? Ce qu'il y a de charmant c'est
     qu'il ne s'tait pas dout du changement et qu'il ne pouvait
     concevoir comment il s'tait opr[24]. Vous pensez si on l'a
     plaisant sur les tours qu'il ne savait pas prvoir et si j'ai pris
     ma revanche de ses moqueries, pour mon prince de Rohan et sa suite.
     Lui qui veut apprendre  escamoter, a trouv un matre habile, mais
     il ne le nommera pas.

 la mme.

     Madame,

     Un nouvel arriv (car il n'a nullement l'air d'un nouveau
     dbarqu), vient d'gayer un peu nos languissantes soires. C'est
     M. de Rolin de Savoie[25], avocat-gnral au parlement de Grenoble;
     il a de l'esprit, de cet esprit qui vous plat et qui n'est pas
     celui de tout le monde. Il donne un tour original  tout ce qu'il
     dit. Il faut que je vous raconte notre premire entrevue, afin que
     vous fassiez plus promptement connaissance avec lui. C'tait non
     pas _dans les horreurs d'une profonde nuit_, mais  la noce de M.
     le comte de Lacase[26], ou pour mieux dire,  ses fianailles; il
     vient, comme vous le savez, d'pouser sa matresse, par respect
     pour les moeurs. Il s'tait cru oblig, ainsi que le M. de Moncade
     de _l'cole des bourgeois_, d'inviter toute la parent de cette
     petite grisette, et il aurait pu nous dire: _C'est aujourd'hui que
     je vous encanaille_, car pour lui, il semblait enchant. Nous
     croyions nous trouver au moins avec une partie des personnes que
     nous avons l'habitude de voir; mais il y avait trs peu de femmes
     de notre connaissance. Nous remarqumes, en entrant, la future
     marie dansant avec le comte de Qulus, et nous apermes toutes
     ces figures htroclites assises autour de la salle: c'tait bien
     de vritables figures de tapisserie. Je fus m'asseoir  ct de ma
     belle-mre; j'tais d'assez mauvaise humeur et je prvoyais que je
     m'amuserais fort peu. En retournant la tte, je vis un monsieur que
     je n'avais jamais rencontr nulle part; cela tonne en province, o
     tout le monde se connat. Sa figure me frappa, bien qu'elle n'et
     de remarquable que des yeux trs spirituels et l'apparence d'un
     homme de bonne compagnie; il avait l'air de ne connatre absolument
     personne que le matre de la maison, et de chercher quelqu'un  qui
     pouvoir adresser ses observations, comme il nous l'a dit depuis.

     --Oserais-je vous demander, madame, si c'est le jour ou le
     lendemain du mariage?

     --C'est le jour de la signature du contrat, monsieur.

     --Et il y a un bal?

     --Mais comme vous le voyez.

     --Je vous demande pardon, je suis tout  fait neuf dans ce pays,
     comme vous pouvez vous en apercevoir; c'est le marquis de Grammont
     qui m'a amen du spectacle ici, et qui m'a laiss en me disant
     qu'il allait revenir. J'ai rencontr cette dame, me dit-il, en me
     montrant la fiance qui tait tout en blanc, presqu'en costume de
     marie; elle tait suivie de la famille: cela ressemblait  la noce
     de l'opra du _Dserteur_. Me trouvant prs d'elle au bas de
     l'escalier, je me suis empress de lui offrir la main; mais elle
     n'a jamais voulu l'accepter, et m'a forc de monter devant elle. Il
     a fallu cder malgr ma rsistance, et depuis ce moment je suis 
     chercher quelqu'un qui ait assez d'indulgence pour me mettre au
     fait; car je crains de faire encore quelque gaucherie.

     L'air dont il nous parlait tait si comiquement niais et faisait
     un tel contraste avec son sourire malin, que je me mis  rire comme
     une folle, et ds ce moment, la confiance s'tablit entre nous. Ma
     belle-mre lui raconta qu'on avait persuad  ce pauvre M. de
     Lacase, qu'il avait sduit cette jeune personne (qui du reste tait
     fort jolie), que pour l'acquit de sa conscience, il devait
     l'pouser; et qu'il s'y tait prt de la meilleure grce du monde,
     malgr les conseils de ses amis et l'opposition de ses parents.
     Mais comme il tait bien d'ge  savoir la sottise qu'il faisait,
     on avait fini par en rire.

     Toutes les rparties de M. de Rolin, toutes ses remarques taient
     d'une finesse et d'une originalit charmantes. Enfin, cette soire
     o nous croyions nous ennuyer  mourir, a t une des plus gaies
     que nous ayons passes depuis votre dpart.

     M. de Savoie a t prsent dans les premires maisons de la
     ville; mais autant qu'il le peut, il passe ses soires avec nous,
     ainsi que M. de Catelan[27]; il doit bien, dit-il, cette
     reconnaissance  l'hospitalit que nous lui avons accorde, lors de
     notre premire rencontre. Lui et mon pre se conviennent beaucoup.

     Louise Fleury.




VIII

Je me marie.--Fusil part pour Marseille.--Les chanteurs et les
chanteuses  cette poque.--Progrs de la musique.--Le chanteur
Garat.--Madame Marrt.--Une soire musicale chez Piccini--La voix de
madame Piccini  l'ge de 75 ans--Mon dpart pour Bruxelles.--La soeur de
Marie-Antoinette.--La rvolution en Belgique.--vnements d'Anvers en
1790; atrocits.--Je vais  Gand--Je chante l'hymne des patriotes
belges--Mon retour  Anvers.--J'arrive  Bruxelles.--Les miracles, de la
Vierge-Noire.


Comme je ne parle gures de moi que lorsque cela met en scne quelques
personnages marquants, et que mon mariage intresse peu le public, je
dirai seulement que j'pousai Fusil  Toulouse. Nous tions bien jeunes
l'un et l'autre, et mon pre avait grandement raison, lorsqu'il hsitait
 y consentir. Fusil regretta bientt l'indpendance de la vie de
garon. Comme j'avais reu des propositions brillantes de la Belgique,
pour les concerts, il fut d'avis que je devais les accepter, attendu
que, ne jouant pas encore la comdie, je ne pouvais rien faire 
Marseille, o il tait engag; il partit donc pour cette ville, et me
laissa chez mon pre jusqu'au temps o je devais me rendre  Bruxelles.

Les chanteuses de cette poque taient moins payes qu' prsent;
cependant celles de la bonne cole taient fort recherches. Gluck,
Saccini, Piccini, avaient opr une rvolution dans la musique. Les
mthode italienne et allemande commenaient  faire d'autant plus de
progrs, que le thtre de Monsieur, o l'on avait fait venir des
chanteurs italiens, tait en grande faveur: c'est  cette cole que se
sont forms Garat, Martin, mesdames Scio, Rosine. C'est aussi cette
cole italienne et allemande qui nous a donn Mhul, Gossec, Lesueur et
Boeldieu; ils eussent t de grands compositeurs dans tous les temps,
parce qu'ils avaient du gnie; mais ils ont form leur mlodie, et leur
instrumentation d'aprs ces grands modles. Madame Saint-Huberty est la
premire pour laquelle Piccini ait crit un air chant  l'Opra. Ceux
qui s'imaginent que dans ce temps-l on chantait comme Lain, se
trompent fort; nous nous moquions de sa voix criarde et cadence, qui
n'et pas t supporte par le public, sans la chaleur et l'entranement
de son excution. C'tait sans contredit un excellent acteur, mais un
ridicule chanteur. Las, Chron, Chardini, madame Chron, se faisaient
dj distinguer par une meilleure mthode. Depuis ce temps, la musique a
march avec le sicle, et augment ses progrs. Lorsqu'on est dans la
bonne voie, il n'y a plus qu' suivre; les moyens peuvent manquer avec
l'ge, mais le got est toujours le mme: nous l'avons vu pour Garat,
pour Martin, nous le voyons pour Ponchard. Garat avait une organisation
telle, qu'il chantait dj admirablement avant d'tre bon musicien.
C'tait le chanteur de la reine; il excutait souvent des morceaux avec
elle. On connat toute l'originalit de Garat, et combien il tait
toujours artiste avant tout. Un jour qu'on lui rappelait ses soires de
musique  la cour, quelqu'un lui dit:

--N'avez-vous pas chant tel morceau avec la reine?...

--Ah oui! rpondit-il, d'un air attendri, pauvre princesse!... comme
elle chantait faux!...

C'est lui qui le premier a dvelopp, dans toute leur tendue, les beaux
moyens de madame Mainvielle-Fodor, qui est venue  Paris aprs madame
Barrilli, admirable chanteuse qui l'et t dans tous les temps.

Les Italiens conservent mieux que nous la fracheur de la voix dans un
ge avanc. Madame Marrt avait plus de soixante ans lorsque j'ai chant
avec elle le beau duo de _Mithridate_. Ses moyens taient encore d'une
grande tendue, et sa voix molleuse et lgre. Je lui ai l'obligation
de m'avoir donn de trs bons conseils, et j'ai eu en elle un excellent
modle; mais la personne la plus tonnante que j'aie entendue dans ce
genre l, c'est la femme du vieux Piccini. Il rassemblait tous les
jeudis ses lves, qui, runis  sa famille, formaient un concert
nombreux, et faisait excuter la plupart du temps des morceaux de ses
opras. _Athis_ tait de ses compositions celle qu'il prfrait[28]. Un
jour qu'une de ses chanteuses lui manquait, il appela madame Piccini, et
la pria de la remplacer. Nous tions l, toutes jeunes femmes, et il ne
nous fallut rien moins que le respect et la vnration que nous portions
 cette famille dans son chef, pour contenir le fou rire qui nous
gagnait.

Madame Piccini avait 75 ans, elle tait d'une laideur plus que permise
mme  cet ge; bossue, le col court, un embonpoint trs-prononc, et
par-dessus tous ces avantages, elle avait une toilette qui aurait pu la
faire prendre pour la cuisinire de son mari; ce qu'elle tait bien un
peu par le fait, car sans cesse occupe de son mnage, on ne la voyait
jamais dans le salon, ni dans la salle d'tude. Marie fort jeune, comme
toutes les Italiennes, elle avait eu un si grand nombre d'enfants,
qu'ils en taient dj  la troisime gnration.

Madame Piccini ta le tablier dans lequel elle avait des cornichons
qu'elle allait mettre au vinaigre, et s'approcha du piano de son mari.
Lorsqu'elle commena le solo, il s'chappa de cette masse informe des
sons si frais, si suaves, que pas une de ses filles, de ses
petites-filles, ni de nous, n'eussent pu en faire entendre de
semblables. Nous restmes en extase; de temps en temps je mettais ma
main sur mes yeux, pour complter l'illusion. Il me semblait entendre le
chant des vierges de Sion. Elle continua ainsi toute la soire.

--Eh bien! nous dit Piccini, que dites-vous de ma vieille sybille?...

--Qu'elle serait, rpondis-je, bien capable de faire croire  ses
oracles.

Il tait log dans la maison d'un fermier-gnral, sur la place Vendme;
c'tait alors un luxe de ces messieurs d'offrir une noble hospitalit
aux grands compositeurs.

Piccini est mort dans un tat voisin de la misre. Il habitait alors
l'htel d'Angevilliers o on lui avait accord une retraite comme 
divers artistes, peintres, gens de lettres, etc.: c'est l qu'il est
mort. Il a compos jusqu'au dernier moment de sa vie; son lit tait
couvert de feuilles de musique. On donna au bnfice de sa famille une
reprsentation de l'un de ses opras. Il y avait bien peu de monde: dans
un autre temps la salle eut t remplie. Il en est arriv autant pour la
fille de Mol[29]. Les affaires absorbaient tout, et si l'on s'occupait
parfois des arts, ce n'tait plus que pour se distraire des malheurs du
temps.

Enfin je partis pour Bruxelles, aprs avoir pass quelques mois  Paris
pour travailler avec Piccini. Tout le inonde me flicitait de quitter la
France o l'on devait s'attendre  un bouleversement. J'arrivai
cependant dans un pays o l'on n'tait gure plus tranquille. Je fus le
soir au spectacle; on y donnait l'_cole des Pres_, comdie de M.
Peyre. La princesse royale[30] assistait  cette reprsentation. Lorsque
l'oncle dit, en parlant de la matresse de son neveu:

     ... Commenons d'abord par chasser la princesse.

Le public lui fit application de ce vers, et il partit un
applaudissement gnral.

Je vis le lendemain le prince de Ligne que j'avais connu  Paris.

--Vous arrivez dans un mauvais moment, me dit-il. Je suis fch d'avoir
engag Fistum[31]  vous faire venir, nous partirons demain pour La
Haye.

En effet la rvolution fit de rapides progrs. Je fus d'abord  Anvers.
En traversant la place de Mer o je devais loger, j'aperois des canons
braqus, et personne sur cette place. Je ne rencontrais aucun habitant;
il semblait que la ville ft dserte. Cet appareil de guerre m'effraya
beaucoup, comme on le peut croire. Cependant on m'assura que ce n'tait
que par prcaution que l'on avait plac ces canons, et que dans aucun
temps on ne voyait beaucoup de monde dans les rues. Les fentres ayant
vue sur la place taient fermes, et l'on n'habitait que la partie de la
maison qui donnait sur les cours et sur les jardins. Cela donnait 
cette place un aspect extrmement triste. Le lendemain, ayant entendu un
grand mouvement, je me mis  la fentre et j'aperus de loin une
procession, suivie d'une nombreuse population que je n'aurais jamais
souponne dans la ville.

La rvolution de la Belgique ne ressemblait pas  la ntre; le principal
motif en tait la religion. Les prtres taient  la tte du mouvement
et faisaient des processions pour remercier Dieu aprs la victoire. Les
familles qui avaient des craintes taient renfermes dans la citadelle
sous la protection de la garnison. Pendant ce temps-l, le peuple
pillait leurs maisons. Il faut convenir cependant que ces pillages
n'taient pas des vols. On faisait un immense bloc de tous les objets
que l'on jetait par les fentres et l'on y mettait le feu. Souvent mme,
il arrivait que l'on vous proposait  voix basse de faire l'acquisition
d'un bijou ou de tout autre objet de prix; mais si l'on cdait  cette
amorce, malheur vous en arrivait.

Malgr tout ce bruit, on jouait la comdie, et je ne pus m'empcher de
rire au milieu de ce triste drame d'un pisode assez comique. On donnait
au Thtre-Franais de cette ville un petit opra intitul l'_Epreuve
villageoise_. Le jockey de M. de la France doit apporter  Denise un
bouquet, dans lequel est renferm un billet. Au lieu du bouquet, il
arrive avec un large mdaillon suspendu  une norme chane, et au lieu
de dire _monsieur de la France m'envoie avec ce petit bouquet_, il
substitua: _Monsieur de la France m'envoie avec ce petit portrait_.

Au mme instant, les cris de vive Van-der-Noot[32] se firent entendre,
et la pauvre Denise fut oblige de passer  son cou, la chane et le
portrait, qui, par sa largeur, ne ressemblait pas mal  l'armet de
Mambrin. Chaque fois qu'elle se trouvait en face du parterre, on
redoublait les cris.

Quelques jours aprs mon arrive, je reus une invitation de me rendre 
Gand, pour y chanter l'hymne des patriotes belges.

     Des Belges gmissants,
      Libert chrie,
     Mre de la patrie,
     Protge tes enfants.
      nos tristes regards,
     Pour nous forger des chanes,
     Les lgions romaines,
     S'offrent de toutes parts.
     Sous le joug des Csars,
     Lorsqu'Albion succombe,
     Nous fuirons dans la tombe
     Avant d'orner son char.

La musique, qui tait d'un compositeur clbre, produisit un
enthousiasme tel qu'on devait l'attendre de la circonstance. Ce morceau
fut redemand pour le lendemain; mais ce lendemain devait amener la plus
triste catastrophe. Il n'y avait que deux rgiments autrichiens qui
gardaient la citadelle, celui de Bender et celui de Clairfay; l'arme
tait loigne de la ville et rien n'annonait qu'elle dt s'en
approcher, puisque les patriotes taient occups ailleurs. Cependant,
comme il y avait eu dans plusieurs endroits des attaques imprvues de
l'arme d'opposition, on pouvait s'attendre  quelque chose de pareil.
En effet, la citadelle fut attaque au moment o l'on y pensait le
moins, par un petit nombre de patriotes. Le commandant prit cela pour
une ruse de guerre, et se persuada que l'arme tait aux portes, car
autrement on ne pouvait penser qu'une poigne de jeunes gens eussent
voulu tenter une attaque. Aprs une lgre rsistance, la garnison peu
nombreuse met bas les armes et abandonne la citadelle. Les vainqueurs au
lieu de poursuivre les troupes, s'amusent  chanter victoire et  boire
 la sant des Autrichiens; mais bientt la garnison reconnat son
erreur. Furieuse d'avoir t trompe, elle se rpand dans la ville,
entre dans les maisons et massacre tout ce qu'elle rencontre. Tout ce
qu'il y avait d'hommes en tat de porter les armes tait hors des murs;
il ne restait donc que des bourgeois sans dfense. L'pouvante et le
carnage deviennent horribles, chacun court sans savoir o. On vient nous
dire: sauvez-vous au thtre, on ne pourra vous y supposer  cette
heure; fermez les portes et teignez toutes les lumires. C'est la
premire fois, je crois, que le thtre fut un asile inviolable. Nous y
restmes toute la nuit dans des transes mortelles, car nous ignorions ce
qui se passait, et plusieurs de ces dames avaient dans la mle leur
mari ou leur pre. Lorsque les troupes s'loignrent, nous sortmes de
notre cachette; mais les dtails que nous apprmes nous firent frmir.
Toutes les cruauts que la guerre peut enfanter avaient t commises par
ces deux rgiments qui furent appels _les Bouchers de Gand_. Ils
jetaient les enfants dans les fournaises ou les peraient de leurs
baonnettes pour les lancer  travers les fentres, gorgeaient les
vieillards; enfin la rage tait telle, que les officiers mmes, chez
lesquels on peut s'attendre  trouver secours et protection, taient
sans piti. Trois jeunes personnes charmantes appartenant  une des
meilleures familles et dont le pre tait absent pour quelques jours,
reconnaissant un officier qui avait t reu chez leurs parents, se
jettent au-devant de lui pour implorer son secours. Il dtourne la tte
sans rpondre.

--Sauvez au moins ma mre! lui crie la plus jeune.

Cette malheureuse femme tait vanouie dans les bras de ses enfants. Les
soldats se prcipitaient pour la frapper.

--Je n'y puis rien, rpond l'officier en s'loignant.

Cette cruelle rponse redoubla l'audace et la fureur de ces misrables.
Il faut tirer le rideau sur de semblables vnements.

Je partis pour Anvers, o il s'en prparait d'autres, qui n'taient pas
plus rassurant. Il y avait dans la citadelle, qui domine la ville, une
trs forte garnison; tous les proscrits s'y taient renferms. On
commenait  y manquer de vivres, et cette garnison menaait de tirer 
boulets rouges, si on ne laissait passer des secours.  chaque instant
on placardait des crite sur les arbres de la promenade, sur les
murailles des maisons, et avec une longue-vue il tait facile de
s'apercevoir qu'ils se disposaient  excuter leur menace. Comme il
tait dangereux de les rduire  la dernire extrmit, on laissa donc
entrer des provisions; et je profitai de l'ouverture de cette porte pour
sortir de la ville. Je pris la barque de Bruges pour aller  Bruxelles.
Ce charmant petit voyage, le paysage pittoresque et tranquille qui
s'offrait  moi, rafrachit et reposa mon imagination tourmente par
tant de craintes et de tableaux effrayants.

On tait dans la joie  Bruxelles. La Vierge-Noire y faisait des
miracles en faveur de la rvolution. Elle est en grande vnration en
Belgique. Place prs de la ville de Bruxelles, dans un endroit cart,
entour d'arbres touffus, elle reoit sans cesse les invocations d'une
population fervente.

La Vierge-Noire venait de manifester sa protection pour Van-der-Noot, le
Lafayette du Brabant. Un soir, on avait aperu dans sa main droite un
papier, que l'on supposa devoir tre d'une grande importance. Un des
magistrats de la ville se prsenta pour le recevoir; mais la Vierge
retira son bras. On appela un membre du clerg, qui eut tout aussi peu
de succs; mais lorsqu'elle aperut Van-der-Noot, elle avana
gracieusement la main et lui remit ce papier, qui ne devait tre confi
qu' lui, et assurer le succs de son entreprise. Il se prosterna avec
un saint respect, ainsi que ceux qui l'entouraient. Il fut reconduit par
la foule aux cris de vive Van-der-Noot!

Le lendemain, Van-der-Noot, prcd du clerg qui portait une superbe
chsse, et suivi des autorits de la ville, fut chercher la
Vierge-Noire, pour la transporter en grande pompe  l'glise
Mtropolitaine; un _Te Deum_ fut chant, et des actions de grce lui
furent rendues. Mais il parat que cette Vierge prfrait l'air pur et
le calme des champs; car,  la grande surprise des habitants, on la
retrouva le lendemain dans son champtre asile.




IX

Mon retour en France.--Une fte chez le vicomte de Rouhaut.--La marquise
de Chambonas.--M. de Genlis.--M. de Vauquelin.--M. Millin, chanteur et
antiquaire.--Mon herbier.--Le langage des fleurs.--Les
petites-matresses.


Les troubles de la Belgique htrent mon retour en France. Je devais
m'arrter  Amiens o m'attendaient MM. Saint-Georges et Lamothe;
j'avais contract avec eux un engagement pour les concerts de la
semaine-sainte. Mon mari qui tait  Paris vint au-devant de moi. Nous
nous arrtmes  Amiens, o il allait donner des reprsentations pendant
la quinzaine de Pques. Le vicomte de Rouhaut possdait une belle terre
entre Abbeville et Amiens. Il vint me voir et me pria de me charger d'un
petit rle dans une pice compose pour la fte de la marquise de
Chambonas, qui tait encore convalescente d'une maladie dangereuse.
C'tait une beaut brillante de la socit d'alors. Elle tait bonne et
aimable; aussi tout le monde l'aimait. Comme cette fte tait une
surprise qu'on lui mnageait, il ne fallait pas qu'elle se doutt de la
prsence des personnes qui devaient en faire partie. Pour ce motif, on
m'avait loge dans un joli pavillon prs du jardin o le thtre tait
construit. Nous nous rassemblmes pour la rptition, car tout le monde
savait dj ses rles, ou  peu prs du moins.

MM. de Genlis[33] et de Vauquelin[34], auteur de ce petit vaudeville,
avaient plac dans mon rle tous les airs des romances  la mode, mais
le reste tait de mauvais _Ponts-neufs_, chants dans des ouvrages de
Piis et Barr  la naissance du Vaudeville de la rue de Chartres.
J'ignorais la plupart des timbres qu'on me demandait, j'entendais
rpter  tout le monde: Ah! si Millin tait l, il nous les dirait
lui, car il les sait tous, il faut l'attendre.

Je ne connaissais pas alors M. Millin; je crus que c'tait un de nos
beaux chanteurs de socit, le coryphe des amateurs, et j'tais
impatiente de le voir arriver, lorsqu'on s'cria: Ah! le voici! Je vis
entrer un petit homme fort laid; et lorsqu'il voulut indiquer l'air du
vaudeville qu'on lui demandait, je crus entendre chanter polichinelle.
Il me prit un tel fou rire, que je fus oblige de me sauver dans la
pice voisine: il courut aprs moi d'un air enchant.

--Ah! ne vous gnez pas, me dit-il, madame, riez tout  votre aise;
c'est toujours l'effet que produit ma voix lorsqu'on l'entend pour la
premire fois.

Je m'excusai de mon mieux et la rptition continua. M. Millin jouait un
rle de bailly et je jugeai promptement qu'il tait aussi mauvais acteur
que mauvais chanteur.

--Quel est donc cet original? demandai-je  M. de Vauquelin.

--Comment, me dit-il, mais c'est un savant, un antiquaire, un
naturaliste, un botaniste, un homme du plus grand mrite.

--Pourquoi donc chante-t-il si mal?

--Voil bien une question de femme! Parce qu'il est antiquaire, il doit
bien chanter!

--Non, mais il ne devrait pas chanter du tout, car il est bien drle.

--Vous le trouverez bien plus drle encore, quand vous le connatrez
mieux. Il est fort gai, nullement pdant, et surtout fort galant avec
les dames. Toutes les jolies femmes en raffolent.

--Je suis bien heureuse de ne pas tre du nombre des jolies femmes, car
je serais bien fche d'en raffoler.

Cette fte fut trs belle, trs bien entendue, et une des dernires
donnes dans cette runion, car les grands vnements approchaient.
C'tait au moment o les ambassadeurs de Tippoo avaient excit la
curiosit gnrale. Quelques-uns de ces messieurs arrangrent  ce sujet
une petite scne charmante. Ils s'taient procur des costumes exacts et
d'une grande magnificence. M. de Vauquelin, connu par son savoir dans
les langues orientales, dit  madame de Chambonas qu'il avait voulu leur
servir d'interprte et d'introducteur. Il ajouta que ces illustres
trangers, ayant vu ce qu'il y avait de plus intressant en France,
n'avaient pas voulu passer aussi prs de l'habitation d'une des plus
jolies et des plus aimables dames, sans lui tre prsents et lui offrir
quelques objets rares de leur pays. C'tait le jour de la fte de la
marquise, et cette galanterie du vicomte de Rouhaut fut trouve de trs
bon got. La scne fut si bien amene et si bien excute, que beaucoup
de personnes y furent trompes, et que l'on vint me chercher dans mon
pavillon pour que je pusse voir incognito les ambassadeurs; mais je
reconnus bientt Saint-Georges dans l'ambassadeur cuivr. Ils taient
tous trois d'excellents acteurs de socit.

Le soir, M. de Genlis improvisa quelques couplets. C'tait le rcit de
ce qui s'tait pass dans la journe, sur l'air de _Tarare (Povero
Calpigi)_. La petite paysanne du vaudeville, dont j'avais conserv le
costume, racontait tout ce qu'elle avait vu dans la journe, et son
refrain tait toujours:

     Ah! Je n'en peux pas revenir!

Madame de Chambonas vint me remercier et m'adressa les choses les plus
obligeantes.

--Nous avons encore des projets sur vous, me dit-elle. Nous devons jouer
_le Mariage de Figaro_, j'y remplirai le rle de la comtesse; M. de
Rouhaut, Almaviva: le duc d'Harcourt, Figaro. Il faut que vous soyez
notre Suzanne et que vous mettiez la pice en scne. Vous sentez bien,
ajouta-t-elle, que je ne vous laisserai pas dans le pavillon du jardin.
M. Millin vous y remplacera et vous cdera son logement qui est prs de
moi.

--Je vous prierai seulement, madame, me dit M. Millin, de ne pas trop
dranger mes petites btises que vous verrez sur une grande table, des
papillons, des scarabes, des plantes dans un grand livre.

--Oh! monsieur, j'aurai beaucoup de respect pour votre herbier;
j'herborise quelquefois.

--Comment, madame, vous vous occupez des fleurs! Nous herboriserons
ensemble; cela me russira peut-tre mieux que le chant.

--Je le crois, lui dis-je en riant; et c'est alors moi qui vous
demanderai des conseils: nous changerons de rle.

C'est depuis ce temps, en effet, que cette occupation m'a tant
intresse et m'a fait une heureuse distraction dans nos jours de
malheur.

Je ne me doutais gure que cet homme, qui m'avait fait une si burlesque
impression au premier abord, serait plus tard un de mes amis les plus
intimes, et dont le souvenir me sera toujours cher. Je n'attendis pas si
long-temps pour apprcier ses qualits aimables et solides. Lorsqu'il
fut arrt en 93, ce fut par un singulier moyen que je pus l'avertir de
ce qui l'intressait.

La marquise de Chambonas tait le type des petites matresses. Il
existait alors parmi les femmes du grand monde, du monde lgant, un
instinct de coquetterie, bien autre que celui d'aujourd'hui, les choses
taient moins srieuses, le sicle plus frivole, on faisait du plaisir
sa principale affaire. Les femmes s'occupaient peu de littrature; tout
se concentrait chez elles dans un insatiable dsir de plaire, de
briller, d'clipser une rivale par sa beaut, son lgance. On mettait
son ambition  faire parler de son bon got, d'une toilette que personne
n'avait encore vue, et que l'on se htait de quitter aussitt qu'elle
avait t adopte par d'autres. On aimait les lettres, la musique par
ton, on protgeait les arts sans y attacher d'autre importance que celle
de la mode; on les effleurait pour soi-mme. Il entrait dans l'ducation
d'une demoiselle du grand monde d'apprendre le piano, la harpe, le
dessin; mais une fois marie, on ne s'en occupait plus. Une femme jolie
pensait, ainsi que la chansonnette de ce bon M. Delrieu, que

     Ds l'instant qu'on plat on sait tout.

L'art de la coquetterie se portait essentiellement sur l'arrangement des
draperies, sur le choix des couleurs de l'ameublement qui devait
s'harmonier avec le teint, les cheveux, le plus ou moins de fracheur de
la petite matresse qui en tait entoure. Quoi de plus choquant, par
exemple, que la couleur jaune pour une blonde, verte pour celle qui a le
sang prs de la peau? On calculait la manire d'ouvrir un rideau,
d'assombrir ou de masquer une trop vive lumire; un abat-jour dispos
avec art empchait l'clat des bougies de porter l'ombre sur la figure,
de faon  creuser les traits. Le fauteuil, le canap se plaaient dans
un jour favorable; enfin un peintre ne met pas plus de soin  faire
valoir son tableau, qu'une jolie femme n'en apportait  prvoir ce qui
pouvait lui nuire ou la rendre plus gracieuse.

La chambre  coucher tait d'une lgance recherche, car l'usage
permettait d'y recevoir des visites avant son lever. Les ruelles ont t
chantes par les potes du temps, et c'tait le temple o se prodiguait
le premier encens. Lorsqu'une dame sonnait ses femmes, la premire
camriste, dont le petit bonnet, le chignon, le toupet et le caraco, ne
la mettaient pas en rapport avec la matresse, cette femme de chambre,
leste et adroite, prenait dans un carton une baigneuse, et remplaait le
bonnet froiss de la belle dormeuse, lui passait un frais manteau de
lit; pendant ce temps ses femmes enlevaient le couvre-pieds de satin
piqu, les oreillers, et faisaient succder des mousselines brodes,
ornes de dentelle, et poses sur un taffetas de la couleur des rideaux.
Ces arrangements termins, on jetait des parfums dans l'athnienne, on
plaait des fleurs sur les consoles, des jardinires aux deux cts du
lit; on entrouvrait les doubles rideaux assez seulement pour pouvoir
jeter un coup-d'oeil sur le roman envoy la veille, ou les billets
dposs sur le guridon.

En Angleterre il serait de la plus grande inconvenance de recevoir aucun
homme dans la chambre  coucher d'une dame. Le mdecin n'y entre que
lorsqu'il y a impossibilit qu'elle vienne dans son parloir; le pre y
est seul admis, les frres rarement ont ce privilge, les cousins
jamais.

Vers deux heures les visites arrivaient; c'taient des femmes d'un moins
grand monde qui sortaient dans la matine, et quelques lgants courant
les ruelles en nglig de cheval. Le gilet, la cravate et le chapeau
rond n'taient tolrs que le matin chez les dames[35]. On parlait de ce
que l'on ferait dans la journe; on racontait des nouvelles de salon; on
mdisait un peu pour gayer la conversation.

Lorsque tout le monde tait parti, la belle dame s'habillait d'une
redingote du matin, et passait dans son oratoire.

Ce rduit mystique tait clair d'une lampe d'albtre en forme de
globe, qui projetait une lueur ple, semblable au crpuscule du soir.
Sur un petit autel entour de fleurs, on voyait un crucifix et une image
de la Vierge; vis--vis taient un prie-Dieu recouvert d'une draperie en
velours et le coussin pareil; un livre d'Heures orn de belles images et
ferm par des crochets d'un travail prcieux; sur une tablette se
trouvaient runis les sermons de Bossuet, de Massillon, de Flchier; des
mditations et autres livres saints: des cassolettes o brlaient des
parfums, embaumaient ce lieu consacr  la pit.

C'est l que l'on venait se recueillir dans les jours de bonheur, se
consoler dans les jours de tristesse.

Les dimanches et ftes, les dames assistaient  la grand'messe; dans le
carme, au sermon du prdicateur en renom; un laquais portait devant
elles le coussin et le livre d'Heures; car alors, les femmes de tous les
rangs ne ngligeaient jamais les devoirs de la religion: elles auraient
pu y apporter moins d'ostentation, mais l'glise et ses pasteurs taient
entours d'un si grand luxe, que celui des femmes pouvait s'excuser.

Lorsqu'une dame quittait son oratoire, elle mettait un lger peignoir et
passait dans son cabinet de toilette. Ce joli boudoir avait ses
ornements particuliers; les parois taient garnies de gravures des modes
qui s'taient succd et qui paraissent toujours ridicules lorsqu'elles
sont passes. On se dit, ah! bon Dieu! comment, j'ai port cela,
moi?--Oui, Madame, et vous tiez charmante avec cette coiffure.--Cela
n'est pas possible. Une toilette  la duchesse tait couverte
d'essences, de poudres, de botes en laque ou en vermeil, de coffrets
d'ivoire merveilleusement travaills, de flacons en verre de Bohme;
enfin de tout ce que l'art peut inventer de plus lgant et de plus
riche. Des sachets parfums, un sultan, des bouquets artificiels
s'offraient de tous cts. Des glaces entoures de petits tableaux de
Boucher; au plafond des Amours et des Grces, des bergers et des
guirlandes et une petite chemine  colonnettes. Tel tait l'arrangement
de cet asile clair d'une manire savante. Alors on livrait sa tte 
son coiffeur, qui attendait depuis une heure; c'tait un lve de
Lonard[26]. Ce professeur en lanait dans tout le grand monde. (Il a
fait la fortune de plus d'un.) On le faisait jaser, car son babil tait
amusant; il apportait quelque nouvelle ou trahissait quelques secrets de
toilette confis  sa discrtion. On en riait sans penser qu'il en
allait rvler autant en sortant; mais on lui passait tout, et il en
abusait: c'tait le fou des reines de la mode.

Lorsque l'approche du printemps ramenait l'poque de Longchamps, c'est
alors que le luxe talait toutes ses merveilles. Cette runion, bien
plus brillante qu'aujourd'hui, tait une affaire srieuse pour les
femmes du monde lgant. La noblesse, la robe et la finance formaient
trois classes bien distinctes, et les costumes, en voulant mme
s'imiter, ne se ressemblaient pas.

On faisait une demi toilette pour aller  la promenade. C'tait une
redingote large et croise de taffetas, garnie en blonde, la calche
baleine et le demi-voile pour attnuer le grand jour. L'hiver, la
douillette de satin et le capuchon blanc, le manchon ou l'ventail.

On allait au boulevard en voiture, ou s'asseoir aux Tuileries; on y
tait bientt environn de tous les lgants, cette faction d'ennuys
que l'on rencontre partout. On rentrait pour dner; si c'tait chez soi,
on restait en nglig,  moins cependant qu'il n'y et un bal ou des
visites. Alors les coiffures, les robes taient telles qu'on les voit
souvent dans nos comdies,  l'exception des chapeaux  la Henri IV
qu'on n'y a point encore adopts. Ces petits chapeaux en velours,
relevs sur le devant avec une ganse en diamant ou en perle, et
surmonts de plumes blanches, taient de fort bon got.

On trouve dans nos vieilles chroniques que l'abbaye de Longchamps fut
fonde par Isabelle, soeur de saint Louis. C'est l que l'on entendit les
premiers concerts spirituels; ils s'y donnaient les mercredi, jeudi et
vendredi saints. C'tait la nuit. Les voix les plus mlodieuses
chantaient les cantiques. Les jeunes filles qui clbraient les louanges
de Dieu taient caches par un rideau; ces hymnes clestes semblaient le
concert des anges. Ces concerts furent supprims par l'archevque, mais
non la promenade. Bientt ce ne fut plus une mode, mais une frnsie.
Les concerts se donnaient  l'Opra; il n'y avait pas d'autre spectacle
dans la semaine sainte.

On peut penser d'aprs le got des dames pour le luxe, que c'tait
surtout  Longchamps qu'il talait toutes ses merveilles. Long-temps 
l'avance, on ne songeait qu' inventer quelques modes, dont personne
n'et encore eu l'ide; on se cachait de son coiffeur comme d'un tratre
capable de livrer les plans de la tactique fminine qu'il ne devait
connatre qu'au moment de les excuter. La marchande de modes, la
tailleuse, taient achetes  prix d'or, et venaient passer des heures 
concerter l'attaque; elles se runissaient en conseil de guerre. On
tait sr de la victoire.

Il arrivait cependant (ainsi que dans toutes les combinaisons qui
obligent  confier son secret  la fidlit des autres), qu'il tait
vendu  celle qui doublait le prix; alors ce n'tait pas seulement une
dfaite, mais une droute complte, un vritable dsespoir. Quelle honte
d'arriver  Longchamps, ou au retour dans un salon, et d'y apercevoir
cette coiffure, cette robe, qu'on avait rves, composes avec autant de
soin qu'une dclaration de guerre ou un trait de paix! On rentrait chez
soi humilie, le coeur froiss d'avoir t prcde ou suivie, aprs tant
de temps employ  cette oeuvre mystrieuse! N'avoir t vue que la
seconde, c'tait un vritable guet-apens, surtout si la comparaison
avait pu tre un moment douteuse. Oh! alors c'tait un chagrin si rel,
que les amis se croyaient obligs de venir le lendemain consoler la
dsole, la distraire, car cet vnement avait eu du retentissement, on
savait qu'elle n'avait point paru au souper, ces soupers qui s'animaient
toujours par son esprit et ses mots piquants. La migraine avait t
horrible. Ses adorateurs n'avaient pu parvenir  lui faire oublier cet
affront sanglant, qui la rendait la fable des salons. Quant au mari, on
n'en parle pas; il paraissait  peine, un moment dans le salon de
Madame, et il et t du plus mauvais ton de souper avec elle. Il allait
faire le Sigisb chez une autre, la consoler peut-tre d'un semblable
chec, dont il avait plaisant sa femme: ce qui avait prodigieusement
augment son humeur. Elle ne reparaissait qu'au bout de quelques jours
dans un nglig de malade. Car c'tait encore l un des grands ressorts
de cette coquetterie perdue  tout jamais.

Ce nglig n'tait pas celui du matin, ni des jours ordinaires; il tait
calcul de manire  annoncer une indisposition, ou une convalescence, 
inspirer enfin un grand intrt. Lorsqu'on voyait une beaut du jour
avec un long peignoir de mousseline garni de dentelle et tombant sur des
petits pieds chausss de pantoufles piques ou fourres; une grande
baigneuse sous laquelle les cheveux relevs avec un peigne et couverts
d'une demi poudre laissaient chapper quelques boucles de ct; de
longues manches fermes au poignet par un ruban; un fichu nou de mme;
un petit mantelet blanc ouat; un capuchon ou une calche: tout cet
arrangement qui avait un cachet particulier, ne pouvait dsigner qu'une
jolie femme indispose. Aussi ne s'y trompait-on pas: on accourait prs
de la charmante malade, qui oubliait bientt son air dolent au rcit de
mille folies dont on cherchait  la distraire. Elle tait toujours
accompagne d'une amie, ou d'une dame de compagnie qui n'tait jamais
trop jolie. On ne la quittait qu'aprs l'avoir remise dans sa voiture et
lui avoir fait promettre de venir le soir dans sa loge grille, 
l'Opra ou  la Comdie-Franaise, dans ce charmant nglig de malade
qui lui allait  ravir, et auquel elle ne manquait pas cependant de
substituer une redingote de taffetas et une baigneuse en blonde sur
laquelle on posait une lgre coiffe en gaze de laine claire qui se
nouait sous le cou. On a perdu le secret de ces gazes qui allaient si
bien, et qui ne ressemblaient nullement  celles que l'on nomme ainsi
maintenant; elles taient d'un blanc un peu roux, et les fils en taient
tisss comme ceux d'une toile d'araigne. Le moyen de reconnatre 
prsent un costume de malade ou de bain, quand toutes les femmes, le
matin comme le soir, sont vtues de mme,  peu de chose prs (except
dans les salons ou  l'Opra-Italien) et encore, les modes s'y
ressemblent-elles.

 cette poque les filles taient les seules qui imitassent les grandes
dames, et plus d'une Las ou d'une Phryn aurait pu soutenir la
comparaison avec les beauts de l'antique Grce. Leur luxe surpassait
souvent celui des femmes de qualit, dont les maris blmaient la dpense
tout en prodiguant l'or  leurs matresses.

C'est au milieu de cette vie frivole et inoccupe que la Rvolution vint
fondre tout--coup sur cette socit si futile, et s'abattre sur la tte
de ces faibles femmes comme un vautour sur de pauvres colombes.

Elles furent bientt disperses dans des contres diffrentes; elles y
montrrent, pendant long-temps encore, ce got du luxe indolent de la
brillante socit parisienne. Mais l'migration qui les avait ruines
les fora bientt  rflchir plus mrement. Le malheur donne exprience
et courage  ceux qui savent le supporter noblement; elles se
retremprent  son cole. Parmi les dames migres, celles qui avaient
profit tant bien que mal de l'ducation qu'elles avaient reue, des
talents d'agrment qu'elles n'avaient fait qu'effleurer, cherchrent 
les perfectionner pour les transmettre  des lves. Accueillies avec
bont dans les pays trangers, elles y portrent cette fleur de bon
got, d'urbanit, de politesse, qui a toujours distingu les Franaises.
Forces de recourir au travail ou aux arts, elles s'en firent un
honorable moyen d'existence pour elles et pour leur famille. On les vit
matresses de langue, de piano, de chant, de harpe, de guitare, Madame
de la Tour-du-Pin, femme jeune, jolie et riche, habitue  tout le luxe
du grand monde,  toutes les aisances de la vie lgante, tait fermire
aux tats-Unis; elle allait, couverte d'un grand chapeau de paille, et
monte sur son ne, vendre ses fruits, son beurre et ses fromages  la
crme qui avaient une grande renomme; c'est ainsi qu'elle apparut  M.
de Talleyrand. Et l'on n'a pas oubli le charmant pisode que lui a
consacr l'abb Delille dans son pome de _la Piti_. La plupart des
femmes ont support noblement et sans se plaindre ce temps d'infortune.
Quelques-unes ont montr, dans la Vende, un courage au-dessus de leur
sexe, et cela depuis madame de la Rochejacquelin, jusqu' l'hrone de
Miti; cette mre qui ayant plac un baril de poudre au milieu de sa
chaumire, s'entoura de ses enfants, et, arme d'un pistolet, fit
reculer les soldats qui voulaient pntrer dans son asile.

La frivolit peut tre dans l'esprit sans attaquer le coeur ni dtruire
l'nergie. Nos brillants colonels parfums, qui s'tablissaient devant
un mtier de tapisserie et dcoupaient des oiseaux et des clochers avec
une adresse qui faisait l'admiration des belles, n'en avaient pas moins
de valeur au jour du danger, et le jeune d'Assas, ce Dcius franais,
qui sous le feu et les baonnettes, cria:  moi Auvergne, voil
l'ennemi! tait probablement un charmant lgant de salon.

Je revis M. Millin chez Julie Talma,  laquelle il n'avait pas manqu de
raconter son peu de succs auprs de moi dans le genre lyrique,  la
fte de la marquise de Chambonas. M. Millin tait un homme d'un commerce
agrable, savant sans pdanterie, d'une activit inconcevable, faisant
marcher ensemble des habitudes de socit et son travail d'antiquaire du
cabinet des mdailles  la Bibliothque-Royale, dont il tait
conservateur; ses cours de botanique, d'antiquits, d'histoire
naturelle, ses recherches sur les manuscrits et son Magasin
encyclopdique. Son aimable caractre, sa gat inpuisable, le
faisaient rechercher des jeunes femmes, parce qu'il les amusait[37].
Tout au travail le matin, tout au plaisir le soir, il en jouissait comme
un homme qui a besoin de distraire son esprit d'une application
fatigante; mais aussi il ne fallait pas s'aviser de venir l'interrompre
dans ses graves occupations, pour lui demander un ouvrage, pour mener
quelques dames au cabinet des antiques,  une heure inaccoutume.

Il me fit un matin cette rponse laconique: L'on voit le cabinet des
antiques  jour fixe; quant  moi, l'on peut me voir tous les jours,
mais il faut prendre mieux son temps.

M. Millin tait un ami dvou et d'excellent conseil; je lui dois
beaucoup, car il m'a donn l'amour de l'tude. Ce plaisir survit  la
jeunesse, il empche de s'apercevoir de la marche du temps, fait
supporter la mauvaise fortune et rend philosophe sans qu'on s'en doute.
Lorsqu'on vit dans le souvenir du pass en s'occupant du prsent, on
rve un avenir meilleur, qu'on ne verra peut-tre pas, mais il semble
qu'un gnie bienfaisant vous le montre dans le lointain; la vie se
termine en rvant ainsi.

En 1790, la littrature, les arts, les modes, tout portait l'empreinte
de ce premier enthousiasme qui faisait croire  ces jeunes gens que la
grandeur romaine allait renatre. On ne jouait au
Thtre-Franais-Richelieu que les tragdies de _Brutus, la Mort de
Csar, Virginie_, ou d'autres ouvrages nouveaux dans le mme genre,
_Caus Gracchus, Epicharis et Nron;_  l'Opra, _Miltiade  Marathon,
Horatius Cocls_. Il fallait bien s'instruire pour comprendre ce qui se
passait autour de soi. Les femmes s'occupaient de l'histoire, dont
beaucoup parmi elles, moi la premire, se souvenaient  peine d'avoir
fait quelques extraits dans leurs tudes premires. Mais quand les
proscriptions de _Brutus_ et de _Sylla_, n'eurent que trop d'imitateurs,
nous apprmes ce sicle par un triste parallle. Les annes 1792, 93, 94
surtout, par les malheurs qu'elles tranaient  leur suite, portaient
notre esprit vers l'histoire romaine. M. Millin dirigeait mes lectures,
mais j'avoue que je prfrais l'histoire grecque. Ce sicle de Pricls
m'enchantait. _Anacharsis_, l'ouvrage du docteur Paw, les comdies de
Plaute, de Mnandre, taient mes lectures favorites.

Lorsque M. Denon revint d'Egypte, je lus chez M. Millin, son ouvrage,
avant qu'il part dans le monde. Je fis alors une connaissance plus
intime avec _Isis_ et _Osiris_, et il me reprit aussi une grande passion
pour la botanique que j'avais un peu nglige; d'ailleurs c'tait la
mode. Toutes les femmes lgantes herborisaient, allaient au Jardin des
Plantes au cours de M. Millin et  celui de Van-Spandonck pour dessiner
les fleurs. Ceci me ramne  une circonstance singulire. M. Millin,
comme je l'ai dit, me guidait dans mes tudes, mais les choses trop
srieuses ne pouvaient long-temps m'occuper, Le hasard me fit rencontrer
une dame qui herborisait ainsi que moi; elle avait habit long-temps les
Indes o son mari tait attach  une ambassade. Elle y avait appris des
choses fort amusantes, relatives aux fleurs et aux plantes; elle m'en
communiqua plusieurs. Je formai un herbier symbolique que j'intitulai:
_Rveries d'une Femme_.

Je faisais chaque jour de nouvelles dcouvertes. C'tait une manire
d'crire en chiffres d'une espce bizarre. Quand j'eus bien class
toutes mes richesses, je fus, toute fire de mon savoir, m'en vanter 
M. Millin qui se moqua de moi, comme on peut le penser.

--Mais enfin, lui disais-je, les anciens ne prtaient-ils pas des
symboles aux fleurs? En Allemagne, on attache encore une ide de
sentiment  l'arbre plant le jour de la naissance d'un enfant; il croit
avec lui et on s'attriste s'il dprit; on se rjouit s'il prospre: il
semble qu'une sorte de magntisme agisse sur ces deux plantes d'une si
diffrente espce. Combien de fleurs dont les noms nous expriment une
pense! Un souci, un cyprs, un saule pleureur, ne sont-ils pas
l'expression muette de la mlancolie? Une pquerette, cette marguerite
des champs, est un prsage pour les jeunes filles. Le chvre-feuille
peint la persvrance; une petite _Ne m'oubliez pas_, se nomme ainsi
dans toutes les langues.

--Vous tes folle, me disait M. Millin, vous vous occupez de niaiseries,
plutt que de choses utiles.

Je me trouvai fort dsappointe, et me promis bien  l'avenir de ne plus
faire part de mes dcouvertes  ce svre professeur.

Cependant, il tait un peu comme ces maris qui se moquent de leurs
femmes, en les voyant tirer les cartes, et qui regardent de ct.

Eh bien, me disait-il, la science des symboles fait-elle des progrs?
il faut publier cette nouvelle _Flore des Dames_, je vous rponds du
succs.

Notre sorcellerie tait bien innocente. Hlas! il ne prvoyait pas alors
que cette folie dont il se moquait, deviendrait plus tard un moyen de
communication pour donner des avis prcieux  des amis renferms dans
les prisons, dans celle surtout du Luxembourg, dont la position
permettait de s'apercevoir de loin.

Tous les jours cette alle du milieu, qui fait face au palais, tait
remplie de femmes, d'enfants, de vieillards; on se voyait  peine 
travers des carreaux grills, mais le coeur devinait ce que les yeux
n'apercevaient qu'avec difficult. On errait le soir comme des ombres
silencieuses. Une corde tendue empchait d'avancer, et des sentinelles
places de distance en distance piaient le coup-d'oeil ou le mouvement
furtif de ces malheureux.

Cependant on trouvait moyen de tromper leur vigilance. C'est d'une de
ces fentres que M. M. de C. guettait un regard d'une jeune et belle
femme qui donnait la main  un joli enfant, et en portait un autre prs
de devenir orphelin. Elle m'inspirait un vif intrt; elle s'en aperut
et chercha les moyens de venir causer avec moi. Le malheur rend
communicatif. Ayant remarqu que j'avais toujours des fleurs  la main,
elle m'en demanda le motif, et je lui racontai ce que j'ai dit plus
haut. On peut penser combien elle fut charme de cette dcouverte. De ce
moment, nous ne nous occupmes plus que des moyens de faire parvenir un
alphabet de fleurs. Ce n'tait pas chose facile, car tout paraissait
suspect. Cependant, avec de l'argent, nous parvnmes  persuader un des
hommes employs au service des prisons.

--Cela ne peut en rien vous compromettre, lui dis-je, il n'y aura aucun
papier cach. S'il y en avait, il vous serait bien facile de vous en
apercevoir. Des fleurs, cela fait tant de plaisir  un pauvre
prisonnier! seulement  les voir,  les respirer! C'est un souvenir de
sa femme et de ses enfants.

Enfin,  force de prorer, il finit par y consentir. Nous parvnmes au
moins  nous distraire par cette occupation, et nous consultions nos
oracles. Je ne suis pas superstitieuse, mais le hasard produit
quelquefois des rapprochements si bizarres, que, lorsqu'ils se
rapportent  notre pense, on est entran sans mme s'en apercevoir. Si
l'on n'y croit pas, au moins cela charme un moment nos ennuis, surtout
si nous y trouvons du rapport avec ce qui nous intresse. Mais,
lorsqu'on est accabl sous le poids de l'adversit, c'est alors que
l'me est plus entrane  la faiblesse; on croit dcouvrir une
inspiration cleste dans chacune des ides qui frappent notre pauvre
imagination malade. Casanova n'a-t-il pas cru voir le jour et l'heure de
sa dlivrance dans l'arrangement et le nombre de lettres d'un vers
italien? Si les plus grands hommes mme se sont souvent laisss bercer
par ces illusions, on peut bien nous les pardonner  nous, faibles
femmes, toujours sduites par un sentiment.

Ce fut, hlas! par une scabieuse, symbole de veuvage, et un souci, que
l'on m'apprit la mort de M. M. de C. Je la cachai le plus long-temps que
je pus  cette pauvre jeune mre, qui tait dans son lit en ce moment,
et fort heureusement incapable d'en sortir. Elle ne le sut que lorsque
le char funbre emporta un si grand nombre de victimes, qu'il n'tait
plus possible de rien ignorer ni de tromper personne.

On n'a vraiment pas rendu assez de justice aux femmes de cette poque.
J'en ai connu, vivant mal avec leurs maris, s'tant mme spares d'eux
pour diffrence d'opinion. Et bien! lorsque ces mmes maris se
trouvrent compromis, ou coururent des dangers, on les vit s'employer
pour eux avec un zle admirable, rester aux portes de ceux dont elles
espraient la plus faible grce, Par tous les temps, par toutes les
saisons, cette malheureuse madame Dubuisson[38], si petite matresse, si
lgante, courait dans la boue, par la pluie; par la neige, supportait
toutes les intempries des saisons, toutes les humiliations, pour porter
quelque adoucissement au sort de son mari. Cela n'aurait eu rien
d'tonnant s'ils eussent bien vcu ensemble, mais depuis long-temps ils
taient spars; elle habitait Bruxelles, et n'avait aucune relation
avec lui. Elle accourut, lorsqu'elle le sut en pril; elle ne put le
sauver, et mourut de douleur quelques temps aprs lui. L'amiti se
rveille, les torts s'oublient dans de pareils moments.




X

Le comte de Tilly.--Rivarol.--Vers d'une dame 
Rivarol.--Champcenetz.--Tours que jouait Champcenetz  ses
cranciers.--Ses bons mots en allant  l'chafaud.--Le chevalier de
Saint-Georges.--Son talent musical.--_Les amours et la mort du pauvre
oiseau_.--Son ami Lamothe.


Les personnes que je rencontrais le plus frquemment dans la socit de
madame de Chambonas taient gnralement remarquables par leur amabilit
et leur esprit. Plusieurs d'entre elles ont mme jou dans le monde un
rle assez important. Mais toutes n'avaient pas, comme M. Millin, les
qualits solides qui inspirant la sympathie et l'attachrent. Le comte
de Tilly, auteur de la romance qui a eu une si grande vogue:

     Tu le veux, je pars pour l'arme.

Le comte de Tilly avait, comme Champcenetz, un esprit mordant qui lui
faisait de nombreux ennemis. Lorsqu'il prenait quelqu'un  tic, il tait
d'une amertume extrme et disait des choses blessantes, s'embarrassant
peu si ses pointes acres ne pntraient pas trop avant. Il fallait se
garder de le provoquer, car il tait toujours sur la dfensive et
espadronnait  droite,  gauche. C'tait un bel homme, de tournure
lgante, d'une figure distingue; aussi les femmes l'avaient gt, et
malgr beaucoup d'esprit et de tact, il ne pouvait viter un air de
fatuit et de distraction qui visait  l'impertinence. Il a paru
long-temps jeune;  cinquante ans, on lui en aurait  peine donn
trente. Avec tous les moyens de plaire, il dplaisait[39].

Rivarol avait aussi quelque suffisance, mais il tait plus aimable; il
prodiguait de ces mots heureux qui se retiennent et se rptent.

Une femme aimable devant laquelle il avait dit qu'il n'aimait pas les
femmes d'esprit; qu'il prfrait une niaise, avec quinze ans et de la
fracheur, lui avait crit ces vers sur son album:

     Cette morale peu svre
     Sduira plus d'un jeune coeur.
     Il est commode et doux de n'employer pour plaire
     Que ses quinze ans et sa fracheur.
     Mais un amant que l'esprit indispose
     Peut-il tre constant! oh! non!
     Celui qui, pour aimer, ne cherche qu'une rose,
     N'est srement qu'un papillon!

Rivarol tait l'un des rdacteurs des _Actes des Aptres_ avec
Champcenetz, Mirabeau-_Tonneau_, etc. Celui-ci devait ce surnom  sa
prodigieuse grosseur et  son incontinence; si l'on doit croire le bon
public, car je n'en ai rien entendu dire dans ces runions
particulires. Au reste, c'tait aussi, dit-on, un homme d'un trs grand
mrite. Tous les gens de lettres qui travaillrent depuis  ce journal
en vogue, se rencontraient alors chez la marquise de Chambonas.

M. Champcenetz avait un esprit de critique d'autant plus dsesprant
qu'il frappait souvent juste; il ne mnageait personne: aussi tait-il
fort peu aim des artistes. Ses mots passaient de bouche en bouche, de
salon en salon, et gagnaient toutes les classes. Comme ils taient
mchants, ils ne s'oubliaient jamais; ils taient souvent de mauvais
got, comme celui-ci, par exemple:

Une demoiselle Dufay dbutait  l'Opra-Comique (alors Favart); elle
avait choisi le rle de Lucette, dans l'opra de la _Fausse Magie_, pour
le morceau de chant qui commence le second acte:

     Comme un clair, la flatteuse esprance...

Ce qui a fait donner  cet air, le nom de _l'clair_. M. de Champcenetz
tait  la porte du balcon, appuy contre une colonne; il coutait en
billant, lorsque M. de Narbonne qui s'intressait  ce dbut, arrive
tout essouffl et dit  M. de Champcenetz:

--Mademoiselle Dufay a-t-elle chant, _comme un clair_?

--Non, mon cher, comme un cochon.

Cela fut entendu de ses voisins qui ne manqurent d'en rire et de le
rpter.

Il avait beaucoup de cranciers, et il leur jouait des tours de page.
Les voyant arriver de sa fentre, il faisait chauffer la clef de sa
porte, de manire  leur brler outrageusement la main; il les entendait
dgringoler les escaliers, en grommelant et le menaant des huissiers,
ce qui ne l'inquitait gure.

Un jour, apercevant un de ses plus tenaces cranciers, il prend son
manteau, car il commenait  pleuvoir, et s'empresse de le joindre dans
la cour. Bientt la pluie tomba  verse, et le crancier furieux fut
oblig de lcher prise. Alors M. de Champcenetz se mit  chanter le
morceau de _Didon_:

     Ah! que je fus bien inspire,
     Quand je vous reus dans ma cour.

Il tait bien l'homme le plus gai, le plus amusant que j'aie jamais
connu. Hlas! il porta cette gat jusqu'au pied de l'chafaud. Il
disait au prince de Salm, dont la charette prcdait la sienne: Donne
donc pourboire  ton cocher, ce maraud ne va pas. Et au prsident
Fouquier-Tinville, qui lui tait la parole: Ah a, ne plaisantez pas,
c'est qu'il n'y a pas moyen de se faire remplacer comme dans la garde
nationale.

Quelques temps avant d'tre arrt, il disait d'un dput, envoy en
mission dans les Pyrnes: Il va y faire des cachots en Espagne.

Je revins  Amiens, o Saint-Georges et Lamothe m'attendaient pour
organiser leurs concerts.

Saint-Georges et Lamothe taient Oreste et Pylade; on ne les voyait
jamais l'un sans l'autre. Lamothe, clbre cor de chasse de cette
poque, et t aussi le premier tireur d'armes, disait-on, s'il n'y
avait pas eu un Saint-Georges. La supriorit de Saint-Georges au tir,
au patin,  cheval,  la danse, dans tous les arts enfin, lui avait
assur cette brillante rputation dont il a toujours joui depuis son
arrive en France. Il tait un modle pour tous les jeunes gens d'alors,
qui lui formaient une cour; on ne le voyait jamais qu'entour de leur
cortge. Saint-Georges donnait souvent des concerts publics ou de
souscription; on y chantait plusieurs morceaux dont il avait compos les
paroles et la musique; c'taient surtout ses romances qui taient en
vogue. Celle que je vais citer, est une des plus faibles dont j'ai
conserv la mmoire, il me la fit chanter dans une de ses soires chez
la marquise de Chambonas.

     L'autre jour sous l'ombrage
     Un jeune et beau pasteur
     Soupirait ainsi sa douleur
      l'cho plaintif du bocage.
     Bonheur d'tre aim tendrement,
     Que de chagrins vont  ta suite.
     Pourquoi viens tu si lentement
     Et t'en retournes-tu si vite?

     Ma matresse m'oublie,
     Amour fais-moi mourir
     Quand on cesse de nous chrir,
     Quel cruel tourment que la vie.
     Bonheur d'tre aim tendrement, etc.

Saint-Georges possdait le sentiment musical au plus haut degr, et
l'expression de son excution tait son principal mrite. Un morceau qui
lui valut de grands succs sur le violon, c'tait _les Amours et la mort
du pauvre oiseau_. La premire partie de cette petite pastorale
s'annonait par un chant brillant, plein de lgret et de fioritures;
le gazouillement de l'oiseau exprimait son bonheur de revoir le
printemps, il le clbrait par ses accents joyeux.

Mais bientt aprs venait la seconde partie o il roucoulait ses amours.
C'tait un chant rempli d'me et de sduction. On croyait le voir
voltiger de branche en branche, poursuivre la cruelle qui dj avait
fait un autre choix et s'enfuyait  tire d'ailes.

Le troisime motif tait la mort du pauvre oiseau, ses chants plaintifs,
ses regrets, ses souvenirs o se trouvaient parfois quelques
rminiscences de ses notes joyeuses. Puis sa voix s'affaiblissait
graduellement, et finissait par s'teindre. Il tombait de sa branche
solitaire; sa vie s'exhalait par quelques notes vibrantes. C'tait le
dernier chant de l'oiseau, son dernier soupir[40].

Je fis un nouvel engagement avec Saint-Georges et Lamothe pour des
concerts,  Lille, en 1791. Lorsqu'ils furent termins, Saint-Georges
comptait les renouveler  Tournay. Cette ville tait alors le
rendez-vous des migrs[41]. Ils ne voulurent point y admettre le
crole. On lui conseilla mme de n'y pas faire un plus long sjour.

Ce fut  son retour  Paris que Saint-Georges forma un rgiment de
multres dont on le nomma colonel; il revint  Lille au moment du sige,
et son rgiment se battit contre les Autrichiens. J'appris depuis que
Saint-Georges et Lamothe taient partis pour Saint-Domingue qui tait en
pleine rvolution; on rpandit mme le bruit qu'ils avaient t pendus
dans une meute. Depuis assez long-temps je les croyais donc morts, et
je leur avais donn tous mes regrets, lorsqu'un jour que j'tais assise
au Palais-Royal avec une de mes amies, et que notre attention tait
fixe  la lecture d'une gazette, je ne remarquai pas tout de suite deux
personnes qui s'taient places devant moi. En levant les yeux, je les
reconnus, et je jetai un cri comme si j'eusse envisag deux fantmes;
c'taient Lamothe et Saint-Georges, qui me chanta:

      la fin vous voil! Je vous croyais pendus.
     Depuis bientt deux ans qu'tes-vous devenus?

--Non leur dis-je, je ne vous croyais pas prcisment pendus, mais bien
morts, et je vous ai pris pour des revenants.

--Nous le sommes en effet, car nous revenons de loin, me dirent-ils.

Je les revis plusieurs fois encore, mais nous fmes bientt tous
disperss.  mon retour de Russie, en 1813, Saint-Georges ne vivait
plus, Lamothe tait attach  la maison du duc de Berry. Aprs
l'horrible catastrophe de ce prince, Lamothe alla  Munich, o Eugne
Beauharnais l'accueillit avec empressement: mais destin  survivre 
tous ses protecteurs, je le retrouvai en passant dans cette ville. Le
roi de Bavire actuel lui avait conserv sa place. C'est lui qui nous
fit voir ce beau thtre o l'on joue le grand opra. Le roi est
passionn pour la musique, et l'on y excute quelquefois ses partitions;
mais cette vaste salle est d'un aspect bien triste, par le peu de monde
qui s'y trouve runi.




XI

Talma dans _Charles IX_.-Il est admis socitaire du Thtre
Franais.--Le thtre des lves de l'Opra.--Le thtre de
Monsieur.--Prville et Raffanelli.--Mon dbut dans la _Serva Patrona_ et
dans _le Devin du village_.--Dubuisson.--Le comte de
Grammont.--Anecdotes.--Je prends l'emploi des soubrettes: Mon dbut au
thtre de la rue Richelieu dans _Guerre ouverte_.


Je reprends ma correspondance avec madame Lemoine-Dubarry.

 madame Lemoine-Dubarry,  Toulouse.

     Paris, ... mai, 1790.

     Chre madame Lemoine.

     Me voici enfin de retour  Paris, et mon premier soin est de vous
     donner des nouvelles, non sur la politique (que je ne comprends pas
     et dont je suis ennuye d'entendre parler sans cesse), mais sur les
     vnements qui en sont les rsultats, ceux surtout, qui concernent
     les arts et la littrature.

     On parle d'un dcret qui autoriserait  jouer les anciens ouvrages
     sur d'autres thtres que ceux qui jusqu' ce jour se sont seuls
     empars de cette proprit. Il me semble, moi, que cela serait fort
     heureux, et permettrait au moins aux talents ignors, faute de
     pouvoir se produire, de se montrer dans un jour favorable. Les gens
     de lettres usent de toute leur influence pour obtenir ce rsultat.
     Cela doit se dcider dans quelques jours; je ne manquerai pas de
     vous l'crire.

     L. F.

 la mme.

     Je suis alle hier au Thtre-Franais voir cette pice de
     _Charles IX_, dont j'avais tant entendu parler. C'est le premier
     rle important que Talma ait cr. J'avais un grand dsir de
     connatre cet acteur et de causer avec lui. L'occasion s'en est
     prsente, et je l'ai saisie avec empressement. Il a un tel amour
     pour son art, qu'il ne manque aucune occasion de l'exercer; et
     comme il joue fort agrablement dans la comdie, on le sollicite
     souvent de donner des reprsentations  Versailles et 
     Saint-Germain. Elles sont montes avec des amateurs et quelques
     acteurs qui, n'tant point employs, peuvent disposer de leur
     temps. On vient de Paris pour voir Talma dans les grands rles
     qu'il ne joue point au Thtre-Franais.

     On est venu dernirement me demander si je voulais jouer la
     soubrette dans _la Pupille_, avec Talma, qui jouait le rle du
     marquis. J'ai accept, comme vous pouvez croire, car c'tait une
     vritable partie de plaisir pour moi. Il est mari depuis peu de
     temps. Madame Talma est venue me chercher dans sa voiture: c'est
     une femme charmante, et qui m'a plu au premier abord. Il est des
     personnes qui ne vous semblent pas trangres, et que l'on ne croit
     jamais voir pour la premire fois; cette attraction est aussi
     inexplicable que le sentiment rpulsif que nous prouvons parfois
     pour quelques autres; il est rare cependant que ce premier
     mouvement ne se trouve pas justifi par la suite.

     On se dispose  faire l'ouverture du nouveau thtre de la rue de
     Richelieu. L'on y rpte des ouvrages de Pigault-Lebrun, _la
     Joueuse, l'Orpheline, Charles et Caroline_.

     L. F.

 la mme.

     Je vais beaucoup chez Julie Talma. C'est une aimable femme; elle a
     un esprit qui sait se mettre  la porte de tous les ges. Elle m'a
     prise en amiti, et j'en suis toute fire. C'est la seule personne
     qui pouvait me faire supporter votre absence; elle est aussi pour
     moi un excellent guide. Ses conseils sont toujours justes; elle
     connat si le bien monde! Je rencontre chez elle une socit qui
     pourra me mettre  mme rendre notre correspondance plus
     intressante.

     Puisque vous voulez que je vous crive tout ce qui me frappe ou
     m'intresse, pour commencer, je vous parlerai des succs de Talma
     auquel vous trouvez tant d'avenir; vous savez comme il se fait
     remarquer dans les moindres rles. Le public, qui le voit toujours
     avec plaisir, lui a fait dernirement une application flatteuse
     dans le petit rle d'amoureux de _l'Impromptu de campagne_. Lorsque
     le baron lui dit:

          Vous avez du talent, et je jure ma foi
          Que vous serez reu comdien _franois_.

     On a applaudi  trois reprises, et ses camarades voulant ratifier
     la rception du public l'ont admis  l'unanimit. Mais il ne
     trouvera jamais le moyen de faire valoir ses belles dispositions;
     on ne lui permettra pas de paratre dans aucun rle de
     quelqu'importance. Les jeunes auteurs qui composent la socit de
     Julie Talma voudraient lui en donner dans leurs pices; mais ce
     serait un titre d'exclusion pour leurs ouvrages. Je vous dirai
     mieux cela dans quelque temps

     L. F.

 la mme.

     Madame,

     Le fameux dcret dont il est question depuis long-temps vient de
     passer. Vous ne pouvez vous faire une ide de la rvolution que
     cela a produit. La gaze derrire laquelle on jouait et l'on
     chantait sur un petit thtre du boulevard a t dchire par des
     jeunes gens. Les Beaujolais o l'on mimait sur la scne, tandis que
     l'on chantait dans la coulisse, se sont mis  parler et  chanter
     eux-mmes. Enfin ils sont tous comme des fous.

     M. de Renier, surnomm _le Cousin Jacques_, titre qu'il prend dans
     son journal des _Lunes_, a dj commenc. On engage tous les sujets
      rputation: on prtend que de brillantes propositions ont t
     faites aux mcontents du faubourg Saint-Germain; les gens de
     lettres le dsirent beaucoup, parce que cela les affranchirait des
     entraves qu'ils prouvent pour faire jouer leurs ouvrages.

     L. F.

     _P. S_. Ce que je vous disais au commencement de ma lettre est
     maintenant certain. Tout est en rumeur au faubourg Saint-Germain,
     on crie  l'ingratitude, surtout pour Talma, qui demande qu'on le
     classe dans un emploi, ou qu'on le laisse libre. Dugazon, son
     professeur et son ami, l'excite  s'affranchir des entraves qui
     l'empchent de paratre avec avantage. Le Thtre-Franais fait
     valoir son engagement; un procs va dit-on s'en suivre. L'on ne
     parle pas d'autre chose, et chacun prend parti dans cette affaire
     selon son opinion. David, Chnier Ducis, tous les amis de Talma
     enfin, le poussent  rompre, mais le pourra-t-il? Je vous crirai
     tout cela avant peu; puisqu'il faut toujours vous dire adieu.

     L. F.

Au moment o je faisais part  madame Lemoine-Dubarry de cette
rvolution dramatique, le thtre des lves de l'Opra reparaissait
sous une nouvelle forme. On cherchait des chanteuses, j'y fus engage.
Avec la libert des thtres, on avait pris la libert de tout jouer,
mais les lves devaient reprsenter plus particulirement des
traductions italiennes; spculation assez heureuse, attendu que
l'opra-buffa tait en grande faveur et que fort peu de personnes
entendaient  cette poque l'italien. On venait  notre thtre pour
comprendre les ouvrages que l'on reprsentait  la salle de _Monsieur_
aux Tuileries, qui fut le premier thtre o parurent les chanteurs
italiens.

Comme nous devions jouer les traductions, on nous avait donn la
facilit d'assister aux rptitions des ouvrages nouveaux; cela nous
formait le got, car il y avait d'excellents chanteurs, Mengozzi,
Viganoni, Nozzari, mesdames Baletti et Morichelli, et puis Raffanelli,
ce dlicieux acteur qui a laiss une rputation dont on se souvient
encore et qui tait si comique sans charge, si admirable dans le
_Matrimonio Secreto_ et dans Bartholo du _Barbier de Sville_. Prville
qui l'entendait vanter, voulut le voir dans ce rle dont il pouvait
apprcier les moindres dtails.

 la scne o il ouvre la fentre: cette jalousie qui s'ouvre si
rarement, Prville remarqua qu'il en pousseta l'appui avec son
mouchoir, Il se dit: Voil un acteur qui rflchit sur son art; il doit
mriter sa rputation. En effet il en fut enchant, et il rptait
souvent cette premire remarque en disant aux jeunes gens auxquels il
donnait des conseils: Voil comme l'on joue la comdie! il ne suffit
pas de dire passablement un rle, il faut s'occuper des moindres dtails
qui vous ramnent  la vrit de la vie relle.

Raffanelli fut extrmement flatt d'avoir obtenu le suffrage de ce grand
comdien.

Barilli eut beaucoup de peine  remplacer Raffanelli. C'tait cependant
un fort agrable acteur, qui avait une trs belle voix, et son devancier
n'en avait pas du tout. Mengozzi, chanteur habile, en avait aussi trs
peu, mais une si excellente mthode qu'il remplaait par l'art ce qui
lui manquait de moyens naturels. Il tait auteur de quantit de jolis
morceaux.

     S m'abandonne mio dolce amore,

tait un des plus  la mode et des plus expressifs; il a bien voulu me
donner quelquefois des conseils dont j'tais extrmement reconnaissante.
En gnral j'ai eu beaucoup  me louer de l'obligeance des acteurs du
thtre Italien.

Plus tard vinrent madame Strinasaci, et Tachinardi et cette charmante
madame Barilli qui fut l'idole du public, non-seulement pour son talent,
mais pour ses vertus prives, pour sa bont et sa bienfaisance. Elle fut
enleve trop tt  l'admiration du public. Elle eut pour cortge  son
convoi, tous les malheureux qu'elle soulageait journellement, et qui la
pleurrent comme une mre; ce n'taient point des pleurs pays, car ces
pauvres gens taient venus d'eux-mmes. Ce fut une consternation dans le
quartier de l'Odon.

Nous emes, depuis madame Grassini, qui reprsentait si bien une reine
par la noblesse de son port. Pour juger de sa beaut, il faut voir son
portrait, fait par madame Lebrun-Vige. Madame Catalani vint aprs;
madame Catalani, que j'ai retrouve dans les pays trangre, toujours si
bonne! si serviable! Elle y a joui d'une considration que l'on accorde
rarement  ce degr. Elle tait aime pour elle-mme, autant que pour
son talent, et cet admirable gosier dont le larynx, selon l'opinion de
plusieurs docteurs, tait de la mme nature que celui du rossignol.

Le dsir de parler des chanteurs italiens m'a carte de mon dbut au
thtre des lves de l'Opra et j'y reviens. La libert de jouer tous
les ouvrages me donna la facilit de choisir. J'avais assez de sret
comme lve de Piccini pour ne pas craindre d'aborder des rles
importants. Je demandai donc celui de la _Serva Patrona_ qui n'avait
encore t jou en franais que par madame Davrigny, la Damoreau de
l'poque, et celui de Colette du _Devin de village_ qui m'avait t
montr par madame Saint-Huberty. Il paraissait si trange, si audacieux
alors que l'on ost jouer des ouvrages des grands thtres, que la plus
brillante socit vint en foule pour se moquer de nous.

Dubuisson[42], auteur de _Tamas Kou-li-Kan_, traduisait tous les
ouvrages italiens. C'tait un homme fort brusque et fort peu poli, un
vritable bourru bienfaisant. Lorsqu'il vit l'annonce de mes dbuts dans
la _Serva patrona_, il arriva chez notre impresario, chez qui je dnais,
et son premier mot fut:

--tes-vous fou? est-il bien vrai que vous allez faire jouer ces deux
ouvrages? et quelle est l'extravagante qui a la folle prsomption de se
mesurer avec madame Davrigny?

--Mais c'est celle qu'on a destine  chanter les rles de madame
Balletti.

--C'est bien diffrent; on viendra pour connatre le sujet des ouvrages,
on ne fera pas de comparaison.

--Eh bien! monsieur, c'est moi qui ai l'audace de jouer _la
Servante-Matresse_.

--Tant pis pour vous, car vous serez siffle.

--Peut-tre: lorsqu'on dbute  l'Opra-Comique, ne joue-t-on pas les
rles des sujets qui ont le plus de faveur?

--Ce n'est pas de mme.

Enfin il serait trop long de rpter toutes les choses aimables et
encourageantes qu'il m'adressa  ce sujet. On le plaa  table  ct de
moi, et, avec une coquetterie de femme, je fis ce que je pus pour le
ramener de ses prventions. Je lui dis les raisons qui m'avaient
dtermine, et je le priai de ne pas trop me dcourager.

--Moi, me dit-il d'un ton plus radouci, je ne suis rien l-dedans, mais
le public... Vous seriez  la hauteur de l'autre (ce que je ne crois
pas), qu'on n'en conviendrait point.

--Enfin que faire? la reprsentation est annonce. Eh bien, si je tombe,
je suis assez jeune pour me relever plus tard.

Le jour approchait. Je suppliai l'administration de ne laisser entrer
aucune personne trangre  la rptition. Craignant les critiques
anticipes, je ne rptai le grand morceau de la _Serva_ que pour les
ritournelles et les rentres; je ne chantai pas. Je dois dire cependant
que plus le moment approchait, plus je sentais mon courage se ranimer.
Si j'eusse cd au sentiment de la peur, j'tais perdue. Comme j'tais
musicienne assez adroite, je savais ce que je pouvais risquer. La salle
tait comble, et les premiers balcons taient occups par un certain duc
de Grammont et sa socit. Il donnait le ton, et les artistes les plus
clbres allaient faire de la musique chez lui. Il avait dans son
chteau,  la campagne, prs Paris, un petit thtre sur lequel on
essayait souvent les opras nouveaux, comme on lit un manuscrit en
socit avant de reprsenter la pice. Le balcon qui faisait face au
sien tait rempli d'habitus; ils parlaient si haut, que l'on entendait
tout ce qu'ils disaient. Je ne descendis qu'au moment d'entrer en scne;
et comme j'avais une jolie toilette, une assez jolie tournure, dit-on,
il se fit un mouvement dans la salle qui n'tait pas trop  mon
dsavantage (les femmes ne s'y trompent gure). Toutes les lorgnettes
taient braques, toutes les oreilles tendues, mais je ne cherchai en
entrant qu'un seul individu: c'tait mon bourru de Dubuisson. Il tait
en face de moi  l'orchestre, le front appuy sur sa canne. L'entre de
Zerbine commenant par un morceau d'action, une querelle entre le valet
et la soubrette, il n'y avait donc encore rien  juger; mais le premier
air, que peu important, est cependant du chant. On applaudit (un peu),
seulement un encouragement. Dubuisson ne bougeait pas, il attendait le
cantabile. Je le chantai sans fioriture, avec expression. Je fus trs
applaudie, et je vis mon bourru me faire: _Hum! pas mal_. Cela me
donna du courage pour l'air de _Bravoura_, qui commence le second acte.
Les ritournelles des anciens opras sont interminables. Cela peut avoir
son bon ct, en ce qu'elles donnent le temps de se rassurer.

Je vis que les physionomies n'taient plus aussi hostiles dans les
loges, et que le parterre tait bien dispos: cette fois, je risquai
tout. Allons, me dis-je, il faut faire le saut prilleux, il en
arrivera ce qu'il pourra. J'obtins un succs complet. Moins on avait
attendu de moi, plus on trouva bien ce que je fis. J'entendais
bourdonner  mon oreille: _une jolie voix, de la lgret, de la
mthode, c'est au mieux_. Aprs l'acte, mon antagoniste, le duc de
Grammont vint sur le thtre, m'accabla d'loges, et me prdit que je
serais une chanteuse distingue. Il m'engagea  lui faire _l'honneur_ de
venir  ses soires de musique, et ds ce moment il me prna autant
qu'il m'avait dprcie auparavant.

Dans toute cette atmosphre d'loges, je ne voyais pas celui que je
cherchais; je le dcouvris enfin dans un coin, causant avec le
directeur. Je ne lui demandai rien, mais il me tendit la main, en me
disant: C'est bien! et j'avoue que cet loge me flatta plus que les
compliments qu'on venait de me prodiguer. Il n'est pas besoin de dire
que ds-lors tout ce que je chantai fut applaudi. Je reus une
invitation du duc de Grammont, pour sa premire soire. Il avait appris
que j'avais dbut  quinze ans au concert spirituel, que j'tais proche
parente de madame Saint-Huberty, lve de Piccini; en fallait-il
davantage?

Il et t  souhaiter pour mon repos qu'il et su tout cela plutt. Une
fluxion de poitrine fit craindre que je ne perdisse ma voix. Les
mdecins furent d'avis que je ne devais pas chanter, au moins d'une
anne. Ce fut cette circonstance qui me fit engager au nouveau thtre
de la rue de Richelieu, dirig comme je l'ai dj dit, par MM. Gaillard
et Dorfeuil. Mademoiselle Fiat avait quitt ce thtre aprs la mort de
Bordier. Ce fut une perte. La femme de M. Monvel qui avait dbut
n'avait pas russi. Mademoiselle Saint-Per tait malade; ce fut donc moi
 qui l'on fit jouer la soubrette, dans la reprise de _Guerre ouverte_.
Ce n'tait pas une petite tche que de remplir ce rle, tabli par
mademoiselle Fiat avec un rare talent. Aussi, ce fut encore au chant que
je demandai un soutien. L'auteur me permit de placer une romance  la
scne de la fentre. Cette romance assura mon succs. Ces applications

     Il y a dans la rue un amateur qui t'applaudit. Puisqu'on a du
     plaisir  t'entendre, il faut en chanter un second.

furent saisies avec empressement. Ds ce jour, je fus la prima dona du
thtre, et M. Ducis me fit chanter dans _Othello_ la romance du
_Saule_, dans la coulisse, pour mademoiselle Desgarcins. Aussi dans le
prologue de la runion des deux thtres, Dugazon ne manqua pas de me
dire:

--Ah! toi, je te connais, tu as dbut dans le chant.

C'tait heureux pour commencer l'emploi des soubrettes.




XII

La fte de la Fdration.--Les Comdiens au Champ-de-Mars.--Fte donne
par Mirabeau aux Fdrs Marseillais au thtre de la rue
Richelieu.--_Gaston et Bayard_.


J'tais encore aux lves de l'Opra, lorsqu'on s'occupait de fter le
premier anniversaire de la fte de la Bastille. L'poque de cette
fameuse fte de la Fdration approchait et les travaux n'avanaient
pas. On mit en rquisition tous les habitants de Paris: hommes, femmes,
enfants, tout le monde fut travailler au Champ-de-Mars. On se runissait
par section en corporation. Les thtres se signalrent. Chaque cavalier
choisissait une dame  laquelle il offrait une bche bien lgre, orne
de rubans et de bouquets, et, la musique en tte, on partait
joyeusement. Tout devient plaisir et mode  Paris; on inventa mme un
costume qui pt rsister  la poussire, car les premiers jours les
robes blanches n'taient plus reconnaissables le soir. Une blouse de
mousseline grise les remplaa. De petits brodequins et des bas de soie
de mme couleur, une lgre charpe tricolore et un grand chapeau de
paille, tel tait le costume d'artiste.

Une partie de nos auteurs de vaudevilles se runirent  nous. Le Cousin
Jacques fut mon cavalier, il m'a mme fait des vers  ce sujet. On
bchait, on brouettait la terre, on se mettait dans les brouettes pour
se faire ramener  sa place, tant et si bien qu'au lieu d'acclrer les
travaux, on les entravait. On nous dispensa bientt des promenades au
Champ-de-Mars,  notre grand regret, car cela tait trs amusant.

Je n'ai pas vu la fte de la Fdration. Voici ce que j'crivais,  ce
sujet,  madame Lemoine-Dubarry:

Les journaux, madame, vous donneront assez de dtails pour que vous
puissiez vous passer des miens; d'ailleurs je ne pourrais vous en parler
comme tmoin oculaire, car je n'y ai pas assist. Ces ftes ne me
tentent pas, et la foule me fait peur. Il a fait toute la journe une
pluie horrible: voil ce que je sais.

Je ne vous entretiendrai donc que de la fte qui a t donne chez
Mirabeau aux Fdrs Marseillais. J'y ai jou dans une pice faite pour
la circonstance; mais ce qui m'a le plus tonne dans cette solennit,
ce n'est pas de m'y voir, comme le doge de Venise, c'est Mirabeau auquel
je parlais pour la premire fois; et, malgr toute votre humeur contre
lui[43], je vous en demande bien pardon, mais je l'ai trouv charmant.
Quelle grce, quelle expression sur cette figure repoussante au premier
abord! que d'esprit rpandu sur toute sa personne! Je ne suis plus
surprise qu'il ait inspir une si grande passion  Sophie[44].

Je vous entends d'ici dire: _Eh bien! ne va-t-elle pas se passionner
aussi?_ ne craignez rien, cela n'ira pas jusque-l, mais j'ai un plaisir
infini  causer avec lui. Je m'en tais fait une toute autre ide. Je
n'avais pas eu l'occasion de le voir chez Julie Talma. Depuis qu'il est
enfonc dans la politique et qu'il est devenu un clbre orateur, il ne
va gure dans le monde. Julie va chez lui; elle en parle toujours avec
un grand enthousiasme; il demeure dans sa maison de la rue
Caumartin[45].

Voici les couplets que j'ai chants  cette fte donne chez Mirabeau;
ils sont du Cousin Jacques:

     Tous ces Franais que loin de nous
     L'esprance retient encore[46]
     Ils n'ont pas vu d'un jour si doux
     Briller la bienfaisante aurore,
     Pareils  ceux que le ciel fit
     Habitants d'un autre hmisphre,
     Ils sont au milieu de la nuit
     Quand le plein midi nous claire.

     Mais surtout n'oublions jamais
     Que chacun d'eux est notre frre:
     La voix du sang chez les Franais
     Doit-elle un seul instant se taire?
     Loin d'avoir un cruel plaisir
      les voir se troubler et craindre,
     Pour parvenir  les gurir,
     Il faut nous borner  les plaindre.

Je veux vous conter une singulire scne qui est arrive au thtre du
Palais-Royal[47] le jour o Mirabeau y a amen les Fdrs Marseillais,
pour lesquels il avait demand _Gaston et Bayard_. Ils taient en grand
nombre, et la salle tait tellement remplie, qu'on avait t oblig d'en
placer une partie sur le thtre de manire  ne pas gner la scne. La
plupart d'entre eux ne se doutaient pas de ce que c'tait qu'une
reprsentation thtrale, et n'y avaient jamais assist. Aussi
portaient-ils une grande attention  la pice. Bayard tait jou par un
nomm Valois, acteur de province, qui n'tait pas sans mrite[48].

Nos Fdrs s'taient tellement identifis avec l'action, qu'ils ne
pensaient plus qu'ils taient sur la scne. Au moment o Bayard, bless,
tendu sur un brancard et couvert de trophes, est surpris par Avogard
et les siens qui viennent pour l'assassiner, sur ce vers,

     Viens, tratre, je t'attends!

tous les fdrs, comme si c'et t pour eux une rplique, tirrent
leurs sabres et vinrent entourer le lit de Bayard. Ce mouvement
spontan, auquel on tait loin de s'attendre, donna un grand succs  ce
nouveau dnoment. Les applaudissements ne cessaient pas, et si Bayard
ne leur et assur qu'il ne courait aucun danger, Avogard et ses soldats
auraient mal pass leur temps.

L. F.




XVIII

Thtre des Varits au Palais-Royal.--Ouverture du thtre de la rue de
Richelieu.--Monvel, son retour de Sude.--Ses dbuts au thtre des
Varits.--Les chemises  Gorsas--Talma, Dugazon, Madame Vestris.--Le
Foyer.--Mademoiselle Rachel.--Mademoiselle Sainval.--Monvel dans la
tragdie.--Anecdote sur M. de la Harpe.--Les opras-comiques de
Monvel.--Blaise et Babet.--La Chanson de Lisette.


J'ai lu, dans plusieurs Mmoires contemporains, des rcits tellement
inexacts sur l'ouverture du thtre de la rue de Richelieu, que l'on me
permettra, je pense, d'en parler comme tmoin oculaire, puisque j'en
faisais partie  cette poque, lorsque la fraction des acteurs du
Faubourg-Saint-Germain s'y runit  ceux qui avaient ouvert ce thtre.
Voici donc trs exactement les choses comme j'ai t  mme de les voir
et de les entendre.

MM. Gaillard et Dorfeuil taient directeurs du thtre des Varits au
Palais-Royal; on n'y avait encore jou que des pices comiques dans
lesquelles avaient brill Volangos, Beaulieu et Bordier. Le mouvement de
la rvolution qui commenait  s'oprer leur donnait l'espoir d'tre
bientt  la tte d'un second Thtre-Franais, car on se lassait de la
tyrannie du premier, et les jeunes littrateurs qui prouvaient tant de
difficults pour faire recevoir leurs ouvrages, le dsiraient vivement
aussi. La salle de la rue de Richelieu, que le duc d'Orlans faisait
btir, fut donne  MM. Gaillard et Dorfeuil. Ils n'attendaient donc que
le dcret sur la libert des thtres pour se mettre en mesure; ils
avaient dj quelques bons acteurs pour le genre qu'ils voulaient
adopter, Michot, dont on se souvient toujours au Thtre-Franais;
mademoiselle Fiat, charmante soubrette, bien digne de briller dans un
plus grand cadre; monsieur et madame Saint-Clair, et plusieurs autres.
On engageait les meilleurs acteurs de la province, o l'on jouait alors
tout le grand rpertoire tragique et comique.

Monvel arrivait de Sude; il voulait rentrer au Faubourg-Saint-Germain,
mais de svres rglements empchrent ce thtre de s'attacher ce grand
artiste. Il ne pouvait manquer d'tre recherch par une entreprise
rivale. On profita avec empressement de cette circonstance, et l'on fit
 Monvel les propositions les plus brillantes. Il accepta, et commena
mme  jouer dans la salle des Varits, o il dbuta dans le rle de
Louis XII, espce de tragi-comdie de Collot-d'Herbois, dans laquelle
l'on chantait en choeur:

     Vive  jamais notre bon roi: Il fait le bonheur de la France.

Monvel joua aussi _le Pessimiste_ de Pigault-Lebrun. Ce furent les seuls
rles qu'il tablt dans cette salle[49]. Mademoiselle Contat, qui
assistait  la reprsentation de _Louis XII_, disait  l'un de ses
voisins:

     Contemplez de Bayard l'abaissement auguste.

Il y avait alors une telle hirarchie dans les thtres du royaume, que
les acteurs auraient cru droger en jouant sur une autre scne que la
leur. Le thtre de la rue de Richelieu fut nomm d'abord thtre du
Palais-Royal. Il fit son ouverture au mois de mai 1790.

Les directeurs donnrent aux artistes une fte brillante avant
l'ouverture de la salle. Lorsque l'on vit arriver Talma, Dugazon, madame
Vestris la tragdienne, et mademoiselle Desgarcins, on ne douta pas
qu'ils ne se sparassent bientt du Faubourg-Saint-Germain, car ils
taient au nombre des mcontents. Ils ne quittrent cependant que
l'anne suivante, Cette fte fut donne au nouveau thtre; on dansa
dans la galerie des bustes et dans le grand foyer, o l'on servit un
trs beau souper. Les joueurs de bouillotte se rfugirent dans le foyer
des acteurs; c'est le mme qu'aujourd'hui. Il tait dispos  peu de
chose prs comme il l'est maintenant; on a fait disparatre seulement
les deux loges du fond, pour jouir des fentres qui les clairaient. Une
cloison a t pratique prs de la chemine pour tablir le couloir qui
va aux loges d'acteurs.

Plusieurs hommes de lettres et des journalistes avaient t invits  la
fte; de ce nombre tait Gorsas dont le nom fut si plaisamment chant
dans les _Actes des Aptres_, sous le titre des _Chemises  Gorsas_.
Lorsque les tantes du roi, mesdames Adlade et Victoire, migrrent,
Gorsas dit dans un journal, que tout ce qu'elles emportaient de France
appartenait  la nation; qu'elles n'avaient rien  elles, et il
finissait par cette phrase: _Jusqu' leurs chemises, tout est  nous_.
Alors dans le numro des _Actes des Aptres_ qui suivit cette
rclamation, on supposait que Mesdames tait arrtes  la frontire, et
qu'un officier municipal leur disait sur l'air: _Rendez-moi mon cuelle
de bois:_

     Rendez-nous les chemises  Gorsas;
     Rendez-nous les chemises;
     Nous savons,  n'en douter pas,
     Que tous les avez prises.
     Rendez-nous, etc.

Alors Madame Adlade rpondait:

     Je n'ai pas les chemises  Gorsas,
     Je n'ai pas les chemises.

Madame Victoire ajoutait d'un air surpris:

     Avait-il des chemises, Gorsas,
     Avait-il des chemises?

     --Oui, mesdames, n'en doutez pas,
     il en avait trois grises.

Mesdames le regardaient d'un air surpris:

     --Ah! il avait des chemises, Gorsas,
     Il avait des chemises.

On ajoutait que ces trois chemises lui avaient t donnes par le club
des Cordeliers. Hlas! lorsqu'il allait  l'chafaud, la foule
impitoyable pour tous lui chantait _les Chemises  Gorsas!_

Quelqu'un  qui j'numrais la liste des artistes qui composaient ce
thtre en 1790 et en 1791, et dont aucun n'existe aujourd'hui, me
disait:

--Vous avez donc vcu cent ans pour avoir vu et connu tous ces
gens-l[50]?

--Non, pas tout  fait, mais les gnrations se succdent rapidement au
thtre, car elles ne peuvent passer une poque voulue sans risquer de
dcrotre; plus d'un grand artiste nous en a donn la preuve.

Il est pourtant des talents tellement heureux qu'ils achvent leur
carrire sans s'affaiblir. Ce privilge appartient principalement  ceux
qui ont reu de la nature des dons prcieux que l'tude n'a pas
dtruits; car une trop grande recherche peut nuire au naturel; il est si
facile de dpasser le but! _L'esprit ne s'apprend pas_, a dit un auteur;
la sensibilit, la chaleur, la simplicit de la diction, le got enfin
ne s'apprennent pas non plus. Un matre habile empche de s'garer; il
fait valoir les qualits, dtruit les dfauts: c'est dj un assez grand
bien; mais il ne peut donner ce qu'on n'a pas. Le talent vrai, est comme
l'loquence, il persuade, il meut, il entrane. Ne voyons-nous pas de
nos jours une jeune fille dont le gnie a devin tout cela? Pour son
bonheur elle n'a pas vu ses devancires, et son guide[51] a su
dvelopper en elle les qualits dont la nature l'a si abondamment
pourvue. Elle a compris qu'une princesse n'exprime pas ses sentiments
par des cris de rage et des hoquets fatigants pour le spectateur; qu'il
n'y a que les passions fortes, comme la jalousie, l'ambition due, qui
puissent entraner quelquefois hors des bornes, des femmes d'un rang
illustre. Si l'on examine avec attention les caractres tracs par nos
grands matres, on verra que ces lans de l'me sont presque toujours
rprims par la fiert, par la crainte, par la dissimulation de la
politique. L'amour maternel est le seul qui ne connaisse point de
bornes.

     Aussi barbare poux qu'impitoyable pre,
     Venez, si vous l'osez, l'arracher  sa mre.

C'est ainsi que doit parler Clytemnestre; mais ce n'est qu'aprs une
scne d'ironie, si parfaitement rendue par mademoiselle Rachel,
qu'Hermione cde aux transports d'un amour mpris. C'est avec
modration qu'Agrippine reproche  Nron son ingratitude, et Cloptre
nous dit d'une manire concentre dans _Rodogune_:

     Serments fallacieux, salutaire contrainte,
     Que m'imposa la force et que dicta la crainte.

C'est par cette simplicit noble que Monvel tait admirable, et ce sont
ses conseils et son exemple qui ont amen Talma  suivre ses traces; il
en convenait souvent lui-mme.

Dans la nomenclature des acteurs que j'ai vus se succder, Monvel devait
tre le premier qui s'offrit  moi; il a laiss une rputation assez
brillante pour croire qu'il n'y ait plus rien  en dire; mais tous les
dtails intrieurs de la vie d'un grand artiste sont toujours
intressants  connatre lorsqu'ils tiennent surtout  son art. Je me
fais gloire d'avoir retenu ses prceptes, car il a quelquefois abaiss
avec moi la dignit de son genre pour me guider dans les jolis opras
dont il tait l'auteur. Il dmontrait et ne montrait pas; la
multiplicit des gestes, me disait-il, nuit au jeu de la physionomie. Le
regard a bien plus d'expression, lorsqu'il n'est pas accompagn d'un
geste inutile qui en dtruit l'effet. Et il me citait mademoiselle
Sainval dans la scne d'Emilie avec Cinna, lorsqu'on lui nomme ceux des
leurs qui sont mands par Auguste; elle coutait, sa main gauche appuye
sur son coude, dans l'attitude de l'attention, et rpondait lentement
sans les regarder, et comme  elle-mme:

     Mandez... les chefs de l'entreprise...
     Tous deux en mme temps,

Elle tournait vivement la tte vers Cinna;

     Vous tes dcouverts!...

Cela faisait un effet prodigieux: de mme que dans _Smiramis_,
lorsqu'elle voyait le billet entre les mains d'Arsace, et qu'elle lui
disait:

     D'o le tiens-tu?

     --Des Dieux.

     --Qui l'crivit?

     --Mon pre.

     --Que dis-tu?

C'tait un des grands effets de mademoiselle Sainval.

Quelle simplicit noble Monvel dployait dans la scne d'Auguste avec
Cinna! quelle nergie dans don Digue du _Cid_! Comme il tait touchant
dans _Fnlon!_ aussi le public ne manquait-il jamais de saisir cette
application:

     O prenez-vous ce ton qui n'appartient qu' vous?

Dans l'_Abb de l'pe_, lorsqu'il disait: Je serai peut-tre un peu
long, on entendait rpter dans la salle: Tant mieux! Je me rappelle,
au sujet de cette pice, que lorsqu'elle tait en rptition, je
demandai  Monvel quel tait l'pisode que l'auteur avait choisi. Alors,
avec sa complaisance accoutume, il me raconta le sujet. J'coutais avec
beaucoup d'attention, et cela m'intressait tellement par la manire
dont il me dtaillait les faits, que je ne m'aperus pas qu'il avait
fini. Voil, ma chre enfant, me dit-il, le rcit de mon rle, que je
viens de vous rpter. Je restai si tonne, que a le fit beaucoup
rire: on peut juger par-l s'il parlait naturellement, et quel effet
cela devait produire au thtre.

La carrire des arts est ingrate pour ceux qui en sont les interprtes;
 peine en reste-il un faible souvenir. C'est du temps que le peintre
acquiert une plus grande renomme: il en est mme dont les ouvrages
n'ont t apprcis qu'aprs leur mort. La littrature peut changer de
genre, le got s'pure, mais il reste des monuments que le temps ne
saurait dtruire. Ce qui est vritablement beau, est beau dans tous les
sicles. Chaque poque a possd ses crivains; s'ils sont parfois
mconnus par le public pris du changement, le temps qui dtruit les
prjugs et l'esprit de coterie, remet tout  sa place. Mais que
reste-t-il des acteurs clbres? Encore quelques annes, lorsque cette
gnration sera entirement dtruite, que restera-t-il de Lekain, de
Talma, de madame Saint-Huberty, de Monvel, de mademoiselle Contat?
quelques vagues traditions qui s'affaibliront et que l'on regardera
comme un radotage du vieux got.

 mesure que le tableau s'loigne, les couleurs s'effacent, et si l'on
se rappelle quelque chose, ce sont les dfauts qu'on leur reprochait.
Lorsque j'entends parler de Monvel par des gens qui ne l'ont pas vu, on
ne manque jamais de dire: il avait un physique grle; son manque de
dents nuisait  son organe, et d'ailleurs le got change; il faut savoir
si tous ces talents runis alors, plairaient maintenant? Je le crois,
car il y a quelque chose qui ne change jamais et qui frappe juste sur
toutes les classes de spectateurs. J'ai quelquefois entendu, le jour des
reprsentations gratis, les gens du peuple se disant: As-tu vu? ils ne
se gnent pas, c'est qu'ils ont l'air d'tre chez eux. Et dans la
tragdie, ils applaudissaient toujours  propos, guids par cet instinct
de la nature, qui nous rvle ce qui est beau, et qui nous sert
quelquefois mieux que l'instruction.

Lorsque Monvel fit jouer sa comdie de l'_Amant bourru_, au
Thtre-Franais, M. de La Harpe tait directeur du _Mercure de France;_
il y distribuait l'loge et la critique, souvent avec partialit.
Rencontrant Monvel  la sortie du spectacle, il l'arrte pour lui
tmoigner combien il est enchant de sa pice, l'assure qu'il n'y a
qu'une voix l-dessus, que tout le bien qu'il en pense, il l'crira dans
_le Mercure_, que c'est une tche facile de faire l'loge d'un semblable
ouvrage, et qu'il ne sera que l'interprte de l'opinion gnrale.

Le lendemain, quelques amis de l'auteur arrivent chez lui, _le Mercure_
 la main, et Monvel n'est pas peu surpris d'y lire la critique la plus
amre de son oeuvre. Cette perfidie l'indigna avec raison; car n'ayant
point recherch les loges du rdacteur, il pouvait les croire sincres;
il fut piqu au vif. Amour-propre d'auteur ne se calme pas facilement;
aussi se promit-il de saisir la premire occasion qui se prsenterait de
se venger; elle ne tarda pas  s'offrir.

M. de La Harpe fit jouer sa tragdie des _Barmecides_. Cet ouvrage tomba
compltement, et Monvel en fit une parodie qui fut donne aux boulevards
et qui fit courir tout Paris.

La pice finissait par l'enterrement des Barmecides, dont le dernier
frre jouait la marche funbre sur la harpe. Lorsqu'ils avaient tous
disparu dans un immense trou, il s'y prcipitait avec son instrument, et
la toile tombait. La Harpe et Monvel furent toujours mal ensemble depuis
cette poque, comme on peut le croire.

Avant d'aller en Sude, Monvel avait dj enrichi le thtre de
l'Opra-Comique d'une quantit de jolis ouvrages: _les Trois Fermiers_,
_Alexis et Justine_, _Julie et l'Erreur d'un moment_, mais surtout
_Blaise et Babet_, qui eut un grand nombre de reprsentations, et qui
tait jou admirablement par madame Dugazon. L'auteur m'a racont que,
le jour o l'on donnait pour la premire fois cet opra, il y avait, au
Thtre-Franais, une reprsentation extraordinaire, par ordre, dans
laquelle il jouait le rle du mtromane de la _Mtromanie_; il ne put
donc assister  sa pice, et il n'tait pas sans inquitude sur la
russite; aussi n'avait-il jamais mieux dit ce monologue, o M. de
l'Empire peint l'tat d'un pauvre auteur devant un parterre agit[52].

     Tantt bruyant, tantt dans un profond silence.

Au dnouement, lorsque la soubrette dit, en le dsignant:

     Tenez, voil l'auteur que l'on vient de siffler,

Un amateur tout essouffl, qui arrivait de l'Opra-Comique, s'cria,
comme si c'et t sa rplique:

--Non, non, qui vient de russir!

Alors trois salves d'applaudissements accueillirent cette nouvelle.
Monvel fut embrass par tous les acteurs qui taient sur la scne;
chacune des applications fut saisie et excita un enthousiasme gnral.

Il est flatteur d'tre auteur et acteur, en semblable circonstance;
aprs la seconde reprsentation de la pice  laquelle il assista, on le
redemanda avec fureur, et il fut oblig de paratre.

De jeunes fous firent le pari de jouer  Monvel le mme tour qu'on joua
jadis  l'auteur des _Mille et une Nuits_. Dans l'opra, Babet chante
trois couplets qui ont pour refrain:

     Il rptait sur sa musette
     La chanson que chantait Lisette.

Ces jeunes gens furent rveiller Monvel, pour savoir de lui quelle tait
la chanson que chantait Lisette. Il prit fort bien la plaisanterie, et
comme il commenait  pleuvoir, il les engagea  monter chez lui; car,
leur dit-il, c'est

     Il pleut, il pleut, bergre.

Il fit servir des rafrachissements  ces tourdis, qui furent enchants
de lui, et se confondirent en excuses, lui disant qu'ils n'avaient
cependant pas le courage de se reprocher une folie qui leur avait
procur le plaisir de passer une heure si agrable.




XIV

Michot.--Volanges.--Bordier.--Mademoiselle
Candeillle.--Dugazon.--Champville.--M. Daigrefeuille.--_Les Chevaliers
du Quinquet_.


Les artistes ne sont vraiment aimables que lorsqu'ils n'ont d'autre
fortune que celle que put leur procurer leur talent. Du moment qu'ils
deviennent spculateurs, qu'ils acquirent des proprits, semblables au
savetier financier, ils n'ont plus de joyeux flon-flon.

Avant 1790, le traitement des acteurs tait loin d'tre aussi
considrable qu'il l'est maintenant. Six, huit, dix mille francs,
c'taient des appointements qu'on n'accordait qu'aux grandes
rputations. Celui qui n'avait d'autre patrimoine que son talent,
dpensait son revenu et souvent au-del: ce fut bien autre chose
lorsqu'arrivrent les assignats!

Michot tait intimement li avec mon mari.  mon arrive de la Belgique,
il m'amena sa petite femme, jolie comme un ange, jalouse comme un tigre,
et qui aurait bien pu dire, ainsi que Colette:

     Si des galants de la ville,
     J'eusse cout les discours;

Mais comme elle, aussi:

     Pour l'amour de l'infidle
     J'ai refus mon bonheur!

Nos maris avaient t charms de nous runir, afin d'tre plus libres.
Nous n'tions riches, ni les uns, ni les autres. Ces messieurs avaient
trop peu d'ordre, et nous trop de jeunesse, pour y remdier; mais nous
possdions encore la gat, l'insouciance de cet ge o l'on ne prvoit
pas. Pourvu qu'il ne manqut rien  notre toilette, le reste nous
occupait fort peu.

Michot tait un de ces hommes qui ne prennent jamais la vie au srieux.
Il riait de tout, et faisait rire les autres, ce qui n'tait pas un
petit avantage en ce temps o la gat n'tait pas  l'ordre du jour. Il
avait un esprit original, et sa manire de dire les choses le rendait
aussi comique dans la vie prive que sur la scne. Sa figure ouverte et
joyeuse, sa voix pleine de sensibilit qui faisait venir la larme 
l'oeil par un mot naf ou dans une situation touchante, et le rendaient
toujours vrai, quel que ft le caractre de son rle. Il plaisait dans
le monde comme au thtre.

Dans le temps de la rpublique, Michot venait souvent nous raconter des
histoires, qu'il recueillait je ne sais o, mais qui nous faisaient
clater Je rire. Il fut mand  la commune pour y prter le serment de
mourir  son poste. Un facteur qui se trouvait l avant lui ayant prt
le serment de mourir...  la petite poste, lui dit Michot.

Il fit sourire la municipalit qui tait peu gaie!

Un jour il vint nous raconter qu'un membre de sa section avait demand
la parole pour une _motion d'ordre_; alors Michot, montant sur une
chaise, nous joua la scne en prenant sa voix dans le fausset:

Je dnonce Coco l'picier pour avoir vendu du sable _d'estampe_ pour de
la _castonade_; je demande qu'il soit envoy au tribunal rvolutionnaire
et jug comme _fdralisse_.

Lorsque l'administration du thtre passa entre les mains de M. Sageret,
les artistes furent mal pays; Michot avait compos un dialogue sur
l'air des pendus. Il disait  ses camarades assembls:

     Es-tu pay de fructidor?--Non.
     --Es-tu pay de thermidor?--Point.
     --On me doit encor vendmiaire.
     --Moi, je crains beaucoup pour brumaire.
     TOUS:--Cela doit-il durer long-temps?
     LE RGISSEUR:--Jouez toujours, mes chers enfants.

Les _Bons Gendarmes_, qui ont valu tant de succs  Odry, avaient t
composs par Michot dans un temps o l'on ne parlait point encore
d'Odry, mais celui-ci a le mrite d'en avoir tir un _immense parti_, il
faut lui rendre cette justice. Michot ne les avait composs que pour les
plaisirs du foyer.

Lorsque je revins de l'tranger, en 1813, Michot tait devenu riche,
mais il n'tait plus aimable. Ce n'tait plus cette vie d'artiste,
rieuse et insouciante; ce n'tait plus Michot que j'avais connu en 90.
Il avait quitt cette jolie Sophie! c'tait un propritaire! c'tait le
seigneur de Verrires!

Volanges tait un de ces acteurs de genre pour lesquels on compose des
ouvrages et qui les font presque toujours russir. Ils finissent mme
souvent par acqurir une immense vogue, comme nous l'avons vu depuis, et
comme nous le voyons encore. Volanges tait clbre dans _les Vieux
Procureurs_, appels _Jrme-Pointu_[53] auxquels il avait donn un
caractre particulier. Son changement de physionomie annonait une
grande mobilit; il jouait toute la famille des _Pointus_  lui seul. Il
avait une telle facilit, une telle promptitude dans ses
travestissements, qu'il sortait par un ct du thtre et rentrait
presqu'aussitt par l'autre: c'est lui qui a commenc ce genre de pices
que l'on a tant imit depuis.

Sa vogue fut si grande, son talent tant admir, qu'on le crut capable de
russir dans tous les genres. Alors une plus grande scne que celle o
il brillait lui ouvrit ses portes: ce fut le thtre Favart; on y jouait
la comdie  cette poque. Il y avait de fort bons acteurs, et ils
exploitaient particulirement le rpertoire de Marivaux. Ils voulurent
avoir l'acteur  la mode; car, alors comme  prsent, on se persuadait
que, lorsqu'on a montr un grand talent dans un genre, on doit russir
dans tous. L'exprience tant de fois renouvele n'a pu convaincre encore
qu' Paris surtout, en changeant de cadre, je dirai mme de quartier,
par consquent de public, l'on perd tous ses avantages. C'est ce que
nous avons vu pour d'excellents acteurs de vaudeville, et que l'on vit
alors pour Volanges. La foule, qui s'tait porte  son premier dbut,
diminua bientt  ceux qui suivirent, et ensuite on n'en parla plus; il
fut trop heureux de revenir  son genre, et alla l'exploiter en province
et  l'tranger.

Quant  Bordier, il aurait peut-tre russi dans les rles comiques, au
nouveau thtre de la rue de Richelieu, car il avait un talent naturel
comme celui de Michot, mais il tait plus gnral. La manire dont il a
jou dans les pices de Dumaniant, pices qui n'taient pas du bas
comique et qui se rapprochaient dj de la bonne comdie, a prouv qu'il
et t bien dans ce genre.

Bordier venait de prir,  Rouen, victime d'une meute populaire. On fit
venir, pour le remplacer, Fusil qui tait  Marseille. Je connaissais
peu le talent de Bordier, le thtre des Varits tant celui o
j'allais le moins, lorsque j'tais  Paris chez madame Saint-Huberty. 
mon retour, Bordier tait mort, mais voici ce que j'ai entends raconter
 Michot et  Dumaniant qui le savaient pertinemment.

Bordier relevait d'une maladie dangereuse (dont il et mieux fait de
mourir). Un de ses amis l'engagea  passer quelque temps  la campagne,
prs de Rouen, pour se remettre tout  fait. Il n'tait nullement dans
l'intention d'y donner des reprsentations, mais il fut tellement
sollicit, qu'il ne put rsister aux instances des jeunes gens de la
ville qui l'accueillirent avec transport. Ils l'entranaient sans cesse
 de nouvelles parties de plaisir. Un soir qu'il venait de la chasse
avec ses amis, ils trouvrent la ville en rumeur et en rvolte ouverte
contre l'autorit. Un avocat, avec lequel Bordier tait intimement li,
se trouvant  la tte de l'meute, il fut entran par un groupe qui
marchait  l'Htel-de-Ville, et il suivit, sans savoir mme de quoi il
s'agissait. Les troupes les eurent bientt disperss, et plusieurs
d'entre eux furent arrts: l'avocat et Bordier, qui raccompagnait, se
trouvrent du nombre.

Parmi ces turbulents, il y avait des jeunes gens qui appartenaient aux
premires familles de la ville. Lorsqu'on instruisit le procs, ils
furent mis hors de cour. L'avocat et Bordier furent condamns, parce
qu'il fallait faire un exemple, et pour empcher que les troubles ne se
renouvelassent.

C'tait bien le cas de lui appliquer cette malheureuse prophtie qu'il
rptait si souvent dans la pice des _Intrigants_ de Dumaniant: Vous
verrez que je serai pendu pour arranger l'affaire.

Mademoiselle Fiat, qui devait pouser Bordier, quitta le thtre: ce fut
une grande perte.

Mademoiselle Candeille tait doue de tout ce qui peut faire une
personne accomplie. Sa taille tait bien prise, sa dmarche noble, ses
traits et sa blancheur tenaient des femmes croles. Elle possdait  un
trs haut degr plusieurs talents, la harpe, le piano surtout. Elle
avait de l'esprit et de l'instruction; nous avons vu d'elle plusieurs
ouvrages qui ont russi. Elle jouait agrablement la comdie; c'tait la
meilleure personne du monde, et elle avait un caractre charmant: enfin
elle runissait  elle seule plus de qualits qu'il n'en eut fallu 
plusieurs pour tre admires. Il semblait que les fes eussent assist 
sa naissance et l'eussent doue de tous les dons; mais, hlas! on avait
sans doute oubli d'y convier une petite fe Carabosse qui s'en tait
bien venge, car d'un seul coup de baguette elle avait dtruit leur
ouvrage. Tu auras, lui avait-elle dit, un dfaut qui t'empchera de
profiter de tous tes avantages, l'_affterie;_ tu ne diras rien comme
une autre; tu jetteras tellement tes talents  la tte, que l'on en sera
fatigu; enfin de chacune de les perfections natra un ridicule, et l'on
y ajoutera encore en te prtant la sottise des autres, convaincu de ce
vieil adage, qu'on ne prte qu'aux riches. Cela n'a pas manqu, car il
n'y a pas jusqu'au _gigot de mouton_, mot connu pour appartenir  madame
de Maulon, et qui remonte au sicle de Louis XV, que l'on n'ait mis sur
le compte de mademoiselle Candeille: et l'on ne peut dire qu'un gigot
est tendre sans que l'on rpte aussitt, il n'en est que plus
malheureux comme le disait mademoiselle Candeille, ou du moins comme on
le lui faisait dire[54]. Elle s'est marie deux fois et n'a jamais t
heureuse, parce qu'elle avait rv au bonheur qui n'existe que dans les
romans ou dans les nids des tourterelles. Je l'ai revue en Angleterre;
elle n'tait plus jeune, mais toujours bonne, aimable, spirituelle, et
toujours ridicule.

On comprend difficilement qu'on ait de la gat, du naturel dans la
socit, et qu'on soit morne et froid sur la scne; c'est cependant ce
qui arrivait  Champville, neveu de Prville. S'il avait pu tre au
thtre aussi amusant que dans le foyer, il et eu un succs brillant.
Garon d'esprit d'ailleurs, c'tait un des Coryphes les plus agrables
de cette runion. Lui, Michot, souvent Talma, mois surtout Dugazon,
auraient fait oublier une pice qu'on aurait eu la plus grande envie de
voir. C'tait un feu roulant de folies. Dugazon avait un fond de gat
inpuisable: ce n'tait jamais pour amuser les autres qu'il tait ainsi;
c'tait pour s'amuser lui-mme. Il avait une incroyable facilit pour
copier le caractre de la figure et les habitudes du corps. Dans le
valet du _Muet_, lorsqu'il venait raconter la conversation des deux
pres, on croyait les voir et les entendre, tant il s'identifiait avec
ses personnages. Aussi, lorsqu'ils arrivaient aprs ce rcit, on
entendait rire de tous cts. Mais o il nous montra le mieux son talent
dans ce genre, ce fut un soir avec M. Daigrefeuille, ancien conseiller
au Parlement, bien connu du temps du grand chancelier Cambacrs, dont
il ne quittait pas l'htel. Celait un petit homme, replet et tout d'une
pice; son geste tait rapide, ses bras courts, et retirs en arrire:
ses gros yeux ronds lui donnaient un air tonn tout  fait comique.

Il arrive un soir au foyer et se met  causer avec Du gazon, d'une
manire trs vive. Celui-ci, qui paraissait entirement occup de ce que
lui disait son interlocuteur, rpondait les yeux attachs sur les siens,
de manire  fixer son regard; pendant ce temps, il prenait ses
attitudes de corps, ses mouvements, sa physionomie; enfin, il imitait
toute sa pantomime, de faon  lui ressembler parfaitement.

Ils taient debout sous le lustre, et parlaient avec chaleur, tout en
gesticulant. Ceux qui taient  quelque distance s'apercevaient
insensiblement de cette scne des deux sosies, et se sauvaient pour ne
pas clater de rire. Cela dura assez long-temps, et M. Daigrefeuille fut
le seul qui ne s'en aperut pas.

Ce foyer tait alors frquent par les gens de lettres et les amis des
artistes; on s'y amusait sans mauvais got, et l'on y accueillait tout
le monde avec grce et politesse. On avait surnomm les plus assidus
_Les Chevaliers du Quinquet_. Talma, qui en tait le prsident, ne
parlait jamais avant que le dernier quinquet ft teint. Comme Talma
tait aimable et gai, il trouvait toujours des amateurs pour finir le
quinquet avec lui.




XV

Le mariage de Fabre d'glantine.


Dans une de ces soires, dont Fabre d'glantine faisait souvent partie,
on se racontait toutes sortes d'anecdotes. Un jour que l'on parlait 
Fabre de son mariage avec mademoiselle Lesage, il nous raconta d'une
faon fort plaisante comment l'opra du _Magnifique_ lui avait servi 
enlever sa femme.

Le _Magnifique_, opra de Sedaine, musique de Grtry, ne se joue plus
depuis long-temps, et de personnes en ont conserv une lgre ide. On
citait le morceau du _Quart-d'Heure_, qui dure juste ce temps, et fait
le principal intrt de la pice: il fut aussi la principale cause du
mariage de Fabre.

Un tuteur garde avec soin une jeune et belle fille qui lui a t
confie. Son pre, en partant pour les Indes, a transmis tous ses droits
sur sa fille et sur ses biens au seigneur Aldobrandin. Le laps de temps
qui s'est coul, sans qu'on n'en ait reu aucune nouvelle, fait croire
que ce pre n'existe plus. D'aprs cela, Aldobrandin, qui convoite la
fortune, cherche  se l'assurer en pousant sa pupille. Comme presque
toutes les pupilles de comdie, elle ne connat que son tuteur; plus
docile, elle s'est rsigne  sa volont; mais ce fripon d'amour, qui
n'a jamais fait autre chose que de se jouer des jaloux, vient traverser
ses projets.

Un beau seigneur, connu  Florence par sa richesse, sa bonne mine et sa
gnrosit, qui l'a fait surnommer le _Magnifique_, a entendu parler
vaguement d'une beaut mystrieuse. Il a fait peu d'attention  ces
discours; mais, un jour de solennit publique, il aperoit sur un balcon
la plus charmante personne qu'il ait jamais rencontre sur son chemin.
Le beau Florentin, attirant tous les regards par la magnificence de sa
suite, son superbe coursier et sa bonne grce  le manier, ne pouvait
manquer d'attirer l'attention de la jeune pupille. Leurs yeux se
rencontrrent, et cette tincelle lectrique, ce magntisme du coeur, qui
fait qu'on se comprend sans s'tre jamais parl, qui fait rver  un
objet  peine entrevu, ce magntisme qui existait avant que le mot n'en
ft invent, les frappa tous deux au mme notant. Rentre dans sa
retraite, la jeune fille fut triste et rveuse, et au milieu des ftes,
le seigneur Octavio ne cessa de penser  cette charmante apparition. Il
parla du seigneur Aldobrandin, dans l'espoir qu'on pourrait lui donner
quelques renseignements sur sa pupille; mais personne ne savait rien sur
cette merveille constamment drobe  tous les regards.

Le lendemain, il l'ait venir dans son palais un certain Fabio, espce de
Figaro; celui-ci n'est point barbier, mais courtier d'affaires des gens
importants de Florence, et fort au courant de ce qui s'y passe. Il a
surtout une grande connaissance en chevaux, ce qui fait qu'on l'emploie
pour toutes les acquisitions de ce genre. Le Magnifique possde le plus
beau haras du pays, et le seigneur Aldobrandin, qui est grand amateur, a
remarqu, le jour de la course, la haquene du Florentin avec autant de
plaisir que celui-ci a admir sa pupille. Tous deux s'adressent  Fabio
par un motif bien diffrent: le tuteur veut faire l'acquisition du
cheval. Octavio, charm d'apprendre qu'il peut y avoir quelques rapports
entr'eux, rpond  la proposition de l'avare tuteur par ces mots: Ma
haquene n'est point  vendre; cependant, comme je voudrais de tout mon
coeur obliger le seigneur Aldobrandin, je la lui cderai pour dix mille
ducats.

On pense que le seigneur Aldobrandin trouve cette somme exorbitante, et
qu'il aime mieux renoncer au cheval que de le possder  ce prix. Aprs
plusieurs pourparlers, par l'entremise de Fabio, Octavio, voyant
l'extrme envie du tuteur, et cherchant  l'exciter, se rsume ainsi:

J'ai entendu vanter la beaut de la pupille du seigneur Aldobrandin, je
dsirerais savoir si son esprit est gal  ses charmes; qu'il me
permette de causer un quart-d'heure avec elle, en sa prsence, mais sans
qu'il puisse nous entendre, et mon cheval est  lui.

Le tuteur, choqu de la proposition, la rejette avec indignation;
cependant il s'en occupe. Fabio, qui trouve qu'un quart-d'heure de
conversation pour un cheval de dix mille ducats est un march excellent,
l'engage beaucoup  l'accepter; il lui chante mme  ce sujet un morceau
trs bien fait sur les dtails de la beaut et des qualits du cheval,
l'assurant qu'il n'a point vu de plus fier animal[55]. Enfin,  force
d'y rflchir, le tuteur trouva un moyen de concilier son avarice et sa
jalousie, aprs avoir fait prier le Magnifique de venir chez lui afin de
connatre s'il peut lui permettre de

     Causer, jaser, en tout honneur,
     Sans nulle expression badine.
     Sans nul mot qui choque son coeur.

Le tuteur tient surtout  tre prsent.

     Eh bien! soit, vous serez prsent,
     Mais vous ne nous entendrez pas,
     Et vous vous tiendrez  dix pas.

Les choses bien convenues, l'heure prise, le tuteur est assez embarrass
de s'en expliquer avec sa pupille; il cherche d'abord  exciter son
indignation, l'assure qu'il n'a consenti que pour punir ce jeune homme
de sa prsomption, et qu'il attend d'elle qu'elle lui tmoignera son
mpris en ne rpondant pas un mot aux discours qu'il pourra lui tenir:
d'ailleurs il sera prsent et observera attentivement.

L'acte commence. Clmentine est place prs d'une table sur laquelle
l'on voit une corbeille de fleurs; elle tient  sa main une rose. Le
Florentin arrive, la salue profondment; il est par de tout ce que le
dsir de plaire a pu lui suggrer de plus lgant. Le tuteur se place 
dix pas, il tient  sa main une montre; Octavio remet la sienne  Fabio,
et le quart-d'heure commence (je joins ici les paroles pour l'entente de
la scne):

     Pardonnez,  belle Clmentine,
     Le propos que je vais tenir,
     Mais je n'ai qu'un instant  vous entretenir,
     Et cet instant me dtermine
      risquer sans dtour l'objet de mon dsir:
     De vous dpend le bonheur de ma vie!
     J'ai pour vous le plus tendre amour,
     Et je dsire, hlas! par un juste retour,
     Voir votre main avec la mienne unie.
     Rpondez moi, je vous en prie?
     Quoi! pas un mot, pas un seul mot! Dieu! quel silence!
     Oh! ciel! que faut-il que je pense?
     Serait-ce du mpris? Non, non. Que pourrait-ce tre?

Clmentine tourne languissamment la tte vers son tuteur.

     Ah! je le vois,
     Votre tuteur vous fait la loi!
     Il vous force, par sa prsence.
      garder ce cruel silence.

     [...]

     Mais on peut tromper son adresse,
     L'amour me donne le moyen
     De briser l'indigne lien
     Dont la contrainte  la fois blesse
     L'amour et la dlicatesse,
     Mon honneur et votre sagesse.
     Ah!  vous approuvez mon dessein,
     Ouvrez ces doigts charmants, laissez tomber la rose
     Que vous tenez  votre main.
     Ce signal  l'instant dispose
     De nos deux coeurs et fixe mon destin.
     Tombez, tombez, rose charmante,
     Tombez aux pieds de mon vainqueur,
     Devenez l'organe du coeur,
     Devenez pour nous loquente;
     Et que la plus charmante fleur,
     De la beaut la plus charmante,
     De la flamme la plus ardente,
     Soit l'interprte, etc., etc.

Il sollicite la belle Clmentine assez long-temps pour que le
quart-d'heure s'coule; la rose tombe et elle disparat. Fabio trouve
qu'un beau cheval pour une rose est un excellent march; Octavio lui
laisse la montre enrichie de diamants, et Fabio s'crie:

     Ah! grand Dieu! qu'il est _magnifique_!

Il faut savoir, maintenant, comment cet opra contribua au mariage de
Fabre d'glantine.

Il tait dans une ville du Languedoc, o il jouait les rles de Mol et
de Larive, assez mdiocrement, dit-on; il rvait dj posie et
littrature, o il devait mieux russir que dans la comdie. Il et t
heureux pour lui qu'il n'et jamais l'ait que ce rve-l. Mademoiselle
Lesage[56] tait attache au mme thtre que Fabre; elle chantait les
prime donne; elle avait une voix superbe, et elle tait aime autant
qu'estime, dans cette ville, ainsi que sa famille. Fabre en devint
perdument amoureux; il ne lui dplut pas, elle lui permit mme de
demander sa main; mais ses parents ne furent pas du mme avis; on la lui
refusa trs positivement. Les obstacles irritent l'amour; ils
s'aimaient, bientt ils s'adorrent; mais ils taient surveills avec
une telle vigilance, qu'ils ne pouvaient se dire un mot, encore moins
s'crire.

Fabre, dont l'esprit avec beaucoup d'invention (il nous l'a bien prouv
dans son _Intrigue pistolaire_), se creusait cependant en vain la tte
pour trouver quelque moyen; il n'en vit pas de plus sur que d'enlever sa
belle et d'aller se marier  Avignon: on serait bien alors forc 
ratifier le mariage; c'tait la seule rparation qu'on pt exiger, et il
tait plus que dispos  s'y conformer; mais cela ne pouvait gure se
faire sans le consentement de la demoiselle, et comment l'obtenir?
comment s'entendre sans se parler? Fabre tait extrmement li avec le
chef d'orchestre, auquel il faisait des paroles pour sa musique, et qui
l'aidait de ses conseils dans ses amours.--Ne pourrais-je pas, lui
dit-il un jour, entreprendre de jouer l'opra? j'aurais au moins
l'occasion de lui parler pendant les ritournelles.--Mais, lui rpondait
l'autre, tu n'es pas musicien, et tu ne saurais pas tirer parti de ton
peu de voix.--Tu me donnerais des leons.--L'administration s'opposerait
 tes projets; il n'y aurait que pour un bnfice d'acteur que cela
serait possible.--Eh bien! je prierai le premier chanteur de me laisser
jouer le rle du Magnifique dans sa reprsentation; il est mon ami, il
apprciera mon motif et il consentira.--Es-tu fou? le rle du
Magnifique! et le _quart-d'heure_, qui en est recueil!--C'est justement
sur le _quart-d'heure_ que je compte pour expliquer  ma Clmentine mon
projet; la rose, tombant d'un ct convenu, sera le signal de son
consentement.--Fort bien, si tout cela pouvait se faire en parlant, mais
en chantant!--Tu verras, tu verras, l'amour rend capable de tout.--Mais
l'amour ne fait pas chanter ceux qui n'ont pas de voix!

Fabre court chercher la partition, et le voil essayant son
_quart-d'heure_. On baisse le ton, cela n'allait pas trop mal;
d'ailleurs il se liait sur le dialogue, qui est assez important: un
comdien mdiocre dit mieux qu'un chanteur habile. Le jour arriv, il
redoubla de courage. Ses costumes taient superbes. Comme il tait fort
aim des jeunes gens, ils l'applaudirent. Quand vint le fameux
_quart-d'heure_, il trouva moyen, pendant la premire ritournelle,
d'instruire la jeune personne de la moiti de son projet, et, pondant la
seconde, de le lui dire tout  fait. On peut penser avec quelle
expression il chanta:

     Tombez, tombez, rose charmante.

C'tait au point que le chef d'orchestre tait sur les pines, et
tremblait qu'il n'en perdit ton et mesure. Tout fut convenu entre eux;
il enleva la demoiselle, et ils partirent sur-le-champ pour Avignon,
espce de _Gretna green_[57] o l'on tait mari, grce au nonce du
pape. Ils crivirent de l pour obtenir leur pardon. La famille ne
pouvait plus refuser, et ils revinrent ratifier leur mariage. Cela fit
un tel bruit dans la ville, qu'on voulut les revoir dans cet opra,
source de leur bonheur, et on leur jeta ces vers sur la scne:

     Le Magnifique  l'amour le dispose,
     De son bonheur il doit s'enorgueillir.
     Heureux qui fait tomber la rose,
     Plus heureux qui sait la cueillir.




XVI

Aventure comique de Dugazon.--Les costumes de Talma.--Son dbut dans
_Henri VIII_, en 1791.--Mademoiselle Desgarcins; son talent, ses
amours.--Mesdemoiselles Sainval an et cadette; leur frre, officier;
anecdote.


Lorsque Talma voulut dcidment profiter du dcret sur la libert des
thtres, pour quitter celui du Faubourg-Saint-Germain, il y eut de
grands dbats. Dugazon et Nauderse provoqurent, et un duel eut lieu
entre eux.

On attaqua Talma sur l'engagement qu'il avait contract avec la
Comdie-Franaise; on voulut lui intenter un procs, et l'on commena
par mettre arrt sur ses costumes, qui, selon l'usage, taient renferms
dans la loge o il s'habillait.

C'et t une perte immense, mais on ne voyait trop par quel moyen on
aurait pu engager les socitaires du Thtre-Franais  renoncer  leurs
prtentions. On craignait qu'ils n'employassent tous ceux avous par la
loi.

La discussion et l'arrt mis sur la garde-robe de Talma se terminrent
de la manire la plus burlesque, grce  la folle imagination de
Dugazon.

Une assemble avait t convoque pour discuter les intrts respectifs.
Les avocats des deux parties, les huissiers, taient sous le pristyle,
o l'on disputait dj par avance, attendant que l'assemble ft
ouverte. Pendant tout ce tumulte, Dugazon monte au thtre; il y trouve
les comparses qui attendaient le capitaine des gardes qui devait les
exercer; mais le capitaine des gardes avait bien autre chose  faire: il
tait en bas  couter ce qui allait se dcider. Dugazon ne perd pas de
temps; il prend huit figurants auxquels il montrera, dit-il, ce qu'ils
ont  faire; il les emmne au magasin des costumes, qui est dsert, les
fait habiller en licteurs, leur fait prendre quatre de ces grandes
corbeilles qui servent  transporter les habits, puis il monte  la loge
de Talma, dont il s'tait procur les cls, dpose les cuirasses, les
armes, les casques dans les corbeilles qu'il drape avec des manteaux et
des toges, s'affuble lui-mme du costume d'Achille, la visire basse, le
bouclier et la lance au poing, fait prendre les corbeilles par ses
gardes, descend et passe gravement  travers ce monde rassembl, qui,
tout bahi et ne sachant ce que cela veut dire, le laisse gagner la
porte.

Il tait dj sur la place, avant qu'ils fussent revenus de leur
surprise, et informs du mot de cette nigme en action. On conoit que
la foule qui commenait  les suivre sur la place s'augmentait  mesure
qu'ils avanaient. Enfui ils arrivent au thtre du Palais-Royal, o
Dugazon fait dposer les dpouilles opimes. Le duc d'Orlans, inform de
ce bruit, qui ne ressemble en rien  une meute, puisque tout le monde
rit, veut voir Dugazon, qui lui conte ses exploita de la manire la plus
comique. Le lendemain, Paris retentissait de cette folie. Le thtre du
faubourg Saint-Germain n'osa pas donner suite  une aussi burlesque
comdie, dans la crainte du ridicule. Ce qu'il y a de charmant, c'est
que Talma n'en savait rien lui-mme.

Talma dbuta quelque temps aprs dans le rle de _Henri VIII_, avec un
succs extraordinaire. Je n'insisterai pas l-dessus, parce qu'il est
des admirations qui s'expriment mieux par le silence. Le costume, le
physique, taient du temps; tout avait ce cachet qui n'appartenait qu'
Talma. Madame Vestris jouait le rle d'Anne de Boulen, madame Desgarcins
celui de lady Seymour. La pice obtint le plus grand succs, et fit
prvoir un bel avenir de pote pour Marie-Joseph Chnier.

Talma joua peu de temps aprs le _Maure de Venise_, o mademoiselle
Desgarcins remplissait le rle d'Hdelmone, c'est moi qui chantais la
romance du saule, dans la coulisse. L'auteur, M. Ducis, trouvait que ma
voix tait la seule qui pt s'harmonier avec l'organe de mademoiselle
Desgarcins. C'est une singulire remarque  faire, qu'une personne qui
possde un joli organe a souvent la voix fausse, et rarement le
sentiment du chant, tandis qu'une chanteuse, doue d'une voix sensible,
harmonieuse, n'a point d'onction dans l'organe en parlant. On me
demandait cette romance chaque fois que j'arrivais chez Talma.

Mademoiselle Desgarcins n'tait pas moins remarquable que Talma dans
cette tragdie, et ce n'tait pas sa beaut qui faisait une si grande
impression sur les spectateurs, tant il est vrai qu'une actrice peut se
dispenser d'tre jolie, lorsqu'elle a du charme, de la sensibilit et
une voix touchante. Lord Byron a dit:

     L'amour n'a pas dans son carquois une flche qui pntre le coeur
     aussi avant qu'un charmant organe.

C'tait une des qualits que possdait le plus minemment mademoiselle
Desgarcins; sa voix tait une douce mlodie; elle avait une expression
de mlancolie dans le regard, un mol abandon dans sa dmarche, quelque
chose de suave qui l'embellissait en parlant. C'tait surtout dans le
rle d'Hdelmone et dans celui de Salma d'_Abufar_, qu'elle tait
entranante. Talma, qui avait alors toute la verdeur de la jeunesse,
toute la fougue des passions, faisait un contraste parfait avec elle;
aussi, dans leur scne de jalousie, ces deux mots si simples:
_Hdelmone,--Othello,_ produisaient-ils toujours un grand effet, et
dans son rcit, lorsqu'elle lui dit que son pre l'a menace de se tuer
 ses yeux si elle ne signait ce billet,

     ... J'ai sign.

     --Sans lire?

     --Oui! sans lire.

ce peu de mots avait un accent si vrai, si persuasif, qu'on se sentait
indign que le jaloux Othello ne ft pas convaincu.

Mademoiselle Desgarcins a fait natre des passions trs vives, et j'en
suis peu surprise; elle devait faire passer dans l'me ce qu'elle
exprimait si vivement. Notre grand acteur s'tait lui-mme inspir de
son amour pour la touchante Hdelmone; plus tard,  son tour, elle
prouva une de ces passions qui peuvent porter aux dernires extrmits
celles qui en sont malheureusement atteintes, mais qui fatiguent bientt
celui qui en est l'objet. C'tait pour un jeune jurisconsulte d'une
figure et d'une tournure agrables, homme d'esprit, de got, et
enthousiaste du talent de cette charmante actrice.

Leur liaison dura long-temps, mais enfin M. Allard se lassa tellement de
l'exigence de sa matresse, de cet esclavage de tous les instants qui
l'arrachait  ses tudes,  sa socit habituelle, qu'il songea
srieusement  s'en affranchir. Il employa tous les moyens capables
d'amener une rupture sans trop d'clat, mais ce fut inutilement. Il
feignit une absence dont elle devina promptement le motif; elle crivit
lettres sur lettres. Il prit le parti de ne plus rpondre  ses
continuelles dolances,  ses reproches sans fin. L'on est cruel
lorsqu'on n'aime plus. Quelques semaines se passrent sans qu'il
entendit parler de sa jalouse amante; il esprait que la fiert tait
enfin venue en aide  l'amour outrag; dans d'autres moments cependant
il craignait qu'elle n'et succomb  l'excs de sa douleur, car il ne
la voyait plus annonce dans les rles qu'elle jouait le plus
habituellement. Il n'osait prendre des informations trop directes, car
il apprhendait de tmoigner un intrt qui aurait pu amener une
rconciliation.

Tandis qu'il se perdait en conjectures, esprant pourtant que tout tait
enfin termin, il entend un matin frapper violemment  la porte de la
rue. Il demeurait sur la place Dauphine,  l'entresol; il met la tte 
la fentre, et reconnat sa belle dans un tat d'exaspration qui le
fait frmir de la scne qui ne peut manquer de s'ensuivre. Elle entre,
et tombe perdue sur un fauteuil plac prs de la croise. Il se fait un
moment de silence que le pauvre amant se garde bien d'interrompre le
premier; bientt elle semble se recueillir et rflchir profondment.

tes-vous bien dcid, dit-elle enfin,  rompre tous liens entre nous?
Rflchissez bien  ce que vous allez rpondre!

M. Allard voulut commencer par ces lieux communs employs en pareille
circonstance.

--Pas un mot de plus, oui ou non?

--Eh bien, puisque vous ne voulez accueillir aucune raison, oui; mais...

--Assez, assez, lui dit-elle.

Puis reprenant une espce de calme:

--Je veux avoir mes lettres, il me les faut sur-le-champ!

Le jeune homme passe dans sa chambre  coucher pour les prendre dans son
secrtaire. Pendant ce temps, elle dpose un papier sur une table place
 ct d'elle, tire de son sein un couteau et se frappe  plusieurs
reprises. Si la scne tait tragique, le poignard l'tait
malheureusement aussi, car c'tait un vritable poignard. M. Allard,
entendant du bruit, accourt et trouve mademoiselle Desgarcins tendue
sur le parquet et baigne dans son sang; on peut juger de son effroi. Il
appelle du secours  grands cris. L'on monte en tumulte. Quelques
marchandes talagistes qui se tenaient sur la place Dauphine s'imaginent
que c'est le beau jeune homme qui a tu la dame blonde; elles allaient
lui faire un mauvais parti, si l'officier de police et le mdecin, qu'on
avait envoy chercher, ne fussent arrivs  temps. Pendant que ce
dernier donnait ses soins  la blesse, l'officier de police avait
ouvert le papier dpos sur la table; elle y dclarait que c'tait de sa
propre et libre volont qu'elle avait voulu en finir avec la vie. Ceci
calma un peu les amantes du quartier, d'autant plus que le mdecin
assura que les blessures n'taient pas mortelles. L'on bruita le moins
possible cette affaire, et l'on ne nomma point la dame, qui resta chez
M. Allard, attendu qu'il tait impossible de la transporter sans danger.
Il lui donna tous ses soins pendant le cours de la maladie et de la
convalescence, qui fut longue, et qu'elle prolongea peut-tre pour en
jouir plus long-temps; mais, inutile espoir! cette catastrophe, bien
loin d'avoir ramen l'amant de la dlaisse, l'en avait loign plus que
jamais. Le danger une fois pass, il l'avait prise dans une aversion qui
ne se conoit pas; il fut peu touch, peu reconnaissant de cette preuve
d'amour.

Mademoiselle Desgarcins fut long-temps avant de reparatre sur la scne,
et quoiqu'on ait voulu attribuer son absence  une maladie ordinaire,
cela transpira dans le public. Elle reparut dans le rle de Salma et
fut accueillie froidement; elle eut la maladresse de vouloir adresser au
public ces vers de son rle:

     Ainsi donc mes funestes amours
     Ont de la renomme occup tes discours.

Il y eut une espce de murmure. L'on n'aime pas les scnes tragiques
hors du thtre. Si l'on eut fait des feuilletons  cette poque, cette
anecdote et t rpte de bien des manires, et du moins l'on et
vit les erreurs qu'on a commises lorsqu'on a fait un vaudeville sur
mademoiselle Desgarcins. Ce n'tait point une jolie femme, et elle
n'tait pas lve de Florence, mais de Larive. C'est au thtre de la
Rpublique qu'elle a jou Hdelmone dans _Othello_, et non au
Thtre-Franais.

Mademoiselle Desgarcins resta quelques annes encore au thtre de la
Rpublique, et finit par se retirer  la campagne, par raison de sant.
On sait que, destine aux grandes catastrophes, elle fut attaque dans
sa maison par les compagnies de Jsus et les chauffeurs. Elle se jeta 
leurs pieds pour les conjurer d'pargner sa fille, jeune enfant de cinq
 six ans. Ces brigands enfermrent les femmes, ainsi que les
domestiques dans une cave, et pendant ce temps dvalisrent la maison.
Aprs leur dpart, les cris de ces malheureuses ayant attir les paysans
du voisinage, elles furent dlivres, mais mademoiselle Desgarcins avait
prouv une telle commotion par la frayeur et la crainte de voir gorger
son enfant devant elle, que sa tte en fut drange. Elle avait des
crises nerveuses qui lui faisaient voir sans cesse les brigands. Elle
leur parlait, les implorait; c'tait un spectacle dchirant.

Je ne puis terminer les portraits des artistes sans parler des
demoiselles Sainval qui jouissaient d'une gale rputation, quoique dans
un genre diffrent. L'ane, dans les rles de reine, avait un talent
remarquable, d'aprs ce que j'en ai entendu dire aux acteurs qui
l'avaient connue dans le temps le plus brillant de sa carrire, mais sa
diction tait emphatique. Lorsque je l'ai vue, elle jouait en
reprsentation; il ne lui restait plus que des clairs de ce talent,
souvent admirable  la vrit, mais accompagn de tous les ridicules qui
peuvent exciter l'hilarit des jeunes gens qui ne prennent pas la peine
de rien voir au-del. Elle tait tellement facile  contrefaire, que
nous nous donnions volontiers ce plaisir.

Mademoiselle Sainval tait laide; elle avait une si grande conviction de
sa laideur, que son geste le plus habituel semblait toujours vouloir lui
cacher le visage; elle avanait le bras  la hauteur de la figure, comme
on le fait lorsque les rayons du soleil vous fatiguent les yeux. Elle
avait souvent des transitions spontanes qui entranaient les
applaudissements et qui n'appartenaient qu' elle, car les autres
actrices ne s'en taient pas mme doutes et ne pouvaient concevoir
qu'un mot produisit un tel enthousiasme; mais ce mot tait prpar par
un silence, par un coup-d'oeil, un jeu de physionomie, et c'tait
admirable. Malheureusement elle reprenait bientt sa diction ampoule et
son ton dclamatoire qu'elle ne quittait pas mme dans la vie prive.
Elle recevait souvent du monde dans sa maison de la Cour-des-Fontaines.
Comme Monvel en occupait un tage, c'est chez lui que j'ai vu plus
intimement mademoiselle Sainval; elle tait tellement proccupe du
sentiment de sa laideur, qu'elle portait un voile pais et ne le
soulevait que jusqu' la bouche, se tenant de prfrence dans l'endroit
le plus obscur de l'appartement. Cependant elle allait dans le monde;
elle y portait son originalit et son voile, sous prtexte que le jour
ou la lumire lui fatiguait les yeux. Elle n'en tait pas moins fort
recherche comme une personne d'un mrite suprieur. Les trangers, et
particulirement les Russes, en faisaient le plus grand cas. Le prince
Baratinsky l'avait connue lorsqu'il tait ambassadeur en Franco, et dans
les plus beaux jours de son talent; il en avait souvent parl  sa
fille, la princesse Dolgourouky. Lorsqu'elle vint  Paris pendant la
paix d'Amiens, il s'empressa d'inviter cette actrice clbre, et lui fit
l'accueil le plus distingu. C'est mademoiselle Sainval qui m'avait
prsente chez la princesse, qui recherchait les chanteuses et en
gnral tous les artistes avec empressement Mademoiselle Sainval y
disait souvent des scnes avec une extrme complaisance, et nous nous
faisions un plaisir de lui donner les rpliques.

Mademoiselle Sainval cadette tait loin d'tre jolie, mais cependant
moins laide que sa soeur. Je ne lui ai jamais vu jouer que le rle de la
comtesse, du _Mariage de Figaro;_ on dit qu'elle tait admirable de
sensibilit et d'me dans les jeunes princesses, mais surtout dans les
Iphignies. Sa physionomie tait expressive; elle avait de la dignit,
quoique petite, maigre et noire.

Elle fit un voyage en Russie au commencement du rgne de l'empereur
Alexandre. Elle y fut accueillie d'aprs sa rputation, comme tous les
artistes de talent l'ont toujours t dans ce pays. On fit arranger pour
elle un thtre au palais de la Tauride; elle y joua _Iphignie en
Tauride_.

Dix ans plus tt, ce voyage lui et mieux russi. Cette jeune cour
l'applaudit, par gard pour ce qu'elle montrait encore avoir t, mais
on la trouva un peu trop vieille pour ce genre de rles, d'autant plus
qu'elle avait conserv ses costumes d'autrefois, sauf la poudre et les
paniers. Ces habits lui donnaient une tournure si grotesque, que l'on
eut de la peine  s'empcher de rire en la voyant entrer. Elle n'en
revint pas moins comble d'honneurs et de prsents.

Ces deux demoiselles Sainval taient de bonne famille; leur mre avait
t attache au service de la reine Marie Leczinska; leur pre tait
chevalier de Saint-Louis, et leur frre, officier. Ce jeune homme eut
une horrible affaire, que j'ai entendu raconter par Monvel et par mon
pre; il fut accus d'avoir tu un de ses amis, officier dans le mme
rgiment. Ils avaient pris querelle pour un passe-droit,  l'occasion
d'une promotion; le jeune Sainval avait, disait-on, plong son pe dans
le coeur de son camarade, avant qu'il n'et le temps de se mettre en
garde. Comme il n'y avait aucun tmoin de cette malheureuse affaire, il
fut mis  la question et supporta ce supplice sans jamais rien avouer.
Il persista  dire qu'il s'tait battu loyalement, qu'il n'avait frapp
que par une juste dfense, qu'il n'avait point attaqu le premier dans
cette querelle, dont la mort de son ami avait t la suite. Il fut livr
aux tribunaux civils, supporta toutes les douleurs avec un courage
extraordinaire, ne voulant pas, disait-on, dshonorer sa famille.

On le mit  une nouvelle preuve, en faisant paratre tout--coup le
corps de son camarade, cach par un rideau. On pensait que l'motion de
son visage pourrait le trahir... Mais avec une prsence d'esprit rare en
semblable moment, il se prcipita sur ce corps afin de cacher son
trouble, en s'criant:

Que ne peux-tu revenir  la vie, pour me justifier et confondre mes
ennemis!... Tu leur dirais que, si j'ai eu le malheur de tuer mon ami,
c'est en me dfendant en homme d'honneur!...

Il ne put tre condamn  mort, mais il fut estropi pour le reste de sa
vie. Je l'ai vu une seule fois chez sa soeur; il marchait avec des
bquilles.




XVII

Cailhava.--_Le Club de midi  quatorze heures_.--Laujon et ses
chansonnettes. Philipon de la Madeleine et son pitaphe.--Les dners du
Caveau.


Je retrouvai  Paris dans ce mme temps (1791) Cailhava, que j'avais
connu dans mon enfance. Il y avait chez lui, au Palais-Royal, trois fois
par semaine, une runion qui se tenait de midi  quatre heures, et
qu'ils nommaient _le Club de midi  quatorze heures_. Les habitus de
cette assemble d'amis taient le plus souvent le vieux Laujon, Philipon
de la Madelaine, MM. Cailly et Vial pre. Le plus jeune d'entre eux
avait bien soixante ans, mais il est impossible de rencontrer des hommes
plus spirituels, plus aimables et plus gais que ne l'taient ces
charmants vieillards, qui montraient avec coquetterie leurs cheveux
blancs, comme l'a dit un de nos spirituels vaudevillistes.

Cailhava tait trs li avec mon pre; c'tait  Toulouse que je l'avais
connu, et j'allais souvent djeuner avec lui. Les jours de ses runions,
j'y menais quelquefois mes jeunes amies, et nous en revenions toujours
enchantes, tant ces vieillards taient aimables et bons. Ils me
faisaient de charmantes paroles pour mes romances, dont de jeunes
musiciens composaient la musique. C'taient Lamparelli, d'Alvimar,
Fabri-Garat, Bouff, agrable chanteur de salon. On voyait que Laujon
avait t un petit-matre du temps de Louis XV. Je le ravissais en lui
chantant des morceaux de son _Amoureux de quinze ans:_

     Qu'il est cruel de n'avoir que quinze ans!

--De n'avoir plus quinze ans, s'criait-il.

Et sa jolie chansonnette de:

     Philis, plus avare que tendre.

 laquelle Fabri-Garat avait fait un air simple et gracieux.

On se rappelle un mot charmant de l'abb Delille, au sujet de Laujon.

Il y avait prs d'un demi-sicle que l'auteur de l'_Amoureux de quinze
ans_ faisait des visites pour arriver  l'Acadmie franaise. Comme
quelques membres de ce docte corps levaient des difficults,  raison
du genre frivole que le solliciteur avait cultiv:

Mes chers confrres, leur dit l'abb Delille, je pense qu'il est
important que M. de Laujon soit nomm cette fois, il a quatre-vingt-deux
ans, vous savez o il va? Laissons-le passer par l'Acadmie.

Ce fut Laujon qui, n'ayant jamais voulu chanter la Rpublique, fut
dnonc  sa section. Le vaudevilliste Piis, qui tait son ami, lui en
donna avis et l'engagea  faire quelques couplets. Le vieillard se fit
d'abord beaucoup prier, mais voyant qu'il s'agissait pour lui d'une
question de vie ou de mort, il envoya  Piis quelques chansonnettes et
mit au bas: _le citoyen Laujon sans culotte pour la vie_. Cailhava
rappelait aussi ce qu'il avait d tre dans sa jeunesse; son port, sa
dmarche taient d'un homme distingu. Il tait auteur de plusieurs
ouvrages, parmi lesquels on peut compter: _le Tuteur dup ou la Maison 
deux portes;_ pice d'un excellent comique, que n'eussent pas dsavoue
nos grands matres. Il avait compos quelques libretti et traduit des
opras italiens, et ses _Mnechmes grecs_ ont t jous au thtre de la
Rpublique. C'est de lui que j'ai appris les plus jolis airs
languedociens de Goudouli, son auteur favori.

Hlas! lorsque je suis revenue de l'tranger, en 1813, aucun de ces bons
vieillards n'existait plus.  mesure qu'on avance dans la vie, on fait
tous les jours de nouvelles pertes: parents, amis, connaissances
intimes, tout nous quitte! Il suffit de dix ans pour cela. Ceux qui leur
succdent n'ont plus le mme attrait pour nous; ils ne nous ont pas vus
pars des grces de la jeunesse; ils n'ont point assist  nos
triomphes,  nos succs; ils ne savent rien de nous, et nous prennent au
mot sur ce qu'ils voient. Ils se persuaderaient volontiers que nous
avons toujours t ainsi, et sommes venus au monde  l'ge o ils nous
ont rencontrs pour la premire fois.

Lorsque je revins en France, je fus visiter le cimetire du
Pre-Lachaise, compter les amis jeunes et vieux qui m'y avaient
prcds. Le luxe des tombeaux fut ce qui m'occupa le moins. Il y a
partout des pauvres et des riches sur la terre; mais dessous, c'est l
qu'on est de niveau!...

Errants au hasard, mes yeux se fixrent sur une modeste croix de bois
noir; j'y lus le nom de Philipon de la Madeleine. Il tait mort dans un
ge trs avanc; probablement ses vieux amis l'avaient prcd, et ceux
qui restaient l'avaient oubli! C'est du moins ce qu'annonait une
inscription touchante, crite en lettres blanches, sur cette croix qui
avait t mise par sa vieille gouvernante. La navet, le manque
d'orthographe de cette inscription dicte par le coeur m'murent au
dernier point! Je l'crivis aussitt, telle qu'elle tait, sur un petit
souvenir:

     TOUT SES AMIS L'ONT ABANDONNS,
     C'EST MOI THRSE QUI AI FAIT
     METTRE CETTE PETITE CROI,
     QUE DIEU L'AIE EN SA SAINTE GARDE.

Il parat qu'on l'avait crite comme cela se trouvait sur le papier
qu'avait donn cette bonne fille.

Philipon devait avoir une petite rente, je l'avais entendu dire 
Cailhava; mais c'est le sort des clibataires: ceux qui en hritent s'en
occupent peu aprs leur mort. Depuis ce temps cependant le tombeau de ce
joyeux chansonnier du caveau a d tre transport ailleurs, car je l'ai
cherch il y a quelque temps, et ne l'ai plus retrouv.

On sait combien furent gais les dners du caveau, o se runissaient
Dsaugiers, Brazier, Rougemont et tous les chansonniers dont les noms
sont si connus! Les artistes musiciens voulurent aussi avoir leurs
jours. Plus de trente d'entre eux se trouvant runis pour chanter le
charmant canon de Berton: _Au guet! au feu!_ cela fit un tel tapage,
qu'une multitude de peuple se rassembla devant le Rocher de Cancale; la
garde survint, et l'on eut toutes les peines du monde  lui persuader
qu'on chantait un canon, et que ce canon n'tait nullement dangereux
pour la sret publique. On fit monter celui qui commandait le poste; il
se montra bientt  la fentre, un verre de champagne  la main, et
chantant avec les autres: _Au guet! au feu! au guet! au feu!_




XVIII

Mort de Mirabeau.--Mon dpart pour Lille.--Je vais donner des concerts 
Tournay.--La premire migration.--Changement des drapeaux.--Le colonel
Vergnette.--L'oriflamme de Charles-Martel.


Me voici arrive au milieu de l'anne 1791; madame Lemoine Dubarry,
s'tant fixe dfinitivement  Toulouse, ne venait plus  Paris. Mes
souvenirs de cette poque sont consigns dans ma correspondance avec
cette dame.

 madame Dubarry,  Toulouse.

Avril 1791.

Un an s'est  peine coul depuis cette fte donne par Mirabeau, et il
est dj dans la tombe[58]. Jamais mort ne fera une pareille sensation.
Depuis le commencement de sa maladie, la rue o il demeurait tait
remplie d'une foule qui s'tendait jusqu'au boulevard. On se passait les
bulletins avec une anxit inconcevable. Enfin, lorsque la nouvelle de
sa mort a t annonce, un cri prolong s'est fait entendre et des
pleurs et des sanglots ont clat: la consternation tait gnrale.
Mille contes absurdes ont t rpandus, mais celui qui a pris le plus de
crdit dans le premier moment, c'est qu'il avait t empoisonn par des
danseuses de l'Opra, et voici ce qui donna lieu  cette absurde
conjecture.

La veille de la premire atteinte de son mal, il devait en effet souper
chez M. de ***, avec deux dames de l'Opra, qui avaient une extrme
envie de se rencontrer avec cet homme clbre dont le nom retentissait
dans toute l'Europe. M. Millin, qui tait trs li avec le matre de la
maison, promit de l'amener, mais sous la condition qu'il n'y aurait
aucune autre personne invite. Ces deux messieurs se firent long-temps
attendre, et l'on commenait  dsesprer qu'ils vinssent, lorsque vers
minuit ils arrivrent. Mirabeau fit les excuses les plus galantes  ces
dames; il ne voulut pas souper, se sentant, disait-il, indispos, et ne
prit qu'un biscuit dans un petit verre de malaga. Il se trouva beaucoup
plus malade le lendemain, et mourut peu de jours aprs. C'est ce fameux
souper dont il fut tant parl, et voil comme tout se raconte[59]!

Enfin, le jour de son enterrement, toutes les boutiques taient fermes
et personne ne pouvait se montrer sans un signe de deuil, sous peine
d'tre honni par la foule. La sensation de sa mort a retenti dans toutes
les villes de France. Je partis le lendemain pour Lille, et dans tous
les endroits par lesquels nous passmes, on nous arrtait pour savoir
s'il tait bien vrai que Mirabeau ft mort et qu'on l'et empoisonn.

On racontait aussi que Combs, son secrtaire particulier, s'tait donn
un coup de poignard; il passait pour son fils naturel: pourquoi ne se
serait-il pas tu de dsespoir? On ne veut jamais croire que les gens
clbres puissent mourir comme les autres hommes.

Je n'ai pas eu de peine  obtenir un cong pour aller donner des
concerts  Lille. Ma voix est tout  fait revenue et les mdecins
assurent que je ne cours plus aucun danger de la perdre.

On parle du sacre de l'empereur d'Allemagne, ce qui ne peut manquer
d'attirer les trangers  Tournay et  Lille; cela rendra ces deux
villes trs brillantes. Je comptais trouver ici lady Montaigue. Vous
savez combien cette famille a toujours t parfaite pour moi; ils
habitent maintenant Boulogne-sur-Mer, o l'on est plus tranquille qu'a
Lille, qui est une ville de garnison. Ils avaient charg leur
beau-frre, le colonel Fenwick, de me conduire prs d'eux: je ne le puis
dans ce moment, et j'en prouve un vritable regret. Adieu...

Louise Fusil.

 la mme.

Mai 1791.

Je suis bien fche d'avoir quitt Paris et de ne pouvoir aller 
Boulogne. Tout est ici dans la rumeur et dans le trouble depuis
l'arrestation du roi  Varennes. Cet vnement a jet la consternation
parmi les militaires; presque tous les officiers migrent. La route de
Tournay est encore libre, mais on s'attend que d'un jour  l'autre il y
aura des mesures prises  ce sujet. Les dfenses les plus svres sont
dj faites relativement  l'exportation de l'argent; on parle aussi de
changer les drapeaux des rgiments. Cette crainte cause une grande
fermentation dans la ville. Je ne sais, mais je prvois quelque chose
d'affreux, d'aprs ce que j'entends de tous cts. Je suis fort triste,
et j'ai peur de vous faire partager ma mlancolie. Quel malheureux
temps! toujours des tourments pour soi ou pour les autres, ce qui est
plus fcheux encore. Un auteur de maximes a dit:

Le chagrin que l'on supporte le plus facilement c'est celui d'autrui.

Je ne suis pas de cet avis, car c'est celui que je supporte le moins. 
bientt, je vous compterai les choses  mesure qu'elles arriveront: a
me sera une distraction agrable de parler  quelqu'un qui me comprend
si bien. Il y a tant de gens qui n'entendent qu'avec les oreilles! le
langage du coeur est pour eux une langue trangre qu'ils ne savent pas
traduire. Quel dommage de se parler d'aussi loin!

L. F.

 la mme.

Mai 1791.

Chre madame Lemoine,

Tournay, comme vous le savez, est  une trs courte distance de Lille.
Je vais toutes les semaines y chanter au concert de souscription du
jeudi, et je rencontre l tous les officiers migrs; je suis la petite
poste pour eux.  chaque dpart, des personnes de leurs familles ou de
leurs amis viennent me prier de me charger des lettres qu'ils n'osent
plus confier  la grande poste.

Lorsque je passe sur la place, ma voiture est aussitt entoure de tous
ces brillants uniformes; ces messieurs me nomment leur providence, et
j'ai des succs nombreux; mais, comme il y a toujours compensation dans
la vie, au bien comme au mal, l'on m'assure que cela pourrait bien me
faire siffler,  Lille par quelques chevaliers discourtois. L'on n'est
pas extrmement d'accord des deux cts de la frontire, et je vois ici
des cocardes blanches que je suis tout tonne de trouver tricolores 
Lille quelques jours aprs. Enfin, arrive ce qui pourra: pourquoi ne pas
rendre service quand on le peut? Vous savez d'ailleurs que la prudence
n'est pas mon fort en toute occasion, et, lorsqu'il s'agit d'obliger, je
ne la consulte jamais.

En terminant cette dernire phrase, je ne m'attendais pas que ma
prudence et mon obligeance fussent sitt mises  l'preuve pour une
chose trs grave, je vous prie de le croire. Si j'avais consult mes
amis, je suis persuade qu'on m'en aurait dtourne; mais je n'en ai pas
eu le temps,  vrai dire, ni la volont. Enfin voici ce qui m'est
arriv, sans un plus long prambule.

Je me disposais  partir pour Tournay aprs mon dner, lorsqu'un
Anglais, milord Purfroid, se fit annoncer; je le connaissais de vue
seulement. C'est un homme d'un certain ge, d'un abord aussi froid que
son nom, d'une figure imposante, et qui passe pour avoir beaucoup
d'esprit. Aprs s'tre excus de sa visite un peu brusque et inattendue:

--Vous pouvez, me dit-il, madame, rendre un trs grand service au
colonel Vergnette et  sa famille.

--Moi, monsieur, et par quel moyen?

--Le voici: Vous ne vous doutez pas sans doute de quelle importance
peut tre un drapeau pour un officier qui en est dpositaire; mais, pour
vous en donner une ide, je vous dirai que cela en a plus encore qu'un
lgant chapeau pour une jolie femme.

--Ah! monsieur, lui dis-je en riant, vous me prenez pour une personne
trs frivole, je vois cela.

--Non; mais pour une personne trs jeune.

--Oh! je sais que messieurs les Anglais ont une opinion prononce sur
la futilit des femmes de notre nation.

--Je vais vous prouver le contraire, madame, puisque je vous crois
capable d'une action gnreuse.

--Venons au fait.

--Eh bien! si un drapeau est un dpt sacr, comme je vous le disais
tout  l'heure, jugez ce que doit tre l'oriflamme de Charles-Martel,
qui, de temps immmorial, a t confi au rgiment dont M. de Vergnette
est le colonel. Il part ce soir pour Tournay avec plusieurs de ses
officiers, qui passeront par des portes diffrentes; mais, d'aprs la
nouvelle loi, il est observ, on peut le souponner de vouloir migrer.
Il mourrait plutt que d'abandonner cette oriflamme; mais, en
l'emportant lui-mme, s'il est arrt, il se perdra sans le sauver. Il
n'y a qu'une femme tout  fait dsintresse dans cette affaire qui
puisse s'en charger sans exciter les soupons. Je ne vous proposerai pas
de mettre un prix  ce service, je sais que vous ne l'accepteriez pas.

--Vous m'avez bien juge, monsieur, et je vous en remercie; c'tait le
moyen de m'y dcider. Je suis artiste, on me voit souvent aller et venir
sur cette route. Comme j'ai eu peu de relations avec M. de Vergnette, je
ne vois rien qui puisse donner des soupons.

--Sir Gardner viendra vous prendre  quatre heures dans un cabriolet,
me dit-il; je vous suivrai  cheval, et si  la frontire vous prouviez
quelques difficults de la part des douaniers, nous dirions que ce
cabriolet nous appartient et que nous vous y avons offert une place. De
cette manire, vous ne pouvez tre compromise. S'il y avait le moindre
danger  courir, nous ne vous le proposerions pas.

Il y en avait cependant, mais je n'y rflchis pas. Je fis toutes mes
dispositions, et,  l'heure convenue, je vis arriver un de ces
messieurs. Je mis l'oriflamme sous une redingote de voyage, large et
croise; il tait peu embarrassant pour la grandeur, mais les franges
dont il tait entour le rendaient fort lourd. La voiture tait un de
ces anciens cabriolets de voyage, qui avait sur le devant une malle en
cuir; cette malle tait remplie de sacs d'argent, circonstance que
j'ignorais. Je ne m'en aperus mme qu'en chemin, lorsque le mouvement
de la voiture en eut dtach les ficelles qui les retenaient. L'argent
se rpandit alors dans le coffre, et cela faisait un bruit qui
s'entendait d'assez loin. On voulut les rattacher, mais c'tait
impossible. Il n'en fallait pas davantage pour nous faire arrter  la
frontire, puisque la loi dfendait d'emporter de l'argent. Si j'eusse
t fouille, j'tais perdue.

Enfin nous atteignmes le poteau qui sert de limites. Un douanier vint
nous demander si nous n'avions rien de contraire aux ordonnances. Il
tait mont sur le marche-pied, et sa main tait pose sur la
malheureuse malle. S'il m'eut regarde, ma pleur m'aurait trahie. M.
Gardner me dit en anglais qu'il allait lui donner un louis d'or; je lui
arrtai le bras.

--Non, vingt-quatre sols, lui dis-je.

La pice d'or lui aurait donn des soupons; j'en ai vu plus tard un
bien triste exemple.

--Oh! vous n'avez rien, nous dit le douanier, messieurs les Anglais ne
vont  Tournay que pour s'amuser, et madame est une connaissance: elle
passe par ici souvent.

Il descendit du marche-pied, et je commenai  respirer plus 
l'aise... Nous fmes aller le cheval bien doucement pour viter le bruit
de l'argent; mais, lorsque nous fmes hors de porte d'tre entendus,
nous nous arrtmes. J'avais grand besoin de reprendre haleine, je n'en
pouvais plus; cependant j'tais aussi contente et aussi fire qu'un
gnral qui vient de remporter une victoire. Nous trouvmes,  Tournay,
monsieur et madame de Vergnette; cette dernire tait partie dans un
fiacre avec ses enfants. Elle avait pass par une autre porte de la
ville pour viter les soupons. On peut penser combien on me remercia,
combien on me flicita de mon _admirable_ courage, de ma prsence
d'esprit. Je logeai dans l'appartement des enfants de madame de
Vergnette. Je comptais rester jusqu'au surlendemain, mais une personne
de confiance, qui appartenait  M. Gardner, vint l'avertir qu'il y avait
un tapage effroyable  Lille; que les soldats du rgiment de _la colonel
gnral_ juraient d'exterminer ceux qui avaient favoris l'enlvement de
l'oriflamme; que l'on parlait d'une femme. Il y en avait journellement
sur la route de Tournay. On tint conseil, et on dcida que je devais
partir sur-le-champ, pour empcher de remarquer que je n'tais pas 
Lille. On chargea le valet de chambre qui tait venu donner l'veil de
me chercher une voiture, et par un de ces hasards singuliers, qui
semblent survenir dans les circonstances difficiles, ce fut le fiacre
qui avait conduit madame de Vergnette et ses enfants que l'on prit pour
me ramener. J'appris aussi, dans la suite, que le cabriolet de voyage
dans lequel j'tais partie avec ces messieurs tait celui du colonel, et
il tait bien reconnaissable, car son cheval tait borgne. Il tait
rest assez long-temps  ma porte. Tous ces indices auraient mis sur la
voie, si l'on et conu le moindre soupon. Heureusement cela n'arriva
pas. Plusieurs personnes vinrent chez moi, le jour de mon arrive, et
surtout plusieurs officiers du rgiment du colonel. Tout le monde me
demanda si je l'avais vu et si j'avais entendu parler de quelque chose.
Je rpondis que non, avec cet air de vrit qui persuade. Je me gardai
bien de laisser rien souponner, mme aux personnes qui pouvaient y
prendre le plus d'intrt, une indiscrtion aurait pu me perdre. Je
quittai Lille peu de temps aprs, car les choses devenaient de plus en
plus srieuses. Je n'y tais plus, grce au ciel, lorsque cet excellent
monsieur de Dillon fut massacr. Il aurait bien pu m'arriver malheur
aussi, car je ne cessais de faire des imprudences[60].




XIX

Le 10 aot.--Michot, Fusil et Baptiste cadet dans cette journe.--Le
petit Pierre.--Les deux poissardes.--Anecdotes.--M. Coupigny.--M. de
Sercilly.


J'tais de retour  Paris  l'poque du 10 aot; cette poque appartient
 l'histoire, mais les pisodes qui s'y rattachent sont relatifs  ceux
qui en ont t tmoins; car il y avait un drame dans chaque situation.
Ces mouvants tableaux qui ont effray ma jeunesse repassent devant moi
comme des ombres et sont aussi prsents  ma mmoire que s'ils taient
encore rcents. Chaque circonstance de cette terrible scne portait un
intrt particulier. Qui de nous n'avait l des parents, des amis ou des
connaissances intimes? Chacun voit les choses du point o il est plac.
Mais n'anticipons point sur les dtails de ces malheureuses journes! Je
les prvoyais si peu le 9 aot, que je n'avais jamais t, je crois,
dans une aussi parfaite scurit depuis mon retour de Lille. La capitale
tait tranquille, on s'occupait de plaisirs, de toilette; les bals du
Wauxhall, du Ranelagh, taient brillants; on portait des modes  la
Coblentz; on parlait assez librement sur toutes choses; enfin on dansait
sur un volcan sans en prvoir l'ruption.

Mon pre tait  Paris depuis quelques jours pour y terminer des
affaires; il logeait rue Saint-Honor, en face de moi: nous habitions,
ainsi que plusieurs autres artistes, un logement dans l'enceinte du
thtre Richelieu. Il parat que ce jour mme du 9 aot on s'attendait 
quelque chose d'inquitant, car la garde nationale tait commande pour
occuper diffrents postes.

Michot et mon mari taient de la mme section; je les vis arriver en
uniforme, ainsi que quelques autres de leurs camarades, mais je n'y fis
pas grande attention, attendu qu'ils taient souvent de service. Je
travaillais  une charpe, en attendant le souper (on soupait encore);
plusieurs de ces messieurs causaient  voix basse dans la pice voisine.
Mon mari se mit  crire  mon bureau et mon pre se promena d'un air
soucieux; Michot vint regarder mon ouvrage.

--C'est donc cela, me dit-il, qu'on appelle une charpe  la Coblentz?

Comme il s'amusait souvent  me contrarier, je ne rpondis rien.

--Comment, continua-t-il en se retournant vers mon mari, tu souffres que
ta femme porte des charpes  la Coblentz?

--Est-ce que je prend garde aux chiffons des femmes, rpondit celui-ci
en continuant d'crire.

--Enfin, ajouta Michot, vous finissez cela pour aller demain au
Ranelagh: tes-vous bien sre d'y aller?

--Je voudrais bien savoir ce qui pourrait m'en empcher?

--Le mauvais temps peut-tre.

On apporta le souper. Mon mari prit Michot  part et se remit  son
bureau; il ne voulut pas venir  table, quoiqu'on lui ft observer qu'il
devait passer la nuit. J'entre dans ces petits dtails pour faire voir
que, lorsque notre pauvre esprit n'est pas sur la voie de ce qui peut
nous donner des apprhensions, nous ne devinons rien: il arrive mme
quelquefois que nous ne sommes jamais plus gais que lorsqu'un grand
malheur nous menace  notre insu; tandis que, si nous craignons un mal
souvent imaginaire, tout ce qui y a rapport nous semble un
pressentiment.

Michot se mit  table  ct de moi et me raconta mille folies, que sa
manire de dire rendait encore plus comiques. Je crois n'avoir jamais
tant ri; je ne m'aperus pus le moins du monde des chuchotements et de
la proccupation des autres, ni que l'on courait  la porte chaque fois
que l'on sonnait, pour prvenir sans doute de ne parler de rien devant
moi. Baptiste cadet, qui tait dans les grenadiers, arriva, son fusil 
la main; il logeait dans la maison.

--Mais vous tes donc tous de garde aujourd'hui?

--De garde? me dit-il avec cet air niais qui le rendait si drle, je ne
sais pas trop si nous serons de garde.

Mon mari engagea mon pre  coucher dans sa chambre, qu'il avait fait
arranger  cet effet.

--Mais pourquoi donc dranger mon pre? il n'est pas bien loin de moi;
ce n'est pas la premire fois qu'il n'y a pas d'homme la nuit dans la
maison.

Enfin, mon pre m'ayant dit lui-mme qu'il prfrait rester prs de moi,
je passai dans sa chambre pour voir si rien n'y manquait. Ces messieurs
partirent vers onze heures; mon mari alla embrasser sa fille dans son
berceau, et revint sur ses pas pour m'embrasser aussi.

--Oh! mon Dieu, lui dis-je en riant, mais comme tu es tendre
aujourd'hui; ton voyage ne sera probablement pas bien long cependant.

Rien ne pouvait me faire sortir de ma scurit: hlas! si je me fusse
doute de ce qui devait arriver et de ce qui tait peut-tre dj,
quelle affreuse nuit j'aurais passe. On voulait me laisser des forces
pour le lendemain. Ma fidle Marianne, une bonne Languedocienne qui
avait sevr ma fille, une de ces femmes qui nous aiment comme si elles
taient de la famille, notre pauvre Marianne, dis-je, se doutait,
d'aprs tout ce qu'elle avait entendu dire, qu'il devait y avoir du
bruit; elle appelait cela du bruit! mais elle me laissa dormir, car on
lui avait bien recommand de se taire.

De grand matin elle entre dans ma chambre et ouvre mes rideaux; elle
tait si ple, la pauvre fille, qu'elle me fit peur.

--Que se passe-t-il donc? lui dis-je tout effraye, en jetant une robe
de chambre sur moi; o est mon pre?

--Il est sorti depuis plus d'une heure.

Je courus  la porte et voulus descendre, mes genoux flchissaient sous
moi.

--O voulez-vous aller, madame, vous ne trouverez pas M. Fleury, et l'on
promne des ttes jusque sous les galeries du thtre.

J'ouvris prcipitamment mon secrtaire, me rappelant que mon mari avait
crit toute la soire: que devins-je lorsque je vis que cet crit tait
un testament et des renseignements sans fin, que je ne pus mme lire,
tant ma vue tait trouble et ma tte en feu.

J'tais folle, ma pauvre petite criait dans son berceau; enfin, je
m'chappai des mains de Marianne, et descendis les escaliers telle que
j'tais. Des enfants, des femmes aussi effrayes que moi, encombraient
les marches et ne pouvaient me donner aucun renseignement; seulement on
me dit que les grilles taient fermes et que l'on tirait sur la maison
comme sur un chteau fort dont on voudrait faire le sige. Je fus
jusqu'en bas et j'appris qu'il y avait un passage ouvert sur la rue
Saint-Honor; j'y courus. Heureusement, je vis mon pre, qui, me
trouvant dans cet tat, me fit remonter et remonta avec moi; mais ce ne
fut que pour un moment, car on appelait tous les hommes aux armes; l'on
venait les chercher jusque dans les maisons, et quoique nous fussions au
cinquime tage, il craignait d'y attirer ces furieux; il n'eut que le
temps de me dire que la section de mon mari tait aux Champs-lyses. Je
rapportai ma pauvre enfant, qui avait trouv moyen de sortir de son
berceau et pleurait au haut de l'escalier. Son grand-pre avait pris un
fusil, mais il m'avait promis de ne pas quitter la rue Saint-Honor tant
que cela lui serait possible, ou du moins les alentours de la
Cour-des-Morts. C'tait ainsi qu'on appelait le ct que nous habitions;
il n'tait, hlas! que trop bien nomm en ce moment, car c'tait l
qu'il y avait le plus de malheurs. Marianne avait eu la prcaution
d'aller chercher du pain et des provisions ds le matin, prvoyant bien
que plus tard elle trouverait les boutiques fermes. C'est en sortant
dans cette intention qu'elle avait rencontr des misrables portant au
bout des piques la tte de Duvigier et celle de l'abb de Bouillon,
qu'elle connaissait trs bien et qu'elle voyait souvent  la maison; ce
furent les deux premires victimes de cette affreuse journe.

Le plus grand tumulte tait prs de nous,  cause du voisinage des
Tuileries; ceux qui taient parvenus  se sauver s'taient rfugis
derrire les grilles, et l'on tirait des deux cts. Malgr cela
cependant, la petite Sophie, femme de Michot, trouva le moyen d'arriver
jusque chez moi avec une de ses amies qui demeurait dans la mme maison.
Ces deux jeunes dames, toutes frles, toutes mignonnes, taient d'une
intrpidit qu'on n'aurait pas suppose  les voir. Une d'elle
s'intressait vivement  un officier de service chez le roi, ce qui lui
causait de grandes inquitudes. Elles avaient t obliges de passer au
milieu des boulets, de la fusillade, des dangers de toute espce, dans
l'espoir d'apprendre quelque chose. Une personne que Sophie me nomma lui
avait dit que son mari et le mien avaient failli tre massacrs par le
peuple pour avoir voulu sauver des Suisses; mais qu'il tait arriv du
renfort, et qu'ils taient parvenus  enfermer ces malheureux Suisses
dans l'curie d'une maison du Faubourg-Saint-Honor, o ils les
gardaient avec ceux qui taient venus  leur aide, ayant dit au peuple
qu'ils en rpondaient. La foule s'tait enfin porte ailleurs; nous ne
smes rien de plus sur eux de tout le jour.

Mon pre montait de temps en temps; je le vis arriver vers trois heures
avec un nomm Molin, avocat, de notre connaissance, homme de beaucoup
d'esprit, qui travaillait aux _Actes des Aptres_. Ce n'tait pas une
recommandation dans ce moment; il tait avec M. Coupigny[61], que je
connaissais peu alors; il arrivait d'Amrique. Nous accueillions avec
empressement tous ceux qui se prsentaient, car nous esprions toujours
apprendre quelque chose de nouveau; mais les rcits sont si peu fidles
dans les premiers instants de trouble! on rpte ce que l'on a entendu,
on accueille ce que l'on dsire ou ce que l'on craint; la mme
circonstance se redit de vingt manires diffrentes: ces versions ne
servaient qu' nous alarmer davantage. Coupigny et Molin n'taient rien
moins que rassurants ni rassurs, bien qu'ils aient voulu me persuader
depuis qu'ils n'avaient pas eu la moindre peur; mais c'est toujours
ainsi lorsque le danger est pass: tout le monde veut y avoir pris part
ou l'avoir support courageusement.

Il y avait  la maison un petit Savoyard, g tout au plus de huit ans,
dont j'avais fait un jockey. C'tait un enfant intelligent et dvou qui
n'avait peur de rien. Depuis le matin il me tourmentait pour le laisser
aller du ct des Champs-lyses, parce qu'il avait entendu dire que
Monsieur y tait.

--Mais, mon pauvre enfant, tu te feras tuer, lui disais-je, tu vois
bien que l'on tire des coups de fusil, a attrape tout le monde.

--Oh! que non, je passerai entre les jambes des chevaux. N'ayez pas
peur, Madame.

--Eh bien, puisque tu veux absolument sortir, va au
Faubourg-Saint-Germain, chez mes belles-soeurs qui doivent tre bien
inquites de nous.

De ce ct d'ailleurs il ne courait pas autant de danger. Il y alla en
effet, mais il commena par les Champs-lyses, ce que je ne sus que le
lendemain. Toute la soire il ne fit qu'aller et venir du Carrousel  la
place du Louvre; il se fourrait partout, il coutait tout. C'est lui qui
nous a donn les nouvelles les plus exactes. La fureur et l'aveuglement
taient tels, qu'on tuait ceux qui portaient des habits rouges. Ces
habits ayant t  la mode un an auparavant, beaucoup de personnes en
avaient encore. Les malheureux restaurateurs auxquels l'on donnait le
nom de _Suisses_, les concierges des grandes maisons, rien ne fut
pargn. Il n'tait pas possible de faire entendre la moindre raison 
ces furieux: les hommes sont comme les tigres, lorsqu'ils ont senti
l'odeur du sang, l'on ne peut plus les arrter.

Il tait aussi trs dangereux d'tre rencontr en habit militaire; M. de
Sercilly et M. D...[62] taient renferms avec le roi dans la salle des
dputs.

--Ils seront massacrs, disait cette pauvre petite dame, s'ils
traversent la place du Louvre en uniforme: mon Dieu, que faire?

--Nous dguiser toutes les deux en poissardes, lui dit madame Michot,
et leur porter des habits bourgeois dans nos tabliers.

Elle lui sauta au cou et se disposa  aller rue Saint-Thomas du Louvre
chercher des habits pour ces deux officiers. Elle savait que M. D... ne
voudrait pas quitter son ami, s'il courait quelque danger. On fit ce que
l'on put pour dtourner ces deux ttes exaltes d'un projet aussi
dangereux, car, malgr leur dvouement, elles pouvaient ne point
parvenir jusqu' eux, et, si elles eussent t reconnues, travesties de
cette manire, elles eussent t perdues. Elles ne voulurent rien
entendre. La jeune dame courut chercher tout ce qu'il fallait et revint
habille avec les vtements de sa cuisinire. Sophie mit ceux de
Marianne, qui voulait lui donner les plus beaux et s'indignait fort
qu'elle voult prendre son bonnet enfum. Elles se salirent la figure et
les mains; malgr cela elles avaient bien de la peine  n'tre pas
jolies.

Elles prirent les allures poissardes le mieux qu'il leur fut possible.
On jouait encore dans ce temps des pices de Vad. Elles se disposrent
 partir aprs avoir mis les habits d'homme dans un mauvais tablier de
cuisine. Nous les vmes descendre en frmissant, car en vrit nous ne
croyions pas les revoir, et cette ide tait affreuse. Je dis  mon
petit Pierre de les suivre de loin et d'attendre pour nous en donner
quelques nouvelles. Le ciel protgea leur bonne action; elles eurent le
bonheur,  la faveur du dsordre, de parvenir jusqu' ces Messieurs, par
des corridors obscurs, et de leur faire savoir l'endroit o elles
s'taient rfugies.

Ce fut M. de Sercilly qui vint le premier et qui fit un signe  son ami.
Leur changement s'opra sans inconvnient, mais il s'agissait de
rapporter les uniformes qui auraient pu mettre sur la trace de ceux
auxquels ils appartenaient. Les deux amis voulaient absolument s'y
opposer. Comme on n'avait pas beaucoup de temps pour dlibrer, elles
s'enfuirent en les emportant. Il n'y a pas de doute que, si elles
eussent t arrtes en chemin par quelques-unes de ces horribles
femmes, plus cruelles encore que les hommes, elles eussent t
massacres. La Providence veillait sur elles! nous les vmes revenir
saines et sauves. Je courus les embrasser; j'en pleurais de joie et je
sentais mon coeur soulag d'un grand poids. C'tait une crainte de moins,
il nous en restait encore assez!

J'admirais le courage de l'une de ces dames, mais je blmais
l'imprudence de l'autre, qui n'avait pas pour s'exposer  une mort
presque invitable un aussi puissant intrt. Les femmes ont montr dans
toutes ces funestes occasions une abngation d'elles-mmes qui tait
vraiment admirable. Mon petit Pierre m'avait apport une lettre de mes
belles-soeurs. On ne connaissait encore aucun dtail au
Faubourg-Saint-Germain; toutes les issues taient gardes et l'on y
abordait difficilement. Elles m'crivaient qu'elles entendaient dire des
choses qu'elles ne pouvaient croire. Malheureusement il tait difficile
de rien inventer qui ne ft surpass par une triste ralit. Les places,
les rues taient jonches de morts, la place du Palais-Royal surtout. Il
faut tirer le rideau sur ces dtails; le souvenir de cette journe pse
encore sur mon coeur en la retraant. Nous n'tions pas loigns
cependant de tableaux encore plus funestes, car si ce 10 aot tait une
fivre de rage, l'on pouvait au moins vendre cher sa vie; mais les 2 et
3 septembre on gorgeait de sang-froid des malheureux sans dfense, et
cela a dur trois jours!

Aussi je passerai rapidement sur ces horribles poques, je dirai
seulement que M. de Sercilly et M. D..., que ces pauvres femmes avaient
sauvs du danger, au pril de leur vie, se trouvaient alors 
Sainte-Plagie. N'tant point sortie de chez moi, je ne savais aucun
dtail prcis. Quelques jours aprs, je priai mon mari de s'en informer,
autant qu'on pouvait le faire cependant sans se compromettre. On lui dit
que M. D... avait t vu parmi les morts; un garde national assura qu'il
l'avait reconnu. Lorsqu'on put aborder les prisons, cette jeune dame,
qui n'avait encore aucune certitude qu'il et t arrt, vint me
supplier d'y aller avec elle. On lui avait donn des nouvelles directes
de M. de Sercilly qui tait  Sainte-Plagie, et elle esprait avoir de
lui quelques claircissements. Nous nous assurmes d'abord de la
possibilit d'entrer dans cette prison, et nous nous hasardmes enfin 
demander M. de Sercilly. Il vint dans une cour o l'on nous avait permis
de l'attendre; il nous fit un horrible rcit de ce qu'il avait vu et
souffert dans ces affreuses journes, puis il ajouta:

--Je n'ai pas la certitude que mon ami ait t arrt en mme temps que
moi; il aura peut-tre eu le bonheur de se sauver. Mais il me fit un
signe qui me confirma ce qui m'avait t dit[63]. Je revins chez moi la
tte en feu.

--Si je reste ici, dis-je  mon mari, je deviendrai folle.

--Mais je le crois bien, tu vas dans un endroit qui ne peut te rappeler
que d'horribles scnes; a ne change rien aux vnements et cela te fait
beaucoup de mal: retourne  Lille chez lady Montaigue, si tu le veux.

C'tait bien mon projet, mais je ne pus l'excuter dans ce moment, car
je tombai trs malade. J'tais  peine remise, lorsque Dumouriez arriva
de la Belgique, et qu'une fte lui fut donne chez Talma. Julie voulut
absolument que je ne partisse qu'aprs, et je lui fis volontiers ce
sacrifice.




XX

Fte donne par Talma  Dumouriez, aprs les conqutes de la
Belgique.--Entre de Marat; ses paroles adresses 
Dumouriez.--Plaisanterie de Dugazon.--Comment l'on crit l'histoire.--Le
sige de Lille.


J'ai retrouv le rcit de la fte donne par Talma, le 16 octobre 1792,
dans une lettre que j'crivais le lendemain  madame Lemoine-Dubarry.

 madame Lemoine-Dubarry,  Toulouse.

     Je ne sais comment vous raconter la scne la plus bizarre et la
     plus effrayante qui se soit encore vue, je cros. Pour fter le
     gnral Dumouriez aprs ses conqutes de la Belgique, Julie Talma
     et son mari avaient runi tous leurs amis dans leur jolie maison de
     la rue Chantereine. Vergniaud, Brissot, Boyer-Ducos,
     Boyer-Fonfrde, Millin, le gnral Santerre, J.-M. Chnier,
     Dugazon, madame Vestris, mesdemoiselles Desgarcins et Candeille,
     Allard, Souque, Riouffe, Coupigny, nous et plusieurs autres
     faisaient partie de cette runion. Mademoiselle Candeille tait au
     piano, lorsqu'un bruit confus annona l'entre de Marat, accompagn
     de Dubuisson, Pereyra[64] et Proly, membres du comit de sret
     gnrale. C'est la premire fois de ma vie que j'ai vu Marat, et
     j'espre que ce sera la dernire. Mais, si j'tais peintre, je
     pourrais faire son portrait, tant sa figure m'a frappe. Il tait
     en carmagnole, un mouchoir de Madras rouge et sale autour de la
     tte, celui avec lequel il couchait probablement depuis fort
     long-temps. Des cheveux gras s'en chappaient par mches, et son
     cou tait entour d'un mouchoir  peine attach. Je n'ai pas oubli
     un mot de son discours, le voici:

     --Citoyen, une dputation des Amis de la Libert s'est rendue au
     bureau de la guerre, pour y communiquer les dpches qui te
     concernent. On s'est prsent chez toi; on ne t'a trouv nulle
     part. Nous ne devions pas nous attendre  te rencontrer dans une
     semblable maison, au milieu d'un ramas de concubines et de
     contre-rvolutionnaires[65].

     Talma s'est avanc et lui a dit:

     --Citoyen Marat, de quel droit viens-tu chez moi insulter nos
     femmes et nos soeurs?

     --Ne puis-je, ajouta Dumouriez, me reposer des fatigues de la
     guerre, au milieu des arts et de mes amis, sans les entendre
     outrager par des pithtes indcentes?

     --Cette maison est un foyer de contre-rvolution.

     Et il sortit en profrant les plus effrayantes menaces.

     Tout le monde resta constern, car on ne doutait pas qu'une
     dnonciation ne s'ensuivt. Quelqu'un voulut plaisanter, mais il
     riait du bout des lvres. Dugazon, qui ne perd jamais sa folle
     gat, prit une cassolette remplie de parfums pour purifier les
     endroits o Marat avait pass. Cette plaisanterie ramena un peu de
     gat, mais notre soire fut perdue. Nous avons chant des romances
     de Garat; mademoiselle Candeille a touch du piano admirablement,
     comme  son ordinaire, et le gros Lefvre a jou de la flte.

     Le lendemain, on criait dans tout Paris: _Grande conspiration
     dcouverte par le citoyen Marat, l'ami du peuple. Grand
     rassemblement de Girondins et de Contre-rvolutionnaires chez
     Talma_.

     Jusqu' prsent, personne n'a encore t arrt, mais quelle
     perspective pour ceux qui faisaient partie de cette runion, et
     pour le matre de la maison.

     Adieu.

     L. F.

Je fus bien surprise en lisant, il y a quelques annes, dans un ouvrage
intitul _les Girondins_, les phrases suivantes sur cette soire:

On donnait un bal chez mademoiselle Candeille, de qui Talma avait
emprunt la maison pour y fter le retour du gnral Dumouriez. Les
femmes y taient costumes  la grecque, et dans une nudit complte.
Talma animait cette fte, dans laquelle se rencontraient madame Roland,
mademoiselle Monvel et beaucoup d'autres.

Alors suit un dialogue fort bizarre, dans lequel Talma dit: Allons,
mesdemoiselles, on vous attend pour danser.

Si l'on et mieux connu les faits, on n'aurait pu ignorer que Julie
Talma possdait encore sa jolie maison de la rue Chantereine, dont elle
faisait trop bien les honneurs pour que son mari et besoin de
s'adresser  mademoiselle Candeille, qui, d'ailleurs, n'avait pas de
maison, et qui, seulement, tait au nombre des invits.

On devait faire de la musique, et tous les artistes se firent un plaisir
d'tre agrables  Julie dans cette soire. Les dames n'y taient pas en
costume romain ni grec, attendu que nous tions en 1792, et que ces
modes ne furent adoptes qu'au temps du Directoire, et au commencement
du Consulat, en 1797, par mesdames Tallien, Beauharnais, Regnault de
Saint-Jean-d'Angly et autres femmes lgantes qui donnaient alors le
ton. L'_immodestie_ de ce costume ne se fit donc pas remarquer dans
cette runion. Il n'y eut point de bal, et madame Roland ne s'y trouvait
pas. Talma ne put donc dire: _Venez, mesdemoiselles, on vous attend
pour danser_. Mademoiselle Monvel avait alors quatre ans, et madame
Roland m'a toujours paru peu dispose  la danse. D'ailleurs madame
Roland venait rarement chez Talma, et je ne l'y ai mme vue qu'une seule
fois.

Les paroles adresses par Marat  Dumouriez furent imprimes le
lendemain dans l'_Ami du peuple_, mais le citoyen Marat se garda bien de
publier la rponse de Talma et celle de Dumouriez.

Le jour des funrailles de Marat, on arrta Dugazon et il passa la
journe au corps-de-garde du Palais-Royal. On le remit le soir mme en
libert. Lorsqu'il s'informa du sujet pour lequel on l'avait arrt, on
lui dit qu'il n'tait pas digne d'assister  l'apothose de ce grand
homme.

J'ai t tmoin oculaire de tous les faits que je raconte, et je dfie
qu'on puisse les dmentir. Je puis avoir mal jug, mais les lettres que
j'crivais taient le rcit fidle de ce qui s'tait pass sous mes
yeux. Ne voulant pas rpter ce que d'autres ont dj dit, beaucoup
mieux sans doute, j'ai parcouru toutes les anecdotes contemporaines, non
celles de l'Empire (qui ne les connat, bon Dieu!): on les a commentes
de toutes les faons. La plupart des tmoins et des acteurs existent
encore, et les faits sont trop rcens pour qu'on puisse se tromper, 
moins qu'on ne le veuille absolument. Mais, lorsqu'on remonte aux temps
de la Rpublique, du Directoire, mme du Consulat, tous ces noms doivent
tre bien surpris de se trouver ensemble. On runit des gens qui ne se
sont jamais connus, et on est tonn de trouver dans cette galerie de
tableaux, que l'on fait dater de 1792, des femmes qui n'existaient dj
plus, et d'autres qui n'existaient pas encore. Mesdemoiselles Luzy,
Arnould, Guimard, taient dj des douairires; mademoiselle Olivier
tait morte. Enfin, on se contente des faits matriels, tout le reste
est d'invention, ou bien pris au hasard dans ce qu'on a entendu
raconter, comme on raconte les choses que l'on n'a pas vues. On fait un
joli roman qui a d'autant plus d'intrt, que ce sont des gens d'esprit
qui l'crivent.

La plupart des dtails dont je parle se retrouvent dans des ouvrages
srieux, et ce serait le cas de dire: _Voil comme on crit
l'histoire!_ si les faits politiques et militaires ne se recueillaient
dans les pices authentiques et dans le _Moniteur_.

Mais, par le temps qui court, bien heureuses sont celles qui, par le
nom, la fortune ou la beaut n'ont pas t assez clbres pour qu'on
s'en souvienne, car ce n'est pas toujours avec indulgence ni mme avec
vrit qu'on les reproduit sur la scne du monde.

J'tais encore sous l'impression des tristes vnements qui venaient de
s'accomplir, lorsque je partis pour Lille o je devais donner des
concerts. Des motions nouvelles m'attendaient. J'en adressai le rcit 
madame Lemoine.

 madame Lemoine-Dubarry,  Toulouse.

     Lille, ... octobre, 1792.

     Chre madame Lemoine,

     Lorsque vous recevez une lettre de moi, vous devez dire: Allons,
     elle s'est encore trouve dans un nouvel vnement. Mais pourquoi
     ne reste-t-elle pas tranquille  Paris?... Tranquille! cela vous
     est bien ais  dire. Que l'on voyage ou que l'on reste chez soi,
     ne doit-on pas toujours s'attendre  voir des choses qui sortent de
     l'ordre habituel? Il faut convenir que nos pres ont t bien
     heureux de n'en avoir pas vu de semblables de leur temps! Les
     chanteurs ne sont-ils pas devenus des peuples nomades? Enfin, pour
     en finir de mes dolances, je vous dirai donc que j'arrive du sige
     de Lille, car mon gnie malfaisant me conduit toujours o il y a
     des dangers  courir. Cependant j'tais dj depuis quelque temps 
     Lille, lorsque ce sige nous est arriv tout d'un coup, et c'est
     bien le cas de dire, comme une bombe, car il me semble qu'on ne s'y
     attendait pas le moins du monde; cependant on s'y est bientt
     accoutum. Dans le premier moment, les boulets rouges nous ont un
     peu surpris, mais ensuite on les prenait sur une pole  frire ou
     sur toute autre machine en tle, aprs qu'ils avaient un peu
     tourbillonn; c'est de cette manire qu'on les empchait d'clater.
     Vous voyez que voil une nouvelle dcouverte dont je ne me doutais
     pas; faites-en votre profit, s'il vous arrive jamais, ce dont Dieu
     veuille bien vous garder, de vous trouver au milieu d'un sige. Je
     vous prie de croire que ce n'tait pas moi qui les prenais ainsi;
     je n'en ai t que le tmoin oculaire.

     On commenait cependant  se lasser un peu de cette manire de
     vivre, et l'on murmurait tout bas; mais le gnral Menou a fait
     proclamer que le premier qui parlerait de se rendre serait pendu.
     Aprs cet avis amical, personne n'a os dire sa faon de penser. Il
     faut pourtant que je vous raconte cela un peu plus en dtail, car
     lorsque le danger est pass la gat revient. Comme je vous l'ai
     dit, l'on ne s'attendait  rien, lorsque tout  coup nous apprenons
     que l'arme des Autrichiens s'avance par la route de Tournay.
     Aussitt on s'enquiert pour avoir chevaux, voitures, chariots, afin
     de pouvoir quitter la ville, o les femmes, les enfants, les
     vieillards devenaient des bouches inutiles et ne faisaient
     qu'augmenter le danger. Mais ces hommes qui spculent toujours,
     pour s'enrichir, sur les malheurs publics, mirent un prix tellement
     lev aux moyens de transport, qu'il fut impossible  beaucoup
     d'habitans de cder  des prtentions aussi exagres. Ceux qui
     avaient des bijoux, de l'argenterie, voulurent les vendre pour se
     procurer de l'argent; mais les objets qu'on aurait achets  un
     prix passable quelques jours auparavant, taient dprcis, et l'on
     offrait  peine un quart de leur valeur; enfin nous apprenons que
     l'arme approche et que l'on va commencer l'assaut: jugez de notre
     effroi. On nous fait esprer cependant que l'on pourra sortir par
     la porte oppose, mais nous n'en avons pas le temps. Les premiers
     boulets lancs, le peuple se runit en tumulte sur les places. Les
     familles se sauvent dans les caves sans avoir pu se munir des
     choses les plus ncessaires; quelques personnes arrivent avec des
     vivres et des vtements qu'ils ont emports  la hte. C'est l que
     j'ai vu la vritable galit dont on nous parle si souvent; le
     malheur runit tout, rapproche les distances. Pauvre et riche
     s'entr'aidaient, car chacun courait les mmes dangers, et l'on se
     donnait les uns aux autres les choses dont on manquait. Si l'on
     apportait un bless, c'tait  qui s'empresserait de le secourir;
     on dchirait son linge pour tancher son sang, pour faire de la
     charpie. Si quelqu'un disait: Je n'ai pas telle chose.--La voici,
     rpondait aussitt un autre. Les habitants d'un htel qui tait en
     feu recevaient l'hospitalit d'une pauvre famille; des enfants, des
     vieillards taient abrits dans une maison somptueuse qu'ils
     n'auraient peut-tre pas os esprer un secours quelques semaines
     auparavant. Pourquoi le monde n'est-il pas toujours ainsi?

     Un jour que l'on se croyait plus tranquille, le bombardement
     sembla vouloir redoubler. L'on ne pouvait imaginer  qui l'on
     devait cette nouvelle calamit lorsqu'on esprait que le sige
     tait prs de finir. Nous smes quelques jours aprs que
     l'archiduchesse d'Autriche tait venue djeuner au
     quartier-gnral, et que cela avait ranim le courage des troupes.
     On appela cette journe le _djeuner de l'archiduchesse_!

     Comment une femme ne pensa-t-elle pas que des vieillards, et des
     mres de famille pouvaient succomber dans cette affreuse matine?
     Mais la courageuse rsistance de nos soldats et la fermet du
     gnral Menou les forcrent  lever le sige.

     Milady Montaigue me presse de venir passer quelque temps avec elle
     pour me reposer de toutes ces motions. Son mari nous cherche une
     habitation dans les environs de Boulogne-sur-Mer, dans un endroit
     cart et tranquille, s'il en est par le temps qui court. Pensez un
     peu  vos amis, et crivez-leur plus souvent.

     L. F.




XXI

Je vais  Boulogne-sur-Mer.--Rencontre d'un dtachement de l'arme
rvolutionnaire.--L'htel de la Bergre dans un bois.--Je vais en cosse
avec lady Montaigue.--Montagnes d'cosse, grotte de Fingal, dite des
_Gants_.--Retour.--Aventure  Dunkerque.


C'tait donc aprs le sige de Lille, au mois de novembre, je crois, que
j'allai  Boulogne-sur-Mer rejoindre lady Montaigue. J'avais un
cabriolet de louage et je pris des chevaux de poste. Arrive vers six
heures du soir dans un petit bourg, j'y trouvai un dtachement de
l'arme rvolutionnaire. Ces militaires avaient fait un tel ravage dans
toutes les htelleries, que les aubergistes avaient t leurs enseignes
et ferm leurs maisons; ils ne recevaient plus de voyageurs, et on ne
pouvait avoir des chevaux  la poste. Je demandai en vain que l'on me
donnt  coucher ou que les mmes chevaux me conduisissent aprs s'tre
reposs; je ne pus rien obtenir.

--Ce ne serait pas un grand service  vous rendre, me dit le matre de
la maison, que de vous donner  coucher, car une jeune femme et un
enfant ne leur en imposeraient gure. Vous pourriez ne pas _vous en
trouver la bonne marchande_ (je n'ai pas oubli le terme); avec a que
vous tes bien lgante: cachez donc votre montre et votre chane.

--Mais, monsieur, que voulez-vous que je fasse ici dans la rue? Il y a
de l'inhumanit  me laisser courir un tel danger.

--Attendez, on va tcher de trouver un cheval pour votre voiture.

Un gros paysan, qui tait devant la porte, me dit:

--Je vous mnerais ben, moi, ma p'tite citoyenne, mais mon cheval est
dj si fatigu, qu'il n'pourra aller plus loin qu'chez nous,  l'htel
_de la Bergre_: c'est une petite lieue. Vous y coucherez, et demain
nous partirons ds le matin pour Boulogne.

Il n'y avait pas  hsiter; je lui donnai ce qu'il me demanda, et je le
priai de partir le plus tt possible, car les soldats qui taient sur la
place regardaient dj de travers la muscadine, et je n'tais pas trop
rassure. Ma pauvre petite fille, frache comme une rose, imprvoyante
du danger, dormait  mes cts. Enfin le paysan mit son cheval  la
voiture, et nous partmes. J'avais pour tout bagage un sac de nuit; mais
cela suffisait pour un trajet aussi court. Comme me l'avait fait
observer judicieusement le matre de poste, j'tais une trop lgante
voyageuse pour un pareil temps: c'est pourquoi tout me faisait peur. Je
vis que mon conducteur ne prenait pas la grande route et qu'il allait 
travers champs pour gagner une fort.

--Mais, lui dis-je timidement, il me semble que nous nous loignons
beaucoup du chemin et que cela nous fera faire un long dtour.

--Oh! nenni, nous prendrons par les traverses.

 cette poque, nous ne lisions que les romans d'Anne Radcliffe, et les
mlodrames de l'Ambigu taient pleins de voleurs et d'assassins,
d'auberges au milieu des forts, et dans lesquelles la servante montrait
au public des objets ensanglants; on n'y voyait que trappes sous les
lits, des brigands aux manches retrousses,  la barbe noire, et dont la
ceinture tait garnie de poignards et de pistolets. Ils n'taient pas,
comme Fra-Diavolo, couverts _de manteaux du velours le plus beau_.
Certainement l'auberge de _la Bergre_ tait bien la chose du monde la
plus effrayante et la plus semblable  toutes les forts prilleuses. Il
n'y manquait que la petite servante qui sauve toujours le beau jeune
homme; quant  l'htesse, elle tait fort peu gracieuse. Elle prit un
mauvais bout de chandelle et me fit monter une espce d'chelle qu'elle
appelait un escalier, et nous introduisit dans une soupente qu'elle
dcorait du nom de chambre; elle me montra ensuite un lit n'ayant qu'un
matelas de paille, et fut chercher deux draps de grosse toile grise; il
y avait dans cette soupente une chemine norme tout  fait moyen-ge,
une table boiteuse et deux chaises dpailles.

--Ne pourrais-je, lui dis-je, avoir du feu et une lampe de nuit?

--Je vais vous apporter un fagot; mais nous n'avons pas d'autre lampe
que celle de notre cuisine.

--Eh bien! alors, une chandelle.

--Pardi! vous n'en avez pas besoin pour dormir.

Je comptais bien ne pas me coucher ni mme me dshabiller. J'enveloppai
ma fille dans la couverture et la posai sur le lit; pendant ce temps
elle chantait. Mon Dieu! me disais-je, s'ils me tuaient, que
feraient-ils de cette pauvre enfant?

L'htesse remonta pour me demander si je voulais manger; je n'en avais
pas grande envie; cependant je lui dis de m'apporter quelque chose.
L'enfant mangea de bon apptit et s'endormit comme dans un bon lit. Je
m'efforai de lire un livre que j'avais emport, mais je ne pus y
parvenir. Nous tions au-dessus de la cuisine, et le plancher mal joint
me laissait presque apercevoir ce qui s'y passait. Je vis arriver des
gens qui criaient, juraient; ils taient peut-tre deux ou trois, mais
je me figurai qu'il y en avait au moins une douzaine. J'tais comme les
poltrons  qui la peur double les objets. Cela dura assez long-temps;
enfin ils finirent sans doute par s'endormir, car le bruit cessa. J'en
fus quitte pour un peu de frayeur et pour mes visions de mlodrame: ce
qui prouve que notre imagination (cette folle de la maison) nous cre
des fantmes pour nous donner la peine de les combattre. Je fus sur pied
la premire, et je pressai mon gros paysan, que j'avais pris pour un
chef de brigands, de mettre son cheval  la voiture, et je partis.
J'arrivai  Boulogne, et je fis bien rire avec mes tribulations de
l'htel de _la Bergre_.

Milord et milady Montaigue, tant forcs d'aller passer quinze jours en
cosse pour rgler quelques affaires, je partis avec eux.

Je me faisais un grand plaisir de voir les montagnes d'cosse, et
surtout cette grotte de cristallisation o les yeux se fatiguent 
dcouvrir les objets qui se multiplient  mesure qu'on les fixe. Le
ciseau du sculpteur, le pinceau du peintre le plus habile, ne pourraient
qu'imparfaitement les imiter. Comment rendre la dlicatesse de ce
travail de la nature, ces arceaux, ces portiques, ces colonnes, ces
dcoupures, qui ont d servir de modles aux hommes, lorsqu'ils ont
voulu construire les premiers temples? Plus on examine avec attention,
plus on y dcouvre de chefs-d'oeuvre nouveaux.

C'est dans ces montagnes d'cosse qu'on aime  lire les posies
d'Ossian. J'avais avec moi les traductions de Baour de Lormian et les
imitations de Chnier sur les chants de Morven, de Selma.  l'ge que
j'avais alors, l'imagination est si frache et si brillante, qu'elle
nous identifie aux lieux o nous sommes! La posie, la musique, nous
lectrisent, et l'on se sent transport au-del de soi-mme. Je conois
que, l'imagination ainsi excite, les arts puissent enfanter des
chefs-d'oeuvre!

Je fus bientt ramene sur la terre par une lettre que je reus de
France. On nous apprenait les mesures svres adoptes non-seulement
contre les migrs, mais contre leurs familles, et le temps limit qu'on
accordait pour rentrer en France. Je ne me serais jamais console d'une
inconsquence qui aurait pu compromettre la tranquillit de mes parents;
je me dcidai donc  partir sur-le-champ. Comme mes amis avaient termin
leurs affaires et qu'ils craignaient d'ailleurs de trouver quelque
difficult  rentrer eux-mmes  Boulogne, o ils comptaient se fixer
quelques annes, nous revnmes ensemble, et le frre de lady Montaigue
nous accompagna. Par le plus grand bonheur, mon absence fut inaperue.
Boulogne, dans ce moment, tait la ville o l'on pouvait le plus
facilement aller et venir, sans tre presque remarqu.

Nous passmes par Dunkerque; mais les vnements marchaient avec une
telle rapidit, que nous trouvmes dj les esprits changs.

Nous comptions rester quelques jours  Dunkerque, pour voir le port et
la ville, dont alors le commerce tait renomm. La foire de Dunkerque
attirait beaucoup de marchands trangers: nos messieurs nous proposrent
d'aller au spectacle; mais, comme il y avait un acteur en
reprsentation, il fui impossible de trouver des places, lis allaient
revenir sans avoir pu en obtenir, lorsque M. de Lermina, une des
personnes importantes de la ville, sachant que c'tait pour des dames,
offrit sa loge, qui, donnant positivement sur la scne, tait trs en
vue. Nous fmes une espce de toilette; nous avions des robes de crpe
noir, c'tait la mode alors, avec des charpes jaunes qui faisaient le
tour de la taille et se nommaient _ la Coblentz_; nous tions coiffes
d'une pointe de fichu en crpe blanc, qui venait faire un noeud sur le
ct; j'avais arrang cette espce de turban sur mes cheveux et sur ceux
de lady Montaigue.

 notre entre dans la loge, chacun ne manqua pas de demander quelles
taient ces deux dames lgantes (car on appelait dj ainsi la toilette
la plus simple, surtout en province). On vit bien que ma compagne tait
Anglaise; quant  moi, je fus prise pour une chanteuse italienne, ou
pour une Franaise qui _rentrait_: en cela ils ne se trompaient pas
trop. Aprs nous avoir bien regardes, on s'avisa de penser  ce fichu
nou sur le ct, et l'on se mit  crier: _ bas la cocarde blanche_!

Je me doutais si peu que ces cris s'adressaient  nous, que j'avanai la
tte pour voir  qui l'on en voulait. Le propritaire de la loge,
s'apercevant que nous ne nous doutions de rien, vint pour nous prvenir
de ce qui se passait. Qu'on juge de notre surprise! Le parterre
regardait cette pantomime assez tranquillement, en voyant mon
empressement  dnouer mon fichu; je leur montrai ensuite que ce n'tait
nullement une cocarde, et on applaudit  ma docilit. Lorsque je voulus
dtacher celui de lady Montaigue, les messieurs qui taient avec nous
m'arrtrent le bras pour s'y opposer; et parlrent vivement  M. de
Lermina. Alors les cris recommencrent: _ bas! respect  la loi_!
Cette dame arracha son fichu avec humeur. Nous sortmes de la loge, et
je crois qu'il tait temps. Quelques mois plus tard, cette affaire et
pu devenir plus srieuse.

Nous partmes le soir mme, et je ne fus plus tente d'employer mes
talents pour la coiffure, tant que je fus en voyage.

FIN DU TOME PREMIER.




NOTES


[1: M. Lemazurier, lorsqu'il fit imprimer ses _Fastes de la
Comdie-Franaise_ m'avait demand quelques dtails sur mon grand-pre.
Un trop prompt dpart pour Londres m'empcha de lui donner ces
renseignements, et j'en ai eu depuis beaucoup de regret. J'eusse vite 
M. Lemazurier les erreurs dans lesquelles il est tomb sans le vouloir.
Le pre de mon aeul n'tait point, comme le dit M. Lemazurier, dans les
cent-suisses du roi; il tait officier de bouche, et c'tait une charge
qui s'achetait. Mon aeul se trouvait tellement honor de la sienne,
qu'il dshrita son fils pour avoir drog en prenant le parti du
thtre.]

[2: Le pre de madame Saint-Huberty tait frre de mademoiselle Clavel.]

[3: C'est cette circonstance [que j'aurais pu payer cher] qui me jeta
dans l'illustre famille des Miromesnils.]

[4: Le prince Max, devenu roi de Bavire, tait le souverain le meilleur
et le plus populaire. Lorsqu'en 1831 je fus  Bade, pendant la saison
des eaux, avec ma petite Nadje, cette enfant excita, comme partout, un
vit intrt. Le roi de Bavire voulut la voir, et lorsqu'il apprit que
j'tais la nice de son ancien gouverneur, il m'envoya son chambellan
pour me prier de venir au chteau avec mon intressante lve. Il
m'adressa les choses les plus obligeantes sur mon oncle, s'informant
avec bienveillance de tout ce qui lui tait arriv Je lui dois, dit-il
au prince de Wissembourg qui se trouvait l, ce que je sais de
mathmatiques, mais il s'est souvent plaint de moi pour le reste.
C'tait un homme de mrite que votre oncle, madame, svre; mais bon. Je
regrette qu'il n'ait pas vcu assez long-temps pour que j'aie pu lui
prouver que _ce jeune fou de prince Max_ faisait un grand cas de lui.
Mais dans ce malheureux temps nous tions tous disperss.]

[5: On veut toujours voir les grands hommes poss sur un pidestal, le
gnral  la tte d'une arme, l'orateur  la tribune, l'auteur sur le
thtre. Voyons-les donc quelquefois en robe de chambre; dans leur
intrieur. S'il n'y a pas un grand homme pour son valet de chambre, en
est-il beaucoup pour sa femme?]

[6: Dans un ouvrage qui a paru il y a deux ans, voici comme on s'exprime
sur cette femme intressante, aprs avoir parl long-temps de Talma:

Une femme spirituelle et riche vint combler le dficit, apportant au
grand acteur quarante mille livres de rente. Cette affaire s'arrangea
chez mademoiselle Contat; je dis _affaire_, car l'aimable prtendue
avait au moins vingt ans de plus que son mari. Il y a l une grande
erreur de date, qu'il est facile de rectifier, pour l'honneur mme de
Talma; car, s'il eut pous  vingt-huit ans, une femme de cinquante
ans, parce qu'elle avait quarante mille livres de rente, qu'il l'eut
quitte aprs cinq ans de mariage, lorsqu'il lui en restait  peine six;
ce procd et t peu dlicat, et je lui rends trop de justice pour le
penser.

Julie est morte en 1808, dix ans aprs son divorce,  l'ge de
cinquante-trois ans, elle en avait donc trente-sept en 90, lors de son
mariage; et elle tait assez bien encore, pour qu'elle put se croire
aime pour elle-mme. Au reste, si mademoiselle Contat a t pour
quelque chose dans cette affaire, il parat que les dames de la
Comdie-Franaise prenaient beaucoup de part aux liens contracts par
Talma, car mademoiselle Raucourt, de son ct, avait fait tout son
possible pour empcher son second mariage avec madame Petit-Vanhove;
elle prvoyait sans doute que Talma ne serait pas plus fidle que par le
pass.

Mais madame Petit tait veuve, mre, matresse de ses actions; et les
conseils d'une amie ne purent avoir assez d'influence pour la faire
renoncer  un projet form de longue date.

Quant  Julie, je trouve qu'il est peu gnreux de parler avec cette
lgret, d'une personne qui a tant souffert, et qui le mritait si Peu!
perdre  la fois son mari, sa fortune et ses enfants!... Le malheur est
si respectable, qu'il est des sujets qu'il devrait interdire.]

[7: Dans les mmoires que l'on a crits sur cette famille, on dit que le
comte Guillaume avait beaucoup d'esprit. C'est une trange erreur. Le
comte Jean et Mademoiselle Chon taient les seuls qui mritaient cette
rputation.]

[8: Il y avait dans la famille des Dubarry, comme dans toutes les
familles nombreuses, des parents loigns qu'ils ne connaissaient pas,
et dont les filles en se mariant avaient chang de nom; la plupart de
ces collatraux ne tardrent pas  se montrer lorsque la puissance de la
favorite fut connue.]

[9: Comme madame Lemoine n'est pas un personnage historique, qu'elle a
toujours vit ce qui pouvait la faire paratre avec trop d'clat sur la
scne du monde,  cette poque surtout, o sa famille n'tait que trop
en vue, on lui a presque toujours donn ce nom de _Lemoine_ jusqu' son
mariage avec le comte Guillaume].

[10: J'ai vu le comte Jean en 1789. Il tait alors trs vieux.]

[11: J'ai entendu raconter tous ces dtails quand j'tais  Toulouse
avec madame Saint-Huberty].

[12: C'tait bien long-temps aprs la mort de Louis XV].

[13: Il prit en 1793. Moins heureux que son frre, parmi les nombreuses
beauts auxquelles il avait prodigu ses soins et son or, aucune ne se
trouva prs de lui  cette poque dsastreuse. Il avait 82 ans,
lorsqu'il fut conduit au tribunal rvolutionnaire de Toulouse. Il
supporta son sort avec beaucoup de courage].

[14: Femme de Mol du Thtre-Franais.]

[15: Il a t parl dans divers ouvrages de la fte qui fut donne 
madame Saint-Huberty  Marseillle. Voici ce qu'on lit dans la
correspondance de Grimm. Les dames les plus distingues de la ville
formaient son cortge et montrent avec elle sur une gondole portant le
pavillon de Marseille, qui tait entoure de deux cents chaloupes
charges de personnes de toutes les classes. Le peuple, accouru en
foule, dansait sur le port; il y eut des joutes o elle couronna le
vainqueur, qui lui fit hommage de sa couronne;  sa sortie de la
gondole, elle fut salue par une salve d'artillerie, enfin ce fut
vritablement la fte de la Reine des Arts.]

[16: Il fallait qu'elle et dans ses manires quelque chose de bien
imposant, car je n'ai jamais pu me dcider  dire: _Ma tante_, en lui
parlant, tant je la trouvais d'une nature suprieure  la mienne.]

[17: Grimm.]

[18: Voici ce qu'on lit  ce sujet dans la correspondance de Grimm:

La fille du clbre Quinault (l'auteur des pomes de nos premiers
opras) tait une femme clbre, chez laquelle se runissaient toutes
les sommits de la noblesse de son temps; elle portait le cordon de
Saint-Michel,  raison d'un superbe motet qu'elle avait compos pour la
chapelle de Marie Lesczinska. C'tait la premire femme  qui on eut
donn le cordon noir, dont on a gratifi depuis madame Saint-Huberty.

La duchesse de Bouillon, la princesse de Soubise, le grand prieur
d'Auvergne, le vidame de Vass, le comte d'Estaing, le duc de Penthivre
(Petit-fils de Louis XIV), se rencontraient chez mademoiselle Quinault.
Elle avait t chanteuse  l'Opra; son grand-pre avait t ennobli par
le feu roi. Lors de sa mort, les premiers princes du sang envoyrent
leurs quipages et leurs premiers officiers  son enterrement.]

[19: Aprs la mort de ce domestique, on a trouv les enveloppes qu'il
avait caches dans sa malle.]

[20: On ne prvoyait pas alors que M. de Cazals dt jouer un si grand
rle  l'Assemble Constituante; et je ne me doutais gure, lorsque
j'crivais ceci, que cet homme, si indolent, si distrait, et dont je me
moquais, deviendrait, peu d'annes aprs, un homme aussi clbre.]

[21: On n'tait point accoutum alors  ce luxe de spectacle, de
costume, de changements  vue. Un palais, une chambre de Molire, une
fort, un hameau, quelquefois une prison, formaient tout le matriel des
dcorations. Dans la tragdie, un costume de satin blanc  bandes rouges
pour les Romains, une cuirasse, un dessous de buffle et un casque pour
les chevaliers, un habit espagnol, un ridicule costume turc, c'tait l
tout ce qui composait la garde-robe des acteurs de province et mme de
Paris.

Lorsque je suis arrive  Paris, en 1789, l'Amour, de _Psych_, avait
encore des bas et une culotte de taffetas couleur de chair, avec des
boucles de jarretires en pierreries, et des souliers noirs brods de
paillettes. Bans le _Jugement de Midas_, opra de Grtry, Apollon
tombait des nues poudr  frimats.]

[22: C'est sans doute ce combat d'arlequin avec le dindon qui a donn
l'ide de celui des _Petites-Danades_ o Potier tait si plaisant].

[23: Il ne partit qu'en 1792.]

[24: M. de Cazals tait l'homme le plus distrait qu'il ft possible de
rencontrer.]

[25: Beau-Frre de Casimir-Perrier.]

[26: Parent du comte Jean Dubarry.]

[27: M. de Catelan, depuis pair de France, avocat-gnral au Parlement
de Toulouse, fut un des premiers qui protesta contre l'impt. Lorsqu'il
fut envoy au chteau de Lourdes, le peuple dtela sa voiture pour
l'empcher de partir. Il fut oblig de haranguer la foule afin qu'on lui
permt de ne pas se rvolter contre les ordres du gouvernement. Quelques
annes aprs il fut brl en effigie par ce mme peuple qui l'avait
port en triomphe. M. Millin disait  une dame de ses amies: O est le
temps o il ne brlait que pour vous! Lorsque les parlements
protestrent contre l'impt territorial, il parut des caricatures fort
amusantes. Tous les parlements y taient enrgiments; ceux de Bordeaux,
de Toulouse de Dijon, de Grenoble, plus renomms pour leur courage,
poussaient les autres, la baguette dans les reins, afin de les empcher
de reculer.]

[28: Il est  remarquer que ce sont souvent leurs plus faibles ouvrages
auxquels les auteurs donnent la prfrence, comme les mres montrent le
plus de tendresse au plus laid de leurs enfants.]

[29: Madame Raimond].

[30: Soeur de Marie-Antoinette].

[31: Fistum tait matre de chapelle de la cour, il avait l'entreprise
des concerts des trois principales villes de la Belgique. Bruxelles,
Anvers et Gand. C'tait un homme de beaucoup de talent].

[32: Clbre gnral du temps de la rvolution de la Belgique].

[33: Frre du marquis de Sillery.]

[34: Officier distingu et homme de lettres.]

[35: Dans une comdie du temps (_l'cole des Pres_, de M. Peyre). un
pre reproche  son fils de se prsenter avec cet indcent gilet et
cette bigarrure.]

[36: Coiffeur de la reine dans le genre gracieux.]

[37: J'ai vu avec tonnement que madame la duchesse d'Abrants, qui cite
M. Millin comme un homme de sa socit intime, ne lui fasse jamais dire
que des choses insignifiantes.]

[38: La femme de l'auteur de _Tamas Kouli-Kan_, et de plusieurs
traductions d'opras italiens.]

[39: Le comte de Tilly s'est brl la cervelle  Bruxelles sous la
Restauration.]

[40: Nous ne connaissions point alors cette expression de dialogue ou de
situation rendue par un instrument qui peint tout un sujet, et dont M
Berlioz nous a dvelopp les moyens avec un rare talent; il est pote,
il est dramatique dans ses compositions, et vous fait prouver une
motion qui vous identifie avec le sujet.]

[41: Je revis M. de Rouhaut  Tournay, lorsque l'migration n'tait pas
encore hostile, et cela me rappelle un trait assez plaisant. On jouait
_Richard-Coeur-de-Lion_. Cette pice tait toujours celle que prfrait
la ferveur des royalistes. Quand l'acteur chanta

      Richard,  mon roi,
     L'univers t'abandonne;

l'enthousiasme monta  un tel point d'exaspration, que ces messieurs
franchirent le thtre, M. de Rouhaut  leur tte, en criant: Oui, nous
le dlivrerons! Et ils emportrent en triomphe l'acteur qui jouait le
rle de Richard. Il put dire comme arlequin dans _La vie est un songe_:

     Et sous cet habit mince,
     Jouissons un moment du plaisir d'tre prince.
]

[42: Il a pri en 1795. On jouait une de ses pices le jour mme o il
fut conduit  l'chafaud.]

[43: Madame Lemoine ne pouvait souffrir Mirabeau, mais elle aimait
beaucoup son frre.]

[44: On venait de publier les _lettres  Sophie_.]

[45: C'est dans cette maison qu'il est mort. Je m'tonne qu'un grand
souvenir ne se soit pas attach  cette habitation. La maison o meurt
un homme clbre vaut bien une de ces ruines que l'on va chercher si
loin.]

[46: On sait qu' cette poque les princes et beaucoup du personnes de
la cour taient sortis de France].

[47: C'est le premier nom du thtre de la rue de Richelieu.]

[48: Valois tait du nombre des acteurs de province que l'on avait fait
venir  l'ouverture du thtre, avant que la sparation des acteurs du
faubourg Saint-Germain y et appel Talma. Valois avait du talent: aussi
ne voulut-il pas rester en double et retourna-t-il en province.]

[49: On y joua plusieurs ouvrages du mme autour, _l'Orpheline, la
Joueuse, Charles et Caroline_, o Michot tait parfait, ainsi que M. et
madame Saint-Clair.]

[50: J'tais alors fort jeune et la plupart d'entre eux taient dj
d'un ge mr.]

[51: M. Samson, du Thtre Franais.]

[52:  cette poque, il y avait encore un parterre sans claqueurs; si
l'on formait une cabale, le bon got en faisait bientt justice.]

[53: Henri Monnier a march sur ses traces avec beaucoup de bonheur.]

[54: Il est des rponses qui se rptent et passent en tradition, parce
qu'elles ont t dites  leur poque par des gens ignorants, ou
malveillants. J'entends tous les jours redire  l'occasion de Larive,
par des artistes qui en sont eux-mmes persuads parce qu'ils l'ont
entendu raconter par d'autres, qu'il se regardait avec beaucoup de
complaisance, lorsqu'il disait dans _Oedipe_ de Voltaire:

     J'tais jeune et superbe.

Larive tait un homme instruit qui ne pouvait confondre la signification
des mots, et qui savait fort bien que l, _superbe_, n'est pas la beaut
des formes Celui qui le premier a voulu lui donner ce ridicule, tait un
homme jaloux de ses succs et qui savait bien qu'on a toujours la
mmoire heureuse pour ce qui est au dsavantage des autres. Larive a
fait un ouvrage sur l'art dramatique qui prouve qu'il en connaissait
toutes les expressions.]

[55: L'acteur qui jouait ce rle  la premire reprsentation, pour
donner plus de force  son jeu, frappa sur l'paule d'Aldobrandin, ce
qui excita la gat du public et passa depuis en tradition.]

[56: Petite fille de l'auteur de _Gil Blas_ et de _Turcaret_.]

[57: C'est le lieu o les Anglais vont se marier sans le consentement de
leurs parents.]

[58: 21 avril 1794.]

[59: M. Touchard-Lafosse, dont les souvenirs sont exacts sur beaucoup de
points, rpte ce qui fut dit alors, et se trompe comme beaucoup
d'autres.]

[60: Lors de la rentre de louis XVIII, je lus dans les journaux que le
comte de Vergnette avait remis  sa majest l'oriflamme de
Charles-Martel, qu'il avait eu le bonheur de sauver au pril de sa vie.
En vrit j'y tais bien pour quelque chose. Ce que je viens de raconter
tait un pisode qui devait faire partie de la relation que je publiai
peu de temps aprs sous le titre d'_Incendie de Moscou_. Je le
retranchai dans la crainte qu'on ne crt que je voulais en tirer vanit.
Tous mes amis m'en ont blme, mais j'aurais craint dans ce moment de
distraire l'intrt que devait inspirer un vieillard, un brave militaire
qui avait d courir bien d'autres dangers dans l'migration, et qui
n'aurait pu parvenir (mme aux dpens de sa vie),  sauver seul
l'oriflamme, puisqu'en frappant le colonel il et t repris.]

[61: Pendant prs de vingt ans que j'ai rencontr M. Coupigny 
diffrentes poques, jusqu' celle de sa mort, il n'avait chang ni de
figure ni de tournure; il semblait ne s'tre pas dcoiff ni dshabill
depuis la premire fois que je l'avais vu.]

[62: Celui auquel s'intressait cette jeune dame, amie de madame
Michot.]

[63: Bien des annes aprs, me promenant aux Tuileries, je me trouvai en
face de M. D... Je fus tellement saisie, que je me trouvai mal et qu'on
fut oblig de m'emporter dans un caf. En revenant  moi, la premire
personne que mes yeux rencontrrent, c'tait lui. Nous revnmes nous
asseoir dans l'alle, et il me conta avec dtail ce qui avait pu donner
lieu  croire qu'il avait pri dans les journes de septembre.]

[64: Juif portugais.]

[65: Ce discours se trouve textuellement dans le journal de Marat, mais
il n'y a ni la rponse de Talma ni celle de Dumouriez. Ces deux rponses
manquent galement dans l'_Histoire de la Rvolution_, par M. Thiers.]










End of Project Gutenberg's Souvenirs d'une actrice (1/3), by Louise Fusil

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS D'UNE ACTRICE (1/3) ***

***** This file should be named 26634-8.txt or 26634-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/2/6/6/3/26634/

Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
This file was produced from images generously made available
by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
