The Project Gutenberg EBook of Le secrtaire intime, by George Sand

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Title: Le secrtaire intime

Author: George Sand

Release Date: September 14, 2008 [EBook #26614]

Language: French

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*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SECRTAIRE INTIME ***




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LIBRAIRIE BLANCHARD RUE RICHELIEU, 78

DITION J. HETZEL

LIBRAIRIE MARESCQ ET Cie 5, RUE DE PONT-DE-LODI

[Illustration].

LE SECRTAIRE INTIME




NOTICE


Le _Secrtaire intime_ est une fantaisie sans rime ni raison qui m'est
venue en 1833, aprs avoir relu les _Contes fantastiques d'Hoffman_.
Cela manque d'ensemble et atteste une grande inexprience littraire. La
fable est-elle amusante? L'imagination,  dfaut de la vraisemblance, y
trouve-t-elle son compte? Mon point de vue a tellement chang, que je ne
suis plus un juge impartial des essais de ma jeunesse.

Nohant, 13 octobre 1853.

GEORGE SAND.




I.


Par une belle journe, cheminait sur la route de Lyon  Avignon un jeune
homme de bonne mine. Il se nommait Louis de Saint-Julien, et portait 
bon droit le titre de comte, car il tait d'une des meilleures familles
de sa province. Nanmoins il allait  pied avec un petit sac sur le dos;
sa toilette tait plus que modeste, et ses pieds enflaient d'heure en
heure sous ses gutres de cuir poudreux.

Ce jeune homme, lev  la campagne par un bon et honnte cur, avait
beaucoup de droiture, passablement d'esprit, et une instruction assez
recommandable pour esprer l'emploi de prcepteur, de
sous-bibliothcaire ou de secrtaire intime. Il avait des qualits et
mme des vertus. Il avait aussi des travers et mme des dfauts; mais il
n'avait point de vices. Il tait bon et romanesque, mais orgueilleux et
craintif, c'est--dire susceptible et mfiant, comme tous les gens sans
exprience de la vie et sans connaissance du monde.

Si ce rapide expos de son caractre ne suffit point pour exciter
l'intrt du lecteur, peut-tre la lectrice lui accordera-t-elle un peu
de bienveillance en apprenant que M. Louis de Saint-Julien avait de
trs-beaux yeux, la main blanche, les dents blanches et les cheveux
noirs.

Pourquoi ce jeune homme voyageait-il  pied? c'est qu'apparemment il
n'avait pas le moyen d'aller en voiture. D'o venait-il? c'est ce que
nous vous dirons en temps et lieu. O allait-il? il ne le savait pas
lui-mme. On peut rsumer cependant son pass et son avenir en peu de
mots: il venait du triste pays de la ralit, et il tchait de s'lancer
 tout hasard vers le joyeux pays des chimres.

Depuis huit jours qu'il tait en route, il avait hroquement support
la fatigue, le soleil, la poussire, les mauvais gtes, et l'effroi
insurmontable qui chemine toujours triste et silencieux sur les talons
d'un homme sans argent. Mais une corchure  la cheville le fora de
s'asseoir au bord d'une haie, prs d'une mtairie o l'on avait
rcemment tabli un relais de poste aux chevaux.

Il y tait depuis un instant lorsqu'une trs-belle et leste berline de
voyage vint  passer devant lui; elle tait suivie d'une calche et
d'une chaise de poste qui paraissaient contenir la suite ou la famille
de quelque personnage considrable.

L'ide vint  Julien de monter derrire une de ces voitures; mais 
peine y fut-il install, que le postillon, jetant de ct un regard
exerc  ce genre d'observation, dcouvrit la silhouette du dlinquant,
qui courait avec l'ombre de la voiture sur le sable blanc du chemin.
Aussitt il s'arrta et lui commanda imprieusement de descendre.
Saint-Julien descendit et s'adressa aux personnes qui taient dans la
chaise, s'imaginant dans sa confiance honnte qu'une telle demande ne
pouvait tre repousse que par un postillon grossier; mais les deux
personnes qui occupaient la voiture taient une lectrice et un
majordome, gens essentiellement hautains et insolents par tat. Ils
refusrent avec impertinence.--Vous n'tes que des laquais mal appris!
leur cria Saint-Julien en colre, et l'on voit bien que c'est vous qui
tes faits pour monter derrire la voiture des gens comme il faut.

Saint-Julien parlait haut et fort; le chemin tait montueux, et les
trois voitures marchaient lentement et sans bruit sans un sable mat et
chaud. La voix de Julien et celle du postillon, qui l'insultait pour
complaire aux voyageurs de la chaise, furent entendues de la personne
qui occupait la berline. Elle se pencha hors de la portire pour
regarder ce qui se passait derrire elle, et Saint-Julien vit avec une
motion enfantine le plus beau buste de femme qu'il et jamais imagin;
mais il n'eut pas le temps de l'admirer; car ds qu'elle jeta les yeux
sur lui, il baissa timidement les siens. Alors cette femme si belle,
s'adressant au postillon et  ses gens d'une grosse voix de contralto et
avec un accent tranger assez ronflant, les gourmanda vertement et
interpella le jeune voyageur avec familiarit:--Viens , mon enfant,
lui dit-elle, monte sur le sige de ma voiture; accorde seulement un
coin grand comme la main  ma levrette blanche qui est sur le
marchepied. Va, dpche-toi; garde tes compliments et tes rvrences
pour un autre jour.

Saint-Julien ne se le fit pas dire deux fois, et, tout haletant de
fatigue et d'motion, il grimpa sur le sige et prit la levrette sur ses
genoux. La voiture partit au galop en arrivant au sommet de la cte.

Au relais suivant, qui fut atteint avec une grande rapidit,
Saint-Julien descendit, dans la crainte d'abuser de la permission qu'on
lui avait donne; et comme il se mla aux postillons, aux chevaux, aux
poules et aux mendiants qui encombrent toujours un relais de poste, il
put regarder la belle voyageuse  son aise. Elle ne faisait aucune
attention  lui et tanait tous ses laquais l'un aprs l'autre d'un ton
demi-colre, demi-jovial. C'tait une personne trange, et comme Julien
n'en avait jamais vu. Elle tait grande, lance; ses paules taient
larges; son cou blanc et dgag avait des attitudes  la fois cavalires
et majestueuses. Elle paraissait bien avoir trente ans, mais elle n'en
avait peut-tre que vingt-cinq; c'tait une femme un peu fatigue; mais
sa pleur, ses joues minces et le demi-cercle bleutre creus sous ses
grands yeux noirs donnaient une expression de volont pensive,
d'intelligence saisissante et de fermet mlancolique  toute cette
tte, dont la beaut linaire pouvait d'ailleurs supporter la
comparaison avec les cames antiques les plus parfaits.

La richesse et la coquetterie de son costume de voyage n'tonnrent pas
moins Julien que ses manires. Elle paraissait trs-vive et trs-bonne,
et jetait de l'argent aux pauvres  pleines mains. Il y avait dans sa
voiture deux autres personnes, que Saint-Julien ne songea pas 
regarder, tant il tait absorb par celle-l.

Au moment de repartir, elle se pencha de nouveau; et, cherchant des yeux
Saint-Julien, elle le vit qui s'approchait, le chapeau  la main, pour
lui faire ses remerciements. Il n'et pas os renouveler sa demande;
mais elle le prvint. Eh bien! lui dit-elle, est-ce que tu restes ici?

--Madame, rpondit Julien, je me rends  Avignon; mais je craindrais...

--Eh bien! eh bien! dit-elle avec sa voix mle et brve, je t'y
conduirai avant la nuit, moi. Allons, remonte.

Ils arrivrent en effet avant la nuit. Saint-Julien avait eu bien envie
de se retourner cent fois durant le voyage et de jeter un coup d'oeil
furtif dans la voiture, o il et pu plonger en faisant un mouvement;
mais il ne l'osa pas, car il sentit que sa curiosit aurait le caractre
de la grossiret et de l'ingratitude. Seulement il tait descendu 
tous les relais pour regarder la belle voyageuse  la drobe, pour
examiner ses actions, couter ses paroles, scruter sa conduite, en
affectant l'air indiffrent et distrait. Il avait trouv en elle ce
continuel mlange du caractre imprial et du caractre bon enfant, qui
ne le menait  aucune dcouverte. Il n'et pas os s'adresser aux
personnes de sa suite pour exprimer la curiosit imprudente qui
chauffait dans sa tte. Il tait dans une trs-grande anxit en
s'adressant les questions suivantes:--Est-ce une reine ou une
courtisane?--Comment le savoir?--Que m'importe? Pourquoi suis-je si
intrigu par une femme que j'ai vue aujourd'hui et que je ne verrai plus
demain?

La voyageuse et sa suite entrrent avec grand fracas dans la principale
auberge d'Avignon. Saint-Julien se hta de se jeter en bas de la
voiture, afin de s'enfuir et de n'avoir pas l'air d'un mendiant
parasite.

Mais  la vue de l'aubergiste et de ses aides de camp en veste blanche
qui accouraient  la rencontre de la voyageuse, il s'arrta, enchan
par une invincible curiosit, et il entendit ces mots, qui lui trent
un poids norme de dessus le coeur, partir de la bouche du patron:

J'attendais Votre Altesse, et j'espre qu'elle sera contente.

Saint-Julien, rassur sur une crainte pnible, se rsolut alors  faire
sa premire folie. Au lieu d'aller chercher, comme  l'ordinaire, un
gte obscur et frugal dans quelque faubourg de la ville, il demanda une
chambre dans le mme htel que la princesse, afin de la voir encore, ne
ft-ce qu'un instant et de loin, au risque de dpenser plus d'argent en
un jour qu'il n'avait fait depuis qu'il tait en voyage.

Il ne rencontra que des figures accortes et des soins prvenants, parce
qu'on le crut attach au service de la princesse, et que les riches sont
en vnration dans toutes les auberges du monde.

Aprs s'tre retir dans sa chambre pour faire un peu de toilette, il
s'assit dans la cour sur un banc et attacha son regard sur les fentres
o il supposa que pouvait se montrer la princesse. Son esprance fut
promptement ralise: les fentres s'ouvrirent, deux personnes
apportrent un fauteuil et un marchepied sur le balcon, et la princesse
vint s'y tendre d'une faon assez nonchalante en fumant des cigarettes
ambres; tandis qu'un petit homme sec et poudr apporta une chaise
auprs d'elle, dploya lentement un papier, et se mit  lui faire d'un
ton de voix respectueux la lecture d'une gazette italienne.

Tout en fumant une douzaine de cigarettes que lui prsentait tout
allumes une trs-jolie suivante qu' l'lgance de sa toilette
Saint-Julien prit au moins pour une marquise, l'altesse ultramontaine le
regarda en clignotant de l'oeil d'une manire qui le fit rougir jusqu'
la racine des cheveux. Puis elle se tourna vers sa suivante, et, sans
gard pour les poumons de l'abb, qui lisait pour les murailles:

Ginetta, est-ce que c'est l l'enfant que nous avons ramass ce matin
sur la route?

--Oui, Altesse.

--Il a donc chang de costume?

--Altesse, il me semble que oui.

--Il loge donc ici?

--Apparemment, Altesse.

--En bien! l'abb, pourquoi vous interrompez-vous?

--J'ai cru que Votre Altesse ne daignait plus entendre la lecture des
journaux.

--Qu'est-ce que cela vous fait?

L'abb reprit sa tche. La princesse demanda quelque chose  Ginetta,
qui revint avec un lorgnon. La princesse lorgna Julien.

Saint-Julien tait d'une trs-dlicate et trs-intressante beaut:
plie par le chagrin et la fatigue, sa figure tait pleine de langueur
et de tendresse.

La princesse remit le lorgnon  Ginetta en lui disant: _Non  troppo
brutto._ Puis elle reprit le lorgnon et regarda encore Julien. L'abb
lisait toujours.

Saint-Julien n'avait pu faire une brillante toilette; il avait tir de
son petit sac de voyage une blouse de coutil, un pantalon blanc, une
chemise blanche et fine; mais cette blouse, serre autour de la taille,
dessinait un corps souple et mince comme celui d'une femme; sa chemise
ouverte laissait voir un cou de neige  demi cach par de longs cheveux
noirs. Une barrette de velours noir pose de travers lui donnait un air
de page amoureux et pote. Maintenant qu'il n'est plus couvert de
poussire, dit Ginetta, il a l'air tout  fait bien n.

--Hum! dit la princesse en jetant son cigare sur le journal que lisait
l'abb, et qui prit feu sous le nez du digne personnage, c'est quelque
pauvre tudiant.

Saint-Julien n'entendait point ce que disaient ces deux femmes; mais il
vit bien qu'elles s'occupaient de lui, car elles ne se donnaient pas la
moindre peine pour le cacher. Il fut un peu piqu de se voir presque
montr au doigt, comme s'il n'et pas t un homme et comme si elles
eussent cru impossible de se compromettre vis--vis de lui. Pour
chapper  cette impertinente investigation, il rentra dans la salle des
voyageurs.

Il tait au moment de s'asseoir  la table d'hte lorsqu'il se sentit
frapper sur l'paule; et, se retournant brusquement, il vit cette pitre
figure et cette maigre personne d'abb qui lui tait apparue sur le
balcon.

L'abb, l'ayant attir dans un coin et l'ayant accabl de rvrences
obsquieuses, lui demanda s'il voulait souper avec Son Altesse
srnissime la princesse de Cavalcanti. Saint-Julien faillit tomber  la
renverse; puis, reprenant ses esprits, il s'imagina que sous la triste
mine de l'abb pouvait bien s'tre cache quelque humeur ironique et
factieuse; et, s'armant de beaucoup de sang-froid: Certainement,
Monsieur, rpondit-il, quand elle m'aura fait l'honneur de m'inviter.

--Aussi, Monsieur, reprit l'abb en se courbant jusqu' terre, c'est une
commission que je remplis.

--Oh! cela ne suffit pas, dit Saint-Julien, qui se crut jou et persifl
par la princesse elle-mme. Entre gens de notre rang, madame la
princesse Cavalcanti sait bien qu'on n'emploie pas un abb en guise
d'ambassadeur. Je veux traiter avec un personnage plus important que
Votre Seigneurie, ou recevoir une lettre signe de l'illustre main de
Son Altesse.

L'abb ne fit pas la moindre objection  cette prtention singulire;
son visage n'exprima pas la moindre opinion personnelle sur la
ngociation qu'il remplissait. Il salua profondment Julien, et le
quitta en lui disant qu'il allait porter sa rponse  la princesse.

Sait-Julien revint s'asseoir  la table d'hte, convaincu qu'il venait
de djouer une mystification. Il avait si peu l'usage du monde, que ses
tonnements n'taient pas de longue dure. Apparemment, se disait-il,
que ces choses-l se font dans la socit.

Il tait retomb dans sa gravit habituelle, lorsqu'il fut rveill par
le nom de Cavalcanti, qu'il entendit prononcer confusment au bout de la
table.

Monsieur, dit-il  un commis voyageur qui tait  son ct, qu'est-ce
donc que la princesse Cavalcanti?

--Bah! dit le commis en relevant sa moustache blonde et en se donnant
l'air ddaigneux d'un homme qui n'a rien de neuf  apprendre dans
l'univers, la princesse Quintilia Cavalcanti? Je ne m'en soucie gure;
une princesse comme tant d'autres! Race italienne croise allemande.
Elle tait riche; on lui a fait pouser je ne sais quel principicule
d'Autriche, qui a consenti pour obtenir sa fortune  ne pas lui donner
son nom. Ces choses-l se font en Italie: j'ai pass par ce pays-l, et
je le connais comme mes poches. Elle vient de Paris et retourne dans ses
tats. C'est une principaut esclavone qui peut bien rapporter un
million de rente. Bah! qu'est-ce que cela? Nous avons dans le commerce
des fortunes plus belles qui font moins d'talage.

--Mais quel est le caractre de cette princesse Cavalcanti?

--Son caractre! dit le commis voyageur d'un ton d'ironie mprisante;
qu'est-ce que vous en voulez faire, de son caractre?

Saint-Julien allait rpondre lorsque le matre de l'auberge lui frappa
sur l'paule et l'engagea  sortir un instant avec lui.

Monsieur, lui dit-il d'un air constern, il se passe des choses bien
extraordinaires entre vous et son Altesse madame la princesse de
Cavalcanti.

--Comment, Monsieur?...

--Comment, Monsieur! Son Altesse vous invite  venir souper avec elle,
et vous refusez! Vous tes cause que cet excellent abb Scipion vient
d'tre svrement grond. La princesse ne veut pas croire qu'il se soit
acquitt convenablement de son message, et s'en prend  lui de l'affront
qu'elle reoit. Enfin elle m'a command de venir vous demander une
explication de votre conduite.

--Ah! par exemple, voil qui est trop fort, dit Julien. Il plat  cette
dame de me persifler, et je n'aurais pas le droit de m'y refuser!...

--Madame la princesse est fort absolue, dit l'aubergiste  demi-voix;
mais...

--Mais madame la princesse de Cavalcanti peut tre absolue tant qu'il
lui plaira! s'cria Saint-Julien. Elle n'est pas ici dans ses tats, et
je ne sais aucune loi franaise qui lui donne le droit de me faire
souper de force avec elle...

--Pour l'amour du ciel, Monsieur, ne le prenez pas ainsi. Si madame de
Cavalcanti recevait une injure dans ma maison, elle serait capable de
n'y plus descendre. Une princesse qui passe ici presque tous les ans,
Monsieur! et qui ne s'arrte pas deux jours sans faire moins de cinq
cents francs de dpense!... Au nom de Dieu, Monsieur, allez, allez
souper avec elle. Le souper sera parfait. J'y ai mis la main moi-mme.
Il y a des faisans truffs que le roi de France ne ddaignerait pas, des
geles qui...

--Eh! Monsieur, laissez-moi tranquille...

--Vraiment, dit l'aubergiste d'un air constern en croisant ses mains
sur son gros ventre, je ne sais plus comment va le monde, je n'y conois
rien. Comment! un jeune homme qui refuse de souper avec la plus belle
princesse du monde, dans la crainte qu'on ne se moque de lui! Ah! si
madame la princesse savait que c'est l votre motif, c'est pour le coup
qu'elle dirait que les Franais sont bien ridicules!

--Au fait, se dit Julien, je suis peut-tre un grand sot de me mfier
ainsi. Quand on se moquerait de moi, aprs tout! je tcherai, s'il en
est ainsi, d'avoir ma revanche. Eh bien! dit-il  l'aubergiste, allez
prsenter mes excuses  madame la princesse, et dites-lui que j'obis 
ses ordres.

--Dieu soit lou! s'cria l'aubergiste. Vous ne vous en repentirez pas;
vous mangerez les plus belles truites de Vaucluse!... Et il s'enfuit
transport de joie.

Saint-Julien, voulant lui donner le temps de faire sa commission,
rentra dans la salle des voyageurs. Il remarqua un grand homme ple,
d'une assez belle figure, qui errait autour des tables et qui semblait
enregistrer les paroles des autres. Saint-Julien pensa que c'tait un
mouchard, parce qu'il n'avait jamais vu de mouchard, et que, dans son
extrme mfiance, il prenait tous les curieux pour des espions. Personne
cependant n'en avait moins l'air que cet individu. Il tait lent,
mlancolique, distrait, et ne semblait pas manquer d'une certaine
niaiserie. Au moment o il passa prs de Saint-Julien, il pronona entre
ses dents,  deux reprises diffrentes et en appuyant sur les deux
premires syllabes, le nom de Quintilia Cavalcanti.

Puis il retourna auprs de la table, et fit des questions sur cette
princesse Cavalcanti.

Ma foi! Monsieur, rpondit une personne  laquelle il s'adressa, je ne
puis pas trop vous dire; demandez  ce jeune homme qui est auprs du
pole. C'est un de ses domestiques.

Saint-Julien rougit jusqu'aux yeux, et, tournant brusquement le dos, il
s'apprtait  sortir de la salle; mais l'tranger, avec une singulire
insistance, l'arrta par le bras, et, le saluant avec la politesse d'un
homme qui croit faire une grande concession  la ncessit: Monsieur,
lui dit-il, auriez-vous la bont de me dire si madame la princesse de
Cavalcanti arrive directement de Paris?

--Je n'en sais rien, Monsieur, rpondit Saint-Julien schement. Je ne la
connais pas du tout.

--Ah! Monsieur, je vous demande mille pardons. On m'avait dit...

Saint-Julien le salua brusquement et s'loigna. Le voyageur ple revint
auprs de la table.

Eh bien? lui dit le commis voyageur, qui avait observ sa mprise.

--Vous m'avez fait faire une bvue, dit le voyageur ple  la personne
qui l'avait d'abord adress  Saint-Julien.

--Je vous en demande pardon, dit celui-ci. Je croyais avoir vu ce jeune
homme sur le sige de la voiture.

Le commis voyageur, qui tait factieux comme tous les commis voyageurs
du monde, crut que l'occasion tait bien trouve de faire ce qu'il
appelait une farce. Il savait fort bien que Saint-Julien ne connaissait
pas la princesse, puisque c'tait prcisment  lui qu'il avait adress
une question semblable  celle du voyageur ple; mais il lui sembla
plaisant de faire durer la mprise de ce dernier.

Parbleu! Monsieur, dit-il, je suis sr, moi, que vous ne vous tes pas
tromp. Je connais trs-bien la figure de ce garon-l: c'est le valet
de chambre de madame de Cavalcanti. Si vous connaissiez le caractre de
ces valets italiens, vous sauriez qu'ils ne disent pas une parole
gratis; vous lui auriez offert cent sous...

--En effet, pensa le voyageur, qui tenait extraordinairement 
satisfaire sa curiosit. Il prit un louis dans sa bourse et courut aprs
Saint-Julien.

Celui-ci attendait sous le pristyle que l'hte vnt le chercher pour
l'introduire chez la princesse. Le voyageur ple l'accosta de nouveau,
mais plus hardiment que la premire fois, et, cherchant sa main, il y
glissa la pice de vingt francs.

Saint-Julien, qui ne comprenait rien  ce geste, prit l'argent, et le
regarda en tenant sa main ouverte dans l'attitude d'un homme stupfait.

Maintenant, mon ami, rpondez-moi, dit le voyageur ple. Combien de
temps madame la princesse Cavalcanti a-t-elle pass  Paris?

--Comment! encore? s'cria Julien furieux en jetant la pice d'or par
terre. Dcidment ces gens sont fous avec leur princesse Cavalcanti.

Il s'enfuit dans la cour, et dans sa colre il faillit s'enfuir de la
maison, pensant que tout le monde tait d'accord pour le persifler. En
ce moment, l'aubergiste lui prit le bras en lui disant d'un air
empress: Venez, venez, Monsieur, tout est arrang; l'abb a t
grond; la princesse vous attend.




II.


Au moment d'entrer dans l'appartement de la princesse, Saint-Julien
retrouva cette assurance  laquelle nous atteignons quand les
circonstances forcent notre timidit dans ses derniers retranchements.
Il serra la boucle de sa ceinture, prit d'une main sa barrette, passa
l'autre dans ses cheveux, et entra tout rsolu de s'asseoir en blouse de
coutil  la table de madame de Cavalcanti, ft-elle princesse ou
comdienne.

Elle tait debout et marchait dans sa chambre, tout en causant avec ses
compagnons de voyage. Lorsqu'elle vit Saint-Julien, elle fit deux pas
vers lui, et lui dit:--Allons donc, Monsieur, vous vous tes fait bien
prier! Est-ce que vous craignez de compromettre votre gnalogie en vous
asseyant  notre table? Il n'y a pas de noblesse qui n'ait eu son
commencement, Monsieur, et la vtre elle-mme...

--La mienne, Madame! rpondit Saint-Julien en l'interrompant sans faon,
date de l'an mil cent sept.

La princesse, qui ne se doutait gure des mfiances de Saint-Julien,
partit d'un grand clat de rire. L'espigle Ginetta, qui tait en train
d'emporter quelques chiffons de sa matresse, ne put s'empcher d'en
faire autant; l'abb, voyant rire la princesse, se mit  rire sans
savoir de quoi il tait question. Le seul personnage qui ne part pas
prendre part  cette gaiet fut un grand officier en habit de fantaisie
chocolat, sangl d'or sur la poitrine, emmoustach jusqu'aux tempes,
cambr comme une danseuse, peronn comme un coq de combat. Il roulait
des yeux de faucon en voyant l'aplomb de Saint-Julien et la bonne humeur
de la princesse; mais Saint-Julien se fiait si peu  tout ce qu'il
voyait, qu'il s'imagina les voir changer des regards d'intelligence.

Allons, mettons-nous  table, dit la princesse en voyant fumer le
potage. Quand la premire faim sera apaise, nous prierons monsieur de
nous raconter les faits et gestes de ses anctres. En vrit, il est
bien fcheux, pour nous autres souverains lgitimes, que tous les
Franais ne soient pas dans les ides de celui-ci. Il nous viendrait de
par del les Alpes moins d'_influenza_ contre la sant de nos
aristocraties.

Saint-Julien se mit  manger avec assurance et  regarder avec une
apparente libert d'esprit les personnes qui l'entouraient. Si je suis
assis, en effet,  la table d'une Altesse Srnissime, se dit-il,
l'honneur est moins grand que je ne l'imaginais; car voici des gens
qu'elle a traits comme des laquais toute la journe, et qui sont tout
aussi bien assis que moi devant son souper.

La princesse avait coutume, en effet, de faire manger  sa table,
lorsqu'elle tait en voyage seulement, ses principaux serviteurs:
l'abb, qui tait son secrtaire; la lectrice, dugne silencieuse qui
dcoupait le gibier; l'intendant de sa maison, et mme la Ginetta, sa
favorite; deux autres domestiques d'un rang infrieur servaient le
repas, deux autres encore aidaient l'aubergiste  monter le souper.
C'est au moins la matresse d'un prince, pensa Saint-Julien; elle est
assez belle pour cela. Et il la regarda encore, quoiqu'il ft bien
dsenchant par cette supposition.

Elle tait admirablement belle  la clart des bougies; le ton de sa
peau, un peu bilieux dans le jour, devenait le soir d'une blancheur mate
qui tait admirable.  mesure que le souper avanait, ses yeux prenaient
un clat blouissant; sa parole tait plus brve, plus incisive; sa
conversation tincelait d'esprit; mais,  l'exception de la Ginetta,
qui, en qualit d'enfant gt, mettait son mot partout, et singeait
assez bien les airs et le ton de sa matresse, tous les autres convives
la secondaient fort mal. La lectrice et l'abb approuvaient de l'oeil et
du sourire toutes ses opinions, et n'osaient ouvrir la bouche. Le
premier cuyer d'honneur paraissait joindre  une trs-maussade
disposition accidentelle une nullit d'esprit passe  l'tat chronique.
La princesse semblait tre en humeur de causer; mais elle faisait de
vains efforts pour tirer quelque chose de ce mannequin brod sur toutes
les coutures. Saint-Julien se sentait bien la force de parler avec elle,
mais il n'osait pas se livrer. Enfin il prit son parti, et, affrontant
ce regard curieusement glacial que chacun laisse tomber en pareille
circonstance sur celui qui n'a pas encore parl, il dbuta par une
franche et hardie contradiction  un aphorisme moqueur de madame
Cavalcanti. Sans s'apercevoir qu'il inquitait l'cuyer d'honneur, qui
n'entendait pas bien le franais, il s'exprima dans cette langue. La
princesse, qui la possdait parfaitement, lui rpondit de mme, et,
pendant un quart d'heure, toute la table couta leur dialogue dans un
religieux silence.

 vingt ans, on passe rapidement du mpris  l'enthousiasme. On est si
port  augurer favorablement des hommes, qu'on fait immense, exagre,
la rparation qu'on leur accorde  la moindre apparence de sagesse.
Saint-Julien, frapp du grand sens que la princesse dploya dans la
discussion, tait bien prs de tomber dans cet excs, quoiqu'il y et
des instants encore o l'ide d'une scne habilement joue pour le
railler venait faire danser des fantmes devant ses yeux blouis. Il
tait tent de prendre toute cette cour italienne pour une troupe de
comdiens ambulants. La prima donna, se disait-il, joue le rle de
cette princesse au nom prcieux; l'aide de camp n'est qu'un tnor sans
voix et sans me; cet intendant sourd et muet est peut-tre habitu au
rle de la statue du Commandeur; la Ginetta est une vraie Zerlina; et
quant  cet abb stupide, c'est sans doute quelque banquier juif que la
prima donna trane  sa suite et qui dfraie toute la troupe.

Aprs le dner, la princesse, s'adressant  son premier cuyer, lui dit
en italien: Lucioli, allez de ma part rendre visite  mon ami le
marchal de camp ***, qui rside dans cette ville. Informez-vous de son
adresse, dites-lui que l'empressement et la fatigue du voyage m'ont
empche de l'inviter  souper, mais que je vous ai charg de lui
exprimer mes sentiments. Allez.

Lucioli, assez mcontent d'une mission qui pouvait bien n'tre qu'un
prtexte pour l'loigner, n'osa rsister et sortit.

Ds qu'il fut dehors, l'abb vint demander  Son Altesse si elle n'avait
rien  lui commander, et, sur sa rponse ngative, il se retira.

Saint-Julien, ne sachant quelle contenance faire, allait se retirer
aussi; mais elle le rappela en lui disant qu'elle avait pris plaisir 
sa conversation, et qu'elle dsirait causer encore avec lui.

Saint-Julien trembla de la tte aux pieds. Un sentiment de rpugnance
qui allait jusqu' l'horreur tait le seul qui pt s'allier  l'ide
d'une femme d'un rang auguste livre  la galanterie. Il trouvait une
telle femme d'autant plus hassable qu'elle tait plus  craindre,
entoure de moyens de sduction, et l'me remplie de tratrise et
d'habilet. Il regarda fixement la princesse italienne, et se tint
debout auprs de la porte, dans une attitude hautaine et froide.

La princesse Cavalcanti ne parut pas y faire attention; elle fit un
signe  Ginetta et remit un volume  la lectrice. Aussitt la soubrette
reparut avec une toilette portative en laque japonaise qu'elle dressa
sur une table. Elle tira d'un sac de velours brod un norme peigne
d'caille blonde incrust d'or; et, dtachant la rsille de soie qui
retenait les cheveux de sa matresse, elle se mit  la peigner, mais
lentement, et d'une faon insolente et coquette, qui semblait n'avoir
pas d'autre but que d'taler aux yeux de Saint-Julien le luxe de cette
magnifique chevelure.

Au fait, il n'en existait peut-tre pas de plus belle en Europe. Elle
tait d'un noir de corbeau, lisse, gale, si luisante sur les tempes
qu'on en et pris le double bandeau pour un satin brillant; si longue et
si paisse qu'elle tombait jusqu' terre et couvrait toute la taille
comme un manteau. Saint-Julien n'avait rien vu de semblable, si ce n'est
dans ses lucubrations fantastiques. Le peigne dor de la Ginetta se
jouait en clairs dans ce fleuve d'bne, tantt faisant voltiger les
lgres tresses sur les paules de la princesse, tantt posant sur sa
poitrine de grandes masses semblables  des charpes de jais; et puis,
rassemblant tout ce trsor sous son peigne immense, elle le faisait
ruisseler aux lumires comme un flot d'encre.

Avec sa tunique de damas jaune, brode tout autour de laine rouge, sa
jupe et son pantalon de mousseline blanche, sa ceinture en torsade de
soie, lie autour des reins et tombant jusqu'aux genoux; avec ses
babouches brodes, ses larges manches ouvertes et sa chevelure
flottante, la riche Quintilia ressemblait  une princesse grecque.
Ianth, Had, n'eussent pas t des noms trop potiques pour cette
beaut orientale du type le plus pur.

Pendant cette toilette inutile et voluptueuse, la dugne lisait, et la
princesse semblait ne pas couter, occupe qu'elle tait d'ter et de
remettre ses bagues, de nettoyer ses ongles avec une crme parfume et
de les essuyer avec une batiste garnie de dentelles.

Saint-Julien ne pouvait pas la regarder sans une admiration qu'il
combattait en vain. Pour conjurer l'enchanteresse, il et voulu couter
la lecture. C'tait un livre allemand qu'il n'entendait pas.

Fanciullo, lui dit la princesse sans lever les yeux sur lui,
comprends-tu cela?

--Pas un mot, Madame.

--Mistress White, dit-elle en anglais  la lectrice, lisez le texte
latin qui est en regard. Je prsume, ajouta-t-elle en regardant
Saint-Julien, que vous avez fait vos tudes, monsieur le gentilhomme?

Louis ne rpondit que par un signe de tte; la lectrice lut le texte en
latin.

C'tait un ouvrage de mtaphysique allemande, la plus propre  donner
des vertiges.

La princesse interrompait de temps en temps la lecture, et, tout en
continuant ses fminines recherches de toilette, contredisait et
redressait la logique du livre avec une supriorit si mle, avec une
intelligence si pntrante; elle jetait un coup d'oeil si net, si hardi
sur les subtilits de cette mystrieuse analyse, que Julien ne savait
plus  quelle opinion s'arrter. Press par elle de donner son avis sur
les rveries de l'asctique Allemand, il dploya tout son petit savoir;
mais il vit bientt que c'tait peu de chose en comparaison de celui de
madame Cavalcanti. Elle le critiqua doucement, le battit avec
bienveillance, et finit par l'couter avec plus d'attention, lorsque,
abandonnant la controverse ergoteuse, il se fia davantage aux lumires
naturelles de sa raison et aux inspirations de sa conscience. Quintilia,
le voyant dans une bonne voie, l'coutait parler. Insensiblement il se
livra  ce bien-tre intellectuel qu'on prouve  se rendre un compte
lumineux de ses propres ides.

Il quitta peu  peu la place loigne et l'attitude contrainte o la
honte l'avait retenu. Il tait embarqu dans la plus belle de ses
argumentations lorsqu'il s'aperut qu'il tait appuy sur la toilette de
madame Cavalcanti, vis--vis d'elle, et sous le feu immdiat de ses
grands yeux noirs. Elle avait quitt ses brosses  ongles et repouss le
peigne de Ginetta; tout enveloppe de ses longs cheveux, elle avait
crois sa jambe droite sur son genou gauche, et ses mains autour de son
genou droit. Dans cette attitude d'une grce tout orientale, elle le
regardait avec un sourire de douceur anglique, ml  une certaine
contraction de sourcil qui exprimait un srieux intrt.

Saint-Julien, tout pouvant du danger qu'il courait, s'arrta d'un air
effar au milieu d'une phrase; mais il voulut en vain donner une
expression farouche  son regard, malgr lui il en laissa jaillir une
flamme amoureuse et chaste qui fit sourire la princesse.

C'est assez, dit-elle  sa lectrice; mistress White, vous pouvez vous
retirer.

Louis n'y comprit rien, la tte lui tournait. Il voyait approcher le
moment dcisif avec terreur; il pensait au rle ridicule qu'il allait
jouer en repoussant les avances de la plus belle personne du monde.
Pourtant il se jurait  lui-mme de ne jamais servir aux mprisants
plaisirs d'une femme, ft-il devenu lui-mme le plus rou des hommes.

Tout  coup la princesse lui dit avec aisance:

Bonsoir, mon cher enfant; je suppose que vous avez besoin de repos, et
je sens le sommeil me gagner aussi. Ce n'est pas que votre conversation
soit faite pour endormir; elle m'a t infiniment agrable, et je
dsirerais prolonger le plaisir de cette rencontre. Si vos projets de
voyage s'accordaient avec les siens, je vous offrirais une place dans ma
voiture... Voyons, o allez-vous?

--Je l'ignore, Madame; je suis un aventurier sans fortune et sans asile;
mais, quelque misrable que je sois, je ne consentirai jamais  tre 
charge  personne.

--Je le crois, dit la princesse avec une bont grave; mais entre des
personnes qui s'estiment, il peut y avoir un change de services
profitable et honorable  toutes deux. Vous avez des talents, j'ai
besoin des talents d'autrui; nous pouvons tre utiles l'un  l'autre.
Venez me voir demain matin; peut-tre pourrons-nous ne pas nous sparer
si tt, aprs nous tre entendus si vite et si bien.

En achevant ces mots, elle lui tendit la main et la lui serra avec
l'honnte familiarit d'un jeune homme. Saint-Julien, en descendant
l'escalier, entendit les verrous de l'appartement se tirer derrire lui.

Allons, dit-il, j'tais un fou et un niais; madame Cavalcanti est la
plus belle, la plus noble, la meilleure des femmes.




III.


Julien eut bien de la peine  s'endormir. Toute cette journe se
prsentait  sa mmoire comme un chapitre de roman; et lorsqu'il
s'veilla le lendemain, il eut peine  croire que ce ne ft pas un rve.
Empress d'aller trouver la princesse, qui devait partir de bonne heure,
il s'habilla  la hte et se rendit chez elle le coeur joyeux, l'esprit
tout allg des doutes injustes de la veille. Il trouva madame
Cavalcanti dj prte  partir. Ginetta lui prparait son chocolat
tandis qu'elle parcourait une brochure sur l'conomie politique.

Mon enfant, dit-elle  Julien, j'ai pens  vous; je sais  quelle
force vous avez atteint dans vos tudes, ce n'est ni trop ni trop peu.
Avez-vous tudi en particulier quelque chose dont nous n'ayons pas
parl hier?

--Non pas, que je sache. Votre Altesse m'a prouv qu'elle en savait
beaucoup plus que moi sur toutes choses; c'est pourquoi je ne vois pas
comment je pourrais lui tre utile.

--Vous tes prcisment l'homme que je cherchais; je veux rduire le
nombre des personnes qui me sont attaches et en purer le choix; je
veux runir en une seule les fonctions de ma lectrice et celles de mon
secrtaire. Je marie l'une avantageusement  un homme dont j'ai besoin
de me divertir; l'autre est un sot dont je ferai un excellent chanoine
avec mille cus de rente. Tous deux seront contents, et vous les
remplacerez auprs de moi. Vous cumulerez les appointements dont ils
jouissaient, mille cus d'une part et quatre mille francs de l'autre; de
plus l'entretien complet, le logement, la table, etc.

Cette offre, blouissante pour un homme sans ressource comme l'tait
alors Saint-Julien, l'effraya plus qu'elle ne le sduisit.

Excusez ma franchise, dit-il aprs un moment d'hsitation; mais j'ai de
l'orgueil: je suis le seul rejeton d'une noble famille; je ne rougis
point de travailler pour vivre, mais je craindrais de porter une livre
en acceptant les bienfaits d'un prince.

--Il n'est question ni de livre ni de bienfaits, dit la princesse; les
fonctions dont je vous charge vous placent dans mon intimit.

--C'est un grand bonheur sans doute, reprit Julien embarrass; mais,
ajouta-t-il en baissant la voix, mademoiselle Ginetta est admise aussi 
l'intimit de Votre Altesse.

--J'entends, reprit-elle; vous craigniez d'tre mon laquais.
Rassurez-vous, Monsieur, j'estime les mes fires et ne les blesse
jamais. Si vous m'avez vue traiter en esclave le pauvre abb Scipione,
c'est qu'il a t au-devant d'un rle que je ne lui avais pas destin.
Essayez de ma proposition; si vous ne vous fiez pas  ma dlicatesse, le
jour o je cesserai de vous traiter honorablement, ne serez-vous pas
libre de me quitter?

--Je n'ai pas d'autre rponse  vous faire, Madame, rpondit
Saint-Julien entran, que de mettre  vos pieds mon dvouement et ma
reconnaissance.

--Je les accepte avec amiti, reprit Quintilia en ouvrant un grand livre
 fermoir d'or; veuillez crire vous-mme sur cette feuille nos
conventions, avec votre nom, votre ge, votre pays. Je signerai.

Quand la princesse eut sign ce feuillet et un double que Julien mit
dans son portefeuille, elle fit appeler tous ses gens, depuis l'aide de
camp jusqu'au jockey, et, tout en prenant son chocolat, elle leur dit
avec lenteur et d'un ton absolu;

--M. l'abb Scipione et mistress White cessent de faire partie de ma
maison. C'est M. le comte de Saint-Julien qui les remplace. White et
Scipione ne cessent pas d'tre mes amis, et savent qu'il ne s'agit pas
pour eux de disgrce, mais de rcompense. Voici M. de Saint-Julien.
Qu'il soit trait avec respect, et qu'on ne l'appelle jamais autrement
que M. le comte. Que tous mes serviteurs me restent attachs et soumis;
ils savent que je ne leur manquerai pas dans leurs vieux jours. Ne tirez
pas vos mouchoirs et ne faites pas semblant de pleurer de tendresse. Je
sais que vous m'aimez; il est inutile d'en exagrer le tmoignage. Je
vous salue. Allez-vous-en.

Elle tira sa montre de sa ceinture et ajouta:

Je veux tre partie dans une demi-heure.

L'auditoire s'inclina et disparut dans un profond silence. Les ordres de
la princesse n'avaient pas rencontr la moindre apparence de blme ou
mme d'tonnement sur ces figures prosternes. L'exercice ferme d'une
autorit absolue a un caractre de grandeur dont il est difficile de ne
pas tre sduit, mme lorsqu'il se renferme dans d'troites limites.
Saint-Julien s'tonna de sentir le respect s'installer pour ainsi dire
dans son me sans rpugnance et sans effort.

Il retourna dans sa chambre pour prendre quelques effets, et il
redescendait l'escalier avec son petit sac de voyage sous le bras,
lorsque le grand voyageur ple qui lui avait montr la veille une si
trange curiosit accourut vers lui et le salua en lui adressant mille
excuses obsquieuses sur son impertinente mprise. Saint-Julien et bien
voulu l'viter, mais ce fut impossible. Il fut forc d'changer quelques
phrases de politesse avec lui, esprant en tre quitte de la sorte. Il
se flattait d'un vain espoir; le voyageur ple, saisissant son bras, lui
dit du ton pathtique et solennel d'un homme qui vous inviterait  son
enterrement, qu'il avait quelque chose d'important  lui dire, un
service immense  lui demander. Saint-Julien, qui, malgr ses dfiances
continuelles, tait bon et obligeant, se rsigna  couter les
confidences du voyageur ple.

Monsieur, lui dit celui-ci, prenez-moi pour un fou, j'y consens; mais,
au nom du ciel! ne me prenez pas pour un insolent, et rpondez  la
question que je vous ai adresse hier soir: Qu'est-ce que la princesse
Quintilia Cavalcanti?

--Je vous jure, Monsieur, que je ne le sais gure plus que vous,
rpondit Saint-Julien; et pour vous le prouver, je vais vous dire de
quelle manire j'ai fait connaissance avec elle.

Quand il eut termin son rcit, que le voyageur couta d'un air
attentif, celui-ci s'cria:

Ceci est romanesque et bizarre, et me confirme dans l'opinion o je
suis que cette trange personne est ma belle inconnue du bal de l'Opra.

--Qu'est-ce que vous voulez dire? demanda Saint-Julien en ouvrant de
grands yeux.

--Puisque vous avez eu la bont de me conter votre aventure, rpliqua le
voyageur, je vais vous dire la mienne. J'tais, il y a six semaines, au
bal de l'Opra  Paris; je fus agac par un domino si plein
d'extravagance, de gentillesse et de grce, que j'en fus _absolument_
enivr. Je l'entranai dans une loge, et _elle_ me montra son visage:
c'tait le plus beau, le plus expressif que j'aie vu de ma vie. Je la
suivis tout le temps du bal, bien qu'aprs m'avoir fait mille
coquetteries elle semblt faire tous ses efforts pour m'chapper. Elle
russit un instant  s'clipser; mais guid par cette seconde vue que
l'amour nous donne, je la rejoignais sous le pristyle, au moment o
elle montait dans une voiture lgante qui n'avait ni chiffre ni livre.
Je la suppliai de m'couter; alors elle me dit qu'elle occupait un rang
lev dans le monde, qu'elle avait des convenances  garder, et qu'elle
mettait des conditions  mon bonheur. Je jurai de les accepter toutes.
Elle me dit que la premire serait de me laisser bander les yeux. J'y
consentis; et, ds que nous fmes assis dans la voiture, elle m'attacha
son mouchoir sur les yeux en riant comme une folle. Lorsque la voiture
s'arrta, elle me prit le bras d'une main ferme, me fit descendre, et me
conduisit si lestement que j'eus de la peine  ne pas tomber plusieurs
fois en chemin. Enfin elle me poussa rudement, et je tombai avec effroi
sur un excellent sofa. En mme temps elle fit sauter le bandeau, et je
me trouvai dans un riche cabinet o tout annonait le got des arts et
l'lvation des ides. Elle me laissa examiner tout avec curiosit:
c'tait, comme je m'en aperus en regardant ses livres, une personne
savante, lisant le grec, le latin et le franais. Elle tait Italienne,
et semblait avoir vcu parmi ce qu'il y a de plus lev dans la socit,
tant elle avait de noblesse dans les manires et d'lgance dans la
conversation. Je vous avouerai que je faillis d'abord en devenir fou
d'orgueil et de joie, et qu'ensuite je fus bloui et effray de la
distance qui existait sous tous les rapports entre une telle femme et
moi. Autant j'avais t confiant et fat durant le bal, autant je devins
humble et craintif quand je fus bien convaincu que je n'avais point
affaire  une intrigante, mais  une personne d'un rang et d'un esprit
suprieurs. Ma timidit lui plut sans doute; car elle redevint foltre
et mme provocante.

Saint-Julien rougit, et le voyageur s'en apercevant, lui dit d'un air
plus grave et un visage plus ple que de coutume:

Vous me trouvez peut-tre fat, Monsieur, et pourtant ce que je vous
disais en confidence est de la plus exacte vrit. Je n'ai l'air ni
fanfaron, ni mauvais plaisant, n'est-il pas vrai?

--Non, certainement, rpliqua Julien. Je vous coute, veuillez
continuer.

--C'tait une trange crature, grave, diserte, railleuse, haute et
digne, insolente, et, vous dirai-je tout? un peu effronte. Aprs
m'avoir impos silence avec autorit pour un mot hasard, elle disait
les choses les plus comiques et les moins chastes du monde.

--En vrit? dit Julien saisi de dgot.

--Il n'est que trop vrai, poursuivit le voyageur. Eh bien, malgr ces
bizarreries, et peut-tre  cause de ces bizarreries, j'en devins
perdument amoureux, non de cet amour idal et pur dont votre ge est
capable, mais d'un amour inquiet, dvorant comme un dsir. Enfin,
Monsieur, je fus, ce soir-l, le plus heureux des hommes, et je
sollicitai avec ardeur la faveur de la voir le lendemain; elle me le
promit  la condition que je ne chercherais  savoir ni son nom, ni sa
demeure. Je jurai de respecter ses volonts. Elle me banda de nouveau
les yeux, me conduisit dehors, et me fit remonter en voiture. Au bout
d'une demi-heure on m'en fit descendre. Au moment o j'tais sur le
marchepied, une joue douce et parfume, que je reconnus bien, effleura
la mienne, et une voix, que je ne pourrai jamais oublier, me glissa ces
mots dans l'oreille: _ demain_. J'arrachai le bandeau; mais on me
poussa sur le pav, et la portire se referma prcipitamment derrire
moi. La voiture n'avait point de lanternes et partit comme un trait.
J'tais dans une des plus sombres alles des Champs-lyses. Je ne vis
rien, et j'eus bientt cess d'entendre le bruit de la voiture, quelques
efforts que je fisse pour la suivre. Il faisait un verglas affreux; je
tombais  chaque pas, et je pris le parti de rentrer chez moi.

--Et le lendemain? dit Julien.

--Je n'ai jamais revu mon inconnue, si ce n'est tout  l'heure,  une
des fentres qui donnent sur la cour de cette auberge; et c'est la
princesse Quintilia Cavalcanti.

--Vous en tes sr, Monsieur? dit Julien triste et constern.

--J'en ai une autre preuve, dit le voyageur en tirant de son sein une
montre fort lgante et en l'ouvrant: regardez ce chiffre; n'est-ce pas
celui de Quintilia Cavalcanti, avec cette abrviation PRA, c'est--dire
principessa? Maudite abrviation qui m'a tant fait chercher!

--Comment avez-vous cette montre? dit Julien.

--Par un hasard trange, j'en avais une absolument semblable, et je
l'avais pose sur la chemine du boudoir o je fus conduit par mon
masque. La cherchant prcipitamment, je pris celle-ci qui tait
suspendue  ct, et ce ne fut qu'au bout de quelques jours que je
m'aperus du chiffre grav dans l'intrieur.

--Je ne sais si je rve, dit Saint-Julien en regardant la montre; mais
il me semble que j'en ai vu tout  l'heure une semblable dans les mains
de cette femme.

--Une montre de platine russe, travaille en Orient, dit le voyageur,
avec des incrustations d'or maill!

--Je crois que oui, dit Julien.

--Eh bien, ouvrez-la, Monsieur, et vous y trouverez le nom de Charles de
Dortan; faites-le, au nom du ciel!

--Comment voulez-vous que j'aille demander  la princesse de voir sa
montre? et d'ailleurs qu'y gagnerez-vous?

--Oh! je veux lui reprocher son effronterie; on ne se joue pas ainsi
d'un homme de bonne foi qui s'est soumis  tant de prcautions
mystrieuses. Il faut dmasquer une infme coquette, ou bien il faut
qu'elle me tienne ses promesses, et je garderai  jamais le silence sur
cette aventure; car, aprs tout, Monsieur, je suis encore capable d'en
tre amoureux comme un fou.

--Je vous en fais mon compliment, dit froidement Saint-Julien; pour moi,
je hais cette sorte de femmes, et je...

--Voici la voiture qui va partir! s'cria le voyageur: je veux
l'attendre au passage, lui crier mon nom aux oreilles, la terrasser de
mon regard... Mais de grce, Monsieur, allez d'abord lui dire que je
veux lui parler, que je suis Charles de Dortan; elle sait trs-bien mon
nom, elle me l'a demand. Et d'ailleurs elle a ma montre...

Le majordome de la princesse vint appeler Julien; celui-ci obit, et
trouva le page, la dugne et les autres installs dans les voitures de
suite et prts  partir. La princesse parut bientt avec la Ginetta;
elles taient coiffes de grands voiles noirs pour se prserver de la
poussire de la route. La princesse avait lev le sien; mais quand elle
vit sa voiture entoure de curieux, elle sembla prouver un sentiment
d'impatience et d'ennui, et baissa son voile sur son visage. En ce
moment le voyageur ple s'lanait pour la voir; il s'lana trop tard
et ne la vit pas.

Alors, n'osant adresser la parole  cette femme dont il ne distinguait
pas les traits, il prit le bras de Saint-Julien et dit d'un ton
d'instance:

De grce, dites mon nom.

Saint-Julien cda machinalement et dit  la princesse:

Madame, voici M. Charles de Dortan.

--Je n'ai pas l'honneur de le connatre, rpondit la princesse, et je le
salue. Allons, Messieurs, en voiture; dpchons-nous!

 ce ton absolu, les serviteurs de la princesse cartrent
prcipitamment les curieux, et Quintilia monta en voiture sans que le
voyageur ple ost lui parler. Saint-Julien le vit serrer les poings et
s'lancer avec anxit sur un banc pour regarder dans la voiture.

[Illustration: Elle paraissait bien avoir trente ans... (Page 2.)]

--Qu'est-ce que c'est que cet homme-l qui nous regarde tant? dit
nonchalamment la princesse en s'tendant  demi au fond de la voiture,
dont Saint-Julien et la Ginetta occupaient le devant.

--Je ne sais pas, Madame, rpondit la Ginetta avec candeur en relevant
son voile.

--C'est M. Charles de Dortan, dit Saint-Julien indign.

--N'est-ce pas un horloger? dit la princesse avec tant de calme, que
Saint-Julien ne put savoir si c'tait une question de bonne foi ou une
plaisanterie effronte.

La princesse releva aussi son voile, se tourna vers Dortan, et lui dit
d'un ton froid et impratif:

Monsieur, reculez-vous; on ne regarde pas ainsi une femme.

Dortan devint ple comme la lune et resta fascin  sa place.

La voiture partit au galop.

Ces Franais sont insolents! dit la Ginetta au bout d'un instant.

--Pourquoi? dit la princesse, qui avait dj oubli l'incident.

--Il faut, pensa Julien, que ce Dortan soit un imbcile ou un fou.

Les manires tranquilles de la princesse le subjugurent bientt, et il
lui sembla avoir rv l'histoire de Dortan. Pendant ce temps le chemin
se drobait sous les pieds des chevaux, et Avignon s'effaait dans la
poussire de l'horizon.




IV.


Les journes de ce voyage passrent comme un songe pour Julien. La
princesse s'tait faite homme pour lui parler. Elle avait un art infini
pour tirer de chaque question tout le parti possible, pour la
simplifier, l'claircir et la revtir ensuite de tout l'clat de sa
pense vaste et brillante. Toutes ses opinions rvlaient une me forte,
une volont implacable, une logique pre et serre. Ce caractre viril
blouissait le jeune comte. Une chose seule l'affligeait, c'tait de n'y
pas voir percer plus de sensibilit; un peu plus d'entranement, un peu
moins de raison, l'eussent rendu plus sduisant sans lui ter peut-tre
sa puissance. Mais Saint-Julien ne savait pas encore prcisment s'il se
trompait en augurant de la beaut de l'intelligence plus que de la bont
du coeur. Peut-tre cette me si vaste avait-elle encore plus d'une face
 lui montrer, plus d'un trsor  lui rvler. Seulement il s'effrayait
de la trouver plus dispose  la critique qu' la sympathie lorsqu'il
s'cartait de la ralit positive pour s'garer  la suite de quelque
rverie sentimentale.

[Illustration: Vraiment, dit l'aubergiste... (Page 3.)]

Et d'un autre ct pourtant il aimait cette froideur d'imagination qui,
selon lui, devait prendre sa source dans une habitude de moeurs rigides
et sages. La familiarit chaste des manires et du langage achevait
d'effacer la fcheuse impression qu'il avait reue d'abord des manires
hardies et de la brusque familiarit de la princesse. Comment accorder
d'ailleurs les principes d'ordre et de noble harmonie qu'elle mettait
si nettement  tout propos avec des habitudes de dsordre et
d'effronterie? La dpravation dans une me si leve et t une
monstruosit.

Peu aprs il lui sembla que cette femme cachait sa bont comme une
faiblesse, mais qu'un foyer de charit brlait dans son me. Elle
n'tait occupe que de thories philanthropiques, et s'indignait de voir
sur sa route tant de misre sans soulagement. Elle imaginait alors des
moyens pour y remdier et s'tonnait qu'on ne s'en avist pas.

Mais, disait-elle avec colre, ces misrables btards qui gouvernent le
monde  titre de rois ont bien autre chose  faire que de secourir ceux
qui souffrent. Occups de leurs fades plaisirs, ils s'amusent
purilement et mesquinement jusqu' ce que la voix des peuples fasse
crouler leurs trnes trop longtemps sourds  la plainte.

Alors elle parlait de la difficult de maintenir l'intelligence entre
les gouvernements et les peuples. Elle ne la trouvait pas insurmontable.
Mais que peuvent faire, ajoutait-elle, tous ces idiots couronns? Et
aprs avoir lumineusement examin et critiqu le systme de tous les
cabinets de l'Europe, dont son oeil pntrant semblait avoir surpris tous
les secrets, elle levait sur des bases philosophiques son systme de
gouvernement absolu.

Les grands rois font les grands peuples, disait-elle; tout se rduit 
cet aphorisme banal; mais il n'y a pas encore eu de grands rois sur la
terre, il n'y a eu que de grands capitaines, des hros d'ambition,
d'intelligence et de bravoure; pas un seul prince  la fois hardi,
loyal, clair, froid, persvrant. Dans toutes les biographies
illustres, la nature infirme perce toujours. Ce n'est pourtant pas 
dire qu'il faille abandonner l'oeuvre et dsesprer de l'avenir du monde.
L'esprit humain n'a pas encore atteint la limite o il doit s'arrter:
tout ce qui est nettement concevable est excutable.

Aprs avoir parl ainsi, elle tombait dans de profondes rveries; ses
sourcils se fronaient lgrement. Son grand oeil sombre semblait
s'enfoncer dans ses orbites; l'ambition agrandissait son front brlant.
On l'et prise pour la fille de Napolon.

Dans ces instants-l Saint-Julien avait peur d'elle.

Qu'est-ce que la charit? qu'est-ce que l'amour? se disait-il; que sont
toutes les vertus et toutes les posies, et tous les sentiments pieux et
tendres pour une me brle de ces ambitions immenses?

Mais s'il la voyait jeter aux pauvres l'or de sa bourse et jusqu'aux
pices de son vtement; s'il l'entendait, d'une voix amicale et presque
maternelle, interroger les malades et consoler les affligs, il tait
plus touch de ces marques de bont familire qu'il ne l'et t
d'actions plus grandes faites par une autre femme.

Un jour un postillon tomba sous ses chevaux et fut grivement bless. La
princesse s'lana la premire  son secours; et, sans crainte de
souiller son vtement dans le sang et dans la poussire, sans craindre
d'tre atteinte et blesse elle-mme par les pieds des chevaux, au
milieu desquels elle se jeta, elle le secourut et le pansa de ses
propres mains. Elle le fit avec tant de zle et de soin, que
Saint-Julien aurait cru qu'elle y mettait de l'affectation s'il ne l'et
vue tancer srieusement son page, qui criait pour une gratignure,
repousser avec colre les mendiants qui talaient sous ses yeux de
fausses plaies, ngliger, en un mot, toutes les occasions de dployer
une compassion inutile et crdule.

Enfin on arriva  Monteregale, et la princesse, ayant fait ouvrir sa
voiture, montra de loin  Saint-Julien les tours d'une jolie forteresse
en miniature qui dominait sa capitale. La capitale blanche et mignonne
parut bientt elle-mme au milieu d'une valle dlicieuse. La garnison,
compose de cinq cents hommes, arriva  la rencontre de sa gracieuse
souveraine. Les douze pices de canon des forts firent le plus beau
bruit qu'elles purent, et l'invitable harangue des magistrats fut
prononce aux portes de la ville.

Quintilia parut recevoir ces honneurs avec un peu de hauteur et
d'ironie. Peut-tre en et-elle mieux support l'ennui si l'clat d'une
plus vaste puissance les et rehausss au gr de son orgueil. Cependant
elle se donna la peine de faire  Saint-Julien les honneurs de sa petite
principaut avec beaucoup de gaiet. Elle eut l'esprit de ne point trop
souffrir du ridicule de ses magistrats, de la mesquinerie de ses forces
militaires et de l'exigut de ses domaines. Elle s'excuta de bonne
grce pour en rire, et ne perdit nanmoins aucune occasion de lui faire
adroitement remarquer les effets d'une sage administration.

Au reste elle prenait trop de peine. Saint-Julien, qui n'avait jamais vu
que les tourelles lzardes du manoir hrditaire et leurs rustiques
alentours, tait rempli d'une nave admiration pour cet appareil de
royaut domestique. La beaut du ciel, les riches couleurs du paysage,
l'lgance coquette du palais, construit dans le got oriental sur les
dessins de la princesse, les grands airs des seigneurs de sa petite
cour, les costumes un peu suranns, mais riches, des dignitaires de sa
maison, tout prenait aux yeux du jeune campagnard un aspect de splendeur
et de majest qui lui faisait envisager sa destine comme un rve.

Arrive dans son palais, Quintilia fut tellement obsde de rvrences
et de compliments, qu'elle ne put songer  installer son nouveau
secrtaire. Lorsque Saint-Julien voulut aller prendre du repos, les
valets, mesurant leur considration  la magnificence de son costume,
l'envoyrent dans une mansarde. Il y fit peu d'attention. Dlicat de
complexion et peu habitu  la fatigue, il s'y endormit profondment.

Le lendemain matin, il fut veill par la Ginetta.

Monsieur le comte, lui dit-elle avec l'aplomb d'une personne qui sent
toute la dignit de son personnage, vous tes mal ici. Son Altesse ne
sait pas o l'on vous a log; mais, comme elle n'a pas eu le temps de
s'occuper de vous hier, elle vous prie d'attendre ici un jour ou deux,
d'y prendre vos repas, d'en sortir le moins possible, de ne point vous
montrer  beaucoup de personnes, de ne parler  aucune, et d'tre assur
qu'elle s'occupe de vous installer d'une manire dont vous serez
content.

Aprs ce discours, la Ginetta le salua et sortit d'un air majestueux.
Saint-Julien se conforma religieusement aux intentions de sa souveraine.
Un vieux valet de chambre lui apporta des aliments trs-choisis, le
servit respectueusement sans lui adresser un mot, et lui remit quelques
livres. Ce fut le seul souvenir qu'il eut de la princesse durant trois
jours.

Le soir de cette troisime journe, comme il commenait  s'impatienter
et  s'inquiter un peu de cet abandon, il entendit, en mme temps que
l'horloge qui sonnait minuit, les pas lgers d'une femme, et la Ginetta
reparut.

Venez, Monsieur, lui dit-elle d'un ton respectueux, mais avec un regard
assez moqueur. Son Altesse Srnissime m'ordonne de vous conduire 
votre nouveau domicile.

Saint-Julien la suivit  travers les combles du palais. Aprs de
nombreux dtours, elle ouvrit une porte dont elle avait la clef sur
elle: mais, comme Julien allait la franchir  son tour, une figure
allume par la colre s'lana au-devant d'eux en s'criant:

O allez-vous?

--Que vous importe? rpondit hardiment la Ginetta.

 la clart vacillante du flambeau que portait la soubrette,
Saint-Julien reconnut l'cuyer ou l'aide de camp Lucioli, qui jetait sur
lui des regards furieux.

J'ai le commandement de cette partie du chteau, dit-il: vous ne
passerez point sans ma permission.

--En voici une qui vaut bien la vtre, dit-elle en lui exhibant un
papier.

Lucioli y jeta les yeux, le froissa dans ses mains avec exaspration et
le jeta sur les marches de l'escalier en profrant un horrible jurement.
Puis il disparut aprs avoir lanc  Julien un nouveau regard de haine
et de vengeance.

Cette rapide scne rveilla tous les doutes du jeune homme.

Ou je n'ai aucune espce de jugement, se dit-il, ou cette conduite est
celle d'un amant disgraci qui voit en moi son successeur.

Cette ide le troubla tellement, qu'il arriva tout tremblant au bas de
l'escalier. Lorsque Ginetta se retourna pour lui remettre la clef de
l'appartement, il tait ple, et ses genoux se drobaient sous lui.

Eh bien! lui dit la soubrette  l'oeil brillant, vous avez peur?

--Non pas de Lucioli, Mademoiselle, rpondit froidement Saint-Julien.

--Et de quoi donc alors? dit-elle avec ingnuit. Tenez, Monsieur, vous
tes chez vous. La princesse vous fera avertir demain quand elle pourra
vous recevoir. Un serviteur particulier rpondra  votre sonnette. Bonne
nuit, monsieur le comte.

Elle lui lana un regard quivoque, o Saint-Julien ne put distinguer la
malice ingnue d'un enfant de la raillerie agaante d'une coquette. Il
entra chez lui tout confus de ses vaines agitations, et craignant de
jouer vis--vis de lui-mme le rle d'un fat.

L'appartement tait dcor avec un got exquis. Les draperies en taient
si fraches, que Saint-Julien ne put s'empcher de penser, malgr ses
scrupules, que ce logement avait t prpar pour lui tout exprs. La
simplicit austre des ornements, la sobrit des choses de luxe, le
choix des objets d'art, semblaient avoir une destination expresse pour
ses gots et son caractre. Les gravures reprsentaient les potes que
Julien aimait, ses livres favoris garnissaient les armoires de glace. Il
y avait mme une grande Bible entr'ouverte  un psaume qu'il avait
souvent cit avec admiration durant le voyage.

Il est impossible que ces choses soient l'effet du hasard, dit-il; mais
que suis-je pour qu'elle s'occupe ainsi de moi, pour qu'elle m'honore
d'une amiti si dlicate? Quintilia! dt le monde me couvrir de sa
sanglante moquerie, je m'estimerais bien malheureux s'il me fallait
changer le trsor de cette sainte affection contre une nuit de ton
plaisir!... Et pourtant quel orgueil serait donc le mien si j'aspirais 
tre le seul amant d'une femme comme elle? Suis-je fou? suis-je sot?

Le lendemain matin, il se hasarda  tirer la tresse de soie de sa
sonnette, moins par le besoin qu'il avait d'un domestique que par un
sentiment de curiosit inquite et vague appliqu  toutes les choses
qui l'entouraient. Deux minutes aprs, il vit entrer le page de la
princesse. C'tait un enfant de seize ans, si fluet et si petit qu'il
paraissait en avoir douze. Sa physionomie fine et mobile, son air
enjou, hardi et ptulant, son costume thtral, sa chevelure blonde et
frise, ralisaient le plus beau type de page espigle et d'enfant gt
qui ait jamais port l'ventail d'une reine.

Eh quoi! c'est toi, Galeotto? dit le jeune comte avec surprise.

Oui, c'est moi, rpondit le page avec fiert: la princesse me met  vos
ordres; mais coutez. Vous ne devez jamais oublier que je me nomme
Galeotto _degli Stratigopoli_, descendant de princes esclavons, et que
je suis votre gal en toutes choses. Si la pauvret a fait de moi un
aventurier, elle n'en pourra jamais faire un valet. Sachez donc que je
suis ici ami et compagnon. J'obis  la princesse; je la servirai 
genoux, parce qu'elle est femme et belle; mais vous, je ne consentirai
jamais qu' obliger... Est-ce convenu?

--Je n'ai pas besoin d'un serviteur, rpondit Saint-Julien, et j'ai
besoin d'un ami. Vous voyez que le hasard me sert bien, n'est-il pas
vrai?

Galeotto lui tendit la main, et un sourire amical entr'ouvrit sa bouche
vermeille.

Son Altesse, reprit-il, m'avait bien dit que nous nous entendrions et
que nous serions frres. Elle dsire que nous n'ayons point de rapports
avec les laquais. Jeunes comme nous voici, pauvres comme nous l'tions
hier, nous n'avons pas besoin de valets de chambre; mais nous avons
besoin mutuellement de conseil et de socit. C'est pourquoi nos
gentilles cellules sont voisines l'une de l'autre, une sonnette
communique de vous  moi; mais prenez-y bien garde, la mme
communication existe de moi  vous, et pour commencer vous allez voir.

Le page sortit, et peu aprs une sonnette cache dans les draperies du
lit de Saint-Julien fut branle avec autorit. Le jeune comte comprit,
et se hta de sortir de sa chambre. Au bout de quelques pas il vit
Galeotto sur le seuil de la sienne.

Mon jeune matre, dit Saint-Julien, me voici, j'ai entendu votre appel.

--C'est bien, dit le page; maintenant retournons chez vous, je vais vous
aider  vous habiller. Cela est d'une haute importance, ajouta-t-il,
voyant que Julien faisait quelque crmonie; j'accomplis ma mission,
laissez-moi faire.

Alors Galeotto tira de sa poche une clef de vermeil dont il se servit
pour ouvrir les tiroirs d'un grand coffre de cdre qui servait de
commode dans la chambre de Saint-Julien. Il y prit des vtements d'une
forme trange, devant lesquels le jeune Franais se rcria, saisi de
rpugnance:

Vous tes un niais, mon bon ami, lui dit le page; vous craignez d'tre
ridicule en vous affublant d'un costume de comdie. Il ne fallait pas
vous mettre sous la domination d'une femme. Vous oubliez donc que nous
jouons ici les premiers rles aprs le singe et le perroquet? J'ai fait
comme vous la premire fois qu'on m'ta ma petite soutane rpe (car je
m'tais enfui du sminaire par-dessus les murs), pour me mettre ce
justaucorps de soie, ces bas brods et ces plumes, qui me donnent l'air
d'un kakatos. Je pleurai, je criai (j'avais douze ans alors); je voulus
dchirer mes manchettes et jeter mon bonnet sur les toits; mais la
Ginetta, qui est une fille d'esprit, me fit la leon, et je vous assure
que je me trouve aujourd'hui fort  mon avantage. Voyez, ajouta le malin
page en se promenant devant une glace o il se rptait de la tte aux
pieds; cette petite jambe fine et ce pied de femme ne seraient-ils pas
perdus sous un pantalon de soldat et sous une botte hongroise?
Croyez-vous que ma taille ft aussi souple et mes mouvements aussi
gracieux sous les traits d'un dolman ou sous le drap de votre frac
grossier? Quant  mes dentelles, elles ne sont pas beaucoup plus
blanches que mes mains, c'est en dire assez; et mes cheveux, que vous
trouvez peut-tre un peu effmins, Monsieur, c'est la Ginetta qui les
frise et les parfume. Allez, mon cher, fiez-vous aux femmes pour savoir
ce qui nous sied; l o elles rgnent, nous ne sommes pas trop
malheureux.

--Galeotto, dit Saint-Julien en cdant d'un air tout rveur  ses
instigations, je vous avoue que, s'il en est ainsi, cette cour n'est pas
trop de mon got. Vous tes spirituel, brillant; cette vie doit vous
plaire. D'ailleurs, vous n'avez pas encore atteint l'ge o la ncessit
d'un rle plus srieux se fait sentir. Vous avez bien dj la fiert
d'un homme; mais vous avez encore l'heureuse lgret d'un enfant. Pour
moi, je suis dj vieux; car j'ai l'humeur mlancolique, le caractre
nonchalant. Une vie de ftes ne me convient gure; je ne sais pas plaire
aux femmes; j'aimerais mieux vivre  la manire d'un homme.

--Admirable princesse! s'cria Galeotto en lui boutonnant son pourpoint
de velours noir.

--Je ne voudrais pas plus que vous porter un mousquet sur un bastion et
fumer dans un corps de garde, continua Julien; je ne me sens pas fait
pour cette vie rude, ennemie du dveloppement de l'intelligence.

--Sublime bon sens de Son Altesse! reprit le page en lui attachant
au-dessus du genou une jarretire d'argent cisel.

--Mais je voudrais, continua Saint-Julien, pouvoir accomplir ici quelque
travail utile, et avoir le droit de consacrer  l'tude mes heures de
loisir.

--Vive son Altesse Srnissime! s'cria le page.

--Qu'avez-vous donc  plaisanter ainsi? dit Julien. Vous ne m'coutez
pas.

--Parfaitement, au contraire, rpondit l'enfant; et si je me rcrie en
vous coutant, c'est de voir que Son Altesse vous connaisse dj si
bien. Tout ce que vous me dites l, elle me l'a dit hier soir; et vous
pensez bien qu'aprs vous avoir si nettement jug, elle a trop d'esprit
pour vous dtourner de votre vocation. Tout ce que vous dsirez, elle
vous l'a prpar; elle est entre dans le fond de votre cerveau par la
prunelle de vos yeux, elle a saisi votre me dans le son de votre voix.
Attendez quelques jours, et si vous n'tes pas content de votre sort, il
faudra vous aller pendre, car c'est que vous aurez le spleen. En
attendant, regardez-vous, et dites-moi si le choix de ce vtement ne
rvle pas chez notre souveraine le sentiment de l'art et de
l'intelligence du coeur.

--Je vois que vous tes trs-ironique, dit Julien en se regardant sans
se voir; moi, ce n'est pas mon humeur.

--Seriez-vous susceptible?

--Peut-tre un peu, je l'avoue  ma honte.

--Vous auriez tort; mais, sur mon honneur! je ne raille pas.
Regardez-vous; je sors pour ne pas vous intimider.

Le nonchalant Julien resta debout devant sa glace sans penser  suivre
le conseil du page. Peu  peu, il s'examina avec rpugnance d'abord,
puis avec tonnement, et enfin avec un certain plaisir. Ce pourpoint
noir, cette large fraise blanche, ces longs cheveux lisses et tombant
sur les tempes, allaient si parfaitement  la figure ple,  la dmarche
timide,  l'air doux et un peu mfiant du jeune philosophe, qu'on ne
pouvait plus le concevoir autrement aprs l'avoir vu vtu ainsi.
Saint-Julien ne s'tait jamais aperu de sa beaut. Aucun des rustiques
amis qui avaient entour son enfance ne s'en tait avis; on l'avait, au
contraire habitu  regarder la dlicatesse de sa personne comme une
disgrce de la nature et comme une organisation assez mprisable. Pour
la premire fois, en se voyant semblable  un type qu'il avait souvent
admir dans les copies graves des anciens tableaux il s'tonna de ne
point trouver sa tnuit ridicule et sa gaucherie disgracieuse. Une
satisfaction ingnue se rpandit sur sa figure et l'absorba tellement,
qu'il resta prs d'un quart d'heure en extase devant lui-mme,
s'oubliant compltement, et prenant la glace o il se regardait, dans
son immobilit contemplative, pour un beau tableau suspendu devant lui.

Deux figures panouies qui se montrrent au second plan dtruisirent son
illusion. Il s'veilla comme d'un songe, et vit derrire lui le page et
la Ginetta, qui l'applaudissaient en riant de toute leur me. Un peu
confus d'tre surpris ainsi, le jeune comte s'adossa  la boiserie de sa
chambre, et, se croisant les bras, attendit que leur gaiet se ft
exhale; mais son regard triste et un peu mprisant ne put en rprimer
l'lan. Le page sauta sur le lit en se tenant les flancs, et la Ginetta
se laissa tomber sur un carreau avec la grce d'une chatte qui joue.

Mais, se levant tout  coup et croisant ses bras sur sa poitrine, elle
s'adossa  la boiserie, prcisment en face de Julien, et dans la mme
attitude que lui. Puis elle le regarda du haut en bas avec une attention
srieuse.

Se tournant ensuite vers le page, elle lui dit d'un ton grave:
Seulement la jambe un peu grle et les genoux un peu rapprochs; mais
ce n'est pas disgracieux, tant s'en faut.

Saint-Julien, trs-piqu de leurs manires, se sentait rougir de honte
et de colre lorsqu'on entendit sonner onze heures. Le page et la
soubrette, tressaillant comme des lvriers au son du cor, le saisirent
chacun par un bras en s'criant: Vite, vite,  notre poste! et avant
qu'il et eu le temps de se reconnatre, il se trouva dans la chambre de
la princesse.




V.


Quintilia tait tendue sur de riches tapis et fumait du lataki dans
une longue chibouque couverte de pierreries. Elle portait toujours ce
costume grec qu'elle semblait affectionner, mais dont l'clat, cette
fois, tait blouissant. Les toffes de soie des Indes  fond blanc sem
de fleurs taient bordes d'ornements en pierres prcieuses; les
diamants tincelaient sur ses paules et sur ses bras. Sa calotte de
velours bleu de ciel, pose sur ses longs cheveux flottants, tait
brode de perles fines avec une rare perfection. Un riche poignard
brillait dans sa ceinture de cachemire. Un jeune axis apprivois dormait
 ses pieds, le nez allong sur une de ses pattes fluettes. Appuye sur
le coude, et s'entourant des nuages odorants du lataki, la princesse,
fermant les yeux  demi, semblait plonge dans une de ces molles extases
dont les peuples du Levant savent si bien savourer la paisible
batitude. La Ginetta se mit  lui prparer du caf, et le page 
remplir sa pipe, qu'elle lui tendit d'un air nonchalant, aprs lui avoir
fait un trs petit signe de tte amical. Julien restait debout au milieu
de la chambre, perdu d'admiration, mais singulirement embarrass de sa
personne.

Quintilia, soufflant au milieu du nuage d'opale qui flottait autour
d'elle, distingua enfin son secrtaire intime, qui attendait
craintivement ses ordres. Ah! c'est toi, Giuliano? dit-elle en lui
tendant sa belle main; es-tu bien dans ton nouvel appartement?
Trouves-tu que j'aie t un bon factotum dans ton petit palais?  ton
tour, tu auras bien des choses  faire dans le mien: mais nous parlerons
de cela demain. Aujourd'hui je te prsente  mes courtisans; songe 
faire bonne contenance. Voyons; ton costume? marche un peu. Comment le
trouves-tu, Ginetta?

--Je suis absolument de l'avis de Votre Altesse.

--Et toi, Galeotto?

--Si mademoiselle n'avait rien dit, j'aurais dit quelque chose; mais ne
trouve rien de plus spirituel  rpondre que ce qu'elle a trouv.

--Ginetta, dit la princesse, je vous dfends de tourmenter Galeotto.
D'ailleurs, ajouta-t-elle en voyant l'air triste et contraint de
Saint-Julien, ces enfantillages ne sont pas du got de M. le comte, et
il vous faudra, avec lui, brider un peu votre folle humeur.

--Madame, dit Julien, qui craignait de jouer le rle d'un pdant,
laissez, je vous en prie, leur gaiet s'exercer  mes dpens; je suis un
paysan sans grce et sans esprit, leurs sarcasmes me formeront
peut-tre.

--C'est notre amiti qui prendra ce soin, dit Quintilia. Mais, dis-moi,
enfant, tu ne m'as pas cont ton histoire, et je ne sais pas encore par
quelle bizarrerie du destin monsieur le comte de Saint-Julien m'a fait
l'honneur de me suivre en Illyrie. Je gagerais qu'il y a l-dessous
quelque aventure d'amour, quelque grande passion de roman, contrarie
par des parents inflexibles; tu m'as bien l'air d'tre venu  moi
par-dessus les murs. Voyons, Ragazzo, quelle escapade avez-vous faite?
pour quelle dette de jeu, pour quel grand coup d'pe, pour quelle fille
enleve ou sduite avez-vous pris votre pays par pointe?

En parlant ainsi, elle posa son pied chauss d'un bas de soie bleutre
lam d'argent sur le flanc de sa biche tachete, et, tout en prenant sa
chibouque des mains du page, elle le baisa au front avec indolence.

Cette familiarit ne troubla nullement Galeotto, qui semblait tout 
fait dvou  son rle d'enfant; mais elle fit monter le sang au visage
du timide Julien.

Voyons, dit la princesse sans y faire attention; nous avons encore une
heure  attendre l'ouverture du crmonial; veux-tu nous raconter tes
aventures?

--Hlas! Madame, rpondit Julien, il vaudrait mieux m'ordonner de vous
lire un conte des _Mille et une Nuits_ ou un des romanesques pisodes de
Cervants; ce serait plus amusant pour Votre Altesse que les obscures
souffrances d'un hros aussi vulgaire et d'un conteur aussi mdiocre que
je le suis.

--Je crois comprendre ta rpugnance, Giuliano, reprit la princesse; tu
crains d'tre cout avec indiffrence: tu te trompes; il ne s'agit pas
pour moi de satisfaire une curiosit oisive; je voudrais lire jusqu'au
fond de ton coeur, afin d'clairer mon amiti sur les moyens de te rendre
heureux. Si tu doutes de l'intrt avec lequel nous allons t'entendre,
attends que la confiance te vienne. C'est  nous de savoir la mriter.

--Je serais un sot et un ingrat, rpondit Julien, si je doutais de la
bienveillance de Votre Altesse aprs les bonts dont elle m'a combl; je
crois aussi  l'amiti de mon jeune confrre,  la discrtion de la
signora Gina. D'ailleurs il n'y a point de piquants mystres dans mon
histoire, et les malheurs domestiques dont j'ai souffert ne peuvent tre
aggravs ni adoucis par la publicit.

Galeotto prit la main de Julien et le fit asseoir sur le tapis, entre
lui et l'axis favori. Le jeune comte raconta son histoire en ces termes:

Je suis n en Normandie, de parents nobles, mais ruins par la
rvolution du sicle dernier. Ma mre, en partant pour l'tranger, fut
heureuse de pouvoir confier mon ducation  un prtre  qui elle avait
rendu d'importants services dans des temps meilleurs, et qui, par
reconnaissance, se chargea de moi. J'avais six ans quand on m'installa
au presbytre dans un riant village de ma patrie. Le cur tait encore
jeune, mais c'tait un homme austre et fervent comme un chrtien des
anciens jours. Intelligent et instruit, il se plut  tendre le cercle
de mes ides aussi loin qu'il est possible de le faire sans dpasser les
limites sacres de la foi. Il jugeait toutes les choses humaines avec
svrit, mais avec calme. Ses principes taient inflexibles, et
l'extrme puret de sa conscience lui donnait le droit d'tre ferme et
absolu avec les mchants. Il tait peu susceptible d'enthousiasme, si ce
n'est lorsqu'il s'agissait de fltrir le vice par des paroles vhmentes
et de repousser l'hypocrite ostentation des faux dvots.

Malgr cette noble sincrit et l'horreur qu'il prouvait pour tout
machiavlisme religieux, cet homme respectable tait peu compris et peu
aim. On l'accusait de manquer de tolrance, et on le confondait avec
les fanatiques qui, sous la robe du lvite, reclent la haine et
l'aigreur jalouse des coeurs froisss. Mais on tait injuste envers lui,
je puis l'affirmer. C'tait le plus chaste et en mme temps le moins
chagrin des prtres. La fermet, l'esprit d'ordre et l'amour de la
justice, qui taient les principaux traits de son caractre,
entretenaient dans ses manires et dans ses moeurs une srnit
patriarcale. Sa maison tait rigoureusement bien tenue; sa soeur, digne
et excellente mnagre, distribuait ses aumnes avec discernement, et il
avait si bien surveill sa paroisse, qu'on n'y voyait plus aucun
malfaiteur ni aucun vagabond troubler le repos ou effaroucher la
conscience des honntes gens.

C'est l ce qui faisait dire  des philanthropes imprudents qu'il se
conduisait plutt en justicier inflexible qu'en aptre misricordieux.
Ces gens-l ne voulaient pas comprendre qu'il faisait la guerre au vice,
et ne hassait dans les hommes que la souillure de leurs pchs.

Pour moi, j'aimais en lui toutes choses, mais principalement cette
vertueuse rigueur, qui clairait tous les doutes de ma conscience et qui
aplanissait toutes les difficults de mon chemin. Guid par lui, je me
sentais capable d'tre vertueux comme lui. Ses conseils, ses
encouragements et ses loges n'inondaient d'une joie cleste, et je ne
craignais point de chercher dans un noble orgueil la force dont l'homme
a besoin pour traverser les sductions coupables. Il m'exhortait  ce
sentiment d'estime envers moi-mme, et me le faisait envisager comme la
plus sre garantie contre la dpravation d'un sicle sans croyance.

 cet endroit du rcit de Julien, la Ginetta laissa tomber son ventail,
et ses regards vagues, qui tenaient le milieu entre le sommeil et la
proccupation, troublrent un peu le narrateur. Galeotto sourit  demi
et lui dit: Prenez courage, mon cher monsieur de Fnelon; cette frivole
Cidalise n'est bonne qu' dcouper du papier et  friser des petits
chiens. La princesse lui imposa silence et pria Saint-Julien de
continuer.

Lorsque j'entrai dans l'adolescence, un trouble inconnu vint porter
l'pouvante dans mes rves et dans mes prires. Je m'en confessai  mon
instituteur, non comme  un prtre, mais comme  un ami. Il me rpondit
avec franchise et me rvla hardiment tous les secrets de la vie.--Si
vous tiez destin  la virginit du sacerdoce, me dit-il, j'essaierais
de prolonger votre ignorance ou d'teindre par la crainte les ardeurs de
votre jeune imagination; mais le germe des passions se rvle chez vous
avec trop de vivacit pour que j'essaie jamais de vous retirer du monde,
o votre place est marque. Il ne s'agit que de bien diriger les
passions, pour qu'elles soient fertiles en nobles penses et en belles
actions.

Alors il essaya de me peindre les deux sortes d'amours qui souillent ou
purifient les mes: l'attrait du plaisir qui, sans l'autre amour, ne
conduit qu' l'abrutissement de l'esprit; et l'amour du coeur, qui
rapproche les tres vertueux et produit l'union sainte de l'homme et de
la femme. Il me parla de cette compagne d'Adam, de ce rayon du ciel
envoy au sommeil du premier homme, comme le plus beau don que Dieu et
mis en rserve pour couronner l'oeuvre de la cration. Il me parla aussi
de cet tre dgnr qui, dans notre socit corrompue, dment sa
cleste origine et enivre l'homme des poisons de la luxure, fruit amer
et imprissable de l'arbre de la science. Les portraits qu'il me fit de
la femme pure et de la femme vicieuse imprimrent dans mon coeur, encore
enfant, deux images ineffaables: l'une, divine et couronne, comme les
vierges de nos glises, d'une sainte aurole; l'autre, hideuse et
grimaante comme un rve funeste. Que cette ide ft errone dans sa
candeur, cela est hors de doute pour moi aujourd'hui, et pourtant je
n'ai pu perdre entirement cette impression obstine de ma premire
jeunesse. La laideur du corps et celle de l'me me semblent toujours
insparables au premier abord; et quand je vois la beaut du visage
servir de masque  la corruption du coeur, j'en suis rvolt comme d'une
double imposture, et je suis saisi de terreur comme  l'aspect d'un
bouleversement dans l'ordre ternel de l'univers.

Au retour des Bourbons en France, mes parents revinrent de
l'migration, et je quittai avec regret le presbytre pour aller vivre
dans le chteau dlabr de mes anctres. Mon pre sacrifia ses dernires
ressources pour rentrer en possession du manoir qui portait son nom;
mais il ne put racheter qu'une trs-petite partie des terres
environnantes, et l'entretien d'une vaste maison et d'un parc sans
rapport achevrent de rendre notre existence prcaire et triste.
Nanmoins je me flattais, dans les commencements, de goter un bonheur
nouveau pour moi dans l'intimit de ma mre, dont je me rappelais avec
amour les caresses et les premiers soins. Elle tait encore belle malgr
ses cinquante ans, et  un esprit naturel et enjou elle joignait assez
d'instruction et de jugement; mais, par une inconcevable fatalit, nos
opinions diffraient sur beaucoup de points. Il est vrai que ma mre,
douce et facile dans son humeur railleuse, attachait peu d'importance 
nos discussions et semblait ne pas s'apercevoir de l'impression pnible
que j'en recevais; mais il m'tait cruel de trouver dans une femme que
j'aurais voulu entourer du plus saint respect une lgret de principes
si diffrente de ce que j'en attendais. Peu  peu, la frivolit avec
laquelle ma mre traitait mes plus chres croyances, l'espce de piti
moqueuse qu'elle avait pour mon caractre, me rendirent plus hardi, et
j'essayai de l'amener  mes ides; mais alors elle m'imposa silence avec
hauteur, et me reprocha aigrement ce qu'elle appelait le pdantisme de
l'intolrance. Mon pre ne se mlait jamais  nos contestations; presque
toujours endormi dans son fauteuil, il ne prenait intrt qu' sa partie
de piquet, que ma mre faisait, il est vrai, avec une obligeance
infatigable; et, pourvu que rien ne gnt ses habitudes paresseuses, il
s'accommodait de tous les visages et de tous les caractres. Un ami
subalterne de la maison me rendit, presque malgr moi, le triste service
de m'apprendre que ma mre avait souvent tromp autrefois ce dbonnaire
mari, et me conseilla de heurter moins imprudemment ses souvenirs, et
peut-tre les reproches secrets de sa conscience, par la rigidit de mes
principes. Je le remerciai de son avis, et j'en profitai. Je compris que
je n'avais plus le droit de discuter, puisque c'tait m'arroger celui de
censurer la conduite de ma mre; mais en rentrant dans la voie d'un
froid respect, je sentis s'vanouir en moi cette sainte affection dont
j'avais conu l'espoir.

Je me retirai en moi-mme; je devins mlancolique, souffrant, et
l'ennui s'empara de moi. Je pris dans cet isolement de l'me une
habitude de rserve qui acheva de m'aliner le coeur de mes parents. Ils
me le tmoignrent cruellement quatre ou cinq fois, et  la dernire je
pris mon parti. Je partis dans la nuit, leur laissant une lettre
d'humbles excuses, et leur promettant que, quelle que ft ma fortune,
ils n'auraient jamais  rougir de moi. Je me mis donc en route, au
hasard, tristement, et presque sans ressources, la gne o vivaient mes
parents m'interdisant de leur demander le moindre sacrifice; j'esprai
en la Providence et un peu en mon courage. Votre Altesse sait le reste,
et grce  sa bont, je n'ai pas eu longtemps  supporter les fatigues
et les privations de mon voyage.

--Je te remercie, mon cher Julien, dit la princesse. Je vois que tu es
un honnte homme et un noble coeur; mais laisse-moi te parler en amie et
remplacer la mre que tu as abandonne. Je crains que tu ne sois un peu
entach,  ton insu et malgr toi, de l'esprit d'obstination et
d'orgueil que l'on reproche avec raison au clerg de France. Tu a subi
l'influence des prtres dans ce qu'elle a de bon principalement, mais
aussi un peu dans ce qu'elle a de dangereux. Ton cur de village est
sans doute un homme vertueux et franc; mais peut-tre ceux qui lui
reprochaient de manquer d'indulgence et de misricorde n'avaient-ils pas
absolument tort. Je n'aime pas qu'on chasse d'un pays les vagabonds et
les malfaiteurs; c'est se dfaire de la peste en faveur de son prochain.
Il vaudrait mieux essayer de fixer et d'employer les uns, de corriger ou
de contenir les autres. Ta mre me parat une bonne femme que tu aurais
mieux fait d'accepter avec ses qualits et ses dfauts, et je
l'estimerais encore mieux si tu avais ignor ou enseveli dans un ternel
oubli les fautes de sa jeunesse. Prends-y garde, mon enfant: ce
caractre absolu, cette froide habitude de condamner en silence et de
fuir sans retour et sans pardon tout ce qui ne nous ressemble pas, peut
bien nous rendre coupables, dangereux aux autres et  nous-mmes. Tu
vois dj que tu t'es fait souffrir, que tu as gt le bonheur possible
de la vie de famille; et sans doute ta mre, quelque frivole qu'elle
soit, doit avoir pleur ton dpart et ses motifs. Lui donnes-tu
quelquefois de tes nouvelles, au moins?

--Oui, Madame, rpondit Saint-Julien.

--Eh bien, fais-le toujours, reprit-elle, et que le ton de tes lettres
lui fasse oublier ce que ton absence a de cruel et de mortifiant. Au
reste, ajoute la princesse en se levant et en lui tendant la main, vous
avez bien fait de nous dire toutes ces choses, monsieur le comte; nous
saurons mieux le respect que nous devons  vos chagrins. Mes enfants,
dit-elle aux deux autres, vous avez trop d'esprit et de dlicatesse pour
ne pas le comprendre, le coeur de San-Giuliano n'est pas du mme ge que
le votre. Il ne faut pas le traiter comme un camarade d'enfance. Et toi,
mon ami, dit-elle au jeune comte, il faut faire aussi quelque concession
 leur jeunesse, et tcher de te distraire avec eux. Nous runirons tous
nos efforts pour te faire l'avenir meilleur que le pass; si nous
chouons, c'est que l'amiti est sans puissance et ton me sans oubli.

L'heure tant venue o la princesse devait se montrer pour la premire
fois depuis son retour  toute sa cour assemble, elle prit le bras de
Julien pour se lever; puis elle passa sur sa robe de soie une pelisse de
velours brode d'or et fourre de zibeline. Le page prit son ventail de
plumes de paon. On remit  Julien un livre  riches fermoirs sur lequel
il devait inscrire les demandes prsentes  la souveraine. La Ginetta,
qui avait des privilges particuliers, se mla  trois grandes dames
autrichiennes qui, par droit de noblesse, avaient la charge honorifique
de paratre en public les suivantes de la princesse. Elles n'taient
gure flattes de voir une Vnitienne sans naissance et, disaient-elles,
sans conduite, marcher du mme pas et leur ter sans faon des mains la
queue du manteau ducal; mais la princesse avait des volonts absolues.
Elle et chass ces douairires plutt que de contrarier sa jeune
favorite, et aucun homme de cour ne trouvait  redire  l'admission
d'une si belle personne dans les salles de rception.

Quand la princesse eut agr les hommages de ses flatteurs, elle leur
prsenta son secrtaire intime, le comte de Saint-Julien. Au ton de sa
voix, tous comprirent que ce n'tait pas  la lettre un successeur de
l'abb Scipione, et qu'il fallait se conduire autrement avec lui.
Saint-Julien fut donc tourdi et presque effray des protestations et
des avances qui lui furent faites de tous cts. Il tait bien loin
d'avoir conu une si haute ide de son rle. Eh! mon Dieu! se
disait-il, si j'tais l'poux de la princesse, on ne me traiterait pas
mieux. Tous ces gens-l doivent pourtant bien savoir dans quel costume
je suis arriv ici. En voyant combien les hommes sont rampants et
souples devant tout ce qui semble accaparer la faveur du matre, il
s'tonna d'avoir t si craintif. Qu'est-ce donc que cette grandeur que
j'avais rve? se dit-il; o sont ces hommes levs qui soutiennent la
dignit de leur rang par de nobles actions, et qui ont le coeur fier et
hardi comme la devise de leurs anctres? Les vrais nobles sont-ils aussi
rares que les vrais talents?

Le jour mme, on clbra le mariage de l'aide de camp Lucioli avec la
lectrice mistress White. Ce fut un grand sujet d'tonnement pour Julien,
de voir ce beau jeune homme pouser une vieille fille d'un rang obscur
et d'un esprit mdiocre. Personne ne songea  partager la surprise de
Julien. La dugne tait richement dote par la princesse, et Lucioli
pourrait dsormais satisfaire ses troites vanits et dployer un luxe
insolent. Il tait rconcili avec sa situation, et trouvait dans le
maintien grave de Quintilia plus d'indulgence pour son amour-propre
qu'il ne l'avait espr.

En effet, la princesse prsida cette crmonie avec un sang-froid
imperturbable. Il tait impossible de se douter,  son air austre et
maternel, qu'elle ft occupe  se divertir srieusement d'une victime
insolente et lche. Dans aucun recoin de la chapelle on n'osa changer
le plus furtif sourire. Les lvres de Quintilia taient immobiles et
serres comme celles d'un mathmaticien qui rsout intrieurement un
problme. Julien se mfia nanmoins de cette affectation, et quand vers
minuit la princesse se retrouva dans son appartement avec lui, Ginetta
et Galeotto, il ne s'tonna gure de la scne qui eut lieu, devant lui.
La Ginetta, mettant son mouchoir sur sa bouche, semblait attendre dans
une impatience douloureuse le signal de sa dlivrance, lorsque
Quintilia, se laissant tomber tout de son long sur le tapis, lui donna
l'exemple d'un rire inextinguible et presque convulsif. Le page fit la
troisime partie, et Julien resta bahi  les contempler jusqu' ce que,
les rires un peu apaiss, un feu roulant et crois de sarcasmes amers et
d'observations caustiques lui fit comprendre qu'on venait de jouer la
plus majestueuse des farces dont un amant rebut ou disgraci pt tre
la victime ou le bouffon.

Je n'aime pas cela, dit-il au page lorsqu'ils se retrouvrent ensemble
dans leur appartement. Ou Lucioli est un pauvre niais qu'on mystifie
sans piti, ou c'est un misrable qui se console avec de l'argent, et
qu'il faudrait plutt chasser.

--Vous avez l'air, dit le page d'un ton assez sec et srieux, de
critiquer la conduite de notre bienfaitrice; je vous dirai, moi aussi,
monsieur de Saint-Julien, je n'aime pas cela.

--Mettez-vous  ma place, rpondit Julien un peu confus; ne
penseriez-vous pas, en voyant des choses si tranges, que la princesse
est bien cruelle envers ceux qui osent s'lever jusqu' elle, ou bien
inconstante envers ceux qu'elle y fait monter un instant?

Le page ne rpondit que par un grand clat de rire; puis, reprenant
aussitt son srieux, il quitta Saint-Julien en lui disant: Mon ami, ni
le dvouement ni la prudence n'admettent l'esprit d'analyse.




VI.


Le lendemain, la princesse appela Saint-Julien et s'enferma avec lui
dans son cabinet. Elle tait occupe de mille projets; elle voulait
apporter de notables conomies  son luxe, fonder un nouvel hpital,
rduire les richesses d'un chapitre religieux, crire un trait sur
l'conomie politique, et mille autres choses encore. Saint-Julien fut
pouvant de tout ce qu'elle voulait raliser, et il pensa un instant
que la vie d'un homme ne suffirait pas  en faire le dtail. Nanmoins
elle lui posa si nettement les points principaux, elle le seconda par
des explications si prcises et si lucides, qu'il commena bientt 
voir clair dans ce qu'il avait pris  l'abord pour le chaos d'une tte
de femme. Lorsqu'elle le renvoya, elle lui confia une besogne assez
considrable, qu'il eut  lui rendre le lendemain et dont elle fut
contente, bien qu'elle y ft de nombreuses annotations.

Plusieurs mois furent employs  dresser et  prparer ce travail.
Durant tout ce temps, la princesse fut enferme dans son palais; les
ftes et les rceptions furent suspendues; les rues furent
silencieuses, et les faades ne s'illuminrent plus de l'clat des
flambeaux. Quintilia, vtue d'une longue robe de velours noir, et
relevant ses beaux cheveux sous un voile, sembla oublier la parure, le
bruit et le faste, dont elle tait ordinairement avide. Plonge dans de
srieuses tudes et dans d'utiles rflexions, elle ne se permettait pas
d'autre dlassement que de fumer le soir sur une terrasse avec ses
intimes confidents,  savoir: le page, le secrtaire intime et la
Ginetta. Quelquefois elle se promenait avec eux en gondole sur la jolie
petite rivire appele Clina, qui traversait la principaut; mais la
gaiet foltre tait bannie de leurs entretiens. Ses projets du
lendemain, ses travaux de la veille, la mettaient dans un rapport
immdiat et continuel avec Saint-Julien. La familiarit qui en rsulta
avait quelque chose de paisible et de fraternel, qui tait mieux que de
l'amiti, et qui cependant ne ressemblait pas  l'amour. Du moins Julien
le croyait; mais son me tait domine, toutes ses facults absorbes
par une seule pense. Si les heures o la princesse l'exilait de sa
prsence n'eussent t assidment remplies par le travail qu'elle lui
imposait et par les courts instants de repos qu'il tait forc de
prendre, elles lui eussent sembl insupportables. Mais ds son rveil,
il se rendait prs d'elle et ne la quittait plus que le soir. Elle
prenait ses repas avec lui, des repas courts et presque napoloniens. Si
quelquefois elle se reposait de ses fatigues intellectuelles par
quelques ides plus douces, elle y associait toujours son jeune protg.
Elle l'entretenait des arts, qu'elle chrissait et dont il avait le vif
sentiment; elle coutait avec intrt quelques douces et naves posies
dont le jeune homme s'inspirait auprs d'elle, ou bien elle lui parlait
des bienfaits d'une vie laborieuse et rgle, des charmes d'une amiti
chaste et sainte. Saint-Julien l'coutait avec dlices, et,  voir son
front serein, son regard maternel, il oubliait qu'une passion orageuse
ou fatale pt natre auprs d'une telle femme; il se persuadait tre
arriv au terme du plus beau voeu qu'une me noble puisse faire; il
croyait avoir atteint pour toujours un bonheur sans mlange et sans
remords. Quelquefois, il est vrai, lorsqu'il se retrouvait seul au
sortir de ces douces causeries, sa tte s'enflammait, son coeur battait
prcipitamment, son motion devenait une souffrance vague; mais un
sentiment pieux succdait  ces agitations. Il remerciait Dieu de
l'avoir tir d'une condition douloureuse pour le combler de telles
joies, il versait des larmes, il prononait le nom de Quintilia et
l'associait au nom de Marie, la Vierge des cieux. Quand il avait soulag
son coeur dans ces extases, il reprenait avec ardeur la tche que sa
souveraine lui avait confie, et se livrait par anticipation au plaisir
de mriter et d'obtenir ses loges et ses remerciements.

Entirement spar de l'entourage extrieur de la princesse, il n'avait
de relations qu'avec Galeotto et la Ginetta. Son caractre timide et un
peu fier, ses occupations srieuses et soutenues, et surtout le
sentiment de bien-tre intrieur qui lui rendait tout panchement
inutile, s'opposaient  toute communication entre lui et le reste des
hommes. Il vcut donc dans un tel isolement de tout ce qui n'tait pas
Quintilia, qu'il savait  peine les noms des personnes qu'il rencontrait
dans l'intrieur du palais. Et pourtant une passion, relle, dvorante,
 jamais tenace, s'allumait en lui  son insu,  l'ombre de cette
confiance dangereuse. L'imagination de ce jeune homme tait si pure, il
avait si peu connu l'amour, qu'il ne croyait pas  ses tourments et les
prouvait sans les reconnatre.

Six mois s'taient couls ainsi. Un soir, le travail se trouva termin.
La princesse avait t tout ce jour-l plus grave et plus rflchie que
de coutume. Elle traa de sa main une dernire page  la fin du registre
que Julien venait de lui prsenter. Pendant qu'elle l'crivait, Ginetta,
qui s'tait introduite sans bruit dans l'appartement, attendait avec une
sorte d'anxit qu'elle et fini; son oeil noir et mobile interrogeait
impatiemment tantt la porte o Julien aperut un pan du manteau de
Galeotto, tantt le front assombri et le sourcil pliss de la princesse.
Enfin, la princesse posa sa plume d'un air distrait, cacha sa tte dans
ses mains, reprit la plume, joua un instant avec une tresse de ses
cheveux qui s'tait dtache, puis tressaillit, traa prcipitamment
quelques chiffres, signa le registre, le ferma et le poussa loin d'elle.
Puis, tenant toujours sa plume, elle se leva, se tourna vers Ginetta et
la planta dans une grosse touffe de ses cheveux noirs. La soubrette fit
un cri de joie. Est-ce enfin termin, Madame? s'cria-t-elle; votre
belle main va-t-elle quitter la plume et reprendre le sceptre et
l'ventail? Sommes-nous arrivs au bout de ce ple carme? le plaisir
va-t-il briser la pierre du cercueil o vous l'avez enseveli? me
permettrez-vous de jeter au vent cette vilaine plume que vous venez de
mettre dans mes cheveux, et qui me semble peser comme du plomb?

--Fais-en un auto-da-f, rpondit Quintilia, je ne travaillerai plus
cette anne.

--Vive la libert! s'cria Galeotto en entrant d'un bond. Au risque
d'tre grond, il faut que je vienne mettre un genou en terre devant ma
souveraine, et que je la prie de _briser les cercles de fer de son
cuyer_.

--Reprends ton vol, mon beau papillon, dit la princesse en l'embrassant
au front.

--Par la Vierge! dit le page en se relevant, il y avait plus de six mois
que Votre Altesse n'avait fait cet honneur  son pauvre nain. Nous voici
tous sauvs; nous renaissons, nous dpouillons nos chrysalides, nous
ressuscitons. Alleluia.

--Brlons la maudite plume! dit Ginetta.

--Non, dit le page en s'en emparant. Attachons-la  la barrette de
monsieur le secrtaire intime, et jetons tout dans la Clina, le pdant
et son encre, l'ennui et les registres.

--Non pas, dit la princesse;  votre tour, respectez le travail, la
rflexion, l'conomie. Mon bon Giuliano, nous nous retrouverons tte 
tte dans la poussire des livres. Aujourd'hui, reposons-nous, quittons
nos habits noirs. Rions avec ces enfants, redevenons jeunes. Page, fais
illuminer le fronton de mon palais. Toi, Ginetta, rends la libert  ma
chevelure, et enlve cette dernire tache d'encre  mon doigt.

La Ginetta frotta les mains de la princesse avec de l'essence de citron.
Le page ouvrit les fentres et donna en criant des signaux  la
cantonade; puis il entrana Julien sur la terrasse, et lui remettant un
magnifique bouquet de fleurs:

Portez-le  Son Altesse, lui dit-il, mettez-vous  ses pieds, et tchez
qu'elle ait pour vous un doux regard. Quittez surtout cet air constern.
De quoi vous tonnez-vous? Pensez-vous que nous tions convertis pour
jamais, et que tout irait toujours selon vos gots et vos ides? Mais
apprenez  connatre l'amiti. Je pourrais me venger aujourd'hui de tout
l'ennui que vous m'avez caus; je veux, au contraire, vous aider 
ressaisir votre crdit qui chancelle.

--Vraiment, je vous jure que je ne comprends pas, reprit Julien en
prenant le bouquet machinalement.

--Allez, allez! cria le page en le poussant. Si vous tes habile, ne
perdez pas le temps et l'occasion, car voici le tourbillon qui nous
enveloppe et le sabbat qui commence.

Les accords de cent instruments montaient en effet dans les airs, et
dj des ptards et des fuses volaient par les rues.

--Qu'est-ce donc que tout ce bruit? dit Julien.

--C'est mon ouvrage, dit Galeotto d'un air enivr; c'est ce qui doit
sauver ou perdre bien des flatteurs, faire voler les uns comme des
aigles, barboter les autres comme des oisons.

Saint-Julien, pouss par les paules, approcha de la princesse d'un air
gauche et confus.

Elle tait dj transforme en une autre femme que celle qu'il voyait
depuis six mois. Elle avait les cheveux parfums, le front couvert de
diamants de sept couleurs, une folle et magnifique parure. Son corps
avait chang d'attitude et sa figure d'expression. Elle tait sans
contredit beaucoup plus jeune, plus belle et plus sduisante qu'avec sa
robe noire et son air pensif. Mais Saint-Julien l'avait aime beaucoup
mieux ainsi, et maintenant elle l'effrayait comme autrefois; ses doutes
vanouis longtemps se rveillaient, sa confiance et sa joie plissaient
 mesure que la beaut de Quintilia s'illuminait d'un clat plus vif.

[Illustration: Je me nomme Galeotto _degli Stratigopoli_... (Page 11.)]

Un genou en terre, lui dit le page  l'oreille, et tchez de baiser sa
main.

Julien crut qu'on le persiflait; peu s'en fallut qu'il n'accust
Quintilia d'tre complice d'une mystification prpare contre lui. Il se
laissa tomber  demi sur le carreau de velours qui tait  ses pieds,
et, tout palpitant, il leva sur elle un regard qui semblait tre un
triste et doux reproche. Mais, au lieu de le railler, comme il s'y
attendait, Quintilia lui prit la main.

Eh quoi! des fleurs  la main de Giuliano! lui dit-elle avec gaiet;
mais je crois que le monde est boulevers, et tu m'apportes prcisment
les fleurs que j'aime, la rose turque et la pompadoura qui enivre!
Donne, donne, Giuliano. Toi aussi, tu veux donc te rajeunir et te
retremper! Bien, mon fils; faisons-leur voir que le travail ne nous a
pas rendus stupides, et que nos esprits ne sont point mousss comme nos
plumes.

Quintilia, en disant ces folles paroles, embrassa son secrtaire intime
sur les deux joues. C'tait la premire fois, et il s'y attendait si
peu, que sa tte se troubla, et il lui fut impossible de comprendre ce
qui se passait autour de lui.

Un feu d'artifice fut tir sur l'eau, et un grand souper, qui sembla
improvis, mais que Galeotto et Ginetta tenaient prt depuis longtemps,
prolongea la fte assez avant dans la nuit. Saint-Julien suivit d'abord
machinalement Quintilia; il tait encore sous l'impression dlirante de
ce baiser: il ne songea qu' la trouver belle dans sa nouvelle parure,
gracieuse et spirituelle avec ceux qui venaient la complimenter. Mais
peu  peu cet entourage de courtisans qu'il avait perdu l'habitude de
voir se placer entre elle et lui, ce bruit qui ne lui permettait plus
d'tre seul entendu, ce mouvement qui semblait enivrer Quintilia, lui
devinrent odieux. Il fut souvent tent de quitter cette cohue et d'aller
s'enfermer dans sa chambre. Un sentiment de jalousie inquite et
chagrine le retint auprs de la princesse.

[Illustration: Que suis-je donc? s'cria Julien... (Page 18.)]




VII.


Mon ami, lui dit Galeotto le lendemain matin, vous avez t
souverainement ridicule hier soir.

--Et pourquoi donc?

--Triste, ple, et l'air constern! Prenez garde  vous. La princesse
est en humeur de se divertir: si vous ne vous amusez pas, vous tes
perdu.

--Perdu! dit Saint-Julien. Comment et pourquoi?

--Pourquoi?..... parce que vous l'ennuierez, mon ami. Comment? parce
qu'elle oubliera jusqu' votre nom.

--O sommes-nous, mon Dieu? dit Julien en passant sa main sur ses yeux,
dans un sentiment d'invincible tristesse. Est-ce un rve que je fais?
Tout est-il donc si chang depuis douze heures!

--Vous ne connaissez pas le monde, reprit le page; vous ne savez pas
qu'il faut ne compter sur rien, tre prpar  tout, et possder vingt
habits dans son magasin pour tre toujours prt  changer avec ceux qui
changent.

--Mais expliquez-moi Quintilia; que m'importent les autres?

--Quintilia! dit le page en baissant la voix. Que je vous explique cette
femme, moi!... Eh! mon ami, j'ai seize ans! Je ne manque pas d'intrigue,
d'ambition et d'une certaine intelligence; je vois, j'entends; je
n'essaie pas de comprendre; j'obis, je devine ce qu'on va me commander:
il me semble que c'est quelque chose pour mon ge. Mais trouver la
raison de ce que je vois, de ce que j'entends et de ce que je fais,
c'est plus qu'il n'appartient  mon inexprience et  ma jeunesse. C'est
vous, monsieur le philosophe, qui devriez me donner la cl des nigmes
autour desquelles je tourne comme une folle plante, sans savoir o me
mne mon soleil.

--Je ne vous demande qu'une chose, dit Saint-Julien en fixant ses grands
yeux tristes sur les yeux malins et brillants de Galeotto. Je vois bien
qu'il y a en elle deux femmes distinctes, une vraie et une artificielle;
une qui est ne ce qu'elle est, une autre que les hommes et le sicle
ont forme: laquelle des deux est l'oeuvre de Dieu?

Le page eut sur les lvres une contraction nerveuse, comme s'il allait
dire un mot cynique. Saint-Julien devina les deux syllabes qui erraient
sur cette bouche moqueuse, et un frisson douloureux lui passa de la tte
aux pieds. Mais le page se levant aussitt et changeant de manire et de
langage avec cette facilit de courtisan qui tait inne en lui:

Votre question n'a pas le sens commun, mon ami, lui dit-il en se
promenant dans la chambre d'un air grave. Le sentiment et la
mtaphysique vous ont troubl le jugement. Est-ce que nous sommes _ns_
quelque chose? C'est bien assez d'tre ns gentilshommes, canaille ou
prince. Ce n'est pas Dieu qui prside  ces distinctions; et pour notre
caractre, c'est l'ducation et le hasard qui s'en mlent. Si j'tais
phrnologiste, je vous dirais quelles bosses du crne de Son Altesse
ncessitent la contradiction que vous voyez en elle; mais, n'tant qu'un
ignorant, j'aime mieux admirer ses cheveux noirs et recevoir sur mon
pauvre front troit et born le baiser d'une bouche ducale.

En se rappelant le baiser qu'il avait reu, Saint-Julien frmit, et
devint tour  tour rouge et ple. Le page s'en aperut, et, s'arrtant
devant lui les bras croiss sur sa poitrine:

Mon ami, lui dit-il, tu es amoureux; tu es perdu!

--Amoureux! dit Julien troubl; non, je ne le suis pas. J'aime ma
souveraine avec vnration, avec...

--Tais-toi, tu extravagues, reprit Galeotto. Nous ne sommes plus au
temps de la chevalerie. Aujourd'hui un gentilhomme, et mme un
ptissier, peut pouser une princesse. Tu es amoureux, mais tu es fou.

--pargnez-moi vos railleries, Galeotto...

--Non, je ne raille pas. Hier, quand vous avez reu ce baiser sur les
joues, vous avez failli vous trouver mal. Pour un homme qui ne voudrait
que parvenir, c'et t d'un effet excellent. Ces timidits-l ont plus
de succs ici que les fatuits de Lucioli. Ce n'est pas vous qu'on
mariera  une dugne, et qu'on enverra prendre l'air  la campagne avec
cinquante mille francs de rente et une momie ambulante comme mistress
White. Mais c'est vous  qui l'on mettra un collier de vermeil au cou,
et qu'on laissera vieillir couch en rond sur un coussin entre la biche
tachete et la levrette blanche.

--Mais quel rle si important jouez-vous donc vous-mme ici? dit
Saint-Julien un peu piqu.

--Aucun, dit le page; mais je ne suis pas amoureux; et quand on me baise
au front, je n'oublie pas que je suis un jouet, un petit animal
domestique, un enfant condamn  ne pas grandir. Alors, en attendant que
je sois homme et qu'on s'en aperoive, je rends  la Ginetta les baisers
qu'on me donne. Fais comme moi, Giuliano, Ginetta est une belle et bonne
fille.

Saint-Julien eut comme un blouissement, et s'appuyant sur le bras de
son fauteuil.

 mon Dieu! s'cria-t-il avec angoisse, o m'avez-vous conduit? dans
quel antre de corruption m'avez-vous jet?

Galeotto rpondit par un clat de rire  cette mystique apostrophe.

Le naf Julien le regardait avec surprise et avec une sorte de terreur.
lev aux champs, plein d'innocence et de candeur, il ne pouvait
comprendre la prcoce dpravation de cet enfant de la civilisation.

Si jeune et si beau! continua-t-il en le regardant avec une sincrit
de douleur qui augmenta la gaiet du page; avec un front si pur et tant
de grce, tre dj si sec, si froid, si raisonneur! Avoir dj vaincu
l'amour, et l'enthousiasme, et les sens! avoir arrang toute sa vie pour
l'ambition, et n'avoir ni jeune coeur ni folle imagination qui vous
dtourne du chemin! Quoi! pas mme amoureux de la Ginetta! Moqueur et
mprisant sous les lvres de celle-ci, mfiant et froid sous les lvres
de l'autre!... Qu'aimez-vous donc, qu'aimerez-vous, vieillard de seize
ans?

--J'aimerai, dit le page, j'aimerai l'argent et le pouvoir: l'argent,
pour avoir de bons chevaux, de riches habits, et des femmes dont je ne
serai pas forc d'tre amoureux au point de me brler la cervelle en cas
d'abandon; de ces femmes qui ont tout juste assez d'esprit pour nous
donner un instant d'ivresse, seul bien que la femme puisse promettre et
tenir, menteuse et lascive qu'elle est de sa nature; le pouvoir, pour
humilier les fourbes et les sots qui me flattent et me hassent, pour
jeter dans la poussire les faces orgueilleuses qui se baissent pour me
regarder. Oui, oui, l'argent et le pouvoir: tout homme qui n'est pas
imbcile ou fou doit viser  cela et mpriser le reste.

--De qui tenez-vous ce principe? dit Saint-Julien. Est ce de vous-mme,
est-ce de Quintilia?

--Oh! toujours  cheval sur votre ide fixe! Que m'importe Quintilia?
Croyez-vous que je veux pourrir dans ce misrable cabotinage de royaut?
Croyez-vous que cette parodie de czarine, et ces ombres de courtisans,
et ces forteresses de pain d'pice, et cet appareil militaire qu'on a
fait avec de la moelle de sureau et des grains de plomb, et ce palais
qui servirait de surtout sur la table d'un banquier, et ces places dont
ne voudrait pas le groom d'un pair d'Angleterre; croyez-vous vraiment
que tout cela m'attache et me sduise? C'est bon pour vous, vertueux
prestolet, qui vous croyez au sommet des grandeurs du monde, et qui
prenez le thtre de Polichinelle pour la Scala ou pour San-Carlo. Moins
heureux que vous, je ne sais pas m'abuser ainsi; je sens que l'univers
n'est pas trop vaste pour mon activit, et j'touffe dans ce pole, o
nous chauffons comme de pauvres marrons qu'une femme tire du feu au
profit du diable. Allons, Giuliano, suivez votre vocation, et ne vous
effrayez pas de la mienne. C'est moi qui devrais m'tonner et me jeter 
la renverse, et interroger avec stupeur les toiles fantasques,  la vue
d'une candeur comme la vtre. C'est vous, mon ami, qui tes une
exception, une raret, une merveille dans ce sicle de raison et
d'gosme. Vous tes peut-tre un ange devant Dieu; mais les hommes, 
coup sr, vous montreraient  la foire s'ils savaient ce que vous tes.

--Que suis-je donc? s'cria Julien, confondu de surprise.

--Voulez-vous que je vous le dise? Vous ne vous en fcherez pas?

--Non.

--Vous tes un niais.

--Et Quintilia?

--Je vous le dirai quelque jour si nous nous rencontrons  cent lieues
d'ici.




VIII.


Une grande fte se prparait au palais. Jamais Julien n'avait vu un tel
luxe et de si folles dpenses. Personne ne pouvait plus aborder la
princesse s'il ne venait l'entretenir de chiffons, de lustres et de
musiciens. Le pauvre secrtaire intime, tranger  toutes ces choses,
errait ple et triste au milieu de ce dsordre, dans la poussire des
prparatifs et dans la cohue des ouvriers. Trois jours entiers
s'coulrent sans qu'il vt la princesse. Il tomba dans une noire
mlancolie et pleura son beau rve effac, ses douces illusions perdues.
Le matin de la fte, elle se souvint de lui et le fit appeler pour lui
remettre le costume qu'il devait porter; elle lui donna gravement les
instructions les plus frivoles, lui demanda conseil sur la coupe des
manches que Ginetta lui essayait; puis elle oublia sa prsence et le
laissa sortir sans s'en apercevoir.

Le bal fut magnifique. Grce  la plus bizarre et  la plus folle des
inventions de la princesse, toute la cour reprsenta une immense
collection de papillons et d'insectes. Des justaucorps bigarrs
serraient la taille; de grandes ailes d'toffe, montes sur du laiton
imperceptible, se dployaient derrire les paules ou le long des
flancs; et l'on ne pouvait trop admirer l'exactitude des nuances, la
forme des accidents, la coupe et l'attitude des ailes, et jusqu' la
physionomie de chaque insecte reproduite par la coiffure du personnage
charg de le reprsenter. Le bon abb Scipione, mtamorphos en
sauterelle, gambadait agrablement dans son mince vtement de crpe vert
tendre. Le pimpant Lucioli, emprisonn dans une caille bombe de satin
marron, et le ventre couvert d'un gilet ray de noir et de blanc,
reprsentait admirablement un hanneton de la plus grosse espce connue.
La grande et mince marchesa Lucioli, ex-mistress White, tait fort
brillante sous un long corps de velours noir et de grandes ailes de
taffetas jaune ray de noir. Avec sa longue face ple, les dchiquetures
de ses ailes et sa dmarche pniblement foltre, on l'et prise pour ce
grand papillon nomm Podalyre, qui est si embarrass de sa longue
stature que les hirondelles ddaignent de le poursuivre et le laissent
se dbattre contre le vent, ple-mle avec les feuilles jaunies et
denteles du sycomore. Le beau page Galeotto reprsentait le charmant
papillon Argus; les pierreries de toutes couleurs ruisselaient sur ses
ailes de velours bleu tendre, doubles d'un satin nuanc de rose,
d'abricot et de nacre. La Ginetta portait un corselet d'azur ray de
noir; elle tait coiffe de ses cheveux bruns relevs en grosses touffes
sur ses tempes. Belle avec sa tte large et plate, mince dans son
corsage troit, foltre sous ses transparentes ailes de crpe bleu, elle
offrait le plus beau type d'_agrillon-demoiselle_ qu'on et vu depuis
longtemps. Quant  Julien, on l'avait dguis en _antyope_, avec des
ailes de velours noir franges d'or.

C'tait la princesse elle-mme qui avait prsid au choix et  la
distribution de tous ces costumes. Elle avait consult vingt savants et
compuls tous les traits d'entomologie de sa bibliothque pour arriver
 une perfection capable de donner le dlire de la joie au plus grave de
tous les professeurs d'histoire naturelle. Elle avait assorti chaque
rle, ou au moins chaque couleur, au caractre ou  la physionomie de
chaque personnage. On voyait autour d'elle de belles Vnitiennes
dguises en gupes, en noctuelles, en pirides; de brillants officiers
convertis en cerfs-volants, en capricornes, en sphinx. On vit plusieurs
jeunes abbs en fourmis et le majordome en araigne. Ou admira beaucoup
le sphinx Atropos. La _manthe prcheresse_ eut un plein succs, et les
femmes jetrent des cris d'pouvante  l'aspect du grand bousier sacr
des gyptiens.

Mais parmi ces cohortes ariennes, Quintilia se distinguait par la
richesse et la simplicit de son costume. Elle avait choisi pour emblme
le blanc phalne de la nuit. Sa robe et ses ailes de gaze d'argent mat
tombaient ngligemment le long de sa taille. Elle avait pour coiffure
deux marabouts blancs qui, s'abaissant de son front sur chacune de ses
paules, reprsentaient fort agrablement deux antennes moelleuses.

Les salles taient tapisses et jonches de fleurs; des chelles de
soie, caches dans des guirlandes de roses, taient tendues le long des
murs ou suspendues aux votes. Les plus hardis grimpaient sur ces frles
soutiens, se tenaient accrochs, les ailes plies, au-dessous des
plafonds, se balanaient entre les colonnes, ou s'lanaient de l'une 
l'autre en agitant leurs ailes diaphanes. C'tait un spectacle vraiment
magique, et dont la nouveaut enivra Saint-Julien un instant. Mais des
angoisses inattendues l'arrachrent bientt  ces naves satisfactions.
Quintilia, entoure d'hommages et de voeux, se livrait au plaisir d'tre
admire avec tant de jeunesse et d'enivrement que Saint-Julien crut ne
plus pouvoir douter de l'erreur o six mois de retraite et de bonheur
calme l'avaient plong. Insens! se dit-il, comment ai-je pu croire que
cette femme avait autre chose dans le coeur que la vanit de son sexe et
l'orgueil de son rang? comment ai-je pu m'abuser  ce point sur la
galanterie et le dsordre qui rgnent ici? Quel plaisir a-t-elle pris 
me duper et  se duper elle-mme sur de prtendus projets
philanthropiques, sur les hautes ambitions d'une me gnreuse, lorsque
le plus ardent de ses voeux, la plus enivrante de ses joies, c'est une
fte ruineuse et le fade hommage des cours!

Et malgr ces tristes rflexions, il la suivait avec anxit; il piait
tous ses regards, il se glissait  son insu sur tous ses pas.
Lorsqu'elle semblait s'occuper d'un homme plus que d'un autre, son coeur
battait, sa tte s'garait, il tait prt  faire une scne ridicule;
puis il s'arrtait pour se demander compte de ses propres agitations et
pour s'effrayer de ressentir l'amour en mme temps que l'aversion.

Dans le mouvement d'une valse, la coiffure de la princesse s'tant un
peu drange, elle s'esquiva et entra dans ses appartements pour la
rparer. Elle ne voulut pas appeler  son secours Ginetta, qui tait
emporte par la danse au fond des salles du bal. Elle se retira donc
seule et sans bruit dans son cabinet de toilette; mais au moment d'en
fermer la porte, elle vit derrire elle une ple figure: c'tait
Saint-Julien qui l'avait suivie. Dans le dlire de son chagrin, il
s'tait imagin lui voir changer un signe avec Lucioli, et il avait
perdu la tte.

Et que veux-tu, Giuliano? lui dit-elle avec surprise; tu sembles triste
ou malade! As-tu quelque chose  me dire? Que puis-je faire pour toi?

--Je vous drange, Madame, rpondit-il d'une voix entrecoupe;
ordonnez-moi de vous laisser seule.

--Non, reprit-elle avec une parfaite insouciance, assieds-toi sur ce
divan pendant que je vais raccommoder ma plume; et si tu as quelque
confidence  me faire, je t'coute.

Julien s'assit et garda le silence. Quintilia, debout devant son miroir
et lui tournant le dos, refit sa coiffure tranquillement. Quand elle eut
fini, elle pensa  lui et le regarda dans sa glace. Il tait prt  se
trouver mal.

Elle vint droit  lui, et lui prenant la main avec une assurance qui
semblait partir de la bont de son coeur au moins autant que de la
hardiesse de son caractre: Tu as quelque chose, lui dit-elle, tu
souffres, tu es malade ou malheureux, lequel des deux? Parle, je suis
ton amie, moi.

Saint-Julien pencha son visage sur les belles mains de Quintilia et les
couvrit de larmes.

Tu es amoureux, lui dit-elle en les lui pressant avec affection.

--Oh! Madame!

--Oui, n'est-ce pas?

--Eh bien! oui!

--De qui?

--Je n'oserais jamais...

--C'est de la Ginetta?

--Non, Madame.

--Alors c'est de moi?

--Oui, Madame.

--Et bien! tant pis pour toi, rpondit-elle avec un geste d'impatience
voisin de la colre; tant pis pour nous deux!

Saint-Julien crut l'avoir blesse dans l'orgueil de son rang.
Pardonnez-moi, lui dit-il, je suis un sot et un insolent. Vous allez me
chasser; mais je prviendrai vos ordres  cet gard: tout ce que
j'aurais os dsirer tait un mot de piti avant de perdre pour jamais
le bonheur de vous voir.

--Eh! mon Dieu, tu ne sais ce que tu dis, Saint-Julien. Je ne te
chasserai pas, et si tu pars, ce sera bien contre mon gr. Tu me crois
offense, tu te trompes. Si je t'aimais, je te le dirais; et si je te le
disais, je t'pouserais.

Saint-Julien fut tout tourdi de ce discours, et faillit se frotter les
yeux comme un homme qui vient de rver. Mais il sentit aussi tout ce que
cette franchise avait de mortifiant pour lui. Il baissa les yeux et
balbutia quelques paroles.

Allons, ne prends pas cet air dsespr. Vois-tu, Julien, tous les
jeunes gens sont fats ou romanesques. Tu n'es pas fat, mais tu es
romanesque; tu te crois amoureux de moi, tu ne l'es pas. Comment le
serais-tu? tu ne me connais pas.

--Eh bien, Madame, s'cria Saint-Julien, vous avez raison en ceci; je ne
vous connais pas, et si je vous connaissais, je serais ou radicalement
guri ou dcidment incurable. Je vous aimerais au point de me brler la
cervelle, ou je vous harais assez pour vous fuir sans regret. Mais le
fait est que je ne sais point qui vous tes, et l'incertitude o je vis
me dvore. Tantt je vous prie dans le secret de mon coeur comme un ange
de Dieu, et tantt... oui, je vous dirai tout, tantt je vous compare 
Catherine II.

--Sauf les meurtres, les empoisonnements et autres misres semblables,
qui, aprs tout, ne constitueraient pas une grande diffrence, dit la
princesse avec une froide ironie. Alors, prenant son ventail de
plumes, elle s'assit en ajoutant avec un calme drisoire: Continuez,
monsieur le comte, j'coute votre harangue.

--Raillez-moi, mprisez-moi, dit Julien au dsespoir, vous avez raison;
traitez-moi comme un fou, je le suis. Et que m'importe votre colre? que
m'importe votre mpris? Au moment de vous perdre  jamais, et ne
risquant plus rien, je puis bien tout vous dire.

--Dites, Julien, rpondit-elle tranquillement.

--Eh bien, je vous dirai, Madame, que cela ne peut pas durer et qu'il
faut que je parte. Vous me traitez avec confiance, et je n'en suis pas
digne; vous m'accablez de bonts, et je suis ingrat. Au lieu de me
borner  vous servir et  vous chrir en silence, je m'inquite de
toutes vos actions. Je vous souponne des plus infmes turpitudes, je
vous pie comme si j'tais charg de vous assassiner. Je questionne vos
gens, j'interroge vos regards, je commente vos paroles, je hais votre
parure; je voudrais tuer tous ceux qui vous admirent. Je suis jaloux,
jaloux et mfiant! Moquez-vous! oh! oui, moquez-vous! Je me moque de
moi-mme bien plus amrement que personne ne le fera. Depuis trois jours
surtout je suis fou, compltement fou. Je suis  chaque instant sur le
point de vous adresser des reproches et de vous demander compte de mes
tourments! Moi  vous! moi, votre valet!... Madame, je sais que je suis
votre valet...

--Vous prenez trop de peine, interrompit la princesse. Je ne pense pas 
vous humilier, ces moyens sont bons pour qui n'en a pas d'autres. Vous
n'tes point mon valet, Monsieur, et vous ne le serez jamais. Je croyais
m'tre explique assez clairement tout  l'heure  cet gard.
D'ailleurs, quand mme vous le seriez, il y aurait un cas o vous auriez
le droit de me parler comme vous le faites. Savez-vous lequel?

--Dites, Madame, je n'ai plus peur: je suis perdu!

--Je vous le dirai sans colre et sans mpris. Ce cas, Julien, c'est
celui o je vous aurais encourag pendant seulement... combien dirai-je?
cinq minutes?... Est ce trop?

--Votre moquerie est sanglante, Madame, et je l'ai mrite! Non, vous ne
m'avez pas encourag pendant cinq minutes; vous ne m'avez pas adress un
regard, pas une syllabe qui m'ait donn droit d'esprer...

-- moins que vous n'ayez pris pour des preuves de mon amour ou pour des
avances de ma coquetterie les attentions et les soins d'une honnte
amiti, les tmoignages d'une loyale estime... On m'avait souvent dit
que les femmes au-dessous de cinquante ans n'avaient pas le droit d'agir
comme je le fais; que la franchise ne leur servait  rien; que leur
tmoignage n'tait pas reu devant la prtendue justice du bon sens:
j'en avais fait l'exprience... mais avec qui? avec des sots et des
lches. Je vous prenais pour un homme capable de me juger.

--Madame, Madame, vous tes injuste! Vous m'avez interrog d'un ton
d'autorit, vous avez t au-devant de mes aveux. Tout mon tort est donc
de n'avoir pas menti quand vous m'avez dit tout  l'heure: Si tu es
amoureux, c'est de moi.

--Votre tort n'est pas de me le dire, Julien, mais c'est de l'tre.

--Croyez-vous donc que de tels sentiments se commandent?

--Peut-tre! si j'tais homme, je serais l'ami de Quintilia. Je la
comprendrais, je la devinerais, et je l'estimerais peut-tre!...

--Eh bien! laissez-moi vous comprendre, dit Julien en se jetant  genoux
sans s'approcher d'elle, et peut-tre pourrai-je tre votre ami en mme
temps que votre sujet.

--Monsieur le comte, dit la princesse en se levant, je ne rends compte
de moi  personne. Depuis longtemps j'ai appris  mpriser l'opinion des
hommes. N'avez-vous pas lu la devise de mon blason: _Dieu est mon
juge_?

Elle sortit, et Julien, toujours  genoux, resta atterr  sa place.




IX.


Quand il fut revenu de sa premire consternation, il tomba dans le
dsespoir; et cachant son front dans ses mains:

Malheureux fou! s'cria-t-il, est-il possible que tu aies fait ce que
tu as fait, et dit ce que tu as dit! Comment! c'est toi qui es l dans
le cabinet de toilette de la princesse? Qui t'a amen ici? comment as-tu
os? au milieu de quel vertige as-tu trouv tant d'insolence, et o
as-tu pris tout ce que tu as dit d'orgueilleux et d'insens? Quoi! voici
le dnouement d'une vie si belle, d'un bonheur si grand? Tu as t
pendant six mois le roi du monde, et te voil mpris, chass!... ou, ce
qui sera pire encore, tolr peut-tre comme un colier ridicule, comme
un cuistre sans consquence, relgu parmi les subalternes au-dessus
desquels on t'avait lev! Ah! partons, partons! fuyons ces angoisses,
ces incertitudes sans fin, ces doutes cuisants... En parlant ainsi, il
restait clou  sa place et pleurait comme un enfant.

Tu t'affectes trop, lui dit tranquillement Galeotto, qui tait entr
sans qu'il s'en apert et qui l'coutait divaguer. Je t'apporte dj
une meilleure nouvelle. Son Altesse te dfend de sortir du palais, et
t'ordonne de venir lui parler dans sa chambre demain aprs le bal.

--Quoi! s'cria Saint-Julien, elle t'a dit!...

--Ce que je te dis, rien de plus. Mais il me semble que c'est assez
clair pour que je sache tout ce qui s'est pass. Tu as risqu la
dclaration. Eh bien! tu n'as pas eu tort. Qui sait? ta bonne foi peut
te servir plus que l'esprit des autres. Qu'as-tu  me regarder d'un air
effar? Son Altesse s'est fche srieusement,  ce qu'il parat. Cela
vaut mieux, aprs tout, que le calme de la raillerie; elle avait l'air
sombre en rentrant au bal, et, bien qu'elle se soit mise tout de suite 
danser avec le duc de Gurck, la danse a langui pendant trois minutes; on
se battait les flancs pour avoir l'air de ne pas voir le front courrouc
de la souveraine, mais le fait est que personne ne pouvait en dtourner
les yeux. Oh! les princes sont un centre d'attraction magntique! tre
prince, c'est magnifique, en vrit! Il n'y a qu'une chose que j'aime
mieux, c'est d'tre page et d'en rire!...

Saint-Julien ne l'coutait pas. Galeotto le prit par le bras et
l'entrana dans les jardins.

coute, lui dit-il quand ils furent seuls ensemble, je suis ton ami et
veux te servir. Es-tu rellement amoureux?

--Moi, dit Saint-Julien moiti par fiert, moiti par dlire, je ne le
suis pas! Comment peut-on tre amoureux d'une femme qu'on ne connat
pas!

--Oh! bien! j'aime  t'entendre parler ainsi. En ce cas tu as des ides
plus saines que je ne pensais; mais  quoi vises-tu ici? quoi qu'il
t'arrive, cela ne peut pas te mener bien loin. Personne n'a fait son
chemin avant toi, et tu ne le feras pas non plus.

--Explique-toi, au nom du ciel!...

--Tu veux tre l'amant de la princesse?

Saint-Julien fit un geste d'horreur que le page ne vit pas.

Tu veux, continua-t-il, rgner sur ce petit domaine, commander  ces
petits grands seigneurs? C'est peu de chose; mais encore c'est mieux que
rien, et, pour un bachelier gentilltre, cela peut sembler assez joli
pendant quelque temps. Eh bien! prends garde; car il y a dix  parier
contre un que tu ne rgneras ici sur rien et sur personne. On peut
plaire, mais non gouverner; on peut remonter firement le col de sa
cravate; mais  quoi bon si l'on a quelque chose de plus dans la tte
qu'un frivole amour! Avec cette femme il n'y a pas d'avancement
possible; on n'est jamais que son amant, c'est--dire son trs-humble
serviteur. C'est  toi de savoir si tu veux consacrer tant de soins et
de peines  ce rsultat o bien d'autres t'ont devanc, o bien d'autres
te succderont.

Ce discours refroidit tellement l'imagination du pauvre secrtaire
intime, qu'il se sentit incapable de parler le mme langage que
Galeotto. Il espra s'clairer enfin en feignant de partager ses ides.

Il faut, avant de te rpondre, que je rflchisse, rpliqua-t-il. Mais,
pour rflchir  coup sr, il me faudrait des renseignements historiques
plus dtaills que ceux que j'ai. Peux-tu me les fournir, et le veux-tu?

--Oui, car j'ai piti de ton embarras; et si tu me trahis quelque jour,
j'aurai ma revanche: je tiens ton secret.

Saint-Julien frmit de la situation o sa dissimulation le plaait;
nanmoins il continua.

Eh bien, dit-il, raconte-moi un peu la vie de madame Cavalcanti.

--Pour cela, non!

--Comment, tu refuses?

--Je me rcuse, je ne sais rien, et personne ne sait rien, si ce n'est
la Ginetta; encore j'en doute. Ou la bouche de cette fille est un
cercueil, ou bien la princesse jette au feu tous ses bonnets ds qu'elle
leur trouve l'air de savoir ses penses. Je te dirai tout ce que je
sais, et ce ne sera pas long. Je te dirai tout ce que je prsume, et ce
sera logique. Elle fut marie  douze ans par procuration, et devint
veuve sans avoir jamais vu la figure de son mari. Ce fut heureux pour
elle: il tait laid et sot. Le gentilhomme charg d'pouser la princesse
par procuration s'appelait Max tout court. Il tait btard de je ne sais
quel roitelet d'Allemagne. Il avait douze ans comme la princesse. Ce fut
une crmonie plaisante,  ce qu'on dit. Les deux enfants taient,  ce
que raconte emphatiquement l'abb Scipione, chamarrs d'ordres de tous
les pays, de diamants et de broderies; graves comme des portraits de
famille, beaux comme des anges,  ce que prtend mistress White. Ils
jourent  la poupe en sortant de l'glise et mangrent des bonbons
pendant tout le bal. Je ne sais par suite de quels arrangements
diplomatiques le btard Max passa trois ans  la cour de Cavalcanti. Au
bout de ce temps il fut banni et presque chass _con furore_ par les
parents de la princesse. Mais la princesse, devenue veuve et
orpheline...

--Rappela Max? dit Julien.

--Pas du tout, elle l'oublia, et aima je ne sais lequel de ses pages;
dans ce temps-l les pages taient en faveur apparemment. Oh! les temps
sont bien changs! Ensuite, ensuite, que sais-je! qui n'aima-t-elle
pas! Galeotto garda le silence un instant, puis il ajouta: Penses-tu
qu'elle ait jamais aim quelqu'un?

--Je deviendrai fou, dit Julien; ou plutt je le suis dj, car il me
semble que les autres le sont. Galeotto, que faut-il que je pense de
toi? veux-tu m'insulter? as-tu envie de te battre avec moi? parle!

--Vive la Vierge! qu'est-ce que nous avons donc bu? dit Galeotto; nous
sommes tous ivres-morts, et nous extravaguons d'une manire dplorable.
Laisse-moi rassembler mes ides, qui s'envolent comme des flocons de
duvet au souffle de tes paroles. Que t'ai-je dit? ce que je pouvais te
dire. Crois-tu, qu'except la Ginetta, il y ait ici quelqu'un qui puisse
avoir de meilleurs renseignements que moi? Eh bien! cherche, questionne,
regarde, coute aux portes; et si tu apprends quelque chose, viens m'en
faire part; car, moi aussi, je suis curieux, et souvent je suis vraiment
en colre de ne pouvoir regarder au travers de tous ces rseaux l'espce
de moucherons dont se nourrit l'araigne. Eh bien! je ne vois rien, je
ne sais rien; voil ce que je puis t'affirmer. Ici personne ne parle,
par la raison que personne ne pense. On croit aux intrigues de la
princesse ou on n'y croit pas: c'est tout un. Personne n'a assez de
principes pour apprcier sa vertu, personne n'a assez d'esprit pour
profiter de ses vices; car est-elle la plus austre ou la plus perverse
des femmes, nul ne le sait, et nous ne le saurons peut-tre jamais. De
telles femmes devraient tre marques, au front, d'un zro pour montrer
qu'elles sont en dehors de l'espce humaine, et qu'il faut les traiter
comme des abstractions.

--Mais pourquoi? s'cria Julien; pourquoi? pourquoi?

--Parce qu'elles ne disent rien, ne font rien, ne pensent rien et ne
sentent rien comme les autres. Ce sont des natures forces, des
intelligences dpraves, des mots dtourns de leur sens, des cordes
dtendues qui n'ont plus de ton apprciable  l'oreille. Ce sont des
tres fausss, des nigmes sans mot, des arabesques diaboliques, des
figures comme on en voit dans les rves d'une digestion pnible ou dans
les lucubrations bachiques d'aprs souper. Ce sont des paysages comme
ceux que la gele applique sur les vitres; on y voit de tout et on n'y
voit rien. En un mot, ce ne sont pas des hommes, ce ne sont pas des
femmes; ce sont des cuistres.

--Vous avez peut-tre raison, dit Saint-Julien tonn.

--Ce sont des tres, continua le page, qui aiment et qui n'aiment pas;
aujourd'hui jouant un rle, demain un autre; tantt potes, tantt
philosophes, tantt mtaphysiciens. Cela n'a pas d'ge, pas de
caractre, pas de sexe, et cela se sauve par des prtentions et des
singeries de royaut.

--Vous hassez donc cette femme? dit Saint-Julien.

--Je ne puis ni la har ni l'aimer; elle n'existe pas pour moi. C'est
une chose, et non une personne; une chose curieuse, bizarre, amusante
parfois; c'est une chose couronne, voil tout. On s'incline devant le
diadme, mais le cerveau ne serait pas bon  gouverner un couvent de
petites filles.

--Eh bien, je crois que vous vous trompez; je crois qu'il commanderait
bien une arme. C'est l sans doute une femme incapable de tout ce que
j'aime dans une femme, mais propre  ce que j'admire dans un homme. Elle
est peut-tre susceptible d'hrosme; que nous importe  nous, qui ne
sommes ni roi ni gnraux?

--Si j'tais gnral ou roi, reprit le page, je n'en serais que plus
absolu dans mon mnage, et je voudrais bien voir que ma soeur, ma
matresse ou ma mre vint commander  mes soldats ou  mes sujets! Mais,
sois tranquille, les hommes maintiendront en bride le beau sexe qui se
rvolte, et la loi salique deviendra une mesure de sret universelle.
Je dis mesure de sret, parce qu'avec des femmes-rois, quelles qu'elles
soient, messalines ou pdantes, on n'est pas bien certain de s'veiller
tous les matins.

--Au moins, avec celle-ci, dit Saint-Julien, effray de ce que le page
semblait faire pressentir, il n'y a point lieu  de semblables craintes.

--Ne l'as-tu pas trop grivement offense aujourd'hui? Saint-Julien, dit
le page en baissant la voix, tche d'obtenir ton pardon, ou plutt
va-t'en; car peut-tre...

--Galeotto, parle; est-elle ainsi? prouve-le-moi, et je ne l'aimerai
plus, je ne souffrirai plus.

--Je serais franc avec toi si tu l'tais avec moi; mais peut-tre ne
l'es-tu pas!

--Comment?

--Peut-tre me fais-tu parler depuis une heure sur des choses que tu
sais mieux que moi?

--Me prenez-vous pour un espion?

--Non; mais je suis sans exprience, moi; je suis n prudent; le peu de
choses que j'ai vues dans ma vie n'a pas t propre  me rendre
bienveillant. Je n'ose croire  rien; je crains par-dessus tout d'tre
dupe, et par consquent ridicule. J'aime mieux arranger tout pour le
pire dans mon imagination: si je suis dtromp, alors tant mieux; si je
ne le suis pas, j'aurai donc bien fait de me tenir sur mes gardes.

-- coeur froid! esprit sombre! dit Saint-Julien; sous cet extrieur
gracieux, avec ces joyeuses manires, tant de fiel et de mpris pour
tous! Mais en quoi ai je mrit votre dfiance? que m'avez-vous vu
faire de mal?

--Rien; aussi je ne t'accuse de rien. Seulement, je me dis parfois que
tu n'es peut-tre pas aussi simple que tu veux le paratre, et que tu
affectes de ne rien deviner, afin qu'on t'apprenne tout. Voyons, jure
ton honneur, es-tu l'amant de la princesse?

--Sur mon honneur! je ne le suis pas.

--La Ginetta prtend la mme chose; mais c'est une menteuse si ruse!
Cependant la chose est bien invraisemblable, Julien. Quoi! tu lui as plu
si vite; elle t'a ramass sur le chemin pour ta jolie figure; elle t'a
fait souper avec elle  Avignon, le soir mme, aprs avoir envoy
Lucioli je ne sais o; puis elle a mari tout  coup et loign d'elle
ce pauvre favori, qui depuis un an la suivait partout. Et voil six mois
que vous tes enferms ensemble, tte  tte, du matin au soir; et avec
ses manires libres, son ton cavalier, son sang-froid cynique, elle
t'aurait laiss plir et soupirer en vain! Et vos graves travaux
(auxquels je ne crois gure) n'auraient pas t interrompus de temps en
temps par des panchements plus doux! Allons, allons, Julien, vous
l'avez fche aujourd'hui; vous vous serez conduit comme une fille de
village avec un officier de garnison: vous lui aurez demand le
mariage... Mais hier, mais ce matin encore, vous sembliez tre bien en
faveur, et je pensais que j'tais un niais, moi qui vous avais conseill
l'audace. J'ai souvent ri de votre motion, de votre timidit,
Saint-Julien; et peut-tre tait-ce vous qui,  ces heures-l, vous
divertissiez  mes dpens.

--Comment l'aurais-je fait, et pourquoi?

--Pourquoi? parce que je vous ai peut-tre laiss prendre une place que
j'aurais d occuper. Voyons, franchement, est-ce que je ne devrais pas
tre son amant, moi?

--Je vous dirai ce que vous venez de me dire: sais-je si vous ne l'tes
pas?

--Vive Dieu! s'cria le page gaiement, je ne le suis pas! et, mort-Dieu!
j'en enrage, ajouta-t-il d'un ton demi-plaisant, demi-colre. Fiez-vous
 moi, Saint-Julien, car voici que je m'panche avec vous; je me laisse,
aller jusqu' me moquer de moi-mme.

--Je ne me moquerai pas, dit le bon Julien avec douceur, d'une erreur
que j'ai partage. Vous tes amoureux aussi de la princesse?

--Moi! non pas, s'il vous plat; parlez pour vous, je vous en prie.

--Mais vous l'avez t?

--Per Bacco! jamais, que je sache! Amoureux de cette reine de Saba!
Quand j'avais douze ans elle me faisait une peur de tous les diables
avec ses yeux noirs et son nez aquilin;  prsent, elle me donne des
nauses d'ennui avec ses affaires d'tat, ses conversations esthtiques,
ses papillons et son latin. Aprs cela, elle est jolie femme, et je ne
vous blme pas d'tre amoureux d'elle. J'aurais t bien aise d'tre son
favori, parce que j'aimerais assez faire le petit prince pendant quelque
temps; mais elle m'a toujours fait l'honneur de me traiter comme un
enfant en sevrage, et, soit mpris, soit affectation, elle s'obstine
perptuellement  rabattre cinq ou six ans de mon ge vritable. J'ai
une manire de m'en venger: c'est de la gratifier de cinq ou six ans de
trop auprs de tous les trangers qui me demandent son ge  l'oreille.

--Vous voyez bien cependant, dit le mlancolique Julien, qu'on peut
vivre dans son intimit pendant des mois et des annes sans tre aussi
heureux que vous le supposez.

--Oh! la belle preuve! me prenez-vous pour un fat? ne sais-je pas bien
qu'en effet je n'ai pas trop l'air d'un homme? Vous commencez  avoir de
la barbe au menton, vous! Dieu sait si j'en aurai jamais... Et cependant
vous n'tes pas un rou. Allons, dcidment je vous crois: vous n'tes
pas son amant, mais vous voulez l'tre.

--J'y renoncerais aisment si vous me disiez tout ce que vous savez.

--Le reste de l'histoire de Max?

--Qu'est-ce donc que le reste de cette histoire?

--C'est, comme tout ce que je sais, un bruit mystrieux, un soupon
vague, rien de plus.

--Mais encore? est-ce que cela aurait rapport aux affreuses ides de
meurtre et de poison qui m'ont pass par la tte tout  l'heure en vous
coutant?

--Oui, Julien; ce fut dit-on, une disgrce un peu plus srieuse que
celle de Lucioli. Mais permettez que je remette ces trois mots  demain;
et puisque nous sommes dans la mme position  peu prs l'un et l'autre,
unissons-nous et donnons-nous la main.

--Contre qui? dit Julien.

--Contre l'hypocrisie fminine, rpondit Galeotto. Vous tes amoureux et
maltrait; moi, j'tais prtendant, et j'ai t oubli. Il faut que nous
sachions si nous sommes sacrifis  ces butors d'officiers autrichiens
qui dansent l-bas tout botts, ou  ces Parisiens crotts, pour
lesquels Son Altesse quitte une fois tous les ans son _vaste empire_ et
notre beau climat. Il faut que nous sachions si nous avons affaire 
Minerve, la ple et pdante desse, ou  l'impure Vnus. Pour moi, je
suis outr de tourner en vain depuis des annes autour d'un cercle
mystrieux que je n'entame jamais d'une ligne sans tre aussitt rejet
d'une ligne en dehors. Je suis furieux de savoir tous les secrets de
toilette de la Ginetta, et de n'avoir pu tirer de sa bouche scelle un
mot qui apaise ma curiosit. Mais quel rle est-ce donc que je joue ici?
Voil un joli page! qui ne sait rien, qui ne dcouvre rien, qui ne se
glisse pas par le trou de la serrure comme un lutin, qui ne surprend pas
les paroles confies  l'oreiller, qui ne prlve pas ses droits sur la
beaut avant d'introduire l'amant dans le boudoir couleur de rose! Un
brillant page, ma foi! qui remet des lettres comme un simple valet, sans
savoir si ce sont des ordonnances de police ou des billets doux. 
sicle!  abrutissement! Allons, allons, il faut savoir. Jure-moi de me
dire tout ce qui t'arrivera. Je te jure de te dire tout ce que je
dcouvrirai.

Julien, tourdi de son babillage, puis de conjectures et ne sachant
plus  qui se vouer, jura tout ce que voulut Galeotto et retourna au
bal.




X.


Il eut soin de ne pas se montrer devant la princesse, et se contenta de
rder autour de la salle o elle se tenait, tantt la regardant valser
au travers des guirlandes enlaces aux colonnades, tantt s'enfonant
sous les galeries o les lumires commenaient  s'teindre,  la suite
de quelques groupes mystrieux qui semblaient s'occuper d'affaires plus
graves que la danse et la musique. Saint-Julien, transform
volontairement en espion, tait triste et mal  l'aise. C'tait la
premire fois qu'il voulait arriver  la connaissance de la vrit par
des moyens que sa conscience dsavouait. En mme temps il trouvait dans
l'agitation de la curiosit quelque chose d'aiguillonnant et d'inconnu
qui n'tait pas sans plaisir.

Il se sentait un peu bless d'avoir t trait comme un enfant, d'avoir
vcu six mois enferm dans un coin de ce palais, o lui seul peut-tre
ignorait ce qu'il avait intrt  savoir. Maintenant il croyait
travailler  une belle vengeance, il croyait presque remplir un devoir
envers lui-mme, en repoussant de toute sa force des convictions qui
l'avaient rendu heureux, mais qui peut-tre l'avaient tromp.
Saint-Julien avait  un degr minent cette morgue brutale que nous
avons tous  l'gard des femmes. Nous ne voulons les estimer qu'autant
que le monde les estime, et nous rougirions d'tre seuls  leur rendre
justice. Chez Julien, la mfiance, propre aux caractres timides et
concentrs, et cet orgueil presque monastique qui est comme un revers de
mdaille chez les hommes austres, ajoutaient une nouvelle force  sa
rsolution. Sombre, honteux et palpitant, il croyait sortir d'un rve,
et regardait comme autant de choses nouvelles tout ce qui se passait
autour de lui. Il ne pouvait entendre murmurer  son oreille une phrase
insignifiante sans y chercher un sens profond et une lumire inconnue.
Il croyait voir sur tous les visages qui le regardaient une expression
de sarcasme ou de mpris. Il fallait qu'il ft trangement troubl; car
rien n'tait plus compass, plus prudent et plus grave que toute cette
petite cour imbue de principes d'obissance passive, et pntre des
avantages positifs de sa dpendance. Saint-Julien, bien convaincu qu'il
ne tirerait aucun claircissement de tous ces valets, se mit  observer
de prs les figures trangres. Celles-l n'taient pas moins composes
devant la princesse; mais peut-tre ces vassaux des autres matres se
permettaient-ils _in petto_ une manire de voir quelconque sur madame de
Cavalcanti.

Saint-Julien avait remarqu, ds le commencement du bal, les assiduits
du duc de Gurck, jeune et beau Carinthien qui tait arriv la veille 
la rsidence, et en l'honneur de qui, se disait-on tout bas, la superbe
fte avait t ordonne. Il remarqua depuis, que la faveur du duc
plissait sensiblement, que sa conversation s'appauvrissait, que ses
bons mots baissaient de plus en plus, que sa valse se ralentissait;
enfin que dans le cercle tincelant o, comme un radieux soleil,
Quintilia entranait ses dociles plantes, l'astre du charmant comte de
Steinach brillait d'un clat plus vif, et l'toile plie du duc allait
toujours s'loignant du centre d'attraction comme un monde abandonn du
cleste foyer de vie et de lumire. En deux mots, le comte de Steinach
tait entr dans l'orbe de Mercure, et le duc de Gurck accomplissait
pniblement la vaste et froide rotation de Saturne.

Saint-Julien vit le duc frapper doucement l'paule de Shrabb, son
conseiller priv; et, un instant aprs, tous deux, s'esquivant par un
ct diffrent, avaient disparu de la salle.

Saint-Julien suivit avec prcaution Gurck, qui tait sorti le dernier,
il le vit rejoindre son compagnon au bord de la pice d'eau, et protg
par les sombres bosquets du parc, il entendit la conversation des deux
Autrichiens.

Eh bien, dit Shrabb, je crois que notre mission est termine et que
Steinach l'emporte sur nous.

--Je pourrais dsesprer comme vous, dit le duc d'un ton piqu, si je ne
m'intressais dans cette affaire qu'aux projets de notre matre; mais il
s'agit pour moi d'une ambition plus personnelle. La princesse est
blouissante, et aprs m'tre charg par soumission d'un rle dont
j'ignorais les avantages, je soutiendrai dsormais ce rle pour mon
comte.

--J'entends: pour votre gloire! dit Shrabb.

--Et pour mon plaisir, dit Gurck.

--Et si elle se moque de Steinach et de vous? reprit Shrabb.

--Nous avons toujours un moyen, rpliqua Gurck, c'est de redemander
l'_homme ananti_.

--Mais elle dira qu'elle n'a pas de comptes  nous rendre, qu'elle ne
sait ce qu'il est devenu...

--Je la sommerai, au nom de mon souverain, de reprsenter la personne de
Max, ou les preuves de sa mort...

--Mais, enfin, c'est une exigence absurde et injuste; elle rpondra
que...

Ici la voix de Shrabb fut affaiblie par un coup de vent qui passa au
bord de l'eau; et, comme les deux interlocuteurs s'loignaient de
Saint-Julien, il n'entendit plus que cette phrase de Gurck, commence
d'une voix brve, mais dont le vent emporta le reste...

Trois cents cavaliers qui sauront bien rduire...

Ils gagnrent en marchant un endroit dcouvert o la lune commenait 
donner. Saint-Julien n'osa les suivre et prit le parti de retourner au
bal. Comme il montait le grand escalier, il rencontra Galeotto, qui le
cherchait. Celui-ci l'emmena au fond de la galerie, et lui dit d'un air
triomphant:

Vivat! je viens de dcouvrir un secret d'tat...

--Et moi, dit Julien, je viens d'entrevoir un mystre d'iniquit, et je
reste glac d'horreur au bord du prcipice, n'osant me pencher pour y
regarder.

--Oh! oh! reprit Galeotto, ton histoire me parat plus grave que la
mienne. Qu'est-ce? qu'as-tu appris? Raconte le premier.

Saint-Julien rapporta mot pour mot ce qu'il avait entendu. Ceci ne
m'apprend rien, dit le page. Je sais tout ce qu'on pense de la
disparition de Max, et ces gens-l ne sont pas mieux informs que nous.
Quant aux projets de M. de Gurck et de son trs-gracieux souverain, je
vais te les expliquer. La petite principaut de Monteregale, que nous
avons le bonheur d'occuper sous les lois augustes de notre adorable
princesse...

--Fais-moi grce de tes phrases, et vas au fait.

--Je viens d'entendre parler diplomatie, je ne peux m'exprimer
autrement. Cette charmante principaut, quoique enfouie comme un diamant
dans les sables du littoral, a eu l'honneur d'attirer les regards d'un
voisin puissant qui n'en a que faire, mais qui, tant sans doute
embarrass de rcompenser toutes ses cratures, a pens naturellement 
en coiffer quelqu'une avec ce joyau.  cet effet on a envoy ici le
comte de Steinach, homme irrsistible de profession, qui doit subjuguer
la princesse, l'pouser, et devenir notre trs-gracieux seigneur. D'un
autre ct, un autre voisin non moins puissant voudrait faire entrer
dans je ne sais quelle prtendue ligne d'alliance tous les principicules
des tats illyriens. Sachant que notre Quintilia est, aprs tout, une
femme volontaire et opinitre qui ne manque pas d'influence sur ses
petits voisins, il a employ, pour djouer les projets du comte de
Steinach, dont les opinions lui seraient contraires, l'inimitable duc de
Gurck et son auxiliaire le profond Shrabb. Ces deux hros doivent, l'un
par son encolure magnifique, l'autre par son loquence entranante,
dtourner la princesse d'une autre alliance que celle de leur matre.
Or, pour rsumer cette importante complication, je t'annonce que la
princesse, objet de ces entreprises gigantesques et de ces graves
combinaisons, est place entre deux feux, le comte de Steinach et le duc
de Gurck, qui tous deux aspirent au bonheur d'tre ses amis intimes. Ce
qui prouve que tu n'as pas pris absolument le temps convenable pour lui
faire ta dclaration, et qu'aprs six mois passs dans un respectueux
tte--tte dans le cabinet particulier de Son Altesse, monsieur le
secrtaire intime n'aurait pas d attendre prcisment le jour o madame
prend ses habits roses, et jette par-dessus les toits sa plume et la
clef de son cabinet pour aller danser dguise en phalne avec deux
princes trangers parfaitement brods et admirablement impertinents...

--Mais comment, dit Julien cherchant  arracher le dpit de son coeur,
as-tu fait pour dcouvrir toutes ces choses?

--J'ai t sduit.

--Comment cela?

--Je me suis vendu.

--Juste ciel! qu'est-ce  dire?

--C'est--dire que j'ai fait semblant de me vendre. J'ai bavard  tort
et  travers avec le page du comte de Steinach; je lui ai inspir de la
confiance, je lui ai fait dire ce qu'il me fallait savoir pour deviner
le reste. Et puis j'ai fait semblant d'tre pntr d'admiration pour la
chevelure et les manchettes du comte, d'avoir conu la plus haute estime
pour son jabot, enfin d'tre fascin par lui, de le dsirer ardemment
pour souverain, de lui tre tout dvou, etc.; si bien que le page,
enchant de me voir dans les intrts de son matre et s'exagrant
beaucoup mon crdit auprs de la princesse, doit me prsenter au comte
ds demain et lui faire agrer mes services. Enfin, je vais donc remplir
mon rle de page tel qu'il est trac dans toutes les chroniques, drames,
ballades et romans! Je vais donc remettre les billets d'un galant
chevalier, chanter ses romances aux pieds de ma souveraine, et faire
l'loge de sa valeur dans les combats! Comme je vais m'en donner et
m'amuser d'eux tous! _ l'opra_! Julien, tche de devenir l'auxiliaire
du duc, et ce sera une comdie  en mourir de rire.

--Je ne suis pas assez spirituel pour feindre, dit Julien; d'ailleurs tu
me dis que tu t'es vendu...

--Oh! doucement, je te prie. Le page m'a promis monts et merveilles de
la part du comte. J'ai fait semblant d'accepter; mais je ne suis pas
Italien  ce point-l. Je dois dj recevoir demain un trs-joli cheval
dont j'ai paru prendre envie; je le rendrai certes au comte quand
j'aurai russi  faire manquer son mariage; mais je me servirai si bien
du palefroi qu'il aura  peine la force, quand je le rendrai, d'aller
des curies de monsieur le comte  l'abattoir.

[Illustration: Ils gagnrent en marchant un endroit dcouvert...! (Page
23.)]

--Mais cette histoire de Max? dit Julien proccup.

--Ah! tu n'as en tte que des ides lugubres; amusons-nous aujourd'hui,
sauf  nous envoler comme lui par les airs demain matin!...




XI.


Lorsque Julien rentra dans le bal, il remarqua un personnage qu'il
n'avait pas encore vu. C'tait un trs-joli scarabe appel par les
entomologistes _criocre du lis_. Il est d'un beau rouge luisant, avec
une face trs-effile et fort spirituelle. Les personnes qui l'ont
examin au microscope lui ont reconnu plusieurs protubrances
avantageuses et un regard plein d'affabilit. Ce scarabe produisait
dans le bal une trs-grande sensation, non pas tant  cause de son
corselet, dont la perfection effaait tous les autres, qu' cause de son
visage, qui tait miraculeusement imit. Il portait un masque si
semblable  la nature, que le professeur d'histoire naturelle de la cour
se frotta l'oeil gauche et se demanda s'il n'avait pas devant la pupille
le verre de son excellentissime microscope, garni d'un vritable
criocre. S'tant bien convaincu que ce gigantesque scarabe tait
vraiment devant lui dans des proportions relles et palpables, il tomba
dans une sorte de dlire, et, se redressant sur son fauteuil, il s'cria
en plissant et en levant ses mains jointes au-dessus de sa tte:
Pardonne-moi,  matre de la nature, pardonne-moi, puissant Crateur,
la mort de tant d'insectes inoffensifs! Oui, j'en conviens, j'ai
massacr les plus innocents papillons! j'ai perc d'une pingle et
condamn  un pouvantable supplice les plus irrprochables coloptres!
mais je ne l'ai fait ni par haine ni par vengeance; j'en prends  tmoin
la lumire du soleil, ou, pour mieux dire, celle de la lune, qui doit
tre leve, car il est deux heures trente-cinq minutes dix-sept
secondes; et dans cette saison.....

[Illustration:  phytophage gigantesque! fantme menaant!... (Page
25.)]

--Pour l'amour du ciel! remettez-vous, mon cher matre Cantharide!
s'cria la princesse en avalant son mouchoir pour ne pas clater de
rire; car les princes ne rient point impunment, et ils n'ont pas mme
la libert de sourire sans voir autour d'eux assez de figures panouies
pour les faire mourir du spleen. La princesse, qui aimait beaucoup le
digne matre Cantharide, ne voulut point donner  la cour, rassemble
avec stupeur autour de lui, l'exemple d'une gaiet qui ft devenue
insultante. Mais le criocre s'tant approch, comme les autres, pour
savoir la cause de la dfaillance dans laquelle matre Cantharide venait
de tomber, l'infortun savant, voyant de plus prs cette face de
criocre si bien imite, eut un vritable accs de frnsie.  spectre!
spectre effrayant! s'cria-t-il, non, il n'y a pas un costumier sur la
terre qui, mme en suivant les instructions des plus grands savants de
l'univers, soit capable d'excuter une pareille tte de criocre. 
phytophage gigantesque! fantme menaant! loigne-toi, pargne-moi,
pardonne-moi. Hlas! il est bien vrai que, la nuit dernire, je t'ai
ramass dans le calice d'un beau lis pench sur la pice d'eau; il est
vrai que je t'ai arrach sans piti de ton palais embaum, et que je
t'ai inhumainement saisi dans la poussire d'or o tu te rfugiais! Oui,
j'ai mis fin  ton innocente vie,  une vie toute d'amour, de libert,
de zphire et de bonheur. Je t'ai dpec membre par membre, viscre par
viscre; j'ai enfonc dans tes flancs une pince cruelle et des aiguilles
acres; je t'ai vu mourir dans les convulsions d'une lente agonie. Oh!
que Dieu me le pardonne! j'en ai d'pouvantables remords. Malgr les
crimes normes que j'ai accumuls sur ma tte, jamais je n'en ai commis
d'aussi atroce que celui de ta mort. Modeste et gracieuse crature,
hlas! hlas! quand je te vis tendue par morceaux sur le talc de mon
microscope, je fus saisi d'horreur, et je me demandai de quel droit...
Mais pargne-moi ta vue; ton fantme exagr jusqu'aux proportions
humaines me glace d'effroi. Que deviendrais-je,  ciel! si tous les
insectes que j'ai mutils, cartels, empals, m'apparaissaient,  cette
heure, arms de leurs cornes, de leurs dents, de leurs scies, de leurs
griffes, de leurs aiguillons...

La gravit de la princesse ne put tenir plus longtemps  ce discours
extraordinaire; elle eut le malheur de rencontrer le regard de la
Ginetta, et aussitt, comme un lan sympathique, leur gaiet dborda en
un double clat de rire. Aussitt tous les courtisans, mme ceux qui
n'avaient pas entendu un mot du discours de matre Cantharide, se
livrrent aux transports d'une gaiet convulsive. Ils se tordirent les
bras, se fendirent la bouche jusqu'aux oreilles, et quelques-uns qui
taient sous les yeux de la princesse esprrent obtenir son attention
en se laissant choir sur le parquet. Au bruit de tous ces rires,  la
vue de toutes ces contorsions, le pauvre Cantharide crut tre arriv 
sa dernire heure, et rendre ses comptes en enfer, au milieu d'un sabbat
de fantmes et de dmons mtamorphoss en insectes. Il se leva saisi
d'pouvante, et s'enfuit en renversant tout ce qui se trouva sur son
passage, et en s'criant d'une voix touffe: Scaraboni! Scarafaggj...

La princesse, craignant pour sa sant, imposa d'un geste le silence et
l'immobilit; et, s'lanant sur ses traces, elle le saisit par une de
ses ailes de cantharide; car le professeur avait choisi le costume du
beau scarabe dont la princesse lui avait donn le surnom.

Mon cher matre, lui dit-elle, mon excellent ami, veuillez vous calmer
et tre bien certain que tout ceci n'est qu'une illusion de votre
cerveau malade. Vous vous livrez  de trop graves tudes depuis quelque
temps, cher Cantharide, et votre me sensible vous cre des souffrances
et des remords que le plus pur et le plus austre des chrtiens vous
envierait. De grce, revenez prendre part  nos plaisirs et admirer avec
nous le costume admirable de ce criocre.

--Ah! gracieuse princesse! s'cria Cantharide en jetant autour de lui un
regard effar, si vous tenez un peu  la vie de votre humble serviteur,
faites que cet effroyable criocre ne se prsente jamais devant mes
yeux. Non, ce n'est pas avec du carton et du verre qu'on a pu imiter le
globe de ces yeux  mille millions de facettes qui rendent l'existence
intellectuelle et physique des insectes si suprieure  la ntre. Il n'y
a pas de cristal assez limpide pour rendre l'clat diamantin d'un oeil de
scarabe; non, il n'y en a point, et il n'est personne qui ait assez
bien observ une physionomie d'insecte pour la reproduire ainsi. Je
n'aurais pas pu le faire moi-mme; et cependant il n'est au monde qu'un
homme qui soit suprieur  moi-mme dans cette connaissance: c'est un
jeune homme que j'ai connu  Paris, et qui s'appelait...

En ce moment le criocre, qui tait immdiatement derrire matre
Cantharide, se pencha  son oreille, et lui dit un mot qui fil
tressaillir le savant de la tte aux pieds. Juste ciel! s'cria-t-il,
en croirai-je le tmoignage de l'oue? Et s'lanant dans les bras du
criocre, il le serra si troitement contre son sein, qu'il se cassa une
aile et trois pattes.

La princesse, voyant cette scne ridicule se terminer d'une manire
aussi touchante, laissa les deux scarabes se retirer  l'cart et
causer d'une manire fort anime. Elle retournait  la danse lorsque
l'abb Scipione, qui ce jour-l tait charg, par une faveur toute
spciale, des fonctions de grand matre des crmonies, s'approcha
d'elle humblement et lui demanda la faveur de quelques instants
d'entretien. Quintilia l'appela sur un balcon auprs duquel elle se
trouvait; et Saint-Julien, qui ne la perdait pas de vue, sortant par une
autre porte vitre, se trouva sur le balcon tout auprs d'elle, mais
cach dans un bosquet touffu de graniums et de clmatites odorantes.

Trs-illustre et gracieuse souveraine, dit l'abb, il se prsente un
incident de haute importance, mais sur lequel il m'est absolument
impossible de prendre un parti sans la volont de Votre Altesse.

--Parle, Scipione, rpondit Quintilia, et dis-moi quelle est cette grave
circonstance.

--Votre Altesse, dit l'abb, m'a donn pour consigne de ne laisser
entrer aucune personne masque dans le bal; elle a daign seulement
permettre que chacun pt ajouter  sa coiffure ou adapter  son visage
un trait distinctif de l'insecte qu'il s'est charg de reprsenter.

Les uns ont donc t autoriss  prendre des nez postiches, les autres
des fronts mtalliques, d'autres des dards, d'autres des yeux de verre,
etc.; mais ici le cas est tout diffrent...

--Eh bien! quoi? dit la princesse impatiente.

--Pardon si j'abuse des prcieux instants de Votre Altesse, reprit
l'abb; mais je dois signaler une infraction notable aux lois qu'elle a
tablies: le criocre du lis, comme l'appelle, je crois, notre cher
matre Cantarella...

--Eh bien! le criocre du lis, n'en finirons-nous pas d'aujourd'hui avec
lui?

--Oserai-je faire observer  Votre Altesse que le criocre du lis porte
un masque complet qui ne laisse voir aucune des parties de son visage!
Cette circonstance n'a pu chapper  la sagacit de Son Altesse, et sans
doute il ne me convient pas...

Quintilia fit un geste d'impatience; le pauvre abb s'arrta effray,
puis il reprit en tremblant:

J'ai cru qu'il tait de mon devoir de soumettre  Votre Altesse cette
difficult. Si elle approuve l'exception en faveur du criocre...

--Non, pas du tout, rpliqua brusquement la princesse. Qui s'est permis
de manquer ainsi  mes ordres? Comment s'appelle-t-il?

--Juste ciel! dit l'abb, j'ai cru, en voyant la bonne et charmante
humeur de Votre Altesse, qu'elle savait fort bien le nom de ce
personnage; pour moi, je l'ignore absolument.

--Comment, l'abb! s'cria Quintilia avec colre, il y a ici, dans mon
palais, dans mes salons, une personne dont vous ne savez pas le nom! Un
inconnu, un insolent, un espion peut-tre! Et vous appelez cela remplir
les fonctions dont je vous charge! Par le nom de mon pre! je vous
chasserai.

--Trs-gracieuse souveraine... s'cria le pauvre abb en se jetant 
genoux.

--Allez, allez, Monsieur, reprit Quintilia d'un ton imprieux, allez
savoir le nom de celui qui me dsobit et me brave de la sorte. Toute
cette scne absurde que matre Cantharide nous a faite m'a empche de
faire attention  ce masque. Je croyais que c'tait un des ntres; je
croyais n'tre entoure que d'amis; je me reposais sur vous de ce soin.
Ne me rpondez rien, vous tes inexcusable. Allez, et rapportez-moi une
rponse sur-le-champ. Je vous attends ici. Je ne remettrai pas le pied
dans un salon o un inconnu masqu ose se montrer devant moi. Cours; et
si ce n'est point une personne invite, qu'elle soit chasse 
l'instant.

Le pauvre abb, ple et inond d'une sueur froide, s'lana dans le bal
en murmurant d'une voix sourde: _Maschera! ah! maschera maladetta!_

Monsieur, dit-il  l'tranger avec une arrogance qu'il dployait pour
la premire fois de sa vie, qui tes-vous? Son Altesse veut le savoir.

L'tranger se pencha  l'oreille du grand matre des crmonies et lui
dit son nom; mais il ne fit point sur lui le mme effet que sur matre
Cantharide. Je ne vous connais pas, dit l'abb; et comme vous n'tes
pas invit, j'ai ordre de vous faire sortir.

--Allez dire d'abord mon nom  la princesse, rpondit l'tranger, et si
elle m'ordonne de sortir...

Une contestation allait s'lever sans l'intercession de matre
Cantharide.

Lui! s'cria-t-il, faire sortir un homme comme lui, le premier
entomologiste du monde, l'homme le plus aimable que j'aie jamais
rencontr!... Restez ici, mon ami, je prends tout sur moi, et
j'accompagne l'abb pour dire  la princesse qui vous tes.

--Cela est inutile, rpondit l'tranger, la princesse me connat. Que
monsieur consente seulement  lui dire mon nom.

L'abb cda  contre-coeur et retourna vers la princesse, qui l'attendait
toujours sur le balcon. Les jambes lui flageolaient, et il eut de la
peine  articuler le nom qu'on lui avait transmis.

Rosenham! s'cria-t-elle violemment; l'ai-je bien entendu? Parlez
plus haut; ou plutt non! parlez plus bas. Rosenham!

--Rosenham, rpta l'abb prt  s'vanouir.

Mais la princesse, au lieu de l'accabler de sa colre, fit un grand cri,
et s'lanant  son cou, elle l'embrassa avec force en s'criant: Ah!
l'abb! mon cher abb! L'abb crut d'abord qu'elle avait dessein de
l'trangler; mais quand il vit la joie briller sur ses traits, et qu'il
sentit sur ses vieilles joues dessches l'treinte d'une bouche
srnissime, il se prcipita  genoux, et n'exprima sa surprise et sa
reconnaissance que par un torrent de larmes. Alors la princesse,
craignant d'avoir t entendue, regarda autour d'elle, puis lui parla 
l'oreille si bas, que Saint-Julien ne put entendre que les derniers
mots: Et sois muet comme si tu tais mort.

Pour le coup, pensa Saint-Julien, je touche  une grande crise; je vais
dcouvrir quelque chose d'infernal.

La princesse resta immobile sur le balcon pendant cinq minutes. Elle
avait l'air d'une statue claire par la lune; puis elle leva tout 
coup ses deux bras vers le ciel toil, fit un grand soupir, mit sa main
sur son coeur, et rentra dans le bal avec un visage parfaitement calme.

Saint-Julien chercha du regard le mystrieux tranger; il avait disparu.
La princesse se retira peu aprs et ne reparut plus. Saint-Julien passa
le reste de la nuit  errer dans le palais sans pouvoir dcouvrir autre
chose. Il se trouva de nouveau face  face avec Galeotto, qui remontait
l'escalier d'un air proccup.

O vas tu? lui dit-il.

--Je cherche le criocre, rpondit le page; mais il faut qu'il ait pris
sa vole dans les airs, et que ce soit un scarabe vritable, comme l'a
cru matre Cantharide...

--Je crois que nous ne dcouvrirons plus rien aujourd'hui, dit
Saint-Julien. Je suis accabl de fatigue, je vais me coucher.

--Je fais serment de ne pas me coucher, reprit le page, avant de savoir
quel est cet tranger.

--Sais-tu ce que c'est que Rosenham? demanda Saint-Julien.

--Pas le moins du monde, dit le page.

--En ce cas nous ne savons rien, reprit Saint-Julien, et il quitta la
fte.




XII.


Comment! mon cher Cantharide, disait le lendemain Quintilia  son
savant bibliothcaire, toute cette scne tragique n'tait qu'une
moquerie?

--Comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, trs-illustre princesse.

--Mais sais-tu, mon cher matre, que je pourrais bien m'en fcher, et
trouver ta comdie un peu impertinente?

--Elle a pu tre de mauvais got; mais Votre Altesse doit m'excuser en
faveur du dnouement.

--Sans doute, sans doute, mon ami, reprit la princesse; mais garde-toi
de jamais te vanter devant qui que ce soit de cette mauvaise
plaisanterie. Tout le monde en a t dupe comme moi, et personne n'a les
mmes raisons pour te la pardonner.  l'heure qu'il est, je suis sre
qu'il n'est question d'autre chose dans toute la rsidence que de la
manie singulire dont, par suite de trop graves tudes, ta pauvre
cervelle a t atteinte hier au milieu de la fte.

--Dj, rpondit le savant, plus de trente personnes sont venues ce
matin s'informer de ma sant; et pour ne pas me trahir, tout en
dclarant que j'tais infiniment plus calme, j'ai affect d'viter avec
horreur de parler d'aucune chose qui et rapport  l'histoire des
insectes.

--C'est pourquoi les bonnes mes, rpliqua la princesse, ont d chercher
avec affectation tous les moyens de ramener la conversation sur ce
sujet, afin de satisfaire leur curiosit au risque de te rendre tout 
fait fou. Mais explique-moi une circonstance que je ne comprends pas
bien. Notre ami m'a racont comment, voulant me surprendre, il t'avait
prvenu de son arrive; comment tu l'avais reu et cach dans ton
pavillon du parc, o tu l'avais dguis avec soin sous ce costume de
criocre. Je conois pourquoi, voyant que je ne faisais aucune attention
 lui, tu as dbit ce grotesque monologue qui a tant diverti toute la
cour et moi-mme, tandis que tu t'enorgueillissais intrieurement de
notre crdulit et de ta fourberie. Mais dis-moi pourquoi, au moment o
je courus aprs toi, et o le criocre, s'approchant de ton oreille,
parut te dire une parole mystrieuse, tu fis un grand cri de surprise et
te jetas  son cou comme  la nouvelle d'une joie inespre?

--C'tait, trs-illustre princesse, rpondit le professeur, pour fixer
encore plus votre attention sur lui; et si vous eussiez bien voulu
couter mes paroles, vous eussiez devin sur-le-champ quel tait ce
personnage mystrieux. Je vous disais alors textuellement les paroles
que voici: Il n'est personne qui ait assez bien observ une physionomie
d'insecte pour la reproduire ainsi; je n'aurais pu le faire moi-mme, et
cependant il n'est qu'un homme au monde qui soit suprieur  moi dans
cette science...

--Je me souviens fort bien du reste de la phrase, interrompit la
princesse; tu ajoutas: C'est un jeune homme que j'ai connu  Paris, et
qui s'appelait... Ici, je te pinai le bras; car, te croyant
vritablement en dlire, je craignis que tu ne vinsses  prononcer ce
nom qui ne doit jamais sortir d'aucune bouche... Le cri plaintif qui
t'chappa en recevant ce conseil de prudence fut aussitt touff par
les embrassements de notre ami...

--Et j'esprais, gracieuse princesse, interrompit  son tour le
professeur, que, ramenant votre esprit vers cette personne dont j'ai eu
le bonheur de faire la connaissance  Paris, et pour laquelle j'ai conu
tant d'estime et d'admiration, vous seriez en mme temps frappe de me
voir m'lancer dans les bras du criocre, objet jusque-l de mon
pouvante. Toute cette scne tait concerte entre lui et moi. Il
devait, en passant entre Votre Altesse et l'oreille de son trs-humble
sujet, prononcer son propre nom assez haut pour qu'il ft entendu de
deux personnes. Mais, par malheur, Votre Altesse fut importune en cet
instant d'une fadeur du duc de Gurck; et notre ami, qui voulait surtout
viter les regards de ce seigneur, m'entrana un peu plus loin,
remettant  un moment plus propice...

--Ne vous semble-t-il pas, interrompit Quintilia, que quelqu'un vient de
passer devant la fentre? J'ai cru voir une ombre sur le mur derrire
vous.

--Je ne le pense pas, interrompit le professeur; mais, pour plus de
prudence, fermons les portes et les fentres.

En parlant ainsi, le professeur alla gravement fermer la fentre auprs
de laquelle le petit Galeotto, accroupi dans les jasmins, avait cout
l'entretien prcdent. C'est pourquoi il n'en put entendre davantage, et
revint au palais assez mortifi d'avoir t drang au moment o
peut-tre il allait s'emparer du fameux secret.

Ce jour et le lendemain se passrent sans qu'il ft possible 
Saint-Julien et au page d'approcher de la princesse autrement qu'en
public. Le premier ne s'tonnait pas d'tre banni des appartements
particuliers, et tout ce qui lui passait de bizarre et d'alarmant par la
cervelle sur le compte de la princesse l'empchait de se livrer au
chagrin qu'il prouvait, malgr lui, d'avoir perdu sa faveur. Je ne sais
si ce fut un reste d'attachement pour elle, ou son avidit d'apprendre
ce qu'il dsirait tant savoir, qui le fit cder aux conseils et aux
prires de Galeotto. Quoi qu'il en soit, il ne quitta pas la rsidence.
Le page mettait tant d'activit et d'espiglerie dans ses recherches,
qu'il avait russi  griser en quelque sorte le mlancolique et
nonchalant Julien; il lui avait communiqu un peu de sa gaiet mchante,
et le jeune homme, croyant toujours faire un rve, se jetait
ironiquement dans un caractre fantasque et affect.

Cependant, au bout de quarante-huit heures, le rle qu'il jouait lui
devint insupportable. Sa gaiet tomba tout  coup. Tout ce qui se
passait autour de lui lui causa une sorte d'horreur. Il se sentit
suffoqu d'ennui et de tristesse; et comme les premiers sons du concert
de la cour commenaient  s'lever dans la brise du soir, il s'enveloppa
de son manteau, et, s'loignant rapidement, il traversa le parc et gagna
une grille qui donnait sur la campagne. Alors il monta sur une des
collines qui entouraient la rsidence, et s'gara pendant une heure
environ dans les bois dont ces collines sont revtues.

Quand il fut las de marcher, il s'arrta au hasard, dans le premier
endroit venu, et s'aperut qu'il tait dans un lieu dcouvert, beaucoup
plus prs du palais qu'il ne pensait l'tre d'abord. Il s'tendit sur la
bruyre et contempla, dans le vague de la nuit, le paysage incertain qui
se dployait sous ses yeux. Le parc ducal tait jet au bas des
montagnes par grandes masses noires, traverses a et l d'une alle de
sable blanchtre, et semes de rotondes de gazon, de temples, de
kiosques, d'autels emblmatiques, et de statues de marbre qui
apparaissaient dans l'ombre comme des fantmes immobiles. Le palais
tremblait avec ses mille fentres illumines dans les eaux de la Clina.
Un grand cercle de brume enveloppait la ville jete en amphithtre
autour du parc; et quelques fuses silencieuses, lances dans les airs,
partaient  intervalles rguliers des divers points de la rsidence.

Le sirocco, qui jusque-l avait souffl avec force, tomba tout  coup,
et le temps devint serein; les toiles brillrent, et la nuit fut assez
claire pour que Saint-Julien pt saisir davantage les dtails de ce
tableau magique.  mesure que ses yeux s'en emparaient, l'air, devenant
plus sonore, lui permit d'entendre le son des instruments monter jusqu'
lui. Il se coucha tout  fait contre terre, et remarqua que, plus on
baisse les yeux au niveau du sol, plus la campagne prend un aspect
magique et dlicieux. Les plans semblent se dtacher les uns des autres;
les masses se dcoupent plus nettement, les ombres se distribuent avec
plus d'harmonie. On est comme les spectateurs placs au parterre d'un
thtre, pour les yeux desquels tous les effets de dcorations sont
calculs, et qui jouissent mieux que ceux des loges de toutes les
illusions de la scne.

En mme temps, Saint-Julien saisit distinctement toute la mlodie du
concert. Les sons lui arrivaient faibles, mais purs, et les vibrations
de certaines notes et de certains instruments taient si ariennes et si
pntrantes, que tous ses nerfs en furent dtendus et soulags. Il
commena  respirer plus librement, et des larmes coulrent sur ses
joues brlantes.

Un rinforzando de tous les instruments lui annona que le concerto
arrivait au _tutti finale_, et en effet les derniers accords s'levrent
dans l'air et s'vanouirent. Saint-Julien couta encore longtemps aprs
que la musique eut cess; enfin, n'entendant plus que le murmure
uniforme d'un petit ruisseau qui s'chappait du taillis auprs de lui,
il se leva pour s'en aller. C'est alors seulement qu'il aperut un homme
d'une taille lgante qui tait debout  quelques pas de lui, et qui
semblait partager son extase. Lorsque Saint-Julien passa prs de lui, il
s'inclina poliment pour le saluer, et le suivit  quelque distance.
Comme Saint-Julien avait pris le devant et descendait assez lestement
parmi les rochers au travers desquels passait le sentier, l'inconnu
l'appela du titre de signore et le pria de l'attendre un peu.

Que dsire Votre Seigneurie? rpondit Saint-Julien.

L'inconnu reconnut  ce peu de mots italiens l'accent franais de
Saint-Julien, et, s'exprimant en franais avec beaucoup de facilit,
quoiqu'il et pour sa part l'accent allemand, il lui demanda la
permission de retourner avec lui  la ville.

Excusez l'indiscrtion de ma demande, ajouta-t-il. Je suis tranger et
nouvellement tabli dans ce pays-ci. Ce sentier, que j'ai parcouru
lorsqu'il faisait encore jour, ne m'est pas aussi familier qu' vous,
et, de plus, j'ai la vue trs-basse. Si je ne vous semble pas importun,
je marcherai derrire vous et profiterai de votre exprience.

--De tout mon coeur, rpondit Saint-Julien, qui fut gagn sur-le-champ
par le son de voix et les manires de l'tranger. Je vais ralentir mon
pas, et je suis sr que votre conversation m'empchera d'apercevoir ce
petit retard.

En effet, la conversation fut bientt engage en commenant par la
musique; elle parcourut toutes les choses gnrales dont peuvent
s'entretenir deux personnes qui ne se connaissent pas.

Cette conversation fut tellement agrable pour l'un et pour l'autre,
qu'une sorte de sympathie s'tablit entre eux, et qu'ils prouvrent le
besoin de prolonger leur rencontre. L'tranger proposa  Saint-Julien
d'entrer avec lui dans une birreria. Saint-Julien accepta; et son
compagnon ayant demand de la bire et du tabac, ils passrent encore
une heure ensemble. Ils s'apprirent mutuellement leurs noms et leur
profession.

Je suis de Munich, dit l'tranger, je me nomme Spark, et j'ai trente
ans; je suis tudiant et rien de plus. Je ne suis pas riche, mais je
suis assez studieux et assez conome pour me contenter de mon sort, et
trouver la vie une assez bonne chose. Je voyage depuis quelque temps
pour mon instruction, et le hasard m'a amen dans cette petite
principaut, dont j'ai trouv l'aspect si beau et le sjour si agrable,
que j'ai rsolu d'y passer quelques semaines. Je serai heureux si vous
me permettez de vous rencontrer de temps en temps  cette taverne ou de
faire un tour de promenade avec vous  vos moments perdus.

Saint-Julien accepta avec empressement, et ils se donnrent rendez-vous
 la mme table pour le lendemain,  la mme heure.

Lorsque Saint-Julien rentra au chteau, le concert tait termin. Minuit
sonnait, et la princesse, fatigue des veilles prcdentes, se retirait
dans ses appartements.  peine le jeune secrtaire tait-il rentr dans
le sien, qu'on frappa doucement  sa porte, et la voix de Ginetta lui
dit  travers la serrure que Son Altesse le demandait.




XIII.


Quintilia tait assise auprs de sa fentre, et contemplait la nuit,
plonge dans une douce rverie. Son visage avait une expression de
srnit que Saint-Julien ne lui avait pas vue depuis longtemps. Il
s'tait prsent avec un sentiment de haine et d'arrogance. L'attitude
calme de la princesse lui imposa; et, obissant  un signe qu'elle lui
fit, il s'assit sans oser dire une parole. Ginetta sortit et tira la
porte sur elle. Aussitt qu'elle fut seule avec Julien, la princesse lui
tendit la main, et lui dit d'une voix ferme et douce: Soyons amis.

Saint-Julien cda plus  son trouble qu' son penchant en touchant
respectueusement la main de la princesse; puis il resta debout et
dcontenanc. Elle lui fit de nouveau signe de se rasseoir  quelques
pas d'elle, et il obit.

J'ai t svre envers vous, Julien, lui dit-elle avec dignit et avec
douceur. Vous avez t injuste envers moi; vous avez voulu me traiter
comme une autre femme, et vous vous tes tromp. Je suis depuis
longtemps dans une situation exceptionnelle; mon caractre, mon esprit
et jusqu' mes manires ont d porter un cachet particulier. Peut-tre
l'empreinte en est-elle mauvaise. Je sais qu'elle a choqu bien des
gens, je sais que je suis souvent mconnue. Je ne dirai pas que cela
m'est indiffrent, je n'ai ni cet orgueil ni cette philosophie; mais ma
destine est arrange d'une certaine faon qui rend invitables et mme
ncessaires toutes les choses que je fais, tous les gots que j'ai, et
par consquent tous les soupons que je laisse natre. Mon rle se borne
 conserver assez de force pour ne pas dvier d'une ligne dans la route
que je me suis trace, et tous les efforts de ma raison tendent  voir
clair dans ma vie et dans mon coeur. Jusqu'ici j'ai repouss avec succs
toutes les influences extrieures; je suis reste ce que Dieu m'a faite,
et, comme un mtal brut, je ne me suis faonne  la guise de personne.

On ne s'isole pas impunment, Julien, et j'ai d m'attendre  inspirer
la dfiance et la haine. Elles ne m'ont pas fait cder un pouce de
terrain. La personne qui est aujourd'hui devant vous est la mme qui
entra dans son indpendance il y a dix ans, et qui traversa toutes
choses sans y rien laisser d'elle. J'ai pris beaucoup d'autrui, je n'ai
rien donn qu' Dieu et  une tombe.

Ce mot de tombe se mla  je ne sais quelle ide dans l'esprit de
Julien. Il prouva une certaine terreur dont il ne put se rendre compte.

La princesse continua:

Absolument insensible aux petites ambitions qui eussent pu enivrer une
autre, rsolue  vivre en moi-mme, et ne trouvant la vie possible
qu'avec un sentiment et une ide trangers  tout ce qui m'environnait
socialement, je me suis arrange pour rendre au moins supportable
l'existence que j'avais embrasse. Je me suis livre  tous mes gots,
j'ai cherch toutes les distractions, toutes les amitis qui me
tentaient. J'ai aim la chasse, la fatigue, la science, l'tude, et j'ai
rv l'amiti, ayant, comme je vous l'ai dit, enseveli l'amour  part.
L'amiti m'a souvent trompe, et cependant j'y crois encore. Mon me
s'est habitue  l'esprer. Si cette esprance devient irralisable, je
saurai encore bien vivre sans elle. Il y a quelque chose dans cette me
qui peut se passer de vous tous; mais ma vie peut tre plus belle, mon
coeur plus stoque, ma conduite plus ferme, ma conscience plus heureuse
si l'amiti me sourit. C'est pourquoi, Julien, je fais pour vous ce que
je n'ai fait que pour bien peu de gens: je m'explique et je me justifie.
Si vous avez l'me fire et le coeur pur, comme je n'en doute pas, vous
comprendrez quelle preuve d'amiti je vous donne ici.

Saint-Julien, subjugu, s'inclina profondment. Elle lui fit signe
qu'elle avait encore  lui parler, et elle continua:

Rester fidle  un serment,  un souvenir,  un nom, ce n'est pas un
rle possible  proclamer pour une femme riche et adule; ce serait
chercher la raillerie, porter un dfi  tous les dsirs, s'exposer  des
dangers qui ne sont pas dans la vie ordinaire. Je gardai mon secret
aussi religieusement que mon coeur; et, repoussant toute explication,
toute proclamation de sentiment, je marchai dans une voie cache sans
dire o je prtendais aller. J'y marchai sans affectation, sans
hypocrisie, sans plaintes, sans forfanterie; j'y marchai le front lev,
la main ouverte, l'esprit libre, l'oeil clairvoyant et l'oreille ferme 
la flatterie. Voyez-vous que j'aie fait beaucoup de mal autour de moi?

--Non, Madame. Je sais que vous tes un bon prince, dit Julien attendri.
Hlas! pourquoi ne voulez-vous tre que cela?

--Ne me plains pas et ne m'admire pas, rpondit-elle. D'abord ma
souffrance fut amre; mais Dieu fit un miracle, et je devins heureuse.
Ceci est un secret que je ne puis te rvler maintenant, mais que je te
dirai, j'espre, quelque jour. Sache bien seulement que j'ai eu ds lors
peu de mrite  garder ma rsolution, et que les avantages de mon sort
l'ont emport de beaucoup sur ses inconvnients. Ces inconvnients ont
t graves pourtant, Julien, et vous me les avez fait sentir plus
cruellement qu'un autre. Vous m'avez juge sur les apparences, comme
vous faites tous, et vous avez dit: Cela n'est pas, parce que cela n'est
pas probable. Avec un tel raisonnement on vite cent dceptions et on
manque une amiti. Manquer une amiti, Julien, c'est faire une grande
perte, car, si l'on rencontrait une seule amiti parfaite dans toute sa
vie, on pourrait presque se passer d'amour. Honneur aux mes courageuses
qui se livrent, et qui n'ont pas peur des trahisons! celles-l boivent
la coupe d'Alexandre et risquent leur vie pour conqurir un ami. Eh
bien! moi, j'ai cherch des amis, et pour les trouver j'ai jou plus que
ma vie: j'ai expos ma rputation, et Dieu sait si elle a d tre salie
et insulte par ceux qui ne m'ont pas comprise, et qui m'ont prise pour
le but de leurs viles ambitions. En les dtrompant, je suis devenue leur
ennemie, et il n'est point de calomnie si noire qu'ils n'aient invente.
Vous avez cru peut-tre, en me voyant continuer ma route, que je
n'entendais pas les cris et les hues dont on me poursuivait? Vous
pensez que j'accueille imprudemment un homme comme confident, comme
serviteur ou comme ami, sans savoir qu'on le fera passer pour mon amant,
et que peut-tre lui-mme ira s'en vanter. Je sais ou je prvois tous
les dangers de mes hardiesses; mais j'ose toujours: je puise mon courage
 une source inpuisable, ma loyaut. Le monde ne m'en tient pas compte;
mais je marche toujours, et j'arriverai peut-tre  le convaincre. Un
jour il me connatra sans doute, et si ce jour n'arrive pas, peu
m'importe, j'aurai ouvert la voie  d'autres femmes. D'autres femmes
russiront, d'autres femmes oseront tre franches; et sans dpouiller la
douceur de leur sexe, elles prendront peut-tre la fermet du vtre.
Elles oseront se confier  leur propre force, fouler aux pieds
l'hypocrite prudence, ce rempart du vice, et dire  leur amant:
Celui-ci n'est que mon ami, sans que l'amant les souponne ou les
pie...

--Rve dor, rpondit Julien, espoir d'une me enthousiaste!

--Non, je ne suis pas enthousiaste, reprit-elle; mais je me connais, je
me sens, et quand je porte mes regards sur le pass, je vois toute ma
vie faite d'une seule pice, et je me dis que certes je ne suis pas la
seule au monde qui n'ait jamais menti. Ne me prenez pas pour une femme
vertueuse, Julien. Je ne sais pas ce que c'est que la vertu; j'y crois,
comme on croit  la Providence, sans la dfinir, sans la comprendre. Je
ne sais pas ce que c'est que de combattre avec soi-mme; je n'en ai
jamais eu l'occasion. Je ne me suis jamais impos de principes, je n'en
ai jamais senti le besoin; je n'ai jamais t entrane o je ne voulais
pas aller: je me suis livre  toutes mes fantaisies sans jamais tre en
danger. Un homme qui n'a pas en son me de plaie honteuse  cacher peut
boire jusqu' perdre la raison et montrer  nu tous les replis de sa
conscience. Une femme qui n'aime pas le vice peut ne pas le craindre;
elle peut traverser cette fange sans faire une seule tache  sa robe;
elle peut toucher aux souillures de l'me d'autrui comme la soeur de
charit touche  la lpre des hpitaux, elle a le droit de tolrance et
de pardon, et si elle n'en use pas, c'est qu'elle est mchante. tre
mchante et chaste, c'est tre froide; tre chaste et bonne, c'est tre
honnte. Je n'ai jamais cru que cela ft difficile pour les mes bien
diriges; mais combien peu le sont en effet! Je plains celles que la
fatalit a fltries, et je ne les outrage pas. C'est le grand tort qu'on
me reproche, Julien, je le sais; je sais le blme que m'ont attir
certaines amitis; je sais avec quelle ironie on a accueilli mes efforts
quand j'ai voulu soutenir et consoler ceux que la foule accablait. C'est
ici que j'ai fait usage de la force que Dieu m'avait donne et que j'ai
permis  mon orgueil de se lever pour faire face  l'injustice. C'est 
cause de cela que j'ai livr mon front aux outrages des Juifs et couvert
mon coeur d'une cuirasse d'airain pour y protger la piti. Ceux qui se
sont rfugis sous mon gide n'ont pas t livrs, et la populace s'est
enroue  crier aprs moi.

--Je le sais, Madame, dit Julien; depuis deux ou trois jours seulement
je regarde autour de moi, et je sais ce que pensent de vous-mme ceux
qui vous craignent et qui n'osent pas le dire. Je sais qu'en vous voyant
accueillir des femmes dcries et protger des hommes perscuts, on
vous accuse de partager leurs garements passs. Et j'admirerais le
courage avec lequel vous les relevez, si je ne prvoyais, si je ne
savais qu'il vous faudra les rabaisser et les rejeter o vous les avez
pris...

--Vous pensez, Julien, qu'il n'y a pas de cure complte pour mes
malades? Moi, je ne dsespre jamais de personne. Nous avons raison tous
deux: vous, si vous me donnez un conseil de prudence; moi, si je
m'impose un devoir de misricorde. Toute la question est de savoir si
j'ai assez de force pour accepter les consquences fcheuses de mes
dvouements: si je l'ai, qu'a-t-on  me reprocher? n'ai-je pas le droit
de me nuire?

--Quel trange caractre! dit Julien. Je ne sais si j'en suis ravi ou
pouvant.

--Vous me dites ce qu'on m'a souvent dit, reprit-elle. Moi, je m'tonne
de sembler trange; et quand je commenai, je m'attendais  ne
rencontrer que des auxiliaires et des amis. Quelle fut ma surprise quand
on me fit entendre que j'tais folle! Folle! mais je m'tonne toujours
de le paratre! C'est vous, c'est vous tous qui tes fous, et non pas
moi qui suis folle!

--Mais, Madame, quel bien fait-on aux mchants en protgeant leur
insolence?

--Je hais l'insolence et ne la protge pas. Je n'accueille que le
repentir et la souffrance.

--Ou l'hypocrisie qui en prend le masque?

--Il est vrai que j'ai t dupe, Julien; ce sont les pines du chemin.
On se pique les pieds et l'on saigne. Mais faut-il donc retourner en
arrire quand on entend plus loin des larmes et des cris qui vous
appellent? La crainte d'tre tromp! pour les esprits qui sentent le
besoin de bien faire, c'est une lchet qu'il faut vaincre. Ou ne fait
l'aumne qu' ses dpens.

--Hlas! Madame, vous tiez ne pour tre reine d'un grand peuple et
faire de grandes choses.

--Ou bien, rpondit-elle en souriant, pour tre soeur de la Misricorde;
c'tait l le plus beau rle, et je l'ai manqu.

--Mais quel bien avez-vous donc russi  faire? dit Julien tristement.
Vos prisons sont largies, vos hpitaux sont plus sains, et votre bont
est un refuge pour tous ceux qui l'invoquent. Mais, pour avoir amlior
le sort des misrables, vous avez ennobli leurs mes ananties, leurs
mauvais penchants, ou leur lche fainantise? Nous en avons souvent
parl, Madame, et vous m'avez avou que vos voeux  cet gard n'avaient
pas t souvent exaucs. Prenons un exemple auprs de nous et dans une
classe plus leve, ajouta-t-il, pouss par un reste d'intention
insidieuse et mfiante. Lucioli passait pour un fourbe et un ambitieux.
Votre tolrance a ferm les yeux longtemps, et vous l'avez lev jusqu'
votre confiance; et pourtant il vous a fallu ensuite voir clair et le
repousser.

--C'est encore une pine qui m'est entre au talon, rpondit-elle. Le
jour o cet humble serviteur est devenu insolent, je l'ai repouss, en
effet; et si j'avais profit de la leon, Julien, je ne vous aurais pas
attir auprs de moi; je ne vous aurais pas donn ma confiance, dans la
crainte que vous ne fussiez un second Lucioli. Vous voyez bien, mon ami,
que les fous ont leur sagesse qui en vaut bien une autre.

Cette rponse attendrit Julien.

Vous tes bonne et grande, lui dit-il, et je ne mrite peut-tre pas
votre amiti.

--Attendez, Julien, lui dit-elle en souriant, nous ne sommes pas encore
rconcilis. Je vous ai expliqu mon caractre et mes ides; vous m'avez
comprise. Il vous reste  me croire, et je ne vous ai donn aucune
preuve de ma sincrit.

Julien tressaillit de joie, croyant toucher  la solution de tous ses
doutes. Dans son me rigide, le besoin d'estimer tait bien plus grand
que le besoin d'aimer; aussi cette parole de Quintilia lui fut-elle plus
douce qu'une parole d'amour.

Oh! Oui, s'cria-t-il ingnument, donnez-les-moi ces preuves, afin que
je pleure de repentir  vos genoux, afin que je vous respecte et vous
bnisse  jamais. Oui, oui, prouvez-moi que vous tes vraie, et je ferai
tout ce que vous voudrez. Je resterai toute ma vie  votre service;
j'toufferai mon amour dans mon sein plutt que de vous en importuner
jamais.

Il s'arrta, car il vit le regard de Quintilia s'attacher  lui avec
froideur et une sorte de ddain. Il y eut un instant de silence si
pnible  Julien, qu'il se mit  marcher avec agitation dans la chambre.

La princesse reprit sa marche calme et lui dit, en lui montrant une
grande cassette de bois de santal incruste de nacre:

Je puis ouvrir le coffre que voici et vous donner des preuves
irrcusables de la loyaut de toute ma vie. Je pourrais vous montrer en
moins de cinq minutes sur quoi se fondent toutes les calomnies dbites
contre moi, et  quel point les secrtes vanteries de Lucioli, et celles
de bien d'autres avant lui, ont t vaines et odieuses. Mais en
sommes-nous l, Julien, et votre amiti est-elle  ce prix?

Julien n'osa rpondre; il plit et resta immobile.

M'avez-vous jamais vue faire quelque chose de mal?

--Non, Madame, je n'ai rien vu de tel, rpondit-il.

--Ai-je jamais exprim une ide basse? ai-je montr un sentiment vil
durant six mois que nous avons passs tte  tte dans mon cabinet?

--Non, Madame.

--Avez-vous eu parfois une entire confiance en moi?

--Oui, Madame, presque toujours.

--Qu'est-ce qui vous l'a donc te?

--Ne me condamnez pas  vous le dire, Madame; des apparences, des rcits
ridicules, la prsence de Ginetta auprs de vous, votre air et vos
manires par moments, et, plus que tout cela, vos bizarreries, vos gots
si opposs entre eux et qui se succdent sans s'exclure; tout ce que je
ne comprends pas m'effraie... Mais qu'avez-vous  faire de mon estime?

--Je ne vous la demande pas, Monsieur, rpondit la princesse, j'esprais
pouvoir la rclamer.

Ils gardrent de nouveau le silence, et la princesse, faisant un visible
effort pour dompter sa propre fiert, reprit la parole.

Vous tes brutal, lui dit-elle, et nul homme de votre ge n'a os me
parler comme vous faites. C'est cela qui fait que je vous estime et que
je voudrais tre estime de vous. Voyez pourtant ce que c'est que la
confiance, Julien! ne tiendrait-il pas  moi de penser en cet instant
que vous tes le plus rus et le plus habile des ambitieux qui se soient
cachs sous une corce rude et franche? Pourtant je sais que vous ne me
trompez pas, et que bien rellement vous me mettez le march  la main.
Votre dpart ou ma justification. Ma justification! ajouta-t-elle avec
une expression de dpit, tenez, voici la cl de ce coffre; et elle la
jeta avec colre aux pieds de Julien.

--Je ne la ramasserai point, dit-il avec dpit  son tour; vous me
regardez comme un insolent; je l'ai mrit et je m'en vais.

--Adieu donc! lui dit-elle en lui tendant la main; il est malheureux que
nous n'ayons pu rester amis comme nous l'avons t.

Il s'approcha pour prendre sa main, et il vit qu'elle pleurait. Toute sa
colre tomba, et, s'arrtant devant elle avec la gaucherie d'un enfant
qui n'ose pas demander pardon, il se mit  pleurer aussi.

Ah! Julien, lui dit-elle, est-il possible que mes amis me fassent tant
souffrir! Pourquoi ne sont-ils pas comme moi, pourquoi ne croient-ils
pas en moi comme je crois en eux? Qu'est-ce qui brise donc ainsi mes
affections? pourquoi toutes les sympathies que j'inspire sont-elles
touffes en naissant? pourquoi suis-je mprise par les uns, mconnue
par les autres? Qu'ai-je fait pour cela? Quand toute ma vie a t un
ternel sacrifice  l'amiti, faudra-t-il que j'achte la confiance de
ceux  qui je donne la mienne. Quand je vous ai ramass dans un foss,
un jour que vous tiez bless, haletant, couvert de poussire et assez
mal vtu, pourquoi ne vous ai-je pas pris pour un vagabond et un
aventurier de bas tage? pourquoi ai-je cru  la candeur de votre regard
et  la noblesse de vos paroles? J'ai donc l'air faux et l'expression
ambigu, moi? Eh quoi! vous demandez aux autres ce que vous devez penser
de moi! votre coeur ne vous le dit pas, je n'en ai donc pas su trouver le
chemin? Et que m'importe votre estime quand je l'aurai force? Vous me
rendrez ce qui me sera d, et votre me ne me donnera rien...

--Vous avez raison, dit Saint-Julien en se jetant  ses pieds; gardez
vos preuves, je n'en veux pas. Gardez votre amour  celui qui l'a
mrit. Quant  mon respect,  mon dvouement,  mon amiti, si j'ose
rpter le mot dont vous vous servez, mettez-les  l'preuve. Vous avez
vaincu une nature bien mfiante et bien chagrine. Il faut que Dieu ait
rcompens votre grandeur d'me d'une puissance bien grande sur l'me
d'autrui. Ah! ne vous plaignez plus; vous trouverez des amis toutes les
fois que vous le voudrez; et d'ailleurs, si les amis vous manquent, je
tcherai de me mettre en cent pour vous obir.

Quintilia, tout en larmes, se jeta  son cou; il l'embrassa avec
l'effusion d'un frre. En ce moment on frappa doucement  la porte, et
la princesse alla ouvrir elle-mme; c'tait la Ginetta qui tait charge
d'une commission presse. La princesse passa avec elle sur le balcon, en
faisant signe  Julien de rester. Leur entretien lui sembla long; et,
cdant  l'motion dlicieuse dont son coeur tait plein, il dsirait
vivement voir reparatre Quintilia, et en recevoir encore quelque parole
d'amiti avant de se retirer. Dans son impatience, il touchait aux
objets qui taient pars sur le bureau sans les regarder et presque sans
les voir. Il se trouva qu'il eut dans les mains la montre de la
princesse, et qu'il l'ouvrit machinalement comme pour compter les
minutes que la Ginetta lui drobait. En jetant les yeux sur l'intrieur
de la bote, un froid mortel passa dans ses veines. Un souvenir confus
et douloureux l'oppressa, puis une curiosit irrsistible s'empara de
lui. Il se pencha vers une bougie, et lut distinctement le nom de
Charles Dortan.

Infme! dit-il d'une voix sourde en jetant avec violence la montre sur
le bureau; puis il la reprit, voulant bien se convaincre que ses yeux ne
l'avaient pas tromp. Il lut de nouveau le nom fatal, observa la bote
de platine avec les incrustations d'or maill; elle tait absolument
pareille  celle que le voyageur ple lui avait montre  Avignon, le
matin de son dpart, dans la cour de l'auberge.

Cette histoire, qui d'abord l'avait vivement mu, lui tait bientt
sortie de l'esprit.  cette poque, Julien, beaucoup moins expriment,
tait beaucoup plus en garde contre ses impressions. Il s'tait dit que
le rcit du voyageur tait romanesque et invraisemblable, que son nom et
son visage n'avaient pas fait le moindre effet sur la princesse, et que
M. Dortan lui-mme n'avait pas soutenu son rle jusqu'au bout, puisqu'il
n'avait pas os lui adresser la parole. Ce devait tre un maniaque ou un
hbleur impertinent, dtermin  se jouer de la simplicit de son
interlocuteur. Enfin, cette aventure n'tait plus revenue que
confusment et comme un rve absurde et pnible dans la mmoire de
Saint-Julien.

En acqurant la preuve irrcusable de la sincrit de Charles Dortan,
une indignation profonde s'empara de lui. Cette femme, qui exposait si
magnifiquement la prtendue franchise de son me et qui en offrait des
preuves, ne lui parut plus qu'une effronte comdienne, une coquette
odieuse, jouant tous les rles pour son plaisir, et mprisant toutes les
vertus qu'elle affichait.

Elle rentra en cet instant, et Julien fit tous ses efforts pour cacher
l'tat o il tait; mais il prenait une peine inutile: la princesse
pensait  tout autre chose. Elle erra dans sa chambre d'un air empress,
et dit  Ginetta,  plusieurs reprises: Vite, vite, mon mantelet avec
un capuchon de velours et la petite lanterne sourde.... Tout  coup
elle s'aperut de la prsence de Julien, et parut un peu contrarie de
ce qui venait de lui chapper dans sa proccupation. Nanmoins elle vint
 lui avec beaucoup d'aplomb, et lui tendit la main en lui donnant le
bonsoir. Saint-Julien baisa sa main lentement en tchant de prendre
l'insolence affecte d'un courtisan, et il lui adressa la phrase la plus
impertinente qu'il put inventer. Elle ne l'entendit pas et lui rpondit:
Oui, oui,  demain. Bonne nuit, mon cher enfant.




XIV.


Dvor de colre et de haine, le pauvre Julien entra dans la chambre de
Galeotto. Le page s'tait endormi sur un roman.

Ah! c'est toi, lui dit-il en balbutiant, d'o viens-tu donc? On ne t'a
pas vu de toute la soire.

--Je viens de chez la Cavalcanti, rpondit Julien.

--Oh! oh! qu'est-ce? dit le page en se mettant sur son sant. Vous venez
d'tre chass, monsieur le secrtaire intime, ou vous tes le plus
heureux des hommes! Alors, permettez-moi d'ter mon bonnet de nuit pour
saluer votre Altesse! Prince pour trente-six heures au moins!

--Je ne descendrai jamais si bas, rpondit Julien.

--Qu'est-il donc arriv?

--Rien, Galeotto, sinon que je sais maintenant  quoi m'en tenir sur le
compte de cette femme. Vous lui faisiez trop d'honneur quand vous la
traitiez de pdante, quand vous disiez qu'il tait fort possible qu'elle
n'et jamais eu assez de sensibilit pour commettre une faute. Non, non,
ce n'est pas cela. C'est une roue impudente qui se passe toutes ses
fantaisies, qui se livre en secret  tous ses vices, et qui a la
prtention d'tre un modle de chastet virginale et de sentimentalit
allemande. C'est une effronte courtisane avec des prtentions d'abbesse
et la moqueuse hypocrisie d'une marquise de la rgence. C'est ce qu'il y
a de plus hideux au monde, le vice sous le masque de la vertu.

Aprs cette prface, Saint-Julien fit le rcit de la soire.

Je suis bien aise d'apprendre cela, rpondit Galeotto d'un air pensif;
mais, en vrit, j'en suis tonn. Cette femme est donc bien habile; car
il y a eu des jours o elle m'a impos  moi-mme. Vous pouvez m'en
croire, Julien; je ne suis pas crdule, et pourtant il y a eu des jours
o, en l'entendant parler comme elle fait, j'ai presque eu des remords
de mes jugements de la veille... Il est bien vrai que ces jours-l
taient rares, et que je me moquais de moi-mme le lendemain. Eh bien!
ce que vous me dites m'tonne comme si je m'tais attendu  autre
chose... tes-vous bien sr de ne pas vous tromper, Saint-Julien?

--J'en suis trs-sr, Galeotto; et comme j'tais aussi dans une
continuelle alternative de confiance et de mfiance ( l'exception que
les jours de mfiance taient rares, et les autres frquents), il se
trouve que je suis encore plus constern que vous.

--Constern! s'cria Galeotto. Est-ce que je suis constern, moi? Non?
certes, je ne le suis pas. Que m'importe? je n'ai jamais t amoureux
d'elle. Et voulez-vous que je vous dise ce qui se passe maintenant dans
mon cerveau? C'est singulier, mais c'est rel. Je crois que je suis
capable maintenant de devenir amoureux de cette femme-l.

--Quoi!  prsent que vous devez la mpriser?

--Je ne la mprise pas, tant s'en faut! oh!  prsent, c'est bien
diffrent! Je la croyais pdante, absurde, je la trouvais ridicule, et
je me moquais d'elle. Je ne m'en moquerai plus; car elle n'est plus rien
de tout cela  mes yeux. Elle est adroite, menteuse, impudente; elle
sait jouer tous les rles, si bien que son vritable caractre chappe
aux regards. Savez-vous que c'est l une femme suprieure, une vraie
femme de cour, propre  remuer le monde, si elle tait  la tte d'un
vaste empire? Avec une conscience si flexible, tant d'art, tant de
sang-froid, tant de perfidie, on peut aller loin... Et qui nous dit
qu'elle n'ira pas loin? Qu'il se prsente une bonne occasion, et elle
fera parler d'elle. Savez-vous quelle est la premire des facults?
celle d'imposer aux autres. La vritable grandeur, c'est la puissance
qu'on exerce sur les esprits; c'est ainsi qu'on arrive  l'exercer sur
les choses. Allons, c'est dit, me voil rconcili avec elle. Je ne
rougis plus d'tre son page. Je pourrai prendre de bonnes leons auprs
d'elle, et, pour mieux profiter  son cole, je veux  mon tour tre son
amant... Il garda un instant le silence, puis il ajouta d'un air
rflchi: Si je le peux; car la chose m'est dmontre  prsent plus
difficile que je ne pensais, et vaut la peine d'tre tente... Peste!
c'est quelque chose que d'y parvenir!

--Ce n'est pas si difficile, reprit Julien. Il suffit que vous passiez
dans la rue auprs d'elle, et que votre figure lui plaise. Vous
n'attendrez pas longtemps avant d'tre enlev dans sa voiture et
introduit dans ses appartements secrets.

[Illustration: Il s'tendit sur la bruyre... (Page 28.)]

--Eh bien! raison de plus! vive Dieu! des femmes qui ont de pareils
dsirs et qui les contentent d'une faon si dgage ne sont pas
abordables pour tout le monde. On peut vivre dix ans sous le mme toit
sans obtenir de leur baiser la main. Elles peuvent rsister au plus
sduisant et au plus habile des hommes. On ne les prend pas par
surprise, celles-l. Elles se donnent ou se rendent; le plaisir est 
celui dont la mine leur plat; l'honneur,  celui dont l'esprit les
subjugue. Maintenant, je mettrais ma main au feu que le Lucioli n'a
jamais t son amant. Il tait trop maladroit, le cher homme! Elle
aurait pu lui ouvrir la porte du boudoir, s'il avait su cacher
l'intention qu'il avait d'entrer dans la salle du conseil. Pour moi, qui
ne me soucie gure d'tre prince de Monteregale, je viserai plus haut
dsormais. Je tcherai qu'elle me donne sa confiance, et qu'elle
m'apprenne  rgner sur les hommes par le mensonge.

--Ainsi ce qui me gurit de mon amour allume le vtre? dit Saint-Julien.

--Appelez cela de l'amour, si vous voulez. Je l'appellerai autrement:
curiosit, aptitude, amour de la science, comme il vous plaira.

--Et ce qui fait que je la hais et la mprise vous rconcilie avec elle?

--Compltement; mais je n'en continuerai pas moins la petite guerre
d'observation que nous lui faisons. Tout au contraire, j'y mettrai plus
de zle que jamais, et mes dcouvertes auront plus d'importance  mes
yeux. Sois tranquille, Julien, je ne te trahirai jamais, quoi qu'il
m'arrive.

--Vous pouvez me trahir tant qu'il vous plaira, je ne resterai pas
longtemps ici. Mais coutez; avant que je vous souhaite le bonsoir, il
faut que vous me racontiez cette histoire de Max.

--Ce ne sera pas long. Max tait l'amant de Son Altesse. Lorsqu' la
mort du duc son poux, qu'elle n'a jamais vu, comme je vous l'ai dj
dit, elle devint souveraine libre et absolue, Max tait tellement en
faveur auprs d'elle que, suivant l'opinion de toute la cour, il allait
l'pouser. Il tait donc trait ici avec le plus profond respect, tout
btard de seize ans qu'il tait. Mais une nuit,  souper, comme la
gloriole et le marasquin de Hongrie portaient  la tte du jeune favori,
il lui arriva de dbiter je ne sais quelle rodomontade en prsence de
Son Altesse. Son Altesse frona, dit-on, le sourcil d'une manire
imperceptible, et ne dit pas un mot. Le lendemain matin, les serviteurs
de Max ne le trouvrent ni dans son lit, ni dans sa chambre, ni dans son
palais, ni dans la ville, ni dans la province. On le chercha et on
l'attendit vainement. Il ne reparut jamais, on n'a jamais entendu parler
de lui; il parat que ce fut un assassinat fort bien excut.

[Illustration: Il le trouva dj  table, fumant... (Page 34.)]

--Et personne n'a demand vengeance de cet attentat?

--Max tait un btard dont on avait t sans doute bien aise de se
dbarrasser en l'envoyant dans une petite cour o il semblait prendre
racine. Qu'il et fini par un meurtre ou par un mariage, on fut sans
doute bien aise de n'avoir plus  y songer, et l'on n'y songea plus; et
l'on n'en parla plus que tout bas, afin de n'avoir pas  le rclamer ou
 le venger. Mais il arrive qu' prsent on veut se servir de son nom
comme d'un pouvantail pour forcer Son Altesse  acquiescer  des vues
politiques, et l'envoy Gurck machine une fort belle rclamation de la
personne de Max, si sa beaut personnelle choue dans les premires
entreprises. Tu sais cela?

--C'est une justice du ciel qui tombe  l'improviste sur le crime
impuni, s'cria Julien.

--Bah! bah!  prsent que je vois les choses sous leur vrai point de
vue, dit Galeotto, je trouve que ce fut un coup hardi pour une princesse
de seize ans.

--Elle avait seize ans! quelle horreur! dit Julien.

--Bah! bah! reprit Galeotto, les crimes des princes ne sont pas ceux de
tout le monde. Vous savez ce qu'il y a  dire l-dessus. Il y a dans les
grandes destines des rsolutions invitables, et c'est quelque chose
que de savoir les prendre  temps et les accomplir habilement. Un
enlvement qui ne fait pas de bruit; un meurtre qui ne fait pas de
taches; un homme qu'on anantit comme on raierait un chiffre, et qui
s'vapore au milieu d'une ville comme une goutte d'eau sche au soleil!
Allons, ce n'est pas maladroit, il faut en convenir. Et pas l'ombre d'un
remords sur un front de seize ans! et jamais la trace d'un souvenir amer
dans toute une vie trane en public! c'est l de la force, et bien des
hommes ne l'auraient pas.

--J'espre que vous ne l'auriez pas vous-mme, dit Saint-Julien en lui
tournant le dos.

--Attendez! encore un mot avant d'aller vous coucher, lui cria Galeotto.
Avez-vous dcouvert quelque chose sur le Rosenham?

--Rien sur celui-l, rpondit Saint-Julien.

--Que sera-t-il devenu? dit Galeotto. Matre Cantharide est dans ce
secret: il aura piqu ce criocre avec une pingle, et il l'aura mis
dans un de ses cartons.

--Faut-il s'inquiter de ce que devient un homme, dit Saint-Julien, dans
une cour o un importun s'vapore comme une goutte d'eau sche au
soleil?

--Je crois que tu tournes mes mtaphores en ridicule, dit le page; je te
pardonne si tu te charges de pntrer dans le pavillon du parc.

--Dans le pavillon o le professeur d'histoire naturelle fait ses
expriences, et s'amuse  trancher, la nuit, de l'astrologue et de
l'alchimiste en braquant son tlescope vers la lune, et en effrayant les
chiens par d'innocentes explosions d'lectricit?

--Il y a autre chose dans ce pavillon, dit le page, qu'une vieille
parodie de sorcier et un tonnerre de poche.

--Madame Cavalcanti fait-elle semblant d'aller s'entretenir avec les
ombres, en y traitant ses galants la nuit? Bah! c'est l qu'est cach
l'amant mystrieux du trimestre, le monsieur de Rosenham?

--Peut-tre! Mais cet amant-l est peut-tre plus qu'un amant... Il y
avait peut-tre quelque principe politique, quelque projet diplomatique,
sous ce masque de criocre. Ce n'est pas moi qui ai t dupe des
jongleries du professeur. Ce Rosenham me fait l'effet d'un antidote
oppos aux philtres de Gurck et de Steinach... Mais enfin il n'est ici
que depuis trois jours, et depuis trois ans je vois la princesse
frquenter le pavillon. Sais-tu un conte trange que m'a fait la
Ginetta?

--Voyons.

--Un jour que, selon sa coutume, elle dfendait sa matresse avec
chaleur, elle crut m'ter toute envie de croire  l'assassinat de Max en
me disant que Son Altesse l'avait aim passionnment, et que c'tait le
seul homme qu'elle et aim ainsi. Je lui rpondis que je le croyais
comme elle, et d'autant plus que c'tait le seul que Son Altesse et
fait assassiner. Alors Ginetta se mit tout  fait en colre, ce qui la
rendit bavarde une seule fois en sa vie. Elle me dit que non-seulement
Son Altesse avait aim Max, mais qu'elle l'aimait encore, tout mort
qu'il tait. La preuve, ajouta-t-elle, c'est que tous les jours elle va
s'enfermer dans le souterrain du pavillon auprs d'une tombe de marbre
qu'elle y a fait secrtement construire, et... Mais vraiment, Julien,
vous me regardez d'un air si ddaigneux que je n'ose pas continuer cette
histoire. Elle est fantasque  tel point que vous allez me rire au nez
si j'ai seulement l'audace de la rpter telle qu'on me l'a donne.

--Comme je pense que vous n'y ajoutez pas foi... dit Julien.

--Je ne sais pas, je ne sais pas, dit le page. Les femmes sont si
romanesques, et les vastes cerveaux tiennent tant de choses! Chez les
tres dous d'intelligence et de force, il y a de si singuliers
contrastes, de si tnbreuses rveries! Bah! dans ce monde, il faut tout
croire et ne rien croire. Il faut voir!

--Mais enfin, dit Julien, cette tombe de marbre?...

--Contient une bote d'or, s'il faut en croire la Ginetta.

--Et cette bote d'or, que contient-elle?

--Je n'en sais rien, et la Ginetta prtend n'en rien savoir; mais elle
dit que cette bote a la forme et le volume de celles dans lesquelles on
embaume des coeurs humains...

--Cette histoire est dgotante, dit Julien d'un air sombre, aprs un
long silence. Assassiner un homme et le pleurer, lui faire percer le
coeur  coups de poignard, et faire ensuite arracher de ses entrailles
pour l'embaumer et le conserver comme une relique ou comme un trophe;
s'enfoncer tous les jours dans une cave avec un tombeau et un remords,
et en sortant de l se prostituer au premier passant... si tout cela est
possible,  la bonne heure. Il frappa du pied le parquet avec violence,
et, portant sa main  son front, il s'cria avec angoisse:  mon pre,
mon vieux chteau, mes laboureurs, mes bois, mes livres, mon pays! o
tes-vous? o est le temps o j'ignorais tout ce que je sais  prsent?

Il tait si triste et si abattu que Galeotto n'osa pas le railler, comme
il faisait ordinairement lorsqu'il se livrait  sa sensibilit. Julien
se promena en silence dans la chambre, puis il ajouta d'un ton amer:

Si cet amant inconnu est cach dans le pavillon, ce doit tre une
savoureuse motion pour elle que de recevoir ses caresses auprs du
mausole de Max. Peut-tre est-ce dans cette cave que le malheureux a
t massacr? Peut-tre que sa tombe sert de lit aux monstrueux plaisirs
de Quintilia? Quelle horreur! Il me semble que je rve. En effet, elle
s'est vante  moi aujourd'hui d'avoir enseveli son propre coeur dans un
cercueil. C'est l une belle mtaphore! mais elle n'a pas dit qu'elle y
et enseveli son corps, et pardieu! elle a bien fait, car il y aurait
assez de gens pour lui donner un dmenti... Tenez,... levez-vous et
venez  la fentre. Voyez-vous cette tincelle ple et furtive qui court
le long des alles du parc? C'est la petite lanterne sourde qu'on a
donn ordre  Ginetta d'allumer pour aller au rendez-vous.

--En vrit? cria le page en s'habillant prcipitamment.

--Oui, dit Julien, c'est une distraction qu'on a eue devant moi. Mais
que faites-vous donc?

--Parbleu! je m'habille et j'y cours. Quoi! il y a un rendez-vous 
pier, et vous ne me le dites pas! et je reste l  babiller quand je
devrais tre sur la piste de la louve!

--Voil le seul mot  propos que vous ayez dit de la journe, dit
schement Julien en le voyant s'enfuir  demi habill et se glisser
comme un chat dans l'ombre des corridors.

Julien alla se mettre au lit; mais il eut un sommeil affreux. Il rva
que des assassins se jetaient sur lui, lui ouvraient la poitrine et en
arrachaient son coeur tout palpitant, tandis que Quintilia, debout,
immobile et ple, vtue d'une grande robe rouge, les regardait oprer
avec un horrible sang-froid en leur tendant une bote d'or cisel toute
pleine de sang.




XV.


Saint-Julien passa la journe enferm dans sa chambre, rsolu  se faire
passer pour malade si la princesse le faisait demander. Mais elle ne le
demanda pas; et, fatigu de souffrir seul, il sortit vers le soir pour
se distraire un peu. Il se rappela alors l'tudiant dont il avait fait
la connaissance la veille, et avec lequel il avait un rendez-vous  la
taverne du Soleil-d'Or.

Il le trouva dj  table, fumant vis--vis une cruche de bire non
dbouche et de deux verres retourns.

Ils s'abordrent cordialement; mais Saint-Julien ne put prendre sur lui
d'tre gai, et l'tudiant se chargea obligeamment de faire presque tous
les frais de la conversation. Il se montra encore plus aimable que la
veille, et ils restrent ensemble jusqu' onze heures du soir. Alors
Spark se leva, disant qu'il tait esclave de ses habitudes rgulires,
et qu'il ne se couchait jamais plus tard. Mais il lui proposa une partie
de promenade pour le lendemain. Saint-Julien ne dsirait rien tant que
de fuir l'air de la cour: il fit demander le lendemain  Quintilia si
elle n'aurait point d'ordre  lui donner dans la journe; et, comme elle
lui fit rpondre qu'il pouvait disposer de son temps le reste de la
semaine, il ne passa  la rsidence, durant plusieurs jours, que les
heures consacres au sommeil. Il employa toutes ses journes  errer
dans les montagnes, tantt seul, tantt avec son tudiant allemand, qui,
chaque jour, l'attirait par une sympathie plus vive.

Saint-Julien fut bientt sous le charme de ce jeune homme, et il et t
difficile qu'avec son excellent coeur et l'lvation de ses sentiments il
en et t autrement. Spark tait un de ces hommes d'une nature si
droite et si harmonieuse qu'on les juge d'emble, et qu'on n'a rien 
retrancher par la suite  l'estime qu'on leur a voue tout d'abord. Il
tait simple et franc, ne visait  aucune supriorit, et touchait juste
 toutes choses; il paraissait savoir plus qu'il ne disait, mais sa
rserve n'avait rien de hautain. Il faisait des frais pour plaire, mais
il n'allait pas jusqu' cette insupportable coquetterie de langage qui
rend l'esprit faux et le coeur sec. Il paraissait  la fois ferme et
obligeant, sensible pour les autres et insouciant pour lui-mme. Il
avait en la Providence une confiance romanesque, mais non purile, qui
semblait tre la consquence d'une vie probe et d'un coeur gnreux. Sa
sensibilit n'tait pas fougueuse et maladive comme celle de Julien; et
le jeune homme sentit de plus en plus chaque jour le besoin de s'appuyer
sur la douceur et sur la srnit de cette me plus forte et plus calme
que la sienne. Oppress par son chagrin, dvor d'incertitudes, ne
sachant  quoi se rsoudre  l'gard de la princesse et  l'gard de
lui-mme, il rsolut de se confier  cet homme si intelligent, si bon,
et pourtant si paisible, et de lui demander conseil. Il prouvait bien
quelque rpugnance  ouvrir ainsi son coeur, car il n'tait pas n
expansif. Galeotto avait surpris ses secrets et ne les comprenait pas;
d'ailleurs le caractre de ce jeune courtisan tait trop oppos au sien
pour qu'il pt trouver quelque avantage dans sa socit. Il avait l'art,
au contraire, d'aigrir tous ses maux et d'envenimer toutes ses
blessures.

Quoi qu'il put lui en coter, il prit le parti de consulter Spark, et,
un matin que leur promenade les avait ramens sur la colline o ils
s'taient rencontrs pour la premire fois, il le pria de s'asseoir sur
la bruyre, et de suspendre son cours d'observations botaniques pour en
faire un de psychologie.

Sur qui? demanda Spark en souriant. Est-ce sur vous ou sur moi?

--Ce sera sur moi si vous le permettez, mon cher Spark. J'ai un secret
qui m'touffe et que je ne puis dire  personne. Il faut que je vous le
dise.

--De tout mon coeur, rpondit l'tudiant. Je ne me rcuserai pas en
affectant une modestie dsobligeante. Les gens qui ont peur d'couter
une confidence sont ceux qui craignent d'avoir un secret  garder ou un
service  rendre.

--J'ai besoin, en effet, d'un trs-grand service, dit Saint-Julien; mais
ce n'est pas votre bras que je rclame pour me tirer du mauvais pas o
je me trouve, c'est votre coeur que j'appelle au secours du mien, c'est
votre raison que je veux interroger; c'est un bon conseil que je vous
demande.

--C'est demander beaucoup, rpondit Spark, et je ne vous promets pas de
russir. J'y ferai pourtant tout mon possible. Nous chercherons  nous
deux, et Dieu nous aidera.

--Vous tes vis--vis des choses qui m'intressent dans une position
tout  fait dsintresse, dit Julien; vous ne connaissez point la
personne dont j'ai  vous entretenir, et vous la jugerez simplement sur
les faits que j'ai  vous raconter.

--Prenez garde, mon cher ami, dit Spark, cela est srieux. Si vous
dnaturez les faits et si vous en ignorez quelqu'un, nous pourrons bien
porter un faux jugement.

--Vous jugerez seulement ceux que je sais et que je vous dirai; et,
comme vous ne serez pas sous le charme de la vipre, vous pourrez voir
plus clair que moi.

--Il s'agit d'une histoire d'amour et d'une femme,  ce que je vois?

--Il s'agit d'une femme. Connaissez-vous la princesse Quintilia?

--Comment voulez-vous que je la connaisse? il y a huit jours que je suis
ici.

--Quelqu'un vous en a-t-il parl?

--Oui; des bourgeois qu'elle a obligs, des pauvres qu'elle a secourus,
m'ont dit que c'tait une femme bienfaisante.

--Toutes ces femmes-l le sont, dit Julien.

--Quelles femmes? demanda Spark avec beaucoup d'ingnuit.

--Ah! Spark, s'cria Saint-Julien, je vois bien que vous ne la
connaissez pas; vous ne me demanderiez pas ce qu'elle est.

--Vous paraissez n'en avoir pas une haute opinion, dit Spark. Si votre
opinion est arrte ainsi, pourquoi me consultez-vous?

--Pour savoir si je dois la fuir et l'oublier, ou la poursuivre et la
dmasquer. Je vais vous raconter ce qui m'est arriv depuis sept mois
que j'ai quitt la maison paternelle.

Spark couta l'histoire de Julien avec beaucoup d'attention, mais avec
tant de calme que le narrateur ne put,  aucun endroit de son rcit,
pressentir le jugement que portait l'auditeur. La belle et calme figure
de l'tudiant ne fit pas un pli, et la fume de sa pipe s'chappa par
bouffes aussi rgulires que la veille, lorsqu'il avait cout Julien
faire lecture de la Gazette d'Ausbourg  la Taverne du Soleil d'Or.

Quand Saint-Julien eut tout dit, Spark fit une espce de grimace qui
consiste  avancer un peu la lvre infrieure, et qu'on peut
gnralement traduire par ces mots: Tout cela ne vaut gure la peine
que vous vous donnez.

Aprs un instant de silence, il posa sa pipe sur le gazon, et lui dit:

Mon ami, avant de vous dire ce que je pense de la princesse Quintilia,
permettez-moi de vous dire ce que je pense de vous-mme. Vous tes
trs-noble, mais trs-orgueilleux; trs-vertueux, mais trs-intolrant;
trs-sincre, et pourtant trs-mfiant. D'o vient cela? N'auriez-vous
pas t lev par un prtre catholique?

--Oui, rpondit Julien, et ce fut mon meilleur ami.

--Alors je comprends votre caractre; et, tout en le reconnaissant pour
trs-beau (je vous parle strictement vrai), je voudrais que vous
prissiez sur vous de le modifier et d'en quarrir l'corce rude et
noueuse. Je ne trouve point que le jeune page vous ait donn de bons
conseils. Je le regarde comme un mchant coeur et un intrigant dangereux.
Loin de railler, comme il le fait, l'austrit de vos principes, je les
approuve rigoureusement, et je dclare que si votre princesse Quintilia
tait telle que vous la jugez aujourd'hui, vous feriez bien de la fuir
et de l'oublier. Mais... Ici Spark fit une pause et rflchit; puis il
continua:

Mais je crois que vous tes absolument dans l'erreur sur son compte, et
que c'est une excellente femme.

--Quoi! malgr l'assassinat de Max?

--Je ne crois pas  l'assassinat de Max, dit Spark en souriant; je ne
croirai jamais que la mort d'un homme soit suffisamment prouve par son
absence, et le meurtre d'un amant par une parole lgre d'un ct et un
froncement de sourcils de l'autre. Cette histoire me parat bonne 
endormir les petits enfants et  leur donner de mauvais rves.

--Vous ne croyez pas au crime? empchez-moi d'y croire. Je ne demande
pas mieux que d'ter ce charbon allum de mon coeur. Mais le vice, la
dbauche?

--Oh! oh! la galanterie, vous voulez dire? On peut tre une femme
galante et tre une bonne femme. Pour moi, je n'aime pas les femmes
galantes, mais je ne leur jette pas de pavs  la tte, et je passe
auprs d'elles sans leur rien dire. Si la princesse Quintilia est ainsi,
n'en dites pas de mal; quittez-la et n'y pensez plus.

--Tout cela vous semble facile, Spark. J'ai l'me dvore de colre et
de jalousie.

--Vous avez tort.

--Mais enfin, ce que je vous ai racont vous prouve bien que cette
femme...

--Ce que vous avez racont ne me prouve rien, sinon que vous avez
contract dans vos chagrins l'habitude d'une malveillance fcheuse.
Otez, tez cela de votre cerveau; c'est une mauvaise herbe.

--Mais, mon ami, une femme qui fait de pareils discours sur la candeur
et le sentiment, et qui a pour amant d'abord un Lucioli qu'elle trane
partout, et qui se vante partout de ses faveurs!...

--Hum! dit Spark, ce Lucioli me semble tre un fat et un sot que je ne
me ferais pas faute de rosser s'il tombait sous ma main et si j'tais
ami de la princesse.

--S'il l'a dcrie, c'est bien sa faute,  elle; pourquoi l'a-t-elle
affich comme un bouquet de noces?

--Parce qu'elle est bonne et confiante, comme elle vous l'a dit. Tout ce
qu'elle vous a dit l, Saint-Julien, me parat sincre; j'y crois.
J'aime ce caractre, j'approuve ces ides. Je ne dis pas que ce soit un
exemple  suivre pour les femmes qui ne veulent pas tre calomnies et
perscutes; mais pour un homme de coeur qui se moque de l'opinion
d'autrui et qui ne s'en rapporte qu' sa conscience, c'est une belle
matresse  aimer toute sa vie.

--Vraiment! Spark, votre confiance me confond; je ne sais pas si j'ai
envie de vous embrasser comme le meilleur des hommes ou de vous plaindre
comme un fou.

--Comme vous voudrez, mon cher Julien; vous m'avez demand ma faon de
penser, je vous la dis.

--Et je donnerais un de mes bras pour la partager. Mais enfin cette
montre, ce Charles de Dortan?

--Ce Dortan est un sot qu'elle aura mis  la porte au moment le plus
hardi de la plaisanterie.

--Une femme qui se respecte fait-elle de semblables plaisanteries? Elle
se soucie donc bien peu du danger qu'elle court? Plaisante-t-elle aussi
avec la vengeance qu'un homme peut tirer?  la place de ce Dortan, je
suivrais une pareille femme au bout du monde, et je la forcerais de
tenir ses promesses, et je lui cracherais ensuite au visage.

Le front de Spark se couvrit de rougeur, comme si l'ide d'une telle
violence de ressentiment et rvolt son me honnte et douce. Mais il
reprit aussitt son calme accoutum, et dit d'un ton de certitude qui
imposa  Julien:

Cette histoire est fausse. Ce Charles de Dortan sera quelque garon
horloger qui aura port une montre de sa faon  la princesse, et qui
aura bti toute cette niaise aventure pour se moquer de vous, ou parce
qu'il y a des fats d'une rare impudence, ou parce que ce monsieur est
fou.

--Vous arrangez tout pour le mieux, et je me suis dit tout cela sans
pouvoir me le persuader radicalement. N'ai-je pas vu la joie avec
laquelle elle a appris l'arrive de ce masque inconnu?

--Qu'est-ce que cela prouve, s'il vous plat? Ne saute-t-on pas de joie
 l'arrive d'un frre et mme d'un ami? Les femmes sont plus
dmonstratives que nous, et les Italiennes le sont entre toutes les
femmes.

--Mais ce Rosenham est cach dans le pavillon. Cache-t-on ses amis?

--Souvent, surtout quand il s'agit de politique. Qu'est-ce que vous
comprenez  la politique, vous? Et puis, il n'y a peut-tre pas plus de
Rosenham dans le pavillon que de Max dans le tombeau.

--Vous ne croyez donc pas  la mort de Max?

--J'ai dans l'ide, au contraire, que ce prtendu coeur inhum dans un
coffret d'or bat bien chaud et bien joyeux  l'heure qu'il est.

--Mais la princesse elle-mme le fait passer pour mort.

--Le fait-elle passer pour mort? Ah! en ce cas il est mort. Mais tout le
monde peut mourir sans tre aid.

Et Spark, reprenant sa pipe, se mit  la charger paisiblement.

Les griefs qui vous restent contre elle, ajouta-t-il aprs avoir
rallum son tabac, sont donc son air cavalier, sa gaiet juvnile, son
latin, son amour pour les papillons, ses travaux politiques, sa
soubrette Ginetta, sa camaraderie avec vous autres qu'elle traite en
amis, comme une bonne femme qu'elle est, tandis que vous ne la comprenez
pas... Et bien!  votre place, je l'aimerais de tout mon coeur, et je
passerais ma vie  son service.

--Mais si j'acceptais tout cela comme vous, si je me remettais  croire
en elle, j'en serais amoureux fou... et si elle ne m'aimait pas, je
deviendrais le plus malheureux des hommes. Je suis absolu et entier dans
tout, Spark.  la manire dont cette femme m'a boulevers le cerveau, je
vois bien que si je ne me guris pas par la mfiance, il faudra que je
me brle la cervelle par dsespoir.

--Non, dit Spark.

--Je deviendrai fou, vous dis-je, si elle ne m'aime pas.

--Non, vous dis-je, vous vous consolerez, vous vous gurirez. D'ailleurs
elle vous aime beaucoup; tout ce qu'elle a fait pour vous le prouve
bien.

--Oh! j'ai trop souffert de cette tranquille amiti; j'ai renferm trop
de tourments dans mon sein! cela ne peut recommencer.

--Vous tes un ingrat. Vous m'avez dit que ces six premiers mois avaient
t les plus beaux de votre vie. coutez, Julien: vous tes aigri et
malade; vous ne jugez pas bien votre position, vous ne vous connaissez
plus vous mme. Croyez-en mon conseil. Avant de savoir de quoi il
s'agissait, je ne pensais pas pouvoir trancher la question si hardiment;
 prsent je me sens une grande confiance en ma raison; les choses me
semblent claires et indubitables. Voulez-vous me promettre de faire ce
que je vous dirai?

--Je vous promets de le tenter, dit Julien.

--Renfermez-vous donc en vous-mme, et fermez vos poumons  l'atmosphre
empoisonne du dehors; vivez avec Dieu et avec votre coeur, qui est bon;
fuyez la cour, les envieux, les sots, les mchants, et surtout le petit
page; restez auprs de la princesse, je veux lui servir de garant. Elle
ne vous trompe pas. Je l'ai vue passer  cheval l'autre jour; elle a une
grande bouche, un sourire franc, des yeux vifs et bons; j'aime sa figure
et ses manires. Servez-la fidlement, et ne croyez d'elle que ce
qu'elle vous en dira. Si votre amour persiste et vous fait souffrir,
dites-le-lui, parlez-lui-en beaucoup et souvent.

--Vous croyez qu'elle m'coutera? dit Julien, dont les yeux brillrent
de joie.

--Sans doute elle vous coutera, puisqu'elle vous a dj cout; elle
vous plaindra, elle ne vous aimera pas plus qu'elle ne fait...

--Vous croyez? dit Julien redevenant triste.

--J'en suis presque sr. Mais n'importe, parlez-lui toujours, elle vous
consolera en redoublant de soins et d'amiti. Avec cette amiti-l,
Julien, avec l'amour du travail, avec le bon tmoignage de votre
conscience et un peu de foi en la Providence, vous ne serez pas
malheureux, croyez-en ma promesse.

--Et si avec tout cela je suis jou, reprit Julien, si au bout de dix
ans d'une pareille vie je m'aperois que j'ai berc une chimre sur mon
coeur?

--Vous aurez eu dix ans de bonheur, et vous serez en droit de dire 
Dieu quand vous paratrez devant lui: Seigneur, on m'a tromp, et je
n'ai pas ha; on m'a fait du mal, et je ne me suis pas veng! Et vous
verrez ce que Dieu vous rpondra. Allez, on ne se repent jamais d tre
bon, mme ds cette vie. Quand on s'en repent, on cesse de l'tre.

--Honnte et excellent ami! s'cria Saint-Julien en serrant vivement la
main de Spark, je suivrai vos conseils, et je viendrai souvent chercher
auprs de vous le baume cleste qui gurit les plaies de l'me.

Julien rentra au palais la poitrine soulage d'une montagne d'ennuis,
et, pour la premire fois depuis bien des jours, il pria Dieu.




XVI.


Quintilia le fit appeler le lendemain matin. Elle avait l'air si heureux
et si bon, que Saint-Julien se sentit tout dispos  suivre les conseils
de Spark.

J'ai des lettres  te dicter, lui dit-elle en lui tapant doucement
l'paule d'un air familier. Assieds-toi l et prends ta meilleure
plume.

Julien s'assit. La montre fatale tait toujours sur le bureau; il se
sentit un mouvement de rage contre ce fcheux accusateur, et feignant de
la pousser gauchement avec son coude, il la jeta par terre.

La princesse s'en aperut  peine; et quand il la ramassa en s'excusant
de l'avoir brise, elle parut fort indiffrente  cet accident.

Ginetta, dit-elle, emporte ma montre, que ce maladroit de Julien vient
de casser. Il est dcid que je ne puis pas la garder, et qu'il lui
arrivera toujours malheur. Fais-la raccommoder et garde-la pour toi.

Julien regarda la princesse attentivement. Elle tait aussi parfaitement
calme que le jour o elle avait regard en face M. Dortan sans paratre
le reconnatre. Mais il lui sembla que la Ginetta rougissait un peu.
tait-ce de plaisir d'avoir la montre, ou perdait-elle contenance devant
tant d'audace?

Julien sentit la sienne augmenter, comme il lui arrivait toujours dans
ses moments d'motion; et regardant alternativement la princesse et sa
suivante:

La signora Gina, dit-il, connat peut-tre  Paris un horloger habile 
qui elle pourra confier la rparation de cette montre!

--Pourquoi  Paris? dit la princesse; nous avons d'excellents horlogers
 Venise.

Elle n'avait pas chang de visage, et la Gina semblait tre redevenue
impntrable. Saint-Julien insista obstinment.

Si la signora Gina veut bien le permettre, c'est moi qui me chargerai
de la rparation, puisque c'est moi qui ai caus le dommage.

--Arrangez-vous ensemble, dit la princesse, cela ne me regarde plus. La
montre appartient  Gina.

--Et je l'enverrai, continua Saint-Julien,  un de mes amis qui habite
Paris, et qui s'appelle Charles de Dortan.

Gina se troubla visiblement. La princesse n'y prit pas garde, et rpta
le nom de Charles de Dortan.

Je crois qu'en effet son nom est sur cette montre, dit-elle en
s'adressant  Ginetta. N'est-ce pas l'ouvrier  qui tu l'as confie 
Paris, aprs l'avoir jete par terre comme Julien vient de faire?

--Oui, Madame, rpondit Ginetta remise de son trouble, c'est un horloger
qu'on m'a dsign comme trs-habile, et qui, selon l'usage, a grav son
nom sur la bote.

Julien, frapp de tant d'assurance, et ne sachant plus que penser, tenta
un dernier effort.

Le hasard, dit-il, me l'a fait rencontrer  Avignon prcisment le
jour...

Ginetta l'interrompit, et s'adressant  Quintilia:

Votre Altesse ne se souvient-elle plus de cet homme qui voulait
absolument lui parler?

--Non, dit la princesse avec un sang-froid imperturbable. Que
voulait-il? ne l'avais-tu pas pay?

--Il m'avait beaucoup prie de le recommander  Votre Altesse, 
laquelle il voulait vendre une pendule  musique, mais elle tait laide
et de mauvais got.

--Ah! dit la princesse d'un ton d'indiffrence et de distraction; en ce
cas, Julien, mets-toi  crire; et toi, Gina, laisse-nous.

Elle semblait n'avoir pas pris le moindre intrt  cette dlicate
explication, et pourtant Saint-Julien se disait: Il y a quelque chose
l-dessous. Spark lui-mme aurait t frapp de la rougeur de Ginetta.
Il prit sa plume et commena sous la dicte de la princesse.

* * *

Monsieur le duc,

Votre personne est charmante, votre esprit suprieur et votre emploi
magnifique. Je compte crire directement  votre auguste souverain, et
le remercier de vous avoir choisi pour remplir cette importante et
agrable mission auprs de moi. Il m'est impossible de vous voir
aujourd'hui; et d'ailleurs j'ai besoin, pour rpondre aux propositions
de Votre Excellence, du plus grand calme et de la plus austre
rflexion. Je craindrais de subir l'influence expansive de votre esprit
en traitant de vive voix une question si grave. Aprs mre dlibration,
je me crois donc autorise, par ma conscience et ma volont,  refuser
positivement l'alliance qui m'est offerte. Mes opinions sont invariables
sur ce point, et vous les connaissez. La libert de fait tablie par
moi, souverain absolu en vertu de pouvoirs absolus, etc., etc....

* * *

Saint-Julien crivit sous sa dicte plusieurs lignes qu'il aurait pu
tracer de lui-mme, tant il tait au fait des systmes du potentat
femelle de Monteregale.

Quand il eut termin la partie politique de cette lettre (et nous en
ferons grce au lecteur, comme d'une chose trangre  cette histoire),
il continua sous la dicte de la princesse:

Quant  la question que Votre Excellence m'a dit tenir en rserve en
cas de refus dfinitif de ma part, je demande en grce qu'elle me soit
expose sur-le-champ; car des occupations du plus grand intrt pour moi
vont me forcer  faire un petit voyage en Italie. Ce sera pour moi un
grand regret que de voir abrger le sjour de Votre Excellence dans mes
tats, et j'aurais vivement dsir qu'il me ft permis d'en jouir plus
longtemps.

* * *

--Ajoutez les formules d'usage, dit la princesse  Saint-Julien, et puis
donnez-moi votre plume.

Quand elle eut sign et fait mettre le nom du duc de Gurck sur
l'adresse, elle sonna, et le page se prsenta.

Portez cette lettre  M. de Gurck, lui dit-elle, et rapportez-moi la
rponse. S'il demande  me voir, dites que c'est impossible.

Galeotto fut frapp de l'air froid et absolu de la princesse. Il eut
besoin de rassembler tout son courage pour lui faire entendre qu'il
avait un message secret pour elle.

Je n'ai pas de secrets o vous puissiez tre pour quelque chose,
reprit-elle schement. Parlez devant M. de Saint-Julien, je vous le
permets.

Le page hsita; elle ajouta: Je vous l'ordonne.

Galeotto, banni des appartements particuliers depuis plusieurs jours
sans en savoir la cause, avait beaucoup compt sur le moment o il lui
serait permis d'approcher de la princesse. Il avait fait part a Julien
de l'intention o il tait de nuire au comte de Steinach, tout en
feignant de le servir et tout en travaillant pour son propre compte.
Mais, quoique ces projets ne fussent point un secret pour lui, il tait
vivement contrari de l'avoir pour tmoin de sa conduite. Rien ne
paralyse la ruse comme l'oeil d'un juge prt  censurer notre maladresse
ou  s'effrayer de notre perfidie.

Nanmoins il fallait parler. Il donna quelques mots d'une explication
moiti plaisante, moiti mystrieuse, et finit en tirant de son sein une
lettre renferme sous trois enveloppes.

Mais Quintilia, devant qui le page avait mis un genou en terre, n'avana
point la main pour recevoir la lettre, et lui ordonna de la dcacheter
et de la lire tout haut.

Galeotto se troubla. M'avez-vous entendue? rpta la princesse.

Alors, prenant courage, Galeotto imagina de lire hardiment la lettre
d'un ton pathtique et en feignant un trouble toujours croissant.
C'tait une dclaration d'amour du comte de Steinach, rdige dans des
termes aussi passionns que son rang avait pu le lui permettre.

Le malin page la dclama d'une voix tremblante et comme s'il et t
frapp de l'application qu'il pouvait se faire des expressions timides
et brlantes de la lettre. Il affecta plusieurs fois de manquer de force
pour achever une phrase et de tenir le papier d'une main tremblante.
Enfin il joua si bien la comdie, que Saint-Julien en et t dupe
compltement sans le dernier entretien qu'ils avaient eu ensemble.

Mais la princesse ne parut mue ni de l'amour de Steinach, ni de celui
que Galeotto feignait d'abriter timidement sous les ailes de la
diplomatie sentimentale.

Cela est pitoyable, dit-elle, quand le page eut fini. Et, lui
arrachant la lettre des mains, elle la jeta dans une corbeille de bambou
qui tait sous le bureau et dans laquelle elle avait coutume d'entasser
ple-mle tous les papiers inutiles.

Mais, tout mauvais que soit cet italien, ajouta-t-elle, le comte de
Steinach, qui ne sait aucune langue, pas mme la sienne, n'aurait jamais
t capable de l'crire. C'est vous qui avez compos ce pathos,
Galeotto. Et, sans attendre sa rponse, elle se tourna vers Julien.

--cris sous ma dicte une autre lettre, lui dit-elle. Galeotto
attendra, et les portera toutes deux  leur adresse.

Elle lui dicta une formule de renvoi moqueuse et impertinente pour
Steinach comme celle destine  Gurck; elle la signa de mme, la cacheta
et la remit en silence  Galeotto. Le page voulut faire une question;
elle lui ferma la bouche d'un regard et lui montra la porte d'un geste.

En attendant qu'il ft de retour, elle s'entretint amicalement avec
Saint-Julien. Elle lui parut si franche et si bonne, qu'il cda au
mouvement de son propre coeur et se sentit plus que jamais domin par
elle. Les souffrances qu'il avait prouves lui rendirent plus vives les
joies qu'il retrouvait. Il bnit intrieurement les conseils de son ami
et reprit confiance dans la vie.

Au bout d'une heure, Galeotto revint. Il s'tait compos un maintien
grave et froid; mais il cachait mal le dpit qu'il prouvait d'avoir t
si rudement trait par Quintilia. Elle tait naturellement brusque et
emporte; mais ordinairement elle oubliait en moins d'une heure ses
ressentiments et jusqu' la cause qui les avait produits. Cette fois
pourtant, elle reut le page aussi mal qu'elle l'avait congdi. Il
voulut transmettre une rponse verbale du comte de Steinach; elle lui
dit: Vous rpondrez quand je vous interrogerai. Puis, prenant la
lettre de M. de Gurck, elle la dcacheta et la passa  Julien.

Lisez tout haut, lui dit-elle; et vous, monsieur Galeotto de
Stratigopoli, asseyez-vous au bout de la chambre et attendez mes
ordres.

Saint-Julien lut:

Madame,

La rponse de Votre Altesse est tellement dcisive, que je croirais
manquer au respect que je lui dois en insistant davantage. J'obis 
l'ordre qu'elle me donne en lui soumettant textuellement la rclamation
de mon souverain.

Un envoy de notre cabinet, portant le titre de chevalier et le nom de
Max, charg, il y a quinze ans, de reprsenter le prince de Monteregale
au mariage de Votre Altesse, s'est tabli auprs d'elle avec le
consentement de ses protecteurs. Mais ayant t rappel au bout de
quatre ans, il n'a point rpondu aux ordres de sa cour, et jamais il n'a
reparu. Il est somm aujourd'hui de rendre compte de sa conduite durant
cette longue absence et de se prsenter devant moi, duc de Gurck, fond
de pouvoir, etc., pour me remettre certains papiers et rpondre 
certaines questions qui doivent dcider de son identit.  dfaut de cet
acte de soumission de la part du chevalier Max, Votre Altesse serait
somme de donner les preuves de son dcs ou de dsigner le lieu de sa
retraite; et,  dfaut de cette satisfaction, elle serait reconnue en
tat d'hostilit contre notre gouvernement, etc.

* * *

--Fort bien, dit Quintilia. Reprenez votre plume et crivez:

Je ne reconnais  aucun souverain de la terre le droit de me faire une
demande arbitraire ou une question absurde. Je n'ai aucun compte 
rendre des actions d'autrui; et jamais prince, petit ou grand, n'a t
le gardien des trangers rsidant sur ses terres. Tout ce que je puis
faire pour seconder les voeux de votre cour, c'est de vous permettre de
publier et d'afficher dans mes tats un ordre directement adress au
chevalier Max de la part de son souverain. S'il se rend  cet ordre, je
serai charme de voir cesser vos inquitudes  son gard.

* * *

Quintilia signa, cacheta, et, s'adressant au page: Maintenant,
Monsieur, lui dit-elle, qu'avez-vous  dire de la part de M. de
Steinach?

--Le comte, au dsespoir..., rpondit Galeotto.

--Faites-moi grce des phrases de M. le comte, interrompit Quintilia; 
quoi se dcide-t-il?

--Il se soumet  vos ordres.

--Quels ordres? je lui ai donn le choix: partir ou se taire.

--Il se taira.

-- la bonne heure. Celui-l n'est que sot, et je ne veux pas l'offenser
s'il ne m'y contraint pas. L'autre est un insolent. Allez porter ma
lettre, et revenez.

La princesse se remit  causer avec Julien de choses trangres  ce qui
venait de se passer. Elle avait tant de calme et de lucidit d'esprit,
que Saint-Julien se dclara absurde dans ses soupons.

Galeotto revint. Il demandait, de la part du duc de Gurck, la faveur
d'un entretien particulier avant son dpart.

Nous verrons, rpondit Quintilia; c'est assez s'occuper de ces
messieurs pour aujourd'hui. C'est  vous que j'ai affaire, monsieur de
Stratigopoli. Voici un billet que vous porterez  mon trsorier. Il vous
comptera une somme qui vous mettra en tat de voyager durant quelques
annes. C'est, je crois, l'objet de vos dsirs. Vous trouverez bon que
d'ici  quelques heures je dispose pour votre remplaant de
l'appartement que vous occupez dans le palais. Pour faciliter votre
dpart, j'ai command des chevaux de poste qui viendront vous prendre ce
soir, et qui vous conduiront jusqu' la frontire. Je vous prie de
garder la voiture pour continuer votre voyage. Vous dsignerez vous-mme
la route qu'il vous plaira de prendre. Je fais des voeux pour votre
avenir, et j'ai l'honneur de vous saluer.

Galeotto, frapp de la foudre, plit et balbutia; mais il vit dans les
yeux de la princesse que l'arrt tait irrvocable. Il crut que Julien
l'avait trahi. Incertain du parti qu'il prendrait, mais forc d'obir,
et rsolu  se venger, il s'inclina profondment et sortit sans dire un
seul mot.

Saint-Julien voulut intercder en sa faveur; mais la princesse lui
imposa silence avec douceur, et lui permit d'aller faire ses adieux au
page.

Il le trouva au bas du grand escalier, et tmoigna sa surprise et son
chagrin avec tant de candeur, que le page en fut branl.

Si vous n'tes pas sincre en ce moment, lui dit-il, vous tes le
premier des fourbes et le dernier des hommes. Aprs tout, je n'en sais
rien, je ne pense pas, je crois rver. Je ne sais ni ce qui m'arrive, ni
ce que j'prouve, ni ce que j'ai  faire.

--Il faut faire semblant d'obir, lui dit Julien, et attendre  la
frontire l'ordre de votre rappel. Il est impossible que la princesse
ait des griefs srieux contre vous. Elle se sera doute de votre liaison
avec Steinach, et elle aura voulu vous effrayer. Mais je vous
justifierai de mon mieux; Gina pleurera  ses pieds, et vous lui
crirez; elle se laissera flchir.

--Je ne sais pas, je ne sais pas, dit le page d'un air mfiant. Je ne
sais pas si vous ne me trahissez pas; je ne sais pas si la Gina ne me
donne pas ce soir pour successeur le page de Steinach ou le chasseur de
Gurck, tandis que la princesse recevra dans le pavillon mystrieux
Rosenham, qu'elle embrassait si tendrement cette nuit sur le seuil en
l'appelant son _seul_ amour, ou bien le duc de Gurck qui saura peut-tre
se faire craindre, ou le Steinach qu'elle fait semblant de rudoyer, ou
le tendre Julien qui a su cacher son indignation dvote, ou qui s'est
fait tolrant... Je ne sais pas ce qui se passe dans la tte des autres;
j'aviserai  voir clair dans la mienne. Si vous me trompez, monsieur le
secrtaire intime, ne chantez pas encore victoire. Je ne me tiens pas
pour battu, et souvent les choses qui semblent m'chapper sont celles
dont je suis sr, parce qu'alors il me prend envie de m'en emparer...
Attendez... Venez avec moi chez le trsorier; je vous permets de rpter
 la princesse tout ce que vous me verrez faire et dire.

Ils entrrent ensemble chez le trsorier, et Galeotto prsenta le billet
qui lui avait t remis cachet. Lorsque le trsorier nona la somme
qu'il allait compter au jeune page, celui-ci eut un moment d'motion.
C'tait beaucoup plus qu'il n'avait espr dans sa petite ambition, et
pendant un instant il abandonna l'ide singulire qui venait de le
proccuper. Mais tandis que le trsorier comptait l'argent, il se mit 
marcher dans la salle avec anxit. Cette petite fortune le mettait 
mme de satisfaire son got pour les voyages, et d'aller se prsenter
d'une manire brillante dans quelque autre cour plus importante que
celle de Monteregale. Mais, en mme temps qu'il arrivait 
l'accomplissement d'un voeu de plusieurs annes, il renonait  une
entreprise conue depuis quelques jours. Dans son amour pour l'intrigue,
il avait caress l'espoir de lutter avec l'exprience et ce qu'il
appelait l'habilet de Quintilia. Il s'tait propos pour but de ses
premires armes en ce genre d'carter, ne ft-ce que pendant quelques
jours, des rivaux plus hauts et plus arrogants que lui. L'emporter sur
eux lui paraissait une satisfaction ncessaire  son amour-propre
froiss. Enfin, tandis qu'une vanit cupide l'engageait  prendre
l'argent et  chercher ailleurs un autre genre de succs, une vanit
raffine, un vritable dpit d'homme de cour, l'engageaient  sacrifier
sa petite fortune  l'espoir incertain d'un frivole triomphe.

Ce dpit l'emporta, et au moment o le trsorier lui prsenta une partie
de sa fortune en or, et le reste en billets sur diverses banques
trangres qu'il avait dsignes d'abord, il demanda du papier pour
crire un reu, fit une dclaration d'amour  la princesse, et lui
annona qu'il n'avait besoin de rien au monde, puisqu'il allait mourir
de chagrin; puis il redemanda le bon sign d'elle qu'il venait de
remettre au trsorier; il le dchira, en mit les morceaux dans sa
lettre, chargea le trsorier de la faire porter  Quintilia, jeta
ddaigneusement les billets de banque sur la table, donna un coup de
poing thtral dans les piles d'or, et, tournant le dos au trsorier
stupfait, sortit sans emporter un cu.

Julien, qui ne vit dans cette conduite qu'un acte de fiert, trouva le
mouvement trs-beau et l'approuva. En mme temps il mit tout ce qu'il
possdait  la disposition du page.

Je ne sais pas, je ne sais pas, rpta celui-ci, toujours sur ses
gardes. Il est possible que vous soyez de bonne foi, il est possible
aussi que vous me fassiez cette offre sans grand mrite. Quoi qu'il en
soit, je n'ai besoin de rien; je ne vais pas loin, et vous ne serez pas
longtemps sans entendre parler de moi. Vous pouvez dire cela  Son
Altesse. La frontire est  trois lieues d'ici. On peut avoir un pied
sur les terres du voisin et un oeil dans la rsidence... Adieu, adieu.
Merci de votre amiti si elle est vraie; si elle est feinte, on saura
s'en passer.

Il monta en voiture en tenant le mme langage, et laissa Julien
trs-offens et trs-afflig de ses doutes. Il demanda  voir la
princesse, et lui rapporta la conduite magnanime du page, en la
suppliant de le rappeler. Mais Quintilia, qui avait dj reu la lettre
de Galeotto par son trsorier, ne parut point touche de cette
forfanterie. Je ne puis pas lui faire grce, dit-elle; cesse de me
parler de lui, ce serait me dplaire en pure perte. Il t'accuse de lui
avoir nui auprs de moi, mon pauvre Julien. Accepte cette injustice en
chtiment de celles que tu as commises, et apprends, mon cher enfant,
combien il est cruel d'tre accus quand on n'est pas coupable.




XVII.


Saint-Julien, forc d'abandonner la cause de Galeotto, alla passer la
soire avec Spark  la taverne du Soleil d'Or. Il lui raconta ce qui
tait arriv; et Spark, avec son optimisme habituel, dclara que le
renvoi du page tait une mesure fort sage de la part de la princesse et
un vnement fort heureux pour Saint-Julien. Il tcha aussi de le
consoler des soupons injurieux de Galeotto, en lui disant que l'estime
d'un pareil homme tait presque une fltrissure.

Pendant que Spark parlait de la sorte, Saint-Julien crut voir derrire
le rideau de coutil de la tente sous laquelle ils taient assis l'ombre
flottante d'un individu de petite taille qui semblait les couter. Ils
parlrent tout  fait bas, et l'ombre disparut. Mais lorsque, onze
heures ayant sonn, Spark, selon sa coutume, eut pris cong de son ami,
Saint-Julien, au dtour de la rue, qui tait fort sombre en cet endroit,
se sentit frapper sur l'paule. Il se retourna vivement et vit un petit
homme, envelopp dans un manteau, qui lui dit  voix basse: Tais-toi,
je suis Galeotto. Ils prirent une rue dserte et s'entretinrent 
demi-voix.

Eh quoi! dit Julien, te voil dj revenu? Il n'y a pas plus de six
heures que je t'ai vu monter en voiture.

--Il n'en faut pas tant dans un empire o l'on ne peut pas tirer sur un
livre sans risquer de tuer le gibier de ses voisins. Je me suis fait
descendre  la frontire; j'ai pris une tasse de chocolat et mis mon
porte-manteau  l'auberge; puis, prenant par la route des montagnes, je
suis revenu  la rsidence sans rencontrer personne. Oh! doucement,
madame Quintilia, vous n'avez pas encore de Sibrie  votre service.
Mais coute, Julien; je sais  quoi m'en tenir sur ton compte. Tu m'as
trahi sans le vouloir et sans le savoir; tu t'es trahi toi-mme; tu as
t confiant comme de coutume, et il faut bien que je te pardonne de
m'avoir rendu victime de ta niaiserie, car je prsume que tu le seras 
ton tour avant peu. Apparemment qu'on a encore besoin de toi, puisqu'on
ne nous a pas renvoys ensemble.

--Que veux-tu dire? demanda Saint-Julien.

--coute, coute, rpliqua le page; j'ai entendu ta conversation avec
cet tudiant, que le diable emporte et dont je ne sais pas le nom.

--Il s'appelle Spark, et c'est le meilleur des hommes.

--Tant mieux pour la Quintilia; il est son amant, et il parat qu'il
nous recommande au prne. Pauvre homme! nous pourrons le rcompenser de
sa peine quelque jour. Le rgne d'un homme n'est pas ici de longue
dure; il y a du temps et de l'espoir pour tout le monde.

--Galeotto, je crois que vous tes fou, dit Saint-Julien; vous croyez
que Spark est l'amant de la princesse. Il ne la connat pas; il arrive
de Munich. Il l'a vue passer l'autre jour pour la premire fois; il n'a
jamais mis le pied au palais...

--Belles raisons! demandez  M. de Dortan comment on fait connaissance
avec les dames. Votre fumeur allemand a la taille assez bien prise, et
son fade visage blond vaut bien les favoris teints de Lucioli. Il a vu
passer la princesse l'autre jour.

--Quand cela, l'autre jour? est-ce hier?

--C'est bien tout ce qu'il faut, je crois. S'il l'a vue passer, c'est
qu'il passait aussi apparemment, ou bien il tait assis la toque sur
l'oreille et la pipe  la bouche. Madame Quintilia ne fume-t-elle pas
comme une Gorgienne? Cette pipe l'aura charme. Elle lui aura fait un
signe, ou Ginetta aura port un petit billet.

--Galeotto, la tte vous tourne; le soupon devient votre monomanie; si
vous continuez ainsi, vous prendrez votre ombre pour un voleur.

--Seigneur Candide, dit le page, savez-vous lire et connaissez-vous
l'criture de la princesse?

--Eh bien! eh bien! qu'as-tu? dit Julien tout tremblant.

[Illustration: Ajoutez les formules d'usage... (Page 37.)]

--Approchons de cette lanterne, dit Galeotto, et lisez ce billet, que M.
Sparco ou Sparchi, je ne sais comment vous l'appelez, a laiss
misrablement tomber de sa poche tout  l'heure, tout en se donnant avec
vous les airs d'un profond sclrat.

Saint-Julien reconnut sur-le-champ l'criture de Quintilia, et lut avec
stupeur ce peu de mots:

Puisque je ne puis voir Rosenham au pavillon cette nuit, j'irai te
trouver, cher Spark; laisse ouverte la porte de ta maison qui donne sur
la rivire.

Tu vois, dit Galeotto, que M. Sparchi est un bon diable,
trs-accommodant, point jaloux et vraiment philosophe. Nous autres, nous
aurions peut-tre le sot orgueil de vouloir au moins tre rois absolus
pendant trois jours. Peu lui importe,  ce bon Allemand, qu'une belle
princesse vienne le trouver la nuit. Il tera sa pipe de sa bouche pour
dire: Eh! eh! Mais que le pavillon et M. de Rosenham aient la
prfrence et remettent son bonheur au lendemain, il reprendra sa pipe
en disant: Ah! ah! Eh bien! Julien, qu'as-tu  faire cette mine de
tortue en colre? Marchons.

--O veux-tu que nous allions?

--Au bord de la rivire. Nous verrons passer la princesse incognita; et
nous aurons soin de baisser les yeux comme les sujets du prince Irnus,
lorsqu'ils le rencontraient vtu de cette fameuse redingote verte qui,
au dire de tout le monde, le rendait mconnaissable.

--Galeotto, dit Julien avec angoisse, je crois que tu es le diable.

Ils passrent quelque temps  chercher, autour de la maison que Spark
habitait, une cachette convenable. Cette maison appartenait  un
menuisier qui avait consenti  la cder tout entire pour quelque temps.
Spark y vivait donc seul et ignor dans l'endroit le plus dsert de la
rsidence. Ses fentres donnaient sur la Clina et sur des massifs de
saules o les deux amis purent facilement se cacher. Un quart d'heure
aprs minuit, le silence fut troubl par un lger bruit de sillage, et
ils virent glisser devant eux une petite barque monte par deux hommes.

Ce n'est pas cela, dit Julien.

--Silence! dit Galeotto. Il me semble que je reconnais le coup de rames.
La Gina est fille d'un gondolier de Venise.

[Illustration: Saint-Julien... se sentit frapper sur l'paule. (Page
39.)]

La barque vint aborder tout prs d'eux, et un des deux hommes se pencha
pour amarrer  un des saules du rivage, tandis que l'autre, sautant
lgrement sur la grve, lui dit  voix basse:

Tu m'attendras ici.

--Oui, Madame, rpondit-il; et tandis que le premier gagnait d'un bond
la porte de la maisonnette, le prtendu batelier se roula dans son
manteau et se coucha au fond de la barque.

Gina, dit le page d'une voix flte en se penchant vers elle.

La Gina tressaillit, se leva et regarda autour d'elle avec inquitude;
mais le page s'tait rejet dans l'ombre et s'y tenait immobile. Elle
crut s'tre trompe et se recoucha dans la barque. Galeotto prit le bras
de Julien, et l'emmena sans bruit  distance de la rivire.

Maintenant diras-tu que je suis le diable et que je fais passer des
fantmes devant tes yeux? lui dit-il.

--Galeotto, rpondit Julien, vous me faites faire de tristes rves; mais
si quelqu'un joue ici le rle de Satan, c'est cette femme impure qui a
sur les lvres de si chastes paroles au service de son impudente
fausset. Mais dites-moi donc pourquoi elle est ainsi avec nous? Que ne
nous traite-t-elle comme Dortan, comme Spark et comme Rosenham?
Pourquoi ne recevons-nous pas le matin un rendez-vous pour le soir sans
autre crmonie?  quoi bon la peine qu'elle prend pour nous inspirer du
respect et de la crainte?

--Vous ne le savez pas, dit Galeotto en riant. C'est que nous vivons
auprs d'elle, et qu'elle a besoin de serviteurs qui la craignent et de
dupes qui l'admirent. Et puis les femmes blases deviennent romanesques,
c'est--dire dpraves de coeur et de tte. Elles mettent fort bien 
part le plaisir et  part le sentiment. La confiance niaise d'un enfant
comme vous les amuse et flatte leur vanit. C'est une occupation de la
matine, en attendant l'amant du soir, qui est aimable  sa manire sans
faire tort  la vtre. De quoi vous inquitez-vous? vous avez le beau
rle.

--Par l'ternelle damnation de l'enfer! s'cria Julien, c'est un rle
abject et stupide.

Galeotto clata de rire. Bonsoir, lui dit-il. Je vais demander asile 
une _demoiselle_ de ma connaissance; toi, retourne au palais et prpare
un sonnet pastoral pour le prsenter demain dans un bouquet sur
l'assiette de Son Altesse.

Saint-Julien, au lieu de se retirer, alla se cacher sous les saules
jusqu'au moment o Quintilia sortit de la maisonnette. Spark lui donnait
le bras. Il l'accompagna jusqu'au bord de la barque, et s'arrtant sous
les saules,  trois pas de Saint-Julien, il l'embrassa. Ce baiser fit
involontairement tressaillir Saint-Julien, et le coeur lui battit
violemment.

Gina se rveilla en sursaut lorsque sa matresse sauta dans la barque.

Rentrez vite, dit Quintilia au jeune Allemand.

Il obit; mais il resta  sa fentre jusqu' ce que la barque se ft
perdue dans la brume. Saint-Julien, cach sous les saules, la suivait
aussi des yeux. La princesse avait t son chapeau, le vent agitait ses
cheveux, elle tait debout et belle comme un ange sous son costume
d'homme.




XVIII.


Pendant le reste de la nuit, Saint-Julien fut en proie  des angoisses
plus vives que toutes celles qu'il avait dj prouves. Dcidment il
mprisait Quintilia; car la dcouverte de cette dernire turpitude
confirmait toutes les autres. Pour mentir ainsi, il fallait avoir
l'assurance que donne une longue carrire de vices. Mais, se disait
Saint-Julien, pourquoi prendre tant de soin aven moi et si peu avec les
autres? Pourquoi ne s'est-elle pas confie  moi comme elle se confie 
Spark? Elle ne le connat pas, et elle se jette dans ses bras
aujourd'hui sans avoir le moindre souci du mpris qu'il aura pour elle
demain matin. Assez orgueilleuse pour repousser les insolentes
prtentions de Gurck et de Steinach, elle se livre le mme soir  un
pauvre tudiant dont elle sait  peine le nom. Pourquoi ne s'est-elle
pas montre  moi telle qu'elle est? Je l'aurais aime peut-tre, et du
moins l'affection que j'aurais eue pour elle ne m'aurait pas rendu
malheureux. Franche, hardie et galante, je l'aurais aime comme un
homme. J'aurais t discret comme la Ginetta, s'il l'avait fallu; et du
moins, lorsque j'aurais caus avec elle, je n'aurais pas t sur un
continuel qui-vive. Je n'aurais pas jou un rle ridicule; je ne me
serais pas laiss subjuguer par de fausses vertus. Une telle femme ne
m'et pas inspir d'amour; mais, du moment qu'elle m'aurait loyalement
avou ses faiblesses, je ne me serais pas cru en droit de la mpriser.
Par combien de hautes facults et de qualits nobles ne pouvait-elle pas
racheter un vice! J'aurais t tolrant, l'amiti peut l'tre.
Croyait-elle ne pouvoir faire de moi son ami sans monter sur un
pidestal et sans diviniser en elle la boue humaine? Elle n'est pas si
craintive, elle qui fait gloire de pardonner  ceux que les hommes
condamnent. Croyait-elle pouvoir se farder de tant de perfections sans
me forcer  l'aimer passionnment? Oh! elle n'est pas si ingnue; elle
sait ce qu'elle veut et ce qu'elle peut. Mais que voulait-elle de moi?
Elle m'a pris par caprice comme elle avait pris Dortan, comme elle prend
Spark; et pourtant elle n'a pas fait de moi son amant. Elle m'a trait
comme un personnage politique dont l'estime lui serait utile, et elle a
mis en oeuvre toute l'habilet d'une fille de Satan pour me fermer les
yeux  l'vidence. Oh! la savante comdie que de me jeter une clef qui
ouvrait sans doute un coffre vide, et de me dire tout ce qui devait
empcher un homme d'honneur de la ramasser! Elle a pleur vraiment! et
moi aussi.  drision! Est-ce ainsi, mon Dieu, qu'on se joue de ceux qui
croient en votre nom! Mais enfin pourquoi ces raffinements d'hypocrisie
avec moi? Elle laisse croire aux autres tout ce que bon leur semble;
elle ne s'est jamais explique avec Galeotto, et c'est pour moi seul
qu'elle s'impose un rle si magnifique.

Julien rentra au palais et se retourna cent fois dans son lit, cherchant
toujours une rponse  cette question. Il n'en trouva pas d'autre que
celle que Galeotto lui avait faite: c'est que Quintilia, en femme
raffine voulait essayer de tout, mme de ce dont elle n'tait pas
capable; c'est qu'elle voulait satisfaire sa vanit ou sa curiosit en
inspirant un vritable amour, en contemplant du sein de la dbauche le
spectacle, nouveau pour elle, des souffrances timides d'un coeur pur. Ce
n'tait qu'un essai  faire, une scne ou deux a bien jouer, un
amusement  se donner gratis; c'tait une partie engage avec un
partenaire qui mettait tout son avoir et qui devait perdre ou gagner
sans qu'elle risqut rien au jeu.

Cette ide transporta Julien de colre; il ne put dormir et alla courir
les bois toute la journe. Il aperut Spark dans un sentier et s'loigna
prcipitamment. Il ne savait plus que penser de son ami. Tantt il le
regardait comme un intrigant spirituel, capable de parler des jours
entiers sur la vertu, mais capable aussi de frayer gaiement avec le
vice; tantt il le regardait comme un intrigant plus fourbe que
Quintilia elle-mme et faisant pour elle le mtier d'espion.

Il rentra le soir, harass de fatigue, et monta  sa chambre, incertain
s'il se coucherait ou s'il se ferait servir  souper. Il trouva sa porte
ferme en dedans au verrou, et une espce de voix de bal masqu lui
glissa _qui est l_? au travers de la serrure.

Parbleu! qui est l vous-mme? rpondit-il, je suis moi, et je veux
rentrer chez moi.

Aussitt la parte s'ouvrit, et il recula de surprise en voyant Galeotto.
Silence! pas d'exclamations! dit le page; j'ai trouv plaisant de me
cacher dans le palais mme et de choisir ta chambre pour mon asile. Je
me suis gliss, avec la nuit, par les jardins, et j'ai pris le petit
escalier. Me voici install, personne ne s'en doute; mais que Dieu te
maudisse pour m'avoir fait attendre ainsi ton retour! Je n'ai pas soup,
je meurs de faim. Ah a! toi qui peux circuler dans les corridors, va me
chercher bien vite quelque perdrix froide aux citrons, avec deux ou
trois bouteilles du meilleur vin qui te tombera sous la main; et si dans
ton chemin tu vois passer quelque gele aux roses ou quelque pastque
confite d'Alexandrie, ne nglige pas de t'approprier ces douceurs. Un
page italien ne se nourrit pas comme un groom anglais; et depuis que
j'ai chang de rgime, je me sens tout spleentique.

Saint-Julien ne fut pas fch de retrouver son malicieux compagnon;
l'ironie tait la seule distraction dont il se sentt capable en cet
instant. Il se glissa dans les offices, et revint avec un faisan, deux
bouteilles de vin de Chypre et un gteau de pistaches.

Ils fermrent les fentres, baissrent les rideaux et poussrent tous
les verrous, aprs quoi ils se mirent  souper. Les railleuses folies de
Galeotto et la chaleur du vin fouettrent peu  peu les esprits de
Julien, et, au lieu de s'endormir sur sa chaise, comme d'abord il en
avait menac son compagnon, il tomba dans un tat d'exaltation moiti
fbrile et moiti bachique qui divertit singulirement le malin page.
Aprs une heure de babil, il se calma tout  coup, et devint si sombre
que Galeotto, n'en pouvant plus tirer une parole, prit le parti de se
jeter sur le lit et de s'assoupir.

Saint-Julien ressentait d'assez vives douleurs  la tte et  la
poitrine; mais il tait tout  fait dgris, il ne lui restait qu'une
exaltation nerveuse qui le disposait  la colre.

Non, se disait-il en marchant lentement dans sa chambre,  la lueur
rouge d'une lampe prte  s'teindre, non, il n'en sera pas ainsi. Je
n'aurai pas t pris pour jouet et pour passe-temps; on ne m'aura pas
mis dans une collection pour me regarder  la loupe comme un des
insectes de M. Cantharide; je ne m'en irai pas sottement promener au
loin la blessure que m'a faite une flche empoisonne, tandis qu'on fera
la description de mon cerveau lunatique et la dissection de mes phrases
de roman entre une sance mtaphysique et une joyeuse prouesse de nuit.
Je ne laisserai pas incruster l'pisode du secrtaire intime dans les
annales galantes de la cour ou dans les mmoires secrets de la
princesse. Si M. Spark ou quelque autre rdige le chapitre, je veux lui
fournir un dnouement digne de l'exposition. Voyons! voyons! Galeotto,
ne dors pas comme une hutre, et dis-moi la premire parole qu'on
adresse  une princesse quand on sort de dessous son lit.

--Ah! c'est selon, dit Galeotto en billant; on se jette  genoux et on
demande pardon d'une voix touffe; ou bien, et c'est le mieux, on ne
dit rien, et on demande pardon plus tard.

--Si elle crie, que fait-on?

--Fi donc! est-ce qu'une femme crie?

--Mais si elle se met en colre?

--Est-ce qu'on est un sot?

--On n'en est pas dupe, bien. Mais si la crainte d'tre surprise et
l'inopportunit du moment lui donnaient de la vertu...

--Quand on a entrepris de pareilles choses, on n'hsite pas, quels que
soient les premiers obstacles. tre insolent  demi, c'est faire la plus
sotte figure possible; il vaudrait cent fois mieux ne l'tre pas du
tout. En toutes choses, pour russir il faut oser; et quand on est
audacieux on a quatre-vingt-dix-neuf chances pour soi, tandis que la
vertu des femmes n'en a qu'une.

--Soit... Bonsoir, Galeotto. Dans une heure j'aurai disparu comme Max le
btard, ou je serai veng comme il convient  un homme.

--Par le diable! es-tu devenu fou, Julien? O vas-tu? qu'as-tu dans la
cervelle?

--De quoi parlons-nous depuis deux heures?

--Ma foi! je n'en sais rien. Nous parlons sans rien dire, en consquence
de quoi tu vas te faire assassiner.

--Il me faut ce danger pour me donner du coeur. Si ce n'tait pas un acte
de tmrit, ce serait une lchet insigne. Je n'aurais jamais le
courage d'embrasser cette femme si je n'y risquais pas un coup de
poignard.

--Et si tu n'avais pas bu une dose exorbitante de vin de Chypre. Est-ce
que ces entreprises-l te conviennent? Allons donc! tu es fou Julien.
Regarde-moi en face, ne me vois-tu pas double?

Julien s'arrta et le regarda en face.

Ma foi! tu me fais peur, dit le page, tu as l'air d'un spectre
trs-sournois. Mais songe que si tu n'es gris qu' demi... il y a encore
du vin, achve la bouteille.

--Je ne suis pas gris du tout, dit Julien; je suis offens. Je veux me
venger, voil tout.

--Eh bien! s'cria Galeotto, tu as raison. Par la barbe que j'aurai
peut-tre un jour, c'est une ide que tu as l! Si j'tais dans la mme
position que toi, je l'aurais dj risqu. Pour moi qui veux russir
pour mon compte, c'est bien diffrent. Mais tu es trop vertueux, toi,
pour y chercher autre chose qu'une sainte vengeance. Va, mon fils, et
que Dieu te protge! Mais prends mon stylet et laisse-moi aller avec toi
jusqu' la porte.

--Non, dit Julien, il ne faut pas qu'on te voie; et quant  ce poignard,
si je l'avais, je serais trop tent d'assassiner la femme au lieu de
l'embrasser.

--Un instant, un instant! pour Dieu, un instant! dit Galeotto, c'est une
ide plaisante; mais ne te dpche pas comme si c'tait une ide
raisonnable.

--tait-ce une ide raisonnable que de jeter l'argent au nez du
trsorier et de partir les mains vides? Je puis bien risquer ma vie pour
sauver mon honneur, quand vous sacrifiez votre fortune pour satisfaire
votre vanit. Allons, c'est assez.

--Mais, Saint-Julien, songez un peu  ce que vous allez dire d'abord. Ne
soyez pas impertinent pour commencer. Flattez, pleurez, et puis tombez
dans le dlire; sanglotez, menacez, demandez pardon, et que des paroles
humbles et suppliantes fassent passer les actions les plus hardies.
Entendez-vous, Saint-Julien? c'est le rle que vous devez jouer. Si vous
preniez un air de matamore, cela ne vous irait pas du tout, et elle
verrait que vous vous moquez. Laissez-lui croire jusqu' la fin que
c'est elle qui se moque de vous; et quand elle vous aura pris en piti,
quand elle croira que vous tes transport de joie et de reconnaissance,
alors dites tout ce que vous voudrez. La colre parle toujours bien,
mais elle crit encore mieux. crivez, Julien, et sauvez-vous.

--Oui, demain, rpondit Saint-Julien.

--Et ce soir priez et sanglotez.

--Laissez-moi faire, je n'aurai qu' me rappeler ce que j'ai t, et je
dirai mon amour pass comme on rcite un rle; adieu.

Il prit la lumire, et, sans faire attention  Galeotto, qui continuait
 lui donner ses instructions, il sortit et le laissa dans l'obscurit.

 peine le page fut-il seul, qu'il se demanda si Julien ne faisait pas
la plus grande sottise du monde. Il l'avait un peu pouss pour voir
comment l'vnement justifierait ses ides gnrales sur les femmes,
qu'il jugeait depuis longtemps et ne connaissait pas encore, et pour
savoir quelle dose de fiert et d'effronterie possdait Quintilia. Il
s'tait promis de profiter galement des succs ou des fautes de
Saint-Julien, et il n'tait pas fch de le voir se mettre en avant et
accaparer tous les dangers de l'entreprise.

Nanmoins la peur le prit en songeant qu'au cas o Saint-Julien ferait
une maladresse, il serait perdu par contre-coup, si on le trouvait dans
sa chambre. Il pouvait passer pour son complice; et quoique Galeotto et
souvent trait l'histoire de Max de conte de bonne femme, il y croyait
fermement. Il n'tait pas trs-brave, et sa dlicate constitution
excusait assez cette faiblesse d'esprit. Il songea donc  se mettre au
large pour commencer et  s'enfuir par le petit escalier; mais,  sa
grande surprise, il le trouva ferm en dehors, et tous ses efforts pour
branler la porte furent inutiles; alors il se dcida  traverser
l'intrieur du palais, au risque d'tre rencontr et reconnu dans les
corridors. Il n'y avait probablement pas d'ordre donn contre lui, et
ds qu'il aurait gagn les jardins, il tait bien sr de s'chapper;
mais une secrte terreur le pntra lorsqu'il vit que Saint-Julien, dans
sa distraction, avait ferm la porte en dehors en retirant la clef. Il
fallut se rsigner  l'attendre, et il se rassura un peu en se disant
que Saint-Julien tait capable de revenir amoureux aprs s'tre
prostern devant la princesse. Au fait, se dit-il, j'aurais une bien
pauvre ide de Quintilia si elle ne russissait  jouer encore une fois
un fou qui a la bont de la prendre au srieux.




XIX.


Saint-Julien se glissa par des passages drobs jusqu'au cabinet de
toilette de la princesse. Il l'ouvrit sans bruit, traversa dans
l'obscurit la chambre  coucher, et s'approcha avec prcaution de son
cabinet de travail, d'o il voyait s'chapper par la porte entr'ouverte
un ple rayon de lumire. En appliquant son visage  cette fente, il put
voir et entendre ce qui se passait dans le cabinet.

Quintilia tait couche dans un hamac de soie des Indes. Elle tait
vtue d'une robe ample et lgre, et ses cheveux dnous tombaient sur
ses paules nues. La Ginetta, assise sur un pliant, balanait mollement
le hamac, dont elle tenait les tresses d'argent dans sa main. Une lampe
d'albtre suspendue au plafond rpandait une lueur voluptueuse, et des
parfums exquis s'exhalaient d'un rchaud de vermeil allum au milieu de
la chambre.

Je suis horriblement lasse, dit la princesse; parle-moi, Ginetta,
empche-moi de m'endormir.

--Vous menez une vie trop rude, rpondit la soubrette. Tout le jour aux
affaires et toute la nuit aux amours.  peine dormez-vous quatre heures
le matin. Certes, ce n'est pas assez.

--Tu parles pour toi, ma pauvre enfant, et tu as raison. Je te fais
courir toute la nuit, et tu dois souvent me maudire. Mais ne peux-tu
dormir le jour, toi qui n'as rien  gouverner?

--Ah! Madame, qui est-ce qui n'a pas ses soucis?

--Est-ce que tu as des soucis, toi? Voil dj que tu es console de la
perte de Galeotto.

--Comment ne le serais-je pas? un monstre qui nous calomnie toutes deux!

--Ginetta, Ginetta! vous tes une volage, et vous avez raison si cela
vous sauve des chagrins. Je ne me mle pas de vos sentiments; je ne sais
si vous tes blmable, mais je ne veux voir en vous que ce qu'il y a de
bon: votre discrtion  toute preuve, votre dvouement.

--Et ma reconnaissance, dit la Ginetta; car je vous en dois une bien
grande.

--Et pourquoi, mon enfant?

--Parce que vous avez t bonne envers moi, et c'est tout ce que je sais
de vous. Je ne m'occupe pas du reste; et quand je ne comprends pas, je
ne cherche pas  comprendre. Ah! Madame, voil que vous vous endormez!

--Vraiment, je ne puis m'en empcher. coute, Ginetta, quelle est
l'heure qui sonne?

--Minuit.

--Eh bien! puisque nous ne partons qu' une heure, j'aime mieux dormir
ce peu de temps et me rveiller aprs, quoi qu'il m'en cote, que de
lutter ainsi contre la fatigue. Laisse-moi donc m'assoupir, et
rveille-moi quand il le faudra.

En ce cas je vais m'occuper dans ma chambre; car si je reste ici dans ce
demi-jour, je vais m'endormir aussi.

--Va, mon enfant, et sois toujours bonne et fidle.

Saint-Julien entendit Ginetta sortir par la porte oppose et la refermer
sur elle. Il attendit trois minutes, et quand il se fut assur que la
princesse commenait  s'endormir, il entra sur la pointe du pied et
s'approcha d'elle.

Maintenant qu'il ne l'aimait plus et qu'il la regardait comme une
courtisane, il tait plus effray qu'enivr des volupts qui semblaient
nager autour d'elle; et en mme temps qu'un trouble pnible oppressait
sa poitrine, un sentiment de curiosit avide l'excitait  l'insolence.
Il pouvait compter les pulsations de son coeur et respirer son haleine
embrase. En se laissant aller  ses impressions naturelles, il sentait
un mlange de dsir et de crainte; mais lorsqu'il se rappelait l'amour
insens qu'il avait eu pour cette femme, il ne sentait plus que le
besoin de la vengeance. Cependant, tout en contemplant cette figure
noble, embellie par le calme du sommeil, il se prit malgr lui  douter
de l'infamie dont il la croyait marque au front. Ce front tait si pur,
si uni sous ses longs cheveux noirs; cette attitude accable marquait
tant d'oubli du moment prsent, tant d'insouciance de ce qui se passait
dans l'me de Julien, qu'il fut comme frapp d'un respect involontaire.
Il la regardait attentivement, cherchant  surprendre, dans le secret de
ses rves, dans l'agitation de son sein, la rvlation immdiate d'un
caractre avili et d'une habitude de dpravation. Une syllabe furtive
chappe de ses lvres, un soupir lascif, eussent suffi pour lui donner
l'insolence qui lui manquait; mais un sommeil tranquille ressemble
tellement  l'innocence, que Saint-Julien fut un instant sur le point de
se retirer sans bruit et de renoncer  son entreprise.

Cependant le souvenir de Galeotto, qui l'attendait et qui se moquerait
de lui, le fit rougir de sa timidit; et songeant que les moments
taient prcieux, il rsolut de dposer un baiser sur les lvres de
Quintilia; mais en vain il se pencha vers elle, il ne put s'y dcider,
et il se contenta de baiser sa main.

Qu'est-ce donc? lui dit-elle en s'veillant sans trop de surprise et
sans la moindre frayeur.

--C'est celui qui vous aime et qui se meurt pour vous, lui rpondit-il.

--Julien! dit-elle en se soulevant sur un bras, comment cela se fait-il?
quelle heure est-il? o sommes-nous? qui a pris ma main? que veux-tu et
que dis-tu?

--Je dis qu'il faut que vous ayez piti de moi ou que je meure, dit
Julien en se jetant  ses pieds et en essayant de reprendre sa main;
mais elle la lui tendit d'elle-mme, et lui dit avec douceur:

Eh! mon Dieu! que t'est-il arriv, mon pauvre enfant? D'o vient que tu
es entr ici? Quel malheur te menace? Que puis-je faire pour toi?

--Ne le savez-vous pas?

--Non, je ne sais rien; je dormais. Que se passe-t-il? que t'a-t-on
fait?

--Ah! s'cria Julien, domin par l'indignation, vous tes fort habile,
en vrit; vous feignez de ne pas savoir les choses les plus simples, et
pourtant...

--Et pourtant quoi? dit Quintilia stupfaite en se mettant sur son
sant.

Alors, s'apercevant qu'elle avait les paules nues, elle n'en tmoigna
pas un grand trouble et lui dit: Mon cher enfant, je te prie de me
donner un chle, et puis tu m'expliqueras ce qui t'afflige et te trouble
si fort.

Saint-Julien pensa qu'elle ne lui demandait son chle que pour qu'il
songet  admirer ses paules. Il l'entoura de ses bras en s'criant:
Restez ainsi, restez ainsi, coutez-moi!

--Julien! vous tes gar, lui dit-elle en le repoussant avec douceur;
il est impossible que vous n'ayez pas quelque chose d'extraordinaire:
dites-moi donc vite ce que c'est; car vous m'effrayez, et je ne vous
reconnais plus.

--Bon! pensa Julien, elle fait semblant d'oublier son chle; elle fait
semblant de ne pas me comprendre pour que je m'enhardisse davantage.
Elle veut avoir l'air de se laisser surprendre; le moment est venu, et
elle m'aide merveilleusement.

-- Quintilia! s'cria-t-il, ne sais-tu pas que je t'adore et que je
perds la raison en voulant essayer de me vaincre? Ne sais-tu pas que
cela est au-dessus des forces humaines, et qu'il faut te flchir ou
mourir?

En mme temps qu'il la serrait dans ses bras, il sentit s'allumer en lui
les feux du dsir; et, oubliant sa haine et son ressentiment, il n'eut
plus besoin de feindre. Il la conjura avec ardeur; il droba sur ses
bras nus des baisers brlants; et comme elle le repoussait sans colre
et cherchait  le ramener  la raison par des paroles affectueuses et
compatissantes, il crut qu'il pouvait s'enhardir, et il employa la force
pour baiser ses cheveux flottants sur son cou. Mais il n'avait pas prvu
ce qui arriva.

La princesse se leva tout  coup, et, l'loignant d'un bras vigoureux,
lui dit d'un ton o l'tonnement dominait encore la colre: Est-ce que
votre respect et votre amiti taient un jeu? aviez-vous donc rsolu
d'agir ainsi?

--J'ai rsolu de vous vaincre, duss-je expier mon crime par mille
morts, rpondit Julien avec exaspration; et se flattant de bien suivre
le conseil de Galeotto en redoublant de hardiesse, il l'entoura de
nouveau de ses bras.

Mais la Quintilia tait aussi grande et aussi forte que lui: c'tait une
femme d'une vigueur peu commune et d'un caractre ferme et violent quand
on la poussait  bout. Elle le saisit  la gorge et la lui serra d'une
main si virile, qu'il tomba ple et suffoqu  ses pieds. Alors elle
s'lana sur lui, lui mit un genou sur la poitrine, et avant qu'il et
eu le temps de se reconnatre, elle fit briller au-dessus de son visage
la lame du poignard qui ne la quittait jamais. Saint-Julien pensa  Max
et fit un effort pour se dgager. Elle lui posa la pointe du poignard
sur les artres du cou en lui disant: Si tu fais un mouvement, tu es
mort. Et de l'autre main elle agita prcipitamment la sonnette dont la
torsade dore pendait du milieu du plafond jusque sur le hamac.
Saint-Julien essaya encore de se dgager; il sentit l'acier entrer
lgrement dans sa chair, et quelques gouttes chaudes de son sang
humecter sa poitrine. Chien que vous tes! lui dit Quintilia avec
l'accent de la colre et du mpris, prenez soin de votre vie;
pargnez-moi le dgot de vous tuer moi-mme.

Des pas prcipits se firent entendre. La sonnette que la princesse
avait branle appelait ordinairement dans la chambre de Ginetta; mais,
quand elle tait secoue avec force, elle donnait l'alarme aux valets
couchs dans une autre pice. En entendant venir ces tmoins de sa
honteuse dfaite, et peut-tre ces vengeurs de la princesse outrage,
Saint-Julien fit un dernier effort et se dgagea; il en fut quitte pour
une coupure peu profonde; et, gagnant la porte par laquelle il tait
entr, il s'enfuit  toutes jambes.




XX.


Mais ce qu'il ne savait pas, c'est que la princesse, informe par un de
ses gens de la prsence de Galeotto dans le palais, en avait fait fermer
toutes les portes et garder toutes les issues. Elle n'avait pas voulu
faire procder  une recherche qui et jet l'alarme; mais elle avait
recommand qu'on s'empart du rebelle  la moindre tentative qu'il
ferait pour sortir de sa retraite.

Saint-Julien, voyant donc  toutes les portes des hallebardes croises
et des figures menaantes, prit le parti d'aller se renfermer dans sa
chambre et d'y attendre son sort. En le voyant entrer ple, effar et la
poitrine tache de sang, Galeotto, pouvant, s'cria comme en dlire:
Monaldeschi! Monaldeschi!

Il s'attendait  le voir tomber mort au bout d'un instant; mais
Saint-Julien, ayant essuy sa poitrine et repris ses forces, lui raconta
d'une voix entrecoupe ce qui venait de se passer. Cette fois Galeotto
ne trouva pas  rire. Toutes ces prcautions pour garder les portes et
cette fureur de Quintilia contre Julien ne lui faisaient rien prsager
de bon pour lui-mme.

Mon avis, lui dit-il, est que nous mettions tout en oeuvre pour nous
sauver d'ici. Sautons par la fentre; mieux vaut nous casser les deux
jambes que d'tre inhums dans des cercueils d'or comme Max.

Saint-Julien ouvrit la fentre et vit quatre hommes arms de fusils au
bas du mur.

Il n'y faut pas songer, dit-il; toute fuite, toute rsistance est
inutile. Attendons, peut-tre que cet orage se calmera. Je n'entends
plus aucun bruit.

--Quintilia se met rarement en fureur, dit le page; mais l'Italienne est
vindicative plus que vous ne pensez. Que le diable vous emporte! Vous me
mettez dans une belle position! Voici que je vais passer pour votre
complice, et que l'on m'gorgera incognito avec vous dans quelque cave
du palais. Tout cela est votre faute. Vous avez voulu faire le
vainqueur, et vous vous serez comport comme un sot.

--Vous tes un sot vous-mme, rpondit Julien. Pourquoi tes-vous venu
vous cacher dans ma chambre? Ce n'est pas moi qui vous y ai engag.

Leur querelle ft devenue plus vive si un bruit de pas ne se ft fait
entendre. Les deux pauvres jeunes gens se regardrent avec
consternation. Galeotto, ple et  demi vanoui, se laissa tomber sur le
lit. Saint-Julien, plus courageux, attendit les assassins de pied ferme.
Ils entrrent et prirent poliment les deux victimes de se laisser
bander les yeux et attacher les mains. Saint-Julien voulut se rvolter
contre ce traitement humiliant; mais le chef des hommes arms qui
remplissaient la chambre lui dit avec douceur:

Monsieur, si vous faites la moindre rsistance, j'emploierai la force,
ce qui vous rendra le traitement plus dsagrable encore.

Il n'y avait rien  rpondre  cet argument; Saint-Julien se soumit.
Quant  Galeotto, le pauvre enfant tait tellement glac de peur, qu'il
fallut presque l'emporter.

Lorsqu'on dlia leurs mains et qu'on ta leurs bandeaux, ils se virent
dans un cachot troit, et on les laissa dans les tnbres.

Maldiction! dit le page, voici notre dernier jour!

--Plaise au ciel que vous disiez vrai, rpondit Julien, et qu'on ne nous
laisse pas mourir lentement de langueur et de froid!

Ils s'assirent tous deux sur la paille, et, trop consterns pour se
communiquer leur terreur, ils restrent dans un morne silence. La
jeunesse du page vint pourtant  son secours. Au bout de deux heures,
Saint-Julien l'entendit ronfler; pour lui, ses agitations cruelles ne
lui permirent pas de goter le moindre repos.

Lorsque Galeotto s'veilla et qu'il vit, au faible jour qui clairait le
cachot, Saint-Julien triste, mais en apparence, calme,  ses cts, il
retrouva sa fiert, et, craignant de s'tre montr pusillanime, il
affecta une insouciance qu'il tait loin d'avoir. Son esprit factieux
vint  son secours, et il exhorta son compagnon  braver gaiement
l'adversit. Saint-Julien sourit en songeant  la grande vaillance de
Panurge aprs la tempte. Nanmoins, comme le danger pouvait bien n'tre
pas pass, et que, dans tous les cas, il avait entran le pauvre page
dans une aventure peu agrable, Saint-Julien eut assez d'gards pour lui
et feignit de croire  son courage. Ils passrent une assez maussade
journe et prirent le plus maigre des repas. La rsolution de Galeotto
faillit s'vanouir en cette circonstance; mais le sang-froid de Julien
le piqua d'honneur; et, chacun jouant de son mieux un rle hroque
vis--vis de l'autre, ils arrivrent bravement jusqu' la nuit. Alors
Julien, accabl de fatigue, s'tendit sur la paille et s'endormit. Mais,
au bout de quelques heures, ils furent veills par le bruit des verrous
et des clefs tournant dans la serrure; la lueur sinistre d'une torche
pntra dans le cachot, et lui montra la sombre figure du gelier
conduisant quatre hommes masqus.  cette vue, Galeotto jeta un cri
d'pouvante, et Julien jugea que sa dernire heure tait sonne. Alors
s'armant de toute la fermet d'me dont il tait capable, il s'avana
gravement au-devant de ses bourreaux et leur dit:

Je sais ce que vous voulez faire de moi. Ne me faites pas languir.

Mais on ne lui rpondit pas un mot, et on lui attacha les mains comme la
veille. Au moment o on lui remettait un bandeau sur les yeux, il
demanda si on allait le sparer de son compagnon d'infortune.

Vous pouvez lui faire vos adieux, rpondit une voix creuse et lugubre
qui partait de dessous un des masques.

Les deux jeunes gens s'embrassrent. On emmena Julien en silence, et
Galeotto navr resta seul dans la prison.

Saint-Julien, aprs avoir march longtemps, s'aperut qu'on lui faisait
descendre un escalier, et tout  coup il se trouva les mains libres. Son
premier mouvement fut d'arracher son bandeau; il se vit seul dans un
caveau de marbre magnifiquement sculpt selon le got sarrasin. Quatre
lampes de bronze fumaient aux angles d'un tombeau de marbre noir sur
lequel une figure d'albtre tait couche dans l'attitude du sommeil.
Saint-Julien resta frapp de terreur en reconnaissant le caveau et le
monument dont Galeotto lui avait parl, et lisant sur la face principale
du cnotaphe les trois lettres d'argent qui formaient le nom de Max.

Dieu juste! s'cria-t-il en s'agenouillant sur le tapis de velours noir
qui revtait les marches du mausole, si vous laissez consommer de tels
actes d'iniquit, donnez-nous au moins la force de franchir ce rude
passage.  genoux sur le seuil d'une autre vie, je vous demande pardon
des fautes que j'ai commises en celle-ci...

En parlant ainsi, il se pencha, et ses yeux s'tant attachs sur la
figure d'albtre, il fut frapp de la ressemblance qu'elle prsentait.
C'tait la tte et le corps d'un jeune homme de quinze ans envelopp
dans une lgre draperie semblable  un linceul. Mais dans le calme de
cette charmante figure et dans tous les linaments du visage Julien
trouva une similitude extraordinaire avec les traits de Spark, quoique
ceux-ci fussent virils et plus dvelopps.

Un lger bruit le tira de sa rverie. Il se retourna et vit une grande
figure vtue de noir et arme d'un instrument singulier ressemblant 
une large et brillante pe; Julien fut frapp de terreur.

Excuteur de meurtres infmes, s'cria-t-il, toi qui as vers sans
doute le sang de celui qui repose ici, spectre de la vengeance! puisque
je dois tre ta victime...

--Mon cher monsieur de Saint-Julien, rpondit le sombre personnage avec
civilit, vous vous trompez absolument. Je ne suis ni un excuteur de
meurtres infmes ni le spectre de la vengeance. Je suis un professeur
d'histoire naturelle fort paisible et incapable d'aucun mauvais
dessein.

En parlant ainsi, matre Cantharide, car c'tait lui dans son docte
habit de drap noir et dans ses vritables culottes de satin, souleva sa
grande pe et la dirigea vers Julien.

Je serais bien sot, pensa rapidement le jeune homme, de me laisser
gorger par ce factieux bourreau lorsque je suis seul avec lui et que
je puis lui sauter  la gorge.

Il allait le faire en effet lorsque matre Cantharide, toujours plein de
courtoisie, le pria de prendre une des extrmits de l'instrument et de
l'aider  soulever le couvercle du spulcre.

Cette nouvelle factie parut si horrible  Saint-Julien, qu'il recula en
plissant, et regarda autour de lui, s'attendant  voir paratre ses
meurtriers au premier signe de rsistance.

Ne soyez pas effray, lui dit le professeur, vous ne courez aucun
danger,  moins que vous ne cherchiez  vous enfuir ou  me maltraiter,
et je vous crois trop bien lev pour cela. Veuillez m'aider, vous
dis-je; c'est la volont de Son Altesse, notre trs-gracieuse
souveraine, Quintilia premire, et je suppose que vous n'tes pas
accessible  des frayeurs d'enfant.

Saint-Julien, toujours plein de mfiance, mais rsolu  montrer du coeur,
aida matre Cantharide  soulever le couvercle du sarcophage. Le
professeur enleva un grand crpe noir, et pria Saint-Julien de prendre
la bote d'or en forme de coeur qui tait dessous. Saint-Julien
frissonna; mais pensant qu'on voulait peut-tre l'effrayer seulement par
le spectacle du chtiment d'un autre, il prit la bote et la prsenta
d'une main tremblante au professeur, qui l'ouvrit en pressant un
ressort, et la lui rendit en disant: Regardez ce qu'il y a dedans.

Un nuage passa sur les yeux du jeune homme, et pendant quelques secondes
il lui sembla voir un objet hideux, sans forme et sans nom, au fond du
terrible coffret. Enfin sa vue s'claircit, son coeur reprit le
mouvement, et il ne vit dans le velours blanc dont la bote tait
double qu'un paquet de lettres attaches par un ruban noir.

--Lisez ces papiers, Monsieur, dit le professeur, c'est la volont de
Son Altesse. Je vais rester auprs de vous pour suppler par mes
explications aux lacunes qui vous en rendraient le sens difficile.

Saint-Julien, ne pouvant plus se soutenir, s'assit sur les marches du
tombeau. Le professeur posa une des lampes  ct de lui et dplia le
premier papier.

C'tait un acte de mariage contract lgalement et religieusement, mais
secrtement, entre la princesse Quintilia et le chevalier Max. Ce
contrat avait plus de dix ans de date.

Le second papier tait un billet ainsi conu:

* * *

J'ai eu le malheur de vous dplaire, et je l'ai mrit. L'orgueil a
enfl mon coeur un instant, et vous m'avez rigoureusement puni. Cependant
vous avez t trop svre. C'tait un doux et noble orgueil que le mien;
la joie d'tre aim de vous, l'espoir de possder bientt la plus noble
femme de l'univers, ont pu m'enivrer, et, dans un moment d'exaltation,
me faire oublier la prudence. Vous m'avez pris pour un lche courtisan,
avide de monter sur un trne et de couvrir d'un titre de duc son titre
de btard. Oh! vous vous tes trompe, Quintilia, j'en prends le ciel 
tmoin. Vous avez t cruelle, et pourtant je ne vous maudis pas; je
vais mourir loin de vous. Puissent ma conduite et ma fin vous prouver
que je n'aimais en vous que vous-mme. Puissiez-vous me plaindre, me
pardonner, pleurer un peu sur moi, et trouver dans un autre coeur l'amour
qui tait dans le mien, et que vous avez mconnu!

MAX.

* * *

Ne connaissez-vous pas l'criture de ce billet, monsieur le comte? dit
le professeur lorsque Saint-Julien eut fini.

--Je la connais en effet, rpondit Julien. Si ce n'est point un rve,
c'est celle d'un homme qui habite la ville depuis peu, et qui s'appelle
Spark.

--Je crois qu'il vous sera facile de vous en assurer en lisant les
lettres suivantes. Mais auparavant, il faut que je vous prie de
remarquer la date de celle-ci. Elle correspond, vous le voyez, au
lendemain du prtendu meurtre du chevalier Max, il y aura quinze ans
dans deux mois. Vous savez, m'a-t-on dit, les motifs de l'altercation
qui eut lieu dans la nuit entre la princesse et son jeune fianc, aprs
un souper o celui-ci s'tait comport assez lgrement. Max et
Quintilia taient alors deux enfants. La princesse avait seize ans, son
amant en avait quinze. Leur querelle eut toute l'importance qu' cet ge
on donne aux petites choses. Son Altesse dclara au triste Max qu'elle
ne serait jamais  lui, et, dans un mouvement de colre, lui ordonna de
ne jamais reparatre devant elle. Il ne suivit que trop cet ordre
prcipit. Amoureux et fier, le noble jeune homme fut rvolt d'avoir
t souponn d'une basse ambition; il partit mystrieusement dans la
nuit, et alla vivre  Paris sous le nom de Rosenham. L, renonant 
toute pense de fortune,  tout espoir d'avenir,  toute vanit humaine,
il s'ensevelit, pour ainsi dire, et ne donna, pendant cinq ans, aucun
signe de son existence  qui que ce soit. La princesse, aprs avoir
pleur son absence, reprit courage et gaiet; car elle se flatta qu'il
reviendrait. Rsolue  lui pardonner, elle attendit qu'il fit les
premires tentatives pour obtenir sa grce. Au bout de quelque temps,
n'entendant point parler de lui, elle crut qu'il s'tait dj consol,
et, quoique dvore de chagrin, elle affecta de ne plus penser  lui, et
souffrit les assiduits de ses nouveaux adorateurs; mais, fidle en
dpit d'elle-mme  l'unique amour de sa vie, elle ne put se rsoudre 
faire un nouveau choix. On a beaucoup dout de la conduite de Quintilia,
Monsieur; vous aurez des preuves irrcusables de tout ce que je vous
dis...

--Eh quoi! Monsieur, dit Julien, est-ce donc une justification dont la
princesse vous charge? C'est me faire trop d'honneur et prendre trop de
peine. Je suis rsign  tous les chtiments.

--Je ne suis pas charg de discuter avec vous, rpondit le matre. Il
faut que vous ayez la bont de m'couter, puisque mon devoir est de
parler. J'en appelle  votre politesse.

Ce ton froid et sec blessa profondment Julien. Il se tut, et couta
d'un air morne, qu'il affectait de rendre indiffrent.

Le professeur reprit:

Une anne s'tait coule ainsi; la princesse, cdant  son inquitude
et  sa douleur, fit faire des recherches dans tous les pays et prendre
secrtement des informations dans toutes les cours de l'Europe, sans
qu'il ft possible de retrouver les traces de l'infortun Max. Alors,
convaincue qu'il s'tait donn la mort et qu'elle avait bless le coeur
le plus noble et le plus sincre, une passion plus vive s'alluma dans le
sien; elle nourrit sa douleur avec toute l'exaltation de son ge, mais
en secret et loin de tous les regards. Pour mieux s'y livrer, elle fit
creuser ce caveau et sculpter ce tombeau, o elle venait pleurer chaque
jour.

Trois autres annes s'coulrent, et je vins me fixer  Monteregale. La
princesse cherchait dans les sciences une distraction  ses ennuis et un
refuge contre les illusions de la vie auxquelles elle avait fait voeu de
rsister dsormais. Elle se plut  mes entretiens et m'appela auprs
d'elle jusqu' ce que je fusse fix dans son palais. Une affaire
d'intrt l'ayant conduite  Paris, elle me permit de l'y accompagner.
Je n'avais jamais vu cette ville clbre, et je dsirais examiner les
prcieuses collections scientifiques qu'elle possde.

C'est en explorant les cabinets d'histoire naturelle et les
bibliothques, que je fis par hasard la connaissance du prtendu
Rosenham. Je n'avais jamais vu ce jeune homme, et je fus frapp de sa
beaut, de sa grce, de son caractre noble et de ses manires
affectueuses. L'amour de la science nous rapprocha bien vite. Je fus
bloui de ses connaissances et charm de son aptitude. Mais en mme
temps je m'affligeai de voir toujours ses traits empreints d'une
mlancolie profonde; et lorsque j'interrogeais ses penses sur d'autres
sujets que la science et la philosophie, j'tais effray du
dcouragement dont cette me si jeune et si pure tait dj fltrie. Je
cherchai  obtenir sa confiance. Il me rpondit qu'un amour malheureux
l'avait pour jamais dgot de la socit, que le seul lien qui
l'attachait au monde tait rompu, et que, renonant  toute carrire
d'ambition, il s'tait fix  Paris dans la condition la plus obscure,
et ne trouvait plus de bonheur que dans la science et les arts, qu'il
cultivait avec enthousiasme.

Ce rcit me toucha vivement, et je lui demandai la permission de le
voir plus intimement. Il me conduisit dans sa mansarde; elle tait bien
pauvre, mais charmante de propret et toute brillante de fleurs et
d'oiseaux. Comme j'examinais avec dlices une aride d'Afrique, il
m'arriva de m'crier: Que vous tes heureux de possder une plante
aussi rare! j'en ai fait souvent la description  Son Altesse Quintilia,
et jamais je n'ai pu me procurer... Mais je m'arrtai, effray de
l'impression que ce nom lui avait faite. Il devint ple comme un
camlia, et se laissa tomber sur une chaise. Ensuite il devint rouge
comme une pivoine, et me fit les questions les plus empresses et les
plus singulires.  toutes mes rponses, il tombait dans une sorte de
dlire, et, quand il apprit que Son Altesse tait  Paris, il s'lana
vers la porte comme un fou; puis il s'arrta, et tomba vanoui sur le
seuil.

Je m'empressai de le secourir, mais en revenant  lui il s'entoura de
rserve et de dfaites. Je ne pus jamais en tirer que des explications
vagues et sans vraisemblance; il me conjura surtout de ne pas parler de
lui  la princesse, mais de lui fournir le moyen de la voir sans en tre
vu. Je lui dis qu'elle devait assister le lendemain  une sance de
botanique chez un de mes amis, professeur distingu. Il s'y glissa, mais
se tint tellement cach, je ne sais dans quel coin, que je ne pus le
joindre et lui parler.

Je savais trs-vaguement l'histoire de Max, et j'ignorais  cette
poque la secrte douleur de la princesse. Je ne pensais donc point 
l'avertir de la rencontre que j'avais faite, et j'tais loin d'tablir
dans ma pense aucun rapprochement entre Max et Rosenham. Cependant je
fus tellement frapp du changement qui s'oprait dans les traits et les
manires de mon jeune ami au seul nom de Quintilia, que je crus pouvoir
me permettre d'en parler  la signora Ginetta. Cette jeune personne, un
peu lgre, dit-on, pour son compte, mais pleine de franchise et de
dvouement pour sa matresse, fit de grandes exclamations de joie en
m'coutant, et s'cria: Oh! c'est lui, ce doit tre lui. Je n'ai jamais
cru  sa mort... Elle voulait courir vers sa matresse; et puis elle
s'arrta en pensant que, si elle se trompait dans ses conjectures, ce
serait faire saigner le coeur de la princesse d'une fausse joie et d'une
affreuse dception. Elle m'engagea  mettre Quintilia et Rosenham en
prsence comme par hasard, m'assurant que si c'tait Max en effet, la
princesse se jetterait dans ses bras. Cette rencontre a eu lieu dj
plusieurs fois, lui dis-je. Depuis que Rosenham sait que la princesse
est ici, il n'y a pas de jour qu'il ne se repaisse du douloureux plaisir
de la suivre et de la contempler. Il est vrai qu'il se cache tellement,
qu'il a d tre impossible  Son Altesse de le remarquer. En outre, il
m'a recommand le secret en termes si positifs, que je crains de
l'offenser en le trahissant.

--C'est pour cela, reprit la Ginetta, que mon moyen est bon et
ncessaire.

Nous nous concertmes ensemble, et le lendemain j'engageai Rosenham 
venir voir une collection de mdailles antiques dont je venais de faire
emplette pour le cabinet de la princesse. Je lui jurai (et j'avoue que,
pour la seule fois de ma vie, je fis un faux serment; mais ce fut 
bonne intention), que la princesse ne venait jamais chez moi, quoique
j'occupasse une maison voisine de la sienne. Rosenham se laissa
entraner, et de son ct la Ginetta eut l'esprit d'amener la princesse
dans mon appartement pour voir mes mdailles. J'ai trop peu d'loquence
pour vous faire la description de la scne dont je fus tmoin.
D'ailleurs, elle se termina d'une manire qui faillit me rendre fou; les
deux amants furent prs de mourir, et la princesse surtout, que la
surprise avait suffoque, retrouva avec peine l'usage de ses sens.

Cette touchante rconciliation fut suivie promptement d'un mariage dont
vous venez de lire l'acte authentique.

La princesse voulait se dclarer et ramener son poux avec clat 
Monteregale; mais rien au monde ne put dterminer Max  partager son
rang. Et vous pouvez lire  ce sujet la seconde lettre que vous avez l
sous la main.

Saint-Julien, entran par l'intrt romanesque de ce rcit, lut ce qui
suit.




XXI.


Non, ma bien-aime, non, jamais! La nature humaine est fragile et
pleine de misrables passions. Une seule est grande et belle, c'est
l'amour. Mais c'est une flamme divine qu'il faut garder comme on gardait
jadis le feu sacr dans des cassolettes fermes sur un autel d'or; c'est
un parfum qu'il faut envelopper et sceller, de peur qu'il ne s'vapore;
une empreinte prcieuse qu'il ne faut pas exposer au frottement de la
circulation, de peur qu'on ne l'efface. Que notre coeur soit un
tabernacle mystrieux et sacr o reposera le dieu. Vivons l'un pour
l'autre, et que le monde n'en sache rien. Ne me contraignez pas  porter
au travers des envieux ou des indiffrents un visage radieux de bonheur,
qui serait une insulte pour eux tous, et qu'ils s'efforceraient de
ternir  vos yeux. Non, non; j'ai trop souffert du contact empoisonn de
votre cour, et je sais trop peu comment il faudrait s'y conduire pour ne
pas s'y perdre. Mon caractre fut de tout temps oppos  la contrainte
et  la mfiance; et, malgr une enfance passe tout entire dans cette
atmosphre mortelle, je n'avais pu corriger mon imprudente vivacit. Je
ne puis jamais oublier ce qu'il m'en a cot et par quelles annes de
dsespoir j'ai expi un instant d'tourderie. Si nous eussions t alors
de pauvres bourgeois allemands au milieu d'une honnte famille, et ne
craignant rien les uns des autres, j'aurais pu tre bien plus expansif,
Quintilia, et vous voir sourire  ma joie candide. Mais, hlas! j'tais
un aventurier, un btard; vous tiez une princesse, et notre hymen
devait tre un mystre. Je n'avais pas le droit de parler de mon bonheur
et ne pouvais pas me rjouir sans avoir l'air insolent et vain.
Aujourd'hui votre gnrosit m'accorde un ddommagement dont je sens
toute la grandeur; mais je n'en ai pas besoin. tre aim de vous, vous
presser dans mes bras et vous appeler ma femme; vous voir moins souvent,
mais sans tmoins importuns, sans ennemis de mon bonheur toujours placs
entre vous et moi; pouvoir me livrer  mes transports,  ma
reconnaissance, sans jamais tre souponn d'aucun vil motif d'intrt;
tre aux pieds de ma matresse et de ma femme sans avoir l'air de ramper
devant ma souveraine ou de solliciter ma bienfaitrice, n'est-ce pas l
un bonheur plus sr et plus vrai? D'ailleurs j'ai contract dans la
solitude et dans le travail des gots et des habitudes si diffrents de
ce qui se fait autour de vous, que j'y serais perptuellement dplac et
malheureux. Laissez-moi dans ma chre obscurit. J'ai trouv dans mon
malheur une amie gnreuse qui m'a sauv de moi-mme, qui m'a prserv
du suicide, et qui pendant cinq ans m'a aid  vivre sans chercher 
vous arracher de mon coeur ni  ternir la puret de votre image dans ma
mmoire. Cette amie, c'est l'tude. Je serais un ingrat si je
l'abandonnais  prsent que j'ai retrouv l'objet de tous mes voeux.
Laissez-moi dans ma mansarde; c'est le temple o je l'ai servie, le
sanctuaire o elle s'est rvle  moi, o elle a fait descendre du ciel
la science vtue de sa robe toile. Ma vocation est l, j'en suis bien
convaincu. Permettez-moi d'aller tous les ans passer quelque temps
auprs de vous; mais que personne ne le sache, et que mon nom s'efface
de la mmoire des hommes. Que votre coeur soit l'unique page o je le
retrouve inscrit quand j'irai vous offrir le mien, toujours embras
d'une flamme nouvelle, etc.

[Illustration: Ils virent glisser devant eux une petite barque... (Page
40.)]

Le professeur, continuant son rcit, apprit  Saint-Julien qu'aprs de
vains efforts pour arracher Rosenham  sa retraite, Quintilia avait
fini par consentir  l'pouser secrtement et  retourner sans lui dans
ses tats. Mais depuis lors elle avait t passer tous les hivers un
certain temps  Paris, et tous les ts Max tait venu habiter pendant
plusieurs semaines le pavillon du parc. Son sjour  Monteregale avait
toujours t envelopp du plus profond mystre, et toujours il tait
venu  l'improviste, procurant ainsi  sa femme la plus douce surprise
et lui prouvant qu'il comptait sur elle au point de ne jamais craindre
d'arriver mal  propos. Cette union a toujours t si belle et si pure,
continua le professeur, qu'elle prouve l'excellence des lois de
Lycurgue, qui enjoignaient aux maris de n'aller trouver leurs femmes
qu'avec toutes les prcautions que prennent les amants pour n'tre pas
observs.

Saint-Julien,  l'invitation du professeur, ouvrit au hasard plusieurs
lettres de Max et de la princesse, et y trouva partout les expressions
d'une tendresse exalte jointe  la confiance la plus absolue et 
l'amiti la plus douce et la plus sainte. En voici quelques-unes que
Saint-Julien lut au hasard par fragments:

...Autrefois, Max, je fis un beau rve: je m'imaginai qu'il suffisait
d'tre sans dtour pour tre sainement jug, et que la bouche qui ne
mentait pas devait tre coute avec confiance. Je me persuadais que la
vertu tait un vtement d'or clatant qui devait faire remarquer les
justes au milieu de la foule; je croyais que nul ne pouvait feindre la
srnit d'une me pure, et que le calme n'habitait point les fronts
souills. Je me trompais, puisque je fus cent fois la dupe des tratres;
et alors je cessai de me rvolter contre les injustices d'autrui  mon
gard. Tous ces hommes qui me jugent et me condamnent ont sans doute t
tromps aussi souvent que moi. Toutes ces convictions, qui composent la
voix de l'opinion, ont sans doute t troubles et abuses par les
mchants comme le fut la mienne. Si l'on me confond avec ceux qui
mentent, c'est la faute de ceux-ci, et non celle du monde, qui craint et
qui se mfie avec raison de ce qu'il ne comprend pas. Je ne mprise donc
pas le monde, je ne le hais pas; mais je ne veux jamais l'aduler ni le
craindre. C'est un gant aveugle, qui va fauchant indistinctement le
froment et l'ivraie. Hassons les fourbes qui ont crev l'oeil du
cyclope, et laissons-le passer sans lui nuire et sans souffrir qu'il
nous nuise. Laissons-le passer comme une montagne qui croule, comme un
torrent qui suit son cours. Il est au sein des plaines des oasis o l'on
peut aller vivre ignor, loin des vains bruits de l'orage. C'est dans
ton coeur, Max, que je me suis retire et que je vis au milieu des
vivants sans avoir rien de commun avec eux...

* * *

* * *

[Illustration: Saint-Julien s'assit sur les marches du tombeau. (Page
46.)]

* * *

Je suis dcide  laisser dire. Je ne me baisserai pas pour regarder si
l'on a mis de la boue sur le chemin o je dois passer. Je passerai, et
j'essuierai mes pieds au seuil de ta maison; et tu me recevras dans tes
bras, car toi, tu sais bien que je suis pure.

Voici la rponse de Max:

Tu as raison, mon amie. Tu es ma femme et ma soeur, tu es ma matresse,
mon bonheur et ma gloire. Que m'importe le reste? Je sais qui tu es et
ce que tu as t pour moi depuis vingt ans; car il y a vingt ans que
nous nous aimons, Quintilia! Je n'tais qu'un enfant lorsqu'on m'envoya
reprsenter un vieillard  la crmonie de tes noces. Tu avais douze
ans, et nous tions trop petits pour monter sur le grand trne ducal
qu'on avait lev pour nous. Il fallut que le digne abb Scipione te
prt dans ses bras pour t'asseoir sur le sige de brocart; et, sans
l'aimable duc de Gurck, qui tait plus grand que moi, et qui dans ce
temps-l ne songeait gure  tre mon rival, je n'aurais pu m'asseoir 
tes cts. C'est moi qui te mis au doigt l'anneau nuptial.  le premier
beau jour de ma vie! je ne t'oublierai jamais, et jamais je ne me
lasserai de te repasser joyeusement dans ma mmoire. Que vous tiez dj
belle,  ma petite princesse, avec vos grands yeux noirs, vos joues
vermeilles et veloutes, vos cheveux boucls sur vos paules, et cette
grande robe de drap d'argent dont vous ne pouviez traner la queue
longue, et cette immense fraise de dentelle o votre petite tte
prenait des attitudes royales, tandis que votre sourire espigle
dmentait toute cette gravit affecte! Savez-vous que j'tais dj
amoureux comme un fou? Ne vous souvenez-vous pas de la dclaration que
je vous fis aprs la crmonie, en jouant aux jonchets avec vous dans la
chambre de votre gouvernante? La chre mistress White voulut m'imposer
silence; mais vous prtes un air majestueux pour lui dire:  prsent,
White, je suis marie, et personne n'a le droit de se mler de ma
conduite. Monsieur le chevalier, vous tes mon poux, le seul que je
connaisse, le seul que j'accepte et que j'aime. Si M. le duc de
Monteregale s'imagine que je suis sa femme, il se trompe. On dit qu'il
est vieux et laid: je le dteste. S'il vient me menacer, je lui ferai la
guerre, et vous le tuerez, n'est-ce pas, chevalier? Alors, comme
mistress White, malgr l'inconvenance de ces propos, ne pouvait
s'empcher de sourire, vous lui dtes d'un ton imposant: De quoi
riez-vous, White? N'avons-nous pas lu ensemble l'histoire de David
combattant Goliath?

Oh! que vous tiez gentille, ma chre femme! quelle singulire petite
fille vous faisiez! Sensible et mutine, caressante et irritable, bonne
et colre, jouant toujours un grand rle de reine qui semblait aller
tout naturellement  votre petite personne, rcitant des vers latins,
improvisant des discours de rception, condamnant  mort votre perruche
et lui faisant grce avec gravit, demandant pardon  votre bonne quand
vous l'aviez afflige, et l'embrassant avec les grces insinuantes d'une
petite femme....... Je n'oublierai jamais rien de tout cela, chre amie,
quoique ce soit dj si loin, si loin!

videmment on pensait ds ce temps-l  nous marier tout de bon,
aussitt que le duc de Monteregale, qu'on savait bien ds lors atteint
d'une maladie mortelle, vous aurait laisse libre. Le souverain qui vous
perscute, et qui, je crois, m'a fait l'honneur de me mettre au monde,
voulait absolument que vos biens fussent l'apanage d'un de ses protgs.
Mais qu'il est heureux pour nous que la destine ait djou ses projets!
Si j'tais maintenant ton mari publiquement, je serais peut-tre ton
matre, peut-tre ton esclave. Qui sait? Que seraient devenus nos
caractres dans ce conflit de volonts trangres occupes  nous
faonner selon leurs intrts, sans se soucier de notre affection et de
notre bonheur? Vois comme nous avons raison de croire  la Providence!
c'est elle qui nous a spars pour nous runir ensuite avec toutes les
conditions d'indpendance et de confiance mutuelle qui devaient assurer
la dure de notre union: c'est  toi seule que je t'ai due; ou plutt
c'est  Dieu, qui, touch de mon dsespoir, te gardait  moi, fidle et
sainte femme, en qui je me repose comme en lui.

Laisse donc dire, et crois en moi! Quand l'univers se lverait en masse
pour te lapider, je saurais bien encore te dfendre et te faire un
rempart de mon corps. Laisse dire. N'aie jamais l'air de savoir si on
dit du mal de toi. Lis les pamphlets des beaux esprits de ta cour si
cela t'amuse; mais ne t'en fche jamais, car tu aurais l'air de les
avoir lus, et c'est un honneur qu'il ne faut leur faire qu' leur insu.
Agis toujours comme si tu comptais sur la justice de l'opinion; c'est la
seule prudence que je t'enseignerai. Pour le reste, fais ce que tu
voudras, et ne crois jamais que tu aies des explications  me donner sur
quoi que ce soit. Que peut le monde sur notre bonheur? Penses-tu
qu'entre ses paroles et la tienne j'hsite un instant? Qu'ai-je besoin
de savoir comment tu agis avec les autres? Ne sais-je pas comment tu as
agi envers moi? Depuis vingt ans que nous nous connaissons, m'as-tu dit
un mot qui s'cartt de la vrit? m'as-tu fait une promesse que tu
n'aies pas religieusement accomplie?

Oh! qu'il est beau le monde que nous habitons  nous deux! nous y
sommes seuls, aucune voix fcheuse du dehors n'en trouble la dlicieuse
harmonie. Les flches que d'impuissants ennemis nous lancent viennent
mourir  nos pieds, et tu les regardes tomber en souriant. L'orage
gronde l-bas, mais nous, retirs sur les cimes leves, prs des cieux,
nous voyons les anges nous appeler au travers d'un voile d'azur, et nous
entendons leurs divins concerts, auxquels nos mes ardentes mlent leurs
pieuses inspirations, etc.

 cette lettre, Quintilia rpondait ainsi:

Que je t'aime, mon Allemand, avec ta bont nave et ta posie
enthousiaste! toujours le mme depuis tant d'annes! Nous avons donc
trouv le secret d'tre toujours amants, quoique maris? car nous sommes
maris, sais-tu cela? moi, je n'y pense jamais, except quand on
m'engage de la part de mes chers cousins, les princes voisins,  prendre
un poux de leur choix. Alors, en songeant  l'opportunit de leurs
instances et au succs probable de leurs intrigues, il me prend des
accs d'une gaiet persifleuse dont plus d'un bel esprit d'ambassade
s'est mordu la lvre en temps et lieu. Oui, oui, mon enfant, nous avons
bien fait de cacher notre bonheur et d'interdire l'accs de notre Eden
aux profanes dont le souffle en aurait terni l'clat. Le mariage, tel
que le monde l'a fait, est le plus amer et le plus drisoire des
parjures de l'homme envers Dieu.  prsent, je vois comme dans les cours
et autour des princes les plus religieux serments servent aux plus viles
intrigues, et je m'applaudis de ne t'avoir pas jet au milieu de ces
hommes et de ces choses-l. Tu sais  peine que tout cela existe; tu es
plus heureux que moi, Max! tu ne vois pas ces turpitudes; quand tu
quittes ta chre retraite, c'est pour tre plus heureux encore auprs de
ta femme. Moi, je les traverse, et au sein de ce monde bruyant je suis
seule et triste. Mais souvent au milieu de la foule ton image
m'apparat, et, comme une cleste rvlation, me remplit de force et
d'esprance. Alors je songe aux jours de bonheur qui nous runissent, et
je les vois si purs, si enivrants, que je me soumets  les acheter au
prix des peines et des fatigues de ma vie prsente. Oh! je les
achterais au prix de mon sang, et je ne croirais pas les avoir trop
pays!

Parfois, au milieu d'un bal splendide, abrutie en quelque sorte par
l'ennui de la reprsentation, une circonstance lgre, un son, le parfum
d'une fleur, me rveille et me ranime tout  coup; frappe d'une motion
inexplicable, il me semble que je viens d'entendre ta voix ou de
respirer tes cheveux; je tressaille, mon coeur bat avec violence, c'est
comme si j'allais mourir. Alors je m'enfuis, je m'enfonce dans l'ombre
des jardins, et je vais pleurer de souffrance et de bonheur dans notre
cher pavillon. Quelquefois par de violentes aspirations je voudrais
franchir l'espace et suivre ma pense qui s'lance vers toi; mon dsir
devient un feu qui consume ma poitrine, la force me manque. J'accuse le
destin qui nous spare; prte  renier mon bonheur, je pleure et je
perds courage. Mais alors je descends dans le caveau, et, sur la tombe
qu'autrefois je te fis lever, je pleure de joie et je remercie Dieu qui
t'a rendu  moi. J'aime  ouvrir cette tombe vide o nous serons 
jamais runis un jour; j'aime  contempler cette bote o j'enferme
aujourd'hui nos lettres, et o je fis voeu autrefois d'enfermer mon coeur
afin qu'il te restt fidle et que mon amour ft enseveli vivant avec
toi, etc.




XXII.


La lecture de ces lettres affecta Julien d'un sentiment douloureux.

J'en ai assez vu, Monsieur, dit-il au professeur, si la princesse veut
m'humilier par la comparaison qu'elle fait de mon caractre avec celui
de M. Max...

--Je prsume que la princesse, interrompit le professeur, ne fait aucune
comparaison entre vous deux; mais coutez le reste de cette histoire:

Le jour du bal entomologique, le chevalier Max arriva dguis par mes
soins, et la princesse, surprise au milieu des ennuis de la diplomatie
qu'elle s'efforait en vain de couvrir par le bruit des ftes, ne reut
jamais son poux avec tant de joie. Il fut d'abord install comme de
coutume dans ce pavillon. Mais lorsqu'elle eut compris les menaces et
les prires du duc de Gurck, elle pensa qu'au lieu de cacher Max il
serait peut-tre bientt ncessaire de le faire paratre. Ce n'est pas
que la princesse tienne  se justifier des horribles soupons que les
cabinets de ses voisins affectent d'avoir conus  cet gard; elle sait
bien que ce sont l de misrables ruses; et, quant  l'opinion publique,
elle a trop appris  ses dpens le cas qu'elle en doit faire pour plier
maintenant devant elle. Mais la crainte d'une invasion l'empchera de
braver trop ouvertement le ressentiment d'un prince plus puissant
qu'elle. Elle ne veut pas exposer la libert de ses sujets pour une
question d'orgueil personnel.

Il a donc t dcid que Max cesserait de se cacher, et vivrait
tranquillement  la rsidence sous un nom suppos, afin de se laisser
reconnatre au besoin. Peu dsireux de se montrer en public, il habite
un lieu retir, et ne se montre gure autour du palais. Personne
jusqu'ici n'a fait attention  lui. Quinze ans d'absence l'ont tellement
chang, qu'il serait difficile qu'on le reconnt s'il ne produisait des
preuves de son identit. C'est ce qu'il fera auprs du duc de Gurck. Il
a exist entre eux des rapports particuliers dans lesquels le duc ne
s'est pas conduit d'une manire assez honorable pour dsirer que Max
soit encore vivant. Il baissera le ton ds que l'poux de la princesse
lui aura dit deux mots en particulier. C'est ce qui doit arriver ce soir
mme; car, aprs s'tre amuse de l'arrogance de Gurck, Son Altesse
commence  ne pouvoir plus la tolrer.

Maintenant, Monsieur, que vous tes au courant, lisez les dernires
lettres que Max crivait, il y a peu de jours,  Son Altesse:

Sais-tu, ma chre enfant, que l'on cause beaucoup sur ton compte, et
que de grands seigneurs, si humbles et si flexibles devant toi aux
lumires du bal, tiennent des propos impertinents dans les alles
sombres de ton jardin? Comme ils ont peu de mfiance du pavillon, ils
viennent souvent s'asseoir dans l'obscurit sur les bancs qui
l'entourent, et, spar d'eux par les persiennes du petit salon,
j'entends leurs fades quolibets. Dieu me prserve de te les rpter et
de te nommer les sots qui les inventent! Si, les croyant tes amis, tu le
confiais  eux, mon devoir serait de t'clairer sur leur compte; mais je
sais le cas que tu fais d'eux tous, et je n'en fais pas plus de leurs
discours que toi de leur personne.

Il faut pourtant que je te fasse part d'une observation qui m'est venue
en coutant gloser sur ton entourage et tes habitudes. On dit que tes
secrtaires intimes, tes cuyers et tes pages sont tes amants. Eh bien!
moi, j'ai bien autre chose  te reprocher,  propos de tes cuyers et de
tes pages! je trouve que tu ne les traites pas assez comme des hommes.
Tu les choisis beaux et bien faits, et tu ne mettrais pas plus de soin 
acheter un cheval qu' enrler un serviteur. Tu leur donnes des
fonctions et des habits d'homme, mais tu leur fais jouer un rle de
lvrier; ils courent devant toi ou dorment  tes pieds comme de vrais
petits chiens, et tu n'y fais pas plus attention que s'ils n'taient pas
de la mme espce que toi et moi.

Cela n'est pas bien, ma chre femme. Tu n'es pas orgueilleuse, je le
sais; tu n'agis ainsi que par simplicit et par tourderie. Mais tu es
imprudente et cruelle peut-tre sans le savoir. Songes-tu bien que ces
hommes-l sont jeunes, qu'ils sont capables d'ambition et d'amour? Si,
dans l'esprance d'atteindre  une condition plus leve, ils supportent
le ridicule de leur condition prsente, voil des gens que tu avilis ou
que tu aides au moins  s'avilir eux-mmes. Si c'est par affection pour
toi qu'ils se soumettent  tous tes petits caprices, songes-tu bien
qu'il faut reconnatre cette affection par la tienne ou passer pour
ingrate? Tu es douce envers eux, je le sais, tu ne les humilies ni par
tes paroles ni par tes manires. Tu les combles de prsents, et tu
flattes tous leurs gots avec prodigalit. Ils doivent t'adorer,
Quintilia; car je sais combien tu mets de dlicatesse et de grce dans
toutes tes relations. Mais ne pense pas que ce soit assez pour les
rendre heureux, s'ils te chrissent comme ils le doivent. Tes douces
paroles et tes aimables sourires, s'ils ont un peu de srieux dans
l'esprit et de fiert dans l'me, ne peuvent les consoler de la
continuelle mascarade  laquelle tu les condamnes. Tu exposes leur coeur
 bien des dangers; ils sont jeunes, imprvoyants, avantageux peut-tre;
tu les attires vers toi, tu les admets  ton intimit, tu leur montres
navement tout ce caractre extrieur de bonhomie, de gaiet et de folle
camaraderie qui ferait tourner la tte  matre Cantharide lui-mme si
l'amour des insectes ne le retenait au fond du pavillon  l'abri de tes
sductions innocentes; et quand les pauvres fous se sont flatts d'avoir
au moins ta confiance, ils s'aperoivent que tu ne leur as montr que
ton vtement. Ils s'effraient de ne pas connatre le mystre de ta
destine. Ils se demandent si tu es un ange ou un dmon, un de ces
rochers de glace que le soleil ne fond jamais, ou un de ces torrents
fougueux qui tombent  grand bruit, dvastant tout ce qui s'oppose 
leur course fantasque et terrible. Alors, Quintilia, ces hommes, s'ils
sont mchants, deviennent tes ennemis. C'est l le moindre inconvnient
 mes yeux; tes ennemis n'existent pas pour moi. Mais si ces hommes sont
bons, ils deviennent malheureux. C'est ce qui est arriv  Saint-Julien.
Crois-moi, il t'aime; que ce soit d'amour ou d'amiti, il t'aime
assurment, et il souffre d'tre si bien trait et si peu aim; car,
d'aprs ce que tu m'as dit de lui, c'est un homme dlicat et
intelligent. Ne joue pas avec son repos, ma chre amie; explique-toi
avec lui; si tu as pour lui plus de confiance et d'estime que pour les
autres, ne le lui laisse pas ignorer. Si tu n'en fais pas plus de cas
que de Galeotto ou de ta chevrette, ne lui laisse pas concevoir des
esprances funestes; car ton coeur est  moi, je le sais, et ma piti
pour les autres ne va pas jusqu' vouloir partager avec eux, au moins!

Rponse:

Nous nous sommes si peu vus hier soir que je n'ai pas eu le temps de
m'expliquer avec toi compltement sur le compte de Saint-Julien. Voici
une heure dont je puis disposer pour t'crire, tandis que Saint-Julien
lui-mme griffonne autre chose sous ma dicte. Je veux te tirer
d'inquitude  ce sujet, afin de n'avoir plus  te parler ce soir que de
toi.

D'abord il faut que je convienne que j'ai peut-tre des torts envers
les autres. Je suis bien tourdie et souvent bien goste dans mon ennui
et dans mes amusements. Cela vient de ce que je vis toujours seule au
milieu de tous, n'aimant qu'un souvenir, ne contemplant qu'une forme
absente, et ne pouvant partager les impressions de ceux qui vivent  mes
cts. Quand je sors de mes rveries pour tomber au milieu d'eux dans la
ralit, je suis comme une somnambule qui fait des choses bizarres et
inattendues dans un tat qui n'est ni la veille ni le sommeil. On
m'accuse d'tre trs-fantasque, et vraiment je vois bien que cela est.
J'ai mille caprices qui s'vanouissent avant d'tre satisfaits. Dans les
efforts que je fais pour chasser ma tristesse ou ma joie intrieure, je
semble brusque et froide  ceux qui tout  l'heure me trouvaient
expansive et douce. J'essaierai de me corriger, je te le promets. Mais
j'aurai bien de la peine  tre comme tout le monde,  m'apercevoir 
toute heure de ce qui se passe autour de moi,  prvoir les
inconvnients de chaque chose,  viter le danger pour moi ou pour
autrui. Il en est un que je ne puis jamais craindre, c'est celui d'tre
distraite de toi; et cette grande scurit o je vis pour moi-mme,
cette confiance que j'ai dans ma force contre tout ce qui n'est pas toi,
me rend insensible en apparence aux souffrances des autres. C'est que je
ne vois pas, c'est que je ne comprends pas ce qu'ils disent, ce qu'ils
font et ce qu'ils pensent; c'est que je ne sais moi-mme ni ce que je
dis ni ce que je fais en pensant  toi. Oui, cela est de l'gosme. Tu
as raison de me gronder, j'aviserai  mieux rflchir.

Mais, pour le moment, je crois qu'il y a peu de mal de fait, s'il y en
a. Ceux qui pouvaient devenir mes ennemis ou mes victimes sont loigns.
Je n'ai autour de moi que la Gina, que j'aime et qui le mrite,
Galeotto et Saint-Julien. Le Galeotto, pour commencer, est, je t'assure,
de la vritable espce des chiens savants. Je ne suis point injuste, et
il ne faut pas me dire que je me trompe ou que je lui fais injure en le
traitant comme tel. C'est un petit tre sans coeur et sans tte, joli,
bien peign, plein de caquet, de bons petits mots, quivalant  la danse
des roquets sur leurs pattes de derrire. Il n'aime personne, ni moi, ni
la Ginetta, qui cependant, je crois, l'aime un peu plus que son
confesseur ne le lui a permis. Il aime les bonbons, les rubans, les
plumes, la danse, les feux d'artifice, les chevaux barbes, les bagues de
pierreries et les compliments. Je l'ai pris pour sa jolie personne, j'en
conviens. Serait-il convenable que le manteau ducal de Mon Altesse ft
port par un nain difforme ou par un ngrillon? C'tait la mode
autrefois, mais c'tait une vilaine mode. J'ai horreur des monstres,
j'aime  m'entourer de belles choses et de beaux visages. J'aime le luxe
en tout, j'aime les beaux appartements, les beaux costumes, les beaux
chiens, les beaux pages, les belles fleurs, les belles pipes, les
parfums, la musique, le beau temps, les grandes ftes, tout ce qui
flatte les sens d'une manire noble. En cela je tiens du Galeotto; mais
j'ai de plus que lui une tte et un coeur, et je mle le got des arts 
mes fantaisies. Tu aimes cela en moi, et tu t'amuses quelquefois un jour
entier  me dessiner un costume de bal. Aussi tu en as toujours
l'trenne. Quel plaisir de le tirer pour la premire fois de son coffre,
et de te recevoir au pavillon dans mon plus bel attirail de reine! Tu me
regardes avec tant de plaisir, il te passe par la tte tant d'amour, de
fantmes, de posie et de dlire quand tu me possdes  toi seul, dans
tout l'clat de ma richesse et de ma coquetterie! car je suis coquette,
tu le sais, et je ne le nie pas. Mais je ne montre  la foule que la
parure dont tu as joui avant elle, et la foule qui m'admire n'a mme en
cela que ton reste.

Mais me voici loin de Galeotto. Je te disais donc et je te rpte que
celui-l n'a rien  craindre auprs de moi, et vivra, tant que je
voudrai, de pralines et de bouts rims.

Quant  Julien, c'est autre chose. Celui-l aussi, je l'ai choisi sur
sa bonne mine; mais comme j'ai trouv en lui plutt l'expression d'une
me noble que l'clat d'une beaut d'apparat, j'en ai fait non un page,
mais un secrtaire intime, c'est--dire un agrable compagnon d'tudes,
un ami sincre et une espce de confident de mes projets philosophiques,
littraires, scientifiques, politiques, etc.; car que n'ai-je pas dans
la tte? Et tu travailles sans cesse  agrandir le cercle o mon me
avide s'lance, n'aimant que toi dans toute cette cration, que j'aime 
cause de toi!

J'aime et j'estime Saint-Julien, sois en sr. Je ne joue pas avec son
repos, j'en serais dsespre. Je sais qu'il m'aime plus que ne
voudrais. Cela s'est fait je ne sais comment; car je croyais ne lui
avoir montr de mon caractre que ce qui devait tablir entre lui et moi
une amiti virile. Le mal est arriv. Je tcherai de le rparer et de
lui faire comprendre ce qu'il peut et doit esprer et connatre de moi.
Malheureusement il se mle dans son amour des ides de blme et de
soupon que je rpugne  combattre moi-mme. Nous verrons. Il faudra
peut-tre que tu m'aides; nous en reparlerons. Adieu jusqu' ce soir.
Aime-moi, Max, aime-moi telle que je suis, aime mes dfauts et mes
travers. Si tu en avais, je les aimerais.

Le billet suivant, plus rcemment dat que les prcdents, tait le
dernier de la collection.

Ma chre femme, puisque je ne puis te voir avant cette nuit, je veux
t'crire un mot tout de suite. Julien m'a ouvert son coeur: il t'aime
passionnment; mais on a troubl son esprit de mille contes absurdes et
odieux. Je lui ai conseill de rester prs de toi et de tcher de
changer son amour en une douce et bienfaisante amiti. Seconde ses
efforts, sois indulgente et bonne avec lui. Ne te fche pas si dans les
commencements son langage ressemble plus  la passion qu'au sentiment.
C'est un enfant, mais un enfant excellent, dont il faudrait fortifier
l'esprit et tranquilliser l'me. Je dsire que tu le gardes et qu'il te
soit un ami fidle. Tu as tant d'esprit et de bont, que tu peux
certainement le gurir et le convaincre. Mais, coute, chasse de ta
maison  l'heure mme ton petit page Galeotto, comme le plus venimeux
aspic qui se soit jamais cach sous les fleurs. Chasse-le tout de suite,
je t'en dirai la raison ce soir. Je crains que la Ginetta ne soit
coupable aussi de quelque lgret envers toi. Il y a une sotte histoire
de montre et d'horloger  laquelle je ne comprends rien, et que je ne
veux pas mme te raconter avant d'avoir pris des informations  ce
sujet. Les discours de Julien m'ont prouv que la Gina t'es dvoue
sincrement, et que sa discrtion sur ce qui nous concerne est  toute
preuve. Mais la coquetterie de cette petite n'est peut-tre pas sans
inconvnients, et tu feras bien, si ce que je prsume se confirme, de la
gronder fort... et de lui pardonner.  ce soir.

SPARK.

Maintenant nous avons fini, Monsieur, dit le professeur; veuillez me
suivre.

--O dois-je vous suivre, Monsieur? dit Julien. Aprs tout ce que je
viens de lire, je vois qu' beaucoup d'gards j'ai t la dupe des plus
sots mensonges et des plus absurdes prventions. Je ne puis plus croire
 une vengeance indigne de Quintilia. Menez-moi vers elle, Monsieur, ou
plutt laissez-moi sortir d'ici. Je courrai me jeter  ses pieds,
j'obtiendrai mon pardon...

--Monsieur, rpondit matre Cantharide, dans une heure vous serez libre;
la princesse doit se rendre ici avec le duc de Gurck avant le feu
d'artifice; vous pourrez la voir lorsqu'elle sortira. En attendant,
venez avec moi; je compte que vous n'aurez pas la dsobligeance de me
refuser.

Saint-Julien suivit le professeur; il esprait se dbarrasser de lui
dans le jardin; mais, en traversant les alles que l'on commenait 
illuminer, il vit qu'il tait suivi de prs par les quatre hommes qui
l'avaient emmen. Il fallait se rsigner et obir de bonne grce aux
volonts obsquieuses du professeur.

On le fit entrer au palais par de petits escaliers. Il se flatta alors
qu'on allait le reconduire  son appartement, et l'y tenir prisonnier
jusqu' son explication avec Quintilia. Il en tirait un bon augure;
mais,  sa grande surprise, on le fit entrer dans les appartements de la
princesse, et le professeur, l'ayant accompagn jusqu'au cabinet de
travail, lui remit une petite cl en lui disant:

Veuillez ouvrir le coffre de sandal et prendre connaissance des papiers
qu'il contient.

Puis il le salua profondment, et sortit aprs l'avoir enferm  double
tour dans le cabinet. Saint-Julien jeta la cl par terre avec dpit.

--Et que m'importe  prsent? s'cria-t-il. Qu'ai-je besoin de vous
respecter, si vous ne songez plus avec moi qu' vous faire craindre! 
Quintilia! votre orgueil m'a perdu! Pourquoi m'avez-vous trait comme un
ancien ami, moi qui ne vous connaissais pas? Max mrite tout votre amour
par sa confiance; mais  quel autre avez-vous donn le droit de croire
ainsi en vous sans tre ridicule? Hlas! il et fallu vous deviner!...
Vous avez t trop exigeante, en vrit; mais vous deviez vous douter de
l'affection qui, en dpit de mes soupons, vivait toujours au fond de
mon coeur! Cette haine, cette soif de vengeance, cette folie qui m'a
port au crime, n'taient-ce pas les consquences d'une passion
violente?... Suis-je seul ici? n'tes-vous pas cache derrire une
cloison pour voir et entendre ce que je fais? Quintilia, m'coutez-vous?
Eh bien! coutez-moi, coutez-moi, je suis un misrable!... Je suis au
dsespoir!...

Julien n'en put dire davantage; il se laissa tomber sur une chaise et
fondit en larmes. Aucun bruit, aucun mouvement ne rpondit  ses
sanglots. Seul dans la demi-clart que jetait la lampe d'albtre, il
promenait ses regards mornes sur ce cabinet qui lui rappelait de si
heureux jours. C'est l qu'il avait pass le seul beau temps de sa vie.
C'est l que pendant six mois il s'tait abandonn aux douceurs d'une
amiti si sainte et d'une admiration si fervente. Mais combien de
souffrances et d'agitations! quel sicle de peines et d'vnements le
sparait dj de cet heureux souvenir! Combien d'injures, de colres et
d'injustices s'taient accumules sur sa conscience depuis un mois, un
mois fatal, plus rempli  lui seul de soucis et de tergiversations que
toutes les annes de sa vie! Mais que lui dirai-je pour m'excuser?
pensait-il. Comment pourrai-je lui faire oublier la plus grossire
insulte qu'un homme puisse faire  une femme de coeur?...

Dans ses perplexits, il lui vint  l'esprit de se conformer aux ordres
de Quintilia en lisant les papiers renferms dans le coffre. Peut-tre y
trouverait-il une lettre de la princesse pour lui, et cette ide le fit
tressaillir d'impatience. Il courut au coffre et prit connaissance de
toutes les lettres qu'il contenait. Il ne s'y trouvait pas une ligne
pour lui.




XXIII.


Le biographe de la princesse Quintilia, qui nous a transmis les
documents relatifs au chevalier Max, n'a jamais pu nous fournir de
renseignements prcis sur les papiers qu'elle conservait dans son
secrtaire. Saint-Julien ne s'est point expliqu  cet gard. Il a dit
seulement quelle impression avait produite sur lui cette lecture. Tout
nous porte  croire que c'tait une collection de lettres autographes
adresses  la princesse. Saint-Julien reconnut dans plusieurs de ces
lettres l'criture de Lucioli, avec laquelle il avait eu souvent
l'occasion de se familiariser.

Quand il eut referm le secrtaire, il cacha son visage dans ses mains
et resta absorb dans ses penses. Puis il le rouvrit et crivit  la
princesse ce qui suit:

Un tmoignage manquait  ceux-ci, et je vais vous le fournir de bonne
grce.  genoux dans votre appartement, seul, et le coeur bris de
remords, je dclare que j'ai t infme envers vous, que j'ai pay vos
bienfaits de la plus noire ingratitude. Il me serait facile de faire
comme tous ceux dont l'criture compose ce recueil, c'est--dire de me
soumettre  une disgrce mrite, et de me consoler en disant tout bas 
l'oreille de tout le monde que j'ai t votre amant. Tous ceux-l l'ont
dit, sans s'inquiter des preuves du contraire qu'ils vous laissaient
entre les mains. Ils savaient bien que vous rpugneriez  vous en
servir, que vous tiez au-dessus du soupon dans l'esprit de
quelques-uns, et que vous ne feriez pas assez de cas des autres pour
vous disculper auprs d'eux. Ainsi, ils vous ont impunment calomnie,
et ils ont eu le monde pour les croire, pour les fliciter ou les
plaindre aux dpens de votre honneur. J'ai t plus criminel qu'eux
tous; mais je ne serai pas vil. Je ne rpondrai pas par un lche sourire
 ceux qui me demanderont ce qui s'est pass entre vous et moi pendant
six mois de tte--tte. Je leur dirai: Allez demander  Quintilia quel
tmoignage de ma gloire elle a entre les mains. Recevez-le, ce
tmoignage, Madame, comme une expiation de mon forfait, comme le cri
d'une conscience dchire. Vous m'aviez accord la chaste protection
d'une soeur, et je vous en ai rcompense par l'insulte et l'outrage. Je
mrite tous les chtiments que vous voudrez m'infliger; mais je ne crois
pas qu'il en existe un plus humiliant et plus atroce que celui que je
m'inflige moi-mme en signant cet crit: LOUIS DE SAINT-JULIEN.

Louis, ayant pos ce papier sur les autres, ferma le coffre de sandal et
se promena dans la chambre avec agitation. Le hamac suspendu au milieu,
la lampe blme et triste, l'ventail de plumes de paon oubli  terre 
ct d'une pantoufle brode d'argent, un reste de parfum rpandu dans
l'air, minuit qui sonnait  l'horloge du palais, tout rappelait 
Saint-Julien le moment fatal o son erreur l'avait port  une tentative
odieuse. Avec ses remords et son dsespoir, son amour se rallumait plus
profond et plus grave. Il se jeta  genoux auprs du hamac, et baisa la
pantoufle comme une relique; puis il recommena  parler avec vhmence.

N'y a-t-il personne ici pour me plaindre? s'cria-t-il; car je suis
encore plus malheureux que coupable. Oh! voyez, voyez mes larmes;
croyez-vous qu'elles ne soient pas sincres? Quintilia, si vous
m'entendez, prenez piti de moi! Gina, Gina, n'tes-vous pas l quelque
part? ne voulez-vous pas intercder pour moi? Vous tes bonne, vous! Et
vous, Max! vous qui tes heureux, ne serez-vous pas gnreux avec moi,
ne me pardonnerez-vous pas, pour qu'elle me pardonne, votre Quintilia,
votre femme? Ah! je l'aime! oui, je l'aime avec passion; mais je vous
aime aussi et je ne suis pas jaloux; je souffre, je pleure, voil
tout... Vous ne pouvez pas m'en vouloir, vous savez que j'tais fou;
vous avez vu ce que je souffrais, vous tiez mon ami alors! ne
l'tes-vous plus? Spark, o tes-vous? J'espre en vous! Qu'on me dise
o est Spark, cet homme si bon et si vrai! qu'on me laisse aller vers
lui; Spark! Spark!

Las de secouer la porte inflexible et d'invoquer les murailles
silencieuses, Julien se laissa tomber puis auprs de la fentre
entr'ouverte. Il y avait encore bal cette nuit-l. Une apparente
rconciliation ayant eu lieu entre la princesse et M. de Gurck, cette
fte devait clore le mois consacr aux plaisirs. Saint-Julien vit le
grand corps de btiment qui donnait sur la Clina resplendissant de
lumires; les sons de l'orchestre arrivaient jusqu' lui, et, de l'aile
obscure o il se trouvait alors, il pouvait voir passer et repasser
devant les vastes fentres de la salle de danse les robes brillantes et
les ttes empanaches. Deux ou trois fois il lui sembla reconnatre le
costume grec que la princesse portait souvent. La vue de cette fte
insouciante aigrit tellement sa douleur, qu'il rsolut de sortir de son
inaction, dt-il briser les portes.

Mais la consigne venait apparemment d'tre leve; car la premire porte
qu'il toucha n'offrit plus aucune rsistance, et il se trouva seul dans
les corridors faiblement clairs. Il courut au hasard, rencontra des
figures qu'il vit  peine, essaya de pntrer dans le bal, et fut
repouss parce qu'il n'tait pas en toilette. Alors il descendit
prcipitamment le grand escalier, et s'arrta en voyant la Ginetta sur
la dernire marche. Elle avait un costume blouissant, et, gracieusement
appuye sur un grand vase de jaspe rempli de lis jaunes, elle coutait,
en jouant avec son ventail, les fadeurs de cinq ou six hommes.

Julien, ple, les cheveux et les vtements en dsordre, s'lana au
milieu de ce groupe, et, s'adressant  Gina, lui dit avec agitation:
Mademoiselle, ayez la bont de m'accorder un instant... Mais la Gina,
l'ayant regard d'un air froid et ddaigneux, passa son bras sous celui
d'un des cavaliers qui l'entouraient, et s'loigna sans lui rpondre, en
murmurant  demi-voix quelques paroles; il crut entendre le mot de
_matto_ accol  son nom. Les jeunes gens qui s'en allaient avec elle se
retournrent plusieurs fois pour regarder Julien. Indign de ces
manires insultantes, il n'osait pourtant en demander raison; car l'ide
que sa folie tait le sujet de toutes les conversations, et qu'il ne
pouvait plus faire un pas sans tre trait avec ironie ou avec mpris,
l'crasait de honte et de crainte. Il se sentait dfaillir; mais,
rassemblant toutes ses forces, il se mit  courir dans le jardin,
esprant trouver quelqu'un qui le prendrait en piti. Le jardin lui
sembla d'abord presque dsert. Bientt il s'aperut que des groupes
inquiets et curieux se rpandaient dans les endroits sombres, et
particulirement vers la partie o tait situ le pavillon. Alors il se
rappela que la princesse devait y conduire le duc de Gurck pour le
mettre en prsence de Max, et il se dcida  demander  la premire
personne qu'il rencontra si la princesse tait toujours dans la salle de
bal. Le personnage auquel il s'adressa n'tait rien autre que le
gracieux Lucioli. En le reconnaissant, Julien, qui l'avait toujours
dtest, fut prt  lui tourner le dos sans attendre sa rponse. Mais,
au lieu de l'air insolent que Lucioli prenait ordinairement de
prfrence avec Julien, il lui prsenta la main et s'informa de sa
sant avec beaucoup de courtoisie. La signora Gina nous a dit que
depuis trois jours vous tiez au lit avec la fivre, et,  voir votre
pleur, je croirais assez que vous n'tes pas guri.

--Voulez-vous me faire jouer la scne de Basile chez Bartholo dit Julien
avec aigreur. N'allez-vous pas dire que je sens la fivre? Dites-moi, de
grce, si la princesse est au bal?

--Elle vient de sortir, mon cher monsieur, et vous devinez avec qui?

--Non, en vrit!

--Avec quel autre que le favori du jour, le duc de Gurck?

--Vraiment? dit Julien d'un ton moqueur et mprisant, dont Lucioli ne se
fit pas l'application.

--Que voulez-vous, mon cher comte! reprit-il en baissant la voix; la
faveur des princes et surtout celle des princesses, est un brillant
mtore qui ne fait que luire et s'effacer. Nos yeux ont vu cette
lumire, et ils l'ont perdue, n'est-il pas vrai? Vous et moi, heureux
hier, disgracis aujourd'hui, nous pourrions prdire  Gurck ce qui lui
arrivera demain; mais qu'importe? Ne faut-il pas que chacun ait part aux
rayons du soleil? Mais vous prenez les choses trop au srieux, mon cher
comte; vous tes dfait comme un spectre. Eh! que diable! regardez-moi,
mon cher, on ne meurt pas de ces choses-l.

Saint-Julien venait de voir apparemment dans les papiers de la princesse
des documents trs-contraires  cette prtention de Lucioli; car il fut
indign de son impudence, au point de se demander s'il ne ferait pas
bien de le souffleter. Mais, en se rappelant sa propre conduite, il fut
accabl de l'ide qu'il tait encore plus coupable, et il se contenta de
lui tourner le dos.

 quelques pas de l, il vit un groupe d'Autrichiens, et s'y mla dans
l'obscurit.

Je vous dis que nous voici au dnouement, disait l'un d'eux en mauvais
franais; la petite princesse s'humanise avec nous; il tait temps,
l'opinion se rvoltait contre elle dans sa propre cour; M. de Shrabb
avait pris des mesures pour qu'on ne parlt pas d'autre chose depuis
huit jours; le scandale grondait sourdement, et il l'aurait fait clater
si la princesse n'et entendu raison et promis une satisfaction complte
au duc.--Mais, dit un autre interlocuteur, fera-t-elle apparatre Max
dans un miroir magique? Le professeur Cantharide aura-t-il le pouvoir de
dire  Lazare: Levez-vous?--Et si le mort ne ressuscite pas, dit un
troisime, en quoi consistera la satisfaction promise  M. de Gurck?

Un gros rire mal touff accueillit cette question et rsuma toutes les
rponses.

Saint-Julien, saisi de dgot, mais toujours sous le coup du
dcouragement et du remords, se dirigea vers la grande salle de verdure
o le feu d'artifice se prparait et o presque toute la cour tait dj
rassemble. Une agitation qui n'tait pas ordinaire, semblait rgner
dans les esprits. Julien comprit,  quelques paroles saisies de ct et
d'autre, qu'on attendait avec anxit le rsultat de la confrence du
pavillon, et que personne ne croyait  l'existence de Max. Les plus
insolents dans leurs commentaires taient ceux dont Julien venait
d'apprcier au juste le vritable crdit auprs de la princesse en
feuilletant les papiers du coffre de sandal.

Tout  coup une figure nouvelle  la cour, mais que Saint-Julien se
souvint confusment d'avoir vue ailleurs, vint  lui, et lui demanda
avec empressement un mot d'entretien particulier.

Qui tes-vous? lui dit Julien vivement en le suivant  l'cart. Je vous
ai vu... Oui, c'est vous! Vous tes Charles de Dortan!

--Silence! lui dit le voyageur ple d'un air mystrieux. Si mon nom
allait jusqu'aux oreilles de la princesse, elle me ferait peut-tre
chasser.

--Que venez-vous donc faire ici?

--Parlons bas, je vous en prie. Lorsque je vous rencontrai  Avignon,
j'allais aussi en Italie. Me trouvant  Venise et entendant vanter en
plusieurs endroits les talents et la beaut de la princesse Cavalcanti,
l'amour, le dpit, l'espoir, que sais-je!... enfin, je suis venu ici,
et,  la faveur d'un costume brillant et d'un faux nom, j'en ai impos
au matre des crmonies lui-mme. Je me suis gliss jusqu'ici; mais j'y
suis fort mal  l'aise, n'y tant connu de personne. Je crains que mon
isolement dans cette foule ne me fasse suspecter. Ayez la bont de
marcher avec moi jusqu' ce que la princesse paraisse. Alors je
risquerai mon sort.

--Quel que soit votre projet, rpondit froidement Julien, je le crois
absurde, d'autant plus que vous ne connaissez pas la princesse, et que
votre aventure avec elle est un rve ou un roman.

--Que signifie le ton que vous prenez? dit Dortan avec colre; au lieu
de me rendre service, voulez-vous m'insulter?

--Vous n'tes qu'un horloger, dit Saint-Julien en levant les paules.

--Un horloger, moi! s'cria Dortan stupfait. J'ai bien entendu dire
tout  l'heure  une dame que vous aviez une fivre crbrale; je vois
que vous avez le dlire.

--Le dlire! non, mordieu! reprit Saint-Julien. Voyons, qui tes-vous?
D'o connaissez-vous la princesse? donnez-moi votre parole d'honneur...
Oui, vous avez raison, je crois que je perds la tte.

Ils s'assirent sur un banc. L Julien, ayant gard un instant le silence
et rflchi  cette singulire rencontre, fut saisi d'une trange ide.
Fatigu du rle pnible qu'il jouait vis  vis de lui-mme, il chercha 
se persuader qu'il n'tait pas si coupable; que Quintilia venait de le
jouer de nouveau, et que l'arrive de Dortan tait une circonstance
fatale, une prvision de la destine pour le retirer de l'abme o il
allait rouler encore une fois. Sa mfiance inne se rveilla avec toutes
ses objections. Au fait, l'histoire de la montre n'avait jamais t
explique. Il se pouvait que la princesse aimt son mari et le prfrt
 ses amants; mais il se pouvait aussi qu'elle se permt parfois
certaines distractions, surtout dans le mystre et l'impunit. Avec le
caractre de Spark cela tait si facile!

Cette ide, confusment dveloppe dans son cerveau, le porta  faire
mille questions  Dortan. Les rponses de celui-ci avaient un tel
caractre de vrit, que Saint-Julien ne savait plus  quoi s'arrter.

Mais enfin, lui dit-il, pourquoi ne lui parltes-vous pas vous-mme 
Avignon lorsque vous la vtes monter en voiture?

--Je la vis, je la reconnus fort bien; c'est elle, je n'en puis douter;
mais elle me regardait d'un air si tonn, elle affectait si
admirablement de ne m'avoir jamais vu, que je me troublai, et la crainte
de parler sottement m'empcha de parler...

Tout  coup Dortan fit un cri, se leva et se rassit prcipitamment, et,
saisissant le bras de Julien, dit d'une voix touffe:

La voil, c'est elle! oui, c'est elle!...

--O donc? s'cria Saint-Julien, mu lui-mme, et cherchant des yeux
avec anxit.

--Quoi! vous ne la voyez pas? dit Dortan baissant la voix de plus en
plus. Ici, tout prs de nous, cette belle reine en robe de satin de
Perse!

--Qui? celle dont un freluquet ramasse l'ventail?

--Eh! sans doute.

--C'est l votre dame du bal masqu, votre conqute d'une nuit, votre
princesse Quintilia?

--Oui, sur mon honneur!

--Eh! mon cher, dit Saint-Julien en se levant pour s'en aller, vous vous
tes un peu tromp: c'est la Gina, la Ginetta, la suivante, la
confidente, la camriste, comme vous voudrez...

--Est-il possible? dit Dortan avec consternation; ne me trompez-vous
pas?

--Allez, mon cher, abordez-la sans crainte, et comptez que la chose vaut
mieux ainsi pour vous. C'est une aimable personne et nullement prude.
Vous avez cru charmer une princesse, vous n'avez eu affaire qu' la
soubrette. C'est une conqute un peu moins glorieuse, mais plus
certaine; profitez-en si le coeur vous en dit.

Il s'loigna prcipitamment et plus honteux que jamais de ses mfiances
toujours renaissantes; il remercia Dieu d'avoir vaincu la dernire, et
se dirigea vers le pavillon, dcid  mriter sa grce par le plus
fervent repentir.




XXIV.


Il en approcha sans obstacle; mais lorsqu'il voulut franchir l'enceinte
du parterre qui l'entourait, des sentinelles poses de distance en
distance lui ordonnrent de passer au large. Comme il semblait rsister
 cet ordre, il fut couch en joue par un garde de service, et forc
d'attendre dans l'alle. Au bout de quelques instants les sentinelles,
se repliant sur cette partie du parc, le forcrent  reculer sous la
futaie. Ce ne fut donc que de loin que Saint-Julien aperut la
princesse; elle marchait seule, et les paillettes de son costume
brillaient dans la nuit comme des tincelles mystrieuses. Il fit de
vains efforts pour arriver jusqu' elle; il ne put la rejoindre qu'
l'entre de la salle de verdure, et aussitt elle fut entoure de tant
de monde, qu'il fut impossible  Julien d'en esprer un regard. Il
attendit vainement la fin du feu d'artifice; aucun moment favorable ne
se prsenta. Il vit Dortan, qui semblait avoir t assez bien accueilli
par la Ginetta. Un magicien fut introduit et s'offrit pour dire la bonne
aventure. La princesse lui tendit sa main la premire, et tous
s'empressant  son exemple, le magicien, qui, au milieu de son patois
trange, semblait tre un homme spirituel et sens, distribua  chacun
sa part d'loges et de railleries avec autant de justice que les
convenances le permirent. Saint-Julien s'approcha, et, malgr la grande
barbe et les sourcils postiches du ncromant, il reconnut Max, qui
s'amusait aux dpens de toute la cour, et particulirement du duc de
Gurck. Celui-ci, quoique charmant comme  l'ordinaire, semblait
quelquefois singulirement embarrass auprs de la princesse. Son
trouble augmenta  certaines paroles que lui adressa le magicien, et qui
semblrent n'offrir aucun sens aux autres personnes. Enfin la princesse
donna le signal, et on rentra au palais pour le souper. L Julien fut
arrt par l'abb Scipione, qui lui dit: Monsieur, vous vous tes
promen dans les jardins, c'est fort bien, je n'avais aucun ordre pour
en empcher; mais je suis forc de vous faire observer que votre
toilette, plus que nglige, vous interdit l'accs du bal. Son Altesse
nous a fait part du mauvais tat de votre sant, et nous en sommes
vivement touchs; mais cela ne vous autorise point  enfreindre
l'tiquette.

Saint-Julien se rendit  ces objections, et, tirant un bon augure de
l'explication que Quintilia avait donne  tout le monde de son absence,
il se retira dans sa chambre et attendit la fin du bal pour lui demander
un instant d'entretien. Lorsque le moment fut venu, il adressa sa
demande par un valet de service; mais il lui fut rpondu que la
princesse ne donnait pas d'audience  pareille heure.

L'ide vint alors  Saint-Julien d'aller trouver Spark, qui devait tre
rentr  sa petite maison du faubourg. Il descendit; et comme il
traversait les jardins avec la foule qui se retirait, il entendit
annoncer le dpart de Gurck et de Shrabb pour le lendemain matin. Il se
glissa dans les groupes et surprit divers commentaires.

Oh! disaient les uns, allons-nous avoir la guerre?

--Non, rpondaient les autres. On a entendu M. de Gurck dire  M. de
Shrabb qu'il tait pleinement satisfait et qu'il n'avait plus rien 
faire ici.

--C'est bien l le trait d'un Lovelace comme Gurck!

--Et pourquoi? Il parat que Max est retrouv, que Gurck l'a vu, lui a
parl...

--Allons donc! allons donc! allez conter de pareilles folies aux
vieilles femmes du faubourg! Est-ce qu'on retrouve ainsi du jour au
lendemain un homme perdu depuis quinze ans?

--Il est vrai qu'on peut trouver un imposteur qui, pour quelque argent,
au moyen d'une ressemblance et de faux papiers...

--Bah! on ne se donne pas tant de peine, dit  voix basse le marquis de
Lucioli en regardant Julien d'un air d'intelligence. On ouvre la porte
du pavillon au duc de Gurck et on s'explique. Quel est donc l'homme qui,
en pareille circonstance, ne se dclarerait pas satisfait? Vous
connaissez le pavillon, monsieur le comte?

--Pas plus que vous, monsieur le marquis, rpondit Julien d'un ton sec.

Il courut  la maison de Spark. Il y entra sans effort; elle tait
dserte; il y attendit le jour. Spark ne revint pas. Accabl de fatigue,
il prit le parti d'aller louer une chambre dans une auberge. Quand il se
fut un peu repos, il courut au palais et se rendit  son appartement.
Il y trouva l'abb Scipione, qui le reut avec politesse et lui dit:
Vous me voyez empress  mettre en ordre vos effets afin de les
emballer et de les faire transporter au lieu que vous m'indiquerez. Son
Altesse nous a fait savoir que des vnements survenus dans votre
famille vous foraient  nous quitter. Vous m'en voyez pntr de regret
et occup  m'installer dans cet appartement; car la volont de notre
trs-gracieuse souveraine est de me faire reprendre les fonctions de
secrtaire intime que j'occupais avant Votre Excellence.

Saint-Julien, trop orgueilleux pour montrer sa douleur, indiqua  l'abb
l'auberge o il s'tait install provisoirement, et fit demander la
Ginetta; celle-ci lui fit rpondre qu'elle tait malade. Il demanda
directement audience  la princesse; elle fit rpondre qu'elle n'avait
pas le temps. Son refus fut accompagn cependant d'une phrase polie,
mais glaciale.

Saint-Julien retourna au faubourg et vit le menuisier propritaire de la
maison de Spark. Il apprit de lui que le jeune Allemand tait parti et
ne reviendrait que dans quelques mois.

Julien rsolut d'attendre quelques jours avant de faire de nouvelles
tentatives pour obtenir sa grce. Il resta tristement  l'auberge,
attendant d'heure en heure un message de la cour. Enfin il se dcida 
retourner au palais. Les personnes qui le rencontrrent l'abordrent
poliment, mais lui tmoignrent une extrme surprise de ce qu'il n'tait
point encore parti. Il essaya de pntrer jusqu' la princesse; mais ce
fut impossible, et pendant trois jours ses demandes furent repousses
avec une politesse et une indiffrence aussi cruelles l'une que l'autre.

Le soir du troisime jour il s'avisa d'aller trouver matre Cantharide
et de s'humilier jusqu' le prier d'intercder pour lui.

J'ignore absolument, lui rpondit le professeur, les raisons de la
conduite de Son Altesse  votre gard. J'ai excut ponctuellement ses
ordres sans en savoir et sans en chercher le motif. Si vous me demandez
des explications, vous tombez donc bien mal; mais si vous me demandez un
conseil d'ami, voici celui que je vous donne: Partez, et n'esprez pas
flchir Son Altesse; elle n'est jamais revenue sur un arrt semblable.
Autant elle a de peine  employer la rigueur, autant il lui est
impossible de pardonner quand elle s'est dcide  punir. Les moluments
de votre place vous ayant t remis exactement chaque mois, la princesse
ne vous fera pas l'affront de vous remettre, comme  M. de Stratigopoli,
des prsents que vous refuseriez. Elle vous congdie simplement, et
dsire sans doute qu'il n'y ait aucune humiliation extrieure pour vous
dans votre renvoi, puisqu'elle n'a fait entendre aucune expression de
mcontentement contre vous, et qu'elle n'a donn aucun ordre public qui
vous force  sortir de ses tats. Mais croyez-moi, sortez-en avant que
vos vaines supplications vous attirent la raillerie de vos ennemis et le
ridicule qui s'attache si facilement aux imprudents.

Julien sentit que le professeur avait raison; la conduite de Quintilia
impliquait un mpris plus profond et plus irrvocable que tous les
tmoignages de colre qu'il avait esprs. Le lendemain soir, une
voiture de poste aux armoiries de la cour s'arrta devant la porte de
son auberge. L'abb Scipione en descendit, et, se faisant introduire
dans la chambre, lui dit: Voici, monsieur le comte, la voiture que vous
avez fait demander  Son Altesse pour vous conduire jusqu' Milan.

[Illustration: Vous n'tes qu'un horloger... (Page 54.)]

Avant que Julien et trouv la force de rpondre, les valets entrrent,
fermrent ses malles, les chargrent sur la voiture, et, tout en ayant
l'air d'excuter ses ordres, l'emballrent pour ainsi dire avec ses
paquets. L'abb lui fit mille humbles salutations, et les chevaux
prirent le galop. Cependant,  la sortie de la ville, on amena un homme
envelopp d'un manteau, et on le fit monter auprs de Julien; c'tait
Galeotto.

Bni soit le ciel! s'cria le page; tu n'es donc pas mort, mon pauvre
camarade?

--J'aimerais mieux la mort que le chagrin dont je suis dvor, rpondit
Julien. Mais d'o viens-tu, et qu'es-tu devenu depuis notre sparation?

--Je sors de la prison o tu m'as laiss. Seulement on m'avait mis dans
une pice plus commode et plus saine que notre vilain cachot. On vient
de m'en tirer aprs m'avoir lu une sentence d'exil ternel, accompagne
de promesse de peine de mort si je remets les pieds sur le territoire;
ce qui ne m'arrivera jamais, j'en prends  tmoin tous les saints et
tous les diables.

Galeotto couta, non sans surprise, mais sans grand repentir, le rcit
de Julien. Un peu touch d'abord, il finit par railler son compagnon de
se laisser ainsi abattre. En arrivant  Milan, il ouvrit son
portefeuille, qu'on lui avait rendu avec ses autres effets, et il y
trouva en billets de banque la somme qu'il avait refuse. Cette fois il
ne la refusa pas, et prit cong de Julien, non sans lui avoir fait des
offres de service que celui-ci refusa.

Saint-Julien, rest seul, hsita et fut malade pendant quelques jours.
Puis il perdit tout reste d'espoir et partit pour la France.

Il trouva son pre mourant et eut la consolation en mme temps que la
douleur de lui fermer les yeux. Sa mre fut admirable de soins et de
dvouement au chevet du moribond. Lorsqu'elle l'eut perdu, son regret
fut si profond et si sincre, que Louis se repentit d'avoir mconnu un
coeur vraiment bon. Il eut souvent occasion, en voyant les derniers
moments de son pre adoucis par une telle affection, de reconnatre une
grande vrit: c'est que la tolrance et la bont avaient
providentiellement leurs avantages. Louis avait mpris sa mre pour des
fautes que son pre avait pardonnes; il avait mpris son pre pour une
indulgence que sa mre sut rcompenser. Je ne serai jamais tromp, se
dit Julien tristement; mais ne mourrai-je pas abandonn? Il se mit 
penser  l'avenir de Spark: Celui-l, se dit-il, ne sera ni dlaiss ni
tromp. Et moi! et moi! qui sait si pour mon chtiment, malgr toutes
mes prcautions, je ne serai pas l'un et l'autre!

Il s'appliqua de tout son coeur  rparer ses torts envers sa mre; avec
de la douceur, il arriva  vivre parfaitement avec elle. Toute
discussion cessa, toute aigreur disparut entre eux; la brave dame tomba
dans la dvotion, et bientt, loin de railler l'austrit de son fils et
de le blesser, comme autrefois, par des plaisanteries, elle devint plus
humble et plus contrite vis--vis de lui qu'il ne l'et souhait dans
ses plus grands accs d'orgueil.

Le sjour de la maison paternelle lui devint peu  peu supportable. Il
souffrit longtemps, et longtemps son me fut ferme  l'espoir d'une
nouvelle vie et de nouvelles affections. Cependant l'tude le sauva du
dcouragement, et peu  peu sa sant, fortement compromise par le
chagrin, se rtablit.

Un an s'tait coul; il tait venu passer quelques semaines  Paris,
lorsqu'un soir, en sortant de l'Opra, il vit passer une femme couverte
de pierreries, sur les traces de laquelle on se prcipitait. Bien qu'il
n'et entrevu que sa robe de velours et son bras nu, il tressaillit et
faillit s'vanouir. Puis il courut  son tour et reconnut madame
Cavalcanti. Au moment o elle montait en voiture, il s'lana vers elle
en criant; mais elle le regarda fixement d'un air tonn, puis elle dit
 ses laquais de fermer la portire, leva la glace et disparut. Ce fut
la dernire fois que Saint Julien la vit.

Cependant, le lendemain matin il vit Max entrer dans sa chambre. L'poux
de Quintilia n'avait pas chang sa condition; rien n'avait altr sa
srnit; son visage tait toujours jeune et son me gnreuse. J'ai
demand pardon pour vous, dit-il; on me charge de vous dire qu'on
s'intresse  votre sort et qu'on fait des voeux pour vous. Mais je n'ai
pu obtenir qu'on vous accordt une entrevue, et j'ai vu qu'on y avait
une telle rpugnance que je n'ai pas os insister. Je n'en sais pas au
juste les motifs, je ne veux pas les savoir; mais je n'oublierai jamais
que vous avez eu de la confiance en moi, et je ne puis cesser de vous
aimer. Je vous ai cherch souvent sans vous rencontrer; et si je ne vous
eusse fait suivre hier au soir, je ne saurais pas encore ce que vous
tes devenu. Je viens vous apporter mon adresse et vous engager  venir
me trouver toutes les fois que vous aurez besoin de l'aide ou des
consolations de l'amiti. Je ne puis rester davantage aujourd'hui,
ajouta-t-il sans laisser  Saint-Julien le temps de le remercier.
Quintilia part ce soir pour l'Italie, et j'ai hte de retourner prs
d'elle; c'est un jour qui n'a pas trop d'heures pour moi, et o je suis
forc aujourd'hui, tout comme il y a quinze ans,  lutter contre mon
propre coeur pour ne pas consentir  la suivre.  revoir. Vous savez o
me trouver dornavant. Attendez, ajouta-t-il encore en revenant sur ses
pas; Quintilia m'a charg de vous rendre un papier dont j'ignore le
contenu; elle dit qu'elle n'en a pas besoin pour tre sre de votre
honneur, et qu'elle ne gardera jamais d'armes contre vous. Je rapporte
ses paroles textuellement, c'est  vous de les comprendre; moi, tout
cela ne me regarde pas.

Saint-Julien, rest seul, ouvrit le papier, et reconnut le billet
expiatoire qu'il avait mis dans le coffre de sandal comme un tmoignage
de sa propre honte. Il resta pntr de reconnaissance pour Spark; mais
il ne put se dcider  l'aller voir. Il retourna chez sa mre, o
l'tude des sciences et celle de la sagesse achevrent sa gurison.

Quelque temps aprs, il devint amoureux d'une belle personne trs-sage
et l'pousa; car le mariage seul pouvait convenir  un caractre ferme
et austre comme le sien. Soit que l'ardeur de ses passions ft mousse
par le mauvais succs de son premier amour, soit qu'il et profit d'une
grande leon, il fut moins jaloux qu'on n'aurait d s'y attendre. Sa
femme fut assez heureuse et n'en abusa pas. Saint-Julien resta
mlancolique, peu expansif, en proie souvent  des luttes intrieures
qu'il ne confia jamais  personne; mais toute sa vie fut irrprochable,
et quoiqu'il ne ft pas naturellement port  la bienveillance, il
pratiqua la tolrance et la charit, sans grce, il est vrai, mais sans
restriction.

GEORGE SAND.


FIN DU SECRTAIRE INTIME.

TYPOGRAPHIE J. CLAYE, 7 RUE SAINT-BENOT--II, DELAVILLE SC.





End of the Project Gutenberg EBook of Le secrtaire intime, by George Sand

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