The Project Gutenberg EBook of Histoire des plus clbres amateurs
trangers: espagnols, anglais, flamands, hollandais et allemands et de leurs relations avec les artistes., by Jules Dumesnil

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Title: Histoire des plus clbres amateurs trangers: espagnols, anglais, flamands, hollandais et allemands et de leurs relations avec les artistes.

Author: Jules Dumesnil

Release Date: August 8, 2008 [EBook #26211]

Language: French

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HISTOIRE
DES PLUS CLBRES
AMATEURS TRANGERS

_Espagnols, Anglais, Flamands, Hollandais et Allemands_

ET DE LEURS RELATIONS
AVEC LES ARTISTES

PAR

J.-G. DUMESNIL

Membre du conseil gnral du Loiret, de la Socit archologique de
l'Orlanais, de la Socit de l'Histoire de France et de la Lgion
d'honneur.

Vitam excoluere per artes.

TOME V

MINKOFF REPRINT
GENVE
1973


AMATEURS ESPAGNOLS

1500-1543

Philippe II;--Gio. Bat. Castaldi;--Franc. Vargas;--Ant. di Leva;
Le duc d'Albe;--les marquis de Pescaire et del Vasto;
Les cardinaux de Granvelle et Pacheco.
Don Diego Hurtado de Mendoza.
Le comte-duc d'Olivars et Philippe IV.


AMATEURS ANGLAIS

1585-1646

Thomas Howard, comte d'Arundel;
Georges Villiers, duc de Buckingham;
Le roi Charles 1er.


AMATEURS FLAMANDS

1560-1666

Nicolas Rockox et Gaspar Gevarts,
Amis de Pierre-Paul Rubens.


AMATEURS HOLLANDAIS

1596-1700

Constantin Huygens;
Utenbogard;--le bourgmestre Jean Six.


AMATEURS ALLEMANDS

1470-1768

Bilibalde Pirckheimer, rasme et Albert Durer.
Jean Winckelmann.

M. de Hagedorn;--le comte de Brhl;--Auguste III;--M. de Heinecken;
Le cardinal Passionei;--Raphal Mengs;--le cardinal Albani;
Le baron Stosch;--le comte Firmian.




TABLE DES MATIRES


AVERTISSEMENT

AMATEURS ESPAGNOLS

PHILIPPE II

GIO. BAT. CASTALDI; FRANC. VARGAS; ANT. DI LEVA;
LE DUC D'ALBE; LES MARQUIS DE PESCAIRE ET DEL VASTO;
LES CARDINAUX DE GRANVELLE ET PACHECO.


DON DIEGO HURTADO DE MENDOZA

1500-1575


CHAPITRE Ier.--La conqute de l'Italie inspire le got des arts aux
grands seigneurs espagnols.--Prfrence qu'ils accordent  l'cole
vnitienne.--Philippe II, G. Perez et le Titien.--Tableaux de ce matre
pour G.-B. Castaldi.--F. Vargas, A. di Leva, le duc d'Albe, les marquis
de Pescaire et del Vasto, les cardinaux de Granvelle et
Pacheco.--1500-1564.

CHAPITRE II.--Don Diego Hurtado de Mendoza.--Sa naissance et son
ducation.--Son ambassade  Venise; sa liaison avec le Titien, l'Artin
et le Sansovino.--Service signal qu'il rend  ce dernier.--Son
altercation avec le pape Paul III.--Il est rappel en Espagne, tombe en
disgrce et est mis en prison  la suite d'une querelle dans le palais
de Philippe II.--Son exil  Grenade.--Ses travaux dans cette ville.--Ses
relations avec sainte Thrse.--Il meurt  Madrid.--Examen de ses
oeuvres.--Sonnet de Cervants sur Mendoza.--1503-1575.



LE COMTE-DUC D'OLIVARS

1587-1645


CHAPITRE III.--Naissance, ducation, caractre du comte-duc
d'Olivars.--Il devient le favori du prince des Asturies, fils et
hritier prsomptif du roi Philippe III.--1587-1621.

CHAPITRE IV.--Avnement de Philippe IV.--Son caractre, son amour des
lettres et des arts, son got et son talent pour la peinture, qu'il
avait apprise de don Juan Bautista Mayno. 1621-1665.

CHAPITRE V.--Les arts  Madrid sous Philippe IV.--clat des coles de
Tolde, Valence et Sville.--Vincencio Carducho, Eugenio Caxes et Angelo
Nardi, peintres ordinaires du roi.--1621-1665.

CHAPITRE VI.--Naissance de Velasquez[586].--Il entre dans l'atelier de
Francisco Pacheco.--Science profonde de cet artiste.--Analyse de son
livre sur l'_Art de la peinture_.--1599-1650.

CHAPITRE VII.--Commencements de Velasquez  la cour.--Portraits de
Gongora, de Juan de Fonseca et du jeune roi Philippe IV.--1622-1623.

CHAPITRE VIII.--Le prince de Galles  Madrid.--Ngociations pour son
mariage avec l'infante Mari.--Divertissements  la cour.--Principaux
amateurs de peinture.--Olivars et le _Buen Retiro_.--Reprsentation
d'_Autos sacramentales_.--Got du prince de Galles pour les oeuvres
d'art.--1623.

CHAPITRE IX.--Dpart prcipit du prince de Galles.--Rupture entre
l'Angleterre et l'Espagne.--Premier portrait questre de Philippe IV par
Velasquez.--Son succs.--Sonnet de Pacheco  cette occasion; honneurs et
rcompenses accords  Velasquez.--Portrait d'Olivars.--Tableau de
l'expulsion des Maures.--1623-1628.

CHAPITRE X.--Rubens envoy  Madrid pour ngocier la paix.--Emploi de
son temps pendant son sjour; portraits de Philippe IV, d'Olivars, et
autres peintures.--1628-1629.

CHAPITRE XI.--Voyage de Velasquez en Italie.--Ses tudes 
Rome.--Tableaux qu'il excute dans cette ville.--Accueil qu'il reoit du
roi  son retour.--Indication de quelques-uns de ses
ouvrages.--1629-1631.

CHAPITRE XII.--Artistes italiens au service de Philippe IV.--Juan
Bautista Crescenzio, Pompeo Leoni.--Le Panthon de l'Escurial.--Le Buen
Retire.--Cosimo Lotti.--Baccio del Bianco.--Angel Michele Colonna et
Agostino Mitelli.--Pietro Tacca et la statue questre de Philippe
IV.--1621-1665.

CHAPITRE XIII.--Principaux artistes espagnols du temps de Philippe
IV.--Jos Ribera, Francisco Herrera le vieux et son fils, Francisco
Collants, Alonso Cano, D. Bartolom Estevan Murillo, Juan Martins
Muntas.--1621-1665.

CHAPITRE XIV.--Disgrce du comte-duc d'Olivars.--Histoire de son fils
naturel Julien, d'aprs le pre Camille Guidi.--Velasquez reste fidle
au comte-du--Portrait inachev de Julien.--1643-1645.



AMATEURS ANGLAIS

THOMAS HOWARD, COMTE D'ARUNDEL

1585-1646


CHAPITRE XV.--Infriorit de la peinture anglaise jusqu'au dernier
sicle.--Rgne de Charles 1er, la plus brillante poque pour les arts
en Angleterre.--Protection que ce prince leur accorde, due, en partie, 
la rivalit du duc de Buckingham et du comte d'Arundel.--Portrait du
comte par lord Clarendon.--Opinions contraires de Richard Chandler,
d'Horace Walpole et d'autres.--Biographie abrge du comte, ses voyages
en Italie, ses acquisitions d'objets d'art.--Sa liaison avec Rubens et
Van Dyck.--Ses portraits.--Encouragements qu'il accorde  plusieurs
artistes.--L'architecte Inigo Jones, les sculpteurs Nicolas Stone,
Leseur et Fanelly.--Collections du comte d'Arundel.--1585-1630.

CHAPITRE XVI.--Principaux amateurs anglais du temps de Jacques 1er et
de Charles 1er.--Les comtes de Pembroke et de Suffolk, les lords
Hamilton et Alb. Montague.--Georges Williers duc de Buckingham.--Sa
liaison avec Rubens, dont il achte le cabinet.--Il se sert des
ambassadeurs anglais  Constantinople et  Venise pour se procurer des
objets d'art.--Balthasar Gerbier, son agent dans les
Pays-Bas.--Acquisition de la galerie des ducs de Mantoue pour Chartes
1er.--Buckingham est assassin par Felton.--1590-1628.

CHAPITRE XVII.--Franciscus Junius, bibliothcaire du comte d'Arundel, et
son trait _De pictura veterum_.--Analyse et citations de cet
ouvrage.--Approbation qu'il reoit de H. Grotius, de Van Dyck et de
Rubens.--Effet produit en Angleterre par l'arrive des marbres achets
par le comte d'Arundel.--Leur explication par Selden.--Opinion de
Rubens.--Collection d'antiques  _Arundel-House_.--1589-1636.

CHAPITRE XVIII.--Ambassade du comte d'Arundel en Allemagne, prs de
l'empereur Ferdinand II.--Extraits du journal de cette mission publi
par W. Crowne.--Description des collections de l'empereur Rodolphe, 
Prague, et du palais de Wallenstein.--Rcit de la mort de ce
gnral.--Reprsentation donne en l'honneur du comte parles jsuites de
Prague.--Il fait l'acquisition,  Nuremberg, de la bibliothque de
Pirckheimer.--Retour du comte en Angleterre.--1636.

CHAPITRE XIX.--Le graveur Wenceslas Hollar, attach au service du comte
d'Arundel, et ses principales oeuvres.--Portrait du Sicilien Blaise de
Manfre, clbre faiseur de tours.--Autres portraits gravs par
Hollar.--Jrme Lanicre, les deux Van der Borcht.--1636-1646.

CHAPITRE XX.--Dernires annes du comte d'Arundel en Angleterre.--Il
quitte sa patrie et se fixe  Padoue.--Il y meurt en 1646.--Sort de ses
collections.--Renomme attache  sa mmoire.--1637-1646.



AMATEURS FLAMANDS

NICOLAS ROCKOX ET GASPAR GEVARTS

1560-1666

CHAPITRE XXI.--Clbrit acquise  la ville d'Anvers par ses
artistes.--Rputation des peintres anversois du temps d'Albert Durer et
de Hans Holbein.--Culture des sciences et des lettres 
Anvers.--L'imprimeur Christophe Plantin.--Richesses et luxe des
ngociants d'Anvers.--Dclin de la prosprit d'Anvers sous Philippe
II.--Gouvernement d'Albert et d'Isabelle.--1454-1598.

CHAPITRE XXII.--Naissance, ducation et commencements de Rubens.--Il
part pour l'Italie.--Ses tudes  Venise, Mantoue, Bologne, Florence et
Rome.--Son premier voyage en Espagne.--Il revient  Mantoue et retourne
 Rome, o il trouve son frre Philippe.--Il travaille avec lui aux deux
livres des _Electorum_.--Il visite Milan et Gnes.--1577-1608.

CHAPITRE XXIII.--Rubens revient  Anvers, en apprenant la maladie de sa
mre.--Il se fixe dans cette ville, y pouse Isabelle Brant et s'y btit
une maison.--Origine de son tableau de _la Descente de Croix_, et part
de Nicolas Rockox dans la commande de ce chef-d'oeuvre.--Notice sur cet
ami de Rubens.--Tableaux que le peintre excute pour lui.--Autres
amateurs anversois pour lesquels Rubens a travaill.--1608-1640.

CHAPITRE XXIV.--Gaspar Gevarts, ami intime de Rubens.--Sa naissance, sa
famille, son ducation, son premier ouvrage.--Il sert d'intermdiaire
aux relations de Peiresc avec Rubens.--1595-1620.

CHAPITRE XXV.--Le baron de Vicq, l'abb de Saint-Ambroise et la galerie
de Marie de Mdicis.--Rubens  Paris, se lie avec Peiresc, M. de Valavs
et les frres Dupuy, et entretient avec eux une active
correspondance.--1621-1627.

CHAPITRE XXVI.--Second voyage de Rubens en Espagne.--Il fait, pour
Gevarts, des recherches dans les manuscrits grecs de Marc-Aurle, 
l'Escurial.--Intelligence suprieure de Rubens.--Passage d'une de ses
lettres  Gevarts, o il lui recommande son fils Albert, aprs la mort
d'Isabelle Brant.--1628-1629.

CHAPITRE XXVII.--De Madrid, Rubens revient  Anvers et repart pour
l'Angleterre.--Impression que produit sur lui la vue de ce pays.--Lettre
 Gevarts  l'occasion de la mort de la femme de ce dernier.--Il
dplore les lenteurs qui retardent la paix.--Ses relations avec les
familles Van Halmale et Clarisse, d'Anvers.--1629-1630.

CHAPITRE XXVIII.--Retour de Rubens  Anvers.--Son second mariage avec
Hlna Forment.--Il s'loigne des affaires publiques, et consacre tout
son temps au travail et  ses amis.--Ses sentiments intimes exposs dans
ses lettres  Peiresc.--1630-1636.

CHAPITRE XXIX.--Monuments dcoratifs, peintures et cartons excuts par
Rubens pour l'entre  Anvers de l'archiduc Ferdinand.--Inscriptions et
vers latins composs par Gevarts pour cette circonstance.--Description
de quelques-unes des inventions excutes par Rubens, ou sous sa
direction.--Le prince Ferdinand va visiter Rubens malade de la
goutte.--1633.

CHAPITRE XXX.--Dernires annes de Rubens: il travaille tant que la
goutte le lui permet.--Il s'occupe de la gravure de ses oeuvres: sa
manire de diriger ses lves graveurs.--Portrait de Gevarts, peint par
Rubens et grav par Paul Pontius.--Mort de Rubens.--Gevarts et Rockox
lui survivent.--Son pitaphe par Gevarts.--Rgle de conduite observe
par Rubens, Rockox et Gevarts.--Gnie de Rubens: accord du bon et du
beau.--1633-1666.



AMATEURS HOLLANDAIS

CONSTANTIN HUYGENS

UTENBOGARD, LE BOURGMESTRE JEAN SIX

1596-1700


CHAPITRE XXXI.--Originalit du gnie de Rembrandt.--Accusations diriges
centre sa vie et son caractre, rfutes par ses liaisons avec les
hommes les plus honorables de son temps.--Constantin Huygens, ses
portraits par Van Dyck et Mireveldt.--Jean de Bisschop lui ddie la
premire partie de ses gravures de statues antiques.--Relations de
Rembrandt avec C. Huygens; tableaux pour le stathouder Frdric
Henri.--Rembrandt donne un tableau  Huygens.--Le receveur Utenbogard,
ami de Rembrandt et de Jean de bisschop.--1596-1700.

CHAPITRE XXXII.--Gloire de la Hollande  la paix de Munster.--L'htel de
ville d'Amsterdam, bti par Van Campen.--Jean Six, sa famille et son
ducation.--Le pote Vondel.--Le _Mariage de Jason et de Creuse_,
tragdie de Six, avec une eau-forte de Rembrandt.--Portrait du
bourgmestre.--Paysages de Rembrandt.--Le docteur Tulp, beau-pre de Six,
et la _Leon d'analomie_.--Gravures de tableaux modernes ddies  J.
Six par J. de Bisschop.--Obscurit des dernires annes de
Rembrandt.--Mort de Six.--1618-1700.



AMATEURS ALLEMANDS

BILIBALDE PIRCKHEIMER

1470-1530


CHAPITRE XXXIII.--Illustration ancienne,  Nuremberg, de la famille
Pirckheimer.--ducation de Bilibalde, termine en Italie.--Son retour
et son mariage.--Il commande le contingent nurembergeois  l'arme de
l'empereur Maximilien.--Sa relation de la guerre contre les
Suisses.--1470-1499.

CHAPITRE XXXIV.--Pirckheimer,  la paix, rentre  Nuremberg et s'loigne
des affaires publiques.--Ses tudes: il recherche les livres et les
manuscrits.--Ses traductions et ses publications.--Il se lie avec un
grand nombre de savants, particulirement avec rasme.--Son intimit
avec Albert Durer.--Tableau de l'artiste reprsentant les derniers
moments de la femme de son ami.--1500-1505.

CHAPITRE XXXV.--Voyage de Durer  Venise.--Ses lettres 
Pirckheimer.--Portraits de Bilibalde dans plusieurs tableaux de Durer et
sparment.--Confiance de l'artiste dans le got de son
ami.--Pirckheimer traduit du grec en latin les _Caractres de
Thophraste_, et les ddie  Durer.--1506-1527.

CHAPITRE XXXVI.--Relations d'rasme avec Pirckheimer et Durer.--Voyage
d'Albert dans les Pays-Bas.--Portraits d'rasme par Durer et
Holbein.--Amour d'rasme pour l'indpendance.--1518-1526.

CHAPITRE XXXVII.--Missions que remplit Pirckheimer dans l'intrt de sa
patrie.--Sa retraite dfinitive des affaires publiques.--_Le char
triomphal de l'empereur Maximilien_, dessin et grav par Durer, et
dcrit par Pirckheimer.--Agitation de l'Allemagne, chagrins de
Bilibalde.--1512-1527.

CHAPITRE XXXVIII.--Mort d'Albert Durer, regrets de Pirckheimer,
sentiments d'rasme.--pitaphe de Durer.--Dernires annes de
Bilibalde.--Gravure faisant allusion  ses chagrins.--Mort de
Pirckheimer.--1528-1530.



JEAN WINCKELMANN

1717-1768


CHAPITRE XXXIX.--Naissance de Winckelmann.--Pauvret de ses
parents.--Ses tudes  Steindall.--Le recteur Toppert.--Voyage  Berlin
et retour  Steindall.--Il devient prcepteur.--Il veut se rendre en
France.--Il est admis co-recteur  Seehausen.--1717-1748.

CHAPITRE XL.--Le comte de Bunau et son Histoire de
l'Empire.--Winckelmann demande  tre attach  son service.--Il est
admis  travailler dans sa bibliothque  Nthenitz.--Son
collaborateur Franken.--Travaux  Nthenitz.--Voyages  Dresde.--Le
nonce Archinto.--Conversion de Winckelmann au catholicisme.--1748-1754.
427

CHAPITRE XLI.--Winckelmann  Dresde.--Le peintre OEser, l'antiquaire
Lippert.--M. de Hagedorn.--Christian Gottlob Heyne.--Le comte de Brhl,
Auguste III, M. de Heinecken.--Le muse de Dresde.--Acquisitions faites
en Italie et ailleurs.--tat des tableaux pendant un sicle, leurs
restaurations.--1754-1755.

CHAPITRE XLII.--Artistes attachs  la cour d'Auguste III.--Premier
ouvrage de Winckelmann: _Rflexions sur l'imitation des artistes grecs
dans la peinture et la sculpture_.--1755.

CHAPITRE XLIII.--Dpart de Winckelmann pour l'Italie.--Il visite Venise
et Bologne, et descend  Rome chez Raphal Mengs.--Emploi de son temps
dans celle ville.--Il fait la connaissance du cardinal Passionei, et
visite les galeries.--Le sculpteur Cavaceppi.--La statue de la villa
Ludovisi.--Sentiments patriotiques de Winckelmann, en apprenant les
malheurs de la Saxe.--Ses tudes.--Premire ide de son _Histoire de
l'art_.--Sa vie, ses amis  Rome.--1753-1758.

CHAPITRE XLIV.--Voyage  Naples.--Le marquis Tanucci, le comte de
Firmian.--Retour  Rome et voyage  Florence.--Le baron de Stosch et ses
collections.--Winckelmann rdige en franais le catalogue de ses pierres
graves.--1758-1759.

CHAPITRE XLV.--Winckelmann attach au cardinal Albani.--Notice sur ce
prlat, sur sa villa et ses collections d'antiquits.--Le plafond de
Raphal Mengs; portraits de Winckelmann.--1759-1762.

CHAPITRE XLVI.--Nouveaux voyages  Naples.--Sir W. Hamilton,
d'Hancarville, le baron de Riedesel.--Excursion au Vsuve.--Opuscules
composs  Rome.--Winckelmann sert de _cicerone_ aux trangers de
distinction.--Son opinion sur les Anglais, les Allemands et les
Franais.--Sa correspondance.--Ses regrets, en apprenant la mort du
comte de Bunau.--1762.

CHAPITRE XLVII.--Winckelmann nomm Prsident des antiquits de Rome, et,
plus tard, _Scrittore greco_,  la bibliothque du Vatican--Il publie
son _Histoire de l'art_.--Critiques que lui attire cet
ouvrage.--Mystification  laquelle il se trouve expos.--Autres
ouvrages de Winckelmann.--1763-1767.

CHAPITRE XLVIII et dernier.--Bonheur et libert dont Winckelmann
jouissait  Rome.--Ses _villgiature_  Castel-Gandolfo et
Porto-d'Anzio.--Son admiration passionne de la nature.--Le roi de
Prusse essaye de l'attirer  Berlin.--Son dsir de revoir
l'Allemagne.--Il se met en route pour ce pays.--Sa tristesse en
s'loignant de Rome.--Il abrge son voyage et revient de Vienne 
Trieste.--Il est assassin dans cette ville par un repris de
justice.--Ses dispositions testamentaires.--Monument qui lui est rig 
Rome.--Apprciation de son influence.--1767-1768.

TABLE DES MATIRES.



FIN DE LA TABLE DES MATIRES.




AVERTISSEMENT


Il y a dix ans, me trouvant  Rome pour y passer l'hiver, l'ide me
vint, en admirant les fresques de Raphal, de faire des recherches sur
sa vie intime. Je fus ainsi amen  tudier ses relations avec Balthasar
Castiglione, son meilleur ami. Ayant communiqu ce travail  quelques
artistes, aussi distingus par le talent que par leur connaissance de
l'histoire de l'art, ils voulurent bien m'engager  le continuer; et
c'est par suite de leurs encouragements que j'ai successivement publi
l'_Histoire des plus clbres amateurs italiens et franais_.

Aujourd'hui, j'offre au public le cinquime et dernier volume de cette
histoire, contenant celle des plus clbres amateurs _espagnols_,
_anglais_, _flamands_, _hollandais_ et _allemands_.

Je n'ignore pas tout ce qui me manque pour tre  la hauteur d'un si
vaste sujet; mais j'ai l'espoir que les vritables amis de l'art, tant
en France qu' l'tranger, en considration de ce que j'ai le premier
ouvert cette route, voudront bien redresser les erreurs et les omissions
que j'ai pu commettre.

Ce n'est pas sans un vif regret que je vois arriver la fin de ces
recherches, qui ont rempli la meilleure part de ma vie. Mais, quel que
soit le sort rserv  cet ouvrage, je remercie Dieu de m'en avoir
envoy l'ide; car je dois  ces attachantes tudes de mieux comprendre
les oeuvres de l'art, de connatre les hommes qui, depuis la Renaissance,
les ont aimes et encourages, et d'estimer le caractre des principaux
matres  l'gal de leur gnie.

Puiseaux (Loiret), 15 octobre 1859.




AMATEURS ESPAGNOLS

PHILIPPE II

GIO. BAT. CASTALDI; FRANC. VARGAS; ANT. DI LEVA; LE DUC D'ALBE; LES
MARQUIS DE PESCAIRE ET DEL VASTO; LES CARDINAUX DE GRANVELLE ET PACHECO.

DON DIEGO HURTADO DE MENDOZA[1]

1500-1575




CHAPITRE PREMIER

La conqute de l'Italie inspire le got des arts aux grands seigneurs
espagnols.--Prfrence qu'ils accordent  l'cole vnitienne.--Philippe
II, G. Ferez et le Titien.--Tableaux de ce matre pour G. B. Castaldi,
F. Vargas, Ant. di Leva, le duc d'Albe, les marquis de Pescaire et del
Vasto, les cardinaux de Granvelle et Pacheco.

1500--1564


Si la vue des chefs-d'oeuvre de Lonard de Vinci, exposs  Milan, suffit
pour inspirer  Franois Ier la rsolution d'attirer en France
l'illustre peintre de la Cne, les voyages de Charles-Quint dans la mme
ville, en Toscane,  Bologne et dans les tats de Venise, ne furent pas
moins favorables  l'introduction de l'art italien en Espagne. Que le
puissant empereur et roi ait voulu imiter l'exemple de son rival, ou, ce
qui nous parat plus naturel et plus probable, qu'il n'ait fait que
cder  un sentiment d'admiration pour le beau, toujours est-il qu'il
s'attacha dsormais  rehausser la gloire de son rgne par l'clatante
protection qu'il accorda aux artistes et  leurs oeuvres. Rests matres
de l'Italie aprs la bataille de Pavie et le sac de Rome, les principaux
chefs de l'arme et du gouvernement espagnol  Milan,  Naples, en
Toscane, furent bientt aussi gagns aux arts par la vue des oeuvres
merveilleuses des diffrentes coles italiennes. Mais parmi ces coles,
il en est une que les grands seigneurs espagnols,  l'imitation de leur
roi, prirent en une affection singulire, c'est celle des coloristes
vnitiens, la plus attrayante de toutes. Ce qu'il y a de singulier,
c'est que, parmi toutes les villes d'Italie, Venise fut la seule qui sut
conserver son indpendance, et n'ouvrit ni ses canaux, ni ses lagunes
aux conqurants. Nanmoins, bien que Milan, Florence et Rome talassent
des fresques et des peintures approchant peut-tre encore plus de la
perfection que les siennes, ce fut Venise qui conquit les conqurants
espagnols, et l'on peut dire de l'cole vnitienne, par rapport 
l'Espagne, ce que Horace avait dit, seize sicles auparavant, de la
Grce envahie par les soldats grossiers de Mummius:

    Grcia capta ferum victorem coepit, et artes
    Intulit agresti Latio.

D'o vint cette prdilection de Charles-Quint et des nobles Castillans
en faveur de l'art vnitien, qui leur fit prfrer les matres de la
couleur, et en particulier le grand Titien,  Lonard de Vinci,
Michel-Ange, Raphal, Andr del Sarto, et tant d'illustres artistes des
autres coles? En tudiant l'histoire de l'art  cette poque, on est
amen  reconnatre que cette admiration presque exclusive accorde par
les Espagnols aux peintres de Venise est due  une seule cause: le
crdit dont jouissait l'Artin auprs de Charles-Quint et des principaux
seigneurs de sa cour. On sait que le _Flau des rois_ n'omit aucun
loge, aucune flatterie pour gagner et conserver les bonnes grces du
tout-puissant monarque. Li avec le Titien, le Sansovino, le Tintoret et
beaucoup d'autres, ce fut lui qui leur mnagea l'accs des faveurs
impriales. Nous avons racont ailleurs[2] cette influence de l'Artin
et les services qu'il rendit au grand Titien lui-mme. Il l'introduisit
 la cour de l'empereur, l'accrdita par ses lettres auprs de sa
personne, et le mit en relation avec les principaux seigneurs qui
l'accompagnaient constamment dans ses voyages. Une fois admis dans
l'intimit de ce prince, le peintre eut bientt gagn lui-mme ses
bonnes grces et celles de ses courtisans.

Ridolfi[3], en nous transmettant l'indication des tableaux que le Titien
excuta pour Charles-Quint, a racont, avec un patriotique orgueil, les
honneurs extraordinaires que le matre absolu des Espagnes, des
Pays-Bas, de l'Allemagne, de Naples et du duch de Milan, rendit
publiquement  l'artiste. Mais ce qui est peut-tre moins connu, et ce
qui mrite tout autant d'tre signal, c'est l'amour vritable, nous
oserions presque dire la passion, que le fils de l'invincible Csar, le
sombre, le vindicatif, le fanatique Philippe II, conut galement et
conserva pour les oeuvres du chef de l'cole de Venise. Le Titien avait
fait son portrait, alors qu'il n'tait encore que l'hritier prsomptif
du trne d'Espagne, et un pote du temps, ami de l'artiste, qui avait
chang sur le Parnasse son nom de Gio. Maria Verdizotti, en celui plus
classique de Partenio, clbra ce portrait dans le sonnet suivant:

    Quel intento di magno e di sincero,
      Che al gran Filippo in l'aere sacro splende,
      Mentre il valore il di lui petto accende
      Col fasto de la gloria, e del'impero.

    Quel non so che terribilmente altero
      Che natura, che 'l fa sol vede e intende
      Nel guardo, che gli affige v'si comprende
      Il mondo esser minor del suo pensiero.

    Quel proprio in carne di color vitale
      Tiziano esprime, e da l'esempio move
      In gesto bel di maesta reale.

    Pare che'l ciel con maraviglie nove
      Gli sparga intorno ogni poter fatalo
      Come a nato di Cesare et di Giove[4].

Ces derniers vers expriment bien l'effet produit par le portrait de
Philippe II. Le Titien seul pouvait rendre fidlement l'expression
singulire de cette physionomie impntrable, qui cachait si bien, comme
le dit le pote, l'exercice d'un pouvoir inexorable, et tenant de la
fatalit des anciens.

Devenu roi, le fils de Charles-Quint n'oublia pas le peintre. Comme son
pre, il s'empressa de rechercher ses oeuvres, en lui confirmant
l'assurance de sa protection royale et la continuation de ses honneurs
et de ses pensions. Un des premiers tableaux que le Titien fit pour
Philippe II, aprs l'abdication de Charles-Quint, fut _Jsus-Christ dans
le jardin des Oliviers_, et, peu aprs, _le mme descendu de la croix et
reposant sur le sein de sa mre_. Il reut ensuite du roi plusieurs
commandes, tant de sujets de dvotion, que de compositions tires de la
mythologie, ou, comme on les appelait alors, des _posies_.  l'occasion
de ces tableaux, Philippe II crivit de sa main,  l'artiste, la lettre
suivante[5]:

Don Philippe, par la grce de Dieu, roi d'Espagne, des Deux-Siciles, de
Jrusalem, etc.

Notre am, j'ai reu votre lettre du 19 du mois pass, et j'ai t
satisfait d'apprendre que vous aviez termin les deux _posies_: l'une
de _Diane au bain_ et l'autre de _Calisto_. Et pour qu'il n'arrive pas 
ces tableaux le mme accident qui est arriv  votre peinture du Christ,
j'ai consenti  ce qu'ils soient dirigs sur Gnes, pour que de l ils
me soient envoys en Espagne. J'en donne avis  Garcia Hernands: vous
les lui adresserez, et ferez en sorte qu'ils voyagent en bon tat dans
leurs caisses, et qu'ils soient emballs de manire qu'ils ne puissent
pas tre abms en route.  cet effet, il sera bien que vous, qui vous y
entendez, vous les arrangiez vous-mme de votre main; car ce serait une
grande perte s'ils venaient  tre endommags. Bien que je me sois
beaucoup rjoui de ce que vous soyez sur le point de terminer le _Christ
dans le jardin_ (des Oliviers), et les deux autres _posies_ que vous me
dites avoir commences, je serais encore plus satisfait si vous
consentiez  me faire un autre tableau du _Christ mort au tombeau_,
semblable  celui qui s'est perdu, parce que je ne voudrais pas tre
priv d'un si bel ouvrage. Je vous suis reconnaissant de la diligence
que vous avez mise  excuter ces oeuvres, que je tiens, comme de raison,
pour tre de votre main, et je regrette qu'on n'ait pas excut l'ordre
que j'avais donn de vous en payer le prix, soit  Milan, soit  Gnes.
Je viens prsentement de faire crire de nouveau  ce sujet, et je me
tiens pour assur que cette fois on ne manquera pas de se conformer  ma
volont.--De Gand, le 13 de juillet 1558.--_Moi, le Roi._--Et, plus
bas, G. Perez.

Lorsque ces tableaux furent parvenus  Philippe II, il en fut si
satisfait, qu'il fit crire le 25 dcembre 1558, du couvent de
Grunendal, prs de Gand, o il se trouvait alors, au gouverneur du duch
de Milan, pour lui ordonner de faire immdiatement payer  Titien les
deux pensions que Charles-Quint lui avait octroyes, l'une en 1541, et
l'autre en 1548. Par le mme ordre, il recommande que le service des
arrrages de ces pensions soit fait dornavant trs-exactement chaque
anne. Et pour que cet ordre ne ft pas considr par le gouverneur de
l'tat de Milan comme une simple lettre de chancellerie, Philippe II
ajouta de sa propre main les lignes suivantes:

Vous savez dj la satisfaction que j'prouverai  tre agrable 
Titien; c'est pourquoi je vous charge spcialement de le faire payer de
suite, de telle sorte qu'il n'ait plus besoin de recourir  moi pour
l'excution de ce que je viens de vous mander.--_Moi, le Roi._--G.
Perez.

Avec l'impression que donne l'histoire du caractre de Philippe II, et
ce qu'elle apprend de son gouvernement, on a quelque peine  croire que
ce soit le mme prince, promoteur ardent de l'inquisition et juge
implacable de son propre fils, qui ait crit ces deux lettres. Comment
ce souverain, absorb en apparence par la politique et la dvotion,
pouvait-il trouver le temps non-seulement d'admirer les oeuvres de
Titien, mais de descendre  des dtails tels que ceux que nous venons de
rapporter? N'est-ce point chose surprenante de voir sa sollicitude pour
les tableaux de ce grand matre? L'histoire, qui nous rvle ces faits,
nous montre en mme temps la bizarrerie de l'esprit humain; ou plutt
elle nous montre la puissance de l'art, mme sur les hommes qui
paraissent,  premire vue, devoir rester le plus rebelles  son empire.
Au milieu des plus fortes proccupations d'un immense gouvernement,
l'art, l'amour du beau s'tait ouvert une place dans cette me ardente
et sombre,  ct du fanatisme religieux et de la politique, et le
pinceau de Titien avait subjugu le monarque le plus puissant et le plus
absolu qu'il y et  cette poque.

Indpendamment des peintures que nous venons de citer, le matre
vnitien excuta pour Philippe II,  son grand contentement, le _Martyre
de saint Laurent_ destin au chteau de l'Escurial; le _Tribut de
Csar_, l'_Adoration des Mages_, le _Christ dpos au tombeau par Joseph
et Nicodme_, et une _Madeleine_ dont Ridolfi fait le plus grand loge.
Titien, dit-il, qui connaissait tous les secrets de son art, la
reprsenta de telle sorte, qu'elle conservait encore la langueur de sa
noble condition (_nobile condizione_), montrant dans l'expression de son
visage, dans la vrit de ses soupirs et dans l'effusion de ses larmes,
comment se lamente un coeur touch du cleste amour, et qui exprime le
plus vif repentir de ses fautes. Devant cette peinture, on peut bien
dire que c'est la nature mme qui se montre sur la toile, et que cette
figure doit,  l'avenir, servir de modle  la symtrie de l'art, comme
image du beau, comme exemple aux mes pnitentes, et enfin comme le
tmoignage le plus clatant de ce que peut produire un habile pinceau,
dirig par une savante main. Cette figure, d'une beaut vritablement
surnaturelle, montre l'effet de l'art qui sait animer la toile....
Aprs avoir rapport une octave du cavalier Marini en l'honneur de
Titien et de sa Madeleine, Ridolfi nous apprend[6] que l'ide de cette
peinture lui fut inspire par une statue de femme de marbre antique.
Mais, pour observer quelques effets au naturel, il se servit, comme
modle, d'une belle jeune fille, sa voisine, qui prit tellement son rle
de Madeleine au srieux, qu'en posant avec une ardeur peu commune, les
larmes lui tombaient des yeux, exprimant en mme temps sur son visage ce
repentir de ses fautes que le peintre a su si bien rendre. On raconte en
outre que pendant qu'il tait occup  la peindre, le Titien tait
tellement absorb par la contemplation de son modle, qu'il oubliait de
prendre ses repas. Le plus curieux de l'affaire, c'est qu'en adressant
cette figure au roi d'Espagne, le peintre crivit  Philippe II qu'il
lui envoyait Madeleine,  cette fin qu'avec ses larmes elle intercdt
pour l'expdition des pensions qui lui avaient t assignes, et dont le
payement se faisait attendre par la faute des ministres de Sa Majest.
Le roi rpondit de sa main; mais Ridolfi ne nous a conserv que la
lettre de son secrtaire G. Perez, qui est ainsi conue:

Trs-magnifique seigneur, vous verrez par la lettre incluse de Sa
Majest comme vous avez t servi, et les ordres que le roi m'a prescrit
de donner au duc de Sessa et au vice-roi de Naples, pour qu'ils aient 
vous payer. J'ai fait en cela ce que j'ai pu, et vous me trouverez
toujours dispos  vous servir en toute circonstance. Il est juste que
tout le monde s'empresse de venir en aide  un homme qui sert le roi
avec tant de zle, et qui a su constamment obtenir et conserver la haute
satisfaction de Sa Majest. Que Dieu conserve Votre Seigneurie comme il
le doit.--De Barcelone, le 8 de mars 1564.

Le seigneur G. Perez n'oubliait pas ses petits intrts: comme son
matre, il aimait les peintures de Titien, et savait se les faire offrir
en change des services qu'il rendait  l'artiste. Dans un
_post-scriptum_, qui, comme toutes les fins de lettre, renferme sa
pense la plus chre, il ajoute discrtement:--Quant  la figure de la
trs-sainte Vierge que vous dites tenir  ma disposition, je vous baise
les mains; et lorsque arrivera la _Cne_ (destine au roi), je
m'arrangerai de manire que Sa Majest fasse en faveur de Votre
Seigneurie la dmonstration telle que de raison. Au service de Votre
Seigneurie.--G. Perez.

Ce tableau de la _Cne_ fut termin par Titien dans le courant de
l'anne 1564. Le peintre atteignait quatre-vingt-sept ans, mais son
gnie n'avait encore rien perdu de sa verve. Au dire de ses
contemporains, la _Cne_ ne le cdait  aucun de ses chefs-d'oeuvre, et
lui-mme l'estimait  l'gal de son immortelle _Assomption_, qui est
reste  Venise. Il apprit au roi catholique l'achvement de cette
grande composition, en ces termes: De Venise, le 5 aot 1564.--La _Cne
de Notre-Seigneur_, que j'ai depuis longtemps promise  Votre Majest,
est maintenant, grce  Dieu, entirement acheve, aprs sept annes,
depuis que je l'ai commence, d'un travail sans relche, ayant voulu
laisser  Votre Majest,  l'extrmit si avance de ma vie, cette
dernire marque, et la plus grande, de mon trs-ancien dvouement.
Plaise  Dieu qu'elle semble au jugement si sr de Votre Majest telle
que je me suis efforc de l'excuter avec le plus vif dsir de la
satisfaire!...--Titien, revenant ensuite sur les pensions qui ne lui
taient pas payes, nonobstant tous les ordres du roi, rests sans
excution, supplie de nouveau le puissant monarque de lui faire tenir ce
qu'il devait  la munificence de l'empereur Charles-Quint son
pre.--Cette fois, l'artiste fut plus heureux que par le pass. Philippe
II,  la rception du tableau de la _Cne_, fut tellement transport
d'admiration, qu'il lui envoya immdiatement, grce sans doute aux bons
offices de son secrtaire G. Perez, deux mille cus de gratification, et
il donna des ordres si prcis  ses ministres de Milan et de Naples
qu'ils s'empressrent de lui faire payer les annes arrires de ses
pensions[7].

Ce tableau de la _Cne_, destin au monastre de l'Escurial, y fut plac
dans le rfectoire; il s'y trouve encore aujourd'hui, et il est rest
dans ce palais  peu prs le seul ouvrage de Titien, dont les autres
tableaux ont t transports rcemment au muse royal de Madrid. Mais,
soit que l'humidit du local ait nui  cette grande peinture, soit que
la fume et la vapeur des mets aient contribu  obscurcir et gter ses
brillantes couleurs, ou qu'il ait t volontairement lacr, toujours
est-il qu'il ne subsiste plus aujourd'hui que des lambeaux de cette
oeuvre de premier ordre.

Avant d'achever la _Cne_, Titien avait envoy  Philippe II _Vnus et
Adonis_; _Andromde attache au rocher et dlivre par Perse_; _Europe
enleve par Jupiter sous la forme d'un taureau_; _Pan et Syrinx_. Il
avait aussi compos pour la reine Marie le _Supplice de Tantale_, celui
de _Promthe_ et celui de _Sisyphe_, et un autre _Enlvement d'Europe_.
Pour la reine de Portugal, il peignit un _Christ  la colonne_. Tous ces
tableaux et beaucoup d'autres sont aujourd'hui au muse royal de
Madrid[8]. C'est l qu'il faut aller admirer le gnie de ce grand
artiste, non moins remarquable dans ses _posies_, comme disait Philippe
II, que dans ses compositions tires de l'vangile ou de l'criture
sainte, dans ses paysages et dans ses portraits. Il excelle dans tous
les genres; sa verve est inpuisable, et la varit de ses compositions
n'est pas moins surprenante que le charme brillant de son pinceau.  la
vue de tant de chefs-d'oeuvre, dus  l'imagination et  la main d'un seul
artiste, il faut reconnatre que Charles-Quint eut bien raison de le
choisir pour son peintre favori, et que Philippe II ne se montra pas
moins bien inspir en lui conservant cette prfrence. Ces deux
souverains ont donn, par ce choix, la preuve clatante qu'ils se
connaissaient en hommes, et que, parmi les artistes, ils savaient
discerner le vrai gnie. Depuis prs de trois sicles, la postrit a
commenc pour ces deux princes aussi bien que pour leur peintre, et
l'histoire les a jugs; mais tant que dureront les toiles o le matre
vnitien, avec un art qui n'appartient qu' lui, a caractris leurs
physionomies, leurs images vivront parmi les hommes, et, comme le dit
Ridolfi dans l'pigraphe qu'il a inscrite  la tte de ses _Meraviglie
dell'arte_, quoiqu'ils aient vcu pour mourir, ils ne sont morts que
pour revivre[9]!

 l'exemple de leurs matres, la plupart des grands seigneurs espagnols
qui taient employs en Italie et en Allemagne, soit au commandement des
armes, soit au gouvernement des provinces conquises, tinrent  honneur
d'tre dans les bonnes grces de l'illustre chef de l'cole vnitienne,
et d'obtenir quelque ouvrage de son pinceau. Nous avons rapport, dans
l'_Histoire des plus clbres amateurs italiens_[10], qu' son retour
d'Allemagne  Venise, vers 1549, le Titien fit le portrait de l'une des
matresses de Gio. Battista Castaldi, gnral espagnol, l'un des
protecteurs de l'Artin. En 1553, il excuta celui de Francesco Vargas,
ambassadeur de Charles-Quint, que le pote Partenio a clbr dans un
sonnet. Il reprsenta galement Antonio di Leva, gnral des armes de
l'empereur, vtu d'un pourpoint  l'antique, et avec une large toque sur
la tte; le duc d'Albe; Ferdinand-Franois d'Avalos, marquis de
Pescaire, le mari de Vittoria Colonna, tant aime de Michel-Ange, et
Alphonse d'Avalos, son neveu, marquis del Vasto, tous deux gnraux de
Charles-Quint[11]. Le muse du Louvre possde ce dernier portrait, l'un
des plus beaux de Titien.--Avalos, debout, tte nue, revtu d'une
armure, pose la main gauche sur le sein d'une jeune femme assise, qui
tient des deux mains sur ses genoux une boule de verre.  droite, un
Amour apportant un faisceau de flches; une femme vue de profil, la tte
couronne de myrte, la main droite pose sur sa poitrine, dans une
attitude respectueuse; par derrire, une figure dont on ne voit que la
tte en raccourci et les mains leves, qui soutiennent une corbeille de
fleurs[12].

Le Titien reprsenta une seconde fois le marquis del Vasto, haranguant
ses soldats  la manire de Jules Csar. Le jeune homme plac prs de
lui, qui tient son casque, est son fils an, qui remplissait les
fonctions de lieutenant gnral des armes de Charles-Quint en
Italie[13]. C'est  l'occasion de ce tableau que l'imprimeur Marcolino
crivait de Venise, le 15 septembre 1551,  son ami l'Artin: Si je
voulais vous flatter, je dirais qu'on vienne vous admirer couvert d'une
armure et quelque peu tremblant, sur cette toile o Titien, qui pour
vous est plus qu'un frre, a peint au naturel le marquis Alphonse
d'Avalos del Vasto, qui parle  son arme avec le costume et  la
manire de Jules Csar. Que l'on vous admire dans ce tableau, et qu'en
vous voyant Milan tout entier accoure avec tout son peuple, pour vous
contempler comme une effigie trs-digne et divine.

Au milieu de tous ces nobles Castillans, nous ne devons pas oublier
monseigneur d'Arras, qui, promu plus tard  la pourpre romaine, prit le
nom de cardinal de Granvelle. Il fit, dit Mariette[14], grande figure 
la cour de Philippe II, comme son pre avait fait  celle de
Charles-Quint. Il aimait les beaux-arts et fit lever, avec grande
dpense, le plan, en largeur et hauteur, des thermes de Diocltien, par
Sebastiano de Oya, architecte flamand. Il le fit ensuite graver sur
cuivre, et en composa un livre qui, de tous ceux qui traitent des
antiquits de Rome, est le plus rare, le plus intressant et le plus
curieux. Il a t imprim  Anvers, chez Girolamo Coch en l'anne
1558.--Non-seulement le Titien fit le portrait de ce cardinal, mais il
le traita dans sa maison de Venise en vritable grand seigneur. Aprs
avoir racont qu' son retour de Pologne par Venise, en 1574, le roi
Henri III alla rendre visite au peintre, qui lui offrit gnreusement
plusieurs tableaux, dont ce prince lui avait demand le prix, Ridolfi
ajoute: Titien ne brillait pas moins par la grandeur de ses manires,
entretenant chez lui un nombreux domestique, vtu d'une brillante
livre, comme celle d'un noble cavalier. Dans les voyages qu'il fit  la
cour des princes, il traita toujours honorablement, avec grandes
dpenses. On dit qu'il reut  l'improviste  dner chez lui les
cardinaux espagnols de Granvelle et Pacheco. Jetant sa bourse  ses
serviteurs, il leur dit: Prparez le repas, car je me trouve tout un
monde chez moi. Et, en attendant que le dner ft prt, il lia
conversation avec les deux cardinaux, tout en retouchant leurs
portraits[15].




CHAPITRE II

     Don Diego Hurtado de Mendoza.--Sa naissance et son ducation.--Son
     ambassade  Venise.--Sa liaison avec le Titien, l'Artin et le
     Sansovino.--Service signal qu'il rend  ce dernier.--Son
     altercation avec le pape Paul III.--Il est rappel en Espagne,
     tombe en disgrce et est mis en prison  la suite d'une querelle
     dans le palais de Philippe II.--Son exil  Grenade, ses travaux
     dans cette ville.--Ses relations avec sainte Thrse.--Il meurt 
     Madrid.--Examen de ses oeuvres.--Sonnet de Cervants sur Mendoza.

1503--1575


De tous les grands personnages de la cour d'Espagne, aucun ne vcut
aussi intimement avec le Titien que don Diego Hurtado de Mendoza, qui
fut pendant longtemps ambassadeur de Charles-Quint,  Venise. La vie de
cet homme d'tat est curieuse  tudier, en ce qu'elle se trouve mle
aux vnements politiques les plus importants de son temps, et qu'elle
donne une haute ide de l'instruction aussi profonde que varie, et des
rares qualits qui distinguaient alors la haute noblesse espagnole. Elle
n'est pas moins intressante au point de vue de l'art, puisque Mendoza
fut li avec le Titien, l'Artin, le Sansovino et beaucoup d'autres
artistes.

Les vies des hommes illustres, dit don Gregorio Mayans, dans l'dition
qu'il a donne  Valence, en 1776, de la _Guerre de Grenade_, prsentant
les exemples les plus efficaces pour exciter  imiter leurs actions, je
me suis dtermin  crire la vie de don Diego Hurtado de Mendoza,
excellent crivain et trs-habile politique, afin qu'en parcourant son
histoire de Grenade, on puisse en mme temps avoir sous les yeux une
notice sur ses tudes, et sur le soin et l'application qu'il apporta
dans le maniement des affaires politiques, circonstances qui le
prparrent  crire d'une manire si remarquable.--Mais, pour que sa
biographie ft complte, le savant auteur aurait d ajouter  ses
recherches des dtails sur les relations de son hros avec les artistes
vnitiens, relations dont il ne parle pas. Les arts, aussi bien que la
politique, ont, en effet, occup une notable place dans l'existence de
don Hurtado de Mendoza. C'est pourquoi, tout en suivant la notice de don
Gregorio Mayans, nous essayerons de la complter par les renseignements
puiss dans les _Maraviglie dell'arte_, de Ridolfi, dans la vie de
Sansovino par le _Temanza_, et dans les lettres publies par Bottari.

Don Diego Hurtado de Mendoza naquit  Grenade,  la fin de l'anne 1503,
ou au commencement de 1504. Son pre, l'un des plus clbres gnraux
qui servirent les rois catholiques dans la conqute du royaume de
Grenade, fut don Inigo Lopez de Mendoza, second comte de Tendilla et
premier marquis de Mondejar, fils du comte de Tendilla, qui fut frre
germain du premier duc de l'infantado don Diego Hurtado de Mendoza, et
tous deux fils du clbre don Inigo de Mendoza, premier marquis de
Santillana. Sa mre tait doa Francisca Pacheco, seconde femme du
marquis et fille de don Juan Pacheco, marquis de Villena et premier duc
de Escalona. Il fut le cinquime des fils issus de ce mariage, qui tous
se firent remarquer par les services rendus  leur pays: le premier, don
Luis, fut capitaine gnral du royaume de Grenade, et depuis prsident
du conseil; don Antonio fut vice-roi dans les deux Amriques; don
Francisco, vque  Jaen, et don Bernardino, gnral des galres de
l'Espagne.

Rien ne prouve qu'il naquit  Tolde, comme on l'a prtendu; car on sait
que ses parents restrent  Grenade pendant les annes qui suivirent la
conqute de cette ville. Leur prsence tait ncessaire dans cette cit
turbulente qui, par suite du zle excessif dploy par le cardinal
Ximens pour la conversion des Mahomtans, se rvolta vers la fin du
mois de dcembre 1499, et dont les troubles durrent presque pendant
deux annes. Il n'est pas  supposer que, pour viter ce pril, la
marquise, femme d'un caractre hroque, se soit rfugie  Tolde. On
doit croire plutt qu'elle se retira dans la forteresse de l'Albacin,
lieu que le marquis choisit pour apaiser la sdition, et qu'elle
s'tablit avec ses jeunes enfants dans une maison attenant  la grande
mosque, comme si elle et t livre en otage.

Don Diego reut une ducation trs-soigne. On croit qu'il eut pour
principal matre Pierre Martir de Angleria, qui vivait  Grenade, avait
de grandes obligations  la famille Mendoza, et devait au premier comte
de Tendilla d'tre venu se fixer en Espagne. Le jeune Diego commena par
tudier la grammaire et la langue arabe, qu'il cultiva toute sa vie: il
alla terminer ses tudes  Salamanque, o il apprit le grec et le latin,
la philosophie, le droit civil et canonique. Ces fortes tudes taient
une excellente prparation  la vie politique et au maniement des
affaires, carrires rserves alors  la haute noblesse espagnole. La
dcouverte de l'Amrique, la conqute de Grenade, la runion des
royaumes de Castille et de Lon sous un mme sceptre, la comptition de
l'empire d'Allemagne, la domination dans les Pays-Bas et en Italie,
ouvraient  cette poque un large champ  l'ambition des grands
seigneurs de la pninsule. Les principales familles de ce pays
comprenaient l'importance d'une ducation solide, et la ncessit
d'acqurir des connaissances varies, qui les missent  la hauteur des
fonctions ou des commandements qu'elles auraient un jour  exercer.
Aussi, tandis que la noblesse franaise continuait, en gnral,  vivre
dans une grossire ignorance, mprisant les lettres et ne connaissant
d'autre occupation que la guerre, les nobles Castillans, sans tre moins
braves, ne ddaignaient pas de s'instruire, et devenaient ainsi plus
habiles dans la conduite des affaires et du gouvernement. Cette
diffrence d'ducation des deux peuples n'a peut-tre pas t assez
remarque. En mettant tout amour propre national de ct, on peut dire
qu'elle contribua plus qu'on ne le pense gnralement  tablir et
consolider, pendant tout le seizime sicle, la prdominance des armes,
de l'administration et des ides espagnoles tant en Allemagne, dans les
Pays-Bas, en Italie,  Naples et en Sicile, que dans les deux Amriques.

Pendant le sjour de don Diego  l'universit de Salamanque, il aurait
compos, selon quelques auteurs, _la vie de Lazarille de Tormes_, roman
dans lequel notre Lesage a puis plus d'un caractre et plus d'une scne
de son immortel Gil Blas. Mais c'est une question trs-controverse;
d'autres crivains attribuant cet ouvrage au frre Juan de Ortega,
religieux hironimite.

Aprs l'achvement de ses tudes, notre colier, attir comme tant
d'autres de ses compatriotes par le dsir de la gloire, passa en Italie,
o il combattit longtemps contre les Franais. On n'est pas fix sur les
campagnes auxquelles il prit part: on croit cependant, d'aprs un
passage de son histoire de la guerre de Grenade, o il parle des
nombreuses armes dans lequelles il a servi sous les ordres de
l'empereur Charles-Quint, qu'il assista, en 1524, au sige de Marseille,
et qu'il se trouva galement  la bataille de Pavie o, suivant
l'attestation de Sandoval, la compagnie de don Diego de Mendoza se
distingua. Cependant il est impossible de l'affirmer, parce que, dans ce
temps, il y avait  l'arme plusieurs Espagnols de ce nom.

Il est galement vraisemblable qu'il prit part  la guerre faite 
Lautrec,  l'occasion du duch de Milan; qu'il assista, en 1522,  la
bataille de la Bicoque, et qu'il entra en France avec Charles-Quint, en
1536. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'au milieu des mouvements et des
proccupations de la guerre, nul autre ne manifestait une plus ardente
inclination pour les lettres. Ds que l'arme avait pris ses quartiers
d'hiver, temps ordinairement consacr aux plaisirs et  l'oisivet, il
quittait les lieux de garnison et se rendait aux plus clbres
universits, telles que Bologne, Padoue, Rome et autres, pour apprendre,
des professeurs les plus renomms, les mathmatiques, la philosophie et
les autres sciences. Il suivit, entre autres, les leons d'Augustin Nifo
et de Juan Montedosca, fameux philosophe svillan, qui tait en grande
rputation dans les universits d'Italie, et qui mourut en 1532.

Ses talents, son application, sa haute naissance, le firent distinguer
par Charles-Quint. Ce prince conut la plus haute ide des qualits de
don Diego; il apprcia beaucoup ses services pendant toute la dure de
son rgne, et lui confia les ngociations les plus difficiles: ds 1538,
il tait ambassadeur  Venise. Nous n'avons pas  suivre ici don Diego
de Mendoza dans l'exercice de ses fonctions publiques; cette partie de
sa vie appartient  l'histoire gnrale de son pays. Nous devons nous
borner  faire connatre l'existence qu'il menait  Venise, et les
relations qu'il y entretenait avec les savants et les artistes.

Au milieu des ngociations les plus pineuses, le comte n'abandonna
jamais le got qu'il avait pour les sciences et pour les lettres. Il
aimait particulirement  se procurer des manuscrits grecs,  les faire
copier  grands frais, ou  les faire chercher et rapporter des
extrmits les plus loignes de la Grce. C'est ainsi qu'il envoya
jusqu'en Thessalie et au mont Athos, Nicolas Sofiano, natif de Corfou,
pour rechercher et copier tout ce qu'il trouverait de remarquable parmi
les anciens auteurs grecs. Il se servit galement de Arnoldo Ardnio,
Grec fort instruit, auquel il fit traduire, avec grande dpense,
beaucoup de manuscrits de diverses bibliothques, et principalement de
celle du cardinal Bessarion. Grce  ces recherches, l'Europe, dit son
biographe, put connatre beaucoup d'ouvrages ignors jusqu'alors, des
plus clbres auteurs grecs sacrs et profanes, tels que saint Basile,
saint Grgoire de Nazianze, saint Cyrille d'Alexandrie, Archimde tout
entier, Hron, Appien et d'autres. C'est de sa bibliothque que l'on
publia les oeuvres compltes de Josphe.

Mais, ce qui est surtout digne d'tre transmis  la postrit, c'est le
cadeau qu'il reut du sultan Soliman, auquel il avait renvoy libre et
sans ranon un captif que ce prince aimait beaucoup, encore que don
Diego l'et rachet  grand prix de ceux qui l'avaient fait prisonnier.
Le Grand-Seigneur voulait lui tmoigner sa satisfaction par un don en
rapport avec sa puissance; mais don Diego ne consentit  recevoir qu'un
prsent digne de la noblesse de sa naissance et de ses sentiments, et
fait pour montrer le dsintressement d'un ministre de l'empereur. La
rpublique de Venise se trouvait alors dans une extrme pnurie de bl.
Pour la tirer de ce terrible embarras, le comte demanda au
Grand-Seigneur qu'il permt aux vaisseaux vnitiens d'acheter librement
du froment dans ses tats, et de l'apporter dans ceux de la rpublique.
Soliman accueillit cette demande, et ne se montra pas moins favorable 
une autre, qui fut la remise de beaucoup de manuscrits grecs, que don
Diego prfrait aux plus riches trsors. Les auteurs ne sont pas
d'accord sur le nombre de ces manuscrits. Les uns veulent que Soliman en
ait envoy  l'ambassadeur un navire entirement charg; d'autres disent
qu'il n'en reut que trente; enfin, don Gregorio Mayans, adoptant un
terme moyen, croit plus probable, d'aprs Ambrosio Morals et don
Nicolas Antonio, qu'il en reut du sultan six caisses entirement
remplies.

La passion que don Diego apportait  rechercher et runir des manuscrits
l'a fait accuser, par ses ennemis, d'avoir drob une partie de ceux que
le cardinal Bessarion avait lgus  la rpublique de Venise. Il les
aurait rapports en Espagne, et on ne se serait aperu que plus tard de
la substitution de volumes absolument semblables, en apparence, aux
manuscrits qu'il aurait enlevs. Cette accusation est rfute avec
indignation par le biographe de don Diego de Mendoza, et il a d'autant
plus de raison, que les travaux de Zanetti, et la publication qu'il a
faite des _bibliothques grecque et latine_, ont dmontr l'existence de
ces manuscrits  la bibliothque de Saint-Marc[16].

Le palais de l'ambassadeur de Charles-Quint  Venise tait le
rendez-vous de la socit lettre de cette ville. Les trangers de
passage, cardinaux, vques, nobles, savants, tant Espagnols
qu'Allemands, Italiens et Flamands, s'empressaient de venir le visiter.
On aimait  s'instruire dans sa conversation et  couter ses
explications sur la philosophie des anciens, qu'il connaissait  fond,
et qu'il tudiait tous les jours. En considration de son savoir et de
sa bienveillance, Paul Manuce lui ddia les oeuvres philosophiques de
Cicron, corriges avec le plus grand soin; encore bien, dit-il, dans
son ptre ddicatoire, que, par ses lectures continuelles et sa
sagacit, don Diego les possde encore plus correctes. On voit par
cette ddicace, qu'il s'appliquait principalement  la philosophie;
qu'il prit chez lui une de ses soeurs, fort instruite dans la langue
latine et galement distingue, et que l'opinion de don Diego, dans la
mthode de l'enseignement de la jeunesse, tait que l'on gte les
longues annes destines  l'tude de la langue latine, en apprenant aux
jeunes gens les sciences dans leur langue maternelle; opinion que lui
avait inspire le cardinal Alcolti, qui demeurait dans sa maison.

La bont de son caractre, sa gnrosit, son amour pour les lettres,
le portrent  venir en aide  un grand nombre de Grecs, qui s'taient
rfugis  Venise, fuyant la dure servitude des Turcs.  cette occasion,
Lazaro Bonamico lui adressa une ptre en vers latins[17], dans
laquelle, dcrivant sa manire de vivre et les tudes auxquelles il se
livrait, il l'engage  s'abandonner  son gnie, c'est--dire  l'tude
et  la contemplation de la nature; il vante son application  la
philosophie, sa vigilance  dfendre les droits de l'empereur, ses
efforts pour rsister au Turc, l'ennemi commun; il loue son loquence,
rappelle l'estime que le snat vnitien faisait de sa personne et le
secours de bl qui, par son intervention, vita une horrible famine  la
srnissime rpublique; il loue la libralit avec laquelle il envoyait
dans la Grce,  ses frais, des savants chargs d'en rapporter des
monuments anciens; il termine en montrant le crdit dont il jouissait
auprs de Charles-Quint, et dont il savait faire l'emploi le plus utile,
soit pour obtenir la grce des uns, soit pour favoriser l'avancement des
autres[18].

Vivant ainsi  Venise dans l'tude, avec les savants et les lettrs,
tout en dirigeant des ngociations qui le mettaient en rapport avec les
personnages les plus influents de cette rpublique, don Diego ne
pouvait manquer de prendre bientt got aux beauts de l'art, et de
rechercher l'amiti des principaux matres de la brillante cole de la
couleur. L'art, l'amour et la politique taient alors les seules
occupations dignes d'un habitant de Venise, ft-il mme tranger. Mais
l'aristocratie du livre d'or, par ses privilges et par ses richesses,
tait seule en position de mener de front ces trois grands mobiles de la
vie vnitienne. Elle dominait dans le snat, au Conseil des Dix, dans
les lections; commandait les flottes et les armes, gouvernait Chypre
et les tats de terre ferme; ce qui ne l'empchait pas de cder aux
attraits de ces beauts faciles clbres par Le Bembo, l'Arioste et
tant d'autres potes. Cette noblesse patriotique et intelligente, avait
compris l'importance de l'art. Depuis plusieurs sicles, il s'tait
tabli entre les principales familles comme une rivalit publique, pour
construire les plus beaux difices, glises, palais et autres monuments,
et pour les faire dcorer des fresques et des mosaques les plus belles
et les plus curieuses. Ce grand mouvement artistique redoubla vers le
milieu du seizime sicle, alors que l'cole vnitienne dans tout son
clat, vit briller  la fois Gio-Bellino, Giorgione, Tiziano et beaucoup
d'autres peintres minents. Mais au milieu de cette plade, il manquait
un architecte et un statuaire: Venise les trouva dans le toscan
Sansovino, qui chass de Rome,  la suite du sac de cette ville par les
bandes du conntable de Bourbon en 1527, vint se fixer au milieu de ses
lagunes, et dcora sa patrie d'adoption des chefs-d'oeuvre de la
sculpture et de l'architecture.

Comment don Diego de Mendoza aurait-il pu rester insensible aux
merveilleuses peintures exposes alors, non-seulement dans l'intrieur
des palais et des glises, mais sur les murs extrieurs des monuments et
des maisons particulires? Le Giorgione et le Titien ne venaient-ils pas
de lutter de gnie dans ces fresques fameuses, peintes sur les
diffrentes faades _du fondaco de' Tedeschi_, qui sont aujourd'hui
dtruites, mais dont Zanetti nous a conserv une ide par ses
gravures[19]? Le palais ducal, la basilique de Saint-Marc, n'taient-ils
pas orns  la fois des oeuvres les plus remarquables de la peinture, de
la sculpture, de la ciselure et de la mosaque? L'ambassadeur de
Charles-Quint, admirablement prpar par ses tudes pour comprendre et
aimer les belles choses, ne pouvait donc pas chapper  l'influence de
l'art vnitien.

L'Artin fut sans doute l'instigateur des relations que le comte tablit
avec le Titien et le Sansovino, ses amis intimes. L'crivain avait
besoin de l'appui de l'ambassadeur du Csar pour obtenir et conserver
les bonnes grces, c'est--dire les pensions et les gratifications du
puissant empereur, en change de ses flatteries outres et de ses
impudentes bassesses. Il s'attacha donc  gagner la faveur de don
Diego, non-seulement en le louant, comme toutes les puissances, mais
surtout en lui inspirant le dsir de possder des oeuvres du Titien, dont
il tait a peu prs certain de pouvoir disposer. L'artiste, de son ct,
avait intrt  mnager le reprsentant du souverain dont il cherchait 
devenir le peintre. Quant  don Diego, il tait dj sous le charme du
gnie vritablement irrsistible du chef de l'cole vnitienne. Avec ces
dispositions rciproques, une troite intimit s'tablit entre l'homme
d'tat, l'crivain et les deux artistes. Cette intimit ne fut point
inutile  Titien pour le soutenir  la cour de Charles-Quint et
l'accrditer parmi les grands seigneurs espagnols. Mais elle fut surtout
favorable au Sansovino, et l'aida efficacement  se tirer d'une
situation difficile, ainsi qu'on va le voir.

Depuis longtemps, l'ancien btiment de la Monnaie (Zecca), sur la place
Saint-Marc, menaait ruine, et on avait reconnu qu'il n'tait pas
possible de le rparer. Il fut rsolu, en l'anne 1535, d'en construire
un autre  la mme place, et trois architectes furent chargs d'en
prparer les plans. Le conseil des Dix choisit celui de Sansovino, qui
fut ensuite excut. Ce magnifique difice est tout entier en pierres
d'Istria. Les salles attenant  la fonderie du rez-de-chausse ont des
votes qui s'lvent jusqu'au-dessous de la toiture. Mais il n'est pas
exact, ainsi que l'a crit Francesco Sansovino[20], fils de
l'architecte, de dire qu'il n'est pas entr de bois dans la construction
de ce btiment, puisque le feu y prit et que, par bonheur, cet vnement
arriva pendant le jour. La faade sur la _Pescheria_ est trs-noble. La
grande cour du milieu est entoure de vingt-cinq ateliers dans lesquels
taient distribues autrefois les diffrentes industries ncessaires 
la fabrication de la monnaie. Il n'y a que deux entres, l'une sur
l'eau, du ct du canal qui rgne derrire les _Procuraties neuves_;
l'autre sur la place Saint-Marc, qui dbouche sur un petit espace
correspondant  une arcade du portique de la Bibliothque de Saint-Marc.

Cette bibliothque est elle-mme une oeuvre remarquable du Sansovino. Le
motif qui la fit construire fut de placer convenablement les prcieux
manuscrits et les livres qui avaient t lgus  la rpublique, en
partie par Francesco Petrarca, en partie par le cardinal Bessarion. Cet
difice ne se compose que de deux ordres, un dorique trs-orn, et un
gracieux ionique dont l'entablement prsente une frise d'une remarquable
excution. Au-dessus de la corniche qui fait gouttire au toit, rgne
une balustrade, sur les pidestaux de laquelle sont disposes des
statues fort belles, ouvrages des plus clbres lves du Sansovino. 
l'entre est un portique lev de trois marches au-dessus du niveau de
la place, qui comprend vingt et une arcades, avec autant d'autres
correspondant  l'intrieur. Celle du milieu donne accs  un magnifique
escalier divis en deux branches, qui conduit  une grande salle
consacre  un trs-prcieux muse de statues antiques donnes, pour la
plus grande partie,  la rpublique par les deux prlats Grimani,
c'est--dire par le cardinal Dominique et par Jean-Germain, patriarche
d'Aquile. De cette salle, on passe  la bibliothque, situe au levant,
et qui occupe en longueur sept arcades et trois en largeur. Le Sansovino
ne construisit entirement que la partie qui comprend l'escalier, le
muse et la bibliothque: le surplus fut termin treize ans aprs sa
mort.

Comme cette construction dura plusieurs annes, il y arriva un accident
qui mit en pril non-seulement la rputation de l'architecte, mais mme
sa libert et sa fortune. C'est dans cette circonstance que
l'intervention de l'ambassadeur de Charles-Quint lui fut
trs-secourable. On doit croire que cet homme d'tat prenait un grand
intrt  cette entreprise, puisque, dans le mois de fvrier 1540,
l'Artin l'invita par un billet  venir en masque, sur la place
Saint-Marc, pour voir les travaux merveilleux du Sansovino[21]. Vers la
fin de 1545, les cintres taient poss, et l'on murait la grande vote
qui devait recouvrir la bibliothque. Pour que les murs latraux pussent
rsister  la pousse de cette vote, l'architecte avait dispos, de
cinq pieds en cinq pieds, des chanes de fer qui, comme la corde d'un
arc, traversaient toute la longueur de la bibliothque, d'un mur 
l'autre. Cette opration tranant en longueur plus que le Sansovino ne
l'avait suppos, la gele arriva, et nanmoins on continua le travail.
La vote fut termine vers la mi-dcembre; mais le 18 du mme mois, vers
une heure du matin, elle s'croula tout  coup, entranant avec elle les
murs situs du ct du palais ducal. Cet vnement causa une grande
rumeur et une stupfaction gnrale dans la ville; et il y eut un
fonctionnaire trop zl qui, de sa propre autorit, se hta de faire
incarcrer le malheureux artiste.

Ds quatre heures du matin, L'Artin avait appris la msaventure du
pauvre architecte. Il s'empressa d'en informer le Titien, qui tait
alors  Rome, afin qu'il intervnt et fit intervenir, auprs du snat et
du Conseil des Dix, le Bembo et d'autres puissances, en faveur de leur
ami commun et compre. Si le Sansovino, comme tous les hommes
suprieurs, avait ses ennemis et ses envieux qui cherchaient  exploiter
contre lui cet vnement, il trouva de chauds dfenseurs parmi ses amis
et ses lves, au milieu desquels Cattaneo Danese se distingua par
l'ardeur de son zle. Don Diego Mendoza ne fut pas le dernier  agir; il
tait alors  Sienne, dont Charles-Quint l'avait nomm gouverneur, tout
en lui conservant son ambassade de Venise. Ds qu'il eut reu la
nouvelle de l'accident, il s'empressa d'envoyer  Venise une personne
de confiance, afin d'offrir au Sansovino toute l'assistance dont il
pourrait avoir besoin. Bien qu'il ft interdit aux ambassadeurs
trangers de se mler des affaires du gouvernement de la srnissime
rpublique, il est  croire que, par ses relations avec les principaux
membres du snat et du Conseil des Dix, l'envoy de Charles-Quint ne fut
pas tranger  l'heureuse issue de la ngociation entreprise pour tirer
l'architecte du mauvais pas dans lequel il tait tomb. Grce aux
dmarches qui furent faites, le Sansovino put sortir de prison, et vit
enfermer  sa place celui qui l'y avait fait mettre. Toutefois, il ne se
disculpa pas facilement auprs des procurateurs _di sopra_[22], de son
dfaut de surveillance: il subit donc l'humiliation de voir son
traitement suspendu, et d'tre condamn  une amende de mille ducats,
qui devaient tre employs  refaire les parties croules de l'difice.
L'artiste supporta ce malheur avec rsignation; car  quoi bon, dit un
de ses biographes, en citant un vers du Dante[23], se rvolter contre sa
destine?

On abandonna alors le projet de faire la vote en pierre, et il fut
dcid, avec raison, qu'on tablirait une toiture, et qu'on placerait,
au-dessous une vote en lattis de roseau. Le Sansovino, non plus comme
un architecte qui dirige les travaux, mais comme un ouvrier qui rpare
ce qu'il a mal fait, prit part  la reconstruction des parties tombes.
Les procurateurs voulurent bien consentir  lui prter mille ducats,
mais ils lui en firent payer neuf cents; dont six cents furent appliqus
aux statues de bronze de la _Logetta_; et trois cents aux bas-reliefs,
galement de bronze, placs dans le haut,  gauche de la chapelle ducale
de Saint-Marc.

Ds le mois d'octobre 1546 la reconstruction tait trs-avance, car le
cardinal Bembo crivait de Rome: Magnifique et excellent messire Jacopo
Sansovino, mon trs-cher, vous ne m'avez pas fait un petit plaisir, en
m'apprenant que vous aviez amen la rdification du btiment que vous
faites pour l'illustrissime seigneurie  un tel degr d'avancement, que
sous peu on pourra l'habiter. Cette nouvelle m'a t aussi agrable que
m'avait t pnible, par divers motifs, mais surtout par l'amiti que je
vous porte, l'croulement de cette construction, arriv l'anne
dernire. Maintenant qu'elle est arrive au degr que vous dites, je
m'en rjouis avec vous, autant qu'il convient  l'attachement que je
vous porte, et qui me fait dsirer de trouver l'occasion de vous montrer
par ses effets qu'il n'est pas mdiocre. Je n'ai rien autre chose  vous
dire, si ce n'est que vous fassiez attention  conserver votre
sant.--De Rome, le 23 octobre 1546; prt  satisfaire  vos dsirs.--P.
card. BEMBO.[24]

Au mois de novembre 1546, tout ce qui s'tait croul avait t
reconstruit, et l'difice entier tait compltement termin au
commencement de l'anne suivante, c'est--dire, suivant l'usage alors
adopt  Venise, en mars 1548. Ds le mois de fvrier prcdent, le
Sansovino avait t rtabli dans ses fonctions d'architecte, avec le
mme traitement qu'auparavant. On lui restitua mme la portion de ses
appointements, dont le payement avait t provisoirement suspendu.

La vote de la bibliothque fut alors divise en plusieurs espaces,
destins  tre dcors de peintures par les principaux matres de
Venise. Les procurateurs voulant donner une rcompense d'honneur  celui
dont le projet de composition aurait paru le meilleur, firent choix de
Titien et de Sansovino pour dcider la question. Mais ces derniers,
dsirant viter le reproche de partialit, voulurent savoir de chacun
des concurrents, sparment, quelle tait l'oeuvre qui, aprs la sienne
propre, lui paraissait prfrable. Ils dsignrent tous la composition
de Paul Vronse, et les deux arbitres rendirent leur dcision en faveur
de ce grand peintre[25].

Nous ignorons si ce fut  cette poque que le Titien fit le portrait en
pied de don Diego de Mendoza, clbr par le Partenio dans le sonnet
suivant:

    Chi vuol veder quel Tiziano Apelle
      Far dell'arte mia tacita natura,
      Miri il Mendoza si vivo in pittura
      Che nel silenzio suo par che favelle.
    Moto, spirto, vigor, carne, ossa e pelle
      Gli da lo stil, ch'in piedi lo figura:
      Talche il ritratto esprime quella cura
      Che hanno di lui le generose stelle.
    Dimostra ancor nella sembianza vera
      Non pur il sacro illustre animo ardente,
      E delle sue virt l'eroica schiera,
    Ma i pensier alti della nobil mente
      Che in le sue gravit raccolta e intera
      Tanto scorge il futur quanto il presente[26].

Que celui qui veut voir Titien Apelles faire de l'art une nature
muette, vienne admirer Mendoza, si vivant en peinture que, dans son
silence, il parat parler. Le pinceau qui l'a reprsent en pied lui a
donn mouvement, intelligence, vigueur, chair, os et peau; tellement que
ce portrait exprime le soin qu'ont de lui les heureuses toiles qui ont
prsid  sa naissance. Dans sa ressemblance frappante, il montre
encore, non pas seulement son me illustre et ardente, avec
l'accompagnement de ses vertus hroques; mais il rvle aussi les
penses profondes que son esprit scrutateur examine et mdite, afin de
pntrer et le prsent et l'avenir.

Si don Diego, comme le prtend son biographe[27], tait un Dmosthnes
devant le snat vnitien, et un Socrate dans sa maison, au moins il
aurait d reconnatre que ce n'tait pas un Socrate insensible aux
charmes des Las vnitiennes, de tout temps renommes pour leur beaut.
Ridolfi raconte[28] que Titien fit pour don Diego le portrait d'une de
ses matresses (_una sua favorita_), et que le mme Partenio a chant
ainsi les attraits de cette femme, et la passion qu'elle avait inspire
au grave ambassadeur:

    Furtivamente Tiziano e Amore
      Preser 'ambi i penelli e le quadrella;
      Due esempi han fatto d'una donna bella,
      E sacrati al Mendoza, aureo signore.
    Onde egli altier di si divin favore,
      Per seguir cotal dea, come sua stella,
      Con cerimonie appartenenti a quella,
      L'uno in camera tien, l'altro nel core.
    E mentre quell'effigie e questo imago
      Dentro  se scopre e fuor cela ad altrui;
      E in cio, che pi desia, meno appar vago.
    Vanta il secreto, che si asconde in lui,
      Che s'ogn'un  del foco suo presago,
      Ardendo poi non s verun di cui.

Titien et l'Amour prirent tous deux en cachette les pinceaux et la
palette, et firent deux portraits d'une belle dame, chre au Mendoza,
chevalier de la Toison d'or. Fier de cette faveur divine, et voulant
suivre cette desse comme son toile, et la traiter avec les honneurs
qu'elle mrite, ce seigneur a plac l'un des portraits dans sa chambre
et fait entrer l'autre dans son coeur. Et, tandis qu'il admire en
lui-mme ces deux images, il les cache avec soin  tout autre, se
montrant ainsi, en apparence, peu dsireux de ce qu'il souhaite le plus.
Il est heureux du secret qu'il cache si bien; de telle sorte, que si
l'on peut prsumer qu'il brle du feu de l'amour, au moins ne sait-on
pas quel est l'objet de sa flamme.

Les sonnets de Partenio ne restrent sans doute pas sans rcompense; car
les potes de circonstance n'avaient pas alors l'habitude d'crire
seulement pour la gloire, et, d'ailleurs, don Diego tait gnreux.
Tiraboschi[29] rapporte qu'il fit cadeau de vingt-quatre cus d'or 
Ant. Francesco Doni, qui lui avait envoy la description de la gravure
du portrait de Charles-Quint, par nea Vico Parmigiano. Cette
description, imprime d'abord  Venise en 1550, par le Marcolini, fut
plus tard ddie de nouveau par l'auteur, qui cherchait  tirer profit
de sa plume, au marquis Doria et au seigneur Ferrante Caraffa[30].

Nous ne suivrons pas don Diego dans son gouvernement de Sienne, dans sa
mission au concile de Trente, non plus que dans son ambassade  Rome,
qui le contraignit,  son grand regret, de quitter dfinitivement
Venise. Sa carrire politique ressemble  celle de tous les hommes
d'tat de son sicle. Il recevait de ses matres, Charles-Quint et
Philippe II, des instructions et des ordres, et il s'y conformait en
les faisant excuter avec le zle et mme le fanatisme ardent qui
dominait alors  la cour d'Espagne. Le comte parat avoir eu en partage
un caractre violent et passionn qui, dans l'ge mr et mme dans la
vieillesse, le jeta plus d'une fois dans des extrmits regrettables.
C'est ainsi, qu'tant ambassadeur  Rome, il eut une vritable
altercation avec le pape Paul III (Farnse),  l'occasion de la
translation  Bologne des Pres du concile de Trente, qu'il convenait
mieux  la politique de Charles-Quint de maintenir dans cette dernire
ville[31]. Le pape, irrit des remontrances de l'ambassadeur, voulut le
consigner dans son palais, mais don Diego lui rpondit avec hauteur:
Qu'il tait cavalier, et que son pre l'avait t; qu'en cette qualit,
il devait prendre au pied de la lettre les ordres que lui envoyait son
matre, sans aucune crainte de Sa Saintet, quoique conservant toujours
le respect que l'on doit au vicaire du Christ; et qu'tant ministre de
l'empereur, sa maison tait l o il voulait qu'il mt les pieds, et que
l o il se trouvait, il se trouvait en toute sret.

Il parat qu'il rentra en Espagne vers l'anne 1554, qu'il fut maintenu
dans le conseil d'tat, et qu'il accompagna Philippe II  la grande
journe de Saint-Quentin, en 1557. Toutefois, il ne jouissait plus
auprs de ce prince de la mme confiance qu'il avait pendant si
longtemps inspire  son pre, soit que sa conduite en Italie et
dplu au roi, soit, qu'en vieillissant, il dt naturellement perdre de
son crdit.

Au milieu des distractions de la cour, il n'oubliait pas les lettres, et
c'est  cette poque qu'il composa deux ptres critiques, vives,
loquentes et remplies, suivant l'apprciation de son biographe[32], des
plus dlicates beauts de la langue castillane, sur l'histoire de la
guerre de Charles-Quint contre les luthriens, que venait de publier
in-folio, en 1552, Pedro Salazar. Il prit le pseudonyme du bachelier
Arcade: dans la premire lettre, il critique ouvertement cet ouvrage;
dans la seconde, sous prtexte de le dfendre, il relve ses erreurs
avec encore plus d'acrimonie. Ce caractre ardent avait besoin d'action,
et n'tant plus absorb par le maniement des grandes affaires, il
cherchait un autre aliment  son activit encore toute juvnile.

Il lui arriva, vers ce temps, une aventure singulire, qui dcouvre
l'emportement de son humeur et peint bien les moeurs de ce sicle. Se
trouvant un jour dans le palais de Philippe II, il se prit de querelle
avec un autre grand seigneur. Aprs un change d'invectives, ils en
vinrent aux mains, et don Diego ayant arrach le poignard de son
adversaire, le prcipita par la fentre. Don Gregorio Mayans ne dit pas
si ce seigneur fut tu ou bless; mais c'est fort probable, si l'on
rflchit qu'il fut jet du balcon d'un des tages levs du palais.
Cet vnement fit beaucoup de bruit et dplut extrmement  Philippe II,
qui donna l'ordre de mettre le comte en prison. Il fut ensuite exil de
la cour, aprs avoir employ presque toute sa vie  rendre d'importants
services  la couronne. Il essaya de se disculper, par des raisons qui
passaient alors pour acceptables. Il crivait  don Diego de Espinosa,
vque de Sigenza et prsident du conseil de Castille: ...Je pourrais
citer beaucoup d'exemples semblables, outre ceux de ces hommes dont on a
feint d'ignorer la conduite, et qui ont t promptement rtablis dans
leurs honneurs et leur crdit, sans avoir t, pour ce qu'ils avaient
fait, considrs comme fous. Seul, don Diego de Mendoza est oblig
d'aller en exil, parce que, revenant par ici,  l'ge de soixante-quatre
ans, il se saisit d'un poignard, dans un des corridors du palais, sans
qu'on puisse l'excuser, ou lui infliger une rprimande proportionne. Et
afin qu'on ne me regarde pas comme un historien, j'omets de rappeler
beaucoup d'autres exemples. Si ceux-ci ne suffisent pas, l'indignation
qui me rend muet parlera partout.

Ces explications hautaines n'apaisrent point le ressentiment du roi. Il
fut donc oblig de se retirer  Grenade, o il vcut dans le calme de
l'tude, loin du bruit de la cour, bien qu'il prvt les troubles qui ne
tardrent pas  s'lever dans cette province, et qui se prolongrent de
1568  1570. Don Diego vit clater, en effet, la rvolte de la
population moresque, perscute dans ses croyances par le zle outr des
conqurants. Il crivit alors sa clbre _Histoire de la guerre de
Grenade_, compose  la manire de Salluste, remplie de maximes et de
rflexions dignes d'un homme d'tat, et prsente dans un style vif,
concis et profond qui n'a pas t surpass en espagnol. Ce soulvement
ne lui fit pas quitter Grenade, sa ville natale, qu'il aimait pour sa
beaut, ainsi que pour les souvenirs de son enfance et de sa famille. Il
continua d'y rsider en cultivant les lettres, et en particulier la
posie, comme on le voit par l'ptre en vers ou hymne qu'il adressa 
don Diego de Espinosa, pour le complimenter sur le chapeau de cardinal
que le pape Pie V lui avait envoy, en mars 1568. Dans cette pice, il
traite le cardinal en ami, et lui insinue ce qu'il a souffert d'tre
exil de la cour.

Don Diego tait consult par ses compatriotes les plus instruits sur les
sciences et, en particulier, sur les antiquits de l'Espagne, dont il
avait fait une tude approfondie. Il n'avait jamais cess d'entretenir
la connaissance qu'il avait acquise dans sa jeunesse des langues
hbraque, arabe et grecque. Il se mit donc  faire des recherches sur
les antiquits arabes; il fut dtermin  entreprendre ce travail par le
grand nombre de monuments de ce peuple qu'il voyait  Grenade.
Malheureusement, ces recherches n'ont pas t publies; c'est fort
regrettable, car elles jetteraient une vive lumire sur l'origine et la
destination des monuments de cette nation, qui sont aujourd'hui
entirement dtruits, et dont on a perdu l'histoire. Il avait runi plus
de quatre cents manuscrits arabes, ainsi que l'assure Jrme de Zurita,
auquel il en communiqua quelques-uns pour tre insrs ou cits dans ses
_Annales de l'Aragon_.

Notre personnage touchait alors  sa soixante-dixime anne, et les
infirmits lui taient venues avec la vieillesse. Ses ides tournrent 
l'extrme dvotion; il se mit en correspondance avec sainte Thrse et
avec son directeur, le frre Jrme Gracian, qui l'avait assiste dans
l'tablissement de la rforme de son ordre (des Carmlites). Don Diego
lui crivit de fixer un jour pour le recommander  Dieu d'une manire
toute spciale. La sainte rpondit que, le jour indiqu, elle et ses
soeurs communieraient  son intention et qu'elles rempliraient cette
journe le mieux qu'elles pourraient[33].

Cette ferveur dvote n'empchait pas le comte de faire des dmarches
pour obtenir de rentrer  la cour. Philippe II lui permit enfin, au
commencement de 1575, de se rendre  Madrid, soit pour se justifier,
soit pour terminer quelques affaires. En tmoignage de sa
reconnaissance, don Diego envoya au roi ses livres en cadeau, et se mit
en route pour Madrid. Mais  peine arriv, il fut pris d'un mal de jambe
et mourut en avril 1575[34].

En 1610, un chevalier de Saint-Jean de Jrusalem, chapelain et
musicien de chambre du roi d'Espagne, le frre Jean Diaz Hidalgo,
publia, en un volume petit in-4 imprim  Madrid, quelques-unes des
posies de don Diego, choisies parmi ses autres ouvrages, sous ce titre:
_Obras del insigne cavallero don Diego de Mendoza, embaxador del
emperador Carlos Quinto en Roma_[35]. Il a ddi ce volume  don Inigo
Lopez de Mendoza, quatrime marquis de Mondejar. L'diteur n'a pas voulu
publier les autres oeuvres de don Diego, tant, dit son historien[36], 
cause de la singularit des matires qui s'y trouvent traites, que
parce qu'elles ne sont pas faites pour tre mises entre les mains de
tout le monde. D'un autre ct, le frre Jean Diaz nous apprend, dans
son avertissement  ses lecteurs, que les autres posies de don Diego
consistaient en satires et pices burlesques qu'il avait composes pour
son plaisir et celui de ses amis, et qu'on ne doit pas les livrer 
l'impression par respect pour la mmoire de leur auteur.--Nous ignorons
dans quel dpt public ou priv peuvent se trouver aujourd'hui les
manuscrits de tous ces ouvrages.

Quant au volume publi  Madrid, en 1610, il contient un grand nombre de
pices dans tous les rhythmes: il y a des glogues, des _villanzicos_,
espces de pastorales, des _canziones_, des ptres, des stances, des
sonnets, des _quintas_, ou suite de cinq vers, des _redondillas_,
morceaux qui rptent les mmes rimes, comme le refrain de nos
chansons; un dialogue entre Tirsis et Pasqual, une fable d'Adonis,
Hypomne et Atalante; l'Hymne  la louange du cardinal de Espinosa, etc.
La plupart de ces morceaux sont des compositions amoureuses dans le got
des Italiens du temps. On trouve cependant des ptres qui se
distinguent par des penses plus srieuses, et par quelques remarquables
descriptions des plus beaux sites de l'Espagne, du Portugal, de l'Italie
et de la Sicile. Il n'appartient pas  un tranger de parler du style:
les Espagnols le trouvent vif, lgant et pur.

Les compositions les plus remarquables de ce recueil sont celles qui ont
t inspires  don Diego par les suites de la scne que nous avons
rapporte, et aprs laquelle il fut arrt et mis en prison. Il a
dplor, en _redondillas de pie quebrado_ (rimes  vers ingaux et
briss), son emprisonnement et sa disgrce, et ses vers[37] peignent
bien l'tat violent de cette me ardente et fire, dont l'orgueil tait
si cruellement humili sous cette punition.  la suite, on trouve des
_quintillas_ (p. 120) dans lesquelles il se plaint qu'on le punisse sans
l'entendre. On voit aussi, par plusieurs ptres en _redondillas_  sa
dame (p. 126, 132, 134, 139 v), que la querelle fatale, dans laquelle
il s'tait laiss emporter jusqu' jeter son adversaire par une des
fentres du palais de Philippe II, avait t cause par la jalousie, et
pour venger l'honneur outrag de sa belle. Ce n'est pas l le trait le
moins singulier de notre personnage, qui tait alors parvenu, ainsi
qu'il le dit lui-mme dans sa lettre au cardinal de Espinosa,  l'ge de
soixante-quatre ans. Si l'on juge de sa passion par ses vers, il n'avait
encore rien perdu de l'ardeur de la jeunesse, et ses _quintas_  sa
matresse, qu'il tait oblig de quitter pour se rendre en exil 
Grenade, sont empreintes de la passion la plus vive[38]. Il est bien 
regretter que l'diteur des posies de don Diego, ou son biographe,
n'ait pas expliqu l'nigme de cette aventure; mais ils ont sans doute
t retenus l'un et l'autre par la crainte de quelque puissante famille,
dont le nom aurait t ml  cet vnement.

L'immortel auteur de Don Quichotte semble faire allusion  cette
histoire, dans le sonnet suivant, compos en l'honneur de don Diego de
Mendoza et de sa renomme[39]:

    En la memoria vive de las gentes,
      Varon famoso, siglos infinitos,
      Premio que le merecen tus escritos,
      Por graves, puros, castos, y excelentes.
    Las ansias en honesta llama ardientes,
      Los Ethnas, los Estigios, los Cozitos,
      Que en ellos suavemente van descritos,
      Mira si es bien ( fama) que los cuentes?
    Y aunque los lleves en ligero buelo
      Por quanto cine el mar, y el sol rodea,
      Y en laminas de bronce los escultas.
    Que assi el suelo sabra, que sabe el cielo,
      Que el renombre immortal, que se dessea,
      Tal vez le alcanan araorosas culpas.

Vis dans la mmoire des nations, homme illustre, pendant une longue
suite de sicles, rcompense due  tes crits graves, purs, corrects,
excellents. Les soupirs brlants d'une honnte flamme, les Etnas, les
Styx, les Cocytes, dont tu fais une si agrable description, considre,
 Renomme, si ce sont bien l rellement des fables!  l'aide de tes
ailes lgres, rpands-les partout o s'tend la mer, et o le soleil
darde ses rayons, et fais-les graver sur des lames de bronze. Ainsi, le
monde saura ce que savait dj le ciel, que l'immortel renom dont il
brillait racheta parfois ses fautes amoureuses.

Parmi les posies imprimes de don Diego, il n'y en a pas sur les arts,
et aucune de ses ptres n'est adresse  ses amis de Venise. Si l'on
et publi ses autres posies lgres, ainsi que ses lettres en prose,
on aurait sans doute trouv sa correspondance avec le Titien et le
Sansovino. Quoi qu'il en soit, le nom de don Diego Hurtado de Mendoza
restera toujours attach  ceux de ces artistes, et, ainsi que l'a
prdit Cervants, sa mmoire vivra en Espagne et ailleurs, non-seulement
comme celle d'un habile politique, mais, ce qui est de beaucoup
prfrable, comme celle d'un pote illustre, d'un grand historien, et
d'un amateur clair des beauts de l'art[40].




CHAPITRE III

LE COMTE-DUC D'OLIVARS

1587--1645

     Naissance, ducation, caractre du comte-duc d'Olivars.--Il
     devient le favori du prince des Asturies, fils et hritier
     prsomptif du roi Philippe III.

1587--1621


Le long rgne de Philippe IV[41], si funeste  la grandeur de la
monarchie de Charles-Quint, peut tre considr comme l'ge d'or de la
peinture, des lettres et de la posie en Espagne. Pour ne citer que les
plus illustres parmi les potes et les artistes, il vit natre ou
fleurir  la fois, au nombre des premiers, Lope de Vega, Calderon
Gongora, Quevedro; et parmi les artistes, Ribera, Velasquez, Alonso Cano
et Murillo. Cet clat extraordinaire des lettres et des arts, qui
aurait pu consoler l'Espagne de ses revers, ne fut pas d seulement  un
concours de circonstances favorables; comme Lon X  Rome, et les
Mdicis  Florence, le roi Philippe IV et son premier ministre, le
comte-duc d'Olivars, peuvent revendiquer, en partie, la gloire d'avoir
lev l'art et la littrature espagnole  son plus haut degr de
splendeur. Le ministre contribua plus encore que son matre  cet
avancement; non que le roi ne ft port vers le beau par d'heureuses
dispositions: mais, d'un caractre naturellement apathique et port 
l'ennui et  la tristesse, cette maladie hrditaire des descendants de
Jeanne la Folle, il avait besoin, pour sortir de son impassibilit,
d'tre excit par le favori auquel il abandonnait compltement les rnes
de l'tat. Le pouvoir d'Olivars tait si absolu, qu'il est rellement
vrai de dire que, pendant plus de vingt-deux annes, Philippe IV se
contenta de rgner, tandis que ce fut le comte-duc qui gouverna sans
contrle la vaste monarchie espagnole.

Nous n'avons point  considrer ici le comte-duc d'Olivars du ct de
la politique; fidle au plan que nous nous sommes impos, nous nous
attacherons exclusivement  retracer les services qu'il rendit aux arts,
la protection qu'il accorda aux artistes, et particulirement celle dont
il couvrit le plus grand peintre espagnol, don Diego Velasquez.

La vie du favori de Philippe IV a t raconte de diverses manires par
plusieurs de ses contemporains, selon que l'intrt personnel ou la
haine de l'crivain le portait  dire du bien ou du mal du ministre et
de son gouvernement. Voiture[42], envoy de Gaston d'Orlans  Madrid,
o il fut accueilli avec le plus grand empressement par le comte-duc,
ennemi naturel du cardinal de Richelieu, a trac d'Olivars un portrait
que Plutarque ne dsavouerait pas pour un de ses hommes illustres de
l'antiquit. Mais l'habitu de l'htel de Rambouillet exagre, de parti
pris, les qualits du ministre, et amoindrit ses dfauts. Reprsentant 
la cour d'Espagne l'adversaire du grand cardinal, et venant demander 
Olivars l'appui des subsides et des armes espagnoles pour un prince,
chef de mcontents incapables de lutter contre Richelieu, il dut flatter
le favori de Philippe IV, tandis que la politique de celui-ci consistait
 encourager les troubles en France, et  caresser ceux qui en taient
les fauteurs ou les soutiens. Voiture, de tout temps fort sensible  la
louange, en sa qualit de pote, parat donc, dans cette circonstance,
avoir t la dupe des avances et des cajoleries du ministre de Philippe
IV. Nanmoins, sous la rserve de la vrit, qui ne se trouve point dans
le portrait d'Olivars, ce morceau est, peut-tre, ce que le prcurseur
des grands crivains du sicle de Louis XIV a laiss en prose de plus
remarquable. Si la flatterie tient une trop grande place dans cet loge,
elle ne doit pas nanmoins rendre injuste envers la mmoire
d'Olivars. Nous n'admettrons donc pas compltement avec Voiture que:
Pour ce qui est de son esprit, il ne peut tre mis en doute de
personne; pour en faire imaginer la grandeur, il suffit de dire qu'il
s'tend aux deux bouts du monde; qu'il gouverne en Orient et en
Occident, et conduit seul en mme temps les plus importantes affaires de
l'Europe. Pour ce que j'en ai pu connatre, il est merveilleusement
prompt, actif, pntrant, subtil, charmant et agrable, plein de feu et
de lumires. Mais nous conviendrons avec lui: Qu'il entra dans les
affaires en un temps o il semblait que le gnie de l'Espagne commenait
 se lasser, et que cette monarchie, qui avait t mise au dernier point
de sa grandeur par Charles-Quint, et subsist  peine sous Philippe
second, semblait vouloir dcliner sous les autres rois.

Un autre crivain, le comte de la Rocca, a publi[43] sous ce titre:
_Le ministre parfait, ou le comte-duc, dans les sept premires annes
de sa faveur,_ une histoire d'Olivars, qui est un vritable
pangyrique. Il le propose aux rois et aux ministres comme un modle
accompli,  imiter en toutes choses, et l'exagration de la louange doit
faire douter de l'exactitude de bon nombre de faits, que l'auteur a
probablement prsents  sa manire.

Le comte Virgilio Malvezzi, de Bologne, ne se montre pas moins
flatteur. Parvenu, par la protection d'Olivars,  faire partie du
conseil suprme de guerre du roi catholique, on ne doit pas trop
s'tonner de lui voir entonner les louanges de ce prince et de son
ministre. Mais, ce qui est fort curieux, c'est l'emphase avec laquelle
cet crivain raconte les choses les plus simples, et les rflexions,
plus que naves, mais visant  l'effet, dont il accompagne les faits les
plus ordinaires[44].

Si la vrit historique ne se trouve gure dans ces trois ouvrages, elle
ne parat pas mieux respecte dans le roman de Gil Blas, o Le Sage nous
reprsente, au physique, le comte-duc sous un aspect repoussant[45];
tandis qu'il en fait, au moral, un portrait tout oppos  celui de
Voiture[46]. Mais Le Sage n'avait pas la prtention de mettre l'histoire
dans son admirable roman de moeurs qui peint si bien le coeur humain. Il
faut donc prendre pour un tableau de fantaisie et d'_humour_, ce qu'il
dit des relations du ministre avec Santillane.

Ce qui a tout l'intrt d'un roman, c'est le rcit passionn de la chute
du comte-duc par le pre Camillo-Guidi, religieux dominicain, rsident 
la cour d'Espagne pour le duc de Modne. Ce bon pre, nous ne savons
pour quel motif, se montre l'ennemi acharn du favori de Philippe IV,
soit qu'en cela il ait obi aux instructions ou aux tendances de son
prince, soit qu'il n'ait fait que suivre ses propres rancunes:

    ...Tant ne animis coelestibus ir!

Toujours est-il qu'il n'a pour le ministre tomb que haine et mpris. Ce
moine dit quelque part[47]: _Uno che sia ingiustamente perseguitato, e
che si possa giustamente vendicare, ha tutta l'energia nelle parole e
una certa_ DIVINITA _nelle ragioni_,--Celui qui est injustement
perscut, et qui peut justement se venger, a toute l'nergie dans les
paroles--et une certaine ardeur divine dans ses raisons.--Il fallait
que le favori de Philippe IV et bien vivement offens le prtre, pour
qu'il savourt ainsi le plaisir de la vengeance. Quoi qu'il en soit,
son libelle, rapproch des louanges excessives du comte de la Rocca et
du marquis Malvezzi, nous servira, comme un acide, dans une exprience
chimique,  analyser et  rechercher la vrit.

Don Gaspar de Gusman, troisime comte d'Olivars, tait le second fils
de don Henri de Gusman, ambassadeur  Rome pour Philippe III, et de dame
Maria Pimentelli, femme, dit-on, d'un grand mrite. Il naquit  Rome en
1587, et pendant l'espace de douze annes il suivit son pre, toujours
charg de ngociations importantes, et qui devint successivement
vice-roi de Sicile, puis de Naples. Rentr en Espagne avec son pre, il
fut, en sa qualit de pun, destin  l'glise, et commena ses tudes
par le droit canonique, alors la base de toute ducation solide. Sa
naissance et le crdit de son pre lui firent bientt obtenir le grade
de recteur de l'universit de Salamanque, la plus clbre alors de
l'Espagne. Il aurait sans doute poursuivi paisiblement la carrire
ecclsiastique, et serait probablement parvenu aux plus hautes dignits
de l'glise, si la mort de son frre an n'tait pas venue changer sa
destine. Le marquis Malvezzi remarque avec justesse[48], qu'il vaut
mieux vivre pendant quelque temps au second rang, et arriver ensuite au
premier, que de natre dans cette condition. L'histoire d'Olivars
prouve la vrit de cette rflexion. Il devait  la place que lui
assignait sa naissance l'instruction srieuse qu'il avait acquise: la
mort de son frre an, don Girolamo, et bientt aprs celle de son
pre, en lui donnant l'espoir de prendre part un jour aux plus hautes
affaires de l'tat, le mirent  mme d'ajouter  l'influence de sa
famille et de sa fortune les avantages d'une ducation aussi brillante
que srieuse. Au dire mme de ses ennemis les plus impitoyables, le
comte-duc parlait et crivait la noble langue castillane avec la plus
rare perfection: il tait vers dans les idiomes anciens, et savait
galement bien le franais et l'italien. Il se prsenta donc  la cour,
non comme un grand seigneur ordinaire, mais avec tous les avantages que
donnent des connaissances nombreuses et varies  un esprit vif et
pntrant.

Son mrite le fit bientt distinguer; et, soit qu'on voult utiliser les
dons de son intelligence, soit que ses envieux dsirassent l'loigner
pour avoir le champ libre, on lui offrit l'ambassade de Rome. C'tait
alors, comme aujourd'hui, un poste important, mais difficile, et que la
rivalit de la France et de l'Espagne rendait encore plus dlicat.
Aussi, n'y envoyait-on que les hommes les plus capables et les plus
prudents; et lorsqu'ils avaient acquis l'exprience des ngociations
avec la cour de Rome, il tait rare qu'on ne les y laisst pas
longtemps. Le jeune Gusman le savait bien: rempli d'ambition, ayant la
conscience de sa valeur, et visant dj, peut-tre,  vivre dans la
familiarit de l'hritier prsomptif de la couronne, il refusa les
hautes fonctions qui lui taient offertes, bien qu'on lui et promis
qu'elles le mneraient  la _Grandesse_. Mais il considrait cette
ambassade, dit le marquis Malvezzi, comme un temps d'arrt dans sa
carrire[49].

Son avenir prouva qu'il avait raison: la fortune se chargea de lui
offrir bientt une nouvelle occasion de se produire, plus en rapport
avec son ambition, et qu'il se garda bien de rejeter.

Ds 1612, le prince des Asturies, fils et hritier prsomptif de
Philippe III, quoiqu' peine g de sept ans[50], avait t fianc  la
fille ane de Henri IV, la princesse lisabeth, que les Espagnols
nommrent Isabelle. En mme temps, le mariage de Louis XIII avait t
arrt avec l'infante Anne d'Autriche, fille ane de Philippe III. Il
entrait alors dans la politique des deux cours de chercher  se
rapprocher par des alliances: aprs les luttes si longues et si
acharnes qui, depuis le rgne de Franois Ier jusqu' la fin de
celui de Henri IV, c'est--dire pendant prs d'un sicle, avaient
ensanglant presque toutes les parties de l'Europe, il tait naturel que
les deux principaux antagonistes cherchassent  se donner des gages de
paix, par l'union de leurs puissantes races. Trois ans plus tard, en
novembre 1615, les cours d'Espagne et de France rsolurent d'changer
les deux jeunes princesses, livres, pour ainsi dire, comme des otages
de paix. Cet change eut lieu le 9 novembre, au milieu de la Bidassoa.
Pour recevoir la fille de Henri IV avec les honneurs dus  son rang, on
avait donn au prince des Asturies une maison compose de l'lite de la
noblesse espagnole. Olivars en faisait partie, comme gentilhomme de la
chambre; il avait alors vingt-huit ans. Mari ds 1607 avec Agns de
Zuniga y Velasco, il entrait dans la maison de l'hritier prsomptif
avec le double appui de son mrite personnel et l'influence de deux
puissantes familles. La diffrence d'ge lui permettait d'ailleurs
d'acqurir facilement sur le jeune prince un empire d'autant plus
irrsistible, que don Philippe tait naturellement apathique. Aussi, la
pntration d'Olivars, son habilet  flatter les gots de son matre,
lui assurrent bientt sur la conduite du prince un ascendant qui ne se
dmentit pas pendant plus de vingt-cinq annes.

Ce ne fut pas toutefois sans prouver une vive rsistance de la part de
ses rivaux, qu'il acquit une telle prpondrance. La vengeance et
l'assassinat taient alors admis presque publiquement en Espagne; aussi,
le comte fut-il plusieurs fois en butte  des attaques imprvues qui le
mirent  deux doigts de sa perte.

Le marquis Malvezzi[51] raconte que bien qu'Olivars n'et offens
personne, il courut deux fois le danger d'tre tu. La premire, par
quatre assassins qui l'attendaient  sa rentre chez lui; la seconde,
par trois hommes qui suivirent son carrosse, dans lequel il se trouvait
seul. Mais, ajoute-t-il, il fut toujours heureusement prserv, sans
qu'il s'apert du pril qu'il venait de courir.

En supposant que les rivalits politiques et les rancunes de l'ambition
due aient pu inspirer ces vengeances, il est galement permis de
croire que l'amour et la jalousie ne sont peut-tre pas rests trangers
 ces criminelles tentatives.--Voiture pourrait bien donner le mot de
cette nigme, lorsqu'il dit d'Olivars[52]: tant jeune,... il fut sans
doute le plus galant de la cour, jusqu' ce qu'il en ft le plus
puissant. On ne doit donc pas s'tonner de voir le plus galant cavalier
espagnol, expos aux vengeances de ses rivaux. Le dominicain Guidi nous
expliquera plus tard quelles furent les consquences de ces galanteries
sur la carrire politique du comte-duc.

C'est sans doute  son dsir de plaire aux belles de Madrid, qu'il faut
rapporter ce que dit le comte de la Rocca, de sa passion pour les vers.
Elle lui dura longtemps; il en fit, dit notre auteur, et trs-bien.
Mais il eut honte aprs les avoir faits, les brla, et condamnait, dans
un ge plus avanc, les premires saillies d'un esprit faible et
surpris. Il ne pouvait mme souffrir qu'avec tant d'ambition il et log
tant d'amour, et que la gloire et succd si tard  sa tendresse.....
D'autres n'en croient rien et logent ensemble ces deux passions, sur ce
que l'une excite l'autre, si l'on se tempre, et s'il est vrai que
l'amour dlasse souvent un esprit tendu qui ne rumine que de grandes
choses[53]. Quoi qu'il en soit de cette thorie, Olivars ne parat
l'avoir suivie que dans sa jeunesse; car l'ambition fut la seule passion
dominante de sa vie. Expos, dans la maison du prince des Asturies, 
l'opposition de la princesse Isabelle, aux tiraillements des ministres
et favoris du faible Philippe III, le duc de Lerme, le comte de Lemos et
d'Uzde, qui se disputaient le pouvoir, le comte, assur de son
influence sur l'hritier prsomptif, attendit patiemment la mort du roi.
Elle arriva le 31 mai 1621, et, ds ce moment jusqu'en 1643, Olivars
fut le vritable souverain de l'Espagne.




CHAPITRE IV

     Avnement de Philippe IV.--Son caractre, son amour des lettres et
     des arts.--Son talent et son got pour la peinture, qu'il avait
     apprise de don Juan Bautista Mayno.

1621--1665


Le jeune monarque, qui venait de succder  son pre, n'avait encore que
seize ans; son favori en avait trente-quatre. Celui-ci arrivait au
pouvoir, dj rompu aux intrigues de la cour, et connaissant  fond le
caractre et les inclinations du nouveau roi. S'il est vrai de dire que
la paresse de ce prince, son apathie, son loignement des affaires,
habilement entretenus  dessein, exercrent la plus fcheuse influence
sur le gouvernement de l'Espagne, il est encore plus juste de
reconnatre, qu'il ne manquait d'aucune des qualits essentielles qui
rendent ordinairement un souverain remarquable. Philippe IV tait brave,
judicieux, prudent, persvrant dans ses entreprises, modr en toutes
choses et nullement cruel. Son flegme et son impassibilit apparente
n'taient qu'un masque, dont il couvrait son visage et sa personne en
public, pour ne pas droger  la dignit,  la majest royale. Mais,
rentr dans ses appartements particuliers, la gravit du descendant de
Philippe II faisait place  l'enjouement d'un homme d'esprit qui aimait
les arts avec passion, composait des pices de thtre, et jouait
lui-mme des comdies dans lesquelles il ne craignait pas de donner la
rplique au grand Calderon. Si ce prince et appliqu aux affaires
publiques les ressources de son intelligence, il aurait certainement
occup dans l'histoire une autre place que celle o il s'est laiss
relguer. Mais sans prtendre excuser son indiffrence, l'explication de
sa conduite se trouve naturellement dans l'ge auquel il parvint  la
couronne. Comment un jeune homme de seize ans, tenu loign des choses
srieuses pendant toute la dure du rgne de son pre, aurait-il pu
entreprendre de diriger la politique et le gouvernement de l'Espagne?
Cette monarchie avait alors des possessions dans toutes les parties du
monde; en Europe, elle voulait se soutenir ou dominer  la fois en
Portugal, dans le Milanais,  Naples, en Sicile, en Sardaigne, dans les
Pays-Bas et les Flandres, en Artois, dans la Franche-Comt, une partie
de l'Alsace et du Luxembourg, et, avec l'Empire, dans toute l'Allemagne.
Le vaste gnie, l'activit dvorante de Charles-Quint, la sombre
politique, le travail incessant de Philippe II avaient succomb sous cet
crasant fardeau. Leur petit-fils n'essaya pas mme de le soulever; il
en laissa le poids  Olivars, et lorsqu'une fois l'habitude eut t
prise d'abandonner entirement au ministre la direction suprme de
toutes les affaires, Philippe IV, satisfait de se livrer entirement 
son got pour les arts, les lettres et les divertissements, ne se
rveilla de ce long sommeil qu'au bout de vingt-deux annes.

Pour assurer la dure de son pouvoir, le ministre n'eut qu' flatter les
gots de son jeune matre, et  lui procurer sans cesse des distractions
nouvelles. Parmi celles qui charmaient le mieux le roi, les arts
tenaient la premire place. Ce prince aimait la peinture avec passion.
Selon la coutume tablie depuis Charles-Quint, il avait eu pour matre
de dessin un artiste distingu, le frre Jean-Baptiste Mayno, religieux
dominicain, l'un des meilleurs lves du Greco, peintre, sculpteur et
architecte, lequel, suivant Palomino[54], tait lui-mme lve du
Titien.

Le Mayno travailla surtout au couvent de Saint-Pierre martyr  Tolde;
il fut galement employ  Madrid, et le comte-duc lui fit faire, pour
un des salons du _Buen Retiro_, son principal tableau, _la Conqute
d'une province de Flandres_, maintenant au muse royal de Madrid[55]. Le
frre tira si bien parti des dispositions naturelles de son royal lve,
qu'il en fit un amateur des plus distingus, et aussi fort que beaucoup
d'artistes. Mais les dessins et les tableaux de Philippe IV n'ont pas
t aussi respects que sa tragdie du comte d'Essex, et que ses
comdies[56], qui ont t imprimes, et sont restes au rpertoire du
thtre espagnol. Les guerres qui ont dsol la Pninsule, tant avant
l'avnement de Philippe V, que pendant le premier empire, ont dtruit ou
dispers les oeuvres dues au crayon et au pinceau du troisime descendant
de Charles-Quint. Le mrite de ces ouvrages est attest par des artistes
et des connaisseurs. Butron[57], dit M. William Stirling, dans son
livre sur Velasquez et ses ouvrages[58], qui publia ses discours
apologtiques sur la peinture en 1626, rend tmoignage du mrite des
nombreux tableaux et dessins du jeune roi. Un de ces derniers,  la
plume, esquisse d'un _Saint Jean-Baptiste avec l'agneau_, ayant t
envoy  Sville, en 1619, par Olivars, tomba entre les mains du
peintre Pacheco, et devint le sujet d'un pome logieux, par Jean de
Espinosa, qui prdisait, dans le rgne du peintre royal, un nouvel ge
d'or:

    Para animar la lassitud de Hesperia.

Carducho mentionne comme une production remarquable du pinceau royal,
une Vierge peinte  l'huile, qui tait expose de son temps dans le
salon des joyaux du palais de Madrid, et Palomino note deux tableaux
portant la signature de Philippe IV, et placs par Charles II 
l'Escurial; probablement les deux petits saints Jean vus par Ponz dans
un oratoire, prs la chambre du prieur. Un paysage avec ruines, esquiss
dans un style franc et spirituel, fut la dernire relique du talent de
Philippe IV qui frappa l'oeil scrutateur de Cean Bermudez.

On le voit, le royal lve du Mayno faisait honneur  son matre;
heureux si son got pour le dessin et la peinture ne l'avait pas
dtourn du gouvernement de son vaste empire. Olivars, qui connaissait
depuis l'enfance du prince des Asturies son inclination  vivre en homme
priv plutt qu'en roi, et  passer ses journes entires  dessiner et
 peindre, n'eut garde, pour consolider sa propre prpondrance, de
combattre cette disposition. Ds que le prince fut mont sur le trne,
le favori s'empressa d'attirer  Madrid les artistes de quelque renom,
soit espagnols, soit trangers, afin de pouvoir procurer  son jeune
matre, en lui montrant leurs oeuvres, la distraction qu'il prfrait 
toute autre. Si le ministre fut souvent malheureux dans le choix des
vice-rois, des gouverneurs de provinces et des commandants d'armes, le
sort lui rserva, comme compensation, l'heureuse chance de trouver un
peintre, dont le gnie, en illustrant l'cole espagnole, devait, pendant
plus de trente annes, charmer le roi et sa cour.




CHAPITRE V

     Les arts  Madrid sous Philippe IV.--clat des coles de Tolde,
     Valence et Sville.--Vincencio Carducho, Eugenio Caxes et Angelo
     Nardi, peintres ordinaires du roi.

1621--1665


Madrid, rige par Charles-Quint en capitale des Espagnes, n'tait pas
encore,  l'avnement de Philippe IV, la mtropole de l'art dans ce
pays. Tolde, Valence, et surtout Sville, avaient conserv leurs
anciennes coles de peinture, et les artistes, ns ou levs dans ces
villes ou aux environs, se faisaient comme un devoir et un honneur d'y
continuer les traditions qu'ils avaient reues de leurs matres. De son
ct, le clerg, tant sculier que rgulier de ces grandes cits,
siges d'archevchs, de couvents nombreux et d'autres tablissements
religieux aussi riches que puissants, cherchait  y retenir les
peintres, les sculpteurs et les architectes. Il s'tait tabli entre les
corporations religieuses des principales glises et des couvents comme
une pieuse rivalit: c'tait  qui, de Sville ou de Tolde, aurait la
plus magnifique cathdrale; les Dominicains de Tolde opposaient aux
Chartreux de Sville les peintures du Greco, tandis que ceux-ci se
vantaient de possder les plus belles oeuvres du Becerra, de Pablo de
Cespeds, de Luis de Vargas. Valence n'tait pas moins fire de son
Juans, auquel elle avait dcern le nom de Divin[59]. La translation de
la cour et son tablissement permanent  Madrid avaient bien fait
construire, dans cette ville et aux environs, des palais et des glises;
mais il est  remarquer que ce furent des artistes trangers, italiens
pour la plupart, qui dirigrent ces travaux, et en dcorrent
l'intrieur de fresques, de tableaux et de sculptures. C'est ainsi que
Titien envoya de Venise  Philippe II d'immenses toiles, destines 
garnir les murs du rfectoire et des autres salles de l'Escurial; c'est
ainsi que, dans le mme couvent, l'Italien Crescenzi fut l'architecte du
Panthon, ou ncropole des rois d'Espagne, et que plus tard, le
Napolitain Luca Giordano vint dcorer les votes de l'glise vieille de
ses fresques immenses, mais sans caractre religieux.

 l'avnement du jeune Philippe IV, les plus clbres parmi les peintres
qui vivaient ordinairement  Madrid, taient, avec Mayno: Vicencio
Carducho, Eugenio Caxes et Angelo Nardi. Ces trois artistes, peintres
ordinaires du roi, taient Italiens soit de naissance, soit d'origine.

Vicencio Carducho, que Palomino qualifie de _gentilhombre Florentino_,
est le plus connu d'entre eux, non parce qu'il fut le plus habile, mais
parce qu'il a compos un trait, sous forme de dialogue entre le matre
et ses lves, _De l'excellence de la peinture et du dessin_, qu'il
publia, in-folio,  Madrid en 1633. Cet ouvrage, crit en espagnol,
donne une opinion favorable de son esprit et de son instruction: il est
prcieux par les renseignements qu'on y trouve sur les oeuvres de
beaucoup d'artistes espagnols contemporains. Considr comme peintre,
Vicencio Carducho tait lve de son frre Barthlmy. Dans le temps de
l'immense construction de l'Escurial, dit Baldinucci[60], on fit, par
ordre de Philippe II, les plus beaux ornements de peinture et de
sculpture que l'on connaisse, et l'on appela, pour les excuter, un
grand nombre d'excellents matres dans l'un et l'autre de ces arts.
Parmi ceux-ci, on cite Federigo Zuccheri; indpendamment des autres
jeunes gens qui l'avaient aid  peindre la grande coupole de Florence,
il emmena avec lui (en Espagne) Bartolommeo Carducci, encore jeune,
mais dj vieux pour l'art. Sous l'Ammanato,  Florence, il avait tudi
la sculpture et l'architecture, et avec Zuccheri, il avait appris 
peindre  fresque. Arriv  Madrid, et voyant les grandes occasions
qu'on y rencontrait pour travailler, il fit venir de Florence son frre
Vincenzio, fort jeune encore, auquel il enseigna son art, et, en peu de
temps, il en fit un peintre tellement distingu, que sous les rgnes de
Philippe III et Philippe IV, il obtint des commandes trs-importantes
pour embellir les palais royaux. Vincenzio donne lui-mme dans son
livre[61] la description des peintures, tant  fresque qu' l'huile,
qu'il excuta au palais du Pardo, et dans les galeries, chapelles,
salles et autres lieux du palais de Madrid. Le muse royal d'Espagne a
hrit en partie de ses oeuvres: bien qu'elles ne manquent pas de mrite,
elles n'indiquent cependant qu'un talent de second ordre. Il tait
meilleur dessinateur que coloriste, et conserva toute sa vie la plus
profonde admiration pour le grand[62] Michel-Ange, qu'il s'efforait de
prendre pour modle.

Eugenio Caxes, bien que n  Madrid, tait galement Florentin
d'origine. Son pre, Patricio Cacci, tait venu en Espagne appel par
Philippe II, au service duquel il entra comme peintre et architecte. Il
traduisit en espagnol le trait d'architecture de Vignola, et peignit 
fresque, au Pardo, la galerie de la reine, o il excuta l'histoire de
Joseph. Mais, lors de l'incendie de ce palais, sous Philippe III, en
1604, ces ouvrages furent presque entirement dtruits[63]. Son fils,
Eugenio, parat avoir cultiv seulement la peinture: il jouissait de son
temps d'une grande rputation, et Palomino vante, comme l'honneur de
l'art espagnol, pouvant rivaliser avec ce que les Italiens ont produit
de meilleur, les compositions que Caxes avait peintes dans l'glise de
Saint-Bernard  Madrid[64]. Telle tait sa rputation, que le comte-duc
lui commanda de retracer sur la toile le dbarquement hostile des
Anglais sous Cadix en 1625, et leur dfaite par Diego Ruiz, le seul
tableau d'Eugenio qui soit au _real museo_[65].

Italien comme les prcdents, Angelo Nardi tait, dit-on, lve de Paul
Vronse. Ses compositions  Madrid et  Alcala de Henars, firent
l'admiration de son sicle. Palomino[66] indique les glises, les
chapelles et les couvents dans lesquels cet artiste avait travaill. On
doit supposer qu'il peignit beaucoup  fresque, puisqu'aucun de ses
ouvrages ne figure sur le catalogue du _real museo_ de Madrid.

Si le Valencien Giuseppe Ribera et vcu  la cour d'Espagne, il et
sans doute effac et fait oublier ces artistes: mais bien qu'on le
considre, par sa naissance et par son style, comme un peintre
espagnol, on sait qu'il passa presque toute sa vie  Rome, et surtout 
Naples; il ne contribua donc que de loin  rehausser l'clat des arts
sous le rgne de Philippe IV.

La fortune rservait  ce prince la satisfaction qu'il souhaitait le
plus ardemment: Elle lui donna dans Velasquez un peintre comparable aux
plus grands artistes de l'Italie, avec une originalit, une perfection
de style tout espagnole.




CHAPITRE VI

     Naissance de Velasquez.--Il entre dans l'atelier de Francisco
     Pacheco.--Science profonde de cet artiste.--Analyse de son livre
     sur l'art de la peinture.

1599--1650


Don Diego Velasquez de Silva, ou, comme l'appelle Francisco Pacheco[67],
son beau-pre, Diego de Silva Velasquez, naquit  Sville en 1599. Ses
anctres paternels, d'origine portugaise, descendaient d'une famille
noble et trs-ancienne; mais ils avaient,  ce qu'il parat, perdu leur
fortune, et s'taient rfugis  Sville, o le pre de Velasquez se
maria. Cette grande cit tait alors l'entrept d'un commerce immense
avec l'Amrique et les Indes, et l'opulence de ses habitants y avait
introduit le got des arts. Aussi, depuis plus d'un sicle, l'cole de
peinture de Sville se vantait d'tre la premire des Espagnes. Soit que
le jeune Diego et montr, ds son enfance, des dispositions
extraordinaires pour le dessin, soit qu'il y et t pouss par la seule
volont de son pre, toujours est-il qu'il tait entr de bonne heure
dans l'cole de Francisco Pacheco, peintre qui jouissait alors  Sville
d'une grande considration[68]. Cet artiste n'avait pas seulement appris
 manier le pinceau, mais il avait reu en mme temps, dans sa patrie,
une trs-forte ducation classique, dont il avait beaucoup profit.
Son oncle, chanoine de la cathdrale de Sville, tait un des lettrs
qui se chargeaient volontiers de composer, en vers latins, des
inscriptions ou des loges,  l'occasion des ouvrages d'art excuts 
Sville. Pacheco rapporte[69] ceux que le savant chanoine avait faits,
pour tre placs au-dessous d'un tableau de _saint Christophe_ peint par
Mateo Perez de Alecio, et qui se trouvait dans la cathdrale. Cet oncle,
en destinant Pacheco  la peinture, voulut qu'il allt l'tudier en
Italie: on ignore le temps qu'il y passa; Palomino[70] dit seulement
qu'il y sjourna plusieurs annes, et qu'il tudia beaucoup les oeuvres
de Raphal. Mais, d'aprs son livre sur la peinture et d'aprs ses
propres oeuvres, nous croyons que Pacheco dut prfrer Michel-Ange au
Sanzio; car il revient souvent, dans son trait[71] sur les oeuvres du
grand Florentin, qu'il appelle: _el divino, clarissima luz de la pintura
y escultura_; revenu en Espagne, Pacheco rentra dans sa ville natale, o
il peignit, en concurrence avec Alonzo Vasquez les six tableaux du
clotre de la _Merced Calzada_[72]. Mais comme c'tait un peintre, _muy
especulativo_, suivant l'expression de Palomino, qui rflchissait
beaucoup sur son art et le tenait en grand honneur, il en ngligea peu 
peu la pratique pour la thorie; soit qu'il ne ft pas satisfait de ses
tableaux, dont le dessin tait pur et remarquable, mais dont le
coloris paraissait sec et froid; soit au contraire que se considrant,
d'aprs les succs de Velasquez son lve, comme un des premiers matres
de son temps, il ait voulu laisser aux artistes ses compatriotes un
crit contenant ses prceptes et ses leons.

Le trait sur l'art de la peinture, qu'il publia en 1649  Sville, peu
connu de ce ct des Pyrnes, mrite de fixer l'attention des amateurs
et des artistes: c'est pourquoi nous allons en donner une rapide
analyse.

Comme il le dit lui-mme dans le titre de son ouvrage, Pacheco s'est
propos, en le composant, d'crire des notices sur les hommes minents,
tant anciens que modernes, qui ont exerc l'art de la peinture; de
traiter du dessin et du coloris; de la manire de peindre  la dtrempe
et  l'huile; de l'enluminure; de la peinture des toffes, de celle 
fresque; des chairs, du vernis, de la dorure, du bruni et du mat; enfin,
d'enseigner la manire de composer toutes les peintures sacres.

Pour remplir ce vaste cadre, l'ouvrage est divis en trois livres qui
contiennent chacun douze chapitres, et sont suivis d'un appendice sur
l'excution des tableaux tirs de l'Ancien et du Nouveau Testament et de
la Vie des saints.

Le premier livre, qui traite de l'antiquit et de la grandeur de la
peinture, nous parat le plus intressant. Aprs avoir remont 
l'origine de cet art, qu'il raconte  sa manire, et aprs avoir
reproduit le dbat, tant de fois agit en Italie, de la supriorit de
la peinture sur la sculpture, Pacheco arrive, dans le chapitre VI, 
rappeler les faveurs que les plus fameux peintres ont reues des princes
et des matres de ce monde. Son sujet le conduit  dcrire, dans le
chapitre VII, les honneurs funbres rendus,  Florence, aux restes
mortels de Michel-Ange, dont Pacheco vante avec raison le gnie
extraordinaire. On sait que ce service fut clbr dans l'glise de San
Lorenzo, en prsence du grand-duc Cosme II, par l'Acadmie du dessin,
sous la direction de quatre de ses membres, Angelo Bronzino et Georges
Vasari, peintres, et Benvenuto Cellini et Bartolomeo Ammanato,
sculpteurs. Dans le chapitre VIII, Pacheco donne des notices sur les
peintres clbres de son temps, que les rois et les princes traitrent,
 cause de leur art, avec une faveur toute particulire. C'est dans ce
chapitre, qu'aprs avoir parl de Diego Romulo Cincinnato, artiste fort
oubli maintenant, et de Pierre-Paul Rubens, Pacheco a crit une
biographie de son lve et gendre Velasquez. Elle est malheureusement
trop abrge, et ne s'tend pas au del de 1638. Les renseignements
qu'on y trouve, les seuls vritablement authentiques, font vivement
regretter que Pacheco n'ait pas donn plus d'tendue  la vie du premier
peintre de Philippe IV. Mais il parat avoir voulu se borner 
revendiquer la part du matre dans les clatants succs de l'lve;
car aprs avoir rclam pour lui seul, ainsi que nous l'avons
rapport, la gloire d'avoir form un tel disciple, il ajoute, avec un
orgueil que sa bonhomie fait excuser: Je ne crois pas me faire tort en
faisant honneur au matre de l'lve, n'ayant dit que la vrit. Lonard
de Vinci ne perdit rien  avoir Raphal pour disciple, non plus que
Georges de Castelfranco (le Giorgione) pour avoir eu le Titien; et
Platon, matre d'Aristote, n'en conserva pas moins le nom de divin.
J'cris cela, non pas tant pour vanter celui qui en est l'objet (dont je
parlerai ailleurs), que pour montrer la noblesse de l'art de la
peinture, et surtout par reconnaissance et respect envers Sa Majest
notre grand monarque Philippe IV, auquel le ciel accorde longues annes,
puisque, de sa main gnreuse, il a reu et reoit encore tant de
faveurs[73]. Malgr la promesse qu'il avait ainsi faite de s'occuper
ailleurs de Velasquez, aucune autre notice que celle renferme dans le
chapitre VII de _l'Arte de la Pintura_, ne nous est parvenue de la
composition de Pacheco.

Le chapitre IX du premier livre, _des Nobles et des Saints qui ont
exerc la peinture_, _et de quelques effets merveilleux produits par
elle_, est fort curieux. On y trouve[74] des documents prcieux, sur les
grands seigneurs et sur les religieux de tous ordres qui ont cultiv cet
art en Espagne.

Dans le chapitre X, Pacheco revient sur les diffrentes espces de
noblesse qui accompagnent la peinture, et sur l'utilit universelle
qu'on en retire. L'importance que Pacheco attachait  l'exercice de sa
profession le porte  s'indigner d'un impt spcial qu'on avait mis sur
la vente des tableaux, considrs comme une pure marchandise. Il ne
cessa jamais, en compagnie de Vicencio Carducho[75], de rclamer
l'abolition de cette taxe, nomme _la alcavala_, que Velasquez finit par
obtenir plus tard du comte-duc d'Olivars.

On remarque, dans le chapitre XI, ce que dit l'auteur, de la peinture
des tableaux de dvotion, de l'avantage qu'on en retire, et de
l'autorit que leur accorde l'glise catholique.

Les artistes ne consulteront pas avec moins d'intrt que de profit le
dernier chapitre (XII) de ce livre, dans lequel Pacheco examine les
trois tats des peintres: de ceux qui commencent, de ceux qui sont
arrivs au milieu de leur carrire, et de ceux qui finissent. Ils y
pourront voir de quelle manire il dmontre, en s'appuyant sur la lettre
de Raphal  Balthasar Castiglione[76], comment la perfection consiste
 passer de l'idal  la nature, et de la nature  l'idal, en cherchant
toujours le meilleur, le plus sr et le plus parfait[77].

Le livre second est un trait didactique de la thorie de la peinture et
des parties dont elle se compose, telles que l'invention, le dessin, le
coloris, etc. Les conseils que Pacheco donne ici aux artistes sont
pleins de justesse, et montrent que l'auteur avait fait une profonde
tude de la thorie de son art.  l'appui de ses raisonnements, il cite
souvent les ouvrages de Lonard de Vinci, d'Albert Durer et de Leo
Battista Alberti, ainsi que les vers de Pablo de Cespeds, chanoine de
Cordoue, peintre, sculpteur et architecte, dont l'opinion faisait alors
autorit en Espagne[78]. Du reste, Pacheco se fonde toujours sur les
exemples des grands matres pour tablir ses prceptes.

Dans le troisime livre, l'art de la peinture est envisag au point de
vue de sa pratique, de quelque manire qu'on veuille l'exercer: soit 
l'aide de dessins, de modles et de cartons, soit  la dtrempe, en
enluminure sur toffes,  fresque,  l'huile, sur toile, sur bois, sur
mtaux. L'auteur passe ensuite  la peinture des fleurs, des fruits; 
celle des paysages, des animaux, des oiseaux, des poissons, des tavernes
(_Bodegones_), et aux portraits d'aprs nature. Pacheco s'tend sur ce
dernier genre de peinture, en s'appuyant sur Pablo de Cespeds, Albert
Durer et autres matres; il trace, pour bien faire les portraits, des
prceptes que son lve Velasquez mit en pratique avec le plus grand
succs. Dans le chapitre IX, il explique comment la peinture claire
et excite l'intelligence, apaise la colre et la duret de l'me, rend
l'homme aimable et communicatif, et il dmontre qu'il est difficile de
s'y connatre et de la juger. Enfin, dans le chapitre X, il revient sur
les raisons qui en font le plus noble des arts.

Ces trois livres sont suivis d'avertissements, dans lesquels Pacheco
s'efforce d'expliquer de quelle manire les peintres doivent reprsenter
les sujets sacrs, afin de se conformer  l'autorit de l'criture
sainte et des docteurs de l'glise.

Cette partie de l'ouvrage n'est pas la moins curieuse: elle a t
compose par Pacheco, pour l'acquit de sa conscience d'inspecteur ou
censeur des tableaux des choses sacres. Cette fonction tait alors fort
recherche; Pacheco en fut investi par dcret du Saint-Office du 7 de
mars 1618, dont il rapporte le passage suivant[79]: Eu gard  la
satisfaction que nous donne la personne de Francisco Pacheco, habitant
de cette ville, excellent peintre et frre de Jean Perez Pacheco,
familier de ce Saint-Office, et prenant en considration sa droiture et
sa prudence, nous le chargeons d'avoir un soin particulier d'examiner et
visiter les peintures des choses sacres qui seront exposes dans les
boutiques et les lieux publics... Et c'est pourquoi nous lui donnons
telle commission que de droit. Cette fonction consistait, ainsi que
Pacheco l'explique lui-mme,  vrifier s'il y avait quelque chose 
changer dans les peintures sacres, comme n'tant pas conforme  la foi
catholique. Dans ce cas, l'inspecteur devait faire squestrer les
tableaux, afin de les montrer aux familiers de l'inquisition, qui
dcidaient de leur sort[80].

Ainsi, le pouvoir du Saint-Office, en Espagne, s'tendait sur les oeuvres
de l'art aussi bien que sur celles de la pense; et tandis qu'en Italie,
et  Rome plus qu'ailleurs, les artistes jouissaient d'une libert qui,
dans leurs oeuvres, dgnrait souvent en licence, et dpassait les
limites de toute pudeur, en Espagne, l'inquisition rglait tout, mme
les points, en apparence, les plus insignifiants. Par exemple, Pacheco,
en compagnie d'un thologien de ses amis, don Francesco de Rioja,
examine longuement la question de savoir si Jsus-Christ a t attach 
la croix avec quatre clous, au lieu de trois, comme quelques artistes
l'avaient reprsent[81]. Il rsout cette question avec grands renforts
d'autorits et de citations de toutes sortes: il n'est pas jusqu'
Plaute qu'il n'invoque[82], pour dmontrer que les Romains avaient
coutume de crucifier les criminels avec quatre clous, et les deux pieds
appuys sparment sur un morceau de bois, _scabellum_, attach 
l'arbre principal de la croix[83].

Au demeurant, bien que censeur, pour le Saint-Office, des peintures des
choses sacres, Pacheco ne parat avoir fait brler aucun artiste, mme
en peinture. Fervent catholique, comme tout bon Espagnol du dix-septime
sicle, sa verve pittoresque et les souvenirs de son sjour en Italie
lui font mler le sacr avec le profane. Tout en expliquant la manire,
approuve par l'Inquisition, de peindre la Sainte Trinit, les anges,
les saints, les mystres, les scnes tires de l'Ancien et du Nouveau
Testament, il n'en admire pas avec moins d'enthousiasme, la _Danse
d'amours_, le _Bain de Diane_, la _Vnus et Adonis_, la _Vnus et
Cupidon_, et autres compositions trs-profanes du Titien[84].  l'appui
de ses opinions et de ses jugements, il cite souvent les potes et les
crivains de l'antiquit, et il n'a pas moins recours aux grands potes
italiens. C'est ainsi qu'il termine sa longue dissertation sur les
quatre clous du crucifiement, en faisant l'loge d'Homre, et en citant
ce vers que Ptrarque, dans le troisime chapitre du triomphe de la
Renomme, applique au chantre d'Achille et d'Ulysse:

    Primo pittore delle memorie antiche.

En parcourant avec attention l'_Arte de la pintura_, nous avons t
frapp de l'extrme modestie avec laquelle Pacheco parle de lui-mme
et de ses ouvrages. Dans tout ce gros volume de 641 pages, il ne cite de
lui que deux tableaux: l'un, la _Prsentation de la sainte Vierge Marie
au Temple_, qu'il peignit pour un couvent de religieuses de
Port-Sainte-Marie, en 1634; l'autre, un _Saint Sbastien_, qu'il excuta
en 1616, pour l'hpital de Saint-Sbastien de Alcala de Guadeira. Il
donne la description[85] de ces deux tableaux, sans les vanter, et avec
une rserve qui lui fait honneur. Il parle aussi[86] de la part qu'il
prit  la peinture dcorative du tombeau que Sville rigea, en 1598, 
la mmoire de Philippe II; mais en se bornant  dire que ce travail
devait tre excut trs-rapidement.

Le muse royal de Madrid possde de ce matre quatre tableaux: deux
_saint Jean-Baptiste, une sainte Catherine, et une sainte Ins avec la
palme du martyre_. Tous ces tableaux sont sur bois[87]. Ces
compositions, dessines avec puret, pchent par le coloris qui est dur
et sec, et ne sont, aprs tout, que les productions d'un artiste de
second ordre.

Pour donner une ide de la difficult de l'art, Pacheco cite ces quatre
premiers vers d'un sonnet de Michel-Ange.

    Non ha l'ottimo artista alcun concetto,
      Che un marmo solo in se non circoscriva
    Col suo soverchio, e solo a quello arriva
    La mano che ubbidisce all'intelletto[88].

Le peintre espagnol est lui-mme un exemple remarquable de la justesse
de cette apprciation de l'auteur du Mose et du jugement dernier.
L'invention, la thorie, la connaissance approfondie de toutes les
parties de l'art ne manquaient pas  Pacheco; mais sa main n'a pas obi
 son intelligence, et faute de cet accord, entre l'esprit qui conoit
et le pinceau qui excute, il est rest confondu dans la foule des
peintres d'un talent ordinaire.

Tel qu'il tait, nanmoins, le matre de Velasquez parat avoir exerc
une grande influence sur son lve. Palomino dit que Velasquez avait
tudi toutes les sciences ncessaires  son art, et qu'il aimait et
s'tait rendu familiers les potes et les orateurs[89]: il avait donc
autant profit de l'instruction profonde que des leons du savant auteur
de l'_Art de la peinture_. Mais ce qu'il y a de remarquable, c'est que
l'influence de Pacheco est peu sensible dans les tableaux religieux, en
petit nombre, que le peintre de Philippe IV a traits. Pacheco faisait
de ces sujets son tude de prdilection presque exclusive. Son lve, au
contraire, semble n'avoir peint que malgr lui des compositions tires
de l'criture sainte. Il brille surtout dans les sujets de fantaisie, o
il s'abandonne  toute sa verve, et il excelle dans la reproduction
des scnes de la vie ordinaire, mme commune et de bas tage, et dans la
peinture des animaux, des fleurs, des fruits, de la soie, des toffes;
enfin dans les portraits, o il est l'gal des plus habiles. Dans tous
ces genres, on voit qu'il a profit des leons et des prceptes de son
judicieux matre, tout en conservant son originalit propre.




CHAPITRE VII

     Commencements de Velasquez  la cour.--Portraits de Gongora, de
     Juan de Fonseca et du jeune roi Philippe IV.

1622--1623


Velasquez avait atteint sa vingt-troisime anne; il venait d'pouser
Juana Pacheco, lorsque, pour se perfectionner dans son art, il rsolut
d'aller tudier  l'Escurial, ce Vatican de l'Espagne, les oeuvres des
matres italiens, flamands et espagnols qui, depuis Philippe II, avaient
contribu  l'embellissement de ce couvent royal. Il partit de Sville
dans le mois d'avril 1622, et aprs s'tre arrt quelque temps 
l'Escurial, il se rendit  Madrid. Il y fut amicalement accueilli par
les deux frres don Luis et don Melchior de l'Alcazar, ses compatriotes,
et aussi par don Juan de Fonseca, huissier du rideau[90], grand
amateur de peinture.  ce premier voyage, Velasquez ne put obtenir la
permission de faire le portrait du roi, bien qu'il l'et sollicite:
mais,  la demande de son beau-pre Pacheco, il fit celui de Louis
Gongora, qui eut beaucoup de succs[91]. Le personnage tait bien choisi
pour attirer l'attention sur l'artiste  ses dbuts. Louis de Gongora
tait un pote bizarre,  force de vouloir trouver l'originalit:
affectant de mpriser les potes et les crivains espagnols qui
l'avaient prcd, il avait conu l'ide de crer un nouveau style
potique qu'il appelait _Estilo culto_, style visant  l'effet,
prcieux, guind, violant toutes les rgles reues. C'est dans cette
manire qu'il crivit ses _Solitudes_, _Soledades_, son _Polyphme_ et
plusieurs autres ouvrages[92]. Bien que ces pomes fussent plutt
composs de mots pompeux que de penses, ils excitrent, comme tout ce
qui est nouveau, la curiosit du public, et firent natre des imitations
encore plus draisonnables. On appelait ce genre _le nouvel art_, et
Gongora, qui l'avait cr, passait alors pour un homme de gnie.
Philippe IV, ou plutt Olivars, l'avait nomm chapelain titulaire du
roi, et il tait dans tout l'clat de sa renomme,  l'poque o
Velasquez fit son portrait. L'artiste n'avait donc pu mieux choisir son
personnage. Cependant, soit qu'il et puis ses ressources, soit
qu'il dsirt revoir sa femme, qu'il avait laisse  Sville, il ne
voulut pas prolonger son sjour dans la capitale; il reprit donc le
chemin de l'Andalousie: mais il ne devait pas y rester longtemps.

Ds le commencement de 1623, le comte-duc d'Olivars, qui avait entendu
Juan de Fonseca vanter le talent du jeune artiste, et qui, sans doute,
avait pu en juger par le portrait du pote  la mode, donna l'ordre 
l'huissier du rideau de le faire revenir  Madrid. Velasquez se hta
d'obir, et reut de nouveau,  son retour, l'hospitalit la plus
bienveillante dans la maison de son protecteur. Pour lui tmoigner sa
reconnaissance, il s'empressa de faire son portrait. Ds le soir du jour
o il fut termin, un fils du comte de Pearanda, camrier du
cardinal-infant, don Fernando, l'emporta au palais pour le montrer 
toute la cour. Au bout d'une heure, raconte Pacheco[93], toutes les
personnes de la cour, les infants et le roi, l'avaient vu, ce qui tait
la plus grande preuve qu'il et  supporter. Le roi ne se trompa point.
L'oeuvre du jeune Svillan lui plut; il augura bien de son talent, et de
suite, il voulut qu'il ft le portrait du cardinal-infant. Mais, en y
rflchissant, il parut plus convenable que le peintre comment par
celui du roi, bien qu'il ft oblig,  cause de ses grandes occupations,
de faire attendre l'artiste. Le 30 aot 1623, le portrait royal tait
termin  la satisfaction de Sa Majest, des infants et du comte-duc,
qui affirma que, jusqu'alors, le roi n'avait pas t peint; jugement qui
fut confirm par tous les seigneurs qui vinrent voir l'oeuvre de
Velasquez[94]

Tel est le rcit que le bon Pacheco fait du succs de son lve et
gendre, et il perce dans sa narration une satisfaction si vive, qu'on
n'y aperoit pas la moindre trace de jalousie. Ce dbut menait tout d'un
coup le jeune artiste  la gloire et  la fortune. Avec l'approbation du
roi et la protection de son tout-puissant ministre, n'aurait-il eu qu'un
talent mdiocre, il et t certain de russir; mais possdant dj,
malgr sa grande jeunesse, tous les dons du gnie, la promptitude dans
l'invention, la facilit dans l'excution, un coloris gal aux Vnitiens
les plus clatants, une sret de main incroyable, quel devait tre son
avenir! Sa route tait toute trace; il n'avait qu' la suivre en
s'levant  la perfection par le travail, sans se laisser dtourner par
les plaisirs de la cour, les dsirs de l'ambition, ou les mauvaises
penses de l'envie. Ds ce moment, jusqu' la fin de sa carrire,
Velasquez prouva, par son application soutenue  son art, que si la
fortune avait favoris ses dbuts, sa conduite, sa dignit personnelle
et ses constants efforts pour mieux faire, le rendaient digne de la
faveur du sort et de la bienveillance du roi et de son ministre.

Cette bienveillance ne tarda pas  se manifester d'une manire
clatante; d'abord, de la part du comte-duc, lequel, la premire fois
qu'il eut l'occasion de le rencontrer, l'assura de sa haute protection,
faisant l'loge de son talent, qu'il considrait comme l'honneur de
l'cole espagnole, et lui promettant que, dsormais, il aurait seul,
parmi ses compatriotes, l'avantage de faire le portrait du roi. Il lui
ordonna de venir se fixer  Madrid, et, le 31 octobre 1623, il lui fit
expdier son brevet de peintre du roi, avec vingt ducats de traitement
par mois, plus, le payement de ses ouvrages, et en outre, avec les soins
gratuits du mdecin et de l'apothicaire de Sa Majest. Peu de temps
aprs, Velasquez tant tomb malade, le comte-duc, de l'ordre du roi,
lui envoya ledit mdecin le visiter[95]. Tels furent,  la cour, les
dbuts de l'lve de Pacheco.




CHAPITRE VIII

     Le prince de Galles  Madrid.--Ngociations pour son mariage avec
     l'infante Marie.--Divertissements  la cour.--Principaux amateurs
     de peinture.--Olivars et le _Buen-Retiro_.--Reprsentations
     d'_Autos Sacramentales_.--Got du prince de Galles pour les oeuvres
     d'art.

1623


Dans le mme temps que Velasquez quittait Sville pour se rendre 
Madrid sur l'ordre d'Olivars, le prince de Galles, second fils de
Jacques Ier, et depuis roi d'Angleterre sous le nom de Charles
Ier, s'embarquait pour l'Espagne. Il y venait  l'improviste, et avec
le dessein, d'abord arrt, de garder le plus strict incognito. Son but
tait d'activer, et de faire aboutir par sa prsence, les ngociations
depuis longtemps commences pour son mariage avec l'infante Marie
d'Autriche, seconde fille de Philippe III, qui pousa plus tard
l'empereur d'Allemagne Ferdinand. Il voulait, en galant chevalier, faire
en personne la cour  sa princesse, et montrer, par sa prsence dans la
capitale espagnole, quelle importance la cour d'Angleterre attachait 
cette alliance. Charles tait accompagn, dans cette aventure, par son
fidle Steenie, duc de Buckingham, aussi avanc dans les bonnes grces
du roi Jacques, son pre, que dans les siennes, et fort capable de
lutter de ruse, d'adresse, d'intrigue et de rouerie avec les plus fins
et les plus madrs ngociateurs du pays de Philippe II. Ce mariage tait
depuis longtemps en train; mais, comme il arrive presque toujours dans
les unions des princes, l'alliance des deux familles d'Angleterre et
d'Espagne, ne devait tre que l'appoint de plusieurs combinaisons
politiques. D'abord, en donnant sa soeur  l'hritier protestant de la
couronne d'Angleterre, le roi d'Espagne, fidle  la politique
traditionnelle de ses anctres, voulait obtenir pour la religion
catholique, perscute en Angleterre depuis Henri VIII, des garanties et
une sorte d'mancipation, que les protestants anglais et cossais de
toutes sectes n'auraient pas consenti  lui laisser accorder. Sur ce
point, Philippe IV tait soutenu et excit par tout son entourage. Son
premier ministre lui-mme, qui avait le mot de la cour de Rome, tait
bien dcid  ne rien cder sur une question aussi capitale. De son
ct, l'ambassadeur d'Angleterre  Madrid, Digby, comte de Bristol, qui
avait, ds 1617, entam cette ngociation, en mme temps que la main de
l'infante, voulait obtenir en faveur de l'lecteur palatin, gendre du
roi d'Angleterre, la restitution du Palatinat, occup alors par les
armes de la maison d'Autriche, allie de l'Espagne. L'infante, objet du
dbat, n'tait pas,  ce qu'il parat, dispose  ce mariage: en bonne
catholique, elle redoutait une alliance avec un protestant, et, comme
descendante de Charles-Quint, elle prfrait le trne de l'empire
d'Allemagne  celui du royaume d'Angleterre. Aussi, a-t-on prtendu[96]
qu'elle avait fait connatre ses vritables sentiments au premier
ministre de son frre, en l'invitant  user de tous les moyens en son
pouvoir pour faire manquer ce mariage. Olivars tait dj dispos, par
des considrations personnelles,  amener cette rupture, s'il est vrai,
comme on l'a crit, qu'il ait eu  se plaindre de la conduite de sa
femme avec le sduisant Buckingham. Quoi qu'il en soit, en attendant
l'occasion d'une rupture que chacun dsirait peut-tre, mais n'osait pas
brusquer, les ftes, les spectacles, les courses de taureaux, les
chasses au Pardo, les divertissements de tous genres se succdrent 
Madrid, pendant les cinq mois du sjour du prince Charles.

La cour d'Espagne tait alors la plus brillante de l'Europe: les grands
seigneurs castillans, combls d'honneurs et de dignits, chargs de l'or
du Mexique et du Prou, enrichis des dpouilles du duch de Milan, des
vice-royauts de Naples et de Sicile, vivaient dans un luxe et un clat
faits pour blouir les autres nations. Depuis Charles-Quint, le got des
arts s'tait rpandu en Espagne,  la suite des guerres et des conqutes
de Milan et de Naples. La construction de l'Escurial par Philippe II
avait attir  Madrid un grand nombre d'artistes italiens, et il s'en
fallait de beaucoup,  l'avnement de Philippe IV, que les travaux de
cet immense monument,  la fois palais, couvent et spulture des rois
d'Espagne, fussent entirement termins. Le jeune roi, nous l'avons dit,
aimait et cultivait la peinture;  son exemple, ou par inclination
naturelle, bon nombre de seigneurs de la cour se livraient  l'exercice
de cet art, et s'appliquaient  en runir les oeuvres les plus
remarquables. Parmi les premiers, Pacheco cite[97] avec le plus grand
loge: Don Geronimo de Ayana si connu, dit-il, pour son talent et ses
excellentes qualits; don Geronimo Muoz, digne des plus grandes
louanges  cause de la place qu'il occupe dans la thorie et la
pratique de cette profession; l'un chevalier d'Alcantara, l'autre de
Santiago; don Juan de Fonseca i Figueroa, pre du marquis de Orellana,
professeur et chanoine de Sville, et depuis huissier du rideau de
Philippe IV, lequel, avec son esprit pntrant et une grande rudition,
n'estime pas peu le noble exercice de la peinture.--

J'ai connu dans notre heureuse patrie, ajoute Pacheco, un grand nombre
de cavaliers et d'hommes haut placs, qui possdaient un talent
remarquable pour le dessin, parmi lesquels on doit citer: don Francisco
Duarte, qui fut prsident de la contractation[98], et sa soeur doa
Mariana, trs-habile en l'art d'crire, desquels j'ai vu de merveilleux
dessins  la plume; Diego Vidal, et son cousin du mme nom, tous les
deux prbendiers (_rationeros_) de cette glise (_de Sville_); don
Estevan Hurtado de Mendoa, chevalier de Santiago, qui, dans sa
jeunesse, donna des preuves de son rare talent pour cet art; le marquis
del Aula; Juan de Xauregui, connu de tous, lequel a pris une place
avantageuse et honorable parmi ceux qui professent la peinture, et dont
l'esprit lev doit faire, comme de raison, esprer d'illustres oeuvres.

Au premier rang des amateurs de son temps, Pacheco cite encore: Notre
duc de Alcala (don Fernando Enriquez de Ribera), vice-roi de
Barcelone, qui a joint  l'exercice des lettres et des armes celui de la
peinture[99]. Le nom de ce grand seigneur revient souvent sous sa plume,
comme celui d'un vritable Mcnes. Il raconte que, dans son ambassade
extraordinaire  Rome, o il fut envoy en 1625, pour faire acte
d'obdience, au nom de Philippe IV, au souverain pontife Urbain VIII, le
duc s'tait fait accompagner par un jeune peintre, Diego Romulo
Cincinnato, n  Madrid, fils d'un autre Romulo, peintre du roi Philippe
II, et qui tait originaire de Florence[100]. Comme le roi d'Espagne
n'avait pas de portrait du pape, Diego avait obtenu de faire celui
d'Urbain VIII, et le pontife en avait t tellement satisfait, qu'il
avait confr  l'artiste l'ordre du Christ, de Portugal, et lui avait
donn une chane d'or avec une mdaille  son effigie. Mais, dit
Pacheco, que la gloire humaine est peu durable!  peine venait-il de
recevoir cet honneur de la main du cardinal espagnol Trexo de Paniagua,
commis par le pape  cet effet, que le jeune homme mourut le 14 dcembre
1625, et fut enterr dans l'glise de San-Lorenzo, de Rome, avec les
insignes de chevalier de l'ordre du Christ[101].

Le duc d'Alcala, qui fut ensuite vice-roi de Naples, rapporta d'Italie
un grand nombre de tableaux, et continua, lorsqu'il fut rentr en
Espagne  protger les artistes, ses compatriotes. Il avait form 
Sville une belle galerie et une riche collection de livres rares et
curieux, et toute sa vie se partagea entre le maniement des plus grandes
affaires et l'amour des lettres et des arts.

Le prince Francisco de Borja y Esquillache, qui cultivait la posie avec
succs, comme Xauregui, n'tait pas moins amateur des oeuvres de la
peinture, dont il possdait de remarquables spcimens. Le duc d'Alba se
faisait galement remarquer par le mme got; il en tait ainsi d'un
grand nombre de nobles qui avaient rapport ce got d'Italie, et parmi
lesquels on doit citer, d'aprs Pacheco[102]: don Francisco de Castro,
ambassadeur d'Espagne, puis vice-roi de Sicile, qui offrit quatre mille
ducats d'un tableau du Corrge au cardinal Sforza, sans pouvoir
l'obtenir; le duc d'Ossuna, qui rapporta plus tard, en 1629,  Madrid,
un grand tableau de Raphal, peint sur bois, de _la Sainte-Vierge_,
l'_Enfant Jsus_ et _saint Jean-Baptiste_, que le duc de Florence lui
avait offert lorsqu'il tait vice-roi de Naples, et qui fut pay par don
Gaspar de Monterey seize cents ducats; et le marquis de Leganes,
vice-roi du duch de Milan.

Au milieu de tous ces grands seigneurs, le tout-puissant ministre de
Philippe IV se faisait remarquer par son luxe, et par les encouragements
qu'il accordait aux lettres et aux arts. Le vieux Lope de Vega, devenu
son chapelain, vivait dans sa maison: sa bibliothque tait une des plus
nombreuses et des plus curieuses de l'Espagne, et l'on y comptait
beaucoup de manuscrits et de livres rares.  l'une des portes de Madrid,
il avait fait btir le palais du _Buen Retiro_, qu'il offrit au roi peu
de temps aprs son avnement. Il n'avait d'abord fait construire qu'une
petite maison qu'il avait nomme _Galinera_, parce qu'il y avait mis des
poules fort rares qu'on lui avait donnes. Comme il allait les voir
assez souvent, dit madame d'Aulnoy[103], la situation de ce lieu, qui
est sur le penchant d'une colline, et dont la vue est trs-agrable,
l'engagea d'entreprendre un btiment considrable. Quatre grands corps
de logis et quatre gros pavillons font un carr parfait. On trouve au
milieu un parterre rempli de fleurs, et une fontaine dont la statue, qui
jette beaucoup d'eau, arrose, quand on veut, les fleurs et les
contr'alles par lesquelles on passe d'un corps de logis  l'autre. Ce
btiment a le dfaut d'tre trop bas. Ses appartements en sont vastes,
magnifiques et embellis de bonnes peintures. Tout y brille d'or et de
couleurs vives, dont les plafonds et les lambris sont orns. Je
remarquai dans une grande galerie l'entre de la reine lisabeth, mre
de la feue reine. Elle est  cheval, vtue de blanc, avec une fraise au
cou et un _garde-infant_. Elle a un petit chapeau garni de pierreries
avec des plumes et une aigrette. Elle tait grasse, blanche et
trs-agrable; les yeux beaux, l'air doux et spirituel. La salle pour
les comdies est d'un beau dessin, fort grande, tout orne de sculpture
et de dorure... le parc a plus d'une grande lieue de tour. Il y a des
grottes, des cascades, des tangs, du couvert, et mme quelque chose de
champtre en certains endroits, qui conserve la simplicit de la
campagne et qui plat infiniment.

Telle est la description du _Buen Retiro_, donne par une personne qui
l'avait vu quelques annes aprs la mort du comte-duc. Ce ministre y
avait employ les artistes les plus renomms de son temps, tels que le
Mayno, Eugenio Caxes, Vicencio Carducho et Velasquez. L'architecte
Crescenzi, dont nous parlerons plus tard, dirigea la construction des
btiments. Le systme des eaux, le dessin des jardins ainsi que la
disposition de la salle de spectacle, furent confis au florentin Cosimo
Lotti, peintre et ingnieur, au service de Philippe III, et sur lequel
nous reviendrons[104]. Le _Buen Retiro_ fut, pendant toute la dure du
rgne de Philippe IV, la rsidence prfre par ce prince. Il s'y
retirait souvent, et s'y livrait avec passion  son got pour les pices
de thtre, parmi lesquelles _las comedias de repente_, ou pices
improvises sur un sujet convenu, faisaient ressortir toutes les
ressources de son esprit vif et piquant.

L'arrive inattendue du prince de Galles, et le motif de sa visite, ne
pouvaient qu'exciter encore davantage l'ardeur du jeune roi pour les
plaisirs et les divertissements de toutes sortes. Pour donner 
l'hritier protestant de la couronne d'Angleterre la plus haute ide de
l'glise catholique et de ses pompeuses crmonies, on fit dfiler en sa
prsence les processions de tout le clerg rgulier et sculier de
Madrid, dans tout l'clat de leur magnificence; on lui prpara des
parties de chasse au sanglier, au _Pardo_ et au _Buen Retiro_,  la
manire espagnole, dcrite si minutieusement par Juan Mateos[105]. Le
roi et les invits, monts sur de magnifiques andalous, foraient le
sanglier avec des limiers, et quelquefois le poussaient dans une
enceinte entoure de toiles, o ils venaient le percer de leurs lances
et de leurs pieux, en prsence de la reine et des dames de la cour,
dans leurs carrosses, ainsi que l'a reprsent Velasquez, dans un de ses
tableaux du _real museo_[106].

Mais, de tous les divertissements qui furent offerts au prince de
Galles, aucun ne dut exciter plus vivement sa curiosit que les
reprsentations des pices du thtre espagnol. Ce n'est pas qu'il n'et
assist, sans doute,  Londres ou  la cour de son pre, aux comdies,
aux drames et aux tragdies du grand Shakespeare. Mais les compositions
de Lope de Vega, l'auteur alors en vogue  Madrid, diffraient
essentiellement, et par le fond et par la forme, de celles du pote de
Romo et Juliette. Par exemple, les _Autos sacramentales_ de l'auteur
espagnol, ou pices en l'honneur du Saint-Sacrement et de la foi
catholique, n'ont aucun rapport avec le rpertoire du thtre du vieux
William. Ainsi, dans la comdie de _Saint-Antoine_, lorsque le saint
disait son _Confiteor_, tous les assistants, selon l'attestation d'un
tmoin oculaire[107], se mettaient  genoux et se donnaient des _Mea
culpa_ si rudes, qu'il y avait de quoi s'enfoncer l'estomac. Les
dcorations n'taient pas moins curieuses que les pices elles-mmes.
On voyait ordinairement, dit Bouterwek[108], le saint monter au ciel
dans une robe parseme d'toiles. Au moment o il quittait la terre, un
rocher se fendait, et on en voyait sortir les mes de son pre et de sa
mre, qu'il avait dlivres du purgatoire, et qui s'levaient avec lui
vers les cieux au bruit de la musique.

Ce spectacle avait certainement pour le prince de Galles le mrite de la
nouveaut: mais il ne parat pas qu'il ait produit sur son esprit
d'autre effet que celui de la curiosit satisfaite. Ce qui frappa le
plus vivement l'hritier de la couronne d'Angleterre, ce fut le grand
nombre de tableaux et d'objets d'art qu'il pouvait admirer,
non-seulement dans les palais du roi d'Espagne, mais dans les couvents
et les glises, ainsi que dans les maisons des principaux seigneurs de
la cour. Depuis quelques annes, Buckingham s'tait efforc de diriger
l'attention de son jeune matre du ct des arts. Il cherchait  lui en
inspirer le got, autant pour rivaliser avec le comte d'Arundel, ainsi
que nous l'expliquerons ailleurs[109], que pour dtourner le futur roi
d'Angleterre de s'occuper des affaires publiques. Charles prit tellement
 coeur les tableaux et les statues, que, lorsqu'il fut mont sur le
trne, il runit en peu de temps des collections aussi belles que les
plus renommes d'Italie ou d'Espagne. Dj, pendant son sjour dans ce
dernier pays, il avait cherch  runir des tableaux. C'est ainsi qu'il
acheta, en vente publique, une partie de ceux du comte de Villa-Mediana,
et du sculpteur Pompeo Leoni. Il offrit  don Andres Velasquez mille
couronnes pour un petit tableau sur cuivre du Corrge, mais sans pouvoir
l'obtenir. Il ne fut pas plus heureux avec don Juan de Espinosa, auquel
il avait demand de lui cder les deux prcieux volumes de dessins et de
manuscrits de Lonard de Vinci. Mais le roi et ses courtisans lui firent
cadeau de plusieurs belles peintures. Philippe lui donna la fameuse
_Antiope_ du Titien, le tableau favori de son pre, qui avait t sauv
de l'incendie du Pardo, en 1604; _Diane au bain_, l'_Enlvement d'Europe
et Dana_, ouvrages du mme matre. Nanmoins, ces oeuvres capitales ne
sortirent pas d'Espagne, et, bien que dj emballes et encaisses 
destination de l'Angleterre, elles furent oublies  Madrid, dans le
dpart prcipit du prince et de son favori[110].

Ce dpart fut si prompt, que Velasquez n'eut pas le temps de terminer le
portrait de Charles, qu'il avait commenc. Nanmoins, selon le
tmoignage de Pacheco[111], il reut du prince cent cus pour cette
bauche. Devenu roi d'Angleterre quelques annes aprs, Charles dut
regretter de n'avoir point  exposer  White-Hall ou Hamptoncourt, entre
ses magnifiques portraits par Rubens et Vandyck, son effigie peinte par
Velasquez.




CHAPITRE IX

     Dpart prcipit du prince de Galles.--Rupture entre l'Angleterre
     et l'Espagne.--Premier portrait questre de Philippe IV par
     Velasquez.--Son succs: sonnet de Pacheco  cette
     occasion.--Honneurs et rcompenses accords  Velasquez.--Portrait
     d'Olivars.--Tableau de l'expulsion des Maures.

1623--1628


Aprs plus de cinq mois de sjour  Madrid, Charles et son cuyer
partirent  l'improviste, comme ils taient venus,  la grande
satisfaction du roi, de l'infante et du premier ministre.  l'occasion
de la rupture du mariage du prince protestant avec une infante
catholique, ce dernier reut du pape Urbain VIII, une lettre qui le
flicitait chaudement d'avoir fait manquer cette union, et lui
promettait, pour l'avenir, la bienveillance du saint-sige. Cette
lettre, dont la traduction du latin en italien est donne par le marquis
Malvezzi[112], prouve que la cour de Rome n'avait pas accord, ainsi
qu'on l'a prtendu, des dispenses pour le mariage.

L'orgueil britannique, bless par ce dnoment, chercha bientt  se
venger, en suscitant, contre l'Espagne et l'Empire, une ligne
formidable, dans laquelle entrrent la France, l'Angleterre, la Hollande
et le duc de Savoie, unis par le trait d'Avignon. Le comte-duc
s'attendait  cette leve de boucliers: il opposa, dans ces graves
conjonctures, des forces imposantes  celles des ennemis de l'Espagne,
et pendant quelque temps, au moins, les succs furent balancs.

Ces graves vnements n'empchrent pas le jeune roi de continuer sa vie
de plaisirs et de dissipations, en abandonnant au ministre le fardeau
tout entier de ces grandes affaires. Il avait t si satisfait du
premier portrait de Velasquez, qu'il voulut en avoir un second de sa
main. Mais, cette fois, il dcida que le peintre le reprsenterait mont
sur un des plus beaux chevaux de ses curies. Philippe excellait dans
l'art de l'quitation, et se livrait souvent  son got pour la chasse 
courre, en dirigeant, avec autant de hardiesse que de dextrit, les
plus ardents coursiers des haras de Cordoue. Olivars, qui tait
galement un cavalier remarquable, s'tait fait nommer grand cuyer du
roi, pour ne perdre aucune occasion d'influence, et l'accompagner dans
toutes ses parties de campagne. Juan Mateos, dans son trait de la
chasse, raconte les exploits du monarque, soit qu'il fort un sanglier
de toute la vitesse de son cheval, traversant des bois, des fondrires
et des marcages, soit qu'il poursuivt un cerf ou un livre avec les
lvriers les plus agiles de sa meute, ne craignant pas de galoper sur
des sentiers escarps, bords de prcipices, et dans les passages les
plus dangereux. Mais le peintre de Sville saurait-il reprsenter le
noble coursier andalous, le _genet d'Espagne_, d'origine arabe,  l'oeil
de feu,  la crinire paisse et flottante,  la noble encolure, aux
jambes fines comme celles d'un cerf? Sans doute, l'lve de Pacheco
avait suivi, dans le cours de ses tudes, les conseils de son matre,
qui s'tend avec complaisance sur la reprsentation du noble animal
destin  porter l'homme[113]. Il est hors de doute, en voyant au muse
de Madrid le portrait questre de Philippe IV, que Velasquez ne devait
pas tre  son coup d'essai pour dessiner et peindre des chevaux. Le roi
galope  travers une campagne accidente: il est couvert d'une armure
d'acier avec filets d'or; une charpe cramoisie flotte sur sa poitrine,
et il tient dans sa main droite le bton de commandement[114]. Le
tout, dit Pacheco[115], est peint d'aprs nature, mme le paysage.

Si le premier portrait de Philippe avait suffi pour donner  la cour la
plus haute opinion du talent du peintre, celui-ci produisit encore plus
d'effet. Son succs fut si grand, que les amis de l'artiste demandrent
au roi l'autorisation de le montrer au public. Cette demande, qui
flattait le got du prince, fut facilement accorde, et l'on vit ce
portrait expos dans la _calle mayor_ de Madrid, vis--vis de saint
Philippe,  l'admiration du public tout entier, et au vif
dsappointement des envieux du jeune artiste; ce dont, dit
Pacheco[116], j'ai t tmoin. Raphal Mengs place ce portrait au
nombre des meilleurs de Velasquez:--Ce qui est surtout extraordinaire,
dit-il, c'est la manire facile et franche avec laquelle est peinte la
tte, dont la peau brille d'un teint naturel, et tout, jusqu'aux cheveux
qui sont trs-beaux, est excut avec la plus grande lgret[117].

Plusieurs beaux esprits de la cour composrent, en l'honneur de ce
portrait, des pices de vers dans lesquelles, tout en louant l'artiste,
ils flattaient encore plus le monarque. Pacheco rapporte ceux de don
Geronimo Gonzals de Villanueva, pote distingu de Sville, qui fit,
dans cent vingt-deux vers ampouls, l'loge emphatique du roi, qu'il
appelle:

    Copia felix de Numa o de Trajano.

Heureuse ressemblance de Numa ou de Trajan[118]. Pacheco, alors 
Madrid, et au comble de la joie, voulut aussi fliciter son lve et
gendre de son clatant succs, et lui chanter le _sic itur ad astra_. Il
le fit dans le sonnet suivant, o clatent  la fois l'attachement du
pre, la satisfaction du matre, l'admiration de l'artiste et
l'enthousiasme d'un fidle Espagnol:

    Vuela, o joven valiente, en la Ventura
      De tu raro principio, la privana
      Onre la possesion, no la esperana
      D'el lugar que alcanaste en la pintura.
    Animete l'Augusta alta figura
      D'el monarca mayor qu'el orbe alcana,
      En cuyo aspecto teme la mudana
      Aquel que tanta luz mirar procura.
    Al calor d'este sol tiempla tu buelo,
      I veras cuanto estiende tu memoria
      La Fama, por tu ingenio i tus pinzeles.
    Qu'el planeta benigno a tanto cielo,
      Tu nombre illustrara con nueva gloria
      Pues es mas que Alexandre, i tu su Apeles[119]

Vole,  vaillant jeune homme, soutenu par le succs de ton rare dbut:
la faveur et non l'esprance honore maintenant la place que tu as su
conqurir dans l'art de la peinture. Anime la noble figure de l'auguste
monarque, le plus grand de ceux qui gouvernent le monde; crains de rien
changer  la ressemblance du prince qui t'accorde la grce de
contempler un si grand astre. lve ton vol  la chaleur de ce soleil,
et tu verras comme la Renomme tendra ta mmoire,  l'aide de ton gnie
et de tes pinceaux. Cet astre, si bienfaisant dans le ciel, illustrera
ton nom d'une gloire nouvelle, puisqu'il est plus grand qu'Alexandre, et
que tu es son Apelles.

Le roi fut encore plus satisfait de ce portrait que du premier. Il en
tmoigna sa satisfaction  Velasquez en lui donnant, d'abord une
gratification de trois cents ducats, une pension annuelle de pareille
somme et un logement valu deux cents ducats par an. Mais, comme la
pension tait assigne sur un bnfice ecclsiastique, et qu'il fallait,
pour pouvoir la toucher, obtenir une dispense du pape, l'artiste ne put
commencer  en jouir qu'en 1626.

Il est probable qu'aprs avoir excut le portrait questre du roi,
Velasquez ne manqua pas de faire celui du premier ministre, son
protecteur. Le muse de Madrid en possde un[120] d'une grande beaut,
qui peut rivaliser avec celui de Philippe IV: on dirait mme qu'il a t
compos pour lui servir de pendant. Le comte-duc est galement mont sur
un magnifique cheval lanc au galop; il tient dans sa main droite le
bton de commandement, il est revtu d'une armure sur laquelle se
dtache une charpe cramoisie, et sa tte est couverte d'un large
sombrero  bords rabattus.

Bientt, le roi voulut mettre Velasquez  une preuve plus srieuse.
Pour conserver le souvenir de l'expulsion des Maures, ordonne par son
pre, vnement qui, pour le dire en passant, dpeupla plusieurs
provinces, et enleva plus de deux cent mille habitants  l'Espagne,
Philippe IV dcida qu'un concours serait ouvert entre les peintres de la
cour. Pacheco ne nomme pas ces peintres: il dit seulement que Velasquez
peignit: une grande toile avec le portrait du roi Philippe III, et
l'expulsion inespre des Maures, en concurrence avec trois peintres du
roi[121]. Il est probable que ces artistes taient Eugenio Caxes,
Vicencio Carducho et Angelo Nardi, dont nous avons parl prcdemment.
Les juges de ce concours furent le frre Juan Mayno, que nous avons
galement fait connatre, et le marquis Jean-Baptiste Crescenzi,
chevalier de Santiago, et alors architecte de l'Escurial, tous les deux,
dit Pacheco, grands connaisseurs en peinture. Ces juges dcidrent en
faveur de Velasquez. Malheureusement, son tableau n'est pas parvenu
jusqu' nous; soit qu'il ait t perdu, soit qu'il ait t dtruit dans
un incendie, ou pendant les guerres qui ont dsol l'Espagne: Palomino,
qui l'avait vu, en a donn une description dtaille[122].

C'est  la suite de ce concours, que Velasquez fut investi de la charge,
trs-recherche alors, d'huissier de la chambre, avec le traitement y
attach. En outre, le roi lui donna une pension de douze raux par
jour pour sa nourriture, et beaucoup d'autres gratifications[123].




CHAPITRE X

     Rubens envoy  Madrid pour ngocier la paix.--Emploi de son temps
     pendant son sjour.--Portraits de Philippe IV, d'Olivars, et
     autres peintures.

1628--1629


Aprs la rupture du mariage projet entre le prince de Galles et
l'infante Marie, la guerre avait clat avec violence, non-seulement en
Europe, mais dans les autres parties du monde. L'Angleterre, la France,
la Hollande, la Savoie, unies contre l'Espagne et l'Empire, avaient fait
subir  la monarchie espagnole plus d'un revers, compenss nanmoins par
quelques succs. Les trsors des combattants taient  sec, les
populations puises lorsqu'elles commencrent  songer  la paix. La
France, la premire, s'tait dtache du trait d'Avignon, et avait
conclu sparment une trve avec l'Espagne[124]. L'Angleterre, livre au
gouvernement de Buckingham, bien que souhaitant la paix, se laissait
traner  la remorque de Maurice de Nassau, qui avait abaiss
l'orgueil espagnol dans les Pays-Bas et en Flandre. Nanmoins, ds 1625,
elle penchait vers un accommodement honorable. C'est  cette poque que
le peintre Rubens avait fait,  Paris, la connaissance du favori de
Charles Ier. Employ depuis longtemps dans des ngociations secrtes
par l'archiduc Albert, gouverneur des Pays-Bas pour le roi d'Espagne,
Rubens,  ce qu'on croit, avait reu  Paris les confidences du duc de
Buckingham, et les avait transmises  l'archiduchesse Isabelle, reste,
aprs la mort de son mari, gouvernante des Pays-Bas. Ces ouvertures
communiques au roi d'Espagne par l'infante, avaient dtermin ce
prince, ou plutt le comte-duc,  autoriser Rubens  continuer, avec les
agents du duc, les relations commences  Paris. Rubens fut donc charg
par l'archiduchesse, de se mettre en rapport avec Balthasar Gerbier, qui
reprsentait en Hollande la cour d'Angleterre, et de savoir quelles
pouvaient tre les intentions de cette cour, en laissant entrevoir les
conditions que l'Espagne mettrait  un accommodement. Mais, comme ces
ngociations tranaient en longueur, Isabelle, de l'avis de son
ministre, le marquis de Spinola, proposa au roi d'envoyer Rubens en
Espagne, afin qu'il lui ft plus facile de donner toutes les
explications dsirables. Philippe IV et Olivars s'empressrent
d'adhrer  cette proposition: s'ils ne connaissaient pas l'homme, ils
avaient pu juger dj de sa supriorit comme artiste; et en vritables
amateurs, ils dsiraient le voir  l'oeuvre  Madrid mme. Ils
autorisrent donc l'archiduchesse  l'envoyer en Espagne, afin de mieux
connatre le vritable tat des choses, et de lui donner ensuite les
instructions secrtes dont il devait se servir  la cour d'Angleterre
pour ramener, s'il tait possible, le bienfait de la paix en
Europe[125].

Rubens tait  la hauteur d'une pareille mission: connaissant  fond la
docte antiquit, ainsi que nous l'expliquerons, il crivait et parlait
galement bien presque toutes les langues de l'Europe, et son gnie
d'artiste lui assurait la bienveillance et mme la familiarit des plus
grands seigneurs, des princes et des rois.

Il partit d'Anvers dans le mois d'aot 1628; il passa par Paris, sans
s'y arrter, parce qu'il avait ordre de faire toute diligence
possible[126], et dut arriver  Madrid dans le courant du mme
mois[127].

Accueilli avec la plus grande distinction par Philippe IV et son
ministre, il eut bientt gagn leur confiance entire, et donn de son
esprit et de son intelligence suprieure une ide gale  celle qu'avait
fait concevoir son gnie d'artiste. Mais, au lieu de lui tracer de suite
les instructions ncessaires pour son voyage en Angleterre, but de sa
mission, le roi et son favori voulurent profiter du sjour en Espagne
d'un des plus grands peintres qu'il y et alors en Europe, pour occuper
son pinceau  dcorer de ses oeuvres leurs glises et leurs palais.

Rubens, dans ses lettres, ne parat pas trop contrari de ces retards,
qui lui permettaient d'tudier et mme de copier  l'Escurial, celles
des peintures de Titien, son modle de prdilection, qu'il ne
connaissait pas encore. Rien de certain au sujet des affaires
d'Angleterre, crivait-il de Madrid, le 29 dcembre 1628,  son meilleur
ami, Jean Gaspar Gevarts, secrtaire de la ville d'Anvers[128], depuis
le coup fatal qui a tout rompu. Pourtant, les deux parties semblent de
nouveau chercher  se runir, et tout fait concevoir plus d'esprance
que de crainte. Mais ces affaires-l sont encore incertaines, comme ce
qui dpend de l'avenir, et, d'aprs le train des choses de ce monde, je
n'ose vous parler avec certitude que de ce qui est pass. Dans cette
mme lettre, aprs avoir rendu compte de l'impression produite  Madrid
par la prise opre le 20 septembre prcdent, par les Hollandais, prs
de Cuba, d'une flotte espagnole portant la valeur norme de cent
soixante-huit tonnes d'or, il ajoute: Vous seriez tonn de voir ici
presque tout le monde au comble de la joie, en pensant qu'ils peuvent 
bon droit accuser de cette calamit publique les honteuses jalousies qui
animent leurs gouvernants; tant est grande la violence de cette haine,
qui va jusqu' ngliger, et mme oublier ses propres maux, pour le
plaisir de se venger. Pour moi, je n'ai piti que du roi. Dou par la
nature de toutes les qualits de l'esprit et du corps (ce dont j'ai pu
me convaincre dans les rapports journaliers que j'ai eus avec lui), ce
prince serait assurment capable de gouverner dans toute espce de
fortune, s'il ne se dfiait pas de lui-mme, et s'il n'avait pas trop de
dfrence pour ses ministres. Tandis que maintenant, il porte la peine
de la crdulit et de la folie des autres, et il est victime d'une haine
qui ne s'adresse pas  lui: ainsi l'ont voulu les dieux.

Rubens, on le voit, avait une haute opinion de Philippe IV, et, en
crivant que ce prince avait trop de dfrence pour ses ministres, il
apprciait trs-judicieusement le caractre de ce monarque. Pour lui, il
n'avait qu' se fliciter de l'accueil qu'il avait reu du roi et de son
favori. D'abord, quelque temps aprs son arrive  Madrid, Philippe,
oubliant la promesse qu'il avait faite  Velasquez, de ne se faire
peindre par aucun autre artiste, avait command son portrait au matre
d'Anvers. Dans un mot, crit  la hte de Madrid, le 2 dcembre 1628, 
son ami Peiresc, Rubens, aprs s'tre excus de ne l'avoir pas vu  Aix,
en allant en Espagne, lui apprend: qu'il avait dj commenc le
portrait du roi  cheval, en quoi Sa Majest prenait un si singulier
plaisir, qu'elle venait tous les jours le voir travailler; qu'il avait
dj fait tous les portraits de la famille royale, par ordre de
l'infante Isabelle, et cela, avec grande facilit, en leur prsence. Il
termine en disant que l'infante lui avait permis de passer par l'Italie
 son retour, si les affaires le permettaient[129].

Le roi fut si satisfait de son portrait par Rubens, qu'il voulut poser
plusieurs fois encore devant lui. Cumberland, dans ses _Anecdotes of
spanish painters_, dit que Rubens peignit cinq fois Philippe IV: on peut
voir la description de ces portraits dans le catalogue que M. Andr Van
Hasselt a publi  la suite de son histoire de Rubens[130].

 l'exemple de son matre, Olivars voulut aussi se faire _pourtraire_
par l'artiste flamand. Rubens, s'il faut en croire un de ses
biographes[131], le peignit en grisaille; nous ne savons pour quel
motif, car le coloris est la qualit dominante du chef de l'cole
d'Anvers. Nous ignorons si ce portrait est le mme que celui qui a t
grav par Cornelius Galle. Le comte-duc y est reprsent  mi-corps,
dans un mdaillon, la tte nue, avec la cuirasse et l'charpe sur ses
paules. Dans le haut, on voit l'toile du soir entoure d'un serpent
mordant sa queue, symbole de l'ternit, avec cette devise:

    Hespere quis coelo lucet felicior ignis?

 droite du mdaillon, le hibou de Minerve sur le bouclier reprsentant
la tte de Mduse;  gauche, la massue d'Hercule soutenant la dpouille
du sanglier de Calydon; au bas, les armoiries du comte-duc avec
l'inscription: _Philippi IV munificentia_. Au-dessous, ce distique:

    Qui comitis ducit que ducis sub imagine vultus,
    Moli ornand orbis dat comitem atque ducem.

Le comte-duc offrit  Rubens une occasion plus importante de dvelopper
la fcondit de son imagination, et la prodigieuse habilet de son
pinceau. Ce ministre tait alors occup  faire agrandir et dcorer le
couvent des Carmlites de Loches,  quelques lieues de Madrid, petite
ville qui dpendait de son duch d'Olivars, et o il possdait un
palais. Il voulut que Rubens reprsentt dans l'glise du couvent le
triomphe de la loi nouvelle, de l'glise et de l'vangile, le
renversement du paganisme et de tous les rites et crmonies de
l'antiquit. Ce sujet devait former une suite de dix tableaux, qui
furent peints par Rubens, et dont le _Triomphe de la religion_ se trouve
maintenant au Louvre, tandis que les autres sont en Angleterre[132].
D'aprs Palomino[133], Rubens avait galement peint pour cette glise
les cartons de plusieurs tapisseries; et il ajoute que toute cette
composition tait remplie d'imagination et de science, comme on pouvait
encore, de son temps, en juger dans l'glise des Carmlites de Loches.

Rubens fit encore pour le comte-duc ce fameux _Jugement de Pris_,
destin au palais du _Buen Retiro_, et qui est maintenant au muse royal
de Madrid. Dans ce tableau, o brille au suprme degr l'clatant
coloris du matre, l'Amour couronne Vnus d'une guirlande de roses,
tandis que Mercure lui prsente la pomme, que vient de lui adjuger le
jeune berger qui contemple la desse d'un air merveill de sa
beaut[134].

Palomino numre un grand nombre d'autres tableaux que Rubens excuta,
soit pour le roi, soit pour les glises et corporations religieuses, ou
pour des grands seigneurs espagnols. Parmi ces ouvrages, il cite en
particulier: l'_Enlvement des Sabines_, le _Martyre de l'aptre saint
Andr_, l'_Immacule Conception_, excute pour les religieuses de la
ville de Fosaldana, prs de Valladolid, dont la beaut, dit-il, est
aussi merveilleuse que la grandeur du tableau est tonnante, et qui
cota soixante-dix mille raux.

Pacheco, qui vivait  Madrid avec son gendre,  l'poque du sjour de
Rubens dans cette capitale, nous a transmis les renseignements les plus
authentiques sur les oeuvres que le peintre flamand excuta pendant son
voyage. Il partit de Bruxelles pour la cour d'Espagne, dit-il[135], et
arriva dans le mois d'aot 1628. Il apportait  Sa Majest notre roi
catholique Philippe IV, huit tableaux de diffrents sujets et de
diverses grandeurs, qui furent placs dans le salon nouveau, parmi
d'autres peintures fameuses. Pendant les neuf mois qu'il resta  Madrid,
sans ngliger les ngociations importantes pour lesquelles il y tait
venu, et quoiqu'il et t indispos pendant quelques jours de la
goutte, il peignit beaucoup de choses, comme nous allons le voir, tant
taient grandes son adresse et sa facilit. Premirement, il fit le
portrait du roi et des infants,  mi-corps, pour envoyer en Flandre; il
fit de Sa Majest cinq portraits, et, entre autres, un  cheval, avec
d'autres figures, trs-remarquable. Il fit le portrait de madame
l'infante Carmlite, plus qu' mi-corps, et en fit plusieurs copies. Il
fit cinq ou six portraits de particuliers. Il copia tous les tableaux du
Titien que le roi possde, qui sont: les _Deux bains_ (_de Diane_);
l'_Europe_, l'_Adonis et Vnus_, la _Vnus et Cupidon_, l'_Adam et ve_,
et autres. Il copia aussi les portraits du _Landgrave_, du _duc de
Saxe_, du _duc d'Albe_, de _Cobos_, d'un _Doge vnitien_, et beaucoup
d'autres tableaux en dehors de ceux que le roi possde. Il copia le
portrait du roi _Philippe II_, en pied, et avec son armure. Il changea
quelque chose au tableau de l'_Adoration des rois_, de sa main, qui est
au palais. Il fit pour don Diego Mexia, son grand ami, un tableau de la
_Conception_, de deux verges, et pour don Jaime de Cardenas, frre du
duc de Maqueda, un _Saint Jean vangliste_, de grandeur naturelle. Il
parat incroyable qu'il ait pu peindre tant de choses en si peu de
temps, et avec de si grandes proccupations. Il frquenta peu les
peintres; il se lia seulement avec mon gendre, avec lequel il avait
chang des lettres, avant son voyage; il loua beaucoup ses ouvrages et
sa modestie, et ils allrent ensemble voir l'Escurial.

Le catalogue du _Real Museo_ de Madrid numre soixante et un ouvrages
de Rubens, et cette collection ne possde pas tous les tableaux de ce
matre qui sont en Espagne. Il ne faudrait pas croire que Rubens ait pu
excuter ces oeuvres si nombreuses, et dont quelques-unes prsentent une
norme dimension, pendant son sjour en Espagne. Malgr sa prodigieuse
facilit et son travail continuel, et bien qu'il se soit fait aider, si
l'on en croit Palomino[136] par ses deux lves Sneyders et Pierre de
Vos, qu'il aurait amens avec lui en Espagne, sa prodigieuse activit
n'aurait pu suffire  tant de besogne. Baldinucci, dans la vie de
Rubens[137] donne l'explication de l'origine d'un grand nombre
d'ouvrages du peintre flamand qui se trouvent en Espagne. Lorsqu'il fut
de retour  Anvers, dit-il, il eut  peindre pour le roi Philippe IV
beaucoup de tableaux, qui devaient servir  dcorer le palais de la
_Torre della Perada_, loign de trois lieues de Madrid.  cet effet, le
roi fit fabriquer dans cette ville les toiles de la grandeur voulue, et
les fit envoyer au peintre  Anvers. C'est chose digne d'admiration de
voir comme Rubens, dans ses inventions et compositions de fables,
mtamorphoses et autres sujets, s'y prit de telle sorte, que l'on
pouvait joindre un tableau  un autre, ayant fait disposer dans quelques
intervalles mnags entre eux, des combats et des jeux d'animaux peints
par Sneyders, excellent peintre en ce genre. Suivant Baldinucci, ce
serait galement  Anvers que Rubens aurait peint les cartons des
tapisseries, excutes ensuite en Flandre, pour l'glise des Carmlites
de Loches. Cette version parat plus probable que celle de Palomino,
qui veut que ces cartons aient t excuts par Rubens lorsqu'il tait 
Madrid.

On a racont deux aventures qui seraient arrives  Rubens pendant son
sjour en Espagne; l'une avec le duc de Bragance, l'autre avec un moine
peintre, nomm Collants. On trouvera la premire dans l'histoire de
Rubens par Michel[138], et M. Van Hasselt, aprs l'avoir rpte,
raconte la seconde[139]. Pacheco, fort bien instruit de ce que fit
l'artiste flamand  Madrid et dans les environs, ne parle ni de l'une ni
de l'autre anecdote: il est donc vraisemblable qu'elles auront t
inventes  plaisir. Nous nous bornerons  remarquer, en ce qui concerne
la premire, que l'avarice reproche au duc de Bragance n'est nullement
dans le caractre que l'histoire attribue  ce seigneur, qui devint
quelques annes plus tard roi de Portugal. Quant  la seconde aventure,
la rencontre de Rubens avec un moine peintre, du nom de Collants, elle
ne parat pas plus vraie. Il y avait bien alors un peintre de ce nom,
Francisco Collants, dont nous parlerons plus tard; mais aucun biographe
ne dit qu'il ait t moine. Nous croyons donc que l'on doit rvoquer en
doute l'authenticit de ces deux rcits.

Aprs avoir pass prs de neuf mois en Espagne, Rubens russit enfin 
recevoir les instructions secrtes qu'il attendait pour entamer les
ngociations avec la cour d'Angleterre. Si, pendant tout le temps de son
sjour, le roi, le comte-duc et les grands seigneurs espagnols lui
avaient tmoign toute l'estime qu'ils faisaient de sa personne et de
son talent, il reut, au moment de son dpart, des marques encore plus
clatantes de la bienveillance royale. D'abord, Philippe IV, dans une
lettre adresse  l'infante Isabelle, et dont Rubens tait porteur,
autorisait cette princesse  lui faire payer tout ce qu'il rclamerait
pour les dpenses de son voyage[140]. Ensuite, ce prince lui octroya un
office de secrtaire du conseil priv de la cour de Bruxelles, pour
toute sa vie, avec la survivance  son fils Albert, ce qui vaut, dit
Pacheco[141], mille ducats par an. En outre, il est probable, d'aprs ce
que rapporte Baldinucci[142], que le matre flamand emporta un grand
nombre de commandes du roi et du comte-duc, tant pour des tableaux, que
pour des cartons de tapisseries.




CHAPITRE XI

     Voyage de Velasquez en Italie.--Ses tudes  Rome, tableaux qu'il
     excute dans cette ville.--Accueil qu'il reoit du roi  son
     retour.--Indication de quelques-uns de ses ouvrages.

1629--1631


La liaison qui s'tait tablie entre Velasquez et Rubens, pendant le
sjour de ce dernier en Espagne, dut beaucoup profiter  l'lve de
Pacheco.  cette poque, le peintre d'Anvers tait dans toute sa gloire:
la fcondit de son imagination, la facilit prodigieuse de son pinceau,
l'clat de son coloris, frapprent, sans nul doute, son jeune mule, non
moins que la varit de ses connaissances et la supriorit de son
esprit. Comme Rubens avait fait un trs-long sjour en Italie, et qu'il
admirait avec passion les oeuvres des matres de ce pays, et surtout
celles du Titien, on doit croire qu'il engagea vivement le peintre
espagnol  visiter cette contre, pour y tudier,  la source mme de la
peinture chez les modernes, toutes les beauts de cet l'art. Depuis
longtemps Velasquez, avait form le projet de faire ce voyage; mais il
lui fallait l'agrment du roi qui, aprs le lui avoir promis plusieurs
fois[143], ne pouvait se dcider  le laisser s'loigner. Aprs le
dpart de Rubens, Velasquez renouvela ses instances, et le roi finit par
consentir. Il lui donna mme pour son voyage quatre cents ducats
d'argent (_en plata_), lui faisant payer deux annes de son traitement.
Le comte-duc, lorsque Velasquez vint pour prendre cong, ajouta deux
cents autres ducats d'or, une mdaille avec le portrait du roi, et un
grand nombre de lettres de recommandation[144].

Velasquez partit de Madrid, par ordre du roi, avec le marquis de
Spinola, qui allait prendre le commandement des troupes espagnoles dans
le duch de Milan. Il gagna Barcelone, o il s'embarqua le jour de
Saint-Laurent (10 aot) 1629, et vint aborder  Venise. Il y fut log
dans le palais de l'ambassadeur d'Espagne, qui l'admit  sa table, et le
fit accompagner par ses domestiques, lorsqu'il sortait pour visiter la
ville et ses environs,  cause des troubles qui agitaient alors
l'Italie. Aprs un court sjour  Venise, il prit la route de Rome, par
Ferrare, o, selon Palomino[145], il ne s'arrta que deux jours pour
admirer les oeuvres du Garofolo. Pacheco raconte qu'il se prsenta dans
cette ville, chez le cardinal Sachetti, lgat du pape, et autrefois
nonce en Espagne, auquel il remit une lettre d'introduction d'Olivars.
Le cardinal accueillit le peintre de Philippe IV avec empressement; il
lui fit beaucoup d'instances pour qu'il loget dans son palais, pendant
le temps qu'il tudierait  Ferrare, et pour qu'il manget  sa table.
Velasquez s'en excusa modestement, en disant qu'il ne mangeait pas aux
heures ordinaires; mais que, nanmoins, si Son minence dsirait tre
obie, il changerait ses habitudes. Le cardinal ayant reu cette
rponse, envoya un gentilhomme espagnol, qui tait  son service, avec
ordre de se mettre  la disposition du peintre, de le faire servir de la
mme manire que s'il et mang  sa table, et de lui montrer les choses
les plus curieuses de la ville. Inform que le dpart de Velasquez
devait avoir lieu le lendemain, le prlat ordonna de commander des
chevaux et le fit accompagner pendant seize milles, jusqu' un pays
nomm Cento (la patrie du Guerchin). De l, Velasquez se dirigea, en
toute hte, vers Rome, en passant par Bologne et Lorte, mais sans s'y
arrter, et mme sans se donner le temps de remettre aux cardinaux
Ludovisi et Spada, qui se trouvaient dans la premire de ces villes, les
lettres de recommandation qui leur taient adresses.

Arriv  Rome, le peintre de Philippe IV fut reu avec beaucoup de
distinction par le cardinal Barberini, neveu du pape Urbain VIII, qui
lui offrit un logement dans le palais du Vatican, et lui fit donner les
clefs de plusieurs pices, dont la principale tait entirement peinte 
fresque de la main de Federigo Zucchero, avec des sujets tirs de
l'criture sainte, parmi lesquels on voit Mose devant Pharaon.
Velasquez refusa de loger au Vatican, pour ne pas tre seul; il se
contenta d'accepter l'offre qui lui fut faite de donner l'ordre aux
gardiens qu'on le laisst entrer sans difficult, toutes les fois qu'il
le voudrait, pour dessiner le _Jugement dernier_ de Michel-Ange, ou les
ouvrages de Raphal; et il vint tudier souvent ces peintures, avec
grand profit. Plus tard, charm par la situation du palais ou Vigne des
Mdicis, sur la Trinit des Monts, et croyant ce site trs-favorable 
l'tude pendant le printemps, parce qu'il s'tendait sur la partie la
plus leve et la plus are de Rome, et qu'il s'y trouvait un grand
nombre de statues antiques, il obtint la permission du grand-duc de
Florence, par l'intermdiaire de l'ambassadeur d'Espagne, le comte de
Monterey, de s'y tablir. Il y passa deux mois, jusqu' ce qu'une fivre
tierce l'eut oblig  chercher un refuge dans la maison du comte.
Pendant cette indisposition, l'ambassadeur, beau-frre d'Olivars, prit
le plus grand soin du peintre favori du roi son matre, et de son
premier ministre. Il lui envoya son mdecin le visiter, et voulut
supporter seul toutes les dpenses occasionnes par sa maladie. En
outre, il donna l'ordre de lui procurer tout ce qu'il pourrait demander,
vint le voir quelquefois, et envoya savoir souvent de ses nouvelles. Tel
est le rcit que Pacheco[146] fait du premier voyage de son gendre et de
son sjour  Rome.  part les tudes faites par Velasquez dans le
Vatican, Pacheco ne mentionne d'autres peintures de son gendre que son
propre portrait, donn  Pacheco lui-mme, et un portrait sur toile de
la reine de Hongrie, fille de Philippe III, que l'artiste fit  Naples,
o il alla s'embarquer, et qui tait destin au roi d'Espagne[147].
Palomino et d'autres biographes disent que Velasquez fit  Rome le
tableau de _Joseph vendu par ses frres_, et celui de _Vulcain averti
par Apollon de l'infidlit de Vnus_[148]. Palomino ajoute[149] que
Velasquez emporta ces deux tableaux en Espagne, o il les offrit au roi,
 son retour  Madrid, au commencement de 1631, aprs une absence de
dix-huit mois. Le roi les reut avec une grande satisfaction, et les fit
placer au _Buen Retiro_, d'o le _Joseph_ fut bientt transport 
l'Escurial dans la salle du chapitre.

C'tait d'aprs le conseil d'Olivars que Velasquez s'tait prsent
chez le roi, pour le remercier de ce qu'il avait bien voulu tenir la
promesse qu'il lui avait faite en partant, de ne se laisser _pourtraire_
par aucun autre artiste pendant son absence. Philippe IV, dit
Pacheco[150], se rjouit beaucoup de son retour, et la distinction ainsi
que la gnrosit avec lesquelles le traita un si grand monarque sont 
peine croyables. Il lui donna, dans sa galerie, un atelier dont il garda
la clef, venant le voir peindre presque tous les jours. Mais ce qui
dpasse tout ce qu'on pourrait imaginer, c'est que le roi, lorsque
l'artiste le peignit  cheval, posa, dans une seule sance, trois heures
de suite, de son plein gr et avec une vritable bienveillance.

Parmi les nombreuses rcompenses que ce prince lui donna dans l'espace
de six mois, Pacheco compte trois offices de secrtaires de la ville de
Sville, qui furent octroys au pre de Velasquez, et dont chacun valait
mille ducats par an. En moins de deux annes, le peintre de Philippe IV
reut un office de garde-robe (_guarda-ropa_), et celui d'aide de la
chambre (_ayuda de camara_), en 1638; l'honorant de la clef de
chambellan, distinction fort envie de beaucoup de cavaliers de l'habit
(de Santiago et de Calatrava). Pour moi, ajoute Pacheco[151],  qui
revient une si grande part de son bonheur, j'espre que, grce au soin
et  la ponctualit qu'il apporte chaque jour au service de Sa Majest,
il augmentera et amliorera son art, ainsi qu'il le mrite; et qu'il
recevra les prix et les rcompenses dus  son heureux gnie, dont les
qualits suprieures sauront le maintenir, sans aucun doute,  la
hauteur o il s'est lev maintenant. Ces souhaits du bon Pacheco, qui
terminent sa trop courte notice sur son lve et gendre, ont t
pleinement raliss. C'est  partir du retour de son premier voyage
d'Italie, que Velasquez a excut ses plus beaux ouvrages: d'abord, ses
portraits de cour, si brillants, si vrais, si originaux, si espagnols;
ensuite, ses tableaux de scnes intrieures du palais, comme ses
_Meninas_[152], o les usages, les costumes et les personnages du temps
sont rendus avec une perfection incroyable; ses compositions _di mezzo
carattere_, comme son tableau de _Las hilanderas_[153], dlicieuse scne
d'un naturel exquis, releve par les plus charmants dtails, et par une
admirable disposition de la lumire; enfin, ses tableaux d'glises, ses
paysages et ses _Bodegones_, scnes vulgaires dans le genre d'Adrien
Brawer ou de Van Ostade, mais traites, comme celles de Ribera, dans un
style tout espagnol. L'ensemble de ces oeuvres si diverses, mais toutes
galement remarquables, prouve que Philippe IV et son ministre ne
s'taient point tromps, lorsqu' l'apparition du portrait de Gongora,
ils avaient devin le gnie d'un grand matre.




CHAPITRE XII

     Artistes italiens au service de Philippe IV.--Juan Bautista
     Crescencio.--Pompeo Leoni.--Le Panthon de l'Escurial.--Le Buen
     Retiro.--Cosimo Lotti.--Baccio del Bianco.--Angel Michele Colonna
     et Agostino Mitelli.--Pietro Tacca et la statue questre de
     Philippe IV.

1621--1665


Depuis Charles-Quint et Philippe II, l'Italie tait en possession de
fournir un grand nombre d'artistes  la cour d'Espagne. Parmi ceux qui
furent employs avec honneur sous les rgnes de Philippe III et de son
fils, Juan Bautista Crescencio, que nous avons dj indiqu, mrite une
mention particulire. Il tait d'une noble famille romaine, et frre du
cardinal Crescenzi (Pietro Paolo). Il peignait d'une manire remarquable
des fleurs et des fruits, et Palomino[154] rapporte qu'il y avait de son
temps, au palais de Madrid, une toile qui donnait une haute ide de son
talent dans ce genre. Mais sa rputation, comme architecte, tait
beaucoup plus assure, et c'est  cet art que son nom doit d'tre
parvenu jusqu' nous. Le Baglione, dans sa notice sur Crescenzi[155],
rapporte qu'aprs avoir t fait, par Paul V, surintendant de la belle
chapelle Pauline,  Sainte-Marie-Majeure, et de tous les autres
travaux excuts par ordre de ce pontife, il fut emmen en Espagne, en
1617, par le cardinal Zappada, qui le recommanda au roi Philippe III.
Ayant prsent  ce prince quelques tableaux qui lui plurent, il fut
admis  concourir, avec d'autres artistes, au plan des tombeaux des rois
d'Espagne  l'Escurial. Le modle de Crescenzi fut expos avec les
autres, dans la galerie de ce palais, et le roi l'ayant jug le
meilleur, le chargea de l'excuter. Mais, comme il n'y avait sur les
lieux ni matriaux de bonne qualit, ni ouvriers assez capables,
Crescenzi retourna en Italie avec des lettres du roi adresses 
diffrents princes.  Florence, il engagea Francesco Generino,
sculpteur;  Rome, Pietro Gatto, Sicilien, graveur; Francuccio Francucci
et Clemente Censore, fondeurs; Giuliano Spagna, Gio. Bat. Barnici,
Siennois, et deux Flamands, doreurs. Revenu avec eux en Espagne, il mit
la main  l'oeuvre de la spulture royale, qu'on a nomme Panthon. C'est
une chapelle souterraine,  laquelle on descend par soixante degrs:
elle est entirement prive de la lumire du jour. Sa forme est
sphrique; en face de l'escalier est l'autel; au-dessus, un crucifix de
bronze de Pietro Tacca, dont nous parlerons bientt; tout autour, de
magnifiques ornements encadrent les tombeaux des rois d'Espagne, depuis
Charles-Quint. Chaque tombeau est spar du plus rapproch par des
doubles pilastres de brocatelle, au milieu desquels sont placs des
anges qui tiennent des torchres, au nombre de trente, comme les
tombeaux. L'oeuvre est d'ordre corinthien, et les ornements en bronze, du
Francucci et du Censore, sont enrichis d'or et d'argent.

Ce fut Pompeo Leoni, fils du graveur en mdailles et sculpteur, Leone
Leoni, d'Arezzo, dont nous avons racont ailleurs[156] la vie
aventureuse, qui fit toutes les statues de ces tombeaux, ainsi qu'un
grand nombre d'autres pour l'Escurial. Il avait galement travaill pour
des particuliers, et l'on cite de lui la statue du duc de Lerme, faisant
partie du tombeau de ce ministre de Philippe III, dans l'glise de
Saint-Paul,  Valladolid[157].

Le Panthon de l'Escurial, commenc vers 1619, ne fut achev qu'en 1654.
Sa conscration fut faite le 15 mars de cette anne, avec la plus grande
pompe, en prsence du roi et de toute sa cour. Lorsque les corps de
Charles-Quint, de son fils, de son petit-fils, et des reines qui avaient
continu cette race royale, eurent t descendus dans la chapelle, et
dposs, chacun  sa place, dans de magnifiques sarcophages de porphyre,
un frre hironimite pronona une loquente oraison funbre, sur ce
texte tir d'zchiel: _ vous, ossements desschs, coutez la parole
du Seigneur_[158].

Pour rcompenser les services de Crescenzi, Philippe IV l'honora de
l'habit de Santiago et du titre de marquis de La Torre, et le nomma
surintendant des travaux faits dans les palais et Alcazars. Suivant le
Baglione, ce fut Crescenzi qui donna le plan du _Buen Retiro_, d'ordre
dorique, que le comte-duc fit btir et qu'il offrit au roi, presque
aussitt aprs son avnement  la couronne. Ce prince fit  ce palais
quelques augmentations, et il leva en outre, au milieu des agrables
jardins qui l'entourent, les deux pavillons appels les Hermitages de
Saint-Antoine et de Saint-Paul, qu'il fit dcorer de fresques.--Nous
ignorons si Crescenzi fut galement l'architecte de l'glise de
Saint-Isidore, construite par ordre de Philippe IV, et qui est, encore
aujourd'hui, le monument religieux le plus imposant de Madrid.--Selon
Palomino, le Crescenzi mourut dans cette ville en 1660,  l'ge de
soixante-cinq ans environ, et le Baglione ajoute qu'il fut enterr en
grande pompe dans l'glise _del Carmine_.

Cosimo Lotti, peintre, architecte et ingnieur, tait un Florentin,
lve de Bernardino Poccetti, qui fut d'abord employ par le grand-duc
Cosme II,  restaurer les fontaines de sa villa de Pratolino, et
spcialement toutes les statues et figures que l'eau fait mouvoir. Il
excuta ensuite pour les jardins du palais Pitti, des groupes, une
barque et d'autres jets d'eau qui paraissaient de merveilleuses
inventions  cette poque. En 1628, Philippe IV dsirant ajouter un
thtre au palais du _Buen Retiro_, demanda au duc de Toscane un artiste
capable, non-seulement de donner le plan et de diriger la construction
de cet difice, mais aussi d'inventer et de faire mouvoir les
dcorations et les machines ncessaires aux reprsentations. Le
grand-duc, aprs avoir consult Giulio Parigi, architecte alors en
grande rputation  Florence, choisit Cosimo Lotti, et lui proposa de se
rendre en Espagne, ce que celui-ci accepta, emportant avec lui
quelques-unes de ses inventions. Ds qu'il fut arriv  Madrid, le roi
s'empressa de lui faire commencer la construction du thtre. Cosimo le
disposa attenant au palais, de telle sorte, que de l'appartement du roi,
on avait la vue de toute la scne, et que l'on pouvait galement bien
voir et entendre les comdies. Comme le fond de la scne s'ouvrait sur
la campagne, l'architecte put facilement y disposer les dessous et les
gradins pour manoeuvrer les machines. Il russit tellement bien, que pour
faciliter aprs lui les changements de dcorations, il composa un livre
orn de dessins et contenant toutes les explications ncessaires. Le roi
lui avait accord un traitement considrable, et lui avait donn un
logement dans les dpendances du palais[159].

Carducho[160] dcrit en ces termes une reprsentation donne par Cosimo
Lotti devant la cour, et dans laquelle il fut tmoin d'une des plus
singulires inventions de cet ingnieur.--Devant les fentres des
votes de l'appartement du roi, on avait dispos, dit-il, un thtre
portatif en planches, pour donner une reprsentation des machines, dans
laquelle Cosimo Lotti, fameux ingnieur florentin, envoy par le
grand-duc de Toscane au service de Sa Majest, a donn une exhibition de
ses tonnantes et admirables inventions. Pour montrer son talent,
lorsqu'il fut arriv, il fit une tte de satyre, d'un travail
remarquable, laquelle avec un air froce, remue les yeux, les oreilles,
les cheveux, et ouvre la bouche avec tant de force et en poussant un tel
cri, qu'elle pouvante et frappe de stupeur quiconque n'a pas t averti
 l'avance. C'est ainsi, qu'en ma prsence, un homme qui ne s'attendait
pas  cet horrible cri, fut pris d'une telle frayeur, qu'il se prcipita
d'un bond  plus de quatre pas. On ignore si la tte qu'avait fabrique
Albert le Grand tait aussi tonnante que celle-ci. Cosimo donna une
reprsentation au palais, o l'on voyait la mer agite d'une telle
manire, et avec un tel effet, que ceux qui en taient tmoins furent
obligs de sortir avec le mal de coeur (_collo stomaco alterato_), comme
s'ils eussent t rellement sur mer, ainsi qu'il parut chez plusieurs
dames, de celles qui assistrent  cette fte.

Ce n'est pas tout: Cosimo ayant offert au roi sa fameuse tte de satyre,
la reine la fit voir  quelques-unes de ses dames, en leur inspirant la
crainte que cette tte ne ft une invention surnaturelle, qui avait la
facult d'espionner la conduite et les paroles des courtisans, pour
tout rapporter au roi ou  elle-mme. Cette explication leur inspira une
telle frayeur, qu'elles n'osaient plus se risquer  parler, afin de
n'tre point entendues par cette tte[161].

Philippe IV fut tellement satisfait des reprsentations donnes par
Cosimo Lotti, qu'il lui fit cadeau des machines et des costumes employs
dans l'une d'elles. L'artiste voulut appeler alors le public  juger de
ses tonnantes inventions. Il fit payer un droit d'entre, et gagna, dit
Baldinucci[162], plus de deux mille cus. Cosimo ne se bornait pas 
diriger les reprsentations thtrales: il composait des pices
burlesques, et jouait lui-mme, avec beaucoup de succs, les personnages
les plus ridicules de ses pices. Il conserva longtemps l'emploi
d'ingnieur du roi d'Espagne, et mourut  Madrid dans un ge avanc.

Pour le remplacer, en 1650, ce prince demanda un autre artiste au
grand-duc de Toscane, qui lui envoya Baccio del Bianco, lve de Jean
Bilivert, peintre, ingnieur et architecte, comme Cosimo Lotti. Il
dessinait trs-facilement  la plume, et russissait  faire des charges
ou caricatures, dont la vue, selon Baldinucci[163], amusait beaucoup le
grand-duc Cosme III. Baccio quitta Florence le 8 dcembre 1650, et
s'achemina par Gnes, o il fut reu avec honneur par les Spinola, qui
le logrent dans leur palais pendant un mois, en attendant que le
temps lui permt de s'embarquer pour Alicante. Baccio mit ce sjour 
profit, en dessinant  la plume sur parchemin, pour ses illustres htes,
une _Suzanne au bain avec les vieillards_, figures qui avaient une palme
de hauteur.  son dpart, il reut de nombreux cadeaux, entre autres du
velours et du drap pour monter sa garde-robe. Arriv  Madrid, il eut
bientt gagn les bonnes grces du roi, par son talent  disposer les
dcorations de son thtre, et  faire mouvoir les machines. S'il faut
en croire Baldinucci, les plus grands seigneurs de la cour ne
ddaignaient pas de l'aider eux-mmes  faire marcher, et  changer les
dcorations  son coup de sifflet. Une comdie reprsente  l'aide de
ces auxiliaires, eut un tel succs, qu'il fallut la rpter trente-six
fois de suite, et le roi, en tmoignage de toute sa satisfaction,
s'empressa d'offrir  Baccio mille ducats d'or. Lors de l'incendie du
palais de Madrid, notre ingnieur se distingua par sa prsence d'esprit,
et sauva les btiments voisins, en faisant la part du feu. Le roi
l'ayant charg de reconstruire ce qui avait t brl, il poussa les
travaux avec une grande activit, en sorte qu'au bout de six mois, tout
tait compltement rpar. Il dessina aussi pour le roi des jardins,
dans le got de ceux du palais Pitti ou de la villa Pratolino, prs de
Florence. Il avait su gagner la bienveillance de don Louis de Haro, qui
tait alors premier ministre de Philippe IV, et ce favori ne ddaigna
pas de venir souvent le voir, pendant plusieurs maladies qu'il fit 
Madrid. Aprs avoir pass six annes au service de Philippe IV, Baccio
mourut des suites d'une saigne, et l'on crut alors que cette opration
avait t faite avec un fer empoisonn,  l'instigation d'un de ses
ennemis[164].

Palomino rapporte[165], qu' son second voyage en Italie, excut en
1648, Velasquez, en passant par Bologne, conclut un arrangement avec
Angel Michele Colonna et Agostino Mitelli, pour les engager  venir en
Espagne. Passeri[166], qui a consacr  ces deux artistes une notice
dtaille, et qui a d tre mieux inform, attribue au prince-cardinal,
Jean-Charles de Mdicis, la conduite de la ngociation qui attacha ces
deux artistes au service de Philippe IV. Ils taient tous deux Bolonais,
et lis de la plus troite amiti,  ce point qu'ils travaillrent toute
leur vie ensemble et aux mmes ouvrages, sans le moindre nuage. Mitelli
peignait des ornements et des perspectives d'architecture, et Colonna y
disposait des figures. Ils excellaient dans ce genre de travail, qu'ils
prparaient de concert et excutaient en commun, et bientt leur
rputation s'tendit par toute l'Italie. Ils peignirent d'abord 
Bologne, ensuite  Modne,  Florence et  Rome,  Forli et dans
beaucoup d'autres lieux, glises, clotres, couvents, palais, villas.
Dans toutes ces entreprises, ils montrrent quelle puissance pouvait
avoir une si complte union. Mitelli en a laiss un touchant tmoignage
 Bologne, dans les fresques dont il couvrit toute une grande cour de la
maison de son camarade Colonna, et qui reprsentaient des perspectives
et des ornements dus  la fantaisie de son imagination[167]. Le mme
artiste peignit galement un grand nombre de dcorations pour les pices
reprsentes  Bologne: comme aussi des tableaux  la gouache, dont les
figures furent peintes par son fils, qui ne manquait pas de talent dans
ce genre.

Lorsque Mitelli et Colonna furent entrs au service du roi d'Espagne, la
premire oeuvre qu'ils entreprirent fut une faade dans le jardin de ce
prince, avec trois perspectives peintes  la vote, dans le palais mme
 Madrid. Dans la premire, ils reprsentrent la _Chute de Phaton_;
dans la seconde, l'_Aurore_, et dans la troisime, la _Nuit_. Ils
peignirent ensuite dans le mme palais une grande salle octogone avec
tant de verve, une si grande richesse d'ornements, une fantaisie
d'invention si capricieuse, que Philippe IV, charm de ce beau travail,
allait les voir  l'oeuvre deux fois par jour, et quelquefois mme
montait sur l'chafaudage o ils peignaient, et causait avec eux
familirement, traitant, disait-il, comme on le devait, avec honneur
et bienveillance, ces braves Italiens. Lorsque ce travail fut termin,
le roi, pour montrer sa grande satisfaction, voulut donner dans cette
salle sa premire audience de rception  l'ambassadeur de France, le
duc de Grammont, qui venait lui demander pour Louis XIV la main de
l'infante Marie-Thrse d'Autriche. Protgs par le marquis d'Heliche,
fils de don Louis de Haro, les deux Bolonais furent employs ensuite au
_Buen Retiro_, o ils peignirent la vote d'une loge. Ils en dcorrent
les murailles latrales avec des ornements d'architecture, qu'ils
disposrent en perspective fuyante, selon les rgles de l'art, avec les
proportions convenables, et ils y introduisirent des jeux d'enfants et
de satyres, avec des guirlandes de fleurs, de fruits et diffrents
ornements, imitant des bas-reliefs et des feuillages. Au milieu de la
vote, o ils avaient peint une vue du ciel, ils reprsentrent
l'_Aurore enlevant Cphale_. Le Mitelli peignit ensuite un casino pour
le mme marquis d'Heliche, et ce fut le dernier ouvrage cr par son
ingnieux pinceau; car, surpris par une grave maladie, il ne tarda pas 
succomber  Madrid, en 1660,  l'ge de cinquante et un ans, laissant
dans ce pays son ami Colonna, seul et inconsolable. Le Mitelli a grav 
l'eau-forte des fantaisies et des caprices, ainsi qu'un livre de frises
et autres ornements d'architecture, estim des matres en cet
art[168].

Un autre artiste italien, plus clbre que les prcdents, Pietro
Tacca[169], de Carrare, sculpteur, fut galement occup par les rois
Philippe III et Philippe IV, mais sans aller en Espagne. Il fut lve de
Jean de Bologne, et aprs le dpart pour la France, en 1601, de son
camarade Pietro Francavilla, il occupa la premire place dans l'atelier
de son matre, devenu vieux, et lui rendit les plus importants services.
Sous la direction de cet illustre artiste, le Tacca ne tarda pas 
acqurir une grande habilet pour le dessin, le model, le moulage et
surtout la fonte des mtaux; car Jean de Bologne aimait  excuter ses
ouvrages en bronze. Aprs sa mort, arrive  Florence le 14 aot 1608,
le Tacca fut jug digne de le remplacer, comme statuaire en titre du
grand-duc Cosme II, emploi dont il reut le brevet officiel l'anne
suivante.  partir de cette poque, il put  peine suffire aux commandes
qui lui arrivaient, non-seulement de l'Italie, mais de toutes les
parties de l'Europe. Jean de Bologne avait commenc, en 1604, le cheval
sur lequel devait tre place la statue de notre roi Henri IV: ce fut le
Tacca qui termina le cheval et la statue. Cet ouvrage tait entirement
achev en 1611; il fut envoy en France, par Livourne, le 30 avril 1613,
mais il ne parvint  Paris que vers la fin de juin 1614. Le pidestal en
marbre, destin  recevoir la statue, avait t dcor de bas-reliefs
excuts par le Florentin Francesco di Bartolommeo Bordoni, sur les
dessins du Cigoli. La reine Marie de Mdicis, dans une lettre du 10
octobre 1614, remercia le Tacca, au nom du roi son fils et au sien, de
la belle statue de bronze qu'elle venait de recevoir, laquelle tait
digne, disait-elle, de celui qu'elle reprsentait.--Cette statue, l'une
des meilleures du statuaire, aprs avoir fait l'ornement du Pont-Neuf
pendant cent soixante-dix-huit annes, n'a pas trouv grce devant la
barbarie rvolutionnaire de 1793.

Le Tacca fut galement charg de terminer la statue questre de Philippe
III, que son matre avait laiss inacheve. Elle fut envoye en Espagne
en 1616, mais sans que le Tacca quittt Florence; il la confia aux soins
d'un de ses parents, Antonio Guidi, qui avait dj conduit en France
celle de Henri IV. Douze ans plus tard, Olivars ayant voulu faire
couler en bronze une statue questre colossale de Philippe IV, auquel il
avait dcern le nom de Grand, fit crire par ce prince  madame de
Lorraine, pour obtenir du grand-duc, son mari, l'autorisation de charger
le Tacca de cette entreprise. Ce prince, non-seulement y consentit, mais
il voulut faire lui-mme les frais de cette statue, qu'il se rserva
d'offrir au roi d'Espagne. Le Tacca reut donc l'ordre de cesser tout
autre travail, et de mettre la main  ses modles. Il les avait dj
fort avancs, soit en cire, soit en terre, lorsqu'on lui reprsenta
qu'il serait fort agrable au roi, de ne point voir le cheval dans la
pose de ceux de toutes les autres statues questres; c'est--dire, non
comme s'il marchait au pas, mais comme s'il tait lanc au galop et se
cabrait. Avant d'tudier cette pose, alors toute nouvelle et qui passait
pour impossible  excuter, le Tacca voulut avoir un modle en petit du
cheval et du cavalier dans cette attitude. Sachant que Rubens tait
alors  Madrid, il crivit dans cette ville, pour qu'il lui ft envoy
de la main de cet artiste. Au bout de quelques semaines, on lui adressa
une toile d'environ une brasse et demie, sur laquelle taient
reprsents le cheval et la personne du roi, peints, d'aprs nature, de
la main mme de Rubens. Non satisfait de ce premier modle, le Tacca,
pour mieux rendre encore la ressemblance de Philippe IV, redemanda un
nouveau portrait de ce prince, de grandeur naturelle, du pinceau du mme
artiste, portrait qui lui fut galement envoy[170].

Restait l'excution du cheval et de la statue, de grandeur colossale.
Nous avons dj dit qu'on regardait alors comme impossible de faire
tenir en l'air, en se cabrant sur ses pieds de derrire, un cheval
portant le poids norme d'une masse de bronze, trois ou quatre fois plus
grande que nature. Les gens du mtier taient unanimes pour dire que,
dans cette attitude, le cheval portant  faux, ne pourrait se tenir en
quilibre avec son cavalier. Le Tacca partageait cette apprhension,
car, pour rsoudre la difficult, il n'hsita pas  s'adresser au
clbre Galile, le plus savant mathmaticien et gomtre de sa patrie
et de son sicle. Cet homme illustre suggra au sculpteur un moyen
facile de rsoudre le problme, sans qu'il y part, et sans nuire  la
beaut de l'oeuvre: il fit poser les jambes de derrire du cheval sur un
plan carr, tabli de biais,  l'un des cts duquel il fixa une poutre
ou forte barre de fer, qui s'tendait dans presque toute la longueur du
cheval, et s'enfonait en terre, pour empcher que la tte et les pieds
de devant n'entranassent et ne fissent renverser la partie postrieure
du cheval ainsi que le cavalier[171]. Le Tacca, de son ct, combina le
poids des diverses parties de son groupe, de manire  en quilibrer
l'assiette. La statue, tant heureusement termine, fut expose 
Florence dans la maison de l'artiste, au grand tonnement de ses
envieux, et  l'admiration de tout le public. Mais le pauvre sculpteur
ne jouit pas longtemps de sa gloire; il mourut presque aussitt aprs
l'achvement de son oeuvre, le 26 octobre 1640. Baldinucci[172] donne 
entendre que sa fin fut hte par les contrarits qu'il prouvait
depuis longtemps de la part d'un des ministres du grand-duc. Il fut
inhum avec honneur  l'_Annunziata_, dans la mme chapelle et dans le
mme lieu que son matre Jean de Bologne[173].

Ce fut son fils an Ferdinand, qui avait tudi la sculpture et la
fonte sous la direction de son pre, qui fut charg de conduire la
statue questre de Philippe IV  Madrid. Il l'offrit au roi d'Espagne,
au nom du grand-duc, et la plaa, en 1641, sur le pidestal qui lui
avait t prpar devant la faade principale du Buen Retiro, d'o elle
a t loigne en 1844, pour tre reporte sur la place spacieuse, en
face du palais de Philippe V.  cette poque, on a ajout deux
bas-reliefs, disposs sur les principaux cts du pidestal. L'un
reprsente Philippe IV donnant une mdaille  Velasquez; l'autre
rappelle la protection que ce prince accordait aux beaux-arts[174].

Si la statue du Tacca ne peut plus aujourd'hui exciter l'tonnement
que causa, lors de son exhibition, la vue d'un cavalier port sur un
cheval qui se cabre, elle mrite encore de fixer l'attention des
amateurs,  cause de ses belles formes et du fini de son excution. Que
ce soit Rubens ou Velasquez qui en ait donn le modle au statuaire
florentin, toujours est-il que celui-ci  parfaitement rendu l'ide du
matre. Aussi, ce groupe peut passer pour un des meilleurs, en ce genre,
que les modernes aient coul en bronze jusqu' ce jour.




CHAPITRE XIII

     Principaux artistes espagnols, du temps de Philippe IV.--Jos
     Ribera.--Francisco Herrera le vieux et son fils; Francisco
     Collants; Alonso Cano; don Bartolom Estevan Murillo; Juan
     Martines Muntas.

1621--1665


Si Philippe IV et son ministre appelaient en Espagne des artistes
trangers et les comblaient d'honneurs et de richesses, ils
encourageaient, avec un empressement plus vif encore et une faveur plus
marque, les artistes espagnols dont le talent pouvait rehausser l'clat
de ce rgne. Velasquez est un exemple frappant de la protection
extraordinaire que le roi et son favori aimaient  rpandre sur les
hommes d'un vritable mrite; mais cet exemple n'est pas le seul 
citer.

Ribera, bien qu'il ne vct pas en Espagne, et que son caractre
fougueux semblt le tenir loign de la faveur royale, ressentit
nanmoins les effets de la bienveillance de Philippe et d'Olivars. On
sait qu'il s'tait fix  Naples, o son talent le mit bientt en grande
rputation. Le comte de Monterey, beau-frre d'Olivars, vice-roi, le
logea dans son palais, lui fit de nombreuses commandes pour son matre,
et lui procura dans Naples mme des travaux considrables. Ribera
excuta plusieurs tableaux pour le comte, et ce seigneur les fit placer
ensuite dans le couvent des Augustines qui portait son nom, 
Salamanque. Il y avait, parmi ces ouvrages, une trs-belle _Conception_,
un _Saint Augustin_ et un _Saint Janvier_[175]. Mais, ce qui fait encore
plus d'honneur au vice-roi, c'est que la faveur qu'il accordait  Ribera
ne l'empcha pas de prendre sous sa protection spciale le timide
Dominiquin. On sait que l'Espagnolet et ses partisans voulaient obliger,
par leurs menaces, l'artiste bolonais  laisser inacheve la coupole du
trsor de Saint-Janvier, qu'il s'tait oblig d'achever dans un dlai
fix, ainsi que nous l'avons racont ailleurs[176]. Mais, aprs le
remplacement de Monterey par le duc de Mdina de las Torres, le
Zampieri, perscut et domin par la peur d'tre assassin, s'enfuit
furtivement de Naples, et laissa le champ libre  ses ennemis[177].
Lanfranc, qui le remplaa en 1641 dans les travaux de la coupole de
Saint-Janvier, pour gagner les bonnes grces du duc, fit le portrait de
sa femme[178]; mais bientt Ribera reprit le dessus et rgna en matre 
Naples, jusqu' sa mort, arrive dans cette ville en 1656. Cet artiste
excellait  rendre les scnes vulgaires  la manire du Carravage, son
matre. Mais, lorsqu'il voulait s'lever jusqu' la reprsentation de
sujets tirs de l'Ancien ou du Nouveau Testament, son style rappelait
trop les types grossiers qui lui servaient de modles. Aussi, malgr
l'clat d'un coloris vigoureux, ses grandes compositions manquent
compltement d'idal, dfaut  peu prs gnral  toute l'cole
espagnole.

Francisco de Herrera, surnomm le Vieux, peintre, architecte et
statuaire en bronze, naquit  Sville, et, selon Palomino[179], fut
lve de Pacheco; il a beaucoup travaill dans cette ville, o il resta
jusqu'en 1640. On a racont[180] qu'il avait t accus de fabrication
de fausse monnaie, et que le roi Philippe IV, en considration de son
tableau de _Saint-Hermenegildo_, dans l'glise de ce nom,  Sville, lui
avait fait grce, dans une excursion qu'il fit en 1624  travers
l'Andalousie. Quoi qu'il en soit, Herrera quitta Sville en 1640, et
vint se fixer  Madrid, o il travailla beaucoup pour les glises, les
couvents et l'Escurial. Palomino donne une indication dtaille de ses
oeuvres. Il peignait  fresque avec une facilit singulire, qui rappelle
quelquefois la manire du Tintoret. Herrera emptait tellement ses
toiles, que ses figures paraissent comme perdues au milieu de la
couleur; mais son coloris, sombre et vigoureux, donne une haute ide de
son talent[181]. Il a grav lui-mme quelques-unes de ses compositions.
Herrera le Vieux mourut  Madrid, en 1656, laissant un fils, qui fut
peintre du roi, architecte et inspecteur principal (_maestro mayor_),
des oeuvres royales.

Ce fils tait un artiste d'un grand talent, comme son pre; il avait
tudi  Rome, et il excellait  peindre des sujets de pche, ce qui lui
avait fait donner dans cette ville le surnom de l'_Espagnol aux
poissons_. Revenu dans sa patrie, il se livra presque exclusivement,
comme les autres artistes de ce pays,  la peinture des sujets
religieux. En sa qualit d'architecte, il fit un grand nombre de
retables pour les principaux autels des glises de Sville et de Madrid,
et les ornements dont il les dcora furent extrmement admirs. Il les
enrichissait aussi de ses tableaux, et celui qui passe pour son meilleur
ouvrage, _Saint-Hermenegildo_, fut peint et plac par lui dans le
retable du matre-autel des Carmlites dchausses de Madrid[182].

Il ne parat pas que Herrera le Jeune ait t dans les bonnes grces du
comte-duc, si l'on ajoute foi  l'anecdote suivante, raconte par
Palomino[183]. Olivars l'avait fait avertir qu'il viendrait voir ses
tableaux, et lui avait demand d'exposer les meilleurs, afin qu'il pt
en choisir quelques-uns, ce que le peintre s'tait empress de faire.
Cependant, le comte-duc tant venu, se mit  les critiquer, et en
choisit d'autres que le peintre estimait moins bons. Bless de cette
manire d'agir, Herrera le Jeune peignit un singe qui, se trouvant au
milieu d'un parterre de fleurs, parmi lesquelles brillent de magnifiques
roses, prfre cueillir une tte de chardon qui le rend fier et joyeux.
L'artiste avait compos ce tableau dans l'intention de l'offrir au
comte-duc. Mais, un de ses amis, don Antonio de Soto-Mayor, qui tait
fort prudent, dit Palomino, lui reprsenta les fcheuses consquences
qui pourraient en rsulter pour lui; il rsolut donc de garder cette
toile, et d'offrir  Olivars un autre ouvrage. Suivant Palomino,
Herrera le Jeune mourut  Madrid, en 1685,  l'ge de soixante-trois
ans[184].

Francisco Collants, n  Madrid, fut un excellent paysagiste; mais ses
vues de la campagne ne se bornaient pas  la reprsentation de la nature
morte: il savait les animer par des scnes tires de l'criture sainte.
C'est ainsi qu'il peignit pour le Buen Retiro une _Rsurrection des
Morts_, traite d'une manire vigoureuse, et dans laquelle il s'est
inspir de la vision d'zchiel. On y voit, dit le Catalogue du muse
de Madrid, o ce tableau est maintenant expos[185], sur un fond tout
couvert de grandes fabriques en ruine, dont les dbris sont sems sur le
sol, la terrible scne de la fin du monde et de l'anantissement de
l'humaine grandeur. Les cadavres abandonnent leurs spulcres, envelopps
de leurs linceuls, et dirigent leurs regards tonns vers l'clat
sinistre qui apparat dans le ciel. Ce tableau, selon Palomino[186],
rempli d'imagination, est excut avec une grande habilet. Suivant le
mme biographe, Collants peignait aussi des scnes familires de
boutiques et de cabarets (_bodegoncillos_); et il dclare en avoir vu
plusieurs excellentes entre les mains d'un amateur. Francisco Collants
mourut  Madrid, en 1656,  l'ge de cinquante-sept ans.

Parmi les artistes espagnols qui vcurent du temps de Philippe IV,
Palomino cite encore Pedro Obregon, lve de Carducho, Bartolommeo
Roman, Juan Van der Hamer y Lon et Juan de la Curte, tous de Madrid.
Mais, comme aucun ouvrage de ces peintres n'est expos au _Real Museo_,
nous nous bornerons  indiquer leurs noms, en renvoyant  Palomino
pour avoir quelques explications sur leurs travaux.

Nous nous arrterons sur un artiste, peintre, sculpteur et architecte,
et l'une des gloires de l'cole espagnole, dont le nom et les oeuvres ne
sont point ignors de ce ct des Pyrnes.

Alonso Cano naquit  Grenade, en 1600, et apprit les lments
d'architecture de Michel Cano, son pre; plus tard, il tudia la
peinture  Sville, dans l'atelier de Pacheco, peut-tre avec Velasquez,
o il ne passa que neuf mois; il alla ensuite continuer ses tudes dans
l'cole de Juan de Castillo, d'autres disent de Herrera le Vieux. Ds
l'ge de vingt-quatre ans, il peignit  Sville plusieurs tableaux pour
des couvents et des glises. Il fit,  la mme poque, pour la ville de
Nebrij, dans la cathdrale, un grand retable, pour lequel il excuta de
sa main trois statues en bois plus grandes que nature, qui lui firent
beaucoup d'honneur; tellement, que des artistes flamands vinrent copier
celle de la Vierge, pour la reproduire dans leur pays[187]. Sa
rputation parvint bientt  la cour, et le comte-duc le fit venir 
Madrid. C'est alors que, plac sur un plus vaste thtre, il donna des
preuves d'un gnie aussi vigoureux qu'original. Un de ses premiers
ouvrages, fut le clbre tableau du _Miracle du puits de Saint-Isidore_,
plac dans le second compartiment du matre-autel de l'glise
paroissiale de cette ville; peinture, dit Palomino, excute avec
tant de grce, dessine et colorie avec tant de beaut, qu'elle est
elle-mme un vrai miracle. Voulant lui tmoigner sa haute satisfaction,
Philippe IV le nomma, en 1628, sur la recommandation d'Olivars,
inspecteur ou architecte principal (_maestro major_) des oeuvres royales,
et bientt aprs il lui confra le titre de peintre du roi, en le
choisissant comme matre de dessin de l'infant don Balthazar Carlos.
Palomino[188] raconte, en outre, que ce prince le nomma chanoine _minor_
de la cathdrale de Grenade, canonicat qui valait une prbende ou
bnfice ecclsiastique, et qu'il rpondit au chapitre qui lui faisait
des remontrances sur le peu d'instruction de l'artiste: Si ce peintre
tait un savant, qui sait s'il ne pourrait pas devenir archevque de
Tolde? Je puis faire des chanoines autant et comme il me plat; mais
Dieu seul peut faire un Alonso Cano. Les oeuvres de ce matre taient
rpandues dans toute l'Espagne, particulirement dans l'Andalousie, 
Valence,  Tolde, Alcala de Henars et  Grenade o il mourut, en 1676,
 soixante-seize ans. Le muse de Madrid en possde un certain nombre,
qui donnent une haute ide de son gnie. Moins fougueux que Ribera,
moins suave que Murillo, il brille par une grande puret de dessin, une
navet toute naturelle, un ordre et une harmonie qu'on ne saurait trop
admirer.

Don Bartolomeo Estevan Murillo, est galement au nombre des artistes qui
rendirent clbre le rgne de Philippe IV. Il naquit en 1613  Pilas,
ville loigne de cinq lieues de Sville, et fut lve de Juan de
Castillo. Ayant appris de ce matre tout ce qu'il pouvait enseigner,
pour s'exercer la main[189] et s'habituer aux grandes compositions, il
se mit  peindre pour le commerce, et fit une suite de tableaux
destins, comme cargaison,  l'Amrique. Il passa ensuite  Madrid, o,
avec la protection de Velasquez, il put visiter plusieurs fois toutes
les peintures remarquables, alors en trs-grand nombre, que renfermait
l'Escurial, et celles qui se trouvaient dans les autres palais du roi et
dans les collections particulires. Il copia beaucoup d'ouvrages de
Titien, Rubens, Van Dyck, exercice qui lui fut fort utile pour amliorer
son coloris: il ne ddaigna pas non plus de dessiner les statues que
renfermaient les palais royaux. Enfin, il tudia sous la direction de
Velasquez, dont la grande manire et la correction lui furent
trs-profitables. Il retourna ensuite  Sville, o il passa la plus
grande partie de sa vie. Nous ne trouvons nulle part que ses dbuts,
comme ceux de Velasquez, aient t encourags soit par le roi, soit par
Olivars. Murillo n'a jamais visit l'Italie; c'est donc, comme notre
Lesueur, un artiste entirement de son pays. Aussi, Palomino, trs-fier,
en bon Espagnol, du gnie du chef de l'cole de Sville, fait
remarquer, avec satisfaction, que les artistes de son pays n'avaient pas
besoin de quitter leur patrie pour trouver les tableaux, les fresques,
les statues, les gravures et les livres les plus remarquables,  l'aide
desquels il leur tait facile d'acqurir toutes les connaissances qu'un
artiste peut dsirer.--Nous n'avons point  faire ici l'loge de
Murillo: son gnie brille d'un vif clat au-dessus de presque tous les
peintres, ses compatriotes. On peut mme dire qu'il n'a pas d'gal en
Espagne, dans les grandes compositions tires de la Bible, de l'vangile
ou de la Vie des saints, telles que son _Mose frappant le rocher_; sa
_Multiplication des pains dans le dsert_, et son _Extase de saint
Antoine de Padoue_[190]. Il est incomparable pour rendre l'tat
extatique qu'il prte  plusieurs de ses saints, comme aussi pour
clairer et reprsenter les scnes de visions miraculeuses. L'ordre de
ses compositions, l'harmonie qui rgne dans toutes leurs parties, la
douceur, la suavit, la transparence de son pinceau, font des tableaux
de ce grand artiste des oeuvres  part dans l'art espagnol, o l'on
rencontre quelquefois l'idal exprim avec la sublimit des Italiens les
plus purs. Mais ce n'est pas cette qualit qu'il faut chercher dans ses
ouvrages; elle n'est qu'une rare exception chez cet artiste, et quoique
ses types ne soient pas aussi vulgaires que ceux reprsents par ses
compatriotes, on y rencontre presque toujours la nature espagnole dans
toute sa vrit. Murillo excuta ses oeuvres les plus remarquables de
1660  1685, alors qu'il tait dans toute la maturit de l'ge et du
talent, et bien qu'il appartienne par ses commencements au rgne de
Philippe IV, on peut dire que c'est surtout sous son successeur qu'il a
donn les plus grandes marques de son gnie.

Sans vouloir tablir une comparaison entre Velasquez et Murillo, et
rabaisser l'un aux dpens de l'autre, ce que nous croirions indigne du
respect que l'on doit  deux hommes d'une si prodigieuse supriorit,
nous ne pouvons nous empcher de dire que le talent de Murillo fut
beaucoup moins vari que celui de son matre.--Tandis que Velasquez
excelle  la fois dans le portrait, le paysage, les scnes familires et
triviales, les reprsentations de sujets _di mezzo carattere_, tels que
ses _Hilanderas_ et ses _Meninas_, enfin les tableaux de saintet,
Murillo a concentr presque tout son gnie  peindre des sujets
chrtiens, entran sans doute  la recherche de l'idal, qui
l'loignait des choses de ce monde. Aussi, a-t-on dit avec
justesse[191]: que Velasquez est le peintre de la terre et Murillo le
peintre du ciel. Mais quelle gloire, pour un seul rgne, d'avoir
possd ces deux artistes, accompagns de Ribera et d'Alonzo Cano, et
d'avoir galement profit du gnie de Rubens! Il faut remonter aux
plus grandes poques de l'art en Italie, pour retrouver une semblable
runion d'hommes de gnie. Sans doute, Philippe IV et son ministre ne
crrent pas ces talents prodigieux; mais, comme les Mdicis  Florence,
comme Jules II et Lon X  Rome, comme plus tard Louis XIV et Colbert en
France, ils contriburent puissamment, par des encouragements donns 
propos, au dveloppement extraordinaire que l'art de la peinture prit en
Espagne pendant la premire moiti du dix-septime sicle, et  l'clat
qu'il rpandit sur ce pays.

Bien que la statuaire ne brillt pas au mme degr, il ne faut pas
oublier nanmoins que la sculpture en bois fut galement trs-cultive
sous Philippe IV. La construction et l'ornementation des magnifiques
retables des cathdrales, des glises et des couvents, permettaient aux
artistes d'y placer, comme le fit plusieurs fois Alonzo Cano, des
statues de saints, de la Vierge, du Christ en croix et d'autres oeuvres
de cet art particulier  l'Espagne, que Palomino et les autres auteurs
de ce pays appellent la _Talla_. Parmi les artistes qui se livraient
avec un vritable talent  ce genre de sculpture, on doit citer en
premire ligne Juan-Martins Muntas, de Sville. Si l'on en croit la
tradition, ce _tallador_ ne se bornait pas  travailler le bois; il
tait galement fondeur en bronze, et c'est  lui qu'on attribue, ainsi
que nous l'avons rapport, les modles en petit de la statue questre de
Philippe IV, que le Tacca excuta en grand  Florence, comme on l'a vu
plus haut[192]. Palomino[193] cite de Muntas une statue de
Jsus-Christ, nomme la _Passion_, qui se trouvait de son temps
(1653-1726), dans le couvent royal de la Merci de Sville, laquelle,
dit-il, a une telle expression de douleur, qu'elle rchauffe la dvotion
des coeurs les plus tides... Il cite galement d'autres figures de ce
matre, dont il fait un si grand loge. Mais nous devons faire
remarquer, qu'il en est de Muntas comme de tous les autres statuaires
espagnols, dont aucun ouvrage n'est inspir soit par la mythologie, soit
par l'histoire grecque ou romaine. L'illustre Berrugute travailla bien
 Rome sous la direction de Bramante, et avec le Sansovino, au premier
modle en cire qui ait t fait du Laocoon pour le jeter en bronze[194];
mais, rentr en Espagne, il abandonna toute tradition de l'antiquit,
pour traiter exclusivement des sujets autoriss par la religion
catholique, et cet exemple a t suivi par tous les sculpteurs espagnols
jusque vers le milieu du dernier sicle. Muntas mourut  Sville en
1640.

Tels taient les principaux artistes espagnols du temps de Philippe IV,
et l'on voit que si le roi et son ministre honoraient Velasquez d'une
faveur toute spciale, ils ne repoussaient point les autres, et se
montraient disposs  protger tous ceux qui donnaient des marques d'un
vritable talent.




CHAPITRE XIV

     Disgrce du comte-duc d'Olivars.--Histoire de son fils naturel
     Julien, d'aprs le pre Camillo Guidi.--Velasquez reste fidle au
     comte-duc.--Portrait inachev de Julien.

1643--1645


Ce n'est pas sans exciter autour de soi des haines profondes et des
inimitis irrconciliables, qu'on arrive au pouvoir suprme, et qu'on
est assez fort ou assez habile pour le conserver pendant un grand nombre
d'annes. Indpendamment des causes naturelles qui font que l'homme est
dispos  considrer son matre comme son ennemi, les vnements qui se
succdent avec le cours des annes, l'imprvu qui joue un si grand rle
dans ce monde, sont autant d'lments qui conspirent contre la dure de
toute puissance humaine.  une poque et dans un pays o l'influence des
grandes familles existait encore dans toute sa force, des rivalits,
d'autant plus  craindre qu'aucun grand pouvoir public ne venait en
amortir le choc, s'ajoutaient  ces causes gnrales d'opposition. Sous
un roi absolu, il suffit, pour obtenir le premier rang, de gagner la
faveur du prince: de l les intrigues, les menes, les influences
souterraines qui assigeaient les rois d'Espagne, depuis que
Charles-Quint avait de fait aboli les anciennes corts. Olivars le
savait bien; aussi, pour assurer son crdit, avait-il pris soin
d'loigner de Philippe IV toutes les personnes, mme la reine
Isabelle, qu'il souponnait de vouloir tenter de ruiner sa faveur.
Depuis qu'il avait pargn au roi tout embarras, toute proccupation de
gouvernement, le comte-duc, engag dans des guerres difficiles et
places sur des thtres loigns, avait vainement lutt contre les
attaques de ses ennemis. Il avait laiss perdre successivement 
l'Espagne: en Orient, les royaumes d'Ormuz, de Gon et de Fernambouc, et
tous les pays adjacents  cette vaste cte; de plus, tout le Brsil,
l'le de Terceira, le royaume de Portugal, la principaut de Catalogne,
le comt de Roussillon, toute la Comt de Bourgogne, de Dle et de
Besanon, Hesdin et Arras en Flandre, un grand nombre de places dans le
Luxembourg et Brisach en Alsace. En outre, les royaumes de Naples, de
Sicile et le duch de Milan, pressurs par des exactions intolrables,
ne tenaient plus  l'Espagne que par force. Sur mer, la marine espagnole
n'avait pas t mieux traite, et l'on estimait  plus de deux cents le
nombre des navires, galions et autres, enlevs et dtruits, dans l'Ocan
et la Mditerrane, par les Hollandais, les Anglais et les Franais.
L'Espagne tait accable d'impts de toutes sortes, et les populations,
fatigues de tant de dsastres, aspiraient  un changement de
matre[195]. Cependant, toutes ces causes runies d'impopularit
n'auraient peut-tre pas amen la chute du favori, s'il ne s'tait pas
compromis lui-mme aux yeux du roi, de la haute noblesse espagnole, et
particulirement de sa propre famille, en reconnaissant comme son fils
lgitime un enfant naturel, qu'il croyait avoir eu dans sa jeunesse.
Voici en quels termes le Pre Camille Guidi, religieux dominicain,
rsident  la cour de Madrid pour le duc de Modne, raconte cette
histoire, qui a tout l'intrt d'un roman[196]: .....Le troisime et
peut-tre le plus douloureux effet pour le comte de sa disgrce
inattendue, est la misrable condition dans laquelle reste son btard
lgitime, lequel avait t jug indigne de cette grandeur  laquelle son
pre putatif l'avait lev. Et, parce que cette histoire est un
vnement qui excite la plus grande curiosit qui puisse parvenir
jusqu' un esprit dsireux d'anecdotes singulires, il m'a paru
convenable de renfermer en quelques lignes ce qui aurait besoin d'un
livre tout entier, pour pouvoir en faire connatre exactement toutes les
circonstances. Douze ans avant de devenir le favori du roi, le comte, se
trouvant  Madrid, s'amouracha d'une femme qui tenait le premier rang
parmi les courtisanes d'amour. Cette dame, bien qu'appartenant  la
noblesse, ne fut pas exempte des perscutions qu'endurent sans relche
dans cette cour les personnes d'une clatante beaut. Pour obtenir, 
Madrid, la possession des belles, mme des plus grandes dames, on ne
connat d'autre moyen que l'emploi de l'or.  cette poque, don
Francisco di Valcaz, _alcade di cela_, et de la cour, ce qui est ce
qu'on peut dsirer de mieux parmi les plus hautes judicatures de ce
pays, jouissait d'une grande autorit et d'immenses richesses. Quoique
mari, il entretint  ses frais la maison et la personne de la dame, et,
 l'aide d'une profusion d'argent, de bijoux et de cadeaux de toutes
sortes, il se fit l'unique possesseur de son lit. Le comte, qui payait
alors le tribut  la fragilit humaine, eut un caprice pour cette femme.
Un fils naquit, lequel fut rput fils de l'alcade, par la raison que la
plante avait pouss sur le terrain qu'il avait achet avec son argent.
Mais, parce qu'il s'tait aperu que d'autres que lui labouraient son
champ sans vergogne, il abandonna volontiers au public cet enfant, qu'en
conscience, il ne considrait pas comme sien.  son baptme, le garon
fut nomm Julien, et il fut entretenu au moyen des profits illicites de
la mre, et trs-mal lev. Arriv  l'ge de dix-huit ans, sa mre
tant morte, il se trouva aussi sans pre. Dsespr du malheur de sa
naissance, il supplia l'alcade de le reconnatre pour son fils, afin
qu'il ne restt pas dans le monde priv de pre et sans nom, protestant
qu'il n'avait aucune prtention  sa succession, mais qu' l'aide du
seul nom de Julien de Valcaz, il pourrait gagner son pain avec l'pe.
L'alcade ne consentit  cette proposition qu'au moment de mourir, pour
donner satisfaction  l'opinion du monde, plutt qu'aux rclamations de
sa conscience; car il savait que la naissance du jeune homme pouvait
tre attribue non-seulement au comte, mais  beaucoup d'autres.

Sous ce nom de Julien de Valcaz, le garon passa aux Indes, o, par
suite d'un grand nombre de mfaits commis au Mexique, il fut condamn
aux galres. Mais, parce que le vice-roi tait trs-li avec l'alcade
qui s'tait reconnu son pre, il obtint facilement grce. Il revint 
Madrid; mais, n'ayant pas de quoi vivre, il passa en Flandre et en
Italie, pour y servir comme simple soldat, et il rentra en Espagne 
l'ge de vingt-cinq ans. Son esprit tait vif, mais sa manire de vivre
tait si dgrade que, frquentant les cabarets, il ne put jamais
oublier le mauvais lieu o il tait n.

Cependant, le comte avait perdu tout espoir d'avoir des hritiers de
son nom[197]. Il se souvint alors que Julien tait n  l'poque o il
courait aprs les femmes, et on ignore comment il se laissa persuader
qu'il tait son fils. Le bruit s'en rpandit dans Madrid; c'est pourquoi
Julien tant sur le point d'pouser dona Isabelle, d'Anvers, dont les
portes n'taient jamais fermes, mme aux plus vils taverniers, elle
protesta... qu'il ft bien attention  ce qu'il allait faire, parce
qu'il courait un bruit de sa descendance du comte d'Olivars, et qu'elle
ne voulait pas l'engager dans un mariage disproportionn  sa position.
Mais Julien ne tint aucun compte de ces observations, et le mariage
fut clbr par le cur de la paroisse, dans la maison de la mre
d'Isabelle.

En 1641, dans le mois de novembre,  l'improviste et  la stupfaction
du monde entier, le comte, avec l'approbation du roi, reconnut par acte
public et authentique Julien pour son fils. Dans le mme acte, il ne le
nomme plus Julien, mais don Enrico Felippe di Guzmano, hritier du comt
d'Olivars, et, en outre, du duch de San-Lucar, quand il plairait au
roi, en considration de ses services, de l'en investir; car le titre de
duc de Castille ne se confre pas sans l'investiture.

Le comte fit part de cette dclaration aux ambassadeurs et aux grands
d'Espagne. Cette base tablie, non sans dgot et mortification de la
part de tous ceux de sa famille, il voulut marier son nouveau fils avec
une des principales hritires d'Espagne. Il jeta les yeux sur la
premire dame du palais, dona Giovanna di Velasco, fille du conntable
de Castille, lequel ne le cde  personne en noblesse, puisqu'il se
vante de compter parmi ses anctres cinq quartiers royaux.

Pour conclure ce mariage, il tait ncessaire de rompre le premier, et
dj on avait rempli toutes les formalits  Rome, auprs du pape,
lequel donna tous pouvoirs  l'vque d'Avila, pour conduire cette grave
ngociation. La femme rclama, et fit, par protestations et
assignations, tous les actes juridiques qui pouvaient dmontrer que
son mariage tait parfaitement valable. Mais le bon vque fut d'une
opinion contraire, par cette seule raison que le cur (qui avait bni le
mariage), n'tait pas l'ordinaire de la femme, le mariage ayant t
clbr dans la maison de la mre, qui dpendait d'une paroisse
diffrente de celle de sa fille, laquelle vivait ailleurs, spare du
domicile de sa mre.

 ces raisons, les thologiens d'une conscience nette rpondirent que
la fille n'ayant pas t mancipe par sa mre, parce qu'on ne les
considre jamais comme mancipes  moins qu'elles ne soient tablies,
on ne pouvait pas comprendre que le domicile de la mre ft diffrent de
celui de la fille; c'est pourquoi le cur trs-lgitime de la mre,
tait galement celui trs-lgitime de la fille; d'o la consquence que
le mariage tait trs-valable. Nanmoins, l'autorit du favori prvalut
sur la raison du fait, et le mariage fut solennellement rompu.

Le comte s'appliqua ensuite avec la plus grande ardeur  ngocier le
mariage de son btard reconnu avec la fille du conntable, et,
finalement, en dpit du pre et de tous ses parents, il l'obtint.

On reconnut, dans cette circonstance, la bassesse des mes adulatrices,
puisque tous les grands de la cour, tous les fonctionnaires, tous les
nobles allrent donner la bienvenue  don Enrique, le traitrent
d'Excellence, et lui prsentrent tous ces compliments qui appartiennent
plutt aux rois qu' des vassaux. Mais le personnage paraissait
tellement ridicule, que n'tant pas accoutum aux grandeurs, il allait
se heurtant, sans aucun discernement, contre les choses les plus
abjectes; d'o les Italiens disaient que don Enrique tait un Matassin
habill en roi d'Espagne.

Le conntable devint fort triste de s'tre fait des ennemis de tous ses
parents, qui ne voulaient plus le voir. On donna  don Enrique une
maison si magnifique et si riche, qu'aucun grand d'Espagne n'en avait
jamais eu de pareille. De somptueux cadeaux afflurent de tous les
royaumes et de toutes les provinces. Le plus remarquable fut celui du
duc de Mdina de Las Torres, alors vice-roi de Naples, qui dpassa la
valeur de deux cent cinquante mille cus.  Saragosse, on donna l'habit
d'Alcantara  don Enrique, avec une commande de dix mille cus. Il fut
nomm gentilhomme de la chambre du roi, avec la promesse de la
prsidence du conseil des Indes, arrache  cette fin au comte de
Castille, pour rendre plus acceptable la convenance de le faire
prcepteur de l'hritier prsomptif de la couronne. Au milieu de toutes
ces flatteries, la haine contre don Enrique tait si vhmente, qu'on
n'oublia jamais la bassesse de ses habitudes, et que le peuple disait
publiquement de lui:

    Enrique de dos nombres, y dos mugeres,
    Hijo de dos padres, y de dos madres,
    Y diables, que mas[198].

La reconnaissance de sa filiation et son mariage exasprrent la
famille du marquis del Carpio, parce qu'elle enlevait la succession
d'Olivars au vritable hritier dj reconnu, don Luis de Haro,
cavalier d'une intelligence extraordinaire et d'une capacit
suprieure.

Tel est le rcit du pre dominicain; et bien que nous ayons retranch
plusieurs passages intraduisibles pour un lecteur franais qui veut tre
respect, on voit que le bon moine ne brille pas prcisment par la
charit chrtienne.

Ainsi qu'il le raconte, don Luis de Haro, neveu du comte-duc, que la
lgitimation de Julien privait de l'hritage de cet oncle, se ligua avec
la reine Isabelle, la nourrice, le confesseur du roi et toute la
camarilla, pour demander le renvoi du favori. Il ne parat pas que
Philippe IV ait fait grande rsistance; il cda, et envoya en exil le
ministre tout-puissant depuis plus de vingt-deux annes. Mais, comme ce
prince tait incapable de porter lui-mme le fardeau du gouvernement, il
le remit immdiatement entre les mains de don Luis de Haro, qui le
conserva jusqu' la mort du monarque.

Olivars avait d'abord t exil  Loches, petite ville de sa
juridiction,  quelques lieues de Madrid, o la duchesse, sa femme,
avait bti un couvent de religieuses dominicaines, qu'elle et son mari
avaient dcor de magnifiques tapisseries, excutes, ainsi que nous
l'avons dit, d'aprs les cartons de Rubens. Renvers du pouvoir d'une
manire aussi clatante qu'inattendue, Olivars, dont la volont ne
connaissait pas de rsistance quelques jours avant, se vit entirement
abandonn de ses _bons amis de cour_. Velasquez seul lui demeura fidle,
et, sans craindre le ressentiment du nouveau ministre, il n'hsita point
 l'aller voir et  l'assurer de sa reconnaissance et de son dvouement.
Il ne parat pas que cette dmarche ait nui  la faveur dont l'artiste
tait en possession auprs du roi. Il gagna mme bientt celle du
nouveau favori, qui aimait et admirait son gnie. Il continua donc 
faire les portraits des personnages les plus minents de la cour, et 
reprsenter les scnes d'intrieur du palais. En 1648, il fut envoy
pour la seconde fois en Italie[199], afin d'y acheter, pour le roi, des
tableaux, statues et autres oeuvres d'art, qu'il rapporta en Espagne;
enfin, il jouit jusqu' sa mort, arrive  Madrid le 6 aot 1660, de la
vogue et de la faveur la plus marque.

Quant au comte-duc, bientt ses ennemis trouvrent, qu' Loches, il
tait trop prs de Madrid, et ils le firent exiler  Toro, petite ville
ruine sur le Douro. C'est l qu'il mourut de chagrin, dit-on, environ
deux annes aprs sa disgrce. On raconte que ses ennemis, le
poursuivant de leur haine implacable, l'avaient accus de s'occuper,
dans sa retraite, de magie et d'alchimie, considres alors comme des
crimes, et svrement punies par les lois de l'glise. Mais le grand
inquisiteur, qu'il avait combl de places et de bnfices, prit sa
dfense et dtourna cette accusation.

Depuis la chute du comte, don Enrique avait perdu le titre d'Excellence,
la suite de ses adulateurs et la protection du roi, et c'tait une
chose digne de piti, dit le dominicain Guidi[200], de voir, comme en un
instant, d'une idole adore, il avait t transform en le plus mpris
des hommes. Un des derniers portraits excuts par Velasquez pour le
comte-duc avait t celui de son fils Julien. De ce portrait, la partie
suprieure seule est termine; le reste n'a pas t achev, probablement
par suite de la disparition du personnage qui, aprs la disgrce de son
pre, alla sans doute cacher loin de Madrid son dsespoir et sa misre.
Ce tableau, qui se trouve maintenant en Angleterre, dans la galerie de
lord Ellesmre[201], est rest dans son tat incomplet, comme une
mdaille peinte des vicissitudes humaines.

Plus de deux sicles se sont couls depuis la mort d'Olivars, et le
temps, qui change tout dans sa marche, a fait oublier les fautes et les
dsastres du long rgne de Philippe IV. Mais si le gouvernement du roi
et de son favori a t fatal  la monarchie de Charles-Quint, l'Espagne
ne peut-elle pas montrer aujourd'hui avec orgueil, et comme une
compensation qu'admettront tous les vrais amis de l'art, les toiles
incomparables de Rubens, d'Alonso Cano et de Velasquez, dues au got
clair du prince et de son ministre?




AMATEURS ANGLAIS

THOMAS HOWARD, COMTE D'ARUNDEL

1585--1646





CHAPITRE XV

     Infriorit de la peinture anglaise jusqu'au dernier sicle.--Rgne
     de Charles Ier, poque la plus brillante pour les arts en
     Angleterre.--Protection que ce prince leur accorde, due en partie 
     la rivalit du duc de Buckingham et du comte d'Arundel.--Portrait
     du comte par lord Clarendon.--Opinions contraires de Richard
     Chandler, d'Horace Walpole et d'autres.--Biographie abrge du
     comte.--Ses voyages en Italie.--Ses acquisitions d'objets
     d'art.--Sa liaison avec Rubens et Van Dyck.--Ses
     portraits.--Encouragements qu'il accorde  plusieurs
     artistes.--L'architecte Inigo Jones, les sculpteurs Nicolas Stone,
     Leseur et Fanelly.--Collections du comte d'Arundel.

1585--1630


De tous les peuples de l'Europe, les Anglais sont le seul qui, jusqu'au
commencement du sicle dernier, n'ait pas produit de peintre
remarquable. Tandis qu' la suite de l'Italie, l'Allemagne, la Hollande,
les Pays-Bas, l'Espagne et la France comptaient, depuis deux sicles,
plusieurs artistes d'un vritable gnie, et un grand nombre d'autres
d'un talent distingu, l'Angleterre seule, en tait encore rduite 
faire venir des peintres trangers pour reprsenter les grands
vnements de son histoire, ou pour reproduire les traits de ses
souverains et de ses principaux citoyens.  part quelques portraitistes
obscurs, ns sur son sol et absolument inconnus ailleurs, elle n'a
possd, avant 1700, aucun artiste rellement digne de ce nom.

Hans Holbein semble avoir introduit en Angleterre l'art et le got du
portrait, lorsqu'il se prsenta, en 1526,  Thomas Morus, avec une
lettre et le portrait d'rasme, leur ami commun. Le savant et ingnieux
crivain de Rotterdam avait voulu, dit-on, prouver au grand chancelier
d'Angleterre que Holbein tait capable de rivaliser avec Albert Durer
dans l'art de la pourtraiture. Accueilli avec faveur par le ministre, le
peintre de Ble fut bientt admis dans les bonnes grces du roi Henri
VIII, qu'il a reprsent nombre de fois, lui et ses femmes, sous tous
les costumes et dans toutes les attitudes. Il a fait galement pour ce
prince plusieurs tableaux. Les principaux seigneurs anglais de cette
poque, plutt par orgueil et ostentation que par amour de l'art,
s'empressrent d'imiter l'exemple de leur matre, et il n'est gure de
famille anglaise un peu ancienne, qui ne possde quelque portrait de
Holbein.

L'influence de cet artiste sur la peinture du portrait a t trs-grande
en Angleterre; mais aucun artiste anglais, proprement dit, ne parat
avoir hrit mme d'une faible partie de son gnie.

Aprs lui, le Hollandais Van Somer et Marc Garrard, de Bruges, vinrent
se fixer  Londres, et y exercrent leur talent mdiocre pour le
portrait, de la fin du seizime au commencement du dix-septime sicle.
Le dernier, attach  la cour de la reine lisabeth, tait entretenu 
son service, et il a fait plusieurs fois le portrait de cette princesse.
Un autre peintre tranger, plus clbre que les prcdents, Frdric
Zucchero, d'Urbin, travailla galement pour elle, et l'on voit 
Hampton-Court plusieurs tableaux et portraits de sa main. Ces ouvrages
toutefois ne donnent qu'une ide fort imparfaite du talent de cet
artiste qui, en compagnie de son frre Taddeo, a peint, d'une manire si
vigoureuse et si originale, les belles fresques du palais de Caprarola,
prs de Viterbe, qui appartenait alors  la puissante maison Farnse.

 Rubens, et  Van Dyck, son lve, tait rserv l'honneur d'exercer en
Angleterre une influence gale, suprieure mme  celle de Holbein. Les
nombreux portraits et les grandes toiles excuts par ces deux artistes,
et surtout par Van Dyck, qui passa la plus grande partie de sa vie 
Londres, ne servirent nanmoins  former aucun peintre de quelque
talent; car il est  remarquer que sir Peter-Lely, l'imitateur le plus
habile de Van Dyck, bien qu'il ait vcu en Angleterre, tait n en
Allemagne, o il avait appris les premiers lments de son art[202].

Comment a-t-il pu se faire que cette grande nation anglaise, dont le
gnie littraire est si original, et qui, dans l'art dramatique, brille
depuis longtemps d'un si vif clat, grce  l'immortel Shakespeare;
comment a-t-il pu se faire, disons-nous, que cette nation, si avance en
toutes choses, soit reste presque entirement trangre  l'art, jusque
vers le quart du dernier sicle? Nous ne croyons pas tre injuste envers
elle, en avanant que cet tat de choses doit tre attribu, avant tout,
au peu de got du peuple anglais pour le beau; ensuite aux rvolutions
politiques et religieuses, et surtout  l'austrit des moeurs
puritaines, qui carta pendant longtemps des temples et des monuments
publics les tableaux et les statues, les considrant avec horreur comme
des oeuvres de la superstition papiste.--D'un autre ct, l'encouragement
exclusif que la noblesse anglaise a donn pendant deux sicles  la
peinture du portrait, qui flattait son orgueil aristocratique, a nui
beaucoup au genre historique et au paysage. Enfin, ajoutons que
l'atmosphre humide, et presque toujours charge de brouillards de la
Reine de l'Ocan, n'a jamais t favorable  un art, qui emprunte  la
lumire du soleil ses rayons les plus purs, pour clairer et animer
ses brillantes oeuvres.

Quoi qu'il en soit, il a fallu attendre, au sicle dernier, l'apparition
de trois grands artistes, Anglais par la naissance comme par le talent,
William Hogarth, Gainsborough et Joshua Reynolds, pour voir la peinture
anglaise sortir enfin de sa vieille routine, en s'ouvrant une voie aussi
nouvelle qu'originale[203].

Mais si, jusqu'au dix-huitime sicle, l'Angleterre n'a produit aucun
peintre remarquable, elle peut nanmoins se vanter d'avoir possd un
certain nombre d'hommes distingus, vritablement amis des arts, et
ayant su dignement les encourager.

 ce point de vue, aucune poque ne peut tre compare, dans l'histoire
d'Angleterre, au rgne du brillant et infortun Charles Ier.

Ce prince entreprit, pour ainsi dire, d'acclimater les arts dans son
royaume, et s'il ne russit pas  former une cole de peinture anglaise,
il fut assez heureux pour attirer  sa cour les matres les plus
minents, en diffrents genres, tels que les peintres Rubens et Van
Dyck, les graveurs Vosterman et Hollar, les miniaturistes Petitot et
Bordier, et beaucoup d'autres[204]. L'ducation que ce prince avait
reue, et une inclination naturelle, le poussaient  aimer et
rechercher les belles choses. Mais ce n'est pas uniquement  cette
disposition de son esprit, qu'il faut attribuer les encouragements
donns aux arts pendant son gouvernement: les historiens et les
biographes qui ont racont son rgne, font honneur de cette tendance du
roi Charles  son favori, Georges Williers, duc de Buckingham, qui,
lui-mme, en cela, obissait plutt  un sentiment d'ambition et
d'orgueil, qu' un vritable penchant pour les productions de l'art.
Rival implacable du clbre Thomas Howard, comte d'Arundel et de Surrey,
grand-marchal d'Angleterre, le duc de Buckingham ne voulut pas laisser
 ce seigneur la gloire d'avoir le premier cr en Angleterre un muse
de monuments antiques, et une collection, non moins remarquable, de
dessins, de peintures, de mdailles, de livres et de gravures. Il excita
son matre  suivre et surpasser cet exemple d'un de ses sujets, et
lui-mme il s'effora de l'imiter et de l'galer. Ce fut par l'exemple
et  la recommandation de lord Arundel, dit Dallaway[205], et  cause de
la jalousie que lui portait le favori Williers, que Charles Ier, dou
d'ailleurs par la nature d'un got sr et dlicat, aima les arts et leur
donna de l'encouragement.--C'est donc au comte d'Arundel que revient
l'honneur d'avoir introduit dans la Grande-Bretagne le got de
l'antique et des arts: et, bien que la politique, qui se mle  toutes
choses dans ce pays, ne soit pas reste trangre  ce rsultat, le
comte ne mrite pas moins d'tre considr comme le plus illustre
amateur anglais du dix-septime sicle.

Cependant, lord Clarendon, dans son histoire de la rbellion et des
guerres civiles d'Angleterre, depuis 1641 jusqu'au rtablissement de
Charles II[206], refuse au comte d'Arundel, non-seulement tout amour du
beau, mais mme toute aptitude  pouvoir le comprendre:

.....Le comte d'Arundel, dit-il, passait pour un homme orgueilleux et
vain. Il conversait avec trs-peu de personnes de sa nation; il vivait
comme s'il avait t dans un autre pays. Sa maison tait le rendez-vous
de tous les trangers et de ceux qui affectaient de le paratre... Il
passait une grande partie de son temps  voyager. Il demeura plusieurs
annes en Italie, avec sa femme et ses enfants. Il approuvait
extrmement l'humeur et les manires de cette nation, et affectait de
les imiter... Il voulait qu'on le crt fort savant, surtout en ce qu'il
y avait de plus curieux dans l'antiquit, sous prtexte qu'il avait
dpens des sommes immenses  faire un amas de mdailles les plus rares,
et  acheter un grand nombre de belles statues en Italie, dont il
n'avait fait apporter qu'une partie, n'ayant pu obtenir la permission de
faire sortir les autres de Rome, quoiqu'il les et payes bien cher. Il
tait fort ignorant dans toutes les sciences, et ne croyait point qu'il
y et d'histoire si remarquable que celle de sa famille, dans laquelle,
 la vrit, il y avait eu plusieurs personnes de rputation. Il avait
dans son port, dans sa contenance, et dans ses manires, toutes les
apparences d'un grand homme. Il affectait de porter des habits
semblables  ceux qu'il voyait dans les vieux tableaux des plus
illustres de sa nation, ce qui lui attirait les regards de tout le
monde, et le respect de plusieurs, comme reprsentant l'origine et la
gravit des anciens nobles, dans le temps o ils taient plus
vnrables. Mais tout cela n'tait qu'extrieur. Naturellement, il tait
la lgret mme, et n'aimait que les jeux d'enfants et les
divertissements les plus mprisables. Il ne paraissait pas fort
affectionn pour la religion, et ne prenait aucun parti; il avait peu de
penchant pour l'Angleterre, o il avait une si bonne part, et o il
pouvait jouir de tous les plaisirs que l'on peut souhaiter. Aussi, la
quitta-t-il aussitt qu'il y vit commencer les troubles; il se retira en
Italie, o il est mort avec les sentiments quivoques pour la religion
dans lesquels il avait vcu.

Certes, voil un portrait peu flatt: nous laissons aux Anglais le droit
de dcider si lord Clarendon, grand-chancelier d'Angleterre sous le
rgne de Charles II, n'a pas jug le comte d'Arundel plutt avec ses
rancunes politiques, qu'avec l'impartialit exige d'un historien. Sans
doute, on peut reprocher au comte d'Arundel, grand-marchal
d'Angleterre, d'avoir quitt sa patrie, en 1642, au commencement de la
lutte engage entre le roi et le Parlement, abandonnant ainsi
l'infortun Charles 1er  sa malheureuse destine. Son devoir
d'Anglais et de grand dignitaire de la couronne l'obligeait  rester,
afin d'apporter dans cette lutte les efforts de son exprience des
affaires, de son influence, et, s'il et t possible, d'une
intervention modre. Mais, en admettant que le jugement de lord
Clarendon soit mrit, si on l'applique  l'homme public, au
grand-marchal d'Angleterre, il nous parat tout  fait injuste,
lorsqu'il cherche  dprcier les qualits de l'homme priv, surtout son
amour et son admiration vritable pour l'art et l'antiquit. Les faits
et les tmoignages les plus authentiques, donnent un dmenti formel 
cette apprciation du caractre, des gots et du savoir du comte
d'Arundel. Nous reconnaissons qu'il ne suffit pas de dpenser beaucoup
d'argent et de runir des collections de statues, de mdailles et de
tableaux, pour tre considr comme un amateur clair: mais l'homme qui
passa une partie de sa vie en Italie, retenu par la contemplation des
chefs-d'oeuvre que ce pays renferme; qui dcouvrit le gnie
d'Inigo-Jones, qui fut li avec Rubens et Van Dyck; qui choisit et
conserva tant qu'il vcut, pour son bibliothcaire, le savant Junius,
auquel il fit composer le trait _De Pictura Veterum_; qui pensionna le
mathmaticien Oughtred; qui employa Nicolas Stone, Leseur et Fanelly,
les premiers sculpteurs qui exercrent leur art en Angleterre; qui
attacha  son service, pour reproduire ses plus belles peintures, le
graveur Hollar et le peintre-graveur Henri Van der Borcht, un tel homme
devait ncessairement ne pas tre insensible aux beauts de l'art, non
plus qu'aux pures jouissances qu'elles procurent,  l'gal des sciences
et des lettres.

Que le comte d'Arundel ait eu le premier, parmi ses compatriotes, l'ide
de les initier  la connaissance des oeuvres de l'antiquit, en
introduisant dans la Grande-Bretagne des statues, des bas-reliefs, des
inscriptions grecques et latines, c'est ce qui est attest par ses
contemporains, et reconnu par les crivains les plus recommandables.

Le docteur Richard Chandler, dans sa prface des _Marmora
Oxoniensia_[207], reconnat que le comte d'Arundel a rendu ce service 
sa patrie. Sous les rgnes de Jacques Ier et de Charles Ier,
dit-il, florissait Thomas, comte d'Arundel, lequel, soit que l'on
considre ses anctres, sa vie et son caractre, doit tre
ncessairement compt parmi les hommes les plus illustres et les plus
magnifiques. Il passait une grande partie de sa vie  Rome, retenu dans
cette ville par les moeurs si polies des Italiens, et par la douceur du
climat. L, contemplant chaque jour les vnrables restes de l'art, de
l'lgance et de la splendeur antique, _le premier de tous, que nous
sachions, il rsolut d'enrichir sa patrie de ces prcieuses dpouilles_.
Son opulent patrimoine lui permettait de mettre  excution cette pense
royale. Il acheta donc  Rome, n'importe  quel prix, les plus
excellentes oeuvres que recommandait l'antiquit. Il aurait fait plus, si
le souverain pontife ne s'tait oppos  ce qu'il ft passer en
Angleterre la plupart des statues qu'il avait acquises. Malgr tous ses
efforts, cet homme illustre ne put donc rapporter de Rome un trsor
admirable, et comme il n'en aurait exist nulle part de semblable. C'est
pourquoi, faisant choix de Guillaume Pettoeus (Petty), savant d'un
jugement remarquable, il le chargea de lui trouver ailleurs des oeuvres
de l'art antique. Pettoeus partit, on le pense bien, avec une somme
considrable; il parcourut l'Italie, la Grce, l'Asie Mineure; visita
les ruines des plus nobles cits, et n'hsita pas  revoir plusieurs
fois ces vnrables monuments, au pril de ses jours, bravant les
avanies et la barbarie des Turcs. Les antiquits de tous genres qu'il
avait ainsi conquises, avec autant de diligence que de bonheur,
cotaient au comte des sommes normes, principalement  cause du mauvais
tat des routes, et exigeaient la plus grande sollicitude; mais aussi,
elles devaient exciter, au plus haut degr, l'tonnement et l'admiration
des amateurs de l'antiquit.

Horace Walpole, dans ses _Anecdotes of painting in England_[208],
attribue galement au comte d'Arundel l'honneur d'avoir, le premier,
fait connatre les oeuvres de l'art antique  l'Angleterre.--Thomas
Howard, comte d'Arundel, dit-il, est suffisamment connu, comme homme
public, par cet admirable portrait qu'en a donn lord Clarendon. Vivant
surtout avec lui-mme, mais dans tout l'clat de l'ancienne noblesse,
son unique rcration tait sa collection d'objets d'art, dont les
restes disperss font aujourd'hui encore le principal ornement de
plusieurs cabinets. Il fut le premier qui commena  runir publiquement
dans ce pays des collections d'objets d'art, et  montrer cet exemple au
prince de Galles (plus tard Charles 1er), et au duc de
Buckingham.--Je ne saurais, dit Peacham[209], parler avec trop de
respect du trs-honorable Thomas Howard, lord grand-marchal
d'Angleterre, aussi distingu par le noble patronage qu'il accordait aux
arts et aux sciences, que par sa haute naissance et sa position. C'est 
sa munificence, ainsi qu'aux dpenses qu'il fit avec tant de gnrosit,
que ce coin du monde est redevable d'avoir pu contempler pour la
premire fois les statues grecques et romaines, dont il a commenc 
dcorer les jardins et les galeries d'_Arundel-House_, depuis environ
vingt ans, (ceci, fait remarquer Horace Walpole, fut imprim en 1634),
et qu'il a constamment continu depuis  faire transporter de l'antique
Grce en Angleterre.

Le docteur Waagen, directeur de la galerie royale de peinture,  Berlin,
n'est pas moins explicite, dans son trs-prcieux ouvrage: _Treasures of
art in Great-Britain_[210]. Aprs avoir donn un aperu des principales
acquisitions d'objets d'art faites pour le roi Charles 1er, il
ajoute: Au milieu de cet amour gnral pour les oeuvres les plus pures
de l'art, le roi avait un digne mule dans la personne du comte
d'Arundel, dont nous avons dj fait mention; et mme ce fut ce seigneur
qui inspira le premier ce got au roi. Il collectionnait aussi avec le
sentiment le plus clair, le got le plus sr et une munificence
princire, des peintures, des dessins, des pierres graves, mais avant
tout des sculptures et des inscriptions antiques. Pendant ses longs
voyages sur le continent, il fit lui-mme beaucoup d'acquisitions, et il
employa ensuite des agents trs-connaisseurs en cette partie dans les
diffrentes contres de l'Europe. Un peintre, Edward Norgate, et un
savant, John Elwyn[211], furent trs-heureux dans les acquisitions
qu'ils firent pour lui en Italie.... Les efforts qu'il fit pour puiser
aux sources originales (en Grce, en Asie Mineure et en Italie) prouvent
que ce grand connaisseur avait un esprit extrmement cultiv.

Enfin, nous ajouterons l'autorit d'un artiste minent, contemporain du
comte, et non moins remarquable par la supriorit de son esprit et de
ses connaissances, que par son brillant gnie comme peintre. Pierre Paul
Rubens, inform  Anvers, en juillet 1620, par un des agents du noble
lord, de son dsir d'avoir de sa main son portrait et celui de sa femme,
aurait rpondu de la manire suivante: Quoique j'aie refus d'excuter
les portraits de bien des princes, de bien des nobles citoyens, surtout
du rang de votre seigneurie, cependant, de monsieur le comte je suis
prt  accepter l'honneur qu'il me fait en demandant mes services, _le
regardant comme un vangliste pour le monde de l'art, et comme le grand
protecteur de notre tat_.[212]

On voit par ces diffrents tmoignages combien lord Clarendon s'est
montr svre et mme injuste envers la mmoire du comte d'Arundel,
considr comme homme de got et de savoir.

Mais avant d'entrer dans des explications dtailles sur les
acquisitions faites par ce clbre amateur, sur ses diffrentes
collections et sur ses relations avec les principaux artistes de son
temps, nous croyons ncessaire de donner un abrg trs-succinct de sa
vie. Nous l'avons extrait de l'histoire des antiquits du chteau et de
la ville d'Arundel, contenant une biographie de ses comtes, depuis la
conqute (des Normands) jusqu'au temps prsent[213], par le rvrend
Tierney, chapelain du duc de Norfolk, qui est aujourd'hui l'hritier
des comtes d'Arundel.

Thomas Howard naquit  Finchingfield, comt d'Essex, en 1585. Il tait
le seul fils de Philippe, premier comte d'Arundel, et de lady Anne
Dacre, sa femme.  l'ge de dix ans, il perdit son pre, qui lui laissa
une fortune trs-embarrasse. Sa mre tait,  ce qu'il parat, une
femme remarquable: elle voulut que son fils ret la meilleure
ducation, et la surveilla elle-mme avec la tendresse la plus
attentive.

En 1606,  peine g de vingt et un ans, il pousa Alatheia, troisime
fille et seule hritire ventuelle de Gilbert, comte de Shrewsbury.
L'anne suivante, il fit son entre  la cour, et le roi Jacques
1er servit de parrain  son fils an. Ce prince aimait beaucoup le
jeune Thomas Howard, et l'historien d'Arundel dit qu'il se proposait de
l'admettre dans son conseil, si la religion catholique, dans laquelle le
comte avait t lev par sa mre, et sa mauvaise sant ne s'y fussent
opposs[214].

Ces motifs ne l'empchrent pas nanmoins d'tre cr, en 1611,
chevalier de la Jarretire, distinction qui prouve la faveur dont il
jouissait auprs du monarque.

Mais sa sant dlicate et chancelante s'accommodait difficilement du
climat humide et variable de la Grande-Bretagne. Pour rtablir ses
forces, il se dcida, vers la fin de 1611,  transporter sa rsidence
dans les pays plus doux et plus sains du midi de l'Europe. Il partit
donc pour l'Italie qu'il parcourut en grande partie. Il visita Venise en
1612, et,  la fin de cette anne, il tait de retour en Angleterre.
Nous le trouvons, le 14 fvrier 1614, au mariage de la princesse
lisabeth (fille de Jacques Ier) avec Frdric, comte palatin du
Rhin. Mais son sjour dans sa patrie fut alors de peu de dure; charg
de conduire cette princesse  son mari,  peine eut-il rempli cette
mission, qu'il se hta de regagner l'Italie, o il resta plus d'une
anne, et d'o il ne revint, avec la comtesse sa femme, qu'en novembre
1614.

C'est pendant ce second sjour qu'attir vers les belles choses que
Venise, Florence et Rome offraient  sa vue et  ses tudes, il rsolut
de former une collection des spcimens les mieux choisis de tout ce que
l'art antique et l'art moderne prsentaient de plus remarquable. Il fit
donc alors en Italie, soit par lui-mme, soit par des agents
trs-intelligents qu'il entretenait  cet effet dans les principales
villes, de nombreuses acquisitions payes au poids de l'or, et destines
 orner sa rsidence d'_Arundel-House_,  Londres.

Rentr dans sa patrie, et bientt lev au rang de lord du conseil
priv, et de membre de la commission des six pairs chargs d'exercer en
commun l'office de comte grand marchal d'Angleterre, dont il fut plus
tard investi seul, il employait la plus grande partie de ses normes
traitements  augmenter ses collections. C'est alors qu'tendant le
cercle de ses recherches, il envoya, en Orient, Guillaume Petty,  la
dcouverte de statues, bustes, inscriptions, vases et autres marbres
antiques. Horace Walpole raconte[215] que, revenant de Samos avec ses
nombreuses acquisitions, Petty eut toutes les peines du monde  sauver
sa vie au milieu d'une affreuse tempte. Il perdit tous les objets qu'il
avait pu runir, et,  peine  terre, il fut mis en prison par les
Turcs, comme espion des chrtiens. Mais aussitt qu'il eut recouvr sa
libert, il se remit  poursuivre sa mission, et nous verrons plus
tard qu'il fut assez heureux pour faire passer  Londres, en 1627, ce
qu'il tait parvenu  trouver dans le Levant.

Les acquisitions d'antiquits runies par le comte avaient stimul
quelques-uns de ses compatriotes  entrer dans cette noble voie. Le
comte de Pembroke et sir Robert Cotton commencrent alors  faire de
semblables collections, et il est amusant, dit le rvrend M. Tierney,
d'observer l'ardeur avec laquelle le comte s'efforait de prvenir ses
nouveaux mules dans l'acquisition de leurs curiosits favorites. La
lettre suivante, bien que sans date, doit avoir t crite par le comte,
vers l'anne 1619. Je dsire, crit-il  la comtesse sa femme, que vous
puissiez prsentement, par quelque moyen, savoir ce que sir Thomas Ro
(c'tait l'agent du duc de Buckingham) a rapport d'antiquits: dieux,
vases, inscriptions, mdailles et telles autres choses. Je pense que sir
Robert Cotton ou M. Dikes sont disposs  les acheter. Je dsire que
cela soit fait avant vendredi, parce que je crains milord Chamberlayne
(Pembroke), et je pense qu'ils pourraient facilement les avoir[216].

En Europe, le comte employait  ses acquisitions d'oeuvres d'art un grand
nombre d'agents; parmi ceux que cite son biographe, et dont il rapporte
des lettres[217], nous voyons figurer  Bruxelles W. Trumbull;  Anvers,
envoy prs de Rubens, un autre dont le nom est rest inconnu; 
Venise, sir John Borough;  Madrid, Arthur Hopton;  la Haye, le peintre
Daniel Mytens. La correspondance de tous ces agents roule sur
l'acquisition des tableaux des plus clbres matres, parmi lesquels
nous citerons Holbein, Albert Durer, Raphal, Lonard de Vinci, le
Titien, le Tintoret, etc. On voit par leurs lettres que le comte
n'hsitait pas  payer fort cher les oeuvres qui lui taient signales
comme dignes de dcorer sa galerie.

L'admiration de notre amateur pour les chefs-d'oeuvre des matres du
seizime sicle ne l'empchait pas de rendre hommage au talent des
artistes ses contemporains. Au nombre de ceux qui occupaient alors le
premier rang, il faut placer, comme _primus inter pares_, le clbre
Pierre-Paul Rubens, dont la rputation remplissait l'Europe entire.
Nous ignorons quelle fut la circonstance qui rapprocha le grand seigneur
anglais du peintre d'Anvers, mais la rponse de Rubens, que nous avons
rapporte,  l'envoy du comte qui venait le solliciter de faire son
portrait et celui de sa femme, prouve en quelle estime le grand artiste
tenait l'illustre amateur. Aussi fit-il plusieurs fois son portrait, et
voici ceux que M. Andr Van Hasselt indique, dans le catalogue plac 
la suite de son _Histoire de Rubens_[218].

N 948. Lord Arundel, ouvrage indiqu dans le catalogue de la vente de
Rubens, n 97.

N 949. Lord Arundel avec sa femme et son fils. Cet ouvrage capital fut
peint, en 1627, pour le noble lord. Aprs la confiscation des biens de
ce seigneur, en 1649, le tableau fut transport  Anvers et vendu 
l'lecteur de Bavire. Il se trouve aujourd'hui dans la galerie royale
de Munich.

N 950. Le mme, revtu d'un manteau garni de fourrure. Dans la
collection du comte de Carlisle, en Angleterre; grav par J. Houbraken,
dans un cadre ovale orn.

N 951. Le mme, revtu d'une armure. Dans la collection du comte de
Warwick, en Angleterre.

En outre, lorsque Rubens se rendit d'Espagne  Londres, o il se
trouvait au commencement d'aot 1629, il peignit, pendant son sjour,
pour le comte d'Arundel, une _Assomption de la Vierge_[219].

Notre amateur ne fut pas moins li avec Van Dyck. M. Carpenter[220]
incline  croire, d'aprs les documents authentiques qu'il a dcouverts,
que le comte avait cherch, ds 1620,  attirer Van Dyck en Angleterre
pour l'y retenir  son service; mais il est certain que plus tard,
pendant le long sjour que le peintre fit dans la Grande-Bretagne, il
vcut avec le lord-marchal d'Angleterre dans une complte
intimit.--Selon Bellori[221], qui tenait ce renseignement du cavalier
Digby, rsident  Rome de la reine d'Angleterre, du temps d'Urbain VIII,
ce fut le comte d'Arundel trs-grand amateur des arts du dessin, qui
introduisit Van Dyck dans les bonnes grces du roi d'Angleterre: ce
peintre fit son portrait de grandeur naturelle avec celui de sa femme,
et ils sont, dit-il, plutt vivants que peints.

Voici, d'aprs le docteur Waagen[222], les tableaux de Van Dyck qui
existent encore aujourd'hui  Arundel-Castle, rsidence du duc de
Norfolk... et qui ont probablement t excuts par lui pour le comte et
d'aprs ses commandes:

Le portrait de Charles Ier,  mi-corps, que M. Waagen attribue 
l'un des lves du matre;

Le portrait d'Henriette-Marie, encore plus douteux, selon le mme
connaisseur;

Thomas Howard, revtu de son armure,  mi-corps, peint avec soin, et
d'un ton brun vigoureux;

Le mme, avec sa femme Alathea Talbot. Ils sont reprsents assis,
jusqu'aux genoux. Le comte montre du doigt un globe plac prs de lui:
la comtesse tient un cercle. Ils sont l'un et l'autre richement vtus.
La composition est naturelle, et l'excution soigne d'un ton
entirement brun;

Thomas Howard, comte d'Arundel, et son fils, lord Maltravers, encore
jeune. Le pre est revtu de son armure, avec le bton de
commandement; le fils est en costume de soie, tous deux jusqu'aux
genoux. Ce tableau a quelque chose de grand comme composition, et n'est
pas moins remarquable par son coloris bruni; l'excution en est
rellement magistrale;

Henri Howard, en costume noir, peint  peu prs jusqu'aux genoux,
admirablement model, d'un ton chaud comme celui de Titien.

L'authenticit de ces portraits, attribus  Van Dyck, n'est pas
conteste par le savant apprciateur de Berlin; il n'en est pas de mme
de celui de James Howard, lord Mowbray et Maltravers, qu'on considre
comme un Van Dyck  Arundel-Castle, mais qu'il trouve peu digne de ce
matre.

En outre, M. Waagen signale un portrait du comte dans la collection de
lord Clarendon[223].

Nous ignorons si le clbre tableau qui reprsente le comte, et dans
lequel Van Dyck a plac le fameux bronze de la tte d'Homre, se trouve
parmi ceux numrs ci-dessus; mais on voit que cet artiste fut
largement employ par le grand-marchal d'Angleterre et les siens. Si
l'orgueil aristocratique eut sa part dans la commande de tous ces
portraits de famille, on doit galement admettre que la supriorit de
l'artiste ne fut pas trangre au choix que fit de son pinceau l'un des
plus grands connaisseurs de l'Angleterre.

Un autre peintre moins clbre, mais cependant bien connu dans la
Grande-Bretagne, o il a longtemps travaill, non sans talent, le
hollandais Van Somer, fit aussi plusieurs fois le portrait du comte
d'Arundel. M. Waagen cite de lui,  Arundel-Castle, deux tableaux: l'un,
reprsentant le comte; l'autre, sa femme, et il assure que ces portraits
sont de bons spcimens du talent de cet artiste de second ordre[224].
Dallaway, dans son ouvrage sur les beaux-arts en Angleterre, cite encore
deux autres portraits du comte et de sa femme, par Van Somer. On les
voyait, de son temps (vers 1800), au chteau de Worksop. Ils sont dats
de 1618; le lord est reprsent assis, vtu de noir, portant  son cou
le collier de l'ordre de la Jarretire; il dsigne avec son bton de
marchal quelques statues qui sont prs de lui[225].

Daniel Mytens, peintre hollandais, attach au service de Charles Ier,
fit aussi les portraits du comte et de la comtesse d'Arundel, et l'on
voit par une lettre de cet artiste, adresse de Londres, le 18 aot
1618,  sir Dudley Carleton, ambassadeur d'Angleterre  La Haye, et
rapporte par M. Carpenter, p. 222, que le comte avait fait excuter par
cet artiste des rductions de ces portraits, et qu'il les envoya 
Carleton, dont il se servait en Hollande pour lui acheter des tableaux.

Le peintre Joachim Sandrart, auteur de l'_Acadmie du trs-noble art
de la peinture_[226], ayant accompagn, en Angleterre, son matre,
Grard Honthorst, pour l'aider dans ses travaux, reut les
encouragements de Charles 1er et du comte d'Arundel[227].

Le graveur Lucas Vosterman ne fut pas moins bien accueilli par notre
amateur. Ds 1623, il fit pour lui quatre dessins  la plume, d'aprs
Lonard de Vinci, et un portrait du prince Rupert. C'est  la comtesse
d'Arundel que Vosterman a ddi sa gravure, en six planches, de la
bataille des Amazones, d'aprs Rubens.

Mais aux yeux des Anglais, ce qui doit encore mieux recommander la
mmoire du noble lord, c'est que ce fut lui, dit-on[228], qui, le
premier, dcouvrit le gnie de l'architecte Inigo Jones. Selon Dallaway
les embellissements des btiments de Westminster avaient t confis 
lord Arundel et  Inigo Jones (Rymer Foedera, vol. XVIII, p. 97); et, en
1618, d'autres pairs lui furent adjoints pour diriger l'alignement et
l'uniformit de Lincoln's inn-Fields. Les dessins de Lincoln's
inn-Fields et de Covent-Garden, par Inigo Jones, ajoute Dallaway[229],
sont prsentement chez le lord Pembroke,  Wilton.

Il parat que le roi Jacques avait rsolu de rparer la cathdrale de
Saint-Paul qui, depuis le grand incendie de Londres, en 1561, menaait
de tomber en ruine. Il avait rsolu galement de remplacer les
constructions branles de l'ancien palais de White-Hall par le btiment
actuel de _Banqueting house._ Le comte d'Arundel et ses collgues furent
chargs de surveiller cette entreprise et d'en assurer le succs. M.
Tierney rapporte[230] une lettre d'Inigo Jones, du 17 aot 1620,
adresse au noble lord, dans laquelle, aprs l'avoir entretenu des
logements prpars pour l'ambassadeur d'Espagne au palais de
Hampton-Court, il lui annonce que le plan de toutes les additions 
Saint-Paul est entirement termin, et que les maons doivent se mettre
 refaire la partie situe  l'extrmit ouest, qu'ils avaient dmolie.

Nous avons dit, sur la foi de Dallaway[231], que le comte d'Arundel
employa Nicolas Stone, Leseur et Fanelly, les premiers sculpteurs qui
exercrent leur art dans la Grande-Bretagne. Mais nous ne pouvons
indiquer les travaux qu'ils excutrent pour leur protecteur. Peut-tre
Nicolas Stone, qui tait  la fois sculpteur et architecte, fut-il
occup, avec ses deux compatriotes,  btir et  dcorer l'htel du lord
 Londres, sur les bords de la Tamise, ses chteaux d'Arundel et
d'Albury, dans le comt de Surrey, et sa maison de campagne de Lambeth,
prs de Londres. Quant  Leseur, ou, comme il signait: Hubert Lesueur,
il est l'auteur de la statue en bronze, rige aujourd'hui 
Charing-Cross, et l'inscription de la gravure qu'en a faite Hollar
prouve que cette statue fut excute aux frais du comte d'Arundel. M.
Carpenter, dans ses mmoires indits sur Rubens et Van Dyck[232], cite
une ptition de cet artiste au roi Charles 1er, dans laquelle il
termine par: Son trs-humble, obissant et indigne _Praxitle_.

Indpendamment de ses marbres antiques, sur lesquels nous reviendrons,
le comte avait galement une magnifique collection de pierres graves et
de mdailles. Mais ce qu'il possdait peut-tre de plus remarquable,
c'tait sa galerie de tableaux et son cabinet de dessins. Il avait pu
russir  se procurer, pendant ses longs voyages en Italie et dans les
Pays-Bas, des oeuvres des principaux matres des diffrentes coles.
Ridolfi rapporte, dans ses _Maraviglie dell'arte_[233], que le comte
avait achet  Venise une _Lucrce_ du Titien, viole par Tarquin,
reprsente d'une autre manire que celle du mme matre, acquise pour
le roi Charles, et dont parle le mme auteur[234]. On voyait dans la
galerie d'Arundel un grand nombre de tableaux des diverses coles
d'Italie. Mais, de tous les peintres, le vieux Holbein est celui qu'il
parat avoir prfr, au moins si on en juge par le grand nombre de
tableaux de ce matre, gravs par Hollar comme faisant partie de la
collection d'Arundel. Cette prfrence tait peut-tre due,
indpendamment de la supriorit de cet artiste,  ce qu'il avait peint
presque tous les personnages publics du temps de Henri VIII,  la cour
duquel il avait longtemps vcu. Le comte, trs-fier de sa haute
naissance, s'tait attach  runir, non-seulement les portraits de ses
anctres, mais aussi ceux des hommes et des femmes clbres dans les
annales d'Angleterre, du temps de Holbein. Aucune collection, soit
publique, soit particulire, n'a pu runir autant d'ouvrages de ce
peintre; car,  ct de ses tableaux, le comte possdait une
trs-nombreuse suite de ses admirables dessins. Albert Durer partageait
avec Holbein la prdilection de l'illustre amateur. Il avait russi  se
procurer bon nombre de dessins de l'minent artiste; il les avait
achets, en partie,  la vente de la clbre collection Imhoff, 
Nuremberg[235], collection qui avait t forme du vivant mme d'Albert
Durer, par Bylibalde Pyrkheimer, son intime ami.

Mariette raconte[236], qu'ayant appris qu'un M. Delanoue avait une
trs-belle collection de dessins, surtout du Parmesan et du chevalier
Vanni, le comte d'Arundel vint sur le champ  Paris, se flattant d'en
faire aisment l'acquisition. Il ne put y russir, et se faisant
connatre pour lors  M. Delanoue, qu'il en estima davantage, il lui
avoua le sujet de son voyage. Si le comte ne put acheter les dessins du
Parmesan que possdait M. Delanoue, il parat, ajoute Mariette, qu'il
s'en tait procur beaucoup d'autres, car lorsque l'on vendit, en 1721,
les dbris de sa collection, Zanetti, qui tait alors  Londres, acheta
un magnifique recueil de dessins de ce matre, au nombre de cent trente,
dont il publia depuis, en 1743,  Venise, des estampes graves, partie
en cuivre, et partie en bois,  la manire d'Ugo da Carpi, qu'il remit
en honneur[237].--De tous les cabinets particuliers, dit encore
Mariette[238], le plus abondant en dessins de Lonard a t, je pense,
celui du comte d'Arundel. Cet illustre curieux n'avait pargn ni soins
ni dpenses pour se procurer ce que les arts ont produit de plus exquis
dans tous les genres. Mais il tait surtout passionn pour les dessins,
et il en avait form un des plus beaux assemblages qu'on verra jamais.
En particulier, il avait conu une si forte estime pour ceux de Lonard,
que, non content de ceux qu'il possdait, il avait offert, au nom de
Charles Ier, roi d'Angleterre, jusqu' trois mille pistoles d'Espagne
(30,000 fr.), pour un des volumes qui sont actuellement dans la
bibliothque Ambroisienne[239]. Le recueil de dessins de ttes (au
nombre d'environ deux cents,  la mme bibliothque) peut avoir
appartenu  cet illustre curieux. Je fonde ma conjecture sur ce que...
prs de quatre-vingts de ces ttes ont t graves par Venceslas Hollar,
qui tait au service du comte.

La passion des arts du dessin dominait tellement l'esprit de notre
amateur, qu'elle lui inspirait des prjugs certainement draisonnables.
Horace Walpole raconte, d'aprs Evelyn[240], que le comte croyait que
celui qui serait incapable de dessiner un peu ne pourrait jamais tre un
honnte homme. L'auteur des _Anecdotes of Painting_ relve cette
opinion comme devant donner, si elle tait prouve, une triste ide de
celui qui l'aurait eue et de celui qui l'aurait rapporte. Il a raison
assurment; car il n'est pas besoin de dmontrer qu'on peut tre un fort
honnte homme sans savoir jamais manier le crayon ou le pinceau.
Peut-tre la pense du grand amateur anglais tait-elle semblable au
sentiment de notre Mariette, qui croyait que la vue des belles choses
lve l'me, la fortifie dans l'adversit et la console[241]. Peut-tre
aussi que les passions politiques, au milieu desquelles vivait le lord
grand marchal d'Angleterre, lui inspiraient le dgot des striles
agitations de ce monde, et lui faisaient rechercher l'art comme un port
de refuge,  l'abri duquel sa conscience retrouvait toute sa srnit.




CHAPITRE XVI

     Principaux amateurs anglais du temps de Jacques Ier et de
     Charles Ier. Les comtes de Pembroke, de Suffolk, les lords
     Hamilton et Alb. Montague.--Georges Williers, duc de
     Buckingham.--Sa liaison avec Rubens, dont il achte le cabinet.--Il
     se sert des ambassadeurs anglais  Constantinople et  Venise pour
     se procurer des objets d'art.--Balthasar Gerbier, son agent dans
     les Pays-Bas.--Acquisition de la galerie des ducs de Mantoue pour
     Charles Ier.--Buckingham est assassin par Felton.

1590--1628


 ct du comte d'Arundel, Guillaume, comte de Pembroke, grand
chambellan d'Angleterre, ne se faisait pas moins remarquer par son got
pour les arts et l'antiquit que par la protection qu'il accordait aux
artistes. Il fut l'ami d'Inigo Jones, qu'il envoya en Italie  ses
frais. La chambre des lords le nomma, en 1618, de la commission charge
de s'entendre avec ce grand architecte pour les constructions que l'on
voulait ajouter  Westminster. Il possdait,  Wilton, un grand nombre
de statues et de marbres antiques, et il avait,  Londres, des
mdailles, des peintures et des dessins de matres. Ce fut lui qui
changea, avec le roi Charles Ier, une suite de dessins de
quatre-vingt-six portraits par Holbein, contre le tableau de saint
Georges par Raphal, qu'il donna plus tard au comte d'Arundel[242].
Aprs lui venaient le comte de Suffolk, lord Hamilton, et lord Albert
Montague, qui se faisaient galement remarquer par leur got pour les
arts, et qui cherchaient aussi  runir des dessins et des
peintures[243].

Mais tous ces seigneurs taient effacs par le brillant favori de
Jacques et de Charles Ier, Georges Williers, duc de Buckingham.
Lorsqu'il avait  coeur de se procurer soit pour lui-mme, soit pour ses
matres, les oeuvres les plus rares, il n'tait arrt par aucune
considration de dpense, et il cartait tous ses concurrents par des
offres qui devenaient de vritables prodigalits. Le duc s'tait li
avec Rubens pendant le sjour que ce peintre fit  Paris, en 1621,
poque o il entreprit les compositions allgoriques de la galerie du
palais du Luxembourg, pour la reine Marie de Mdicis. Georges Williers
se trouvait galement  la cour de France, o il tait venu  la suite
des ngociations entames pour le mariage de Henriette-Marie, fille de
Henri IV, avec le roi Charles Ier. Ce fut  Paris,  ce qu'on
prtend, que Rubens, entrant dans les vues du duc, consentit  servir
d'intermdiaire entre la cour d'Espagne et celle d'Angleterre, et 
essayer, avec l'approbation de l'archiduchesse Isabelle, rgente des
Pays-Bas, de rtablir la paix entre les deux pays. Nous ignorons si les
considrations politiques qui avaient dtermin le favori de Charles
Ier  faire ces ouvertures au peintre flamand, ne le dcidrent pas
galement  lui proposer l'acquisition de son cabinet, compos de
peintures, d'antiquits et d'autres objets rares et curieux qu'il avait
runis avec beaucoup de soins dans ses voyages. On sait que Rubens avait
fait construire dans sa maison,  Anvers, une salle ronde claire par
une seule ouverture au centre dans le haut,  l'imitation de la rotonde
(le Panthon) de Rome, pour obtenir une lumire gale. C'est l qu'il
avait dispos son prcieux muse, compos de marbres, de statues, de
bronzes, de mdailles, de cames, de pierres graves, de livres et de
tableaux. Ces derniers taient en partie de sa main, en partie des
copies faites par lui,  Venise et  Madrid, d'aprs le Titien, Paul
Vronse et autres excellents peintres. Aussi recevait-il les visites
des hommes de lettres, des savants et des amateurs de peinture: aucun
tranger ne passait par Anvers sans lui demander la permission de
visiter son cabinet[244].

Le duc de Buckingham avait probablement vu le muse de Rubens, et c'est
ce qui le dcida sans doute  en ngocier l'acquisition. Il fit d'abord
 Rubens cette proposition par lettre,  la fin de 1622, et il lui
envoya bientt aprs,  Anvers, le sieur Blondel, Franais, grand
connaisseur, lequel, aprs examen de cette collection, en offrit 
Rubens, au nom du duc, cent mille florins de Brabant[245]. Rubens
hsita, malgr l'lvation de cette offre: il avait de la peine  se
dfaire d'une collection rellement royale, qu'il n'avait runie
qu'aprs nombre d'annes de voyages et de grandes dpenses. Cependant,
press par les instances du duc, il finit par accepter les propositions
de son agent. Il n'y consentit toutefois qu' la condition que les
statues, bustes et bas-reliefs seraient mouls, afin qu'il ne restt pas
compltement priv de ses modles et de ses tudes sur l'antique. Il fit
mettre des copies aux places prcdemment occupes par les originaux,
et, selon l'un de ses biographes[246], plaant d'autres tableaux dans
les places vides et les moulages des statues entre deux, il reforma, en
apparence, le mme cabinet.

Dans le Levant, le duc de Buckingham employa sir Thomas Ro, ambassadeur
d'Angleterre  Constantinople, de 1621  1623,  chercher et acheter
pour le roi Charles des manuscrits, des mdailles et des marbres.
L'envoi de Guillaume Petty, par le comte d'Arundel, avait dtermin son
rival  se servir de sir Thomas Ro pour le mme objet. La
correspondance de cet ambassadeur, dont le premier volume seulement a
t publi[247], rend compte des dangers et des difficults prouvs,
tant par lui que par son concurrent, pour satisfaire aux dsirs des deux
nobles lords.

 Venise, un autre ambassadeur anglais, sir Henri Wolton, avait
galement ordre du duc de lui acheter les plus belles toiles des matres
de la couleur. C'est ainsi que Buckingham devint possesseur de deux
Giorgion, dix-neuf Titien, deux Pordenone, deux Palma Vecchio, treize
Paul Vronse, dix-sept Tintoret, vingt et un Bassan, et six Palma
jeune.  ces tableaux il faut ajouter ceux qui, ainsi que les
prcdents, sont indiqus dans le catalogue de la vente faite aprs sa
mort tragique, en 1628, comme lui ayant appartenu. On y remarque trois
compositions de Lonard de Vinci, une d'Andr del Sarto, trois de
Raphal, une de Jules Romain, deux du Corrge, deux d'Annibal Carrache,
trois du Guide, neuf de Domenico Feti, huit de Holbein, six d'Antonio
Moro, treize de Rubens, et beaucoup d'autres. Toutes ces peintures
n'avaient pas sans doute le mme mrite; mais il y avait parmi elles des
toiles admirables: l'_Ecce Homo_ du Titien, dans lequel ce matre a
introduit les portraits du pape Paul III, de Charles-Quint et de
Soliman, et dont le duc avait refus sept mille livres sterling (175,000
francs), offertes par le comte d'Arundel; et le chef-d'oeuvre du Corrge,
_Jupiter et Antiope_, qu'il avait obtenu du roi d'Espagne Philippe IV,
pendant sa mission en ce pays, et qui fait aujourd'hui l'un des plus
prcieux ornements du grand salon carr du Louvre. Rubens avait donc
raison d'crire  Peiresc, de Londres, le 9 aot 1629: ....On est loin
de rencontrer dans cette le la barbarie que le climat pourrait y faire
supposer, loigne qu'elle est de la dlicieuse Italie; il faut mme
l'avouer, sous le rapport de la peinture, je n'ai jamais vu nulle part
une aussi grande quantit de tableaux de matres que dans le palais du
roi d'Angleterre et dans la galerie du feu duc de Buckingham[248].
Toutes ces richesses artistiques avaient t places par le duc dans sa
rsidence de York-House, dans le Strand,  Londres. Aprs sa mort, elles
furent vendues et disperses. Le roi Charles, le duc de Northumberland
et lord Montague furent, selon M. Waagen[249], les principaux acqureurs
de ces magnifiques ouvrages runis avec tant de dpenses.

Le favori de Charles Ier apportait la mme ardeur  procurer  son
matre les oeuvres les plus rares. Il employa quelquefois  ces
ngociations un Flamand d'Anvers, Balthasar Gerbier d'Ouvilly, peintre,
dessinateur, enlumineur, crivain de troisime ordre, et, de plus, agent
secret ml  la politique et  la diplomatie[250]. Attach au service
du duc de Buckingham, Gerbier l'accompagna en Espagne, et fut envoy
plus tard dans les Pays-Bas, avec la mission secrte de ngocier la paix
entre l'Angleterre et l'Espagne. Si l'on en croit M. Van Hasselt dans
son Histoire de Rubens[251], l'artiste tait dans la confidence de cette
ngociation; le voyage qu'il entreprit, en 1626, en Hollande, aprs la
mort de sa premire femme, Isabelle Brant, motiv en apparence sur la
ncessit de se distraire, aurait eu, en ralit, pour cause, une
mission du duc de Buckingham auprs des gnraux et ngociateurs
espagnols, dans l'intrt du rtablissement de la paix, qu'il parvint
plus tard  faire accepter par les deux parties.

Au point de vue des arts, Rubens ne rendit pas un service moins
considrable  l'Angleterre, en lui assurant la possession des sept
cartons de Raphal, placs aujourd'hui au palais de Hampton-Court; 
l'instigation du duc, il les acheta en Flandre, o ils taient rests
depuis le temps de Lon X, pour le compte du roi Charles Ier.

Le duc russit galement dans la ngociation qu'il ouvrit avec le duc de
Mantoue, pour l'acquisition, au nom de son matre, de la clbre galerie
de tableaux cre dans cette ville et augmente, pendant plus d'un
sicle, par les princes de la maison de Gonzague. On dit qu'elle cota
au roi Charles quatre-vingt mille livres sterling (deux millions), somme
norme pour le temps, et qui en reprsenterait aujourd'hui plus du
triple. Depuis la fin du quinzime sicle, cette famille des Gonzague,
porte naturellement vers le beau, s'tait applique  s'entourer des
artistes les plus minents, et  les retenir  Mantoue. C'est ainsi que
le Mantegna et Jules Romain[252] furent attirs  leur cour, et
dcorrent leurs palais d'oeuvres remarquables. Le Mantegna y peignit son
fameux Triomphe de Jules Csar, et Jules Romain la Guerre des Titans
contre Jupiter, et beaucoup d'autres compositions qui attestent son
gnie. La collection achete pour le roi Charles comprenait, entre
autres chefs-d'oeuvre, la _Vierge  la perle_, de Raphal, maintenant au
muse de Madrid; l'_ducation de Cupidon_, du Corrge, aujourd'hui  la
_National Gallery_,  Londres; la _Mise au tombeau_, du Titien, au muse
du Louvre; les _Douze Csars_, du mme matre, et beaucoup d'autres
ouvrages des plus clbres artistes d'Italie[253]. Mais Buckingham ne
put admirer ces chefs-d'oeuvre dans le palais de son royal matre, s'il
est vrai, ainsi que l'indique M. Waagen[254], que ces tableaux
n'arrivrent en Angleterre que dans l'anne 1629, car il tait tomb
sous le poignard de Felton le 28 aot 1628.

On voit avec quelle ardeur Georges Williers entrait dans les vues de son
matre, l'un des souverains les plus accomplis, non-seulement par le
caractre et les qualits du coeur, mais le premier, peut-tre,  citer
pour son amour vritable du beau, son got aussi sr qu'clair, et la
protection gnreuse autant qu'intelligente avec laquelle il traita et
encouragea les artistes venus  sa cour. Rubens, pendant son sjour en
Angleterre, dans le courant de l'anne 1629, fut frapp de la prosprit
dont jouissait ce pays, et n'admira pas moins les richesses de toutes
sortes qu'il renfermait ds lors au point de vue des arts.--Cette le,
crit-il  P. Dupuy, de Londres, le 8 aot 1629[255], me semble un
thtre tout  fait digne de la curiosit d'un homme de got,
non-seulement  cause de l'agrment du pays et de la beaut de la
nation, non-seulement  cause de l'apparence extrieure qui m'a paru
d'une richesse extrme, et qui annonce un peuple riche et heureux au
sein de la paix, mais encore par la quantit incroyable d'excellents
tableaux, de statues, d'inscriptions antiques, qui se trouvent dans
cette cour.--Horace Walpole a donc bien jug Charles Ier, lorsqu'il
dit de ce prince qu'il avait toutes les vertus ncessaires pour faire le
bonheur de son peuple, et qu'il ajoute: Plt  Dieu qu'il n'et pas t
convaincu que lui seul, connaissant les moyens  employer pour le rendre
heureux, devait lui seul possder le pouvoir d'assurer la flicit
publique[256]!




CHAPITRE XVII

     Franciscus Junius, bibliothcaire du comte d'Arundel, et son trait
     _De pictura veterum_.--Analyse et citations de cet
     ouvrage.--Approbation qu'il reoit de H. Grotius, de Van Dyck et de
     Rubens.--Effet produit en Angleterre par l'arrive des marbres
     achets par le comte d'Arundel.--Leur explication par
     Selden.--Opinion de Rubens.--Collection d'antiques  Arundel-House.

1589--1636


Parmi les hommes clbres qui vinrent se fixer en Angleterre, attirs
par la renomme du roi Charles Ier, et par la libert dont on
jouissait dans ce pays, il ne faut pas oublier Franciscus Junius[257],
l'un des savants du dix-septime sicle qui ont le mieux tudi et le
mieux compris l'histoire de l'art dans l'antiquit. Son pre, Franciscus
Junius, de Bourges, n'tait pas moins recommandable, selon le tmoignage
de Jean-Georges Grvius[258], par la modration de son caractre que par
la puret de ses moeurs. Aprs avoir embrass la religion rforme, et
s'tre fait ministre, il avait quitt la France, et s'tait rfugi en
Allemagne pour viter les perscutions. tabli d'abord  Heidelberg,
c'est l que naquit, en 1589[259], l'auteur du trait _De pictura
veterum_. Junius pre, ayant eu l'intention de rentrer en France, avait
quitt Heidelberg en 1592. Mais comme il traversait la Hollande, les
tats des Provinces-Unies lui envoyrent une dputation d'une des
provinces, pour l'engager  se fixer  Leyde, afin d'y enseigner la
thologie. Il accepta ces fonctions, et s'en acquitta  la grande
satisfaction de l'glise et de la clbre universit de cette ville,
jusqu'en 1602, anne dans laquelle il mourut.

Son fils grandissait et s'appliquait  l'tude des mathmatiques, avec
le projet arrt de suivre la carrire des armes, sous les ordres du
prince d'Orange. Mais, en 1609, une trve de douze ans ayant t conclue
avec l'Espagne, il changea de rsolution, et se livra entirement 
l'tude des sciences et des belles-lettres, et en particulier des
saintes critures. Il commena par runir, mettre en ordre et publier
les crits de son pre; il se rendit ensuite en France, et, en 1620,
passa en Angleterre, se faisant aimer des savants et des honntes gens
pour l'lvation de son esprit, la profondeur de son savoir, et
l'extrme amnit de son caractre. Charm par l'agrment que lui
offrait l'heureuse Angleterre, et retenu par la bienveillance que lui
tmoignaient les hommes distingus qui l'y avaient si bien accueilli, il
y fixa son sjour, et passa trente annes, comme bibliothcaire, dans la
famille du comte d'Arundel. C'est pendant cet intervalle qu'il composa
son trait _De pictura veterum_, qui fut envoy par Guillaume Blavius 
Amsterdam, vers 1636, pour y tre imprim.

Cet ouvrage, modle d'une vritable rudition, n'empcha pas Junius de
se livrer  des travaux beaucoup plus arides, et qui pouvanteraient
aujourd'hui l'imagination du savant le plus dtermin. Possdant  fond,
comme tous les lettrs de son sicle, les langues grecque et latine,
Junius voulut remonter aux origines des principaux idiomes de l'Europe
occidentale. Il se mit donc d'abord  tudier la langue anglo-saxonne,
et dmontra qu'elle avait t la source des langues allemande, anglaise
et flamande. Il apprit ensuite les anciens idiomes du Nord, le goth, le
franc, le cimbrique, qu'on appelle aussi runnique, et le frison. Il
s'assura, par ces tudes, qu'un grand nombre de mots en usage
aujourd'hui, en franais, en italien et en espagnol, sont tirs de ces
dialectes primitifs. Il donna le premier spcimen de sa profonde
connaissance de ces anciennes langues en publiant  Amsterdam, en 1655,
ses observations sur la paraphrase du Cantique des cantiques de l'abb
Willeram, publie par Paul Merula, en 1598,  Leyde. Nous ne suivrons
pas Junius dans ses travaux philologiques, qu'il poursuivit en Hollande,
et qu'il reprit en Angleterre, o il revint en 1674, pour n'en plus
sortir. Il nous suffira de renvoyer  sa vie par Grvius, et de dire
que, jusqu' l'ge de quatre-vingt-six ans, il consacra  ces recherches
si difficiles et si ingrates toutes les ressources d'un esprit actif,
et toutes les heures d'une vie entirement livre  l'tude. Aprs avoir
pass deux ans  l'universit d'Oxford, o il avait sous la main les
matriaux de ses recherches, il vint mourir  Windsor, chez son neveu,
Isaac Vossius, que le roi Charles II avait admis comme chanoine du
chapitre de l'glise de Windsor, nonobstant sa qualit d'tranger.

Junius, pour payer  l'Angleterre la dette de l'hospitalit qu'elle lui
avait accorde pendant plus de trente annes, lgua tous les manuscrits
de ses ouvrages  l'universit d'Oxford, o il avait longtemps
travaill. On peut en voir la liste  la suite de sa Vie par Grvius. Ce
savant fait le plus grand loge de l'auteur du trait de la _Peinture
des anciens_. Il l'avait connu dans sa jeunesse  Amsterdam, et il
raconte qu'il fut reu par cet minent interprte de tant d'anciennes
langues avec la plus grande bienveillance. Introduit dans la
bibliothque de Junius, il s'entretint avec lui pendant longtemps des
nouvelles de la rpublique des lettres. Grvius le reprsente au
physique comme tant d'une taille peu leve, d'une figure maigre, mais
comme dou d'une heureuse proportion de tous ses membres. Au reste, on
peut en juger par ses portraits. Il en existe un d'Adrien Van der Werff,
admirablement grav par P.-A. Gunst, et qui est plac en tte du trait
de la _Peinture des anciens_. Junius y est reprsent en buste, dans un
mdaillon que deux gnies s'efforcent de fixer  une pyramide entoure
d'ifs. Il parat dans la force de l'ge, il est vu de trois quarts,
porte la barbe, comme ses contemporains, et sa physionomie montre un
mlange de srieux, de finesse et de pntration qui rvle bien son
origine gauloise. Au-dessous, sont les attributs de la peinture et de la
sculpture, une palette, des pinceaux, un marteau, un ciseau; tout  fait
au bas, la trompette de la Renomme entoure d'une couronne de lauriers.
On lit sur le socle de la pyramide les vers suivants:

      FRANCISCUS JUNIUS, F. F.[260].
    Hic dedit ternam claris pictoribus umbram
      Quod dare pictorum non potuere manus;
    Vincit Appelloeos hac Junius arte colores,
      Junius ingenio nobilis, arte, domo.

Un autre portrait de Junius avait t fait par Van Dyck; il est
aujourd'hui  l'universit d'Oxford. Nous ignorons si ce portrait est le
mme que celui qui a t grav par Hollar, et dans lequel Junius est
reprsent  mi-corps, tenant de sa main droite un livre entr'ouvert,
avec l'indication qu'il a t peint _tatis XXXXIX_.

Bien que le corps de Junius et t dpos dans l'glise de Windsor,
l'universit d'Oxford voulut lui lever au milieu d'elle un monument
funbre, pour attester sa reconnaissance du legs qu'il lui avait fait.
L'pitaphe, rapporte par Grvius, en est attribue  Isaac Vossius, qui
a pu, en toute vrit, dire de son illustre parent:

      .....Per omnem tatem.
    Sine querela aut injuria cujusque
      Musis tantum et sibi vacavit.

Nous n'avons point  nous occuper des nombreux ouvrages que Junius
composa sur les anciennes langues de l'Europe, ou sur l'criture sainte;
mais nous donnerons une analyse succincte de son trait de la _Peinture
des anciens_, l'un des premiers ouvrages sur les arts publis en
Angleterre.

Dans sa ddicace  Charles Ier, Junius explique l'origine de ce livre
et les encouragements qui l'ont dtermin  le composer. Grand prince,
dit-il au roi, il y a dix-sept annes que je me suis rfugi dans la
Grande-Bretagne, comme dans un port de paix et  l'abri des orages, au
milieu des troubles et des convulsions du monde entier. Admis sur les
recommandations de Lancelot, alors vque de Winton, et de Guillaume,
vque de Methuen[261], aujourd'hui archevque de Cantorbry, dans la
noble famille d'Arundel, je me suis appliqu ds lors, selon le dsir de
l'illustre comte d'Arundel et de Surrey,  runir et examiner tous les
passages des auteurs anciens les plus accrdits, non-seulement dans la
vue d'crire l'histoire des artistes, mais pour pntrer  fond et
dcouvrir la nature mme des arts d'imitation.......

...La matire s'tendant  mesure que j'entrais plus avant dans mon
sujet, j'entrepris une tche plus large que celle qui m'avait t
impose, d'abord pour tmoigner toute ma gratitude  l'illustre
personnage qui m'avait si bien accueilli; ensuite pour ne pas me
traner, comme le vulgaire, sur les traces de tout le monde. Et, puisque
j'en suis  ces dtails, je ne puis me dispenser d'offrir ici l'hommage
de ma profonde reconnaissance  la divine Providence, aussi bien qu'
Votre Majest, dont le gouvernement s'applique  maintenir la paix
publique, et permet ainsi  chacun de se livrer dans une heureuse
scurit  l'tude des belles-lettres........

...Comment pourrais-je passer sous silence cette constante sollicitude 
encourager les arts et les sciences,  l'aide de laquelle Votre Majest
a dissip, comme l'astre le plus lumineux, les paisses tnbres des
sicles prcdents, et conquis de toutes parts les ornements de la paix.
De l le calme rgnant dans toute la Grande-Bretagne, de l cette
renaissance des beauts primitives de l'art... C'est pourquoi nous
n'avons rien  envier, dans ce sicle,  l'antiquit, cette mre fconde
des belles et bonnes choses. On rencontre rarement, je l'avoue, un
Apelles ou un Phidias; mais c'est, peut-tre, parce qu'on trouve plus
rarement encore un Mcne; car les matres de la terre sont, en gnral,
peu disposs  encourager ces rares gnies. Les grands esprits, les
intelligences suprieures seraient puissamment excits si, au milieu des
soins incessants que rclament le maintien de la paix, la conduite de
la guerre et les autres ncessits du gouvernement, les souverains ne se
contentaient pas seulement d'aimer et d'encourager les lettres et les
arts, mais s'ils se dcidaient  les cultiver avec nous. L'exemple de
Votre Majest montre  tous, combien il est agrable et mme utile de se
dlasser du souci des affaires les plus srieuses par un repos
intelligent, qui occupe  la fois les yeux et l'esprit.

...Quant  moi, comme je ne pouvais voir avec les yeux du corps les
beauts de l'art que l'antiquit rvle  ceux qui savent la comprendre,
je me suis appliqu  les dcrire et  les expliquer, en suivant les
indications et les types que l'illustre comte d'Arundel mettait  ma
disposition. C'est pourquoi je me suis laiss entraner  runir les
anciennes rgles parses et disperses parmi les crits que nous a
laisss la docte antiquit, et  les rdiger en corps de doctrine, afin
qu'tant parvenu  percevoir dans mon esprit comme une image de
l'ancienne peinture, ou du moins une ombre de cette image, il me ft
plus facile d'apprcier toute la beaut de cet art prcieux... Sous les
auspices et avec les conseils de cet homme illustre, j'offre donc
respectueusement  Votre Majest la peinture des anciens. C'est un
hommage assez faible, si l'on s'arrte  mon style; mais il est grand
par l'intention qui me dirige, il est digne de Votre Majest par le
choix du sujet. Je ne me laisserai point mouvoir par l'ignorance et la
lchet de certains esprits dpravs de ce sicle qui, ne pouvant
comprendre la sublimit de l'art, s'efforcent soit de le rabaisser, soit
de l'lever au del des forces humaines. L'art, il est vrai, peut
s'lever jusqu'au sublime, et de cette hauteur dfier tous les faibles
efforts des hommes: il mprise les esprits grossiers et barbares qui ne
sont attachs ici-bas qu' leur ignorance obstine; ou bien il blouit,
par son brillant clat, leurs yeux obscurcis par les tnbres d'une nuit
profonde. L'art est une grande chose; il demande  rencontrer un
connaisseur, un apprciateur qui soit au niveau de sa beaut. Alors il
se soutient en honneur auprs de tous... Avec un tel Mcne, la peinture
triomphe et doit triompher: qui oserait plus tard la mpriser, lorsqu'on
saura en quelle estime elle a t tenue par un si grand prince?...

Junius, lorsqu'il crivait cette phrase, vers 1636, ne se doutait gure
que, bientt, d'affreuses dissensions civiles amneraient la chute et la
mort tragique du malheureux Charles Ier, et que ces grands seigneurs
anglais, dont il vante, dans sa ddicace, l'amour clair pour les
arts[262], seraient les premiers  ordonner, par acte du Parlement, la
vente aux enchres publiques de l'admirable collection de tableaux, de
dessins, de statues et d'autres objets prcieux runis en Angleterre,
avec tant de peines et de dpenses, par l'infortun monarque!

Le trait de Junius est divis en trois livres, qui sont eux-mmes
subdiviss en chapitres. Comme il se propose de suivre le dveloppement
de l'art de la peinture depuis sa naissance, il enseigne, dans le
premier livre, quelle fut son origine; dans le second, quelles ont t
les causes de ses progrs; dans le troisime, comment elle est parvenue
 sa perfection[263].

Aprs avoir prsent des considrations gnrales sur la facult inne
chez l'homme de pouvoir tout imiter, Junius s'efforce de dmontrer, dans
son premier livre, que cette facult peut tre surtout dveloppe par
l'imagination, pourvu que _cette folle du logis_ ne se laisse pas trop
emporter, comme il arrive aux jeunes gens, par les carts drgls du
caprice ou de la fantaisie. Et comme cette intemprance d'imagination
est commune aux potes et aux peintres, il profite de l'occasion pour
examiner ce que la posie et la peinture ont entre elles de semblable;
il ajoute, en passant, quelques conseils  l'usage de ceux qui veulent
considrer avec attention les oeuvres de la peinture.

Dans le second livre, l'auteur entreprend de prouver que c'est la nature
qui a donn  l'homme le dsir de tout imiter, et que, si l'imagination
le pousse  produire et  crer, il y est excit encore par beaucoup
d'autres causes. Avant tout, il indique Dieu, source et origine de tout
bien, comme l'auteur de cette facult donne  l'homme. La bont divine
a voulu que l'enfant ret ses premires impressions de ses parents,
dont les prceptes l'initient d'abord aux rgles des arts. Livr ensuite
 ses propres forces, si le jeune homme, chez les anciens, tait dispos
 se laisser aller  de mauvais penchants, il tait retenu par la
crainte des lois rendues contre les corrupteurs des arts. Si, au
contraire, tant dou d'un jugement sain, il tait dcid  ne pas
s'carter des principes de son premier enseignement, il ne tardait pas 
trouver des encouragements dans une utile mulation et dans les conseils
des matres. Bientt, son esprit tait attir par cette admirable
douceur de l'art, jouissant d'une mulation naturelle, par cette force
qui sait runir et s'approprier,  l'aide d'un exercice constamment
rpt, tout ce qui est utile  la pratique de l'art. L'honneur que les
hommes de tout rang rendaient aux arts, l'esprance du succs et de la
gloire, flattaient l'amour-propre de l'artiste; joyeux, plein de
confiance en lui-mme et rempli d'une heureuse audace, il n'hsitait pas
 entreprendre de grandes choses. La flicit publique, dont, selon
l'auteur, les peuples jouissaient dans ces heureux sicles, favorisait
beaucoup cette ardeur et ce dsir de gloire. En outre, les succs
particuliers contribuaient  entretenir l'mulation gnrale et l'espoir
de russir.

Aprs avoir ainsi fait ressortir les causes des arts d'imitation chez
les anciens, Junius, dans son troisime livre, examine les effets de
cette force imitatrice qui rside dans l'intelligence de l'homme; il
suit les progrs qu'elle a faits et la perfection qu'elle a su
atteindre. Il observe, chez les anciens, dans la peinture, cinq parties
capitales: l'invention ou sujet; la proportion ou symtrie; la couleur,
et, avec elle, la lumire et l'ombre, le clair et l'obscur; le
mouvement, soit l'action et la passion; enfin, l'ordonnance ou
disposition conomique de tout l'ouvrage. Les quatre premires parties,
c'est--dire l'invention, la proportion, la couleur et le mouvement,
taient observes avec soin par les anciens dans toute peinture, soit
qu'elle ne reprsentt qu'une seule figure, soit qu'elle en contnt
plusieurs. Quant  la disposition, ils ne s'en occupaient que dans les
tableaux comprenant plusieurs figures, afin que, par la diversit du jeu
de la lumire, l'ordonnance ft mieux ressortir la diffrence des corps
et des objets reprsents sur la mme surface. Les anciens ne faisaient
pas consister la perfection de l'art uniquement dans l'observation de
ces cinq parties: ils voulaient encore qu'une certaine grce, semblable
 celle rpandue sur toute la personne de Vnus, se ft remarquer dans
chacune des parties du tableau, et les ft toutes galement admirer.
Junius donne donc des conseils pour trouver et rendre la grce, sans
laquelle, quels que soient la science et le talent, un artiste ne
saurait jamais se flatter d'arriver  la perfection.

Telle est la thorie du savant auteur du trait de la peinture des
anciens. Il procde, on le voit, avec les formes pdantesques du
seizime sicle, et son ouvrage, bourr  chaque page de citations
grecques et latines, est un vritable prodige de science et d'rudition.
Aucun auteur ancien qu'il ne cite ou ne commente: il fait le mme
honneur aux critiques et glossateurs modernes le plus en rputation de
son temps, tels que Bude, Casaubon, Grotius, Gruterus, Saumaise,
Scaliger, Selden et les deux Vossius. Cet talage d'rudition tait dans
le got de l'poque, o dominait encore, parmi les lettrs, l'usage
habituel du grec et du latin. Cette manire de procder parat
fastidieuse au savoir facile, mais un peu superficiel, de notre temps.
Il est certain nanmoins qu'en dpouillant le trait de Junius de son
enveloppe par trop hrisse de grec, et en laissant de ct ses
dductions, qui sentent trop l'cole et la scolastique du moyen ge, on
y trouve une connaissance approfondie de l'antiquit, accompagne de
considrations qui dnotent un esprit aussi juste que cultiv. On ne
doit pas oublier, pour juger son livre avec impartialit, que, depuis la
Renaissance, Junius est le premier qui ait cherch  expliquer l'origine
de l'art chez les anciens, non en artiste, comme Lonard de Vinci,
Vasari et d'autres biographes italiens, mais en vritable philosophe,
qui fait remonter la source du beau comme du bien, et par consquent des
arts d'imitation, jusqu' Dieu lui-mme.

Pour donner une ide du style et de la manire de raisonner de l'auteur,
nous citerons le passage suivant, dans lequel il dveloppe cette
thse[264].

L'excellent, le trs-grand crateur de l'univers, a fait ce monde de
telle sorte, que les Grecs, d'accord avec les autres nations, l'ont
appel [Grec: chosmos], c'est--dire ornement, et les Latins
_mundus_,  cause de l'lgance et de la perfection de toutes ses
parties. Quant  ce qui est de l'homme, Dieu ne l'a pas cr  son image
pour qu'il vct semblable  une vile brute; mais pour que, se rappelant
son origine, il s'avant vers une ternit de gloire, en suivant le
droit chemin de la vertu. Depuis l'origine du monde, cette opinion
rside au fond de l'me de tous les hommes, et elle n'a pas moins cours
chez le vulgaire que parmi les savants. Cette raison suffit  elle seule
pour lever de terre l'esprit de l'homme, et le conduire, pour ainsi
dire, jusque dans le ciel. Mais au milieu de l'immensit des choses de
ce monde, la nature pousse les uns dans une voie, les autres dans une
autre. Celui-ci, dans sa haute intelligence, mesurant l'tendue du monde
lui-mme, calcule, le compas  la main, la circonfrence du globe, et
livrant  la postrit le catalogue des toiles, rvle les lois des
astres, laissant, pour me servir des expressions de Pline, le ciel en
hritage  tous. Cet autre, non sans une terreur cause par la majest
du spectacle, s'efforce de dcouvrir et de pntrer les secrets les plus
profondment cachs dans le sein de la nature; il s'tudie  comprendre
et  expliquer les nues, les tonnerres, les temptes, les mers et les
autres phnomnes par lesquels la terre et ce qui l'environne sont
agits. L'homme qui aime  contempler le spectacle de la nature examine
toutes choses: il comprend que tout cela le regarde; bien plus, il sait
qu'il a t plac lui-mme sur cet immense thtre comme spectateur et
admirateur de l'oeuvre sublime de la cration. Qu'est-ce, en effet, autre
chose que l'homme, si ce n'est l'tre se rapprochant le plus de Dieu, et
cr pour contempler tout ce qui compose le monde. Anaxagoras, interrog
pourquoi il avait t mis au monde, rpondit: Afin de contempler le
ciel, le soleil et la lune. L'homme, dit Cicron (_De Natur Deorum_,
lib. II), est n pour contempler le monde et imiter ce qu'il voit.--Je
crois que les dieux immortels, dit le mme Cicron (_In Catone Majore_),
ont introduit les mes dans les corps des hommes afin d'tablir des
tres qui pussent considrer la terre, et qui, contemplant l'ordre
tabli dans le ciel, s'efforassent de l'imiter par leur manire de
vivre et par leur constance.

Ce n'est que longtemps aprs avoir plan  ces hauteurs mtaphysiques,
que Junius se dcide  aborder son sujet au point de vue historique et
critique. Il le fait, dans le troisime livre de son trait, avec une
grande richesse d'rudition, et une force non moins remarquable de
raisonnement. Nanmoins, il n'a pas d'illusion sur la valeur de son
oeuvre, et ne croit pas qu'elle soit  la hauteur du sujet qu'il avait
entrepris de traiter.

Si quelqu'un, dit-il en terminant[265], venait  croire que j'ai pu
puiser un sujet si vaste, dans un ouvrage si court, il se tromperait
gravement; car il n'apercevrait ni mon insuffisance, ni l'tendue de la
matire. Je me suis propos seulement d'indiquer aux artistes, ainsi
qu'aux amateurs de ces attachantes tudes, les sources o ils pourraient
puiser et les pentes qu'elles suivaient. Mais je n'ai pas eu la
prsomption de m'offrir comme un guide; ce qui et t de ma part une
preuve d'arrogance; il me suffisait de montrer comme avec le doigt o
taient les sources.

C'est l, en effet, le mrite principal du trait de Junius. Ce mrite
est encore plus apprciable dans le catalogue des peintres, des
architectes, des statuaires, des graveurs de l'antiquit et de leurs
oeuvres, qu'il a compos, et qui a t imprim aprs sa mort, dans la
seconde dition de son ouvrage, donne par Grvius  Rotterdam, en 1694.
Ce catalogue, qui ne comprend pas moins de deux cent trente-six pages,
grand in-4, est certainement le plus complet qui ait jamais t dress
sur les artistes gyptiens, trusques, grecs et romains, et sur leurs
oeuvres. Tout ce que les modernes ont crit depuis sur ce sujet, a t
puis  cette source.

Il ne faudrait pas croire que Junius se soit born  comprendre dans ce
catalogue les seuls artistes; il y admet galement, ainsi qu'il
l'exprime  l'article de M. Agrippa, _ob eximium erg hasce artes amorem
et cultum_, les hommes qui, dans l'antiquit, se sont montrs favorables
aux arts. La notice consacre  cet ami d'Auguste donne, sur la
construction et la dcoration du Panthon,  Rome, des renseignements
qu'il serait fort difficile de trouver runis ailleurs. Les articles
consacrs  Apelles, Phidias, Praxitle, Polyclte, Parrhasius, Xeuxis,
ne sont pas moins prcieux. Il en est de mme des indications que
rapporte Junius, d'aprs un grand nombre d'auteurs anciens, sur des
artistes de second ordre.

Le trait de la peinture des anciens, dont la premire dition parut en
1636, eut un grand succs en Angleterre et ailleurs. Hugo Grotius, le
savant auteur du _Mare liberum_ et du trait _De jure belli et pacis_,
qui n'tait pas moins vers dans la connaissance des lettres et des
beaux-arts que dans le droit des gens et dans la politique, s'empressa
de fliciter Junius de cette importante publication. Ils se
connaissaient presque depuis l'enfance, tant  peu prs de mme
ge[266]; de plus, Grotius, lorsqu'il fut envoy  l'universit de Leyde
pour y terminer ses tudes, avait t reu dans cette ville par le pre
de Junius, chez lequel il demeura pendant trois annes[267]. Aprs une
enfance et une jeunesse consacres entirement  l'tude des sciences et
des lettres, Grotius, devenu le partisan et l'ami du grand pensionnaire
Barneveldt, prouva, comme cet homme clbre, les mcomptes de la vie
politique. Condamn,  la suite de l'excution du grand pensionnaire,
qui eut lieu le 13 mai 1619,  la confiscation de ses biens et  une
dtention perptuelle, Grotius parvint, grce au dvouement de sa femme,
au bout de plus de deux annes de captivit,  s'chapper de prison et 
se rfugier en France. Il y resta environ dix ans, d'avril 1621  la fin
de septembre 1631. Bien accueilli par les savants et par les magistrats,
ce fut dans la maison de campagne du prsident de Mesmes,  Balagny,
prs de Senlis, qu'il prpara la publication de son fameux trait _De
jure belli et pacis_.  l'poque o parut l'ouvrage de son ami Junius
sur la peinture des anciens, Grotius tait revenu  Paris, en qualit
d'ambassadeur de la reine de Sude, fonctions qu'il devait  la
bienveillance de son ami, le grand chancelier Oxenstiern, et qui le
mettait, sous la sauvegarde du droit des gens,  l'abri de nouvelles
perscutions. Ce grand esprit, au milieu des luttes politiques et des
ngociations les plus pineuses, trouvait encore le temps de cultiver
les lettres et d'admirer les oeuvres de l'art. L'rudition profonde,
l'austrit de moeurs d'un grand nombre de citoyens des Provinces-Unies,
n'excluaient pas alors le got des belles choses, et c'est  cet heureux
mlange de savoir, de vie rgulire et de fantaisie, que l'cole
hollandaise doit, en grande partie, ses oeuvres les plus admirables.
Grotius tait li avec les principaux artistes flamands et hollandais de
son temps, particulirement avec Rubens et Van Dyck; son portrait avait
t peint plusieurs fois, notamment en 1599, lorsqu'il tait  peine g
de quinze ans. Il figure en tte de son ouvrage sur _Martianus Capella_,
publi  la Haye  cette poque. On l'y voit dcor de la chane d'or,
prsent de Henri IV  son premier voyage en France. Grotius ne pouvait
pas rester indiffrent  l'ouvrage de son ami sur la peinture des
anciens. Il avait reu le livre de Junius vers le commencement de 1638;
voici en quels termes il le remercia de cet envoi[268].

Je t'adresse mes remercments les plus vifs, trs-savant Junius, pour
ton livre _De pictura veterum_, que tu as bien voulu me donner, et qui
reflte l'image la plus vraie de ton esprit et de ton rudition.
J'admire l'tendue de tes lectures, le jugement, l'ordre et ce que tu as
emprunt  tous les autres arts pour orner celui-l. Cet ouvrage me
parat de tous points comparable  ces tableaux composs de pierres de
diverses couleurs, tels que celui que Satureius clbre dans une
pigramme grecque[269], et que Procope nous apprend avoir appartenu au
roi des Goths Thodoric. La varit charme, et plus encore l'admirable
ensemble qui rsulte de cette varit mme. Donne-nous, je t'en prie,
beaucoup d'oeuvres semblables; mais je te rappelle ta promesse de nous
donner aussi les noms des anciens peintres et le catalogue de leurs
ouvrages[270]. Et afin que tu demeures entirement convaincu que j'ai
bien lu rellement toutes les parties de ton livre, je te demande de
m'expliquer ce que veut dire Claudien par ces mots: voiles hbraques
(_vela hebraca_). Tu sais qu'il n'tait pas permis aux Juifs de
reprsenter l'image d'aucun tre anim, mme sur des voiles: rflchis
s'il ne faudrait pas lire: _Lydiacis qu pingitur India velis_, ou toute
autre variante qui te paratra prfrable. De cette manire, tu
dissiperas mes doutes. Toutes les fois que je trouve quelqu'un revenant
d'Angleterre, je m'empresse de lui demander de tes nouvelles et de
m'informer de la situation de tes affaires. J'ajouterai, si tu le
permets, une prire: c'est de saluer cordialement en mon nom Seldenus,
Patritius, ton homonyme Pettoeus et d'autres encore, avec lesquels je
suis li d'une troite amiti.--Tout  toi de coeur.--H. Grotius.--Paris,
31 mai 1638.

Junius s'empressa de dfrer au dsir de son savant ami, et lui crivit
de nouveau le 12 juillet; mais nous n'avons pas retrouv sa lettre.
Voici la rponse que lui adressa Grotius, de Paris, le 23 septembre de
la mme anne 1638:

Je t'aime  beaucoup de titres, trs-savant Junius, et j'attache un
grand prix  ce que, en retour, tu me conserves ton attachement. Tu sais
combien est ancienne cette amiti qui existe entre nous, et quelles
profondes racines elle a jetes. Garde-toi de croire, nanmoins, que les
observations qui m'ont t suggres par la lecture de ton ouvrage sur
la peinture des anciens, aient t influences par notre vieille amiti.
De mme que les juges, dans les causes qui leur sont soumises,
s'attachent  prononcer leurs sentences d'aprs les faits et les titres,
sans aucune acception de la personne d'un ami ou d'un ennemi, de mme
j'ai l'habitude d'en user  l'gard des crits des autres. En ce qui
concerne ton livre, je suis d'autant plus certain de l'avoir bien jug,
que mon sentiment est tout  fait conforme  celui des hommes les plus
instruits que j'ai consults. Ds lors, quel doute pouvait-il me
rester sur le mrite de ton ouvrage? Tu m'as fait plaisir, en
m'apprenant que tu m'avais rappel au souvenir de Selden et de Patritius
Junius. Je leur dois beaucoup comme homme public,  cause des ouvrages
qu'ils ont publis dans l'intrt de l'humanit, et, en mon particulier,
parce que j'ai souvent prouv les marques de leur bienveillance....

Si les loges de Grotius devaient satisfaire Junius, au point de vue de
l'rudition et des savantes recherches dont son livre est rempli, il
n'tait pas moins dsireux d'obtenir l'approbation des artistes, juges
plus comptents des questions traites dans son ouvrage. Cette
approbation ne se fit pas attendre. Van Dyck, avec lequel il s'tait li
en Angleterre, mais qui tait alors retourn en Flandre, lui crivit de
Desen, le 14 aot 1636, la lettre suivante[271]:

Monsieur, le baron Canuwe m'a renvoy par mer un exemplaire de votre
ouvrage _De pictura veterum_, qui lui parat d'un grand mrite, et qu'il
considre comme un travail des plus rudits. Je suis certain qu'il
recevra du public un accueil aussi satisfaisant que tout livre publi
jusqu' ce jour, et que les arts recevront de nombreux claircissements
d'un ouvrage aussi remarquable, qui doit videmment avancer leur
rhabilitation, et assurer une grande rputation  son auteur. Je l'ai
rcemment communiqu  un homme trs-instruit qui venait me visiter,
et il m'est difficile de vous dire en quels termes favorables il parla
de votre livre, qu'il regarde comme le plus curieux et le plus profond
qu'il ait jamais connu. Ledit baron Canuwe dsire en recevoir un
exemplaire aussitt qu'il sera mis en publication, persuad qu'il est
que chacun le lira avec un intrt particulier, et il est impatient de
l'avoir sous les yeux. Comme j'ai fait faire la gravure du portrait du
chevalier Digby, dans l'intention de la mettre en vente, je vous prie
humblement de me gratifier de quelques mots pour lui servir
d'inscription[272]. Ce sera me rendre un service et me faire un grand
honneur. La prsente ne tendant qu' vous offrir mes respectueux
services, croyez-moi toujours, monsieur, votre indigne serviteur,--Ant.
Van Dyck.

L'illustre chef de l'cole flamande, Rubens, ne tarda pas  suivre
l'exemple de son lve: il crivit  Junius dans le mois d'aot 1637,
d'Anvers, o il tait alors en passant, et comme il le dit: _Stans pede
in uno._ Sa lettre, commence et termine en flamand, et probablement
interrompue et reprise plusieurs fois, est crite, pour la plus grande
partie, en latin, langue que l'minent artiste connaissait  fond, comme
tous les hommes distingus de son poque. En voici la traduction pour la
premire fois en franais[273]:

Vous aurez t trs-tonn que je n'aie pas jusqu'ici accus rception
de votre lettre. Je vous prie de croire qu'il n'y a pas plus de douze
jours que je l'ai reue. Elle m'a t remise par un homme de cette
ville, nomm Leone Hemselroy, qui s'est beaucoup excus de ce retard.
Telle est la raison pour laquelle je ne vous ai pas crit plus tt. Je
dsirais aussi de la lire avant de vous rpondre, comme je l'ai fait
avec beaucoup d'attention. Je puis dire avec vrit, que vous avez
extrmement honor notre art, par ce trsor immense recueilli dans toute
l'antiquit avec un si grand soin, et communiqu au public dans un si
bel ordre. Car ce livre, pour tout dire en un mot, est vritablement le
plus riche en exemples, sentences et prceptes, pars jusqu'alors dans
les ouvrages des anciens, runis aujourd'hui  l'honneur et gloire de
l'art de la peinture, et pour notre plus grand profit. C'est pourquoi je
trouve, monsieur, que vous avez atteint compltement le but que vous
vous tiez propos par le titre et la matire de ce livre _De la
peinture des anciens_. Vos conseils et vos rgles, vos jugements qui
jettent tant de lumire sur les points les plus obscurs, une rudition
vraiment admirable, releve par tous les agrments du style le plus
lgant, un ordre excellent, un soin et une correction infinie de toutes
les parties, font de cet ouvrage un des plus parfaits que je
connaisse. Mais, parce que les exemples des peintres anciens ne peuvent
tre suivis plus ou moins que selon le degr d'imagination et
d'intelligence de chaque lecteur, je voudrais, qu'avec la mme
application, il vous ft possible de composer un trait semblable sur
les peintures des Italiens, dont les ouvrages existent aujourd'hui comme
des types, et peuvent tre montrs du doigt, en disant: Les voil! Car
les choses qui tombent sous le sens se gravent et entrent plus
profondment dans l'esprit, rclament un examen plus attentif, et
profitent plus  ceux qui veulent les tudier, que les objets qui ne se
prsentent  nous que par la seule force de notre imagination, comme
dans un songe. Ces objets, dcrits par un texte obscur, chappent
souvent, bien qu'ils soient trois fois expliqus, comme l'image
d'Eurydice chappe  Orphe, et privent ainsi le lecteur de l'espoir de
les comprendre. C'est ce que j'ai prouv moi-mme, je dois l'avouer. En
effet, quel est celui d'entre nous qui, entran par les descriptions de
Pline ou des autres auteurs anciens, n'a pas essay, sduit par la
beaut de l'entreprise, de se reprsenter devant les yeux un des
chefs-d'oeuvre d'Apelles ou de Timanthe? Et cependant, il n'est parvenu
qu' imaginer quelque pense indigne de la beaut, de la majest de
l'art antique. Car chacun est plein d'indulgence pour son propre gnie,
et compose volontiers une sorte de mlange qui ne ressemble en rien aux
chefs-d'oeuvre des anciens, et qui mme est une injure envers leurs
illustres mnes. Comme je fais profession de la plus grande vnration
pour leur mmoire, je prfre, je l'avouerai franchement, suivre les
traces de ceux qui existent encore, plutt que de m'efforcer en vain de
refaire, par la seule pense, les ouvrages des matres anciens. Je vous
prie de prendre en bonne part, ce que, en considration de notre amiti,
je prends la libert de vous crire. Je me flatte qu'aprs un si
excellent entremets (_promulcidem_?), vous ne nous refuserez pas le
commencement mme du repas (_ipsum caput coen_), que nous dsirons tous
avec tant d'ardeur; puisqu'il est vrai que, de tous ceux qui jusqu'ici
ont trait de cette matire, aucun n'a satisfait notre apptit; car il
faut en venir sparment  chaque oeuvre en particulier, ainsi que je
l'ai dit. Je me recommande du fond du coeur  votre bienveillance, et
aprs vous avoir remerci de l'honneur que vous m'avez fait en m'offrant
votre amiti et votre livre, j'ai l'honneur d'tre pour toujours votre
dvou P.-P. Rubens.

Rubens, on le voit, tout en louant le livre de Junius, le juge en grand
peintre, et  l'aide des comparaisons et des images potiques dont son
imagination savait embellir ses tableaux. Il a raison, assurment, de
prfrer la vue des chefs-d'oeuvre de Lonard de Vinci, de Michel-Ange,
de Raphal, du Corrge et des autres grands Italiens,  l'explication,
toujours obscure, des ouvrages des artistes de l'antiquit. On doit
regretter que Junius n'ait pas voulu ou n'ait pas pu suivre les conseils
du chef de l'cole flamande, et qu'il n'ait point compos, ainsi que
le dsirait Rubens, un second trait _De pictura Italorum_. Peut-tre,
le savant bibliothcaire du comte d'Arundel tait-il trop port vers les
recherches de pure rudition, pour russir galement bien dans l'examen
et l'apprciation des oeuvres de la Renaissance, que tous les amateurs
pouvaient indiquer du doigt, comme Rubens. D'ailleurs, il aurait fallu,
pour mener cette entreprise  bonne fin, que Junius abandonnt
l'Angleterre pour l'Italie, et la religion protestante,  laquelle il
tait fort attach, s'opposait  ce voyage.

Tel qu'il est, avec le catalogue des artistes de l'antiquit, l'ouvrage
de Junius mrite les loges qu'il a reus de Grotius, de Rubens et de
Van Dyck. S'il ne prsente pas mthodiquement une histoire de l'art
proprement dite, comme Winckelmann l'a compose plus tard, il renferme
les documents les plus nombreux et les plus authentiques sur la vie des
artistes anciens et sur leurs oeuvres. C'est une mine fconde qui a t
souvent exploite: beaucoup d'auteurs, parmi les modernes, ont imit et
quelquefois mme copi Junius sans le dire. Il est  peu prs le seul
qui ait eu le courage de remonter jusqu'aux sources, et son travail
indique combien taient profondes et consciencieuses les tudes
consacres, par les savants et les amateurs du dix-septime sicle,  la
recherche du beau depuis l'origine de l'art.

Dans son ptre ddicatoire  Charles Ier, Junius dclare qu'il a
entrepris le trait _De la peinture des anciens_ pour obir  la volont
du noble comte d'Arundel, et qu'il s'est inspir des monuments de l'art
ancien que son patron avait runis dans sa demeure. Ce ne fut point sans
des difficults infinies et des dpenses normes que le comte russit 
faire parvenir en Angleterre les statues, les bas-reliefs et les
inscriptions enlevs par lui  la Grce et  l'Italie. Ces prcieux
restes ont t les premiers monuments de l'antiquit introduits en
Angleterre. Comme ils font aujourd'hui partie des collections de
l'universit d'Oxford, leur histoire et leur description ont t
plusieurs fois publies. Nous empruntons  l'avertissement donn par le
docteur Richard Chandler, en tte de l'ouvrage intitul _Marmora
oxoniensia_[274], l'historique de leur arrive  Londres dans le palais
d'Arundel, et de la sensation qu'ils excitrent chez les savants, les
amateurs et les artistes.

Aprs avoir expliqu que le comte avait fait choix de Guillaume Pettus
(Petty) pour chercher et acqurir, en Italie, en Grce, en Turquie et
dans tout le Levant, ce qu'il trouverait de plus remarquable parmi les
restes des marbres, statues, bas-reliefs et inscriptions de l'antiquit,
Richard Chandler raconte, qu'une partie de ces marbres tait parvenue 
Londres en 1627. Dposs dans la maison et les jardins du comte
d'Arundel, sur les bords de la Tamise, les savants et les hommes les
plus distingus accouraient de toutes parts pour les voir.--On
remarquait parmi eux l'illustre Robert Cotton, qui s'empressa d'aller
trouver Selden, le priant avec instance de venir le lendemain matin (car
il faisait alors nuit), pour examiner avec la plus grande attention ces
arcanes enlevs  la Grce. Selden y ayant consenti, ils convinrent de
s'adjoindre leurs amis communs, Patricius Young, ou, comme il prfrait
s'appeler, Junius, et Ricardus James, l'un clbre par la dcouverte
qu'il avait faite de l'ptre de saint Clment aux Corinthiens, qu'il
publia, et par d'autres ouvrages; l'autre possdant une profonde
rudition, acquise par un travail opinitre, et alors occup  colliger
les manuscrits dont s'est enrichie la bibliothque Cottonienne.

Le lendemain matin,  la pointe du jour, ces doctes investigateurs des
monuments de l'antiquit se runirent chez le comte d'Arundel, et, aprs
avoir lav et nettoy les marbres, dcouvrirent le pacte de l'alliance
conclue entre les habitants de Smyrne et ceux de Magnsie, dont ils
restiturent le texte, en le rendant d'une entente facile. Bientt, la
renomme rpandit la nouvelle de la dcouverte de cette inscription, et,
de toutes parts, se manifesta le dsir d'en avoir des reproductions.
Mais Selden s'y opposa, craignant que, par suite de l'incurie des
copistes, le texte, qu'ils avaient eu tant de peine  rtablir dans
toute sa puret, ne ft bientt altr de nouveau. Il promit donc  ses
amis, qui dsiraient avoir cette inscription, de la publier avec
quelques autres. Il tint parole l'anne suivante[275],  la satisfaction
de tous les rudits, et particulirement du clbre Peiresc[276]. Ce
personnage, auquel nul sacrifice ne cotait lorsqu'il s'agissait
d'acheter des rarets, apprit avec le plus vif intrt, que
quelques-unes de ces inscriptions avaient t acquises par un homme dont
il faisait le plus grand cas; tandis que, lui-mme, avait dbours
autrefois  Smyrne cinq cents pices d'or pour les obtenir, sans avoir
pu se les procurer, son charg de pouvoirs, Sampson, ayant t jet en
prison par la fourberie des Turcs; ce qui avait permis  Pettus de les
racheter pour le comte d'Arundel, mais  un prix beaucoup plus
lev.--Le livre de Selden obtint un si grand succs, qu'au bout de
quelques annes, on ne trouvait plus  l'acheter,  quelque prix que ce
ft.

Rubens, qui se trouvait  Londres en 1629, crivait  Peiresc, le 9 aot
de cette anne: Le duc d'Arundel possde une infinit de statues
antiques, grecques et romaines, que vous aurez vues, puisqu'elles se
trouvent publies par Jean Selden et sont savamment commentes par le
mme auteur, ainsi qu'on avait le droit de l'attendre de son grand
talent. Vous aurez sans doute vu son trait _De Diis Syris_, qu'on vient
de rimprimer _recensitum iterum et auctius_. Mais je voudrais bien
qu'il se renfermt dans les bornes de la science, sans aller se mler 
tous ces dsordres politiques qui l'ont priv de sa libert, ainsi que
plusieurs autres membres du Parlement, accuss d'avoir agi contre le roi
dans la dernire session[277].

Le comte d'Arundel avait adopt l'ordre suivant pour l'arrangement de
ses marbres: les statues et les bustes taient placs dans la galerie
_d'Arundel-House_,  Londres; les marbres chargs d'inscriptions taient
appliqus contre les murs du jardin de cet htel, et les statues d'un
ordre infrieur, ou celles qui taient mutiles, dcoraient le jardin
d't que le lord avait  Lambeth. Plusieurs catalogues apprennent que
la collection des marbres d'Arundel contenait trente-sept statues, cent
vingt-huit bustes, et deux cent cinquante marbres crits, sans compter
les autels, les sarcophages, les vases, divers fragments et des bijoux
antiques inestimables[278].--Junius avait donc raison de vanter la
munificence de son illustre patron, qui n'avait recul devant aucun
sacrifice pour enrichir sa patrie de ces prcieux trsors.




CHAPITRE XVIII

     Ambassade du comte d'Arundel en Allemagne, prs de l'empereur
     Ferdinand II.--Extraits du journal de cette mission, publi par W.
     Crowne.--Description des collections de l'empereur Rodolphe, 
     Prague, et du palais de Wallenstein.--Rcit de la mort de ce
     gnral.--Reprsentation donne en l'honneur du comte par les
     Jsuites de Prague.--Acquisition de la bibliothque de Pirckheimer
      Nuremberg.--Retour du comte en Angleterre.

1636


En 1636, l'anne mme o Junius publia son ouvrage, le comte d'Arundel,
fut envoy par le roi Charles Ier d'Angleterre, en ambassade
extraordinaire prs Ferdinand II, empereur d'Allemagne. La relation, ou,
pour parler plus exactement, le journal itinraire de cette mission nous
a t conserv. Il a t crit, jour par jour, par un gentilhomme
anglais, William Crowne, attach  la suite du comte[279].

L'ambassadeur quitta Greenwich le jeudi 7 avril 1636, pour s'embarquer
 Margate et se diriger vers La Haye, afin de prsenter, en passant, les
compliments du roi d'Angleterre au prince d'Orange. Il s'achemina
ensuite par Utrecht, Wesel, Dusseldorf, Cologne, Coblentz, Mayence,
Francfort-sur-le-Mein, Nuremberg, Passaw et Lintz, o il trouva
l'empereur et l'impratrice qui taient venus  sa rencontre. Il eut son
audience de rception le 6 juin, et dut demeurer dix-neuf jours  Lintz,
pour y mener  fin les ngociations qui l'y avaient amen, et dont
l'objet principal tait le rtablissement de la paix dans l'Allemagne,
trouble depuis longtemps par la guerre dite de Trente ans. Pendant tout
son sjour  Lintz, l'ambassadeur anglais fut log et entretenu aux
frais de l'empereur, et des ftes furent donnes en son honneur.
L'historiographe de cette mission n'a transmis aucune description de ces
ftes.

Aprs s'tre rendu  Vienne et  Augsbourg, o le comte visita plusieurs
tablissements des Jsuites, qui le reurent avec les plus grands
honneurs, il se dirigea vers Prague, o il arriva le 6 juillet, tant
entrs dans le chteau qui servait de rsidence au roi de Bohme....
aprs avoir travers trois belles cours, dans l'une desquelles il y
avait une statue de saint Georges,  cheval, en bronze, et une fontaine,
ils arrivrent  une grande salle o il y avait de nombreuses et belles
boutiques, comme  Westminster. Ils traversrent ensuite un grand nombre
de salles ornes de peintures, dont l'une tait dcore de portraits
de nobles anglais, et montrent au second tage, o tait la chambre du
conseil. Les seigneurs bohmiens s'y trouvaient runis avec les
conseillers de l'empereur. Mais l, s'leva un tel tumulte, que les
Bohmiens jetrent ces conseillers par les fentres, leves de plus de
quarante-cinq pieds au-dessus du sol, et ils tirrent sur eux des coups
de pistolet... Alors nous descendmes dans une salle basse,
vritablement magnifique, qui sert pour leurs bals masqus. Son plafond
est soutenu par un grand nombre de belles colonnes, et, au milieu, elle
est dcore de statues de bronze. Le long des murs pendent des tableaux
reprsentant des chevaux indiens, qui taient alors  Prague.  ct, se
trouve une grande salle  manger, dont la table est en mosaque, et 
l'extrmit de laquelle on voit de belles armes... C'est dans le
_Schant-hamber_ que se trouvent le trsor et les superbes collections de
l'empereur Rodolphe.

Dans la premire salle, un grand nombre de dressoirs ou buffets adosss
aux murs renferment: le premier, des objets en corail; le second, en
porcelaine; le troisime, en nacre de perle; le quatrime, des feuilles
de cuivre curieusement graves; les cinquime et sixime, des
instruments de mathmatiques; le septime, des bassins, des aiguires et
une coupe d'ambre; le huitime, des vases d'or et de cristal; le
neuvime, de cristal de roche; le dixime, des ouvrages de mosaque; le
onzime, des objets en ivoire, plus une grande corne de licorne de un
_yard_ de long; le douzime, des ouvrages en relief; le treizime, en
mail; le quatorzime, d'objets antiques, jets en argent; le quinzime,
des cabinets de diamants de Bohme, et quelques petites botes de perles
du mme pays; le seizime, d'objets relatifs  l'astronomie; les
dix-septime et dix-huitime, des objets indiens; le dix-neuvime, des
choses venant de la Turquie; le vingtime, une statue de femme de
grandeur naturelle, vtue de soie. Au milieu de la salle, sont des
horloges; le chroniqueur en dcrit sept de diffrentes sortes, 
sonneries, avec musique, mettant en mouvement des personnages, fort
curieuses,  ce qu'il parat, pour le temps, et devant lesquelles il
resta en admiration.--Nous entrmes alors dans une petite pice ferme,
dans laquelle il y avait beaucoup de niches pratiques dans l'paisseur
du mur, et renfermant les prsents envoys  l'empereur, comme des
casques dors et des statues.--Dans la troisime salle, quatre dressoirs
le long des murs, remplis de rares peintures, et, au milieu, des objets
antiques, comme une statue de jeune fille de grandeur naturelle, qui fit
la guerre[280], et une machine qui servait autrefois  imprimer les
livres. La quatrime salle renferme des armoires remplies de rarets
anatomiques, de poissons, de coquilles, de livres, parmi lesquels une
Bible in-folio de la plus grande beaut.....--Aprs avoir visit les
glises de Prague, et s'tre promen dans le parc, hors de la ville,
le comte d'Arundel voulut voir le nouveau palais que Wallenstein s'tait
fait construire.... Son Excellence traversa d'abord une immense salle
longue, au moins, de quarante-huit pas, et large de trente et un. Nous
montmes ensuite  des galeries o des tableaux taient exposs, et o
l'on avait peint sur les murs l'histoire d'Hercule, et au plafond
diverses compositions tires d'Ovide. Dans la salle d'audience, les
quatre lments sont peints au milieu du plafond.  la suite, se
trouvent un grand nombre de belles chambres. Dans le jardin, on voit
cinq fontaines avec de grandes statues qui les dcorent, et la fontaine
de Neptune, surmonte de quatre nymphes, avec une belle grotte; mais les
eaux ne coulrent pas. Nous allmes ensuite visiter l'curie, pouvant
contenir vingt-six chevaux. Les colonnes et les mangeoires sont
entirement de marbre rouge; il y a quarante-huit colonnes, et chacune
d'elles a cot vingt-cinq livres (sterling). Quatre cours environnent
le palais, qui appartient maintenant au roi de Hongrie. Ce Wallenstein
tait le seul gnral en chef de l'empire, sous les ordres de
l'empereur. Il devint si puissant, qu'il inspira de la crainte 
l'empereur, et c'est avec raison, si l'on considre les complots que
Wallenstein avait trams contre sa couronne. Mais, pour en prvenir
l'explosion, l'empereur donna l'ordre  quelques officiers irlandais
qu'il entretenait  son service, de le surveiller la nuit et de le
mettre en pices, ce qui arriva le soir mme. Un de ces officiers tant
entr  l'improviste dans sa chambre, le trouva en chemise, et lui dit:
Vive Ferdinand, mais meure le tratre Wallenstein! Ce dernier,
tendant les bras, se mit  crier: Oh! mon Dieu! en recevant un coup de
hallebarde. Cela fait, ils lui couprent la tte, et, sur-le-champ, la
portrent  l'empereur, lequel les rcompensa largement, et continua 
leur accorder sa faveur.--Telle est la morale que l'honorable gentleman
tire de l'assassinat de Wallenstein. Nous regrettons d'tre oblig
d'ajouter que le comte d'Arundel s'empressa de recevoir le colonel
cossais Lesley et l'Irlandais Deverous[281] que l'histoire accuse du
meurtre du duc de Friedland.

Bien qu'attach  l'un des plus grands connaisseurs du dix-septime
sicle, il ne parat pas que William Crowne ait compris la beaut des
statues et des peintures qu'il put voir en Allemagne. Le narrateur prit
plus d'intrt aux ftes et aux spectacles donns en l'honneur de son
noble patron. Il nous a conserv le programme d'une pice allgorique,
compose par les Jsuites de Prague, reprsente dans leur collge, et
faisant allusion aux esprances que la mission du comte d'Arundel avait
fait natre en Allemagne.

.....Son Excellence, dit-il[282], fut invite  assister  une
reprsentation au collge des Jsuites, dont le suprieur est un
Irlandais, qui le reut comme un prince. D'abord, un discours lui fut
adress par un jeune lve; il fut ensuite salu,  son passage, par une
garde de soldats qui dchargrent leurs mousquets en son honneur. Son
Excellence arriva ensuite  la salle o la comdie fut joue  sa grande
satisfaction, non-seulement eu gard au sujet de la pice, mais surtout
 cause du talent des acteurs, de la beaut des costumes, au nombre de
plus de cinquante, et des rles jous par les jeunes coliers et par
plusieurs fils de nobles barons. La reprsentation termine, ils
dsirrent tre admis  baiser la main de Son Excellence,  genoux, en
tmoignage de son approbation. Je joins ici, ajoute le narrateur,
l'argument de la pice[283].

La Paix, qui habite l'Angleterre, exile depuis longtemps de la
Germanie, se prpare  rentrer dans ce pays.

Drame reprsent  Prague, en 1636, par les lves du collge des
Jsuites,  l'occasion de la visite faite  ce collge par le
trs-illustre et trs-excellent Thomas Howard, comte d'Arundel et de
Surrey, ambassadeur extraordinaire du trs-puissant roi d'Angleterre
Charles Ier, prs l'auguste empereur Ferdinand II et les princes de
l'empire.

PROLOGUE.--Le valet de Mercure, occup  prparer le thtre, rencontre
une troupe de jeunes enfants, dsireux de voir l'ambassadeur du roi
d'Angleterre; il leur fait savoir qu'il ne croit pas qu'ils puissent le
voir du thtre,  moins qu'ils ne lui adressent leurs flicitations sur
son arrive. Ne pouvant les lui prsenter en latin,  cause de leur
extrme jeunesse, il les invite  le faire en diverses langues.

PREMIRE PARTIE.--Scne premire.--Mercure reoit les dieux et les
desses, qui se rendent au conseil avec les attributs et les costumes
qui les distinguent, et il assigne  chacun sa place.

Scne deuxime.--Astre se plaint  Jupiter et aux dieux des crimes des
mortels. Jupiter, aprs avoir recueilli les opinions, livre la Terre 
Mars et  Vulcain, afin qu'ils la punissent.

Scne troisime.--La Paix, dsole, cherche un lieu o elle puisse
chapper  la fureur de Mars; Neptune la fait monter sur une conque
marine et la conduit en Angleterre.

Scne quatrime.--Mars divise en plusieurs parts le globe de la terre
et le distribue  Bellone, aux Furies et  ses autres compagnes.

SECONDE PARTIE.--Scne premire.--Crs, Apollon, Bacchus dplorent,
auprs de Jupiter, les calamits dont ils ont  souffrir de la part de
Mars. Jupiter les renvoie  Neptune.

Scne deuxime.--Neptune annonce qu'il a remis l'empire de la mer 
Charles, roi d'Angleterre; il leur dit d'aller le trouver, s'ils veulent
rendre la paix au monde.

Scne troisime.--Mercure ordonne  Crs et  Phoebus d'avoir bon
espoir, car bientt le roi Charles aura rtabli la paix, par les soins
de son envoy, Howard comte d'Arundel. La Paix assure qu'elle ne tardera
pas  revenir en Germanie, son ancienne demeure. Tous se flicitent et
adressent leurs compliments au noble comte.

pilogue, faisant allusion aux armoiries de la famille Howard, par
lequel on souhaite et on prdit  l'ambassadeur toute sorte de
prosprits; et aprs l'avoir salu avec respect, un des acteurs, tant
en son nom qu'au nom de tous, lui adresse des
remercments.--Applaudissez.

Ce n'tait pas la premire fois que les jsuites avaient montr, 
l'ambassadeur de Charles Ier, le spectacle d'une reprsentation
allgorique en son honneur. Dj, pendant son sjour  Lintz, ils lui
avaient offert le mme divertissement. Mais William Crowne ne nous a
conserv que l'argument de la pice joue  Prague.

Malgr les assurances donnes par les anciennes divinits de l'Olympe,
voques par les jsuites, la paix ne fut pas alors rtablie en
Allemagne d'une manire durable. L'accord conclu momentanment le 4
septembre 1636, avec l'intervention du comte d'Arundel, n'empcha pas
des torrents de sang de couler encore dans ce pays pendant de longues
annes. Le clbre trait de Westphalie, sign en 1648, en reconnaissant
la libert de conscience comme un principe de droit public dsormais
inattaquable, put seul mettre un terme  ce conflit sanglant, qui
avait ravag l'Allemagne et une grande partie de l'Europe pendant plus
de trente annes. Ce qu'il y a de singulier, c'est que si la paix, 
cette poque, rentra en Allemagne, elle abandonna l'Angleterre, ainsi
que Mercure l'avait annonc, et la laissa livre  son tour aux fureurs
de Mars et de Bellone. L'infortun roi Charles Ier, que les Allemands
invoquaient, en 1636, presque comme une divinit arbitre de la paix,
renvers alors de son trne par ses ennemis acharns, prsenta le
premier exemple d'un roi mis  mort par ses sujets,  la suite de la
plus inique condamnation[284]. Ainsi vont les choses de ce monde, o les
fortunes de certains hommes ne s'lvent si haut que pour tre
renverses, aux yeux de tous, par une chute plus clatante:

      .....Tolluntur in altum,
    Ut lapsu graviore ruant.

Aprs avoir assist, le 2 septembre 1636, au couronnement du fils de
Ferdinand II, Ferdinand-Ernest, comme roi des Romains, le comte
d'Arundel se mit en marche pour revenir. Il s'arrta quelques jours 
Augsbourg, o il alla voir dans le _Stadt-House_ des statues et des
peintures, et, entre autres, l'Histoire de tous les dieux, peinte, dit
William Crowne, par Raphal; probablement une copie des fresques de la
Farnsine de Rome. Il reprit ensuite son chemin par Nuremberg, o il
fit l'acquisition de la bibliothque de Bilibalde Pirckheimer, vendue
par ses hritiers. On dit que cette collection faisait partie dans
l'origine de celle forme  Bude, en 1485, par Mathias Corvin, roi de
Hongrie, et qu' sa mort, en 1490, elle tait passe en la possession du
pre de Bilibalde Pirckheimer[285]. Continuant sa route par Francfort,
Hanau, et le Rhin jusqu' La Haye, le comte d'Arundel tait de retour 
Londres le 28 dcembre 1636, et le lendemain il avait,  Hampton-Court,
son audience du roi Charles Ier.




CHAPITRE XIX

     Le graveur Wenceslas Hollar, attach au service du comte d'Arundel,
     et ses principales oeuvres.--Portrait du Sicilien Blaise de Manfre,
     clbre faiseur de tours.--Autres portraits gravs par
     Hollar.--Jrme Laniere.--Les deux Van der Borcht.

1636--1646


C'est pendant son voyage en Allemagne que le comte fit la connaissance
du graveur Hollar, qu'il attacha  sa personne, et ramena avec lui en
Angleterre. On croit que ce fut  Cologne qu'il rencontra cet artiste;
mais la relation de Crowne n'en parle pas.

Wenceslas Hollar est au nombre de ces artistes minents que le travail
le plus opinitre, joint  un talent remarquable, ne purent prserver
des atteintes de la misre. Il naquit  Prague en 1607, et il parat
qu'il appartenait  une famille noble, qui fut compltement ruine
pendant la guerre de Trente ans: au moins, dans son portrait, dessin et
grav par lui-mme, en 1647, il s'est reprsent au milieu d'un
cartouche ou cusson avec ses armes,  quatre quartiers, et une montagne
surmonte de deux fleurs de lis[286]. La lgende d'un autre portrait de
Hollar, peint par N. Meyssens[287], nous apprend que Hollar tait fort
enclein  l'art de la miniature, principalement pour esclaircir; qu'il
fut beaucoup retard par son pre; qu'en 1627 il partit de Prague,
parcourut l'Allemagne s'adonnant  pratiquer l'eau-forte, et partit de
Cologne, avec le comte d'Arundel, pour se diriger par Vienne et Prague
vers l'Angleterre; qu'il y fut serviteur-domestique du duc d'Yorck, et
que, par suite de la guerre civile, il se retira  Anvers, o il
rsidait encore en 1647. Nous ajouterons, pour terminer cet aperu de
la vie de Hollar, qu'aprs un long sjour  Anvers, o il s'tait fix
lorsque le comte d'Arundel fut parti pour l'Italie, Hollar se dcida 
rentrer en Angleterre,  l'poque du rappel du roi Charles II, et qu'il
mourut  Londres en 1677. Cet artiste tait naturellement travailleur,
et le stimulant de la misre, contre laquelle il lutta souvent, surtout
aprs son retour en Angleterre, lui fit composer un trs-grand nombre de
planches sur toutes sortes de sujets. Vertue, dans le dernier sicle, en
Angleterre, et, rcemment, M. L.-G. Parthey[288],  Berlin, ont rdig
un catalogue complet de son oeuvre.

La manire de Hollar est, gnralement, un peu molle; ses contours sont,
quelquefois, trop arrondis; sa pointe ressemble trop  du crayon. Ces
dfauts se font surtout remarquer dans ses plus grandes planches,
reprsentant des sujets de saintet, des vues de villes et des
batailles. Mais dans ses portraits, ses costumes d'hommes et de femmes,
ses paysages, ses animaux, et d'autres sujets dont la grandeur n'excde
pas vingt centimtres de haut, et souvent beaucoup moins, sur une
largeur proportionne, Hollar atteint souvent la perfection par la
finesse du burin, la dlicatesse de tous les dtails, le rendu,
l'expression des physionomies, la savante disposition des ombres et des
lumires. Le faire de cet artiste est vritablement original, et donne
un cachet tout particulier  la plupart de ses oeuvres, fort recherches
des amateurs, principalement en Angleterre. La rputation que Hollar
s'acquit dans ce pays, sous les auspices du comte d'Arundel et de
Charles Ier, dure encore aujourd'hui. Le talent du graveur suffirait
pour justifier cette vogue; mais on sait que les Anglais recherchent,
avec un empressement tout national, les oeuvres de l'art qui se
rapportent  leur histoire,  leurs traditions,  leurs moeurs,  leur
pays.  cet gard, ils ont eu raison d'adopter Hollar presque comme un
compatriote, car les pages les plus remarquables de son oeuvre,
non-seulement ont t composes  Londres, mais rappellent les
personnages, les monuments, les campagnes de la vieille Angleterre.

Le comte d'Arundel, en sa qualit d'Anglais et de grand marchal du
royaume, s'tait attach  runir, dans sa collection, les tableaux qui
pouvaient offrir un intrt historique pour son pays. C'est ainsi qu'il
possdait les plus beaux portraits de Holbein, reprsentant le roi Henri
VIII, et ceux de ses femmes, Anne de Clves, Catherine Howard, Jeanne
Seymour et Anne de Boleyn. Dans le premier volume de l'oeuvre de Hollar,
qui est au cabinet des estampes, on trouve, sur la mme feuille, les
gravures excutes par cet artiste de ces diffrents portraits. S'il est
curieux, au point de vue historique, de pouvoir considrer la figure de
boucher de ce roi Barbe-Bleue,  ct de celles des malheureuses
victimes de ses passions dsordonnes, il n'est pas moins intressant,
au point de vue de l'art, de voir avec quelle habilet le graveur a su
rendre la finesse, la fermet, l'expression qui caractrisent les
portraits du grand peintre de Henri VIII.

Mariette[289] estimait beaucoup les gravures que Hollar avait
excutes des dessins de Lonard de Vinci, faisant partie de la
collection d'Arundel. C'est peut-tre, dit-il, ce que nous avons de
mieux d'aprs ce peintre. Il serait cependant  souhaiter que Hollar et
imit avec un peu plus d'exactitude les originaux qu'il avait sous les
yeux; qu'il les et rendus trait pour trait et avec la mme touche;
qu'il n'y et point ajout un travail qui n'y met que de la propret
sans got... Toutes ces planches de Hollar ne passent gure trois pouces
de haut sur deux  cinq pouces de large. Elles sont distribues en
quatre ou cinq suites,  la tte desquelles sont autant de frontispices.
Il y en a environ soixante-quinze qui ont t graves  Anvers dans les
annes 1645 et suivantes.

Ce n'est pas seulement en Angleterre que Hollar grava les tableaux de
son protecteur; lorsque ce dernier fut oblig de quitter sa patrie, et
qu'il se fut rfugi  Anvers, il put emporter avec lui ses plus belles
peintures. Comme pour se consoler dans son exil, le comte voulut que
Hollar continut de graver ses planches. C'est  cette poque, qu'arriv
 toute la maturit de son talent, il reproduisit au burin le portrait
d'Albert Durer, d'aprs celui peint par ce matre, en 1498,  l'ge de
vingt-six ans. Cette gravure est un petit chef-d'oeuvre, digne de
rivaliser avec l'original, pour la beaut, l'expression, la _maestria_;
elle porte la date de 1648.

Un autre portrait, non moins remarquable, grav par Hollar, d'aprs un
dessin _ad vivum_, c'est celui de Blaise de Manfre, Sicilien, faiseur
de tours, prestidigitateur, le Robert-Houdin, le Hamilton, le Hume de
cette poque. Il est reprsent[290], dit la lgende qui accompagne la
gravure, _tatis_ 72, bien qu'il ne paraisse pas cet ge, qu'il se
donnait peut-tre pour se faire mieux valoir. Sur le premier plan 
gauche, il est  mi-corps, vu de trois quarts, vtu  l'espagnole, avec
de longs cheveux ou une perruque, clignant de l'oeil, une vraie figure de
Scapin, la main droite pose sur une table, les paules appuyes
lgrement au ft d'une colonne orne de draperies. Dans le fond, au
troisime plan, on l'aperoit debout sur un thtre, les deux poings sur
les hanches, taisant jaillir de sa poitrine et tomber au milieu d'un
nombreux public, compos de cavaliers  chapeaux  plumes et  petits
manteaux, placs au second plan, son jet intarissable. Prs de lui, sur
le bord du thtre, on voit une quantit de fioles, de bouteilles, de
paniers. Au-dessus de sa tte, plane une Renomme avec la devise _Fama
volat_, et, dans le haut, un soleil, dans son plein, darde ses rayons,
au-dessus desquels est crit: _solus sicut sol_; devise que les
charlatans de nos jours n'ont pas encore os adopter. La bouteille
inpuisable de Robert-Houdin n'tait que renouvele du jet intarissable
du sieur de Manfre. Mais que sont les liqueurs modernes  ct de ce que
promet notre Sicilien, qui avait eu l'honneur d'exercer devant des
rois et devant l'Empereur. Lisez plutt les vers qui sont peut-tre de
sa faon, et qui ne manquent ni d'esprit, ni d'-propos pour les besoins
de la cause. Ce n'est pas une des moindres singularits caractristiques
du dix-septime sicle de trouver un charlatan qui rdige son programme,
s'annonce et se fait valoir en distiques latins, non moins lgants que
les autres pomes en latin moderne dus aux plus savants crivains de son
temps. Le latin tait encore la langue universelle; de nos jours, cette
rudition en plein vent aurait peu de succs. Peut-tre ces distiques
sont-ils de Hollar lui-mme, qui avait reu dans son enfance une
ducation classique, et qui parat avoir cultiv la posie latine, si
l'on en juge par les vers qu'il a inscrits quelquefois au-dessous de ses
portraits. Quoi qu'il en soit, voici ceux qui accompagnent la gravure du
Sicilien de Manfre.

    Seu veterum similis non conscia scula facti,
      Seu tua te ratio credere tanta vetet,
    Visa tamen mea gesta probant cum Csare reges,
      Myriadumque oculi, quos stupor attonuit.
    Ille ego, purarum grandis potator aquarum,
      Qui prius undiferis vina refundo cadis,
    Et qucumque tibi, seu rubra aut candida poscas
      Veraque de largo gutture dona paro.
    Quinetiam, si pr reliquis optaris ad haustum,
      Id tibi de sumpto gurgite munus erit:
    Lac, oleum, lupuli potum florumque liquores,
      Insuper angelici poscar odoris opes;
    Omnia miriparo salientia gutture promo,
      Ac demum altivolam jacto potenter aquam.
    Ambigis? Aude, veni: volo sint tua lumina testes,
      Unde queas larga credere dona Dei.

Bien que les sicles passs n'aient rien produit de pareil, et encore
que votre raison vous dfende de le croire, cependant il n'y a pas moyen
d'en douter, puisque des rois, l'Empereur et des milliers de spectateurs
ont vu de leurs yeux mes faits et gestes,  leur stupfaction gnrale.
C'est moi, Blaise de Manfre, grand buveur d'eau pure, qui, aprs avoir
tir du vin de tonneaux remplis d'eau, m'engage  faire couler de mon
large gosier,  discrtion, tous les vins qu'on me demandera, soit
rouges, soit blancs. Bien plus, si vous prfrez autre chose, je vous
promets de vous le distribuer de mon rservoir inpuisable: du lait, de
l'huile, de la bire, des liqueurs faites avec des fleurs,
particulirement de l'eau parfume d'anglique: car je puis tout tirer
de mon merveilleux gosier. Enfin, je lance au loin dans l'air un
puissant jet d'eau. En doutez-vous? N'ayez pas peur, approchez: je veux
que vos yeux soient tmoins de ce miracle, et que vous soyez convaincus
que c'est un vritable don du ciel.

Hollar a grav beaucoup de portraits d'aprs Van Dyck: il nous a
transmis, d'aprs ce matre, les traits de la comtesse d'Arundel,
Anne-Alathea Talbot. C'est galement d'aprs le mme artiste qu'il a
reproduit le portrait du comte,  cheval, en costume de grand marchal
d'Angleterre. Il l'a grav, en outre, toujours d'aprs Van Dyck, 
mi-corps, dans un mdaillon. Enfin, il l'a reprsent sigeant  sa
place de grand marchal dans la Chambre des lords,  la sance du 22
mars 1641, dans laquelle fut jug et condamn le comte de Stafford.
Cette dernire gravure, excute par Hollar d'aprs son propre dessin,
est fort curieuse, en ce qu'elle donne la reprsentation exacte de ce
grand drame, et qu'elle renferme les portraits des principaux hommes
d'tat de l'Angleterre  cette poque. Une autre planche de Hollar, mais
moins bien russie, montre l'excution du malheureux comte, le 22 mai
1641,  Londres, au milieu d'une foule immense de spectateurs.

Nous avons dit que, vers 1642, le comte d'Arundel avait quitt
l'Angleterre et s'tait retir  Anvers. Nous ne pouvons pas prciser la
dure du sjour du noble lord dans cette ville; mais nous trouvons dans
l'oeuvre de Hollar, au cabinet des estampes, des portraits gravs par lui
 Anvers, faisant partie de la collection d'Arundel, et portant la date
de 1643. Ce serait donc  partir de cette anne, jusque vers 1650, que
l'artiste aurait continu de graver les tableaux de cette collection.
Mais ce travail ne l'empcha pas d'entreprendre d'autres planches. Il
fut probablement rduit, pour vivre,  s'occuper d'oeuvres bien
au-dessous de son talent. Par exemple, il grava des jeux d'enfants, des
oiseaux, des animaux, des instruments de pche et de chasse, d'aprs
Pierre Van-Avent et d'autres. Ce fut aussi vers cette poque qu'il
grava, d'aprs le Titien, les portraits de Daniel Barbaro,
Bindo-Altoviti et Johanna Vronse; d'aprs le Giorgione, un Allemand de
la famille Fuscher; d'aprs Sebastiano del Piombo, Vittoria Colonna, et
quelques autres portraits tirs de la collection de deux amateurs
anversois, Jean et Jacob Van-Verle.

Hollar tait trs-li avec Jrme Laniere, Italien, qui parat avoir t
employ par le comte d'Arundel  l'achat de tableaux de peintres
italiens[291]. Il lui a ddi la gravure de _la Vierge avec saint
Joseph, l'Enfant-Jsus et le petit saint Jean_, d'aprs Perino del Vaga,
et, dans cette ddicace, il le qualifie des titres de protecteur et
grand admirateur des arts.

Il n'tait pas moins attach  Henri Van der Borcht, pre,
collectionneur de rarets, et, comme ou disait alors, _omnium
elegantiarum amator_. Il tait n  Bruxelles en 1583; mais par suite
des troubles qui dsolaient les Pays-Bas, il fut emmen en Allemagne 
l'ge de trois ans. Il y apprit la peinture chez Gilles de Walckenborgh,
et voyagea ensuite en Italie. Revenu en Allemagne, il se fixa 
Fanckendal jusqu'en 1627, qu'il vint habiter Francfort-sur-le-Mein, o
il se mit  former une collection de mdailles, de peintures et de
toutes sortes d'antiquits. C'est l que le comte d'Arundel le connut,
en 1636, et lui acheta plusieurs pices importantes. C'est galement 
son passage par cette ville que le comte attacha  son service Henri Van
der Borcht, peintre et graveur, fils du prcdent. Il l'envoya d'abord
en Italie rejoindre Pettoeus (M. Petty), qui tait  la recherche de
statues antiques et de tableaux pour son matre. Ils revinrent ensemble
en Angleterre, et Van der Borcht y resta attach au service du comte
d'Arundel pendant quelques annes. Une notice, mise au bas de son
portrait grav par Hollar en 1648, d'aprs Jean Meyssens, nous apprend,
qu' cette poque, il tait serviteur, c'est--dire probablement, selon
la coutume d'alors, peintre valet de chambre du prince de Galles. Hollar
a grav beaucoup de sujets d'aprs ce peintre, et ils paraissent avoir
vcu et travaill ensemble en la meilleure intelligence. Van der Borcht
dessinait beaucoup. Un amateur franais du dernier sicle, M. Quentin de
Lorangre, avait runi la suite de ses dessins, au nombre de 567 pices.
Ils furent vendus par Gersaint en 1744.--Henri Van der Borcht, aprs un
long sjour  Londres, revint mourir  Anvers.

Aprs le rtablissement de Charles II, Hollar repassa en Angleterre,
esprant y tre bien accueilli par le nouveau monarque. Mais cet espoir
fut  peu prs du, et l'artiste, toujours poursuivi par la misre, se
vit contraint de travailler  la merci des libraires et des marchands
d'estampes. C'est alors qu'il excuta un grand nombre de vues
d'Angleterre, plus des marines, des naufrages, d'aprs John Overton et
Peter Staat, et les _Amusements de la chasse_ d'aprs Franois Barlow.
Hollar fut aussi employ par William Dugdale  _illustrer_ les
_Antiquities of Warwickshire_[292]. Les gravures de Hollar, qui sont
dans cet ouvrage, reprsentent des vues de villes et de chteaux; mais
la plus grande partie, des tombeaux, des vitraux et des armoiries
servant  distinguer la noblesse de cette province. On y trouve aussi le
portrait de Dugdale, le mme qui est  la tte de la description, donne
par cet diteur, de l'glise de Saint-Paul de Londres, et plusieurs
planches de costumes des ordres religieux[293].--Ces diffrents travaux
ne procurrent au graveur aucune aisance, et il mourut  Londres, en
1667, dans un grand dnment.




CHAPITRE XX

     Dernires annes du comte d'Arundel en Angleterre.--Il quitte sa
     patrie et se fixe  Padoue.--Il y meurt en 1646.--Sort de ses
     collections.--Renomme attache  sa mmoire.

1637--1646


Pendant prs de deux annes aprs son retour d'Allemagne, le comte
d'Arundel put jouir, dans la retraite, des belles choses qu'il s'tait
procures avec tant de soins et de dpenses. Mais, dans le cours de
1638, il fut oblig de rentrer dans la vie publique, en prenant le
commandement des troupes destines  combattre les cossais, rvolts
contre le roi Charles 1er[294]. Aprs des alternatives de succs et
de revers, il fut nomm, en 1640, capitaine gnral de l'arme royale.
Dans le mois de mars 1641 commena le procs du malheureux comte de
Stafford, et le comte d'Arundel, en sa qualit de grand dignitaire de la
couronne, fut oblig de faire partie de la commission nomme par le roi,
pour dclarer l'assentiment royal donn au bill d'_attainder_, dcern
contre l'infortun ministre. Nous avons vu que Hollar l'avait reprsent
sigeant  la Chambre des lords,  la place de lord Steward
d'Angleterre. Mais le comte ne parat pas avoir approuv le tragique
dnoment de ce mmorable procs; car il se hta de donner sa dmission
de toutes ses hautes fonctions, afin de pouvoir plus facilement quitter
la Grande-Bretagne. Bientt, en effet, vers la fin de fvrier 1642, il
adressa un dernier adieu  sa terre natale, et s'embarqua pour les
Pays-Bas. Son historien, le rvrend M. Tierney, dit qu'il y fut
dtermin par l'tat de sa sant qui allait sensiblement en
dclinant[295]. Mais il est permis de croire que le comte entrevoyait
clairement l'issue fatale de la lutte acharne engage entre le
parlement et la royaut, et qu'il avait voulu se mettre  l'abri de
l'orage.

Quoi qu'il en soit, aprs un court sjour dans les Pays-Bas, le comte
alla s'tablir  Padoue: il y mourut le 24 septembre 1646, dans sa
soixante-deuxime anne. Son corps fut rapport en Angleterre, dpos
dans la chapelle du chteau d'Arundel, et Junius composa son pitaphe;
mais le monument qu'il avait demand par son testament n'a jamais t
excut[296].

Aprs le dpart du comte, les biens qu'il avait laisss en Angleterre
furent mis sous le squestre. Ses collections d'objets d'art ne furent
point pargnes: ses marbres antiques restrent longtemps abandonns
dans _Arundel-House_; quelques-uns furent enlevs furtivement, d'autres
mutils, d'autres employs  construire ou rparer des maisons. Cette
perte serait moins  regretter, si la plus grande partie des
inscriptions et t publie antrieurement; mais il n'y en avait eu
qu'un fort petit nombre de donn par Selden, et moins encore par Prius,
qui voulut recommander son dition d'Apule, en y insrant quelques
fragments de ces anciennes inscriptions.  peine la moiti de ces
marbres, c'est--dire cent trente inscriptions, survcurent  ces
dsastres.

Plus tard, en 1667, Henri Howard, neveu du comte d'Arundel, et bien
digne d'un si grand nom, qui devint ensuite comte-marchal d'Angleterre
et duc de Norfolk, donna tous ces marbres  l'universit d'Oxford,
d'aprs le conseil de Jean Evelyn, auquel le snat acadmique dcerna
des remercments publics, pour le soin qu'il avait pris de les runir et
de les conserver. Transports  Oxford, ils furent dposs au
rez-de-chausse du thtre Sheldonien, ou attachs au mur qui l'entoure,
et marqus de l'initiale du nom de Howard. Dans le mme temps, on fit
graver une inscription sur une table de marbre, relatant les titres et
les services rendus par le duc de Norfolk. On voulait y faire galement
mention d'Evelyn; mais l'envie s'y opposa. Le duc fut si sensible  ces
loges de l'acadmie, qu'il avait rsolu de lui faire cadeau d'une belle
statue antique de Pallas; mais la mort vint le surprendre, et cette
statue, ainsi que plusieurs monuments de l'art antique, passa en
d'autres mains, toutefois pour revenir plus tard  l'acadmie, avec les
antiques achets des hritiers du comte d'Arundel, par Guillaume, baron
de Lempster, et donns, en 1753,  l'universit d'Oxford, par
Henriette-Louise, comtesse de Pomfret[297].

Vers 1678, on voulut ouvrir des rues sur l'emplacement de l'htel et des
jardins du comte d'Arundel, et c'est alors qu'on prit le parti de faire
une vente de ce qui restait de ses statues et de ses marbres. Le superbe
bronze, reprsentant la tte d'Homre, que Van Dyck a place dans l'un
des portraits du comte, et que l'on croit provenir de Constantinople,
passa dans les mains du docteur Mead, amateur distingu, mdecin de
Georges III, et fut achete,  sa mort, par lord Exeter, qui en fit don
au muse Britannique.

L'ouvrage du docteur Chandler, _Marmora oxoniensia_, contient la
description de tous les marbres appartenant  l'universit d'Oxford,
et dont ceux provenant du comte d'Arundel ne forment qu'une partie. Ces
derniers sont dsigns, dans les tables des trois divisions de
l'ouvrage, par la lettre A, place dans le haut des gravures. Ces
planches ont t dessines et graves par J. Miller, et l'on est forc
de convenir, en les examinant avec attention, que la pointe molle de cet
artiste, son burin indcis, ses contours arrondis rendent assez mal la
puret de l'antique. Un grand nombre de statues ont t restaures fort
maladroitement,  en juger mme par les gravures. Ces restaurations,
faites sans aucun got, dfigurent les morceaux et leur enlvent leur
vritable caractre. Cependant, on remarque quelques belles statues qui
paraissent intactes. La plus grande partie de la collection d'Arundel se
compose de bas-reliefs, de bustes d'hommes et de femmes, de tombeaux,
d'autels votifs, et surtout de nombreuses inscriptions, graves sur des
marbres recueillis dans la Grce et dans l'Asie Mineure.--On voit que le
savant Junius avait  sa disposition, par ces marbres, la base,
l'lment (_coeleusina_) de son travail sur l'art dans l'antiquit. Car
le mot _pictura_ qu'il emploie dans le titre de son ouvrage doit
s'appliquer, ainsi qu'il l'entendait lui-mme,  tous les arts
d'imitation chez les anciens.--S'il est vrai, comme il le dit dans sa
ddicace  Charles Ier, que son trait _De pictura veterum_ ait t
compos pour obir aux dsirs de son noble patron, il faut convenir que
le comte d'Arundel n'aimait pas moins  tre instruit par l'histoire
de l'art que rcr par la vue de ses oeuvres les plus belles et les plus
rares.

Les peintures du comte d'Arundel ne furent pas mieux respectes que ses
marbres; elles furent vendues en partie, et don Alonzo de Cardenas,
ambassadeur d'Espagne prs de Cromwell, obtint quelques tableaux, qu'il
s'empressa d'envoyer  Madrid, avec les chefs-d'oeuvre achets pour
Philippe IV  la vente aux enchres de la magnifique galerie de Charles
Ier[298].

Les cames et les pierres graves de la collection d'Arundel, parmi
lesquels se trouvait le mariage de Cupidon et de Psych, avaient t
conservs par une duchesse de Norfolk; plus tard, ils passrent au duc
de Marlborough, qui les a fait dessiner et graver par Cipriani et
Bartolozzi.

Quant  ce qui restait de la bibliothque du comte, M. Tierney nous
apprend[299] qu'aprs l'incendie de Londres, en septembre 1666, il fut
offert par le duc de Norfolk  la Socit royale (des sciences), qui,
oblige de cesser ses runions dans le local de _Gresham-College_, avait
accept l'hospitalit dans les appartements d'_Arundel-House_.

Indpendamment de tous les objets que nous venons d'numrer, et qui
provenaient du premier lot attribu par le comte d'Arundel  son fils
an, le second lot, par suite des vicissitudes trop ordinaires dans les
choses de ce monde, fut vendu  Londres en 1720 par les hritiers de
son second fils, William Howard, l'infortun comte de Stafford[300].
Dans son ouvrage sur les arts en Angleterre, M. Dallaway[301] donne le
dtail des objets vendus et leur prix, qui s'leva au chiffre de 8,552
livres sterling (221,500 fr.). On peut juger par cette somme des
dpenses normes que le comte avait faites pour former sa collection
d'antiques, de dessins, de tableaux, de mdailles, de pierres graves et
de livres.

Bien qu'elle ait t disperse, les objets qui la composaient sont
rests, en grande partie, en Angleterre, o ils attestent encore
aujourd'hui le got clair, la munificence, les efforts constants,
employs pendant plus de quarante annes, par le premier Anglais qui ait
voulu, selon l'expression de Peacham, transporter l'ancienne Grce dans
la Grande-Bretagne. Son exemple a produit dans ce pays, depuis deux
sicles, de trs-nombreux imitateurs. Mais parmi les grands seigneurs
anglais qui ont rivalis de faste pour acheter et runir,  tout prix,
les productions de l'art cherches soit en Italie soit ailleurs, quel
est celui qui peut tre compar au comte d'Arundel? Lui seul jusqu'ici,
entre tous, contrairement aux ides de ses compatriotes, a prfr
l'art  la politique; aussi, son nom, indissolublement li  ceux de
Junius, de Hollar, de Van der Borcht, de Rubens, de Van Dyck et d'Inigo
Jones, vit autant par les ouvrages de ces hommes illustres que par sa
propre renomme.




AMATEURS FLAMANDS

NICOLAS ROCKOX ET GASPAR GEVARTS

1560--1666




CHAPITRE XXI

     Clbrit acquise  la ville d'Anvers par ses artistes.--Rputation
     des peintres anversois du temps d'Albert Durer et de Hans
     Holbein.--Culture des sciences et des lettres 
     Anvers.--L'imprimeur Christophe Plantin.--Richesses et luxe des
     ngociants d'Anvers.--Dclin de la prosprit d'Anvers sous
     Philippe II.--Gouvernement d'Albert et d'Isabelle.

1454--1598


C'est un fait notoire qu'Anvers a vu natre ou fleurir, depuis un
sicle, un plus grand nombre de peintres distingus par leur talent, que
toute autre ville. Rome elle-mme n'a pas brill d'un semblable clat et
ne peut lui tre compare, puisqu'il est vrai que presque tous les
peintres qui ont dcor de leurs oeuvres cette ancienne capitale du
monde, ont t des trangers ns  Urbin,  Florence,  Venise et
surtout  Bologne. Anvers peut donc lever la tte, et se glorifier de
l'emporter, sous le rapport de l'art, sur toutes les autres villes.

Telle est l'introduction que Sandrart a place en tte de sa vie de
Pierre-Paul Rubens[302]. Sans aller aussi loin que l'auteur _de
l'Acadmie du trs-noble art de la peinture_, nous conviendrons
volontiers qu'Anvers peut tre compare, dans une certaine mesure, 
Venise, Bologne, Rome et Florence; nous reconnatrons mme que, du temps
de Rubens, Anvers l'emportait de beaucoup, au point de vue de l'art, sur
toutes les villes situes de ce ct des Alpes[303]. Paris ne pouvait
pas encore se vanter d'avoir vu natre Eustache Lesueur et Charles Le
Brun; il n'tait pas devenu, comme de nos jours, la capitale de l'art
moderne en Europe, et le chef de l'cole d'Anvers venait de laisser dans
ses murs, en tmoignage irrcusable de sa supriorit, les nombreuses et
magnifiques toiles de la galerie de Marie de Mdicis. Les choses ont
bien chang depuis: Paris est devenu la cit la plus clbre, comme le
dit Sandrart: _In proferendis enutriendisque pictoribus singulari
artificio claris_; soit pour produire, soit pour attirer et nourrir les
artistes les plus distingus. Anvers, comme Venise, Rome, Florence et
Bologne, est relgue au second rang. Mais son histoire atteste que,
pendant plus de deux sicles, elle a produit un grand nombre de
peintres le plus heureusement dous dans tous les genres. Son cole de
gravure, due, en grande partie, aux leons et aux exemples de Rubens,
n'a pas t moins brillante, et ses oeuvres, rpandues dans le monde
entier, montrent encore aujourd'hui combien les arts du dessin ont t
en honneur dans cette intelligente et riche cit.

Ds le milieu du quinzime sicle, les peintres anversois taient runis
en corporation ou _gilde_, et leur _liggere_, ou registre des artistes
inscrits depuis 1454 jusqu'en 1615, constate que l'admission dans cette
acadmie tait fort recherche, non-seulement par les artistes ns ou
fixs  Anvers, mais galement par les trangers[304].

Albert Durer, dans le journal crit par lui-mme de son voyage aux
Pays-Bas, en 1520-1521, fait voir qu'il se plaisait beaucoup  Anvers,
o il sjourna plus longtemps que dans les autres villes qu'il visita.
Il y fut l'objet, aussitt aprs son arrive, d'une sorte d'ovation de
la part des peintres et des amateurs, et voici en quels termes il
raconte cette circonstance de son voyage:

Le dimanche de Saint-Ossvald, les peintres m'ont invit  leur maison,
avec ma femme et ma servante: ils avaient prpar un dner excellent,
avec de la vaisselle d'argent et d'autres ornements prcieux. Leurs
femmes aussi taient toutes prsentes, et lorsqu'on me mena  table,
les spectateurs se dressrent de chaque ct, comme si l'on conduisait
un grand seigneur. Il se trouvait parmi eux de hauts personnages, des
hommes qui me salurent de la manire la plus humble, et se montrrent
trs-bienveillants envers moi. Ils me dirent qu'ils voulaient tous faire
leur possible pour me plaire en tout ce que je voudrais: et lorsque je
fus assis, un messager de messieurs les conseillers d'Anvers arriva avec
deux valets, et me fit cadeau, au nom des seigneurs d'Anvers, de quatre
pots de vin, en me disant qu'ils voulaient m'honorer par-l et me
tmoigner leur bonne volont. Je leur fis mes humbles remercments et je
leur offris mes services. Aprs, vint matre Pierre, le charpentier de
la ville, qui me fit cadeau de deux pots de vin, avec l'offre de son
service. Aprs avoir t joyeusement attabls ensemble jusque fort avant
dans la nuit, ils nous reconduisirent avec des flambeaux, d'une manire
trs-honnte et polie, et me prirent d'user de leur bonne volont pour
tout ce qui me ferait plaisir, me promettant de m'aider en tout. Je les
remerciai et allai me coucher[305].

On voit avec quels honneurs Albert Durer fut reu  Anvers; on voit
aussi que la _gilde_ ou corporation des peintres anversois tait alors
trs-considre et trs-riche, puisqu'elle possdait une maison, ou
lieu de runion, et qu'elle pouvait offrir  un confrre tranger un
repas somptueux, servi en vaisselle d'argent et dcor d'autres
ornements prcieux.

Peu aprs, Durer va visiter les ateliers des peintres dans leur maison,
o ils prparaient les cartons de l'entre triomphale de l'empereur
Charles-Quint, qui devait bientt venir visiter Anvers. Cet ouvrage,
dit-il, est long de iiii cents feuilles, dont chacune a quarante pieds
de long. Il sera dploy de chaque ct de la rue, bien arrang avec
deux gradins. L-dessus, on fera les pices. Le tout ensemble cote,
tant pour les peintres que pour les menuisiers, quatre mille florins.
Toute cette chose est faite trs-prcieusement. Durer n'oublie pas
d'aller aussi dans la maison de matre Quentin (Messis ou Matsys),
l'un des peintres d'Anvers les plus clbres  cette poque[306].

Hans Holbein, cet autre grand artiste allemand, vint galement visiter
Anvers, lorsqu'il se rendit de Ble en Angleterre. Nous avons
rapport[307] la lettre qu'rasme lui avait donne pour Petrus gidius,
et dans laquelle il priait ce savant d'indiquer galement  Holbein la
maison de Quentin Matsys.

Ces faits prouvent quelle tait, ds le commencement du seizime sicle,
la rputation d'Anvers et de ses artistes.

Les sciences et les lettres n'y taient pas moins cultives que la
peinture et la gravure. Si la capitale du Brabant, moins heureuse que
Florence, n'a donn naissance  aucun pote illustre, elle peut
revendiquer un grand nombre de commentateurs et d'antiquaires, de ces
savants, communs  l'poque de la Renaissance, qui s'attachaient 
l'tude de l'histoire et de l'archologie chez les Grecs et chez les
Romains. Parmi les plus clbres, on doit citer particulirement Hubert
Goltzius et Juste Lipse, qui, bien qu'trangers  Anvers, choisirent
cette ville pour y publier une partie de leurs curieuses et doctes
recherches sur l'histoire, les monuments et les usages de l'ancienne
Rome[308].

Vers le milieu du seizime sicle, une circonstance heureuse attira les
crivains de tous les pays dans les murs d'Anvers. Un Franais,
Christophe Plantin, fuyant les troubles de sa patrie, tait venu se
fixer dans la capitale du Brabant, et y avait port l'art de la
typographie au plus haut degr de perfection. Ami de Juste Lipse et
d'autres rudits, et possdant lui-mme une instruction profonde, il fut
bientt cit,  l'gal de Robert Estienne, pour la correction et la
beaut des livres sortis de ses presses. Il imprima les ouvrages les
plus considrables par leur importance et leur tendue, tels que la
Bible polyglotte, en huit volumes grand in-folio, qu'il publia sous les
auspices du roi d'Espagne Philippe II, dont il tait le premier
imprimeur (_architypographus_). Mais il ne se bornait pas  la seule
impression des livres: il faisait graver et tirer un grand nombre de
planches, pour des ouvrages rares et curieux, par exemple, ceux du
savant botaniste Lobel, et beaucoup d'autres.

Dans une ville riche, remplie de savants et d'artistes, il ne pouvait
manquer de se trouver un grand nombre d'hommes prenant un intrt aussi
vif aux oeuvres des diffrents arts du dessin qu'aux sciences et aux
lettres. L'immense commerce maritime d'Anvers, avant la fermeture de
l'Escaut, attirait dans cette industrieuse cit les principaux
ngociants de l'Europe. La douceur des moeurs flamandes, l'abondance et
la facilit de la vie y entretenaient un luxe inconnu aux autres villes
du Nord. Les richesses acquises dans le commerce par les intelligents
bourgeois d'Anvers taient souvent employes en constructions de vastes
et magnifiques habitations, dcores avec le plus grand soin des
chefs-d'oeuvre de l'art et de l'industrie. Albert Durer[309] raconte
qu'il visita la maison du bourgmestre d'Anvers: Elle est vaste et bien
ordonne, dit-il, avec une infinit de grands et beaux salons, une cour
richement orne et des jardins fort tendus. En somme, c'est une demeure
tellement magnifique, que je n'ai jamais rien vu de semblable en
Allemagne.

L'orfvrerie d'Anvers tait en grande rputation, et l'art de tailler
les diamants, import de Bruges o il avait t dcouvert dans le
seizime sicle, tait devenu, pour cette ville et pour Anvers, une
nouvelle source de richesses. Tous les corps d'tat, orfvres, peintres,
marchands de poissons, tonneliers, arquebusiers, y taient, depuis le
moyen ge, runis en associations aussi riches que puissantes. Ils
rivalisaient de luxe, et ne ngligeaient aucune occasion de dcorer de
tableaux et de peintures leurs lieux de runions, ainsi que les
chapelles de leurs saints patrons. Albert Durer fut trait
magnifiquement par les orfvres d'Anvers, au carnaval de 1521... Les
orfvres, dit-il, nous ont invits, ma femme et moi. Il y avait dans
l'assemble beaucoup de braves gens qui m'ont prpar un repas exquis,
et m'ont fait beaucoup trop d'honneur. Le soir, le vieux bourgmestre de
la ville m'a invit  un excellent repas, et m'a parfaitement accueilli.
Il y avait l de drles de masques.... Le lundi soir, on m'a invit au
carnaval et au grand banquet, qui tait dlicieux.[310]

La prosprit de la ville d'Anvers semble avoir atteint son apoge,
depuis le commencement jusque vers la moiti du seizime sicle. Mais, 
partir de l'avnement de Philippe II, la guerre trangre, les discordes
civiles, les discussions religieuses, firent des pays-Bas, et d'Anvers
en particulier, l'arne ouverte, pendant plus d'un demi-sicle, aux
plus mauvaises passions humaines. Le gouvernement paternel d'Albert et
d'Isabelle,  qui Philippe II avait cd les Pays-Bas, en 1598, essaya
de gurir les blessures que ce malheureux pays avait reues. Si ces
princes ne russirent pas  rtablir l'ancienne prosprit des provinces
belgiques, l'histoire doit nanmoins leur tenir compte de leurs efforts
et de leur bon vouloir.

Ils furent plus heureux ou mieux rcompenss par les arts; c'est sous
leur administration que la peinture flamande a brill de son plus vif
clat, et il serait injuste de mconnatre la part qui revient 
l'archiduc et  l'infante dans la brillante aurole qui entoure l'cole
d'Anvers. Le plus grand des peintres flamands, Rubens, dut  leur
protection l'clat qu'il rpandit dans sa patrie  son retour d'Italie;
en le retenant  Anvers, ils l'honorrent d'une protection, ou plutt
d'une considration dont aucun artiste n'avait joui depuis le Titien; et
lorsqu'ils le choisirent plus tard comme missionnaire de paix entre
l'Espagne et l'Angleterre, ils firent servir son intelligence suprieure
et sa renomme d'artiste au rtablissement du plus grand bien qu'il soit
possible de faire aux hommes.

Anvers, depuis l'poque o Rubens revint s'y fixer jusqu' sa mort, fut
rellement la capitale de l'art en Europe. Aussi, tait-elle alors
remplie, non-seulement d'artistes distingus en tous genres, mais en
outre de vritables amateurs.

Parmi ceux qui vcurent dans une troite et constante intimit avec le
grand matre anversois, il en est deux que l'histoire de Rubens et sa
correspondance signalent comme mritant une notice particulire: nous
voulons parler de Nicolas Rockox, bourgmestre, et de Gaspar Gevarts,
secrtaire de la ville d'Anvers.

Mais, avant d'expliquer leurs relations avec le chef de l'cole
flamande, il nous parat ncessaire de rappeler, trs-sommairement, les
principales circonstances de la jeunesse du peintre, jusqu' l'poque de
son retour dans sa patrie.




CHAPITRE XXII

     Naissance, ducation et commencements de Rubens.--Il part pour
     l'Italie.--Ses tudes  Venise, Mantoue, Bologne, Florence et
     Rome.--Son premier voyage en Espagne.--Il revient  Mantoue et
     retourne  Rome, o il trouve son frre Philippe, et travaille avec
     lui aux deux livres des _Electorum_.--Il visite Milan et Gnes.

1577--1608


On croit gnralement que Rubens naquit le 29 juin 1577,  Cologne[311]
o son pre, Jean Rubens, l'un des conseillers du snat d'Anvers,
s'tait rfugi en 1568, selon les uns,  cause de ses opinions
religieuses[312], selon d'autres, seulement pour fuir les troubles de sa
patrie[313]. Jean Rubens tait un savant jurisconsulte; il avait fait de
trs-fortes tudes tant en Flandre qu'en Italie, o il avait pass sept
annes, et o il s'tait fait recevoir docteur, _in utroque jure_, au
collge de la Sapience,  Rome. Mais il ne put s'occuper longtemps de
l'ducation de Pierre-Paul, son dernier fils, car il mourut  Cologne le
1er mars 1587, alors que cet enfant n'avait pas encore atteint sa
dixime anne. Rentre  Anvers l'anne suivante, Marie Pypeling, mre
de Pierre-Paul, rsolut de lui donner une ducation brillante. Elle le
plaa au collge des Jsuites d'Anvers, tablissement renomm pour la
bonne direction et pour la force de ses tudes classiques. C'est aux
leons de ces Pres que Rubens puisa la connaissance approfondie de
l'antiquit, aussi bien de la mythologie et de l'histoire que des
langues grecque et latine, connaissance qui en fit un artiste  part
entre les autres artistes.  sa sortie du collge, sa mre le fit entrer
comme page dans la maison de Marguerite de Ligne, douairire de
Philippe, comte de Lalaing. Mais cette vie d'oisivet ne pouvait
convenir  l'imagination vive et brillante du jeune homme; il se
sentait attir vers la peinture par un instinct naturel et invincible.
Au moins, n'eut-il pas  lutter, comme tant d'autres, contre les
obstacles apports  sa vocation par la volont de ses parents. Sa mre
cda facilement  son dsir d'entrer dans l'atelier d'un peintre, et
elle choisit Adam Van Noort, pour donner les premiers enseignements 
son fils. Les oeuvres de cet artiste sont inconnues en France; le
catalogue du muse d'Anvers cite de lui[314] un tableau de _Saint Pierre
prsentant au Sauveur,  Capharnam, le poisson qui contient la pice
d'argent du tribut_, tableau qui se trouve dans l'glise de
Saint-Jacques de cette ville. Rubens resta quatre ans dans l'atelier de
son premier matre; il passa ensuite le mme temps dans celui d'Otho
Voenius, qui tait considr alors comme le premier des peintres
flamands. On ne voit pas nanmoins que cet artiste lgant, mais froid,
ait exerc une influence sensible sur la manire de Rubens.

Aprs avoir achev ses tudes, Pierre-Paul fut reu, en 1598,  l'ge de
vingt et un ans, franc-matre peintre de la corporation de Saint-Luc,
d'Anvers, ainsi que le constate le _Liggere_ de cette corporation, cit
par le Catalogue du muse d'Anvers[315]. Du jour de sa rception jusqu'
l'poque de son dpart pour l'Italie, Rubens continua d'habiter
Anvers. Selon Descamps[316], Rubens aurait peint, dans cet intervalle,
l'_Adoration des rois_, petit tableau d'autel, sous le jub de l'glise
des Carmes: C'est Notre-Seigneur tendu mort sur les genoux de son
pre; les anges y portent les instruments de la Passion. Ce tableau se
trouvait encore, en 1768, dans l'glise des Carmes chausss d'Anvers, et
il a t grav par S.-A. Bolswert[317].

Avant de partir, Rubens pria son matre de le prsenter  l'archiduc
Albert et  l'infante Isabelle. Otho Voenius (Otho Van Veen), issu d'une
famille noble, et doublement distingu par son talent comme peintre et
par ses publications rudites et potiques, tait attach au service de
ces princes: il ne lui fut pas difficile d'obtenir de leur prsenter son
lve, dont l'air intelligent, la bonne mine et l'lgance,  en juger
par ses portraits, devaient prvenir en sa faveur. Le jeune Pierre-Paul
plut effectivement aux gouverneurs des Pays-Bas, et il en obtint des
lettres de recommandation pour les principales cours d'Italie.

Rubens partit le 9 mai 1600, et se dirigea vers cette contre en passant
par la France: ce fut  Venise qu'il se rendit d'abord. Cette prfrence
s'explique naturellement par le got du peintre anversois pour l'cole
coloriste. Il ne se borna pas  l'admirer; il voulut s'initier par une
tude approfondie aux secrets des matres de la couleur, et, pour y
parvenir, il se mit  copier, avec autant de fougue que de bonheur, les
principales oeuvres de Titien, de Paul Vronse et des autres artistes
vnitiens.

On raconte, qu'au milieu de ses tudes, il fit la connaissance d'un
gentilhomme de la cour du duc de Mantoue, Vincent de Gonzague, qui,
ayant vu ses ouvrages, les vanta tellement,  son retour, que le duc
invita le jeune Flamand  se rendre  sa cour. Rubens n'ignorait pas que
Jules Romain avait dcor les palais de Mantoue de ses tonnantes
peintures; il dsirait les voir et les tudier; il s'empressa donc
d'accepter l'offre qui lui tait faite. Il fut parfaitement accueilli
par Vincent de Gonzague, qui l'attacha bientt  son service, lui donna
toutes facilits pour travailler, et lui permit de faire des excursions
tantt  Venise, tantt  Bologne, Florence et Rome, afin d'y tudier
les oeuvres des diverses coles italiennes. Les biographes de Rubens ne
sont pas d'accord sur les poques de ses visites dans ces diffrentes
villes, non plus que sur l'itinraire qu'il suivit dans ses courses en
Italie. On sait seulement que, de juin 1600 au mois de novembre 1608, il
sjourna plusieurs fois  Mantoue,  Rome et  Venise[318].

Notre artiste tait si avant dans la confiance du duc de Mantoue, que ce
prince, en 1604, l'envoya en Espagne pour offrir, en son nom, un
magnifique carrosse de cour et un attelage de sept chevaux napolitains
au roi Philippe III, et d'autres prsents d'un grand prix au duc de
Lerme, son premier ministre, dont Vincent de Gonzague voulait se mnager
l'appui[319]. On a racont que, pendant ce premier sjour  Madrid,
Rubens y aurait excut les portraits du roi et de plusieurs seigneurs
de la cour, et qu'il y aurait mme fait les copies si clbres des trois
tableaux de Titien: _Vnus et Adonis_, _Diane et Acton_, et
l'_Enlvement d'Europe_. Mais cette assertion est compltement rfute
par Pacheco, le beau-pre de Velasquez, qui prouve clairement, dans son
trait _del Arte de la pintura_[320], que ces copies ont t faites par
Rubens  l'poque de son second voyage  Madrid. Il ne parat pas,
d'ailleurs, que Rubens ait fait cette premire fois un long sjour en
Espagne: tout porte  croire qu'il se hta de revenir  Mantoue, sans
doute pour rendre compte au duc de sa mission. Il obtint bientt aprs
la permission de retourner  Rome, en s'arrtant  Florence, Bologne et
Venise.

Dans la ville des Mdicis, Rubens peignit pour le grand-duc _Hercule,
plac entre Minerve et Vnus, et secouru par le Temps_; les _Trois
Grces_, en grisaille, et un _Bacchus avec des Nymphes et des
Satyres_[321].  Bologne, il tudia les ouvrages des Carraches, et se
sentant de nouveau attir vers Venise par sa prdilection pour les
grands coloristes, il se remit  faire, dans cette ville, les copies des
tableaux qu'il prfrait.

 peine g de vingt-sept ans, il tait revenu  Rome avec une
rputation dj faite et mrite. Aussi le pape Clment VIII
s'empressa-t-il de lui commander, pour l'oratoire de son palais de
Monte-Cavallo, un tableau reprsentant la _Vierge et sainte Anne adorant
l'enfant Jsus_, dont il se montra trs-satisfait. Les cardinaux, les
principaux personnages de la cour pontificale, ainsi que les
connaisseurs de Rome, ne furent pas moins frapps du talent suprieur du
jeune Flamand, et bientt Rubens se vit surcharg de commandes.
Travaillant avec une verve et une prestesse de main comparables aux
Vnitiens ses modles, il excuta en peu de temps, pour la _Chiesa
Nuova_ des pres de l'Oratoire, trois tableaux d'autel; pour le cardinal
Chigi, le _Triomphe du Tibre_; pour le cardinal Rospigliosi, les
_Douze Aptres_; pour le conntable Colonna, une _Orgie de soldats_;
pour la princesse de Scalamare, _Prote et les Dieux marins  table,
servis par trois Nrides_, et _Vertumne et Pomone_, tableaux dans
lesquels les poissons, les fruits, les plantes, les animaux et le
paysage sont dus au pinceau de Breughel de Velours[322].

Rubens tait trop instruit, il aimait trop l'antiquit, pour laisser
couler le temps de son sjour dans l'ancienne capitale du monde sans
tudier l'art et l'archologie romaine. Il dessina un grand nombre de
statues et de bas-reliefs, ainsi que les restes de plusieurs monuments
d'architecture, et, grce  la connaissance approfondie des langues
grecque et latine, il pntra dans ces recherches beaucoup plus avant
qu'aucun artiste ne l'avait fait avant lui. Une circonstance
particulire contribua probablement  l'attacher avec une plus grande
ardeur  ces tudes. En arrivant  Rome, il y avait trouv son frre
Philippe, qui, aprs avoir visit cette ville une premire fois avec le
fils an du prsident Richardot dont il tait secrtaire, y tait
revenu seul, _captus amore loci_, comme tant d'autres, pour s'y livrer,
en toute libert,  son got pour l'tude des langues anciennes et de
l'archologie. Philippe, plus g que Pierre-Paul de quelques
annes[323], avait fait ses tudes au gymnase d'Anvers, et suivi plus
tard  Louvain, avec les fils du prsident Richardot, les leons de
Juste-Lipse. Charg par le prsident de conduire en Italie son fils an
Guillaume, qui devait terminer ses tudes  l'universit de Padoue,
Philippe Rubens partit de Louvain en octobre 1501, ainsi que le constate
la lettre d'adieu de Juste-Lipse[324]. Pendant un sjour d'environ deux
ans  Padoue, Philippe suivit, comme le jeune Guillaume, les leons des
professeurs les plus habiles. Il entretenait une correspondance latine
avec Juste-Lipse, et lui adressa mme plusieurs pices de vers[325]. On
voit par ses lettres, galement en latin,  son frre Pierre-Paul, qu'il
lui conseillait d'avoir le courage de quitter la cour de Mantoue, et de
reprendre sa premire et complte indpendance: _Animum obfirma, et
aliquando te in plenam, quoe ab aula fere exulat, assere
libertatem_[326]. Ces conseils ne furent probablement pas inutiles au
peintre, et ils le dterminrent sans doute  visiter les principales
villes d'Italie, pour y tudier les matres en toute libert. Pendant
son premier voyage  Rome, en 1603, Philippe Rubens s'tait fait
recevoir docteur  l'universit de la Sapience;  peine de retour dans
les Pays-Bas, il se hta de remettre au prsident le prcieux dpt
qu'il lui avait confi, et, faisant de nouveau ses adieux 
Juste-Lipse, il revint  Rome, o le cardinal Ascagne Colonna le choisit
pour bibliothcaire.

C'est  cette poque qu'il retrouva dans cette ville son frre
Pierre-Paul, tout occup de tableaux, et, dans ses moments de loisir, de
recherches sur l'antiquit romaine. Les deux frres, unis d'une troite
amiti, possdant une gale instruction classique, ayant la mme ardeur
pour le travail, le mme amour pour les monuments et l'histoire de la
langue des anciens Romains, rsolurent de consigner leurs recherches
dans un ouvrage compos en commun, qui parut  Anvers, in-4, en 1608,
sous ce titre: _Electorum libri duo, in quibus antiqui ritus,
emendationes censur_, et fut publi sous le nom de Philippe seul. Mais
la part que prit Pierre-Paul  sa composition est rappele par Philippe
lui-mme dans le prambule en prose de l'lgie _Ad P.-P. Rubenium
navigantem_, dont nous avons parl, o il dclare que Pierre-Paul ne l'a
pas peu aid:--_Tum artifici manu, tum acri certoque judicio non parum
in Electis me juvit_.--Cet aveu n'tonnera aucun de ceux qui ont tudi
avec attention la vie du savant artiste, lu sa correspondance et pu voir
bon nombre de ses dessins ou de ses tableaux, composs d'aprs des
sujets emprunts  l'histoire,  la religion et aux usages des anciens
Romains. Il ne faudrait pas croire toutefois que les deux livres des
_Electorum_ de Philippe Rubens soient un commentaire suivi d'un auteur
grec ou latin: loin de l. Ces deux livres ne se composent que
d'explications de difficults ou passages obscurs tirs de diffrents
auteurs, de restitutions de textes que Philippe considrait comme
falsifis, et de dissertations sur certaines parties du vtement des
anciens Romains, telles que la tunique, les casques, etc. Pour rendre
plus claires les explications de son frre, Pierre-Paul a dessin des
coureurs en char dans le cirque, des barques, des vases, des vtements
ou d'autres objets, d'aprs l'antique, et ces dessins ont t gravs
dans le livre par Corneille Galle[327]. Cet ouvrage atteste une profonde
connaissance des langues anciennes, et il est  la hauteur des
dissertations ou gloses des rudits du dix-septime sicle; mais,
aujourd'hui, sa lecture ne peut exciter que la curiosit des
bibliophiles[328].

Aprs un long sjour  Rome, notre peintre voulut visiter Milan et
Gnes, les deux seules villes importantes d'Italie qu'il ne connt pas
encore. Il se rendit d'abord  Milan, o il peignit plusieurs tableaux
et o il dessina la fameuse _Cne_ de Lonard de Vinci. Ce dessin a t
grav par Pierre Soutman;  en juger par l'preuve qui fait partie de
l'oeuvre de Rubens, au cabinet des estampes de la bibliothque
impriale[329], cette reproduction n'a rien gard de la puret du matre
florentin. Nous ignorons s'il faut s'en prendre  Rubens ou  Soutman
d'avoir transform les Aptres en d'pais paysans flamands sans aucune
expression; mais cette gravure ne donne aucune ide de la beaut sublime
de l'original.

Rubens quitta Milan pour Gnes, o il se fixa pendant quelques mois. Il
y peignit un grand nombre d'ouvrages pour des couvents et des glises,
et fit plusieurs portraits; il trouva mme le temps de dessiner les
palais anciens et modernes qui dcoraient alors cette belle ville. Leur
architecture bizarre et tourmente avait sans doute fait une forte
impression sur son esprit, puisqu'il se dcida, quatorze ans plus tard,
en 1622,  publier ce travail  Anvers, sous ce titre: _Palazzi antichi
e moderni di Genova, raccolti et disegnati da P.-P. Rubens._




CHAPITRE XXIII

     Rubens revient  Anvers en apprenant la maladie de sa mre.--Il se
     fixe dans cette ville, y pouse Isabelle Brant et s'y btit une
     maison.--Origine de son tableau de la _Descente de croix_ et part
     de Nicolas Bockox dans la commande de ce chef-d'oeuvre--Notice sur
     cet ami de Rubens: tableaux que le peintre excute pour
     lui.--Autres amateurs anversois pour lesquels Rubens a travaill.

1608--1640


Pendant que Rubens s'occupait  Gnes de prparer les lments de cet
ouvrage, il y reut la nouvelle de la maladie de sa mre. L'loignement
et une absence de plus de huit annes n'avaient point affaibli la
tendresse que le peintre portait  celle qui lui avait prodigu tant de
soins, depuis son enfance jusqu' son dpart d'Anvers. Il se hta donc
de quitter Gnes au commencement de novembre 1608; mais quelque
diligence qu'il ft, il arriva trop tard pour revoir cette mre chrie:
il apprit en route qu'elle avait cess de vivre le 14 du mme mois. On
raconte qu' son arrive  Anvers, Rubens fut tellement accabl de
chagrin, qu'il se retira pendant quelque temps  l'abbaye de
Saint-Michel, dans l'glise de laquelle sa mre avait t enterre.
C'est l que, d'accord avec son frre Philippe, sa soeur Blandine et ses
neveux, il lui fit lever un monument dont il composa lui-mme en latin
l'inscription funraire[330].

Aprs les premiers moments donns  sa douleur, Rubens parut hsiter 
se fixer dans sa patrie. Si, d'une part, il y avait retrouv des parents
et des amis d'enfance, de l'autre, le climat humide et froid d'Anvers et
les brouillards de l'Escaut ne pouvaient lui faire oublier le ciel tide
et limpide de Rome, le soleil brillant et doux de Venise, la
considration dont il avait t entour dans les principales villes
d'Italie, enfin l'affection que lui portait le duc de Mantoue. Mais la
renomme qui l'avait prcd faisait dsirer  ses compatriotes, non
moins qu' l'archiduc Albert et  l'infante Isabelle, de le retenir en
Flandre. Informs de l'intention que l'artiste avait manifeste de
retourner en Italie, ces princes le mandrent  Bruxelles, o ils le
reurent avec la plus grande distinction, lui commandrent leurs
portraits, et l'attachrent  leur service par une patente du 23
septembre 1609, par laquelle ils le nommrent peintre de leur htel.

Le retour de Philippe Rubens, qui eut lieu en fvrier de cette mme
anne, circonstance trop peu remarque par les biographes, contribua,
peut-tre autant que la faveur des archiducs,  retenir notre artiste 
Anvers. Bientt, vers le mois d'octobre ou de novembre, il pousa
Isabelle Brant, fille de Jean Brant, secrtaire de la ville d'Anvers. 
l'occasion de ce mariage, Philippe Rubens composa, en vers latins, un
pithalame, dans lequel il adressa ses flicitations, _animo et stylo_,
 son frre et  sa jeune pouse, louant les vertus et les charmes
d'Isabelle, et vantant le talent de Pierre-Paul:

    ...Cui Phoebi cortina patet, cui carmine digno
    Et vis ingenii mirabilis et polygnoti
    Sive et Apelle manus mula decantetur[331].

Par cette union, Pierre-Paul se trouva de nouveau attach  Anvers par
les liens les plus troits, et il ne songea plus  le quitter.

Pour s'y installer selon ses gots et d'une manire dfinitive, il
rsolut d'y btir, sur ses plans, une vaste maison, dont il voulait
faire  la fois un atelier et un muse.

Pendant son long sjour en Italie, Rubens avait copi pour lui-mme un
grand nombre des plus belles toiles de Titien, Paul Vronse, Tintoret,
Jules Romain et autres matres. En outre, avec le produit de la vente de
ses propres tableaux, il avait achet des statues, des bustes, des
bas-reliefs, des vases antiques, des mdailles, des gravures et d'autres
objets prcieux. Il dsirait vivre au milieu de ces belles choses qui
lui rappelaient ses voyages, ses tudes archologiques, et les oeuvres
qu'il prfrait parmi celles dues  l'art moderne. Il fit donc
construire, dans la rue qui porte aujourd'hui son nom, une belle maison;
et dans l'espace compris entre le jardin et la cour, il leva un
btiment en rotonde, perc de grandes fentres cintres, et clair par
le haut d'une lanterne, qui, selon Michel[332], rappelait la disposition
du Panthon de Rome. Ce fut l qu'il tablit son atelier et qu'il
disposa tous ses objets d'art.

Si l'on s'en rapportait au mme biographe[333], la construction de ce
btiment aurait occasionn l'excution par Rubens de la fameuse
_Descente de Croix_, de la cathdrale d'Anvers. D'aprs cet auteur, en
creusant les fondations d'un mur de clture, Rubens aurait anticip sur
le terrain du _serment_ ou confrrie des arquebusiers, ses voisins.
Ceux-ci, s'en tant aperus, dputrent leurs principaux chefs  Rubens
pour lui dclarer qu'il empitait sur leur terrain. Mais le peintre,
fort de son droit et de sa bonne foi, refusa d'accder  la rclamation.
 la fin, continue Michel, le diffrend devint si srieux, qu'il allait
prendre le train de la procdure. Mais le bourgeois Rockox, chef du
serment et grand ami de Rubens, rompit le coup, en lui faisant voir que
sa prtention sur ce peu de terrain tait mal fonde. Sur quoi Rubens
demanda des moyens pour s'accommoder..... Le chef ayant fait rapport des
intentions de Rubens, les confrres rsolurent que leur chef
retournerait, avec plein pouvoir de proposer et conclure un amiable
accord, en vertu duquel le serment des arquebusiers cderait  Rubens le
peu de terrain dont il s'tait dj empar,  condition qu'il donnerait
au serment une pice d'autel et ses volets, travaills de sa main, pour
leur chapelle  la cathdrale d'Anvers, reprsentant quelque passage
de la vie de saint Christophe, patron du serment.

Cette offre parut  M. Rubens trop flatteuse pour ne pas prendre M.
Rockox au mot, promettant de satisfaire  cette amiable transaction au
plus tt possible. Entre-temps, le gnie docte de Rubens ne fit que
ruminer sur ce mot _christophorus_ qui, selon son tymologie grecque,
signifie _portant le Christ_; et dans cette spculation, il recorda que
l'criture sainte fait mention de plusieurs portant le Christ. C'est
pourquoi il adopta, par de saintes allgories, l'excution de son
projet, en donnant, non-seulement aux arquebusiers un seul Christophe,
mais plusieurs; ce qu'il tablit de la manire suivante:

Il reprsenta, dans le grand panneau, le Christ qu'on descend de la
croix, plusieurs personnages qui, par le moyen des chelles, dtachent
le Christ du haut de la croix, employant un linceul pour mieux soutenir
le poids du sacr corps; au bas, d'autres prtent leurs paules et leurs
mains; ainsi tous ceux qui y sont en action sont autant de portant le
Christ, ou christophes.

En second lieu, il se servit du volet droit pour y placer une allgorie
dans le mme sens, par la sainte Vierge Marie, enceinte, rendant visite
 sa cousine lisabeth.

Il plaa sur le volet gauche le prtre Simon, portant le jeune Christ
sur ses bras, lorsqu'il fut prsent au temple par la sainte Vierge et
saint Joseph; de manire que, par ces saintes allgories, il trouva de
quoi former des _christophes_, et d'taler ses ingnieuses ides et les
fruits de ses tudes sur l'histoire sacre.

Quand ce grand ouvrage fut achev, le peintre fit avertir les
arquebusiers: mais  peine furent-ils entrs dans son laboratoire
que..... n'y voyant pas leur _Christophe_, ils exprimrent leur
mcontentement, et dclarrent qu'ils ne voulaient pas de ces prtendus
_christophes_, mais leur vritable patron,  l'exemple des autres
serments. Rubens.... proposa, pour les contenter, un surplus  son
accord, qu'en fermant les volets, il planterait sur les revers leur
vritable patron, en forme colossale, un ermite la lanterne  la main,
et un hibou sur un arbre.

Telle est l'anecdote que le naf historien de Rubens raconte, dans un
style un peu tudesque, pour expliquer la cause qui donna lieu  Rubens
de peindre la _Descente de croix_, son chef-d'oeuvre.

Michel avait sans doute suivi la tradition, en composant son rcit. Il
dclare, en effet, dans la ddicace de son livre, au duc
Charles-Alexandre de Lorraine et de Bar: qu'il a nouvellement dcouvert
des anecdotes relatives  son sujet, dans le sein des cabinets de ceux
de la famille du chevalier Rubens et d'autres curieux du pays. On doit
donc croire qu'il n'aura fait que reproduire des faits consigns dans
des papiers de famille. Cependant, les rdacteurs du Catalogue du muse
d'Anvers rvoquent en doute le rcit de Michel et le traitent de
roman, dans lequel Rockox joue son personnage.

L'estime particulire de Rockox pour les oeuvres de Rubens, dit ce
catalogue[334], prenait sa source dans l'amiti qui rgnait entre eux,
et dont notre bourgmestre put donner, en 1611, une nouvelle preuve 
l'illustre matre. Rockox tait,  cette poque, chef-homme (hoofdman)
du serment des arquebusiers. Les confrres ayant rsolu de remplacer,
par une nouvelle production de l'art, le tableau de l'autel qu'ils
possdaient dans la cathdrale, leur choix, auquel sans doute Rockox ne
demeura pas tranger, tomba sur Rubens. L'adjudication du chef-d'oeuvre
du matre, car il ne s'agissait de rien moins que de la clbre
_Descente de croix_, eut lieu le 7 septembre de cette anne, dans la
chambre des arquebusiers, et en prsence de leur chef-homme. L'anne
suivante vit l'achvement d'une des merveilles de la peinture
d'histoire, qui orna, ds 1614, le nouvel autel du serment. Rubens
donna, le 13 fvrier 1621, une quittance gnrale de ce qui lui revenait
(2,400 florins, outre une paire de gants pour Isabelle Brant, sa femme).
Toutes ces particularits sont authentiques et tires du registre mme
des arquebusiers, o l'on ne trouve rien de l'histoire d'une parcelle de
terre du serment dont Rubens se serait empar de bonne foi, et en
compensation de laquelle il aurait promis  Rockox de peindre, pour
l'autel des confrres, la _Descente de croix_ et ses volets.

Quelle que soit la cause qui ait fourni l'occasion  Rubens de peindre
la _Descente de croix_, toujours parat-il certain que la commande de ce
tableau peut tre attribue  Rockox: n'aurait-il que ce seul titre au
souvenir de la postrit, cet ami de Rubens mriterait de vivre dans la
mmoire de tous ceux qui s'intressent aux merveilles de l'art. Mais
d'autres documents dmontrent que Rockox aimait passionnment le peintre
et ses ouvrages. L'intimit qui les unissait tait ancienne dans leurs
familles. Le pre de Nicolas Rockox avait t trois fois bourgmestre
d'Anvers, alors que Jean Rubens, pre de Pierre-Paul, remplissait les
fonctions de premier conseiller de la mme ville. Cette position devait
d'autant plus les rapprocher, qu'ils paraissent avoir partag les mmes
opinions religieuses, ayant t accuss l'un et l'autre[335] de s'tre
montrs favorables  la doctrine de Luther. Nicolas Rockox, n  Anvers
le 14 dcembre 1560, avait dix-sept ans de plus que Pierre-Paul. Il
avait pous, le 5 septembre 1589, Adrienne Perez, fille d'un grand
d'Espagne. Il jouissait sans doute d'une belle fortune et d'une grande
considration, puisqu'il fit partie de la magistrature de sa ville
natale, en qualit d'chevin, ds 1588, et qu'il fut cr chevalier, le
8 dcembre 1599, par les archiducs Albert et Isabelle, lors de leur
joyeuse entre  Anvers. Le catalogue du muse de cette ville, auquel
nous empruntons[336] ces renseignements, ajoute qu'en 1603 il remplit
les fonctions de premier bourgmestre, auxquelles il fut encore lev
huit fois depuis.

Rockox, comme Rubens, tait trs-attach aux jsuites d'Anvers. Il
voulut donner  l'glise de leur maison professe un autel en marbre, et
une _Sainte famille_, peinte par Rubens. tant bourgmestre, en 1620, il
dota l'glise des Rcollets d'un matre-autel en marbre et d'un _Christ
en croix, agonisant entre les deux larrons_, de la main du mme
artiste[337]. Pour conserver le souvenir de ce don, les religieux
avaient fait graver ces vers sous les colonnes qui soutenaient
l'entablement de l'autel:

    Hanc Christo Domino posuit Rococcius aram;
      Expressit tabulam Rubeniana manus.
    Dextram artificis, seu dantis pectora cernas,
      Nil genio potuit nobiliore dari.

La chapelle spulcrale de la famille Rockox se trouvait dans l'glise
des Rcollets. Ayant perdu sa femme, en 1629, Rockox fonda, dans cette
glise, la chapelle de l'Immacule-Conception, et voulut que le tombeau
de sa femme, qui devait tre un jour le sien, y ft plac. Pour le mieux
dcorer, il pria son ami Rubens de l'orner de peintures. L'artiste y
peignit une composition en trois parties, ou triptyque, reprsentant
l'_Incrdulit de saint Thomas, auquel Jsus-Christ apparat aprs sa
rsurrection_. L'glise des Rcollets d'Anvers ayant t dtruite aprs
la rvolution franaise, cette composition se trouve maintenant au muse
de cette ville, et voici la description qu'en donne le catalogue:

Le Christ a le torse et les bras nus; le reste du corps est envelopp
d'une draperie rouge. Il occupe la moiti de droite du tableau, et
montre ses plaies  saint Thomas,  saint Pierre et  saint Jean, debout
du ct oppos.--Fond uni.

Volet de droite.--Portrait du chevalier Nicolas Rockox, ami du peintre.
Il est reprsent la tte nue, les cheveux ras, la moustache lgrement
retrousse et la barbe en pointe. Il est vtu d'un justaucorps de
velours noir, d'o se dgage la fraise, et que recouvre un manteau noir
doubl de martre. Sa main droite repose sur sa poitrine; de la gauche,
il tient un petit livre d'heures.--Fond. Intrieur, partie d'un
portique.

Revers du volet prcdent.--Les armoiries de N. Rockox; plus bas, une
tte d'ange en grisaille, surmontant un cartouche.

Volet de gauche.--Portrait de la femme de Rockox. Adrienne Perez a les
cheveux retrousss et maintenus par une coiffe de velours noir, se
terminant en patte sur le front. Sa robe noire, d'o sort la fraise, est
rehausse par un collier de perles blanches. Elle tient des deux mains
un chapelet de corail.--Fond orn d'une draperie pourpre, suspendue
au-dessus du personnage.

Revers du volet prcdent.--Les armoiries de Rockox Perez; plus bas,
une tte d'ange en grisaille, surmontant un cartouche[338].

Ces tableaux n'taient pas les seuls que Rubens et faits pour Rockox.
D'aprs le tmoignage de Mariette[339], le peintre avait compos pour
son ami: _Dalila faisant couper les cheveux de Samson qui s'est endormi
sur ses genoux_, grav au burin par Jacques Matham, et ddi par lui 
Rockox, qui possdait le tableau.

Rubens doit avoir fait plusieurs fois le portrait de Rockox, et il l'a
sans doute fait figurer, sous le nom de quelque saint ou de personnages
historiques, dans plusieurs de ses grands tableaux. Toutefois, avec le
portrait dont nous venons de donner la description, d'aprs le catalogue
du muse d'Anvers, on n'en cite qu'un autre de la main de Rubens: c'est
celui qui se trouvait, en 1840, dans la collection de M. Schamp
d'Aveschoot,  Gand[340]. Mais Van Dyck, qui tait galement li avec
notre bourgmestre, a fait aussi son portrait, qui a t grav par Paul
Pontius. Nicolas Rockox mourut sans enfants, le 12 dcembre 1640,
environ six mois aprs son ami Rubens.

Parmi les amateurs anversois pour lesquels le peintre travailla, on doit
mentionner: Gaspard Charles, pour lequel il fit le tableau de la
_Communion de Saint-Franois d'Assise_[341]; l'abb de Saint-Michel,
nomm Van der Sterren, auquel il donna son portrait, et  la demande
duquel il peignit une _Adoration des mages_, pour l'glise de cette
abbaye; les Pres Jsuites, les Capucins et les Augustins d'Anvers; le
doyen des confrres de Saint-Roch,  Alost; les familles
Plantin-Moretus, Alexandre Goubau et Michelsens, d'Anvers; son
confesseur Ophovius, plus tard vque de Bois-le-Duc; le prsident
Richardot; le docteur Van Thulden; le bourgmestre Van Kessel, et
beaucoup d'autres dont il fit les portraits[342].




CHAPITRE XXIV

     Gaspar Gevarts, ami intime de Rubens.--Sa naissance, sa famille,
     son ducation, son premier ouvrage.--Il sert d'intermdiaire aux
     relations de Peiresc avec Rubens.

1593--1620


Mais de tous ces personnages, aucun ne vivait avec Rubens dans une
intimit comparable  celle qui l'unissait  Gaspar Gevarts, secrtaire
de la ville d'Anvers. En parcourant la correspondance de ces deux
hommes, on demeure convaincu qu'ils n'avaient point de secret l'un pour
l'autre, et que, rapprochs par une conformit de gots et de
sentiments, une instruction classique galement profonde, un amour aussi
vif pour la vnrable antiquit, l'artiste et le philologue vivaient
ensemble dans les plus affectueuses relations.

Jules Gaspar Gevarts naquit  Anvers, en 1593. Son pre, Jean Gevarts,
tait un savant jurisconsulte, fort vers dans l'histoire de sa patrie,
et qui fut employ par les gouverneurs des Pays-Bas dans plusieurs
ngociations importantes. L'pitaphe de son tombeau[343], dans la
cathdrale d'Anvers, constate qu'il fut envoy en Hollande par
l'archiduc Albert et l'infante Isabelle, en 1607, pour y traiter de la
paix avec les tats gnraux. S'il ne russit pas compltement, il
parvint au moins  conclure une trve de douze annes, bienfait immense
aprs quarante ans d'une guerre acharne. Ayant perdu sa femme, Cornlie
Aertz, Jean Gevarts se retira du monde, se fit admettre au nombre des
chanoines de la cathdrale d'Anvers, et mourut dans cette ville en 1613,
 l'ge de soixante-dix ans. Son pitaphe, compose sans doute par son
fils Gaspar, en rappelant l'clatant service rendu par le ngociateur
 sa patrie, se termine par ces vers touchants, adresss au voyageur qui
viendra visiter son tombeau:

    Huic cineri pacem, requiemque precare viator;
      Qui jacet hic paci dulce paravit iter.

Jean Gevarts fit faire  son fils Gaspar de trs-fortes tudes, et il
lui transmit l'amour des lettres et le got des recherches sur
l'antiquit ainsi que sur l'histoire des Pays-Bas. Aprs avoir tudi
successivement chez les Jsuites d'Anvers,  Louvain et  Douai, le
jeune homme se rendit  Paris, o il se lia particulirement avec
plusieurs magistrats aussi savants qu'intgres, tels que Peiresc, son
frre, M. de Valavs, et Henri de Mesmes, qui devint plus tard
conseiller d'tat. C'est  ce dernier qu'il ddia ses trois livres
d'_Electorum_, publis  Paris, in-4, chez Sbastien Cramoisy, en
1619[344]. Cet ouvrage, comme celui de Philippe Rubens, est un
commentaire explicatif de plusieurs passages obscurs de diffrents
auteurs grecs et latins. Gevarts y montre une connaissance approfondie
des textes et une grande science philologique, qualits fort apprcies
par les rudits du dix-septime sicle. Revenu  Anvers, il fut nomm
secrtaire de la ville, et quelques annes aprs l'empereur Ferdinand
III le cra conseiller d'tat et le nomma son historiographe. Retenu
dans sa patrie par les fonctions qu'il remplissait auprs du conseil
communal, Gevarts n'en sortit plus, et il employa tout le temps dont sa
charge lui permettait de disposer  crire une histoire des ducs de
Brabant,  publier une nouvelle dition des _Imperatorum romanorum
icones_ de Goltzius,  prparer un commentaire sur les Penses de
Marc-Aurle, qu'il ne publia point, enfin  composer des posies latines
 l'occasion d'vnements importants, de ftes et d'autres
circonstances[345].

Nous ignorons l'origine de sa liaison avec Rubens; mais il est probable
qu'elle remontait  leur jeunesse, car une lettre de Peiresc  Gevarts,
du 25 octobre 1619[346], montre que ce dernier avait fait des dmarches
au nom de Rubens, _son grand ami_, pour obtenir, par l'entremise de
Peiresc, le privilge de vendre en France les estampes des _Palais de
Gnes_, et les autres planches que Rubens publia plus tard.

C'est ainsi que Peiresc entra en relation avec Rubens, dont il estimait
grandement, crit-il, l'minente vertu. Trs-curieux des objets de
l'art antique, il pria Gevarts de lui donner la copie de l'inventaire
des belles antiquits que possdait l'artiste. Gevarts la lui ayant
envoye, Peiresc le chargea, par une lettre du 17 juin 1620[347], de
remercier Rubens de tant d'offres de son honntet, ne pouvant assez
admirer la richesse de ses figures. Je voudrais bien pouvoir,
ajoute-t-il, faire un voyage en ce pays-l, pour en avoir la vue, et
surtout de ces belles ttes de Cicron, de Snque et de Chrysippus,
dont je lui droberais possible un petit griffonnement sur du papier,
s'il me le permettait. Bientt Rubens, allant au-devant de ce dsir,
envoya en cadeau  Peiresc un exemplaire de ses gravures, et il lui
promit de lui faire lui-mme des dessins de ses bustes antiques. Peiresc
se montra fort glorieux de cette promesse; il n'apprhendait, si ce
n'est que ce ft trop de besogne, et qu'il n'et pas de quoi s'en
revancher, quoiqu'il voult bien en chercher tous les moyens  lui
possibles  son endroit[348].




CHAPITRE XXV

     Le baron de Vicq, l'abb de Saint-Ambroise et la galerie de Marie
     de Mdicis.--Rubens  Paris, se lie avec Peiresc, M. de Valavs et
     les frres Dupuy, et entretient avec eux une active correspondance.

1624--1627


Peu de temps aprs cette lettre, Peiresc trouva l'occasion qu'il
cherchait depuis longtemps de voir Rubens, et de lier avec lui
connaissance autrement que par lettres. On sait qu'aprs avoir fait
construire le palais du Luxembourg, sur le modle du palais Pitti de
Florence, la reine Marie de Mdicis rsolut, vers 1621, de le faire
dcorer de peintures reprsentant l'histoire de sa vie. Les archiducs
Albert et Isabelle avaient alors pour ambassadeur  la cour de France le
baron de Vicq, ami et grand admirateur de Rubens. Cet envoy vanta le
talent du peintre flamand, et l'loge qu'il en fit fut chaudement appuy
par l'aumnier de la reine, Claude Maugis, abb de Saint-Ambroise, grand
amateur et collectionneur d'estampes, bon connaisseur en fait de
peintures, et au demeurant homme de got et de savoir, dont Philippe de
Champaigne a fait le portrait, qui a t grav par L. Vosterman[349]. La
reine rsolut donc de charger Rubens des peintures du Luxembourg, et
elle pria le baron de Vicq de faire connatre son dsir  l'artiste.
Rubens s'empressa de rpondre  cet appel, en se rendant  Paris au
commencement de l'anne suivante. Prsent  Marie de Mdicis par
l'ambassadeur flamand, il accepta le prilleux honneur de reprsenter, 
l'aide de l'histoire et de l'allgorie, les principaux vnements de la
vie agite de cette princesse. Pour la mettre  mme d'apprcier son
imagination et le style dans lequel il entendait excuter son sujet,
le peintre fit des esquisses ou cartons en grisaille, qu'il donna plus
tard  l'abb de Saint-Ambroise, chez lequel de Piles put les voir.
Malheureusement, ces cartons ne sont pas rests en France: dix-huit
d'entre eux sont aujourd'hui au muse de Munich, et on ignore ce que les
trois autres sont devenus[350]. Ds qu'il fut de retour  Anvers, Rubens
se mit  l'oeuvre avec sa verve et son ardeur accoutumes; et quatre ans
ne s'taient pas couls, qu'il avait entirement achev les vingt et
une compositions capitales qui font aujourd'hui l'un des principaux
ornements de la grande galerie du Louvre. Vers le commencement de 1625,
selon la correspondance de Rubens, ainsi que le dmontre la notice sur
cet artiste de M. Villot[351], elles taient disposes dans la galerie
du Luxembourg aux places qu'elles y ont conserves jusqu' l'poque de
notre premire rvolution.

L'excution de ces grandes et brillantes toiles avait oblig Rubens 
faire plusieurs voyages  Paris. C'est pendant l'un de ses premiers
sjours dans cette ville, au commencement de 1622, qu'il y rencontra
Peiresc, et qu'il acheva de resserrer avec lui des relations commences
par la correspondance du savant magistrat franais avec Gevarts.
Peiresc fut tellement charm de ses entretiens avec Rubens, qu'il ne put
s'empcher d'crire  Gevarts, de Paris, le 26 fvrier 1622, la lettre
suivante, qui peint bien son amour pour les lettres et les arts, et
qui montre galement quelle impression favorable Rubens laissait de sa
personne, de son instruction et de son amabilit aux hommes les plus
comptents pour le bien juger.--Monsieur, la bienveillance de M.
Rubens, que vous m'avez procure, m'a combl de tant de bonheur et de
contentement, que je vous en devrai des remercments tout le temps de ma
vie, ne pouvant assez me louer de son honntet, ni clbrer assez
dignement l'minence de sa vertu et de ses grandes parties, tant en
l'rudition profonde et connaissance merveilleuse de la bonne antiquit,
qu'en la dextrit et rare conduite dans les affaires du monde, non plus
que l'excellence de sa main, et la grande douceur de sa conversation, en
laquelle j'ai eu le plus agrable entretien que j'eusse eu de fort
longtemps, durant le peu de sjour qu'il a fait ici. Je vous porte une
grande envie d'avoir la commodit que vous avez d'en jouir d'ordinaire
comme vous pouvez, mme  cette heure que vous avez acquis une charge
nouvelle dans Anvers, laquelle vous en approchera davantage que vous
n'espriez. Je vous flicite de bon coeur l'un et l'autre bien, et prie
Dieu qu'il vous en fasse longuement jouir; vous suppliant de me
continuer les mmes bons offices en son endroit, et me conserver en
l'honneur de ses bonnes grces et des vtres[352].

C'est pendant son sjour  Paris que Rubens se lia galement avec M. de
Valavs, frre de Peiresc, ainsi qu'avec les deux frres Jacques et
Pierre Dupuy, le premier, garde de la bibliothque du roi, l'autre,
conseiller du roi et ensuite garde de sa bibliothque. Lorsqu'il fut
revenu dfinitivement  Anvers, Rubens continua d'entretenir avec ces
savants une active et trs-intressante correspondance, roulant sur des
sujets d'rudition, d'histoire et de philologie, et plus souvent encore
sur des monuments de l'antiquit, tels que mdailles, cames et autres
objets d'art, dont il faisait un change avec Peiresc et son frre, ou
encore sur des dcouvertes alors rcentes faites  Rome[353]. Les
lettres de l'artiste montrent la varit de ses connaissances et
l'tonnante activit de son esprit. Aprs les avoir lues, il est permis
d'affirmer que Rubens tait un savant de premier ordre, capable de
rivaliser avec les rudits de profession les plus remarquables de son
sicle, et l'emportant mme sur eux par la facilit avec laquelle il
parlait et crivait les principales langues modernes de l'Europe[354].
On peut dire que sa main savait se servir aussi bien de la plume que du
pinceau, et que le temps qu'il donnait  l'art n'tait pas perdu pour
les lettres, puisque, tout en peignant, il se faisait lire les plus
beaux passages des principaux crivains de l'antiquit, spcialement
d'Homre, Virgile et Plutarque[355]. C'est donc avec raison que Peiresc
flicitait Gevarts de possder un tel ami, et lui portait envie
d'avoir la commodit d'en jouir d'ordinaire.




CHAPITRE XXVI

     Second voyage de Rubens en Espagne.--Il fait, pour Gevarts, des
     recherches dans les manuscrits grecs de Marc-Aurle,  l'Escurial.
     Intelligence suprieure de Rubens.--Passages d'une de ses lettres 
     Gevarts, o il lui recommande son fils Albert, aprs la mort
     d'Isabelle Brant.

1628--1629


On sait que Rubens, ml d'abord aux ngociations qui se poursuivaient
en Hollande entre l'Espagne, l'Angleterre et les Provinces-Unies, fut,
en 1628, envoy  Madrid auprs du roi Philippe IV, qui avait manifest
 l'infante Isabelle le dsir de le voir. Gevarts, qui prparait alors
un commentaire sur les _Penses de Marc-Aurle_, voulut profiter du
voyage de son ami pour s'assurer s'il ne pourrait pas trouver quelque
texte indit ou inconnu de cet auteur dans les manuscrits de la
bibliothque de l'Escurial; il chargea donc Rubens de faire cette
recherche, et de collectionner avec soin ces manuscrits. Bien que
l'artiste ft trs-proccup de sa mission politique, principal objet de
son voyage, et que, d'un autre ct, il ft oblig, pour satisfaire le
roi et les principaux seigneurs de sa cour, d'employer presque toutes
ses journes  peindre soit des portraits, soit des tableaux de sa
composition; il sut nanmoins trouver le temps de rendre ce service 
Gevarts. Voici la lettre qu'il lui crivait  ce sujet, le 29 dcembre
1628, quelque temps aprs son arrive  Madrid. On y voit qu'il avait
t feuilleter les manuscrits grecs et les livres de la bibliothque de
_San-Lorenzo_, pour y trouver le texte complet des douze livres du
trait de Marc-Aurle Antonin.

J'ai fait, lui crit-il, quelque diligence pour savoir s'il serait
possible de trouver dans les bibliothques particulires quelque chose
de plus que ce qui est connu jusqu'ici de votre Marcus, mais je n'ai
encore rien obtenu. Il ne manque cependant pas de gens qui affirment
avoir vu dans le clbre trsor de Saint-Laurent deux manuscrits portant
le titre du divin Marcus. Mais, d'aprs les circonstances, d'aprs le
volume et l'apparence des manuscrits, car j'avais affaire  un homme qui
ne savait pas un mot de grec, je n'en augure rien de nouveau ni
d'important; je pense mme que le tout est connu et ne compose que les
oeuvres de Marcus depuis longtemps publies. Il ne m'appartient pas de
rechercher si l'on peut, en collationnant les textes, en tirer quelque
lumire ou un dluge de gloses (_aut sordium eluvies_); le temps, mon
genre de vie, mes tudes, m'enchanent d'un autre ct, et, de plus, mon
gnie particulier m'loigne de ce profond sanctuaire des Muses......
Je voudrais voir le volume des inscriptions d'Afrique, non-seulement
pour votre Marcus et dans le dsir de vous rendre service (ce que
d'autres peuvent faire et mme avec plus d'exactitude), mais pour
satisfaire  mes gots particuliers[356].--Ainsi ce grand artiste tait
galement un rudit de premier ordre, capable, comme Juste-Lipse, de
discuter et commenter les textes les plus obscurs des manuscrits grecs
ou latins. Nous ne croyons pas qu'il ait jamais exist un artiste aussi
profondment, aussi universellement instruit que Rubens, ni mieux dou
du ct de l'intelligence. Sous ce rapport, Lonard de Vinci et
Michel-Ange peuvent seuls tre mis en comparaison avec lui; et si
Michel-Ange est suprieur  tous, c'est parce qu'il tait aussi grand
pote qu'artiste galement minent dans la statuaire, la peinture et
l'architecture. Ce qu'il y a de remarquable,  l'ternel honneur de
l'art, c'est que ces trois grands hommes d'un si prodigieux gnie furent
galement au nombre des plus honntes de leur sicle, comme Raphal,
Corrge, Titien, Albert Durer, Poussin, Lesueur et tant d'autres. Preuve
clatante que l'amour et l'tude de l'art lvent l'me, la soutiennent,
par l'idal,  la source des sentiments vrais et dsintresss, loin des
vils dsirs que font natre l'ambition et l'amour des richesses, ces
deux grands mobiles qui dirigent la plupart des hommes. Si Rubens
consentit  servir d'agent secret  l'archiduchesse Isabelle, au roi
d'Espagne et au roi d'Angleterre pour nouer des ngociations dlicates,
on ne doit pas oublier que le but de ces ngociations tait d'obtenir la
fin de la guerre qui dsolait depuis si longtemps une grande partie de
l'Europe. En plaant sa mission sous le patronage de sa rputation
d'artiste, les rois honoraient son gnie, et Rubens rendait  son pays
et  l'humanit un service signal, puisqu'il faisait servir l'art 
rtablir la paix du monde, _pax optima rerum_.

Avant son dpart pour l'Espagne, il avait perdu, le 29 septembre
1626[357], sa premire femme Isabelle Brant, dont la mort lui causa un
trs-vif chagrin. Il en avait eu deux enfants, Albert et Nicolas, ce
dernier trs-jeune encore au dcs de sa mre. En quittant la ville
d'Anvers, Rubens avait vivement recommand ses enfants  son fidle
Gevarts. Dans sa lettre du 29 dcembre 1628, il lui dit: Je vous
supplie de prendre mon petit Albert, cet autre moi-mme, non pas dans
votre sanctuaire, mais dans votre muse. J'aime cet enfant, et c'est 
vous, le meilleur de mes amis,  vous le pontife des Muses, que je le
recommande vraiment, pour que vous en preniez soin, de concert avec mon
beau-pre et mon frre Brant, soit pendant ma vie, soit aprs ma
mort.




CHAPITRE XXVII

     De Madrid, Rubens revient  Anvers et repart pour
     l'Angleterre.--Impression que produit sur lui la vue de ce
     pays.--Lettre  Gevarts  l'occasion de la mort de la femme de ce
     dernier.--Il dplore les lenteurs qui retardent la paix.--Ses
     relations avec les familles Van Halmale et Clarisse, d'Anvers.

1629--1630


Rubens quitta Madrid le 26 avril 1629, traversa Paris, sans s'y arrter,
le 12 mai, et quelques jours aprs il tait  Bruxelles. Mais l'infante
le fit repartir presque immdiatement pour l'Angleterre. Tout en y
poursuivant la conclusion de la paix, notre peintre fit plusieurs
portraits, et composa, pour le comte d'Arundel[358] et d'autres grands
seigneurs, quelques grands tableaux qui excitrent l'admiration des
connaisseurs, alors peu nombreux dans ce pays. Mais ce n'est point
pendant son sjour  Londres, comme on l'a cru longtemps, que Rubens
excuta les fameuses peintures du plafond de White-Hall. Il rsulte de
documents authentiques, publis rcemment par M. Carpenter[359], que ces
toiles furent peintes par Rubens  Anvers, et termines en 1637; il
reut trois mille livres sterling pour ces compositions, et le roi
d'Angleterre lui donna en outre une chane et une mdaille en or.

La vue de l'Angleterre produisit sur Rubens une impression profonde, si
l'on en juge par ce passage d'une de ses lettres adresse  Pierre
Dupuy, de Londres, le 8 aot 1629:

Si j'avais, dans ma jeunesse, visit en si peu de temps des contres et
des cours si diffrentes, cela m'aurait t alors bien plus utile qu'
l'ge o je suis. Mon corps serait un peu plus robuste pour endurer les
incommodits de la poste, et mon esprit, par l'exprience et la
connaissance des peuples les plus divers, aurait pu se rendre capable de
plus grandes choses dans l'avenir. Au lieu que mon corps consume
aujourd'hui ce qui lui reste de forces, et que je n'aurai plus le temps
de jouir du fruit de tant de fatigues. Je n'y aurai gagn que de pouvoir
mourir plus savant.--Pourtant, je me console en songeant avec dlices 
toutes les belles choses que j'ai rencontres sur ma route. Cette le,
par exemple, me parat un thtre tout  fait digne de la curiosit d'un
homme de got, non-seulement  cause de l'agrment du pays et de la
beaut de la nation, non-seulement  cause de l'apparence extrieure,
qui m'a paru d'une recherche extrme, et qui annonce un peuple riche et
heureux au sein de la paix; mais encore par la quantit incroyable
d'excellents tableaux, de statues et d'inscriptions antiques qui se
trouvent dans cette cour[360].

Rubens fit  Londres un assez long sjour. Depuis son dpart d'Anvers,
Gevarts avait perdu sa femme; prcdemment, la mort lui avait enlev, 
l'ge de douze ans, le fils unique issu de ce mariage: _Eximi spei
puer_, dit son pitaphe[361], _qui parenti luctum et desiderium
incomparabile reliquit_. C'tait sans doute pour combattre cette
douleur ingurissable, que Gevarts avait entrepris d'tudier et de
mditer les oeuvres de Marc-Aurle. Mais Rubens, qui connaissait bien le
coeur humain, ne parat pas convaincu que les prceptes du prince
philosophe auront le pouvoir de consoler son ami.--Je crains, lui
crit-il de Londres le 15 septembre 1629[362], de vous rappeler la perte
de votre chre compagne; j'aurais d le faire immdiatement; et
maintenant, ce ne sera plus autre chose qu'un devoir d'obligation
trs-intempestif, et un renouvellement importun de votre douleur,
puisqu'il vaut mieux engager  oublier qu' rappeler sans cesse le
pass. Si l'on doit esprer de la philosophie quelque consolation, il
vous en reste une source abondante dans votre intrieur. Je vous renvoie
au riche trsor de votre _Antoninus_, o vous avez, en conservateur
libral, de quoi distribuer mme  vos amis. Je n'ajouterai plus que ce
pauvre genre de consolation, c'est que nous sommes  une poque o la
vie n'est possible qu'en se dbarrassant de tout ce qui accable, ainsi
que fait le marin lorsqu'il navigue au milieu des temptes[363]. Au
commencement de cette lettre, il s'excuse d'avoir tard  lui crire
depuis son arrive  Londres:--Vous avez l'habitude de me prvenir
toujours et de me surpasser en courtoisie, sans vouloir faire attention
 mes fautes, ni au peu d'empressement que je mets  vous honorer et 
vous servir comme je le devrais. Dieu sait pourtant que je manque
seulement  votre gard dans les dmonstrations extrieures, et que j'ai
toujours pour vous la mme estime et la mme affection cordiale, ainsi
que je vous le prouverai par des faits ds que vous me procurerez pour
vous servir une occasion que j'attends avec impatience. J'espre au
moins que mon fils, qui a eu aussi une grande part  vos faveurs, et qui
doit  la bonne instruction que vous lui avez donne la meilleure partie
de lui-mme, sera mon hritier et s'acquittera de toutes mes obligations
envers vous. J'aurai pour lui d'autant plus d'estime que vous lui en
montrerez davantage, car votre jugement a plus de poids en cela que le
mien. Pourtant, j'ai toujours trouv en lui de la bonne volont. Il
m'est trs-agrable d'apprendre que, grce  Dieu, il est maintenant
rtabli, et je vous remercie infiniment de cette bonne nouvelle, ainsi
que de l'honneur et de la consolation que vous lui avez apporte en le
visitant pendant sa maladie. Il est jeune, et si la nature suit son
cours, il ne mourra pas avant nous. Dieu veuille lui accorder de vivre
honorablement! car, comme dit la fable, il n'importe pas de vivre
longtemps, mais de bien vivre: _Neque enim quamdiu, sed quam bene
agatur fabula refert._

Dans une autre lettre  Gevarts, de Londres, le 23 novembre 1629,
Rubens laisse voir tout son chagrin des lenteurs qui retardaient les
ngociations relatives  la paix entre l'Angleterre et l'Espagne.--Nous
aspirons maintenant aprs l'arrive de don Carlos Coloma (l'ambassadeur
d'Espagne), qui s'est fait prcder de ses bagages  Dunkerque, et nous
n'attendons que l'avis du dpart de l'ambassadeur d'Angleterre pour
l'Espagne; il a maintenant reu l'ordre de se mettre en route. J'espre
donc que nous pourrons bientt venir en personne vous servir, vous et
nos autres amis...... On parle ici beaucoup de la trve, et les avis de
Hollande donnent presque tous l'espoir du succs. Malgr le plaisir que
me fait prouver la naissance de notre prince d'Espagne[364], je dois
avouer que la nouvelle de notre paix ou trve m'en ferait prouver
beaucoup plus que toutes les autres affaires du monde. Mon retour ne
m'en serait que plus agrable, et je resterais dsormais dans ma
maison. Il termine en priant Gevarts de vouloir bien faire ses
humbles et sincres salutations  M. Rockox, ainsi qu' MM. Halmale et
Clarisse, en leur tmoignant toute son affection[365].

Hendrick Van Halmale, chevin d'Anvers[366], tait sans doute parent de
Paul Halmale, snateur d'Anvers, que Thodore Galle appelle: _Artis
scultori cultor et patronus_, et auquel il a ddi sa gravure de
l'_Ecce homo_, d'aprs Rubens[367]. Quant  la famille Clarisse, elle
tait trs-lie avec celle du peintre. Philippe Rubens a clbr dans
une ode le mariage de Marie Clarisse avec Jean Wover[368]. La famille
Clarisse se composait de Louis Clarisse, snateur d'Anvers, et de Marie
Nerot, sa femme; de Roger Clarisse, _urbis ab elemosynis_, ou, comme on
dirait aujourd'hui, membre du bureau de bienfaisance d'Anvers, et de
Madeleine Schotte, sa femme. C'est du moins ce que l'on peut infrer de
la gravure de Lucas Vorsterman, qui leur est ddie, et qui reproduit le
_Nolite timere_, ou l'apparition de Jsus-Christ aux saintes femmes,
d'aprs Rubens. Le peintre aura sans doute reprsent dans ce tableau
les deux dames Clarisse. L'une d'elles, sur le premier plan, cherche 
s'envelopper dans un voile, pour viter les rayons lumineux qui
s'chappent du corps de Jsus-Christ; elles sont suivies d'autres
femmes. On retrouve ici au naturel les traits doux et agrables des
Flamandes, que Rubens prenait constamment pour types de la beaut
fminine, mais qui n'ont rien de l'idal de Raphal, ou de la grce
vnitienne du Titien.




CHAPITRE XXVIII

     Retour de Rubens  Anvers.--Son second mariage avec Hlna
     Forment.--Il s'loigne des affaires publiques, et consacre tout son
     temps au travail et  ses amis.--Ses sentiments intimes exposs
     dans ses lettres  Peiresc.

1630--1636


Rubens tait de retour  Anvers avant le mois d'aot 1630, ainsi qu'on
le voit par une lettre du 8 de ce mois, crite par lui de cette ville 
Peiresc. La paix entre l'Espagne et l'Angleterre n'tait pas encore
signe, mais les bases en avaient t arrtes de telle sorte, que sa
conclusion n'tait plus douteuse. Elle fut proclame le 5 dcembre 1630,
et dfinitivement signe ou ratifie le 17 du mme mois.  cette
occasion, le roi Charles Ier, d'Angleterre, bien digne d'apprcier le
gnie et le caractre de l'envoy d'Isabelle, le cra chevalier[369], et
lui donna en mme temps la magnifique pe dont il s'tait servi pour sa
rception.

Ainsi combl d'honneurs et satisfait du succs de sa mission, Rubens,
aspirant  jouir dans sa patrie de la considration qu'il s'tait
acquise par tant de travaux, rsolut de se donner une seconde compagne.
Bien qu'g de cinquante-trois ans, sduit, en vritable artiste, par la
beaut remarquable d'une de ses compatriotes, il pousa, le 6 dcembre
1630, la jeune Hlne Forment, qui atteignait  peine sa seizime anne,
et dont il a immortalis les traits dans un grand nombre de toiles.

Depuis cette poque, Rubens s'loigna peu  peu des affaires publiques.
 part une mission qu'il avait accepte de l'infante, en 1633, pour
ngocier de la paix en Hollande, mission arrte par les tats avant
mme l'entre de Rubens dans les Provinces-Unies, l'artiste vcut, soit
 Anvers, soit  sa terre de Steen, prs de Malines, occup, autant que
la goutte dont il souffrait depuis longtemps le lui permettait, de ses
peintures et de ses tudes sur l'antiquit; jouissant de la socit de
ses amis, et avant tout de l'intimit de Rockox et de Gevarts. Il
continuait galement d'entretenir sa correspondance avec Peiresc et
Pierre Dupuy, et  claircir avec eux les doutes qu'il avait sur
certains objets dont les anciens faisaient usage, tels que trpieds,
chaudrons, tables, candlabres, etc., etc. Il passait en revue les
nouvelles dcouvertes d'antiquits, encourageait les dessins du jeune
graveur Mellan, et, fidle  son amour pour la paix, n'oubliait pas
d'exprimer ses regrets sur le sac de Mantoue, prise le 22 juillet 1630,
par les Impriaux, qui avaient mis  mort la plus grande partie des
habitants: Ce qui m'afflige infiniment, dit Rubens, ayant servi bien
des annes la maison de Gonzague, et joui dans ma jeunesse du sjour
dlicieux de ce pays; _sic erat in fatis_[370].

Dans une autre lettre du 16 aot 1635, crite en italien, Rubens, aprs
avoir entretenu Peiresc d'un procs qu'il tait forc de soutenir 
Paris,  l'occasion du privilge de la vente en France de ses gravures,
lui fait connatre qu'il espre arriver  un arrangement avec son
adversaire, et il ajoute:--Je suis homme de paix, et j'abhorre comme la
peste la chicane et toute autre espce de discussions, et j'estime que
le voeu de tout honnte homme doit tre de pouvoir vivre avec
tranquillit d'esprit, aussi bien en public que chez soi, de rendre
service le plus possible et de ne faire tort  personne. Je regrette que
les rois et les princes ne soient point de cette humeur; _nam_:

_Quidquid illi delirant plectuntur Achivi._[371]

Dans la dernire lettre que Rubens crivit  Peiresc, de Steen, le 4
septembre 1636, l'artiste se montre trs-reconnaissant de l'envoi que
Peiresc lui avait fait d'un dessin colori des _Noces Aldobrandines_,
peinture antique qui fut trouve  Rome dans ma jeunesse, dit Rubens,
et admire, adore mme comme unique, par tous les amis de l'art et de
l'antiquit.--Il informe Peiresc qu'il a vu  Anvers un trs-fort
volume intitul: _Roma sotterranea_[372], lequel lui a paru tre un
grand ouvrage extrmement religieux, car il reprsente la simplicit de
la religion primitive, qui, si elle a surpass le reste du monde par
sa pit et la vrit de sa religion, le cde au paganisme antique, dont
elle est  une distance infinie, sous le rapport de la grce et de
l'lgance. J'ai vu aussi des lettres de Rome qui annoncent la
publication de la galerie _Giustiniana_[373], aux frais du marquis
_Giustiniano_. On en parle comme d'un trs-bel ouvrage.... Mais je ne
doute pas que chaque fait nouveau n'arrive  votre muse dans toute sa
fracheur. C'est pourquoi, ne trouvant pas  vous entretenir d'autre
sujet, je vous baise humblement les mains, priant le ciel de vous
accorder longue vie et sant, avec toutes sortes de prosprit et de
contentement.--Ces voeux ne devaient point tre exaucs: Peiresc mourut
 Aix, le 24 juin 1637, dans les bras de Gassendi, et Rubens ne fut pas
le dernier  regretter la perte de cet illustre magistrat, _omnium
elegantiarum amator_.




CHAPITRE XXIX

     Monuments dcoratifs, peintures et cartons excuts par Rubens pour
     l'entre  Anvers de l'archiduc Ferdinand.--Inscriptions et vers
     latins composs par Gevarts pour cette circonstance.--Description
     de quelques-unes des inventions excutes par Rubens, ou sous sa
     direction.--Le prince Ferdinand va visiter Rubens malade de la
     goutte.

1635


Deux annes avant la mort de Peiresc, Rubens avait t oblig, sans
s'loigner d'Anvers, de se remettre  faire de la peinture politique.
L'infante Isabelle tant morte  Bruxelles, le 1er dcembre 1633, le
roi d'Espagne Philippe IV rentra en possession des Pays-Bas, que son
aeul Philippe II n'avait cds  l'archiduc Albert et  sa femme que
sous la rserve de retour  la couronne d'Espagne, dans le cas o ils ne
laisseraient pas de postrit. Par suite de cette reprise de possession,
Philippe IV, au commencement de 1634, avait donn le gouvernement
gnral de ces provinces  son frre unique, le prince Ferdinand, jeune
homme d'une grande esprance, qui tait cardinal, et que, pour ce motif,
on appelait le cardinal-infant. On tait alors au plus fort de la guerre
de Trente ans; les Sudois avaient envahi l'Allemagne, et ils luttaient
avec avantage contre l'arme impriale. Le roi d'Espagne rsolut
d'envoyer l'infant au secours de son beau-frre, Ferdinand III, roi des
Romains et de Hongrie, fils de l'empereur Ferdinand II, et qui
commandait l'arme impriale. Les troupes espagnoles, ayant opr leur
jonction avec les impriaux, et occup une forte position prs de la
ville de Nordlingen, y furent attaques, le 5 septembre 1634, par les
Sudois, sous la conduite de Gustave Horn, leur gnral en chef. Mais
aprs un grand nombre d'attaques infructueuses, les Sudois furent mis
dans une droute complte. On attribua, en grande partie, le succs de
cette journe aux dispositions prises par l'infant Ferdinand. Aussi,
lorsqu' la fin de l'anne 1634 il vint  Bruxelles prendre possession
de son gouvernement des Pays-Bas, cette capitale lui fit le plus
brillant accueil.

Averti que ce prince se rendrait  Anvers au commencement du mois de mai
1635, le conseil communal de cette ville rsolut de recevoir le
vainqueur de Nordlingen avec le plus grand clat, et de faire dresser
des portiques et des arcs de triomphe dans les principales rues et
places par lesquelles ce prince devait passer. Pour tre certain de
russir, le snat chargea Rubens de faire les plans de ces monuments
dcoratifs, d'en surveiller la construction et d'en dcorer les diverses
parties[374]. On ignore s'il reut un programme, ou si le snat voulut
s'en rapporter  son imagination si fconde. Ce qu'il y a de certain,
c'est qu'il reprsenta d'une manire remarquable,  l'aide de l'histoire
et de l'allgorie, les principaux vnements contemporains, qu'il sut
rendre hommage aux vertus qu'on se plaisait  attribuer au jeune prince,
et qu'il eut l'art de lui exposer avec son pinceau les voeux et les
esprances de la ville d'Anvers. Aucun artiste, en Europe, ne pouvait
tre compar  Rubens pour la composition de ces grandes machines, qui
demandent une imagination pleine de ressources et une main qui excute
sans hsitation, et cependant d'une manire qui plaise  l'oeil. Le chef
de l'cole d'Anvers possdait  un suprme degr ces deux minentes
qualits: jamais l'invention ne lui avait manqu; jamais l'excution ne
lui avait fait dfaut. La galerie de Mdicis,  Paris, les cartons de
l'glise de Loches, prs de Madrid, le plafond de White-Hall, 
Londres, et cent autres grandes toiles, attestaient sa verve et son
gnie. Le choix du snat d'Anvers tait donc trs-heureux.

Les gravures de Thodore de Tulden nous ont conserv la reprsentation
de l'entre solennelle de l'infant Ferdinand  Anvers, le 15 de mai
1635[375].  juger les compositions de Rubens par les estampes, le
matre dut justifier le choix de ses concitoyens, et dployer un talent
aussi remarquable que vari. Il fit lever de nombreux monuments
dcoratifs dont il donna les plans, et il dessina ou peignit tous les
ornements dont sa fantaisie se plut  les embellir.

 cette poque, le got des inscriptions et des devises en vers latins
tait dans toute sa force. La ville d'Anvers aurait donc cru manquer au
respect qu'elle devait au gouverneur gnral des Pays-Bas, au vainqueur
de Nordlingen, si elle n'avait pas fait clbrer ses vertus et ses
exploits, ainsi que les hauts faits du roi son frre, par un de ses
potes.  Gevarts, en sa double qualit de secrtaire de la ville et
d'historiographe du roi, chut le soin de composer cette posie
lapidaire. Nul ne pouvait mieux que lui entrer dans les penses du
peintre, faire comprendre ses allgories, et exprimer en mme temps les
voeux et les esprances lgitimes de la reine de l'Escaut. Gevarts tait
d'ailleurs un latiniste de premire force, trs-capable de composer,
dans la langue d'Ovide, d'Horace et de Virgile, les hexamtres et les
distiques destins  tre inscrits  ct des dessins, cartons ou
peintures de son ami.

Michel, dans son _Histoire de Rubens_[376], a donn la description des
tableaux allgoriques appliqus aux arcs, temples et portiques
triomphaux invents et peints par l'artiste, en citant un grand nombre
de vers latins composs  cette occasion par Gevarts. On jugera de
l'importance de ces monuments phmres, levs en l'honneur de l'entre
du prince Ferdinand, par ce fait que, dans l'espace de quelques mois
seulement, Rubens avait fait lever, sur ses plans, sept arcs et quatre
portiques triomphaux, qu'il avait dcors de peintures, de statues, de
bas-reliefs, de dorures et autres ornements, et dont quelques-uns
prsentaient un dveloppement de quatre-vingts pieds de haut sur
soixante-dix-huit de large. Tous les amis de l'art doivent profondment
regretter que les tableaux ou cartons, soit en grisaille, soit
autrement, peints par Rubens  cette occasion, n'aient pas t
conservs; ou, s'ils existent encore  Anvers, qu'ils ne soient pas
exposs avec les autres oeuvres du matre. Nous croyons ne pas nous
tromper en avanant que ces compositions ne devaient pas tre
infrieures, dans leur genre, aux magnifiques allgories de l'histoire
de la vie de Marie de Mdicis. Naturellement, les vnements les plus
mmorables du rgne de Philippe IV, la victoire de Nordlingen, l'union
de la maison d'Autriche  celle de Bourgogne, l'histoire des empereurs
d'Allemagne et des rois d'Espagne, le triomphe de la religion
catholique, ou, comme on disait alors, l'extirpation de l'hrsie,
avaient fourni  Rubens l'inspiration de ses principaux sujets.
Toutefois, nous en remarquons plusieurs qui sortaient de ce programme.
D'abord, c'est l'_Arcus monetalis_, arc de triomphe  deux faces, dress
prs de l'htel royal de la monnaie d'Anvers, haut de soixante pieds sur
quarante de large. Rubens y avait fait allusion aux richesses
mtalliques que l'Espagne tirait alors des mines du Prou. La partie
suprieure reprsentait les montagnes du Potosi, sur lesquelles on
voyait l'arbre au fruit d'or du jardin des Hesprides, avec cette
inscription:

    Prtium non vile laborum.

 droite et  gauche, les colonnes d'Hercule, surmontes des disques de
la lune et du soleil, avec cette allusion  l'immense tendue de la
monarchie espagnole:

      Ultr anni solisque vias,
    Oceanumque ultr.

 gauche, le principal fleuve du Prou;  droite, le Rio de la Plata.

De l'autre ct de l'arc, Hercule terrassant l'hydre, et l'Espagne
cueillant le fruit de l'arbre des Hesprides, avec le vers de Virgile:

    ...Uno avulso non deficit alter
    Aureus.

Au-dessous, de chaque ct, des ouvriers occups  travailler aux mines,
et Vulcain prparant les mtaux; au milieu, une suite de monnaies
espagnoles, et un mdaillon avec ces mots:

    Auro, argento, ri.

L'ide de l'_Arcus monetalis_ convenait bien  la riche cit d'Anvers,
que son commerce avait mise en possession d'une partie des richesses
mtalliques exportes par l'Espagne de ses possessions d'Amrique. Mais
Rubens fit lever un autre monument, qui rpondait mieux aux esprances
et aux voeux de ses concitoyens. On sait que, pendant les longues guerres
qui dsolrent les Pays-Ras, les Hollandais, matres de la mer et jaloux
de la prosprit d'Anvers, avaient ferm l'Escaut  l'entre comme  la
sortie des navires. Cette ville, qui avait t pendant plus d'un sicle
le centre d'un commerce maritime beaucoup plus important que celui
d'Amsterdam, se vit bientt languir, tandis que sa rivale, grce  la
libert des mers, prenait un immense dveloppement. Le snat d'Anvers ne
pouvait pas rester indiffrent  la dcadence de la cit: il voulut sans
doute que Rubens exprimt les plaintes de ses habitants au
prince-gouverneur des Pays-Bas, dans une composition digne d'attirer son
attention d'une manire toute particulire. Que Rubens se soit inspir
des voeux de ses compatriotes, ou que son imagination ait t au-devant
de leurs dsirs, toujours est-il qu'il fit lever, au pont Saint-Jean,
un arc de triomphe d'ordre rustique, de soixante pieds de haut sur
soixante-dix de large, reprsentant, selon les expressions de
Michel[377] une machine marine, par la quantit de cascades paraissant
dcouler des superficies et extrmits du btiment. Au milieu de cet
arc, un magnifique tableau ou carton du peintre montrait Mercure, ce
dieu du ngoce, pos sur un pidestal,  la manire de la statue de Jean
de Bologne, avec cette variante plus bourgeoise que potique, que si,
d'une main, il tenait son caducc, de l'autre il tendait une bourse vide
 la ville d'Anvers, personnifie  genoux aux pieds du prince
Ferdinand, auquel elle paraissait adresser ces vers de Gevarts:

    Ne, precor, hinc volucres flectat Cyllenius alas,
    O princeps, cultamque sibi ne deserat urbem
    Et fugitiva meo redeant commercia Scaldi.

 la droite de la ville d'Anvers parat un matelot oisif, endormi sur
son ancre et sa barque renverse;  gauche, on voit l'Escaut, sous la
figure d'un vieillard, les cheveux ngligs, la tte couverte de
roseaux, assis sur des filets et dormant sur son bras soutenu par une
urne, pendant qu'un gnie dfait les chanes dont ses jambes sont
entraves, et qu'un navire se dispose  appareiller. Les autres parties
de l'arc sont occupes par des divinits marines, des gnies ails, la
Pauvret et la Richesse, le tout avec ces vers de Gevarts, qui
exprimaient bien les sentiments des armateurs et des ngociants
d'Anvers:

    Scaldim cum pedibus princeps dabit ire solutis,
    Desuetas iterum pontum decurrere puppes;
    Pauperies procul et pallens abscedit Egestas,
    Nec durum ulterius tractabit nauta ligonem.
    Aurea securis revocabit secula Belgis
    Fernandus, priscumque decus, ditesque resumet,
    Mercibus omnigenis, florens Antverpia cultus,
    Largaque succedet foecundo copia cornu...

Ce monument, lev  l'Escaut, source de la richesse d'Anvers, eut un
grand succs, et les riches ngociants durent remercier leur illustre
compatriote, ainsi que son lgant traducteur latin, d'avoir si bien
dfendu leurs intrts les plus chers.

Mais aux yeux de la postrit, la plus remarquable des inventions
excutes par le peintre, dans cette circonstance, est certainement
celle qui reprsente le Temple de Janus. Rubens, on le sait, tait
l'homme de la paix; il travailla toute sa vie  la rendre  sa patrie,
et s'il ne fut pas assez heureux pour russir compltement  loigner la
guerre des Pays-Bas, il fit de constants efforts pour atteindre ce but
aussi utile que glorieux. La supriorit de son gnie d'artiste, qui le
fit choisir plusieurs fois comme ngociateur entre les puissances
belligrantes, sut admirablement profiter de l'entre du prince
Ferdinand, pour exprimer sur la toile ses voeux pour la paix, qu'il
considrait, avec Gevarts comme le plus grand des biens[378].

Rubens fit donc lever, sous le nom de _Temple de Janus_, un portique
d'ordre dorique, surmont d'un dme, avec le buste  double visage de ce
dieu. De l'intrieur de l'difice, Mars, sous la figure d'un soldat
demi-nu, un bandeau sur les yeux, un glaive dans sa main droite, une
torche allume dans sa main gauche, pousse avec violence en dehors les
portes du temple, que, d'un ct, Tisiphone, Mgre et une Harpie
s'efforcent d'ouvrir avec lui; tandis que, de l'autre, la Paix, la
Religion et l'Abondance, aides par l'Amour, font de vains efforts pour
les tenir fermes. Entre les colonnes, le peintre a reprsent, avec un
admirable contraste,  droite, les malheurs et les cruauts
insparables de la guerre;  gauche, la prosprit publique que donne la
paix. D'un ct, c'est un soldat qui trane par les cheveux une femme
dont l'enfant est tendu  ses pieds; il est suivi de la Pauvret, de la
Discorde, de la Fureur et du Deuil; de l'autre, on voit les biens de la
paix, l'Abondance, la Richesse et la Flicit publique. Les contrastes
entre ces diffrentes figures sont rellement admirables, et bien qu'on
ne puisse en juger qu'imparfaitement par les gravures de Thodore de
Tulden, il est permis d'affirmer que Rubens y brille d'un gnie d'autant
plus grand que sa main n'a fait que rendre fidlement les sentiments les
plus intimes et les plus vrais de son me.

Toute cette composition est accompagne, comme les prcdentes, des vers
de Gevarts. Le docte commentateur des penses de Marc-Aurle partageait
assurment l'opinion de Rubens sur la barbarie de la guerre: aussi, ses
vers expriment avec bonheur les voeux que toute la ville d'Anvers
adressait au prince-gouverneur pour la fermeture du Temple de Janus.

    O utinam, partis terraque marique triumphis
    Belligeri claudas, Princeps, penetralia Jani!
    Marsque ferus, septem jam pene decennia Belgas
    Qui premit, Harpyque truces, Luctusque Furorque
    Hinc procul ad Thraces abeant, Scythosque recessus,
    Paxque optata diu populos atque arva revisat.

Plt  Dieu, Prince, que, grce aux victoires par vous remportes sur
terre et sur mer, vous puissiez fermer les portes du temple de Janus;
que le cruel dieu de la guerre, qui depuis prs de soixante-dix ans
opprime la malheureuse Belgique, avec les Harpies froces, le Deuil et
la Fureur, soit enfin oblig de fuir chez les Thraces et dans les antres
de la Scythie, et qu' sa place, la Paix, appele depuis si longtemps
par nos voeux, revienne consoler les peuples et prsider aux travaux des
champs.

Malheureusement, ces voeux ne furent pas exaucs de longtemps. La guerre
et son cortge ordinaire d'injustices, de violences et d'atrocits,
dsola pendant un grand nombre d'annes encore les Pays-Bas espagnols;
et lorsque la paix de Westphalie fut signe  Munster, en 1648, elle
stipula, au profit des Provinces-Unies, la fermeture de l'Escaut, et
acheva de ruiner le commerce maritime d'Anvers.

Le prince Ferdinand se montra trs-satisfait des inventions de Rubens.
On raconte que l'artiste ne put assister  son entre triomphale, parce
qu'alors il se trouvait atteint d'une douloureuse attaque de goutte.
L'infant, qui avait connu le peintre  Madrid, ayant appris la cause qui
le retenait chez lui, s'empressa d'aller le visiter dans sa maison, et
prit un grand plaisir  causer avec lui et  examiner ce que Rubens
appelait son Panthon, c'est--dire sa collection de tableaux, statues,
mdailles, pierres graves, estampes et autres objets d'art et de
curiosit[379]. Ce n'tait pas la premire visite que Rubens et reue
d'un prince: en juin 1625, l'archiduchesse Isabelle, accompagne de son
premier ministre et gnralissime, le marquis Spinola, et du prince
Sigismond de Pologne, avait honor Rubens de sa prsence, alors qu'elle
revenait victorieuse de Brda, qu'elle avait rduite  se rendre aprs
un sige opinitre de plus de dix mois. On sait aussi que la reine Marie
de Mdicis, passant par Anvers en 1631, s'empressa de venir voir le
peintre dont le pinceau avait si brillamment retrac les principaux
vnements de sa vie.




CHAPITRE XXX

     Dernires annes de Rubens: il travaille tant que la goutte le lui
     permet.--Il s'occupe de la gravure de ses oeuvres: sa manire de
     diriger ses lves graveurs.--Portrait de Gevarts peint par Rubens
     et grav par Paul Pontius.--Mort de Rubens.--Son pitaphe par
     Gevarts.--Rgle de conduite observe par Rubens.--Rockox et
     Gevarts.--Gnie de Rubens: accord du bon et du beau.

1635--1640


Dans les annes qui s'coulrent depuis le 15 mai 1635 jusqu'au 30 mai
1640, poque de sa mort, Rubens fut souvent atteint de la goutte et
priv de la satisfaction de pouvoir travailler. Mais ds que la
maladie lui laissait quelque rpit, il ressaisissait ses pinceaux avec
bonheur et se remettait  peindre avec son entrain habituel. La maladie
contre laquelle il luttait ne parat pas avoir affaibli son gnie; car
il a excut, dans cette dernire priode de sa vie, des tableaux tout
aussi remarquables que dans sa jeunesse. On cite, entre autres, le
clbre tableau du _Martyre de saint Pierre_, que Geldorp lui commanda
pour Jabach, et qui fut donn par ce dernier  l'glise des
Saints-Aptres de Cologne. On voit, par les lettres de Geldorp[380], que
Rubens termina cette toile dans le courant de 1638, et c'est un de ses
plus beaux ouvrages. Ces mmes lettres montrent qu'il tait toujours
accabl de commandes, auxquelles il avait peine  satisfaire. Aussi
Sandrart a-t-il raison de dire, en terminant sa biographie de
Rubens[381]: On n'en finirait pas, s'il fallait numrer tous les
ouvrages de ce trs-ingnieux artiste, puisque, indpendamment de la
fcondit de son esprit, il tait galement dou d'une habilet de main
telle, qu'il avait achev un tableau en moins de temps qu'un autre
aurait mis  l'baucher. Il travailla de cette sorte jusqu' ce que la
goutte tant venue l'affliger, il se vit contraint de renoncer aux
grandes toiles; alors il se mit  peindre des sujets profanes, sacrs et
champtres sur des toiles d'une dimension mdiocre et mme petite.

Selon Michel et les autres biographes, Rubens, pendant ses dernires
annes, se tint compltement  l'cart de la politique, bornant ses
distractions, lorsque la goutte lui en laissait la possibilit,  faire,
aprs avoir travaill cinq ou six heures de suite, quelques promenades,
soit  cheval, soit  pied, dans les faubourgs et sur les remparts
d'Anvers,  recevoir  souper, dans la soire, ses amis les plus
intimes, parmi lesquels Rockox et Gevarts n'taient pas les derniers,
et  passer la belle saison  sa terre de Steen, prs de Malines.
Jusqu' ses derniers moments, Rubens cultiva les lettres: tout en
travaillant, il se faisait lire les historiens, les potes et les
moralistes grecs et latins, et principalement Plutarque et Snque, si
l'on en croit son neveu Philippe[382], de telle sorte qu'en maniant le
pinceau, il trouvait encore moyen d'enrichir son esprit. Sa
correspondance atteste, autant que ses tableaux, que la mythologie et
l'histoire ancienne lui taient aussi familires que la connaissance des
vnements contemporains et des principales langues modernes. On pourra
se faire une ide de l'tonnante fcondit d'invention et d'excution de
Rubens par ce fait, que le catalogue de son oeuvre[383] numre _quatorze
cent soixante et une compositions_ peintes par cet artiste infatigable;
et encore faudrait-il, pour complter ce chiffre formidable, ajouter
ses dessins et les planches auxquelles il a travaill.

On croit que Rubens s'occupa beaucoup de la gravure de ses oeuvres
pendant les dernires annes de sa vie. Il avait cr  Anvers depuis
longtemps une cole de graveurs, qui ne le cdaient en rien  rasme
Quellinus et Van Dyck, ses meilleurs lves en peinture. Il suffit de
rapporter les noms de Lucas Vorsterman, Schelte et Boce de Bolswert,
Paul Pontius, Cornelius Galle, Pierre de Jode, gidius Sadler, Franois
Van Vyngaerde, Hans Witdoueck, Guillaume Panneels, Pierre Soutman,
Cornelius Wischer, Nicolas Lawers, Adrien Lommelin et Thodore de
Tulden, pour montrer quelle activit rgnait dans cette cole. Tous les
genres de gravure, au burin,  l'eau forte, sur bois, y taient cultivs
et y brillaient d'un vif clat, grce  la direction donne par le
matre et  l'aptitude suprieure des lves.--Comme Rubens s'tait
fait d'excellentes rgles de clair-obscur, dit Mariette[384], ses
tableaux russissaient parfaitement bien en gravure. Mais lorsqu'il se
donnait la peine de conduire les graveurs, comme il l'a presque toujours
fait, ses estampes ne le cdaient point  ses tableaux pour l'accord des
ombres et de la lumire, surtout quand elles ont t excutes par
d'excellents graveurs, tels que Vorsterman, Bolswert et d'autres.....
Aucune des belles estampes de Rubens, qui ont t graves de son
vivant, ne l'ont t d'aprs ses tableaux, mais d'aprs des dessins
trs-termins, ou d'aprs des grisailles peintes  l'huile en blanc et
noir, qu'il avait l'art de prparer et d'amener  l'effet de
clair-obscur que devait produire la gravure, qui ne tire de l'effet que
de l'opposition du blanc et du noir..... Bellori a crit, dans sa vie de
Van Dyck, que Rubens s'tait souvent servi de cet lve pour lui
prparer ces dessins et ces grisailles, et je suis fort port  le
croire: son pinceau dlicat et facile y tait tout  fait propre..... Le
beau gnie de Rubens et sa parfaite intelligence, se manifestent pour le
moins autant dans ses dessins que dans ses tableaux. Dans les plus
lgres esquisses, ce grand matre met une me et un esprit qui dnotent
la rapidit avec laquelle il concevait et excutait ses penses. Mais,
lorsqu'il les met au net, alors, sans rien perdre de cet esprit, il y
ajoute tout ce qu'un homme qui possdait, dans un minent degr, les
diffrentes parties de la peinture, et singulirement celle du
clair-obscur, tait capable d'imaginer pour en faire des ouvrages
accomplis.--C'est dans cette manire qu'il composa, entre autres, le
magnifique dessin grav par Cornelius Galle, du titre ou frontispice de
la seconde dition, publie aprs sa mort par Gevarts, des _Icones
imperatorum romanorum_, de Goltzius. Rubens y a reprsent, assis dans
une espce de portique, les pieds appuys sur un autel votif, Jules
Csar fondateur de l'empire romain, tenant dans sa main droite une
Victoire, dans la gauche le globe du monde. D'un ct, plus bas,
Constantin, portant l'tendard du Christ, de l'autre l'empereur
Rodolphe, chef de la maison de Hapsbourg; au-dessous, des armes, des
faisceaux, des rames, un gouvernail, et le serpent mordant sa queue et
entourant un globe couronn, symbole de l'immortalit.

Vers 1630, Rubens avait fait le portrait de Gevarts, qui a t grav au
burin par Paul Pontius. Le peintre a reprsent son ami assis et
travaillant dans son cabinet: de la main gauche, appuye sur une table
recouverte d'un tapis, il tient plusieurs feuillets d'un manuscrit,
probablement celui de son commentaire sur Marc-Aurle, dont le buste est
plac sur la mme table; il a sa plume dans la main droite. Au fond de
la pice, on aperoit des livres sur une tablette:  droite, l'cusson
de ses armoiries, au-dessous duquel est crit en grec: [Grec: eis
eanton suneilon.] Il a la tte nue et porte des
moustaches; son cou est entour d'une norme fraise, et il est vtu
d'une robe trs-ample, qui laisse voir sur sa poitrine une chane et un
mdaillon. Sa figure est calme, rflchie, pleine d'expression et de
mlancolie, comme il convient  un homme que la perte de ses affections
les plus chres avait oblig  chercher des consolations dans l'tude de
la philosophie stocienne[385].

Aprs la mort de Rubens, arrive le 30 mai 1640, ce fut Gevarts, son
ami de coeur, comme l'appelle Michel[386], qui composa l'inscription
destine  son tombeau. Mais, par suite de circonstances sur lesquelles
ce biographe ne s'explique pas, cette inscription resta dans l'oubli
jusqu'en 1755, poque o elle fut place, par le chanoine Van Parys,
petit-neveu de Rubens par sa mre, sur le monument lev  l'artiste
dans une des chapelles de l'glise de Saint-Jacques d'Anvers.  la
diffrence d'un grand nombre d'autres pitaphes, qui attribuent aux
morts des vertus et des qualits qu'ils n'ont jamais eues de leur
vivant, celle de Rubens[387] n'est que rigoureusement vraie lorsqu'elle
dit de cet homme illustre:

...Qui, inter cteras, quibus ad miraculum
   Excelluit, doctrin, histori prisc,
        Omniumque bonarura artium
         Et elegantiarum dotes,
  Non sui tantum seculi, sed et omnis vi
          Apelles dici meruit.
              . . .
     Pacis inter principes mox init
     Fundamenta feliciter posuit...

On a vu que Nicolas Rockox ne survcut que quelques mois  Rubens, tant
mort  Anvers le 12 dcembre 1640. Quant  Gevarts, le plus jeune des
trois, il prolongea sa carrire jusqu'en 1666, et s'teignit  Anvers
en cultivant les lettres,  l'ge de soixante-treize ans.

On peut dire de Rockox et de Gevarts que pendant tout le cours de leur
existence ils s'appliqurent constamment  mettre en pratique cette
rgle de conduite, que Rubens s'tait impose  lui-mme[388]:

    Publice et privatim, et prodesse multis, nocere nemini.

Pour tre juste envers l'illustre chef de l'cole flamande, la postrit
doit ajouter qu'il ne s'est pas born  rendre service, autant qu'il a
pu, sans jamais faire tort  personne, mais que, par les qualits de son
coeur et de son esprit, aussi bien que par les oeuvres dues  son gnie
d'artiste, il a su de son temps, comme de nos jours, plaire  tous ceux
qui aiment  rencontrer chez le mme homme le rare et merveilleux accord
du bon et du beau.




AMATEURS HOLLANDAIS

CONSTANTIN HUYGENS,

UTENBOGARD[389], LE BOURGMESTRE JEAN SIX

1596--1700





CHAPITRE XXXI

     Originalit du gnie de Rembrandt.--Accusations diriges contre sa
     vie et son caractre, rfutes par ses liaisons avec les hommes les
     plus honorables de son temps.--Constantin Huygens, ses portraits
     par Van Dyck et Mireveldt.--Jean de Bisschop lui ddie la premire
     partie de ses gravures de statues antiques.--Relations de Rembrandt
     avec C. Huygens; tableaux pour le stathouder Frdric
     Henri.--Rembrandt donne un tableau  Huygens.--Le receveur
     Utenbogard, ami de Rembrandt et de Jean de Bisschop.

1596--1700


Si l'originalit dans les arts tait  elle seule la marque la plus
certaine du gnie, aucun peintre ne pourrait tre compar  Rembrandt.
Tandis que les matres les plus minents des autres coles, Lonard de
Vinci, Michel-Ange, Raphal, le Corrge, le Titien, Rubens, le Poussin,
Lesueur, Velasquez et Murillo, laissent apercevoir, mme dans leurs
chefs-d'oeuvre, l'influence, soit de l'antique, soit de leurs premires
leons, Rembrandt seul, sans aucun modle antrieur, inaugure une
manire  part, entirement due  sa forte personnalit. L'idal, tel
que l'ont conu les grands peintres italiens, lui manque absolument; il
copie et rend la nature comme il la voit, sans se proccuper de la
beaut des formes, et ses figures peintes et graves offrent de nombreux
types, dans lesquels le laid, et mme le difforme, ne craignent pas de
se montrer. Toutefois, on ne saurait lui refuser une posie qui lui est
propre, et telle est la puissance magique de son gnie, qu'elle force
d'admirer tout ce que son pinceau a touch, tout ce que la fantaisie de
sa pointe a produit. Pour les effets tirs de l'opposition de la lumire
et des ombres, et pour l'emploi du clair-obscur, il n'a pas d'gal, et
son coloris, d'un ton chaud et vigoureux, attire l'oeil et lui plat.
Original dans le portrait, dans le paysage, dans la composition et
l'excution des scnes les plus opposes, telles que: la _Leon
d'anatomie_, la _Garde de nuit_, la _Descente de croix_ ou le _Bon
samaritain_; aussi tonnant dans ses gravures que dans ses tableaux,
Rembrandt sera toujours considr, tant que vivront ses ouvrages, comme
un des chefs de la peinture et de la gravure. Ses oeuvres, si loignes
du style des Italiens, attestent l'immense domaine de l'art, sa varit,
sous la main et l'imagination de l'homme, sa beaut dans tous les
genres. Sa manire plat surtout  notre poque, peu porte  la
recherche du beau idal, et peut-tre trop dispose en toutes choses
au ralisme.

Les biographes contemporains de Rembrandt, Sandrart[390],
Houbraken[391], et d'autres, tout en faisant l'loge de son talent, ont
beaucoup rabaiss son caractre. Copies par leurs successeurs[392],
sans aucun examen, ainsi qu'il arrive presque toujours, ces assertions
malintentionnes ont prsent l'artiste hollandais comme un homme plus
que bizarre, irritable, avare  l'excs, menteur, et presque faussaire,
pour mieux vendre ses ouvrages; maniaque, alchimiste jusqu' la folie.
Ces accusations nous ont toujours paru trs-extraordinaires; nous ne
pouvons mieux les comparer qu'aux anecdotes inventes  plaisir pour
faire un roman de la vie de notre Lesueur. Si Rembrandt n'a pas t
exempt de quelques-uns des dfauts qu'on lui reproche, nous croyons
qu'ils ont t singulirement exagrs par l'envie et la haine, ces deux
harpies qui s'attachent toujours  faire expier au gnie sa supriorit.
Grce aux recherches de quelques amis des arts et de la vrit, qui ont
remont jusqu'aux sources les plus authentiques, la lumire commence 
se faire sur la vie et le caractre de Rembrandt. De notre ct, nous
oserons avancer que les investigations auxquelles nous nous sommes
livr, nous permettent de rfuter, en grande partie, les tristes
calomnies qui ont poursuivi la mmoire de l'artiste jusqu' nos jours.
Elles nous ont montr Rembrandt li, jusqu' l'intimit, avec les hommes
les plus considrs et les plus recommandables de son temps, et
jouissant lui-mme de toute leur estime et de toute leur affection. Sans
doute, on ne peut nier ni sa bizarrerie ni ses malheurs, dont la
vritable cause ne nous parat pas jusqu'ici avoir t explique d'une
manire satisfaisante; mais ce n'est pas une raison suffisante pour
faire de Rembrandt une sorte de personnage fantastique, ressemblant 
son docteur Faust. Nous nous estimerions donc heureux si nous pouvions
contribuer, pour notre faible part,  rhabiliter la mmoire, trop
longtemps calomnie, de ce grand artiste.

Parmi les personnages dont les noms sont cits par les biographes de
Rembrandt, nous en avons distingu trois, qui ont vcu avec lui sur le
pied des sentiments les plus affectueux et des relations les plus
honorables.

Le premier est Constantin Huygens, chevalier, seigneur de Zuylichem, le
pre de l'illustre physicien, et que la clbrit de son fils a un peu
trop fait oublier. Il tait cependant par lui-mme remarquable  plus
d'un titre: homme d'tat distingu, il cultivait les lettres latines et
hollandaises[393], et il runissait l'exprience des affaires au savoir
et au got des belles choses. Attach, comme secrtaire et conseiller
intime, aux stathouders Frdric-Henri, Guillaume II et Guillaume III,
il les servit avec dvouement, mais aussi, dit-on, sans flatterie.

Constantin Huygens aimait beaucoup les arts, et entretenait des
relations avec les principaux matres de son temps. Van Dyck a fait son
portrait, qui est grav dans ceux de ses hommes illustres, et Huygens a
clbr cette gracieuset du peintre par le distique suivant:

    Hugenium illustres inter mirare? Paranda
      His umbris lucem qu daret umbra fuit.

Pourquoi vous tonner de trouver Huygens au milieu de ces hommes
illustres? Ne fallait-il pas trouver une ombre qui ft mieux ressortir
ces lumires? Il a aussi clbr le gnie de Van Dyck et son livre des
portraits par deux autres distiques insrs dans ses oeuvres
latines[394].

On trouve, dans le mme ouvrage, l'pitaphe du peintre Mireveldt, dont
il vante le talent, et qui, dj mourant, avait peint son portrait,
ainsi qu'il l'explique par un distique latin[395].

On voit, en outre, qu'il tait li avec le peintre jsuite Daniel
Seghers[396], et qu'il professait la plus vive admiration pour les
gravures sur cuivre et sur bois d'Albert Durer, qu'il a clbres dans
trois petites pices latines[397].

Constantin Huygens n'tait pas moins sincre admirateur des ouvrages de
l'antiquit que des tableaux de l'cole hollandaise: c'est  lui que
Jean de Bisschop (_Episcopius_) a ddi la premire partie de son
recueil de gravures de statues antiques[398].

Dans cette ddicace, l'auteur considre Constantin Huygens comme un
grand amateur d'art, et il l'appelle: _Pictur studiosus_. Partisan de
l'tude de l'antiquit, qu'il prfre  celle de la nature, Jean de
Bisschop s'efforce de dmontrer, en s'appuyant sur l'exemple de
Michel-Ange, de Raphal et du Poussin, que l'antiquit, ayant fait
choix, dans la nature humaine, de tous les modles les plus beaux, doit
tre considre comme le fil d'Ariadne, qui peut seul guider les
artistes.

La premire partie de l'ouvrage se compose de cinquante planches graves
par lui-mme, mais dessines par diffrents artistes d'aprs les plus
belles statues antiques, telles que: le Faune aux cymbales, l'Apollon du
belvdre, le Laocoon, deux des fils de Niob, l'Antinos, etc. Ces
gravures ne sont accompagnes d'aucun texte explicatif, sauf la
ddicace, en latin et en hollandais, qui expose le but que se proposait
l'auteur. Il voulait initier ses compatriotes  la connaissance et 
l'tude des plus beaux modles que l'antiquit nous a laisss. Mais il
est  regretter que Bisschop n'ait pas mieux rendu, avec son burin, la
puret des contours des statues qu'il copiait. Ses gravures sont molles
et ne reproduisent pas bien l'effet de la sculpture antique, quoique,
sous le rapport du dessin et de l'expression, elles ne manquent pas d'un
certain mrite.--La ddicace d'un pareil ouvrage  Constantin Huygens
prouve qu'il connaissait bien les oeuvres de l'art antique, et qu'il
tait capable d'en apprcier la beaut.

D'un autre ct, ses relations avec Rembrandt montrent qu'il avait
dignement apprci le gnie du peintre hollandais.

On sait que les princes de la maison d'Orange ont, de tout temps,
recherch les oeuvres de l'art. S'il entrait dans leur politique
d'encourager celles closes dans le pays qu'ils dirigeaient, on peut
dire que leur inclination personnelle les y portait galement. Placs 
la tte du gouvernement d'une nation qui a vu natre et fleurir un si
grand nombre de peintres remarquables, comment les stathouders
auraient-ils pu ne pas partager le got de leurs concitoyens pour les
oeuvres si varies, si naturelles et si brillantes de l'cole
hollandaise? Aussi s'appliqurent-ils  runir des tableaux des
principaux matres. Rembrandt tait trop connu, lorsqu'il vint s'tablir
 Amsterdam, en 1630, pour ne pas tre signal  l'attention des princes
de Nassau. Ce fut,  ce qu'il parat, Constantin Huygens, conseiller
intime et secrtaire du stathouder Frdric-Henri, qui servit
d'intermdiaire entre le prince et l'artiste. On a publi, dans ces
dernires annes[399], les lettres de Rembrandt adresses  Huygens, et
relatives  deux des cinq tableaux que Rembrandt avait excuts pour le
stathouder.

Ces tableaux reprsentent une suite de sujets tirs de la Passion de
Jsus-Christ; savoir: la _Mise en croix_, la _Descente de croix_,
l'_Ensevelissement_, la _Rsurrection_ et l'_Ascension_. Les lettres de
Rembrandt  Constantin Huygens n'ont rapport qu' l'_Ensevelissement_ et
 la _Rsurrection_, et ne parlent que de leur prix: on voit par la
premire que Rembrandt esprait obtenir de Son Altesse pas moins de
mille florins, pour chacune de ces toiles;--mais que si Son Altesse
pense qu'elles ne mritent pas tant, elle lui en donnera moins, suivant
son bon plaisir; se fiant au got et  la discrtion de Son Altesse, il
se contentera de cela avec reconnaissance.

Le prix demand par le peintre fut rduit  six cents florins, pour
chaque tableau, et la seconde lettre  Huygens, crite, dit Rembrandt,
sur l'encouragement du receveur Utenbogard, dont nous allons bientt
parler, apprend que tout en acceptant ce prix, Rembrandt rclamait les
intrts, par la raison qu'on les avait pays  d'autres.

Enfin, dans la troisime lettre, la seule dont la date soit rapporte,
et qui est crite de la Haye, le 27 janvier 1639, Rembrandt dit 
Huygens: Monsieur le receveur Utenbogard est venu chez moi, comme
j'tais occup  emballer les deux tableaux. Il voulait d'abord les voir
encore une fois. Il me dit que, s'il plaisait  Son Altesse, il voulait
bien me faire le paiement en question sur sa recette. Ainsi, je vous
prierais, monsieur, de faire en sorte que Son Altesse me paye ces deux
tableaux, et que j'en reoive l'argent au plus tt, vu qu'il me serait
extrmement utile en ce moment.

Ces lettres montrent, il est vrai, le dsir trs-vif qu'avait Rembrandt
d'tre pay promptement; mais il y a loin de l au reproche mrit
d'avarice et de cupidit. Au contraire, on voit qu'il accepte la
rduction du prix qu'il avait fix, et qu'il ne rclame point contre le
refus des intrts.

Constantin Huygens, ou, comme on l'appelait  la cour, M. de Zuylichem,
s'empressa de faire donner satisfaction au peintre. Ds le 17 fvrier
1639, et sur son attestation, il lui fit dlivrer, au nom du prince, une
ordonnance de paiement de 1244[400] florins, pour les deux tableaux
reprsentant, l'un l'_Ensevelissement_, l'autre la _Rsurrection_ de
N.-S. Jsus-Christ, excuts par lui et livrs  Son Altesse. Ainsi,
les intrts ne furent point allous.

Ces deux tableaux, avec les trois autres, aprs avoit fait partie
pendant longtemps de la galerie de Dusseldorf, sont maintenant, avec un
sixime du mme matre, l'_Adoration des bergers_,  la Pinacothque de
Munich[401].

Pour tmoigner sans doute sa reconnaissance  M. de Zuylichem, Rembrandt
voulut lui faire un tableau qu'il lui donna, ainsi qu'il rsulte du
commencement de sa lettre de la Haye, du 27 janvier 1639, ainsi conue:

Monsieur,--c'est avec un plaisir particulier que j'ai lu votre agrable
missive du 14 de ce mois; j'y trouve votre bienveillance et votre
affection, de sorte qu'avec l'affection cordiale que je vous porte de
mon ct, je me trouve oblig de vous rendre service et amiti. C'est
par suite de cette affection que, malgr vos rserves, je vous envoie la
toile ci-jointe, esprant que vous ne la refuserez pas, car c'est le
premier souvenir que je vous donne. Cette lettre suffirait  elle seule
pour rfuter le reproche d'avarice pousse  l'extrme que l'on a
souvent adress au peintre; car un avare ne donne point ce dont il
espre tirer un profit. Bien qu'il ft li avec M. de Zuylichem, auquel
il devait plus d'un service, si ce que ses anciens biographes ont
racont de sa cupidit et t vrai, Rembrandt n'aurait certainement pas
fait, mme  un ami, le cadeau d'une toile qu'il pouvait vendre
trs-cher.--On ignore galement et le sujet de ce tableau et ce qu'il
est devenu; mais les lettres que nous venons de citer prouvent
l'affection cordiale que l'artiste portait  Constantin Huygens, et les
bons offices que le grand seigneur s'efforait de rendre au peintre.

Indpendamment des tableaux dont nous venons de parler, Rembrandt avait
grav un charmant portrait du prince Frdric-Henri, alors qu'il n'tait
encore qu'enfant. On croit qu'il l'excuta par l'entremise du pote de
Cats, prcepteur du jeune prince, avec lequel il tait li, et dont il a
galement grav un fort beau portrait[402].

Le receveur Utenbogard, dont Rembrandt, dans ses lettres, invoque
l'opinion  l'appui de sa rclamation des intrts du prix de ses
tableaux, et qu'il montre dispos  le payer sur sa recette, tait un
des amis de l'artiste, et n'estimait pas moins ses oeuvres que M. de
Zuylichem. Trsorier des tats de Hollande pour le territoire
d'Amsterdam, il employait une grande partie de sa fortune  runir des
objets rares et prcieux, et principalement des gravures et des dessins.
C'est  lui que Jean de Bisschop a ddi la seconde partie de ses
_Signorum veterum icones_, et voici les deux raisons qu'il donne de
cette courtoisie. La premire, c'est parce que Utenbogard a mis  sa
disposition, avec la plus grande bienveillance, toutes les belles choses
qu'il possde: c'est donc un devoir pour lui de faire connatre au
public o il a trouv ce trsor. La seconde raison, c'est afin
d'attester  tous que Utenbogard connat parfaitement la valeur de
toutes ces rarets (_elegantiarum_), et qu'il est dou d'un got sr,
joint au dsir de laisser voir ses collections  tous les amis de
l'art.--Bisschop s'lve avec force contre ces collectionneurs
souponneux et jaloux, qui, loin de communiquer aux autres ce qu'ils
possdent, en rservent la jouissance pour eux seuls.--Quelle chose
odieuse, quel aveuglement, s'crie-t-il, n'est-ce point de moins estimer
ce que l'on possde, par cela seul qu'un autre aura la mme chose!
Jouiriez-vous mieux de la chaleur du soleil, de la lumire du jour, de
la douceur de l'air, de la fracheur d'une source, de l'usage d'une voie
publique, parce que vous seriez appel seul  en jouir?

Rembrandt tait aussi attach au trsorier des tats de Hollande qu'au
conseiller intime du stathouder: il a fait son portrait, excut une
belle gravure de sa maison de campagne, ce qui fait supposer que
Utenbogard devait l'y recevoir, et il l'a reprsent une seconde fois
dans ses fonctions de receveur, dans le portrait appel le _Peseur
d'or_[403].




CHAPITRE XXXII

     Gloire de la Hollande aprs la paix de Munster.--L'htel de ville
     d'Amsterdam, bti par Van Campen.--Jean Six, sa famille, son
     ducation.--Le pote Vondel.--Le _Mariage de Jason et de Creuse_,
     tragdie de Six, avec une eau-forte de Rembrandt.--Portrait du
     bourgmestre.--Paysages de Rembrandt.--Le docteur Tulp, beau-pre de
     Six, et la _Leon d'anatomie_.--Gravures de tableaux modernes
     ddies  Six par J. de Bisschop.--Obscurit des dernires annes
     de Rembrandt.--Mort de Six.

1618--1700


C'tait alors l'poque la plus glorieuse des annales de la Hollande:
aprs une lutte acharne de prs d'un sicle, dans toutes les parties du
monde, ce peuple, petit par le nombre, mais grand par l'amour de la
patrie et de la libert, venait de forcer le faible et incapable
descendant de Charles-Quint  signer une paix humiliante, dans laquelle,
en dpit de l'inquisition espagnole, il avait t oblig d'admettre la
libert de conscience, la libert du commerce maritime et l'indpendance
absolue des Provinces-Unies. La raison, la justice et la libert, pour
lesquelles cette poigne d'hommes indomptables avait combattu et
souffert avec tant de persvrance, triomphaient enfin du despotisme uni
 l'intolrance. Les tats gnraux de Hollande avaient ainsi ralis le
voeu de leur devise nationale: _Concordia res parv crescunt_.

La ville d'Amsterdam, en particulier, obtenait, par le trait de
Munster, tous les avantages que ses hardis armateurs avaient souhaits
le plus ardemment. Tandis qu'un des articles de la paix stipulait la
fermeture de l'Escaut, et privait Anvers de son entrept maritime et de
ses richesses, la cit d'Amsterdam voyait toutes les mers s'ouvrir  son
commerce, d'autant plus florissant qu'il tait devenu plus sr par suite
de l'abaissement de la puissance espagnole.

Aussi, presqu'au moment mme o fut signe la clbre paix de
Westphalie, le conseil des bourgmestres d'Amsterdam rsolut de faire
construire un nouvel htel de ville, dont la fondation rappelt cet
vnement mmorable. Il voulut que sa grandeur et sa beaut fussent
dignes d'une cit qui tait alors considre par toutes les autres, sans
mme en excepter Londres, comme la capitale maritime du monde entier. Le
corps de ville d'Amsterdam s'tait toujours distingu par son
patriotisme.  la tte, pendant la guerre, du mouvement de rsistance
dirig contre la tyrannie espagnole, il voulut, au jour du triomphe,
honorer la mmoire des anciens magistrats municipaux qui, les premiers,
avaient donn le signal de la rsistance  l'oppression trangre. Le
conseil de ville fit donc graver sur la premire pierre de l'difice
l'inscription suivante: Le IV des calendes de novembre de l'an 1648,
jour auquel fut termine la guerre qui durait depuis plus de
quatre-vingts ans, tant par terre que par mer, dans presque toutes les
parties du monde, entre les peuples des Pays-Bas et les trois puissants
rois Philippe d'Espagne; et aprs que la libert de la patrie et la
religion eurent t affermies sous les auspices des seigneurs
bourgmestres Gerb. Pancras, Jacq. de Graef, Sib. Valckenier, Pierre
Schaep, cette pierre fut pose par les fils et descendants desdits
seigneurs bourgmestres, comme premier fondement de cet difice[404].

Le conseil fit choix de l'architecte van Campen pour en diriger la
construction. On sait que cet artiste s'est illustr par ce monument,
dont la masse imposante donne une haute ide de la richesse et de
l'importance de la ville d'Amsterdam. Sa distribution et sa dcoration
intrieures rpondent  sa faade principale, et il a t orn de
peintures et de sculptures par les artistes hollandais les plus renomms
de cette poque.

Jean Six n'tait encore que secrtaire de la ville d'Amsterdam, lorsque
fut commence l'rection du nouveau palais municipal. Mais il parat
certain qu'il fut charg avec ses collgues de veiller  l'excution des
travaux.

Il tait n  Amsterdam en 1618. Son pre avait fond ou augment le
patrimoine de la famille par d'heureuses spculations commerciales, et
il transmit  son fils une grande fortune, jointe  une considration
mrite. Le jeune homme voulut se montrer digne de jouir de ces
avantages, et de prendre part  l'administration des affaires de sa
ville natale. Il fit d'excellentes tudes, et comme la nature l'avait
dou pour la posie et les lettres d'une aptitude toute particulire, il
fut bientt cit parmi ses condisciples comme donnant les plus belles
esprances. Il les ralisa pendant sa longue carrire, en cultivant les
lettres, en vivant avec les artistes et en recherchant leurs oeuvres.

Parmi les potes qu'il compta au nombre de ses amis, on cite l'illustre
Vondel, le vritable crateur de la tragdie hollandaise, qui a
galement laiss dans d'autres genres des oeuvres trs-remarquables. La
fermentation politique et religieuse qui agitait depuis longtemps les
pays-Bas avait fait natre, comme il arrive presque toujours en pareille
circonstance, des crivains et des potes qui marchaient  la tte du
mouvement national. Il ne nous appartient pas d'apprcier leur talent,
encore moins de juger leur style, ne connaissant pas la langue
hollandaise. Nous nous permettrons seulement de faire remarquer qu'un
pays qui comptait  la fois au nombre de ses concitoyens Grotius, le
fondateur du droit des gens europens, l'loquent dfenseur de la
libert des mers; Vondel, le pote inspir de tant de tragdies, d'odes
et de satires; Christian Huygens, l'mule de Descartes et de Newton, et
Rembrandt, l'incomparable matre du clair-obscur, un tel pays,
disons-nous, n'avait rien  envier  aucun autre.

Le succs des tragdies de Vondel dtermina sans doute Jean Six 
composer sa pice de _Mde_[405]; nous ignorons si elle fut reprsente
sur le thtre construit par Van Campen, et dont l'inauguration avait eu
lieu en 1637 par le _Gisbert d'Amstel_, le chef-d'oeuvre le plus
populaire de Vondel, ddi par lui  Grotius. Les critiques s'accordent
 louer la puret de style et la beaut des vers de Jean Six; quant 
l'intrt dramatique, bas sur l'amour ddaign, la jalousie et la
vengeance de Mde, il tait en rapport avec les ides des amateurs de
tragdie, vers le milieu du dix-septime sicle.

Ce qui,  notre point de vue, recommande mieux le souvenir de la
tragdie de Six, c'est la part que prit Rembrandt  sa publication. Il
composa, pour tre mise en tte de cette pice, une eau-forte,
reproduisant  sa manire le sujet de la pice. Elle reprsente, dit M.
Charles Blanc[406], l'intrieur d'un temple orn de colonnes et rempli
de figures, parmi lesquelles on distingue un groupe de musiciens. Sur la
droite, entre deux colonnes, parat la statue de Junon, au-devant de
laquelle est un autel, o s'lve la fume d'un sacrifice que le pontife
du temple va faire  la desse. Aux pieds du prtre sont deux figures 
genoux, celles de Creuse et de Jason, dont on clbre le mariage. On
remarque sur le premier plan, qui est presque tout entier dans l'ombre,
un escalier  double rampe, vers lequel s'avance une figure qui parat
tre celle de Mde. Elle est suivie d'un serviteur. Ce morceau, fini
avec soin, est d'une belle ordonnance et d'un grand effet. On lit au
bas, dans une petite marge, quatre vers hollandais qui commencent par
ces mots: _Creus en Jason hier_..., etc.; et vers la droite: _Rembrandt
F._ 1648.

Cette gravure est bien dans la manire du matre; mais les costumes et
l'architecture du lieu de la scne ne laisseraient gure deviner, si on
ne le savait d'avance, qu'il s'agit de la reprsentation d'un sujet tir
de l'histoire des temps fabuleux de la Grce. Les personnages sont
coiffs de cet norme turban que l'artiste affectionnait tant, nous ne
savons pourquoi, mais qu'il copiait sans doute sur ceux des juifs
d'Amsterdam. Les colonnes du temple sont gothiques, avec des arceaux
comme au moyen ge; un dais est suspendu au-dessus de la tte des poux;
dans le fond  droite, deux fentres vitres clairent ce singulier
spectacle, tandis que, sur le devant, deux rideaux, attachs  une
tringle et presque entirement ouverts, laissent voir toute cette
crmonie. Il parat que Rembrandt composa cette gravure de pure
fantaisie, et sans vouloir reprsenter une des scnes de la pice de
Six, dans laquelle, dit M. Ch. Blanc, le mariage de Jason avec Creuse
n'est pas clbr sous les yeux des spectateurs.--Aprs tout, cette
estampe, comme un certain nombre d'autres du matre, nous parat plus
curieuse que belle; mais elle prouve l'amiti que l'artiste portait 
notre bourgmestre.

Une autre gravure, bien plus connue, attestera cette liaison tant que
subsistera la planche: nous voulons parler du fameux portrait de Jean
Six, une des plus tonnantes oeuvres du matre, et dont les meilleures
preuves, dj trs-recherches du temps de Mariette[407], sont portes
aujourd'hui dans les ventes  des prix fabuleux. Le bourgmestre, vtu
comme les Hollandais de son temps, avec un pourpoint, des culottes et
des bas de soie noirs, est debout, tte nue, appuy sur le soubassement
d'une fentre gothique, ouverte derrire lui, de manire  prsenter en
avant ses pieds un peu carts, tandis que son corps pench, ses paules
et sa tte entrent dans l'paisseur de l'embrasure. Il tient dans ses
deux mains un livre ou manuscrit, qu'il parat lire avec la plus grande
attention. Sur une table,  droite, on voit son manteau, son pe et son
baudrier, et sur une chaise, en face de lui, des papiers entasss. Un
tableau, cach  moiti par un rideau entr'ouvert, et dont il est
difficile de distinguer le sujet, est appendu  la muraille, au-dessus
de la table. Un pais rideau,  sa gauche, est tir pour laisser
pntrer dans la chambre, par l'ouverture de la croise, la vive
lumire du jour. Les cheveux, la figure, le col de toile et ses glands,
une partie du bras et du poignet gauche, se dtachent en clair sur tout
le reste de la personne et de l'appartement, qui sont entirement dans
l'ombre,  l'exception des papiers sur la chaise et du parquet. On lit
cette inscription au bas de la planche: _Jean Six, t._ 29, _Rembrandt_,
1647.

Ce n'est pas la seule fois que, dans ses gravures ou dans ses tableaux,
Rembrandt ait reprsent des personnages lisant, clairs par la lumire
qui entre dans une chambre par une ouverture place derrire eux. On
voit dans son oeuvre, au Cabinet des estampes, un certain nombre de
portraits excuts de cette manire, tandis que les _Deux philosophes en
mditation_, du muse du Louvre[408], nous montrent la lumire clairant
l'un des tableaux directement en face, tandis que dans l'autre elle
pntre par derrire. Entrant ainsi dans la pice o l'artiste plaait
ses personnages, la lumire, sous son pinceau comme sous sa pointe,
produit ces merveilleux effets de clair-obscur, ces oppositions
saisissantes d'ombre et de jour, qu'aucun autre n'est parvenu  galer,
et qui sont le cachet de son gnie.

Nous ignorons  quelle circonstance est d le portrait de Jean Six; la
planche en fut-elle paye au graveur, ou celui-ci voulut-il laisser 
son ami ce tmoignage de son affection, comme nous l'avons vu donner un
tableau  Constantin Huygens? Les renseignements manquent sur ce point.
Mais il est certain qu'une troite intimit unissait l'artiste et le
bourgmestre. M. Scheltema[409] cite, comme preuve de cette intimit, un
album de Six, qui contient deux pages avec des esquisses de Rembrandt.
Ce fait confirme toute la familiarit de leurs relations.

Dans le catalogue de l'oeuvre de Rembrandt, Gersaint[410] raconte qu'un
jour, Rembrandt tant  la campagne du bourgmestre, un valet vint les
avertir que le dner tait prt. Au moment o ils allaient se mettre 
table, ils s'aperurent qu'il n'y avait point de moutarde. Le
bourgmestre ordonne au valet d'aller en chercher promptement dans le
village. Rembrandt, qui connaissait la lenteur ordinaire de ce valet, et
qui avait, lui, le caractre vif, paria avec son ami Six qu'il graverait
une planche avant que ce domestique ft revenu. La gageure fut accepte,
et comme Rembrandt avait toujours des planches toutes prtes au vernis,
il en prit aussitt une, et grava dessus le paysage qui se voyait du
dedans de la salle o ils taient. En effet, la planche fut acheve
avant le retour du valet; Rembrandt gagna son pari. Nous ignorons o
Gersaint a pris cette anecdote; toujours est-il que parmi les paysages
gravs par Rembrandt, il en est un qui porte le nom de _Pont de Six_.

On a dit[411] que ce furent les petits voyages que faisait Rembrandt, de
la ville d'Amsterdam  la campagne du bourgmestre Six, qui inspirrent 
ce grand peintre l'amour du paysage. Mais il visitait galement le
receveur Utenbogard  sa maison de campagne, dont il a laiss une vue
grave. On peut admettre aussi que Constantin Huygens l'aura reu dans
son habitation des champs, situe au bord du canal, entre La Haye et
Leyde, et qu'il a clbre dans son pome en hollandais, sous le nom de
_Hofwyck_, c'est--dire _fuite de la cour_.

Rembrandt ne se montre pas moins surprenant dans le paysage que dans ses
autres tableaux. Nous avons admir,  l'exposition de Manchester, la vue
d'une campagne au bord de la mer, dont l'aspect tait saisissant de
tristesse et de vrit. Mais ses paysages sont plus rares que ses autres
oeuvres.

Les lettres de l'artiste  Constantin Huygens, ses relations avec le
receveur Utenbogard et le bourgmestre Six, l'anecdote raconte par
Gersaint, tout rfute de la manire la plus premptoire ce que dit
Descamps[412] du matre hollandais, avec une lgret d'apprciation qui
prouve bien qu'il ne comprenait pas le vritable gnie de
Rembrandt:--Si ce peintre, dit-il, avait vcu avec des gens d'esprit,
quelle diffrence n'aurions-nous pas trouve dans ses ouvrages! Il
aurait fait un plus beau choix de sujets, il y aurait mis plus de
noblesse, il aurait perfectionn ce got naturel, ce gnie de peintre,
dont chaque touche de pinceau et de pointe dcle en lui le caractre.
Le bourgmestre Six a essay, plus d'une fois, de mener Rembrandt dans le
monde, sans pouvoir jamais l'obtenir; cet illustre ami avait eu la
complaisance de se plier au caractre du peintre, pour acqurir sa
confiance et le tirer de la mauvaise compagnie; mais Rembrandt ne
changea point: il n'aimait que la libert, la peinture et
l'argent.--Rembrandt ne _changea point_, et il eut grand'raison: s'il
se ft mis  vouloir peindre _avec plus de noblesse_, dans la manire si
vante au sicle dernier et si fade des Lemoyne et des de Troy, ses
oeuvres seraient aujourd'hui relgues aux derniers rangs, tandis que,
grce  la libert qu'il a aime,  la fantaisie qui a dirig son
pinceau et sa pointe, il est rest le chef de l'cole hollandaise, et
l'un des plus grands matres de l'art.

On a suppos[413] que Rembrandt avait fait pour Jean Six son tableau de
_Simon au temple_, qui passe pour sa premire grande peinture; mais la
date de cet ouvrage, qui est de 1631, rapproche de celle de la
naissance de Jean Six, en 1618, rfute cette hypothse.

Le Catalogue du muse du Louvre[414] indique l'admirable tableau des
_Plerins d'Emmas_, comme provenant du cabinet du bourgmestre W. Six,
dont la collection fut vendue en 1734. Il est probable que cet ouvrage
avait t fait par Rembrandt pour son ami Jean; mais rien ne justifie
cette supposition.

Ce qu'il y a de certain, c'est que Rembrandt a compos sa clbre _Leon
d'anatomie_ pour le professeur Nicolas Tulp, beau-pre de notre
bourgmestre, mais longtemps avant le mariage de Six avec la fille de
Tulp, puisque ce tableau porte la date de 1632, et que Six n'avait que
quatorze ans  cette poque.--Ce chef-d'oeuvre, dit la description en
franais qui accompagne les principaux tableaux gravs au trait, du
muse royal de La Haye[415], reprsente la _Leon d'anatomie_ du
professeur Tulp  Amsterdam. Il est assis, la tte couverte d'un large
chapeau et tenant  la main un instrument de chirurgie; il enseigne
cette science  ses amis et lves, au nombre de sept. Il donne sa leon
sur un cadavre gisant sur une table devant lui. Le maintien du
professeur indique qu'il instruit ses lves, qui l'coutent avec la
plus grande attention. Ce tableau, peint par Rembrandt,  l'ge de
trente ans, pour le professeur Tulp, qui tait son protecteur, fait voir
qu'il a voulu y consacrer tout son talent. La disposition des ttes,
l'expression caractristique de chaque personnage, qui tous fixent
leur attention sur le mme objet, le calme du matre, la proccupation
des lves, tout est historique dans cette collection de portraits. La
belle excution du clair-obscur, dont Rembrandt connaissait si bien la
magique puissance, la manire de grouper les figures, leur gradation par
rapport aux distances, la belle carnation des figures vivantes, et la
teinte livide du cadavre, le style tout  la fois large et fini, le
dessin correct du cadavre, vu en raccourci du ct droit du tableau,
tout enfin fait de cette production le chef-d'oeuvre de Rembrandt. Ce
tableau, donn par Tulp  la corporation des chirurgiens d'Amsterdam,
tait autrefois plac au thtre anatomique de cette ville, et
appartenait au fonds des veuves des chirurgiens, dont l'administration
dsira s'en dfaire en 1828. Le gouvernement l'acheta au prix de 32,000
florins, et le fit placer au cabinet royal de La Haye, dont il est un
des principaux ornements.

Si,  La Haye, on considre la _Leon d'anatomie_ comme le chef-d'oeuvre
de Rembrandt, on pourrait bien,  Amsterdam, lui prfrer la _Ronde_ ou
_Garde de nuit_, cette scne o la vie clate avec autant d'entrain, de
mouvement et de vrit, que la mort fait sentir son calme et sa gravit
dans la dmonstration anatomique. Heureux temps, heureuse ville, o le
mme matre pouvait excuter, dans des styles entirement opposs, deux
chefs-d'oeuvre inimitables: l'un, pour un professeur de chirurgie;
l'autre, pour une compagnie de garde bourgeoise.

C'est au docteur Tulp que Rembrandt aura d, selon toute apparence, de
se lier avec Jean Six: ce bon office n'est pas le moindre que le
beau-pre aura pu rendre  la mmoire de son gendre.

 la suite de notre bourgmestre, nous retrouvons encore Jean de
Bisschop. Aprs avoir publi ses planches des plus belles statues
antiques, ce graveur voulut galement faire connatre  ses concitoyens
les ouvrages des principaux peintres modernes. Il publia donc  La Haye,
en 1671[416], un recueil de cinquante-sept gravures, d'aprs diffrents
matres, et il en offrit la ddicace  Jean Six, alors bourgmestre
d'Amsterdam, en faisant prcder ce recueil du portrait de notre
amateur. Il parat que le graveur vivait dans la familiarit de Jean
Six, s'entretenait souvent d'art avec lui, et que ce dernier lui donnait
d'excellents conseils. Voici, en effet, le commencement de sa
ddicace:--De tout ce que nous avons dit, en discourant ensemble sur la
peinture, j'ai retenu pour toujours et j'entends encore vibrer  mon
oreille cette recommandation que vous m'avez faite, de toujours
chercher, autant qu'on le peut,  rendre le beau.--Partant de ce point,
Bisschop explique  sa manire ce que c'est que la beaut du corps
humain, dans son ensemble et dans ses diffrentes parties. S'appuyant
sur l'exemple des grands matres, tels que Michel-Ange, Raphal et le
Poussin qui ont le mieux russi  l'exprimer, il conclut qu'il est utile
d'offrir au public des modles tirs de leurs ouvrages. Dans un passage,
qu'on dirait dirig contre Rembrandt, il blme nergiquement les
artistes, qui, copiant servilement la nature, osent reproduire le laid
et le difforme, dans toute leur triste ralit. Il croit que cette mode
passera. Ce genre, dit-il, est aujourd'hui en vogue, comme on aime des
fleurs nouvelles; mais la vrit, fille du temps, finit toujours par
triompher. En passant, le graveur fait l'loge de Van Campen, dans des
termes tels, qu'on peut en infrer que l'illustre architecte tait li
avec Six, et que celui-ci avait contribu  l'rection du nouvel htel
de ville d'Amsterdam.

Les dernires annes de la vie de Rembrandt sont enveloppes d'une
obscurit qui n'a pas encore t claircie. Les uns attribuent les
malheurs qui vinrent l'accabler  des expriences d'alchimie, dans
lesquelles il aurait englouti toute sa fortune; d'autres mettent sur le
compte des difficults du temps la diminution de ses ressources; il en
est, enfin qui inclinent  croire que la manie qu'il avait d'acheter 
tout prix des objets rares et prcieux, a t la seule et vritable
cause de sa ruine. Cette dernire supposition nous parat la plus
vraisemblable, si l'on considre l'tat de son mobilier, vendu aux
enchres par la chambre des insolvables d'Amsterdam, en 1656[417].
Quoiqu'il en soit, on a accus les amis de Rembrandt de l'avoir
abandonn compltement, en laissant vendre tout ce qu'il possdait. Rien
ne prouve cette allgation: en ce qui concerne Six, son caractre, sa
bienveillance, sa conduite dans la vie prive, tout doit faire supposer,
au contraire, qu'il aura fait d'inutiles efforts pour sauver du naufrage
son fantasque et malheureux ami. _Nemini invito beneficium datur_: on
n'oblige que ceux qui consentent  recevoir un service, et Rembrandt
tait de ces natures  part, poussant l'amour de l'indpendance jusqu'
refuser mme les bons offices d'un ami. M. Scheltema[418] fait remarquer
avec justesse, qu'aprs la vente de tout ce qu'il possdait, Rembrandt,
aigri par le malheur, se retira dans l'isolement. Il ne se laissa
cependant point abattre: telle est la puissance salutaire de l'art;
ainsi que la science, il est un ornement dans la prosprit, un refuge
et une consolation dans l'infortune. L'artiste se remit donc au travail
avec une ardeur nouvelle; mais il s'loigna tellement du monde, qu'on
fut longtemps dans une complte incertitude sur l'poque et le lieu de
sa mort. Elle eut lieu, le 8 octobre 1669,  Amsterdam, qu'il n'avait
pas quitte[419].

Lorsque l'on considre que ce fut Jean Six qui, pour honorer la mmoire
de Vondel, fit graver sur son tombeau: _Vir Phoebo et Musis gratus,
Vondelius hic est_;--cet homme cher  Phoebus et aux Muses, Vondel est
l, il nous est impossible d'admettre qu'il ait abandonn Rembrandt.

Jean Six mourut  Amsterdam en 1700, plus de trente annes aprs le
peintre.

L'impartiale postrit est venue depuis longtemps pour l'artiste et pour
l'amateur: du bourgmestre Six, elle conserve et transmet le souvenir,
grce surtout  son portrait grav; de Rembrandt, elle ne se lasse point
d'admirer le gnie, par lequel il revit dans ses oeuvres: la mort a
emport et fait oublier tout le reste.




AMATEURS ALLEMANDS

BILIBALDE PIRCKHEIMER[420]

1470--1530




CHAPITRE XXXIII

     Illustration ancienne  Nuremberg de la famille
     Pirckheimer.--ducation de Bilibalde, termine en Italie.--Son
     retour et son mariage.--Il commande le contingent nurembergeois 
     l'arme de l'empereur Maximilien.--Sa relation de la guerre contre
     les Suisses.

1470--1499


Lorsqu'en parcourant l'oeuvre d'Albert Durer on rencontre le portrait de
Bilibalde Pirckheimer, il est difficile de supposer, ne connaissant pas
ce personnage, que cette tte vulgaire, ces traits gros et communs,
cette physionomie inculte reprsentent un des hommes les plus distingus
du seizime sicle, un ngociateur habile, un jurisconsulte clair, un
savant d'une instruction profonde, un amateur dlicat des beauts de
l'art. Le nom du snateur de Nuremberg, conseiller du saint-empire, est
 peu prs inconnu en France; ses oeuvres latines, relgues sur les
rayons de quelques bibliothques publiques, ne s'y lisent plus; la part
qu'il a prise aux vnements dont sa patrie a t le thtre  l'poque
de Luther et de la rforme, son influence sur les lettres et sur les
arts en Allemagne, enfin tout ce qui constitue le souvenir de son
existence, est depuis longtemps teint et effac de ce ct-ci du Rhin.
Il n'en est pas de mme en Allemagne, et particulirement  Nuremberg:
la mmoire de Bilibalde Pirckheimer y brille encore de l'clat qui
s'attache aux illustres renommes; et si l'on ne s'occupe plus de sa
carrire politique, son souvenir, associ  celui d'Albert Durer, vit
insparable de celui du grand artiste, dont il a t le Mcne et l'ami.
 Nuremberg et dans tout le reste de l'Allemagne on rpte encore cette
phrase d'rasme:

_England hat seine Morien_; _Deutschland seine
Pirckheimerinnen_[421].--L'Angleterre a ses Morus, l'Allemagne ses
Pirckheimer.

Bilibalde Pirckheimer naquit  Nuremberg en 1470[422]; il descendait
d'une des plus anciennes, des plus riches et des plus illustres familles
patriciennes de cette ville. Un de ses aeux, Jean, avait t, dans le
treizime sicle, premier snateur de cette rpublique; il surpassait en
richesse tous ses concitoyens, et ne se distinguait pas moins par son
instruction, dans un sicle o toutes les connaissances taient, 
trs-peu d'exceptions prs, concentres entre les mains du clerg.
Conrad Pirckheimer, bisaeul de Bilibalde, Jean, son aeul, et Jean, son
pre, ne se firent pas moins remarquer par leur amour pour les lettres
que par leurs immenses richesses, acquises ou augmentes dans le
commerce. Les relations trs-tendues de leurs affaires avaient attir
depuis plusieurs sicles les Pirckheimer en Italie; ils y avaient suivi
dans leur jeunesse les cours des plus clbres universits, et nous
trouvons dans les oeuvres de Bilibalde[423] le diplme de docteur en
droit civil et canonique, dlivr par l'universit de Padoue, le 2 aot
1465,  Jean Pirckheimer, son pre. Ces fortes tudes valurent  Jean
Pirckheimer la faveur de l'vque d'Egstadt, qui l'admit au nombre de
ses conseillers et l'employa dans plusieurs ngociations importantes. Sa
rputation de sagesse tant parvenue jusqu'au duc Albert de Bavire, ce
prince voulut galement l'attacher  ses conseils, et bientt l'archiduc
Sigismond d'Autriche ne se montra pas moins empress  le consulter.
Pour donner une gale satisfaction  ces deux princes, Jean Pirckheimer
passait six mois  la cour de Munich et six mois  celle d'Inspruck. Le
jeune Bilibalde accompagnait son pre  ces deux cours, tout en tudiant
les langues anciennes, les mathmatiques et la musique, art pour lequel,
selon son biographe, il montrait des dispositions toutes particulires.

Lorsqu'il eut atteint sa vingtime anne, son pre rsolut de l'envoyer
en Italie terminer ses tudes, commences en Allemagne; il partit donc
pour cette belle contre, qui attirait alors de toutes les parties de
l'Europe les jeunes gens dsireux de puiser les sciences  leurs sources
les plus pures. Bilibalde, guid par les traditions de sa famille, se
rendit d'abord  Padoue. L, attentif aux leons d'un Grec, nomm
Creticus, il se sentit entran vers l'tude presque exclusive de la
langue d'Homre, jusqu' ce point de ngliger le droit civil et le droit
canonique, que son pre, en homme positif, considrait comme plus utiles
 la future carrire qu'il devait parcourir. Il lui ordonna donc de
quitter Padoue, et d'aller continuer ses tudes  l'universit de
Pavie[424], o florissaient alors les jurisconsultes les plus clbres:
Jason Magnus, Jean-Paul Lancelot et Philippe Decius. Bilibalde suivit
les cours de ces savants professeurs, tout en se perfectionnant dans la
langue italienne, qui lui devint bientt aussi familire que sa langue
maternelle. Il se livra, en outre,  l'tude de la thologie, des
mathmatiques, de l'astronomie, de la gographie, de l'histoire, et
mme de la mdecine.

Aprs sept annes entirement consacres  ces travaux, Bilibalde fut
rappel par son pre en Allemagne. Il le trouva, retir  Nuremberg,
ayant abandonn ses fonctions publiques, pour se livrer entirement 
l'administration de son immense fortune. Quant  lui, aprs avoir eu
l'ide de s'attacher  la cour de Maximilien Ier, empereur
d'Allemagne, pour y faire valoir les connaissances qu'il avait acquises,
rflchissant que les richesses de son pre devaient lui assurer un
opulent hritage, il renona bientt  ce projet et rsolut de rester
dans sa ville natale, de s'y marier et de consacrer son temps aux soins
que rclamait la conservation et l'augmentation de son patrimoine. Il
pousa une jeune fille, nomme Crescentia, non moins distingue par ses
vertus que par sa beaut. Aussitt aprs son mariage, Bilibalde fut
admis au snat de Nuremberg, dont les portes taient fermes aux
clibataires, d'aprs les lois de la ville, et il commena ainsi 
prendre part au gouvernement de sa patrie, sans cesser de cultiver les
lettres.

Il jouissait de ce repos honorable, le voeu du sage, _otium cum
dignitate_, lorsqu'une circonstance imprvue vint l'arracher  ce calme
philosophique, en lui faisant courir les chances et les dangers de la
vie des camps.

L'empereur Maximilien Ier, hritier des prtentions et des rancunes
du duc de Bourgogne, croyait avoir  se plaindre des Suisses; il
rsolut de leur dclarer la guerre et d'envahir leur territoire. Vers le
commencement du printemps de l'anne 1499, il rassembla une arme sur
les bords du lac de Constance, et fit appel  toutes les villes soumises
 la suzerainet de l'empereur d'Allemagne, pour qu'elles eussent  lui
fournir leur contingent militaire. Nuremberg ne fut pas la dernire 
rpondre  cet ordre; elle s'empressa de lever et d'quiper quatre cents
fantassins et soixante cavaliers, avec huit coulevrines et un plus gros
canon, et huit chars ou quipages, pour porter les provisions et les
bagages. Mais il fallait un chef  ce petit corps d'arme: le snat
nurembergeois fit choix de Bilibalde, que ses antcdents ne semblaient
pas dsigner pour ce commandement. Il l'accepta sans l'avoir brigu, et
montra, dans toute la suite de cette guerre, un grand courage, uni  une
prudence non moins digne d'loges. Mais, ce qui est  noter, c'est qu'il
crivit en latin la relation dtaille de cette guerre[425], dont
l'issue ne fut pas favorable aux armes de Maximilien. On trouve dans le
rcit du chef nurembergeois des renseignements curieux sur la
composition des deux armes, sur leurs mouvements, sur le dfaut d'ordre
et de discipline des troupes impriales, sur la pnurie des vivres,
manquant par la faute de leurs chefs. On y voit aussi qu'alors, comme de
notre temps, la Confdration suisse, soutenue par le patriotisme de
ses enfants, savait repousser, grce  ses montagnes,  ses dfils, 
ses lacs et  ses rivires, les attaques d'ennemis beaucoup plus
nombreux que ses dfenseurs.

Pirckheimer rapporte un fait qui donne l'ide de l'acharnement avec
lequel on combattait, non moins que du patriotisme qui animait jusqu'aux
jeunes filles de l'Helvtie. Comme on n'employait plus ni hrauts
d'armes, ni parlementaires pour tablir des communications entre les
deux armes, on se servait de vieilles femmes ou de trs-jeunes filles
pour changer des messages. Il arriva donc qu'une jeune fille suisse fut
charge par ses compatriotes de porter une lettre  Maximilien. Pendant
que l'empereur examinait la dpche, la jeune messagre tait reste au
milieu du camp, entoure de soldats allemands, qui lui adressrent
diverses questions. Les uns lui demandrent ce que faisaient les Suisses
dans leur camp? Ils attendent que vous osiez les attaquer,
rpondit-elle.-- un autre qui voulait savoir le nombre de leurs
soldats: Ils sont, dit-elle, assez pour vous rsister et vous
repousser. Comme ils insistaient de nouveau pour connatre leur nombre:
Vous avez pu les compter, reprit-elle, lorsque, non loin de Constance,
ils vous ont si bien mis en fuite;  moins, ajouta-t-elle, que votre
fuite prcipite ne vous ait obscurci les yeux. Un des soldats l'ayant
menace de la tuer, et tirant son pe pour la frapper: Tu es un homme
bien brave, un grand hros, dit-elle sans s'mouvoir, toi qui menaces
de mort une jeune fille sans dfense. Mais puisque tu as une si grande
envie de combattre, que ne sors-tu de ce camp? Tu trouverais facilement
qui pourrait rpondre  ton appel et rabattre ta frocit[426].

La relation de Pirckheimer, crite chaque jour de son camp, donne une
triste ide de la cruaut de cette guerre, des reprsailles exerces par
les deux partis, en un mot, de la misre dans laquelle l'abus de la
force et l'instinct sanguinaire des soldats laissa quelques contres des
cantons suisses et de l'Allemagne. On doit considrer le rcit du
snateur de Nuremberg comme le plus authentique sur cette expdition. En
outre, on y rencontre, dans plus d'un passage, l'expression de
sentiments d'humanit, encore bien rares, chez un chef militaire, 
cette poque[427].




CHAPITRE XXXIV

     Pirckheimer,  la paix, rentre  Nuremberg et s'loigne des
     affaires publiques.--Ses tudes: il recherche les livres et les
     manuscrits.--Ses traductions et ses publications.--Il se lie avec
     un grand nombre de savants, particulirement avec rasme.--Son
     intimit avec Albert Durer.--Tableau de l'artiste reprsentant les
     derniers moments de la femme de son ami.

1500--1505


La paix conclue, Pirckheimer ramena  Nuremberg les dbris de son
contingent, et reut les flicitations du snat pour sa conduite pendant
la guerre. Maximilien lui avait dj confr le titre de conseiller
imprial, comme un tmoignage de satisfaction de ses bons services, et
ce titre fut plus tard confirm par Charles-Quint. Mais l'envie, qui
n'est pas moins vivace dans les petits tats que dans les grands
empires, s'attacha bientt  dnigrer la conduite de Bilibalde et  lui
susciter des ennemis. Il tait jeune encore, il venait d'ajouter la
gloire militaire  sa rputation de savant et de jurisconsulte, il avait
conquis la faveur du puissant empereur d'Allemagne, il jouissait d'une
grande fortune, et se trouvait heureux dans sa famille, en fallait-il
davantage pour exciter contre lui les rcriminations d'une partie de ses
concitoyens? Nous ignorons au juste ce qu'on pouvait plus spcialement
lui reprocher; son biographe ne l'a pas spcifi: toutefois, on peut
supposer, sans grande crainte de se tromper, qu'il devait s'agir
d'influence dans le gouvernement de la rpublique de Nuremberg.
Bilibalde,  ce qu'il parat, ne tenait pas beaucoup aux emplois
publics. Il venait de perdre son pre; cette circonstance le dtermina,
contrairement  l'opinion de ses amis,  donner sa dmission des
fonctions de snateur, et  abandonner le maniement des affaires
publiques, pour s'occuper uniquement de l'administration de sa fortune
et de la culture des lettres. _Cogitare coepit de vita tranquilla et
privata instituenda_, dit simplement son biographe[428].

Dlivr du soin des affaires publiques, Bilibalde se retira de nouveau
dans sa bibliothque, comme dans un lieu de refuge, et rentrant en grce
avec les Muses, il se remit surtout  l'tude de la langue grecque. Il
recherchait avec le plus grand empressement tous les ouvrages qui
paraissaient imprims dans cette langue, qu'ils sortissent des presses
de Rome, Venise, Mantoue, Milan, ou autres villes: il ne ngligeait ni
soins ni dpenses pour se les procurer. Ces ouvrages taient extrmement
chers, particulirement ceux publis par Alde Manuce le Romain,
considr alors comme l'honneur et le chef de l'art de l'imprimerie.
Bilibalde acheta ainsi un trs-grand nombre de beaux et prcieux livres;
non par ostentation et pour faire parade de ses connaissances, mais pour
les parcourir la nuit comme le jour. Il ne se borna pas  faire
l'acquisition de livres; il chercha, avec non moins d'ardeur,  se
procurer des manuscrits, beaucoup plus chers que les imprims, et qui
entraient trs-rarement dans la composition de la bibliothque des
simples particuliers. Il parvint ainsi  runir les manuscrits grecs de
saint Basile le Grand et de saint Grgoire de Naziance, avec les livres
gnostiques de Nilus, quelques traits de Jean Damascne et de Maxime le
Confesseur. Ces manuscrits furent imprims et publis aux frais de
Pirckheimer, ainsi que les dix livres des vies manuscrites de Diognes
de Larce, l'Euclide complet, et les huit livres de la gographie de
Ptolome. Bilibalde traduisit lui-mme ce dernier ouvrage en latin, avec
des notes et de savants commentaires, et il traduisit galement, pour la
premire fois, dans la mme langue, les oeuvres de saint Grgoire de
Naziance,  l'exception de ses pomes. Mais cette traduction, bien que
termine en partie du vivant de Pirckheimer, ne parut qu'aprs sa mort,
avec une prface d'rasme, dans laquelle il vante les vertus et les
connaissances tendues du savant Nurembergeois. On lui doit aussi la
premire traduction latine des sept livres de l'histoire grecque de
Xnophon.

Ces travaux, ces recherches, ces publications avaient fait connatre
Bilibalde du monde lettr: aussi, entretenait-il une nombreuse
correspondance latine avec les principaux savants, non-seulement de
l'Allemagne, mais de toutes les parties de l'Europe. Parmi ces doctes
admirateurs des lettres grecques et latines, nous trouvons Thomas
Venatorius, Conrad Celtes, Protucius, Jean Reuchlin, Ulrich de Hutten,
Mlanchthon, Pic de la Mirandole, OEcolampade, Joachim Camerarius, et le
plus illustre de tous, l'oracle de ce sicle, rasme de Rotterdam.

Nous n'avons point  analyser la correspondance de ces hommes, clbres
 divers titres, avec Pirckheimer: l'objet que nous nous sommes propos
dans cette notice nous loigne de ce travail. Il nous suffira de dire
que les lettres de Bilibalde, ainsi que celles de ses amis, roulent, le
plus souvent, sur la dcouverte et la publication d'auteurs grecs et
latins, ou sur la traduction des premiers dans la langue latine. On y
voit quel intrt excitait dans l'Europe savante l'apparition de ces
ouvrages. On trouve aussi dans ces lettres des dtails trs-intressants
sur l'tat des esprits au commencement du seizime sicle, alors que les
opinions de Luther et des autres rformateurs branlaient, non-seulement
le pouvoir de la cour de Rome, mais la conscience de chaque croyant.
Pirckheimer, ami de Mlanchthon et d'rasme, parat s'tre tenu dans une
ligne de modration qui ne lui a vit ni les inimitis passionnes ni
les calomnies, mais qui, nanmoins, l'a prserv des catastrophes
fatales auxquelles plusieurs de ses amis ne purent chapper.

La correspondance de Bilibalde et d'rasme rvle les faits les plus
curieux sur l'agitation qui s'tait empare de tous les esprits en
Allemagne, et sur les violences qui s'y commettaient, soit au nom des
rformateurs, soit sous l'autorit du clerg catholique. rasme lui
crivait, le 30 mars 1522[429], de Ble, o il tait occup  surveiller
l'impression de ses oeuvres chez Froben, son ami:--_Videmus hoc soeculum
prodigiosum, adeo ut nesciam cui parti me addicam, nisi quod conscientia
mea satis confidit apud judicem Jesum._--Nous voyons ce sicle
prodigieux, tellement que je ne sais  quel parti m'attacher, si ce
n'est que ma conscience s'en remet entirement  Jsus-Christ, notre
souverain juge.--Il ajoutait, le 28 aot 1525[430], en parlant des
troubles et de l'effervescence populaire:--_Res eo progressa est, ut
solus Deus, tempestatem rerum humanarum in tranquillitatem possit
vertere: nusquam non pervagatur fatale malum... Quod populari tumultu
geritur, infelicem habet exitum._--Les choses en sont venues  ce
point, que Dieu seul peut transformer en tranquillit la tempte qui
agite le monde. Il n'y a pas un pays qui soit  l'abri de ce mal
fatal... Ce qui est fait par un tumulte populaire a toujours une
malheureuse fin.

Pirckheimer, de son ct, se proccupait galement des maux qui
affligeaient l'Allemagne; mais n'tant pas mont sur la brche, comme
rasme, il se trouvait moins expos aux attaques des fanatiques des
deux partis. Pour se consoler du spectacle des maux dont il tait
entour, le Nurembergeois se rfugiait, avec une ardeur encore plus
vive, au milieu de ses livres et de ses manuscrits, et, comme
consolation la plus puissante, il appelait  son secours l'art allemand,
parvenu, grce au gnie d'Albert Durer,  sa plus haute expression de
force et de beaut.

Ils taient  peu prs de mme ge[431], ns dans la mme ville et amis
ds l'enfance. Si la Providence avait bien voulu combler le descendant
des Pirckheimer de tous les dons de l'intelligence et du coeur, en
ajoutant aussi les avantages de la fortune, elle avait accord  Durer
le feu sacr du gnie; un esprit vaste, dispos  tout apprendre et 
tout savoir; une imagination ardente, souple et fconde, servie par une
main aussi sre que dlicate. Les premiers essais du grand artiste
allemand furent encourags par Bilibalde, qui, en apprenant le grec 
Padoue, et en suivant les cours de droit de l'Universit de Pavie, avait
t sduit par l'art des vieux matres italiens. Il n'avait pu voir
aucun tableau de Raphal; mais il avait admir les oeuvres du vieux
Bellini, celles des premiers Florentins, et tant d'autres pages
ravissantes de l'art antrieur au Sanzio. Il avait sans doute rapport 
Nuremberg une impression profonde de ces merveilles. Aussi,
s'empressa-t-il de se lier avec l'artiste minent que ses compatriotes
avaient surnomm l'_Apelles germanique_, et qui, en effet, ne le cdait
 aucun autre matre de son sicle, sans excepter Raphal et
Michel-Ange. L'amiti d'Albert Durer et de Bilibalde Pirckheimer devint
telle, qu'ils passaient leurs journes ensemble, et que le riche
nurembergeois mit sa fortune  la disposition de son ami, afin qu'il pt
cultiver son art plus commodment, et le porter jusqu'au plus haut degr
de perfection. Bilibalde dut ncessairement suivre l'artiste dans ses
essais de gravure et de peinture, aussi bien que dans tous ses autres
travaux, et peut-tre mme lui donna-t-il, plus d'une fois, des sujets
pour ses compositions si nombreuses et si varies. Malheureusement, le
biographe de Pirckheimer ne nous a transmis aucun renseignement sur ce
point. Ce silence est d'autant plus regrettable, que la vie d'Albert
Durer, dans ses dtails, est encore entoure de nuages, et que les
admirateurs de son gnie en sont rduits  des conjectures sur beaucoup
de faits que l'histoire de l'art aurait intrt  bien
connatre[432].-- dfaut de dtails crits, nous serons donc oblig
de chercher dans les oeuvres de l'artiste quelles purent tre ses
relations avec Pirckheimer, et quelle influence ce dernier exera,
peut-tre, sur ses compositions.

Nous avons dit, qu'loign de la politique et des querelles religieuses,
Bilibalde vivait partag entre l'tude et l'art. Heureux de sa vie de
famille, il s'occupait de recherches tantt sur un sujet, tantt sur un
autre, obissant  sa fantaisie: il venait de terminer en latin un
trait sur les anciennes monnaies de Nuremberg, et sur leur valeur
compare  celles de son temps[433], lorsqu'un affreux malheur vint le
frapper. En juin 1504, il perdit sa chre Crescentia, avec laquelle il
tait mari depuis environ sept annes, et qui lui avait donn cinq
filles et un fils qui mourut avec sa mre. La douleur de Bilibalde fut
extrme, et ce coup de la mort pesa sur lui tant qu'il vcut; car,
quoique jeune encore et jouissant d'une fortune norme, il ne consentit
jamais  contracter un second mariage. Il voulut, pour adoucir sa
douleur, que le pinceau de son ami conservt les traits de Crescentia et
les transmt  la postrit. Dans un tableau sur bois, Albert Durer l'a
reprsente gisant dans son lit, attendant avec foi l'affranchissement
de son me, par sa sparation d'avec le corps. Debout au chevet du lit,
Bilibalde, les yeux remplis de larmes, cherche  cacher son visage  sa
compagne chrie, et s'efforce de matriser l'motion et la douleur qui
l'accablent. Des hommes et des femmes semblent aller et venir autour de
la malade, tandis qu' ct d'elle, des prtres, rcitant les prires
des agonisants, se prparent  lui administrer le saint viatique.
Au-dessous de cette peinture est l'loge de la dfunte, compos par
Bilibalde lui-mme, en ces termes qui rappellent les pitaphes des
premires matrones chrtiennes:

   Mulieri incomparabili conjugique
     Carissim Crescenti, mest.
    Bilibaldus Pirckheimer maritus,
  Quem numquam nisi morte sua turbavit
   Monum posuit. Migravit ex rumnis
    In Domino XVI KI. Junii, anno
       Salutis nostr MDIIII.
            [image]

Nous ignorons si ce tableau fut excut par Durer l'anne mme de la
mort de Crescentia; et nous ne savons pas davantage o il se trouve
aujourd'hui et s'il existe encore. Du temps du biographe de Pirckheimer,
il se voyait,  Nuremberg, chez Jean Imhof, petit-fils de
Pirckheimer[434].




CHAPITRE XXXV

     Voyage de Durer  Venise.--Ses lettres  Pirckheimer.--Portraits de
     Bilibalde dans plusieurs tableaux de Durer et
     sparment.--Confiance de l'artiste dans le got de son
     ami.--Pirckheimer traduit du grec en latin les _Caractres de
     Thophraste_, et les ddie  Durer.

1506--1527


Deux ans aprs la mort de Crescentia, Durer rsolut de se rendre 
Venise, pour perfectionner son style, et s'inspirer des plus beaux
modles de l'art italien. On a pieusement recueilli et conserv les
lettres crites, de cette ville, par l'artiste  son ami et
protecteur[435]. Elles renferment, dans leur navet, des dtails aussi
intressants que curieux sur la vie d'Albert,  Venise, sur ses
relations et ses tudes.

On y voit d'abord, que Bilibalde avait prt de l'argent  son ami pour
l'aider  faire ce voyage, et qu'Albert s'efforait de le lui
rembourser, soit en conomisant sur ce qu'il gagnait par son travail,
soit en achetant, pour Pirckheimer, des bagues et des pierres
prcieuses, dont il parat qu'il tait fort amateur. Les sentiments de
Durer pour Bilibalde taient ceux d'un ami reconnaissant et dvou. Je
n'ai d'autre ami sur la terre que vous, lui dit-il dans sa seconde
lettre;... vous avez t toujours,  mon gard, comme un pre.
L'artiste allemand se flicitait de son sjour  Venise o il avait,
disait-il, beaucoup d'amis qui l'avaient averti de ne pas manger ni
boire avec leurs peintres, parmi lesquels il avait beaucoup d'ennemis.
Ils contrefont mes ouvrages, ajoute-t-il, dans les glises et partout
o ils peuvent les voir; aprs, ils les ravalent et disent que cela
n'est pas selon les anciens, et ne vaut rien. Mais Gian. Bellini m'a
lou en prsence de beaucoup de gentilshommes: il voudrait bien avoir
quelque chose de moi; il est venu lui-mme chez moi et m'a pri de lui
faire quelque chose; il veut bien le payer. Tout le monde me dit combien
c'est un homme pieux, de sorte que je suis plein d'affection pour lui.
Il est trs-vieux et est encore le meilleur dans la peinture. Il
paratrait, qu' cette poque, l'exercice de l'art de la peinture
n'tait pas libre  Venise, puisqu'il se plaint d'avoir t oblig, par
les peintres, de paratre trois fois devant les magistrats, et de payer
_quatre florins  l'cole_. Il excuta un grand tableau pour les
Allemands, probablement pour la corporation du _Fonsaco dei Tedeschi_,
et apprend  Bilibalde, par une lettre date du jour de Notre-Dame de
septembre 1506, que ce tableau a bien russi. Je donnerais un ducat,
lui crit-il, pour que vous le voyiez, si bon et de belle couleur comme
il est. J'en ai recueilli beaucoup d'honneur, mais peu de profit.
J'aurais bien pu gagner, pendant le temps, deux cents ducats. J'ai
refus de grands travaux pour pouvoir retourner. J'ai aussi ferm la
bouche  tous les peintres qui disaient: Il est bon graveur; mais quant
 la peinture, il ne sait pas manier les couleurs.  prsent, tout le
monde dit qu'ils n'en ont jamais vu de plus belles... Le doge et le
patriarche ont aussi vu mon tableau.

La correspondance de Durer entre plusieurs fois dans des dtails intimes
sur la vie que son ami menait  Nuremberg. Quelques lettres sont
accompagnes de dessins  la plume, en forme de caricatures[436]. Dans
la dernire, date de quatorze jours environ aprs la Saint-Michel 1506,
il dplore la ncessit qui l'obligeait  quitter Venise: Oh! que je
regretterai le soleil de Venise, dit-il  Pirckheimer: ici, je suis un
seigneur; chez moi, je ne suis plus qu'un parasite.

Rentr  Nuremberg  la fin de 1506, Durer, se laissant diriger par la
fcondit de son imagination et la facilit de sa main, se mit 
cultiver  la fois la peinture, l'architecture et surtout la gravure
dans tous ses genres, c'est--dire au burin sur cuivre, et sur bois. Au
milieu de tant de travaux, il n'eut garde d'oublier son cher Bilibalde,
et il s'attacha  le reprsenter dans plusieurs de ses compositions.
Nous le trouvons d'abord dans le tableau du _Crucifiement_, qui est  la
galerie impriale de Vienne. Le portrait de Bilibalde y est plac  ct
de celui du peintre, qui s'y est reprsent sous la figure du
porte-enseigne. On le voit encore dans un _Portement de croix_, que le
snat de Nuremberg donna  l'empereur, et dans lequel Albert a peint les
portraits des conseillers ou snateurs de cette ville impriale.
Bilibalde a galement t plac par Durer dans le tableau de
_Jsus-Christ sur la croix_, peint en 1511, et qui est considr comme
son chef-d'oeuvre. L, encore, le portrait de l'artiste accompagne celui
de son ami. Enfin, le burin de l'illustre graveur a reproduit le
portrait de l'amateur nurembergeois, que Durer avait peint en 1524, et
qu'il avait donn  son ami. Ce portrait est actuellement au muse
d'Amsterdam (voir le Catalogue de 1858, page 193, supplment A), et
voici la description qu'en donne le Catalogue: Portrait de Bilibalde
Pirckheimer: hauteur 17 cent., largeur 12 cent., sur bois; tte, hauteur
8 cent. Buste, en justaucorps de damas de velours d'o sort le bord
pliss de la chemise; manteau garni de fourrure brune; ses longs cheveux
grisonnants tombent en boucles sur ses paules. Le fond est d'un vert
tendre uni, et porte l'inscription et le monogramme suivants:

  BEL-BALDI
  MD-X-X-IV
   [image]

Les traits de Bilibalde, vus de trois quarts, de gauche  droite,
quoique manquant, ainsi que nous l'avons dit, de beaut rgulire,
annoncent l'intelligence et la rsolution: les yeux, grands ouverts,
paraissent attentifs, et la bouche ferme rvle galement la rflexion.
Toute cette physionomie est d'une expression saisissante. Les tailles du
burin sont fines et traites dlicatement, quoique avec fermet,  la
manire du matre. Les boucles de cheveux qui couvrent le front et
l'oreille gauche sont particulirement remarquables par leur finesse et
leur lgret. Au bas de la gravure, qui est d'environ dix centimtres
de hauteur, on lit:

    Bilibaldi Pirkeymeri effigies,
        tatis su anno LIII.
  Vivitur ingenio, coetera mortis erunt.
               MDXXIV.
               [image]

Ce n'est pas la seule fois que le burin de Durer ait reproduit les
traits de son ami. On trouve la figure de Bilibalde dans plusieurs de
ses gravures, notamment dans celle qui veut reprsenter la _Destruction
du monde_. Le _Temps_,  cheval et arm de son trident, accompagn de
trois cavaliers, dont un tenant une balance, un soldat brandissant son
glaive, et un archer lanant ses flches, pousse et dtruit les hommes
et les femmes renverss devant lui. Dans le ciel, un ange assiste et
prside, comme dans l'Apocalypse,  cette scne de dsolation, qui
parat annoncer la fin du monde. On reconnat les traits de Pirckheimer
dans ceux du cavalier qui tient la balance, comme si Durer l'avait jug
digne de peser les actions des hommes[437]. On les revoit aussi dans
l'_Offrande de l'agneau au grand prtre, par la Vierge et saint Joseph_.
Bilibalde est plac debout,  ct de l'enfant Jsus, et tient un agneau
dans ses bras.

Il parat que Durer avait grande confiance dans le got de son ami, et
qu'il se soumettait volontiers  ses critiques. On sait qu'il a peint,
et ensuite grav saint Eustache, agenouill devant un cerf, qui porte un
crucifix entre ses cornes, et est entour de chiens, disposs en
diffrentes attitudes, et tels, suivant Vasari[438], qu'il serait
impossible d'en trouver de plus beaux.  ct du saint, on voit son
cheval de chasse, tout harnach, d'une excution vritablement
merveilleuse.  l'occasion de ce cheval, Bayle[439] rapporte ce qui
suit: Jean Valentin Andr, docteur en thologie au duch de Wirtemberg,
crivant  un prince de la maison de Brunswick, dit: Je me rappelle
avoir lu que Bilibalde Pirckheimer, noble triumvir de la rpublique de
Nuremberg, protecteur, Mcne et soutien presque unique d'Albert Durer,
n'avait rien trouv  reprendre dans le tableau de Saint Eustache, si ce
n'est que les triers taient trop courts pour qu'Eustache pt
commodment monter  cheval. Ayant indiqu  l'artiste comment il
fallait faire, pour peindre un cheval quip  l'usage d'un cavalier,
Albert l'excuta merveilleusement, et j'ai souvent contempl son oeuvre
avec le plus grand plaisir.

De son ct, Pirckheimer ne faisait pas moins de cas du jugement et de
l'intelligence, que du pinceau et du burin de l'artiste. Il avait reu,
en septembre 1515[440], du fameux Pic de la Mirandole, avec lequel il
tait en correspondance, le volume grec des _Caractres_ de Thophraste,
que ce savant venait de publier.  l'instigation d'Albert Durer, qui ne
savait pas le grec, mais qui connaissait bien la langue latine,
Pirckheimer traduisit cet ouvrage dans ce dernier idiome, et envoya
cette traduction  son ami, avec la ddicace suivante, galement crite
en latin[441]:

Cet aimable petit livre, qui m'a, t donn par un aimable ami, j'ai
rsolu de te l'offrir, mon trs-aimable Albert, non-seulement  cause de
notre mutuelle amiti, mais parce que tu excelles tellement dans l'art
de peindre, que tu pourras voir facilement avec quelle habilet le vieux
et sage Thophraste savait peindre les passions humaines. Elles sont
ordinairement dissimules, et cependant, elles se laissent voir
quelquefois; il ne leur faut qu'une occasion pour s'chapper des plus
secrtes profondeurs de l'me. Alors, ds qu'elles se sont montres, et
qu'elles ne sont plus retenues par la crainte des lois[442], elles
brisent tout frein, et osent se dcouvrir ouvertement aux yeux de tous.
Cette vrit, observe dans tous les sicles, se fait encore plus
remarquer dans le ntre, o la trop grande libert engendre un trop
grand mpris. C'est ainsi que, bien que l'on prche partout la vrit,
on ne fait cependant rien moins que ce qu'elle exige; comme si le rgne
de Dieu consistait plutt en de simples prceptes que dans
l'accomplissement des oeuvres. C'est pourquoi, comme nous sommes tous
faibles,  ce point que personne n'oserait se reprendre de ses propres
vices, je ne connais rien de plus utile que de relire ces petits livres,
dans lesquels chacun de nous peut contempler, comme dans un miroir, les
habitudes de son propre esprit, et, en les contemplant ainsi, peut les
amender. Parmi ces livres, je considre celui-ci comme le meilleur, et
comme assaisonn d'un sel piquant, qui le fait pntrer
trs-agrablement jusqu'au fond de notre coeur. Je l'ai reu jadis en
grec, de trs-docte et trs-aimable prince, Jean-Franois Pic de la
Mirandole, comte et seigneur de Concordia. Aujourd'hui, je te le ddie,
 toi, mon trs-excellent ami, en grec et en latin, afin que ceux qui
dsirent s'instruire aient galement un sujet d'tude et de rcration
dans ces deux langues. Bien que, dans un grand nombre de passages, le
texte ait t altr, soit par l'incurie du copiste, soit, peut-tre,
par trop de recherche, je me suis efforc de l'amender, autant que je
l'ai pu, en attendant qu'on en publie un exemplaire plus correct.
J'aurais pu le traduire en style plus lgant, mais je n'ai pas voulu
m'loigner du texte grec, bien que ma traduction puisse paratre, pour
ce motif, quelquefois obscure. En rapprochant la version grecque de la
traduction latine, il sera facile d'claircir ces passages...

Quant  toi, mon cher Albert, accepte avec bienveillance cette
peinture, crite par Thophraste, et si tu ne veux pas l'imiter avec ton
pinceau, mdite-la au moins avec attention, car elle te sera
non-seulement trs-utile, en te faisant rire plus d'une fois, mais elle
aura pour toi d'autres avantages.--Porte-toi bien. De notre maison,
Calendes de septembre, l'an du salut 1527.

Nous ignorons si l'artiste aura suivi le conseil de son ami: on doit le
croire, car il tait fort capable d'apprcier toute la vrit des
peintures du satirique grec. Mais on voit, par ce qui prcde, que
l'instruction classique de Durer tait  la hauteur de son gnie, et ses
gravures si nombreuses et si varies, soit sur cuivre, soit sur bois,
prouvent que son imagination tait gale  son savoir.




CHAPITRE XXXVI

     Relations d'rasme avec Pirckheimer et Durer.--Voyage d'Albert dans
     les Pays-Bas.--Portraits d'rasme par Durer et Holbein.--Amour
     d'rasme pour l'indpendance.

1518--1526


Nous avons dit que Pirckheimer tait en correspondance suivie avec
rasme. Dans ces lettres, il est plus souvent question des ouvrages
publis par l'un et par l'autre, et de l'agitation religieuse et
politique de l'Allemagne, que de tout autre sujet. Cependant, on y
rencontre quelques passages qui montrent qu'rasme n'tait pas plus
insensible que son ami aux oeuvres du pinceau ou du burin du grand
artiste de Nuremberg. Dans une lettre crite de Ble, le 19 juillet
1522[443], rasme lui dit:--Je fais, de coeur, mes compliments  notre
Durer: c'est un digne artiste (_artifex_) qui ne mourra jamais. Il avait
commenc  me peindre  Bruxelles; plt  Dieu qu'il et achev! Nous
avons eu, lui et moi, le mme sort; tant aussi maltraits l'un que
l'autre par la naissance et la fortune.

On sait qu'Albert Durer fit un voyage aux Pays-Bas, dans les annes
1520-1521: il avait entrepris cette excursion, principalement dans le
but de tirer parti de ses gravures, qu'il cherchait  vendre. Aprs un
assez long sjour  Anvers, o il avait t ft par tous les artistes,
il visita Bruxelles, o il fut reu par l'infante Marguerite, dont il
fit le portrait. Quelques mois plus tard, il y vit l'entre de
Charles-Quint, qu'il peignit galement, ainsi que le roi de Danemark,
Christian II, qui le fit dner avec lui. Durer a crit le journal de son
voyage[444], dans lequel il note exactement toutes ses dpenses, sans
doute pour se conformer aux dsirs de sa femme, qu'il avait emmene avec
lui, et qu'il appelle, dans une de ses lettres crites de Venise 
Pirckheimer, _son matre de calcul_. Ce journal est surtout
intressant par les dtails qu'il donne sur les ouvrages, portraits,
tableaux, dessins, que Durer excuta dans les Pays-Bas. On y voit que sa
rputation tait trs-rpandue, et qu'il jouissait d'une trs-haute
considration.

C'est en 1520, pendant son sjour  Bruxelles, qu'Albert avait commenc
le portrait d'rasme. On verra que, s'il ne l'avait pas termin alors,
l'esquisse qu'il avait faite lui servit plus tard pour l'achever,  la
demande d'rasme lui-mme. Mais il parat que vers la fin de 1522 Durer,
dont le gnie tait universel, avait rsolu de fondre un buste ou
mdaillon d'rasme[445], au revers duquel devait se trouver une figure
de Terme antique, probablement tel que celui dont rasme se servait
pour cachet[446]: c'est, du moins, ce qui semble rsulter de plusieurs
lettres d'rasme  Pirckheimer.--Dans celle date de Ble, le 9 janvier
1523, aprs s'tre plaint de la gravelle dont il souffrait depuis
longtemps, il ajoute:--_De fusili Erasmo rect conjecturas: felicius
provenire solet ex materia cupro stannoque temperata; et Terminus, qui a
tergo est, obstat quminus facies feliciter exprimatur._--Vos
conjectures sont justes,  l'gard du portrait d'rasme qu'on veut
fondre: un mlange de cuivre et d'tain russit ordinairement mieux que
tout autre, et le Terme qui est par derrire s'oppose  ce qu'on puiss
rendre heureusement l'expression de la figure[447].--Il termine en le
chargeant de tous ses compliments pour Durer, et en se rjouissant de ce
que l'artiste ait trouv _sutorem suum_, faisant sans doute allusion 
des critiques que Pirckheimer avait faites de ses oeuvres, et auxquelles
l'artiste s'tait probablement soumis.

En novembre 1523, rasme avait reu un essai en plomb de son portrait;
il l'avait envoy  un ami, sans doute pour le consulter, et le 21 du
mme mois, en priant Pirckheimer de saluer de nouveau leur Apelles
(_Resaluta nostrum Apellem_), il lui demandait ce que cet essai tait
devenu[448].

Le 8 fvrier 1524[449], il revient sur la fonte de son buste ou
mdaillon:--Je vous avais crit relativement  l'image d'rasme que
l'on devait peindre; mais,  ce que je vois, mes lettres ne vous sont
pas parvenues. Si l'artiste voulait faire un modle en plomb, en
retouchant les angles, la foute russirait mieux. Toutefois, un mlange
de cuivre et d'tain rend mieux la figure. Enfin, si la figure d'rasme
tait fondue seule, sans le Terme, je pense que l'entreprise russirait
mieux, car l'paisseur de la pierre et de la masse, qui est par
derrire, s'oppose  ce que le visage et le cou soient bien rendus. On
pourra essayer des deux manires: s'il russit, qu'il fonde et vende 
son profit: s'il veut m'envoyer quelques-unes des meilleures preuves,
afin que j'en fasse cadeau  mes amis, je lui compterai ce qu'il
voudra.

Il parat que la fonte russit; car rasme annonce  Pirckheimer, le 8
janvier 1525[450], qu'il a reu la premire preuve de son portrait
fondu, avec un mdaillon peint par Apelles. Il ajoute:--Je dsirerais
tre peint par Durer: pourquoi pas, par un si grand artiste? mais le
pourra-t-il? il avait commenc  Bruxelles  tracer mes traits au
charbon; mais cette esquisse doit tre, je le crois, depuis longtemps
dtruite. S'il peut quelque chose, d'aprs mon mdaillon fondu et de
mmoire, qu'il fasse pour moi ce qu'il a fait pour vous, bien qu'il vous
ait donn un peu trop d'embonpoint.

Bientt rasme reut le portrait fondu de Bilibalde, avec un mdaillon
peint galement de la main d'Albert Durer[451].--Je les ai placs,
crivait-il le 5 fvrier 1525, sur les deux murailles de ma chambre 
coucher, afin que, de quelque ct que je me tourne, Bilibalde se
prsente  ma vue.

On apprend par une lettre du 28 aot suivant[452] combien les procds
les plus ordinaires aujourd'hui, pour le moulage, taient peu rpandus 
cette poque. Pirckheimer avait voulu faire reproduire en pltre le
buste ou mdaillon d'rasme et le sien; mais rasme lui rpond:--Je ne
trouve ici ( Ble) personne qui sache mouler en pltre des figures;
aussi aurais-je prfr que le modle ft rest entre vos mains. Saluez
Durer, prince de l'art d'Apelles.

L'anne suivante, l'artiste combla les voeux d'rasme, en excutant son
portrait de mmoire et avec le secours de son buste ou mdaillon. rasme
avait reu ce portrait  Ble dans le courant de juin 1526, et il
crivait  Pirckheimer[453]:--Je songe  ce que je pourrais faire pour
Albert Durer; il est digne d'une ternelle mmoire. Si mon portrait
n'est pas trs-ressemblant, il n'y a pas lieu de s'en tonner, car je ne
suis plus tel que j'tais il y a plus de cinq annes. Travaill par la
fivre depuis deux ans, j'ai tellement souffert de la gravelle, que mon
pauvre petit corps a toujours t en s'amoindrissant, comme il arrive
aprs les maladies.

D'aprs la gravure de ce portrait, excute sur cuivre par Durer
lui-mme[454], rasme est reprsent debout  mi-corps, crivant sur un
pupitre plac sur une table, et tenant son critoire dans la main
gauche. Il est coiff d'un bonnet qui lui enveloppe toute la tte, ses
yeux sont baisss et semblent suivre ce que sa main droite crit. Une
ample robe de docteur l'enveloppe.  l'angle de la table on voit un vase
rempli de fleurs. Des livres, dont un tout grand ouvert, se trouvent sur
une planche un peu au-dessous de la table. Dans le haut on lit
l'inscription suivante:

     Imago Erasmi Rotterodami
      Ab Alberto Durero ad
    Vivam effigiem delineata.
[Grec: Tn chreitt ta syngrammata.] MDXXVI.
            [image]

Dans cette gravure, le visage d'rasme est moins maigre que dans les
portraits de Holbein. La lettre d'rasme explique bien ce qui pouvait
manquer  la fidle ressemblance. Nanmoins, satisfait de l'oeuvre du
matre nurembergeois, rasme avait voulu clbrer son gnie dans un
petit trait spcialement compos en son honneur; mais nous n'avons pas
trouv cet loge parmi ses oeuvres, et tout porte  croire qu'il n'aura
pas t publi.

Quoi qu'il en soit, rasme aura eu la gloire d'tre peint par les deux
plus grands artistes allemands de son sicle: Albert Durer et Hans
Holbein. Le premier n'a reprsent qu'une fois sa physionomie, tandis
que le peintre de Ble l'a souvent reproduite. Holbein devait  rasme
ces nombreux tmoignages de sa reconnaissance, car ce fut rasme qui, en
1526, lui ayant fait faire son portrait, l'engagea  se rendre en
Angleterre et  se prsenter, avec ce portrait et une lettre de
recommandation, au chancelier Thomas Morus[455]. Nous n'avons pas trouv
cette lettre dans la correspondance imprime d'rasme, qui contient
cependant plus de _treize cents lettres_ de cet infatigable crivain. On
peut supposer qu'elle devait tre conue dans le mme sens que celle
qu'rasme avait donne  Holbein pour le savant Pierre gidius
d'Anvers:--Celui qui vous remettra cette lettre est celui qui m'a
peint. Je ne vous ennuierai point d'une longue recommandation, puisque
c'est un artiste remarquable. S'il dsire voir Quentin (Matzis), vous
pourrez lui indiquer sa maison. Ici ( Ble) les arts meurent de froid
(_frigent_); il se rend en Angleterre pour ramasser quelques angelots
(monnaie d'or anglaise de ce temps)[456].--On sait que, parvenu 
Londres, Holbein fut accueilli par Thomas Morus, grce au portrait et 
la lettre d'rasme, son ami, avec le plus grand empressement: log dans
le palais du chancelier, il y passa prs de deux annes, occup 
l'orner des peintures les plus remarquables. Il n'oublia pas de faire
plusieurs rptitions du portrait de son protecteur de Ble. rasme y
est ordinairement reprsent  mi-corps, la tte couverte d'une sorte de
bonnet de velours, et vtu d'une robe de professeur, les mains places
l'une dans l'autre,  moiti caches par la bordure. La figure de
l'auteur de l'loge de la Folie, anguleuse et maigre comme celle de
Voltaire, est vue de trois quarts; ses yeux expriment la finesse, la
vivacit, l'intelligence, et toute sa physionomie respire le calme et la
douceur.

Presque tous les portraits d'rasme par Holbein sont rests en
Angleterre; on peut les y admirer aujourd'hui, soit dans les palais de
la reine, soit dans les principales collections particulires. Mais nous
ignorons ce qu'est devenu le portrait d'rasme peint et grav par
Durer.--L'illustre crivain de Rotterdam, mritait bien d'exercer le
pinceau des deux principaux matres de l'cole allemande. Indpendamment
de sa science presque universelle, de son rudition profonde, qui
n'avait pas touff son imagination, de l'esprit qu'il dploya dans
son _Encomium Mori_, en osant railler publiquement les passions, les
vices et les folies des hommes de toutes les conditions, sans excepter
les rois et les papes, son caractre n'tait pas moins recommandable que
son talent. Il voulut rester modr dans un temps de luttes violentes,
s'exposant aux calomnies de tous les partis, pour demeurer fidle aux
grands principes de la tolrance et de la charit chrtienne. Il donna
l'exemple du dsintressement et de l'indpendance, bien qu'il ft
sollicit par les plus puissants princes de l'Europe de mettre sa plume
au service de leur cause.--Je ferais facilement ma fortune auprs des
princes, crivait-il de Ble en 1518[457]  Pirckheimer; mais pour moi
la libert est la chose la plus prcieuse qu'il y ait au monde: tout ce
qui s'achte  ses dpens m'a toujours paru achet trop cher.




CHAPITRE XXXVII

     Missions que remplit Pirckheimer dans l'intrt de sa patrie.--Sa
     retraite dfinitive des affaires publiques.--_Le char triomphal de
     l'empereur Maximilien_, dessin et grav par Durer, et dcrit par
     Pirckheimer.--Agitation de l'Allemagne, chagrins de Bilibalde.

1512--1527


Pirckheimer, jouissant d'une immense fortune et souvent atteint de la
goutte, parat avoir fait assez peu de cas des succs de l'ambition
satisfaite. Aprs la mort de sa femme, ses amis l'avaient pouss de
nouveau, pour le distraire,  rentrer au snat de Nuremberg. Il y fut
charg de plusieurs missions importantes. En 1512, envoy  Cologne pour
rclamer de l'empereur le rtablissement et le maintien des privilges
de sa patrie, il fut assez heureux pour russir  faire agrer sa
requte. Dans la suite, il reprsenta plusieurs fois la ville de
Nuremberg aux dites allemandes et dans d'autres assembles, et s'y fit
constamment remarquer par son loquence et sa fermet[458]. Ces succs
excitrent de nouveau contre lui l'envie et le ressentiment de ses
anciens ennemis. Bilibalde, dgot de la politique, rsolut de se
retirer dfinitivement des fonctions publiques. Indpendamment des
calomnies auxquelles il se voyait expos, il avait une autre raison,
malheureusement trop relle, pour dsirer le repos. La goutte, 
laquelle il tait sujet depuis sa jeunesse, lui laissait peu de moments
sans douleurs. Il demanda donc au snat de le dispenser de prendre part
plus longtemps au gouvernement de sa patrie. Mais cette assemble refusa
de faire droit  ce dsir. Elle connaissait le zle, l'intgrit de
Pirckheimer; elle n'ignorait pas que son caractre et son talent taient
fort apprcis  la cour impriale, et que son influence tait puissante
auprs de Charles-Quint, successeur de Maximilien. Le snat rpondit
donc qu'il ne pouvait consentir  ce que Bilibalde privt sa ville
natale de son savoir, de sa longue exprience des affaires et de son
crdit: seulement, il fut dcid qu'en considration de ses infirmits,
il serait dispens d'aller en mission. Pirckheimer se soumit  cette
dcision, et continua, un peu malgr lui,  prendre part aux
dlibrations du conseil nurembergeois. Mais, dans l'emploi de son
temps, la politique n'occupa plus qu'une petite place: l'art et l'tude
des lettres absorbrent presque tous ses moments. Sa maison devint le
rendez-vous des savants, et, selon l'expression de son biographe, elle
tait considre comme l'asile des rudits: _Hospitium, seu diversorium
eruditorum_; les affreuses douleurs dont il souffrait ne l'empchaient
pas de se livrer  ses tudes favorites[459]. Il entretenait galement
un commerce fort actif de lettres avec les amis qu'il avait,
non-seulement en Allemagne, mais en Italie, en Espagne, en Suisse et
dans les Pays-Bas.

C'est  cette poque, que, de concert avec Albert Durer, il composa _le
char triomphal de l'empereur Maximilien_, emblme allgorique des vertus
et du gouvernement de ce prince, et dont les gravures passent pour des
chefs-d'oeuvre. Ce char ne consiste qu'en huit morceaux joints en
largeur; ils ont t gravs sur bois. On a souvent confondu cet ouvrage
avec _l'arc triomphal_ du mme empereur, grand in-folio grav sur bois
galement, sous la direction de Durer; mais l'excution du _char_ est
beaucoup mieux russie, et sa composition n'est pas moins remarquable.
Pirckheimer en fit une lgante description en latin, et la ddia, en
son nom et au nom d'Albert,  l'empereur Maximilien, qui le remercia et
le flicita dans une lettre latine, crite d'Inspruck le 29 mars
1518[460].

Ce prince aimait les arts, et se dlassait des plus importantes affaires
d'tat en cultivant la gravure sur bois: on lui a mme attribu celles
qui accompagnent le Theuerdank[461]. Il tait donc fort capable
d'apprcier le gnie de Durer; mais il est probable que, dans cette
circonstance, il fut surtout flatt de voir son nom lou comme le modle
de toutes les vertus ncessaires  un grand prince. La composition de
Durer est conue dans un style qui rappelle les errements de l'ancien
art germanique. Cependant, elle prsente, dans quelques-unes de ses
parties, des rminiscences des bas-reliefs de la colonne Trajane, ou des
arcs de Titus et de Constantin,  Rome. L'ensemble de cette oeuvre rvle
une perfection  laquelle la gravure sur bois n'est pas encore revenue,
et le dessin du matre s'y montre vritablement suprieur[462].

La part que Bilibalde prit  cet ouvrage, dont il fournit le sujet 
Durer, fit diversion  ses douleurs physiques et  ses inquitudes
d'homme d'tat. L'agitation religieuse redoublait en Allemagne, et elle
s'tendait mme aux pays limitrophes. La ville de Nuremberg, comme celle
de Ble, tait trouble par les doctrines nouvelles de Luther et de ses
adhrents ou imitateurs. Au milieu des discussions religieuses, qui
allaient bientt dgnrer en de sanglants combats, les partisans de la
modration et de la tolrance, tels qu'rasme et Pirckheimer, se
trouvaient exposs aux rcriminations et aux calomnies des deux partis.
rasme lui crivait de Ble le 19 octobre 1527[463]: _Perit concordia,
charitas, fides, disciplina, mores, civilitas: quid superest?_ La
concorde, la charit, la foi, la discipline, les moeurs, la civilit
prit: que reste-t-il? Pirckheimer ne se plaignait pas moins amrement.
_Vide, mi Erasme, quid iniquitas non audeat, prcipu illorum hominum
qui populi devorant peccata, coelique claudendi et reserandi se jus
habere existimant._ Vois, mon cher rasme, ce qu'ose l'iniquit,
principalement de ces hommes qui dvorent les pchs du peuple, et
prtendent avoir seuls le droit d'ouvrir et de fermer les portes du
paradis[464].

Comme il arrive presque toujours aux poques de querelles religieuses,
la diversit des opinions pntra dans les familles, et celle de
Pirckheimer, jusqu'alors parfaitement unie, fut bientt trouble.
Bilibalde avait deux soeurs, l'une, nomme _Charitas_, tait abbesse du
couvent de Sainte-Claire de Nuremberg, dans lequel l'autre vivait simple
religieuse, avec une des filles de son frre. Agit par les doctrines
des rformateurs, le couvent n'tait plus la maison de l'obissance et
de la prire. Bilibalde avait fait l'ducation de ses soeurs, il leur
avait appris le latin, qu'elles crivaient fort correctement et mme
avec lgance, et il entretenait avec elles une correspondance qui a t
publie dans ses oeuvres[465]. Les lettres de Charitas donnent une haute
ide de son instruction, et montrent qu'elle avait un got trs-vif pour
les ouvrages de l'antiquit grecque ou latine, particulirement pour les
traits de Plutarque, que son frre traduisait en latin pour elle.
Nanmoins, tout en lisant les auteurs profanes, elle restait
scrupuleusement soumise  la rgle de son ordre. Bilibalde aimait
tendrement ses soeurs; il voulut tenter de ramener la paix dans leur
communaut, et plus encore dans leur conscience. Il leur dputa donc son
ami, Philippe Mlanchthon, dont la modration, la douceur, la charit
taient apprcies des sectes les plus violentes et les plus opposes.
Nous ignorons le rsultat de cette confrence. Ce qui parat certain,
c'est qu'en voulant garder un milieu entre des doctrines, ou plutt des
passions irrconciliables, Pirckheimer se vit expos aux attaques des
fanatiques de toutes les opinions. Loin de rpondre, il n'opposa que le
silence et la rsignation aux invectives de ses ennemis, et s'loigna de
plus en plus des affaires publiques.




CHAPITRE XXXVIII

     Mort d'Albert Durer, regrets de Pirckheimer, sentiments
     d'rasme.--pitaphe de Durer.--Dernires annes de
     Bilibalde.--Gravure faisant allusion  ses chagrins.--Mort de
     Pirckheimer.

1528--1530


Au milieu de ces chagrins, Pirckheimer prouva bientt une douleur
beaucoup plus vive par la mort de son cher Durer; il le perdit 
Nuremberg, le 6 avril 1528, dans toute la force de son gnie, et alors
qu'il tait parvenu  l'apoge de sa gloire. Il s'empressa de faire part
de ce triste vnement  leurs amis communs, et voici ce qu'il crivait
 Udalric ou Ulrich Hutten[466]: Bien que, mon cher Udalric, une longue
vie soit au nombre des plus chers dsirs des hommes, je pense nanmoins
qu'on ne peut rien imaginer de plus intolrable qu'une existence qui se
prolonge longtemps. J'en fais moi-mme la triste exprience tous les
jours: car, pour ne rien dire des maux qu'amne la vieillesse, et du
cortge oblig de tant de maladies qu'elle trane avec elle, que peut-il
arriver de plus triste  un homme, que d'avoir  dplorer chaque jour,
non-seulement la perte de ses enfants et de ses proches, mais encore
celle de ses amis les plus chers? Quoique j'aie t dj bien souvent
prouv par la mort invitable d'un grand nombre des miens, je crois
cependant n'avoir jamais ressenti jusqu' ce jour une douleur aussi vive
que celle que m'a cause la perte subite de notre excellent ami Albert
Durer. Et ce n'est point  tort, puisque, de tous les hommes qui ne
m'taient point attachs par les liens du sang, il n'en est aucun que
j'aie plus aim, ni que j'aie autant estim,  cause de ses innombrables
vertus et de sa probit. Aussi, mon cher Udalric, n'ignorant pas que tu
partages cette douleur avec moi, je n'ai pas craint de me laisser aller,
en ta prsence,  toute l'effusion de mes regrets, afin que nous
puissions ensemble payer  cet ami si cher le juste tribut de nos
larmes. Il est mort, notre Albert, mon trs-cher Udalric; dplorons,
hlas! l'ordre inexorable de la destine, la misrable condition des
hommes, et l'insensible duret de la mort. Un tel homme, si suprieur,
nous est enlev, alors que tant d'autres, inutiles et sans aucune
valeur, jouissent constamment d'une heureuse chance, et prolongent leur
vie au del des limites assignes  la plupart des hommes...

Nous n'avons pas la rponse de Hutten, mais nous trouvons celle
d'rasme, date de Ble, le 24 avril 1528[467]; elle est laconique et
sche, et l'expression de ses regrets, confondue au milieu d'une foule
de nouvelles qui semblent l'intresser davantage, est formule  l'aide
d'un lieu commun, digne plutt d'un sophiste grec que d'un philosophe
chrtien. _Quid attinet_, dit-il, _Dureri mortem deplorare, quum simus
mortales omnes? Epitaphium illi paratum est in libello meo_.  quoi
sert de dplorer la mort de Durer, puisque nous sommes tous mortels? Je
lui ai prpar une pitaphe dans mon petit livre. (Celui dont nous
avons parl plus haut, et qu'rasme devait composer pour faire l'loge
d'Albert).--Voil tout ce qu'rasme trouve  dire sur la mort d'un
artiste qu'il comparait  Apelles.

Pirckheimer se montra beaucoup plus sensible  la mort de son ami; il
lui fit riger,  ses frais, un tombeau dans le cimetire Saint-Jean, de
Nuremberg, et, sur une table d'airain fixe  ce monument, il fit graver
l'pitaphe suivante[468]:

    Me (Memori) Alb. Dur.
    Quidquid Alberti Dureri mortale fuit,
    Sub hoc conditur tumulo.
    Emigravit VIII idus aprilis, MDXXVIII.

Plus tard, il dplora sa perte dans une lgie en distiques latins, et,
peu satisfait de la promesse d'rasme, il lui composa dans la mme
langue, et en vers, trois pitaphes[469]. L'lgie peint bien les
sentiments les plus intimes de son me et sa profonde douleur:

Toi qui m'tais si attach depuis tant d'annes, Albert, la plus grande
part de mon me, dont la conversation m'tait si agrable, et dans le
sein duquel je pouvais verser en sret mes plus secrtes penses,
pourquoi abandonnes-tu si vite ton malheureux ami, et te htes-tu de
t'loigner pour ne jamais revenir? Il ne m'a pas t permis de soulever
ta tte, de toucher ta main, ni de t'adresser mes tristes et derniers
adieux; car,  peine la maladie t'avait-elle oblig  te mettre au lit,
que la mort, accourant, s'est empare de ta personne. Hlas!
esprances vaines! Combien notre esprit est impuissant  prvoir les
maux qui nous menacent et qui tombent sur nous  l'improviste! La
Fortune, prodigue  ton gard, t'avait tout donn, comme tu le mritais:
l'intelligence, la beaut, l bonne foi unie  la probit. La mort s'est
hte de tout te ravir. Toutefois, la cruelle n'a pu t'enlever ta
renomme; car le gnie de Durer et son illustre nom brilleront tant que
les astres claireront cette plante.  toi, l'honneur et l'une des
gloires les plus pures de notre nation, va, monte au ciel sous la
conduite du Christ. L, tu jouiras  toujours de la rcompense due  ton
mrite; tandis que nous, ici-bas, nous errons  l'ombre de la mort,
prts  tre engloutis, sur notre barque fragile, dans l'ocan des ges.
Enfin, lorsque Christ voudra bien nous accorder cette grce, nous
pntrerons aprs toi dans le mme chemin. En attendant, versons sur le
sort de notre ami des larmes amres, la plus douce consolation des
affligs. Joignons-y des prires pour apaiser le Tout-Puissant, s'il
daigne accueillir nos voeux. Et pour que rien ne manque au tombeau
d'Albert, rpandons-y des fleurs, des narcisses, des violettes, des lis,
des guirlandes de roses,--Dors, ami, du sommeil des bienheureux, car
l'homme de bien ne meurt pas, il repose dans le sein du Christ.

La mort de l'artiste minent avec lequel il passait la plus grande
partie de sa vie dans une douce intimit, et le renouvellement des
attaques et des calomnies auxquelles il se voyait depuis longtemps
expos, rpandirent sur les dernires annes de Pirckheimer un voile de
sombre tristesse. S'il ddaigna de rpondre par des discours ou des
crits aux attaques de ses envieux et de ses ennemis, il voulut
nanmoins laisser  la postrit un tmoignage irrcusable de leur
acharnement et de sa rsignation. Vers la fin de 1528, faisant un effort
sur lui-mme, et luttant contre la cruelle maladie qui l'accablait, il
composa le sujet d'un emblme, ou allgorie, faisant allusion  sa vie
et aux traverses auxquelles elle avait t expose. Une colonne, d'ordre
composite, surmonte d'une corbeille de fruits et de fleurs, soutient
par deux liens, comme on suspend un cadre, un tableau de forme carre,
dcor d'ornements, sculpts dans le sens de sa hauteur. Dans le champ
de ce tableau, arrondi par une guirlande de feuilles de myrthe, on voit
une enclume, sur la base de laquelle est reprsent un bouleau, antique
emblme de la maison Pirckheimer. Sous l'enclume, une femme gt tendue,
soutenant sa tte avec sa main droite, et endurant avec calme, sans
aucun signe d'impatience ou de douleur, les coups violents et rpts
qui sont frapps sur l'enclume pesant sur son corps. Son nom, crit 
ct, indique, alors mme que son attitude ne le ferait pas reconnatre,
que cette femme est la _Tolrance_.  l'un des cts de l'enclume, une
autre femme se tient debout: c'est l'_Envie_, qui saisit et enserre
dans des tenailles un coeur d'homme, qu'elle place et tient au milieu des
flammes qui brlent sur l'enclume. En face, une troisime femme, la
_Tribulation_, tenant  deux mains un triple marteau, frappe, de toute
la force de ses bras, sur le coeur que l'_Envie_ prsente  ses coups
redoubls. Entre ces deux femmes, qu'on prendrait pour des Furies, est
place une quatrime femme, portant sur son visage l'expression de la
rsignation et de la srnit; les yeux tourns vers le ciel, comme pour
y puiser sa force et sa consolation, elle lve galement la main
droite: c'est l'_Esprance_.  sa prire, on voit descendre d'en haut
comme une rose cleste, qui, tombant goutte  goutte, vient rafrachir,
au milieu des flammes, le pauvre coeur tenaill par l'_Envie_ et frapp
par la _Tribulation_. Au bas du ft de la colonne, et appuys sur sa
base, deux petits gnies ails, tenant  la main une trompette
recourbe, compltent cette composition, qui se distingue par une grande
originalit[470]. Bilibalde, ajoute son biographe Rittershusius[471],
voulut sans doute dmontrer par cette allgorie quelle tait sa
tolrance et sa rsignation, ayant mis son unique espoir en Dieu, duquel
seul il attendait son secours et sa dlivrance, disant avec David:
_Auxilium meum a Domino, gui fecit coelum et terram._ Mon secours est
dans le Seigneur, qui a fait le ciel et la terre.

Pirckheimer fit graver sur cuivre cet emblme, par un artiste habile,
probablement par un des meilleurs lves de son ami Durer; il en fit
tirer un grand nombre d'preuves, et les plaa, comme ses armoiries, au
frontispice de ses livres. Le comte d'Arundel retrouva cette gravure,
comme un certificat de proprit, lorsque, cent ans plus tard, il acheta
en partie la bibliothque du snateur de Nuremberg[472].

Si la composition de cette allgorie est remarquable au point de vue
religieux et philosophique, son excution, comme oeuvre d'art, n'est pas
moins curieuse  tudier. Sans prsenter la sret de traits, la
fermet, la nettet, la dlicatesse de dessin d'Albert Durer, elle a t
videmment inspire par sa manire. Sous le rapport de l'idal, la
figure de l'_Esprance_ laisse beaucoup  dsirer; mais l'_Envie_ est
d'un style plus pur, tandis que l'expression de la _Tolrance_ est bien
dans son rle de patience et de rsignation. Nous regrettons de ne pas
connatre le nom de l'artiste qui a grav cette composition: son talent
n'tait certainement pas indigne du grand matre qui lui avait enseign
l'art de manier le burin. Cette invention de Bilibalde et le soin qu'il
prit  en surveiller l'excution prouvent qu'il aimait la gravure, cet
art dans lequel Durer s'est montr si suprieur et si fcond.

Nous trouvons dans l'oeuvre sur bois de Durer[473] une composition qui
parat avoir t excute pour tre place sur les livres de
Bilibalde.--On y voit les armes de Pirckheimer,  droite le bouleau, 
gauche un cusson reprsentant une Syrne couronne, tenant dans chacune
de ses mains ses deux queues de poisson; le tout soutenu par deux
Gnies, au milieu desquels est un buste en manire de Terme, avec un
trident au-dessus de la tte; dans le haut, l'inscription suivante:

     Sibi et amicis Liber Bilibaldi Pirckheimer.

On remarque dans le mme oeuvre une autre composition d'Albert dont
l'entourage seul est termin, tandis que le milieu est rest blanc. Cet
espace tait probablement destin  une gravure emblmatique des
armoiries des Pirckheimer; car, en bas, des Gnies soutiennent l'cusson
sur lequel est le bouleau, tandis que des colonnes, des ornements, un
Satyre et une cigogne entourent le cadre rest en blanc.

On doit croire, d'aprs l'intimit qui rgnait entre l'artiste et
Bilibalde, que ce dernier possdait l'oeuvre des estampes du matre et
de ses lves, et qu'il devait avoir galement quelques-unes de ses
peintures; mais son biographe ne nous apprend absolument rien  ce
sujet.

Une anne  peine aprs avoir compos et fait graver son emblme,
Bilibalde succomba sous les treintes de la cruelle maladie dont il
souffrait depuis longtemps. Il mourut le 21 dcembre 1530, et son corps
fut dpos dans le cimetire Saint-Jean de Nuremberg,  ct de son cher
Durer. On lisait sur son tombeau l'inscription suivante, grave sur une
table d'airain scelle sur la pierre spulcrale:


     Bilibaldo Pirckheimero patritio
     Ac senatori Nurimberg. Divorum
  Maximil. et Caroli V, Augg. Consiliario,
     Viro utique in prclaris rebus
       Obeundis prudentiss. Grce
        Juxta ac latin Doctiss.
  Cognati tanquam stirpis Pirckeimeri
      Ultimo, Dolenter hoc s. p.
   Vixit ann. LX.D.XVI. Obiit Die
  XXII Mens. Decemb. an christian
          Salutis MDXXX.
    Virtus interire nescit[474].


La mort de Pirckheimer excita de vifs regrets parmi les savants: rasme,
dans une lettre au duc Georges de Saxe, crite de Fribourg en mai
1531[475], fait un pompeux loge du snateur de Nuremberg, et rappelle
les services qu'il rendit aux lettres, en publiant, pour la premire
fois, ainsi que nous l'avons rapport, un grand nombre d'auteurs grecs
et latins. Mais encore que son pitaphe ait raison de dire que la vertu
ne prit pas avec la mort, qui se rappellerait aujourd'hui le nom du
dernier des Pirckheimer, si l'art de Durer, son ami, ne s'tait charg
de le faire revivre?




JEAN WINCKELMANN

1717--1768




CHAPITRE XXXIX

     Naissance de Winckelmann.--Pauvret de ses parents.--Ses tudes 
     Steindall.--Le recteur Toppert.--Voyage  Berlin et retour 
     Steindall.--Il devient prcepteur.--Il veut se rendre en
     France.--Il est admis co-recteur  Seehausen.

1717--1748


Winckelmann est un exemple frappant de ce que peut le travail opinitre
mis au service d'une ide persvrante. Sorti des rangs les plus obscurs
de la socit, pauvre, sans protecteurs, ne pouvant compter que sur
lui-mme, il sut trouver dans la force de son caractre les ressources
qui lui manquaient et surmonter tous les obstacles. Soutenu par l'tude,
il traversa, sans se laisser abattre, les plus belles annes de sa
jeunesse dans une condition infrieure et tout  fait indigne de son
gnie. Il fut rcompens de tant d'efforts dans son ge mr, et les
douze dernires annes de son existence s'coulrent au milieu des
jouissances les plus pures que lui procurrent l'amour du beau et
l'admiration la mieux sentie des oeuvres de la statuaire antique. Cette
dernire partie de sa vie passe  Rome fut si bien remplie, qu'il a pu
dire dans une lettre  un de ses amis: Je crois tre du petit nombre
des personnes qui sont parfaitement satisfaites, et  qui il ne reste
rien  dsirer: qu'on trouve un autre homme qui puisse dire cela avec
vrit[476]!

Winckelmann naquit, le 9 dcembre 1717[477],  Steindall, petite ville
de la vieille marche de Brandebourg. Il y fut baptis le 12 du mme
mois, et reut, ainsi qu'on a pu le constater par son acte de baptme
retrouv dans ses papiers aprs sa mort, les prnoms de _Jean-Joachim_.
Mais, dans la suite, il supprima ce dernier prnom, soit, comme on l'a
dit, qu'il le trouvt peu harmonieux, soit qu'un seul lui part
suffisant[478].

Il tait fils d'un cordonnier que sa pauvret condamnait  un travail
sans relche pour vivre et pour soutenir sa famille. En attendant que
son enfant ft en ge de l'aider, le pre l'envoya suivre les leons de
l'cole primaire de Steindall, s'imposant les plus grands sacrifices,
dans l'esprance qu'il parviendrait peut-tre plus tard  obtenir la
place de diacre ou de pasteur d'une petite cure dans les environs.
L'enfant fit des progrs rapides sous la direction du recteur de
Steindall, nomm Toppert. Mais l'ge et les infirmits ayant oblig son
pre  cesser tout travail, pour entrer dans une maison de charit o il
devait passer le reste de ses jours, le jeune colier se trouva
compltement isol, sans aucune ressource,  un ge qui ne lui
permettait pas encore de gagner sa vie. La Providence, en le soumettant
 cette rude preuve, ne l'abandonna point: elle toucha le coeur du
recteur Toppert, et lui inspira la pense de prendre soin de son lve.
Frapp des dispositions de l'enfant, de sa facilit pour apprendre et
retenir, de sa supriorit sur ses condisciples et de la douceur de son
caractre, le recteur se chargea de pourvoir  son ducation. Il lui
accorda une des places de choristes de la cure, et l'autorisa, quoique
bien jeune,  donner des leons ou rptitions de lecture  ses petits
camarades et  en percevoir la rtribution. Avec ces ressources si
minimes et si prcaires, le sous-matre de douze ans pouvait vivre tant
bien que mal, en continuant ses tudes, et il trouvait moyen de mettre
de ct quelques petites conomies pour adoucir le sort de son
malheureux pre.

Bientt, par un retour commun aux choses d'ici-bas, le recteur eut
besoin des services de son lve: Toppert devint aveugle, et il
n'hsita pas  faire appel aux sentiments gnreux de Winckelmann, le
priant de lui servir de guide et d'appui. L'lve s'empressa d'aller
au-devant du dsir de son bienfaiteur, et il fut bientt admis dans la
maison du recteur comme un ami et presque comme un fils.

Toppert aimait les lettres et possdait une bibliothque assez bien
garnie de livres classiques, parmi lesquels on voyait de bonnes ditions
des principaux auteurs grecs et latins. Ne pouvant plus parcourir leurs
ouvrages avec ses propres yeux, le recteur empruntait ceux de
Winckelmann, auquel il faisait faire de frquentes lectures,  haute
voix, des potes, des historiens, des orateurs et des philosophes de
l'antiquit. Ces lectures, accompagnes des remarques du matre,
formaient le got de l'lve, et le prparaient  pousser plus avant
l'tude et l'analyse des langues grecque et latine.

Ds cette poque, Winckelmann rvlait son got d'antiquaire: on raconte
qu' ses heures de loisir, ses rcrations consistaient  explorer les
collines sablonneuses de Steindall, pour y chercher des vases antiques
d'origine romaine. On dit mme qu'on peut voir encore aujourd'hui,  la
bibliothque de Seehausen, deux urnes qu'il aurait trouves dans une de
ces fouilles.

En 1733,  l'ge de seize ans, il obtint de son bienfaiteur la
permission d'aller  Berlin, pour commencer, ce qu'on appelle en
Allemagne, les cours acadmiques. Adress, avec une lettre de
recommandation du bon Toppert, au recteur d'un tablissement
d'instruction appel le gymnase de Kolln, il y fut admis comme
sous-matre ou surveillant, fonctions correspondantes  celles, si
dcries par les coliers, de matre d'tude dans nos collges. Il
sortit bientt de ce gymnase pour entrer dans un autre nomm Baaken, o
le recteur lui offrit la table et le logement, ce qui lui permettait de
faire passer quelques secours  son pre.

Il y avait alors  Berlin, et peut-tre cet usage s'y est-il conserv,
des associations d'tudiants nommes _choeurs_, qui, aprs les heures des
classes, se rpandaient par bandes dans la ville, en chantant aux
portes, dans les rues, sur les places et au milieu des promenades, des
morceaux d'opras ou de musique d'glise. Aprs l'excution, ils
faisaient une collecte parmi les auditeurs, comme nos chanteurs des
rues. On raconte que notre savant, en herbe, le futur prsident des
antiquits  Rome, prit part  ces concerts en plein vent, et trouva,
dans leurs recettes provenant de la gnrosit du public, un soulagement
 sa gne, bien voisine de la misre.

Aprs un sjour d'une anne  Berlin, Winckelmann fut rappel 
Steindall par Toppert, qui lui fit donner la place de chef des
choristes, emploi qui consistait  diriger une bande de jeunes chanteurs
donnant des concerts dans les lieux publics. Quatre annes se passrent
ainsi, sans qu'aucun changement de quelque importance vnt amliorer la
position du jeune homme.

Mais si la fortune chappait constamment  ses efforts, il trouvait une
ample compensation dans les trsors de science et d'rudition qu'il
commenait  entasser dans son esprit et dans sa prodigieuse mmoire. Il
avait puis, par ses continuelles lectures, tous les livres appartenant
aux bibliothques de la petite ville de Steindall. Press par le dsir
d'augmenter ses connaissances, dsir qui ne l'abandonna jamais, il
rsolut de se rendre  l'universit de Halle, l'une des premires de
l'Allemagne, afin d'y complter ses tudes, et aussi dans l'espoir d'y
trouver une occupation moins prcaire et plus lucrative que celle qu'il
remplissait  Steindall. Mais, aprs deux annes d'un travail assidu, il
se trouva du de cet espoir. Ses amis s'efforcrent vainement de lui
procurer un emploi; et sa position tait devenue tellement malheureuse,
pendant son sjour  Halle, qu'il fut rduit souvent  ne vivre que de
pain et d'eau, et encore le pain lui tait-il fourni par ses camarades.
Cependant, cette cruelle situation ne l'empcha pas d'aller visiter,
pour la premire fois, la ville de Dresde et son muse, et de conserver,
de la vue des chefs-d'oeuvre qu'il y admira, une impression ineffaable.

Il fallait vivre, et Winckelmann, perdant l'esprance d'tre admis comme
professeur dans un tablissement public, s'estima heureux d'tre
accueilli comme prcepteur chez un magistrat du pays d'Halberstadt: il y
passa quelque temps; mais cet emploi allait mal  l'esprit
d'indpendance et  l'imagination exalte, quoique couverte sous une
apparence de froideur, de notre jeune rudit. En tudiant les auteurs
grecs et latins, il se transportait avec eux par la pense dans les pays
qu'ils dcrivent, et son plus vif dsir tait de suivre leurs relations
sur les lieux mmes o se sont passs les faits qu'ils racontent. C'est
ainsi que la lecture approfondie des commentaires de Csar lui inspira
une telle envie de se rendre en France, que, sans argent, sans aucune
lettre de recommandation et, qui plus est, sans savoir un mot de
franais, il se dirigea, dans le cours de 1741, vers les frontires de
ce pays. Mais la guerre, qui venait d'clater, l'empcha de mettre son
projet  excution; il revint donc sur ses pas,  son grand regret, et
se trouva trop heureux d'tre admis de nouveau comme prcepteur, d'abord
chez un capitaine de cavalerie en garnison  Osterbourg, ensuite chez le
grand bailli,  Heimersleben. C'est dans cette dernire maison qu'il fit
la connaissance du co-recteur de Seehausen. Ce fonctionnaire, nomm
Buysen, ayant apprci l'instruction aussi varie que solide du jeune
prcepteur, le prit en amiti, et en quittant son co-rectorat de
Seehausen pour un poste plus avantageux, il l'y fit admettre  sa place.

Winckelmann faisait son entre dans la carrire publique de
l'enseignement par un emploi bien modeste et fort au-dessous de son
mrite. Son devoir consistait  donner aux enfants les premires leons
des langues grecque et latine, et  leur enseigner les principes de la
religion luthrienne. Une trop grande instruction nuit quelquefois 
l'enseignement lmentaire, et il est rare qu'un professeur qui possde
une vaste rudition et qui voit les choses de haut, sache assujettir son
esprit  montrer les premiers lments de la grammaire, et  corriger
les rgles du _liber Petri_ ou du _que retranch_[479].

Dans les commencements, Winckelmann ne russit donc que mdiocrement 
satisfaire ses lves et surtout leurs parents. Mais sincrement rsolu
 remplir ses fonctions en conscience, il fit bientt deux parts de son
temps. Dans la journe, c'est--dire depuis six heures du matin jusqu'
neuf du soir, tout entier  ses devoirs de co-recteur et arm d'une
patience inaltrable, il expliquait  ses jeunes lves les lments du
latin et du grec, corrigeait leurs compositions et savait exciter leurs
progrs, en encourageant leur mulation pour le travail. La fin de la
classe venue, Winckelmann sans prendre la moindre rcration, consacrait
la plus grande partie de la nuit  l'avancement de sa propre
instruction.--Il reprenait ses lectures favorites, mditait, crivait,
faisait des extraits;  minuit il s'endormait; rveill  quatre heures,
il rallumait sa lampe et se remettait au travail jusqu' six heures,
instant auquel il retournait prs de ses disciples. Dcid quelquefois 
abrger encore le temps de son sommeil, il ne fermait les yeux qu'aprs
s'tre attach au pied une sonnette dont le moindre mouvement
l'veillait[480]. Comme son dsir de voyager ne l'avait pas abandonn,
il apprit  fond, pendant ses longues veilles, les langues italienne,
franaise et anglaise, qu'il avait commenc  tudier prcdemment.

Tel fut l'emploi du temps de Winckelmann pendant les cinq annes et
demie[481] qu'il passa dans le co-rectorat de Seehausen. Quels trsors
d'rudition et de linguistique ne dut-il pas amasser dans ces tudes
opinitres et sans relche, et o trouver alors en Europe un autre
savant aussi entirement absorb par le travail?--Nanmoins, sur la fin
de son sjour  Seehausen, le dcouragement commenait  s'emparer de
cette me si forte et si dsintresse. Se trouvant toujours aux prises
avec la gne, malgr ses efforts pour amliorer sa position,
n'entrevoyant dans l'avenir aucun avancement, aucune indpendance,
dgot de rpter tous les jours les mmes leons  des enfants
presqu'en bas ge, il rsolut de chercher  sortir d'une situation  la
fois prcaire et dcourageante.




CHAPITRE XL

     Le comte de Bunau et son Histoire de l'Empire.--Winckelmann demande
      tre attach  son service.--Il est admis  travailler dans sa
     bibliothque  Nthenitz.--Son collaborateur Franken.--Travaux 
     Nthenitz.--Voyages  Dresde.--Le nonce Archinto.--Conversion de
     Winckelmann au catholicisme.

1748--1754


La Saxe possdait alors dans le comte Henri de Bunau un grand seigneur
ami des lettres, qui, aprs avoir rempli avec distinction plusieurs
fonctions publiques trs-importantes, s'tait retir dans une de ses
terres, pour consacrer sa vie  crire l'histoire de l'empire
d'Allemagne. D'abord conseiller intime de l'empereur Charles VII, 
l'lection duquel il avait contribu, le comte, aprs la mort de ce
prince, tait rentr au service d'Auguste III, lecteur de Saxe, roi de
Pologne, qui l'avait galement admis dans ses conseils. Mais la
politique et l'ambition n'absorbaient pas tout son temps: amateur
passionn de l'tude, il vivait souvent retir dans son chteau de
Nthenitz, situ  peu de distance et au midi de Dresde. C'est l, de
1725  1743, qu'il composa l'_Histoire des Empereurs et de l'Empire
d'Allemagne, tire des meilleurs historiens et des archives, et
accompagne d'appendices destins  claircir le droit public de
l'Allemagne et la gnalogie des maisons souveraines_. Cet ouvrage,
publi en quatre parties in-4, est malheureusement incomplet, car il
ne s'tend que jusqu'au rgne de Conrad Ier (918) inclusivement. Nous
ne nous permettrons pas de juger cette vaste composition, ne l'ayant pas
lue; mais on s'accorde  faire l'loge du choix des documents qu'elle
renferme, de l'ordre et de la critique claire avec lesquels les faits
sont prsents et apprcis, et les crivains allemands ont vivement
regrett qu'elle soit reste inacheve. Pour crire et coordonner ce
grand ouvrage, l'auteur avait fait d'immenses recherches; et comme il
aimait les livres, et surtout les ditions rares et prcieuses, il avait
consacr des sommes trs-considrables  l'acquisition d'un grand nombre
de traits, crits non-seulement dans les langues anciennes, mais encore
dans tous les idiomes modernes. Il avait aussi runi une collection
d'estampes, principalement de celles qui se rapportaient  l'Allemagne,
 ses annales,  ses familles souveraines et fodales. Pour mettre et
maintenir l'ordre dans les livres comme dans les gravures, le comte de
Bunau avait tabli un bibliothcaire  Nthenitz, et il y occupait
plusieurs jeunes gens  des recherches relatives  son Histoire de
l'Empire. Indpendamment de son amour pour les lettres, le comte tait
dou d'une bienveillance naturelle, dont la renomme tait rpandue dans
toute la Saxe. On l'a surnomm le Peiresc allemand[482], et sa conduite
 l'gard de Winckelmann montre que cette comparaison avec l'illustre
conseiller au parlement d'Aix tait mrite.

Le 18 juin 1748, notre co-recteur de Seehausen, pouss  bout de
patience par ses fastidieuses fonctions, se dterminait  envoyer au
comte une sorte de supplique, crite pniblement en un franais
barbare[483], et dans laquelle il le priait de le placer dans un coin
de sa bibliothque, pour copier de rares anecdotes qui seront publies
dans l'Histoire de l'Empire.

Le comte de Bunau accueillit avec bienveillance la demande du
co-recteur; mais, avant de l'admettre, il voulut savoir quelles tudes
il avait suivies, afin de s'assurer s'il tait capable de faire
convenablement les recherches historiques dont il avait besoin.
Winckelmann, au comble de la joie, s'empressa de rpondre au comte le 10
juillet 1748, en lui donnant les explications les plus prcises sur sa
vie et sur ses tudes. Mais cette fois, il crivit en latin lgant,
sans doute pour prouver sa connaissance de cette langue.

Aprs avoir rappel ses tudes  Berlin,  Halle et mme  Ina, o il
avait voulu apprendre la mdecine et la gomtrie, il indique plus
particulirement les cours d'histoire et de droit public qu'il a
suivis depuis son sjour  Seehausen. Sous la direction d'un comte Louis
de Hanses, autrefois secrtaire de l'ambassadeur du roi de Danemark 
Paris, d'o il avait rapport une collection trs-considrable des
meilleurs historiens franais, il s'est lanc dans le champ des annales
de ce pays. Il a lu deux fois le Dictionnaire de Bayle, et a recueilli,
en le parcourant, un norme volume de mlanges. Sans ngliger les
auteurs grecs, et spcialement Sophocle, qu'il a toujours entre les
mains, il a lu avec attention les historiens modernes les mieux nots,
tels que l'_Abrg de l'Histoire de France_ du pre Daniel; l'_Abrg de
l'Histoire d'Angleterre_ de Rapin Thoyras; les _Annales_ de de Thou et
_celles_ de Grotius; le _Code diplomatique_ de Leibnitz; le _Trait de
la paix et de la guerre_ de Grotius, avec les _Commentaires_ de
Gronovius et de Barbeyrac. Il insiste particulirement sur les
recherches qu'il a faites sur l'histoire de l'Allemagne, de ses familles
princires, et de ses principaux vnements, jusqu' la paix d'Utrecht.
Il termine en disant qu'il vient d'accomplir sa trentime anne, et il
entre, sur sa personne et mme sur sa manire de se vtir, dans des
dtails qui montrent combien il craignait de ne pas tre admis chez le
comte de Bunau[484].

Le savant historien de l'Empire accueillit favorablement les
explications de Winckelmann, et il lui fit savoir qu'il l'admettait 
travailler, dans sa bibliothque, aux recherches qu'il lui indiquerait,
aussi bien qu' une partie du catalogue. Notre co-recteur, au comble de
la joie, aprs avoir justifi de son instruction, voulut galement
convaincre son protecteur de sa bonne conduite: il lui envoya donc, par
une lettre du 28 juillet 1748, trois certificats: l'un du surintendant
gnral de la province de l'ancienne marche de Brandebourg, l'autre de
l'inspecteur de Seehausen, et le troisime du conseil de cette ville.
Rien ne m'oblige, ajoutait-il,  partir d'ici, o je jouis d'un honnte
ncessaire et de la table de quelques bons amis. Mais le dsir
inexprimable de m'attacher  un ministre aussi respectable et aussi
clair que Votre Excellence, et mon ardent amour pour les sciences et
les beaux-arts l'emportent sur la considration de tous les agrments
que j'ai[485]. C'est la premire fois qu'on entend Winckelmann parler
de _son ardent amour pour les beaux-arts_. D'o lui venait ce got,
quelle circonstance en avait dvelopp le germe dans son esprit? On
l'ignore; mais on doit tre prs de la vrit en supposant que la
lecture assidue des grands potes de l'antiquit, tels qu'Homre et
Virgile, avait fait natre en lui des aspirations vers le beau, et
entretenu le dsir de contempler les monuments de l'art antique, dont
il est souvent question chez les principaux auteurs grecs et romains.

Quoi qu'il en soit, Winckelmann quitta Seehausen vers la fin d'aot
1748, et vint s'installer  Nthenitz dans les premiers jours de
septembre. Il y prit possession de son emploi, qui consistait  faire
des recherches et des extraits pour l'histoire de l'Empire, et fut
bientt en faveur auprs du comte de Bunau, fort en tat d'apprcier la
profonde rudition de ce collaborateur.

Winckelmann avait trouv  Nthenitz un savant modeste, Jean-Michel
Franken, bibliothcaire du comte, charg spcialement de dresser le
catalogue de cette immense collection; il venait de publier le
_specimen_ de ce travail[486]. Quoique, dans la suite, Winckelmann et
Franken aient chang de nombreuses lettres, dans lesquelles on trouve
toute l'effusion d'une amiti aussi tendre que sincre, ils vcurent 
Nthenitz avec assez de froideur. Franken convient[487] qu'ils ne se
connaissaient alors pas assez, et n'avaient pas su se comprendre.
Accoutum  vivre dans une solitude presque continuelle, Winckelmann
avait contract des habitudes singulires: pendant longtemps, il ne
voulut se nourrir que de lgumes et de fruits, et il fuyait la table de
Franken, qui lui avait offert de vivre en commun. Bien qu'une froide
circonspection rgnt entre eux, ils s'entretenaient tous les jours de
littrature, et vivaient ensemble, sinon dans la confiance et
l'intimit, au moins dans un change convenable d'gards et de
politesses.

Pendant six annes, du mois de septembre 1748 jusqu' la fin du mme
mois 1754, Winckelmann fut occup  Nthenitz, soit  faire des
recherches pour le comte, soit  rdiger le catalogue des ouvrages se
rapportant  l'histoire de l'Allemagne[488]. Dans les intervalles de
repos que lui laissait ce travail monotone, son imagination reprenait le
dessus, et il tudiait la collection de gravures anciennes que possdait
le comte de Bunau. Quelquefois aussi, s'chappant de Nthenitz, il se
rendait  Dresde, non-seulement pour y voir les tableaux de l'lecteur
de Saxe, roi de Pologne, mais pour y examiner attentivement les statues
antiques et les nombreuses reproductions en pltre des chefs-d'oeuvre de
Rome et de Florence. La vue de ces copies redoublait son dsir de se
rendre en Italie, afin de pouvoir y jouir de toute la beaut des
originaux.

Le nonce du saint-sige prs de la cour de Pologne et de Saxe tait
alors le prlat Archinto, d'une noble famille milanaise, prtre d'un
grand mrite, qui devint plus tard cardinal; il tait li avec le comte,
quoique ce ministre ft luthrien, et il allait quelquefois visiter sa
bibliothque  Nthenitz. Dans une de ses excursions, il y avait
rencontr Winckelmann, et facilement devin que sa vritable vocation
tait de vivre  Rome. Allant au-devant des dsirs les plus ardents de
notre antiquaire, il lui proposa de lui faciliter les moyens de se
rendre et de se fixer dans cette ville. Mais pralablement, il fallait
que Winckelmann se dcidt  abjurer le luthranisme, pour entrer dans
le sein de la religion catholique. Notre savant hsita pendant quelque
temps, et finit par s'y dterminer. Loin de nous la pense de mettre en
doute la sincrit de ses convictions nouvelles, et de vouloir scruter
au fond de sa conscience les vritables motifs de son changement de
religion. Mais, sans faire injure  sa mmoire, il est permis de croire
que le dsir de voir Rome et ses monuments ne fut pas tranger  cette
grave dtermination. La lettre qu'il crivit, le 17 septembre 1754, au
comte de Bunau, pour lui apprendre sa rsolution, loin de respirer la
foi vive d'un nophyte, renferme des explications assez singulires sur
son changement. D'abord, le soin de sa sant demande qu'il quitte pour
quelque temps le travail et les livres, et qu'il cherche  se dissiper
davantage. Ensuite, l'amiti qu'il a contracte avec une personne qu'il
ne nomme pas, non l'amiti que doivent pratiquer les chrtiens, mais
celle dont l'antiquit nous a fourni quelques exemples aussi rares
qu'ils seront immortels, l'a dtermin  son changement. D'ailleurs,
la brivet de la vie, et les bornes troites de nos connaissances, sont
deux motifs puissants pour un homme qui, comme lui, a pass sa
jeunesse dans la pauvret.... et ce serait une purilit punissable que
d'occuper, jusque dans la vieillesse, l'esprit qui nous a t donn pour
un objet plus lev  des choses qui ne peuvent servir qu' exercer
notre mmoire. Il fait donc appel au coeur plein de bont de son
protecteur, et prie le Dieu de tous les hommes, de toutes les nations
et de toutes les sectes, de faire misricorde  son matre. Il termine
en priant le comte de le juger avec sa bienveillance ordinaire. Quel
est l'homme, ajoute-t-il, qui agit toujours avec sagesse? Les dieux, dit
Homre, n'accordent aux hommes qu'une certaine portion de raison par
jour.

Telles sont les raisons que donne Winckelmann de son changement de
religion; et l'on voit qu'il est tellement pntr des maximes de
l'antiquit, qu'il ne peut s'empcher, mme dans une question de
controverse, de s'appuyer sur l'opinion que le vieil Homre prte aux
dieux de l'Olympe.

Le comte de Bunau, tout en regrettant de perdre un si prcieux
collaborateur, non-seulement ne lui adressa aucune observation, mais lui
conserva, comme par le pass, sa confiance et son amiti. Winckelmann,
de son ct, garda le plus affectueux souvenir des bonts de son premier
protecteur.




CHAPITRE XLI

     Winckelmann  Dresde.--Le peintre OEser, l'antiquaire Lippert.--M.
     de Hagedorn.--Chrtien Gotlob Heyne.--Le comte de Brhl, Auguste
     III, M. de Heinecken.--Le muse de Dresde.--Acquisitions faites en
     Italie et ailleurs.--tat des tableaux pendant un sicle, leurs
     restaurations.

1754--1755


Winckelmann quitta Nthenitz au commencement de novembre 1754, pour
venir s'tablir  Dresde. Il parat que le nonce Archinto, d'accord avec
le pre Rauch, confesseur du roi de Pologne, lui avait assur une
pension modique, et l'avait engag  passer quelque temps dans cette
ville avant de se rendre en Italie.

 Dresde, Winckelmann vint loger chez le peintre OEser, tabli dans cette
ville depuis 1739. Cet artiste, originaire de Presbourg, avait suivi
pendant sept ans les cours de peinture  l'Acadmie de Vienne, o il
remporta le prix tant encore jeune. Plus tard, il avait tudi pendant
deux annes chez Raphal Donner, clbre sculpteur viennois, pour allier
au talent de la peinture celui de bien modeler, ainsi que l'tude du
costume et de l'antique[489]. OEser jouissait  Dresde d'une grande
rputation, passait pour un homme fort instruit, et avait peint
plusieurs tableaux d'autel qui se trouvaient alors  la nouvelle
glise catholique, et qui taient estims des connaisseurs[490].

Sous la direction d'OEser, Winckelmann commena rellement ses tudes sur
l'art, tudes qu'il ne devait plus interrompre jusqu' la fin de sa vie.
Mais comme son got et ses travaux antrieurs le ramenaient constamment
vers les oeuvres de l'antiquit, il se lia galement avec un homme qui,
dans un autre genre, partageait son admiration pour les anciens: c'tait
Lippert, grand amateur d'empreintes ou reproductions de pierres graves
antiques. Issu de parents pauvres, comme Winckelmann, Lippert, aprs
avoir t oblig, pour vivre, d'exercer le mtier de vitrier, s'tait
lev,  force de travail et d'intelligence, jusqu' la connaissance
approfondie du grec et du latin; il apprit galement le dessin et la
peinture, et parvint  se faire nommer professeur de dessin des pages de
l'lecteur de Saxe, roi de Pologne. Il avait une vritable passion pour
les pierres graves, dont il possdait une assez belle collection. Mais
ses ressources ne lui permettant pas de l'augmenter au gr de ses
dsirs, il se mit  reproduire,  l'aide d'une pte blanche et
brillante, de sa composition, les empreintes des plus belles pierres
qu'il pt se procurer,  Dresde et ailleurs, par l'entremise de ses amis
et de ses protecteurs. Avant l'arrive de Winckelmann  Dresde, il
venait de publier un millier de ces empreintes, qu'il offrait aux
amateurs sous le titre de:--_Gemmarum anaglyphicarum et diaglyphicarum
ex prcipuis Europ museis selectarum Ectypa, M. ex vitro obsidiano et
massa quoedam, studio Philippi Danielis Lippert, fusa et effecta; Dresde,
1753, in-4._--Il augmenta dans la suite cette collection, et en publia
les catalogues en 1755, 1767 et 1776.--La premire publication de
Lippert ouvrait  Winckelmann un nouveau champ d'tudes: il s'empressa
de le parcourir avec la sagacit qu'il apportait  tous ses travaux.
Profitant des explications de Lippert lui-mme, il ne tarda pas 
acqurir, dans la glyptique, des connaissances prcieuses, qu'il tendit
plus tard  Florence, en rdigeant le catalogue des pierres graves du
baron de Stosch, et qui lui furent trs-utiles pour expliquer, dans son
_Histoire de l'art_, plus d'un monument de la sculpture antique.

 ct d'OEser et de Lippert, un autre personnage parat avoir exerc
alors une assez grande influence sur les ides de Winckelmann: nous
voulons parler de Chrtien Louis de Hagedorn, frre du pote allemand de
ce nom. Port par son got vers les beaux-arts, il leur donna toujours
la prfrence sur les fonctions publiques qui lui furent confres par
l'lecteur de Saxe, roi de Pologne. Bien que secrtaire de lgation dans
diffrentes cours, depuis 1737, et en dernier lieu rsident de la Saxe
prs de l'lecteur de Cologne, M. de Hagedorn passait une grande partie
de son temps  Dresde, o il s'occupait de ses recherches favorites sur
les artistes et leurs ouvrages. En 1755, il avait publi en franais
dans cette ville: _Sa lettre  un amateur de la peinture, avec les
claircissements historiques sur un cabinet_ (le sien) _et les auteurs
des tableaux qui le composent, ouvrage entreml de digressions sur la
vie de plusieurs peintres modernes._--Cet ouvrage est surtout curieux,
aujourd'hui, par les notices qu'il contient sur les artistes
contemporains de l'auteur. Il n'tait que le prlude de son ouvrage
principal, intitul: _Rflexions sur la peinture_, qu'il publia en
1762[491], et qui lui valut l'anne suivante la place de directeur des
Acadmies des Beaux-Arts de Dresde et Leipzig.--Les _Rflexions sur la
peinture_ sont coordonnes avec mthode, et elles renferment
d'excellents conseils, appuys sur l'exemple des matres. On y voit que
l'auteur connaissait  fond l'histoire de la peinture dans ses
diffrentes coles: il donne aux peintres d'histoire des prceptes qui
mritent d'tre mdits. Mais son got particulier pour le paysage
perce dans tout le cours de l'ouvrage, et ce genre y est trait avec
prdilection.  l'article des _tableaux de conversation_, il ouvre une
nouvelle carrire aux spculations de l'observateur et aux conceptions
du peintre; il tche d'lever ce genre  un plus haut degr de
perfection[492].

_Les Rflexions sur la peinture_ de M. de Hagedorn exercrent longtemps,
en Allemagne, une grande influence sur l'esthtique de l'art. Bien
qu'elles n'eussent pas encore t publies lorsque Winckelmann vint 
Dresde se lier avec leur auteur, il suffit de parcourir plusieurs
chapitres de ce livre, notamment celui des _Limites de l'Imitation_ et
celui de l'_Allgorie_[493], et de les rapprocher de quelques thories
de l'historien de l'art chez les anciens, pour comprendre l'influence
que M. de Hagedorn a exerce sur ses apprciations et sur ses ides.
L'auteur des _Rflexions sur la peinture_ ne se bornait pas  crire sur
les arts; il les cultivait avec un certain talent, et il a publi, sous
le modeste titre d'_Essai_ (Versuch), une suite de ttes et de paysages
gravs par lui  l'eau-forte, mais sans rvler quel avait t son
matre.

Tout en visitant le muse de Dresde, Winckelmann continuait avec ardeur
la lecture et l'tude des auteurs anciens, tels que Pausanias et Pline,
chez lesquels il cherchait les inspirations du premier ouvrage qu'il
tait en train de composer. C'est dans la bibliothque du comte de
Brhl[494], ouverte au public, qu'il allait souvent faire ses
recherches. Il ne tarda pas  s'y lier avec un jeune homme dou
galement des dispositions les plus heureuses, et que le sort n'avait
pas mieux trait du ct de la fortune, Chrtien Gotlob Heyne. Il tait
n en 1729,  Chemnitz, en Saxe, o son pre tait tisserand. Un de ses
parrains, qui tait ecclsiastique, s'tant charg de son ducation, il
avait fait des progrs remarquables; mais sa jeunesse se passait, comme
celle de Winckelmann,  lutter contre la misre. Il tait alors en
qualit de copiste, avec cent cus de traitement, attach  la
bibliothque du comte de Brhl, de mme que Winckelmann avait t
attach  celle du comte de Bunau. La conformit de positions et de
travaux rapprocha sans doute ces deux hommes, dont l'un devait bientt
tre considr comme l'oracle du got, et comme le rvlateur le plus
instruit et le plus sr des beauts de l'art chez les anciens; tandis
que l'autre, suivant une route analogue, allait s'lever au premier rang
parmi les doctes professeurs des universits allemandes, et placer sous
l'autorit de son nom les meilleures ditions des auteurs classiques.

Le comte de Brhl, au service duquel le jeune Heyne tait attach,
exerait, depuis 1733, les fonctions de premier ministre d'Auguste III,
roi de Pologne et lecteur de Saxe. Nous n'avons point  tracer le
portrait de ce favori, non plus que celui de son matre. L'histoire a
peut-tre le droit de les juger svrement, au point de vue de la
politique et de l'administration: elle doit blmer leur imprvoyance,
leur lgret, leur orgueil, leurs fautes, qui exposrent la Saxe aux
plus grands dsastres et la mirent  deux doigts de sa perte. Mais ayant
vou nos recherches  l'histoire de l'art exclusivement, il serait
injuste de notre part de ne pas reconnatre l'amour du roi et de son
favori pour les belles choses, et les services qu'ils ont rendus  la
Saxe, en y introduisant les chefs-d'oeuvre de l'art moderne. Nous nous
associerons donc volontiers au jugement que porte, du prince et de son
ministre, l'auteur du Catalogue de la galerie royale de Dresde[495]: Si
c'est  l'histoire, dit-il, qu'appartient le droit de juger les princes,
et leurs vertus comme leurs faiblesses, l'historiographe du muse a
l'avantage de n'avoir  parler que des qualits les plus brillantes
d'Auguste III. Il en est de mme du clbre comte de Brhl, son
conseiller dvou, l'excuteur de sa volont royale: il apparat dans
cette sphre d'activit comme un homme qui, ds qu'il s'agit de
poursuivre une noble tendance, s'applique avec un zle non moins
remarquable, et souvent de son propre mouvement,  accomplir d'une
manire grandiose les voeux de son royal matre.

Mais si le ministre servit et encouragea l'amour du roi pour les
beaux-arts, on ne doit pas oublier la part que prit  cette noble
entreprise un vritable amateur, aussi distingu par son savoir que par
son got dlicat, Charles-Henri de Heinecken, conseiller intime de Saxe
et de Pologne, secrtaire de confiance du comte de Brhl, et son ami le
plus fidle. Il est certain que M. de Heinecken dirigea souvent les
prfrences du roi et de son ministre, et les dtermina, plus d'une
fois,  faire des acquisitions de tableaux et d'autres objets prcieux.
Il tait merveilleusement propre  remplir ce rle d'apprciateur,
s'tant occup toute sa vie, nonobstant ses emplois  la cour, de l'art,
des artistes et de leurs oeuvres. En 1755, il commenait  publier son
_Recueil d'estampes, d'aprs les plus clbres tableaux de la galerie
royale de Dresde_[496]. Il composa par la suite plusieurs autres
ouvrages sur les arts, dont le plus estim est celui qui a pour titre:
_Ide gnrale d'une collection complte d'estampes, avec une
Dissertation sur l'origine de la gravure et sur les premiers livres
d'images_[497]. M. de Heinecken avait runi un trs-beau cabinet de
tableaux, gravures et mdailles. Le Catalogue du muse de Dresde cite
une acquisition de cent trente-deux tableaux, la plupart de Cranach et
d'autres peintres de l'ancienne cole allemande, qu'il fit, le 21 juin
1769, de l'lecteur de Saxe, fils du roi Auguste III, pour le prix de
sept mille neuf cents cus, pays d'avance[498]. Mais les dpenses
normes qu'il avait t oblig de faire pour la gravure des planches de
la galerie de Dresde l'obligrent, sur la fin de sa vie[499],  cder
ces planches et son riche cabinet  l'lecteur, moyennant une pension
viagre, et aujourd'hui les tableaux qui lui ont appartenu se trouvent,
en partie, runis au muse de Dresde.

C'est sous le rgne d'Auguste III (1733  1763) que se sont faites les
plus nombreuses et les plus belles acquisitions de cette galerie. On
peut dire, avec une entire vrit, que cette collection doit au roi et
 son ministre la haute rputation dont elle jouit en Europe, et l'clat
qui la rend l'gale de celles de Rome, Florence, Paris et Madrid. Sans
entrer dans les dtails, et pour ne citer que des chefs-d'oeuvre, il
suffira de dire que ce fut pendant cette priode, malgr les embarras
d'argent et les revers d'une guerre dsastreuse, que furent achets, 
Modne, la _Madeleine_ et la _Nuit_, du Corrge; le _Christ  la
Monnaie_, du Titien;  Venise, la clbre _Vierge_, de Hans Holbein; 
Plaisance, la _Madone de Saint-Sixte_, de Raphal[500].

Une tradition, trs-honorable pour la mmoire du roi Auguste III, se
rattache  l'arrive de ce dernier tableau  Dresde. Ce prince, qui
avait beaucoup admir ce chef-d'oeuvre en passant par Plaisance, en 1733,
tait impatient de le revoir. Il avait ordonn qu'il ft immdiatement
dball et expos au chteau. Lorsqu'on l'eut port  la salle du trne,
comme on tardait quelque peu  le placer  son jour le plus favorable,
c'est--dire  la place mme o se trouvait le trne royal, le roi
loigna prcipitamment le sige de sa propre main, en disant: _Place au
grand Raphal_[501]!

Pour conduire  bonne fin des ngociations aussi dlicates que celles
qui devaient aboutir  la cession de ces tableaux et de bien d'autres
dans toutes les parties de l'Europe, le comte de Brhl se servait
d'intermdiaires d'un esprit fin et dli, vrais diplomates de l'art,
sachant tenter la cupidit des possesseurs par l'appt de prix
trs-levs et par d'autres avantages. Parmi ceux que cite
l'introduction du catalogue de Dresde, nous regrettons de retrouver nos
anciennes connaissances[502], le vieux Zanetti de Venise, le chanoine
Louis Crespi de Bologne, et le cosmopolite Algarotti, qui aimait l'art,
mais plus encore l'argent. Les dtails rvls par l'auteur du catalogue
donnent une triste ide de la facilit avec laquelle ces intermdiaires
se mettaient  la disposition du roi de Pologne pour dpouiller
l'Italie, leur propre patrie, de ses chefs-d'oeuvre.

Mais si Modne, Plaisance, Bologne et Venise perdaient  cet change de
vieilles toiles et de panneaux de bois, chargs de couleurs, livrs
contre les florins ou les thalers du roi-lecteur, Dresde pouvait
s'enorgueillir  bon droit de la munificence de son prince, et de
l'ardeur de son ministre  exciter et servir la passion de son matre
pour les plus belles choses. Des dpenses qui,  cette poque, ont
peut-tre t taxes de prodigalit, par cela mme qu'elles n'avaient
pour but que de satisfaire le got si noble et si lev du roi,
devinrent avec le temps, dit M. Hbner, une mesure de finance
trs-heureuse; car les sommes trs-considrables qui furent dpenses
alors pour l'acquisition de ces chefs-d'oeuvre de l'art (outre que le
capital s'en est trouv dcupl) portent encore aujourd'hui les plus
hauts intrts, si l'on considre les avantages pcuniaires rsultant
pour le pays de l'affluence d'trangers qu'y attire chaque anne la
clbrit de notre galerie. Ces rflexions de l'auteur du catalogue de
Dresde[503] sont pleines de justesse: elles prouvent que, mme dans
l'ordre conomique, les oeuvres d'art ont une valeur bien suprieure 
leur prix intrinsque, valeur qui s'accrot de sicle en sicle, et qui
devient, pour ainsi dire, inapprciable, en attirant de toutes les
parties du monde civilis les hommes qui ont le sentiment du beau.

Mais tout en flicitant la Saxe, et Dresde en particulier, de possder
un des premiers muses de l'Europe, nous devons dire que, jusqu' ces
derniers temps, les tableaux eux-mmes avaient eu beaucoup  souffrir de
l'abandon dans lequel on les avait laisss, et du local o ils restrent
confins pendant plus d'un sicle. Ces tableaux, avant l'heureuse
construction du muse actuel[504], taient exposs  des alternatives de
chaud, de froid et d'humidit, qui exeraient tour  tour, sur les
toiles les plus solidement peintes et sur les panneaux de bois les mieux
empts, leur influence destructive. Ajoutons  cela une calamit,
particulire surtout  Dresde: nous voulons parler du chauffage  la
houille, qui devenait malheureusement toujours plus gnral et
remplissait l'atmosphre d'un pais nuage de suie, pntrant par les
fentres les mieux fermes dans l'intrieur de tout btiment[505].

Le triste tat de la plupart des tableaux appela leur restauration. En
gnral, c'est une opration trs-dlicate, dangereuse mme, et que les
vrais amis de l'art n'admettent qu' la dernire extrmit car qui peut
se flatter de restaurer, c'est--dire de refaire Raphal, Titien,
Corrge, Rubens et les autres matres? Cependant, presque tous les
chefs-d'oeuvre qu'on admire  Dresde durent passer par les mains des
rentoileurs et restaurateurs; et M. Hbner nous rvle un fait des plus
tristes, mais en mme temps des plus curieux: c'est que la restauration
de la clbre _Nuit_ a plus rapport  Palmaroli, que l'original n'avait
valu au pauvre Correggio[506]. Aujourd'hui, grce au nouveau local dans
lequel les tableaux ont t installs, grce surtout aux soins tout
particuliers dont ils sont l'objet, les amateurs doivent esprer que de
semblables ncessits ne se renouvelleront plus de longtemps.




CHAPITRE XLII

     Artistes attachs  la cour d'Auguste III.--Premier ouvrage de
     Winckelmann: _Rflexions sur l'imitation des artistes grecs dans la
     peinture et la sculpture_.

1755


Ce n'est pas seulement par l'acquisition d'un grand nombre de tableaux
que la mmoire du roi Auguste III doit se recommander  la postrit: on
sait que pendant le long rgne de ce prince l'art brilla d'un vif clat
 sa cour, et qu'on y vit les artistes les plus en vogue appels de
toutes les parties de l'Europe, pour concourir  l'embellissement de la
capitale de la Saxe. Tandis que Dieterich, attach au service du comte
Brhl depuis l'ge de dix-huit ans, s'efforait, comme un nouveau
Prote, de donner  ses compositions les apparences les plus disparates,
imitant tour  tour Salvator Rosa, Berghem, Watteau et Rembrandt, et
peignant mme des sujets de miniatures pour la clbre manufacture de
porcelaine de Meissen, dont il fut directeur, on voyait Raphal Mengs
s'lever dans une voie plus srieuse, avec la prtention avoue de
remettre en honneur les vrais principes; la Rosalba dcorer de ses
dlicieux pastels plusieurs salles du palais du roi; le Belotto, dit
Canaletto, reproduire avec un grand charme les vues de Dresde et des
plus beaux sites de la Saxe; Louis de Silvestre, premier peintre du
roi-lecteur, peindre soit  fresque, soit  l'huile, tantt  Varsovie,
tantt  Dresde, de grandes compositions historiques ou mythologiques,
excutes avec facilit, ainsi que les portraits des principaux
personnages de la cour[507]; Charles Hutin diriger l'cole de sculpture
de Dresde, et Wille, Moitte et Balechou graver les tableaux du roi et de
son ministre[508].

Vivant au milieu d'une cour o l'art tenait une si grande place,
Winckelmann, pour se conformer au dsir du nonce Archinto, s'tait
efforc de jeter sur le papier les rflexions que la vue de tant de
belles choses avait fait natre dans son esprit. Mais, consquent avec
ses tudes antrieures, tout en admirant les modernes, c'tait sur les
anciens qu'il avait concentr ses mditations. Il se dcida, vers le
milieu de 1755,  les publier  Dresde, sous le titre de _Rflexions sur
l'imitation des artistes grecs dans la peinture et la sculpture_. Mais
il nous apprend, dans une lettre au comte de Bunau[509], du 5 juin 1755,
auquel il envoyait quelques feuilles de son travail en communication,
qu'elles n'taient pas destines pour cet ouvrage, et je puis dire avec
vrit, ajoute-t-il, qu'on me les a, pour ainsi dire, arraches des
mains.

Les _Rflexions_ de Winckelmann contiennent en germe une partie des
ides qu'il dveloppa plus tard dans son grand ouvrage sur l'histoire de
l'art. On y voit qu'il fait de l'tude et de l'imitation des ouvrages de
la statuaire antique une rgle bien prfrable  l'tude de la nature,
qui, selon lui, ne doit venir qu'aprs celle des modles laisss par
l'antiquit. Il expose,  sa manire, les causes de la supriorit des
artistes grecs,  rendre la beaut des formes du corps humain, et loue
ces matres d'avoir trouv une beaut suprieure, en gnral,  celle
que prsentent les types les plus remarquables de l'espce humaine. Il
essaye de donner l'explication de la manire, adopte par les anciens,
pour dgrossir et travailler leurs marbres; il la compare aux mthodes
modernes, particulirement  celle de Michel-Ange, qu'il s'efforce
d'expliquer d'aprs Vasari. Il fait un magnifique loge de ces grands
traits, de cette noble simplicit, de cette grandeur tranquille qui
caractrisent les statues grecques, et il loue, avec raison, Raphal
d'avoir imprim  ses figures de vierges, particulirement  la Madone
de Saint-Sixte, un mlange merveilleux de douce innocence et de majest
cleste. Il cite la statue du _Laocoon_ comme le modle de l'art, et,
avec Pline, celle du _Gladiateur mourant_ comme le chef-d'oeuvre de
l'antiquit le plus tonnant pour l'expression. II fait une excursion
dans le champ de la peinture moderne, et dit qu'on y trouve bien
rarement les embellissements d'une imagination potique, ou les traits
expressifs d'une reprsentation allgorique. Aprs avoir vant, sans
les connatre, les compositions de Rubens au Luxembourg, la coupole de
la bibliothque impriale  Vienne, peinte par Grau et grave par
Sedelmeyer, et critiqu, galement sans l'avoir vue, l'Apothose
d'Hercule, peinte par Lemoine  Versailles, il termine par les phrases
suivantes:--Le pinceau du peintre, comme la plume du philosophe, doit
toujours tre dirig par la raison et le bon sens. Il doit prsenter 
l'esprit des spectateurs quelque chose de plus que ce qui s'offre 
leurs yeux, et il atteindra ce but, s'il connat bien l'usage de
l'allgorie et s'il sait l'employer comme un voile transparent qui
couvre ses ides sans les cacher. A-t-il choisi un sujet susceptible
d'imagination potique, s'il a du gnie, son art l'inspirera et allumera
dans son me le feu divin que Promthe alla, dit-on, drober aux
rgions clestes. Alors, le connaisseur trouvera dans les ouvrages d'un
pareil artiste de quoi exercer son esprit, et le simple amateur y
apprendra  rflchir.

Ce premier ouvrage lui attira plusieurs critiques, dont la principale
fut publie sous le titre de lettre crite par un de ses amis. Notre
auteur crut devoir y rpondre; mais plus tard, mieux instruit par
l'tude des monuments antiques de Rome, il reconnut que ses _Rflexions_
renfermaient des erreurs, et portaient des jugements qu'il n'aurait pas
voulu confirmer.

Nanmoins, ce premier travail lui fit beaucoup d'honneur. Le
roi-lecteur lui permit de lui en adresser l'ptre ddicatoire, et
cette publication contribua le plus  faciliter les arrangements de son
voyage d'Italie, qu'il devait faire aux frais du roi, avec une
pension trs-modique, mais suffisante  ses besoins pour deux ans 
Rome, avec l'assurance de l'employer  Dresde,  son retour[510].




CHAPITRE XLIII

     Dpart de Winckelmann pour l'Italie.--Il visite Venise et Bologne,
     et descend  Rome chez Raphal Mengs.--Emploi de son temps dans
     cette ville.--Il fait la connaissance du cardinal Passionei et
     visite les galeries.--Le sculpteur Cavaceppi.--La statue de la
     villa Ludovisi.--Sentiments patriotiques de Winckelmann, en
     apprenant les malheurs de la Saxe.--Ses tudes.--Premire ide de
     son _Histoire de l'art_.--Sa vie, ses amis  Rome.

1755--1758


Vers le milieu de septembre 1755, Winckelmann quitta Dresde pour se
rendre  Rome. Il suivit la route du Tyrol, et se dirigea par Trente sur
Venise. L'aspect de cette ville ne lui plut pas: Venise, crivait-il 
son ancien collaborateur de Nthenitz, en lui faisant la relation de son
voyage[511], est une ville dont la vue tonne au premier abord, mais
cette surprise cesse bientt. Il aurait voulu visiter la bibliothque
de Saint-Marc; mais, en l'absence de Zanetti, conservateur de cette
prcieuse collection, notre voyageur dut renoncer  ce projet, et
repartit presque immdiatement. Il resta cinq jours  Bologne dans la
maison du signor Bianconi, mdecin et physicien distingu[512], attach
comme conseiller  la cour de Saxe, qu'il reprsenta plus tard  Rome,
et pour lequel il avait des lettres de recommandation. Il vit deux
belles bibliothques, celle de San Salvador, trsor d'anciens
manuscrits, et celle du couvent des Franciscains, qui ne consistait
qu'en livres imprims. De Bologne, prenant par Ancne et Lorette, il
mit, pour arriver  Rome, onze jours, que j'ai passs, dit-il[513],
avec beaucoup d'agrment. Mais on ne devinerait gure, si Winckelmann
ne nous l'apprenait lui-mme, quelles taient les distractions du grave
antiquaire pendant ce voyage. Les derniers jours, raconte-t-il  son
ami Franken, nous marchmes presque toujours cinq voitures de compagnie,
de sorte que nous nous trouvions le soir quatorze personnes  table. Il
y avait dans la compagnie un carme de Bohme, qui jouait fort bien du
violon, de sorte que nous dansions, quand le vin tait bon[514]. Notre
Saxon ne hassait pas le jus de la treille, et on retrouve frquemment,
dans sa correspondance avec Franken, des passages o il se vante de
boire sec, sans eau,  la manire de la vieille Allemagne[515].

Arriv  la porte du Peuple,  Rome, le 18 novembre 1755, on lui prit
ses livres, qu'on lui rendit quelques jours aprs,  l'exception des
oeuvres de Voltaire, singulier brviaire pour un nouveau converti. Il
descendit chez Raphal Mengs, pour lequel il avait une lettre; cet
artiste lui rendit tous les services d'un vritable ami, et Winckelmann
dclare qu'il n'tait nulle part plus content que chez lui. La joie de
notre admirateur de l'antiquit clate en se voyant  Rome, le rve de
sa vie entire, le but constant de ses tudes. Je me vois libre jusqu'
prsent, crit-il  Franken, et j'espre de rester libre... Je vis en
artiste; je passe mme pour tel dans les endroits o l'on permet aux
jeunes artistes d'tudier, tels que le Capitole, o est le vrai trsor
des antiquits de Rome en sarcophages, bustes, inscriptions, etc.[516],
et l'on peut y passer en toute libert la journe; on va partout  Rome,
sans crmonie, car c'est la mode. Je ne dne qu'avec des artistes
franais et allemands... Quoique je ne fasse que parcourir Rome depuis
quinze jours que j'y suis, je n'ai pas encore vu la moiti de ce qu'il y
a  voir, et entre autres aucune bibliothque. Il termine sa lettre par
une rflexion, qu'ont pu faire comme lui tous ceux qui se sont mls
d'crire sur les arts et l'antiquit avant d'avoir vu Rome.
L'exprience m'a appris qu'on ne raisonne que fort mal des ouvrages des
anciens d'aprs les livres, et je me suis dj aperu de plusieurs
erreurs que j'ai commises. Il signe sa lettre: Winckelmann, _pittore
sassone di nazione_, comme il est dit dans la permission que j'ai
obtenue pour voir le Capitole.

Au commencement de 1756, il reut une lettre du pre Rauch, confesseur
du roi de Pologne, laquelle, en lui confirmant la promesse d'une pension
de cent cus, le rassurait sur son avenir. Il reprit alors ses
recherches dans les auteurs classiques, et se mit  frquenter la
bibliothque Corsini, rassemble dans le palais de ce nom  la
_Lungara_, dans le _Trastevere_, par le pape Benot XIII, et
libralement ouverte au public. Mais, comme il habitait vis--vis de
Raphal Mengs, _alla trinit dei monti_, o de sa chambre et de toute la
maison il pouvait voir la ville entire, il avait trois quarts de lieue
 faire pour aller  la bibliothque Corsini, et autant pour revenir, ce
qui le gnait fort. Ayant t reu en audience par le pape Benot XIV,
qui lui promit de favoriser ses recherches, il esprait obtenir bientt
l'accs de la bibliothque des manuscrits du Vatican, lorsqu'une
personne, qu'il ne nomme pas, le prsenta au cardinal Passionei.

Ce prlat, l'un des plus honntes, des plus instruits et des plus
aimables de la cour de Rome, jouissait comme savant d'une rputation
europenne. Il tait en correspondance avec les crivains les plus
distingus, et l'on sait que Voltaire lui ayant adress une lettre en
italien, le cardinal lui rpondit en franais pour le complimenter sur
la manire dont il crivait dans une langue trangre[517]. Il venait de
succder au docte Quirini[518], dans la place de conservateur en chef de
la bibliothque du Vatican. La connaissance du cardinal Passionei ne
pouvait qu'tre trs-utile  un tranger, qui dsirait se faire ouvrir
les armoires les plus secrtes de ce grand dpt sacr, politique et
littraire. Le cardinal, savant amateur de livres, surtout des
meilleures ditions et des plus belles reliures, possdait lui-mme une
bibliothque aussi prcieuse et aussi considrable que celle du comte de
Bunau. Bon juge du mrite de ses interlocuteurs, le prlat comprit,  la
premire entrevue, la haute intelligence, le savoir profond de l'ancien
co-recteur de Seehausen. Il le conduisit lui-mme dans sa bibliothque,
et comme un abb qui y crivait voulait ter son chapeau, et que le
cardinal refusa de s'avancer avant qu'il ne se ft couvert, Son
Excellence me dit qu'on devait bannir tous compliments de la rpublique
des lettres; et pour mieux me prouver cette libert, il parla longtemps
avec le jeune homme, sans que celui-ci ost toucher  son chapeau. Il
m'a accord pleine libert dans sa bibliothque, o rien n'est ferm,
et o je suis autant  mon aise qu' Nthenitz mme[519].

Ainsi accueilli par le cardinal _custode_ de la bibliothque du Vatican,
Winckelmann esprait obtenir bientt l'accs de ses trsors; mais il
n'avait pas encore le temps d'en jouir. Satisfait du succs de ses
_Rflexions_ sur les artistes grecs, et de la traduction qu'en avait
publi le graveur Wille, il voulait faire de ce genre d'tude son objet
principal. Il venait d'arrter, avec Mengs, le plan d'un grand ouvrage
sur le _got des artistes grecs_, de sorte qu'il se considrait comme
oblig de relire quelques crivains grecs, tels que Pausanias et
Strabon[520]. Il ne prenait que le dimanche pour voir Rome, dans la
compagnie de quelques artistes franais et allemands, avec lesquels il
visitait presque toujours deux galeries. Il passait, pour ainsi dire,
toute la journe chez Raphal Mengs, dnait chez lui tous les jours
maigres, ne prenait le caf que dans sa maison, et avait mme ses livres
et ses ouvrages dans sa chambre[521].

Il parat qu'il y a cent ans, c'tait  Rome comme de nos jours; pour
voir les galeries publiques ou particulires, il fallait payer  la
porte. Plein de l'ide de son grand ouvrage, Winckelmann voulut avoir
ses entres libres au Vatican. J'ai pay, comme il est d'usage,
dit-il[522], une certaine somme d'argent, pour voir, quand je le
voudrais, l'_Apollon_, le _Laocoon_, etc., afin de donner plus d'essor 
mon esprit par la vue de ces ouvrages.... Les occupations que je me suis
donnes sont cause que je passe de nouveau mon temps dans des
mditations solitaires, et que je dois me priver de toute socit. La
description de l'_Apollon_ demande le style le plus sublime, et une
lvation d'esprit au-dessus de tout ce qui tient  l'homme. Il est
impossible de vous dire quelle sensation produit la vue de cet
ouvrage[523]... Je vois bien, avoue-t-il  Franken dans sa lettre du 5
mai 1756[524], qu'on ne peut crire sur les ouvrages des anciens sans
avoir t  Rome, et sans avoir l'esprit libre de tout autre objet.

Mais l'admiration la plus enthousiaste et la mieux sentie des plus
belles statues antiques ne le dtournait pas de celle de la nature, qui,
au commencement du printemps, brille  Rome d'un clat inconnu aux pays
du Nord. Nous sommes maintenant dans la saison d'aller voir les jardins
de Rome et des environs. Mon ami, dit-il  Franken dans la mme lettre,
je ne puis vous exprimer combien la nature est belle ici. On s'y promne
 l'ombre des forts de lauriers, dans des alles de grands cyprs et
sous des berceaux d'orangers, qui ont plus d'un quart de lieue de long
dans quelques _villas_, particulirement dans la _villa Borghse_. Plus
on apprend  connatre Rome, plus on y trouve de beauts. Je ne cesse de
faire des voeux de pouvoir finir mes jours ici; mais il faudrait, en mme
temps, que j'y trouvasse un sort assur, ou que je pusse rester toujours
libre[525]. Il pensait ds lors  faire un voyage  Naples; mais il ne
voulait pas y aller seul, et il esprait avoir Mengs pour compagnon: il
devenait de jour en jour plus intimement li avec ce peintre, et il
n'hsite pas  dclarer  Franken que le plus grand bonheur dont il
jouisse  Rome, c'est d'avoir fait la connaissance de M. Mengs[526].

Le baron de Stosch, qui habitait Florence, o il possdait une
magnifique collection de pierres graves, lui avait crit pour l'engager
 venir en faire le catalogue; mais Winckelmann, bien qu'impatient de
voir la ville des Mdicis, avait ajourn cette excursion aprs celle de
Naples.

En attendant, il venait de commencer un petit ouvrage sur _la
Restauration des statues antiques_; et pour apprendre en mme temps la
pratique et la thorie de cet art, il avait fait la connaissance d'un
sculpteur romain fort habile, qui se livrait avec beaucoup de succs 
ce genre de travail, et faisait un commerce considrable de statues, de
bustes et de bas-reliefs antiques, revus, corrigs et augments de sa
main. Le signor Cavaceppi fut employ souvent  la restauration des
statues du Capitole et du Vatican, et il russissait si bien  refaire
l'antique ou  l'imiter, qu'aujourd'hui les artistes et les amateurs
considrent souvent comme intacts des morceaux qui sont dus en grande
partie  ses restitutions. Tel est, entre autres, le fameux Bige, dont
il a refait un cheval tout entier, aprs avoir rpar plusieurs parties
de l'autre cheval et du char antique. Cavaceppi tait un praticien fort
au courant des procds employs par les anciens sculpteurs. Il devint
bientt l'ami de Winckelmann, qui le consultait dans ses apprciations,
et qui voulut l'emmener avec lui dans son malheureux voyage en
Allemagne, si fatalement termin  Trieste. Cavaceppi publia, quelques
annes aprs, sur ses travaux de restauration[527], un magnifique
ouvrage fort utile  consulter par les praticiens qui entreprennent la
restitution des oeuvres de la sculpture antique.

Winckelmann se dfiait du jugement port par les artistes sur les oeuvres
des anciens: Il ne faut pas vous imaginer, dit-il  Franken[528], que
les artistes voient toujours bien les choses; il y en a quelques-uns qui
ont la vue bonne; les autres sont aveugles comme des taupes. Aussi
voulait-il examiner par lui-mme avant de formuler aucune opinion. Ayant
obtenu du prince Ludovisi la permission de visiter sa _villa_, dans son
ardeur pour bien voir une statue, il monta sur le pidestal, pour
vrifier de plus prs le travail de la tte, croyant que cette statue
tait retenue par des scellements en fer, comme cela se pratique
ordinairement. En descendant, la statue, remue sans doute par quelque
choc, tomba par terre et se brisa, et peu s'en fallut qu'il ne ft
cras sous sa masse. Notre antiquaire fut alors pris d'une cruelle
inquitude: il ne lui tait pas possible de s'en aller tout de suite,
parce qu'il avait dit au gardien qu'en revenant il verrait la galerie,
et que cet employ avait eu soin de tout ouvrir. Il fut donc oblig de
chercher  fermer la bouche de cet homme, en lui donnant quelques
ducats. Jamais, ajoute-t-il, je n'ai t dans de pareilles transes. Par
bonheur pour moi, cette affaire n'a pas eu de suites[529].

Au milieu de cette vie calme, entirement voue  l'tude, au culte du
beau et vritablement philosophique, la nouvelle des malheurs de la
Saxe, si tristement engage dans la guerre de Sept ans, vint reporter
ses penses vers sa patrie absente. Si, comme le prtendent les
nouveaux faiseurs de contes, les hommes peuvent tre visibles en deux
endroits  la fois, crivait-il  Franken, ma figure doit certainement
tre prsente  vos yeux. Au milieu des ruines des temples et du palais
des Csars, je m'oublie moi-mme quand je pense  Nthenitz; et, dans le
Vatican mme, je dsire d'tre avec vous. Tu partagerais  prsent, me
dis-je, les malheurs de ta vritable patrie, de tes compatriotes plaints
du monde entier, et chez qui tu as got le bonheur[530].

Il travaillait alors  une description des statues du Belvdre, qu'il
n'avait fait qu'baucher. Il avait rflchi plus de trois mois  la
description potique du _Torse d'Apollonius_. Il avait aussi rassembl
beaucoup de matriaux sur les villas et les galeries de Rome, de manire
 pouvoir, dans la suite, donner une description de cette ville, en
forme de lettres. Tout ce travail allait nanmoins fort lentement, parce
qu'il perdait beaucoup de temps par les visites qu'il faisait pour
s'instruire dans la compagnie des savants, mais surtout parce qu'il
avait voulu relire tous les anciens auteurs grecs et latins.

Il s'tait impos ce travail, non-seulement pour les ouvrages qu'il
avait commencs, mais, comme il l'explique  Franken, par une lettre de
mars 1757, en vue d'un autre plus considrable, savoir une _Histoire de
l'Art jusqu'aux temps modernes exclusivement_[531]. Ainsi, c'est 
partir de 1757 que l'ide de ce grand ouvrage lui tait venue. Il se
proposait, en relisant les auteurs classiques, de faire des remarques
sur les langues anciennes, parce qu'il se prparait  publier, avec une
traduction, les discours de Libanius, qui n'avaient pas encore t
imprims. Peu  peu, il voulait comparer les passages relatifs aux arts
avec les manuscrits du Vatican, et il devait commencer son travail en
collationnant Pausanias.

Il tait alors log au palais de la chancellerie, o le cardinal
Archinto lui avait donn un appartement. Mais il n'avait voulu accepter
que les quatre murs, les meubles tant  lui, afin de rester libre. Il
avait pour cela, dit-il, quelque soin des livres du cardinal.

Comme il lui paraissait absolument ncessaire de connatre  fond les
meilleurs auteurs italiens, il se faisait lire et expliquer le Dante par
monseigneur Giacomelli, le plus profond savant qu'il y et  Rome,
chanoine de Saint-Pierre et chapelain particulier du pape, grand
mathmaticien, physicien, pote et grec, et auquel il devait cder le
pas dans cette partie. Pour consulter sur les antiquits, il avait deux
autres personnes: un pre franciscain, vicaire de son ordre, nomm
Pierre Bianchi, lequel possdait un grand mdaillier rassembl
principalement en gypte et en Asie; et le prlat Baldani, un de ces
gnies.... qui n'ont aucune dmangeaison d'crire, tant satisfait qu'on
st qu'il tait en tat de faire de grandes choses[532].--Ds cette
poque (1758), le cardinal Albani voulait beaucoup de bien  notre
savant, qui lui avait t recommand par le baron Stosch de Florence:
mais il ne l'avait pas encore attach  son service.

Comme Winckelmann cherchait son bonheur dans la tranquillit et dans
l'tude, il devait se croire heureux, puisqu'il jouissait du repos et
de toutes les occasions que peut avoir,  Rome, un tranger pour
s'instruire. Il tait install dans le palais de la chancellerie, comme
 la campagne; car ce btiment est si vaste qu'il n'y entendait rien du
bruit de la ville. Tous les trsors de la littrature et du savoir lui
taient ouverts,  l'exception de la bibliothque du Vatican, o il
n'avait pu obtenir qu'on le laisst faire lui-mme des recherches dans
les manuscrits. Avec la bibliothque du cardinal Passionei, il avait 
sa disposition celle des pres jsuites, trs-nombreuse, et o le pre
gardien lui avait confi la clef des manuscrits. Il s'tait li avec le
pre Contucci, directeur du _Museum antiquitatum curiosarum
artificialium_, et homme d'un grand savoir[533]. Il avait commenc 
tudier les mdailles, principalement dans la vue de s'en servir pour
connatre le style de l'art de la gravure  chaque poque, et il se
proposait, aprs son retour de Naples, d'envoyer des empreintes de
pierres graves  son ami Lippert. Bien qu'il dnt souvent en ville,
une fois par semaine chez le cardinal Archinto, et deux fois chez le
cardinal Passionei, il se retirait et se couchait de bonne heure, ne
voyant ni comdie, ni opra, quoique, se trouvant attach  la cour, on
lui envoyt rgulirement des billets[534].




CHAPITRE XLIV
     Voyage  Naples.--Le marquis Tanucci, le comte de Firmian.--Retour
      Rome et voyage  Florence.--Le baron de Stosch et ses
     collections.--Winckelmann rdige en franais le catalogue de ses
     pierres graves.

1758--1759


Winckelmann partit pour Naples au commencement du printemps 1758, afin
de continuer dans cette ville ses tudes et ses recherches favorites.
Son premier soin fut de visiter Herculanum et Portici, et de se mettre
en rapport avec les savants soit napolitains, soit trangers, fixs dans
ce pays. Parmi ces derniers, il cite le marquis Tanucci, ministre et
secrtaire d'tat, ci-devant professeur  Pise, comme n'ayant pas son
pareil dans le monde, et tant l'homme que cherchait Diogne[535]. Mais
s'tant permis de critiquer l'ouvrage des peintures antiques de Portici,
dont le premier volume venait de paratre, et de faire d'autres
remarques peu favorables aux savants napolitains, il eut, dans la suite,
 se repentir de cette franchise, et,  ses autres voyages, il se vit
expos  des tracasseries.

 Naples, Winckelmann fut accueilli avec la plus grande bienveillance
par le comte de Firmian, ministre et envoy de l'empereur, qui fut
nomm l'anne suivante grand chancelier du duch de Milan et
gouverneur du duch de Mantoue. Notre antiquaire tait chez ce ministre
comme  Rome chez le cardinal Passionei: il y dnait souvent, et vivait
dans son intimit. Il considrait le comte comme un des plus grands, des
plus sages, des plus humains et des plus savants hommes qu'il connt. Il
lui avait communiqu par crit les meilleurs passages de son manuscrit
de l'_Histoire de l'art_, et il avait une telle confiance dans son
amiti, qu'il avait form le projet, dans le cas o la rsidence de Rome
pourrait un jour lui dplaire, ce que nanmoins il ne prvoyait pas,
d'tablir sa retraite auprs de lui[536].

Il revint  Rome au commencement de l't (1758), mais pour se rendre
bientt  Florence, o l'appelait depuis longtemps le baron de Stosch.
Il voulait faire ce voyage en partie pour se dissiper, en partie pour
s'instruire. Il se proposait de parcourir toute la Toscane et d'y
examiner les antiquits trusques. Parti de Rome, le 2 septembre 1758,
il ne trouva plus  Florence le baron de Stosch, qui tait mort quelque
temps avant son arrive. Reu par son neveu, chez lequel il descendit,
on mit  sa disposition les trsors de glyptique, de numismatique, de
cartes et de dessins du vieux baron, qui, dans ses derniers moments,
avait exprim le dsir que Winckelmann rdiget un catalogue raisonn
de ses pierres graves. Il se mit donc  l'oeuvre, en franais, et fut
oblig de s'exercer dans cette langue.--Le baron de Stosch, pendant le
cours de ses fonctions publiques, un peu quivoques[537], avait profit
de son sjour dans plusieurs pays, et particulirement en Italie, pour
runir des collections de pierres graves, de cames, de mdailles, de
cartes gographiques et de dessins. Il y avait l un vaste champ 
exploiter, et en dressant le catalogue des pierres graves, Winckelmann
ne pouvait pas manquer d'acqurir de nouvelles connaissances, qu'il
faisait servir  son Histoire de l'art. C'est ainsi qu'il trouva, sur
deux pierres de ce cabinet, l'explication de la manire employe par les
cavaliers des anciens, pour monter  cheval. On supposait gnralement
qu'il y avait, pour cet usage, des pierres places sur les grands
chemins. Mais notre antiquaire fait observer que ces pierres n'auraient
pas t assez hautes pour servir  cette destination; comme on peut le
voir, entre autres, par celles qui sont sur la route de Terracine 
Capoue. Et comment, d'ailleurs, les cavaliers s'y seraient-ils pris en
plein champ et pendant une bataille?-- leur javelot, il y avait un
crampon qui leur servait  monter  cheval, et cela ne se faisait pas
comme chez nous, par le ct gauche du cheval, mais par le ct droit.
C'est ce dont il put s'assurer par deux diffrentes pierres du cabinet
Stosch.--Ne savons-nous pas beaucoup, conclut-il, en tant instruit de
ces choses-l[538]?

Cette tude constante des moeurs et des usages antiques ne l'empchait
cependant pas de se donner quelques distractions. Aprs avoir travaill
toute la journe au catalogue, le soir venu, il allait  l'opra. Il
croyait se retrouver  Dresde, car Pilaja chantait, et Lenzi et sa femme
dansaient  Florence; il considrait cette ville comme la plus belle
qu'il et vue, et lui donnait,  tous gards, la prfrence sur Naples;
il se trouvait heureux et rcuprait le temps perdu.--J'avais aussi le
droit de le rclamer du ciel, crivait-il  Franken[539], car ma
jeunesse s'est passe trop tristement, et je n'oublierai de la vie ma
situation au collge. Il avait projet, pour le mois de mars 1759, un
voyage en Sicile et en Calabre, dans la compagnie d'un jeune peintre
cossais, qui possdait bien le grec: de cette vie errante et vagabonde,
il concluait qu'il tait libre.

Cependant cette dernire assertion n'est pas compltement exacte; ayant
perdu pour toujours _les secours qu'il recevait de Sion_, c'est--dire
la pension que lui faisait le pre Rauch avec l'argent du roi Auguste,
il s'tait de nouveau engag et avait accept la place de bibliothcaire
du cardinal Albani, et celle de directeur de son cabinet de dessins et
d'antiquits. Mais comme le cardinal voulait qu'il ft avec lui sur le
pied d'ami, cela ne devait le gner en rien[540].




CHAPITRE XLV

     Winckelmann attach au cardinal Albani.--Notice sur ce prlat, sur
     sa villa et ses collections d'antiquits.--Le plafond de Raphal
     Mengs; portraits de Winckelmann.

1759--1762


Winckelmann revint  Rome vers le commencement du printemps 1759, et il
prit alors possession de son emploi auprs du cardinal Albani. Comme ce
prlat fut le plus zl protecteur de l'historien de l'art, auquel il
rendit les plus grands services, nous croyons devoir entrer dans
quelques dtails, puiss  des sources authentiques[541], sur sa vie et
sur les encouragements qu'il ne cessa, pendant sa longue carrire,
d'accorder aux savants et aux artistes.

La famille Albani, originaire de l'pire, fut oblige de quitter ce pays
dans le seizime sicle, par suite des avanies intolrables que les
Turcs faisaient subir aux chrtiens. Elle vint se fixer en Italie, et
choisit Urbin pour sa rsidence. Alexandre Albani naquit dans cette
ville le 13 novembre 1692;  l'ge de huit ans, il suivit ses parents,
qui s'tablirent  Rome  l'poque o le cardinal Jean-Franois Albani
fut lev  la papaut, sous le nom de Clment XI. Protg par ce
pontife, il fit de brillantes tudes de belles-lettres et de
jurisprudence;  seize ans, nomm commandant de la cavalerie lgre, il
fut envoy par le pape, son oncle, pour surveiller les troupes
autrichiennes de Joseph Ier, qui s'taient empares de Comacchio.
Rentr  Rome, il reprit ses tudes, et les termina bientt avec une
grande distinction. Ds cette fleur de jeunesse, il avait le got des
arts et de l'antiquit, et il commenait  runir des statues et des
bas-reliefs, encourag par Clment XI lui-mme, qui subvenait
gnreusement aux dpenses occasionnes par ces recherches. Quoique
trs-jeune encore, sa rputation s'tendait mme au del des Alpes: son
biographe prtend que le pre Montfaucon manifesta le dsir de lui
ddier son grand ouvrage; ce qui peut s'expliquer, non-seulement par le
savoir reconnu du jeune Alexandre, mais surtout  cause de la parent,
qui le rendait cher au souverain pontife et lui donnait beaucoup de
crdit. Aprs avoir rempli avec succs plusieurs missions importantes en
Italie et en Allemagne, il fut fait cardinal,  l'ge de vingt-huit ans,
par Innocent XIII, sans tre encore prtre. C'est  partir de cette
poque (1721) qu'il reprit  Rome ses tudes sur l'antiquit, et qu'il
ne discontinua pas, jusqu' la fin de sa longue carrire[542],
d'accrotre la somme de ses connaissances archologiques et d'purer son
got, afin d'acqurir ce jugement fin et dlicat que les anciens
exigeaient d'un amateur de l'art:

  Judicium subtile videndis artibus illud.

Le cardinal avait une vritable passion pour les vnrables restes de
l'antiquit: il les interrogeait, cherchant  expliquer leur
signification; les relevait et s'efforait de faire oprer leur
restitution. Par exemple, ayant trouv dans des fouilles faites sur
l'Aventin une reproduction du clbre Apollon Sauroctone, il le fit
transporter et restaurer  ses frais avec le plus grand soin. Il runit
bientt la plus belle collection d'antiques qu'il y et  Rome. On
demeurera facilement convaincu de cette assertion si l'on rflchit que
la plus grande partie des statues, bustes, bas-reliefs et inscriptions
du muse du Capitole provient des dons que fit ce cardinal. Il
s'appliqua galement  l'tude de la numismatique et des inscriptions
(_lapides litterati_), et rassembla un grand nombre de mdailles et de
pierres ou marbres crits, tant grecs que latins, et aussi bien paens
que chrtiens. Il les offrit au pape Clment XII, qui les acheta
moyennant soixante-douze mille cus romains (385,200 fr.) et les fit
placer au Vatican et au Capitole.

Aprs cette cession, le cardinal recommena ses recherches, et eut
bientt recueilli une nouvelle collection d'inscriptions grecques et
latines, avec une immense quantit de statues, bas-reliefs, sarcophages,
vases, colonnes et autres objets antiques rares et prcieux. Il
rassembla galement un grand nombre de livres et de manuscrits, dont il
faisait les honneurs avec beaucoup de bonne grce aux rudits et aux
trangers qui venaient le visiter[543].

C'est alors que, ne pouvant plus placer tous ces trsors dans son
palais, _alle quattro Fontane_, le cardinal prit la rsolution de
construire,  un demi-mille de la porte _Salara_, cette villa fameuse,
reste encore aujourd'hui, en dpit des pertes qu'elle a subies, un
muse antique plus prcieux que la plupart des collections du nord de
l'Europe. Il donna lui-mme le plan des btiments, modles de bon got
et d'lgance, que l'architecte Carlo Marchionni leva sous sa
direction. Mais ce qui ajoute un prix infini  tous les objets qui
ornent cette villa, c'est la participation prise par Winckelmann  leur
placement, et la description qu'il a donne d'un grand nombre d'entre
eux dans son _Histoire de l'art_ et dans ses _Monumenti inediti_. Nous
n'entreprendrons pas de dcrire aprs lui ces prcieux restes de l'art,
chapps  la barbarie des hommes plus encore qu' la destruction du
temps: il nous suffira de renvoyer, soit aux ouvrages de notre
antiquaire, soit aux notices spciales qui ont t publies sur cette
clbre villa[544].

Elle fut commence vers 1756, et elle tait termine au commencement de
1758; ce qui paratrait peu croyable, vu la grandeur et le soin de la
construction, si Winckelmann ne l'attestait dans ses lettres[545]. C'est
dans son enceinte, au milieu de ses statues, sous ses portiques,  ct
de ses bassins et de ses fontaines, et  l'ombre de ses beaux arbres,
que notre antiquaire passa, de 1758  1768, ses heures les plus
heureuses et les mieux remplies. Que ne pouvez-vous la voir?
crivait-il  Franken: elle parat  tous les yeux un chef-d'oeuvre de
l'art. Le cardinal est le plus grand antiquaire qu'il y ait au monde; il
produit au jour ce qui tait enseveli dans les tnbres, et le paye avec
une gnrosit digne dun roi..... Le palais de cette villa est garni
d'une si grande quantit de colonnes de porphyre, de granit et d'albtre
oriental, qu'elles formaient une espce de fort avant qu'elles ne
fussent en place; car j'ai vu jeter les fondations de ce palais. On s'y
rend vers le soir, et l'on s'y promne avec le cardinal comme avec le
moindre particulier[546].

Le traitement du bibliothcaire, directeur des antiquits du cardinal,
tait de cent soixante cus romains (856 fr.) par an; somme fort
modique, et nanmoins suffisante alors  Rome pour assurer une complte
indpendance. J'lve tous les matins les mains vers celui qui m'a fait
chapper au malheur, et qui m'a conduit dans ce pays, o je jouis
non-seulement de la tranquillit, mais encore de moi-mme, et o je puis
vivre et agir selon ma volont. Je n'ai rien  faire, si ce n'est
d'aller tous les aprs-dners avec le cardinal  sa magnifique villa,
qui surpasse tout ce qui a t fait dans les temps modernes, mme par
les plus grands rois. L, je laisse Son minence aux personnes qui
viennent la voir, pour aller lire et rflchir[547]. Ces lectures, ces
mditations dans ce beau lieu, ont inspir plus d'un passage de
l'_Histoire de l'art_. Souvent aussi, Winckelmann retrouvait  la
_villa_ les savants qu'il affectionnait le plus, et avec lesquels il
prenait plaisir  claircir, par la vue des monuments, des points
obscurs de l'archologie grecque ou romaine. C'taient Bianchi,
Giacomelli, Baldani, Bottari, Fantoni, et Zaccharia, tous admis dans
l'intimit du cardinal, tous plus ou moins antiquaires, et, comme lui,
vous au culte du beau.

Il eut, galement la satisfaction d'y voir son fidle Mengs travailler 
la composition dont il dcora le plafond du cabinet du cardinal. Cet
artiste tait alors dans toute la force de son talent, et sa rputation,
rpandue en Allemagne et en Espagne aussi bien qu'en Italie, le faisait
considrer comme le premier peintre de l'poque. On voyait en lui un
restaurateur du got et des belles formes; on trouvait ses inventions
philosophiques, et son excution tait compare  celle des plus grands
matres du seizime sicle. Winckelmann et le cavalier d'Azzara,
ambassadeur d'Espagne  Rome, n'avaient pas peu contribu  lever Mengs
au-dessus de sa vritable valeur. Mais il faut leur rendre cette
justice, que si leurs loges dpassaient le but, ils avaient nanmoins
raison de prfrer les ouvrages de Mengs aux compositions fades,
manires et sans aucun caractre, des autres artistes alors en vogue.
Winckelmann exerait une assez grande influence sur les opinions de
l'artiste saxon: il est facile de s'en convaincre en lisant _les Penses
sur la beaut et sur le got dans la peinture_, que Mengs avait ddies
 son ami, et qu'il publia chez Fuesli,  Zurich, en 1762. Selon
Winckelmann[548], on trouve dans ce trait des choses qui n'ont encore
t ni penses, ni dites.

Raphal Mengs peignit,  la villa du cardinal, _Apollon sur le Parnasse,
entour des neuf Muses_; ce plafond passe pour son chef-d'oeuvre, et il
runit en effet au mrite du dessin une trs-grande habilet dans la
pratique de la fresque, une ordonnance dispose savamment selon les
donnes de la mythologie, qualit archologique, qui en doublait le prix
aux yeux de Winckelmann et de son patron. Ce qui manque  cette oeuvre,
c'est l'inspiration et la chaleur: elle est compasse et froide, comme
si le dieu du jour et les Muses eussent t dans le climat glac des
contres du Nord.

Avant cette poque, le peintre saxon avait fait le portrait de son ami;
mais nous ignorons la date prcise de cet ouvrage. Quelques annes plus
tard, en 1764, le portrait de Winckelmann fut de nouveau peint  l'huile
pour un tranger, probablement le cavalier d'Azzara, par Angelica
Kauffmann, dont nous avons parl ailleurs[549]. Il est reprsent 
mi-corps et assis: Angelica le grava elle-mme  l'eau-forte; un autre
artiste le reproduisit  la manire noire, et lui fit prsent de la
planche. Winckelmann, touch de cet acte de dfrence, vante la beaut
de la jeune Allemande, et compare son talent  celui des premiers
matres de ce temps[550]. Mais comme elle ne fit pas alors un long
sjour  Rome, il n'en reparle plus dans sa correspondance.




CHAPITRE XLVI

     Nouveaux voyages  Naples.--Sir W. Hamilton, d'Hancarville, le
     baron de Riedesel.--Excursion au Vsuve.--Opuscules composs 
     Rome.--Winckelmann sert de _cicerone_ aux trangers de
     distinction.--Son opinion sur les Anglais, les Allemands et les
     Franais.--Sa correspondance.--Ses regrets, en apprenant la mort du
     comte de Bunau.

1762


En acceptant l'emploi de bibliothcaire et de directeur des antiquits
du cardinal Albani, Winckelmann n'avait pas entendu aliner la libert
de voyager, qui tait, aprs sa passion pour l'tude et pour
l'antiquit, son got le plus dominant. Il fit encore deux excursions 
Naples, l'une dans le carnaval de 1762, avec l'un des fils du comte de
Brhl; l'autre, deux annes plus tard. Il profita de ces voyages pour
visiter de nouveau les restes d'Herculanum et des monuments antiques des
environs de Naples. Mais tant naturellement enclin  la critique, et 
trouver que les autres antiquaires ne savaient rien  ct de lui, il se
fit  Naples de puissants ennemis, en publiant  Dresde, en 1762, ses
_Lettres au comte de Brhl sur Herculanum_. En 1764, il y ajouta une
_Relation des nouvelles dcouvertes faites dans cette ville antique_,
avec _seize lettres_[551] crites  Bianconi sur le mme sujet.

Il s'tait li  Naples avec l'ambassadeur d'Angleterre, sir William
Hamilton, qui publiait, en compagnie de d'Hancarville, sous le titre de
_Antiquits trusques, grecques et romaines_, la description des vases
et autres objets composant son cabinet. En 1767, accompagn du baron de
Riedesel, auteur d'un voyage en Sicile et dans la grande Grce, il
entreprit l'ascension du Vsuve, pendant une ruption terrible qui
faisait fuir les habitants de Portici. Ils passrent une nuit sur cette
montagne, firent rtir des pigeons sur les bords d'un fleuve de feu, et
Winckelmann y soupa nu comme un cyclope[552]. Il aurait voulu visiter la
Calabre, la Sicile et la Grce; mais sur la fin de sa carrire il
renona compltement  ce projet.

Le catalogue des pierres graves composant le cabinet du baron Stosch,
imprim en franais  Florence, en 1760, avait t le premier ouvrage
publi par Winckelmann depuis son arrive en Italie. En 1761, il fit
paratre  Leipzig ses _Remarques sur l'architecture des anciens_;
quelque temps aprs, ses _Rflexions sur le sentiment du beau dans les
ouvrages d'art, et sur les moyens de l'acqurir_; et ensuite, _De la
grce dans les ouvrages d'art_[553].

Mais ces opuscules n'taient que le prlude de son _Histoire de l'art_,
 laquelle il ne cessait de travailler. Malheureusement, il portait
alors le poids de sa rputation, qui lui attirait plus d'un drangement
dsagrable. Aucun tranger de distinction ne pouvait passer par Rome
sans avoir vu Winckelmann; et, si c'tait quelque souverain, prince ou
grand seigneur, sans s'tre fait guider par le savant antiquaire,
transform en vritable _cicerone_. Pour perdre le moins de temps  ces
promenades sans cesse renaissantes, il avait rdig en italien une
courte notice _de ce qu'il y a de plus intressant  voir  Rome_[554].
Il tait quelquefois l'homme le plus tourment qu'il y et dans cette
ville: par exemple, le prince de Mecklembourg ne voulait pas sortir sans
lui; il devait rester deux heures  table, tandis que quinze minutes lui
suffisaient pour dner. Le prince rgnant d'Anhalt-Dessau voulait qu'il
sortt au moins deux fois par semaine avec lui[555]. Il accompagna de
cette manire le duc d'York, le duc de Brunswick, le grand-duc de
Toscane, et beaucoup d'autres. En gnral, il prfre les voyageurs
anglais. Le croiriez-vous, crit-il  Franken[556], c'est la seule
nation qui soit sage; quels pauvres et tristes personnages ne sont pas,
en gnral, nos seigneurs allemands qui voyagent, en comparaison des
Anglais! Cependant, il en cite dans le nombre dont il fut fort
mcontent. J'ai servi pendant quelques semaines de _cicerone_  un
certain milord Baltimore, qui est bien l'Anglais le plus singulier que
j'aie vu. Tout l'ennuie et il n'y a eu que l'glise de Saint-Pierre et
l'Apollon du Vatican qui lui aient fait quelque plaisir. Il veut aller 
Constantinople, et cela par dsespoir. Il m'tait devenu tellement 
charge, que j'ai t oblig de lui dclarer nettement ma pense, et de
ne plus retourner chez lui. Il a trente mille livres sterling  dpenser
par an (750,000 fr.), dont il ne sait pas jouir. L'anne dernire, nous
avons eu ici le duc de Roxborough, qui tait un homme de la mme
trempe[557]. Il dit ailleurs[558], en parlant du cabinet du baron de
Stosch, marchand par des Anglais: Ces barbares d'Anglais achtent
tout, et, dans leur pays, personne ne peut parvenir  voir ces trsors.

Quant aux Franais, son opinion ne leur fut presque jamais favorable.
Cette nation, disait-il[559], n'tait pas du tout faite pour
s'appliquer au solide. Il refusait mme de reconnatre le mrite des
savants franais les plus minents. Ainsi, en parlant du pre
Montfaucon, il lui reproche d'avoir tout parcouru  la hte, comme un
vrai Franais, tant  Rome qu'ailleurs. Il ajoute que son _Antiquit
explique_ fourmille d'erreurs grossires[560]. Nanmoins, il se
radoucit  l'gard du duc de La Rochefoucauld, qui visitait Rome en
compagnie du clbre physicien Desmarets, et convient que c'est le
voyageur le plus instruit qu'il connaisse[561].

Les nombreuses et brillantes relations que sa rputation lui avait
attires, obligeaient Winckelmann  entretenir une correspondance
active, non-seulement avec ses compatriotes, mais encore avec une foule
de savants et de personnages distingus d'autres pays. Il tait
continuellement consult sur des questions d'archologie, et la
ncessit de rpondre  tant de lettres absorbait,  son grand regret,
une partie de son temps. Ses lettres ont t prcieusement recueillies
et publies aprs sa mort; elles forment plusieurs volumes, et sont en
gnral remplies d'intrt. On y trouve souvent des explications
savantes sur des questions qui se rattachent, soit  l'histoire de
l'art, soit  des dcouvertes nouvelles de fragments de statues et
d'autres monuments antiques. Mais ce qui en fait le plus grand charme,
c'est la simplicit, la candeur avec laquelle ses sentiments les plus
intimes sont exposs au grand jour. On y voit la puret de son me, son
dsintressement, son amour pour l'indpendance, et ce culte de l'tude
et du beau, qui s'alliait si bien en lui avec les penses les plus
leves. Parmi ses correspondants habituels, nous retrouvons Franken,
Heyne, le comte de Bunau, le conseiller de Munchausen, le baron de
Riedesel, Gessner, Fuesli, le duc de La Rochefoucauld et d'autres.
Winckelmann avait inspir  tous ces hommes, si diffrents par les ides
et la condition sociale, une estime profonde pour son caractre, et une
admiration sincre pour son got et son rudition.

Il apprit, en mai 1762, la mort de son ancien matre le comte de Bunau:
Je vous plains, mon ami, crit-il  Franken, du fond de mon me,
d'avoir fait cette perte, laquelle vous sera toujours sensible.
Moi-mme, je perds la douce satisfaction que je gotais dj en quelque
sorte d'avance, de renouveler de vive voix  cet homme rare et prcieux,
le fauteur de tout mon bonheur, les sentiments de ma sincre et vive
reconnaissance. Je me reprsentais la visite imprvue que je me
proposais de lui faire dans sa retraite; maintenant toutes ces illusions
sont vanouies, et qui sait si je pourrai mme vous embrasser un jour?
Je songe  lui laisser un monument public de ma reconnaissance
ternelle; mais le temps s'avance, et peut-tre que mon me sera runie
 la sienne avant que je puisse remplir ce projet[562].

Ces tristes prvisions devaient malheureusement se raliser.




CHAPITRE XLVII

     Winckelmann nomm Prsident des antiquits de Rome, et plus tard
     _scrittore greco_,  la bibliothque du Vatican.--Il publie son
     _Histoire de l'art_.--Critiques que lui attire cet
     ouvrage.--Mystification  laquelle il se trouve expos.--Autres
     ouvrages de Winckelmann.

1763--1767


Le 11 avril 1763, Winckelmann fut nomm  la place de Prsident des
antiquits de Rome, devenue vacante par suite de la mort de l'abb
Venuti. Cette place, qui ne demande aucun travail, est honorable et
rapporte cent soixante cus par an; de sorte que j'ai ici mon existence
assure pour le reste de ma vie; car, avec le double, je ne pourrais pas
faire  Dresde ce que je fais ici avec cette somme. Le cardinal m'en
donne autant, sans compter les autres agrments dont je jouis. Et si,
par la suite, je puis parvenir  un emploi de _scrittore_ du Vatican, je
ne changerais pas mon sort contre celui d'an conseiller intime en
Allemagne; car je jouis ici d'une libert entire, et personne ne
s'ingre  me demander ce que je fais[563].

L'emploi de _Scrittore greco_, qui rapportait dix-sept cus par mois,
lui fut donn le 3 septembre 1765,  la recommandation de son excellent
protecteur le cardinal Albani, qui tait devenu bibliothcaire du
Vatican, aprs la mort du cardinal Passionei.

Avant de prendre possession de ce dernier emploi, Winckelmann avait fait
paratre en allemand,  Dresde,  la fin de 1763 et au commencement de
1764, son _Histoire de l'art_. Cette publication, en mettant le sceau 
sa rputation, souleva, comme il arrive toujours, plus d'une critique.
Notre auteur tait de la race irritable des potes et des artistes; il
fut donc vivement bless de quelques observations dont la justesse ne
pouvait lui chapper. Ces remarques lui taient d'autant plus sensibles,
qu'elles manaient de ses compatriotes Lessing et Klotz, et qu'elles
avaient t publies par eux, en latin, dans les _Acta litteraria_,
recueil fort rpandu alors  Rome[564]. Il se mit incontinent  revoir
et amliorer son oeuvre. Mais il tait toujours en crainte: Que
d'erreurs, que de contre-sens n'aura-t-on pas tirs de mon _Histoire de
l'art_, crivait-il  Franken,  la fin de dcembre 1763[565]. Peu 
peu, il ajouta des passages considrables  cette histoire, et les
publia, galement en allemand et  Dresde, en 1767, en attendant qu'il
ft paratre une seconde dition de ce grand ouvrage,  laquelle il ne
cessait de travailler. Il reconnaissait avec modestie qu'il n'tait pas
encore en tat d'crire, lorsqu'il avait commenc ce travail: ses ides
n'y taient pas assez lies; il manquait souvent les transitions
ncessaires de l'une  l'autre, ce qui fait la partie essentielle de
l'art d'crire. Les preuves n'avaient pas toujours toute la force
qu'elles auraient pu avoir, et il aurait pu s'exprimer quelquefois avec
plus de chaleur. Son grand ouvrage italien (_I Monumenti inediti_)
l'avait instruit de ces dfauts, et le Tout-Puissant avait rpandu sur
lui ses bndictions et ses faveurs[566].

Mais les corrections et amliorations qu'il introduisit dans son
_Histoire de l'art_ ne purent lui faire oublier la mystification que lui
avait inflige un artiste, qu'il avait considr longtemps comme son
ami. Ds son arrive  Rome, notre Saxon avait rencontr, dans l'atelier
de Raphal Mengs, un jeune homme nomm Jean Casanova[567], peintre
mdiocre d'histoire et de portraits, mais dessinateur assez habile, et
s'occupant volontiers de recherches archologiques. Winckelmann lui
avait confi l'excution de plusieurs dessins de monuments antiques,
destins  tre gravs dans son _Histoire de l'art_. Mais, soit qu'ils
diffrassent d'opinion sur certains points, soit que Casanova ait cru
avoir  se plaindre de notre antiquaire, toujours est-il qu'il rsolut
de s'en venger, en l'exposant  la rise des savants de tous les pays,
charms de pouvoir trouver  gloser sur le Prsident des antiquits de
Rome. Il l'attaqua donc par son ct sensible, en rendant suspecte cette
finesse de tact dont Winckelmann tait si fier. Pour y parvenir
srement, Casanova composa en secret plusieurs tableaux, dans lesquels
il imita, de manire  s'y mprendre, les peintures d'Herculanum. On
informa sous main Winckelmann que de nouvelles et importantes
dcouvertes venaient d'tre faites. Sa curiosit tant ainsi excite, on
l'amena avec mystre  venir les voir, et on les lui vanta comme de
vritables chefs-d'oeuvre. On lui en raconta l'origine, en lui disant
qu'elles venaient d'tre dcouvertes prs de Rome par un gentilhomme
franais, le chevalier Diel, n  Marsilly, en Normandie, et premier
lieutenant aux grenadiers des gardes du roi de France. Winckelmann, qui
dsirait avoir des renseignements plus prcis et plus authentiques,
chercha  s'aboucher avec l'heureux possesseur de ces peintures. Mais on
lui fit savoir, avec les mmes prcautions, que le chevalier Diel tait
mort  Rome subitement, dans le mois d'aot 1761, sans avoir laiss
aucune explication sur sa prcieuse trouvaille. Il fut ainsi amen 
donner dans le panneau, et fit de ces peintures une description
emphatique, qu'il insra dans son _Histoire de l'art_.  peine cet
ouvrage eut-il paru, que Casanova s'empressa de se dclarer l'auteur des
peintures, et de rclamer tout l'honneur de leur invention et de leur
excution. On conoit facilement la douleur de notre savant et la joie
de ses mules, parmi lesquels le comte de Caylus ne fut pas le dernier
 rendre  l'antiquaire saxon les railleries que celui-ci ne lui avait
pas pargnes,  l'occasion de ses ouvrages sur l'archologie, et
particulirement de sa publication des peintures antiques[568].
Cependant, quelque douleur que dt ressentir notre savant ainsi
mystifi, il n'hsita pas  reconnatre publiquement son erreur. Dans
une lettre, du 4 janvier 1765, adresse  son ami Heyne, il le pria de
rendre publique la dclaration qu'il faisait, d'avoir t la dupe d'un
homme qu'il avait considr jusque-l comme un ami[569].

Tout en corrigeant son _Histoire de l'Art_, Winckelmann songeait 
donner au public un autre ouvrage, dont le projet roulait depuis
longtemps dans son esprit, savoir: un _Trait sur la dpravation du got
dans les arts et les sciences_[570]. Mais il ne mit pas ce projet 
excution, et,  sa place, il publia son _Essai d'une allgorie pour
l'art_, oeuvre qui lui cota beaucoup de travail, mais qui ne fut pas
aussi bien accueillie que l'_Histoire des arts du dessin_. Ce livre doit
tre considr, nanmoins, comme un trsor d'rudition; il renferme
d'heureuses ides, et sa lecture, ncessaire  l'archologue, serait
trs-utile aux artistes.

Winckelmann poussait sa passion pour l'antiquit, jusqu' vouloir faire
connatre tous ses monuments qui, jusqu'alors, n'avaient pas encore t
dcrits. Il se mit donc  publier, sous le titre de: _Monumenti antichi
inediti_[571], en deux volumes grand in-folio, deux cent vingt-six
gravures, reprsentant des statues, des bas-reliefs et d'autres objets,
qui avaient t passs sous silence par Montfaucon et les autres
rvlateurs des antiquits grecques et romaines. Il se proposait de
complter cet ouvrage en y ajoutant une troisime partie, mais on ignore
ce que cette suite est devenue.

Il composa encore un livre sur l'_tat actuel des arts et des sciences
en Italie_, et fit beaucoup d'additions au trait _De Pictura veterum_,
de F. Junius, dans l'intention d'en donner une nouvelle dition; mais il
n'eut probablement pas le temps de publier ces ouvrages.




CHAPITRE XLVIII

     Bonheur et libert dont Winckelmann jouissait  Rome.--Ses
     _villgiatures_  Castel-Gandolfo et Porto-d'Anzio.--Son admiration
     passionne de la nature.--Le roi de Prusse essaye de l'attirer 
     Berlin. Son dsir de revoir l'Allemagne.--Il se met en route pour
     ce pays.--Sa tristesse en s'loignant de Rome.--Il abrge son
     voyage et revient de Vienne  Trieste.--Il est assassin dans cette
     ville par un repris de justice.--Ses dispositions
     testamentaires.--Monument qui lui est rig  Rome.--Apprciation
     de son influence.

1767--1768


Il fallait  Winckelmann une prodigieuse activit d'esprit pour suffire
 tant de travaux. La vie qu'il menait  Rome, il est vrai, lui laissait
une entire libert pour l'tude, car sa place de prsident des
antiquits ne lui prenait pas six heures de son temps par anne, par
la raison qu'il se reposait sur ses deux assesseurs[572]. Son travail
_de Scrittore Greco_, au Vatican, ne l'occupait pas davantage.--Le
cardinal Albani, disait-il  Franken, m'en dispensera, et, aprs tout,
ce n'est pas le travail qu'on exige. Nous sommes ici dans un pays
d'humanit, o chacun fait ce que bon lui semble, pourvu qu'on n'aille
pas crier dans les rues que le Pape est l'antechrist[573]. Il pouvait
donc se livrer en toute scurit  ses tudes et  ses recherches
favorites, sans trop se proccuper de ses fonctions publiques. Au
surplus, pour jouir d'une plus grande libert, il refusa un canonicat
fort lucratif  la Rotonde _(Santa Maria della Rotonda_, autrefois le
_Panthon_ d'Agrippa); et bientt aprs, vers la fin de 1766, il renona
volontairement  son emploi de _Scrittore_ au Vatican.

Il prenait toujours le plus grand intrt aux dcouvertes de statues,
mdailles et autres objets antiques, que le sol de Rome et de sa
campagne renferme en si grande abondance, qu'il suffit presque de le
remuer pour les remettre au jour. Il examinait toutes ces trouvailles,
en discutait, avec les hommes les plus comptents, la signification et
la valeur, et en faisait son profit pour la seconde dition de son
_Histoire de l'Art_, ou pour son ouvrage des _Monumenti inediti_. Il
considrait comme dcouverte nouvelle d'antiquits, non-seulement les
ouvrages qu'on trouve en faisant des fouilles, mais encore les
claircissements nouveaux, donns sur des figures ou autres monuments
rests jusqu'alors sans explications[574].

Winckelmann suivait le cardinal Albani dans toutes ses _villgiature_.
Ce prlat, qui n'tait pas prtre, aimait  se dlasser de ses tudes
archologiques, en recevant, soit  sa _villa_ prs de Rome, soit 
Porto-d'Anzio ou Castel-Gandolfo, suivant les saisons, la socit la
plus lgante.--Il y a quinze jours que je suis  l'une des plus belles
maisons de campagne de mon matre, crit Winckelmann de
Castel-Gandolfo[575], c'est un lieu que la toute-puissance et le
prototype de la connaissance de la beaut sublime n'auraient pas pu
rendre plus merveilleux; il y a une grande compagnie de cardinaux, de
prlats, de dames qui sont mme trs-belles. Le soir, on joue et on
danse; les plus gs sont spectateurs, et moi, je vais me coucher, pour
me lever au soleil... Le cardinal voudrait pouvoir me faire goter les
joies du paradis, et Son minence veut bien se passer de ma compagnie
pour me laisser  moi-mme.-- Porto-d'Anzio, Winckelmann jouissait
d'une gale libert, dans un site encore plus admirable.--C'est l le
lieu de mes dlices; c'est l, mon ami, dit-il  Franken[576], que je
voudrais vous voir, pour nous promener ensemble, sans souci et sans
inquitude, le long de la tranquille mer, sur une cte leve et
couverte de myrtes, ou bien, pour la regarder sans crainte lorsqu'elle
est en fureur, placs sous une arcade de l'ancien temple de la Fortune,
ou sur le balcon de ma chambre mme. Un mois pass dans un pareil
sjour, avec la jouissance de la belle nature et de l'art, qui nourrit
le coeur et l'esprit, surpasse tout ce que l'clat des cours et leur
bruyant tumulte peuvent nous offrir.--Ces rflexions rvlent les
sentiments intimes de notre amateur, dont la vie,  Rome, tait partage
entre l'tude de l'art et l'admiration de cette nature incomparable
qu'on ne rencontre que dans ce pays. Elles montrent aussi quel prix il
attachait  son indpendance et  la libre disposition de son temps
selon ses gots et ses ides.

Cependant, il parat avoir hsit longtemps avant de prendre le parti de
rester dfinitivement  Rome. Sa rputation, rpandue en Allemagne, lui
attirait, de temps en temps, des propositions faites pour le tenter.
Plusieurs tats allemands auraient voulu possder Winckelmann et le
mettre  la tte de leurs muses et de leurs bibliothques. Le roi de
Prusse, Frdric II, aussi jaloux de conqurir les hommes illustres que
les provinces voisines de ses tats, fit les plus grands efforts pour
l'attirer  Berlin. En novembre 1765, il lui offrit par un envoy
spcial, le colonel Quintus Icilius[577], la place de bibliothcaire et
de directeur de son cabinet de mdailles et d'antiquits, vacante par la
mort de M. Gautier de la Croze, avec une pension extraordinaire.
Winckelmann avait d'abord accept cette proposition, et fait connatre
sa dtermination  Berlin et  Rome: mais une difficult qu'il
n'explique pas s'tant prsente, on lui tmoigna, au Vatican, beaucoup
plus d'gards qu'il n'avait os esprer. Le Pape lui fit mme faire sous
main, pour le retenir, des offres avantageuses, et le cardinal
Stoppani, qui avait beaucoup d'amiti pour lui, y ajouta une pension
particulire de ses propres fonds, de manire qu'il rsolut
dfinitivement de rester  Rome. Il se trouvait trop vieux et craignait
de se sentir trop tranger  Berlin; d'ailleurs, il tait plus content 
Rome, en faisant lui-mme son lit, que d'tre dcor du titre de
conseiller priv, et d'avoir deux laquais pour le suivre[578].

Bien qu'il et refus d'aller vivre  Berlin, Winckelmann n'avait pas
renonc au plaisir de revoir la Saxe, Dresde et Nthenitz en
particulier. Au mois de fvrier 1768, il croyait pouvoir annoncer 
Franken l'poque o il comptait aller le surprendre un beau matin. Il
avait mme inform de son dpart le prince d'Anhalt-Dessau, qu'il devait
galement visiter. Mais il fut oblig de retirer sa parole, ayant t
forc de rester  Rome pour le passage du grand-duc et de la
grande-duchesse de Toscane, qui retournaient dans leurs tats, aprs
avoir conduit  Naples la future reine des Deux-Siciles. Il commenait
donc  craindre de ne jamais revoir sa patrie; d'autant plus qu'il lui
serait difficile de quitter, pour une anne qu'exigeait ce voyage, son
matre et ternel ami, le cardinal Albani, au grand ge qu'il avait. En
outre, on prvoyait la mort du pape Benot XIV, et comme tous les voeux
paraissaient se runir en faveur du cardinal Stoppani, bienfaiteur de
notre savant, il ne pouvait pas s'loigner de Rome sans porter
prjudice  ses intrts[579].

Cependant, vers la fin de mars 1768, Winckelmann changea encore de
rsolution: mettant de ct tous les obstacles qui s'opposaient  son
voyage, il crivit  Franken pour lui annoncer sa prochaine arrive 
Nthenitz; il comptait partir au commencement d'avril, suivant la
permission qu'il en avait obtenue de son matre et du Pape. Il se
proposait de presser sa marche jusqu' sa premire tape, qui serait
chez le prince d'Anhalt-Dessau: il avait l'intention de ne passer qu'en
courant par Dresde, pour se rendre  Dessau, o il devait attendre son
ami Stosch, afin de gagner Brunswick, o il tait attendu par le prince
hrditaire; il se proposait ensuite de pousser jusqu' Berlin. Son me
n'avait jamais t plus satisfaite qu'en annonant  son ami sa
prochaine arrive[580].

Winckelmann quitta Rome, qu'il ne devait plus revoir, le 10 avril 1768,
accompagn du sculpteur Cavaceppi, qui entreprenait ce voyage, tant par
amiti pour lui, qu'afin de rtablir sa sant. Il prit la route du
Tyrol, qui l'avait amen  Rome douze annes auparavant. Mais, en
s'loignant de cette patrie d'adoption, ses ides devenaient sombres, et
il cdait comme  un accs de noire mlancolie. Il paraissait hsiter 
continuer son voyage, et parlait de revenir.--_Torniamo a Roma._
Retournons  Rome, rptait-il  son compagnon de route, qui nous a
conserv un journal de ce voyage, depuis leur dpart de Rome, jusqu'au
moment o ils se sparrent  Vienne[581].

La rception enthousiaste qui lui fut faite  Munich, ainsi que dans la
capitale de l'Autriche, les honneurs dont il fut entour, ne purent
triompher de sa tristesse. Ses penses se reportaient constamment vers
Rome, o il avait joui pendant si longtemps d'une flicit parfaite:
agit par un secret pressentiment, il craignait de ne plus revoir cette
ville. Cavaceppi raconte, que le prince de Kaunitz ayant, adress 
Winckelmann les paroles les plus affectueuses, pour le dissuader de
retourner en Italie, ces instances ne servirent qu' le confirmer dans
sa rsolution.--Nous ne voulmes plus lui en parler davantage, dit-il,
ayant remarqu qu'il avait les yeux d'un mort. Il fut donc dcid qu'il
renoncerait  Dresde, Berlin et Hanovre, et, qu'aprs un court sjour 
Vienne, il serait libre de repartir pour l'Italie. Rassur par cette
dtermination, qui comblait ses voeux les plus ardents, il mit  profit
le temps qu'il dut passer  Vienne, pour examiner la bibliothque et la
galerie impriale, celle du prince de Lichtenstein, et d'autres
collections particulires. Il revit avec soin le manuscrit de la seconde
dition de son _Histoire de l'art_, qu'il prparait depuis longtemps,
et s'occupa de la traduction franaise, qui devait paratre en mme
temps que le texte.

Enfin, combl d'honneurs et de prsents, il se hta de se remettre en
route pour sa patrie de prdilection. Il avait eu d'abord l'intention de
se diriger sur Venise par la Carniole, mais il changea son itinraire,
et rsolut de rentrer en Italie par Trieste. Il y arriva dans les
premiers jours de juin 1768.

 peu de distance de cette ville, voyageant  petites journes, selon
l'usage de ce temps, il avait rencontr un Italien, qui n'eut pas de
peine  dcouvrir son faible: affectant lui-mme un grand amour pour les
antiquits, il arracha bientt au trop confiant voyageur l'numration
des riches et nombreux cadeaux qu'il avait reus, ainsi que des monnaies
et mdailles en or et en argent, qu'il remportait en Italie. Ce
misrable, nomm Francesco Archangeli, tait un repris de justice,
condamn  mort prcdemment pour ses mfaits, mais dont la peine avait
t commue en celle du bannissement perptuel. En arrivant  Trieste,
il tait dj dans la confiance de Winckelmann, qui lui montra, sans
aucun soupon, ses mdailles et autres objets prcieux.

Notre antiquaire voulait s'embarquer  Trieste pour Ancne, et, en
attendant le vaisseau sur lequel il devait traverser l'Adriatique, il
occupait ses loisirs, dans l'htellerie o il tait descendu,  relire
son vieil Homre, le seul livre qu'il et emport avec lui. Dans ses
moments de mditation et de repos, il s'amusait  jouer avec un enfant
de son hte, qui annonait beaucoup d'intelligence. Le 8 juin, tandis
qu'il tait occup  crire  une petite table, Archangeli entra dans sa
chambre. Aprs lui avoir exprim ses regrets d'tre oblig de le quitter
pour se rendre  Venise, o l'appelaient des affaires importantes, il le
pria de lui montrer une dernire fois ses mdailles, afin qu'il pt en
conserver un souvenir plus prsent. Winckelmann, sans aucune mfiance, y
consentit de bonne grce; et comme il se tenait baiss pour ouvrir le
coffre dans lequel elles taient renfermes, le sclrat le pousse et le
fait tomber, selon les uns, en lui pressant la tte entre le couvercle
et le fond du coffre, selon d'autres, en essayant de l'trangler avec un
lacet. La victime crie et rsiste: alors, pour touffer ses cris,
l'assassin lui plonge,  cinq reprises diffrentes, un stylet dans le
ventre. Il l'aurait certainement achev, si l'enfant, dont nous avons
parl, n'tait venu frapper  la porte de la chambre.

Ce bruit fait fuir Archangeli, sans mme lui laisser le temps de voler
les mdailles[582]. On s'empresse d'accourir au secours du pauvre
bless; mais il tait frapp  mort, et il ne tarda pas  expirer, aprs
sept heures d'affreuses souffrances, sans avoir perdu sa prsence
d'esprit, aprs avoir pardonn  son meurtrier, dict ses dernires
volonts, et reu les sacrements de l'glise. Par son testament, il
institua le cardinal Albani son lgataire universel, et laissa 350
sequins  son graveur Mogali, et 100 autres  l'abb Pirani.

Ainsi mourut,  cinquante ans et quelques mois, dans toute la force de
son talent, un des hommes qui ont le plus contribu  remettre en
honneur l'tude de l'antique, si dcrie dans la premire moiti du
dernier sicle.

 Rome, le cardinal Albani, inconsolable de la perte de son ami, voulut
lui faire lever un tombeau digne de sa mmoire, mais l'excution de ce
projet fut empche par le grand ge du prlat, qui mourut en 1779, 
prs de quatre-vingt-huit ans. Ce fut un autre ami de l'historien de
l'art, le conseiller Reiffenstein, qui se chargea du soin pieux de lui
riger,  ses frais, dans le Panthon, un monument compos d'un
mdaillon en marbre, d'aprs son portrait par Raphal Mengs, et d'une
inscription latine. Dans les premires annes de ce sicle, ce mdaillon
a t transfr, ainsi que presque tous ceux qui taient  la Rotonde,
dans le muse des hommes illustres, au Capitole.

Telle fut la vie et la mort du savant amateur, qui a le mieux connu et
le mieux apprci la langue et l'art des Grecs. Rien que son _Histoire
des arts du dessin chez les anciens_ ne soit pas exempte d'erreurs,
ainsi qu'il le reconnat lui-mme avec modestie[583]; bien que la
partie consacre aux gyptiens, aux Phniciens, aux Perses, aux
trusques et aux autres peuples de la Pninsule italique, soit devenue
fort incomplte, depuis les nouvelles dcouvertes faites dans ces
contres, et les beaux travaux de Lanzi et des autres savants modernes,
l'histoire de l'art grec n'a rien perdu de son importance et de sa
valeur. C'est toujours  cette histoire qu'il faudra recourir, lorsqu'on
voudra connatre  fond l'essence de l'art et l'ide du beau chez les
anciens; les attributs et les formes de leurs divinits; le costume des
dieux, des hros, des athltes et des personnages clbres; les moyens
mcaniques employs par la statuaire antique; les progrs et le dclin
de cet art chez les Grecs, depuis son origine jusqu' la domination
romaine en Grce; chez les Romains, depuis la rpublique jusqu' son
entire dcadence sous les derniers empereurs.

L'influence de Winckelmann sur l'esthtique de l'art a t immense; bien
avant notre David, il dirigea souvent Raphal Mengs dans la voie que le
peintre des _Horaces_, du _Combat de Romulus et Tatius_, et du
_Lonidas_, a suivie aprs lui encore de plus prs. En Allemagne, son
exemple a ramen des crivains de premier ordre au got et  l'tude de
l'art classique. C'est ainsi, par exemple, que le _Laocoon_ de
Lessing[584] a t compos, suivant les ides mises quelques annes
avant par Winckelmann, dans son premier ouvrage de l'_Imitation des
artistes grecs_. C'est galement dans les oeuvres de Winckelmann, que le
savant Heyne puisa l'ide de ses dissertations sur la mythologie, qui
ont eu tant de retentissement dans le monde des rudits. L'illustre
Goethe lui-mme n'a pas chapp  l'influence de notre antiquaire, et son
ouvrage, _Winckelmann et son sicle_, publi en 1805, prouve
l'impression profonde produite, sur les intelligences les plus leves,
par les ides du grand amateur saxon. Enfin, l'art allemand, tel que
l'entendaient et le pratiquaient les peintres et les sculpteurs de ce
pays, dans la dernire moiti du sicle prcdent, jusqu'au commencement
du ntre, a d  Winckelmann ses plus puissantes inspirations[585].

Aujourd'hui, son influence a beaucoup diminu dans sa patrie; la
nouvelle cole allemande affecte de mpriser l'art des Grecs, pour
mettre  sa place un art purement germanique. L'avenir dira si
l'originalit de ces tentatives aura russi  faire oublier les
divinits et les hros de Phidias, de Praxitle et de Lysippe. Quant 
nous, sans critiquer ces oeuvres nouvelles, dont quelques-unes sont
marques au coin d'un vritable talent, aux forts d'Odin, aux vieilles
forteresses fodales, aux rois et aux guerriers des Niebelungen, nous
prfrons le Parnasse, le Taygte, les Ruines d'Athnes, l'Apollon du
Belvdre, le Laocoon, la Niob, la Vnus de Milo, l'Amazone blesse, le
Lutteur, le Gladiateur mourant, et nous appliquerons  l'art des Grecs,
ce qu'un de nos potes a si bien dit du vieil Homre, dans ces vers que
Winckelmann n'aurait pas dsavous:

    Trois mille ans ont pass sur le tombeau d'Homre,
    Et depuis trois mille ans, Homre respect,
    Est jeune encor de gloire et d'immortalit.

FIN.

ACHEV D'IMPRIMER
SUR LES PRESSES OFFSET DE L'IMPRIMERIE REDA S. A.
 CHNE-BOURG (GENVE), SUISSE

AOT 1973

Rmipression de l'dition de Paris, 1860

       *       *       *       *       *




NOTES:

[1] Mariette, dans une lettre  Bottari, insre au tome VI des _Lettere
pittoriche_, d. di Ticozzi, p. 9, affirme que Mendoza ne s'appelait pas
Diego. Nanmoins, dans les titres de ses posies, publies  Madrid en
1610, l'diteur ne le dsigne que sous ce seul prnom. Mais D. Gregorio
Mayans, dans la vie de ce personnage, place en tte de l'dition donne
 Valence en 1776, de la _Guerra de Granada_, le nomme _D. Diego Hurtado
de Mendoza_, et c'est ainsi qu'il est dsign dans le catalogue de la
calcographie du muse de Madrid.

[2] Voy. l'_Histoire des plus clbres amateurs italiens_, p. 211 et
suivantes.

[3] _Le Meraviglie dell'arte, vita di Tiziano_, dit. de 1648, in-4, p.
153 et suiv.

[4] Ridolfi, _ut supr_, p. 165-166.

[5] Ridolfi, _ut supr_, p. 168, la rapporte en espagnol: nous la
traduisons ici pour la premire fois en franais.

[6] _Vita di Tiziano_, p. 171.

[7] Ridolfi, _Vita di Tiziano_, p. 171-173.

[8] Le catalogue de cette collection indique _quarante-trois_ tableaux
de Titien.

[9] _Vivimus morituri, morimur victuri._

[10] Pag. 240 et suiv.

[11] Ridolfi, _ibid._ p. 154, 158.

[12] _Catalogue du muse du Louvre_, coles d'Italie, p. 228. Troisime
dit., 1852.

[13] _Catalogo de los cuadros del real Museo._ Madrid, 1850, p. 191,
num. 821.

[14] Lettre  Bottari, dans le tome VI des _Lettere pittoriche_, dit.
di Ticozzi. Milan, 1822, in-18, p. 13-14.

[15] Ridolfi, _Vita di Tiziano_, p. 188.

[16] Voy. l_'Histoire des plus clbres amateurs franais_, Mariette, p.
57.

[17] Imprime dans ses _Posies_, publies  Venise en 1552, in-8, et en
1572, in-4.

[18] _Vida de don Diego Hurtado de Mendoza_, par don Gregorio Mayans, en
tte de l'dition qu'il a donne  Valence en 1776, in-4, de la _Guerra
de Granada_; rimprime dans la mme ville par don Benito Montfort,
1830, in-12, de la p. 1re  16, _passim._

[19] Voy. _l'Histoire des plus clbres amateurs franais_. Mariette, p.
57 et suiv.

[20] Dans son ouvrage intitul: _Venezia citt nobilissima e singolare
descritta in XIIII libri, in Venezia appresso Giacomo Sansovino._ 1581.

[21] _Per vedere i sudori mirabili del Sansovino; lettere dell'Aretino._
T. II, p. 120.

[22] _D'en haut_,--fonctionnaires d'un ordre suprieur, choisis dans la
plus haute noblesse.--Voy. _la Ville et la rpublique de Venise_, par le
sieur de Saint-Didier. Amsterdam, Daniel Elzevier, 1680, petit in-18, p.
134, 135, 136 et suiv.--Voy. aussi l'_Histoire de Venise_, par M. Daru,
t. VII, p. 292, dit. in-18. Didot. 1826.

[23] _Che giova nelle fata dar di cozzo?_--Inferno, c. IX, v. 97.

[24] _Lettere di P. Bembo_, t. V, p. 488, dans l'dition des _Classiques
italiens_, de Milan, in-8, 1820; t. IX des _OEuvres compltes de Bembo_.

[25] _Vita di Jacopo Sansovino, scultore ed achitetto chiarissimo,
scritta da Tommaso Temanza in Venezia_, 1751. In-4, de la page 19  la
page 33.--Ridolfi, dans la _Vie d'Andra Schiavone_, dit que Titien fit
assigner  ce peintre les trois premires lunettes de la vote (_tondi_)
du ct du campanile ou clocher de Saint-Marc; et il donne une
description dtaille de ces peintures.

[26] Ridolfi, _Vita di Tiziano_, p. 152.

[27] Don Gregorio Mayans, _ut supra_, p. 14.

[28] Loc. cit., p. 152-153.

[29] _Storia della letteratura italiana_, t. VII, p. 1514, dit. des
Classiques, de Milan, 1824, in-8.

[30] Bottari, _Lettere pittoriche_, t. V, p. 140-146, _ad notam_.

[31] _Vida de don D. H. de Mendoza_, p. 38, 39.

[32] _Vida de don D. H. de Mendoza_, p. 46.

[33] _Cartas de santa Teresa de Jesus_, T. 1er, _carta_ 11.

[34] _Vida de don D. H. de Mendoza, ut supr_, de la p. 38  la p. 51.

[35] Bibliothque impriale de Paris, Y, n. 6256.

[36] _Vida de don D. H. de Mendoza_, p. 51.

[37] Cette pice commence ainsi (p. 114):

Estoy en una prision
En un fuego y confusion
    Sin pensallo.
Que aunque me sobra razon
Para dezir mi passion
    Sufro y callo.

[38] _Quintas a una despedida_, p. 141:

Yo parto, y muero en partirme,
Yo lo procure, yo lo pago.
No me dexcys en el trago,
Seora, del despedirme,
Por el servicio que os hago.

[39] Il est rapport en tte du volume publi  Madrid en 1610, et se
trouve au verso du feuillet qui contient l'approbation de l'ouvrage et
le permis d'imprimer donn par l'inquisition.

[40] Dans le catalogue des meilleures estampes du muse de Madrid, on
trouve cit le portrait de don D. H. de Mendoza, parmi ceux des cent
quatorze personnages illustres de la nation espagnole.--P. 7.
_Cuaderno_, 6.

[41] Du 31 mars 1621 au 17 septembre 1665.

[42] _OEuvres de Voiture_, dit. de M. Ubicini, 2 vol. in-12, chez
Charpentier. 1855, t. II, p. 271 et suivantes.

[43]  Cologne, chez Pierre Van Egmondt,  la Sphre, 1673; petit
in-16.--Bibliothque impriale, n 1963.

[44] Par exemple, aprs avoir dit du comte-duc: _And alla corte e vi
and addottrinato, non vi and ignorante_, il ajoute: _La corte non 
una scuola di grammatica_; _ella non da i primi alimenti e non insegna e
primi elementi_; _il di lui cibo non  latte_; _di rado produce_,
_raffina_, etc. Telle est la manire du marquis, pleine de recherche, et
au fond trs-vide.--Le passage ci-dessus est extrait, p. 14, de son
ouvrage intitul: _Il ritratto del privato politico cristiano, estratto
dall'originale d'alcune attioni del co-duca di san Lucar_; ddi 
Philippe IV, Bologne, 1635, _presso Giacomo Monti_, etc., in-8 de 135
pag., plus l'Introduction.--Le marquis Malvezzi a compos un autre livre
 la louange de Philippe IV et de son ministre, sous ce titre:
_Introduttione al raconta de' principali successi accaduti sotto il
commando del potentissimo Re Philippo quarto_.--_Roma_, 1651, in-8 de
107 pages, plus le bref d'Innocent X, la ddicace au roi d'Espagne et
l'avertissement. Les deux ouvrages sont  la Bibliothque impriale,
contenus dans le mme volume, avec la _Caduta del conte Olivars_,
l'_anno_ 1643, du pre Camillo Guidi, _in Ivrea_,
1644,--0,388.--L'_Histoire d'Olivars_ a encore t crite en italien
par D. J.-J. d'Ischia, Udine, 1653, in-24, et par le comte Ferrante
Pallavicini, _opere scelte_.

[45] Gil Blas, t. III, liv. XI, chap. II, p. 238-9; dit. in-8 des
_Classiques latins_, de Lefebvre.

[46] _Ibid._, chap. V, p. 249-250.

[47] _La caduta del conte d'Olivars_, p. 33-4. Bibliothque impriale,
0,388,  la fin du volume.

[48] _Il ritratto del privato politico_, etc., _ut supr_, p. 41.

[49] _Conoscendo che questa ambasciaria era un fermarsi, non la volle
accettare._--_Ut supr_, p. 15.

[50] Il tait n le 8 avril 1605.

[51] _Ut supr_, p. 16.

[52] T. II, p. 272, dit. de M. Ubicini.

[53] _L'histoire du ministre du comte-duc_, etc., p. 6-7.

[54] _Las vidas de los pintores y estatuarios eminentes Espaoles, que
con sus heroycas obras han illustrado la nacion_, etc. Londres, 1742, un
vol. in-8, p. 37, n 57.--Ce livre n'est qu'un abrg du grand ouvrage
de Palomino.

[55] _Catalogo_, 1850, n 27, p. 18.

[56] _La Tragedia mas lastimosa, el conde de Sex_;--_Dar la vida por su
dama_, etc. Voyez  ce sujet: Ochoa, _Tesoro del teatro espaol_, 5 vol.
in-8. Paris, 1838, t. V, p. 98.

[57] Jean de Butron, _Discursos apologeticos en que se defiende la
ingenuidad del arte de la pintura_. In-4, Madrid, 1626.

[58] _Velasquez and his Works_, _London_, 1855, in-12, avec le portrait
eau-forte de Velasquez; excellente biographie,  laquelle je ferai plus
d'un emprunt; elle est extraite d'un ouvrage plus considrable du mme
auteur: _Annals of the artists of Spain_, _London_, 1848.

[59] Palomino, p. 18-19, n 30.

[60] _Notizie de' professori di disegno, decennale III, dal 1600 al
1640._ In-4, p. 313, _V. Vincenzio Carducci_, t. V.

[61] _Dialogo_ 7.

[62] Baldinucci, _ut supr_, p. 315.

[63] Palomino, p. 36, n 55, _V. Patricio Caxes._ Le catalogue du _real
Museo_ n'indique qu'un seul tableau de cet artiste, sous le n 162, la
_Vierge avec l'enfant Jsus_.

[64] Pag. 53, n 73, _Eugenio Caxes_.

[65] _Catalogo_, n 151.

[66] Pag. 74, n 102.

[67] _Arte de la pintura, su antiguedad y grandezas, etc.; par Francisco
Pacheco, Vezino de Sevilla, ao 1649_; petit in-4, p. 101 et
suivantes.--Bibliothque impriale, V. 1737.

[68] Palomino, p. 77, n 106 (abrg de son grand ouvrage; Londres,
1742, in-8) veut que Velasquez ait t d'abord lve de Francisco
Herrera le vieux. Mais nous trouvons dans le mme auteur, p. 66, n 91,
que Francisco Herrera, nomm le Vieux, peintre, architecte et sculpteur
en bronze, fut natif et habitant de Sville, et lve de Francisco
Pacheco; et, p. 68, qu'il mourut  la cour en 1656: il tait donc  peu
prs de mme ge que Velasquez, et par consquent, il n'aurait pu lui
servir de matre. Aussi, le catalogue du _real museo_ de Madrid (dit.
de 1850) indique Velasquez seulement comme lve de Pacheco.--Ce
dernier, de son ct, dans son _Arte de la Pintura_, rclame pour lui
seul la gloire d'avoir form un tel disciple. Voici le passage o il
revendique cet honneur (p. 171,  2): Diego de Silva Velasquez, mon
gendre, occupe la troisime place (parmi les artistes qui ont le plus
honor la peinture); c'est  lui, qu'aprs cinq annes d'ducation et
d'enseignement, j'ai donn ma fille, dtermin par sa vertu, sa douceur,
ses excellentes qualits, et par les esprances que me faisaient
concevoir son bon naturel et son grand gnie: L'honneur d'avoir t son
matre tant plus grand que celui d'tre son beau-pre, il m'a paru
juste de refrner l'audace de celui qui voudrait s'attribuer cette
gloire, m'enlevant ainsi la couronne de mes dernires annes.

[69] Pag. 566, _Arte de la Pintura_.

[70] _Ut supr_, p. 60, n 84.

[71] _Arte de la Pintura_, pag. 66, 611.

[72] Palomino, p. 60, n 84.

[73] _Arte de la Pintura_, p. 101.

[74] P. 116.

[75] Palomino, p. 75, n 102.--Une taxe semblable a exist plus
longtemps sur la vente des livres, et le trait de Pacheco sur la
peinture fut tax  _quatro maravedis, cada pliego_. Voy.  la seconde
feuille aprs le titre.

[76] Voy. _l'Histoire des plus clbres amateurs italiens_, p. 101.

[77] _Arte de la Pintura_, p. 165.

[78] Palomino, p. 27, n 43.

[79] _Arte de la Pintura_, p. 471.

[80] _Arte de la pintura_, p. 471.

[81] _Ibid._, pages 593 et suivantes.

[82] _Ibid._, p. 605.

[83] C'est ainsi que Charles Le Brun a reprsent Jsus-Christ, dans son
tableau, grav par G. Andran et Edelinck, o il le montre ador par les
anges, parmi lesquels on a voulu reconnatre, dans celui qui est 
genoux au pied de la croix, le portrait de madame de la Vallire.

[84] _Ibid._, p. 100.

[85] _Arte de la Pintura_, p. 492, 567.

[86] _Ibid._, p. 163.

[87] _Cataloge_, nos 237, 238, 333, 388.

[88] Ces vers sont tirs du premier sonnet de Michel-Ange  la marquise
de Pescaire, Vittoria Colonna: Voy. _Le rime di Michel-Agnolo
Buonarroti, testo di lingua italiana_, in-8, 1817, p. 1.

[89] Palomino, p. 77, n 106.

[90] _Sumiller de cortina de su Magestad_, Pacheco; _Arte de la
pintura_, p. 102.--C'tait une sorte de chambellan, charg de tirer le
rideau, ou d'ouvrir et fermer les portires lorsque le roi d'Espagne
entrait dans ses appartements ou en sortait.

[91] Ce portrait est au _Real museo, catalogo_, n 527.

[92] Bouterwek, _Hist. de la littrature espagnole_, t. II, p. 91 et
suivantes.

[93] P. 102.

[94] _Arte de la pintura,_ p. 102.

[95] _Arte de la pintura_, p. 102.

[96] _Anecdotes du ministre du comte duc d'Olivars, tires et
traduites de l'italien de Mercurio Siri, par M. de Valdory_; Paris,
1722, in-12, p. 191:--Bibliothque impriale, 0,700.

[97] _Ut supr_, p. 112, 113.

[98] La _contractation_ tait une junte sigeant  Sville, et qui tait
charge d'enregistrer les cargaisons qui partaient de cette ville pour
l'Amrique, ou venaient y aborder, et de faire payer les droits d'entre
et de sortie.

[99] _Ibid._, p. 113.

[100] Voy. Palomino, p. 24, n 38, et p. 41, n 59.

[101] _Arte de la pintura_, p. 96-97.

[102] P. 95.

[103] _Voyage d'Espagne_, t. III, p. 6-7.

[104] Voy. le chapitre XII.

[105] _Origen y dignidad de la Caa, etc._ Madrid, 1634, petit in-4,
avec le frontispice-portrait de l'auteur. Chapitres VIII, IX, XXVI,
XXVII, XXXII, etc.

[106] _Catalogo_, n 68.

[107] Mme d'Aulnoy, _Voyage d'Espagne_, t. I, p. 87.

[108] _Littrature espagnole_, t. II, p. 60.

[109] Voy. la notice sur cet amateur, chapitre XV et suiv.

[110] _Velasquez and his Works, by William Stirling_, p. 80-81.

[111] P. 102.

[112] P. 54, _ut supra_.

[113] Voy. le chapitre IX, liv. III, _Arte de la pintura_, p. 427 et
suivantes.

[114] _Catalogo_, 299.

[115] P. 102.

[116] _Ibid._

[117] Lettre de Raphal Mengs  D. Antonio Ponz, dans le _Recueil de
Bottari_, 2e dition de Ticozzi, in-12, t. VI, p. 305.

[118] P. 106-109, _Arte de la pintura_.

[119] P. 110, _ibid._

[120] _Catalogo_, n 177.

[121] P. 103.

[122] T. III, p. 486.

[123] Pacheco, _Arte de la pintura_, p. 103.

[124] _Histoire de France sous Louis XIII_, par M. A. Bazin, t. II, p.
30-34.

[125] Voy. sur les ngociations de Rubens, l'introduction mise par M.
mile Gachet en tte des lettres indites de cet artiste qu'il a
publies. Bruxelles, 1840, in-8, p. XXXV et suivantes.

[126] Lettre de Rubens  Peiresc, de Madrid, 2 dcembre 1628; dans les
lettres indites de Rubens publies par M. Gachet, p. 220, n LXIX.

[127] Selon J.-F. Michel, _Histoire de la vie de P. P. Rubens_,
Bruxelles, 1 vol. in-8, 1771, p. 29, le duc de Mantoue, Vincent de
Gonzague, voulant envoyer  Philippe III une superbe voiture avec un
attelage de sept chevaux napolitains, aurait fait choix de Rubens pour
accompagner et offrir ce cadeau. Palomino (p. 50, n 70) dit que Rubens
vint  Madrid pendant le sjour du prince de Galles en 1623: c'est une
erreur. Rubens vcut  la cour de Mantoue jusqu' la fin de 1608, poque
o la mort de sa mre le rappela  Anvers, et il ne retourna plus en
Espagne qu'en 1628.

[128] Gachet, _Lettres indites de Rubens_, p. 221, 224, 227, n LXX.

[129] . Gachet, _Lettres indites de Rubens_, p. 220, n LXIX.

[130] Bruxelles, 1840, 1 vol. in-8, p. 342, 343, nos 1135, 1136,
1137, 1138, 1139 et 1140.

[131] M. A. van Hasselt, p. 340, n 1127, qui dit que ce portrait est
aujourd'hui dans la collection du duc de Hamilton, en Angleterre. Il a
t grav par P. Pontius, et en petit, par Galle jeune.

[132] Voy. le Catalogue du muse du Louvre, dition de 1852, coles
allemande, flamande et hollandaise, p. 229, n 431, et la note p. 225
qui accompagne le n 426. Ces dix compositions de Rubens ont t graves
par N. Lauwers, Schelte de Bolswert et Adrien Lommelin; voy.
l'_Abecedario_ de Mariette, V _Rubens_, p. 110.

[133] P. 50, n 70, _Pedro Pablo Rubens_.

[134] _Catalogo_, n 1704.

[135] _Arte de la pintura_, p. 100.

[136] P. 50, n 70.

[137] _Decennale II, della parte III, dal 1590 al 1600_, p. 281-283.

[138] P. 169.

[139] P. 131-133.

[140] Voy. le texte de cette lettre en espagnol, dans l'introduction aux
lettres indites de Rubens, par M. Gachet, p. XLIV.

[141] P. 100, _Arte de la pintura_.

[142] _Ut supr_, p. 285.

[143] Pacheco, p. 103.

[144] _Id. ibid._, p. 103.

[145] V Velasquez, p. 78, n 406.

[146] _Arte de la pintura_, p. 103  105 inclusivement.

[147] Il est au _Real Museo_, _catologo_, n 135.

[148] Ce dernier tableau est au _Real Museo_, _catalogo_, n 195.

[149] _Ut supr_, p. 78.

[150] P. 105.

[151] _Ibid._

[152] _Real Museo_, _catologo_, n 155.

[153] Ou _Fabrique de tapis_, _ibid._, p. 355.

[154] P. 76, n 105.

[155] _Le vite de' pittori, scultori, architetti ed intagliatori dal
pontificato di Gregorio XIII, del 1572, fino ai tempi di papa Urbano
VIII, nel 1642_; _Roma_, in-4, 1733, p. 251 et suiv.

[156] Voy. l'_Histoire des plus clbres amateurs italiens_, p. 250 et
suiv.

[157] Baldinucci, _vita di Vicencio Carducci_, p. 315, _Dec. III_,
_della parte III_, _dal 1600 al 1610_.

[158] Ximens, _descripcion del Escorial_, p. 344, 353: il est cit par
M. W. Stirling, _Velasquez and his Works_, p. 55-56.

[159] Baldinucci, _Dec. IV_, _della parte I_, _dal 1630_, _al 1640_; V
_Cosimo Lotti_, p. 306 et suiv.

[160] Traduit par Baldinucci, _ibid._, p. 309.

[161] Baldinucci, _ibid._, p. 308.

[162] _Ibid._, p. 310.

[163] Vie de Baccio del Bianco, _ut supr_, p. 311  331, et
spcialement p. 323.

[164] Baldinucci, _ut supr_, p. 329  331.

[165] P. 79, n 106, vie de Velasquez.

[166] _Vite de' pittori, scultori, ed architetti_, etc., in-4. _Roma_,
1772, p. 269  274, et spcialement 272, 273.

[167] Passeri, _id._, p. 271.

[168] Passeri, _ut supr_, p. 273-274.

[169] Voyez sa vie dans Baldinucci, _Dec. III_, _della parte III_, p.
354  372.

[170] M. William Stirling, _Velasquez and his Works_, p. 125-126, se
conformant  la tradition espagnole, mais sans citer aucune autorit,
raconte que les modles envoys au Tacca furent peints par Velasquez, et
mouls en outre par le sculpteur Muntaz, de Sville; d'o il rsulte
que le Tacca n'aurait eu d'autre mrite que celui de l'excution et de
la fonte. Assurment, les deux artistes espagnols taient fort capables
de prparer tous les lments de la statue de leur roi: mais j'ai
prfr suivre la version de Baldinucci, dont l'affirmation ne peut
laisser le moindre doute, et qui parle comme tmoin oculaire. En effet,
aprs avoir rapport l'envoi fait au Tacca des deux modles peints par
Rubens, il ajoute:--_Tanto chiese e tanto prontamente ottenne, e cosi
venne a guadagnare le due bellissime pitture di mano di quel grand'uomo_
(Rubens), _che rimasero nella sua eredit, e nel tempo che io queste
cose scrivo, si conservano in casa i serrati._--Baldinucci, vie de
Pietro Tacca, _Dec. III_, _part. III_, p. 363-364.--Je crois toutefois
devoir faire remarquer, que Baldinucci ne semble avoir connu ni
l'existence ni les oeuvres de Velasquez, car on ne trouve aucune mention
de cet artiste, dans ses nombreuses _Notizie de' professori del
disegno._ Il ne serait donc pas impossible qu'il et attribu  Rubens
des modles peints par Velasquez.

[171] Baldinucci, _ut supr_, p. 364.

[172] _Ibid._, p. 365.

[173] _Ibid._, p. 366.

[174] William Stirling, _ut supr_, p. 127,  la note.

[175] Palomino, _Ribera_, n 88, p. 64.

[176] Voy. l'_Histoire des plus clbres amateurs italiens_, p. 408 et
suiv.

[177] Passeri, _Vite de' pittori, scultori ed architetti, etc,--Domenico
Zampieri_, p. 33-39.

[178] _Ibid._, p. 152, vie de Lanfrance.

[179] P. 66, n 91.

[180] M. William Stirling, _Velasquez and his Works_, p. 52.

[181] On peut en juger au Louvre, en prsence du tableau de cet artiste
nouvellement achet de la succession de M. le marchal Soult, et
reprsentant _Saint Bonaventure dictant ses commentaires._

[182] Il est maintenant au _Real museo_, _catalogo_, n 531.

[183] N 171, p. 136.

[184] Le comte-duc ayant t disgraci en 1643, Herrera devait tre
trs-jeune lorsqu'il travailla pour ce ministre.

[185] N 108.

[186] P. 68-69, n 93, notice sur F. Collants. Cet artiste est
reprsent au muse du Louvre, n 544, par un paysage, _le Buisson
ardent_, d'un grand caractre, mais dans lequel Mose ressemble  un
berger d'une des _sierras_ espagnoles.

[187] Palomino, p. 119 et suivantes, n 152.

[188] T. III, p. 580, cit par M. William Stirling, _Velasquez his
Works_, p. 52-53.

[189] _Para Mantenersi_, dit Palomino, p. 139, n 173.

[190] Ces tableaux sont  Sville.

[191] M. Viardot, _les muses d'Espagne_, p. 145. Paris, 1843, 1 vol.
in-12.

[192] Voy. le chapitre prcdent.

[193] P. 52, n 72.

[194] Vasari, _Vie de Jacopo Sansovino_, p. 264-5, t. IX.--Traduction de
M. Leclanch. Paris, 1842, in-8.

[195] Guidi, _la Caduta del comte-duca d'Olivar, anno 1643; Ivrea_,
1644, in-8,  la fin du volume, Bibliothque impriale, 0,388;--p. 5.

[196] _Ibid._, p. 49  55.

[197] Il avait perdu sa fille unique, marie au duc de Mdina de Las
Torres, et il n'existait aucun rejeton de ce mariage.

[198] Enrique de deux noms, de deux femmes, fils de deux pres et de
deux mres, et diable, en outre.

[199] C'est dans ce voyage qu'il fit le clbre portrait d'Innocent X,
qu'on admire  Rome au palais Doria-Pamphili.

[200] _Ut supr._

[201] Selon M. W. Stirling, _Velasquez and his Works._

[202] J'ai vu  l'exposition de Manchester, en juillet 1857, un
trs-grand nombre de portraits excuts par des artistes trangers venus
en Angleterre, tels que van Somer, Marc-Garrard, Franc-Hall, sir
Peter-Lely, Kneller, de Lubeck, et beaucoup d'autres. Parmi les
portraits dus  des artistes anglais, je n'ai remarqu que celui de
Cromwell, par Robert Walker, et ceux de Charles Cottrell et de Balthasar
Gerbier, sur la mme toile, par William Dobson.--Voy. le compte rendu de
cette exposition, que j'ai publi dans le _Journal des Dbats_, nos
des 5, 9, 11 et 20 juillet 1857.

[203] Hogarth a prcd les deux autres. Ses premiers tableaux datent
d'environ 1720.

[204] Cornelius Jansen, Charles Mytens, van Somer, Joachim Sandrart,
Polenburg, Grard Honthorst, etc.

[205] Dans son ouvrage qui a pour titre: _Anecdotes of the arts in
England, or comparative remark, on architecture, sculpture, and
painting, chiefly illustrated by specimens, at Oxford, etc._ Il a t
traduit par Millin, 2 vol in-8, 1807, Paris.

[206] _Rebellion and civil Wars in England_, 1702. 3 vol.
in-f.--N'ayant pas sous les yeux le texte anglais, je me sers de la
traduction franaise, publie  la Haye en 1704; 6 vol. in-12, t.
Ier, p. 73 et suiv.

[207] _Oxford_, 1773, _e typographeo Clarendaniano_.--1 vol. in-folio,
gravures, cabinet des estampes, n 3242.

[208] _The third ed._, _London_, 1782, 4 vol. in-8, t. II, p. 124.

[209] Nous devons faire observer que Peacham, dont Horace Walpole
invoque l'autorit, fut le prcepteur des enfants du comte d'Arundel, et
qu'il l'accompagna dans les Pays-Bas. Il est l'auteur du _Compleat
Gentleman_, d'une nouvelle intitule, la Valeur d'un sou, _The Worth of
a penny_, et de divers autres ouvrages cits dans l'avertissement de la
2e dition de cette nouvelle.--Il a grav, d'aprs Holbein, le
portrait de sir Thomas Cromwell, plus tard comte d'Essex.

[210] _London, John Murray,_ 1854, 3 vol. in-8, t. Ier, p. 11. Le
docteur Waagen a publi en 1857 un volume de supplment, sous le titre
de: _Galleries and cabinets of art in England_, galement chez John
Murray.

[211] Il faut lire _Evelyn_. Voy. Dallaway, _les Arts en Angleterre_, t.
II, p. 258, et la _Biographie universelle_ de Michaud, V Evelyn. Ce
savant, dans son ouvrage intitul _sculptura_, parle du comte d'Arundel,
comme d'une personne qu'il avait connue.

[212] William Hookham Carpenter, _Mmoires et documents indits sur
Rubens et Van Dyck, traduits de l'anglais par Louis Hymans_. Anvers,
1845, grand in-8, 1 vol, p. 9-10.

[213] _The history and antiquities of the castle and town of Arundel,
including the biography of its Earls from the conquest to the present
time; by the Rev. M. A. Tierney, F. S. A. chaplain to his grace the duke
of Norfolk. London, G. and W. Nicol_, _Pall-Mall_, 1834.--2 vol. grand
in-8, fig. Bibliothque impriale, n 433, 0.6.2.--Ces deux volumes
n'ont qu'une seule pagination; le 2e vol. commence  la page 351. La
biographie de Thomas Howard, second comte d'Arundel, se trouve dans ce
volume, de la page 414  la page 496.

[214] Tierney, p. 418-419.

[215] _Anecdotes of painting._ t. II, p. 127.

[216] Tierney, t. II, p. 434-435

[217] Tierney, t. II, p. 488  495.

[218] Bruxelles, 1840, 1 vol. in-8, avec le portrait de Rubens, p. 321.

[219] N 322 du catalogue de M. van Hasselt, suivant lequel ce tableau
se trouverait aujourd'hui dans la collection du comte de Pembroke 
Wilton-House.--_Ibid._, p. 260.

[220] _Ut supr_, p. 11.

[221] _Vita di Antonio Van Dyck_, dans ses _Vite de' Pittori, Roma_,
1672. 1 vol. in-4, p. 260-261.

[222] _Treasures of art in Great-Britain_, t. III, p. 30, 31.

[223] _Ibid._, t. II, p. 455.

[224] _Ibid._, t. III, p. 30.

[225] Dallaway, t. 1er. p. 264, _ad notam_ 2, traduction de Millin.

[226] Nuremberg, in-folio, 1683.

[227] Voy. les _tudes sur l'Allemagne_ de M. Michiels, t. II, p.
387;--et la _Biographie universelle_ de Michaud, V Sandrart, t. XL, p.
321.

[228] Voy. l'_Abecedario_ de Mariette, V Jones Inigo, t. III, p. 8 et
suiv.;--la _Biographie universelle_,  l'article consacr  cet
architecte, et la notice intressante donne par Allan Cunyngham, dans
ses _Lives of the most eminent Bristish painters, sculptors and
architects_; _London_, 1831, in-18, t. IV, p. 70 et suiv.

[229] _Loc. cit._, p. 256, _ad notam_.

[230] _Ut supr_, 436-7.

[231] _Ibid._, p. 257.

[232] Traduit par M. Hymans, p. 243-246.

[233] _Vita di Tiziano, in-4, Venezia_, 1648, p. 178.

[234] _Ibid._, p. 177.

[235] Waagen, _Loc. cit._, t. Ier, p. 12.

[236] _Abecedario_, t. III, V Lonard de Vinci, p. 142, _ad notam_ 2.

[237] _Ibid._, p. 297, _ad notam 1_.

[238] _Ibid._, p. 142.

[239] M. Charles Blanc, dans son livre _de Paris  Venise_, p. 57, dit
que cette offre fut faite du temps de Jacques Ier  Galas-Arconati,
qui possdait alors le _Livre des Machines_ de Lonard de Vinci, mais
qui aima mieux en enrichir la bibliothque de Milan.

[240] _Sculptura_, p. 103.--Walpole, t. II, p. 129.

[241] Voy. le volume consacr  Mariette dans l'_Histoire des plus
clbres amateurs franais_, p. 226, 232.

[242] Waagen, _ibid._, p. 15.

[243] _Id._, _ibid._, p. 8.

[244] _Bellori, Vita di P.-P. Rubens_, dans _le Vite de' Pittori, etc.
Roma,_ 1672, in-4, p. 245.

[245] Qui reprsenteraient aujourd'hui plus d'un million.

[246] J.-F. Michel, _Histoire de la vie de P.-P. Rubens_, Bruxelles
1771, 1 vol. in-8 avec le portrait de Rubens, p. 144-145.

[247] En 1730, in-folio, _London_.

[248] _Lettres indites de P.-P. Rubens_, publies par mile Gachet.
Bruxelles, 1840, 1 vol, in-8, p. 235.

[249] _Loc. cit._, t. Ier, p. 12.

[250] Voy. sur ce personnage les _Anecdotes of Painting_, t. II, p. 94
et suiv.

[251] P. 119 et suiv.

[252] Voy. l'_Histoire des plus clbres amateurs italiens_, p. 168, 178
et suiv.

[253] _Art treasures, etc._, t. II, p. 465.--Catalogue des peintures de
Charles Ier, d'aprs Vertue.

[254] _Ibid._, t. Ier, p. 7-8, _ad notam_, p. 7.

[255] _Lettres indites de P.-P. Rubens_, publies par mile Gachet, p.
230-231.

[256] _Anecdotes of Painting_, t. II, p. 71.

[257] Tel est le nom latin qu'il s'est donn et sous lequel il a publi
ses ouvrages: Son nom franais tait Dujon, et en anglais il se faisait
appeler Yough. Voy. la prface du docteur Chandler aux _Marmora
oxoniensia_.

[258] _Vita Francisci Junii, F. F._, aprs la prface de la 2e
dition que Grvius a donne en 1694 du trait _De pictura veterum_.

[259] Le texte de Grvius porte: _Anno nonagesimo primo_; mais
l'pitaphe de Junius,  Oxford, attribue  Isaac Vossius, son neveu,
indique, en chiffres romains, qu'il tait n en MDLXXXIX.

[260] _Francisci Filius._

[261] _Menevensis_, je ne suis pas certain que ce mot latin veuille dire
Methuen; il ne se trouve pas dans le _Dictionnaire des noms latins de la
gographie ancienne et moderne_. Paris, 1777, in-12.

[262] _Neque putavi diutius mihi fastidiendas aut negligendas artes
illas, qu non regio modo majestas vestra, sed tot ac tales
florentissimi regni proceres usque adeo studiose colunt atque
suscipiunt._

[263] Voici le titre de la deuxime dition: _Francisci Junii de pictura
veterum libri tres, tot in locis emendati et tam multis accessionibus
aucti, ut plane novi possent videri_.--_Accedit catalogus, adhuc
ineditus, architectorum, mechanicorum, sed prcipue pictorum,
statuariorum, clatorum, tornatorum, aliorumque artificum, et operum qu
fecerunt, secundum seriem litterarum digestus._--_Roterodami, Typis
Regneri Leero_, 1694, grand in-4 avec frontispice de A. Van der Werff,
grav par Molder, et le portrait de Junius, du mme, grav par Gunst. La
premire dition avait paru en 1636.

[264] _De pictura veterum, lib. prim._,  1, p. 2e, dition de 1694.

[265] _Id._, _ibid._, p. 296.

[266] Grotius est n  Delft le 10 avril 1585, et Junius  Heidelberg en
1589.

[267] Voy. l'article de Grotius, Hugues, dans la _Biographie
universelle_ de Michaud, t. XVIII, p. 541 et suiv.

[268] Voy. le texte latin de cette lettre, traduite ici pour la premire
fois en franais, dans le trait _De pictura veterum_, immdiatement
aprs la ddicace de Junius  Charles Ier.

[269] Voy. cette pigramme en grec, et sa traduction en vers latins par
Grotius lui-mme, dans le catalogue des artistes anciens de Junius, p.
194, Via _Satureius_, _sculptor_, dition de 1694 du trait _De
pictura veterum_.

[270] Qui ne parut qu'aprs la mort de Junius dans la 2e dition de
son ouvrage donne par Grvius, 1694.

[271] En flamand, traduite par Louis Hymans, dans sa traduction des
mmoires publis en anglais sur Antoine Van Dyck et Rubens par
Carpenter.--Anvers, 1845, p. 57-58, in-8.

[272] Voy. les notes de M. Hymans, _ut supr_, p. 58.

[273] Cette lettre est rapporte dans le recueil de Bottari, t. IV, n
X, de l'dition de Ticozzi, Milano, 1822, p. 19. On a traduit en italien
les passages qui sont en flamand dans l'original: mais on a laiss en
latin la partie de la lettre crite dans cette langue.

[274] _Oxonii, e typographeo Clarendoniano, impensis academi_,
MDCCLXIII, 4 vol. in-f.--Cabinet des estampes, bibliothque impriale,
n 3242-62.

[275] _Marmora Arundeliana_, _publicavit J. Seldenus_, _Londini_, _J.
Billius_, 1629, in-4.

[276] Voy. _la Vie de Peiresc_, par Gassendi, dition de Lyon, 1658, p.
5.

[277] _Lettres indites de Rubens_, publies par mile Gachet, p. 235.

[278] Dallaway, p. 260-1.

[279] Voici le texte de ce journal qui est devenu rare, mme en
Angleterre, et dont je dois la communication  l'obligeance de M.
Alphonse Wyat-Thibaudeau: _A true relation of all the memorable places
and passages observed in the travels of the rigth honourable Thomas Lord
Howard, Earle of Arundell and Surrey, primer Earle, and Earle Marshall
of England, ambassadour extraordinary to his Sacred Majesty Ferdinand
the Second, Emperour of Germania, anno Domini 1636, by William Crowne,
gentleman.--London, printed for Henry Seile, and are to be sold in
Fleet-Street, at the sign of the Tygress-Head, btlween the bridge and
the conduit, 1637._--Petit in-8 de 70 pages, sans la ddicace  Thomas
Howard, fils et hritier de Henry lord Maltravers.

[280] _Who went to war._--tait-ce la statue antique d'une amazone?

[281] _Ibid._, p. 50, 53,

[282] P. 32.

[283] William Browne le rapporte en latin et en anglais, p. 33  37.

[284] Il fut dcapit  Londres, le 30 janvier 1649.

[285] Ces livres sont maintenant runis  ceux du _Bristish museum_.
Voy. M. Tierney, t. II, p. 472.

[286] Voy. au cabinet des estampes, Bibliothque impriale, nos
208-323, l'_OEuvre de Wenceslas Hollar_, in-folio, 3 vol., au
commencement du 1er vol.

[287] _Id._, _ibid._

[288] En allemand: _Wenzel Hollar beschresbendes verzeichniss sein
Rupforsticke.--Berlin_, 1853, cabinet des estampes, n 10109.

[289] _Abecedario_, V Lonard de Vinci, t. III. p. 169.

[290] Voy. l'oeuvre de Hollar, t. II, au cabinet des estampes: ce
portrait s'y trouve en deux tats.

[291] Voy. _Anecdotes of painting, the third ed._ t. II, p. 125, _ad
notam_.

[292] London, 1656, in-f.

[293] Mariette, _abecedario_, V Hollar, t. II, p. 373.

[294] Tierney, t. II, p. 474.

[295] _His health was sensibly declining_, t. II, p. 478.

[296] Tierney, _ibid._, p. 481.

[297] Prface du docteur Chandler, _Marmora oxoniensia_.

[298] Dallaway, t. Ier, p. 262.

[299] T. II, p. 526.

[300] Dcapit le 29 dcembre 1680, comme complice de la conspiration
des poudres, et qu'il ne faut pas confondre, bien que les deux
condamnations soient galement iniques, avec Thomas Wentworth, comte de
Strafford, ministre de Charles Ier, qui subit le mme sort le 21 mai
1641.

[301] T. Ier, p. 267, _ad notam_.

[302] _Joachimi de Sandrart a Stockav_, etc., _Academia nobilissim
artis pictori_, etc., etc., etc. _Noriberg_, 1683, in-f,
figures.--Bibliothque impriale, V, 555 B., p. 282.

[303] Sandrart, dans son ouvrage, donne les biographies de
cinquante-quatre peintres et de vingt graveurs anversois, parmi lesquels
Quentin Matsys, Otho Voenius, Rubens, Van Dyck, Gaspard de Crayer, E.
Quellinus, Jordaens, Vorsterman, H. Bolswert, P. Pontius, gid. Sadeler,
Pierre de Jode le jeune, etc.

[304] Voy. le catalogue du muse d'Anvers, 2e dit. 1857, prface, p.
XII,  la note.

[305] La traduction de ce passage du voyage d'Albert Durer dans les
Pays-Bas est prise de celle publie dans le t. Ier du _Cabinet de
l'amateur et de l'antiquaire_. Paris, 1842, in-8, p. 415 et suiv.

[306] N  Anvers en 1450, mort en 1527.

[307] Dans la notice sur B. Pirckheimer, ci-aprs.

[308] Voy. dans la _Biographie universelle_ de Michaud, t, XVIII, p. 34,
et tome XXIV, p. 551, les articles consacrs  ces deux savants
explorateurs de l'antiquit.

[309] Dans le journal de son voyage aux Pays-Bas, cit plus haut.

[310] _Ut supr_, p. 492.

[311] Cependant, d'aprs la Notice sur Rubens, insre dans le Catalogue
du muse d'Anvers, 2e dit, 1857, p. 190 et suiv., il paratrait
rsulter de documents dcouverts par M. R.-C. Backhuizen van den
Brinck, dans les archives de la maison d'Orange, et publis par lui en
1853, que Rubens a plus que probablement vu le jour  Siegen, dans le
comt de Nassau.--Que Rubens soit n  Cologne ou ailleurs, il n'en
doit pas moins tre considr comme le plus illustre citoyen d'Anvers.

[312] M. mile Gachet, _Lettres indites de P.-P. Rubens_, Bruxelles,
1840, in-8, introduction XI et la note.

[313] J.-F. Michel, _Histoire de la vie de P.-P. Rubens_. in-8,
Bruxelles, 1771, pag. 6 et suiv.

[314] P. 191.

[315] P. 192.

[316] _Vies des peintres flamands_, t. I. p. 323.

[317] _Histoire de P.-P. Rubens_, par M. Andr Van Hasselt, in-8.
Bruxelles, 1840, p. 15,  la note 2.

[318] Voy. Bellori, _Vita di P.-P. Rubens_; Baldinucci, id., part. v, p.
281 et suiv.; et le Baglione, _id.,_ p. 246.--Boschini, _Carta del
navegar pittoresco_, p. 59 et 60, fait faire  Rubens un sjour de six
ans et demi  Rome et de trois ans  Venise; mais il se trompe, puisque
Rubens ne passa que huit ans et demi en Italie, de la fin de mai 1600
jusqu'au milieu de novembre 1608.

[319] Ce premier voyage de Rubens  la cour de Madrid, que l'on a voulu
rvoquer en doute, est prouv par une pice de vers compose par
Philippe Rubens, qui a pour titre _ad P.-P. Rubenium navigantem_, et
dans le prambule de laquelle Philippe explique qu'il composa ces vers
trois ans avant la publication de ses _Electorum libri II_, imprims 
Anvers en 1607, c'est--dire en 1604, alors que son frre _in Italiam ex
Hispania trajiceret_. Ils se trouvent  la suite des _Electorum_, p. 121
 124.--Bibliothque impriale, Z, 422, in-4.

[320] Voy. la notice sur le comte-duc d'Olivars qui prcde, p. 113.

[321] Van Hasselt, _Histoire de Rubens_, p. 21.

[322] Van Hasselt, p. 22-23.--Bellori, Baldinucci et le Baglione,
donnent une indication dtaille des peintures que Rubens excuta tant 
Rome qu' Gnes.

[323] Il tait n  Cologne en 1574.

[324] Voy.  la suite des _Electorum_ de Philippe Rubens, p. 96,
Bibliothque impriale, Z; 422, in-4.

[325] _Id._, _ibid._, p. 97 et suivantes.

[326] Voy. ces lettres, _ibid._, p. 245, 254 et 255.

[327] Voy. dans les _Electorum_ ces planches, p. 21, 30, 67, 73, 74.

[328] Philippe Rubens fut rappel de Rome en 1609 par le snat d'Anvers,
qui l'avait investi de la place de secrtaire d'tat. Il mourut dans
cette ville  l'ge de trente-huit ans, le 28 aot 1611, laissant de
vifs regrets, et fut inhum dans l'glise de Saint-Michel, o sa veuve
lui fit lever un monument que Corn. Galle a grav, et qui probablement
a t dessin par Rubens. Il se trouve dans l'oeuvre de ce peintre, au
Cabinet des estampes, in-f, t. I.

[329] Grand in-folio, n 387-302, t. II.

[330] Elle est rapporte par Michel dans son _Histoire de Rubens_, p.
41.

[331] Voyez cette pice de vers  la suite des _Electorum_ de Philippe
Rubens, p. 118  120.

[332] _Histoire de P.-P. Rubens_, p. 46.

[333] _Id._, p. 111 et suiv.--Il a t suivi par M. mile Gachet,
Introduction aux _Lettres indites de Rubens_, p. XV et suiv.

[334] 2e dit. 1857, p. 202-203.

[335]  tort, selon Michel, _Histoire de Rubens_, p. 6  12.

[336] P. 201.

[337] Ce tableau a t grav par B.-A. Solswert; on peut en voir une
preuve dans l'oeuvre de Rubens au Cabinet des estampes.

[338] Catalogue du muse d'Anvers, nos 275  279. P. 200  205.

[339] _Abecedario_, V P.-P. Rubens, p. 73.

[340] N 244 du Catalogue, cit par M. Van Hasselt, dans son _Catalogue
de l'oeuvre de Rubens_, p. 344, n 1153.

[341] Plac autrefois dans l'glise des Rcollets, et maintenant au
muse d'Anvers, sous le n 273.

[342] Voy. Michel, _Histoire de Rubens_, p. 80, 83, 96, 103, 119 et 188.

[343] Ce monument a t grav par Lommelin, et se trouve dans le t.
Ier, in-fol. de l'OEuvre de Rubens, au Cabinet des estampes. C'est de
l'inscription rapporte au bas de cette gravure que nous avons extrait
les dtails qui prcdent sur Jean Gevarts.

[344] L'exemplaire de la Bibliothque impriale, Z, 423, est celui que
Gevarts avait offert  son ami Pierre Dupuy, et sur la feuille en
regard du titre on lit la ddicace latine crite de sa main.

[345] Par exemple sur la statue de Henri IV, inaugure  Paris, sur le
Pont-Neuf, en 1614.--Voy. dans la _Biographie universelle_ de Michaud,
v Gevartius, Gaspar, l'indication des ouvrages de ce philologue et la
date de leur publication.

[346] Dans les _Lettres indites de P.-P. Rubens_, publies par M. mile
Gachet. Bruxelles, 1840, in-8, aprs l'Introduction, p. 1re, n 1.

[347] _Id._, _ibid._, p. 2, n II.

[348] _Id._, _ibid._, lettre  Gevarts, du 3 octobre 1620, p. 3, n
III.

[349] L'abb de Marolles, dans son _Livre des peintres et graveurs_,
rimprim par M. Janet, dit. elzvir., 1855, parle de l'abb de
Saint-Ambroise comme de _son sincre ami_, p. 19, XIVe quatrain.

[350] Catalogue du Muse du Louvre, cole flamande, dit. 1852, p. 231.

[351] _Id._, _ibid._, p. 230, n 434.

[352] mile Gachet, _Lettres indites de Rubens_, p. 5, n V.

[353] Voy., entre autres, sa lettre  Peiresc du 10 mai 1628, en
italien, sur la peinture antique des _noces aldobrandines_, dcouverte
en 1606 sur le mont Esquilin.

[354] Le flamand, l'allemand, l'anglais, le franais, l'espagnol et
l'italien, qu'il prfrait aux autres, et dont il faisait un frquent
usage.

[355] Michel, _Histoire de Rubens_, p. 252.

[356] mile Gachet, _Lettres indites de Rubens_, p. 221, n LXI.

[357] Suivant Michel, _Histoire de Rubens_, p. 154, en juin ou juillet
de la mme anne, selon M. Gachet, p. XXXVII et la note. L'opinion de M.
Gachet me parat d'accord avec l'pitaphe d'Isabelle Brant, compose par
Rubens lui-mme, et rapporte par Michel, p. 154.

[358] Voy. la notice qui prcde sur cet amateur.

[359] _Mmoires et documents sur Ant. Van Dyck et P.-P. Rubens, traduits
par L. Hymans._ Anvers, 1845, gr. in-8, p. 206 et suiv.

[360] mile Gachet, p. 230, n LXXII.

[361] Au-dessous du tombeau de Jean Gevarts, et grave, avec ce
monument, dans l'OEuvre de Rubens du Cabinet des estampes.

[362] mile Gachet, p. 241.

[363] Ce passage et les phrases prcdentes sont en latin dans la lettre
de Rubens, crite pour le surplus en flamand.

[364] Fils de Philippe IV.

[365] mile Gachet, p. 245.

[366] _Id._, _ibid._,  la note.

[367] Voy. l'oeuvre du matre au Cabinet des estampes, t. II.

[368] Voy. cette pice de vers  la suite des _Electorum_, p. 116  118.

[369] Le roi d'Espagne, Philippe IV, lui accorda la mme distinction.

[370] Lettre  Peiresc, d'aot 1630; mile Gachet, p. 251, n LXXVII.

[371] _Ibid._, p. 259, n LXXVI.

[372] _Di Antonio Bosio_, grand in-fol. _Roma_, 1632.--Se trouve au
Cabinet des estampes de Paris.

[373] _Roma_, 1640, 2 vol. in-fol.--Voy. au Cabinet des estampes.

[374] Mariette, _Abecedario_, v P.-P. Rubens, p. 112, prtend que cette
fte cota plus de deux cent mille cus  la ville d'Anvers, qu'elle fut
oblige d'emprunter, et dont elle faisait encore la rente de son temps
(1760).

[375] Voici le titre de cet ouvrage: _Pompa introitus Honori Ser. Princ.
Ferdinandi Aust., Hisp. infantis, a s. p. q. antwerp. decreta et
adornata... Arcus, pegmata, iconesque a Pet. Paulo Rubenio equite
inventas et delineatas, inscriptionibus et elogiis ornabat Gasperius
Gevartius, i. c. (jurisconsultus);... Antwerpi, apud Theod. a Tulden,
qui iconum tabulas ex archetypis Rubenianis delineavit et sculpsit_,
1642, in-f.--Cet ouvrage se trouve dans l'oeuvre de Rubens qui est au
Cabinet des estampes, t. III, avant les gravures de la galerie de
Mdicis.

[376] P. 208 et suivantes.

[377] _Histoire de Rubens_, p. 234.

[378] Voy. le titre-frontispice des gravures de Thodore de Tulden.

[379] Michel, _Histoire de Rubens_, p. 247.

[380] Rapportes par M. mile Gachet, p. 276 et suivantes.

[381] _Acad. pict. nob., etc._, p. 285, 1re colonne au bas de la
page.

[382] Dans sa _Vie de P.-P. Rubens_, publie par le baron de
Reiffenberg, p. 10.--_Applicabat se operi assidente semper lectore, qui
librum, Plutarchum vel Senecam prlegeret, ita ut lectioni et pictur
su simul intentus esset._

[383] Donn par M. Van Hasselt, aprs son _Histoire de Rubens_, de la p.
227  la fin du volume.

[384] _Abecedario_, v P.-P. Rubens, p. 74, 69, 68.

[385] Ce portrait, d'aprs le Catalogue de l'oeuvre de Rubens, par M. A.
Van Hasselt, se trouvait en 1830 dans la collection du baron Roose 
Bruxelles.--On peut voir la belle gravure de P. Pontius dans le tome
1er, in-folio, de l'OEuvre de Rubens, au Cabinet des estampes.

[386] _Histoire de Rubens_, p. 269.

[387] Elle est rapporte en entier par Michel, p. 270.

[388] Voy., dans les lettres publies par M. E. Gachet, celle de Rubens
 Peiresc, d'Anvers, le 16 aot 1635, p. 258-9, n LXXVI.

[389] En Hollandais _Wttenboogaert_.

[390] _Academia nob. art. pictori_, v Rembrandt.

[391] T. 1er, p. 254 et suiv.

[392] Entre autres, par Descamps, la _Vie des peintres flamands et
hollandais_, T. 1er, p. 299 et suiv., dit. de Marseille, 1840,
in-8.

[393] Ses oeuvres latines ont t publies en 1644 par les Elzevirs, 
Leyde, in-8; et  la Haye en 1655, in-12.--Bibliothque impriale, Y,
3239.

[394] dit. de la Haye, 1655, in-12, p. 76-77.

[395] _Id._, _ibid._, p. 159.

[396] _Id._, _ibid._, p. 344.

[397] _Id._, _ibid._, p. 352.

[398] _Signorum veterum icones_, in-4.--Cabinet des estampes, n
790-158.

[399] M. Six, descendant du bourgmestre. Communication faite aux quatre
classes de l'institut royal nerlandais, en 1843; rapport, p. 142.--Ces
lettres ont t reproduites par M. le docteur P. Scheltema, archiviste
d'Amsterdam et de la Hollande septentrionale, dans son discours:
_Rembrandt, sa vie et son gnie_, traduit par A. M. Willems, revu et
annot par W. Burger, et extrait de la _Revue universelle des arts_.
Bruxelles, F. Claassen, 1859, p. 67 et suiv.

[400] Les quarante-quatre florins sont, suivant Rembrandt lui-mme, le
remboursement de ce qu'il avait dpens pour les cadres et la caisse
d'emballage.--_Scheltema_, p. 67.

[401] _Ibid._

[402] Ces deux portraits sont au Cabinet des estampes, dans l'oeuvre de
Rembrandt.

[403] M. Scheltema, p. 71.--Voy. aussi l'_Abecedario_ de Mariette, v
Rembrandt, t. IV, p. 358-9.

[404] _Architecture, peinture et sculpture de la maison de ville
d'Amsterdam_.--Grand in-f, planche XXIV. Amsterdam, Mortier, 1719, avec
texte en franais; les gravures sont de Hubert Quellinus.--Cabinet des
estampes, n 847-158.--Il existe au mme cabinet un autre ouvrage en
hollandais sur le mme sujet; n 2828-32.

[405] _Medee Treuspel, Twede Druk, te Amsterdam_, 1679. Mais il doit y
avoir une dition antrieure. M. Charles Blanc dans son _OEuvre de
Rembrandt reproduit par la photographie_, 6e livraison, a le premier
fait connatre la tragdie de _Mde_, dont il donne l'analyse d'aprs
la traduction due au savoir et  l'obligeance de M. Koloff, employ au
Cabinet des estampes.

[406] _Ut supr_, p. 64.

[407] Voy. _Abecedario_, v Rembrandt, t. IV, p. 357.

[408] Nos 408, 409 du catalogue des coles allemande, flamande et
hollandaise, dition de 1852.

[409] P. 20. Il ne dit pas ce que reprsentent ces esquisses.

[410] Cit par M. Ch. Blanc, dans son _Histoire des peintres de toutes
les coles, Vie de Rembrandt_, 3e, 4e et 5e livraisons, p.
18.--Librairie Renouard, in-4.

[411] M. Ch. Blanc, _ibid._

[412] _La vie des peintres flamands, allemands et hollandais_, notice
sur Rembrandt, t. 1er, p. 302, dition de Marseille.

[413] M. Scheltema, _ut supr_, p. 75.

[414] coles flamande, hollandaise et allemande, dition de 1852, p.
214, n 407. Voy. aussi le n 411 et la note qui l'accompagne, p. 216.

[415] De l'imprimerie du gouvernement,  La Haye, 1826, in-8, p. 31, n
100.

[416] Sous ce titre: _Paradigmata graphica variorum artificum_. Cabinet
des estampes,  la suite des _Signorum veterum icones_, dans le mme
volume.

[417] Scheltema, p. 54 et suiv., nos 18 et suiv.

[418] _Ut supr_, p. 18-24.

[419] _Ibid._, p. 63.

[420] On trouve galement crit Pirckeimer: j'ai adopt la premire
orthographe, qui est celle d'rasme.

[421] Cette phrase sert d'pigraphe  l'ouvrage publi en 1826 
Nuremberg sous ce titre: _Charitas Pirckheimer ihre Schwestern und
Dichten_.

[422] Les dtails qui suivent sont extraits de la vie de B. Pirckheimer
(_de vita Pirckheimeri commentarius_), par Conrad Rittershusius, en tte
des oeuvres de Pirckheimer, _cum Alberti Dureri, civis norimbergensis,
vulgo Apellis germanici dicti, figuris neis, adjectis opusculis
Pirckheimeri auspicio concinnatis, etc._--_Franco furti, excudebat Joh.
Bringerus, impensis Jacobi Fuscheri, MDCX._--Petit in-folio;
Bibliothque impriale, II, 751.

[423] P. 40.

[424] _Ad Ticinum_, dit le texte. M. Weiss, dans l'article Pirckheimer
de la _Biographie universelle_ de Michaud, traduit _Pisc_: mais
l'indication des professeurs montre que c'est Pavie.

[425] Sous ce titre: _Historia belli Suitensis, sive Helvetici duobus
libris descripta_, p. 60 et suiv. de ses oeuvres.

[426] _Bellum Helveticum_, lib. II.

[427] Voyez, entre autres, le passage rapport page 10 de sa vie, o il
dplore le sort des populations ruines et manquant de tout, par suite
de la guerre.

[428] _De vita Pirckhemeri commentarius_, p. 13.

[429] _Desideri Erasmi epistol_, dans le t. III, p. 708, n DCXVIII, de
ses oeuvres compltes, dition de Leclerc,  Leyde, 1703, in-folio;
Bibliothque impriale, Z, 1978.

[430] _Ibid._, p. 885, n DCCLVII.

[431] Pirckheimer tait n le 5 dcembre 1470, Albert Durer, le 20 mai
1471.

[432] Voici le texte du passage de Rittershusius, _de vita Pirckheimeri
commentarius_, p. 16, o il rapporte les relations de Bilibalde avec
Durer:--Pulcherrimam quoque et liberalibus artibus proximam pingendi
artem magno in pretio habuit. Ex quo factum est, ut cum Apelle
Germanico, omniumque pictorum velut parente ac magistro supremo,
Alberto, inquam, Durero, intimam coluerit amicitiam, et pen quotidianam
vit consuetudinem habuerit: quem etiam omnibus modis adjuvit ac
promovit, qu melius atque commodius artem suam excolere et ad tantum
fastigium perducere posset.

[433] Il ne parut qu'aprs sa mort. Il a t ensuite publi de nouveau
avec ses autres oeuvres, _ut supr_, p. 223.

[434] _De vita Pirckheimeri commentarius_, p. 16.

[435] Elles ont t traduites et publies dans le _Cabinet de l'amateur
et de l'antiquaire_, t. 1er, p. 306 et suiv., 1842.

[436] Voy. p. 314-320.

[437] Voy. cette gravure dans l'oeuvre d'Albert Durer, _bois_, Cabinet
des estampes, in-folio, n 154.

[438] _Parte III_, p. 303, dition originale.

[439] Dans son _Dictionnaire_, v Durer, Albert, p. 1042, note D,
dition in-folio.

[440] La lettre d'envoi de Pic de la Mirandole porte la date du 8
septembre 1515. Voyez les oeuvres de Pirckheimer, p. 212.

[441] _Ibid._, p. 212, 213.

[442] Le texte dit: _Legalis illius pedagogi timore_.

[443] _Epistol Erasmi_ dans ses oeuvres compltes, dition de Leclerc,
Leyde, 1703, in-f, t. III, p. 721, n DCXXXI.

[444] Il a t traduit en franais et publi dans le _Cabinet de
l'amateur et de l'antiquaire_, t. Ier, p. 415 et suiv., 1842. Voy. p.
265 et suiv., ci-dessus.

[445] Le texte dit dans plusieurs passages: _Fusilis Erasmus_.

[446] Il est grav en tte de la vie d'rasme par Charles Patin, avant
l'_Encomium Mori_, dition de 1676,  Ble, in-8. Ce cachet se voyait
alors  la bibliothque de cette ville; l'pigraphe dont il est entour
dans le champ est: _Cedo nulli_, et au-dessous de la tte, sur le socle,
est crit: _Terminus_.

[447] _Erasmi epistol_, _ibid._, p. 743, n DCXLVI.

[448] _Ibid._, p. 773, n DCLIX.

[449] _Ibid._, p. 782, n DCLXIX.

[450] _Ibid._, p. 847, n DCCXXVII.

[451] _Ibid._, p. 848, n DCCXXIX.

[452] _Ibid._, p. 885, n DCCLVII.

[453] _Ibid._, p. 944, n DCCCXXVII.

[454] Cabinet des estampes, oeuvre de Durer, n 154 du catalogue, volume
des _cuivres_, in-folio.

[455] Voy. la notice sur le comte d'Arundel, p. 166.

[456] _Vita Johannis Holbenii_, par Charles Patin, dans son dition,
publie  Ble en 1676, de l'_Encomium Mori_.

[457] _Ibid._, p. 384, n CCCLXXIV.

[458] On peut lire dans ses oeuvres, p. 197  199, les deux discours
latins qu'en sa qualit de lieutenant gnral de la rpublique de
Nuremberg il adressa  Charles-Quint, contre les ennemis de cette
rpublique.

[459] Voyez son apologie ou _Laus Podagr_, dans ses oeuvres, p. 204. Il
composa aussi, vers le mme temps, une dissertation singulire: _De
Maria Magdalena, quod falso a quibusdam habeatur pro illa peccatrice,
seu_ [Grec: pery]; p. 220 et suiv.

[460] OEuvres de Pirckheimer, p. 172-3.

[461] Voy. _Disquisitio de libro poetico Theuerdank_, par Henri
Thophile Titius, _Altdorfii_, 1714, pet. in-12, large, de 50 pages avec
le portrait de Pfinczig. C'est une thse soutenue en latin sur le
Theuerdank. Voy. aussi ce que nous avons dit de cet ouvrage dans le
volume de _Mariette_, p. 198.

[462] Voy. au cabinet des estampes. Le _Char triomphal_ se trouve au
milieu du volume in-f, provenant de l'abb de Marolles, _oeuvres sur
bois d'Albert Durer_, n 154 du catalogue; on le voit aussi dans les
oeuvres de Pirckheimer.

[463] _Epist. ut supr_, p. 1027, n DCCCCV.

[464] _Ibid._, p. 248, n CCXXVI.

[465] P. 339 et suivantes. Cette correspondance crite partie en latin
partie en allemand, a t de nouveau publie dans cette dernire langue,
 Nuremberg, en 1826, en un petit volume in-12.

[466] _Bilib. Pirckheimeri opra_, p. 399,  l'appendice.

[467] Epist. _ut supr_, p. 1075, n DCCCCLVII.

[468] _Pirckheimeri opera_, p. 44.

[469] OEuvres de Pirckheimer, p. 26. Voici le texte latin de l'lgie:

Qui mihi tam multis fueras junctissimus annis,
  Alberte, atque me maxima pars anim:
Quo cum sermones poteram conferre suaves,
  Tutus et in fidum spargere verba sinum:
Cur subito infelix mrentem linquis amicum,
  Et celeri properas non redeunte pede?
Non caput optatum licuit, non tangere dextram,
  Ultima nec tristi dicere verba vale.
Sed vix tradideras languentia membra grabato,
  Quum mors accelerans te subito eripuit.
Eheu, spes vanas! heu mens ignare malorum!
  Quam lapsu celeri cuncta repente cadunt!
Omnia pro merito dederat fortuna secunda,
  Ingenium, formam, cum probitate fidem.
Omnia sed rursus celeri mors abstulit ausa:
  Tollere sed laudes improba non potuit.
Virtus namque manet Dureri, atque inclyta fama,
  Splendebunt donec sidera clara polo.
I decus, i nostr non ultima gloria gentis,
  Ductore et Christu clica regna pete.
Illic non vano gaudebis semper honore,
  Pro meritis felix, prmia digna ferens:
Dum nos hic fragiles erramus mortis in umbra,
  Et cymba instabili labimur in pelago.
Tamdem quum annuerit clementis gratia Christi
  Nos quoque idem te post ingrediemur iter.
Interea moesti lachrymas fundamus amico,
  Nil quibus afflictis dulcius esse potest;
Accedantque preces, summum placare tonantem
  Qu possint, quidquam si pia vota valent.
Et ne quid tumulo desit, spargamus odores,
  Narcissum, violas, lilia, serta, rosas.
Felix interea somno requiesce beato,
  Dormit enim in Christo vir bonus, haud moritur.

[470] Dans le bas, au milieu, est le chiffre I. B., que l'on croit tre
celui du graveur, et la date de l'anne 1529. Voy. Bartsch, t. VIII, p.
308-309, n 30.

[471] P. 19. _De vita Pirckheimeri commentarius._

[472] Voy. la notice sur le comte d'Arundel, p. 243-244. On trouve
l'emblme de Pirckheimer dans ses oeuvres, avant sa vie par
Rittershusius; hauteur 16 centimtres sur 12 de largeur environ.

[473] Cabinet des estampes. Bibl. imp. n 154 du catalogue, vol. _des
bois_, grand in-folio.

[474] _Pirckheimeri opera_, p. 44

[475] _Ibid._, p. 43.

[476] _Lettres familires de M. Winckelmann avec les ouvrages de M. le
chevalier Mengs_; _Yverdon_, 1784, 3 vol. petit in-18, t. Ier, lettre
du 8 dcembre 1762, p. 160.

[477] Ou 1718, selon quelques biographes. Voy. sa vie par Hubert, celle
des diteurs viennois de son histoire de l'art, et la traduction
italienne de C. Fea; la notice de Jansen; son loge, par Heine; l'art.
de la _Biographie universelle_ de Michaud, v Winckelmann, et beaucoup
d'autres.--Mais la vritable histoire de notre amateur est crite par
lui-mme dans ses lettres  ses amis, et c'est dans sa correspondance
que nous l'avons surtout tudie.

[478] Voy. la notice sur Winckelmann, traduite de l'allemand en italien,
par Carlo Fea; _Storia delle arti del disegno, etc._, _Roma_,
_Pagliarini_, 1783, 3 vol. in-4, t. Ier, XL.

[479] Cette dernire rgle, enseigne par Lhomond et les anciens
latinistes, a t efface des grammaires modernes: _Grammatici certant_.

[480] Article de Winckelmann, dans la _Biographie universelle_ de
Michaud, t. LI, p. 8.

[481] C'est Winckelmann lui-mme qui indique le temps pass  Seehausen,
dans une lettre au comte de Bunau, du 23 juillet 1748. Voy. ses lettres,
dition d'Yverdon, t. Ier, p. 44.

[482] Prface des diteurs viennois de l'_Histoire de l'art_, traduite
en italien par Fea, t. Ier, XLIV.

[483] Voici une des phrases de cette lettre: Je ne trouve ressource
qu' avoir recours  la grce d'un des plus grands hommes du sicle,
dont l'humanit, qu'il fait clater de tous les traits de ses crits
immortels, nous inspire une si haute ide qu'on ne se peut dispenser
d'en esprer bien. Lettres, _ut supr_, t. Ier, p. 33  36.

[484] _Trigesimum annum nunc primum complevi. Mundus corporis, quantum
fieri potuit, genio sculi accommodatus est... Lipsi, quo iter facere
quotannis consuevi, consarcinare curavi vestimenta modeste tincta, ut
non pudeat elegantium hominum ora subire._ Lettres, t. Ier, p. 43.

[485] Lettres, t. Ier, p. 45-46.

[486] _Specimen catalogi bibliothec Bunarian_, Leipzig, in-4, 1748.
Le catalogue a t publi dans la mme ville, de 1750  1756, 3 tomes en
7 vol., in-4, mais il n'a pas t termin.

[487] Dans une note qui accompagne la lettre  lui adresse par
Winckelmann, le 28 janvier 1764, t. Ier, p. 150-155-157.

[488] Lettre au comte de Bunau, du 22 janvier 1754, t. Ier, p. 46.

[489] Lettres de Winckelmann, t. Ier, p. 59, _ad notam_.

[490] M. de Hagedorn, dans ses _Rflexions sur la peinture_, traduction
de Hubert, fait le plus grand loge d'un tableau d'OEser, reprsentant
Sal et la Pythonisse d'Endor, voquant l'ombre de Samuel.--OEser excuta
plus tard  Leipzig plusieurs morceaux de sculpture, entre autres la
statue de l'lecteur, sur l'esplanade de la porte de Saint-Pierre, et le
petit monument lev  la mmoire du pote Gellert.--Sur Raphal Donner
et ses oeuvres, voyez les _claircissements historiques_ attribus  M.
de Hagedorn,  la suite de la _Lettre d'un amateur de peinture_; Dresde,
1755, in-18, p. 330 et suivantes.

[491] En allemand; il a t traduit en franais par Hubert, Leipzig,
1765, 2 vol. in-8.

[492] Apprciation de Moses Mendelssohn, cite dans l'avertissement de
Hubert, en tte de sa traduction, VI.

[493] T. Ier, p. 81 et suiv.; 439  478.

[494] Elle fut achete plus tard par l'lecteur de Saxe, pour tre
runie  celle de Dresde.

[495] _Par M. Jules Hbner; traduit de l'allemand par M. Louis Grangier;
Dresde, imprimerie de Blochmann et fils, in-18; introduction, p. 8._ Ce
catalogue, dress avec beaucoup d'ordre et de mthode, est prcd d'une
introduction historique, qui renferme des dtails pleins d'intrt sur
l'origine et l'accroissement de cette admirable collection.

[496] En franais, 2 vol. in-f, fig. Dresde, 1755-1757.

[497] galement on franais, Leipzig et Vienne, 1770, in-8.

[498] Introduction au Catalogue du muse de Dresde, p. 51.

[499] M. de Heinecken mourut le 5 dcembre 1792.

[500] Voy., dans l'introduction du catalogue de la galerie de Dresde,
des dtails pleins d'intrt sur ces acquisitions et sur beaucoup
d'autres; de la p. 8  la p. 49.

[501] _Ibid._, p. 31-32.

[502] Voy. l'_Histoire des plus clbres amateurs franais_, t. II,
Mariette.

[503] Introduction, p. 9.

[504] Il a t ouvert le 25 septembre 1855. On commena de btir en
1847, d'aprs les plans de M. G. Semper, alors professeur et directeur
de l'cole d'architecture de Dresde, et l'on continua ces travaux,
depuis 1849, sous la direction des architectes Hael et Krger,
puissamment seconds par M. de Benchelt.--Catalogue de Dresde,
introduction, p. 67-70.

[505] _Ibid._, p. 61.

[506] _Ibid._, p. 63, _ad notam_.

[507] Louis de Silvestre, n  Paris le 23 juin 1675, fut appel en Saxe
en 1716 par Auguste II, en qualit de son premier peintre; il fut nomm
en 1726 directeur de l'Acadmie de peinture de Dresde; et dcor, en
1741, par Auguste III, de lettres de noblesse. Il rentra en France en
1748, fut lu le 7 juin de la mme anne recteur de l'Acadmie royale de
peinture de Paris, o il est mort le 12 avril 1760.--Voy. _Abecedario_
de Mariette, v Silvestre, p. 217-219.

[508] Voy. le _Recueil d'estampes graves d'aprs les tableaux de la
galerie et du cabinet du comte de Brhl_, 1re partie, Dresde, 1754, 1
vol. in-f; il existe au Cabinet des estampes de la Bibliothque
impriale.--Ce recueil est compos de cinquante estampes, presque toutes
graves par des Franais et surtout par Moitte.--Le portrait du comte,
d'aprs Louis de Silvestre, figure en tte de ce recueil; il a t grav
en 1750, par Balechou; il est fort remarquable par le rendu de la
physionomie, la dlicatesse du burin et le fini des accessoires.

[509] _Lettres de Winckelmann_, t. Ier, p. 58.

[510] Lettre au comte de Bunau, _ibid._, t. Ier, p. 59.

[511] Lettre  Franken, de Rome, le 7 dcembre 1755; _ut supr_ t.
Ier, p. 85  91.

[512] Ses oeuvres ont t publies  Milan parmi les classiques italiens,
en 4 vol. in-8, 1802.

[513] _Ibid._, p. 88.

[514] _Ibid._, _id._

[515] _Ibid._, p. 96, 115, 121, 132, 133, 152, 254.

[516]  l'poque o Winckelmann crivait cette lettre (7 dcembre 1755),
le Vatican n'avait pas encore reu les agrandissements connus sous le
nom de _Museo Pio-Clmentino_, qui font tant d'honneur  Clment XIV et
 Pie VI, et qui renferment une collection d'antiquits aussi
remarquable que celle du Capitole.

[517] Voy. dans les _OEuvres de Voltaire_, dition Lequien, 1823, in-8,
t. LVIII, n 857, p. 357.

[518] Auquel Voltaire avait crit plusieurs fois en italien, notamment
en lui envoyant son pome de la _Bataille de Fontenoy_.--_Ibid._, p.
330, 353, 364.

[519] Lettre  Franken, du 29 janvier 1756, _ibid._, p. 91-96.

[520] Lettre au comte de Bunau, du 29 janvier 1756.--_Ibid._, p. 60-62.

[521] _Ibid._, p. 94-95.

[522] _Ibid._, p. 97.

[523] Voy. la description de cette statue dans l'_Histoire de l'art_, t.
1er, p. 294, dition italienne de C. Fea.

[524] _Ibid._, p. 99.

[525] _Ibid._, p. 100-101.

[526] _Ibid._, _id._

[527] _Raccolta d'antiche statue, busti, bassi-rilievi, ed altre
sculture restaurate da Bartolomeo Cavaceppi, scultore romano; in Roma,
vol. I, 1768; vol. II, 1769; in-f, con figure._

[528] _Lettres_, p. 104.

[529] _Ibid._, p. 107.

[530] _Ibid._, p. 108.

[531] _Ibid._, p. 110.

[532] _Ibid._, p. 114.

[533] Vritable auteur, selon Winckelmann, _Monumenti inediti_, t. II,
p. 50, de l'ouvrage intitul: _Maschere sceniche e figure comiche de'
antichi Romani_, publi sous le pseudonyme de _Franc. de' Ficoroni,
Roma, 1736, in-4; et Latin, ibid., 1750, in-4_.

[534] _Ibid._, p. 116  127.

[535] _Ibid._, p. 126.

[536] _Ibid._, p. 129, 131, 132.

[537] Il fut charg par le gouvernement anglais de surveiller les
derniers Stuarts  Rome, et fut oblig de quitter cette ville.

[538] Le catalogue ou description des pierres graves composant le
cabinet du baron de Stosch ne fut publi en franais,  Florence, qu'en
1760.

[539] _Ibid._, p. 127  130.

[540] _Ibid._, p. 133, 131.

[541] _De vita Alexandri Albani, cardinalis; Rom, in typographeo
Paleariano_, 1790, petit in-8 de 52 pages, avec ddicace au cardinal
Giov. Franc. Albani, vque d'Ostie et de Velletri, par Dionysius
Strocchius (Strocchi).--Je dois la communication de cette notice
biographique, devenue rare,  l'obligeance de M. Le Go, secrtaire de
l'Acadmie de France  Rome, qui possde une trs-prcieuse bibliothque
sur les arts.

[542] Il mourut en 1779.

[543] En 1850-51, j'ai t admis  faire des recherches  la
bibliothque Albani, qui, bien que dchue, existait encore en grande
partie au palais de ce nom, _alle quattro Fontane_. (Voy. l'_Histoire
des plus clbres amateurs italiens_, p. 336,  la note.) Elle a t
vendue et disperse en 1858, aprs prlvement fait des manuscrits et
des ouvrages les plus prcieux, qui ont t runis  la bibliothque du
Vatican.

[544] Voy. entre autres: _indicazione antiquaria per la villa suburbana
dell'ex. casa Albani; Roma_, 1803, in-8 de 200 pages.--Et dans _la Roma
nell'anno_ MDCCCXXXVIII, par _Ant. Nibby_, la description de cette
villa, p. 882 et suiv., t. II, _parte moderna_.

[545] P. 115-123.

[546] _Ibid._, _id._

[547] _Ibid._, p. 135.

[548] _Lettres_, t. Ier, p. 141.

[549] Voy. l'_Histoire des plus clbres amateurs franais_, t. III.

[550] _Lettres_, t. Ier, p. 166.

[551] Ces diffrentes publications ont t runies, traduites en
franais et imprimes  Paris, chez Barrois l'an, 1784, in-8.

[552] Lettre  Franken du 5 dcembre 1767, p. 181.

[553] Ces deux dernires productions ont t traduites en franais et
publies par Barrois l'an,  la suite des _Rflexions sur l'imitation
des artistes grecs_, sous le titre de: _Recueil de diffrentes pices
sur les arts_, par M. Winckelmann; Paris, 1786, in-8.

[554] Elle est imprime  la suite de ses lettres, t. II, p. 250;
dition d'Yverdon.

[555] _Lettres_, t. Ier, p. 170-171.

[556] _Id._, _ibid._, p. 142.

[557] _Ibid._, p. 143-144.

[558] _Ibid._, p. 134.

[559] _Ibid._, p. 104-105.

[560] _Ibid._, p. 111.

[561] _Ibid._, p. 212.

[562] _Ibid._, p. 139-140.

[563] _Ibid._ p, 145.

[564] Fea, _prefazione Liij_.

[565] _Ibid._, p. 149.

[566] _Ibid._, p. 188.

[567] Il tait frre pun de Franois Casanova, peintre, dont plusieurs
tableaux de batailles sont exposs au Louvre. (Voy. le catalogue de ce
muse, cole franaise, p. 55  58, dition de 1855.) Il avait galement
pour frre Casanova de Steingalt, qui a laiss de si curieux mmoires
sur sa vie.

[568] Voy. l'_Histoire des plus clbres amateurs franais_, Mariette,
t. II.

[569] _Prefazione degli editori Viennesi alla storia delle arti del
disegno_, trad. par Fea; Liij, note A, t. 1er.

[570] _Lettres_, p. 158.

[571] Cet ouvrage fut publi  Rome, en italien, grand in-f.

[572] _Lettres_, t. 1er, p. 147.

[573] _Ibid._, p. 154.

[574] _Ibid._, p. 222-223.

[575] _Ibid._, p. 140-141.

[576] _Ibid._, p. 185.

[577] C'tait un nom de guerre; il s'appelait Charles-Thophile
Guischardt, et tait fils d'un rfugi franais. Entr au service du
grand Frdric, qui l'leva au grade de colonel, il composa de savants
ouvrages sur la tactique des anciens. Mais il fut fortement souponn
d'avoir pill le chteau du comte de Brhl,  Dresde, lors de la prise
de cette ville par les troupes prussiennes, en 1763.

[578] _Lettres_, t. Ier, p. 167-189.

[579] _Ibid._, p. 184-185.

[580] _Ibid._, p. 190.

[581] Cavaceppi a publi ce journal au commencement de son ouvrage,
_Raccolta d'antiche statue, etc. Roma_, 1769, in-f.

[582] Il ne tarda pas  tre arrt, fut condamn  mort et excut un
mois aprs  Trieste.

[583] _In fine_, t. II, dition italienne de Fea, p, 427.

[584] _Laocoon, ou penses sur les limites de la peinture et de la
posie_, par M. G. E. Lessing; Berlin, 1766, in-8.--Lessing envoya ce
livre  Winckelmann, et voici le jugement que celui-ci en porte:

J'ai reu l'ouvrage de M. Lessing; il est bien crit et avec
pntration; mais il aurait eu besoin de beaucoup d'instructions sur ses
doutes et ses dcouvertes. Qu'il vienne  Rome, et nous causerons
ensemble sur le lieu mme. Lettre  Franken, du 10 septembre 1766, t.
1er, p. 175-176.

[585] Voyez sur ce point l'ouvrage de M. Fortoul, _De l'art en
Allemagne_, t. 1er, p. 238 et suiv.

[586] C'est par erreur qu'on a imprim _Velasquez_ dans le cours du
volume: ce nom, en espagnol, s'crit VELASQUEZ. [Note du transcripteur: tous
sont corrigs.]






End of the Project Gutenberg EBook of Histoire des plus clbres amateurs
trangers: espagnols, anglais, flamands, hollandais et allemands et de leurs relations avec les artistes., by Jules Dumesnil

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of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
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LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
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INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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your written explanation.  The person or entity that provided you with
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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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