Project Gutenberg's La Russie en 1839 - Volume I, by Astolphe de Custine

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Title: La Russie en 1839 - Volume I

Author: Astolphe de Custine

Release Date: June 10, 2008 [EBook #25755]

Language: French

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*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RUSSIE EN 1839 - VOLUME I ***




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LA RUSSIE EN 1839

PAR

LE MARQUIS DE CUSTINE


     Respectez surtout les trangers, de quelque qualit, de quelque
     rang qu'ils soient, et si vous n'tes pas  mme de les combler de
     prsents, prodiguez-leur au moins des marques de bienveillance,
     puisque de la manire dont ils sont traits dans un pays dpend le
     bien et le mal qu'ils en disent en retournant dans le leur.

     (Extrait des conseils de Vladimir Monomaque  ses enfants en 1126.
     _Histoire de l'Empire de Russie_, par Karamsin, t. II, p. 205.)



TOME PREMIER

PARIS
LIBRAIRIE D'AMYOT, DITEUR
6, RUE DE LA PAIX.

1843




AVANT-PROPOS.


Le got des voyages n'a jamais t pour moi une mode, je l'apportai en
naissant, et je l'ai satisfait ds ma premire jeunesse. Nous sommes
tous vaguement tourments du besoin de connatre un monde qui nous
parat un cachot, parce que nous ne l'avons pas choisi pour demeure; il
me semble que je ne pourrais sortir en paix de cet troit univers, si je
n'avais tent de parcourir et d'explorer ma prison. Plus je l'examine et
plus elle s'embellit et s'agrandit  mes yeux. _Voir pour savoir_: telle
est la devise du voyageur; c'est la mienne; je ne l'ai pas prise, la
nature me l'a donne.

Comparer les divers modes d'existence des nations de la terre, tudier
la manire de penser et de sentir des peuples qui l'habitent, apprcier
les rapports que Dieu a mis entre leur histoire, leurs moeurs et leur
physionomie; voyager en un mot: c'est un inpuisable aliment fourni  ma
curiosit, un ternel moyen d'activit  ma pense; m'empcher de
parcourir le monde, c'et t me traiter comme un savant  qui l'on
droberait la clef de sa bibliothque.

Mais si la curiosit m'emporte, un attachement qui tient des affections
de famille me ramne. Je fais alors le rsum de mes observations, et je
choisis parmi mon butin les ides qu'il me parat le plus utile de
rpandre.

Pendant mon sjour en Russie, comme pendant toutes mes autres courses,
deux penses, ou plutt deux sentiments n'ont cess de dominer mon coeur:
l'amour de la France qui me rend svre dans les jugements que je porte
sur les trangers et sur les Franais eux-mmes, car nulle affection
passionne n'est indulgente; et l'amour de l'humanit. Trouver le point
d'quilibre entre ces deux termes de nos affections ici-bas, la patrie
et le genre humain, c'est la vocation de toute me leve. La religion
seule peut rsoudre un tel problme, je ne me flatte pas d'avoir atteint
ce but; mais je puis et je dois dire que je n'ai jamais cess d'y tendre
de tous mes efforts, sans gard aux variations de la mode. Avec mes
ides religieuses, j'ai travers une gnration indiffrente, et
maintenant je vois, non sans une douce surprise, ces mmes ides
proccuper les jeunes esprits de la gnration nouvelle.

Je ne suis pas de ceux qui regardent le christianisme comme un voile
sacr que la raison, dans ses progrs infinis, devait dchirer un jour.
La religion est voile, mais le voile n'est pas la religion; si le
christianisme s'enveloppe de symboles, ce n'est pas parce que la vrit
est obscure, c'est parce qu'elle est trop clatante, et que l'oeil est
faible: que si la vue se fortifie, il atteindra toujours plus loin; mais
rien ne sera chang au fond des choses; les nuages ne sont pas sur les
objets, ils sont sur nous.

Hors du christianisme, les hommes restent dans l'isolement, ou s'ils
s'unissent, c'est pour former des socits politiques, c'est--dire pour
faire la guerre  d'autres hommes. Le christianisme seul a trouv le
secret de l'association pacifique et libre, parce que seul il a montr
la libert o elle est. Le christianisme rgit et rgira toujours plus
troitement la terre par l'application toujours plus exacte de sa divine
morale aux transactions humaines. Jusqu'ici le monde chrtien a t plus
occup du ct mystique de la religion que de son ct politique: une
nouvelle re commence pour le christianisme; peut-tre nos neveux
verront-ils l'vangile servir de hase  l'ordre public.

Mais il y aurait impit  croire que ce ft l l'unique but du divin
lgislateur; ce n'est que son moyen...

La lumire surnaturelle ne peut tre acquise au genre humain que par
l'union des mes en dehors et au-dessus de tous les gouvernements
temporels: socit spirituelle, socit sans limites: tel est l'espoir,
tel est l'avenir du monde.

J'entends dire que ce but sera dsormais atteint sans le secours de
notre religion; que le christianisme bti sur un fondement ruineux, le
pch originel, a fait son temps; et que, pour accomplir sa vritable
vocation mconnue jusqu' ce jour, l'homme n'a besoin que d'obir aux
lois de la nature.

Les ambitieux d'un ordre suprieur qui rchauffent ces vieilles
doctrines par leur loquence, toujours nouvelle, sont forcs d'ajouter,
pour tre consquents, que le bien et le mal n'existent que dans la
pense humaine: et que l'homme qui cra ces fantmes est libre de les
anantir.

Les preuves, soi-disant neuves qu'ils me donnent, ne me satisfont pas;
mais fussent-elles plus claires que le jour, qu'y aurait-il de chang en
moi?... Qu'il soit dchu par le pch, ou qu'il soit  la place o la
nature l'a voulu mettre, l'homme est un soldat enrl malgr lui ds sa
naissance, et qui ne se dgage qu' la mort; et mme alors, le chrtien
croyant ne fait que changer de liens. Prisonnier de Dieu, le travail,
l'effort, telle est sa loi et sa vie; la lchet lui parat un suicide,
le doute est son supplice, la victoire son esprance, la foi son repos,
l'obissance sa gloire.

Tel est l'homme de tous les temps et de tous les pays; mais tel est
surtout l'homme civilis par la religion de Jsus-Christ.

Le bien et le mal sont des inventions humaines, dites-vous? Mais si
l'homme engendre par sa nature de si obstins fantmes, qui donc le
sauvera de lui-mme? et comment chappera-t-il  cette maligne puissance
de cration intrieure, de mensonge, si vous voulez, qui est et demeure
en lui, malgr lui, et malgr vous depuis le commencement du monde?

Tant que vous ne mettrez pas la paix de votre conscience  la place des
agitations de la mienne, vous n'aurez rien fait pour moi... La paix!...
Non, si hardi que vous soyez, vous n'oseriez vous l'attribuer!!!... Et
cependant,... notez ce point, la paix, c'est le droit, c'est le devoir
de la crature doue de raison, car sans la paix, elle tombe au-dessous
de la brute; mais,  mystre! mystre pour tous, mystre pour vous comme
pour moi, ce but, nous ne l'atteindrons jamais de nous-mmes: car, quoi
que vous en disiez, la nature entire ne suffit pas pour donner la paix
 une me.

Ainsi, quand vous m'auriez forc  tomber avec vous d'accord de toutes
vos audacieuses assertions, vous n'auriez fait que me fournir de
nouvelles preuves de la ncessit d'un mdecin des mes, d'un Rdempteur
pour remdier aux invitables hallucinations d'une crature si perverse
qu'elle enfante incessamment, invitablement en elle-mme la lutte et la
contradiction, et que de sa nature elle fuit le repos dont elle ne peut
se passer, rpandant au nom de la paix la guerre autour d'elle, avec
l'illusion, le dsordre et le malheur.

Or, la ncessit du Rdempteur une fois reconnue, vous me pardonnerez si
j'aime mieux m'adresser  Jsus-Christ qu' vous!!...

Ici nous touchons  la racine du mal! Il faut que l'orgueil de l'esprit
s'abaisse, et que la raison reconnaisse son insuffisance. La source du
raisonnement tarie, celle du sentiment coule  flots; l'me redevient
puissante ds qu'elle avoue son impuissance; elle ne commande plus, elle
prie, et l'homme avance vers son but en tombant  genoux.

Mais quand tous seront abattus, quand tous baiseront la poussire, qui
restera debout sur la terre? quel pouvoir subsistera sur les cendres du
monde?... Ce qui subsistera, c'est un pontife dans une glise...

Si cette glise, fille du Christ et mre du christianisme, a vu la
rvolte sortir de son sein, la faute en fut  ses prtres: car ses
prtres taient des hommes. Mais elle retrouvera son unit, parce que
ces hommes tout caducs qu'ils sont n'en sont pas moins les successeurs
directs des aptres, ordonns d'ge en ge par des vques qui reurent
eux-mmes d'vque en vque sous l'imposition des mains, en remontant
jusqu' saint Pierre et Jsus-Christ, l'infusion de l'Esprit saint avec
l'autorit ncessaire pour communiquer cette grce au monde rgnr.

Supposez... tout n'est-il pas possible  Dieu... Supposez que le genre
humain veuille devenir srieusement chrtien, ira-t-il redemander le
christianisme  un livre? non, il le demandera  des hommes qui lui
expliqueront ce livre. Il faut donc toujours une autorit, mme aux
prdicateurs d'indpendance, et celle qu'on choisit arbitrairement ne
vaut pas celle qu'on trouve tablie depuis dix-huit sicles.

Croyez-vous que l'Empereur de Russie soit un meilleur chef visible de
l'glise que l'vque de Rome? Les Russes devraient le croire; mais le
croient-ils? Croyez-vous qu'ils le croient? Telle est pourtant la vrit
religieuse qu'ils prchent aujourd'hui aux Polonais!

Vous piquerez-vous de consquence, et rejetterez-vous opinitrement
toute autre autorit que celle de la raison individuelle? vous perptuez
la guerre parce que le gouvernement de la raison nourrit l'orgueil, et
que l'orgueil engendre la division. Ah! les chrtiens ne savent pas de
quel trsor ils se sont volontairement privs le jour o ils avisrent
qu'on pourrait avoir des glises nationales!... Si toutes les glises du
monde taient devenues nationales, c'est--dire protestantes ou
schismatiques, il n'y aurait plus aujourd'hui de christianisme: il n'y
aurait que des systmes de thologie soumis  la politique humaine qui
les modifierait  son gr, selon les circonstances et selon les
localits.

Je me rsume: je suis chrtien, parce que les destines de l'homme ne
s'accomplissent pas sur la terre: je suis catholique, parce que hors de
l'glise catholique, le christianisme s'altre et prit.

Aprs avoir parcouru la plus grande partie du monde civilis, aprs
m'tre appliqu de toutes mes forces pendant ces diverses courses 
dcouvrir quelques-uns des ressorts cachs dont le jeu fait la vie des
Empires; voici, selon mes observations attentives, l'avenir que nous
pouvons prsager au monde.

Du point de vue humain: l'universelle dispersion des esprits par le
mpris de la seule autorit lgitime en matire de foi: c'est--dire
l'abolition du christianisme, non comme systme de morale et de
philosophie, mais comme religion... et ce point sufft  la force de mon
argument. Du point de vue surnaturel: le triomphe du christianisme par
la runion de toutes les glises dans l'glise mre, dans cette glise
branle, mais indestructible, et dont chaque sicle largit les portes
pour y faire rentrer tout ce qui en est sorti. Il faut que l'univers
redevienne paen ou catholique: paen d'un paganisme plus ou moins
raffin, avec la nature pour temple, les sens pour ministre du culte, et
la raison pour idole; ou catholique avec des prtres, dont un certain
nombre au moins mette sincrement en pratique, avant de le prcher, le
prcepte de leur matre: Mon royaume n'est pas de ce monde.

Voil le dilemme dont l'esprit humain ne sortira plus. Hors de l, il
n'y a d'un ct que fourbe, de l'autre qu'illusion[1].

Ce rsultat m'est apparu depuis que je pense; cependant les ides du
sicle taient si loin de mes ides, que je manquais non de foi, mais de
hardiesse; j'prouvais toute l'impuissance de l'isolement; je n'ai cess
nanmoins de protester de toutes mes forces en faveur de ma croyance.
Mais aujourd'hui qu'elle est devenue populaire dans une partie de la
chrtient, aujourd'hui que les grands intrts qui agitent le monde
sont ceux qui m'ont toujours fait battre le coeur, aujourd'hui enfin que
l'avenir, l'avenir prochain de l'Europe est gros du problme dont je
n'ai cess de chercher la solution dans mon obscurit; je reconnais que
j'ai ma place en ce monde, je me sens appuy, si ce n'est dans mon pays
encore pris de cette philosophie de destruction, philosophie troite,
arrire qui retient une grande partie de la France actuelle hors de la
mle des grands intrts humains: au moins dans l'Europe chrtienne.
C'est cet appui qui m'a autoris  dfinir plus nettement mes ides dans
plusieurs parties de cet ouvrage, et  en tirer les dernires
consquences.

Partout o j'ai pos le pied sur la terre, depuis Maroc jusqu'aux
frontires de la Sibrie, j'ai senti couver le feu des guerres
religieuses; non plus peut-tre, nous devons l'esprer, de la guerre 
main arme, la moins dcisive de toutes, mais de la guerre des ides...
Dieu seul sait le secret des vnements, mais tout homme qui observe et
qui rflchit peut prvoir quelques-unes des questions qui seront
rsolues par l'avenir: ces questions sont toutes religieuses. De
l'attitude que la France saura prendre dans le monde comme puissance
catholique dpendra son influence politique.  mesure que les esprits
rvolutionnaires s'loignent d'elle, les coeurs catholiques s'en
rapprochent. En ceci, la force des choses domine tellement les hommes,
qu'un Roi, souverainement tolrant, et un ministre protestant sont
devenus dans le monde entier les dfenseurs les plus zls du
catholicisme, uniquement parce qu'ils sont Franais.

Tels furent les constants objets de mes mditations et de ma sollicitude
pendant le long plerinage dont on va lire le rcit, rcit vari comme
la vie errante du voyageur, mais o perce toujours l'amour de la patrie
combin avec des ides plus gnrales.

Toutefois,  combien de controverses ne sont-elles pas sujettes ces
ides qui agitent aujourd'hui le monde, longtemps engourdi dans une
civilisation trop matrielle?

Reconnatre la divinit de Jsus-Christ, c'est beaucoup sans doute,
c'est plus que ne font la plupart des protestants; nanmoins ce n'est
pas encore tre enfant au christianisme. Les paens ne voulaient-ils
pas lever des temples  celui qui tait venu pour dmolir leurs
temples?... Lorsqu'ils proposaient aux aptres de mettre Jsus-Christ au
nombre de leurs dieux, taient-ils chrtiens pour cela?

Un chrtien est un membre de l'glise de Jsus-Christ. Or, cette glise
exclusive est une; elle a son chef visible, et elle s'enquiert de la foi
de chaque homme autant que de ses actes, parce qu'elle gouverne par
l'esprit.

Cette glise dplore l'trange abus qu'on a fait de nos jours du mot
tolrance chrtienne au profit de l'indiffrence philosophique. Faire de
la tolrance un dogme, et substituer ce dogme humain  tous les dogmes
divins, c'est dtruire la religion sous prtexte de la rendre aimable.
Du point de vue de l'glise catholique, pratiquer la vertu de tolrance,
ce n'est pas transiger sur les principes; c'est protester contre la
violence, et mettre la prire, la patience, la douceur et la persuasion
au service de l'ternelle vrit; telle n'est pas la tolrance moderne!
Ce _credo_ de l'indiffrence, devenu pendant plus d'un sicle la base de
la nouvelle thologie, perd de ses droits  l'estime des chrtiens, en
proportion de la puissance qu'il te  la foi; la vraie tolrance, la
tolrance renferme dans les limites de la pit, n'est pas l'tat
normal de l'me, c'est le remde qu'une religion charitable et qu'une
sage politique opposent aux maladies de l'esprit.

Que veut-on dire encore par cette qualification dernirement invente:
le _nocatholicisme?_ Le catholicisme ne peut tre nouveau sans cesser
d'tre.

Il peut exister, il existe sans doute un grand nombre d'esprits, las de
se laisser pousser  tous vents de doctrines, et qui se rfugient 
l'abri du sanctuaire contre la tourmente des ides du sicle; on peut
donner  ces nouveaux convertis le nom de nocatholiques; mais on ne
saurait parler de nocatholicisme sans mconnatre l'essence mme de la
religion, car ce mot implique contradiction.

Rien de moins ambigu que notre foi; ce n'est pas un systme de
philosophie dont chacun peut prendre ou rejeter ce qu'il lui plat. On
est catholique tout  fait, ou on ne l'est pas du tout; on ne saurait
l'tre  moiti, ni d'une manire nouvelle. Un nocatholicisme serait
une secte dguise qui abjurerait bientt l'erreur pour rentrer dans le
sein de l'glise, sous peine de se voir condamne par celle-ci,
proccupe qu'elle est  juste titre de la ncessit de conserver la
puret de la foi, bien plus que de l'ambition de grossir en apparence le
nombre douteux de ses quivoques enfants. Quand le monde adoptera le
christianisme sincrement, il saura bien le prendre o il est.
L'essentiel, c'est que le dpt sacr reste pur d'alliage.

Nanmoins l'glise catholique peut se rformer quant aux moeurs,  la
discipline du clerg, et mme quant  la doctrine, sur les points qui ne
touchent pas au fondement de la foi; que dis-je? son histoire, sa vie
n'est qu'une rforme perptuelle; mais cette rforme lgitime et non
interrompue, ne saurait s'oprer que sous la direction de l'autorit
ecclsiastique et selon les lois canoniques.

Plus j'ai parcouru le monde, plus j'ai observ les races diverses et les
divers tats, et plus je me suis convaincu que la vrit est immuable:
elle fut dfendue avec barbarie par des hommes barbares dans des sicles
barbares; elle sera dfendue avec plus d'humanit dans l'avenir; mais sa
puret ne saurait tre altre ni par le prisme de l'erreur, dont ses
adversaires sont blouis, ni par les crimes de ses champions.

Je voudrais envoyer en Russie tous les chrtiens non catholiques pour
leur montrer ce que peut devenir notre religion enseigne dans une
glise _nationale_, pratique sous la discipline d'un clerg _national_.

Le spectacle de l'avilissement o peut tomber le sacerdoce dans un pays
o l'glise ne relve que de l'tat, ferait reculer tout protestant
consquent. Une glise nationale, un clerg national: ces mots ne
devraient jamais s'allier; l'glise est par essence suprieure  toute
socit humaine; quitter l'glise universelle pour entrer dans une
glise politique quelconque, c'est donc plus qu'errer dans la foi, c'est
renier la foi, c'est retomber du ciel sur la terre.

Cependant combien d'hommes honntes, d'hommes excellents,  l'origine du
protestantisme, ont cru purifier leur croyance en adoptant les nouvelles
doctrines, et n'ont fait que se rtrcir l'esprit!... Depuis lors
l'indiffrence glorifie et masque sous le beau nom de tolrance, a
perptu l'erreur...

Ce qui fait de la Russie l'tat le plus curieux du monde  observer
aujourd'hui, c'est qu'on y trouve en prsence l'extrme barbarie
favorise par l'asservissement de l'glise et l'extrme civilisation
importe des pays trangers par un gouvernement clectique. Pour savoir
comment le repos ou du moins l'immobilit peut natre du choc d'lments
si divers, il faut suivre le voyageur jusque dans le coeur de ce
singulier pays.

Le procd que j'emploie pour peindre les lieux et pour dfinir les
caractres me parat, sinon le plus favorable  l'crivain, du moins le
plus rassurant pour le lecteur, que je force  me suivre, et que je
rends lui-mme juge du dveloppement des ides suggres au voyageur.

J'arrive dans un pays nouveau sans autres prventions que celles dont
nul homme ne peut se dfendre: celles que nous donne l'tude
consciencieuse de son histoire. J'examine les objets, j'observe les
faits et les personnes en permettant ingnument  l'exprience
journalire de modifier mes opinions. Peu d'ides exclusives en
politique me gnent dans ce travail spontan o la religion seule est ma
rgle immuable; encore cette rgle peut-elle tre rejete par le lecteur
sans que le rcit des faits et les consquences morales qui en dcoulent
soient entrans dans la rprobation que j'encours et que je veux
encourir aux yeux des incrdules.

On pourra m'accuser d'avoir des prjugs, on ne me reprochera jamais de
dguiser sciemment la vrit.

Quand je dcris ce que j'ai vu, je suis sur les lieux; quand je raconte
ce que j'ai entendu, c'est le soir mme que je note mes souvenirs du
jour. Ainsi, les conversations de l'Empereur, reproduites mot  mot dans
mes lettres, ne peuvent manquer d'un genre d'intrt: celui de
l'exactitude. Elles serviront, je l'espre,  faire bien connatre ce
prince si diversement jug parmi nous et dans le reste de l'Europe.

Les lettres qu'on va lire ne furent pas toutes destines au public,
plusieurs parmi les premires taient de pures confidences; fatigu
d'crire, mais non de voyager, je comptais cette fois observer sans
mthode, et garder mes descriptions pour mes amis; on verra, dans le
cours de l'ouvrage, les raisons qui m'ont dcid  tout imprimer.

La principale, c'est que j'ai senti chaque jour mes ides se modifier
par l'examen auquel je soumettais une socit absolument nouvelle pour
moi. Il me semblait qu'en disant la vrit sur la Russie, je ferais une
chose neuve et hardie: jusqu' prsent la peur et l'intrt ont dict
des loges exagrs; la haine a fait publier des calomnies: je ne crains
ni l'un ni l'autre cueil.

J'allais en Russie pour y chercher des arguments contre le gouvernement
reprsentatif, j'en reviens partisan des constitutions. Le gouvernement
mixte n'est pas le plus favorable  l'action; mais dans leur vieillesse,
les peuples ont moins besoin d'agir; ce gouvernement est celui qui aide
le plus  la production, et qui procure aux hommes le plus de bien-tre
et de richesses; il est surtout celui qui donne le plus d'activit  la
pense dans la sphre des ides pratiques: enfin il rend le citoyen
indpendant, non par l'lvation des sentiments, mais par l'action des
lois: certes, voil de grandes compensations  de grands dsavantages.

 mesure que j'ai appris  connatre le terrible et singulier
gouvernement, rgularis, pour ne pas dire fond par Pierre Ier, j'ai
mieux compris l'importance de la mission que le hasard m'avait confie.

L'extrme curiosit que mon travail inspirait aux Russes, videmment
inquiets de la rserve de mes discours, m'a fait penser d'abord que
j'avais plus de puissance que je ne m'en tais attribu; je devins
attentif et prudent, car je ne tardai pas  dcouvrir le danger auquel
pourrait m'exposer ma sincrit. N'osant envoyer mes lettres par la
poste, je les conservai toutes, et les tins caches avec un soin
extrme, comme des papiers suspects; par ce moyen,  mon retour en
France, mon voyage tait crit, et il se trouvait tout entier dans mes
mains. Cependant j'ai hsit trois annes  le faire paratre: c'est le
temps qu'il m'a fallu pour accorder, dans le secret de ma conscience, ce
que je croyais devoir  la reconnaissance et  la vrit!!! Celle-ci
l'emporte enfin parce qu'elle me parat de nature  intresser mon pays.
Je ne puis oublier que j'cris pour la France avant tout, et je crois de
mon devoir de lui rvler des faits utiles et graves.

Je me regarde comme le matre de juger, mme svrement, si ma
conscience l'exige, un pays o j'ai des amis, d'analyser sans tomber
dans d'offensantes personnalits le caractre des hommes publics, de
citer les paroles des personnes politiques,  commencer par celles du
plus grand personnage de l'tat, de raconter leurs actions, et de
pousser jusqu' leurs dernires consquences les rflexions que cet
examen peut me suggrer, pourvu toutefois qu'en suivant capricieusement
le cours de mes ides, je ne donne aux autres mes opinions que tout
juste pour la valeur qu'elles ont  mes propres yeux: voil ce me semble
ce qu'on peut appeler la probit de l'crivain.

Mais en cdant au devoir, j'ai respect, je l'espre du moins, toutes
les convenances; car je prtends qu'il y a une manire convenable de
dire des vrits dures: cette manire consiste  ne parler que d'aprs
sa conviction en repoussant les suggestions de la vanit.

Au surplus, ayant beaucoup admir en Russie, j'ai d mler beaucoup de
louanges  mes descriptions.

Les Russes ne seront pas satisfaits; l'amour-propre l'est-il jamais?
Cependant personne n'a t plus frapp que moi de la grandeur de leur
nation et de son importance politique. Les hautes destines de ce
peuple, le dernier venu sur le vieux thtre du monde, m'ont proccup
tout le temps de mon sjour chez lui. Les Russes en masse m'ont paru
grands jusque dans leurs vices les plus choquants; isols, ils m'ont
paru aimables; j'ai trouv au peuple un caractre intressant: ces
vrits flatteuses devraient suffire ce me semble pour en compenser
d'autres moins agrables. Mais jusqu'ici les Russes ont t traits en
enfants gts par la plupart des voyageurs.

Si les discordances qu'on ne peut s'empcher de remarquer dans leur
socit actuelle, si l'esprit de leur gouvernement, essentiellement
oppos  mes ides et  mes habitudes, m'ont arrach des reproches, et
comme des cris d'indignation, mes loges, galement involontaires, n'en
ont que plus de porte.

Mais ces hommes de l'Orient, habitus qu'ils sont  respirer et 
dispenser l'encens le plus direct, se tenant toujours pour croyables
quand ils se louent les uns les autres, ne seront sensibles qu'au blme.
Toute dsapprobation leur parat une trahison; ils qualifient de
mensonge toute vrit dure; ils ne verront pas ce qu'il y a de dlicate
admiration sous mes critiques apparentes, de regret, et  certains
gards, de sympathie sous mes remarques les plus svres.

S'ils ne m'ont pas converti  leurs religions (ils en ont plusieurs, et
chez eux la religion politique n'est pas la moins intolrante), si, au
contraire, ils ont modifi mes ides monarchiques, en sens oppos au
despotisme et favorable au gouvernement reprsentatif, ils se trouveront
offenss par cela seul que je ne suis pas de leur avis. C'est un regret
pour moi, mais je prfre le regret au remords.

Si je n'tais rsign  leur injustice, je n'imprimerais pas ces
lettres. Au surplus, ils peuvent se plaindre de moi en paroles, mais ils
m'absoudront dans leur conscience; ce tmoignage me suffit. Tout Russe
de bonne foi conviendra que si j'ai commis des erreurs de dtail faute
de temps pour rectifier mes illusions, j'ai peint en gnral la Russie
comme elle est. Ils me tiendront compte des difficults que j'avais 
vaincre, et me fliciteront du bonheur et de la promptitude avec
lesquels j'ai pu saisir les traits avantageux de leur caractre primitif
sous le masque politique qui le dfigure depuis tant de sicles.

Les faits dont je fus tmoin sont rapports par moi comme ils se sont
passs sous mes yeux; ceux qu'on m'a raconts sont reproduits tels que
je les ai recueillis; je n'ai point essay de tromper le lecteur en me
substituant aux personnes que j'ai consultes. Si je me suis abstenu,
non-seulement de nommer celles-ci, mais de les dsigner en aucune faon,
ma discrtion sera sans doute apprcie; elle est une garantie de plus
du degr de confiance que mritent les esprits clairs auxquels j'ai
cru pouvoir m'adresser pour m'claircir de certains faits qu'il m'tait
impossible d'observer par moi-mme. Il est superflu d'ajouter que je
n'ai cit que ceux auxquels le caractre et la position des hommes de
qui je les tiens donnaient  mes yeux un cachet incontestable
d'authenticit.

Grce  ma bonne foi scrupuleuse, le lecteur pourra juger par lui-mme
du degr d'autorit qu'il doit attribuer  ces faits secondaires, qui
d'ailleurs n'occupent qu'une trs-petite place dans mes narrations.




LA RUSSIE EN 1839.




LETTRE PREMIRE  ***.

Arrive du grand-duc hrditaire de Russie  Ems.--Caractre particulier
des courtisans russes.--Diffrence de leurs manires quand le matre est
prsent ou absent.--Portrait du grand-duc.--Sa physionomie, son air
souffrant.--Son pre et son oncle au mme ge.--Ses voitures.--quipages
ngligs.--Mauvaise tenue des domestiques.--Supriorit de l'Angleterre
dans les choses matrielles.--Soleil couchant sur le Rhin.--Le fleuve
plus beau que ses bords.--Chaleur excessive.


     Ems, ce 5 juin 1839.

J'ai commenc hier mon voyage en Russie: le grand-duc hrditaire est
arriv  Ems, prcd de dix ou douze voitures et suivi d'une cour
nombreuse.

Ce qui m'a frapp ds le premier abord, en voyant les courtisans russes
 l'oeuvre, c'est qu'ils font leur mtier de grands seigneurs avec une
soumission extraordinaire; c'est une espce d'esclaves suprieurs. Mais
aussitt que le prince a disparu, ils reprennent un ton dgag, des
manires dcides, des airs dlibrs, qui contrastent d'une faon peu
agrable avec la complte abngation d'eux-mmes qu'ils affectaient
l'instant d'auparavant; en un mot il rgnait dans toute cette suite de
l'hritier du trne imprial une habitude de domesticit dont les
matres n'taient pas plus exempts que les valets. Ce n'tait pas
simplement de l'tiquette, comme celle qui gouverne les autres cours o
le respect officiel, l'importance de la charge plus que celle de la
personne, le rle oblig enfin, produisent l'ennui et quelquefois le
ridicule; c'tait plus que cela; c'tait de la servilit gratuite et
involontaire qui n'excluait pas l'arrogance; il me semblait leur
entendre dire: Puisque cela ne peut pas tre autrement, j'en suis bien
aise. Ce mlange d'orgueil et d'humiliation m'a dplu et ne m'a
nullement prvenu en faveur du pays que je vais parcourir.

Je me suis trouv parmi la foule des curieux,  ct du grand-duc, au
moment o il descendait de voiture; avant d'entrer il s'est arrt
longtemps  la porte de la maison des bains, pour causer en public avec
une dame russe, la comtesse ***; j'ai donc pu l'examiner  loisir. Il a
vingt ans et c'est l'ge qu'on lui donnerait; sa taille est leve, mais
il m'a paru un peu gros pour un aussi jeune homme; ses traits seraient
beaux sans la bouffissure de son visage qui en efface la physionomie; sa
figure ronde est plutt allemande que russe; elle fait penser  ce qu'a
d tre l'empereur Alexandre au mme ge, sans cependant rappeler en
aucune faon le type kalmouck. Ce visage passera par bien des phases
avant d'avoir pris son caractre dfinitif; l'humeur habituelle qu'il
dnote aujourd'hui est douce et bienveillante; pourtant il y a entre le
jeune sourire des yeux et la contraction constante de la bouche, une
discordance qui annonce peu de franchise, et peut-tre quelque
souffrance intrieure. Le chagrin de la jeunesse, de cet ge o le
bonheur est d  l'homme, est un secret d'autant mieux gard qu'il est
un mystre inexplicable mme pour celui qui l'prouve. L'expression du
regard de ce jeune prince est la bont, sa dmarche est gracieuse,
lgre et noble, c'est vraiment un prince; il a l'air modeste, sans
timidit, ce dont on lui sait gr; l'embarras des grands est si gnant
pour tout le monde, que leur aisance nous parat de l'affabilit; c'en
est rellement. Quand ils se croient des pagodes, ils sont gns par
l'opinion qu'ils ont d'eux-mmes et qu'ils n'esprent pas faire partager
aux autres.

Cette sotte inquitude n'atteint point le grand-duc, sa prsence fait
avant tout l'impression d'un homme parfaitement bien lev; s'il rgne
jamais, c'est par l'attrait inhrent  la grce qu'il se fera obir, ce
n'est pas par la terreur,  moins que les ncessits attaches  la
charge d'empereur de Russie ne changent son naturel en changeant sa
position.

(_Suite de la lettre prcdente_.)

     Le lendemain 6 juin au soir.

J'ai revu le grand-duc hritier, je l'ai examin plus longtemps, et de
fort prs; il avait quitt son uniforme qui le serre, et lui donne l'air
gonfl; l'habit ordinaire lui va mieux, ce me semble: il a une tournure
agrable, une dmarche noble sans aucune roideur militaire, et l'espce
de grce qui le distingue rappelle le charme particulier attach  la
race slave. Ce n'est pas la vivacit de passion des pays chauds, ce
n'est pas non plus la froideur impassible des hommes du Nord; c'est un
mlange de la simplicit, de la facilit mridionales et de la
mlancolie scandinave. Les Slaves sont des Arabes blonds; le grand-duc
est plus qu' moiti allemand; mais en Mecklembourg ainsi que dans
quelques parties du Holstein et de la Russie, il y a des Allemands
slaves.

Le visage de ce prince, malgr sa jeunesse, n'a pas autant d'agrment
que sa taille; son teint n'est plus frais[2]: on voit qu'il souffre, sa
paupire s'abaisse sur le coin extrieur de l'oeil avec une mlancolie
qui trahit dj les soucis d'un ge plus avanc, sa bouche gracieuse
n'est pas sans douceur, son profil grec rappelle les mdailles antiques
ou les portraits de l'impratrice Catherine; mais  travers l'air de
bont que donnent presque toujours la beaut, la jeunesse et surtout le
sang allemand, on ne peut s'empcher de reconnatre ici une puissance de
dissimulation qui fait peur dans un trs-jeune homme. Ce trait est sans
doute le sceau du destin, il me fait croire que ce prince est appel 
monter sur le trne. Il a le son de voix mlodieux, ce qui est rare dans
sa famille; c'est un don qu'il a reu, dit-on, de sa mre.

Il brille au milieu des jeunes gens de sa socit, sans qu'on sache 
quoi tient la distance qu'on remarque entre eux, si ce n'est  la grce
parfaite de sa personne. La grce dnote toujours une aimable
disposition d'esprit: il y a tant d'me dans la dmarche, dans
l'expression de la physionomie, dans les attitudes d'un homme!...
Celui-ci est  la fois imposant et agrable. Les Russes voyageurs
m'avaient annonc sa beaut comme un phnomne: sans cette exagration
j'en aurais t plus frapp; d'ailleurs je me rappelais l'air
romanesque, la figure d'archange de son pre et de son oncle, le
grand-duc Michel, en 1815, lorsqu'ils vinrent  Paris, o on les avait
surnomms les aurores borales: et je suis devenu svre parce que
j'avais t tromp. Tel qu'il est, le grand-duc de Russie me parat
encore un des plus beaux modles de prince que j'aie jamais rencontr.

J'ai t frapp du peu d'lgance de ses voitures, du dsordre de ses
bagages et de la tenue nglige des gens de service qui l'accompagnent.
Quand on compare ce cortge imprial  la magnifique simplicit des
voitures anglaises, et au soin particulier que les domestiques anglais
ont de toutes choses, on voit qu'il ne suffit pas de faire faire ses
quipages chez des selliers de Londres, pour atteindre  la perfection
matrielle qui assure la prpondrance de l'Angleterre dans un sicle
positif comme le ntre.

Hier j'ai t voir coucher le soleil sur le Rhin: c'est un grand
spectacle. Ce que je trouve de plus beau dans ce pays, trop fameux
pourtant, ce ne sont pas les bords du fleuve avec leurs ruines
monotones, avec leurs vignobles arides, et qui, pour le plaisir des
yeux, prennent trop de place dans le paysage; j'ai trouv ailleurs des
rives plus imposantes, plus varies, plus riantes; de plus belles
forts, une vgtation plus forte, des sites plus pittoresques, plus
tonnants; mais ce qui me parat merveilleux, c'est le fleuve mme,
surtout contempl du bord. Cette glace immense glissant d'un mouvement
toujours gal  travers le pays qu'elle claire, reflte et vivifie, me
rvle une puissance de cration qui confond mon intelligence. En
mesurant ce mouvement, je me compare au mdecin interrogeant le pouls
d'un homme pour connatre sa force: les fleuves sont les artres de
notre plante, et devant cette manifestation de la vie universelle, je
demeure frapp d'admiration; je me sens en prsence de mon matre: je
vois l'ternit, je crois, je touche  l'infini; il y a l un mystre
sublime; dans la nature, ce que je ne comprends plus, je l'admire, et
mon ignorance se rfugie dans l'adoration. Voil pourquoi la science
m'est moins ncessaire qu'aux esprits mcontents.

Nous mourons de chaud  la lettre: il y a bien des annes que l'air
toujours touffant de la valle d'Ems n'est mont  cette temprature;
la nuit dernire, en revenant des bords du Rhin, j'ai vu dans les bois
une pluie de mouches lumineuses; c'tait mes chers _luccioli_ d'Italie:
je n'en avais jamais rencontr hors des pays chauds.

Je pars dans deux jours pour Berlin et Ptersbourg.




LETTRE DEUXIME.

Progrs de la civilisation matrielle en Allemagne.--Le protestantisme
en Prusse.--La musique employe comme moyen d'ducation pour les
paysans.--Le culte de l'art prpare l'me au culte de Dieu.--La Prusse,
auxiliaire de la Russie.--Rapport qui existe entre le caractre du
peuple allemand et celui de Luther.--Le ministre de France en
Prusse.--Correspondance de mon pre, conserve dans les archives de la
lgation franaise  Berlin.--Mon pre,  vingt-deux ans, nomm ministre
de France prs des cours de Brunswick et de Prusse en 1792.--M. de
Sgur.--Le coup de couteau.--Indiscrtion de l'impratrice
Catherine.--Autre anecdote curieuse et inconnue relative  la convention
de Pilnitz.--Mon pre remplace M. de Sgur.--Son succs dans cette
cour.--On le presse d'abandonner la France.--Il y retourne malgr les
dangers qu'il prvoit.--Il fait deux campagnes comme volontaire sous son
pre.--Lettres de M. de Nouilles alors ambassadeur de France 
Vienne.--Ma mre.--Sa conduite pendant le procs du gnral Custino, son
beau-pre.--Elle l'accompagne au tribunal.--Danger qu'elle y court.--Le
perron du palais de justice.--Comment elle chappe au massacre.--Les
deux mres.--Mort du gnral.--Son courage religieux.--La Reine le
remplace  la Conciergerie.--Souvenirs de Versailles au pied de
l'chafaud.--Mon pre publie une justification de la conduite du
gnral.--On l'arrte.--Ma mre prpare l'vasion de son
mari.--Dvouement de la fille du concierge.--Hrosme du prisonnier.--Un
journal.--Scne tragique dans la prison.--Mon pre, martyr
d'humanit.--Dernire entrevue dans une salle de la
Conciergerie.--Incident bizarre.--Premires impressions de mon
enfance.--Le gouverneur de mon pre frapp d'apoplexie en lisant dans un
journal la mort de son lve.


     Berlin, ce 23 juin 1839.

On doit le dire  la honte de l'homme, il existe pour les peuples une
batitude toute matrielle: c'est celle dont jouit maintenant
l'Allemagne et particulirement la Prusse. Grce  ses routes
magnifiquement entretenues,  son systme de douanes,  son excellente
administration, ce pays, le berceau du protestantisme, nous devance
aujourd'hui sur la route de la civilisation physique; c'est une espce
de religion sensuelle, qui a fait son Dieu de l'humanit. Il n'est que
trop vrai que les gouvernements modernes favorisent ce matrialisme
raffin, dernire consquence de la rformation religieuse du XVIe
sicle. Rduisant leur action  exploiter le bonheur terrestre, ils
semblent se proposer pour but unique de prouver au monde que l'ide
divine n'est point ncessaire au bien-tre d'une nation. Ce sont des
vieillards qui se contentent de vivre[3].

Nanmoins la sagesse et l'conomie qui prsident  l'administration de
ce pays, sont pour les Prussiens un juste sujet d'orgueil. Leurs coles
rurales sont diriges consciencieusement et trs-exactement surveilles.
On emploie dans chaque village, la musique, comme moyen de civilisation
et en mme temps de divertissement pour le peuple: il n'y a pas une
glise qui ne possde un orgue, et dans chaque paroisse, le matre
d'cole sait la musique. Le dimanche, il enseigne le chant aux paysans
qu'il accompagne sur l'orgue; ainsi, le moindre village peut entendre
excuter les chefs-d'oeuvre de la vieille cole religieuse italienne et
allemande. Il n'est pas de morceau de chant ancien et svre, qui soit
crit  plus de quatre parties: quel est le magister qui ne pourra
trouver autour de lui, une basse, un tnor et deux enfants, premier et
second dessus, pour chanter ces morceaux? Chaque matre d'cole, en
Prusse, est un Choron, un Wilhem champtre[4]. Ce concert rural
entretient le got de la musique, balance l'attrait du cabaret et
prpare l'imagination des peuples  recevoir l'enseignement religieux.
Celui-ci est dgnr chez les protestants en un cours de morale
pratique: mais le temps n'est pas loin o la religion reprendra ses
droits; la crature doue d'immortalit ne se contentera pas toujours de
l'empire de la terre, et les populations les plus aptes  goter les
plaisirs de l'art, seront aussi les premires  comprendre les nouvelles
preuves des rvlations du ciel. Il est donc juste de convenir que le
gouvernement prussien prpare dignement ses sujets  jouer un rle dans
la rnovation religieuse qui s'avance, et qui dj s'annonce au monde
par des signes irrcusables.

La Prusse sentira bientt l'insuffisance de ses philosophies pour donner
la paix aux mes. En attendant ce glorieux avenir, la ville de Berlin
appartient aujourd'hui au pays le moins philosophique du monde,  la
Russie; et cependant les peuples de l'Allemagne, sduits par une
administration habile, tournent leurs regards vers la Prusse. Ils
croient que c'est de ce ct que leur viendront les institutions
librales que beaucoup d'hommes confondent encore avec les conqutes de
l'industrie, comme si luxe et libert, richesse et indpendance taient
synonymes!

Le dfaut capital du peuple allemand, personnifi dans Luther, c'est le
penchant aux jouissances physiques de notre temps, rien ne combat ce
penchant et tout contribue  l'accrotre. Ainsi, sacrifiant sa libert,
son indpendance  l'aride espoir d'un bien-tre tout matriel, la
nation allemande, enchane par une politique de sensualit et par une
religion de raisonnement, manque  ses devoirs envers elle-mme et
envers le monde. Chaque peuple, comme chaque individu, a sa vocation: si
l'Allemagne oublie la sienne, la faute en est surtout  la Prusse, qui
est l'ancien foyer de cette philosophie inconsquente, appele, par
courtoisie, une religion.

La France est aujourd'hui reprsente en Prusse par un ministre qui
satisfait parfaitement  tout ce qu'on exige d'un homme en place dans le
temps o nous vivons. Nul air mystrieux, nul silence affect, nulle
rticence inutile ne trahissent l'opinion qu'il se fait de son
importance. On ne se souvient du poste qu'il occupe, que parce qu'on lui
reconnat le mrite ncessaire pour en remplir les devoirs. Devinant
avec un tact trs-fin les besoins et les tendances des socits
modernes, il marche tranquillement au devant de l'avenir sans ddaigner
les enseignements du pass; enfin il est du petit nombre de ces hommes
d'autrefois devenus ncessaires aujourd'hui.

Originaire de la mme province que moi, il m'a donn d'abord sur
l'histoire de ma famille des dtails curieux et que j'ignorais; de plus,
je lui ai d un grand plaisir de coeur; je l'avoue sans dtour, car on ne
peut attribuer  l'orgueil la religieuse admiration que nous prouvons
pour l'hrosme de nos pres.

Je vous dcrirai avec exactitude tout ce que j'ai senti dans cette
occasion; mais laissez-moi d'abord vous y prparer comme j'y ai t
prpar moi-mme.

Je savais qu'il existe dans les archives de la lgation franaise 
Berlin, des lettres et des notes diplomatiques d'un grand intrt pour
tout le monde, et surtout pour moi: elles sont de mon pre.

En 1792,  vingt-deux ans qu'il avait alors, il fut choisi par les
ministres de Louis XVI, roi constitutionnel depuis un an, pour remplir
auprs du duc de Brunswick une mission importante et dlicate. Il
s'agissait de dcider le duc  refuser le commandement de l'arme
coalise contre la France. On esprait avec raison que les crises de
notre rvolution deviendraient moins prilleuses pour le pays et pour le
roi, si les trangers ne s'efforaient pas d'en contrarier violemment la
marche.

Mon pre arriva trop tard  Brunswick; le duc avait donn sa parole.
Cependant la confiance qu'inspiraient en France le caractre et
l'habilet du jeune Custine tait telle, qu'au lieu de le rappeler 
Paris, on l'envoya encore tenter auprs de la cour de Prusse de nouveaux
efforts pour dtacher le roi Guillaume II de la mme coalition, dont le
duc de Brunswick avait dj promis de commander les armes.

Peu de temps avant l'arrive de mon pre  Berlin, M. de Sgur, alors
ambassadeur de France en Prusse, avait dj chou dans cette
ngociation difficile. Mon pre fut charg de le remplacer.

Le roi Guillaume avait trait mal M. de Sgur, si mal qu'un jour
celui-ci rentra chez lui exaspr; et croyant sa rputation d'homme
habile  jamais compromise, il essaya de se tuer d'un coup de couteau;
la lame ne pntra pas fort avant, mais M. de Sgur quitta la Prusse.

Cet vnement mit en dfaut la sagacit de toutes les ttes politiques
de l'Europe; rien ne put expliquer  cette poque l'extrme malveillance
du roi pour un homme aussi distingu par sa naissance que par son
esprit.

J'ai su de trs-bonne part une anecdote qui jette quelque lumire sur ce
fait, encore obscur; la voici: M. de Sgur, lors de sa grande faveur
auprs de l'Impratrice Catherine, s'tait souvent amus  tourner en
ridicule le neveu du grand Frdric, devenu roi plus tard, sous le nom
de Frdric, Guillaume II; il se moquait de ses amours, de sa personne
mme; et selon le got du temps, il avait fait de ce prince et des
personnes de sa socit intime, des portraits satiriques qu'il envoya
dans un billet du matin  l'Impratrice.

Aprs la mort du grand Frdric, les circonstances politiques ayant
subitement chang, la Czarine rechercha l'alliance de la Prusse, et pour
dcider plus promptement le nouveau roi  s'unir avec elle contre la
France, elle lui envoya tout simplement le billet de M. de Sgur que
Louis XVI venait de nommer ambassadeur  Berlin.

Un autre fait galement curieux avait prcd l'arrive de mon pre  la
cour de Prusse; il vous fera voir quelle sympathie excitait alors la
rvolution franaise dans le monde civilis.

Le projet du trait de Pilnitz venait d'tre arrt; mais les puissances
coalises mettaient un grand prix  laisser ignorer le plus longtemps
possible  la France les conditions de cette alliance. La minute du
trait se trouvait dj entre les mains du roi de Prusse, et aucun des
agents franais en Europe n'en avait encore eu connaissance.

Un soir, assez tard, M. de Sgur en rentrant chez lui  pied, croit
remarquer qu'un inconnu, envelopp d'un manteau, le suit d'assez prs;
il presse le pas, l'inconnu presse le pas; il traverse la rue, l'inconnu
la traverse avec lui; il s'arrte, l'inconnu recule, mais s'arrte 
quelque distance. M. de Sgur tait sans armes: doublement inquiet de
cette rencontre  cause de la malveillance personnelle dont il sait
qu'il est l'objet, aussi bien que de la gravit des circonstances
politiques, il se met  courir en approchant de sa maison; mais malgr
toute sa diligence, il ne peut empcher l'homme mystrieux d'arriver en
mme temps que lui  sa porte et de disparatre aussitt en jetant sous
ses pieds, au moment o cette porte s'ouvre, un rouleau de papiers assez
gros. M. de Sgur, avant de ramasser l'crit fait courir plusieurs de
ses gens aprs l'inconnu; personne ne peut le retrouver.

Le rouleau de papier tait le projet du trait de Pilnitz, copi mot 
mot _dans le cabinet mme du roi de Prusse_; et voil comment la France,
servie par des esprits secrtement convertis  ses doctrines nouvelles,
reut la premire communication de cet acte devenu bientt clbre dans
le monde entier.

Des circonstances plus fortes que le talent et que la volont des
hommes, devaient rendre inutiles les nouvelles tentatives de mon pre
auprs du cabinet de Berlin; mais malgr le peu de succs de ses
ngociations, il obtint l'estime et mme l'amiti de toutes les
personnes avec lesquelles les affaires le mirent en relation, sans
excepter le roi et les ministres qui le ddommagrent personnellement du
peu de fruit de sa mission politique.

Le souvenir du tact parfait avec lequel mon pre se tira des difficults
qui l'attendaient  Berlin, n'est pas encore effac. Arrivant  la cour
de Prusse comme ministre du gouvernement franais d'alors, il y trouva
sa belle-mre, madame de Sabran, rfugie  cette mme cour pour fuir ce
mme gouvernement franais. La division des opinions se manifestait dans
chaque maison, et la discorde qui menaait les peuples, s'annonait dans
les familles par le trouble et la contradiction.

Quand mon pre voulut retourner en France pour rendre compte de ses
ngociations, sa belle-mre se joignit  tous les amis qu'il avait 
Berlin pour tenter de le dtourner de ce dessein. Un M. de Kalkreuth, le
neveu du fameux compagnon d'armes du prince Henri de Prusse, se jeta
presqu' ses pieds pour le retenir  Berlin, et pour l'engager, du
moins,  attendre en sret dans l'migration le temps o il pourrait de
nouveau servir son pays. Il lui prdit tout ce qui allait lui arriver 
son retour en France.

Les scnes du 10 aot venaient d'pouvanter l'Europe. Louis XVI tait
emprisonn, le dsordre se rpandait partout; chaque jour quelques
nouveaux discours changeaient  la tribune la face des affaires; dans
l'intrieur de la France aussi bien que dans les pays trangers,
l'anarchie dliait de leurs obligations les hommes politiques employs
par le gouvernement franais. Ce gouvernement, lui disait-on, tait sans
autorit sur les peuples, sans respect pour lui-mme, sans considration
au dehors; en un mot, on ne ngligea rien pour faire sentir  mon pre
que sa fidlit envers les hommes qui dirigeaient momentanment les
affaires de notre pays tait un hrosme plutt digne de blme que
d'admiration.

Mon pre ne se laissait sduire par aucune subtilit de conscience; il
se conduisit de manire  justifier l'ancienne devise de sa famille:
Faits ce que doys, adviegne que pourra.

J'ai t envoy, rpondait-il  ses amis, par ce gouvernement; mon
devoir est de retourner rendre compte de ma mission  ceux qui m'en ont
charg: je ferai mon devoir.

L-dessus mon pre, Rgulus ignor d'un pays o l'hrosme de la veille
est touff par la gloire du jour et par l'ambition du lendemain, partit
tranquillement pour la France o l'chafaud l'attendait.

Il y trouva d'abord les affaires dans un tel dsordre, que, renonant 
la politique, il se rendit aussitt  l'arme du Rhin, commande par son
pre, le gnral Custine. L, il fit avec honneur deux campagnes, comme
volontaire, et quand le gnral qui avait ouvert le chemin de la
conqute  nos armes, revint  Paris pour y mourir, il le suivit pour
le dfendre. Tous deux prirent de la mme manire. Mais mon pre
survcut un peu de temps  son pre; il ne fut condamn qu'avec les
Girondins, parmi lesquels se trouvaient ses meilleurs amis.

Il mourut rsign  toutes les vertus du martyr, mme  la vertu
mconnue.

Ainsi, le patriotisme si clair du pre et du fils, leur dvouement si
pur  la cause de la libert, reut la mme rcompense.

C'est la correspondance diplomatique de mon pre,  l'poque de son
intressante mission prs de la cour de Berlin, que notre ministre
actuel prs de la mme cour a bien voulu me laisser lire hier.

Rien n'est plus noble, plus simple que ces lettres; ce sont des modles
de style diplomatique, des chefs-d'oeuvre d'exposition et de
raisonnement. Ce sont aussi de dignes exemples de prudence et de
courage. On y voit l'Europe, on y voit la France, entranes l'une
contre l'autre, se heurter et se mconnatre; on y voit le dsordre
croissant, malgr les remdes proposs par quelques hommes sages et qui
vont prir sans fruit, victimes de leur courageuse modration. La
maturit d'esprit, la douceur et la force de caractre, la solidit
d'instruction, la justesse de vues, la clart d'ides, la force d'me
qu'elles supposent, sont surprenantes quand on pense  l'ge de celui
qui les crivit, et qu'on se rappelle qu' cette poque l'enfance
n'tait pas encore mancipe; dans ce temps-l le talent appartenait 
l'ge mr,  l'exprience.

M. de Noailles, qui remplissait alors la charge d'ambassadeur de France
 Vienne, et qui envoyait sa dmission au malheureux Louis XVI, crivit
 mon pre pour l'instruire du parti qu'il prenait. Ses lettres,
conserves comme les autres dans nos archives,  Berlin, renferment les
loges les plus flatteurs pour le nouveau diplomate, auquel il prdisait
une carrire brillante... Il tait loin de penser qu'elle serait si
courte!!!...

Mon pre n'avait point de vanit; mais sa modestie dut lui faire trouver
de grands encouragements dans le suffrage d'un homme expriment, et
d'autant plus impartial qu'il se disposait  suivre une ligne de
conduite oppose  celle que choisissait le jeune ministre de France 
Berlin.

La mort que mon pre vint chercher  Paris par devoir, fut bien noble.
Une circonstance ignore du public, l'a rendue sublime,  ce qu'il me
semble. Ce trait vaut la peine de vous tre cont en dtail; mais, comme
ma mre y joue un rle important, je veux qu'il soit prcd d'un autre
rcit qui suffira pour vous la faire connatre.

Mes voyages sont mes mmoires: voil pourquoi je ne me fais nul scrupule
de commencer celui de Russie par une histoire qui m'intresse
personnellement, plus que toutes les notions que je vais recueillir au
loin.

Le gnral Custine venait d'tre rappel  Paris, o il succomba sous
les dnonciations de ses envieux.

C'est  l'arme qu'il avait appris la mort du Roi; et la lecture des
journaux lui causait une indignation dont il ne modrait pas
l'expression en prsence des commissaires de la Convention. Ceux-ci lui
avaient entendu dire: Je servais mon pays pour le dfendre de
l'invasion trangre; mais qui peut se battre pour les hommes qui nous
gouvernent aujourd'hui?

Ces paroles, rapportes  Robespierre par Merlin de Thionville et par
l'autre commissaire, dcidrent de la mort du gnral.

Ma mre, qui m'avait nourri, vivait retire dans un village de
Normandie, o elle se cachait avec moi, alors tout petit enfant. Sitt
qu'elle apprit le retour du gnral Custine  Paris, cette noble jeune
femme crut de son devoir de quitter son asile, son enfant, de quitter
tout, pour courir au secours de son beau-pre, avec lequel sa famille
tait brouille depuis plusieurs annes,  cause des opinions politiques
qu'il avait manifestes ds le commencement de la rvolution. Elle eut
peine  se sparer de moi, car elle tait vraiment mre; mais le malheur
avait toujours les premiers droits sur ce grand coeur.

Elle me confia aux soins d'une berceuse ne chez nous, en Lorraine, et
dont la fidlit hrditaire tait  toute preuve. Cette femme devait
me ramener  Paris.

Si le gnral Custine avait pu tre sauv, c'et t par le dvouement
et le courage de sa belle-fille.

Leur premire entrevue fut touchante, surtout par la surprise du
prisonnier.  peine le vieux soldat eut-il aperu ma mre, qu'il se crut
dlivr. En effet, sa jeunesse, sa beaut, sa timidit, qui n'empchait
pas qu'elle n'et, quand il le fallait, un courage de lion, inspirrent
bientt un tel intrt au public impartial, aux journalistes, au peuple
et mme aux juges du tribunal rvolutionnaire, que les hommes qui
avaient rsolu la perte du gnral voulurent effrayer le plus loquent
de ses avocats: sa belle-fille.

Le gouvernement d'alors n'en tait pas encore venu au point d'impudeur
o il parvint depuis. On n'osa faire arrter ma mre qu'aprs la mort de
son beau-pre et celle de son mari; mais les hommes qui craignaient de
la mettre en prison, ne craignirent pas de commander et de payer son
massacre; des septembriseurs, comme on appelait  cette poque les
assassins solds, furent placs pendant plusieurs jours sur les marches
du Palais de justice; et l'on eut soin d'avertir ma mre du danger
qu'elle courrait chaque fois qu'elle oserait se prsenter au tribunal.
Rien ne l'arrta; on la voyait tous les jours  l'audience assise aux
pieds de son beau-pre, o sa courageuse prsence attendrissait
jusqu'aux bourreaux.

Entre chaque sance, elle employait les soires et les matines 
solliciter en secret les membres du tribunal rvolutionnaire et ceux des
comits. Ce qu'elle eut  souffrir dans ces visites, la manire dont
elle fut reue par plusieurs des hommes influents de cette poque,
exigerait de longs rcits. Mais je suis forc de retrancher les dtails,
parce que je les ignore. Ma mre n'aimait pas  raconter cette partie de
sa vie, si glorieuse mais si douloureuse; c'tait presque la
recommencer.

Elle se faisait accompagner dans ses courses par un ami de mon pre,
costum en homme du peuple, c'tait l'habit de cour du temps; cet ami,
vtu d'une carmagnole, sans cravate et les cheveux non poudrs, coups 
la titus, l'attendait ordinairement sur le palier ou dans l'antichambre,
quand il y avait une antichambre.

 l'une des dernires sances du tribunal, ma mre, d'un regard, fit
pleurer les femmes de la galerie; pourtant ces mgres ne passaient pas
pour avoir le coeur bien tendre. On les appelait furies de guillotine et
tricoteuses de Robespierre. Les marques de sympathie que ces enrages
donnrent  la belle-fille de Custine irritrent tellement
Fouquier-Tinville que, sance tenante, des ordres menaants pour la vie
de ma mre furent envoys secrtement par l'accusateur public aux
assassins du perron.

L'accus venait d'tre reconduit dans sa prison; sa belle-fille, au
sortir du tribunal, s'apprtait  descendre les marches du Palais pour
regagner seule et  pied le fiacre qui l'attendait dans une rue carte.
Nul n'osait l'accompagner, du moins ostensiblement, de peur d'aggraver
le pril. Timide et sauvage comme une biche, elle avait eu toute sa vie,
par instinct, une peur draisonnable de la foule. Vous savez ce que
c'est que le perron du palais de justice: figurez-vous cette longue
suite de degrs assez roides, toute couverte des flots presss d'une
populace mue de colre, gorge de sang, et trop exprimente dj, trop
accoutume  s'acquitter en conscience de son excrable office pour
reculer devant un meurtre de plus.

Ma mre, tremblante, s'arrte au haut du perron, elle cherche des yeux
la place o madame de Lamballe avait t massacre quelques mois
auparavant. Un ami de mon pre tait parvenu  lui faire remettre un
billet au tribunal pour l'avertir de redoubler de prudence: mais cet
avis accrut le pril, au lieu de l'loigner; ma mre, plus pouvante,
avait moins de prsence d'esprit: elle se crut perdue, et cette ide
pouvait la perdre. Si je chancelle, si je tombe comme madame de
Lamballe, c'en est fait de moi, se disait-elle, et la foule furieuse
s'paississait incessamment sur son passage. C'est la Custine, c'est la
belle-fille du tratre! criait-on de toutes parts. Chaque mot tait
assaisonn de jurements et d'imprcations atroces.

Comment descendre, comment traverser cette troupe infernale? Les uns, le
sabre nu, se plaaient au devant d'elle; les autres, sans veste, les
manches de la chemise releves, cartaient dj leurs femmes; c'tait le
signe prcurseur de l'excution; le danger croissait. Ma mre se disait
qu' la plus lgre marque de faiblesse on la jetterait  terre, et que
sa chute serait le signal de sa mort; elle m'a racont qu'elle se
mordait les mains et la langue au sang dans l'espoir de s'empcher de
plir  force de douleur. Enfin, en jetant les yeux autour d'elle, elle
aperut une poissarde[5], des plus hideuses, qui s'avanait au milieu de
la foule. Cette femme portait un nourrisson dans ses bras. Pousse par
le Dieu des mres, _la fille du tratre_ s'approche de cette mre...
(une mre est plus qu'une femme), et lui dit: Quel joli enfant vous
avez l!--Prenez-le, rpond la mre, femme du peuple qui comprend
tout d'un mot et d'un regard, vous me le rendrez au bas du perron.

L'lectricit maternelle avait agi sur ces deux coeurs; elle se fit
sentir aussi  la foule. Ma mre prend l'enfant, l'embrasse, et s'en
sert comme d'gide contre la populace bahie.

L'homme de la nature reprend ses droits sur l'homme abruti par l'effet
d'une maladie sociale; les barbares, soi-disant civiliss, sont vaincus
par deux mres. La mienne dlivre, descend dans la cour du palais de
justice, la traverse, se dirige vers la place sans tre frappe ni mme
injurie; elle arrive  la grille, rend l'enfant  celle qui l'a prt,
puis  l'instant toutes deux s'loignent sans se dire un seul mot; le
lieu n'tait favorable ni  un remercment, ni  une explication: elles
ne se sont point confi leur secret, elles ne se sont jamais revues: ces
deux mes de mres devaient se retrouver ailleurs.

Mais la jeune femme miraculeusement sauve ne put sauver son pre. Il
mourut! Pour couronner sa vie, le vieux guerrier eut le courage de
mourir en chrtien: une lettre de lui  son fils atteste cet humble
sacrifice, le plus difficile de tous dans un sicle de crimes et de
vertus philosophiques: avec la sincrit d'un saint, il crivait  mon
pre la veille de sa mort: Je ne sais comment je me conduirai au
dernier moment: il faut y tre avant de pouvoir rpondre de soi.

Et c'est cette modestie sublime que les aveugles beaux esprits de
l'poque, ont qualifie de pusillanimit!... mais qui donc l'empchait
de se vanter d'avance, quitte  manquer  sa promesse si la nature
venait  trahir sa fiert? Ce qui l'en empchait, c'est l'amour de la
vrit, pouss jusqu' l'oubli de l'amour-propre; sentiment au-dessus de
la porte des petites mes.

Le gnral Custine, en allant  l'chafaud, baisa le crucifix qu'il ne
quitta qu'au sortir de la fatale charrette. Ce courage religieux
ennoblit sa mort autant que le courage militaire avait ennobli sa vie;
mais il scandalisa les Brutus parisiens.

Dans sa lettre, il priait encore mon pre de rhabiliter sa mmoire.
Nave et sublime bonne foi d'un soldat, qui pense que l'chafaud de
Robespierre peut entacher une renomme! Quoi de plus touchant que cette
autorit suppose au bourreau par la victime?

La veille de sa mort, mon grand-pre revit une dernire fois sa
belle-fille; ma mre, en arrivant prs de lui, fut surprise de ne plus
le trouver dans son cachot, et de le voir bien tabli, dans une bonne
chambre. On m'a dlog cette nuit, dit-il, pour me faire cder ma
place  la Reine; parce que mon premier logement tait le plus mauvais
de la prison.

Peu d'annes auparavant, il avait perdu, dans un hiver, 300 000 francs
au jeu de la Reine,  Versailles; dans ce temps-l, Marie-Antoinette,
brillante, envie, et regard comme un visionnaire, celui qui lui
aurait montr la Conciergerie, en lui disant que ce serait son dernier
asile. Mon grand-pre, qui l'avait adore comme toute la cour, ne
pouvait penser, sans attendrissement, au sort de cette fille de
Marie-Thrse; il s'oubliait lui-mme en voyant les revers de fortune de
cette femme, si fire avec les grands de sa cour, si affable avec ses
infrieurs; et il ne pouvait s'tonner assez de la singularit de leur
rencontre au pied de l'chafaud.

Durant le procs du gnral Custine, mon pre avait crit et fait
imprimer une dfense modre, mais franche, de la conduite politique et
militaire de son pre. Cette dfense qu'il avait fait placarder sur les
murs de Paris, fut inutile; elle ne fit qu'attirer sur l'auteur la haine
de Robespierre et du parti de la Montagne, dj fort irrit contre lui 
cause de ses liaisons avec tous les hommes gnreux et raisonnables de
ce temps-l. Ds lors sa perte fut jure; peu de temps aprs la mort de
son pre, il fut mis en prison.  cette poque, la terreur avait fait de
rapides progrs en France; tre arrt, c'tait tre condamn; on
n'tait plus jug que pour la forme.

Ma mre encore libre, quoique sa conduite pendant le procs de son
beau-pre et fix sur elle l'attention publique, obtint la permission
d'entrer tous les jours  la Force pour y voir son mari. Apprenant que
la mort trs-prochaine de mon pre tait rsolue, elle mit tout en oeuvre
pour lui procurer les moyens de s'vader: belle comme elle l'tait et
plus que belle, charmante, elle parvint  intresser mme la fille du
concierge au sort du jeune prisonnier. Toutefois, ce ne fut qu' force
d'argent et de promesses qu'elle put la dcider  excuter un plan
d'vasion qu'elle avait conu en examinant attentivement les localits.

Mon pre n'tait pas d'une grande taille: il tait dlicat, il avait
encore assez de jeunesse et une assez jolie figure pour qu'on pt
l'habiller en femme sans attirer les regards. Chaque fois qu'elle
sortait de la prison, ma mre, uniquement occupe de son projet,
descendait jusque dans la rue accompagne de la fille du concierge: les
deux femmes passaient ensemble devant les factionnaires, les corps de
garde et les municipaux de service; ces gens habitus  voir la fille du
gelier escorter ainsi tous les trangers qui pntraient dans la
prison, s'en rapportaient  cette jeune personne du soin de fermer les
portes de l'escalier, aprs le dpart des parents ou des amis de chaque
prisonnier. Depuis la mort de son beau-pre, ma mre tait en grand
deuil; elle portait toujours un chapeau et un voile noirs, bien que ce
costume ft dangereux dans les rues, car,  cette poque dsastreuse, on
n'affichait pas impunment la douleur. Il fut convenu qu'au jour indiqu
mon pre prendrait les habits de sa femme dans la prison, que ma mre se
costumerait comme la fille du gelier, et que tandis que celle-ci
descendrait dans la rue par un autre escalier, le prisonnier et la
fausse Louise sortiraient ensemble par la porte ordinaire et de la
manire essaye maintes fois par les deux femmes. On partirait un peu
avant l'heure o les lampes s'allumaient, afin de profiter de la brune;
c'tait au commencement de janvier. La vritable Louise, la fille du
gelier, tait jolie et presque aussi blonde et aussi frache que
l'tait ma mre dont les chagrins,  vingt-deux ans qu'elle avait 
peine, n'avaient pu altrer ni la beaut ni la sant. On tait convenu
que la jeune fille, en passant par des dtours connus d'elle seule,
arriverait de son ct dans la rue en mme temps que le prisonnier,
lequel avant de monter en fiacre, lui donnerait  l'heure mme trente
mille francs en or qui seraient apports dans la rue par un ami de ma
mre. On lui assurait en outre une pension viagre de deux mille francs
dont on lui remettrait en mme temps le contrat sign.

Toutes choses bien calcules, bien combines, on prit jour pour
l'excution. Ce jour avait t choisi par Louise elle-mme, d'aprs
l'humeur et le caractre des municipaux de garde qu'elle connaissait
tous, et dont quelques-uns lui paraissaient moins redoutables que les
autres; il tomba justement sur l'avant-veille de celui o mon pre
devait tre conduit  la Conciergerie et de l au tribunal, c'est--dire
 la mort: on tait au mois de janvier 1794.

La veille de ce jour solennel on crut devoir faire une rptition dans
la chambre de mon pre, o les habillements de chacune des trois
personnes qui allaient jouer leur rle dans la scne du lendemain,
furent essays avec un soin minutieux.

Ma mre rentra chez elle pleine d'esprance: elle ne devait revenir  la
prison que le jour suivant vers le soir et une heure seulement avant
d'en sortir avec mon pre.

Les atrocits politiques se multipliaient: la veille mme du jour choisi
pour l'vasion, la Convention dcrta la peine de mort contre quiconque
favoriserait la fuite d'un prisonnier politique. La loi disait qu'on
poursuivrait avec une gale rigueur le complice et le receleur, enfin
vous aurez peine  le croire, elle condamnait  la mme punition que les
coupables, _tous ceux qui ne les auraient pas dnoncs!_...

Le journal dans lequel cette loi monstrueuse fut publie, n'tait pas de
ceux qu'on cachait aux prisonniers. Il fut plac  dessein sous les yeux
de mon pre, par le gelier de la Force, le pre de Louise. Ceci eut
lieu le matin du jour choisi pour l'vasion.

L'aprs-midi, un peu avant l'heure convenue, ma mre arrive  la prison.
Elle trouve au bas de l'escalier Louise fondant en pleurs. Qu'as-tu, ma
fille? lui dit ma mre.--Ah! madame, rpond Louise, oubliant dans ce
moment le tutoiement de rigueur, ah! madame, venez le dcider, vous
seule pouvez encore lui sauver la vie; depuis ce matin je suis  le
supplier inutilement; il ne veut plus entendre parler de notre projet.

Ma mre craignant d'tre espionne, monte l'escalier tournant sans
rpondre, Louise la suit. Cette bonne fille, avant d'entrer dans la
chambre du prisonnier, retient une seconde fois ma mre sur le palier et
lui dit trs-bas: Il a lu le journal. Ma mre devine le reste:
connaissant l'inflexible dlicatesse de coeur de son mari, elle s'arrte
avant d'ouvrir la porte; ses genoux manquent sous le poids de son corps,
elle chancelle comme si elle le voyait dj monter  l'chafaud. Viens
avec moi, Louise, dit-elle, tu auras plus de pouvoir que moi pour le
vaincre, car c'est pour ne point exposer ta vie qu'il veut sacrifier la
sienne. Louise entre chez mon pre, la porte se referme, et l commence
 voix basse une scne que vous vous figurerez mieux que je ne pourrai
vous la dcrire. D'ailleurs ma mre n'a trouv la force de me la conter
qu'une seule fois, il y a bien longtemps et encore en abrgeant les
dtails.

Vous ne voulez plus vous sauver, dit ma mre en entrant; votre fils
va donc rester orphelin, car je mourrai aussi, moi.

--Sacrifier la vie de cette fille pour conserver la mienne: c'est
impossible.

--Tu ne la sacrifieras pas; elle se cachera et se sauvera avec nous.

--On ne se cache plus en France, on ne sort plus de ce malheureux pays;
ce que tu demandes  Louise est plus que son devoir.

--Monsieur, sauvez-vous, dit Louise; c'est devenu mon affaire  moi.

--Tu ne connais donc pas la loi dcrte hier? Et il commence  lire.
Louise l'interrompt:

Je sais tout cela; mais, monsieur, encore une fois, sauvez-vous, je
vous en supplie: je vous le demande  genoux (elle se jette aux pieds de
mon pre), sauvez-vous; j'ai mis mon bonheur, ma vie, mon honneur dans
notre projet. Vous m'aviez promis de faire ma fortune, vous ne serez
peut-tre pas en tat de tenir votre parole. Eh bien! monsieur, je veux
vous sauver pour rien. Les trente mille francs en or qui nous attendent
l-bas dans la rue, serviront pour nous trois. Nous nous cacherons, nous
migrerons, et je travaillerai pour vous; je ne vous demande rien; mais
laissez-moi faire.

--Nous serons repris et tu mourras.

--Eh bien! si j'y consens; qu'avez-vous  me dire? C'est vrai, je quitte
pour vous mon pays, mon pre, mon prtendu; il allait m'pouser, mais je
ne l'aime pas; d'ailleurs si les choses tournent bien, je ferai sa
fortune avec ce que vous m'avez promis, n'est-il pas vrai?... Si je ne
russis pas je mourrai avec vous, mais puisque je le veux bien,
qu'avez-vous  me dire?

--Tu ne sais ce que tu me proposes, Louise; tu te repentiras.

--C'est possible, mais vous serez sauv.

--Jamais.

--Quoi! reprend ma mre, vous pensez  elle,  cette noble Louise,
plus qu' votre femme, plus qu' votre enfant?... Tu ne sais donc pas
que demain, on me dfendra d'entrer ici, et qu'aprs-demain, tu seras
transfr  la Conciergerie (la Conciergerie c'tait la mort). Aprs
cela comment veux-tu que je vive, moi? la vie de Louise n'est pourtant
pas la seule que tu doives sauver ici.

Rien ne put branler la stoque rsolution du jeune prisonnier: les deux
femmes  genoux, l'pouse suppliante, la mre furieuse, l'trangre
dvoue jusqu' la mort, tout fut inutile. Le martyr de l'humanit ferma
son coeur  l'gosme comme  la sensibilit: le sentiment de l'honneur
et du devoir parlait plus haut dans cette me que l'amour de la vie, que
l'amour d'une femme ravissante de beaut, de courage, d'attendrissement,
de force et de faiblesse; plus haut que l'amour paternel. Tous ces
motifs taient presque des devoirs aussi, nanmoins mon pre fut
inflexible: tant de jeunesse, un corps si dlicat, des traits si fins et
une si grande me!... ce devait tre un beau spectacle pour le ciel!

Le temps accord  ma mre s'coula en vaines instances; il fallut
l'emporter hors de la chambre; elle ne voulait pas quitter la prison.
Louise presque aussi dsespre la reconduisit jusqu' la rue, o
l'attendait dans une anxit que vous comprenez, M. Guy de
Chaumont-Quitry, notre ami, avec les trente mille francs en or.

Tout est perdu, lui dit ma mre, il ne veut plus se sauver.

--J'en tais sr, rpondit M. de Quitry.

Ce mot, digne de l'ami d'un tel homme, m'a toujours paru presque aussi
beau que la conduite de mon pre.

Et tout cela est rest ignor... Cette vertu surnaturelle a pass
inaperue dans un temps o les enfants de la France prodiguaient
l'hrosme, comme ils avaient prodigu l'esprit cinquante ans plus tt.

Ma mre ne revit mon pre qu'une seule fois  neuf heures du soir, deux
jours aprs cette scne; elle avait obtenu  force d'argent la
permission de dire un dernier adieu au condamn, c'tait  la
Conciergerie.

Cette entrevue solennelle fut trouble par une circonstance si trange
que j'ai longtemps hsit  vous la raconter. Elle vous paratra
invente par le gnie tragi-comique de Shakespeare, mais elle est vraie:
dans tous les genres, la ralit va plus loin que la fiction; si elle
vous trouble dans votre attendrissement, ce n'est pas ma faute; tout
n'est-il pas contradiction dans la nature?

Je vous ai dit que mon pre tait condamn et qu'il devait subir sa
sentence le lendemain: il tait g de vingt-quatre ans. Sa femme,
Delphine de Sabran, tait l'une des plus charmantes personnes de ce
temps-l. Le dvouement qu'elle avait montr quelques mois auparavant au
gnral, son beau-pre, lui assurait ds lors une place glorieuse dans
les annales d'une rvolution o l'hrosme des femmes a bien souvent
rachet l'horreur qu'inspiraient  trop juste titre le fanatisme et la
frocit des hommes.

Ma mre s'approcha de mon pre avec calme, l'embrassa en silence et
s'assit pendant trois heures auprs de lui. Durant ce temps, pas un
reproche ne fut exprim: la mort tait l. Le sentiment trop gnreux
peut-tre qui avait amen cette catastrophe tait pardonn, pas un
regret ne fut avou: le malheureux avait besoin de toutes ses forces
pour couronner son sacrifice. Peu de paroles furent changes entre le
condamn et sa femme; mon nom seul fut prononc plusieurs fois, et ce
nom leur brisa le coeur... Mon pre demanda grce... ma mre ne parla
plus de moi.

Dans ces temps hroques, la mort tait un spectacle o les victimes
mettaient leur honneur  ne pas flchir devant les bourreaux; ma pauvre
mre respecta dans le coeur de mon pre si jeune, si beau, si plein
d'me, d'esprit, et nagure encore si heureux, le besoin de conserver
tout son courage pour le lendemain; cette dernire preuve d'un
caractre noble tait devenue alors le premier des devoirs mme aux yeux
d'une femme naturellement timide. Tant il est vrai que le sublime est
toujours  la porte des mes sincres! Nulle femme n'tait plus vraie
que ma mre; aussi personne n'eut plus d'nergie dans les grandes
circonstances. Minuit approchait; craignant de se trouver mal, elle
allait se lever et se retirer.

Le condamn l'avait reue dans une salle qui servait d'entre 
plusieurs chambres de la prison. Cette salle commune tait assez grande,
basse et obscure; tous deux s'taient assis prs d'une table sur
laquelle brlait une chandelle: un ct de la salle tait vitr et
derrire les vitres on entrevoyait la figure des gardiens.

Tout  coup on entend ouvrir une petite porte, jusqu'alors inaperue; un
homme sort, une lanterne sourde  la main: cet homme, bizarrement
costum, tait un prisonnier qui allait en visiter un autre. Il avait
pour vtement une petite robe de chambre ou plutt une espce de
camisole un peu longue, borde de peau de cygne, et dont le nom mme
tait ridicule; des caleons blancs, des bas et un grand bonnet de coton
en pointe orn d'une norme fontange couleur de feu, compltait son
ajustement: il s'avanait dans la chambre, lentement,  petits pas,
glissant comme les courtisans de Louis XV glissaient sans lever les
pieds, lorsqu'ils traversaient la galerie de Versailles.

Quand la figure fut arrive tout prs des deux poux, elle les regarda
un instant sans dire mot, et continua son chemin; ils virent alors que
ce vieillard avait du rouge.

Cette apparition, contemple en silence par les deux jeunes gens, les
surprit au milieu de leur dsespoir froce; et sans songer que le rouge
n'tait pas mis l pour farder un visage fltri, mais qu'il tait
destin peut-tre  empcher un homme de coeur de plir devant l'chafaud
du lendemain, ils partent ensemble d'un clat de rire terrible:
l'lectricit nerveuse triompha un moment de la douleur de l'me.

L'effort qu'ils faisaient depuis longtemps pour se cacher leurs penses,
avait irrit les fibres de leur cerveau; ils furent surpris sans dfense
par le sentiment du ridicule, la seule motion sans doute  laquelle ils
ne s'taient point prpars; ainsi malgr leurs efforts, ou plutt 
cause de leurs efforts pour rester calmes, ils s'abandonnrent  des
rires dsordonns et qui dgnrrent bientt en spasmes effrayants. Les
gardiens, que leur exprience rvolutionnaire clairait sur ce phnomne
du rire sardonique, eurent piti de ma mre plus que dans une autre
occasion, quatre ans avant cette poque, la populace de Paris, moins
exprimente, n'avait eu piti de la fille de M. Berthier.

Ces hommes entrrent dans la salle, et emportrent ma mre pendant une
crise nerveuse qui se manifestait par des accs de rire toujours
renouvels, tandis que mon pre resta seul livr aux mmes convulsions.

Telle fut la dernire entrevue des deux poux, et tels furent les
premiers rcits dont on bera mon enfance.

Ma mre avait recommand le silence autour de moi; mais les gens du
peuple aiment  raconter les catastrophes auxquelles ils ont survcu.
Les domestiques ne me parlaient que des malheurs de mes parents. Aussi,
jamais je n'oublierai l'impression de terreur que m'a cause mon dbut
parmi les hommes.

Ma premire affection fut la crainte. Cette peur de la vie est un
sentiment qui devrait tre partage avec plus ou moins d'nergie par tous
les hommes, car tous auront leur mesure de douleur  combler en ce
monde. C'est sans doute ce sentiment qui m'a fait comprendre la religion
chrtienne avant qu'on me l'enseignt; j'ai senti en naissant que je
venais de tomber dans un lieu d'exil.

Revenu  lui-mme, mon pre passa le reste de la nuit  se remettre de
la crise qu'il venait de subir: vers le matin, il crivit  sa femme une
lettre admirable de sang-froid et de courage. Elle a t publie dans
les Mmoires du temps, ainsi que l'avait t celle de mon grand-pre 
ce mme fils qui mourait pour avoir voulu dfendre son pre, et pour
n'avoir voulu ni rester  la cour de Prusse comme migr, ni se sauver
de prison, en risquant la vie d'une jeune fille inconnue.

M. Girard, son ancien gouverneur, tait rest tendrement attach  cet
lve dont il se glorifiait. Retir  Orlans, pendant la terreur, il
apprit la mort de mon pre par le journal: cette nouvelle inattendue lui
causa un tel saisissement, qu'il mourut  l'instant frapp d'apoplexie.

Si les ennemis mmes de mon pre ne parlaient de lui qu'avec une sorte
de respect involontaire, combien ses amis ne devaient-ils pas le chrir?
Il avait une simplicit de manires qui explique l'intrt qu'inspirait
son mrite. Sa modestie non affecte, la douceur de son langage, lui
firent pardonner sa supriorit,  l'poque o le dmon de l'envie
rgnait sans contrle sur le monde. Il a sans doute pens plus d'une
fois, pendant la dernire nuit, aux prdictions de ses amis de Berlin;
mais je ne crois pas qu'il se soit repenti du parti qu'il avait pris: il
tait d'un temps o la vie, quelque pleine d'esprances qu'elle ft,
paraissait peu de chose en comparaison du tmoignage d'une conscience
pure. On ne saurait dsesprer d'un pays, tant qu'il s'y trouve des
hommes dans le coeur desquels le devoir parle plus haut que toutes les
affections.




LETTRE TROISIME  M***.

Suite de la vie de ma mre.--Son isolement entre tous les partis.--Elle
veut migrer.--Son arrestation.--Papiers mal cachs.--Protection
providentielle.--Maison dvaste.--Dvouement de Nanette, ma bonne.--Son
imprudence au tombeau de Marat.--Dvots au nouveau saint.--Vie de ma
mre en prison.--Mesdames de Lameth, d'Aiguillon, et de Beauharnais:
plus tard l'Impratrice Josphine.--Caractre de ces jeunes
femmes.--Portrait de ma mre.--Anecdotes  ajouter aux Mmoires du
temps.--Un polichinelle aristocrate.--Une femme du peuple emprisonne
parmi les grandes dames.--Son caractre.--Elle est guillotine avec son
mari.--La partie de barres.--Le dcadi en prison.--Visites
domiciliaires.--Plaisanterie de Dugazon.--Interrogatoire.--Le prsident
cordonnier et bossu.--Trait de caractre.--Le soulier de peau
anglaise.--Le matre maon Jrme.--Terrible moyen de salut.--Le carton
fatal.--Le 9 thermidor.--Fin de la terreur.--Raffinements de quelques
historiens sur le caractre de Robespierre.--Les prisons, aprs sa
chute.--La ptition de Nanette, apostille par des ouvriers.--Le bureau
de Legendre.--Dlivrance.--Retour de ma mre dans sa maison.--La
misre.--Trait de dlicatesse du matre maon Jrme.--Bon sens de cet
homme.--Sa mort.--Voyage de ma mre en Suisse.--Son entrevue avec madame
de Sabran, sa mre.--La romance du Rosier reue en prison.--Jugement de
Lavater sur le caractre de ma mre.--Manire dont elle passait sa vie
sous l'Empire.--Ses amis.--Second voyage en Suisse en 1814.--Sa mort en
1826  36 ans.


     Berlin, ce 28 juin 1839.

Puisque j'ai commenc  vous faire le rcit des malheurs de ma famille,
je veux le complter aujourd'hui. Il me semble que cet pisode de notre
rvolution, racont par le fils des deux personnes qui y jourent le
principal rle, doit avoir un intrt indpendant de votre amiti pour
moi.

Ma mre venait de perdre tout ce qui rattachait  son pays; elle n'avait
plus d'autre devoir que celui de sauver ses jours et de conserver la vie
de son unique enfant.

D'ailleurs, en France, elle avait bien plus  souffrir que les autres
proscrits.

Notre nom, entach de libralisme, paraissait aussi odieux aux
aristocrates d'alors, qu'il l'tait aux Jacobins. Les partisans
exclusifs et passionns de l'ancien rgime, ne pouvaient pardonner  mes
parents le parti qu'ils avaient pris au commencement de la rvolution,
pas plus que les terroristes ne leur pardonnaient la modration de leur
patriotisme rpublicain. Dans ce temps-l, en France, un homme de bien
pouvait mourir sur l'chafaud sans tre plaint ni regrett de personne.

Le parti des Girondins, qui taient les doctrinaires de cette poque,
aurait dfendu mon pre: il tait ananti; du moins, avait-il disparu
depuis le triomphe de Robespierre.

Ma mre se trouvait donc plus isole que la plupart des autres victimes
des Jacobins. Ayant adopt par dvouement les opinions de son mari, elle
s'tait dcide  abandonner la socit dans laquelle elle avait pass
sa vie, et elle n'en avait pas retrouv une autre; ce qui restait du
monde d'autrefois, de ce monde qu'on a depuis appel le faubourg
Saint-Germain, n'tait pas dsarm par nos malheurs; et peu s'en fallait
que les aristocrates purs ne sortissent de leurs cachettes pour faire
chorus avec les Marseillais, quand on criait dans les carrefours la
condamnation du _tratre_ Custine.

Le parti des rformateurs prudents, celui des hommes du pays, des hommes
dont l'amour pour la France est indpendant de la forme du gouvernement
adopt par les Franais, ce parti qui fait aujourd'hui une nation,
n'tait pas encore reprsent chez nous. Mon pre venait de mourir
martyr des esprances de cette nation qui n'tait pas ne, et ma mre, a
vingt-deux ans, subissait les fatales consquences de la vertu de son
mari, vertu trop sublime pour tre apprcie par des hommes qui n'en
pouvaient comprendre les motifs. L'nergique modration de mon pre
tait mconnue de ses contemporains, et sa gloire injurie poursuivait
sa femme du fond du tombeau; ma pauvre mre, charge d'un nom qui
reprsentait l'impartialit, au milieu d'un monde plein de passions, se
voyait abandonne de tous dans son infortune. D'autres avaient la
consolation de se plaindre ensemble: ma mre restait seule  pleurer.

Quelques jours aprs la dernire catastrophe qui venait de la rendre
veuve, elle sentit qu'il fallait partir; mais on ne pouvait sortir de
France sans un passe-port, qui ne s'obtenait qu' grand'peine;
s'loigner de Paris, c'tait s'exposer aux soupons,  plus forte raison
tait-il dangereux de passer la frontire.

Nanmoins  force d'argent ma mre parvint  se procurer un faux
passe-port; elle devait quitter la France par la Belgique, sous le nom
d'une marchande de dentelles, tandis que ma bonne, cette berceuse
lorraine, dont je vous ai dj parl, devait sortir par l'Alsace pour me
runir  ma mre en Allemagne. Nanette Malrint, ne  Niderviller chez
mon grand-pre, parlait allemand mieux que franais; elle pouvait passer
pour une paysanne des Vosges voyageant avec son enfant; le lieu du
rendez-vous avait t fix  Pyrmont en Westphalie; de l nous devions
nous rendre  Berlin, o ma mre comptait rejoindre sa mre et son
frre.

On ne mit personne que ma bonne dans la confidence de ce plan. Ma mre
se dfiait de ses gens; d'ailleurs par gard pour eux-mmes, elle
voulait qu'ils pussent dire hardiment qu'ils avaient ignor notre fuite.
En cherchant  sauver sa vie elle n'avait garde de ngliger le soin de
leur sret.

Pour carter tout soupon de complicit, il fut convenu qu'elle
sortirait de chez elle le soir, seule et  pied, dguise en ouvrire;
et que ma bonne sortirait une demi-heure plus tt en m'emportant dans
ses bras, cach sous son mantelet. On devait attacher au balcon du salon
une chelle de corde qui ferait supposer que ma mre tait descendue
dans la rue la nuit par la fentre  l'insu des gens de la maison. Nous
logions au premier tage rue de Bourbon. On avait depuis quelques jours
fait sortir de chez nous, un  un plusieurs objets de premire ncessit
pour former le petit paquet de voyage de ma mre. Ces objets avaient t
dposs chez un ami, qui devait les rendre  ma mre hors de la barrire
 l'heure indique.

Tout tant prt, Nanette part avec moi pour se rendre au bureau des
voitures publiques de Strasbourg, et ma mre se prpare  sortir pour
prendre en poste la route de Flandre.

Au dernier moment, elle tait seule dans un cabinet, au fond de son
appartement; les portes de la chambre et du salon taient restes
ouvertes; elle s'occupait  mettre en ordre des papiers importants
qu'elle triait avec un soin religieux, ne voulant brler avant de fuir
que ce qui aurait pu compromettre des parents ou des amis d'migrs,
rests  Paris. Ces papiers taient pour la plupart des lettres de sa
mre, de son frre, des reus d'argent envoy  des officiers de l'anne
de Cond ou  d'autres migrs, des commissions donnes en secret par
des personnes de province suspectes d'aristocratie, des demandes de
secours adresses par de pauvres parents, et par des amis sortis de
France: enfin, il y avait dans le carton et dans les tiroirs qu'elle
s'occupait  vider, de quoi la faire guillotiner dans les vingt-quatre
heures, et cinquante personnes avec elle.

Assise sur un grand canap prs de la chemine, elle commenait  brler
les lettres les plus dangereuses, et serrait  mesure dans une cassette
celles qu'elle croyait pouvoir laisser aprs elle sans inconvnient,
dans l'espoir de les retrouver un jour; tant elle avait de rpugnance 
dtruire ce qui lui venait de ses amis, ou de ses parents!

Tout  coup elle entend ouvrir la premire porte de son appartement,
celle qui donnait de la salle  manger dans le salon; claire par un de
ces pressentiments qui ne lui ont jamais manqu dans les moments de
prils, elle se dit: Je suis dnonce, on vient m'arrter et sans plus
dlibrer, sentant qu'il est trop tard pour brler les masses de papiers
dangereux dont elle est environne, elle les ramasse sur la table, sur
le canap, dans le carton, et les prenant  brasses elle les jette
rapidement ainsi que la cassette sous le canap, dont les pieds
heureusement assez hauts taient couverts d'une housse qui tranait
jusqu' terre.

Ce travail termin avec la rapidit de la peur, elle se lve et reoit
de l'air le plus calme les personnes qu'elle voit entrer dans son
cabinet.

C'tait en effet des membres du comit de sret gnrale et des hommes
de la section qui venaient l'arrter.

Ces figures aussi ridicules qu'atroces l'environnent en un moment: les
sabres, les fusils brillent autour d'elle; elle ne songe qu' ses
papiers qu'elle achve de repousser du pied sous le canap devant lequel
elle reste toujours debout.

Tu es arrte, lui dit le prsident de la section. Elle garde le
silence.

Tu es arrte, parce qu'on t'a dnonce comme migre d'intention.

C'est vrai, dit ma mre, en voyant dj dans les mains du prsident
son portefeuille et son faux passe-port qui venaient d'tre saisis dans
sa poche, car le premier soin des agents de la municipalit avait t de
la fouiller; c'est vrai, je voulais fuir.

Nous le savons bien.

En cet instant, ma mre aperoit ses gens qui avaient suivi les membres
de la section et du comit.

Un coup d'oeil lui suffit pour deviner par qui elle a t dnonce: la
physionomie de sa femme de chambre trahit une conscience trouble. Je
vous plains, lui dit ma mre en s'approchant de cette fille. Celle-ci
se met  pleurer et rpond tout bas en sanglotant: Pardonnez-moi,
madame, j'ai eu peur.

Si vous m'eussiez mieux espionne, lui rpliqua ma mre, vous auriez
compris que vous ne couriez aucun risque.

 quelle prison veux-tu qu'on te conduise, dit un des membres du
comit, tu es libre... de choisir.

N'importe.

Viens donc. Mais avant de sortir, on la fouille encore, on ouvre les
armoires, les meubles, les secrtaires, on bouleverse la chambre, et
personne ne pense  regarder sous le canap! Les papiers restent
intacts. Ma mre se garde de jeter les yeux du ct o elle les a si
prcipitamment et si mal cachs. Enfin elle sort et monte en fiacre avec
trois hommes arms qui la mnent rue de Vaugirard, aux Carmes, dans ce
couvent chang en prison, et dont les murs trop fameux taient encore
teints du sang des victimes massacres au 2 septembre 1792.

Cependant l'ami qui l'attendait  la barrire, voyant l'heure du dpart
passe, ne doute pas un instant de l'arrestation de ma mre, et laissant
 tout hasard un de ses frres  la place indique, il court sons
hsiter au bureau de la diligence, afin d'empcher Nanette de partir
avec moi pour Strasbourg; il arrive  temps; on me ramne chez nous: ma
mre n'y tait plus!... dj les scells avaient t apposs sur son
appartement; on n'avait laiss de libre que la cuisine, o ma pauvre
bonne tablit son lit prs de mon berceau.

En une demi-heure tous les domestiques avaient t forcs de dguerpir;
toutefois non sans trouver le temps de piller le linge et l'argenterie;
la maison tait dserte et dmeuble; on et dit d'un incendie: c'tait
la foudre.

Amis, parents, serviteurs, tout avait fui; un fusilier dfendait la
porte de la rue; ds le lendemain, un gardien civique fut substitu 
l'ancien portier; ce gardien tait le savetier du coin, qui reut en
mme temps le titre de mon tuteur. Dans ce rduit dvast, Nanette eut
soin de moi comme si j'eusse t un grand seigneur; elle m'y garda huit
mois avec une fidlit maternelle.

Elle ne possdait presqu'aucun objet de valeur; quand le peu d'argent
qu'elle avait emport pour le voyage fut puis, elle me nourrit du
produit de ses hardes qu'elle vendait une  une, tout en se disant que
personne ne pourrait lui rendre le prix de ce qu'elle dpensait pour
moi.

Si ma mre prissait, son projet tait de m'emmener dans son pays, pour
m'y faire lever et nourrir parmi les petits paysans de sa famille.
J'avais deux ans; je tombai mortellement malade d'une fivre maligne.
Nanette trouva le moyen de me faire soigner par trois des premiers
mdecins de Paris, Portal, Gastaldi, j'ai oubli le nom du chirurgien.
Sans doute ces hommes furent influencs par la rputation de mon pre et
celle de mon grand-pre; mais ils seraient venus dans notre rduit, mme
pour un enfant inconnu, car c'est une chose prouve que le
dsintressement et le zle des mdecins franais; le dvouement de ma
bonne est plus tonnant: ils sont humains par tat; chez eux la science
aide  la vertu, c'est bien; mais elle fut noble et gnreuse malgr sa
pauvret, malgr son manque de culture; c'est sublime. Pauvre Nanette!
elle avait bien de l'nergie; toutefois la force de sa raison ne
rpondait pas  sa puissance de sentiment. C'tait une belle me, un
noble coeur; ce n'tait pas un grand caractre. Mais quelle fidlit!...
Les revers de ma famille n'ont que trop fait briller son
dsintressement et son courage.

Elle portait la hardiesse jusqu' l'aveuglement; pendant le procs de
mon grand-pre, les crieurs publics s'en allaient par les halles,
dbitant d'atroces injures contre le _tratre Custine_; quand ma bonne
les entendait passer, elle les arrtait au milieu de la foule, se
disputait avec eux, dfendait son matre contre la populace, et en
appelait jusque sur la place de la Rvolution des arrts du tribunal
rvolutionnaire.

Que dit-on, qu'ose-t-on crire contre le gnral Custine?
s'criait-elle sans gard au danger auquel elle s'exposait, Tout cela
est faux; je suis ne chez lui, moi, je le connais mieux que vous, car
il m'a leve; il est mon matre, il vaut mieux que vous tous,
entendez-vous; s'il l'avait voulu, il aurait arrt votre gueuse de
rvolution avec son arme, et maintenant vous lui lcheriez les pieds au
lieu de l'insulter; lches que vous tes!

C'est avec des discours semblables et bien d'autres clairs de bon sens,
tout aussi imprudents, qu'elle a plusieurs fois pens se faire massacrer
au milieu des rues de Paris, par les harpies de la rvolution.

Un jour, c'tait peu de temps aprs la mort de Marat, elle passait avec
moi qu'elle portait sur ses bras, au milieu de la place du Carrousel.
Par une confusion d'ides qui caractrise cette poque de vertige, on
avait lev l un autel rvolutionnaire en l'honneur du martyr de
l'athisme et de l'inhumanit. Au fond de cette espce de chapelle
ardente tait dpos, je crois, le coeur, si ce n'est le corps de Marat.
On voyait des femmes s'agenouiller dans ce lieu nouvellement sanctifi,
y prier, Dieu sait quel dieu, puis se relever en faisant avec
recueillement le signe de la croix et une rvrence au nouveau saint.
Tous ces actes contradictoires peignent nergiquement le dsordre des
mes et des choses  cette poque.

Exaspre par ce spectacle, Nanette oublie que je suis dans ses bras,
elle apostrophe la dvote de nouvelle espce et l'accable d'injures; la
furie pieuse rpond en criant au sacrilge; des paroles, elle en vient
aux coups; la foule entoure les deux ennemies: Nanette est la plus jeune
et la plus forte, mais gne par la crainte de me blesser, elle a le
dessous et tombant  terre avec moi, elle perd son bonnet: elle se
relve chevele, cependant elle me tient toujours fidlement serr
contre sa poitrine; de toutes parts des cris de mort la menacent:
L'aristocrate  la lanterne. On la trane dj par les cheveux vers le
rverbre de la rue _Nicaise_, comme on disait alors; une femme m'avait
arrach des bras de la malheureuse, lorsqu'un homme qui paraissait plus
furieux que les autres, fend la foule, loigne un instant les
nergumnes acharns contre la victime et faisant semblant de ramasser
quelque chose  terre lui dit  l'oreille: Vous tes folle, vous tes
folle, entendez-moi bien, ou vous tes perdue; sauvez-vous, ne craignez
rien pour votre enfant, je vous le porterai de loin, mais contrefaites
la folle, ou vous tes morte. Alors Nanette se met  chanter,  faire
toutes sortes de grimaces: C'est une folle, dit celui qui la protge;
 l'instant d'autres voix rpondent: Elle est folle, elle est folle,
vous le voyez bien; laissez-la passer! Profitant du moyen de salut
qu'on lui offre, elle se sauve en courant et en dansant, traverse le
pont Royal, s'arrte  l'entre de la rue du Bac, et l elle se trouve
mal en me recevant des mains de son librateur.

Nanette, grce  cette leon, devint sage par attachement pour moi; mais
ma mre ne cessa de redouter son audace et ses accs de franchise.

Ds son entre en prison, ma mre prouva un sentiment de consolation;
l du moins elle n'tait plus seule; elle se lia aussitt d'amiti
intime avec quelques femmes distingues et dont les opinions
s'accordaient avec celles de mon pre et de mon grand-pre. Elles
vinrent spontanment au-devant d'une personne  laquelle elles
s'intressaient depuis longtemps sans la connatre, et lui tmoignrent
une sympathie touchante, fonde sur beaucoup d'admiration. Elle m'a
parl de madame Charles de Lameth, mademoiselle Picot, personne d'un
esprit aimable et mme gai, malgr la rigueur des temps; de madame
d'Aiguillon, la dernire du nom de Navailles, belle-fille du duc
d'Aiguillon, l'ami de madame du Barry, et belle comme une mdaille
antique; enfin de madame de Beauharnais, depuis l'Impratrice Josphine.

Ma mre et cette dernire taient loges dans le mme cabinet, elles se
rendaient rciproquement les services de femme de chambre.

Ces femmes si jeunes, si belles, avaient les vertus et mme l'orgueil de
leur malheur. Ma mre m'a cont qu'elle s'empchait de dormir, tant
qu'elle ne se sentait pas la force de faire le sacrifice de sa vie,
parce que, disait-elle, elle craignait de donner des marques de
faiblesse, si on venait la nuit la rveiller en sursaut pour la conduire
 la Conciergerie, c'est--dire  la mort.

Mesdames d'Aiguillon et de Lameth avaient beaucoup d'nergie; madame de
Beauharnais montrait un dcouragement qui faisait rougir ses compagnes
d'infortune. Avec l'insouciance d'une crole, elle tait pusillanime et
inquite  l'excs; les autres savaient se rsigner, elle esprait
toujours; elle passait sa vie  tirer les cartes en cachette et 
pleurer devant tout le monde, au grand scandale de ses compagnes. Mais
elle tait naturellement gracieuse; et la grce ne nous sert-elle pas 
nous passer de tout ce qui nous manque? Sa tournure, ses manires, son
parler surtout avaient un charme particulier: mais, il faut le dire,
elle n'tait ni magnanime ni franche: les autres prisonnires la
plaignaient, en dplorant son peu de courage; car toutes victimes
qu'elles taient de la Rpublique, elles restaient rpublicaines par
caractre: je parle de mesdames de Lameth et d'Aiguillon; ma mre
n'tait que femme, mais avec tant de grandeur d'me que chaque sacrifice
tait pour elle un exemple qui lui donnait une sorte d'mulation noble,
et l'levait tout d'abord au niveau des actions inspires par les
sentiments mmes qu'elle ne partageait pas.

Il avait fallu des combinaisons uniques dans l'histoire pour former une
femme telle que ma mre; on ne retrouvera jamais le mlange de grandeur
d'me, et de sociabilit produit en elle par l'lgance et le bon got
des conversations qu'on entendait dans le salon de sa mre, dans celui
de madame de Polignac, et par les vertus surnaturelles qu'on acqurait
sur les marches de l'chafaud de Robespierre, quand on avait du coeur.
Tout le charme de l'esprit franais du bon temps, tout le sublime des
caractres antiques se retrouvaient en ma mre, qui avait la physionomie
et le teint des blondes ttes de Greuze avec un profil grec.

Quand il fallut manger  la gamelle,  des tables de plus de trente
prisonniers de tous rangs, ma mre, qui de sa nature tait la personne
du monde la plus dgote, ne s'aperut mme pas de cette aggravation de
peine introduite dans le rgime de la prison  l'poque de la plus
grande terreur. Les maux physiques ne l'atteignaient plus. Je ne lui ai
jamais vu que des chagrins; ses maladies taient des effets et la cause
venait de l'me.

On a beaucoup crit sur les singularits de la vie des prisons  cette
poque; si ma mre avait laiss des Mmoires, ils auraient rvl au
public une foule de dtails encore ignors. Dans la prison des Carmes,
les hommes taient spars des femmes. Quatorze femmes avaient leurs
lits dans une des salles de l'ancien couvent; parmi ces dames se
trouvait une Anglaise fort ge, sourde et presque aveugle. On n'a
jamais pu lui faire comprendre pourquoi elle tait l: elle s'adressait
 tout le monde pour le savoir: le bourreau a rpondu  sa dernire
question.

J'ai lu dans les Mmoires du temps la mort toute semblable d'une vieille
dame trane de la province  Paris. Les mmes iniquits se rptaient;
la frocit ne varie gure dans ses effets, pas plus que dans ses
causes. La lutte entre le bien et le mal soutient l'intrt du drame de
la vie; mais quand le triomphe du crime est assur, la monotonie rend
l'existence accablante, et l'ennui ouvre la porte de l'enfer. Le Dante
nous peint, dans un des cercles de ses damns, l'tat des mes perdues,
mais dont les corps mus par un dmon qui s'en est empar, paraissent
encore vivants sur la terre. C'est le plus nergique et en mme temps le
plus philosophique emblme qu'on ait jamais imagin pour montrer les
rsultats du crime et le triomphe du mauvais principe dans le coeur de
l'homme.

Dans la mme chambre tait la femme d'un farceur qui montrait les
marionnettes; tous deux avaient t arrts, disaient-ils, parce que
leur polichinelle tait trop aristocrate, et qu'il se moquait du pre
Duchne en plein boulevard.

La femme avait une extrme vnration pour les grandeurs dchues, et,
grce  ce respect, les nobles prisonnires retrouvaient sous les
verrous les gards dont elles avaient t entoures nagure dans leur
propre maison.

La femme du peuple les servait pour le seul plaisir de leur tre
agrable; elle faisait leur chambre, leur lit; elle leur rendait
gratuitement toutes sortes de soins, et n'approchait de leurs personnes
qu'avec les tmoignages du plus profond respect; au point que les
prisonnires, ayant dj perdu l'habitude de cette politesse
d'autrefois, crurent pendant quelque temps qu'elle se moquait; mais la
pauvre femme prit tout de bon avec son mari, et, en prenant cong de
ses illustres compagnes, qu'elle croyait ne prcder que de peu de jours
sur l'chafaud, elle n'oublia pas un seul instant d'user de toutes les
formules d'obissance suranne qu'elle aurait pu employer autrefois pour
leur demander une grce.  l'entendre parler avec tant de crmonie, on
aurait pu se croire dans un chteau fodal, chez une chtelaine entiche
de l'tiquette des cours.  cette poque ce n'tait qu'en prison qu'une
citoyenne franaise pouvait se permettre tant d'audacieuse humilit; la
malheureuse ne craignait plus de se faire arrter. Il y avait quelque
chose de touchant dans le contraste que le langage de cette femme,
commune d'ailleurs, faisait avec le ton et les paroles des geliers, qui
croyaient se relever par leur brutalit. Les prisonniers se runissaient
 certaines heures dans une espce de jardin; l tout le monde se
promenait ensemble, et les hommes jouaient aux barres.

C'tait ordinairement pendant ces moments de rcration que le tribunal
rvolutionnaire envoyait chercher les victimes. Si celle qu'on appelait
tait un homme, et si cet homme tait du jeu, il disait un simple adieu
 ses amis; puis _la partie continuait_!!! Si c'tait une femme, elle
faisait galement ses adieux; et son dpart ne troublait pas davantage
les divertissements de ceux et de celles qui lui survivaient. Cette
prison tait la terre en miniature, et Robespierre en tait le dieu.
Rien ne ressemble  l'enfer comme cette caricature de la Providence.

Le mme glaive tait suspendu sur toutes les ttes, et l'homme pargn
une fois ne pensait pas survivre plus d'un jour  celui qu'il voyait
partir devant lui. D'ailleurs,  cette poque de dlire, les moeurs des
opprims paraissaient tout aussi hors de nature que l'taient celles des
oppresseurs.

C'est de cette manire qu'aprs cinq mois de prison ma mre vit partir
pour l'chafaud M. de Beauharnais. En passant devant elle, il lui donna
un talisman arabe, mont en bague: elle l'a toujours conserv:
maintenant c'est moi qui le porte.

On ne comptait plus par semaines, le temps tait divis par dizaines: le
dixime jour s'appelait le dcadi, et rpondait  notre dimanche, parce
qu'on ne travaillait ni ne guillotinait ce jour-l. Donc, quand les
prisonniers taient arrivs au nonidi soir, ils taient assurs de
vingt-quatre heures d'existence; c'tait un sicle; alors on faisait une
fte dans la prison.

Telle fut la vie de ma mre aprs la mort de son mari. Cette vie dura
pendant les derniers six mois de la terreur; belle-fille d'un condamn,
femme d'un autre condamn, clbre par son courage et sa beaut, arrte
sur une tentative d'migration, dont elle-mme avait ddaign de se
justifier, puisqu'on l'avait surprise en habit de voyage, et qu'un faux
passe-port avait t saisi dans sa poche; c'est par une espce de
miracle qu'elle put chapper si longtemps  l'chafaud.

Plusieurs circonstances singulires concoururent  son salut; pendant la
premire quinzaine de sa dtention, elle fut reconduite chez elle 
trois reprises; l on leva les scells, et l'on visita ses papiers en sa
prsence. Par une volont qui semble providentielle, aucun des espions
chargs de faire ces minutieuses perquisitions n'imagina d'aller
regarder sous le grand canap o se trouvaient les importants papiers
qu'elle y avait jets ple-mle par brasses, au moment mme de son
arrestation. Elle n'avait os charger personne de les retirer de leur
cachette; d'ailleurs, chaque fois qu'on la ramenait  sa prison, les
scells taient rapposs devant elle sur toutes les portes de son
appartement. Dieu voulut donc que ce meuble ft oubli, tandis que _dans
le mme cabinet_ on dfonait sous ses yeux le milieu d'un secrtaire
pour en fouiller la cachette; et, se livrant, selon l'esprit du temps,
aux recherches les plus ridicules, on levait jusqu' des feuilles de
parquet.

Ceci rappelle la plaisanterie de l'acteur Dugazon. Vous l'ignorez sans
doute, car que n'ignorent pas sur l'poque de nos malheurs les hommes
d'aujourd'hui? ils sont trop occups eux-mmes pour avoir le temps de
recueillir les actes de leurs pres.

Dugazon, le comdien, tait garde national; un jour faisant une
patrouille prs de la Halle, il s'arrte devant une marchande de pommes:
Ouvre-moi tes pommes, dit-il  cette femme.--Pourquoi
faire?--Ouvre-moi tes pommes.--Qu' que tu leur veux donc  mes
pommes?--Je veux voir si tu n'y as pas cach des canons.

Malgr le jacobinisme, qu'on appelait alors le civisme de Dugazon,
l'pigramme en public tait dangereuse.

Vous figurez-vous les battements de coeur de ma mre chaque fois qu'on
approchait du lieu o avaient t jets ses redoutables papiers? Elle
m'a souvent rpt que pendant toutes les visites domiciliaires
auxquelles on la fora d'assister, elle n'osa tourner une seule fois les
regards vers le canap fatal, et en mme temps elle craignait de les
dtourner avec affectation.

Ceci ne fut pas l'unique marque de protection que Dieu lui donna dans
ses malheurs; comme elle ne devait pas prir l, l'esprit des hommes qui
pouvaient la perdre fut tourn par une puissance invisible.

Douze membres de la section assistaient  ces recherches. Assis autour
d'une table au milieu du salon, ils terminaient toujours leur visite par
un interrogatoire long et dtaill, qu'ils faisaient subir  la
prisonnire. La premire fois cette espce de jury rvolutionnaire tait
prside par un petit bossu, cordonnier de son mtier et mchant autant
qu'il tait laid. Cet homme avait trouv dans un coin un soulier qu'il
prtendait tre de peau anglaise: l'accusation tait grave. Ma mre
soutint d'abord que le soulier n'tait pas de peau anglaise; le
cordonnier prsident insista.

C'est possible, dit  la fin ma mre, vous devez vous y connatre
mieux que moi; tout ce que je puis vous dire c'est que je n'ai jamais
rien fait venir d'Angleterre; si ce soulier est anglais, il n'est donc
pas  moi.

On l'essaie; il va au pied. Quel est ton cordonnier? demande le
prsident. Ma mre le nomme: c'tait le cordonnier  la mode au
commencement de la Rvolution; il travaillait  cette poque pour toutes
les jeunes femmes de la cour.

Un mauvais patriote, rpond le prsident bossu et jaloux.

Un bon cordonnier, dit ma mre.

Nous voulions le mettre en prison, rplique le prsident avec aigreur;
mais il s'est cach, l'aristocrate, sa mauvaise conscience l'avait bien
averti. Sais-tu o il est  prsent?

Non, rpond ma mre, d'ailleurs je le saurais que je ne vous le
dirais pas.

Ses rponses courageuses et qui contrastaient avec son air timide,
l'ironie de ses penses, qui perait malgr elle sous la modration
oblige de ses paroles, l'espce de taquinerie involontaire  laquelle
l'excitaient ces scnes burlesques et tragiques  la fois, sa beaut
ravissante, la finesse de ses traits, son profil parfait, son deuil, sa
jeunesse, l'clat de son teint, la magie de ses cheveux blonds dors,
l'expression particulire de son regard, sa physionomie  la fois
passionne, mlancolique, rsigne et mutine, son air noble malgr elle,
ses manires lgantes et dont la facilit faisait rougir des hommes
embarrasss dans leur grossiret naturelle et affecte, sa fiert
modeste, sa renomme dj nationale, l'autorit du malheur,
l'incomparable accent de sa voix argentine, de cette voix  la fois
touchante et sonore, sa manire de prononcer le franais si nette et
pourtant si douce, le don de la popularit qu'elle possdait  un haut
degr sans aucune nuance de lche complaisance, l'instinct de la femme
enfin, ce dsir constant de plaire qui russit toujours quand il est
inn et par consquent naturel: tout en elle contribuait  lui gagner le
coeur de ses juges, quelque cruels qu'ils fussent. Aussi tous lui
taient-ils devenus favorables, except le petit bossu: cette rancune
obstine d'une crature disgracie par la nature me parat un trait de
lumire jet sur le coeur humain.

Ma mre avait un talent remarquable pour la peinture, elle possdait
surtout le don de la ressemblance et le sentiment du pittoresque. Dans
les moments de silence elle se mit  crayonner les personnages qui
l'entouraient et elle fit en quelques traits une charmante esquisse du
terrible tableau dont elle tait la figure principale. J'ai vu ce dessin
conserv longtemps chez nous, il s'est perdu dans un dmnagement.

Un matre maon nomm Jrme, l'un des plus ardents jacobins de ce
temps-l, et qui faisait partie des membres du tout-puissant comit de
notre section, tait prsent  la scne: il lui enleva son dessin pour
le faire passer de main en main; chacun se reconnut, et tous s'gayrent
aux dpens du prsident qu'on voyait mont sur sa chaise pour se grandir
et pour montrer  tous les yeux d'un air grotesquement triomphant le
soulier accusateur; la bosse dissimule avec une indulgence affecte ne
paraissait qu'autant qu'il le fallait pour rendre hommage  la vrit.

Cette modration de la part du peintre qui tait aussi la victime, fit
plus d'effet sur l'assemble que n'en aurait produit une caricature: je
note ce dernier trait parce qu'il me parat caractriser essentiellement
la dlicatesse de l'esprit franais de ce temps-l, dans quelque classe
qu'on l'observe. Ces hommes avaient t levs sous _l'ancien rgime_,
poque de l'lgance franaise par excellence. Leurs petits-enfants ont
peut-tre plus de raison; mais ils ont moins de got et de finesse.

Tiens! s'crirent les terribles juges presque  l'unanimit, tiens,
regarde donc comme ton portrait est flatt, prsident. La citoyenne t'a
vu en beau, ma foi.

Et des rires universels achevrent d'exasprer le cordonnier contrefait,
mais tout-puissant, puisqu'il prsidait  l'instruction des crimes
imputs  l'accuse. Sa rage pouvait devenir funeste  ma mre; c'est
pourtant l'imprudence qu'elle commit ce jour-l qui lui sauva la vie.

Le dessin qu'on lui prit fut joint aux pices qui devaient servir au
procs, et qu'on lui rendit plus tard. Jrme, le matre maon, qui
affectait la plus grande colre contre ma mre,  laquelle il
n'adressait jamais une parole sans y mler quelque jurement terrible,
Jrme, tout froce qu'il tait, tait jeune; frapp d'admiration en
voyant ce qui la distinguait des autres femmes, il n'eut plus qu'une
pense, ce fut de la prserver de la guillotine  son insu. Il le
pouvait, il le fit: voici comment.

Il avait un libre accs dans les bureaux de Fouquier-Tinville,
l'accusateur public. L s'entassaient les papiers o se trouvait le nom
de chaque dtenu crou dans les prisons de Paris. Ces feuilles
passaient toutes dans le carton o elles taient empiles une  une par
Fouquier-Tinville, qui les employait  mesure et sans choix pour fournir
aux excutions de la journe; c'est--dire  trente,  quarante, et
jusqu' soixante et quatre-vingts assassinats publics. Ces meurtres
taient alors le principal divertissement du peuple de Paris. Le nombre
des feuilles se recrutait journellement des diffrents envois qui se
faisaient de toutes les prisons de la ville. Jrme savait o tait le
carton fatal; et pendant six mois, il n'a pas manqu _une seule fois_ de
se rendre le soir dans le bureau,  l'instant o il tait sr de n'tre
pas observ, pour s'assurer que la feuille, sur laquelle tait inscrit
le nom de ma mre, se trouvait toujours au fond du carton. Lorsque de
nouveaux papiers avaient t placs dans ce mme carton, et que
l'accusateur public, par justice distributive, les avait mis sous les
anciens, afin que chaque nom vnt  son tour, Jrme parcourait la
liasse infernale, jusqu' ce qu'il et retrouv le nom de ma mre, et
remis sous toutes les feuilles la feuille o il tait inscrit. La
supprimer lui et paru trop dangereux. On savait que Fouquier-Tinville
ne prenait pas la peine de vrifier les noms, mais il pouvait compter
les feuilles, et Jrme accus et convaincu d'une soustraction, montait
le jour mme sur l'chafaud; intervertir l'ordre des papiers tait un
crime sans doute, mais c'tait un crime moins grave et moins facile 
prouver. D'ailleurs, je n'explique rien, je vous dis ce que j'ai souvent
entendu raconter, dans mon enfance, par Jrme lui-mme. Il nous disait
que la nuit, aprs que tout le monde tait retir, il retournait
quelquefois au bureau dans la crainte que quelqu'un,  la fin de la
journe, n'et fait comme lui et n'et interverti l'ordre des papiers,
c'tait uniquement  cet ordre que tenait la vie de ma mre.
Effectivement, une fois son nom se trouva le premier; Jrme frmit et
le remit sous les autres.

Ni moi, ni aucune des personnes qui coutaient ce rcit terrible, nous
n'osions demander  Jrme le nom des victimes dont il avait avanc le
supplice en faveur de ma mre. Vous comprenez bien qu'elle n'a connu
qu'aprs sa sortie de prison la ruse qui lui sauvait la vie.

Au moment o le 9 thermidor arriva, les prisons,  force de se
dsemplir, taient presque vides, il ne restait plus que trois feuilles
dans le carton de Fouquier-Tinville: celle de ma mre tait toujours la
dernire; ce qui ne l'et pas empche de prir, car on n'en aurait
gure apport davantage; le spectacle de la place de la Rvolution
commenait  lasser son public, et le projet de Robespierre et de ses
conseillers intimes, tait, pour en finir avec les amis de l'ancien
rgime, d'ordonner un massacre gnral dans l'intrieur des prisons.

Ma mre, si forte contre l'chafaud, m'a souvent dit qu'elle ne se
sentait nul courage  l'ide de se voir poursuivie et blesse par des
assassins avant d'tre gorge.

Pendant les dernires semaines de la terreur, les anciens guichetiers de
la prison des Carmes avaient t remplacs par des hommes plus froces,
destins eux-mmes  prendre part aux excutions secrtes. Ils ne
dissimulaient pas aux victimes le plan form contre elles; le rglement
de la prison tait devenu plus svre; personne du dehors ne pouvait
voir les dtenus; on n'osait leur rien envoyer, enfin l'accs des cours
et des jardins leur tait interdit, parce qu'on y creusait leurs fosses;
voil, du moins, ce qu'on leur disait; chaque bruit lointain, chaque
murmure de la ville, leur paraissait le signal du carnage, chaque nuit
leur semblait la dernire.

Leurs angoisses cessrent le jour mme de la chute de Robespierre.

Si l'on rflchit  cette circonstance, on aura de la peine  ne pas
rejeter la supposition de quelques esprits, qui, pour raffiner sur
l'histoire de la terreur, ont prtendu que Robespierre n'est tomb que
parce qu'il valait mieux que ses adversaires.

Il est vrai que ses complices ne sont devenus ses ennemis que lorsqu'ils
ont trembl pour eux-mmes: leur principal mrite est d'avoir eu peur 
temps; mais en se sauvant, ils ont sauv la France qui serait devenue un
antre de btes froces, si les plans de Robespierre se fussent
accomplis. La rvolution du 9 thermidor est une conspiration de caverne,
une rvolte de bandits: d'accord; mais le chef de brigands est-il devenu
un honnte homme pour avoir succomb sous les coups de sa troupe
conjure contre lui? S'il suffisait du malheur pour justifier le crime,
o en serait la conscience? L'quit prirait sous une fausse
gnrosit, sentiment dangereux, car il sduit les belles mes et leur
fait oublier qu'un homme de bien doit prfrer la justice et la vrit 
tout.

On a dit que Robespierre n'tait pas froce par temprament: qu'importe?
Robespierre, c'est l'envie devenue toute-puissante. Cette envie nourrie
des humiliations mrites que cet homme, avait souffertes dans
l'ancienne socit, lui avait fait concevoir l'ide d'une vengeance si
atroce que la bassesse de son me et la duret de son coeur suffisent 
peine  nous faire comprendre comment il a pu la raliser. Soumettre une
nation  des oprations mathmatiques, appliquer l'algbre aux passions
politiques, crire avec du sang, chiffrer avec des ttes: voil ce que
la France a laiss faire  Robespierre. Elle fait pis encore peut-tre
aujourd'hui, elle coute des esprits distingus qui s'vertuent 
justifier un tel homme!! Il n'a pas vol;... mais le tigre ne tue pas
toujours pour manger.

Robespierre n'tait pas froce, dites-vous, il n'a pas pris plaisir 
voir couler le sang: mais s'il l'a vers, le rsultat est le mme.
Inventez donc si vous le voulez un mot pour l'assassinat politique par
calcul; mais que cette vertu monstrueuse soit stigmatise par
l'histoire. Excuser l'assassinat par ce qui le rend plus odieux, par le
sang-froid, et par les combinaisons de l'assassin, c'est contribuer 
l'un des plus grands maux de notre poque,  la perversion du jugement
humain. Les hommes d'aujourd'hui, dans leurs arrts dicts par une
fausse sensibilit, annulent  force d'impartialit le bien et le mal;
pour mieux s'arranger de la terre ils ont aboli d'un coup le ciel et
l'enfer! Ils en sont venus au point que notre gnration ne reconnat
plus qu'un seul crime: l'indignation contre le crime... qu'une seule
chose respectable, l'opinion qu'on n'a pas. Avoir un avis c'est devenir
injuste... et ds lors incapable de comprendre les autres. Comprendre
tout, et tout le monde: telle est la prtention  la mode.

Voil donc les sophismes o nous entrane le prtendu adoucissement de
nos moeurs, adoucissement qui n'est qu'une grande indiffrence morale,
une profonde incrdulit religieuse et une avidit sensuelle toujours
croissante... mais patience!!... le monde est dj revenu de plus loin.

Deux jours aprs le 9 thermidor, une grande partie des prisons de Paris
tait vide.

Madame de Beauharnais lie avec Tallien, sortit en triomphe; mesdames
d'Aiguillon et de Lameth n'avaient point pri, elles furent promptement
dlivres; ma mre oublie aux Carmes, restait presque seule dans cette
prison qui n'tait plus mme glorieuse. Elle voyait ses nobles
compagnons d'infortune faire place aux terroristes, qui d'aprs le
revirement opr dans la politique, venaient chaque jour sous les
verrous prendre la place de leurs victimes. Les Jacobins, sous prtexte
de punir les tyrans, avaient enseign la tyrannie  la France. Tous les
parents, tous les amis de ma mre taient disperss; personne ne
s'occupait d'elle. Jrme, proscrit  son tour comme ami de Robespierre,
tait oblig de se cacher et ne pouvait plus la protger.

Deux mortels mois se passrent dans un abandon plus dsolant peut-tre
que le pril; elle m'a rpt bien des fois que ce temps d'preuve fut
le plus difficile  supporter.

La lutte des partis continuait; le gouvernement pouvait d'un jour 
l'autre retomber dans les mains des Jacobins. Sans le courage de
Boissy-d'Anglas le meurtre de Fraud ft devenu le signal d'une seconde
terreur pire que la premire: ma mre savait tout cela, car en prison on
n'ignore jamais ce qui est inquitant. Chaque jour elle faisait demander
 me voir: j'tais mourant: ma bonne rpondait que j'tais malade: ma
mre pleurait et se dcourageait.

Enfin Nanette aprs m'avoir sauv la vie par ses soins, se mit
srieusement en peine de sa matresse. Voyant que personne ne faisait
rien pour elle, elle s'en alla chez Dyle, marchand de porcelaine, pour
s'entendre avec une cinquantaine d'ouvriers de notre pays qui se
trouvaient alors dans les ateliers de ce riche fabricant du boulevard du
Temple; ces hommes avaient t employs  une manufacture de porcelaine
fonde par mon grand-pre  Niderviller, au pied des Vosges. Cette
manufacture, tablie avec beaucoup de magnificence, avait pendant
longtemps fait vivre un grand nombre de personnes; quand elle fut
confisque avec les autres biens du gnral Custine, le travail cessa:
ceux des ouvriers qui pensrent pouvoir gagner leur vie  Paris, vinrent
y chercher de l'ouvrage chez Dyle, qui les employa tous. Parmi eux se
trouvait Malriat, le pre de Nanette.

C'est  ces hommes, monts alors au rang des plus puissants, qu'elle
vint demander de s'intresser au sort de leur ancienne dame. Depuis la
Rvolution, ils avaient assez entendu parler d'elle; d'ailleurs son
souvenir tait prsent dans tous les coeurs.

Ils signrent avec empressement une ptition dicte par Nanette, qui
parlait et crivait le franais de la Lorraine allemande, et elle porta
elle-mme cette requte ainsi rdige et apostille  Legendre, ancien
boucher. Cet homme prsidait alors le bureau o l'on dposait toutes les
demandes adresses  la commune de Paris en faveur des dtenus.

Le papier de Nanette fut reu comme les autres, et jet dans un coin sur
un rayon ouvert o se trouvaient des centaines de ptitions semblables.
Il resta l quelque temps:  quoi tenait le sort des hommes  cette
poque!!!

Un soir, trois jeunes gens, attachs  Legendre, et dont l'un s'appelait
Rossigneux, j'ai oubli le nom des autres, entrrent sans lumire, assez
tard, dans le bureau, un peu chauffs par le vin; ils se mirent 
courir les uns aprs les autres,  monter sur les tables,  se battre
pour rire; enfin,  faire mille folies. Dans ce dsordre, ils branlent
les rayons du casier, un papier tombe. L'un des tapageurs le ramasse:

Qu'as-tu trouv l? disent les autres.

--Sans doute une ptition, rpond Rossigneux.

--Oui; mais quel est le nom du prisonnier?

On appelle quelqu'un; on demande de la lumire. Dans l'intervalle, les
trois tourdis se jurent de faire signer la libert de la personne
dsigne dans cette ptition, quelle qu'elle soit, de la faire signer le
soir mme par Legendre lorsqu'il rentrera, et d'annoncer  l'instant sa
dlivrance au dtenu.

Je le jure, ft-ce la libert du prince de Cond, dit Rossigneux.

--Je le crois bien, rpondent  la fois les deux autres en riant, il
n'est pas prisonnier.

On lit la ptition; c'est celle de ma mre dicte par Nanette, et
apostille par les ouvriers de Niderviller.

La scne que vous venez de lire lui fut raconte plus tard en dtail.

Quel bonheur, s'crient les jeunes gens, la belle Custine, une seconde
Roland! Nous irons la tirer de prison tous les trois ensemble.

Legendre rentre chez lui, pris de vin comme les autres,  une heure du
matin; la mise en libert de ma mre, prsente par trois tourdis, est
signe par un homme ivre; et,  trois heures du matin, les jeunes gens,
autoriss  se faire ouvrir la prison, frappent  la porte de sa
chambre, aux Carmes. Elle logeait seule alors.

Elle ne voulut ni ouvrir sa porte, ni sortir de la maison.

Les jeunes gens eurent beau insister, et lui raconter le plus
brivement, mais le plus loquemment possible, ce qui venait d'arriver,
elle avait peur de monter en fiacre au milieu de la nuit avec des
inconnus; elle pensait d'ailleurs que Nanette ne l'attendait pas  cette
heure-l; elle rsista donc aux instances de ses librateurs, qui
n'obtinrent que la permission de revenir la chercher  dix heures.

Ainsi, aprs huit mois d'une prison si prilleuse, elle prolongea
volontairement sa dtention de plusieurs heures.

Quand elle sortit des Carmes, ils lui racontrent, avec beaucoup de
dtails, ce qui avait dcid sa mise en libert, insistant sur chaque
circonstance, afin de lui prouver qu'elle ne devait rien  personne. On
faisait alors une espce de trafic des liberts; une foule d'intrigants
ranonnaient, aprs leur largissement, les malheureux prisonniers, pour
la plupart ruins par la Rvolution.

Une grande dame, allie d'assez prs  ma mre, n'eut pas honte de lui
demander 30 000 fr. qu'elle avait dpenss, disait-elle, en corruptions
pour obtenir sa sortie de prison. Ma mre rpondit tout simplement par
l'histoire de Rossigneux, et elle ne revit jamais sa parente.

Que retrouva-t-elle en rentrant chez elle? sa maison dvaste, les
scells encore apposs sur son appartement; ma bonne loge dans la
cuisine avec moi, qui avais deux ans et demi, et qui tais rest sourd
et imbcile  la suite de la maladie qui m'avait mis presque  la mort.

Ce que ma mre eut  souffrir lors de ce retour  la libert brisa ses
forces; elle avait rsist aux terreurs de l'chafaud en se rsignant
chaque soir  mourir avec courage; la grandeur du sacrifice soutenait
son esprit et son corps, mais elle succomba  la misre. La jaunisse se
dclara le lendemain de son retour chez elle. Cette maladie dura cinq
mois; il lui en resta une affection du foie dont elle a souffert toute
sa vie.

Ce mal contrastait d'une manire frappante avec le teint le plus frais
et le plus clatant que j'aie jamais vu.

Au bout de six mois, ma mre retrouva quelque argent; on lui rendit une
trs-petite partie des terres de son mari, non encore vendues. Nous
tions alors guris tous les deux.

Avec quoi madame croit-elle qu'elle a vcu depuis sa sortie de prison?
lui dit un jour Nanette.

--Je ne sais; j'tais malade. Tu auras vendu de l'argenterie?

--Il n'y en avait plus.

--Du linge, des bijoux?

--Il n'y avait plus rien.

--Eh bien! avec quoi?

--Avec l'argent que Jrme, du fond de sa cachette, m'envoyait chaque
semaine, y joignant l'ordre exprs de ne rien dire  madame; mais, 
prsent qu'elle peut le rendre, je dis ce qui est. J'en ai tenu note
exactement: voici le compte.

Ma mre eut le bonheur de sauver la vie  cet homme, proscrit avec les
terroristes. Elle le cacha et l'aida  fuir en Amrique.

Lorsqu'il revint, sous le consulat, il avait fait, aux tats-Unis, une
petite fortune qu'il augmenta depuis,  Paris, par des spculations de
terrains et de maisons.

Ma mre le traitait comme un ami; ma grand'mre, madame de Sabran, et
mon oncle, revenus de l'migration, le comblrent de marques de
reconnaissance; toutefois, il n'a jamais voulu faire partie de notre
socit. Il disait  ma mre (je ne vous reproduis pas exactement son
langage, car il tait Bordelais, et sa conversation n'tait qu'une suite
de gros mots), mais il disait  peu prs: Je viendrai vous voir quand
vous serez seule; lorsqu'il y aura du monde chez vous, je n'irai pas.
Vos amis me regarderaient comme une bte curieuse; vous me recevriez par
bont, car je connais votre coeur; mais je serais mal  mon aise chez
vous, et je ne veux pas de a. Je ne suis pas n comme vous; je ne parle
pas comme vous; nous n'avons pas eu la mme ducation. Si j'ai fait pour
vous quelque chose, vous avez fait tout autant pour moi: nous sommes
quittes. La folie du temps nous a rapprochs un moment; nous aurons
toujours le droit de compter l'un sur l'autre, mais nous ne pouvons nous
entendre.

Sa conduite a t jusqu' la fin consquente  ce langage. Ma mre est
reste pour lui, en toute occasion, une amie fidle et serviable; on m'a
lev dans des sentiments de reconnaissance envers lui; nanmoins, dans
sa physionomie, dans ses manires, il y avait toujours quelque chose qui
m'tonnait.

Il ne parlait jamais politique, ni religion; il avait une grande
confiance en ma mre,  laquelle il racontait ses chagrins domestiques.
Nous le voyions de temps en temps; j'tais encore enfant quand il
mourut: c'tait au commencement de l'Empire.

La premire pense que fait natre le souvenir des malheurs de cette
jeune femme, et de la protection divine par laquelle elle chappa tant
de fois au pril, c'est que Dieu la rservait sans doute  des joies qui
la ddommageraient de tant d'preuves. Hlas! ce n'est pas dans ce monde
qu'elle les a trouves.

Ne dirait-on pas qu'une crature ainsi poursuivie par le sort et
protge par le ciel, devait inspirer  tous les hommes une sorte de
respect et le dsir de lui faire oublier ce qu'elle avait souffert? Mais
les hommes ne pensent qu' eux-mmes.

Ma pauvre mre perdit  lutter contre la pauvret, les plus belles
annes de cette vie miraculeusement conserve.

L'norme fortune de mon grand-pre, confisque et vendue  vil prix au
profit de la nation, tait presque vanouie: de toute cette opulence il
ne nous restait que les dettes. Le gouvernement ne se chargeait pas de
payer les cranciers; il prenait les biens et laissait les charges 
ceux qu'il avait dpouills de tous moyens de s'acquitter.

Vingt annes s'coulrent en procs ruineux, pour arracher d'un ct 
la nation, de l'autre  une formidable masse de cranciers qui ne
voulaient pas s'entendre, ce qui me revenait de la fortune de mon aeule
paternelle; j'tais crancier, non hritier de mon grand-pre, et ma
mre tait ma tutrice. Son amour pour moi l'empcha toujours de se
remarier; d'ailleurs, devenue veuve par le bourreau, elle ne se sentait
pas libre comme une autre femme.

Nos affaires, difficiles et embrouilles, ont fait son tourment; les
vicissitudes d'une liquidation des plus laborieuses ont attrist ma
jeunesse comme l'chafaud avait pouvant mon enfance. Toujours
suspendus entre la crainte et l'esprance, nous luttions contre le
besoin; tantt on nous promettait la richesse, tantt un revers imprvu,
une chicane habile, un procs perdu, nous rejetaient dans le dnment.
Si j'ai le got de l'lgance, j'attribue ce penchant aux privations qui
me furent imposes dans ma premire jeunesse, et  celles dont je voyais
souffrir ma mre. Il m'a t donn de ressentir un mal inconnu 
l'enfance: le besoin d'argent; je vivais si prs de ma mre, que je
devinais tout par elle.

Cependant quelques rayons de joie ont brill pour elle. Un an aprs sa
dlivrance, elle obtint un passe-port et m'ayant laiss en Lorraine
toujours aux soins de ma bonne Nanette, elle alla en Suisse o
l'attendaient sa mre et son frre qui ne pouvaient alors s'approcher
plus prs de la France.

Cette runion, malgr les douleurs qu'elle renouvelait, fut une
consolation.

Madame de Sabran avait cru sa fille perdue; elle la retrouva, encore
embellie par le malheur et ralisant l'ingnieux emblme du rosier,
romance devenue clbre alors dans l'Europe entire.

Ma grand'mre migre ne pouvant crire  sa fille pendant la terreur,
lui avait fait parvenir en prison ces vers touchants autant que
spirituels sur l'air de J.-Jacques.

     AIR: _Je l'ai plant, je l'ai vu natre_.

     1.

     Est bien  moi, car l'ai fait natre,
     Ce beau rosier, plaisirs trop courts!
     Il a fallu fuir et peut-tre
     Plus ne le verrai de mes jours.

     2.

     Beau rosier cde  la tempte:
     Faiblesse dsarme fureurs,
     Sous les autans courbe ta tte
     O bien c'en est fait de tes fleurs.

     3.

     Bien que me fit, mal que me cause,
     En ton penser s'offrent  moi;
     Auprs de toi n'ai vu que roses,
     Ne sens qu'pines loin de toi.

     4.

     tais ma joie, tais ma gloire
     Et mes plaisirs et mon bonheur;
     Ne priras dans ma mmoire:
     Ta racine tient  mon coeur!!...

     5.

     Rosier, prends soin de ton feuillage
     Sois toujours beau, sois toujours vert,
     Afin que voye aprs l'orage
     Tes fleurs gayer mon hiver.

Le voeu s'est accompli, le rosier a refleuri, et les enfants se sont de
nouveau presss sur le sein de leur mre.

Ce voyage en Suisse est un des moments les plus heureux de la vie de ma
mre. Ma grand'mre tait une femme des plus distingues et des plus
aimables de son temps; mon oncle, le comte Elzar de Sabran, plus jeune
que ma mre, mais d'une sagacit d'esprit prcoce, lui faisait sentir
tout ce qu'il y avait de sublime et de nouveau pour elle dans le pays
qu'ils parcouraient ensemble.

Tout ce qu'elle m'a racont de cette poque avait une grce potique,
c'tait la pastorale aprs la tragdie.

Lavater tait l'ami de madame de Sabran qui fit avec ma mre le voyage
de Zurich pour aller prsenter sa fille  cet oracle de la philosophie
d'alors. Le grand physionomiste, en apercevant ma mre, se tourna vers
madame de Sabran et s'cria:

Ah! madame, que vous tes une heureuse mre! votre fille est
transparente! Jamais je n'ai vu tant de sincrit, on lit  travers son
front.

Revenue en France, elle n'eut plus que deux intrts, c'est--dire un
seul: rtablir ma fortune et diriger mon ducation. Je lui dois tout ce
que je suis et tout ce que j'ai.

Ma mre devint le centre d'un cercle de personnes distingues parmi
lesquelles se trouvaient les premiers hommes de notre pays. M. de
Chateaubriand est rest son ami jusqu' la fin.

Elle avait pour la peinture presque un talent d'artiste; jamais je ne
lui ai vu passer un jour sans se renfermer de midi  cinq heures dans
son atelier. Elle n'aimait point le monde: il l'intimidait, l'ennuyait
et la dgotait. Elle en avait vu le fond trop vite. Cette exprience
prcoce lui avait donn la philosophie du malheur; cependant elle avait
apport en naissant et elle conserva toute sa vie la gnrosit qui est
la vertu des existences prospres.

Sa timidit tait proverbiale dans sa famille: son frre disait qu'elle
avait plus peur d'un salon que de l'chafaud.

Pendant tout le temps de l'Empire, elle et ses amis vcurent dans
l'opposition la plus prononce; depuis la mort du duc d'Enghien, elle ne
remit pas le pied  la Malmaison;  partir de cette mmorable poque
elle n'a mme pas revu madame Bonaparte.

En 1811, voulant nous soustraire aux perscutions de la police
impriale, elle fit avec moi le voyage de Suisse et d'Italie; elle
allait partout, elle franchissait les glaciers, entre autres celui du
Mont-Gries entre la cascade de la Toccia et le village d'Obergestlen,
dans le Haut-Valais; elle traversait  pied ou  cheval les plus
redoutables passages des Alpes, comme si elle et eu de la force et du
courage; c'est qu'elle ne voulait ni m'empcher d'aller ni me quitter.

Arrive  Rome, elle y passa l'hiver et s'y forma une socit charmante;
elle n'tait plus jeune, cependant la puret de ses traits avait frapp
Canova. Elle aimait la navet d'esprit du grand artiste, dont les
rcits vnitiens la charmaient. Un jour je lui dis:

Avec votre imagination romanesque vous seriez capable d'pouser
Canova?

Ne m'en dfie pas, me rpondit-elle, s'il n'tait pas marquis d'Ischia
j'en serais tente. Ce mot la peint tout entire.

J'ai eu le bonheur de la conserver jusqu'au 13 juillet 1826. Elle est
morte de la maladie dont mourut Bonaparte. Ce mal dont elle avait le
germe depuis longtemps, fut dvelopp par le chagrin, surtout par celui
que lui avait caus la perte de ma femme et celle de mon unique enfant;
elle se passionnait dans la douleur comme d'autres dans le plaisir.
C'est en son honneur que madame de Stal, qui la connaissait bien et qui
l'aimait beaucoup, avait donn le nom de Delphine  l'hrone du premier
roman qu'elle publia.

 cinquante-six ans elle tait belle encore au point de frapper mme les
trangers qui n'avaient pu la connatre dans sa jeunesse, et qui par
consquent n'taient point sduits par le charme de leurs souvenirs[6].




QUATRIME LETTRE.

Conversation avec l'aubergiste de Lubeck.--Ses remarques sur le
caractre russe.--Diffrence d'humeur des Russes qui partent de chez eux
et de ceux qui retournent en Russie.--Voyage de Berlin 
Lubeck.--Inquitude imaginaire.--Ralisation de ce qu'on
pense.--Puissance le cration mal employe.--Site de
Travemnde.--Caractre des paysages du Nord.--Manire de vivre des
pcheurs du Holstein.--Grandeur particulire des paysages plats.--Nuits
du Nord.--La civilisation sert  jouir des beauts de la nature.--Les
hommes  demi barbares sont surtout curieux des choses
factices.--Impression que me causent les noms.--C'est pour les steppes
que je vais en Russie.--Naufrage du Nicolas Ier.--Description de cette
scne.--Belle conduite d'un Franais attach  la lgation de
Danemarck.--On ne sait pas mme son nom.--Ingratitude innocente.--Le
capitaine du _Nicolas_ destitu par l'Empereur.--Route de Schwerin 
Lubeck.--Trait de caractre d'un diplomate.--Esprit de cour naturel aux
Allemands.--La baigneuse de Travemnde.--Tableau de moeurs.--Dix ans de
vie.--La jeune fille devenue mre de famille.--Rflexions.


     Travemnde, ce 4 juillet 1839.

Ce matin  Lubeck le matre de l'auberge, apprenant que j'allais
m'embarquer pour la Russie, est entr dans ma chambre d'un air de
compassion qui m'a fait rire; cet homme est plus fin, il a l'esprit plus
vif, plus railleur que le son de sa voix et sa manire de prononcer le
franais ne le feraient supposer au premier abord.

En apprenant que je ne voyageais que pour mon plaisir, il s'est mis  me
prcher avec la bonhomie allemande pour me faire renoncer  mon projet.

Vous connaissez la Russie, lui dis-je?

--Non, monsieur, mais je connais les Russes, il en passe beaucoup par
Lubeck, et je juge du pays d'aprs la physionomie de ses habitants.

--Que trouvez-vous donc  l'expression de leur visage qui doive
m'empcher de les aller voir chez eux?

--Monsieur, ils ont deux physionomies; je ne parle pas des valets qui
n'en ont pas une seule, je parle des seigneurs: quand ceux-ci dbarquent
pour venir en Europe, ils ont l'air gai, libre, content; ce sont des
chevaux chapps, des oiseaux auxquels on ouvre la cage; hommes, femmes,
jeunes, vieux, tous sont heureux comme des coliers en vacances: les
mmes personnes  leur retour ont des figures longues, sombres,
tourmentes; leur langage est bref, leur parole saccade; ils ont le
front soucieux: j'ai conclu de cette diffrence qu'un pays que l'on
quitte avec tant de joie et o l'on retourne avec tant de regret, est un
mauvais pays.

--Peut-tre avez-vous raison, repris-je; mais vos remarques me prouvent
que les Russes ne sont pas aussi dissimuls qu'on nous les dpeint; je
les croyais plus impntrables.

--Ils le sont chez eux; mais ils ne se mfient pas de nous autres bons
Allemands, dit l'aubergiste en se retirant et en souriant d'un air fin.

Voil un homme qui a bien peur d'tre pris pour un bonhomme pensai-je en
riant tout seul!.. Il faut voyager soi-mme pour savoir combien les
rputations que font aux divers peuples les voyageurs, souvent lgers
dans leurs jugements par paresse d'esprit, influent sur les caractres.
Chaque individu en particulier s'efforce de protester contre l'opinion
gnralement tablie  l'gard des gens de son pays.

Les femmes de Paris n'aspirent-elles pas au naturel,  la simplicit? Au
surplus, rien de plus antipathique que le caractre russe et le
caractre allemand.

J'ai fait de Berlin  Lubeck le plus triste voyage du monde. Un chagrin
imaginaire, du moins, j'espre encore qu'il n'est fond sur rien, m'a
caus une de ces agitations plus vives que la douleur la mieux motive;
l'imagination s'entend  tourmenter. Je mourrai sans comprendre  quel
point dans les mmes occurrences les gens que j'aime me paraissent en
danger et les indiffrents en sret. J'ai le coeur visionnaire.

Votre silence aprs la lettre o vous m'en promettiez une autre par le
prochain courrier, m'est devenu tout  coup la preuve certaine de
quelque grand malheur, d'un accident, d'une chute en voiture, que
sais-je? de votre mort subite; et pourquoi pas? ne voit-on pas chaque
jour arriver des choses plus extraordinaires et plus inattendues? Une
fois que cette ide se fut empare de ma pense, je devins sa proie; la
solitude de ma voiture se peupla de fantmes. Dans cette fivre de
l'me, les craintes ne sont pas plutt conues que ralises; point
d'obstacles aux ravages de l'imagination; le vague centuple le danger,
le temps qu'il faut pour claircir un doute quivaut  une certitude,
quinze jours d'angoisses c'est pire que la mort; ainsi succombant aux
distances qui crent l'illusion, le pauvre coeur se dvore, il cessera de
battre avant d'avoir pu vrifier la cause du mal qui le tue, ou s'il bat
c'est pour subir mille fois le mme martyre. Tout est possible, donc le
malheur est certain: voil comme raisonne le dsespoir!... de
l'inquitude il tire la preuve du mal dont la possibilit suffit pour
alimenter cette mme inquitude, pour la renouveler sans cesse.

Qui n'a senti ce tourment? Mais personne ne l'prouve aussi souvent ni
aussi violemment que moi. Ah! les peines de l'me font redouter la mort,
car la mort ne met fin qu' celles du corps.

Voil pourtant  quoi m'expose votre ngligence, votre laisser aller!...
Je n'ai pas le coeur du voyageur: il y a deux hommes en moi: mon esprit
m'emporte au bout du monde, ma sensibilit me rend casanier. Je parcours
la terre comme si je m'ennuyais chez moi, je m'attache aux personnes,
comme si je ne pouvais bouger du lieu qu'elles habitent. Quoi! me
disais-je hier, tandis que je cours m'embarquer pour aller me divertir 
Ptersbourg, on l'enterre  Paris, et toutes les terribles circonstances
de cette double scne se succdaient devant les yeux de mon esprit avec
une puissance d'illusion, une ralit dsesprante. Ce paralllisme de
ma vie et de votre mort dans leurs moindres circonstances me faisait
dresser les cheveux sur la tte, et m'arrtait  chaque pas; c'tait une
fantasmagorie dont la ralit allait jusqu' la sensation: c'tait plus
que des chimres, c'tait un monde en relief qui sortait du nant  la
voix de ma douleur. Pour nous, les rves sont plus vrais que les choses;
car il y a plus d'affinit entre les fantmes de l'imagination et l'me
qui les produit, qu'entre cette me et le monde extrieur.

Je rvais veill. De la crainte  la certitude le passage est si court,
que je tombais dans le dlire. Mon malheur tait certain: je poussais
des cris de terreur; et cette phrase me revenait sans cesse  la bouche
comme un refrain dsolant: C'est un rve, mais les rves sont des
avertissements...

Ah! si le destin qui nous domine tait un pote, quel homme voudrait
vivre? Les imaginations inventives sont si cruelles!... Heureusement que
le destin est l'instrument d'un Dieu qui est plus que pote. Chaque coeur
porte en lui sa tragdie comme sa mort; mais le pote intrieur est un
prophte qui souvent se trompe de vie; ses prvisions ne s'accomplissent
pas toutes en ce monde.

Ce matin, l'air frais de la prairie, la beaut du ciel, la contemplation
du paysage uni, tranquille, et des doux rivages qui bordent la mer
Baltique  Travemnde, ont fait taire cette voix secrte, et dissip,
comme par enchantement, le rve sans rveil qui me tourmentait depuis
trois jours. Si je ne vois plus votre mort, se n'est pas que j'aie
rflchi, que peut le raisonnement contre les atteintes d'une puissance
surnaturelle? Mais lass de craindre follement, je me rassure sans
motif, aussi ce repos n'est-il rien moins que de la scurit. Un mal
sans cause apprciable, dissip sans raison, peut revenir; un mot, un
nuage, le vol d'un oiseau peuvent me prouver invinciblement que j'ai
tort d'tre calme; des arguments semblables m'ont bien convaincu que
j'avais tort d'tre inquiet.

Travemnde s'est embelli depuis dix ans, et, qui plus est, les
embellissements ne l'ont pas gt. Une route magnifique a t termine
entre Lubeck et la mer; c'est un berceau en charmille  l'ombre duquel
la poste vous conduit jusqu' l'embouchure de la rivire  travers des
vergers et des hameaux pars dans des herbages. Je n'ai rien vu de si
pastoral au bord d'aucune mer. Le village s'est gay, quoique le pays
soit rest silencieux et agreste; c'est une prairie  fleur de mer; les
pturages, anims par de nombreux troupeaux qui les parcourent jour et
nuit, ne finissent qu' la grve; l'eau sale baigne le gazon.

Ces rives plates donnent  la mer Baltique l'apparence d'un lac, au pays
une tranquillit qui parat surnaturelle; on se croit dans les champs
lyses de Virgile au milieu des ombres heureuses. La vue de la mer
Baltique, malgr ses orages et ses cueils, m'inspire la scurit. Les
eaux des golfes, les plus dangereuses de toutes, ne font pas sur
l'imagination l'impression d'une tendue sans bornes; c'est l'ide de
l'infini qui pouvante l'homme arrt au bord du grand Ocan.

Le tintement de la clochette des troupeaux se confond sur le port de
Travemnde avec le glas de la cloche des bateaux  vapeur. Cette
apparition momentane de l'industrie moderne au milieu d'une contre o
la vie pastorale est encore celle d'une grande partie de la population,
me parat potique sans tre tourdissante. Ce lieu inspire un repos
salutaire; c'est un refuge contre les envahissements du sicle, et
pourtant c'est une plaine ouverte, douce  voir, facile  parcourir;
mais on s'y sent dans la solitude, comme si l'on tait au milieu d'une
le d'un abord difficile, et o l'homme ne pourrait dfigurer la nature.
Sous ces latitudes, le repos est invitable; l'esprit sommeille, et le
temps ploie ses ailes.

Les populations du Holstein et du Mecklembourg ont une beaut calme qui
s'accorde avec l'aspect doux et paisible de leur pays, et avec le froid
du climat. Le rose des visages, l'galit du terrain, la monotonie des
habitudes, l'uniformit des paysages, tout est en harmonie.

Les fatigues de la pche, pendant l'hiver, quand les hommes vont
chercher la mer libre  travers une bordure de trois lieues de glaons,
coups de crevasses, et prilleux  franchir, donnent seules une sorte
de mouvement potique  une vie d'ailleurs bien ennuyeuse. Sans cette
campagne d'hiver, les habitants du rivage languiraient au coin de leurs
poles sous leurs pelisses de peau de mouton retournes. L'affluence des
baigneurs sur cette belle plage sert aux paysans de la rive  gagner,
pendant l't, de quoi suffire  leurs premiers besoins, pour tout le
reste de l'anne, sans s'exposer  tant de prils et de fatigues; mais
o il n'y a que le ncessaire, il n'y a rien. Parmi les hommes de
Travemnde, la pche d'hiver reprsente le superflu; les dangers
gratuits qu'ils affrontent pendant cette rude saison servent  leur
lgance; c'est pour une bague  son doigt, pour des boucles  ses
oreilles, pour une chane d'or au cou de sa matresse, pour une cravate
de soie clatante; c'est pour briller enfin, et pour faire briller ce
qu'il aime, ce n'est pas pour manger qu'un pcheur de Travemnde lutte,
au pril de ses jours, contre les flots et les glaces; il n'affronterait
pas cet inutile danger s'il n'tait une crature suprieure  la brute,
car le besoin du luxe tient  la noblesse de notre nature, et ne peut
tre dompt que par un sentiment encore plus noble.

Ce pays me plat, malgr son aspect uniforme. La vgtation y est belle.
Au 6 juillet, la verdure me parat frache et nouvelle; les seringats
des jardins commencent  peine  fleurir. Le soleil, sous ces climats
paresseux, se lve tard, en grand seigneur, et se montre pour peu de
temps; le printemps n'arrive qu'au mois de juin, quand l't va s'en
aller; mais si l't y est court, les jours y sont longs. Et puis il
rgne une sorte de srnit sublime dans un paysage o le sol horizontal
est  peine visible et o le ciel tient la plus grande place: en
contemplant cette terre basse comme la mer qu' peine elle arrte, cette
terre unie et qui ne s'est jamais ressentie des commotions du globe,
terre  l'abri des rvolutions de la nature comme des troubles de la
socit, on admire, on s'attendrit, comme on adore un front virginal. Je
trouve ici le charme d'une idylle qui me reposerait du dvergondage
dramatique de nos romans et de nos comdies; ce n'est pas pittoresque,
mais c'est champtre et diffrent de tout; car ce n'est pas le champtre
et le pastoral des autres beaux lieux de l'Europe.

Le crpuscule de dix heures me rend la promenade du soir dlicieuse; il
rgne dans l'air  ce moment un silence solennel; c'est la suspension de
la vie, rien ne parle aux sens, ils sont pour ainsi dire hors
d'atteinte; mes regards, perdus dans la contemplation des ples astres
du Nord, s'enfoncent loin de la terre, ou plutt ils s'arrtent, ils
renoncent, et mon esprit, dans le vague espace o il plane, chappe aux
rgions infrieures pour s'lancer librement jusqu'au del du ciel
visible.

Mais pour prouver le charme de ces illusions, il faut venir de loin. La
nature n'a tout son prix qu'aux yeux des trangers civiliss; les
rustiques indignes ne jouissent pas comme nous du monde qui les
environne: un des plus grands bienfaits de la socit, c'est qu'elle
rvle aux habitants des villes toutes les beauts des champs; c'est la
civilisation qui m'apprend  me plaire dans ces contres destines par
la nature  nous conserver l'image de la vie primitive; je fuis les
salons, les conversations, les bonnes auberges, les routes faciles,
enfin tout ce qui pique la curiosit, tout ce qui excite l'admiration
des hommes ns dans des socits  demi barbares, et malgr mon aversion
pour la mer, je m'embarque demain sur un vaisseau dont je brave avec
joie toutes les incommodits, pourvu qu'il me porte vers des dserts et
des steppes... des steppes! ce nom oriental me fait pressentir  lui
seul une nature inconnue et merveilleuse; il rveille en moi un dsir,
qui me tient lieu de jeunesse, de courage, et qui me rappelle que je ne
suis venu en ce monde qu' condition de voyager: telle est la fatalit
de ma nature. Mais faut-il vous l'avouer? peut-tre n'aurais-je jamais
entrepris ce voyage, s'il n'y avait pas des steppes en Russie. Je crains
vraiment d'tre trop jeune pour le sicle et le pays o nous vivons!...

Ma voiture est dj sur le paquebot; c'est, disent les Russes, un des
plus beaux bateaux  vapeur du monde. On l'appelle _le Nicolas Ier_. Ce
mme vaisseau a brl l'anne dernire, pendant une traverse de
Ptersbourg  Travemnde; on l'a refait, et depuis cette restauration,
il en est  son deuxime voyage. Le souvenir de la catastrophe arrive
pendant le premier, ne laisse pas que de causer quelque apprhension aux
passagers. L'histoire de ce naufrage est honorable pour nous  cause de
la noble et courageuse conduite d'un jeune Franais, qui se trouvait
parmi les voyageurs.

C'tait la nuit, on voguait dans les parages du Mecklembourg, et le
capitaine jouait tranquillement aux cartes avec quelques passagers. Ses
amis ont prtendu, pour le justifier, qu'il savait l'accident dont tait
menac le vaisseau, mais qu'ayant reconnu, ds le premier moment, que le
mal tait sans remde, il avait donn en secret l'ordre de s'approcher
en toute hte des ctes du Mecklembourg pour y faire chouer le btiment
sur un banc de sable, afin d'attnuer le danger. Cependant, ajoutent des
mmes amis, il s'efforait par son hroque sang-froid, de prolonger
autant que possible la scurit des passagers, scurit ncessaire au
salut du btiment; vous verrez tout  l'heure ce que l'Empereur a pens
de cet effort de courage trop vant!...

Il y avait plus de trente enfants, et beaucoup de femmes sur le
vaisseau. Une dame russe s'aperut du danger la premire; elle jeta
l'alarme parmi l'quipage. Le feu avait pris  des pices de bois,
lesquelles par un dfaut de construction se trouvaient trop voisines du
fourneau qui faisait aller la machine. Dj la fume pntrait jusque
dans les cabines des voyageurs.  la premire nouvelle d'un pril
imminent la terreur fut grande: tout l'quipage poussa le cri sinistre:
Au feu, au feu, sauve qui peut! On tait dans le mois d'octobre, au
milieu de la nuit,  plus d'une lieue de terre, et malgr la manoeuvre
ordonne, dit-on, par le capitaine, l'on naviguait dans une scurit
profonde, quand on vit l'incendie clater tout  coup en plusieurs
endroits  la fois; au mme moment le vaisseau s'engrave dans le sable
et le mouvement des roues s'arrte. Un silence lugubre succde aux
premires exclamations de la foule: les femmes, les enfants eux-mmes se
taisent, tant la stupeur s'accrot. Malheureusement le banc de sable sur
lequel on venait d'chouer ne s'tendait pas jusqu' la terre ferme, ce
bas-fond tait en quelque sorte pareil  une le, et spar du continent
par des parties de mer que la profondeur de l'eau ne permettait de
franchir qu'en bateau; grce au ciel le temps tait calme.

Tandis qu'une partie des matelots est occupe  faire jouer les pompes
et  remplir des seaux destins  retarder les progrs du feu, le
capitaine ordonne de mettre la chaloupe  la mer pour transporter 
terre tous les voyageurs. Cette chaloupe tait petite, il fallait
qu'elle ft bien des voyages avant de pouvoir sauver tout le monde. On
dcida que les femmes et les enfants seraient dbarqus les premiers.

Les plus impatients risqurent leur vie en se prcipitant vers le banc
de sable; le jeune Franais dont je viens de vous parler sauta l'un des
premiers sur ce bas-fond; il n'y demeura pas inactif; faisant l'office
de matelot sans y tre oblig, il passa plusieurs fois du vaisseau dans
la chaloupe et remonta au vaisseau pour aider des femmes et des enfants
 s'embarquer. Malgr le danger toujours imminent, il ne sortit
dfinitivement du paquebot embras qu'aprs tous les autres passagers.
Pendant les nombreux trajets que son humanit lui fit volontairement
accomplir, il sauva plusieurs femmes  la nage; l'excs de la fatigue
lui causa plus tard une maladie grave.

Il tait attach, m'a-t-on dit,  la lgation de France en Danemarck, et
voyageait pour son plaisir. Je ne sais pas son nom, ignorance bien
involontaire, car, depuis hier, j'ai demand ce nom  vingt personnes.
Le trait d'humanit de ce jeune homme ne date que d'un an, et son nom
est dj oubli dans les lieux mme o il s'est tant distingu par son
humanit. Les dtails que je viens de vous donner sont d'une grande
exactitude.

Il me semble que j'ai assist  la scne; la femme qui m'a cont le
naufrage y tait: elle admirait comme les autres le dvouement du jeune
Franais, et comme les autres, sans doute, elle n'a pas song  demander
comment s'appelait le sauveur de tant de malheureux. Nouvelle preuve
qu'en toute occasion, l'ingratitude des obligs sert de lustre et de
relief  la vertu du bienfaiteur.

Mais figurez-vous dans ces rgions septentrionales la misre de tant de
femmes, d'enfants dposs  demi nus sur un point dsert de la cte du
Mecklembourg par une froide nuit d'automne!

Malgr la force et le dvouement de notre compatriote, second de
quelques matelots de diverses nations, cinq personnes prirent dans ce
naufrage; on attribue leur perte  la prcipitation avec laquelle elles
s'efforcrent de sortir du btiment incendi. Cependant ce magnifique
vaisseau ne fut pas entirement brl:  la fin, on se rendit matre du
feu et le nouveau Nicolas Ier sur lequel je vais m'embarquer demain, a
t en grande partie reconstruit avec les dbris de l'ancien. Des
esprits superstitieux craignent que, par quelque fatalit, le malheur ne
s'attache encore  ces restes; moi qui ne suis pas marin, je n'ai point
cette peur potique; mais je respecte tous les genres de superstitions
inoffensives, comme rsultats de ce noble plaisir de croire et de
craindre, qui est le fondement de toute pit et dont l'abus mme classe
l'homme au-dessus de tous les autres tres de la cration.

Aprs s'tre fait rendre un compte dtaill de l'vnement, l'Empereur
cassa le capitaine qui tait russe: ce malheureux fut remplac par un
Hollandais; mais celui-ci, dit-on, manque d'autorit sur son quipage.
Les trangers ne prtent gure  la Russie que les hommes dont ils ne
veulent pas chez eux. Je saurai demain  quoi m'en tenir sur la valeur
de celui-ci. Personne ne juge un commandant plus vite qu'un matelot et
qu'un voyageur. L'amour de la vie, cet amour si passionnment raisonn,
est un guide sr pour apprcier tout homme de qui dpend notre
existence. Tel qu'il est reconstruit, notre beau vaisseau prend tant
d'eau qu'il ne peut remonter jusqu' Ptersbourg; nous changerons de
btiment  Kronstadt, puis deux jours plus tard les voitures nous seront
envoyes sur un troisime vaisseau  fond plat. Voil bien de l'ennui;
mais la curiosit triomphe de tout; c'est le premier des devoirs pour un
voyageur.

Le Mecklembourg est en progrs, une route magnifique conduit de
Ludwigslust  Schwerin o le grand-duc actuel a eu le bon esprit de
reporter sa rsidence. Schwerin est vieux et pittoresque; un lac, des
coteaux, des bois, un palais antique embellissent le paysage, et la
ville a des souvenirs; elle a de plus un air ancien, un aspect
pittoresque: tout cela manque  Ludwigslust.

Mais voulez-vous avoir une ide de la barbarie du moyen ge? montez en
voiture dans cette vieille capitale du grand-duch de Mecklembourg, et
faites-vous mener en poste  Lubeck. S'il a plu seulement vingt-quatre
heures, vous resterez  moiti chemin; ce sont des fondrires  s'y
perdre. On regrette le sable et les quartiers de roches des environs de
Rostock et l'on s'enfonce dans des ornires si creuses qu'on ne peut
plus en sortir sans briser sa voiture ou sans verser. Notez que cela
s'appelle _la grande route_ de Schwerin  Lubeck et qu'elle a seize
lieues, ce sont seize lieues de chemin impraticable. Pour voyager
srement en Allemagne, il faut apprendre le franais et ne pas oublier
la diffrence qu'il y a entre une grande route et une chausse: sortez
de la _chausse_, vous reculez de trois sicles.

Ce chemin m'avait pourtant t indiqu par le ministre de ***  Berlin,
et mme d'une faon assez plaisante: Quelle route me conseillez-vous de
prendre pour aller  Lubeck? lui disais-je. Je savais qu'il venait de
faire ce voyage.

Elles sont toutes mauvaises, me rpondit le diplomate, mais je vous
conseille celle de Schwerin.

--Ma voiture, lui repartis-je, est lgre et si elle vient  casser je
manquerai le dpart du paquebot. Si vous connaissiez une meilleure
route, je la prendrais, ft-elle plus longue.

--Tout ce que je puis vous dire, rpliqua-t-il d'un ton officiel,
c'est que j'ai indiqu celle-ci  monseigneur *** (le neveu de son
souverain); vous ne sauriez donc faire mieux que de la suivre.

--Les voitures des princes, repris-je, ont peut-tre des privilges
comme leurs personnes. Les princes ont des corps de fer, et je ne
voudrais pas vivre un jour comme ils vivent toute l'anne.

On ne me rpondit pas  ce mot, que j'aurais cru fort innocent, s'il
n'et paru sditieux  _l'homme d'tat_ allemand.

Ce grave et prudent personnage, tout contrist de mon excs d'audace,
s'loigna de moi aussitt qu'il put le faire sans trop de franchise.
Quelle excellente pte d'homme! Il est certains Allemands qui sont ns
sujets; ils taient courtisans avant d'tre hommes. Je ne puis
m'empcher de me moquer de leur obsquieuse politesse, tout en la
prfrant de beaucoup  la disposition contraire que je blme chez les
Franais. Mais le ridicule aura toujours les premiers droits sur mon
esprit, rieur en dpit de l'ge et de la rflexion. Au reste, une route,
une vraie grande route ne tardera pas  tre ouverte entre Lubeck et
Schwerin.

La charmante baigneuse de Travemnde, que nous appelions _la Monna
Lise_, est marie; elle a trois enfants. J'ai t la voir dans son
mnage, et ce n'est pas sans une tristesse mle de timidit que j'ai
pass le seuil modeste de sa nouvelle demeure; elle m'attendait, et avec
la coquetterie de coeur qui vous rappellera les gens du Nord, froids,
mais attachs et sensibles, elle avait mis  son cou le foulard que je
lui ai donn, il y a dix ans, jour pour jour, le _5 juillet_ 1829...
Figurez-vous qu' trente-quatre ans cette charmante crature a dj la
goutte!... On voit qu'elle a t belle!... voil tout. La beaut non
apprcie passe vite: elle est inutile. Lise a un mari affreusement
laid, et trois enfants, dont un garon de neuf ans, qui ne sera jamais
beau. Ce jeune rustre, bien lev  la manire du pays, est entr dans
la chambre la tte baisse, le regard vague, errant, et pourtant
courageux. On voyait qu'il aurait fui l'tranger par timidit, non par
peur, si la crainte d'tre rprimand par sa mre ne l'et arrt. Il
nage comme un poisson, et il s'ennuie ds qu'il n'est pas dans l'eau, ou
au moins sur l'eau en bateau. La maison qu'ils habitent est  eux; ils
paraissent  leur aise; mais que le cercle o tourne la vie d'une telle
famille est troit! En voyant ce pre, cette mre et ces trois enfants,
et en me rappelant ce qu'tait Lise il y a dix ans, il me semblait que
l'nigme de l'existence humaine s'offrait pour la premire fois  ma
pense. Je ne pouvais respirer dans cette petite case, qui pourtant est
propre et soigne: je suis sorti pour aller chercher un air libre. Je
voyais l les heureux du pays, et je me rptais tout bas mon refrain:
O il n'y a que le ncessaire il n'y a rien. Heureuse l'me qui
demande le reste  la religion!... Mais la religion des protestants ne
donne elle-mme que le ncessaire.

Depuis que cette belle crature est lie au sort commun, elle vit sans
peine, mais sans plaisir, ce qui me semble la plus grande des peines. Le
mari ne va pas  la pche pendant l'hiver. La femme a rougi en me
faisant cet aveu, qui m'a caus un secret plaisir. Ce mari, si laid,
n'est pas courageux; mais Lise a repris, comme pour rpondre  ma
pense: Mon fils ira bientt. Elle m'a montr, suspendue au fond de la
chambre, une grosse pelisse de peau de mouton, double de sa laine,
destine au premier voyage de ce vigoureux enfant de la mer.

Je ne reverrai jamais, du moins je l'espre, _la Monna Lise_ de
Travemnde.

Pourquoi faut-il que la vie relle ressemble si peu  la vie de
l'imagination?  quelle fin nous est-elle donc donne, cette
imagination... inutile? Que dis-je, inutile; nuisible? Mystre
impntrable et qui ne se dvoile qu' l'esprance, encore par lueurs
fugitives! L'homme est un forat aveugle, chti, non corrig. On
l'enchane pour un crime qu'il ignore; on lui inflige le supplice de la
vie, c'est--dire de la mort; il vit et meurt dans les fers, sans
pouvoir obtenir qu'on le juge, ni mme qu'on lui dise de quoi il est
accus. Ah! quand on voit la nature si arbitraire, faut-il s'tonner du
peu de justice des socits? Pour apercevoir l'quit ici-bas, il faut
les yeux de la foi qui pntrent au del de ce monde. La justice
n'habite pas dans l'empire du temps. Creusez dans la nature, vous
arrivez bien vite  la fatalit. Une puissance qui se venge de ce
qu'elle fait, est borne; mais les bornes, qui les a poses? contre qui,
et pourquoi? Plus le mystre est incomprhensible, plus le triomphe de
la foi est grand et ncessaire!...




LETTRE CINQUIME.

Nuits polaires.--Influence du climat sur la pense humaine.--Montesquieu
et son systme.--Je lis sans lumire  minuit.--Nouveaut de ce
phnomne.--Rcompense des fatigues du voyage--Paysages du Nord.--Accord
des habitants avec le pays.--Aplatissement de la terre prs du ple.--On
croit approcher du sommet des Alpes.--Ctes de Finlande.--Effets
d'optique, rayons obliques du soleil.--Terreur potique.--Mlancolie des
peuples du Nord.--Conversation sur le bateau  vapeur.--Mal de mer
dissip par la mer.--Mon domestique.--loquence d'une femme de chambre
cite par Grimm.--Arrive du prince K*** sur le bateau  vapeur.--Son
portrait, sa manire de faire connaissance.--Dfinition de la
noblesse.--Diffrence qu'il y a entre les notions anglaises et nos ides
sur ce sujet.--Le prince D***.--Son portrait.--Anecdote sur la noblesse
anglaise.--L'Empereur Alexandre et son mdecin en
Angleterre.--L'Empereur ne comprend pas la noblesse  l'anglaise.--Ton
de la socit russe.--Le prince K*** dfend contre moi le gouvernement
de la parole.--Par quoi on mne les
hommes.--Canning.--Napolon.--L'action plus persuasive que la
parole.--Entretien confidentiel.--Coup d'oeil sur l'histoire de
Russie.--Pourquoi les Russes sont ce qu'ils sont.--Hros de leurs temps
fabuleux.--Ils n'ont rien de chevaleresque.--Ils ont pay tribut aux
mahomtans auxquels les occidentaux avaient fait la guerre.--Ce qu'est
l'autocratie.--Les princes russes ont fait dans l'esclavage
l'apprentissage de la tyrannie.--Le servage se galisait en Russie quand
on l'abolissait dans le reste de l'Europe.--Rapport qu'il y a entre mes
opinions et celles du prince K***--La politique et la religion ne font
qu'un en Russie.--Avenir de ce pays et du monde.--Paris dtrn par la
pit de la gnration qui s'avance.--Il aurait le sort de l'ancienne
Grce.--Rcit que le prince et la princesse D*** nous font de leur
sjour  Greiffenberg.--Cure par l'eau froide.--Le prince se fait
arroser en notre prsence.--Fanatisme du nophyte.--La princesse
L***.--Le vaisseau de sa fille et le sien se croisent au milieu de la
mer Baltique.--Bon got des personnes du grand monde en Russie.--La
France d'autrefois.--La facult du respect, salutaire aux productions de
l'esprit.--Portrait d'un voyageur franais ex-lancier.--Littrature
grivoise.--Pourquoi il amuse les dames russes.--Son genre de mauvais ton
ne peut choquer des trangers.--Plaisir de la traverse.--Socit
unique.--Chants russes, danses nationales.--Les deux Amricains.--Le
franais des dames russes prfrable  celui de beaucoup de
polonaises.--Accident survenu  la machine du bateau 
vapeur.--Diversit des caractres mise en relief.--Mot des deux
princesses.--La fausse alerte.--La joie trahit la peur passe.--Histoire
romanesque pour la lettre suivante.


     Le 8 juillet 1839, crite _sans lumire  minuit_,  bord du bateau
      vapeur _le Nicolas Ier_, dans le golfe de Finlande.

Nous sommes  la fin du jour d'un mois qui commence, pour ces latitudes,
vers le 8 juin, et qui dcline vers le 4 juillet. Plus tard, les nuits
reparaissent: elles sont d'abord trs-courtes, mais dj marques; puis
elles s'allongent insensiblement jusqu' l'quinoxe de septembre. Elles
croissent alors avec la mme rapidit que les jours au printemps, et
bientt elles enveloppent de tnbres le nord de la Russie, Ptersbourg,
la Sude, Stockholm et tous les alentours du cercle polaire arctique.
Pour les contres renfermes dans ce cercle, l'anne se partage en un
jour et une nuit de six mois chacun, y compris deux crpuscules plus ou
moins prolongs, selon que le lieu est plus ou moins loign du ple.
L'obscurit peu profonde de l'hiver dure autant qu'a dur le jour
douteux et mlancolique de l't.

Aujourd'hui je ne puis me distraire de l'admiration que me cause le
phnomne d'une nuit du ple,  peu prs aussi claire que le jour. Je me
sens hors du monde que j'ai habit jusqu' prsent; rien, dans mes
voyages, ne m'a plus intress que la diversit de mesure dans la
dispensation de la lumire aux diffrentes parties du globe.  la fin de
l'anne, tous les points de la terre ont vu le soleil pendant un mme
nombre d'heures. Mais quelle diffrence entre les journes! quelle
varit de temprature et de couleurs! Le soleil, dont les feux tombent
d'-plomb sur la terre, et le soleil qui ne donne que des rayons
obliques, ne sont pas le mme astre, du moins  en juger par les effets.

Pour moi, dont la vie tient de celle des plantes, je reconnais qu'il y a
une sorte de fatalit dans les latitudes, et j'accorde volontiers  la
thorie de Montesquieu un respect motiv par l'influence que le ciel
exerce sur ma pense. Mon humeur et mes facults sont tellement soumises
 l'action du climat, que je ne puis douter de ses rsultats sur la
politique. Seulement, le gnie de Montesquieu a pouss trop loin les
consquences d'une action, relle en certains cas, mais exagre par le
systme de l'crivain. L'cueil de la supriorit c'est l'opinitret:
ces grands esprits ne voient que ce qu'ils veulent; le monde est un eux;
ils comprennent tout, hors ce qu'on leur dit.

Depuis une heure environ, j'ai vu le soleil s'enfoncer dans la mer,
entre le nord nord-ouest et le nord; il a laiss derrire lui une longue
trane lumineuse qui suffit encore pour m'clairer  l'heure qu'il est,
et qui me permet de vous crire sans lumire sur le tillac, pendant que
les passagers sont endormis; et quand j'interromps ma lettre en
regardant autour de moi, j'aperois dj vers le nord nord-est les
premires teintes de l'aube matinale; hier n'est pas fini, demain
commence. Cette solennit polaire est pour moi la rcompense de tous les
ennuis du voyage. Dans ces rgions du globe, le jour est une aurore sans
terme et qui ne tient jamais ce qu'elle promet. Ces lueurs qui n'amnent
rien, mais qui ne finissent pas, m'agitent et m'tonnent. Ce singulier
crpuscule ne prcde ni la nuit, ni le jour; car ce qu'on appelle de
ces noms dans les contres mridionales, n'existe rellement pas ici. On
oublie la magie de la couleur, la religieuse obscurit des nuits, et
l'on ne croit plus aux merveilles de ces climats bnis, o le soleil a
toute sa puissance. Ce n'est plus le monde des peintres: c'est la nature
des dessinateurs. On se demande o l'on est, o l'on va; la clart du
jour diminue d'intensit en se rpandant partout galement; o l'ombre
perd sa force la lumire plit; la nuit, il ne fait pas noir; mais au
grand jour il fait gris. Le soleil du nord est une lampe d'albtre qui
tourne incessamment, suspendue  hauteur d'appui entre le ciel et la
terre.

Cette lampe allume, sans interruption, pendant des semaines, des mois,
rpand indistinctement ses teintes mlancoliques sous la vote qu'elle
blanchit  peine; rien n'est clatant, mais tout est visible; la nature
illumine avec cette pleur, gale partout, ressemble au rve d'un pote
en cheveux blancs. C'est Ossian qui ne se souvient plus de ses amours,
et qui n'entend que la voix des tombeaux.

L'aspect de tous ces sites sans relief, de ces lointains sans plans, de
ces horizons sans accidents et peu distincts, de ces lignes  demi
effaces; toute cette confusion de formes et de tons, me plonge dans une
rverie douce dont le rveil pacifique est aussi prs de la mort que de
la vie.  son tour l'me reste suspendue entre le jour et la nuit, entre
la veille et le sommeil; elle n'a pas de vives joies: les transports de
la passion lui manquent; mais l'inquitude des dsirs violents n'existe
pas pour elle; si l'on n'est point exempt d'ennui, on est libre de
peines: une quitude perptuelle s'empare du coeur et du corps, et se
retrouve en image dans cette lumire indiffremment paresseuse qui
rpand galement sa mortelle froideur, le jour et la nuit, sur les mers
et sur les terres confondues par les neiges du ple, et niveles sous le
pied pesant des hivers.

La lumire de ces plates rgions est bien celle qui convient aux yeux
bleus de fayence, et qui sympathise avec les traits peu marqus, les
cheveux cendrs, l'imagination timidement romanesque des femmes du Nord:
ces femmes rvent ternellement ce que les autres font; et c'est pour
elles surtout qu'on peut dire que la vie est le songe d'une ombre.

Aux approches des rgions borales, il vous semble gravir au plateau
d'une chane de glaciers; plus vous avancez, plus cette illusion est
prs de se raliser: c'est le globe lui-mme que vous escaladez, la
terre est votre montagne. Au moment d'atteindre le sommet de cette Alpe
immense, vous retrouvez ce que vous avez senti moins vivement en montant
les autres Alpes; les rochers s'abaissent, les prcipices se comblent;
les populations fuient derrire vous, le monde habitable est sous vos
pieds, vous touchez au ple: vue de cette hauteur, la terre s'amoindrit;
mais la mer s'lve tandis que les ctes s'aplatissent et forment autour
de vous, un cercle  peine marqu et qui va toujours en s'abaissant;
vous montez, vous montez, comme au sommet d'une coupole: ce dme c'est
le monde dont Dieu est l'architecte. De l vos regards planent sur des
mers glaces, sur des champs de cristal, et vous vous croyez transport
dans le sjour des bienheureux, parmi les anges, immuables habitants
d'un ciel inaltrable. Voil ce que j'prouve en avanant vers le golfe
de Bothnie dont la partie septentrionale touche  Torneo.

Les ctes de la Finlande rputes montagneuses ne me paraissent qu'une
suite de petites collines imperceptibles: tout se perd dans le vague et
le vide des horizons brumeux. Ce ciel impntrable ne laisse pas aux
objets leurs vivantes couleurs: tout se ternit, tout se modifie sous
cette vote de nacre. Les vaisseaux qui glissent  l'horizon s'y
dtachent en noir; car les lueurs du crpuscule perptuel qu'on appelle
ici le jour miroitent  peine sur la moire des eaux, elles n'ont pas la
force de dorer la voilure d'un btiment lointain: les agrs des navires
qu'on voit cingler au nord, loin de briller comme ils brilleraient sur
d'autres mers, se dessinent lgrement en noir contre le rideau gristre
du ciel qui ressemble  une toile tendue pour une reprsentation
d'ombres chinoises. J'ai honte de le dire, mais dans le nord le
spectacle de la nature, tout grand qu'il est, me rappelle malgr moi une
immense lanterne magique dont la lampe clairerait mal et dont les
verres seraient uss. Je n'aime pas les comparaisons qui rapetissent;
mais  tout prix il faut tcher de rendre ce qu'on sent. L'enthousiasme
est plus commode  exprimer que le dnigrement; toutefois pour tre
vrai, il faut peindre et dfinir l'un et l'autre.

 l'entre de ces dserts blanchis, une terreur potique vous saisit:
vous vous arrtez effray sur le seuil du palais de l'hiver habit par
le temps: prs d'avancer dans ce sjour des froides illusions, des
songes encore brillants non plus dors, mais argents, une tristesse
indfinissable vous saisit; votre pense dfaillante ne produit plus; et
son inutile travail ressemble aux formes indcises des nuages paillets
dont vos yeux sont blouis.

Si vous revenez  vous, c'est pour partager la mlancolie jusqu'alors
incomprhensible des peuples du Nord et pour sentir, comme ils le
sentent, le charme de leur monotone posie. Cette initiation aux
douceurs de la tristesse est douloureuse; c'est un plaisir pourtant:
vous suivez lentement, au bruit des temptes, le char de la mort en
chantant des hymnes de regret et d'esprance: votre me en deuil se
prte  toutes les illusions, elle sympathise avec les objets dont vos
yeux sont frapps. L'air, la brume, l'eau, tout vous cause une
impression nouvelle, soit  l'odorat, soit au tact; il y a quelque chose
d'trange dans vos sensations; elles vous disent que vous approchez des
dernires limites du monde vivant; la zone glaciale est l devant vous
et le vent du ple vous pntre jusqu'au coeur. Ce n'est pas doux; c'est
curieux et nouveau.

Je ne puis me consoler d'avoir t retenu si tard cet t par ma sant 
Paris et  Ems: si j'avais suivi mon premier plan de voyage, je serais
maintenant en Laponie, sur les bords de la mer Blanche bien au del
d'Archangel; mais vous le voyez, je crois y tre: c'est la mme chose...

Quand je retombe du haut de mes illusions, je me retrouve non pas
marchant terre  terre, mais voguant sur le bateau  vapeur le Nicolas
Ier dont je vous ai cont le naufrage: un des plus beaux et des plus
commodes btiments de l'Europe; et je m'y retrouve au milieu de la
socit la plus lgante que j'aie rencontre depuis longtemps.

Celui qui pourrait noter dans le style de Boccace les conversations
auxquelles j'ai pris une part bien modeste depuis trois jours, ferait un
livre aussi brillant, aussi amusant que le Decameron et presqu'aussi
profond que La Bruyre. Mes rcits ne vous en donneraient qu'une ide
imparfaite; je veux pourtant essayer.

Souffrant depuis longtemps, j'tais malade  Travemnde, si malade que,
le jour du dpart, j'ai pens renoncer au voyage. Cependant ma voiture
tait embarque depuis la veille. Onze heures du matin venaient de
sonner, et nous devions appareiller  trois heures aprs midi. Je
sentais le frisson de la fivre parcourir mes veines, et je craignais
d'augmenter le mal de coeur qui me tourmentait, par le mal de mer qui me
menaait. Que ferai-je  Ptersbourg,  huit cents lieues de chez moi,
si j'y tombe srieusement malade? me disais-je. Pourquoi causer cette
peine  mes amis, quand je puis la leur pargner?

S'embarquer avec la fivre pour un voyage de long cours, n'est-ce pas de
la dmence? Mais n'est-ce pas une folie plus ridicule encore que de
reculer devant le dernier pas, et de faire rapporter ma voiture  terre,
au grand tonnement de tout le pays? Que dire aux habitants de
Travemnde? comment expliquer ma rsolution tardive  mes amis de Paris?

Je suis peu habitu  me laisser diriger par des considrations de cette
nature; mais j'tais malade et surtout faible: il et fallu, pour
m'arrter en chemin, une rsolution forte; pour continuer, il ne fallait
que du laisser-aller.

Le frisson redoublait pourtant; une angoisse, une langueur inexplicable
m'avertissaient de la ncessit du repos: un profond dgot pour les
aliments, une vive douleur de tte et de ct me faisaient redouter une
traverse de quatre jours. Je ne la supporterai pas, me disais-je; ne
suis-je pas insens d'affronter tous les inconvnients de la mer, dans
la disposition o je me trouve? Mais changer de projets est ce qui cote
le plus aux malades... comme aux autres hommes.

Les eaux d'Ems m'ont guri; mais c'est en substituant un mal  un autre.
Pour me gurir de cette seconde maladie, il faudrait du repos. Que de
raisons pour ne pas aller en Sibrie! J'y vais pourtant.

Je ne savais vraiment plus quel parti prendre pour sortir d'une
situation plus que pnible, puisqu'elle tait ridicule.

Enfin, je me dcide  jouer,  croix ou pile, une vie que je ne sais
plus diriger, et comme on met sa bourse sur une carte, j'appelle mon
domestique, bien dtermin  faire ce qu'il dcidera. Je lui demande
conseil.

Il faut continuer, rpond-il; nous sommes si prs.

--D'ordinaire vous craignez la mer!

--Je la crains encore; mais,  la place de monsieur, je ne voudrais pas
reculer aprs avoir fait charger ma voiture sur le vaisseau.

--Pourquoi craignez-vous de reculer, et ne craignez-vous pas de me
rendre srieusement malade?--Point de rponse.

Dites-moi donc pourquoi vous voulez continuer?

--Parce que!!!

-- la bonne heure!!... Eh bien! d'aprs cela, partons.

--Mais si vous devenez plus malade, reprend cet excellent homme qui
commence  s'effrayer de la responsabilit qui va peser sur lui, je me
reprocherai votre imprudence.

--Si je suis malade, vous me soignerez.

--Cela ne vous gurira pas.

--N'importe!! Nous allons partir.

L'loquence de mon domestique ne ressemblait pas mal  celle d'une femme
de chambre dont parle Grimm. Une autre femme de chambre mourante tait
rebelle  toutes les exhortations de sa famille, de sa matresse et des
prtres. On appelle une ancienne camarade: celle-ci dit quelques mots,
et la moribonde, parfaitement docile, se hte de remplir, avec une
rsignation et une ferveur difiantes, tous ses devoirs religieux. Ces
mots, les voici: Quoi donc? Eh bien donc! Fi donc! Allons donc!
Mademoiselle!

Persuad comme cette demoiselle mourante, j'tais  trois heures
sonnantes sur le vaisseau encore  l'ancre, apportant dans le btiment
le frisson, le mal de coeur, et un inexprimable regret de l'acte de
faiblesse dont je me rendais coupable. Mille pressentiments funestes
m'assaillirent, et j'arrangeais malgr moi d'avance toutes les scnes
lugubres que ces pressentiments m'annonaient.

On lve l'ancre: je baisse la tte et me couvre les yeux de ma main,
dans un accs de dsespoir stupide.  peine les roues ont-elles commenc
 tourner, qu'il se fait en moi une rvolution aussi soudaine, aussi
complte qu'inexplicable. Vous me croirez, car vous tes habitu  me
croire; d'ailleurs, quel motif aurais-je d'inventer une histoire qui n'a
pour elle que la vrit? Vous me croirez donc; et si je publie ceci, mes
lecteurs me croiront comme vous, sachant que je me trompe quelquefois,
mais que je ne mens jamais. Bref, les douleurs, les frissons se
dissipent; la tte s'claircit; la maladie s'vanouit comme une vapeur,
et je me trouve subitement en parfaite sant. Ce coup de baguette m'a
tellement surpris, que je n'ai pu me refuser le plaisir de vous en
dcrire les effets. La mer m'a guri du mal de mer: ceci s'appelle de
l'homopathie en grand.

 la vrit, depuis que nous sommes embarqus le temps n'a pas cess
d'tre admirable...

Prs de quitter Travemnde, au plus fort de mes angoisses et comme on
allait lever l'ancre je vis arriver sur le btiment o j'tais venu
m'tablir d'avance, un homme g, trs-gros: il se soutenait avec peine
sur ses deux jambes normment enfles; sa tte bien pose entre ses
larges paules me parut noble, c'tait le portrait de Louis XVI.
J'appris bientt qu'il tait russe, descendant des conqurants Vargues
et par consquent de la plus ancienne noblesse; il s'appelait le prince
K***.

En le voyant se traner pniblement vers un tabouret, et s'appuyer sur
le bras de son secrtaire, j'avais pens d'abord: voil un triste
compagnon de voyage; mais en l'entendant nommer, je me rappelai que je
le connaissais de rputation depuis longtemps et je me reprochai
l'incorrigible manie de juger sur l'apparence.

 peine assis, ce vieillard  la physionomie ouverte, au regard fin,
quoique noble et sincre, m'apostrophe par mon nom. Interpell si
brusquement je me lve avec surprise, mais sans rpondre: le prince
continue de ce ton de grand seigneur, dont la simplicit parfaite exclut
toute crmonie  force de vraie politesse.

Vous qui avez vu  peu prs l'Europe entire, me dit-il; vous serez de
mon avis, j'en suis sr.

--Sur quoi, prince?

--Sur l'Angleterre. Je disais au prince *** que voici (en m'indiquant du
doigt, sans autre prsentation, l'homme avec lequel il causait), qu'il
n'y a pas de noblesse chez les Anglais. Ils ont des titres et des
charges; mais l'ide que nous attachons  la vraie noblesse,  celle qui
ne peut ni se donner, ni s'acheter, leur est trangre. Un souverain
peut faire des princes; l'ducation, les circonstances, le gnie, la
vertu, peuvent faire des hros; rien de tout cela ne saurait produire un
gentilhomme.

--Prince, rpliquai-je, la noblesse, comme on l'entendait autrefois en
France, et comme nous l'entendons vous et moi ce me semble aujourd'hui,
est devenue une fiction et l'a toujours t peut-tre. Vous me rappelez
le mot de M. de Lauraguais, qui disait, en revenant d'une assemble de
marchaux de France: Nous tions douze ducs et pairs; mais il n'y avait
que moi de gentilhomme.

--Il disait vrai, reprit le prince. Sur le continent, le gentilhomme
seul est regard comme noble, parce que, dans les pays o la noblesse
est encore quelque chose, elle tient au sang et non  la fortune,  la
faveur, au talent, aux emplois; c'est le produit de l'histoire; et, de
mme qu'en physique, l'poque de la formation de certains mtaux parat
tre passe, de mme, en politique, la priode de la cration des
familles nobles est finie. Voil ce que les Anglais ne veulent pas
comprendre.

--Il est certain, rpliquai-je, que tout en conservant l'orgueil de la
fodalit, ils ont perdu le sens des institutions fodales. En
Angleterre, la chevalerie a t subjugue par l'industrie, qui a bien
consenti de se loger dans une constitution baronniale; mais  condition
que les anciens privilges attribus aux noms fussent mis  porte des
familles nouvelles. Par cette rvolution sociale, rsultat d'une suite
de rvolutions politiques, les droits hrditaires n'tant plus attachs
aux races, se sont trouvs transfrs aux personnes, aux emplois et aux
terres. Jadis le guerrier ennoblissait le sol qu'il avait conquis,
aujourd'hui c'est la possession de la terre qui constitue le seigneur;
et ce qu'on appelle la noblesse en Angleterre, me fait l'effet d'un
habit dor dont tout homme peut se revtir, pourvu qu'il soit assez
riche pour le payer. Cette aristocratie de l'argent est trs-diffrente,
sans doute, de l'aristocratie du sang; le rang achet dnote
l'intelligence et l'activit de l'homme, le rang hrit atteste la
faveur de la Providence. La confusion des ides sur les deux
aristocraties, celle de l'argent et celle de la naissance, est telle en
Angleterre, que les descendants d'une famille historique, s'ils sont
pauvres et sans titre, vous disent: nous ne sommes pas nobles; tandis
que _Milord_ ***, petit-fils d'un tailleur, fait, en sa qualit de
membre de la chambre des pairs, partie de la haute aristocratie du pays.
Ajoutez  cette bizarrerie les substitutions de noms transmis par les
femmes, et vous tomberez dans une confusion dont les trangers ne
peuvent se tirer[7].

--Je savais bien que nous tions d'accord, reprit le prince avec une
gravit gracieuse qui lui est particulire.

Vous comprenez que j'ai resserr en peu de lignes cette premire
conversation; mais je vous en ai donn le rsum.

Frapp de cette manire facile de faire connaissance, et dlivr comme
par magie du mal qui m'avait tourment jusqu'au moment d'appareiller, je
me mis  examiner le compatriote du prince K***, le prince D***, dont le
grand nom historique avait d'abord attir mon attention. Je vis un homme
jeune encore, au teint plomb,  l'oeil souffrant, mais au front bomb, 
la taille leve, noble; sa figure rgulire tait en accord avec la
froideur de ses manires, et cette harmonie ne manquait pas d'agrment.

Le prince K*** qui ne laisse jamais tomber la conversation et qui se
plat  traiter  fond les sujets qui l'intressent, reprit aprs un
instant de silence:

Pour vous prouver que les Anglais et nous, nous n'avons point du tout
la mme manire de dfinir la noblesse, je veux vous conter une petite
anecdote qui vous paratra peut-tre plaisante.

En 1814 j'accompagnais l'Empereur Alexandre dans son voyage  Londres.
 cette poque Sa Majest m'honorait d'une assez grande confiance, et je
dus  ma faveur apparente beaucoup de marques de bont de la part du
prince de Galles[8]. Ce prince me prit un jour  part et me dit: Je
voudrais faire quelque chose qui ft agrable  l'Empereur; il parat
aimer beaucoup le mdecin qui l'accompagne: pourrais-je accorder  cet
homme une faveur qui ft plaisir  votre matre?

--Oui, Monseigneur, rpondis-je.

--Quoi donc?

--La noblesse.

Le lendemain, le docteur *** fut nomm knight (chevalier).

L'Empereur se fit expliquer d'abord par moi, et depuis par bien
d'autres, ce que c'tait que cette distinction qui valait  son mdecin
le titre de sir et  la femme du sir, celui de lady; mais malgr sa
perspicacit qui tait grande, il est mort sans avoir pu comprendre nos
explications, ni la valeur de la nouvelle dignit confre  son
docteur. Il m'en a encore parl dix ans plus tard  Ptersbourg.

L'ignorance de l'Empereur Alexandre, rpondis-je, est justifie par
celle de bien d'autres hommes d'esprit,  commencer par la plupart des
romanciers trangers qui veulent mettre en scne des personnes de la
socit anglaise.

Cette histoire conte avec une lgance de ton, une grce de manires,
une simplicit de gestes, une expression de physionomie, un son de voix
qui ajoutent de la finesse aux moindres paroles, en dcelant plus
d'esprit que celui qui parle ne semble en vouloir montrer, nous mit tous
de bonne humeur et servit de prlude  une conversation qui dura
plusieurs heures.

Nous passmes en revue la plupart des choses et des personnes
remarquables de ce monde et surtout de ce sicle: je recueillis une
foule d'anecdotes, de portraits, de dfinitions, d'aperus fins qui
jaillissaient involontairement du fond de l'entretien et de l'esprit
naturel et cultiv du prince K***; ce plaisir rare et dlicat me fit
rougir du premier jugement que j'avais port sur lui en voyant arriver
un vieux goutteux dans notre vaisseau. Jamais heures ne passrent plus
vite que ce temps presqu'uniquement employ par moi  couter. J'tais
instruit autant qu'amus.

Le ton du grand monde en Russie est une politesse facile dont le secret
s'est  peu prs perdu chez nous. Il n'y eut pas jusqu'au secrtaire du
prince K*** qui, quoique Franais, ne me part rserv, modeste, exempt
de vanit et ds lors suprieur aux soucis de l'amour-propre, aux
mcomptes de la vanit.

Si c'est l ce qu'on gagne  vivre sous le despotisme, vive la
Russie[9]. Comment les manires lgantes pourraient-elles subsister
dans un pays o l'on ne respecte rien, puisque le bon ton n'est que le
discernement dans les tmoignages du respect? Recommenons  montrer du
respect pour ce qui a droit  notre dfrence; nous redeviendrons
naturellement et pour ainsi dire involontairement polis.

Malgr la rserve que je mettais dans mes rponses au prince K***,
l'ancien diplomate fut bientt frapp de la direction de mes ides:
Vous n'tes ni de votre pays, ni de votre temps, me dit-il; vous tes
l'ennemi de la parole comme levier politique.

--C'est vrai, lui rpliquai-je, tout autre moyen de dcouvrir la valeur
des hommes, me paratrait prfrable  la parole publique dans un pays
o l'amour-propre est aussi facile  veiller qu'il l'est dans le mien.
Je ne crois pas qu'il se trouve en France beaucoup d'hommes d'un
caractre assez ferme pour ne pas sacrifier leurs opinions les plus
chres au dsir de faire dire qu'ils ont dbit un beau discours.

--Cependant, reprit le prince russe libral, tout est dans la parole:
l'homme tout entier et quelque chose de suprieur  lui-mme se rvle
dans le discours: la parole est divine!

--Je le crois comme vous, rpliquai-je, et voil pourquoi je crains de
la voir prostituer.

--Quand un talent comme celui de monsieur Canning, reprit le prince,
captivait l'attention des premiers hommes de l'Angleterre et du monde,
la parole politique tait quelque chose, Monsieur.

--Quel bien a produit ce brillant gnie? Et quel mal n'et-il pas fait,
s'il et eu pour auditeurs des esprits faciles  enflammer? La parole
employe dans l'intimit comme un moyen de persuasion, la parole
secrtement applique  changer la direction des ides,  diriger la
conduite d'un homme ou d'un petit nombre d'hommes, me parat utile soit
comme auxiliaire, soit comme contre-poids du pouvoir; je la crains dans
une assemble politique nombreuse et dont les dlibrations sont
publiques. Elle y fait souvent triompher les vues courtes et les ides
communes aux dpens des penses leves et des plans profondment
mdits. Imposer aux nations le gouvernement des majorits, c'est les
soumettre  la mdiocrit. Si tel n'est pas votre but, vous avez tort de
vanter le gouvernement de la parole. La politique du grand nombre est
presque toujours timide, avare et mesquine; vous m'opposez l'exemple de
l'Angleterre: je vous dirai que ce pays n'est pas ce qu'on croit qu'il
est: il est vrai que dans les chambres on dcide les questions  la
majorit, mais cette majorit du parlement reprsente l'aristocratie du
pays qui depuis longtemps n'a cess qu' de bien courts intervalles de
diriger l'tat. D'ailleurs  combien de mensonges la forme parlementaire
n'a-t-elle pas fait descendre les chefs de cette oligarchie masque?...
Est-ce l ce que vous enviez  l'Angleterre?

--Il faut pourtant mener les hommes par la peur ou par la persuasion.

--D'accord, mais l'action est plus persuasive que la parole. Jugez-en
par la monarchie prussienne: jugez-en par Bonaparte; de grandes choses
se sont accomplies sous son rgne. Or Bonaparte,  son dbut, a gouvern
par la persuasion autant et plus que par la force, et pourtant son
loquence qui tait grande ne s'adressait qu'aux individus; il n'a
jamais parl aux masses que par des faits; voil comment on frappe
l'imagination des hommes sans abuser des dons de Dieu: discuter la loi
en public, c'est ter d'avance  la loi le respect qui fait sa
puissance.

--Vous tes un tyran.

--Au contraire, je crains les avocats et leur cho, le journal, qui
n'est qu'une parole dont le retentissement dure vingt-quatre heures;
voila les tyrans qui nous menacent aujourd'hui.

--Venez chez nous; vous apprendrez  en redouter d'autres.

--Vous avez beau faire, ce n'est pas vous, prince, qui parviendrez  me
donner mauvaise opinion de la Russie.

--N'en jugez, ni par moi, ni par aucun des Russes qui ont voyag; avec
notre naturel flexible nous devenons cosmopolites ds que nous sortons
de chez nous, et cette disposition d'esprit est dj une satire contre
notre gouvernement!!...

Ici, malgr l'habitude qu'il a de parler franc sur toutes choses, le
prince eut peur de moi, de lui-mme, surtout des autres; et il se jeta
dans des aperus assez vagues.

Je ne me fatiguerai pas inutilement la mmoire  vous reproduire les
formes d'un dialogue devenu trop peu sincre pour qu'il pt ajouter au
fond des ides par l'expression. Plus tard, le prince profita d'un
moment de solitude pour achever de me dvelopper son opinion sur le
caractre des hommes et des institutions de son pays. Voici  peu prs
ce que j'ai retenu de ses dductions:

La Russie est  peine aujourd'hui  quatre cents ans de l'invasion des
barbares; tandis que l'Occident a subi la mme crise depuis quatorze
sicles: une civilisation de mille ans plus ancienne met une distance
incommensurable entre les moeurs des nations.

Bien des sicles avant l'irruption des Mongols, les Scandinaves
envoyrent aux Slaves, alors tout  fait sauvages, des chefs qui
rgnrent  Novgorod la grande, et  Kiew, sous le nom de Vargues; ces
hros trangers venus avec une troupe peu nombreuse, sont les premiers
princes des Russes, et leurs compagnons sont la souche de la noblesse la
plus ancienne du pays. Les princes Vargues, espce de demi-dieux, ont
polic cette nation alors nomade. Dans le mme temps, les empereurs et
les patriarches de Constantinople lui donnaient le got de leurs arts et
de leur luxe. Telle fut, si vous me passez l'expression, la premire
couche de civilisation qui s'est abme sous les pieds des Tatars, lors
de l'arrive de ces nouveaux conqurants en Russie.

De grandes figures de saints et de saintes qui sont les lgislateurs
des peuples chrtiens, brillent dans les temps fabuleux de la Russie.
Des princes puissants par leurs froces vertus ennoblissent la premire
poque des annales slaves. Leurs noms traversent cette profonde
obscurit comme des toiles percent les nuages pendant une nuit
orageuse. Or, le seul son de ces noms bizarres rveille l'imagination et
fait appel  la curiosit. Rurick, Oleg, la reine Olga, saint Wladimir,
Swiatopolk, Monomaque, sont des personnages dont le caractre ne
ressemble pas plus que le nom  celui de nos grands hommes de
l'occident.

Ils n'ont rien de chevaleresque, ce sont des rois bibliques: la nation
qu'ils ont rendue glorieuse est reste voisine de l'Asie; ignorant nos
ides romantiques, elle a conserv ses moeurs patriarcales.

Les Russes n'ont point t forms  cette brillante cole de la bonne
foi dont l'Europe chevaleresque a su si bien profiter que le mot
_honneur_ fut longtemps synonyme de fidlit  la parole; et que _la
parole d'honneur_ est encore une chose sacre, mme en France o l'on a
oubli tant de choses! La noble influence des Chevaliers croiss s'est
arrte en Pologne avec celle du catholicisme; les Russes sont
guerriers, mais pour conqurir; ils se battent par obissance et par
avidit: les Chevaliers Polonais guerroyaient par pur amour de la
gloire; ainsi quoique dans l'origine ces deux nations sorties de la mme
souche eussent entre elles de grandes affinits, le rsultat de
l'histoire, qui est l'ducation des peuples, les a spares si
profondment qu'il faudra plus de sicles  la politique russe pour les
confondre de nouveau, qu'il n'en a fallu  la religion et  la socit
pour les diviser.

Tandis que l'Europe respirait  peine des efforts qu'elle avait faits
pendant des sicles pour arracher le tombeau de Jsus-Christ aux
mcrants, les Russes payaient tribut aux Mahomtans sous Usbeck et
continuaient cependant  recevoir de l'empire grec, selon leur premire
habitude, ses arts, ses moeurs, ses sciences, sa religion, sa politique
avec ses traditions d'astuce et de fraude, et son aversion pour les
croiss latins. Si vous rflchissez  toutes ces donnes religieuses,
civiles et politiques, vous ne vous tonnerez plus du peu de fond qu'on
peut faire sur la parole d'un Russe (c'est le prince russe qui parle),
ni de l'esprit de ruse qui s'accorde avec la fausse culture byzantine et
qui prside mme  la vie sociale sous l'empire des czars, heureux
successeurs des lieutenants de Bati.

Le despotisme complet, tel qu'il rgne chez nous, s'est fond au moment
o le servage s'abolissait dans le reste de l'Europe. Depuis l'invasion
des Mongols, les Slaves, jusqu'alors l'un des peuples les plus libres du
monde, sont devenus esclaves des vainqueurs d'abord, et ensuite de leurs
propres princes. Le servage s'tablit alors chez aux non-seulement comme
un fait, mais comme une loi constitutive de la socit. Il a dgrad la
parole humaine en Russie, au point qu'elle n'y est plus considre que
comme un pige: notre gouvernement vit de mensonge, car la vrit fait
peur au tyran comme  l'esclave. Aussi quelque peu qu'on parle en
Russie, y parle-t-on encore trop, puisque dans ce pays tout discours est
l'expression d'une hypocrisie religieuse ou politique.

L'autocratie, qui n'est qu'une dmocratie idoltre, produit le
nivellement tout comme la dmocratie absolue le produit dans les
rpubliques simples.

Nos autocrates ont fait jadis  leurs dpens l'apprentissage de la
tyrannie. Les grands princes[10] russes, forcs de pressurer leurs
peuples au profit des Tatars, trans souvent eux-mmes en esclavage
jusqu'au fond de l'Asie, mands  la horde pour un caprice, ne rgnant
qu' condition qu'ils serviraient d'instruments dociles  l'oppression,
dtrns aussitt qu'ils cessaient d'obir, instruits au despotisme par
la servitude; ont familiaris leurs peuples avec les violences de la
conqute qu'ils subissaient personnellement[11]: voil comment, par la
suite des temps, les princes et la nation se sont mutuellement
pervertis.

Or, notez la diffrence, ceci se passait en Russie  l'poque o les
rois de l'occident et leurs grands vassaux luttaient de gnrosit pour
affranchir les populations.

Les Polonais se trouvent aujourd'hui vis--vis des Russes absolument
dans la position o taient ceux-ci vis--vis des Mongols sous les
successeurs de Bati. Le joug qu'on a port n'engage pas toujours 
rendre moins pesant celui qu'on impose. Les princes et les peuples se
vengent quelquefois comme de simples particuliers sur des innocents; ils
se croient forts parce qu'ils font des victimes.

--Prince, repris-je aprs avoir cout attentivement cette longue srie
de dductions, je ne vous crois pas. C'est de l'lgance d'esprit que de
s'lever au-dessus des prjugs nationaux et de faire comme vous le
faites les honneurs de son pays  un tranger; mais je ne me fie pas
plus  vos concessions qu'aux prtentions des autres.

Dans trois mois vous me rendrez plus de justice; en attendant, et
tandis que nous sommes encore seuls, il disait ceci en regardant de
tous cts, je veux fixer votre attention sur un point capital: je vais
vous donner une clef qui vous servira pour tout expliquer dans le pays
o vous entrez.

Pensez  chaque pas que vous ferez chez ce peuple asiatique, que
l'influence chevaleresque et catholique a manqu aux Russes;
non-seulement ils ne l'ont pas reue, mais ils ont ragi contre elle
avec animosit pendant leurs longues guerres contre la Lythuanie, la
Pologne et contre l'ordre teutonique et l'ordre des chevaliers
Porte-Glaive.

--Vous me rendez fier de ma perspicacit; j'crivais dernirement  un
de mes amis que, d'aprs ce que j'entrevoyais, l'intolrance religieuse
tait le ressort secret de la politique russe.

--Vous avez parfaitement devin ce que vous allez voir: vous ne sauriez
vous faire une juste ide de la profonde intolrance des Russes, ceux
qui ont l'esprit cultiv et qui communiquent par les affaires avec
l'occident de l'Europe, mettent le plus grand art  cacher leur pense
dominante qui est le triomphe de l'_orthodoxie_ grecque, synonyme pour
eux de la politique russe.

--Sans cette pense, rien ne s'explique ni dans nos moeurs, ni dans notre
politique. Vous ne croyez pas, par exemple, que la perscution de la
Pologne soit l'effet du ressentiment personnel de l'Empereur: elle est
le rsultat d'un calcul froid et profond. Ces actes de cruaut sont
mritoires aux yeux des vrais croyants, c'est le Saint-Esprit qui
claire le souverain au point d'lever son me au-dessus de tout
sentiment humain, et Dieu bnit l'excuteur de ses hauts desseins:
d'aprs cette manire de voir, juges et bourreaux sont d'autant plus
saints qu'ils sont plus barbares.

--Vos journaux lgitimistes ne savent ce qu'ils veulent quand ils
cherchent des allis chez les schismatiques. Nous verrons une rvolution
europenne avant de voir l'Empereur de Russie servir de bonne foi un
parti catholique: les protestants sont au moins des adversaires francs;
d'ailleurs ils seront runis au pape plus aisment que le chef de
l'autocratie russe, car les protestants ayant vu toutes leurs croyances
dgnrer en systmes et leur foi religieuse change en un doute
philosophique, n'ont plus que leur orgueil de sectaires  sacrifier 
Rome; tandis que l'Empereur possde un pouvoir spirituel trs-rel et
trs-positif dont il ne se dmettra jamais volontairement. Rome et tout
ce qui se rattache  l'glise romaine n'a pas de plus dangereux ennemis
que l'autocrate de Moscou, chef visible de son glise; et je m'tonne
que la perspicacit italienne n'ait pas encore dcouvert le danger qui
nous menace de ce ct. D'aprs ce tableau trs-vridique, jugez de
l'illusion dont se bercent une partie des lgitimistes de Paris.

Cette conversation vous donne l'ide de toutes les autres; chaque fois
que le sujet devenait inquitant pour l'amour-propre moscovite, le
prince K... s'interrompait,  moins qu'il ne ft parfaitement sr que
personne ne pouvait nous entendre.

Ces confidences m'ont fait rflchir, et mes rflexions m'ont fait peur.

Il y a autant d'avenir et peut-tre plus dans ce pays longtemps compt
pour rien par nos penseurs modernes, tant il leur paraissait arrir,
qu'il y en a dans les socits anglaises implantes sur le sol de
l'Amrique et trop vantes par des philosophes dont les systmes ont
enfant notre dmocratie actuelle, avec tous ses abus.

Si l'esprit militaire qui rgne en Russie n'a rien produit de semblable
 notre religion de l'honneur, ce n'est pas  dire que la nation ait
moins de force parce que ses soldats sont moins brillants que les
ntres; l'honneur est une divinit humaine; mais dans la vie pratique le
devoir vaut l'honneur et plus que l'honneur; c'est moins clatant, c'est
plus soutenu, plus fort. Il ne sortira point de l des hros du Tasse ou
de l'Arioste; mais des personnages dignes d'inspirer un autre Homre, un
autre Dante, peuvent renatre des ruines d'une seconde Ilion attaque
par un autre Achille, par un homme qui, comme guerrier, valait  lui
seul tous les hros de l'Iliade.

Mon opinion est que l'empire du monde est dvolu dsormais non pas aux
peuples turbulents, mais aux peuples patients[12]: l'Europe claire
comme elle l'est ne peut plus tre soumise qu' la force relle: or la
force relle des nations, c'est l'obissance au pouvoir qui les
commande, comme celle des armes est la discipline. Dornavant, le
mensonge nuira surtout  ceux qui l'emploieront; la vrit redevient un
moyen d'influence nouveau, tant l'oubli lui a rendu de jeunesse et de
puissance.

Lorsque notre dmocratie cosmopolite, portant ses derniers fruits, aura
fait de la guerre une chose odieuse  des populations entires, lorsque
les nations, soi-disant les plus civilises de la terre, auront achev
de s'nerver dans leurs dbauches politiques, et que de chute en chute
elles seront tombes dans le sommeil au dedans et dans le mpris au
dehors, toute alliance tant reconnue impossible avec ces socits
vanouies dans l'gosme, les cluses du Nord se lveront de nouveau sur
nous, alors nous subirons une dernire invasion non plus de barbares
ignorants, mais de matres russ, clairs, plus clairs que nous, car
ils auront appris de nos propres excs comment on peut et l'on doit nous
gouverner.

Ce n'est pas pour rien que la Providence amoncelle tant de forces
inactives  l'orient de l'Europe. Un jour le gant endormi se lvera, et
la force mettra fin au rgne de la parole. En vain alors, l'galit
perdue rappellera la vieille aristocratie au secours de la libert;
l'arme ressaisie trop tard, porte par des mains trop longtemps
inactives, sera devenue impuissante. La socit prira pour s'tre fie
 des mots vides de sens ou contradictoires; alors les trompeurs chos
de l'opinion, les journaux, voulant  tout prix conserver des lecteurs,
pousseront au bouleversement, ne ft-ce qu'afin d'avoir quelque chose 
raconter pendant un mois de plus. Ils tueront la socit pour vivre de
son cadavre.

Les tnbres renaissent de la multiplicit des lumires, l'blouissement
est une ccit momentane.

L'Allemagne, avec ses gouvernements clairs, avec ses peuples bons et
sages, pouvait refonder en Europe une aristocratie tutlaire, mais ces
gouvernements se sont spars de leurs sujets: le roi de Prusse, devenu
la sentinelle avance de la Russie[13], a fait de ses soldats des
rvolutionnaires muets et patients, au lieu d'avoir mis  profit leur
bon esprit pour en faire les dfenseurs naturels de la vieille Europe,
du seul coin de la terre o, jusqu' ce jour, la libert raisonnable ait
trouv un asile. En Allemagne on pourrait encore conjurer l'orage; en
France, en Angleterre, en Espagne, nous ne pouvons dj plus qu'attendre
la foudre.

Un retour  l'unit religieuse sauverait l'Europe. Mais cette unit, qui
la fera reconnatre, qui la fera respecter, par quels nouveaux miracles
s'imposera-t-elle au monde insouciant qui la mconnat? sur quelle
autorit s'appuiera-t-elle? c'est le secret de Dieu. L'esprit de l'homme
pose les problmes; l'action divine, c'est--dire le temps, les rsout.

 ce propos une crainte amre m'est inspire pour mon pays. Quand le
monde, fatigu des demi-mesures, aura fait un pas vers la vrit, quand
la religion sera reconnue pour l'affaire importante, unique des socits
mues non plus pour des intrts prissables, mais pour les seuls biens
rels, c'est--dire ternels, Paris, le frivole Paris lev si haut sous
le rgne d'une philosophie sceptique, Paris, la folle capitale de
l'indiffrence et du cynisme, conservera-t-il sa suprmatie parmi des
gnrations enseignes par la crainte, sanctifies par le malheur
dsabuses par l'exprience et mries par la mditation?

Il faudrait que la raction partt de Paris mme: pouvons-nous esprer
ce prodige? Qui nous assure qu'au sortir de l'poque de destruction, et
quand la nouvelle lumire de la foi brillera au coeur de l'Europe, le
centre de la civilisation ne sera pas dplac? Qui nous dit enfin, que
la France dlaisse dans son impit ne deviendra pas alors pour les
catholiques rgnrs ce que fut la Grce pour les premiers chrtiens:
le foyer teint de l'orgueil et de l'loquence? De quel droit
esprerait-elle une exception? Les nations meurent comme les hommes, et
les nations volcans meurent vite.

Notre pass fut si brillant, notre prsent est si terne, qu'au lieu
d'invoquer tmrairement l'avenir, nous devons le redouter. Je l'avoue
dsormais, je crains pour nous plus que je n'espre, et l'impatience de
cette jeunesse franaise qui, sous le rgne sanglant de la Convention,
nous promettait tant le triomphes, me parat aujourd'hui le signal de la
dcadence. L'tat prsent avec tous ses inconvnients, est encore un
ordre de choses plus heureux _pour tous_ que ne le sera le sicle qu'il
nous prsage, et dont je m'efforce en vain de dtourner ma pense.

La curiosit que j'ai de voir la Russie et l'admiration que me cause
l'esprit d'ordre qui doit prsider  l'administration de ce vaste tat,
ne m'empchent pas de juger avec impartialit la politique de son
gouvernement. La domination de la Russie se bornt-elle aux exigences
diplomatiques, sans aller jusqu' la conqute, me paratrait ce qu'il y
a de plus redoutable pour le monde. On se trompe sur le rle que cet
tat jouerait en Europe: d'aprs son principe constitutif il
reprsenterait l'ordre; mais d'aprs le caractre des hommes, il
propagerait la tyrannie sous prtexte de remdier  l'anarchie; comme si
l'arbitraire remdiait  aucun mal! L'lment moral manque  cette
nation; avec ses moeurs militaires et ses souvenirs d'invasions elle en
est encore aux guerres de conqutes, les plus brutales de toutes, tandis
que les luttes de la France et des autres nations de l'occident seront
dornavant des guerres de propagande.

Le nombre des passagers que j'ai rencontrs sur _le Nicolas Ier_ est
heureusement peu considrable; une jeune princesse D***, ne princesse
d'A***, accompagne son mari qui retourne  Saint-Ptersbourg; elle est
charmante, c'est tout  fait l'hrone d'une romance cossaise.

Cet aimable mnage revient de Greiffenberg en Silsie; la princesse est
aussi accompagne de son frre, jeune homme agrable. Ils ont pass
plusieurs mois en Silsie  essayer en famille le fameux traitement
d'eau froide, qu'on y fait subir aux adeptes. C'est plus qu'un remde,
c'est un sacrement: c'est le baptme mdical.

Dans la ferveur de leur croyance, le prince et la princesse nous ont
racont des rsultats surprenants obtenus par ce nouveau moyen de
gurison. Cette dcouverte est due  un paysan qui se croit suprieur 
tous les mdecins et justifie sa foi par les effets: il croit en
lui-mme; cet exemple gagne les autres; bien des croyants au nouvel
aptre sont guris par leur foi.

Une foule d'trangers de tous les pays affluent  Greiffenberg; on y
traite tous les maux, except les maladies de poitrine. On vous
administre des douches d'eau  la glace, puis on vous roule pendant cinq
ou six heures dans de la flanelle. Rien ne rsiste  la transpiration
que ce traitement provoque au patient, disait le prince.

Rien ni personne, repris-je.

--Vous vous trompez, rpliqua le prince avec la vivacit d'un nouveau
converti; sur une multitude de malades, il n'est mort que trs-peu de
personnes  Greiffenberg. Des princes, des princesses s'tablissent prs
du nouveau sauveur, et quand on a essay de son remde, l'eau devient
une passion.

Ici le prince D*** interrompt sa narration, il regarde  sa montre et
appelle un domestique. Cet homme arrive une grande bouteille d'eau
froide  la main, et la lui verse tout entire sur le corps entre son
gilet et sa chemise: je n'en croyais pas mes yeux.

Le prince continue la conversation sans paratre remarquer mon
tonnement: Le pre du duc rgnant de Nassau, dit-il, vient de passer
un an  Greiffenberg, il y est arriv perclus et impotent: l'eau l'a
ressuscit; mais comme il prtend  une gurison parfaite, il ignore
encore quand il pourra quitter la place. Nul ne sait en arrivant 
Greiffenberg combien de temps il y restera; la longueur du traitement
dpend du mal et de l'humeur du malade: on ne peut calculer l'effet
d'une passion, et cette manire d'employer l'eau devient une passion
pour certaines personnes, qui ds lors se fixent indfiniment prs de la
source de leur suprme flicit.

--Ainsi ce traitement devient dangereux, non parce qu'il fait du mal,
mais parce qu'il fait trop de plaisir.

--Vous vous moquez, mais allez  Greiffenberg, vous reviendrez aussi
croyant que je le suis.

--Prince, en coutant votre rcit, je crois; mais quand je rflchirai
je douterai: ces cures merveilleuses ont souvent des suites fcheuses;
des transpirations si violentes finissent par dcomposer le sang; que
gagneront les malades  changer la goutte en hydropisie? Vous tes un
bien jeune adepte; si vous me paraissiez srieusement malade, je
n'oserais vous parler avec tant de franchise.

--Vous ne m'effrayez nullement, ajouta le prince, je suis si persuad de
l'efficacit du traitement par l'eau froide que je vais fonder chez moi
un tablissement semblable  celui de Greiffenberg.

Les Slaves ont une autre manie que celle de l'eau froide, pensais-je
tout bas, c'est la passion de toutes les nouveauts. L'esprit de ce
peuple d'imitateurs s'exerce sur les inventions des autres.

Outre le prince K*** et la famille D***, une princesse L*** se trouve
encore sur notre vaisseau. Cette dame retourne  Ptersbourg; elle en
tait partie, il y a huit jours, pour se rendre par l'Allemagne 
Lausanne en Suisse, o elle comptait rejoindre sa fille prs
d'accoucher; mais en dbarquant  Travemnde, la princesse demande par
dsoeuvrement la liste des passagers partis pour la Russie par le dernier
paquebot: quelle n'est pas sa surprise en y lisant le nom de sa fille?
Elle prend des informations auprs du consul de Russie: plus de doute,
la mre et la fille s'taient croises au milieu de la Mer Baltique.

Tel est le rsultat du peu d'exactitude des Russes  crire. Aujourd'hui
la mre retourne  Ptersbourg o sa fille n'aura eu que le temps
d'arriver pour ne pas accoucher sur mer.

Cette dame si contrarie est d'une socit fort aimable: elle nous fait
passer des soires charmantes en nous chantant d'une voix agrable des
airs russes tout nouveaux pour moi. La princesse D*** chante avec elle en
partie et mme accompagne quelquefois de quelques pas gracieux les airs
de danse des Cosaques. Ce spectacle national, ce concert impromptu,
suspend les conversations d'une manire amusante, aussi les heures de la
nuit et du jour s'coulent-elles pour nous comme des instants.

Les vrais modles du bon got et des manires sociables ne se trouvent
que dans les pays aristocratiques. L, personne ne songe  se donner
l'_air comme il faut_; et c'est l'_air comme il faut_ qui gte la
socit dans les lieux sujets aux parvenus. Chez les aristocrates tous
les gens qui se trouvent dans une chambre sont tout naturellement placs
pour y entrer; destins  se rencontrer tous les jours, ils s'habituent
les uns aux autres:  dfaut de sympathie, l'intimit tablit entre eux
l'aisance, mme la confiance; on s'entend  demi mot, chacun reconnat
sa manire de penser dans le langage de tous. On s'arrange les uns des
autres pour la vie entire, et cette rsignation se change en plaisir;
des voyageurs destins  rester longtemps ensemble, s'entendent mieux
que ceux qui ne se rencontrent que pour un moment. De l'harmonie oblige
nat la politesse gnrale qui n'exclut pas la varit: les esprits
gagnent  ne marquer leur diversit que par des nuances dlicates et
l'lgance du discours embellit tout sans nuire  rien, car la vrit
des sentiments ne perd rien aux sacrifices qu'exige la dlicatesse des
expressions. Ainsi grce  la scurit qui s'tablit dans toute socit
exclusive, la gne disparat et la conversation sans grossiret devient
d'une facilit, d'une libert ravissante.

Autrefois en France chaque classe de citoyens pouvait jouir de cet
avantage; c'tait le temps de la bonne causerie. Nous avons perdu ce
plaisir par beaucoup de raisons que je ne prtends pas dduire ici, mais
surtout par le mlange abusif des hommes de tous tats.

Ces hommes se runissent par vanit au lieu de se chercher par plaisir.
Depuis que tout le monde est partout, il n'y a de libert nulle part, et
l'aisance des manires est perdue en France. La gravit, la roideur
anglaise, l'ont remplace, c'est une arme indispensable dans une socit
mle. Mais pour apprendre  s'en servir les Anglais du moins n'ont rien
sacrifi, tandis que nous avons perdu des agrments qui faisaient le
charme de la vie chez nous. Un homme qui croit ou qui pense  faire
croire qu'il est de bonne compagnie parce qu'on le voit dans tel ou tel
salon, ne peut plus tre un homme aimable, un causeur amusant. La
dlicatesse relle est une chose bonne en soi, la dlicatesse imite est
une chose mauvaise comme toute affectation.

Notre socit nouvelle est fonde sur des ides d'galit dmocratique,
et ces ides nous ont apport l'ennui en guise de nos plaisirs
d'autrefois. Ce qui rend la conversation agrable, ce n'est pas de
connatre beaucoup de monde, c'est de bien choisir et de bien connatre
les personnes qu'on voit habituellement: la socit n'est que le moyen;
le but est l'intimit. La vie sociale, pour tre douce, impose aux
individus des freins trs-puissants. Dans le monde des salons comme dans
les arts, le cheval chapp gte tout; j'aime le cheval de race, mais
quand on est parvenu  le brider et  le dresser; la sauvagerie
indomptable n'est pas une force, elle dnote quelque chose d'incomplet
dans l'organisation, et ce dfaut physique se communique  l'me. Un
jugement sain est la rcompense des passions rprimes.

Les intelligences qui produisent des chefs-d'oeuvre ont mri  l'abri
d'une civilisation qu'elles n'ont jamais cess de respecter, et 
laquelle elles doivent le plus prcieux de tous leurs avantages,
l'quilibre. Rousseau, ce puissant dmolisseur, est pourtant
conservateur quand il se plat  la peinture de la vie bourgeoise en
Suisse, ou quand il explique l'vangile aux philosophes incrdules et
cyniques qui l'branlent et le dconcertent sans le convaincre.

Nos dames russes ont admis dans leur petit cercle, un ngociant franais
qui se trouve parmi les passagers. C'est un homme d'un ge plus que mr,
homme  grandes entreprises,  bateaux  vapeur,  chemins de fer, 
prtentions de ci-devant jeune homme, un homme  sourires agrables, 
mines gracieuses,  grimaces sduisantes,  gestes bourgeois,  ides
arrtes,  discours prpars: du reste bon diable, causant volontiers
et mme bien, quand il parle de ce qu'il sait  fond; spirituel,
amusant, suffisant; mais tournant facilement  la scheresse.

Il va en Russie pour _lectriser_ quelques esprits en faveur des grandes
entreprises industrielles; il voyage dans l'intrt de plusieurs maisons
de commerce franaises, qui se sont associes, dit-il, pour atteindre ce
but intressant, et sa tte, quoique remplie de graves ides
commerciales, a place encore pour toutes les romances, chansons et
petits couplets  la mode  Paris depuis vingt ans. Avant d'tre
ngociant il a t lancier, et il a conserv de son premier mtier des
attitudes de beau de garnison assez plaisantes. Il ne parle aux Russes
que de la supriorit des Franais en tous genres, mais son amour-propre
est trop en dehors pour devenir offensant: on en rit, c'est tout ce
qu'on lui doit.

Il nous chante le vaudeville en faisant aux femmes des oeillades
galantes, il dclame la _Parisienne_ et la _Marseillaise_, en se drapant
d'un air thtral dans son manteau: son rpertoire quelque peu grivois
amuse beaucoup nos trangres. Elles croient faire un voyage  Paris, le
mauvais ton franais ne les frappe nullement, parce qu'elles n'en
connaissent ni la source, ni la porte; ce langage dont la vraie
signification leur chappe ne peut les effaroucher; d'ailleurs les
personnes vraiment de bonne compagnie sont toujours les plus difficiles
 blesser: le soin de leur rhabilitation ne les oblige pas de se
gendarmer  tout propos.

Le vieux prince K*** et moi, nous rions sous cape de tout ce qu'on leur
fait couter; elles rient de leur ct avec l'innocence de personnes
tout  fait ignorantes, et qui ne peuvent savoir o finit le bon got,
o commence le mauvais en France dans la conversation lgre.

Le mauvais ton commence ds qu'on pense  l'viter; c'est  quoi ne
pensent jamais des personnes parfaitement sres d'elles-mmes.

Quand la gat de l'ex-lancier devient un peu trop vive, les dames
russes la calment en chantant  leur tour ces airs nationaux si nouveaux
pour nous et dont la mlancolie et l'originalit me charment. C'est
surtout la savante marche de l'harmonie qui me frappe dans ces chants
antiques; on sent qu'ils viennent de loin.

La princesse L*** nous a chant quelques airs de Bohmiens russes; et
ils m'ont rappel  mon grand tonnement les bolros espagnols. Les
Gitanos d'Andalousie sont de la mme race que les Bohmiens russes.
Cette population disperse, on ne sait par quelle cause, dans l'Europe
entire a conserv en tous lieux ses habitudes, ses traditions et ses
chants nationaux.

Encore une fois pourriez-vous vous figurer une manire plus agrable que
la ntre de passer une journe de voyage en mer?

Cette traverse tant redoute me divertit au point que j'en prvois la
fin avec un vritable regret. D'ailleurs qui ne tremblerait  l'ide
d'arriver dans une grande ville, o l'on n'a point d'affaire et o l'on
se trouve tout  fait tranger, quoiqu'elle soit encore trop europenne
pour qu'on puisse se dispenser d'y voir ce qu'on appelle le monde? Ma
passion pour les voyages se refroidit quand je considre qu'ils se
composent uniquement de dparts et d'arrives. Mais que de plaisirs et
d'avantages on achte par cette peine!! N'y trouvt-on que la facilit
de s'instruire sans tude, on ferait encore trs-bien de _feuilleter_
les divers pays de la terre en guise de lecture: d'autant qu'on est
toujours forc d'en joindre quelque autre  celle-l.

Quand je me sens prs de me dcourager au milieu de mes plerinages, je
me dis: si je veux le but, il faut vouloir le moyen, et je continue; je
fais plus,  peine revenu chez moi, je pense  recommencer. Le voyage
perptuel serait une douce manire de passer la vie, surtout pour un
homme qui n'est pas d'accord avec les ides qui dominent le monde dans
le temps o il vit: changer de pays, quivaut  changer de sicle. C'est
une poque bien recule que j'espre tudier en Russie. L'histoire
analyse dans ses rsultats, voil ce qu'un homme apprend en variant ses
voyages, et rien ne vaut cet enseignement des faits, appliqu en grand
aux besoins de l'esprit.

Quoi qu'il en soit la composition de notre socit pendant cette
traverse est si amusante que je ne me souviens pas d'avoir rencontr
rien de semblable; la runion de quelques personnes aimables ne suffit
pas toujours pour former un cercle amusant; il faut encore des
circonstances qui mettent chaque individu en valeur: nous menons ici une
vie qui ressemble  la vie de chteau par le mauvais temps; on ne peut
sortir, mais tout ce monde enferm s'ennuyerait si chacun ne s'efforait
de s'amuser en amusant les autres: ainsi la contrainte qui nous
rapproche, tourne  l'avantage de tous, mais c'est grce  la
sociabilit parfaite de quelques-uns des voyageurs que le hasard a
rassembls ici; et surtout  l'aimable autorit du prince K***; sans la
violence qu'il nous fit ds les premiers instants du voyage, personne
n'aurait rompu la glace, et nous serions rests  nous regarder en
silence tout le temps de la traverse: cet isolement devant tmoins est
triste et gnant: au lieu de cela, on cause jour et nuit, la clart des
jours de vingt-quatre heures fait qu'on trouve  tous moments des
personnes prtes  causer; ces jours sans nuits effacent le temps, on
n'a plus d'heures fixes pour dormir; depuis trois heures que je vous
cris, j'entends mes compagnons de voyage rire et parler dans la cabine;
si j'y descends ils me feront lire des vers et de la prose en franais,
ils me demanderont de leur conter des histoires de Paris. On ne cesse de
m'interroger sur mademoiselle Rachel, sur Duprez, les deux grandes
rputations dramatiques du jour; on dsire attirer ici ces talents
fameux puisqu'on ne peut obtenir la permission d'aller les entendre chez
nous.

Quand le lancier franais, conqurant et commerant, se mle de la
conversation, c'est ordinairement pour l'interrompre. Alors on rit, on
chante et puis on recommence  danser des danses russes.

Cette gaiet, quelque innocente qu'elle soit, n'en scandalise pas moins
deux Amricains qui vont  Ptersbourg pour affaires. Ces habitants du
nouveau monde ne se permettent pas mme de sourire aux folles joies des
jeunes femmes de l'Europe; ils ne voient pas que cette libert est de
l'insouciance et que l'insouciance est la sauvegarde des jeunes coeurs.
Leur puritanisme se rvolte non-seulement devant le dsordre, mais
devant la joie: ce sont des jansnistes protestants, et pour leur
complaire, il faudrait faire de la vie un long enterrement.

Heureusement que les femmes que nous avons  bord ne consentent pas 
s'ennuyer pour donner raison  ces marchands pdants. Elles ont des
manires plus simples que la plupart des femmes du Nord, qui,
lorsqu'elles viennent  Paris se croient obliges de contourner leur
esprit pour nous sduire; celles-ci plaisent sans avoir l'air de penser
 plaire, leur accent en franais me parat meilleur que celui de la
plupart des femmes polonaises: elles chantent peu en parlant et ne
prtendent pas corriger notre langue, selon la manie de presque toutes
les dames de Varsovie, que j'ai rencontres autrefois en Saxe et en
Bohme, manie qui tient peut-tre  la pdanterie des institutrices
qu'on fait venir de Genve en Pologne, pour lever les enfants. Les
dames russes qui se trouvent avec moi sur _le Nicolas Ier_, tchent de
parler franais comme nous, et  trs-peu de nuances prs, elles y
parviennent.

Hier un accident survenu  la machine de notre bateau servit  mettre au
jour le ressort secret des caractres.

Le souvenir toujours prsent du naufrage et de l'incendie de ce
paquebot, rend les passagers craintifs  l'excs cette anne; il faut
convenir que la composition de l'quipage n'est gure propre  rassurer
les peureux. Un capitaine hollandais, un pilote danois, des matelots
saxons ou allemands de l'intrieur des terres: voil les hommes destins
 faire manoeuvrer notre btiment russe.

Hier donc aprs le dner, nous tions presque tous runis sur le pont
par un beau temps un peu frais, et nous lisions avec grand plaisir un
livre qui fait partie de la bibliothque du btiment, les premires
annes littraires de Jules Janin, quand le mouvement des roues s'arrte
subitement. Cependant un bruit inusit se fait entendre dans la rgion
de la machine et le btiment reste immobile au milieu d'une mer, grce
au ciel, parfaitement calme. On et dit d'un modle de vaisseau enclav
dans une table de marbre; plusieurs matelots se mettent  courir vers le
fourneau, le capitaine les suit d'un air proccup, sans vouloir
rpondre aux passagers, qui le questionnent du geste et du regard.

Nous nous trouvions au milieu de la mer Baltique, et dans la partie o
elle a le plus de largeur, avant l'entre du golfe de Finlande,
au-dessous de celui de Bothnie, par consquent le plus loin possible de
toutes les ctes. Nous n'en apercevions aucune, quoique le temps ft
clair.

Nous gardions tous un silence solennel, de sinistres souvenirs
troublaient les imaginations; les plus superstitieux taient les plus
agits. Sur l'ordre du capitaine, deux matelots jettent la sonde: C'est
sans doute un cueil sur lequel nous avons touch, dit une voix de
femme, la premire qui se ft entendre depuis l'accident; jusque-l les
seules paroles qui avaient retenti dans le silence de la peur taient
les ordres assez timides du capitaine dont le son de voix ni l'attitude
n'taient rien moins que rassurants. La machine est trop charge de
vapeur, dit une autre voix, et risque d'clater.

 cet instant quelques matelots s'approchent des chaloupes et se mettent
en devoir de les dtacher.

Je me taisais, mais je pensais: voil mes pressentiments raliss. Ce
n'tait donc pas par caprice que je voulais renoncer  faire cette
traverse Mes regrets se tournaient vers Paris.

La princesse L***, dont la sant est dlicate, clate en sanglots; elle
tombe en faiblesse, on l'entend murmurer,  demi vanouie, ces mots
interrompus par des pleurs: Mourir si loin de mon mari!--Pourquoi le
mien est-il ici, s'crie la jeune princesse D***, en se serrant contre
le bras du prince, avec un calme qu'on n'aurait pas attendu d'elle, 
voir sa figure et sa tournure dlicates. C'est une femme frle,
lgante, aux yeux bleus et tendres,  la voix sonore, mais faible,  la
taille leve et svelte. Cette ombre ossianique tait devenue en
prsence du danger, une hrone prte  tout souffrir,  tout affronter.

Le gros et aimable prince K*** n'a chang ni de visage, ni de place; il
serait tomb de son fauteuil de sangle dans la mer sans se dranger.
L'ex-lancier franais, devenu ngociant et rest comdien, faisant le
beau en dpit du temps, le gai malgr le pril, se mit  fredonner un
air de vaudeville. Cette bravade m'a dplu, et fait rougir pour la
France, o la vanit cherche,  propos de tout, des moyens d'effet; la
vraie dignit morale n'exagre rien, pas mme l'insouciance du danger;
les Amricains ont continu leur lecture; j'observais tout le monde.

Enfin le capitaine est venu nous dire que l'crou principal d'un des
pistons de la machine tait cass; qu'on allait le remplacer et que dans
un quart d'heure nous marcherions comme auparavant.

 cette nouvelle, la peur que chacun avait dissimule  sa manire, se
trahit par l'explosion d'une gaiet gnrale. Tous racontrent ce qu'ils
avaient pens, redout; tous rirent les uns des autres; ceux qui
avourent le plus navement leurs craintes furent les plus pargns;
ainsi cette soire commence tristement, se prolongea dans les
plaisanteries les plus piquantes, dans les danses et les chants jusqu'
plus de deux heures du matin.

Le respect scrupuleux que je professe pour la vrit, me force  vous
avouer qu'en cette occasion, l'attitude, la physionomie, le langage,
toute la conduite enfin de notre capitaine hollandais n'a que trop
confirm  mes yeux le mal que j'avais entendu dire de lui avant de
m'embarquer sur son bord.

Au moment de nous sparer pour le reste de la nuit, le prince K***
m'adressa des compliments sur le plaisir que je paraissais prendre 
entendre ses histoires: on reconnat l'homme bien lev, disait-il,  la
manire dont il a l'air d'couter.

Prince, lui rpliquai-je, le meilleur moyen d'avoir l'air d'couter,
c'est d'couter.

Cette rponse rpte par le prince fut vante au del de son mrite.
Rien n'est perdu, et chaque pense double de valeur avec des personnes
spirituellement bienveillantes.

Le charme de l'ancienne socit franaise tenait surtout  l'art de
faire valoir les autres; c'est pourtant cette socit perdue qui nous
valut autant de conqutes qu'en ont faites la bravoure de nos soldats et
le gnie de nos gnraux. Si cet art bienveillant est  peu prs inconnu
parmi nous aujourd'hui, c'est qu'il faut plus de finesse d'esprit pour
louer que pour dnigrer. Qui sait tout apprcier ne ddaigne rien et se
refuse la moquerie; mais o l'envie domine, le dnigrement prend la
place de tout: c'est de la jalousie dguise en gaiet, et qui prend le
masque du bon sens; le faux bon sens est toujours moqueur: tels sont les
mauvais sentiments qui aujourd'hui chez nous conspirent contre
l'agrment de la vie sociale.  force de simuler le bien, la vraie
politesse le ralisait; elle quivaut pour moi  toutes les vertus.

Voici deux histoires qui vous prouveront combien l'attention dont on me
loue est peu mritoire.

Nous passions tantt devant l'le de Dago  la pointe de l'Esthonie.
L'aspect de cette terre est triste, c'est une froide solitude, la nature
y parat strile et nue plutt que puissante et sauvage; elle semble
vouloir repousser l'homme par l'ennui plus que par la force. Il s'est
pass l une trange scne, nous dit le prince K***.

-- quelle poque?

--Il n'y a pas bien longtemps: c'tait sous l'Empereur Paul.

--Contez-nous-la.

Le prince prit la parole... mais moi je suis fatigu, il est cinq heures
du matin: je vais sur le pont faire la conversation avec ceux de nos
causeurs que je trouverai disponibles; puis je me coucherai. Ce soir je
vous crirai l'histoire du baron de Sternberg trs-bien raconte par le
prince K***.




LETTRE SIXIME.

Histoire du baron Ungern de Sternberg.--Ses crimes; sa punition sous
l'empereur Paul.--Type des hros de lord Byron.--Parallle de Walter
Scott et de Byron.--Le roman historique.--Autre histoire raconte par le
prince K***.--Mariage de l'Empereur Pierre.--Obstination du boyard
Romodanowski.--L'Empereur cde.--Influence de la religion grecque sur
les peuples.--Indiffrence des Russes pour la vrit.--La tyrannie vit
de mensonge.--Le cadavre d'un Cro dans l'glise de Revel depuis la
bataille de Narva.--L'Empereur Alexandre tromp.--La Russie dfendue
contre un Russe.--Inquitude des Russes relativement  l'opinion des
trangers.--Peur qu'on a de moi.--L'espion savant tromp.


     Ce 9 juillet 1839,  huit heures du soir,  bord du paquebot _le
     Nicolas Ier_.

N'oubliez pas que c'est le prince K*** qui parle.

Un baron Ungern de Sternberg avait longtemps parcouru l'Europe en homme
d'esprit qu'il tait et ses voyages avaient fait de lui tout ce qu'il
pouvait devenir, c'est--dire un grand caractre dvelopp par
l'exprience et par l'tude.

Revenu  Saint-Ptersbourg, c'tait sous l'Empereur Paul, une disgrce
non motive le dcide  quitter la cour; il se renferme dans l'le de
Dago dont il tait le seigneur, et retir, au milieu de cette sauvage
souverainet, il jure une haine  mort au genre humain tout entier, pour
se venger de l'Empereur, de cet homme qui lui reprsente  lui seul les
hommes.

Ce personnage, qui tait vivant  l'poque de notre enfance, a pu
servir de modle  plus d'un hros de lord Byron.

Relgu dans son le, il affecte soudain la passion de l'tude; et pour
se livrer en libert, dit-il,  ses travaux scientifiques, il fait
ajouter  son manoir une tour trs-leve dont vous pouvez distinguer
les murs avec une lunette d'approche.

Ici le prince s'interrompit, et nous reconnmes la tour de Dago.

Le prince reprit: Il appela ce donjon sa bibliothque, et le surmonta
d'une espce de lanterne, vitre de tous cts comme un belvdre, comme
un observatoire, ou plutt comme un phare. Il ne pouvait, rptait-il
souvent  son monde, travailler que la nuit et que dans ce lieu
solitaire. C'est l qu'il se retirait pour se recueillir et pour trouver
la paix.

Les seuls htes admis dans sa retraite taient un fils unique, encore
enfant, et le gouverneur de ce fils.

Vers minuit, lorsqu'il les croyait tous deux endormis, il s'enfermait 
certains jours dans son laboratoire: la tour vitre tait alors claire
par une lampe tellement clatante que de loin on la prenait pour un
signal. Ce phare, qui n'en tait pas un, tait destin  tromper les
vaisseaux trangers qui risquaient de se perdre sur l'le, si leur
capitaine, venant de loin, ne connaissait pas parfaitement chaque point
de la cte qu'il faut longer pour entrer dans le prilleux golfe de
Finlande.

Cette erreur est prcisment ce qui faisait l'espoir du terrible baron.
Btie sur un cueil au milieu d'une mer redoutable, la perfide tour
devenait le point de mire des pilotes inexpriments; et les malheureux,
gars par le faux espoir qu'on faisait luire  leurs yeux,
rencontraient la mort en croyant trouver un abri contre l'ouragan.

Vous jugez que la police de la mer tait mal faite alors en Russie.

Ds qu'un vaisseau tait prs de naufrager, le baron descendait sur la
plage, s'embarquait en secret avec quelques hommes habiles et dtermins
qu'il entretenait pour le seconder dans ses expditions nocturnes; il
recueillait les marins trangers, les achevait dans l'ombre au lieu de
les secourir, et aprs les avoir trangls, il pillait leur btiment; le
tout moins par cupidit que par pur amour du mal, par un zle
dsintress pour la destruction.

Doutant de tout et surtout de la justice, il regardait le dsordre
moral et social comme ce qu'il y avait de plus analogue  l'tat de
l'homme ici-bas, et les vertus civiles et politiques comme des chimres
nuisibles puisqu'elles ne font que contrarier la nature sans la dompter.

Il prtendait, en dcidant du sort de ses semblables, s'associer aux
vues de la Providence qui se plat, disait-il,  tirer la vie de la
mort.

Un soir, vers la fin de l'automne,  l'poque les plus longues nuits de
l'anne, il avait extermin, selon sa coutume, l'quipage d'un vaisseau
marchand hollandais; et depuis plusieurs heures les forbans qu'il
nourrissait  titre de gardes, parmi les serviteurs attachs  sa
maison, s'occupaient  transporter  terre le reste de la cargaison du
btiment chou, sans remarquer que, pendant le massacre, le capitaine
profitant de l'obscurit, s'tait sauv dans une chaloupe o l'avaient
suivi quelques matelots de son bord.

Vers le point du jour, l'oeuvre de tnbres du baron et de ses sicaires
n'tait pas acheve, lorsqu'un signal annonce l'approche d'un canot;
aussitt on ferme les portes secrtes des souterrains o le produit du
pillage est dpos et le pont-levis s'abaisse devant l'tranger.

Le seigneur, avec l'hospitalit lgante qui est un trait
caractristique et ineffaable des moeurs russes, se hte d'aller
recevoir le chef des nouveaux dbarqus: affectant la plus parfaite
scurit, il s'tait rendu pour l'attendre dans une salle voisine de
l'appartement de son fils; le gouverneur de l'enfant tait couch alors,
et dangereusement malade. La porte de la chambre de cet homme qui
donnait dans la salle, tait reste ouverte. On annonce le voyageur.

Monsieur le baron, dit cet homme d'un air d'assurance trs-imprudent,
vous me connaissez; nanmoins vous ne pouvez me reconnatre, car vous
ne m'avez vu qu'une fois et dans l'obscurit. Je suis le capitaine du
vaisseau dont l'quipage vient en partie de prir sous vos murs: c'est 
regret que je rentre chez vous; mais je suis forc de vous dire que
plusieurs de vos gens ont t reconnus dans la mle, et que vous-mme
vous avez t vu cette nuit gorgeant de votre main un de mes hommes.

Le baron, sans rpondre, va fermer  petit bruit la porte de la chambre
du gouverneur de son fils. L'tranger continue: Si je vous parle de la
sorte, c'est parce que mon intention n'est pas de vous perdre; je veux
seulement vous prouver que vous tes dans ma dpendance. Rendez-moi ma
cargaison et mon btiment, qui tout endommag qu'il est, peut encore me
conduire jusqu' Saint-Ptersbourg, je vous promets le secret auquel je
m'engage par serment. Si le dsir de la vengeance me dominait, je me
serais jet  la cte pour aller vous dnoncer dans le premier village.
La dmarche que je fais auprs de vous vous prouve le dsir que j'ai de
vous sauver en vous avertissant du danger auquel vous exposent vos
crimes.

Le baron garde toujours un profond silence; l'expression de son visage
est grave, mais elle n'a rien de sinistre: il demande un peu de temps
pour rflchir au parti qu'il doit prendre, et il se retire en disant
que dans un quart d'heure il rapportera sa rponse.

Quelques minutes avant l'expiration du dlai convenu, il rentre
inopinment dans la salle par une porte secrte, se jette sur le
tmraire tranger et le poignarde!...

L'ordre avait t donn d'gorger en mme temps jusqu'au dernier homme
de l'quipage: le silence un instant troubl par tant de meurtres
recommence  rgner dans ce repaire. Mais le gouverneur de l'enfant
avait tout entendu: il coute encore... il ne distingue plus que les pas
du baron et le ronflement des corsaires rouls dans leur peau de mouton
et couchs sur les marches de la tour.

Le baron inquiet et souponneux rentre dans la chambre de cet homme, il
l'examine longtemps avec une attention scrupuleuse: debout, prs du lit,
le poignard encore sanglant  la main, il pie les moindres signes qui
pourraient trahir la feinte:  la fin il le croit profondment endormi
et se dcide  le laisser vivre.--La perfection dans le crime est aussi
rare qu'en toute autre chose, nous dit le prince K***, en interrompant
sa narration.

Nous gardions le silence, car nous tions impatients de savoir la fin de
l'histoire; il continue:

Les soupons de ce gouverneur taient veills depuis longtemps; sitt
que les premiers mots du capitaine hollandais arrivrent  son oreille,
il s'tait relev pour tre tmoin du meurtre dont il vit toutes les
circonstances  travers les fentes de la porte, ferme  la clef par le
baron. Il eut, l'instant d'aprs, comme vous venez de le voir, assez de
sang-froid pour tromper l'assassin et pour sauver sa vie. Rest seul
enfin, il se lve et s'habille malgr la fivre, il descend par une
fentre avec des cordes, dtache un canot qu'il trouve amarr au pied du
rempart, pousse l'esquif en mer, le dirige  lui seul vers le continent,
et gagne la terre sans accident:  peine dbarqu il va dnoncer le
coupable dans la ville la plus voisine.

L'absence du malade est bientt remarque au chteau de Dago; le baron,
aveugl par le vertige du crime, pense d'abord que le gouverneur de son
fils s'est jet  la mer dans un accs de fivre chaude; tout occup 
faire chercher le corps, il ne songe pas  fuir. Cependant la corde
attache  la fentre, le canot disparu taient des preuves irrcusables
de l'vasion. Le brigand cdant tardivement  l'vidence, allait songer
 sa sret, quand il se vit assig par des troupes envoyes contre
lui. C'tait le lendemain du dernier massacre: un moment il voulut se
dfendre; mais trahi par son monde, il fut pris et conduit 
Saint-Ptersbourg o l'Empereur Paul le condamna aux travaux forcs 
perptuit. Il est mort en Sibrie.

Telle fut la triste fin d'un homme qui par le charme de son esprit, la
grce et l'lgance de ses manires avait fait les beaux jours des
socits les plus brillantes de l'Europe.

Nos mres pourraient se souvenir de l'avoir trouv trs-aimable.

Ce fait, bien qu'il nous paraisse romanesque, s'est reproduit assez
souvent pendant le moyen ge; je ne vous l'aurais pas racont, s'il ne
se ft pass pour ainsi dire de notre temps; voil ce qui le rend
intressant. En toutes choses, la Russie est en retard de quatre
sicles.

Quand le prince K*** eut cess de parler, tout le monde s'cria que le
baron de Sternberg tait le type des Manfred et des Lara.

C'est sans doute, reprit le prince K***, qui ne craint pas le
paradoxe, parce que Byron a pris ses modles dans le vrai qu'il nous
parat si peu vraisemblable; en posie la ralit n'est jamais
naturelle.

--C'est si juste, rpliquai-je, que les mensonges de Walter Scott font
plus d'illusion que l'exactitude de Byron.

--Peut-tre: mais il faut chercher encore d'autres causes  cette
diffrence, repartit le prince, Walter Scott peint, Byron cre,
celui-ci ne se soucie pas de la ralit, mme lorsqu'il la rencontre,
l'autre en a l'instinct, mme lorsqu'il invente.

--Ne croyez-vous pas, prince, repris-je, que cet instinct de ralit
que vous attribuez au grand romancier tient  ce qu'il est souvent
commun? Que de dtails superflus! que de dialogues vulgaires!... Et
malgr cela ce qu'il y a de plus exact dans ses peintures, c'est l'habit
de ses personnages et leur chambre.

--Ah! je dfends mon Walter Scott, s'cria le prince K***, je ne
permets pas qu'on insulte un crivain si amusant.

--C'est justement le genre de mrite que je lui refuse, repris-je, un
romancier qui a besoin d'un volume pour prparer une scne est tout
autre chose qu'amusant. Walter Scott est bien heureux d'tre venu  une
poque o l'on ne sait plus ce que c'est que de s'amuser.

--Comme il peint le coeur humain, s'cria le prince D*** (car tout le
monde tait contre moi).

--Oui, rpliquai-je, pourvu qu'il ne le fasse point parler; car
l'expression lui manque ds qu'il touche aux sentiments passionns et
sublimes; il dessine admirablement les caractres par l'action, car il a
plus d'habilet, plus d'observation que d'loquence; talent
philosophique et profond, esprit mthodique et calculateur, il est venu
dans son temps et il en a merveilleusement rsum les ides les plus
vulgaires, et par consquent les plus en vogue.

--Le premier il a rsolu d'une manire satisfaisante le difficile
problme du roman historique: vous ne pouvez lui refuser ce mrite,
ajouta le prince K***.

--C'est le cas d'appliquer le mot: je voudrais que ce ft impossible!
repris-je; que de notions fausses ont t rpandues dans la foule des
lecteurs peu rudits par le mlange de l'histoire et du roman!!! Cet
alliage est toujours pernicieux, et quoi que vous en puissiez dire, il
ne me parat gure amusant... Quant  moi j'aime mieux, mme pour me
divertir, lire M. Augustin Thierry que toutes les fables inventes sur
des personnages connus... Je vous demande pardon de cet loge, peu digne
d'un si grave crivain, mais son nom s'est trouv dans ma pense comme y
serait venu celui d'Hrodote qui ne laisse pas que d'tre amusant aussi.

--Si c'est affaire de got, interrompit le prince K***, en souriant,
nous n'en disputerons pas plus longtemps.

L-dessus, il prend mon bras pour se lever, et me prie de l'aider 
descendre vers sa cabine, o il me fait asseoir, et me dit  voix
trs-basse: Nous sommes seuls: vous aimez l'histoire; voici un fait
d'un ordre plus relev que celui que je viens de vous conter; c'est 
vous seul que je le dis, car devant des Russes on ne peut pas parler
d'histoire!... Vous savez, recommence le prince K***, que
Pierre-le-Grand, aprs beaucoup d'hsitation, dtruisit le patriarcat de
Moscou pour runir sur sa tte la tiare  la couronne. Ainsi,
l'autocratie politique usurpa ouvertement la toute-puissance
spirituelle, qu'elle convoitait et contrariait depuis longtemps; union
monstrueuse, aberration unique parmi les nations de l'Europe moderne. La
chimre des papes au moyen ge est aujourd'hui ralise dans un empire
de soixante millions d'hommes, en partie hommes de l'Asie qui ne
s'tonnent de rien, et qui ne sont nullement fchs de retrouver un
grand Lama dans leur Czar.

L'Empereur Pierre veut pouser Catherine la vivandire. Pour accomplir
ce voeu suprme, il faut commencer par trouver une famille  la future
Impratrice. On va lui chercher en Lithuanie, je crois, ou en Pologne,
un gentilhomme obscur, qu'on commence par dclarer grand seigneur
_d'origine_, et que l'on baptise ensuite du titre de frre de la
souveraine lue.

Le despotisme russe, non-seulement compte les ides, les sentiments
pour rien, mais il refait les faits, il lutte contre l'vidence et
triomphe dans la lutte!!! car l'vidence n'a pas d'avocat chez nous, non
plus que la justice, lorsqu'elles gnent le pouvoir.

Je commenais  m'effrayer de la langue hardie du prince K***.

Singulier pays que celui qui ne produit que des esclaves qui reoivent 
genoux l'opinion qu'on leur fait, des espions qui n'en ont aucune, afin
de mieux saisir celle des autres, ou des moqueurs qui exagrent le mal;
autre manire trs-fine d'chapper au coup d'oeil observateur des
trangers; mais cette finesse mme devient un aveu; car chez quel autre
peuple a-t-on jamais cru ncessaire d'y avoir recours? Tandis que ces
rflexions me passaient par l'esprit, le prince poursuivait le cours de
ses observations philosophiques: il a t lev  Rome, et penche vers
la religion catholique, comme tout ce qui a de l'indpendance d'esprit
et de la pit en Russie.

Le peuple et mme les grands, rsigns spectateurs de cette guerre  la
vrit, en supportent le scandale, parce que le mensonge du despote,
quelque grossire que soit la feinte, parat toujours une flatterie 
l'esclave. Les Russes, qui souffrent tant de choses, ne souffriraient
pas la tyrannie, si le tyran ne faisait humblement semblant de les
croire dupes de sa politique. La dignit humaine, abme sous le
gouvernement absolu, se prend  la moindre branche qu'elle peut saisir
dans le naufrage: l'humanit veut bien se laisser ddaigner, bafouer,
mais elle ne veut pas se laisser dire en termes explicites qu'on la
ddaigne et qu'on la bafoue. Outrage par les actions, elle se sauve
dans les paroles. Le mensonge est si avilissant, que forcer le tyran 
l'hypocrisie, c'est une vengeance qui console la victime. Misrable et
dernire illusion du malheur, qu'il faut pourtant respecter de peur de
rendre le serf encore plus vil et le despote encore plus fou!...

Il existait une ancienne coutume, d'aprs laquelle, dans les
processions solennelles, le patriarche de Moscou faisait marcher  ses
cts les deux plus grands seigneurs de l'Empire. Au moment du mariage,
le czar-pontife rsolut de choisir pour acolytes dans le cortge de
crmonie, d'un ct un boyard fameux, et de l'autre le nouveau
beau-frre qu'il venait de se crer; car en Russie la puissance
souveraine fait plus que des grands seigneurs, elle suscite des parents
 qui n'en avait point; elle traite les familles comme des arbres qu'un
jardinier peut laguer, arracher, ou sur lesquels il peut greffer tout
ce qu'il veut. Chez nous le despotisme est plus fort que nature,
l'Empereur est non-seulement le reprsentant de Dieu, il est la
puissance cratrice elle-mme; puissance plus tendue que celle de notre
Dieu; car celui-ci ne fait que l'avenir, tandis que l'Empereur refait le
pass! La loi n'a point d'effet rtroactif, le caprice du despote en a
un.

Le personnage que Pierre voulait adjoindre au nouveau frre de
l'Impratrice tait le plus grand seigneur de Moscou, et, aprs le Czar,
le principal personnage de l'Empire; il s'appelait le prince
Romodanowski... Pierre lui fit dire par son premier ministre qu'il et 
se rendre  la crmonie pour marcher  la procession  ct de
l'Empereur, honneur que le boyard partagerait avec le nouveau frre de
la nouvelle Impratrice.

C'est bien, rpondit le prince, mais de quel ct le Czar veut-il que
je me place?

--Mon cher prince, rpond le ministre courtisan, pouvez-vous le
demander? Le beau-frre de Sa Majest ne doit-il pas avoir la droite?

--Je ne marcherai pas, rpond le fier boyard.

Cette rponse rapporte au Czar, provoque un second message:

Tu marcheras, lui fait dire le tyran, un moment dmasqu par la
colre, tu marcheras ou je te fais pendre!

--Dites au Czar[14], rplique l'indomptable Moscovite, que je le prie
de commencer par mon fils unique qui n'a que quinze ans; il se pourrait
que cet enfant, aprs m'avoir vu prir, consentt par peur  marcher 
la gauche du souverain, tandis que je suis assez sr de moi pour ne
jamais faire honte au sang des Romodanowski, ni avant ni aprs
l'excution de mon enfant.

Le Czar, je le dis  sa louange, cda; mais par vengeance contre
l'esprit indpendant de l'aristocratie moscovite, il fit de Ptersbourg
non un simple port sur la mer Baltique, mais la ville que nous voyons.

Nicolas, ajouta le prince K***, n'et pas cd; il et envoy le
boyard et son fils aux mines, et _dclar_, par un ukase _conu dans les
termes lgaux_, que ni le pre ni le fils ne pourraient avoir d'enfants;
peut-tre aurait-il dcrt que le pre n'avait point t mari; il se
passe de ces choses en Russie assez frquemment encore, et ce qui prouve
qu'il est toujours permis de les faire, c'est qu'il est dfendu de les
raconter.

Quoi qu'il en soit, l'orgueil du noble Moscovite donne parfaitement
l'ide de la singulire combinaison dont est sortie la socit russe
actuelle: ce compos monstrueux des minuties de Bysance et de la
frocit de la horde, cette lutte de l'tiquette du Bas-Empire et des
vertus sauvages de l'Asie a produit le prodigieux tat que l'Europe voit
aujourd'hui debout, et dont elle ressentira peut-tre demain l'influence
sans pouvoir en comprendre les ressorts.

Vous venez d'assister  l'humiliation du pouvoir arbitraire, brav de
front par l'aristocratie. Ce fait et bien d'autres m'autorisent 
soutenir que l'aristocratie est ce qu'il y a de plus oppos au
despotisme d'un seul,  l'autocratie; l'me de l'aristocratie est
l'orgueil, tandis que le gnie de la dmocratie est l'envie. Vous allez
voir combien un autocrate est facile  tromper.

Ce matin nous avons pass devant Revel. La vue de cette terre, qui n'est
russe que depuis assez peu de temps, nous a rappel le grand nom de
Charles XII et la bataille de Narva. Dans cette bataille mourut un
Franais, le prince de Cro, qui combattait pour le Roi de Sude. On
porta son corps  Revel, o il ne put tre enterr, parce que pendant la
campagne il avait contract des dettes dans cette province, et qu'il ne
laissait pas de quoi les acquitter. D'aprs une ancienne loi, ou plutt
une coutume du pays, on dposa son corps dans l'glise de Revel, en
attendant que les hritiers pussent satisfaire les cranciers.

Ce cadavre est encore aujourd'hui dans la mme glise, o il fut dpos
il y a plus de cent ans.

Le capital de la dette primitive s'est augment d'abord des intrts,
puis de la somme destine chaque jour  l'entretien du corps, trs-mal
entretenu. La crance principale, les frais et les intrts accumuls
ont produit une dette totale si norme, qu'il est peu de fortunes
aujourd'hui qui pourraient suffire  l'acquitter.

Or, il y a une vingtaine d'annes que l'Empereur Alexandre passait par
Revel; en visitant l'glise principale de cette ville, il aperoit le
cadavre, et se rcrie contre ce hideux spectacle: on lui conte
l'histoire du prince de Cro; il ordonne que le corps soit mis en terre
le lendemain, et l'glise purifie.

Le lendemain l'Empereur part et le corps du prince de Cro est port au
cimetire;  la vrit le surlendemain il tait replac dans l'glise 
l'endroit mme o l'avait laiss l'Empereur.

S'il n'y a pas de justice en Russie, vous voyez qu'il y a des habitudes
plus fortes que la loi suprme.

Ce qui m'a le plus amus pendant cette trop courte traverse, c'est que
je me suis vu sans cesse oblig de justifier la Russie contre le prince
K***. Ce parti que j'ai pris sans aucun calcul, uniquement pour obir 
mon instinct d'quit, m'a valu la bienveillance de tous les Russes qui
nous entendent causer. La sincrit des jugements que cet aimable prince
K*** porte sur son pays me prouve au moins qu'en Russie quelqu'un peut
avoir son franc parler. Quand je lui dis cela, il me rpond qu'il n'est
pas Russe!! Singulire prtention!... Russe ou tranger, il dit ce qu'il
pense, parce qu'il a occup de grands emplois, dissip deux fortunes,
us la faveur de plusieurs souverains, parce qu'il est vieux, malade et
particulirement protg par une personne de la famille impriale qui
sait trop bien ce que c'est que l'esprit pour le craindre. D'ailleurs
pour viter la Sibrie il prtend qu'il crit des Mmoires, et qu'
mesure qu'il termine un volume il le dpose en France. L'Empereur craint
la publicit comme la Russie craint l'Empereur. Je ne cesse d'couter le
prince K*** avec l'intrt qu'il mrite; je le trouve un homme des plus
intressants dans la conversation; mais j'appelle souvent de ses arrts.

Je suis frapp de l'excessive inquitude des Russes  l'gard du
jugement qu'un tranger pourrait porter sur eux; on ne saurait montrer
moins d'indpendance; l'impression que leur pays doit produire sur
l'esprit d'un voyageur les proccupe sans cesse. O en seraient les
Allemands, les Anglais, les Franais, tous les peuples de l'Europe,
s'ils se laissaient aller  tant de purilit? Si les pigrammes du
prince K*** rvoltent ses compatriotes, c'est bien moins parce qu'elles
blessent en eux une affection srieuse, qu' cause de l'influence
qu'elles peuvent exercer sur moi qui suis un homme important  leurs
yeux, parce qu'on leur a dit que j'crivais mes voyages.

N'allez pas vous laisser prvenir contre la Russie par ce mauvais
Russe, n'crivez pas sous l'impression de ses mensonges, c'est pour
faire de l'esprit franais  nos dpens qu'il parle comme vous
l'entendez parler; mais, au fond, il ne pense pas un mot de ce qu'il
vous dit.

Voil ce qu'on me rpte tout bas dix fois le jour. Ma pense est comme
un trsor o chacun ne croit le droit de puiser  son profit; aussi je
sens mes pauvres ides se brouiller, et  la fin de la journe je doute
moi-mme de mon opinion: c'est ce qui plat aux Russes; quand nous ne
savons plus que dire ni que penser de leur pays ils triomphent.

Il me semble qu'ils se rsigneraient  tre effectivement plus mauvais
et plus barbares qu'ils ne sont, pourvu qu'on les crt meilleurs et plus
civiliss. Je n'aime pas les esprits disposs  faire si bon march de
la vrit; la civilisation n'est point une mode, une ruse, c'est une
force qui a son rsultat, une racine qui pousse sa tige, produit sa
fleur et porte son fruit.

Du moins vous ne nous appellerez pas _les barbares du Nord_, comme font
vos compatriotes... Voil ce qu'on me dit chaque fois qu'on me voit
amus ou touch de quelque rcit intressant, de quelque mlodie
nationale, de quelque beau trait de patriotisme, de quelque sentiment
noble et potique attribu  un Russe.

Moi je rponds  toutes ces craintes par des compliments insignifiants;
mais je pense tout bas que j'aimerais mieux les barbares du Nord que les
singes du Midi.

Il y a des remdes  la sauvagerie primitive, il n'y en a point  la
manie de paratre ce qu'on n'est pas.

Une espce de savant russe, un grammairien, traducteur de plusieurs
ouvrages allemands, professeur  je ne sais quel collge, s'est approch
de moi le plus qu'il a pu pendant ce voyage. Il vient de parcourir
l'Europe, et retourne en Russie plein de zle, dit-il, pour y propager
ce qu'il y a de bon dans les ides modernes des peuples de l'Occident.
La libert de ses discours m'a paru suspecte; ce n'est pas le luxe
d'indpendance du prince K***, c'est un libralisme tudi et calcul
pour faire parler les autres. J'ai pens qu'il devait toujours se
rencontrer quelque _savant_ de cette espce aux approches de la Russie,
dans les auberges de Lubeck, sur les bateaux  vapeur, et mme au Havre,
qui, grce  la navigation de la mer du Nord et de la mer Baltique,
devient frontire moscovite.

Cet homme a tir de moi fort peu de chose. Il dsirait surtout savoir si
j'crirais mon voyage, et m'offrait obligeamment le secours de ses
lumires. Je ne l'ai gure questionn; ma rserve n'a pas laiss que de
lui causer un certain tonnement ml de satisfaction, et je l'ai quitt
bien persuad que je voyage uniquement afin de me distraire, et cette
fois sans avoir l'intention de publier la relation d'une course qui sera
si rapide, qu'elle ne me permettra pas de recueillir une quantit de
dtails suffisante pour intresser le public.

Il m'a paru tranquillis par cette assurance, que je lui ai donne sous
toutes les formes, directement et indirectement. Mais son inquitude,
que j'ai su calmer, a veill la mienne. Si je veux crire ce voyage, je
dois m'attendre  inspirer de l'ombrage au gouvernement le plus fin et
le mieux servi du monde par ses espions. C'est toujours dsagrable; je
cacherai mes lettres, je me tairai, mais je n'affecterai rien; en fait
de masque, celui qui trompe le mieux, c'est encore le visage dcouvert.

Ma prochaine lettre sera date de Ptersbourg.




LETTRE SEPTIME.

La marine russe.--Orgueil qu'elle inspire aux gens du pays.--Mot de lord
Durham.--volutions des apprentis.--Grands efforts pour un petit
rsultat.--Cachet du despotisme.--Kronstadt.--Naufrage risible.--Douane
russe.--Tristesse de la nature aux approches de Ptersbourg.--Souvenirs
de Rome.--Nom donn par les Anglais aux vaisseaux de la marine
royale.--Dcouragement.--Pense de Pierre Ier.--Les Gnois.--Ile de
Kronstadt.--Batteries de la forteresse.--Leur efficacit.--Plusieurs
espces de Russes de salon.--Difficults du dbarquement pour les
voitures.--Abrutissement des employs infrieurs.--Interrogatoire subi
par devant les dlgus de la police et de la douane.--Lenteurs des
douaniers.--Mauvaise humeur des seigneurs russes.--Leur jugement sur la
Russie.--Le chef suprme des douaniers.--Ses manires dgages.--Nouvel
examen.--L'Empereur n'y peut rien.--Changement subit dans les manires
de mes compagnons de voyage.--Ils me quittent sans me dire adieu.--Ma
surprise.


     Ptersbourg, ce 10 juillet 1839.

Aux approches de Kronstadt, forteresse sous-marine, dont les Russes
s'enorgueillissent,  juste titre, on voit le golfe de Finlande s'animer
tout  coup: les imposants navires de la marine impriale le sillonnent
en tous sens: c'est la flotte de l'Empereur: elle reste gele dans le
port pendant plus de six mois de l'anne, et pendant les trois mois
d't tous les cadets de marine s'exercent  la faire manoeuvrer entre
Saint-Ptersbourg et la mer Baltique. Voil comme on emploie pour
l'instruction de la jeunesse, le temps que le soleil accorde  la
navigation, sous ces latitudes. Avant d'arriver aux environs de
Kronstadt, nous voguions sur une mer presque dserte et qui n'tait
gaye de loin en loin que par l'apparition de quelques rares vaisseaux
marchands ou par la fume encore plus rare des pyroscaphes. _Pyroscaphe_
est le nom savant qu'on donne aux bateaux  vapeur dans la langue
maritime adopte par une partie de l'Europe.

La mer Baltique avec ses teintes peu brillantes, avec ses eaux peu
frquentes, annonce le voisinage d'un continent dpeupl par les
rigueurs du climat. L des ctes striles sont en harmonie avec une mer
froide et vide, et la tristesse du sol, du ciel, la teinte froide des
eaux, glace le coeur du voyageur.

 peine va-t-il toucher  ce rivage peu attrayant qu'il voudrait dj
s'en loigner; il se rappelle en soupirant le mot d'un favori de
Catherine  l'Impratrice qui se plaignait des effets du climat de
Ptersbourg sur sa sant: Ce n'est pas la faute du bon Dieu, Madame, si
les hommes se sont obstins  btir la capitale d'un grand Empire dans
une terre destine par la nature  servir de patrie aux ours et aux
loups!

Mes compagnons de voyage m'ont expliqu avec orgueil les rcents progrs
de la marine russe. J'admire ce prodige sans l'apprcier comme ils
l'apprcient. C'est une cration ou plutt une rcration de l'empereur
Nicolas. Ce prince s'amuse  raliser la pense dominante de Pierre Ier;
mais quelque puissant que soit un homme, il est bien forc tt ou tard
de reconnatre que la nature est plus forte que tous les hommes. Tant
que la Russie ne sortira pas de ses limites naturelles, la marine russe
sera le hochet des Empereurs: rien de plus!..

On m'a expliqu que pendant la saison des exercices nautiques, les plus
jeunes lves restent  faire leurs volutions aux environs de
Kronstadt, tandis que les habiles poussent leurs voyages de dcouvertes
jusqu' Riga, quelquefois mme jusqu' Copenhague. Que dis-je? deux
vaisseaux russes dont sans doute la manoeuvre est dirige par des
trangers, ont dj fait, ou se disposent  faire le tour du monde.

Malgr l'orgueil courtisan avec lequel les Russes me vantaient les
prodiges de la volont du matre qui veut avoir et qui a une marine
impriale, ds que je sus que les vaisseaux que je voyais taient l
uniquement pour l'instruction des lves, un secret ennui teignit ma
curiosit. Je me crus  l'cole, et la vue de ce golfe uniquement anim
par l'tude ne m'a plus caus qu'une inexprimable impression de
tristesse.

Ce mouvement qui n'a pas sa ncessit dans les faits, qui n'est ni le
rsultat de la guerre, ni le rsultat du commerce, m'a sembl une
parade. Or Dieu sait et les Russes savent si la parade est un plaisir!..
Le got des revues est pouss en Russie jusqu' la manie: et voil
qu'avant d'entrer dans cet empire des volutions militaires, il faut que
j'assiste  une revue sur l'eau!!... Je n'en veux pas rire: la purilit
en grand me parat une chose pouvantable; c'est une monstruosit qui
n'est possible que sous la tyrannie, dont elle est la rvlation la plus
terrible peut-tre!... Partout ailleurs que sous le despotisme absolu,
quand les hommes font de grands efforts c'est pour arriver  un grand
but: il n'y a que chez les peuples aveuglment soumis que le matre peut
ordonner d'immenses sacrifices pour produire peu de chose.

La vue des forces maritimes de la Russie, runies pour l'amusement du
Czar, l'orgueil de ses flatteurs et l'instruction de ses apprentis  la
porte de sa capitale, ne m'a donc caus qu'une impression pnible. J'ai
senti au fond de cet exercice de collge une volont de fer employe 
faux, et qui opprime les hommes pour se venger de ne pouvoir vaincre les
choses. Des vaisseaux qui seront ncessairement perdus en peu d'hivers
sans avoir servi me reprsentent, non la force d'un grand pays, mais les
sueurs inutilement verses du pauvre peuple; l'eau glace plus de la
moiti de l'anne est le plus redoutable ennemi de cette marine de
guerre. Chaque automne, au bout de trois mois d'exercice, l'colier
rentre dans sa cage, le jouet dans sa bote et la gele fait seule une
guerre srieuse aux finances impriales.

Lord Durham l'a dit  l'Empereur lui-mme, et par cette franchise il le
blessait dans l'endroit le plus sensible de son coeur dominateur: Les
vaisseaux de guerre des Russes sont les joujoux de l'Empereur de
Russie.

Quant  moi, ce colossal enfantillage ne me dispose nullement 
l'admiration pour ce que je vais trouver dans l'intrieur de l'Empire.
Pour admirer la Russie en y arrivant par eau, il faudrait oublier
l'entre de l'Angleterre par la Tamise; c'est la mort et la vie.

En jetant l'ancre devant Kronstadt, nous apprmes qu'un des beaux
vaisseaux que nous avions vu manoeuvrer autour de nous, l'instant
d'auparavant, venait d'chouer sur un banc de sable. Ce naufrage sans
danger n'tait grave que pour le capitaine qui s'attendait  tre cass
le lendemain; et peut-tre puni plus svrement. Le prince K*** me
disait tout bas que ce malheureux aurait mieux fait de prir avec son
vaisseau. L'quipage moins expos aux rprimandes n'tait pas de cet
avis, ni notre compagne de voyage: la princesse L***.

Cette dame a un fils embarqu en ce moment sur le malencontreux
vaisseau. Trs-inquite, elle allait s'vanouir encore une fois comme
elle avait fait la veille lors de l'accident arriv  la machine de
notre btiment; mais elle fut rassure  temps par le gouverneur de
Kronstadt qui vint lui donner de bonnes nouvelles.

Les Russes me rptent sans cesse qu'il faut passer au moins deux ans en
Russie avant de se permettre de juger leur pays, le plus difficile de la
terre  dfinir.

Mais si la prudence, la patience sont des vertus ncessaires aux
voyageurs savants, ou  ceux qui aspirent  la gloire de produire des
ouvrages difficiles, moi qui crains ce qui a donn de la peine  crire
parce que cela en donne  lire, je suis rsolu  ne pas faire d'un
journal un travail. Jusqu' prsent je n'cris que pour vous et pour
moi.

J'avais peur de la douane russe, mais on m'assure que mon critoire sera
respecte. Au surplus, pour peindre la Russie telle que je l'entrevois
du premier coup d'oeil et pour tout dire selon mon habitude, sans gard
aux inconvnients de ma sincrit, je prvois qu'il faudrait casser bien
des vitres... je n'en casserai je crois aucunes, la paresse remportera.

Rien n'est triste comme la nature aux approches de Ptersbourg;  mesure
qu'on s'enfonce dans le golfe, la marcageuse Ingrie qui va toujours
s'aplatissant, finit par se rduire  une petite ligne tremblotante
tire entre le ciel et la mer; cette ligne c'est la Russie...
c'est--dire une lande humide, basse et parseme  perte de vue de
bouleaux qui ont l'air pauvres et malheureux. Ce paysage uni, vide, sans
accidents, sans couleur, sans bornes et pourtant sans grandeur, est tout
juste assez clair pour tre visible. Ici la terre grise est bien digne
du ple soleil qui l'claire, non d'en haut, mais de ct, presque d'en
bas: tant ses rayons obliques forment un angle aigu avec la surface de
ce sol, disgraci du crateur. En Russie, les plus beaux jours de
l'anne sont bleutres. Si les nuits ont une clart qui tonne, les
jours conservent une obscurit qui attriste.

Kronstadt avec sa fort de mts, ses substructions et ses remparts de
granit, interrompt noblement la monotone rverie du plerin qui vient
comme moi demander des tableaux  cette terre ingrate. Je n'ai rencontr
aux approches d'aucune grande ville rien d'aussi triste que les bords de
la Nva. La campagne de Rome est un dsert: mais que d'accidents
pittoresques, que de souvenirs, que de lumire, que de feu, de posie:
si vous me passiez le mot, je dirais que de passion animent cette terre
biblique! Avant Ptersbourg, on traverse un dsert d'eau encadr par un
dsert de tourbe: mers, ctes, ciel, tout se confond, c'est une glace,
mais si terne, si morne qu'on dirait que le cristal n'en est point
tam; cela ne reflte rien. Sur la mer les beaux vaisseaux de guerre
impriaux destins  pourrir sans avoir combattu, me poursuivaient comme
un rve. Dans leur idiome si potique ds qu'il peint les scnes
maritimes, les Anglais appellent un vaisseau de la marine royale; _un
homme de guerre_. Jamais les Russes ne dnommeront de la sorte leurs
btiments de parade. Muets esclaves d'un matre capricieux, courtisans
de bois, ces pauvres _hommes de cour_, fidle emblme des eunuques du
srail, sont les invalides de la marine impriale.

Loin de m'inspirer l'admiration qu'on attend ici de moi, cette
improvisation despotique, cette marine inutile me cause une sorte de
peur: non la peur de la guerre, celle de la tyrannie... Elle me retrace
tout ce qu'il y avait d'inhumanit dans le coeur de Pierre Ier, le type
de tous les souverains russes, anciens et modernes,... et je me dis: o
vais-je? qu'est-ce que la Russie? La Russie: c'est un pays o l'on peut
faire les plus grandes choses pour le plus mince rsultat!!.. N'y allons
pas!..

Quelques misrables barques, diriges par des pcheurs sales comme des
Esquimaux, quelques bateaux employs  remorquer de longs trains de bois
de construction destins _ la marine impriale_, quelques paquebots 
vapeur, pour la plupart construits et conduits par des trangers: voil
tout ce qui gayait la scne; aussi rien ne m'empchait de m'enfoncer
dans mon humeur morose.

Telles sont les approches de Ptersbourg; tout ce qu'il y avait dans le
choix de ce site de contraire aux vues de la nature, aux besoins rels
d'un grand peuple, a donc pass devant l'esprit de Pierre-le-Grand sans
le frapper? La mer  tout prix: voil ce qu'il disait!!... Bizarre ide
pour un Russe que celle de fonder la capitale de l'Empire des Slaves
chez les Finois, contre les Sudois! Pierre-le-Grand eut beau dire qu'il
ne voulait que donner un port  la Russie, s'il avait le gnie qu'on lui
prte, il devait pressentir la porte de son oeuvre, et quant  moi je ne
doute pas qu'il ne l'ait pressentie. La politique, et je le crains bien,
les vengeances d'amour-propre du Czar irrit par l'indpendance des
vieux Moscovites, ont fait les destines de la Russie moderne.

La Russie est comme un homme plein de vigueur qui touffe; elle manque
de dbouchs. Pierre Ier lui en avait promis, mais sans s'apercevoir
qu'une mer ncessairement ferme huit mois de l'anne n'est pas ce que
sont les autres mers. Mais les noms sont tout pour les Russes. Les
efforts de Pierre Ier, de ses sujets et de ses successeurs, tout
tonnants qu'ils sont, n'ont produit qu'une ville difficile  habiter, 
laquelle la Nva dispute son sol  chaque coup de vent qui part du
golfe, et d'o les hommes pensent  fuir  chaque pas que la guerre leur
permet de faire vers le Midi. Pour un bivouac, des quais de granit
taient de trop.

Les Finois, prs desquels les Russes sont alls btir leur capitale,
sont Scythes d'origine; c'est un peuple presque paen encore; vrais
habitants du sol de Ptersbourg, ils sont encore tellement sauvages, que
ce n'est qu'en 1836 qu'a paru l'ukase qui oblige le prtre  joindre un
nom de famille au nom de saint qu'il donne  l'enfant qu'il baptise. O
la famille n'existe pas,  quoi sert de la dsigner?

Cette race est sans physionomie; elle a le milieu du visage aplati; ce
qui rend ses traits difformes. Ces hommes laids, sales, sont, m'a-t-on
dit, assez forts; ils n'en paraissent pas moins chtifs, petits et
pauvres. Quoiqu'ils soient les indignes, on en voit peu  Ptersbourg,
ils habitent aux environs dans des campagnes marcageuses et sur des
ctes granitiques, mais peu leves; ce n'est gure qu'aux jours de
march qu'ils viennent dans la ville.

Kronstadt est une le trs-plate au milieu du golfe de Finlande: cette
forteresse aquatique ne s'lve au-dessus de la mer que tout juste assez
pour en dfendre la navigation aux vaisseaux ennemis qui voudraient
attaquer Ptersbourg. Ses cachots, ses fondations, sa force sont en
grande partie sous l'eau. L'artillerie dont elle est munie est dispose,
disent les Russes, avec beaucoup d'art; dans une dcharge chaque coup
porterait, et la mer tout entire serait laboure comme une terre
miette par le soc et la herse: grce  cette grle de boulets qu'un
ordre de l'Empereur peut faire pleuvoir  volont sur l'ennemi, la place
passe pour imprenable. J'ignore si ses canons peuvent fermer les deux
passes du golfe; les Russes qui pourraient m'instruire ne le voudraient
pas. Pour rpondre  cette question, il faudrait calculer la porte et
la direction des boulets, et sonder la profondeur des deux dtroits. Mon
exprience, quoique de frache date, m'a dj enseign  me dfier des
rodomontades et des exagrations inspires aux Russes par un excs de
zle pour le service de leur matre. Cet orgueil national ne me
paratrait tolrable que chez un peuple libre. Quand on se montre fier
par flatterie, la cause me fait har l'effet; tant de gloriole n'est que
de la peur, me dis-je; tant de hauteur qu'une bassesse ingnieusement
dguise. Cette dcouverte me rend hostile.

En France comme en Russie, j'ai rencontr deux espces de Russes de
salons: ceux dont la prudence s'accorde avec l'amour-propre pour louer
leur pays  outrance, et ceux qui, voulant se donner l'air plus lgant,
plus civilis, affectent soit un profond ddain, soit une excessive
modestie chaque fois qu'ils parlent de la Russie. Jusqu' prsent je
n'ai t dupe ni des uns ni des autres; mais j'aimerais  trouver une
troisime espce, celle des Russes tout simples; je la cherche.

Nous sommes arrivs  Kronstadt vers l'aube d'un de ces jours sans fin
comme sans commencement, que je me lasse de dcrire, mais que je ne me
lasse pas d'admirer, c'est--dire  minuit et demi. La saison de ces
longs jours est courte, dj elle touche  son terme.

Nous avons jet l'ancre devant la forteresse silencieuse; mais il fallut
attendre longtemps le rveil d'une arme d'employs qui venaient  notre
bord les uns aprs les autres: commissaires de police, directeurs,
sous-directeurs de la douane, et enfin le gouverneur de la douane
lui-mme; cet important personnage se crut oblig de nous faire une
visite en l'honneur des illustres passagers russes prsents sur _le
Nicolas Ier_. Il s'est longtemps entretenu avec les princes et
princesses qui se disposent  rentrer  Ptersbourg. On parlait russe,
probablement parce que la politique de l'Europe occidentale tait le
sujet de la conversation; mais quand l'entretien tomba sur les embarras
du dbarquement et sur la ncessit d'abandonner sa voiture et de
changer de vaisseau, on parla franais.

Le paquebot de Travemnde prend trop d'eau pour remonter la Nva; il
reste  Kronstadt avec les gros bagages, tandis que les voyageurs sont
transfrs  Ptersbourg par un petit bateau  vapeur sale et mal
construit. Nous avons la permission d'emporter avec nous sur ce nouveau
btiment nos malles et nos paquets les plus lgers, pourvu toutefois que
nous les fassions plomber par les douaniers de Kronstadt. Cette
formalit accomplie, on part avec l'espoir de voir arriver sa voiture 
Ptersbourg le surlendemain; en attendant, cette voiture reste  la
garde de Dieu... et des douaniers qui la font charger par des hommes de
peine d'un vaisseau sur l'autre; opration toujours assez scabreuse,
mais dont les inconvnients deviennent graves  Kronstadt  cause du peu
de soin des hommes auxquels on la confie.

Les princes russes furent obligs comme moi, simple tranger, de se
soumettre  la loi de la douane; cette galit me plut tout d'abord;
mais en arrivant  Ptersbourg je les vis dlivrs en trois minutes, et
moi j'eus  lutter trois heures contre des tracasseries de tout genre.
Le privilge, un moment assez mal dguis sous le niveau du despotisme,
reparut, et cette rsurrection me dplut.

Le luxe des petites prcautions superflues engendre ici une population
de commis; chacun de ces hommes s'acquitte de sa charge avec une
pdanterie, un rigorisme, un air d'importance uniquement destin 
donner du relief  l'emploi le plus obscur; il ne se permet pas de
profrer une parole; mais on le voit penser  peu prs ceci:

Place  moi, qui suis un des membres de la grande machine de l'tat.

Ce membre, fonctionnant d'aprs une volont qui n'est pas en lui, vit
autant qu'un rouage d'horloge; on appelle cela l'homme, en Russie... La
vue de ces automates volontaires me fait peur; il y a quelque chose de
surnaturel dans un individu rduit  l'tat de pure machine. Si, dans
les pays o les mcaniques abondent, le bois et le mtal nous semblent
avoir une me, sous le despotisme les hommes nous semblent de bois; on
se demande ce qu'ils peuvent faire de leur superflu de pense, et l'on
se sent mal  l'aise  l'ide de la force qu'il a fallu exercer contre
des cratures intelligentes pour parvenir  en faire des choses; en
Russie j'ai piti des personnes, comme en Angleterre j'avais peur des
machines. L il ne manque aux crations de l'homme que la parole; ici la
parole est de trop aux cratures de l'tat.

Ces machines, incommodes d'une me, sont, au reste, d'une politesse
pouvantable; on voit qu'elles ont t ployes ds le berceau  la
civilit comme au maniement des armes; mais quel prix peuvent avoir les
formes de l'urbanit quand le respect est de commande? Le despotisme a
beau faire, la libre volont de l'homme sera toujours une conscration
ncessaire  tout acte humain, pour que l'acte ait une signification; la
facult de choisir son matre peut seule donner du prix  la fidlit;
or, comme en Russie un infrieur ne choisit rien, tout ce qu'il fait et
dit n'a aucun sens ni aucun prix.

 la vue de toutes ces catgories d'espions qui nous examinaient, et
nous interrogeaient, il me prenait une envie de biller qui aurait
aisment pu se tourner en envie de pleurer, non sur moi, mais sur ce
peuple; tant de prcautions, qui passent ici pour indispensables, mais
dont on se dispense parfaitement ailleurs, m'avertissaient que j'tais
prs d'entrer dans l'Empire de la peur; et la peur se gagne comme la
tristesse; donc j'avais peur et j'tais triste... par politesse... pour
me mettre au diapason de tout le monde.

On m'engagea  descendre dans la grande salle de notre paquebot, o je
devais comparatre devant un aropage de commis assembls pour
interroger les passagers. Tous les membres de ce tribunal, plus
redoutable qu'imposant, taient assis devant une grande table; plusieurs
de ces hommes feuilletaient des registres avec une attention sinistre;
ils paraissaient trop absorbs pour n'avoir pas quelque charge secrte 
remplir; leur emploi avou ne suffisait pas  motiver tant de gravit.

Les uns, la plume  la main, coutaient les rponses des voyageurs, ou
pour mieux dire des accuss, car tout tranger est trait en coupable 
son arrive sur la frontire russe; les autres transmettaient de vive
voix  des copistes des paroles auxquelles nous n'attachions nulle
importance; ces paroles se traduisant de langue en langue, et passant du
franais par l'allemand, arrivaient enfin au russe, o le dernier des
scribes les fixait irrvocablement et peut-tre arbitrairement sur son
livre. On copiait les noms inscrits sur les passe-ports, chaque date,
chaque visa taient examins avec un soin minutieux; mais le passager,
martyris par cette torture morale, n'tait jamais interrog qu'en
phrases dont le tour, correctement poli, me paraissait destin  le
consoler sur la sellette.

Le rsultat du long interrogatoire qu'on me fit subir, ainsi qu' tous
les autres, fut qu'on me prit mon passe-port aprs m'avoir fait signer
une carte, moyennant laquelle je pourrais, me disait-on, rclamer ce
passe-port  Saint-Ptersbourg.

Tous semblaient avoir satisfait aux formalits ordonnes par la police,
les malles, les personnes taient dj sur le nouveau bateau, depuis
quatre heures d'horloge, nous languissions devant Kronstadt, et l'on ne
parlait pas encore de partir.

 chaque instant de nouvelles nacelles noires sortaient de la ville et
ramaient tristement vers nous: quoique nous eussions mouill trs-prs
des murs de la ville, le silence tait profond... Nulle voix ne sortait
de ce tombeau; les ombres qu'on voyait naviguer autour taient muettes
comme les pierres qu'elles venaient de quitter; on aurait dit d'un
convoi prpar pour un mort qui se faisait attendre. Les hommes qui
dirigeaient ces embarcations lugubres et mal soignes taient vtus de
grossires capotes de laine grise, leurs physionomies manquaient
d'expression; ils avaient des yeux sans regard, un teint vert et jaune;
on me dit que c'taient des matelots attachs  la garnison; ils
ressemblaient  des soldats. Le grand jour tait venu depuis longtemps,
et il ne nous avait apport gure plus de lumire que l'aurore; l'air
tait touffant, et le soleil, encore peu lev, mais rflchi sur
l'eau, m'incommodait. Quelquefois les canots tournaient autour de nous
en silence sans que personne montt  notre bord; d'autres fois six ou
douze matelots dguenills,  demi couverts de peaux de mouton
retournes, la laine en dedans et le cuir crasseux en dehors, nous
amenaient un nouvel agent de police, ou un officier de la garnison, ou
un douanier en retard; ces alles et venues, qui n'avanaient pas nos
affaires, me donnaient au moins le loisir de faire de tristes rflexions
sur l'espce de salet particulire aux hommes du Nord. Ceux du Midi
passent leur vie  l'air  demi nus ou dans l'eau; ceux du Nord, presque
toujours renferms, ont une malpropret huileuse et profonde qui me
parat plus repoussante que la ngligence des peuples destins  vivre
sous le ciel et ns pour se chauffer au soleil.

L'ennui auquel les minuties russes nous condamnaient me donna aussi
l'occasion de remarquer que les grands seigneurs du pays sont peu
endurants pour les inconvnients de l'ordre public, quand cet ordre pse
sur eux.

La Russie est le pays des formalits inutiles murmuraient-ils entre
eux, mais en franais de peur d'tre entendus des employs subalternes.
J'ai retenu la remarque dont ma propre exprience ne m'a dj que trop
prouv la justesse: d'aprs ce que j'ai pu entrevoir jusqu'ici, un
ouvrage qui aurait pour titre _les Russes jugs par eux-mmes_ serait
svre; l'amour de leur pays n'est pour eux qu'un moyen de flatter le
matre; sitt qu'ils pensent que ce matre ne peut les entendre, ils
parlent de tout avec une franchise d'autant plus redoutable que ceux qui
coutent deviennent responsables.

La cause de tant de retards nous fut enfin rvle. Le chef des chefs,
le suprieur des suprieurs, le directeur des directeurs des douaniers
se prsente: c'tait cette dernire visite que nous attendions depuis
longtemps sans le savoir. Au lieu de s'astreindre  porter l'uniforme,
ce fonctionnaire suprme arrive en frac comme un simple particulier. Il
parat que son rle est de jouer l'homme du monde. D'abord, il fait le
gracieux, l'lgant auprs des dames russes; il rappelle  la princesse
D*** leur rencontre dans une maison o la princesse n'a jamais t; il
lui parle des bals de la cour, o elle ne l'a jamais vu: enfin il nous
donne la comdie, il la donne surtout  moi, qui ne me doutais gure
qu'on pt affecter d'tre plus qu'on n'est, dans un pays o la vie est
note, o le rang de chacun est crit sur son chapeau ou sur son
paulette: mais, le fond de l'homme est le mme partout... Notre
douanier de salon, tout en continuant de se donner des airs de cour,
confisque lgamment un parasol, arrte une malle, emporte un
ncessaire; et renouvelle avec un sang-froid imperturbable des
recherches dj consciencieusement faites par ses subordonns.

Dans l'administration russe les minuties n'excluent pas le dsordre. On
se donne une grande peine pour atteindre un petit but, et l'on ne croit
jamais pouvoir faire assez pour montrer son zle. Il rsulte de cette
mulation de commis, qu'une formalit n'assure pas l'tranger contre une
autre. C'est comme un pillage: parce que le voyageur est sorti des mains
d'une premire troupe, ce n'est pas  dire qu'il n'en rencontrera pas
une seconde, une troisime, et toutes ces escouades chelonnes sur son
passage, le tracassent  l'envi.

La conscience plus ou moins timore des employs de tous grades auxquels
il peut avoir affaire, dcide de son sort. Il aura beau dire, si on lui
en veut, il ne sera jamais en rgle: et c'est un pays ainsi administr
qui veut passer pour civilis  la manire des tats de l'Occident!..

Le chef suprme des geliers de l'Empire procda lentement  l'examen du
btiment: il fut long, trs-long  remplir sa charge; la conversation 
soutenir est un soin qui complique les fonctions de ce cerbre musqu,
musqu  la lettre; car il sent le musc d'une lieue. Enfin nous sommes
dbarrasss des crmonies de la douane, des politesses de la police,
dlivrs des saluts militaires et du spectacle de la plus profonde
misre qui puisse dfigurer la race humaine; car les rameurs de
messieurs de la douane russe sont des cratures d'une espce  part.
Comme je ne pouvais rien pour elles, leur prsence m'tait odieuse, et
chaque fois que ces misrables amenaient  notre bord les officiers de
tous grades employs au service des douanes et de la police maritime, la
plus svre police de l'Empire, je dtournais les yeux. Ces matelots en
haillons dshonorent leur pays: ce sont des espces de galriens
huileux, qui passent leur vie  transporter les commis et les officiers
de Kronstadt,  bord des vaisseaux trangers. En voyant leur figure et
en pensant  ce qui s'appelle exister pour ces infortuns, je me
demandais ce que l'homme a fait  Dieu pour que soixante millions de ses
semblables soient condamns  vivre en Russie.

Au moment d'appareiller je m'approchai du prince K***.

Vous tes Russe, lui dis-je, aimez donc assez votre pays, pour engager
le ministre de l'intrieur ou celui de la police  changer tout cela;
qu'il se dguise un beau jour, en tranger non suspect tel que moi et
qu'il vienne  Kronstadt pour voir de ses yeux ce que c'est que d'entrer
en Russie.

 quoi bon, reprit le prince, l'Empereur n'y pourrait rien.

--L'Empereur non, mais le ministre!

Enfin, nous partons,  la grande joie des princes et princesses russes
qui vont retrouver famille et patrie: leur bonheur dmentait les
observations de mon aubergiste de Lubeck,  moins que cette fois encore
l'exception ne confirme la rgle. Mais moi, je ne me rjouissais pas, je
craignais au contraire de quitter une socit charmante pour aller me
perdre dans une ville dont les abords m'attristaient; elle n'existait
dj plus cette socit du hasard: ds la veille l'approche de la terre
avait rompu nos liens, liens fragiles forms uniquement par les
passagres ncessits du voyage.

Ainsi le vent qui souffle vers le soir amoncelle des nuages  l'horizon,
la lumire du couchant les illumine en variant leur aspect, leurs formes
rpondent aux rves de l'imagination la plus riante; ce ne sont que
palais enchants et peupls d'tres fantastiques, que nymphes, que
desses, menant leur ronde joyeuse dans l'espace thr; on ne voit que
des grottes habites par des Syrnes, que des les flottant sur une mer
de feu; enfin c'est un monde nouveau; si quelque monstre, si quelque
figure grotesque se mle  ces groupes charmants, elle rehausse par le
contraste, la beaut des tableaux agrables: mais le vent vient-il 
changer, ou seulement continue-t-il de souffler, le soleil de baisser:
tout a disparu... le rve est fini, le froid, le vide succde aux
crations de la lumire vanouie, le crpuscule s'enfuit avec son
cortge d'illusions; la nuit est venue.

Les femmes du Nord s'entendent merveilleusement  nous laisser croire
qu'elles eussent choisi ce que la destine leur fait rencontrer. Ce
n'est pas fausset, c'est coquetterie raffine, elles sont polies envers
le sort. C'est une grce souveraine; la grce est toujours naturelle, ce
qui n'empche pas qu'on s'en serve souvent pour cacher le mensonge: ce
qu'il y a de violent et de forc dans les diverses situations de la vie
disparat chez les femmes gracieuses, et chez les hommes potes; ce sont
les tres les plus trompeurs de la cration; le doute fuit devant leur
souffle, ils crent ce qu'ils imaginent; nulle dfiance ne tient contre
leur parole, s'ils ne mentent pas  d'autres, ils se mentent 
eux-mmes: car leur lment, c'est le prestige; leur bonheur,
l'illusion; leur vocation, le plaisir fond sur l'apparence. Craignez la
grce des femmes et la posie des hommes: armes d'autant plus
dangereuses qu'on les redoute moins!

Voil ce que je me disais en quittant les murs de Kronstadt, nous tions
l tous, prsents encore, et nous n'tions plus runis: l'me manquait 
ce cercle anim la veille par une secrte harmonie qui ne se rencontre
que bien rarement dans les socits humaines. Peu de choses m'ont paru
plus tristes que cette brusque vicissitude; c'est la condition des
plaisirs de ce monde, je l'avais prvu; j'ai subi cent fois la mme
exprience; mais je n'ai pas toujours reu la lumire d'une faon si
brusque: d'ailleurs, qu'y a-t-il de plus poignant que les douleurs dont
on ne peut accuser personne? Je voyais chacun prt  rentrer dans sa
voie: la destine commune traait son ornire devant ces plerins
rengags dans la vie habituelle: la libert du voyage n'existait plus
pour eux, ils rentraient dans la vie relle, et moi je restais seul 
errer de pays en pays: errer toujours ce n'est pas vivre. Je me sentais
abandonn, de cet abandon du voyage le plus profond de tous: et je
comparais la tristesse de mon isolement  leurs joies domestiques.
L'isolement avait beau tre volontaire, en tait-il plus doux?... Dans
ce moment tout me paraissait prfrable  mon indpendance, et je
regrettais jusqu'aux soucis de la famille. Les uns pensaient  la Cour
et les autres  la douane, car malgr le temps perdu  Kronstadt, nos
gros bagages n'avaient encore t que plombs: maintes parures, maints
objets de luxe, peut-tre mme des livres, pesaient sur ces consciences
qui la veille affrontaient les flots sans trouble, et qui maintenant
taient bourreles  la vue d'un commis!... Je lisais dans les yeux des
femmes l'attente des maris, des enfants, de la couturire, du coiffeur,
du bal de la cour; et j'y lisais que malgr les protestations de la
veille, je n'existais dj plus pour elles. Les gens du Nord ont des
coeurs incertains, des sentiments douteux; leurs affections sont toujours
mourantes comme les ples lueurs de leur soleil: ne tenant  rien, ni 
personne, quittant volontiers le sol qui les a vus natre; crs pour
les invasions, ces peuples sont uniquement destins  descendre du ple
 des poques marques par Dieu, pour rafrachir les races du Midi
brles par le feu des astres et par celui des passions.

Aussitt arrivs  Ptersbourg, _mes amis_ servis selon leur rang,
furent dlivrs; ils quittrent leur prison de voyage sans mme me dire
adieu,  moi qu'ils laissaient courb sous le poids des fers de la
police et de la douane.  quoi bon dire adieu? j'tais mort.--Qu'est-ce
qu'un voyageur pour des mres de famille?... Pas un mot cordial, pas un
regard, pas un souvenir ne me fut accord!... C'tait la toile blanche
de la lanterne magique aprs que les ombres y ont pass. Je vous le
rpte: je m'attendais bien  ce dnouement, mais je ne m'attendais pas
 la peine qu'il m'a cause; tant il est vrai que c'est en nous-mmes
qu'est la source de toutes nos surprises!...

Trois jours avant d'arriver  terre, deux des aimables voyageuses
m'avaient fait promettre d'aller les voir  Ptersbourg; la cour est
tout ici, je n'ai pas encore t prsent; j'attendrai.




LETTRE HUITIME.

Arrive  Ptersbourg par la Nva.--Architecture.--Contradiction entre
le caractre du site et le style des difices imports du Midi.--Absurde
imitation des monuments de la Grce.--La nature aux environs de
Ptersbourg.--Tracasseries de la douane et de la police.--Interrogatoire
minutieux.--On retient mes livres.--Difficults du dbarquement.--Aspect
des rues.--Statue de Pierre-le-Grand.--Trop fameuse.--Palais
d'hiver.--Rebti en un an.-- quel prix?--Le despotisme se rvle ds le
premier pas qu'on fait dans ce pays.--Citation
d'Herberstein.--Karamsin.--La vanit des Russes les aveugle sur
l'inhumanit de leur gouvernement.--Esprit de la nation d'accord avec la
politique de l'autocratie.


     Ptersbourg, ce 11 juillet 1839, au soir.

Les rues de Ptersbourg ont un aspect trange aux yeux d'un Franais; je
tcherai de vous les dcrire, mais je veux d'abord vous parler de
l'entre de la ville par la Nva. Elle a de la clbrit et les Russes
en sont fiers  juste titre; cependant je l'ai trouve au-dessous de sa
rputation. Lorsque de trs-loin on commence  dcouvrir quelques
clochers, ce qu'on distingue fait un effet plus singulier qu'imposant.
La lgre paisseur de terrain qu'on aperoit de loin entre le ciel et
la mer, devient un peu plus ingale dans quelques points que dans
d'autres; voil tout, et ces irrgularits imperceptibles ce sont les
gigantesques monuments de la nouvelle capitale de la Russie. On dirait
d'une ligne trace par la main tremblante d'un enfant qui dessine
quelque figure de mathmatique. En approchant on commence  reconnatre
les campaniles grecs, les coupoles dores de quelques couvents, puis des
monuments modernes, des tablissements publics: le fronton de la bourse,
les colonnades blanchies des coles, des muses, des casernes, des
palais qui bordent des quais de granit: une fois entr dans Ptersbourg,
vous passez devant des sphinx galement en granit; ils sont de
dimensions colossales, et leur aspect est imposant. Nanmoins ces copies
de l'antique n'ont aucun mrite comme oeuvre d'art; mais une ville de
palais, c'est majestueux! Toutefois, l'imitation des monuments
classiques vous choque quand vous pensez au climat sous lequel ces
modles sont maladroitement transplants. Mais bientt vous tes frapp
de la forme et de la quantit de flches, de tourelles, d'aiguilles
mtalliques qui s'lvent de toutes parts: ceci est au moins de
l'architecture nationale. Ptersbourg est flanqu de vastes et nombreux
couvents  clochers: villes pieuses qui servent de rempart  la ville
profane. Les glises russes ont conserv leur originalit primitive. Ce
n'est pas que les Russes aient invent ce style lourd et capricieux
qu'on appelle bysantin. Mais ils sont grecs de religion, et leur
caractre, leur croyance, leur instruction, leur histoire justifient les
emprunts qu'ils font au Bas-Empire: on peut leur permettre d'aller
chercher les modles de leurs monuments  Constantinople; mais non pas 
Athnes. Vus de la Nva, les parapets des quais de Ptersbourg sont
imposants et magnifiques; mais au premier pas que vous faites  terre,
vous dcouvrez que ces mmes quais sont pavs en mauvais cailloux,
incommodes, ingaux, aussi dsagrables  l'oeil que nuisibles aux
pitons et pernicieux pour les voitures. Avant tout, on aime ici ce qui
brille, quelques flches dores et fines comme des paratonnerres; des
portiques dont la base disparat presque sous l'eau, des places ornes
de colonnes qui se perdent dans l'immensit des terrains qui les
environnent; des statues antiques et dont les traits, le style et
l'ajustement jure avec la nature du sol, avec la couleur du ciel, avec
le climat comme avec la figure, le costume et les habitudes des hommes,
si bien qu'elles ressemblent  des hros prisonniers chez leurs ennemis;
des difices dpayss, des temples tombs du sommet des montagnes de la
Grce dans les marais de la Laponie, et qui par consquent paraissent
beaucoup trop crass pour le site o ils se trouvent transplants sans
savoir pourquoi: voil ce qui m'a frapp d'abord.

Ces magnifiques palais des dieux du paganisme, qui couronnent
admirablement de leurs lignes horizontales, de leurs contours svres,
les promontoires des rivages ioniens et dont les marbres dors brillent
de loin au soleil sur les rochers du Ploponse, dans les ruines des
Acropolis antiques, sont devenus ici des tas de pltre et de mortier;
les dtails incomparables de la sculpture grecque, les merveilleuses
finesses de l'art classique ont fait place  je ne sais quelle burlesque
habitude de dcoration moderne qui passe parmi les Finlandais pour la
preuve d'un got pur en fait d'art. Imiter ce qui est parfait, c'est le
gter, on devrait copier strictement les modles, ou inventer. Au
surplus, la reproduction des monuments d'Athnes, si fidle qu'on la
suppose, serait perdue dans une plaine fangeuse toujours menace d'tre
submerge par une eau  peu prs aussi haute que le sol. Ici la nature
demandait aux hommes tout le contraire de ce qu'ils ont imagin; au lieu
d'imiter les temples paens, il fallait des constructions aux formes
hardies, aux lignes verticales pour percer les brumes d'un ciel polaire,
et pour rompre la monotone surface des steppes humides et gris qui
forment  perte de vue et d'imagination le territoire de Ptersbourg. Je
commence  comprendre pourquoi les Russes nous engagent avec tant
d'instance  venir les voir pendant l'hiver: six pieds de neige
cacheraient tout cela, tandis que l't on voit le pays.

Parcourez le territoire de Ptersbourg et des provinces voisines vous
n'y trouverez, m'a-t-on dit, pendant des centaines de lieues que des
flaques d'eau, des pins rabougris, et des bouleaux  la sombre verdure.
Certes, le linceul de l'hiver vaut mieux que la grise vgtation de la
belle saison. Toujours les mmes bas-fonds orns des mmes broussailles
pour tout paysage, si ce n'est en vous dirigeant vers la Sude et la
Finlande. L vous verriez une succession de petits rocs granitiques
hrisss de pins qui changent l'aspect du terrain, sans varier beaucoup
les paysages: vous pouvez bien penser que la tristesse d'une telle
contre n'est gure gaye par les lignes de petites colonnes que les
hommes ont cru devoir btir sur cette terre plate et nue. Pour socle 
des pristyles grecs, il faudrait des monts: il n'y a ici nul accord
entre les inventions de l'homme et les donnes de la nature, et ce
manque d'harmonie me choque  chaque instant; j'prouve en me promenant
dans cette ville le malaise qu'on ressent quand il faut causer avec une
personne minaudire. Le portique, ornement arien, est ici une gne
ajoute  celle du climat: en un mot le got des monuments sans got est
ce qui a prsid  la fondation et  l'agrandissement de Ptersbourg. Le
contre-sens me parat ce qu'il y a de plus caractristique dans
l'architecture de cette immense ville qui me fait l'effet d'une fabrique
de mauvais style dans un parc; mais le parc c'est le tiers du monde, et
l'architecte: Pierre-le-Grand.

Aussi quelque choqu qu'on soit des sottes imitations qui gtent
l'aspect de Ptersbourg, ne peut-on contempler sans une sorte
d'admiration cette ville sortie de la mer  la voix d'un homme et qui
pour subsister se dfend contre une inondation priodique de glace et
permanente d'eau: c'est le rsultat d'une force de volont immense: si
l'on n'admire pas, on craint: c'est presque respecter.

Le paquebot de Kronstadt jeta l'ancre dans l'intrieur de Ptersbourg
devant un quai de granit; le quai anglais en face du bureau des douanes
est  peu de distance de la fumeuse place o s'lve la statue de
Pierre-le-Grand sur son rocher. Une fois ancr l on y reste longtemps;
vous allez voir pourquoi.

Je voudrais vous pargner le dtail des nouvelles perscutions que m'ont
fait subir sous le nom gnrique de _simples_ formalits, la police et
sa fidle associe la douane; cependant c'est un devoir, que de vous
donner l'ide des difficults qui attendent l'tranger  la frontire
maritime de la Russie: on dit l'entre par terre plus facile.

Trois jours par an, le soleil de Ptersbourg est insupportable: hier,
pour mon arrive, je suis tomb sur un de ces jours. On a commenc par
nous parquer une grande heure sur le tillac de notre btiment, moi et
les autres: les trangers, non les Russes. L, nous tions exposs sans
abri  la plus forte chaleur et au grand soleil du matin. Il tait huit
heures et il faisait jour depuis une heure aprs minuit. On parle de
trente degrs de chaleur au thermomtre de Raumur; rappelez-vous que
cette temprature devient plus incommode dans le Nord que dans les
climats dits chauds parce que l'air y est lourd et charg de brume.

Il a fallu comparatre devant un nouveau tribunal qui s'est assembl,
comme celui de Kronstadt, dans la grande chambre de notre btiment. Les
mmes questions m'ont t adresses avec la mme politesse, et mes
rponses traduites avec les mmes formalits.

Que venez-vous faire en Russie?

--Voir le pays.

--Ce n'est pas l un motif de voyage. (N'admirez-vous pas l'humilit de
l'objection?)

--Je n'en ai pas d'autre.

--Qui comptez-vous voir  Ptersbourg?

--Toutes les personnes qui me permettront de faire connaissance avec
elles.

--Combien de temps comptez-vous rester en Russie?

--Je ne sais.

--Dites  peu prs?

--Quelques mois.

--Avez-vous une mission diplomatique publique?

--Non.

--Secrte?

--Non.

--Quoique but scientifique?

--Non.

--Etes-vous envoy par votre gouvernement pour observer l'tat social et
politique de ce pays?

--Non.

--Par une socit commerciale?

--Non.

--Vous voyagez donc librement et par pure curiosit?

--Oui.

--Pourquoi vous tes-vous dirig vers la Russie?

--Je ne sais, etc., etc., etc.

--Avez-vous des lettres de recommandation pour quelques personnes de ce
pays?

On m'avait prvenu de l'inconvnient de rpondre trop franchement 
cette question: je ne parlai que de mon banquier.

Au sortir de cette sance de cour d'assises j'ai vu passer devant moi
plusieurs de mes complices: on a vivement chican ces trangers sur
quelques irrgularits reproches  leurs passe-ports. Les limiers de la
police russe ont l'odorat fin et selon les personnes ils se rendent
difficiles ou faciles en passe-ports; il m'a paru qu'ils mettaient une
grande ingalit dans leur manire de traiter les voyageurs. Un
ngociant italien qui passait devant moi a t fouill impitoyablement,
j'ai presque dit fouill au sang, au sortir du vaisseau: on lui a fait
ouvrir jusqu' un petit portefeuille de poche, on a regard dans
l'intrieur des habits qu'il avait sur le corps: si l'on m'en fait
autant, me disais-je, ils me trouveront bien suspect.

J'avais les poches pleines de lettres de recommandation, et quoiqu'elles
m'eussent t donnes  Paris en partie par l'ambassadeur de Russie
lui-mme, et par des personnes aussi connues qu'il l'est, elles taient
cachetes: circonstance qui m'avait fait craindre de les laisser dans
mon critoire; je fermais donc mon habit sur ma poitrine en voyant
approcher les hommes de la police. Ils m'ont fait passer sans fouiller
ma personne; mais lorsqu'il a fallu dballer toutes mes malles devant
les commis de la douane, ces nouveaux ennemis se sont livrs au travail
le plus minutieux sur mes effets, surtout sur mes livres. Ceux-ci m'ont
t confisqus en masse sans aucune exception, mais toujours avec une
politesse extraordinaire; toutefois on ne tint aucun compte de mes
rclamations. On m'a pris aussi deux paires de pistolets de voyage et
une vieille pendule portative; j'ai vainement tch de comprendre et de
me faire expliquer pourquoi cet objet tait sujet  confiscation; tout
ce qui m'a t pris me sera rendu,  ce qu'on m'assura, mais non sans
beaucoup d'ennuis et de pourparlers. Je rpte donc avec les seigneurs
russes, que la Russie est le pays des formalits inutiles.

Depuis plus de vingt-quatre heures que je suis  Ptersbourg, je n'ai
encore rien pu arracher  la douane, et, pour mettre le comble  mes
embarras, ma voiture envoye de Kronstadt  Ptersbourg un jour plus tt
qu'on ne me l'avait promis, a t adresse  un prince russe et non 
moi; pour peu qu'on se trompe de nom en Russie, on est sr de tomber sur
un prince.  prsent il faudra des dmarches et des explications sans
fin avant de prouver l'erreur des douaniers; car le prince de ma voiture
est absent. Grce  cette confusion et  ce guignon, je vais tre oblig
peut-tre de me passer pendant longtemps de tout ce que j'avais laiss
dans cette voiture.

Entre neuf et dix heures je me suis vu personnellement dgag des
entraves de la douane, et j'ai pu entrer  Ptersbourg, grce aux soins
d'un voyageur allemand que _le hasard_ m'a fait rencontrer sur le quai.
Si c'est un espion, il est du moins serviable: il parlait russe et
franais; il voulut bien se charger de me faire chercher un drowsky,
tandis qu'avec une charrette il aidait lui-mme mon valet de chambre 
transporter chez Coulon, l'aubergiste, une petite partie de mes bagages
qu'on venait de me rendre. J'avais recommand  mon domestique de
n'exprimer aucun mcontentement.

Coulon est un Franais qui passe pour tenir la meilleure auberge de
Ptersbourg; ce qui ne veut pas dire qu'on soit bien chez lui. En
Russie, les trangers perdent bientt toute trace de nationalit, sans
toutefois s'assimiler jamais aux indignes. Le secourable tranger me
trouva mme un guide qui parlait allemand et qui monta dans le drowsky,
derrire moi, afin de rpondre  toutes mes questions; cet homme m'a
nomm les monuments devant lesquels il nous fallut passer pendant le
trajet de la douane  l'auberge, trajet qui ne laisse pas que d'tre
long, car les distances sont grandes  Ptersbourg.

La trop clbre statue de Pierre-le-Grand attira d'abord mes regards;
elle m'a paru d'un effet singulirement dsagrable; place sur son
rocher par Catherine, avec cette inscription assez orgueilleuse dans son
apparente simplicit: _ Pierre Ier Catherine II_. Cette figure
d'homme  cheval n'est ni antique, ni moderne; c'est un Romain du temps
de Louis XV. Pour aider le cheval  se soutenir, on lui a mis aux jambes
un norme serpent: malheureuse ide! qui ne sert qu' trahir
l'impuissance de l'artiste.

Cette statue et la place sur laquelle elle se perd sont ce que j'ai vu
de plus remarquable dans le trajet que j'ai fait de la douane 
l'auberge.

Je me suis fait arrter un instant devant les chafaudages d'un monument
dj fameux en Europe, quoiqu'il ne soit pas termin: ce sera l'glise
de Saint-Isaac; enfin j'ai vu la faade du nouveau palais d'hiver, autre
rsultat prodigieux de la volont d'un homme, applique  lutter  force
d'hommes contre les lois de la nature. Le but a t atteint, car en un
an ce palais est sorti de ses cendres, et c'est le plus grand, je crois,
qui existe; il quivaut au Louvre et aux Tuileries runis.

Pour que le travail ft termin  l'poque dsigne par l'empereur, il a
fallu des efforts inous; on a continu les ouvrages intrieurs pendant
les grandes geles; six mille ouvriers taient continuellement 
l'oeuvre; il en mourait chaque jour un nombre considrable, mais les
victimes tant  l'instant remplaces par d'autres champions qui
couvraient les vides pour prir  leur tour sur cette brche
inglorieuse, les morts ne paraissaient pas. Et le seul but de tant de
sacrifices tait de justifier le caprice d'un homme! Chez les peuples
naturellement, c'est--dire anciennement civiliss, on n'expose la vie
des hommes que pour des intrts communs, et dont presque tout le monde
reconnat la gravit. Mais combien de gnrations de souverains n'a pas
corrompu l'exemple de Pierre Ier!

Pendant des froids de 25  30 degrs, six mille martyrs obscurs, martyrs
sans mrite, martyrs d'une obissance involontaire, car cette vertu est
inne et force chez les Russes, taient enferms dans des salles
chauffes  30 degrs, afin d'en scher plus vite les murailles. Ainsi
ces malheureux subissaient en entrant, et en sortant de ce sjour de
mort, devenu, grce  leur sacrifice, l'asile des vanits, de la
magnificence et du plaisir, une diffrence de temprature de 50  60
degrs.

Les travaux des mines de l'Oural sont moins contraires  la vie;
pourtant les ouvriers employs  Ptersbourg n'taient pas des
malfaiteurs. On m'a cont que ceux de ces infortuns qui peignaient
l'intrieur des salles les plus chauffes, taient obligs de mettre sur
leurs ttes des espces de bonnets de glace, afin de pouvoir conserver
l'usage de leurs sens sous la temprature brlante qu'ils taient
condamns  supporter pendant tout le temps de leur travail. On voudrait
nous dgoter des arts, de la dorure, du luxe et de toutes les pompes
des cours, qu'on n'y pourrait travailler d'une manire plus efficace.
Nanmoins le souverain tait appel pre par tant d'hommes immols sous
ses yeux dans un but de pure vanit impriale.

Je me sens mal  l'aise  Ptersbourg depuis que j'ai vu ce palais et
qu'on m'a dit ce qu'il a cot d'hommes. Ce ne sont ni des espions, ni
des Russes moqueurs qui m'ont donn ces dtails, j'en garantis
l'authenticit.

Les millions de Versailles ont nourri autant de familles d'ouvriers
franais que ces douze mois du palais d'hiver, ont tu de serfs slaves;
mais, moyennant ce sacrifice, la parole de l'Empereur a ralis des
prodiges et le palais termin,  la satisfaction gnrale, va tre
inaugur par les ftes d'un mariage. Un prince peut tre populaire en
Russie sans attacher grand prix  la vie des hommes. Rien de colossal ne
s'obtient sans peine; mais quand un homme est  lui seul la nation et le
gouvernement, il devrait s'imposer la loi de n'employer les grands
ressorts de la machine qu'il fait mouvoir qu' atteindre un but digne de
l'effort.

Il me semble que, mme dans l'intrt bien entendu de son pouvoir,
l'Empereur aurait pu accorder un an de plus aux gens de l'art pour
rparer les dsastres de l'incendie.

Un souverain absolu a tort de dire qu'il est press: il doit avant tout
redouter le zle de ses cratures, lesquelles peuvent se servir d'une
parole du matre, innocente en apparence, comme d'un glaive pour oprer
des miracles, mais aux dpens de la vie d'une arme d'esclaves! C'est
grand; trop grand, car Dieu et les hommes finissent par tirer vengeance
de ces inhumains prodiges; il y a imprudence pour ne rien dire de plus
de la part du Prince  mettre  si haut prix une satisfaction d'orgueil:
mais le renom qu'ils acquirent chez les trangers importe plus que
toute autre chose, plus que la ralit du pouvoir aux princes russes. En
cela ils agissent dans le sens de l'opinion publique; au surplus rien ne
peut discrditer l'autorit chez un peuple o l'obissance est devenue
une condition de la vie. Des hommes ont ador la lumire; les Russes
adorent l'clipse: comment leurs yeux seraient-ils jamais dessills?

Je ne dis pas que leur systme politique ne produise rien de bon; je dis
seulement que ce qu'il produit cote cher.

Ce n'est pas d'aujourd'hui que les trangers s'tonnent de l'amour de ce
peuple pour son esclavage: vous allez lire un extrait de la
correspondance du baron d'Herberstein, ambassadeur de l'Empereur
Maximilien, pre de Charles V prs du Czar Vassili Iwanowich. J'en ai la
mmoire frache, car j'ai trouv ce passage dans Karamsin, que je lisais
hier sur le bateau  vapeur. Le volume qui le contient a chapp  la
vigilance de la police dans la poche de mon manteau de voyage. Les
espions les plus fins ne le sont jamais assez; je vous ai dit qu'on n'a
point fouill ma personne.

Si les Russes savaient tout ce que des lecteurs un peu attentifs peuvent
apprendre de l'historien flatteur dont ils se glorifient, et que les
trangers ne consultent pourtant qu'avec une extrme dfiance,  cause
de sa partialit de courtisan, ils le prendraient en haine, et, se
repentant d'avoir cd  la manie des lumires, dont l'Europe moderne
est possde, ils supplieraient l'Empereur de dfendre la lecture de
tous les historiens de la Russie, Karamsin  leur tte, afin de laisser
le pass dans des tnbres galement favorables au repos du despote et 
la flicit des sujets qui ne sont jamais si  plaindre que lorsqu'on
les plaint. Les pauvres gens se croiraient heureux si nous autres
trangers nous ne les qualifiions imprudemment de victimes. Le bon ordre
et l'obissance, les deux divinits de la police et de la nation russes,
exigent, ce me semble, ce dernier sacrifice.

Voici donc ce qu'crivait Herberstein en se rcriant sur le despotisme
du monarque russe: Il (le Czar) dit, et tout est fait: la vie, la
fortune des lacs et du clerg, des seigneurs et des citoyens, tout
dpend de sa volont suprme. Il ignore la contradiction, et tout en lui
semble juste, comme dans la divinit; car les Russes sont persuads que
le grand prince est l'excuteur des dcrets clestes: _Ainsi l'ont voulu
Dieu et le Prince, Dieu et le Prince le savent_, telles sont les
locutions ordinaires parmi eux, rien n'gale leur zle pour son service;
un de ses principaux officiers, vieillard  cheveux blancs et autrefois
ambassadeur en Espagne, vint  notre rencontre lorsque nous entrmes
dans Moscou; il courait  cheval et s'agitait comme un jeune homme, la
sueur dcoulait de son visage, et comme je lui en tmoignais ma
surprise. _Ah! Monsieur le baron_, me rpondit-il tout haut, _nous
servons notre Monarque d'une tout autre faon que vous_.

J'ignore si c'est le caractre de la nation russe qui a form de tels
autocrates, ou bien si les autocrates eux-mmes ont donn ce caractre 
la nation.

Cette lettre crite depuis plus de trois sicles vous peint les Russes
d'alors, absolument tels que je vois les Russes d'aujourd'hui. 
l'instar de l'ambassadeur Maximilien, je me demande encore si c'est le
caractre de la nation qui a fait l'autocratie, ou l'autocratie qui a
fait le caractre russe, et je ne puis rsoudre la question non plus que
ne le pouvait le diplomate allemand.

Il me semble cependant que l'influence est rciproque: ni le
gouvernement russe ne se serait tabli ailleurs qu'en Russie, ni les
Russes ne seraient devenus ce qu'ils sont, sous un gouvernement
diffrent de celui qu'ils ont.

J'ajoute une autre citation du mme auteur Karamsin: il raconte ce que
disaient au XVIe sicle les voyageurs qui avaient parcouru la Moscovie.
Est-il tonnant, disent les trangers, que le grand prince soit riche?
Il ne donne d'argent ni  ses troupes, ni  ses ambassadeurs, mme il
enlve  ces derniers tout ce qu'ils rapportent de prcieux des pays
trangers[15]. C'est ainsi que le prince Yaroslowsky,  son retour
d'Espagne, fut oblig de dposer au trsor toutes les chanes d'or, les
colliers, toffes prcieuses et vases d'argent que l'Empereur et
l'Archiduc Ferdinand d'Autriche lui avaient donns. Cependant ces hommes
ne se plaignent point, ils disent: _le grand Prince prend, le grand
Prince rendra_. Voil comme on parlait du Czar en Russie au XVIe
sicle.

Aujourd'hui vous entendrez, soit  Paris, soit en Russie, nombre de
Russes s'extasier sur les prodigieux effets de la parole de l'Empereur;
et, tout en s'enorgueillissant des rsultats, pas un ne s'apitoiera sur
les moyens. La parole du Czar est cratrice, disent-ils. Oui: elle anime
les pierres, mais c'est en tuant les hommes. Malgr cette petite
restriction, tous les Russes sont fiers de pouvoir nous dire: Vous le
voyez, chez vous on dlibre trois ans sur les moyens de rebtir une
salle de spectacle, tandis que notre Empereur relve en un an le plus
grand palais de l'univers; et ce puril triomphe ne leur parat pas
pay trop cher par la mort de quelques chtifs milliers d'ouvriers
sacrifis  cette souveraine impatience,  cette fantaisie impriale qui
devient, pour me servir des pluriels  la mode, une des gloires
nationales. Et cependant, moi Franais, je ne vois l qu'une pdanterie
inhumaine. Mais, d'un bout de cet immense empire  l'autre, pas une
protestation ne s'lve contre les orgies de la souverainet absolue.

Peuple et gouvernement, ici tout est  l'unisson: les Russes ne
renonceraient pas aux merveilles de volont dont ils sont tmoins,
complices et victimes, quand il s'agirait de ressusciter tous les
esclaves qu'elles ont cot. Toutefois ce qui me surprend, ce n'est pas
qu'un homme, nourri dans l'idoltrie de lui-mme, un homme qualifi de
tout-puissant par soixante millions d'hommes ou de presqu'hommes,
entreprenne et mette  fin de telles choses; c'est que, parmi les voix
qui racontent ces choses  la gloire de cet homme unique, pas une seule
ne se spare du choeur pour rclamer en faveur de l'humanit contre les
miracles de l'autocratie. On peut dire des Russes grands et petits,
qu'ils sont ivres d'esclavage.




LETTRE NEUVIME.

Le drowska.--Costume des hommes du peuple.--Le cafetan.--Attelage
russe.--Drowska perfectionn.--Pavs de bois.--Ptersbourg le matin.--La
ville ressemble  une caserne.--Contraste entre la Russie et
l'Espagne.--Courriers porteurs de dpches.--La partie
d'checs.--Dfinition de la tyrannie.--Tyrannie et despotisme, confondus
 dessein.--Le Tchin.--Caractre particulier du gouvernement russe.--La
discipline  la place de l'ordre.--L'art ne trouve pas ici les
conditions ncessaires  son dveloppement.--L'auberge.--Ce qu'on y
risque.--Le lit de camp au milieu de la chambres.--Promenade au
hasard.--Les deux palais Michel.--Souvenirs de la mort de Paul
Ier.--L'espion tromp.--Statue de Suwaroff.--La Nva, les quais, les
ponts.--Inconvnient du site de Ptersbourg.--La cabane de Pierre
Ier.--La citadelle, ses tombeaux et ses cachots.--Le couvent et le
tombeau de Saint-Alexandre Newski.--La chambre du czar Pierre change en
chapelle.--Les vtrans russes.--Austrit du Czar.--Foi des Russes en
l'avenir. Saint-Ptersbourg rpond  leurs esprances et non  leurs
souvenirs.--Orgueil justifi. Moscou explique Ptersbourg.--Grandeur de
Pierre Ier.--Comparaison de Ptersbourg et de Munich.--Intrieur de la
forteresse.--Prison souterraine.--Tombeau de la famille
impriale.--Idoltrie politique.--La souffrance des
prisonniers.--Diffrence qu'il y a entre les chteaux forts des autres
pays et une forteresse russe.--Malheur des Ruses.--Leur dgradation
morale.--glise catholique.--Dominicains  Ptersbourg.--Tolrance
prcaire.--Spulture du dernier roi de Pologne.--Moreau dpos dans
l'glise o est enterr Poniatowski.


     Ptersbourg, ce 12 juillet 1839, au matin.

Ce fut avant-hier, entre neuf et dix heures, que j'obtins la libre
entre de Ptersbourg.

Cette ville est peu matinale:  ce moment de la journe, elle me fit
l'effet d'une vaste solitude. De loin en loin je rencontrais quelques
drowska... ( Ptersbourg je crois qu'on dit un drowska comme  Varsovie
un briska). Donc le drowska est men par un cocher habill  la manire
du pays. L'aspect singulier de ces hommes, de leurs chevaux, de leurs
voitures, est ce qui m'a paru le plus amusant au premier abord.

Voici le costume le plus ordinaire des hommes du peuple  Ptersbourg,
non pas des portefaix, mais des ouvriers, des petits marchands, des
cochers, etc., etc.; ils ont la tte couverte, soit d'une toque de drap
 ctes, et en forme de melon, soit d'un chapeau  petit bord,  forme
aplatie et plus large du haut que du bas: cette coiffure ressemble un
peu  un turban de femme, ou  un berret basque. Elle sied bien aux
hommes jeunes. Jeunes et vieux, tous ont de la barbe: les lgants l'ont
soyeuse et peigne, les vieux et les ngligents l'ont terne et mle.
Leurs yeux ont une expression particulire; c'est le regard fourbe des
peuples de l'Asie. Tellement qu'en les voyant passer on croit voyager en
Perse.

Les cheveux longs sur les cts tombent contre les joues, sur les deux
oreilles, qu'ils cachent, tandis qu'ils sont coups ras au-dessus de la
nuque. Cette manire originale d'arranger leur tte laisse voir le cou 
nu par derrire. Ils ne portent point de cravate.

Leur barbe descend quelquefois jusque sur la poitrine, quelquefois elle
est coupe assez prs du menton. Ils attachent beaucoup de prix  cet
ornement qui s'accorde avec l'ensemble de leur costume mieux qu'avec les
cols, les fracs, les gilets de nos jeunes lgants modernes. La barbe
des Russes est imposante  tout ge, car les belles ttes blanches des
popes plaisent aux peintres.

Le peuple russe a le sentiment du pittoresque: ses habitudes, ses
meubles, ses ustensiles, son costume, sa figure conviennent  la
peinture; aussi  chaque coin de rue de Ptersbourg trouve-t-on le sujet
d'un gracieux tableau de genre.

Il faut vous complter la description du costume national: nos
redingotes et nos fracs sont remplacs par un cafetan, longue robe
persane trs-ample en drap le plus souvent bleu, mais quelquefois vert
brun, gris ou chamois; les plis de cette robe sans collet coupe juste
au col, qu'elle laisse libre, forment une ample draperie serre autour
des reins par une ceinture de soie, ou de laine de couleur tranchante.
Les bottes en cuir sont larges, arrondies du bout; elles prennent la
forme du pied; leur tige, retombant sur elle-mme, dessine naturellement
quelques plis qui ne sont pas sans grce.

Vous connaissez la singulire forme des drowska, on en voit maintenant
partout des imitations plus ou moins exactes. C'est la plus petite
voiture possible; elle est  peu prs cache par les deux ou trois
hommes qu'elle peut traner rez terre, car elle est basse  faire rire
ou  faire peur. Elle consiste en une banquette rembourre et munie de
quatre garde-crottes en cuir vernis. Vous croiriez voir les ailes d'un
insecte: cette banquette ainsi orne est supporte par quatre petits
ressorts placs de longueur sur quatre roues, les plus basses possibles.
Le cocher s'assied en avant, les pieds presque touchant aux jarrets du
cheval; et tout prs du cocher,  califourchon sur la banquette, sont
cramponns ses matres: deux hommes montent quelquefois dans le mme
drowska. Je n'y ai pas vu de femmes.  ces singulires voitures, toutes
lgres qu'elles sont, on attle un, deux, mme trois chevaux; le cheval
principal, celui du brancard, a la tte passe dans un beau demi-cercle
de bois assez lev et qui figure un arc de triomphe mouvant. Ce n'est
point un collier, car le cou du cheval est loin du bois; c'est plutt un
cerceau  travers lequel l'animal parat s'avancer firement: cette
manire d'atteler est sre, elle est aussi d'un effet gracieux. Les
diverses parties du harnais s'adaptent  ce bois d'une faon lgante et
solide; une sonnette attache au cerceau annonce l'approche du drowska.
En voyant cet quipage, le plus bas des quipages, glisser  terre et
fuir entre deux lignes de maisons, les plus basses des maisons, vous ne
vous croyez plus en Europe. Vous ne savez  quel sicle,  quel monde
appartient ce que vous avez devant les yeux, et vous vous demandez
comment des hommes qui vous paraissaient ramper sur le pav plutt que
diriger une voiture, ont pu disparatre au grand galop de leurs chevaux.

Le second cheval attel hors la main, est encore plus libre que le
limonier: il porte la tte en dehors, il a l'encolure toujours ploye 
gauche et galoppe continuellement, mme quand son camarade ne fait que
trotter: on l'appelle le furieux.

Dans le principe, le drowska n'tait qu'une planche de bois brut pose
sans ressorts presqu' terre entre quatre petites roues sur deux
essieux: ce carrosse primitif a t perfectionn, mais il a conserv sa
lgret originelle et son apparence trange; quand vous enfourchez la
planchette, vous croyez monter sur quelque bte apprivoise; si pourtant
vous ne voulez pas cheminer  cheval, vous vous asseyez de ct en vous
tenant au cocher qui vous mne toujours au grand galop.

Il y a une nouvelle espce de drowska o le banc n'est plus en long, et
dont la caisse a la forme d'un tilbury, elle est pose sur quatre
ressorts et porte par deux essieux et quatre roues, mais toujours rez
terre. C'est un acheminement vers les voitures des autres pays, cela
sent la mode anglaise; tant pis, car chez tous les peuples j'aime et je
regrette ce qui est national.

La serre chaude, avec ses plantes d'autant plus souffrantes et d'autant
plus tioles qu'elles viennent de plus loin et qu'elles sont rputes
plus prcieuses, m'incommode d'abord et m'ennuie bientt. J'aime mieux
le dsordre de la fort indigne et dont les arbres puisent dans leur
sol natal, sous leur climat naturel, une vigueur inconnue ailleurs. Ce
qui est national dans les socits quivaut  ce qui est sauvage dans
les sites; il y a l une grce primitive, une force, une ingnuit que
rien n'imite ni ne remplace.

Ces imperceptibles voitures sont rudement cahotes sur les cailloux
ingaux des rues de Ptersbourg;  la vrit, dans certains quartiers,
les pavs, toujours irrguliers, sont corrigs des deux cts de la rue
par des voies en blocs de bois de sapin incrusts. On les trouve dans
les plus larges rues de la ville; les chevaux courent l-dessus avec une
grande vitesse, surtout par les temps secs, car la pluie rend le bois
glissant. Ces mosaques du Nord forment un encaissement dispendieux 
cause des rparations continuelles qu'il exige; mais elles valent mieux
que le pav.

Les mouvements des hommes que je rencontrais me paraissaient roides et
gns; chaque geste exprime une volont qui n'est point celle de l'homme
qui le fait; tous ceux que je voyais passer portaient des ordres. Le
matin est l'heure des commissions. Pas un individu ne paraissait marcher
pour lui-mme, et la vue de cette contrainte m'inspirait une tristesse
involontaire. J'apercevais peu de femmes dans les rues, qui n'taient
gayes par aucun joli visage, par aucune voix de jeune fille; tout
tait morne, rgulier comme  la caserne, comme au camp; c'tait la
guerre, moins l'enthousiasme, moins la vie. La discipline militaire
domine la Russie. L'aspect de ce pays me fait regretter l'Espagne comme
si j'tais n Andaloux; ce n'est pourtant pas la chaleur qui manque ici,
car on y touffe; c'est la lumire et la joie. L'amour et la libert
pour le coeur; pour les yeux l'clat et la varit des couleurs sont
inconnues ici; en un mot, la Russie est le contraire de l'Espagne dans
une plus grande dimension. Je crois voir l'ombre de la mort planer sur
cette partie du monde.

Tantt vous voyez passer un officier  cheval courant au grand galop
pour aller _porter un ordre_  quelque commandant de troupes; tantt
c'est un feldjger qui va _porter un ordre_  quelque gouverneur de
province, peut-tre  l'autre extrmit de l'Empire, o il se rend en
kibitka, petit char--banc russe sans ressorts et non rembourr. Cette
voiture, conduite par un vieux cocher  barbe, entrane rapidement le
courrier  qui son rang dfendrait de se servir d'un quipage plus
commode, en et-il un  sa disposition; plus loin, des fantassins
reviennent de l'exercice et se rendent  leurs quartiers pour _prendre
l'ordre_ de leur capitaine: rien que des fonctionnaires suprieurs qui
commandent  des fonctionnaires infrieurs. Cette population d'automates
ressemble  la moiti d'une partie d'checs, car un seul homme fait
jouer toutes les pices, et l'adversaire invisible, c'est l'humanit. On
ne se meut, on ne respire ici que par une permission ou par un ordre
imprial; aussi tout est-il sombre et contraint; le silence prside  la
vie et la paralyse. Officiers, cochers, cosaques, serfs, courtisans,
tous serviteurs du mme matre avec des grades divers, obissent
aveuglment  une pense qu'ils ignorent; c'est un chef-d'oeuvre de
discipline; mais la vue de ce bel ordre ne me satisfait pas du tout,
parce que tant de rgularit ne s'obtient que par l'absence complte
d'indpendance.

Parmi ce peuple priv de loisir et de volont, on ne voit que des corps
sans mes, et l'on frmit en songeant que, pour une si grande multitude
de bras et de jambes, il n'y a qu'une tte. Le despotisme est un compos
d'impatience et de paresse; avec un peu plus de longanimit de la part
du pouvoir, d'activit de la part du peuple, le mme rsultat
s'obtiendrait  bien meilleur march; mais que deviendrait la
tyrannie?... on reconnatrait qu'elle est inutile. La tyrannie, c'est la
maladie imaginaire des peuples; le tyran dguis en mdecin leur a
persuad que la sant n'est pas l'tat naturel de l'homme civilis, et
que plus le danger est grand, plus le remde doit tre violent; c'est
ainsi qu'il entretient le mal sous prtexte de le gurir. L'ordre social
cote trop cher en Russie pour que je l'admire.

Que si vous me reprochez de confondre le despotisme avec la tyrannie, je
vous rpondrai que c'est  dessein que je le fais. Ils sont si proches
parents, qu'ils ne manquent presque jamais de s'unir en secret pour le
malheur des hommes. Sous le despotisme, la tyrannie peut durer parce
qu'elle garde le masque.

Lorsque Pierre-le-Grand tablit ce qu'on appelle ici le _tchin_,
c'est--dire lorsqu'il appliqua la hirarchie militaire  toute
l'administration de l'Empire, il changea sa nation en un rgiment de
muets dont il se dclara lui-mme le colonel avec le droit de passer ce
grade  ses hritiers.

Vous figurez-vous les ambitions, les rivalits, toutes les passions de
la guerre en pleine paix? Si vous vous reprsentez bien cette absence de
tout ce qui fait le bonheur domestique et social; si,  la place des
affections de famille, vous vous prparez  trouver partout l'agitation
non avoue d'une ambition toujours bouillonnante, mais secrte: car pour
russir il faut qu'elle soit masque; si vous parvenez enfin  vous
figurer le triomphe presque complet de la volont d'un homme sur la
volont de Dieu, vous comprendrez la Russie.

Le gouvernement russe, c'est la discipline du camp substitue  l'ordre
de la cit, c'est l'tat de sige devenu l'tat normal de la socit.

Pass les heures de la matine, la ville s'anime peu  peu, mais elle
devient plus bruyante sans me paratre plus gaie; on ne voit que des
voitures peu lgantes qui emportent, de toute la vitesse de leurs deux,
de leurs quatre, et de leurs six chevaux, des gens toujours presss,
parce que leur vie se passe  _faire leur chemin_. Du plaisir sans but,
c'est--dire du plaisir, c'est ici chose inconnue.

Aussi presque tous les grands artistes venus en Russie pour y recueillir
le fruit de la renomme qu'ils avaient acquise ailleurs n'y sont rests
qu'un instant, ou, s'ils ont prolong leur sjour, ils ont nui  leur
talent. L'air de ce pays est contraire aux arts; tout ce qui vient
naturellement ailleurs ne pousse ici qu'en serre chaude. L'art russe ne
sera jamais qu'une plante de jardin.

En arrivant  l'htel de Coulon, j'y ai trouv un aubergiste franais
dgnr; sa maison est  peu prs remplie en ce moment  cause des
ftes du mariage de la grande-duchesse Marie, et il me parut presque
contrari d'tre oblig de recevoir un hte de plus; aussi s'est-il
donn peu de peine pour m'accommoder. Aprs quelques alles et venues et
beaucoup de pourparlers, il m'a pourtant tabli au second, dans un
appartement touffant, compos d'une entre, d'un salon et d'une chambre
 coucher; le tout sans rideaux, sans stores, sans jalousies; notez que
le soleil reste environ vingt-deux heures par jour sur l'horizon, et que
ses rayons obliques pntrent plus loin dans les maisons que le soleil
d'Afrique qui tombe d'aplomb sur les ttes, mais qui n'entre pas au fond
des chambres. On respire dans ce logement une atmosphre de pltre, des
odeurs de four  chaux, de poussire et de vivantes exhalaisons
d'insectes mles de musc, tout  fait insupportables.

 peine install, la fatigue de la nuit et de la matine, l'ennui de la
douane ont vaincu ma curiosit: au lieu d'aller me perdre dans
Ptersbourg en errant selon mon habitude, seul, au hasard,  travers la
grande ville inconnue, je me jetai tout envelopp dans mon manteau sur
un immense sofa de cuir, vert bouteille, qui tenait presque un panneau
du salon et je m'endormis profondment pendant... trois minutes.

Au bout de ce temps, je m'veille avec la fivre: et que vois-je en
jetant les yeux sur mon manteau?... un tissu brun, mais vivant; il faut
appeler les choses par leur nom: je suis couvert, je suis mang de
punaises. La Russie en ce genre n'a rien  envier aux Espagnes. Mais
dans le Midi on se console, on se gurit au grand air; ici on reste
emprisonn avec l'ennemi, et la guerre est plus sanglante. Je jette loin
de moi tous mes habits et me mets  courir par la chambre en criant au
secours! Quel prsage pour la nuit! pensais-je, et je continuais de
crier  tue-tte. Un garon russe arrive, je lui fais comprendre que je
veux parler  son matre. Le matre me fait attendre longtemps; enfin il
arrive, et quand je lui apprends le sujet de ma peine, il se met  rire
et se retire aussitt en me disant que je m'y habituerai, car je ne
trouverai pas autre chose  Ptersbourg; il me recommande cependant de
ne jamais m'asseoir sur un canap russe, parce que c'est sur ce meuble
que couchent les domestiques qui portent toujours avec eux des lgions
d'insectes. Pour me tranquilliser, il m'assure que cette vermine ne
viendra pas me chercher si je me tiens loin des meubles o elle reste
discrtement renferme.

Aprs m'avoir consol de la sorte il m'abandonne dans la solitude de sa
maison.

Les auberges de Ptersbourg tiennent du caravansrail;  peine cas,
vous demeurez l livr  vous-mme, et si vous n'avez vos propres
domestiques, vous n'tes point servi: le mien ne sachant pas le russe,
n'est au fait de rien: non-seulement il ne pourra m'tre utile, mais il
me gnera, car il faudra que j'aie soin de lui comme de moi-mme.

Cependant avec son intelligence italienne il m'eut bientt trouv dans
un des corridors noirs de ce dsert mur qu'on appelle l'htel Coulon,
un domestique de place qui cherchait fortune. Cet homme parle allemand
et le matre de l'auberge le recommande. Je l'arrte et lui dis ma
peine. Aussitt il me fait venir un lit de voyage en fer  la russe:
j'achte ce meuble, j'en remplis le matelas avec de la paille la plus
frache que je puisse obtenir et j'tablis mon coucher, les quatre pieds
dans des jarres pleines d'eau, au beau milieu de la chambre, que j'ai
soin de faire dmeubler entirement. Ainsi retranch pour la nuit, je me
rhabille, et, accompagn du domestique de place  qui je donne l'ordre
de ne me point diriger, je sors de cette magnifique htellerie: palais
en dehors, table dore et tendue de velours et de soie au dedans.

L'htel Coulon donne sur une espce de _Square_ assez gai pour ce
pays-ci. Ce _Square_ est born d'un ct par le nouveau palais Michel,
pompeuse habitation du grand-duc Michel, frre de l'Empereur. Je ne
pouvais sortir sans passer devant la grille de ce palais qui attira mon
attention tout d'abord. Il fut bti pour l'Empereur Alexandre qui ne l'a
point habit. Les trois autres cts de la place sont ferms par de
belles ranges de maisons perces de belles rues. Singulier hasard! 
peine eus-je quitt le nouveau palais Michel que je me trouvai devant le
vieux. Le vieux palais Michel est un vaste difice carr, sombre et en
tous points diffrent de l'lgante et moderne habitation du mme nom.

Si les hommes se taisent en Russie, les pierres parlent et parlent d'une
voix lamentable. Je ne m'tonne pas que les Russes craignent et
ngligent leurs vieux monuments: ce sont des tmoins de leur histoire,
que le plus souvent ils voudraient oublier: quand je dcouvris les noirs
perrons, les profonds canaux, les ponts massifs, les pristyles dserts
de ce sinistre palais, j'en demandai le nom, et ce nom me rappela malgr
moi la catastrophe qui fit monter Alexandre sur le trne; aussitt
toutes les circonstances de la lugubre scne par laquelle se termina le
rgne de Paul Ier se reprsentrent  mon imagination.

Ce n'est pas tout, par une ironie sanglante, devant la principale porte
de ce sinistre difice, on avait plac, avant la mort de celui qui
l'occupait et par son ordre, la statue questre de son pre Pierre III,
autre victime dont l'Empereur Paul se plaisait  honorer la dplorable
mmoire pour dshonorer la mmoire triomphante de sa mre. Que de
tragdies se sont joues  froid dans ce pays o l'ambition, la haine
mme, sont calmes en apparence!! Chez les peuples du Midi la passion me
rconcilie en quelque sorte avec leur cruaut; mais la rserve calcule,
la froideur des hommes du Nord ajoute un vernis d'hypocrisie au crime:
la neige est un masque; ici l'homme parat doux parce qu'il est
impassible; mais le meurtre sans haine me cause plus d'horreur que
l'assassinat vindicatif. La religion de la vengeance n'est-elle pas plus
naturelle que la trahison par intrt? Plus je reconnais une impulsion
involontaire dans le mal, plus je me sens consol. Malheureusement c'est
le calcul et non la colre, c'est la prudence qui ont prsid au meurtre
de Paul. Les bons Russes prtendent que les conjurs ne s'taient
prpars qu' le mettre en prison. J'ai vu la porte secrte qui
conduisait  l'appartement de l'Empereur par un escalier drob; cette
porte donne dans une partie de jardin, prs d'un grand foss: c'est par
l que Pahlen fit monter les assassins.

Voici ce qu'il leur avait dit la veille au soir: Ou vous aurez tu
l'Empereur demain  5 heures du matin, ou,  5 heures et demie vous
serez dnoncs par moi  l'Empereur comme conspirateurs. Le rsultat de
cette loquente et laconique harangue n'tait pas douteux.

L-dessus, de peur des repentirs tardifs, il sortit de chez lui pour n'y
pas rentrer de la nuit; et afin d'tre bien certain qu'aucun des
conjurs ne le retrouverait avant l'excution, il se mit  parcourir les
diverses casernes de la ville: il voulait connatre l'esprit des
troupes.

Le lendemain,  cinq heures, Alexandre tait Empereur et passait pour
parricide; quoiqu'il n'et consenti (cette circonstance est vraie, je
crois) qu' faire enfermer son pre, pour prserver sa mre de la
prison, peut-tre de la mort, pour se prserver lui-mme d'un sort
pareil, pour sauver son pays des fureurs et des caprices d'un autocrate
fou.

Aujourd'hui les Russes passent devant le vieux palais Michel sans oser
le regarder: il est dfendu de raconter dans les coles ni ailleurs la
mort de l'Empereur Paul, ni mme de croire  cet vnement relgu parmi
les fables.

Je m'tonne qu'on n'ait pas ras le palais aux souvenirs incommodes:
mais pour le voyageur, c'est une bonne fortune que de rencontrer un
monument remarquable par son air de vtust dans un pays o le
despotisme rend tout uniforme, tout neuf; o l'ide dominante efface
chaque jour les traces du pass. Au reste, c'est cette mobilit qui
explique pourquoi le vieux palais Michel est debout; il a t oubli. Sa
masse carre, ses fosss profonds, ses souvenirs tragiques, ses
escaliers drobs, ses portes secrtes si favorables au crime, son
lvation peu ordinaire dans un pays o tous les difices me paraissent
crass, lui donnent un style imposant; avantage rare  Ptersbourg. Je
m'tonne  chaque pas de voir la confusion qu'on n'a cess de faire ici
de deux arts aussi diffrents que l'architecture et la dcoration.
Pierre-le-Grand et ses successeurs ont pris leur capitale pour un
thtre.

Je fus frapp de l'air effar de mon guide quand je le questionnai le
plus naturellement que je pus sur ce qui s'est pass dans le vieux
palais Michel. La physionomie de cet homme disait: On voit bien que
vous tes un nouveau dbarqu. Vous voyez que tout le monde pense  ce
que personne ne dit. L'tonnement, la terreur, la dfiance, l'innocence
affecte, l'ignorance joue, l'exprience d'un vieux matois difficile 
duper faisaient tour  tour de cette physionomie agite malgr elle un
livre aussi instructif qu'amusant  tudier. Quand votre espion est mis
en dfaut par votre apparente scurit, il fait une mine vraiment
grotesque, car il se croit compromis par vous ds qu'il voit que vous
n'avez pas peur de l'tre par lui; l'espion ne croit qu' l'espionnage;
et si vous chappez  ses filets, il se figure qu'il va tomber dans les
vtres.

Une promenade par les rues de Ptersbourg sous la garde d'un domestique
de place, est, je vous assure, bien intressante et ne ressemble gure 
une course dans les capitales des autres pays du monde civilis. Tout se
tient dans un tat gouvern avec une logique aussi serre que l'est
celle qui prside  la politique russe.

En quittant le vieux et tragique palais Michel, j'ai travers une grande
place qui ressemble au Champ de Mars de Paris, tant elle est vaste et
vide. D'un ct un jardin public, de l'autre quelques maisons; du sable
au milieu et partout de la poussire, voil cette place: sa forme est
vague, sa grandeur immense et elle finit  la Nva prs d'une statue en
bronze de Suwarroff.

La Nva, ses ponts et ses quais sont la vraie gloire de Ptersbourg. Ce
tableau est si vaste que tout le reste parat petit. La Nva est une
vase plein jusqu'aux bords qui disparaissaient sous l'eau prte 
dborder de toutes parts. Venise et Amsterdam me semblent mieux
dfendues contre la mer que ne l'est Ptersbourg.

Je n'aime pas une ville qui n'est domine par rien: certes le voisinage
d'une rivire large comme un lac et qui coule  fleur de terre dans une
plaine marcageuse perdue entre la brume du ciel, et les vapeurs de la
mer, tait de tous les sites du monde, le moins favorable  la fondation
d'une capitale. Ici l'eau fera raison tt ou tard de l'orgueil de
l'homme: le granit mme n'est pas assur contre le travail des hivers
dans cette humide glacire o la citadelle btie par Pierre-le-Grand a
dj us deux fois ses remparts et ses fondements de rochers. On les a
refaits et on les refera encore pour dfendre ce chef-d'oeuvre d'orgueil
et de volont.

J'ai voulu passer le pont  l'instant mme pour voir de prs cette
fameuse citadelle; mon domestique m'a conduit d'abord en face de la
forteresse,  la maison de Pierre-le-Grand, spare du chteau fort par
une route et par un terrain vague. C'est une cabane conserve, dit-on,
dans l'tat o l'a laisse le Czar. Dans la citadelle sont enterrs
aujourd'hui les Empereurs, et dtenus les prisonniers d'tat; singulire
manire d'honorer les morts!... En pensant  tous les pleurs verss l,
_sous_ la tombe des souverains de la Russie, on croit assister aux
funrailles de quelque roi de l'Asie. Mme un tombeau arros de sang me
semblerait moins impie; les larmes coulent plus longtemps et plus
douloureusement peut-tre.

Tandis que l'Empereur ouvrier habitait la cabane, on btissait sous ses
yeux sa future capitale. Il faut dire  sa louange qu'alors le palais
lui importait moins que la ville. Une des chambres de cette illustre
chaumire, celle qui servait d'atelier au Czar charpentier, est
aujourd'hui transforme en chapelle; on y entre avec autant de
recueillement que dans les glises les plus rvres de l'Empire. Les
Russes font volontiers des saints de leurs hros. Ils se plaisent 
confondre les terribles vertus de leurs matres avec la bienfaisante
puissance de leurs patrons, et s'efforcent de mettre les cruauts de
l'histoire  l'abri de la foi.

Un autre hros russe, fort peu admirable  mon avis, a t sanctifi par
les prtres grecs: c'est Alexandre Newski, modle de prudence, mais qui
ne fut martyr ni de la bonne foi, ni de la gnrosit. L'glise
nationale canonisa ce prince plus sage qu'hroque. C'est l'Ulysse des
saints. On a bti autour de ses reliques un couvent d'une grandeur
prodigieuse.

Le tombeau, renferm dans l'glise de ce Saint-Alexandre, est  lui seul
un monument; il est compos d'un autel d'argent massif surmont d'une
espce de pyramide de mme mtal, et cette masse de trophes en argent
monte ainsi jusqu' la vote d'une vaste glise. Le couvent, l'glise et
le cnotaphe sont une des merveilles de la Russie. Ils sont situs 
l'extrmit de la rue appele _la Perspective Newski_; cette promenade
se termine dans la partie de la ville oppose  la citadelle. Je viens
d'aller les contempler avec plus d'tonnement que d'admiration; l'art
n'entre pour rien dans cette oeuvre de pit, mais le luxe en est
prodigieux. Ce qu'il a fallu d'hommes et de lingots pour un tel mausole
effraye l'imagination. Il y a une heure qu'on m'y a conduit.

On m'a montr, dans la cabane du Czar, un canot construit par lui-mme,
et quelques autres objets religieusement conservs; ils sont aujourd'hui
gards par un vtran. En Russie, les glises, les palais et beaucoup de
lieux publics ainsi que de maisons particulires, sont confis  la
surveillance de militaires invalides. Ces malheureux n'auraient aucun
moyen de pourvoir  leur existence dans leur vieillesse, si, au sortir
de la caserne, on ne les changeait en portiers.  ce poste ils
conservent leur longue redingote militaire; c'est une capote de laine
grossire, de couleur sale et terne;  chaque visite que vous faites,
des hommes ainsi vtus vous reoivent  la porte des maisons ou 
l'entre des monuments; ces espces de spectres en uniforme vous
rappellent la discipline sous laquelle vous vivez. Ptersbourg est un
camp chang en ville.

Mon guide ne me fit pas grce d'une image ni d'un morceau de bois dans
la chaumire impriale. Le vtran qui la garde, aprs avoir allum
plusieurs cierges dans la chapelle, qui n'est qu'un bouge clbre, m'a
montr la chambre  coucher de Pierre-le-Grand, empereur de toutes les
Russies; un charpentier de nos jours n'y logerait pas son apprenti.

Cette glorieuse austrit peint l'poque et le pays autant que l'homme;
alors en Russie on sacrifiait tout  l'avenir, on btissait des
monuments dont personne n'avait que faire, car les matres  qui ces
palais modernes taient dvolus, n'taient pas ns, et les constructeurs
de tant de magnifiques difices, sans prouver pour eux-mmes les
besoins du luxe, se contentaient du rle d'claireurs de la
civilisation, prcdant de loin les potentats inconnus dont ils
s'enorgueillissaient de prparer les logements. Certes il y a de la
grandeur d'me dans ce soin que prend un chef et son peuple de la
puissance; et mme de la vanit des gnrations  natre; cette
confiance des hommes vivants en la gloire de leurs arrire-neveux, a
quelque chose de noble et d'original. C'est un sentiment dsintress,
potique et fort au-dessus du respect ordinaire des hommes et des
nations pour leurs anctres.

Ailleurs on a fait de grandes villes en mmoire des grands faits du
pass: ou bien les cits se sont faites d'elles-mmes  l'aide des
circonstances et de l'histoire, sans le concours du moins apparent des
calculs humains; Saint-Ptersbourg avec sa magnificence et son immensit
est un trophe lev par les Russes  leur puissance  venir;
l'esprance qui produit de tels efforts me parat sublime! Depuis le
temple des Juifs, jamais la foi d'un peuple en ses destines n'a rien
arrach  la terre de plus merveilleux que Saint-Ptersbourg. Et ce qui
rend vraiment admirable ce legs fait par un homme  son ambitieux pays,
c'est qu'il a t accept par l'histoire.

La prophtie de Pierre-le-Gant, sculpte dans la mer en blocs de
granit, s'accomplit depuis un sicle sous les yeux de l'univers. Quand
on songe que ces phrases, emphatiques partout ailleurs, ne sont ici que
l'expression juste de la ralit, on s'arrte avec respect et l'on se
dit: Dieu est l! C'est la premire fois que l'orgueil me parat
touchant: partout o la puissance de l'me humaine se manifeste tout
entire il y a lieu de s'merveiller.

Au surplus l'histoire de Russie ne date pas comme l'ignorante et frivole
Europe parat le penser, du rgne de Pierre Ier: Moscou explique
Ptersbourg.

La dlivrance de la Moscovie aprs de longs sicles d'invasion; plus
tard le sige et la prise de Kasan par Ivan-le-Terrible; les luttes
acharnes contre la Sude, et tant d'autres brillants et patients faits
d'armes justifient la fire attitude de Pierre-le-Grand et l'humble
confiance de sa nation. La foi en l'inconnu est toujours imposante. Cet
homme de fer avait le droit de s'appuyer sur l'avenir; ce sont les
caractres comme le sien qui font ce que les autres esprent. Je le vois
avec la simplicit d'un vrai grand seigneur, c'est--dire d'un grand
homme assis sur le seuil de cette cabane d'o il prpare en mme temps
contre l'Europe une ville, une nation et une histoire. La grandeur de
Ptersbourg n'est pas vide et cette puissante ville dominant ses glaces
et ses marais pour dominer le monde est superbe, moins superbe encore
aux yeux qu' la pense!  la vrit, cette merveille a cot cent mille
hommes engloutis, par obissance, dans les marais pestilentiels qui sont
aujourd'hui une capitale.

L'Allemagne voit de nos jours s'accomplir un chef-d'oeuvre de critique:
une de ses villes se transforme, savamment, en une ville de la Grce et
de l'Italie ancienne; mais  la nouvelle Munich il manque un peuple
antique; Ptersbourg et manqu aux Russes.

Au sortir de la maison de Pierre-le-Grand, j'ai repass devant le pont
de la Nva qui conduit aux les, et je suis entr dans la forteresse de
Ptersbourg.

Je vous l'ai dit, ce monument, dont le nom seul inspire la crainte, a
us deux fois ses remparts et ses fondements de granit, et il n'a pas
cent quarante ans! Quelle lutte!...

Ici les pierres souffrent violence comme les hommes.

On ne m'a pas laiss voir les prisons: il y a des cachots sous l'eau; il
y en a sous les toits; tous sont pleins d'hommes. On ne m'a men qu'
l'glise o sont renferms les tombeaux de la famille rgnante. J'tais
devant ces tombeaux et je les cherchais encore, ne pouvant me figurer
qu'une pierre carre, sans ornement, de la longueur et de la largeur
d'un lit, recouverte d'une courte-pointe en drap vert, brode aux armes
impriales, servt de spulture  l'Impratrice Catherine Ire,  Pierre
Ier,  Catherine II, et  tant d'autres princes jusqu' l'Empereur
Alexandre.

La religion grecque bannit la sculpture des glises; elles y perdent en
pompe et en religieuse magnificence plus qu'elles n'y gagnent en
mysticit, d'autant que la foi byzantine s'accommode des dorures, des
ciselures et de certaines peintures d'un got trs-peu svre. Les Grecs
sont les enfants des iconoclastes, en Russie ils ont cru pouvoir mitiger
la doctrine de leurs pres; ils auraient pu aller plus loin.

Dans cette citadelle funbre les morts me paraissaient plus libres que
les vivants. Tant que je restai dans son enceinte, il me sembla que je
ne respirais qu'avec peine. Si c'tait une ide philosophique qui et
fait enfermer dans le mme tombeau les prisonniers de l'Empereur et les
prisonniers de la mort, les conspirateurs et les souverains contre
lesquels on conspire, je la respecterais; mais je ne vois l que le
cynisme du pouvoir absolu, que la brutale confiance d'un despotisme bien
assur. Avec cette force surnaturelle, on peut s'lever au-dessus des
petites dlicatesses humaines, bonnes pour le commun des gouvernements;
un Empereur de Russie est si plein de ce qu'il se doit  lui-mme, que
sa justice ne s'efface pas devant celle de Dieu. Nous autres hommes de
l'Occident, royalistes rvolutionnaires, nous ne voyons dans un
prisonnier d'tat  Ptersbourg, qu'une innocente victime du despotisme;
les Russes y voient un rprouv. Voil o mne l'idoltrie politique.

Chaque bruit me paraissait une plainte; les pierres gmissaient sous mes
pieds, et mon coeur se dchirait  faire l'cho des douleurs les plus
atroces que l'homme ait jamais fait subir  l'homme. Ah! je plains les
prisonniers de cette forteresse!  juger de l'existence des Russes
enferms sous la terre par celle des Russes qui se promnent dessus, on
frmit!

J'ai vu ailleurs des chteaux forts, mais ce nom ne voulait pas dire ce
qu'il dit  Ptersbourg. Je frissonnais en pensant que la fidlit la
plus scrupuleuse, la probit la plus intacte ne mettent nul homme 
l'abri des prisons souterraines de la citadelle de Ptersbourg; et mon
coeur se dilata quand je repassai les fosss qui dfendent cette triste
enceinte et la sparent du reste du monde.

H! qui n'aurait piti de ce peuple? Les Russes, je parle de ceux des
classes leves, vivent aujourd'hui sur des prjugs, sur une ignorance
qu'ils n'ont plus!... L'affectation de la rsignation me parat le
dernier degr de l'abjection o puisse tomber une nation esclave; la
rvolte, le dsespoir seraient plus terribles sans doute, mais moins
ignobles; la faiblesse dgrade au point de se refuser jusqu' la
plainte, cette consolation de la brute, la peur calme par l'excs de la
peur; c'est un phnomne moral dont on ne peut tre tmoin sans verser
des larmes de sang.

Aprs avoir visit la spulture des souverains de la Russie, je me suis
fait ramener dans mon quartier et conduire  l'glise catholique,
desservie par des moines dominicains. J'y venais demander une messe pour
un anniversaire dont aucun de mes voyages ne m'a encore empch de faire
la commmoration dans une glise catholique. Le couvent des dominicains
est situ dans la Perspective Newski, la plus belle rue de Ptersbourg.
L'glise n'est pas magnifique; elle est dcente; les clotres sont
solitaires; les cours encombres de dbris, de btisses; un air de
tristesse rgne dans toute la communaut, qui, malgr la tolrance dont
elle jouit, m'a paru peu opulente et surtout peu rassure. En Russie, la
tolrance n'a pour garantie ni l'opinion publique, ni la constitution de
l'tat: comme tout le reste, c'est une grce octroye par un homme; et
cet homme peut retirer demain ce qu'il donne aujourd'hui.

En attendant le moment d'entrer chez le prieur, je me suis arrt dans
l'glise; l, j'ai rencontr sous mes pieds une pierre o je lus un nom
qui m'a vivement mu: Poniatowski!... Royale victime de la fatuit, ce
trop crdule amant de Catherine II est enterr l, sans aucune marque de
distinction; mais, dpouill de la majest du trne, il lui reste la
majest du malheur qui ne lui fait pas faute; les infortunes de ce
prince, son aveuglement si cruellement puni, et la perfide politique de
ses ennemis, rendront tous les chrtiens et tous les voyageurs attentifs
 son obscur tombeau.

Prs de ce roi exil a t dpos le corps tronqu de Moreau. L'Empereur
Alexandre l'a fait rapporter l de Dresde. L'ide de runir les restes
de deux hommes si  plaindre, afin de confondre dans une mme prire les
souvenirs de leurs destines manques, me parat une des plus nobles
penses de ce prince qui, ne l'oublions jamais, a paru grand  son
entre dans une ville d'o venait de sortir Napolon.

Vers quatre heures du soir, je me suis enfin souvenu que je n'tais pas
arriv en Russie seulement pour y voir des monuments plus ou moins
curieux ni pour y faire des rflexions plus ou moins philosophiques; et
j'ai couru chez l'ambassadeur de France.

L mon mcompte fut grand; j'appris que le mariage de la grande-duchesse
Marie avec le duc de Leuchtenberg devait avoir lieu le surlendemain et
que j'arrivais trop tard pour pouvoir tre prsent avant la crmonie.
Manquer cette solennit de cour dans un pays o la cour est tout,
c'tait perdre mon voyage.




LETTRE DIXIME.

Promenade des les.--Caractre du paysage.--Beauts factices.--Les les
font partie de Ptersbourg.--tendue des villes russes.--Les Russes
tapissent sur la rue.--Manire dont ils placent les fleurs dans leurs
maisons.--Les Anglais font le contraire.--Les productions les plus
communes de la nature sont ici du luxe.--Souvenirs de la solitude qui
percent mme au milieu des jardins.--But de la civilisation dans le
Nord.--L le srieux est dans la vie et la frivolit dans la
littrature.--Le bonheur impossible en Russie.--Vie des gens du monde
pendant leur sjour aux les.--Ils ne pensent qu' s'tourdir.--Brivet
de la belle saison.--Dmnagements ds la fin d'aot.--Les autres
grandes villes ont plus de solidit que n'en a Ptersbourg.--Ici la vie
n'appartient qu' un homme.--L'galit sous le despotisme.--Rigueur des
gouvernements trop logiques.--Le despotisme en grand.--Il faut tre
Russe pour vivre en Russie.--Traits caractristiques de la socit
russe.--Attachement affect pour le prince.--Malheur d'un souverain
tout-puissant.--Source des vertus prives chez les princes
absolus.--Pavillon de l'Impratrice aux les.-- quoi ressemble le
mouvement de la foule aprs le passage de l'Impratrice.--Vermine dans
les murs des auberges.--Le palais imprial n'en est pas
exempt.--Portrait de l'homme du peuple quand il est de pure race
slave.--Sa beaut.--La beaut est plus rare chez les femmes.--Coiffure
nationale des femmes: elle devient rare.--Voitures dpourvues
d'lgance.--L'tat des paysans russes.--Rapports du paysan avec son
seigneur.--Ils paient pour se faire acheter.--Fortune des particuliers
dans la main de l'Empereur.--Seigneurs massacrs par leurs
serfs.--Rflexions.--Monnaie vivante.--Luxe excrable.--Diffrence qu'il
y a entre la condition des ouvriers dans les pays libres et celle des
serfs en Russie.--Le commerce et l'industrie modifieront la situation
actuelle.--Apparence trompeuse.--Personne pour vous clairer sur le fond
des choses.--Soin qu'on prend de cacher la vrit  l'tranger.--On n'a
le droit de s'intresser qu' l'Empereur.--Usurpation religieuse de
Pierre Ier: mal plus grand que tout le bien qu'a fait cet
Empereur.--L'aristocratie russe manque  ses devoirs envers elle-mme et
envers le peuple.--Regards scrutateurs des Russes.--Leur conduite envers
les voyageurs qui crivent.--tat de la mdecine en Russie.--Mystre
universel.--Les mdecins russes seraient meilleure chroniqueurs que
docteurs.--Permission d'assister au mariage de la grande-duchesse
Marie.--Faveur particulire.


     Ptersbourg, le mme jour, 12 juillet 1839 au soir.

On m'a men  la promenade des les; c'est un agrable marcage; jamais
la vase ne fut mieux dguise sous les fleurs. Figurez-vous un bas-fond
humide, mais que l'eau laisse  dcouvert pendant l't, grce aux
canaux qui servent  goutter le sol: tel est le terrain qu'on a plant
de superbes bosquets de bouleaux et recouvert d'une foule de charmantes
maisons de campagne. Des avenues de bouleaux, qui avec les pins sont les
seuls arbres indignes de ces landes glaces, font illusion; on se croit
dans un parc anglais; ce vaste jardin parsem de _villas_ et de
_cottages_ tient lieu de campagne aux habitants de Ptersbourg; c'est le
camp des courtisans richement habit pendant un moment de l'anne, et
dsert le reste du temps: voil ce qu'on nomme le district des les.

On y arrive en voiture par plusieurs routes fort belles, avec des ponts
jets sur divers bras de mer.

En parcourant ces alles ombrages, vous pouvez vous croire  la
campagne, mais c'est une campagne monotone et artificielle. Pas de
mouvement de terre, toujours le mme arbre: comment produire de grands
effets pittoresques avec de telles donnes? Le soin des hommes ne
supple qu'imparfaitement  la pauvret de la nature. Ils ont fait ici
tout ce qui pouvait se faire malgr le bon Dieu: c'est toujours bien peu
de chose. Sous cette zone, les plantes de serre chaude, les fruits
exotiques, mme les produits des mines; l'or et les pierres prcieuses
sont moins rares que les arbres les plus communs de nos forts: avec la
richesse on se procure ici tout ce qui vient sous verre: c'est beaucoup
comme sujet de description dans un conte de fe, cela ne suffit pas dans
un parc. Une des chtaigneraies, une des chnaies de nos collines
seraient des merveilles  Ptersbourg: des maisons italiennes entoures
d'arbres de Laponie, et remplies de fleurs de tous les pays, font un
contraste extraordinaire plutt qu'agrable.

Les Parisiens qui n'oublient jamais Paris appelleraient cette campagne
peigne les champs lyses russes. Cependant c'est plus grand, plus
champtre et  la fois plus orn, plus artificiel que notre promenade de
Paris. C'est aussi plus loign des quartiers lgants. Le district des
les est tout  la fois une ville et une campagne; quelques prs conquis
sur la fange des tourbires vous font par moments croire qu'il y a l
des bois, des villages, des champs vritables: tandis que des maisons en
forme de temples, des pilastres encadrant des serres chaudes, des
colonnades devant des palais, des salles de spectacle  pristyles
antiques, vous prouvent que vous n'tes pas sorti de la ville.

Les Russes s'enorgueillissent  juste titre de ce jardin arrach  tant
de frais au sol spongieux de Ptersbourg. Mais si la nature est vaincue,
elle se souvient de sa dfaite, et ne se soumet qu'avec humeur; les
friches recommencent de l'autre ct de la haie du parc. Heureux les
pays o la terre et le ciel luttent de profusion pour embellir le sjour
de l'homme et pour lui rendre la vie facile et douce!

J'insisterais peu sur les dsagrments de ce sol disgraci; je ne
regretterais pas tant le soleil du Midi en voyageant dans le Nord, si
les Russes affectaient moins de ddaigner ce qui manque  leur pays:
leur parfait contentement s'tend jusqu'au climat, jusqu' la terre;
naturellement ports aux fanfaronnades ils sont fats mme pour la
nature, comme ils sont fiers de la socit qui les environne; ces
prtentions m'empchent de me rsigner comme ce serait mon devoir, et
comme c'tait mon intention,  tous les inconvnients des contres
septentrionales.

Le delta renferm entre la ville et l'une des embouchures de la Nva est
aujourd'hui entirement occup par cette espce de parc; il est
cependant compris dans l'enceinte de Ptersbourg: les villes russes
renferment des pays. Celui-ci serait devenu un des quartiers populeux de
la nouvelle capitale si l'on avait suivi plus exactement le plan du
fondateur. Mais peu  peu Ptersbourg s'est rfugi au midi du fleuve
dans l'espoir d'chapper aux inondations et le terrain marcageux des
les a t rserv exclusivement aux maisons de printemps des personnes
les plus riches et les plus lgantes de la cour: ces maisons sont 
moiti caches sous l'eau et sous la neige pendant neuf mois de l'anne;
alors les loups font la ronde autour du pavillon de l'Impratrice. Mais
rien n'gale pendant les trois autres mois le luxe de fleurs de ces
casins glacs le reste du temps; nanmoins sous cette lgance factice,
perce le naturel des indignes; la manie de briller est la passion
dominante des Russes; aussi dans leurs salons, les fleurs sont-elles
places non pas de manire  rendre l'intrieur de l'habitation plus
agrable, mais  tre admires du dehors: c'est absolument le contraire
de ce qui se voit en Angleterre o l'on se garde avant tout de _tapisser
sur la rue_. Les Anglais sont les hommes de la terre qui ont su le mieux
remplacer le style par le got: leurs monuments sont des chefs-d'oeuvre
de ridicule, et leurs habitations particulires, des modles d'lgance
et de bon sens.

Aux les, toutes les maisons et tous les chemins se ressemblent. Dans
cette promenade l'tranger erre sans ennui, du moins le premier jour.
L'ombre du bouleau est transparente; mais sous le soleil du Nord on ne
cherche pas une feuille bien paisse. Un canal succde  un lac, une
prairie  un bosquet, une cabane  une villa, une alle  une alle au
bout de laquelle vous retrouvez des sites tout pareils  ceux que vous
venez de laisser derrire vous. Ces tableaux rveurs captivent
l'imagination sans l'intresser vivement, sans piquer la curiosit:
c'est du repos; et le repos est chose prcieuse  la cour de Russie.
Toutefois il n'y est pas estim ce qu'il vaut.

Pendant quelques mois un thtre gaye tant qu'il peut ce quartier d't
des grands seigneurs russes. Aux alentours de la salle de spectacle, des
rivires artificielles, des canaux ombrags, forment des alles d'eau,
mme cette eau s'tend quelquefois en petits lacs qui nourrissent
l'herbe de leurs rives... l'herbe!... merveilleuse cration de l'art
sous un sol qui de soi ne produit que de la bruyre et des lichens; on
se promne entre une infinit d'habitations obstrues de fleurs et
caches parmi les arbres comme les fabriques d'un parc anglais; mais
malgr ces prodiges, la ple et monotone verdure du bouleau attriste
toujours l'aspect de cette ville jardin! L le luxe le plus dispendieux
ne peut s'appeler du superflu, car il y faut puiser toutes les
ressources de l'art, et dpenser des trsors pour produire ce qui vient
de soi-mme ailleurs, ce qu'on regarde comme des choses de pure
ncessit.

Une lointaine fort de pins lve par intervalles ses maigres et tristes
aiguilles au-dessus des toits de quelques _villas_ bties en planches et
peintes en pierre. Ces souvenirs de la solitude percent  travers la
parure phmre des jardins comme pour tmoigner de la rigueur de
l'hiver et du voisinage de la Finlande.

Le but de la civilisation du Nord est srieux. Sous ces climats la
socit est le fruit, non des plaisirs de l'homme, non d'intrts et de
passions faciles  contenter, mais d'une volont persistante et toujours
contrarie qui pousse les peuples  d'incomprhensibles efforts. L si
les individus s'unissent, c'est pour lutter contre une nature rebelle et
qui rpond toujours avec peine aux appels qu'on lui fait. Cette
tristesse, cette pret du monde physique engendre un ennui qui me fait
comprendre les tragdies du monde politique si frquentes dans cette
cour. L le drame se passe dans le monde positif, tandis que le thtre
reste livr au vaudeville qui ne fait peur  personne; en fait de
spectacle ce qu'on prfre ici c'est le Gymnase, en fait de lecture,
Paul de Kock. Les divertissements futiles sont les seuls permis en
Russie. Sous un tel ordre de choses la vie relle est trop srieuse pour
admettre une littrature grave. La farce, l'idylle ou l'apologue, bien
voil, peuvent seuls subsister en prsence d'une si terrible ralit.
Que si sous cette temprature hostile les prcautions du despotisme
viennent encore accrotre les difficults de l'existence, tout bonheur
sera refus  l'homme, tout repos lui deviendra impossible. Paix,
flicit: ce sont ici des mots aussi vagues que celui de paradis.
Paresse sans loisir, inertie inquite: voil le rsultat invitable de
l'autocratie borale.

Les Russes jouissent peu de cette campagne qu'ils ont cre  leur
porte. Les femmes vivent l't aux les comme l'hiver  Ptersbourg: se
levant tard, faisant leur toilette le jour, des visites le soir, et
jouant toute la nuit: s'oublier, s'tourdir: tel est le but apparent de
toutes les existences.

Le printemps des les commence au milieu de juin et dure jusqu' la fin
d'aot; dans ces deux mois, except cette anne, on a huit jours de
chaleur rpartis sur tout l't; les soires sont humides, les nuits
transparentes, mais nbuleuses, les jours gris; et la vie deviendrait
d'une tristesse insupportable pour quiconque se laisserait induire  la
rflexion. En Russie converser c'est conspirer, penser c'est se
rvolter: hlas! la pense n'est pas seulement un crime, c'est un
malheur.

L'homme ne pense que pour amliorer son sort et celui des autres hommes;
mais lorsqu'on ne peut rien changer  rien, la pense inutile n'envenime
dans l'me, qu'elle empoisonne faute d'autre emploi. Et voil pourquoi
dans le grand monde russe on danse  tout ge.

Une fois l't pass, une pluie fine comme des aiguilles tombe
incessamment pendant des semaines. Alors, en deux jours, on voit les
bouleaux des les se dpouiller de leurs feuilles, les maisons de leurs
fleurs et de leurs habitants; les rues, les ponts se couvrent de chars 
dmnagement, d'quipages crotts o s'entassent ple-mle avec le
dsordre, l'incurie et la malpropret naturels aux peuples de race
slave, des meubles, des toffes, des planches, des caisses[16], et
pendant que ce convoi de l't s'achemine  pas lents vers l'autre
extrmit de la ville, quelques quipages  quatre chevaux, quelques
drowskas lgants reconduisent rapidement dans leur sjour d'hiver les
propritaires de ces trsors emmagasins jusqu' l'anne suivante. Voil
comment l'homme riche du Nord, revenu des trop passagres illusions de
son t, fuit devant la bise, et comment les ours et les loups rentrent
en possession de leurs lgitimes domaines! Le silence reprend ses
anciens droits sur les marais glacs, et la socit frivole interrompt
pour neuf mois ses reprsentations du dsert. Acteurs et spectateurs,
tous quittent la ville de bois pour la ville de pierre; mais ils ne
s'aperoivent gure du changement, car  Ptersbourg la neige des nuits
d'hiver rpand presque autant d'clat que le soleil des jours d't; et
les poles russes sont plus chauds que les rayons d'une lumire oblique.

Le spectacle fini, on reploie les coulisses, les toiles, on teint les
lampes, les fleurs du caprice tombent, et quelques arbres malvenants
gmissent seuls pendant neuf mois au-dessus des joncs du ple marcage;
alors les tourbires du ple mises  nu, attristent de nouveau la fort
clair-seme qu'on appelait l'Ingrie et dont on a tir Ptersbourg par
enchantement.

Ce qui arrive aux les tous les ans, arrivera une fois  la ville
entire. Que cette capitale sans racines dans l'histoire, soit oublie
du souverain, un seul jour; qu'une politique nouvelle porte ailleurs la
pense du matre, le granit cach sous l'eau s'miette, les basses
terres inondes rentrent dans leur tat naturel et les htes de la
solitude reprennent possession de leur gte.

Ces ides occupent la pense de tous les trangers qui se promnent
parmi les lgers quipages de Ptersbourg; personne ne croit  la dure
de cette merveilleuse capitale. Pour peu qu'on mdite (et quel est le
voyageur digne de son mtier qui ne mdite pas?) on prvoit telle
guerre, tel revirement de la politique qui ferait disparatre cette
cration de Pierre Ier, comme une bulle de savon sous un souffle, comme
une lanterne magique dont on teint la lumire.

Nulle part je ne fus plus pntr de l'instabilit des choses humaines;
souvent  Paris,  Londres, je me disais: un temps viendra o ce
bruyant sjour sera plus silencieux qu'Athnes, que Rome, Syracuse ou
Carthage: mais il n'est donn  nul homme de pressentir l'heure ni la
cause immdiate de cette destruction, tandis que la disparition de
Ptersbourg peut se prvoir; elle peut arriver demain au milieu des
chants de triomphe de son peuple victorieux. Le dclin des autres
capitales suit l'extermination de leurs habitants, celle-ci prira au
moment mme o les Russes verront leur puissance s'tendre. Je crois 
la dure de Ptersbourg comme  celle d'un systme politique, comme  la
constance d'un homme. C'est ce qu'on ne peut dire d'aucune autre ville
du monde.

Quelle terrible force que celle qui fit sortir du dsert une capitale et
qui d'un mot peut rendre  la solitude tout ce qu'elle lui a pris! Ici
la vie propre n'appartient qu'au souverain: la destine, la force, la
volont d'un peuple entier sont renfermes dans une tte. L'Empereur de
Russie est la personnification du pouvoir social: au-dessous de lui
rgne l'galit telle que la rvent les dmocrates modernes
gallo-amricains, Fourriristes, etc. Mais les Russes reconnaissent une
cause d'orage de plus que les autres hommes: la colre de l'Empereur. La
tyrannie rpublicaine ou monarchique fait dtester l'galit absolue. Je
ne crains rien tant qu'une logique inflexible applique  la politique.
Si la France est matriellement heureuse depuis dix ans, c'est peut-tre
parce que l'apparente absurdit qui prside  ses affaires est une haute
sagesse pratique; le fait substitu  la spculation nous domine.

En Russie, le principe du despotisme fonctionne toujours avec une
rigueur mathmatique et le rsultat de cette extrme consquence est une
extrme oppression. En voyant cet effet rigoureux d'une politique
inflexible, on est indign, et l'on se demande avec effroi d'o vient
qu'il y a si peu d'humanit dans les oeuvres de l'homme. Mais trembler ce
n'est pas ddaigne: on ne mprise pas ce qu'on craint.

En contemplant Ptersbourg et en rflchissant  la terrible vie des
habitants de ce camp de granit, on peut douter de la misricorde de
Dieu, on peut gmir, blasphmer, on ne saurait s'ennuyer. Il y a l un
mystre incomprhensible; mais en mme temps une prodigieuse grandeur.
Le despotisme organis comme il l'est ici, devient un inpuisable sujet
d'observations et de mditation. Cet Empire colossal que je vois se
lever tout  coup devant moi  l'Orient de l'Europe, de cette Europe o
les socits souffrent de l'appauvrissement de toute autorit reconnue,
me fait l'effet d'une rsurrection. Je me crois en prsence de quelque
nation de l'Ancien Testament et je m'arrte avec un effroi ml de
curiosit aux pieds du gant antdiluvien.

Ce qu'on voit du premier coup d'oeil en entrant au pays des Russes, c'est
que la socit telle qu'elle est arrange par eux, ne peut servir qu'
leur usage; il faut tre Russe pour vivre en Russie: et pourtant en
apparence tout s'y passe comme ailleurs. Il n'y a de diffrence que dans
le fond des choses.

Ce soir c'tait une revue du monde lgant que j'tais all faire aux
les: le monde lgant est, dit-on, le mme partout; nanmoins je n'ai
senti et pens que des choses particulires: c'est que chaque socit a
une me et que cette me a beau se laisser endoctriner comme une autre
par la fe qu'on appelle civilisation, et qui n'est que la mode de
chaque sicle, elle conserve son caractre original.

Ce soir toute la ville de Ptersbourg, c'est--dire la cour, y compris
sa suite, la domesticit, s'tait runie aux les, non pour le plaisir
dsintress de la promenade par un beau jour, ce plaisir paratrait
fade aux courtisans qui font la foule en ce pays; mais pour y voir
passer _le paquebot_ de l'Impratrice, spectacle sur lequel on ne se
blase jamais. Ici tout souverain est un dieu; toute princesse est une
Armide, une Cloptre. Le cortge de ces divinits changeantes est
immuable; il se grossit d'un peuple toujours galement fidle, accouru
sur leurs pas;  cheval,  pied, en voiture, le prince rgnant est
toujours  la mode et tout-puissant chez ce peuple.

Cependant ces hommes si soumis ont beau faire et beau dire, leur
enthousiasme est contraint: c'est l'amour du troupeau pour le berger qui
le nourrit pour le tuer. Un peuple sans libert a des instincts, il n'a
pas de sentiments; ces instincts se manifestent souvent d'une manire
importune et peu dlicate: les Empereurs de Russie doivent tre excds
de soumission; parfois l'encens fatigue l'idole.  la vrit ce culte
admet des entr'actes terribles. Le gouvernement russe est une monarchie
absolue, tempre par l'assassinat; et quand le prince tremble, il ne
s'ennuie plus; il vit donc entre la terreur et le dgot. Si l'orgueil
du despote veut des esclaves, l'homme cherche des semblables: or, un
Czar n'a point de semblables; l'tiquette et la jalousie font  l'envi
la garde autour de son coeur solitaire. Il est  plaindre plus encore que
ne l'est son peuple, surtout s'il vaut quelque chose.

J'entends vanter les joies domestiques que gote l'Empereur Nicolas,
mais j'y vois la consolation d'une belle me plus que la preuve d'un
bonheur complet. Le ddommagement n'est pas la flicit, au contraire,
le remde constate le mal; un Empereur de Russie a toujours du coeur de
reste, quand il en a; de l les vertus prives trop admires chez
l'Empereur Nicolas.

Ce soir l'Impratrice ayant quitt Pterhoff par mer, a dbarqu  son
pavillon des les; c'est l qu'elle vient attendre le moment du mariage
de sa fille qui doit se clbrer demain au nouveau palais d'hiver.
Lorsqu'elle loge aux les, les ombrages qui environnent son pavillon
servent d'abri pendant le jour  son rgiment des chevaliers-gardes,
l'un des plus beaux de l'arme.

Nous sommes arrivs trop tard pour la voir sortir de son bateau sacr;
mais nous avons trouv la foule encore mue du passage rapide de l'astre
imprial. Les seuls tumultes possibles en Russie ce sont des joutes de
flatteurs. Le sillage est sensible dans une foule de courtisans comme il
l'est sur la mer o les plus gros vaisseaux laissent les plus longues
traces. Ce soir le bouillonnement humain ressemblait tout  fait 
l'agitation des vagues aprs le passage d'un puissant btiment de
guerre. L'altier navire fend les flots  toutes voiles et l'onde cume
longtemps encore aprs que la nef qui vient de la sillonner est entre
dans le port.

J'ai donc enfin respir l'air de la cour! Mais jusqu'ici je n'ai pu
apercevoir aucune des divinits qui le font souffler sur les mortels.

Les maisons de plaisance les plus remarquables sont bties autour, ou du
moins dans le voisinage de ce pied--terre imprial. Ici l'homme vit des
regards du matre comme la plante des rayons du soleil; l'air appartient
 l'Empereur; on n'en respire que ce qu'il en dpart ingalement 
chacun: chez le vrai courtisan le poumon obit comme les paules.

Il y a du calcul partout o il y a une cour, et une socit; mais nulle
part il n'est  dcouvert comme ici. Cet Empire est une grande salle de
comdie o de toutes les loges on voit dans les coulisses.

Il est une heure du matin; le soleil va se lever; je ne puis dormir
encore; je finirai donc ma nuit comme je l'ai commence, en vous
crivant _sans lumire_.

Malgr les prtentions des Russes  l'lgance, les trangers ne peuvent
trouver dans tout Ptersbourg une auberge supportable. Les grands
seigneurs amnent ici de l'intrieur de l'Empire une suite toujours
nombreuse: comme il est leur proprit, l'homme est leur luxe. Sitt que
les valets sont laisss seuls dans l'appartement du matre, ils se
vautrent  l'orientale sur tous les meubles qu'ils remplissent de
vermine; ces btes passent du crin dans le bois, du bois dans le pltre,
dans les plafonds, dans les murs, dans les planchers; en peu de jours
l'habitation est infecte sans ressources, et l'impossibilit de donner
de l'air aux maisons pendant l'hiver ternise le mal.

Le nouveau palais imprial rebti  tant de frais d'hommes et d'argent,
est dj rempli de ces btes; on dirait que les malheureux ouvriers qui
se turent  orner plus vite l'habitation du matre, ont d'avance veng
leur mort en inoculant leur vermine  ces murs homicides; dj plusieurs
chambres du palais imprial sont closes et cernes avant d'avoir t
occupes. Si le chteau est infect de cette troupe d'ennemis nocturnes,
comment dormirais-je chez Coulon? J'y renonce, mais la clart des nuits
me console de tout.

Tout  l'heure,  peine revenu des les,  minuit, je suis encore
ressorti  pied pour recueillir mes souvenirs et repasser dans ma
mmoire les conversations qui m'avaient le plus intress pendant cette
journe. Je vous en donnerai le rsum dans un instant.

Cette promenade solitaire m'a conduit  la belle rue appele la
Perspective Newski. Je voyais briller de loin,  la lueur du crpuscule,
les petites colonnes de la tour de l'Amiraut, surmonte de sa haute
aiguille mtallique. La flche de ce minaret chrtien est plus aigu
qu'aucun clocher gothique; elle est dore tout entire avec l'or des
ducats qui furent envoys en prsent  l'Empereur Pierre Ier par les
tats-unis de Hollande.

Cette chambre d'auberge, d'une malpropret rvoltante, et ce monument
d'une magnificence fabuleuse, voil Ptersbourg.

Comme vous le voyez, les contrastes ne manquent pas dans cette ville o
l'Europe se donne en spectacle  l'Asie et l'Asie  l'Europe.

Le peuple est beau; les hommes de pure race slave, amens de l'intrieur
par les riches seigneurs qui les emploient  leur service, ou qui leur
permettent d'exercer divers mtiers dans Ptersbourg pendant un certain
laps de temps, sont remarquables par leurs cheveux blonds et leur teint
ros, mais surtout par la perfection de leur profil qui rappelle les
statues grecques; leurs yeux taills en amande ont la coupe asiatique
avec la couleur du Nord; ils sont ordinairement bleus de faence, et ils
ont une expression de douceur, de grce et de fourberie particulire. Ce
regard, toujours mobile, donne  l'iris des teintes chatoyantes et qui
varient depuis le vert du serpent, le gris du chat jusqu'au noir de la
gazelle, quoique le fond reste bleu; la bouche, orne d'une moustache
dore et soyeuse, est d'une coupe parfaitement pure, et les dents,
clatantes de blancheur, clairent le visage; leur forme quelquefois
aigu les rend alors semblables aux dents du tigre ou  une scie; le
plus souvent cependant elles sont d'une rgularit parfaite. Le costume
de ces hommes est toujours original; c'est tantt la tunique grecque
avec une ceinture de couleur tranchante, tantt la robe persane, tantt
la redingote russe courte, fourre en peau de mouton tourne vers le
dehors ou vers le dedans, selon la temprature.

Les femmes du peuple sont moins belles; on en rencontre peu dans les
rues et celles qu'on y voit n'ont rien d'attrayant; elles paraissent
abruties. Chose singulire! les hommes ont de la recherche et les femmes
de la ngligence dans leur parure. Cela tient peut-tre  ce que les
hommes sont attachs  la maison des grands seigneurs par leur service.
Les femmes du peuple ont la dmarche pesante; elles portent pour
chaussure de grosses bottes de cuir gras qui leur dforment le pied;
leur personne, leur taille, tout en elles est sans lgance; leur teint
terreux, mme lorsqu'elles sont jeunes, n'a pas l'clat de celui des
hommes. Leur petite redingote  la russe, courte, ouverte par devant,
est garnie de fourrures presque toujours dchires et qui tombent en
lambeaux. Ce costume serait joli, s'il tait _mieux port_, comme disent
nos marchands, et si l'effet n'en tait gt le plus souvent par une
taille dforme et par une malpropret repoussante; la coiffure
nationale des femmes russes est belle, mais elle devient rare; on ne la
voit plus, m'a-t-on dit, que sur la tte des nourrices et sur celle des
femmes de la cour aux jours de crmonie; c'est une espce de tour de
carton, dore, brode et trs-vase du haut.

Les attelages sont pittoresques; les chevaux ont de la vitesse, du nerf
et du sang, mais les quipages que j'ai vus runis ce soir aux les,
sans en excepter les voitures des plus grands seigneurs, sont dpourvus
d'lgance, ils manquent mme de propret. Ceci m'explique le dsordre,
la ngligence des domestiques du grand-duc hritier, la pesanteur, le
vilain vernis de ses carrosses que j'ai vus lors du passage de ce prince
 Ems. La magnificence en gros, le luxe voyant, la dorure, l'air de
grandeur, sont naturels aux seigneurs russes: l'lgance, le soin, la
propret ne le sont pas. Autre chose est d'aimer  tonner les passants
par l'opulence, autre chose de jouir de la richesse, mme en secret,
comme d'un moyen de se cacher  soi-mme le plus qu'on peut les tristes
conditions de l'existence humaine.

On m'a cont ce soir plusieurs traits curieux relatifs  ce que nous
appelons l'esclavage des paysans russes.

Il est difficile de nous faire une juste ide de la vraie position de
cette classe d'hommes qui n'ont aucun droit reconnu, et qui cependant
sont la nation mme. Privs de tout par les lois, ils ne sont pas aussi
dgrads au moral qu'ils sont socialement avilis; ils ont de l'esprit,
quelquefois de la fiert; mais ce qui domine dans leur caractre et dans
la conduite de leur vie entire, c'est la ruse. Personne n'a le droit de
leur reprocher cette consquence trop naturelle de leur situation. Ce
peuple toujours en garde contre des matres dont il prouve  chaque
instant la mauvaise foi effronte, compense  force de finesse le manque
de probit des seigneurs envers leurs serfs.

Les rapports du paysan avec le possesseur de la terre ainsi qu'avec la
patrie, c'est--dire l'Empereur qui reprsente l'tat, seraient un objet
d'tude digne  lui seul d'un long sjour dans l'intrieur de la Russie.

Dans beaucoup de parties de l'Empire les paysans croient qu'ils
appartiennent  la terre, condition d'existence qui leur parat
naturelle, tandis qu'ils ont peine  comprendre comment des hommes sont
la proprit d'un homme. Dans beaucoup d'autres contres les paysans
pensent que la terre leur appartient. Ceux-ci sont les plus heureux,
s'ils ne sont les plus soumis des esclaves.

Il y en a qui, lorsqu'on les met en vente, envoient au loin prier un
matre dont la rputation de bont est venue jusqu' eux, de les
acheter, eux, leurs terres, leurs enfants et leurs btes, et si ce
seigneur, clbre parmi eux pour sa douceur (je ne dis pas pour sa
justice, le sentiment de la justice est inconnu en Russie, mme parmi
les hommes dnus de tout pouvoir), si ce seigneur dsirable n'a pas
d'argent, ils lui en donnent afin d'tre srs qu'ils n'appartiendront
qu' lui. Alors le bon seigneur, pour contenter ses nouveaux paysans,
les achte de leurs propres deniers et les accepte comme serfs; puis il
les exempte d'impts pendant un certain nombre d'annes, les
ddommageant ainsi du prix de leurs personnes qu'ils lui ont pay
d'avance, en acquittant pour lui la somme qui reprsente la valeur du
domaine dont ils dpendent, et dont ils l'ont, pour ainsi dire, forc de
devenir propritaire. Voil comment le serf opulent met le seigneur
pauvre en tat de le possder  perptuit, lui et ses descendants.
Heureux de lui appartenir et  sa postrit, pour chapper par l au
joug d'un matre inconnu, ou d'un seigneur rput mchant. Vous voyez
que la sphre de leur ambition n'est pas encore bien tendue.

Le plus grand malheur qui puisse arriver  ces hommes plantes, c'est de
voir leur sol natal vendu: on les vend toujours avec la glbe  laquelle
ils sont toujours attachs; le seul avantage rel qu'ils aient retir
jusqu'ici de l'adoucissement des lois modernes, c'est qu'on ne peut plus
vendre l'homme sans la terre. Encore cette dfense est-elle lude par
des moyens connus de tout le monde: ainsi au lieu de vendre une terre
entire avec ses paysans, on vend quelques arpents et cent et deux cents
hommes par arpent. Si l'autorit apprend cette escobarderie, elle svit;
mais elle a rarement l'occasion d'intervenir, car entre le dlit et la
justice suprme, c'est--dire l'Empereur, il y a tout un monde de gens
intresss  perptuer et  dissimuler les abus...

Les propritaires souffrent autant que les serfs de cet tat de choses,
surtout ceux dont les affaires sont dranges. La terre est difficile 
vendre, si difficile qu'un homme qui a des dettes et qui veut les payer,
finit par emprunter  la banque impriale les sommes dont il a besoin,
et la banque prend hypothque sur les biens de l'emprunteur. Il rsulte
de l que l'Empereur devient le trsorier et le crancier de toute la
noblesse russe, et que la noblesse ainsi bride par le pouvoir suprme
est dans l'impossibilit de remplir ses devoirs envers le peuple.

Un jour, un seigneur voulait vendre une terre: la nouvelle de ce projet
met le pays en alarme; les paysans du seigneur dputent vers lui les
anciens du village qui se jettent  ses pieds et lui disent en pleurant
qu'ils ne veulent pas tre vendus. Il le faut, rpond le seigneur, il
n'est pas dans mes principes d'augmenter l'impt que paient mes paysans;
cependant je ne suis pas assez riche pour garder une terre qui ne me
rapporte presque rien.--N'est-ce que cela, s'crient les dputs des
domaines du seigneur, nous sommes assez riches, nous, pour que vous
puissiez nous garder. Aussitt, de leur plein gr, ils fixent leurs
redevances au double de ce qu'ils payaient depuis un temps immmorial.

D'autres paysans, avec moins de douceur et une finesse plus dtourne,
se rvoltent contre leur matre, uniquement dans l'espoir qu'ils
deviendront serfs de la couronne. C'est le but de l'ambition de tous les
paysans russes.

Affranchissez brusquement de tels hommes, vous mettez le feu au pays. Du
moment o les serfs spars de la terre verraient qu'on la vend, qu'on
la loue, qu'on la cultive sans eux, ils se lveraient en masse, en
criant qu'on les dpouille de leur bien.

Dernirement dans un village lointain o le feu avait pris, les paysans
qui se plaignaient de leur seigneur  cause de sa tyrannie, ont profit
du dsordre qu'ils avaient peut-tre caus eux-mmes, pour se saisir de
leur ennemi, c'est--dire de leur matre, pour l'entraner  l'cart,
l'empaler et le faire rtir au feu mme de l'incendie; ils ont cru se
justifier suffisamment de ce crime en assurant _par serment_ que cet
infortun avait voulu brler leurs maisons et qu'ils n'avaient fait que
se dfendre.

Sur de tels actes l'Empereur ordonne le plus souvent la dportation du
village entier en Sibrie; voil ce qu'on appelle  Ptersbourg:
_peupler l'Asie_.

Quand je pense  ces faits et  une foule d'autres cruauts plus ou
moins secrtes qui ont lieu journellement dans le fond de cet immense
Empire, o les distances favorisent galement la rvolte et
l'oppression, je prends le pays, le gouvernement et toute la population
en haine; un malaise indfinissable me saisit, je ne songe plus qu'
fuir.

Le luxe de fleurs et de livres tal chez les grands m'amusait; il me
rvolte, et je me reproche comme un crime le plaisir que j'ai pris  le
contempler d'abord: la fortune d'un propritaire se suppute ici en ttes
de paysans. L'homme non libre est monnay, il vaut l'un dans l'autre dix
roubles par an  son propritaire qu'on appelle libre parce qu'il a des
serfs. Il y a des contres o chaque paysan rapporte trois et quatre
fois cette somme  son seigneur. En Russie, la monnaie humaine change de
valeur comme chez nous la terre, qui double de prix selon les dbouchs
qu'on trouve  ses produits. Je passe ici mon temps  calculer malgr
moi, combien il faut de familles pour payer un chapeau, un chle; si
j'entre dans une maison, un rosier, un hortensia, ne sont pas  mes yeux
ce qu'ils me paratraient ailleurs: tout me semble teint de sang; je ne
vois de la mdaille que le revers. La somme des mes condamnes 
souffrir jusqu' la mort pour complter les aunes d'toffe employes
dans l'ameublement, dans l'ajustement d'une jolie femme de la cour,
m'occupe plus que sa parure et sa beaut. Absorb par le travail de
cette triste supputation, je me sens devenir injuste; il est telle
personne dont la figure toute charmante me rappelle, en dpit de mes
rclamations secrtes, les caricatures contre Bonaparte rpandues en
1813 dans la France et dans l'Europe. Quand vous aperceviez d'un peu
loin le colosse de l'Empereur, il tait ressemblant, mais en regardant
de prs cette image, vous reconnaissiez que chaque trait du visage tait
un compos de cadavres mutils.

Partout le pauvre travaille pour le riche qui le paie; mais ce pauvre
dont le temps est rtribu par l'argent d'un autre homme, n'est pas
parqu pour sa vie dans un clos comme une pice de btail, et bien qu'il
soit oblig de vaquer au labeur qui lui fournit chaque jour le pain de
ses enfants, il jouit d'une sorte de libert au moins apparente; or
l'apparence, c'est presque tout pour un tre  vue borne et 
l'imagination sans borne. Chez nous, le mercenaire a le droit de changer
de pratiques, de domicile, mme de mtier, son travail n'est pas
considr comme la rente du riche qui l'emploie; mais le serf russe est
la chose du seigneur: enrl depuis sa naissance jusqu' sa mort au
service d'un mme matre, sa vie reprsente  ce propritaire de son
travail une parcelle de la somme ncessaire  des caprices,  des
fantaisies annuelles; certes, dans un tat constitu de la sorte, le
luxe n'est plus innocent, il n'a point d'excuse. Toute socit o la
classe moyenne n'existe pas, devrait proscrire le luxe comme un
scandale, parce que, dans les pays bien organiss, ce sont les profits
que cette classe retire de la vanit des classes suprieures qui
motivent et excusent l'opulence des riches.

Si, comme on le dit, la Russie devient un pays industriel, les rapports
du serf avec le possesseur de la terre ne tarderont pas  se modifier;
une population de marchands et d'artisans indpendants s'lvera entre
les nobles et les paysans, mais aujourd'hui elle commence  peine 
natre; elle se recrute encore presque uniquement parmi des trangers.
Les fabricants, les commerants, les marchands sont presque tous des
Allemands.

Il n'est que trop facile ici de se laisser prendre aux apparences de la
civilisation. Si vous voyez la cour et les gens qui la grossissent, vous
vous croyez chez une nation avance en culture et en conomie politique;
mais lorsque vous rflchissez aux rapports qui existent entre les
diverses classes de la socit, lorsque vous voyez combien ces classes
sont encore peu nombreuses, enfin lorsque vous examinez attentivement le
fond des moeurs et des choses, vous apercevez une barbarie relle  peine
dguise sous une magnificence rvoltante.

Je ne reproche pas aux Russes d'tre ce qu'ils sont; ce que je blme en
eux, c'est la prtention de paratre ce que nous sommes. Ils sont encore
incultes; cet tat laisse du moins le champ libre  l'esprance, mais je
les vois incessamment occups du dsir de singer les autres nations, et
ils les singent  la faon des singes, en se moquant de ce qu'ils
copient. Alors je me dis: voil des hommes perdus pour l'tat sauvage et
manqus pour la civilisation, et le terrible mot de Voltaire ou de
Diderot, oubli en France, me revient  l'esprit: Les Russes sont
pourris avant que d'tre mrs.

 Ptersbourg, tout a l'air opulent, grand, magnifique, mais si vous
jugiez de la ralit d'aprs cette figure des choses, vous vous
trouveriez trangement du; d'ordinaire le premier effet de la
civilisation, c'est de rendre la vie matrielle facile; ici tout est
difficile; une apathie ruse, tel est le secret de la vie du commun des
hommes.

Voulez-vous apprendre avec exactitude ce qu'il faut voir dans cette
grande ville? si Schnitzler ne vous suffit pas, vous ne trouverez point
d'autre guide[17]; nul libraire ne vend un indicateur complet des
curiosits de Ptersbourg; or, les hommes instruits que vous questionnez
ont un intrt  ne vous clairer pas, ou ils ont autre chose  faire
qu' vous rpondre; l'Empereur, le lieu qu'il habite, le projet qui
l'occupe ostensiblement, voil le seul sujet digne d'absorber la pense
d'un Russe qui pense. Ce catchisme de cour suffit  la vie. Tous ont le
dsir de se rendre agrables au matre en contribuant  cacher quelque
coin de la vrit aux voyageurs. Personne ne songe  favoriser les
curieux; on aime  les tromper par des documents faux; il faudrait le
talent d'un grand critique pour bien voyager en Russie. Sous le
despotisme, curiosit est synonyme d'indiscrtion; l'Empire, c'est
l'Empereur rgnant; s'il se porte bien, vous tes dispens de tout autre
souci, et votre coeur et votre esprit ont le pain quotidien. Pourvu que
vous sachiez o rside et comment vit cette raison de toute pense, ce
moteur de toute volont, de toute action, vous, tranger ou sujet russe,
vous n'avez rien  demander  la Russie, pas mme votre chemin, car sur
le plan russe de la ville de Ptersbourg, vous ne trouvez indiqu que le
nom des principales rues.

Et pourtant cet effrayant degr de puissance n'a pas suffi au Czar
Pierre; cet homme ne s'est pas content d'tre la raison de son peuple,
il en a voulu tre la conscience; il a os faire le destin des Russes
dans l'ternit, comme il ordonnait de leurs dmarches dans ce monde. Ce
pouvoir qui suit l'homme au del du tombeau me parat monstrueux; le
souverain qui n'a pas recul devant une telle responsabilit, et qui,
malgr ses longues hsitations, apparentes ou relles, a fini par se
rendre coupable d'une si exorbitante usurpation, a fait plus de mal au
monde par ce seul attentat contre les prrogatives du prtre et la
libert religieuse de l'homme, que de bien  la Russie par toutes ses
qualits guerrires, administratives, et par son gnie industrieux. Cet
Empereur, type et modle de l'Empire et des Empereurs actuels, est un
singulier compos de grandeur et de minutie. Esprit dominateur comme les
plus cruels tyrans de tous les sicles et de tous les pays, ouvrier
assez ingnieux pour rivaliser avec les meilleurs mcaniciens de son
poque, souverain scrupuleusement terrible; aigle et fourmi, lion et
castor, ce matre impitoyable pendant sa vie s'impose encore comme une
espce de saint  la postrit dont il veut tyranniser le jugement aprs
avoir pass sa vie  tyranniser les actes de ses sujets; juger cet
homme, le qualifier avec impartialit, c'est aujourd'hui encore un
sacrilge qui n'est pas sans danger mme pour un tranger oblig de
vivre en Russie. Je brave ce pril  chaque instant de la journe, car
de tous les jougs le plus insupportable pour moi, c'est celui d'une
admiration convenue[18].

En Russie le pouvoir tout illimit qu'il est a une peur extrme du
blme, ou seulement de la franchise. Un oppresseur est de tous les
hommes celui qui craint le plus la vrit, il n'chappe au ridicule que
par la terreur et le mystre, de l il arrive qu'on ne peut parler des
personnes ici, ni de rien; pas plus _des maladies_ dont sont morts les
Empereurs Pierre III et Paul Ier que des clandestines amours que
quelques malveillants prtent  l'Empereur rgnant. Les distractions de
ce prince ne passent... que pour des distractions! Ceci une fois
reconnu, quelques consquences qu'elles aient d'ailleurs pour certaines
familles, on doit les ignorer sous peine d'tre accus du plus grand des
crimes aux yeux d'un peuple compos d'esclaves et de diplomates: du
crime d'indiscrtion.

Je suis impatient de voir l'Impratrice. On la dit charmante; mais elle
passe ici pour frivole et pour fire. Il faut tout  la fois de la
hauteur de sentiment et de la lgret d'esprit pour supporter une
existence comme celle qu'on lui a faite. Elle ne se mle d'aucune
affaire, ne s'informe d'aucune chose; on sait toujours trop quand on ne
peut rien. L'Impratrice fait comme les sujets de l'Empereur: tout ce
qui est n russe ou veut vivre en Russie se donne le mot pour se taire
indistinctement sur toute chose; rien ne se dit ici et pourtant tout se
sait: les conversations secrtes devraient tre bien intressantes; mais
qui se les permet? Rflchir, discerner, c'est se rendre suspect.

M. de Repnin gouvernait l'Empire et l'Empereur: M. de Repnin est
disgraci depuis _deux ans_, et depuis _deux ans_ la Russie n'a pas
entendu prononcer ce nom, qui nagure tait dans toutes les bouches. Il
est tomb en un jour du fate du pouvoir dans la plus profonde
obscurit: personne n'ose se souvenir de lui ni mme croire  sa vie,
non pas  sa vie prsente, mais  sa vie passe. En Russie, le jour de
la chute d'un ministre, les amis deviennent sourds et aveugles. Un homme
est enterr aussitt qu'il a l'air disgraci. Je dis l'air parce qu'on
ne s'avance jamais jusqu' dire qu'un homme soit disgraci, quoiqu'il le
paraisse quelquefois. Avouer la disgrce c'est tuer. Voil pourquoi la
Russie ne sait pas aujourd'hui si le ministre qui la gouvernait hier
existe. Sous Louis XV l'exil de M. du Choiseul fut un triomphe; en
Russie la retraite du M. de Repnin est la mort.

 qui le peuple en appellera-t-il un jour du mutisme des grands? Quelle
explosion de vengeance prpare contre l'autocratie l'abdication d'une
aussi lche aristocratie? Que fait la noblesse russe? elle adore
l'Empereur, et se rend complice des abus du pouvoir souverain pour
continuer elle-mme  opprimer le peuple, qu'elle fustigera tant que le
dieu qu'elle sert lui laissera le fouet et la main (notez que c'est elle
qui a cr ce dieu). tait-ce l le rle que lui rservait la Providence
dans l'conomie de ce vaste Empire? Elle en occupe les postes d'honneur?
Qu'a-t-elle fait pour les mriter? Le pouvoir exorbitant et toujours
croissant du matre est la trop juste punition de la faiblesse des
grands. Dans l'histoire de Russie personne, hors l'Empereur, n'a fait
son mtier; la noblesse, le clerg, toutes les classes de la socit se
sont manqu  elles-mmes. Un peuple opprim a toujours mrit sa peine;
la tyrannie est l'oeuvre des nations. Ou le monde civilis passera de
nouveau avant cinquante ans sous le joug des barbares, ou la Russie
subira une rvolution plus terrible que ne le fut la rvolution dont
l'Occident de l'Europe ressent encore les effets.

Je remarque qu'on me craint ici parce qu'on sait que j'cris avec
conviction; nul tranger ne peut mettre le pied dans ce pays sans se
sentir aussitt pes et jug. C'est un homme sincre, pense-t-on, donc
il peut tre dangereux? Voyez la diffrence: sous le gouvernement des
avocats, un homme sincre n'est qu'inutile! La haine du despotisme
rgne vaguement en France, disent-ils; elle est exagre, et n'est point
claire, aussi nous la bravons; mais le jour o un voyageur, croyable
parce qu'il croit, dira les abus rels qui ne peuvent manquer de lui
sauter aux yeux chez nous, on nous verra tels que nous sommes.
Aujourd'hui la France aboie contre nous sans nous connatre; elle nous
mordra le jour o elle nous connatra.

Les Russes me font trop d'honneur sans doute par cette inquitude; mais,
malgr la dissimulation de ces coeurs profonds, ils ne peuvent me cacher
leur proccupation  mon gard. Je ne sais si je dirai ce que je pense
de leur pays, mais je sais qu'ils se rendent justice  eux-mmes quand
ils redoutent les vrits que je puis dire.

Les Russes ont le nom de tout et ils n'ont la chose de rien; ils ne sont
riches qu'en affiches: lisez les tiquettes, ils ont la civilisation, la
socit, la littrature, le thtre, les arts, la science, mais ils
n'ont pas un mdecin; le savoir consciencieux est inconnu dans une
socit qui vient de natre. tes-vous malade, avez-vous la fivre?
traitez-vous vous-mme, ou faites appeler un mdecin tranger. Si vous
demandez  tout hasard le mdecin accrdit dans le quartier que vous
habitez, vous tes mort, car la mdecine russe est dans l'enfance. Hors
le mdecin de l'Empereur, qui est Russe et savant, m'a-t-on dit, les
seuls docteurs qui ne vous assassinent pas sont pour la plupart des
Allemands attachs aux princes: mais les princes vivent dans un
mouvement perptuel; vous ne pouvez savoir positivement o ils sont:
vous n'avez donc,  proprement parler, point de mdecin. Ceci n'est pas
une imagination; c'est le rsultat d'un fait que j'ai observ de mes
yeux depuis plusieurs jours, et que je me refuse le plaisir de
caractriser davantage dans ce rcit pour ne compromettre personne.
Comment faire courir  20, 40 ou 60 werstes (deux lieues de France font
sept werstes) pour savoir quel mal vous avez? Et si, aprs avoir envoy
chercher le mdecin  la rsidence habituelle de son prince, on ne l'y
trouve pas, que devient votre espoir? M. le docteur n'est point ici.
Vous ne pouvez obtenir d'autre rponse; quel parti prendre? vous
informer ailleurs? Mais en Russie tout est matire  silence, tout sert
 montrer la vertu favorite du pays, la rserve; l'occasion de passer
pour discret ne peut manquer  qui sait la saisir, et quel Russe ne
voudrait pas se faire valoir  si peu de frais? On doit ignorer les
projets et la marche des grands ou des gens attachs  leur personne par
un emploi de confiance tel que celui de mdecin; tout ce qu'il ne leur
plat pas d'en faire connatre officiellement  des hommes ns
courtisans et dont la passion est l'obissance doit rester secret. Ici
le mystre tient lieu de mrite: si vous avez t conduit par une
premire rponse vasive, gardez-vous bien de revenir  la charge et de
recommencer vos questions. Vous tes malade? c'est bon: ou vous gurirez
tout seul ou vous mourrez; ou vous attendrez le retour de votre mdecin.

Au surplus, le plus habile de ces docteurs de princes est encore fort
infrieur au dernier de nos mdecins d'hpitaux; les plus savants
praticiens ne tardent pas  se rouiller quand ils passent leur vie dans
une cour. La cour a beau tenir lieu de tout  Ptersbourg, rien ne
remplace pour le praticien l'exprience qu'il acquiert au lit du malade.
Je lirais avec un vif intrt de curiosit les Mmoires secrets et
vridiques d'un mdecin de cour en Russie, mais je ne suivrai pas ses
ordonnances; ces hommes sont placs pour tre meilleurs chroniqueurs que
docteurs. Donc, en dernire analyse, ce que vous avez de mieux  faire
si vous tombez malade chez ce peuple soi-disant civilis, c'est de vous
croire parmi des sauvages et de laisser agir la nature.

En rentrant chez moi ce soir j'y ai trouv une lettre qui m'a caus la
plus agrable surprise. Grce  la protection de notre ambassadeur je
serai admis demain dans la chapelle Impriale et j'y verrai le mariage
de la grande-duchesse.

Paratre  la cour avant d'tre prsent, c'est contre toutes les lois
de l'tiquette; j'tais loin d'esprer une telle faveur. L'Empereur me
l'accorde. Le comte Woronzoff, grand matre des crmonies, sans m'avoir
prvenu, car il ne voulait pas me leurrer d'une vague esprance, avait
envoy un courrier  Pterhoff, qui est  dix lieues de
Saint-Ptersbourg, afin de supplier Sa Majest de vouloir bien ordonner
de mon sort pour le lendemain. Ce soin gracieux n'a pas t perdu.
L'Empereur a rpondu que je verrais le mariage dans la chapelle de la
cour, et que je serais prsent sans crmonie le soir du mme jour au
bal.

 demain donc au sortir de la chapelle Impriale.

FIN DU PREMIER VOLUME.




NOTES


[1: La suprmatie du pontife romain, prsidant aux droits et aux dcrets
de l'glise, assure la perptuit de la foi; voil pourquoi le vicaire
de Jsus-Christ restera souverain temporel tant que les chrtiens
n'auront pas trouv un autre moyen de lui garantir l'indpendance. C'est
 lui d'user des grandeurs sans en abuser; devoir chrtien que les
malheurs de l'glise ne lui ont que trop enseign. Le faible et tout
pacifique pouvoir que la politique a laiss au reprsentant de Dieu sur
la terre n'est plus aujourd'hui pour ce prtre le chef de tous les
prtres, qu'un moyen de donner au monde l'exemple unique des vertus de
l'aptre, pratiques sur le trne; et ce qui lui rendra possible cet
effort surnaturel, c'est le sentiment de sa dignit. Il sait qu'il est
ncessaire  l'glise et que l'glise est ncessaire  l'accomplissement
des vues de Dieu sur le genre humain; cette conviction suffirait pour
lever un homme ordinaire au-dessus de l'humanit.]

[2: Le grand-duc hritier avait t malade quelque temps avant l'poque
de son arrive  Ems.]

[3: Trois annes coules et un changement de rgne, ont dj enlev 
cette remarque une grande partie de son -propos.]

[4: Ne se trouvera-t-il pas en France un certain nombre d'hommes qui se
consacreraient  reproduire chez nous cette salutaire institution fonde
depuis longtemps en Prusse?]

[5: Femme de la halle.]

[6: En corrigeant les preuves de cette lettre, je reois une copie
littrale, et longtemps gare, de celle de mon grand-pre, que je crois
pouvoir insrer ici. La noblesse et la simplicit de langage du condamn
justifient tout ce que j'ai dit de lui plus haut.

Adieu, mon fils, adieu. Conservez le souvenir d'un pre qui vit arriver
la mort avec tranquillit. Je n'emporte qu'un regret, c'est celui de
vous laisser un nom qu'un jugement fera croire un instant coupable de
trahison, par quelques hommes crdules. Rhabilitez ma mmoire, quand
vous le pourrez; si vous obteniez mes correspondances, ce serait chose
bien facile. Vivez pour votre aimable femme, pour votre soeur que
j'embrasse; aimez-vous, aimez-moi.

Je crois que je verrai arriver avec calme ma dernire heure; au reste
il faut y tre arriv.

Adieu encore, adieu,

Votre pre, votre ami.

C.

     28 aot  dix heures du soir 1793.
]

[7: Une des principales causes du malentendu, c'est que beaucoup de gens
croient que les mots _gentlemen_ et _gentilhomme_ sont synonymes.]

[8: Alors rgent, plus tard Roi, sous le nom de George IV.]

[9: L'auteur s'en rapporte au lecteur de bonne foi pour accorder ses
apparentes contradictions; apprendre, c'est se contredire; et de ces
divers retours qu'on fait sur les choses et sur soi-mme sort une
opinion dfinitive la plus raisonnable qu'il soit possible d'indiquer;
la formuler dfinitivement appartient au philosophe, mais le voyageur
doit rester dans son rle; il y a un degr de consquence qui n'est qu'
la porte du mensonge: ce n'est pas  celui-l que j'aspire.]

[10: Chez les Russes le souverain s'est appel longtemps
_Grand-Prince_.]

[11: L'engourdissement prolong des Slaves est la consquence de ces
sicles d'esclavage, espce de torture politique qui dmoralise ensemble
et les uns par les autres, les peuples et les rois.]

[12: La bonne foi dont je fais profession ne m'a pas permis de rien
retrancher  cette lettre: seulement je prie de nouveau le lecteur qui
voudra bien me suivre jusqu'au bout d'attendre pour se former une
opinion sur la Russie qu'il ait pu comparer entre eux mes divers
jugements avant et aprs le voyage.]

[13: crit le 10 juin 1839.]

[14: Pierre Ier n'a pris le titre d'empereur qu'en 1721.]

[15: Dickens, dans son voyage aux tats-Unis, dit que la mme chose a
lieu aujourd'hui en Amrique.]

[16: L'auteur a assist lui-mme  ce dsenchantement lors de son retour
de Moscou.]

[17: Schnitzler est l'auteur de la meilleure statistique qu'on ait faite
sur la Russie.]

[18: On lit dans M. de Sgur les faits suivants: Pierre, lui-mme, a
interrog ces criminels (les Strlitz) par la torture; puis, 
l'imitation d'Iwan-le-Tyran, il se fait leur juge, leur bourreau, il
force ses nobles, rests fidles,  trancher les ttes des nobles
coupables, qu'ils viennent de condamner. Le cruel, du haut de son trne,
assiste d'un oeil sec  ces excutions; il fait plus, il mle aux joies
des festins l'horreur des supplices. Ivre de vin et de sang, le verre
d'une main, la hache de l'autre, en une seule heure vingt libations
successives marquent la chute de vingt ttes de Strlitz, qu'il abat 
ses pieds, en s'enorgueillissant de son horrible adresse. L'anne
d'aprs, le contre-coup, soit du soulvement de ses janissaires, soit de
l'atrocit de leur supplice, retentit au loin dans l'Empire, d'autres
rvoltes clatent. Quatre-vingts Strlitz, chargs de chanes, sont
trans d'Azoph  Moscou; et leurs ttes, qu'un boyard tient
successivement par les cheveux, tombent encore sous la hache du Czar.
_Histoire de Russie et de Pierre-le-Grand_, par M. le gnral comte de
Sgur, pages 327 et 328. Paris, Baudouin, 1820, deuxime dition.]








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Astolphe de Custine

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