Project Gutenberg's Souvenirs de la duchesse de Dino, by Duchesse de  Dino

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Title: Souvenirs de la duchesse de Dino
       publis par sa petite fille, la Comtesse Jean de Castellane.

Author: Duchesse de  Dino

Annotator: Etienne Lamy

Editor: Elisabeth de  Castellane

Release Date: June 10, 2008 [EBook #25752]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS DE LA DUCHESSE DE DINO ***




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SOUVENIRS DE LA DUCHESSE DE DINO

PUBLIS PAR SA PETITE-FILLE

LA COMTESSE JEAN DE CASTELLANE

PRFACE DE M. TIENNE LAMY
de l'Acadmie Franaise

PARIS

CALMANN-LEVY, DITEURS





PRFACE


Parmi les femmes du XIXe sicle, la plus Europenne peut-tre fut celle
qui s'appela d'abord princesse Dorothe de Courlande, puis comtesse de
Prigord, enfin duchesse de Dino et de Sagan. Courlandaise d'origine,
leve en Allemagne, marie en France, elle appartint par le sang, par
le got, par le devoir,  trois nations diffrentes. Ds l'enfance, elle
eut  Berlin un renom de petit prodige, mais ces rayons d'aube ne
prsagent pas toujours l'clat du jour, et, au dbut du XIXe sicle, les
rputations nes hors de France semblaient des gloires de province. 
seize ans, elle acquit chez nous droit de cit; son mariage lui donna
pour oncle l'arbitre le plus difficile et le plus sr des lgances
intellectuelles et sociales, le prince de Talleyrand. En 1814, le
prince, aprs avoir tudi sa nice, voulut se parer d'elle au congrs
de Vienne. En cette ville tous les souverains tinrent quelques mois
leurs cours, et non seulement les traits, mais mme les modes
mondaines, commencrent les revanches de l'Europe victorieuse contre
l'hgmonie franaise. Talleyrand, ambassadeur de notre dfaite, et
soucieux d'effacer son pass rvolutionnaire, ne pouvait prsenter  la
vieille socit, qui imposait de nouveau ses principes et ses
exclusions, la princesse de Bnvent. Il se tira d'embarras et soumit 
une redoutable preuve sa nice, en faisant faire par elle les honneurs
de l'ambassade. Dans cette lite de la politique, de l'aristocratie, de
l'esprit, de la beaut, tout tait splendeur, et grces, et sductions,
mais tout tait curiosit, calculs, piges, nulle imperfection ne
pouvait chapper  tant d'yeux si pntrants, et il fallait plaire 
tous pour russir!  ce congrs qui levait et abaissait souverainement
les puissances, celle de la jeune femme fut consacre. Son succs 
Vienne accrdita dans la socit polie de toute l'Europe cette beaut
intelligente, qu'on ne connaissait pas toute en la voyant, qui devenait
plus sductrice quand elle parlait, qui savait couter et se taire, dont
le tact supplait l'exprience, et qui, mme aux cts d'un tel
ambassadeur, ne fut pas efface.

Leurs mrites se compltaient et ne se sparrent plus. Dsormais elle
partagea la vie publique o il gouvernait les affaires, et la retraite
d'o il les piait. Elle fut non seulement la grande dame qui perptuait
pour le plus raffin des grands seigneurs tous les charmes de l'ancienne
socit, mais une confidente pour l'intelligence et une collaboratrice
pour les travaux du politique. Lui mort, l'attache qui la retenait  la
France fut brise. Elle y gardait de vraies affections, elle leur
rserva quelques visites et des lettres nombreuses, mais rentra comme
d'exil dans la chre Allemagne de son enfance. L elle n'avait pas pour
ennemis les ennemis de M. de Talleyrand et retrouvait les fidles
sympathies des Hohenzollern; l surtout son influence fut visible, son
prestige populaire et, en 1862, sa mort pleure.

Les grands acteurs de l'existence mondaine sont un peu comme ceux du
thtre. Avec leurs gestes et le son de leur voix finit la vie de leur
gloire, qui bientt tient toute en leur nom. Le souvenir de madame de
Dino allait s'vaporant comme un parfum, lorsqu'un honneur plus durable
lui fut rendu. Les Mmoires, rcemment publis, de M. de Barante,
contenaient toute une correspondance de la duchesse. Ces lettres, par
l'lvation, la tendresse, l'loquence dpassaient singulirement la
facilit naturelle aux femmes dans leurs causeries crites. Les bons
juges furent unanimes  reconnatre un penseur, un crivain, et 
souhaiter qu'il se survct en d'autres oeuvres, dignes de celles-l.

Ces _Souvenirs_ n'obtiendront pas une moindre faveur. Ils furent crits
en 1822, et la duchesse y raconte son enfance. Ds la premire page, une
des plus jolies, elle dit comment lui vint l'ide de ce travail. Un de
ses amis surprend dans ses yeux des larmes, la devine malheureuse, lui
conseille des distractions ordinaires: Allez dans le monde.--J'en suis
excde.--Les spectacles, la promenade?--Me fatiguent.--Les
voyages?--M'loignent de ce que j'aime.--Essayez de la coquetterie.--Je
l'ai puise.--De la dvotion.--Je l'ai traverse.--Eh bien,
crivez.--Et quoi?--Vos Mmoires.--Quelle folie!  la rflexion, elle
jugea cette folie sagesse, elle eut raison. D'abord les _Souvenirs_ sont
tout vivants de faits, et de faits qui mlent sans cesse l'histoire
d'une enfant  la grande histoire. Les lettrs aimeront une simplicit
qui ne songe jamais  tonner, mais o il y a de la force pandue, une
abondance de penses, de sensations, d'images, qui, amenes et
entranes par le cours du rcit, glissent comme entre deux eaux, sans
s'attarder jamais  se mettre plus en lumire, un instinct de laisser
inachev plutt que de revenir pour parfaire, un don de trouver
l'excellent par rencontres non cherches, un art de ne pas s'appliquer,
une faon naturelle de tenir la plume, comme une grande dame cause, se
vt et se meut, avec une distinction presque distraite o rien n'est
mtier et o tout est race. Enfin ces _Souvenirs_ nous apprennent ce que
fut l'ducation de l'enfant, comment se prparait une destine brillante
et incomplte, et par quoi effort de conscience la femme dut parfaire
seule l'oeuvre de ses matres et peu  peu s'lever aux sentiments qui
furent l'ascension morale de sa vie.





I


Si ces _Souvenirs_ avaient t publis au moment o ils furent crits,
et que, selon la mode d'alors, on et voulu expliquer l'oeuvre par le
titre, celui-ci mritait d'tre choisi: Dorothe ou le malheur des trop
grands biens.

Le pays des fortunes les plus soudaines et les plus extraordinaires fut,
au XVIIIe sicle, la Russie. L'autocratie cratrice du jeune empire
n'avait pas voulu se limiter, mme par une loi qui rglt la
transmission du pouvoir. Le tsar dsignait  son gr son hritier. Mais
s'il mourait sans avoir rien dit, force tait de suppler  ce silence,
les principaux serviteurs du souverain dfunt choisissaient le souverain
nouveau: l'excs de l'omnipotence aboutissait  abandonner aux sujets la
cration de l'autorit. Gela arriva ds la mort de Pierre le Grand.
Remettre la couronne  sa veuve Catherine parut au conseil de l'empire
garder le pouvoir pour lui-mme: ainsi commena le rgne des
impratrices. Cinq se succdrent sur le trne durant les trois quarts
du XVIIIe sicle. Mais le bnfice ne fut pas pour ceux qui les avaient
leves. Ces souveraines ne se trouvrent pas faites pour le veuvage qui
leur avait valu le trne. L'exprience des vieux serviteurs avait trop
de rides, les impratrices prfrrent les mrites que le temps enlve
aux mrites que le temps apporte. Toutes-puissantes, elles ignoraient
les obstacles accords d'ordinaire comme sauvegard  la vertu tente,
et il leur suffisait de dsirer pour avoir dj obtenu. Des sujets
jeunes et beaux rendirent le service d'tat que leur demandait l'amour,
et l'amour prta ses ailes  leur fortune.  dfaut de vertu, l'orgueil
chez ces souveraines souffrait de leurs faiblesses: il prcipita la
prodigalit des titres, des honneurs, des richesses, entasss comme pour
amoindrir la distance entre elles et leurs favoris[1]. Rien n'tait
obstacle dans un tat qui avait pour seule constitution la constitution
de ces voluptueuses. Ainsi se forma une aristocratie contraire  la
structure normale de la noblesse, qui est fille du temps. Cette noblesse
d'origine fut, en Russie, domine par de jeunes envahisseurs qui
usurpaient d'un coup les plus hautes dignits, certains encore peuple
par les rudesses primitives, les nergies solitaires, les frocits
impitoyables qu'une aristocratie traditionnelle dissout dans l'lgance
de ses moeurs et la solidarit de ses intrts. Ces audaces cruelles
trouvrent leur emploi contre Pierre III, Paul Ier, et la vie amoureuse
des impratrices prpara la mort tragique des empereurs.

Des favoris, le premier par la date, la dure, l'clat et les clipses
de sa fortune fut Jean de Biren. C'tait un petit compagnon, n en
Courlande. Cette contre, unie  la Pologne par un lien fdratif,
vivait libre sous des ducs nationaux. Un d'eux, au dbut du XVIIIe
sicle, avait pous une nice de Pierre le Grand, Anne, et mourut le
jour de ses noces, laissant le duch  sa veuve. Jean occupait  la
chancellerie de Mittau un emploi modeste; une affaire de service lui
donna un jour accs prs de sa souveraine,  celle-ci la rencontre
inspira, une bienveillance bientt passionne. Biren gouvernait depuis
dix ans le duch et la duchesse, quand elle fut, en 1730,  la mort de
Catherine, appele au trne de Russie. Biren la suivit en matre. Dans
ce pays, aux moeurs encore asiatiques, le pouvoir donnait la richesse,
avec les prsents des protgs et les dpouilles des adversaires: vingt
mille exils en Sibrie et douze mille excutions pourvurent avec
surabondance  la sret de l'tat et  la fortune de Biren. De la
souverainet il ne lui manquait gure que le titre. L'impratrice,
renonant pour lui  la Courlande, le fit lire par la dite de la
province: en 1737 il devint duc de Courlande. Enfin, librale pour lui
jusque dans la mort, Anne lui confia par testament la rgence de la
Russie, c'est--dire le pouvoir absolu durant la minorit de Pierre III,
alors au berceau. Mais en 1741 il est surpris par une conspiration de
palais, et, de tout ce qu'il possdait, rien ne lui est laiss que la
vie. C'tait assez pour qu'il recomment, tape par tape, son retour
vers ses biens perdus. Il mit  les recouvrer le mme temps qu'il avait
mis  les conqurir: vingt-trois ans. En 1762, son pe, la mme qui lui
avait t prise en 1741, lui fut rendue, et l'anne suivante la
Courlande. Mais ce qui ne pouvait lui tre rendu c'tait la confiance et
la joie. Il avait trop prouv la fragilit des choses. Ce que l'amour
lui avait offert, la haine le lui avait t, l'arbitraire le lui
restituait, un nouveau caprice pouvait le lui reprendre, et tout lui
serait ravi par la mort, dj proche derrire la vieillesse. En 1769, il
abdiqua en faveur de son fils an, et en 1772 acheva sa vie, ayant
trouv au fond des prosprits la tristesse.

Son fils an Pierre recueillit l'hritage, mais non le dsenchantement.
Il avait les aptitudes d'un prince mdiatis, n'aimait pas le travail
qui vole du temps au repos, se plaisait aux honneurs sans obligations et
 l'inconstance des joies. Le mariage mme ne l'avait pas fix: aprs
deux unions courtes, striles et rompues par le divorce, il pousa, en
1779, une de ses sujettes, la comtesse de Mdem, que dsignaient  son
choix sept cents ans d'une noblesse sans tache. Sept cents ans de
noblesse sont jolis  voir dans un visage de vingt ans, et, cette fois,
le duc avait trouv la compagne de sa vie mondaine. Mittau, quoique
plac sur la route de Berlin  Ptersbourg, et bien fourni de nouvelles,
tait  l'cart des amusements. Malgr la loi qui interdisait aux
souverains de quitter le duch, le couple princier prit son vol vers le
soleil, passa en Italie les annes 1784 et 1785, et se prpara en
Allemagne un tablissement. Le duc acheta en Silsie le fief de Sagan,
qui avait t  Wallenstein; en Bohme, en Saxe, en Prusse de grandes
terres;  Berlin, le palais que Frdric II avait bti pour sa soeur
Amlie. Ses sjours dans ses domaines ne lui laissaient pas le temps de
rentrer dans ses tats. Il vivait heureux loin de ses sujets, passionn
pour les objets d'art. Les plus beaux  ses yeux taient les quatre
filles que lui avait donnes sa troisime femme, et qui grandissaient
autour de lui. La dernire, ne le 24 aot 1793, tait Dorothe.

Il tait temps qu'elle vint au monde pour natre fille de souverain. On
touchait au dernier partage de la Pologne et Catherine II voulait la
Courlande. Le duc fut heureux de vendre ce qu'il ne pouvait conserver.
Un capital de deux millions de roubles, soit huit millions de francs,
une pension de vingt-cinq ducats, soit deux cent cinquante mille francs,
lui payrent l'abandon de sa principaut, et ds lors il ne fut plus
qu'un oisif de marque, certain d'avoir gagn  accrotre sa richesse en
diminuant ses devoirs.  Berlin, l'existence des Courlande demeurait
presque royale; les gards que leur tmoignait la maison rgnante de
Prusse taient devenus de l'amiti; la reine Louise s'tait lie avec la
duchesse; le prince Louis-Ferdinand, qui devait finir  Ina, tait le
compagnon des filles anes; sa soeur, la princesse Radziwill, avait
voulu tre la marraine de la petite Dorothe. Mais la rsidence
principale des Courlande tait Sagan. Le domaine tait immense, le
chteau magnifique, digne de Wallenstein et de ses rves. Quelques
meubles du grand homme rappelaient son passage, qui avait laiss  cette
demeure la majest de l'histoire. C'tait de l'histoire aussi que
toutes ces curiosits de l'Asie qui avaient t offertes  mon
grand-pre durant sa rgence, et qui, avec les tableaux et les marbres
apports d'Italie par le prince Pierre, remplissaient de magnifiques
inutilits les appartements nombreux et tous habits. De Silsie, de
Berlin, de Prague, de Dresde, les visiteurs se succdaient, mlant leur
va-et-vient au groupe des gentilshommes qui vivaient  demeure dans la
familiarit du matre. Des demoiselles d'honneur, escorte permanente,
entouraient aussi la duchesse. Les grandes chasses, les longs repas, les
redoutes et les bals taient pour le travail; pour le repos une troupe
de comdiens assez passables, des chanteurs italiens et de bons
musiciens attachs  la maison de mon pre. C'tait  peu prs
l'existence qu'on menait dans les petites cours d'Allemagne. Mais
celles-ci, pauvres pour la plupart, taient rduites  un mince apparat
de surface; l'on enfonait  Sagan dans une profondeur d'opulence, qui,
infrieure aux ressources, tait encore de la modestie.

Cette splendeur fut pour Dorothe la premire vision, et laissa dans ses
yeux un blouissement; il lui parut avoir commenc par vivre un conte de
fe. Elle y jouait son rle, et tait elle-mme pour la compagnie le
plaisir d'un instant lorsque, habille et pare, elle passait de mains
en mains et de caresses en caresses. C'est alors qu'elle rencontrait sa
mre. Celle-ci se devait  ses htes,  leurs plaisirs o elle trouvait
le sien; elle n'avait pas de temps pour cette petite fille dont elle
connaissait moins l'me que les toilettes. Telle est la misre de la
richesse: l'or spare ceux qu'il comble. L'oisivet, plus que le
travail, dissocie les familles; souvent leur vie commune est ruine 
proportion que s'accrot leur fortune, et les enfants les plus
abandonns ne sont pas toujours ceux des pauvres. Malgr tous les
privilges du rang et du luxe, au foyer de cette fte perptuelle et de
cette hospitalit attentive pour tous, la petite princesse grandissait,
solitaire, oublie, aux mains d'une vieille Anglaise.

Cette gouvernante avait pour principes que la sant se fortifie par
l'eau froide, et l'intelligence par le fouet; tour  tour, elle trempait
et fessait son lve. L'eau froide que l'lve jugeait barbare est
aujourd'hui rhabilite. Le fouet le sera peut-tre  son tour. Il se
trouvera des novateurs pour lever ce chtiment  la dignit de sport,
combattre la superstition de l'pidmie intangible, fltrir la barbarie
qui emprisonne et courbe sur d'inintelligents pensums les jeunes corps
faits pour le grand air et l'exercice, et prfrer le chtiment court,
inoffensif et sain, grce auquel le sang circule plus vite. Mais
l'Anglaise, fille d'une race insatiable, battait sans mesure. Et ce
traitement cruel dconcertait comme un illogisme la petite princesse.
Elle se sentait une part vivante et insparable de la puissance sociale
qu'elle voyait chaque jour consacre par les empressements et les
respects unanimes. Et elle tait livre  des subalternes, maltraite
sans qu'en sa personne nul de ses proches se sentt atteint, sans que
surtout sa mre connt les humiliations infliges  sa fille. Les jeunes
ont une divination infaillible de ce qui leur est d. Sans l'avoir
appris de personne, la petite victime savait que la prsence des mres
est un droit pour leurs enfants s'ils souffrent. L'absence de la mre
fut  la fille l'preuve qui blesse l'ordre naturel des choses, la
douleur qui vient d'o l'on attendait la joie, la surprise o il y a de
la trahison. Quelle plainte secrte dans ces lignes: Si, tout en aimant
beaucoup ma mre, en rendant justice  ses rares qualits, en la prisant
bien haut, en la mettant bien  part, je ne suis jamais arrive avec
elle  des relations prcisment filiales, j'en attribue la premire
cause  ce temps d'oppression dont ma jeune tte lui faisait
intrieurement quelques reproches. Cette dception n'a pas seulement
tari la source des confiances sans rserve entre la fille et la mre. Si
la plus parfaite des tendresses est indiffrente et lointaine,
qu'esprer des autres affections? Une dfiance universelle dsenchante
cette me d'enfant. L'oiseau noir de la mlancolie ramen d'exil par
Jean de Biren, et qui n'a pas trouv o se poser sur les agitations
bruyantes du duc Pierre, habite la chambre de Dorothe oublie, et
assombrit de la mme ombre les derniers jours de l'aeul et les
premires annes de la petite-fille. Mais en celle-ci, non assouplie
encore par la discipline des dsillusions, les instincts de justice et
de bonheur se dressent en rvolte. Elle oppose aux mauvais traitements
sa mauvaise volont, pousse en sauvageon, n'coute rien, n'apprend rien.
 sept ans, elle ne connaissait pas l'alphabet et savait seulement
dsobir en trois langues, le franais que, dit-elle, j'avais attrap
au salon; l'allemand, qui m'arriva par l'antichambre, et l'anglais, que
j'apprenais  travers les gronderies et les coups.




II


En 1800, le duc Pierre mourut. Ses filles, qu'on regardt la dot ou le
visage, prenaient rang parmi les superbes partis de l'Europe. Moins de
six mois aprs, les trois anes taient pourvues.

Pour l'ane, Wilhelmine, un projet s'tait prpar de lui-mme o
semblaient runis le bonheur et l'clat. La familiarit d'enfance entre
la jeune fille et le prince Louis-Ferdinand de Prusse, tous deux
jeunes, beaux, dous de qualits semblables, tait devenue un sentiment
trs tendre. La soeur du prince, marraine de Dorothe, dsirait vivement
cette alliance qui,  la premire ouverture, parut convenir galement au
roi de Prusse, notre tuteur. Mais les mariages des princes sont
affaires d'tat et l'tat a des raisons que le coeur ne connat pas. Les
collatraux que leur naissance place prs du trne sans chance de s'y
asseoir sont un peu les suspects des races royales. Les dons brillants
du prince Louis rejetaient dans l'ombre le terne quilibre o
s'immobilisaient les mrites du roi. Le prince tait riche et le
paraissait plus encore par comparaison avec les maigres ressources de la
famille rgnante. Tandis que le roi semblait embarrass par l'pe du
grand Frdric et ami de la paix, le prince, chef idoltr des jeunes
officiers, considrait la guerre contre la France comme un devoir
d'ambition pour la Prusse, et condamnait la tactique dj vieillie qui
paralyserait l'arme dans la tche nouvelle. Unir  Wilhelmine ce prince
tait accrotre sa fortune d'une fortune gale, son ambition d'un
orgueil non moins imprieux, sa hardiesse d'une nergie plus tenace:
alors celui qui tait seulement un embarras pouvait devenir un danger.
Aussi les conseillers de la couronne s'opposrent-ils au mariage. Le
prince, affirment les _Souvenirs_, eut de longs regrets qu'il tourdit
par des dissipations. Elles ne laissrent pas  cet homme si bien dou
le temps de mrir sa tte, comme dit Clausewitz. Il ne fut que le roi
des mauvais sujets et sa bravoure ne lui prpara qu'une mort inutile.
Wilhelmine, blesse de ce qu'elle appelait les torts de la cour de
Berlin, saisit la vengeance prfre des jeunes filles et voulut
prouver l'absence de ses regrets par sa promptitude  accepter un autre
poux: ce fut le prince Louis de Rohan. La seconde, Pauline, choisit un
prince de Hohenzollern-Hechingen, chef de la branche ane de
Brandebourg, la troisime, un Italien, le duc d'Acerenza, des princes
Pignatelli. On crut que la duchesse allait suivre l'exemple de ses
filles et les dpasser par la splendeur de l'alliance. Un oncle du roi
Gustave de Sude, le duc d'Ostromanie, offrit sa main  la veuve, jeune
encore et toujours belle. Mais elle n'avait pas fui la neige de Mittau
pour la retrouver  Stockholm. Elle objecta que le climat de la Sude
serait trop rigoureux pour la jeune Dorothe. Celle-ci, dans ses
_Souvenirs_, juge d'un mot les poux de ses soeurs, accepts pour leur
naissance, leur jolie figure ou leur importunit, et condamne ces
consentements si lgers dans la seule grande question de la vie des
femmes. Au moment de ces mariages elle n'en aperut que les ftes, un
peu voiles du deuil si proche, et, sous des couleurs plus sombres et
avec des personnages nouveaux, s'tait continue sa vie de pompes
princires et de secrte indigence.

Il fallut, pour changer les choses, que, par hasard, un ami de la maison
interroget cette petite fille farouche, jaune, maigre, et dont les yeux
immenses semblaient tout le visage. Surpris qu'elle ft tout inculte,
il voulut s'assurer lui-mme si cette ignorance tenait  de la mauvaise
volont,  de la stupidit ou  quelques dfauts dans la manire
d'enseigner. Il commena  apprendre l'alphabet  l'enfant qui, en huit
jours, sut lire comme une grande personne. Il conclut de l'preuve que
l'lve manquait seulement de bons matres et qu'elle leur ferait
honneur.

La duchesse, tout  coup, s'prit du devoir que son deuil lui laissait
le temps d'accomplir. On lui atteste l'intelligence de la petite
sauvage: il faut en faire une merveille, pour le plus grand honneur de
la famille. La duchesse cherche dans ses souvenirs les modles les plus
parfaits de l'ducation qu'elle souhaite. Huit annes auparavant, un
conflit du duc Pierre avec sa dite de Courlande, qui ne pardonnait pas
 son prince d'tre toujours voyageur, tait soumis au suzerain
Stanislas-Auguste, roi de Pologne, et avait amen la duchesse 
Varsovie. En ces Polonais, civiliss depuis des sicles et rattachs par
leurs croyances  l'Occident, elle avait enfin vu ce que sa dlicatesse
cherchait: une aristocratie dgage des lourdeurs allemandes et des
barbaries cosaques, affine par toutes les souplesses de la race slave,
et, sous le plus faible des gouvernements, la plus brillante des
socits. L une jeune fille avait paru  la duchesse l'emporter sur
toutes, et, de l'avis gnral, les dons naturels de mademoiselle
Christine Potocka devaient leur perfection  l'habilet de son
institutrice, mademoiselle Hoffmann. Un homme aussi avait sembl  la
duchesse suprieur aux autres; c'tait l'abb Piattoli, un Florentin,
d'ge mr, de visage noble, de belle prestance: ces avantages extrieurs
n'taient que la parure de dons plus essentiels, un caractre loyal, une
nature gnreuse, une intelligence vive, qui s'tait charge sans
fatigue d'une vaste rudition, et avait, par prfrence, approfondi les
sciences exactes. Il et voulu ne vivre que pour apprendre: il lui avait
fallu, pour vivre, enseigner. Confie  ses soins, l'ducation du prince
Lubomirski avait instruit mme le prcepteur, qu'elle initia aux
preuves et aux espoirs de la Pologne dj amoindrie, mais vivante
encore. Le Florentin s'tait senti le coeur polonais. Sa tche auprs de
son lve termine, il mit son zle au service de la nation, et,
collaborateur des patriotes les plus actifs, devint le secrtaire de
Stanislas-Auguste, auprs de qui la duchesse l'avait trouv. Il s'tait
employ efficacement pour la noble solliciteuse. Depuis, la Pologne
avait subi le dernier partage, et la ruine de la nation chang bien des
destines. Piattoli, trait en rebelle par la Russie, avait subi une
dure captivit, jusqu' ce que la duchesse, reconnaissante, obtnt son
largissement et lui offrt asile. Mademoiselle Christine Potocka, pour
partager le sort de son pre, otage  Ptersbourg, avait laiss
mademoiselle Hoffmann sans lve. Sans lve! Elle peut donc instruire
Dorothe! Et la duchesse, toute affaire cessante, s'assure les soins de
l'incomparable institutrice. Mais quand Piattoli sut qu'il y avait un
petit prodige  former, il voulut s'acquitter envers la fille de ce
qu'il devait  la mre, dclara qu'il se sentait le got de finir par
son premier mtier: et la personne de sept ans qui venait de natre 
l'attention maternelle eut  la fois une institutrice et un gouverneur.

Que mademoiselle Hoffmann, Allemande protestante, et commenc par
suivre en France un jeune Franais, que la mort de celui-ci et devanc
leur mariage, que, pour partager du moins sa foi et le mieux pleurer, la
presque veuve se ft convertie au catholicisme et  la vie religieuse,
que, sur le point de prononcer ses voeux, elle et abandonn son couvent,
et travers deux religions pour y dpouiller toute croyance, la duchesse
ne s'en tait pas inquite. Pour l'abb Piattoli, malgr son titre, il
tait laque, un peu libertin et tout  fait incrdule. Sa foi se
bornait  une idoltrie de la mtaphysique encyclopdiste. Et tandis que
mademoiselle Hoffmann, passionne pour l'_mile_, appliquait  son
lve l'hygine de Rousseau, Piattoli estimait Condillac un guide plus
sr que l'Evangile. Mais comment la duchesse et-elle t assez en
retard sur la mode pour garder les scrupules dj teints dans son
monde?

L'enseignement laque, en effet, date du XVIIIe sicle et fut inaugur
dans toute l'Europe par l'aristocratie. La France donna le signal: l,
plus qu'en aucun autre pays, une royaut usurpatrice de toutes les
forces sociales avait gt les classes les plus proches d'elle, par les
tentations de ses exemples et les mauvais conseils de l'oisivet. La
dcadence des moeurs avait prpar celle des croyances et la philosophie
du XVIIIe sicle tait ne de cette corruption. Il devenait si commode
pour ceux  qui on n'avait laiss d'autre tche que le plaisir, de se
faire une morale conforme  leurs penchants, de se rendre ainsi la vie
facile et la conscience lgre. Il tait si flatteur pour chacun de
croire  la bont naturelle du genre humain, au progrs continu de la
raison dans les coeurs purs. Il tait si logique de rejeter, comme des
fables injurieuses pour cette raison, les croyances gnantes pour cette
joie de vivre et ngatrices de cette bont native. Et comme tout ce qui
venait de nous faisait alors autorit, nos mauvaises doctrines avaient,
par le crdit de notre langue, envahi l'Europe. Loin que les
gouvernements trangers tentassent de fermer leurs pays  la contagion,
les plus absolus des souverains, Catherine et Frdric, furent les plus
hospitaliers. Flatter les philosophes tait tre clbr en retour par
ces entrepreneurs de renomme, favoriser l'empire des sens tait
dissoudre les nergies dangereuses des sujets, la politique et la vie de
ces princes leur faisaient importune l'ide d'un juge  qui rien ne
demeure cach et que rien ne flchit, tre dlivrs de lui supprimait la
grande borne de leur pouvoir. La solidit de leur autocratie rassurait,
 son tour, leurs sujets sur les consquences de cette nouveaut
franaise, et l'lite de leur noblesse s'amusa aux doctrines
encyclopdistes comme aux jeux innocents de l'esprit. Le plus signal
service  rendre aux enfants de bonne maison fut de leur dcouvrir un
matre philosophe, de poursuivre leur ducation en Occident et de la
parfaire  Paris, o les jeunes gens suivraient les dernires modes de
l'intelligence. Veut-on saisir, sur le fait, ce mlange des lgances
aristocratiques et des doctrines rvolutionnaires: qu'on lise l'ouvrage
publi rcemment, par le grand-duc Nicolas Mikhalovitch, sur le comte
Paul Stroganov[2]. Le pre de celui-ci, un grand seigneur, ami de
l'impratrice Catherine, cherche au fond de l'Auvergne, pour prcepteur,
Romme, le futur montagnard, le futur supplici de Prairial, un
mathmaticien qui mettait la politique au nombre des sciences exactes,
et adorait, pour tre suprme, l'humanit. Romme entreprend l'ducation
du jeune Paul en Russie et l'achve  Paris quand la rvolution
commence. Dans la ville o tous les trangers de distinction se trouvent
chez eux, Stroganov et son matre ont t prcds par Piatoli et
Lubomirski, son lve. Ce dernier a t rejoint par son cousin, le
prince Adam Czartoryski, et, dans ses Mmoires, le prince Adam parle de
ce qu'il dut  la sagesse de Piattoli. Romme, plus philosophe encore, ne
veut pour Stroganov que des relations pures: c'est pourquoi il le
conduit chez Throigne de Mricourt et l'affilie  la socit des
jacobins. Quand le vieux Stroganov trouve, enfin, que c'est trop de
principes, il choisit, pour ramener en Russie le jeune Paul, un parent
sage, Novossilltzov, qui,  Londres, tudie les institutions et adopte
les liberts anglaises. Koutchoubey qui, avec Stroganov, Novossilltzov
et Czartoryski, jouera bientt un rle dans la politique russe, s'est
acclimat, non loin d'eux, en Suisse, aux ides rpublicaines. Eux-mmes
les petits-fils de Catherine, Alexandre, hritier du trne, et son frre
Constantin ont pour matre le Suisse et rpublicain Laharpe, qui croit
tenir de son compatriote, Jean-Jacques, la minute prhistorique du
_Contrat social_. Quand des hommes d'exprience et des souverains
choisissaient ainsi les matres de leurs enfants, faut-il s'tonner si
l'exemple imposait  une femme superficielle, et persuade qu'avec de
bonnes manires on ne saurait avoir de mauvaises doctrines?

En s'assurant les deux ducateurs dont elle avait ou dire le plus de
bien, la duchesse croyait avoir rpar le temps perdu. Elle n'avait pas
prvu l'invitable, leur discorde. Piattoli et mademoiselle Hoffmann,
dit leur lve, avaient commenc par s'aimer trop, mais firent vite
pnitence, en se dtestant. Il suffisait qu'ils tinssent chacun  son
systme d'enseigner pour avoir des prtextes  msintelligences. Elles
devinrent passionnes quand tous deux devinrent jaloux de leur lve, et
que, pour se disputer la premire place dans son coeur et dans son
esprit, tout leur fut arme. Dpartager ces comptences furieuses
appartenait  l'impartial arbitrage de la mre. Mais elle manquait
d'aptitude et de loisir. C'est l'enfant qui, seule, allait choisir entre
les avis contraires, gouverner son ducation et, par suite, ses matres.
Je ne prenais de tous deux que ce qui,  mon propre jugement, me
paraissait raisonnable, et ce qui, surtout, se trouvait de mon got.
Non qu'elle ft indocile. Elle accepta les preuves par lesquelles on
impose  toutes les jeunes filles tous les beaux-arts; elle dansait
bien, dessinait mieux, brodait  miracle et ne se fit prier que pour la
musique: elle aimait  l'entendre, mais joue par les autres. Elle avait
peu de got pour les exercices du corps et ne consentait  la promenade
qu' la condition de grimper aux arbres. Elle se trouvait trop grande
pour jouer avec les enfants de son ge. Elle n'avait d'attraits que pour
la pense: histoire, littrature, philosophie, elle tait dispose 
apprendre plus qu'on ne songeait  lui enseigner. Sa curiosit
universelle se faisait promener dans l'inconnu par son institutrice et
par son gouverneur. Cette ardeur d'apprendre, la maturit prcoce de
cette raison confirmaient la foi de Piattoli dans les ressources de la
nature humaine et la force spontane du vrai. Il se ft reproch de
tenir  l'attache un esprit explorateur et capable de trouver lui-mme
sa voie. La surabondance mme des recherches et des acquisitions tait
la plus utile discipline pour cette intelligence infatigable: amasser
lui donnerait de quoi choisir.

Il avait une bibliothque de bons et de mauvais livres, comme est
ordinairement celle d'un homme. Except trois ou quatre ouvrages
signals et interdits, l'abb me livra les autres. Grimpe et blottie
sur la marche la plus leve de l'chelle, je passais mes rcrations 
parcourir toutes sortes de fatras et de bonnes choses. Mademoiselle
Hoffmann arrivait et me grondait. Du haut de l'chelle, je la laissais
dire et lorsque je la voyais faire mine de m'atteindre, je m'lanais
sur le corps de bibliothque que j'escaladais trs lestement au risque
de me casser le cou. Je vois d'ici les bustes d'Homre et de Socrate
entre lesquels je prenais place et d'o je ngociais pour descendre: ce
qui n'arrivait qu'aprs avoir obtenu la permission de continuer la
lecture qui m'intressait.

Cette mthode hasardeuse et dvelopp chez la plupart le got des
ouvrages frivoles, elle fortifia dans Dorothe l'attrait vers les
sciences les plus abstraites et les plus prcises, l'algbre et les
mathmatiques que, dit-elle, je prfrais  tout. Elle poussa ces
sciences jusqu'aux calculs astronomiques.  treize ans, elle passait
avec un bonheur et un amour-propre singuliers de frquentes soires 
l'observatoire de Berlin, derrire les grandes lunettes qui n'avaient
jamais servi  de si jeunes yeux.

Cette vocation  chercher toujours plus loin prparait son intelligence
 d'autres recherches plus essentielles. Par del les immensits du
firmament s'tendent les abmes obscurs de la destine; une intelligence
comme la sienne devait tre attire vers les mystres que la conscience
pressent et que la foi rvle. La preuve de sa vocation pour ces
problmes est que, plus tard, elle fit d'eux son tude et son remde.
Mais,  l'ge o l'esprit ne voyage pas encore seul, elle ne trouva pas
de guides vers ces rgions. Mon ducation religieuse tait nulle, je ne
faisait point de prires, car je n'en savais pas. Elle n'avait t
qu'une fois au temple, un jour que le prdicateur tait fort mauvais.
Elle s'y tait endormie. Jugeant qu' son ge les moyens factices de
provoquer le sommeil taient superflus, elle dclara qu'elle ne
retournerait plus  l'glise, et dire _Amen_ fut tout l'effort religieux
de Piattoli et de mademoiselle Hoffmann.

Donc, ni l'enfant ni ses matres ne croient  une loi divine du devoir.
Ds lors, quelle incertitude sur ce devoir que les matres affirment
seulement au nom de leur raison, que l'enfant peut contester au nom de
la sienne! O sont les prises sur la conscience  former? Sans doute
leur affection pour leur lve et l'appel  son coeur leur donnent crdit
sur elle, car son coeur est bon. Toutefois, si elle obit souvent pour
leur plaire, il lui arrive de se plaire  elle-mme en dsobissant.
Alors, leur unique ressource est de lui rappeler qu'elle doit  sa
famille,  sa naissance,  son rang,  ses dons naturels, d'tre par le
savoir, par la gnrosit, par la douceur, par la patience, au-dessus
des autres. Mademoiselle Hoffmann ne lui offre de ces prires que
l'encens, Piattoli mle, sous les formes les plus ingnieuses et
enveloppes, les conseils aux loges. Nous connaissons sa mthode par
des lettres qu'il crivait  son lve, quand des voyages l'loignaient
d'elle: on ne peut donner au nom d'une sagesse toute mondaine, de
meilleures raisons  une grande dame pour ne jamais dchoir du pidestal
o la socit la place. Mais cette ducation n'agit que par une seule
force: l'orgueil, et, en lui faisant appel sans cesse, elle le dveloppe
sans mesure. L'orgueil, certes, n'est pas un faible auxiliaire pour
soutenir dans le caractre certaines vertus ostentatrices et certains
respects de soi; mais il est un gardien bien envahisseur et gte vite
les vertus qu'il inspire. Il ne dtend pas contre les faiblesses les
plus coupables, si elles ne sont pas tenues pour avilissantes par le
code arbitraire de l'honneur. Surtout il ne donne pas  l'me o il
commande la force de s'lever au-dessus de lui de lutter contre lui, de
pratiquer les vertus humbles, d'aimer les devoirs mpriss. Rien
n'enseignait  cette jeune me le secret de s'oublier ou de se
sacrifier; rien ne lui rvlait les consolations intrieures qui rendent
supportables les peines et prcieux les actes o l'on n'est ni vu, ni
plaint, ni admir; rien ne lui prparait du courage pour le jour o les
avantages prsents  sa jeunesse comme l'essentiel de la vie seraient
emports par l'ge ou les disgrces.

Dans cette ducation, le superflu a donc pris la place du ncessaire.
Les lacunes sont attestes par les _Souvenirs_ mme. Ils notent sans
embarras les faiblesses de coeur et de chair que surprit autour d'elle le
regard trop htif de l'enfant: elles ne sont pas de celles que la loi
mondaine rprouve. Ils avouent avec plus d'motion le dsordre dont elle
avait ds lors conscience dans sa propre vie et qu'un orgueil excessif,
une indpendance constate, des liens de parent affaiblis, des ides
religieuses sans force furent le mal de sa jeunesse. Ils peignent mieux
encore le vice de cette ducation dans les pages o elle veut, aprs
avoir parl sincrement de dfauts, citer les qualits qui les
attnuaient. Et dans les excuses qu'elle cherche  son orgueil, que
d'orgueil encore! Je n'ai de ma vie lev des prtentions, dit-elle,
que lorsque j'ai pu supposer  la malveillance l'intention de les
contester; mais c'est prcisment si elles sont contestes, qu'il y a
modestie  ne pas les soutenir, et les plus altiers n'ont plus sujet de
les affirmer quand elles sont reconnues. J'admettais peu de
supriorits, mais je n'tais pas asses sotte pour n'en reconnatre
aucune, celles que donnent de grandes vertus, des talents remarquables,
la vieillesse a toujours trouv en moi l'estime et le respect;
n'accorder prsance qu' la longvit, au gnie et  la saintet, n'est
pas rpandre ses gards en prodigue, Je n'ai jamais manqu  la
politesse: c'est dire qu'elle sait l'importance de ses moindres
attitudes. Son dsir de plaire n'tait jamais assez gnral pour qu'il
pt cesser d'tre flatteur; mais cette politesse a de mauvais
moments, et alors sa science des gradations marque les distances plus
qu'elle n'tablit les rapports. Donner le bonheur est une manire
d'exercer la puissance qui a toujours eu un grand charme pour moi. Aussi
dans tous les temps j'ai t la meilleure possible pour mes gens et
utile autant qu'il dpendait de moi  ceux qui me montraient de la
confiance et me demandaient un service ou une protection; mais son
bonheur  donner ces bonheurs est un plaisir d'autorit. Elle accomplit
sa charge de protection envers ceux qui la sollicitent, elle ne se sent
pas dbitrice de bienveillance envers ceux qui lui sont trangers, ne
lui demandent rien, lui demeurent hostiles. Ses rapports avec le genre
humain sont de condescendance, personne ne lui a dit que la perfection
de la bont est s'abaisser pour tre de niveau avec ses clients,
personne que la charit monte parfois de l'humble vers le privilgi.




III


Pour cette petite fille s'instruire tait apprendre ce qu'elle voulait,
de qui elle voulait, et quand elle voulait. Vivre tait agir comme elle
voulait.

Le palais de Berlin, o depuis la mort de son pre elle est revenue, lui
appartient. Ce n'est pas elle qui habite chez sa mre, mais la mre qui
habite chez sa fille, et non avec elle. La demeure s'tend assez vaste
pour que plusieurs familles y tiennent  l'aise, chacune dans ses
appartements. La duchesse occupe une partie de l'difice, et Dorothe
une autre. Je savais beaucoup trop que la maison m'appartenait, que
j'tais servie par mes gens, que mon propre argent payait mes dpenses,
et qu'enfin mon tablissement tait compltement spar du sien.
J'allais le matin lui baiser la main, de temps en temps elle venait
dner chez moi. C'est  quoi se bornaient nos rapports.

La duchesse vivait pour ce groupe de quelque cent personnes qui, perdu
dans la masse de deux milliards d'tres humains, croit exister seul et
s'appelle le monde.  Berlin, elle avait, par sa richesse, son rang et
l'amiti de la famille royale, toutes facilits pour se choisir une
petite cour dans la grande. Mais un irrespirable ennui manait de cette
noblesse toute gourme de prsances: cette socit vivait trop en
gradins pour laisser place au plain-pied d'une compagnie. Frdric II
s'tait dlass de l'apparat crmonieux par les parties fines o il
s'encanaillait d'esprit avec quelques familiers, instruits et gais sans
tre ns. L'air lger et joyeux qui soufflait de France, quelques-uns,
en Allemagne, l'avaient respir, mais demeuraient pars: la cour, la
bourgeoisie, les lettrs vivaient, chacun  son tage, dans Berlin
terne, hirarchique, superpos. Deux ou trois salons de riches Juives
taient les seuls o l'on tentt de runir cette dispersion. Elles
n'appartenaient  aucune classe, il leur tait moins difficile de nouer
des rapports avec toutes, et les gens de diverse origine rsistaient
moins  se rencontrer chez elles, comme en pays tranger. Ce qu'elles
essayaient, la duchesse l'imposa. Il ne lui suffisait pas de s'ennuyer
en bonne compagnie. Elle aimait la conversation, il lui fallait l'esprit
des autres pour frotter le sien contre, et faire des tincelles. 
l'lite des visiteurs trangers et de la noblesse berlinoise, tout
naturellement groups dans son salon, elle mla des savants, des
littrateurs, des artistes. C'tait pour elle une lgance originale et
une couronne de plus que devenir galitaire au profit de l'intelligence;
crivains, potes, musiciens, lui surent gr de leur ouvrir une
aristocratie jusque-l ferme; les nobles consentirent, parce qu'elle
tait princesse,  frayer chez elle avec des roturiers. Elle fut donc,
selon son dsir, l'attrait et l'arbitre d'une socit qui ne ressemblait
 aucune autre, clipsait toutes les autres, faisait une petite
rvolution, et dans Berlin rappelait Paris par les lgances des moeurs
anciennes et les amusements des ides nouvelles.

Rien de tel, pour soutenir la conversation, que de renverser et de
reconstruire la socit. La duchesse avait aim d'abord la philosophie
du XVIIIe sicle pour l'agrment que le doute et le rire ajoutaient aux
entretiens, et savait gr  la France de lui avoir fait ces joies.
Lorsque les rves humanitaires finirent en tragdies sanglantes, la
majest d'un peuple debout pour dfendre son sol, puis la plnitude de
sa victoire dborde sur l'Europe cachaient  la spectatrice lointaine
les tyrannies par les conqutes, elle ne voyait les crimes qu' travers
les gloires. Et quand, aux limites du pass et de l'avenir, s'leva,
matre de la paix et de la guerre, arbitre de l'Europe comme de la
France, l'homme incomparable qui semblait prpar de longtemps par les
sicles et prt  fonder pour des sicles une socit o se
rconcilieraient les ges, la duchesse s'leva elle-mme de la
philosophie  l'enthousiasme et, dans ce salon cosmopolite, rgna
l'influence franaise.

Dorothe ne paraissait gure dans ces runions. La prcocit de son
intelligence lui et rendu intressants quelques-uns parmi les causeurs,
mais ils ne songeaient pas  partager leurs attentions, toutes  la
mre. Elle n'est l qu'une petite fille: elle n'a qu'une porte 
franchir et rentre chez elle grande dame. Elle y trouve presque chaque
jour un mot de sa marraine qui l'appelle au palais Radziwill, l elle ne
partage avec personne l'attention, les caresses, les gteries, et
connat la douceur d'un foyer familial. Souvent invite au palais royal,
elle s'associe aux jeux du prince hritier: elle est son ane d'un an
et gote l'autorit de l'ge. Mais c'est surtout chez elle que tout se
meut autour d'elle et pour elle. L, mademoiselle Hoffmann, en cela
seulement vestale, entretient le feu sacr d'une admiration toujours
gale, et enveloppe son lve de l'attachement un peu subalterne qui,
dans la communaut des existences, consacre la hirarchie des rangs.
Elle exalte en son lve le besoin des loges; accepter les flatteries
de ceux  qui serait dni le droit de critique est l'illogisme des
grands hommes, comment n'et-il pas t celui d'une petite fille? Seule
la duchesse aurait pu remettre tout en quilibre par la mesure dans les
loges et l'autorit dans les reproches. Faute qu'elle revendique la
place, elle la laisse  l'institutrice, qui prfre ne pas s'amoindrir
en partageant avec la mre, et, dans l'existence  part o elle retient
son lve, insinue ses propres relations. Ce n'taient pas des amitis
ancillaires: mademoiselle Hoffmann cherchait et mritait la familiarit
d'esprits cultivs. Elle les avait rencontrs dans la bourgeoisie de
Berlin pleine de savoir et de talent, dit Dorothe, qui ajoute: ce
n'tait pas une socit o par mon rang je fusse naturellement place.
Ces visiteurs entrs par la petite porte ne pntraient pas en gaux.
Parmi eux l'enfant tait toujours et  une grande distance la
premire. Il fallait qu'elle et beaucoup de sens pour ne pas le perdre
avec des gens qui, de sa cuisine  ses fantaisies, trouvaient tout
parfait: et ses fantaisies ne valaient toujours pas sa cuisine. Ainsi
elle avait  Tanne sa loge au thtre, o deux acteurs rgnaient alors,
madame Unzelmann et Iffland qui parut  madame de Stal n'avoir pas
d'gal en France. Dorothe jugea qu'ils l'intresseraient mme hors de
leurs rles. Mademoiselle Hoffmann n'avait rien  refuser  son lve
et, d'aprs les _Souvenirs_, Iffland n'avait rien  refuser 
mademoiselle Hoffmann. Les deux acteurs deviennent donc familiers chez
la petite princesse; elle dlibre avec eux sur les costumes, les
programmes, ils lui rcitent et lui font dclamer des vers. Par la
parfaite convenance de leur attitude ils eussent t  leur place
partout, except chez une jeune personne: Dorothe l'crit 
vingt-neuf ans, mais personne ne lui avait dit au moment utile. Elle les
adopte et les impose, familiarits imprudentes qui lui en prparent une
illustre. Ces deux interprtes de Schiller avaient communiqu  Dorothe
leur enthousiasme pour le pote. Celui-ci voulut voir sa jeune
admiratrice, et, depuis, Schiller ne s'arrta pas  Berlin sans qu'il
me fit l'honneur de venir chez moi. D'autres crivains eurent envie de
se plaire o il se plaisait. Jean de Mller, Humboldt que Dorothe avait
rencontrs chez sa mre, Ancillon, qu'elle avait conquis au palais
royal, l'astronome Bode qui, pour elle, laissait un instant ses toiles
accoutumes, vinrent en habitus chez une fillette. Et elle se rend
cette justice: Je n'ai jamais mieux fait les honneurs chez moi que
lorsque j'avais treize ans.

C'tait un salon comme celui de la duchesse, avec un caractre non moins
original et tout oppos. Car le sentiment qui remplissait le coeur de la
jeune fille tait le culte de l'Allemagne o elle tait ne, dont les
souverains l'aimaient, dont les hommes illustres la recherchaient, dont
les chefs-d'oeuvre l'avaient mue, dont les vertus simples la charmaient,
dont elle parlait avec perfection la langue. Elle avait voulu se
rapprocher de ceux qui pensaient comme elle. Cette visible prfrence
leur apportait le plus dlicat des hommages, puisque la jeune
Courlandaise se faisait leur par son choix, et tait pour sa patrie
adoptive une esprance et un rayon de printemps. Ainsi le salon dont
elle tait la petite reine groupait, en face de l'humanisme cosmopolite
et de l'influence franaise qui triomphaient chez sa mre, les partisans
les plus fidles de la culture et de la puissance allemandes.

C'tait l'clatante dfaite de Piattoli par mademoiselle Hoffmann. Ni
les relations un peu infrieures, ni les familiarits avec les acteurs,
ni la prfrence exclusive pour l'Allemagne n'auraient t approuves de
ce dlicat, si attentif aux formes, et si ami de la France. Comment le
gouverneur s'tait-il laiss battre? Parce qu'il tait absent. Et c'est
la richesse qui avait fait  Dorothe ce nouveau dommage. En 1804, la
Russie devait encore les indemnits promises pour la cession de la
Courlande, les obtenir tait difficile. Pour l'emporter sur l'inertie du
pouvoir, qui dans tous les pays se plat aux paiements retards, et en
Russie avait pour loi la volont du monarque, il fallait, auprs du
prince, des protections.  ce moment le ministre des affaires trangres
 Saint-Ptersbourg tait le prince Adam Czartoryski. L'abb l'avait
beaucoup connu, la duchesse pensa  Piattoli comme ngociateur. Sans
doute, c'tait interrompre, au moment o ils prenaient le plus
d'importance, ses soins auprs de Dorothe qui atteignait onze ans.
Mais, entre l'ducation d'une fille, ft-elle Dorothe, et le
recouvrement d'une crance ncessaire  la splendeur familiale,
pouvait-on hsiter? Le bon Piattoli avait donc quitt, les larmes aux
yeux, son lve et pris la route de Ptersbourg.




IV


On connat l'tonnante amiti qui lia quelque temps le prince
Czartoryski  Alexandre. Aprs le partage de la Pologne, Czartoryski,
descendant des Jagellons, riche, jeune, populaire, pouvait devenir le
chef d'une rvolte nationale: il avait t appel  Ptersbourg, nomm
aide de camp du grand-duc hritier, et ainsi, sous apparence d'honneur,
gard  vue. Il supportait depuis quelque temps son sort de vaincu, sans
se plaindre ni oublier, lorsque Alexandre s'ouvrant au compagnon dont il
dsirait faire un ami, s'tait dit dsireux de rendre l'indpendance 
la Pologne et de supprimer le pouvoir absolu en Russie. Ces confidences,
qui annonaient la gnrosit du futur matre et rveillaient l'espoir
le plus cher du patriote, avaient acquis  Alexandre tout le dvouement
de Czartoryski. Elles n'taient pas pour surprendre chez l'lve de
Laharpe, elles ne furent pas oublies quand Alexandre devint empereur.
Aussitt Czartoryski, Paul Stroganov, Novossilltzov et Koutchoubey,
levs  l'occidentale comme lui, formrent son conseil secret. Ce
pouvoir occulte dura deux ans et demi, et, pendant la premire anne,
dlibra quarante-six fois sous la prsidence de l'empereur. Tandis que
les ministres en titre continuaient les pratiques de l'autocratie
ancienne, lui tudiait les moyens de la dtruire: il faut lire dans
l'ouvrage du grand-duc Nicolas les procs-verbaux et les rapports du
conciliabule o l'empereur conspirait contre sa propre autorit. Au bout
d'un an, la nouveaut du plaisir tait passe, les embarras des rformes
avaient apparu, et Alexandre se dtachait de la libert politique. Non
qu'en la promettant il et t de mauvaise foi. Il avait une imagination
vive que sduisaient les nobles entreprises, et un caractre indolent
que les difficults lassaient: il obissait tout  tour  ces instincts
contraires en abandonnant les projets dont, aprs l'examen, il
dsesprait, pour s'attacher avec une ardeur neuve  d'autres desseins
dont, au premier regard, il voyait seulement la beaut. Il tait moins
double que successif. Quand il abandonna le rve de la libert
politique, il resta attach aux compagnons de son premier espoir, en
renonant  se servir de leurs ides voulut se servir d'eux, et plaa
Czartoryski aux affaires trangres. Celui-ci esprait que, pour la
Pologne du moins, l'empereur restait constant.  ses yeux, l'intrt
essentiel de la Pologne tait qu'il ne se ft aucun accord entre la
France et la Russie. Leur entente empcherait, en effet, la France, le
pays le plus intress  la renaissance de la Pologne, de rclamer  la
Russie l'acte rparateur; la Pologne ne pourrait donc plus compter que
sur la justice spontane de ses spoliateurs, et ceux-l sont rares que
leur conscience rveille dans le silence. La guerre entre la Russie et
la France tait la grande chance de la Pologne. La France devrait s'en
faire la libratrice, ds l'ouverture des hostilits, afin de tourner
contre la Russie l'effort du peuple opprim;  la paix, afin de
n'assurer par la rsurrection de ce peuple un alli perptuel contre les
agrandissements moscovites; et la certitude de ces prils presserait la
Russie bien conseille de prendre les devants, de dlivrer elle-mme la
Pologne, pour la neutraliser. C'est afin d'introduire dans la politique
russe ces rgles fondamentales que Czartoryski avait accept les
affaires trangres. D'ailleurs il tait convenu qu'il ne recevrait ni
traitement, ni dcorations, et que s'il ne pouvait servir utilement sa
patrie, il quitterait le ministre. Si ceux qui connaissent les hommes
d'tat dclarent ce dsintressement invraisemblable, je rpondrai que
cela se passait il y a plus d'un sicle et dans un pays encore peu
civilis.

Quand Piattoli arriva  Saint-Ptersbourg, le ministre reut avec les
plus affectueux gards cet ami de la Pologne, qui avait souffert pour
elle; il l'tablit dans sa propre maison. Les ngociations retinrent
l'envoy deux annes; en aucun pays ce n'est beaucoup pour obtenir
justice. Comment  son hte, l'abb n'et-il pas parl de celles pour
qui il tait venu, et dont l'absence faisait sa peine, sa duchesse et
son incomparable lve? Comment ses lettres auraient-elles tari sur le
prince, sa bont, son dvouement, l'importance de sa tche, la grandeur
probable de sa destine? Quoi d'tonnant si dans sa tte et dans son
coeur, s'chauffe le projet d'unir la jeune fille qu'il aime davantage 
l'homme qu'il admire le plus? Il a un portrait de la jeune lve, il l'a
prt au prince, qui ne le rendit jamais. Il fait copier une miniature
du prince et l'envoie  Dorothe. Le prince a trente-quatre ans,
vingt-trois de plus que la fillette et pourrait tre son pre; mais le
portrait de Dorothe est si joli, et plus encore la vision de l'tre
toujours charmant et toujours nouveau que lui prsente l'enthousiasme de
l'abb! Pour elle, elle est encore  cette adolescence o les
disproportions d'ge n'occupent pas. Il s'agit bien d'annes, quand elle
pense  cette victime assez noble pour inspirer attachement au chef de
la race spoliatrice,  cette volont assez loyale pour ne trahir aucun
de ses devoirs contraires,  ce paladin qui prpare la gloire de son
matre par la dlivrance de sa patrie. Le prince lui apparat comme un
hros et les hros sont toujours jeunes. C'est une belle effigie du
devoir qu'elle admire en regardant la miniature; c'est  une existence
voue au salut d'un peuple qu'elle voudrait unir la sienne; c'est le
grand homme qu'elle aime, car elle aime. Ainsi commence et grandit entre
deux tres qui ne se sont jamais vus, le plus dlicat, le plus pur, le
plus exquis des sentiments.

Tandis que ce rve les charme, l'oeuvre de fer et de sang s'accomplit en
Europe. Czartoryski avait pouss  la guerre entre la Russie et la
France et venait d'adhrer  la troisime coalition. La campagne de
1805, soutenue par l'Autriche et la Russie, mne en Allemagne Alexandre
et son ministre jusqu' Austerlitz. Mme aprs cette bataille qui dcide
l'Autriche  la paix et dcourage la Prusse de se mler  la guerre, la
Russie demeure aussi intraitable que l'Angleterre, et apprte un nouvel
effort en 1806. Il laisse peu de temps pour rsoudre les autres
affaires. Si celles de la duchesse ne sont pas brusques, il n'y a gure
de chance qu'elles arrivent  terme et, pour obtenir vite d'Alexandre,
la grce d'une femme vaut mieux que les raisons d'un homme. Piattoli
indique  la duchesse un moment o elle est sre de voir l'empereur, et
la prie de venir  Ptersbourg. Elle y arrive  la fin de juin 1806.

L'empereur la trouva, ce qu'elle tait en effet, belle, aimable, et
grande dame autant que personne au monde. Donc la cause tait bonne,
elle fut gagne en deux mois. Quand la duchesse repartit enchante de
l'amiti qu'Alexandre lui avait tmoigne, elle comptait s'arrter six
semaines en Courlande et regagner Berlin ds octobre. Mais durant ces
six semaines, la Prusse, pousse par la Russie, avait dclar la guerre
 la France; en octobre l'arme de Frdric tait dtruite et Berlin
occup par nos troupes. Avant qu'elles y pntrent, Dorothe et sa
gouvernante rejoignent la duchesse hors d'atteinte des Franais. Les
_Souvenirs_ racontent cette pidmie de la peur qui atteint alors les
personnes les moins exposes; les foules fugitives, sans bagages, sans
ressources, entasses sur des charrettes, suppliant aux relais pour
obtenir des chevaux; la course  la frontire o il n'y a pas d'ennemis,
jalonne par les passages de la reine, du roi, du prince royal, que le
dsastre spare et emporte, membres pars de la monarchie vaincue.
Dorothe,  une halte dans un village prs de Starzard, apprend l'entre
de Napolon  Berlin. Dans l'auberge, contre un mur, elle avise une
mauvaise gravure reprsentant Bonaparte Premier Consul. L'arracher de
son cadre, lui couper en effigie le nez et les oreilles, fut l'affaire
d'un instant. Tel fut, aprs Ina, le seul acte de vigueur que puisse
enregistrer l'histoire du vaincu.

L'hrone rejoignit sa mre en Courlande, et avec toute apparence d'y
rester plus qu'elle ne dsirait. Les Russes, arrivant au secours de
leurs allis, manoeuvraient dans l'est de la Prusse pour refouler
l'invasion franaise, et la route de Berlin passait par le pays o dj
grondait le canon de Pultusk, o allait bientt retentir celui d'Eylau,
d'Heilsberg et de Friedland. La jeune fille s'installa avec sa mre 
Mittau.

L, elle put contempler une autre dtresse, plus ancienne et plus grande
que celle des Hohenzollern. Louis XVIII et sa cour habitaient le chteau
o la duchesse de Courlande avait rgn. Construit dans le style de
Versailles, entour de jardins magnifiques, mais atteint par deux
incendies, le vaste difice tait maintenant dchu comme ses htes. Ils
n'en habitaient pas la totalit. Une caserne et un hpital militaire se
partageaient la masse de l'difice: une aile moins dlabre avait t
mise  la disposition de Louis XVIII. La cour d'honneur tait divise en
deux, une partie rserve au prtendant, une partie aux soldats malades,
et dans l'hpital se succdaient par convois, depuis la guerre, les
Franais blesss et prisonniers, vacus sans ordre ni secours. Quel
spectacle: une ruine de palais offerte  la ruine d'une race, une ombre
de Versailles hante par des ombres de Bourbons, et ces fantmes royaux,
pour qui vivent seulement les choses mortes, rejoints au fond de
l'Europe par la ralit, envahis dans leur migration par la France
nouvelle, exposs jusque sur l'asile tranger o la lgitimit abrite
ses derniers espoirs au dmenti de Franais qui combattent, souffrent et
meurent pour un autre matre et sous un autre drapeau. Dorothe vit
surtout, avec la curiosit attentive et souvent cruelle de l'enfance,
toutes les laideurs qu'il y a dans la disgrce. Elle n'est pas tendre
pour ce petit monde, jaloux, fier et gueux, en qute de maigres faveurs
et d'un bon dner. Elle respecte seulement l'archevque de Reims, le
seul des serviteurs du roi qui conservt de la dignit dans le malheur,
et l'abb Edgeworth qui allait mourir victime de sa charit pour nos
prisonniers. Elle a pour la reine une rpulsion physique:

Je n'ai jamais vu une femme plus laide ni plus sale. Ses cheveux gris,
coups en hrisson, taient couverts d'un mauvais chapeau de paille tout
dchir. Son visage tait long, maigre et jaune. Sa taille petite et
grosse soutenait, je ne sais comment, un jupon sale, sur lequel flottait
un petit mantelet de taffetas noir tout en loques. Elle me fit peur la
premire fois que je la vis.

Chez le duc d'Angoulme, tout en dvotions et en chasses, elle trouve
l'insignifiance. Seuls la duchesse d'Angoulme et le roi l'intressent.
Madame Royale secourt nos prisonniers franais, il est interdit de
parler devant elle de nos revers, et Dorothe admire la fille de Louis
XVI proscrite, le coeur dchir par d'affreux souvenirs, cdant  la
piti envers des Franais... Que l'aurole du malheur lui seyait bien!
J'avais souvent l'honneur de la voir, d'abord, chez ma mre o elle ne
venait jamais sans me demander,  la promenade o elle me rencontrait
quelquefois, dans son intrieur o elle m'admettait avec bont, mais
plus souvent encore  dner chez le roi.

Du roi, elle raconte la bienveillance souriante: Il me prenait sur ses
genoux, m'embrassait, me nommait,  cause de mes yeux noirs, sa petite
Italienne, me questionnait sur mes tudes, me faisait mille grces. 
Mittau, elle l'a vu assez souvent pour connatre par combien
d'attentions loignes ce roi sait montrer sa faveur. En 1822,  Paris,
elle a prouv jusqu' quel don d'ignorer les personnes il sait pousser
l'indiffrence: elle laisse tomber de sa plume une goutte d'amertume,
l'amertume de ceux qui se rappellent contre ceux qui oublient. Jamais
le roi ne m'a tmoign le moindre souvenir de ses anciennes bonts,
lorsque je passe maintenant comme une ombre deux fois l'anne devant son
fauteuil.

 Mittau, sa grande joie fut la prsence de Piattoli. Il tait revenu
lui aussi de Ptersbourg. J'allais souvent causer dans sa chambre et il
bornait ses leons  diriger le choix de mes lectures et  me faire
rendre compte des impressions qui m'en taient restes. D'ailleurs, que
de questions, n'avais-je pas  faire sur le prince Czartoryski? Tout ce
qu'elle apprend lui plat; mme qu'il craigne de n'tre pas assez jeune.
Elle rpond qu'elle a quinze ans et les gots de l'ge mr, elle
empreint de gravit sa conversation et ses manires, elle met ses soins
 se vieillir, et  cette coquetterie ses jours s'coulent dlicieux.

L't de 1807 commenait, apportant, outre la joie  une jeune fille, la
paix au continent. Alexandre, aprs Friedland, tait las de la lutte
contre la France, et prparait le trait de Tilsitt. C'tait, par
l'amiti des deux empereurs, le concours de la France retir  la
Pologne, le sort de cette nation remis  la gnrosit russe, la ruine
de la politique soutenue par le prince Czartoryski. Dj il avait quitt
le ministre et voulut se rapprocher de Tilsitt, non plus par l'espoir
de changer, mais par la hte de connatre ce qui se prparait. Le dsir
de voir la jeune princesse de Courlande le poussait aussi vers Mittau.
Il y resta trois semaines, log chez la duchesse.

Je sentis pour la premire fois de l'embarras et une extrme timidit
lorsqu'en entrant,  l'heure du dner, dans le salon de ma mre, je vis
le prince, et qu' table, ma place se trouva  ct de la sienne. Il
tait sombre. Le pressentiment que trois campagnes dsastreuses avaient
bless  mort la confiance d'Alexandre dans le conseiller de la guerre,
et que perdre l'amiti de l'empereur tait devenir inutile  la Pologne,
mettait sur un visage toujours un peu triste une ombre dure, et creusait
aux plis de la bouche, facilement ddaigneuse, comme des cicatrices de
dsenchantement. Elle comprit qu'il souffrait, que cette souffrance
tait noble, elle l'en admira davantage et, pour le comprendre, n'eut
pas besoin qu'il parlt. Car l'trange amoureux ne lui disait rien et se
contentait de la regarder. Attir par ce charme de jeunesse, il se
dfendait contre lui-mme, songeait sans cesse aux deux ges si
diffrents, Tandis que nous tions silencieusement  nous observer et 
nous deviner, le trait de Tilsitt fut rendu public, l'empereur traversa
Mittau pour retourner dans la capitale, il s'arrta chez ma mre, fut
charmant pour elle et pour moi et m'aurait compltement enchant si je
ne lui avais trouv de la froideur pour le prince Adam. Le prince
suivit son matre  Ptersbourg. La veille de son dpart, il s'adressa
pour la premire fois  la jeune fille, et la pria avec insistance de
revenir  Berlin par Varsovie.

C'tait, comme les sages, dire beaucoup en peu de mots.  Varsovie
habitait la mre du prince, pour laquelle il professait un culte. Elle
avait une de ces volonts imprieuses qui imposent volontiers aux autres
les bonheurs qu'elles ont choisis pour eux. Depuis longtemps elle
levait prs d'elle, pour son fils, une jeune parente et portait in
petto cette bru, un peu comme les papes les cardinaux qu'il est trop tt
pour dclarer. Le prince devinait ce dsir, voulait s'y soustraire sans
dsobir, et comptait sur la visite et la grce de Dorothe pour vaincre
la mre aprs le fils. Dorothe fut aussitt prte au voyage, mais elle
ne pouvait l'entreprendre seule, et ce n'tait pas peu d'embarras que ce
dtour dans une rgion ravage par la guerre. La duchesse ne s'en soucia
point; Piattoli tait de nouveau  Ptersbourg, mademoiselle Hoffmann ne
se connaissait en routes que sur la carte du pays de Tendre. Dorothe
dut, en dcembre 1807, rentrer droit  Berlin.

Elle quittait  Mittau des infortunes royales, elle les retrouva  Memel
o la famille de Prusse attendait le bon plaisir de Napolon. Celles-ci
lui taient plus chres. Elle passa un jour dans cette ville auprs de
sa marraine, la princesse Louise, nous pleurmes ensemble sur son frre
et sur les malheurs de la patrie. Elle pleura aussi avec la reine: dans
un long portrait elle juge la femme malheureuse avec le plus respectueux
enthousiasme et la femme belle avec l'exacte justice qui, rendue par une
jolie femme, est encore de l'affection.

Le jour o je la vis, hlas! pour la dernire fois  Memel, elle avait
une robe trs simple de mousseline blanche et portait  son cou un rang
de perles. Je les admirais.--Oui, me dit-elle, je me suis permis de les
conserver. Les perles, en Allemagne, signifient des larmes, elles
peuvent me servir de parure.

Puis la tristesse de la route se prolonge  travers un pays nagure
peupl et riche, o maintenant rgne la dvastation. Des villages
entiers taient dserts, d'autres rduits en cendres, les petites croix
des cimetires semblaient plus presses; la disette et une horrible
pidmie rgnaient dans ces malheureuses contres; les hommes, les
animaux mouraient avec une rapidit effrayante. C'est la grande misre
au pays de Prusse. Les dsastres que la jeune fille contemple lui
annoncent ceux qu'elle ignore: elle est en Prusse une grande
propritaire, que reste-t-il de ses domaines? Elle arrive  Berlin: dans
son palais, elle est rduite  une mauvaise chambre au fond d'une
seconde cour; c'est  grand'peine qu'elle obtient deux pices pour
elle, pour la duchesse deux, et de celles qu'en d'autres temps
occupaient les femmes de service. Elle souffre avec une sensibilit
exaspre les calamits gnrales qui lui apportent des preuves
personnelles, et chacune de ses douleurs accrot son aversion contre les
Franais auteurs de tous ces maux. Elle se vt de noir, vite les
rapports avec le vainqueur, entr'ouvre sa porte aux plus Allemands de
ses anciens familiers,  ceux qui pleurent leur dfaite et ne
l'acceptent pas. La duchesse arrive quelques semaines aprs sa fille, et
dans des sentiments tout contraires. Ses intrts, presque tous en
Russie, sont en sret, l'alliance d'Alexandre avec Napolon comble les
voeux d'une femme attache  l'un par une tendre reconnaissance, 
l'autre par un enthousiasme croissant. Elle fraye avec la socit
franaise.

Ainsi passrent les premiers mois de 1808. Dorothe aurait cette anne
quinze ans. On s'avisa que l'on avait oubli, parmi tant d'affaires, la
premire communion. Cette crmonie, en Allemagne, prcde l'entre
d'une jeune fille dans le monde. Mademoiselle Hoffmann tait trop
attache aux pratiques de la bonne socit pour ne pas mettre son lve
en rgle avec les usages. La tristesse nationale, qui suspendait les
distractions, permit de trouver, sans trop de regrets, les heures
prparatoires  la crmonie. Un pasteur vint, par leons de deux
heures, deux fois par semaine, durant trois mois, apprendre  la jeune
fille qu'elle tait chrtienne. Ce fut  peu prs cinquante heures,
l'tendue de deux jours: il n'est pas d'art d'agrment qui n'exige plus
d'apprentissage. Mme  une fille qui avait appris  lire en une
semaine, le pasteur n'avait pas le temps d'exposer la religion. Quelques
lectures de l'Ancien et du Nouveau Testament et, sans aucun examen des
dogmes par o les glises diffrent, un abrg des doctrines morales
qui auraient pu convenir galement  un calviniste,  un catholique et
 un grec remplissent ce peu d'heures. Et ce peu fut assez pour
entr'ouvrir  la jeune conscience un infini o se perdaient sa petite
existence, les avantages dont elle tait fire et les bonheurs qui
l'avaient occupe jusque-l. Elle se trouva assez pntre par ce
premier rayon d'une lumire nouvelle pour que le pasteur changet
quelque chose au rite ordinaire des crmonies. Dans le culte luthrien,
la confirmation prcde la communion et est prcde elle-mme de
certaines formules que l'imptrant rcite par coeur. Le pasteur voulut
que Dorothe rdiget elle-mme sa profession de foi. Elle montrait,
disent les _Souvenirs_, le dsir d'un jeune coeur d'tre agrable  Dieu
qu'il commenait  connatre. Le vendredi saint avait t choisi pour
la solennit. Selon l'usage de ce jour, tous les assistants taient en
deuil et ils taient nombreux; les serviteurs, les amis, les curieux
formaient une foule devant laquelle la jeune princesse pronona son
petit discours. Elle n'tait pas encore assez leve au-dessus de la
terre pour ne pas s'apercevoir qu'il fut bien accueilli, ne pas prendre
plaisir aux pleurs de l'assistance. Quelque complaisance pour son
personnage survit dans ces mots: Tout Berlin voulait me voir et
m'entendre. Mais quand elle se sentit engage parmi les fidles,
c'est--dire appele  accepter la vie non comme une carrire heureuse
et brillante, mais comme une lutte pnible et perptuelle, son
impression profonde fut une dtresse, une crainte, une angoisse telles
que vers la fin de la crmonie, elle perdit connaissance.

Heureuse l'me o la loi divine commande ds que l'intelligence
s'veille. Comme  cette me l'impratif du devoir se rvle en mme
temps que l'attrait du plaisir, elle commence en quilibre, elle
reconnat comme l'ordre ncessaire cette jouissance imparfaite et
fragile de tout, ses renoncements sont aussi vieux que ses espoirs, elle
sait que, surtout quand il s'agit de bonheur, nous devons rester sur
notre faim. Mais si toutes les faveurs de ce monde comblent une jeune
vie sans que la pense de Dieu les tempre, si elles sont gotes avec
plnitude et avec avidit, comme le seul bien de l'existence, et si dans
cette existence o l'habitude de se satisfaire est prise, Dieu apparat
en retard, pour rvler le vide des plaisirs et la loi des renoncements,
il semble un matre cruel. La dcouverte du devoir est, pour l'tre
avide et charm du prsent, la dsillusion la plus dcevante. Elle est
l'interdit jet sur tous les bonheurs, le carme qui met fin au bal
costum, et prsente le cilice et les cendres. Le premier appel de la
vrit religieuse entendu  quinze ans par une jeune fille jusque-l
paenne, privilgie de la vie et tout aux bonheurs humains, devait
retentir  son oreille comme un ordre de captivit impitoyable. Il tait
naturel qu'aprs en avoir d'un premier regard contempl la tristesse,
elle s'chappt vite dans l'oubli. Et c'est longtemps aprs, quand tous
les bonheurs cueillis se fanrent entre ses mains, quand toutes ses
fleurs de printemps s'effeuillrent dans son automne, qu'elle devait
sentir la douceur consolatrice des croyances immortelles, et que, la
terre devenant pour elle la prison, elle chercha plus loin l'esprance.

Le lendemain de cette premire communion, la duchesse annona son
dpart. Ses sympathies franaises s'taient affirmes  Berlin, de faon
 refroidir son ancien attachement aux souverains de Prusse et  rendre
sa situation fausse  leur prochain retour. Elle allait donc s'tablir
dans ses proprits de Saxe,  Lbikau, o elle attendrait Dorothe, o
les prtendants viendraient vite, et d'o, sa fille marie, elle
partirait pour connatre enfin la terre promise, la France.  l't de
1808, en effet, Dorothe rejoint sa mre. Le chteau de la duchesse,
comme elle l'avait prvu, se remplit d'pouseurs princiers et, en les
nommant, les _Souvenirs_ prennent un petit air d'almanach Gotha. La
plupart pauvres n'en sont que plus rsolus, et comme leur naissance leur
donne droit  l'indiscrtion, ils s'installent  demeure pour se
dclarer, se surveiller, se desservir et se faire des allis. Le
mdecin, la demoiselle d'honneur, les amis, les connaissances, tous
taient employs, chacun d'eux tait dans les intrts d'un de mes
amoureux. Mais, comme  Berlin,  Lbikau l'existence de la mre et de
la fille se rapproche et ne se confond pas. Chacune est chez elle.
J'habitais un joli pavillon quarr, plac au milieu d'un parc charmant,
 une demi-lieue du chteau de ma mre. Et son plaisir est de se
rendre invisible aux soupirants. Elle va chez sa mre aux heures o ils
ne peuvent forcer la porte; quand sa mre les lui amne au pavillon,
elle les accueille sans se montrer flatte ni touche, se fait, pour
les dcourager, volontairement insensible et ddaigneuse. Elle
s'tonne qu'ils s'obstinent; elle ignore la persvrance qu'il y a dans
un soupirant dont le coeur est plein et la bourse vide, et elle les
voudrait plus nombreux encore pour que le prince Adam apprt  la fois
leur recherche et leur insuccs.

Le prince Adam savait par Piattoli install  Lbikau. Il crivit 
l'abb qu'il allait de Varsovie conduire sa mre aux eaux de Bohme, et
que de l il viendrait avec elle demander la main de Dorothe. Mais,
s'il tait constant, sa mre l'tait aussi pour sa bru prfre; elle se
dfia d'une gurison qui la mettrait sur le chemin d'autres fianailles,
et remit  l'anne suivante la cure et la demande.




V


S'agit-il de bonheur, le plus sage est de se hter, le temps emporte
plus d'espoirs qu'il n'en amne. Octobre tait arriv, et, dans le parc
de Lbikau, faisait tomber les feuilles sur les prtendants plus tenaces
qu'elles. Une lettre parvint d'Erfurt  la duchesse. Elle tait de
l'empereur Alexandre. Il s'annonait, demandait  dner pour lui, son
aide de camp et l'ambassadeur de France avec qui il rentrait 
Ptersbourg. Le 16 octobre 1808,  cinq heures du soir, il arriva 
Lbikau. La duchesse, ses filles, ses gendres, les princes soupirants
forment une petite cour. L'empereur fut plein de grce pour tout le
monde et voulut surtout tre occup de moi. Il me dit qu'il me trouvait
grandie, embellie et ajouta en plaisantant que j'tais, comme Pnlope,
entoure de beaucoup de prtendants. Elle rpondit sur le mme ton, en
Pnlope sre d'Ulysse fidle et vivant, bien qu'il ft un peu trop le
mort. Au dner, le jeu continua, et l'empereur sembla s'y complaire en
demandant  la jeune fille si elle n'tait pas frappe d'une
ressemblance qu'il prtendait avoir dcouverte entre le prince
Czartoryski et M. de Prigord.--De qui Votre Majest veut-elle
parler?...--Mais de ce jeune homme assis l-bas, un neveu du prince de
Bnvent, qui accompagne le duc de Vicence  Ptersbourg. Elle s'excusa
sur sa vue basse. Aprs le dner, l'empereur prie la duchesse de se
prter  un entretien et, dans un tte--tte de deux heures, explique
ce qui l'amne.

 Erfurt venait de s'achever le congrs fameux o, devant un parterre de
rois spectateurs, s'tait joue la comdie de l'amiti entre Napolon et
Alexandre. Alexandre avait mis  profit la faute de Napolon, la guerre
d'Espagne, pour nous faire payer cher le concours de la Russie. Dans les
ngociations, il avait apprci Talleyrand. En lui, il avait got
toutes les sductions de la race, il avait reconnu le sens traditionnel
de la vieille France qui jugeait avec le sentiment de la mesure les
desseins dmesurs du gnie. Des jours viendraient peut-tre o ce
clairvoyant refuserait son concours  une politique trop dangereuse.
Alexandre avait compris l'intrt de se concilier l'homme le plus
capable de contenir Napolon en le servant, de l'affaiblir en le
combattant. Il avait tmoign le dsir d'tre agrable au prince.
Talleyrand savait trop les cours pour faire attendre la bonne volont
d'un empereur. Il avait aussitt exprim le souhait d'obtenir pour son
neveu la jeune princesse de Courlande, et sa certitude de russir si
Alexandre s'intressait au projet. Alexandre avait promis, il fallait
que la duchesse l'aidt  tenir. Alexandre ne sollicitait pas, il
exigeait. La princesse tait sa sujette, puisque la Courlande tait
russe. La duchesse avait eu  se louer de lui. Il rappela ce service
comme s'il en rclamait le prix, et parla en souverain qui pense en
marchand. Il y a une manire noble de dire les choses qui ne le sont
pas. La fortune de la duchesse tait en Russie, elle crut entendre: pas
de mariage plus de douaire. Ce mariage, conforme  ses intrts,
rpondait  ses gots. Elle s'ennuyait dans l'Allemagne vaincue, triste,
elle voulait quitter ces ombres pour le soleil, vivre au pays de la
gloire. Et par un oui, elle allait parvenir au centre de ces rayons,
devenir une partie de cet clat qu'elle esprait seulement contempler.
Elle allait s'allier au second personnage de la France, au descendant
d'une illustre race, au collaborateur principal de Napolon. Elle entre
dans le projet imprial, non seulement pour Alexandre mais pour
elle-mme. Quand l'empereur prend cong, le projet de fianailles
existe, provoqu par la fortune d'une jeune hritire, prpar par les
complaisances d'un ministre franais pour un souverain russe, impos par
un empereur  sa sujette comme un paiement, accept par une mre qui
songe  elle-mme et oublie sa fille. C'est la coalition de ces
insensibilits qui va peser de tout son poids sur un coeur d'enfant.

La duchesse ne dira rien  sa fille avant d'avoir rompu les appuis o
s'taie la jeune volont. Ds le lendemain elle commence l'oeuvre par
Piattoli. Elle craint qu'il n'ait conu un projet chimrique, expos sa
fille aux caprices d'une famille arrogante. Les retards se prolongent
auxquels Dorothe n'tait pas faite pour s'attendre, et maintenant le
rve devient obstacle  une magnifique et immdiate ralit. C'est une
confidence plus qu'un grief, mais comme l'abb ne cde pas, la duchesse
lui reproche vivement son ingratitude aprs les grands services qu'elle
lui avait rendus. Elle aussi, comme l'empereur, exige son paiement. Le
pauvre homme,  qui elle met ses bienfaits sous la gorge, se rend. Elle
obtint de lui la promesse qu'il ne se mlerait plus de ce mariage, et
qu'il chercherait mme  m'en dtacher en se servant pour y parvenir de
la mauvaise grce de la vieille princesse et de l'indolence de son
fils. Mais s'il se sent trop d'obligations  la mre pour dfendre le
bonheur de la fille, il a trop d'attachement  celle-ci pour demeurer
prs d'elle muet  ses paroles et aveugle aux reproches de ses yeux.
Tout maintenant l'carte de celle qui lui tait chre, son chagrin mine
une sant que les ans branlaient dj, il quitte Lbikau pour une ville
situe  quelque distance, o il aura des mdecins et la solitude.

Prive de lui, Dorothe part aussi pour Berlin, o elle croit goter le
charme d'autrefois: elle n'y trouve que l'inquitude du silence o vit
sa tendresse dconcerte. Les lettres de Piattoli sont entortilles et
nigmatiques, celles de la duchesse tmoignent d'une tendresse
inaccoutume et insistent pour obtenir le retour de Dorothe  Lbikau.
Satisfaire  ce dsir sera pour Dorothe l'occasion de passer par la
ville o Piattoli se soigne et se tait.

Je le trouvai si souffrant, si chang que je n'osais plus aborder la
question qui me tenait le plus au coeur. Je lui demandai cependant s'il
avait des nouvelles du prince Czartoryski.--Je n'en ai point, me dit-il,
ce silence doit vous prouver, ma chre enfant, que ces rves taient des
chimres.-- Dieu ne plaise, m'criai-je.--N'en parlons plus, reprit-il
avec motion. Ce sujet de conversation me fait mal... Force au silence,
je le quittai aussi remplie d'incertitude que lorsque j'tais arrive
prs de lui.

Elle arrive chez sa mre, qui jamais n'avait tmoign tant de joie  la
voir et veut la garder sous son toit. Elle y trouve un Polonais, le
comte B***, fix en France, et s'tonne qu'il soit arriv tout droit de
Paris, au coeur de l'hiver, dans un lieu qui ne devait naturellement lui
offrir ni intrt ni amusement. Les visages lui annoncent un mystre
connu de tout le monde, except de moi. Les caresses mmes de ma mre
m'inquitaient. Trois jours se passent.

Un soir, j'tais seule dans le salon  prparer le th. J'entendis le
petit cor de chasse de nos postillons allemands annoncer l'arrive d'un
tranger. Un valet de chambre entra presque aussitt et me demanda o
tait ma mre.--Dans son cabinet, elle veut tre seule.--Mais il
faudrait cependant l'avertir qu'un officier franais, le mme qui tait
avec le duc de Vicence, vient d'arriver.  l'instant, je compris tout,
et les grces de l'empereur et les soins de ma mre et cette prtendue
ressemblance avec le prince Czartoryski.

Elle s'enfuit dans sa chambre o se trouve mademoiselle Hoffmann. Il
est ici!--Qui, le prince Adam?--Hlas! non, ce Franais. Et elle fond
en larmes.

Le lendemain matin, la duchesse fait demander sa fille. Elle lui
explique tout ce qu'elle avait tenu secret jusque-l, et toutes les
raisons pour lesquelles elle souhaite pour gendre M. de Prigord. Le
danger donne  la jeune fille le courage. Dans ce projet, o tant de
gens ont song  eux-mmes, il n'y a qu'elle pour penser  son propre
bonheur. Elle le dfend, bien que bouleverse par les reproches et la
peine de sa mre, ne cde rien, et dclare qu'elle se considre comme
engage. Elle court chez mademoiselle Hoffmann, chercher non un appui
efficace, du moins un assentiment qui lui sera doux. C'est pour
apprendre que la gouvernante l'a prcde chez la duchesse, et a d
s'engager sur l'honneur  ne plus donner de conseils.

B*** offre les siens, et en homme pour qui la parole est d'or, car il a
eu le premier l'ide de l'affaire o il veut sa part et, crit Dorothe,
il n'a pas rougi plus tard de se plaindre devant moi de n'avoir pas t
largement rcompens.  Lbikau, il plaide tous les avantages de
l'alliance avec Talleyrand. La jeune fille rpond que ces arguments
seraient faits pour la dcider, si elle tait libre, mais qu'elle ne
l'est pas. Cette fermet oblige aux grands moyens.

Dans la conversation, Dorothe a montr son attachement  Piattoli. Le
Polonais s'offre  l'aller voir et  rapporter des nouvelles. Il part,
en effet, le lendemain, s'assure auprs de l'abb que Piattoli n'a rien
reu du prince Adam, affirme alors que celui-ci, vaincu par sa mre,
accepte la femme souhaite par elle, ajoute que dire la vrit  la
jeune Dorothe sera lui pargner une humiliation, et il persuade au
malade de rendre ce grand service  l'lve tendrement aime. Pour
annoncer ce qu'il croit certain, Piattoli crit  la jeune fille une
lettre que le comte B*** rapporte.

Toutes nos esprances sont dtruites, me disait-il. J'ai enfin reu des
nouvelles de Pologne, elles ne sont pas du prince Adam, mais d'un ami
commun qui m'annonce que le mariage du prince Adam avec mademoiselle
Matuschewitz est arrang, que tout Varsovie en parle et que la vieille
princesse est enchante. Voil donc, ma jeune amie, l'explication de ce
long silence. La lettre tait courte. Je suis si souffrant,
ajoutait-il, que je ne puis en crire davantage.

Aussitt Dorothe demande des chevaux; elle ne peut pas croire  une
inconstance que le prince n'a pas avoue lui-mme, elle veut des
dtails.

J'arrive, je trouve M. Piattoli presque mourant. Il voulait tre seul
et j'eus beaucoup de peine  obtenir qu'il me vt un instant.--Soyez
heureuse, me dit-il, sans me donner le temps de faire une seule
question... Vous avez t le grand intrt de mes dernires annes.
Pardonnez-moi d'avoir voulu diriger votre avenir et confiez-le dsormais
 madame votre mre... Il se tut. Je voulus parler, mais il ne rpondit
pas et me fit signe de la main de m'loigner. Il mourut quelques jours
aprs.

Elle revient le coeur malheureux de la perte qu'elle prvoit et ulcr
des torts qu'elle suppose au prince Czartoryski. Elle est  une de ces
crises o le moindre incident dcide les rsolutions encore suspendues
mais dj amasses. Un dernier mensonge achve l'oeuvre.  son retour,
elle trouve chez sa mre une vieille dame polonaise, amie de la
duchesse, et qui raconte comme la dernire nouvelle de Varsovie, comme
chose conclue, les fianailles du prince Czartoryski.

Convaincue, indigne, je me lve, prie ma mre de passer dans la
chambre  ct, et lui dis dans un premier mouvement d'amertume que,
puisque le prince Adam rompait lui-mme ses engagements, je me
considrais comme libre des miens... Je parlais vite, avec des larmes
dans les yeux et dans la voix, mais ma mre eut l'air de ne s'apercevoir
de rien, m'embrassa avec transport, m'applaudit, loua ma fiert, excita
encore mon ressentiment, me remercia de prendre un parti qui allait
combler tous ses voeux, et sans perdre une minute me dit qu'elle allait
annoncer cette bonne nouvelle  M. de Prigord. J'aurais voulu
l'arrter, mais elle tait dj rentre dans le salon et je courus alors
m'enfermer dans ma chambre d'o je ne voulus pas redescendre de la
soire et je passai la nuit  pleurer.

Le lendemain, la duchesse met la main de sa fille dans celle de M. de
Prigord et laisse seuls les fiancs, qui ont beaucoup de choses  se
dire. Voici leurs premiers panchements:

Assis en face l'un de l'autre, nous fmes longtemps dans le plus
profond silence. Je le rompis en disant:--J'espre, monsieur, que vous
serez heureux dans le mariage que l'on a arrang pour nous. Mais je dois
vous dire, moi-mme, ce que vous savez, sans doute dj, c'est que je
cde au dsir de ma mre, sans rpugnance  la vrit, mais avec la plus
parfaite indiffrence pour vous. Peut-tre serai-je heureuse, je veux le
croire, mais vous trouverez, je pense, mes regrets de quitter ma patrie
et mes amis tout simples et ne m'en voudrez pas de la tristesse que vous
pourrez, dans les premiers temps du moins, remarquer en moi.--Mon Dieu,
me rpondit M. Edmond, cela me parait tout naturel. D'ailleurs, moi
aussi, je ne me marie que parce que mon oncle le veut, car,  mon ge,
on aime bien mieux la vie de garon.

Il repartit le lendemain sans que nous nous fussions reparls, dit la
narratrice: elle n'tait dcidment pas destine aux amoureux bavards.

Quelques jours aprs, le prince Adam crivait  Piattoli. Le prince
annonait qu'il avait vaincu les rsistances maternelles et qu'il allait
demander Dorothe de Courlande. Piattoli vivant, tout et t sauv, M.
de Prigord rendu au clibat qu'il aimait, et Dorothe  l'homme qu'elle
avait choisi. La lettre arriva aprs la mort de Piattoli, fut remise 
la duchesse, qui la retourna  Varsovie, sans avertir sa fille, et en
annonant au prince le mariage de Dorothe avec M. de Prigord.

Une fois encore, la jeune fille tait la victime de la richesse. Une
certaine mdiocrit de condition nous laisse  peu prs matres
d'ordonner  notre gr notre vie, car les autres ont trop peu de profit
 tirer de nous pour se mler  nos affaires. Quand les faveurs de la
fortune dpassent trop l'ordinaire mesure, ceux  qui elles
appartiennent cessent de s'appartenir: plus elles sont enviables, plus
ils sont pis, entours, poursuivis par les cupidits en chasse; il y a
trop  gagner avec eux et sur eux pour qu'ils restent les matres de
leur sort. Dorothe de Courlande subit cette reprsaille des avantages
qui ne comblent pas sans asservir. Plus pauvre, elle n'et pas t moins
prcieuse  l'homme dsintress qui songeait  elle; il se ft
peut-tre rsolu plus vite, et elle ne lui et pas t dispute par
Talleyrand.  l'hritire royalement dote, couter son coeur, se marier
d'amour comme font les petites gens n'est pas permis. Les rapacits
subalternes ont signal la proie aux grandes ambitions. Les puissances
de la politique psent cette puissance d'argent et l'emploient pour
leurs besoins. Qu'Alexandre et Napolon, matres et sacrificateurs de
multitudes, ne s'arrtent pas  la plainte d'une victime et croient
avoir accompli leur devoir en sacrifiant le voeu d'une fiance aux
intrts d'un utile ministre, cela est naturel. Qu' ces impassibles
unis contre le bonheur de la jeune fille, nul n'ait fait obstacle, que
les deux matres de son enfance l'aient abandonne, qu'aux trangers se
soit jointe la protectrice naturelle de ce bonheur, que la fille ait t
trompe par sa mre, voil la tristesse anormale de ce drame. L encore
le secours des dvouements naturels a t ravi  l'enfant par la
puissance de privilges sociaux. L'instituteur et l'institutrice se
sentent trop peu de chose pour lutter contre la grande dame, ne veulent
pas paratre ingrats envers l'argent reu d'elle, et cette grande dame,
qui dans une existence modeste n'et pas t une mauvaise mre, a
toujours vcu pour la magnificence, les victoires mondaines, et sa
vanit fascine par la vision de Paris touffe sa tendresse.

Il n'y a dans tant de personnages qu'un beau rle. Car le prince
charmant ne mrite qu'un succs d'estime, il est trop vieux puisqu'il
hsite, et l'on est irrit qu'au lieu de courir au secours de sa belle,
il semble lui-mme la _Belle au bois dormant_. Seule, la jeune fille
veut et combat; pas plus qu'Alexandre, Napolon ne l'intimide; comme 
eux, elle rsiste  sa mre; elle ne renonce pas  celui qu'elle a
choisi, avant de le croire infidle. Elle et lui reprsentent bien leur
sexe et leur ge. Quand l'amour se glisse en l'homme mr, d'ordinaire
averti et souvent dcourag par ses expriences, l'homme commence par la
peur, continue par l'embarras, tente d'accommoder l'accident, peut-tre
phmre, de sa passion avec les intrts durables de sa vie. Quand
l'amour apparat  la femme neuve et presque enfant, elle ne comprend
pas qu'il n'ait pas t toujours, ni qu'il puisse diminuer, ni qu'il
puisse finir, ni que s'il disparaissait elle-mme durt, elle se
consacre  lui tout entire, parce qu'il lui parait toute la raison de
vivre, et elle montre, par son orgueil de le confesser et son
intrpidit  le dfendre, combien est naturellement hroque en elle la
premire rvlation du coeur.

Un mois aprs les fianailles, Dorothe de Courlande pousa Edmond de
Prigord. L s'arrtent les _Souvenirs_. Ainsi font les contes de fe: 
peine unis ceux qui s'aiment et que le rcit nous a fait aimer, il se
termine. Pourquoi les contes, les moins ennuyeux et non les moins
profonds des ouvrages philosophiques, s'achvent-ils toujours au
mariage? Est-ce parce que le bonheur, si nous le savons sr, a fini de
nous intresser? Ou la vie, mme quand elle accomplit les rves,
est-elle moins belle qu'eux? Possder est-il moins que conqurir? Et
mieux vaut-il ne pas dcrire des flicits qui dclinent au moment o
elles commencent? Ce ne furent pas ces raisons qui dcidrent le
rdacteur des _Souvenirs_  poser la plume. Le mariage lui avait apport
la grande dception, non la seule, sa vie entire avait de quoi captiver
les lecteurs qui se plaisent aux preuves des autres. Mais elle
n'crivait pas pour nous, elle crivait pour elle. Pour elle, il et t
superflu de rpandre sur le papier les tristesses de son me, il et t
humiliant de rendre publiques des plaintes mises au secret par sa
fiert, il et t cruel de souffrir deux fois en racontant les douleurs
qu'elle et voulu oublier. Pour elle, c'tait un oubli de fuir le
prsent dans le pass, c'tait une douceur de revivre les rves tus par
les faits, c'tait une consolation de se rendre ce tmoignage que le
premier espoir de son coeur avait t haut, dsintress, pur. Et plus
les ralits troublaient ou rvoltaient la femme, plus elle aimait
retourner, petite fille au bal blanc de ses souvenirs.

     TIENNE LAMY.




AVANT-PROPOS


_Mon pre, le duc de Talleyrand, de Sagan et de Valenay, m'a lgu ses
papiers, parmi lesquels se trouvent des souvenirs et des lettres de ma
grand'mre, qui fut comtesse Edmond de Prigord, et porta successivement
les titres de duchesse de Dino, de Talleyrand et de Sagan_.

_Il estimait, avec une fiert bien naturelle, que les observations de sa
mre sur les choses qu'elle avait vues et sur les personnages qu'elle
avait approchs dans les diffrentes circonstances de sa vie,  Berlin
au commencement du sicle, au Congrs de Vienne,  l'ambassade du prince
de Talleyrand  Londres, en France sous la monarchie de Juillet, dans
l'Allemagne de 1850, pourraient tre un jour, une contribution utile 
l'histoire de cette poque. Il m'a laisse libre de juger du moment o
je pourrais le mieux honorer la mmoire de ma grand'mre. Je crois la
servir aujourd'hui en publiant ses souvenirs d'enfance, de concert avec
M. Etienne Lamy qui possde l'un des manuscrits originaux et qui a bien
voulu crire la prface_.

_J'accomplis, en outre, un devoir particulier de pit filiale. Ma mre
avait eu pour la duchesse de Sagan les sentiments les plus respectueux
et les plus tendres, bien avant de devenir sa belle-fille. Elle l'avait
connue toute jeune encore, dans le salon de sa mre la comtesse de
Castellane, o elle avait vu aussi le prince de Talleyrand. Ce fut sous
son inspiration qu'elle pousa plus tard le comte Max de Hatzfeldt,
ministre de Prusse  Paris. Mon enfance fut, par elle, comme imprgne
et nourrie de souvenirs qui me sont rests prcieux et chers_.

_Ma mre aimait  me parler de la haute culture de ma grand'mre, de son
grand air, de sa beaut, de l'lvation de son esprit, du charme
puissant de sa conversation, qui agissait sur ses interlocuteurs 
l'gal d'un bienfait_.

_J'ai conserv intacts ces sentiments d'admiration que m'a transmis son
jugement, qui resta toujours tranger  la malice et  la variation des
opinions du monde_.

_La publication de ces pages ralise d'ailleurs un dsir de ma
grand'mre: en tte de ses_ Souvenirs _elle crivait ceci:_

Je me flatte qu'il pourrait se trouver, parmi mes lecteurs, quelqu'un
de plus ingnieux ou de plus indulgent, qui prendra, en me lisant, ma
dfense contre moi-mme. C'est  ce lecteur bienveillant, inconnu et
peut-tre introuvable, que j'offre le travail que je vais entreprendre.

_Jete sur la scne du monde, dans d'exceptionnelles circonstances
historiques, elle a voulu expliquer elle-mme sa destine. Fille du
dernier duc rgnant de Courlande, elle fut exile de sa patrie avant
mme d'avoir vu le jour. Elle naquit  Berlin en 1793, presque  la
veille du dernier partage de la Pologne. La famille royale de Prusse
entoura son berceau de beaucoup de sollicitude et ds sa naissance se
formrent dans son coeur les liens profonds qui la retinrent toujours
attache au pays o elle avait trouv un asile et d'illustres amitis
fidles._

_Elle grandit pendant qu'on bouleversait l'Europe et, la diplomatie
l'ayant marie au neveu du plus fameux diplomate de son temps, elle
devint Franaise en quelque sorte par voie de conqute impriale._

_Il ne sera peut-tre pas sans intrt de voir la rpercussion de cette
succession inoue d'vnements sur une femme que la nature avait faite
pour en sentir tout le drame et que sa naissance avait place pour les
bien voir et s'y trouver mle quelquefois._

_Je tiens  remercier ici, tout particulirement, monsieur Henri
Moysset, qui a bien voulu se charger de toutes les recherches
historiques et de toutes les notes qui claircissent le texte des_
Souvenirs.

     COMTESSE JEAN DE CASTELLANE.




SOUVENIRS DE LA DUCHESSE DE DINO




INTRODUCTION


     Paris, le 12 juillet 1822.

Il y a deux mois qu'un de mes amis, partant pour le Danemark et venant
me dire adieu, entra assez inopinment dans ma chambre pour surprendre
quelques larmes dans mes yeux. Inquiet de me voir de la peine et croyant
avoir trouv, depuis quelque temps, ma disposition plus sombre que de
coutume, il voulut me questionner. La confiance qu'il m'inspirait, mais
surtout l'motion qu'il venait de remarquer et qui n'tait point encore
calme, me firent lui ouvrir mon coeur. Il trouva en moi ce que saint
Augustin dit, quelque part, avoir prouv: _le mcompte du pass, le
tourment du prsent, l'pouvante de l'avenir._

Aprs quelques consolations que je reus, ce me semble, assez mal, et
des exhortations que je repoussai avec une sorte de violence, il finit
par me croire plus malade que malheureuse, et peut-tre avait-il raison,
quoique avec une bonne poitrine et un sang trs pur on ne puisse, je
crois, arriver  de la souffrance que par du chagrin. Il me demanda si
j'avais un mdecin.--Oui.--Et que vous ordonne-t-il?--De la
distraction.--Eh bien! allez dans le monde?--J'en suis excde.--Le
spectacle, les promenades?--Me fatiguent.--Les paysages?--M'loignent de
ce que j'aime.--Mlez-vous des affaires du temps!--Mon intrigue
maintenant ne pourrait tre qu'une conspiration, et o trouver dans ce
pays-ci des conspirateurs?--Essayez de la coquetterie?--Je l'ai
puise.--De la dvotion?--Je l'ai traverse.--Eh bien,
crivez?--crire, et quoi?--Vos mmoires.--Quelle folie!--Non, vous avez
beaucoup vu le monde, vous avez vu beaucoup de choses, toute votre vie a
t singulire, votre caractre est bizarre, rien en vous ni autour de
vous ne ressemble  ce que je rencontre. Les douleurs passes ne sont
pas d'une socit importune; c'est la dplaisance du prsent, c'est
l'inquitude de l'avenir qui vous tuent; eh bien! c'est de cette
impatience, de cet effroi qu'il faut vous distraire; ne vivez que dans
vos souvenirs et vous y parviendrez.

Je me promis de rflchir  ce conseil, et je me suis peu  peu
familiarise avec cette pense, d'abord assez effrayante, de devenir une
sorte d'auteur. Toutes les difficults, tous les inconvnients de cette
entreprise, par mille raisons au-dessus de mes forces, se sont prsents
en foule pour m'en dtourner; et puis, cependant, je suis arrive, non
pas  accueillir ce rgime dplaisant, mais  me soumettre  le suivre
comme tant ncessaire  ma tte et  mes nerfs, dont l'agitation se
trouvera peut-tre calme, pour un certain temps du moins, par ce nouvel
emploi d'une surabondante activit!

En signalant les difficults et les inconvnients on trouvera qu'il
fallait tre ou bien malade ou bien malheureuse, pour ne pas se laisser
arrter; c'est une manire comme une autre d'exciter la compassion, et
aprs avoir, bien  tort, inspir beaucoup d'envie, je ne serais pas
fche de faire natre un peu de cette piti qui aide l'indulgence.

Une manire de vivre toute d'interruptions, des soucis de tout genre,
suffiraient seuls pour ter  l'esprit et  la mmoire la suite
ncessaire dans une semblable occupation; mais la plus grande de toutes
les difficults nat de la multiplicit des vnements qui ont encombr
les vingt-neuf annes dont je veux me rendre compte. Ce n'est pas
seulement la mthode  introduire, ce n'est pas l'effort de mmoire qui,
seuls, m'effraient, mais c'est ce travail de conscience, c'est cette
sincrit de confession  laquelle je veux me soumettre. Si cet examen
scrupuleux peut souvent n'tre pas satisfaisant, il aura du moins
l'avantage de me reposer de la dissimulation force dans laquelle
s'coule une si grande partie de ma vie. Retrouver la sincrit au bout
de la plume, c'est ne pas se brouiller tout  fait avec elle. Mais cette
sincrit, qui me sourit, dpend-elle de moi? Si je puis n'omettre
aucune action, pourrai-je me souvenir des motifs, des impressions qui
m'ont dirige? Mobile  l'excs, accessible de toute part, modifie 
l'infini par la toute-puissance des objets extrieurs, pourrai-je
retrouver les degrs de l'chelle que je monte et descends sans cesse?
Je ne le crois pas. Ds lors o sont les excuses? Elles me manquent 
moi-mme, ma vue trop courte ne les dcouvre pas. Alors mes lecteurs ne
se prsentent plus  moi que comme des juges svres, leur arrt sera
rigoureux, et je le redoute. Cependant, je me flatte qu'il pourrait se
trouver, parmi eux, quelqu'un de plus ingnieux ou de plus indulgent,
qui prendra en me lisant ma dfense contre moi-mme. C'est  ce lecteur
bienveillant, inconnu et peut-tre introuvable, que j'offre le travail
que je vais entreprendre. Je lui confie ma cause; je le remercie
d'avance de se charger de la dfendre; elle pourra paratre mauvaise 
bien du monde!




I

Les ducs de Courlande.--Ernest-Jean Biren.--Son lvation.--Sa
chute.--Exil en Sibrie.--Son retour dans le duch de Courlande.--Le duc
Pierre.--Son mariage avec Anne-Dorothe de Mdem.--Les quatre princesses
de Courlande.--Annexion de la Courlande  la Russie.--Sagan.


J'ai eu si peu d'aeux du nom de mon pre que pour remonter  ce qui,
dans ma famille, m'a prcd, il ne me faut ni de bien longues
recherches, ni un grand effort de mmoire. Aussi ne me reste-t-il
presque rien  dire sur l'origine de mon grand-pre[3] sur ses talents,
sa beaut[4], son courage; sur la faveur de l'impratrice Anne[5] qui
ft sa fortune[6] et le maria  une fille de qualit[7]; sur la toute
puissance dont il jouit en Russie, sur les trsors qu'il accumula, puis
sur la rapidit de sa chute[8] et les dix-huit annes de son exil en
Sibrie[9], sur son retour inespr, d'abord  Tobolsk, ensuite 
Ptersbourg, et enfin dans son duch de Courlande. Tous ces faits
appartiennent  l'histoire, ainsi que les malheurs qui frapprent mon
pre,  la suite de ceux qui dtruisirent la Pologne.

Dans un pays qui n'a pas encore atteint la civilisation, la tradition
est bien plus abondante que l'histoire; elle fournit encore lorsque
celle-ci semble puise. C'est ce qui me fait rechercher avec soin tout
ce qui peut tre rest dans ma mmoire des rcits avec lesquels mon pre
et ma mre amusaient mon enfance et satisfaisaient ma curiosit. Mes
grands-parents taient morts longtemps avant ma naissance; je n'ai vu
d'eux que des portraits. Celui de mon grand-pre, Ernest-Jean Biren[10],
duc de Courlande, se trouve maintenant  Valenay. Son visage annonce de
l'esprit et de la volont, on comprend en le regardant que ses conseils,
leur hardiesse, disons mme leur frocit[11], aient pu assurer  la
duchesse Anne de Courlande la couronne de Russie[12]. Il fut, jusqu' la
mort de cette princesse, l'objet de sa faveur la plus signale, et,  ce
qu'on croyait gnralement, de ses affections les plus vives. Par gard
pour les apparences, elle eut l'air de faire participer ma grand'mre
aux bonts dont elle comblait celui que, de simple cuyer, elle avait
successivement lev aux plus hautes dignits. Ma pauvre grand'mre,
fort simple, fut aise  tromper; elle aimait  parler de cette faveur,
qu'elle attribuait  ses propres agrments. Sans cesse et jusqu'aux
derniers jours de sa vie elle racontait les marques d'amiti et de
familiarit qu'elle recevait de l'impratrice. Elle revenait, par
exemple, avec une reconnaissance un peu singulire, sur le plaisir
qu'avait cette princesse  venir manger de la ptisserie que la duchesse
de Courlande prparait elle-mme. Passionne pour son mari, cette bonne
et simple personne le suivit courageusement avec ses enfants en
Sibrie[13], o la premire jeunesse de mon pre se passa dans des
privations de tout genre. Ayant rsist aux terribles preuves du plus
rude climat, il acquit une force qui permit  sa vieillesse de conserver
les gots et de pratiquer les exercices qui sembleraient n'appartenir
qu' l'entre de la vie. Je me souviens de lui avoir entendu dire que la
plus vive douleur qu'il et prouve durant son exil, fut la perte du
petit cahier sur lequel il avait crit, en cachette, l'histoire de
l'lvation et de la chute de sa famille, avec le rcit dtaill de leur
enlvement de Ptersbourg. Ce cahier fut brl avec la mauvaise
chaumire habite par mes parents  Plim[14], en Sibrie. Cet incendie
me rappelle avoir souvent entendu raconter que ma grand'mre, doue de
ce qu'en cosse on appelle _the second sight_[15], avait prdit ce
nouveau malheur. Ses prdictions taient constamment le sujet des
moqueries de mon grand-pre, qui repoussait toute superstition;
cependant, elles lui faisaient successivement connatre, mais sans
fruit, puisque ces mystrieuses inspirations ne le disposaient  aucune
prcaution, les vnements, tantt heureux, tantt sinistres, mais
toujours imprvus et marquants, qui se pressaient autour de lui. C'est
ainsi que, dans ses rveries, ma grand'mre prdit le jour qui devait
rendre la libert  son mari, et, non seulement elle annona la chute du
gnral Mnich[16], mais plus tard la mort de l'impratrice Elisabeth et
le rappel de ma famille, qui eut lieu  l'avnement de Pierre III[17].

L'pe que rendit ce prince  mon grand-pre, le jour qu'il le revit, se
trouva, par un hasard singulier, tre celle avec laquelle, dix-huit
annes auparavant, il avait cherch  se dfendre contre les agents du
gnral Mnich, dans la nuit o il fut subitement attaqu, garrott[18]
et jet dans le kitbitka[19] qui l'entrana dans les dserts de Sibrie.

Rintgr dans le duch de Courlande[20] et ayant retrouv une grande
partie de ses immenses richesses, il songea  les mettre  l'abri de
nouvelles vicissitudes du sort, et c'est  sa sagesse que nous devons
l'acquisition qu'il fit  cette poque des terres considrables que nous
possdons encore maintenant en Silsie, et qui, plus tard, ont offert 
mon pre un honorable asile.

Mon grand-pre eut trois enfants: Pierre, qui lui succda[21],
Charles[22], et une fille qui se nommait Hedwige[23]. J'avais si peu
entendu parler d'elle, qu'il y a quatre ans seulement que j'appris, par
une jeune dame russe qui me priait de la mener dans le monde parce que
j'tais, disait-elle, sa cousine, que la soeur de mon pre avait pous
un Russe, nomm le prince Tcherkassof...

Mon pre s'est mari trois fois; veuf de la fille du prince Yousoupoff,
divorc de la princesse de Waldeck, il n'eut d'enfants que de sa
troisime femme[24]. Sept sicles d'une noblesse illustre, une figure
charmante et une rputation de bont tablie ds l'enfance distinguaient
ma mre et, si on avait d supposer  mon pre l'intention de chercher
une alliance avec quelque maison souveraine, les grces de la jeune
Courlandaise et la considration dont jouissait la famille firent cesser
toute surprise et le choix qu'il avait fait fut gnralement approuv.
Une trs grande diffrence d'ge, car ma mre pousa  dix-neuf ans un
homme qui en avait plus de cinquante, ne nuisit en rien, si ce n'est au
bonheur, du moins  la convenance de cette union, qui dura vingt annes.
Mon pre avait t dans sa jeunesse d'une figure agrable; il avait
conserv une tournure lgante; ses manires taient nobles; grand
chasseur, grand homme de cheval, adroit  toute sorte d'exercices, d'une
sant parfaite, il ne sentit les infirmits d'un ge avanc que dans sa
dernire maladie...

Ses moeurs taient douces. Il aimait les arts et les encourageait; il a
laiss  cet gard, en Italie, o il fit un assez long sjour[25], une
rputation de bon got naturel que l'on s'tonnait de trouver chez un
homme dont la jeunesse s'tait passe en Sibrie. Son esprit tait peu
orn, mais chez un grand seigneur fort riche qui a le bonheur d'avoir
des gots, le manque d'instruction se fait peu sentir, les heures se
trouvent remplies; l'ignorance n'est embarrassante que dans une
insouciante oisivet. Mon pre tait occup de ses quatre filles[26] et
trs fier de la beaut de l'ane et des agrments des deux autres. Il
cherchait aussi dans mon petit visage ce qui pourrait ne pas dparer la
beaut qu'il disait tre hrditaire dans sa famille et qu'il prisait si
haut, que c'est  l'clat de celle de ma soeur ane, autant qu' ses
autres brillantes qualits, que nous attribuions la prfrence qu'il lui
montrait. Ses prventions paternelles ne lui permettaient pas de trouver
dans les mariages qui se prsentaient en foule pour ma soeur un parti
convenable.  ses yeux, un trne tait seul digne de la belle
Wilhelmine. Aussi son extrme exigence le priva du bonheur de fixer
lui-mme le choix de ses filles, dont aucune n'tait marie au moment de
sa mort[27], qui eut lieu en Bohme, dans l'anne 1800.

Quoique je n'eusse alors que six ans j'ai cependant conserv un souvenir
trs vif de sa personne et de ses manires, et j'ai toujours gard avec
soin quelques ducats de Courlande[28] qu'il me donna en change de deux
cus qu'un jour il m'avait demands, disant en plaisantant qu'il tait
ruin. Le bon coeur avec lequel je lui remis mon petit avoir me valut un
baiser fort tendre dont je sens encore l'impression.

J'aimais beaucoup mon pre, et c'tait toujours avec des cris de joie
que je sautais dans la voiture de maman, qui me ramenait tous les hivers
 Sagan o, depuis la perte de la Courlande[29], mon pre avait fix sa
principale demeure. Il allait assez habituellement l't dans ses terres
de Bohme[30] avec mes trois soeurs, et c'tait le temps de son absence
que ma mre et moi passions en Saxe[31] dans une jolie maison de
campagne que mon pre lui avait achete et qu'elle se plaisait 
embellir.

Sagan tait  la fois srieux, imposant et magnifique[32]. Je l'ai revu
il y a quelques annes, et je n'ai pu m'empcher de regretter la
gothique splendeur qui blouissait mon enfance et que remplace
maintenant une lgante simplicit, plus d'accord sans doute avec les
moeurs du temps, et avec nos fortunes actuelles, mais qui te  ce
chteau ce caractre de grandeur et de solennit si bien en harmonie
avec les vastes forts de sapins qui l'environnent et la rivire
imptueuse qui le borde[33]. Avant ces changements, le voyageur curieux
comprenait que ce beau lieu tait propre  servir d'asile  des tres
qui, ainsi que le premier possesseur de ce chteau, le grand
Wallenstein, avaient t levs et perscuts par les bizarreries de la
fortune.

Il me souvient d'avoir vu  Sagan deux vieux fauteuils qui avaient servi
 Wallenstein; ils taient recouverts de drap rouge et portaient sur
leur dossier un W en galons d'or. Indpendamment de quelques souvenirs
de ce genre, intressants par la tradition, Sagan offrait une runion
prcieuse de tableaux et de marbres superbes, rapports d'Italie[34]. La
bibliothque tait considrable. Les nombreux appartements de cette
vaste demeure taient presque tous meubls des plus belles toffes de
Perse et de Chine, et renfermaient toutes les curiosits de l'Asie, qui
avaient t offertes  mon grand-pre pendant sa rgence. J'ai encore
sous les yeux, dans la chambre mme o j'cris, quelques dbris de ces
magnifiques inutilits.

Notre existence  Sagan tait  peu prs celle des petites cours
d'Allemagne, quoique la fortune de mon pre lui permt une magnificence
que l'on aurait vainement cherche chez les princes que l'on a depuis
appels mdiatiss et peut-tre mme chez des souverains plus
considrables. La cour de Berlin, par exemple, tait tellement endette
au moment de la mort du gros Guillaume[35] que l'on ne trouva pas dans
le trsor de quoi subvenir au frais de ses funrailles, et c'est  Sagan
que l'on expdia un courrier pour prier mon pre d'avancer la somme
ncessaire pour cette crmonie.

Mon pre accueillait chez lui, avec l'hospitalit abondante du Nord, non
seulement toute la province, mais encore beaucoup d'trangers qui, de
Berlin, de Prague ou de Dresde venaient passer quelque temps  Sagan.
Une troupe de comdiens assez passables, des chanteurs italiens et de
bons musiciens attachs  la maison de mon pre occupaient agrablement
les longues soires d'hiver[36] que des chasses superbes et des repas un
peu longs avaient prcdes. Mais le plus grand ornement de Sagan tait,
sans doute, ma mre charmante encore, entoure de mes trois soeurs
clatantes de jeunesse, de grce et de talents. On disait mme que
j'tais une jolie enfant qui ne gtait rien au tableau[37]. Mon pre
avait, comme je l'ai dj dit, une telle aversion pour la laideur, qu'il
voulait que ma mre ne ft entoure que de jolies personnes, qui, 
titre de demoiselles d'honneur, la suivaient partout, comme c'est
l'usage en Allemagne. Je vois encore les bals, les redoutes, les
mascarades par lesquels on clbrait la naissance de mes parents et de
mes soeurs; et si j'ai assist depuis  des ftes plus brillantes, aucune
n'a laiss  mon imagination des souvenirs aussi vifs.




II

Le prince Louis-Ferdinand de Prusse.--Projet de mariage avec la
princesse Wilhelmine de Courlande.--Opposition des ministres
prussiens.--Mariage des princesses Wilhelmine, Pauline et Jeanne de
Courlande.


Il et t trop douloureux de rester  Sagan dans les premiers instants
qui suivirent la mort de mon pre; aussi ma mre nous mena-t-elle dans
une maison que nous possdions  Prague, et o elle passa l'anne de son
deuil.

Notre fortune tait intacte, les guerres qui, depuis, sont venues
ravager l'Allemagne ne pouvaient tre prvues[38] et nous tions, 
cette poque, les quatre plus riches hritires du Nord. De tous cts
les plus grands partis se prsentaient pour mes soeurs qui taient d'ge
 se marier. Ma mre, accoutume  une longue soumission aux volonts de
son poux, qui lui accordait bien peu d'autorit sur ses enfants,
laissa, par habitude, une parfaite libert  ses filles dans le choix,
si important, d'un mari. Cependant elle vit avec plaisir et encouragea
mme le got mutuel de sa fille Wilhelmine et du prince Louis-Ferdinand
de Prusse[39]. Tous deux jeunes, beaux, dous de qualits semblables
auxquelles la diffrence du sexe n'apportait que de lgres nuances, ils
paraissaient faits l'un pour l'autre. Jamais union ne sembla devoir tre
plus approuve, jamais mariage n'et donn plus d'esprance de bonheur.
La soeur du prince[40], amie intime de ma mre, et de plus ma marraine,
dsirait vivement cette alliance qui,  la premire ouverture, parut
convenir galement au roi de Prusse[41]. Mais le mariage d'un prince du
sang est toujours l'objet d'une grave dlibration, et les ministres
prussiens appels  donner leur avis s'opposrent si fortement au
mariage qu'on soumettait  leur dcision que le roi retira trop
positivement son consentement pour qu'on pt esprer de l'obtenir
jamais.

La fortune personnelle du prince Louis-Ferdinand, dj trs considrable
et qui devait s'accrotre  la mort du prince Henri[42], son oncle, dont
il tait l'hritier, runie  celle de la jeune duchesse de Sagan, et
plac ce prince dans une indpendance de la cour qui, jointe 
l'entreprise naturelle de son esprit,  son ambition,  ses talents, 
son attitude haute et un peu hostile, l'auraient rendu un sujet trop
puissant et par consquent dangereux. C'et t, en effet, placer dans
le centre mme des tats du roi une branche redoutable dont l'influence
et pu rompre l'quilibre ncessaire au repos de la famille royale.
Quand on a connu le prince et ma soeur on est bien prt  trouver que les
ministres prussiens pouvaient ne pas avoir donn un mauvais conseil.

La rupture de ce mariage laissa de longs regrets au prince et  ses
vrais amis, qui auraient souhait, et je les ai souvent entendus
exprimer ce voeu, qu'une jeune et belle compagne, capable de comprendre
et de partager ses vues leves, gnreuses et peut-tre tmraires, ft
devenue l'intrt lgitime qui a manqu  la vie de ce brillant jeune
homme: elle aurait comprim des dfauts qui, devenus des vices, l'ont
conduit par le dgot de la vie et des plaisirs, qu'il avait
imprudemment puiss,  une mort qui ne fut utile ni  sa gloire ni  sa
patrie.

Je me souviens de l'avoir vu au mois de septembre 1806, la veille du
jour o il quitta Berlin pour rejoindre l'arme. Il tait chez la
princesse Louise, ma marraine, qui, tremblant pour ce frre chri,
versait des larmes en silence. Le prince, dans un tat d'agitation
difficile  dcrire, marchait avec vivacit; il tait fort rouge et l'on
voyait des mouvements convulsifs dans ses mains. Les affronts que la
Prusse venait d'essuyer de la part du gouvernement franais[43]
excitaient sa rage. Il montrait un mpris profond pour son cousin[44], 
la timidit duquel il attribuait tant de maux; son langage devenait
injurieux en nommant M. de Haugvitz[45], et il plaignait la reine qu'il
admirait passionnment. Prdisant le mauvais succs de la guerre, il
rpta plusieurs fois qu'il ne pouvait survivre  tant de malheurs et 
tant de honte. Toutes les phrases violentes sur les affaires publiques
taient mles de paroles fort tendres pour sa soeur, mais empreintes des
plus noirs pressentiments. Avec quelques annes de plus et mes
superstitions, j'aurais compris, en sortant de cette chambre, que
l'homme que j'y laissais tait livr  une fatalit qui l'arrachait des
bras de sa soeur pour ne l'y ramener jamais. Quinze jours aprs, la
nouvelle de sa mort arriva  Berlin, et y rpandit une morne
consternation. On se refusait d'abord  croire une si terrible nouvelle;
on sortait dans les rues, on s'adressait aux passants, on faisait la
triste question dont on n'osait couter la rponse. Toute la ville se
pressait au palais Radzivill; le dsordre y tait tel, que mademoiselle
Fromm, mademoiselle Wiesel, deux matresses du prince Louis, arrivrent
sans obstacle chez sa malheureuse soeur, o la vieille princesse
Ferdinand, si fire et si imposante, et la princesse Louise, si
vertueuse et si pure, mlrent leurs larmes  celles de ces deux femmes
dont elles ne voyaient, dans ce moment, que les regrets et le
malheur[46].

J'anticipe sur les calamits qui ont dsol mon pays et dont le souvenir
est trop prsent  ma mmoire, et j'oublie qu'ils taient loin de nous
encore, au moment o j'habitais Prague avec ma mre: je reviens  cette
poque.

Ma soeur Wilhelmine, blesse de ce qu'elle appelait les torts de la cour
de Berlin  son gard, voulut avec un peu de mauvaise tte se montrer
promptement console. Elle fixa son choix sur le prince Louis de
Rohan[47], dont le grand nom, les malheurs de l'migration, et une jolie
figure  laquelle je n'ai jamais trouv ni noblesse, ni esprit, taient
les seuls titres  une prfrence qui blessa beaucoup de rivaux et
affligea les amis de notre famille.

Le mariage de mes deux autres soeurs eut lieu dans cette mme anne.
Pauline, la seconde, fort jolie, fort bonne, naturellement spirituelle,
mais lgre et sans exprience, encore fatigue de l'imposante autorit
de mon pre, contrarie du peu d'accueil qu'il avait fait aux
propositions de mariage qui lui furent adresses pour elle, effraye de
l'intrieur, alors fort retir, de ma mre, accepta avec empressement le
premier mari qui s'offrit. Ce fut le prince de Hohenzollern-Hechingen,
chef de la branche ane de la maison rgnante de Brandebourg, fort
grand seigneur, sans doute, de qui je n'ai d'autre mal  dire que
l'impossibilit o je suis de le louer sur autre chose que l'clat de sa
naissance.

Peu de temps aprs, ma troisime soeur suivit l'exemple de ses anes et
pousa le duc d'Acerenza, de l'illustre maison Pignatelli. Les lettres
que la reine de Naples[48] crivit en sa faveur, le zle officieux de
quelques personnes que ma soeur croyait alors de nos amis, la dcidrent.
Je n'ai jamais pu trouver  ce mariage d'autre raison que l'importunit
 laquelle,  seize ans, ma pauvre soeur ne sut pas rsister. C'est  ces
diffrents motifs, si peu suffisants pour faire prendre une rsolution
dans la seule grande question de la vie des femmes, qu'il faut attribuer
le peu de bonheur que mes soeurs ont trouv dans leur intrieur et
l'empressement avec lequel elles ont profit des facilits que leur
donnait la religion protestante et les usages de leur pays, pour rompre
des noeuds aussi mal assortis que lgrement forms.

Ma mre, aprs le mariage de ses filles, se trouva spare des deux
anes qui passrent plusieurs annes  voyager. La duchesse d'Acerenza
et moi nous lui restions; mais ma mre souvent mcontente de son gendre,
et trouvant dans son coeur plus d'inquitude pour le bonheur de sa fille
qu'elle ne voyait dans sa position de moyens de l'assurer, fut au moment
d'accepter les propositions d'un second mariage, qui lui furent faites
par le duc d'Ostromanie, oncle du roi de Sude et frre du duc de
Sudermanie, qui depuis a t roi[49]. Ce prince avait vu ma mre 
Karlsbad et avait conserv une impression si forte de sa douceur et de
ses agrments, qu'aussitt l'anne de veuvage rvolue il lui offrit sa
main. Mais je n'avais que sept ans; mes tuteurs n'auraient pas consenti
 me laisser lever en Sude; d'ailleurs la rudesse du climat aurait nui
 ma faible sant. D'un autre ct, ma mre sentait le bonheur de
l'indpendance, d'autant plus complet pour elle, que le testament de mon
pre et la noble conduite de l'empereur Paul lui avaient assur un
douaire plus considrable que celui de presque aucune princesse
d'Allemagne. Toutes ces considrations, parmi lesquelles srement sa
tendresse pour moi tint la premire place, lui firent, aprs quelques
jours d'hsitation, refuser l'honorable proposition du prince de Sude.
Renonant alors pour toujours  toute ide de s'engager dans de nouveaux
liens, elle arrangea sa vie d'une manire  la fois douce et convenable.
Elle rsolut de passer les ts  Lbikau, cette mme maison de campagne
en Saxe dont j'ai parl et de s'tablir l'hiver dans une grande ville
qui pt lui offrir les ressources ncessaires  mon ducation. Presque
toute ma fortune tait en Prusse; mon avenir devait naturellement m'y
fixer; ma marraine nous y appelait de tous ses voeux. Mes tuteurs,  la
tte desquels tait le roi, montraient plus qu'un dsir  cet gard; et
ma mre, que des relations d'amiti avec plusieurs membres de la famille
royale y attiraient, fixa son choix sur Berlin.




III

La princesse Dorothe enfant, peinte par elle-mme. Son
ducation.--Entre le prcepteur et la gouvernante.--L'abb
Piattoli.--Rgime sanitaire de l'_mile_.--Les lectures.--Instruction
religieuse.


Peut-tre n'est-il pas hors de propos de dire ici ce que j'tais, ou
plutt ce que je me souviens d'avoir t au moment o commence
vritablement mon ducation. Petite, fort jaune, excessivement maigre,
depuis ma naissance toujours malade, j'avais des yeux sombres et si
grands qu'ils taient hors de proportion avec mon visage rduit  rien.
J'aurais dcidment t fort laide si je n'avais pas eu,  ce que l'on
disait, beaucoup de physionomie; le mouvement perptuel dans lequel
j'tais faisait oublier mon teint blme, pour faire croire  un fond de
force que l'on n'avait pas tort de me supposer. J'tais d'une humeur
maussade et,  ma ptulance prs, je n'avais rien de ce qui appartient 
l'enfance. Triste, presque mlancolique, je me souviens parfaitement
qu'alors je souhaitais mourir pour retrouver mon pre qui, s'il avait
vcu, m'aurait offert la protection dont je croyais avoir besoin. Du
reste j'tais parfaitement ignorante, quoique trs curieuse; mon seul
savoir se bornait  parler couramment trois langues: le franais, que
j'avais attrap dans le salon; l'allemand, qui m'arriva par
l'antichambre, et l'anglais, que j'apprenais  travers les gronderies
et les coups d'une vieille gouvernante, qu'un ami avait fait placer
auprs de moi depuis ma naissance, et qui se maintenait dans la maison
par la faiblesse de ma mre,  qui sans doute on laissait ignorer les
traitements fort rudes qu'elle exerait envers moi. Cette Anglaise
n'tait cependant pas une mchante personne; mais dnue, au plus haut
degr, de toute espce de sens commun, elle croyait que la seule manire
d'ouvrir l'esprit des enfants tait de les battre; et que, pour les
rendre sains, il fallait les laisser courir tout nus et les tremper dans
de l'eau  la glace. Dans le Nord, et avec des nerfs trs irritables, ce
rgime a failli me tuer. Je ne me tirai de l'imbcillit,  laquelle les
coups de cette vieille femme m'auraient infailliblement conduite, que
par une rvolte ouverte, qui me faisait passer pour fort mchante,
tandis que, en vrit, le seul motif de ma colre tait le seul besoin
de repousser la cruaut, je dirais maintenant la dmence dont j'tais
victime. Depuis j'ai pardonn de bon coeur tous les coups de verges dont
mon petit corps avait si souvent port les sanglantes marques; et mme
j'ai retrouv avec assez de plaisir cette pauvre vieille folle, qui
m'aimait  sa manire, laquelle, Dieu merci, est celle de bien peu de
gens.

Cet absurde systme d'ducation, les corrections peu rflchies, me
rendaient malade, et raidissaient de plus en plus mon caractre au lieu
de le former. J'tais obstine, enrage et surtout blesse au plus haut
degr des punitions multiplies que l'on m'infligeait, et dont nos
domestiques taient journellement les tmoins. Je savais que j'tais
l'objet de leur piti, et ne m'en sentais que plus humilie; enfin je ne
crois pas qu'il ft possible de trouver un plus dsagrable et plus
malheureux enfant que je ne l'tais  sept ans.

Si tout en aimant beaucoup ma mre, en rendant justice  ses rares
qualits, en la prisant bien haut, et la mettant bien  part, je ne suis
cependant jamais arrive avec elle  des relations prcisment filiales,
j'en attribue la cause premire  ce temps d'oppression dont ma jeune
tte lui faisait intrieurement quelques reproches. Je ne pouvais savoir
que, jeune et charmante encore, le monde dont elle avait peu joui du
vivant de mon pre, l'attirait puissamment; qu'il tait assez naturel
qu'une enfant sombre, maussade et qu'on lui dpeignait opinitre et
mchante, ne mrite pas de sa part beaucoup d'attention et de soins, et
qu'il tait par consquent assez simple que je restasse dans un coin 
ne me faire aimer de personne. Je sentais vivement que je n'intressais
qui que ce ft; mais j'tais trop irrite pour faire le moindre frais,
la moindre avance; au contraire, je repoussais avec colre les paroles
douces que de loin en loin on m'adressait, car je les croyais dictes
par la piti et non par l'affection.

Certes une grande partie de mes dfauts datent du commencement de ma
vie, et je ne sais s'il me serait rest une seule bonne disposition,
sans le changement qui eut lieu,  cette poque, dans mon ducation. Un
homme, aussi fameux par ses vices et ses bassesses que par le grand
empire qu'il exera sur plusieurs personnages marquants, fut la cause
principale de ce qu'on me mit dans une meilleure route.

Ma famille tout entire tait sous le charme de ce baron d'Armfeld[50]
si fatal au repos de ceux dont il se disait l'ami. Il gouvernait
despotiquement notre intrieur, mais son rgne fut court et ne laissa
d'heureux souvenirs que dans ma vie. tonn qu' prs de sept ans je ne
susse pas lire, il voulut s'assurer lui-mme si mon ignorance tenait 
de la mauvaise volont,  de la stupidit, ou  quelques dfauts dans la
manire de m'enseigner. Il me fit connatre mes lettres; je les appris
en si peu de temps, mes progrs furent si rapides, qu'il assura ma mre
qu'il y aurait moyen de tirer quelque parti de moi, et qu'il tait bien
temps de me donner une gouvernante instruite et capable de me diriger.
M. d'Armfeld faisait autorit dans cette question, il avait une fille
charmante et bien leve. Il mit donc l'instruction  la mode dans la
maison et aussitt on chercha partout la gouvernante  laquelle on
voulait confier le petit monstre, qui, en huit jours, avait appris 
lire comme une grande personne.

Le peu d'influence que ma mre avait eue sur l'ducation de ses autres
enfants fit natre en elle le dsir de prouver, par moi, que mon pre
avait eu tort de ne pas lui en laisser davantage. Pour rparer le temps
perdu, et la ngligence singulire dont on commenait  se repentir, on
passa, comme c'est assez l'ordinaire, d'un excs  un autre: le conseil
assembl rsolut de faire de moi un petit phnix qui, on n'levait pas
le moindre doute, ferait un jour un honneur prodigieux  la famille. Une
bonne gouvernante, qui et t fort suffisante pour un enfant, ne parut
pas donner assez d'clat  cette ducation que l'on annonait avec une
grande pompe; on lui adjoignit donc un prcepteur et, ds mon arrive 
Berlin, je dus me soumettre  deux puissances rivales et qui bientt se
dclarrent la guerre, car l'abb Piattoli et mademoiselle Hoffmann, qui
avaient commenc par s'aimer trop, finirent par se dtester. Aprs leur
brouillerie, il ne resta de commun entre eux qu'une affection passionne
pour moi; cette affection, pousse jusqu' la jalousie, fut mme la
premire cause de leurs discussions; j'ajouterai que leurs caractres,
leurs opinions taient, d'ailleurs, si naturellement et si fortement
opposs, que je ne savais comment me tirer de l'embarras d'obir  des
volonts si contraires. Ma gouvernante, quand je voulais suivre les
conseils de l'abb, tait  l'instant saisie d'horribles attaques de
nerfs; l'abb, quand je voulais le contredire, s'emportait contre le
systme absurde que mademoiselle Hoffmann avait adopt. Je finis par me
familiariser avec les maux de nerfs de l'une et les sorties de l'autre,
et je ne prenais de tous deux que ce qui,  mon propre jugement, me
paraissait raisonnable, et ce qui, surtout, se trouvait de mon got;
bien sre que j'tais d'avoir toujours un des deux pour m'approuver et
me dfendre.

Peut-tre comprendra-t-on mieux par qui et comment j'ai t leve si je
dis quelques mots de la vie, assez singulire, des deux personnes
auxquelles j'tais confie. Scipion Piattoli, Florentin de naissance,
avait d'abord t attach  l'ducation d'un jeune Polonais[51] avec
lequel il tait venu d'Italie  Varsovie; plein d'esprit, d'une
instruction prodigieuse et universelle, d'un caractre souple, de
manires nobles et polies; trs favorable aux progrs des doctrines
rvolutionnaires, dont il tait fort occup; il ne tarda pas  tre
remarqu par le roi Stanislas, dont il devint le bibliothcaire et le
secrtaire intime. Il fut le rdacteur principal de la Constitution du 3
mai[52], tort immense aux yeux de l'impratrice Catherine qui le
perscuta cruellement. Jet dans les cachots d'une obscure forteresse,
il ne dut sa libert qu'aux efforts gnreux et persvrants de ma mre,
 qui il avait t utile dans le voyage qu'elle avait fait  Varsovie
pour les intrts de mon pre. Elle le recueillit chez elle au sortir de
prison; tant de bienfaits excitrent vivement sa reconnaissance et il se
chargea avec plaisir de la partie srieuse et leve de mon
ducation[53].

Mademoiselle Hoffmann tait Allemande; elle avait dans sa premire
jeunesse d pouser un Franais qu'elle avait connu  Mannheim et
qu'elle suivit  Paris. Au moment de se marier le jeune homme mourut.
Dans sa profonde douleur, elle se persuada que la religion catholique
lui offrait plus de consolations que la religion protestante; elle
abjura et se retira dans un couvent avec l'intention de se consacrer
uniquement  Dieu. Mais, peu de jours avant sa prise d'habit, elle se
dgote subitement de la catholicit et de la vocation religieuse,
quitte le couvent, la ville, le pays, et arrive je ne sais trop comment
en Pologne o elle devient gouvernante de mademoiselle Christine
Potocka. Bientt aprs, les prisons de Russie s'tant ouvertes pour
cette jeune personne qui voulut y suivre son pre, mademoiselle
Hoffmann, spare de son lve, accepta avec plaisir la proposition qui
lui fut faite de s'occuper de moi. Sa manire d'enseigner tait
heureuse, ses sentiments taient gnreux et son caractre lev, mais
avec plus d'imagination que d'esprit, plus de savoir que de
discernement, plus d'emportement que de volont; avec un coeur ardent,
une humeur ingale et imprieuse, elle paraissait plus appele  donner
une ducation brillante qu'une raisonnable.

Malgr les inconvnients rels et multiples qui rsultaient pour moi du
caractre de mes entours et de leurs divisions, inconvnients que je
sentais peu alors, mais dont j'prouve encore aujourd'hui les suites, je
me trouvais fort heureuse comparativement aux annes prcdentes.

Mademoiselle Hoffmann passionne pour l'_mile_ me faisait en grande
partie suivre le rgime sanitaire indiqu dans cet ouvrage[54]. Il me
russit assez bien: je repris bientt des forces et des couleurs et je
suis convaincue qu' sept ans comme dans tout le cours de ma vie, je
n'ai jamais t malade que de contrarits.

On me donna des matres d'agrments, j'en faisais peu de cas et je ne
cherchais gure  profiter de leurs leons. Aussi, suis-je arrive 
danser en mesure, les pieds en dehors, sans avoir jamais appris un seul
pas. J'aime beaucoup la bonne musique, je crois la sentir, mais je dois
les impressions qu'elle produit sur moi  mes nerfs et  mon
organisation plutt qu' ma science dans cet art, car mon matre de
musique tait, de tous mes matres, celui qui se plaignait le plus de
mon inattention et de l'insupportable ennui que je montrais ds le
premier quart d'heure de ma leon de piano.

J'aurais aim le dessin, il m'aurait amus et j'eusse, je crois, fait
des progrs, sans une vue trs basse que je fatiguais beaucoup
d'ailleurs. J'abandonnais mes crayons, pour ne plus les reprendre,
durant une espce de ccit qui me voua, pendant plusieurs mois,  la
plus complte oisivet.

J'avais de grands succs dans les ouvrages de l'aiguille; on me faisait
coudre et broder pendant les lectures d'histoire qui remplissaient nos
soires et dont je chargeais mademoiselle Hoffmann ou l'abb. Je suis
reste bonne ouvrire et cela me plat.

J'appris bientt  crire les trois langues que je parlais. Je calculais
suprieurement  dix ans, ce qui donna l'ide de m'apprendre l'algbre
et les mathmatiques. J'ai employ beaucoup de temps  ces tudes que je
prfrais  tout.  treize ans je passais, avec un bonheur et un
amour-propre singuliers, de frquentes soires  l'observatoire de
Berlin, avec le fameux astronome Bode[55] qui m'avait prise en amiti.
Mais maintenant que le monde, ses joies et ses douleurs, ont depuis
longtemps effac toute ma petite science, je regrette que l'on m'ait
laisse donner un temps prcieux, aujourd'hui perdu sans retour,  des
tudes si inutiles dans la vie quand on ne les continue pas, et si
fatigantes pour les autres, dans une femme, quand on les pousse trop
loin. Mais d'une part je me sentais entrane  cette tude par une
remarquable facilit, et de l'autre on trouvait, avec assez de raison
peut-tre, qu'il y avait quelque avantage  temprer une nature  la
fois ardente et mobile par des tudes sches et abstraites. En dernier
rsultat on n'a rien calm, mais on a donn  mon esprit un besoin de
tout creuser et  mes raisonnements assez de mthode pour les faire
contraster, d'une manire singulire et souvent pnible, avec le
mouvement de mon imagination et l'imptuosit de mon caractre.

Je lisais beaucoup et beaucoup trop. L'abb Piattoli avait une
bibliothque pleine de bons et de mauvais livres, comme est
ordinairement celle d'un homme. Except trois ou quatre ouvrages,
signals et interdits, l'abb me livra les autres. Grimpe et blottie
sur la marche la plus leve de l'chelle, je passais mes rcrations 
parcourir toute sorte de fatras et de bonnes choses. Mademoiselle
Hoffmann arrivait et me grondait: du haut de l'chelle je la laissais
dire, et lorsque je la voyais faire mine de m'atteindre, je m'lanais
sur le corps de bibliothque que j'escaladais trs lestement au risque
de me casser le cou. Je vois d'ici les bustes d'Homre et de Socrate
entre lesquels je prenais place, et d'o je ngociais pour descendre, ce
qui n'avait lieu qu'aprs avoir obtenu la permission de continuer la
lecture qui m'intressait. Je n'aimais pas la promenade et il n'y avait
d'autre moyen de me faire sortir qu'en me promettant de me laisser
grimper aux arbres et polissonner tout  mon aise, ce que je faisais 
un tel excs que je revenais habituellement tout corche.

Je n'avais pas d'enfant de mon ge autour de moi, leur socit
m'ennuyait parce que mon plus grand plaisir tait, ce qu'il est encore,
de causer. Je croyais comprendre ce que disaient les personnes plus
ges que moi, et je ne cherchais qu'elles. Les deux compagnes, dont je
m'arrangeais, avaient chacune sept ou huit ans de plus que moi. Elles
partageaient mes leons et nous sommes restes amies quoique dans mes
jeux turbulents, je ne les mnageasse gure et que dans les tudes qui
taient de mon got je les surpassasse toujours.

Je voyais peu ma mre; elle voyageait une grande partie de l't et,
l'hiver, elle allait beaucoup dans le monde. Quoique je demeurasse sous
le mme toit qu'elle, je savais beaucoup trop que la maison
m'appartenait, que j'tais servie par mes gens, que mon propre argent
payait mes dpenses, et qu'enfin mon tablissement tait compltement
spar du sien. J'allais le matin lui baiser la main, de temps en temps
elle venait dner chez moi, c'est  quoi se bornaient nos rapports.

Ma mre aimait l'abb, mais elle craignait ma gouvernante; la prsence
de celle-ci, qui ne voulait jamais me perdre de vue pour conserver tout
son empire, lui tait trop importune pour que le plaisir de me voir pt
l'emporter sur la gne qu'elle rencontrait. Cet empire de ma gouvernante
tait rel et je le trouvais doux, parce qu'il tait fond sur sa
tendresse pour moi et sur l'indpendance qu'elle me laissait dans les
petites choses qui m'intressaient alors et qui flattaient trop mon got
pour que le souvenir que mademoiselle Hoffmann supposait que j'en
conserverais, n'assurt pas  sa facilit et  son indulgence un crdit
puissant sur moi.

Mon ducation religieuse tait nulle; je ne faisais point de prires,
car je n'en savais pas. Je n'avais t qu'une fois  l'glise un jour
que le prdicateur tait fort mauvais. La simplicit des temples
protestants n'avait rien qui pt occuper mes regards, et aprs m'tre
endormie au sermon, je dclarai ne vouloir plus y retourner. Ni
mademoiselle Hoffmann, qui, aprs avoir eu deux religions, tait reste
sans en professer aucune, quoiqu'elle ne ft pas cependant tout  fait
incrdule, ni l'abb, qui croyait que Condillac et les ides
mtaphysiques taient des guides plus srs que l'vangile, ne me
contrariaient sur mon dgot pour l'office divin.

Voil bien exactement et trop longuement sans doute ce que j'tais 
douze ans. Mon ducation fut trop bizarre pour que je ne reporte pas sur
elle les fautes trop nombreuses de ma jeunesse. Je ne suis pas fche de
bien faire connatre les excuses, car je sens que bientt je vais avoir
besoin de les faire valoir.




IV

Procs en Russie  propos des affaires de Courlande.--La vie de la
princesse Dorothe  Berlin.--Ses relations avec la famille royale de
Prusse, Schiller, Jean de Mller, Guillaume de Humboldt, Iffland.


C'est dans ce temps que j'entendis parler pour la premire fois d'un
procs considrable que nous avions, mes soeurs et moi, en Russie contre
mes cousins qui nous disputaient une partie des sommes accordes  mon
pre en indemnit de la Courlande. Quoique l'espce de transaction faite
avec mon pre ft dj ancienne, les stipulations qu'elle contenait
n'taient point excutes; nous n'avions rien reu. Prouver que nous
avions seules droit  cet argent et le retirer promptement d'un pays o
la proprit n'est gure plus en sret lorsqu'elle est reconnue que
quand elle est conteste, tait d'un intrt immense pour nous. M. de
Goeckingk[56], conseiller intime au service du roi de Prusse et l'un de
mes tuteurs, partit pour Ptersbourg comme fond de nos pouvoirs: mais
ne sachant pas le russe et parlant trs mal le franais, il dsira se
faire accompagner de quelqu'un qui pt suppler  ce qui lui manquait.
L'abb Piattoli lui parut ce qu'il y avait de mieux pour l'aider dans sa
mission. Celui-ci, quoique pein de me quitter, tait cependant si
fatigu des scnes continuelles de mademoiselle Hoffmann, qu'il n'hsita
pas  donner  ma famille, en entreprenant ce pnible voyage, une
nouvelle preuve de son dvouement.

Les personnes assez malencontreuses pour avoir des affaires en Russie
savent qu'il est possible d'y user une vie tout entire  la dfense de
ses intrts, sans obtenir, je ne dis pas justice, mais une solution
quelconque. Pntr de cette triste vrit, le pauvre abb me quitta,
les larmes aux yeux, sentant bien qu'il se sparait de moi pour
longtemps, et qu'il me quittait prcisment  l'ge o sa surveillance
et ses conseils devraient le plus contribuer  donner  mon esprit et 
ma raison la direction qu'il aurait voulu leur imprimer.

La prsence de M. Piattoli contrariait mademoiselle Hoffmann; elle se
sentit allge par son dpart, et ne garda plus de mesure ni dans
l'encens qu'elle me prodiguait ni dans l'loignement o sa jalouse
affection me tenait de ma mre. Aimant assez la socit lorsqu'elle y
tenait une place premire, elle s'en composa une qu'elle runissait chez
moi et dans laquelle elle me menait souvent; mais ce n'tait pas une
socit o par mon rang je fusse naturellement place: des artistes,
quelques hommes de lettres, des familles de ngociants trouvaient que
j'avais une fort bonne maison; et ils avaient raison: le revenu
considrable confi  mademoiselle Hoffmann pour mon ducation la
rendait en effet fort agrable. Ma mre ne quittait gure sa sphre
leve et brillante pour trouver chez moi des personnes avec lesquelles
elle n'avait aucun rapport; et lorsqu'elle voulait que j'allasse dner
ou souper chez elle, mademoiselle Hoffmann levait des difficults,
prtendant que les distractions du grand monde portaient du trouble dans
mes tudes. Je n'avais garde de la contredire: je me trouvais si bien
dans le petit cercle dont elle m'avait entoure. J'y tais toujours, et
 une grande distance, la premire; on me flattait, on me gtait. Il
tait trs simple que j'aimasse mieux rester chez moi et mettre 
contribution les talents et l'empressement de tous ceux qui
m'environnaient que d'tre en petite fille dans un coin du salon de ma
mre, avec une gouvernante dont le maintien tait aussi gn que le mien
ennuy. Je n'avais de relations analogues  mon ge et  ma position
qu'avec les enfants de la princesse Louise[57] et avec ceux de la reine;
car il n'y avait pas moyen de refuser de me mener au chteau et au
palais Radziwill quand j'y tais demande. La reine mre, la jeune
reine, tous les princes me traitaient comme si je leur eusse appartenu.
Ma marraine tait toute maternelle pour moi, la vieille princesse
Ferdinand me gtait  l'excs, et le jeune prince royal[58], enfant
aussi spirituel qu'il est devenu un prince distingu, m'avait prise dans
la plus vive amiti: un an de plus que lui m'avait donn une sorte
d'autorit sur son naturel indompt. Nous avions les mmes matres et
nous les faisions nos ambassadeurs; c'tait un change innocent et
continuel de dessins, de petits ouvrages, de beaux exemples d'criture,
de compliments fort tendres. J'ai conserv tant de reconnaissance pour
cette aimable famille, j'ai t si respectueusement touche de l'honneur
qu'elle a dsir me faire en souhaitant mon mariage d'abord avec le
prince Henri[59], frre du roi, et plus tard avec le prince Auguste[60],
son cousin, je me trouve encore si flatte des regrets qu'elle a
tmoigns lorsque mon toile m'a arrache de la Prusse, que je ne
pourrai jamais exprimer assez tout le dvouement et le respect que je
lui ai vous.

D'aprs les gots de mademoiselle Hoffmann je vivais, comme je viens de
le dire, dans un monde fort diffrent et qui partout ailleurs aurait eu
plus d'inconvnients pour moi; mais,  Berlin, la haute bourgeoisie
offre une socit pleine de savoir et de talent. Peut-tre le got
n'tait-il pas toujours bien sr et la pdanterie se glissait-elle
quelquefois dans nos runions. Les Franais se feront une ide juste de
ce qu'elles taient par M. de Humboldt[61], qui appartient  cette mme
bourgeoisie.

J'ai conserv un souvenir agrable de quelques personnes que je voyais
souvent  cette poque; je citerai plus particulirement M.
Ancillon[62], prdicateur distingu, auteur estimable, homme droit et
clair, attach depuis  l'ducation du prince royal, et qui jouit
encore de l'amiti de son lve et du respect de ses concitoyens. Je
pourrais nommer quelques femmes aimables, unissant tous les talents et
toute l'instruction d'une position premire  toutes les vertus
domestiques d'une situation mdiocre. L'Allemagne offre mille exemples
de ce genre, si rares dans les autres pays. Berlin particulirement
pouvait se vanter de possder des femmes aussi distingues dans le monde
qu'excellentes dans l'intrieur de leurs mnages, car _mnage_ est le
mot[63].

Je vais en nommer une qui n'tait assurment ni sur cette ligne ni dans
cette catgorie mais qui, par le plus admirable talent et des manires
parfaitement convenables, aurait pu tre reue partout, except chez une
jeune personne: madame Unzelmann[64], la plus grande actrice du thtre
allemand, l'tait cependant chez moi. Les larmes que sous l'habit de
Marie Stuart elle m'avait fait verser me donnrent le dsir de la voir
et de causer avec elle; mes fantaisies taient des ordres: je la vis, la
trouvai charmante, et l'emmenai mme passer quelques semaines  la
campagne o, en l'absence de ma mre, nous jouions la comdie qu'elle
dirigeait et  laquelle elle prenait part. L'illustre Schiller ne
s'arrtait pas  Berlin sans qu'il me ft l'honneur de venir chez moi.

Jean, de Mller[65], l'historien, tait un des habitus de mon salon.
Iffland[66], grand acteur, auteur spirituel, homme aimable et, ce que
j'ai su depuis, intimement attach  ma gouvernante, passait sa vie chez
moi. Directeur du Thtre-Royal de Berlin, le meilleur, sans contredit,
de l'Allemagne, et rendu tel par ses soins, Iffland se faisait un
plaisir de donner les reprsentations qui excitaient ma curiosit et mon
intrt. Je lui indiquais la distribution des rles, je dirigeais ses
costumes, et entre madame Unzelmann, lui et moi, nous formions un petit
comit dramatique qui me plaisait  l'excs. J'avais une loge  l'anne,
et il est inutile de dire que j'tais trs assidue lorsqu'il jouait. Je
l'applaudissais trop dans _Wallenstein_, je pleurais de trop bon coeur
lorsqu'il paraissait dans _le Roi Lear_, je partageais trop sa propre
gaiet dans ses rles comiques, pour qu'il ne prt pas un plaisir
particulier  montrer tout son talent devant moi. Il m'aimait rellement
beaucoup; j'ai des lettres de lui qu'il m'a crites depuis que je suis
en France, dans lesquelles il me pleure de la manire la plus touchante.
On m'a souvent rpt que je disais les vers allemands  merveille:
c'est Iffland qui me les apprenait, et je me plais encore aujourd'hui 
retrouver dans ma voix les inflexions que je prenais dans la sienne. Il
a obtenu, depuis mon dpart, des lettres de noblesse et la croix de
l'Aigle rouge. Ces distinctions lui ont t accordes en rcompense du
rare dsintressement qui le porta pendant les malheurs de la Prusse 
engager toute sa fortune pour soutenir le Thtre de Berlin[67]. Il fut,
 la mme poque, l'objet des plus mauvais traitements de la part du
marchal Victor. Un prologue et une reprsentation extraordinaire par
lesquels on clbrait habituellement le jour de naissance de la reine,
furent jous, malgr la prsence des autorits franaises. Le duc et la
duchesse de Bellune, tous deux tablis dans la loge royale, montrrent 
cette occasion la plus vive colre. J'tais ce jour-l au spectacle. Le
marchal surtout, indign de l'air de fte rpandu dans la salle, des
bouquets que portaient toutes les femmes et des cris de: Vive le roi!
vive la reine! qui retentissaient de toute part, envoya ses aides de
camp arrter Iffland, accus par lui de fomenter ce qu'on appelait
l'esprit de rbellion. Des gendarmes pntrrent en mme temps dans la
salle, mais ne purent contenir le tribut d'amour et de regrets que les
habitants de Berlin taient si heureux d'offrir  leurs souverains
absents et malheureux. Je me souviens encore d'un autre jour o l'on
donnait _Iphignie en Tauride_, pice dans laquelle on voit sur la scne
une statue de Diane. Le duc de Bellune se met dans la tte que cette
statue ne peut tre que celle de la reine et aussitt il envoie arracher
de force aux prtresses tonnes l'image de la desse. Il fallut bien
alors donner au marchal une leon de mythologie, la premire que de la
vie il ait probablement reue. Ce ne fut qu'aprs de longues
explications qu'on obtint la grce de cette pauvre Diane de carton, qui
allait tre mutile. C'est ainsi que dans ces annes de troubles les
scnes les plus ridicules succdaient souvent aux plus dplorables
excs[68].




V

La princesse Dorothe  treize ans.--L'abb Piattoli en Russie.--Le
prince Adam Czartoryski.--Projet de mariage entre le prince Adam et la
princesse Dorothe, imagin par l'abb Piattoli.


Mais pourquoi anticiper sur le temps? Quel triste empressement peut me
porter  arriver aux poques de crises et d'humiliations! Est-ce moi qui
puis avoir hte de quitter des souvenirs d'illusions, de bonheur?
J'tais donc heureuse! Oui sans doute; mais je ne l'tais pas des joies
de l'enfance, et voil ce qui plus tard a rempli ma vie de mcomptes.
Car c'est avec des gots appartenant  un autre ge que le mien, avec un
orgueil excessif, une indpendance constate, des liens de parent
affaiblis, des ides religieuses sans force, c'est en vitant le mal,
mais l'vitant par fiert, craignant le blme, mais ne le redoutant que
par hauteur, que je marchais imprvoyante et prsomptueuse vers des
cueils couverts de fleurs. Je me demande souvent ce qui m'attirait la
touchante bienveillance dont mes jeunes annes taient entoures, tandis
qu'un amour-propre exalt aurait d, ce semble, me rendre insupportable.
Ne m'est-il pas permis d'essayer de rpondre  cette question et, aprs
avoir parl sincrement de mes dfauts, de citer les qualits qui les
attnuaient et mme les faisaient souvent oublier? Je dirai d'abord que
je n'ai de ma vie lev des prtentions que lorsque j'ai pu supposer 
la malveillance l'intention de les contester, et la malveillance, mes
treize ans ne l'avaient point encore rencontre. Donner le bonheur est
une manire d'exercer la puissance qui a toujours eu un grand charme
pour moi: aussi dans tous les temps j'ai t la meilleure possible pour
mes gens, et utile, autant qu'il dpendait de moi,  tous ceux qui me
montraient de la confiance en me demandant un service ou une protection.
Je n'ai jamais manqu aux rgles de la politesse; j'avais senti, ds mon
extrme jeunesse, qu'elle tait indispensable dans la vie. Cependant, il
faut l'avouer, dans certains mauvais moments, dont je ne suis pas la
matresse, on prfrerait en moi un peu moins d'usage du monde  la
ddaigneuse scheresse de mes manires. J'admettais peu de supriorits,
mais je n'tais pas assez sotte pour n'en reconnatre aucune. Celle que
donnent de grandes vertus, des talents remarquables, la vieillesse, a
toujours trouv en moi l'estime et le respect qui leur sont dus. Je
savais donner  ces sentiments une forme cajolante dans mon enfance et
coquette dans ma jeunesse, qui flattait d'autant plus que la mdiocrit
n'obtenait de moi aucun hommage. Je mettais une grande importance 
rendre ma maison agrable, et jamais je n'ai mieux fait les honneurs
chez moi que lorsque j'avais treize ans. Enfin on jugeait trop sainement
la singulire ducation que je recevais et la situation tout  part dans
laquelle j'tais place, pour ne pas me savoir gr d'avoir conserv des
manires obligeantes, un langage naturel et le dsir de plaire, que je
ne rendais jamais assez gnral pour qu'il pt cesser d'tre flatteur.
Chacun ayant pris le parti de ne plus voir en moi une enfant, on me
trouvait une personne assez aimable, trs singulire, et par ce dernier
motif juge avec plus d'indulgence et d'quit qu'il ne s'en rencontre
habituellement dans le monde. Ne ressemblant  personne, on ne
m'appliquait pas les rgles gnrales. D'ailleurs on croyait fermement
que mon avenir appartenait  la Prusse, et tout Berlin voyait en moi une
personne destine  lui donner de l'clat et de l'agrment. Le dirai-je?
on plaait un amour-propre presque national dans mes succs, on se
vantait de mes avantages, et j'tais pour tout le monde tellement hors
de ligne que je n'ai jamais rencontr pendant huit annes ni froideur,
ni envie. Rien ne porte autant  la bienveillance que de la trouver
partout autour de soi aussi je ne me souviens pas d'une seule personne
qui  cette poque m'et inspir un mauvais sentiment. N'tait-ce pas
arriver bien mal prpare  la svrit,  l'injustice des jugements que
la socit franaise s'est plu  porter contre moi?

Mais revenons  M. Piattoli,  son triste sjour  Ptersbourg, o il
n'eut, pendant la marche si dcourageante d'un long procs, d'autre
consolation que l'amiti d'un Polonais, rest fidle aux beaux rves de
la patrie.

Le prince Adam Czartoryski[69], descendant des Jagellons, avait t
envoy en otage  la cour de Catherine. Le grand-duc Alexandre,  la
personne duquel on l'attacha ds son arrive[70], sut apprcier les
nobles qualits du jeune Polonais et le fora par l'amiti la plus
tendre  aimer un Russe,  chrir le petit-fils de cette Catherine,
auteur de tous les maux de sa patrie. Alexandre tait mari. Son pouse,
 la fois belle et aimable, ne trouvant en lui ni la tendresse ni la
vivacit des sentiments qu'elle s'tait flatte de lui inspirer,
confiait ses innocentes douleurs  l'tranger ami de son poux. Honor
d'une si touchante confiance, le prince Adam employa tout le zle que
peut donner l'attachement le plus vrai, pour rtablir l'union dans un
intrieur qui lui tait si cher. Mais, ce qu' peine j'ose dire, quoique
j'en sois sre, Alexandre, loin de l'couter, lui rpta si souvent que
c'tait  son ami  consoler la belle Elisabeth et en mme temps la
princesse elle-mme montra publiquement tant d'intrt au prince Adam,
que tout Ptersbourg eut bientt lieu de croire que les conseils de
l'amiti avaient t suivis. Silencieux et presque farouche, le prince
n'oubliait qu'auprs d'Elisabeth les malheurs de sa patrie et il croyait
voir dans le jeune grand-duc le souverain qui devait un jour les
rparer[71]. Sur ces entrefaites, Catherine vint  mourir et Paul Ier
qui succda  sa mre, amoureux lui-mme de sa belle-fille, loigna sous
prtexte d'une mission importante en Italie[72] un rival prfr, le
prince Czartoryski, qui ne fut rappel qu' l'avnement d'Alexandre[74].
Il revint fidle  ses affections, galement dvou au nouveau monarque,
et toujours pris de la jeune impratrice. Mais lisabeth avait trouv
dans d'autres liens l'oubli de ses premiers sentiments; le coeur seul
d'Alexandre tait rest le mme; il chercha  distraire son ami des
mcomptes de l'amour, en l'occupant des grands intrts de la politique.
Le prince Czartoryski venait en effet d'tre nomm ministre des affaires
trangres, lorsque M. Piattoli chercha et parvint  le connatre,
rveilla en lui d'anciens souvenirs polonais, lui parla de nos droits et
finit par lui inspirer le dsir de lui tre utile.

La sant de M. de Goeckingk n'avait pu rsister longtemps au climat de
Ptersbourg; il tait revenu presque mourant  Berlin, laissant l'abb
charg de notre dfense. Celui-ci, lorsqu'il fut seul, accepta un
appartement agrable et commode chez le prince, de qui il avait su
gagner l'amiti. Sans cesse  porte, dans sa nouvelle demeure,
d'apprcier la bont, la douceur, la svre probit et la loyaut
chevaleresque de son hte, de qui d'ailleurs il tait l'objet des
attentions les plus dlicates et les plus flatteuses, M. Piattoli voulut
me faire partager la vive reconnaissance qu'il prouvait; toutes les
lettres que nous recevions de lui taient remplies d'loges pour son
ami. Bientt il me fit entendre qu'il aimait M. Adam, c'est ainsi qu'il
le nommait, tout autant qu'il aimait sa jeune amie, et qu' nous deux,
nous possdions toutes les affections de son coeur. Il ne formait qu'un
souhait dont l'accomplissement ferait notre bonheur et le sien, c'tait
de nous unir et de finir ses jours prs de nous. Il inspira le dsir de
cette union au prince, qui cependant effray d'une assez grande
diffrence d'ge, le coeur troubl par de rcentes douleurs, fut
longtemps  se dcider  une dmarche positive que demandait l'abb. Ce
fut la seule fois peut-tre que les voeux de mon prcepteur se trouvrent
d'accord avec ceux de ma gouvernante. Ce succs, l'abb le devait  des
souvenirs de jeunesse qui attachaient mademoiselle Hoffmann  tout ce
qui tait polonais. Me voir princesse Czartoryska, c'tait raliser, 
ce qu'elle croyait, ses plus beaux rves.

Les lettres de l'abb et les conversations de ma gouvernante
travaillaient dans ma jeune tte; mon imagination se plaisait dans des
succs romanesques dont le prince devenait toujours le hros. Au bout de
quelques mois j'arrivai  dsirer ce mariage aussi vivement que les deux
personnes qui l'avaient imagin et qui ne voyaient dans l'excution de
leur projet qu'un espoir assez fond de conserver l'empire le plus
absolu sur deux tres unis par leurs soins.

L'abb fit faire une copie du portrait de son ami, qu'il m'envoya, et
lui montra le mien qu'il venait de recevoir. Le prince tait encore fort
beau  cette poque; je trouvai son portrait charmant, et je l'ai
conserv prcieusement jusqu'au jour o je le plaai dans le cercueil du
pauvre abb, qui se referma sur mes premires esprances, mes premires
illusions. Je ne sais ce que le prince pensa de la miniature qu'il avait
vue chez M. Piattoli; mais il la lui demanda, et depuis, malgr toutes
mes instances, il ne me l'a jamais rendue.

Ma mre voyait avec dplaisir ce qui se passait, non qu'elle ft, au
fond, oppose  ce mariage, mais elle blmait avec raison les soins que
l'on prenait pour me faire aimer quelqu'un que je n'avais jamais vu, et
l'loignement que l'on m'inspirait pour tout autre tablissement.
Cependant elle n'avait pas assez d'influence sur mon esprit pour me
diriger et elle sentait qu'il ne lui serait pas possible de gagner ma
confiance. Respectueuse et froide, je ne lui donnais ni un sujet de
plainte, ni une preuve d'affection. Je flattais son orgueil maternel,
mais je ne satisfaisais pas son coeur. Ce qu'elle appelait mon esprit,
mais plus encore l'absolu de mes jugements et la raideur de mon
caractre, lui inspiraient une sorte de gne dont il lui est rest dans
tous les temps une lgre nuance.




VI

Voyage de la duchesse de Courlande en Russie.--Elle traverse la
Courlande et revoit le chteau de Mittau, habit par Louis
XVIII.--Sjour  Saint-Ptersbourg.--Accueil de l'empereur Alexandre.


Les lettres de M. Piattoli[74], ne parlaient cependant pas uniquement du
prince Adam; elles rendaient compte aussi de la marche de notre procs.
Sans cesse l'abb se plaignait des lenteurs et des dgots
insupportables contre lesquels il luttait en vain; il rptait qu'
Ptersbourg dfendre une bonne cause tait insuffisant pour se faire
couter; qu'il fallait tre connu, tre imposant par des dignits ou par
un grand luxe et semer l'argent  pleines mains, depuis le dernier valet
jusqu'aux personnes les plus importantes, pour pntrer dans le cabinet
des juges et des ministres. Nous aurions infailliblement perdu notre
procs, et par consquent une grande partie de notre fortune, sans la
rsolution courageuse que prit ma mre d'aller elle-mme solliciter en
faveur de ses enfants. Elle partit de Berlin, o je restai, au mois mai
1806. Il lui fallut un dvouement vraiment maternel pour vaincre la
rpugnance que lui inspirait Ptersbourg. Cette rpugnance sera comprise
quand on songera que pour se rendre dans cette capitale, ma mre devait
traverser la Courlande. Combien il devait lui coter de revoir en simple
voyageuse un pays dont elle avait t souveraine, et qui obissait alors
au prince de qui elle allait rclamer l'appui! Ce voyage si redout fut
cependant une source de joies et de consolations. L'empereur Alexandre,
sachant que le souvenir de ma mre tait ador en Courlande, s'empressa
avec tout l'esprit et toute la grce qui le rendent si sduisant, de
faire connatre qu'il verrait avec plaisir les tmoignages de respect
qu'elle recevrait  son passage, et il donna l'ordre  toutes les
autorits russes de lui rendre les plus grands honneurs.

Ma mre revit ses frres, ses neveux, beaucoup de parents, d'amis, de
serviteurs. Presque toute la noblesse de Courlande entoura sa voiture;
elle reut partout des hommages simples et touchants, et si quelques
regrets pnibles vinrent se mler  tant de douces motions, un regard
jet sur le chteau de Mittau, jadis sa demeure, alors celle d'un roi
fugitif[75], lui apprit que des malheurs plus grands que les siens et
qui n'obtenaient pas les mmes consolations devaient lui faire bnir
sans rserve celles que la providence lui accordait. Qu'elle tait loin
de penser que huit annes aprs, perdue dans la foule, elle assisterait
 l'clatante restauration de ce prince, qui alors traitant ma mre
d'gal  gal, avait envoy M. d'Avaray[76] attendre son arrive, pour
lui offrir ses compliments.

L'empereur fit exprimer d'aimables regrets  ma mre de n'avoir pu
mettre le chteau[77]  sa disposition. Mais cette noble et vaste
demeure avait t deux fois la proie des flammes depuis le dpart de mon
pre. Ce qui restait du chteau tait presque inhabitable et servait 
la fois d'hpital militaire et de caserne. Louis XVIII habitait une aile
un peu moins dlabre et une moiti de la cour tait devenue le jardin
de madame la duchesse d'Angoulme, tandis que l'autre servait de place
d'armes et de promenades aux soldats convalescents. Souvent le triste
convoi d'un de ces malheureux passait sous les yeux de la princesse;
mais plus souvent encore son repos tait troubl par les bruyants excs
des cosaques et des baskirs. En voyant ces grandes infortunes, ma mre
devait se trouver heureuse dans l'agrable et simple maison de son
frre, o elle tait entoure de tant de soins et d'amour. Aprs
quelques jours consacrs  sa famille, elle demanda  voir Louis XVIII,
la reine, Madame et Monsieur le duc d'Angoulme. Quoique ma mre
partaget  cette poque l'opinion gnrale sur l'tat prospre de la
France, et qu'elle ft blouie des succs clatants qui rendaient alors
cet empire si brillant, elle n'en fut pas moins touche jusqu'aux larmes
de se trouver au milieu de ces illustres rfugis.

Les motions de genres si diffrents qu'prouvait ma mre ne lui firent
pas perdre de vue le but de son voyage. Elle ne resta que peu de moments
 Mittau, et arriva dans les derniers jours du mois de juin 
Ptersbourg.  son arrive elle reut un message de l'empereur Alexandre
qui lui annonait sa visite pour le lendemain: ce message lui fut remis
par le prince Troubetzko, aide de camp de l'empereur, et un peu gendre
de ma mre, puisqu'il avait t le second mari de ma soeur ane, dont il
tait alors dj spar.

 peine veille et djeunant en peignoir avec l'abb Piattoli, ma mre
fut trs surprise de voir entrer dans son cabinet un officier russe,
qui, n'ayant trouv personne dans l'antichambre, arrivait sans tre
annonc. L'abb reconnut et nomma l'empereur. Sa Majest baisa la main
de ma mre, qui, d'aprs l'usage du pays, approcha la joue. Elle tait
encore assez jolie pour que l'absence de toute parure ne lui ft pas
dfavorable. L'empereur la trouva ce qu'elle tait en effet, belle,
aimable et grande dame autant que personne du monde. Elle fut invite 
passer quelque temps  Kaminostroff o la cour tait alors, et trouva
toujours dans les diffrentes courses qu'elle fit aux environs de
Ptersbourg la maison de l'empereur  ses ordres. Au bout de deux mois
elle eut termin ses affaires de la manire la plus satisfaisante, et
quitta la Russie emportant mille souvenirs prcieux de l'accueil
charmant qu'elle avait reu des deux impratrices et heureuse, enchante
de l'amiti qu'Alexandre lui avait tmoigne. Cette amiti s'est
soutenue longtemps sans nuage; la confiance dont ce monarque honorait ma
mre a toujours t justifie, et fut mme dans quelques circonstances
d'une utilit relle aux vues politiques de ce prince.




VII

Aprs la bataille d'Ina, la princesse Dorothe quitte Berlin avec la
famille royale.--Elle va rejoindre sa mre en Courlande.--Tableau de ce
pays.--Les moeurs des habitants.--Sjour  Mittau.--Louis XVIII.--La
duchesse d'Angoulme.--La cour de Mittau.--Projet de mariage entre le
duc de Berry et la princesse Dorothe, arrang par M. d'Avaray avec la
gouvernante.


Revenue en Courlande pour n'y passer que six semaines, ma mre y fut
retenue pendant tout le cours de la mmorable anne 1807. J'ai dit
qu'elle m'avait laisse  Berlin; c'est de cette ville que dans les
premiers jours d'octobre, je vis l'arme prussienne dtruite, et les
trois quarts du royaume envahis. Les mauvaises nouvelles se succdaient
si rapidement, il y avait eu si peu d'intervalle entre le commencement
des hostilits et le dsordre d'une complte droute que le hasard seul
prsida aux dispositions qu'il fallut prendre. La mort du prince Louis 
Saalfeld[78], la perte de la bataille d'Ina[79], consternaient Berlin.
Le bruit de la prise de la reine se rpandit mme; elle s'tait,
disait-on, obstine  rester prs du roi, et avait t enleve dans la
bagarre gnrale par des partisans franais. Mais pendant qu'on allait
aux informations, on vit une voiture attele de six chevaux qui
couraient bride abattue, s'arrter devant le palais; la reine en
descendit, passa une heure  brler quelques papiers et  donner des
ordres pour le prompt dpart de ses enfants; puis montant de nouveau en
voiture elle partit en annonant l'intention d'aller attendre le roi 
Kstrin[80]. Immdiatement aprs son dpart, toute la famille royale
quitta Berlin. Ma marraine me fit dire qu'il serait imprudent de rester
dans une ville qui, bientt, allait tre occupe... qu'il fallait partir
et aller  Danzig o elle se rendait, ainsi que le prince royal. En
effet, il et t hors de toutes convenances de continuer  habiter,
seule avec ma gouvernante, une vaste maison dont des officiers franais
allaient s'emparer. Mon dsir de partir tait encore augment par la
crainte que j'avais d'tre prive, pendant longtemps, de toute
communication avec ma mre; comment, d'ailleurs, ne pas suivre le sort
d'une malheureuse famille  laquelle j'tais dvoue... Notre rsolution
fut bientt prise, mais les obstacles matriels qui s'opposaient  notre
dpart taient infinis. Aprs avoir jet ple-mle nos effets dans nos
malles que l'on avait beaucoup de peine  placer sur des voitures de
ville, occupation qui nous prit deux heures, nous partmes avec mes
chevaux; ceux de la poste taient tous employs par le service de la
famille royale. Nous cheminions si lentement que nous craignions
toujours d'tre poursuivies par les ennemis, et que nous n'osions mettre
la tte  la portire de peur d'apercevoir quelques claireurs franais.

 Freienwalde[81], le premier relais en quittant Berlin, pendant que
nous cherchions vainement  flchir le matre de poste pour avoir des
chevaux, le roi arriva; nous tions si inquiets sur son sort que nous
jetmes des cris de joie en voyant sa voiture au milieu de celles qui
couvraient la route! Dans ces premiers moments de peur, les personnes
les moins exposes avaient fui comme celles qui l'taient davantage;
sans argent, sans ressources, dans de mauvaises charrettes, on voyait
des familles entires encombrer les villes et les villages. Ce spectacle
devait tre d'autant plus dchirant, pour le roi, que son peuple ne l'a
jamais, un seul moment, accus de ses malheurs.

Au passage d'un bac, prs de Stargard[82], nous rejoignmes le prince
royal et apprmes l'entre de Napolon  Berlin...

Arrive  Danzig, j'crivis  ma mre, pour lui dire o j'tais et lui
demander ses projets. Sa rponse ne m'y trouva plus; car les projets de
l'arme franaise nous obligrent  quitter cette ville que l'on
s'apprtait  dfendre. Toute l'migration s'tablit alors  Koenigsberg
o l'on tait fort mal; la trop grande affluence du monde faisait que
l'on y manquait de tout. Nous tions assez prs de la Courlande, et l'on
nous conseilla d'aller rejoindre ma mre; nous nous mmes, en effet, en
route. Les adieux de tous mes jeunes amis, le manque de nouvelles de
maman, la saison avance qui rendait le froid trs vif, et la sombre
tristesse des ctes de la Baltique, rendirent ce voyage le plus pnible
qu'on puisse imaginer. De Koenigsberg  Memel, on suit le bord de la mer
pendant quarante lieues,  travers des sables mouvants qui arrteraient
 chaque pas, si l'on ngligeait la prcaution de se tenir toujours
assez prs de la mer pour tre touch par la lame. Mais au mois de
novembre la Baltique est trs orageuse et les vagues couvraient notre
voiture de manire  faire craindre qu'elle ne ft entrane dans les
flots. Quelques sapins, de petits coquillages, de grands morceaux
d'ambre, quelques mauvaises cabanes de pcheurs, qui offrent de loin en
loin un triste asile, voil ce que l'on trouve sur cette plage dserte.
Le soir du second jour de notre voyage nous arrivmes  la pointe du
Strand qui est spar de Memel par le Kurische Haff. La mer tait trop
mauvaise pour qu'aucune embarcation voult se charger de nous; et un
froid trs vif ne nous permettait pas de passer la nuit dans notre
voiture. Nous fmes donc obliges d'entrer dans un horrible petit
cabaret o nous ne vmes que des matelots qui se grisaient en attendant
le jour. Pendant qu' moiti cache derrire un norme pole, je
cherchais  m'endormir, nous vmes entrer dans ce taudis, un homme
courageux qui arrivait de Memel, dans une barque qu'il s'tait procure
 force d'argent. Nos gens lui avaient appris mon nom, et c'tait moi
qu'il cherchait. Ma mre prvenue de mon arrive par une lettre, et
sachant tout ce que le voyage offrait de pnible, dans cette saison,
avait pri un ancien serviteur de mon pre, M. de Butler, de venir  ma
rencontre. Elle m'crivait par lui et m'envoyait toutes sortes de
provisions, parmi lesquelles de bonnes fourrures, dont la prcipitation
de notre dpart ne nous avait pas laiss le temps de nous munir, furent
les mieux accueillies.

Je trouvais sur ma route une partie du bon accueil qui avait rjoui le
coeur de ma mre; aucun souvenir particulier ne se rattachait  moi, mais
j'tais sa fille, et le nom de princesse de Courlande, que je n'avais
pas encore chang, me valait toute sorte de tmoignages d'affection.

Cependant ces contres, dj couvertes de neige, me paraissaient bien
tristes. Les paysans ne vivent pas runis dans des villages; chaque
mnage a pour demeure trois cabanes: l'une renferme les lits, l'autre la
cuisine, et la troisime le bain. Ces petites habitations, souvent
spares les unes des autres de plus d'un quart de lieue, donnent au
pays un aspect dsert.

L'homme du peuple ne possdant rien en propre est heureux ou malheureux,
pauvre ou riche, selon que le matre dont il est serf, le traite plus ou
moins bien. L'esclavage, lors mme qu'il est adouci, rend servile et
donne l'air faux ou dcourag. Je remarquais toujours, sur les figures
de ces pauvres gens, une de ces deux expressions. La manire dont ils se
jetaient  mes genoux, dans la neige, pour me baiser les pieds, m'tait
odieuse. Je souffrais, j'tais humilie de tant d'abjection. Les hommes,
en gnral, sont fort blonds, leurs cheveux de filasse tombent en
dsordre sur leurs paules, leur visage est sans mouvement, leurs
vtements sont ngligs;  tout prendre, je trouvais cette race laide,
teinte et sale. Je ne parlais pas la langue slavonne, mes gestes, mes
regards, auxquels je joignais quelque argent, exprimaient trs
imparfaitement mon dsir de les bien accueillir; cependant ils
paraissaient contents. Les femmes, traites plus doucement et par
consquent moins avilies, sont aussi moins bornes; elles me chantaient,
en improvisant, des espces d'hymnes en mon honneur; je me faisais
expliquer leur langage cadenc, dans lequel je trouvais d'assez belles
images et des comparaisons assez heureuses.

La noblesse du pays remonte aux anciens chevaliers de l'ordre Teutonique
qui, s'tant rendus matres de la Courlande, y portrent le
christianisme et un peu de civilisation. Fiers de leur noblesse antique
et sans tache, trs riches, trs hospitaliers, en gnral d'une taille
haute et lgante, pleins de courage, remuants et factieux, les
seigneurs courlandais ne supportaient gure mieux le joug russe, qu'ils
ne se plaisaient sous celui de la Pologne et de leurs anciens ducs.

On me mena  la campagne chez l'an des frres de ma mre; ce fut l
que j'eus le bonheur de la retrouver. Je vis un grand chteau bti en
pierres, ce qui dans Je nord recul est rare, et le pure me parut beau,
quoiqu'il ft couvert de neige. Cinquante gentilshommes avec tous leurs
gens et leurs chevaux, grandement dfrays, taient depuis un mois
runis pour chasser l'lan et faire huit ou dix repas par jour. Je n'ai
jamais vu ni autant ni si souvent manger qu'en Courlande; on mange parce
qu'on a faim, on mange parce qu'on s'ennuie, on mange parce qu'on a
froid, enfin on mange toujours. Les soins agricoles, la chasse, les
courses en traneaux, voil ce qui remplit la vie des hommes. Les
femmes, presque toutes jolies, extrmement ignorantes et trs
ennuyeuses, sont d'excellentes mnagres et des mres de famille
parfaites. Ma tante, malgr ses trente mille livres de rente,
surveillait sa cuisinire, prparait le dessert, recevait le beurre et
les oeufs des fermiers, ourlait des torchons, ou bien tricotait les bas
de son mari et de ses enfants. Tout le luxe est dans l'abondance; la
bonhomie tient lieu de grces et les qualits se montrent  nu comme les
dfauts.

Le froid de Berlin ne m'avait qu'imparfaitement prpare  celui de la
Courlande, aussi je me refusais  sortir de la maison que l'on savait
rendre chaude et confortable, malgr 28 degrs de froid. Prive, par
consquent, de tout exercice, n'ayant pu me procurer d'autre lecture que
celle d'un livre de prire, loin de mes amis et ignorant leur sort,
m'ennuyant fort de la conversation de mes tantes et de mes cousins,
j'attendais, avec impatience, la fin de notre exil; nous esprions
encore  cette poque une paix prochaine et honorable, dont notre dpart
et t la suite.

Ma mre sentait moins vivement les privations dont je me plaignais, et
me savait assez mauvais gr de la dplaisance que je montrais au milieu
de sa famille et de sa patrie; aussi fut-elle bien moins afflige que
moi lorsque la guerre reprenant une nouvelle activit nous obligea 
penser srieusement  un tablissement d'hiver. Un de mes oncles nous
cda sa maison de Mittau, la plus belle de la ville et qui, partout,
serait une belle maison; mais elle tait situe au bord de la rivire,
dans un quartier isol, et en face du chteau dlabr. J'avais prvu que
nous serions bien tristement, et chaque jour augmentait mon dgot et
mes regrets. Le revenu de ma mre, aux trois quarts en Russie, lui
permettait de ne rien diminuer de sa dpense, mais moi, de qui les
terres, situes en Prusse, taient dvastes par l'arme franaise, je
me trouvais  sa charge, ce qui ne m'tait jamais arriv et ne plaisait
gure  mon indpendance...

Toujours en opposition de gots et d'opinions, elle me montrait de
l'impatience qui me paraissait de l'injustice; en un mot, nous tions
chaque jour plus loin de nous entendre, ma mre et moi, lorsque l'abb
Piattoli arriva de Ptersbourg. Son retour, en m'offrant toutes les
ressources de l'amiti et d'une socit instructive et douce, me
rconcilia un peu avec la Courlande et me fit prendre surtout une
manire d'tre plus convenable dans le salon de ma mre. L'abb ne
s'occupait plus,  proprement parler, de mon ducation; j'allais souvent
causer dans sa chambre et il bornait ses leons  diriger le choix de
mes lectures et  me faire rendre compte des impressions qui m'en
taient restes. D'ailleurs, que de questions n'avais-je pas  faire,
sur le prince Czartoryski. L'abb ne se faisait pas prier pour rpondre,
il vantait son ami, me disait qu'il tait fort curieux de me voir, mais
que, toujours effray du grand nombre d'annes qu'il avait de plus que
moi, il trouvait peu de vraisemblance  ce qu'une trs jeune personne
s'arranget des gots srieux d'un homme attrist par de longs malheurs.
Au lieu de sentir que le prince pourrait avoir raison, je me disais avec
bonheur que j'avais les gots de l'ge mr et  force de me le rpter
et de mettre du soin  me vieillir, j'arrivai, en effet,  perdre,
momentanment, le peu de jeunesse qui me restait dans la conversation et
dans les manires. Je ne lisais plus que des livres srieux et crus
dcouvrir un trsor dans un vieux professeur de mathmatiques avec
lequel je faisais de l'algbre quatre heures par jour. Si, dans le cours
de ma vie, on a pu s'tonner qu'une grande diffrence d'ge ne me part
qu'un lger inconvnient dans les diffrents rapports de la vie, il faut
se reporter  ce temps o, au sortir de l'enfance, j'accoutumais mon
esprit  l'ide d'pouser un homme qui avait vingt-cinq ans de plus que
moi. Non seulement je me familiarisais avec cette pense, mais je
l'accueillais par une sorte d'amour-propre qui me faisait croire que je
me grandissais en me singularisant. Ds que l'abb eut mis mon
imagination dans cette route, je cessai de m'ennuyer: les jours se
passaient en projets et la nuit, dans mes rves, je me voyais toujours
consolant des tourments de l'amour un homme excellent, en effet, mais
dont je faisais alors un parfait hros de roman. Sachant qu'il aimait
l'instruction, je repris mes tudes avec une nouvelle ardeur; enfin je
n'eus plus qu'une seule pense, celle de prendre l'air pos, les gots
et jusqu'au langage qui devaient plaire au prince Adam. Cette
exaltation, fort dplace sans doute, eut du moins l'avantage de me
faire supporter avec patience mon sjour en Courlande; il est juste
aussi de dire que Mittau n'tait pas sans intrt: placs sur la route
de tous les courriers, nous avions les nouvelles les plus fraches des
armes et de la cour de Prusse, qui, oblige d'abandonner Koenigsberg aux
Franais, s'tait retire  Memel. Mais l'avantage d'tre prs des
nouvelles tait grandement compens par le passage continuel des troupes
qui rejoignaient l'arme et des convois de malades et de blesss qui
venaient se faire panser, pour la premire fois,  cent lieues du
thtre de la guerre. Je voyais passer sans cesse, sous mes fentres, de
pauvres soldats couverts de vermine, se tranant  peine et qui
mendiaient quelques secours en montrant leurs plaies envenimes, panses
avec du gros chanvre. La mauvaise administration des hpitaux militaires
russes faisait horreur; ma mre, afflige de tant de ngligence et
rvolte de tant de duret, tablit  ses frais un hpital, dont les
soins nous occuprent beaucoup. Je quittai l'algbre pour faire de la
charpie et, srement, c'tait mieux employer mon temps. Les prisonniers
franais, absolument dlaisss, furent secourus dans leur misre par
d'augustes mains. Madame la duchesse d'Angoulme, plus sensible alors
aux malheurs des Franais qu'elle ne le fut aprs avoir revu la France,
faisait distribuer par l'abb Edgeworth qui mourut, comme on sait,
victime de son zle[83], des dons et surtout des consolations  ces
infortuns qui prissaient  la fois de maladies cruelles et du manque
absolu de soins. Il tait interdit de parler devant Madame Royale des
revers de l'arme franaise et le sentiment national qui avait dict
cette rgle tait toujours respect; on admirait la fille de Louis XVI,
proscrite, le coeur dchir par d'affreux souvenirs, cdant  la piti
envers des Franais que les seuls malheurs de la guerre avaient conduits
sur une terre trangre. Que l'aurole du malheur lui seyait bien!
Hlas! par quelle fatalit tait-il rserv au bonheur de dtruire les
droits que cette princesse si grande, si rsigne, si noble, si
touchante dans l'adversit avait acquis  la reconnaissance de la France
et  l'admiration du monde[84]. J'avais souvent  Mittau l'honneur de la
voir: d'abord chez ma mre, o elle ne venait jamais sans me demander, 
la promenade, o elle me rencontrait quelquefois, dans son intrieur, o
elle m'admettait avec bont, mais plus souvent encore  dner chez le
roi[85]. Nous avons vu, en France, Louis XVIII aimer tellement je ne dis
pas M. Decazes, mais tous les cousins de M. Decazes et, depuis, avoir
tant de got pour les petits Du Cayla que ma vanit ne saurait tre
flatte aujourd'hui du bon accueil que je recevais alors, et que je
devais uniquement, je l'ai compris depuis,  l'amiti fort tendre qui
s'tait tablie entre M. d'Avaray, son favori de cette poque, et ma
gouvernante. Nous voyons tous les jours par combien d'attentions
loignes le roi sait montrer ses faveurs; je les avais obtenues en
qualit d'lve de l'amie de son favori. Je ne puis avoir de doute  cet
gard, puisque le roi ne m'a jamais montr le plus lger souvenir de ses
anciennes bonts, et qu'il m'a parl plusieurs fois avec intrt de
mademoiselle Hoffmann; je dois ajouter qu'il avait dj parl d'elle 
M. de Talleyrand en 1814, le jour mme o celui-ci fut  sa rencontre, 
Compigne[86]. On conviendra que c'est montrer  la fois une mmoire
bien exacte et bien incomplte.

M. d'Avaray venait sans cesse nous dire, de la part de son Matre,
d'aller dner au chteau. Le roi me prenait sur ses genoux,
m'embrassait, me nommait,  cause de mes yeux noirs, sa petite
Italienne, me questionnait sur mes tudes, en un mot, me faisait mille
grces[87] dont je me souviens avec tonnement, lorsque je passe
maintenant comme une ombre deux fois l'anne devant son fauteuil.

Tous les vieux courtisans de l'migration runis  Mittau[88] venaient
beaucoup plus chez ma gouvernante que chez ma mre, de qui ils n'taient
pas contents; ils la trouvaient trop peu rvolte contre Bonaparte et
craignaient les discussions politiques qui s'levaient chez elle. Mon
petit intrieur tait alors ce que l'on nommerait maintenant _pur_; mais
ce qui, en 1822, est synonyme d'absurde, n'tait, en 1807, que le besoin
de secouer un joug oppresseur et de rendre hommage au malheur qu'il
tait permis encore de croire non mrit.

Mademoiselle de Choisy[89] et madame de Srent[90] ne quittaient jamais
le chteau, mais madame de Damas[91] allait un peu dans la socit; il
me semble qu'elle tait moins manire qu'elle ne l'est  prsent; je
suis sre du moins que ses toilettes taient plus simples et qu'elle
n'avait point encore adopt ces mentonnires de perles, de fourrures, de
plumes et de fleurs, qui lui donnent une figure si bizarre et que les
yeux observateurs de l'enfance auraient srement remarques. Madame de
Narbonne[92] restait avec la reine[93], lorsque Sa Majest, ce qui
arrivait souvent, ne prfrait pas s'enfermer avec ses femmes...

Je n'ai jamais vu une femme plus laide ni plus sale. Les cheveux gris,
coups en hrisson, taient couverts d'un mauvais chapeau de paille tout
dchir; son visage tait long, maigre et jaune; sa taille, petite et
grosse, soutenait je ne sais trop comment un jupon sale sur lequel
flottait un petit mantelet de taffetas noir, tout en loques; elle me fit
peur la premire fois que je la vis.--La messe, vpres, le salut, la
chasse occupaient M. le duc d'Angoulme  Mittau comme  Paris. Le duc
de Gramont cherchait partout un bon dner, M. d'Agoult soignait dj
mademoiselle de Choisy[94].  tout considrer, si on n'avait pas t
aveugl par le besoin de trouver intressants des gens malheureux, on
les aurait jugs  Mittau comme nous les jugeons aux Tuileries.

Si ce jugement est maintenant moins indulgent que ne l'tait celui que
je portais  cette poque, je ne dois pas l'tendre  un vertueux prlat
qui n'a rien perdu de la vnration qu'il inspirait alors par l'clat
des honneurs auxquels l'opinion publique l'a appel depuis. L'archevque
de Reims[95] tait le seul des serviteurs du roi qui conservt de la
dignit dans le malheur. Sa belle figure, ses nobles manires, taient
l'ornement de la Cour du monarque exil; je ne m'approchais de lui
qu'avec respect, quoique je fusse aussi loigne de croire qu'il aurait
un jour une influence relle sur ma vie, qu'il tait lui-mme loin de
penser que cette jeune personne si cajole, si brillante dt un jour
soigner et peut-tre embellir ses dernires annes.

M. d'Avaray, petit, fort laid, toujours malade, avait un peu d'esprit,
assez d'ambition et beaucoup d'intrigue; il venait se faire soigner chez
moi, et s'y reposait de la faveur dont il tait  la fois jaloux et
fatigu. Quel tait cependant le vritable motif qui attirait le favori
dans l'intrieur d'une jeune personne et de sa gouvernante? Les temps
sont si changs que j'prouve quelque embarras  le dire. En se
reportant  l'poque dont je parle, on a pu voir que j'tais regarde
comme fort grande dame et comme une riche hritire par une famille dont
les malheurs suspendaient la fiert et que de nombreux besoins rendaient
sensible  la fortune. D'ailleurs les esprances des Bourbons
diminuaient chaque jour, les souverains se rconciliaient chaque jour
avec Napolon, ils le reconnaissaient et jamais dynastie ne parut mieux
affermie que la sienne.

Dans cet tat de choses, M. le duc de Berry, alors en Angleterre,
n'tait pas facile  marier; on dsirait cependant qu'il et des enfants
et qu'une femme riche vnt adoucir les rigueurs de l'migration. Le
choix du roi, ou plutt celui de M. d'Avaray, tomba sur moi.
Mademoiselle Hoffmann, dont l'amour-propre tait si ais  flatter,
touche des soins de M. d'Avaray et des bonts du roi, devint infidle 
ses premiers voeux; elle cessa de me parler du prince Czartoryski et
promit de me faire abandonner tout projet qui pourrait contrarier celui
qu'on prsentait.

La guerre finie, M. le duc de Berry devait venir  Mittau et la grande
question s'y dciderait. Ne professant aucun culte, il aurait t facile
de me faire changer de religion et ce point, ainsi que le fond de
l'affaire, taient convenus  mon insu. Je n'ai eu connaissance de ces
arrangements que beaucoup plus tard, par les lettres que M. d'Avaray
crivait  ma gouvernante, de Strasbourg et de Sude, o il avait suivi
Louis XVIII et par quelques mots de regret chapps  mademoiselle
Hoffmann lorsque la famille royale ayant rejoint le roi en Angleterre,
les communications se trouvrent coupes et qu'elle ne reut plus aucune
nouvelle. Ce ne fut mme qu'aprs la mort de M. d'Avaray qu'elle me
montra les lettres qu'il lui avait crites et m'expliqua l'espce de
chiffre dont il se servait.

La personne de M. le duc de Berry ne m'a jamais, depuis, inspir de
regret. J'avoue cependant que le rle politique que sa femme pouvait
tre appele  jouer aurait plu  mon ambition. Je ne sais si j'aurais
convenu au prince; mais j'ai souvent pens que ne plaant pas mon
origine dans les nuages et ne me croyant pas prcisment et entirement
une manation de la Divinit, j'aurais pu tre assez utilement le lien
intermdiaire entre ces demi-dieux et le reste des humains[96].




VIII

Le prince Adam Czartoryski  Mittau.--La princesse Dorothe quitte la
Courlande pour retourner  Berlin.--Elle fait route par Memel o se
trouve la famille royale de Prusse.--Portrait de la reine Louise.


Cependant, l'hiver tait fini et, sans printemps, nous tions arrivs 
un t brlant. On annonait l'entrevue de Tilsit et l'on commenait 
parler de paix. Le prince Czartoryski qui, jusque-l, avait toujours
suivi l'empereur Alexandre, voyant que le systme franais, auquel il
tait oppos, allait prvaloir, donna sa dmission. Rester  proximit
des nouvelles, retrouver son ami Piattoli et voir enfin cette jeune
personne dont il serait peut-tre un jour le mari, tels furent les
motifs qui l'engagrent  attendre  Mittau l'issue des confrences. Je
sentis pour la premire fois de l'embarras et une extrme timidit,
lorsqu'en entrant  l'heure du dner dans le salon de ma mre, je vis le
prince et qu' table ma place se trouva  ct de la sienne. Pendant les
trois semaines qu'il resta  Mittau, il n'eut d'autre maison que celle
de ma mre, non qu'elle voult encourager ses vues sur moi, mais parce
qu'elle fut enchante de saisir une occasion de se montrer
reconnaissante des bons offices qu'il lui avait rendus  Ptersbourg.

Le prince m'a assur, depuis, qu'il m'avait trouve agrable; je ne sais
s'il m'a dit vrai, car je ne remarquais alors en lui qu'une grande
attention  m'examiner. Il ne m'adressait jamais la parole et, la veille
de son dpart seulement, il me demanda, avec une sorte d'instance, de
retourner  Berlin, par Varsovie; sa mre tait dans cette dernire
ville et il dsirait qu'elle me vt.

Les manires froides, le silence presque maussade du prince Adam et
l'examen dont il me rendait l'objet, auraient d loigner une personne
moins prvenue en sa faveur. Le contraire arriva; sa gravit, son air
sombre m'intressaient, je croyais saisir sur son visage les traces de
grandes passions, de malheurs touchants, et je ne voyais dans son regard
observateur qu'une curiosit flatteuse. J'tais trop jeune pour
m'attendre  une proposition formelle. Le prince, tout en souhaitant de
la faire bientt, voulut avant de prendre une sorte d'engagement, que sa
mre, qu'il adorait, m'et vue et et approuv son choix. Assur de son
consentement, il aurait  l'instant demand celui de ma mre qui, sans
motifs suffisants  opposer, me voyait avec dplaisir au moment d'entrer
dans une famille qui avait la rputation de n'tre pas facile  vivre et
qui, de plus, professait une sorte de ddain pour ce qui tait allemand.

Pendant que nous tions silencieusement  nous observer et  nous
deviner, le trait de Tilsit[97] fut rendu public et bientt l'empereur
traversa Mittau pour retourner dans sa capitale. Il s'arrta chez ma
mre, fut charmant pour elle et pour moi, et m'aurait compltement
enchante si je ne lui eusse trouv de la froideur pour le prince Adam
dont les opinions politiques, trop diffrentes de celles qu'Alexandre
rapportait de Tilsit, n'avaient t pour ce monarque aussi dplaisantes
qu'importunes.

Le prince Czartoryski suivit l'empereur  Ptersbourg o il voulut
terminer quelques affaires; son projet tait de quitter ensuite le
service de Russie et de venir en Allemagne o il annonait sa visite 
ma mre.

Aprs son dpart, nous ne restmes  Mittau que le temps ncessaire pour
laisser les troupes se retirer et ne pas rencontrer trop d'obstacles sur
la route. Je quittai sans regrets la Courlande au mois de septembre 1807
et ma mre me suivit six semaines plus tard. Mon dsir tait, sans aucun
doute, de traverser la Pologne et de voir la vieille princesse
Czartoryska. Mais l'abb Piattoli, que je ne revis qu'un an aprs et qui
alors tait  Ptersbourg pour y suivre quelques petites affaires,
n'avait pu me donner ses conseils sur le voyage que j'allais
entreprendre: ma mre, que j'avais consulte, avait gard le silence et
montrait ne vouloir se mler en rien de cette question. Il ne me restait
que mademoiselle Hoffmann qui, depuis quelque temps n'entendant plus
parler de M. d'Avaray, avait repris ses premiers projets. Elle tait
enchante de me suivre et si des impossibilits matrielles, suites
invitables de la guerre, ne m'avaient pas ferm la porte de Varsovie,
je serais parvenue  connatre cette mre imprieuse qui, sous le
prtexte de ne vouloir se dcider qu'aprs m'avoir vue, a contrari les
projets de son fils jusqu' ce qu'ils fussent impossibles  raliser.

Nous reprmes le chemin par lequel nous tions venues de Berlin. Les
sentiments qui nous avaient portes  fuir, n'taient pas changs et
nous prvoyions... que partout sur notre passage nous trouverions les
Franais matres du pays.  peine Napolon avait-il laiss  la famille
royale la ville de Memel, pour y attendre que d'normes contributions
eussent rachet la libert du royaume. Je passai un jour dans cette
ville, auprs de la princesse Louise; nous pleurmes ensemble, sur son
frre[98]... J'eus aussi l'honneur de voir la reine: qu'elle me parut
touchante! qu'elle tait grande dans le malheur! Force au coeur de
l'hiver et au troisime accs d'une fivre putride de quitter Koenigsberg
qui tait menac par les Franais, elle avait t transporte mourante 
Memel; chappe comme par miracle  des crises si dangereuses, elle ne
reprit jamais sa sant premire et conserva, depuis cette maladie, le
germe destructeur qui,  la fleur de l'ge, la conduisit au tombeau[99].
Lorsque je la vis  Memel elle tait encore profondment blesse de
l'inutilit de son voyage  Tilsit[100]; ses devoirs de reine, d'pouse
et de mre avaient eu seuls le pouvoir de lui faire oublier les injures
dont elle avait t si injustement l'objet et de la dterminer  une
dmarche qui fit tant souffrir sa dignit[101]. Dans ce voyage elle
fora ses plus cruels dtracteurs  rendre hommage  l'clat de sa
beaut et  la grce incomparable de ses manires, et surtout  la
noblesse de son langage et de ses sentiments. Du jour o l'empereur
Napolon vit la reine de Prusse, il cessa ses indcentes attaques[102]
et ne parla d'elle qu'avec une sorte d'admiration et de respect. Il
aurait dsir qu'elle ft son amie, parce qu'il redoutait sa puissance
morale; il connaissait si bien l'influence que la reine pouvait exercer,
qu'en apprenant sa mort il ne put s'empcher de dire: Me voil avec une
grande ennemie de moins.

Quelle personne charmante que cette princesse! Jamais femme ne fut si
heureuse dans son intrieur, jamais reine ne fut si perscute sur son
trne. Sa beaut tait vritablement royale. Plus grande qu'on ne l'est
ordinairement, sa taille tait dans des proportions parfaites; ses
paules, sa poitrine, taient incomparables; son teint tait
blouissant; ses cheveux taient  peine chtains, son front tait
noble, ses yeux pleins de douceur, ses lvres vermeilles; rien n'galait
l'lgance de son cou et des mouvements de sa tte; peut-tre ses dents
n'avaient-elles pas tout l'clat que l'on aurait pu dsirer; ses mains,
quoique blanches, taient un peu trop fortes, et son pied tait plutt
mal. Mais que ces lgres imperfections taient grandement rachetes par
l'ensemble majestueux de toute sa personne[103]. Bonne  l'excs, polie
comme je n'ai jamais vu personne l'tre aussi bien, obligeante, souvent
affectueuse, elle n'tait jamais familire. Je l'ai vue parfois plus
imposante que qui ce fut. Je ne sais si elle avait beaucoup d'esprit,
mais ses sentiments taient toujours si nobles, elle se montrait
toujours si bien inspire, que je ne puis croire qu'elle en ait jamais
manqu. Admirable pour le roi, dvoue  ses enfants, fille
respectueuse, excellente soeur, amie parfaite et courageuse, passionne
pour l'honneur de son pays, elle faisait le bonheur de son intrieur, le
charme de la cour et la gloire de ses sujets. Qu'ils taient fiers ces
sujets, lorsqu'elle paraissait en public, qu'elle se montrait au
spectacle, et qu'elle y excitait l'admiration et peut-tre l'envie des
trangers! Qu'ils taient vifs et sincres les transports qui
l'accueillaient! Le souvenir seul de cette princesse que l'Allemagne
regardait comme martyre de la bonne cause a suffi pour lectriser une
gnreuse jeunesse[104]... On invoquait la reine Louise, on se disait
que du haut du ciel elle bnissait la noble entreprise dont le succs
et combl tous ses voeux. Chante par tous les potes, reprsente par
tous les peintres[105], par tous les sculpteurs, mais vivante surtout
dans le coeur de tout ce qui l'a connue, jamais on ne laissa autant de
souvenirs, autant de regrets. Jamais on ne fut autant aim, autant
ador. La malveillance l'accusait d'un got de parure excessif et d'un
peu de coquetterie. Quel got de parure que celui qui se refusa toujours
 porter les belles robes de dentelle que Napolon lui avait envoyes!
Un reproche plus grave lui a t adress, celui d'avoir par d'imprudents
conseils attir sur la Prusse les malheurs d'une guerre longue et
dsastreuse. Mais elle-mme a trouv la plus noble excuse lorsqu'elle
rpondit  Bonaparte qui lui adressait si indlicatement le mme
reproche: Sire, la gloire de Frdric II nous avait gars sur notre
propre puissance. Le jour o je la vis, hlas! pour la dernire fois 
Memel, elle avait une robe trs simple de mousseline blanche et portait
 son cou un rang de perles; je les admirais: Oui, me dit-elle, je me
suis permis de les conserver: les perles, en Allemagne, signifient des
larmes, elles peuvent me servir de parure. En effet tous ses autres
bijoux furent remis au Roi pour les besoins de l'tat. Le noble exemple
de la reine fut imit par beaucoup de femmes allemandes. Tous les vains
ornements furent sacrifis, jusqu'aux anneaux d'or, gages de la fidlit
conjugale, qui furent remplacs par des anneaux de fer. Une jeune fille
qui ne possdait rien qu'une chevelure magnifique la coupa, la vendit et
porta au Trsor les dix cus, qu'elle en obtint[106].

Plusieurs annes aprs la mort de la reine, le roi cra l'ordre de
Louise[107], destin uniquement aux femmes qui, par leurs efforts et
leurs conseils, avaient puissamment contribu  la dlivrance de la
Prusse. Ma soeur ane, qui avait lev et soudoy une petite troupe de
500 hommes et recueilli dans son chteau un grand nombre de blesss
qu'elle soigna pendant plusieurs mois, fut une des premires  recevoir
et porter la croix de Louise.

Je quittai Memel, dsole de me sparer de la famille royale et
frmissant  l'ide de rencontrer  quelques lieues de l les
avant-postes franais. Je traversai ce mme pays, si florissant il y
avait un an, maintenant dvast, ruin par la guerre. Le chaume des
cabanes tait enlev, des villages entiers taient dserts, d'autres
rduits en cendres. Les petites croix des cimetires semblaient plus
presses. La disette et une horrible pidmie rgnaient dans ces
malheureuses contres. Les hommes, les animaux, mouraient avec une
effrayante rapidit. Nous n'osions nous arrter nulle part, et ne
quittions plus notre voiture. Le lait, le beurre, la viande, tout tait
infect. Nous n'avons eu, pendant les trois quarts du voyage, d'autre
nourriture que du pain d'orge, et d'autre boisson qu'un peu de rhum ml
dans de l'eau.




IX

Arrive  Berlin.--La ville est occupe par les Franais, et la maison
de la princesse par le gnral commandant la place.--Premire communion
de la princesse Dorothe.


Enfin nous arrivmes  Berlin. On m'avait assur que le commandant
franais, M. de Saint-Hilaire, tait un homme fort poli qui, prvenu de
mon arrive, s'empresserait de me rendre mon appartement. D'ailleurs ma
maison, btie par Frdric II pour sa soeur la princesse Amlie, est
tellement vaste que plusieurs familles pourraient l'habiter commodment.
Je ne faisais donc aucun doute de m'y retrouver dans mes habitudes.
Seulement je dsirais y arriver de nuit, pour retarder, autant qu'il
dpendait de moi, le moment o il me faudrait voir Berlin peupl
d'trangers. Je sentais que ce spectacle me serait affreux; aussi je ne
sortis de ma mauvaise chambre, au fond d'une seconde cour, la seule que
l'on ait pu obtenir pour moi... que huit jours aprs y tre entre, tant
j'avais peur d'entrevoir mes htes.  force de reprsentations et
d'instances, nous obtnmes deux chambres pour moi et deux pour ma mre
que nous attendions; ces chambres taient celles que dans d'autres temps
nos femmes de chambre avaient occupes.

J'tais indigne de mon mauvais tablissement, de l'horrible salet de
ma maison, des dgts que l'on commettait journellement et des plaintes
qui arrivaient de partout. Mes tuteurs gmissaient de la ruine que la
guerre appelait  sa suite et dont j'avais plus particulirement
souffert que beaucoup d'autres propritaires par la position de mes
terres, situes sur les routes militaires, et par l'tablissement dans
ma maison du commandant franais et d'un nombreux tat-major, ds les
premiers moments de l'occupation de Berlin.

Je ne sortais plus, je ne m'habillais que de noir. Je ne cherchais de
distractions que dans le travail et dans les rves d'un meilleur avenir.
Beaucoup de mes amis taient disperss; mais le petit nombre de ceux qui
se trouvaient  Berlin venait le soir gmir avec moi sur le malheur du
temps.

Ma mre, qui n'tait pas Prussienne et qui tait entre dans les
combinaisons nouvelles de l'empereur de Russie, n'prouvait d'ailleurs
que de lgers changements dans son existence, allait souvent dans la
socit franaise. C'est l, qu'blouie par les succs de Napolon, son
dsir de le voir et de connatre la France s'augmentait chaque jour et
devint bientt une sorte de passion. Je venais d'avoir quatorze ans, on
songeait  me marier et personne n'avait encore pens  me faire faire
ma premire communion. En Allemagne, cette crmonie marque l'entre
dans le monde d'une jeune personne;  dater de ce jour elle y est
compltement admise; elle est prsente  la cour, va partout, et pour
peu qu'elle soit un bon parti, les maris arrivent en foule. Mademoiselle
Hoffmann crut avec raison qu'un temps de deuil public ne pouvait gure
tre mieux employ que par les instructions religieuses ncessaires pour
recevoir la confirmation. Ce sacrement prcde la premire communion
chez les luthriens. Un pasteur respectable, M. Riebeck, vint passer une
heure chez moi deux fois par semaine; il me fit lire l'Ancien et le
Nouveau Testament et, sans discuter les autres cultes, sans me faire
connatre les dogmes des autres religions, ses instructions se bornaient
 des exhortations morales qui auraient pu convenir galement  un
calviniste,  un catholique ou  un grec. Le vendredi saint n'tait pas
pour les protestants un jour qui exclt la conscration; on le choisit
pour me donner le sacrement de confirmation. Je le reus seule dans la
grande glise Saint-Nicolas[108] et fus ensuite  la sainte table avec
tous les fidles, parmi lesquels il s'en trouvait beaucoup que l'intrt
et la curiosit y avaient attirs. Cette crmonie fut singulire et
j'en conserve un souvenir trs vif. Au lieu de me faire apprendre par
coeur, comme c'est l'usage, les rponses aux questions que le pasteur
vous adresse, celui qui m'avait instruite m'engagea  dresser moi-mme
une sorte de profession de foi: elle montrait le dsir d'un jeune coeur
d'tre utile au prochain et agrable  Dieu qu'il commenait 
connatre. Je ne me proclamais que chrtienne: il n'y avait pas un mot
dans mon petit discours qui me fit appartenir  une secte plutt qu'
une autre; il tait simple, on en fut touch, car, pendant que je le
disais  haute voix, j'entendis sangloter autour de moi. J'tais
entoure de tous les serviteurs de notre maison qui, de bonne heure,
s'taient rendus  l'glise pour tre plus prs de moi. Mes matres, mes
amis, tout Berlin voulait me voir et m'entendre. Cette crmonie fut 
la fois imposante et triste. Suivant l'usage pratiqu le vendredi saint
dans notre glise, tout le monde tait en deuil; moi-mme j'avais une
longue robe noire et un voile de la mme couleur. Une chane qui
suspendait une croix  mon cou compltait mon vtement funbre, et me
donnait presque l'air d'une religieuse. Des cierges nombreux rpandaient
par intervalles une vive clart, mais laissaient dans les tnbres les
votes gothiques de l'glise. Le jour tait bas et nbuleux, et aucun
rayon de soleil ne venait diminuer cette solennelle obscurit. Tout dans
cette enceinte attristait la pense. J'prouvais tout  coup les
impressions les plus sombres; l'avenir sembla se dvoiler  mes yeux
dans l'instant o le pasteur, aprs avoir appel sur moi la bndiction
du Trs-Haut, me dclara reue dans la communion des fidles; je compris
que c'tait pour combattre, pour lutter pniblement que l'on me faisait
entrer dans la vie, et non pour y parcourir une carrire heureuse et
brillante telle que tout semblait me l'annoncer. Les prestiges de mon
enfance s'vanouirent; je perdis connaissance vers la fin de la
crmonie. Je n'ai eu depuis que trop de raisons de me convaincre que le
cri de mon avenir s'tait fait entendre.

Le lendemain, ma mre me dit que Berlin ne lui convenait plus, qu'elle y
tait mal tablie pour le moment, et qu'aprs le dpart des Franais,
lorsque la cour serait revenue, la froideur que ses opinions politiques
avaient inspire  la reine, dont elle avait t l'amie intime, lui
rendrait dsormais le sjour de cette ville dsagrable; qu'elle allait
donc se fixer dans ses terres en Saxe, jusqu' ce que mon mariage lui
donnt une libert plus absolue de voyager et d'aller en France, ce
qu'elle souhaitait ardemment. Elle me montra, en mme temps, un grand
dsir que je vinsse la rejoindre et, comme je possdais une jolie maison
de campagne,  une demi-lieue de la sienne, dans laquelle je serais
indpendante de fait et cependant sous l'aile maternelle, ce que mon ge
rendait de plus en plus ncessaire pour moi et plus convenable, je
l'assurais que je ne tarderais pas  la suivre. Je me rservai,
cependant, de venir encore passer l'hiver suivant  Berlin, pour y
trouver les matres dont j'avais besoin.

Les plus grands mfaits qui s'taient passs dans ma maison dataient du
premier commandant franais, le gnral Hulin[110]. Je n'avais pas eu
trop  me plaindre de son successeur le gnral Saint-Hilaire; et
cependant je ne l'avais vu qu'une fois,  mon arrive, car mon accueil
maussade et fier ne l'avait pas engag  renouveler ses visites. Je
n'avais donc aucun rapport avec lui, lorsqu'il entendit parler de mon
dpart pour la Saxe; il sut que je devais traverser un pays infest de
malfaiteurs qui profitaient des dsordres de la guerre pour dvaliser
impunment les voyageurs et il m'offrit, sans rancune et de fort bonne
grce, deux de ses aides de camp pour m'accompagner... J'acceptai et
j'eus raison, car nous fmes attaqus  une demi-journe du but de notre
voyage. M. Lafontaine, un des aides de camp du gnral, tu depuis 
Wagram, fut dangereusement bless par un des brigands qui voulaient nous
dvaliser. Nous leur chappmes, mais ce ne fut qu'avec peine que nous
parvnmes  transporter le pauvre bless. Il resta dix semaines chez
nous  la campagne; en le soignant nous primes en amiti lui et son
gnral, avec lequel cet accident nous mit en correspondance.




X

Sjour au chteau de Lbikau.--Arrive des prtendants.--Dorothe reste
fidle au souvenir du prince Adam Czartoryski, envers lequel elle se
croit engage.--Intervention de l'empereur Alexandre en faveur du prince
de Talleyrand qui demande la main de la princesse de Courlande pour son
neveu, le comte Edmond de Prigord.--Le mariage a lieu  Francfort, le
22 avril 1809.


Je touchais  ma quinzime anne et, malgr les ravages de la guerre, on
me croyait encore assez de fortune pour que des grands seigneurs ruins,
tels que les princes de Hohenlohe et de Solms, dsirassent rtablir
leurs affaires en m'pousant. Mon ducation que l'on savait avoir t
soigne et ma position qui tait brillante me faisaient aussi rechercher
par des princes plus considrables, tels que les ducs de Cobourg et de
Gotha et le prince Auguste de Prusse.

J'avais une de ces figures qui, sans plaire  tout le monde, taient
toujours remarques; elle parut faire assez d'impression sur le jeune
prince Florentin de Salm, pour que j'eusse quelque raison de souponner
qu'il tait amoureux de moi.

Ma mre avait la bont de recevoir les visites et les soins de tous ces
messieurs qui, pour la plupart, l'ennuyaient assez. Quant  moi,
j'habitais, comme je l'ai dit, un joli pavillon quarr plac au milieu
d'un parc charmant et situ  une demi-lieue du chteau de ma mre. Je
n'allais gure chez elle,  Lbikau, qu'aux heures o je savais la
trouver seule et me plaisais  me rendre, pour ainsi dire, invisible aux
yeux de tous ces prtendants. Ma mre ne voulait avoir l'air ni de les
repousser, ni de les encourager; elle rptait que j'tais matresse de
mon choix, et, comme je n'osais dire qu'il tait tout fait, il fallait
bien recevoir dans mon castel ces messieurs que ma mre venait de temps
en temps me prsenter. Je n'tais que polie et ne me montrais ni
flatte, ni touche de leurs soins. Quoique la manire dont on me les
faisait passer en revue ne dt pas leur tre trs agrable, rien ne les
dcourageait; il serait difficile d'tre plus tenace; surtout le prince
de Mecklembourg et le prince de Reuss avaient compltement tabli leur
domicile chez ma mre. Le secrtaire, le mdecin, la demoiselle
d'honneur, les amis, les connaissances, tous taient employs; chacun
d'eux tait dans les intrts d'un de mes amoureux. J'entendais chanter
leurs louanges toute la journe, sans tre touche; j'coutais du plus
beau sang-froid leurs dclarations et les loges qu'ils me donnaient, et
n'tais jamais occupe qu' les djouer par mon maintien insensible et
ddaigneux. Cette lanterne magique m'amusait assez; j'tais d'ailleurs
charme que le prince Adam entendt dire que j'tais fort recherche et
qu'il st, en mme temps, que je n'accueillais aucune proposition.

On trouvera peut-tre que je me suis tendue, avec une orgueilleuse
complaisance, sur le nombre et la qualit des personnes qui me
recherchaient en mariage. J'ai hsit  les nommer; mais je me suis dit
que, si jamais ces _Souvenirs_ avaient quelque publicit, les personnes
que je cite auraient, ainsi que moi, disparu pour toujours, et qu'il est
ncessaire pour l'intelligence future de ma position de bien faire
connatre ce qu'elle tait dans le principe; on comprendra beaucoup
mieux que de toutes les chances qui m'taient offertes, j'aie couru la
moins vraisemblable. Le prince Adam tait  Varsovie, d'o il crivait 
l'abb Piattoli qui tait venu nous joindre, que son projet tait
d'aller aux eaux de Bohme avec sa mre, de venir ensuite  Lbikau et
l de me demander formellement en mariage. Mais la vieille princesse
Czartoryska qui, au fond du coeur dsirait que son fils poust une jeune
personne qu'elle avait leve et qu'elle adorait, trouvait chaque jour
un prtexte pour retarder son voyage; elle laissa passer la saison des
eaux et alors ne parla plus que de l'anne prochaine. Ma mre se
montrait blesse pour moi de cette mauvaise grce; l'abb ne rpondait
qu'avec embarras aux reproches qu'elle lui faisait de m'avoir
exclusivement attache  un projet qui prouvait des difficults
auxquelles je n'tais pas faite pour m'attendre. Je trouvais qu'elle
avait un peu raison, mais j'tais loin d'en convenir; je croyais le
prince tout aussi contrari que moi et cette conviction me faisait
supporter, avec plus de douceur que je n'en montrais habituellement, les
mcomptes de l'amour-propre.

Les choses en taient l, lorsqu'une lettre de l'empereur Alexandre[111]
annona  ma mre que d'Erfurt[112], o il tait alors, il viendrait la
voir; il la prvenait qu'il ne lui demanderait qu' dner et qu'il ne
serait accompagn que du prince Troubetzko, son aide de camp, et de M.
de Caulaincourt, ambassadeur de France[113], qui retournait avec lui 
Ptersbourg. En effet, le 16 octobre 1808, l'empereur arriva  Lbikau,
 cinq heures du soir. Ma mre insista pour que je sortisse de ma
retraite ce jour-l; j'obis. Elle tait entoure de sa soeur, de ses
filles, la princesse de Hohenzollern, la duchesse d'Acerenza et moi, du
grand-duc de Mecklembourg, beau-pre de l'empereur, du prince Gustave,
dont j'ai dj parl, du prince de Reuss et d'un grand nombre de
personnes que la curiosit avait attires. L'empereur fut plein de grce
pour tout le monde et voulut surtout tre occup de moi. Il me dit qu'il
me trouvait grandie, embellie et ajouta, en plaisantant, qu'il savait
que j'tais comme Pnlope, entoure de beaucoup de prtendants qui se
plaignaient de mes rigueurs. J'tais si loigne de supposer qu'il ft
venu avec l'intention de fixer le choix de ma mre, que je rpondis sans
embarras  cette plaisanterie qui dura assez longtemps.  table, ma mre
et M. de Caulaincourt me sparaient de l'empereur, de manire que la
conversation passait devant eux. Tout  coup l'empereur me demanda si je
n'tais pas frappe d'une sorte de ressemblance qu'il prtendait avoir
dcouverte entre le prince Czartoryski et M. de Prigord[114].

De qui Votre Majest veut-elle parler? rpondis-je, en rougissant de
m'entendre interpeller par une question que j'aurais cru plus dlicat de
ne pas m'adresser.--Mais de ce jeune homme assis l-bas, du neveu du
prince de Bnvent, qui accompagne le duc de Vicence  Ptersbourg, fut
la rponse de l'empereur.--Pardon, Sire, je n'avais pas remarqu l'aide
de camp du duc de Vicence, et j'ai la vue si basse qu'il m'est
impossible, d'ici, de distinguer ses traits. Ma mre eut l'air
mcontent. L'empereur se tut et M. de Caulaincourt me dit que le neveu
du prince de Bnvent n'tait pas son aide de camp, qu'il tait
momentanment attach  l'ambassade de Ptersbourg. Cette explication ne
m'intressait gure et je l'coutai  peine. Aprs le dner, l'empereur
pria ma mre de passer dans son cabinet; ils y restrent enferms deux
heures. En quittant le salon ma mre me dit: Soyez polie pour le duc de
Vicence, causez avec lui, vous savez que l'empereur le traite comme son
ami. Je n'ai pas obtenu de vos soeurs qu'elles lui adressassent la
parole; votre tante partage toutes les ridicules prventions dont il est
l'objet; mais vous qui tes trop jeune pour avoir des opinions
politiques, ou du moins pour en montrer, je vous charge de vous occuper
de M. de Caulaincourt, car je ne veux pas qu'il parte mcontent. Je me
dvouai; et pendant que mes soeurs et ma tante causaient avec le petit
groupe de princes allemands, je m'assis  ct de l'ambassadeur. La
conversation d'une trs jeune personne... avec un gnral de l'arme de
Bonaparte ne pouvait tre, rciproquement, bien satisfaisante; elle le
fut cependant pour moi; je trouvai  M. de Caulaincourt l'air noble et
beaucoup d'usage du monde. M. de Vicence tait loin de ressembler aux
courtisans de Napolon que j'ai vus depuis. Probablement je lui parus
moins gauche et moins maussade qu'aurait d l'tre aux yeux de
l'lgance franaise une personne leve au fond de l'Allemagne, car
dans une lettre qu'il crivit le lendemain au prince de Bnvent, dont
il tait l'ami, il fit de moi assez d'loges. J'ai lu, depuis, cette
lettre; elle commenait par ces mots: La belle Dorothe a quinze ans;
elle parat fort bien leve. Nous avons trouv le chteau rempli
d'pouseurs, mais le grand rival n'y tait pas.

L'empereur quitta Lbikau  onze heures du soir. Ma mre ne me dit rien
du sujet de la conversation avec lui; elle me demanda seulement le
lendemain comment j'avais trouv M. de Prigord. Mais, maman, je ne
l'ai pas regard; il me semble, d'ailleurs, qu'il s'est tenu constamment
dans le premier salon. La mme question fut rpte  mes soeurs, elles
firent  peu prs la mme rponse. Il se trouva que personne ne s'tait
occup du neveu d'un homme qu'on regardait alors en Allemagne comme
presque aussi puissant que Napolon lui-mme. Ce manque d'attention
donna de l'humeur  ma mre; elle fit dire  M. Piattoli de venir lui
parler, s'enferma avec lui et fut aussi rveuse le reste de la journe
que l'abb parut attrist et dcourag, cependant personne ne dit un
mot.

Mademoiselle Hoffmann, qui voyait qu'on se dfiait d'elle et qui en
tait trs blesse, me dit qu'elle croyait que nous ferions bien de
retourner  Berlin. J'tais moi-mme vaguement trouble de l'air
proccup de ma mre et de l'abb; celui-ci vitait mme de me parler du
prince Adam. Enfin, mcontente de tout le monde, je ne demandais pas
mieux que de m'loigner et je repris assez tristement, au mois de
novembre, la route de Berlin. Les armes franaises devaient vacuer la
ville dans quelques semaines[115]; dj une partie des bureaux du
commandant tait renvoye et mon appartement me fut rendu. Le gnral
Saint-Hilaire, touch des soins assidus que nous avions eus pour son
aide de camp, cherchait par toutes sortes de moyens  nous laisser de
lui des souvenirs agrables; nous lui savions gr de son intention et,
pendant les dernires semaines, il s'tablit entre lui et nous une
rciprocit de bons procds, desquels il rsulta une sorte d'amiti qui
me fit donner  sa mmoire des regrets vritables, lorsque j'appris
l'anne suivante qu'il avait t tu  la bataille d'Essling.

Le jour de naissance de ma mre tait au mois de fvrier et elle me
rptait si souvent, dans ses lettres, qu'elle esprait que je viendrais
la retrouver  cette poque, qu'il me fut impossible de ne pas cder 
son dsir. D'ailleurs l'abb Piattoli, qui tait rest auprs d'elle,
m'crivait des lettres si entortilles, si nigmatiques, sur l'objet qui
m'intressait le plus au monde, que je ne fus pas fche d'claircir
dfinitivement ma situation qui me semblait de plus en plus environne
de mystre. Je quittai Berlin  la fin de janvier; hlas! je disais un
bien long adieu  cette ville, mon berceau, le thtre des innocentes
joies de mon enfance!

Je m'arrtai dans une petite ville,  quelques lieues de Lbikau, pour
voir l'abb Piattoli et causer avec lui. Il s'tait tabli l pour tre
plus prs des mdecins. Atteint de la cruelle maladie dont il est mort,
je le trouvai si souffrant, si chang, que je n'osais presque aborder la
question qui me tenait le plus au coeur. Je lui demandai cependant s'il
avait des nouvelles du prince Czartoryski. Je n'en ai point, me dit-il:
ce silence doit vous prouver, ma chre enfant, que nos rves taient des
chimres.-- Dieu ne plaise! m'criai-je.--N'en parlons plus, reprit-il
avec motion, ce sujet de conversation me fait mal. Force au silence,
je le quittai aussi remplie d'incertitude que lorsque j'tais arrive
prs de lui.

Ma mre me reut avec une joie et une grce que je ne lui avais jamais
vues. Elle me dit que dans la mauvaise saison, il ne fallait pas songer
 habiter mon pavillon d't, qu'elle m'avait fait prparer un
appartement et qu'elle voulait absolument me garder. Tout me paraissait
trange et nouveau dans cet accueil et semblait m'annoncer quelque
vnement connu de tout le monde, except de moi. Je ne pouvais dfinir
l'espce de terreur dont je me sentais agite; les caresses mme de ma
mre m'inquitaient, mais ce qui me dplaisait par-dessus tout c'tait
la prsence inattendue d'un Polonais, le comte Batowski, jadis de la
socit de ma mre et qui s'tait depuis tabli en France; il me
paraissait tomb des nues; je ne pouvais deviner le motif qui le faisait
arriver tout droit de Paris, au coeur de l'hiver, dans un lieu qui ne
devait lui offrir ni intrt, ni amusement. Cependant trois ou quatre
jours s'taient passs sans qu'il ft survenu le moindre changement; je
commenais  me calmer, lorsqu'un soir pendant que tout le monde tait 
crire pour le dpart du courrier et que j'tais seule au salon 
prparer du th, j'entendis le petit cor de chasse de nos postillons
allemands annoncer l'arrive d'un tranger. Un valet de chambre entra
presque aussitt et me demanda o tait ma mre? Dans son cabinet, elle
veut tre seule.--Mais il faudrait cependant l'avertir qu'un officier
franais, le mme qui tait ici avec le comte de Vicence, vient
d'arriver.  l'instant je compris tout, et les grces de l'empereur, et
les soins de ma mre, et cette prtendue ressemblance avec le prince
Czartoryski; je ne pus donner aucun ordre  l'homme qui tait devant
moi, encore moins prvenir ma mre. Terrifie  l'ide que M. de
Prigord pouvait entrer dans ce salon o j'tais seule, je ne songeai
qu' me sauver. Je traversai le vestibule en courant, je montai
rapidement l'escalier, et j'arrivai enfin, hors d'haleine, dans ma
chambre. Mademoiselle Hoffmann qui s'y trouvait me demanda ce qui
m'tait arriv. Il est ici, rpondis-je.--Qui, le prince Adam?--Hlas!
non, ce Franais! Et me voil  fondre en larmes. Je suis sre qu'il
vient pour m'pouser.--Eh bien, vous le refuserez.--Oui, mais
maman?--Elle ne vous a pas contrarie, jusqu' prsent.--Parce qu'elle
ne se souciait d'aucun des mariages que j'ai refuss; mais vous
connaissez son amour pour la France, son dsir de s'y fixer.--Elle ne
peut vous contraindre: calmez-vous donc, vous ne serez pas en tat de
paratre et ce qu'il y aurait de pis serait de montrer le trouble dans
lequel vous tes. Me voil donc schant mes larmes et descendant avec
un maintien assez calme au salon o l'on m'avait dj demande.

Ma mre tait  la fois rayonnante et embarrasse; elle tenait dans ses
mains plusieurs lettres qui paraissaient lui avoir t remises 
l'instant. Aprs les avoir parcourues, elle me prsenta  M. de Prigord
que, pour le coup, il fallut bien regarder. M. Batowski tait affair,
enchant, insupportable; tout le reste de la maison paraissait aussi
triste que je l'tais moi-mme. Pourquoi en effet cette soudaine
apparition? Comment l'expliquer si ce n'tait par ma proposition de
mariage que ma mre paraissait dispose  accueillir. Je me retirai de
bonne heure et ne dormis gure.

Le lendemain matin, on vint dire  mademoiselle Hoffmann que ma mre
dsirait lui parler: elle s'habille  la hte, descend, remonte fort
trouble, au bout d'une heure, et me dit: Allez chez madame votre mre,
elle vous demande.--Que vous a-t-elle dit? que veut-elle de moi?--Vous
le saurez, allez, et ne la faites pas attendre. J'arrive chez ma mre
qui tait encore couche; des lettres, les mmes,  ce que je crus, que
celles de la veille, taient parses sur son lit. Il est temps, me
dit-elle, de vous faire connatre le vritable motif de la visite que
l'empereur de Russie m'a faite ici,  son retour d'Erfurt. Il croit
avoir de grandes obligations au prince de Bnvent et il voudrait les
reconnatre: Sa Majest ayant tmoign  ce prince le dsir de lui tre
agrable, celui-ci l'a pri de protger auprs de moi la demande qu'il
voulait me faire de votre main pour son neveu. L'empereur a donn sa
parole que ce mariage aurait lieu; il est venu me le dire, en ajoutant
qu'il comptait trop sur mon amiti pour ne pas tre sr que je
l'aiderais  donner  un homme qu'il aime et qu'il lui importe de
satisfaire, la seule preuve d'amiti qu'il et l'air de dsirer. J'ai
rpondu  l'empereur que toujours dispose  lui montrer le dvouement
et la reconnaissance que je professe pour lui, je craignais cependant
qu'il ne vnt m'en demander une preuve qu'il ne serait pas en mon
pouvoir de lui donner. Je lui ai dit:--Vous connaissez, Sire, les ides
antifranaises des ttes allemandes, ma fille les partage toutes; elle a
beaucoup d'absolu dans le caractre, sa position la rend indpendante,
et ses soeurs, ses parents, ses amis, la cour de Prusse, toute
l'Allemagne crieront contre ce mariage. Sans avoir  me plaindre de
Dorothe, je sais cependant que j'ai peu d'influence sur son esprit; et
d'ailleurs, je vous dirai avec franchise, Sire, qu'il est depuis
longtemps question du mariage de ma fille avec un des anciens amis de
Votre Majest. Le prince Adam Czartoryski est l'homme qu'elle prfre;
je n'ai aucune raison grave  opposer  son choix et je ne vois aucun
moyen d'empcher que ce mariage n'ait lieu l'anne prochaine.--Le
dsirez-vous? reprit l'empereur.--Non, Sire: une grande diffrence
d'ge, le caractre difficile de la vieille princesse et la mauvaise
grce qu'elle a mise jusqu' prsent dans cette affaire, m'en loignent
plutt.--Alors, dit l'empereur, je n'admets aucune de vos autres
raisons; la jeune Dorothe,  quinze ans, ne peut avoir des opinions
politiques bien arrtes; pour viter tout le commrage que vous
redoutez, il ne faut parler du mariage que je sollicite qu'au dernier
moment; d'ailleurs, votre fille et vous-mme seriez fixes en France et
les cris de l'Allemagne vous seraient alors bien indiffrents. Je crois
la jeune princesse trop bien leve pour que l'influence maternelle
puisse tre nulle sur elle lorsque vous consentirez  l'employer. Quant
 Adam Czartoryski, je vous assure qu'il ne se soucie nullement de se
marier[116], et qu'il se laissera toujours gouverner par sa mre, qui
est une vieille Polonaise intrigante et dangereuse. Je ne vois dans tout
ceci qu'une jeune tte que l'on s'est plu  exalter, car Adam est un
excellent homme, sans doute, mais il est devenu si sauvage et si triste
que rien en lui ne me semble propre  sduire une personne de quinze
ans. Enfin, ma chre duchesse, je n'accepte aucune excuse, j'ai donn ma
parole; je demande la vtre, et je la demande comme un tmoignage de
l'amiti que vous m'avez promise et que je crois mriter.--Vous
connaissez, ma chre enfant, continua ma mre, la reconnaissance que je
dois  l'empereur Alexandre; vous savez qu'en Russie les bonts du
souverain sont toujours prcaires; que tout dpend de sa fantaisie et
qu'il est pour moi du plus grand intrt de soigner sa bienveillance; je
lui ai promis que je ferais mon possible pour vous dcider au mariage
qu'il dsire; je vous prie donc de ne pas refuser sans avoir bien pes
les avantages qui peuvent rsulter pour toute votre famille de cette
alliance. Lisez d'abord les lettres que je viens de recevoir. Elle me
remit alors les deux lettres qui taient sur son lit; la premire tait
de l'empereur qui rptait  peu prs et avec de nouvelles instances
toutes les choses qu'il lui avait dites; la seconde tait du prince de
Bnvent[118]. Il est inutile de dire qu'elle tait parfaitement
spirituelle et aussi adroite que possible pour diminuer les prventions
dont la France et lui-mme taient l'objet. Il parlait de son neveu
Edmond de Prigord comme d'un jeune homme qu'il aimait comme son fils,
qu'il regardait comme tel et qui serait son hritier. Il parlait ensuite
de moi de la manire la plus flatteuse et finissait par un mot touchant
sur sa vieille mre[118] ge de quatre-vingts ans, qui serait si
heureuse, disait-il, de voir le bonheur de sa famille assur, avant de
finir sa grande carrire. Il ajoutait un alina sur l'clat de la
naissance, le lustre des anciens souvenirs et sur la noblesse sans
mlange des grandes familles d'Allemagne. Enfin, je ne crois pas que
dans toute sa carrire ministrielle le prince Bnvent ait jamais
rdig avec autant de soin la note diplomatique la plus importante.
Cette lettre me fit quelque impression, au lieu que je ne trouvais dans
les raisonnements autocrates d'Alexandre qu'un abus de position
rvoltant.

Lorsque j'eus replac silencieusement les deux lettres sur le lit de ma
mre, elle me demanda si je n'avais rien  lui dire. Si je ne me
croyais pas engage au prince Adam, si ds l'ge de douze ans je n'avais
pas accoutum mon esprit  le regarder comme le seul homme que je doive
pouser, si je n'tais pas arrive  m'attacher sincrement  cette ide
et  placer toutes mes esprances de bonheur dans cette union, j'aurais
pu, ma chre maman, rpondis-je, essayer d'oublier le pass et de
vaincre toutes mes rpugnances actuelles pour faire une chose que vous
paraissez dsirer vivement; mais comme je ne peux croire que les retards
qu'prouve l'arrive du prince Adam tiennent  sa volont et que je ne
puis me persuader, aprs tout ce qu'on m'a dit, qu'il n'attache plus 
moi aucun prix, je croirais manquer  toutes les esprances que vous
m'avez permis de donner et de concevoir, si je m'occupais de tout autre
tablissement; quitter ma patrie, aller  la cour de Bonaparte,
m'loigner de tous mes amis, pouser quelqu'un que je ne connais pas,
accepter une position dont j'ignore tous les dtails, seraient des
difficults qui, toutes relles qu'elles sont, pourraient tre
surmontes pour vous faire plaisir et arranger vos rapports avec
l'empereur Alexandre; mais votre situation n'est heureusement pas assez
mauvaise, ma chre maman, pour que je me croie oblige de lui sacrifier
ce que depuis si longtemps je regarde comme devant assurer le bonheur de
mon avenir. Je voulais lui baiser la main; elle la retira et montra 
la fois de l'humeur et de la tristesse, car elle avait des larmes dans
les yeux. Elle me dit avec humeur et motion que je sacrifiais sa
tranquillit et que je compromettais sa position russe pour des
chimres, que j'allais de plus lui attirer l'inimiti du prince de
Bnvent, regard par les trangers comme trs puissant et trs
redoutable, que Napolon lui-mme croirait mon refus dict par la haine
contre la France et que les perscutions s'tendraient sur toutes les
positions et sur tous les individus de notre famille. Elle se plaignait
d'tre peu heureuse par ses enfants et de trouver surtout en moi,
qu'elle disait prfrer  mes soeurs, une singulire ingratitude. Vous
voyez, me dit-elle, que l'empereur vous croyait assez bien ne pour ne
pas douter de l'influence que votre mre pourrait avoir sur vous; mais
vous placez dans votre indpendance et dans votre froideur  mon gard
une sorte d'amour-propre qui appartient au plus mauvais caractre. Du
moins soyez polie pour M. de Prigord; et pour ne pas vous donner un
ridicule, je laisserai passer deux ou trois jours avant de rpondre au
prince de Bnvent, car il faut au moins que vous ayez l'air de
rflchir. Je veux aussi que vous soyez plus obligeante pour M. de
Batowski; il connat tous les rapports de M. de Talleyrand et vous
pouvez bien consentir  couter ce qu'il aurait  vous dire sur cette
illustre famille.

Je n'avais jamais vu ma mre aussi mue, aussi mcontente, et cette
excessive agitation dans une personne habituellement si douce et si
calme me fit une impression inattendue et douloureuse. Ces reproches si
nouveaux dans sa bouche me brisrent le coeur. Je sortis tout en pleurs
de sa chambre et remontai dans la mienne o mademoiselle Hoffmann
m'attendait. Je lui racontai ce qui venait de se passer et elle me dit
que ma mre l'avait prvenue de la proposition qu'elle allait me faire
et lui avait demand sa parole d'honneur de n'influencer en rien ma
dcision. Je la lui ai donne, ajouta-t-elle, avec d'autant moins de
restriction que pour la premire fois elle m'a vivement reproch d'tre
la cause de votre froideur et de votre manque de confiance  son gard.
Suivez donc vos propres inspirations; vous avez assez d'esprit pour vous
guider vous-mme; je ne veux me charger d'aucune responsabilit dans une
question aussi dlicate; je me borne  vous engager  tre polie pour M.
de Prigord et  laisser M. Batowski vous parler; vous devez cette
marque de dfrence  madame votre mre.

J'appris alors positivement ce dont je commenais  me douter, c'est que
M. Batowski avait t le premier  lui donner l'ide de me demander en
mariage pour son neveu, qu'il l'avait prvenu en mme temps de celui
dont il tait question avec le prince Czartoryski et avait indiqu
l'empereur Alexandre comme pouvant seul lever cette difficult. Dans la
mme journe il me fallut entendre l'loge de tous les Talleyrand du
monde. Il tait facile de louer le prince de Bnvent sur son esprit et
ses grands talents. Sa position brillante sans doute fut encore
magnifie et ses brouilleries avec Bonaparte furent passes sous
silence, non seulement auprs de moi, mais surtout auprs de ma mre qui
tait charme, blouie du crdit que l'on supposait encore au vice-grand
lecteur. M. Edmond fut reprsent comme un jeune homme d'une bravoure
clatante et d'un caractre charmant; son pre comme tout ce que l'on
pouvait voir de plus sduisant et de plus aimable; madame de
Noailles[119], soeur de M. Edmond, comme la bont, la simplicit et en
mme temps l'lgance en personne. Enfin ils taient tous des tres
parfaits. Il fallait cependant bien dire quelques paroles de la
princesse de Bnvent; mais il en parla trs lgrement et comme d'une
personne si insignifiante et si annule qu'elle ne pouvait tre regarde
comme un inconvnient. Je faisais bien la part de l'exagration
commande par la situation de M. Batowski, mais je ne pouvais prvoir
qu'elle ft aussi dmesure. Si j'tais libre encore, lui dis-je, tout
ce que vous m'apprenez serait bien propre  dtruire ma rpugnance; mais
je me regarde comme engage, je l'ai dit  ma mre, et je n'ai rien 
ajouter.

Quelle tait cependant l'attitude de M. de Prigord? Celle d'un trs
jeune homme fort embarrass d'tre examin et probablement refus par
une jeune personne triste et maussade. Il montrait d'ailleurs la plus
grande rserve et ne parlait presque jamais. Il tait impossible
d'augurer de son caractre et de son esprit, car personne n'a jamais
fait autant d'usage... du silence.

M. Batowski nous dit le soir mme qu'il irait le lendemain savoir des
nouvelles de M. Piattoli. Il revint le second jour et me remit une
lettre de ce pauvre abb dont l'tat empirait  vue d'oeil. Je montai
dans ma chambre pour lire cette lettre; elle tait trace d'une main
tremblante et je fus bouleverse de son contenu. Toutes nos esprances
sont dtruites, me disait-il; j'ai enfin reu des nouvelles de Pologne;
elles ne sont pas du prince Adam, mais d'un ami commun qui m'annonce que
le mariage du prince avec mademoiselle Matuschewitz est arrang, que
tout Varsovie en parle, et que la vieille princesse est enchante. Voil
donc, ma jeune amie, l'explication de ce long silence. Sa lettre tait
courte: Je suis si souffrant, ajoutait-il, que je ne puis en crire
davantage.

Je demandai des chevaux  l'instant et, faisant  peine quelques excuses
 ma mre, je partis pour chercher  obtenir plus de dtails de l'abb
et m'assurer de la vrit d'un fait qui me paraissait impossible 
croire. J'arrive, je trouve M. Piattoli presque mourant. Il voulait tre
seul et j'eus beaucoup de peine  obtenir qu'il me vt un instant.
Soyez heureuse, me dit-il, sans me donner le temps de faire une seule
question. Soyez bien pour votre mre. Votre imagination me fait
trembler, mais vous avez beaucoup d'esprit; servez-vous-en dans les
circonstances difficiles que je prvois pour vous. Vous avez t le
grand intrt de mes dernires annes; pardonnez-moi d'avoir voulu
diriger votre avenir et confiez-le dsormais  Madame votre mre. Il se
tut, je voulus parler, mais il ne me rpondit pas et me fit signe de la
main de m'loigner; il mourut quelques jours aprs.

La personne qui, avec un zle admirable, l'a soign pendant sa longue
maladie, et ne l'a pas quitt dans ses derniers moments, possdait sa
plus intime confiance. Voici ce qu'elle m'a racont lorsque, marie
depuis quatre ans, je vins momentanment en Allemagne et que je demandai
 la voir.

Ma mre, craignant de dplaire  l'empereur Alexandre, passionne pour
la France o elle dsirait se fixer et aussi heureuse d'avoir en moi un
prtexte pour raliser ce projet que mcontente du mariage qui devait
m'tablir en Pologne, avait montr avec confiance  l'abb Piattoli ses
craintes et ses dsirs. Elle avait renouvel ses plaintes de ce qu'il
m'et place sous la dpendance des caprices d'une famille arrogante et
ddaigneuse et lui avait mme, pour la premire fois, vivement reproch
de n'avoir pas trouv en lui le dvouement auquel elle aurait d
s'attendre aprs les services qu'elle lui avait rendus jadis. Enfin elle
agit si vivement sur l'esprit du pauvre abb qu'elle obtint de lui la
promesse qu'il ne se mlerait plus de ce mariage et qu'il chercherait
mme  m'en dtacher en se servant, pour y parvenir, de la mauvaise
grce de la vieille princesse et de l'indolence de son fils.

Mais, depuis les dernires scnes de Lbikau, il ne suffisait plus de me
parler du long silence du prince, il fallait le motiver. M. Batowski
s'offrit pour aller dcider l'abb  un mensonge qui, disait-il,
deviendrait bientt une ralit, puisqu'en effet on savait que la
vieille princesse dsirait que son lve devnt sa belle-fille. Le
mensonge, suivant lui, tait peu de chose; il consistait seulement  me
faire croire que le fils avait consenti au mariage qui n'tait encore
que projet par la mre. Il ne doutait pas que cette conviction ne me
rendt docile aux voeux de la mienne. M. Batowski manoeuvra si bien qu'il
obtint la lettre dont j'ai parl et qui dcida de mon sort...

J'tais revenue de chez le pauvre abb non seulement dsole de l'tat
dans lequel je l'avais laiss, mais le coeur ulcr des torts que je
croyais au prince Czartoryski. S'il avait pu me rester quelques doutes 
cet gard, une vieille dame polonaise, la comtesse Olinska, amie de ma
mre, et  qui on avait fait aussi la leon, aurait achev de les
dissiper. Le lendemain de mon retour de chez l'abb, elle nous dit,
pendant que nous tions tous runis, que des lettres de Varsovie qu'elle
venait de recevoir annonaient le mariage de M. Adam; elle ajouta
beaucoup de dtails que je n'coutai plus.

Convaincue, indigne, je me lve, prie ma mre de passer dans la chambre
 ct et lui dis dans ce premier moment d'amertume, que puisque le
prince Adam rompait lui-mme ses engagements, je me regardais comme
libre des miens, que je serais fort aise d'tre marie bien avant lui;
que mon coeur tant indiffrent pour tout le monde, je ne demandais pas
mieux que de fixer mon choix sur la personne qui convenait  ma mre et
qu'elle pouvait ds ce moment donner ma parole  M. de Prigord.

Je parlai vite avec des larmes dans les yeux et dans la voix, mais ma
mre eut l'air de ne s'apercevoir de rien, m'embrassa avec transports,
m'applaudit, loua ma fiert, excita encore mon ressentiment, me remercia
de prendre un parti qui allait combler tous ses voeux et, sans perdre une
minute, me dit qu'elle allait annoncer cette bonne nouvelle  M. de
Prigord. J'aurais voulu l'arrter, mais elle tait dj rentre dans le
salon et je courus alors m'enfermer dans ma chambre, d'o je ne voulus
pas redescendre de la soire et je passai la nuit  pleurer.

Le lendemain, ma mre vint elle-mme me trouver, elle me remercia
encore, me cajola beaucoup et me dit qu'il fallait faire de bonne grce
la chose  laquelle je m'tais dcide, qu'elle me priait de descendre,
que je trouverais M. de Prigord chez elle et qu'il serait ridicule que
je ne fusse pas aimable pour lui. Je la suivis avec les yeux rouges et
l'air du monde le plus abattu. Ma mre nous dit avec gaiet: Allons je
vais vous laisser seuls, vous avez sans doute beaucoup de choses  vous
dire. Et que pouvions-nous nous dire?

Assis en face l'un de l'autre, nous fmes longtemps dans le plus profond
silence. Je le rompis en disant: J'espre, monsieur, que vous serez
heureux dans le mariage que l'on a arrang pour nous. Mais je dois vous
dire, moi-mme, ce que vous savez sans doute dj, c'est que je cde au
dsir de ma mre, sans rpugnance  la vrit, mais avec la plus
parfaite indiffrence pour vous. Peut-tre serai-je heureuse, je veux le
croire, mais vous trouverez, je pense, mes regrets de quitter ma patrie
et mes amis tout simples et ne m'en voudrez pas de la tristesse que vous
pourrez, dans les premiers temps du moins, remarquer en moi.--Mon Dieu,
me rpondit M. Edmond, cela me parat tout naturel. D'ailleurs, moi
aussi, je ne me marie que parce mon oncle le veut, car,  mon ge, on
aime bien mieux la vie de garon.

Cette rponse ne me parut ni bien sensible ni bien flatteuse; mais en ce
moment j'aurais t dsole de trouver un empressement auquel je
n'aurais pas rpondu et cette indiffrence annonce de part et d'autre
tait ce qui pouvait le mieux me convenir. Ma mre s'empressa d'crire 
Paris et  Ptersbourg. Les lettres partirent le jour mme. M. de
Prigord et M. Batowski nous quittrent le lendemain sans que nous nous
fussions reparl, ils allrent retrouver le prince de Bnvent, prendre
avec lui les derniers arrangements et devaient revenir promptement,
accompagns de mon futur beau-pre, pour la noce qui tait fixe  un
mois. Ma mre fit aussitt part de ce mariage  toutes ses
connaissances; mais elle ne montra aucune des rponses qu'elle reut.
Elles taient toutes trs froides et ne lui plaisaient gure. L'une des
premires personnes auxquelles elle crivit fut le prince Czartoryski 
qui elle renvoya des lettres qu'il avait crites  l'abb Piattoli et
qui taient arrives peu de jours aprs la mort de ce dernier. J'ai su
depuis que ces lettres disaient qu'il avait vaincu enfin les rpugnances
de sa mre et qu'ayant appris que l'empereur Alexandre s'intressait 
un autre mariage pour moi, il se htait de terminer tous ses
arrangements pour arriver dans quelques semaines  Lbikau.

L'intrigue secrte qui a conduit ma destine ne m'a t dvoile que peu
 peu et longtemps aprs l'poque dont je parle. Les tristes jours qui
prcdrent mon changement d'tat s'coulrent pour moi dans une sorte
d'apathie dont personne ne paraissait s'apercevoir except mademoiselle
Hoffmann qui, mcontente et afflige, n'osait cependant se permettre
d'user de son crdit sur moi pour me faire manquer  la parole que je
n'avais donne que par humeur et dpit.

Je pleurais mon pauvre Piattoli, je regrettais l'Allemagne et je ne
m'amusais d'aucun des prparatifs du trousseau qui amusaient ma mre.
Lorsque je pensais  mon avenir, je ne le comprenais gure. J'ignorais
absolument ce qui m'attendait. Je ne savais rien de Paris et de la
famille dans laquelle j'allais entrer que par ce qu'on en disait
vaguement en Allemagne, o l'opinion n'tait pas favorable aux Franais,
et par le rcit brillant de M. Batowski que je n'avais gure cout et
que je croyais peu exact. La personne sur laquelle j'avais le moins de
donnes et  laquelle je pensais le moins qu'il m'tait possible,
c'tait M. de Prigord... On m'avait dit qu'il tait bon enfant. Je
croyais que sans m'aimer il tait flatt de m'pouser, que je trouverais
en lui de l'indiffrence et des gards et c'tait tout ce que je
demandais. Habitant un pays protestant et ne pouvant trouver prs de
nous un prtre catholique, il fut dcid que mon mariage se ferait 
Francfort, qui tait sur notre route pour venir en France. Le
prince-primat rsidait alors dans cette ville et il s'offrit, par gard
pour ma mre et pour le prince de Bnvent, dont il tait l'ami,  nous
donner la bndiction nuptiale.




APPENDICES




I

ARRESTATION DU DUC DE COURLANDE[120]


Le principal agent du gnral Mnich fut son aide de camp, le gnral de
Manstein. Voici le rcit de l'arrestation du duc de Courlande, fait par
Manstein lui-mme:

Le jour d'avant la rvolution, savoir le 28 novembre, le marchal de
Mnich dna avec le Duc qui le pria, en se sparant, de revenir le soir.
Ils restrent  l'ordinaire fort tard ensemble  s'entretenir sur
plusieurs choses qui regardaient les affaires du temps.

Le Duc fut, toute la soire, inquiet et rveur; il changea souvent de
conversation, comme un homme distrait et,  propos de rien, il lui fit
cette demande: _Monsieur le Marchal, dans vos expditions militaires
n'avez-vous jamais rien entrepris de consquence, de nuit?_ Cette
demande imprvue dconcerta presque le Marchal; il s'imaginait que le
Rgent se doutait de son dessein; il se remit toutefois sans que le
Rgent pt remarquer son trouble et rpondit qu'il ne se souvenait pas
d'avoir jamais entrepris des choses extraordinaires la nuit, mais que
son principe tait de se servir de toutes les occasions quand elles
paraissaient favorables.

Ils se sparrent  onze heures du soir, le Marchal, dans la
rsolution de ne plus diffrer son dessein de perdre le Rgent, et
celui-ci bien rsolu de se mfier de tout le monde, d'loigner ceux qui
pourraient lui donner de l'ombrage et de s'affermir de plus en plus dans
la puissance souveraine en plaant la princesse lisabeth ou le duc de
Holstein sur le trne. Il voyait bien que, sans cela, il lui serait
impossible de se maintenir, le nombre des mcontents augmentant tous les
jours. Mais comme il ne voulait rien entreprendre avant les obsques de
l'Impratrice[121], ses ennemis le prvinrent. Le marchal de Mnich,
tant persuad qu'il serait le premier qu'on congdierait, voulut
frapper son coup sans perdre un instant.

Lorsque le Marchal fut revenu de la cour, il dit  son premier aide de
camp, le lieutenant colonel de Manstein, qu'il aurait besoin de lui de
grand matin.  deux heures aprs minuit, il le fit appeler; ils
montrent seuls en carrosse et se rendirent au Palais d'Hiver, o, aprs
la mort de l'Impratrice, on avait log l'Empereur et ses parents. Le
Marchal, accompagn de son aide de camp, entra dans l'appartement de la
princesse par sa garde-robe. Il fit lever mademoiselle de Mengden, dame
d'honneur et favorite de la princesse. M. de Mnich lui ayant dit de
quoi il tait question, elle fut veiller Leurs Altesses; mais la
princesse seule vint parler au Marchal. Aprs un moment d'entretien, le
Marchal ordonna  Manstein d'appeler tous les officiers qui taient de
garde au Palais, pour venir parler  la Princesse. Les officiers
arrivs, la Princesse leur reprsenta en peu de mots tous les outrages
que le Rgent faisait souffrir  l'Empereur,  elle et  son poux; elle
ajouta que lui tant impossible et mme honteux de souffrir plus
longtemps toutes ces indignits, elle tait rsolue de le faire arrter;
qu'elle avait charg le marchal de Mnich de cette commission, et
qu'elle se flattait que tous ces braves officiers voudraient bien suivre
les ordres de leur gnral et seconder son zle.

Les officiers ne firent aucune difficult d'obir  tout ce que la
Princesse exigeait d'eux. Elle leur donna sa main  baiser, puis les
ayant embrasss, ils descendirent avec le Marchal et firent mettre la
garde sous les armes. Le comte de Mnich dit aux soldats de quoi il
s'agissait: tous d'une commune voix lui rpondirent qu'ils taient prts
 le suivre partout o il les mnerait. On leur fit mettre les armes en
tat; un officier avec quarante hommes fut laiss  la garde du drapeau;
les autres quatre-vingts marchrent avec le Marchal vers le Palais
d't o le Rgent logeait encore. Environ  deux cents pas de cette
maison, la troupe fit halte; le Marchal envoya Manstein aux officiers
de la garde du Rgent pour leur dire les intentions de la princesse
Anne; ils ne firent pas plus de difficults que les autres et
s'offrirent mme d'aider  arrter le Duc, si on avait besoin d'eux.
Alors le Marchal dit  Manstein de prendre avec lui un officier et
vingt fusiliers, d'entrer dans le Palais, d'arrter le duc et, en cas de
rsistance, de le faire tuer sans misricorde.

Manstein tant entr dans le Palais ordonna  sa petite troupe de le
suivre de loin pour ne pas faire de bruit. Toutes les sentinelles le
laissrent passer sans aucune opposition; car comme il tait connu de
tous les soldats, ils s'imaginaient qu'il tait envoy au Duc pour
quelque affaire de consquence. Aprs avoir travers les appartements il
se trouva tout d'un coup dans un grand embarras, il ne connaissait pas
la chambre  coucher du Duc et il ne voulait pas non plus la demander
aux domestiques qui veillaient dans les antichambres, pour ne pas donner
l'alarme. Aprs un moment de rflexion il rsolut de pousser en avant,
dans l'esprance de trouver enfin ce qu'il cherchait. Effectivement,
ayant encore travers deux chambres, il se trouva devant une porte
ferme  clef; elle tait heureusement  deux battants, et les
domestiques avaient nglig de fermer les verrous en haut et en bas, de
sorte qu'il n'eut pas grand'peine  la forcer. Il y trouva un grand lit
o couchaient le Duc et la Duchesse, qui dormaient d'un sommeil si
profond que le bruit qu'il fit en forant la porte ne put les veiller.
Manstein, s'tant approch du lit, ouvrit les rideaux et demanda 
parler au Rgent; alors ils s'veillrent tous deux en sursaut et
commencrent  crier de toutes leurs forces, se doutant bien qu'il n'y
tait pas venu pour leur apporter de bonnes nouvelles. Manstein se jeta
sur lui, et le tint troitement embrass jusqu' ce que les gardes
arrivrent. Le Duc, s'tant enfin relev, voulut se dbarrasser d'entre
les mains des soldats et donna des coups de poing  droite et  gauche.
Les soldats  leur tour lui donnrent de grands coups de crosse, le
jetrent  terre, lui mirent un mouchoir dans la bouche, lui lirent les
mains avec l'charpe d'un officier et le portrent tout nu devant le
corps de garde o, l'ayant couvert d'un manteau de soldat, ils le mirent
dans le carrosse du Marchal qui l'y attendait. Un officier fut plac
auprs de lui et on le conduisit au Palais d'Hiver... Celui qui a eu
grande part dans cette affaire avoue qu'il ne saurait comprendre comment
cela a pu russir; car, selon les mesures prises par le Duc, l'affaire
devait manquer; une seule sentinelle, qui aurait fait du bruit, aurait
pu empcher tout... Si un seul homme avait fait son devoir, on aurait
chou.

(_Mmoires historiques, politiques et militaires sur la Russie_, par le
gnral Manstein; nouvelle dition, Lyon, 1772, t. II, p. 98-109. Bibl.
nat., M. 17 557.)




II

PORTRAIT DU PRINCE LOUIS-FERDINAND


Voici le portrait que Clausewitz fait du prince Louis-Ferdinand de
Prusse:

C'tait l'Alcibiade prussien. Les moeurs un peu dsordonnes n'avaient
pas laiss sa tte venir  maturit. Tout comme s'il avait t le
premier-n de Mars, il possdait une incroyable richesse de coeur et de
hardie rsolution; et de mme qu'habituellement les ans, fiers de
leurs richesses, ngligent le reste, il n'avait pas assez fait pour
s'instruire srieusement et dvelopper son esprit. Les Franais le
nommaient un crne; si, par l, ils voulaient le traiter de tte folle
sans esprit, le jugement tait trs erron. Son courage n'tait pas une
brutale indiffrence de la vie, mais un vrai besoin de grandeur, un
vritable hrosme. Il aimait la vie et en jouissait trop, mais le
danger tait en mme temps pour lui un besoin de la vie, il tait l'ami
de sa jeunesse. S'il ne pouvait chercher le danger  la guerre, il le
cherchait  la chasse, sur les grands fleuves, sur des chevaux
indompts, etc. Il tait spirituel  un haut degr, d'une fine
ducation, plein de gaiet, de lecture et de talents de toute sorte;
entre autres, il tait musicien et pouvait passer pour un virtuose sur
le clavier.

Il avait  peu prs trente ans; il tait grand, lanc et bien bti.
Ses traits taient fins et nobles. Il avait le front haut, le nez un peu
recourb, de petits yeux bleus pleins d'un vif clat, de belles
couleurs, des cheveux blonds, boucls. Il avait une tenue pleine de
distinction, une dmarche ferme et une manire de porter la poitrine et
la tte o on voyait la fiert et l'amour-propre qui conviennent  un
prince et  un soldat tmraire.

La jouissance drgle de la vie avait laiss sur ses nobles traits des
traces d'une fatigue prcoce, mais on n'y trouvait rien de vulgaire. Son
expression n'tait pas, comme on pourrait le croire, celle d'un libertin
audacieux, parce qu'il rgnait en lui de trop grandes ides et que le
besoin intime de gloire et de grandeur paraissait comme un noble reflet
sur son visage.

N avec de si nobles qualits et dans une si grande position, il serait
forcment devenu un grand capitaine si une longue guerre l'y avait
dress, ou si un caractre plus srieux et moins de ngligence lui
avaient permis, en temps de paix, une tude durable et l'examen des
grandes relations de la vie. Il n'tait pas, comme la plupart des hommes
que nous avons vus, rest ignorant des vnements de son temps en ce qui
touchait la guerre et l'administration. Il ne restait pas persuad, avec
la foi du charbonnier, que la Prusse s'levait forcment au-dessus de
tout et que rien ne pouvait rsister  la tactique prussienne.

Les grands vnements du monde l'occupaient vivement; les nouvelles
ides et les nouveaux faits, recueillis par son esprit vif, bruissaient
dans sa tte. Il se moquait de la minutie et de la pdanterie, avec
lesquelles on voulait faire quelque chose de grand. Il cherchait 
s'entourer des hommes les plus distingus dans toutes les sciences. Mais
il n'y avait dans sa vie aucune heure de rflexion srieuse, calme,
personnelle, et par suite galement aucune saine ide fondamentale,
aucune conviction ferme conduisant  une action qui en aurait dcoul.
Son entourage de ttes distingues lui nuisait plus qu'il ne lui
servait, car il prenait la surface de leurs ides et en nourrissait son
esprit sans jamais avoir une ide lui-mme. Le sentiment excessif du
courage lui donnait une fausse sret. Il arriva donc qu'il n'avait
aucune pense claire sur la guerre comme sur le reste, que la manire de
la conduire maintenant lui tait demeure trangre; et, lorsqu'il eut 
agir, il ne sut rien faire de mieux  Saalfeld que ce que les terrains
de revue de Berlin, Potsdam et Magdebourg lui avaient appris. Comme il
fallait s'y attendre, il valua trop haut l'action de son courage; il
voulut rsister non avec son intelligence, mais seulement avec son coeur.
Il trouva la mort parce que, comme Talbot ne voulait pas laisser son
bouclier, il ne voulut rien abandonner du terrain qui servait de champ
de bataille; et c'est l la dernire preuve, et la plus convaincante, de
son dsir de gloire et de grandeur.

Dj dans la guerre de la Rvolution, quoiqu'il et  peine vingt ans,
le prince Louis avait combattu avec distinction  la tte d'une brigade,
et s'il n'a pas alors fait beaucoup plus, la faute en est seulement au
systme plein de prcautions des Daun et des Lascy d'aprs lequel on
faisait la guerre, et  la manire ignorante dont on faisait tout le
reste. Si on avait su utiliser habilement les forces naturelles de ce
jeune lion, l'tat en aurait ds lors retir une grande utilit, et ces
trois annes auraient suffi  donner une base srieuse  tout le reste
de la vie du prince.

Jeune, beau, gnral, prince, neveu du Grand Frdric, distingue par un
bouillant courage dans le danger et par sa fougue dans les jouissances
de la vie, il devait bientt devenir l'idole du soldat et des jeunes
officiers. Mais les vieux guerriers prvoyants, qui avaient de grands
pans  leurs vestes, hochaient la tte en songeant  un si jeune matre
et pensaient que tant que ces forces exubrantes ne se seraient pas
mises au point dans le service terre  terre des corps de troupe, il n'y
aurait rien  en tirer. Le prince cherchait  se ddommager, 
Francfort, de la pdanterie dans laquelle on aurait voulu le tenir
enferm auprs de l'arme; et il le faisait en trouvant une issue vers
la table de jeu et une jouissance plus vive des joies de la socit.

Aprs la guerre, il resta comme lieutenant gnral avec son rgiment 
Magdebourg, sans avoir aucun autre commandement ni aucune autre affaire.
Une inspection d'infanterie lui aurait convenu de droit; il aurait pu
diriger avec distinction une inspection de cavalerie, car il tait un
des plus hardis cavaliers de la monarchie. Mais tout cela aurait t
contre l'esprit de la conduite des affaires.  un jeune prince un peu
turbulent et lger, on ne pouvait rien confier, mme pas la surveillance
loigne qu'exerait un gnral inspecteur sur ses rgiments. Il est
vrai qu'on lui avait confi  la guerre une brigade, c'est--dire la vie
de milliers d'hommes; mais les gens pensaient moins  cela qu' ce qu'il
et  bien recevoir les commandements du commandant de la ligne dans une
bataille. Il aurait t encore plus inusit d'en faire un cavalier. Il
n'y avait donc aucun moyen, dans la monarchie prussienne, d'utiliser ou
d'occuper d'une manire quelconque un jeune prince aussi distingu.

Il continuait donc  mener joyeuse vie, faisait de grandes dettes,
dissipait ses forces en jouissances bruyantes, n'avait pas dans ces
plaisirs la meilleure socit, mais ne s'abaissait pas pour cela; au
contraire, il relevait la tte comme un bon nageur et son esprit restait
toujours dans de nobles rgions, toujours occup des grandes affaires de
l'tat et de la patrie, toujours altr d'honneur et de gloire. Lorsque
la France, avec le dbut du XIXe sicle, commena  faire sentir avec
orgueil sa prpondrance aux autres puissances europennes, on commena
 voir, en Prusse, que le rle politique que jouait le gouvernement
depuis la paix de Ble n'tait ni trs honorable, ni trs prudent et
prvoyant. Cette opinion grandit d'anne en anne et atteignit son point
culminant en 1805, quand l'Autriche dclara la guerre  la France. Il y
avait,  la vrit, plusieurs opinions en Prusse: le prince Louis
appartenait  celle qui tenait la rsistance  la France pour
indispensable, et une rsistance prcoce pour prfrable  une
rsistance tardive. Son sentiment d'honneur comme prince prussien et
neveu du Grand Frdric, son bouillant courage, mme sa lgret
insouciante devaient le pousser dans cette direction.

Si des hommes plus calmes, d'un caractre plus srieux et d'une pense
plus profonde, taient du mme avis pour de meilleures raisons, cela ne
les empchait pas de se lier troitement au prince, qui devint ainsi 
peu prs le chef du parti qui tenait la guerre contre la France pour le
devoir le plus essentiel.

Lorsque les Franais, dans leurs mouvements contre l'Autriche en 1805,
violrent avec mpris le territoire prussien en Franconie, cette opinion
s'leva jusqu' l'exaltation.

Le prince Louis s'agita avec zle dans ce sens, mais sans plan spcial,
et le seul rsultat fut qu'il se rendit gnant pour le gouvernement. Du
reste, le roi ne l'aimait pas particulirement. Ses moeurs drgles
choquaient le srieux du roi; il lui attribuait aussi une ambition sans
frein qui naturellement donne toujours un peu d'inquitude  un roi, et
ses qualits brillantes ne paraissaient pas assez solides  l'esprit
hsitant du monarque. Le rsultat principal de cette union d'opinion
plus troite des hommes les plus distingus de la capitale tait en soi
sans importance, mais dans l'histoire de la Prusse ce fut une explosion
inoue. L'opinion gnrale tait qu'on devait ce systme craintif au
ministre Haugvitz et aux conseillers de cabinet Beyme et Lombard. Le
prince Louis et ses amis politiques prirent par suite la rsolution de
dterminer le roi, par un mmoire politique,  renvoyer ces trois hommes
et  se dclarer contre la France. On avait bien compt, comme cela
arrive toujours en pareil cas, que le poids des signatures plus que
celui des raisons devait porter le roi  changer son ministre et sa
politique, si toutefois l'un et l'autre peuvent tre dits siens. Le
mmoire fut rdig par le clbre historien Johann von Mller, qui avait
beaucoup de rapports avec le prince Louis, et sign par les frres du
roi, les princes Henri et Guillaume, le beau-frre du roi le prince
d'Orange, le prince Louis, son frre le prince Auguste, le gnral
Ruchel (qui du reste n'tait pas  Berlin, mais  l'arme), le gnral
comte Schmettau, le ministre baron de Stein, et les colonels Phull et
Scharnhorst. Le roi, comme on devait s'y attendre, prit trs mal cette
dmarche, rprimanda vertement certains des signataires, envoya aussitt
les princes  l'arme, et laissa le mmoire sans rponse. Cet vnement
n'tait pas fait pour mieux disposer le roi  l'gard du prince Louis.
Ce prince alla  l'arme et prit le commandement de l'avant-garde de
l'arme venant de Silsie sous les ordres du prince Hohenlohe.
(Clausewitz, _Notes sur la Prusse dans sa grande catastrophe, 1806_.
Traduct. Niessel, p. 33 et suiv.)




III

L'ABB PIATTOLI


On lit dans les _Mmoires_ du prince Adam Czartoryski:

L'abb Piattoli fut appel en Pologne par la princesse-marchale
Lubomirska, ma tante; elle le chargea de l'ducation du prince Henri
Lubomirski, qu'elle avait adopt.  mon premier voyage  Paris, en 1776
et 1777, m'tant li avec le prince Henri, je me trouvai tout
naturellement sous l'influence de l'abb Piattoli, influence qui ne put
que m'tre trs salutaire. L'abb Piattoli, comme tant d'autres qui
portent ce titre, tait sculier. C'tait un homme trs rudit; il
s'tait vou successivement  diverses branches de la science et avait
une grande facilit de rdaction. Il possdait, en outre, un coeur
chaleureux et capable de sacrifice... Il ne fut pas plutt en position
de connatre l'tat de la Pologne et son mode de gouvernement, qu'il
conut l'ide de travailler  sa dlivrance et s'en occupa tant qu'il
put esprer que cette ide serait ralise.

L'tat de mon pays, avant tous les bouleversements par lesquels il a
pass depuis, tait alors bien diffrent de ce qu'il est maintenant.
C'tait un calme plat aprs la tourmente. Les souvenirs de la
confdration de Bar existaient sans doute dans la nation, il y avait
bien un parti antirusse, mais faible et dont les efforts taient
impuissants  produire quelque rsistance aux actes arbitraires de
l'ambassade russe. Les noms les plus rputs dans le pays, ceux que l'on
prononait avec le plus de respect, s'taient distingus pendant la
confdration de Bar. Ainsi c'tait M. le gnral Rzewuski qui tait
l'homme auquel il fallait s'adresser si l'on voulait travailler 
prparer une existence plus libre pour la nation. J'crivis sous la
dicte de Piattoli un mmoire  ce sujet: il fut envoy par une occasion
sre  mes parents dont je connaissais les sentiments, au marchal
Ignace Potocki et au gnral Rzewuski, tous deux gendres de la
princesse-marchale, ma tante. On esprait que cette runion exercerait
une influence salutaire et russirait  amener quelques rsultats
pratiques. Je me rappelle avoir pass toute une nuit  transcrire ce
mmoire, qui fut trs bien accueilli. Je regrette de n'en plus retrouver
la copie. Piattoli ne se spara plus des Polonais et de leur cause: il
continua  s'occuper de l'ducation du prince Henri et accompagna la
princesse-marchale en Angleterre,  Vienne, en Galicie; tant venu 
Varsovie, pendant la grande dite, il fut appel  devenir secrtaire du
roi Stanislas lorsque ce prince, dlivr du joug russe, se rallia au
parti national. Il contribua, par son influence et ses conseils, 
maintenir le Roi dans la nouvelle voie qu'il avait sincrement adopte.
Plus tard, lorsque ce malheureux prince, cdant aux conseils du
chancelier Chreptowiez, ministre constitutionnel des affaires
trangres, subit les dcisions fatales de la confdration de
Targowia, l'abb Piattoli renona  une position o il n'avait plus
l'espoir de faire le bien.

Piattoli avait beaucoup d'imagination: elle lui offrait les moyens de
sortir d'embarras, mais il se distingua toujours par beaucoup de bon
sens, de dsintressement et de facilit  se rsigner aux ncessits de
la situation. Aprs la chute de la Pologne, Piattoli trouva un refuge
chez la duchesse de Courlande, qui l'avait connu  Varsovie. C'tait 
l'poque o elle tait revenue rclamer, de la grande dite, ses droits
sur la Courlande. Ses sentiments patriotiques polonais taient trs vifs
et ne se dmentirent jamais. Les affaires de la Courlande conduisirent
la duchesse  Ptersbourg; Piattoli l'y accompagna; nous nous
retrouvmes avec plaisir; loin d'avoir oubli nos premires relations,
il chercha, au contraire,  les renouer. Quant  moi, j'tais
vritablement enchant d'avoir sous la main un instrument aussi sr et
aussi capable. Il ne fallait qu'indiquer les points principaux d'une
ngociation ou d'un systme, pour qu'il en dveloppt toutes les
consquences; il tait ordinairement trop abondant dans les moyens qu'il
proposait, mais en revanche parfaitement prpar  les rduire ou  les
modifier selon les observations qui lui taient faites. (Czartoryski,
_Mmoires_, t. I, pp. 392 et suiv.)




IV

LE RGIME SANITAIRE DE L'MILE


Tous ceux qui ont rflchi sur la manire de vivre des anciens
attribuent aux exercices de la gymnastique cette vigueur de corps et
d'me qui les distingue le plus sensiblement des modernes. La manire
dont Montaigne appuie ce sentiment montre qu'il en toit fortement
pntr; il y revient sans cesse et de mille faons. En parlant de
l'ducation d'un enfant, pour lui roidir l'me, il faut, dit-il, lui
durcir les muscles; en l'accoutumant au travail, on l'accoutume  la
douleur; il le faut rompre  l'pret des exercices, pour le dresser 
l'pret de la dislocation, de la colique, et de tous les maux. Le sage
Locke, le bon Rollin, le savant Fleuri, le pdant de Grouzas, si
diffrents entre eux dans tout le reste, s'accordent tous en ce seul
point d'exercer beaucoup les corps des enfants. C'est le plus judicieux
de leurs prceptes; c'est celui qui est et sera toujours nglig. J'ai
dj suffisamment parl de son importance, et comme on ne peut l-dessus
donner de meilleures raisons ni des rgles plus senses que celles qu'on
trouve dans le livre de Locke, je me contenterai d'y renvoyer, aprs
avoir pris la libert d'ajouter quelques observations aux siennes.

Les membres d'un corps qui crot doivent tre tous au large dans leur
vtement; rien ne doit gner leur mouvement ni leur accroissement, rien
de trop juste, rien qui colle au corps; point de ligatures.
L'habillement franois, gnant et malsain pour les hommes, est
pernicieux surtout aux enfants. Les humeurs stagnantes, arrtes dans
leur circulation, croupissent dans un repos qu'augmente la vie inactive
et sdentaire, se corrompent et causent le scorbut, maladie tous les
jours plus commune parmi nous, et presque ignore des anciens, que leur
manire de se vtir et de vivre en prservoit. L'habillement du
houssard, loin de remdier  cet inconvnient, l'augmente, et pour
sauver aux enfants quelques ligatures, les presse par tout le corps. Ce
qu'il y a de mieux  faire est de les laisser en jaquette aussi
longtemps que possible, puis de leur donner un vtement fort large, et
de ne se point piquer de marquer leur taille, ce qui ne sert qu' la
dformer. Leurs dfauts du corps et de l'esprit viennent presque tous de
la mme cause: on les veut faire hommes avant le temps.

Il y a des couleurs gaies et des couleurs tristes: les premires sont
plus du got des enfants; elles leur sient mieux aussi; et je ne vois
pas pourquoi l'on ne consulteroit pas en ceci des convenances si
naturelles: mais du moment qu'ils prfrent une toffe parce qu'elle est
riche, leurs coeurs sont dj livrs au luxe,  toutes les fantaisies de
l'opinion; et ce got ne leur est srement pas venu d'eux-mmes. On ne
sauroit dire combien le choix des vtements et les motifs de ce choix
influent sur l'ducation. Non seulement d'aveugles mres promettent 
leurs enfants des parures pour rcompense, on voit mme d'insenss
gouverneurs menacer leurs lves d'un habit plus grossier et plus simple
comme d'un chtiment. Si vous n'tudiez mieux, si vous ne conservez
mieux vos hardes, on vous habillera comme ce petit paysan. C'est comme
s'ils leur disoient: Sachez que l'homme n'est rien que par ses habits,
que votre prix est tout dans les vtres. Faut-il s'tonner que de si
sages leons profitent  la jeunesse, qu'elle n'estime que la parure, et
qu'elle ne juge du mrite que sur le seul extrieur?

Si j'avois  remettre la tte d'un enfant ainsi gt, j'aurois soin que
ses habits les plus riches fussent les plus incommodes, qu'il y ft
gn, toujours contraint, toujours assujetti de mille manires; je
ferois fuir la libert, la gaiet devant sa magnificence: s'il vouloit
se mler aux jeux d'autres enfants plus simplement mis, tout cesseroit,
tout disparotroit  l'instant. Enfin je l'ennuierois, je le
rassasierois tellement de son faste, je le rendrois tellement l'esclave
de son habit dor, que j'en ferois le flau de sa vie, et qu'il verroit
avec moins d'effroi le plus noir cachot que les apprts de sa parure.
Tant qu'on n'a pas asservi l'enfant  nos prjugs, tre  son aise et
libre est toujours son premier dsir; le vtement le plus simple, le
plus commode, celui qui l'assujettit le moins, est toujours le plus
prcieux pour lui.

Il y a une habitude du corps convenable aux exercices, et une autre
plus convenable  l'inaction. Celle-ci, laissant aux humeurs un cours
gal et uniforme, doit garantir le corps des altrations de l'air;
l'autre le faisant passer sans cesse de l'agitation au repos et de la
chaleur au froid, doit l'accoutumer aux mmes altrations. Il suit de l
que les gens casaniers et sdentaires doivent s'habiller chaudement en
tout temps, afin de se conserver le corps dans une temprature uniforme,
la mme  peu prs dans toutes les saisons et  toutes les heures du
jour. Ceux, au contraire, qui vont et viennent, au vent, au soleil,  la
pluie, qui agissent beaucoup, et passent la plupart de leur temps _sub
dio_, doivent tre toujours vtus lgrement, afin de s'habituer 
toutes les vicissitudes de l'air et  tous les degrs de temprature,
sans en tre incommods. Je conseillerais aux uns et aux autres de ne
point changer d'habits selon les saisons, et ce sera la pratique
constante de mon mile, en quoi je n'entends pas qu'il porte l't ses
habits d'hiver, comme les gens sdentaires, mais qu'il porte l'hiver ses
habits d't comme les gens laborieux. Ce dernier usage a t celui du
chevalier Newton pendant toute sa vie, et il a vcu quatre-vingts ans.

Peu ou point de coiffure en toute saison. Les anciens gyptiens avoient
toujours la tte nue, les Perses la couvroient de grosses tiares, et la
couvrent encore de gros turbans, dont, selon Chardin, l'air du pays leur
rend l'usage ncessaire. J'ai remarqu dans un autre endroit la
distinction que fit Hrodote sur un champ de bataille entre les crnes
des Perses et ceux des gyptiens. Comme donc il importe que les os de la
tte deviennent plus durs, plus compacts, moins fragiles et moins
poreux, pour mieux armer le cerveau non seulement contre les blessures,
mais contre les rhumes, les fluxions, et toutes les impressions de
l'air, accoutumez vos enfants  demeurer t et hiver, jour et nuit,
toujours tte nue. Que si, pour la propret et pour tenir leurs cheveux
en ordre, vous leur voulez donner une coiffure durant la nuit, que ce
soit un bonnet mince  claire-voie, et semblable au rseau dans lequel
les Basques enveloppent leurs cheveux. Je sais bien que la plupart des
mres, plus frappes de l'observation de Chardin que de mes raisons,
croiront trouver partout l'air de Perse; mais moi je n'ai pas choisi mon
lve europen pour en faire un Asiatique.

En gnral, on habille trop les enfants et surtout durant le premier
ge. Il faudroit plutt les endurcir au froid qu'au chaud: le grand
froid ne les incommode jamais quand on les y laisse exposs de bonne
heure; mais le tissu de leur peau, trop tendre et trop lche encore,
laissant un trop libre passage  la transpiration, les livre par
l'extrme chaleur  un puisement invitable. Aussi remarque-t-on qu'il
en meurt plus dans le mois d'aot que dans aucun autre mois. D'ailleurs
il parat constant, par la comparaison des peuples du Nord et de ceux du
Midi, qu'on se rend plus robuste en supportant l'excs du froid que
l'excs de la chaleur. Mais,  mesure que l'enfant grandit et que ses
fibres se fortifient, accoutumez-le peu  peu  braver les rayons du
soleil; en allant par degr vous l'endurcirez sans danger aux ardeurs de
la zone torride.

Locke, au milieu des prceptes mles et senss qu'il nous donne,
retombe dans des contradictions qu'on n'attendroit pas d'un raisonneur
aussi exact. Ce mme homme, qui veut que les enfants se baignent l't
dans l'eau glace, ne veut pas, quand ils sont chauffs, qu'ils boivent
frais, ni qu'ils se couchent par terre dans des endroits humides. Mais
puisqu'il veut que les souliers des enfants prennent l'eau dans tous les
temps, la prendront-ils moins quand l'enfant aura chaud? et ne peut-on
pas lui faire du corps, par rapport aux pieds, les mmes inductions
qu'il fait des pieds par rapport aux mains, et du corps par rapport au
visage? Si vous voulez, lui dirois-je, que l'homme soit tout visage,
pourquoi me blmez-vous de vouloir qu'il soit tout pieds?

Pour empcher les enfants de boire quand ils ont chaud, il prescrit de
les accoutumer  manger pralablement un morceau de pain avant que de
boire. Cela est bien trange que, quand l'enfant a soif, il faille lui
donner  manger; j'aimerois mieux, quand il a faim, lui donner  boire.
Jamais on ne me persuadera que nos premiers apptits soient si drgls,
qu'on ne puisse les satisfaire sans nous exposer  prir. Si cela toit,
le genre humain se ft cent fois dtruit avant qu'on et appris ce qu'il
faut faire pour le conserver.

Toutes les fois qu'mile aura soif, je veux qu'on lui donne  boire; je
veux qu'on lui donne de l'eau pure et sans aucune prparation, pas mme
de la faire dgourdir, ft-il tout en nage, et ft-on dans le coeur de
l'hiver. Le seul soin que je recommande est de distinguer la qualit des
eaux. Si c'est de l'eau de rivire, donnez-la-lui sur-le-champ telle
qu'elle sort de la rivire; si c'est de l'eau de source, il la faut
laisser quelque-temps  l'air avant qu'il la boive. Dans les saisons
chaudes les rivires sont chaudes: il n'en est pas de mme des sources,
qui n'ont pas reu le contact de l'air; il faut attendre qu'elles soient
 la temprature de l'atmosphre. L'hiver, au contraire, l'eau de source
est  cet gard moins dangereuse que l'eau de rivire. Mais il n'est ni
naturel ni frquent qu'on se mette l'hiver en sueur, surtout en plein
air, car l'air froid, frappant incessamment sur la peau, rpercute en
dedans la sueur et empche les pores de s'ouvrir assez pour lui donner
un passage libre. Or, je ne prtends pas qu'mile s'exerce l'hiver au
coin d'un bon feu, mais dehors, en pleine campagne, au milieu des
glaces. Tant qu'il ne s'chauffera qu' faire et lancer des balles de
neige, laissons-le boire quand il aura soif; qu'il continue de s'exercer
aprs avoir bu, et n'eu craignons aucun accident. Que si par quelque
autre exercice il se, met en sueur et qu'il ait soif, qu'il boive froid,
mme en ce temps-l. Faites seulement en sorte de le mener au loin et 
petits pas chercher son eau. Par le froid qu'on suppose, il sera
suffisamment rafrachi en arrivant pour la boire sans aucun danger.
Surtout prenez ces prcautions sans qu'il s'en aperoive. J'aimerois
mieux qu'il ft quelquefois malade que sans cesse attentif  sa sant.

Il faut un long sommeil aux enfants, parce qu'ils font un extrme
exercice. L'un sert de correctif  l'autre; aussi voit-on qu'ils ont
besoin de tous deux. Le temps du repos est celui de la nuit, il est
marqu par la nature. C'est une observation constante que le sommeil est
plus tranquille et plus doux tandis que le soleil est sous l'horizon, et
que l'air chauff de ses rayons ne maintient pas nos sens dans un si
grand calme. Ainsi l'habitude la plus salutaire est certainement de se
lever et de se coucher avec le soleil. D'o il suit que dans nos climats
l'homme et tous les animaux ont en gnral besoin de dormir plus
longtemps l'hiver que l't. Mais la vie civile n'est pas assez simple,
assez naturelle, assez exempte de rvolutions, d'accidents, pour qu'on
doive accoutumer l'homme  cette uniformit, au point de la lui rendre
ncessaire. Sans doute il faut s'assujettir aux rgles, mais la premire
est de pouvoir les enfreindre sans risque quand la ncessit le veut.
N'allez donc pas amollir indiscrtement votre lve dans la continuit
d'un paisible sommeil, qui ne soit jamais interrompu. Livrez-le d'abord
sans gne  la loi de la nature; mais n'oubliez pas que parmi nous il
doit tre au-dessus de cette loi; qu'il doit pouvoir se coucher tard, se
lever matin, tre veill brusquement, passer les nuits debout sans en
tre incommod. En s'y prenant assez tt, en allant toujours doucement
et par degrs on forme le temprament aux mmes choses qui le dtruisent
quand on l'y soumet dj tout form.

Il importe de s'accoutumer d'abord  tre mal couch; c'est le moyen de
ne plus trouver de mauvais lit. En gnral, la vie dure, une fois
tourne en habitude, multiplie les sensations agrables: la vie molle en
prpare une infinit de dplaisantes. Les gens levs trop dlicatement
ne trouvent plus de sommeil que sur le duvet; les gens accoutums 
dormir sur des planches le trouvent partout: il n'y a point de lit dur
pour qui s'endort en se couchant.

Un lit mollet, o l'on s'ensevelit dans la plume ou dans l'dredon,
fond et dissout le corps pour ainsi dire. Les reins envelopps trop
chaudement s'chauffent. De l rsultent souvent la pierre ou d'autres
incommodits et infailliblement une complexion dlicate qui les nourrit
toutes.

Le meilleur lit est celui qui procure un meilleur sommeil. Voil celui
que nous nous prparons, Emile et moi, pendant la journe. Nous n'avons
pas besoin qu'on nous amne des esclaves de Perse pour faire nos lits;
en labourant la terre nous remuons nos matelas.

Je sais par exprience que quand un enfant est en sant, l'on est
matre de le faire dormir et veiller presque  volont. Quand l'enfant
est couch, et que de son babil il ennuie sa bonne, elle lui dit:
Dormez; c'est comme si elle lui disait: Portez-vous bien! quand il
est malade. Le vrai moyen de le faire dormir est de l'ennuyer lui-mme.
Parlez tant qu'il soit forc de se taire, et bientt il dormira: les
sermons sont toujours bons  quelque chose; autant vaut le prcher que
le bercer: mais si vous employez le soir ce narcotique, gardez-vous de
l'employer le jour.

J'veillerai quelquefois mile, moins de peur qu'il ne prenne
l'habitude de dormir trop longtemps que pour l'accoutumer  tout, mme
 tre veill brusquement. Au surplus, j'aurois bien peu de talent pour
mon emploi, si je ne savois pas le forcer  s'veiller de lui-mme, et 
se lever, pour ainsi dire,  ma volont, sans que je lui dise un seul
mot.

S'il ne dort pas assez, je lui laisse entrevoir pour le lendemain une
matine ennuyeuse, et lui-mme regardera comme autant de gagn tout ce
qu'il en pourra laisser au sommeil: s'il dort trop, je lui montre  son
rveil un amusement de son got. Veux-je qu'il s'veille  point nomm,
je lui dis: Demain  six heures on part pour la pche, on se va
promener  tel endroit; voulez-vous en tre? Il consent, il me prie de
l'veiller; je promets, ou je ne promets point selon le besoin: s'il
s'veille trop tard, il me trouve parti. Il aura du malheur si bientt
il n'apprend  s'veiller de lui-mme.

Au reste, s'il arrivoit, ce qui est rare, que quelque enfant indolent
et du penchant  croupir dans la paresse, il ne faut point le livrer 
ce penchant, dans lequel il s'engourdiroit tout  fait, mais lui
administrer quelque stimulant qui l'veille. On conoit bien qu'il n'est
pas question de le faire agir par force, mais de l'mouvoir par quelque
apptit qui l'y porte; et cet apptit, pris avec choix dans l'ordre de
la nature, nous mne  la fois  deux fins.

Je n'imagine rien dont, avec un peu d'adresse, on ne pt inspirer le
got, mme la fureur, aux enfants, sans vanit, sans mulation, sans
jalousie. Leur vivacit, leur esprit imitateur, suffisent; surtout leur
gaiet naturelle, instrument dont la prise est sre, et dont jamais
prcepteur ne sut s'aviser. Dans tous les jeux o ils sont bien
persuads que ce n'est que jeu, ils souffrent sans se plaindre, et mme
en riant, ce qu'ils ne souffrit lient jamais autrement sans verser des
torrents de larmes. Les longs jenes, les coups, la brlure, les
fatigues de toute espce, sont les amusements des jeunes sauvages;
preuve que la douleur mme a son assaisonnement qui peut en ter
l'amertume: mais il n'appartient pas  tous les matres de savoir
apprter ce ragot, ni peut-tre  tous les disciples de le savourer
sans grimace. Me voil de nouveau, si je n'y prends garde, gar dans
les exceptions.

Ce qui n'en souffre point est cependant l'assujettissement de l'homme 
la douleur, aux maux de son espce, aux accidents, aux prils de la vie,
enfin  la mort: plus on le familiarisera avec toutes ces ides, plus on
le gurira de l'importune sensibilit qui ajoute au mal l'impatience de
l'endurer; plus on l'apprivoisera avec les souffrances qui peuvent
l'atteindre, plus on leur tera, comme et dit. Montaigne, la pointure
de l'tranget, et plus aussi on rendra son me invulnrable et dure:
son corps sera la cuirasse qui rebouchera tous les traits dont il
pourrait tre atteint au vif. Les approches mme de la mort n'tant
point la mort,  peine la sentira-t-il comme telle; il ne mourra pas,
pour ainsi dire; il sera vivant ou mort, rien de plus. C'est de lui que
le mme Montaigne et pu dire, comme il a dit d'un roi de Maroc, que nul
homme n'a vcu si avant dans la mort. La constance et la fermet sont,
ainsi que les autres vertus, des apprentissages de l'enfance: mais ce
n'est pas en apprenant leurs noms aux enfants qu'on les leur enseigne,
c'est en les leur faisant goter, sans qu'ils sachent ce que c'est.

Mais,  propos de mourir, comment nous conduirons-nous avec notre lve
relativement au danger de la petite vrole? La lui ferons-nous inoculer
en bas ge, ou si nous attendrons qu'il la prenne naturellement? Le
premier parti, plus conforme  notre pratique, garantit du pril l'ge
o la vie est le plus prcieux, au risque de celui o elle l'est le
moins, si toutefois on peut donner le nom de risque  l'inoculation bien
administre.

Mais le second est plus dans nos principes gnraux, de laisser faire
en tout la nature dans les soins qu'elle aime  prendre seule, et
qu'elle abandonne aussitt que l'homme veut s'en mler. L'homme de la
nature est toujours prpar: laissons-le inoculer par ce matre, il
choisira mieux le moment que nous. (_mile_, livre II.)




V

LETTRES INDITES DE L'ABB PIATTOLI PRCEPTEUR PHILOSOPHE DE L'COLE DE
CONDILLAC  LA PRINCESSE DOROTHE DE COURLANDE


     Saint-Ptersbourg, 2 dcembre 1804.

Chre petite amie, c'est aujourd'hui le premier jour que je puis
m'entretenir avec vous  mon aise, et rpondre  vos deux premires
lettres, car je prsume qu'il y en a d'autres sans doute qui ne me sont
pas encore parvenues, comme mon coeur vous le demande.

... Je commence par vous remercier des dtails que vous me donnez de
votre _examen_, et de vos journes. Quant  celles-ci elles se
ressembleront toutes  peu prs, dans cette saison surtout, qui est
destine, vous le savez,  prparer le dveloppement de votre esprit et
de votre caractre par la marche la plus constante et la plus rgulire.
La bonne amie en sent aussi bien que moi toute l'importance, et vous
tcherez de la seconder par cette tenue, par cet esprit d'ordre et de
suite que nous vous avons recommand sans cesse, et dont vous avez fait
un article dans votre _seconde conscience_. Les deux points sur
lesquels, chre petite amie, tu as eu quelques reproches  te faire,
sont trs essentiels.--Tu t'accuses de t'tre _moque_ de quelques
personnes! De tous les sentiments injustes qui peuvent germer dans notre
me par rapport aux dfauts des autres, c'est le mpris; et de tous les
moyens de manifester ce sentiment, le plus indlicat, je dirai mme le
plus atroce, c'est la moquerie. Les dfauts qu'on connat ou qu'on
trouve dans les autres ne sont proprement que des leons pour
nous-mmes. Ils nous rappellent nos dfauts  nous et nous affligent ou
nous humilient, bien loin d'avoir envie d'en rire. On nous dit tous les
jours, chre enfant, que nous devons traiter notre prochain comme nous
voudrions en tre traits. Je crois qu'on pourrait aussi bien nous dire
que nous devons nous traiter nous-mmes comme nous traitons
ordinairement les autres:  ceux-ci nous ne pardonnons rien, nous
exigeons d'eux toutes les perfections, toutes les qualits possibles.
Faisons-en autant pour nous, chre enfant, et nous serons infiniment
meilleurs. L'humeur que tu te reproches aussi d'avoir eue pour les
lectures de l'aprs-souper, mrite toute ton attention. Tu es
naturellement porte  t'en prendre pour la moindre chose qui te
contrarie. Hlas! chre enfant, notre vie entire est un tissu de
traverses, de contrarits, de _dsappointement_. Plus le rang, la
fortune, et les autres avantages de la naissance et du hasard, nous ont
placs _plus haut_ dans la socit, plus nous devons faire provision de
douceur, de bont, de patience, en un mot; et plus nous devons nous
accoutumer  maintenir nos volonts, nos devoirs et  nous rsigner aux
obstacles, qui ragiront sur nous de toutes parts. Plus on est grand
dans le monde, plus on y a des rapports et des devoirs; par consquent,
plus de privations et plus de victoires sur nous-mmes nous attendent. 
mesure que tu avanceras en ge tu le verras, et le bonheur de ta vie
dpend de cette vrit bien sentie.--Chre enfant, vous pourrez relire
ces rflexions  votre aise et  ct de la bonne amie, qui vous en fera
le commentaire et l'application en pratique.--Elle m'a accus de t'avoir
gt l'esprit, en te donnant le got des _Amadis_ et des _Lionel_. Je ne
m'en dfends pas. C'est  toi de montrer que les hros dont tu aimes
tant les exploits n'ont fait au fond que l'apprendre que pour devenir
des _Hros pareils_, ils ont tous infiniment souffert et n'ont cess de
combattre.--Chre enfant, les monstres, les gants, les enchanteurs des
Amadis sont nos passions, nos vices, nos illusions, nos dfauts. Sous ce
point de vue, et sachant par coeur Don Quichotte, Amadis pourra t'tre
bien utile. Pour cela, lorsque la bonne amie qui doit te guider en tout
te propose une lecture ou t'en dconseille une autre et que tu te
trouves contrarie par l, pense, je te prie, que cette contrarit
n'est qu'un gant, qu'un monstre forg par ton imagination. Rappelle-toi
alors ton Amadis et va courageusement terrasser ton _ennemie_ pour
l'amour de ton perfectionnement, comme il l'et fait pour l'amour de sa
Dame.--Ta bonne amie sera la fe bienfaisante qui te surviendra et qui
ira  ton secours dans le danger.

     Saint-Ptersbourg, 17 dcembre 1804.

La nouvelle anne s'approche  grands pas, chre bonne enfant. Elle sera
encore plus prs, lorsque vous lirez ce billet. Vous n'attendez pas des
voeux d'un ami tel que moi. Ils sont ceux de tous les jours, de tous les
instants de ma vie. Ils sont tous dans cette pense, qu'en comptant une
anne de plus, vous puissiez en compter une aussi de progrs dans votre
caractre, dans votre sant, dans vos tudes, dans vos talents. Plus
notre carrire avance, et plus la socit acquiert des droits sur nous.
Objet des tendres sollicitudes de la meilleure des mres; objet des
soins inapprciables d'une excellente amie, entoure d'exemples, de
lumires, de vertus et de tous les charmes de la bont et de
l'amabilit, que ne doit-on pas attendre de vous?--Cette vrit
importante, chre Dorothe, vous est bien connue, mais on ne saurait
trop la rpter  un enfant qu'on aime et dont on veut le bonheur. Dans
le peu de temps que je suis ici, j'ai eu bien des occasions d'entendre,
ou de voir de prs les suites de quelques ducations clbres, heureuses
ou manques. C'est dans le grand monde que la petitesse des ides, des
sentiments, des maximes se montre le plus  dcouvert parce que le
contraste en est d'autant plus frappant. C'est au milieu de toute la
splendeur du rang que la morgue froide et la hauteur dsobligeante
offrent aux regards leurs traits hideux, c'est au sein de l'abondance et
du luxe qu'on aperoit le mieux le vide des mes et la pauvret des
esprits. Bonne enfant, j'en ai t si vivement et si frachement frapp
que j'en parle avec la mme horreur que vous parliez, il y a quelque
temps, des chats, quelque petits, quelque charmants qu'ils peuvent tre.
Adieu, chre, chre enfant. J'attends avec impatience de vos nouvelles.
Il y a plus d'un long mois que j'en manque; vous me parlerez du vos
occupations, de vos amusements, de vos jeunes amies, et surtout du
retour de l'anglique maman!

Mille choses de ma part, en bon anglais, je vous prie,  madame Herz 
qui on peut et on aime parler en tant de langues; assurez de mon parfait
retour tous ceux qui ont la bont de se souvenir de moi. Adieu encore
une fois. Et les religieuses sont-elles mondaines, ou conservent-elles
l'esprit et la coutume de leur tat?

Le bon tuteur arrive et vous dit mille tendresses.

     Saint-Ptersbourg, 25 dcembre 1804.

Je vous flicite, chre bonne enfant, des journes _sans reproches_ que
vous m'annoncez, et que je compte avec plaisir, et je vous flicite
encore plus de la franchise qui vous a fait avouer certains _mauvais
quarts d'heure_, et de la manire dont la bonne amie me mande que vous
les avez expis. Oui, chre Dorothe, nos dfauts, comme nos maladies,
ds qu'on les connat et qu'on les attaque de bonne heure  leur source
sont bientt guris. Il en est qu'il faut poursuivre jusqu' extinction;
et gare aux rechutes!

Que de plaisir a d vous faire le retour de votre adorable mre! Je vous
vois d'ici, chre enfant, et j'ai t attendri jusqu'aux larmes au
spectacle de ce moment! Puis sont venus les cadeaux, les souvenirs, les
marques de bont de cette maman unique! Puis la charmante petite montre,
ce talisman minutieux qui aura le pouvoir de vous empcher de sauter; et
les pendeloques qui auront celui de vous faire tenir la tte  sa place.
Tout en un mot, tout m'a, ou plutt nous avait touchs, le bon tuteur et
moi; et notre joie a t  peu prs aussi enfantine que la vtre. Et moi
aussi, chre bonne enfant, j'ai reu mes cadeaux! Mon coeur en tait
pntr et je vous prie d'en tre l'interprte auprs de l'anglique et
bienfaisante maman. Mes remerciements passant par votre bouche gagneront
une chaleur et une expression que toutes mes lettres et paroles no
sauraient leur donner.

La bonne amie a beaucoup souffert. Je le vois par son dernier numro,
par vos lettres et par celles de ma croix. Vous l'avez soigne, sans
doute,  ct de maman, et vous aurez pris sur vous de lui pargner
toutes les angoisses, comme parfois la vivacit!--Hlas! et le premier
mdecin tait au 60 degr!--Les extraits de vos lectures du soir seront
d'un grand intrt pour moi. Ils seront bien courts, j'en suis sr, car
vous aimez  abrger et le _laconisme_ est en grande faveur chez vous.
Mais tant mieux, s'il y a tout ce qu'il faut, on ne peut qu'y applaudir.
Le _babil_ ne vaut jamais rien.

Mes remerciements  la petite Louise qui, j'espre, aura bien des robes
et des ouvrages de sa jolie main  nous montrer  notre retour. Vous
verrez, chre enfant, que je n'ai pas oubli nos religieuses. Vous aurez
de plus longues rponses  vos jolis numros, par une bonne occasion. H
oui! la bonne amie se moque parfois,--mais les occasions sures pour
commrer de loin entre amis, c'est prcieux!

Adieu, chre enfant. Le bon tuteur vous embrasse, comme il vous aime,
c'est vous dire de tout son coeur. Il ne peut parler de vous sans un
extrme attendrissement; que sera-ce quand vous serez dans l'ge
d'apprcier ses soins et que vous aurez parfaitement rpondu  tous nos
voeux!

Vous me demandez, bonne enfant, de vous crire des choses amusantes! ah!
ma petite amie! que cela est difficile par le froid qu'il fait, et  la
distance o nous sommes!

Distribuez, je vous prie, mes amitis, mes compliments, mes respects
dans votre socit,  commencer par madame d'Acerenza, les princes,
etc., les bienheureux, etc.!

     Saint-Ptersbourg, 3 janvier 1805.

Chre bonne enfant, je vous dois de bien tendres remerciements pour tous
les dtails que vous me donnez de vos journes, et de vos amusements.
J'apprends, avec tout l'intrt que vous me connaissez pour vous, que le
dessin continue et qu'il vous fait plaisir. Il se peut, chre enfant,
qu'en rapprochant vos cahiers, vous y voyiez nos extraits ou des
morceaux que vous aurez copis. Tchez, de grce, de vous comparer 
vous-mme et de voir si vous avancez ou si vous reculez. Soignez surtout
l'orthographe franaise. S'il m'tait possible d'crire longuement
aujourd'hui, j'aurais de jolies anecdotes  vous raconter, dont
quelques-unes vous frapperaient, j'en suis sr, et vous engageraient 
profiter des belles annes de votre ducation. Dites, je vous prie, bien
des choses  toute la socit du mercredi et du soir. Je n'ai pas manqu
un seul mercredi de boire  vos sants. Adieu, bonne enfant. Vous savez
que je vous aime. Le bon tuteur vous embrasse.

     Saint-Ptersbourg, 6 janvier 1805.

Je vous remercie bien tendrement, chre bonne enfant, du petit dernier
billet que j'ai reu de votre part. Il est bien crit et bien
orthographi. De grce, continuez  vous soigner, c'est une chose
absolument ncessaire. Madame Czarowska m'a crit une trs aimable
lettre. Elle me parle de vous et de votre danse. Vous ne danserez, chre
Dorka, que jusqu' vingt ans, plus ou moins; mais la musique vous
accompagnera, vous distraira, vous consolera toute la vie! Si par amiti
pour moi, vous pouviez vous mettre en tat de me ddommager de mon
absence,  mon retour, par une sonate joliment excute, par une suite
de _gammes_, telles que je les aime, je croirais que le ciel s'est
ouvert pour me faire jouir d'un avant-got de bonheur. Adieu, chre
aimable Dorka. Voil le bon tuteur qui m'envoie cette petite rponse
pour vous. Ce sont des vers charmants et un des plus jolis morceaux
sortis de sa plume. Vous ne tarderez pas  le remercier et vous ferez
lire ces vers le premier mercredi aprs avoir reu ce billet.

Mettez-moi aux pieds de la bonne adorable maman qui a fait de la
charmante musique ce dernier jour de l'an! Saluez tous nos bons amis.
Soyez bonne, aimable, obligeante, gale: ce sont les conseils d'un bon
ami. Aujourd'hui on a bni l'eau de la Nva et les drapeaux de
l'Empereur. C'est, dit-on, une superbe crmonie. Quand nous nous
reverrons, je vous en ferai la description. Adieu. Adieu.

     Saint-Ptersbourg, 11 janvier 1805.

Je vous remercie, ma chre bonne petite amie, des intressants petits
dtails de votre veille de Nol et des charmants cadeaux qui vous ont
tant fait de plaisir. Si la chane que la bonne amie vous a donne de ma
part a pu ajouter quelque chose aux sensations agrables que vous a
causes la montre, j'en suis aussi heureux que vous.--Chre enfant, que
je suis content de voir par la premire ligne de vos lettres, jour pour
jour, que vous vous tes dfaite de certains dfauts essentiels qui
faisaient les objets de vos examens! C'est l ce qui doit surtout
intresser ma tendresse pour vous et me permettre une jouissance
vraiment pure, vraiment cleste, en vous trouvant dlivre, dans
l'intervalle, de la plupart de vos petites mauvaises habitudes. Je
compte avec complaisance les jours o vous n'avez trouv rien  vous
reprocher et je dsire que ce ne soit ni lgret dans l'examen, ni
manque de svrit pour vous-mme qui vous donnent cette aimable
scurit. La bonne maman, notre excellente amie sont contentes de vous;
cela me rassure  mon tour, chre petite amie, et me fait dsirer de
vous avoir au plus tt. Mais hlas! quand sera-ce que je le pourrai!
J'ai assist, avec le bon tuteur,  l'_heiliger Christ_ de la charmante
petite comtesse Augustine de Goltz; sa joie me rappelle la vtre et nous
avons parl de vous  la socit qui nous entourait.

Le peuple d'ici fera une fte l'avant-veille et la veille de Nol  la
russe, le 4 et le 5 de ce mois. C'est un march sur une place inconnue.
Il y a toute sorte de provisions en tout genre, surtout en mangeaille,
et la foule innombrable de vendeurs, d'acheteurs et de spectateurs fait
un tableau unique. Heureusement cette anne la saison a permis que
toutes ces provisions soient arrives en bon tat; ordinairement le
dgel en gte beaucoup. Adieu, chre Dorka, le bon tuteur vient me
prendre. Mille tendres choses  tous. Adieu.

     Saint-Ptersbourg, 17/29 janvier 1805.

Il me faudrait rpondre, chre bonne enfant,  deux de vos billets  la
fois, mais je n'en aurai pas le temps. J'ai eu du monde, votre avocat et
votre excellent chevalier. Ce dernier,  qui j'ai dit que dans toutes
vos lettres vous vous souvenez de lui, m'a charg de vous remercier
tendrement et de vous prier de vouloir le rappeler au souvenir de la
bonne amie et, par elle, aux bonts de l'adorable maman.

Merci, bonne enfant, du compte rendu de vos journes. J'y suis vraiment
sensible et j'y donne toute mon attention. Les deux dfauts qui semblent
l'emporter sur les autres sont donc, chre enfant, le babil et
l'impatience. Tous deux sont de votre ge, de cet ge o la parole
devance la rflexion et o l'exprience ne nous a pas appris encore 
souffrir. Cela se corrigera, bonne enfant, surtout si vous vous donnez
la peine de vous observer et d'examiner,  ct de la bonne amie,
combien il est dangereux de trop parler et combien il est inutile de
s'impatienter. Je suis bien aise que le dessin, la danse et l'anglais
aillent bien; le reste ira  merveille aussi et je m'attends  voir,
avec grand plaisir, les petits extraits d'histoire et  faire,  notre
ancienne manire, nos examens de gographie. Et nos comptes?--Oh! dans
quelques semaines j'entendrai tout cela et je me ddommagerai avec usure
de toutes les privations de ma trop longue absence.--Je ne doute
nullement du plaisir que doit vous faire l'aimable et intressante
socit de madame Schiekler. Tout ce que j'ai entendu de cette dame m'en
doit convaincre et je dsire d'en partager bientt les soires.

Savez-vous, chre enfant, que je ne saurais me rappeler le sens de ce
mot _bienheureux_ que ni vous, ni la bonne amie n'avez pu deviner! Dieu
sait si j'ai crit cela ou si je l'ai rv, car j'ai crit souvent dans
l'aprs dner et, tombant de fatigue, cd au sommeil.

Adieu, chre bonne enfant. Dites les plus jolies choses en bon anglais 
madame Herz, que je flicite sur son parfait rtablissement; sa lettre
au bon tuteur nous en est le garant. Adieu encore une fois. Mes voeux
pour le jour du 6 fvrier n'arrivent pas  temps par la poste, mais ils
sont tout prts  vous entourer ainsi que l'anglique maman, dont je
voudrais pouvoir orner le bureau le 3, c'est--dire le plus beau des
jours de notre anne. Adieu, soyez bonne, aimable et surtout point
_d'humeur_. Oh! jamais!

     Saint-Ptersbourg, 27 janvier/8 fvrier 1805.

Vous tiez malade, chre bonne enfant, le 18 janvier et vous l'aviez t
encore plus les jours prcdents. Quoique je ne l'aie appris que dans un
temps o je dois vous croire tout  fait rtablie, j'en ai cependant
ressenti toute la peine, toutes les angoisses que j'eusse prouves dans
le temps mme de la maladie et sur les lieux. De grce, chre enfant,
vous qui avez un coeur aimant et sensible, soignez-vous pour tout ce qui
vous aime. Pensez que la moindre incommodit que vous avez alarme la
tendresse des personnes  qui vous devez pargner toute sorte de
chagrins ou de craintes; surtout, gardez-vous de donner occasion
vous-mme  vos maladies, chre enfant, soit par irrflexion, soit par
gourmandise, soit par un excs de vivacit. L'ge o vous tes porte
dj avec lui une assez bonne dose de maux, jusqu' ce que votre
constitution soit forme. Ne les augmentez pas, je vous prie, par votre
faute. Votre anglique maman, votre bonne amie, votre bon tuteur et
votre pauvre ami absent en souffriraient trop et vous vous reprocheriez
leurs souffrances...

     Saint-Ptersbourg, 31 janvier/12 fvrier 1808.

Que dirai-je par ce courrier  mon aimable petite amie?--Mes
flicitations pour son rtablissement, mes voeux pour sa conservation,
pour la reprise de toutes ses occupations sont dj partis avec les
dernires lettres. La monotonie de l'hiver, celle de ma manire de
vivre, le peu de monde que nous voyons et le peu d'intrt qu'il doit
avoir pour elle, n'offrent pas mme de quoi remplir agrablement un
demi-feuillet. Il faut cependant qu'elle ait quelques mots de son bon
ami, qui l'aime et qui l'a toujours devant les yeux, qui la suit dans
ses tudes, dans ses amusements, dans ses promenades, dans ses visites,
en un mot qui vit avec elle, comme le sylphe de Marmontel, auquel
d'ailleurs il serait bien fch de ressembler. Lorsque j'aurai vu ce
qu'il y a de plus remarquable dans cette immense capitale, je vous en
parlerai, bonne enfant; mais jusqu'ici, ni spectacle, ni promenades
publiques, ni palais, le bon ami n'a rien vu. Le bon tuteur a eu soin de
parcourir ces diffrents objets pour en rendre compte  mademoiselle sa
fille. Mais il a des yeux lui, et moi, je dois mnager les miens.--Une
seule chose j'aurai  vous dire, qui intressera pour un moment le
prince de Belmonte aussi. C'est qu'outre l'excellente maison du duc de
Serra-Capriola, j'ai trouv deux excellentes maisons bourgeoises
russo-italiennes, o l'on mange tout  fait des plats nationaux de
mnage qui m'ont ramen  mes belles annes de Modne.--J'ai fait la
connaissance d'un prlat qui est tout diffrent de celui que la bonne
amie aime tant. Celui-ci crit parfaitement en prose et en vers, en
italien et en latin, et j'ai pass avec lui des heures extrmement
agrables. Mais dans quelques jours il partira pour Moscou, pour y
rester plusieurs mois, et me voil de nouveau sevr des heures rares qui
m'ont donn des distractions utiles au milieu des paperasses
diplomatiques. Ce sont des anciennes connaissances de ma jeunesse, que
j'ai trouves fort bien tablies dans cette ville et jouissant d'une
aisance tranquille aprs de longues annes de service  la cour
impriale.

Adieu, chre bonne enfant. J'attends impatiemment vos nouvelles des
premiers jours de fvrier. Hlas! je ne les aurais qu'aprs-demain.
Rappelez-moi, je vous prie,  tous ceux qui s'intressent  moi.

     Saint-Ptersbourg, 10/22 fvrier 1805.

Je vous remercie, chre petite amie, avec la plus vive tendresse du joli
billet que vous m'criviez le 8 et le 9 du mois. Il est soign, et sans
gne. C'est l prcisment ce qu'il faut. La bonne amie a t contente
de sa petite malade! J'en suis charm, chre enfant. Un peu d'impatience
vient du genre mme de la maladie. Mais je suis sr que Dorothe n'a pas
oubli un certain jeune prince franais qui,  douze ans, souffrit
beaucoup et fut un ange de bont et de patience!

Je sais aussi que vous faites des progrs dans le reste, autant que
votre sant le permet.--Gardez-vous surtout, bonne enfant, de ce qui
peut vous causer une maladie; vous pouvez apprcier vous-mme la brche
que cela fait ncessairement dans toutes vos occupations.--La charmante
pense de la petite croix, qui vous a fait plaisir, appartient toute 
la bonne amie, et je sais qu'on peut s'en lier  son got et  son
amiti. Elle est donc bien jolie? Chre enfant, pensez quelquefois que
dans cet ornement votre imagination peut rassembler utilement une foule
d'ides religieuses et morales qui ont de grands droits sur nous et qui
influeront sur votre carrire jusqu' la fin de vos jours.--Un mot sur
une _grossiret involontaire_ sans doute, aimable amie; voyez  n'en
commettre jamais d'autres. Mais de toutes nos distractions, car c'en est
une, ce sont celles-l qu'il faut viter le plus, parce que le doute
seulement d'une mauvaise volont, que l'amour-propre des autres est
toujours propre  prsumer, est terrible pour une me dlicate. Adieu,
chre enfant, soignez bien votre sant! C'est dire le repos et le
bonheur de tout ce qui vous aime, entre autre de votre vieil et bon ami.

     Saint-Ptersbourg, 14-26 fvrier 1805.

Vos nouvelles, chre bonne enfant, sont toujours intressantes et font
le plus grand plaisir  votre vieil et bon ami. Il m'est impossible de
vous rendre la pareille, car tantt malade, tantt convalescent et
tantt garde-malade, je mne une vie monotone si nulle, que mes journes
ne prsentent pas mme des nuances pour les distinguer. Les ftes du 3
et du 6 ont t clbres chez nous par de pauvres petites sants,
telles que des valets ordinaires peuvent en porter. Elles n'ont pas t
moins portes par le coeur le plus vrai et accompagnes par les voeux les
plus sincres. Vous avez pass des soires charmantes chez madame de
Goeckingk. Je le crois bien. La seule mademoiselle Julie,  ce que me dit
son oncle, pourrait rpandre sa charmante gaiet sur la plus morne
socit.--Oh! combien de fois, ces jours-ci, le bon tuteur l'a souhaite
auprs de lui, dans sa fluxion aux yeux qui le tourmente et qui
l'empche d'crire  sa famille. Ayez soin, chre enfant, de le dire 
madame de Goeckingk et aussi en mme temps, que nous esprons que cette
maladie, suite de la saison et des neiges, ne sera pas longue et qu'elle
a dj du soulagement. Je vous flicite de bien bon coeur, chre aimable
amie, de ce que vous apprenez le jeu de piquet. Parmi tant de choses que
vous devez savoir dans le monde, celle-l en est une. Vous observerez en
vous amusant  ce jeu, qu'il importe infiniment de savoir _carter_ et
de mettre de la _suite_ dans vos cartes. La bonne amie ne manquera sans
doute pas de vous faire tirer cette _morale_ de ce jeu qui n'est
intressant que par l.

Adieu, bonne et chre enfant. Ne vous plaignez pas du mauvais temps. En
moins de deux fois vingt-quatre heures nous avons pass de 23 degrs de
froid  4 degrs de chaleur.--Il faut se soigner et s'habiller selon le
temps. Je vous remercie de ce que vous lisez les lettres choisies de
madame de Svign. Elles seront toujours des modles de naturel et de
got. Mais on ne les imite pas, chre enfant.

Avec beaucoup de culture, avec un grand usage de la bonne socit et un
grand fonds de bienveillance pour les personnes  qui l'on crit, on
parvient  faire de jolies lettres, sans en avoir la prtention.

Adieu encore une fois, bonne enfant. Le bon tuteur attendra que vous
soyez rtablie pour lire votre rponse. C'est vous dire qu'il l'attend
avec impatience. Le bon chevalier est afflig de se trouver oubli dans
les lettres de la petite socit de Berlin.

_Franchise dans l'aveu de ses fautes!_--Adieu, adieu.

     Saint-Ptersbourg, 21 fvrier/5 mars 1805.

Vous m'avez crit, chre bonne enfant, deux charmantes lettres qui m'ont
fait grand, grand plaisir. Tout en vous remerciant, permettez que je
vous exprime le dsir que j'aurais d'y pouvoir rencontrer quelques
traces du bon M. Marchant.--C'est l, je crois, le vrai moyen de vous
tmoigner ma tendre reconnaissance. Je sais qu'on ne se gne pas avec
ses amis, mais  votre ge, bon enfant, tchez de soigner votre criture
et votre orthographe; dans quelques annes d'ici vous n'en aurez ni le
temps ni la patience et vous aurez beaucoup de peine, toutes les fois
que vous aurez une lettre importante  faire. L'exemple de l'adorable
maman, de l'excellente amie, doivent vous conduire et vous encourager.

La perte d'une ancienne amie est un malheur trs grand, trs grand,
chre enfant, surtout  un certain ge. Il est donc tout simple que la
digne madame de Goeckingk ait t bien abattue, bien triste par la mort
d'une amie respectable, d'une compagne de sa jeunesse qu'on ne remplace
plus!--Vos cheveux longs et spars sur le front vous accoutumeront 
cette belle simplicit, qui fait le vrai mrite et le charme de tout ce
qu'elle touche.

--Comment donc? bonne enfant, jusqu'au _21_! Passe pour le piquet. Mais
je vous flicite de ce que vous ne vous fchez plus si vous perdez.
C'est le plus vilain, le plus dsagrable dfaut dans la grande socit;
et comme on n'est cens jouer que pour s'amuser, on ne craint rien tant
qu'un mauvais joueur qui de ce mme amusement fait une occupation ou une
peine  ses partenaires.--Il faudra, bonne enfant, que vous connaissiez
tous ces misrables supplments de notre nullit dans les assembles de
parade; mais vous aurez le bon esprit de ne vous y attacher nullement.

Un collier de feuilles de roses _dessches_ (c'est ainsi qu'il faut
crire) doit tre un trs joli collier. Je n'en ai pas d'ide. Vous me
le montrerez et je vous devrai cette nouvelle connaissance.--Votre
partie de traneau et l'anecdote des gauffres m'ont beaucoup amus.
Mais, particulirement, cette victoire de la paresse sur la gourmandise.
Le temps viendra que celle-ci prendra bien sa revanche. Merci, bonne
enfant, de ce que vous me dites sur votre oubli  l'article franchise
dans l'aveu de vos fautes. Donnez-vous-en l'habitude, soyez fire de
cette qualit. En les avouant, vous les expiez, et en sentant votre
tort, vous prenez des forces pour n'y pas retomber; quand on nie sa
faute, l'amour-propre est la dupe de lui-mme. Notre conscience nous le
reproche et la honte que nous avons de nous-mme augmente en raison de
celle que nous avons voulu nous pargner vis--vis des autres. Mille
choses  toute la socit du mercredi et du soir.

     Saint-Ptersbourg, 24 fvrier/8 mars 1805.

Une rose pour le gnral de Driesen; une _pense_ pour votre bon ami,
une fleur pour le tuteur souffrant et malade, voil, chre bonne enfant,
des ouvrages bien intressants, et des soins bien aimables. C'est ainsi
que les talents doivent servir au sentiment et embellir les divers
rapports de la vie. Je vous remercie bien tendrement pour ma part, ainsi
qu'au nom du tuteur qui ne peut crire et qui voudrait deviner quelle
fleur sa charmante pupille lui pourrait destiner.--Votre grande
promenade en traneau vous a fait du bien, chre enfant, je n'en doute
pas. L'air sec et un bon froid fortifient la tte et donnent du ton.
Nous nous promenons aussi quelquefois dans cette immense ville, mais en
voiture, glaces et rideaux ferms, comme des recluses, ou des
prisonniers.--Il nous faut cependant nous en contenter, bonne petite
amie, faute de mieux. Car le malade ne saurait supporter le soleil, et
le soleil est ncessaire d'un autre ct pour rendre l'atmosphre plus
supportable.--Savez-vous que depuis mon arrive  Saint-Ptersbourg je
n'ai crit qu'une seule et unique fois au Bon oncle, et  mademoiselle
Sidonie?--Mais, voulant crire des ptres je n'ai pas mme fait des
lettres et j'en suis tout honteux. Si vous avez l'occasion d'crire
encore une fois  votre aimable _Futur_, dites-lui, ainsi qu' la bonne
soeur, que jet dans un nouveau monde, sans oublier un instant tout ce
que je dois aux habitants de l'ancien, je n'ai pas su trouver un moment
d'crire encore une fois, et que ce n'est pas joli  moi,--que je le
sais, je l'avoue, et tcherai de rparer par un gros volume le silence
de presque trois mois. Comment donc, chre enfant, vous voudriez dj
tre  Lbikau? Est-ce que la fin de fvrier est si belle chez vous
qu'elle vous donne les premires envies de la campagne? Chez nous,
l'hiver a repris et nous sommes de nouveau aux 8 et 12  13 degrs
au-dessous de _0_ du thermomtre invent par le clbre physicien
franais, M. de Raumur.--Le zro est le point de la glace. Ce qui est
au-dessus marque la chaleur, ce qui est en dessous le froid.

Les assurances que vous me donnez, bonne petite amie, sur l'tat de
votre sant, me sont prcieuses. Comme il ne s'agit que d'un peu de
faiblesse aux jambes, la danse y mettra bon ordre et tout ira
parfaitement bien.--Dans vos batailles avec la bonne amie, n'oubliez
jamais, je vous prie par tout ce que vous aimez le plus au monde--c'est
sans doute la bonne anglique maman--n'oubliez jamais la modration et
l'adresse. Vous devez tre dsormais aussi grande et presque aussi forte
que la bonne amie et un coup de votre main pourrait me faire peur 
moi-mme.

Je vous flicite, chre enfant, des jours o vous ne trouvez rien  vous
reprocher. Je les compte avec soin; et sr, comme je le suis, que vous
ne l'crivez qu'aprs y avoir bien pens, je me rjouis de voir qu'il y
en a un si grand nombre.--Puissiez-vous en compter de pareils jusqu'
l'ge o la rflexion, cette douce compagne, cette fidle amie de
l'homme aura pris cette heureuse consistance, ce tact exquis, dont
dpend la vertu solide et la vritable flicit. La mort de la reine
douairire nous a t apporte hier soir par un courrier parti le 26
fvrier de Berlin.

On dit qu'elle sera regrette, car elle faisait beaucoup de bien. Elle
avait aussi beaucoup souffert dans sa belle jeunesse.

Adieu, chre aimable enfant. Soignez la bonne amie. Elle se plaint de
maux de tte. Et vous savez s'ils sont terribles! Adieu, adieu.

     Saint-Ptersbourg, 17/29 mars 1805.

Vous avez pleur, bonne aimable enfant,  la tragdie de _Marie Stuart_!
Cela m'a fait dsirer que vous lisiez la vie de cette Reine infortune,
pour qui la nature avait tout fait, pour qui la fortune s'tait en
quelque sorte puise et qui par la violence de ses passions a fini sur
un chafaud, aprs une captivit d'environ dix-huit ans.

Cette histoire est trs instructive, chre petite amie, pour des
personnes surtout qui ds le berceau semblaient avoir t appeles aux
plus heureuses destines.

Je vous flicite, chre enfant, de tous les amusements que vous procure
votre anglique maman et des jolies soires que vous avez au milieu de
l'aimable jeunesse qui vous entoure. Soyez toujours envers les autres ce
que vous voudriez que les autres fussent envers vous. La prvenance, la
complaisance, le plaisir de faire plaisir doivent vous guider dans vos
jeux, comme dans vos entretiens. Comment va le _piquet_? Comment va le
_21_?

Mademoiselle Julie de Hardenberg prend vos leons. Vous aurez par l,
chre enfant, une bonne occasion de vous fortifier dans l'tude de ce
que vous avez appris. Vous ne me parlez pas de la petite Pauline; non
plus que de la grande Pauline, dont je vous ai pri de me donner des
nouvelles. Aurez-vous l'amiti pour moi de lui dire bien des choses en
mon nom, ainsi qu' sa digne maman et  toute son estimable famille! Le
bon tuteur vous embrasse bien tendrement. Il a attendu la _rose_: mais
il s'est consol de ne pas la voir, pensant bien que ce n'est pas encore
la saison chez vous, et moins encore au 60e degr de latitude Nord.

Voyez-vous, bonne enfant, je vous parle le langage de la Gographie
savante et je suis sr que vous me comprenez  merveille.

Cela fait du bien  mon coeur et vous vous en trouverez un jour beaucoup
mieux encore que moi.--Adieu, chre bonne enfant. Le temps s'approche
que le petit jardin de la maison de verre commencera  devenir si non
habitable, du moins _courable_. Je vous vois sauter et bcher, courir et
arracher les mauvaises herbes! Cela me donne un joli moment. Si vous
avez de bonnes nouvelles de la princesse de Hohenzollern,
mandez-les-moi, je vous prie. Mes amitis  toute votre socit.

     Votre vieux ami

     P.

     Saint-Ptersbourg, 28 fv./12 mars 1805.

Votre lettre du 24 fvrier pass, chre aimable petite amie, est fort
bien crite et bien orthographie; je vous en remercie tendrement, parce
que je sens que c'est aussi pour me faire un peu de plaisir que vous
soignez votre criture. Ce motif est si obligeant! Il est si digne d'un
coeur tel que le vtre!

J'ai t pein de l'incommodit du bon prince de Rohan. Mais les parties
de chasse  pareille saison ne sont pas pour tout le monde. Il y a Louis
et Louis, comme il y a ge et ge, n'est-ce pas, chre petite amie? J'ai
t sincrement touch de ce que vous me dites au sujet de la
reine-mre. Elle tait bonne, elle tait bienfaisante. Ce sont nos plus
beaux titres  l'estime, aux regrets de nos semblables. Quand mme
l'injustice des hommes nous refuserait ces sentiments, le seul
tmoignage que nous emporterons avec nous suffirait pour nous ddommager
de tout. Mais, chre enfant, la reine-mre avait t  l'cole du
chagrin et de la gne dans sa jeunesse. La vertu en a souvent besoin, et
il est bien des malheurs, dans la vie, qui nous donnent ou dveloppent
chez nous de grandes qualits.

Vous avez montr, dites-vous, trop sensiblement votre ennui et mme un
peu d'humeur dans une socit. Voil, bonne enfant, un apprentissage
pour vous. On est trs souvent dans le cas de rencontrer des socits
qui ne nous amusent point, qui peut-tre mme nous dplaisent. Vous
n'avez, Dieu merci, de plus grands chagrins  craindre ou  prouver
habituellement  votre ge. Qu'ils vous servent d'occasion de vous
exercer  l'art essentiel de vous possder et de vous accommoder au got
des autres, par obligeance et par bont. Le bon tuteur se porte un peu
mieux aujourd'hui. Nous nous promenons presque toujours ensemble, glaces
fermes, rideaux baisss, dans la ville. Ce matin, je n'ai pu
l'accompagner et j'en suis bien fch, car il n'aime pas se promener
tout seul. Il a t trs sensible aux jolies lignes que vous lui avez
crites et que je courus lui lire  son lit. Il les a relues dans la
matine et il est pass chez moi pour me recommander de vous en
remercier de sa part.

     Saint-Ptersbourg, 3/15 mars 1805.

Je rponds en hte, chre aimable enfant,  votre jolie lettre du 21
fvrier-12 mars. Merci des dtails que vous me donnez sur les honneurs
qu'a reus M. Iffland  Dresde, et sur les distinctions que lui a
accordes le plus rserv, le plus mesur peut-tre des princes de la
Terre. Ces distinctions, tout en encourageant les talents et le mrite,
font la gloire des grands qui savent les distribuer. Les artistes sont
faits pour obtenir les rcompenses dues  la peine qu'ils se sont donne
pour se perfectionner. Les princes sont faits pour partager avec
jugement et sobrit ces rcompenses. C'est un tact bien difficile 
acqurir, chre enfant, que celui de mnager ces distinctions.

Vous l'apprendrez aussi, vous surtout  qui le sort impose des mesures
encore plus svres.

Ne soyez pas tonne, petite amie, si dans huit jours de temps la
princesse W. n'a point vu cet homme clbre, quoique accompagn d'une
lettre de maman. Huit jours passent bien vite et la manire de vivre
retire,  ce qu'on dit, de la princesse, et les occupations presses de
M. Iffland ont t la cause de cette privation des deux cts. Tout en
m'crivant, chre enfant, qu'on n'est pas mcontent de votre
_ortographe_, vous faites une faute; et je vous y attrape,--on crit
_orthographe_. Au reste, j'en suis content aussi, mais pas toujours.

Le bon tuteur, qui se porte un peu mieux, vous remercie de votre
embrassement. Le bon et excellent chevalier a t sensible  votre
souvenir; il vous dit mille choses et vous prie de le mettre aux pieds
de l'adorable maman.

     Saint-Ptersbourg, 7/19 mars 1805.

Oh! la charmante, la jolie _pense_ que je reois avec votre lettre du 3
de ce mois, aimable petite amie! N'attendez pas des remerciements qui ne
valent rien entre nous. Mais agrez mes flicitations bien sincres
ainsi que celles de tous ceux qui ont admir votre ouvrage. Les mots que
vous y avez ajouts m'ont vraiment touch. Mon estime, chre bonne
enfant, vous est assure ds que vous tcherez de mriter la tendre
approbation de votre adorable maman et de rpondre aux soins de votre
bonne amie. Tchez de vous donner les qualits de caractre et les
connaissances indispensables, avec la mme attention que vous mettez aux
talents d'agrment, et vous serez heureuse et vous ferez le bonheur de
tout ce qui vous entourera, et l'ornement de votre maison.

La socit de mademoiselle Julie de Hardenberg ne peut que contribuer 
rendre plus brillantes vos soires, chre petite amie. Je l'ai trouve 
Hambourg extrmement aimable, parce qu'elle tait bonne, simple, douce,
sans prtention. Je vous prie de la remercier du souvenir qu'elle veut
bien conserver de moi et de l'assurer du parfait retour de ma part. Vous
donnerez aussi un baiser  la chre et spirituelle Pauline; et vous ne
m'oublierez pas auprs de Monsieur et de madame la Comtesse.

Bonne enfant, comme il n'est jamais permis de mentir, je vous dirai que
je ne puis dire du bien de ma pauvre sant. Je ne me reconnais pas. Je
n'existe plus qu'autant que je parle et que j'cris. C'est assez si je
puis aller ainsi jusqu'au bout. Esprons que le voyage de retour me
rendra tout ce que le sjour d'ici m'a fait perdre. Merci, petite amie,
pour tout ce que vous me dites d'aimable  ce sujet. Mon coeur en est
pntr et ne l'oubliera jamais. Bien des choses  madame et 
mademoiselle de G., ainsi qu' tout le reste de votre socit.

     Saint-Ptersbourg, 21 mars/2 avril 1805.

Vos promenades en voiture et surtout  pied, chre aimable enfant, m'ont
fait grand plaisir. Il faut profiter de la belle saison, d'autant plus
que le mois o nous entrons et presque toujours le mois suivant ne sont
pas les plus agrables  Berlin. Nous avons prsentement de belles
journes  notre tour; mais les rivires, les canaux ont encore pris et
couverts de neige; et la glace qui se fond lentement dans les rues ne
permet presque de promenades qu'en voiture ou en petite troka, qui peu
 peu remplace le traneau.

On donne ici, depuis quelque temps, des concerts clbres. C'est une
passion presque gnrale chez les grands d'ici. J'ai entendu parler d'un
Anglais (dont je n'ose estropier le nom, car je ne l'ai lu nulle part)
qui joue parfaitement le clavecin, et qu'on met au-dessus de Clmenti.
Cela se pourrait. Mais je doute fort qu'il ait la sensibilit et l'me
de ce dernier. Chre petite amie, il y a des sicles que vous ne m'avez
pas dit un seul mot sur vos progrs dans ce talent prcieux. C'est
apparemment pour prparer une surprise  votre ancien bon ami, lorsqu'il
sera de retour.

Le bon tuteur a espr trouver sa jolie rose dans une de vos lettres.
Malgr sa longue et ennuyeuse maladie, je suis sur qu' cette vue, de
charmants vers eussent exprim sa joie et sa tendre reconnaissance. Mon
Dieu! chre enfant, il mrite bien tous ces soins de votre part! C'est
pour vous qu'il n'a presque qu'un oeil pour regarder vos ouvrages!

Je suis bien charm aussi, bonne enfant, que l'anglique maman dne
souvent chez sa Dorothe. C'est une occasion trs agrable d'entendre
mille propos obligeants, d'observer mille traits de bont, d'apprendre
tout plein de choses, dont son esprit s'est enrichi et qui acquirent
des charmes inexprimables en passant par son coeur.

Oui, chre petite amie, c'est la vieille maxime de votre bon ami. La
tte doit penser, mais c'est par le coeur qu'elle doit transmettre ses
penses. Le coeur doit sentir, mais c'est avec la tte qu'il doit
perfectionner et conduire ses sentiments.

Adieu, chre bonne enfant. Voici le tuteur qui entre chez moi et qui
vous dit mille tendresses. Il vous prie aussi de prsenter ses hommages
 l'adorable maman et de dire bien des choses de sa part  votre
excellente amie.

     Votre

     P.

     Saint-Ptersbourg, 24 mars/5 avril 1805.

Oui, mon aimable petite amie, la faute n'en a t qu' la poste, si vous
avez manqu de mes lettres. J'ai crit rgulirement plus ou moins, tous
les courriers; mais il est mille raisons qui arrtent ou retardent les
lettres et, pour un ordinaire, il ne faut pas s'inquiter. Bien, bien
oblig, chre enfant, de la commission dont je vous avais prie, pour la
bonne amie, et de la manire dont vous l'avez remplie, et plus encore,
s'il se peut, de l'exactitude obligeante avec laquelle vous m'en rendez
compte.

Le djeuner donn par madame la comtesse C. tait donc bien nombreux!
Mon aimable amie, il faut _pourtant_ que vous vous fassiez peu  peu 
ces grands rassemblements qui sont, au fond, une _bruyante_ solitude.
C'est dans ces rassemblements-l qu'on peut beaucoup observer et
entendre, pour consulter ensuite votre bonne amie et lui confier vos
observations et vos jugements. L'avantage des grandes socits est de
s'apercevoir qu'on peut se passer de nous; celui des petites socits
bien choisies est de multiplier les lumires et les jouissances, par
l'effusion et l'abandon mme qu'elles permettent.

Je dois vous remercier aussi, chre bonne enfant, de votre jolie
criture. Elle est soigne et l'orthographe en est correcte.

La pice de l'Abb de l'pe, ce bon prtre franais qui eut le courage
de rendre utiles les sourds-muets par une patience hroque, est
vraiment touchante. J'ai lu, dans je ne sais quelle feuille, qu'on l'a
donne  Lindau, si je ne me trompe (vous saurez trouver cette ville sur
la carte du _lac de Constance_), o un vritable sourd et muet et son
instituteur ont jou. C'est l ce qu'on appelle tre dans son rle!

Adieu, chre petite amie. Le bon tuteur crit aussi peu qu'il est
possible; mais il crit toujours, quoique  btons rompus, et prenant du
repos.

     Votre

     P.

     Saint-Ptersbourg, 28 mars/9 avril 1805.

Vous m'avez fait le plus grand plaisir, aimable petite amie, en
m'annonant dans votre _Post-Criptum_ (que vous orthographierez
_Post-Scriptum_) [aprs-crit], l'amour que vous prenez pour la musique.
Dans mon dernier numro, prcisment, je vous avais demand des
nouvelles de ce charmant talent, dont vous ne m'aviez plus parl depuis
longtemps. C'est une marque, chre enfant, que vous commencez  y faire
des progrs sensibles; la musique est comme un ami qui est attentif 
nos moindres fautes, pour qui rien n'est petit, qui passe mme pour
ptillant. Il nous ennuie, il nous excde mme parfois; mais  mesure
qu'on se perfectionne, nous commenons  en connatre le prix et nous
l'aimons tous les jours davantage. Je vous flicite de bien bon coeur,
bonne enfant, de cette jolie affection. Elle est bien place et vous y
trouverez votre compte dans l'avenir.

Adieu. J'cris  la hte parce que j'ai beaucoup  courir encore et mon
me est en l'air. Elle vous suit partout, petite amie, et il n'est pas
un moment o elle ne fasse de voeux pour votre vrai bonheur et de tout ce
qui vous entoure.

Sans adieu jusqu' vendredi.

Mille choses  votre charmante petite et grande socit.

     Saint-Ptersbourg, 31 mars/12 avril 1805.

Votre jolie fleur, chre aimable enfant, fut rendue au bon tuteur ds le
moment mme qu'elle fut arrive. M. de G. tait prcisment chez moi en
confrence d'affaires avec quelques amis, et votre chef-d'oeuvre fut
accept avec reconnaissance, lou et admir de notre petit cercle;
ensuite, la fleur est trs bien faite, et je vous en dois mes tendres
flicitations. Il faut esprer que le bon tuteur retrouvera dans sa
sant assez de forces pour remercier en vers et consigner les louanges
de cet ouvrage de sa pupille aux sicles les plus loigns. Il ne tient
qu' lui de la transmettre aux gnrations  venir et de lui donner
l'immortalit. Nous lisons encore, petite amie, de charmants vers
chants sur une rose par Anacron, il y a  peu prs vingt-cinq sicles.

La justice que le public a rendue  madame Flek dans le rle de Jeanne
d'Arc est confirme par la figure et la taille de cette actrice. Ses
traits, sa voix n'ont rien de hroque. Les rles tendres, neufs ou
gentils et mignons, voil ce qui lui va  merveille.

Je suis bien charm, bonne enfant, que votre socit du soir recommence
 se rassembler. Elle en deviendra d'autant plus intressante.

Adieu, chre aimable enfant. Il est tard et je suis extrmement fatigu.
Hier soir on m'entrana au concert spirituel. On y donna la Cration de
Haydn. L'orchestre est vraiment un des meilleurs que l'on puisse avoir.
La salle est superbe. Mais le billet est  cinq roubles et on donne ces
soires au profit des veuves et des enfants des musiciens.

Adieu, encore une fois; voil encore Pauline  Berlin? Elle est donc
bien? Je vous prie de lui dire mille choses de la part de votre bon ami,
ainsi qu' toute votre aimable socit.

     Saint-Ptersbourg, 4/16 avril 1805.

... Vivant en Allemagne, il est trs difficile, bonne enfant, de se
dfendre des _germanismes_ qui se glissent, malgr nous, dans la langue
franaise. Observez toujours la bonne amie et ne vous cartez pas de ses
expressions. Je ne sais quels sont vos progrs en allemand et en
anglais; mais il parait que vous parlez le franais de prfrence. Il
faut parler, du moins, ce _qu'on a choisi pour sa langue_ le plus
correctement qu'il est possible.

Et les hutres? et le Champagne qui a d ptiller de suite? Tandis que
vous _nagez_ dans un dlire, petite amie, n'oubliez pas le bon tuteur et
votre vieil ami qui font tte--tte un premier dner d'auberge, o
c'est un prodige si l'on attrape un morceau de bouilli mangeable et o
de tant de poissons dlicats dont on abonde en Russie, on vous sert du
brochet et de l'anguille. Un peu de saumon ne s'obtient que par hasard
et aprs des ngociations, ou bien il faut le payer  part.--Voil donc
la belle maison de M. de Massow achete et vous voil chez vous 
Berlin, dans toute la rigueur du mot. Je suis charm du joli cabinet que
vous allez avoir. Vous le meublerez avec got, et par consquent avec
simplicit et sans le surcharger. L'exemple de maman surtout peut vous
guider. Je me fais une fte d'aller vous y rendre visite, y admirer
l'arrangement, l'ordre, la propret, si le sort me ramne sain et sauf
jusqu' Berlin.--La reprise de vos leons du soir vous a fait grand
plaisir, chre enfant, et  moi aussi, infiniment. Mais je viens
d'apprendre par M. de Goeckingk, que vers la fin du mois de mai prochain,
sa famille partira pour la campagne o l'on doit tout prparer pour la
noce de mademoiselle Wilhelmine. Cette perte vous sera fort sensible
ainsi qu' la bonne amie. C'est un vide qu'on ne remplacera
point.--Madame Herz a gagn en jouant avec vous au piquet! Je trouve
cela fort naturel, chre enfant. Elle doit savoir mieux _carter_, mieux
choisir ses _suites_ et russir  mettre _quatre choses ensemble_ mieux
que vous. Avez-vous continu, du moins de temps en temps, les checs? le
jeu n'est sans doute pas pour votre ge, mais vous qui avez tant de
dispositions pour la gomtrie vous pourriez, peu  peu, vous accoutumer
 ce jeu, qui apprend surtout  ne jamais faire un pas sans rflchir et
sans regarder tout autour de soi pour en prvoir les suites.--Dites, je
vous prie, bien des choses de ma part  madame Herz. Adieu, chre
aimable petite amie. Ne manquez pas de me donner es nouvelles exactes de
la sant de notre excellente amie. Elle souffrait d'un affreux mal de
tte le 2 du courant. Elle me le mande en deux lignes. Un post-scriptum
de votre main et pu me tranquilliser. Le bon tuteur vous embrasse trs
tendrement. Il se porte bien et la saison lui permet de faire des
courses qui finiront par le rtablir tout  fait. Je voudrais pouvoir en
dire autant pour mon compte. Mais cela n'ira pas si vite. Adieu, chre
enfant, votre cabinet donne-t-il sur la rue ou sur la cour? car on me
dit que la cour est trs vaste, mais pas une toise de jardin. Aimez
toujours votre ancien ami qui vous chrit de tout son coeur.

     P.

     Saint-Ptersbourg, 18/30 avril 1805.

Lorsque vous aurez lu la vie de Marie Stuart, chre petite amie, vous
aurez la bont de me rendre vos rflexions sur le malheureux sort de
cette princesse qui semblait avoir t forme par la nature et par la
fortune  tout ce que nous appelons _bonheur vritable_ sur la terre,
sans compter ce _bonheur factice_ qui est pourtant aussi quelque chose
parmi les hommes.

La bonne _Frau_ Pauline s'en retourne  Prague. Mais n'ira-t-elle pas du
tout aux eaux,  la campagne, de cette anne?--Je vous flicite, petite
amie, de la jolie robe que vous a faite madame Agla.--Il faut aussi des
robes comme il faut des fracs et des habits. Hlas! les miens commencent
 m'en avertir. Je fais la sourde oreille, chre enfant, mais ils crient
plus fort que je ne voudrais; et cependant je tiens ferme et tant que je
suis ici, o tout est d'une extrme chert, je les ferai aller. Adieu,
chre enfant. Le bon tuteur vous rend mille embrassements pour un. Dites
tout plein de belles choses  mademoiselle Julie,  toute la socit.
Adieu.

     Votre

     P.

     Saint-Ptersbourg, 22 avril/3 mai.

Tandis que je vous cris, chre petite amie, il neige ici comme il n'a
pas neig en dcembre. Si cela dure deux heures encore, les traneaux
vont reparatre pour la troisime fois et nous ne saurons que par
l'almanach que nous sommes au mois de mai.--Merci, bonne enfant, de ce
que vous me mandez sur vos efforts dans l'tude de la musique. Vous
faites en mme temps une exclamation qui m'a fait bien rire: _quelle
patience il faut_, dites-vous, pour apprendre?--Jugez, chre enfant, de
celle qu'il faut avoir pour enseigner! Un bon esprit, et surtout un bon
coeur n'oubliera jamais cette deuxime partie que j'ajoute  votre
rflexion.  l'heure qu'il est les _violettes_ sont arrives, elles ont
t admires et accueillies par le bon tuteur avec la plus tendre
reconnaissance. Je suis charm, bonne amie, que vous ayez commenc 
lire quelque chose de la vie de l'infortune Marie Stuart. C'est une
histoire bien intressante et capable d'instruire toutes les jeunes
personnes de votre sexe et de votre rang, pour qui la nature et la
fortune ont tout fait. En comparant l'enfance, la jeunesse de cette
Reine avec sa fin tragique, en suivant la marche et les progrs de ses
dfauts jusqu' ses crimes et  ses malheurs, on apprendrait  se
vaincre,  se modrer,  rflchir, et surtout  ne se point livrer au
sentiment s'il n'est pas approuv par la raison. Adieu, chre aimable
enfant. Bien des choses  madame Herz, etc., etc. Encore une fois adieu,
chre petite amie; le bon tuteur vous embrasse. Il est bien triste de
tout ce qui vous arrive et qui retarde son retour. Oh! quand vous saurez
tout ce que cet homme respectable a d souffrir ici!--Aimez votre bon
ami, comme il vous aime et comme il vous aimera toute sa vie.

     P.

     Saint-Ptersbourg, 28 avril/10 mai 1805.

Deux numros  la fois, chre aimable petite amie? Cela s'appelle payer
gnreusement capital et intrts  la fois. N'en attendez de moi que
des flicitations, car, pour des remerciements, ce n'est pas marchandise
qui doive courir entre nous.--J'ai t charm, chre enfant, de trouver
_six jours_ de suite o vous n'avez eu rien du tout  vous reprocher.
Comme je suppose que vous n'tes pas indulgente l-dessus et que vous ne
glissez pas trop lgrement dans votre examen, je dois vous encourager,
bonne enfant,  tenir constamment  cette habitude et  prendre au vif,
surtout, les dfauts que vous trouverez vous tre les plus familiers,
afin de les pourchasser et les dtruire de prfrence. Quelle phrase
consolante, pour une belle me, que celle-ci: Je n'ai rien  me
reprocher! Mais aussi quelle svrit, quelle attention ne faut-il pas
employer sur soi-mme avant de porter ce jugement que tant de petits
intrts, tant d'habitudes rendent si souvent suspect.--L'aventure de la
malheureuse prire qui vous a paru si terriblement bte m'a fait un peu
rire  vos dpens. D'abord, le titre seul pouvait vous dire ce que vous
en deviez attendre; et si vous vous y attendiez, petite amie, c'tait l
qu'il fallait s'amuser; car tout ce qui est parfait, mme en btise,
peut avoir son mrite par cela mme qu'il est parfait dans son genre.
Mais avez-vous pens, chre enfant, aux sensations d'amour-propre que
l'auteur aura eues peut-tre en crivant ce morceau? C'est l une
rflexion utile  faire en cas pareil. L'amour-propre se plat  nous
jouer des tours affreux et, ds que nous nous y abandonnons, nous
faisons les plus grandes sottises et nous croyons faire les plus belles
choses du monde.--Vous vous plaignez du froid; je vous ai parl des
neiges et des frimas que nous avions les semaines dernires; depuis hier
il parat que nous avons de nouveau le printemps. Il est sept heures et
demie du matin et je vous cris ayant un grand _was-ist-das_ ouvert,
pourtant la chambre avait t chauffe ds les quatre heures du matin.
Mais chre enfant, pas une feuille aux arbres, pas un brin de gazon. On
colporte les fleurs dans des vases, comme en plein hiver. Cependant, ds
que l'air est plus doux, je suis beaucoup mieux et mes nerfs semblent se
calmer. Ds que la saison sera tant soit peu fixe, je prendrai une
douzaine de bains et j'en attends de grands avantages pour ma sant.

Il y a apparence, chre bonne amie, que je devrai prolonger encore mon
sjour ici; vos commissions me parviendront toujours  temps, si vous
les envoyez mme la veille de votre dpart de Berlin.--Bien des choses,
chre amie,  madame Herz. Fera-t-elle des courses, l't prochain? Vous
serez  Lbikau, ce cher bienheureux Lbikau. Qui sait, bonne enfant,
quand je le reverrai! On ne part pas si aisment de Saint-Ptersbourg,
dit-on, lorsqu'on y a des affaires et surtout des procs. Le bon tuteur,
qui vous embrasse tendrement, est bien afflig des retards qui
l'arrtent de huit en huit jours. Mais qu'y faire? Lorsque le mal est
sans remde et qu'il n'y a pas de notre faute, un esprit bien fait n'a
qu' se rsigner.

     Toujours votre

     P.

     Saint-Ptersbourg, 5/17 mai 1805.

Le soin que vous avez pris, chre bonne enfant, de rpondre un peu tous
les jours  mon dernier numro, a t bien aimable, et je vous en dois
mes flicitations. Soyez toujours exacte  ce qu'on appelle les _soins
de la socit_ et vous trouverez dans le monde les agrments solides
qu'on doit y chercher; soyez-le aux soins de l'amiti et vous aurez des
amis.--La _Frau_ Pauline a donc trouv sa petite Dorothe bien grandie!
jugez comme je vous trouverai, moi, surtout si nos affaires nous
retardent, encore longtemps, le plaisir de vous revoir! Je crois, chre
petite amie, que vous pourrez tre de retour de Lbikau avant que nous
le soyons, ou du moins votre ancien bon ami, de Ptersbourg. Le temps se
dpense ici avec une sorte de prodigalit et les affaires vont trs
lentement  leur terme. L'Empire de Russie est le plus vaste que l'on
connaisse de notre globe. Il contient au del de 42 millions
d'habitants, rpandus sur une surface immense depuis la Nouvelle Zemble
jusqu'aux limites nord de la Perse, et depuis les ctes occidentales
d'Amrique septentrionale jusqu'aux frontires de la Laponie norvgienne
et sudoise et  celles de la Pologne prussienne et autrichienne. La
bonne amie vous montrera cela sur la carte. Toutes les affaires
aboutissent  la capitale, pour peu qu'elles soient importantes. Jugez,
chre enfant, de la masse qui s'en accumule ici, et du travail
prodigieux qu'il faut pour les expdier l'une aprs l'autre!

Le printemps a recommenc, les arbres s'habillent, la terre fait sa
toilette. Mais nous avons encore froid et rien ne se combine avec nos
superbes et longues journes. Le bon tuteur se promne beaucoup. J'en
ferais autant, si j'en avais la force. Dans quelques jouis, on attend
l'arrive des navires marchands de la Baltique et du golfe de Finlande
jusqu'ici. Dj, on les a fait devancer par les hutres qui n'ont pas la
patience d'attendre, comme les autres marchandises. Avec ces vaisseaux
on a tout ce qu'on peut dsirer, dit-on; et l'on va les voir et faire
ses emplettes comme  une foire. Je vous en rendrai compte ds que nous
les aurons vus.--Mon dner n'y gagnera pas grand'chose, malgr cela,
parce que notre matre d'auberge parat avoir fait son menu pour toute
l'anne, comme si la mer tait toujours ferme. Le bon tuteur a ri de
bien bon coeur, lorsque je lui si lu votre prire de _faire venir souvent
du saumon_. Mais nous devons mnager et, cependant, on dpense
prodigieusement.

Je n'ai jamais rencontr de _germanismes_ dans les lettres de la bonne
amie. Si elle en fait en parlant,  ce qu'elle dit, c'est qu'il est
presque impossible de les viter, vivant longtemps en Allemagne et
parlant plusieurs langues. Mais, ma petite amie m'en a fait en crivant
et c'est ce que la bonne amie ne fait pas. Les lettres de madame de
Svign et les crits de madame de Genlis pourront vous tenir sur la
ligne, si vous les prenez de temps  autre pour rafrachir votre style.

La perte de madame de G., de mademoiselle Minna et de mademoiselle Julie
doit vous tre bien sensible, d'autant plus que mademoiselle Minna sera
longtemps peut-tre sans revenir  Berlin.

Je suis sr, chre bonne enfant, que je trouverai _tout l'ordre
possible_ dans votre cabinet. C'est un des premiers mrites d'une
personne raisonnable et c'est une grande conomie de temps et de
mmoire.--Si j'arrive que vous soyez encore  Lbikau, j'attendrai  le
voir quand vous serez de retour. Alors il aura tout son prix pour moi.

Adieu, bonne enfant. Le bon tuteur dne aujourd'hui chez le prince
Czartoryski,  un grand dner diplomatique. Il vous dit mille choses,
ainsi qu' la bonne amie,--et moi j'en fais les honneurs en attendant
mon pauvre dner solitaire. Il y a longtemps que je n'en ai pas fait un
pareil. Adieu, chre, chre enfant. Politesse, rflexion, et surtout
_point d'humeur!_

     P.

     Saint-Ptersbourg, 5/17 aot 1805.

Un mot  ma bonne petite amie, pour la remercier des jolies lettres que
je viens de recevoir d'elle  mon arrive ici. Il est vrai qu'elles ne
sont pas si bien crites que plusieurs de ces charmants billets qui les
ont prcdes; mais elles ont le mrite d'avoir t dictes sans
brouillon et, sous ce point de vue, elles ont le mrite d'avoir t
improvises. C'est un titre prcieux qu'elles ont  ma tendre
reconnaissance.--J'attends, chre aimable enfant, la description des
rjouissances du 21 de ce mois.--Mon Dieu, que nous tions tous loin de
penser que cette anne-ci je partagerais cette journe de Ptersbourg!

La bonne amie a eu grand raison de rformer la pense obligeante, si
vous voulez, mais franche en elle-mme, de vouloir faire le bien et
s'abstenir du contraire pour plaire  ses amies.--Si vous aviez une
dette et que votre crancier dans le besoin demandt son argent,
pourriez-vous dire  une amie: Je le payerai pour faire plaisir? Il
faut remplir ses devoirs non seulement sans se soucier de plaire par l
 qui que ce soit, mais souvent avoir le courage de dplaire  ce qu'on
aime le mieux. Mais aussi, bonne enfant, il faut tre bien sr qu'on
remplit un vrai devoir et que nos petites passions ne s'en mlent point.

Mes compliments  toute votre socit.

     Le 21 aot 1805.

Dorothe II entre aujourd'hui dans sa XIIIe anne. Son ancien bon ami
partage en esprit les rjouissances et les flicitations de ce beau
jour.

Les voeux qu'il forme sont aussi vrais, aussi ardents que le sentiment
qui les lui inspire.

Puisse ce jour revenir pendant de longues annes, riche des progrs des
jours qui l'auront prcd!

Puisse Dorothe II mriter toujours mieux ce nom en ressemblant  son
adorable maman! enfin, qu'elle puisse rpondre aux soins de son
excellente amie et combler les esprances de tout ce qui l'aime, comme:

     PIATTOLI!

     Le 6 fvrier 1806.

Trois petits cachets seront l'hommage qu'un ancien ami offre aujourd'hui
 Dorothe II, en lui portant ses flicitations et ses voeux.

Je la prie de les agrer et de les garder toujours, aprs avoir fait
graver _trois lettres_ qui lui rappellent trois qualits qu'elle voudra
se donner ou trois dfauts dont elle voudra se dfaire de prfrence,
pour s'en rendre compte  pareil jour.

     P.

     K. 11/23 septembre 1806.

Chre aimable amie, votre dernier numro m'a fait le mme bien que fait
la rose sur un terrain brl dans un long jour d't. Je n'ai que le
temps de vous dire ces deux mots et de vous remercier. Aussitt que je
rencontrerai un bon petit quart d'heure, vous aurez une ptre qui,
j'espre, ne sera pas pour vous sans quelque intrt, surtout si je
l'cris en italien pour vous donner un exercice en l'honneur de madame
de T.,  qui je vous prie de prsenter mes hommages. Rappelez-moi 
toute votre socit, l o vous serez. Vous savez que je suis toujours
votre vieil ami.

     P.

     Saint-Ptersbourg, 29 dc. 1806/10 janv. 1807.

Votre petit billet du 14/26 du mois pass, aimable Dorothe, m'a fait
verser des larmes bien douces. Il m'a prouv que, malgr mon ge et les
vicissitudes de ma vie, j'ai un coeur capable des motions les plus
vives, de la tendresse et de la reconnaissance. La pense charmante, je
suis bien aise qu'aucun malheur ne t'est arriv dans ma maison, cette
pense est jolie! Je ne l'oublierai de ma vie! C'est la maman, votre
adorable maman tout pure. Conservez, cultivez toujours soigneusement
cette belle partie de la bont, n'y mlez point, autant que vous le
pourrez, la faiblesse, et mettez le plus grand choix dans les objets,
comme le tact le plus sr dans les occasions et dans les formes.

Je suis charm, chre Dorothe, que vous ayez des nouvelles consolantes
de nos amis loigns. C'est tout ce que les bonnes gens peuvent dsirer
dans le moment affreux o nous vivons. Je conois qu'on est dans une
sorte de tranquillit  Berlin. Mais cet tat, bonne enfant, tient 
tant de causes! Il peut tre envisag sous tant d'aspects diffrents! Il
y a des vallons paisibles que les potes se plaisent  dcrire: il y a
aussi la sombre tranquillit des tombeaux!

Vous trouvez bien laide la Courlande! Chre petite amie, si vous tiez
venue  la belle saison, je suis sr que vous en jugeriez moins
svrement. Mais vous y tes arrive, aprs un voyage pnible, dans les
plus tristes dispositions! Vous avez trouv un vilain automne au lieu
d'un hiver tel que le climat le porte. De plus, vous y avez vu tous les
visages allongs, toutes les conversations, toutes les socits dans la
tristesse! Vous savez qu'on n'est jamais bien quand on n'est pas ce
qu'on doit tre, d'autant plus si la ngligence personnelle s'est jointe
aux vnements actuels. C'est le cas, me dit-on, en Courlande; car on a
beaucoup nglig les embellissements d'un pays qui en tait susceptible.

Embrassez la bonne Jeannette et flicitez-la aussi de ma part de ce
qu'elle est revenue de si loin! Esprons qu'on vous l'a conserve pour
vous tre utile  son tour, et pour vous tmoigner sa reconnaissance.
Mille choses  tout ce qui vous entoure, et mes respects  la si digne
madame de Goeckingk.--Chre enfant, voici un petit billet qui a couru
beaucoup de pays et qui m'est revenu. Vous verrez la date et combien
nous tions loin de ce qui nous arrive. Je me borne  envoyer  la bonne
amie la lettre dans laquelle le petit billet tait inclus. Je ne lui
cris point, car je sais qu'elle n'est pas bien et qu'elle est peu
dispose  crire. Je vous prie de l'embrasser de ma part et de lui dire
que sans me rpondre directement, je lui demande de me faire savoir par
vous, avec tous les dtails possibles, l'tat de sa sant. Tchez, bonne
Dorothe, de la consoler et de lui rendre tous les soins qu'elle vous a
prodigus depuis tant d'annes. Bonne enfant, parlez-moi aussi de votre
clavecin! Jouez-vous avec maman, dont le got est si parfait et si
noble?

Le bon chevalier de Marnem vous porte des voeux pour la nouvelle anne,
ainsi qu' la bonne amie. Il les joint  ses hommages pour votre
anglique maman. Cet ami prcieux est toujours le mme. Il est pour moi
ce que sera pour vous toute sa vie.

     Votre vieux

     SCIPION.

     Le 5/17 mai 1808.

Croyez, bonnes amies, que l'acquisition de l'ouvrage d'Humboldt, avec
tous les cahiers, est d'un luxe excessif pour moi, sans entrer dans
l'esprit de ma collection. Il me serait plus agrable de recevoir les
bienfaits de notre petite amie d'une manire plus analogue  la
collection des cartes que je voudrais complter pour mon anglique
amie.--Ainsi, si je puis prendre le seul voyage, Part. I, avec la carte,
je me rserverai de vous demander le reste pour d'autres cartes que je
prendrai chez Schropp ou  des ventes.

Mais il n'est pas dit que j'en aurai besoin. Un mot l-dessus de votre
part.

     Votre toujours

     P.

     10 novembre 1808.

Il y a cinquante-neuf ans, chres aimables amies, que j'ai commenc mon
plerinage dans ce bas monde. J'ignore si j'achverai la soixantaine,
que je vais compter ds ce soir. Ma vie a t remplie d'vnements bons
et mauvais, comme celle de presque tous les hommes. Je dois cependant
remercier le Ciel de ce que j'ai eu en partage le bonheur essentiel dans
presque toutes les poques de ma carrire. Le moment mme o ce souvenir
se retrace dans ma pense est un des plus dlicieux. Je puis vous le
dire en vous embrassant. Tous les sentiments de l'amiti la plus vraie,
la plus tendre, la plus invariable remplissent mon coeur!

     [_S. d._]

Bonne Dorothe, il faut nous donner cette preuve de l'extrme confiance
que j'ai dans votre caractre et dans votre discrtion. Toutes les
nouvelles qui me sont revenues de diffrentes personnes, aprs avoir
rpondu  votre billet, concourent  m'assurer que Koenigsberg est perdu.
On prtend mme en avoir des dtails et surtout de deux actions trs
meurtrires  notre dsavantage, du 13 et du 14. Malgr cela nous
attendons que la chose soit certaine et connue pour y croire tout 
fait. Vous jugez bien, bonnes amies, de mon affliction et du mlange de
sentiments qui travaillent mon me.--Oh! si du moins tout ce que les
individus peuvent se faire de bien dans le particulier affaiblissait
chez moi les impressions dchirantes des affaires gnrales!--Mais non,
il faut que tout se runisse pour prouver la sensibilit d'un homme qui
n'a jamais cess de penser et de vouloir du bien et d'tre honnte 
tout prix!--Adieu, bonne Dorothe, bonne amie. Le docteur dnera chez
nous. Je n'ai pu lui trouver quelque chose de bien digne de sa
friandise! Mais il aura du Champagne!

Adieu encore une fois. Allez-vous au spectacle?

Votre ancien et vieux bon ami pour la vie,

     P.

     Altenbourg, 28 dc. 1808/9 janv. 1809.


Les deux mots que vous m'criviez le premier jour de l'an, chre aimable
Dorothe, m'ont pntr. Vous aviez besoin de me dire ces deux mots!
C'est ce qui m'a touch bien plus encore, et vous me connaissez assez
pour juger de ce que j'ai d prouver en vous lisant.

Sans doute, les lments de la sant sont en nous, comme nous y trouvons
les germes de nos maladies. Dans les circonstances les plus pnibles de
la vie, il est un sentiment de nous-mme, qui nous soutient, lors
surtout que ce sentiment est fond sur tout ce qui nous assure notre
estime et celle de nos vrais amis. C'est lui qui m'a tranquillis pour
vous; c'est de lui que je puis tout attendre; et les rflexions trs
justes que vous avez t dans le cas de faire et dont j'ai t charm,
il y a trois semaines, m'ont dit que je devais y compter. La premire
qualit d'un voeu quelconque est qu'il soit digne de nous. La seconde,
qu'il soit toujours subordonn aux vnements dont nous dpendons. Tous
ceux que nous avons forms, vous, et tout ce qui vous aime, ont eu ces
deux qualits. Il nous appartenait d'agir de bonne foi et de joindre nos
efforts pour en esprer le succs. Mais notre action et nos efforts
taient borns par les lois de la convenance d'une part, et celles des
considrations domestiques de l'autre. On est all jusqu'o ces bornes
l'ont permis. Les dpasser et t une draison et une folie inutile. Le
rve de mon coeur s'est vanoui et j'ai t le premier  l'avouer. Et
n'tait-ce pas  moi de l'avouer aux personnes dont, par ce rve mme,
j'avais cru pouvoir assurer le bonheur? L'esprance qui survit  tous
nos dsirs, comme elle les fait clore et les nourrit, l'esprance
elle-mme ne peut se perdre sans entraner la fin de ces dsirs. Les
regrets leur succdent, mais leur dure est presque toujours mesure, ou
doit l'tre, par une juste apprciation des objets, ainsi que de
nous-mmes. La tendre amiti qui a prsid constamment  toutes mes
dmarches, cette amiti dont j'ai donn des preuves  tout ce qui m'est
cher me conduit  prsent et ne cessera de me guider jusqu'au dernier de
mes soupirs. Si ce sentiment vrai, et, autant qu'il me semble, clair
par l'exprience, inspire encore de la confiance, ses conseils seront
couts; et si l'on ne retrouve pas d'abord le chemin du bonheur tel
qu'on avait tant de raison de l'attendre, on en ouvrira toujours
d'autres qui mneront  cette flicit des mes fortes, celle qui se
compose des sentiments dlicieux de devoirs remplis et des rsolutions
rflchies. Nous sommes bien impatients de vous revoir, chre Dorothe,
vous et la bonne amie; les trois semaines qui nous sparent seront trs
longues  passer. La bonne amie vous attend aussi avec l'empressement de
son coeur maternel. J'ai d souvent admirer son affection inexprimable
pour vous; mais il y a eu des moments o je l'ai vue dans tout son jour
et vous auriez t  ses genoux pour la combler de toutes les marques de
votre reconnaissance. Je sais que vous y tes accoutume ds votre plus
tendre enfance et que vous avez appris, par l'ducation mme dont vous
tes l'ouvrage,  reconnatre les sacrifices et les peines que vous avez
cots  cette mre adorable.--Mais il m'est doux de vous le rpter,
chre Dorothe, aprs les nouvelles preuves que j'ai et les traits
touchants de bont, de dlicatesse, d'intrt dont vous avez t
l'objet, toutes les fois que la situation de votre me et votre bonheur
 venir en ont fourni l'occasion. Il est des instants prcieux dans la
vie qui font plus connatre le coeur que des annes ne pourraient le
faire. C'est un plaisir dlicieux que de saisir ou de rencontrer un de
ces instants, c'en est un bien doux aussi que de pouvoir l'attester; et
ce plaisir nous a t rserv,  Julie et  moi, pendant notre sjour
dans ces contres. Embrassez pour nous la bonne amie, assurez-la
toujours de nos sentiments invariables. Son me effarouche ou sa sant
affaiblie lui donnent de mauvaises journes. Ses ides se rembrunissent
et elle craint jusqu' ses meilleurs amis, mais vous aurez toujours
d'amis plus vrais, avec vos honntes ermites.

     P. et J.

     Vendredi neuf heures du matin [_S. d._]

Chres et bonnes amies. Dj hier matin en rentrant chez moi, je
rencontrai quelqu'un qui me donna la nouvelle de Koenigsberg. Il
prtendait qu'il y avait des lettres de diffrents ngociants, qui
annonaient cet vnement. Je n'y crus pas, comme de raison.--Dans
l'aprs-dner, plusieurs personnes m'apportrent des renseignements
vagues qui pouvaient avoir occasionn le bruit ou du moins l'expliquer.
 la lecture de ton aimable billet, chre Dorothe, j'ai t frapp de
la particularit du jour--Lundi 3/15 du mois. Nous avons eu des
nouvelles du 14, de Memel, o l'on paraissait absolument rassur sur le
sort de cette ville, capitale de la Prusse. Depuis le 15 ou 18 nous
aurions d avoir la certitude de ce fait. Adieu, Dorothe, quelqu'un
arrive.--C'tait la bonne amie. Elle vous dira, chre enfant, les
notices que je viens de recevoir. Il n'y a rien de sr. Les nouvelles se
croisent et se contredisent. Il y a des lettres qui annoncent le retour
de l'empereur  Tilsit, et celui du roi de Prusse  l'arme. M. de
Toumarsoff (?), gouverneur gnral  Riga vient de publier une lettre de
l'empereur lui-mme, du 12, de Tilsit, qui lui mande: Mon arme a si
bien battu l'ennemi que je n'ai plus de Franais devant moi. Tout ceci
ne parat pas menaant pour Koenigsberg. Mais enfin, il faut attendre. La
certitude d'un dsastre arrive toujours assez tt, et il ne faut pas
anticiper sur elle par des conjectures ou par l'imagination. Adieu,
chre bonne Dorothe, adieu, bonnes amies.--Vous devinez l'tat de mon
me froisse de mille manires pour mes amis, pour l'humanit, pour tout
ce qui m'intresse et nous est cher. Sans adieu.

     Toujours votre ancien bon ami,

     P.




VI

LETTRE INDITE DE L'EMPEREUR ALEXANDRE  LA DUCHESSE DE COURLANDE


     Ptersbourg le 10 janvier 1809.

Madame,

J'ai reu les diffrentes lettres que vous avez bien voulu m'crire,
dont la dernire par M. de Prigord, et je vous en remercie mille et
mille fois. Vous ne doutez srement pas, Madame, combien les preuves de
votre amiti me sont chres. Mon attachement pour vous est aussi sincre
qu'il est invariable.

Les moments que j'ai passes prs de vous  Lbikau m'ont laiss des
souvenirs bien agrables et j'aime  croire que je jouirai encore du
bonheur de vous revoir.

M. de Prigord a augment encore, pendant son sjour ici, l'estime que
je lui portais dj! C'est un jeune homme charmant, rempli d'excellentes
qualits et bien fait pour faire le bonheur d'une femme. Je dsire
beaucoup que Votre Altesse et la jeune princesse le jugiez de mme et
que cette union tant dsire puisse russir. C'est Prigord que je
charge de vous remettre, Madame, ces lignes et vous supplie de me
conserver votre souvenir auquel je tiens tant.

Recevez en mme temps l'assurance ritre de tous les sentiments que je
vous ai vous pour toujours.




VII

LETTRES INDITES DU PRINCE DE TALLEYRAND  LA DUCHESSE DE COURLANDE


     Paris, 14 novembre 1808.

     Madame,

Edmond aura l'honneur de remettre ma lettre  Votre Altesse. Elle a bien
voulu le traiter avec quelque bienveillance; il en est fier; il m'en a
parl avec chaleur et il voudrait employer sa vie  la mriter. Je lui
dis que c'est une grande entreprise, que, m'tant un peu occup des
affaires de l'Europe, je ne puis ignorer combien la beaut, la grce,
l'lvation des sentiments donnent  Votre Altesse le droit d'tre
difficile; il me rpond qu'il sait tout cela mieux que moi qui n'ai pas
eu le bonheur d'aller  Lbikau, mais que de la bont, de la douceur,
une conduite prouve dans des circonstances difficiles, un dsir
continuel de plaire sont aussi quelque chose. L'empereur Alexandre a
daign ne pas blmer son audace, je ne dois pas avoir plus de svrit:
puissiez-vous, Madame, n'en pas montrer davantage. Si Votre Altesse est
assez bonne pour m'en assurer, elle fera  jamais le bonheur de mon
neveu et voudra bien agrer le dvouement de toute ma famille.

Je prie Votre Altesse de recevoir avec bont l'hommage du profond
respect avec lequel je suis de Votre Altesse Srnissime le trs humble
et trs obissant serviteur.

     Paris, 7 mars 1809.

     Madame,

Il m'est difficile de vous exprimer le plaisir que me donne votre lettre
et les heureuses nouvelles que m'apportent M. B*** et Edmond.

Tout ce que l'on m'indique comme pouvant vous tre agrable sera fait.
Je ne regarde pas Edmond comme un simple neveu, mais comme un des
enfants de ma tendresse. J'espre que la princesse Dorothe recevra avec
quelque plaisir les marques de l'affection que je dsire lui donner, les
attentions soutenues dont je tcherai, dont toute ma famille tchera
qu'elle soit entoure. Je sens combien il faudra les multiplier, non
pour compenser, mais pour adoucir les moments o elle sera spare de
Votre Altesse. Je me flatte que ces moments ne seront que passagers, que
la France sera le lieu o vous serez le plus souvent. Votre Altesse veut
bien me tmoigner quelque confiance, quelque bont; elle peut tre
certaine qu'il ne tiendra pas  moi de les justifier par le bonheur de
sa fille et par le dvouement respectueux qu'aura toujours pour vous,

     Madame, votre trs humble, etc.

     15 juin 1809.

J'ai reu hier votre aimable lettre, madame la Duchesse. Je n'avais pas
besoin d'tre aussi seul et dans un lieu aussi triste que
Bourbon-l'Archambauld pour qu'elle me ft un bien grand plaisir. Vous me
paraissez avoir t contente de Rosny; je l'esprais. Vous vous serez,
suivant votre image, trouve au milieu de gens qui vous aiment et vous
respectent, et vous avez, vous, de quoi vous plaire  la campagne. Une
vie simple et douce o l'on n'affecte rien, o l'on jouit tour  tour et
de la nature et de l'amiti a bien quelque charme pour une personne qui,
comme vous, a de l'lvation dans le caractre, du naturel, du got et
de la grce dans l'esprit. Je reois des nouvelles de ma mre qui
m'inquitent. Serait-elle donc destine  jouir si peu de temps du
plaisir de voir sa petite-fille! Le bulletin d'aujourd'hui est meilleur
mais il ne me rassure pas encore.  combien de tribulations la vie
est-elle destine, combien d'inquitudes en marquent presque tous les
instants? Je ne sais pourquoi toutes mes ides sont noires. J'ai besoin
de me retrouver avec tous les miens et il faut, grce  Dorothe, que
vous me permettiez de vous compter dans ce nombre...




VIII

EXTRAIT DES MMOIRES DU PRINCE DE TALLEYRAND


Je cherchai  marier mon neveu, Edmond de Prigord. Il tait important
que le choix de la femme que je lui donnerai n'veillt pas la
susceptibilit de Napolon, qui ne voulait pas laisser chapper  sa
jalouse influence la destine d'un jeune homme qui portait un des grands
noms de France. Il croyait que, quelques annes auparavant, j'avais
influ sur le refus de ma nice, la comtesse Just de Noailles, qu'il
m'avait demande pour Eugne de Beauharnais, son fils d'adoption.
Quelque choix que je voulusse faire pour mon neveu, je devais donc
trouver l'empereur mal dispos. Il ne m'aurait pas permis de choisir en
France, car il rservait pour ses gnraux dvous les grands partis qui
s'y trouvaient. Je jetai les yeux au dehors.

J'avais souvent entendu parler, en Allemagne et en Pologne, de la
duchesse de Courlande. Je savais qu'elle tait distingue par la
noblesse de ses sentiments, par l'lvation de son caractre et par les
qualits les plus aimables et les plus brillantes. La plus jeune de ses
filles tait  marier. Ce choix ne pouvait que plaire  Napolon. Il ne
lui enlevait point un parti pour ses gnraux qui auraient t refuss,
et il devait mme flatter la vanit qu'il mettait  attirer en France de
grandes familles trangres. Cette vanit l'avait, quelque temps
auparavant, port  faire pouser au marchal Berthier une princesse de
Bavire. Je rsolus donc de faire demander pour mon neveu la princesse
Dorothe de Courlande, et, pour que l'empereur Napolon ne pt pas
revenir, par rflexion ou par caprice, sur une approbation donne, je
sollicitai de la bont de l'empereur Alexandre, ami particulier de la
duchesse de Courlande, de demander lui-mme  celle-ci la main de sa
fille pour mon neveu. J'eus le bonheur de l'obtenir, et le mariage se
fit  Francfort-sur-Mein, le 22 avril 1809.

     (T II, p. 4).




NOTES


[1: Voy. _l'Hritage de Pierre le Grand_. _Rgne des femmes, gouvernement
des favoris_, par Waliszewski. In-8, Plon, 1900.]

[2: _Le comte Paul Stroganov_, par le grand duc Nicolas Mikhalovitch de
Russie. 3 vol. In-8, Paris, Imprimerie Nationale, 1905.]

[3: Ernest-Jean Bhren ou Biren, n en 1690. Sa famille, d'origine
westphalienne, mais tablie en Courlande, y possdait depuis plusieurs
gnrations le domaine de Kalm-Zeem. Elle s'tait cr des alliances
avec quelques-unes des plus importantes familles du duch, les
Lambsdorf, les Behr, les Turnouw.]

[4: Casanova de Seingalt, lors de son passage  Mittau, fut prsent au
duc de Courlande par le comte de Kaiserling. Il fait de lui le court
portrait suivant: C'tait un vieillard, assez courb,  tte chauve. 
le considrer de prs on reconnaissait qu'il avait d tre un fort bel
homme (_Mmoires_, t. VI, p. 93, dit. Flammarion).]

[5: Anna Ivanovna, fille d'Ivan Alexiivitch, frre de Pierre le Grand;
elle tait duchesse veuve de Courlande quand elle fut appele au trne
de Russie (1730-1740).]

[6: Le 12 fvrier 1718, Anne se trouvant encore comme duchesse de
Courlande  Annenhof, rsidence voisine de Mittau, un petit vnement
s'y tait pass qui devait avoir une influence capitale sur les
destines de la future impratrice et mme sur celles de la Russie. Par
suite de la maladie du grand matre de cour, Pierre Mikhalovitch
Bestoujev, un employ de la chancellerie porta  la duchesse des papiers
 signer. Elle lui dit de revenir tous les jours. Un peu aprs elle en
faisait son secrtaire, puis son gentilhomme de la chambre. Il
s'appelait Ernest-Jean Bhren (Waliszewski, l'_Hritage de Pierre le
Grand_, in-8, Paris, 1900, pp. 173 et 179). En 1725 il accompagna la
duchesse  Moscou pour le couronnement de Catherine Ire et lorsque Anne
fut impratrice,  son tour le favori fut tout-puissant. En 1737, il fut
lu duc de Courlande par la dite courlandaise. Le diplme de l'lection
est dat du 2/14 juin de cette mme anne; il fut ratifi le 13 juillet
suivant par le roi de Pologne Auguste III. (Kruse, _Kurland unter den
Herzogen_, 2 vol. in-8, Mittau, t. II, p. 2.)]

[7: En 1723, il pousa Benigna von Trotta-Treydem.]

[8: Avant de mourir (octobre 1740), la tsarine Anna Ivanovna institua,
par testament, Biren rgent de l'Empire. L'hritier du trne tait un
enfant au berceau, l'empereur bb Ivan VI, fils d'Anna Leopoldovna et
d'Antoine de Brunsvick-Bevern. Cette rgence fut de trs courte dure.
Le gnral Mnich, jaloux de la domination de Biren et de complicit
avec les parents du jeune empereur, fut l'instrument de sa chute. Le duc
de Courlande fut condamn  mort le 8 avril 1741, reconnu coupable,
entre autres crimes, d'avoir attent  la vie de la dfunte impratrice
en la faisant monter  cheval par de mauvais temps. Il devait tre
cartel si un manifeste du 14 avril suivant ne ft venu convertir cette
peine en un exil perptuel.]

[9: L'exil du duc de Courlande dura vingt-deux ans, puisqu'il se
prolongea jusqu' l'avnement de Pierre III (janvier 1762). Il fut
envoy  Plim.]

[10: Bhren devient Biren en russe. Ce dernier nom dform est devenu
Biron, orthographe gnralement adopte.]

[11: On a publi dans le _Recueil de la Socit impriale d'histoire
russe_ (Sbornik, t. XXXIII) des fragments de la correspondance du duc de
Courlande avec le comte Kaiserling, o il se montre sous l'aspect d'un
homme mlancolique et dsabus.]

[12:  la mort de Pierre II, dernier rejeton de la ligne mle de Pierre
le Grand, la maison de Romanov n'tait plus reprsente que par des
femmes. Depuis l'oukase de 1721 il n'y avait plus de droit successoral
et la couronne restait entre les mains du _Conseil suprme_, qui
dtenait effectivement le pouvoir. Il en disposa en faveur de la fille
d'Ivan, Anne de Courlande, en essayant toutefois de lui imposer une
constitution oligarchique. Ce choix fut ratifi par une assemble
gnrale de dignitaires, car l'lue tait populaire  Moscou et 
Ptersbourg; mais les conditions qui limitaient l'autorit de la
nouvelle souveraine ne furent pas acceptes. Le parti absolutiste
l'emporta; l'impratrice Anne fit son entre dans Moscou en grand
appareil militaire et fut proclame souveraine autocrate.]

[13: En exil, la duchesse de Courlande et ses filles dessinaient et
faisaient des ouvrages dlicats de femme. Elles brodrent des toffes
avec des dessins reprsentant des indignes de la Sibrie et leurs
industries rustiques. Une des pices du palais de Mittau en est encore
tendue, Benigna composa  la mme poque, en allemand, un recueil de
posies religieuses, qui a t imprim  Mittau en 1773, sous le titre:
_Eine grosse Kreuztrgerin_. Sa correspondance est conserve aux
archives de Moscou. (Waliszewski, p. 177.)]

[14: Dans le gouvernement de Tobolsk,  trois mille verstes de
Saint-Ptersbourg. Ce n'est plus aujourd'hui qu'une bourgade peuple
d'une centaine d'habitants. La ville de Plim fut fonde en 1592 et
destine par Boris Godounov  servir de lieu de dportation. Deux
Romanov, anctres de la dynastie rgnante, le duc de Courlande, le
gnral Mnich comptent parmi ses htes les plus illustres. Le monde
environnant tait un marcage, glac en hiver et en t producteur d'une
quantit d'insectes telle que l'air devenait irrespirable et qu'il
fallait garder le visage couvert. Trois mois d't et de soleil, puis le
froid et la nuit. Les provisions venaient de Tobolsk. (Waliszewski, _la
Dernire des Romanov, lisabeth Ire_, p. 17, in-8, Paris, 1902.)]

[15: En Allemagne, il y a une catgorie de personnes qu'on tient pour
tre particulirement doues de ce don de seconde vue; ce sont celles
qui naissant vers le milieu de la nuit. On les appelle
_Mitternachtskinder_, enfants de minuit. Madame d'Agoult (Daniel Stern),
qui tait par sa mre d'origine allemande et qui naquit 
Francfort-sur-le-Main vers le milieu de la nuit du 30 au 31 dcembre
1805, s'est fait l'cho de cette superstition (_Mes Souvenirs_,
1806-1833, 3 dit., 1880, p. 21).]

[16: Le marchal de Mnich n'avait arrt le duc de Courlande que pour
s'lever sur les ruines des Biren, au fate de la fortune. Toujours
guid par les mmes vues qu'il avait eues lorsqu'il engagea le duc  se
faire nommer rgent, il voulait s'emparer de toute l'autorit et ne
donner  la grande-duchesse que le titre de rgente. Il s'imaginait que
personne n'oserait rien entreprendre contre lui: il se trompa.
(_Mmoires historiques, politiques et militaires sur la Russie_, par le
gnral Manstein; nouvelle dition, Lyon, 1772, t. II, p. 111) Le 25
novembre 1741, juste un an aprs la chute de Biren, Mnich fut arrt
par ordre d'lisabeth et condamn  l'cartlement. Graci sur
l'chafaud, il fut exil en Sibrie,  Plim, et emprisonn dans la
maison mme qu'il avait fait construire pour le duc de Courlande. Cette
maison se composait de quatre chambres et tait entoure d'une haute
palissade. L'oukase qui exilait Mnich rappelait Biren. On raconte que
les deux adversaires se croiseront en route aux environs de Kasan et se
salurent sans changer une parole (Waliszewski, lisabeth Ire, p. 16).]

[17: L'avnement d'lisabeth avait rendu quelque espoir au duc de
Courlande. Au commencement de 1742 il reut, en effet, un courrier du
Snat lui annonant qu'il recouvrait la libert et le domaine de
Wartemberg. Il quitta aussitt Plim et se disposait  gagner la
Courlande, quand il fut arrt en route par un nouveau message qui lui
enjoignait de demeurer  Jaroslavl. L'ex-rgent s'y tablit dans une
habitation plus spacieuse avec un beau jardin sur les bords du Volga. On
lui envoya de Ptersbourg sa bibliothque, ses meubles, sa vaisselle,
des chevaux mme et des fusils, avec la permission de chasser  vingt
verstes  la ronde. Ses frres et Bismarck eurent la permission de le
rejoindre. Gustave Biren mourut peu aprs; Charles et Bismarck
paraissent avoir repris du service dans l'arme. En 1762, Biren fut
rappel  la Cour par Pierre III, qui avait d pouser sa fille Hedwige,
quand il tait encore duc de Holstein. Il rendit  l'ancien favori une
partie de ses biens, mais lui fit savoir qu'il destinait la Courlande 
son oncle Georges-Louis de Holstein (Waliszewski, _l'Hritage de Pierre
le Grand_, p. 309).]

[18: Voir appendice I.]

[19: Petite voiture  quatre roues sans ressorts et en partie recouverte
d'une bche; elle est en usage chez le paysan russe.]

[20: En janvier 1763. Le duch de Courlande tait rest sans matre
jusqu'en 1758.  cette date, le prince Charles de Saxe, fils d'Auguste
III, fut lu sur la demande d'lisabeth. Pierre III, en 1762, se
proposait de donner le duch  un membre de sa famille, quand arriva le
coup d'tat qui fit passer le pouvoir aux mains de sa femme. Catherine
II ne voulait ni du prince de Saxe, ni du prince de Holstein. Elle
rsolut de rtablir Biren, qui abdiqua en 1769 en faveur de son fils et
mourut en 1772. Il est enterr  Mittau.]

[21: Le duc Pierre naquit en 1724.  la mort de l'ex-rgent, il hrita
de la Courlande, qu'il gouverna jusqu'en 1795, date  laquelle il
abdiqua  son tour. (Kruse, t. II, p. 177.)]

[22: N en 1728, mort en 1801  Koenigsberg. Le prince Charles a fait
souche de la ligne des princes actuels de Courlande.]

[23: Frdric-Charles, duc de Holstein, qui avait pous une des deux
filles de Pierre le Grand, avait, sous le rgne d'Anna Ivanovna demand
par lettre au duc de Courlande de lui prter cent mille roubles, en
consentant  ce que la somme servit de dot  sa fille unique Hedwige,
dont il demandait en mme temps la main pour son fils, le futur poux de
Catherine II et qui rgna quelques mois sur la Russie sous le nom de
Pierre III. Mais Anna Ivanovna, prenant toujours en mauvaise part tout
ce qui venait de Holstein, s'tait fche et avait dfendu qu'on lui en
parlt. Devenu rgent, le duc de Courlande renoua les ngociations avec
la tante du jeune duc de Holstein, lisabeth, qu'un coup de main devait
prochainement faire impratrice (1741-1762). Le mariage tait  peu prs
dcid, un prince de Saxe-Meiningen avait t conduit, Biren allait
contracter alliance indirecte avec les Romanov, lorsqu'il fut emprisonn
et exil. Avant la rentre en grce dfinitive de son pre, Hedwige de
Courlande revint  la cour d'lisabeth et c'est en 1753,  trente-trois
ans, qu'elle pousa un officier de la garde, le prince Alexandre
Tcherkassof. Elle mourut en 1787 (Waliszewski, pp. 303 et 310).]

[24: Le duc Pierre pousa en 1765 Caroline-Louise, princesse de Waldeck,
avec laquelle il divora en 1772. En 1774, il pousa Eudoxie, princesse
Yousoupoff dont il se spara en 1778; en 1779 Anne-Dorothe de Mdem,
comtesse du Saint Empire (1761-1821) (Kruse, t. II, pp. 177-181).]

[25: Le duc, accompagn de sa femme et de sa fille ane, partit pour
l'Italie le 6 aot 1784. Il fit route par Dresde, Leipzig et Munich,
visita d'abord Vrone, Venise et Bologne. Il passa l'hiver  Naples,
vint  Rome pour les crmonies de Pques et retourna  Naples et 
Ischia passer le printemps de 1785. Il rentra ensuite  Berlin par
Florence et Turin. Les savants et les artistes firent fte aux
voyageurs.  Rome, le duc fit frapper une mdaille pour commmorer le
dixime anniversaire de l'Acadmie qu'il avait fonde  Mittau. 
Bologne, il fonda un prix de mille ducats que l'Acadmie des sciences
devait dcerner sous forme de mdaille (Kruse, t. II, p. 185).]

[26: Les princesses Wilhelmine, Pauline, Jeanne et Dorothe. En 1790, le
duc avait perdu un fils g de trois ans et qui et t le prince
hritier (Tiedge, _Anna Charlotte Dorothe, letzte Herzogin von
Kurland_, 1823, pp. 94 et 104).]

[27: Le duc Pierre mourut  Gellenau dans le comt de Glatz, en Silsie,
non loin de la frontire de Bohme, le 13 janvier 1800. Il fut inhum 
Sagan.]

[28: Les monnaies qui ont t frappes sous son gouvernement sont des
_Sechser_, des _Duttchen_ ou _marks_, des _Ferdinge_ de billon, des
_Schilling_ et enfin des ducats au mme titre que ceux de Hollande. En
fait de double ducat, il n'en existe qu'un exemplaire, peut-tre une
preuve; de mme celui d'un _Tympf_  trois _Sechser_, en billon, est
conserv comme une raret. Le duc n'a fait frapper que deux mdailles,
toutes deux en l'honneur de l'impratrice Catherine II (Kruse, t. II, p.
174).]

[29: Lors du dernier partage de la Pologne, en 1795, la Russie annexa la
Courlande. Le duc Pierre abdiqua moyennant une pension de vingt-cinq
mille ducats, un douaire pour sa femme, et un prix d'achat de deux
millions de roubles (Bilbassof, _la Runion de la Courlande_, dans
_Antiquit russe_, janvier 1895), et dans _Kruse_, t. II, appendice:
Acte de renonciation de Son Altesse le duc de Courlande et de
Semgallen, aux droits qui lui appartenaient comme duc rgnant.]

[30: Au chteau de Nachod.]

[31: Au chteau de Lbikau, en Saxe-Altenburg.]

[32: Sagan avait appartenu  Wallenstein.  sa mort (1634), le duch
devint la proprit des princes de Lobkowitz. Le prince Ferdinand de
Lobkowitz mourut en 1784, laissant un fils mineur. C'est aux tuteurs du
jeune prince que le duc Pierre de Courlande acheta Sagan en 1786, pour
un million de florins. Frdric II tait trs dsireux de voir le duc
s'tablir en Allemagne et pour faciliter cette acquisition il changea le
fief masculin en fief fminin, parce que le duc de Courlande n'avait pas
d'hritier mle.  la mort du duc, Sagan fut administr par la duchesse
de 1800  1805. La princesse Wilhelmine en hrita.  sa mort (1839) le
duch passa  la princesse Pauline; elle le cda en 1844  la princesse
Dorothe, duchesse de Dino, qui prit alors le titre de duchesse de Sagan
(Leipelt, _Geschichte der Stadt und des Herzogthums Sagan_, 1 vol. in-8
1853, p. 167 et passim).]

[33: Le Bober, affluent de l'Oder, sujet  des crues rapides.
L'inondation de 1804 est reste particulirement fameuse; elle causa des
dsastres considrables (Leipelt, 170).]

[34: Leipelt, pp. 176-177. Et _Katalog der gemlde und sculpturen im
herzoglichen Schlosse z Sagan_ (1855).]

[35: Frdric-Guillaume II mourut le 16 novembre 1797, laissant en effet
les finances en pleine dtresse. La dette s'levait  plus de 40
millions de thalers.]

[36: Leipelt, p. 168.]

[37: Les princesses de Courlande brillrent d'un vif clat aux ftes et
rceptions du Congrs de Vienne o trois d'entre elles se trouvaient 
des titres divers. Le comte A. de la Garde-Chambonnas, hte du prince de
Ligne pendant le Congrs, en parle dans ses _Souvenirs_, avec
enthousiasme: La princesse de Courlande, cette belle duchesse de Sagan
(Wilhelmine), passionne pour tout ce qui prsente de l'hrosme et de
la grandeur; son extrme beaut n'est que le moindre de ses agrments.
Sa soeur, la comtesse Edmond de Prigord (Dorothe), dont la dmarche,
les gestes, l'attitude, le son de sa voix forme un ensemble qui offre je
ne sais quoi d'enchanteur. Elle a sur sa figure et dans toute sa
personne ce charme irrsistible sans lequel la beaut la plus parfaite
est sans pouvoir. C'est une fleur qui semble ignorer le parfum qu'elle
exhale. Enfin la dernire des trois grces de Courlande (duchesse
d'Acerenza) qui runit en elle tout ce que nous admirons dans les deux
autres (_Souvenirs du Congrs de Vienne_, publis par le comte Fleury,
in-8, 1901, p. 147).]

[38: La guerre de 1806 fut particulirement ruineuse pour le duch de
Sagan. Pendant les guerres de l'Empire la ville fut plusieurs fois
pille. La guerre de 1813  1815 cota  la ville seule soixante-cinq
mille thalers (Leipelt, p. 173).]

[39: Louis-Ferdinand, prince de Prusse, neveu du Grand Frdric, n en
1772, fut tu  Saalfeld dans un combat d'avant-garde (octobre 1806).
Hros trs populaire en Allemagne, von der Goltz l'appelle un mtore
lumineux au ciel des astres militaires. Les Mmoires du temps sont
riches de renseignements  son sujet. Voir notamment: _Anekdoten und
Charakterzge aus dem Leben des Prinzen Ludwig Ferdinand von Preussen_.
Le livre est: Allen Deutschen Gevidmet, ddi  tous les
Allemands;--_Galerie von Bildnissen aus Rahels Umgang und Briefwechsel_,
t. I, p. 239-300;--_Matriaux pour servir  l'histoire des annes 1803,
1806 et 1807, Paris, 1808_ (ouvrage attribu  Lombard, conseiller
intime de Frdric-Guillaume III);--Arnim, _Vertraute Geschichte III_,
p. 282-291;--Madame de Stal, _Dix annes d'exil_, dit. Paul Gautier,
Paris, 1904, passim;--Clausewitz, dans ses _Notes sur la Prusse dans sa
grande catastrophe de 1806_, fait du prince un portrait trs pntrant.
Voir appendice II.]

[40: Elle avait pous le prince Antoine Radziwill (1775-1839).]

[41: Frdric Guillaume III (1797-1840).]

[42: Le prince Henri de Prusse tait frre du Grand Frdric. N en
1720, il mourut en 1802.]

[43: Sur l'attitude de la Prusse  l'gard de la France en 1806 et sur
l'tat des esprits  Berlin aprs la signature du trait de Paris (25
fvrier 1806), impos  la Prusse par Napolon, voir A. Lvy, _Napolon
et la Paix_, 1 vol. in-8, Paris, 1902.]

[44: Le roi Frdric-Guillaume III.]

[45: Ministre des affaires trangres du roi de Prusse de 1793  1804.
Il passa le portefeuille au baron de Hardenberg et fut, en 1805, choisi
par le roi pour porter  Napolon la dclaration arrte avec la Russie
par la convention de Potsdam (3 novembre). On l'accusait d'tre partisan
de la politique napolonienne. La politique de la Prusse, dit
Clausevitz, de la paix de Ble  la catastrophe de 1806, porte le
caractre de la faiblesse, de la pusillanimit, de l'insouciance et
souvent d'une habilet peu digne, traits qui taient bien  la hauteur
du caractre du comte Haugvitz. Le comte Haugvitz aurait t homme  se
livrer entirement  la France et  faire de la Prusse une satrapie
franaise... (_Notes sur la Prusse_, p. 49). Et cependant dans cette
mme anne 1806, Haugvitz disait au chevalier de Gentz: S'il a jamais
exist une puissance que nous avons eu l'intention de tromper, c'est la
France... (Comte de Sarden, _Histoire des traits de paix_, IX, 75-76.
Ms. du chevalier de Gentz). Sa mission commence  Vienne n'tant pas
termine, Haugvitz avait suivi l'empereur  Paris et c'est l qu'il
avait accept le fameux trait. Le parti de la guerre  la tte duquel
se trouvaient la reine Louise et le prince Louis-Ferdinand le lui
reprochait violemment. Dans les jours d'effervescence qui prcdrent la
rupture des relations diplomatiques, les officiers prussiens s'en
allaient aiguiser leur sabre sur les marches de son escalier.]

[46: Sur le prince Louis-Ferdinand et Pauline Wiesel, _Briefe des
Prinzen L. F. von Preussen an Pauline Wiesel_, Leipzig, 1865.
Introduction de 50 pages. Le volume contient 12 lettres du prince 
Pauline et une lettre  Henriette Fromm; il contient en outre des
lettres de A. de Humboldt, de Rahel Varnhagen, de Gentz  Pauline Wiesel
et trois lettres de Pauline en franais, dates de Saint-Germain-en-Laye
(4 aot 1838 et 14 avril 1848), et de Paris (22 mars 1848); voir aussi
Gentz _Schriften_ dits par Schlesier, et Karl Hillebrand, Revue des
Deux Mondes, 1er mai 1870.

Le prince Louis eut deux enfants d'Henriette Fromm, un fils et une
fille, qui furent anoblis en 1810, sous le nom de Wildenbruch.]

[47: Le mariage de la princesse Wilhelmine eut lieu le 23 juin 1800,
celui de la princesse Pauline le 26 avril 1800. La princesse Jeanne ne
se maria que l'anne suivante, le 18 mars 1801 (Leipelt, p. 170).]

[48: La reine Caroline, soeur de Marie-Antoinette.]

[49: Gustave III, assassin en 1792 (mars), laissa un fils mineur qui
monta sur le trne sous le nom de Gustave-Adolphe IV. Une rgence tait
ncessaire; elle fut confie au duc de Sudermanie. Lors de la rvolution
de 1809, Gustave IV fut banni du royaume et le duc de Sudermanie lu roi
par la dite, sous le nom de Charles XIII.]

[50: Le baron d'Armfeld (1757-1814), favori du roi de Sude Gustave III,
qui le chargea de nombreuses ngociations et missions politiques. Aprs
la mort de Gustave III, assassin en 1792, il eut avec le duc de
Sudermanie d'inextricables dmls, fut accus du trahison, condamn 
mort par contumace. Pendant tout le temps que dura sa disgrce il
sjourna en Allemagne et surtout  Berlin. Gustave-Adolphe IV,  son
avnement, lui rendit biens et dignits et le combla de faveurs.]

[51: Le prince Henri Lubomirski.]

[52: La Constitution du 3 mai 1791.]

[53: Voir Appendice III].

[54: Voir Appendice IV.]

[55: N  Hambourg en 1747, il fut appel  Berlin par Frdric II et
nomm membre de l'Acadmie des sciences. Il mourut en 1826. La _loi de
Bode_ donne les distances des plantes au soleil.]

[56: Il aida la duchesse de Courlande  administrer Sagan de 1800 
1805, c'est--dire depuis la mort du duc Pierre jusqu'au moment o la
princesse Wilhelmine prit en main l'administration du duch. C'est ce
mme M. de Goeckingk qui prsenta  la duchesse de Courlande Henriette
Herz, femme clbre dans la socit berlinoise de cette poque; pote 
ses heures, ses Chansons de deux amoureux eurent alors un certain
succs (Henriette Herz, _Ihr Leben und ihre Erinnerungen_, Berlin, 1850,
pp. 186 et 189).]

[57: Soeur du prince Louis-Ferdinand, marie en 1798 au prince Antoine
Radziwill, duc d'Olyka et de Nieswiez. Elle mourut en 1836. Elle tait
la marraine de la princesse Dorothe et c'est sous les auspices de ce
souvenir que fut conclu  Sagan, en 1857, le mariage de mademoiselle
Marie de Castellane, petite-fille et filleule de la duchesse de Sagan,
avec le petit-fils de la princesse Louise de Prusse, le prince Antoine
Radziwill.]

[58: Il rgna plus tard sous le nom de Frdric-Guillaume IV
(1840-1861).]

[59: N en 1781, mort en 1846. Il tait le troisime fils de
Frdric-Guillaume II. En 1806 il commandait une brigade d'infanterie.
En 1845, il eut le major de Moltke comme aide de camp.]

[60: Le prince Auguste de Prusse tait frre du prince Louis-Ferdinand.
Il fut fait prisonnier au combat de Prentzlow, le 6 octobre 1806, par le
vicomte de Reiset et conduit en France comme prisonnier d'tat
(_Souvenirs du Vicomte de Reiset_, p. 226). Sur le sjour du prince
Auguste de Prusse au chteau de Coppet et sur son projet de mariage avec
madame Rcamier en 1807, voir le livre trs document de E. Herriot,
_Madame Rcamier et ses amis_, Paris, in-8, 1904, t. 1, pp. 171 et
suiv.]

[61: Il s'agit ici de Guillaume de Humboldt et non d'Alexandre, son
frre. Guillaume de Humboldt (1767-1835) reprsente au plus haut degr
le type de l'homme trs cultiv (_hochgebildeter Mann_) qui, avec un
grand fonds d'instruction premire, a su s'assimiler toutes les ides de
son temps. Il fonda l'Universit de Berlin (1810) et fut ministre
plnipotentiaire de la Prusse au Congrs de Vienne. C'est l qu'il
reverra la princesse Dorothe de Courlande, devenue duchesse de Dino,
qui accompagna le prince Talleyrand, son oncle, au Congrs. L'Acadmie
royale de Berlin vient de publier une dition de ses oeuvres compltes
qui ne compte pas moins de 15 volumes in-8. Si les crits
philosophiques de Guillaume de Humboldt n'ont gure franchi les limites
du monde savant, ses crits politiques (_Politische Denkschriften_, t.
X-XII, formant 4 vol. de l'dition cite) ont exerc une profonde
influence sur la formation de l'Allemagne contemporaine. Une oeuvre d'un
autre genre, mais clbre en Allemagne, nous donne une ide de ce qu'il
devait tre dans ses relations du monde. Ce sont ses _Briefe an eine
Freundin_ qui contiennent toute une philosophie du bonheur puis dans le
parfait quilibre de l'me. Les _Lettres  une amie_ sont adresses 
Charlotte Diede, personne d'une grande beaut, qu'il connut aux eaux de
Pyrmont au temps o il tait tudiant, dont il fut trs amoureux pendant
trois jours et  qui il crivit rgulirement jusqu' la fin de sa vie.
Et c'est en vain qu'on chercherait dans cette correspondance intime un
mot de nature  compromettre la mmoire d'un philosophe.]

[62: Jean-Pierre-Frdric Ancillon (1767-1837) tait issu d'une ancienne
famille de Metz, migre en Prusse aprs la rvocation de l'dit de
Nantes. Il avait fait un assez long sjour  Paris pour y achever ses
tudes.  Berlin, il exerait les fonctions de pasteur; prdicateur trs
loquent, il tait li d'amiti avec les plus illustres de ses
contemporains. Plus tard, et quoique immigr, il devint prsident du
Conseil des ministres de Prusse (1831). Son _Tableau des rvolutions du
systme politique de l'Europe depuis la fin du XVe sicle_ (Berlin,
1803-1805), ouvrage aujourd'hui bien oubli, eut alors un grand succs
et le plaa au premier rang des historiens de son temps.]

[63: Sur la socit de Berlin  cette poque, on peut consulter les
_Souvenirs_ de Henriette Herz et de Rahel Varnhagen, dj cits; les
_Tagebcher_ de Varnhagen (14 vol., 1866-1870, Leipzig); Geiger; _Berlin
1688-1840_; _Geschichte des geistigen Lebens der preussischen
Hauptstad_, Berlin, 1895, t. II, pp. 186-206: _Gesellschaften und
Clubs_; K. Hillebrand, _la Socit de Berlin_, de 1789  1815, _Revue
des Deux Mondes_, 1er mars 1870. Voici ce qu'il dit en particulier de la
maison de la duchesse de Courlande, d'aprs les Mmoires de Henriette
Herz: La duchesse de Courlande... tait une des premires grandes dames
chrtiennes de Berlin, qui ragit contre la sparation des classes, dj
un peu efface parmi les hommes et qui osa disputer aux riches Juives
(mesdames de Grotthuis et d'Eybenberg, filles du banquier Cohen, et
surtout Henriette Herz, la Rcamier allemande, et Rahel Levin, marie 
Varnhagen) le droit d'accueillir et de patronner le talent. Son exemple
fut bientt suivi et l'aristocratie prussienne mit autant d'amour-propre
 se distinguer par l'esprit et par la culture de l'esprit que nagure
elle en avait mis  tudier la science hraldique. Le salon de madame de
Courlande runissait toutes les classes de la socit et les
distinctions religieuses y taient entirement inconnues. Juifs et
chrtiens, savants et grands seigneurs, grandes dames et comdiennes,
tout cela s'y rencontrait, s'y confondait, car la duchesse s'attachait 
placer ses htes  une douzaine de petites tables spares o il fallait
bien que les grandes dames fissent bonne mine aux convives roturires
avec lesquelles l'habile matresse de maison savait les mler. Cet
exemple fut contagieux et eut d'excellents rsultats pour le
rapprochement des classes. C'est dans cette maison que se rencontrrent
Rahel et le prince Louis-Ferdinand, madame de Stal et Auguste-Guillaume
de Schlegel, qui avait remplac son frre  Berlin, la princesse de
Radziwill, soeur du prince Louis-Ferdinand, et Jean de Mller, le clbre
historien, madame de Genlis et le comte de Tilly, ami de Mirabeau,
Genelli, le peintre, et Gualtieri, l'humoriste, Frdric de Gentz, la
plus puissante plume de publiciste que l'Allemagne ait jamais eue, et
Guillaume de Humboldt, le diplomate philosophe; en un mot, tout ce que
Berlin comptait de distingu par l'esprit.--Il fallait, ajoute Henriette
Herz, l'indpendance, l'nergie, l'esprit et le tact de la duchesse pour
ne pas chouer dans une pareille entreprise... C'est dans la maison de
la duchesse de Courlande que madame de Stal fit choix d'un petit nombre
d'amis qui devinrent ensuite ses familiers  elle: _Erinnerungen_, cap.
xv (_Die Herzogin Dorothea von Kurland und ihr Haus_. pp. 186-195).]

[64: Devrient, dans son _Histoire de l'art dramatique en Allemagne_,
prsente madame Unzelmann comme une actrice de gnie, une femme du monde
accomplie, un modle de grce. (_Geschichte der deutschen
Schauspielkunst_, 3 vol. in-12, 1848, Leipzig, t. III, p. 275.)]

[65: Jean de Mller (1752-1809), Suisse d'origine, fut d'abord
conseiller aulique  Vienne; en 1804, il vint  Berlin en qualit
d'historiographe du roi de Prusse. En 1807, Napolon le fit nommer, par
le roi Jrme, ministre secrtaire d'tat du royaume de Westphalie.
L'oeuvre principale de Jean de Mller est l'_Histoire de la Confdration
suisse_, qu'il laissa inacheve. Ses oeuvres compltes (40 vol.,
1831-1835) comprennent plus de 10 volumes de _Lettres_. C'est Jean de
Mller qui rdigea le mmoire fameux que le prince Louis-Ferdinand, les
frres du roi et un certain nombre de personnages politiques signrent
et remirent au roi, le 2 septembre 1806, pour le dterminer  renvoyer
le ministre Haugvitz, les conseillers de cabinet Beyme et Lombard et 
se dclarer contre la France. (Ce mmoire est reproduit en entier dans
Pertz, _Das Leben der Ministers Freiherrn v. Stein._ 6 vol. Berlin,
1849-1855.)]

[66: Madame de Stal, qui l'avait vu jouer  Berlin, dit de lui: Il est
impossible de porter plus loin l'originalit, la verve comique et l'art
de peindre les caractres, que ne le fait Iffland dans ses rles. Je ne
crois pas que nous ayons jamais vu au Thtre franais un talent plus
vari ni plus inattendu que le sien. (_De l'Allemagne_, 2e partie, chap.
XXVII). Iffland fut en outre un auteur dramatique fcond. L'dition
complte de ses oeuvres ne comprend pas moins de 24 volumes (dit. de
Vienne, 1843).]

[67: Iffland fut directeur du Thtre de Berlin de 1796  1814; voir
Devrient: _Ifflands Direction des Berliner Nationaltheaters_, t. III,
pp. 274-310.]

[68: Le Thtre-Royal continua ses reprsentations aprs l'entre des
Franais  Berlin, le 25 octobre. Le 23, on avait jou _les Organes du
cerveau_; le 24, _la Vente de la maison_ et _l'Amour et la Fidlit_, le
25, _Belmont et Constance_; le 26, on joua _Iphignie en Tauride_, le
27, _l'Abb de l'pe_ et _Alexis_; le 28, _le Mariage secret_; le 29,
_Phdre et le bon Coeur_.--Le public trouvant que Berlin manquait de
distractions, on demanda au gouverneur de rtablir l'Opra-Italien, dont
les pensionnaires taient subventionns par l'tat.]

[69: Le prince Adam-George Czartoryski naquit  Varsovie, en 1770, et
mourut  Montfermeil, prs Paris, en 1861. Aprs le dernier partage de
la Pologne en 1795 il fut pris comme otage  Saint-Ptersbourg; il se
lia avec le grand-duc Alexandre qui devenu empereur le nomma
ministre-adjoint des affaires trangres. La faveur du souverain lui
laissait concevoir une Pologne reconstitue et autonome, sous la
protection de la Russie. Du dans ses esprances, il se dmit de ses
fonctions en 1807. Nomm snateur palatin du royaume de Pologne en 1815,
il tomba en disgrce en 1821. En 1831, lu prsident du gouvernement
national polonais, ses biens furent confisqus; il s'tablit alors 
Paris et devint le chef du parti aristocratique de l'migration
polonaise. Il a laiss des _Mmoires_, 2 vol. in-8, Paris, 1887.]

[70: Ce n'est qu'en 1797 que le prince Adam Czartoryski fut attach  la
personne du grand-duc en qualit d'aide de camp gnral. Voici comment
il raconte lui-mme, dans ses _Mmoires_, l'origine de leurs relations
qui datent de 1796: Le spectacle, les promenades, les bals  la cour
nous rapprochrent davantage, mon frre et moi, des jeunes grands-ducs
qui nous traitaient toujours avec une prvenance visible. Je m'occupais
alors du dessin. Le grand-duc Alexandre l'ayant appris m'en fit apporter
quelques-uns qu'il examina, ainsi que la grande-duchesse, avec beaucoup
de bienveillance... M'ayant rencontr un jour, il me dit qu'il
regrettait de me voir si rarement et m'ordonna de venir le trouver au
palais de la Tauride, que nous nous promnerions dans le jardin qu'il
voulait me montrer. Il m'assigna le jour et l'heure... Je regrette de
n'avoir pas marqu la date prcise de ce jour; il eut une influence
dcisive sur une grande partie de ma vie et sur les destines de ma
patrie. C'est de ce jour et de la conversation dont je vais rendre
compte que commena mon dvouement au grand-duc, je puis dire notre
amiti... (t. Ier, pp. 93 et 95).]

[71: Le prince Czartoryski relate dans ses _Mmoires_ les propos sur
lesquels il fondait cette esprance: Il me dit alors (pendant la
promenade au jardin, 1796) qu'il ne partageait nullement les ides et
les doctrines du cabinet et de la cour; qu'il tait loin d'approuver la
politique et la conduite de sa grand'mre, qu'il condamnait ses
principes, qu'il avait fait des voeux pour la Pologne et pour sa lutte
glorieuse, qu'il avait dplor sa chute, que Kosciuszko tait  ses yeux
un grand homme par ses vertus et par la cause qu'il avait dfendue, qui
tait celle de l'humanit et de la justice. Il m'avoua qu'il dtestait
le despotisme partout et de quelque manire qu'il s'exert; qu'il
aimait la libert, qu'elle tait due galement  tous les hommes; qu'il
avait pris l'intrt le plus vif  la Rvolution franaise; que, tout en
rprouvant ces terribles carts, il souhaitait des succs  la
rpublique et s'en rjouissait. (t. I, p. 96).]

[72: Un matin je reus une lettre du comte Rostopchine dans laquelle il
me disait que j'avais t nomm ministre de l'empereur auprs du roi de
Sardaigne, que je devais incontinent me rendre  Ptersbourg pour y
prendre connaissance de mes instructions et partir dans huit jours pour
l'Italie... _Mmoires_, (t. I, p. 188).]

[73: Le 24 mars 1801.]

[74: Voir appendice V.]

[75: Le roi Louis XVIII.]

[76: Franois de Besiade, comte, puis duc d'Avaray (1759-1811), aide
Monsieur  s'vader du Luxembourg, en juin 1791, le suivit  l'tranger
et ne le quitta plus. Ce fut d'Avaray qui dcida du mariage du duc
d'Angoulme avec Madame Royale, que la cour d'Autriche voulait retenir 
Vienne. Louis XVIII l'appelait le plus fidle de ses serviteurs.
L'ami, le confident vritable de Monsieur, crit le duc de Srent 
Goday, celui dont le crdit l'emporte sur tous les crdits... (Ernest
Daudet, _Histoire de l'migration_, t. II et III).]

[77: Dans son _Histoire de l'migration_ M. Ernest Daudet fait du
chteau de Mittau la description suivante: C'tait, comme aujourd'hui,
une vaste et somptueuse construction, leve sur l'emplacement du vieux
chteau ducal, aux bords de l'Aa. Des bosquets et des tangs
l'entouraient. Ses proportions monumentales, ses pices spacieuses, sa
physionomie architecturale rappelant Versailles, en faisaient une
demeure digne d'un roi. Par les hautes croises, le regard embrassait un
lumineux horizon de dunes gristres, coup  et l de terres fertiles
et de forts, born au loin par la mer Baltique. Plus prs s'tendait la
ville avec des rues spacieuses, des maisons en bois pour la plupart,
habites par une population forme en partie de nobles familles russes
et de juifs allemands. Mittau renfermait une socit cultive, savante,
aimant les arts, au courant du mouvement intellectuel de l'Europe. Elle
devait ce privilge  ses longues relations avec la Pologne, et surtout
 son contact permanent avec les voyageurs venus du midi de l'Europe,
qui, pour arriver dans la capitale russe, devaient ncessairement passer
par Mittau. (t. II, p. 226).]

[78: Le 10 octobre 1806. Voici comment Parquin, qui tenait ce rcit de
Gaind, raconte sa mort: Le prince Louis, avec quelques hussards
d'ordonnance, s'efforait de rallier les fuyards, lorsqu'un marchal des
logis du 10e hussards franais, qui s'appelait Gaind, arriva sur lui,
la pointe au corps, lui criant: Rendez-vous, gnral, ou vous tes
mort! Le gnral, qui n'tait autre que le prince Louis, rpondit: Moi
me rendre! Jamais! Et relevant l'arme de Gaind, il lui porta un coup
de sabre qui atteignit le marchal des logis  la figure; il allait lui
en donner un second lorsque Gaind, ripostant d'un coup de pointe,
traversa la poitrine du prince et le jeta en bas de son cheval. Les
ordonnances du prince, le voyant en combat singulier avec un soldat
franais, arrivrent au galop et ils se seraient infailliblement empars
de Gaind ou du moins ils l'auraient tu, si un hussard du 10e ne ft
arriv au galop un s'criant: Tenez bon, marchal des logis! Puis,
lchant un coup de pistolet, il tendit mort un hussard prussien; ce que
voyant, les ordonnances du prince disparurent. (Parquin, _Souvenirs et
Campagnes_, p. 61.) Dans le livre _De l'Allemagne_, 1re partie, ch.
XVII, madame de Stal a rendu hommage  la mort hroque du prince
Louis. La censure, en 1810, exigea la suppression de cet loge.]

[79: 14 octobre 1806.]

[80: Ville forte de 16 000 habitants, situe au confluent de la Warthe
et de l'Oder. Le roi et la reine de Prusse traversrent Kstrin le 26
octobre. Le gnral d'Insgersleben, qui commandait la place, jura  son
souverain en fuite de rsister jusqu' la mort. Trois jours aprs,
voyant venir l'avant-garde du marchal Davout, il invita les Franais 
prendre possession de la forteresse.]

[81: Au N.-E. de Berlin, dans la direction de Stettin. Le 29 octobre, la
place de Stettin, dfendue par une garnison de six mille hommes et cent
soixante canons, capitula sans combat devant une brigade de cavalerie
lgre commande par le gnral Lassalle.]

[82: Dans la Pomranie orientale. Stargard est situe sur l'Inha,
affluent de l'Oder.]

[83: L'abb Edgeworth, qui avait assist Louis XVI  ses derniers
moments, mourut  Mittau le 22 mai 1807, des suites de la fivre
typhode qu'il avait contracte en soignant les prisonniers franais.]

[84: Daniel Stern (madame d'Agoult) fait de la duchesse d'Angoulme le
portrait suivant (1827):

Madame Royale, duchesse d'Angoulme, qui portait, malgr sa
maturit--elle avait alors quarante-six ans--depuis l'avnement de son
beau-pre, le titre juvnile de Dauphine, n'tait pas doue des
agrments d'esprit et des manires qui avaient rendu si attrayants
l'entretien et la familiarit de Marie-Antoinette. Elle n'y prtendait
pas, loin de l. Quelque chose en elle protestait contre ses grces
imprudentes auxquelles certaines gens, parmi les royalistes, imputaient
les malheurs de la Rvolution. Marie-Thrse de France, au moment de son
mariage-- Mittau, le 10 juin 1799--avec son cousin germain,
Louis-Antoine, duc d'Angoulme, avait une noblesse de traits, un clat
de carnation et de chevelure qui rappelait, disait-on, l'blouissante
beaut de sa mre. J'ai port longtemps en bague une petite miniature
qu'elle avait donne,  Hartwell,  la vicomtesse d'Agoult; on l'y voit
blonde et blanche, avec des yeux bleus trs doux. Mais peu  peu, en
prenant de l'ge, ce qu'elle tenait de son pre s'tait accentu: la
taille paisse, le nez busqu, la voix rauque, la parole brve, l'abord
malgracieux. Dans les adversits d'un destin toujours contraire, sous la
perptuelle menace d'un avenir toujours sombre, dans la prison, dans la
proscription, Madame Royale s'tait cuirasse d'airain. Sa volont,
toujours debout, refoulait incessamment, comme une faiblesse indigne de
la fille des rois, la sensibilit naturelle  son me profonde. Simple
et droite, courageuse et gnreuse comme il a t donn de l'tre  peu
de femmes; intrpide dans les rsolutions les plus hardies; ne
cherchant, ne voulant, ne connaissant que le devoir; fidle en amiti,
capable des plus grands sacrifices, charitable sans mesure et sans fin;
malgr tant de vertus, Marie-Thrse ne sut pas se rendre aimable; elle
ne fut point aime des Franais, comme elle et mrit de l'tre. La
France, qu'elle chrissait avec une tendresse douloureuse, ne lui
pardonna jamais d'tre triste. Ni son mari qui se pliait  sa
supriorit, ni le roi son oncle, ni le roi son beau-pre qui lui
rendaient hommage, ni les serviteurs dvous qui l'admiraient, ne
pntrrent, je le crois, le secret passionn de cette me hroque. La
maternit lui manqua. Elle vcut et mourut connue de Dieu seul. (Mes
Souvenirs, p. 274).]

[85: Il s'agit ici du second sjour de Louis XVIII  Mittau, qui dura de
janvier 1803  septembre 1807. Il y avait dj sjourn de mars 1798 
janvier 1801. Sur l'ordre de Paul Ier, le comte de Provence, avec sa
petite cour, avait quitt la capitale du duch de Courlande et s'tait
rendu  Varsovie. L'empereur Alexandre Ier le rappela  Mittau et lui
servit, au dbut, une pension d'environ 200 000 roubles. Voir l'ouvrage
trs document de M. Ernest Daudet, _Histoire de l'migration_, t. III.]

[86: Le prince de Talleyrand, dans ses _Mmoires_, fait de son entrevue
avec Louis XVIII,  Compigne, le rcit suivant: Il tait dans son
cabinet. M. de Duras m'y conduisit. Le roi, en me voyant, me tendit la
main et de la manire la plus aimable et mme la plus affectueuse me
dit:--Je suis bien aise de vous voir: nos maisons datent de la mme
poque. Mes anctres ont t les plus habiles: si les vtres l'avaient
t plus que les miens, vous me diriez aujourd'hui: Prenez une chaise,
approchez-vous de moi, parlons de nos affaires; aujourd'hui c'est moi
qui vous dit: Asseyez-vous et causons... Je fis bientt aprs le plaisir
 l'archevque de Reims, mon oncle, de lui rapporter les paroles du roi,
obligeantes pour toute notre famille... Je rendis compte au roi de
l'tat o il trouverait les choses. Cette premire conversation fut fort
longue (t. II, p. 109).]

[87: Voici ce qu'crit sur ce sujet et  cette poque, l'auteur de ces
_Mmoires_:

     Mittau, le 11 fvrier 1807.

     Ma bonne Jeanne, j'ai appris avec grand plaisir par tes lettres 
     maman que tu te portes bien. Tu n'as certainement pas cru que nous
     clbrerions le jour de naissance de notre chre maman dans Mittau;
     nous avons t tout  fait tristes ce jour-l, d'abord par mille
     souvenirs et parce que tu n'y tais pas... J'ai vu la duchesse
     d'Angoulme qui est bien aimable et que je trouve trs belle; Louis
     XVIII est aussi aimable. La Duchesse m'a demand laquelle de mes
     soeurs j'aimais le plus et j'ai dit que c'tait toi parce que je te
     connaissais le plus et parce que tu tais bien bonne. Je te prie
     d'embrasser Pauline et de faire mes compliments  la Maynard et 
     la Costantini; dis  cette dernire que je fais tous les jours mes
     gammes et mes passages. Adieu, chre et bonne Jeanne, je t'embrasse
     de tout mon coeur et t'aime comme je dsire tre aime de toi.

     TA DOROTHE.

(_Lettre indite_.) ]

[88: Le baron Hue, commissionnaire gnral de la maison du roi, donne la
liste des migrs qui taient auprs de Louis XVIII durant son second
sjour  Mittau. C'taient: le duc de Gramont, le duc de Piennes, le duc
d'Havr, le comte de la Chapelle, le marquis de Bonnay, le comte de
Damas, la comtesse de Narbonne, la comtesse de Choisy, la duchesse du
Srent, le comte et la comtesse de Damas-Crux, l'abb Edgeworth, l'abb
Fleuriel, l'abb Destournelles, M. Le Fvre, etc.

La suite de Sa Majest comprenait alors 43 personnes tant matres que
domestiques. (_Souvenirs du baron Hue_, 1 vol. in-8, 1904, p. 252)]

[89: Mademoiselle Henriette de Choisy tait fille de ce marquis de
Choisy qui, se trouvant  Vienne au moment du premier partage de la
Pologne, se mit en tte de revendiquer une part pour la France. Avec
1200 insurgs polonais il s'empara de Cracovie, en prit possession au
nom du roi Louis XV qui dsavoua Choisy (fvrier 1772). Sans tenir
compte du dsaveu du roi, il garda avec lui 600 Polonais et 25
gentilshommes franais et avec 4 canons en fer soutint le sige durant
tout le mois de mars contre 18.000 Russes. Mademoiselle de Choisy tait
migre  Vienne quand, sur la recommandation du cardinal de la Fare,
Madame Royale qui allait gagner Mittau pour pouser le duc d'Angoulme
se l'attacha comme dame d'honneur. (1799) (_Souvenirs de la baronne du
Montet_, 1 vol. in-8, pp. 24-29)]

[90: Flicit de Montmorency, duchesse de Srent, ancienne dame d'atours
de Madame lisabeth. Le duc de Srent tait ancien gouverneur des ducs
d'Angoulme et de Berri.]

[91: La comtesse de Damas-Crux tait fille de la duchesse de Srent. Le
comte de Damas (1738-1829) dirigeait avec d'Avaray la maison militaire
de Monsieur, Comte de Provence.]

[92: La comtesse de Narbonne, dame d'honneur de la duchesse d'Angoulme,
tait femme du comte, puis duc de Narbonne-Pelet et, comme madame de
Damas, fille de la duchesse de Srent.]

[93: Marie-Josphine Louise de Savoie.]

[94: Mademoiselle de Choisy pousa en 1815 seulement le vicomte
d'Agoult, premier cuyer de la duchesse d'Angoulme, et en cette qualit
devint dame d'atours de Madame la Dauphine. (Daniel Stern, _Souvenirs_,
pp. 269 et suiv.)]

[95: Alexandre de Talleyrand, n en 1736, archevque-duc de Reims
(1777). Il avait t dput aux tats-Gnraux (1789). Ayant refus sa
dmission en 1801, il fut appel par Louis XVIII  Mittau en 1803,
devint grand aumnier en 1808, pair de France en 1814, cardinal en 1817
et mourut archevque de Paris en 1821. Il tait l'oncle paternel du
prince de Talleyrand.]

[96: Le duc de Berry avait d pouser aussi, en 1798, Anna Tyszkiewicz,
devenue plus tard comtesse Potocka. tait-ce, dit-elle dans ses
_Mmoires_,  la suite d'un projet phmre ou simplement pour se rendre
agrable et payer de cette manire la rception royale qu'on avait faite
 son matre (Louis XVIII), je ne sais, mais avant de quitter Bialystok,
le comte d'Avaray proposa  ma mre de me marier au duc de Berry... (p.
21). Le duc de Berry pousa, en 1816, Marie-Caroline princesse des
Deux-Siciles.]

[97: Juillet 1807.]

[98: Le prince Louis-Ferdinand.]

[99: La reine Louise mourut le 19 juillet 1810; elle tait ne le 10
mars 1776.]

[100: Du 6 au 9 juillet 1807. Voir sur le voyage de la reine Louise 
Tilsit et son entrevue avec Napolon l'ouvrage de M. Albert Vandal,
_Napolon et Alexandre Ier; de Tilsit  Erfurt_, 1 vol. in-8, 1891, pp.
94-99.]

[101: Vers ce mme temps (t de 1808) la reine Louise crit  madame de
Berg: Je souffre infiniment. Ah! trop souvent des reproches tombent sur
moi, sur moi qui porte, comme Atlas le monde, un fardeau de souffrances.
Que ne puis-je rpondre? Je pleure et j'touffe mes larmes. Il y eut un
an avant-hier que j'eus ma premire entrevue avec Napolon, hier il y
eut un an que j'eus ma dernire avec lui. Ah! quel souvenir! Ce que j'ai
souffert l, je l'ai souffert beaucoup plus pour d'autres que pour
moi-mme. Je pleurais, je priais au nom de l'amour et de l'humanit, au
nom de notre malheur et des lois qui gouvernent le monde. Et je n'tais
qu'une femme, un tre faible et pourtant suprieur  cet adversaire, si
pauvre de coeur. (_Briefe der Knigin Luise von Preussen_, recueillies
par A. Martin, 1 vol., Berlin, 1887, lettre XXIX.)]

[102: Vandal, pp. 94.]

[103: La beaut de la reine Louise produisit une grande impression sur
tous ceux qui l'approchrent, et de Goethe  madame Vige-Lebrun la liste
est longue de ceux qui parlent d'elle avec un enthousiasme lyrique,
comme d'une apparition cleste. Il y avait dans le son de sa voix,
dit le gnral de Sgur, une douceur si harmonieuse, dans ses paroles
une sduction si aimable et si touchante, dans son attitude tant de
charme et de majest que, interdit pendant quelques instants, je me crus
en prsence d'une de ces apparitions dont les rcits des temps fabuleux
nous ont retrac l'image. (_Histoire et Mmoires_, t. II, p. 210) C'est
 peine si l'on trouve quelques hrtiques du culte de cette beaut.
Cependant quelques-uns osaient critiquer chez la reine Louise la
longueur de ses pieds ou de ses mains et ils se trouvent, sur ce point,
d'accord avec l'auteur de ces _Mmoires_. D'autres allaient jusqu'
affirmer que la banderole de gaze lgre qui flottait toujours autour de
son cou, avec une grce que la peinture a illustre, cachait
ingnieusement des cicatrices. (Arnim, _Vertraute Geschichte_, t. III,
pp. 251-259.)]

[104: Pendant la guerre de l'Indpendance (_Befreiungskrieg_).]

[105: Le portrait le plus populaire de la reine Louise est celui de
Richter (muse de Cologne). On en voit des reproductions exposes aux
vitrines de presque toutes les boutiques d'Allemagne. Au muse de
Hohenzollern  Berlin il y a un autre portrait, moins clbre mais fort
beau, de la reine Louise reprsente en amazone.]

[106: L'histoire a conserv le nom de cette jeune fille; elle s'appelait
Ferdinande von Schmettau. Ne en 1798, elle est morte en 1815. Le
sacrifice qu'elle accomplit en 1813 est, encore aujourd'hui, mentionn
dans les manuels d'histoire  l'usage des jeunes filles. En 1863, on en
fta le cinquantenaire.]

[107: Le 3 aot 1814. L'ordre de Louise fut cr dans le but de
rcompenser cent dames ou demoiselles qui, pendant la guerre
d'indpendance, s'taient distingues par leur patriotisme. Les
insignes sont la croix de Prusse avec l'initiale L au milieu et ruban
blanc avec large lisr noir de chaque ct.]

[109: Belle glise des XIII-XVe sicles. Elle se trouve dans le vieux
Berlin, Poststrasse.]

[110: Voir A. Lvy, _Napolon et la Paix_, 1 vol. in-8, 1902, pp. 621
et suiv.]

[111: Voir Appendice VI.]

[112: L'empereur Alexandre quitta Erfurt le 14 octobre 1808. Il y tait
depuis le 28 septembre. Sur l'entrevue d'Erfurt, voir _Mmoires du
prince de Talleyrand_, t. I, pp. 391 et suiv.]

[113: Le marquis de Caulaincourt (1773-1827) avait suivi la carrire des
armes. Envoy  Saint-Ptersbourg  l'avnement d'Alexandre (1801), il
fut  son retour nomm aide de camp de Bonaparte, premier consul. Grand
cuyer de l'empereur (1804), gnral de division, duc de Vicence (1805),
il fut de nouveau envoy  Saint-Ptersbourg comme ambassadeur, en 1807.
Le duc de Vicence jouit d'un grand crdit auprs de l'empereur de
Russie, qu'il accompagna  Erfurt. Rappel en 1811, il fit la campagne
de Russie et rentra  Paris avec Napolon. Snateur, ministre des
affaires trangres, il reprsenta la France aux confrences de Prague,
de Francfort et de Chtillon. Il fut de nouveau ministre des affaires
trangres pendant les Cent-Jours. En maints passages de ses _Mmoires_
le prince de Talleyrand parle de M. de Caulaincourt avec grand loge; et
notamment  propos de l'entrevue d'Erfurt il crit: ... Ma liaison
personnelle avec M. de Caulaincourt, aux qualits duquel il faudra bien
que l'on rende un jour justice, tous ces motifs firent surmonter 
l'empereur l'embarras dans lequel il s'tait mis  mon gard, en me
reprochant violemment le blme que j'avais exprim  l'occasion de son
entreprise sur l'Espagne. (t. I, p. 401. et pp. 438 et suiv.)]

[114: Alexandre-Edmond de Talleyrand-Prigord, n le 2 aot 1787, depuis
duc de Dino, et plus tard duc de Talleyrand-Prigord, mort en 1873 
Florence.]

[115: Les troupes franaises quittrent Berlin le 3 dcembre 1808.]

[116: En 1817, il pousa la princesse Sapicha.]

[117: Voir Appendice VII.]

[118: Alexandrine de Damas, fille de Joseph de Damas, marquis d'Anligny,
marie en 1751  Charles-Daniel de Talleyrand-Prigord (1734-1788),
lieutenant gnral, menin du Dauphin, morte en 1809.]

[119: Mlanie de Talleyrand-Prigord, ne en 1785; elle pousa en 1803
Just, comte de Noailles, plus tard duc de Poix, qui fut chambellan de
l'empereur. Elle mourut en 1863.]

[120: Extrait des _Mmoires_ de Manstein.]

[121: Anna Ivanovna, morte le 28 octobre.]








End of the Project Gutenberg EBook of Souvenirs de la duchesse de Dino, by 
Duchesse de  Dino

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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