Project Gutenberg's Mmoires d'Outre-Tombe, Tome IV, by Ren Chateaubriand

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Title: Mmoires d'Outre-Tombe, Tome IV

Author: Ren Chateaubriand

Release Date: May 23, 2008 [EBook #25575]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MMOIRES D'OUTRE-TOMBE, TOME IV ***




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[Notes au lecteur de ce ficher digital:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
corriges.

Les lettres suprieures peu courantes sont marques entre parenthse
(exemple: V{te} pour vicomte).

Note 25: La date de l'exclusion de Jacques-Antoine Manuel de la
Chambre des dputs n'tait pas lisible dans le livre utilis pour
ce projet, il s'agit probablement du 2 Mars.]




                             CHATEAUBRIAND


                         MMOIRES D'OUTRE-TOMBE



                            NOUVELLE DITION
              Avec une Introduction, des Notes et des Appendices

                                  Par
                              Edmond BIR



                                TOME IV



                                 PARIS
                         LIBRAIRIE GARNIER FRRES
                        6, RUE DES SAINTS-PRES, 6


                              KRAUS REPRINT
                          Nendeln/Liechtenstein
                                  1975



              Reprinted by permission of the original publishers

                              KRAUS REPRINT
                              A Division of
                    KRAUS-THOMSON ORGANIZATION LIMITED
                          Nendeln/Liechtenstein
                                  1975

                           Printed in Germany
                        Lessingdruckerei Wiesbaden



[Illustration: Napolon et Benjamin Constant.]




MMOIRES




LIVRE V

     _Les Cent-Jours  Paris._ Effet du passage de la lgitimit en
     France. -- tonnement de Bonaparte. -- Il est oblig de capituler
     avec les ides qu'il avait crues touffes. -- Son nouveau
     systme. -- Trois normes joueurs rests. -- Chimres des
     libraux. -- Clubs et fdrs. -- Escamotage de la Rpublique:
     l'Acte additionnel. -- Chambre des reprsentants convoque. --
     Inutile Champ de Mai. -- Soucis et amertumes de Bonaparte. --
     Rsolution  Vienne. -- Mouvement  Paris. -- Ce que nous
     faisions  Gand. -- M. de Blacas. -- Bataille de Waterloo. --
     Confusion  Gand. -- Quelle fut la bataille de Waterloo. --
     Retour de l'Empereur. -- Rapparition de La Fayette. -- Nouvelle
     abdication de Bonaparte. -- Scnes orageuses  la Chambre des
     Pairs. -- Prsages menaants pour la seconde Restauration. --
     Dpart de Gand. -- Arrive  Mons. -- Je manque ma premire
     occasion de fortune dans ma carrire politique. -- M. de
     Talleyrand  Mons. Scne avec le roi. -- Je m'intresse btement
      M. de Talleyrand. -- De Mons  Gonesse. -- Je m'oppose avec M.
     le comte Beugnot  la nomination de Fouch comme ministre: mes
     raisons. -- Le duc de Wellington l'emporte. -- Arnouville. --
     Saint-Denis. -- Dernire conversation avec le roi.


Je vous fais voir l'envers des vnements que l'histoire ne montre
pas; l'histoire n'tale que l'endroit. Les _Mmoires_ ont l'avantage
de prsenter l'un et l'autre ct du tissu: sous ce rapport, ils
peignent mieux l'humanit complte en exposant, comme les tragdies
de Shakespeare, les scnes basses et hautes. Il y a partout une
chaumire auprs d'un palais, un homme qui pleure auprs d'un homme
qui rit, un chiffonnier qui porte sa hotte auprs d'un roi qui perd
son trne: que faisait  l'esclave prsent  la bataille d'Arbelles la
chute de Darius?

Gand n'tait donc qu'un vestiaire derrire les coulisses du spectacle
ouvert  Paris. Des personnages renomms restaient encore en Europe.
J'avais en 1800 commenc ma carrire avec Alexandre et Napolon;
pourquoi n'avais-je pas suivi ces premiers acteurs, mes contemporains,
sur le grand thtre? Pourquoi seul  Gand? Parce que le ciel vous
jette o il veut. _Des petits Cent-Jours_  Gand, passons aux _grands
Cent-Jours_  Paris.

Je vous ai dit les raisons qui auraient d arrter Bonaparte  l'le
d'Elbe, et les raisons primantes ou plutt la ncessit tire de sa
nature qui le contraignirent de sortir de l'exil. Mais la marche de
Cannes  Paris puisa ce qui lui restait du vieil homme.  Paris le
talisman fut bris.

Le peu d'instants que la lgalit avait reparu avait suffi pour rendre
impossible le rtablissement de l'arbitraire. Le despotisme muselle
les masses, et affranchit les individus dans une certaine limite;
l'anarchie dchane les masses, et asservit les indpendances
individuelles. De l, le despotisme ressemble  la libert, quand il
succde  l'anarchie; il reste ce qu'il est vritablement quand il
remplace la libert: librateur aprs la Constitution directoriale,
Bonaparte tait oppresseur aprs la Charte. Il le sentait si bien
qu'il se crut oblig d'aller plus loin que Louis XVIII et de
retourner aux sources de la souverainet nationale. Lui, qui avait
foul le peuple en matre, fut rduit  se refaire tribun du peuple, 
courtiser la faveur des faubourgs,  parodier l'enfance
rvolutionnaire,  bgayer un vieux langage de libert qui faisait
grimacer ses lvres, et dont chaque syllabe mettait en colre son
pe.

Sa destine, comme puissance, tait en effet si bien accomplie, qu'on
ne reconnut plus le gnie de Napolon pendant les Cent-Jours. Ce gnie
tait celui du succs et de l'ordre, non celui de la dfaite et de la
libert: or, il ne pouvait rien par la victoire qui l'avait trahi,
rien pour l'ordre, puisqu'il existait sans lui. Dans son tonnement il
disait: Comme les Bourbons m'ont arrang la France en quelques mois!
il me faudra des annes pour la refaire. Ce n'tait pas l'oeuvre de
la _lgitimit_ que le conqurant voyait, c'tait l'oeuvre de la
_Charte_; il avait laiss la France muette et prosterne, il la
trouvait debout et parlante: dans la navet de son esprit absolu, il
prenait la libert pour le dsordre.

Et pourtant Bonaparte est oblig de capituler avec les ides qu'il ne
peut vaincre de prime abord.  dfaut de popularit relle, des
ouvriers, pays  quarante sous par tte, viennent,  la fin de leur
journe, brailler au Carrousel _Vive l'Empereur!_ cela s'appelait
aller _ la crie_. Des proclamations annoncent d'abord une merveille
d'oubli et de pardon; les individus sont dclars libres, la nation
libre, la presse libre; on ne veut que la paix, l'indpendance et le
bonheur du peuple; tout le systme imprial est chang; l'ge d'or va
renatre. Afin de rendre la pratique conforme  la thorie, on
partage la France en sept grandes divisions de police; les sept
lieutenants sont investis des mmes pouvoirs qu'avaient, sous le
Consulat et l'Empire, les directeurs gnraux: on sait ce que furent 
Lyon,  Bordeaux,  Milan,  Florence,  Lisbonne,  Hambourg, 
Amsterdam, ces protecteurs de la libert individuelle. Au-dessus de
ces lieutenants, Bonaparte lve, dans une hirarchie de plus en plus
_favorable  la libert_, des commissaires extraordinaires,  la
manire des reprsentants du peuple sous la Convention.

La police que dirige Fouch apprend au monde, par des proclamations
solennelles, qu'elle ne va plus servir qu' rpandre la philosophie,
qu'elle n'agira plus que d'aprs des principes de vertu.

Bonaparte rtablit, par un dcret, la garde nationale du royaume, dont
le nom seul lui donnait jadis des vertiges. Il se voit forc d'annuler
le divorce prononc sous l'Empire entre le despotisme et la dmagogie,
et de favoriser leur nouvelle alliance: de cet hymen doit natre, au
Champ de Mai, une libert, le bonnet rouge et le turban sur la tte,
le sabre du mameluck  la ceinture et la hache rvolutionnaire  la
main, libert entoure des ombres de ces milliers de victimes
sacrifies sur les chafauds ou dans les campagnes brlantes de
l'Espagne et les dserts glacs de la Russie. Avant le succs, les
mamelucks sont jacobins; aprs le succs, les jacobins deviendront
mamelucks: Sparte est pour l'instant du danger, Constantinople pour
celui du triomphe.

Bonaparte aurait bien voulu ressaisir  lui seul l'autorit, mais cela
ne lui tait pas possible; il trouvait des hommes disposs  la lui
disputer: d'abord les rpublicains de bonne foi, dlivrs des chanes
du despotisme et des lois de la monarchie, dsiraient garder une
indpendance qui n'est peut-tre qu'une noble erreur; ensuite les
furieux de l'ancienne faction de la montagne: ces derniers, humilis
de n'avoir t sous l'Empire que les espions de police d'un despote,
semblaient rsolus  reprendre, pour leur propre compte, cette libert
de tout faire dont ils avaient cd pendant quinze annes le privilge
 un matre.

Mais ni les rpublicains, ni les rvolutionnaires, ni les satellites
de Bonaparte, n'taient assez forts pour tablir leur puissance
spare, ou pour se subjuguer mutuellement. Menacs au dehors d'une
invasion, poursuivis au dedans par l'opinion publique, ils comprirent
que s'ils se divisaient, ils taient perdus: afin d'chapper au
danger, ils ajournrent leur querelle; les uns apportaient  la
dfense commune leurs systmes et leurs chimres, les autres leur
terreur et leur perversit. Nul n'tait de bonne foi dans ce pacte;
chacun, la crise passe, se promettait de le tourner  son profit;
tous cherchaient d'avance  s'assurer les rsultats de la victoire.
Dans cet effrayant trente et un, trois normes joueurs tenaient la
banque tour  tour: la libert, l'anarchie, le despotisme, tous trois
trichant et s'efforant de gagner une partie perdue pour tous.

Pleins de cette pense, ils ne svissaient point contre quelques
enfants perdus qui pressaient les mesures rvolutionnaires: des
fdrs s'taient forms dans les faubourgs et des fdrations
s'organisaient sous de rigoureux serments dans la Bretagne, l'Anjou,
le Lyonnais et la Bourgogne; on entendait chanter _la Marseillaise_
et _la Carmagnole_; un club, tabli  Paris, correspondait avec
d'autres clubs dans les provinces; on annonait la rsurrection du
_Journal des Patriotes_[1]. Mais, de ce ct-l, quelle confiance
pouvaient inspirer les ressuscits de 1793? Ne savait-on pas comment
ils expliquaient la libert, l'galit, les droits de l'homme?
taient-ils plus moraux, plus sages, plus sincres aprs qu'avant
leurs normits? Est-ce parce qu'ils s'taient souills de tous les
vices qu'ils taient devenus capables de toutes les vertus? On
n'abdique pas le crime aussi facilement qu'une couronne; le front que
ceignit l'affreux bandeau en conserve des marques ineffaables.

          [Note 1: Le _Journal des Patriotes de 1789_, fond par Ral
          et Mhe de Latouche, avait paru du 18 aot 1795 au 16 aot
          1796. Il ressuscita pendant les Cent-Jours, du 1er mai au 3
          juillet 1815, sous ce titre: _Le Patriote de 1789_, journal
          du soir, politique et littraire. Ral, alors prfet de
          police, en tait l'inspirateur, et Mhe de La Touche le
          rdacteur principal. Ce Mhe, une des plus rares figures de
          coquins de la priode rvolutionnaire et impriale, avait
          t, en 1792, secrtaire greffier adjoint de la Commune dite
          _du 10 aot_, et il avait, en cette qualit, jou un rle
          dans la prparation des massacres de septembre. Le 17
          septembre, la section du Panthon dlibrait sur le genre de
          gouvernement que l'on devait demander  la Convention; il
          envoya son voeu dans un billet ainsi conu: Si jamais ce
          que l'on appelait un roi, ou quelque chose qui ressemble 
          un roi, ose se prsenter en France, et qu'il vous faille
          quelqu'un pour le poignarder, inscrivez-moi au nombre des
          candidats. Voil mon nom: _Mhe_. Aprs le 18 brumaire, il
          rdigea le _Journal des Hommes libres_, qui lui valut
          bientt d'tre arrt en vertu d'un ordre des Consuls qui le
          qualifiait de _septembriseur_. Exil d'abord  Dijon, puis 
          l'le d'Olron, il s'vada sans trop de peine, ne fut pas
          recherch par la police, qui avait ses raisons pour fermer
          les yeux, et passa en Angleterre. Il se prsenta au
          gouvernement anglais et au comte d'Artois comme l'agent d'un
          parti puissant qui voulait renverser Bonaparte. De retour en
          France, il publia un _Mmoire_ qui dvoilait ses nouvelles
          infamies. Cette affaire lui valut beaucoup d'argent anglais
          et franais, et il se fixa  Paris, o il tala une sorte de
          faste, jusqu'au jour o il retomba dans sa dtresse
          ordinaire. Au mois de juillet 1815, il lui fallut quitter la
          France et se rfugier en Suisse. Aprs avoir habit
          successivement l'Allemagne et la Belgique, il put rentrer en
          1819, publia quelques brochures discrdites d'avance par
          son nom et mourut dans la misre en 1826,  l'ge de
          soixante-six ans.]

L'ide de faire descendre un ambitieux de gnie du rang d'empereur 
la condition de gnralissime ou de prsident de la Rpublique tait
une chimre: le bonnet rouge, dont on chargeait la tte de ses bustes
pendant les Cent-Jours, n'aurait annonc  Bonaparte que la reprise du
diadme, s'il tait donn  ces athltes qui parcourent le monde de
fournir deux fois la mme carrire.

Toutefois, des libraux de choix se promettaient la victoire: des
hommes fourvoys, comme Benjamin Constant, des niais, comme M.
Simonde-Sismondi[2], parlaient de placer le prince de Canino[3] au
ministre de l'intrieur, le lieutenant gnral comte Carnot au
ministre de la guerre, le comte Merlin[4]  celui de la justice. En
apparence abattu, Bonaparte ne s'opposait point  des mouvements
dmocratiques qui, en dernier rsultat, fournissaient des conscrits 
son arme. Il se laissait attaquer dans des pamphlets; des caricatures
lui rptaient: _le d'Elbe_, comme les perroquets criaient  Louis
XI: _Pronne_. On prchait  l'chapp de prison, en le tutoyant, la
libert et l'galit; il coutait ces remontrances d'un air de
componction. Tout  coup, rompant les liens dont on avait prtendu
l'envelopper, il proclame de sa propre autorit, non une constitution
plbienne, mais une constitution aristocratique, un _Acte
additionnel_ aux constitutions de l'Empire[5].

          [Note 2: Jean-Charles-Lonard _Simonde de Sismondi_, n 
          Genve le 9 mai 1773, mort dans la mme ville le 25 juin
          1842. Ses principaux ouvrages sont: l'_Histoire des
          rpubliques italiennes_, seize volumes in-8{o} (1807-1818),
          et l'_Histoire des Franais_, vingt neuf volumes in-8{o}
          (1821-1842). C'est en 1813 qu'il vint pour la premire fois
           Paris. Pendant les Cent-Jours, il donna au _Moniteur_ une
          srie d'articles en faveur de l'_Acte additionnel_, et les
          runit en un volume sous le titre d'_Examen de la
          Constitution franaise_. Ils attirrent l'attention de
          l'Empereur, qui manda Sismondi et s'entretint longuement
          avec lui.]

          [Note 3: Lucien Bonaparte.]

          [Note 4: Philippe-Antoine, comte _Merlin_, dit _Merlin de
          Douai_ (1754-1838), dput  la Constituante,  la
          Convention, au Conseil des Anciens, et  la Chambre des
          reprsentants en 1815; ministre de la Justice en 1795, puis
          ministre de la police gnrale; membre du Directoire aprs
          le 18 fructidor; sous l'Empire, procureur gnral  la Cour
          de cassation, conseiller d'tat, comte, grand-officier de la
          Lgion d'honneur. Destitu de ses fonctions en 1814, bien
          qu'il et des premiers adhr  Louis XVIII, il fut, aprs
          le 20 mars, rappel par l'Empereur  la Cour de cassation,
          avec le titre de ministre d'tat. Le 24 juillet 1815, il fut
          exil comme rgicide ayant rempli des fonctions pendant les
          Cent-Jours. Il se retira en Hollande et y vcut jusqu' la
          rvolution de 1830, qui lui permit de rentrer en France. Il
          mourut  Paris, g de quatre-vingt-quatre ans.
          Jurisconsulte de premier ordre, il eut l'infamie de rdiger
          la _loi des suspects_. Si trs peu d'hommes, pendant la
          Rvolution, ont eu plus de talent que Merlin de Douai, sa
          lchet fut plus grande encore que son talent.]

          [Note 5: L'_Acte additionnel_ fut publi dans le _Moniteur_
          du 23 avril 1815. Le mme jour paraissait un dcret portant
          que les Franais taient appels  consigner leur vote sur
          des registres ouverts dans toutes les communes, et que le
          dpouillement aurait lieu  l'assemble du Champ de Mai
          convoque  Paris pour le 26 mai.]

La Rpublique rve se change par cet adroit escamotage dans le vieux
gouvernement imprial, rajeuni de fodalit. L'_Acte additionnel_
enlve  Bonaparte le parti rpublicain et fait des mcontents dans
presque tous les autres partis[6]. La licence rgne  Paris,
l'anarchie dans les provinces; les autorits civiles et militaires se
combattent; ici on menace de brler les chteaux et d'gorger les
prtres; l on arbore le drapeau blanc et on crie _Vive le roi!_
Attaqu, Bonaparte recule; il retire  ses commissaires
extraordinaires la nomination des maires des communes et rend cette
nomination au peuple. Effray de la multiplicit des votes ngatifs
contre l'_Acte additionnel_, il abandonne sa dictature de fait et
convoque la Chambre des reprsentants en vertu de cet acte qui n'est
point encore accept. Errant d'cueil en cueil,  peine dlivr d'un
danger, il heurte contre un autre: souverain d'un jour, comment
instituer une pairie hrditaire que l'esprit d'galit repousse?
Comment gouverner les deux Chambres? Montreront-elles une obissance
passive? Quels seront les rapports de ces Chambres avec l'assemble
projete du Champ de Mai, laquelle n'a plus de vritable but, puisque
l'_Acte additionnel_ est mis  excution avant que les suffrages
eussent t compts? Cette assemble, compose de trente mille
lecteurs, ne se croira-t-elle pas la reprsentation nationale?

          [Note 6: La surprise et le mcontentement furent universels.
          Un tmoin peu suspect, Thibaudeau, a dit: L'effet fut
          prompt comme la foudre;  l'enthousiasme des patriotes
          succda incontinent un froid glacial; ils tombrent dans le
          dcouragement, ne prvirent que malheurs et s'y
          rsignrent. (_Le Consulat et l'Empire_, t. X, p.
          325-326).--Un Anglais, prsent alors  Paris, et qui, en sa
          qualit d'tranger, tait un spectateur impartial du
          mouvement des ides et des faits, M. Hobbouse, d'ailleurs
          favorable  Napolon, rend le mme tmoignage: Je ne me
          rappelle pas, dit-il, avoir vu dans l'opinion un changement
          pareil  celui qui eut lieu  Paris, lorsque parut l'Acte
          additionnel. (_Lettres sur les Cent-Jours_.) Les
          bonapartistes eux-mmes taient loin d'tre satisfaits. Les
          napolonistes autoritaires, dit M. Henry Houssaye (_1815_,
          tome I, p. 546), dplorrent ces concessions librales. Ils
          dirent que l'empereur en transigeant avec l'anarchie
          faiblissait et s'affaiblissait, ils le regardrent comme
          perdu.--Voir Alfred Nettement, _Histoire de la
          Restauration_, tome II, p. 282; Benjamin Constant, _Mmoires
          sur les Cent-Jours_, tome II, 70-71; _Mmoires de La
          Fayette_, tome V, 420; Villemain, _Souvenirs contemporains_,
          tome II, 182-183.]

Ce Champ de Mai, si pompeusement annonc et clbr le 1er juin[7], se
rsout en un simple dfil de troupes et une distribution de drapeaux
devant un autel mpris. Napolon, entour de ses frres, des
dignitaires de l'tat, des marchaux, des corps civils et judiciaires,
proclame la souverainet du peuple  laquelle il ne croyait pas[8].
Les citoyens s'taient imagin qu'ils fabriqueraient eux-mmes une
constitution dans ce jour solennel, les paisibles bourgeois
s'attendaient qu'on y dclarerait l'abdication de Napolon en faveur
de son fils, abdication manigance  Ble entre les agents de Fouch
et du prince de Metternich: il n'y eut rien qu'une ridicule attrape
politique. L'_Acte additionnel_ se prsentait, au reste, comme un
hommage  la lgitimit;  quelques diffrences prs, et surtout moins
l'_abolition de la confiscation_, c'tait la Charte.

          [Note 7: Aux termes du dcret du 22 avril, la crmonie du
          Champ de Mai avait t fixe au 26 mai, mais il fallut la
          remettre au 1er juin, des retards s'tant produits dans
          l'envoi des registres lectoraux et les dlgus tardant 
          arriver.]

          [Note 8: La fte fut magnifique, mais ce fut une fte de
          thtre. On avait dress  la hte, au Champ de Mars, une
          estrade, un trne, un autel. Les acteurs ne manquaient pas,
          et le plus grand de tous tait l, revtu d'un costume, qui
          tait aussi un costume de thtre: une tunique et un manteau
          nacarat, des culottes de satin blanc, des souliers 
          bouffettes, une toque de velours noir orn de plumes
          blanches. Ses frres taient entirement vtus de velours
          blanc, avec petits manteaux  l'espagnole, brods d'abeilles
          d'or, et toque taillade. Ses hrauts d'armes, ses
          chambellans, ses pages, taient habills comme des
          personnages d'opra-comique. Ce Champ de Mai qui, dans la
          pense de Napolon, devait voquer les souvenirs de
          Charlemagne, rveillait dans l'esprit des spectateurs les
          souvenirs de _Jean de Paris_, le hros d'un opra de
          Boildieu alors trs en vogue.]

       *       *       *       *       *

Ces changement subits, cette confusion de toutes choses, annonaient
l'agonie du despotisme. Toutefois l'empereur ne peut recevoir du
dedans l'atteinte mortelle, car le pouvoir qui le combat est aussi
extnu que lui; le Titan rvolutionnaire, que Napolon avait jadis
terrass, n'a point recouvr son nergie native; les deux gants se
portent maintenant d'inutiles coups; ce n'est plus que la lutte de
deux ombres.

 ces impossibilits gnrales se joignent pour Bonaparte des
tribulations domestiques et des soucis de palais; il annonait  la
France le retour de l'impratrice et du roi de Rome, et l'une et
l'autre ne revenaient point. Il disait  propos de la reine de
Hollande, devenue par Louis XVIII duchesse de Saint-Leu: Quand on a
accept les prosprits d'une famille, il faut en embrasser les
adversits. Joseph, accouru de la Suisse, ne lui demandait que de
l'argent; Lucien l'inquitait par ses liaisons librales; Murat,
d'abord conjur contre son beau-frre, s'tait trop ht, en revenant
 lui, d'attaquer les Autrichiens: dpouill du royaume de Naples et
fugitif de mauvais augure, il attendait aux arrts, prs de Marseille,
la catastrophe que je vous raconterai plus tard.[9]

          [Note 9: En dbarquant  Cannes, Murat s'tait mis  la
          disposition de l'Empereur. Celui-ci, craignant la contagion
          du malheur, ne rpondit pas au roi dtrn et lui fit
          interdire par Fouch l'accs de Paris.]

Et puis l'empereur pouvait-il se fier  ses anciens partisans et ses
prtendus amis? ne l'avaient-ils pas indignement abandonn au moment
de sa chute? Ce Snat qui rampait  ses pieds, maintenant blotti dans
la pairie, n'avait-il pas dcrt la dchance de son bienfaiteur?
Pouvait-il les croire, ces hommes, lorsqu'ils venaient lui dire:
L'intrt de la France est insparable du vtre. Si la fortune
trompait vos efforts, des revers, sire, n'affaibliraient pas notre
persvrance et redoubleraient notre attachement pour vous[10]. Votre
persvrance! votre attachement redoubl par l'infortune! Vous disiez
ceci le 11 juin 1815: qu'aviez-vous dit le 2 avril 1814? que
direz-vous quelques semaines aprs, le 19 juillet 1815?

          [Note 10: Adresse de la Chambre des Pairs du dimanche 11
          juin.--_Moniteur_ du 12 juin.]

Le ministre de la police impriale, ainsi que vous l'avez vu,
correspondait avec Gand, Vienne et Ble; les marchaux auxquels
Bonaparte tait contraint de donner le commandement de ses soldats
avaient nagure prt serment  Louis XVIII; ils avaient fait contre
lui, Bonaparte, les proclamations les plus violentes[11]: depuis ce
moment, il est vrai, ils avaient rpous leur sultan; mais s'il et
t arrt  Grenoble, qu'en auraient-ils fait? Suffit-il de rompre un
serment pour rendre  un autre serment viol toute sa force? Deux
parjures quivalent-ils  la fidlit?

          [Note 11: Voyez plus haut celle du marchal Soult. CH.]

Encore quelques jours, et ces jureurs du Champ de Mai rapporteront
leur dvouement  Louis XVIII dans les salons des Tuileries; ils
s'approcheront de la sainte table du Dieu de paix, pour se faire
nommer ministres aux banquets de la guerre[12]; hrauts d'armes et
brandisseurs des insignes royaux au sacre de Bonaparte, ils rempliront
les mmes fonctions au sacre de Charles X[13], puis, commissaires d'un
autre pouvoir, ils mneront ce roi prisonnier  Cherbourg, trouvant 
peine un petit coin libre dans leur conscience pour y accrocher la
plaque de leur nouveau serment. Il est dur de natre aux poques
d'improbit, dans ces jours o deux hommes causant ensemble s'tudient
 retrancher des mots de la langue, de peur de s'offenser et de se
faire rougir mutuellement.

          [Note 12: Allusion au marchal Soult.]

          [Note 13: La mission de porter l'pe du conntable, au
          sacre de Charles X, fut confie au marchal Moncey. Les
          marchaux Soult, Mortier et Jourdan furent appels  porter
          le sceptre, la main de justice et la couronne.]

Ceux qui n'avaient pu s'attacher  Napolon par sa gloire, qui
n'avaient pu tenir par la reconnaissance au bienfaiteur duquel ils
avaient reu leurs richesses, leurs honneurs et jusqu' leurs noms,
s'immoleraient-ils maintenant  ses indigentes esprances?
S'enchaneraient-ils  une fortune prcaire et recommenante, les
ingrats que ne fixa point une fortune consolide par des succs inous
et par une possession de seize annes de victoires? Tant de
chrysalides qui, entre deux printemps, avaient dpouill et revtu,
quitt et repris la peau du lgitimiste et du rvolutionnaire, du
napolonien et du bourboniste; tant de paroles donnes et fausses;
tant de croix passes de la poitrine du chevalier  la queue du
cheval, et de la queue du cheval  la poitrine du chevalier; tant de
preux changeant de bandires, et semant la lice de leurs gages de
foi-mentie; tant de nobles dames, tour  tour suivantes de
Marie-Louise et de Marie-Caroline, ne devaient laisser au fond de
l'me de Napolon que dfiance, horreur et mpris; ce grand homme
vieilli tait seul au milieu de tous ces tratres, hommes et sort, sur
une terre chancelante, sous un ciel ennemi, en face de sa destine
accomplie et du jugement de Dieu.

       *       *       *       *       *

Napolon n'avait trouv de fidles que les fantmes de sa gloire
passe; ils l'escortrent, ainsi que je vous l'ai dit, du lieu de son
dbarquement jusqu' la capitale de la France. Mais les aigles, qui
avaient _vol de clocher en clocher_ de Cannes  Paris, s'abattirent
fatigues sur les chemines des Tuileries, sans pouvoir aller plus
loin.

Napolon ne se prcipite point, avec les populations mues, sur la
Belgique, avant qu'une arme anglo-prussienne s'y ft rassemble: il
s'arrte; il essaye de ngocier avec l'Europe et de maintenir
humblement les traits de la lgitimit. Le congrs de Vienne oppose 
M. le duc de Vicence l'abdication du 11 avril 1814: par cette
abdication Bonaparte _reconnaissait qu'il tait le seul obstacle au
rtablissement de la paix en Europe,_ et en consquence _renonait,
pour lui et ses hritiers, aux trnes de France et d'Italie_. Or,
puisqu'il vient rtablir son pouvoir, il viole manifestement le trait
de Paris, et se replace dans la situation politique antrieure au 31
mars 1814: donc c'est lui Bonaparte qui dclare la guerre  l'Europe,
et non l'Europe  Bonaparte. Ces arguties logiques de procureurs
diplomates, comme je l'ai fait remarquer  propos de la lettre de M.
de Talleyrand, valaient ce qu'elles pouvaient avant le combat.

La nouvelles du dbarquement de Bonaparte  Cannes tait arrive 
Vienne le 6 mars[14], au milieu d'une fte o l'on reprsentait
l'assemble des divinits de l'Olympe et du Parnasse. Alexandre venait
de recevoir le projet d'alliance entre la France, l'Autriche et
l'Angleterre: il hsita un moment entre les deux nouvelles, puis il
dit: Il ne s'agit pas de moi, mais du salut du monde. Et une
estafette porte  Saint-Ptersbourg l'ordre de faire partir la garde.
Les armes qui se retiraient s'arrtent; leur longue file fait
volte-face, et huit cent mille ennemis tournent le visage vers la
France. Bonaparte se prpare  la guerre; il est attendu  de nouveaux
champs catalauniques: Dieu l'a ajourn  la bataille qui doit mettre
fin au rgne des batailles.

          [Note 14: Dans la nuit du 6 au 7 mars. La nouvelle avait t
          envoye par le consul gnral d'Autriche  Gnes.]

Il avait suffi de la chaleur des ailes de la renomme de Marengo et
d'Austerlitz pour faire clore des armes dans cette France qui n'est
qu'un grand nid de soldats. Bonaparte avait rendu  ses lgions leurs
surnoms d'_invincible_, de _terrible_, d'_incomparable_; sept armes
reprenaient le titre d'armes des Pyrnes, des Alpes, du Jura, de la
Moselle, du Rhin: grands souvenirs qui servaient de cadre  des
troupes supposes,  des triomphes en esprance. Une arme vritable
tait runie  Paris et  Laon; cent cinquante batteries atteles, dix
mille soldats d'lite entrs dans la garde; dix-huit mille marins
illustrs  Lutzen et  Bautzen; trente mille vtrans, officiers et
sous-officiers, en garnison dans les places fortes; sept dpartements
du nord et de l'est prts  se lever en masse; cent quatre-vingt mille
hommes de la garde nationale rendus mobiles; des corps francs dans la
Lorraine, l'Alsace et la Franche-Comt; des fdrs offrant leurs
piques et leurs bras; Paris fabriquant par jours trois mille fusils:
telles taient les ressources de l'empereur. Peut-tre aurait-il
encore une fois boulevers le monde, s'il avait pu se rsoudre, en
affranchissant la patrie,  appeler les nations trangres 
l'indpendance. Le moment tait propice: les rois qui promirent 
leurs sujets des gouvernements constitutionnels venaient de manquer
honteusement  leur parole. Mais la libert tait antipathique 
Napolon depuis qu'il avait bu  la coupe du pouvoir; il aimait mieux
tre vaincu avec des soldats que de vaincre avec des peuples. Les
corps qu'il poussa successivement vers les Pays-Bas se montaient 
soixante-dix mille hommes.

       *       *       *       *       *

Nous autres migrs, nous tions dans la ville de Charles-Quint comme
les femmes de cette ville: assises derrire leurs fentres, elles
voient dans un petit miroir inclin les soldats passer dans la rue.
Louis XVIII tait l dans un coin compltement oubli;  peine
recevait-il de temps en temps un billet du prince de Talleyrand
revenant de Vienne, quelques lignes des membres du corps diplomatique
rsidant auprs du duc de Wellington en qualit de commissaires, MM.
Pozzo di Borgo,[15] de Vincent,[16] etc., etc. On avait bien autre
chose  faire qu' songer  nous! Un homme tranger  la politique
n'aurait jamais cru qu'un impotent cach au bord de la Lys serait
rejet sur le trne par le choc des milliers de soldats prts 
s'gorger: soldats dont il n'tait ni le roi ni le gnral, qui ne
pensaient pas  lui, qui ne connaissaient ni son nom ni son existence.
De deux points si rapprochs, Gand et Waterloo, jamais l'un ne parut
si obscur, l'autre si clatant: la lgitimit gisait au dpt comme un
vieux fourgon bris.

          [Note 15: Charles-Alexandre, comte _Pozzo di Borgo_, n 
          Alata, (Corse) le 8 mars 1764. Dput de la Corse 
          l'Assemble lgislative de 1791, il se rangea parmi les
          monarchistes constitutionnels et se tint jusqu'au 10 aot en
          relations frquentes avec le roi. En 1796, oblig de quitter
          la Corse, il se rendit en Angleterre, puis  Vienne, et se
          mit enfin au service de la Russie.  la fois militaire et
          diplomate, il paie de sa personne sur les champs de
          bataille, et il dploie, comme ngociateur, dans les
          missions les plus difficiles, les plus rares qualits de
          pntration et de souplesse. Pozzo fut le plus redoutable
          ennemi de Bonaparte et nul n'a plus contribu  sa chute.
          C'est lui qui dtermina l'empereur Alexandre  marcher sur
          Paris sans s'inquiter des mouvements que faisait Napolon
          sur ses derrires. La fameuse proclamation du prince de
          Schwarzenberg, qui la premire parla des Bourbons, fut de
          mme l'oeuvre du comte Pozzo; le prince de Schwarzenberg ne
          l'avait pas signe, et ce fut Alexandre qui, dans une
          entrevue au quartier gnral de Bondy, lui dit: Mon cher
          prince, vous avez fait l une belle proclamation, elle est
          parfaite; signez-la, elle vous fera honneur. Et
          Schwarzenberg, un peu par amour-propre, un peu par
          dfrence, la scella de son nom. Napolon renvers, Pozzo
          fut nomm ambassadeur de Russie auprs de la cour de France.
          Il suivit Louis XVIII  Gand et resta ambassadeur  Paris
          jusqu'en 1835.  cette poque, il changea ce poste contre
          celui d'ambassadeur  Londres, o il reprsenta l'empereur
          Nicolas jusqu'en 1839. Il demanda alors sa retraite, et vint
          passer les dernires annes de sa vie  Paris, o il mourut
          le 15 fvrier 1842. La mre de MM. Louis et Charles Blanc
          appartenait  la famille de Pozzo di Borgo.]

          [Note 16: Le baron de Vincent, ambassadeur d'Autriche prs
          la cour de France. Ce n'tait pas prcisment un ambassadeur
           la faon de Chateaubriand. Je trouve sur lui ce petit
          dtail dans l'_Histoire de la Restauration_, par M. Louis de
          Viel-Castel, t. XVI, p. 256: Le baron de Vincent tait
          clibataire et ne tenait pas une grande maison... On raconte
          que les jours o il donnait  dner, il se tenait sans
          affectation prs de la porte de son salon, ce qui dispensait
          d'annoncer et de nommer les convives.]

Nous savions que les troupes de Bonaparte s'approchaient; nous
n'avions pour nous couvrir que nos deux petites compagnies sous les
ordres du duc de Berry, prince dont le sang ne pouvait nous servir,
car il tait dj demand ailleurs. Mille chevaux, dtachs de l'arme
franaise, nous auraient enlevs en quelques heures. Les
fortifications de Gand taient dmolies; l'enceinte qui reste et t
d'autant plus facilement force que la population belge ne nous tait
pas favorable. La scne dont j'avais t tmoin aux Tuileries se
renouvela: on prparait secrtement les voitures de Sa Majest; les
chevaux taient commands. Nous, fidles ministres, nous aurions
pataug derrire,  la grce de Dieu. Monsieur partit pour Bruxelles,
charg de surveiller de plus prs les mouvements.

M. de Blacas tait devenu soucieux et triste; moi, pauvre homme, je le
solaciais.  Vienne on ne lui tait pas favorable; M. de Talleyrand
s'en moquait; les royalistes l'accusaient d'tre la cause du retour de
Napolon. Ainsi, dans l'une ou l'autre chance, plus d'exil honor pour
lui en Angleterre, plus de premires places possibles en France:
j'tais son unique appui. Je le rencontrais assez souvent au March
aux chevaux, o il trottait seul; m'attelant  son ct, je me
conformais _ sa triste pense_. Cet homme que j'ai dfendu  Gand et
en Angleterre, que je dfendis en France aprs les Cent-Jours, et
jusque dans la prface de _la Monarchie selon la Charte_, cet homme
m'a toujours t contraire: cela ne serait rien s'il n'et t un mal
pour la monarchie. Je ne me repens pas de ma niaiserie passe; mais je
dois redresser dans ces Mmoires les surprises faites  mon jugement
ou  mon bon coeur.

       *       *       *       *       *

Le 18 juin 1815, vers midi, je sortis de Gand par la porte de
Bruxelles; j'allais seul achever ma promenade sur la grande route.
J'avais emport les _Commentaires de Csar_ et je cheminais lentement,
plong dans ma lecture. J'tais dj  plus d'une lieue de la ville,
lorsque je crus our un roulement sourd: je m'arrtai, regardai le
ciel assez charg de nues, dlibrant en moi-mme si je continuerais
d'aller en avant, ou si je me rapprocherais de Gand dans la crainte
d'un orage. Je prtai l'oreille; je n'entendis plus que le cri d'une
poule d'eau dans les joncs et le son d'une horloge de village. Je
poursuivis ma route: je n'avais pas fait trente pas que le roulement
recommena, tantt bref, tantt long et  intervalles ingaux;
quelquefois il n'tait sensible que par une trpidation de l'air,
laquelle se communiquait  la terre sur ces plaines immenses, tant il
tait loign. Ces dtonations moins vastes, moins onduleuses, moins
lies ensemble que celles de la foudre, firent natre dans mon esprit
l'ide d'un combat. Je me trouvais devant un peuplier plant  l'angle
d'un champ de houblon. Je traversai le chemin et je m'appuyai debout
contre le tronc de l'arbre, le visage tourn du ct de Bruxelles. Un
vent du sud s'tant lev m'apporta plus distinctement le bruit de
l'artillerie. Cette grande bataille, encore sans nom, dont j'coutais
les chos au pied d'un peuplier, et dont une horloge de village venait
de sonner les funrailles inconnues, tait la bataille de Waterloo!

Auditeur silencieux et solitaire du formidable arrt des destines,
j'aurais t moins mu si je m'tais trouv dans la mle: le pril,
le feu, la cohue de la mort ne m'eussent pas laiss le temps de
mditer; mais seul sous un arbre, dans la campagne de Gand, comme le
berger des troupeaux qui paissaient autour de moi, le poids des
rflexions m'accablait: Quel tait ce combat? tait-il dfinitif?
Napolon tait-il l en personne? Le monde, comme la robe du Christ,
tait-il jet au sort? Succs ou revers de l'une ou l'autre arme,
quelle serait la consquence de l'vnement pour les peuples, libert
ou esclavage? Mais quel sang coulait! chaque bruit parvenu  mon
oreille n'tait-il pas le dernier soupir d'un Franais? tait-ce un
nouveau Crcy, un nouveau Poitiers, un nouvel Azincourt, dont allaient
jouir les plus implacables ennemis de la France? S'ils triomphaient,
notre gloire n'tait-elle pas perdue? Si Napolon l'emportait, que
devenait notre libert? Bien qu'un succs de Napolon m'ouvrt un exil
ternel; la patrie l'emportait dans ce moment dans mon coeur; mes
voeux taient pour l'oppresseur de la France, s'il devait, en sauvant
notre honneur, nous arracher  la domination trangre.

Wellington triomphait-il? La lgitimit rentrerait donc dans Paris
derrire ces uniformes rouges qui venaient de reteindre leur pourpre
au sang des Franais! La royaut aurait donc pour carrosses de son
sacre les chariots d'ambulance remplis de nos grenadiers mutils! Que
sera-ce qu'une restauration accomplie sous de tels auspices?... Ce
n'est l qu'une bien petite partie des ides qui me tourmentaient.
Chaque coup de canon me donnait une secousse et doublait le battement
de mon coeur.  quelques lieues d'une catastrophe immense, je ne la
voyais pas, je ne pouvais toucher le vaste monument funbre croissant
de minute en minute  Waterloo, comme du rivage de Boulaq, au bord du
Nil, j'tendais vainement mes mains vers les Pyramides.

Aucun voyageur ne paraissait; quelques femmes dans les champs,
sarclant paisiblement des sillons de lgumes, n'avaient pas l'air
d'entendre le bruit que j'coutais. Mais voici venir un courrier: je
quitte le pied de mon arbre et je me place au milieu de la chausse;
j'arrte le courrier et l'interroge. Il appartenait au duc de Berry et
venait d'Alost: Bonaparte est entr hier (17 juin) dans Bruxelles,
aprs un combat sanglant. La bataille a d recommencer aujourd'hui (18
juin). On croit  la dfaite dfinitive des allis, et l'ordre de la
retraite est donn. Le courrier continua sa route.

Je le suivis en me htant: je fus dpass par la voiture d'un
ngociant qui fuyait en poste avec sa famille; il me confirma le rcit
du courrier.

       *       *       *       *       *

Tout tait dans la confusion quand je rentrai  Gand: on fermait les
portes de la ville; les guichets seuls demeuraient entre-bills; des
bourgeois mal arms et quelques soldats de dpt faisaient
sentinelle. Je me rendis chez le roi.

Monsieur venait d'arriver par une route dtourne: il avait quitt
Bruxelles sur la fausse nouvelle que Bonaparte y allait entrer, et
qu'une premire bataille perdue ne laissait aucune esprance du gain
d'une seconde. On racontait que les Prussiens ne s'tant pas trouvs
en ligne, les Anglais avaient t crass.

Sur ces bulletins, le _sauve qui peut_ devint gnral: les possesseurs
de quelques ressources partirent; moi, qui ai la coutume de n'avoir
jamais rien, j'tais toujours prt et dispos. Je voulais faire
dmnager avant moi madame de Chateaubriand, grande bonapartiste, mais
qui n'aime pas les coups de canon: elle ne me voulut pas quitter.

Le soir, conseil auprs de Sa Majest: nous entendmes de nouveau les
rapports de Monsieur et les _on dit_ recueillis chez le commandant de
la place ou chez le baron d'Eckstein[17]. Le fourgon des diamants de
la couronne tait attel: je n'avais pas besoin de fourgon pour
emporter mon trsor. J'enfermai le mouchoir de soie noire dont
j'entortille ma tte la nuit dans mon flasque portefeuille de ministre
de l'intrieur, et je me mis  la disposition du prince, avec ce
document important des affaires de la lgitimit. J'tais plus riche
dans ma premire migration, quand mon havresac me tenait lieu
d'oreiller et servait de maillot  _Atala_; mais en 1815 _Atala_ tait
une grande petite fille dgingande de treize  quatorze ans, qui
courait le monde toute seule, et qui, pour l'honneur de son pre,
avait fait trop parler d'elle.

          [Note 17: Ferdinand, baron _d'Eckstein_, n  Altona
          (Danemark) en septembre 1790, de parents isralites. Il
          embrassa le catholicisme  Rome en 1806, se battit dans les
          rangs des volontaires de Lutzow pendant la campagne de 1813,
          et,  la chute de l'Empire, entra au service de la Hollande.
          Gouverneur de Gand  l'poque des Cent-Jours, les gards
          qu'il eut pour le roi Louis XVIII lui valurent la faveur de
          ce prince. Il le suivit en France, devint successivement
          commissaire gnral  Marseille et inspecteur gnral du
          ministre de la police, reut le titre de baron et fut enfin
          attach, en qualit d'historiographe, au ministre des
          affaires trangres. Non content d'crire dans les journaux
          ultra-royalistes, le _Drapeau blanc_ et la _Quotidienne_, il
          fonda en 1826 une revue politique et religieuse, _Le
          Catholique_. Orientaliste distingu, polmiste ardent et
          convaincu, il fut l'un des premiers rdacteurs du
          _Correspondant_, collabora aprs 1830  l'_Avenir_ et  la
          _Revue archologique_ et ne cessa, pendant plus de trente
          ans, de multiplier ses crits en faveur de la religion. Le
          baron d'Eckstein est mort  Paris le 25 novembre 1861.]

Le 19 juin,  une heure du matin, une lettre de M. Pozzo, transmise au
roi par estafette, rtablit la vrit des faits. Bonaparte n'tait
point entr dans Bruxelles; il avait dcidment perdu la bataille de
Waterloo. Parti de Paris le 12 juin, il rejoignit son arme le 14. Le
15, il force les lignes de l'ennemi sur la Sambre. Le 16, il bat les
Prussiens dans ces champs de Fleurus o la victoire semble  jamais
fidle aux Franais. Les villages de Ligny et de Saint-Amand sont
emports. Aux Quatre-Bras, nouveau succs: le duc de Brunswick reste
parmi les morts[18]. Blcher en pleine retraite se rabat sur une
rserve de trente mille hommes, aux ordres du gnral de Bulow[19]; le
duc de Wellington, avec les Anglais et les Hollandais, s'adosse 
Bruxelles.

          [Note 18: Guillaume-Frdric, duc de Brunswick, fils de
          celui qui avait command en 1792 les armes coalises contre
          la France, et qui avait t, en 1806, mortellement bless
          prs d'Auerstdt.]

          [Note 19: _Bulow_ (Frdric-Guillaume de), comte de
          Dennewitz, n en 1765, l'un des meilleurs gnraux
          prussiens. En 1813, il avait battu le marchal Oudinot 
          Gross-Beeren et le marchal Ney  Dennewitz, et avait
          contribu  la victoire de Leipsick. Il joua un rle trs
          important  Waterloo, o sa marche sur le flanc droit de
          l'arme franaise dcida du sort de la journe. Il avait
          depuis 1814, le titre de commandant gnral de l'infanterie
          prussienne et le gouvernement de la Prusse orientale. Aprs
          la campagne de 1815, il retourna au chef-lieu de son
          gouvernement  Koenigsberg, o il mourut en 1816.]

Le 18 au matin, avant les premiers coups de canon, le duc de
Wellington dclara qu'il pourrait tenir jusqu' trois heures, mais
qu' cette heure, si les Prussiens ne paraissaient pas, il serait
ncessairement cras: accul sur Planchenois et Bruxelles, toute
retraite lui tait interdite. Surpris par Napolon, sa position
militaire tait dtestable; il l'avait accepte et ne l'avait pas
choisie.

Les Franais emportrent d'abord,  l'aile gauche de l'ennemi, les
hauteurs qui dominent le chteau d'Hougoumont jusqu'aux fermes de la
Haye-Sainte et de Papelotte;  l'aile droite, ils attaqurent le
village de Mont-Saint-Jean; la ferme de la Haye-Sainte est enleve au
centre par le prince Jrme. Mais la rserve prussienne parat vers
Saint-Lambert  six heures du soir: une nouvelle et furieuse attaque
est donne au village de la Haye-Sainte; Blcher survient avec des
troupes fraches et isole du reste de nos troupes dj rompues les
carrs de la garde impriale. Autour de cette phalange immortelle, le
dbordement des fuyards entrane tout parmi des flots de poussire, de
fume ardente et de mitraille, dans des tnbres sillonnes de fuses
 la congrve, au milieu des rugissements de trois cents pices
d'artillerie et du galop prcipit de vingt-cinq mille chevaux:
c'tait comme le sommaire de toutes les batailles de l'Empire. Deux
fois les Franais ont cri: Victoire! deux fois leurs cris sont
touffs sous la pression des colonnes ennemies. Le feu de nos lignes
s'teint; les cartouches sont puises; quelques grenadiers blesss,
au milieu de trente mille morts, de cent mille boulets sanglants,
refroidis et conglobs  leurs pieds, restent debout appuys sur leur
mousquet, baonnette brise, canon sans charge. Non loin d'eux l'homme
des batailles coutait, l'oeil fixe, le dernier coup de canon qu'il
devait entendre de sa vie. Dans ces champs de carnage, son frre
Jrme combattait encore avec ses bataillons expirants accabls par le
nombre, mais son courage ne peut ramener la victoire.

Le nombre des morts du ct des allis tait estim  dix-huit mille
hommes, du ct des Franais  vingt-cinq mille; douze cents officiers
anglais avaient pri; presque tous les aides de camp du duc de
Wellington taient tus ou blesss; il n'y eut pas en Angleterre une
famille qui ne prt le deuil. Le prince d'Orange[20] avait t atteint
d'une balle  l'paule; le baron de Vincent, ambassadeur d'Autriche,
avait eu la main perce. Les Anglais furent redevables du succs aux
Irlandais et  la brigade des montagnards cossais que les charges de
notre cavalerie ne purent rompre. Le corps du gnral Grouchy, ne
s'tant pas avanc, ne se trouva point  l'affaire. Les deux armes
croisrent le fer et le feu avec une bravoure et un acharnement
qu'animait une inimiti nationale de dix sicles. Lord Castlereagh,
rendant compte de la bataille  la Chambre des lords, disait: Les
soldats anglais et les soldats franais, aprs l'affaire, lavaient
leur mains sanglantes dans un mme ruisseau, et d'un bord  l'autre se
congratulaient mutuellement sur leur courage. Wellington avait
toujours t funeste  Bonaparte, ou plutt le gnie rival de la
France, le gnie anglais, barrait le chemin  la victoire. Aujourd'hui
les Prussiens rclament contre les Anglais l'honneur de cette affaire
dcisive; mais,  la guerre, ce n'est pas l'action accomplie, c'est le
nom qui fait le triomphateur: ce n'est pas Bonaparte qui a gagn la
vritable bataille d'Ina[21].

          [Note 20: _Guillaume-Frdric_ (1772-1843), fils de
          Guillaume V, le dernier stathouder de Hollande, et qui
          allait lui-mme devenir roi des Pays-Bas, sous le nom de
          Guillaume Ier. Il commandait  Waterloo un des corps de
          l'arme de Wellington. Son fils,
          _Guillaume-Georges-Frdric_ (1792-1848), qui sera plus tard
          roi de Hollande sous le nom de Guillaume II, assistait
          galement  la bataille comme aide de camp du gnralissime
          anglais, et il fut bless comme son pre.]

          [Note 21: Voir, au tome III, la note 2 de la page 205.]

Les fautes des Franais furent considrables: ils se tromprent sur
des corps ennemis ou amis; ils occuprent trop tard la position des
Quatre-Bras; le marchal Grouchy, qui tait charg de contenir les
Prussiens avec ses trente-six mille hommes, les laissa passer sans les
voir: de l des reproches que nos gnraux se sont adresss. Bonaparte
attaqua de front selon sa coutume, au lieu de tourner les Anglais, et
s'occupa avec la prsomption du matre, de couper la retraite  un
ennemi qui n'tait pas vaincu.

Beaucoup de menteries et quelques vrits assez curieuses ont t
dbites sur cette catastrophe. Le mot: _La garde meurt et ne se rend
pas_, est une invention qu'on n'ose plus dfendre[22]. Il parat
certain qu'au commencement de l'action, Soult fit quelques
observations stratgiques  l'empereur: Parce que Wellington vous a
battu, lui rpondit schement Napolon, vous croyez toujours que c'est
un grand gnral.  la fin du combat, M. de Turenne[23] pressa
Bonaparte de se retirer pour viter de tomber entre les mains de
l'ennemi: Bonaparte, sorti de ses penses comme d'un rve, s'emporta
d'abord; puis tout  coup, au milieu de sa colre, il s'lance sur son
cheval et fuit[24].

          [Note 22: M. Thiers, dans son vingtime volume, publi en
          1862, aura t le dernier dfenseur de la phrase lgendaire.
           ce moment, dit-il, on entend ce mot qui traversera les
          sicles, profr selon les uns par le gnral Cambronne,
          selon les autres par le colonel Michel: _La garde meurt et
          ne se rend pas._ En dpit de M. Thiers, nul ne croit plus 
          la ralit de la fameuse phrase, que le gnral Cambronne a
          d'ailleurs toujours dsavoue, notamment en 1835, dans un
          banquet patriotique, qu'il prsidait  Nantes. (Voir Levot,
          _Biographie bretonne_, au mot CAMBRONNE.) Le seul point sur
          lequel on discute encore est celui de savoir si Cambronne a
          dit--ou n'a pas dit--le monosyllabe que Victor Hugo a mis
          dans sa bouche. (_Les Misrables_, tome III, liv. I, ch. 15,
          p. 103.)--Le mieux, je crois, est de s'en tenir  ces lignes
          d'un judicieux historien, M. Alfred Nettement: Le mot prt
           Cambronne, leur chef: La garde meurt et ne se rend pas,
          n'a point t dit; mais l'action est suprieure aux paroles;
          ces hroques soldats, entours de monceaux de cadavres
          tombs sous leurs balles et leurs baonnettes, sont tous
          mort pour ne pas se rendre. (_Histoire de la Restauration_,
          tome II, p. 567).]

          [Note 23: Henri-Amde-Mercure, comte de _Turenne_
          (1776-1852). Officier au rgiment du Roi quand clata la
          Rvolution, il refusa d'migrer, et voulut reprendre du
          service militaire; mais, incarcr  Lyon comme suspect
          pendant la Terreur, il ne fut remis en libert qu'aprs le 9
          thermidor, et servit  l'arme des Pyrnes occidentales. Le
          dcret de 1794 contre les nobles le fora de quitter
          l'arme; il resta dans la vie prive jusqu' la proclamation
          de l'Empire, et fut alors un des premiers  se rallier au
          nouveau pouvoir. Tandis que sa femme devenait dame du palais
          de l'impratrice Josphine, lui-mme tait attach  la
          personne de l'Empereur comme officier d'ordonnance.
          Chambellan de Napolon aprs Wagram, premier chambellan et
          matre de la garde-robe en 1812, colonel pendant la campagne
          de Russie, il fut cr comte de l'Empire le 11 novembre
          1813. Il suivit Napolon pendant la campagne de France,
          assista aux adieux de Fontainebleau, mais ne put obtenir
          l'autorisation d'accompagner l'Empereur  l'le d'Elbe.
          Louis XVIII le nomma sous-lieutenant aux mousquetaires gris
          et chevalier de Saint-Louis. Aux Cent-Jours, il reprit son
          service auprs de Napolon, fut nomm pair le 2 juin 1815 et
          assista  la bataille de Ligny et  celle de Waterloo, o il
          tenta des efforts dsesprs contre les gardes anglaises. La
          seconde Restauration lui supprima ses titres et ses
          fonctions; mais elle ne lui tint pas rigueur jusqu'au bout.
          Le 31 octobre 1829, elle le nomma marchal de camp
          honoraire. M. de Turenne se rallia  la monarchie de Juillet
          et devint pair de France le 19 novembre 1831. Frapp de
          ccit, quelques annes plus tard, il termina ses jours dans
          la retraite.]

          [Note 24: C'est plus rapide encore que Quinte-Curce: _Darius
          tanti modo exercitus rex... fugiebat._]

       *       *       *       *       *

Le 19 juin cent coups de canon des Invalides avaient annonc les
succs de Ligny, de Charleroi, des Quatre-Bras; on clbrait des
victoires mortes la veille  Waterloo. Le premier courrier qui
transmit  Paris la nouvelle de cette dfaite, une des plus grandes de
l'histoire par ses rsultats, fut Napolon lui-mme: il rentra dans
les barrires la nuit du 21; on et dit de ses mnes revenant pour
apprendre  ses amis qu'il n'tait plus. Il descendit 
l'lyse-Bourbon: lorsqu'il arriva de l'le d'Elbe, il tait descendu
aux Tuileries; ces deux asiles, instinctivement choisis, rvlaient le
changement de sa destine.

Tomb  l'tranger dans un noble combat, Napolon eut  supporter 
Paris les assauts des avocats qui voulaient mettre  sac ses
malheurs: il regrettait de n'avoir pas dissous la Chambre avant son
dpart pour l'arme; il s'est souvent aussi repenti de n'avoir pas
fait fusiller Fouch et Talleyrand. Mais il est certain que Bonaparte,
aprs Waterloo, s'interdit toute violence, soit qu'il obt au calme
habituel de son temprament, soit qu'il ft dompt par la destine; il
ne dit plus comme avant sa premire abdication: On verra ce que c'est
que la _mort d'un grand homme_. Cette verve tait passe.
Antipathique  la libert, il songea  casser cette Chambre des
reprsentants que prsidait Lanjuinais, de citoyen devenu snateur, de
snateur devenu pair, depuis redevenu citoyen, de citoyen allant
redevenir pair. Le gnral La Fayette, dput, lut  la tribune une
proposition qui dclarait: la Chambre en permanence, crime de haute
trahison toute tentative pour la dissoudre, tratre  la patrie, et
jug comme tel, quiconque s'en rendrait coupable. (21 juin 1815.)

Le discours du gnral commenait par ces mots:

Messieurs, lorsque pour la premire fois depuis bien des annes
j'lve une voix que les vieux amis de la libert reconnatront
encore, je me sens appel  vous parler du danger de la patrie....
......................... Voici l'instant de
nous rallier autour du drapeau tricolore, de celui de 89, celui de la
libert, de l'galit et de l'ordre public.

L'anachronisme de ce discours causa un moment d'illusion; on crut voir
la Rvolution, personnifie dans La Fayette, sortir du tombeau et se
prsenter ple et ride  la tribune. Mais ces motions d'ordre,
renouveles de Mirabeau, n'taient plus que des armes hors d'usage,
tires d'un vieil arsenal. Si La Fayette rejoignait noblement la fin
et le commencement de sa vie, il n'tait pas en son pouvoir de souder
les deux bouts de la chane rompue du temps. Benjamin Constant se
rendit auprs de l'empereur  l'lyse-Bourbon; il le trouva dans son
jardin. La foule remplissait l'avenue de Marigny et criait: _Vive
l'Empereur!_ cri touchant chapp des entrailles populaires; il
s'adressait au vaincu! Bonaparte dit  Benjamin Constant: Que me
doivent ceux-ci? je les ai trouvs, je les ai laisss pauvres. C'est
peut-tre le seul mot qui lui soit sorti du coeur, si toutefois
l'motion du dput n'a pas tromp son oreille. Bonaparte, prvoyant
l'vnement, vint au-devant de la sommation qu'on se prparait  lui
faire; il abdiqua pour n'tre pas contraint d'abdiquer: Ma vie
politique est finie, dit-il: je dclare mon fils, sous le nom de
Napolon II, empereur des Franais. Inutile disposition, telle que
celle de Charles X en faveur de Henri V: on ne donne des couronnes que
lorsqu'on les possde, et les hommes cassent le testament de
l'adversit. D'ailleurs l'empereur n'tait pas plus sincre en
descendant du trne une seconde fois qu'il ne l'avait t dans sa
premire retraite; aussi, lorsque les commissaires franais allrent
apprendre au duc de Wellington que Napolon avait abdiqu, il leur
rpondit: Je le savais depuis un an.

La Chambre des reprsentants, aprs quelques dbats o Manuel[25] prit
la parole, accepta la nouvelle abdication de son souverain, mais
vaguement et sans nommer de rgence.

          [Note 25: Jacques-Antoine _Manuel_ (1775-1827). Il tait
          avocat  Aix, lorsque les lecteurs des Cent-Jours
          l'envoyrent  la Chambre des reprsentants. Manuel ne parut
           la tribune qu'aprs Waterloo. Le 23 juin, il fit voter un
          ordre du jour portant que Napolon II tait devenu empereur
          des Franais. Le 27, il fit prvaloir l'urgence de la
          discussion de la Constitution et du budget. Le 3 juillet, il
          prsenta un projet d'adresse qui fut trouv trop vague et
          qu'il dfendit en protestant bien haut qu'il croyait le
          bonheur de la France incompatible avec le retour des
          Bourbons; le 5, il demanda, en prsence des propositions
          thoriques de Garat, qu'on mt dans la Constitution plus de
          positif et moins d'idologie. Le 7,  la nouvelle que
          les Allis s'taient engags  replacer Louis XVIII sur le
          trne, il s'leva contre un acte qui blessait notre libert
          et nos droits.--Membre de la Chambre des dputs de 1818 
          1824, il fit au gouvernement royal une opposition que
          rendait redoutable son remarquable talent d'improvisateur.
          Lors de la discussion sur la guerre d'Espagne, le 27 fvrier
          1823, il rpondit au magnifique discours par lequel
          Chateaubriand, alors ministre des Affaires trangres, avait
          dfendu l'expdition. Par deux fois, il pronona des
          paroles, o ses collgues virent une apologie du rgicide.
          Le 2 mars, la Chambre dcida qu'il serait exclu des sances
          pendant toute la dure de la session. Le lendemain, Manuel
          vint prendre place  son banc. Sur son refus de se retirer,
          et aprs que le sergent Mercier, commandant le dtachement
          de garde nationale qui faisait le service d'honneur  la
          Chambre des dputs, eut refus de porter la main sur lui,
          il fut expuls par le colonel de Foucault requis,  cet
          effet, avec un dtachement de gendarmerie, par le prsident,
          M. Ravez.--Manuel ne fut pas rlu; il passa dans la
          retraite les dernires annes de sa vie et mourut chez son
          ami M. Laffitte au chteau de Maisons (Seine-et-Oise) le 22
          aot 1827. Le 24 aot, son corps fut transport au
          Pre-Lachaise, suivi d'une foule immense; malgr les
          prcautions prises par la police, qui n'avait accord le
          passage que par les boulevards extrieurs, ce ne fut qu'
          grand'peine qu'on put viter des troubles srieux.]

Une commission excutive est cre[26]: le duc d'Otrante la prside;
trois ministres, un conseiller d'tat et un gnral de l'empereur la
composent et dpouillent de nouveau leur matre: c'tait Fouch,
Caulaincourt, Carnot, Quinette[27] et Grenier[28].

          [Note 26: Le 22 juin 1815.]

          [Note 27: Nicolas-Marie _Quinette_ (1762-1821). Dput de
          l'Aisne  la Lgislative, puis  la Convention, il vota la
          mort du roi. Au mois d'avril 1793, il fut, avec les
          conventionnels Camus, Lamarque et Bancal des Issarts et le
          ministre de la guerre Beurnonville, envoy  l'arme de
          Dumouriez pour faire arrter ce gnral. Ce fut ce dernier
          qui les fit arrter et les livra au prince de Cobourg.
          Quinette et ses collgues furent soumis  une assez dure
          captivit jusqu'au 25 dcembre 1795, jour o ils furent
          changs,  Ble, contre la fille de Louis XVI. Sous le
          Directoire, il fit partie du Conseil des Cinq-Cents et
          devint ministre de l'Intrieur. Prfet de la Somme aprs le
          18 brumaire, il fut, en 1810, nomm conseiller d'tat et
          fait baron, ce qui ne l'empcha pas, en 1814, d'adhrer  la
          chute de Napolon. Aux Cent-Jours, il se prsenta, ds le 26
          mars,  l'Empereur, qui lui confia une mission
          extraordinaire dans l'Eure, la Seine-Infrieure et la Somme,
          avec le titre de conseiller d'tat, et l'appela, le 2 juin
          1815,  siger dans la Chambre des pairs impriale. Atteint
          par la loi du 12 janvier 1816 contre les rgicides qui
          avaient rempli des fonctions pendant les Cent-Jours, il
          passa aux tats-Unis, o il resta deux ans, revint en 1818
          en Europe et se fixa  Bruxelles, o il mourut le 14 juin
          1821.]

          [Note 28: Paul, comte _Grenier_ (1768-1827). Gnral de
          division ds 1794, il servit avec distinction dans les
          guerres de la Rvolution et de l'Empire.  la premire
          Restauration, il reut de Louis XVIII le commandement de la
          8e division militaire. lu, en 1815,  la Chambre des
          reprsentants, il en fut nomm vice-prsident. Sous la
          seconde Restauration, il fut membre de la Chambre des
          dputs de 1818  1822.  la fin de la lgislature, il se
          retira dans sa terre de Morembert (Aube), o il mourut le 18
          avril 1827.]

Pendant ces transactions, Bonaparte retournait ses ides dans sa tte:
Je n'ai plus d'arme, disait-il, je n'ai plus que des fuyards. La
majorit de la Chambre des dputs est bonne; je n'ai contre moi que
La Fayette, Lanjuinais et quelques autres. Si la nation se lve,
l'ennemi sera cras; si, au lieu d'une leve, on dispute, tout sera
perdu. La nation n'a pas envoy les dputs pour me renverser, mais
pour me soutenir. Je ne les crains point, quelque chose qu'ils
fassent; je serai toujours l'idole du peuple et de l'arme: si je
disais un mot, ils seraient assomms. Mais si nous nous querellons, au
lieu de nous entendre, nous aurons le sort du Bas-Empire.

Une dputation de la Chambre des reprsentants tant venue le
fliciter sur sa nouvelle abdication, il rpondit: Je vous remercie:
je dsire que mon abdication puisse faire le bonheur de la France;
mais je ne l'espre pas.

Il se repentit bientt aprs, lorsqu'il apprit que la Chambre des
reprsentants avait nomm une commission de gouvernement compose de
cinq membres. Il dit aux ministres: Je n'ai point abdiqu en faveur
d'un nouveau Directoire; j'ai abdiqu en faveur de mon fils: si on ne
le proclame point, mon abdication est nulle et non avenue. Ce n'est
point en se prsentant devant les allis l'oreille basse et le genou
en terre que les Chambres les forceront  reconnatre l'indpendance
nationale.

Il se plaignait que La Fayette, Sbastiani[29], Pontcoulant[30],
Benjamin Constant, avaient conspir contre lui, que d'ailleurs les
Chambres n'avaient pas assez d'nergie. Il disait que lui seul pouvait
tout rparer, mais que les meneurs n'y consentiraient jamais, qu'ils
aimeraient mieux s'engloutir dans l'abme que de s'unir avec lui,
Napolon, pour le fermer.

          [Note 29: Horace-Franois-Bastien _Sbastiani_ (1772-1851).
          Il coopra au 18 brumaire, se distingua  Marengo, fut
          envoy comme ambassadeur  Constantinople (1802-1807) et il
          dcida la Turquie  dclarer la guerre  la Russie et 
          rsister aux Anglais. En 1808, Napolon lui donna un
          commandement en Espagne, o il remporta d'abord des succs,
          qui lui valurent d'tre cr comte de l'Empire; puis il se
          laissa souvent surprendre: En vrit, disait Napolon,
          Sbastiani me fait marcher de surprise en surprise. Il se
          rallia aux Bourbons en 1814, revint  l'Empereur en 1815 et
          fut lu reprsentant  la Chambre des Cent-Jours par
          l'arrondissement de Vervins. Sous la seconde Restauration,
          dput de 1816  1824 et de 1826  1830, il sigea sur les
          bancs de l'opposition. Aprs la rvolution de Juillet, il
          fut successivement ministre des Affaires trangres (aot
          1830-octobre 1832), ambassadeur  Naples (1834) et  Londres
          (1835-1840). Louis-Philippe lui donna, le 21 octobre 1840,
          le bton de marchal de France. Il passa ses dernires
          annes dans la retraite, accabl par l'assassinat de sa
          fille, la duchesse de Praslin (17 aot 1847). Mari en
          premires noces (1805)  Mlle de Coigny, qui mourut en
          couches en 1807, il tait, par son second mariage avec Mlle
          de Gramont, proche parent du prince de Polignac.]

          [Note 30: Louis-Germain _Doulcet_, comte de _Pontcoulant_
          (1764-1853). Dput du Calvados  la Convention, il vota,
          dans le procs du roi, pour le bannissement. Aprs le 31 mai
          1793, il dnona la Commune de Paris et dclara que la
          Convention n'tait pas libre. Au mois de juillet suivant,
          choisi comme dfenseur par Charlotte Corday, il refusa de
          l'assister devant le Tribunal rvolutionnaire, soit qu'il
          ait craint pour lui-mme, soit qu'il ait eu peur d'aggraver
          par son intervention la situation de sa compatriote.
          Charlotte Corday, au moment de monter sur l'chafaud, lui
          crivit une lettre qui commenait ainsi: Doulcet
          Pontcoulant est un lche d'avoir refus de me dfendre...
          Le 3 octobre 1793, il fut mis hors la loi, mais il chappa
          aux poursuites en se rfugiant chez une amie, Mme Lejay,
          libraire, qui avait t publiquement la matresse de
          Mirabeau, et qu'il pousa l'anne suivante. Prfet de la
          Dyle sous le Consulat, il fut nomm snateur le 1er fvrier
          1802 et cr comte le 26 avril 1808. En 1809, il accepta de
          remplir dans le Calvados une mission de police et il fut le
          principal agent de l'assassinat du comte d'Ach. (Voir
          _Louis de Frott et les insurrections normandes_, par L. de
          la Sicotire, t. II, p. 685.) Cela ne l'empcha pas d'tre
          nomm pair de France par Louis XVIII le 4 juin 1814 et de
          siger sans interruption  la Chambre haute de 1814  1848.
          On a de lui des _Mmoires_ publis en 1862.]

Le 27 juin,  la Malmaison, il crivit cette sublime lettre: En
abdiquant le pouvoir, je n'ai pas renonc au plus noble droit du
citoyen, au droit de dfendre mon pays. Dans ces graves circonstances,
j'offre mes services comme gnral, me regardant encore comme le
premier soldat de la patrie.

Le duc de Bassano lui ayant reprsent que les Chambres ne seraient
pas pour lui: Alors je le vois bien, dit-il, il faut toujours
cder. Cet infme Fouch vous trompe, il n'y a que Caulaincourt et
Carnot qui valent quelque chose; mais que peuvent-ils faire, avec un
tratre, Fouch, et deux niais, Quinette et Grenier, et deux Chambres
qui ne savent ce qu'elles veulent? Vous croyez tous comme des
imbciles aux belles promesses des trangers; vous croyez qu'ils vous
mettront la poule au pot, et qu'ils vous donneront un prince de leur
faon, n'est-ce pas? Vous vous trompez[31].

          [Note 31: Voyez les _OEuvres de Napolon_, tome 1er,
          dernires pages. CH.]

Des plnipotentiaires furent envoys aux allis. Napolon requit le 29
juin deux frgates, stationnes  Rochefort, pour le transporter hors
de France; en attendant il s'tait retir  la Malmaison.

Les discussions taient vives  la Chambre des pairs. Longtemps ennemi
de Bonaparte, Carnot, qui signait l'ordre des gorgements d'Avignon
sans avoir le temps de le lire, avait eu le temps, pendant les
Cent-Jours, d'immoler son rpublicanisme au titre de comte. Le 22
juin, il avait lu au Luxembourg une lettre du ministre de la guerre,
contenant un rapport exagr sur les ressources militaires de la
France. Ney, nouvellement arriv, ne put entendre ce rapport sans
colre. Napolon, dans ses bulletins, avait parl du marchal avec un
mcontentement mal dguis, et Gourgaud accusa Ney d'avoir t la
principale cause de la perte de la bataille de Waterloo. Ney se leva
et dit: Ce rapport est faux, faux de tous points: Grouchy ne peut
avoir sous ses ordres que vingt  vingt-cinq mille hommes tout au
plus. Il n'y a plus un seul soldat de la garde  rallier: je la
commandais; je l'ai vu massacrer tout entire avant de quitter le
champ de bataille. L'ennemi est  Nivelle avec quatre-vingt mille
hommes; il peut tre  Paris dans six jours: vous n'avez d'autre moyen
de sauver la patrie que d'ouvrir des ngociations.

L'aide de camp Flahaut[32] voulut soutenir le rapport du ministre de
la guerre; Ney rpliqua avec une nouvelle vhmence: Je le rpte,
vous n'avez d'autre voie de salut que la ngociation. Il faut que vous
rappeliez les Bourbons. Quant  moi, je me retirerai aux tats-Unis.

          [Note 32: Auguste-Charles-Joseph, comte de _Flahaut de la
          Billarderie_ (1785-1870), pair des Cent-Jours, pair de
          France de 1831  1848, snateur du second Empire,
          ambassadeur  Londres de 1860  1862, grand chancelier de
          l'ordre de la Lgion d'honneur de 1861  1870. Gnral de
          division en 1813,  vingt-huit ans, il dploya en faveur de
          Napolon, aprs Waterloo, les plus gnreux efforts. Il
          mourut le 1er septembre 1870, le jour du dsastre de Sedan,
          et ne vit pas la chute de la dynastie  laquelle le
          rattachaient de secrtes et intimes affections. Il tait le
          pre du duc de Morny, frre naturel de Napolon III.--Le
          pre du comte de Flahaut avait pri sur l'chafaud en 1794;
          sa mre, la comtesse de Flahaut, remarie en 1802 au marquis
          de Souza-Bothello, a pris rang parmi nos meilleurs
          romanciers. Quelques-uns de ses romans, _Adle de Snanges_,
          _Charles et Marie_, _Eugne de Rothelin_, sont des oeuvres
          parfaites, du sentiment le plus dlicat et du got le plus
          pur.]

 ces mots, Lavallette et Carnot accablrent le marchal de reproches;
Ney leur rpondit avec ddain: Je ne suis pas de ces hommes pour qui
leur intrt est tout: que gagnerai-je au retour de Louis XVIII?
d'tre fusill pour crime de dsertion; mais je dois la vrit  mon
pays.

Dans la sance des pairs du 23, le gnral Drouot[33], rappelant cette
scne, dit: J'ai vu avec chagrin ce qui fut dit hier pour diminuer la
gloire de nos armes, exagrer nos dsastres et diminuer nos
ressources. Mon tonnement a t d'autant plus grand que ces discours
taient prononcs par un gnral distingu (Ney), qui, par sa grande
valeur et ses connaissances militaires, a tant de fois mrit la
reconnaissance de la nation.

          [Note 33: Antoine, comte _Drouot_ (1774-1847), gnral de
          division d'artillerie, et, au jugement de Napolon, le
          premier officier de son arme. Il avait suivi l'Empereur 
          l'le d'Elbe, s'tait oppos autant qu'il avait pu au projet
          de retour en France; mais, lorsque ce projet avait t
          dcid, il avait pris le commandement de l'avant-garde. Le 2
          juin 1815, il fut nomm pair des Cent-Jours. Il tait 
          Waterloo. Aprs la dfaite, il accourut  la Chambre des
          pairs, exposa loquemment la situation, et proposa de
          continuer la lutte. Investi par le gouvernement provisoire
          du commandement de la garde impriale, il eut assez
          d'influence sur elle pour la dterminer  se retirer
          derrire la Loire et  se laisser dsarmer. L'ordonnance du
          24 juillet 1815 l'ayant except de l'amnistie, il se
          constitua lui-mme prisonnier, comparut devant un conseil de
          guerre le 6 avril 1816, et fut acquitt. Il vcut, ds lors,
          dans sa ville natale,  Nancy, exclusivement occup de
          questions agricoles, refusant les offres d'emploi, de
          pensions et d'honneurs qui lui furent faites par Louis XVIII
          et par le gouvernement de Juillet. Il consentit seulement,
          le 19 novembre 1831,  tre fait pair.--Napolon l'appelait
          _le Sage_. Drouot, disait-il, est un homme qui vivrait
          aussi satisfait avec quarante sous par jour qu'avec la
          dotation d'un souverain. Par son testament de
          Sainte-Hlne, il lui lgua 100 000 francs, qui furent
          employs en oeuvres de bienfaisance. D'une pit sincre,
          Drouot n'avait cess de pratiquer, mme au milieu des camps,
          les devoirs de la religion. C'est peut-tre la figure la
          plus hroque et la plus pure de l'poque impriale.
          L'_loge funbre_ du gnral Drouot a t prononc par le
          Pre Lacordaire.]

Dans la sance du 22, un second orage avait clat  la suite du
premier: il s'agissait de l'abdication de Bonaparte; Lucien insistait
pour qu'on reconnt son neveu empereur. M. de Pontcoulant interrompit
l'orateur, et demanda de quel droit Lucien, tranger et prince romain,
se permettait de donner un souverain  la France. Comment,
ajouta-t-il, reconnatre un enfant qui rside en pays tranger? 
cette question, La Bdoyre[34], s'agitant devant son sige:

          [Note 34: Charles-Anglique-Franois Huchet, comte de _La
          Bdoyre_ (1786-1815). Il avait t fait colonel en 1812, 
          vingt-six ans. Aprs l'abdication de Fontainebleau, sa
          famille avait obtenu pour lui la croix de Saint-Louis et le
          commandement du 7e de ligne, en garnison  Grenoble. Le 7
          mars 1815, Napolon n'avait encore vu son escorte se grossir
          que de faibles dtachements, lorsqu'un rgiment entier se
          joignit  lui  Vizille: c'tait le rgiment de La Bdoyre.
           partir de ce moment, la partie tait gagne: la trahison
          du jeune colonel venait d'en assurer le succs. L'Empereur
          le nomma gnral de brigade, son aide de camp, et, bientt,
          gnral de division; le 2 juin, il l'appelait  la Chambre
          des pairs. Aprs la chute de l'Empire, impliqu dans un
          complot rcemment dcouvert, La Bdoyre fut pris et arrt
          (2 aot 1815), traduit devant un conseil de guerre comme
          prvenu de trahison, de rbellion et d'embauchage,
          condamn  la peine de mort  l'unanimit, et fusill dans
          la plaine de Grenelle (19 aot 1815).]

J'ai entendu des voix autour du trne du souverain heureux; elles
s'en loignent aujourd'hui qu'il est dans le malheur. Il y a des gens
qui ne veulent pas reconnatre Napolon II, parce qu'ils veulent
recevoir la loi de l'tranger,  qui ils donnent le nom d'_allis_.

L'abdication de Napolon est indivisible. Si l'on ne veut pas
reconnatre son fils, il doit tenir l'pe, environn de Franais qui
ont vers leur sang pour lui, et qui sont encore tout couverts de
blessures.

Il sera abandonn par de vils gnraux qui l'ont dj trahi.

Mais si l'on dclare que tout Franais qui quittera son drapeau sera
couvert d'infamie, sa maison rase, sa famille proscrite, alors plus
de tratres, plus de manoeuvres qui ont occasionn les dernires
catastrophes et dont peut-tre quelques auteurs sigent ici.

La Chambre se lve en tumulte:  l'ordre!  l'ordre!  l'ordre!
mugit-on bless du coup.--Jeune homme, vous vous oubliez! s'cria
Massna.--Vous vous croyez encore au corps de garde? disait Lameth.

Tous les prsages de la seconde Restauration furent menaants:
Bonaparte tait revenu  la tte de quatre cents Franais, Louis XVIII
revenait derrire quatre cent mille trangers; il passa prs de la
mare de sang de Waterloo, pour aller  Saint-Denis comme  sa
spulture.

C'tait pendant que la lgitimit s'avanait ainsi que retentissaient
les interpellations de la Chambre des pairs; il y avait l je ne sais
quoi de ces terribles scnes rvolutionnaires aux grands jours de nos
malheurs, quand le poignard circulait au tribunal entre les mains des
victimes. Quelques militaires dont la funeste fascination avait amen
la ruine de la France, en dterminant la seconde invasion de
l'tranger, se dbattaient sur le seuil du palais; leur dsespoir
prophtique, leurs gestes, leurs paroles de la tombe, semblaient
annoncer une triple mort: mort  eux-mmes, mort  l'homme qu'ils
avaient bni, mort  la race qu'ils avaient proscrite.

       *       *       *       *       *

Tandis que Bonaparte se retirait  la Malmaison avec l'Empire fini,
nous, nous partions de Gand avec la monarchie recommenante. Pozzo,
qui savait combien il s'agissait peu de la lgitimit en haut lieu, se
hta d'crire  Louis XVIII de partir et d'arriver vite, s'il voulait
rgner avant que la place ft prise: c'est  ce billet que Louis XVIII
dut sa couronne en 1815.

 Mons, je manquai la premire occasion de fortune de ma carrire
politique; j'tais mon propre obstacle et je me trouvais sans cesse
sur mon chemin. Cette fois, mes _qualits_ me jourent le mauvais tour
que m'auraient pu faire mes dfauts.

M. de Talleyrand, dans tout l'orgueil d'une ngociation qui l'avait
enrichi, prtendait avoir rendu  la lgitimit les plus grands
services et il revenait en matre. tonn que dj on n'et point
suivi pour le retour  Paris la route qu'il avait trace, il fut bien
plus mcontent de retrouver M. de Blacas avec le roi. Il regardait M.
de Blacas comme le flau de la monarchie; mais ce n'tait pas l le
vrai motif de son aversion: il considrait dans M. de Blacas le
favori, par consquent le rival; il craignait aussi Monsieur et
s'tait emport lorsque, quinze jours auparavant, Monsieur lui avait
fait offrir son htel sur la Lys. Demander l'loignement de M. de
Blacas, rien de plus naturel; l'exiger, c'tait trop se souvenir de
Bonaparte.

M. de Talleyrand entra dans Mons vers les six heures du soir,
accompagn de l'abb Louis: M. de Ric, M. de Jaucourt et quelques
autres commensaux, volrent  lui. Plein d'une humeur qu'on ne lui
avait jamais vue, l'humeur d'un roi qui croit son autorit mconnue,
il refusa de prime abord d'aller chez Louis XVIII, rpondant  ceux
qui l'en pressaient par sa phrase ostentatrice: Je ne suis jamais
press; il sera temps demain. Je l'allai voir; il me fit toutes ces
cajoleries avec lesquelles il sduisait les petits ambitieux et les
niais importants. Il me prit par le bras, s'appuya sur moi en me
parlant: familiarits de haute faveur, calcules pour me tourner la
tte, et qui taient, avec moi, tout  fait perdues; je ne comprenais
mme pas. Je l'invitai  venir chez le roi o je me rendais.

Louis XVIII tait dans ses grandes douleurs: il s'agissait de se
sparer de M. de Blacas; celui-ci ne pouvait rentrer en France;
l'opinion tait souleve contre lui; bien que j'eusse eu  me plaindre
du favori  Paris, je ne lui en avais tmoign  Gand aucun
ressentiment. Le roi m'avait su gr de ma conduite; dans son
attendrissement, il me traita  merveille. On lui avait dj rapport
les propos de M. de Talleyrand: Il se vante, me dit-il, de m'avoir
remis une seconde fois la couronne sur la tte et il me menace de
reprendre le chemin de l'Allemagne: qu'en pensez-vous, monsieur de
Chateaubriand? Je rpondis: On aura mal instruit Votre Majest; M.
de Talleyrand est seulement fatigu. Si le roi y consent, je
retournerai chez le ministre. Le roi parut bien aise; ce qu'il aimait
le moins, c'taient les tracasseries; il dsirait son repos aux
dpens mme de ses affections.

M. de Talleyrand au milieu de ses flatteurs tait plus mont que
jamais. Je lui reprsentai qu'en un moment aussi critique il ne
pouvait songer  s'loigner. Pozzo le prcha dans ce sens: bien qu'il
n'et pas la moindre inclination pour lui, il aimait dans ce moment 
le voir aux affaires comme une ancienne connaissance; de plus il le
supposait en faveur prs du czar. Je ne gagnai rien sur l'esprit de M.
de Talleyrand, les habitus du prince me combattaient; M. Mounier mme
pensait que M. de Talleyrand devait se retirer. L'abb Louis, qui
mordait tout le monde, me dit en secouant trois fois sa mchoire: Si
j'tais le prince, je ne resterais pas un quart d'heure  Mons. Je
lui rpondis: Monsieur l'abb, vous et moi nous pouvons nous en aller
o nous voulons, personne ne s'en apercevra; il n'en est pas de mme
de M. de Talleyrand. J'insistai encore et je dis au prince:
Savez-vous que le roi continue son voyage? M. de Talleyrand parut
surpris, puis il me dit superbement, comme le Balafr  ceux qui le
voulaient mettre en garde contre les desseins de Henri III: Il
n'osera!

Je revins chez le roi o je trouvai M. de Blacas. Je dis  Sa Majest,
pour excuser son ministre, qu'il tait malade, mais qu'il aurait trs
certainement l'honneur de faire sa cour au roi le lendemain. Comme il
voudra, rpliqua Louis XVIII: je pars  trois heures; et puis il
ajouta affectueusement ces paroles: Je vais me sparer de M. de
Blacas; la place sera vide, monsieur de Chateaubriand.

C'tait la maison du roi mise  mes pieds. Sans s'embarrasser
davantage de M. de Talleyrand, un politique avis aurait fait attacher
ses chevaux  sa voiture pour suivre ou prcder le roi: je demeurai
sottement dans mon auberge.

M. de Talleyrand, ne pouvant se persuader que le roi s'en irait,
s'tait couch:  trois heures on le rveille pour lui dire que le roi
part; il n'en croit pas ses oreilles: Jou! trahi! s'cria-t-il. On
le lve, et le voil, pour la premire fois de sa vie,  trois heures
du matin dans la rue, appuy sur le bras de M. de Ric. Il arrive
devant l'htel du roi; les deux premiers chevaux de l'attelage avaient
dj la moiti du corps hors de la porte cochre. On fait signe au
postillon de s'arrter; le roi demande ce que c'est; on lui crie:
Sire, c'est M. de Talleyrand.--Il dort, dit Louis XVIII.--Le voil,
sire.--Allons! rpondit le roi. Les chevaux reculent avec la voiture;
on ouvre la portire, le roi descend, rentre en se tranant dans son
appartement, suivi du ministre boiteux. L M. de Talleyrand commence
en colre une explication. Sa Majest l'coute et lui rpond: Prince
de Bnvent, vous nous quittez? Les eaux vous feront du bien: vous
nous donnerez de vos nouvelles. Le roi laisse le prince bahi, se
fait reconduire  sa berline et part.

M. de Talleyrand bavait de colre; le sang-froid de Louis XVIII
l'avait dmont: lui, M. de Talleyrand, qui se piquait de tant de
sang-froid, tre battu sur son propre terrain, plant l, sur une
place  Mons, comme l'homme le plus insignifiant: il n'en revenait
pas! Il demeure muet, regarde s'loigner le carrosse, puis saisissant
le duc de Lvis par un bouton de son spencer: Allez, monsieur le duc,
allez dire comme on me traite! J'ai remis la couronne sur la tte du
roi (il en revenait toujours  cette couronne), et je m'en vais en
Allemagne commencer la nouvelle migration.

M. de Lvis coutant en distraction, se haussant sur la pointe du
pied, dit: Prince, je pars, il faut qu'il y ait au moins un grand
seigneur avec le roi.

M. de Lvis se jeta dans une carriole de louage qui portait le
chancelier de France: les deux grandeurs de la monarchie captienne
s'en allrent cte  cte la rejoindre,  moiti frais, dans une
_benne_ mrovingienne.

J'avais pri M. de Duras de travailler  la rconciliation et de m'en
donner les premires nouvelles. Quoi! m'avait dit M. de Duras, vous
restez aprs ce que vous a dit le roi? M. de Blacas, en partant de
Mons de son ct, me remercia de l'intrt que je lui avais montr.

Je retrouvai M. de Talleyrand embarrass; il en tait au regret de
n'avoir pas suivi mon conseil, et d'avoir, comme un sous-lieutenant
mauvaise tte, refus d'aller le soir chez le roi; il craignait que
des arrangements eussent lieu sans lui, qu'il ne pt participer  la
puissance politique et profiter des tripotages d'argent qui se
prparaient. Je lui dis que, bien que je diffrasse de son opinion, je
ne lui en restais pas moins attach, comme un ambassadeur  son
ministre; qu'au surplus j'avais des amis auprs du roi, et que
j'esprais bientt apprendre quelque chose de bon. M. de Talleyrand
tait une vraie tendresse, il se penchait sur mon paule; certainement
il me croyait dans ce moment un trs grand homme.

Je ne tardai point  recevoir un billet de M. de Duras; il m'crivait
de Cambrai que l'affaire tait arrange, et que M. de Talleyrand
allait recevoir l'ordre de se mettre en route: cette fois le prince ne
manqua pas d'obir.

Quel diable me poussait? Je n'avais point suivi le roi qui m'avait
pour ainsi dire offert ou plutt donn le ministre de sa maison et
qui fut bless de mon obstination  rester  Mons; je me cassais le
cou pour M. de Talleyrand que je connaissais  peine, que je
n'estimais point, que je n'admirais point; pour M. de Talleyrand qui
allait entrer dans des combinaisons nullement les miennes, qui vivait
dans une atmosphre de corruption dans laquelle je ne pouvais
respirer!

Ce fut de Mons mme, au milieu de tous ses embarras, que le prince de
Bnvent envoya M. de Perray toucher  Naples les millions d'un de ses
marchs de Vienne.[35] M. de Blacas cheminait en mme temps avec
l'ambassade de Naples dans sa poche, et d'autres millions que le
gnreux exil de Gand lui avait donns  Mons. Je m'tais tenu dans
de bons rapports avec M. de Blacas, prcisment parce que tout le
monde le dtestait; j'avais encouru l'amiti de M. de Talleyrand pour
ma fidlit  un caprice de son humeur; Louis XVIII m'avait
positivement appel auprs de sa personne, et je prfrai la
turpitude d'un homme sans foi  la faveur du roi: il tait trop juste
que je reusse la rcompense de ma stupidit, que je fusse abandonn
de tous, pour les avoir voulu servir tous. Je rentrai en France
n'ayant pas de quoi payer ma route, tandis que les trsors pleuvaient
sur les disgracis: je mritais cette correction. C'est fort bien de
s'escrimer en pauvre chevalier quand tout le monde est cuirass d'or;
mais encore ne faut-il pas faire des fautes normes: moi demeur
auprs du roi, la combinaison du ministre Talleyrand et Fouch
devenait presque impossible; la Restauration commenait par un
ministre moral et honorable, toutes les combinaisons de l'avenir
pouvaient changer. L'insouciance que j'avais de ma personne me trompa
sur l'importance des faits: la plupart des hommes ont le dfaut de se
trop compter; j'ai le dfaut de ne me pas compter assez: je
m'enveloppai dans le ddain habituel de ma fortune; j'aurais d voir
que la fortune de la France se trouvait lie dans ce moment  celle de
mes petites destines: ce sont de ces enchevtrements historiques fort
communs.

          [Note 35: Sur M. de Perray et sur cette ngociation de
          Talleyrand, voir, au tome III, la note de la page 528.]

       *       *       *       *       *

Sorti enfin de Mons, j'arrivai au Cateau-Cambrsis; M. de Talleyrand
m'y rejoignit: nous avions l'air de venir refaire le trait de paix de
1559 entre Henri II de France et Philippe II d'Espagne.

 Cambrai, il se trouva que le marquis de La Suze, marchal des logis
du temps de Fnelon, avait dispos des billets de logement de madame
de Lvis, de madame de Chateaubriand et du mien: nous demeurmes dans
la rue, au milieu des feux de joie, de la foule circulant autour de
nous et des habitants qui criaient: _Vive le roi!_ Un tudiant, ayant
appris que j'tais l, nous conduisit  la maison de sa mre.

Les amis des diverses monarchies de France commenaient  paratre;
ils ne venaient pas  Cambrai pour la ligue contre Venise[36], mais
pour s'associer contre les nouvelles constitutions; ils accouraient
mettre aux pieds du roi leurs fidlits successives et leur haine pour
la Charte: passeport qu'ils jugeaient ncessaire auprs de Monsieur;
moi et deux ou trois raisonnables Gilles, nous sentions dj la
jacobinerie.

          [Note 36: En 1508, l'empereur Maximilien Ier, le roi de
          France Louis XII, le roi d'Aragon Ferdinand le Catholique et
          le pape Jules II formrent entre eux, contre la Rpublique
          de Venise, une ligue qui est reste clbre sous le nom de
          _Ligue de Cambrai_.]

Le 28 juin, parut la dclaration de Cambrai. Le roi y disait: Je ne
veux loigner de ma personne que ces hommes dont la renomme est un
sujet de douleur pour la France et d'effroi pour l'Europe. Or voyez,
le nom de Fouch tait prononc avec gratitude par le pavillon Marsan!
Le roi riait de la nouvelle passion de son frre et disait: Elle ne
lui est pas venue de l'inspiration divine. Je vous ai dj racont
qu'en traversant Cambrai aprs les Cent-Jours, je cherchai vainement
mon logis du temps du rgiment de Navarre et le caf que je
frquentais avec La Martinire: tout avait disparu avec ma jeunesse.

De Cambrai, nous allmes coucher  Roye: la matresse de l'auberge
prit madame de Chateaubriand pour madame la Dauphine; elle fut porte
en triomphe dans une salle o il y avait une table mise de trente
couverts: la salle, claire de bougies, de chandelles et d'un large
feu, tait suffocante. L'htesse ne voulait pas recevoir de payement,
et elle disait: Je me regarde de travers pour n'avoir pas su me faire
guillotiner pour nos rois[37]. Dernire tincelle d'un feu qui avait
anim les Franais pendant tant de sicles.

          [Note 37: La matresse de cette auberge tait si royaliste
          qu'elle voyait des princesses partout; elle me prit pour Mme
          la duchesse d'Angoulme et me porta presque dans une grande
          salle, o il y avait une table de vingt couverts au moins.
          La chambre tait tellement claire de bougies et de
          chandelles qu'on perdait la respiration au milieu d'un nuage
          de fume, sans compter la chaleur d'un feu qui aurait t 
          peine supportable au mois de janvier. Lorsque la bonne dame
          s'aperut que je n'tais pas Mme la duchesse d'Angoulme,
          elle fut un peu dsappointe; mais enfin nous arrivions de
          Gand; nous tions donc au moins de bons royalistes: elle
          nous fit fte en consquence; et, en partant, nous emes une
          peine infinie  lui faire accepter de l'argent. Dans cette
          classe, le dvouement est bien plus sans rserve que dans la
          classe plus leve. Je me rappelle que cette pauvre femme me
          disait: Voyez-vous, madame, je suis royaliste au point que,
          quelquefois, je me regarde de travers pour n'avoir pas su me
          faire guillotiner pour nos Bourbons. (_Souvenirs_ de Mme de
          Chateaubriand.)]

Le gnral Lamothe, beau-frre de M. Laborie, vint, envoy par les
autorits de la capitale, nous instruire qu'il nous serait impossible
de nous prsenter  Paris sans la cocarde tricolore. M. de Lafayette
et d'autres commissaires, d'ailleurs fort mal reus des allis,
valetaient d'tat-major en tat-major, mendiant prs des trangers un
matre quelconque pour la France: tout roi, au choix des Cosaques,
serait excellent, pourvu qu'il ne descendt pas de saint Louis et de
Louis XIV.

 Roye, on tint conseil: M. de Talleyrand fit attacher deux haridelles
 sa voiture et se rendit chez Sa Majest. Son quipage occupait la
largeur de la place,  partir de l'auberge du ministre jusqu' la
porte du roi. Il descendit de son char avec un mmoire qu'il nous
lut: il examinait le parti qu'on aurait  suivre en arrivant; il
hasardait quelques mots sur la ncessit d'admettre indistinctement
tout le monde au partage des places; il faisait entendre qu'on
pourrait aller gnreusement jusqu'aux juges de Louis XVI. Sa Majest
rougit et s'cria en frappant des deux mains les deux bras de son
fauteuil: Jamais! Jamais de vingt-quatre heures.

 Senlis, nous nous prsentmes chez un chanoine: sa servante nous
reut comme des chiens; quant au chanoine, qui n'tait pas saint
Rieul, patron de la ville, il ne voulut seulement pas nous regarder.
Sa bonne avait ordre de ne nous rendre d'autre service que de nous
acheter de quoi manger, pour notre argent: le _Gnie du christianisme_
me fut nant[38]. Pourtant Senlis aurait d nous tre de bon augure,
puisque ce fut dans cette ville que Henri IV se droba aux mains de
ses geliers en 1576: Je n'ai de regret, s'criait en s'chappant
le roi, compatriote de Montaigne, que pour deux choses que j'ai
laisses  Paris: la messe et ma femme.

          [Note 38: Nous arrivmes  Senlis le... juillet. Comme de
          coutume, nous ne pmes trouver  nous loger; enfin, il
          fallut, manque d'auberge, nous prsenter avec notre billet
          de logement chez un vieux chanoine qui nous reut comme des
          chiens, ou plutt nous fit recevoir par sa servante; car
          pour lui, il ne voulut pas nous voir. On nous donna une
          mauvaise chambre avec deux lits plus mauvais encore, et la
          vieille bonne eut ordre de ne nous rendre d'autre service
          que d'aller nous acheter de quoi manger, avec notre argent,
          bien entendu. Du reste, la pauvre fille tait aussi
          serviable que son matre tait inhospitalier; malgr sa
          dfense, elle nous servit de son mieux et nous rconcilia
          mme avec son chanoine, qui vint nous voir le lendemain
          avant notre dpart; il nous demanda gracieusement si nous ne
          voulions pas prendre quelque chose, et cela avec d'autant
          plus d'instances qu'il savait que nous avions djeun.
          (_Souvenirs_ de Mme de Chateaubriand.)]

De Senlis nous nous rendmes au berceau de Philippe-Auguste, autrement
Gonesse[39]. En approchant du village, nous apermes deux personnes
qui s'avanaient vers nous: c'tait le marchal Macdonald et mon
fidle ami Hyde de Neuville. Ils arrtrent notre voiture et nous
demandrent o tait M. de Talleyrand; ils ne firent aucune difficult
de m'apprendre qu'ils le cherchaient afin d'informer le roi que Sa
Majest ne devait pas songer  franchir la barrire avant d'avoir pris
Fouch pour ministre[40]. L'inquitude me gagna, car, malgr la
manire dont Louis XVIII s'tait prononc  Roye, je n'tais pas trs
rassur. Je questionnai le marchal: Quoi! monsieur le marchal, lui
dis-je, est-il certain que nous ne pouvons rentrer qu' des conditions
si dures?--Ma foi, monsieur le vicomte, me rpondit le marchal, je
n'en suis pas bien convaincu.

          [Note 39: Gonesse,  15 kilomtres. N.E. de Paris.
          Philippe-Auguste y est n en 1165.]

          [Note 40: Les _Mmoires du baron Hyde de Neuville_ sont ici
          de tous points d'accord avec ceux de Chateaubriand. Au tome
          II. p. 115, M. Hyde de Neuville s'exprime ainsi: Nous
          partmes, le marchal Macdonald et moi pour nous rendre 
          Gonesse. Macdonald insista pour que nous vissions le prince
          de Talleyrand avant de nous prsenter chez le roi... Ce ne
          fut pas M. de Talleyrand, mais M. de Chateaubriand que nous
          rencontrmes le premier, ainsi qu'il le raconte dans les
          _Mmoires d'Outre-tombe_. Par respect pour le marchal, je
          le laissai rendre compte du motif de notre voyage. Il assura
          que les choses taient arrives au point que la rentre du
          roi  Paris tait forcment lie  la ncessit de prendre
          Fouch pour ministre...]

Le roi s'arrta deux heures  Gonesse. Je laissai madame de
Chateaubriand au milieu du grand chemin dans sa voiture, et j'allai au
conseil  la mairie. L fut mise en dlibration une mesure d'o
devait dpendre le sort futur de la monarchie. La discussion s'entama:
je soutins, seul avec M. Beugnot, qu'en aucun cas Louis XVIII ne
devait admettre dans ses conseils M. Fouch. Le roi coutait: je
voyais qu'il et tenu volontiers la parole de Roye; mais il tait
absorb par Monsieur et press par le duc de Wellington.

Dans un chapitre de _la Monarchie selon la Charte_, j'ai rsum les
raisons que je fis valoir  Gonesse. J'tais anim; la parole parle a
une puissance qui s'affaiblit dans la parole crite: Partout o il y
a une tribune ouverte, dis-je dans ce chapitre, quiconque peut tre
expos  des reproches d'une certaine nature ne peut tre plac  la
tte du gouvernement. Il y a tel discours, tel mot, qui obligerait un
pareil ministre  donner sa dmission en sortant de la Chambre. C'est
cette impossibilit rsultante du principe libre des gouvernements
reprsentatifs que l'on ne sentit pas lorsque toutes les illusions se
runirent pour porter un homme fameux au ministre, malgr la
rpugnance trop fonde de la couronne. L'lvation de cet homme devait
produire l'une de ces deux choses: ou l'abolition de la Charte, ou la
chute du ministre  l'ouverture de la session. Se reprsente-t-on le
ministre dont je veux parler, coutant  la Chambre des dputs la
discussion sur le 21 janvier, pouvant tre apostroph  chaque instant
par quelque dput de Lyon, et toujours menac du terrible _Tu es ille
vir!_ Les hommes de cette sorte ne peuvent tre employs
ostensiblement qu'avec les muets du srail de Bajazet, ou les muets
du Corps lgislatif de Bonaparte. Que deviendra le ministre si un
dput, montant  la tribune un _Moniteur_  la main, lit le rapport
de la Convention du 9 aot 1795; s'il demande l'expulsion de Fouch
comme indigne en vertu de ce rapport qui le _chassait_, lui Fouch (je
cite textuellement), _comme un voleur et un terroriste, dont la
conduite atroce et criminelle communiquait le dshonneur et l'opprobre
 toute assemble quelconque dont il deviendrait membre_?[41]

          [Note 41: Sance de la Convention du 22 thermidor an III (9
          aot 1795).--_Moniteur_ du 14 aot.]

Voil les choses que l'on a oublies!

Aprs tout, avait-on le malheur de croire qu'un homme de cette espce
pouvait jamais tre utile? il fallait le laisser derrire le rideau,
consulter sa triste exprience; mais faire violence  la couronne et 
l'opinion, appeler  visage dcouvert un pareil ministre aux affaires,
un homme que Bonaparte, dans ce moment mme, traitait d'infme,
n'tait-ce pas dclarer qu'on renonait  la libert et  la vertu?
Une couronne vaut-elle un pareil sacrifice? On n'tait plus matre
d'loigner personne: qui pouvait-on exclure aprs avoir pris Fouch?

Les partis agissaient sans songer  la forme du gouvernement qu'ils
avaient adopte; tout le monde parlait de constitution, de libert,
d'galit, de droit des peuples, et personne n'en voulait; verbiage 
la mode: on demandait, sans y penser, des nouvelles de la Charte, tout
en esprant qu'elle crverait bientt. Libraux et royalistes
inclinaient au gouvernement absolu, amend par les moeurs: c'est le
temprament et le train de la France. Les intrts matriels
dominaient; on ne voulait point renoncer  ce qu'on avait, dit-on,
fait pendant la Rvolution; chacun tait charg de sa propre vie et
prtendait en onrer le voisin: le mal, assurait-on, tait devenu un
lment public, lequel devait dsormais se combiner avec les
gouvernements, et entrer comme principe vital dans la socit.

Ma lubie, relative  une Charte mise en mouvement par l'action
religieuse et morale, a t la cause du mauvais vouloir que certains
partis m'ont port: pour les royalistes, j'aimais trop la libert;
pour les rvolutionnaires, je mprisais trop les crimes. Si je ne
m'tais trouv l,  mon grand dtriment, pour me faire matre d'cole
de constitutionnalit, ds les premiers jours les ultras et les
jacobins auraient mis la Charte dans la poche de leur frac  fleurs de
lis, ou de leur carmagnole  la Cassius.

M. de Talleyrand n'aimait pas M. Fouch; M. Fouch dtestait et, ce
qu'il y a de plus trange, mprisait M. de Talleyrand: il tait
difficile d'arriver  ce succs. M. de Talleyrand, qui d'abord et t
content de n'tre pas accoupl  M. Fouch, sentant que celui-ci tait
invitable, donna les mains au projet; il ne s'aperut pas qu'avec la
Charte (lui surtout uni au mitrailleur de Lyon) il n'tait gure plus
possible que Fouch.

Promptement se vrifia ce que j'avais annonc: on n'eut pas le profit
de l'admission du duc d'Otrante, on n'en eut que l'opprobre; l'ombre
des Chambres approchant suffit pour faire disparatre des ministres
trop exposs  la franchise de la tribune.

Mon opposition fut inutile: selon l'usage des caractres faibles, le
roi leva la sance sans rien dterminer; l'ordonnance ne devait tre
arrte qu'au chteau d'Arnouville.

On ne tint point conseil en rgle dans cette dernire rsidence; les
intimes et les affilis au secret furent seuls assembls. M. de
Talleyrand, nous ayant devancs, prit langue avec ses amis. Le duc de
Wellington arriva: je le vis passer en calche; les plumes de son
chapeau flottaient en l'air; il venait octroyer  la France M. Fouch
et M. de Talleyrand, comme le double prsent que la victoire de
Waterloo faisait  notre patrie. Lorsqu'on lui reprsentait que le
rgicide de M. le duc d'Otrante tait peut-tre un inconvnient, il
rpondait: C'est une _frivolit_. Un Irlandais protestant,[42] un
gnral anglais tranger  nos moeurs et  notre histoire, un esprit
ne voyant dans l'anne franaise de 1793 que l'antcdent anglais de
l'anne 1649, tait charg de rgler nos destines! L'ambition de
Bonaparte nous avait rduits  cette misre.

          [Note 42: Wellington tait n  Duncan-Castle, en Irlande.]

Je rdais  l'cart dans les jardins d'o le contrleur gnral
Machault,  l'ge de quatre-vingt-treize ans, tait all s'teindre
aux Madelonnettes[43]; car la mort dans sa grande revue n'oubliait
alors personne. Je n'tais plus appel; les familiarits de
l'infortune commune avaient cess entre le souverain et le sujet: le
roi se prparait  rentrer dans son palais, moi dans ma retraite. Le
vide se reforme autour des monarques sitt qu'ils retrouvent le
pouvoir. J'ai rarement travers sans faire des rflexions srieuses
les salons silencieux et dshabits des Tuileries, qui me conduisaient
au cabinet du roi:  moi, dserts d'une autre sorte, solitudes
infinies o les mondes mmes s'vanouissent devant Dieu, seul tre
rel.

          [Note 43: J.-B. _Machault d'Arnouville_ (1701-1794),
          contrleur gnral des finances sous Louis XV. Disgraci en
          1754, il avait depuis vcu dans la retraite, dans sa terre
          d'Arnouville. Enferm en 1794 aux Madelonnettes comme
          suspect, il mourut dans cette prison.]

On manquait de pain  Arnouville; sans un officier du nom de Dubourg
et qui dnichait de Gand comme nous, nous eussions jen. M. Dubourg
alla  la picore[44], il nous rapporta la moiti d'un mouton au logis
du maire en fuite.[45] Si la servante de ce maire, hrone de
Beauvais demeure seule, avait eu des armes, elle nous aurait reus
comme Jeanne Hachette.

          [Note 44:  Arnouville, nous fmes obligs de loger chez le
          maire, qui,  l'approche de l'arme royale, s'tait cach...
          On manquait de vivres: on ne trouvait plus un pain dans le
          village; nous et une douzaine d'arrivants de Gand, nous
          mourions de faim; la servante du maire avait mis  l'ombre
          toutes ses provisions et ne nous avait rserv que ses
          injures, dont elle n'tait pas avare, quand, par bonheur,
          arriva un certain M. Dubourg, gnral de sa faon, qui, nous
          dit-il, avait pris nombre de villes sur son chemin: c'tait
          le plus grand hbleur qu'on pt voir, et il nous racontait
          le plus srieusement du monde (les croyant lui-mme) ses
          hauts faits d'armes de Gand  Paris: on les aurait trouvs
          incroyables dans la vie d'Alexandre; mais cette espce de
          fou nous rendit un grand service en allant  la qute et
          nous rapportant d'normes morceaux de viande, de pain, etc.
          Je crois qu'il avait fait trs militairement emplette de ces
          provisions; mais, sans scrupules, nous en fmes un djeuner
          excellent. (_Souvenirs_ de Mme de Chateaubriand.)]

          [Note 45: Nous retrouverons mon ami, le gnral Dubourg,
          dans les journes de Juillet. CH.--Sans attendre les
          journes de Juillet, nous dirons ici quelques mots du
          gnral Dubourg, qui devait, en effet, avoir beaucoup
          d'_histoires_  raconter, car sa vie fut un vrai roman.
          Frdric _Dubourg-Butler_, n en 1778, tait,  l'poque de
          la Rvolution, lve de marine. En 1793, il alla en Vende
          faire le coup de feu dans les rangs des royalistes. Bless
          et fait prisonnier, il allait tre fusill, lorsqu'il fut
          sauv par une femme. Le lendemain, on le trouve dans les
          rangs des rpublicains, servant dans l'arme de l'Ouest,
          alors commande par Bernadotte. En 1812, il est en Russie,
          attach  l'tat-major d'une division polonaise. Bless et
          fait prisonnier, il ne rentre en France qu'aprs la chute de
          l'Empire. En 1815, officier d'tat-major du duc de Feltre,
          ministre de la guerre, il suit le roi  Gand, reoit,  la
          rentre de Louis XVIII, le commandement de l'Artois, mais
          pour tomber presque aussitt en disgrce. Il disparat
          pendant quinze ans, et surgit le 29 juillet 1830,  l'Htel
          de Ville, s'improvise gnral, du droit de l'meute et du
          fait de son uniforme, pris chez un fripier, et de ses
          paulettes, tires du magasin de l'Opra-Comique. Il joue un
          instant le rle de chef de la partie _militaire du
          gouvernement provisoire_, puis disparat de nouveau. On ne
          le reverra plus que le 24 fvrier 1848. Le nouveau
          gouvernement provisoire lui accorda une pension de retraite
          de gnral de brigade. Cette pension lui fut sans doute fort
          mal paye, car en 1850 le pauvre diable mit fin au roman de
          sa vie en avalant une forte dose d'opium.]

Nous nous rendmes  Saint-Denis: sur les deux bords de la chausse
s'tendaient les bivouacs des Prussiens et des Anglais; les yeux
rencontraient au loin les flches de l'abbaye: dans ses fondements
Dagobert jeta ses joyaux, dans ses souterrains les races successives
ensevelirent leurs rois et leurs grands hommes; quatre mois passs,
nous avions dpos l les os de Louis XVI pour tenir lieu des autres
poussires. Lorsque je revins de mon premier exil en 1800, j'avais
travers cette mme plaine de Saint-Denis; il n'y campait encore que
les soldats de Napolon; des Franais remplaaient encore les vieilles
bandes du conntable de Montmorency.

Un boulanger nous hbergea. Le soir, vers les neuf heures, j'allai
faire ma cour au roi. Sa Majest tait loge dans les btiments de
l'abbaye: on avait toutes les peines du monde  empcher les petites
filles de la Lgion d'honneur de crier: Vive Napolon! J'entrai
d'abord dans l'glise; un pan de mur attenant au clotre tait tomb:
l'antique abbatial n'tait clair que d'une lampe. Je fis ma prire 
l'entre du caveau o j'avais vu descendre Louis XVI: plein de crainte
sur l'avenir, je ne sais si j'ai jamais eu le coeur noy d'une
tristesse plus profonde et plus religieuse. Ensuite je me rendis chez
Sa Majest: introduit dans une des chambres qui prcdaient celle du
roi, je ne trouvai personne; je m'assis dans un coin et j'attendis.
Tout  coup une porte s'ouvre: entre silencieusement le vice appuy
sur le bras du crime, M. de Talleyrand marchant soutenu par M. Fouch;
la vision infernale passe lentement devant moi, pntre dans le
cabinet du roi et disparat. Fouch venait jurer foi et hommage  son
seigneur; le fal rgicide,  genoux, mit les mains qui firent tomber
la tte de Louis XVI entre les mains du frre du roi martyr; l'vque
apostat fut caution du serment.

Le lendemain, le faubourg Saint-Germain arriva: tout se mlait de la
nomination de Fouch dj obtenue, la religion comme l'impit, la
vertu comme le vice, le royaliste comme le rvolutionnaire, l'tranger
comme le Franais; on criait de toute part: Sans Fouch point de
sret pour le roi, sans Fouch point de salut pour la France; lui
seul a dj sauv la patrie, lui seul peut achever son ouvrage. La
vieille duchesse de Duras tait une des nobles dames les plus animes
 l'hymne; le bailli de Crussol[46], survivant de Malte, faisait
chorus; il dclarait que si sa tte tait encore sur ses paules,
c'est que M. Fouch l'avait permis. Les peureux avaient eu tant de
frayeur de Bonaparte, qu'ils avaient pris le massacreur de Lyon pour
un Titus. Pendant plus de trois mois les salons du faubourg
Saint-Germain me regardrent comme un mcrant, parce que je
dsapprouvais la nomination de leurs ministres. Ces pauvres gens, ils
s'taient prosterns aux pieds des _parvenus_; ils n'en faisaient pas
moins grand bruit de leur noblesse, de leur haine contre les
rvolutionnaires, de leur fidlit  toute preuve, de l'inflexibilit
de leurs principes, et ils adoraient Fouch.

          [Note 46: Alexandre-Charles-Emmanuel, bailli de _Crussol_
          (1743-1815). Dput de la noblesse aux tats-Gnraux pour
          la prvt et vicomt de Paris, il fut un des membres les
          plus ardents du ct droit. Louis XVIII le nomma pair de
          France le 4 juin 1814; il mourut le 17 dcembre 1815.]

Fouch avait senti l'incompatibilit de son existence ministrielle
avec le jeu de la monarchie reprsentative: comme il ne pouvait
s'amalgamer avec les lments d'un gouvernement lgal, il essaya de
rendre les lments politiques homognes  sa propre nature. Il avait
cr une terreur factice; supposant des dangers imaginaires, il
prtendait forcer la couronne  reconnatre les deux Chambres de
Bonaparte et  recevoir la dclaration des droits qu'on s'tait ht
de parachever; on murmurait mme quelques mots sur la ncessit
d'exiler Monsieur et ses fils; le chef-d'oeuvre et t d'isoler le
roi.

On continuait  tre dupe: en vain la garde nationale passait
par-dessus les murs de Paris et venait protester de son dvouement; on
assurait que cette garde tait mal dispose. La faction avait fait
fermer les barrires afin d'empcher le peuple, rest royaliste
pendant les Cent-Jours, d'accourir, et l'on disait que ce peuple
menaait d'gorger Louis XVIII  son passage. L'aveuglement tait
miraculeux, car l'arme franaise se retirait sur la Loire, cent
cinquante mille allis occupaient les postes extrieurs de la
capitale, et l'on prtendait toujours que le roi n'tait pas assez
fort pour pntrer dans une ville o il ne restait pas un soldat, o
il n'y avait plus que des bourgeois, trs capables de contenir une
poigne de fdrs, s'ils s'taient aviss de remuer. Malheureusement
le roi, par une suite de concidences fatales, semblait le chef des
Anglais et des Prussiens; il croyait tre environn de librateurs, et
il tait accompagn d'ennemis; il paraissait entour d'une escorte
d'honneur, et cette escorte n'tait en ralit que les gendarmes qui
le menaient hors de son royaume: il traversait seulement Paris en
compagnie des trangers dont le souvenir servirait un jour de prtexte
au bannissement de sa race.

Le gouvernement provisoire form depuis l'abdication de Bonaparte fut
dissous par une espce d'acte d'accusation contre la couronne: pierre
d'attente sur laquelle on esprait btir un jour une nouvelle
rvolution.

 la premire Restauration j'tais d'avis que l'on gardt la cocarde
tricolore: elle brillait de toute sa gloire; la cocarde blanche tait
oublie; en conservant des couleurs qu'avaient lgitimes tant de
triomphes, on ne prparait point  une rvolution prvoyable un signe
de ralliement. Ne pas prendre la cocarde blanche et t sage;
l'abandonner aprs qu'elle avait t porte par les grenadiers mmes
de Bonaparte tait une lchet: on ne passe point impunment sous les
fourches caudines; ce qui dshonore est funeste: un soufflet ne vous
fait physiquement aucun mal, et cependant il vous tue.

Avant de quitter Saint-Denis je fus reu par le roi et j'eus avec lui
cette conversation:

Eh bien? me dit Louis XVIII, ouvrant le dialogue par cette
exclamation.

Eh bien, sire, vous prenez le duc d'Otrante?

--Il l'a bien fallu: depuis mon frre jusqu'au bailli de Crussol (et
celui-l n'est pas suspect), tous disaient que nous ne pouvions pas
faire autrement: qu'en pensez-vous?

--Sire, la chose est faite: je demande  Votre Majest la permission
de me taire.

--Non, non, dites: vous savez comme j'ai rsist depuis Gand.

--Sire, je ne fais qu'obir  vos ordres; pardonnez  ma fidlit: je
crois la monarchie finie.

Le roi garda le silence; je commenais  trembler de ma hardiesse,
quand Sa Majest reprit:

Eh bien, monsieur de Chateaubriand, je suis de votre avis.

Cette conversation termine mon rcit des _Cent-Jours_.




LIVRE VI

     Bonaparte  la Malmaison. -- Abandon gnral. -- Dpart de la
     Malmaison. -- Rambouillet. -- Rochefort. -- Bonaparte se rfugie
     sur la flotte anglaise. -- Il crit au prince rgent. --
     Bonaparte sur le _Bellphoron_. -- Torbay. -- Acte qui confine
     Bonaparte  Sainte-Hlne. -- Il passe sur le _Northumberland_ et
     fait voile. -- Jugement sur Bonaparte. -- Caractre de Bonaparte.
     -- Si Bonaparte nous a laiss en renomme ce qu'il nous a t en
     force. -- Inutilit des vrits ci-dessus exposes. -- le de
     Sainte-Hlne. -- Bonaparte traverse l'Atlantique. -- Napolon
     prend terre  Sainte-Hlne. -- Son tablissement  Longwood. --
     Prcautions. -- Vie  Longwood. -- Visites. -- Manzoni. --
     Maladie de Bonaparte. -- Ossian. -- Rveries de Napolon  la vue
     de la mer. -- Projets d'enlvement. -- Dernire occupation de
     Bonaparte. -- Il se couche et ne se relve plus. -- Il dicte son
     testament. -- Sentiments religieux de Napolon. -- L'aumnier
     Vignale. -- Napolon apostrophe Antomarchi, son mdecin. -- Il
     reoit les derniers sacrements. -- Il expire. -- Funrailles. --
     Destruction du monde napolonien. -- Mes derniers rapports avec
     Bonaparte. -- Sainte-Hlne depuis la mort de Napolon. --
     Exhumation de Bonaparte. -- Ma visite  Cannes.


Si un homme tait soudain transport des scnes les plus bruyantes de
la vie au rivage silencieux de l'Ocan glac, il prouverait ce que
j'prouve auprs du tombeau de Napolon, car nous voici tout  coup au
bord de ce tombeau.

Sorti de Paris le 25 juin, Napolon attendait  la Malmaison l'instant
de son dpart de France. Je retourne  lui: revenant sur les jours
couls, anticipant sur les temps futurs, je ne le quitterai plus
qu'aprs sa mort.

La Malmaison, o l'empereur se reposa, tait vide. Josphine tait
morte[47]; Bonaparte dans cette retraite se trouvait seul. L il
avait commenc sa fortune; l il avait t heureux; l il s'tait
enivr de l'encens du monde; l, du sein de son tombeau, partaient les
ordres qui troublaient la terre. Dans ces jardins o nagure les pieds
de la foule rtelaient les alles sables, l'herbe et les ronces
verdissaient; je m'en tais assur en m'y promenant. Dj, faute de
soins, dprissaient les arbres trangers; sur les canaux ne voguaient
plus les cygnes noirs de l'Ocanie; la cage n'emprisonnait plus les
oiseaux du tropique: ils s'taient envols pour aller attendre leur
hte dans leur patrie.

          [Note 47: L'impratrice Josphine tait morte au chteau de
          la Malmaison (Seine-et-Oise) le 29 mai 1814.]

Bonaparte aurait pu cependant trouver un sujet de consolation en
tournant les yeux vers ses premiers jours: les rois tombs s'affligent
surtout, parce qu'ils n'aperoivent en amont de leur chute qu'une
splendeur hrditaire et les pompes de leur berceau: mais que
dcouvrait Napolon antrieurement  ses prosprits? la crche de sa
naissance dans un village de Corse. Plus magnanime, en jetant le
manteau de pourpre, il aurait repris avec orgueil le sayon du
chevrier; mais les hommes ne se replacent point  leur origine quand
elle fut humble; il semble que l'injuste ciel les prive de leur
patrimoine lorsqu' la loterie du sort ils ne font que perdre ce
qu'ils avaient gagn, et nanmoins la grandeur de Napolon vient de ce
qu'il tait parti de lui-mme: rien de son sang ne l'avait prcd et
n'avait prpar sa puissance.

 l'aspect de ces jardins abandonns, de ces chambres dshabites, de
ces galeries fanes par les ftes, de ces salles o les chants et la
musique avaient cess, Napolon pouvait repasser sur sa carrire: il
se pouvait demander si avec un peu plus de modration il n'aurait pas
conserv ses flicits. Des trangers, des ennemis, ne le bannissaient
pas maintenant; il ne s'en allait pas quasi-vainqueur, laissant les
nations dans l'admiration de son passage, aprs la prodigieuse
campagne de 1814; il se retirait battu. Des Franais, des amis,
exigeaient son abdication immdiate, pressaient son dpart, ne le
voulaient plus mme pour gnral, lui dpchaient courriers sur
courriers, pour l'obliger  quitter le sol sur lequel il avait vers
autant de gloire que de flaux.

 cette leon si dure se joignaient d'autres avertissements: les
Prussiens rdaient dans le voisinage de la Malmaison; Blcher, avin,
ordonnait en trbuchant de saisir, de _pendre_ le conqurant qui avait
mis _le pied sur le cou des rois_. La rapidit des fortunes, la
vulgarits des moeurs, la promptitude de l'lvation et de
l'abaissement des personnages modernes tera, je le crains,  notre
temps, une partie de la noblesse de l'histoire: Rome et la Grce n'ont
point parl de _pendre_ Alexandre et Csar.

Les scnes qui avaient eu lieu en 1814 se renouvelrent en 1815, mais
avec quelque chose de plus choquant, parce que les ingrats taient
stimuls par la peur: il se fallait dbarrasser de Napolon vite: les
allis arrivaient; Alexandre n'tait pas l, au premier moment, pour
temprer le triomphe et contenir l'insolence de la fortune; Paris
avait cess d'tre orn de sa lustrale inviolabilit; une premire
invasion avait souill le sanctuaire; ce n'tait plus la colre de
Dieu qui tombait sur nous, c'tait le mpris du ciel: le foudre
s'tait teint.

Toutes les lchets avaient acquis par les Cent-Jours un nouveau degr
de malignit; affectant de s'lever, par amour de la patrie, au-dessus
des attachements personnels, elles s'criaient que Bonaparte tait
aussi trop criminel d'avoir viol les traits de 1814. Mais les vrais
coupables n'taient-ils pas ceux qui favorisrent ses desseins? Si, en
1815, au lieu de lui refaire des armes, aprs l'avoir dlaiss une
premire fois pour le dlaisser encore, ils lui avaient dit, lorsqu'il
vint coucher aux Tuileries: Votre gnie vous a tromp; l'opinion
n'est plus  vous; prenez piti de la France. Retirez-vous aprs cette
dernire visite  la terre; allez vivre dans la patrie de Washington.
Qui sait si les Bourbons ne commettront point de fautes? qui sait si
un jour la France ne tournera pas les yeux vers vous, lorsque, 
l'cole de la libert, vous aurez appris le respect des lois? Vous
reviendrez alors, non en ravisseur qui fond sur sa proie, mais en
grand citoyen pacificateur de son pays.

Ils ne lui tinrent point ce langage: ils se prtrent aux passions de
leur chef revenu; ils contriburent  l'aveugler, srs qu'ils taient
de profiter de sa victoire ou de sa dfaite. Le soldat seul mourut
pour Napolon avec une sincrit admirable; le reste ne fut qu'un
troupeau paissant, s'engraissant  droite et  gauche. Encore si les
vizirs du calife dpouill s'taient contents de lui tourner le dos!
mais non: ils profitaient de ses derniers instants; ils l'accablaient
de leurs sordides demandes; tous voulaient tirer de l'argent de sa
pauvret.

Oncques ne fut plus complet abandon; Bonaparte y avait donn lieu:
insensible aux peines d'autrui, le monde lui rendit indiffrence pour
indiffrence. Ainsi que la plupart des despotes, il tait bien avec sa
domesticit; au fond il ne tenait  rien: homme solitaire, il se
suffisait; le malheur ne fit que le rendre au dsert de sa vie.

Quand je recueille mes souvenirs, quand je me rappelle avoir vu
Washington dans sa petite maison de Philadelphie, et Bonaparte dans
ses palais, il me semble que Washington, retir dans son champ de la
Virginie, ne devait pas prouver les syndrses de Bonaparte attendant
l'exil dans ses jardins de la Malmaison. Rien n'tait chang dans la
vie du premier; il retombait sur ses habitudes modestes; il ne s'tait
point lev au-dessus de la flicit des laboureurs qu'il avait
affranchis; tout tait boulevers dans la vie du second.

       *       *       *       *       *

Napolon quitta la Malmaison[48] accompagn des gnraux Bertrand,[49]
Rovigo et Beker,[50] ce dernier en qualit de surveillant ou de
commissaire. Chemin faisant, il lui prit envie de s'arrter 
Rambouillet. Il en partit pour s'embarquer  Rochefort, comme Charles
X pour s'embarquer  Cherbourg; Rambouillet, retraite inglorieuse o
s'clipsa ce qu'il y eut de plus grand, en race et en homme; lieu
fatal o mourut Franois Ier; o Henri III, chapp des barricades,
coucha tout bott en passant; o Louis XVI a laiss son ombre! Heureux
Louis, Napolon et Charles, s'ils n'eussent t que les obscurs
gardiens des troupeaux de Rambouillet!

          [Note 48: Le 29 juin.]

          [Note 49: Henri-Gratien, comte _Bertrand_ (1773-1844).
          Napolon l'avait nomm,  la mort du marchal Duroc, grand
          marchal du palais (18 novembre 1813). Compagnon de
          l'Empereur  l'le d'Elbe, il prpara activement les
          Cent-Jours et fut lev  la pairie le 2 juin 1815. Il
          suivit Napolon  Sainte-Hlne et ne le quitta plus.
          Condamn  mort par contumace, le 7 mai 1816, il fut  son
          retour, aprs la mort de Napolon (1821), rintgr dans
          tous ses grades par Louis XVIII, dont une ordonnance annula
          l'arrt de condamnation de 1816. Il sigea  la Chambre des
          dputs, de 1831  1834. En 1840, il accompagna le prince de
          Joinville  Sainte-Hlne et rapporta en France avec lui les
          restes de l'Empereur.]

          [Note 50: Nicolas-Lonard _Beker_ (1770-1840). Il avait
          pous la soeur du gnral Desaix. Gnral de division,
          comte de l'Empire, grand officier de la Lgion d'honneur
          aprs Essling, il devint cependant suspect  Napolon, 
          cause de l'opinion qu'il n'avait pas craint d'exprimer sur
          les consquences de son systme de guerre  outrance, et il
          dut se rendre en disgrce  Belle-Isle-en-Mer, pour en
          prendre le commandement. Il y resta jusqu'en 1814. Pendant
          les Cent-Jours, le dpartement du Puy-de-Dme l'envoya  la
          Chambre des reprsentants. Louis XVIII l'appela  la Chambre
          des pairs le 5 mars 1819.]

Arriv  Rochefort,[51] Napolon hsitait: la commission excutive
envoyait des ordres impratifs: Les garnisons de Rochefort et de La
Rochelle doivent, disaient les dpches, prter main-forte pour
faire embarquer Napolon... Employez la force... faites-le partir...
ses services ne peuvent tre accepts.

          [Note 51: Le 3 juillet.]

Les services de Napolon ne pouvaient tre accepts! Et n'aviez-vous
pas accept ses bienfaits et ses chanes? Napolon ne s'en allait
point; il tait chass: et par qui?

Bonaparte n'avait cru qu' la fortune; il n'accordait au malheur ni le
feu ni l'eau; il avait d'avance innocent les ingrats: un juste talion
le faisait comparatre devant son systme. Quand le succs cessant
d'animer sa personne s'incarna dans un autre individu, les disciples
abandonnrent le matre pour l'cole. Moi qui crois  la lgitimit
des bienfaits et  la souverainet du malheur, si j'avais servi
Bonaparte, je ne l'aurais pas quitt; je lui aurais prouv, par ma
fidlit, la fausset de ses principes politiques; en partageant ses
disgrces, je serais rest auprs de lui, comme un dmenti vivant de
ses striles doctrines et du peu de valeur du droit de la prosprit.

Depuis le 1er juillet, des frgates l'attendaient dans la rade de
Rochefort: des esprances qui ne meurent jamais, des souvenirs
insparables d'un dernier adieu, l'arrtrent. Qu'il devait regretter
les jours de son enfance alors que ses yeux sereins n'avaient point
encore vu tomber la premire pluie? Il laissa le temps  la flotte
anglaise d'approcher. Il pouvait encore s'embarquer sur deux lougres
qui devaient joindre en mer un navire danois (c'est le parti que prit
son frre Joseph); mais la rsolution lui faillit en regardant le
rivage de France. Il avait aversion d'une rpublique; l'galit et la
libert des tats-Unis lui rpugnaient. Il penchait  demander un
asile aux Anglais: Quel inconvnient trouvez-vous  ce parti?
disait-il  ceux qu'il consultait.--L'inconvnient de vous
dshonorer, lui rpondit un officier de marine: vous ne devez pas
mme tomber mort entre les mains des Anglais. Ils vous feront
empailler pour vous montrer  un schelling par tte.

       *       *       *       *       *

Malgr ces observations, l'empereur rsolut de se livrer  ses
vainqueurs. Le 13 juillet, Louis XVIII tant dj  Paris depuis cinq
jours, Napolon envoya au capitaine du vaisseau anglais _le
Bellrophon_ cette lettre pour le prince rgent:

     Altesse Royale, en butte aux factions qui divisent mon pays et 
     l'inimiti des plus grandes puissances de l'Europe, j'ai termin
     ma carrire politique, et je viens, comme Thmistocle, m'asseoir
     au foyer du peuple britannique. Je me mets sous la protection de
     ses lois, que je rclame de Votre Altesse Royale comme du plus
     puissant, du plus constant et du plus gnreux de mes ennemis.

       Rochefort, 13 juillet 1815.

Si Bonaparte n'avait pendant vingt ans accabl d'outrages le peuple
anglais, son gouvernement, son roi et l'hritier de ce roi, on aurait
pu trouver quelque convenance de ton dans cette lettre; mais comment
cette _Altesse Royale_, tant mprise, tant insulte par Napolon,
est-elle devenue tout  coup le plus _puissant_, le plus _constant_,
le plus _gnreux_ des ennemis, par la seule raison qu'elle est
victorieuse? Il ne pouvait pas tre persuad de ce qu'il disait; or ce
qui n'est pas vrai n'est pas loquent. La phrase exposant le fait
d'une grandeur tombe qui s'adresse  un ennemi est belle; l'exemple
banal de Thmistocle est de trop.

Il y a quelque chose de pire qu'un dfaut de sincrit dans la
dmarche de Bonaparte; il y a oubli de la France: l'empereur ne
s'occupa que de sa catastrophe individuelle; la chute arrive, nous ne
comptmes plus pour rien  ses yeux. Sans penser qu'en donnant la
prfrence  l'Angleterre sur l'Amrique, son choix devenait un
outrage au deuil de la patrie, il sollicita un asile du gouvernement
qui depuis vingt ans soudoyait l'Europe contre nous, de ce
gouvernement dont le commissaire  l'arme russe, le gnral Wilson,
pressait Kutuzof, dans la retraite de Moscou, d'achever de nous
exterminer: les Anglais, heureux  la bataille finale, campaient dans
le bois de Boulogne. Allez donc,  Thmistocle, vous asseoir
tranquillement au foyer britannique, tandis que la terre n'a pas
encore achev de boire le sang franais vers pour vous  Waterloo!
Quel rle le fugitif, ft peut-tre, et-il jou au bord de la
Tamise, en face de la France envahie, de Wellington devenu dictateur
au Louvre? La haute fortune de Napolon le servit mieux: les Anglais,
se laissant emporter  une politique troite et rancunire, manqurent
leur dernier triomphe; au lieu de perdre leur suppliant en l'admettant
 leurs bastilles ou  leurs festins, ils lui rendirent plus brillante
pour la postrit la couronne qu'ils croyaient lui avoir ravie. Il
s'accrut dans sa captivit de l'norme frayeur des puissances: en vain
l'Ocan l'enchanait, l'Europe arme campait au rivage, les yeux
attachs sur la mer.

       *       *       *       *       *

Le 15 juillet, _l'pervier_ transporta Bonaparte au _Bellrophon_.
L'embarcation franaise tait si petite que du bord du vaisseau
anglais on n'apercevait pas le gant sur les vagues. L'empereur, en
abordant le capitaine Maitland, lui dit: Je viens me mettre sous la
protection des lois de l'Angleterre. Une fois du moins le contempteur
des lois en confessait l'autorit.

La flotte fit voile pour Torbay: une foule de barques se croisaient
autour du _Bellrophon_; mme empressement  Plymouth. Le 30 juillet,
lord Keith dlivra au requrant l'acte qui le confinait 
Sainte-Hlne: C'est pis que la cage de Tamerlan, dit Napolon.

Cette violation du droit des gens et du respect de l'hospitalit tait
rvoltante; si vous recevez le jour dans un navire _quelconque_,
pourvu qu'il soit _sous voile_, vous tes _Anglais de naissance_; en
vertu des vieilles coutumes de Londres, les _flots_ sont rputs
_terre d'Albion_. Et un navire anglais n'tait point pour un suppliant
un autel inviolable, il ne plaait point le grand homme qui embrassait
la poupe du _Bellrophon_ sous la protection du trident britannique!
Bonaparte protesta; il argumenta de lois, parla de trahison et de
perfidie, en appela  l'avenir: cela lui allait-il bien? ne s'tait-il
pas ri de la justice? n'avait-il pas dans sa force foul aux pieds les
choses saintes dont il invoquait la garantie? n'avait-il pas enlev
Toussaint-Louverture et le roi d'Espagne? n'avait-il pas fait arrter
et dtenir prisonniers pendant des annes les voyageurs anglais qui se
trouvaient en France au moment de la rupture du trait d'Amiens?
Permis donc  la marchande Angleterre d'imiter ce qu'il avait fait
lui-mme, et d'user d'ignobles reprsailles; mais on pouvait agir
autrement.

Chez Napolon, la grandeur du coeur ne rpondait pas  la largeur de
la tte: ses querelles avec les Anglais sont dplorables; elles
rvoltent lord Byron. Comment daigna-t-il honorer d'un mot ses
geliers? On souffre de le voir s'abaisser  des conflits de paroles
avec lord Keith  Torbay, avec sir Hudson Lowe  Sainte-Hlne,
publier des factums parce qu'on lui manque de foi, chicaner sur un
titre, sur un peu plus, sur un peu moins d'or ou d'honneurs.
Bonaparte, rduit  lui-mme, tait rduit  sa gloire, et cela lui
devait suffire: il n'avait rien  demander aux hommes; il ne traitait
pas assez despotiquement l'adversit; on lui aurait pardonn d'avoir
fait du malheur son dernier esclave. Je ne trouve de remarquable dans
sa protestation contre la violation de l'hospitalit que la date et la
signature de cette protestation: _ bord du Bellrophon,  la mer.
Napolon._ Ce sont l des harmonies d'immensit.

Du _Bellrophon_, Bonaparte passa sur _le Northumberland_. Deux
frgates charges de la garnison future de Sainte-Hlne
l'escortaient. Quelques officiers de cette garnison avaient combattu 
Waterloo. On permit  cette explorateur du globe de garder auprs de
lui M. et madame Bertrand, MM. de Montholon[52], Gourgaud et de Las
Cases[53], volontaires et gnreux passagers sur la planche submerge.
Par un article des instructions du capitaine, _Bonaparte devait tre
dsarm_: Napolon seul, prisonnier dans un vaisseau, au milieu de
l'Ocan, _dsarm!_ quelle magnifique terreur de sa puissance[54]!
Mais quelle leon du ciel donne aux hommes qui abusent du glaive! La
stupide amiraut traitait en sentenci de Botany-Bay le grand
_convict_ de la race humaine: le prince Noir fit-il _dsarmer_ le roi
Jean?

          [Note 52: Charles-Tristan, comte de _Montholon_ (1783-1853).
          Il tait gnral de brigade  la chute de l'Empire, en 1814.
          Rest fidle  la cause bonapartiste, malgr les
          sollicitations de M. de Smonville, son beau-pre, mari
          avec sa mre, Mme de Montholon, et celles du marchal
          Macdonald, son beau-frre, qui le pressaient de se rallier 
          la Restauration, il rejoignit Napolon, revenant de l'le
          d'Elbe, dans sa marche sur Paris, fut nomm
          adjudant-gnral, se battit bravement  Waterloo, et, avec
          sa femme et ses enfants, accompagna l'empereur 
          Sainte-Hlne. De retour en France, il dut se rfugier en
          Belgique,  la suite de spculations commerciales qui furent
          malheureuses (1828). En 1840, il prit part  l'chauffoure
          de Boulogne, fut condamn par la Cour des pairs  vingt ans
          de dtention et enferm au chteau de Ham; il en sortit
          aprs l'vasion du prince Louis-Napolon. Les lecteurs de
          la Charente-Infrieure l'envoyrent en 1849  l'Assemble
          lgislative. Il a publi avec le gnral Gourgaud les
          clbres _Mmoires pour servir  l'Histoire de France sous
          Napolon, crits  Sainte-Hlne sous sa dicte par les
          gnraux qui ont partag sa captivit_ (annes 1823 et
          suivantes). Il a, en outre, fait paratre, en 1847, deux
          volumes intituls: _Rcits de la captivit de l'empereur
          Napolon  Sainte-Hlne_.]

          [Note 53: Marin-Joseph-Emmanuel-Auguste-Dieudonn, comte de
          Las Cases (1766-1842). Lieutenant de vaisseau quand clata
          la Rvolution, il migra, servit  l'arme des princes et
          fit partie de l'expdition de Quiberon. Rentr en France
          aprs le 18 brumaire, il composa un _Atlas historique et
          gographique_, qu'il publia sous le pseudonyme de _Le Sage_
          (1803-1804) et qui eut un grand succs. Napolon le fit
          baron, puis comte, matre des requtes au Conseil d'tat et
          chambellan. Pendant les Cent-Jours, l'empereur l'attacha de
          plus en plus troitement  sa personne, et Las Cases le
          suivit de l'lyse  la Malmaison,  Rochefort, enfin 
          Sainte-Hlne. Le 27 novembre 1816, le gouverneur
          Hudson-Lowe l'expulsa de l'le. Ce ne fut qu'aprs la mort
          de Napolon qu'il put rentrer en France, o il publia, avec
          un immense succs (1822-1823) son _Mmorial de
          Sainte-Hlne_, ou _Journal o se trouve consign, jour par
          jour, ce qu'a dit et fait Napolon pendant dix-huit mois_.]

          [Note 54: Napolon ne fut point dsarm. Selon M. Thiers (T.
          XX, p. 573), au moment de passer du _Bellrophon_ au
          _Northumberland_, l'amiral Keith, avec un chagrin visible et
          du ton le plus respectueux, adressa ces paroles 
          l'Empereur: _Gnral, l'Angleterre m'ordonne de vous
          demander votre pe._-- ces mots Napolon rpondit par un
          regard qui indiquait  quelles extrmits il faudrait
          descendre pour le dsarmer. Lord Keith n'insista point, et
          Napolon conserva sa glorieuse pe. Cette scne est une
          pure fiction; elle se trouve mme contredite par le comte de
          Las Cases, dans son _Mmorial_, o il dit: Je demandai s'il
          serait bien possible qu'on pt en venir au point d'arracher
           l'Empereur son pe. L'amiral rpondit qu'on la
          respecterait, mais que Napolon serait le seul, et que tout
          le reste serait dsarm. Napolon garda donc son pe, et 
          leur arrive  Sainte-Hlne ses compagnons recouvrrent la
          leur.]

L'escadre leva l'ancre. Depuis la barque qui porta Csar, aucun
vaisseau ne fut charg d'une pareille destine. Bonaparte se
rapprochait de cette mer des miracles, o l'Arabe du Sina l'avait vu
passer. La dernire terre de France que dcouvrit Napolon fut le cap
la Hogue; autre trophe des Anglais.

L'empereur s'tait tromp dans l'intrt de sa mmoire, lorsqu'il
avait dsir rester en Europe; il n'aurait bientt t qu'un
prisonnier vulgaire ou fltri: son vieux rle tait termin. Mais au
del de ce rle une nouvelle position le rajeunit d'une renomme
nouvelle. Aucun homme de bruit universel n'a eu une fin pareille 
celle de Napolon. On ne le proclama point, comme  sa premire chute,
autocrate de quelques carrires de fer et de marbre, les unes pour lui
fournir une pe, les autres une statue; aigle, on lui donna un rocher
 la pointe duquel il est demeur au soleil jusqu' sa mort, et d'o
il tait vu de toute la terre.

       *       *       *       *       *

Au moment o Bonaparte quitte l'Europe, o il abandonne sa vie pour
aller chercher les destines de sa mort, il convient d'examiner cet
homme  deux existences, de peindre le faux et le vrai Napolon: ils
se confondent et forment un tout, du mlange de leur ralit et de
leur mensonge.

De la runion de ces remarques il rsulte que Bonaparte tait un pote
en action, un gnie immense dans la guerre, un esprit infatigable,
habile et sens dans l'administration, un lgislateur laborieux et
raisonnable. C'est pourquoi il a tant de prise sur l'imagination des
peuples, et tant d'autorit sur le jugement des hommes positifs. Mais
comme politique ce sera toujours un homme dfectueux aux yeux des
hommes d'tat. Cette observation, chappe  la plupart de ses
pangyristes, deviendra, j'en suis convaincu, l'opinion dfinitive qui
restera de lui; elle expliquera le contraste de ses actions
prodigieuses et de leurs misrables rsultats.  Sainte-Hlne il a
condamn lui-mme avec svrit sa conduite politique sur deux points:
la guerre d'Espagne et la guerre de Russie; il aurait pu tendre sa
confession  d'autres coulpes. Ses enthousiastes ne soutiendront
peut-tre pas qu'en se blmant il s'est tromp sur lui-mme.
Rcapitulons:

Bonaparte agit contre toute prudence, sans parler de nouveau de ce
qu'il y eut d'odieux dans l'action, en tuant le duc d'Enghien: il
attacha un poids  sa vie. Malgr les purils apologistes, cette mort,
ainsi que nous l'avons vu, fut le levain secret des discordes qui
clatrent dans la suite entre Alexandre et Napolon, comme entre la
Prusse et la France.

L'entreprise sur l'Espagne fut compltement abusive: la Pninsule
tait  l'empereur; il en pouvait tirer le parti le plus avantageux:
au lieu de cela, il en fit une cole pour les soldats anglais, et le
principe de sa propre destruction par le soulvement d'un peuple.

La dtention du pape et la runion des tats de l'glise  la France
n'taient que le caprice de la tyrannie par lequel il perdit
l'avantage de passer pour le restaurateur de la religion.

Bonaparte ne s'arrta pas lorsqu'il eut pous la fille des Csars,
ainsi qu'il l'aurait d faire: la Russie et l'Angleterre lui criaient
merci.

Il ne ressuscita pas la Pologne, quand du rtablissement de ce royaume
dpendait le salut de l'Europe.

Il se prcipita sur la Russie malgr les reprsentations de ses
gnraux et de ses conseillers.

La folie commence, il dpassa Smolensk; tout lui disait qu'il ne
devait pas aller plus loin  son premier pas, que sa premire campagne
du Nord tait finie, et que la seconde (il le sentait lui-mme) le
rendrait matre de l'empire des czars.

Il ne sut ni computer les jours, ni prvoir l'effet des climats, que
tout le monde  Moscou computait et prvoyait. Voyez en son lieu ce
que j'ai dit du _blocus continental_ et de la _Confdration du Rhin_;
le premier, conception gigantesque, mais acte douteux; la seconde,
ouvrage considrable, mais gt dans l'excution par l'instinct de
camp et l'esprit de fiscalit. Napolon reut en don la vieille
monarchie franaise telle que l'avaient faite les sicles et une
succession ininterrompue de grands hommes, telle que l'avaient laisse
la majest de Louis XIV et les alliances de Louis XV, telle que
l'avait agrandie la Rpublique. Il s'assit sur ce magnifique
pidestal, tendit les bras, se saisit des peuples et les ramassa
autour de lui; mais il perdit l'Europe avec autant de promptitude
qu'il l'avait prise; il amena deux fois les allis  Paris, malgr les
miracles de son intelligence militaire. Il avait le monde sous ses
pieds et il n'en a tir qu'une prison pour lui, un exil pour sa
famille, la perte de toutes ses conqutes et d'une portion du vieux
sol franais.

C'est l l'histoire prouve par les faits et que personne ne saurait
nier. D'o naissaient les fautes que je viens d'indiquer, suivies d'un
dnoment si prompt et si funeste? Elles naissaient de l'imperfection
de Bonaparte en politique.

Dans ses alliances, il n'enchanait les gouvernements que par des
concessions de territoire, dont il changeait bientt les limites;
montrant sans cesse l'arrire-pense de reprendre ce qu'il avait
donn, faisant toujours sentir l'oppresseur; dans ses envahissements,
il ne rorganisait rien, l'Italie excepte. Au lieu de s'arrter aprs
chaque pas pour relever sous une autre forme derrire lui ce qu'il
avait abattu, il ne discontinuait pas son mouvement de progression
parmi des ruines: il allait si vite, qu' peine avait-il le temps de
respirer o il passait. S'il et, par une espce de trait de
Westphalie, rgl et assur l'existence des tats en Allemagne, en
Prusse, en Pologne,  sa premire marche rtrograde il se ft adoss 
des populations satisfaites et il et trouv des abris. Mais son
potique difice de victoires, manquant de base et n'tant suspendu en
l'air que par son gnie, tomba quand son gnie vint  se retirer. Le
Macdonien fondait des empires en courant, Bonaparte en courant ne les
savait que dtruire; son unique but tait d'tre personnellement le
matre du globe, sans s'embarrasser des moyens de le conserver.

On a voulu faire de Bonaparte un tre parfait, un type de sentiment,
de dlicatesse, de morale et de justice, un crivain comme Csar et
Thucydide, un orateur et un historien comme Dmosthne et Tacite. Les
discours publics de Napolon, ses phrases de tente ou de conseil sont
d'autant moins inspires du souffle prophtique que ce qu'elles
annonaient de catastrophes ne s'est pas accompli, tandis que l'Isae
du glaive a lui-mme disparu: des paroles niniviennes qui courent
aprs des tats sans les joindre et les dtruire restent puriles au
lieu d'tre sublimes. Bonaparte a t vritablement le Destin pendant
seize annes: le Destin est muet, et Bonaparte aurait d l'tre.
Bonaparte n'tait point Csar; son ducation n'tait ni savante ni
choisie; demi-tranger, il ignorait les premires rgles de notre
langue: qu'importe, aprs tout, que sa parole ft fautive? il donnait
le mot d'ordre  l'univers. Ses bulletins ont l'loquence de la
victoire. Quelquefois dans l'ivresse du succs on affectait de les
brocher sur un tambour; du milieu des plus lugubres accents, partaient
de fatals clats de rire. J'ai lu avec attention ce qu'a crit
Bonaparte, les premiers manuscrits de son enfance, ses romans, ensuite
ses brochures  Buttafuoco, _le souper de Beaucaire_, ses lettres
prives  Josphine, les cinq volumes de ses discours, de ses ordres
et de ses bulletins, ses dpches restes indites et gtes par la
rdaction des bureaux de M. de Talleyrand. Je m'y connais: je n'ai
gure trouv que dans un mchant autographe laiss  l'le d'Elbe des
penses qui ressemblent  la nature du grand insulaire:

     Mon coeur se refuse aux joies communes comme  la douleur
     ordinaire.

     Ne m'tant pas donn la vie, je ne me l'terai pas non plus,
     tant qu'elle voudra bien de moi.

     Mon mauvais gnie m'apparut et m'annona ma fin, que j'ai
     trouve  Leipsick.

     J'ai conjur le terrible esprit de nouveaut qui parcourait le
     monde.

C'est l trs certainement du vrai Bonaparte.

Si les bulletins, les discours, les allocutions, les proclamations de
Bonaparte se distinguent par l'nergie, cette nergie ne lui
appartenait point en propre: elle tait de son temps, elle venait de
l'inspiration rvolutionnaire qui s'affaiblit dans Bonaparte, parce
qu'il marchait  l'inverse de cette inspiration. Danton disait: Le
mtal bouillonne; si vous ne surveillez la fournaise, vous serez tous
brls. Saint-Just disait: _Osez!_ Ce mot renferme toute la
politique de notre Rvolution; ceux qui font des rvolutions  moiti
ne font que se creuser un tombeau.

Les bulletins de Bonaparte s'lvent-ils au-dessus de cette fiert de
parole?

Quant aux nombreux volumes publis sous le titre de _Mmoires de
Sainte-Hlne_, _Napolon dans l'exil_, etc., ces documents,
recueillis de la bouche de Bonaparte, ou dicts par lui  diffrentes
personnes, ont quelques beaux passages sur des actions de guerre,
quelques apprciations remarquables de certains hommes; mais en
dfinitive Napolon n'est occup qu' faire son apologie, qu'
justifier son pass, qu' btir sur des ides nes, des vnements
accomplis, des choses auxquelles il n'avait jamais song pendant le
cours de ces vnements. Dans cette compilation, o le pour et le
contre se succdent, o chaque opinion trouve une autorit favorable
et une rfutation premptoire, il est difficile de dmler ce qui
appartient  Napolon de ce qui appartient  ses secrtaires. Il est
probable qu'il avait une version diffrente pour chacun d'eux, afin
que les lecteurs choisissent selon leur got et se crassent dans
l'avenir des Napolons  leur guise. Il dictait son histoire telle
qu'il la voulait laisser; c'tait un auteur faisant des articles sur
son propre ouvrage. Rien donc de plus absurde que de s'extasier sur
des rpertoires de toutes mains, qui ne sont pas, comme les
_Commentaires de Csar_, un ouvrage court, sorti d'une grande tte,
rdig par un crivain suprieur; et pourtant ces brefs commentaires,
Asinius Pollion le pensait, n'taient ni exacts ni fidles. Le
_Mmorial de Sainte-Hlne_ est bon, toute part faite  la candeur et
 la simplicit de l'admiration.

Une des choses qui a le plus contribu  rendre de son vivant Napolon
hassable tait son penchant  tout ravaler: dans une ville embrase,
il accouplait des dcrets sur le rtablissement de quelques comdiens
 des arrts qui supprimaient des monarques; parodie de l'omnipotence
de Dieu, qui rgle le sort du monde et d'une fourmi.  la chute des
empires il mlait des insultes  des femmes; il se complaisait dans
l'humiliation de ce qu'il avait abattu; il calomniait et blessait
particulirement ce qui avait os lui rsister. Son arrogance galait
son bonheur; il croyait paratre d'autant plus grand qu'il abaissait
les autres. Jaloux de ses gnraux, il les accusait de ses propres
fautes, car pour lui il ne pouvait jamais avoir failli. Contempteur de
tous les mrites, il leur reprochait durement leurs erreurs. Aprs le
dsastre de Ramillies, il n'aurait jamais dit, comme Louis XIV au
marchal de Villeroi: Monsieur le marchal,  notre ge on n'est pas
heureux. Touchante magnanimit qu'ignorait Napolon. Le sicle de
Louis XIV a t fait par Louis le Grand: Bonaparte a fait son sicle.

L'histoire de l'empereur, change par de fausses traditions, sera
fausse encore par l'tat de la socit  l'poque impriale. Toute
rvolution crite en prsence de la libert de la presse peut laisser
arriver l'oeil au fond des faits, parce que chacun les rapporte comme
il les a vus: le rgne de Cromwell est connu, car on disait au
Protecteur ce qu'on pensait de ses actes et de sa personne. En France,
mme sous la Rpublique, malgr l'inexorable censure du bourreau, la
vrit perait; la faction triomphante n'tait pas toujours la mme;
elle succombait vite, et la faction qui lui succdait vous apprenait
ce que vous avait cach sa devancire: il y avait libert d'un
chafaud  l'autre, entre deux ttes abattues. Mais lorsque Bonaparte
saisit le pouvoir, que la pense fut billonne, qu'on n'entendit plus
que la voix d'un despotisme qui ne parlait que pour se louer et ne
permettait pas de parler d'autre chose que de lui, la vrit disparut.

Les pices soi-disant authentiques de ce temps sont corrompues; rien
ne se publiait, livres et journaux, que par l'ordre du matre:
Bonaparte veillait aux articles du _Moniteur_; ses prfets renvoyaient
des divers dpartements les rcitations, les congratulations, les
flicitations, telles que les autorits de Paris les avaient dictes
et transmises, telles qu'elles exprimaient une opinion publique
convenue, entirement diffrente de l'opinion relle. crivez
l'histoire d'aprs de pareils documents! En preuve de vos impartiales
tudes, cotez les authentiques o vous avez puis: vous ne citerez
qu'un mensonge  l'appui d'un mensonge.

Si l'on pouvait rvoquer en doute cette imposture universelle, si des
hommes qui n'ont point vu les jours de l'Empire s'obstinaient  tenir
pour sincre ce qu'ils rencontrent dans les documents imprims, ou
mme ce qu'ils pourraient dterrer dans certains cartons des
ministres, il suffirait d'en appeler  un tmoignage irrcusable, au
Snat _conservateur_: l, dans le dcret que j'ai cit plus haut, vous
avez vu ses propres paroles: Considrant que la libert de la presse
a t constamment soumise  la censure arbitraire de sa police, et
qu'en mme temps _il s'est toujours servi de la presse pour remplir la
France et l'Europe de faits controuvs, de maximes fausses_; que des
_actes_ et _rapports_ entendus par le Snat ont subi des _altrations_
dans la publication qui en a t faite, etc. Y a-t-il quelque chose 
rpondre  cette dclaration?

La vie de Bonaparte tait une vrit incontestable, que l'imposture
s'tait charge d'crire.

       *       *       *       *       *

Un orgueil monstrueux et une affectation incessante gtent le
caractre de Napolon. Au temps de sa domination, qu'avait-il besoin
d'exagrer sa stature, lorsque le Dieu des armes lui avait fourni ce
char dont _les roues sont vivantes_?

Il tenait du sang italien; sa nature tait complexe: les grands
hommes, trs petite famille sur la terre, ne trouvent malheureusement
qu'eux-mmes pour s'imiter.  la fois modle et copie, personnage
rel et acteur reprsentant ce personnage, Napolon tait son propre
mime; il ne se serait pas cru un hros s'il ne se ft affubl du
costume d'un hros. Cette trange faiblesse donne  ses tonnantes
ralits quelque chose de faux et d'quivoque; on craint de prendre le
roi des rois pour Roscius, ou Roscius pour le roi des rois.

Les qualits de Napolon sont si adultres dans les gazettes, les
brochures, les vers, et jusque dans les chansons envahies de
l'imprialisme, que ces qualits sont compltement mconnaissables.
Tout ce qu'on prte de touchant  Bonaparte dans les _Ana_, sur les
_prisonniers_, les _morts_, les _soldats_, sont des billeveses que
dmentent les actions de sa vie[55].

          [Note 55: Voyez plus haut dans leur ordre chronologique les
          actions de Bonaparte. CH.]

_La Grand'mre_ de mon illustre ami Branger n'est qu'un admirable
pont-neuf: Bonaparte n'avait rien du bonhomme. Domination
personnifie, il tait sec; cette frigidit faisait antidote  son
imagination ardente, il ne trouvait point en lui de parole, il n'y
trouvait qu'un fait, et un fait prt  s'irriter de la plus petite
indpendance: un moucheron qui volait sans son ordre tait  ses yeux
un insecte rvolt.

Ce n'tait pas tout que de mentir aux oreilles, il fallait mentir aux
yeux: ici, dans une gravure, c'est Bonaparte qui se dcouvre devant
les blesss autrichiens, l c'est un petit _tourlourou_ qui empche
l'empereur de passer, plus loin Napolon touche les pestifrs de
Jaffa, et il ne les a jamais touchs; il traverse le Saint-Bernard
sur un cheval fougueux dans des tourbillons de neige, et il faisait le
plus beau temps du monde.

Ne veut-on pas transformer l'empereur aujourd'hui en un Romain des
premiers jours du mont Aventin, en un missionnaire de libert, en un
citoyen qui n'instituait l'esclavage que par amour de la vertu
contraire? Jugez  deux traits du grand fondateur de l'galit: il
ordonna de casser le mariage de son frre Jrme avec mademoiselle
Patterson, parce que le frre de Napolon ne se pouvait allier qu'au
sang des princes; plus tard, revenu de l'le d'Elbe, il revt la
nouvelle constitution _dmocratique_ d'une pairie et la couronne de
l'_Acte additionnel_.

Que Bonaparte, continuateur des succs de la Rpublique, semt partout
des principes d'indpendance, que ses victoires aidassent au
relchement des liens entre les peuples et les rois, arrachassent ces
peuples  la puissance des vieilles moeurs et des anciennes ides;
que, dans ce sens, il ait contribu  l'affranchissement social, je ne
le prtends point contester: mais que de sa propre volont il ait
travaill sciemment  la dlivrance politique et civile des nations;
qu'il ait tabli le despotisme le plus troit dans l'ide de donner 
l'Europe et particulirement  la France la constitution la plus
large; qu'il n'ait t qu'un tribun dguis en tyran, c'est une
supposition qu'il m'est impossible d'adopter.

Bonaparte, comme la race des princes, n'a voulu et n'a cherch que la
puissance, en y arrivant toutefois  travers la libert, parce qu'il
dbuta sur la scne du monde en 1793. La Rvolution, qui tait la
nourrice de Napolon, ne tarda pas  lui apparatre comme une
ennemie; il ne cessa de la battre. L'empereur, du reste, connaissait
trs bien le mal, quand le mal ne venait pas directement de
l'empereur; car il n'tait pas dpourvu du sens moral. Le sophisme mis
en avant touchant l'amour de Bonaparte pour la libert ne prouve
qu'une chose, l'abus que l'on peut faire de la raison; aujourd'hui
elle se prte  tout. N'est-il pas tabli que la Terreur tait un
temps d'humanit? En effet, ne demandait-on pas l'abolition de la
peine de mort lorsqu'on tuait tant de monde? Les grands civilisateurs,
comme on les _appelle_, n'ont-ils pas toujours immol les hommes, et
n'est-ce pas par l, comme on le _prouve_, que Robespierre tait le
continuateur de Jsus-Christ?

[Illustration: Napolon  St. Hlne.]

L'empereur se mlait de toutes choses; son intellect ne se reposait
jamais; il avait une espce d'agitation perptuelle d'ides. Dans
l'imptuosit de sa nature, au lieu d'un train franc et continu, il
s'avanait par bonds et haut-le-corps, il se jetait sur l'univers et
lui donnait des saccades; il n'en voulait point, de cet univers, s'il
tait oblig de l'attendre: tre incomprhensible, qui trouvait le
secret d'abaisser, en les ddaignant, ses plus dominantes actions, et
qui levait jusqu' sa hauteur ses actions les moins leves.
Impatient de volont, patient de caractre, incomplet et comme
inachev, Napolon avait des lacunes dans le gnie: son entendement
ressemblait au ciel de cet autre hmisphre sous lequel il devait
aller mourir,  ce ciel dont les toiles sont spares par des espaces
vides.

On se demande par quel prestige Bonaparte, si aristocrate, si ennemi
du peuple, a pu arriver  la popularit dont il jouit: car ce forgeur
de jougs est trs certainement rest populaire chez une nation dont la
prtention a t d'lever des autels  l'indpendance et  l'galit;
voici le mot de l'nigme:

Une exprience journalire fait reconnatre que les Franais vont
instinctivement au pouvoir; ils n'aiment point la libert; l'galit
seule est leur idole. Or, l'galit et le despotisme ont des liaisons
secrtes. Sous ces deux rapports, Napolon avait sa source au coeur
des Franais, militairement inclins vers la puissance,
dmocratiquement amoureux du niveau. Mont au trne, il y fit asseoir
le peuple avec lui; roi proltaire, il humilia les rois et les nobles
dans ses antichambres; il nivela les rangs, non en les abaissant, mais
en les levant: le niveau descendant aurait charm davantage l'envie
plbienne, le niveau ascendant a plus flatt son orgueil. La vanit
franaise se bouffit aussi de la supriorit que Bonaparte nous donna
sur le reste de l'Europe; une autre cause de la popularit de Napolon
tient  l'affliction de ses derniers jours. Aprs sa mort,  mesure
que l'on connut mieux ce qu'il avait souffert  Sainte-Hlne, on
commena  s'attendrir; on oublia sa tyrannie pour se souvenir
qu'aprs avoir vaincu nos ennemis, qu'aprs les avoir ensuite attirs
en France, il nous avait dfendus contre eux; nous nous figurons qu'il
nous sauverait aujourd'hui de la honte o nous sommes: sa renomme
nous fut ramene par son infortune; sa gloire a profit de son
malheur.

Enfin les miracles de ses armes ont ensorcel la jeunesse, en nous
apprenant  adorer la force brutale. Sa fortune inoue a laiss 
l'outrecuidance de chaque ambition l'espoir d'arriver o il tait
parvenu.

Et pourtant cet homme, si populaire par le cylindre qu'il avait roul
sur la France, tait l'ennemi mortel de l'galit et le plus grand
organisateur de l'aristocratie dans la dmocratie.

Je ne puis acquiescer aux faux loges dont on insulte Bonaparte, en
voulant tout justifier dans sa conduite; je ne puis renoncer  ma
raison, m'extasier devant ce qui me fait horreur ou piti.

Si j'ai russi  rendre ce que j'ai senti, il restera de mon portrait
une des premires figures de l'histoire; mais je n'ai rien adopt de
cette crature fantastique compose de mensonges; mensonges que j'ai
vus natre, qui, pris d'abord pour ce qu'ils taient, ont pass avec
le temps  l'tat de vrit par l'infatuation et l'imbcile crdulit
humaine. Je ne veux pas tre une sotte grue et tomber du haut mal
d'admiration. Je m'attache  peindre les personnages en conscience,
sans leur ter ce qu'ils ont, sans leur donner ce qu'ils n'ont pas. Si
le succs tait rput l'innocence; si, dbauchant jusqu' la
postrit, il la chargeait de ses chanes; si, esclave future,
engendre d'un pass esclave, cette postrit suborne devenait le
complice de quiconque aurait triomph, o serait le droit, o serait
le prix des sacrifices? Le bien et le mal n'tant plus que relatifs,
toute moralit s'effacerait des actions humaines.

Tel est l'embarras que cause  l'crivain impartial une clatante
renomme; il l'carte autant qu'il peut, afin de mettre le vrai  nu;
mais la gloire revient comme une vapeur radieuse et couvre 
l'instant le tableau.

       *       *       *       *       *

Pour ne pas avouer l'amoindrissement de territoire et de puissance que
nous devons  Bonaparte, la gnration actuelle se console en se
figurant que ce qu'il nous a retranch en force, il nous l'a rendu en
illustration. Dsormais, ne sommes-nous pas, dit-elle, renomms aux
quatre coins de la terre? un Franais n'est-il pas craint, remarqu,
recherch, connu  tous les rivages?

Mais tions-nous placs entre ces deux conditions, ou l'immortalit
sans puissance, ou la puissance sans immortalit? Alexandre fit
connatre  l'univers le nom des Grecs; il ne leur en laissa pas moins
quatre empires en Asie; la langue et la civilisation des Hellnes
s'tendirent du Nil  Babylone et de Babylone  l'Indus.  sa mort,
son royaume patrimonial de Macdoine, loin d'tre diminu, avait
centupl de force. Bonaparte nous a fait connatre  tous les rivages;
commands par lui, les Franais jetrent l'Europe si bas  leurs pieds
que la France prvaut encore par son nom, et que l'Arc de l'toile
peut s'lever sans paratre un puril trophe; mais avant nos revers
ce monument et t un tmoin au lieu de n'tre qu'une chronique.
Cependant Dumouriez avec des rquisitionnaires n'avait-il pas donn 
l'tranger les premires leons, Jourdan gagn la bataille de Fleurus,
Pichegru conquis la Belgique et la Hollande, Hoche pass le Rhin,
Massna triomph  Zurich, Moreau  Hohenlinden; tous exploits les
plus difficiles  obtenir et qui prparaient les autres? Bonaparte a
donn un corps  ces succs pars; il les a continus, il a fait
rayonner ces victoires: mais, sans ces premires merveilles, et-il
obtenu les dernires? il n'tait au-dessus de tout que quand la raison
chez lui excutait les inspirations du pote.

L'illustration de notre suzerain ne nous a cot que deux ou trois
cent mille hommes par an; nous ne l'avons paye que de trois millions
de nos soldats; nos concitoyens ne l'ont achete qu'au prix de leurs
souffrances et de leurs liberts pendant quinze annes: ces bagatelles
peuvent-elles compter? Les gnrations venues aprs ne sont-elles pas
resplendissantes? Tant pis pour ceux qui ont disparu! Les calamits
sous la Rpublique servirent au salut de tous; nos malheurs sous
l'Empire ont bien plus fait: ils ont difi Bonaparte! cela nous
suffit.

Cela ne me suffit pas  moi, je ne m'abaisserai point  cacher ma
nation derrire Bonaparte; il n'a pas fait la France, la France l'a
fait. Jamais aucun talent, aucune supriorit ne m'amnera  consentir
au pouvoir qui peut d'un mot me priver de mon indpendance, de mes
foyers, de mes amis; si je ne dis pas de ma fortune et de mon honneur,
c'est que la fortune ne me parat pas valoir la peine qu'on la
dfende; quant  l'honneur, il chappe  la tyrannie: c'est l'me des
martyrs; les liens l'entourent et ne l'enchanent pas; il perce la
vote des prisons et emporte avec soi tout l'homme.

Le tort que la vraie philosophie ne pardonnera pas  Bonaparte, c'est
d'avoir faonn la socit  l'obissance passive, repouss l'humanit
vers les temps de dgradation morale, et peut-tre abtardi les
caractres de manire qu'il serait impossible de dire quand les
coeurs commenceront  palpiter de sentiments gnreux. La faiblesse o
nous sommes plongs vis--vis de l'Europe, notre abaissement actuel,
sont la consquence de l'esclavage napolonien: il ne nous est rest
que les facults du joug. Bonaparte a drang jusqu' l'avenir; point
ne m'tonnerais si l'on nous voyait, dans le malaise de notre
impuissance nous amoindrir, nous barricader contre l'Europe au lieu de
l'aller chercher, livrer nos franchises au dedans pour nous dlivrer
au dehors d'une frayeur chimrique, nous garer dans d'ignobles
prvoyances, contraires  notre gnie et aux quatorze sicles dont se
composent nos moeurs nationales. Le despotisme que Bonaparte a laiss
dans l'air descendra sur nous en forteresses.

La mode est aujourd'hui d'accueillir la libert d'un rire sardonique,
de la regarder comme vieillerie tombe en dsutude avec l'honneur. Je
ne suis point  la mode, je pense que sans la libert il n'y a rien
dans le monde; elle donne du prix  la vie; duss-je rester le dernier
 la dfendre, je ne cesserai de proclamer ses droits. Attaquer
Napolon au nom de choses passes, l'assaillir avec des ides mortes,
c'est lui prparer de nouveaux triomphes. On ne le peut combattre
qu'avec quelque chose de plus grand que lui, la libert: il s'est
rendu coupable envers elle et par consquent envers le genre humain.

       *       *       *       *       *

Vaines paroles! mieux que personne, j'en sens l'inutilit. Dsormais
toute observation, si modre qu'elle soit, est rpute profanatrice:
il faut du courage pour oser braver les cris du vulgaire, pour ne pas
craindre de se faire traiter d'intelligence borne, incapable de
comprendre et de sentir le gnie de Napolon, par la seule raison
qu'au milieu de l'admiration vive et vraie que l'on professe pour lui,
on ne peut nanmoins encenser toutes ses imperfections. Le monde
appartient  Bonaparte; ce que le ravageur n'avait pu achever de
conqurir, sa renomme l'usurpe; vivant il a manqu le monde, mort il
le possde. Vous avez beau rclamer, les gnrations passent sans vous
couter. L'antiquit fait dire  l'ombre du fils de Priam: Ne juge
pas Hector d'aprs sa petite tombe: l'_Iliade_, Homre, les Grecs en
fuite, voil mon spulcre: je suis enterr sous toutes ces grandes
actions.

Bonaparte n'est plus le vrai Bonaparte, c'est une figure lgendaire
compose des lubies du pote, des devis du soldat et des contes du
peuple; c'est le Charlemagne et l'Alexandre des popes du moyen ge
que nous voyons aujourd'hui. Ce hros fantastique restera le
personnage rel; les autres portraits disparatront. Bonaparte
appartenait si fort  la domination absolue, qu'aprs avoir subi le
despotisme de sa personne, il nous faut subir le despotisme de sa
mmoire. Ce dernier despotisme est plus dominateur que le premier, car
si l'on combattit Napolon alors qu'il tait sur le trne, il y a
consentement universel  accepter les fers que mort il nous jette. Il
est un obstacle aux vnements futurs: comment une puissance sortie
des camps pourrait-elle s'tablir aprs lui? n'a-t-il pas tu en la
surpassant toute gloire militaire? Comment un gouvernement libre
pourrait-il natre, lorsqu'il a corrompu dans les coeurs le principe
de toute libert? Aucune puissance lgitime ne peut plus chasser de
l'esprit de l'homme le spectre usurpateur: le soldat et le citoyen, le
rpublicain et le monarchiste, le riche et le pauvre, placent
galement les bustes et les portraits de Napolon  leurs foyers, dans
leurs palais ou dans leurs chaumires; les anciens vaincus sont
d'accord avec les anciens vainqueurs; on ne peut faire un pas en
Italie qu'on ne le retrouve; on ne pntre pas en Allemagne qu'on ne
le rencontre, car dans ce pays la jeune gnration qui le repoussa est
passe. Les sicles s'asseyent d'ordinaire devant le portrait d'un
grand homme, ils l'achvent par un travail long et successif. Le genre
humain cette fois n'a pas voulu attendre; peut-tre s'est-il trop ht
d'estomper un pastel. Il est temps de placer en regard de la partie
dfectueuse de l'idole la partie acheve.

Bonaparte n'est point grand par ses paroles, ses discours, ses crits,
par l'amour des liberts qu'il n'a jamais eu et n'a jamais prtendu
tablir; il est grand pour avoir cr un gouvernement rgulier et
puissant, un code de lois adopt en divers pays, des cours de justice,
des coles, une administration forte, active, intelligente, et sur
laquelle nous vivons encore; il est grand pour avoir ressuscit,
clair et gr suprieurement l'Italie; il est grand pour avoir fait
renatre en France l'ordre du sein du chaos, pour avoir relev les
autels, pour avoir rduit de furieux dmagogues, d'orgueilleux
savants, des littrateurs anarchiques, des athes voltairiens, des
orateurs de carrefours, des gorgeurs de prisons et de rues, des
claquedents de tribune, de clubs et d'chafauds, pour les avoir
rduits  servir sous lui; il est grand pour avoir enchan une tourbe
anarchique; il est grand pour avoir fait cesser les familiarits d'une
commune fortune, pour avoir forc des soldats ses gaux, des
capitaines ses chefs ou ses rivaux,  flchir sous sa volont; il est
grand surtout pour tre n de lui seul, pour avoir su, sans autre
autorit que celle de son gnie, pour avoir su, lui, se faire obir
par trente-six millions de sujets,  l'poque o aucune illusion
n'environne les trnes; il est grand pour avoir abattu tous les rois
ses opposants, pour avoir dfait toutes les armes, quelle qu'ait t
la diffrence de leur discipline et de leur valeur, pour avoir appris
son nom aux peuples sauvages comme aux peuples civiliss, pour avoir
surpass tous les vainqueurs qui le prcdrent, pour avoir rempli dix
annes de tels prodiges qu'on a peine aujourd'hui  les comprendre.

Le fameux dlinquant en matire triomphale n'est plus; le peu d'hommes
qui comprennent encore les sentiments nobles peuvent rendre hommage 
la gloire sans la craindre, mais sans se repentir d'avoir proclam ce
que cette gloire eut de funeste, sans reconnatre le destructeur des
indpendances pour le pre des mancipations: Napolon n'a nul besoin
qu'on lui prte des mrites; il fut assez dou en naissant.

Ores donc que, dtach de son temps, son histoire est finie et que son
pope commence, allons le voir mourir: quittons l'Europe; suivons-le
sous le ciel de son apothose! Le frmissement des mers, l o ses
vaisseaux caleront la voile, nous indiquera le lieu de sa
disparition:  l'extrmit de notre hmisphre, on entend, dit
Tacite, le bruit que fait le soleil en s'immergeant, _sonum insuper
immergentis audiri_.

       *       *       *       *       *

Jean de Noya, navigateur portugais, s'tait gar dans les eaux qui
sparent l'Afrique de l'Amrique. En 1502, le 18 aot, fte de sainte
Hlne, mre du premier empereur chrtien, il rencontra une le par le
16e degr de latitude mridionale et le 11e de longitude; il y toucha
et lui donna le nom du jour de la dcouverte.

Aprs avoir frquent cette le quelques annes, les Portugais la
dlaissrent; les Hollandais s'y tablirent, et l'abandonnrent
ensuite pour le cap de Bonne-Esprance; la Compagnie des Indes
d'Angleterre s'en saisit; les Hollandais la reprirent en 1672; les
Anglais l'occuprent de nouveau et s'y fixrent.

Lorsque Jean de Noya surgit  Sainte-Hlne, l'intrieur du pays
inhabit n'tait qu'une fort. Fernand Lopez, rengat portugais,
dport  cette oasis, la peupla de vaches, de chvres, de poules, de
pintades et d'oiseaux des quatre parties de la terre. On y fit monter
successivement, comme  bord de l'arche, des animaux de toute la
cration.

Cinq cents blancs, quinze cents ngres, mls de multres, de Javanais
et de Chinois, composent la population de l'le. James-Town en est la
ville et le port. Avant que les Anglais fussent matres du cap de
Bonne-Esprance, les flottes de la Compagnie, au retour des Indes,
relchaient  James-Town. Les matelots talaient leurs pacotilles au
pied des palmistes, une fort muette et solitaire se changeait, une
fois l'an, en un march bruyant et peupl.

Le climat de l'le est sain, mais pluvieux: ce donjon de Neptune, qui
n'a que sept  huit lieues de tour, attire les vapeurs de l'Ocan. Le
soleil de l'quateur chasse  midi tout ce qui respire, force au
silence et au repos jusqu'aux moucherons, oblige les hommes et les
animaux  se cacher. Les vagues sont claires la nuit de ce qu'on
appelle la _lumire de mer_, lumire produite par des myriades
d'insectes dont les amours, lectriss par les temptes, allument  la
surface de l'abme les illuminations d'une noce universelle. L'ombre
de l'le, obscure et fixe, repose au milieu d'une plaine mobile de
diamants. Le spectacle du ciel est semblablement magnifique, selon mon
savant et clbre ami M. de Humboldt[56]: On prouve, dit-il, je ne
sais quel sentiment inconnu, lorsqu'en approchant de l'quateur, et
surtout en passant d'un hmisphre  l'autre, on voit s'abaisser
progressivement et enfin disparatre les toiles que l'on connut ds
sa premire enfance. On sent qu'on n'est point en Europe, lorsqu'on
voit s'lever sur l'horizon l'immense constellation du _Navire_, ou
les nues phosphorescentes de _Magellan_.

          [Note 56: _Voyage aux rgions quinoxiales._ CH.]

Nous ne vmes pour la premire fois distinctement, continue-t-il,
la croix du Sud que dans la nuit du 4 au 5 juillet, par les 16 degrs
de latitude.

Je me rappelais le passage sublime de Dante que les commentateurs les
plus clbres ont appliqu  cette constellation:

  Io mi volsi a man destra[57], etc.

          [Note 57:

             Io mi voisi a man dextra e posi mente
             All' atro polo, e vidi quattro stelle
             Non viste mai fuor ch' alla prima gente.

          (_Le Purgatoire_, chant I, vers 22-24.)]

Chez les Portugais et les Espagnols, un sentiment religieux les
attache  une constellation dont la forme leur rappelle ce signe de la
foi, plant par leurs anctres dans les dserts du Nouveau Monde.

Les potes de la France et de la Lusitanie ont plac des scnes de
l'lgie aux rivages du Mlinde et des les avoisinantes. Il y a loin
de ces douleurs fictives aux tourments rels de Napolon sous ces
astres prdits par le chantre de Batrice et dans ces mers d'lonore
et de Virginie. Les grands de Rome, relgus aux les de la Grce, se
souciaient-ils des charmes de ces rives et des divinits de la Crte
et de Naxos? Ce qui ravissait Vasco de Gama et Camons ne pouvait
mouvoir Bonaparte: couch  la poupe du vaisseau, il ne s'apercevait
pas qu'au-dessus de sa tte tincelaient des constellations inconnues
dont les rayons rencontraient pour la premire fois ses regards. Que
lui faisaient ces astres qu'il ne vit jamais de ses bivouacs, qui
n'avaient pas brill sur son empire? Et cependant aucune toile n'a
manqu  sa destine: la moiti du firmament claira son berceau;
l'autre tait rserve  la pompe de sa tombe.

La mer que Napolon franchissait n'tait point cette mer amie qui
l'apporta des havres de la Corse, des sables d'Aboukir, des rochers de
l'le d'Elbe, aux rives de la Provence; c'tait cet Ocan ennemi qui,
aprs l'avoir enferm dans l'Allemagne, la France, le Portugal et
l'Espagne, ne s'ouvrait devant sa course que pour se refermer derrire
lui. Il est probable qu'en voyant les vagues pousser son navire, les
vents alizs l'loigner d'un souffle constant, il ne faisait pas sur
sa catastrophe les rflexions qu'elle m'inspire: chaque homme sent sa
vie  sa manire, celui qui donne au monde un grand spectacle est
moins touch et moins enseign que le spectateur. Occup du pass
comme s'il pouvait renatre, esprant encore dans ses souvenirs,
Bonaparte s'aperut  peine qu'il franchissait la ligne, et il ne
demanda point quelle main traa ces cercles dans lesquels les globes
sont contraints d'emprisonner leur marche ternelle.

Le 15 aot, la colonie errante clbra la Saint-Napolon  bord du
vaisseau qui conduisait Napolon  sa dernire halte. Le 15 octobre,
le _Northumberland_ tait  la hauteur de Sainte-Hlne. Le passager
monta sur le pont; il eut peine  dcouvrir un point noir
imperceptible dans l'immensit bleutre; il prit une lunette; il
observa ce grain de terre ainsi qu'il et autrefois observ une
forteresse au milieu d'un lac. Il aperut la bourgade de Saint-James
enchsse dans des rochers escarps; pas une ride de cette faade
strile  laquelle ne ft suspendu un canon: on semblait avoir voulu
recevoir le captif selon son gnie.

Le 16 octobre 1815, Bonaparte aborda l'cueil, son mausole, de mme
que le 12 octobre 1492, Christophe Colomb aborda le Nouveau Monde, son
monument: L, dit Walter Scott,  l'entre de l'ocan Indien,
Bonaparte tait priv des moyens de faire un second _avatar_ ou
incarnation sur la terre.

Avant d'tre transport  la rsidence de Longwood, Bonaparte occupa
une case  _Briars_[58] prs de _Balcombe's cottage_. Le 9 dcembre,
Longwood, augment  la hte par les charpentiers de la flotte
anglaise, reut son hte. La maison, situe sur un plateau de
montagnes, se composait d'un salon, d'une salle  manger, d'une
bibliothque, d'un cabinet d'tude et d'une chambre  coucher. C'tait
peu: ceux qui habitrent la tour du Temple et le donjon de Vincennes
furent encore moins bien logs; il est vrai qu'on eut l'attention
d'abrger leur sjour. Le gnral Gourgaud, M. et madame de Montholon
avec leurs enfants, M. de Las Cases et son fils, camprent
provisoirement sous des tentes; M. et madame Bertrand s'tablirent 
_Hutt's-Gate_, cabine place  la limite du terrain de Longwood.

          [Note 58: _Briars_ (les _glantiers_) tait le nom du
          _cottage_ habit par M. _Balcombe_, ngociant de l'le.
          Napolon y rsida pendant deux mois environ, du 17 octobre
          au 10 dcembre 1815, depuis son arrive  Sainte-Hlne
          jusqu' son installation  Longwood. Voir les _Souvenirs de
          Betzy Balcombe_, traduits par M. Aim Le Gras, 1898.]

Bonaparte avait pour promenoir une arne de douze milles; des
sentinelles entouraient cet espace, et des vigies taient places sur
les plus hauts pitons. Le lion pouvait tendre ses courses au del,
mais il fallait alors qu'il consentt  se laisser garder par un
bestiaire anglais. Deux camps dfendaient l'enceinte excommunie: le
soir, le cercle des factionnaires se resserrait sur Longwood.  neuf
heures, Napolon consign ne pouvait plus sortir; les patrouilles
faisaient la ronde; des cavaliers en vedette, des fantassins plants
 et l, veillaient dans les criques et dans les ravins qui
descendaient  la grve. Deux bricks arms croisaient, l'un sous le
vent, l'autre au vent de l'le. Que de prcautions pour garder un seul
homme au milieu des mers! Aprs le coucher du soleil, aucune chaloupe
ne pouvait mettre  la mer; les bateaux pcheurs taient compts, et
la nuit ils restaient au port sous la responsabilit d'un lieutenant
de marine. Le souverain gnralissime qui avait cit le monde  son
trier tait appel  comparatre deux fois le jour devant un
hausse-col. Bonaparte ne se soumettait point  cet appel; quand, par
fortune, il pouvait viter les regards de l'officier de service, cet
officier n'aurait os dire o et comment il avait vu celui dont il
tait plus difficile de constater l'absence que de prouver la prsence
 l'univers.

Sir George Cockburn, auteur de ces rglements svres, fut remplac
par sir Hudson Lowe. Alors commencrent les pointilleries dont tous
les _Mmoires_ nous ont entretenus. Si l'on en croyait ces _Mmoires_,
le nouveau gouverneur aurait t de la famille des normes araignes
de Sainte-Hlne, et le reptile de ces bois o les serpents sont
inconnus. L'Angleterre manqua d'lvation, Napolon de dignit. Pour
mettre un terme  ses exigences d'tiquette, Bonaparte semblait
quelquefois dcid  se voiler sous un pseudonyme, comme un monarque
en pays tranger; il eut l'ide touchante de prendre le nom d'un de
ses aides de camp tu  la bataille d'Arcole[59]. La France,
l'Autriche, la Russie, dsignrent des commissaires  la rsidence de
Sainte-Hlne[60]: le captif tait accoutum  recevoir les
ambassadeurs des deux dernires puissances; la lgitimit, qui n'avait
pas reconnu Napolon empereur, aurait agi plus noblement en ne
reconnaissant pas Napolon prisonnier.

          [Note 59: L'aide de camp Muiron.]

          [Note 60: Le commissaire franais tait M. de Montchenu; le
          commissaire autrichien, M. de Sturmer; le commissaire russe,
          M. de Balmain.]

Une grande maison de bois, construite  Londres, fut envoye 
Sainte-Hlne; mais Napolon ne se trouva plus assez bien portant pour
l'habiter. Sa vie  Longwood tait ainsi rgle: il se levait  des
heures incertaines; M. Marchand, son valet de chambre, lui faisait la
lecture lorsqu'il tait au lit; quand il s'tait lev matin, il
dictait aux gnraux Montholon et Gourgaud, et au fils de M. de Las
Cases. Il djeunait  dix heures, se promenait  cheval ou en voiture
jusque vers les trois heures, rentrait  six et se couchait  onze. Il
affectait de s'habiller comme il est peint dans le portrait d'Isabey:
le matin il s'enveloppait d'un cafetan et entortillait sa tte d'un
mouchoir des Indes.

Sainte-Hlne est situe entre les deux ples. Les navigateurs qui
passent d'un lieu  l'autre saluent cette premire station, o la
terre dlasse les regards fatigus du spectacle de l'Ocan et offre
des fruits et la fracheur de l'eau douce  des bouches chauffes par
le sel. La prsence de Bonaparte avait chang cette le de promission
en un roc pestifr: les vaisseaux trangers n'y abordaient plus;
aussitt qu'on les signalait  vingt lieues de distance, une croisire
les allait reconnatre et leur enjoignait de passer au large; on
n'admettait en relche,  moins d'une tourmente, que les seuls navires
de la marine britannique.

Quelques-uns des voyageurs anglais qui venaient d'admirer ou qui
allaient voir les merveilles du Gange visitaient sur leur chemin une
autre merveille: l'Inde, accoutume aux conqurants, en avait un
enchan  ses portes.

Napolon admettait ces visites avec peine. Il consentit  recevoir
lord Amherst  son retour de son ambassade de la Chine. L'amiral sir
Pulteney Malcolm lui plut: Votre gouvernement, lui dit-il un jour,
a-t-il l'intention de me retenir sur ce rocher jusqu' ma mort?
L'amiral rpondit qu'il le craignait. Alors ma mort arrivera
bientt.--J'espre que non, _monsieur_; vous vivrez assez de temps
pour crire vos grandes actions; elles sont si nombreuses, que cette
tche vous assure une longue vie.

Napolon ne se choqua point de cette simple appellation, _monsieur_;
il se reconnut en ce moment par sa vritable grandeur. Heureusement
pour lui, il n'a point crit sa vie; il l'et rapetisse: les hommes
de cette nature doivent laisser leurs mmoires  raconter par cette
voix inconnue qui n'appartient  personne et qui sort des peuples et
des sicles.  nous seuls vulgaires il est permis de parler de nous,
parce que personne n'en parlerait.

Le capitaine Basil Hall[61] se prsenta  Longwood: Bonaparte se
souvint d'avoir vu le pre du capitaine  Brienne: Votre pre,
dit-il, tait le premier Anglais que j'eusse jamais vu; c'est
pourquoi j'en ai gard le souvenir toute ma vie. Il s'entretint avec
le capitaine de la rcente dcouverte de l'le de Lou-Tchou: Les
habitants n'ont point d'armes, dit le capitaine.--Point d'armes!
s'cria Bonaparte.--Ni canons ni fusils.--Des lances au moins, des
arcs et des flches?--Rien de tout cela.--Ni poignards?--Ni
poignards.--Mais comment se bat-on?--Ils ignorent tout ce qui se passe
dans le monde; ils ne savent pas que la France et l'Angleterre
existent; ils n'ont jamais entendu parler de Votre Majest. Bonaparte
sourit d'une manire qui frappa le capitaine: plus le visage est
srieux, plus le sourire est beau.

          [Note 61: Basil _Hall_ (1738-1844), marin et voyageur
          anglais, auteur de plusieurs volumes de _Voyages_, qui se
          recommandent par l'exactitude et l'intrt du rcit. Le plus
          clbre de ses voyages est celui dont il revenait, lorsqu'il
          passa  Sainte-Hlne, et dont il a publi le rcit, en
          1817, sous ce titre: _Voyage de dcouverte sur la cte ouest
          de Core et  Lieou-Khieou._]

Ces diffrents voyageurs remarqurent qu'aucune trace de couleur ne
paraissait sur le visage de Bonaparte: sa tte ressemblait  un buste
de marbre dont la blancheur tait lgrement jaunie par le temps. Rien
de sillonn sur son front, ni de creus dans ses joues; son me
semblait sereine. Ce calme apparent fit croire que la flamme de son
gnie s'tait envole. Il parlait avec lenteur; son expression tait
affectueuse et presque tendre; quelquefois il lanait des regards
blouissants, mais cet tat passait vite: ses yeux se voilaient et
devenaient tristes.

Ah! sur ces rivages avaient jadis comparu d'autres voyageurs connus de
Napolon.

Aprs l'explosion de la machine infernale, un snatus-consulte du 4
janvier 1801 pronona sans jugement, par simple mesure de police,
l'exil outre-mer de cent trente rpublicains[62]: embarqus sur la
frgate _la Chiffonne_ et sur la corvette _la Flche_, ils furent
conduits aux les Seychelles et disperss peu aprs dans l'archipel
des Comores, entre l'Afrique et Madagascar: ils y moururent presque
tous. Deux des dports, Lefranc et Saunois, parvenus  se sauver sur
un vaisseau amricain, touchrent en 1803  Sainte-Hlne: c'tait l
que douze ans plus tard la Providence devait enfermer leur grand
oppresseur.

          [Note 62: Le chiffre exact est _cent trente-deux_.]

Le trop fameux gnral Rossignol[63], leur compagnon d'infortune, un
quart d'heure avant son dernier soupir s'cria: Je meurs accabl des
plus horribles douleurs; mais je mourrais content si je pouvais
apprendre que le tyran de ma patrie endurt les mmes souffrances![64]
Ainsi jusque dans l'autre hmisphre les imprcations de la libert
attendaient celui qui la trahit.

          [Note 63: Jean _Rossignol_ (1759-1802), gnral en chef des
          armes de la Rpublique dans la guerre de Vende. Il mourut
          le 8 floral an X (28 avril 1802) sur l'lot insalubre
          d'Anjouan.]

          [Note 64: Voir la _Vie vritable du citoyen Jean Rossignol_,
          publie sur les critures originales, avec des notes et des
          documents indits, par _Victor Barrucand_, 1896.]

       *       *       *       *       *

L'Italie, arrache  son long sommeil par Napolon, tourna les yeux
vers l'illustre enfant qui la voulut rendre  sa gloire et avec lequel
elle tait retombe sous le joug. Les fils des Muses, les plus nobles
et les plus reconnaissants des hommes, quand ils n'en sont pas les
plus vils et les plus ingrats, regardaient Sainte-Hlne. Le dernier
pote de la patrie de Virgile chantait le dernier guerrier de la
patrie de Csar:

  Tutto ei prov, la gloria
  Maggior dopo il periglio,
  La fuga e la vittoria.
  La reggia e il triste esiglio:
  Due volte ne la polvere,
  Due volte sugli altar.

  Ei si nomo: due secoli,
  L'un contro l' altro armato,
  Sommessi a lui si volsero,
  Come aspettando il fato:
  Ei f silenzio ed arbitro
  S' assise in mezzo a lor[65].

          [Note 65: Ode d'Alexandre Manzoni sur la mort de Napolon.
          Cette Ode, qui a pour titre _le Cinq mai_ (il Cinque maggio)
          est un des plus beaux morceaux lyriques du XIXe sicle.]

Il prouva tout, dit Manzoni, la gloire plus grande aprs le pril,
la fuite et la victoire, la royaut et le triste exil: deux fois dans
la poudre, deux fois sur l'autel.

Il se nomma: deux sicles l'un contre l'autre arms se tournrent
vers lui, comme attendant leur sort: il fit silence, et s'assit
arbitre entre eux.

Bonaparte approchait de sa fin; rong d'une plaie intrieure,
envenime par le chagrin, il l'avait porte, cette plaie, au sein de
la prosprit: c'tait le seul hritage qu'il et reu de son pre; le
reste lui venait des munificences de Dieu.

Dj il comptait six annes d'exil; il lui avait fallu moins de temps
pour conqurir l'Europe. Il restait presque toujours renferm, et
lisait Ossian de la traduction italienne de Cesarotti. Tout
l'attristait sous un ciel o la vie semblait plus courte, le soleil
restant trois jours de moins dans cet hmisphre que dans le ntre.
Quand Bonaparte sortait, il parcourait des sentiers scabreux que
bordaient des alos et des gents odorifrants. Il se promenait parmi
les gommiers  fleurs rares que les vents gnraux faisaient pencher
du mme ct, ou il se cachait dans les gros nuages qui roulaient 
terre. On le voyait assis sur les bases du _pic de Diane_, du _Flay
Staff_, du _Leader Hill_, contemplant la mer par les brches des
montagnes. Devant lui se droulait cet Ocan qui d'une part baigne les
ctes de l'Afrique, de l'autre les rives amricaines, et qui va, comme
un fleuve sans bords, se perdre dans les mers australes. Point de
terre civilise plus voisine que le cap des Temptes. Qui dira les
penses de ce Promthe dchir vivant par la mort, lorsque, la main
appuye sur sa poitrine douloureuse, il promenait ses regards sur les
flots! Le Christ fut transport au sommet d'une montagne d'o il
aperut les royaumes du monde; mais pour le Christ il tait crit au
sducteur de l'homme: Tu ne tenteras point le fils de Dieu.

Bonaparte, oubliant une pense de lui, que j'ai cite (_ne m'tant pas
donn la vie, je ne me l'terai pas_), parlait de se tuer; il ne se
souvenait plus aussi de son _ordre du jour_  propos du suicide d'un
de ses soldats. Il esprait assez dans l'attachement de ses compagnons
de captivit pour croire qu'ils consentiraient  s'touffer avec lui 
la vapeur d'un brasier: l'illusion tait grande. Tels sont les
enivrements d'une longue domination; mais il ne faut considrer, dans
les impatiences de Napolon, que le degr de souffrance auquel il
tait parvenu. M. de Las Cases ayant crit  Lucien sur un morceau de
soie blanche, en contravention avec les rglements, reut l'ordre de
quitter Sainte-Hlne[66]: son absence augmenta le vide autour du
banni.

          [Note 66: Le renvoi de Las Cases eut lieu le 27 novembre
          1816. L'_Histoire de la captivit de Napolon 
          Sainte-Hlne, d'aprs les documents officiels indits et
          les manuscrits de sir Hudson Lowe_, publie par William
          Forsyth, renferme sur cet pisode d'intressants dtails.
          Dans une lettre particulire au comte Bathurst, date du 3
          dcembre 1816, sir Hudson Lowe annonce qu'il a saisi les
          papiers de M. de Las Cases, et qu'avec l'assentiment de ce
          dernier, il a pu les parcourir. Ils remplissaient, dit-il,
          un coffre et un portefeuille. J'y ai trouv les brouillons
          des campagnes de Bonaparte en Italie, dictes par lui-mme,
          avec les notes et documents les concernant; puis, sa
          correspondance officielle avec sir George Cockburn et avec
          moi. Je me suis fait une loi de ne rien regarder de la
          premire de ces deux collections plus que ce qui tait
          ncessaire pour m'assurer que c'taient bien les papiers
          spcifis. Elle a t ensuite rapporte au gnral Bonaparte
          avec le cachet du comte Las Cases, ainsi que la
          correspondance officielle. Il reste une collection d'une
          plus haute importance, qui est rclame galement par
          Bonaparte et par Las Cases; c'est un _journal_ trs
          volumineux tenu par le comte Las Cases, qui y a insr tout
          ce qui est arriv au gnral Bonaparte depuis l'poque o il
          a quitt Paris jusqu'au jour o l'arrestation du comte a eu
          lieu. Ses actes, ses conversations, ses remarques, des
          copies de toutes ses remontrances, y compris les lettres de
          Montholon, ses gestes mme y sont nots; le tout est crit
          avec la minutie de la _Vie de Johnson_ par Boswell, la force
          de langage du gnral Bonaparte et l'embellissement de style
          du comte Las Cases; j'ai obtenu le consentement mme du
          comte Las Cases pour parcourir cette collection. Tout y est
          sacrifi au grand objet de prsenter  la postrit le
          gnral Bonaparte comme un modle d'excellence et de vertu.
          Les faits y sont altrs, les conversations rapportes
          seulement par moiti, ses propres expressions rptes, les
          rponses omises; j'ai remarqu que tel tait
          particulirement le cas dans les conversations que j'ai eues
          moi-mme avec lui-mme, celles qui avaient lieu en prsence
          de tmoins. Le gnral Bonaparte a demand que ce document
          lui ft renvoy, disant que c'est un journal qui tait tenu
          par ses ordres exprs et le seul memorandum qu'il ait de
          tout ce qui lui est arriv. Le comte Las Cases, au
          contraire, rclame ces papiers comme lui appartenant en
          propre; il les appelle _ses penses_ et ne veut pas convenir
          que le gnral Bonaparte en ait connaissance... En ce
          moment, chacun d'eux ignore encore les rclamations de
          l'autre. La conduite la plus prudente que je croie devoir
          tenir sera de garder le _journal_ scell avec le cachet au
          comte Las Cases et le mien, jusqu' ce Votre Seigneurie ait
          envoy ses instructions  ce sujet. (Tome II, p. 76.)]

Le 18 mai 1817, lord Holland, dans la Chambre des pairs, fit une
proposition au sujet des plaintes transmises en Angleterre par le
gnral Montholon: La postrit n'examinera pas, dit-il, _si Napolon
a t justement puni de ses crimes_, mais si l'Angleterre a montr la
gnrosit qui convenait  une grande nation. Lord Bathurst combattit
la motion.

Le cardinal Fesch dpcha d'Italie deux prtres[67]  son neveu. La
princesse Borghse sollicitait la faveur de rejoindre son frre: Non,
dit Napolon, je ne veux pas qu'elle soit tmoin de mon humiliation et
des insultes auxquelles je suis expos. Cette soeur aime, _germana
Jovis_, ne traversa pas les mers; elle mourut aux lieux o Napolon
avait laiss sa renomme.

          [Note 67: L'abb Buonavita et l'abb Vignale.  cette
          poque, dit M. Thiers, c'est--dire vers la fin de 1819,
          arrivrent  Sainte-Hlne les personnages envoys par le
          cardinal Fesch. C'taient un bon vieux prtre, l'abb
          Buonavita, ancien missionnaire au Mexique, et un jeune
          ecclsiastique, l'abb Vignale, l'un et l'autre fort
          honntes gens, mais sans instruction et sans esprit.
          (_Histoire du Consulat et de l'Empire_, tome XX, p.
          688.)--Les deux prtres arrivrent  Sainte-Hlne le 20
          septembre 1819, (_William Forsyth_, tome III, p. 149.)]

Des projets d'enlvement se formrent: un colonel Latapie,  la tte
d'une bande d'aventuriers amricains, mditait une descente 
Sainte-Hlne. Johnston, hardi contrebandier, prtendit drober
Bonaparte au moyen d'un bateau sous-marin. De jeunes lords entraient
dans ces projets; on conspirait pour rompre les chanes de
l'oppresseur; on aurait laiss prir dans les fers, sans y penser, le
librateur du genre humain. Bonaparte esprait sa dlivrance des
mouvements politiques de l'Europe. S'il et vcu jusqu'en 1830,
peut-tre nous serait-il revenu; mais qu'et-il fait parmi nous? il
et sembl caduc et arrir au milieu des ides nouvelles. Jadis sa
tyrannie paraissait libert  notre servitude; maintenant sa grandeur
paratrait despotisme  notre petitesse.  l'poque actuelle tout est
dcrpit dans un jour; qui vit trop, meurt vivant. En avanant dans la
vie, nous laissons trois ou quatre images de nous, diffrentes les
unes des autres; nous les revoyons ensuite dans la vapeur du pass
comme des portraits de nos diffrents ges.

Bonaparte affaibli ne s'occupait plus que comme un enfant: il
s'amusait  creuser dans son jardin un petit bassin; il y mit quelques
poissons: le mastic du bassin se trouvant ml de cuivre, les poissons
moururent. Bonaparte dit: Tout ce qui m'attache est frapp.

Vers la fin de fvrier 1821. Napolon fut oblig de se coucher et ne
se leva plus. Suis-je assez tomb! murmurait-il: je remuais le
monde et je ne puis soulever ma paupire! Il ne croyait pas  la
mdecine et s'opposait  une consultation d'Antomarchi[68] avec des
mdecins de James-Town. Il admit cependant  son lit de mort le
docteur Arnold. Du 13 au 27 avril, il dicta son testament; le 28, il
ordonna d'envoyer son coeur  Marie-Louise; il dfendit  tout
chirurgien anglais de porter la main sur lui aprs son dcs. Persuad
qu'il succombait  la maladie dont avait t atteint son pre, il
recommanda de faire passer au duc de Reichstadt le procs-verbal de
l'autopsie: le renseignement paternel est devenu inutile; Napolon II
a rejoint Napolon Ier.

          [Note 68: Franois _Antomarchi_ (1780-1330). N en Corse il
          tait professeur d'anatomie  Florence, quand il fut choisi
          par le cardinal Fesch pour aller  Sainte-Hlne donner ses
          soins  Napolon, auquel on venait d'enlever le docteur
          O'Meara. Arriv par le mme navire que l'abb Buonavita et
          l'abb Vignale, il resta auprs de l'empereur jusqu' sa
          mort. Les _Mmoires du docteur Antomarchi, ou les derniers
          moments de Napolon_ (Paris, 1825, 2 vol. in-8{o}),
          contiennent l'histoire de la captivit de l'empereur depuis
          le 21 septembre 1819 jusqu'au 5 mai 1821. M. Thiers (p. 688)
          parle du docteur Antomarchi en ces termes: C'tait un jeune
          mdecin italien, ayant quelque esprit, peu d'exprience et
          une extrme prsomption.]

 cette dernire heure, le sentiment religieux dont Bonaparte avait
toujours t pntr se rveilla. Thibaudeau, dans ses _Mmoires sur
le Consulat_, raconte,  propos du rtablissement du culte, que le
premier consul lui avait dit: Dimanche dernier, au milieu du silence
de la nature, je me promenais dans ces jardins (la Malmaison); le son
de la cloche de Ruel vint tout  coup frapper mon oreille, et
renouvela toutes les impressions de ma jeunesse; je fus mu, tant est
forte la puissance des premires habitudes, et je me dis: S'il en est
ainsi pour moi, quel effet de pareils souvenirs ne doivent-ils pas
produire sur les hommes simples et crdules? Que vos philosophes
rpondent  cela!.................... et, levant
les mains vers le ciel: Quel est celui qui a fait tout cela?

En 1797, par sa proclamation de Macerata, Bonaparte autorise le sjour
des prtres franais rfugis dans les tats du pape, dfend de les
inquiter, ordonne aux couvents de les nourrir, et leur assigne un
traitement en argent.

Ses variations en gypte, ses colres contre l'glise dont il tait le
restaurateur, montrent qu'un instinct de spiritualisme dominait au
milieu mme de ses garements, car ses chutes et ses irritations ne
sont point d'une nature philosophique et portent l'empreinte du
caractre religieux.

Bonaparte, donnant  Vignale les dtails de la chapelle ardente dont
il voulait qu'on environnt sa dpouille, crut s'apercevoir que sa
recommandation dplaisait  Antomarchi; il s'en expliqua avec le
docteur et lui dit: Vous tes au-dessus de ces faiblesses: mais que
voulez-vous, je ne suis ni philosophe ni mdecin; je crois  Dieu; je
suis de la religion de mon pre. N'est pas athe qui veut.......
Pouvez-vous ne pas croire  Dieu? car enfin tout proclame son
existence, et les plus grands gnies l'ont cru...... Vous tes
mdecin..... ces gens-l ne brassent que de la matire: ils ne
croient jamais rien.

Fortes ttes du jour, quittez votre admiration pour Napolon; vous
n'avez rien  faire de ce pauvre homme: ne se figurait-il pas qu'une
comte tait venue le chercher, comme jadis elle emporta Csar? De
plus, _il croyait  Dieu; il tait de la religion de son pre;_ il
n'tait pas _philosophe_; il n'tait pas _athe_; il n'avait pas,
comme vous, livr de bataille  l'ternel, bien qu'il et vaincu bon
nombre de rois; il trouvait que _tout proclamait l'existence_ de
l'tre suprme; il dclarait que les _plus grands gnies avaient cru 
cette existence_, et il voulait croire comme ses pres. Enfin, chose
monstrueuse! ce premier homme des temps modernes, cet homme de tous
les sicles, tait chrtien dans le XIXe sicle! Son testament
commence par cet article:

     JE MEURS DANS LA RELIGION APOSTOLIQUE ET ROMAINE, DANS LE SEIN
     DE LAQUELLE JE SUIS N IL Y A PLUS DE CINQUANTE ANS.

Au troisime paragraphe du testament de Louis XVI on lit:

     JE MEURS DANS L'UNION DE NOTRE SAINTE MRE L'GLISE CATHOLIQUE,
     APOSTOLIQUE ET ROMAINE.

La Rvolution nous a donn bien des enseignements; mais en est-il un
seul comparable  celui-ci? Napolon et Louis XVI faisant la mme
profession de foi! Voulez-vous savoir le prix de la croix? Cherchez
dans le monde entier ce qui convient le mieux  la vertu malheureuse,
ou  l'homme de gnie mourant.

Le 3 mai, Napolon se fit administrer l'extrme-onction et reut le
saint viatique. Le silence de la chambre n'tait interrompu que par le
hoquet de la mort ml au bruit rgulier du balancier d'une pendule:
l'ombre, avant de s'arrter sur le cadran, fit encore quelques tours;
l'astre qui la dessinait avait de la peine  s'teindre. Le 4, la
tempte de l'agonie de Cromwell s'leva: presque tous les arbres de
Longwood furent dracins. Enfin, le 5,  six heures moins onze
minutes du soir, au milieu des vents, de la pluie et du fracas des
flots, Bonaparte rendit  Dieu le plus puissant souffle de vie qui
jamais anima l'argile humaine. Les derniers mots saisis sur les lvres
du conqurant furent: _Tte... arme_, ou _tte d'arme_. Sa pense
errait encore au milieu des combats. Quand il ferma pour jamais les
yeux, son pe, expire avec lui, tait couche  sa gauche, un
crucifix reposait sur sa poitrine: le symbole pacifique appliqu au
coeur de Napolon calma les palpitations de ce coeur, comme un rayon
du ciel fait tomber la vague.

       *       *       *       *       *

Bonaparte dsira d'abord tre enseveli dans la cathdrale d'Ajaccio,
puis, par un codicille dat du 16 avril 1821, il lgua ses os  la
France: le ciel l'avait mieux servi: son vritable mausole est le
rocher o il expira: revoyez mon rcit de la mort du duc d'Enghien.
Napolon, prvoyant  ses dernires volonts l'opposition du
gouvernement britannique, fit choix ventuellement d'une spulture 
Sainte-Hlne.

Dans une troite valle appele la valle de _Slane_ ou du _Granium_,
maintenant du _Tombeau_, coule une source; les domestiques chinois de
Napolon, fidles comme le Javanais de Camons, avaient accoutum d'y
remplir des amphores: des saules pleureurs pendent sur la fontaine;
une herbe frache, parseme de _tchampas_, crot autour. Le tchampas,
malgr son clat et son parfum, n'est pas une plante qu'on recherche,
parce qu'elle fleurit sur les tombeaux, disent les posies
sanscrites. Dans les dclivits des roches dboises, vgtent mal des
citronniers amers, des cocotiers porte-noix, des mlzes et des
conises dont on recueille la gomme attache  la barbe des chvres.

Napolon se plaisait aux saules de la fontaine; il demandait la paix 
la valle de Slane, comme Dante banni demandait la paix au clotre de
Corvo. En reconnaissance du repos passager qu'il y gota les derniers
jours de sa vie, il indiqua cette valle pour l'abri de son repos
ternel. Il disait en parlant de la source: Si Dieu voulait que je me
rtablisse, j'lverais un monument dans le lieu o elle jaillit. Ce
monument fut son tombeau. Du temps de Plutarque, dans un endroit
consacr aux nymphes aux bords du Strymon, on voyait encore un sige
de pierre sur lequel s'tait assis Alexandre.

Napolon, bott, peronn, habill en uniforme de colonel de la garde,
dcor de la Lgion d'honneur, fut expos mort dans sa couchette de
fer; sur ce visage qui ne s'tonna jamais, l'me, en se retirant,
avait laiss une stupeur sublime. Les planeurs et les menuisiers
soudrent et clourent Bonaparte en une quadruple bire d'acajou, de
plomb, d'acajou encore et de fer-blanc; on semblait craindre qu'il ne
ft jamais assez emprisonn. Le manteau que le vainqueur d'autrefois
portait aux vastes funrailles de Marengo servit de drap mortuaire au
cercueil.

Les obsques se firent le 28 mai. Le temps tait beau; quatre chevaux,
conduits par des palefreniers  pied, tiraient le corbillard;
vingt-quatre grenadiers anglais, sans armes, l'environnaient; suivait
le cheval de Napolon. La garnison de l'le bordait les prcipices du
chemin. Trois escadrons de dragons prcdaient le cortge; le 20e
rgiment d'infanterie, les soldats de marine, les volontaires de
Sainte-Hlne, l'artillerie royale avec quinze pices de canon,
fermaient la marche. Des groupes de musiciens, placs de distance en
distance sur les rochers, se renvoyaient des airs lugubres.  un
dfil, le corbillard s'arrta; les vingt-quatre grenadiers sans armes
enlevrent le corps et eurent l'honneur de le porter sur leurs paules
jusqu' la spulture. Trois salves d'artillerie salurent les restes
de Napolon au moment o il descendit dans la terre: tout le bruit
qu'il avait fait sur cette terre ne pntrait pas  deux lignes
au-dessous.

Une pierre qui devait tre employe  la construction d'une nouvelle
maison pour l'exil est abaisse sur son cercueil comme la trappe de
son dernier cachot.

On rcita les versets du psaume 87: J'ai t pauvre et plein de
travail dans ma jeunesse; j'ai t lev, puis humili... j'ai t
perc de vos colres. De minute en minute le vaisseau amiral tirait.
Cette harmonie de la guerre, perdue dans l'immensit de l'Ocan,
rpondait au _requiescat in pace_. L'empereur, enterr par ses
vainqueurs de Waterloo, avait ou le dernier coup de canon de cette
bataille; il n'entendit point la dernire dtonation dont l'Angleterre
troublait et honorait son sommeil  Sainte-Hlne. Chacun se retira,
tenant en main une branche de saule comme en revenant de la fte des
Palmes.

Lord Byron crut que le dictateur des rois avait abdiqu sa renomme
avec son glaive, qu'il allait s'teindre oubli. Le pote aurait d
savoir que la destine de Napolon tait une muse, comme toutes les
hautes destines. Cette muse sut changer un dnoment avort en une
priptie qui renouvelait son hros. La solitude de l'exil et de la
tombe de Napolon a rpandu sur une mmoire clatante une autre sorte
de prestige. Alexandre ne mourut point sous les yeux de la Grce; il
disparut dans les lointains superbes de Babylone. Bonaparte n'est
point mort sous les yeux de la France; il s'est perdu dans les
fastueux horizons des zones torrides. Il dort comme un ermite ou comme
un paria dans un vallon, au bout d'un sentier dsert. La grandeur du
silence qui le presse gale l'immensit du bruit qui l'environna. Les
nations sont absentes, leur foule s'est retire; l'oiseau des
tropiques, _attel_, dit Buffon, _au char du soleil_, se prcipite de
l'astre de la lumire; o se repose-t-il aujourd'hui? Il se repose sur
des cendres dont le poids a fait pencher le globe.

       *       *       *       *       *

  _Imposuerunt omnes sibi diademata, post mortem ejus.
  ... et multiplicata sunt mala in terra_ (MACHAB.).

Ils prirent tous le diadme aprs sa mort... et les maux se
multiplirent sur la terre.

Ce rsum des Machabes sur Alexandre semble tre fait pour Napolon:
Les diadmes ont t _pris_ et les maux se sont multiplis sur la
terre. Vingt annes se sont  peine coules depuis la mort de
Bonaparte, et dj la monarchie franaise et la monarchie espagnole
ne sont plus. La carte du monde a chang; il a fallu apprendre une
gographie nouvelle; spars de leurs lgitimes souverains, des
peuples ont t jets  des souverains de rencontre; des acteurs
renomms sont descendus de la scne o sont monts des acteurs sans
nom; les aigles se sont envols de la cime du haut pin tomb dans la
mer, tandis que de frles coquillages se sont attachs aux flancs du
tronc encore protecteur.

Comme en dernier rsultat tout marche  ses fins, _le terrible esprit
de nouveaut qui parcourait le monde_, disait l'empereur, et auquel il
avait oppos la barre de son gnie, reprend son cours; les
institutions du conqurant dfaillent; il sera la dernire des grandes
existences individuelles; rien ne dominera dsormais dans les socits
infimes et niveles; l'ombre de Napolon s'lvera seule  l'extrmit
du vieux monde dtruit, comme le fantme du dluge au bord de son
abme: la postrit lointaine dcouvrira cette ombre par-dessus le
gouffre o tomberont des sicles inconnus, jusqu'au jour marqu de la
renaissance sociale.

       *       *       *       *       *

Puisque c'est ma propre vie que j'cris en m'occupant de celles des
autres, grandes ou petites, je suis forc de mler cette vie aux
choses et aux hommes, quand par hasard elle est rappele. Ai-je
travers d'une traite, sans m'y arrter jamais, le souvenir du dport
qui, dans sa prison de l'Ocan, attendait l'excution de l'arrt de
Dieu? Non.

La paix que Napolon n'avait pas conclue avec les rois ses geliers,
il l'avait faite avec moi: J'tais fils de la mer comme lui, ma
nativit tait du rocher comme la sienne. Je me flatte d'avoir mieux
connu Napolon que ceux qui l'ont vu plus souvent et approch de plus
prs.

Napolon  Sainte-Hlne, cessant d'avoir  garder contre moi sa
colre, avait renonc  ses inimitis; devenu plus juste  mon tour,
j'crivis dans le _Conservateur_ cet article:

Les peuples ont appel Bonaparte un flau; mais les flaux de Dieu
conservent quelque chose de l'ternit et de la grandeur du courroux
divin dont ils manent: _Ossa arida... dabo vobis spiritum et
viveris._ Ossements arides, je vous donnerai mon souffle et vous
vivrez. N dans une le pour aller mourir dans une le, aux limites de
trois continents; jet au milieu des mers o Camons sembla le
prophtiser en y plaant le gnie des temptes, Bonaparte ne se peut
remuer sur son rocher que nous n'en soyons avertis par une secousse;
un pas du nouvel Adamastor  l'autre ple se fait sentir  celui-ci.
Si Napolon, chapp aux mains de ses geliers, se retirait aux
tats-Unis, ses regards attachs sur l'Ocan suffiraient pour troubler
les peuples de l'ancien monde; sa seule prsence sur le rivage
amricain de l'Atlantique forcerait l'Europe  camper sur le rivage
oppos[69].

          [Note 69: Extrait de l'article de Chateaubriand du 17
          novembre 1818. _Le Conservateur_, tome I. p, 333.--_OEuvres
          compltes_, tome XXVI, p. 32.]

Cet article parvint  Bonaparte  Sainte-Hlne; une main qu'il
croyait ennemie versa le dernier baume sur ses blessures; il dit  M.
de Montholon:

Si, en 1814 et en 1815, la confiance royale n'avait point t place
dans des hommes dont l'me tait dtrempe par des circonstances trop
fortes, ou qui, rengats  leur patrie, ne voient de salut et de
gloire pour le trne de leur matre que dans le joug de la Sainte
Alliance; si le duc de Richelieu, dont l'ambition fut de dlivrer son
pays de la prsence des baonnettes trangres, si Chateaubriand, qui
venait de rendre  Gand d'minents services, avaient eu la direction
des affaires, la France serait sortie puissante et redoute de ces
deux grandes crises nationales. Chateaubriand a reu de la nature le
feu sacr: ses ouvrages l'attestent. Son style n'est pas celui de
Racine, c'est celui du prophte. Si jamais il arrive au timon des
affaires, il est possible que Chateaubriand s'gare: tant d'autres y
ont trouv leur perte! Mais ce qui est certain, c'est que tout ce qui
est grand et national doit convenir  son gnie, et qu'il et repouss
avec indignation ces actes infamants de l'administration d'alors[70].

          [Note 70: _Mmoires pour servir  l'Histoire de France sous
          Napolon_, par M. de Montholon, tome IV, p. 243.--CH.]

Telles ont t mes dernires relations avec Bonaparte.--Pourquoi ne
conviendrais-je pas que ce jugement _chatouille de mon coeur
l'orgueilleuse faiblesse_. Bien de petits hommes  qui j'ai rendu de
grands services ne m'ont pas jug si favorablement que le gant dont
j'avais os attaquer la puissance.

       *       *       *       *       *

Tandis que le monde napolonien s'effaait, je m'enqurais des lieux
o Napolon lui-mme s'tait vanoui. Le tombeau de Sainte-Hlne a
dj us un des saules ses contemporains: l'arbre dcrpit et tomb
est mutil chaque jour par les plerins. La spulture est entoure
d'un grillage en fonte; trois dalles sont poses transversalement sur
la fosse; quelques iris croissent aux pieds et  la tte; la fontaine
de la valle coule encore l o des jours prodigieux se sont taris.
Des voyageurs apports par la tempte croient devoir consigner leur
obscurit  la spulture clatante. Une vieille s'est tablie auprs
et vit de l'ombre d'un souvenir; un invalide fait sentinelle dans une
gurite.

Le vieux Longwood,  deux cents pas du nouveau, est abandonn. 
travers un enclos rempli de fumier, on arrive  une curie; elle
servait de chambre  coucher  Bonaparte. Un ngre vous montre une
espce de couloir occup par un moulin  bras et vous dit: _Here he
dead_, ici il mourut. La chambre o Napolon reut le jour n'tait
vraisemblablement ni plus grande ni plus riche.

Au nouveau Longwood, _Plantation House_, chez le gouverneur, on voit
le duc de Wellington en peinture et les tableaux de ses batailles. Une
armoire vitre renferme un morceau de l'arbre prs duquel se trouvait
le gnral anglais  Waterloo; cette relique est place entre une
branche d'olivier cueillie au jardin des Olives et des ornements de
sauvages de la mer du Sud: bizarre association des abuseurs des
vagues. Inutilement le vainqueur veut ici se substituer au vaincu,
sous la protection d'un rameau de la Terre sainte et du souvenir de
Cook; il suffit qu'on retrouve  Sainte-Hlne la solitude, l'Ocan et
Napolon.

Si l'on recherchait l'histoire de la transformation des bords
illustrs par des tombeaux, des berceaux, des palais, quelle varit
de choses et de destines ne verrait-on pas, puisque de si tranges
mtamorphoses s'oprent, jusque dans les habitations obscures
auxquelles sont attaches nos chtives vies! Dans quelle hutte naquit
Clovis? Dans quel chariot Attila reut-il le jour? Quel torrent couvre
la spulture d'Alaric? Quel chacal occupe la place du cercueil en or
ou en cristal d'Alexandre? Combien de fois ces poussires ont-elles
chang de place? Et tous ces mausoles de l'gypte et des Indes,  qui
appartiennent-ils? Dieu seul connat la cause de ces mutations lies 
des mystres de l'avenir: il est pour les hommes des vrits caches
dans la profondeur du temps; elles ne se manifestent qu' l'aide des
sicles, comme il y a des toiles si loignes de la terre que leur
lumire n'est pas encore parvenue jusqu' nous.

       *       *       *       *       *

Mais tandis que j'crivais ceci le temps a march; il a produit un
vnement qui aurait de la grandeur, si les vnements ne tombaient
aujourd'hui dans la boue. On a redemand  Londres la dpouille de
Bonaparte; la demande a t accueillie: qu'importent  l'Angleterre de
vieux ossements? Elle nous fera tant que nous voudrons de ces sortes
de prsents. Les dpouilles de Napolon nous sont revenues au moment
de notre humiliation; elles auraient pu subir le droit de visite; mais
l'tranger s'est montr facile: il a donn un laissez-passer aux
cendres.

La translation des restes de Napolon est une faute contre la
renomme. Une spulture  Paris ne vaudra jamais la valle de Slane:
qui voudrait voir Pompe ailleurs que dans le sillon de sable lev
par un pauvre affranchi, aid d'un vieux lgionnaire[71]? Que
ferons-nous de ces magnifiques reliques au milieu de nos misres? Le
granit le plus dur reprsentera-t-il la prennit des oeuvres de
Bonaparte? Encore si nous possdions un Michel-Ange pour sculpter la
statue funbre? Comment faonnera-t-on le monument? Aux petits hommes
des mausoles, aux grands hommes une pierre et un nom. Du moins, si on
avait suspendu le cercueil au couronnement de l'Arc de Triomphe, si
les nations avaient aperu de loin leur matre port sur les paules
de ses victoires? L'urne de Trajan n'tait-elle pas place  Rome au
haut de sa colonne? Napolon, parmi nous, se perdra dans la tourbe de
ces va-nu-pieds de morts qui se drobent en silence. Dieu veuille
qu'il ne soit pas expos aux vicissitudes de nos changements
politiques, tout dfendu qu'il est par Louis XIV, Vauban et Turenne!
Gare ces violations de tombeaux si communes dans notre patrie! Qu'un
certain ct de la Rvolution triomphe, et la poussire du conqurant
pourra rejoindre les poussires que nos passions ont disperses: on
oubliera le vainqueur des peuples pour ne se souvenir que de
l'oppresseur des liberts. Les os de Napolon ne reproduiront pas son
gnie, ils enseigneront son despotisme  de mdiocres soldats.

Quoi qu'il en soit, une frgate a t fournie  un fils de
Louis-Philippe[72]: un nom cher  nos anciennes victoires maritimes la
protgeait sur les flots. Parti de Toulon, o Bonaparte s'tait
embarqu dans sa puissance pour la conqute de l'gypte, le nouvel
Argo est venu  Sainte-Hlne revendiquer le nant. Le spulcre, avec
son silence, continuait  s'lever immobile dans la valle de Slane ou
du Granium. Des deux saules pleureurs, l'un tait tomb; lady Dallas,
femme d'un gouverneur de l'le, avait fait planter en remplacement de
l'arbre dfailli dix-huit jeunes saules et trente-quatre cyprs; la
source, toujours l, coulait comme quand Napolon en buvait l'eau.
Pendant toute une nuit, sous la conduite d'un capitaine anglais nomm
Alexander, on a travaill  percer le monument. Les quatre cercueils
embots les uns dans les autres, le cercueil d'acajou, le cercueil de
plomb, le second cercueil d'acajou ou de bois des les et le cercueil
de fer-blanc, ont t trouvs intacts. On procda  l'inspection de
ces moules de momie sous une tente, au milieu d'un cercle d'officiels
dont quelques-uns avaient connu Bonaparte.

          [Note 71: Chateaubriand ici se souvient de Corneille:

             Dans quelque urne chtive en ramasser la cendre.
             Et d'un peu de poussire lever un tombeau
              celui qui du monde est le sort le plus beau.]

          [Note 72: La frgate _La Belle-Poule_, commande par le
          prince de Joinville.]

Lorsque la dernire bire fut ouverte, les regards s'y plongrent.
Ils vinrent, dit l'abb Coquereau, se heurter contre une masse
blanchtre qui couvrait le corps dans toute son tendue. Le docteur
Gaillard, la touchant, reconnut un coussin de satin blanc qui
garnissait  l'intrieur la paroi suprieure du cercueil: il s'tait
dtach et enveloppait la dpouille comme un linceul .........
Tout le corps paraissait couvert comme d'une mousse lgre; on et
dit que nous l'apercevions  travers un nuage diaphane. C'tait bien
sa tte: un oreiller l'exhaussait un peu; son large front, ses yeux
dont les orbites se dessinaient sous les paupires, garnies encore de
quelques cils; ses joues taient bouffies, son nez seul avait
souffert, sa bouche entr'ouverte laissait apercevoir trois dents d'une
grande blancheur; sur son menton se distinguait parfaitement
l'empreinte de la barbe; ses deux mains surtout paraissaient
appartenir  quelqu'un de respirant encore, tant elles taient vives
de ton et de coloris; l'une d'elles, la main gauche, tait un peu plus
leve que la droite; ses ongles avaient pouss aprs la mort: ils
taient longs et blancs; une de ses bottes tait dcousue et laissait
passer quatre doigts de ses pieds d'un blanc mat[73].

          [Note 73: _Souvenirs de Sainte-Hlne_, par l'abb
          Coquereau.--L'abb Coquereau tait aumnier de la frgate la
          _Belle-Poule_. En 1850, il fut nomm par Louis-Napolon
          aumnier en chef de la flotte, fonctions qu'il a conserves
          jusqu' sa mort (1866).]

Qu'est-ce qui a frapp les ncrobies? L'inanit des choses terrestres?
la vanit de l'homme? Non, la beaut du mort; ses ongles seulement
s'taient allongs, pour dchirer, je prsume, ce qui restait de
libert au monde. Ses pieds, rendus  l'humilit, ne s'appuyaient plus
sur des coussins de diadme; ils reposaient nus dans leur poussire.
Le fils de Cond tait aussi habill dans le foss de Vincennes;
cependant Napolon, si bien conserv, tait arriv tout juste  ces
_trois dents_ que les balles avaient laisses  la mchoire du duc
d'Enghien.

L'astre clips  Sainte-Hlne a reparu  la grande joie des peuples:
l'univers a revu Napolon; Napolon n'a point revu l'univers. Les
cendres vagabondes du conqurant ont t regardes par les mmes
toiles qui le guidrent  son exil: Bonaparte a pass par le tombeau,
comme il a pass partout, sans s'y arrter. Dbarqu au Havre, le
cadavre est arriv  l'Arc de Triomphe, dais sous lequel le soleil
montre son front  certains jours de l'anne. Depuis cet Arc jusqu'aux
Invalides, on n'a plus rencontr que des colonnes de planches, des
bustes de pltre, une statue du grand Cond (hideuse bouillie qui
pleurait), des oblisques de sapin remmoratifs de la vie
indestructible du vainqueur. Un froid rigoureux faisait tomber les
gnraux autour du char funbre, comme dans la retraite de Moscou.
Rien n'tait beau hormis le bateau de deuil qui avait port en silence
sur la Seine Napolon et un crucifix.

Priv de son catafalque de rochers, Napolon est venu s'ensevelir dans
les immondices de Paris. Au lieu de vaisseaux qui saluaient le nouvel
Hercule, consum sur le mont OEta, les blanchisseuses de Vaugirard
rderont alentour avec des invalides inconnus  la grande arme. Pour
prluder  cette impuissance, de petits hommes n'ont rien pu imaginer
de mieux qu'un salon de Curtius en plein vent. Aprs quelques jours de
pluie, il n'est demeur de ces dcorations que des bribes crottes.
Quoi qu'on fasse, on verra toujours au milieu des mers le vrai
spulcre du triomphateur:  nous le corps,  Sainte-Hlne la vie
immortelle.

Napolon a clos l're du pass: il a fait la guerre trop grande pour
qu'elle revienne de manire  intresser l'espce humaine. Il a tir
imptueusement sur ses talons les portes du temple de Janus; et il a
entass derrire ces portes des monceaux de cadavres, afin qu'elles ne
se puissent rouvrir.

       *       *       *       *       *

En Europe je suis all visiter les lieux o Bonaparte aborda aprs
avoir rompu son ban  l'le d'Elbe. Je descendis  l'auberge de
Cannes[74] au moment mme que le canon tirait en commmoration du 29
juillet; un de ces rsultats de l'incursion de l'empereur, non sans
doute prvu par lui. La nuit tait close quand j'arrivai au golfe
Juan; je mis pied  terre  une maison isole au bord de la grande
route. Jacquemin, potier et aubergiste, propritaire de cette maison,
me mena  la mer. Nous prmes des chemins creux entre des oliviers
sous lesquels Bonaparte avait bivouaqu: Jacquemin lui-mme l'avait
reu et me conduisait.  gauche du sentier de traverse s'levait une
espce de hangar: Napolon, qui envahissait seul la France, avait
dpos dans ce hangar les effets de son dbarquement.

          [Note 74: Chateaubriand visita Cannes et le golfe Juan au
          mois de juillet 1838. Il crivait de _Cannes_  Madame
          Rcamier le 28 juillet: J'ai quitt  Marseille mon _bruit_
          pour venir voir le lieu o Bonaparte en dbarquant, a chang
          la face du monde et nos destines. Je vous cris dans une
          petite chambre, sous la fentre de laquelle se brise la mer.
          Le soleil se couche; c'est l'Italie tout entire que je
          retrouve ici. Dans une heure, je vais partir pour aller 
          deux lieues d'ici, au _Golfe Juan_; j'y arriverai de nuit,
          je verrai cette grve dserte o cet homme aborda avec sa
          petite flotte. Je m'arrangerai de la solitude, des vagues et
          de ciel: l'homme a pass pour toujours.]

Parvenu  la grve, je vis une mer calme que ne ridait pas le plus
petit souffle; la lame, mince comme une gaze, se droulait sur le
sablon sans bruit et sans cume. Un ciel merveillable, tout
resplendissant de constellations, couronnait ma tte. Le croissant de
la lune s'abaissa bientt et se cacha derrire une montagne. Il n'y
avait dans le golfe qu'une seule barque  l'ancre, et deux bateaux: 
gauche on apercevait le phare d'Antibes,  droite les les de Lrins;
devant moi, la haute mer s'ouvrait au midi vers cette Rome o
Bonaparte m'avait d'abord envoy.

Les les de Lrins, aujourd'hui les Sainte-Marguerite, reurent
autrefois quelques chrtiens fuyant devant les Barbares. Saint Honorat
venant de Hongrie aborda l'un de ces cueils: il monta sur un palmier,
fit le signe de la croix, tous les serpents expirrent, c'est--dire
le paganisme disparut, et la nouvelle civilisation naquit dans
l'Occident.

Quatorze cents ans aprs, Bonaparte vint terminer cette civilisation
dans les lieux o le saint l'avait commence. Le dernier solitaire de
ces laures fut le Masque de fer, si le Masque de fer est une ralit.
Du silence du golfe Juan, de la paix des les aux anciens anachortes,
sortit le bruit de Waterloo, qui traversa l'Atlantique, et vint
expirer  Sainte-Hlne.

Entre les souvenirs de deux socits, entre un monde teint et un
monde prt  s'teindre, la nuit, au bord abandonn de ces marines, on
peut supposer ce que je sentis. Je quittai la plage dans une espce de
consternation religieuse, laissant le flot passer et repasser, sans
l'effacer, sur la trace de l'avant-dernier pas de Napolon.

 la fin de chaque grande poque, on entend quelque voix dolente des
regrets du pass, et qui sonne le _couvre-feu_: ainsi gmirent ceux
qui virent disparatre Charlemagne, saint Louis, Franois Ier, Henri
IV et Louis XIV. Que ne pourrais-je pas dire  mon tour, tmoin
oculaire que je suis de deux ou trois mondes couls? Quand on a
rencontr comme moi Washington et Bonaparte, que reste-t-il  regarder
derrire la charrue du Cincinnatus amricain et la tombe de
Sainte-Hlne? Pourquoi ai-je survcu au sicle et aux hommes  qui
j'appartenais par la date de ma vie? Pourquoi ne suis-je pas tomb
avec mes contemporains, les derniers d'une race puise? Pourquoi
suis-je demeur seul  chercher leurs os dans les tnbres et la
poussire d'une catacombe remplie? Je me dcourage de durer. Ah! si du
moins j'avais l'insouciance d'un de ces vieux Arabes de rivage, que
j'ai rencontrs en Afrique! Assis les jambes croises sur une petite
natte de corde, la tte enveloppe dans leur burnous, ils perdent
leurs dernires heures  suivre des yeux, parmi l'azur du ciel, le
beau phnicoptre qui vole le long des ruines de Carthage; bercs du
murmure de la vague, ils entr'oublient leur existence et chantent 
voix basse une chanson de la mer: ils vont mourir.




LIVRE VII[75]

          [Note 75: Ce livre a t crit  Paris en 1839 et revu le 22
          fvrier 1845.]

     Changement du monde. -- Annes de ma vie 1815, 1816. -- Je suis
     nomm pair de France. -- Mon dbut  la tribune. -- Divers
     discours. -- _Monarchie selon la Charte._ -- Louis XVIII. -- M.
     Decazes. -- Je suis ray de la liste des ministres d'tat. -- Je
     vends mes livres et ma Valle. -- Suite de mes discours en 1817
     et 1818. -- Runion Piet. -- Le _Conservateur_. -- De la morale
     des intrts matriels et de celle des devoirs. -- Anne de ma
     vie 1820. -- Mort du duc de Berry. -- Naissance du duc de
     Bordeaux. -- Les dames de la halle de Bordeaux. -- Je fais entrer
     M. de Villle et M. de Corbire dans leur premier ministre. --
     Ma lettre au duc de Richelieu. -- Billet du duc de Richelieu et
     ma rponse. -- Billets de M. de Polignac. -- Lettres de M. de
     Montmorency et de M. Pasquier. -- Je suis nomm ambassadeur 
     Berlin. -- Je pars pour cette ambassade.


Retomber de Bonaparte et de l'Empire  ce qui les a suivis, c'est
tomber de la ralit dans le nant, du sommet d'une montagne dans un
gouffre. Tout n'est-il pas termin avec Napolon? Aurais-je d parler
d'autre chose? Quel personnage peut intresser en dehors de lui? De
qui et de quoi peut-il tre question, aprs un pareil homme? Dante a
eu seul le droit de s'associer aux grands potes qu'il rencontre dans
les rgions d'une autre vie. Comment nommer Louis XVIII en place de
l'empereur? Je rougis en pensant qu'il me faut nasillonner  cette
heure d'une foule d'infimes cratures dont je fais partie, tres
douteux et nocturnes que nous fmes d'une scne dont le large soleil
avait disparu.

Les bonapartistes eux-mmes s'taient racornis. Leurs membres
s'taient replis et contracts; l'me manqua  l'univers nouveau
sitt que Bonaparte retira son souffle; les objets s'effacrent ds
qu'ils ne furent plus clairs de la lumire qui leur avait donn le
relief et la couleur. Au commencement de ces _Mmoires_ je n'eus 
parler que de moi: or, il y a toujours une sorte de primaut dans la
solitude individuelle de l'homme; ensuite je fus environn de
miracles: ces miracles soutinrent ma voix; mais  cette heure plus de
conqute d'gypte, plus de batailles de Marengo, d'Austerlitz et
d'Ina, plus de retraite de Russie, plus d'invasion de la France, de
prise de Paris, de retour de l'le d'Elbe, de bataille de Waterloo, de
funrailles de Sainte-Hlne: quoi donc? des portraits  qui le gnie
de Molire pourrait seul donner la gravit du comique!

En m'exprimant sur notre peu de valeur, j'ai serr de prs ma
conscience; je me suis demand si je ne m'tais pas incorpor par
calcul  la nullit de ces temps, pour acqurir le droit de condamner
les autres; persuad que j'tais _in petto_ que mon nom se lirait au
milieu de toutes ces effaures. Non: je suis convaincu que nous nous
vanouirons tous: premirement parce que nous n'avons pas en nous de
quoi vivre; secondement parce que le sicle dans lequel nous
commenons ou finissons nos jours n'a pas lui-mme de quoi nous faire
vivre. Des gnrations mutiles, puises, ddaigneuses, sans foi,
voues au nant qu'elles aiment, ne sauraient donner l'immortalit;
elles n'ont aucune puissance pour crer une renomme; quand vous
cloueriez votre oreille  leur bouche vous n'entendriez rien: nul son
ne sort du coeur des morts.

Une chose cependant me frappe: le petit monde dans lequel j'entre 
prsent tait suprieur au monde qui lui a succd en 1830; nous
tions des gants en comparaison de la socit de cirons qui s'est
engendre.

La Restauration offre du moins un point o l'on peut retrouver de
l'importance: aprs la dignit d'un seul homme, cet homme pass,
renaquit la dignit des hommes. Si le despotisme a t remplac par la
libert, si nous entendons quelque chose  l'indpendance, si nous
avons perdu l'habitude de ramper, si les droits de la nature humaine
ne sont plus mconnus, c'est  la Restauration que nous en sommes
redevables[76]. Aussi me jetai-je dans la mle pour, autant que je le
pouvais, raviver l'espce quand l'individu fut fini.

          [Note 76: Dans son livre sur la _Politique de la
          Restauration en 1822 et 1823_, page 55, M. de Marcellus
          rapporte ces autres paroles de Chateaubriand, qui ont ici
          leur place naturelle: Sous la Restauration, la libert
          avait remplac dans nos moeurs le despotisme; la nature
          humaine s'tait releve. Il y avait plus d'air dans la
          poitrine, comme disait Madame de Stal; la publicit de la
          parole avait succd au mutisme; les intelligences et
          l'esprit littraire renaissaient; et, bien que le Franais
          soit n courtisan, n'importe de qui, toujours est-il qu'on
          rampait moins bas.]

Allons, poursuivons notre tche! descendons en gmissant jusqu' moi
et  mes collgues. Vous m'avez vu au milieu de mes songes; vous allez
me voir dans mes ralits: si l'intrt diminue, si je tombe, lecteur,
soyez juste, faites la part de mon sujet!

Aprs la seconde rentre du roi et la disparition finale de Bonaparte,
le ministre tant aux mains de M. le duc d'Otrante et de M. le prince
de Talleyrand, je fus nomm prsident du collge lectoral du
dpartement du Loiret[77]. Les lections de 1815 donnrent au roi la
Chambre _introuvable_. Toutes les voix se portaient sur moi  Orlans,
lorsque l'ordonnance qui m'appelait  la Chambre des pairs[78]
m'arriva. Ma carrire d'action  peine commence changea subitement de
route: qu'et-elle t si j'eusse t plac dans la Chambre lective?
Il est assez probable que cette carrire aurait abouti, en cas de
succs, au ministre de l'intrieur, au lieu de me conduire au
ministre des affaires trangres. Mes habitudes et mes moeurs taient
plus en rapport avec la pairie, et quoique celle-ci me devnt hostile
ds le premier moment,  cause de mes opinions librales, il est
toutefois certain que mes doctrines sur la libert de la presse et
contre le vasselage des trangers donnrent  la noble Chambre cette
popularit dont elle a joui tant qu'elle souffrit mes opinions.

          [Note 77: Voir, au tome XXIII des _OEuvres compltes_, le
          discours prononc, par Chateaubriand, le 22 aot 1815, 
          l'ouverture du collge lectoral,  Orlans. Il n'a pas
          recueilli la lettre-circulaire que, le 7 aot, il avait
          adresse  chacun des lecteurs du Loiret, et dont voici le
          texte:

                                           Paris, le 7 aot 1815.

                Monsieur,

                Vous savez sans doute que la Chambre des Dputs a
                t dissoute par une Ordonnance du Roi, en date du 13
                juillet de cette anne, et que, par la mme
                Ordonnance, les Collges lectoraux sont convoqus.

                Le Roi, Monsieur, m'ayant fait l'honneur de me nommer
                prsident du Collge lectoral du dpartement du
                Loiret, je m'empresse de vous adresser cette lettre,
                pour vous inviter  vous rendre  Orlans, le
                vingt-deuxime jour du prsent mois d'aot, jour de
                l'ouverture des Collges lectoraux de Dpartement.

                Dans les circonstances difficiles o nous nous
                trouvons, il est important, Monsieur, pour l'honneur
                et le salut de la France, que le choix des lecteurs
                tombe sur des hommes graves et prudents, fidles 
                leur Roi, dvous  leur pays, instruits des lois du
                Royaume, attachs  ces principes de morale qui sont
                la base de tout ordre politique, et sans lesquels il
                n'y a point d'institutions durables. Vous vous
                empresserez donc, Monsieur, de concourir  un but si
                utile; une partie des embarras qui sembleraient devoir
                vous retenir dans vos foyers, ne peut disparatre que
                par la runion des deux Chambres; ainsi, vos intrts
                particuliers, autant que l'intrt gnral de la
                patrie, exigent imprieusement votre prsence 
                l'Assemble du Collge lectoral.

                J'ai l'honneur d'tre, avec une haute considration,

                         Monsieur,

                Votre trs humble et trs obissant serviteur,

                Le Ministre d'tat, ambassadeur de S. M. T. C.  la
                Cour de Sude, Pt du Coll. lect. du Dp{t} du Loiret,

                                   Vicomte DE CHATEAUBRIAND.]

          [Note 78: L'Ordonnance portant nomination du vicomte de
          Chateaubriand  la Chambre des pairs est en date du 17 aot
          1815.]

Je reus en arrivant le seul honneur que mes collgues m'aient jamais
fait pendant mes quinze annes de rsidence au milieu d'eux: je fus
nomm l'un des quatre secrtaires pour la session de 1816. Lord Byron
n'obtint pas plus de faveur lorsqu'il parut  la Chambre des lords, et
il s'en loigna pour toujours; j'aurais d rentrer dans mes dserts.

Mon dbut  la tribune fut un discours sur _l'inamovibilit des
juges_: je louais le principe, mais j'en blmais l'application
immdiate[79]. Dans la rvolution de 1830 les hommes de la gauche les
plus dvous  cette rvolution voulaient suspendre pour un temps
l'inamovibilit.

          [Note 79: _Opinion sur la rsolution relative 
          l'inamovibilit des juges, prononce  la Chambre des pairs,
          le 19 dcembre 1815._--OEUVRES COMPLTES, tome XXIII, p.
          32.]

Le 22 fvrier 1816, le duc de Richelieu nous apporta le testament
autographe de la reine; je montai  la tribune, et je dis:

Celui qui nous a conserv le testament de Marie-Antoinette[80] avait
achet la terre de Montboisier: juge de Louis XVI, il avait lev dans
cette terre un monument  la mmoire du dfenseur de Louis XVI, il
avait grav lui-mme sur ce monument une pitaphe en vers franais 
la louange de M. de Malesherbes. Cette tonnante impartialit annonce
que tout est dplac dans le monde moral[81].

          [Note 80: Le conventionnel Courtois, dput de l'Aube,
          l'auteur du _Rapport fait, au nom de la Commission charge
          de l'examen des papiers trouvs chez Robespierre et ses
          complices_, dans la sance du 16 nivse an III (5 janvier
          1795). Il avait trouv l'original du testament de la Reine
          dans les papiers de Robespierre et se l'tait appropri.]

          [Note 81: _Discours prononc  l'occasion des communications
          faites  la Chambre des pairs par M. le duc de Richelieu,
          dans la sance du 22 fvrier 1816._--OEUVRES COMPLTES, tome
          XXIII, p. 109.]

Le 12 mars 1816, on agita la question des pensions ecclsiastiques.
Vous refuseriez, disais-je, des aliments au pauvre vicaire qui
consacre aux autels le reste de ses jours, et vous accorderiez des
pensions  Joseph Lebon, qui fit tomber tant de ttes,  Franois
Chabot, qui demandait pour les migrs une loi si simple qu'un enfant
pt les mener  la guillotine,  Jacques Roux, lequel, refusant au
Temple de recevoir le testament de Louis XVI, rpondit  l'infortun
monarque: Je ne suis charg que de te conduire  la mort[82].

          [Note 82: _Opinion prononce  la Chambre des pairs, le 12
          mars 1816, sur la rsolution de la Chambre des dputs,
          relative aux pensions ecclsiastiques dont jouissent les
          prtres maris._--OEUVRES COMPLTES, tome XXIII, p. 114.]

On avait apport  la Chambre hrditaire un projet de loi relatif aux
lections; je me prononai pour le renouvellement intgral de la
Chambre des dputs[83]; ce n'est qu'en 1824, tant ministre, que je
le fis entrer dans la loi.

          [Note 83: _Opinion sur le projet de loi relatif aux
          lections, prononce  la Chambre des pairs, sance du 3
          avril 1816._--OEUVRES COMPLTES, tome XXIII, p. 136.]

Ce fut aussi dans ce premier discours sur la loi d'lections, en 1816,
que je rpondis  un adversaire: Je ne relve point ce qu'on a dit de
l'Europe attentive  nos discussions. Quant  moi, messieurs, je dois
sans doute au sang franais qui coule dans mes veines cette impatience
que j'prouve quand, pour dterminer mon suffrage, on me parle des
opinions places hors ma patrie; et si l'Europe civilise voulait
m'imposer la charte, j'irais vivre  Constantinople.

Le 9 avril 1816, je fis  la Chambre une proposition relative aux
puissances barbaresques. La Chambre dcida qu'il y avait lieu de s'en
occuper. Je songeais dj  combattre l'esclavage, avant que j'eusse
obtenu cette dcision favorable de la pairie qui fut la premire
intervention politique d'une grande puissance en faveur des Grecs:
J'ai vu, disais-je  mes collgues, les ruines de Carthage; j'ai
rencontr parmi ces ruines les successeurs de ces malheureux chrtiens
pour la dlivrance desquels saint Louis fit le sacrifice de sa vie. La
philosophie pourra prendre sa part de la gloire attache au succs de
ma proposition et se vanter d'avoir obtenu dans un sicle de lumires
ce que la religion tenta inutilement dans un sicle de tnbres[84].

          [Note 84: _Proposition faite  la Chambre des pairs, dans la
          sance du 9 avril 1816, relative aux Puissances
          barbaresques._--OEUVRES COMPLTES, tome XXIII, p. 155.]

J'tais plac dans une assemble o ma parole, les trois quarts du
temps, tournait contre moi. On peut remuer une chambre populaire; une
chambre aristocratique est sourde. Sans tribune,  huis clos devant
des vieillards, restes desschs de la vieille Monarchie, de la
Rvolution et de l'Empire, ce qui sortait du ton le plus commun
paraissait folie. Un jour, le premier rang des fauteuils, tout prs de
la tribune, tait rempli de respectables pairs, plus sourds les uns
que les autres, la tte penche en avant et tenant  l'oreille un
cornet dont l'embouchure tait dirige vers la tribune. Je les
endormis, ce qui est bien naturel. Un d'eux laissa tomber son cornet;
son voisin, rveill par la chute, voulut ramasser poliment le cornet
de son confrre; il tomba. Le mal fut que je me pris  rire, quoique
je parlasse alors pathtiquement sur je ne sais plus quel sujet
d'humanit.

Les orateurs qui russissaient dans cette Chambre taient ceux qui
parlaient sans ides, d'un ton gal et monotone, ou qui ne trouvaient
de sensibilit que pour s'attendrir sur les pauvres ministres. M. de
Lally-Tolendal tonnait en faveur des liberts publiques: il faisait
retentir les votes de notre solitude de l'loge de trois ou quatre
lords de la chancellerie anglaise, ses aeux, disait-il. Quand son
pangyrique de la libert de la presse tait termin, arrivait un
_mais_ fond sur des _circonstances_, lequel _mais_ nous laissait
l'honneur sauf, sous l'utile surveillance de la censure.

La Restauration donna un mouvement aux intelligences; elle dlivra la
pense comprime par Bonaparte: l'esprit, comme une cariatide
dcharge de l'architecture qui lui courbait le front, releva la tte.
L'Empire avait frapp la France de mutisme; la libert restaure la
toucha et lui rendit la parole: il se trouva des talents de tribune
qui reprirent les choses o les Mirabeau et les Cazals les avaient
laisses, et la Rvolution continua son cours.

       *       *       *       *       *

Mes travaux ne se bornaient pas  la tribune, si nouvelle pour moi.
pouvant des systmes que l'on embrassait et de l'ignorance de la
France sur les principes du gouvernement reprsentatif, j'crivais et
je faisais imprimer _la Monarchie selon la Charte_. Cette publication
a t une des grandes poques de ma vie politique: elle me fit prendre
rang parmi les publicistes; elle servit  fixer l'opinion sur la
nature de notre gouvernement. Les journaux anglais portrent cet crit
aux nues; parmi nous, l'abb Morellet mme ne revenait pas de la
mtamorphose de mon style et de la prcision dogmatique des vrits.

_La Monarchie selon la Charte_ est un catchisme constitutionnel:
c'est l que l'on a puis la plupart des propositions que l'on avance
comme nouvelles aujourd'hui. Ainsi ce principe, que _le roi rgne et
ne gouverne pas_, se trouve tout entier dans les chapitres IV, V, VI
et VII sur la prrogative royale.

Les principes constitutionnels tant poss dans la premire partie de
la _Monarchie selon la Charte_, j'examine dans la seconde les
systmes des trois ministres qui jusqu'alors s'taient succd depuis
1814 jusqu' 1816; dans cette partie se rencontrent des prdictions
depuis trop vrifies et des expositions de doctrines alors caches.
On lit ces mots, chapitre XXVI, deuxime partie: Il passe pour
constant, dans un certain parti, qu'une rvolution de la nature de la
ntre ne peut finir que par un changement de dynastie; d'autres, plus
modrs, disent par un changement dans l'ordre de successibilit  la
couronne.

Comme je terminais mon ouvrage, parut l'ordonnance du 5 septembre
1816: cette mesure dispersait le peu de royalistes rassembls pour
reconstruire la monarchie lgitime[85]. Je me htai d'crire le
_post-scriptum_ qui fit faire explosion  la colre de M. le duc de
Richelieu et du favori de Louis XVIII, M. Decazes.

          [Note 85: L'Ordonnance du 5 septembre 1816, publie dans le
          _Moniteur_ du 7, prononait la dissolution de la Chambre de
          1815, que Louis XVIII lui-mme avait appele _la Chambre
          introuvable_.]

Le _post-scriptum_ ajout, je courus chez M. Le Normant, mon libraire:
je trouvai en arrivant des alguazils et un commissaire de police qui
instrumentaient. Ils avaient saisi des paquets et appos des scells.
Je n'avais pas brav Bonaparte pour tre intimid par M. Decazes: je
m'opposai  la saisie; je dclarai, comme Franais libre et comme pair
de France, que je ne cderais qu' la force: la force arriva et je me
retirai. Je me rendis le 18 septembre chez MM. Louis-Marthe Mesnier et
son collgue, notaires royaux; je protestai  leur tude et je les
requis de consigner ma dclaration du fait de l'arrestation de mon
ouvrage, voulant assurer par cette protestation les droits des
citoyens franais. M. Baude[86] m'a imit en 1830.

          [Note 86: Jean-Jacques, baron _Baude_ (1792-1862). Il signa,
          comme rdacteur du journal _le Temps_, la protestation des
          journalistes contre les ordonnances de juillet 1830 et fit
          enregistrer sa protestation devant notaires. Prfet de
          police du 26 dcembre 1830 au 25 fvrier 1831, il laissa
          l'meute saccager l'archevch et l'glise de
          Saint-Germain-l'Auxerrois. Membre de la Chambre des dputs,
          il prsenta, le 15 mars 1831, d'accord avec le Gouvernement,
          une proposition tendant  dclarer l'ex-roi, Charles X, ses
          descendants et les allis de ses descendants, bannis 
          perptuit du territoire franais. Chateaubriand combattit
          la proposition de M. Baude dans une loquente brochure, sur
          laquelle nous aurons  revenir plus tard.]

Je me trouvai engag ensuite dans une correspondance assez longue avec
M. le chancelier, M. le ministre de la police et M. le procureur
gnral Bellart[87], jusqu'au 9 novembre, jour que le chancelier
m'annona l'ordonnance rendue en ma faveur par le tribunal de premire
instance, laquelle me remit en possession de mon ouvrage saisi. Dans
une de ses lettres, M. le chancelier me mandait qu'il avait t dsol
de voir le mcontentement que le roi avait exprim publiquement de mon
ouvrage. Ce mcontentement venait des chapitres o je m'levais contre
l'tablissement d'un ministre de la police gnrale dans un pays
constitutionnel[88].

          [Note 87: Nicolas-Franois _Bellart_ (1761-1826), avocat au
          barreau de Paris de 1785  1815, dput de la Seine, de 1815
           1820, procureur gnral prs la Cour royale de Paris, de
          1815  1826. Ce fut lui qui porta la parole dans le procs
          du marchal Ney. Bellart fut un homme de bien, un grand
          magistrat et un orateur loquent. Il possdait au plus haut
          degr la facult de l'improvisation. nergique, abondant,
          imptueux, quelquefois irrgulier, son talent tait plein de
          force et d'clat.  l'audience, d'aprs le tmoignage d'un
          de ses mules, M. Billecocq, il ne laissait point respirer;
          il terrassait; tout, jusqu' son dsordre, allait au but et
          l'atteignait. (_Notice historique sur N.-F. Bellart_, par
          M. Billecocq, avocat. Paris, 1827).--Voir aussi l'anne
          1817, par Edmond Bir, p. 132-137.]

          [Note 88: Voir l'_Appendice_ n I: _La Saisie de la
          Monarchie selon la Charte._]

       *       *       *       *       *

Dans mon rcit du voyage de Gand, vous avez vu ce que Louis XVIII
valait comme fils de Hugues Capet; dans mon crit, _Le roi est mort:
vive le roi!_ j'ai dit les qualits relles de ce prince[89]. Mais
l'homme n'est pas un et simple: pourquoi y a-t-il si peu de portraits
fidles? parce qu'on a fait poser le modle  telle poque de sa vie;
dix ans aprs, le portrait ne ressemble plus.

          [Note 89: _Le roi est mort: Vive le Roi!_--Paris, Le
          Normant, pre, 1824, in-8{o}, 37 pages.]

Louis XVIII n'apercevait pas loin les objets devant lui ni autour de
lui; tout lui semblait beau ou laid d'aprs l'angle de son regard.
Atteint de son sicle, il est  craindre que la religion ne ft pour
le _roi trs-chrtien_ qu'un lixir propre  l'amalgame des drogues de
quoi se compose la royaut. L'imagination libertine qu'il avait reue
de son grand-pre aurait pu inspirer quelque dfiance de ses
entreprises; mais il se connaissait, et quand il parlait d'une manire
affirmative, il se vantait en se raillant de lui-mme. Je lui parlais
un jour de la ncessit d'un nouveau mariage pour M. le duc de
Bourbon, afin de rappeler la race des Cond  la vie: il approuvait
fort cette ide, quoiqu'il ne se soucit gure de ladite rsurrection;
mais  ce propos il me parla de M. le comte d'Artois et me dit: Mon
frre pourrait se remarier sans rien changer  la succession au trne,
il ne ferait que des cadets; pour moi, je ne ferais que des ans: je
ne veux point dshriter M. le duc d'Angoulme. Et il se rengorgea
d'un air capable et goguenard; mais je ne prtendais disputer au roi
aucune puissance.

goste et sans prjugs, Louis XVIII voulait sa tranquillit  tout
prix: il soutenait ses ministres tant qu'ils avaient la majorit; il
les renvoyait aussitt que cette majorit tait branle et que son
repos pouvait tre drang: il ne balanait pas  reculer ds que,
pour obtenir la victoire, il et fallu faire un pas en avant. Sa
grandeur tait de la patience; il n'allait pas aux vnements, les
vnements venaient  lui.

Sans tre cruel, ce roi n'tait pas humain; les catastrophes tragiques
ne l'tonnaient ni ne le touchaient pas: il se contenta de dire au duc
de Berry, qui s'excusait d'avoir eu le malheur de troubler par sa mort
le sommeil du roi: J'ai fait ma nuit. Pourtant cet homme tranquille,
lorsqu'il tait contrari, entrait dans d'horribles colres; enfin, ce
prince si froid, si insensible, avait des attachements qui
ressemblaient  des passions: ainsi se succdrent dans son intimit
le comte d'Avaray, M. de Blacas, M. Decazes; madame de Balbi, madame
du Cayla: toutes ces personnes aimes taient des favoris;
malheureusement, elles ont entre leurs mains beaucoup trop de lettres.

Louis XVIII nous apparut dans toute la profondeur des traditions
historiques; il se montra avec le favoritisme des anciennes royauts.
Se fait-il dans le coeur des monarques isols un vide qu'ils
remplissent avec le premier objet qu'ils trouvent? Est-ce sympathie,
affinit d'une nature analogue  la leur? Est-ce une amiti qui leur
tombe du ciel pour consoler leurs grandeurs? Est-ce un penchant pour
un esclave qui se donne corps et me, devant lequel on ne se cache de
rien, esclave qui devient un vtement, un jouet, une ide fixe lie 
tous les sentiments,  tous les gots,  tous les caprices de celui
qu'elle a soumis et qu'elle tient sous l'empire d'une fascination
invincible? Plus le favori a t bas et intime, moins on le peut
renvoyer, parce qu'il est en possession de secrets qui feraient rougir
s'ils taient divulgus: ce prfr puise une double force dans sa
turpitude et dans les faiblesses de son matre.

Quand le favori est par hasard un grand homme, comme l'obsesseur
Richelieu ou l'inrenvoyable Mazarin, les nations en le dtestant
profitent de sa gloire ou de sa puissance; elles ne font que changer
un misrable roi de droit pour un illustre roi de fait.

       *       *       *       *       *

Aussitt que M. Decazes[90] fut nomm ministre, les voitures
encombrrent le soir le quai Malaquais, pour dposer dans le salon du
parvenu ce qu'il y avait de plus noble dans le faubourg Saint-Germain.
Le Franais aura beau faire, il ne sera jamais qu'un courtisan,
n'importe de qui, pourvu que ce soit un puissant du jour.

          [Note 90: lie, duc _Decazes_, n  Saint-Martin-de-Laye,
          prs Libourne, le 28 septembre 1780. Bien que Napolon et la
          famille impriale ne lui aient pas mnag leurs faveurs, sa
          fortune politique date en ralit de la dcision avec
          laquelle,  la nouvelle du retour de l'le d'Elbe, il
          mobilisa sa compagnie de garde nationale pour dfendre la
          cause des Bourbons. Il tait, depuis 1810, conseiller  la
          Cour d'appel. Lorsque, le 25 mars 1815, la Cour se runit
          pour voter une adresse  l'Empereur, il s'y opposa, et comme
          un de ses collgues s'criait: Est-il besoin d'une autre
          preuve de sa lgitimit que la rapidit de sa marche?--Je
          n'ai jamais ou-dire, rpliqua M. Decazes, que la lgitimit
          ft le prix de la course. Napolon se hta de l'exiler 
          quarante lieues de Paris. Le 7 juillet 1815, il fut nomm
          prfet de police. Dput de la Seine le 22 aot, ministre de
          la police gnrale le 24 septembre, il reut la pairie et le
          titre de comte aprs l'ordonnance du 5 septembre 1816. Il
          devint ministre de l'intrieur le 29 dcembre 1818, et
          prsident du Conseil le 19 novembre 1819. Le 17 fvrier
          1820, il quitta le ministre pour l'ambassade de Londres
          (avec le titre de duc), et la conserva jusqu'au 9 janvier
          1822. Le 20 septembre 1834, il remplaa le duc de Smonville
          comme grand rfrendaire de la Chambre des pairs. Il mourut
          le 24 octobre 1860.]

Il se forma bientt en faveur du nouveau favori une coalition
formidable de btises. Dans la socit dmocratique, bavardez de
liberts, dclarez que vous voyez la marche du genre humain et
l'avenir des choses, en ajoutant  vos discours quelques croix
d'honneur, et vous tes sr de votre place; dans la socit
aristocratique, jouez au whist, dbitez d'un air grave et profond des
lieux communs et des bons mots arrangs d'avance, et la fortune de
votre gnie est assure.

Compatriote de Murat, mais de Murat sans royaume, M. Decazes nous
tait venu de la mre de Napolon[91]. Il tait familier, obligeant,
jamais insolent; il me voulait du bien, je ne sais pourquoi je ne m'en
souciai pas: de l vint le commencement de mes disgrces. Cela devait
m'apprendre qu'on ne doit jamais manquer de respect  un favori. Le
roi le combla de bienfaits et de crdit, et le maria dans la suite 
une personne trs bien ne, fille de M. de Sainte-Aulaire[92]. Il est
vrai que M. Decazes servait trop bien la royaut; ce fut lui qui
dterra le marchal Ney dans les montagnes d'Auvergne o il s'tait
cach.

          [Note 91: M. Decazes avait t, sous l'Empire, secrtaire
          des commandements de Madame Ltitia, mre de Napolon.]

          [Note 92: M. Decazes avait pous, en 1805, une fille du
          comte Muraire, premier prsident de la cour de Cassation, ce
          qui lui avait valu une place de juge au tribunal de la
          Seine; sa femme mourut l'anne suivante. Au mois d'aot
          1818, il pousa, en secondes noces, Mlle de Sainte-Aulaire,
          petite-fille par sa mre du dernier prince rgnant de
          Nassau-Saarbruck; en considration de ce mariage, le roi de
          Danemarck lui donna le titre de duc et la terre de
          Glcksberg.]

Fidle aux inspirations de son trne, Louis XVIII disait de M.
Decazes: Je l'lverai si haut qu'il fera envie aux plus grands
seigneurs. Ce mot, emprunt d'un autre roi, n'tait qu'un
anachronisme: pour lever les autres, il faut tre sr de ne pas
descendre; or, au temps o Louis XVIII tait arriv, qu'tait-ce que
les monarques? S'ils pouvaient encore faire la fortune d'un homme, ils
ne pouvaient en faire la grandeur; ils n'taient plus que les
banquiers de leurs favoris.

Madame Princeteau, soeur de M. Decazes, tait une agrable, modeste et
excellente personne; le roi s'en tait amourach en perspective. M.
Decazes le pre, que je vis dans la salle du trne en habit habill,
l'pe au ct, chapeau sous le bras, n'eut cependant aucun succs.

Enfin, la mort de M. le duc de Berry accrut les inimitis de part et
d'autre et amena la chute du favori. J'ai dit que _les pieds lui
glissrent dans le sang_[93], ce qui ne signifie pas,  Dieu ne
plaise! qu'il fut coupable du meurtre, mais qu'il tomba dans la mare
rougie qui se forma sous le couteau de Louvel.

          [Note 93: Dans un article du _Conservateur_, sous la date du
          3 mars 1820. Voici le passage o se trouve le mot de
          Chateaubriand: ... Pas une proclamation pour annoncer  la
          patrie un si grand malheur! Rien pour consoler le peuple,
          pour l'clairer sur sa position et sur ses devoirs! On et
          dit qu'on craignait d'exciter l'indignation contre un crime;
          on avait l'air de mnager la dlicatesse de ceux qui
          pouvaient en commettre de semblables. Des autorits ont
          elles-mmes sem le bruit que ce crime tait une vengeance
          particulire; et l'on peut remarquer des traces de cette
          version officielle jusque dans les journaux anglais. On
          s'est ht de drober aux regards de la foule attendrie le
          visage et la poitrine du malheureux prince: si la censure
          et exist, on et forc les journaux  garder le silence;
          on et dfendu de parler du jeune Bourbon moissonn, comme
          on dfendit jadis aux gardes nationales de porter une
          branche de lis, de peur de choquer la Rvolution, de peur
          d'inspirer trop d'amour pour le Roi: il y avait quelque
          chose de plus important que tout cela: un misrable
          ministre s'en allait, pouvait-on songer  la grande victime
          de son systme? Mais ceux qui luttaient encore contre la
          haine publique n'ont pu rsister  la publique douleur. Nos
          larmes, nos gmissements, nos sanglots ont tonn un
          imprudent ministre: _Les pieds lui ont gliss dans le sang_;
          il est tomb. _Le Conservateur_, tome VI, p. 476.]

       *       *       *       *       *

J'avais rsist  la saisie de la _Monarchie selon la Charte_ pour
clairer la royaut abuse et pour soutenir la libert de la pense et
de la presse; j'avais embrass franchement nos institutions et j'y
suis rest fidle.

Ces tracasseries passes, je demeurai saignant des blessures qu'on
m'avait faites  l'apparition de ma brochure. Je ne pris pas
possession de ma carrire politique sans porter les cicatrices des
coups que je reus en entrant dans cette carrire: je m'y sentais mal,
je n'y pouvais respirer.

Peu de temps aprs, une ordonnance contre-signe Richelieu me raya de
la liste des ministres d'tat[94], et je fus priv d'une place rpute
jusqu'alors inamovible; elle m'avait t donne  Gand, et la pension
attache  cette place me fut retire: la main qui avait pris Fouch
me frappa.

          [Note 94: Ordonnance du 20 septembre 1816.]

J'ai eu l'honneur d'tre dpouill trois fois pour la lgitimit: la
premire, pour avoir suivi les fils de saint Louis dans leur exil; la
seconde, pour avoir crit en faveur des principes de la monarchie
_octroye_, la troisime, pour m'tre tu sur une loi funeste au moment
que je venais de faire triompher nos armes: la campagne d'Espagne
avait rendu des soldats au drapeau blanc, et si j'avais t maintenu
au pouvoir, j'aurais report nos frontires aux rives du Rhin[95].

          [Note 95: Les frontires du Rhin, crit M. de Marcellus
          (_Chateaubriand et son temps_, p. 246), taient pour M. de
          Chateaubriand un rve de toutes ses nuits:--La guerre
          d'Espagne, me disait-il  Londres, en interrompant une de
          ses dpches o il poussait le plus vivement  franchir les
          Pyrnes, doit tre le signal et le premier acte de notre
          rsurrection. Aprs, il nous faudra la rive gauche du Rhin
          aussi loin qu'elle peut s'tendre. Les conqutes du gnie
          des batailles s'coulent comme un torrent, pour parler comme
          Racine; la monarchie lgitime et traditionnelle seule sait,
          par l'influence d'une paix solide, faire dsirer sa
          domination, agrandir le pays, fondre en un seul corps les
          populations, et les conserver  la patrie.]

Ma nature me rendit parfaitement insensible  la perte de mes
appointements; j'en fus quitte pour me remettre  pied et pour aller,
les jours de pluie, en fiacre  la Chambre des pairs. Dans mon
quipage populaire, sous la protection de la canaille qui roulait
autour de moi, je rentrai dans les droits des proltaires dont je fais
partie: du haut de mon char, je domine le train des rois.

Je fus oblig de vendre mes livres; M. Merlin les exposa  la crie, 
la salle Sylvestre, rue des Bons-Enfants[96]. Je ne gardai qu'un petit
Homre grec,  la marge duquel se trouvaient des essais de traductions
et des remarques crites de ma main. Bientt il me fallut tailler dans
le vif; je demandai  M. le ministre de l'intrieur la permission de
mettre en loterie ma maison de campagne: la loterie fut ouverte chez
M. Denis, notaire. Il y avait quatre-vingt-dix billets  1,000 francs
chaque: les numros ne furent point pris par les royalistes; madame la
duchesse d'Orlans, douairire, prit trois numros; mon ami M. Lain,
ministre de l'intrieur, qui avait contre-sign l'ordonnance du 5
septembre et consenti dans le conseil  ma radiation, prit, sous un
faux nom, un quatrime billet. L'argent fut rendu aux souscripteurs;
toutefois, M. Lain refusa de retirer ses 1,000 francs; il les laissa
au notaire pour les pauvres.

          [Note 96: La bibliothque de Chateaubriand fut vendue le 29
          avril 1817 et les jours suivants.--_Journal des Dbats_, 29
          avril 1817.--Voir, l'_Appendice_ n II: _Chateaubriand,
          Victor Hugo et Joseph de Maistre._]

Peu de temps aprs, ma _Valle-aux-Loups_ fut vendue, comme on vend
les meubles des pauvres, sur la place du Chtelet[97]. Je souffris
beaucoup de cette vente; je m'tais attach  mes arbres, plants et
grandis, pour ainsi dire, dans mes souvenirs. La mise  prix tait de
50,000 francs; elle fut couverte par M. le vicomte de Montmorency[98],
qui seul osa mettre une surenchre de cent francs: la _Valle_ lui
resta. Il a depuis habit ma retraite; il n'est pas bon de se mler 
ma fortune: cet homme de vertu n'est plus.

          [Note 97: Le _Journal des Dbats_, dans son numro du 12
          avril 1817, insra la note suivante, rdige par M. Bertin:

               On vient de mettre en vente une maison de campagne en
               partie meuble, situe  Aulnay, commune de Chtenay,
               prs Sceaux-Penthivre, appele la _Valle_ ou
               _Val-de-Loup_. Cette maison, qui n'tait qu'une
               chaumire avec une vigne et un verger quand le
               propritaire actuel en fit l'acquisition en 1807, est
               aujourd'hui une maison agrable, place dans un parc de
               vingt arpents enclos de murs et plant avec soin. On y
               trouve la collection presque entire des arbres
               exotiques ou naturels au sol de la France. Le tout
               prsente l'aspect d'une valle solitaire, environne de
               bois qui semblent en faire partie. Nous pouvons parler
               en connaissance de cause de cette demeure charmante, de
               ces beaux arbres trop tt ravis aux mains qui les ont
               plants; et nous flicitons d'avance celui qui devra 
               la faveur du sort la proprit d'une campagne qui,
               comme celle de Tibur et d'Auteuil, sera  jamais
               illustre par le nom et le souvenir de son premier
               crateur.]

          [Note 98: Le vicomte, plus tard duc, Mathieu de
          Montmorency-Laval, ministre des affaires trangres, du 24
          dcembre 1821 au 22 dcembre 1822. Il mourut le 24 mars
          1826.--La Valle-aux-Loups appartient aujourd'hui  M. le
          duc de La Rochefoucauld-Doudeauville, dont la mre tait une
          Montmorency-Laval.]

       *       *       *       *       *

Aprs la publication de _la Monarchie selon la Charte_ et 
l'ouverture de la nouvelle session au mois de novembre 1816, je
continuai mes combats. Je fis  la Chambre des pairs, dans la sance
du 23 de ce mois, une proposition[99] tendante  ce que le roi ft
humblement suppli de faire examiner ce qui s'tait pass aux
dernires lections. La corruption et la violence du ministre dans
ces dernires lections taient flagrantes.

          [Note 99: _Proposition faite  la Chambre des pairs, dans la
          sance du 23 novembre 1816, et tendante  ce que le Roi soit
          humblement suppli de faire examiner ce qui s'est pass aux
          dernires lections, afin d'en ordonner ensuite selon sa
          justice; suivie des pices justificatives annonces dans la
          proposition._--OEUVRES COMPLTES, T. XXIII, p. 159.]

Dans mon opinion sur le projet de loi relatif aux finances (21 mars
1817), je m'levai contre le titre XI de ce projet: il s'agissait des
forts de l'tat que l'on prtendait affecter  la caisse
d'amortissement et dont on voulait vendre ensuite cent cinquante mille
hectares. Ces forts se composaient de trois sortes de proprits: les
anciens domaines de la couronne, quelques commanderies de l'ordre de
Malte et le reste des biens de l'glise. Je ne sais pourquoi, mme
aujourd'hui, je trouve un intrt triste dans mes paroles; elles ont
quelque ressemblance avec mes _Mmoires_:

N'en dplaise  ceux qui n'ont administr que dans nos troubles, ce
n'est pas le gage matriel, c'est la morale d'un peuple qui fait le
crdit public. Les propritaires nouveaux feront-ils valoir les titres
de leur proprit nouvelle? On leur citera, pour les dpouiller, des
hritages de neuf sicles enlevs  leurs anciens possesseurs. Au lieu
de ces immuables patrimoines o la mme famille survivait  la race
des chnes, vous aurez des proprits mobiles o les roseaux auront 
peine le temps de natre et de mourir avant qu'elles aient chang de
matres. Les foyers cesseront d'tre les gardiens des moeurs
domestiques; ils perdront leur autorit vnrable; chemins de passage
ouverts  tout venant, ils ne seront plus consacrs par le sige de
l'aeul et par le berceau du nouveau-n.

Pairs de France, c'est votre cause que je plaide ici et non la
mienne: je vous parle pour l'intrt de vos enfants; moi je n'aurai
rien  dmler avec la postrit; je n'ai point de fils; j'ai perdu le
champ de mon pre, et quelques arbres que j'ai plants ne seront
bientt plus  moi.[100]

          [Note 100: _Opinion sur le projet de loi relatif aux
          finances, prononce  la Chambre des pairs, dans la sance
          du 21 mars 1817._--OEUVRES COMPLTES, T. II, p. 226.]

       *       *       *       *       *

Par la ressemblance des opinions, alors trs vives, il s'tait tabli
une camaraderie entre les minorits des deux Chambres. La France
apprenait le gouvernement reprsentatif: comme j'avais la sottise de
le prendre  la lettre et d'en faire,  mon dam, une vritable
passion, je soutenais ceux qui l'adoptaient, sans m'embarrasser s'il
n'entrait pas dans leur opposition plus de motifs humains que d'amour
pur comme celui que j'prouvais pour la Charte; non que je fusse un
niais, mais j'tais idoltre de ma dame, et j'aurais travers les
flammes pour l'emporter dans mes bras. Ce fut dans cet accs de
constitution que je connus M. de Villle en 1816. Il tait plus calme;
il surmontait son ardeur; il prtendait aussi conqurir la libert;
mais il en faisait le sige en rgle; il ouvrait mthodiquement la
tranche: moi, qui voulais enlever d'assaut la place, je grimpais 
l'escalade et j'tais souvent renvers dans le foss.

Je rencontrai pour la premire fois M. de Villle[101] chez madame la
duchesse de Lvis. Il devint le chef de l'opposition royaliste dans la
Chambre lective, comme je l'tais dans la Chambre hrditaire. Il
avait pour ami son collgue M. de Corbire[102]. Celui-ci ne le
quittait plus, et l'on disait _Villle et Corbire_, comme on dit
_Oreste et Pylade_, _Euryale et Nisus_.

          [Note 101:
          Jean-Baptiste-Guillaume-Marie-Anne-Sraphin-Joseph, comte de
          _Villle_ (1773-1854). Membre de la Chambre des dputs de
          1815  1828. Ministre sans portefeuille du 21 dcembre 1820
          au 27 juillet 1821. Le 14 dcembre de cette mme anne, il
          devint ministre des finances, et, le 7 septembre 1822,
          prsident du Conseil. Il garda le pouvoir jusqu'au 4 janvier
          1828, et, en le quittant, obtint la dignit de pair. Louis
          XVIII l'avait fait comte le 17 aot 1822. Aprs la
          rvolution de Juillet, il se retira  Toulouse, sa ville
          natale, o il mourut le 13 mars 1854.--Son petit-fils, M. de
          Neuville, a publi les _Mmoires et Correspondance du comte
          de Villle_, 5 vol. in-8{o}, 1889.]

          [Note 102: Jacques-Joseph-Guillaume-Franois-Pierre, comte
          de _Corbire_ (1766-1853). Il a fait partie, en 1797, du
          Conseil des Cinq-Cents; mais,  partir de 1815, sa fortune
          politique se confond entirement avec celle de M. de
          Villle. Tous deux sont dputs de 1815  1828; tous deux
          sont ministres en titre, du 14 dcembre 1821 au 4 janvier
          1828, l'un aux finances et l'autre  l'intrieur. Louis
          XVIII les a fait comtes le mme jour; le mme jour, Charles
          X les fait pairs de France. Aprs les journes de Juillet,
          tous deux se retirent dans leur province, pour mourir  peu
          de mois de distance, Corbire en 1853, Villle en 1854.]

Entrer dans de fastidieux dtails pour des personnages dont on ne
saura pas le nom demain serait d'une vanit idiote. D'obscurs et
ennuyeux remuements, qu'on croit d'un intrt immense et qui
n'intressent personne; des tripotages passs, qui n'ont dtermin
aucun vnement majeur, doivent tre laisss  ces bats heureux,
lesquels se figurent tre ou avoir t l'objet de l'attention de la
terre.

Il y avait pourtant des moments d'orgueil o mes dmls avec M. de
Villle me paraissaient tre  moi-mme les dissensions de Sylla et de
Marius, de Csar et de Pompe. Avec les autres membres de
l'opposition, nous allions assez souvent, rue Thrse, passer la
soire en dlibration chez M. Piet[103]. Nous arrivions extrmement
laids, et nous nous asseyions en rond autour d'un salon clair d'une
lampe qui filait. Dans ce brouillard lgislatif, nous parlions de la
loi prsente, de la motion  faire, du camarade  porter au
secrtariat,  la questure, aux diverses commissions. Nous ne
ressemblions pas mal aux assembles des premiers fidles, peintes par
les ennemis de la foi: nous dbitions les plus mauvaises nouvelles;
nous disions que les affaires allaient changer de face, que Rome
serait trouble par des divisions, que nos armes seraient dfaites.

          [Note 103: Jean-Pierre _Piet-Tardiveau_ (1763-1848), dput
          de 1815  1819 et de 1820  1828. Les dputs de
          l'opposition de droite, en 1816 et 1817, se runissaient
          chez lui, rue Thrse, n 8. Lorsque MM. de Villle et
          Corbire arrivrent au pouvoir, leurs amis continurent 
          frquenter son salon et... sa salle  manger. Les auteurs de
          la _Villliade_ et de la _Corbiride_, MM. Barthlemy et
          Mry, nous le montrent, au dbut du premier de ces pomes,
          donnant  dner aux dputs du centre:

             Piet, traiteur du Snat......

          et plus loin, au chant cinquime, tirant  la cible dans la
          Charte constitutionnelle:

                                 Muni de ses besicles,
             Piet de l'auguste cible emporte deux articles.]

M. de Villle coutait, rsumait et ne concluait point: c'tait un
grand aideur d'affaires; marin circonspect, il ne mettait jamais en
mer pendant la tempte, et, s'il entrait avec dextrit dans un port
connu, il n'aurait jamais dcouvert le Nouveau Monde. Je remarquai
souvent,  propos de nos discussions sur la vente des biens du clerg,
que les plus chrtiens d'entre nous taient les plus ardents 
dfendre les doctrines constitutionnelles. La religion est la source
de la libert:  Rome, le _flamen dialis_ ne portait qu'un anneau
creux au doigt, parce qu'un anneau plein avait quelque chose d'une
chane; dans son vtement et sur sa tte le pontife de Jupiter ne
devait souffrir aucun noeud.

Aprs la sance, M. de Villle se retirait, accompagn de M. de
Corbire. J'tudiais beaucoup d'individus, j'apprenais beaucoup de
choses, je m'occupais de beaucoup d'intrts dans ces runions: les
finances, que j'ai toujours sues, l'arme, la justice, l'administration,
m'initiaient  leurs lments. Je sortais de ces confrences un peu
plus homme d'tat et un peu plus persuad de la pauvret de toute
cette science. Le long de la nuit, dans mon demi-sommeil j'apercevais
les diverses attitudes des ttes chauves, les diverses expressions des
figures de ces Solons peu soigns et mal accompagns de leurs corps:
c'tait bien vnrable assurment; mais je prfrais l'hirondelle qui
me rveillait dans ma jeunesse et les Muses qui remplissaient mes
songes: les rayons de l'aurore qui, frappant un cygne, faisaient
tomber l'ombre de ces blancs oiseaux sur une vague d'or; le soleil
levant qui m'apparaissait en Syrie dans la tige d'un palmier, comme le
nid du phnix, me plaisaient mieux.

       *       *       *       *       *

Je sentais que mes combats de tribune, dans une Chambre ferme, et au
milieu d'une assemble qui m'tait peu favorable, restaient inutiles 
la victoire et qu'il me fallait avoir une autre arme. La censure tant
tablie sur les feuilles priodiques quotidiennes, je ne pouvais
remplir mon dessein qu'au moyen d'une feuille libre, semi-quotidienne,
 l'aide de laquelle j'attaquerais  la fois le systme des ministres
et les opinions de l'extrme gauche imprimes dans la _Minerve_ par
M. tienne[104]. J'tais  Noisiel, chez madame la duchesse de Lvis,
dans l't de 1818, lorsque mon libraire M. le Normant me vint voir.
Je lui fis part de l'ide qui m'occupait; il prit feu, s'offrit 
courir tous les risques et se chargea de tous les frais. Je parlai 
mes amis MM. de Bonald et de la Mennais, je leur demandai s'ils
voulaient s'associer: ils y consentirent, et le journal ne tarda pas 
paratre sous le nom de _Conservateur_.[105]

          [Note 104: Charles-Guillaume _tienne_ (1778-1845), auteur
          dramatique, publiciste et homme politique. Le succs de sa
          comdie _les Deux Gendres_ (1811) lui avait ouvert les
          portes de l'Acadmie franaise. La protection du duc de
          Bassano, dont il avait t le secrtaire, lui avait valu
          d'tre nomm censeur du _Journal de l'Empire_, et d'tre
          charg, en qualit de chef de la division littraire, de la
          police des journaux. Sous la Restauration, l'ex-censeur
          imprial devint un libral ardent et fit aux Bourbons, dans
          la _Minerve franaise_ et dans le _Constitutionnel_, une
          opposition des plus vives. Le succs de ses Lettres sur
          Paris, publies dans le premier de ces deux journaux,
          dtermina les lecteurs de la Meuse  le choisir pour dput
          en 1820. Il sigea  la Chambre de 1820  1824. Rlu en
          1827, il fut, au mois de mars 1830, le principal rdacteur
          de l'adresse des 221. Le gouvernement de Juillet le nomma
          pair de France, le 7 novembre 1839.  l'gal du gouvernement
          et des hommes de la Restauration, M. tienne hassait les
          romantiques; l'Acadmie lui joua le mauvais tour de lui
          donner pour successeur le comte Alfred de Vigny.--La
          _Minerve franaise_, dont tienne tait le principal
          rdacteur, avait t fonde en fvrier 1818, neuf mois avant
          le _Conservateur_; elle paraissait une fois par semaine,
          mais  des jours indtermins, ce qui lui permettait,
          n'ayant pas d'une manire absolue la forme priodique,
          d'chapper  la censure. Les collaborateurs d'tienne  la
          _Minerve_ taient Benjamin Constant, variste Dumoulin,
          Aignan, Jay, Jouy, Lacretelle an et Tissot.]

          [Note 105: _Le Conservateur_ commena de paratre au mois
          d'octobre 1818.--Voir l'_Appendice_ n III: _Le
          Conservateur_.]

La rvolution opre par ce journal fut inoue: en France, il changea
la majorit dans les Chambres;  l'tranger, il transforma l'esprit
des cabinets.

Ainsi les royalistes me durent l'avantage de sortir du nant dans
lequel ils taient tombs auprs des peuples et des rois. Je mis la
plume  la main aux plus grandes familles de France. J'affublai en
journalistes les Montmorency et les Lvis; je convoquai l'arrire-ban;
je fis marcher la fodalit au secours de la libert de la presse.
J'avais runi les hommes les plus clatants du parti royaliste, MM. de
Villle, de Corbire, de Vitrolles[106], de Castelbajac[107], etc. Je
ne pouvais m'empcher de bnir la Providence toutes les fois que
j'tendais la robe rouge d'un prince de l'glise sur le _Conservateur_
pour lui servir de couverture, et que j'avais le plaisir de lire un
article sign en toutes lettres: _le cardinal de La Luzerne_[108].
Mais il arriva qu'aprs avoir men mes chevaliers  la croisade
constitutionnelle, aussitt qu'ils eurent conquis le pouvoir par la
dlivrance de la libert, aussitt qu'ils furent devenus princes
d'desse, d'Antioche, de Damas, ils s'enfermrent dans leurs nouveaux
tats avec Lonore d'Aquitaine, et me laissrent me morfondre au pied
de Jrusalem dont les infidles avaient repris le saint tombeau.

          [Note 106: Eugne-Franois-Auguste d'Armand, baron de
          _Vitrolles_ (1774-1854). Il s'enrla  17 ans dans l'arme
          des princes, fut ray de la liste des migrs sous le
          Consulat, et fut nomm sous l'Empire maire de Vitrolles,
          conseiller gnral des Hautes-Alpes et inspecteur des
          bergeries impriales. Napolon le cra baron le 15 juin
          1812. Li avec le duc de Dalberg et avec Talleyrand, il
          s'associa aux vues de ce dernier en 1814, se rendit auprs
          des allis et plaida avec autant de chaleur que d'habilet
          la cause des Bourbons. Pendant les Cent-Jours, il essaya de
          soulever le Midi, fut arrt et enferm  Vincennes, puis 
          l'Abbaye. Membre de la Chambre de 1815, il sigea parmi les
          _ultras_, et, aprs l'ordonnance du 5 septembre 1816, devint
          l'un des agents les plus actifs de la politique personnelle
          de MONSIEUR. Charles X le nomma ministre plnipotentiaire 
          Florence (dcembre 1827) et pair de France (janvier 1828).
          La chute de la branche ane le rendit  la vie prive.
          Compromis un instant dans la tentative de la duchesse de
          Berry en Vende (1832), il fut arrt lors du pillage de
          l'archevch, et relch presque aussitt. Ses _Mmoires_,
          publis en 1885, sont du plus vif intrt.]

          [Note 107: Marie-Barthlemy, vicomte de _Castalbajac_
          (1776-1868). Il migra en 1790 et servit dans l'arme de
          Cond. Rentr en France avec les Bourbons, il fut lu par le
          collge de dpartement du Gers  la Chambre de 1815, o il
          se signala par l'exaltation de son royalisme. De 1819 
          1827, il fut dput de la Haute-Garonne. L'ordonnance du 5
          novembre 1827 le nomma pair de France, nomination qui ne fut
          pas ratifie par le gouvernement de Juillet.  partir de
          1830, M. de Castalbajac se retira compltement de la vie
          politique.]

          [Note 108: Csar-Guillaume, duc de _La Luzerne_ (1738-1821).
          Agent gnral du clerg en 1765, vque de Langres en 1770,
          membre de l'Assemble des notables en 1787, il fut lu
          dput du clerg aux tats-Gnraux par le bailliage de
          Langres. Il donna sa dmission le 2 dcembre 1789, migra en
          Italie et se fixa  Venise. L, en visitant et en soignant
          les prisonniers de guerre franais dans les hpitaux, il
          contracta le typhus et faillit en mourir. Rentr en France
          en 1800, il donna, au concordat, sa dmission d'vque de
          Langres et se consacra  l'tude et  la retraite.  la
          premire Restauration, Louis XVIII le nomma pair de France
          (4 juin 1814), et lui restitua son titre de duc et son
          vch. Il obtint le chapeau de cardinal le 28 juillet 1817.
          Il a compos un grand nombre d'ouvrages dont voici les
          principaux: _Considrations sur divers points de la morale
          chrtienne_ (1795); _Dissertations sur la vrit de la
          religion_ (1802); _Explication des vangiles_ (1807).]

Ma polmique commena dans le _Conservateur_, et dura depuis 1818
jusqu'en 1820, c'est--dire jusqu'au rtablissement de la censure,
dont le prtexte fut la mort du duc de Berry.  cette premire poque
de ma polmique, je culbutai l'ancien ministre et fis entrer M. de
Villle au pouvoir.

Aprs 1824, quand je repris la plume dans des brochures et dans le
_Journal des Dbats_, les positions taient changes. Que
m'importaient pourtant ces futiles misres,  moi qui n'ai jamais cru
au temps o je vivais,  moi qui appartenais au pass,  moi sans foi
dans les rois, sans conviction  l'gard des peuples,  moi qui ne me
suis jamais souci de rien, except des songes,  condition encore
qu'ils ne durent qu'une nuit!

Le premier article du _Conservateur_ peint la position des choses au
moment o je descendis dans la lice.[109] Pendant les deux annes que
dura ce journal, j'eus successivement  traiter des accidents du jour
et  examiner des intrts considrables. J'eus occasion de relever
les lchets de cette _correspondance prive_ que la police de Paris
publiait  Londres. Ces _correspondances prives_ pouvaient calomnier,
mais elles ne pouvaient dshonorer: ce qui est vil n'a pas le pouvoir
d'avilir; l'honneur seul peut infliger le dshonneur. Calomniateurs
anonymes, disais-je, ayez le courage de dire qui vous tes; un peu de
honte est bientt passe; ajoutez votre nom  vos articles, ce ne sera
qu'un mot mprisable de plus.

          [Note 109: _Rflexions sur l'tat intrieur de la France_
          (22 octobre 1818).--_Le Conservateur_, tome I, p. 113.]

Je me moquais quelquefois des ministres et je donnais cours  ce
penchant ironique que j'ai toujours rprouv en moi.

Enfin, sous la date du 5 dcembre 1818, le _Conservateur_ contenait un
article srieux sur la morale des intrts et sur celle des devoirs:
c'est de cet article, qui fit du bruit, qu'est ne la phrasologie des
_intrts moraux_ et des _intrts matriels_, mise d'abord en avant
par moi, adopte ensuite par tout le monde. Le voici fort abrg; il
s'lve au-dessus de la porte d'un journal, et c'est un de mes
ouvrages auquel ma raison attache quelque valeur. Il n'a point
vieilli, parce que les ides qu'il renferme sont de tous les temps.

       *       *       *       *       *

Le ministre a invent une morale nouvelle, la morale des intrts;
celle des devoirs est abandonne aux imbciles. Or, cette morale des
intrts, dont on veut faire la base de notre gouvernement, a plus
corrompu le peuple dans l'espace de trois annes que la rvolution
dans un quart de sicle.

Ce qui fait prir la morale chez les nations, et avec la morale les
nations elles-mmes, ce n'est pas la violence, mais la sduction; et
par sduction j'entends ce que toute fausse doctrine a de flatteur et
de spcieux. Les hommes prennent souvent l'erreur pour la vrit,
parce que chaque facult du coeur ou de l'esprit a sa fausse image: la
froideur ressemble  la vertu, le raisonner  la raison, le vide  la
profondeur, ainsi du reste.

[Illustration: Assassinat du Duc de Berry.]

Le dix-huitime sicle fut un sicle destructeur; nous fmes tous
sduits. Nous dnaturmes la politique, nous nous garmes dans de
coupables nouveauts en cherchant l'existence sociale dans la
corruption de nos moeurs. La rvolution vint nous rveiller: en
poussant le Franais hors de son lit, elle le jeta dans la tombe.
Toutefois, le rgne de la terreur est peut-tre, de toutes les poques
de la rvolution, celle qui fut la moins dangereuse  la morale,
parce qu'aucune conscience n'tait force: le crime paraissait dans sa
franchise. Des orgies au milieu du sang, des scandales qui n'en
taient plus  force d'tre horribles; voil tout. Les femmes du
peuple venaient travailler  leurs ouvrages autour de la machine 
meurtre comme  leurs foyers: les chafauds taient les moeurs
publiques et la mort le fond du gouvernement. Rien de plus net que la
position de chacun: on ne parlait ni de _spcialit_, ni de positif,
ni de _systme d'intrts_. Ce galimatias des petits esprits et des
mauvaises consciences tait inconnu. On disait  un homme: Tu es
royaliste, noble, riche: meurs; et il mourait. Antonelle[110]
crivait qu'on ne trouvait aucune charge contre tels prisonniers, mais
qu'il les avait condamns comme aristocrates: monstrueuse franchise,
qui nonobstant laissait subsister l'ordre moral; car ce n'est pas de
tuer l'innocent comme innocent qui perd la socit, c'est de le tuer
comme coupable.

          [Note 110: Ci-devant marquis, ex-dput des Bouches-du-Rhne
           l'Assemble lgislative. Il sigea comme jur au Tribunal
          rvolutionnaire dans le procs de la Reine et dans la procs
          des Girondins.]

En consquence, ces temps affreux sont ceux des grands dvouements.
Alors les femmes marchrent hroquement au supplice; les pres se
livrrent pour les fils, les fils pour les pres; des secours
inattendus s'introduisaient dans les prisons, et le prtre que l'on
cherchait consolait la victime auprs du bourreau qui ne le
reconnaissait pas.

La morale sous le _Directoire_ eut plutt  combattre la corruption
des moeurs que celle des doctrines; il y eut dbordement. On fut jet
dans les plaisirs comme on avait t entass dans les prisons; on
forait le prsent  avancer des joies sur l'avenir, dans la crainte
de voir renatre le pass. Chacun, n'ayant pas encore eu le temps de
se crer un intrieur, vivait dans la rue, sur les promenades, dans
les salons publics. Familiaris avec les chafauds, et dj  moiti
sorti du monde, on trouvait que cela ne valait pas la peine de rentrer
chez soi. Il n'tait question que d'arts, de bals, de modes; on
changeait de parures et de vtements aussi facilement qu'on se serait
dpouill de la vie.

Sous Bonaparte la sduction recommena, mais ce fut une sduction qui
portait son remde avec elle: Bonaparte sduisait par un prestige de
gloire, et tout ce qui est grand porte en soi un principe de
lgislation. Il concevait qu'il tait utile de laisser enseigner la
doctrine de tous les peuples, la morale de tous les temps, la religion
de toute ternit.

Je ne serais pas tonn de m'entendre rpondre: Fonder la socit sur
un _devoir_, c'est l'lever sur une fiction; la placer dans un
_intrt_, c'est l'tablir dans une ralit. Or, c'est prcisment le
_devoir_ qui est un fait et l'_intrt_ une fiction. Le _devoir_ qui
prend sa source dans la Divinit descend d'abord dans la famille, o
il tablit des relations relles entre le pre et les enfants; de l,
passant  la socit et se partageant en deux branches, il rgle dans
l'ordre politique les rapports du roi et du sujet; il tablit dans
l'ordre moral la chane des services et des protections, des bienfaits
et de la reconnaissance.

C'est donc un fait trs positif que le devoir, puisqu'il donne  la
socit humaine la seule existence durable qu'elle puisse avoir.

L'intrt, au contraire, est une fiction quand il est pris, comme on
le prend aujourd'hui, dans son sens physique et rigoureux, puisqu'il
n'est plus le soir ce qu'il tait le matin; puisqu' chaque instant il
change de nature; puisque, fond sur la fortune, il en a la mobilit.

Par la morale des intrts chaque citoyen est en tat d'hostilit
avec les lois et le gouvernement, puisque, dans la socit, c'est
toujours le grand nombre qui souffre. On ne se bat point pour des
ides abstraites d'ordre, de paix, de patrie; ou si l'on se bat pour
elles, c'est qu'on y attache des ides de _sacrifices_; alors on sort
de la morale des intrts pour rentrer dans celle des devoirs: tant il
est vrai que l'on ne peut trouver l'existence de la socit hors de
cette sainte limite!

Qui remplit ses devoirs s'attire l'estime; qui cde  ses intrts
est peu estim: c'tait bien du sicle de puiser un principe de
gouvernement dans une source de mpris! levez les hommes politiques 
ne penser qu' ce qui les touche, et vous verrez comment ils
arrangeront l'tat; vous n'aurez par l que des ministres corrompus et
avides, semblables  ces esclaves mutils qui gouvernaient le
Bas-Empire et qui vendaient tout, se souvenant d'avoir eux-mmes t
vendus.

Remarquez ceci: les intrts ne sont puissants que lors mme qu'ils
prosprent; le temps est-il rigoureux, ils s'affaiblissent. Les
devoirs, au contraire, ne sont jamais si nergiques que quand il en
cote  les remplir. Le temps est-il bon, ils se relchent. J'aime un
principe de gouvernement qui grandit dans le malheur: cela ressemble
beaucoup  la vertu.

Quoi de plus absurde que de crier aux peuples: Ne soyez pas dvous!
n'ayez pas d'enthousiasme! ne songez qu' vos intrts! C'est comme si
on leur disait: Ne venez pas  notre secours, abandonnez-nous si tel
est votre intrt. Avec cette profonde politique, lorsque l'heure du
dvouement arrivera, chacun fermera sa porte, se mettra  la fentre
et regardera passer la monarchie[111].

          [Note 111: _Le Conservateur_, tome I, p. 466.]

Tel tait cet article sur la morale des intrts et sur la morale des
devoirs.

Le 3 dcembre 1819, je remontai  la tribune de la Chambre des pairs:
je m'levai contre les mauvais Franais qui pouvaient nous donner pour
motif de tranquillit la surveillance des armes europennes.
Avions-nous besoin de tuteurs? viendrait-on encore nous entretenir de
circonstances? devions-nous encore recevoir, par des notes
diplomatiques, des certificats de bonne conduite? et n'aurions-nous
fait que changer une garnison de Cosaques en une garnison
d'ambassadeurs?

Ds ce temps-l je parlais des trangers comme j'en ai parl depuis
dans la guerre d'Espagne; je songeais  notre affranchissement  une
heure o les libraux mmes me combattaient. Les hommes opposs
d'opinion font bien du bruit pour arriver au silence! Laissez venir
quelques annes, les acteurs descendront de la scne et les
spectateurs ne seront plus l pour blmer ou pour applaudir.

       *       *       *       *       *

Je venais de me coucher le 13 fvrier au soir, lorsque le marquis de
Vibraye[112] entra chez moi pour m'apprendre l'assassinat du duc de
Berry. Dans sa prcipitation, il ne me dit pas le lieu o s'tait
pass l'vnement. Je me levai  la hte et je montai dans la voiture
de M. de Vibraye. Je fus surpris de voir le cocher prendre la rue de
Richelieu, et plus tonn encore quand il nous arrta  l'Opra: la
foule aux abords tait immense. Nous montmes, au milieu de deux haies
de soldats, par la porte latrale  gauche, et, comme nous tions en
habits de pairs, on nous laissa passer. Nous arrivmes  une sorte de
petite antichambre: cet espace tait encombr de toutes les personnes
du chteau. Je me faufilai jusqu' la porte d'une loge et je me
trouvai face  face de M. le duc d'Orlans. Je fus frapp d'une
expression mal dguise, jubilante, dans ses yeux,  travers la
contenance contrite qu'il s'imposait; il voyait de plus prs le trne.
Mes regards l'embarrassrent; il quitta la place et me tourna le dos.
On racontait autour de moi les dtails du forfait, le nom de l'homme,
les conjectures des divers participants  l'arrestation; on tait
agit, affair: les hommes aiment ce qui est spectacle, surtout la
mort, quand cette mort est celle d'un grand.  chaque personne qui
sortait du laboratoire ensanglant, on demandait des nouvelles. On
entendait le gnral A. de Girardin[113] raconter qu'ayant t laiss
pour mort sur le champ de bataille, il n'en tait pas moins revenu de
ses blessures: tel esprait et se consolait, tel s'affligeait. Bientt
le recueillement gagna la foule; le silence se fit; de l'intrieur de
la loge sortit un bruit sourd: je tenais l'oreille applique contre la
porte; je distinguai un rlement; ce bruit cessa: la famille royale
venait de recevoir le dernier soupir d'un petit-fils de Louis XIV!
J'entrai immdiatement.

          [Note 112: Anne-Victor-Denis Hubault, marquis _de Vibraye_
          (1766-1843) tait officier de cavalerie au moment de la
          Rvolution. Il migra en 1791, rentra en 1814 et devint
          alors colonel et aide de camp de Monsieur, plus tard Charles
          X. Nomm pair de France le 17 aot 1815, le mme jour que
          Chateaubriand, il fut promu marchal de camp le 1er octobre
          1823, et quitta la Chambre haute  la Rvolution de 1830,
          pour ne pas prter serment au nouveau rgime.]

          [Note 113: Alexandre, comte de _Girardin_ (1776-1855), fils
          de Ren-Louis de Girardin, l'hte et l'ami de J.-J.
          Rousseau. Il fit avec distinction les campagnes de l'Empire;
          colonel en 1806, gnral de brigade en 1811, il fut fait
          gnral de division pendant la campagne de France (1814).
          Louis XVIII le nomma premier veneur, fonctions qu'il
          conserva jusqu'en 1830. Il est le pre de M. mile de
          Girardin, le clbre rdacteur de _la Presse_, par qui
          furent publis, pour la premire fois, les _Mmoires
          d'Outre-Tombe_.]

Qu'on se figure une salle de spectacle vide, aprs la catastrophe
d'une tragdie: le rideau lev, l'orchestre dsert, les lumires
teintes, les machines immobiles, les dcorations fixes et enfumes,
les comdiens, les chanteurs, les danseuses, disparus par les trappes
et les passages secrets!

J'ai donn dans un ouvrage  part la vie et la mort de M. le duc de
Berry. Mes rflexions d'alors sont encore vraies aujourd'hui:

Un fils de saint Louis, dernier rejeton de la branche ane, chappe
aux traverses d'un long exil et revient dans sa patrie; il commence 
goter le bonheur; il se flatte de se voir renatre, de voir renatre
en mme temps la monarchie dans les enfants que Dieu lui promet: tout
 coup il est frapp au milieu de ses esprances, presque dans les
bras de sa femme. Il va mourir, et il n'est pas plein de jours! Ne
pourrait-il pas accuser le ciel, lui demander pourquoi il le traite
avec tant de rigueur? Ah! qu'il lui et t pardonnable de se plaindre
de sa destine! Car, enfin, quel mal faisait-il? Il vivait
familirement au milieu de nous dans une simplicit parfaite, il se
mlait  nos plaisirs et soulageait nos douleurs; dj six de ses
parents ont pri; pourquoi l'gorger encore, le rechercher, lui,
innocent, lui si loin du trne, vingt-sept ans aprs la mort de Louis
XVI? Connaissons mieux le coeur d'un Bourbon! Ce coeur, tout perc du
poignard, n'a pu trouver contre nous un seul murmure: pas un regret de
la vie, pas une parole amre n'a t prononce par ce prince. poux,
fils, pre et frre, en proie  toutes les angoisses de l'me, 
toutes les souffrances du corps, il ne cesse de demander la grce de
_l'homme_, qu'il n'appelle pas mme son assassin! Le caractre le plus
imptueux devient tout  coup le caractre le plus doux. C'est un
homme attach  l'existence par tous les liens du coeur; c'est un
prince dans la fleur de l'ge; c'est l'hritier du plus beau royaume
de la terre qui expire, et vous diriez que c'est un infortun qui ne
perd rien ici-bas.

Le meurtrier Louvel tait un petit homme  figure sale et chafouine,
comme on en voit des milliers sur le pav de Paris. Il tenait du
roquet; il avait l'air hargneux et solitaire. Il est probable que
Louvel ne faisait partie d'aucune socit; il tait d'une secte, non
d'un complot; il appartenait  l'une de ces conjurations d'ides, dont
les membres se peuvent quelquefois runir, mais agissent le plus
souvent un  un, d'aprs leur impulsion individuelle. Son cerveau
nourrissait une seule pense, comme un coeur s'abreuve d'une seule
passion. Son action tait consquente  ses principes: il avait voulu
tuer la race entire d'un seul coup. Louvel a des admirateurs de mme
que Robespierre. Notre socit matrielle, complice de toute
entreprise matrielle, a dtruit vite la chapelle leve en expiation
d'un crime. Nous avons l'horreur du sentiment moral, parce qu'on y
voit l'ennemi et l'accusateur: les larmes auraient paru une
rcrimination; on avait hte d'ter  quelques chrtiens une croix
pour pleurer.

Le 18 fvrier 1820, le _Conservateur_[114] paya le tribut de ses
regrets  la mmoire de M. le duc de Berry. L'article se terminait par
ce vers de Racine:

          [Note 114: _Le Conservateur_, tome VI, p. 382. L'article est
          de Chateaubriand.]

  Si du sang de nos rois quelque goutte chappe![115]

          [Note 115: _Athalie_ acte I scne I.]

Hlas! cette goutte de sang s'coule sur la terre trangre!

M. Decazes tomba. La censure arriva, et, malgr l'assassinat du duc de
Berry, je votai contre elle: ne voulant pas qu'elle souillt le
_Conservateur_, ce journal finit par cette apostrophe au duc de Berry:

Prince chrtien! digne fils de saint Louis! illustre rejeton de tant
de monarques, avant que vous soyez descendu dans cette dernire
demeure, recevez notre dernier hommage. Vous aimiez, vous lisiez un
ouvrage que la censure va dtruire. Vous nous avez dit quelquefois que
cet ouvrage sauvait le trne: hlas! nous n'avons pu sauver vos jours!
Nous allons cesser d'crire au moment que vous cessez d'exister: nous
aurons la douloureuse consolation d'attacher la fin de nos travaux 
la fin de votre vie[116].

          [Note 116: Article de Chateaubriand, dat du 3 mars 1820.
          _Le Conservateur_, tome VI, p. 471.]

       *       *       *       *       *

M. le duc de Bordeaux vint au monde le 29 septembre 1820. Le
nouveau-n fut nomm l'_enfant de l'Europe_[117] et l'_enfant du
miracle_[118], en attendant qu'il devnt l'enfant de l'exil.

          [Note 117: Lorsque le nonce vint fliciter le roi au nom du
          corps diplomatique, il pronona la phrase suivante en
          montrant le duc de Bordeaux: Voici le plus grand bienfait
          que la Providence la plus favorable a daign accorder  la
          tendresse de Votre Majest. Cet enfant de souvenirs et de
          regrets est aussi l'_enfant de l'Europe_. Il est le prsage
          et le garant de la paix et du repos qui doivent suivre tant
          d'agitations.]

          [Note 118:

             Il est n, _l'enfant du miracle_!
             Hritier du sang d'un martyr,
             Il est n d'un tardif oracle,
             Il est n d'un dernier soupir!
             Aux accents du bronze qui tonne
             La France s'veille et s'tonne
             Du fruit que la mort a port!
             Jeux du sort! merveilles divines!
             Ainsi fleurit sur des ruines
             Un lis que l'orage a plant.

          (_La Naissance du duc de Bordeaux_, par Alphonse de
          Lamartine.)]

Quelque temps avant les couches de la princesse, trois dames de la
halle de Bordeaux, au nom de toutes les dames leurs compagnes, firent
faire un berceau et me choisirent pour les prsenter, elles et leur
berceau,  madame la duchesse de Berry. Mesdames Dast, Duranton,
Aniche[119], m'arrivrent. Je m'empressai de demander aux
gentilshommes de service l'audience d'tiquette. Voil que M. de Sze
crut qu'un tel honneur lui appartenait de droit: il tait dit que je
ne russirais jamais  la cour. Je n'tais pas encore rconcili avec
le ministre, et je ne parus pas digne de la charge d'introducteur de
mes humbles ambassadrices. Je me tirai de cette grande ngociation
comme de coutume, en payant leur dpense.

          [Note 119: Aniche, synonyme gascon d'Annette et diminutif
          d'Anne. Aniche tait fort belle, et s'tait fait connatre
          sous l'Empire par l'ardeur de son royalisme. Je l'ai admire
           Bordeaux, en 1815, louant des chaises  tous les
          promeneurs des alles de Tourny: elle n'avait pas d'autre
          fortune. Marcellus, _Chateaubriand et son temps_, p. 248.]

Tout cela devint une affaire d'tat; le cancan passa dans les
journaux. Les dames bordelaises en eurent connaissance et m'crivirent
 ce sujet la lettre qui suit:

                              Bordeaux, le 24 octobre 1820.

     Monsieur le vicomte,

     Nous vous devons des remercments pour la bont que vous avez
     eue de mettre aux pieds de madame la duchesse de Berry notre joie
     et nos respects: pour cette fois du moins on ne vous aura pas
     empch d'tre notre interprte. Nous avons appris avec la plus
     grande peine l'clat que M. le comte de Sze a fait dans les
     journaux; et si nous avons gard le silence, c'est parce que nous
     avons craint de vous faire de la peine. Cependant, monsieur le
     vicomte, personne ne peut mieux que vous rendre hommage  la
     vrit et tirer d'erreur M. de Sze sur nos vritables intentions
     pour le choix d'un introducteur chez son Altesse Royale. Nous
     vous offrons de dclarer dans un journal  votre choix tout ce
     qui s'est pass; et comme personne n'avait le droit de nous
     choisir un guide, que jusqu'au dernier moment nous nous tions
     flattes que vous seriez ce guide, ce que nous dclarerons  cet
     gard ferait ncessairement taire tout le monde.

     Voil  quoi nous sommes dcides, monsieur le vicomte; mais
     nous avons cru qu'il tait de notre devoir de ne rien faire sans
     votre agrment. Comptez que ce serait de grand coeur que nous
     publierions les bons procds que vous avez eus pour tout le
     monde au sujet de notre prsentation. Si nous sommes la cause du
     mal, nous voil prtes  le rparer.

     Nous sommes et nous serons toujours de vous,

                    Monsieur le vicomte,

     Les trs-humbles et trs-respectueuses servantes,

          Femmes DAST, DURANTON, ANICHE.

Je rpondis  ces gnreuses dames qui ressemblaient si peu aux
grandes dames:

     Je vous remercie bien, mes chres dames, de l'offre que vous me
     faites de publier dans un journal tout ce qui s'est pass
     relativement  M. de Sze. Vous tes d'excellentes royalistes, et
     moi aussi je suis un bon royaliste: nous devons nous souvenir
     avant tout que M. de Sze est un homme respectable, et qu'il a
     t le dfenseur de notre roi. Cette belle action n'est point
     efface par un petit mouvement de vanit. Ainsi gardons le
     silence: il me suffit de votre bon tmoignage auprs de vos amis.
     Je vous ai dj remercies de vos excellents fruits: madame de
     Chateaubriand et moi nous mangeons tous les jours vos marrons en
     parlant de vous.

      prsent permettez  votre hte de vous embrasser. Ma femme
     vous dit mille choses, et moi je suis

               Votre serviteur et ami,

                    Chateaubriand.

          Paris, 2 novembre 1820.

Mais qui pense aujourd'hui  ces futiles dbats? Les joies et les
ftes du baptme sont loin derrire nous. Quand Henri naquit, le jour
de Saint-Michel, ne disait-on pas que l'archange allait mettre le
dragon sous ses pieds? Il est  craindre, au contraire, que l'pe
flamboyante n'ait t tire du fourreau que pour faire sortir
l'innocent du paradis terrestre, et pour en garder contre lui les
portes.

Cependant, les vnements qui se compliquaient ne dcidaient rien
encore. L'assassinat de M. le duc de Berry avait amen la chute de M.
Decazes[120], qui ne se fit pas sans dchirements. M. le duc de
Richelieu ne consentit  affliger son vieux matre que sur une
promesse de M. Mol[121] de donner  M. Decazes une mission lointaine.
Il partit pour l'ambassade de Londres o je devais le remplacer[122].
Rien n'tait fini. M. de Villle restait  l'cart avec sa fatalit,
M. de Corbire. J'offrais de mon ct un grand obstacle. Madame de
Montcalm[123] ne cessait de m'engager  la paix: j'y tais trs
dispos, ne voulant sincrement que sortir des affaires qui
m'envahissaient, et pour lesquelles j'avais un souverain mpris. M. de
Villle, quoique plus souple, n'tait pas alors facile  manier.

          [Note 120: M. Decazes avait donn sa dmission le 17
          fvrier. Le _Moniteur_ du 21 fvrier publia trois
          ordonnances, signes la veille. La premire acceptait la
          dmission de M. Decazes; la seconde nommait M. le duc de
          Richelieu prsident du conseil, en laissant l'ancien
          ministre debout; la troisime confrait  M. Decazes le
          titre de duc et de ministre d'tat.]

          [Note 121: Il y a la une erreur de plume. Le ministre des
          affaires trangres, en fvrier 1820, tait _M. Pasquier_.
          M. Mol n'a eu, sous la Restauration, que le portefeuille de
          la marine, et cela  une autre poque, du 12 septembre 1817
          au 28 dcembre 1818.]

          [Note 122: L'ordonnance nommant le duc Decazes  l'ambassade
          de Londres est du 20 fvrier 1820. Il la conserva jusqu'au 9
          janvier 1822.]

          [Note 123: Soeur du duc de Richelieu. Elle tait trs lie
          avec Chateaubriand.]

Il y a deux manires de devenir ministre: l'une brusquement et par
force, l'autre par longueur de temps et par adresse; la premire
n'tait point  l'usage de M. de Villle: le cauteleux exclut
l'nergique, mais il est plus sr et moins expos  perdre la place
qu'il a gagne. L'essentiel dans cette manire d'arriver est d'agrer
maints soufflets et de savoir avaler une quantit de couleuvres: M. de
Talleyrand faisait grand usage de ce rgime des ambitions de seconde
espce. En gnral, on parvient aux affaires par ce que l'on a de
mdiocre, et l'on y reste par ce que l'on a de suprieur. Cette
runion d'lments antagonistes est la chose la plus rare, et c'est
pour cela qu'il y a si peu d'hommes d'tat.

M. de Villle avait prcisment le terre  terre des qualits par
lesquelles le chemin lui tait ouvert: il laissait faire du bruit
autour de lui, pour recueillir le fruit de l'pouvante qui s'emparait
de la cour. Parfois il prononait des discours belliqueux, mais o
quelques phrases laissaient luire l'esprance d'une nature abordable.
Je pensais qu'un homme de son espce devait commencer par entrer dans
les affaires, n'importe comment, et dans une place non trop
effrayante. Il me semblait qu'il lui fallait tre d'abord ministre
sans portefeuille, afin d'obtenir un jour la prsidence mme du
ministre. Cela lui donnerait un renom de modration, il serait vtu
parfaitement  son air; il deviendrait vident que le chef
parlementaire de l'opposition royaliste n'tait pas un ambitieux,
puisqu'il consentait pour le bien de la paix  se faire si petit. Tout
homme qui a t ministre, n'importe  quel titre, le redevient: un
premier ministre est l'chelon du second; il reste sur l'individu qui
a port l'habit brod une odeur de portefeuille qui le fait retrouver
tt ou tard par les bureaux.

Madame de Montcalm m'avait dit de la part de son frre qu'il n'y avait
plus de ministre vacant; mais que si mes deux amis voulaient entrer
au conseil comme ministres d'tat sans portefeuille, le roi en serait
charm, promettant mieux pour la suite. Elle ajoutait que si je
consentais  m'loigner, je serais envoy  Berlin. Je lui rpondis
qu' cela ne tenait; que quant  moi j'tais toujours prt  partir et
que j'irais chez le diable, dans le cas que les rois eussent quelque
mission  remplir auprs de leur cousin; mais que je n'acceptais
pourtant un exil que si M. de Villle acceptait son entre au conseil.
J'aurais voulu aussi placer M. Lain auprs de mes deux amis. Je me
chargeai de la triple ngociation. J'tais devenu le matre de la
France politique par mes propres forces. On ne se doute gure que
c'est moi qui ai fait le premier ministre de M. de Villle et qui ai
pouss le maire de Toulouse dans la carrire.

Je trouvai dans le caractre de M. Lain une obstination invincible.
M. de Corbire ne voulait pas une simple entre au conseil; je le
flattai de l'espoir qu'on y joindrait l'instruction publique. M. de
Villle, ne se prtant qu'avec rpugnance  ce que je dsirais, me fit
d'abord mille objections; son bon esprit et son ambition le dcidrent
enfin  marcher en avant: tout fut arrang. Voici les preuves
irrcusables de ce que je viens de raconter; documents fastidieux de
ces petits faits justement passs  l'oubli, mais utiles  ma propre
histoire:

                    20 dcembre[124], trois heures et demie.

          [Note 124: Le 20 dcembre 1820.]

      M. LE DUC DE RICHELIEU.

     J'ai eu l'honneur de passer chez vous, monsieur le duc, pour
     vous rendre compte de l'tat des choses: tout va  merveille.
     J'ai vu les deux amis: Villle consent enfin  entrer ministre
     secrtaire d'tat au conseil, sans portefeuille, si Corbire
     consent  entrer au mme titre, avec la direction de
     l'instruction publique. Corbire, de son ct, veut bien entrer 
     ces conditions, moyennant l'approbation de Villle. Ainsi, il n'y
     a plus de difficults. Achevez votre ouvrage, monsieur le duc;
     voyez les deux amis; et quand vous aurez entendu ce que je vous
     cris, de leur propre bouche, vous rendrez  la France la paix
     intrieure, comme vous lui avez donn la paix avec les trangers.

     Permettez-moi de vous soumettre encore une ide: trouveriez-vous
     un grand inconvnient  remettre  Villle la direction vacante
     par la retraite de M. de Barante[125]? il serait alors plac dans
     une position plus gale avec son ami. Toutefois, il m'a
     positivement dit qu'il consentirait  entrer au conseil sans
     portefeuille, si Corbire avait l'instruction publique. Je ne dis
     ceci que comme un moyen de plus de satisfaire compltement les
     royalistes, et de vous assurer une majorit immense et
     inbranlable.

          [Note 125: M. de Barante avait donn sa dmission de
          directeur gnral des contributions indirectes, poste auquel
          tait attribu,  cette poque, un traitement de cent mille
          francs. (Voir les _Souvenirs du baron de Barante_, t. II. p.
          455.)]

     J'aurai enfin l'honneur de vous faire observer que, c'est demain
     au soir qu'a lieu chez Piet la grande runion royaliste, et qu'il
     serait bien utile que les deux amis pussent demain au soir dire
     quelque chose qui calmt toutes les effervescences et empcht
     toutes les divisions.

     Comme je suis, monsieur le duc, hors de tout ce mouvement, vous
     ne verrez, j'espre, dans mon empressement que la loyaut d'un
     homme qui dsire le bien de son pays et vos succs.

     Agrez, je vous prie, monsieur le duc, l'assurance de ma haute
     considration.

                              CHATEAUBRIAND.

       *       *       *       *       *

     Mercredi[126]

          [Note 126: Le mercredi 20 dcembre 1820.]

     Je viens d'crire  MM. de Villle et de Corbire, monsieur, et
     je les engage  passer ce soir chez moi, car dans une oeuvre
     aussi utile il ne faut pas perdre un moment. Je vous remercie
     d'avoir fait marcher l'affaire aussi vite; j'espre que nous
     arriverons  une heureuse conclusion. Soyez persuad, monsieur,
     du plaisir que j'ai  vous avoir cette obligation, et recevez
     l'assurance de ma haute considration.

                              RICHELIEU.

       *       *       *       *       *

     Permettez-moi, monsieur le duc, de vous fliciter de l'heureuse
     issue de cette grande affaire, et de m'applaudir d'y avoir eu
     quelque part. Il est bien  dsirer que les ordonnances
     paraissent demain: elles feront cesser toutes les oppositions.
     Sous ce rapport je puis tre utile aux deux amis.

     J'ai l'honneur, monsieur le duc, de vous renouveler l'assurance
     de ma haute considration.

                              CHATEAUBRIAND.

       *       *       *       *       *

     Vendredi.

     J'ai reu avec un extrme plaisir le billet que M. le vicomte de
     Chateaubriand m'a fait l'honneur de m'crire. Je crois qu'il
     n'aura pas  se repentir de s'en tre rapport  la bont du Roi,
     et s'il me permet d'ajouter au dsir que j'ai de contribuer  ce
     qui pourra lui tre agrable. Je le prie de recevoir l'assurance
     de ma haute considration.

                              RICHELIEU.

       *       *       *       *       *

     Ce jeudi.

     Vous savez sans doute, mon noble collgue, que l'affaire a t
     conclue hier soir  onze heures, et que tout s'est arrang sur
     les bases convenues entre vous et le duc de Richelieu. Votre
     intervention nous a t fort utile: grces vous soient rendues
     pour cet acheminement vers un mieux qu'on doit dsormais regarder
     comme probable.

     Tout  vous pour la vie,

                              J. DE POLIGNAC.

       *       *       *       *       *

     Paris, mercredi 20 dcembre, onze heures et demie du soir.

     Je viens de passer chez vous qui tiez retir, noble vicomte:
     j'arrive de chez Villle qui lui-mme est rentr tard de la
     confrence que vous lui aviez prpare et annonce. Il m'a
     charg, comme votre plus proche voisin, de vous faire savoir ce
     que Corbire voulait aussi vous mander de son ct, que l'affaire
     que vous avez rellement conduite et mnage dans la journe est
     dcidment finie de la manire la plus simple et la plus abrge:
     lui _sans portefeuille_, son ami _avec l'instruction_. Il
     paraissait croire qu'on aurait pu attendre un peu plus, et
     obtenir d'autres conditions; mais il ne convenait pas de ddire
     un interprte, un ngociateur tel que vous. C'est vous rellement
     qui leur avez ouvert l'entre de cette nouvelle carrire: ils
     comptent sur vous pour la leur aplanir. De votre ct, pendant le
     peu de temps que nous aurons encore l'avantage de vous conserver
     parmi nous, parlez  vos amis les plus vifs dans le sens de
     seconder ou du moins de ne pas combattre les projets d'union.
     Bonsoir. Je vous fais encore mon compliment de la promptitude
     avec laquelle vous menez les ngociations. Vous arrangerez ainsi
     l'Allemagne pour revenir plus tt au milieu de vos amis. Je suis
     charm, pour mon compte, de ce qu'il y a de simplifi dans votre
     position.

     Je vous renouvelle tous mes sentiments.

                              M. DE MONTMORENCY.

       *       *       *       *       *

     Voici, monsieur, une demande adresse par un garde du corps du
     roi au roi de Prusse: elle m'est remise et recommande par un
     officier suprieur des gardes. Je vous prie donc de l'emporter
     avec vous et d'en faire usage, si vous croyez, quand vous aurez
     un peu examin le terrain  Berlin[127], qu'elle est de nature 
     obtenir quelque succs.

          [Note 127: Chateaubriand venait d'tre nomm envoy
          extraordinaire et ministre plnipotentiaire prs la cour de
          Berlin. _Moniteur_ du 30 novembre 1820.]

     Je saisis avec grand plaisir cette occasion de me fliciter avec
     vous du _Moniteur_ de ce matin[128], et de vous remercier de la
     part que vous avez eue  cette heureuse issue qui, je l'espre,
     aura sur les affaires de notre France la plus heureuse influence.

          [Note 128: M. de Corbire eut la prsidence de l'instruction
          publique avec l'entre au Conseil. M. de Villle entrait
          galement comme ministre secrtaire d'tat sans
          portefeuille. Ce dernier mit une condition  son
          acceptation: c'est qu'il resterait dans son logement et ne
          recevrait ni indemnit ni traitement. Et jusqu' la fin, il
          fera preuve du mme dsintressement. Nomm ministre des
          Finances, en dcembre 1821, il avait droit  une somme de
          25,000 francs pour frais d'installation: il la refusa. Louis
          XVIII l'leva, le 7 septembre 1822,  la dignit de
          prsident du Conseil. Un supplment de 50,000 francs de
          traitement annuel tait attach  ces fonctions: il le
          refusa. Lorsqu'il sortit du ministre, en 1828, Charles X
          exigea de lui qu'il acceptt la pension de ministre d'tat;
          cette pension fut inscrite au grand-livre. Il s'empressa d'y
          renoncer aussitt aprs la Rvolution de 1830. Il lui
          suffisait d'avoir relev la fortune publique, d'avoir fond
          sur des bases indestructibles le crdit de la France,
          d'avoir donn  notre pays les meilleures finances qu'il ait
          jamais eues. Pendant ce temps, les auteurs de _la
          Villliade_ le reprsentaient sous les traits d'un
          _Sardanapale mangeant la France dans de riches banquets_,
          sous la figure d'un _Minotaure_

             Dont la dent terrible dvore
             Et notre fortune et nos lois.]

     Veuillez recevoir l'assurance de ma haute considration et de
     mon sincre attachement.

                              Pasquier.

Cette suite de billets montre assez que je ne me vante pas; cela
m'ennuierait trop d'tre la mouche du coche; le timon ou le nez du
cocher ne sont pas des places o j'aie jamais eu l'ambition de
m'asseoir: que le coche arrive au haut ou roule en bas, point ne m'en
chaut. Accoutum  vivre cach dans mes propres replis, ou
momentanment dans la large vie des sicles, je n'avais aucun got aux
mystres d'antichambre. J'entre mal dans la circulation en pice de
monnaie courante; pour me sauver, je me retire auprs de Dieu; une
ide fixe qui vient du ciel vous isole et fait tout mourir autour de
vous.




LIVRE VIII[129]

          [Note 129: Ce livre a t crit en 1839 et revu en dcembre
          1846.]

     Anne de ma vie 1821. -- Ambassade de Berlin. -- Arrive 
     Berlin. -- M. Ancillon. -- Famille royale. -- Ftes pour le
     mariage du grand-duc Nicolas. -- Socit de Berlin. -- Le comte
     de Humboldt. -- M. de Chamisso. -- Ministres et ambassadeurs. --
     La princesse Guillaume. -- L'Opra. -- Runion musicale. -- Mes
     premires dpches. -- M. de Bonnay. -- Le Parc. -- La duchesse
     de Cumberland. -- Mmoire commenc sur l'Allemagne. --
     Charlottenbourg. -- Intervalle entre l'ambassade de Berlin et
     l'ambassade de Londres. -- Baptme de M. le duc de Bordeaux. --
     Lettre  M. Pasquier. -- Lettre de M. de Bernstorff. -- Lettre de
     M. Ancillon. -- Dernire lettre de Madame la duchesse de
     Cumberland. -- M. de Villle, ministre des finances. -- Je suis
     nomm  l'ambassade de Londres.


Je quittai la France, laissant mes amis en possession d'une autorit
que je leur avais achete au prix de mon absence: j'tais un petit
Lycurgue[130]. Ce qu'il y avait de bon, c'est que le premier essai que
j'avais fait de ma force politique me rendait ma libert; j'allais
jouir au dehors de cette libert dans le pouvoir. Au fond de cette
position nouvelle  ma personne, j'aperois je ne sais quels romans
confus parmi des ralits: n'y avait-il rien dans les cours?
N'taient-elles point des solitudes d'une autre sorte? C'taient
peut-tre des Champs-lyses avec leurs ombres.

          [Note 130: Aprs avoir fait jurer aux Lacdmoniens de ne
          rien changer pendant son absence aux lois qu'il leur avait
          donnes, Lycurgue partit pour un long voyage... et ne revint
          jamais.]

Je partis de Paris le 1er janvier 1821: la Seine tait gele, et pour
la premire fois je courais sur les chemins avec les conforts de
l'argent. Je revenais peu  peu de mon mpris des richesses; je
commenais  sentir qu'il tait assez doux de rouler dans une bonne
voiture, d'tre bien servi, de n'avoir  se mler de rien, d'tre
devanc par un norme chasseur de Varsovie, toujours affam, et qui,
au dfaut des czars, aurait  lui seul dvor la Pologne[131]. Mais je
m'habituai vite  mon bonheur; j'avais le pressentiment qu'il durerait
peu, et que je serais bientt remis  pied comme il tait convenable.
Avant d'tre arriv  ma destination, il ne me resta du voyage que mon
got primitif pour le voyage mme; got d'indpendance,--satisfaction
d'avoir rompu les attaches de la socit.

          [Note 131: M. de Marcellus (_Chateaubriand et son temps_, p.
          251) nous a conserv le nom du courrier qui prcdait ainsi
          sur les grandes routes le nouvel ambassadeur. C'tait,
          dit-il, le pauvre Valentin,  qui je n'ai jamais connu
          d'autre nom, le plus dvou des nombreux serviteurs que
          l'antichambre runissait plus tard  Londres, sous mon
          autorit de _mnagre_, titre que parfois en riant me
          donnait l'ambassadeur. Il est la seule chose,  lui
          appartenant, que M. de Chateaubriand ait laisse  son
          dpart au ministre des Affaires trangres, aprs en avoir
          fait un garon de bureau. Le Varsovien tait en effet grand
          mangeur, comme le dit son matre; mais il tait grand buveur
          aussi.]

Vous verrez, lorsque je reviendrai de Prague en 1833, ce que je dis de
mes vieux souvenirs du Rhin: je fus oblig,  cause des glaces, de
remonter ses rives et de le traverser au-dessus de Mayence[132]. Je ne
m'occupai gure de _Moguntia_, de son archevque, de ses trois ou
quatre siges, et de l'_imprimerie_[133] par qui cependant je rgnais.
Francfort, cit de Juifs, ne m'arrta que pour une de leurs affaires:
un change de monnaie.

          [Note 132: Chateaubriand crivait de Mayence  la duchesse
          de Duras, le 6 janvier 1821:

               Je suis arrt ici par le Rhin qui n'est ni gel ni
               dgel; je suis all le voir ce matin; c'tait la
               vieille Germanie dans toute sa beaut. Quand je serai
               sur l'autre bord, j'aurai vraisemblablement pass le
               fleuve d'oubli. Savez-vous ce que j'ai fait en route?
               J'ai relu les lettres de Mirabeau sur Berlin. J'ai t
               frapp d'une chose, c'est de la lgret, de
               l'incapacit de ce gouvernement, qui voyait la
               correspondance d'un pareil homme, et qui ne devinait
               pas ce qu'il tait. Tout Mirabeau, et Mirabeau trs
               suprieur, est dans cette correspondance diplomatique;
               l'avenir de l'Europe y est  chaque ligne. Eh bien! cet
               homme qui, deux ans aprs, devait renverser la France,
               s'humilie, demande qu'on lui donne un petit titre
               diplomatique, et qu'on ne l'emploie pas dans une
               mission honteuse et non avoue. Il pense qu'on ne peut
               pas garder un imbcile d'ambassadeur qu'on avait 
               Berlin; mais il ne porte pas ses vues si haut; le
               moindre poste lui suffirait. Il s'abaisse jusqu'
               proposer d'aller, dguis en marchand, tudier les
               frontires orientales de l'Autriche! Cela fait mal 
               lire; mais aussi cela m'a fait faire de tristes
               rflexions. Quand ma correspondance vaudrait celle de
               Mirabeau, me connatra-t-on mieux? J'ai prdit cinq ans
               l'avenir de la France, ne m'a-t-on pas tout ni
               jusqu'au dernier moment? Mais Mirabeau, si
               outrageusement mconnu, s'est veng, et je ne me
               vengerai pas. Au reste, je vois ici des traces de cette
               vengeance: une ville  moiti crase par les bombes,
               des figures sur des tombeaux, des effigies de saints
               mutils par les sabres de l'galit, la mort et la vie
               profanes par cette rvolution dont les soldats
               n'taient un moment vaincus  Mayence que pour aller
               exterminer les Vendens. Allons! demeurons
               incorrigibles! Recommenons! on recommencera!--Je
               voudrais savoir assez d'allemand pour offrir  _lady
               Clara_ l'hommage de mon respect.]

          [Note 133: Mayence est la patrie de Guttemberg, qui fit dans
          cette ville les premiers essais de l'art de l'_imprimerie_
          en 1438 ou 1440.]

La route fut triste: le grand chemin tait neigeux et le givre appendu
aux branches des pins. Ina m'apparut de loin avec les larves de sa
double bataille[134]. Je traversai Erfurt et Weimar: dans Erfurt,
l'empereur manquait; dans Weimar, habitait Goethe que j'avais tant
admir, et que j'admire beaucoup moins. Le chantre de la matire
vivait, et sa vieille poussire se modelait encore autour de son
gnie. J'aurais pu voir Goethe, et je ne l'ai point vu; il laisse un
vide dans la procession des personnages clbres qui ont dfil sous
mes yeux.

          [Note 134: Celle du 6 septembre 1631 gagne par
          Gustave-Adolphe, et celle du 19 octobre 1813 perdue par
          Napolon.]

Le tombeau de Luther  Wittemberg ne me tenta point: le protestantisme
n'est en religion qu'une hrsie illogique; en politique, qu'une
rvolution avorte. Aprs avoir mang, en passant l'Elbe, un petit
pain noir ptri  la vapeur du tabac, j'aurais eu besoin de boire dans
le grand verre de Luther, conserv comme une relique. De l,
traversant Potsdam et franchissant la Spre, rivire d'encre sur
laquelle se tranent des barques gardes par un chien blanc, j'arrivai
 Berlin. L demeura, comme je l'ai dit, _le faux Julien dans sa
fausse Athnes_. Je cherchai en vain le soleil du mont Hymette. J'ai
crit  Berlin le quatrime livre de ces _Mmoires_. Vous y avez
trouv la description de cette ville, ma course  Potsdam, mes
souvenirs du grand Frdric, de son cheval, de ses levrettes et de
Voltaire.

Descendu le 11 janvier  l'auberge, j'allai demeurer ensuite _Sous les
Tilleuls_, dans l'htel qu'avait quitt M. le marquis de Bonnay, et
qui appartenait  madame la duchesse de Dino: j'y fus reu par MM. de
Caux, de Flavigny et de Cussy[135], secrtaires de la lgation.

          [Note 135: Sur M. de Caux et M. de Cussy, voir, au tome I,
          la note 1 de la page 173.--Maurice-Adolphe-Charles, vicomte
          de Flavigny (1799-1813). Aprs avoir rempli auprs du prince
          de Polignac les fonctions de secrtaire, il servit la
          monarchie de Juillet et entra  la Chambre des pairs le 25
          dcembre 1841. Reprsentant d'Indre-et-Loire  l'Assemble
          lgislative de 1849 et membre de la droite monarchiste, il
          se rallia, aprs le coup d'tat du 2 dcembre, au
          gouvernement de Louis-Napolon. Dput au Corps lgislatif
          de 1852  1863, il se pronona avec nergie en faveur du
          pouvoir temporel du pape, ce qui lui valut de perdre la
          qualit de candidat officiel et de n'tre pas rlu lors du
          renouvellement du 1er juin 1863.]

Le 17 de janvier, j'eus l'honneur de prsenter au roi les lettres de
rcrance de M. le marquis de Bonnay et mes lettres de crance. Le
roi, log dans une simple maison, avait pour toute distinction deux
sentinelles  sa porte: entrait qui voulait; on lui parlait _s'il
tait chez lui_. Cette simplicit des princes allemands contribue 
rendre moins sensibles aux petits le nom et les prrogatives des
grands. Frdric-Guillaume[136] allait chaque jour,  la mme heure,
dans une carriole dcouverte qu'il conduisait lui-mme, casquette en
tte, manteau gristre sur le dos, fumer son cigare dans le parc. Je
le rencontrais souvent et nous continuions nos promenades, chacun de
notre ct. Quand il rentrait dans Berlin, la sentinelle de la porte
de Brandebourg criait  tue-tte; la garde prenait les armes et
sortait; le roi passait, tout tait fini.

          [Note 136: Frdric-Guillaume III, n le 3 aot 1770, veuf
          de la reine Louise, morte le 19 juillet 1810. Il tait mont
          sur le trne le 16 novembre 1797. Il eut pour successeur, en
          1840, Frdric-Guillaume IV, son fils. Un autre de ses fils
          a t l'empereur Guillaume Ier.]

Dans la mme journe, je fis ma cour au prince royal et aux princes
ses frres, jeunes militaires fort gais. Je vis le grand-duc Nicolas
et la grande-duchesse, nouvellement maris et auxquels on donnait des
ftes. Je vis aussi le duc et la duchesse de Cumberland[137], le
prince Guillaume[138], frre du roi, le prince Auguste de Prusse[139],
longtemps notre prisonnier: il avait voulu pouser madame Rcamier; il
possdait l'admirable portrait que Grard avait fait d'elle et qu'elle
avait chang avec le prince pour le tableau de Corinne.

          [Note 137: Ernest-Auguste, duc de _Cumberland_, cinquime
          fils du roi d'Angleterre George III, n en 1771, mort en
          1851, tait le troisime des princes de la maison de Hanovre
          qui ait port ce titre. Il avait pous en 1815 la princesse
          Frdrique-Caroline-Sophie de Mecklembourg-Strlitz, ne le
          2 mars 1778, veuve en premires noces du prince Louis de
          Prusse et divorce d'avec son second mari, prince de
          Salms-Braunfels. Elle s'tait d'abord fiance au duc de
          Cambridge, septime fils de George III, puis avait rompu
          avec lui pour pouser le duc de Cumberland. En 1837, le duc
          Ernest-Auguste a t appel au trne de Hanovre, la loi
          salique en vigueur dans ce pays empchant la reine Victoria
          de runir les deux couronnes sur sa tte, comme ses
          prdcesseurs.]

          [Note 138: Frdric-Guillaume-Charles, frre du roi, n le 3
          juillet 1783, mari le 12 janvier 1804  Amlie-Marianne de
          Hesse-Hombourg.]

          [Note 139: Fils du prince Ferdinand de Prusse et neveu du
          grand Frdric. Il avait t fait prisonnier, le 10 octobre
          1806, au combat de Saalfeld, o son frre an le prince
          Louis avait t tu.]

Je m'tais empress de chercher M. Ancillon[140]. Nous nous
connaissions mutuellement par nos ouvrages. Je l'avais rencontr 
Paris avec le prince royal son lve[141]; il tait charg  Berlin,
par intrim, du portefeuille des affaires trangres pendant l'absence
de M. le comte de Bernstorff. Sa vie tait trs touchante: sa femme
avait perdu la vue: toutes les portes de sa maison taient ouvertes;
la pauvre aveugle se promenait de chambre en chambre parmi des fleurs,
et se reposait au hasard comme un rossignol en cage: elle chantait
bien et mourut tt.

          [Note 140: Jean-Pierre-Frdric Ancillon (1766-1837),
          historien et homme d'tat prussien, descendant de parents
          franais migrs  la suite de la rvocation de l'dit de
          Nantes. Il avait publi en 1803 un _Tableau des rvolutions
          du systme politique de l'Europe_, qui lui fit prendre rang
          parmi les meilleurs historiens de l'poque. En 1806, il fut
          charg par Guillaume III de l'ducation du prince royal, et
          en 1814 il vint  Paris avec son lve. Il devint en 1831
          ministre des Affaires trangres.]

          [Note 141: Frdric-Guillaume, n le 15 octobre 1795. Il
          succda  son pre en 1840, sous le nom de
          Frdric-Guillaume IV et mourut le 1er janvier 1861.]

M. Ancillon, de mme que beaucoup d'hommes illustres de la Prusse,
tait d'origine franaise: ministre protestant, ses opinions avaient
d'abord t trs librales; peu  peu il se refroidit. Quand je le
retrouvai  Rome en 1828, il tait revenu  la monarchie tempre et
il a rtrograd jusqu' la monarchie absolue. Avec un amour clair
des sentiments gnreux, il avait la haine et la peur des
rvolutionnaires: c'est cette haine qui l'a pouss vers le despotisme,
afin d'y demander abri. Ceux qui vantent encore 1793 et qui en
admirent les crimes ne comprendront-ils jamais combien l'horreur dont
on est saisi pour ces crimes est un obstacle  l'tablissement de la
libert?

Il y eut une fte  la cour, et l commencrent pour moi des honneurs
dont j'tais bien peu digne. Jean Bart avait mis pour aller 
Versailles un habit de drap d'or doubl de drap d'argent, ce qui le
gnait beaucoup. La grande-duchesse, aujourd'hui l'impratrice de
Russie, et la duchesse de Cumberland choisirent mon bras dans une
marche polonaise: mes romans du monde commenaient. L'air de la marche
tait une espce de pot-pourri compos de plusieurs morceaux, parmi
lesquels,  ma grande satisfaction, je reconnus la chanson du roi
Dagobert: cela m'encouragea et vint au secours de ma timidit. Ces
ftes se rptrent; une d'elles surtout eut lieu dans le grand palais
du roi. Ne voulant pas en prendre le rcit sur mon compte, je le donne
tel qu'il est consign dans le _Morgenblatt_ de Berlin par madame la
baronne de Hohenhausen:

                                        Berlin, le 22 mars 1821.

                              _Morgenblatt_ (Feuille du matin), n 70.

     Un des personnages remarquables qui assistaient  cette fte
     tait le vicomte de Chateaubriand, ministre de France, et, quelle
     que ft la splendeur du spectacle qui se dveloppait  leurs
     yeux, les belles Berlinoises avaient encore des regards pour
     l'auteur d'_Atala_, ce superbe et mlancolique roman, o l'amour
     le plus ardent succombe dans le combat contre la religion. La
     mort d'Atala et l'heure du bonheur de Chactas, pendant un orage
     dans les antiques forts de l'Amrique, dpeint avec les couleurs
     de Milton, resteront  jamais graves dans la mmoire de tous les
     lecteurs de ce roman. M. de Chateaubriand crivit _Atala_ dans sa
     jeunesse pniblement prouve par l'exil de sa patrie: de l
     cette profonde mlancolie et cette passion brlante qui respirent
     dans l'ouvrage entier.  prsent, cet homme d'tat consomm a
     vou uniquement sa plume  la politique. Son dernier ouvrage, _la
     Vie et la Mort du duc de Berry_, est tout  fait crit dans le
     ton qu'employaient les pangyristes de Louis XIV.

     M. de Chateaubriand est d'une taille assez petite, et pourtant
     lance. Son visage ovale a une expression de pit et de
     mlancolie. Il a les cheveux et les yeux noirs: ceux-ci brillent
     du feu de son esprit qui se prononce dans ses traits.

Mais j'ai les cheveux blancs: pardonnez donc  madame la baronne de
Hohenhausen de m'avoir croqu dans mon bon temps, bien qu'elle
m'octroie dj des annes. Le portrait est d'ailleurs fort joli; mais
je dois  ma sincrit de dire qu'il n'est pas ressemblant.

       *       *       *       *       *

L'htel Sous les Tilleuls, _Unter den Linden_, tait beaucoup trop
grand pour moi, froid et dlabr: je n'en occupais qu'une petite
partie.

Parmi mes collgues, ministres et ambassadeurs, le seul remarquable
tait M. d'Alopeus.[142] J'ai depuis rencontr sa femme et sa fille 
Rome auprs de la grande-duchesse Hlne: si celle-ci et t  Berlin
au lieu de la grande-duchesse Nicolas, sa belle-soeur, j'aurais t
plus heureux.

          [Note 142: Le comte David _d'Alopeus_ (1769-1831). Aprs
          avoir t ministre de Russie  la cour de Sude, puis  la
          cour de Wurtemberg, il devint, en 1813, commissaire gnral
          des armes allies, et fut alors fix par ses fonctions au
          quartier gnral des souverains confdrs. Sa femme, qui
          l'y accompagnait, se fit autant remarquer par sa beaut que
          par les grces de son esprit. En 1815, le comte d'Alopeus
          fut gouverneur de la Lorraine, pour la Russie, et fit preuve
          dans ce nouveau poste de la plus louable modration. Nomm
          peu de temps aprs ministre plnipotentiaire de Russie  la
          cour de Berlin, il resta dans cette ville jusqu' sa mort,
          arrive le 13 juin 1831.--Sa fille, Mlle Alexandrine
          d'Alopeus, pousa Albert de la Ferronnays, l'un des fils du
          comte de la Ferronnays, l'ami de Chateaubriand. Elle est
          l'hrone du _Rcit d'une soeur_, de Mme Augustus Craven.]

M. d'Alopeus, mon collgue, avait la douce manie de se croire ador.
Il tait perscut par les passions qu'il inspirait: Ma foi,
disait-il, je ne sais ce que j'ai; partout o je vais, les femmes me
suivent. Madame d'Alopeus s'est attache obstinment  moi. Il et
t excellent saint-simonien. La socit prive, comme la socit
publique, a son allure: dans la premire, ce sont toujours des
attachements forms et rompus, des affaires de famille, des morts, des
naissances, des chagrins et des plaisirs particuliers; le tout vari
d'apparences selon les sicles. Dans l'autre, ce sont toujours des
changements de ministres, des batailles perdues ou gagnes, des
ngociations avec les cours, des rois qui s'en vont, ou des royaumes
qui tombent.

Sous Frdric II, lecteur de Brandebourg, surnomm _Dent de Fer_;
sous Joachim II, empoisonn par le Juif Lippold; sous Jean Sigismond,
qui runit  son lectorat le duch de Prusse; sous Georges-Guillaume,
l'_Irrsolu_, qui, perdant ses forteresses, laissait Gustave-Adolphe
s'entretenir avec les dames de sa cour et disait: Que faire? ils ont
des canons; sous le Grand-lecteur, qui ne rencontra dans ses tats
que des monceaux de cendres, lesquels empchaient l'herbe de crotre,
qui donna audience  l'ambassadeur tartare dont l'interprte avait un
nez de bois et les oreilles coupes; sous son fils, premier roi de
Prusse, qui, rveill en sursaut par sa femme, prit la fivre de peur
et en mourut; sous tous ces rgnes, les divers mmoires ne laissent
voir que la rptition des mmes aventures dans la socit prive.

Frdric-Guillaume Ier, pre du grand Frdric, homme dur et bizarre,
fut lev par madame de Rocoules, la rfugie: il aima une jeune femme
qui ne put l'adoucir; son salon fut une tabagie. Il nomma le bouffon
Gundling prsident de l'Acadmie royale de Berlin; il fit enfermer son
fils dans la citadelle de Custrin, et Quatt eut la tte tranche
devant le jeune prince; c'tait la vie prive de ce temps. Le grand
Frdric, mont sur le trne, eut une intrigue avec une danseuse
italienne, la Barbarini, seule femme dont il s'approcha jamais: il se
contenta de jouer de la flte la premire nuit de ses noces sous la
fentre de la princesse lisabeth de Brunswick lorsqu'il l'pousa.
Frdric avait le got de la musique et la manie des vers. Les
intrigues et les pigrammes des deux potes, Frdric et Voltaire,
troublrent madame de Pompadour, l'abb de Bernis et Louis XV. La
margrave de Bayreuth[143] tait mle dans tout cela avec de l'amour,
comme en pouvait avoir un pote. Des cercles littraires chez le roi,
puis des chiens sur des fauteuils malpropres; puis des concerts devant
des statues d'Antinos; puis des grands dners; puis beaucoup de
philosophie; puis la libert de la presse et des coups de bton; puis
enfin un homard ou un pt d'anguille qui mit fin aux jours d'un vieux
grand homme, lequel voulait vivre: voil de quoi s'occupa la socit
prive de ce temps de lettres et de batailles.--Et, nonobstant,
Frdric a renouvel l'Allemagne, tabli un contre-poids  l'Autriche,
et chang tous les rapports et tous les intrts politiques de la
Germanie.

          [Note 143: Sophie-Wilhelmine, margravine de _Bayreuth_
          (1709-1758), fille du roi de Prusse Frdric-Guillaume Ier
          et soeur du grand Frdric. Elle pousa en 1731 l'hritier
          du margraviat de Bayreuth. Voltaire a crit une _Ode sur sa
          mort_. Elle a laiss des Mmoires qui vont de 1706  1742 et
          qui renferment les plus intressants dtails sur l'intrieur
          de la cour de Prusse. La _Correspondance_ de cette princesse
          _avec Frdric II_ a t imprim dans les _OEuvres_ de ce
          dernier (tome XXVII).]

Dans les nouveaux rgnes nous trouvons le Palais de marbre, madame
Rietz[144] avec son fils, Alexandre, comte de La Marche, la Baronne de
Stoltzenberg, matresse du margrave Schwed, autrefois comdienne, le
prince Henri[145] et ses amis suspects, mademoiselle Voss, rivale de
madame Rietz, une intrigue de bal masqu entre un jeune Franais et la
femme d'un gnral prussien, enfin madame de F..., dont on peut lire
l'aventure dans l'_Histoire secrte de la cour de Berlin_[146]: qui
sait tous ces noms? qui se rappellera les ntres? Aujourd'hui, dans la
capitale de la Prusse, c'est  peine si des octognaires ont conserv
la mmoire de cette gnration passe.

          [Note 144: Wilhelmine _Enke_, femme _Rietz_, comtesse de
          _Lichtenau_ (1754-1820). Fille d'un musicien de la chapelle
          royale de Prusse, elle devint  seize ans la matresse du
          prince royal, fils du grand Frdric, qui lui fit pouser un
          de ses valets de chambre nomm Rietz, et qui, devenu roi en
          1786 sous le nom de Frdric-Guillaume II, la revtit du
          titre de comtesse de Lichtenau. Elle a crit des _Mmoires_,
          qui ont t traduits en franais (1809).]

          [Note 145: Le prince Henri de Prusse, frre du grand
          Frdric, n en 1726. Il contribua puissamment aux succs de
          son frre pendant la guerre de Sept ans. Ami de la France,
          et surtout de ses philosophes, dont il partageait, comme son
          frre, les ides anti-chrtiennes, il tait venu  Paris en
          1788 pour y passer la fin de sa vie; mais la Rvolution le
          fora de s'loigner. Il mourut  son chteau de Rheinsberg
          en 1802.]

          [Note 146: _Histoire secrte de la cour de Berlin_, par
          Mirabeau.]

La socit  Berlin me convenait par ses habitudes: entre cinq et six
heures on allait _en soire_; tout tait fini  neuf, et je me
couchais tout juste comme si je n'eusse pas t ambassadeur. Le
sommeil dvore l'existence, c'est ce qu'il y a de bon: Les heures
sont longues, et la vie est courte, dit Fnelon. M. Guillaume de
Humboldt[147], frre de mon illustre ami le baron Alexandre[148],
tait  Berlin: je l'avais connu ministre  Rome; suspect au
gouvernement  cause de ses opinions, il menait une vie retire; pour
tuer le temps, il apprenait toutes les langues et mme tous les patois
de la terre. Il retrouvait les peuples, habitants anciens d'un sol,
par les dnominations gographiques du pays. Une de ses filles parlait
indiffremment le grec ancien ou le grec moderne; si l'on ft tomb
dans un bon jour, on aurait pu deviser  table en sanscrit.

          [Note 147: Charles-_Guillaume_, baron de _Humboldt_
          (1767-1835). Il fut successivement ministre ou ambassadeur
          en Espagne,  Rome,  Vienne, en Angleterre. Il prit part,
          comme plnipotentiaire de la Prusse, aux congrs de
          Chtillon, de Vienne, d'Aix-la-Chapelle, et fut l'un des
          signataires de la paix de Paris en 1814. Son principal
          ouvrage, comme philologue, est un trait _sur la Langue kawi
          dans l'le de Java_. Ses _Essais esthtiques_ sont
          considrs comme un des chefs-d'oeuvre de la critique
          allemande.]

          [Note 148: Frdric-Henri-_Alexandre_, baron de _Humboldt_
          (1769-1859), auteur du _Cosmos, essai d'une description
          physique du monde_, l'une des plus grandes oeuvres de ce
          sicle.]

Adelbert de Chamisso[149] demeurait au Jardin-des-Plantes,  quelque
distance de Berlin. Je le visitai dans cette solitude, o les plantes
gelaient en serre. Il tait grand, d'une figure assez agrable. Je me
sentais un attrait pour cet exil, voyageur comme moi: il avait vu ces
mers du ple o je m'tais flatt de pntrer. migr comme moi, il
avait t lev  Berlin en qualit de page. Adelbert, parcourant la
Suisse, s'arrta un moment  Coppet. Il se trouva dans une partie sur
le lac, o il pensa prir. Il crivait ce jour-l mme: Je vois bien
qu'il faut chercher mon salut sur les grandes mers.

          [Note 149: Louis-Charles-Adlade, dit Adelbert de _Chamisso
          de Boncourt_ (1781-1831), pote, romancier et savant
          allemand, n en Champagne, au chteau de Boncourt, d'une
          famille noble et originaire de Lorraine. Ses parents
          migrrent ds 1790 et l'emmenrent en Allemagne.  quinze
          ans, il devint page de la reine de Prusse.  dix-sept ans,
          il entra au service, et il tait lieutenant en 1801. Il
          revint en France aprs la paix de Tilsitt (1807), mais
          retourna en Allemagne en 1811. On lui doit deux volumes de
          posies et une traduction en vers des chansons de Branger.
          Comme romancier, il a acquis une clbrit europenne par
          l'_Histoire merveilleuse de Pierre Schlemihl_ (1814). C'est
          l'histoire humoristique d'un homme qui a perdu son ombre. On
          a traduit dans presque toutes les langues cet inimitable
          caprice, comme l'appelle M. N. Martin, qui l'a traduit en
          franais (1838). C'est  un Franais,  Chamisso, dit le
          traducteur, que cette fantastique Allemagne, qui prtend
          avoir seule bien compris et cultiv le romantisme, doit le
          chef-d'oeuvre de sa posie romantique. Chamisso est
          galement l'auteur de nombreux travaux scientifiques, parmi
          lesquels il faut citer son _Tableau des plantes les plus
          utiles et les plus nuisibles du Nord de l'Allemagne_;--ses
          _Observations recueillies pendant le voyage de dcouvertes
          de Kotzebue_, et son _Voyage autour du monde_.]

M. de Chamisso avait t nomm par M. de Fontanes, professeur 
Napolonville[150]; puis professeur de grec  Strasbourg; il repoussa
l'offre par ces nobles paroles: La premire condition pour travailler
 l'instruction de la jeunesse est l'indpendance: bien que j'admire
le gnie de Bonaparte, il ne peut me convenir. Il refusa de mme les
avantages que lui offrait la Restauration: Je n'ai rien fait pour
les Bourbons, disait-il, et je ne puis recevoir le prix des services
et du sang de mes pres. Dans ce sicle, chaque homme doit pourvoir 
son existence. On conserve dans la famille de M. de Chamisso ce
billet crit au Temple, de la main de Louis XVI: Je recommande M. de
Chamisso, un de mes fidles serviteurs,  mes frres. Le roi martyr
avait cach ce petit billet dans son sein pour le faire remettre  son
premier page, Chamisso, oncle d'Adelbert[151].

          [Note 150: Napolon-Vende.]

          [Note 151: Le 10 aot 1792, les deux frres ans de
          Chamisso, Hippolyte et Charles, se trouvaient auprs de
          Louis XVI. Charles, bless en dfendant le roi, fut sauv
          par un homme du peuple; peu de temps aprs, il reut une
          pe qu'avait porte l'infortun monarque, et un billet
          ainsi conu: Je recommande  mon frre M. de Chamisso, un
          de mes fidles serviteurs; il a plusieurs fois expos sa vie
          pour moi. _LOUIS_.--Notice sur _Chamisso_, par Jean-Jacques
          Ampre (_Littratures et Voyages_, p. 227).]

L'ouvrage le plus touchant peut-tre de cet enfant des muses, cach
sous les armes trangres et adopt des bardes de la Germanie, ce sont
ces vers qu'il fit d'abord en allemand et qu'il traduisit en vers
franais, sur le chteau de Boncourt, sa demeure paternelle:

  Je rve encore  mon jeune ge
  Sous le poids de mes cheveux blancs;
  Tu me poursuis, fidle image,
  Et renais sous la faux du Temps.
  Du sein d'une mer de verdure
  S'lve ce noble chteau.
  Je reconnais et sa toiture,
  Et ses tours avec ses crneaux;
  Ces lions de nos armoiries
  Ont encor leurs regards d'amour.
  Je vous souris, gardes chries,
  Et je m'lance dans la cour.
  Voil le sphinx  la fontaine,
  Voil le figuier verdoyant;
  L s'panouit l'ombre vaine
  Des premiers songes de l'enfant.
  De mon aeul, dans la chapelle,
  Je cherche et revois le tombeau;
  Voil la colonne  laquelle
  Pendent ses armes en faisceau.
  Ce marbre que le soleil dore,
  Et ces caractres pieux,
  Non, je ne puis les lire encore,
  Un voile humide est sur mes yeux.
  Fidle chteau de mes pres,
  Je te retrouve tout en moi!
  Tu n'es plus; superbe nagures,
  La charrue a pass sur toi!.....
  Sol que je chris, sois fertile,
  Je te bnis d'un coeur serein;
  Bnis, quel qu'il soit, l'homme utile
  Dont le soc sillonne ton sein.

Chamisso bnit le laboureur qui laboure le sillon dont il a t
dpouill; son me devait habiter les rgions o planait mon ami
Joubert. Je regrette Combourg, mais avec moins de rsignation, bien
qu'il ne soit pas sorti de ma famille. Embarqu sur le vaisseau arm
par le comte de Romanzof, M. de Chamisso dcouvrit, avec le capitaine
Kotzebue, le dtroit  l'est du dtroit de Behring, et donna son nom 
l'une des les d'o Cook avait entrevu la cte de l'Amrique. Il
retrouva au Kamtchatka le portrait de madame Rcamier sur
porcelaine,[152] et le petit conte _Peter Schlemihl_, traduit en
hollandais. Le hros d'Adelbert, Peter Schlemihl, avait vendu son
ombre au diable: j'aurais mieux aim lui vendre mon corps.

          [Note 152: Chamisso avait fait partie, de 1815  1818, de
          l'expdition d'exploration dans les mers du Nord, entreprise
          par Otto Kotzebue, sous les auspices du chancelier russe
          Romanzof. Un gracieux souvenir de la France l'attendait au
          Kamtchatka. Je vis, dit-il, pour la premire fois un
          portrait que j'ai souvent retrouv depuis sur des vaisseaux
          amricains, et que leur commerce a rpandu sur les ctes et
          dans les les de l'Ocan Pacifique, le portrait de Mme
          Rcamier, cette aimable amie de Mme de Stal, auprs de
          laquelle j'avais eu le bonheur de vivre longtemps. Il tait
          peint sur verre par une main chinoise assez dlicate.]

Je me souviens de Chamisso comme du souffle insensible qui faisait
lgrement flchir la tige des brandes que je traversai en retournant
 Berlin.

       *       *       *       *       *

D'aprs un rglement de Frdric II, les princes et princesses du sang
 Berlin ne voient pas le corps diplomatique; mais, grce au carnaval,
au mariage du duc de Cumberland avec la princesse Frdrique de
Prusse, soeur de la feue reine, grce encore  une certaine inflexion
d'tiquette que l'on se permettait, disait-on,  cause de ma personne,
j'avais l'occasion de me trouver plus souvent que mes collgues avec
la famille royale. Comme je visitais de fois  autre _le grand
palais_, j'y rencontrais la princesse Guillaume[153]: elle se plaisait
 me conduire dans les appartements. Je n'ai jamais vu un regard plus
triste que le sien; dans les salons inhabits derrire le chteau, sur
la Spre, elle me montrait une chambre hante  certains jours par
une dame blanche, et, en se serrant contre moi avec une certaine
frayeur, elle avait l'air de cette dame blanche. De son ct, la
duchesse de Cumberland me racontait qu'elle et sa soeur la reine de
Prusse, toutes deux encore trs jeunes, avaient entendu leur mre qui
venait de mourir leur parler sous ses rideaux ferms.

          [Note 153: Amlie-Marianne de Hesse-Hombourg, femme du
          prince Guillaume et belle-soeur du roi.]

Le roi, en prsence duquel je tombais en sortant de mes visites de
curieux, me menait  ses oratoires: il m'en faisait remarquer les
crucifix et les tableaux, et rapportait  moi l'honneur de ces
innovations, parce qu'ayant lu, me disait-il, dans le _Gnie du
Christianisme_, que les protestants avaient trop dpouill leur culte,
il avait trouv juste ma remarque: il n'tait pas encore arriv 
l'excs de son fanatisme luthrien.

Le soir  l'Opra j'avais une loge auprs de la loge royale, place en
face du thtre. Je causais avec les princesses; le roi sortait dans
les entr'actes; je le rencontrais dans le corridor, il regardait si
personne n'tait autour de nous et si l'on ne pouvait nous entendre;
il m'avouait alors tout bas sa dtestation de Rossini et son amour
pour Gluck. Il s'tendait en lamentations sur la dcadence de l'art et
surtout sur ces gargarismes de notes destructeurs du chant dramatique:
il me confiait qu'il n'osait dire cela qu' moi,  cause des personnes
qui l'environnaient. Voyait-il venir quelqu'un, il se htait de
rentrer dans sa loge.

Je vis jouer la _Jeanne d'Arc_ de Schiller: la cathdrale de Reims
tait parfaitement imite[154]. Le roi, srieusement religieux, ne
supportait qu'avec peine sur le thtre la reprsentation du culte
catholique. M. Spontini, l'auteur de _la Vestale_, avait la direction
de l'Opra[155]. Madame Spontini, fille de M. rard[156], tait
agrable, mais elle semblait expier la volubilit du langage des
femmes par la lenteur qu'elle mettait  parler: chaque mot divis en
syllabes expirait sur ses lvres; si elle avait voulu vous dire: _Je
vous aime_, l'amour d'un Franais aurait pu s'envoler entre le
commencement et la fin de ces trois mots. Elle ne pouvait pas finir
mon nom, et elle n'arrivait pas au bout sans une certaine grce.

          [Note 154: Au lendemain de cette reprsentation,
          Chateaubriand crivait  Mme de Duras: J'ai t voir jouer
          la _Jeanne d'Arc_ de Schiller. C'est un mlodrame, mais un
          mlodrame superbe. La crmonie du sacre est admirable.
          Quand j'ai vu la cathdrale de Reims et que j'ai entendu le
          chant religieux, au moment de la conscration de Charles
          VII, j'ai pleur sans comprendre un mot de ce qu'on disait.
          Quel peuple que ce peuple franais! Comme il occupe les
          autres peuples! Et quelle honte de ne plus retrouver de La
          Hire que sur les thtres trangers! Schiller chante Jeanne
          et Voltaire la dshonore.]

          [Note 155: Gaspard _Spontini_ (1778-1854), auteur des opras
          de _la Vestale_ (1807) et de _Fernand Cortez_ (1809). Il
          tait depuis 1820 directeur de l'Opra de Berlin. Aprs la
          mort de son protecteur Frdric-Guillaume III, il revint 
          Paris, o il avait t lu  l'unanimit membre de
          l'Acadmie des beaux-arts ds 1839.]

          [Note 156: Sbastien _rard_, facteur de pianos (1752-1831).
          Il perfectionna le piano, l'orgue et la harpe, construisit
          les premiers pianos _ queue_ (1796) et _ double
          chappement_ (1823); inventa les _harpes  fourchette_
          (1789) et le mcanisme _ double mouvement_ pour harpe
          (1810). Il russit  rendre expressif le jeu de l'orgue au
          moyen de la seule pression du doigt (1827).]

Une runion publique musicale avait lieu deux ou trois fois la
semaine. Le soir, en revenant de leur ouvrage, de petites ouvrires,
leur panier au bras, des garons ouvriers portant les instruments de
leurs mtiers, se pressaient ple-mle dans une salle; on leur
donnait en entrant un feuillet not, et ils se joignaient au choeur
gnral avec une prcision tonnante. C'tait quelque chose de
surprenant que ces deux ou trois cents voix confondues. Le morceau
fini, chacun reprenait le chemin de sa demeure. Nous sommes bien loin
de ce sentiment de l'harmonie, moyen puissant de civilisation; il a
introduit dans la chaumire des paysans de l'Allemagne une ducation
qui manque  nos hommes rustiques: partout o il y a un piano, il n'y
a plus de grossiret.

       *       *       *       *       *

Vers le 13 de janvier, j'ouvris le cours de mes dpches avec le
ministre des affaires trangres. Mon esprit se plie facilement  ce
genre de travail: pourquoi pas? Dante, Arioste et Milton n'ont-ils pas
aussi bien russi en politique qu'en posie? Je ne suis sans doute ni
Dante, ni Arioste, ni Milton; l'Europe et la France ont vu nanmoins
par le _Congrs de Vrone_ ce que je pourrais faire.

Mon prdcesseur  Berlin me traitait en 1816 comme il traitait M. de
Lameth dans ses petits vers au commencement de la rvolution[157].
Quand on est si aimable, il ne faut pas laisser derrire soi de
registres, ni avoir la rectitude d'un commis quand on n'a pas la
capacit d'un diplomate. Il arrive, dans les temps o nous vivons,
qu'un coup de vent envoie dans votre place celui contre lequel vous
vous tiez lev; et comme le devoir d'un ambassadeur est d'abord de
connatre les archives de l'ambassade, voil qu'il tombe sur les notes
o il est arrang de main de matre. Que voulez-vous? ces esprits
profonds, qui travaillaient au succs de la bonne cause, ne pouvaient
pas penser  tout.

          [Note 157: Charles de Lameth, l'un des principaux membres du
          ct gauche  la Constituante, s'tait couvert de ridicule,
          au mois de mars 1790, en dirigeant, comme membre du comit
          de surveillance, une expdition nocturne contre le couvent
          des Annonciades de Pontoise, pour y rechercher M. de
          Barentin, frre de l'abbesse. Le marquis de Bonnay,
          prdcesseur de Chateaubriand  Berlin, avait compos 
          cette occasion un pome hro-comique, des plus spirituels,
          _la Prise des Annonciades_.]

     EXTRAITS DES REGISTRES DE M. DE BONNAY.

     N 64.                             22 novembre 1816.

     Les paroles que le roi a adresses au bureau nouvellement form
     de la Chambre des pairs ont t connues et approuves de toute
     l'Europe. On m'a demand s'il tait possible que des hommes
     dvous au roi, que des personnes attaches  sa personne et
     occupant des places dans sa maison, ou dans celles de nos
     princes, eussent pu en effet donner leurs suffrages pour porter
     M. de Chateaubriand  la secrtairerie. Ma rponse a t que le
     scrutin tant secret, personne ne pouvait connatre les votes
     particuliers. Ah! s'est cri un homme principal, si le roi
     pouvait en tre assur, j'espre que l'accs des Tuileries serait
     aussitt ferm  ces serviteurs infidles. J'ai cru que je ne
     devais rien rpondre, et je n'ai rien rpondu.

       *       *       *       *       *

                                        15 octobre 1816.

     .................

     Il en sera de mme, monsieur le duc, de la mesure du 5 et de
     celle du 20 septembre: l'une et l'autre ne trouvent en Europe que
     des approbateurs. Mais ce qui tonne, c'est de voir que de trs
     purs et trs dignes royalistes continuent de se passionner pour
     M. de Chateaubriand, malgr la publication d'un livre qui tablit
     en principe que le roi de France, en vertu de la Charte, n'est
     plus qu'un tre moral, essentiellement nul et sans volont
     propre. Si tout autre que lui avait avanc une pareille maxime,
     les mmes hommes, non sans apparence de raison, l'auraient
     qualifi de jacobin.

Me voil bien remis  ma place. C'est du reste une bonne leon; cela
rabat notre orgueil, en nous apprenant ce que nous deviendrons aprs
nous.

Par les dpches de M. de Bonnay et par celles de quelques autres
ambassadeurs appartenant  l'ancien rgime, il m'a paru que ces
dpches traitaient moins des affaires diplomatiques que des anecdotes
relatives  des personnages de la socit et de la cour: elles se
rduisaient  un journal louangeur de Dangeau ou satirique de
Tallemant. Aussi Louis XVIII et Charles X aimaient-ils beaucoup mieux
les lettres amusantes de mes collgues que ma correspondance srieuse.
J'aurais pu rire et me moquer comme mes devanciers; mais le temps o
les aventures scandaleuses et les petites intrigues se liaient aux
affaires tait pass. Quel bien aurait-il rsult pour mon pays du
portrait de M. de Hardenberg[158], beau vieillard blanc comme un
cygne, sourd comme un pot, allant  Rome sans permission, s'amusant de
trop de choses, croyant  toutes sortes de rveries, livr en dernier
lieu au magntisme entre les mains du docteur Koreff[159] que je
rencontrais  cheval trottant dans les lieux carts entre le diable,
la mdecine et les muses?

          [Note 158: Charles-Auguste, prince de _Hardenberg_
          (1750-1822). Ministre des Affaires trangres depuis 1806,
          il fut nomm en 1810 chancelier d'tat, et signa en 1814 la
          paix de Paris. Il assista comme plnipotentiaire aux Congrs
          d'Aix-la-Chapelle, de Carlsbad, de Vienne et de Vrone. Le
          roi de Prusse l'avait cr prince en 1814.]

          [Note 159: David-Frdric _Koreff_ (1783-1851), clbre
          mdecin allemand. Il tait n  Breslau. Il fut pendant
          quelque temps le secrtaire du prince de Hardenberg, qui
          l'avait en particulire amiti. Il mourut  Paris, o il
          avait fini par se fixer, et o il n'tait pas moins connu
          par son esprit original que par son inpuisable charit.]

Ce mpris pour une correspondance frivole me fait dire  M. Pasquier
dans ma lettre du 13 fvrier 1821, n 13:

Je ne vous ai point parl, monsieur le baron, selon l'usage, des
rceptions, des bals, des spectacles, etc; je ne vous ai point fait de
petits portraits et d'inutiles satires; j'ai tch de faire sortir la
diplomatie du commrage. Le rgne du commun reviendra, lorsque le
temps extraordinaire sera pass: aujourd'hui il ne faut peindre que ce
qui doit vivre et n'attaquer que ce qui menace.

       *       *       *       *       *

Berlin m'a laiss un souvenir durable, parce que la nature des
rcrations que j'y trouvai me reporta au temps de mon enfance et de
ma jeunesse; seulement, des princesses trs relles remplissaient le
rle de ma Sylphide. De vieux corbeaux, mes ternels amis, venaient se
percher sur les tilleuls devant ma fentre; je leur jetais  manger:
quand ils avaient saisi un morceau de pain trop gros, ils le
rejetaient avec une adresse inimaginable pour en saisir un plus petit;
de manire qu'ils pouvaient en prendre un autre un peu plus gros, et
ainsi de suite jusqu'au morceau capital qui,  la pointe de leur bec,
le tenait ouvert, sans qu'aucune des couches croissantes de la
nourriture pt tomber. Le repas fait, l'oiseau chantait  sa manire:
_cantus cornicum ut secla vetusta._ J'errais dans les espaces dserts
de Berlin glac; mais je n'entendais pas sortir de ses murs, comme des
vieilles murailles de Rome, de belles voix de jeunes filles. Au lieu
de capucins  barbe blanche tranant leurs sandales parmi des fleurs,
je rencontrais des soldats qui roulaient des boules de neige.

Un jour, au dtour de la muraille d'enceinte, Hyacinthe[160] et moi
nous nous trouvmes nez  nez avec un vent d'est si perant, que nous
fmes obligs de courir dans la campagne pour regagner la ville 
moiti morts. Nous franchmes des terrains enclos, et tous les chiens
de garde nous sautaient aux jambes en nous poursuivant. Le thermomtre
descendit ce jour-l  22 degrs au-dessous de glace. Un ou deux
factionnaires,  Potsdam, furent gels.

          [Note 160: Hyacinthe _Pilorge_, secrtaire de
          Chateaubriand.]

De l'autre ct du parc tait une ancienne faisanderie
abandonne;--les princes de Prusse ne chassent point. Je passais un
petit pont de bois sur un canal de la Spre, et je me trouvais parmi
les colonnes de sapin qui faisaient le portique de la faisanderie. Un
renard, en me rappelant ceux du mail de Combourg, sortait par un trou
pratiqu dans le mur de la rserve, venait me demander de mes
nouvelles et se retirait dans son taillis.

Ce qu'on nomme le parc,  Berlin, est un bois de chnes, de bouleaux,
de htres, de tilleuls et de blancs de Hollande. Il est situ  la
porte de Charlottenbourg et travers par la grande route qui mne 
cette rsidence royale.  droite du parc est un Champ de Mars; 
gauche des guinguettes.

Dans l'intrieur du parc, qui n'tait pas alors perc d'alles
rgulires, on rencontrait des prairies, des endroits sauvages et des
bancs de htre sur lesquels la Jeune Allemagne avait nagure grav,
avec un couteau, des coeurs percs de poignards: sous ces coeurs
poignards on lisait le nom de Sand[161]. Des bandes de corbeaux,
habitant les arbres aux approches du printemps, commencrent 
ramager. La nature vivante se ranimait avant la nature vgtale, et
des grenouilles toutes noires taient dvores par des canards, dans
les eaux  et l dgeles: ces rossignols-l _ouvraient le printemps
dans les bois_ de Berlin. Cependant, le parc n'tait pas sans quelques
jolis animaux: des cureuils circulaient sur les branches ou se
jouaient  terre, en se faisant un pavillon de leur queue. Quand
j'approchais de la fte, les acteurs remontaient le tronc des chnes,
s'arrtaient dans une fourche et grognaient en me voyant passer
au-dessous d'eux. Peu de promeneurs frquentaient la futaie dont le
sol ingal tait bord et coup de canaux. Quelquefois je rencontrais
un vieil officier goutteux qui me disait, tout rchauff et tout
rjoui, en me parlant du ple rayon de soleil sous lequel je
grelottais: a pique! De temps en temps je trouvais le duc de
Cumberland,  cheval et presque aveugle, arrt devant un blanc de
Hollande contre lequel il tait venu se cogner le nez. Quelques
voitures atteles de six chevaux passaient: elles portaient ou
l'ambassadrice d'Autriche, ou la princesse de Radzivill et sa fille,
ge de quinze ans, charmante comme une de ces nues  figure de
vierge qui entourent la lune d'Ossian. La duchesse de Cumberland
faisait presque toujours la mme promenade que moi: tantt elle
revenait de secourir dans une chaumire une pauvre femme de Spandau,
tantt elle s'arrtait et me disait gracieusement qu'elle avait voulu
me rencontrer; aimable fille des trnes descendue de son char comme la
desse de la nuit pour errer dans les forts! Je la voyais aussi chez
elle: elle me rptait qu'elle me voulait confier son fils, ce petit
_Georges_[162] devenu le prince que sa cousine Victoria aurait,
dit-on, dsir placer  ses cts sur le trne de l'Angleterre.

          [Note 161: Charles-Louis _Sand_ (1795-1819) tudiant de
          l'Universit d'Ina, qui, le 23 mars 1819,  Manheim, avait
          assassin le clbre crivain Auguste de Kotzebue, qu'il
          regardait comme le suppt de l'absolutisme. Le capitaine
          Otto de Kotzebue, que nous avons vu tout  l'heure diriger
          l'expdition dans les mers du Nord, dont fit partie
          Chamisso, tait le fils d'Auguste de Kotzebue.]

          [Note 162: Le fils de la duchesse de Cumberland, n en 1819,
          devint roi de Hanovre, en 1851, sous le nom de George V.
          Ayant pris parti contre la Prusse, dans la guerre de cet
          tat contre l'Autriche, et ayant t battu, il fut dpos,
          et son royaume annex  la Prusse (1866). Son fils porte
          aujourd'hui en Angleterre le titre de duc de Cumberland. Il
          a pous la princesse Thyra de Danemark, soeur de la
          princesse de Galles.]

La princesse Frdrique a tran depuis ses jours aux bords de la
Tamise, dans ces jardins de Kew qui me virent jadis errer entre mes
deux acolytes, l'illusion et la misre. Aprs mon dpart de Berlin,
elle m'a honor d'une correspondance; elle y peint d'heure en heure la
vie d'un habitant de ces bruyres o passa Voltaire, o mourut
Frdric, o se cacha ce Mirabeau qui devait commencer la rvolution
dont je fus la victime. L'attention est captive en apercevant les
anneaux par qui se touchent tant d'hommes inconnus les uns aux autres.

Voici quelques extraits de la correspondance qu'ouvre avec moi madame
la duchesse de Cumberland:

                              19 avril[163], jeudi.

          [Note 163: 19 avril 1821. Chateaubriand tait parti pour
          Paris, afin d'assister au baptme du duc de Bordeaux.]

     Ce matin,  mon rveil, on m'a remis le _dernier_ tmoignage de
     votre souvenir; plus tard j'ai pass devant votre maison, j'y ai
     vu des fentres ouvertes comme de coutume, tout tait  la mme
     place, except vous! Je ne puis vous dire ce que cela m'a fait
     prouver! Je ne sais plus maintenant o vous trouver; chaque
     instant vous loigne davantage; le seul point fixe est le 26,
     jour o vous comptez arriver, et le souvenir que je vous
     conserve.

     Dieu veuille que vous trouviez tout chang pour le mieux et pour
     vous et pour le bien gnral! Accoutume aux sacrifices, je
     saurai encore porter celui de ne plus vous revoir, si c'est pour
     votre bonheur et celui de la France.


                                        22.

     Depuis _jeudi_ j'ai pass devant votre maison tous les jours
     pour aller  l'glise; j'y ai bien pri pour vous. Vos fentres
     sont constamment ouvertes, cela me touche: qui est-ce qui a pour
     vous cette attention  suivre vos gots et vos ordres, malgr
     votre absence? Il me prend l'ide, quelquefois, que vous n'tes
     pas parti; que des affaires vous arrtent, ou que vous avez voulu
     carter les _importuns_ pour en finir  votre aise. Ne croyez pas
     que cela soit un reproche: il n'y a que ce moyen; mais si cela
     est, veuillez me le confier.


                                        23.

     Il fait aujourd'hui une chaleur si prodigieuse, mme  l'glise,
     que je ne puis faire ma promenade  l'heure ordinaire: cela m'est
     bien gal _ prsent_. Le cher petit bois n'a plus de charme pour
     moi, tout le monde m'y ennuie! Ce changement subit du froid au
     chaud est commun dans le nord; les habitants ne tiennent pas, par
     leur modration de caractre et de sentiments, du climat.


                                        24.

     La nature est bien embellie; toutes les feuilles ont pouss
     depuis votre dpart: j'aurais voulu qu'elles fussent venues deux
     jours plus tt, pour que vous ayez pu emporter dans votre
     souvenir une image plus riante de votre sjour ici.


                              Berlin, 12 mai 1821.

     Dieu merci, voil enfin une lettre de vous! Je savais bien que
     vous ne pouviez m'crire plus tt; mais, malgr tous les calculs
     que faisait ma raison, trois semaines ou pour mieux dire
     vingt-trois jours sont bien longs pour l'amiti dans la
     privation, et rester sans nouvelles ressemble au plus triste
     exil: il me restait pourtant le souvenir et l'esprance.


                                        Le 15 mai.

     Ce n'est pas de mon trier, comme le Grand Turc, mais toujours
     de mon lit, que je vous cris; mais cette retraite m'a donn tout
     le temps de rflchir au nouveau rgime que vous voulez faire
     tenir  Henri V. J'en suis trs contente; le lion rti ne pourra
     que lui faire grand bien; je vous conseille seulement de le faire
     commencer par le coeur. Il faudra faire manger de l'agneau 
     l'autre de vos lves (Georges) pour qu'il ne fasse pas trop le
     diable  quatre. Il faut absolument que ce plan d'ducation se
     ralise et que Georges et Henri V deviennent bons amis et bons
     allis.

Madame la duchesse de Cumberland continua de m'crire des eaux d'Ems,
ensuite des eaux de Schwalbach, et aprs de Berlin, o elle revint le
22 septembre de l'anne 1821. Elle me mandait d'Ems: Le couronnement
en Angleterre se fera sans moi; je suis peine que le roi ait fix,
pour se faire couronner, le jour le plus triste de ma vie: celui
auquel j'ai vu mourir cette soeur adore (la reine de Prusse)[164]. La
mort de Bonaparte m'a aussi fait penser aux souffrances qu'il lui a
causes.

          [Note 164: Le couronnement de George IV, roi d'Angleterre,
          eut lieu le 19 juillet 1821. La reine Louise de Prusse tait
          morte le 19 juillet 1810.]

                              De Berlin, le 22 septembre.

     J'ai dj revu ces grandes alles solitaires. Que je vous serai
     redevable, si vous m'envoyez, comme vous me le promettez, les
     vers que vous avez faits pour Charlottenbourg! J'ai aussi repris
     le chemin de la maison dans le bois o vous etes la bont de
     m'aider  secourir la pauvre femme de Spandau; que vous tes bon
     de vous souvenir de ce nom! Tout me rappelle des temps heureux.
     Il n'est pas nouveau de regretter le bonheur.

     Au moment o j'allais expdier cette lettre, j'apprends que le
     roi a t dtenu en mer par des temptes, et probablement
     repouss sur les ctes de l'Irlande; il n'tait pas arriv 
     Londres le 14; mais vous serez instruit de son retour plus tt
     que nous.

     La pauvre princesse Guillaume a reu aujourd'hui la triste
     nouvelle de la mort de sa mre, la landgrave douairire de
     Hesse-Hombourg. Vous voyez comme je vous parle de tout ce qui
     concerne notre famille; veuille le ciel que vous ayez de
     meilleures nouvelles  me donner!

       *       *       *       *       *

Ne semblerait-il pas que la soeur de la belle reine de Prusse me parle
de _notre famille_ comme si elle avait la bont de m'entretenir de mon
aeule, de ma tante et de mes obscurs parents de Plancout? La famille
royale de France m'a-t-elle jamais honor d'un sourire pareil  celui
de cette famille royale trangre, qui pourtant me connaissait  peine
et ne me devait rien? Je supprime plusieurs autres lettres
affectueuses: elles ont quelque chose de souffrant et de contenu, de
rsign et de noble, de familier et d'lev; elles servent de
contre-poids  ce que j'ai dit de trop svre peut-tre sur les races
souveraines. Mille ans en arrire, et la princesse Frdrique tant
fille de Charlemagne et emport la nuit ginhard sur ses paules,
afin qu'il ne laisst sur la neige aucune trace.

       *       *       *       *       *

Je viens de relire ce livre en 1840: je ne puis m'empcher d'tre
frapp de ce continuel roman de ma vie. Que de destines manques! Si
j'tais retourn en Angleterre avec le petit Georges, l'hritier
possible de cette couronne, j'aurais vu s'vanouir le nouveau songe
qui aurait pu me faire changer de patrie, de mme que si je n'eusse
pas t mari je serais rest une premire fois dans la patrie de
Shakespeare et de Milton. Le jeune duc de Cumberland, qui a perdu la
vue, n'a point pous sa cousine la reine d'Angleterre. La duchesse de
Cumberland est devenue reine de Hanovre: o est-elle? est-elle
heureuse? o suis-je? Grce  Dieu, dans quelques jours, je n'aurai
plus  promener mes regards sur ma vie passe, ni  me faire ces
questions. Mais il m'est impossible de ne pas prier le ciel de
rpandre ses faveurs sur les dernires annes de la princesse
Frdrique[165].

          [Note 165: La reine de Hanovre mourut au mois de juillet
          1841.]

Je n'avais t envoy  Berlin qu'avec le rameau de la paix, et parce
que ma prsence jetait le trouble dans l'administration; mais,
connaissant les inconstances de la fortune et sentant que mon rle
politique n'tait pas fini, je surveillais les vnements: je ne
voulais pas abandonner mes amis. Je m'aperus bientt que la
rconciliation entre le parti royaliste et le parti ministriel
n'avait pas t sincre; des dfiances et des prjugs restaient; on
ne faisait pas ce qu'on m'avait promis: on commenait  m'attaquer.
L'entre au conseil de MM. de Villle et Corbire avait excit la
jalousie de l'extrme droite; elle ne marchait plus sous la bannire
du premier, et celui-ci, dont l'ambition tait impatiente, commenait
 se fatiguer. Nous changemes quelques lettres. M. de Villle
regrettait d'tre entr au conseil: il se trompait; la preuve que
j'avais vu juste, c'est qu'un an ne s'tait pas coul qu'il devint
ministre des finances, et que M. de Corbire eut l'intrieur[166].

          [Note 166: Le 14 dcembre 1822, MM. de Villle et Corbire
          taient devenus, le premier, ministre des finances, et le
          second, ministre de l'intrieur.]

Je m'expliquai aussi avec M. le baron Pasquier; je lui mandais, le 10
fvrier 1821:

J'apprends de Paris, monsieur le baron, par le courrier arriv ce
matin 9 fvrier, qu'on a trouv mauvais que j'eusse crit de Mayence
au prince de Hardenberg, ou mme que je lui eusse envoy un courrier.
Je n'ai point crit  M. de Hardenberg et encore moins lui ai-je
envoy un courrier. Je dsire, monsieur le baron, que l'on m'vite des
tracasseries. Quand mes services ne seront plus agrables, on ne peut
me faire un plus grand plaisir que de me le dire tout rondement. Je
n'ai ni sollicit ni dsir la mission dont on m'a charg; ce n'est ni
par got ni par choix que j'ai accept un honorable exil, mais pour le
bien de la paix. Si les royalistes se sont rallis au ministre, le
ministre n'ignore pas que j'ai eu le bonheur de contribuer  cette
runion. J'aurais quelque droit de me plaindre. Qu'a-t-on fait pour
les royalistes depuis mon dpart? Je ne cesse d'crire pour eux:
m'coute-t-on? Monsieur le baron, j'ai, grce  Dieu, autre chose 
faire dans la vie qu' assister  des bals. Mon pays me rclame, ma
femme malade a besoin de mes soins, mes amis redemandent leur guide.
Je suis au-dessus ou au-dessous d'une ambassade et mme d'un ministre
d'tat. Vous ne manquerez pas d'hommes plus habiles que moi pour
conduire les affaires diplomatiques; ainsi il serait inutile de
chercher des prtextes pour me faire des chicanes. J'entendrai  demi
mot; et vous me trouverez dispos  rentrer dans mon obscurit.

Tout cela tait sincre: cette facilit  tout planter l, et  ne
regretter rien, m'et t une grande force, euss-je eu quelque
ambition.

       *       *       *       *       *

Ma correspondance diplomatique avec M. Pasquier allait son train:
continuant de m'occuper de l'affaire de Naples[167], je disais:

          [Note 167: Le 2 juillet 1820, une rvolution militaire avait
          clat  Naples. Les _carbonari_, vaste association secrte
          qui couvrait de son rseau une grande partie de l'Italie,
          avaient gagn l'arme. Le gnral Pepe avait oblig le roi
          des Deux-Siciles, Ferdinand Ier,  proclamer une
          constitution calque sur celle que les rvolutionnaires
          venaient d'tablir en Espagne. Les Autrichiens entrrent 
          Naples le 23 mars 1821. Les principaux auteurs du mouvement
          cherchrent un refuge sur des vaisseaux trangers. Le
          parlement se spara, et la _vente suprme_ des carbonari
          pronona elle-mme sa dissolution. Ferdinand, qui avait d
          quitter sa capitale le 10 dcembre 1820, y rentra le 15 mai
          1821.]

     N 15.                             20 fvrier 1821.

     L'Autriche rend un service aux monarchies en dtruisant
     l'difice jacobin des Deux-Siciles; mais elle perdrait ces mmes
     monarchies, si le rsultat d'une expdition salutaire et oblige
     tait la conqute d'une province ou l'oppression d'un peuple. Il
     faut affranchir Naples de l'indpendance dmagogique, et y
     tablir la libert monarchique; y briser des fers, et non pas y
     porter des chanes. Mais l'Autriche ne veut pas de constitution 
     Naples: qu'y mettra-t-elle? des hommes? o sont-ils? Il suffira
     d'un cur libral et de deux cents soldats pour recommencer.

     C'est aprs l'occupation volontaire ou force que vous devez
     vous interposer pour faire tablir  Naples un gouvernement
     constitutionnel o toutes les liberts sociales soient
     respectes.

J'avais toujours conserv en France une prpondrance d'opinion qui
m'obligeait  porter mes regards sur l'intrieur. J'osai soumettre ce
plan  mon ministre:

Adopter franchement le gouvernement constitutionnel.

Prsenter le renouvellement septennal, sans prtendre conserver une
partie de la Chambre actuelle, ce qui serait suspect, ni garder le
tout, ce qui est dangereux.

Renoncer aux lois d'exception, source d'arbitraire, sujet ternel de
querelles et de calomnies.

Affranchir les communes du despotisme ministriel.

Dans ma dpche du 3 mars, n 18, je revenais sur l'Espagne; je
disais:

Il serait possible que l'Espagne changet promptement sa monarchie en
rpublique: sa Constitution doit porter son fruit. Le roi ou fuira ou
sera massacr ou dpos; il n'est pas homme assez fort pour s'emparer
de la rvolution. Il est possible encore que cette mme Espagne
subsistt pendant quelque temps dans l'tat populaire, si elle se
formait en rpubliques fdratives, agrgation  laquelle elle est
plus propre que tout autre pays par la diversit de ses royaumes, de
ses moeurs, de ses lois et mme de son langage.

L'affaire de Naples revient encore trois ou quatre fois. Je fais
observer (6 mars, n 19):

Que la lgitimit n'a pu jeter de profondes racines dans un tat qui
a chang si souvent de matres, et dont les habitudes ont t
bouleverses par tant de rvolutions. Les affections n'ont pas eu le
temps de natre, les moeurs de recevoir l'empreinte uniforme des
sicles et des institutions. Il y a dans la nation napolitaine
beaucoup d'hommes corrompus ou sauvages qui n'ont aucun rapport entre
eux, et qui ne sont attachs  la couronne que par de faibles liens:
la royaut, pour tre respecte, est trop prs du lazzarone et trop
loin du Calabrais. Pour tablir la libert dmocratique, les Franais
eurent trop de vertus militaires; les Napolitains n'en auront pas
assez.

Enfin, je dis quelques mots du Portugal et de l'Espagne encore.

Le bruit se rpandait que Jean VI s'tait embarqu  Rio-de-Janeiro
pour Lisbonne[168]. C'tait un jeu de la fortune digne de notre temps
qu'un roi de Portugal allant chercher auprs d'une rvolution en
Europe un abri contre une rvolution en Amrique, et passant au pied
du rocher o tait retenu le conqurant qui le contraignit autrefois
de se rfugier dans le Nouveau-Monde.

          [Note 168: Jean VI, empereur du Brsil et roi de Portugal
          (1767-1826). Fils de Pierre III et de la reine Marie, il fut
          nomm rgent du royaume de Portugal, en 1792, lorsque sa
          mre tomba en dmence. Attaqu en 1807 par les armes
          franaises, il se retira avec la famille royale au Brsil,
          colonie portugaise, et y prit le titre d'empereur. Proclam
          roi du Portugal en 1816,  la mort de sa mre, il ne quitta
          pas cependant Rio-de-Janeiro, et ce fut seulement en 1821
          qu'il revint  Lisbonne. Il se vit contraint  son arrive
          de sanctionner une constitution propose par les Corts;
          mais il l'abolit deux ans aprs. Pendant qu'il tait en
          Portugal, le Brsil se dclara indpendant, et ne lui laissa
          que le vain titre d'empereur. Il laissa en mourant deux
          fils, don Pedro (Pierre IV) et don Miguel, clbres par leur
          inimiti.]

Tout est  craindre de l'Espagne, disais-je (17 mars, n 21); la
rvolution de la Pninsule parcourra ses priodes,  moins qu'il ne se
lve un bras capable de l'arrter; mais ce bras, o est-il? c'est
toujours l la question.

Le bras, j'ai eu le bonheur de le trouver en 1823: c'est celui de la
France.

Je retrouve avec plaisir, dans ce passage de ma dpche du 10 avril,
n 26, ma jalouse antipathie contre les allis et ma proccupation
pour la dignit de la France; je disais  propos du Pimont:

Je ne crains nullement la prolongation des troubles du Pimont[169]
dans ses rsultats immdiats; mais elle peut produire un mal loign
en motivant l'intervention militaire de l'Autriche et de la Russie.
L'arme russe est toujours en mouvement et n'a point reu de
contre-ordre.

          [Note 169: Au moment o la rvolution de Naples expirait,
          des troubles avaient clat dans le Pimont. Le 10 mars
          1821, la garnison d'Alexandrie s'tait souleve, aux cris
          de: Vive le Roi! Vive la constitution d'Espagne!  bas
          l'Autriche! Turin, Pignerol, Ivre avaient suivi le
          mouvement. Les conjurs avaient gagn le colonel
          Saint-Marsan, fils du ministre des Affaires trangres, et
          comptaient sur le cousin du roi, le jeune prince de
          Carignan,--le futur Charles-Albert. Le 13 mars, le roi
          Victor-Emmanuel I abdiqua en faveur de son frre
          Charles-Flix, et, en l'absence de ce dernier, qui se
          trouvait alors auprs du duc de Modne, son beau-pre, il
          donna la rgence au prince de Carignan. Celui-ci proclama
          aussitt la constitution des _Corts_ d'Espagne, et institua
          une junte provisoire; mais, au bout de peu de jours, le 21
          mars, il fut forc de se retirer devant l'intervention
          autrichienne. Les conjurs d'Alexandrie et les _fdrs_
          italiens furent disperss  Novare par le gnral Latour.
          L'arme victorieuse entra le 10 avril  Turin.
          Victor-Emmanuel maintint son abdication, et Charles-Flix
          rtablit l'ancien gouvernement.]

Voyez si, dans ce cas, il ne serait pas de la dignit et de la sret
de la France de faire occuper la Savoie par vingt-cinq mille hommes,
tout le temps que la Russie et l'Autriche occuperaient le Pimont. Je
suis persuad que cet acte de vigueur et de haute politique, en
flattant l'amour-propre franais, serait par cela seul trs populaire
et ferait un honneur infini aux ministres. Dix mille hommes de la
garde royale et un choix fait sur le reste de nos troupes vous
composeraient facilement une arme de vingt-cinq mille soldats
excellents et fidles: la cocarde blanche sera assure lorsqu'elle
aura revu l'ennemi.

Je sais, monsieur le baron, que nous devons viter de blesser
l'amour-propre franais et que la domination des Russes et des
Autrichiens en Italie peut soulever notre orgueil militaire; mais nous
avons un moyen facile de le contenter, c'est d'occuper nous-mmes la
Savoie. Les royalistes seront charms et les libraux ne pourraient
qu'applaudir en nous voyant prendre une attitude digne de notre force.
Nous aurions  la fois le bonheur d'craser une rvolution dmagogique
et l'honneur de rtablir la prpondrance de nos armes. Ce serait mal
connatre l'esprit franais que de craindre de rassembler vingt-cinq
mille hommes pour marcher en pays tranger, et pour tenir rang avec
les Russes et les Autrichiens, comme puissance militaire. Je
rpondrais de l'vnement sur ma tte. Nous avons pu rester neutres
dans l'affaire de Naples: pouvons-nous l'tre pour notre sret et
pour notre gloire dans les troubles du Pimont?

Ici se dcouvre tout mon systme: j'tais Franais; j'avais une
politique assure bien avant la guerre d'Espagne, et j'entrevoyais la
responsabilit que mes succs mmes, si j'en obtenais, feraient peser
sur ma tte.

Tout ce que je rappelle ici ne peut sans doute intresser personne;
mais tel est l'inconvnient des _Mmoires_: lorsqu'ils n'ont point de
faits historiques  raconter, ils ne vous entretiennent que de la
personne de l'auteur et vous en assomment. Laissons l ces ombres
oublies! J'aime mieux rappeler que Mirabeau inconnu remplissait 
Berlin en 1786 une mission ignore[170], et qu'il fut oblig de
dresser un pigeon pour annoncer au roi de France le dernier soupir du
terrible Frdric.

          [Note 170: Il donnait des conseils hardis qu'on n'coutait
          pas  Versailles. CH.]

Je fus dans quelque perplexit, dit Mirabeau. Il tait sr que les
portes de la ville seraient fermes; il tait mme possible que les
ponts de l'le de Potsdam fussent levs aussitt l'vnement, et dans
ce dernier cas on pouvait tre aussi longtemps incertain que le
nouveau roi le voudrait. Dans la premire supposition, comment faire
partir un courrier? nul moyen d'escalader les remparts ou les
palissades, sans s'exposer  une affaire; les sentinelles faisant une
chane de quarante en quarante pas derrire la palissade, que faire?
Si j'eusse t ministre, la certitude des symptmes mortels m'aurait
dcid  expdier avant la mort, car que fait de plus le mot _mort_?
Dans ma position, le devais-je? Quoi qu'il en ft, le plus important
tait de servir. J'avais de grandes raisons de me mfier de l'activit
de notre lgation. Que fais-je? J'envoie sur un cheval vif et
vigoureux un homme sr  quatre milles de Berlin, dans une ferme, du
pigeonnier de laquelle je possdais depuis quelques jours deux paires
de pigeons, dont le retour avait t essay, en sorte qu' moins que
les ponts de l'le de Potsdam ne fussent levs, j'tais sr de mon
fait.

J'ai donc trouv que nous n'tions pas assez riches pour jeter cent
louis par la fentre; j'ai renonc  toutes mes belles avances qui
m'avaient cot quelque mditation, quelque activit, quelques louis,
et j'ai lch mes pigeons avec des _revenez_. Ai-je bien fait? ai-je
mal fait? je l'ignore; mais je n'avais pas mission expresse, et l'on
sait quelquefois mauvais gr de la surrogation.

       *       *       *       *       *

On enjoignait aux ambassadeurs d'crire, pendant leur sjour 
l'tranger, un _mmoire_ sur l'tat des peuples et des gouvernements
auprs desquels ils taient accrdits. Cette suite de mmoires
pouvait tre utile  l'histoire. Aujourd'hui on fait les mmes
injonctions, mais presque aucun agent diplomatique ne s'y soumet. J'ai
t trop peu de temps dans mes ambassades pour mettre  fin de longues
tudes; nanmoins, je les ai bauches; ma patience au travail n'a pas
entirement t strile. Je trouve cette esquisse commence de mes
recherches sur l'Allemagne:

Aprs la chute de Napolon, l'introduction des gouvernements
reprsentatifs dans la confdration germanique a rveill en
Allemagne ces premires ides d'innovation que la rvolution y avait
d'abord fait natre. Elles y ont foment quelque temps avec une grande
violence: on avait appel la jeunesse  la dfense de la patrie par
une promesse de libert; cette promesse avait t avidement reue par
des coliers qui trouvaient dans leurs matres le penchant que les
sciences ont eu dans ce sicle  seconder les thories librales. Sous
le ciel de la Germanie, cet amour de la libert devint une espce de
fanatisme sombre et mystrieux qui se propagea par des associations
secrtes. Sand vint effrayer l'Europe. Cet homme, au reste, qui
rvlait une secte puissante, n'tait qu'un enthousiaste vulgaire; il
se trompa et prit pour un esprit transcendant un esprit commun: son
crime s'alla perdre sur un crivain dont le gnie ne pouvait aspirer
 l'empire, et n'avait pas assez du conqurant et du roi pour mriter
un coup de poignard.

Une espce de tribunal d'inquisition politique et la suppression de
la libert de la presse ont arrt ce mouvement des esprits; mais il
ne faut pas croire qu'ils en aient bris le ressort. L'Allemagne,
comme l'Italie, dsire aujourd'hui l'unit politique, et avec cette
ide qui restera dormante plus ou moins de temps, selon les vnements
et les hommes, on pourra toujours, en la rveillant, tre sr de
remuer les peuples germaniques. Les princes ou les ministres qui
pourront paratre dans les rangs de la Confdration des tats
allemands hteront ou retarderont la rvolution dans ce pays, mais ils
n'empcheront point la race humaine de se dvelopper: chaque sicle a
sa race. Aujourd'hui il n'y a plus personne en Allemagne, ni mme en
Europe: on est pass des gants aux nains, et tomb de l'immense dans
l'troit et le born. La Bavire, par les bureaux qu'a forms M. de
Montgelas, pousse encore aux ides nouvelles, quoiqu'elle ait recul
dans la carrire, tandis que le landgraviat de Hesse n'admettait pas
mme qu'il y et une rvolution en Europe. Le prince qui vient de
mourir voulait que ses soldats, nagure soldats de Jrme Bonaparte,
portassent de la poudre et des queues; il prenait les vieilles modes
pour les vieilles moeurs, oubliant qu'on peut copier les premires,
mais qu'on ne rtablit jamais les secondes.

 Berlin et dans le Nord, les monuments sont des forteresses; leur
seul aspect serre le coeur. Qu'on retrouve ces places dans des pays
habits et fertiles, elles font natre l'ide d'une lgitime dfense;
les femmes et les enfants, assis ou jouant  quelque distance des
sentinelles, contrastent assez agrablement; mais une forteresse sur
des bruyres, dans un dsert, rappelle seulement des colres humaines:
contre qui sont-ils levs, ces remparts, si ce n'est contre la
pauvret et l'indpendance? Il faut tre moi pour trouver un plaisir 
rder au pied de ces bastions,  entendre le vent siffler dans ces
tranches,  voir ces parapets levs en prvision d'ennemis qui
peut-tre n'apparatront jamais. Ces labyrinthes militaires, ces
canons muets en face les uns des autres sur des angles saillants et
gazonns, ces vedettes de pierre o l'on n'aperoit personne et d'o
aucun oeil ne vous regarde, sont d'une incroyable morosit. Si, dans
la double solitude de la nature et de la guerre, vous rencontrez une
pquerette abrite sous le redan d'un glacis, cette amnit de Flore
vous soulage. Lorsque, dans les chteaux de l'Italie, j'apercevais des
chvres appendues aux ruines, et la chevrire assise sous un pin 
parasol; quand, sur les murs du moyen ge dont Jrusalem est entoure,
mes regards plongeaient dans la valle de Cdron sur quelques femmes
arabes qui gravissaient des escarpements parmi des cailloux; le
spectacle tait triste sans doute, mais l'histoire tait l et le
silence du prsent ne laissait que mieux entendre le bruit du pass.

J'avais demand un cong  l'occasion du baptme du duc de Bordeaux.
Ce cong m'tant accord, je me prparais  partir: Voltaire, dans
une lettre  sa nice, dit qu'il voit couler la Spre, que la Spre se
jette dans l'Elbe, l'Elbe dans la mer, et que la mer reoit la Seine;
il descendait ainsi vers Paris. Avant de quitter Berlin, j'allai faire
une dernire visite  Charlottenbourg: ce n'tait ni Windsor, ni
Aranjuez, ni Caserte, ni Fontainebleau: la villa appuye sur un
hameau, est environne d'un parc anglais de peu d'tendue et d'o l'on
dcouvre au dehors des friches. La reine de Prusse jouit ici d'une
paix que la mmoire de Bonaparte ne pourra plus troubler. Quel bruit
le conqurant fit jadis dans cet asile du silence, quand il y surgit
avec ses fanfares et ses lgions ensanglantes  Ina! C'est de
Berlin, aprs avoir effac de la carte le royaume de Frdric le
Grand, qu'il dnona le blocus continental et prpara dans son esprit
la campagne de Moscou; ses paroles avaient dj port la mort au coeur
d'une princesse accomplie: elle dort maintenant  Charlottenbourg,
dans un caveau monumental; une statue, beau portrait de marbre, la
reprsente. Je fis sur le tombeau des vers que me demandait la
duchesse de Cumberland:

LE VOYAGEUR.

    Sous les hauts pins qui protgent ces sources,
  Gardien, dis-moi quel est ce monument nouveau?

LE GARDIEN.

  Un jour il deviendra le terme de tes courses:
       voyageur! c'est un tombeau.

LE VOYAGEUR.

  Qui repose en ces lieux?

LE GARDIEN.

                      Un objet plein de charmes.

LE VOYAGEUR.

  Qu'on aima?

LE GARDIEN.

              Qui fut ador.

LE VOYAGEUR.

  Ouvre-moi.

LE GARDIEN.

  Si tu crains les larmes,
  N'entre pas.

LE VOYAGEUR.

              J'ai souvent pleur.
      De la Grce ou de l'Italie
  On a ravi ce marbre  la pompe des morts:
  Quel tombeau l'a cd pour enchanter ces bords?
       Est-ce Antigone ou Cornlie?

LE GARDIEN.

  La beaut dont l'image excite les transports
      Parmi nos bois passa sa vie.

LE VOYAGEUR.

  Qui pour elle,  ces murs de marbre revtus,
  Suspendit tour  tour ces couronnes fanes?

LE GARDIEN.

      Les beaux enfants dont ses vertus
      Ici-bas furent couronnes.

LE VOYAGEUR.

  On vient.

LE GARDIEN.

            C'est un poux: il porte ici ses pas
  Pour nourrir en secret un souvenir funeste.

LE VOYAGEUR.

  Il a donc tout perdu?

LE GARDIEN.

                      Non: un trne lui reste.

LE VOYAGEUR.

          Un trne ne console pas.


J'arrivai  Paris  l'poque des ftes du baptme de M. le duc de
Bordeaux[171]. Le berceau du petit-fils de Louis XIV dont j'avais eu
l'honneur de payer le port a disparu comme celui du roi de Rome. Dans
un temps diffrent de celui-ci, le forfait de Louvel et assur le
sceptre  Henri V; mais le crime n'est plus un droit que pour l'homme
qui le commet.

          [Note 171: On lit dans le _Moniteur_ du 29 avril 1821:
          _Paris, 28 avril_. M. le vicomte de Chateaubriand, ministre
          plnipotentiaire de France  Berlin, est arriv avant-hier 
          Paris.]

Aprs le baptme de M. le duc de Bordeaux[172], on me rintgra enfin
dans mon ministre d'tat: M. de Richelieu me l'avait t, M. de
Richelieu me le rendit; la rparation ne me fut pas plus agrable que
le tort ne m'avait bless.

          [Note 172: Le baptme du duc de Bordeaux eut lieu 
          Notre-Dame, avec une grande solennit, le 1er mai 1821.
          Chateaubriand fut rtabli sur la liste des ministres d'tat,
          MM. de Blacas et de Montesquiou furent crs ducs; de
          nombreuses promotions furent faites dans l'ordre militaire
          et dans l'ordre civil. Il y eut une magnifique revue au
          Champ-de-Mars et une fte splendide  l'Htel de Ville. Les
          dputs des trente-neuf bonnes villes de France y furent
          invits. La ville de Paris dota seize jeunes filles;
          d'immenses secours furent prodigus aux pauvres.]

Tandis que je me flattais d'aller revoir mes corbeaux, les cartes se
brouillrent: M. de Villle se retira[173]. Fidle  mon amiti et 
mes principes politiques, je crus devoir rentrer dans la retraite
avec lui. J'crivis  M. Pasquier:

          [Note 173: Le 7 juillet 1821,  l'occasion de la demande de
          la prolongation de la censure jusqu' la fin de la session
          suivante, proposition dpose par le ministre, la Chambre
          des dputs avait vot un amendement qui limitait la dure
          de la censure aux trois premiers mois de la session
          prochaine. La plus grande partie de la droite avait vot
          pour cet amendement. Louis XVIII ne cacha pas le vif
          mcontentement qu'il en prouvait. Ce dplaisir manifest
          par le roi, dit Alfred Nettement (_Histoire de la
          Restauration_, tome V, p. 621), achevait de rendre trs
          difficile la position de MM. de Villle et de Corbire dans
          le Conseil et dans la Chambre. C'taient les voix de leurs
          amis, ils ne pouvaient se le dissimuler, qui avaient
          dtermin le vote, et dans l'tat d'incertitude o taient
          les affaires, ils ne pouvaient les blmer d'avoir pris des
          srets qu'on ne leur donnait pas. Aprs s'tre tous deux
          concerts, ils reconnurent qu'ils ne pouvaient demeurer plus
          longtemps dans les conditions o il taient placs sans
          amoindrir leur position comme membres du cabinet et comme
          hommes du parlement. Ils rsolurent donc de poser
          catgoriquement la question au duc de Richelieu, prfrant
          se retirer du Conseil avec honneur que d'y rester dans une
          position quivoque. M. de Corbire eut avec M. de Serre
          (Garde des Sceaux dans le cabinet Richelieu) une confrence
          qui n'aboutit  rien. M. de Chateaubriand venait d'arriver
          de Berlin; il y eut une dlibration dans la runion de la
          droite; et l'on convint de deux choses l'une, ou sortir du
          ministre, ou y entrer avec trois portefeuilles: deux pour
          MM. de Villle et de Corbire; un troisime, celui de la
          guerre, pour le duc de Bellune (le marchal Victor). M. de
          Chateaubriand dclara que, si cet arrangement n'tait pas
          accept, il donnerait sa dmission de l'ambassade de Berlin,
          et se retirerait avec MM. de Villle et de Corbire. La
          droite, avec le nombre de voix dont elle disposait dans la
          Chambre, ne pouvait, selon lui, se trouver satisfaite 
          moins.--Les ngociations durrent jusqu'au 27 juillet, et
          se terminrent par la retraite de MM. de Villle et de
          Corbire. En mme temps, Chateaubriand donnait sa dmission
          d'ambassadeur.]

                                        Paris, ce 30 juillet 1821.

     Monsieur le baron,

     Lorsque vous voultes bien m'inviter  passer chez vous, le 14
     de ce mois, ce fut pour me dclarer que ma prsence tait
     ncessaire  Berlin. J'eus l'honneur de vous rpondre que MM. de
     Corbire et de Villle paraissant se retirer du ministre, mon
     devoir tait de les suivre. Dans la pratique du gouvernement
     reprsentatif, l'usage est que les hommes de la mme opinion
     partagent la mme fortune. Ce que l'usage veut, monsieur le
     baron, l'honneur me le commande, puisqu'il s'agit, non d'une
     faveur, mais d'une disgrce. En consquence, je viens vous
     ritrer par crit l'offre que je vous ai faite verbalement de ma
     dmission de ministre plnipotentiaire  la cour de Berlin:
     j'espre, monsieur le baron, que vous voudrez bien la mettre aux
     pieds du roi. Je supplie Sa Majest d'en agrer les motifs, et de
     croire  ma profonde et respectueuse reconnaissance pour les
     bonts dont elle avait daign m'honorer.

     J'ai l'honneur d'tre, etc.,

                                        CHATEAUBRIAND.

J'annonai  M. le comte de Bernstorff l'vnement qui interrompait
nos relations diplomatiques; il me rpondit:

     Monsieur le vicomte,

     Bien que depuis longtemps je dusse m'attendre  l'avis que vous
     avez bien voulu me donner, je n'en suis pas moins pniblement
     affect. Je connais et je respecte les motifs qui, dans cette
     circonstance dlicate, ont dtermin vos rsolutions; mais, en
     ajoutant de nouveaux titres  ceux qui vous ont valu dans ce pays
     une estime universelle, ils augmentent aussi les regrets qu'on y
     prouve par la certitude d'une perte longtemps redoute et 
     jamais irrparable. Ces sentiments sont vivement partags par le
     roi et la famille royale, et je n'attends que le moment de votre
     rappel pour vous le dire d'une manire officielle.

     Conservez-moi, je vous prie, souvenir et bienveillance, et
     agrez la nouvelle expression de mon inviolable dvouement et de
     la haute considration avec laquelle j'ai l'honneur d'tre, etc.,
     etc.

                                        Bernstorff.

     Berlin, le 25 aot 1821.

Je m'tais empress d'exprimer mon amiti et mes regrets  M.
Ancillon: sa trs belle rponse (mon loge  part) mrite d'tre
consigne ici:

[Illustration: Mr. de Chateaubriand Remerciant Louis XVIII.]

                                        Berlin, le 22 septembre 1821.

     Vous tes donc, monsieur et illustre ami, irrvocablement perdu
     pour nous? Je prvoyais ce malheur, et cependant il m'a affect,
     comme s'il avait t inattendu. Nous mritions de vous conserver
     et de vous possder, parce que nous avions du moins le faible
     mrite de sentir, de reconnatre, d'admirer toute votre
     supriorit. Vous dire que le roi, les princes, la cour et la
     ville vous regrettent, c'est faire leur loge plus que le vtre;
     vous dire que je me rjouis de ces regrets, que j'en suis fier
     pour ma patrie, et que je les partage vivement, ce serait rester
     fort au-dessous de la vrit, et vous donner une bien faible ide
     de ce que j'prouve. Permettez-moi de croire que vous me
     connaissez assez pour lire dans mon coeur. Si ce coeur vous
     accuse, mon esprit non-seulement vous absout, mais rend encore
     hommage  votre noble dmarche et aux principes qui vous l'ont
     dicte. Vous deviez  la France une grande leon et un bel
     exemple; vous lui avez donn l'une et l'autre en refusant de
     servir un ministre qui ne sait pas juger sa situation, ou qui
     n'a pas le courage d'esprit ncessaire pour en sortir. Dans une
     monarchie reprsentative, les ministres et ceux qu'ils emploient
     dans les premires places doivent former un tout homogne, et
     dont toutes les parties soient solidaires les unes des autres.
     L, moins que partout ailleurs, on doit se sparer de ses amis;
     on se soutient et l'on monte avec eux, on descend et tombe de
     mme. Vous avez prouv  la France la vrit de cette maxime, en
     vous retirant avec messieurs de Villle et Corbire. Vous lui
     avez appris en mme temps que la fortune n'entre pas en
     considration quand il s'agit des principes; et, certes, quand
     les vtres n'auraient pas pour eux la raison, la conscience et
     l'exprience de tous les sicles, il suffirait des sacrifices
     qu'ils dictent  un homme tel que vous pour tablir en leur
     faveur une prsomption puissante aux yeux de tous ceux qui se
     connaissent en dignit.

     J'attends avec impatience le rsultat des prochaines lections
     pour tirer l'horoscope de la France. Elles dcideront de son
     avenir.

     Adieu, mon illustre ami; faites quelquefois tomber des hauteurs
     que vous habitez quelques gouttes de rose sur un coeur qui ne
     cessera de vous admirer et de vous aimer que lorsqu'il cessera de
     battre.

                                        ANCILLON.

Attentif au bien de la France, sans plus m'occuper de moi ni de mes
amis, je remis  cette poque la note suivante  Monsieur:

     NOTE.

     Si le roi me faisait l'honneur de me consulter, voici ce que je
     proposerais pour le bien de son service et le repos de la France.

     Le centre gauche de la Chambre lective a satisfaction dans la
     nomination de M. Royer-Collard; pourtant je croirais la paix plus
     assure si l'on introduisait dans le conseil un homme de mrite
     pris dans cette opinion et choisi parmi les membres de la Chambre
     des pairs ou de la Chambre des dputs.

     Placer encore dans le conseil un dput du ct droit
     indpendant;

     Achever de distribuer les directions dans cet esprit.

     Quant aux choses:

     Prsenter dans un temps opportun une loi complte sur la libert
     de la presse, dans laquelle loi la poursuite en tendance et la
     censure facultative seraient abolies; prparer une loi communale;
     complter la loi sur la septennalit, en portant l'ge ligible 
     trente ans; en un mot marcher la charte  la main, dfendre
     courageusement la religion contre l'impit, mais la mettre en
     mme temps  l'abri du fanatisme et des imprudences d'un zle qui
     lui font beaucoup de mal.

     Quant aux affaires du dehors, trois choses doivent guider les
     ministres du roi: l'honneur, l'indpendance et l'intrt de la
     France.

     La France nouvelle est toute royaliste; elle peut devenir toute
     rvolutionnaire: que l'on suive les institutions, et je
     rpondrais sur ma tte d'un avenir de plusieurs sicles; que l'on
     viole ou que l'on tourmente ces institutions, et je ne rpondrais
     pas d'un avenir de quelques mois.

     Moi et mes amis nous sommes prts  appuyer de tout notre
     pouvoir une administration forme d'aprs les bases ci-dessus
     indiques.

                                        CHATEAUBRIAND.

Une voix o la femme dominait la princesse vint donner une consolation
 ce qui n'tait que le dplaisir d'une vie variant sans cesse.
L'criture de madame la duchesse de Cumberland tait si altre que
j'eus quelque peine  la reconnatre. La lettre portait la date du 28
septembre 1821: c'est la dernire que j'aie reue de cette main
royale[174]. Hlas! les autres nobles amies qui dans ces temps me
soutenaient  Paris ont quitt cette terre! Resterai-je donc avec une
telle obstination ici-bas, qu'aucune des personnes auxquelles je suis
attach ne puisse me survivre[175]? Heureux ceux sur qui l'ge fait
l'effet du vin, et qui perdent la mmoire quand ils sont rassasis de
jours!

          [Note 174: La princesse Frdrique, reine de Hanovre, vient
          de succomber aprs une longue maladie: la mort se trouve
          toujours dans la _Note_ au bout de mon texte! (Note de
          Paris, juillet 1841.) CH.]

          [Note 175: Voir l'_Appendice_ n III: _La mort de
          Fontanes_.]

       *       *       *       *       *

Les dmissions de MM. de Villle et de Corbire ne tardrent pas 
produire la dissolution du cabinet et  faire rentrer mes amis au
conseil, comme je l'avais prvu: M. le vicomte de Montmorency fut
nomm ministre des affaires trangres, M. de Villle ministre des
finances, M. de Corbire ministre de l'intrieur[176]. J'avais eu trop
de part aux derniers mouvements politiques et j'exerais une trop
grande influence sur l'opinion pour qu'on me pt laisser de ct. Il
fut rsolu que je remplacerais M. le duc Decazes  l'ambassade de
Londres[177]. Louis XVIII consentait toujours  m'loigner. Je
l'allai remercier; il me parla de son favori avec une constance
d'attachement rare chez les rois; il me _pria_ d'effacer dans la tte
de George IV les prventions que ce prince avait conues contre M.
Decazes, d'oublier moi-mme les divisions qui avaient exist entre moi
et l'ancien ministre de la police. Ce monarque,  qui tant de malheurs
n'avaient pu arracher une larme, tait mu de quelques souffrances
dont pouvait avoir t afflig l'homme qu'il avait honor de son
amiti.

          [Note 176: La nomination du cabinet de droite parut au
          _Moniteur_ du 15 dcembre 1821. Il tait ainsi compos: MM.
          de Villle aux Finances, Corbire  l'Intrieur, le duc de
          Bellune  la Guerre, de Clermont-Tonnerre  la Marine,
          Mathieu de Montmorency aux Affaires trangres, de Peyronnet
           la Justice, M. de Lauriston, seul ministre restant,  la
          maison du Roi.]

          [Note 177: On lit, dans le _Moniteur_ du 10 janvier 1822:
          _Paris, 9 janvier._ Sur la dmission donne par M. le duc
          Decazes, ambassadeur de France en Angleterre, le Roi, par
          ordonnance du 9 janvier, a nomm M. le vicomte de
          Chateaubriand, pair de France, ministre d'tat, 
          l'ambassade de Londres, et M. le comte de Serre 
          l'ambassade du royaume des Deux-Siciles.]

Ma nomination rveilla mes souvenirs: Charlotte revint  ma pense; ma
jeunesse, mon migration, m'apparurent avec leurs peines et leurs
joies. La faiblesse humaine me faisait aussi un plaisir de reparatre
connu et puissant l o j'avais t ignor et faible. Madame de
Chateaubriand, craignant la mer, n'osa passer le dtroit, et je partis
seul. Les secrtaires de l'ambassade m'avaient devanc.




LIVRE IX[178]

          [Note 178: Ce livre a t crit en 1839.--Il a t revu en
          dcembre 1846.]

     Anne 1822. -- Premires dpches de Londres. -- Conversation
     avec George IV sur M. Decazes. -- Noblesse de notre diplomatie
     sous la lgitimit. -- Sance du Parlement. -- Socit anglaise.
     -- Suite des dpches. -- Reprise des travaux parlementaires. --
     Bal pour les Irlandais. -- Duel du duc de Bedford et du duc de
     Buckingham. -- Dner  Royal-Lodge. -- La marquise de Conyngham
     et son secret. -- Portraits des ministres. -- Suite de mes
     dpches. -- Pourparlers sur le Congrs de Vrone. -- Lettre  M.
     de Montmorency; sa rponse qui me laisse entrevoir un refus. --
     Lettre de M. de Villle plus favorable. -- J'cris  Madame de
     Duras. -- Mort de Lord Londonderry. -- Nouvelle lettre de M. de
     Montmorency. -- Voyage  Hartwell. -- Billet de M. de Villle
     m'annonant ma nomination au Congrs. -- Fin de la vieille
     Angleterre. -- Charlotte. -- Rflexions. -- Je quitte Londres. --
     Annes 1824, 1825, 1826 et 1827. -- Dlivrance du roi d'Espagne.
     -- Ma destitution. -- L'opposition me suit. -- Derniers billets
     diplomatiques. -- Neuchtel en Suisse. -- Mort de Louis XVIII. --
     Sacre de Charles X. -- Rception des chevaliers des ordres.


C'est  Londres, en 1822, que j'ai crit de suite la plus longue
partie de ces _Mmoires_, renfermant mon voyage en Amrique, mon
retour en France, mon mariage, mon passage  Paris, mon migration en
Allemagne avec mon frre, ma rsidence et mes malheurs en Angleterre
depuis 1793 jusqu' 1800. L se trouve la peinture de la vieille
Angleterre, et comme je retraais tout cela lors de mon ambassade
(1822), les changements survenus dans les moeurs et dans les
personnages de 1793  la fin du sicle me frappaient; j'tais
naturellement amen  comparer ce que je voyais en 1822  ce que
j'avais vu pendant les sept annes de mon exil d'outre-Manche.

Ainsi ont t relates par anticipation des choses que j'aurais 
placer maintenant sous la propre date de ma mission diplomatique. Je
vous ai parl de mon motion, des sentiments que me rappela la vue de
ces lieux chers  ma mmoire; mais peut-tre n'avez-vous pas lu cette
partie de mon livre? Vous avez bien fait. Il me suffit maintenant de
vous avertir de l'endroit o sont combles les lacunes qui vont
exister dans le rcit actuel de mon ambassade de Londres. Me voici
donc, en crivant en 1839, parmi les morts de 1822 et les morts qui
prcdrent en 1793.

 Londres, au mois d'avril 1822, j'tais  cinquante lieues de madame
Sutton. Je me promenais dans le parc de Kensington avec mes
impressions rcentes et l'ancien pass de mes jeunes annes[179]:
confusion de temps qui produit en moi une confusion de souvenirs; la
vie qui se consume mle, comme l'incendie de Corinthe, l'airain fondu
des statues des Muses et de l'Amour, des trpieds et des tombeaux.

          [Note 179:  peine arriv  Londres, il crivait  la
          duchesse de Duras: J'ai t saisi de tristesse depuis que
          je suis ici. J'ai revu les rues que j'ai habites,
          Kensington dont les arbres sont devenus normes. L'preuve
          est rude. Que de temps coul! Ma maudite mmoire est telle
          que j'ai reconnu jusqu' des marques que j'avais vues sur
          des bornes. Tout cela tait pour moi comme d'hier. J'ai
          parcouru en voiture, au milieu de la foule, les alles de
          Hyde-Park, o j'errais  pied en composant _Atala_ et
          _Ren_. tais-je plus heureux? mais au moins j'avais le
          temps d'attendre. Je reois votre longue lettre. J'en avais
          grand besoin. Je ne puis soulever le poids que Londres a mis
          sur moi. Il me semble que je suis au fond d'un dsert et que
          je ne dois plus revoir mes amis. Berlin tait une
          merveille.]

Les vacances parlementaires continuaient quand je descendis  mon
htel, Portland Place. Le sous-secrtaire d'tat, M. Planta, me
proposa, de la part du marquis de Londonderry[180], d'aller dner 
North-Cray, campagne du noble lord. Cette _villa_, avec un gros arbre
devant les fentres du ct du jardin, avait vue sur quelques
prairies; un peu de bois taillis sur des collines distinguaient ce
site des sites ordinaires de l'Angleterre. Lady Londonderry tait trs
 la mode en qualit de marquise et de femme du premier ministre.

          [Note 180: Lord _Londonderry_, vicomte Castlereagh,
          secrtaire d'tat pour les Affaires trangres. Voir, au
          tome I, la note 1 de la page 322.]

Ma dpche du 12 avril, n 4, raconte ma premire entrevue avec lord
Londonderry; elle touche aux affaires dont je devais m'occuper.

                                        Londres, le 12 avril 1822.

     Monsieur le vicomte[181],

          [Note 181: Le vicomte Mathieu de Montmorency, ministre des
          affaires trangres.]

     Je suis all avant-hier, mercredi, 10 du courant, 
     _North-Cray_. Je vais avoir l'honneur de vous rendre compte de ma
     conversation avec le marquis de Londonderry. Elle a dur une
     heure et demie avant dner, et nous l'avons reprise aprs, mais
     moins  notre aise, parce que nous n'tions plus tte  tte.

     Lord Londonderry s'est d'abord inform des nouvelles de la sant
     du roi, avec une insistance qui dcelait visiblement un intrt
     politique; rassur par moi sur ce point, il a pass au ministre:
     Il s'affermit, m'a-t-il dit. J'ai rpondu: Il n'a jamais t
     branl, et comme il appartient  une opinion, il restera le
     matre tant que cette opinion dominera dans les Chambres. Cela
     nous a amens  parler des lections: il m'a sembl frapp de ce
     que je lui disais sur l'avantage d'une session d't pour
     rtablir l'ordre dans l'anne financire; il n'avait pas bien
     compris jusqu'alors l'tat de la question.

     La guerre entre la Russie et la Turquie est ensuite devenue le
     sujet de l'entretien. Lord Londonderry, en me parlant de soldats
     et d'armes, m'a paru tre dans l'opinion de notre ancien
     ministre sur le danger qu'il y aurait pour nous  runir de
     grands corps de troupe; j'ai repouss cette ide, j'ai soutenu
     qu'en menant le soldat franais au combat, il n'y avait rien 
     craindre; qu'il ne sera jamais infidle  la vue du drapeau de
     l'ennemi; que notre arme vient d'tre augmente; qu'elle serait
     triple demain, si cela tait ncessaire, sans le moindre
     inconvnient; qu' la vrit quelques sous-officiers pourraient
     crier _Vive la Charte!_ dans une garnison, mais que nos
     grenadiers crieraient toujours _Vive le roi!_ sur le champ de
     bataille.

     Je ne sais si cette grande politique a fait oublier  lord
     Londonderry la traite des ngres; il ne m'en pas dit un mot.
     Changeant de sujet, il m'a parl du message par lequel le
     prsident des tats-Unis engage le congrs  reconnatre
     l'indpendance des colonies espagnoles. Les intrts
     commerciaux, lui ai-je dit, en pourront tirer quelque avantage,
     mais je doute que les intrts politiques y trouvent le mme
     profit; il y a dj assez d'ides rpublicaines dans le monde.
     Augmenter la masse de ces ides, c'est compromettre de plus en
     plus le sort des monarchies en Europe. Lord Londonderry a abond
     dans mon sens, et il m'a dit ces mots remarquables: _Quant 
     nous_ (les Anglais), _nous ne sommes nullement disposs 
     reconnatre ces gouvernements rvolutionnaires_. tait-il
     sincre?

     J'ai d, monsieur le vicomte, vous rappeler textuellement une
     conversation importante. Toutefois, nous ne devons pas nous
     dissimuler que l'Angleterre reconnatra tt ou tard
     l'indpendance des colonies espagnoles; l'opinion publique et le
     mouvement de son commerce l'y forceront. Elle a dj fait, depuis
     trois ans, des frais considrables pour tablir secrtement des
     relations avec les provinces insurges au midi et au nord de
     l'isthme de Panama.

     En rsum, monsieur le vicomte, j'ai trouv dans M. le marquis
     de Londonderry un homme d'esprit, d'une franchise peut-tre un
     peu douteuse; un homme encore imbu du vieux systme ministriel;
     un homme accoutum  une diplomatie soumise, et surpris, sans en
     tre bless, d'un langage plus digne de la France; un homme enfin
     qui ne pouvait se dfendre d'une sorte d'tonnement en causant
     avec un de ces royalistes que, depuis sept ans, on lui
     reprsentait comme des fous ou des imbciles.

     J'ai l'honneur, etc.

 ces affaires gnrales taient mles, comme dans toutes les
ambassades, des transactions particulires. J'eus  m'occuper des
requtes de M. le duc de Fitz-James[182], du procs du navire
l'_liza-Ann_, des dprdations des pcheurs de Jersey sur les bancs
d'hutres de Granville, etc., etc. Je regrettais d'tre oblig de
consacrer une petite case de ma cervelle aux dossiers des rclamants.
Quand on fouille dans sa mmoire, il est dur de rencontrer MM. Usquin,
Coppinger, Delige et Piffre. Mais, dans quelques annes, serons-nous
plus connus que ces messieurs? Un certain M. Bonnet tant mort en
Amrique, tous les Bonnet de France m'crivirent pour rclamer sa
succession; ces bourreaux m'crivent encore! Il serait temps toutefois
de me laisser tranquille. J'ai beau leur rpondre que le petit
accident de la chute du trne tant survenu, je ne m'occupe plus de ce
monde: ils tiennent bon et veulent hriter cote que cote.

          [Note 182: douard, duc de _Fitz-James_ (1776-1838)
          appartenait  une famille de vieille noblesse qui descendait
          des Stuarts. Petit-fils du marchal de France duc de
          Berwick, il migra en Italie avec les siens ds le dbut de
          la Rvolution, servit dans l'arme de Cond en qualit
          d'aide-de-camp du duc de Castries, rentra en France en 1801
          et vcut dans la retraite jusqu' la fin du rgime imprial.
          Nomm pair de France le 4 juin 1814, il donna sa dmission,
          lorsque fut vote la loi qui supprimait l'hrdit de la
          pairie (28 dcembre 1831). De 1835  sa mort, il fit partie
          de la Chambre des dputs, sigea sur les bancs de la droite
          et se fit remarquer par son loquence,  ct mme de
          Berryer. M. le duc de Fitz-James, dit Cormenin (_Livre des
          orateurs_, t. I, p. 130), a t le dernier des
          chevaliers-orateurs. Sa stature tait haute et sa
          physionomie mobile et spirituelle. Il avait,  la tribune,
          les airs, le sans-gne, le dboutonn d'un grand seigneur
          qui parle devant des bourgeois... Son discours tait tissu
          de mots fins, et quelquefois il tait hardi et color...
          C'tait une nature forte et heureusement organise, 
          laquelle il n'a manqu, autrefois que l'occasion, et depuis
          que la jeunesse. Du reste, grand dans ses sentiments comme
          dans son langage; plein de cet honneur qui est la vie mme
          du gentilhomme, et de ce dsintressement qui prfrait la
          pauvret  une bassesse; religieux, mais sans hypocrisie;
          fier de son origine, mais proccup des droits et des
          besoins de la gnration nouvelle; jaloux de la dignit de
          son pays et portant haut son coeur franais.]

Quant  l'Orient, il fut question de rappeler les divers ambassadeurs
de Constantinople. Je prvis que l'Angleterre ne suivrait pas le
mouvement de l'alliance continentale, je l'annonai  M. de
Montmorency. La rupture qu'on avait crainte entre la Russie et la
Porte n'arriva pas: la modration d'Alexandre retarda l'vnement. Je
fis  ce propos une grande dpense d'alles et venues, de sagacit et
de raisonnement; j'crivis maintes dpches qui sont alles moisir
dans nos archives avec le rendu compte d'vnements non advenus.
J'avais du moins l'avantage sur mes collgues de ne mettre aucune
importance  mes travaux; je les voyais sans souci s'engloutir dans
l'oubli avec toutes les ides perdues des hommes.

Le Parlement reprit ses sances le 17 avril; le roi revint le 18, et
je lui fus prsent le 19. Je rendis compte de cette prsentation dans
ma dpche du 19; elle se terminait ainsi:

S. M. B., par sa conversation serre et varie, ne m'a pas laiss le
matre de lui dire une chose dont le roi m'avait spcialement charg;
mais l'occasion favorable et prochaine d'une nouvelle audience va se
prsenter.

Cette _chose_ dont le roi m'avait spcialement charg auprs de George
IV tait relative  M. le duc Decazes. Plus tard je remplis mes
ordres: je dis  George IV que Louis XVIII tait afflig de la
froideur avec laquelle l'ambassadeur de S. M. T. C. avait t reu.
George IV me rpondit:

coutez, monsieur de Chateaubriand, je vous l'avouerai: la mission de
M. Decazes ne me plaisait pas; c'tait agir envers moi un peu
cavalirement. Mon amiti pour le roi de France m'a seule fait
supporter un favori qui n'a d'autre mrite que celui de l'attachement
de son matre. Louis XVIII a beaucoup compt sur ma bonne volont et
il a eu raison; mais je n'ai pu pousser l'indulgence jusqu' traiter
M. Decazes avec une distinction dont l'Angleterre aurait t blesse.
Cependant, dites  votre roi que je suis touch de ce qu'il vous a
charg de me reprsenter, et que je serai toujours heureux de lui
tmoigner mon attachement vritable.

Enhardi par ces paroles, j'exposai  George IV tout ce qui me vint 
l'esprit en faveur de M. Decazes. Il me rpondit, moiti en anglais,
moiti en franais: _ merveille! you are a true gentleman._ De
retour  Paris, je rendis compte  Louis XVIII de cette conversation:
il me parut reconnaissant. George IV m'avait parl comme un prince
bien lev, mais comme un esprit lger; il tait sans amertume parce
qu'il pensait  autre chose. Il ne fallait cependant pas se jouer 
lui qu'avec mesure. Un de ses compagnons de table avait pari qu'il
prierait George IV de tirer le cordon de la sonnette et que George IV
obirait. En effet, George IV tira le cordon et dit au _gentleman_ de
service: Mettez monsieur  la porte.

L'ide de rendre de la force et de l'clat  nos armes me dominait
toujours. J'crivais  M. de Montmorency, le 13 avril: Il m'est venu
une ide, monsieur le vicomte, que je soumets  votre jugement:
trouveriez-vous mauvais qu'en forme de conversation, en causant avec
le prince Esterhazy[183], je lui fisse entendre que si l'Autriche
avait besoin de retirer une partie de ses troupes, nous pourrions les
remplacer dans le Pimont? Quelques bruits rpandus sur un prtendu
rassemblement de nos troupes dans le Dauphin m'offriraient un
prtexte favorable. J'avais propos  l'ancien ministre de mettre
garnison en Savoie, lors de la rvolte du mois de juin 1821 (voyez une
de mes dpches de Berlin). Il rejeta cette mesure, et je pense qu'il
fit en cela une faute capitale. Je persiste  croire que la prsence
de quelques troupes franaises en Italie produirait un grand effet sur
l'opinion, et que le gouvernement du roi en retirerait beaucoup de
gloire.

          [Note 183: Le prince Paul Esterhazy, longtemps ambassadeur
          d'Autriche  Londres et, ainsi que le prince de Lieven, un
          des familiers de George IV, qui aimait  s'entourer
          d'trangers.]

Les preuves surabondent de la noblesse de notre diplomatie pendant la
Restauration. Qu'importe aux partis? N'ai-je pas lu encore ce matin,
dans un journal de gauche, que _l'Alliance_ nous avait forcs d'tre
ses gendarmes et de faire la guerre  l'Espagne[184], quand le
_Congrs de Vrone_ est l, quand les documents diplomatiques
montrent d'une manire irrcusable que toute l'Europe,  l'exception
de la Russie, ne voulait pas de cette guerre; que non-seulement elle
ne la voulait pas, mais que l'Angleterre la repoussait ouvertement, et
que l'Autriche nous contrariait en secret par les mesures les moins
nobles? Cela n'empchera pas de mentir de nouveau demain; on ne se
donnera pas mme la peine d'examiner la question, de lire ce dont on
parle _sciemment_ sans l'avoir lu! Tout mensonge rpt devient une
vrit: on ne saurait avoir trop de mpris pour les opinions humaines.

          [Note 184: Voir l'_Appendice_, n IV: _Le prtendu Trait de
          Vrone._]

Lord J. Russell[185] fit, le 25 d'avril,  la Chambre des communes,
une motion sur l'tat de la reprsentation nationale dans le
Parlement: M. Canning la combattit. Celui-ci proposa  son tour un
bill pour rapporter une partie de l'acte qui prive les pairs
catholiques de leur droit de voter et de siger  la Chambre.
J'assistai  ces sances sur le sac de laine o le speaker m'avait
fait asseoir. M. Canning assistait en 1822  la sance de la Chambre
des pairs qui rejeta son bill; il fut bless d'une phrase du vieux
chancelier[186]; celui-ci, parlant de l'auteur du bill, s'cria avec
ddain: On assure qu'il part pour les Indes: ah! qu'il aille, _ce
beau gentleman_ (_this fine gentleman_)! qu'il aille! bon voyage! M.
Canning me dit en sortant: Je le retrouverai.

          [Note 185: John Ier comte _Russell_ (1792-1878). Ds qu'il
          eut atteint sa majorit, il entra dans la vie politique en
          qualit de dput de Tavistock (juillet 1813). Il a fait
          partie du Parlement jusqu' sa mort, c'est--dire _pendant
          soixante-cinq ans_: membre de la Chambre des Communes de
          1813  1860, et de la Chambre des lords de 1861  1878. L'un
          des principaux orateurs du parti libral, il a occup une
          place importante dans tous les cabinets _whigs_ qui se sont
          succd de 1835  1865.]

          [Note 186: John _Scott_, comte d'_Eldon_ (1751-1838). Fils
          d'un simple marchand de charbon de Newcastle-sur-Tyne, il
          parvint par son talent aux plus hauts emplois.
          Successivement conseiller du roi, attorney gnral, chef des
          plaids-communs, il fut lev en 1790  la dignit de pair
          d'Angleterre et remplit de 1801  1827, les fonctions de
          lord chancelier. Le _lord chancelier_ est en mme temps le
          prsident de la Chambre des lords, le chef de la justice et
          le prsident d'une cour particulire appele _court of
          chancery_.--Tory exalt, lord Eldon combattit opinitrement
          l'mancipation des catholiques.]

Lord Holland[187] discourut trs bien, sans rappeler toutefois M. Fox.
Il tournait sur lui-mme, en sorte qu'il prsentait souvent le dos 
l'assemble et qu'il adressait ses phrases  la muraille. On criait:
_Hear! hear!_ On n'tait point choqu de cette originalit.

          [Note 187: Chateaubriand a dj eu occasion de citer lord
          Holland, au tome II, page 199.--Henri-Richard Vassall-Fox,
          troisime baron Holland (1773-1840) avait  peine un an
          quand il hrita de la pairie paternelle. Grand admirateur de
          la Rvolution franaise et de Napolon, il est toujours
          demeur fermement attach au parti whig. En 1797, il avait
          pous lady Webster, ne Vassall, qu'il avait connue 
          Florence, et avec laquelle il avait eu une liaison
          antrieure. Sir Godfrey Webster avait obtenu le divorce 
          son profit, et lord Holland avait d lui payer 6,000 livres
          sterling de dommages et intrts. Lady Holland jouissait
          d'une rputation d'esprit parfaitement mrite, et Holland
          House a t pendant de longues armes le rendez-vous de
          toutes les notabilits littraires de l'poque.]

En Angleterre, chacun s'exprime comme il peut; l'avocasserie est
inconnue; rien ne se ressemble ni dans la voix ni dans la dclamation
des orateurs. On coute avec patience; on ne se choque pas quand le
parleur n'a aucune facilit: qu'il bredouille, qu'il nonne, qu'il
cherche ses mots, on trouve qu'il a fait _a fine speech_ s'il a dit
quelques phrases de bon sens. Cette varit d'hommes rests tels que
la nature les a faits finit par tre agrable; elle rompt la
monotonie. Il est vrai qu'il n'y a qu'un petit nombre de lords et de
membres de la Chambre des communes  se lever. Nous, toujours placs
sur un thtre, nous prorons et gesticulons en srieuses
marionnettes. Ce m'tait une tude utile que ce passage de la secrte
et silencieuse monarchie de Berlin  la publique et bruyante monarchie
de Londres: on pouvait retirer quelque instruction du contraste de
deux peuples aux deux extrmits de l'chelle.

       *       *       *       *       *

L'arrive du roi, la rentre du parlement, l'ouverture de la saison
des ftes, mlaient les devoirs, les affaires et les plaisirs: on ne
pouvait rencontrer les ministres qu' la cour, au bal ou au parlement.
Pour clbrer l'anniversaire de la naissance de Sa Majest, je dnais
chez lord Londonderry, je dnais sur la galre du lord-maire, qui
remontait jusqu' Richmond: j'aime mieux le Bucentaure en miniature 
l'arsenal de Venise, ne portant plus que le souvenir des doges et un
nom virgilien. Jadis migr, maigre et demi-nu, je m'tais amus, sans
tre Scipion,  jeter des pierres dans l'eau, le long de cette rive
que rasait la barque dodue et bien fourre du _Lord Mayor_.

Je dnais aussi dans l'est de la ville chez M. Rothschild de Londres,
de la branche cadette de Salomon: o ne dnais-je pas? Le roast-beef
galait la prestance de la tour de Londres; les poissons taient si
longs qu'on n'en voyait pas la queue; des dames, que je n'ai aperues
que l, chantaient comme Abigal[188]. J'avalais le tokai non loin
des lieux qui me virent sabler l'eau  pleine cruche et quasi mourir
de faim; couch au fond de ma moelleuse voiture, sur de petits matelas
de soie, j'apercevais ce Westminster dans lequel j'avais pass une
nuit enferm, et autour duquel je m'tais promen tout crott avec
Hingant et Fontanes. Mon htel, qui me cotait 30,000 francs de loyer,
tait en regard du grenier qu'habita mon cousin de la Botardais,
lorsque, en robe rouge, il jouait de la guitare sur un grabat
emprunt, auquel j'avais donn asile auprs du mien.

          [Note 188: C'taient, en effet, dit M. de Marcellus
          (_Chateaubriand et son temps_, p. 267), des chanteuses,
          actrices, danseuses mme, runies par M. de Rothschild de
          Londres dans un but tout hospitalier. Il connaissait le
          penchant inn du corps diplomatique pour les plaisirs
          auxquels ces dames prsident; et il jugea leur socit de
          nature  faire oublier  ses nobles convives la svrit et
          la tristesse d'un sjour isralite.]

Il ne s'agissait plus de ces sauteries d'migrs o nous dansions au
son du violon d'un conseiller du parlement de Bretagne; c'tait
Almack's dirig par Colinet qui faisait mes dlices; bal public sous
le patronage des plus grandes dames du West-end. L se rencontraient
les vieux et les jeunes dandys. Parmi les vieux brillait le vainqueur
de Waterloo, qui promenait sa gloire comme un pige  femmes tendu 
travers les quadrilles;  la tte des jeunes se distinguait lord
Clanwilliam[189], fils, disait-on, du duc de Richelieu. Il faisait des
choses admirables: il courait  cheval  Richmond et revenait 
Almack's aprs tre tomb deux fois. Il avait une certaine faon de
prononcer  la manire d'Alcibiade, qui ravissait. Les modes des mots,
les affectations de langage et de prononciation, changeant dans la
haute socit de Londres presque  chaque session parlementaire, un
honnte homme est tout bahi de ne plus savoir l'anglais, qu'il
croyait savoir six mois auparavant. En 1822 le fashionable devait
offrir au premier coup d'oeil un homme malheureux et malade; il devait
avoir quelque chose de nglig dans sa personne, les ongles longs, la
barbe non pas entire, non pas rase, mais grandie un moment par
surprise, par oubli, pendant les proccupations du dsespoir; mche de
cheveux au vent, regard profond, sublime, gar et fatal; lvres
contractes en ddain de l'espce humaine; coeur ennuy, byronien,
noy dans le dgot et le mystre de l'tre.

          [Note 189: Lord Clanwilliam, sous-secrtaire d'tat du
          Foreign-Office, tait  cette poque le type du dandysme.]

Aujourd'hui ce n'est plus cela: le _dandy_ doit avoir un air
conqurant, lger, insolent; il doit soigner sa toilette, porter des
moustaches ou une barbe taille en rond comme la fraise de la reine
lisabeth, ou comme le disque radieux du soleil; il dcle la fire
indpendance de son caractre en gardant son chapeau sur sa tte, en
se roulant sur les sofas, en allongeant ses bottes au nez des ladies
assises en admiration sur des chaises devant lui; il monte  cheval
avec une canne qu'il porte comme un cierge, indiffrent au cheval qui
est entre ses jambes par hasard. Il faut que sa sant soit parfaite,
et son me toujours au comble de cinq ou six flicits. Quelques
dandys radicaux, les plus avancs vers l'avenir, ont une pipe.

Mais sans doute, toutes ces choses sont changes dans le temps mme
que je mets  les dcrire. On dit que le dandy de cette heure ne doit
plus savoir s'il existe, si le monde est l, s'il y a des femmes, et
s'il doit saluer son prochain. N'est-il pas curieux de retrouver
l'original du dandy sous Henri III: Ces beaux mignons, dit l'auteur
de l'_Isle des Hermaphrodites_, portoient les cheveux longuets, friss
et refriss, remontans par-dessus leurs petits bonnets de velours,
comme font les femmes, et leurs fraises de chemises de toile d'atour
empeses et longues de demi-pied, de faon que voir leurs ttes dessus
leurs fraises, il sembloit que ce fust le chef de saint Jean en un
plat.

Ils partent pour se rendre dans la chambre de Henri III, branlant
tellement le corps, la tte et les jambes, que je croyois  tout
propos qu'ils dussent tomber de leur long... Ils trouvoient cette
faon l de marcher plus belle que pas une autre.

Tous les Anglais sont fous par nature ou par ton.

Lord Clanwilliam a pass vite: je l'ai retrouv  Vrone; il est
devenu aprs moi ministre d'Angleterre  Berlin. Nous avons suivi un
moment la mme route, quoique nous ne marchions pas du mme pas.

Rien ne russissait,  Londres, comme l'insolence, tmoin
d'Orsay[190], frre de la duchesse de Guiche: il s'tait mis 
galoper dans Hyde-Park,  sauter des barrires,  jouer,  tutoyer
sans faon les dandys: il avait un succs sans gal, et, pour y mettre
le comble, il finit par enlever une famille entire, pre, mre et
enfants.

          [Note 190: Dans toutes les ditions prcdentes, on a
          imprim _Dorset_, dfigurant ainsi le nom du comte d'Orsay,
          qui fut pendant plusieurs annes, sous la Restauration et
          sous la monarchie de Juillet, le roi de la _fashion_, 
          Londres comme  Paris.--Gillion-Gaspard-_Alfred_ de Grimaud,
          comte d'_Orsay_, n le 4 fvrier 1801, fils de
          Jean-Franois-Albert-Marie-Gaspard de Grimaud, comte d'Orsay
          et du Saint-Empire, lieutenant gnral, commandeur de
          Saint-Louis, et de lonore de Franquemont. Garde du corps
          sous la Restauration, il pousa en 1827 une fille issue du
          premier mariage de lord Blessington. Cette union ne fut pas
          heureuse. Les deux poux divorcrent. Tandis que sa femme
          convolait en secondes noces avec lord Spencer, Alfred
          d'Orsay continua de vivre auprs de sa belle-mre, mme
          aprs la mort de lord Blessington (mai 1829). Lady
          Blessington menait grand train, tenait un salon clbre,
          publiait des romans du genre _fashionable_ et finalement se
          ruinait. Le mauvais tat de ses affaires l'obligea de rendre
          son mobilier en 1849 et de se rfugier  Paris. Le comte
          d'Orsay l'y accompagna. Comme il avait t trs li 
          Londres avec le prince Louis Bonaparte, et qu'il avait
          d'ailleurs un joli talent de sculpteur, le prince-prsident
          le nomma en 1851 surintendant des beaux-arts. Il mourut le 4
          aot 1852  Chambourg, prs de Saint-Germain.--Barbey
          d'Aurevilly, dans son petit volume _Du Dandysme et de George
          Brummel_, esquisse en ces termes le portrait du comte
          d'Orsay: C'tait un nerveux sanguin aux larges paules, 
          la poitrine Franois 1er et  la beaut sympathique. Il
          avait une main superbe et une manire de la tendre qui
          prenait les coeurs et les enlevait. Ce n'tait pas le
          _shake-hands_ du Dandysme... D'Orsay tait un roi de
          bienveillance aimable, et la bienveillance est un sentiment
          entirement inconnu aux dandys... Quoique fat, d'Orsay fut
          aim par les femmes les plus _fates_ de son temps. Il a mme
          inspir une passion qui dura et resta historique... Quant 
          ce duel charmant de d'Orsay, jetant son assiette  la tte
          de l'officier qui parlait mal de la Sainte-Vierge, et se
          battant pour elle parce qu'elle tait femme et qu'il ne
          voulait pas qu'on manqut de respect  une femme devant lui,
          quoi de moins dandy et de plus franais?--Sur la liaison du
          comte d'Orsay et de lady Blessington, commence en 1822 pour
          finir seulement en 1849,  la mort de la clbre
          _authoress_, voir _The English Cyclopdia_, conducted by
          Charles Knight, _Biography_, vol. I, p. 720. London, 1856.]

Les ladies les plus  la mode me plaisaient peu; il y en avait une
charmante cependant, lady Gwydir: elle ressemblait par le ton et les
manires  une Franaise. Lady Jersey se maintenait encore en beaut.
Je rencontrais chez elle l'opposition. Lady Conyngham appartenait 
l'opposition, et le roi lui-mme gardait un secret penchant pour ses
anciens amis. Parmi les patronesses d'Almack's, on remarquait
l'ambassadrice de Russie.

La comtesse de Lieven[191] avait eu des histoires assez ridicules avec
madame d'Osmond et George IV. Comme elle tait hardie et passait pour
tre bien en cour, elle tait devenue extrmement fashionable. On lui
croyait de l'esprit, parce qu'on supposait que son mari n'en avait
pas; ce qui n'tait pas vrai: M. de Lieven tait fort suprieur 
madame. Madame de Lieven, au visage aigu et msavenant, est une femme
commune, fatigante, aride, qui n'a qu'un seul genre de conversation,
la politique vulgaire; du reste, elle ne sait rien, et elle cache la
disette de ses ides sous l'abondance de ses paroles. Quand elle se
trouve avec des gens de mrite, sa strilit se tait; elle revt sa
nullit d'un air suprieur d'ennui, comme si elle avait le droit
d'tre ennuye; tombe par l'effet du temps, et ne pouvant s'empcher
de se mler de quelque chose, la douairire des congrs est venue de
Vrone donner  Paris, avec la permission de MM. les magistrats de
Ptersbourg, une reprsentation des purilits diplomatiques
d'autrefois. Elle entretient des correspondances prives, et elle a
paru trs forte en mariages manqus. Nos novices se sont prcipits
dans ses salons pour apprendre le beau monde et l'art des secrets; ils
lui confient les leurs, qui, rpandus par madame de Lieven, se
changent en sourds cancans. Les ministres, et ceux qui aspirent  le
devenir, sont tout fiers d'tre protgs par une dame qui a eu
l'honneur de voir M. de Metternich aux heures o le grand homme, pour
se dlasser du poids des affaires, s'amuse  effiloquer de la soie. Le
ridicule attendait  Paris madame de Lieven. Un doctrinaire grave est
tomb aux pieds d'Omphale: Amour, tu perdis Troie.

          [Note 191: Dorothe Christophorowna de Benkendorf
          (1785-1855). Elle avait pous Christophe Andrivitch,
          prince de _Lieven_, gnral dans l'arme russe, gouverneur
          du tsar Alexandre II et pendant vingt-deux ans ambassadeur 
          Londres. Le portrait qu'en trace ici Chateaubriand est trop
          pouss au noir. Bien qu'trangre, dit M. de Marcellus,
          elle dominait les filles d'Albion par une incontestable
          supriorit d'attitude et de manires. Elle savait causer de
          tout; elle avait t fort jolie, et sa taille gardait encore
          beaucoup plus tard une grande lgance; elle possdait une
          merveilleuse aptitude pour la musique; sa mmoire lui
          rappelait des opras entiers qu'elle excutait  ravir sur
          le piano. Justement rpute par son esprit et sa rare
          intelligence des affaires publiques, elle a t lie avec
          tout ce que son temps comptait de personnages minents, dans
          tous les partis et dans toutes les nationalits. Castlereagh
          et Canning ont t particulirement de ses amis, ainsi que
          le prince de Metternich; lord Grey lui crivait chaque matin
          de son lit un billet demi-politique, demi-galant. On lui a
          attribu une liaison avec George IV.  Paris, o elle
          s'tait fixe aprs la mort de son mari, elle a t l'grie
          de M. Guizot qui passait toutes ses soires chez elle.]

La journe de Londres tait ainsi distribue:  six heures du matin,
on courait  une partie fine, consistant dans un premier djeuner  la
campagne; on revenait djeuner  Londres; on changeait de toilette
pour la promenade de Bond-Street ou de Hyde-Park; on se rhabillait
pour dner  sept heures et demie; on se rhabillait pour l'Opra; 
minuit, on se rhabillait pour une soire ou pour un raout. Quelle vie
enchante! J'aurais prfr cent fois les galres. Le suprme bon ton
tait de ne pouvoir pntrer dans les petits salons d'un bal priv, de
rester dans l'escalier obstru par la foule, et de se trouver nez 
nez avec le duc de Somerset[192]; batitude o je suis arriv une
fois. Les Anglais de la nouvelle race sont infiniment plus frivoles
que nous; la tte leur tourne pour un _shaw_: si le bourreau de Paris
se rendait  Londres, il ferait courir l'Angleterre. Le marchal Soult
n'a-t-il pas enthousiasm les ladies[193], comme Blcher, de qui elles
baisaient la moustache? Notre marchal, qui n'est ni Antipater, ni
Antigonus, ni Seleucus, ni Antiochus, ni Ptolme, ni aucun des
capitaines-rois d'Alexandre, est un soldat distingu, lequel a pill
l'Espagne en se faisant battre, et auprs de qui des capucins ont
redm leur vie pour des tableaux. Mais il est vrai qu'il a publi, au
mois de mars 1814, une furieuse proclamation contre Bonaparte, lequel
il recevait en triomphe quelques jours aprs: il a fait depuis ses
pques  Saint-Thomas-d'Aquin. On montre pour un schilling,  Londres,
sa vieille paire de bottes.

          [Note 192: douard-Adolphe _Saint-Maur_, onzime duc de
          _Somerset_ (1775-1855).]

          [Note 193: Le 23 avril 1838. Louis-Philippe nomma le
          marchal Soult ambassadeur extraordinaire de France en
          Angleterre pour assister au couronnement de la reine
          Victoria. La population de Londres fit au marchal une
          rception enthousiaste; il fut le _lion_ de toutes les
          ftes. Le couronnement de la reine eut lieu le 20 juin
          1838.]

Toute renomme vient vite au bord de la Tamise et s'en va de mme. En
1822, je trouvai cette grande ville plonge dans les souvenirs de
Bonaparte; on tait pass du dnigrement pour _Nic_  un enthousiasme
bte. Les mmoires de Bonaparte pullulaient; son buste ornait toutes
les chemines; ses gravures brillaient sur toutes les fentres des
marchands d'images; sa statue colossale, par Canova, dcorait
l'escalier du duc de Wellington. N'aurait-on pu consacrer un autre
sanctuaire  Mars enchan? Cette dification semble plutt l'oeuvre
de la vanit d'un concierge que de l'honneur d'un guerrier.--Gnral,
vous n'avez point vaincu Napolon  Waterloo, vous avez seulement
fauss le dernier anneau d'un destin dj bris[194].

          [Note 194: Cette apostrophe au duc de Wellington, dit M. de
          Marcellus (_Chateaubriand et son temps_, p. 272), me
          rappelle que, dans sa colre contre la statue que les ladies
          fashionnables dressrent par souscription, _re feminino_,
          au hros reprsent sous les traits d'un Achille jeune et 
          demi-nu, M. de Chateaubriand me dit comme nous passions un
          jour dans ce coin de Hyde-Park: Non, il n'a battu que le
          marchal Soult; il n'a point vaincu l'invincible, et il n'a
          t  Waterloo que l'excuteur de la justice divine.]

       *       *       *       *       *

Aprs ma prsentation officielle  George IV, je le vis plusieurs
fois. La reconnaissance des colonies espagnoles par l'Angleterre tait
 peu prs dcide; du moins les vaisseaux de ces tats indpendants
paraissaient devoir tre reus sous leur pavillon dans les ports de
l'empire britannique. Ma dpche du 7 mai rend compte d'une
conversation que j'avais eue avec lord Londonderry, et des ides de ce
ministre, cette dpche, importante pour les affaires d'alors, serait
presque sans intrt pour le lecteur d'aujourd'hui. Deux choses
taient  distinguer dans la position des colonies espagnoles
relativement  l'Angleterre et  la France: les intrts commerciaux
et les intrts politiques. J'entre dans les dtails de ces intrts.
Plus je vois le marquis de Londonderry, disais-je  M. de
Montmorency, plus je lui trouve de finesse. C'est un homme plein de
ressources, qui ne dit jamais que ce qu'il veut dire; on serait
quelquefois tent de le croire bonhomme. Il a dans la voix, le rire,
le regard, quelque chose de M. Pozzo di Borgo. Ce n'est pas
prcisment la confiance qu'il inspire. La dpche finit ainsi: Si
l'Europe est oblige de reconnatre les gouvernements de fait en
Amrique, toute sa politique doit tendre  faire natre des monarchies
dans le nouveau monde, au lieu de ces rpubliques rvolutionnaires qui
nous enverrons leurs principes avec les produits de leur sol.

En lisant cette dpche, monsieur le vicomte, vous prouverez sans
doute comme moi un mouvement de satisfaction. C'est dj avoir fait un
grand pas en politique que d'avoir forc l'Angleterre  vouloir
s'associer avec nous dans des intrts sur lesquels elle n'et pas
daign nous consulter il y a six mois. Je me flicite en bon Franais
de tout ce qui tend  replacer notre patrie  ce haut rang qu'elle
doit occuper parmi les nations trangres.

Cette lettre tait la base de toutes mes ides et de toutes les
ngociations sur les affaires coloniales dont je m'occupai pendant la
guerre d'Espagne, prs d'un an avant que cette guerre clatt.

       *       *       *       *       *

Le 17 mai j'allai  Covent-Garden, dans la loge du duc d'York. Le roi
parut. Ce prince, jadis dtest, fut salu par des acclamations telles
qu'il n'en aurait pas autrefois reu de semblables des moines,
habitants de cet ancien couvent. Le 26, le duc d'York vint dner 
l'ambassade: George IV tait fort tent de me faire le mme honneur;
mais il craignait les jalousies diplomatiques de mes collgues.

Le vicomte de Montmorency refusa d'entrer en ngociations sur les
colonies espagnoles avec le cabinet de Saint-James. J'appris, le 19
mai, la mort presque subite de M. le duc de Richelieu[195]. Cet
honnte homme avait support patiemment sa premire retraite du
ministre; mais les affaires venant  lui manquer trop longtemps, il
dfaillit parce qu'il n'avait pas une double vie pour remplacer celle
qu'il avait perdue. Le grand nom de Richelieu n'a t transmis jusqu'
nous que par des femmes.

          [Note 195:  sa sortie du ministre, le duc de Richelieu
          avait projet de faire, au printemps de 1822, un voyage 
          Vienne et  Odessa. Avant de partir, il tait all passer
          quelque temps au chteau de Courteille, auprs de sa femme
          et de sa belle-mre; l, il se sentit assez srieusement
          souffrant, et se hta de rentrer  Paris.  peine y tait-il
          arriv qu'une congestion crbrale le frappait. Son vieil
          ami, l'abb Nicolle, accourut  son chevet, pendant que
          l'abb Feutrier, cur de l'Assomption, lui administrait les
          derniers sacrements. Le duc parut s'associer aux prires
          qu'on faisait pour lui, et serra les mains de l'abb
          Nicolle; des larmes coulrent de ses yeux; puis il expira
          doucement, le 17 mai 1832,  onze heures du soir; il tait
          g de cinquante-cinq ans et huit mois (_Souvenirs du duc de
          Rochechouart_, p. 498).]

Les rvolutions continuaient en Amrique. Je mandais  M. de
Montmorency:

     N 26.                             Londres, 28 mai 1822.

     Le Prou vient d'adopter une constitution monarchique. La
     politique europenne devrait mettre tous ses soins  obtenir un
     pareil rsultat pour les colonies qui se dclarent indpendantes.
     Les tats-Unis craignent singulirement l'tablissement d'un
     empire au Mexique. Si le nouveau monde tout entier est jamais
     rpublicain, les monarchies de l'ancien monde priront.

       *       *       *       *       *

On parlait beaucoup de la dtresse des paysans irlandais, et l'on
dansait afin de les consoler. Un grand bal par  l'Opra occupait les
mes sensibles. Le roi, m'ayant rencontr dans un corridor, me demanda
ce que je faisais l, et, me prenant par le bras, il me conduisit dans
sa loge.

Le parterre anglais tait, dans mes jours d'exil, turbulent et
grossier; des matelots buvaient de la bire au parterre, mangeaient
des oranges, apostrophaient les loges. Je me trouvais un soir auprs
d'un matelot entr ivre dans la salle; il me demanda o il tait; je
lui dis:  Covent-Garden.--_Pretty garden, indeed!_ (Joli jardin,
vraiment!) s'cria-t-il, saisi, comme les dieux d'Homre, d'un rire
inextinguible.

Invit dernirement  une soire chez lord Lansdowne[196], Sa Majest
m'a prsent  une dame svre, ge de soixante-treize ans: elle
tait habille de crpe, portait un voile noir comme un diadme sur
ses cheveux blancs, et ressemblait  une reine abdique. Elle me salua
d'un ton solennel et de trois phrases estropies du _Gnie du
christianisme_; puis elle me dit avec non moins de solennit: Je suis
mistress Siddons. Si elle m'avait dit: Je suis lady Macbeth, je
l'aurais cru. Je l'avais vue autrefois sur le thtre dans toute la
force de son talent[197]. Il suffit de vivre pour retrouver ces dbris
d'un sicle jets par les flots du temps sur le rivage d'un autre
sicle.

          [Note 196: Henry _Petty-Fitz-Maurice_, 3e marquis de
          _Lansdowne_ (1780-1863). De 1830  1858, il a fait partie de
          tous les ministres whigs.]

          [Note 197: Sarah _Kemble_, mistress _Siddons_ (1755-1831),
          fille de Roger Kemble, directeur d'une troupe ambulante, et
          soeur du fameux acteur J. Kemble, pousa Siddons, acteur de
          la troupe de son pre. Elle fut surnomme _la Reine de la
          tragdie_. Le rle de lady Macbeth tait son triomphe. Selon
          lord Byron, elle tait la perfection mme et ralisait
          l'idal de la tragdienne. Elle quitta le thtre ds 1799
          pour se livrer aux lettres et  l'ducation de ses enfants.]

Mes visiteurs franais  Londres furent M. le duc et madame la
duchesse de Guiche[198], dont je vous parlerai  Prague; M. le marquis
de Custine[199], dont j'avais vu l'enfance  Fervacques; et madame la
vicomtesse de Noailles[200], aussi agrable, spirituelle et gracieuse
que si elle et encore err  quatorze ans dans les beaux jardins de
Mrville.

          [Note 198: Antoine-Louis-Marie de _Gramont_, duc de _Guiche_
          (1755-1836) tait,  la Rvolution, capitaine aux gardes du
          corps. Il migra avec sa famille en Angleterre, o il servit
          au 10e hussards; il y tait connu sous le nom de capitaine
          _Gramont_. Rentr en France avec le duc d'Angoulme, dont il
          fut le premier aide de camp, il devint successivement pair
          de France (4 juin 1814), gnral de division (8 aot 1814),
          gouverneur de la 11e division militaire (30 septembre 1814).
          Aprs la rvolution de juillet, il ne refusa pas le serment
          au nouveau gouvernement et resta  la Chambre haute jusqu'
          sa mort.--Sa femme, la duchesse de Guiche, tait la fille de
          la duchesse de Polignac. Son fils, le duc de Gramont, a t
          ministre des Affaires trangres en 1870.]

          [Note 199: Astolphe, marquis de _Custine_. Voir, au tome II,
          la note 1 de la page 298.]

          [Note 200: Charlotte-Marie-Antoinette-_Lontine de
          Noailles-Mouchy_, ne le 22 juillet 1791, fille
          d'Arthur-Jean-Tristan-Charles-Languedoc de Noailles, duc de
          Mouchy, prince de Poix, et de _Nathalie_-Luce-Lontine de la
          Borde de Mrville, la _Blanca_ de Chateaubriand. (Voir sur
          Mme de Noailles-Mouchy, l'_Appendice_ du tome II, n XII.)
          Lontine de Noailles pousa, le 15 avril 1809, son cousin
          _Alfred_-Louis-Dominique-Vincent de Paule, vicomte de
          Noailles, qui fut tu, le 28 novembre 1812, au passage de la
          Brsina. Elle est morte  Mouchy-le-Chtel, le 13 septembre
          1851. Chateaubriand ne dit rien de trop des agrments de la
          vicomtesse Alfred de Noailles, qui fut une des femmes les
          plus distingues de son temps. Elle a crit la _Vie de la
          princesse de Poix_, et ce petit livre est en son genre un
          chef-d'oeuvre.--Mme Alfred de Noailles n'a laiss qu'une
          fille, Charlotte-Anne-Marie-Ccile (1810-1858), marie  son
          cousin-germain Charles-Philippe-Henry de Noailles, duc de
          Mouchy, prince de Poix, grand d'Espagne, snateur du second
          Empire (1808-1854).]

On tait fatigu de ftes; les ambassadeurs aspiraient  s'en aller en
cong: le prince Esterhazy se prparait  partir pour Vienne; il
esprait tre appel au congrs, car on parlait dj d'un congrs. M.
Rothschild retournait en France aprs avoir termin avec son frre
l'emprunt russe de 23 millions de roubles. Le duc de Bedford[201]
s'tait battu avec l'immense duc de Buckingham[202], au fond d'un
trou, dans Hyde-Park; une chanson injurieuse contre le roi de France,
envoye de Paris et imprime dans les gazettes de Londres, amusait la
canaille radicale anglaise qui riait sans savoir de quoi.

          [Note 201: L'un des chefs du parti whig, pre de lord John
          Russell. Le duc de Bedford et son adversaire le duc de
          Buckingham moururent tous les deux en 1839.]

          [Note 202: _Grenville-Nugent-Temple-Brydges-Chandos_, duc de
          _Buckingham_ (1776-1839). Ami personnel de George IV, il
          avait t cr chevalier de la Jarretire en 1820 et duc de
          Buckingham en 1822.]

Je partis le 6 juin pour Royal-Lodge o le roi tait all. Il m'avait
invit  dner et  coucher.

Je revis George IV le 12, le 13 et le 14, au lever, au drawing-room et
au bal de sa Majest. Le 24, je donnai une fte au prince et  la
princesse de Danemarck: le duc d'York s'y tait invit.

C'et t une chose importante jadis que la bienveillance avec
laquelle me traitait la marquise de Conyngham: elle m'apprit que
l'ide du voyage de S. M. B. au continent n'tait pas tout  fait
abandonne. Je gardai religieusement ce grand secret dans mon sein.
Que de dpches importantes sur cette parole d'une favorite au temps
de mesdames de Verneuil, de Maintenon, des Ursins, de Pompadour! Du
reste, je me serais chauff mal  propos pour obtenir quelques
renseignements de la cour de Londres: en vain vous parlez, on ne vous
coute pas.

       *       *       *       *       *

Lord Londonderry surtout tait impassible: il embarrassait  la fois
par sa sincrit de ministre et sa retenue d'homme. Il expliquait
franchement de l'air le plus glac sa politique et gardait un silence
profond sur les faits. Il avait l'air indiffrent  ce qu'il disait
comme  ce qu'il ne disait pas; on ne savait ce qu'on devait croire de
ce qu'il montrait ou de ce qu'il cachait. Il n'aurait pas boug quand
vous lui auriez _lch un saucisson dans l'oreille_, comme dit
Saint-Simon.

Lord Londonderry avait un genre d'loquence irlandaise qui souvent
excitait l'hilarit de la Chambre des lords et la gaiet du public;
ses _blunders_ taient clbres, mais il arrivait aussi quelquefois 
des traits d'loquence qui transportaient la foule, comme ses paroles
 propos de la bataille de Waterloo: je les ai rappeles.

Lord Harrowby tait prsident du conseil; il parlait avec proprit,
lucidit et connaissance des faits[203]. On trouverait inconvenant 
Londres qu'un prsident des ministres s'exprimt avec prolixit et
faconde. C'tait d'ailleurs un parfait gentleman pour le ton. Un jour,
aux Pquis,  Genve, on m'annona un Anglais: lord Harrowby entra; je
ne le reconnus qu'avec peine: il avait perdu son ancien roi; le mien
tait exil. C'est la dernire fois que l'Angleterre de mes grandeurs
m'est apparue.

          [Note 203: Dudley Ryder, premier comte de _Harrowby_, n en
          1762, mort en 1847. Fils de Nathaniel Ryder, premier baron
          Harrowby, il entra au Parlement en 1784 comme dput de
          Tiverton, bourg de sa famille, devint sous-secrtaire d'tat
          des Affaires trangres en 1789 et, l'anne suivante,
          contrleur de la maison du Roi. Orateur lucide et agrable,
          il avait une belle prestance. Il se lia avec Pitt,  qui il
          servit de tmoin dans le duel de celui-ci avec Tierney. La
          mort de son pre, en 1803, le fit entrer  la Chambre des
          lords. Lorsque Pitt succda  Addington comme premier
          ministre en 1804, Harrowby fut nomm ministre des affaires
          trangres, mais il ne garda ce poste que quelques mois,
          ayant fait une chute grave dans l'escalier du Foreign
          Office. En 1809, il fut cr vicomte Sandon et _comte_ de
          Harrowby. En 1812, il entra dans le cabinet en qualit de
          prsident du _Conseil Priv_, fonctions qu'il devait
          conserver jusqu'en 1827. C'tait dans sa maison de Grosvenor
          Square que Thistlewood et ses complices, au mois de fvrier
          1820, avaient rsolu d'assassiner les ministres, et ce fut 
          lui que le complot fut rvl.  l'poque de la retraite de
          lord Goderich, en 1827, il donna sa dmission et se refusa 
          former un cabinet dont il et t le chef, Charles Greville,
          secrtaire du Conseil Priv, dans son trs intressant
          _Journal_, dit de lord Harrowby, qu'il tait cassant, raide,
          et avait quelque chose de provocateur; qu'il avait des
          manies, qu'il manquait de dcision et que c'tait un
          alarmiste, mais qu'il tait trs instruit, et, en dehors des
          questions de parti, trs favorable aux ides librales.
          Quelque temps avant sa mort, Pitt avait, parat-il, dsign
          Harrowby comme l'homme le plus capable d'tre son
          successeur; mais son humeur ingale diminuait son influence
          sur les gens de son parti, et il ne possdait pas un talent
          d'orateur suffisant pour contrebalancer ce dfaut.--Le comte
          de Harrowby avait pous en 1795 lady Suzan Leveson Gower,
          sixime fille du marquis de Stafford, une des femmes les
          plus remarquables de son temps, et de qui il eut quatre fils
          et cinq filles.]

J'ai mentionn M. Peel[204] et lord Westmoreland[205] dans le _Congrs
de Vrone_.

          [Note 204: Sir Robert _Peel_ (1788-1850), fils d'un trs
          riche filateur de coton, que Pitt avait cr baronnet en
          1800. Il fut lu dput  vingt et un ans et prit place
          parmi les tories. En 1822, il tait ministre de l'intrieur.
          Entr pour la premire fois au ministre  l'ge de
          vingt-quatre ans, il fit successivement partie des cabinets
          Liverpool (de 1822  1827) et Wellington (de 1828  1830).
          De 1841  1848, il tint les rnes du gouvernement en qualit
          de premier ministre. Il tait sur le point de revenir au
          pouvoir lorsqu'il mourut d'une chute de cheval dans sa
          soixante-deuxime anne.]

          [Note 205: John Pane, comte de _Westmoreland_, mort en 1841.
          Il avait t, sous le ministre de William Pitt,
          lord-lieutenant d'Irlande. En 1822, il tait gardien du
          sceau priv.]

Je ne sais si lord Bathurst[206] descendait et s'il tait petit-fils
de ce comte Bathurst dont Sterne crivait: Ce seigneur est un
prodige;  80 ans il a l'esprit et la vivacit d'un homme de 30, une
disposition  se laisser charmer et le pouvoir de plaire au del de
tout ce que je connais. Lord Bathurst, le ministre dont je vous
entretiens, tait instruit et poli; il gardait la tradition des
anciennes manires franaises de la bonne compagnie. Il avait trois ou
quatre filles qui couraient, ou plutt qui volaient comme des
hirondelles de mer, le long des flots, blanches, allonges et lgres.
Que sont-elles devenues? Sont-elles tombes dans le Tibre avec la
jeune Anglaise de leur nom?

          [Note 206: Henri, comte de _Bathurst_ (1762-1834). Appel,
          en 1809,  faire partie du ministre, en qualit de
          secrtaire d'tat pour la guerre et les colonies, il eut 
          prendre comme tel les mesures relatives au Captif de
          Sainte-Hlne. Sorti du ministre en 1825, il revint au
          pouvoir en 1828 avec les tories et eut la prsidence du
          conseil, qu'il conserva jusqu'en 1830.]

Lord Liverpool[207] n'tait pas, comme lord Londonderry, le principal
ministre; mais c'tait le ministre le plus influent et le plus
respect. Il jouissait de cette rputation d'homme religieux et
d'homme de bien, si puissante pour celui qui la possde; on vient 
cet homme avec la confiance que l'on a pour un pre; nulle action ne
parat bonne si elle n'est approuve de ce personnage saint, investi
d'une autorit trs suprieure  celle des talents. Lord Liverpool
tait fils de Charles Jenkinson, baron de Hawkesbury, comte de
Liverpool, favori de lord Bute. Presque tous les hommes d'tat anglais
ont commenc par la carrire littraire, par des pices de vers plus
ou moins bons, et par des articles, en gnral excellents, insrs
dans les revues. Il reste un portrait de ce premier comte de Liverpool
lorsqu'il tait secrtaire particulier de lord Bute; sa famille en est
fort afflige: cette vanit, purile en tous temps, l'est sans doute
encore beaucoup plus aujourd'hui; mais n'oublions pas que nos plus
ardents rvolutionnaires puisrent leur haine de la socit dans des
disgrces de nature ou dans des infriorits sociales.

          [Note 207: Lord Liverpool remplissait dans le cabinet les
          fonctions de premier Lord de la Trsorerie.--Voir sur lui,
          au tome I, la note 1 de la page 321.]

Il est possible que lord Liverpool, enclin aux rformes, et  qui M.
Canning a d son dernier ministre, ft influenc, malgr la rigidit
de ses principes religieux, par quelque dplaisance de souvenirs. 
l'poque o j'ai connu lord Liverpool, il tait presque arriv 
l'illumination puritaine. Habituellement il demeurait seul avec une
vieille soeur,  quelques lieues de Londres. Il parlait peu; son
visage tait mlancolique; il penchait souvent l'oreille, et il avait
l'air d'couter quelque chose de triste: on et dit qu'il entendait
tomber ses dernires annes, comme les gouttes d'une pluie d'hiver sur
le pav. Du reste, il n'avait aucune passion, et il vivait selon Dieu.

M. Croker[208], membre de l'Amiraut, clbre comme orateur et comme
crivain, appartenait  l'cole de M. Pitt, ainsi que M. Canning; mais
il tait plus dtromp que celui-ci. Il occupait  White-Hall un de
ces appartements sombres d'o Charles 1er tait sorti par une fentre
pour aller de plain-pied  l'chafaud. On est tonn quand on entre 
Londres dans les habitations o sigent les directeurs de ces
tablissements dont le poids se fait sentir au bout de la terre.
Quelques hommes en redingote noire devant une table nue, voil tout ce
que vous rencontrez: ce sont pourtant l les directeurs de la marine
anglaise, ou les membres de cette compagnie de marchands, successeurs
des empereurs du Mogol, lesquels comptent aux Indes deux cents
millions de sujets.

          [Note 208: John William _Croker_. Voir sur lui, au tome II,
          la note 7 de la page 199.--N  Galway (Irlande) le 20
          dcembre 1780, il dbuta dans la carrire des lettres par
          deux mordantes satires sur le thtre et la socit de
          Dublin (1804-1805), et par une brillante brochure intitule:
          _Esquisse de l'Irlande passe et prsente_, dans laquelle il
          prconisait l'mancipation des catholiques (1807). En cette
          mme anne 1807, il fut envoy au Parlement par les
          lecteurs de Downpatrick. Deux ans plus tard, il fut nomm
          secrtaire de l'Amiraut en rcompense du zle avec lequel
          il avait dfendu le duc d'York accus d'avoir, de concert
          avec sa matresse Mistress Clarke, trafiqu des grades dont
          la nomination lui appartenait en sa qualit de commandant en
          chef de l'arme. Croker conserva ces fonctions lucratives
          jusqu'en 1830.  cette poque, il se retira avec une pension
          de 1500 livres sterling. Lorsque la Rforme lectorale fut
          un fait accompli (1832), il refusa de rentrer au Parlement,
          ne pouvant pas, disait-il, prendre une part active  un
          systme de gouvernement qui devait aboutir au renversement
          de l'glise, de la pairie et du trne, en un mot de la
          constitution anglaise. Il ne voulut mme pas accepter une
          place dans le ministre de son vieil ami Robert Peel en
          1834, et il rompit avec Peel lui-mme, lorsque les lois sur
          les crales furent abolies (1846). Il mourut le 10 aot
          1857.--Outre les 260 articles qu'il a donns  la _Quarterly
          Review_, de 1809  1854, William Croker a publi un trs
          grand nombre d'ouvrages, dont les principaux sont les
          _Contes pour les enfants tirs de l'histoire d'Angleterre_
          (1817); la _Johnson de Boswell_ (1831), et les _Essais sur
          les commencements de la Rvolution franaise_. Il est
          l'inventeur du nom de Conservateur appliqu aux tories;
          Disraeli l'a reprsent sous les traits de Rigby dans son
          roman de _Coningsby_ (1844). Sir Thodore Martin a consacr
          un long article des plus logieux  Croker dans le
          _Dictionary of National Biography_; et il ne parle pas trop
          mal de lui-mme dans ses propres _Mmoires, journaux et
          lettres_, publies en 1884 par les soins de Louis Jennings
          (trois vol. in-8{o}).]

M. Croker vint, il y a deux ans, me visiter  l'Infirmerie de
Marie-Thrse. Il m'a fait remarquer la similitude de nos opinions et
de nos destines. Des vnements nous sparent du monde; la politique
fait des solitaires, comme la religion fait des anachortes. Quand
l'homme habite le dsert, il trouve en lui quelque lointaine image de
l'tre infini qui, vivant seul dans l'immensit, voit s'accomplir les
rvolutions des mondes.

       *       *       *       *       *

Dans le courant des mois de juin et de juillet, les affaires d'Espagne
commencrent  occuper srieusement le cabinet de Londres. Lord
Londonderry et la plupart des ambassadeurs montraient en parlant de
ces affaires une inquitude et presque une peur risible. Le ministre
craignait qu'en cas de rupture nous ne l'emportassions sur les
Espagnols; les ministres des autres puissances tremblaient que nous ne
fussions battus; ils voyaient toujours notre arme prenant la cocarde
tricolore.

Dans ma dpche du 28 juin, n 35, les dispositions de l'Angleterre
sont fidlement exprimes:

     N 35                              Londres, ce 28 juin 1822.

     Monsieur le vicomte,

     Il m'a t plus difficile de vous dire ce que pense lord
     Londonderry, relativement  l'Espagne, qu'il ne me sera ais de
     pntrer le secret des instructions donnes  Sir W.
     A'Court[209]; cependant je ne ngligerai rien pour me procurer
     les renseignements que vous demandez par votre dernire dpche,
     n 18. Si j'ai bien jug de la politique du cabinet anglais et du
     caractre de lord Londonderry, je suis persuad que Sir W.
     A'Court n'a presque rien emport d'crit. On lui aura recommand
     verbalement d'observer les partis sans se mler de leurs
     querelles. Le cabinet de Saint-James n'aime point les Corts,
     mais il mprise Ferdinand. Il ne fera certainement rien pour les
     royalistes. D'ailleurs, il suffirait que notre influence
     s'exert sur une opinion pour que l'influence anglaise appuyt
     l'opinion contraire. Notre prosprit renaissante inspire une
     vive jalousie. Il y a bien ici, parmi les hommes d'tat, une
     certaine crainte vague des passions rvolutionnaires qui
     travaillent l'Espagne; mais cette crainte se tait devant les
     intrts particuliers: de telle sorte que si d'un cot la
     Grande-Bretagne pouvait exclure nos marchandises de la Pninsule,
     et que de l'autre elle pt reconnatre l'indpendance des
     colonies espagnoles, elle prendrait facilement son parti sur les
     vnements, et se consolerait des malheurs qui pourraient
     accabler de nouveau les monarchies continentales. Le mme
     principe qui empche l'Angleterre de retirer son ambassadeur de
     Constantinople lui fait envoyer un ambassadeur  Madrid: elle se
     spare des destines communes, et n'est attentive qu'au parti
     qu'elle pourra tirer des rvolutions des empires.

          [Note 209: Ambassadeur d'Angleterre  Madrid.]

     J'ai l'honneur, etc.

Revenant dans ma dpche du 16 juillet, n 40, sur les nouvelles
d'Espagne, je dis  M. de Montmorency:

     N 40.                             Londres, ce 16 juillet 1822.

     Monsieur le vicomte,

     Les journaux anglais, d'aprs les journaux franais, donnent ce
     matin des nouvelles de Madrid jusqu'au 8 inclusivement. Je n'ai
     jamais espr mieux du roi d'Espagne, et n'ai point t surpris.
     Si ce malheureux prince doit prir, le genre de la catastrophe
     n'est pas indiffrent au reste du monde: le poignard n'abattrait
     que le monarque, l'chafaud pourrait tuer la monarchie. C'est
     dj beaucoup trop que le jugement de Charles Ier et que celui
     de Louis XVI: le ciel nous prserve d'un troisime jugement qui
     semblerait tablir par l'autorit des crimes une espce de droit
     des peuples et un corps de jurisprudence contre les rois! On peut
     maintenant s'attendre  tout: une dclaration de guerre de la
     part du gouvernement espagnol est au nombre des chances que le
     gouvernement franais a d prvoir. Dans tous les cas, nous
     serons bientt obligs d'en finir avec le cordon sanitaire, car,
     une fois le mois de septembre pass, et la peste ne reparaissant
     pas  Barcelone, ce serait une vritable drision que de parler
     encore d'un _cordon sanitaire_; il faudrait donc avouer tout
     franchement une _arme_, et dire la raison qui nous oblige 
     maintenir cette arme. Cela n'quivaudra-t-il pas  une
     dclaration de guerre aux Corts? D'un autre ct,
     dissoudrons-nous le cordon sanitaire? Cet acte de faiblesse
     compromettrait la sret de la France, avilirait le ministre, et
     ranimerait parmi nous les esprances de la faction
     rvolutionnaire.

     J'ai l'honneur d'tre, etc., etc., etc.

       *       *       *       *       *

Depuis le Congrs de Vienne et d'Aix-la-Chapelle, les princes de
l'Europe avaient la tte tourne de congrs: c'tait l qu'on
s'amusait et qu'on se partageait quelques peuples.  peine le Congrs
commenc  Laybach et continu  Troppau tait-il fini, qu'on songea 
en convoquer un autre  Vienne,  Ferrare ou  Vrone, les affaires
d'Espagne offraient l'occasion d'en hter le moment. Chaque cour avait
dj dsign son ambassadeur.

Je voyais  Londres tout le monde se prparer  partir pour Vrone:
comme ma tte tait remplie des affaires d'Espagne, et comme je rvais
un plan pour l'honneur de la France, je croyais pouvoir tre de
quelque utilit au nouveau Congrs en me faisant connatre sous un
rapport auquel on ne songeait pas. J'avais crit ds le 24 mai  M. de
Montmorency; mais je ne trouvai aucune faveur. La longue rponse du
ministre est vasive, embarrasse, entortille; un loignement marqu
pour moi s'y dguise mal sous la bienveillance; elle finit par ce
paragraphe:

Puisque je suis en train de confidences, noble vicomte, je veux vous
dire ce que je ne voudrais pas insrer dans une dpche officielle,
mais ce que m'ont inspir quelques observations personnelles, et
quelques avis aussi de personnes qui connaissent bien le terrain sur
lequel vous tes plac. N'avez-vous pas pens le premier qu'il faut
soigner, vis--vis du ministre anglais, certains effets de la
jalousie et de l'humeur qu'il est toujours prt  concevoir sur les
marques directes de faveur auprs du roi, et de _crdit_ dans la
_socit_? Vous me direz s'il ne vous est pas arriv d'en remarquer
quelques traces.

Par qui les plaintes de mon _crdit_ auprs du roi et dans la
_socit_ (c'est--dire, je suppose, auprs de la marquise de
Conyngham) taient-elles arrives au vicomte de Montmorency? Je
l'ignore.

Prvoyant, par cette dpche prive, que ma partie tait perdue du
ct du ministre des affaires trangres, je m'adressai  M. de
Villle, alors mon ami, et qui n'inclinait pas beaucoup vers son
collgue. Dans sa lettre du 5 mai 1822, il me rpondit d'abord un mot
favorable.

                                        Paris, le 5 mai 1822.

     Je vous remercie, me dit-il, de tout ce que vous faites pour
     nous  Londres; la dtermination de cette cour au sujet des
     colonies espagnoles ne peut influer sur la ntre; la position est
     bien diffrente; nous devons viter par-dessus tout d'tre
     empchs, par une guerre avec l'Espagne, d'agir ailleurs comme
     nous le devons, si les affaires de l'Orient amenaient de
     nouvelles combinaisons politiques en Europe.

     Nous ne laisserons pas dshonorer le gouvernement franais par
     le dfaut de participation aux vnements qui peuvent rsulter de
     la situation actuelle du monde; d'autres pourront y intervenir
     avec plus d'avantages, aucun avec plus de courage et de loyaut.

     On se mprend fort, je crois, et sur les moyens rels de notre
     pays, et sur le pouvoir que peut encore exercer le gouvernement
     du roi dans les formes qu'il s'est prescrites; elles offrent plus
     de ressources qu'on ne parat le croire, et j'espre qu'
     l'occasion nous saurons le montrer.

     Vous nous seconderez, mon cher, dans ces grandes circonstances
     si elles se prsentent. Nous le savons et nous y comptons;
     l'honneur sera pour tous, et ce n'est pas de ce partage dont il
     s'agit en ce moment, il se fera selon les services rendus;
     rivalisons tous de zle  qui en rendra de plus signals.

     Je ne sais en vrit si ceci tournera  un congrs, mais, en
     tout cas, je n'oublierai pas ce que vous m'avez dit.

                                        JH. de Villle.

       *       *       *       *       *

Sur ce premier mot de bonne entente, je fis presser le ministre des
finances par madame la duchesse de Duras; elle m'avait dj prt
l'appui de son amiti contre l'oubli de la cour en 1814. Elle reut
bientt ce billet de M. de Villle:

     Tout ce que nous disions est dit; tout ce qu'il est dans mon
     coeur et dans mon opinion de faire pour le bien public et pour
     mon ami est fait et sera fait, soyez-en certaine. Je n'ai besoin
     ni d'tre prch, ni d'tre converti, je vous le rpte; j'agis
     de conviction et de sentiment.

     Recevez, madame, l'hommage de mon affectueux respect.

Ma dernire dpche, en date du 9 aot, annonait  M. de Montmorency
que lord Londonderry partirait du 15 au 20 pour Vienne. Le brusque et
grand dmenti aux projets des mortels me fut donn; je croyais n'avoir
 entretenir le conseil du roi T. C. que des affaires humaines, et
j'eus  lui rendre compte des affaires de Dieu:

          Londres, 12 aot 1822,  4 heures de l'aprs-midi

          _Dpche transmise  Paris par le tlgraphe de Calais._

     Le marquis de Londonderry est mort subitement ce matin 12, 
     neuf heures du matin, dans sa maison de campagne de North-Cray.

       *       *       *       *       *

     N 49.                             Londres, 13 aot 1822.

     Monsieur le vicomte,

     Si le temps n'a pas mis obstacle  ma dpche tlgraphique, et
     s'il n'est point arriv d'accident  mon courrier extraordinaire,
     expdi hier  quatre heures, j'espre que vous avez reu le
     premier sur le continent la nouvelle de la mort subite de Lord
     Londonderry.

     Cette mort a t extrmement tragique. Le noble marquis tait 
     Londres vendredi; il sentit sa tte un peu embarrasse; il se fit
     saigner entre les paules. Aprs quoi il partit pour North-Cray,
     o la marquise de Londonderry tait tablie depuis un mois. La
     fivre se dclara le samedi 10 et le dimanche 11; mais elle parut
     cder dans la nuit du dimanche au lundi, et, lundi matin 12, le
     malade semblait si bien, que sa femme, qui le gardait, crut
     pouvoir le quitter un moment. Lord Londonderry, dont la tte
     tait gare, se trouvant seul, se leva, passa dans un cabinet,
     saisit un rasoir, et du premier coup se coupa la jugulaire. Il
     tomba baign dans son sang aux pieds d'un mdecin qui venait 
     son secours.

     On cache autant qu'on le peut cet accident dplorable, mais il
     est parvenu dfigur  la connaissance du public et a donn
     naissance  des bruits de toute espce.

     Pourquoi Londonderry aurait-il attent  ses jours? Il n'avait
     ni passions ni malheurs; il tait plus que jamais affermi dans sa
     place. Il se prparait  partir jeudi prochain. Il se faisait une
     partie de plaisir d'un voyage d'affaires. Il devait tre de
     retour le 15 octobre pour des chasses arranges d'avance et
     auxquelles il m'avait invit. La Providence en a ordonn
     autrement, et Lord Londonderry a suivi le duc de Richelieu.

Voici quelques dtails qui ne sont point entrs dans mes dpches.

 son retour  Londres, George IV me raconta que lord Londonderry
tait all lui porter le projet d'instruction qu'il avait rdig pour
lui-mme, et qu'il devait suivre au Congrs. George IV prit le
manuscrit pour mieux en peser les termes, et commena  le lire 
haute voix. Il s'aperut que lord Londonderry ne l'coutait pas, et
qu'il promenait ses yeux sur le plafond du cabinet: Qu'avez-vous
donc, mylord? dit le roi.--Sire, rpondit le marquis, c'est cet
insupportable John (un jockey) qui est  la porte; il ne veut pas s'en
aller, quoique je ne cesse de le lui ordonner. Le roi, tonn, ferma
le manuscrit et dit: Vous tes malade, mylord: retournez chez vous;
faites-vous saigner. Lord Londonderry sortit et alla acheter le canif
avec lequel il se coupa la gorge.

Le 15 aot, je continuai mes dires  M. de Montmorency:

     On a envoy des courriers de toutes parts, aux eaux, aux bains
     de mer, dans les chteaux, pour chercher les ministres absents.
     Au moment o l'accident est arriv, aucun d'eux n'tait 
     Londres. On les attend aujourd'hui ou demain; ils tiendront un
     conseil, mais ils ne pourront rien dcider, car, en dernier
     rsultat, c'est le roi qui leur nommera un collgue, et le roi
     est  dimbourg. Il est probable que Sa Majest britannique ne
     se pressera pas de faire un choix au milieu des ftes. La mort du
     marquis de Londonderry est funeste  l'Angleterre: il n'tait pas
     aim, mais il tait craint; les radicaux le dtestaient, mais ils
     avaient peur de lui. Singulirement brave, il imposait 
     l'opposition qui n'osait pas trop l'insulter  la tribune et dans
     les journaux. Son imperturbable sang-froid, son indiffrence
     profonde pour les hommes et pour les choses, son instinct de
     despotisme et son mpris secret pour les liberts
     constitutionnelles, en faisaient un ministre propre  lutter avec
     succs contre les penchants du sicle. Ses dfauts devenaient des
     qualits  une poque o l'exagration et la dmocratie menacent
     le monde.

     J'ai l'honneur, etc.

       *       *       *       *       *

                                        Londres, 15 aot 1822.

     Monsieur le vicomte,

     Les renseignements ultrieurs ont confirm ce que j'ai eu
     l'honneur de vous dire sur la mort du marquis de Londonderry,
     dans ma dpche ordinaire d'avant-hier, n 49. Seulement,
     l'instrument fatal avec lequel l'infortun ministre s'est coup
     la veine jugulaire est un canif, et non pas un rasoir comme je
     vous l'avais mand. Le rapport du _coroner_, que vous lirez dans
     les journaux, vous instruira de tout. Cette enqute, faite sur le
     cadavre du premier ministre de la Grande-Bretagne, comme sur le
     corps d'un meurtrier, ajoute encore quelque chose de plus affreux
      cet vnement.

     Vous savez sans doute  prsent, monsieur le vicomte, que lord
     Londonderry avait donn des preuves d'alination mentale quelques
     jours avant son suicide, et que le roi mme s'en tait aperu.
     Une petite circonstance  laquelle je n'avais pas fait attention,
     mais qui m'est revenue en mmoire depuis la catastrophe, mrite
     d'tre raconte. J'tais all voir le marquis de Londonderry, il
     y a douze ou quinze jours. Contre son usage et les usages du
     pays, il me reut avec familiarit dans son cabinet de toilette.
     Il allait se raser, et il me fit en riant d'un rire  demi
     sardonique l'loge des rasoirs anglais. Je le complimentai sur la
     clture prochaine de la session. Oui, dit-il, il faut que cela
     finisse ou que je finisse.

     J'ai l'honneur, etc.

       *       *       *       *       *

Tout ce que les radicaux d'Angleterre et les libraux de France ont
racont de la mort de lord Londonderry,  savoir: qu'il s'tait tu
par dsespoir politique, sentant que les principes opposs aux siens
allaient triompher, est une pure fable invente par l'imagination des
uns, l'esprit de parti et la niaiserie des autres. Lord Londonderry
n'tait pas homme  se repentir d'avoir pch contre l'humanit, dont
il ne se souciait gure, ni envers les lumires du sicle, pour
lesquelles il avait un profond mpris: la folie tait entre par les
femmes dans la famille Castlereagh.

Il fut dcid que le duc de Wellington, accompagn de lord
Clanwilliam, prendrait la place de lord Londonderry au Congrs. Les
instructions officielles se rduisaient  ceci: oublier entirement
l'Italie, ne se mler en rien des affaires d'Espagne, ngocier pour
celles de l'Orient en maintenant la paix sans accrotre l'influence de
la Russie. Les chances taient toujours pour M. Canning, et le
portefeuille des affaires trangres tait confi par _intrim_  lord
Bathurst, ministre des colonies.

J'assistai aux funrailles de lord Londonderry,  Westminster, le 20
aot[210]. Le duc de Wellington paraissait mu; lord Liverpool tait
oblig de se couvrir le visage de son chapeau pour cacher ses larmes.
On entendit au dehors quelques cris d'insulte et de joie lorsque le
corps entra dans l'glise[211]: Colbert et Louis XIV furent-ils plus
respects? Les vivants ne peuvent rien apprendre aux morts; les morts,
au contraire, instruisent les vivants.

          [Note 210: On lit dans le _Journal de Charles C.-F.
          Greville_, secrtaire du Conseil Priv, sous la date du 19
          aot 1822: Les funrailles de Lord Londonderry auront lieu
          demain  l'abbaye de Westminster. Eu gard aux circonstances
          de sa mort, il et peut-tre t de meilleur got d'viter
          la pompe et la solennit de cette crmonie, mais on dfre
          en cela au dsir exprim par sa veuve, qui aurait considr
          comme une offense  sa mmoire le refus de rendre  ses
          restes tous les honneurs d'usage.]

          [Note 211: Dans une lettre  Madame de Duras, Chateaubriand
          lui disait: J'arrive des funrailles de ce pauvre homme.
          Nous tions tous rangs autour de la fosse dans cette
          vieille glise de Westminster. Le duc de Wellington qui a vu
          tant de morts paraissait abattu; lord Liverpool se cachait
          le visage dans son chapeau. Un groupe de radicaux, hors de
          l'glise, a agit ses drapeaux et pouss des cris de joie,
          en voyant passer le cadavre. Le peuple n'a pas rpondu et a
          paru indign. Je verrai longtemps ce grand cercueil, qui
          renfermait cet homme gorg de ses propres mains, au plus
          haut point de la prosprit. Il faut se faire trappiste.]

LETTRE DE M. DE MONTMORENCY.

                                        Paris, ce 17 aot.

     Quoiqu'il n'y ait pas de dpches bien importantes  confier 
     votre fidle Hyacinthe, je veux cependant le faire repartir,
     noble vicomte, d'aprs votre propre dsir et celui qu'il m'a
     exprim, de la part de madame de Chateaubriand, de le voir
     promptement retourner auprs de vous. J'en profiterai pour vous
     adresser quelques mots plus confidentiels sur la profonde
     impression que nous avons reue, comme  Londres, de cette
     terrible mort du marquis de Londonderry, et aussi, par la mme
     occasion, sur une affaire  laquelle vous semblez mettre un
     intrt bien exagr et bien exclusif. Le conseil du roi en a
     profit et a fix  ces jours-ci, immdiatement aprs la clture
     qui a eu lieu ce matin mme, la discussion des directions
     principales  arrter, des instructions  donner, de mme des
     personnes  choisir: la premire question est de savoir si elles
     seront une ou plusieurs. Vous avez exprim quelque part, ce me
     semble, de l'tonnement que l'on pt songer ..., non pas  vous
     prfrer  lui, vous savez trs bien qu'il ne peut pas tre sur
     la mme ligne pour nous. Si, aprs le plus mr examen, nous ne
     croyions pas possible de mettre  profit la bonne volont que
     vous nous avez montre trs franchement  cet gard, il faudrait
     sans doute pour nous dterminer de graves motifs que je vous
     communiquerais avec la mme franchise: l'ajournement est plutt
     favorable  votre dsir, en ce sens qu'il serait tout  fait
     inconvenable, et pour vous et pour nous, que vous quittassiez
     Londres d'ici  quelques semaines et avant la dcision
     ministrielle qui ne laisse pas d'occuper tous les cabinets. Cela
     frappe tellement tout le monde que quelques amis me disaient
     l'autre jour: Si M. de Chateaubriand tait venu tout de suite 
     Paris, il aurait t assez contrariant pour lui d'tre oblig de
     repartir pour Londres. Nous attendons donc cette nomination
     importante au retour d'dimbourg. Le chevalier Stuart[212] disait
     hier que srement le duc de Wellington irait au Congrs; c'est ce
     qu'il nous importe de savoir le plus tt possible. M. Hyde de
     Neuville est arriv hier bien portant. J'ai t charm de le
     voir. Je vous renouvelle, noble vicomte, tous mes inviolables
     sentiments.

          [Note 212: Charles _Stuart_, n le 2 janvier 1779, remplit
          les fonctions d'ambassadeur d'Angleterre prs la cour de
          France de 1815  1824 et de 1828  1830. Il fut lev  la
          pairie en 1828 sous le titre de lord Stuart de Rothesay. Il
          mourut  sa terre de Highcliff (Hampshire) le 7 novembre
          1845.]

                                        MONTMORENCY.

       *       *       *       *       *

Cette nouvelle lettre de M. de Montmorency, mle de quelques phrases
ironiques, me confirma pleinement qu'il ne voulait pas de moi au
Congrs.

Je donnai un dner le jour de la Saint-Louis en l'honneur de Louis
XVIII, et j'allai voir Hartwell en mmoire de l'exil de ce roi; je
remplissais un devoir plutt que je ne jouissais d'un plaisir. Les
infortunes royales sont maintenant si communes qu'on ne s'intresse
gure aux lieux que n'ont point habits le gnie ou la vertu. Je ne
vis dans le triste petit parc d'Hartwell que la fille de Louis XVI.

Enfin, je reus tout  coup de M. de Villle ce billet inattendu qui
faisait mentir mes prvisions et mettait fin  mes incertitudes:

                                        27 aot 1822.

     Mon cher Chateaubriand, il vient d'tre arrt qu'aussitt que
     les convenances relatives au retour du roi  Londres vous le
     permettront, vous serez autoris  vous rendre  Paris, pour de
     l pousser jusqu' Vienne ou jusqu' Vrone comme un des trois
     plnipotentiaires chargs de reprsenter la France au Congrs.
     Les deux autres seront MM. de Caraman et de la Ferronnays; ce qui
     n'empche pas M. le vicomte de Montmorency de partir aprs-demain
     pour Vienne, afin d'y assister aux confrences qui pourront avoir
     lieu dans cette ville avant le Congrs. Il devra revenir  Paris
     lors du dpart des souverains pour Vrone.

     Ceci pour vous seul. Je suis heureux que cette affaire ait pris
     la tournure que vous dsiriez; de coeur tout  vous.

     D'aprs ce billet, je me prparai  partir.

Cette foudre qui tombe sans cesse  mes pieds me suivait partout. Avec
lord Londonderry expira la vieille Angleterre, jusqu'alors se
dbattant au milieu des innovations croissantes. Survint M. Canning:
l'amour-propre l'emporta jusqu' parler  la tribune la langue du
propagandiste. Aprs lui parut le duc de Wellington, conservateur qui
venait dmolir: quand l'arrt des socits est prononc, la main qui
devait lever ne sait qu'abattre. Lord Grey[213], O'Connell[214], tous
ces ouvriers en ruines, travaillrent successivement  la chute des
vieilles institutions. Rforme parlementaire, mancipation de
l'Irlande, toutes choses excellentes en soi, devinrent, par
l'insalubrit des temps, des causes de destruction. La peur accrut les
maux: si l'on ne s'tait pas si fort effray des menaces, on et pu
rsister avec un certain succs.

          [Note 213: Charles, 2e comte _Grey_, d'abord lord Horwick
          (1764-1845). Entr aux Communes ds sa majorit, et enrl
          dans les rangs des whigs par la belle duchesse de
          Devonshire, qui mettait ses sductions au service de son
          parti, il y prit position comme adversaire acharn de Pitt.
          Premier lord de l'amiraut en 1806, puis ministre des
          Affaires trangres  la mort de Fox, il ne rentra aux
          affaires que comme premier ministre  la chute de Wellington
          en 1830. Dans l'intervalle, il avait t appel par la mort
          de son pre  la Chambre des lords. Aprs avoir attach son
          nom  la grande rforme parlementaire de 1832, il quitta le
          pouvoir en 1834 et se retira  peu prs compltement de la
          vie publique.]

          [Note 214: Daniel _O'Connell_ (1775-1847). lu en 1828
          membre de la Chambre des Communes, aprs une lutte acharne
          contre le candidat protestant, il ne put siger parce qu'il
          refusa de prter le serment de _Test_; mais, aussitt aprs
          l'mancipation des catholiques, qu'il n'avait cess de
          rclamer et qui tait en ralit son oeuvre, il entra  la
          Chambre (1830). Orateur admirable, ardent patriote, fervent
          catholique, le _librateur_ de l'Irlande restera l'une des
          plus grandes figures de ce sicle.]

Qu'avait besoin l'Angleterre de consentir  nos derniers troubles?
Renferme dans son le et dans ses inimitis nationales, elle tait 
l'abri. Qu'avait besoin le cabinet de Saint-James de redouter la
sparation de l'Irlande? L'Irlande n'est que la chaloupe de
l'Angleterre: coupez la corde, et la chaloupe, spare du grand
navire, ira se perdre au milieu des flots. Lord Liverpool avait
lui-mme de tristes pressentiments. Je dnais un jour chez lui: aprs
le repas nous causmes  une fentre qui s'ouvrait sur la Tamise; on
apercevait en aval de la rivire une partie de la cit dont le
brouillard et la fume largissaient la masse. Je faisais  mon hte
l'loge de la solidit de cette monarchie anglaise pondre par le
balancement gal de la libert et du pouvoir. Le vnrable lord,
levant et allongeant le bras, me montra de la main la cit et me dit:
Qu'y a-t-il de solide avec ces villes normes? Une insurrection
srieuse  Londres, et tout est perdu.

Il me semble que j'achve une course en Angleterre, comme celle que je
fis autrefois sur les dbris d'Athnes, de Jrusalem, de Memphis et de
Carthage. En appelant devant moi les sicles d'Albion, en passant de
renomme en renomme, en les voyant s'abmer tour  tour, j'prouve
une espce de douloureux vertige. Que sont devenus ces jours clatants
et tumultueux o vcurent Shakespeare et Milton, Henri VIII et
lisabeth, Cromwell et Guillaume, Pitt et Burke? Tout cela est fini;
supriorits et mdiocrits, haines et amours, flicits et misres,
oppresseurs et opprims, bourreaux et victimes, rois et peuples, tout
dort dans le mme silence et la mme poussire. Quel nant sommes-nous
donc, s'il en est ainsi de la partie la plus vivante de l'espce
humaine, du gnie qui reste comme une ombre des vieux temps dans les
gnrations prsentes, mais qui ne vit plus par lui-mme, et qui
ignore s'il a jamais t!

Combien de fois l'Angleterre, dans l'espace de quelques cents ans,
a-t-elle t dtruite?  travers combien de rvolutions n'a-t-elle
point pass pour arriver au bord d'une rvolution plus grande, plus
profonde et qui enveloppera la postrit! J'ai vu ces fameux
parlements britanniques dans toute leur puissance: que deviendront-ils?
J'ai vu l'Angleterre dans ses anciennes moeurs et dans son ancienne
prosprit: partout la petite glise solitaire avec sa tour, le
cimetire de campagne de Gray, partout des chemins troits et sabls,
des vallons remplis de vaches, des bruyres marbres de moutons, des
parcs, des chteaux, des villes: peu de grands bois, peu d'oiseaux, le
vent de la mer. Ce n'taient pas ces champs de l'Andalousie o je
trouvais les vieux chrtiens et les jeunes amours parmi les dbris
voluptueux du palais des Mores au milieu des alos et des palmiers.

  Quid dignum memorare tuis, Hispania, terris
  Vox humana valet?

Quelle voix humaine,  Espagne! est digne de remmorer tes
rivages?[215]

          [Note 215: Chateaubriand--ses _Mmoires_ le prouvent de
          reste--aimait les citations. Sa conversation en abondait
          quand elle dpassait les monosyllabes ou les lieux communs
          de la politesse. Il ne faut pas croire, disait-il un jour,
           Londres,  M. de Marcellus, que l'art des citations soit
           la porte de tous les petits esprits qui, ne trouvant rien
          chez eux, vont puiser chez les autres. C'est l'inspiration
          qui donne les citations heureuses. La Mmoire est une Muse,
          ou plutt c'est la mre des Muses, que Ronsard fait parler
          ainsi:

             Grce est notre pays, Mmoire est notre Muse.

          Les plus grands crivains du sicle de Louis XIV se sont
          nourris de citations. _Chateaubriand et son temps_, p.
          286.]

Ce n'tait pas l cette Campagne romaine dont le charme irrsistible
me rappelle sans cesse; ces flots et ce soleil n'taient pas ceux qui
baignent et claire le promontoire sur lequel Platon enseignait ses
disciples, ce Sunium o j'entendis chanter le grillon demandant en
vain  Minerve le foyer des prtres de son temple; mais enfin, telle
qu'elle tait, cette Angleterre, entoure de ses navires, couverte de
ses troupeaux et professant le culte de ses grands hommes, tait
charmante et redoutable.

Aujourd'hui ses valles sont obscurcies par les fumes des forges et
des usines, ses chemins changs en ornires de fer; et sur ces
chemins, au lieu de Milton et de Shakespeare, se meuvent des
chaudires errantes. Dj les ppinires de la science, Oxford et
Cambridge, prennent un air dsert: leurs collges et leurs chapelles
gothiques, demi-abandonns, affligent les regards; dans leurs
clotres, auprs des pierres spulcrales du moyen ge, reposent
oublies les annales de marbre des anciens peuples de la Grce; ruines
qui gardent les ruines.

 ces monuments, autour desquels commenait  se former le vide, je
laissais la partie des jours printaniers que j'avais retrouve; je me
sparais une seconde fois de ma jeunesse, au mme bord o je l'avais
abandonne autrefois: Charlotte avait tout  coup rapparu comme cet
astre, la joie des ombres, qui, retard par le cours des mois, se
lverait au milieu de la nuit. Si vous n'tes pas trop las, cherchez
dans ces _Mmoires_ l'effet que produisit sur moi en 1822 la vision
subite de cette femme. Lorsqu'elle m'avait remarqu autrefois, je ne
connaissais point ces autres Anglaises dont la troupe venait de
m'environner  l'heure de mon renom et de ma puissance: leurs hommages
ont eu la lgret de ma fortune. Aujourd'hui, aprs seize nouvelles
annes vanouies depuis mon ambassade de Londres, aprs tant de
nouvelles destructions, mes regards se reportent sur la fille du pays
de Desdmone et de Juliette: elle ne compte plus dans ma mmoire que
du jour o sa prsence inattendue ralluma le flambeau de mes
souvenirs. Nouvel pimnide, rveill aprs un long sommeil, j'attache
mes regards sur un phare d'autant plus radieux que les autres sont
teints sur le rivage; un seul except brillera longtemps aprs moi.

Je n'ai point achev tout ce qui concerne Charlotte dans les pages
prcdentes de ces _Mmoires_: elle vint avec une partie de sa famille
me voir en France, lorsque j'tais ministre en 1823. Par une de ces
misres inexplicables de l'homme, proccup que j'tais d'une guerre
d'o dpendait le sort de la monarchie franaise, quelque chose sans
doute aura manqu  ma voix, puisque Charlotte, retournant en
Angleterre, me laissa une lettre dans laquelle elle se montre blesse
de la froideur de ma rception. Je n'ai os ni lui crire ni lui
renvoyer des fragments littraires qu'elle m'avait rendus et que
j'avais promis de lui remettre augments. S'il tait vrai qu'elle et
eu une raison vritable de se plaindre, je jetterais au feu ce que
j'ai racont de mon premier sjour outre-mer.

Souvent il m'est venu en pense d'aller claircir mes doutes; mais
pourrais-je retourner en Angleterre, moi qui suis assez faible pour
n'oser visiter le rocher paternel sur lequel j'ai marqu ma tombe?
J'ai peur maintenant des sensations: le temps, en m'enlevant mes
jeunes annes, m'a rendu semblable  ces soldats dont les membres
sont rests sur le champ de bataille; mon sang, ayant un chemin moins
long  parcourir se prcipite dans mon coeur avec une affluence si
rapide que ce vieil organe de mes plaisirs et de mes douleurs palpite
comme prt  se briser. Le dsir de brler ce qui regarde Charlotte,
bien qu'elle soit traite avec un respect religieux, se mle chez moi
 l'envie de dtruire ces _Mmoires_: s'ils m'appartenaient encore, ou
si je pouvais les racheter, je succomberais  la tentation. J'ai un
tel dgot de tout, un tel mpris pour le prsent et pour l'avenir
immdiat[216], une si ferme persuasion que les hommes dsormais, pris
ensemble comme public (et cela pour plusieurs sicles), seront
pitoyables, que je rougis d'user mes derniers moments au rcit des
choses passes,  la peinture d'un monde fini dont on ne comprendra
plus le langage et le nom.

          [Note 216: Ce pessimisme, dont les _Mmoires_ renferment de
          si nombreux tmoignages, l'auteur ne se faisait pas faute de
          le manifester galement, presque en toute rencontre, dans
          ses conversations. En 1844, un jour que M. de Marcellus et
          lui faisaient quelques pas ensemble dans son petit jardin de
          la rue du Bac, il dit  son ami: Le fleuve de la monarchie
          s'est perdu dans le sang  la fin du sicle dernier.
          Entrans par les courants de la dmocratie,  peine depuis
          avons-nous fait quelques haltes sur la boue des cueils.
          Mais le torrent nous submerge: et c'en est fait en France de
          la vraie libert politique et de la dignit de l'homme.]

L'homme est aussi tromp par la russite de ses voeux que par leur
dsappointement: j'avais dsir, contre mon instinct naturel, aller au
Congrs; profitant d'une prvention  M. de Villle, je l'avais amen
 forcer la main de M. de Montmorency. Eh bien! mon vrai penchant
n'tait pas pour ce que j'avais obtenu; j'aurais eu sans doute
quelque dpit si l'on m'et contraint de rester en Angleterre; mais
bientt l'ide d'aller voir madame Sutton, de faire le voyage des
trois royaumes, l'et emport sur le mouvement d'une ambition postiche
qui n'adhre point  ma nature. Dieu en ordonna autrement et je partis
pour Vrone: de l le changement de ma vie, de l mon ministre, la
guerre d'Espagne, mon triomphe, ma chute, bientt suivie de celle de
la monarchie.

Un des deux beaux enfants pour lesquels Charlotte m'avait pri de
m'intresser en 1822 vient de venir me voir  Paris: c'est aujourd'hui
le capitaine Sutton; il est mari  une jeune femme charmante, et il
m'a appris que sa mre, trs malade, a pass dernirement un hiver 
Londres.

Je m'embarquai  Douvres le 8 de septembre 1822, dans le mme port
d'o, vingt-deux ans auparavant, M. _La Sagne_, le Neuchtelois, avait
fait voile. De ce premier dpart, au moment o je tiens la plume,
trente-neuf annes sont accomplies. Lorsqu'on regarde ou qu'on coute
sa vie passe, on croit voir sur une mer dserte la trace d'un
vaisseau qui a disparu; on croit entendre les glas d'une cloche dont
on n'aperoit point la vieille tour.

       *       *       *       *       *

Ici vient se placer dans l'ordre des dates le _Congrs de Vrone_, que
j'ai publi en deux volumes  part[217]. Si on avait par hasard envie
de le relire, on peut le trouver partout. Ma guerre d'Espagne, le
grand vnement politique de ma vie[218], tait une gigantesque
entreprise. La lgitimit allait pour la premire fois brler de la
poudre sous le drapeau blanc, tirer son premier coup de canon aprs
ces coups de canon de l'empire qu'entendra la dernire postrit.
Enjamber d'un pas les Espagnes, russir sur le mme sol o nagure les
armes d'un conqurant avaient eu des revers, faire en six mois ce
qu'il n'avait pu faire en sept ans, qui aurait pu prtendre  ce
prodige? C'est pourtant ce que j'ai fait; mais par combien de
maldictions ma tte a t frappe  la table de jeu o la
Restauration m'avait assis! J'avais devant moi une France ennemie des
Bourbons et deux grands ministres trangers, le prince de Metternich
et M. Canning. Il ne se passait pas de jour que je ne reusse des
lettres qui m'annonaient une catastrophe, car la guerre avec
l'Espagne n'tait pas du tout populaire, ni en France, ni en Europe.
En effet, quelque temps aprs mes succs dans la Pninsule, ma chute
ne tarda pas  arriver.

          [Note 217: _Congrs de Vrone, Guerre d'Espagne,
          Ngociations, Colonies espagnoles_, par M. de Chateaubriand.
          Deux volumes in-8{o}, Paris, chez Delloye. 1838.]

          [Note 218: Voir l'_Appendice_ n V: _Le Congrs de Vrone et
          la Guerre d'Espagne._]

Dans notre ardeur aprs la dpche tlgraphique qui annonait la
dlivrance du roi d'Espagne, nous autres ministres nous courmes au
chteau. L j'eus un pressentiment de ma chute: je reus sur la tte
un seau d'eau froide qui me fit rentrer dans l'humilit de mes
habitudes. Le roi et Monsieur ne nous aperurent point. Madame la
duchesse d'Angoulme, perdue du triomphe de son mari, ne distinguait
personne. Cette victime immortelle crivit sur la dlivrance de
Ferdinand une lettre termine par cette exclamation sublime dans la
bouche de la fille de Louis XVI: Il est donc prouv qu'on peut sauver
un roi malheureux!

Le dimanche, je retournai avant le conseil faire ma cour  la famille
royale; l'auguste princesse dit  chacun de mes collgues un mot
obligeant: elle ne m'adressa pas une parole. Je ne mritais pas sans
doute un tel honneur. Le silence de l'orpheline du Temple ne peut
jamais tre ingrat: le Ciel a droit aux adorations de la terre et ne
doit rien  personne.

Je tranai ensuite jusqu' la Pentecte; pourtant mes amis n'taient
pas sans inquitude; ils me disaient souvent: Vous serez renvoy
demain. Tout  l'heure si l'on veut, rpondais-je. Le jour de la
Pentecte, 6 juin 1824, j'tais arriv dans les premiers salons de
Monsieur: un huissier vint me dire qu'on me demandait. C'tait
Hyacinthe, mon secrtaire. Il m'annona en me voyant que je n'tais
plus ministre. J'ouvris le paquet qu'il me prsentait; j'y trouvai ce
billet de M. de Villle:

     Monsieur le vicomte,

     J'obis aux ordres du roi en transmettant de suite  Votre
     Excellence une ordonnance que Sa Majest vient de rendre.

     Le sieur comte de Villle, prsident de notre conseil des
     ministres, est charg par intrim du portefeuille des affaires
     trangres, en remplacement du sieur vicomte de Chateaubriand.

Cette ordonnance tait crite de la main de M. de Rainneville[219],
assez bon pour en tre encore embarrass devant moi. Eh! mon Dieu!
est-ce que je connais M. de Rainneville? Est-ce que j'ai jamais song
 lui? Je le rencontre assez souvent. S'est-il jamais aperu que je
savais que l'ordonnance qui m'avait ray de la liste des ministres
tait crite de sa main[220]?

          [Note 219: Alphonse-Valentin Vaysse, vicomte de
          _Rainneville_ (1798-1864). Il tait en 1824 matre des
          requtes, directeur des bureaux prs le ministre des
          finances, et l'un des plus habiles collaborateurs de M. de
          Villle, qui ne tarda pas  en faire un conseiller d'tat.
          Dput de la Loire, de 1846  1848, il fit une opposition
          modre au ministre Guizot, et quitta la vie politique  la
          rvolution de fvrier.]

          [Note 220: Voir l'_Appendice_ n VI: _Le renvoi de
          Chateaubriand._]

Et pourtant qu'avais-je fait? O taient mes intrigues et mon
ambition? Avais-je dsir la place de M. de Villle en allant seul et
cach me promener au fond du bois de Boulogne? Ce fut cette vie
trange qui me perdit. J'avais la simplicit de rester tel que le ciel
m'avait fait, et, parce que je n'avais envie de rien, on crut que je
voulais tout. Aujourd'hui, je conois trs bien que ma vie  part
tait une grande faute. Comment! vous ne voulez rien tre?
Allez-vous-en! Nous ne voulons pas qu'un homme mprise ce que nous
adorons, et qu'il se croie en droit d'insulter  la mdiocrit de
notre vie.

Les embarras de la richesse et les inconvnients de la misre me
suivirent dans mon logement de la rue de l'Universit: le jour de mon
cong, j'avais au ministre un immense dner priv; il me fallut
envoyer des excuses aux convives, et faire replier dans ma petite
cuisine  deux matres trois grands services prpars pour quarante
personnes. Montmirel et ses aides se mirent  l'ouvrage, et, nichant
casseroles, lchefrites et bassines dans tous les coins, il mit son
chef-d'oeuvre rchauff  l'abri. Un vieil ami vint partager mon
premier repas de matelot mis  terre. La ville et la cour accoururent,
car il n'y eut qu'un cri sur l'outrecuidance de mon renvoi aprs le
service que je venais de rendre; on tait persuad que ma disgrce
serait de courte dure; on se donnait l'air de l'indpendance en
consolant un malheur de quelques jours, au bout desquels on
rappellerait fructueusement  l'infortun revenu en puissance qu'on ne
l'avait point abandonn.

On se trompait; on en fut pour les frais de courage: on avait compt
sur ma platitude, sur mes pleurnicheries, sur mon ambition de chien
couchant, sur mon empressement  me dclarer moi-mme coupable, 
faire le pied de grue auprs de ceux qui m'avaient chass: c'tait mal
me connatre. Je me retirai sans rclamer mme le traitement qui
m'tait d, sans recevoir ni une faveur ni une obole de la cour; je
fermai ma porte  quiconque m'avait trahi; je refusai la foule
condolante et je pris les armes. Alors tout se dispersa; le blme
universel clata, et ma partie, qui d'abord avait sembl belle aux
salons et aux antichambres, parut effroyable.

Aprs mon renvoi, n'euss-je pas mieux fait de me taire? La brutalit
du procd ne m'avait-elle pas fait revenir le public? M. de Villle a
rpt que la lettre de destitution avait t retarde; par ce hasard,
elle avait eu le malheur de ne m'tre rendue qu'au chteau; peut-tre
en fut-il ainsi; mais, quand on joue, on doit calculer les chances de
la partie; on doit surtout ne pas crire  un ami de quelque valeur
une lettre telle qu'on rougirait d'en adresser une semblable au valet
coupable qu'on jetterait sur le pav, sans convenances et sans
remords. L'irritation du parti Villle tait d'autant plus grande
contre moi, qu'il voulait s'approprier mon ouvrage, et que j'avais
montr de l'entente dans des matires qu'on m'avait suppos ignorer.

Sans doute, avec du silence et de la modration (comme on disait),
j'aurais t lou de la race en adoration perptuelle du portefeuille;
en faisant pnitence de mon innocence, j'aurais prpar ma rentre au
conseil. C'et t mieux dans l'ordre commun; mais c'tait me prendre
pour l'homme que point ne suis; c'tait me supposer le dsir de
ressaisir le timon de l'tat, l'envie de faire mon chemin; dsir et
envie qui dans cent mille ans ne m'arriveraient pas.

L'ide que j'avais du gouvernement reprsentatif me conduisit  entrer
dans l'opposition; l'opposition systmatique me semble la seule propre
 ce gouvernement; l'opposition surnomme de _conscience_ est
impuissante. La conscience peut arbitrer un fait _moral_, elle ne juge
point d'un fait _intellectuel_. Force est de se ranger sous un chef,
apprciateur des bonnes et des mauvaises lois. N'en est-il ainsi,
alors tel dput prend sa btise pour sa conscience et la met dans
l'urne. L'opposition dite de _conscience_ consiste  flotter entre les
partis,  ronger son frein,  voter mme, selon l'occurrence, pour le
ministre,  se faire magnanime en enrageant; opposition
d'imbcillits mutines chez les soldats, de capitulations ambitieuses
parmi les chefs. Tant que l'Angleterre a t saine, elle n'a jamais eu
qu'une opposition systmatique: on entrait et l'on sortait avec ses
amis; en quittant le portefeuille on se plaait sur le banc des
attaquants. Comme on tait cens s'tre retir pour n'avoir pas voulu
accepter un systme, ce systme tant rest prs de la couronne devait
tre ncessairement combattu. Or, les hommes ne reprsentant que des
principes, l'opposition systmatique ne voulait emporter que les
_principes_, lorsqu'elle livrait l'assaut aux _hommes_[221].

          [Note 221: Ce petit _couplet_ en l'honneur de l'_opposition
          systmatique_ n'est pas seulement trs spirituel, il exprime
          encore une ide trs juste et trs vraie. Un des hommes qui
          ont le plus tudi et le mieux connu la thorie et la
          pratique du gouvernement reprsentatif, M. de Cormenia, dans
          son _Livre des Orateurs_, ne parle pas autrement que
          Chateaubriand: Vous dites que vous tes indpendants et que
          vous ne relevez que de votre _conscience_. C'est fier! c'est
          beau! Mais votre prtendue conscience n'est que de
          l'orgueil, votre prtendue indpendance n'est que de
          l'anarchie. Autant de ttes, autant d'opinions; autant de
          soldats, autant de capitaines. Je vois des combattants, mais
          point d'arme; _je vois des opposants, mais point
          d'opposition_. Sachez donc que _toute opposition qui n'est
          pas systmatique n'a pas de caractre, de principe,
          d'influence, de but, ni mme de nom. Elle ne fait pas les
          affaires de la France, elle ne fait pas mme les siennes._
          C'est un bariolage de couleurs rouges, bleues, jaunes,
          blanches, vertes, avec leurs teintes plus ou moins fonces.
          Le merveilleux tableau que cela fait! (Tome I, p. 64.)]

       *       *       *       *       *

Ma chute fit grand bruit: ceux qui se montraient les plus satisfaits
en blmaient la forme. J'ai appris depuis que M. de Villle hsita; M.
de Corbire dcida la question: S'il rentre par une porte au conseil,
dut-il dire, je sors par l'autre[222]. On me laissa sortir: il tait
tout simple qu'on me prfrt M. de Corbire. Je ne lui en veux pas:
je l'importunais, il m'a fait chasser: il a bien fait.

          [Note 222: Le mot que rapporte ici Chateaubriand fut dit,
          non par M, de Corbire, mais par le baron de Damas, ministre
          de la guerre. On lit dans les _Mmoires_ du comte de
          Villle: Aprs la signature du renvoi de M. de
          Chateaubriand, je dus assigner  mes collgues une runion
          du conseil aprs la messe et la rception du Roi. Grande fut
          notre surprise d'entendre le baron de Damas se fliciter
          hautement de ce qui venait d'avoir lieu, en dclarant que si
          le Roi n'avait pas pris ce parti, il tait bien rsolu 
          signifier,  la premire occasion,  M. de Chateaubriand,
          qu'il fallait que l'un des deux quittt le conseil.]

Le lendemain de mon renvoi et les jours suivants, on lut dans le
_Journal des Dbats_ ces paroles si honorables pour MM. Bertin:

C'est pour la seconde fois que M. de Chateaubriand subit l'preuve
dune destitution solennelle.

Il fut destitu en 1816, comme ministre d'tat, pour avoir attaqu,
dans son immortel ouvrage de _la Monarchie selon la Charte_, la
fameuse ordonnance du 5 septembre, qui prononait la dissolution de la
Chambre introuvable de 1815. MM. de Villle et Corbire taient alors
de simples dputs, chefs de l'opposition royaliste, et c'est pour
avoir embrass leur dfense que M. de Chateaubriand devint la victime
de la colre ministrielle.

En 1824, M. de Chateaubriand est encore destitu, et c'est par MM. de
Villle et Corbire, devenus ministres, qu'il est sacrifi. Chose
singulire! en 1816, il fut puni d'avoir parl; en 1824, on le punit
de s'tre tu; son crime est d'avoir gard le silence dans la
discussion sur la loi des rentes. Toutes les disgrces ne sont pas
des malheurs; l'opinion publique, juge suprme, nous apprendra dans
quelle classe il faut placer M. de Chateaubriand; elle nous apprendra
aussi  qui l'ordonnance de ce jour aura t le plus fatale, ou du
vainqueur ou du vaincu.

Qui nous et dit,  l'ouverture de la session, que nous gterions
ainsi tous les rsultats de l'entreprise d'Espagne? Que nous
fallait-il cette anne? Rien que la loi sur la septennalit (mais la
loi complte) et le budget. Les affaires de l'Espagne, de l'Orient et
des Amriques, conduites comme elles l'taient, prudemment et en
silence, seraient claircies; le plus bel avenir tait devant nous; on
a voulu cueillir un fruit vert; il n'est pas tomb, et on a cru
remdier  de la prcipitation par de la violence.

La colre et l'envie sont de mauvais conseillers; ce n'est pas avec
les passions et en marchant par saccades que l'on conduit les tats.

_P.-S._ La loi sur la septennalit a pass, ce soir,  la Chambre des
dputs. On peut dire que les doctrines de M. de Chateaubriand
triomphent aprs sa sortie du ministre. Cette loi, qu'il avait conue
depuis longtemps, comme complment de nos institutions, marquera 
jamais, avec la guerre d'Espagne, son passage dans les affaires. On
regrette bien vivement que M. de Corbire ait enlev la parole,
samedi,  celui qui tait alors son illustre collgue. La Chambre des
pairs aurait au moins entendu le chant du cygne.

Quant  nous, c'est avec le plus vif regret que nous rentrons dans
une carrire de combats, dont nous esprions tre  jamais sortis par
l'union des royalistes; mais l'honneur, la fidlit politique, le bien
de la France, ne nous ont pas permis d'hsiter sur le parti que nous
devions prendre.

Le signal de la raction fut ainsi donn. M. de Villle n'en fut pas
d'abord trop alarm; il ignorait la force des opinions. Plusieurs
annes furent ncessaires pour l'abattre, mais enfin il tomba.

       *       *       *       *       *

Je reus du prsident du conseil une lettre qui rglait tout, et qui
prouvait,  ma grande simplicit, que je n'avais rien pris de ce qui
rend un homme respect et respectable:

                                        Paris, 16 juin 1824.

     Monsieur le vicomte,

     Je me suis empress de soumettre  Sa Majest l'ordonnance par
     laquelle il vous est accord dcharge pleine et entire des
     sommes que vous avez reues du trsor royal, pour dpenses
     secrtes, pendant tout le temps de votre ministre.

     Le roi a approuv toutes les dispositions de cette ordonnance
     que j'ai l'honneur de vous transmettre ci-jointe en original.

     Agrez, monsieur le vicomte, etc.

Mes amis et moi, nous expdimes une prompte correspondance:

     M. DE CHATEAUBRIAND  M. DE TALARU[223].

          [Note 223: Louis-Justin-Marie, marquis de _Talaru_
          (1769-1850), pair de France et marchal de camp. Il tait
          ambassadeur  Madrid.]

                                        Paris, 9 juin 1824.

     Je ne suis plus ministre, mon cher ami; on prtend que vous
     l'tes. Quand je vous obtins l'ambassade de Madrid, je dis 
     plusieurs personnes qui s'en souviennent encore: Je viens de
     nommer mon successeur. Je dsire avoir t prophte. C'est M. de
     Villle qui a le portefeuille par intrim.

                                        CHATEAUBRIAND.

       *       *       *       *       *

     M. DE CHATEAUBRIAND  M. DE RAYNEVAL[224].

          [Note 224: Franois-Joseph-Maximilien Grard, comte de
          _Rayneval_ (1778-1836). Il tait alors ambassadeur  Berlin.
          Quand clata la rvolution de juillet, il tait ambassadeur
           Vienne. Rappel  Paris, il se tint d'abord  l'cart,
          mais ne tarda pas  se rallier au nouveau gouvernement.
          Casimir Prier le fit nommer ambassadeur  Madrid (fvrier
          1832). Sa sant s'tant gravement altre en Espagne, il
          succomba,  Sainte-Ildefonse, le 16 aot 1836, au cours d'un
          voyage qu'il fit pour rejoindre la reine Isabelle.]

                                        Paris, 16 juin 1824.

     J'ai fini, monsieur; j'espre que vous en avez encore pour
     longtemps. J'ai tch que vous n'eussiez pas  vous plaindre de
     moi.

     Il est possible que je me retire  Neuchtel, en Suisse; si cela
     arrive, demandez pour moi d'avance  Sa Majest prussienne sa
     protection et ses bonts: offrez mon hommage au comte de
     Bernstorff, mes amitis  M. Ancillon, et mes compliments  tous
     vos secrtaires. Vous, monsieur, je vous prie de croire  mon
     dvouement et  mon attachement trs sincre.

                                        CHATEAUBRIAND.

       *       *       *       *       *

     M. DE CHATEAUBRIAND  M. DE CARAMAN[225].

          [Note 225: Victor-Louis-Charles Riquet, marquis, puis duc de
          _Caraman_ (1762-1839). Il tait depuis 1816 ambassadeur 
          Vienne. Pair de France depuis 1815, marchal de camp depuis
          1830, il se rallia au gouvernement issu de la rvolution de
          juillet. Malgr son grand ge, il accompagna le marchal
          Clausel dans l'expdition de Constantine (octobre 1837), et
          vit prir, devant cette place, Victor de Caraman, son fils,
          qui commandait l'artillerie de sige.]

                                        Paris, 22 juin 1824.

     J'ai reu, monsieur le marquis, vos lettres du 11 de ce mois.
     D'autres que moi vous apprendront la route que vous aurez 
     suivre dsormais; si elle est conforme  ce que vous avez
     entendu, elle vous mnera loin. Il est probable que ma
     destitution fera grand plaisir  M. de Metternich pendant une
     quinzaine de jours.

     Recevez, monsieur le marquis, mes adieux et la nouvelle
     assurance de mon dvouement et de ma haute considration.

                                        CHATEAUBRIAND.

       *       *       *       *       *

     M. DE CHATEAUBRIAND  M. HYDE DE NEUVILLE[226].

          [Note 226: Ambassadeur de France  Lisbonne.]

                                        Paris, le 22 juin 1824.

     Vous aurez sans doute appris ma destitution. Il ne me reste qu'
     vous dire combien j'tais heureux d'avoir avec vous des
     relations que l'on vient de briser. Continuez, monsieur et ancien
     ami,  rendre des services  votre pays, mais ne comptez pas trop
     sur la reconnaissance, et ne croyez pas que vos succs soient une
     raison pour vous maintenir au poste o vous vous faites tant
     d'honneur.

     Je vous souhaite, monsieur, tout le bonheur que vous mritez, et
     je vous embrasse.

     P.-S.--Je reois  l'instant votre lettre du 5 de ce mois, o
     vous m'apprenez l'arrive de M. de Mrona. Je vous remercie de
     votre bonne amiti; soyez sr que je n'ai cherch que cela dans
     vos lettres.

                                        CHATEAUBRIAND[227].

          [Note 227: Un an plus tard, le 3 juillet 1825, le baron Hyde
          de Neuville annonait  son tour  son ami Chateaubriand que
          son ambassade venait de lui tre enleve:

             Mon noble ami,

                Vous m'avez annonc votre sortie du ministre. Je
                vous fais savoir  mon tour que je ne suis plus
                ambassadeur.

                On me frappe parce que je vous ai suivi. Tant mieux,
                cela doit resserrer nos liens d'amiti; que Dieu soit
                lou, le Roi bni!

                _The king can do wrong._

             Tout  vous,

             HYDE DE NEUVILLE.

          Il reut la rponse suivante:

                Bravo! mon cher ami, qu'ils s'en prennent  des
                hommes comme vous, et ils n'iront pas loin. Je ne puis
                vous offrir par quartiers les cinq mille francs que
                vous aviez mis  ma disposition; mais j'ai encore
                quelques assiettes de porcelaine  votre service, et
                si vous en avez besoin, nous les vendrons.

                Pauvre France!  vous plus que jamais.

                                        CHATEAUBRIAND.]

       *       *       *       *       *

     M. DE CHATEAUBRIAND  M. LE COMTE DE SERRE[228].

          [Note 228: Ambassadeur  Naples.]

                                        Paris, le 23 juin 1824.

     Ma destitution vous aura prouv, monsieur le comte, mon
     impuissance  vous servir; il ne me reste qu' faire des souhaits
     pour vous voir o vos talents vous appellent. Je me retire,
     heureux d'avoir contribu  rendre  la France son indpendance
     militaire et politique, et d'avoir introduit la septennalit dans
     son systme lectoral; elle n'est pas telle que je l'aurais
     voulue; le changement d'ge en tait une consquence ncessaire;
     mais enfin le principe est pos; le temps fera le reste, si
     toutefois il ne dfait pas. J'ose me flatter, monsieur le comte,
     que vous n'avez pas eu  vous plaindre de nos relations; et moi
     je me fliciterai toujours d'avoir rencontr dans les affaires un
     homme de votre mrite.

     Recevez, avec mes adieux, etc.

                                        CHATEAUBRIAND.

       *       *       *       *       *

     M. DE CHATEAUBRIAND  M. DE LA FERRONNAYS[229].

          [Note 229: Ambassadeur  Saint-Ptersbourg.]

                                        Paris, le 24 juin 1824.

     Si par hasard vous tiez encore  Saint-Ptersbourg, monsieur le
     comte, je ne veux pas terminer notre correspondance sans vous
     dire toute l'estime et toute l'amiti que vous m'avez inspires:
     portez-vous bien; soyez plus heureux que moi, et croyez que vous
     me retrouverez dans toutes les circonstances de la vie. J'cris
     un mot  l'empereur.

                                        CHATEAUBRIAND[230].

          [Note 230: Chateaubriand eut sans doute  crire bien
          d'autres lettres  l'occasion de son renvoi du ministre. Au
          comte de Montlosier, son ancien camarade d'migration 
          Londres, qui lui avait fait parvenir, du fond de son
          Auvergne, une lettre de condolances, il rpondait, le 20
          juin 1824, par ce joli billet:

                Je vous remercie, mon ancien ami. Si vous aviez t 
                Paris, j'aurais reu avec reconnaissance les conseils
                de votre exprience et de vos lumires. Vos troupeaux
                sont moins difficiles  gouverner que ceux que je
                conduisais. Il vous reste au moins une montagne et des
                moutons. Moi, je n'ai qu'un grenier et deux chattes
                qui regretteront, je vous assure, plus que moi, le
                ministre. Il est dur de passer d'un perdreau  une
                souris. Aussi j'entre dans leurs peines. Au reste,
                vous voyez que l'on m'a mis  la porte, comme si
                j'avais vol la montre du roi sur la chemine. Si vous
                entendez dire cela dans votre Auvergne, dfendez-moi,
                je vous prie. Je vous assure que je suis sorti du
                ministre les mains nettes. Conservez-moi bien votre
                amiti et comptez  jamais sur la mienne.

                                        CHATEAUBRIAND.]

La rponse  cet adieu m'arriva dans les premiers jours d'aot. M. de
La Ferronnays avait consenti aux fonctions d'ambassadeur sous mon
ministre; plus tard je devins  mon tour ambassadeur sous le
ministre de M. de La Ferronnays: ni l'un ni l'autre n'avons cru
monter ou descendre. Compatriotes et amis, nous nous sommes rendu
mutuellement justice. M. de La Ferronnays a support les plus rudes
preuves sans se plaindre; il est rest fidle  ses souffrances et 
sa noble pauvret. Aprs ma chute, il a agi pour moi  Ptersbourg
comme j'aurais agi pour lui: un honnte homme est toujours sr d'tre
compris d'un honnte homme. Je suis heureux de produire ce touchant
tmoignage du courage, de la loyaut et de l'lvation d'me de M. de
La Ferronnays. Au moment o je reus ce billet, il me fut une
compensation trs suprieure aux faveurs capricieuses et banales de la
fortune. Ici seulement, pour la premire fois, je crois devoir violer
le secret honorable que me recommandait l'amiti.

     M. DE LA FERRONNAYS  M. DE CHATEAUBRIAND.

                              Saint-Ptersbourg, le 4 juillet 1824.

     Le courrier russe arriv avant-hier m'a remis votre petite
     lettre du 16; elle devient pour moi une des plus prcieuses de
     toutes celles que j'ai eu le bonheur de recevoir de vous; je la
     conserve comme un titre dont je m'honore, et j'ai la ferme
     esprance et l'intime conviction que bientt je pourrai vous le
     prsenter dans des circonstances moins tristes. J'imiterai,
     monsieur le vicomte, l'exemple que vous me donnez, et ne me
     permettrai aucune rflexion sur l'vnement qui vient de rompre
     d'une manire si brusque et si peu attendue les rapports que le
     service tablissait entre vous et moi; la nature mme de ces
     rapports, la confiance dont vous m'honoriez, enfin des
     considrations bien plus graves, puisqu'elles ne sont pas
     exclusivement personnelles, vous expliqueront assez les motifs et
     toute l'tendue de mes regrets. Ce qui vient de se passer reste
     encore pour moi entirement inexplicable; j'en ignore absolument
     les causes, mais j'en vois les effets; ils taient si faciles,
     si naturels  prvoir, que je suis tonn que l'on ait si peu
     craint de les braver. Je connais trop cependant la noblesse des
     sentiments qui vous animent, et la puret de votre patriotisme,
     pour n'tre pas bien sr que vous approuverez la conduite que
     j'ai cru devoir suivre dans cette circonstance; elle m'tait
     commande par mon devoir, par mon amour pour mon pays, et mme
     par l'intrt de votre gloire; et vous tes trop Franais pour
     accepter, dans la situation o vous vous trouvez, la protection
     et l'appui des trangers. Vous avez pour jamais acquis la
     confiance et l'estime de l'Europe; mais c'est la France que vous
     servez, c'est  elle seule que vous appartenez; elle peut tre
     injuste; mais ni vous ni vos vritables amis ne souffriront
     jamais que l'on rende votre cause moins pure et moins belle en
     confiant sa dfense  des voix trangres. J'ai donc fait taire
     toute espce de sentiments et de considrations particulires
     devant l'intrt gnral; j'ai prvenu des dmarches dont le
     premier effet devait tre de susciter parmi nous des divisions
     dangereuses, et de porter atteinte  la dignit du trne. C'est
     le dernier service que j'aie rendu ici avant mon dpart; vous
     seul, monsieur le vicomte, en aurez la connaissance; la
     confidence vous en tait due, et je connais trop la noblesse de
     votre caractre pour n'tre pas bien sr que vous me garderez le
     secret, et que vous trouverez ma conduite, dans cette
     circonstance, conforme aux sentiments que vous avez le droit
     d'exiger de ceux que vous honorez de votre estime et de votre
     amiti.

     Adieu, monsieur le vicomte: si les rapports que j'ai eu le
     bonheur d'avoir avec vous ont pu vous donner une ide juste de
     mon caractre, vous devez savoir que ce ne sont point les
     changements de situation qui peuvent influencer mes sentiments,
     et vous ne douterez jamais de l'attachement et du dvouement de
     celui qui, dans les circonstances actuelles, s'estime le plus
     heureux des hommes d'tre plac par l'opinion au nombre de vos
     amis.

                                        LA FERRONNAYS.

     MM. de Fontenay et de Pontcarr sentent vivement le prix du
     souvenir que vous voulez bien leur conserver: tmoins, ainsi que
     moi, de l'accroissement de considration que la France avait
     acquis depuis votre entre au ministre, il est tout simple
     qu'ils partagent mes sentiments et mes regrets.

Je commenai le combat de ma nouvelle opposition immdiatement aprs
ma chute; mais il fut interrompu par la mort de Louis XVIII, et il ne
reprit vivement qu'aprs le sacre de Charles X. Au mois de juillet, je
rejoignis  Neuchtel madame de Chateaubriand qui tait alle m'y
attendre. Elle avait lou une cabane au bord du lac. La chane des
Alpes se droulait nord et sud  une grande distance devant nous; nous
tions adosss contre le Jura dont les flancs noircis de pins
montaient  pic sur nos ttes. Le lac tait dsert; une galerie de
bois me servait de promenoir. Je me souvenais de milord Marchal[231].
Quand je montais au sommet du Jura, j'apercevais le lac de Bienne aux
brises et aux flots de qui J.-J. Rousseau doit une de ses plus
heureuses inspirations. Madame de Chateaubriand alla visiter Fribourg
et une maison de campagne que l'on nous avait dit charmante, et
qu'elle trouva glace, quoiqu'elle ft surnomme la _Petite Provence_.
Un maigre chat noir, demi-sauvage, qui pchait de petits poissons en
plongeant sa patte dans un grand seau rempli de l'eau du lac, tait
toute ma distraction. Une vieille femme tranquille, qui tricotait
toujours, faisait, sans bouger de sa chaise, notre festin dans une
huguenote[232]. Je n'avais pas perdu l'habitude du repas du rat des
champs.

          [Note 231: Lord _Keith_ (1685-1778), marchal hrditaire
          d'cosse, plus connu sous le nom de _Milord Marchal_.
          S'tant dclar pour les Stuarts, il avait d quitter la
          Grande-Bretagne et s'tait retir en Prusse, o il avait
          gagn l'amiti de Frdric II. Il tait gouverneur de
          Neuchtel, lorsque Rousseau, chass de France, de Genve et
          du canton de Berne, vint se rfugier  Motiers-Travers au
          mois de juillet 1762. Milord Marchal ne se borna pas  le
          couvrir de sa protection, allant jusqu' l'appeler son fils;
          il lui assura une rente viagre de six cents livres, dont
          quatre cents rversibles sur la tte de Mlle Le Vasseur, la
          compagne de Rousseau. D'Alembert a crit un _loge de Milord
          Marchal_ (1779).]

          [Note 232: Marmite de terre sans pieds o l'on fait cuire
          les viandes sans bruit, sur un fourneau, parce qu'on prtend
          que les huguenots de France avaient cette prcaution pour
          viter le scandale aux jours dfendus (_Dictionnaire_ de
          Littr).]

Neuchtel avait eu ses beaux jours; il avait appartenu  la duchesse
de Longueville; J.-J. Rousseau s'tait promen en habit d'Armnien sur
ses monts, et madame de Charrire[233], si dlicatement observe par
M. de Sainte-Beuve, en avait dcrit la socit dans les _Lettres
Neuchteloises_: mais _Juliane_, mademoiselle de _La Prise, Henri
Meyer_[234], n'taient plus l; je n'y voyais que le pauvre
Fauche-Borel[235], de l'ancienne migration: il se jeta bientt aprs
par sa fentre. Les jardins peigns de M. Pourtals[236] ne me
charmaient pas plus qu'un rocher anglais lev de main d'homme dans
une vigne voisine en regard du Jura. Berthier, dernier prince de
Neuchtel[237], de par Bonaparte, tait oubli malgr son petit
Simplon du Val-de-Travers, et quoiqu'il se ft bris le crne de la
mme faon que Fauche-Borel.

          [Note 233: Isabelle-Agns _Van Tuyll, Mme de Saint-Hyacinthe
          de Charrire_, ne en 1745  Utrecht. En 1767, elle pousa
          l'instituteur de son frre, de Charrire, gentilhomme
          vaudois, et alla rsider avec lui en Suisse, prs de
          Neuchtel. Elle crivit l, pour elle et pour ses amis,
          plutt que pour le public, des romans dont la rputation ne
          se fit qu'aprs sa mort. Son premier ouvrage, les _Lettres
          Neuchteloises_ (1784), est un chef-d'oeuvre, au jugement de
          Sainte-Beuve: Un pathtique discret et doucement profond,
          dit-il, s'y mle  la vrit railleuse, au ton naf des
          personnages,  la vie familire et de petite ville prise sur
          le fait. Quelque chose du dtail hollandais... avec une
          rapidit bien franaise... Rien qui sente l'auteur; rien
          mme qui sente le peintre. Vinrent ensuite plusieurs autres
          romans, dont les meilleurs sont: _Caliste ou Lettres crites
          de Lausanne_ (1786), et les _Trois femmes_ (1797).
          Sainte-Beuve a consacr  Mme de Charrire, dans ses
          _Portraits de femmes_, une de ses plus pntrantes tudes.]

          [Note 234: Personnages des _Lettres Neuchteloises_.]

          [Note 235: Louis _Fauche-Borel_ (1762-1829) tait imprimeur
           Neuchtel au moment de la Rvolution franaise. Il se voua
           la cause des Bourbons et fut jusqu'en 1814 un de leurs
          agents les plus actifs; il leur servit notamment
          d'intermdiaire auprs de Pichegru, de Barras et de Moreau.
          Emprisonn sous le Directoire, jet au Temple sous le
          Consulat, il ne sortit de cette dernire prison, aprs 18
          mois de captivit, que sur la demande du roi de Prusse, qui
          le rclama comme un de ses sujets. Aprs la Restauration, il
          ne fut pay que d'ingratitude et retourna  Neuchtel, o il
          vcut dans la misre et o il mit fin  ses jours en se
          prcipitant par une fentre, comme le dit Chateaubriand. Il
          a laiss des _Mmoires_ (1830, 4 vol. in-8{o}), qui
          renferment de curieuses rvlations.]

          [Note 236: Louis, comte de _Pourtals_ (1773-1848),
          gouverneur de Neuchtel. Il tait aussi riche que son
          compatriote Fauche-Borel tait pauvre. Son pre avait fait
          dans le commerce une fortune qui dpassait cent millions.]

          [Note 237: Le marchal _Berthier_ avait t cr, le 31 mars
          1806, prince souverain de Neuchtel. En mme temps, Napolon
          lui faisait pouser la nice du roi de Bavire; en 1809, il
          le nommait vice-conntable et prince de Wagram. Berthier
          n'en fut pas moins des plus empresss  abandonner
          l'Empereur en 1814.  l'poque des Cent-Jours, il se retira
           Bamberg, en Bavire, et, le 1er juin 1815, dans un accs
          de folie, il se prcipita des fentres du chteau sur le
          pav et se tua.]

       *       *       *       *       *

La maladie du roi me rappela  Paris. Le roi mourut le 16
septembre[238], quatre mois  peine aprs ma destitution. Ma brochure
ayant pour titre: _Le roi est mort: vive le roi!_ dans laquelle je
saluais le nouveau souverain[239], opra pour Charles X ce que ma
brochure _De Bonaparte et des Bourbons_ avait opr pour Louis XVIII.
J'allai chercher madame de Chateaubriand  Neuchtel, et nous vnmes 
Paris loger rue du Regard. Charles X popularisa l'ouverture de son
rgne par l'abolition de la censure; le sacre eut lieu au printemps de
1825. _J commenoient les abeilles  bourdonner, les oiseaux 
rossignoler et les agneaux  sauteler._

          [Note 238: Le 13 septembre, le Roi avait reu les derniers
          sacrements de la main du grand aumnier, en prsence de la
          famille royale. Il reut, dit Lamartine, avec une pit
          recueillie et avec une libert d'attention complte les
          saintes crmonies, rpondant quelquefois lui mme par des
          versets de psaumes latins aux versets psalmodis par les
          pontifes. Il remercia le clerg et prit un cong ternel des
          officiers de sa maison... Le mourant, aprs ces crmonies
          et ces adieux, resta entour seulement de son frre, de son
          neveu, de la duchesse d'Angoulme et de quelques serviteurs,
          dans des assoupissements interrompus de courts rveils, sans
          agonie, sans dlire, sans douleur.  l'aube du jour, le 16
          septembre, jour qu'il avait fix lui-mme  ses mdecins
          pour le terme de ses forces, le premier mdecin (le baron
          Portal) entr'ouvrit ses rideaux et prit son bras pour
          s'assurer si le pouls battait encore: le bras tait chaud,
          mais le pouls ne battait plus dans l'artre. Le roi dormait
          du dernier sommeil. M. Portal leva la couverture, et se
          retournant du ct des assistants: Le roi est mort,
          messieurs, dit-il en s'inclinant devant le comte d'Artois,
          Vive le Roi!--_Histoire de la Restauration_, tome VII, p.
          396.--Le marchal Marmont, duc de Raguse, assistait aux
          derniers moments du roi; il en parle ainsi dans ses
          _Mmoires_: La mort de Louis XVIII est un des spectacles
          les plus admirables dont j'aie jamais t tmoin. Il s'est
          montr avec la physionomie d'un sage de l'antiquit au
          moment de cette grande preuve. Il n'est pas de grand homme
          dont la vie ne serait honore par une telle mort.
          (_Mmoires du marchal Marmont, duc de Raguse_, t. VII, p.
          311.)]

          [Note 239: Dans cette brochure, Chateaubriand parlait en ces
          termes de la mort de Louis XVIII: Depuis longtemps, il est
          donn au peuple le plus brave d'avoir  sa tte les princes
          qui meurent le mieux: par les exemples de l'Histoire, on
          serait autoris  dire: _mourir comme un Bourbon_, pour
          exprimer tout ce qu'un homme peut mettre de magnanimit dans
          sa dernire heure. Louis XVIII n'a point dmenti cette
          intrpidit de famille. Aprs avoir reu le saint Viatique
          au milieu de sa cour, le fils an de l'glise a bni d'une
          main dfaillante, mais d'un front serein, ce frre encore
          appel  un lit funbre, ce neveu qu'il nommait le _fils de
          son choix_, cette nice deux fois orpheline, et cette veuve
          deux fois mre.]

Je trouve parmi mes papiers les pages suivantes crites  Reims:

                                        Reims, 26 mai 1825.

     Le roi arrive aprs-demain: il sera sacr dimanche 29; je lui
     verrai mettre sur la tte une couronne  laquelle personne ne
     pensait en 1814 quand j'levai la voix. J'ai contribu  lui
     ouvrir les portes de la France; je lui ai donn des dfenseurs,
     en conduisant  bien l'affaire d'Espagne; j'ai fait adopter la
     Charte, et j'ai su retrouver une arme, les deux seules choses
     avec lesquelles le roi puisse rgner au dedans et au dehors: quel
     rle m'est rserv au sacre? celui d'un proscrit. Je viens
     recevoir dans la foule un cordon prodigu, que je ne tiens pas
     mme de Charles X. Les gens que j'ai servis et placs me tournent
     le dos. Le roi tiendra mes mains dans les siennes; il me verra 
     ses pieds sans tre mu, quand je prterai mon serment, comme il
     me voit sans intrt recommencer mes misres. Cela me fait-il
     quelque chose? Non. Dlivr de l'obligation d'aller aux
     Tuileries, l'indpendance compense tout pour moi.

     J'cris cette page de mes _Mmoires_ dans la chambre o je suis
     oubli au milieu du bruit. J'ai visit ce matin Saint-Rmi et la
     cathdrale dcore de papier peint. Je n'aurai eu une ide claire
     de ce dernier difice que par les dcorations de la _Jeanne
     d'Arc_ de Schiller, joue devant moi  Berlin: des machines
     d'opra m'ont fait voir au bord de la Spre ce que des machines
     d'opra me cachent au bord de la Vesle: du reste, j'ai pris mon
     divertissement parmi les vieilles races, depuis Clovis avec ses
     Francs et son pigeon descendu du ciel, jusqu' Charles VII, avec
     Jeanne d'Arc.

        Je suis venu de mon pays
        Pas plus haut qu'une botte,
        Avecque mi, avecque mi,
        Avecque ma marmotte.

     Un petit sou, monsieur, s'il vous plat!

     Voil ce que m'a chant, au retour de ma course, un petit
     Savoyard arriv tout juste  Reims. Et qu'es-tu venu faire ici?
     lui ai-je dit.--Je suis venu au sacre, monsieur.--Avec ta
     marmotte?--Oui monsieur, _avecque mi, avecque mi, avecque ma
     marmotte_, m'a-t-il rpondu en dansant et en tournant--Eh bien,
     c'est comme moi, mon garon.

     Cela n'tait pas exact: j'tais venu au sacre sans marmotte, et
     une marmotte est une grande ressource; je n'avais dans mon
     coffret que quelque vieille songerie qui ne m'aurait pas fait
     donner un petit sou par le passant pour la voir grimper autour
     d'un bton.

     Louis XVII et Louis XVIII n'ont point t sacrs; le sacre de
     Charles X vient immdiatement aprs celui de Louis XVI. Charles X
     assista au couronnement de son frre; il reprsentait le duc de
     Normandie, Guillaume le Conqurant. Sous quels heureux auspices
     Louis XVI ne montait-il pas au trne? Comme il tait populaire en
     succdant  Louis XV! Et pourtant, qu'est-il devenu? Le sacre
     actuel sera la reprsentation d'un sacre, non un sacre: nous
     verrons le marchal Moncey, acteur au sacre de Napolon; ce
     marchal qui jadis clbra dans son arme la mort du tyran Louis
     XVI, nous le verrons brandir l'pe royale  Reims, en qualit de
     comte de Flandre ou de duc d'Aquitaine.  qui cette parade
     pourrait-elle faire illusion? Je n'aurais voulu aujourd'hui
     aucune pompe: le roi  cheval, l'glise nue, orne seulement de
     ses vieilles votes et de ses vieux tombeaux; les deux Chambres
     prsentes, le serment de fidlit  la Charte prononc  haute
     voix sur l'vangile. C'tait ici le renouvellement de la
     monarchie; on la pouvait recommencer avec la libert et la
     religion: malheureusement on aimait peu la libert; encore si
     l'on avait eu du moins le got de la gloire!

        Ah! que diront l-bas, sous les tombes poudreuses,
        De tant de vaillants rois les ombres gnreuses?
        Que diront Pharamond, Clodion et Clovis,
        Nos Ppins, nos Martels, nos Charles, nos Louis.
        Qui, de leur propre sang,  tous prils de guerre
        Ont acquis  leurs fils une si belle terre?

     Enfin le sacre nouveau, o le pape est venu oindre un homme
     aussi grand que le chef de la seconde race, n'a-t-il pas, en
     changeant les ttes, dtruit l'effet de l'antique crmonie de
     notre histoire? Le peuple a t amen  penser qu'un rite pieux
     ne ddiait personne au trne, ou rendait indiffrent le choix du
     front auquel s'appliquait l'huile sainte. Les figurants 
     Notre-Dame de Paris, jouant pareillement dans la cathdrale de
     Reims, ne seront plus que les personnages obligs d'une scne
     devenue vulgaire: l'avantage demeurera  Napolon qui envoie ses
     comparses  Charles X. La figure de l'Empereur domine tout
     dsormais. Elle apparat au fond des vnements et des ides: les
     feuillets des bas temps o nous sommes arrivs se recroquevillent
     aux regards de ses aigles.

       *       *       *       *       *

                              Reims, samedi[240], veille du sacre.

          [Note 240: Samedi 28 mai 1825. Le sacre eut lieu le dimanche
          29 mai.]

     J'ai vu entrer le roi; j'ai vu passer les carrosses dors du
     monarque qui nagure n'avait pas une monture; j'ai vu rouler ces
     voitures pleines de courtisans qui n'ont pas su dfendre leur
     matre. Cette tourbe est alle  l'glise chanter le _Te Deum_,
     et moi je suis all voir une ruine romaine et me promener seul
     dans un bois d'ormeaux appel _le bois d'Amour_. J'entendais de
     loin la jubilation des cloches, je regardais les tours de la
     cathdrale, tmoins sculaires de cette crmonie toujours la
     mme et pourtant si diverse par l'histoire, les temps, les ides,
     les moeurs, les usages et les coutumes. La monarchie a pri, et
     la cathdrale a, pendant quelques annes, t change en curie.
     Charles X, qui la revoit aujourd'hui, se souvient-il qu'il a vu
     Louis XVI recevoir l'onction aux mmes lieux o il va la recevoir
      son tour? Croira-t-il qu'un sacre mette  l'abri du malheur? Il
     n'y a plus de main assez vertueuse pour gurir les crouelles,
     plus de sainte ampoule assez salutaire pour rendre les rois
     inviolables[241].

          [Note 241: Il y a bien du dpit dans ces pages sur le sacre.
          Charles X avait conserv M. de Villle  la prsidence du
          conseil; il n'avait pas rappel Chateaubriand: ds lors tout
          tait mal.]

J'crivis  la hte ce qu'on vient de lire sur les pages demi-blanches
d'une brochure ayant pour titre: _Le Sacre; par Barnage de Reims,
avocat_, et sur une lettre imprime du grand rfrendaire, M. de
Smonville, disant: Le grand rfrendaire a l'honneur d'informer sa
seigneurie, monsieur le vicomte de Chateaubriand, que des places dans
le sanctuaire de la cathdrale de Reims sont destines et rserves
pour ceux de MM. les pairs qui voudront assister le lendemain du sacre
et couronnement de Sa Majest  la crmonie de la rception du chef
et souverain grand matre des ordres du Saint-Esprit et de
Saint-Michel et de la rception de MM. les chevaliers et commandeurs.

Charles X avait eu pourtant l'intention de me rconcilier.
L'archevque de Paris lui parlant  Reims des hommes dans
l'opposition, le roi avait dit: Ceux qui ne veulent pas de moi, je
les laisse. L'archevque reprit: Mais, sire, M. de Chateaubriand?--Oh!
celui-l, je le regrette. L'archevque demanda au roi s'il me le
pouvait dire: le roi hsita, fit deux ou trois tours dans la chambre
et rpondit: Eh bien, oui, dites-le-lui, et l'archevque oublia de
m'en parler.

 la crmonie des chevaliers des ordres, je me trouvai  genoux aux
pieds du roi, dans le moment que M. de Villle prtait son serment.
J'changeai deux ou trois mots de politesse avec mon compagnon de
chevalerie,  propos de quelque plume dtache de mon chapeau. Nous
quittmes les genoux du prince et tout fut fini. Le roi, ayant eu de
la peine  ter ses gants pour prendre mes mains dans les siennes,
m'avait dit en riant: Chat gant ne prend point de souris. On avait
cru qu'il m'avait parl longtemps, et le bruit de ma faveur
renaissante s'tait rpandu. Il est probable que Charles X,
s'imaginant que l'archevque m'avait entretenu de sa bonne volont,
attendait de moi un mot de remercment et qu'il fut choqu de mon
silence.

Ainsi j'ai assist au dernier sacre des successeurs de Clovis; je
l'avais dtermin par les pages o j'avais sollicit le sacre[242], et
dpeint dans ma brochure _Le roi est mort: vive le roi!_ Ce n'est pas
que j'eusse la moindre foi  la crmonie; mais, comme tout manquait 
la lgitimit, il fallait pour la soutenir user de tout, vaille que
vaille. Je rappelais cette dfinition d'Adalbron[243]: Le
couronnement d'un roi de France est un intrt public, non une affaire
particulire: _publica sunt hc negotia, non privata_; je citais
l'admirable prire rserve pour le sacre: Dieu, qui par tes vertus
conseilles tes peuples, donne  celui-ci, ton serviteur, l'esprit de
ta sapience! Qu'en ces jours naisse  tous quit et justice: aux amis
secours, aux ennemis obstacle, aux affligs consolation, aux levs
correction, aux riches enseignement, aux indigents piti, aux plerins
hospitalit, aux pauvres sujets paix et sret en la patrie! Qu'il
apprenne (le roi)  se commander soi-mme,  modrment gouverner un
chacun selon son tat, afin,  Seigneur! qu'il puisse donner  tout le
peuple exemple de vie  toi agrable.

          [Note 242: Chateaubriand avait dit, en effet, dans la
          brochure  laquelle il avait donn pour titre le vieux cri
          de la monarchie: _Le roi est mort! vive le Roi!_ Supplions
          humblement Charles X d'imiter ses aeux: trente-deux
          souverains de la troisime race ont reu l'onction royale,
          c'est--dire tous les souverains de cette race, hormis Jean
          Ier, qui mourut quatre jours aprs sa naissance, Louis XVII
          et Louis XVIII qui furent investis de la royaut, l'un dans
          la tour du Temple, l'autre sur la terre trangre. Tous ces
          monarques furent sacrs  Reims: Henri IV le fut  Chartres,
          o l'on trouve encore dans les registres de la ville une
          dpense de 9 francs pour une pice mise au pourpoint du roi:
          c'tait peut-tre  l'endroit du coup d'pe que le Barnais
          reut  la journe d'Aumale.--Chateaubriand, en
          reproduisant cet crit dans ses OEuvres compltes, ajoute la
          note suivante: Je laisse ce paragraphe tel qu'il est, mais
          je dois dire que Louis le Gros fut sacr  Orlans. Henri et
          Louis le Gros ne furent pas sacrs  Reims; le premier,
          parce que Reims tait encore entre les mains de la Ligue, et
          le second parce que deux archevques de Reims taient en
          contestation pour le sige de cette mtropole.]

          [Note 243: Archevque de Reims. Ce fut lui qui sacra Hugues
          Capet.]

Avant d'avoir rapport dans ma brochure, _Le roi est mort: vive le
roi!_ cette prire conserve par Du Tillet, je m'tais cri:
Supplions humblement Charles X d'imiter ses aeux: trente-deux
souverains de la troisime race ont reu l'onction royale.

Tous mes devoirs tant remplis, je quittai Reims et je pus dire comme
Jeanne d'Arc: Ma mission est finie.




LIVRE X[244]

          [Note 244: Ce livre a t crit en 1839.]

     Je runis autour de moi mes anciens adversaires. -- Mon public
     est chang. -- Extrait de ma polmique aprs ma chute. -- Sjour
      Lausanne. -- Retour  Paris. -- Les Jsuites. -- Lettre de M.
     de Montlosier et ma rponse. -- Suite de ma polmique. -- Lettre
     du gnral Sbastiani. -- Mort du gnral Foy. -- La loi de
     Justice et d'Amour. -- Lettre de M. tienne. -- Lettre de M.
     Benjamin Constant. -- J'atteins au plus haut point de mon
     importance politique. -- Article sur la fte du roi. -- Retrait
     de la loi sur la police de la presse. -- Paris illumin. --
     Billet de M. Michaud. -- Irritation de M. de Villle. -- Charles
     X veut passer la revue de la garde nationale au Champ de Mars. --
     Je lui cris: ma lettre. -- La revue. -- Licenciement de la garde
     nationale. -- La Chambre lective est dissoute. -- La nouvelle
     Chambre. -- Refus de concours. -- Chute du ministre Villle. --
     Je contribue  former le nouveau ministre et j'accepte
     l'ambassade de Rome. -- Examen d'un reproche.


Paris avait vu ses dernires ftes: l'poque d'indulgence, de
rconciliation, de faveur, tait passe: la triste vrit restait
seule devant nous.

Lorsque, en 1820, la censure mit fin au _Conservateur_, je ne
m'attendais gure  recommencer quatre ans aprs la mme polmique
sous une autre forme et par le moyen d'une autre presse. Les hommes
qui combattaient avec moi dans le _Conservateur_ rclamaient comme moi
la libert de penser et d'crire; ils taient dans l'opposition comme
moi, dans la disgrce comme moi, et ils se disaient mes amis. Arrivs
au pouvoir en 1820, encore plus par mes travaux que par les leurs, ils
se tournrent contre la libert de la presse: de perscuts ils
devinrent perscuteurs; ils cessrent d'tre et de se dire mes amis;
ils soutinrent que la licence de la presse n'avait commenc que le 6
de juin 1824, jour de mon renvoi du ministre; leur mmoire tait
courte: s'ils avaient relu les opinions qu'ils prononcrent, les
articles qu'ils crivirent contre un autre ministre et pour la
libert de la presse, ils auraient t obligs de convenir qu'ils
taient au moins en 1818 ou 1819 les sous-chefs de la licence.

D'un autre ct, mes anciens adversaires se rapprochrent de moi.
J'essayai de rattacher les partisans de l'indpendance  la royaut
lgitime, avec plus de fruit que je ne ralliai  la Charte les
serviteurs du trne et de l'autel. Mon public avait chang. J'tais
oblig d'avertir le gouvernement des dangers de l'absolutisme, aprs
l'avoir prmuni contre l'entranement populaire. Accoutum  respecter
mes lecteurs, je ne leur livrais pas une ligne que je ne l'eusse
crite avec tout le soin dont j'tais capable: tel de ces opuscules
d'un jour m'a cot plus de peine, proportion garde, que les plus
longs ouvrages sortis de ma plume. Ma vie tait incroyablement
remplie. L'honneur et mon pays me rappelrent sur le champ de
bataille. J'tais arriv  l'ge o les hommes ont besoin de repos;
mais si j'avais jug de mes annes par la haine toujours croissante
que m'inspiraient l'oppression et la bassesse, j'aurais pu me croire
rajeuni.

Je runis autour de moi une socit d'crivains pour donner de
l'ensemble  mes combats. Il y avait parmi eux des pairs, des dputs,
des magistrats, de jeunes auteurs commenant leur carrire. Arrivrent
chez moi MM. de Montalivet[245], Salvandy[246], Duvergier de
Hauranne[247], bien d'autres qui furent mes coliers et qui dbitent
aujourd'hui, comme choses nouvelles sur la monarchie reprsentative,
des choses que je leur ai apprises et qui sont  toutes les pages de
mes crits. M. de Montalivet est devenu ministre de l'intrieur et
favori de Philippe; les hommes qui aiment  suivre les variations
d'une destine trouveront ce billet assez curieux:

          [Note 245: Marthe-Camille Bachasson, comte de _Montalivet_
          (1801-1880). Il hrita du titre de pair  la suite de la
          mort de son pre (22 janvier 1823) et de celle de son frre
          an (12 octobre 1823), mais il ne fut admis  siger  la
          Chambre haute que le 12 mai 1826, en raison de son ge. Ds
          la premire anne de son admission, il se montra le
          dfenseur des ides constitutionnelles, et fit paratre
          (1827) une brochure intitule: _Un jeune pair de France aux
          Franais de son ge._ Plusieurs fois ministre de 1830 
          1839, il se consacra tout entier,  dater de 1839,  ses
          fonctions d'intendant gnral de la liste civile, qu'il
          occupa jusqu'au 24 fvrier 1848. lu snateur inamovible le
          14 fvrier 1879, il mourut le 4 janvier 1880.]

          [Note 246: Narcisse-Achille, comte de Salvandy (1795-1856).
          Il publia de 1824  1827 un grand nombre de brochures
          politiques et fut,  la mme poque, l'un des principaux
          rdacteurs du _Journal des Dbats_. On l'appelait _le clair
          de lune de Chateaubriand_, dont il imitait le style, non
          sans succs; il arriva mme parfois qu'on attribua au grand
          crivain quelques-uns de ses articles. En 1835, il fut lu
          membre de l'Acadmie franaise. Deux fois ministre de
          l'instruction publique, d'avril 1837  mars 1839, dans le
          cabinet Mol, et, de fvrier 1845  fvrier 1848, dans le
          ministre Guizot, il signala son passage au pouvoir par de
          sages et librales rformes et par son amour clair des
          lettres.]

          [Note 247: Prosper-Lon _Duvergier de Hauranne_ (1798-1881).
          Il prit, dans les dernires annes de la Restauration, une
          part trs active  la rdaction du journal le Globe. Dput
          de 1831  1848, il joua, dans les chambres de la monarchie
          de Juillet, un rle considrable, sans jamais tre ministre,
          si ce n'est pendant quelques heures, le 23 fvrier 1848.
          Reprsentant du peuple  l'Assemble constituante de 1848 et
           l'Assemble lgislative de 1849, il s'y fit le champion
          des ides les plus conservatrices. Sous l'Empire, il se
          consacra tout entier  crire une _Histoire du gouvernement
          parlementaire en France_, qui ne forme pas moins de dix
          volumes et qui lui valut d'tre nomm, le 19 mai 1870,
          membre de l'Acadmie franaise.]

     Monsieur le vicomte,

     J'ai l'honneur de vous envoyer le relev des erreurs que j'avais
     trouves dans le tableau de jugements en Cour royale qui vous a
     t communiqu. Je les ai vrifies encore, et je crois pouvoir
     rpondre de l'exactitude de la liste ci-jointe.

     Daignez, monsieur le vicomte, agrer l'hommage du profond
     respect avec lequel j'ai l'honneur d'tre,

     Votre bien dvou collgue et sincre admirateur,

                                        MONTALIVET.

Cela n'a pas empch mon _respectueux collgue et sincre admirateur_,
M. le comte de Montalivet, en son temps si grand partisan de la
libert de la presse, de m'avoir fait entrer comme fauteur de cette
libert dans la gele de M. Gisquet[248].

          [Note 248: Henri-Joseph _Gisquet_ (1792-1866). Il remplit
          les fonctions de prfet de police du 14 octobre 1831 au 6
          septembre 1836, et c'est sous son administration que
          Chateaubriand, comme nous le verrons plus tard, fut
          emprisonn, au mois de juin 1832. Malheureusement pour M.
          Gisquet, son nom s'est trouv ml  d'autres affaires bien
          autrement fcheuses. Il avait t, sous la Restauration,
          l'un des chefs de la maison Prier. Aprs 1830, au milieu
          des menaces et des prparatifs de guerre europenne, il fut
          charg par le gouvernement de l'achat de 300 000 fusils, et
          parvint  ngocier l'acquisition de 566 000 armes de
          provenance anglaise. La presse de l'opposition dirigea  ce
          propos contre le commissionnaires et les ministres,
          particulirement M. Casimir Prier et le marchal Soult, de
          graves accusations. La _Tribune_ et la _Rvolution_ furent
          saisies et comparurent en cour d'assises, le 29 octobre
          1831. Il fut tabli aux dbats que M. Gisquet, associ de la
          maison Prier, avait trait l'affaire pour son propre
          compte, avait pay trs cher des fusils dfectueux, et
          qu'une partie de ces armes, refuse sous le ministre
          Grard, avait t accepte sous le ministre Soult. Jusqu'en
          1848, les fusils Gisquet furent une arme entre les mains
          de l'opposition.-- la fin de 1838, de vagues rumeurs
          accusrent l'ex-prfet de police, devenu conseiller d'tat
          et dput de Saint-Denis, de concussions auxquelles il
          aurait ml sa matresse et sa famille. Le _Messager_, qui
          s'en fit l'cho, fut poursuivi en diffamation par M. Gisquet
          et condamn au _minimum_ de la peine (500 francs d'amende),
          aprs des paroles de l'avocat du roi, M. Plougoulm, qui
          faisaient pressentir les rigueurs du pouvoir contre le
          plaignant (28 dcembre). En effet, M. Gisquet fut destitu
          le lendemain de ses fonctions de conseiller d'tat.  la fin
          de la session il ne se reprsenta pas  la dputation. Il ne
          devait plus reparatre sur la scne politique.]

De ma nouvelle polmique qui dura cinq ans[249], mais qui finit par
triompher, un abrg fera connatre la force des ides contre les
faits appuys mme du pouvoir. Je fus renvers le 6 juin 1824; le 21
j'tais descendu dans l'arne; j'y restai jusqu'au 18 dcembre
1826[250]: j'y entrai seul, dpouill et nu, et j'en sortis
victorieux. C'est de l'histoire que je fais ici en faisant l'extrait
des arguments que j'employai.

          [Note 249: Au jugement de Sainte-Beuve, ses articles de
          cette poque sont les meilleurs qu'il ait crits, et on y
          doit voir le chef-d'oeuvre de la polmique au XIXe sicle.
          Autant M. de Chateaubriand, dit Cormenin (_Livre des
          Orateurs_, I, 127), est gracieux, color, sublime, inventif
          dans ses pomes d'_Atala_, de _Ren_ et des _Martyrs_,
          autant il est correct, grammatical et svre dans la forme
          de sa polmique. Ici, point de phrases  effet, point de
          contours saillants, point de mouvements accidents, point de
          vhmence. C'est une discussion sage et tempre. Chose
          remarquable! don singulier de l'appropriation! Ce pote vous
          expliquera mieux que beaucoup de financiers le jeu des
          rentes et de l'amortissement. Cet homme d'imagination
          entrera plus avant qu'un jurisconsulte dans l'esprit et les
          dtails d'une loi civile. Quelquefois, en grand crivain, il
          relve la vulgarit de l'ide par la hardiesse du mot.
          Quelquefois, il vous ramne des hauteurs du dbat, par la
          familiarit de l'expression. Ou bien, il entrecoupe le cours
          uni de la narration par une image blouissante, par une
          allusion historique, par un tour inattendu, par un trait,
          par une date, par un mot tel que Chateaubriand sait les
          dire.]

          [Note 250: Les articles de Chateaubriand, du 21 juin 1824 au
          18 dcembre 1826, parurent dans le _Journal des Dbats_.]

       *       *       *       *       *

EXTRAIT DE MA POLMIQUE APRS MA CHUTE.

Nous avons eu le courage et l'honneur de faire une guerre dangereuse
en prsence de la libert de la presse, et c'tait la premire fois
que ce noble spectacle tait donn  la monarchie. Nous nous sommes
vite repentis de notre loyaut. Nous avions brav les journaux
lorsqu'ils ne pouvaient nuire qu'au succs de nos soldats et de nos
capitaines; il a fallu les asservir lorsqu'ils ont os parler des
commis et des ministres.....

Si ceux qui administrent l'tat semblent compltement ignorer le
gnie de la France dans les choses srieuses, ils n'y sont pas moins
trangers dans ces choses de grces et d'ornements qui se mlent, pour
l'embellir,  la vie des nations civilises.

Les largesses que le gouvernement lgitime rpand sur les arts
surpassent les secours que leur accordait le gouvernement usurpateur;
mais comment sont-elles dparties? Vous  l'oubli par nature et par
got, les dispensateurs de ces largesses paraissent avoir de
l'antipathie pour la renomme; leur obscurit est si invincible, qu'en
approchant des lumires ils les font plir; on dirait qu'ils versent
l'argent sur les arts pour les teindre, comme sur nos liberts pour
les touffer[251]...

          [Note 251: Article du 28 juin 1824.--_OEuvres compltes_,
          tome XXVI, p. 344.]

Encore si la machine troite dans laquelle on met la France  la gne
ressemblait  ces modles achevs que l'on examine  la loupe dans le
cabinet des amateurs, la dlicatesse de cette curiosit pourrait
intresser un moment; mais point: c'est une petite chose mal faite.

Nous avons dit que le systme suivi aujourd'hui par l'administration
blesse le gnie de la France: nous allons essayer de prouver qu'il
mconnat galement l'esprit de nos institutions.

La monarchie s'est rtablie sans efforts en France, parce qu'elle est
forte de toute notre histoire, parce que la couronne est porte par
une famille qui a presque vu natre la nation, qui l'a forme,
civilise, qui lui a donn toutes ses liberts, qui l'a rendue
immortelle; mais le temps a rduit cette monarchie  ce qu'elle a de
rel. L'ge des fictions est pass en politique: on ne peut plus avoir
un gouvernement d'adoration, de culte et de mystre: chacun connat
ses droits; rien n'est possible hors des limites de la raison; et
jusqu' la faveur, dernire illusion des monarchies absolues, tout
est pes, tout est apprci aujourd'hui.

Ne nous y trompons pas; une nouvelle re commence pour les nations;
sera-t-elle plus heureuse? La Providence le sait. Quant  nous, il ne
nous est donn que de nous prparer aux vnements de l'avenir. Ne
nous figurons pas que nous puissions rtrograder: il n'y a de salut
pour nous que dans la Charte.

La monarchie constitutionnelle n'est point ne parmi nous d'un
systme crit, bien qu'elle ait un Code imprim; elle est fille du
temps et des vnements, comme l'ancienne monarchie de nos pres.

Pourquoi la libert ne se maintiendrait-elle pas dans l'difice lev
par le despotisme et o il a laiss des traces? La victoire, pour
ainsi dire encore pare des trois couleurs, s'est rfugie dans la
tente du duc d'Angoulme; la lgitimit habite le Louvre, bien qu'on y
voie encore des aigles.

Dans une monarchie constitutionnelle, on respecte les liberts
publiques; on les considre comme le sauvegarde du monarque, du peuple
et des lois.

Nous entendons autrement le gouvernement reprsentatif. On forme une
compagnie (on dit mme deux compagnies rivales, car il faut de la
concurrence) pour corrompre des journaux  prix d'argent. On ne craint
pas de soutenir des procs scandaleux contre des propritaires qui
n'ont pas voulu se vendre; on voudrait les forcer  subir le mpris
par arrt des tribunaux. Les hommes d'honneur rpugnant au mtier, on
enrle, pour soutenir un ministre royaliste, des libellistes qui ont
poursuivi la famille royale de leurs calomnies. On recrute tout ce
qui a servi dans l'ancienne police et dans l'antichambre impriale;
comme chez nos voisins, lorsqu'on veut se procurer des matelots, on
fait la presse dans les tavernes et les lieux suspects. Ces chiourmes
d'crivains libres sont embarques dans cinq ou six journaux achets,
et ce qu'ils disent s'appelle l'_opinion publique_ chez les
ministres[252].

          [Note 252: Article du 5 juillet 1824.--Tome XXVI, p. 353.]

Voil, trs en abrg, et peut-tre encore trop longuement, un
spcimen de ma polmique dans mes brochures et dans le _Journal des
Dbats_: on y retrouve tous les principes que l'on proclame
aujourd'hui.

       *       *       *       *       *

Lorsqu'on me chassa du ministre, on ne me rendit point ma pension de
ministre d'tat; je ne la rclamai point; mais M. de Villle, sur une
observation du roi, s'avise de me faire expdier un nouveau brevet de
cette pension par M. de Peyronnet. Je la refusai. Ou j'avais droit 
mon ancienne pension, ou je n'y avais pas droit: dans le premier cas,
je n'avais pas besoin d'un nouveau brevet; dans le second, je ne
voulais pas devenir le pensionnaire du prsident du conseil.

Les Hellnes secourent le joug: il se forma  Paris un comit grec
dont je fis partie. Le comit s'assemblait chez M. Ternaux[253], place
des Victoires. Les socitaires arrivaient successivement au lieu des
dlibrations. M. le gnral Sbastiani dclarait, lorsqu'il tait
assis, que c'tait une _grosse affaire_; il la rendait longue: cela
dplaisait  notre positif prsident, M. Ternaux, qui voulait bien
faire un chle pour Aspasie, mais qui n'aurait pas perdu son temps
avec elle. Les dpches de M. Fabvier[254] faisaient souffrir le
comit; il nous grognait fort; il nous rendait responsables de ce qui
n'allait pas selon ses vues, nous qui n'avions pas gagn la bataille
de Marathon. Je me dvouai  la libert de la Grce: il me semblait
remplir un devoir filial envers une mre. J'crivis une _Note_; je
m'adressai aux successeurs de l'empereur de Russie, comme je m'tais
adress  lui-mme  Vrone. La _Note_ a t imprime et puis
rimprime  la tte de l'Itinraire[255].

          [Note 253: Louis-Guillaume _Ternaux_ (1763-1833), clbre
          industriel, dput de 1818  1821 et de 1827  1831. Une
          ordonnance royale du 17 novembre 1819 lui confra le titre
          de baron. On lui doit l'introduction en France des chvres
          du Thibet, la fabrication des _beaux cachemires_, dits
          _Ternaux_, qui rivalisent avec ceux de l'Inde, et
          l'tablissement de silos pour la conservation des
          grains.--M. Mortimer-Ternaux,  qui l'on doit l'excellente
          _Histoire de la Terreur_, tait son neveu.]

          [Note 254: Sur le gnral _Fabvier_, voir, au tome III, la
          note 2 de la page 385.]

          [Note 255: _Note sur la Grce_, 1825, in-8{o}. Elle reparut
          en 1826 avec de nouveaux dveloppements. C'est un des plus
          loquents crits de Chateaubriand. La premire dition tait
          prcde de cet _Avertissement_: Ce n'est point un livre,
          pas mme une brochure qu'on publie; c'est, sous une forme
          particulire, le prospectus d'une souscription, et voil
          pourquoi il est sign: c'est un remerciement et une prire
          qu'un membre de la Socit en faveur des Grecs adresse  la
          pit nationale; il remercie des dons accords; il prie d'en
          apporter de nouveaux; il lve la voix au moment de la crise
          de la Grce; et comme, pour sauver ce pays, les secours de
          la gnrosit des particuliers ne suffiraient peut-tre pas,
          il cherche  procurer  une cause sacre de plus puissants
          auxiliaires.]

Je travaillais dans le mme sens  la Chambre des pairs[256], pour
mettre en mouvement un corps politique. Ce billet de M. Mol fait
voir les obstacles que je rencontrais et les moyens dtourns que
j'tais oblig de prendre:

          [Note 256: _Opinion de M. le vicomte de Chateaubriand sur le
          projet de loi relatif  la rpression des dlits commis dans
          les chelles du Levant._--Chambre des pairs, sance du 13
          mars 1826.]

     Vous nous trouverez tous demain  l'ouverture, prts  voler sur
     vos traces. Je vais crire  Lain si je ne le trouve pas. Il ne
     faut lui laisser prvoir que des phrases sur les Grecs; mais
     prenez garde qu'on ne vous oppose les limites de tout amendement,
     et que, le rglement  la main, on ne vous repousse. Peut-tre on
     vous dira de dposer votre proposition sur le bureau: vous
     pourriez le faire alors subsidiairement, et aprs avoir dit tout
     ce que vous avez  dire. Pasquier vient d'tre assez malade, et
     je crains qu'il ne soit pas encore sur pied demain. Quant au
     scrutin, nous l'aurons. Ce qui vaut mieux que tout cela, c'est
     l'arrangement que vous avez fait avec vos libraires. Il est beau
     de retrouver par son talent tout ce que l'injustice et
     l'ingratitude des hommes nous avaient t.

      vous pour la vie,

                                        MOL.

La Grce est devenue libre du joug de l'islamisme; mais, au lieu d'une
rpublique fdrative, comme je le dsirais, une monarchie bavaroise
s'est tablie  Athnes. Or, comme les rois n'ont pas de mmoire, moi
qui avais quelque peu servi la cause des Argiens, je n'ai plus entendu
parler d'eux que dans Homre. La Grce dlivre ne m'a pas dit: Je
vous remercie. Elle ignore mon nom autant et plus qu'au jour o je
pleurais sur ses dbris en traversant ses dserts.

L'Hellnie non encore royale avait t plus reconnaissante. Parmi
quelques enfants que le comit faisait lever se trouvait le jeune
Canaris: son pre, digne des marins de Mycale, lui crivit un billet
que l'enfant traduisit en franais sur le papier blanc qui restait au
bas du billet. Voici cette traduction:

     Mon cher enfant,

     Aucun des Grecs n'a eu le mme bonheur que toi: celui d'tre
     choisi par la socit bienfaisante qui s'intresse  nous pour
     apprendre les devoirs de l'homme. Moi, je t'ai fait natre; mais
     ces personnes recommandables te donneront une ducation qui rend
     vritablement homme. Sois bien docile aux conseils de ces
     nouveaux pres, si tu veux faire la consolation de celui qui t'a
     donn le jour. Porte-toi bien.

     Ton pre,

                                        C. CANARIS.

     De Napoli de Romanie, le 5 septembre 1825.

J'ai conserv le double texte comme la rcompense du comit grec.

La Grce rpublicaine avait tmoign ses regrets particuliers lorsque
je sortis du ministre. Mme Rcamier m'avait crit de Naples le 29
octobre 1824:

Je reois une lettre de la Grce qui a fait un long dtour avant de
m'arriver. J'y trouve quelques lignes sur vous que je veux vous faire
connatre; les voici:

_L'ordonnance du 6 juin nous est parvenue, elle a produit sur nos
chefs la plus vive sensation. Leurs esprances les plus fondes tant
dans la gnrosit de la France, ils se demandent avec inquitude ce
que prsage l'loignement d'un homme dont le caractre leur promettait
un appui._

Ou je me trompe ou cet hommage doit vous plaire. Je joins ici la
lettre: la premire page ne concernait que moi.

On lira bientt la vie de Mme Rcamier: on saura s'il m'tait doux de
recevoir un souvenir de la patrie des Muses par une femme qui l'et
embellie.

Quant au billet de M. Mol donn plus haut, il fait allusion au march
que j'avais conclu relativement  la publication de mes _OEuvres
compltes_. Cet arrangement aurait d, en effet, assurer la paix de ma
vie; il a nanmoins tourn mal pour moi, bien qu'il ait t heureux
pour les diteurs auxquels M. Ladvocat, aprs sa faillite, a laiss
mes OEuvres. En fait de Plutus ou de Pluton (les mythologistes les
confondent), je suis comme Alceste, _je vois toujours la barque
fatale_; ainsi que William Pitt, et c'est mon excuse, je suis un
panier perc; mais je ne fais pas moi-mme le trou au panier[257].

          [Note 257: Chateaubriand avait cd au libraire Ladvocat la
          proprit de ses oeuvres compltes, moyennant une somme de
          sept cent mille francs. Pendant le reste du jour, dit un de
          ses biographes, l'abb Clergeau, qui fut aussi son aumnier,
          l'diteur refit ses calculs, qui se continurent toute la
          nuit, reste pour lui sans sommeil. Il s'tait tromp! Ce
          march tait pour lui un dsastre. Ds le matin, il va
          trouver M. de Chateaubriand: Monsieur le vicomte, je suis
          perdu.--Comment cela?--Dans le contrat que j'ai pass hier
          avec vous, je suis en perte de 200 000 francs.--Vous arrivez
           temps, car j'allais dlguer mes droits pour l'hospice
          _Marie-Thrse_ qu'rige Mme de Chateaubriand. Le grand
          crivain donna, en effet,  l'hospice _Marie-Thrse_, une
          grande partie des fonds qu'il toucha. La faillite du
          libraire Ladvocat lui fit perdre presque entirement ceux
          qu'il s'tait rservs pour assurer la paix de sa vie.]

 la fin de la Prface gnrale de mes OEuvres, 1826, 1er volume,
j'apostrophe ainsi la France:

 France! _mon cher pays et mon premier amour_, un de vos fils, au
bout de sa carrire, rassemble sous vos yeux les titres qu'il peut
avoir  votre bienveillance. S'il ne peut plus rien pour vous, vous
pouvez tout pour lui, en dclarant que son attachement  votre
religion,  votre roi,  vos liberts, vous fut agrable. Illustre et
belle patrie, je n'aurais dsir un peu de gloire que pour augmenter
la tienne.

       *       *       *       *       *

Mme de Chateaubriand, tant malade, fit un voyage dans le midi de la
France, ne s'en trouva pas bien, revint  Lyon, o le docteur Prunelle
la condamna. Je l'allai rejoindre; je la conduisis  Lausanne, o elle
fit mentir M. Prunelle. Je demeurai  Lausanne tour  tour chez M. de
Sivry et chez Mme de Cottens, femme affectueuse, spirituelle et
infortune. Je vis Mme de Montolieu[258]: elle demeurait retire sur
une haute colline; elle mourait dans les illusions du roman, comme
Mme de Genlis, sa contemporaine. Gibbon avait compos  ma porte son
Histoire de l'empire romain: C'est au milieu des dbris du Capitole,
crit-il  Lausanne, le 27 juin 1787, que j'ai form le projet d'un
ouvrage qui a occup et amus prs de vingt annes de ma vie. Mme de
Stal avait paru avec Mme Rcamier  Lausanne. Toute l'migration,
tout un monde fini s'tait arrt quelques moments dans cette cit
riante et triste, espce de fausse ville de Grenade. Mme de Duras en a
retrac le souvenir dans ses _Mmoires_ et ce billet m'y vint
apprendre la nouvelle perte  laquelle j'tais condamn:

          [Note 258: Jeanne-Isabelle-Pauline _Polier de Bottens_,
          baronne de _Montolieu_, ne le 7 mai 1751,  Lausanne, morte
          le 29 dcembre 1832. Son premier ouvrage, _Caroline de
          Lichtfield_ (1786) est aussi le meilleur. C'est un roman
          bien compos, qui a de l'intrt et du charme. Elle a publi
          plus de cent volumes, qui sont, pour la plupart, imits ou
          traduits assez librement de l'allemand ou de l'anglais.
          Celui qui eut le plus de vogue est _Le Robinson suisse_,
          traduit de Wyss (1813, 2 vol. in-12), et sa _Continuation_
          (1824, 3 volumes in-12).]

                                        Bex, 13 juillet 1826.

     C'en est fait, monsieur, votre amie[259] n'existe plus; elle a
     rendu son me  Dieu, sans agonie, ce matin  onze heures moins
     un quart. Elle s'tait encore promene en voiture hier au soir.
     Rien n'annonait une fin aussi prochaine; que dis-je, nous ne
     pensions pas que sa maladie dt se terminer ainsi. M. de
     Custine[260],  qui la douleur ne permet pas de vous crire
     lui-mme, avait encore t hier matin sur une des montagnes qui
     environnent Bex, pour faire venir tous les matins du lait des
     montagnes pour la chre malade.

          [Note 259: La marquise de Custine.]

          [Note 260: Astolphe de Custine, fils de la marquise.]

     Je suis trop accabl de douleur pour pouvoir entrer dans de plus
     longs dtails. Nous nous disposons pour retourner en France avec
     les restes prcieux de la meilleure des mres et des amies.
     Enguerrand[261] reposera entre ses deux mres.

          [Note 261: Louis-Philippe-Enguerrand de Custine, fils unique
          de Lontine de Saint-Simon de Courtomer et d'Astolphe de
          Custine, mort  l'ge de trois ans, le 2 janvier 1826. Il
          est enterr dans la chapelle du chteau de Fervacques entre
          sa mre et sa grand'mre.]

     Nous passerons par Lausanne, o M. de Custine ira vous chercher
     aussitt notre arrive.

     Recevez, monsieur, l'assurance de l'attachement respectueux avec
     lequel je suis, etc.

                                        BERSTOECHER.[262]

          [Note 262: M. Berstoecher tait l'ancien prcepteur
          d'Astolphe de Custine.]

Cherchez plus haut et plus bas ce que j'ai eu le bonheur et le malheur
de rappeler relativement  la mmoire de Mme de Custine.

Les _Lettres crites de Lausanne_[263], ouvrage de Mme de Charrire,
rendent bien la scne que j'avais chaque jour sous les yeux, et les
sentiments de grandeur qu'elle inspire: Je me repose seule, dit la
mre de Ccile, vis--vis d'une fentre ouverte qui donne sur le lac.
Je vous remercie, montagnes, neige, soleil, de tout le plaisir que
vous me faites. Je vous remercie, auteur de tout ce que je vois,
d'avoir voulu que ces choses fussent si agrables  voir. Beauts
frappantes et aimables de la nature! tous les jours mes yeux vous
admirent, tous les jours vous vous faites sentir  mon coeur.

          [Note 263: _Caliste ou Lettres crites de Lausanne_, roman
          de Mme de Charrire.]

Je commenai  Lausanne, les _Remarques_ sur le premier ouvrage de ma
vie, l'_Essai sur les rvolutions anciennes et modernes_. Je voyais de
mes fentres les rochers de Meillerie: Rousseau, crivais-je dans une
de ces _Remarques_, n'est dcidment au-dessus des auteurs de son
temps que dans une soixantaine de lettres de la _Nouvelle Hlose_,
dans quelques pages de ses _Rveries_ et de ses _Confessions_. L,
plac dans la vritable nature de son talent, il arrive  une
loquence de passion inconnue avant lui. Voltaire et Montesquieu ont
trouv des modles de style dans les crivains du sicle de Louis XIV;
Rousseau, et mme un peu Buffon, dans un autre genre, ont cr une
langue qui fut ignore du grand sicle[264].

          [Note 264: Cette longue note (pages 120-123 de la nouvelle
          dition de l'_Essai_, publie en 1826) est une excellente
          page de critique littraire. Elle mriterait d'tre
          reproduite en entier. En voici la fin: Je ne me reproche
          point mon enthousiasme pour les ouvrages de Rousseau; je
          conserve en partie ma premire admiration, et je sais 
          prsent sur quoi elle est fonde. Mais si j'ai d admirer
          l'_crivain_, comment ai-je pu excuser l'_homme_? Comment
          n'tais-je pas rvolt des _Confessions_ sous le rapport des
          faits? Eh quoi! Rousseau a cru pouvoir disposer de la
          rputation de sa bienfaitrice! Rousseau n'a pas craint de
          rendre immortel le dshonneur de Mme de Warens! Que dans
          l'exaltation de sa vanit, le citoyen de Genve se soit
          considr comme lev au-dessus du vulgaire pour publier ses
          propres fautes (je modre mes expressions), libre  lui de
          prfrer le bruit  l'estime. Mais rvler les faiblesses de
          la femme qui l'avait nourri dans sa misre, de la femme qui
          s'tait donne  lui! mais croire qu'il couvrira cette
          odieuse ingratitude par quelques pages d'un talent
          inimitable, croire qu'en se prosternant aux pieds de l'idole
          qu'il venait de mutiler, il lui rendra ses droits aux
          hommages des hommes! c'est joindre le dlire de l'orgueil 
          une duret,  une strilit de coeur dont il y a peu
          d'exemples. J'aime mieux supposer, afin de l'excuser, que
          Rousseau n'tait pas toujours matre de sa tte: mais alors
          ce maniaque ne me touche point; je ne saurais m'attendrir
          sur les maux imaginaires d'un homme qui se regarde comme
          perscut, lorsque toute la terre est  ses pieds, d'un
          homme  qui l'on rend peut-tre plus qu'il ne mrite. Pour
          que la perte de la raison puisse inspirer une vive piti, il
          faut qu'elle ait t produite par un grand malheur, ou
          qu'elle soit le rsultat d'une ide fixe, gnreuse dans son
          principe. Qu'un auteur devienne insens par les vertiges de
          l'amour-propre; que toujours en prsence de lui-mme, ne se
          perdant jamais de vue, sa vanit finisse par faire une plaie
          incurable  son cerveau, c'est de toutes les causes de folie
          celle que je comprends le moins, et  laquelle je puis le
          moins compatir.]

De retour  Paris, ma vie se trouva occupe entre mon tablissement,
rue d'Enfer, mes combats renouvels  la Chambre des pairs et dans mes
brochures contre les diffrents projets de lois contraires aux
liberts publiques; entre mes discours et mes crits en faveur des
Grecs, et mon travail pour mes OEuvres compltes. L'empereur de Russie
mourut[265], et avec lui la seule amiti royale qui me restt. Le duc
de Montmorency tait devenu gouverneur du duc de Bordeaux. Il ne jouit
pas longtemps de ce pesant honneur: il expira le vendredi saint 1826,
dans l'glise de Saint-Thomas d'Aquin,  l'heure o Jsus expira sur
la croix, il alla  Dieu avec le dernier soupir du Christ[266].

          [Note 265: L'empereur Alexandre mourut  Taganrog, le 1er
          dcembre 1825.]

          [Note 266: Voir,  l'Appendice, le n VIII: _La mort de
          Mathieu de Montmorency._]

L'attaque tait commence contre les jsuites; on entendit les
dclamations banales et uses contre cet ordre clbre, dans lequel,
il faut en convenir, rgne quelque chose d'inquitant, car un
mystrieux nuage couvre toujours les affaires des jsuites.

 propos des jsuites, je reus cette lettre de M. de Montlosier, et
je lui fis la rponse qu'on lira aprs cette lettre.

        Ne derelinquas amicum antiquum,
        Novus enim non erit similis illi. (ECCLES.)

     Mon cher ami, ces paroles ne sont pas seulement d'une haute
     antiquit, elles ne sont pas seulement d'une haute sagesse; pour
     le chrtien, elles sont sacres. J'invoque auprs de vous tout ce
     qu'elles ont d'autorit. Jamais entre les anciens amis, jamais
     entre les bons citoyens, le rapprochement n'a t plus
     ncessaire. _Serrer ses rangs_, serrer entre nous tous les liens,
     exciter avec mulation tous nos voeux, tous nos efforts, tous nos
     sentiments, est un devoir command par l'tat minemment
     dplorable du roi et de la patrie. En vous adressant ces paroles,
     je n'ignore pas qu'elles seront reues par un coeur que
     l'ingratitude et l'injustice ont navr; et cependant je vous les
     adresse encore avec confiance, certain que je suis qu'elles se
     feront jour  travers toutes les nues. En ce point dlicat, je
     ne sais, mon cher ami, si vous serez content de moi; mais, au
     milieu de vos tribulations, si par hasard j'ai entendu vous
     accuser, je ne me suis point occup  vous dfendre: je n'ai pas
     mme cout. Je me suis dit en moi-mme: Et quand cela serait? Je
     ne sais si Alcibiade n'eut pas un peu trop d'humeur quand il mit
     hors de sa propre maison le rhteur qui ne put lui montrer les
     ouvrages d'Homre. Je ne sais si Annibal n'eut pas un peu trop de
     violence quand il jeta hors de son sige le snateur qui parlait
     contre son avis. Si j'tais admis  dire ma faon de penser sur
     Achille, peut-tre ne l'approuverais-je pas de s'tre spar de
     l'arme des Grecs pour je ne sais quelle petite fille qui lui fut
     enleve. Aprs cela, il suffit de prononcer les noms d'Alcibiade,
     d'Annibal et d'Achille, pour que toute contention soit finie. Il
     en est de mme aujourd'hui de l'_iracundus, inexorabilis_
     Chateaubriand. Quand on a prononc son nom, tout est fini. Avec
     ce nom, quand je me dis moi-mme: _il se plaint_, je sens
     s'mouvoir ma tendresse; quand je me dis: _la France lui doit_,
     je me sens pntr de respect. Oui, mon ami, _la France vous
     doit_. Il faut qu'elle vous doive encore davantage; elle a
     recouvr de vous l'amour de la religion de ses pres: il faut lui
     conserver ce bienfait; et pour cela, il faut la prserver de
     l'erreur de ses prtres, prserver ces prtres eux-mmes de la
     pente funeste o ils se sont placs.

     Mon cher ami, vous et moi n'avons cess depuis longues annes de
     combattre. C'est de la prpondrance ecclsiastique se disant
     religieuse qu'il nous reste  prserver le roi et l'tat. Dans
     les anciennes situations, le mal avec ses racines tait au dedans
     de nous: on pouvait les circonvenir et s'en rendre matre.
     Aujourd'hui les rameaux qui nous couvrent au dedans ont leurs
     racines au dehors. Des doctrines couvertes du sang de Louis XVI
     et de Charles Ier ont consenti  laisser leur place  des
     doctrines teintes du sang d'Henri IV et d'Henri III. Ni vous ni
     moi ne supporterons srement cet tat de choses; c'est pour
     m'unir  vous, c'est pour recevoir de vous une approbation qui
     m'encourage, c'est pour vous offrir comme soldat mon coeur et mes
     armes, que je vous cris.

     C'est dans ces sentiments d'admiration pour vous et d'un
     vritable dvouement que je vous implore avec tendresse et aussi
     avec respect.

                                        Comte de MONTLOSIER.

     Randanne, 28 novembre 1825.

       *       *       *       *       *

                                        Paris, ce 3 dcembre 1825.

     Votre lettre, mon cher et vieil ami, est trs srieuse, et
     pourtant elle m'a fait rire pour ce qui me regarde. Alcibiade,
     Annibal, Achille! Ce n'est pas srieusement que vous me dites
     tout cela. Quant  la petite fille du fils de Ple, si c'est mon
     portefeuille dont il s'agit, je vous proteste que je n'ai pas
     aim l'infidle trois jours, et que je ne l'ai pas regrette un
     quart d'heure. Mon ressentiment, c'est une autre affaire. M. de
     Villle, que j'aimais sincrement, cordialement, a non seulement
     manqu aux devoirs de l'amiti, aux marques publiques
     d'attachement que je lui ai donnes, aux sacrifices que j'avais
     faits pour lui, mais encore aux plus simples procds.

     Le roi n'avait plus besoin de mes services, rien de plus naturel
     que de m'loigner de ses conseils; mais la manire est tout pour
     un galant homme, et comme je n'avais pas vol la montre du roi
     sur sa chemine, je ne devais pas tre _chass_ comme je l'ai
     t. J'avais fait seul la guerre d'Espagne et maintenu l'Europe
     en paix pendant cette priode dangereuse; j'avais par ce seul
     fait donn une arme  la lgitimit, et, de tous les ministres
     de la Restauration, j'ai t le seul jet hors de ma place sans
     aucune marque de souvenir de la couronne, comme si j'avais trahi
     le prince et la patrie. M. de Villle a cru que j'accepterais ce
     traitement, il s'est tromp. J'ai t ami sincre, je resterai
     ennemi irrconciliable. Je suis malheureusement n: les blessures
     qu'on me fait ne se ferment jamais.

     Mais en voil trop sur moi: parlons de quelque chose plus
     important. J'ai peur de ne pas m'entendre avec vous sur des
     objets graves, et j'en serais dsol! Je veux la charte, toute la
     charte, les liberts publiques dans toute leur tendue. Les
     voulez-vous?

     Je veux la religion comme vous; je hais comme vous la
     congrgation et ces associations d'hypocrites qui transforment
     mes domestiques en espions, et qui ne cherchent  l'autel que le
     pouvoir. Mais je pense que le clerg, dbarrass de ces plantes
     parasites, peut trs bien entrer dans un rgime constitutionnel,
     et devenir mme le soutien de nos institutions nouvelles. Ne
     voulez-vous pas trop le sparer de l'ordre politique? Ici je vous
     donne une preuve de mon extrme impartialit. Le clerg, qui,
     j'ose le dire, me doit tant, ne m'aime point, ne m'a jamais
     dfendu ni rendu aucun service. Mais qu'importe? Il s'agit d'tre
     juste et de voir ce qui convient  la religion et  la monarchie.

     Je n'ai pas, mon vieil ami, dout de votre courage; vous ferez,
     j'en suis convaincu, tout ce qui vous paratra utile, et votre
     talent vous garantit le triomphe. J'attends vos nouvelles
     communications, et j'embrasse de tout mon coeur mon fidle
     compagnon d'exil.

                                        CHATEAUBRIAND.

       *       *       *       *       *

Je repris ma polmique. J'avais chaque jour des escarmouches et des
affaires d'avant-garde avec les soldats de la domesticit
ministrielle; ils ne se servaient pas toujours d'une belle pe. Dans
les deux premiers sicles de Rome, on punissait les cavaliers qui
allaient mal  la charge, soit qu'ils fussent trop gros ou pas assez
braves, en les condamnant  subir une saigne: je me chargeais du
chtiment.

L'univers change autour de nous, disais-je: de nouveaux peuples
paraissent sur la scne du monde; d'anciens peuples ressuscitent au
milieu des ruines; des dcouvertes tonnantes annoncent une rvolution
prochaine dans les arts de la paix et de la guerre: religion,
politique, moeurs, tout prend un autre caractre. Nous apercevons-nous
de ce mouvement? Marchons-nous avec la socit? Suivons-nous le cours
du temps? Nous prparons-nous  garder notre rang dans la civilisation
transforme ou croissante? Non: les hommes qui nous conduisent sont
aussi trangers  l'tat des choses de l'Europe que s'ils
appartenaient  ces peuples dernirement dcouverts dans l'intrieur
de l'Afrique. Que savent-ils donc? La bourse! et encore ils la savent
mal. Sommes-nous condamns  porter le poids de l'obscurit pour nous
punir d'avoir subi le joug de la gloire[267]?

          [Note 267: Article du 8 aot 1825, sur la Conversion des
          rentes. _OEuvres compltes_, tome XXVI, p. 411.]

La transaction relative  Saint-Domingue me fournit l'occasion de
dvelopper quelques point de notre droit public, auquel personne ne
songeait.

Arriv  de hautes considrations et annonant la transformation du
monde, je rpondais  des opposants qui m'avaient dit: Quoi! nous
pourrions tre _rpublicains un jour? radotage! Qui est-ce qui rve
aujourd'hui la Rpublique? etc., etc._

Attach  l'ordre monarchique par raison, rpliquais-je, je regarde
la monarchie constitutionnelle comme le meilleur gouvernement possible
 cette poque de la socit.

Mais si l'on veut tout rduire aux intrts personnels, si l'on
suppose que pour moi-mme je croirais avoir tout  craindre dans un
tat rpublicain, on est dans l'erreur.

Me traiterait-il plus mal que ne m'a trait la monarchie? Deux ou
trois fois dpouill pour elle ou par elle, l'Empire, qui aurait tout
fait pour moi si je l'avais voulu, m'a-t-il plus rudement reni? J'ai
en horreur la servitude; la libert plat  mon indpendance
naturelle; je prfre cette libert dans l'ordre monarchique, mais je
la conois dans l'ordre populaire. Qui a moins  craindre de l'avenir
que moi? J'ai ce qu'aucune rvolution ne peut me ravir: sans place,
sans honneurs, sans fortune, tout gouvernement qui ne serait pas assez
stupide pour ddaigner l'opinion serait oblig de me compter pour
quelque chose. Les gouvernements populaires surtout se composent des
existences individuelles, et se font une valeur gnrale des valeurs
particulires de chaque citoyen. Je serai toujours sr de l'estime
publique, parce que je ne ferai jamais rien pour la perdre, et je
trouverais peut-tre plus de justice parmi mes ennemis que chez mes
prtendus amis.

Ainsi, de compte fait, je serais sans frayeur des rpubliques, comme
sans antipathie contre leur libert: je ne suis pas roi; je n'attends
point de couronne; ce n'est pas ma cause que je plaide.

J'ai dit sous un autre ministre et  propos de ce ministre: qu'un
matin on se mettrait  la fentre pour voir passer la monarchie.

Je dis aux ministres actuels: En continuant de marcher comme vous
marchez, toute la rvolution pourrait se rduire, dans un temps donn,
_ une nouvelle dition de la Charte dans laquelle on se contenterait
de changer seulement deux ou trois mots_[268].

          [Note 268: Article du 24 octobre 1825, sur le discours
          d'adieu du prsident des tats-Unis au gnral La
          Fayette.--Tome XXVI, p. 490.]

J'ai soulign ces dernires phrases pour arrter les yeux du lecteur
sur cette frappante prdiction. Aujourd'hui mme que les opinions s'en
vont  vau de route, que chaque homme dit  tort et  travers ce qui
lui passe dans la cervelle, ces ides rpublicaines exprimes par un
royaliste pendant la restauration sont encore hardies. En fait
d'avenir, les prtendus esprits progressifs n'ont l'initiative sur
rien.

Mes derniers articles ranimrent jusqu' M. de Lafayette qui, pour
tout compliment, me fit passer une feuille de laurier. L'effet de mes
opinions,  la grande surprise de ceux qui n'y avaient pas cru, se fit
sentir depuis les libraires qui vinrent en dputation chez moi,
jusqu'aux hommes parlementaires les moins rapprochs d'abord de ma
politique. La lettre donne ci-dessous, en preuve de ce que j'avance,
cause une sorte d'tonnement par la signature. Il ne faut faire
attention qu' la signification de cette lettre, au changement survenu
dans les ides et dans la position de celui qui l'crit et de celui
qui la reoit: quant au libell, je suis _Bossuet_ et _Montesquieu_,
cela va sans dire; nous autres auteurs, c'est notre pain quotidien, de
mme que les ministres sont toujours Sully et Colbert.

     Monsieur le vicomte,

     Permettez que je m'associe  l'admiration universelle: j'prouve
     depuis trop longtemps ce sentiment pour rsister au besoin de
     vous l'exprimer.

     Vous runissez la hauteur de Bossuet  la profondeur de
     Montesquieu: vous avez retrouv leur plume et leur gnie. Vos
     articles sont de grands enseignements pour tous les hommes
     d'tat.

     Dans le nouveau genre de guerre que vous avez cr, vous
     rappelez la main puissante de celui qui, dans d'autres combats, a
     aussi rempli le monde de sa gloire. Puissent vos succs tre plus
     durables: ils intressent la patrie et l'humanit.

     Tous ceux qui, comme moi, professent les principes de la
     monarchie constitutionnelle, sont fiers de trouver en vous leur
     plus noble interprte.

     Agrez, monsieur le vicomte, une nouvelle assurance de ma haute
     considration,

                                        HORACE SBASTIANI.

     Dimanche, 30 octobre.[269]

          [Note 269: 30 octobre 1825.]

Ainsi tombaient  mes pieds amis, ennemis, adversaires, au moment de
la victoire. Tous les pusillanimes et les ambitieux qui m'avaient cru
perdu commenaient  me voir sortir radieux des tourbillons de
poussire de la lice: c'tait ma seconde guerre d'Espagne; je
triomphais de tous les partis intrieurs comme j'avais triomph au
dehors des ennemis de la France. Il m'avait fallu payer de ma
personne, de mme qu'avec mes dpches j'avais paralys et rendu
vaines les dpches de M. de Metternich et de M. Canning.

       *       *       *       *       *

Le gnral Foy et le dput Manuel[270] moururent et enlevrent 
l'opposition de gauche ses premiers orateurs. M. de Serre[271] et
Camille Jordan descendirent galement dans la tombe. Jusque dans le
fauteuil de l'Acadmie, je fus oblig de dfendre la libert de la
presse contre les larmoyantes supplications de M. de Lally-Tolendal[272].
La loi sur la police de la presse, que l'on appela la _loi de justice
et d'amour_,[273] dut principalement sa chute  mes attaques. Mon
_Opinion_ sur le projet de cette loi est un travail historiquement
curieux;[274] j'en reus des compliments parmi lesquels deux noms sont
singuliers  rappeler.

          [Note 270: Le gnral Foy mourut le 28 novembre 1825, et
          Manuel le 20 aot 1827.]

          [Note 271: M. de Serre mourut  Castellamare (Italie) le 21
          juillet 1824. Camille Jordan tait mort le 19 mai 1821.]

          [Note 272: Le 29 dcembre 1826, M. de Peyronnet avait, au
          nom du gouvernement, dpos sur le bureau de la Chambre des
          dputs un projet de loi sur la presse, qui souleva,
          immdiatement une trs vive opposition. Ds le 11 janvier
          1827, Charles Lacretelle proposa  ses confrres de
          l'Acadmie franaise de dlibrer sur les moyens de faire
          parvenir au roi l'expression de leurs inquitudes et de leur
          douleur. Le 16 janvier, il soumit  l'Acadmie la
          proposition d'une supplique au roi. La discussion s'ouvrit
          alors sur l'opportunit et la lgalit de cette dmarche.
          Fortement soutenu par MM. Lemercier, de Tracy, Villemain,
          Michaud, Andrieux, de Sgur, Brifaut et Raynouard, le projet
          d'adresse fut combattu par MM. Auger, Cuvier et Roger. M. de
          Lally-Tolendal demanda s'il tait raisonnable d'esprer
          qu'on serait cout: Pourquoi faire une demande qui devait
          demeurer sans succs? Chateaubriand rpondit que la
          conscience ne se dterminait point par les chances plus on
          moins probables d'un rsultat utile. On risque tous les
          jours, dit-il, sa fortune et sa vie sans espoir de succs,
          et l'on fait bien: on remplit un devoir dont le rsultat est
          au moins l'estime publique. On alla aux voix. Sur
          vingt-neuf acadmiciens prsents, dix-huit se prononcrent
          pour le projet de supplique. La rdaction en fut confie 
          MM. Lacretelle, Chateaubriand, Villemain. Le directeur, M.
          de Laplace, charg de prsenter la supplique, demanda  tre
          reu par le roi, mais l'audience ne fut pas accorde.
          L'Acadmie, dit le _Moniteur_ du 27 janvier, a dcid que
          la supplique qu'elle avait vote, et dont elle avait ordonn
          la transcription sur les registres, ne serait point
          publie. _Histoire de l'Acadmie franaise_, par _Paul
          Mesnard_, p. 305.]

          [Note 273: Un article, sorti du ministre de la justice et
          publi dans le _Moniteur_ du 5 janvier 1827, contenait ce
          passage: Le discours de M. le garde des sceaux, pour
          exposer les motifs de la loi sur la libert de la presse,
          avait rassur tous les vrais amis de cette libert. Si
          quelque chose vient encore effrayer les esprits, ce sont ces
          articles violents et calomniateurs qui, prvenant le dbat,
          remplacent le calme des discussions par l'imptuosit des
          injures et demandent, dans leur drisoire impartialit, que
          l'on forge des armes pour l'attaque et des chanes pour la
          dfense. La loi prsente veut tre une _loi de justice et
          d'amour_. Cette expression, singulirement maladroite et
          fcheuse, revint ricocher contre la loi, et lui fut
          dsormais applique, comme un sobriquet  la fois odieux et
          ridicule.]

          [Note 274: _Opinion sur le projet de loi relatif  la police
          de la presse._--1827, in-8{o} de 104 pages. Ce discours ne
          fut pas prononc, le projet de loi ayant t retir par le
          gouvernement.--Les articles, brochures et discours de
          Chateaubriand en faveur de la libert de la presse, au cours
          des deux annes 1827 et 1828, remplissent un volume entier,
          le tome XXVII des _OEuvres compltes_.]

     Monsieur le vicomte,

     Je suis sensible aux remercments que vous voulez bien
     m'adresser. Vous appelez obligeance ce que je regardais comme une
     dette, et j'ai t heureux de la payer  l'loquent crivain.
     Tous les vrais amis des lettres s'associent  votre triomphe et
     doivent se regarder comme solidaires de votre succs. De loin
     comme de prs, j'y contribuerai de tout mon pouvoir, s'il est
     possible que vous ayez besoin d'efforts aussi faibles que les
     miens.

     Dans un sicle clair comme le ntre, le gnie est la seule
     puissance qui soit au-dessus des coups de la disgrce; c'est 
     vous, monsieur, qu'il appartenait d'en fournir la preuve vivante
      ceux qui s'en rjouissent comme  ceux qui ont le malheur de
     s'en affliger.

     J'ai l'honneur d'tre, avec la considration la plus distingue,
     votre, etc., etc.

                                        TIENNE.

     Paris, ce 5 avril 1826.

       *       *       *       *       *

     J'ai bien tard, monsieur,  vous rendre grce de votre
     admirable discours. Une fluxion sur les yeux, des travaux pour la
     Chambre, et plus encore les pouvantables sances de cette
     Chambre, me serviront d'excuse. Vous savez d'ailleurs combien mon
     esprit et mon me s'associent  tout ce que vous dites et
     sympathisent avec tout le bien que vous essayez de faire  notre
     malheureux pays. Je suis heureux de runir mes faibles efforts 
     votre puissante influence, et le dlire d'un ministre qui
     tourmente la France et voudrait la dgrader, tout en m'inquitant
     sur ses rsultats prochains, me donne l'assurance consolante
     qu'un tel tat de choses ne peut se prolonger. Vous aurez
     puissamment contribu  y mettre un terme, et si je mrite un
     jour qu'on place mon nom bien aprs le vtre dans la lutte qu'il
     faut soutenir contre tant de folie et de crime, je m'estimerai
     bien rcompens.

     Agrez, monsieur, l'hommage d'une admiration sincre, d'une
     estime profonde et de la plus haute considration.

                                        BENJAMIN CONSTANT.

     Paris, ce 21 mai 1827.

[Illustration: Le Gnral Foy.]

C'est au moment dont je parle que j'arrivai au plus haut point de mon
importance politique. Par la guerre d'Espagne j'avais domin l'Europe;
mais une opposition violente me combattait en France: aprs ma chute,
je devins  l'intrieur le dominateur avou de l'opinion. Ceux qui
m'avaient accus d'avoir commis une faute irrparable en reprenant la
plume taient obligs de reconnatre que je m'tais form un empire
plus puissant que le premier. La jeune France tait passe tout
entire de mon ct et ne m'a pas quitt depuis. Dans plusieurs
classes industrielles, les ouvriers taient  mes ordres, et je ne
pouvais plus faire un pas dans les rues sans tre entour. D'o me
venait cette popularit? de ce que j'avais connu le vritable esprit
de la France. J'tais parti pour le combat avec un seul journal, et
j'tais devenu le matre de tous les autres. Mon audace me venait de
mon indiffrence: comme il m'aurait t parfaitement gal d'chouer,
j'allais au succs sans m'embarrasser de la chute. Il ne m'est rest
que cette satisfaction de moi-mme, car que fait aujourd'hui 
personne une popularit passe et qui s'est justement efface du
souvenir de tous?

La fte du roi[275] tant survenue, j'en profitai pour faire clater
une loyaut que mes opinions librales n'ont jamais altre. Je fis
paratre cet article:

          [Note 275: La fte du roi se clbrait le 4 novembre, le
          jour de la Saint-Charles.]

Encore une trve du roi!

Paix aujourd'hui aux ministres!

Gloire, honneur, longue flicit et longue vie  Charles X! c'est la
Saint-Charles!

C'est  nous surtout, vieux compagnons d'exil de notre monarque,
qu'il faut demander l'histoire de Charles X.

Vous autres, Franais, qui n'avez point t forcs de quitter votre
patrie, vous qui n'avez reu un Franais de plus que pour vous
soustraire au despotisme imprial et au joug de l'tranger, habitants
de la grande et bonne ville, vous n'avez vu que le prince heureux:
quand vous vous pressiez autour de lui, le 12 avril 1814; quand vous
touchiez en pleurant d'attendrissement des mains sacres, quand vous
retrouviez sur un front ennobli par l'ge et le malheur toutes les
grces de la jeunesse, comme on voit la beaut  travers un voile,
vous n'aperceviez que la vertu triomphante, et vous conduisiez le fils
des rois  la couche royale de ses pres.

Mais nous, nous l'avons vu dormir sur la terre, comme nous sans
asile, comme nous proscrit et dpouill. Eh bien, cette bont qui vous
charme tait la mme; il portait le malheur comme il porte aujourd'hui
la couronne, sans trouver le fardeau trop pesant, avec cette bnignit
chrtienne qui temprait l'clat de son infortune, comme elle adoucit
l'clat de sa prosprit.

Les bienfaits de Charles X s'accroissent de tous les bienfaits dont
nous ont combls ses aeux: la fte d'un roi trs chrtien est pour
les Franais la fte de la reconnaissance: livrons-nous donc aux
transports de gratitude qu'elle doit nous inspirer. Ne laissons
pntrer dans notre me rien qui puisse un moment rendre notre joie
moins pure! Malheur aux hommes.....! Nous allions violer la trve!
Vive le roi![276]

          [Note 276: Article du 3 novembre 1825.--Tome XXVI, p. 501.]

Mes yeux se sont remplis de larmes en copiant cette page de ma
polmique, et je n'ai plus le courage d'en continuer les extraits. Oh!
mon roi! vous que j'avais vu sur la terre trangre, je vous ai revu
sur cette mme terre o vous alliez mourir! Quand je combattais avec
tant d'ardeur pour vous arracher  des mains qui commenaient  vous
perdre, jugez, par les paroles que je viens de transcrire, si j'tais
votre ennemi, ou bien le plus tendre et le plus sincre de vos
serviteurs! Hlas! je vous parle et vous ne m'entendez plus[277].

          [Note 277: Cette apostrophe pleine de tristesse et de
          sanglots, dit ici M. de Marcellus (_Chateaubriand et son
          temps_, p. 307), appelle dans nos yeux les larmes qui
          mouillaient les joues de l'auteur en l'crivant; et plus
          d'une fois j'ai surpris pleurant tout seul M. de
          Chateaubriand qui ne pleurait devant personne.]

Le projet de loi sur la police de la presse ayant t retir, Paris
illumina[278]. Je fus frapp de cette manifestation publique,
pronostic mauvais pour la monarchie: l'opposition avait pass dans le
peuple, et le peuple, par son caractre, transforme l'opposition en
rvolution.

          [Note 278: Adopte par la Chambre des dputs, le 12 mars
          1827, par 233 voix contre 134, la loi sur la presse avait
          t porte  la Chambre des pairs, qui nomma une commission
          nettement hostile. Le 17 avril le gouvernement retira le
          projet. Dans la soire, on donna un charivari  M. de
          Villle aux cris de _Vive le Roi! Vivent les pairs!  bas
          les ministres!  bas les jsuites!_ Une dmonstration
          analogue eut lieu sous les fentres de la duchesse de Berry.
          Le 18, Paris illumina, une foule immense envahit les rues et
          les places, mlant  ses cris de joie des cris de haine
          contre les jsuites et contre les ministres. Le 19, ces
          manifestations prirent un caractre plus srieux. Il y eut
          des promenades d'tudiants portant des drapeaux; les
          ouvriers imprimeurs parcoururent la ville en clbrant la
          victoire remporte sur le gouvernement; les chiffonniers, 
          qui l'on avait persuad que la nouvelle loi tuerait leur
          industrie, firent aussi leur dmonstration, ce qui leur
          valut de recevoir une belle _ptre_ de M. Viennet.]

La haine contre M. de Villle allait croissant; les royalistes, comme
au temps du _Conservateur_, taient redevenus, derrire moi,
constitutionnels: M. Michaud[279] m'crivait:

          [Note 279: Joseph _Michaud_, directeur de la _Quotidienne_.
          Voir, au tome II, la note 1 de la page 367.]

     Mon honorable matre,

     J'ai fait imprimer hier l'annonce de votre ouvrage sur la
     censure; mais l'article, compos de deux lignes, a t ray par
     MM. les censeurs. M. Capefigue[280] vous expliquera pourquoi nous
     n'avons pas mis de blancs ou de noirs.

          [Note 280: Jean-Baptiste-Honor-Raymond _Capefigue_
          (1802-1872), publiciste et historien. Il a publi, sur
          l'histoire de France, plus de cent volumes, qui, pour avoir
          t htivement composs, n'en ont pas moins une trs relle
          valeur. Ses meilleurs ouvrages sont: _l'Europe pendant le
          Consulat et l'Empire de Napolon_ (10 vol. in-8{o}) et
          l'_Histoire de la Restauration_ (10 vol. in-8{o}). Il tait,
          en 1827, un des rdacteurs de la _Quotidienne_.]

     Si Dieu ne vient  notre secours, tout est perdu; la royaut est
     comme la malheureuse Jrusalem entre les mains des Turcs,  peine
     ses enfants peuvent-ils en approcher;  quelle cause nous
     sommes-nous donc sacrifis!

                                        MICHAUD.

L'opposition avait enfin donn de l'irascibilit au temprament froid
de M. de Villle, et rendu despotique l'esprit malfaisant de M. de
Corbire. Celui-ci avait destitu le duc de Liancourt[281] de dix-sept
places gratuites. Le duc de Liancourt n'tait pas un saint, mais on
trouvait en lui un homme bienfaisant,  qui la philanthropie avait
dcern le titre de vnrable; par le bnfice du temps, de vieux
rvolutionnaires ne marchent plus qu'avec une pithte comme les dieux
d'Homre: c'est toujours le respectable M. tel, c'est toujours
l'inflexible citoyen tel, qui, comme Achille, n'a jamais mang de
_bouillie_ (a-chylos).  l'occasion du scandale arriv au convoi de M.
de Liancourt, M. de Smonville[282] nous dit,  la Chambre des pairs:
Soyez tranquilles, messieurs, cela n'arrivera plus; je vous conduirai
moi-mme au cimetire.

          [Note 281: Franois-Alexandre-Frdric de _La
          Rochefoucauld_, duc de _Liancourt_ (1747-1827), dput 
          l'Assemble constituante de 1789, reprsentant  la Chambre
          des Cent-Jours, pair de France.  la tte d'un trs grand
          nombre d'oeuvres charitables, fondateur de la premire
          caisse d'pargne de France, l'un des principaux propagateurs
          de l'enseignement mutuel, il jouissait d'une extrme
          popularit. Il mourut le 27 mars 1827, et ses funrailles
          concidrent avec l'agitation qui s'tait produite 
          l'occasion de la loi sur la presse. Elles furent marques
          par de pnibles incidents. Les lves de l'cole des arts et
          mtiers de Chlons ayant voulu, malgr la dfense du
          commissaire de police, porter eux-mmes le cercueil et
          s'opposer  ce qu'il ft dpos sur le char, au sortir de
          l'glise de l'Assomption, une lutte s'engagea entre eux et
          les soldats de l'escorte d'honneur envoye aux obsques du
          duc qui, comme officier gnral, avait droit  un bataillon.
          Au milieu de la bagarre, le cercueil tomba dans la boue, et
          les insignes de la pairie qui le dcoraient furent fouls
          aux pieds.]

          [Note 282: Le marquis de Semonville, grand rfrendaire de
          la Chambre des pairs. Il conserva ces fonctions jusqu'au 31
          septembre 1834 et fut alors remplac par le duc Decazes.]

Le roi, au mois d'avril 1827, voulut passer la revue de la garde
nationale[283] au Champ de Mars. Deux jours avant cette fatale revue,
pouss par mon zle et ne demandant qu' mettre bas les armes,
j'adressai  Charles X une lettre qui lui fut remise par M. de Blacas
et dont il m'accusa rception par ce billet:

          [Note 283: Elle eut lieu le 29 avril 1827.]

     Je n'ai pas perdu un seul instant, monsieur le vicomte, pour
     remettre au roi la lettre que vous m'avez fait l'honneur de
     m'adresser pour Sa Majest; et si elle daigne me charger d'une
     rponse, je ne mettrai pas moins d'empressement  vous la faire
     parvenir.

     Recevez, monsieur le vicomte, mes compliments les plus sincres.

                                        BLACAS D'AULPS.
     Ce 27 avril 1827,  1 heure aprs midi.

       *       *       *       *       *

AU ROI.

      Sire,

     Permettez  un sujet fidle, que les moments d'agitation
     retrouveront toujours au pied du trne, de confier  Votre
     Majest quelques rflexions qu'il croit utiles  la gloire de la
     couronne comme au bonheur et  la sret du roi.

     Sire, il n'est que trop vrai, il y a pril dans l'tat, mais il
     est galement certain que ce pril n'est rien si on ne contrarie
     pas les principes mmes du gouvernement.

     Un grand secret, Sire, a t rvl: vos ministres ont eu le
     malheur d'apprendre  la France que ce peuple que l'on disait ne
     plus _exister_ tait tout vivant encore. Paris, pendant deux fois
     vingt-quatre heures, a chapp  l'autorit. Les mmes scnes se
     rptent dans toute la France: les factions n'oublieront pas cet
     essai.

     Mais les rassemblements populaires, si dangereux dans les
     monarchies absolues, parce qu'elles sont en prsence du souverain
     mme, sont peu de chose dans la monarchie reprsentative, parce
     qu'elles ne sont en contact qu'avec des ministres ou des lois.
     Entre le monarque et les sujets se trouve une barrire qui
     arrte tout: les deux Chambres et les institutions publiques. En
     dehors de ces mouvements, le roi voit toujours son autorit et sa
     personne sacre  l'abri.

     Mais, Sire, il y a une condition indispensable  la sret
     gnrale, c'est d'agir dans l'esprit des institutions: une
     rsistance de votre conseil  cet esprit rendrait les mouvements
     populaires aussi dangereux dans la monarchie reprsentative
     qu'ils le sont dans la monarchie absolue.

     De la thorie je passe  l'application:

     Votre Majest va paratre  la revue: elle y sera accueillie
     comme elle le doit; mais il est possible qu'elle entende au
     milieu des cris de _vive le roi!_ d'autres cris qui lui feront
     connatre l'opinion publique sur ses ministres.

     De plus, Sire, il est faux qu'il y ait  prsent, comme on le
     dit, une faction rpublicaine; mais il est vrai qu'il y a des
     partisans d'une monarchie illgitime: or, ceux-ci sont trop
     habiles pour ne pas profiter de l'occasion et ne pas mler leurs
     voix le 29  celle de la France pour donner le change.

     Que fera le roi? cdera-t-il ses ministres aux acclamations
     populaires? ce serait tuer le pouvoir. Le roi gardera-t-il ses
     ministres? ces ministres feront retomber sur la tte de leur
     auguste matre toute l'impopularit qui les poursuit. Je sais
     bien que le roi aurait le courage de se charger d'une douleur
     personnelle pour viter un mal  la monarchie; mais on peut, par
     le moyen le plus simple, viter ces calamits; permettez-moi,
     Sire, de vous le dire: on le peut en se renfermant dans l'esprit
     de nos institutions: les ministres ont perdu la majorit dans la
     Chambre des pairs et dans la nation: la consquence naturelle de
     cette position critique est leur retraite. Comment, avec le
     sentiment de leur devoir, pourraient-ils s'obstiner, en restant
     au pouvoir,  compromettre la couronne? En mettant leur dmission
     aux pieds de Votre Majest, ils calmeront tout, ils finiront
     tout: ce n'est plus le roi qui cde, ce sont les ministres qui se
     retirent d'aprs tous les usages et tous les principes du
     gouvernement reprsentatif. Le roi pourra reprendre ensuite parmi
     eux ceux qu'il jugera  propos de conserver: il y en a deux que
     l'opinion honore, M. le duc de Doudeauville et M. le comte de
     Chabrol.

     La revue perdrait ainsi ses inconvnients et ne serait plus
     qu'un triomphe sans mlange. La session s'achvera en paix au
     milieu des bndictions rpandues sur la tte de mon roi.

     Sire, pour avoir os vous crire cette lettre, il faut que je
     sois bien persuad de la ncessit de prendre une rsolution; il
     faut qu'un devoir bien imprieux m'ait pouss. Les ministres sont
     mes ennemis; je suis le leur; je leur pardonne comme chrtien;
     mais je ne leur pardonnerai jamais comme homme: dans cette
     position, je n'aurais jamais parl au roi de leur retraite s'il
     n'y allait du salut de la monarchie.

     Je suis, etc.

                                        CHATEAUBRIAND.

Madame la Dauphine et madame la duchesse de Berry furent insultes en
se rendant  la revue; le roi fut gnralement bien accueilli; mais
une ou deux compagnies de la 6e lgion crirent:  bas les ministres!
 bas les jsuites! Charles X offens rpliqua: Je suis venu ici
pour recevoir des hommages, non des leons. Il avait souvent  la
bouche de nobles paroles que ne soutenait pas toujours la vigueur de
l'action: son esprit tait hardi, son caractre timide. Charles X, en
rentrant au chteau, dit au marchal Oudinot: L'effet total a t
satisfaisant. S'il y a quelques brouillons, la masse de la garde
nationale est bonne: tmoignez-lui ma satisfaction[284]. M. de
Villle arriva. Des lgions  leur retour avaient pass devant l'htel
des finances et cri:  bas Villle! Le ministre, irrit par toutes
les attaques prcdentes, n'tait plus  l'abri des mouvements d'une
froide colre; il proposa au conseil de licencier la garde nationale.
Il fut appuy de MM. de Corbire, de Peyronnet, de Damas et de
Clermont-Tonnerre, combattu par M. de Chabrol, l'vque d'Hermopolis
et le duc de Doudeauville. Une ordonnance du roi pronona le
licenciement[285], coup le plus funeste port  la monarchie avant le
dernier coup des journes de Juillet: si  ce moment la garde
nationale ne se ft pas trouve dissoute, les barricades n'auraient
pas eu lieu. M. le duc de Doudeauville donna sa dmission[286]; il
crivit au roi une lettre motive dans laquelle il annonait
l'avenir, que tout le monde, au reste, prvoyait.

          [Note 284: Le rcit de Chateaubriand est pleinement confirm
          par les _Souvenirs indits_ de la Duchesse de Reggio. Voir
          _le Marchal Oudinot, duc de Reggio_, p. 466.--1894.]

          [Note 285: L'ordonnance de licenciement, signe par le roi
          le soir mme de la revue, figure en premire ligne dans le
          _Moniteur_ du 30 avril.]

          [Note 286: Le duc de La Rochefoucauld-Doudeauville tait,
          depuis 1824 ministre de la maison du roi. M. de Chabrol,
          ministre de la marine, quoiqu'il et t contraire au
          licenciement, continua  faire partie du ministre, ainsi
          que l'vque d'Hermopolis (Mgr Frayssinous), ministre des
          affaires ecclsiastiques et de l'instruction publique, qui
          aurait voulu qu'on se contentt de dissoudre une ou deux
          lgions.]

Le gouvernement commenait  craindre; les journaux redoublaient
d'audace, et on leur opposait, par habitude, un projet de censure; on
pariait en mme temps d'un ministre La Bourdonnaye[287], o aurait
figur M. de Polignac. J'avais eu le malheur de faire nommer M. de
Polignac ambassadeur  Londres[288], malgr ce qu'avait pu me dire M.
de Villle, en cette occasion il vit mieux et plus loin que moi. En
entrant au ministre, je m'tais empress de faire quelque chose
d'agrable  MONSIEUR. Le prsident du conseil tait parvenu 
rconcilier les deux frres, dans la prvision d'un changement
prochain de rgne: cela lui russit; moi, en m'avisant une fois dans
ma vie de vouloir tre fin, je fus bte. Si M. de Polignac n'et pas
t ambassadeur, il ne serait pas devenu ministre des affaires
trangres.

          [Note 287: Franois-Rgis, comte de _La Bourdonnaye_
          (1767-1839). Dput de Maine-et-Loire de 1815  1830, il
          sigea constamment  l'extrme-droite. Au mois d'aot 1829,
          il eut, dans le ministre Polignac, le portefeuille de
          l'intrieur, mais donna sa dmission ds le 8 novembre de la
          mme anne, au moment o le prince de Polignac fut nomm
          prsident du conseil. Le 27 janvier 1830, il fut lev  la
          pairie, six mois avant la rvolution qui devait mettre fin 
          sa carrire politique. Cormenin a dit de lui, dans son
          _Livre des orateurs_ (tome II, p. 7):  la tte des
          ultra-royalistes, brillait M. de La Bourdonnaye...
          Contre-rvolutionnaire tremp  la manire des anciens
          conventionnels, subjugu par la raison d'tat; plus
          imprieux qu'habile, et qui ne manquait dans son langage, ni
          d'lvation ni de vigueur.]

          [Note 288: Le prince de Polignac avait t nomm ambassadeur
           Londres au mois de fvrier 1823. Quoiqu'en dise ici
          Chateaubriand, il y fit trs bonne figure et se montra le
          digne interprte de la politique franaise. Plus d'une fois,
          Chateaubriand eut occasion, comme ministre des affaires
          trangres, de fliciter le prince de la manire dont il
          dfendait en Angleterre les intrts de la France. Lui ayant
          exprim un jour le dsir de lui voir signer un trait, afin
          que le roi pt le mettre sur le mme pied que M. de Talaru
          qui venait de signer le trait avec l'Espagne, il reut de
          M. de Polignac ce billet, modle de bon sens et de bon got:

          Je vous remercie, mon cher vicomte, du dsir que vous
          m'exprimez de me voir signer un trait pour me mettre sur le
          mme pied que le marquis de Talaru. Mais je n'ai rien 
          signer de ce ct de l'eau, qu'un trait de commerce, et je
          vous engage  n'en pas faire; qu'un trait de paix, et
          j'espre vous viter la guerre; et mon tardif arrangement
          relatif aux hutres de Granville, et, dans ce cas, je ne
          rclame qu'une mention honorable au Rocher de Cancale
          (clbre restaurant du temps). Au poste o je suis, il y a 
          acqurir plus de gloire que de profit, et plus d'honneur que
          d'honneurs.

          Cette lettre est date du 20 fvrier 1824.]

M. de Villle, obsd d'un ct par l'opposition royaliste librale,
importun de l'autre par les exigences des vques, tromp par les
prfets consults, qui taient eux-mmes tromps[289], rsolut de
dissoudre la Chambre lective, malgr les trois cents qui lui
restaient fidles. Le rtablissement de la censure prcda la
dissolution[290]. J'attaquai plus vivement que jamais[291]; les
oppositions s'unirent; les lections des petits collges furent toutes
contre le ministre;  Paris la gauche triompha[292]; sept collges
nommrent M. Royer-Collard, et les deux collges o se prsenta M. de
Peyronnet, ministre, le rejetrent[293]. Paris illumina de nouveau: il
y eut des scnes sanglantes; des barricades se formrent, et les
troupes envoyes pour rtablir l'ordre furent obliges de faire feu:
ainsi se prparaient les dernires et fatales journes[294]. Sur ces
entrefaites, on reut la nouvelle du combat de Navarin[295], succs
dont je pouvais revendiquer ma part. Les grands malheurs de la
Restauration ont t annoncs par des victoires; elles avaient de la
peine  se dtacher des hritiers de Louis le Grand.

          [Note 289: Chateaubriand se trompe ici lui-mme et calomnie,
          sans le savoir, ces pauvres prfets. Mieux inform, M. de
          Villle crivait,  la date du 8 aot 1827: Les prfets
          sont effrays de l'ide seule d'lections gnrales. Ils
          disent que, si on les faisait cette anne, elles seraient
          dtestables. Le 4 septembre suivant, le prsident du
          conseil constatait encore, sur son carnet, que les prfets
          taient _unanimes_  repousser les lections gnrales comme
          un grand danger. Alfred Nettement, _Histoire de la
          Restauration_, tome VII, p. 551, 554.]

          [Note 290: Le 22 juin 1827, la session avait t dclare
          close; le 24 juin, une ordonnance contre-signe par MM. de
          Villle, Corbire et Peyronnet, rtablit la censure.]

          [Note 291: _Du rtablissement de la Censure par l'ordonnance
          du 24 juin 1827._--Paris, Ladvocat, 1827, in-8{o}.--_OEuvres
          compltes_, t. XXVII.]

          [Note 292: La Chambre des dputs fut dissoute le 5 novembre
          1827. Les lections des collges d'arrondissement eurent
          lieu le 17 novembre, et celles des collges de dpartement
          le 24.-- Paris, les huit candidats de la gauche furent
          nomms au premier tour de scrutin, c'taient: MM. Benjamin
          Constant, Casimir Prier, Laffitte, Royer-Collard, Ternaux,
          baron Louis et de Schonen.]

          [Note 293: Royer-Collard fut lu  Vitry,  Chlons, 
          Paris,  Lyon,  Neufchteau (Vosges),  Melun et  Bziers.
          M. de Peyronnet, qui s'tait prsent  Bourges et 
          Bordeaux, y prouva un double chec.]

          [Note 294: Le 19 novembre, la foule, particulirement dans
          les quartiers Saint-Denis et Saint-Martin, parcourut les
          rues en criant: Des lampions! et: Vive la Charte! Vivent
          les dputs! Puis d'autres cris s'y joignirent, parmi
          lesquels on entendit ceux de: Vive Napolon et: Vive
          l'Empire! On cassait les vitres des maisons qui
          n'illuminaient pas, et des ptards taient lancs contre les
          voitures. Quelques barricades s'levrent rue Saint-Denis.
          L'autorit envoya des gendarmes qui en renversrent deux; il
          fallut faire marcher la garde royale et tirer des feux de
          peloton pour en enlever trois autres. L'meute recommena le
          20; les barricades de la veille furent releves, et beaucoup
          d'autres obstruaient les rues du quartier Saint-Denis. Elles
          furent dtruites par la troupe de ligne. Quelques hommes
          furent tus et un assez grand nombre blesss et il fallut,
          pour rtablir l'ordre, recourir  un grand dploiement de
          forces.]

          [Note 295: Le 20 octobre 1827.]

La Chambre des pairs jouissait de la faveur publique par sa rsistance
aux lois oppressives; mais elle ne savait pas se dfendre elle-mme:
elle se laissa gorger de fournes[296] contre lesquelles je fus
presque le seul  rclamer. Je lui prdis que ces nominations
vicieraient son principe et lui feraient perdre  la longue toute
force dans l'opinion: me suis-je tromp? Ces fournes, dans le but de
rompre une majorit, ont non seulement dtruit l'aristocratie en
France, mais elles sont devenues le moyen dont on se servira contre
l'aristocratie anglaise; celle-ci sera touffe sous une nombreuse
fabrication de toges, et finira par perdre son hrdit, comme la
pairie dnature l'a perdue en France.

          [Note 296: Le _Moniteur_ du 6 novembre 1827, en mme temps
          qu'il insrait l'ordonnance prononant la dissolution de la
          Chambre des dputs, en publiait une autre nommant
          soixante-seize pairs.]

La nouvelle Chambre arrive pronona son fameux refus de concours: M.
de Villle, rduit  l'extrmit, songea  renvoyer une partie de ses
collgues et ngocia avec MM. Laffitte et Casimir Prier. Les deux
chefs de l'opposition de gauche prtrent l'oreille: la mche fut
vente; M. Laffitte n'osa franchir le pas; l'heure du prsident
sonna, et le portefeuille tomba de ses mains[297]. J'avais rugi en me
retirant des affaires; M. de Villle se coucha: il eut la vellit de
rester  la Chambre des dputs; parti qu'il aurait d prendre, mais
il n'avait ni une connaissance assez profonde du gouvernement
reprsentatif, ni une autorit assez grande sur l'opinion extrieure,
pour jouer un pareil rle: les nouveaux ministres exigrent son
bannissement  la Chambre des pairs, et il l'accepta. Consult sur
quelques remplaants pour le cabinet, j'invitai  prendre M. Casimir
Prier et le gnral Sbastiani: mes paroles furent perdues.

          [Note 297: M. de Villle donna sa dmission le 2 dcembre
          1827; elle fut accepte par le roi le 6. Le nouveau cabinet
          ne put tre constitu que le 4 janvier 1828. Les ordonnances
          nommant les nouveaux ministres parurent au _Moniteur_ du 5
          janvier.]

M. de Chabrol, charg de composer le nouveau ministre, me mit en tte
de la liste: j'en fus ray avec indignation par Charles X. M.
Portalis[298], le plus misrable caractre qui fut oncques, fdr
pendant les Cent-Jours, rampant aux pieds de la lgitimit dont il
parla comme aurait rougi de parler le plus ardent royaliste,
aujourd'hui prodiguant sa banale adulation  Philippe, reut les
sceaux.  la guerre, M. de Caux[299] remplaa M. de Clermont-Tonnerre.
M. le comte Roy[300], l'habile artisan de son immense fortune, fut
charg des finances. Le comte de La Ferronnays, mon ami, eut le
portefeuille des affaires trangres. M. de Martignac entra au
ministre de l'intrieur; le roi ne tarda pas  le dtester. Charles X
suivait plutt ses gots que ses principes: s'il repoussait M. de
Martignac  cause de son penchant aux plaisirs, il aimait MM. de
Corbire et de Villle qui n'allaient pas  la messe.

          [Note 298: Joseph-Marie, comte _Portalis_ (1778-1858).
          Conseiller d'tat en 1808, comte de l'Empire et directeur
          gnral de la librairie en 1810, premier prsident de la
          Cour d'Angers en 1813, conseiller  la Cour de Cassation en
          1815, pair de France en 1819, sous-secrtaire d'tat au
          ministre de la Justice du 21 fvrier 1820 au 14 dcembre
          1821, garde des sceaux le 4 janvier 1828, ministre des
          Affaires trangres le 14 mai 1829, premier prsident de la
          Cour de cassation le 8 aot suivant. Il garda cette charge
          jusqu'au 18 dcembre 1852; il tait snateur depuis le 26
          janvier. Il mourut  Passy le 4 aot 1858.]

          [Note 299: Le vicomte de _Caux_, lieutenant-gnral, dput
          du Nord. Il avait servi avec distinction dans l'arme du
          gnie, et s'tait galement fait remarquer par ses qualits
          d'administrateur. Le 11 octobre 1832, le roi Louis-Philippe
          l'leva  la dignit de pair de France. Le vicomte de Caux
          tait le fils de M. de Caux de Blaquetot (1723-1793),
          lieutenant-gnral et directeur des fortifications sous
          Louis XVI, l'un des meilleurs officiers de notre corps du
          gnie, qui tait alors le premier de l'Europe.]

          [Note 300: Antoine, comte _Roy_ (1764-1847). Le portefeuille
          des finances lui fut confi trois fois: du 7 au 29 dcembre
          1818, du 19 novembre 1819 au 14 dcembre 1821, du 4 janvier
          1828 au 8 aot 1829. Il avait t reu avocat au Parlement
          de Paris en 1786. Pendant la Rvolution, il prta le secours
          de sa parole  plusieurs personnes accuses de royalisme. En
          1798, il obtint du duc de Bouillon la jouissance de la terre
          de Navarre et l'administration de ses biens. La situation du
          duc tant fort gne, il ne tarda pas  cder la plus grande
          partie de ses biens  M. Roy, moyennant une rente annuelle
          de 300,000 francs; sa mort tant survenue peu de mois aprs,
          M. Roy se trouva l'un des plus riches propritaires fonciers
          de France.]

M. de Chabrol et l'vque d'Hermopolis restrent provisoirement au
ministre. L'vque, avant de se retirer, vint me voir; il me demanda
si je le voulais remplacer  l'instruction publique: Prenez M.
Royer-Collard, lui dis-je, je n'ai nulle envie d'tre ministre; mais
si le roi me voulait absolument rappeler au conseil, je n'y rentrerais
que par le ministre des affaires trangres, en rparation de
l'affront que j'y ai reu. Or, je ne puis avoir aucune prtention sur
ce portefeuille, si bien plac entre les mains de mon noble ami.

Aprs la mort de M. Mathieu de Montmorency, M. de Rivire[301] tait
devenu gouverneur du duc de Bordeaux; il travaillait ds lors au
renversement de M. de Villle, car la partie dvote de la cour s'tait
ameute contre le ministre des finances. M. de Rivire me donna
rendez-vous rue de Taranne, chez M. de Marcellus, pour me faire
inutilement la mme proposition que me fit plus tard l'abb
Frayssinous. M. de Rivire mourut, et M. le baron de Damas lui succda
auprs de M. le duc de Bordeaux. Il s'agissait donc toujours de la
succession de M. de Chabrol et de M. l'vque d'Hermopolis. L'abb
Feutrier[302], vque de Beauvais, fut install au ministre des
cultes, que l'on dtacha de l'instruction publique, laquelle tomba 
M. de Vatimesnil[303]. Restait le ministre de la marine: on me
l'offrit; je ne l'acceptai point. M. le comte Roy me pria de lui
indiquer quelqu'un qui me ft agrable et que je choisirais dans la
couleur de mon opinion. Je dsignai M. Hyde de Neuville[304]. Il
fallait en outre trouver le prcepteur de M. le duc de Bordeaux; le
comte Roy m'en parla: M. de Chverus[305] se prsenta tout d'abord 
ma pense. Le ministre des finances courut chez Charles X; le roi lui
dit: Soit: Hyde  la marine; mais pourquoi Chateaubriand ne prend-il
lui-mme ce ministre? Quant  M. de Chverus, le choix serait
excellent; je suis fch de n'y avoir pas pens; deux heures plus tt,
la chose tait faite: dites-le bien  Chateaubriand, mais M.
Tharin[306] est nomm.

          [Note 301: Charles-Franois Riffardeau, duc de _Rivire_
          (1763-1828). Ami personnel du comte d'Artois, et son aide de
          camp pendant l'migration, il fut compromis, en 1804, dans
          le procs de Georges Cadoudal, et condamn  mort.
          L'intervention de Josphine fit commuer cette peine en celle
          d'un emprisonnement au fort de Joux; il y resta quatre ans
          et fut ensuite dport. Louis XVIII le nomma pair de France
          et ambassadeur  Constantinople. Charles X le cra duc
          hrditaire (30 mai 1825) et le promut gouverneur du duc de
          Bordeaux en 1826. M. de Rivire mourut le 21 avril 1828. Il
          avait fait don au roi, en 1822, de la Vnus de Milo, qu'il
          avait dcouverte pendant son ambassade auprs du Sultan.]

          [Note 302: Franois-Jean-Hyacinthe, comte _Feutrier_
          (1785-1830), vque de Beauvais depuis 1826. Il fut nomm
          ministre des Affaires ecclsiastiques le 4 mars 1828.]

          [Note 303: Antoine-Franois-Henri Lefebvre de _Vatimesnil_
          (1789-1860). Attach au parquet de la Seine ds 1815, il
          s'tait fait remarquer par la maturit prcoce de ses rares
          qualits, par une science profonde du droit, une
          argumentation mthodique, claire, pressante, une parole
          facile, pntrante, fortement accentue. Vous avez fait
          oublier votre jeunesse par vos talents, lui disait M. de
          Sze, lorsqu'il fut install comme avocat gnral  la Cour
          de cassation, le 18 aot 1824. Orateur, jurisconsulte,
          membre de nos assembles dlibrantes, son nom demeurera
          insparable des luttes judiciaires de la Restauration, des
          mmorables combats pour la revendication de la libert
          religieuse et de la libert d'enseignement (1844-1850), et
          de la loi sur l'assistance judiciaire dont il fut, 
          l'Assemble lgislative, le vritable auteur (7 dcembre
          1850--22 janvier 1851).]

          [Note 304: Voir l'_Appendice_ n IX: _Chateaubriand et le
          ministre Martignac._]

          [Note 305: Jean-Louis-Anne-Madeleine Lefbure, comte de
          _Chverus_ (1768-1836). Reu prtre le 18 dcembre 1790, il
          migra en Angleterre et de l en Amrique, prcha l'vangile
          chez les Indiens, et montra un tel dvouement pendant une
          pidmie de fivre jaune qui ravageait Boston, qu'il fut
          nomm vque de cette ville. Rappel en France par Louis
          XVIII, qui le fora d'accepter l'vch de Montauban (1823),
          il dut se rsigner, en 1826,  devenir archevque de
          Bordeaux. Le 5 novembre de la mme anne, il fut nomm pair
          de France, puis conseiller d'tat. La rvolution de 1830
          ayant supprim les pairs crs par Charles X, M. de Chverus
          en profita pour se retirer de la vie politique, et refusa la
          pairie du gouvernement de Juillet, qui, du moins, demanda et
          obtint pour lui le chapeau de cardinal (9 mars 1836). Sa
          _Vie_ a t crite par M. Hamon.]

          [Note 306: Il tait vque de Strasbourg.]

M. Roy me vint apprendre le succs de sa ngociation; il ajouta: Le
roi dsire que vous acceptiez une ambassade; si vous le voulez, vous
irez  Rome. Ce mot de Rome eut sur moi un effet magique; j'prouvai
la tentation  laquelle les anachortes taient exposs dans le
dsert. Charles X, en prenant  la marine l'ami que je lui avais
dsign, faisait les premires avances; je ne pouvais plus me refuser
 ce qu'il attendait de moi: je consentis donc encore  m'loigner. Du
moins, cette fois, l'exil me plaisait: _Pontificum veneranda sedes,
sacrum solium._ Je me sentis saisi du dsir de fixer mes jours, de
l'envie de disparatre (mme par calcul de renomme) dans la ville des
funrailles, au moment de mon triomphe politique. Je n'aurais plus
lev la voix, sinon comme l'oiseau fatidique de Pline, pour dire
chaque matin _Ave_ au Capitole et  l'aurore. Il se peut qu'il ft
utile  mon pays d'tre dbarrass de moi: par le poids dont je me
sens, je devine le fardeau que je dois tre pour les autres. Les
esprits de quelque puissance qui se rongent et se retournent sur
eux-mmes sont fatigants. Dante met aux enfers des mes tortures sur
une couche de feu. M. le duc de Laval[307], que j'allais remplacer 
Rome[308], fut nomm  l'ambassade de Vienne.

          [Note 307: Le duc de Laval-Montmorency. Voy. sur lui, au
          tome II, la note 1 de la page 278.--Le duc de Laval et
          voulu garder son ambassade; Chateaubriand en fut inform, et
          bien que lui-mme dsirt vivement tre envoy  Rome, il
          adressa au comte de La Ferronnays, ministre des Affaires
          trangres, la lettre suivante:

                                        Lundi 26 mai 1828.

                Noble comte, en relisant votre lettre, j'ai vu que le
                duc de Laval prouvait de vifs regrets de quitter
                Rome. J'ai su d'autre part qu'il avait manifest les
                mmes regrets  ses parents et  ses amis.

                Pour rien au monde, je ne voudrais troubler la
                destine d'un homme, et  plus forte raison d'un homme
                qui, comme le duc de Laval, n'a jamais eu que de bons
                procds envers moi. Le roi n'a pas de meilleur, de
                plus fidle et de plus noble serviteur que son
                ambassadeur actuel auprs du Saint-Sige.

                Dans cette position, qu'il me soit permis de
                m'adresser plus  l'ami qu'au ministre. Je ne pourrais
                accepter la haute mission dont il plairait  S. M. de
                m'honorer, que dans le cas o le duc de Laval croirait
                devoir lever lui-mme mes scrupules. Jamais je
                n'occuperai sa place que de son aveu. C'est lui qui
                doit trancher la question.

                Pardonnez, noble comte, ces importunits et ces
                petits intrts personnels, bien ennuyeux dans
                l'ensemble des grandes affaires gnrales. Vous savez
                que je ne demande rien que d'tre passif dans ces
                arrangements. Je n'ai d'autre dsir que d'entretenir
                entre nous tous la bonne harmonie, et d'apporter au
                gouvernement du roi le peu de force que l'opinion
                publique veut bien attacher  mon nom. Mais ce n'est
                pas vous, mon noble ami, qui trouverez mauvais que je
                sois arrt par un sentiment de dlicatesse. J'aime
                beaucoup les liberts nouvelles de la France, mais je
                ne veux point les sparer du vieil honneur franais.

                Voyez, je vous prie, le duc de Laval avant le
                conseil, afin que vous n'ayez  porter au roi que
                l'accord, la soumission et la respectueuse
                reconnaissance de toutes les parties intresses.

                Mille compliments et dvouements, etc.

          Les susceptibilits enfin aplanies entre les deux
          concurrents par des procds honorables, le duc de Laval
          partit pour Vienne et Chateaubriand pour Rome.]

          [Note 308: Chateaubriand partit pour Rome, comme nous le
          verrons au livre XII, le 14 septembre 1828. Un peu avant son
          dpart, il lut,  la Chambre des pairs, dans la sance du 18
          juin, l'loge du comte de Sze, mort le 2 mai prcdent.
          Dans ses _Mmoires_, il ne dit rien de cet _loge_, qui n'a
          pas t reproduit dans ses _Mlanges historiques_, publis
          en 1830. Il conviendra de rimprimer dans la prochaine
          dition de ses oeuvres ces pages consacres au dfenseur de
          Louis XVI: elles sont parmi les plus belles que
          Chateaubriand ait crites.]

       *       *       *       *       *

Avant de changer de sujet, je demande la permission de revenir sur
mes pas et de me soulager d'un fardeau. Je ne suis pas entr sans
souffrir dans le dtail de mon long diffrend avec M. de Villle. On
m'a accus d'avoir contribu  la chute de la monarchie lgitime; il
me convient d'examiner ce reproche.

Les vnements arrivs sous le ministre dont j'ai fait partie ont une
importance qui le lie  la fortune commune de la France: il n'y a pas
un Franais dont le sort n'ait t atteint du bien que je puis avoir
fait, du mal que j'ai subi. Par des affinits bizarres et
inexplicables, par des rapports secrets qui entrelacent quelquefois de
hautes destines  des destines vulgaires, les Bourbons ont prospr
tant qu'ils ont daign m'couter, quoique je sois loin de croire, avec
le pote[309], que _mon loquence a fait l'aumne  la royaut_. Sitt
qu'on a cru devoir briser le roseau qui croissait au pied du trne, la
couronne a pench, et bientt elle est tombe: souvent, en arrachant
un brin d'herbe, on fait crouler une grande ruine.

          [Note 309: Branger, _ M. de Chateaubriand_ (septembre
          1831).

             Son loquence  ces rois fit l'aumne:
             Prodigue fe, en ses enchantements,
             Plus elle voit de rouille  leur vieux trne,
             Plus elle y sme et fleurs et diamants.]

Ces faits incontestables, on les expliquera comme on voudra; s'ils
donnent  ma carrire politique une valeur relative qu'elle n'a pas
d'elle-mme, je n'en tirerai point vanit, je ne ressens point une
mauvaise joie du hasard qui mle mon nom d'un jour aux vnements des
sicles. Quelle qu'ait t la varit des accidents de ma course
aventureuse, o que les noms et les faits m'aient promen, le dernier
horizon du tableau est toujours menaant et triste.

  ....... Juga coepta moveri
  Silvarum, visque canes ululare per umbram[310].

          [Note 310: _nide_, VI, v. 256-257.]

Mais si la scne a chang d'une manire dplorable, je ne dois,
dit-on, accuser que moi-mme: pour venger ce qui m'a sembl une
injure, j'ai tout divis, et cette division a produit en dernier
rsultat le renversement du trne. Voyons.

M. de Villle a dclar qu'on ne pouvait gouverner ni avec moi ni sans
moi. Avec moi, c'tait une erreur; sans moi,  l'heure o M. de
Villle disait cela, il disait vrai, car les opinions les plus
diverses me composaient une majorit.

M. le prsident du conseil ne m'a jamais connu. Je lui tais
sincrement attach; je l'avais fait entrer dans son premier
ministre, ainsi que le prouvent le billet de remercments de M. le
duc de Richelieu et les autres billets que j'ai cits. J'avais donn
ma dmission de plnipotentiaire  Berlin, lorsque M. de Villle
s'tait retir. On lui persuada qu' sa seconde rentre dans les
affaires, je dsirais sa place. Je n'avais point ce dsir. Je ne suis
point de la race intrpide, sourde  la voix du dvouement et de la
raison. La vrit est que je n'ai aucune ambition; c'est prcisment
la passion qui me manque, parce que j'en ai une autre qui me domine.
Lorsque je priais M. de Villle de porter au roi quelque dpche
importante, pour m'viter la peine d'aller au chteau, afin de me
laisser le loisir de visiter une chapelle gothique dans la rue
Saint-Julien-le-Pauvre, il aurait t bien rassur contre mon
ambition, s'il et mieux jug de ma candeur purile ou de la hauteur
de mes ddains.

Rien ne m'agrait dans la vie positive, hormis peut-tre le ministre
des affaires trangres. Je n'tais pas insensible  l'ide que la
patrie me devrait, dans l'intrieur la libert,  l'extrieur
l'indpendance. Loin de chercher  renverser M. de Villle, j'avais
dit au roi: Sire, M. de Villle est un prsident plein de lumires;
Votre Majest doit ternellement le garder  la tte de ses conseils.

M. de Villle ne le remarqua pas: mon esprit pouvait tendre  la
domination, mais il tait soumis  mon caractre; je trouvais plaisir
dans mon obissance, parce qu'elle me dbarrassait de ma volont. Mon
dfaut capital est l'ennui, le dgot de tout, le doute perptuel.
S'il se ft rencontr un prince qui, me comprenant, m'et retenu de
force au travail, il avait peut-tre quelque parti  tirer de moi:
mais le ciel fait rarement natre ensemble l'homme qui veut et l'homme
qui peut. En fin de compte, est-il aujourd'hui une chose pour laquelle
on voult se donner la peine de sortir de son lit? On s'endort au
bruit des royaumes tombs pendant la nuit, et que l'on balaye chaque
matin devant notre porte.

D'ailleurs, depuis que M. de Villle s'tait spar de moi, la
politique s'tait drange: l'ultracisme contre lequel la sagesse du
prsident du conseil luttait encore l'avait dbord. La contrarit
qu'il prouvait de la part des opinions intrieures et du mouvement
des opinions extrieures le rendait irritable: de l la presse
entrave, la garde nationale de Paris casse, etc. Devais-je laisser
prir la monarchie, afin d'acqurir le renom d'une modration
hypocrite aux aguets? Je crus trs sincrement remplir un devoir en
combattant  la tte de l'opposition, trop attentif au pril que je
voyais d'un ct, pas assez frapp du danger contraire. Lorsque M. de
Villle fut renvers, on me consulta sur la nomination d'un autre
ministre. Si l'on et pris, comme je le proposais, M. Casimir Prier,
le gnral Sbastiani et M. Royer-Collard, les choses auraient pu se
soutenir. Je ne voulus point accepter le dpartement de la marine, et
je le fis donner  mon ami M. Hyde de Neuville; je refusai galement
deux fois l'instruction publique; jamais je ne serais rentr au
conseil sans tre le matre. J'allai  Rome chercher parmi les ruines
mon autre moi-mme, car il y a dans ma personne deux tres distincts,
et qui n'ont aucune communication l'un avec l'autre.

J'en ferai pourtant loyalement l'aveu, l'excs du ressentiment ne me
justifie pas selon la rgle et le mot vnrable de vertu, mais ma vie
entire me sert d'excuse.

Officier au rgiment de Navarre, j'tais revenu des forts de
l'Amrique pour me rendre auprs de la lgitimit fugitive, pour
combattre dans ses rangs contre mes propres lumires, le tout sans
conviction, par le seul devoir du soldat. Je restai huit ans sur le
sol tranger, accabl de toutes les misres.

Ce large tribut pay, je rentrai en France en 1800. Bonaparte me
rechercha et me plaa;  la mort du duc d'Enghien, je me dvouai de
nouveau  la mmoire des Bourbons. Mes paroles sur le tombeau de
Mesdames  Trieste ranimrent la colre du dispensateur des empires;
il menaa de me faire sabrer sur les marches des Tuileries. La
brochure _De Bonaparte et des Bourbons_ valut  Louis XVIII, de son
aveu mme, autant que cent mille hommes.

 l'aide de la popularit dont je jouissais alors, la France
anticonstitutionnelle comprit les institutions de la royaut lgitime.
Durant les Cent Jours, la monarchie me vit auprs d'elle dans son
second exil. Enfin, par la guerre d'Espagne, j'avais contribu 
touffer les conspirations,  runir les opinions sous la mme
cocarde, et  rendre  notre canon sa porte. On sait le reste de mes
projets: reculer nos frontires, donner dans le nouveau monde des
couronnes nouvelles  la famille de saint Louis.

Cette longue persvrance dans les mmes sentiments mritait peut-tre
quelques gards. Sensible  l'affront, il m'tait impossible de mettre
aussi de ct ce que je pouvais valoir, d'oublier tout  fait que
j'tais le restaurateur de la religion, l'auteur du _Gnie du
christianisme_.

Mon agitation croissait ncessairement encore  la pense qu'une
mesquine querelle faisait manquer  notre patrie une occasion de
grandeur qu'elle ne retrouverait plus. Si l'on m'avait dit: Vos plans
seront suivis; on excutera sans vous ce que vous aviez entrepris,
j'aurais tout oubli pour la France. Malheureusement j'avais la
croyance qu'on n'adopterait pas mes ides; l'vnement l'a prouv.

J'tais dans l'erreur peut-tre, mais j'tais persuad que M. le comte
de Villle ne comprenait pas la socit qu'il conduisait; je suis
convaincu que les solides qualits de cet habile ministre taient
inadquates  l'heure de son ministre: il tait venu trop tt sous la
restauration. Les oprations de finances, les associations
commerciales, le mouvement industriel, les canaux, les bateaux 
vapeur, les chemins de fer, les grandes routes, une socit matrielle
qui n'a de passion que pour la paix, qui ne rve que le confort de la
vie, qui ne veut faire de l'avenir qu'un perptuel aujourd'hui, dans
cet ordre de choses, M. de Villle et t roi. M. de Villle a voulu
un temps qui ne pouvait tre  lui, et, par honneur, il ne veut pas
d'un temps qui lui appartient. Sous la Restauration, toutes les
facults de l'me taient vivantes; tous les partis rvaient de
ralits ou de chimres; tous, avanant ou reculant, se heurtaient en
tumulte; personne ne prtendait rester o il tait; la lgitimit
constitutionnelle ne paraissait  aucun esprit mu le dernier mot de
la rpublique ou de la monarchie. On sentait sous ses pieds remuer
dans la terre des armes ou des rvolutions qui venaient s'offrir pour
des destines extraordinaires. M. de Villle tait clair sur ce
mouvement; il voyait crotre les ailes qui, poussant  la nation,
l'allaient rendre  son lment,  l'air,  l'espace, immense et
lgre qu'elle est. M. de Villle voulait retenir cette nation sur le
sol, l'attacher en bas, mais il n'en eut jamais la force. Je voulais,
moi, occuper les Franais  la gloire, les attacher en haut, essayer
de les mener  la ralit par des songes: C'est ce qu'ils aiment.

Il serait mieux d'tre plus humble, plus prostern, plus chrtien.
Malheureusement je suis sujet  faillir; je n'ai point la perfection
vanglique si un homme me donnait un soufflet, je ne tendrais pas
l'autre joue.

Euss-je devin le rsultat, certes je me serais abstenu; la majorit
qui vota la phrase sur le refus de concours ne l'eut pas vote, si
elle et prvu la consquence de son vote. Personne ne dsirait
srieusement une catastrophe, except quelques hommes  part. Il n'y a
eu d'abord qu'une meute, et la lgitimit seule l'a transforme en
rvolution: le moment venu, elle a manqu de l'intelligence, de la
prudence, de la rsolution qui la pouvaient encore sauver. Aprs tout,
c'est une monarchie tombe; il en tombera bien d'autres: je ne lui
devais que ma fidlit; elle l'aura  jamais.

Dvou aux premires adversits de la monarchie, je me suis consacr 
ses dernires infortunes: le malheur me trouvera toujours pour second.
J'ai tout renvoy, places, pensions, honneurs; et, afin de n'avoir
rien  demander  personne, j'ai mis en gage mon cercueil. Juges
austres et rigides, vertueux et infaillibles royalistes, qui avez
ml un serment  vos richesses, comme vous mlez le sel aux viandes
de vos festins pour les conserver, ayez un peu d'indulgence  l'gard
de mes amertumes passes, je les expie aujourd'hui  ma manire, qui
n'est pas la vtre. Croyez-vous qu' l'heure du soir,  cette heure o
l'homme de peine se repose, il ne sente pas le poids de la vie, quand
ce poids lui est rejet sur les bras? Et cependant, j'ai pu ne pas
porter le fardeau, j'ai vu Philippe dans son palais, du 1er au 6 aot
1830, et je le raconterai en son lieu; il n'a tenu qu' moi d'couter
des paroles gnreuses.

Plus tard, si j'avais pu me repentir d'avoir bien fait, il m'tait
encore possible de revenir sur le premier mouvement de ma conscience.
M. Benjamin Constant, homme si puissant alors, m'crivait le 20
septembre[311]: J'aimerais bien mieux vous crire sur vous que sur
moi, la chose aurait plus d'importance. Je voudrais pouvoir vous
parler de la perte que vous faites essuyer  la France entire en vous
retirant de ses destines, vous qui avez exerc sur elle une influence
si noble et si salutaire! Mais il y aurait indiscrtion  traiter
ainsi des questions personnelles, et je dois en gmissant comme tous
les Franais, respecter vos scrupules.

          [Note 311: Le 20 septembre 1830.]

Mes devoirs ne me semblant point encore consomms, j'ai dfendu la
veuve et l'orphelin, j'ai subi les procs et la prison que Bonaparte,
mme dans ses plus grandes colres, m'avait pargns. Je me prsente
entre ma dmission  la mort du duc d'Enghien et mon cri pour l'enfant
dpouill; je m'appuie sur un prince fusill et sur un prince banni;
ils soutiennent mes vieux bras entrelacs  leurs bras dbiles:
royalistes, tes-vous si bien accompagns?

Mais plus j'ai garrott ma vie par les liens du dvouement et de
l'honneur, plus j'ai chang la libert de mes actions contre
l'indpendance de ma pense; cette pense est rentre dans sa nature.
Maintenant, en dehors de tout, j'apprcie les gouvernements ce qu'ils
valent. Peut-on croire aux rois de l'avenir? faut-il croire aux
peuples du prsent? L'homme sage et inconsol de ce sicle sans
conviction ne rencontre un misrable repos que dans l'athisme
politique. Que les jeunes gnrations se bercent d'esprances: avant
de toucher au but, elles attendront de longues annes; les ges vont
au nivellement gnral, mais ils ne htent point leur marche  l'appel
de nos dsirs: le temps est une sorte d'ternit approprie aux choses
mortelles; il compte pour rien les races et leurs douleurs dans les
oeuvres qu'il accomplit.

Il rsulte de ce qu'on vient de lire, que si l'on avait fait ce que
j'avais conseill; que si d'troites envies n'avaient prfr leur
satisfaction  l'intrt de la France; que si le pouvoir avait mieux
apprci les capacits relatives, que si les cabinets trangers
avaient jug, comme Alexandre, que le salut de la monarchie franaise
tait dans des institutions librales; que si ces cabinets n'avaient
point entretenu l'autorit rtablie dans la dfiance du principe de la
charte, la lgitimit occuperait encore le trne. Ah! ce qui est pass
est pass! on a beau retourner en arrire, se remettre  la place que
l'on a quitte, on ne retrouve rien de ce qu'on y avait laiss:
hommes, ides, circonstances, tout s'est vanoui.




LIVRE XI[312]

          [Note 312: Ce livre a t crit  Paris en 1839.]

     Madame Rcamier. -- Enfance de Madame Rcamier. -- Suite du rcit
     de Benjamin Constant: Madame de Stal. -- Voyage de Madame
     Rcamier en Angleterre. -- Premier voyage de madame de Stal en
     Allemagne. -- Madame Rcamier  Paris. -- Projets des gnraux.
     -- Portrait de Bernadotte. -- Procs de Moreau. -- Lettres de
     Moreau et de Massna  Madame Rcamier. -- Mort de M. Necker. --
     Retour de Madame de Stal. -- Madame Rcamier  Coppet. -- Le
     prince Auguste de Prusse. -- Second voyage de Madame de Stal en
     Allemagne. -- Chteau de Chaumont. -- Lettre de Madame de Stal 
     Bonaparte. -- Madame Rcamier et M. Mathieu de Montmorency sont
     exils. -- Madame Rcamier  Chlons. -- Madame Rcamier  Lyon.
     -- Madame de Chevreuse. -- Prisonniers espagnols. -- Madame
     Rcamier  Rome. -- Albano. -- Canova: ses lettres. -- Le pcheur
     d'Albano. -- Madame Rcamier  Naples. -- Le duc de Rohan-Chabot.
     -- Le roi Murat: ses lettres. -- Madame Rcamier revient en
     France. -- Lettre de Madame de Genlis. -- Lettres de Benjamin
     Constant. -- Articles de Benjamin Constant au retour de Bonaparte
     de l'le d'Elbe. -- Madame de Krdener. -- Le duc de Wellington.
     -- Je retrouve Madame Rcamier. -- Mort de Madame de Stal. --
     L'Abbaye-aux-Bois.


Nous passons  l'ambassade de Rome,  cette Italie le rve de mes
jours. Avant de continuer mon rcit, je dois parler d'une femme qu'on
ne perdra plus de vue jusqu' la fin de ces _Mmoires_. Une
correspondance va s'ouvrir de Rome  Paris entre elle et moi: il faut
donc savoir  qui j'cris, comment et  quelle poque j'ai connu
madame Rcamier.

Elle rencontra aux divers rangs de la socit des personnages plus ou
moins clbres engags sur la scne du monde; tous lui ont rendu un
culte. Sa beaut mle son existence idale aux faits matriels de
notre histoire: lumire sereine clairant un tableau d'orage.

Revenons encore sur des temps couls; essayons  la clart de mon
couchant de dessiner un portrait sur le ciel o ma nuit qui s'approche
va bientt rpandre ses ombres.

Une lettre, publie dans le _Mercure_ aprs ma rentre en France en
1800, avait frapp madame de Stal. Je n'tais pas encore ray de la
liste des migrs; _Atala_ me tira de mon obscurit. Madame Bacciochi
(lisa Bonaparte),  la prire de M. de Fontanes, sollicita et obtint
ma radiation dont madame de Stal s'tait occupe; j'allai la
remercier. Je ne me souviens plus si ce fut Christian de Lamoignon ou
l'auteur de Corinne qui me prsenta  madame Rcamier son amie;
celle-ci demeurait alors dans sa maison de la rue du Mont-Blanc. Au
sortir de mes bois et de l'obscurit de ma vie, j'tais encore tout
sauvage; j'osais  peine lever les yeux sur une femme entoure
d'adorateurs.

[Illustration: Madame Rcamier.]

Environ un mois aprs, j'tais un matin chez madame de Stal; elle
m'avait reu  sa toilette; elle se laissait habiller par mademoiselle
Olive, tandis qu'elle causait en roulant dans ses doigts une petite
branche verte. Entre tout  coup madame Rcamier, vtue d'une robe
blanche; elle s'assit au milieu d'un sofa de soie bleue. Madame de
Stal, reste debout, continua sa conversation fort anime, et parlait
avec loquence; je rpondais  peine, les yeux attachs sur madame
Rcamier. Je n'avais jamais invent rien de pareil, et plus que
jamais je fus dcourag: mon admiration se changea en humeur contre ma
personne. Madame Rcamier sortit, et je ne la revis plus que douze ans
aprs.

Douze ans! quelle puissance ennemie coupe et gaspille ainsi nos jours,
les prodigue ironiquement  toutes les indiffrences appeles
attachements,  toutes les misres surnommes flicits! Puis, par une
autre drision, quand elle en a fltri et dpens la partie la plus
prcieuse, elle vous ramne au point de dpart de vos courses. Et
comment vous y ramne-t-elle? l'esprit obsd des ides trangres,
des fantmes importuns, des sentiments tromps ou incomplets d'un
monde qui ne vous a laiss rien d'heureux. Ces ides, ces fantmes,
ces sentiments s'interposent entre vous et le bonheur que vous
pourriez encore goter. Vous revenez le coeur souffrant de regrets,
dsol de ces erreurs de jeunesse si pnibles au souvenir dans la
pudeur des annes. Voil comme je revins aprs avoir t  Rome, en
Syrie, aprs avoir vu passer l'empire, aprs tre devenu l'homme du
bruit, aprs avoir cess d'tre l'homme du silence. Madame Rcamier
qu'avait-elle fait? quelle avait t sa vie?

Je n'ai point connu la plus grande partie de l'existence  la fois
clatante et retire dont je vais vous entretenir: force m'est donc de
recourir  des autorits diffrentes de la mienne, mais elles seront
irrcusables. D'abord madame Rcamier m'a racont des faits dont elle
a t tmoin et m'a communiqu des lettres prcieuses. Elle a crit,
sur ce qu'elle a vu, des notes dont elle m'a permis de consulter le
texte, et trop rarement de le citer. Ensuite madame de Stal dans sa
correspondance, Benjamin Constant dans ses souvenirs, les uns
imprims, les autres manuscrits, M. Ballanche dans une notice sur
notre commune amie, madame la duchesse d'Abrants dans ses esquisses,
madame de Genlis dans les siennes, ont abondamment fourni les
matriaux de ma narration: je n'ai fait que nouer les uns aux autres
tant de beaux noms, en remplissant les vides par mon rcit, quand
quelques anneaux de la chane des vnements taient sauts ou rompus.

Montaigne dit que les hommes vont bant aux choses futures: j'ai la
manie de ber aux choses passes. Tout est plaisir, surtout lorsque
l'on tourne les yeux sur les premires annes de ceux que l'on chrit;
on allonge une vie aime; on tend l'affection que l'on ressent sur
des jours que l'on a ignors et que l'on ressuscite; on embellit ce
qui fut de ce qui est; on recompose de la jeunesse.

       *       *       *       *       *

J'ai vu  Lyon le _Jardin des Plantes_ tabli sur les ruines de
l'amphithtre antique et dans les jardins de l'ancienne _abbaye de la
Dserte_, maintenant abattue: le Rhne et la Sane sont  vos pieds;
au loin s'lve la plus haute montagne de l'Europe, premire colonne
milliaire de l'Italie, avec son criteau blanc au-dessus des nuages.
Madame Rcamier[313] fut mise dans cette abbaye, elle y passa son
enfance derrire une grille qui ne s'ouvrait sur l'glise extrieure
qu' l'lvation de la messe. Alors on apercevait dans la chapelle
intrieure du couvent des jeunes filles prosternes. La fte de
l'abbesse tait la fte principale de la communaut; la plus belle des
pensionnaires faisait le compliment d'usage: sa parure tait ajuste,
sa chevelure natte, sa tte voile et couronne des mains de ses
compagnes; et tout cela en silence, car l'heure du lever tait une de
celles qu'on appelait du _grand silence_ dans les monastres. Il va de
suite que Juliette avait les honneurs de la journe. Son pre et sa
mre s'tant tablis  Paris rappelrent leur enfant auprs d'eux. Sur
des brouillons crits par madame Rcamier je recueille cette note:

          [Note 313: Jeanne-Franoise-Julie-Adlade _Bernard_ tait
          ne  Lyon le 4 dcembre 1777. De tous ces noms de baptme,
          le seul qui lui ft rest dans l'habitude tait celui de
          _Julie_ transform en _Juliette_.--Son pre, Jean Bernard,
          tait notaire  Lyon; il fut nomm, en 1784, receveur des
          finances  Paris.]

La veille du jour o ma tante devait venir me chercher, je fus
conduite dans la chambre de madame l'abbesse pour recevoir sa
bndiction. Le lendemain, baigne de larmes, je venais de franchir la
porte que je ne me souvenais pas d'avoir vue s'ouvrir pour me laisser
entrer, je me trouvai dans une voiture avec ma tante, et nous partmes
pour Paris.

Je quitte  regret une poque si calme et si pure pour entrer dans
celle des agitations. Elle me revient quelquefois comme dans un vague
et doux rve, avec ses nuages d'encens, ses crmonies infinies, ses
processions dans les jardins, ses chants et ses fleurs.

Ces heures sorties d'un pieux dsert se reposent maintenant dans une
autre solitude religieuse, sans avoir rien perdu de leur fracheur et
de leur harmonie.

Benjamin Constant, l'homme qui a eu le plus d'esprit aprs Voltaire,
cherche  donner une ide de la premire jeunesse de madame Rcamier:
il a puis dans le modle dont il prtendait retracer les traits une
grce qui ne lui tait pas naturelle.

Parmi les femmes de notre poque, dit-il, que des avantages de
figure, d'esprit ou de caractre ont rendues clbres, il en est une
que je veux peindre. Sa beaut l'a d'abord fait admirer; son me s'est
ensuite fait connatre, et son me a encore paru suprieure  sa
beaut. L'habitude de la socit a fourni  son esprit le moyen de se
dployer, et son esprit n'est rest au-dessous ni de sa beaut ni de
son me.

 peine ge de quinze ans[314], marie  un homme qui, occup
d'affaires immenses, ne pouvait guider son extrme jeunesse, madame
Rcamier se trouva presque entirement livre  elle-mme dans un pays
qui tait encore un chaos.

          [Note 314: Et non _treize_ ans, comme le portent les
          ditions prcdentes.]

Plusieurs femmes de la mme poque ont rempli l'Europe de leurs
diverses clbrits. La plupart ont pay le tribut  leur sicle, les
unes par des amours sans dlicatesse, les autres par de coupables
condescendances envers les tyrannies successives.

Celle que je peins sortit brillante et pure de cette atmosphre qui
fltrissait ce qu'elle ne corrompait pas. L'enfance fut d'abord pour
elle une sauvegarde, tant l'auteur de ce bel ouvrage, faisait tourner
tout  son profit. loigne du monde dans une solitude embellie par
les arts, elle se faisait une douce occupation de toutes ces tudes
charmantes et potiques qui restent le charme d'un autre ge.

Souvent aussi, entoure de jeunes compagnes, elle se livrait avec
elles  des jeux bruyants. Svelte et lgre, elle les devanait  la
course; elle couvrait d'un bandeau ses yeux qui devaient un jour
pntrer toutes les mes. Son regard, aujourd'hui si expressif et si
profond, et qui semble nous rvler des mystres qu'elle-mme ne
connat pas, n'tincelait alors que d'une gaiet vive et foltre. Ses
beaux cheveux, qui ne peuvent se dtacher sans nous remplir de
trouble, tombaient alors, sans danger pour personne, sur ses blanches
paules. Un rire clatant et prolong interrompait souvent ses
conversations enfantines; mais dj l'on et pu remarquer en elle
cette observation fine et rapide qui saisit le ridicule, cette
malignit douce qui s'en amuse sans jamais blesser, et surtout ce
sentiment exquis d'lgance, de puret, de bon got, vritable
noblesse native, dont les titres sont empreints sur les tres
privilgis.

Le grand monde d'alors tait trop contraire  sa nature pour qu'elle
ne prfrt pas la retraite. On ne la vit jamais dans les maisons
ouvertes  tout venant, seules runions possibles quand toute socit
ferme et t suspecte; o toutes les classes se prcipitaient, parce
qu'on pouvait y parler sans rien dire, s'y rencontrer sans se
compromettre; o le mauvais ton tenait lieu d'esprit et le dsordre de
gaiet. On ne la vit jamais  cette cour du Directoire, o le pouvoir
tait tout  la fois terrible et familier, inspirant la crainte sans
chapper au mpris.

Cependant madame Rcamier sortait quelquefois de sa retraite pour
aller au spectacle ou dans les promenades publiques, et, dans ces
lieux frquents par tous, ces rares apparitions taient de vritables
vnements. Tout autre but de ces runions immenses tait oubli, et
chacun s'lanait sur son passage. L'homme assez heureux pour la
conduire avait  surmonter l'admiration comme un obstacle; ses pas
taient  chaque instant ralentis par les spectateurs presss autour
d'elle; elle jouissait de ce succs avec la gaiet d'un enfant et la
timidit d'une jeune fille; mais la dignit gracieuse, qui dans sa
retraite la distinguait de ses jeunes amies, contenait au dehors la
foule effervescente. On et dit qu'elle rgnait galement par sa seule
prsence sur ses compagnes et sur le public. Ainsi se passrent les
premires annes du mariage de madame Rcamier[315], entre des
occupations potiques, des jeux enfantins dans la retraite, et de
courtes et brillantes apparitions dans le monde.

          [Note 315: Juliette Bernard n'avait que quinze ans,
          lorsqu'elle pousa, en pleine Terreur, le 24 avril 1793, M.
          Jacques Rcamier, banquier  Paris, mais qui tait, comme
          elle, originaire de Lyon. Il demeurait au n 13 de la rue
          des Saints-Pres. (Voir, au tome II du _Journal d'un
          bourgeois de Paris pendant la Terreur_, par Edmond Bir, le
          chapitre sur _le Mariage de Mme Rcamier_.)--M. Rcamier
          avait 31 ans de plus que sa jeune femme. Ce lien, dit Mme
          Lenormant, ne fut jamais qu'apparent; Mme Rcamier ne reut
          de son mari que son nom. Ceci peut tonner, mais je ne suis
          pas charge d'expliquer le fait; je me borne  l'attester,
          comme auraient pu l'attester tous ceux qui, ayant connu M.
          et Mme Rcamier, pntrrent dans leur intimit. M. Rcamier
          n'eut jamais que des rapports paternels avec sa femme; il ne
          traita jamais la jeune et innocente enfant qui portait son
          nom que comme une fille dont la beaut charmait ses yeux et
          dont la clbrit flattait sa vanit. _Souvenirs et
          Correspondance tirs des papiers de Mme Rcamier_, tome I.]

Interrompant le rcit de l'auteur d'_Adolphe_, je dirai que, dans
cette socit succdant  la terreur, tout le monde craignait d'avoir
l'air de possder un foyer. On se rencontrait dans les lieux publics,
surtout au _Pavillon d'Hanovre_: quand je vis ce pavillon, il tait
abandonn comme la salle d'une fte d'hier, ou comme un thtre dont
les acteurs taient  jamais descendus. L s'taient retrouves des
jeunes chappes de prison  qui Andr Chnier avait fait dire:

  Je ne veux point mourir encore.

Madame Rcamier avait rencontr Danton allant au supplice, et elle vit
bientt aprs quelques-unes des belles victimes drobes  des hommes
devenus eux-mmes victimes de leur propre fureur.

Je reviens  mon guide Benjamin Constant:

L'esprit de madame Rcamier avait besoin d'un autre aliment.
L'instinct du beau lui faisait aimer d'avance, sans les connatre, les
hommes distingus par une rputation de talent et de gnie.

M. de Laharpe, l'un des premiers, sut apprcier cette femme qui
devait un jour grouper autour d'elle toutes les clbrits de son
sicle. Il l'avait rencontre dans son enfance, il la revit marie, et
la conversation de cette jeune personne de quinze ans eut mille
attraits pour un homme que son excessif amour-propre et l'habitude des
entretiens avec les hommes les plus spirituels de France rendaient
fort exigeant et fort difficile.

M. de Laharpe se dgageait auprs de madame Rcamier de la plupart
des dfauts qui rendaient son commerce pineux et presque
insupportable. Il se plaisait  tre son guide: il admirait avec
quelle rapidit son esprit supplait  l'exprience et comprenait tout
ce qu'il lui rvlait sur le monde et sur les hommes. C'tait au
moment de cette conversion fameuse que tant de gens ont qualifie
d'hypocrisie. J'ai toujours regard cette conversion comme sincre. Le
sentiment religieux est une facult inhrente  l'homme; il est
absurde de prtendre que la fraude et le mensonge aient cr cette
facult. On ne met rien dans l'me humaine que ce que la nature y a
mis. Les perscutions, les abus d'autorit en faveur de certains
dogmes peuvent nous faire illusion  nous-mmes et nous rvolter
contre ce que nous prouverions si on ne nous l'imposait pas; mais,
ds que les causes extrieures ont cess, nous revenons  notre
tendance primitive: quand il n'y a plus de courage  rsister, nous ne
nous applaudissons plus de notre rsistance. Or, la rvolution ayant
t ce mrite  l'incrdulit, les hommes que la vanit seule avait
rendus incrdules purent devenir religieux de bonne foi.

M. de Laharpe tait de ce nombre; mais il garda son caractre
intolrant, et cette disposition amre qui lui faisait concevoir de
nouvelles haines sans abjurer les anciennes. Toutes ces pines de sa
dvotion disparaissaient cependant auprs de madame Rcamier.

Voici quelques fragments des lettres de M. de Laharpe  madame
Rcamier, dont Benjamin Constant vient de parler:

                                        Samedi, 28 septembre.

     Quoi, madame, vous portez la bont jusqu' vouloir honorer d'une
     visite un pauvre proscrit comme moi! C'est pour cette fois que je
     pourrais dire comme les anciens patriarches,  qui d'ailleurs je
     ressemble si peu, qu'un ange est venu dans ma demeure. Je sais
     bien que vous aimez  faire _oeuvres de misricorde_; mais, par
     le temps qui court, tout _bien_ est difficile, et celui-l comme
     les autres. Je dois vous prvenir,  mon grand regret, que venir
     seule est d'abord impossible pour bien des raisons; entre autres,
     qu'avec votre jeunesse et votre figure dont l'clat vous suivra
     partout, vous ne sauriez voyager sans une femme de chambre  qui
     la prudence me dfend de confier le secret de ma retraite, qui
     n'est pas  moi seul. Vous n'auriez donc qu'un moyen d'excuter
     votre gnreuse rsolution, ce serait de vous consulter avec
     madame de Clermont[316] qui vous amnerait un jour dans son petit
     castel champtre, et de l il vous serait trs ais de venir avec
     elle. Vous tes faites toutes deux pour vous apprcier et pour
     vous aimer l'une et l'autre..... Je fais dans ce moment-ci
     beaucoup de vers. En les faisant, je songe souvent que je pourrai
     les lire un jour  cette belle et charmante Juliette dont
     l'esprit est aussi fin que le regard, et le got aussi pur que
     son me. Je vous enverrais bien aussi le fragment d'_Adonis_ que
     vous aimez, quoique devenu un peu profane pour moi; mais je
     voudrais la promesse qu'il ne sortira pas de vos mains......
     ...

          [Note 316: Madame de Clermont-Tonnerre.]

     Adieu, madame; je me laisse aller avec vous  des ides que
     toute autre que vous trouverait bien extraordinaire d'adresser 
     une personne de seize ans, mais je sais que vos seize ans ne sont
     que sur votre figure[317].

          [Note 317: Cette lettre est ainsi date: _De ma retraite de
          Corbeil, le samedi 28 septembre 1797._--La Harpe, proscrit
          aprs le coup d'tat du 18 fructidor (4 septembre 1797),
          avait trouv un asile  Corbeil, o Mme Rcamier l'alla voir
          une fois.]

       *       *       *       *       *

                                        Samedi.

     Il y a bien longtemps, madame, que je n'ai eu le plaisir de
     causer avec vous, et si vous tes sre, comme vous devez l'tre
     que c'est une de mes privations, vous ne m'en ferez pas de
     reproches...

     Vous avez lu dans mon me; vous y avez vu que j'y portais le
     deuil des malheurs publics et celui de mes propres fautes, et
     j'ai d sentir que cette triste disposition formait un contraste
     trop fort avec tout l'clat qui environne votre ge et vos
     charmes. Je crains mme qu'il ne se soit fait apercevoir
     quelquefois dans le peu de moments qu'il m'a t permis de passer
     avec vous, et je rclame l-dessus votre indulgence. Mais 
     prsent, madame, que la Providence semble nous montrer de bien
     prs un meilleur avenir[318],  qui pourrais-je confier mieux
     qu' vous la joie que me donnent des esprances si douces et que
     je crois si prochaines? Qui tiendra une plus grande place que
     vous dans les jouissances particulires qui se mleront  la joie
     publique? Je serai alors plus susceptible et moins indigne des
     douceurs de votre charmante socit, et combien je m'estimerai
     heureux de pouvoir y tre encore pour quelque chose! Si vous
     daignez mettre le mme prix au fruit de mon travail, vous serez
     toujours la premire  qui je m'empresserai d'en faire hommage.
     Alors plus de contradictions et d'obstacles; vous me trouverez
     toujours  vos ordres, et personne, je l'espre, ne pourra me
     blmer de cette prfrence. Je dirai: Voil celle qui, dans l'ge
     des illusions et avec tous les avantages brillants qui peuvent
     les excuser, a connu toute la noblesse et la dlicatesse des
     procds de la plus pure amiti, et au milieu de tous les
     hommages s'est souvenue d'un proscrit. Je dirai: Voil celle dont
     j'ai vu crotre la jeunesse et les grces au milieu d'une
     corruption gnrale qui n'a jamais pu les atteindre; celle dont
     la raison de seize ans a souvent fait honte  la mienne: et je
     suis sr que personne ne sera tent de me contredire.

          [Note 318: Cette lettre, qui ne porte d'autre indication de
          date que le mot _samedi_ a d tre crite quelques jours
          aprs le 18 brumaire.]

La tristesse des vnements, de l'ge et de la religion, cache sous
une expression attendrie, offre dans ces lettres un singulier mlange
de pense et de style. Revenons encore au rcit de Benjamin Constant:

Nous arrivons  l'poque o madame Rcamier se vit pour la premire
fois l'objet d'une passion forte et suivie. Jusqu'alors elle avait
reu des hommages unanimes de la part de tous ceux qui la
rencontraient, mais son genre de vie ne prsentait nulle part des
centres de runion o l'on ft sr de la retrouver. Elle ne recevait
jamais chez elle et ne s'tait point encore form de socit o l'on
pt pntrer tous les jours pour la voir et essayer de lui plaire.

Dans l't de 1799, madame Rcamier vint habiter le chteau de
Clichy,  un quart de lieue de Paris. Un homme clbre depuis par
divers genres de prtentions, et plus clbre encore par les avantages
qu'il a refuss que par les succs qu'il a obtenus, Lucien Bonaparte,
se fit prsenter  elle.

Il n'avait aspir jusqu'alors qu' des conqutes faciles, et n'avait
tudi pour les obtenir que les moyens de romans que son peu de
connaissance du monde lui reprsentait comme infaillibles. Il est
possible que l'ide de captiver la plus belle femme de son temps l'ait
sduit d'abord. Jeune, chef d'un parti dans le conseil des Cinq-Cents,
frre du premier gnral du sicle, il fut flatt de runir dans sa
personne les triomphes d'un homme d'tat et les succs d'un amant.

Il imagina de recourir  une fiction pour dclarer son amour  madame
Rcamier; il supposa une lettre de _Romo  Juliette_; et l'envoya
comme un ouvrage de lui  celle qui portait le mme nom.

       *       *       *       *       *

Voici cette lettre de Lucien, connue de Benjamin Constant; au milieu
des rvolutions qui ont agit le monde rel, il est piquant de voir un
Bonaparte s'enfoncer dans le monde des fictions.




LETTRE DE ROMO  JULIETTE

par l'auteur de _la Tribu indienne_[319].

          [Note 319: Lucien Bonaparte venait de publier un roman
          intitul _la Tribu indienne, ou douard et Stellina_.
          (Paris, 1799, 2 vol. in-18.)]

                                        Venise, 29 juillet.

     Romo vous crit, Juliette: si vous refusiez de me lire vous
     seriez plus cruelle que nos parents, dont les longues querelles
     viennent enfin de s'apaiser: sans doute ces affreuses querelles
     ne renatront plus...... Il y a peu de jours, je ne vous
     connaissais encore que par la renomme. Je vous avais aperue
     quelquefois dans les temples et dans les ftes; je savais que
     vous tiez la plus belle; mille bouches rptaient vos loges, et
     vos attraits m'avaient frapp sans m'blouir.......
     Pourquoi la paix m'a-t-elle livr  votre empire? la paix! elle
     est dans nos familles, mais le trouble est dans mon coeur...
     ......

     Rappelez-vous ce jour o pour la premire fois je vous fus
     prsent. Nous clbrions dans un banquet nombreux la
     rconciliation de nos pres. Je revenais du snat o les troubles
     suscits  la Rpublique avaient produit une vive impression...
     Vous arrivtes; tous alors s'empressaient. Qu'elle est belle!
     s'criait-on...........

     La foule remplit dans la soire les jardins de Bedmar. Les
     importuns, qui sont partout, s'emparrent de moi. Cette fois je
     n'eus avec eux ni patience ni affabilit: ils me tenaient loign
     de vous!... Je voulus me rendre compte du trouble qui s'emparait
     de moi. Je connus l'amour et je voulus le matriser... Je fus
     entran et je quittai avec vous ce lieu de ftes.

     Je vous ai revue depuis; l'amour a sembl me sourire. Un jour,
     assise au bord de l'eau, immobile et rveuse, vous effeuilliez
     une rose; seul avec vous, j'ai parl... j'ai entendu un soupir...
     vaine illusion! Revenu de mon erreur, j'ai vu l'indiffrence au
     front tranquille assise entre nous deux... La passion qui me
     matrise s'exprimait dans mes discours, et les vtres portaient
     l'aimable et cruelle empreinte de l'enfance et de la
     plaisanterie.

     Chaque jour je voudrais vous voir, comme si le trait n'tait pas
     assez fix dans mon coeur. Les moments o je vous vois seule sont
     bien rares, et ces jeunes Vnitiens qui vous entourent et vous
     parlent fadeur et galanterie me sont insupportables. Peut-on
     parler  Juliette comme aux autres femmes!

     J'ai voulu vous crire; vous me connatrez, vous ne serez plus
     incrdule; mon me est inquite; elle a soif de sentiment. Si
     l'amour n'a pas mu le vtre; si Romo n'est  vos yeux qu'un
     homme ordinaire, oh! je vous en conjure par les liens que vous
     m'avez imposs, soyez avec moi svre par bont; ne me souriez
     plus, ne me parlez plus, repoussez-moi loin de vous. Dites-moi de
     m'loigner, et si je puis excuter cet ordre rigoureux,
     souvenez-vous au moins que Romo vous aimera toujours; que
     personne n'a jamais rgn sur lui comme Juliette, et qu'il ne
     peut plus renoncer  vivre pour elle au moins par le souvenir.

Pour un homme de sang-froid, tout cela est un peu moquable: les
Bonaparte vivaient de thtres, de romans et de vers; la vie de
Napolon lui-mme est-elle autre chose qu'un pome?

Benjamin Constant continue en commentant cette lettre: Le style de
cette lettre est visiblement imit de tous les romans qui ont peint
les passions, depuis Werther jusqu' la Nouvelle Hlose. Madame
Rcamier reconnut facilement,  plusieurs circonstances de dtail,
qu'elle-mme tait l'objet de la dclaration qu'on lui prsentait
comme une simple lecture. Elle n'tait pas assez accoutume au langage
direct de l'amour pour tre avertie par l'exprience que tout dans les
expressions n'tait peut-tre pas sincre; mais un instinct juste et
sr l'en avertissait; elle rpondit avec simplicit, avec gaiet mme,
et montra bien plus d'indiffrence que d'inquitude et de crainte. Il
n'en fallut pas davantage pour que Lucien prouvt rellement la
passion qu'il avait d'abord un peu exagre.

Les lettres de Lucien deviennent plus vraies, plus loquentes, 
mesure qu'il devient plus passionn; on y voyait bien toujours
l'ambition des ornements, le besoin de se mettre en attitude; il ne
peut s'endormir sans se _jeter dans les bras de Morphe_. Au milieu de
son dsespoir, il se dcrit livr aux grandes occupations qui
l'entourent; il s'tonne de ce qu'un homme comme lui verse des larmes;
mais dans tout cet alliage de dclamation et de phrases il y a
pourtant de l'loquence, de la sensibilit et de la douleur. Enfin,
dans une lettre pleine de passion o il crit  madame Rcamier: Je
ne puis vous har, mais je puis me tuer, il dit tout  coup en
rflexion gnrale: J'oublie que l'amour ne s'arrache pas, il
s'obtient. Puis il ajoute: Aprs la rception de votre billet, j'en
ai reu plusieurs diplomatiques; j'ai appris une nouvelle que le bruit
public vous aura sans doute apprise. Les flicitations m'entourent,
m'tourdissent... on me parle de ce qui n'est pas vous! Puis, encore
une exclamation: Que la nature est faible, compare  l'amour!

Cette nouvelle qui trouvait Lucien insensible tait pourtant une
nouvelle immense: le dbarquement de Bonaparte  son retour d'gypte.

Un destin nouveau venait de dbarquer avec ses promesses et ses
menaces; le dix-huit brumaire ne devait pas se faire attendre plus de
trois semaines.

 peine chapp au danger de cette journe, qui tiendra toujours une
si grande place dans l'histoire, Lucien crivait  madame Rcamier:
Votre image m'est apparue!... Vous auriez eu ma dernire pense.


SUITE DU RCIT DE BENJAMIN CONSTANT.

Madame Rcamier contracta, avec une femme bien autrement illustre que
M. de Laharpe n'tait clbre, une amiti qui devint chaque jour plus
intime et qui dure encore.

M. Necker, ayant t ray de la liste des migrs, chargea madame de
Stal, sa fille, de vendre une maison qu'il avait  Paris. Madame
Rcamier l'acheta, et ce fut une occasion pour elle de voir madame de
Stal[320].

          [Note 320: Comme le duc de Laval, un autre admirateur de Mme
          Rcamier, Benjamin Constant n'aimait pas les dates. Son
          crit sur Mme Rcamier n'en renferme pas une seule. Besoin
          nous est donc de prciser.  la fin de 1798, Mme de Stal
          fut charge par son pre, qui venait d'tre ray de la liste
          des migrs, de vendre l'htel qu'il possdait rue du
          Mont-Blanc, aujourd'hui rue de la Chausse-d'Antin, 7. M.
          Rcamier tait depuis longtemps en relations d'affaires avec
          M. Necker, il tait son banquier, ainsi que celui de sa
          fille; il acheta l'htel. L'acte de vente porte la date du
          25 vendmiaire an VII (16 octobre 1798). La ngociation de
          cette affaire devint l'origine de la liaison qui s'tablit
          entre Mme de Stal et Mme Rcamier. (_Souvenirs et
          Correspondance_..., par Mme Lenormant, I, 23.)]

La vue de cette femme clbre la remplit d'abord d'une excessive
timidit. La figure de madame de Stal a t fort discute. Mais un
superbe regard, un sourire doux, une expression habituelle de
bienveillance, l'absence de toute affectation minutieuse et de toute
rserve gnante; des mots flatteurs, des louanges un peu directes,
mais qui semblent chapper  l'enthousiasme, une varit inpuisable
de conversation, tonnent, attirent et lui concilient presque tous
ceux qui l'approchent. Je ne connais aucune femme et mme aucun homme
qui soit plus convaincu de son immense supriorit sur tout le monde,
et qui fasse moins peser cette conviction sur les autres.

Rien n'tait plus attachant que les entretiens de madame de Stal et
de madame Rcamier. La rapidit de l'une  exprimer mille penses
neuves, la rapidit de la seconde  les saisir et  les juger; cet
esprit mle et fort qui dvoilait tout, et cet esprit dlicat et fin
qui comprenait tout; ces rvlations d'un gnie exerc communiques 
une jeune intelligence digne de les recevoir: tout cela formait une
runion qu'il est impossible de peindre sans avoir eu le bonheur d'en
tre tmoin soi-mme.

L'amiti de madame Rcamier pour madame de Stal se fortifia d'un
sentiment qu'elles prouvaient toutes deux, l'amour filial. Madame
Rcamier tait tendrement attache  sa mre, femme d'un rare mrite,
dont la sant donnait dj des craintes, et que sa fille ne cesse de
regretter depuis qu'elle l'a perdue. Madame de Stal avait vou  son
pre un culte que la mort n'a fait que rendre plus exalt. Toujours
entranante dans sa manire de s'exprimer, elle le devient encore
surtout quand elle parle de lui. Sa voix mue, ses yeux prts  se
mouiller de larmes, la sincrit de son enthousiasme, touchaient l'me
de ceux mmes qui ne partageaient pas son opinion sur cet homme
clbre. On a frquemment jet du ridicule sur les loges qu'elle lui
a donns dans ses crits; mais quand on l'a entendue sur ce sujet, il
est impossible d'en faire un objet de moquerie, parce que rien de ce
qui est vrai n'est ridicule.

Les lettres de Corinne  son amie madame Rcamier commencrent 
l'poque rappele ici par Benjamin Constant: elles ont un charme qui
tient presque de l'amour; j'en ferai connatre quelques-unes.

                                        Coppet, 9 septembre.

     Vous souvenez-vous, belle Juliette, d'une personne que vous avez
     comble de marques d'intrt cet hiver, et qui se flatte de vous
     engager  redoubler l'hiver prochain? Comment gouvernez-vous
     l'empire de la beaut? On vous l'accorde avec plaisir, cet
     empire, parce que vous tes minemment bonne, et qu'il semble
     naturel qu'une me si douce ait un charmant visage pour
     l'exprimer. De tous vos admirateurs, vous savez que je prfre
     Adrien de Montmorency[321]. J'ai reu de ses lettres,
     remarquables par l'esprit et la grce, et je crois  la solidit
     de ses affections, malgr le charme de ses manires[322]. Au
     reste, ce mot de solidit convient  moi, qui ne prtends qu' un
     rle bien secondaire dans son coeur. Mais vous, qui tes
     l'hrone de tous les sentiments, vous tes expose aux grands
     vnements dont on fait les tragdies et les romans. Le mien[323]
     s'avance au pied des Alpes. J'espre que vous le lirez avec
     intrt. Je me plais  cette occupation.............
     ...................... Au milieu de tous ces
     succs, ce que vous tes et ce que vous resterez, c'est un ange
     de puret et de beaut, et vous aurez le culte des dvots comme
     celui des mondains...... Avez-vous revu l'auteur d'_Atala_?
     tes-vous toujours  Clichy? Enfin je vous demande des dtails
     sur vous. J'aime  savoir ce que vous faites,  me reprsenter
     les lieux que vous habitez. Tout n'est-il pas tableau dans les
     souvenirs que l'on garde de vous? Je joins,  cet enthousiasme si
     naturel pour vos rares avantages, beaucoup d'attrait pour votre
     socit. Acceptez, je vous prie, avec bienveillance, tout ce que
     je vous offre, et promettez-moi que nous nous verrons souvent
     l'hiver prochain.

          [Note 321: Plus tard duc de Laval-Montmorency, celui
          prcisment que Chateaubriand remplacera comme ambassadeur 
          Rome.]

          [Note 322: Arbitre du got et des bonnes manires, a dit
          Mme de Stal. Sous une apparence lgre et mobile, le duc de
          Laval tait un noble coeur et un esprit lev. Il gra les
          plus grandes ambassades et fut partout  la hauteur de sa
          tche.]

          [Note 323: Le roman de _Delphine_, qui parut  la fin de
          1802.]

                                        Coppet, 30 avril.

     Savez-vous que mes amis, belle Juliette, m'ont un peu flatte de
     l'ide que vous viendriez ici? Ne pourriez-vous pas me donner ce
     grand plaisir? Le bonheur ne m'a pas gte depuis quelque temps,
     et ce serait un retour de fortune que votre arrive, qui me
     donnerait de l'espoir pour tout ce que je dsire. Adrien et
     Mathieu disent qu'ils viendront. Si vous veniez avec eux, un mois
     de sjour ici suffirait pour vous montrer notre clatante nature.
     Mon pre dit que vous devriez choisir Coppet pour domicile, et
     que de l nous ferions nos courses. Mon pre est trs vif dans le
     dsir de vous voir. Vous savez ce qu'on a dit d'Homre:

       Par la voix des vieillards tu louas la beaut.

     Et indpendamment de cette beaut vous tes charmante.

       *       *       *       *       *

Pendant la courte paix d'Amiens, madame Rcamier fit avec sa mre un
voyage  Londres. Elle eut des lettres de recommandation du vieux duc
de Guignes, ambassadeur en Angleterre trente ans auparavant. Il avait
conserv des correspondances avec les femmes les plus brillantes de
son temps: la duchesse de Devonshire[324], lady Melbourne, la
marquise de Salisbury, la margrave d'Anspach[325], dont il avait t
amoureux. Son ambassade tait encore clbre, son souvenir tout vivant
chez ces respectables dames.

          [Note 324: Georgina _Spenser_, duchesse de _Devonshire_
          (1746-1806), clbre par son esprit et sa beaut. Elle se
          mla aux luttes politiques de son temps, soutint Fox et
          crivit plusieurs posies, dont la principale, _le Passage
          du mont Saint-Gothard_, a t traduite par Delille.]

          [Note 325: lisabeth _Craven_, margravine _d'Anspach_
          (1750-1828). Fille du comte de Berkeley, elle pousa d'abord
          lord Craven, dont elle eut sept enfants. Abandonne par son
          mari, elle demanda le divorce, et quitta l'Angleterre pour
          voyager. Devenue veuve en 1790, elle pousa en secondes
          noces le margrave d'Anspach et vint demeurer avec lui en
          Angleterre, dans la terre de Brandebourg-House. Aprs la
          mort de ce prince (1806), elle recommena ses voyages et
          mourut  Naples  l'ge de 78 ans. Elle a compos des pices
          de thtre, un _Voyage  Constantinople en passant par la
          Crime_, traduit trois fois en franais, et des _Mmoires_
          fort curieux, qui parurent  Londres en 1825 et furent
          traduits, l'anne suivante, par J.-T. Parisot (2 vol.
          in-8{o}).]

Telle est la puissance de la nouveaut en Angleterre, que le lendemain
les gazettes furent remplies de l'arrive de la beaut trangre.
Madame Rcamier reut les visites de toutes les personnes  qui elle
avait envoy des lettres. Parmi ces personnes, la plus remarquable
tait la duchesse de Devonshire, ge de quarante-cinq  cinquante
ans. Elle tait encore  la mode et belle, quoique prive d'un oeil
qu'elle couvrait d'une boucle de ses cheveux. La premire fois que
madame Rcamier parut en public, ce fut avec elle. La duchesse la
conduisit  l'opra dans sa loge, o se trouvaient le prince de
Galles, le duc d'Orlans et ses frres, le duc de Montpensier et le
comte de Beaujolais: les deux premiers devaient devenir rois; l'un
touchait au trne, l'autre en tait encore spar par un abme.

Les lorgnettes et les regards se tournrent vers la loge de la
duchesse. Le prince de Galles dit  madame Rcamier que, si elle ne
voulait tre touffe, il fallait sortir avant la fin du spectacle. 
peine fut-elle debout, que les portes des loges s'ouvrirent
prcipitamment; elle n'vita rien et fut porte par le flot de la
foule jusqu' sa voiture.

Le lendemain, madame Rcamier alla au parc de Kensington, accompagne
du marquis de Douglas, plus tard duc d'Hamilton[326], et qui depuis a
reu Charles X  Holy-Rood, et de sa soeur la duchesse de Somerset. La
foule se prcipitait sur les pas de l'trangre. Cette effet se
renouvela toutes les fois qu'elle se montra en public; les journaux
retentissaient de son nom; son portrait, grav par Bartolozzi, fut
rpandu dans toute l'Angleterre. L'auteur d'_Antigone_, M. Ballanche,
ajoute que des vaisseaux le portrent jusque dans les les de la
Grce: la beaut retournait aux lieux o l'on avait invent son
image. On a de madame Rcamier une esquisse par David, un portrait en
pied par Grard, un buste par Canova. Le portrait est le chef-d'oeuvre
de Grard; mais il ne me plat pas, parce que j'y reconnais les traits
sans y reconnatre l'expression du modle.

          [Note 326: M. de Marcellus,  qui la France doit de possder
          la _Vnus de Milo_, rencontrant ici le nom du duc
          d'Hamilton, en a profit, comme c'tait son droit, pour nous
          conter cette jolie anecdote: Ce premier des ducs cossais,
          ml au rcit du voyage de Mme Rcamier en Angleterre,
          s'tait pris aussi des charmes de la Vnus de Milo, ds son
          entre  Paris. Sachant que je l'avais enleve, il m'en fit
          offrir, toute mutile qu'elle tait, dix mille livres
          sterling. Elle n'tait pas  moi; elle n'appartenait mme
          plus  M. le marquis de Rivire, qui venait d'en faire don 
          Louis XVIII: quelques annes aprs, la duchesse de Hamilton,
          que je recevais avec son fils et sa fille dans la jolie
          villa de _Saltocchio_, au pied des Apennins, me rappela, 
          la vue de quelques statues informes, cette passion qu'elle
          avait partage pour la Vnus victorieuse. Mais quand j'avais
          drob mon idole  l'obscurit de Milo et aux empressements
          d'une frgate anglaise, arrive quelques heures trop tard,
          ce n'tait pas pour qu'un autre pays que le mien vnt 
          s'illuminer jamais de sa beaut. (_Chateaubriand et son
          temps_, p. 316.)]

La veille du dpart de madame Rcamier, le prince de Galles et la
duchesse de Devonshire lui demandrent de les recevoir et d'amener
chez elle quelques personnes de leur socit. On fit de la musique.
Elle joua avec le chevalier Marin, premier harpiste de cette poque,
des variations sur un thme de Mozart. Cette soire fut cite dans les
feuilles publiques comme un concert que la belle trangre avait donn
en partant au prince de Galles.

Le lendemain elle s'embarqua pour La Haye, et mit trois jours  faire
une traverse de seize heures. Elle m'a racont que, pendant ces jours
mls de temptes, elle lut de suite le _Gnie du christianisme_; je
lui fus _rvl_, selon sa bienveillante expression: je reconnais l
cette bont que les vents et la mer ont toujours eue pour moi.

Prs de La Haye, elle visita le chteau du prince d'Orange[327]. Ce
prince, lui ayant fait promettre d'aller voir cette demeure, lui
crivit plusieurs lettres dans lesquelles il parle de ses revers et de
l'espoir de les vaincre: Guillaume Ier est en effet devenu monarque;
en ce temps-l on intriguait pour tre roi comme aujourd'hui pour tre
dput; et ces candidats  la souverainet se pressaient aux pieds de
madame Rcamier comme si elle disposait des couronnes.

          [Note 327: Sur le prince d'Orange, voir, au tome III, la
          note 1 de la page 206.]

Ce billet de Bernadotte, qui rgne aujourd'hui sur la Sude, termina
le voyage de madame Rcamier en Angleterre.

     ................. Les journaux anglais, en
     calmant mes inquitudes sur votre sant, m'ont appris les dangers
     auxquels vous avez t expose. J'ai blm d'abord le peuple de
     Londres dans son grand empressement; mais, je vous l'avoue, il a
     t bientt excus, car je suis partie intresse lorsqu'il faut
     justifier les personnes qui se rendent indiscrtes pour admirer
     les charmes de votre cleste figure.

     Au milieu de l'clat qui vous environne et que vous mritez 
     tant de titres, daignez vous souvenir quelquefois que l'tre qui
     vous est le plus dvou dans la nature est

                                        BERNADOTTE.

Madame de Stal, menace de l'exil, tenta de s'tablir  Maffliers,
campagne  huit lieues de Paris[328]. Elle accepta la proposition que
lui fit madame Rcamier, revenue d'Angleterre, de passer quelques
jours  Saint-Brice avec elle; ensuite elle retourna dans son premier
asile. Elle rend compte de ce qui lui arriva alors, dans les _Dix
annes d'exil_.

          [Note 328: Cette maison de campagne appartenait  Mme de la
          Tour, personne vraiment bonne et spirituelle,  qui Mme de
          Stal avait t recommande par M. Regnaud de
          Saint-Jean-d'Angly, alors prsident de la section de
          l'intrieur au Conseil d'tat.]

J'tais  table, dit-elle, avec trois de mes amis, dans une salle o
l'on voyait le grand chemin et la porte d'entre. C'tait  la fin de
septembre[329],  quatre heures: un homme en habit gris,  cheval,
s'arrte et sonne; je fus certaine de mon sort; il me fit demander; je
le reus dans le jardin. En avanant vers lui, le parfum des fleurs et
la beaut du soleil me frapprent. Les sensations qui nous viennent
par les combinaisons de la socit sont si diffrentes de celle de la
nature! Cet homme me dit qu'il tait le commandant de la gendarmerie
de Versailles... Il me montra une lettre, signe de Bonaparte, qui
portait l'ordre de m'loigner  quarante lieues de Paris, et
enjoignait de me faire partir dans les vingt-quatre heures, en me
traitant cependant avec tous les gards dus  une femme d'un nom
connu... Je rpondis  l'officier de gendarmerie que partir dans les
vingt-quatre heures convenait  des conscrits, mais non pas  une
femme et  des enfants. En consquence je lui proposai de
m'accompagner  Paris o j'avais besoin de trois jours pour faire les
arrangements ncessaires  mon voyage. Je montai donc dans ma voiture
avec mes enfants et cet officier qu'on avait choisi comme le plus
littraire des gendarmes. En effet, il me fit des compliments sur mes
crits. Vous voyez, lui dis-je, monsieur, o cela mne d'tre femme
d'esprit. Dconseillez-le, je vous prie, aux personnes de votre
famille, si vous en avez l'occasion. J'essayais de me monter par la
fiert, mais je sentais la griffe dans mon coeur.

          [Note 329: Septembre 1803.]

Je m'arrtai quelques instants chez madame Rcamier. Je trouvai le
gnral Junot, qui, par dvouement pour elle, promit d'aller le
lendemain parler au premier Consul. Il le ft en effet avec la plus
grande chaleur............

La veille du jour qui m'tait accord, Joseph Bonaparte fit encore
une tentative......

Je fus oblige d'attendre la rponse dans une auberge  deux lieues
de Paris, n'osant pas rentrer chez moi dans la ville. Un jour se passa
sans que cette rponse me parvnt. Ne voulant pas attirer l'attention
sur moi en restant plus longtemps dans l'auberge o j'tais, je fis le
tour des murs de Paris pour en aller chercher une autre, de mme 
deux lieues de Paris, mais sur une route diffrente. Cette vie
errante,  quatre pas de mes amis et de ma demeure, me causait une
douleur que je ne puis me rappeler sans frissonner.[330]

          [Note 330: Mme de Stal, _Dix annes d'exil_, 1re partie,
          chap. XI.]

Madame de Stal, au lieu de retourner  Coppet, partit pour son
premier voyage d'Allemagne.  cette poque elle m'crivit, sur la mort
de madame de Beaumont, la lettre que j'ai cite dans mon premier
voyage de Rome.

Madame Rcamier runissait chez elle,  Paris, ce qu'il y avait de
plus distingu dans les partis opprims et dans les opinions qui
n'avaient pas tout cd  la victoire. On y voyait les illustrations
de l'ancienne monarchie et du nouvel empire: les Montmorency, les
Sabran, les Lamoignon, les gnraux Massna, Moreau et Bernadotte;
celui-l destin  l'exil, celui-ci au trne. Les trangers illustres
s'y rendaient aussi; le prince d'Orange, le prince de Bavire, le
frre de la reine de Prusse l'environnaient, comme  Londres le
prince de Galles tait fier de porter son chle. L'attrait tait si
irrsistible qu'Eugne de Beauharnais et les ministres mmes de
l'empereur allaient  ces runions. Bonaparte ne pouvait souffrir le
succs, mme celui d'une femme. Il disait: Depuis quand le conseil se
tient-il chez madame Rcamier?

       *       *       *       *       *

Je reviens maintenant au rcit de Benjamin Constant: Depuis longtemps
Bonaparte, qui s'tait empar du gouvernement, marchait ouvertement 
la tyrannie. Les partis les plus opposs s'aigrissaient contre lui, et
tandis que la masse des citoyens se laissait nerver encore par le
repos qu'on lui promettait, les rpublicains et les royalistes
dsiraient un renversement. M. de Montmorency appartenait  ces
derniers par sa naissance, ses rapports et ses opinions. Madame
Rcamier ne tenait  la politique que par son intrt gnreux pour
les vaincus de tous les partis. L'indpendance de son caractre
l'loignait de la cour de Napolon dont elle avait refus de faire
partie. M. de Montmorency imagina de lui confier ses esprances, lui
peignit le rtablissement des Bourbons sous des couleurs propres 
exciter son enthousiasme, et la chargea de rapprocher deux hommes
importants alors en France, Bernadotte et Moreau, pour voir s'ils
pouvaient se runir contre Bonaparte. Elle connaissait beaucoup
Bernadotte, qui depuis est devenu prince royal de Sude. Quelque chose
de chevaleresque dans la figure, de noble dans les manires, de trs
fin dans l'esprit, de dclamatoire dans la conversation, en font un
homme remarquable. Courageux dans les combats, hardi dans le propos,
mais timide dans les actions qui ne sont pas militaires, irrsolu dans
tous ses projets: une chose qui le rend trs sduisant  la premire
vue, mais qui en mme temps met un obstacle  toute combinaison de
plan avec lui, c'est une habitude de haranguer, reste de son ducation
rvolutionnaire qui ne le quitte pas. Il a parfois des mouvements d'une
vritable loquence; il le sait, il aime ce genre de succs, et quand il
est entr dans le dveloppement de quelque ide gnrale, tenant  ce
qu'il a entendu dans les clubs ou  la tribune, il perd de vue tout ce
qui l'occupe et n'est plus qu'un orateur passionn. Tel il a paru en
France dans les premires annes du rgne de Bonaparte, qu'il a toujours
ha et auquel il a toujours t suspect, et tel il s'est encore montr
dans ces derniers temps, au milieu du bouleversement de l'Europe dont on
lui doit toutefois l'affranchissement, parce qu'il a rassur les
trangers en leur montrant un Franais prt  marcher contre le tyran de
la France et sachant ne dire que ce qui pouvait influer sur sa nation.

Tout ce qui offre  une femme le moyen d'exercer sa puissance lui est
toujours agrable. Il y avait d'ailleurs, dans l'ide de soulever
contre le despotisme de Bonaparte des hommes importants par leurs
dignits et leur gloire, quelque chose de gnreux et de noble qui
devait tenter madame Rcamier. Elle se prta donc au dsir de M. de
Montmorency. Elle runit souvent Bernadotte et Moreau chez elle.
Moreau hsitait, Bernadotte dclamait. Madame Rcamier prenait les
discours indcis de Moreau pour un commencement de rsolution, et les
harangues de Bernadotte comme un signal de renversement de la
tyrannie. Les deux gnraux, de leur ct, taient enchants de voir
leur mcontentement caress par tant de beaut, d'esprit et de grce.
Il y avait en effet quelque chose de romanesque et de potique dans
cette femme si jeune, si sduisante, leur parlant de la libert de
leur patrie. Bernadotte rptait sans cesse  madame Rcamier qu'elle
tait faite pour lectriser le monde et pour crer des sides.

En remarquant la finesse de cette peinture de Benjamin Constant, il
faut dire que madame Rcamier ne serait jamais entre dans ces
intrts politiques sans l'irritation qu'elle ressentait de l'exil de
madame de Stal. Le futur roi de Sude avait la liste des gnraux qui
tenaient encore au parti de l'indpendance, mais le nom de Moreau n'y
tait pas; c'tait le seul qu'on pt opposer  celui de Napolon:
seulement Bernadotte ignorait quel tait ce Bonaparte dont il
attaquait la puissance.

Madame Moreau donna un bal; toute l'Europe s'y trouva, except la
France; elle n'y tait reprsente que par l'opposition rpublicaine.
Pendant cette fte, le gnral Bernadotte conduisit madame Rcamier
dans un petit salon o le bruit de la musique seul les suivit et leur
rappelait o ils taient. Moreau passa dans ce salon; Bernadotte lui
dit aprs de longues explications: Avec un nom populaire, vous tes
le seul parmi nous qui puisse se prsenter appuy de tout un peuple;
voyez ce que vous pouvez, ce que nous pouvons guids par vous.
Moreau rpta ce qu'il avait dit souvent: Qu'il sentait le danger
dont la libert tait menace, qu'il fallait surveiller Bonaparte,
mais qu'il craignait la guerre civile.

Cette conversation se prolongeait et s'animait; Bernadotte s'emporta
et dit au gnral Moreau: Vous n'osez pas prendre la cause de la
libert; eh bien, Bonaparte se jouera de la libert et de vous. Elle
prira malgr nos efforts, et vous, vous serez envelopp dans sa ruine
sans avoir combattu. Paroles prophtiques!

La mre de madame Rcamier tait lie avec madame Hulot, mre de
madame Moreau, et madame Rcamier avait contract avec cette dernire
une de ces liaisons d'enfance qu'on est heureux de continuer dans le
monde.

Pendant le procs du gnral Moreau, madame Rcamier passait sa vie chez
madame Moreau. Celle-ci dit  son amie que son mari se plaignait de ne
l'avoir pas encore vue parmi le public qui remplissait la salle et le
tribunal. Madame Rcamier s'arrangea pour assister le lendemain de cette
conversation  la sance. Un des juges, M. Brillat-Savarin[331], se
chargea de la faire entrer par une porte particulire qui s'ouvrait sur
l'amphithtre. En entrant elle releva son voile, parcourut d'un coup
d'oeil les rangs des accuss, afin d'y trouver Moreau. Il la reconnut,
se leva et la salua. Tous les regards se tournrent vers elle; elle se
hta de descendre les degrs de l'amphithtre pour arriver  la place
qui lui tait destine. Les accuss taient au nombre de quarante-sept;
ils remplissaient les gradins placs en face des juges du tribunal.
Chaque accus tait plac entre deux gendarmes: ces soldats montraient
au gnral Moreau de la dfrence et du respect.

          [Note 331: Anthelme _Brillat-Savarin_ (1755-1826). Dput du
          Tiers aux tats gnraux pour le bailliage de Bugey et
          Valromey, il sigea parmi les modrs, migra en 1793 et se
          retira en Suisse, puis  New-York, o il se cra des
          ressources en donnant des leons de franais et en tenant le
          premier violon dans un petit thtre. Sous le Consulat, il
          fut nomm juge au Tribunal de Cassation (1er avril 1800). Il
          mourut conseiller  la Cour de Cassation le 2 fvrier 1826,
          des suites d'un rhume contract dans l'glise de
          Saint-Denis,  la crmonie expiatoire du 21 janvier.
          L'anne prcdente, il avait publi l'ouvrage qui a fait sa
          gloire, la _Physiologie du got_.--Balzac, sans doute comme
          auteur de la _Physiologie du mariage_, lui a consacr une
          intressante notice dans la _Biographie universelle_, de
          Michaud. Brillat-Savarin, dit-il, offrait une des rares
          exceptions  la rgle qui destitue de toute haute facult
          intellectuelle les gens de haute taille; quoique sa stature
          presque colossale lui donnt en quelque sorte l'air du
          tambour-major de la Cour de cassation, il tait grand homme
          d'esprit, et son ouvrage se recommande par des qualits
          littraires peu communes.]

On remarquait MM. de Polignac et de Rivire, mais surtout Georges
Cadoudal. Pichegru, dont le nom restera li  celui de Moreau,
manquait pourtant  ct de lui, ou plutt on y croyait voir son
ombre, car on savait qu'il manquait aussi dans la prison.

Il n'tait plus question de rpublicains, c'tait la fidlit
royaliste qui luttait contre le pouvoir nouveau; toutefois, cette
cause de la lgitimit et de ses partisans nobles avait pour chef un
homme du peuple, Georges Cadoudal. On le voyait l, avec la pense que
cette tte si pieuse, si intrpide, allait tomber sur l'chafaud; que
lui seul peut-tre, Cadoudal, ne serait pas sauv, car il ne ferait
rien pour l'tre. Il ne dfendait que ses amis; quant  ce qui le
regardait particulirement, il disait tout. Bonaparte ne fut pas aussi
gnreux qu'on le supposait: onze personnes dvoues  Georges
prirent avec lui[332].

          [Note 332: L'excution de Georges Cadoudal et de ses onze
          compagnons eut lieu le lundi 25 juillet 1804,  onze heures
          du matin, en place de Grve. La veille, le gelier de
          Bictre tait entr dans son cachot, apportant  Georges une
          demande en grce toute prte. Il jette un regard sur le
          papier qu'on lui prsente et qui tait adress  _Sa Majest
          l'Empereur_. Il n'en veut pas voir davantage. Se tournant
          vers ses compagnons: Mes camarades, dit-il, faisons la
          prire. Le matin de l'excution,  quelqu'un qui lui
          demandait des nouvelles du condamn, le capitaine Laborde
          rpondit: Il a dormi plus tranquillement que moi. Georges
          tait assist de l'abb de Keravenant, qui fut sous la
          Restauration cur de Saint-Germain des Prs. Arriv sur la
          place de Grve, l'abb lui faisait rciter la Salutation
          anglique: Je vous salue, Marie, pleine de grces... Sainte
          Marie, mre de Dieu, priez pour nous, pauvres pcheurs,
          maintenant... Et Georges s'arrtait: Continuez, dit le
          prtre, et  l'heure de notre mort.-- quoi bon? dit
          Georges; l'heure de la mort, n'est-ce pas maintenant? Au
          pied de l'chafaud, raconte le duc de Rivire dans ses
          _Mmoires_, page 52, il dclara qu'il avait une faveur 
          solliciter. Pour ter  mes compagnons d'infortune, dit-il,
          l'ide que je pourrais leur survivre, je demande  mourir
          avant eux. C'est moi, d'ailleurs, qui dois leur donner
          l'exemple. On y consentit, et Georges eut sur l'chafaud la
          place qu'il occupait devant l'ennemi, il fut le premier  la
          mort comme il l'avait t tant de fois au combat.]

Moreau ne parla point. La sance termine, le juge qui avait amen
madame Rcamier vint la reprendre. Elle traversa le parquet du ct
oppos  celui par lequel elle tait entre, et longea le banc des
accuss. Moreau descendit suivi de ses deux gendarmes; il n'tait
spar d'elle que par une balustrade. Il lui dit quelques paroles que
dans son saisissement elle n'entendit point: elle voulut lui rpondre,
sa voix se brisa[333].

          [Note 333: Dans les pages qui prcdent, Chateaubriand n'a
          fait que rsumer le rcit mme de Mme Rcamier, reproduit
          plus tard en son entier par Mme Lenormant au tome Ier des
          _Souvenirs_, pages 103 et suivantes.]

Aujourd'hui que les temps sont changs, et que le nom de Bonaparte
semble seul les remplir, on n'imagine pas  combien peu encore
paraissait tenir sa puissance. La nuit qui prcda la sentence, et
pendant laquelle le tribunal sigea, tout Paris fut sur pied. Des
flots de peuple se portaient au Palais de Justice. Georges ne voulut
point de grce; il rpondit  ceux qui voulaient la demander: Me
promettez-vous une plus belle occasion de mourir?

Moreau, condamn  la dportation, se mit en route pour Cadix, d'o il
devait passer en Amrique. Madame Moreau alla le rejoindre. Madame
Rcamier tait auprs d'elle au moment de son dpart. Elle la vit
embrasser son fils dans son berceau, et la vit revenir sur ses pas
pour l'embrasser encore: elle la conduisit  sa voiture et reut son
dernier adieu.

Le gnral Moreau crivit de Cadix cette lettre  sa gnreuse amie:

                         Chiclana (prs Cadix), le 12 octobre 1804.

     Madame,

     Vous apprendrez sans doute avec quelque plaisir des nouvelles de
     deux fugitifs auxquels vous avez tmoign tant d'intrt. Aprs
     avoir essuy des fatigues de tout genre, sur terre et sur mer,
     nous esprions nous reposer  Cadix, quand la fivre jaune, qu'on
     peut en quelque sorte comparer aux maux que nous venions
     d'prouver, est venue nous assiger dans cette ville.

     Quoique les couches de mon pouse nous aient forcs d'y rester
     plus d'un mois pendant la maladie, nous avons t assez heureux
     pour nous prserver de la contagion; un seul de nos gens en a t
     atteint.

     Enfin, nous sommes  Chiclana, trs joli village  quelques
     lieues de Cadix, jouissant d'une bonne sant, et mon pouse en
     pleine convalescence aprs m'avoir donn une fille trs bien
     portante.

     Persuade que vous prendrez autant d'intrt  cet vnement
     qu' tout ce qui nous est arriv, elle me charge de vous en faire
     part et de la rappeler  votre amiti.

     Je ne vous parle pas du genre de vie que nous menons, il est
     excessivement ennuyeux et monotone; mais au moins nous respirons
     en libert, quoique dans le pays de l'inquisition.

     Je vous prie, madame, de recevoir l'assurance de mon respectueux
     attachement, et de me croire pour toujours

     Votre trs humble et trs obissant serviteur,

                                        V. MOREAU.

Cette lettre est date de Chiclana, lieu qui sembla promettre avec de
la gloire un rgne assur  M. le duc d'Angoulme: et pourtant il n'a
fait que paratre sur ce bord aussi fatalement que Moreau, qu'on a cru
dvou aux Bourbons. Moreau au fond de l'me tait dvou  la
libert; lorsqu'il eut le malheur de se joindre  la coalition, il
s'agissait uniquement  ses yeux de combattre le despotisme de
Bonaparte. Louis XVIII disait  M. de Montmorency, qui dplorait la
mort de Moreau comme une grande perte pour la couronne: Pas si
grande: Moreau tait rpublicain. Ce gnral ne repassa en Europe que
pour trouver le boulet sur lequel son nom avait t grav par le doigt
de Dieu.

Moreau me rappelle un autre illustre capitaine, Massna. Celui-ci
allait  l'arme d'Italie; il demanda  madame Rcamier un ruban blanc
de sa parure. Un jour elle reut ce billet de la main de Massna:

Le charmant ruban donn par madame Rcamier a t port par le
gnral Massna aux batailles et au blocus de Gnes: il n'a jamais
quitt le gnral et lui a constamment favoris la victoire.

Les antiques moeurs percent  travers les moeurs nouvelles dont elles
font la base. La galanterie du chevalier noble se retrouvait dans le
soldat plbien; le souvenir des tournois et des croisades tait cach
dans ces faits d'armes par qui la France moderne a couronn ses
vieilles victoires. Cisher, compagnon de Charlemagne, ne se parait
point aux combats des couleurs de sa dame: Il portait, dit le moine
de Saint-Gall, sept, huit et mme neuf ennemis enfils  sa lance
comme des grenouillettes. Cisher prcdait, et Massna suivait la
chevalerie.

       *       *       *       *       *

Madame de Stal apprit  Berlin la maladie de son pre; elle se hta
de revenir, mais M. Necker tait mort[334] avant son arrive en
Suisse.

          [Note 334: M. Necker mourut  Coppet le 9 avril 1804.]

En ce temps-l arriva la ruine de M. Rcamier[335]; madame de Stal
fut bientt instruite de ce malheureux vnement. Elle crivit
sur-le-champ  madame Rcamier, son amie:

          [Note 335: La ruine de M. Rcamier fut postrieure de deux
          ans  la mort de M. Necker. Elle se produisit dans l'automne
          de 1806. Par suite d'une srie de circonstances, et plus
          particulirement de l'tat politique et financier de
          l'Espagne, la maison de banque de M. Rcamier se trouva en
          prsence de graves embarras. Pour les conjurer, il aurait
          suffi que la Banque de France ft autorise  lui avancer un
          million, avance en garantie de laquelle il offrait de donner
          de trs bonnes valeurs. Le prt d'un million fut durement
          refus, et la catastrophe eut lieu. M. Rcamier abandonna 
          ses cranciers tout ce qu'il possdait, et en reut ce
          tmoignage de confiance et d'estime, d'tre mis par eux  la
          tte de la liquidation de ses affaires. Sa femme vendit
          jusqu' son dernier bijou. On se dfit de l'argenterie,
          l'htel de la rue du Mont-Blanc fut mis en vente. Il fut
          achet par M. Mosselmann.]

                                        Genve, 17 novembre[336].

          [Note 336: 17 novembre 1806.]

     Ah! ma chre Juliette, quelle douleur j'ai prouve par
     l'affreuse nouvelle que je reois! que je maudis l'exil qui ne me
     permet pas d'tre auprs de vous, de vous serrer contre mon
     coeur! Vous avez perdu tout ce qui tient  la facilit, 
     l'agrment de la vie; mais s'il tait possible d'tre plus aime,
     plus intressante que vous ne l'tiez, c'est ce qui vous serait
     arriv. Je vais crire  M. Rcamier, que je plains et que je
     respecte. Mais, dites-moi, serait-ce un rve que de vous voir ici
     cet hiver? Si vous vouliez, trois mois passs ici, dans un cercle
     troit o vous seriez passionnment soigne: mais  Paris aussi
     vous inspirez ce sentiment. Enfin, au moins  Lyon, ou jusqu'
     mes _quarante lieues_, j'irai pour vous voir, pour vous
     embrasser, pour vous dire que je me suis senti pour vous plus de
     tendresse que pour aucune femme que j'aie jamais connue. Je ne
     sais rien vous dire comme consolation, si ce n'est que vous serez
     aime et considre plus que jamais et que les admirables traits
     de votre gnrosit et de votre bienfaisance seront connus malgr
     vous par ce malheur, comme ils ne l'auraient jamais t sans lui.
     Certainement, en comparant votre situation  ce qu'elle tait,
     vous avez perdu; mais s'il m'tait possible d'envier ce que
     j'aime, je donnerais bien tout ce que je suis pour tre vous.
     Beaut sans gale en Europe, rputation sans tache, caractre
     fier et gnreux, quelle fortune de bonheur encore dans cette
     triste vie o l'on marche si dpouill! Chre Juliette, que notre
     amiti se resserre; que ce ne soit plus simplement des services
     gnreux qui sont tous venus de vous, mais une correspondance
     suivie, un besoin rciproque de se confier ses penses, une vie
     ensemble. Chre Juliette, c'est vous qui me ferez revenir 
     Paris, car vous serez toujours une personne toute-puissante, et
     nous nous verrons tous les jours; et comme vous tes plus jeune
     que moi, vous me fermerez les yeux, et mes enfants seront vos
     amis. Ma fille a pleur ce matin de mes larmes et des vtres.
     Chre Juliette, ce luxe qui vous entourait, c'est nous qui en
     avons joui; votre fortune a t la ntre, et je me sens ruine
     parce que vous n'tes plus riche. Croyez-moi, il reste du bonheur
     quand on s'est fait aimer ainsi.

     Benjamin veut vous crire; il est bien mu. Mathieu de
     Montmorency m'crit sur vous une lettre bien touchante. Chre
     amie, que votre coeur soit calme au milieu de tant de douleurs.
     Hlas! ni la mort ni l'indiffrence de vos amis ne vous menacent,
     et voil les blessures ternelles. Adieu, cher ange, adieu!
     J'embrasse avec respect votre visage charmant...

Un intrt nouveau se rpandit sur madame Rcamier: elle quitta la
socit sans se plaindre, et sembla faite pour la solitude comme pour
le monde. Ses amis lui restrent, et cette fois, a dit M. Ballanche,
_la fortune se retira seule_.

Madame de Stal attira son amie  Coppet[337]. Le prince Auguste de
Prusse, fait prisonnier  la bataille d'Eylau[338], se rendant en
Italie, passa par Genve: il devint amoureux de madame Rcamier. La
vie intime et particulire appartenant  chaque homme continuait son
cours sous la vie gnrale, l'ensanglantement des batailles et la
transformation des empires. Le riche,  son rveil, aperoit ses
lambris dors, le pauvre ses solives enfumes; pour les clairer il
n'y a qu'un mme rayon de soleil.

          [Note 337: Mme Rcamier avait perdu sa mre le 20 janvier
          1807. Elle passa les six premiers mois de son deuil dans une
          profonde retraite; au milieu de l't de 1807, elle
          consentit, sur les instances de Mme de Stal,  se rendre 
          Coppet.]

          [Note 338: Ce n'est pas  la bataille d'Eylau (8 fvrier
          1807) que le prince Auguste fut fait prisonnier, mais bien,
          ainsi que nous avons dj eu occasion de le dire, au combat
          de Saalfeldt, le 10 octobre 1806.--Le prince n'avait que
          vingt-quatre ans; il tait de cinq ans plus jeune que Mme
          Rcamier.]

Le prince Auguste, croyant que madame Rcamier pourrait consentir au
divorce, lui proposa de l'pouser[339]. Il reste un monument de cette
passion dans le tableau de _Corinne_ que le prince obtint de Grard;
il en fit prsent  madame Rcamier comme un immortel souvenir du
sentiment qu'elle lui avait inspir, et de l'intime amiti qui
unissait Corinne et Juliette[340].

          [Note 339: On lit  ce sujet dans le livre de Mme Lenormant:
          Le prince Auguste tait remarquablement beau, brave,
          chevaleresque;  l'ardeur passionne de ses sentiments, se
          joignaient une loyaut et une sorte de candeur toutes
          germaniques... La passion qu'il conut pour l'amie de Mme de
          Stal tait extrme; protestant et n dans un pays o le
          divorce est autoris par la loi civile et par la loi
          religieuse, il se flatta que la belle Juliette consentirait
           faire rompre le mariage qui faisait obstacle  ses voeux,
          et il lui proposa de l'pouser... Mme Rcamier tait mue,
          branle: elle accueillit un moment la proposition d'un
          mariage, preuve insigne, non seulement de la passion, mais
          de l'estime d'un prince de maison royale fortement pntr
          des prrogatives et de l'lvation de son rang. Une promesse
          fut change. La sorte de lien qui avait uni la belle
          Juliette  M. Rcamier tait de ceux que la religion
          catholique elle-mme proclame nuls. Cdant  l'motion du
          sentiment qu'elle inspirait au prince Auguste, Juliette
          crivit  M. Rcamier pour lui demander la rupture de leur
          union. Il lui rpondit qu'il consentirait  l'annulation de
          leur mariage, si telle tait sa volont; mais, faisant appel
           tous les sentiments du noble coeur auquel il s'adressait,
          il rappelait l'affection qu'il lui avait porte ds son
          enfance, il exprimait mme le regret d'avoir respect des
          susceptibilits et des rpugnances sans lesquelles un lien
          plus troit n'et pas permis cette pense de sparation;
          enfin il demandait que cette rupture de leur lien, si Mme
          Rcamier persistait dans un tel projet, n'et pas lieu 
          Paris, mais hors de France, o il se rendrait pour se
          concerter avec elle.

          Cette lettre digne, paternelle et tendre, laissa quelques
          instants Mme Rcamier immobile: elle revit en pense ce
          compagnon des premires annes de sa vie, dont l'indulgence,
          si elle ne lui avait pas donn le bonheur, avait toujours
          respect ses sentiments et sa libert; elle le revit vieux,
          dpouill de la grande fortune dont il avait pris plaisir 
          la faire jouir, et l'ide de l'abandon d'un homme malheureux
          lui parut impossible. Elle revint  Paris  la fin de
          l'automne ayant pris sa rsolution, mais n'exprimant pas
          encore ouvertement au prince Auguste l'inutilit de ses
          instances. Elle compta sur le temps et l'absence pour lui
          rendre moins cruelle la perte de ses esprances...
          _Souvenirs et Correspondance..._, tome I, p. 140-142. Voir
          aussi pages 143  152.]

          [Note 340: C'est seulement en 1818, aprs la mort de Mme de
          Stal, que le prince Auguste commanda  Grard le clbre
          tableau reprsentant _Corinne au cap Misne_. En change de
          ce tableau, Mme Rcamier lui envoya son portrait, peint
          galement par Grard. Le prince l'avait plac dans la
          galerie de son palais,  Berlin; il ne s'en spara qu' sa
          mort. D'aprs ses dernires volonts, ce portrait fut
          renvoy  Mme Rcamier en 1845, et, dans la lettre que le
          prince lui crivait trois mois avant sa mort, en pleine
          sant, mais comme frapp d'un pressentiment, se trouvent ces
          paroles: L'anneau que vous m'avez donn me suivra dans la
          tombe.--_Souvenirs et Correspondance_, I, 151.]

L't se passa en ftes: le monde tait boulevers; mais il arrive que
le retentissement des catastrophes publiques, en se mlant aux joies
de la jeunesse, en redouble le charme; on se livre d'autant plus
vivement aux plaisirs qu'on se sent prs de les perdre.

Madame de Genlis a fait un roman sur cet attachement du prince
Auguste. Je la trouvai un jour dans l'ardeur de la composition. Elle
demeurait  l'Arsenal, au milieu de livres poudreux, dans un
appartement obscur. Elle n'attendait personne; elle tait vtue d'une
robe noire; ses cheveux blancs offusquaient son visage; elle tenait
une harpe entre ses genoux, et sa tte tait abattue sur sa poitrine.
Appendue aux cordes de l'instrument, elle promenait ses deux mains
ples et amaigries sur l'autre ct du rseau sonore, dont elle tirait
des sons affaiblis, semblables aux voix lointaines et indfinissables
de la mort. Que chantait l'antique sybille[341]? elle chantait madame
Rcamier. Elle l'avait d'abord hae, mais dans la suite elle avait
t vaincue par la beaut et le malheur. Madame de Genlis venait
d'crire cette page sur madame Rcamier, en lui donnant le nom
d'Athnas:

          [Note 341: M. F. Barrire, l'diteur de la _Collection des
          Mmoires sur le 18e et le 19e sicle_, eut occasion vers ce
          mme temps de visiter Mme de Genlis; il dcrit en ces termes
          l'appartement de l'antique sibylle:--Nous la trouvmes
          dans un appartement de bien mdiocre apparence et surtout
          bien mal tenu. Mme de Genlis tait assise devant une table
          de bois de sapin, noircie par le temps et l'usage. Cette
          table offrait le bizarre assemblage d'une foule d'objets en
          dsordre; on y voyait ple-mle des brosses  dents, un tour
          en cheveux, deux pots de confitures entams, des coquilles
          d'oeufs, des peignes, un petit pain, de la pommade, un
          demi-rouleau de sirop de capillaire, un reste de caf au
          lait dans une tasse brche, des fers propres  gaufrer des
          fleurs en papier, un bout de chandelle, une guirlande
          commence  l'aquarelle, un peu de fromage de Brie, un
          encrier en plomb, deux volumes bien gras et deux carrs de
          papier sur lesquels taient griffonns des vers.
          _Avant-Propos_ des _Mmoires de Mme de Genlis_.]

Le prince entra dans le salon, conduit par madame de Stal. Tout 
coup la porte s'entr'ouvre, Athnas s'avance.  l'lgance de sa
taille,  l'clat blouissant de sa figure, le prince ne peut la
mconnatre, mais il s'tait fait d'elle une ide toute diffrente: il
s'tait reprsent cette femme si clbre par sa beaut, fire de ses
succs, avec un maintien assur, et cette espce de confiance que ne
donne que trop souvent ce genre de clbrit; et il voyait une jeune
personne timide s'avancer avec embarras et rougir en paraissant. Le
plus doux sentiment se mla  sa surprise.

Aprs dner on ne sortit point,  cause de la chaleur excessive; on
descendit dans la galerie pour faire de la musique jusqu' l'heure de
la promenade. Aprs quelques accords brillants et des sons harmoniques
d'une douceur enchanteresse, Athnas chanta en s'accompagnant sur la
harpe. Le prince l'couta avec ravissement, et, lorsqu'elle eut fini,
il la regarda avec un trouble inexprimable en s'criant: Et des
talents!

Madame de Stal, dans la force de la vie, aimait madame Rcamier;
madame de Genlis, dans sa dcrpitude, retrouvait pour elle les
accents de sa jeunesse; l'auteur de _Mademoiselle de Clermont_[342]
plaait la scne de son roman  Coppet[343], chez l'auteur de Corinne,
rivale qu'elle dtestait; c'tait une merveille. Une autre merveille
est de me voir crire ces dtails. Je parcours des lettres qui me
rappellent des temps o je vivais solitaire et inconnu. Il fut du
bonheur sans moi, aux rivages de Coppet, que je n'ai pas vus depuis
sans quelque mouvement d'envie. Les choses qui me sont chappes sur
la terre, qui m'ont fui, que je regrette, me tueraient si je ne
touchais  ma tombe; mais, si prs de l'oubli ternel, vrits et
songes sont galement vains; au bout de la vie tout est jour perdu.

          [Note 342: _Mademoiselle de Clermont_ est le meilleur
          ouvrage de Mme de Genlis; il avait paru en 1802.]

          [Note 343: La nouvelle de Mme de Genlis, dont parle ici
          Chateaubriand, a paru seulement en 1832 sous le titre
          d'_Athnas ou le Chteau de Coppet en 1807_.]

       *       *       *       *       *

Madame de Stal partit une seconde fois pour l'Allemagne[344]. Ici
recommence une srie de lettres  madame Rcamier, peut-tre encore
plus charmantes que les premires.

          [Note 344: Dans l'automne de 1807. On lit, au sujet de ce
          voyage, dans les notes de M. Auguste de Stal: Depuis son
          voyage  Berlin, si cruellement interrompu par la mort de
          son pre, ma mre n'avait pas cess d'tudier la littrature
          et la philosophie allemandes; mais un nouveau sjour lui
          tait ncessaire pour achever le tableau de ce pays qu'elle
          se proposait de prsenter  la France. Dans l'automne de
          1807, elle partit pour Vienne, et elle y retrouva, dans la
          socit du prince de Ligne, dans celle de la marchale
          Lubomirska, etc., cette urbanit de manires, cette facilit
          de conversation qui avaient tant de charme  ses yeux. Le
          gouvernement autrichien, puis par la guerre, n'avait pas
          alors la force d'tre oppresseur pour son propre compte, et
          cependant il conservait envers la France une attitude qui
          n'tait pas sans indpendance et sans dignit. Ceux que
          poursuivait la haine de Napolon pouvaient encore trouver 
          Vienne un asile; aussi l'anne que ma mre y passa fut-elle
          la plus calme dont elle et joui depuis son exil.
          _Avertissement de M. de Stal fils_, en tte de la seconde
          partie de _Dix annes d'exil_.]

Il n'y a rien dans les ouvrages imprims de madame de Stal qui
approche de ce naturel, de cette loquence, o l'imagination prte son
expression aux sentiments. La vertu de l'amiti de madame Rcamier
devait tre grande, puisqu'elle sut faire produire  une femme de
gnie ce qu'il y avait de cach et de non rvl encore dans son
talent. On devine au surplus dans l'accent triste de madame de Stal
un dplaisir secret, dont la beaut devait tre naturellement la
confidente, elle qui ne pouvait jamais recevoir de pareilles
blessures.

       *       *       *       *       *

Madame de Stal tant rentre en France vint, au printemps de
1810[345], habiter le chteau de Chaumont sur les bords de la Loire,
 quarante lieues de Paris, distance dtermine pour le rayon de son
bannissement. Madame Rcamier la rejoignit dans cette campagne.

          [Note 345: Les prcdentes ditions portent  tort _1812_.
          C'est en _1810_, et non en 1812, que Mme de Stal habita le
          chteau de Chaumont. On lit dans l'_Avertissement_ de M.
          Auguste de Stal: _Au commencement de l't de 1810_, ayant
          achev les trois volumes de _l'Allemagne_, elle voulut aller
          en surveiller l'impression  quarante lieues de Paris,
          distance qui lui tait encore permise et o elle pouvait
          esprer de revoir ceux de ses amis dont l'affection n'avait
          pas flchi devant la disgrce de l'empereur. Elle alla donc
          s'tablir, prs de Blois, dans le vieux chteau de
          Chaumont-sur-Loire, que le cardinal d'Amboise, Diane de
          Poitiers, Catherine de Mdicis et Nostradamus ont jadis
          habit. Le propritaire actuel de ce sjour romantique, M.
          Le Ray, avec qui mes parents taient lis par des relations
          d'affaires et d'amiti, tait alors en Amrique. Mais,
          tandis que nous occupions son chteau, il revint des
          tats-Unis avec sa famille; et, quoiqu'il voult bien nous
          engager  rester chez lui, plus il nous en pressait avec
          politesse, plus nous tions tourments de la crainte de le
          gner. M. de Salaberry nous tira de cet embarras avec la
          plus aimable obligeance, en mettant  notre disposition sa
          terre de Foss.--Le chteau de Chaumont est situ dans la
          commune de Chaumont-sur-Loire (Loir-et-Cher). Il appartient
          actuellement  M. le prince Amde de Broglie.--Le chteau
          de Foss, situ dans la commune de Foss (Loir-et-Cher),
          appartient aujourd'hui  M. le comte de Salaberry.]

Madame de Stal surveillait alors l'impression de son ouvrage sur
l'Allemagne: lorsqu'il fut prs de paratre, elle l'envoya  Bonaparte
avec cette lettre:

     Sire,

     Je prends la libert de prsenter  Votre Majest mon ouvrage
     sur l'Allemagne. Si elle daigne le lire, il me semble qu'elle y
     trouvera la preuve d'un esprit capable de quelques rflexions et
     que le temps a mri. Sire, il y a douze ans que je n'ai vu Votre
     Majest et que je suis exile. Douze ans de malheurs modifient
     tous les caractres, et le destin enseigne la rsignation  ceux
     qui souffrent. Prte  m'embarquer, je supplie Votre Majest de
     m'accorder une demi-heure d'entretien. Je crois avoir des choses
      lui dire qui pourront l'intresser, et c'est  ce titre que je
     la supplie de m'accorder la faveur de lui parler avant mon
     dpart. Je me permettrai seulement une chose dans cette lettre:
     c'est l'explication des motifs qui me forcent  quitter le
     continent, si je n'obtiens pas de Votre Majest la permission de
     vivre dans une campagne assez prs de Paris pour que mes enfants
     y puissent demeurer. La disgrce de Votre Majest jette sur les
     personnes qui en sont l'objet une telle dfaveur en Europe, que
     je ne puis faire un pas sans en rencontrer les effets. Les uns
     craignent de se compromettre en me voyant, les autres se croient
     des Romains en triomphant de cette crainte. Les plus simples
     rapports de la socit deviennent des services qu'une me fire
     ne peut supporter. Parmi mes amis, il en est qui se sont associs
      mon sort avec une admirable gnrosit; mais j'ai vu les
     sentiments les plus intimes se briser contre la ncessit de
     vivre avec moi dans la solitude, et j'ai pass ma vie depuis huit
     ans entre la crainte de ne pas obtenir des sacrifices, et la
     douleur d'en tre l'objet. Il est peut-tre ridicule d'entrer
     ainsi dans le dtail de ses impressions avec le souverain du
     monde; mais ce qui vous a donn le monde, Sire, c'est un
     souverain gnie. Et en fait d'observation sur le coeur humain,
     Votre Majest comprend depuis les plus vastes ressorts jusqu'aux
     plus dlicats. Mes fils n'ont point de carrire, ma fille a
     treize ans: dans peu d'annes il faudra l'tablir: il y aurait de
     l'gosme  la forcer de vivre dans les insipides sjours o je
     suis condamne. Il faudrait donc aussi me sparer d'elle! Cette
     vie n'est pas tolrable et je n'y sais aucun remde sur le
     continent. Quelle ville puis-je choisir o la disgrce de Votre
     Majest ne mette pas un obstacle invincible  l'tablissement de
     mes enfants comme  mon repos personnel? Votre Majest ne sait
     peut-tre pas elle-mme la peur que les exils font  la plupart
     des autorits de tous les pays, et j'aurais dans ce genre des
     choses  lui raconter qui dpassent srement ce qu'elle aurait
     ordonn. On a dit  Votre Majest que je regrettais Paris  cause
     du Muse et de Talma: c'est une agrable plaisanterie sur l'exil,
     c'est--dire sur le malheur que Cicron et Bolingbroke ont
     dclar le plus insupportable de tous; mais quand j'aimerais les
     chefs-d'oeuvre des arts que la France doit aux conqutes de Votre
     Majest, quand j'aimerais ces belles tragdies, images de
     l'hrosme, serait-ce  vous, Sire,  m'en blmer? Le bonheur de
     chaque individu ne se compose-t-il pas de la nature de ses
     facults? et si le ciel m'a donn du talent, n'ai-je pas
     l'imagination qui rend les jouissances des arts et de l'esprit
     ncessaires? Tant de gens demandent  Votre Majest des avantages
     rels de toute espce! pourquoi rougirais-je de lui demander
     l'amiti, la posie, la musique, les tableaux, toute cette
     existence idale dont je puis jouir sans m'carter de la
     soumission que je dois au monarque de la France?

Cette lettre inconnue mritait d'tre conserve[346]. Madame de Stal
n'tait pas, ainsi qu'on l'a prtendu, une ennemie aveugle et
implacable. Elle ne fut pas plus coute que moi, lorsque je me vis
oblig de m'adresser aussi  Bonaparte pour lui demander la vie de mon
cousin Armand. Alexandre et Csar auraient t touchs de cette lettre
d'un ton si haut, crite par une femme si renomme; mais la confiance
du mrite qui se juge et s'galise  la domination suprme, cette
sorte de familiarit de l'intelligence qui se place au niveau du
matre de l'Europe pour traiter avec lui de couronne  couronne, ne
parurent  Bonaparte que l'arrogance d'un amour-propre drgl. Il se
croyait brav par tout ce qui avait quelque grandeur indpendante; la
bassesse lui semblait fidlit, la fiert rvolte; il ignorait que le
vrai talent ne reconnat de Napolons que dans le gnie; qu'il a ses
entres dans les palais comme dans les temples, parce qu'il est
immortel.

          [Note 346: Chateaubriand ne donne pas la date de cette
          lettre. Elle doit tre du mois de septembre 1810. Mme de
          Stal dit en effet, dans ses _Dix annes d'exil_ (seconde
          partie, chapitre premier): Le 23 septembre (1810), je
          corrigeai la dernire preuve de _l'Allemagne_: aprs six
          ans de travail, ce m'tait une vraie joie de mettre le mot
          _fin_  mes trois volumes. Je fis la liste des cent
          personnes  qui je voulais les envoyer dans les diffrentes
          parties de la France et de l'Europe; j'attachais un grand
          prix  ce livre, que je croyais propre  faire connatre des
          ides nouvelles  la France: il me semble qu'un sentiment
          lev sans tre hostile l'avait inspir, et qu'on y trouvait
          un langage qu'on ne parlait plus.]

       *       *       *       *       *

Madame de Stal quitta Chaumont et retourna  Coppet[347]; madame
Rcamier s'empressa de nouveau de se rendre auprs d'elle; M. Mathieu
de Montmorency lui resta galement dvou. L'un et l'autre en furent
punis; ils furent frapps de la peine mme qu'ils taient alls
consoler: les quarante lieues de distance de Paris leur furent
infliges[348].

          [Note 347: Au mois d'octobre 1810.--Les trois volumes de
          _l'Allemagne_ taient  peine achevs d'imprimer que le duc
          de Rovigo, ministre de la police, envoyait ses agents pour
          mettre en pices les dix mille exemplaires qu'on avait
          tirs, et il signifiait  l'auteur l'ordre de quitter la
          France _sous trois jours_. Ayant vu dans les journaux que
          des vaisseaux amricains taient arrivs dans les ports de
          la Manche, Mme de Stal se dcida  faire usage d'un
          passeport qu'elle avait pour l'Amrique, esprant qu'il lui
          serait possible de relcher en Angleterre. Il lui fallait
          quelques jours, dans tous les cas, pour se prparer  ce
          voyage, et elle fut oblige de s'adresser au ministre de la
          police pour demander ce peu de jours.  la date du 3 octobre
          1810, Rovigo lui accorda _huit jours_. Il lui disait dans sa
          lettre: Il m'a paru que l'_air de ce pays-ci ne vous
          convenait point_, et nous n'en sommes pas encore rduits 
          chercher des modles dans les peuples que vous admirez.
          Votre dernier ouvrage n'est point franais; c'est moi qui en
          ai arrt l'impression... Je mande  M. Corbigny (le prfet
          de Loir-et-Cher) de tenir la main  l'excution de l'ordre
          que je lui ai donn, lorsque le dlai que je vous accorde
          sera expir... La lettre du ministre de la police se
          terminait par ce _post-scriptum_: J'ai des raisons, madame,
          pour vous indiquer les ports de Lorient, La Rochelle,
          Bordeaux et Rochefort, comme tant les seuls ports dans
          lesquels vous pouvez vous embarquer. Je vous invite  me
          faire connatre celui que vous aurez choisi. On interdisait
           Mme de Stal les ports de la Manche, afin de l'empcher
          d'aller en Angleterre. Du moment qu'on lui donnait pour
          toute alternative l'Amrique ou Coppet, elle prit le parti
          de retourner  Coppet, o elle arriva dans la seconde
          quinzaine d'octobre 1810.]

          [Note 348: C'est au mois de septembre 1811 que cet ordre
          d'exil fut signifi  Mme Rcamier; un ordre semblable tait
          notifi en mme temps  M. Mathieu de Montmorency.]

Madame Rcamier se retira  Chlons-sur-Marne[349], dcide dans son
choix par le voisinage de Montmirail[350], qu'habitaient MM. de La
Rochefoucauld-Doudeauville.

          [Note 349: En arrivant  Chlons, elle s'tablit d'abord 
          l'auberge de _la Pomme-d'Or_, qu'elle abandonna bientt pour
          prendre, rue du Clotre, un petit appartement, qui avait au
          moins l'avantage d'tre commode et silencieux.]

          [Note 350: Le chteau de Montmirail, magnifique habitation
          des La Rochefoucauld-Doudeauville, situe dans la commune de
          Montmirail (dpartement de la Marne).]

Mille dtails de l'oppression de Bonaparte se sont perdus dans la
tyrannie gnrale: les perscuts redoutaient de voir leurs amis,
crainte de les compromettre; leurs amis n'osaient les visiter, crainte
de leur attirer quelque accroissement de rigueur. Le malheureux
proscrit, devenu un pestifr, squestr du genre humain, demeurait en
quarantaine dans la haine du despote. Bien reu tant qu'on ignorait
votre indpendance d'opinion, sitt qu'elle tait connue tout se
retirait; il ne restait autour de vous que des autorits piant vos
liaisons, vos sentiments, vos correspondances, vos dmarches: tels
taient ces temps de bonheur et de libert.

Les lettres de madame de Stal rvlent les souffrances de cette
poque, o les talents taient menacs  chaque instant d'tre jets
dans un cachot, o l'on ne s'occupait que des moyens de s'chapper, o
l'on aspirait  la fuite comme  la dlivrance: quand la libert a
disparu, il reste un pays, mais il n'y a plus de patrie.

En crivant  son amie qu'elle ne dsirait pas la voir, dans
l'apprhension du mal qu'elle lui pourrait apporter, madame de Stal
ne disait pas tout: elle tait marie secrtement  M. de Rocca[351],
d'o rsultait une complication d'embarras dont la police impriale
profitait. Madame Rcamier,  qui madame de Stal croyait devoir taire
ses nouveaux soucis, s'tonnait  bon droit de l'obstination qu'elle
mettait  lui interdire l'entre de son chteau de Coppet: blesse de
la rsistance de madame de Stal, pour laquelle elle s'tait dj
sacrifie, elle n'en persistait pas moins dans sa rsolution de la
rejoindre.

          [Note 351: Mme de Stal, alors ge de 45 ans, avait
          contract, en 1811, un mariage secret avec M. de Rocca,
          jeune officier de 27 ans, remarquablement beau, du caractre
          le plus noble, et qui (lorsqu'elle le connut  Genve)
          semblait mourant des suites de cinq blessures qu'il avait
          reues. M. de Rocca ne survcut qu'un an  Mme de Stal et
          mourut en 1818.]

Toutes les lettres qui auraient d retenir madame Rcamier ne firent
que la confirmer dans son dessein: elle partit et reut  Dijon ce
billet fatal:

Je vous dis adieu, cher ange de ma vie, avec toute la tendresse de
mon me. Je vous recommande Auguste[352]: qu'il vous voie et qu'il me
revoie. Vous tes une crature cleste. Si j'avais vcu prs de vous,
j'aurais t trop heureuse: le sort m'entrane. Adieu[353].

          [Note 352: Auguste-Louis de _Stal-Holstein_, fils an de
          Mme de Stal, n  Paris le 31 aot 1790, mort  Coppet le
          11 novembre 1827. Il s'occupa spcialement d'agronomie et
          d'amliorations sociales. Ses oeuvres, recueillies par sa
          soeur, la duchesse de Broglie, ont t publies en 1829 (3
          vol. in-8{o}).]

          [Note 353: Ce billet, dont Chateaubriand n'indique pas la
          date, fut crit au moment o Mme de Stal allait quitter la
          Suisse pour se rendre en Allemagne. Elle partit de Coppet le
          23 mai 1812. (_Dix annes d'exil_, 2e partie, chapitre V).]

Madame de Stal ne devait plus retrouver Juliette que pour mourir. Le
billet de madame de Stal frappa d'un coup de foudre la voyageuse:
fuir subitement, s'en aller avant d'avoir press dans ses bras celle
qui accourait pour se jeter dans ses adversits, n'tait-ce point de
la part de madame de Stal une rsolution cruelle? Il paraissait 
madame Rcamier que l'amiti aurait pu tre moins _entrane par le
sort_.

Madame de Stal alla chercher l'Angleterre en traversant l'Allemagne
et la Sude[354]: la puissance de Napolon tait une autre mer qui
sparait Albion de l'Europe, comme l'Ocan la spare du monde.

          [Note 354: Partie de Coppet, comme nous venons de le voir,
          le 23 mai 1812, Mme de Stal se rendit  Vienne, qu'elle dut
          bientt quitter pour chapper aux tracasseries de la police
          autrichienne, mise en mouvement par la police de Napolon. 
          la fin de juin, elle partait pour la Pologne, et, le 14
          juillet 1812, elle entrait en Russie. Aprs avoir visit
          successivement Kiew, Moscou, Saint-Ptersbourg, elle
          s'embarqua  Abo pour Stockholm. Elle passa huit mois en
          Sude, pendant lesquels elle crivit ses _Dix annes
          d'exil_. Peu de temps aprs, elle partit pour Londres, et
          c'est l qu'elle publia, en 1813, son ouvrage sur
          _l'Allemagne_. Pendant son sjour en Angleterre, elle eut
          une entrevue avec Louis XVIII: Nous aurons, annonait-elle
          alors  un ami, un roi trs favorable  la littrature.]

Auguste, fils de madame de Stal, avait perdu son frre, tu en duel
d'un coup de sabre[355]; il se maria et eut un fils: ce fils, g de
quelques mois, l'a suivi dans la tombe. Avec Auguste de Stal s'est
teinte la postrit masculine d'une femme illustre, car elle ne revit
pas dans le nom honorable, mais inconnu, de Rocca.

          [Note 355: Le second fils de Mme de Stal fut tu en duel en
          1813.]

       *       *       *       *       *

Madame Rcamier demeure seule, pleine de regrets, chercha d'abord 
Lyon, sa ville natale, un premier abri[356]: elle y rencontra madame
de Chevreuse[357], autre bannie. Madame de Chevreuse avait t force
par l'Empereur et ensuite par sa propre famille d'entrer dans la
nouvelle socit. Vous trouveriez  peine un nom historique qui ne
consentt  perdre son honneur plutt qu'une fort. Une fois engage
aux Tuileries, madame de Chevreuse avait cru pouvoir dominer dans une
cour sortie des camps: cette cour cherchait, il est vrai, 
s'instruire des airs de jadis, dans l'espoir de couvrir sa rcente
origine; mais l'allure plbienne tait encore trop rude pour recevoir
des leons de l'impertinence aristocratique. Dans une rvolution qui
dure et qui a fait son dernier pas, comme par exemple  Rome, le
Patriciat, un sicle aprs la chute de la rpublique, put se rsigner
 n'tre plus que le snat des empereurs; le pass n'avait rien 
reprocher aux empereurs du prsent, puisque ce pass tait fini; une
gale fltrissure marquait toutes les existences. Mais en France les
nobles qui se transformrent en chambellans se htrent trop; l'empire
nouvellement n disparut avant eux, et ils se retrouvrent en face de
la vieille monarchie ressuscite.

          [Note 356: Mme Rcamier quitta Chlons au mois de juin 1812,
          pour aller  Lyon auprs d'une soeur de son mari, Mme
          Delphin-Rcamier.]

          [Note 357: La duchesse de _Chevreuse_, ne Narbonne-Pelet,
          tait la belle-fille du duc Albert de Luynes. Tandis que son
          beau-pre avait d se laisser faire snateur (1er septembre
          1803), elle avait d consentir  tre dame du palais de
          l'impratrice Josphine (1806). Deux ans plus tard, au
          moment de l'arrestation de la famille royale d'Espagne,
          l'Empereur voulut placer la duchesse de Chevreuse auprs de
          la reine captive; elle rpondit qu'elle pouvait bien tre
          prisonnire, mais qu'elle ne serait jamais gelire. Cette
          fire rponse lui valut son exil et de cet exil elle devait
          mourir.]

Madame de Chevreuse, attaque d'une maladie de poitrine, sollicita et
n'obtint pas la faveur d'achever ses derniers jours  Paris; on
n'expire pas quand et o l'on veut[358]: Napolon; qui faisait tant de
dcds n'en aurait pas fini avec eux s'il leur et laiss le choix de
leur tombeau.

          [Note 358: La duchesse de Chevreuse est morte du serrement
          de coeur que son exil lui a caus. Elle ne put obtenir de
          Napolon, lorsqu'elle tait mourante, la permission de
          retourner une dernire fois  Paris, pour consulter son
          mdecin et revoir ses amis. Mme de Stal, _Considrations
          sur la Rvolution franaise_, IVe partie, chap. VIII.]

Madame Rcamier ne parvenait  oublier ses propres chagrins qu'en
s'occupant de ceux des autres; par la connivence charitable d'une
soeur de la Misricorde, elle visitait secrtement  Lyon les
prisonniers espagnols. Un d'entre eux, brave et beau, chrtien comme
le Cid, s'en allait  Dieu: assis sur la paille, il jouait de la
guitare; son pe avait tromp sa main. Sitt qu'il apercevait sa
bienfaitrice, il lui chantait des romances de son pays, n'ayant pas
d'autre moyen de la remercier. Sa voix affaiblie et les sons confus de
l'instrument se perdaient dans le silence de la prison. Les compagnons
du soldat,  demi envelopps de leurs manteaux dchirs, leurs cheveux
noirs pendants sur leurs visages hves et bronzs, levaient des yeux
fiers du sang castillan, humides de reconnaissance, sur l'exile qui
leur rappelait une pouse, une soeur, une amante, et qui portait le
joug de la mme tyrannie.

L'Espagnol mourut. Il put dire comme Zarviska, le jeune et valeureux
pote polonais: Une main inconnue fermera ma paupire; le tintement
d'une cloche trangre annoncera mon trpas, et des voix qui ne seront
pas celles de ma patrie prieront pour moi.

Mathieu de Montmorency vint  Lyon visiter madame Rcamier. Elle
connut alors M. Camille Jordan et M. Ballanche, dignes de grossir le
cortge des amitis attaches  sa noble vie.

       *       *       *       *       *

Madame Rcamier tait trop fire pour demander son rappel. Fouch
l'avait longtemps et inutilement presse d'orner la cour de
l'empereur: on peut voir les dtails de ces ngociations de palais
dans les crits du temps. Madame Rcamier se retira en Italie[359]:
M. de Montmorency l'accompagna jusqu' Chambry. Elle traversa le
reste des Alpes, n'ayant pour compagne de voyage qu'une petite nice
ge de sept ans, aujourd'hui madame Lenormant.

          [Note 359: Au printemps de 1813.]

Rome tait alors une ville de France, capitale du dpartement du
Tibre. Le pape gmissait prisonnier  Fontainebleau, dans le palais de
Franois Ier.

Fouch, en mission en Italie, commandait dans la cit des Csars, de
mme que le chef des eunuques noirs dans Athnes: il n'y fit que
passer[360]; on installa M. de Norvins[361] en qualit de prfet de
police: le mouvement tait sur un autre point de l'Europe.

          [Note 360: Sur le sjour de Fouch  Rome en 1813, voir, 
          l'_Appendice_ du tome III du _Mmorial_ de Norvins, les trs
          curieuses pages intitules: _Fouch  Rome_.]

          [Note 361: Jacques Marquet de Montbreton, baron de _Norvins_
          (1769-1854). Son _Histoire de Napolon_ (1827, 4 vol.
          in-8{o}), aprs avoir joui d'une grande vogue, est
          aujourd'hui oublie. Ses Mmoires, publis en 1896 par M.
          Lanzac de Laborie sous le titre: _Mmorial de J. de Norvins_
          (3 vol. in-8{o}) resteront. Parmi les nombreux Mmoires
          publis en ces dernires annes, ils mritent de tenir un
          des premiers rangs,  ct de ceux du chancelier Pasquier et
          du gnral Marbot.]

Conquise sans avoir vu son second Alaric, la ville ternelle se
taisait, plonge dans ses ruines. Des artistes demeuraient seuls sur
cet amas de sicles. Canova reut madame Rcamier comme une statue
grecque que la France rendait au muse du Vatican: pontife des arts,
il l'inaugura aux honneurs du Capitole, dans Rome abandonne.

Canova avait une maison  Albano; il l'offrit  madame Rcamier; elle
y passa l't. La fentre  balcon de sa chambre tait une de ces
grandes croises de peintre qui encadrent le paysage. Elle s'ouvrait
sur les ruines de la _villa de Pompe_; au loin, par dessus des
oliviers, on voyait le soleil se coucher dans la mer. Canova revenait
 cette heure; mu de ce beau spectacle, il se plaisait  chanter,
avec un accent vnitien et une voix agrable, la barcarolle: _O
pescator dell' onda_; madame Rcamier l'accompagnait sur le piano.
L'auteur de Psych et de la Madeleine se dlectait  cette harmonie,
et cherchait dans les traits de Juliette le type de la Batrix qu'il
rvait de faire un jour. Rome avait vu jadis Raphal et Michel-Ange
couronner leurs modles dans de potiques orgies, trop librement
racontes par Cellini: combien leur tait suprieure cette petite
scne dcente et pure entre une femme exile et ce Canova, si simple
et si doux!

Plus solitaire que jamais, Rome en ce moment portait le deuil de
veuve: elle ne voyait plus passer en la bnissant ces paisibles
souverains qui rajeunissaient ses vieux jours de toutes les merveilles
des arts. Le bruit du monde s'tait encore une fois loign d'elle;
Saint-Pierre tait dsert comme le Colise.

J'ai lu les lettres loquentes qu'crivait  son amie la femme la plus
illustre de nos jours passs; lisez les mmes sentiments de tendresse
exprims avec la plus charmante navet, dans la langue de Ptrarque,
par le premier sculpteur des temps modernes. Je ne commettrai pas le
sacrilge d'essayer de les traduire.

                                        Domenica mattina.
     Dio eterno? siamo vivi, o siamo morti? lo voglio esser vivo,
     almeno per scriveri; si, lo vuole il mio cuore, anzi mi comanda
     assolutamente di tarlo. Oh! se'l conoscete bene a fondo questo
     povero cuor mio, quanto, quanto mai ve ne persuadereste! Ma per
     disgrazia mia pare ch'egli sia alquanto all' oscuro per voi.
     Pazienza! Ditemi almeno come state di salute, se di pi non
     volete dire; bench mi abbiate promesso di scrivere a di
     scrivermi dolce. Io davvero che avrei voluto vedervi
     personalmente in questi giorni, ma non vi poteva essere alcuna
     via di poterlo fare; anzi su di questo vi dir a voce delle cose
     curiose. Conviene dunque che mi contenti, a forza, di vidervi in
     spirito. In questo modo sempre mi siete presente, sempre vi
     veggo, sempre vi parlo, vi dico tante, tante cose, ma tutte,
     tutte al vento, tutte! Pazienza anche di questo! gran fatto che
     la cosa abbia d'andare sempre in questo modo! voglio intanto per
     che siate certa, certissima che l'anima mia vi ama molto pi
     assai di quello che mai possiate credere ed imaginare.

[Illustration: Mme Rcamier visitant les Prisonniers Espagnols  Lyon.]

Madame Rcamier avait secouru les prisonniers espagnols  Lyon; une
autre victime de ce pouvoir qui la frappait la mit  mme d'exercer 
Albano son humeur compatissante: un pcheur, accus d'intelligence
avec les sujets du pape, avait t jug et condamn  mort. Les
habitants d'Albano supplirent l'trangre rfugie chez eux
d'intercder pour ce malheureux. On la conduisit  la gele; elle y
vit le prisonnier; frappe du dsespoir de cet homme, elle fondit en
larmes. Le malheureux la supplia de venir  son secours, d'intercder
pour lui, de le sauver; prire d'autant plus dchirante, qu'il y avait
impossibilit de l'arracher au supplice. Il faisait dj nuit, et
il devait tre fusill au lever du jour.

Cependant, madame Rcamier, bien que persuade de l'inutilit de ses
dmarches, n'hsita pas. On lui amne une voiture, elle y monte sans
l'esprance qu'elle laissait au condamn. Elle traverse la campagne
infeste de brigands, parvient  Rome, et ne trouve point le directeur
de la police. Elle l'attendt deux heures au palais Fiano; elle
comptait les minutes d'une vie dont la dernire approchait. Quand M.
de Norvins arriva, elle lui expliqua l'objet de son voyage. Il lui
rpondit que l'arrt tait prononc, et qu'il n'avait pas les pouvoirs
ncessaires pour le faire suspendre.

Madame Rcamier repartit le coeur navr; le prisonnier avait cess de
vivre lorsqu'elle approcha d'Albano. Les habitants attendaient la
Franaise sur le chemin; aussitt qu'ils la reconnurent, ils coururent
 elle. Le prtre qui avait assist le patient lui en apportait les
derniers voeux: il remerciait _la dama_, qu'il n'avait cess de
chercher des yeux en allant au lieu de l'excution; il lui
recommandait de prier pour lui; car un chrtien n'a pas tout fini et
n'est pas hors de crainte quand il n'est plus. Madame Rcamier fut
conduite par l'ecclsiastique  l'glise, o la suivit la foule des
belles paysannes d'Albano. Le pcheur avait t fusill  l'heure o
l'aurore se levait sur la barque, maintenant sans guide, qu'il avait
coutume de conduire sur les mers, et aux rivages qu'il avait accoutum
de parcourir.

Pour se dgoter des conqurants, il faudrait savoir tous les maux
qu'ils causent; il faudrait tre tmoin de l'indiffrence avec
laquelle on leur sacrifie les plus inoffensives cratures dans un coin
du globe o ils n'ont jamais mis le pied. Qu'importaient aux succs de
Bonaparte les jours d'un pauvre faiseur de filets des tats romains?
Sans doute, il n'a jamais su que ce chtif pcheur avait exist; il a
ignor, dans le fracas de sa lutte avec les rois, jusqu'au nom de sa
victime plbienne.

Le monde n'aperoit en Napolon que des victoires; les larmes dont les
colonnes triomphales sont cimentes ne tombent point de ses yeux. Et
moi, je pense que de ces souffrances mprises, de ces calamits des
humbles et des petits, se forment dans les conseils de la Providence
les causes secrtes qui prcipitent du fate le dominateur. Quand les
injustices particulires se sont accumules de manire  l'emporter
sur le poids de la fortune, le bassin descend. Il y a du sang muet et
du sang qui crie: le sang des champs de bataille est bu en silence par
la terre; le sang pacifique rpandu rejaillit en gmissant vers le
ciel; Dieu le reoit et le venge. Bonaparte tua le pcheur d'Albano;
quelques mois aprs il tait banni chez les pcheurs de l'le d'Elbe,
et il est mort parmi ceux de Sainte-Hlne[362].

          [Note 362: Sur cet pisode du pcheur d'Albano, voyez
          _Souvenirs et Correspondance tirs des papiers de Madame
          Rcamier_, tome I, pages 236-239. C'est au mois de septembre
          1813 que fut fusill le pcheur d'Albano. Un mois aprs, au
          mois d'octobre, Napolon perdait son Empire dans les plaines
          de Leipsick.]

Mon souvenir vague,  peine bauch dans les penses de madame
Rcamier, lui apparaissait-il au milieu des steppes du Tibre et de
l'Anio? J'avais dj pass  travers ces solitudes mlancoliques; j'y
avais laiss une tombe honore des larmes des amis de Juliette.
Lorsque la fille de M. de Montmorin (madame de Beaumont) mourut en
1803, madame de Stal et M. Necker m'crivaient des lettres de
regrets; on a vu ces lettres. Ainsi je recevais  Rome, avant presque
d'avoir connu madame Rcamier, des lettres dates de Coppet; c'est le
premier indice d'une affinit de destine. Madame Rcamier m'a dit
aussi que ma lettre de 1804  M. de Fontanes lui servait de guide en
1814, et qu'elle relisait assez souvent ce passage:

Quiconque n'a plus de lien dans la vie doit venir demeurer  Rome.
L, il trouvera pour socit une terre qui nourrira ses rflexions et
occupera son coeur, et des promenades qui lui diront toujours quelque
chose. La pierre qu'il foulera aux pieds lui parlera; la poussire que
le vent lvera sous ses pas renfermera quelque grandeur humaine. S'il
est malheureux, s'il a ml les cendres de ceux qu'il aima  tant de
cendres illustres, avec quel charme ne passera-t-il pas du spulcre
des Scipions au dernier asile d'un ami vertueux!... S'il est chrtien,
ah! comment pourrait-il alors s'arracher de cette terre qui est
devenue sa patrie, de cette terre qui a vu natre un second empire,
plus saint dans son berceau, plus grand dans sa puissance que celui
qui l'a prcd; de cette terre o les amis que nous avons perdus,
dormant avec les martyrs aux catacombes, sous l'oeil du pre des
fidles, paraissent devoir se rveiller les premiers dans leur
poussire et semblent plus voisins des cieux[363]?

          [Note 363: _Lettre  M. de Fontanes._--Un jour,  Rome,
          comme je rappelais  M. de Chateaubriand cette page que je
          savais par coeur, et qu'il avait trace vingt-cinq ans
          auparavant: Je ne pourrais pas crire ainsi aujourd'hui, me
          dit-il; il faut pour cela tre jeune et malheureux. M. de
          Marcellus, _Chateaubriand et son temps_, p. 321.]

Mais en 1814, je n'tais pour madame Rcamier qu'un _cicerone_
vulgaire, appartenant  tous les voyageurs; plus heureux en 1823,
j'avais cess de lui tre tranger, et nous pouvions causer ensemble
des ruines romaines.

       *       *       *       *       *

 Naples, o madame Rcamier se rendit en automne[364], cessrent les
occupations de la solitude.  peine fut-elle descendue  l'auberge,
que les ministres du roi Joachim accoururent. Murat, oubliant la main
qui changea sa cravache en sceptre, tait prt  se joindre  la
coalition. Bonaparte avait plant son pe au milieu de l'Europe,
comme les Gaulois plantaient leur glaive au milieu du _mallus_[365]:
autour de l'pe de Napolon s'taient rangs en cercle des royaumes
qu'il distribuait  sa famille. Caroline avait reu celui de Naples.
Madame Murat n'tait pas un came antique aussi lgant que la
princesse Borghse; mais elle avait plus de physionomie et plus
d'esprit que sa soeur.  la fermet de son caractre on reconnaissait
le sang de Napolon. Si le diadme n'et pas t pour elle l'ornement
de la tte d'une femme, il et encore t la marque du pouvoir d'une
reine.

          [Note 364: Mme Rcamier se rendit  Naples dans les premiers
          jours de dcembre 1813.]

          [Note 365: C'est un souvenir de l'pisode de _Vellda_, o
          se trouve cette phrase: On planta une pe nue pour
          indiquer le centre du _Mallus_ ou du conseil.--Et l'auteur
          ajoutait, dans une note: J'ai suivi quelques auteurs qui
          pensent que les Gaulois avaient, ainsi que les Goths,
          l'usage de planter une pe nue au milieu de leur conseil.
          (Ammien Marcellin, lib. XXXII, cap. II, p. 622.) Du mot
          _mallus_ est venu notre mot _mail_; et le mail est encore
          aujourd'hui un lieu bord d'arbres.]

Caroline reut madame Rcamier avec un empressement d'autant plus
affectueux que l'oppression de la tyrannie se faisait sentir jusqu'
Portici. Cependant, la ville qui possde le tombeau de Virgile et le
berceau du Tasse, cette ville o vcurent Horace et Tite-Live, Boccace
et Sannazar, o naquirent Durante et Cimarozsa, avait t embellie par
son nouveau matre. L'ordre s'tait rtabli: les lazzaroni ne jouaient
plus  la boule avec des ttes pour amuser l'amiral Nelson et lady
Hamilton. Les fouilles de Pompi s'taient tendues; un chemin
serpentait sur le Pausilippe, dans les flancs duquel j'avais pass en
1803[366] pour aller m'enqurir  Literne de la retraite de Scipion.
Ces royauts nouvelles d'une dynastie militaire avaient fait renatre
la vie dans des pays o se manifestait auparavant la moribonde
langueur d'une vieille race. Robert Guiscard, Guillaume Bras de Fer,
Roger et Tancrde semblaient tre revenus, moins la chevalerie.

          [Note 366: La date exacte de l'excursion de Chateaubriand 
          Literne est: _Janvier 1804_.]

Madame Rcamier tait  Naples au mois de fvrier 1814; o tais-je
donc alors? dans ma _Valle-aux-Loups_, commenant l'histoire de ma
vie. Je m'occupais des jeux de mon enfance au bruit des pas des
soldats trangers. La femme dont le nom devait clore ces _Mmoires_
errait sur les marines de Baes. N'avais-je pas un pressentiment du
bien qui m'arriverait un jour de cette terre, alors que je peignais la
sduction parthnopenne dans les _Martyrs_:

Chaque matin, aussitt que l'aurore commenait  paratre, je me
rendais sous un portique. Le soleil se levait devant moi; il
illuminait de ses feux les plus doux la chane des montagnes de
Salerne, le bleu de la mer parsem des voiles blanches du pcheur, les
les de Capre, d'OEnaria et de Prochyta, le cap de Misne et Baes
avec tous ses enchantements.

Des fleurs et des fruits humides de rose sont moins suaves et moins
frais que le paysage de Naples sortant des ombres de la nuit. J'tais
toujours surpris, en arrivant au portique, de me trouver au bord de la
mer, car les vagues dans cet endroit faisaient  peine entendre le
lger murmure d'une fontaine; en extase devant ce tableau, je
m'appuyais contre une colonne, et sans pense, sans dsir, sans
projet, je restais des heures entires  respirer un air dlicieux. Le
charme tait si profond, qu'il me semblait que cet air divin
transformait ma propre substance, et qu'avec un plaisir indicible je
m'levais vers le firmament comme un pur esprit... Attendre ou
chercher la beaut, la voir s'avancer dans une nacelle et nous sourire
du milieu des flots; voguer avec elle sur la mer, dont nous semions la
surface de fleurs; suivre l'enchanteresse au fond de ces bois de
myrthe et dans les champs heureux o Virgile plaa l'lyse: telle
tait l'occupation de nos jours...

Peut-tre est-il des climats dangereux  la vertu par leur extrme
volupt; et n'est-ce point ce que voulut enseigner une fable
ingnieuse en racontant que Parthnope fut btie sur le tombeau d'une
sirne? L'clat velout de la campagne, la tide temprature de l'air,
les contours arrondis des montagnes, les molles inflexions des fleuves
et des valles, sont  Naples autant de sductions pour les sens, que
tout repose et que rien ne blesse...

Pour viter les ardeurs du Midi, nous nous retirions dans la partie
du palais btie sous la mer. Couchs sur des lits d'ivoire, nous
entendions murmurer les vagues au-dessus de nos ttes; si quelque
orage nous surprenait au fond de ces retraites, les esclaves
allumaient des lampes pleines du nard le plus prcieux de l'Arabie.
Alors entraient de jeunes Napolitaines qui portaient des roses de
Pstum dans des vases de Nola; tandis que les flots mugissaient au
dehors, elles chantaient en formant devant nous des danses tranquilles
qui me rappelaient les moeurs de la Grce: ainsi se ralisaient pour
nous les fictions des potes; on et cru voir les jeux des Nrides
dans la grotte de Neptune[367].

          [Note 367: _Les Martyrs_, livre V.]

Madame Rcamier rencontra  Naples le comte de Neipperg[368] et le duc
de Rohan-Chabot[369]: l'un devait monter au nid de l'aigle, l'autre
revtir la pourpre. On a dit de celui-ci qu'il avait t vou au
rouge, ayant port l'habit de chambellan, l'uniforme de chevau-lger
de la garde et la robe de cardinal.

          [Note 368: Adam-Albert, comte de _Neipperg_ (1775-1829),
          gnral autrichien. Il avait dj t employ par M. de
          Metternich dans plusieurs missions dlicates, lorsqu'au mois
          de juillet 1814 il fut dsign par l'empereur Franois II
          pour tre attach  l'ex-impratrice Marie-Louise. Il ne
          tarda pas  conqurir les bonnes grces de cette princesse,
          qui s'prit de lui, bien qu'une blessure reue  la guerre
          l'et priv d'un oeil et l'obliget  porter un bandeau noir
          qui coupait son front en deux. Au mois d'avril 1816, elle
          prit possession du duch de Parme, et M. de Neipperg devint
          le grand-matre de son palais, en attendant de devenir son
          mari. Elle l'pousa morganatiquement et en eut plusieurs
          enfants. L'_Almanach de Gotha_ relate officiellement le
          mariage du gnral comte de Neipperg avec Marie-Louise,
          duchesse de Parme, Plaisance et Guastalla, veuve de Napolon
          Ier, empereur des Franais, ne archiduchesse d'Autriche.]

          [Note 369: Louis-Franois-Auguste, prince de Lon, duc de
          Rohan-Chabot (1788-1833). Aprs avoir t sous l'Empire
          chambellan de Napolon, il fut sous Louis XVIII officier de
          mousquetaires. Il avait pous en 1809 Mlle de Srent, qui
          mourut tragiquement. Le 9 janvier 1815, comme elle se
          prparait  aller dner chez la duchesse d'Orlans,
          douairire, elle s'approcha de la chemine; le feu prit aux
          dentelles de sa robe; lorsqu'on arriva dans sa chambre, les
          flammes s'levaient de trois pieds au-dessus de sa tte.
          Elle mourut le lendemain aprs d'atroces souffrances et dans
          les sentiments de la foi la plus vive. Son mari renona au
          monde, embrassa l'tat ecclsiastique et devint en peu de
          temps grand vicaire de Paris, archevque d'Auch, puis de
          Besanon, et enfin cardinal. Il quitta la France aprs la
          rvolution de 1830, mais il rentra dans son diocse en 1832,
          lors de l'invasion du cholra, et succomba peu aprs aux
          atteintes du flau. Mme Lenormant a trac de M. de
          Rohan-Chabot en 1813 le portrait qu'on va lire: Il tait
          dans toute la fleur de la jeunesse, et avait, en dpit d'une
          nuance de fatuit assez prononce, la plus charmante, la
          plus dlicate, je dirais presque la plus virginale figure
          qui se pt voir. La tournure de M. de Chabot tait
          parfaitement lgante: sa belle chevelure tait frise avec
          beaucoup d'art et de got; il mettait une extrme recherche
          dans sa toilette; il tait ple, sa voix avait une grande
          douceur. Ses manires taient trs distingues, mais
          hautaines. Il avait peu d'esprit, mais, quoique dpourvu
          d'instruction, il avait le don des langues: il en saisissait
          vite, et presque musicalement, non point le gnie, mais
          l'accent.]

Le duc de Rohan tait fort joli; il roucoulait la romance, lavait de
petites aquarelles et se distinguait par une tude coquette de
toilette. Quand il fut abb, sa pieuse chevelure, prouve au fer,
avait une lgance de martyr. Il prchait  la brune, dans des
oratoires sombres, devant des dvotes, ayant soin,  l'aide de deux ou
trois bougies artistement places, d'clairer en demi-teinte, comme un
tableau, son visage ple.

On ne s'explique pas de prime abord comment des hommes que leurs noms
rendaient btes  force d'orgueil s'taient mis aux gages d'un
_parvenu_. En y regardant de prs, on trouve que cette aptitude 
entrer en condition dcoulait naturellement de leurs moeurs: faonns
 la domesticit, point n'avaient souci du changement de livre,
pourvu que le matre fut log au chteau  la mme enseigne. Le mpris
de Bonaparte leur rendait justice: ce grand soldat, abandonn des
siens, disait  une grande dame: Au fond, il n'y a que vous autres
qui sachiez servir.

La religion et la mort ont pass l'ponge sur quelques faiblesses,
aprs tout bien pardonnables, du cardinal de Rohan. Prtre chrtien,
il a consomm  Besanon son sacrifice, secourant le malheureux,
nourrissant le pauvre, vtant l'orphelin et usant en bonnes oeuvres sa
vie, dont une sant dplorable abrgeait naturellement le cours.

Lecteur, si tu t'impatientes de ces citations, de ces rcits, songe
d'abord que tu n'as peut-tre pas lu mes ouvrages, et qu'ensuite je ne
t'entends plus; je dors dans la terre que tu foules; si tu m'en veux,
frappe sur cette terre, tu n'insulteras que mes os. Songe de plus que
mes crits font partie essentielle de cette existence dont je dploie
les feuilles. Ah! que mes tableaux napolitains n'avaient-ils un fonds
de vrit! Que la fille du Rhne n'tait-elle la femme relle de mes
dlices imaginaires! Mais non: si j'tais Augustin, Jrme, Eudore, je
l'tais seul, mes jours devancrent les jours de l'amie de Corinne en
Italie. Heureux si j'avais pu tendre ma vie entire sous ses pas
comme un tapis de fleurs! Ma vie est rude, et ses asprits blessent.
Puissent du moins mes heures expirantes reflter l'attendrissement et
le charme dont elle les a remplies sur celle qui fut aime de tous et
dont personne n'eut jamais  se plaindre!

       *       *       *       *       *

Murat, roi de Naples, n le 25 mars 1767  la Bastide, prs Cahors,
fut envoy  Toulouse pour y faire ses tudes. Il se dgota des
lettres, s'enrla dans les chasseurs des Ardennes, dserta et se
rfugia  Paris. Admis dans la garde constitutionnelle de Louis
XVI[370], il obtint, aprs le licenciement de cette garde, une
sous-lieutenance dans le 12e rgiment de chasseurs  cheval.  la mort
de Robespierre, il fut destitu comme terroriste[371]; mme chose
arriva  Bonaparte, et les deux soldats demeurrent sans ressources.
Murat rentra en grce au 13 vendmiaire, et devint aide de camp de
Napolon. Il fit sous lui les premires campagnes d'Italie, prit la
Valteline et la runit  la Rpublique Cisalpine; il eut part 
l'expdition d'gypte et se signala  la bataille d'Aboukir. Revenu en
France avec son matre, il fut charg de jeter  la porte le conseil
des Cinq-Cents. Bonaparte lui donna en mariage sa soeur Caroline.
Murat commandait la cavalerie  la bataille de Marengo. Gouverneur de
Paris lors de la mort du duc d'Enghien, il gmit tout bas d'un
assassinat qu'il n'eut pas le courage de blmer tout haut.

          [Note 370: Sur les conditions dans lesquelles il sortit de
          la garde constitutionnelle de Louis XVI, voir, au tome II,
          la note 1 de la page 39.]

          [Note 371: Aprs la mort de l'_Ami du Peuple_, Murat, par le
          simple changement d'une lettre, transforma son nom en celui
          de MARAT. Il est si fier de son invention que, dans une
          lettre qu'il crit le 18 novembre 1793 et o il presse
          l'excution d'un modrantiste, il appose quatre fois sa
          nouvelle signature: MARAT. (Frdric Masson, _Napolon et sa
          famille_, tome I, p. 311.)]

Beau-frre de Napolon[372] et marchal de l'empire, Murat entra 
Vienne en 1805[373]; il contribua aux victoires d'Austerlitz, d'Ina,
d'Eylau et de Friedland, devint grand-duc de Berg[374] et envahit
l'Espagne en 1808.

          [Note 372: Il avait pous Caroline Bonaparte le 20 janvier
          1800.]

          [Note 373: Le 13 novembre 1805.]

          [Note 374: Le 15 mars 1806.]

Napolon le rappela et lui donna la couronne de Naples. Proclam roi
des Deux-Siciles le 1er aot 1808, il plut aux Napolitains par son
faste, son costume thtral, ses cavalcades et ses ftes.

Appel en qualit de grand vassal de l'empire  l'invasion de la
Russie, il reparut dans tous les combats et se trouva charg du
commandement de la retraite de Smolensk  Wilna. Aprs avoir manifest
son mcontentement, il quitta l'arme  l'exemple de Bonaparte, et
vint se rchauffer au soleil de Naples, comme son capitaine au foyer
des Tuileries. Ces hommes de triomphe ne pouvaient s'accoutumer aux
revers. Alors commencrent ses liaisons avec l'Autriche. Il reparut
encore aux camps de l'Allemagne en 1813, retourna  Naples aprs la
perte de la bataille de Leipzig et renoua ses ngociations
austro-britanniques. Avant d'entrer dans une alliance complte, Murat
crivit  Napolon une lettre que j'ai entendu lire  M. de
Mosbourg[375]: il disait  son beau-frre, dans cette lettre, qu'il
avait retrouv la Pninsule fort agite, que les Italiens rclamaient
leur indpendance nationale; que si elle ne leur tait pas rendue, il
tait  craindre qu'ils ne se joignissent  la coalition de l'Europe
et n'augmentassent ainsi les dangers de la France. Il suppliait
Napolon de faire la paix, seul moyen de conserver un empire si
puissant et si beau. Que si Bonaparte refusait de l'couter, lui
Murat, abandonn  l'extrmit de l'Italie, se verrait forc de
quitter son royaume ou d'embrasser les intrts de la libert
italienne. Cette lettre trs raisonnable resta plusieurs mois sans
rponse; Napolon n'a donc pu reprocher justement  Murat de l'avoir
trahi.

          [Note 375: Jean-Michel-Laurent Agar, comte de _Mosbourg_
          (1771-1844) tait un compatriote et un camarade d'tudes de
          Murat, qui s'attacha  sa fortune, l'appela en 1806 au
          ministre des finances de sa principaut de Berg, lui fit
          pouser une de ses nices et lui donna le titre et la
          dotation du comt de Mosbourg. En 1808, il suivit  Naples
          le nouveau roi et y prit, comme  Dusseldorf, le
          portefeuille des finances, qu'il conserva pendant presque
          toute la dure du rgne. Dput du Lot aprs 1830, il fut
          lev  la pairie le 3 octobre 1837.--Le comte de Mosbourg
          avait runi, pour crire la vie de Joachim Murat, des
          documents qui viennent d'tre utiliss en partie par le
          comte Murat dans son livre sur _Murat, lieutenant de
          l'Empereur en Espagne_. 1897.]

Murat, oblig de choisir promptement, signa, le 11 janvier 1814, avec
la cour de Vienne, un trait: il s'obligeait  fournir un corps de
trente mille hommes aux allis. Pour prix de cette dfection, on lui
garantissait son royaume napolitain et son droit de conqute sur les
Marches pontificales. Madame Murat avait rvl cette importante
transaction  madame Rcamier. Au moment de se dclarer ouvertement,
Murat, fort mu, rencontra madame Rcamier chez Caroline et lui
demanda ce qu'elle pensait du parti qu'il avait  prendre; il la
priait de bien peser les intrts du peuple dont il tait devenu le
souverain. Madame Rcamier lui dit: Vous tes Franais, c'est aux
Franais que vous devez rester fidle. La figure de Murat se
dcomposa; il repartit: Je suis donc un tratre? qu'y faire? il est
trop tard! Il ouvrit avec violence une fentre et montra de la main
une flotte anglaise entrant  pleines voiles dans le port.

       *       *       *       *       *

Le Vsuve venait d'clater et jetait des flammes. Deux heures aprs,
Murat tait  cheval  la tte de ses gardes; la foule l'environnait
en criant: Vive le roi Joachim! Il avait tout oubli; il paraissait
ivre de joie. Le lendemain, grand spectacle au thtre Saint-Charles;
le roi et la reine furent reus avec des acclamations frntiques,
inconnues des peuples en de des Alpes. On applaudit aussi l'envoy
de Franois II: dans la loge du ministre de Napolon, il n'y avait
personne; Murat en parut troubl, comme s'il et vu au fond de cette
loge le spectre de la France.

       *       *       *       *       *

L'arme de Murat, mise en mouvement le 16 fvrier 1814, force le
prince Eugne  se replier sur l'Adige. Napolon, ayant d'abord obtenu
des succs inesprs en Champagne, crivait  sa soeur Caroline des
lettres qui furent surprises par les allis et communiques au
Parlement d'Angleterre par lord Castlereagh; il lui disait: Votre
mari est trs brave sur le champ de bataille; mais il est plus faible
qu'une femme ou qu'un moine quand il ne voit pas l'ennemi. Il n'a
aucun courage moral. Il a eu peur et il n'a pas hasard de perdre en
un instant ce qu'il ne peut tenir que par moi et avec moi.

       *       *       *       *       *

Dans une autre lettre adresse  Murat lui-mme, Napolon disait  son
beau-frre: Je suppose que vous n'tes pas de ceux qui pensent que le
lion est mort; si vous faisiez ce calcul, il serait faux... Vous
m'avez fait tout le mal que vous pouviez depuis votre dpart de Wilna.
Le titre de roi vous a tourn la tte; si vous dsirez le conserver,
conduisez-vous bien.

       *       *       *       *       *

Murat ne poursuivit pas le vice-roi sur l'Adige; il hsitait entre les
allis et les Franais, selon les chances que Bonaparte semblait
gagner ou perdre.

Dans les champs de Brienne[376], o Napolon fut lev par l'ancienne
monarchie, il donnait en l'honneur de celle-ci le dernier et le plus
admirable de ses sanglants tournois. Favoris des _carbonari_, Joachim
tantt veut se dclarer librateur de l'Italie, tantt espre la
partager entre lui et Bonaparte devenu vainqueur.

          [Note 376: Le 29 janvier 1814.]

Un matin, le courrier apporta  Naples la nouvelle de l'entre des
Russes  Paris. Madame Murat tait encore couche, et madame Rcamier,
assise  son chevet, causait avec elle; on dposa sur le lit un norme
tas de lettres et de journaux. Parmi ceux-ci se trouvait mon crit _De
Bonaparte et des Bourbons_. La reine s'cria: Ah! voil un ouvrage de
M. de Chateaubriand; nous le lirons ensemble. Et elle continua 
dcacheter ses lettres.

Madame Rcamier prit la brochure, et aprs y avoir jet les yeux au
hasard, elle la remit sur le lit et dit  la reine: Madame, vous la
lirez seule, je suis oblige de rentrer chez moi.

Napolon fut relgu  l'le d'Elbe; l'Alliance, avec une rare
habilet, l'avait plac sur les ctes de l'Italie. Murat apprit qu'on
cherchait au Congrs de Vienne  le dpouiller des tats qu'il avait
nanmoins achets si cher; il s'entendit secrtement avec son
beau-frre, devenu son voisin. On est toujours tonn que les Napolon
aient des parents: qui sait le nom d'Aride, frre d'Alexandre?
Pendant le cours de l'anne 1814, le roi et la reine de Naples
donnrent une fte  Pompi; on excuta une fouille au son de la
musique: les ruines que faisaient dterrer Caroline et Joachim ne les
instruisaient pas de leur propre ruine; sur les derniers bords de la
prosprit, on n'entend que les derniers concerts du songe qui passe.

Lors de la paix de Paris, Murat faisait partie de l'Alliance, le
Milanais ayant t rendu  l'Autriche: les Napolitains se retirrent
dans les Lgations romaines. Quand Bonaparte, dbarqu  Cannes, fut
entr  Lyon, Murat, perplexe, ayant chang d'intrts, sortit des
Lgations et marcha avec quarante mille hommes vers la haute Italie,
pour faire diversion en faveur de Napolon[377]. Il refusa  Parme les
conditions que les Autrichiens effrays lui offraient encore: pour
chacun de nous il est un moment critique; bien ou mal choisi, il
dcide de notre avenir. Le baron de Firmont repousse les troupes de
Murat, prend l'offensive et les mne battant jusqu' Macerata[378].
Les Napolitains se dbandrent; leur gnral-roi rentre dans Naples,
accompagn de quatre lanciers[379]. Il se prsente  sa femme et lui
dit: Madame, je n'ai pu mourir. Le lendemain, un bateau le conduit
vers l'le d'Ischia; il rejoint en mer une pinque charge de quelques
officiers de son tat-major, et fait voile avec eux pour la France.

          [Note 377: Le 28 mars 1815.]

          [Note 378: Le 3 mai.]

          [Note 379: Le 19 mai.]

Madame Murat, demeure seule, montra une prsence d'esprit admirable.
Les Autrichiens taient au moment de paratre: dans le passage d'une
autorit  l'autre, un intervalle d'anarchie pouvait tre rempli de
dsordres. La rgente ne prcipite point sa retraite; elle laisse le
soldat allemand occuper la ville et fait pendant la nuit clairer ses
galeries. Le peuple, apercevant du dehors la lumire, pensant que la
reine est encore l, reste tranquille. Cependant, Caroline sort par un
escalier secret et s'embarque. Assise  la poupe du vaisseau, elle
voyait sur la rive resplendir illumin le palais dsert dont elle
s'loignait, image du rve brillant qu'elle avait eu pendant son
sommeil dans la rgion des fes.

Caroline rencontra la frgate qui ramenait Ferdinand[380]. Le vaisseau
de la reine fugitive fit le salut, le vaisseau du roi rappel ne le
rendit pas: la prosprit ne reconnat pas l'adversit sa soeur. Ainsi
les illusions, vanouies pour les uns, recommencent pour les autres;
ainsi se croisent dans les vents et sur les flots les inconstantes
destines humaines: riantes ou funestes, le mme abme les porte ou
les engloutit.

          [Note 380: Ferdinand IV (comme roi de Naples; Ier comme roi
          des Deux-Siciles).]

Murat accomplissait ailleurs sa course. Le 25 mai 1815,  dix heures
du soir, il aborda au golfe Juan, o son beau-frre avait abord. La
fortune faisait jouer  Joachim la parodie de Napolon. Celui-ci ne
croyait pas  la force du malheur et au secours qu'il apporte aux
grandes mes: il dfendit au roi dtrn l'accs de Paris; il mit au
lazaret cet homme attaqu de la peste des vaincus; il le relgua dans
une maison de campagne, appele _Plaisance_, prs de Toulon. Il et
mieux fait de moins redouter une contagion dont il avait t lui-mme
atteint: qui sait ce qu'un soldat comme Murat aurait pu changer  la
bataille de Waterloo?

Le roi de Naples, dans son chagrin, crivait  Fouch le 19 juin 1815:

Je rpondrai  ceux qui m'accusent d'avoir commenc les hostilits
trop tt, qu'elles le furent sur la demande formelle de l'empereur, et
que, depuis trois mois il n'a cess de me rassurer sur ses sentiments,
en accrditant des ministres prs de moi, en m'crivant qu'il comptait
sur moi et qu'il ne m'abandonnerait jamais. Ce n'est que lorsqu'on a
vu que je venais de perdre avec le trne les moyens de continuer la
puissante diversion qui durait depuis trois mois, qu'on veut garer
l'opinion publique en insinuant que j'ai agi pour mon propre compte et
 l'insu de l'empereur.

Il y eut dans le monde une femme gnreuse et belle; lorsqu'elle
arriva  Paris, madame Rcamier la reut et ne l'abandonna point dans
des temps de malheur. Parmi les papiers qu'elle a laisss, on a trouv
deux lettres de Murat du mois de juin 1815; elles sont utiles 
l'histoire.

                                        6 juin 1815.

     J'ai perdu pour la France la plus belle existence, j'ai combattu
     pour l'empereur; c'est pour sa cause que ma femme et mes enfants
     sont en captivit. La patrie est en danger, j'offre mes services;
     on en ajourne l'acceptation. Je ne sais si je suis libre ou
     prisonnier. Je dois tre envelopp dans la ruine de l'empereur
     s'il succombe, et on m'te les moyens de le servir et de servir
     ma propre cause. J'en demande les raisons; on rpond obscurment
     et je ne puis me faire juge de ma position. Tantt je ne puis me
     rendre  Paris, o ma prsence ferait tort  l'empereur; je ne
     saurais aller  l'arme, o ma prsence rveillerait trop
     l'attention du soldat. Que faire? attendre: voil ce qu'on me
     rpond. On me dit, d'un autre ct, qu'on ne me pardonne pas
     d'avoir abandonn l'empereur l'anne dernire, tandis que des
     lettres de Paris disaient, quand je combattais rcemment pour la
     France: _Tout le monde ici est enchant du roi._ L'empereur
     m'crivait: _Je compte sur vous, comptez sur moi; je ne vous
     abandonnerai jamais._ Le roi Joseph m'crivait: _L'Empereur
     m'ordonne de vous crire de vous porter rapidement sur les
     Alpes._ Et quand, en arrivant, je lui tmoigne des sentiments
     gnreux, et que je lui offre de combattre pour la France, je
     suis envoy dans les Alpes. Pas un mot de consolation n'est
     adress  celui qui n'eut jamais d'autre tort envers lui que
     d'avoir trop compt sur des sentiments gnreux, sentiments qu'il
     n'eut jamais pour moi.

[Illustration: Madame Rcamier.]

     Mon amie, je viens vous prier de me faire connatre l'opinion
     de la France et de l'arme  mon gard. Il faut savoir tout
     supporter et mon courage me rendra suprieur  tous les malheurs.
     Tout est perdu hors l'honneur; j'ai perdu le trne, mais j'ai
     conserv toute ma gloire; je fus abandonn par mes soldats, qui
     furent victorieux dans tous les combats, mais je ne fus jamais
     vaincu. La dsertion de vingt mille hommes me mit  la merci de
     mes ennemis; une barque de pcheur me sauva de la captivit, et
     un navire marchand me jeta en trois jours sur les ctes de
     France.

       *       *       *       *       *

                                        Sous Toulon, 18 juin 1815.

     Je viens de recevoir votre lettre. Il m'est impossible de vous
     dpeindre les diffrentes sensations qu'elle m'a fait prouver.
     J'ai pu un instant oublier mes malheurs. Je ne suis occup que de
     mon amie, dont l'me noble et gnreuse vient me consoler et me
     montrer sa douleur. Rassurez-vous, tout est perdu, mais l'honneur
     reste; ma gloire survivra  tous mes malheurs, et mon courage
     saura me rendre suprieur  toutes les rigueurs de ma destine:
     n'ayez rien  craindre de ce ct. J'ai perdu trne et famille
     sans m'mouvoir; mais l'ingratitude m'a rvolt. J'ai tout perdu
     pour la France, pour son empereur, par son ordre, et aujourd'hui
     il me fait un crime de l'avoir fait. Il me refuse la permission
     de combattre et de me venger, et je ne suis pas libre sur le
     choix de ma retraite: concevez-vous tout mon malheur? que faire?
     quel parti prendre? Je suis Franais et pre: comme Franais, je
     dois servir ma patrie; comme pre, je dois aller partager le
     sort de mes enfants: l'honneur m'impose le devoir de combattre,
     et la nature me dit que je dois tre  mes enfants.  qui obir?
     Ne puis-je satisfaire  tous deux? Me sera-t-il permis d'couter
     l'un ou l'autre? Dj l'empereur me refuse des armes; et
     l'Autriche m'accordera-t-elle les moyens d'aller rejoindre mes
     enfants? les lui demanderai-je, moi qui n'ai jamais voulu traiter
     avec ses ministres? Voil ma situation: donnez-moi des conseils.
     J'attendrai votre rponse, celle du duc d'Otrante et de Lucien,
     avant de prendre une dtermination. Consultez bien l'opinion sur
     ce que l'on croit qu'il me convient de faire, car je ne suis pas
     libre sur le choix de ma retraite; on revient sur le pass et on
     me fait un crime d'avoir, par ordre, perdu mon trne, quand ma
     famille gmit dans la captivit. Conseillez-moi; coutez la voix
     de l'honneur, celle de la nature, et, en juge impartial, ayez le
     courage de m'crire ce qu'il faut que je fasse. J'attendrai votre
     rponse sur la route de Marseille  Lyon.

Laissant de ct les vanits personnelles et ces illusions qui sortent
du trne, mme d'un trne o l'on ne s'est assis qu'un moment, ces
lettres nous apprennent quelle ide Murat se faisait de son
beau-frre.

Bonaparte perd une seconde fois l'empire; Murat vagabonde sans asile
sur ces mmes plages qui ont vu errer la duchesse de Berry. Des
contrebandiers consentent, le 22 aot 1815,  le passer, lui et trois
autres,  l'le de Corse. Une tempte l'accueille: la balancelle qui
faisait le service entre Bastia et Toulon le reoit  son bord. 
peine a-t-il quitt son embarcation, qu'elle s'entr'ouvre. Surgi 
Bastia le 25 aot, il court se cacher au village de Vescovato, chez le
vieux Colonna-Ceccaldi. Deux cents officiers le rejoignirent avec le
gnral Franceschetti. Il marche sur Ajaccio: la ville maternelle de
Bonaparte seule tenait encore pour son fils; de tout son empire
Napolon ne possdait plus que son berceau. La garnison de la
citadelle salue Murat et le veut proclamer roi de Corse: il s'y
refuse; il ne trouve d'gal  sa grandeur que le sceptre des
Deux-Siciles. Son aide de camp Macirone lui apporte de Paris la
dcision de l'Autriche en vertu de laquelle il doit quitter le titre
de roi et se retirer  volont dans la Bohme ou la Moldavie. Il est
trop tard, rpondit Joachim; mon cher Macirone, le d en est jet. Le
28 septembre. Murat cingle vers l'Italie; sept btiments taient
chargs de ses deux cent cinquante serviteurs: il avait ddaign de
tenir  royaume l'troite patrie de l'homme immense; plein d'espoir,
sduit par l'exemple d'une fortune au-dessus de la sienne, il partait
de cette le d'o Napolon tait sorti pour prendre possession du
monde: ce ne sont pas les mmes lieux, ce sont les gnies semblables
qui produisent les mmes destines.

Une tempte dispersa la flottille; Murat fut jet le 8 octobre dans le
golfe de Sainte-Euphmie, presque au moment o Bonaparte abordait le
rocher de Sainte-Hlne[381].

          [Note 381: Napolon arriva  Sainte-Hlne le 15 octobre.]

De ses sept prames, il ne lui en restait plus que deux, y compris la
sienne. Dbarqu avec une trentaine d'hommes, il essaye de soulever
les populations de la cte; les habitants font feu sur sa troupe. Les
deux prames gagnent le large; Murat tait trahi. Il court  un bateau
chou: il essaye de le mettre  flot; le bateau reste immobile.
Entour et pris, Murat, outrag du mme peuple qui se tuait nagure 
crier: Vive le roi Joachim! est conduit au chteau de Pizzo. On
saisit sur lui et ses compagnons des proclamations insenses: elles
montraient de quels rves les hommes se bercent jusqu' leur dernier
moment.

Tranquille dans sa prison, Murat disait: Je ne garderai que mon
royaume de Naples: mon cousin Ferdinand conservera la seconde Sicile.
Et dans ce moment une commission militaire condamnait Murat  mort.
Lorsqu'il apprit son arrt, sa fermet l'abandonna quelques instants;
il versa des larmes et s'cria: Je suis Joachim, roi des
Deux-Siciles! il oubliait que Louis XVI avait t roi de France, le
duc d'Enghien petit-fils du grand Cond, et Napolon arbitre de
l'Europe: la mort compte pour rien ce que nous fmes.

Un prtre est toujours un prtre, quoi qu'on dise et qu'on fasse; il
vient rendre  un coeur intrpide la force dfaillie. Le 13 octobre
1815, Murat, aprs avoir crit  sa femme, est conduit dans une salle
du chteau de Pizzo, renouvelant dans sa personne romanesque les
aventures brillantes ou tragiques du moyen ge. Douze soldats, qui
peut-tre avaient servi sous lui, l'attendaient disposs sur deux
rangs. Murat voit charger les armes, refuse de se laisser bander les
yeux, choisit lui-mme, en capitaine expriment, le poste o les
balles le peuvent mieux atteindre.

Couch en joue, au moment du feu, il dit: Soldats, sauvez le visage;
visez au coeur! Il tombe, tenant dans ses mains les portraits de sa
femme et de ses enfants: ces portraits ornaient auparavant la garde de
son pe. Ce n'tait qu'une affaire de plus que le brave venait de
vider avec la vie.

Les genres de mort diffrents de Napolon et de Murat conservent les
caractres de leur existence.

Murat, si fastueux, fut enterr sans pompe  Pizzo, dans une de ces
glises chrtiennes, dont le sein charitable reoit misricordieusement
toutes les cendres.

       *       *       *       *       *

Madame Rcamier, revenant en France, traversa Rome au moment o le
pape y rentrait[382]. Dans une autre partie de ces _Mmoires_, vous
avez conduit Pie VII, mis en libert  Fontainebleau, jusqu'aux portes
de Saint-Pierre. Joachim, encore vivant, allait disparatre, et Pie
VII reparaissait. Derrire eux, Napolon tait frapp: la main du
conqurant laissait tomber le roi et relevait le pontife.

          [Note 382: Pie VII fit son entre solennelle  Rome le 25
          mai 1814.]

Pie VII fut reu avec des cris qui branlaient les ruines de la ville
des ruines. On dtela sa voiture, et la foule le trana jusqu'aux
degrs de l'glise des aptres. Le Saint-Pre ne voyait rien,
n'entendait rien; ravi en esprit, sa pense tait loin de la terre; sa
main se levait seulement sur le peuple par la tendre habitude des
bndictions. Il pntra dans la basilique au bruit des fanfares, au
chant du _Te Deum_, aux acclamations des Suisses de la religion de
Guillaume Tell. Les encensoirs lui envoyaient des parfums qu'il ne
respirait pas; il ne voulut point tre port sur le pavois  l'ombre
du dais et des palmes; il marcha comme un naufrag accomplissant un
voeu  Notre-Dame-de-Bon-Secours, et charg par le Christ d'une
mission qui devait renouveler la face de la terre. Il tait vtu d'une
robe blanche; ses cheveux, rests noirs malgr le malheur et les ans,
contrastaient avec la pleur de l'anachorte. Arriv au tombeau des
aptres, il se prosterna: il demeura plong, immobile et comme mort,
dans les abmes des conseils de la Providence. L'motion tait
profonde, des protestants tmoins de cette scne pleuraient  chaudes
larmes.

Quel sujet de mditations! Un prtre infirme, caduc, sans force, sans
dfense, enlev du Quirinal, transport captif au fond des Gaules; un
martyr, qui n'attendait plus que sa tombe, dlivr des mains de
Napolon qui pressait le globe, reprenant l'empire d'un monde
indestructible, quand les planches d'une prison d'outre-mer se
prparaient pour ce formidable gelier des peuples et des rois!

Pie VII survcut  l'empereur; il vit revenir au Vatican les
chefs-d'oeuvre, amis fidles qui l'avaient accompagn dans son exil.
Au retour de la perscution, le pontife septuagnaire, prostern sous
la coupole de Saint-Pierre, montrait  la fois toute la faiblesse de
l'homme et la grandeur de Dieu.

En descendant les Alpes de la Savoie, madame Rcamier trouva au
Pont-de-Beauvoisin le drapeau blanc et la cocarde blanche. Les
processions de la Fte-Dieu, parcourant les villages, semblaient tre
revenues avec le roi trs chrtien.  Lyon, la voyageuse tomba au
milieu d'une fte pour la Restauration. L'enthousiasme tait sincre.
 la tte des rjouissances paraissaient Alexis de Noailles[383] et le
colonel Clary, beau-frre de Joseph Bonaparte. Ce qu'on raconte
aujourd'hui de la froideur et de la tristesse dont la lgitimit fut
accueillie  la premire Restauration est une impudente menterie. La
joie fut gnrale dans les diverses opinions, mme parmi les
conventionnels, mme parmi les imprialistes, les soldats excepts;
leur noble fiert souffrait de ces revers. Aujourd'hui que le poids du
gouvernement militaire ne se sent plus, que les vanits se sont
rveilles, il faut nier les faits, parce qu'ils ne s'arrangent pas
avec les thories du moment. Il convient  un systme que la nation
ait reu les Bourbons avec horreur, et que la Restauration ait t un
temps d'oppression et de misre. Cela conduit  de tristes rflexions
sur la nature humaine. Si les Bourbons avaient eu le got et la force
d'opprimer, ils se pouvaient flatter de conserver longtemps le trne.
Les violences et les injustices de Bonaparte, dangereuses  son
pouvoir en apparence, le servirent en effet: on s'pouvante des
iniquits, mais on s'en forge une grande ide; on est dispos 
regarder comme un tre suprieur celui qui se place au-dessus des
lois.

          [Note 383: Alexis-Louis-Joseph, comte de _Noailles_
          (1783-1835). Il avait t emprisonn en 1809 pour avoir
          rpandu la bulle d'excommunication de Pie VII contre les
          auteurs et complices de l'usurpation des tats romains. Au
          mois de mai 1814, lorsque Mme Rcamier traversa Lyon, Alexis
          de Noailles y tait avec le titre de commissaire royal. Il
          vint la voir, et l'ayant accompagne dans une fte donne au
          palais Saint-Pierre en l'honneur du retour des Bourbons, il
          fut, ainsi que la belle exile, l'objet d'une sorte
          d'ovation.]

Madame de Stal, arrive  Paris avant madame Rcamier, lui avait
crit plusieurs fois; ce billet seul tait parvenu  son adresse:

                                        Paris, 20 mai 1814.

     Je suis honteuse d'tre  Paris sans vous, cher ange de ma vie:
     je vous demande vos projets. Voulez-vous que j'aille au-devant de
     vous  Coppet, o je vais rester quatre mois? Aprs tant de
     souffrances, ma plus douce perspective c'est vous, et mon coeur
     vous est  jamais dvou. Un mot sur votre dpart et votre
     arrive. J'attends ce mot pour savoir ce que je ferai. Je vous
     cris  Rome,  Naples, etc.

       *       *       *       *       *

Madame de Genlis, qui n'avait jamais eu de rapports avec madame
Rcamier, s'empressa de s'approcher d'elle. Je trouve dans un passage
l'expression d'un voeu qui, ralis, et pargn au lecteur mon rcit.

                                        11 octobre.

     Voil, madame, le livre que j'ai eu l'honneur de vous promettre.
     J'ai marqu les choses que je dsire que vous lisiez.......
     ..... Venez, madame, pour me conter votre histoire _en ces
     termes_, comme on fait dans les romans. Puis ensuite je vous
     demanderai de l'crire en forme de souvenirs qui seront remplis
     d'intrt, parce que dans la plus grande jeunesse vous avez t
     jete, avec une figure ravissante, un esprit plein de finesse et
     de pntration, au milieu de ces tourbillons d'erreurs et de
     folies; que vous avez tout vu, et qu'ayant conserv, durant ces
     orages, des sentiments religieux, une me pure, une vie sans
     tache, un coeur sensible et fidle  l'amiti, n'ayant ni envie,
     ni passions haineuses, vous peindrez tout avec les couleurs les
     plus vraies. Vous tes un des phnomnes de ce temps-ci, et
     certainement le plus aimable.

     Vous me montrerez _vos souvenirs_; ma vieille exprience vous
     offrira quelques conseils, et vous ferez un ouvrage utile et
     dlicieux. N'allez pas me rpondre: _Je ne suis pas capable,
     etc., etc._; je ne vous passerai jamais des lieux communs; ils
     sont indignes de votre esprit. Vous pouvez jeter sans remords les
     yeux sur le pass; c'est en tout temps le plus beau des droits;
     dans celui o nous sommes, c'est inapprciable. Profitez-en pour
     l'instruction de la jeune personne que vous levez; ce sera pour
     elle votre plus grand bienfait.

     Adieu, madame, permettez-moi de vous dire que je vous aime et
     que je vous embrasse de toute mon me.

       *       *       *       *       *

Maintenant que madame Rcamier est rentre dans Paris[384], je vais
retrouver pendant quelque temps mes premiers guides.

          [Note 384: Elle arriva  Paris le 1er juin 1814.]

La reine de Naples, inquite des rsolutions du congrs de Vienne,
crivit  madame Rcamier pour qu'elle lui dcouvrt un homme capable
de traiter ses intrts  Vienne. Madame Rcamier s'adressa  Benjamin
Constant, et le pria de rdiger un mmoire. Cette circonstance eut sur
l'auteur de ce mmoire l'influence la plus malheureuse; un sentiment
orageux fut la suite d'une entrevue. Sous l'empire de ce sentiment,
Benjamin Constant, dj violent antibonapartiste, comme on le voit
dans _l'Esprit de conqute_[385], laissa dborder des opinions dont
les vnements changrent bientt le cours. De l une rputation de
mobilit politique funeste aux hommes d'tat.

          [Note 385: _L'Esprit de conqute et d'usurpation dans ses
          rapports avec la civilisation europenne_ fut publi, dans
          les premiers mois de 1814, en Allemagne, o se trouvait
          alors Benjamin Constant; il ne rentra en France qu'avec les
          Bourbons.]

Madame Rcamier, tout en admirant Bonaparte, tait reste fidle  sa
haine contre l'oppresseur de nos liberts et contre l'ennemi de madame
de Stal. Quant  ce qui la regardait elle-mme, elle n'y pensait pas
et elle et fait bon march de son exil. Les lettres que Benjamin
Constant lui crivit  cette poque serviront d'tude sinon du coeur
humain, du moins de la tte humaine: on y voit tout ce que pouvait
faire d'une passion un esprit ironique et romanesque, srieux et
potique. Rousseau n'est pas plus vritable, mais il mle  ses amours
d'imagination une mlancolie sincre et une rverie relle.

       *       *       *       *       *

Cependant Bonaparte tait descendu  Cannes; la perturbation de son
approche commenait  se faire sentir. Benjamin Constant envoya ce
billet  madame Rcamier:

Pardon si je profite des circonstances pour vous importuner; mais
l'occasion est trop belle. Mon sort sera dcid dans quatre ou cinq
jours srement; car quoique vous aimiez  ne pas le croire pour
diminuer votre intrt, je suis certainement, avec Marmont,
Chateaubriand et Lain, l'un des quatre hommes les plus compromis de
France. Il est donc certain que, si nous ne triomphons pas, je serai
dans huit jours ou proscrit et fugitif, ou dans un cachot, ou fusill.
Accordez-moi donc, pendant les deux ou trois jours qui prcderont la
bataille, le plus que vous pourrez de votre temps et de vos heures. Si
je meurs, vous serez bien aise de m'avoir fait ce bien, et vous seriez
fche de m'avoir afflig. Mon sentiment pour vous est ma vie: un
signe d'indiffrence me fait plus de mal que ne pourra le faire dans
quatre jours mon arrt de mort. Et quand je sens que le danger est un
moyen d'obtenir de vous un signe d'intrt, je n'en prouve que de la
joie.

Avez-vous t contente de mon article, et savez-ce qu'on en dit?

Benjamin Constant avait raison, il tait aussi compromis que moi:
attach  Bernadotte, il avait servi contre Napolon; il avait publi
son crit _De l'esprit de conqute_, dans lequel il traitait le tyran
plus mal que je ne le traitais dans ma brochure _De Bonaparte et des
Bourbons_. Il mit le comble  ses prils en parlant dans les gazettes.

Le 19 mars, au moment o Bonaparte tait aux portes de la capitale, il
fut assez ferme pour signer dans le _Journal des Dbats_ un article
termin par cette phrase: Je n'irai pas, misrable transfuge, me
traner d'un pouvoir  l'autre, couvrir l'infamie par le sophisme, et
balbutier des mots profanes pour racheter une vie honteuse[386].

          [Note 386: Voir le texte de cet article au tome III, note 1
          de la page 489.]

Benjamin Constant crivait  celle qui lui avait inspir ces nobles
sentiments: Je suis bien aise que mon article ait paru; on ne peut au
moins en souponner aujourd'hui la sincrit. Voici un billet que l'on
m'crit aprs l'avoir lu: si j'en recevais un pareil d'une autre, je
serais gai sur l'chafaud.

Madame Rcamier s'est toujours reproche d'avoir eu, sans le vouloir,
une pareille influence sur une destine honorable. Rien, en effet,
n'est plus malheureux que d'inspirer  des caractres mobiles ces
rsolutions nergiques qu'ils sont incapables de tenir.

Benjamin Constant dmentit le 20 mars son article du 19. Aprs avoir
fait quelques tours de roues pour s'loigner, il revint  Paris et se
laissa prendre aux sductions de Bonaparte[387]. Nomm conseiller
d'tat, il effaa ses pages gnreuses en travaillant  la rdaction
de l'_Acte additionnel_[388].

          [Note 387: Ds le 6 avril 1815, le _Journal de l'Empire_
          annona que M. Benjamin Constant tait un des membres de la
          Commission constitutionnelle.]

          [Note 388: Dans ses _Mmoires sur les Cent-Jours_, Benjamin
          prtend qu'il n'est pas l'auteur de l'_Acte additionnel_.
          C'est jouer sur les mots, dit M. Henry Houssaye (1815, t.
          1, p. 542); sans doute il y eut plus d'un article modifi ou
          ajout par l'empereur et par la Commission, mais l'_Acte
          additionnel_, dans son ensemble, n'en est pas moins l'oeuvre
          de Benjamin Constant.]

[Illustration: Madame De Genlis.]

Depuis ce moment il porta au coeur une plaie secrte; il n'aborda plus
avec assurance la pense de la postrit; sa vie attriste et
dfleurie n'a pas peu contribu  sa mort. Dieu nous garde de
triompher des misres dont les natures les plus leves ne sont point
exemptes! Le ciel ne nous donne des talents qu'en y attachant des
infirmits: expiations offertes  la sottise et  l'envie. Les
faiblesses d'un homme suprieur sont ces victimes noires que
l'antiquit sacrifiait aux dieux infernaux, et pourtant ils ne se
laissent jamais dsarmer.

       *       *       *       *       *

Madame Rcamier tait reste en France pendant les Cent-Jours, o la
reine Hortense l'invitait  demeurer; la reine de Naples lui offrait,
au contraire, un asile en Italie. Les Cent-Jours passrent. Madame de
Krdener[389] suivit les allis, arrivs de nouveau  Paris. Elle
tait tombe du roman dans le mysticisme; elle exerait un grand
empire sur l'esprit de l'empereur de Russie.

          [Note 389: Sur Mme de Krdener, voir, au tome II, la note 1
          de la page 366.]

Madame de Krdener logeait dans un htel du faubourg Saint-Honor. Le
jardin de cet htel s'tendait jusqu'aux Champs-lyses. Alexandre
arrivait _incognito_ par une porte du jardin, et des conversations
politico-religieuses finissaient par de ferventes prires. Madame de
Krdener m'avait invit  l'une de ces sorcelleries clestes: moi,
l'homme de toutes les chimres, j'ai la haine de la draison,
l'abomination du nbuleux et le ddain des jongleries; on n'est pas
parfait. La scne m'ennuya; plus je voulais prier, plus je sentais la
scheresse de mon me. Je ne trouvais rien  dire  Dieu, et le diable
me poussait  rire. J'avais mieux aim madame de Krdener lorsque,
environne de fleurs et habitante encore de cette chtive terre, elle
composait _Valrie_. Seulement, je trouvais que mon vieil ami M.
Michaud, ml bizarrement  cette idylle, n'avait pas assez du berger,
malgr son nom. Madame de Krdener, devenue sraphin, cherchait 
s'entourer d'anges; la preuve en est dans ce billet charmant de
Benjamin Constant  madame Rcamier:

                                        Jeudi.

     Je m'acquitte avec un peu d'embarras d'une commission que madame
     de Krdener vient de me donner. Elle vous supplie de venir la
     moins belle que vous pourrez. Elle dit que vous blouissez tout
     le monde, et que par l toutes les mes sont troubles et toutes
     les attentions impossibles. Vous ne pouvez pas dposer votre
     charme; mais ne le rehaussez pas. Je pourrais ajouter bien des
     choses sur votre figure  cette occasion, mais je n'en ai pas le
     courage. On peut tre ingnieux sur le charme qui plat, mais non
     sur celui qui tue. Je vous verrai tout  l'heure; vous m'avez
     indiqu cinq heures, mais vous ne rentrerez qu' six, et je ne
     pourrai vous dire un mot. Je tcherai pourtant d'tre aimable
     encore cette fois.

       *       *       *       *       *

Le duc de Wellington ne prtendait-il pas aussi  l'honneur d'attirer
un regard de Juliette? Un de ses billets que je transcris n'a de
curieux que la signature:

                                          Paris, ce 13 janvier.

     J'avoue, madame, que je ne regrette pas beaucoup que les
     affaires m'empchent de passer chez vous aprs dner, puisque, 
     chaque fois que je vous vois, je vous quitte plus pntr de vos
     agrments et moins dispos  donner mon attention _ la
     politique_!!!

     Je passerai chez vous demain  mon retour de chez l'abb Sicard,
     en cas que vous vous y trouvassiez et malgr l'effet que ces
     visites dangereuses produisent sur moi.

     Votre trs fidle serviteur,

                                        WELLINGTON.

 son retour de Waterloo, entrant chez madame Rcamier, le duc de
Wellington s'cria: Je l'ai bien battu! Dans un coeur franais, son
succs lui aurait fait perdre la victoire, et-il pu jamais y
prtendre.

       *       *       *       *       *

Ce fut  une douloureuse poque pour l'illustration de la France que
je retrouvai madame Rcamier; ce fut  l'poque de la mort de madame
de Stal. Rentre  Paris aprs les Cent-Jours, l'auteur de _Delphine_
tait redevenue souffrante; je l'avais revue chez elle et chez madame
la duchesse de Duras. Peu  peu, son tat empirant, elle fut oblige
de garder le lit. Un matin, j'tais all chez elle rue Royale; les
volets des fentres taient aux deux tiers ferms; le lit, rapproch
du mur du fond de la chambre, ne laissait qu'une ruelle  gauche; les
rideaux, retirs sur les tringles, formaient deux colonnes au chevet.
Madame de Stal,  demi assise, tait soutenue par des oreillers. Je
m'approchai, et quand mon oeil se fut un peu accoutum  l'obscurit,
je distinguai la malade. Une fivre ardente animait ses joues. Son
beau regard me rencontra dans les tnbres, et elle me dit: _Bonjour,
my dear Francis._ Je souffre, mais cela ne m'empche pas de vous
aimer. Elle tendit sa main que je pressai et baisai. En relevant la
tte, j'aperus au bord oppos de la couche, dans la ruelle, quelque
chose qui se levait blanc et maigre: c'tait M. de Rocca, le visage
dfait, les joues creuses, les yeux brouills, le teint
indfinissable; il se mourait; je ne l'avais jamais vu, et ne l'ai
jamais revu. Il n'ouvrit pas la bouche; il s'inclina, en passant
devant moi; on n'entendait point le bruit de ses pas: il s'loigna 
la manire d'une ombre. Arrte un moment  la porte, _la nueuse idole
frlant les doigts_ se retourna vers le lit pour ajourner madame de
Stal. Ces deux spectres qui se regardaient en silence, l'un debout et
ple, l'autre assis et color d'un sang prt  redescendre et  se
glacer au coeur, faisaient frissonner.

Peu de jours aprs, madame de Stal changea de logement. Elle m'invita
 dner chez elle, rue Neuve-des-Mathurins: j'y allai; elle n'tait
point dans le salon et ne put mme assister au dner; mais elle
ignorait que l'heure fatale tait si proche. On se mit  table. Je me
trouvai assis auprs de madame Rcamier. Il y avait douze ans que je
ne l'avais rencontre, et encore ne l'avais-je aperue qu'un moment.
Je ne la regardais point, elle ne me regardait pas; nous n'changions
pas une parole. Lorsque, vers la fin du dner, elle m'adressa
timidement quelques paroles sur la maladie de madame de Stal, je
tournai un peu la tte et je levai les yeux. Je craindrais de profaner
aujourd'hui par la bouche de mes annes, un sentiment qui conserve
dans ma mmoire toute sa jeunesse, et dont le charme s'accrot 
mesure que ma vie se retire. J'carte mes vieux jours pour dcouvrir
derrire ces jours des apparitions clestes, pour entendre du bas de
l'abme les harmonies d'une rgion plus heureuse.

Madame de Stal mourut[390]. Le dernier billet qu'elle crivit 
madame de Duras tait trac en grandes lettres dranges comme celles
d'un enfant. Un mot affectueux s'y trouvait pour _Francis_. Le talent
qui expire saisit davantage que l'individu qui meurt: c'est une
dsolation gnrale dont la socit est frappe; chacun au mme moment
fait la mme perte.

          [Note 390: Le 14 juillet 1817.]

Avec madame de Stal s'abattit une partie considrable du temps o
j'avais vcu: telles de ces brches, qu'une intelligence suprieure en
tombant forme dans un sicle, ne se referment jamais. Sa mort fit sur
moi une impression particulire,  laquelle se mlait une sorte
d'tonnement mystrieux: c'tait chez cette femme illustre que j'avais
connu madame Rcamier, et, aprs de longs jours de sparation, madame
de Stal runissait deux personnes voyageuses devenues presque
trangres l'une  l'autre: elle leur laissait  un repas funbre son
souvenir et l'exemple de son attachement immortel.

J'allai voir madame Rcamier rue Basse-du-Rempart, et ensuite rue
d'Anjou. Quand on s'est rejoint  sa destine, on croit ne l'avoir
jamais quitte: la vie, selon l'opinion de Pythagore, n'est qu'une
rminiscence. Qui, dans le cours de ses jours, ne se remmore quelques
petites circonstances indiffrentes  tous, hors  celui qui se les
rappelle?  la maison de la rue d'Anjou il y avait un jardin, dans ce
jardin un berceau de tilleuls, entre les feuilles desquels
j'apercevais un rayon de lune, lorsque j'attendais madame Rcamier: ne
me semble-t-il pas que ce rayon est  moi, et que si j'allais sous les
mmes abris, je le retrouverais? Je ne me souviens gure du soleil que
j'ai vu briller sur bien des fronts.

       *       *       *       *       *

J'tais au moment d'tre oblig de vendre _la Valle-aux-Loups_, que
madame Rcamier avait loue, de moiti avec M. de Montmorency.

De plus en plus prouve par la fortune, madame Rcamier se retira
bientt  l'Abbaye-aux-Bois[391].

          [Note 391: C'est en 1819 que Mme Rcamier se retira 
          l'Abbaye-aux-Bois, dans un petit appartement au troisime
          tage, carrel, incommode, dont l'escalier tait des plus
          rudes  monter, ce qui ne l'empchait pas d'tre gravi
          chaque jour par les plus grandes dames du faubourg
          Saint-Germain et par tout ce que Paris comptait
          d'illustrations.]

La duchesse d'Abrants parle ainsi de cette demeure:

L'Abbaye-aux-Bois avec toutes ses dpendances, ses beaux jardins, ses
vastes clotres dans lesquels jouaient de jeunes filles de tous les
ges, au regard insoucieux,  la parole foltre, l'Abbaye-aux-Bois
n'tait connue que comme une sainte demeure  laquelle une famille
pouvait confier son espoir; encore ne l'tait-elle que par les mres
ayant un intrt au del de sa haute muraille. Mais, une fois que la
soeur Marie avait ferm la petite porte surmonte d'un attique, limite
du saint domaine, on traversait la grande cour qui spare le couvent
de la rue, non-seulement comme un terrain neutre, mais tranger.

Aujourd'hui il n'en va pas ainsi: le nom de l'Abbaye-aux-Bois est
devenu populaire; sa renomme est gnrale et familire  toutes les
classes. La femme qui y vient pour la premire fois en disant  ses
gens:  l'Abbaye-aux-Bois, est sre de n'tre pas questionne par
eux pour savoir de quel ct ils doivent tourner.......

D'o lui est venue, en aussi peu de temps, une renomme si positive,
une illustration si connue? Voyez-vous deux petites fentres tout en
haut, dans les combles, l, au-dessus des larges fentres du grand
escalier? c'est une des petites chambres de la maison. Eh bien! c'est
pourtant dans son enceinte que la renomme de _l'Abbaye-aux-Bois_ a
pris naissance, c'est de l qu'elle est descendue, qu'elle est devenue
populaire. Et comment ne l'aurait-elle pas t lorsque toutes les
classes de la socit savaient que dans cette chambre habitait un tre
dont la vie tait dshrite de toutes les joies, et qui nanmoins
avait des paroles consolantes pour tous les chagrins, des mots
magiques pour adoucir toutes les douleurs, des secours pour toutes les
infortunes?

Lorsque du fond de sa prison Coudert[392] entrevit l'chafaud, quelle
fut la piti qu'il invoqua? Va chez madame Rcamier, dit-il  son
frre, dis-lui que je suis innocent devant Dieu... elle comprendra ce
tmoignage... et Coudert fut sauv. Madame Rcamier, associa  son
action librale cet homme qui possde en mme temps le talent et la
bont: M. Ballanche seconda ses dmarches, et l'chafaud dvora une
victime de moins.

          [Note 392: Il tait compromis dans l'affaire de Bories.
          CH.--Coudert avait pris part  un complot militaire contre
          le gouvernement, le premier complot de Saumur, qui clata au
          mois de dcembre 1821. L'affaire fut juge en fvrier 1822
          par le second Conseil de guerre de la 4e division militaire
          sigeant  Tours. Les accuss taient au nombre de onze:
          huit furent acquitts; trois furent condamns  la peine de
          mort, le lieutenant Delon, chef du complot, contumace, et
          les deux marchaux des logis Charles Coudert et Sirejean.
          Ils se pourvurent en rvision, et dans l'intervalle qui
          spara les deux jugements, les familles des condamns
          essayrent quelques dmarches. Coudert fut le premier pour
          lequel on eut la pense d'invoquer l'assistance de Mme
          Rcamier. Ds le commencement de mars, M. Eugne Coudert,
          frre an du sous-officier compromis, se prsenta 
          l'Abbaye-aux-Bois sans autre recommandation que le malheur
          de son frre Charles. Mme Rcamier, mue de la plus sincre
          piti, la ft partager  tous ses amis et usa de leur crdit
          pour obtenir en faveur du condamn l'indulgence du conseil
          de rvision. Ces efforts furent couronns de succs: le 18
          avril, le conseil, cassant l'arrt des premiers juges,
          condamna simplement Coudert  cinq ans de prison comme non
          rvlateur. _Souvenirs et Correspondance tirs des papiers
          de Mme Rcamier_, t. I, p. 373.--La note de Chateaubriand
          disant que Coudert tait compromis dans l'affaire de
          Bories est inexacte. L'affaire de Bories est celle des
          _Quatre sergents de la Rochelle_, qui fut juge par la Cour
          d'assises de la Seine au mois d'aot 1822.]

C'tait presque une merveille prsente  l'tude de l'esprit humain
que cette petite cellule dans laquelle une femme, dont la rputation
est plus qu'europenne, tait venue chercher du repos et un asile
convenable. Le monde est ordinairement oublieux de ceux qui ne le
convient plus  leurs festins; il ne le fut pas pour celle qui, jadis,
au milieu de ses joies, coutait encore plus une plainte que l'accent
du plaisir. Non-seulement la petite chambre du troisime de
l'Abbaye-aux-Bois fut toujours le but des courses des amis de madame
Rcamier, mais, comme si le prestigieux pouvoir d'une fe et adouci
la raideur de la monte, ces mmes trangers, qui rclamaient comme
une faveur d'tre admis dans l'lgant htel de la Chausse-d'Antin,
sollicitaient encore la mme grce. C'tait pour eux un spectacle
vraiment aussi remarquable qu'aucune raret de Paris, de voir, dans un
espace de dix pieds sur vingt, toutes les opinions, runies sous une
mme bannire, marcher en paix et se donner presque la main. Le
vicomte de Chateaubriand racontait  Benjamin Constant les merveilles
inconnues de l'Amrique. Mathieu de Montmorency, avec cette urbanit
personnelle  lui-mme, cette politesse chevaleresque de tout ce qui
porte son nom, tait aussi respectueusement attentif pour madame
Bernadotte allant rgner en Sude, qu'il l'aurait t pour la soeur
d'Adlade de Savoie, fille d'Humbert aux Blanches-Mains, cette veuve
de Louis le Gros qui avait pous un de ses anctres. Et l'homme des
temps fodaux n'avait aucune parole amre pour l'homme des jours
libres.

Assises  ct l'une de l'autre sur le mme divan, la duchesse du
faubourg Saint-Germain devenait polie pour la duchesse impriale; rien
n'tait heurt dans cette cellule unique. Lorsque je revis madame
Rcamier dans cette chambre, je revenais  Paris, d'o j'avais t
longtemps absente. C'tait un service que j'avais  lui demander, et
j'allais  elle avec confiance. Je savais bien par des amis communs 
quel degr de force s'tait port son courage; mais j'en manquais en
la voyant l, sous les combles, aussi paisible, aussi calme que dans
les salons dors de la rue du Mont-Blanc.

Eh quoi! me dis-je, toujours des souffrances! Et mon oeil humide
s'arrtait sur elle avec une expression qu'elle dut comprendre. Hlas!
mes souvenirs franchissaient les annes, ressaisissaient le pass!
Toujours battue de l'orage, cette femme, que la renomme avait place
tout en haut de la couronne de fleurs du sicle, depuis dix ans voyait
sa vie entoure de douleurs, dont le choc frappait  coups redoubls
sur son coeur et la tuait!...

Lorsque, guide par d'anciens souvenirs et un attrait constant, je
choisis l'Abbaye-aux-Bois pour mon asile, la petite chambre du
troisime n'tait plus habite par celle que j'aurais t y chercher:
madame Rcamier occupait alors un appartement plus spacieux. C'est l
que je l'ai vue de nouveau. La mort avait clairci les rangs des
combattants autour d'elle, et, de tous ces champions politiques, M. de
Chateaubriand tait, parmi ses amis, presque le seul qui et survcu.
Mais vint  sonner aussi pour lui l'heure des mcomptes et de
l'ingratitude royale. Il fut sage; il dit adieu  ces faux semblants
de bonheur et abandonna l'incertaine puissance tribunitienne pour en
ressaisir une plus positive.

On a dj vu que dans ce salon de l'Abbaye-aux-Bois il s'agite
d'autres intrts que des intrts littraires, et que ceux qui
souffrent peuvent tourner vers lui un regard d'esprance. Dans
l'occupation constante o je suis, depuis quelques mois, de ce qui a
rapport  la famille de l'empereur, j'ai trouv quelques documents qui
ne me paraissent pas hors d'oeuvre en ce moment.

La reine d'Espagne se trouvait dans l'obligation absolue de rentrer
en France. Elle crivit  madame Rcamier pour la prier de
s'intresser  la demande qu'elle faisait de venir  Paris. M. de
Chateaubriand tait alors au ministre, et la reine d'Espagne,
connaissant la loyaut de son caractre, avait toute confiance dans la
russite de sa sollicitation. Cependant la chose tait difficile,
parce qu'il y avait une loi qui frappait toute cette famille
malheureuse, mme dans ses membres les plus vertueux. Mais M. de
Chateaubriand avait en lui ce sentiment d'une noble piti pour le
malheur, qui lui fit crire plus tard ces mots touchants:

  Sur le compte des grands je ne suis pas suspect:
  Leurs malheurs seulement attirent mon respect.
  Je hais ce Pharaon, que l'clat environne;
  Mais s'il tombe,  l'instant j'honore sa couronne;
  Il devient,  mes yeux, roi par l'adversit;
  Des pleurs je reconnais l'auguste autorit:
  Courtisan du malheur, etc., etc.[393].

          [Note 393: Ces vers sont, en effet, de Chateaubriand, dans
          sa tragdie de _Mose_, acte III, scne IV.]

M. de Chateaubriand couta les intrts d'une personne malheureuse;
il interrogea son devoir, qui ne lui imposa pas la crainte de redouter
une faible femme, et, deux jours aprs la demande qui lui fut
adresse, il crivit  madame Rcamier que madame Joseph Bonaparte
pouvait rentrer en France, demandant o elle tait, afin de lui
adresser par M. Durand de Mareuil, notre ministre alors  Bruxelles,
la permission de venir  Paris sous le nom de la comtesse de
Villeneuve. Il crivit en mme temps  M. de Fagel.

J'ai rapport ce fait avec d'autant plus de plaisir qu'il honore  la
fois celle qui demande et le ministre qui oblige: l'une par sa noble
confiance, l'autre par sa noble humanit[394].

          [Note 394: _Histoire des Salons de Paris. Tableaux et
          portraits du grand monde, sous Louis XVI, le Directoire, le
          Consulat et l'Empire, la Restauration et le rgne de
          Louis-Philippe Ier_, par la duchesse d'_Abrants_, tome VII,
          1838.]

Madame d'Abrants loue beaucoup trop ma conduite, qui ne valait mme
pas la peine d'tre remarque; mais, comme elle ne raconte pas tout
sur l'Abbaye-aux-Bois, je vais suppler  ce qu'elle a oubli ou omis.

Le capitaine Roger[395], autre Coudert, avait t condamn  mort.
Madame Rcamier m'avait associ  son oeuvre pie pour le sauver.
Benjamin Constant tait galement intervenu en faveur de ce compagnon
de Caron, et il avait remis au frre du condamn la lettre suivante
pour madame Rcamier:

          [Note 395: Roger, ancien _lieutenant_ (et non capitaine),
          avait pris part, avec le lieutenant-colonel Caron, au
          complot de Colmar. Le 23 fvrier 1823, la Cour d'assises de
          la Moselle le condamna  mort. Sa peine fut commue en celle
          de vingt ans de travaux forcs. Envoy au bagne de Toulon,
          il obtint grce entire, au bout de deux ans.]

       *       *       *       *       *

     Je ne me pardonnerais pas, madame, de vous importuner toujours,
     mais ce n'est pas ma faute s'il y a sans cesse des condamnations
      mort. Cette lettre vous sera remise par le frre du malheureux
     Roger, condamn avec Caron. C'est l'histoire la plus odieuse et
     la plus connue. Le nom seul mettra M. de Chateaubriand au fait.
     Il est assez heureux pour tre  la fois le premier talent du
     ministre et le seul ministre sous lequel le sang n'ait pas
     coul. Je n'ajoute rien; je m'en remets  votre coeur. Il est
     bien triste de n'avoir presque  vous crire que pour des
     affaires douloureuses; mais vous me pardonnez, je le sais, et je
     suis sr que vous ajouterez un malheureux de plus  la nombreuse
     liste de ceux que vous avez sauvs.

     Mille tendres respects.

                                        B. CONSTANT.

     Paris, 1er mars 1823.

       *       *       *       *       *

Quand le capitaine Roger fut mis en libert, il s'empressa de
tmoigner sa reconnaissance  ses bienfaiteurs. Un aprs-dner j'tais
chez madame Rcamier, comme de coutume: tout  coup apparat cet
officier. Il nous dit, avec un accent du Midi: Sans votre
intercession, ma tte roulait sur l'chafaud. Nous tions stupfaits,
car nous avions oubli nos mrites; il s'criait, rouge comme un coq:
Vous ne vous souvenez pas?... Vous ne vous souvenez pas?... Nous
faisions vainement mille excuses de notre peu de mmoire: il partit,
entre-choquant les perons de ses bottes, furieux de ce que nous ne
nous souvenions pas de notre bonne action, comme s'il et eu  nous
reprocher sa mort.

Vers cette poque, Talma demanda  madame Rcamier  me rencontrer
chez elle pour s'entendre avec moi sur quelques vers de l'_Othello_
de Ducis, qu'on ne lui permettait pas de dire tels qu'ils taient. Je
laissai les dpches et je courus au rendez-vous; je passai la soire
 refaire avec le moderne Roscius les vers malencontreux: il me
proposait un changement, je lui en proposais un autre; nous rimions 
l'envi; nous nous retirions  la croise ou dans un coin pour tourner
et retourner un hmistiche. Nous emes beaucoup de peine  tomber
d'accord pour le sens ou pour l'harmonie. Il et t assez curieux de
me voir, moi, ministre de Louis XVIII, lui, Talma, roi de la scne,
oubliant ce que nous pouvions tre, jouter de verve en donnant au
diable la censure et toutes les grandeurs du monde. Mais si Richelieu
faisait reprsenter ses drames en lchant Gustave-Adolphe sur
l'Allemagne, ne pouvais-je pas, humble secrtaire d'tat, m'occuper
des tragdies des autres en allant chercher l'indpendance de la
France  Madrid?

Madame la duchesse d'Abrants, dont j'ai salu le cercueil dans
l'glise de Chaillot, n'a peint que la demeure _habite_ de madame
Rcamier; je parlerai de l'asile _solitaire_. Un corridor noir
sparait deux petites pices. Je prtendais que ce vestibule tait
clair d'un jour doux. La chambre  coucher tait orne d'une
bibliothque, d'une harpe, d'un piano, du portrait de madame de Stal
et d'une vue de Coppet au clair de lune; sur les fentres taient des
pots de fleurs. Quand, tout essouffl aprs avoir grimp trois tages,
j'entrais dans la cellule aux approches du soir, j'tais ravi: la
plonge des fentres tait sur le jardin de l'Abbaye, dans la
corbeille verdoyante duquel tournoyaient des religieuses et couraient
des pensionnaires. La cime d'un acacia arrivait  la hauteur de
l'oeil. Des clochers pointus coupaient le ciel, et l'on apercevait 
l'horizon les collines de Svres. Le soleil mourant dorait le tableau
et entrait par les fentres ouvertes. Madame Rcamier tait  son
piano; l'_angelus_ tintait: les sons de la cloche, qui semblait
pleurer le jour qui se mourait, _il giorno pianger che si muore_, se
mlaient aux derniers accents de l'invocation  la nuit de _Romo et
Juliette_, de Steibelt[396]. Quelques oiseaux se venaient coucher dans
les jalousies releves de la fentre; je rejoignais au loin le silence
et la solitude, par-dessus le tumulte et le bruit d'une grande cit.

          [Note 396: Daniel _Steibelt_, pianiste et compositeur, n 
          Berlin en 1765, mort  Saint-Ptersbourg en 1823. Il vint en
          1790  Paris, o il balana le succs de Pleyel. Le 10
          septembre 1793, en pleine Terreur, il fit reprsenter sur le
          Thtre de l'Opra-Comique national, avec un vif succs,
          _Romo et Juliette_, M. de Chateaubriand, dit M. de
          Marcellus, p. 328, partageait l'affection que nos
          grand'mres ont porte  l'habile pianiste, au point qu'il
          me fallut pour lui plaire chercher  Londres une romance de
          Steibelt, intitule: La plus belle des belles, et la lui
          faire entendre sur mon piano dans nos soires de solitude.
          N'tait-ce pas encore dans sa pense un hommage  Mme
          Rcamier?]

Dieu, en me donnant ces heures de paix, me ddommageait de mes heures
de trouble; j'entrevoyais le prochain repos que croit ma foi, que mon
esprance appelle. Agit au dehors par les occupations politiques ou
dgot par l'ingratitude des cours, la placidit du coeur m'attendait
au fond de cette retraite, comme le frais des bois au sortir d'une
plaine brlante. Je retrouvais le calme auprs d'une femme, de qui la
srnit s'tendait autour d'elle, sans que cette srnit et rien de
trop gal, car elle passait au travers d'affections profondes. Hlas!
les hommes que je rencontrais chez madame Rcamier, Mathieu de
Montmorency, Camille Jordan, Benjamin Constant, le duc de Laval, ont
t rejoindre Hingant, Joubert, Fontanes, autres absents d'une autre
socit absente. Parmi ces amitis successives se sont levs de
jeunes amis, rejetons printaniers d'une vieille fort o la coupe est
ternelle. Je les prie, je prie M. Ampre, qui lira ceci quand j'aurai
disparu, je leur demande  tous de me conserver quelque souvenir: je
leur remets le fil de la vie dont Lachsis laisse chapper le bout sur
mon fuseau. Mon insparable camarade de route, M. Ballanche, s'est
trouv seul au commencement et  la fin de ma carrire; il a t
tmoin de mes liaisons rompues par le temps, comme j'ai t tmoin des
siennes entranes par le Rhne: les fleuves minent toujours leurs
bords.

Le malheur de mes amis a souvent pench sur moi, et je ne me suis
jamais drob au fardeau sacr: le moment de la rmunration est
arriv; un attachement srieux daigne m'aider  supporter ce que leur
multitude ajoute de pesanteur  des jours mauvais. En approchant de ma
fin, il me semble que tout ce qui m'a t cher m'a t cher dans
madame Rcamier, et qu'elle tait la source cache de mes affections.
Mes souvenirs de divers ges, ceux de mes songes comme ceux de mes
ralits, se sont ptris, mls, confondus, pour faire un compos de
charmes et de douces souffrances dont elle est devenue la forme
visible. Elle rgle mes sentiments, de mme que l'autorit du ciel a
mis le bonheur, l'ordre et la paix dans mes devoirs.

Je l'ai suivie, la voyageuse, par le sentier qu'elle a foul  peine;
je la devancerai bientt dans une autre patrie. En se promenant au
milieu de ces _Mmoires_, dans les dtours de la basilique que je me
hte d'achever, elle pourra rencontrer la chapelle qu'ici je lui
ddie; il lui plaira peut-tre de s'y reposer: j'y ai plac son
image.




APPENDICE




I

LA SAISIE DE LA MONARCHIE SELON LA CHARTE[397].

          [Note 397: Ci-dessus, p. 138.]


L'crit de Chateaubriand tait au moment de paratre quand
l'ordonnance du 5 septembre fut publie au _Moniteur_. L'auteur y
ajouta un _post-scriptum_. Il rapprochait les considrants de
l'ordonnance du 5 septembre 1816 de ceux de l'ordonnance du 13 juillet
1815, et faisait ressortir les contrastes et les contradictions que
renfermaient ces deux ordonnances, dont l'une proclamait la ncessit
de rviser la Charte, l'autre celle de la maintenir telle qu'elle
tait. Puis, pour prvenir le parti que les ministres pourraient tirer
du nom du Roi dans les lections, il donnait  entendre que le
ministre avait surpris la bonne foi du monarque; que celui-ci ne
partageait pas les passions de son entourage contre une Chambre 
laquelle il avait lui-mme dcern le titre de _Chambre introuvable_,
et que, s'il avait consenti  la dissolution, c'tait parce qu'il
avait jug que la France satisfaite lui renverrait les dputs dont
il tait si satisfait.

Ce _post-scriptum_ blessa profondment le roi; il irrita surtout trs
vivement les ministres et en particulier le comte Decazes, ministre de
la police gnrale. M. Decazes, malgr l'avis contraire du duc de
Richelieu, prsident du Conseil, rsolut de procder  des poursuites,
que lgitimait d'ailleurs une imprudence grave commise par l'imprimeur
M. Le Normant. Ce dernier avait envoy un assez grand nombre
d'exemplaires dans les dpartements et mme en avait laiss circuler
quelques-uns  Paris avant de faire le dpt lgal, la contravention
tait formelle et, aux termes mmes de la loi, il y avait lieu 
saisie et squestre. En consquence, le 18 septembre,  dix heures du
matin, une descente de police avait lieu chez M. Le Normant; dj les
scells taient apposs sur les volumes, les feuilles et les _formes_,
lorsque Chateaubriand, prvenu en toute hte, arriva. Les ouvriers
l'entourent et lui font une ovation. Aux cris de: Vive M. de
Chateaubriand! Vive le Roi! Vive la libert de la presse! ils brisent
les scells et arrachent aux officiers de paix et aux inspecteurs de
police les objets saisis et squestrs. En vain le commissaire met M.
Le Normant en demeure de faire rentrer ses ouvriers dans les ateliers.
Chateaubriand, levant fortement la voix, fait entendre cette
protestation: Je suis pair de France. Je ne connais point l'ordre du
ministre. Je m'oppose, au nom de la Charte dont je suis le dfenseur,
et dont tout citoyen peut rclamer la protection, je m'oppose 
l'enlvement de mon ouvrage. Je dfends le transport de ces feuilles.
Je ne me rendrai qu' la force, que lorsque je verrai la gendarmerie.
Elle parut bientt. Chateaubriand se retira dans les appartements de
M. Le Normant et y rdigea aussitt la lettre suivante, adresse  M.
le comte Decazes:

                                   _Paris, le 18 septembre 1816._

     Monsieur le comte,

     J'ai t chez vous pour vous tmoigner ma surprise. J'ai trouv 
     midi chez M. Le Normant, mon libraire, des hommes qui m'ont dit
     tre envoys par vous pour saisir mon ouvrage intitul: _De la
     Monarchie selon la Charte_.

     Ne voyant pas d'ordre crit, j'ai dclar que je ne souffrirais
     pas l'enlvement de ma proprit,  moins que des gens d'armes ne
     la saisissent de force. Des gens d'armes sont arrivs, et j'ai
     ordonn  mon libraire de laisser enlever l'ouvrage.

     Cet acte de dfrence  l'autorit, Monsieur le comte, n'a pas pu
     me laisser oublier ce que je devais  ma dignit de pair. Si
     j'avais pu n'apercevoir que mon intrt personnel, je n'aurais
     fait aucune dmarche; mais les droits de la pense tant
     compromis, j'ai d protester, et j'ai l'honneur de vous adresser
     copie de ma protestation. Je rclame,  titre de justice, mon
     ouvrage; et ma franchise doit ajouter que, si je ne l'obtiens
     pas, j'emploierai tous les moyens que les lois politiques et
     civiles mettent en mon pouvoir.

     J'ai l'honneur d'tre, etc.

                                        V{te} DE CHATEAUBRIAND.

Dans sa rponse, M. Decazes fit observer que la saisie avait t faite
en vertu des articles 14 et 15 de la loi du 21 octobre 1814; qu'elle
avait t faite rgulirement, le commissaire de police et les
officiers de paix tant porteurs d'un ordre sign d'un _ministre du
Roi_; que la qualit de pair dont tait revtu l'auteur ne pouvait
l'affranchir de l'excution des lois et du respect d par tous les
citoyens aux fonctionnaires publics dans l'exercice de leur charge;
qu'elle ne pouvait surtout lgitimer de sa part et de celle de ses
ouvriers un acte de rvolte ouverte contre un commissaire de police et
des officiers constitus par le Roi, revtus des marques distinctives
de leurs fonctions et agissant en vertu d'ordres lgaux. Il terminait
en disant que si la dignit de pair avait t compromise dans cette
circonstance, ce n'tait pas par lui, M. Decazes.

 cette lettre du ministre de la police, Chateaubriand fit sur le
champ cette rponse:

                                        _Paris, ce 19 Septembre 1816._

     Monsieur le comte,

     J'ai reu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'crire le
     18 de ce mois. Elle ne rpond point  la mienne du mme jour.

     Vous me parlez d'crits _clandestinement_ publis ( la face du
     soleil, avec mon nom et mes titres). Vous parlez de rvolte et de
     rbellion, et il n'y a eu ni rvolte ni rbellion. Vous dites
     qu'on a cri: _Vive le Roi!_ Ce cri n'est pas encore compris dans
     la loi des cris sditieux,  moins que la police n'en ait ordonn
     autrement que les Chambres. Au reste, tout cela s'claircira en
     temps et lieu. On n'affectera plus de confondre la cause du
     libraire et la mienne; nous saurons si, dans un gouvernement
     libre, un ordre de la police, que je n'ai pas mme vu, est une
     loi pour un pair de France; nous saurons si l'on n'a pas viol
     envers moi tous les droits qui me sont garantis par la Charte, et
     comme citoyen et comme pair. Nous saurons, par les lois mmes que
     vous avec l'extrme bont de me citer (il est vrai avec un peu
     d'inexactitude), si je n'ai pas le droit de publier mes opinions;
     nous saurons enfin si la France doit dsormais tre gouverne par
     la police ou par la Constitution.

     Quant  mon respect et  mon dvouement pour le Roi, Monsieur le
     comte, je ne puis recevoir de leon et je pourrais servir
     d'exemple. Quant  ma dignit de pair, je la ferai respecter
     aussi bien que ma dignit d'homme; et je savais parfaitement,
     avant que vous prissiez la peine de m'en instruire, qu'elle ne
     sera jamais compromise par vous ni par qui que ce soit. Je vous
     ai demand la restitution de mon ouvrage: puis-je esprer qu'il
     me sera rendu? Voil dans ce moment, toute la question.

     J'ai l'honneur d'tre, Monsieur le comte, votre trs humble et
     trs obissant serviteur.

                                        V{te} DE CHATEAUBRIAND.

Ds le 18 septembre, en mme temps qu'il avait adress sa premire
lettre  M. Decazes, il en avait crit une autre  M. le chancelier
Dambray, prsident de la chambre des pairs:

                                        _Paris, ce 18 septembre 1816._

     Monsieur le Chancelier,

     J'ai l'honneur de vous envoyer copie de la protestation que j'ai
     faite et de la lettre que je viens d'crire  M. le ministre de
     la police.

     N'est-il pas trange, monsieur le chancelier, qu'on enlve en
     plein jour,  main arme, malgr mes protestations, l'ouvrage
     d'un pair de France, sign de son nom, imprim publiquement 
     Paris, comme on aurait enlev un crit sditieux et clandestin,
     _le Nain-Jaune_ ou _le Nain-Tricolore_? Outre ce que l'on devait
      ma prrogative comme pair de France, j'ose dire, Monsieur le
     chancelier, que je mritais _personnellement_ un peu plus
     d'gards. Si mon ouvrage tait coupable, il fallait me traduire
     devant les tribunaux comptents: j'aurais rpondu.

     J'ai protest pour l'honneur de la pairie, et je suis dtermin 
     suivre cette affaire avec la dernire rigueur. Je rclame,
     Monsieur le chancelier, votre appui comme prsident de la Chambre
     des pairs, et votre autorit comme chef de la justice.

     Je suis, avec un profond respect, etc.

                                        Vicomte DE CHATEAUBRIAND.

Dans la forme M. Decazes avait raison. Il n'avait fait, aprs tout,
qu'user du droit que lui confrait la loi du 21 octobre 1814, laquelle
disait en termes exprs: Nul imprimeur ne peut mettre en vente un
ouvrage, ou le publier de quelque manire que ce soit, avant d'avoir
dpos le nombre prescrit d'exemplaires.--Il y a lieu  saisie et
squestre d'un ouvrage si l'imprimeur ne reprsente pas les rcpisss
du dpt. La mesure de police prise par le ministre tait donc
lgale, mais elle tait  coup sr intempestive; prise contre un homme
tel que Chateaubriand, elle tait maladroite. Ainsi en avait jug le
duc de Richelieu, qui avait dconseill les poursuites demandes par
son collgue. Il avait fait remarquer qu'il tait contraire  la
dignit du gouvernement de supprimer la contradiction; que,
d'ailleurs, l'apparence de la perscution aurait uniquement pour effet
de donner plus de vogue  l'ouvrage incrimin. J'aime mieux,
disait-il spirituellement, que l'ouvrage se vende deux francs qu'un
louis. Il fit abandonner l'instruction que le parquet avait commence
sur l'ordre de M. Decazes. On imprima une nouvelle dition du livre
saisi, on satisfit cette fois  toutes les formalits lgales, et
l'crit de Chateaubriand, qui tait d'ailleurs un chef-d'oeuvre, se
rpandit dans la France entire. _La monarchie selon la Charte_ le
plaait au premier rang de nos publicistes, mais il ne laissa pas de
payer cher cette gloire ajoute  tant d'autres dont son front tait
dj couronn. Le 20 septembre 1816, parut dans le _Moniteur_
l'ordonnance qui le rayait de la liste des ministres d'tat. Cette
dcision lui enlevait un traitement de 24,000 francs.


II

CHATEAUBRIAND, VICTOR HUGO ET JOSEPH DE MAISTRE[398].

          [Note 398: Ci-dessus, p. 145.]

Au tome II de son roman des _Misrables_, Victor Hugo a runi sous ce
titre: _l'Anne 1817_, un grand nombre de petits faits habillement
choisis pour rendre Louis XVIII et son gouvernement ridicules et
odieux. Chateaubriand oblig de vendre ses livres  la crie,  la
salle Sylvestre, voil un _petit fait_, qui mritait peut-tre d'tre
rappel. Le pote l'a pass sous silence. Il a cependant parl de
Chateaubriand, mais c'est uniquement pour nous le montrer en
dshabill du matin. Chateaubriand, dit-il, debout tous les matins
devant sa fentre du numro 27 de la rue Saint-Dominique, en pantalon
 pied et en pantoufles, ses cheveux gris coiffs d'un madras, les
yeux fixs sur un miroir, une trousse complte de chirurgien-dentiste
ouverte devant lui, se curait les dents, qu'il avait charmantes, tout
en dictant la _Monarchie selon la Charte_  M. Pilorge, son
secrtaire. Singulire fantaisie, il faut en convenir que celle de
Chateaubriand s'amusant  dicter, tout en se curant les dents, des
pages depuis longtemps imprimes; ou plutt ignorance singulire de
Victor Hugo, qui aurait d savoir, ce qui est partout--dans toutes les
histoires de la Restauration, dans les _Mmoires d'Outre-tombe_, dans
la prface et le _post-scriptum_ de la _Monarchie selon la
Charte_,--que la publication de cet crit avait eu lieu, non en 1817,
mais au lendemain mme de l'ordonnance du 5 septembre 1816.

Ce n'est pas du reste la seule inexactitude que renferment les quatre
lignes de Victor Hugo. En 1817, Chateaubriand ne demeurait pas rue
Saint-Dominique, mais bien rue de l'Universit, n 25. En 1818, il
changea le ruisseau de la rue de l'Universit contre celui de la rue
du Bac, si cher  son amie Mme de Stal[399], et il habita pendant
deux ans le n 42 de cette dernire rue; en 1820 seulement il se
transporta au n 27 de la rue Saint-Dominique-Saint-Germain. On peut
suivre, dans les volumes successifs de l'_Almanach royal_, ce petit
itinraire de Chateaubriand  Paris.

          [Note 399: Mme de Stal, qui s'criait, en face du Lman:
          _Oh! le ruisseau de la rue du Bac!_ n'a cependant jamais
          habit cette rue. Elle occupait, avant son exil, un htel de
          la rue de Grenelle-Saint-Germain, auprs de la rue du Bac.
          (Sainte-Beuve, _Portraits de femmes_.)]

Et puisque nous voil sur le chapitre de l'anne 1817, je signalerai
un autre _petit fait_, qui prsente celui-l, si je ne m'abuse, un
vritable intrt.

Joseph de Maistre n'est pas nomm une seule fois dans les _Mmoires
d'Outre-tombe_. Est-ce donc que l'auteur du _Gnie du christianisme_
et l'auteur des _Soires de Saint-Ptersbourg_ n'ont jamais eu aucuns
rapports ensemble? Est-ce qu'ils ne se sont jamais vus? Est-ce qu'ils
ne se sont jamais crit? Dans la _Correspondance du comte Joseph de
Maistre_, on trouve des lettres au vicomte de Bonald,  l'abb de La
Mennais, au comte de Marcellus[400],--ou des rponses de Bonald, de La
Mennais, de Lamartine: de lettres adresses  Chateaubriand, ou
crites par lui, nulle trace. Et cependant il y a dans la
_Correspondance de Joseph de Maistre_ une trs longue et trs belle
lettre de lui crite  Chateaubriand au mois d'octobre 1817; le
malheur est qu'elle a t donne par les diteurs avec cette
suscription: _ M. le vicomte de Bonald_[401]. Les diteurs ici se
sont tromps: c'est au vicomte de Chateaubriand que la lettre a t
crite. Voici, en effet, que parmi les autographes figurant, avec
fac-simil, au _Catalogue de la collection Bovet_[402], je trouve une
lettre de trois pages et quart, in-4{o}, crite par Chateaubriand 
Joseph de Maistre et date de Montgraham, par Nogent-le-Rotrou, 6
septembre 1817. Il le prie d'excuser le retard de ses rponses, aprs
trois mois d'angoisses et de craintes pour la vie de Mme de
Chateaubriand:

          [Note 400: Marie-Louis-Auguste _de Martin du Tyrac_, comte
          de _Marcellus_, dput de 1815  1823, pair de France de
          1823  1830. C'tait le pre de M. de Marcellus, l'auteur de
          _Chateaubriand et son temps_.]

          [Note 401: _Correspondance de Joseph de Maistre_, dition de
          1886, V. VI p. 108.]

          [Note 402: _Catalogue de la collection Bovet_, sries V 
          VIII, 1884, p. 288 n 798, avec fac-simil; et _Catalogue
          Et. Charavay_, 20 dcembre 1890, n 31.]

     _Je vais_ Monsieur le comte, _lire votre manuscrit_, mais vous
     croyez bien que je n'aurai pas l'impertinence d'y rien trouver 
     changer. Ce n'est point  l'colier  toucher au tableau du
     matre...

Voyons maintenant la lettre de Joseph de Maistre:

     Monsieur le vicomte, chaque jour en me rveillant, je me rpte
     le fameux vers de Voltaire:

       L'univers, mon ami, ne pense point  toi.

     Si donc Mme la duchesse de Duras a _pris la libert_ d'oublier
     parfaitement et moi et mon manuscrit, je l'en absous de tout mon
     coeur. Je trouve trs juste qu'elle mette mille et une penses
     avant celle d'un Allobroge qui a pass devant elle comme une
     hirondelle, et qui n'a eu, par consquent, ni le temps ni
     l'occasion de s'enfoncer un peu plus dans son souvenir...

Ainsi c'est  la duchesse de Duras que Joseph de Maistre a confi un
manuscrit. Or, la duchesse est l'intime amie de Chateaubriand, et
c'est  lui bien videmment qu'elle a charge de le remettre. Tout
ceci, du reste, est mis hors de doute par une autre lettre du comte de
Maistre, crite de Turin, le 26 octobre 1817, et adresse  Mme
Swetchine: Quand une fois, dit-il, vous serez place, envoyez-moi le
plan de votre cabinet, que je voie votre table, votre fauteuil et la
place de vos livres. Je fais ce que je puis pour en ajouter deux 
votre pacotille, mais je suis prodigieusement contrari par ceci ou
par cela. Si je russis, ce sera un beau tapage. _La duchesse de Duras
avait tranquillement oubli l'oeuvre sur son bureau_ sans y penser une
seule fois, pas plus qu' son auteur; _lorsque M. de Chateaubriand
m'en a fait part dernirement avec toutes les excuses de la
courtoisie_, je me suis mis  rire de la meilleure foi du monde. La
duchesse de Duras a fort bien fait de m'oublier; moi-mme je n'ai
jamais pens  elle que pour me rappeler  quel point j'avais mal
russi dans cet htel. Je m'y trouvais gauche, embarrass, ridicule,
ne sachant  qui parler, et ne comprenant personne. C'est une des plus
singulires expriences que j'aie faites de ma vie; il me semble que
je vous l'ai dit  Paris...[403].

          [Note 403: _Vie de Madame Swetchine_ par le comte _de
          Falloux_, p. 212.]

La preuve est dj faite, si je ne me trompe, que c'est bien au
_vicomte_ de Chateaubriand--et non au _vicomte_ de Bonald--qu'a t
crite la lettre de Joseph de Maistre publie dans sa _Correspondance_.
Mais continuons de parcourir cette lettre:

     Je me sens glac lorsque je lis dans votre lettre: _Je vais lire
     votre manuscrit._ Bon Dieu! auriez-vous cette complaisance? La
     lecture d'un manuscrit m'a toujours paru le tour de force de
     l'amiti; c'est trop demander  la courtoisie; si cependant vous
     avez cette bont, rien n'galera ma reconnaissance...

_Je vais lire votre manuscrit_, dit Chateaubriand.--Je lis dans
votre lettre: _Je vais lire votre manuscrit,_ crit, de son ct,
Joseph de Maistre. Comment expliquer cette rencontre, si la lettre de
Joseph de Maistre n'est pas une rponse  celle de Chateaubriand?

_Vous ne voulez pas me corriger?_ crit encore de Maistre; _trve de
compliments_, Monsieur le vicomte, tant pis pour moi. Combien j'aurais
gagn  cette revue! Ces lignes ne sont-elles pas encore une rponse
directe  ce que Chateaubriand avait dit: Croyez-bien que je n'aurai
pas l'impertinence d'y _rien trouver  changer_; ce n'est point 
l'colier  toucher au tableau du matre.

Enfin Chateaubriand avait parl des trois mois d'_angoisses_ et de
craintes que lui avait causes la maladie de sa femme, craintes qui
ont heureusement cess. La lettre de Joseph de Maistre rpondra  ce
passage comme aux autres. Elle porte ce qui suit: Trs peu de temps
aprs vous avoir crit ma dernire lettre, Monsieur le vicomte,
j'appris les cruelles _angoisses_ qui vous oppressaient. Je vous
flicite de tout mon coeur de ce qu'elles ont cess[404].

          [Note 404: Chateaubriand crivait  son ami M. Frisell au
          mois de _juillet_ 1817: J'ai t bien inquiet, mon cher
          ami; je suis un peu calm. Ma malade est bien faible pour le
          moment; aujourd'hui, il y a encore eu une crise... Mme de
          Chateaubriand vous dit de tendres choses, du fond de son
          lit, et moi je vous embrasse tendrement. (_Correspondant_
          du 25 septembre 1897.)]

S'il tait besoin d'une nouvelle et dernire preuve, celle-l plus
dcisive encore que les autres, le vicomte de Bonald lui-mme se
chargerait de nous la fournir. Le 2 dcembre 1817, il crivait 
Joseph de Maistre:

     Monsieur le comte, suis-je assez malheureux! Quand je suis en
     Allemagne, tous tes je ne sais o; je viens en France, vous tes
     en Russie; je retourne dans mes montagnes, vous arrivez  Paris;
     je reviens  Paris, vous voil  Turin, et nous semblons nous
     chercher et nous fuir tour  tour. J'avais eu l'honneur de vous
     crire de ma campagne quand je vous sus  Paris, et, ne sachant
     pas bien votre adresse, je mis ma lettre sous le couvert de Mme
     Swetchine. Je ne sais si elle vous est parvenue, mais je n'ai
     plus trouv ici cette excellente et spirituelle femme... Ne la
     reverrons-nous plus ici et _ne vous y verrai-je jamais
     vous-mme_?

     Mais, Monsieur le comte, _s'il ne nous est pas donn de nous
     voir, au moins dans la partie matrielle de notre tre_, il nous
     est permis de nous connatre, et surtout de nous entendre d'une
     manire intime et complte, dont j'avais fait depuis longtemps la
     remarque avec orgueil pour moi et avec une bien grande
     satisfaction comme crivain, parce que cette concidence a t
     pour moi comme une dmonstration rigoureuse de la vrit de mes
     penses. J'ai prouv l'impression de plaisir et de consolation
     qu'un homme gar dans un dsert prouverait en entendant la voix
     d'un homme qui vient  son secours[405]...

          [Note 405: Voy. cette lettre de Bonald dans la
          _Correspondance de J. de Maistre_, t. VI, p. 319.]

Joseph de Maistre crivait, de son ct,  M. de Bonald,  la fin de
1817, aprs sa rentre  Turin: Ce qu'on appelle un homme
parfaitement _dsappoint_, ce fut moi, lorsque je ne vous trouvai
point  Paris, au mois d'aot dernier. Comme on croit toujours ce
qu'on dsire, je m'tais persuad que je vous rencontrerais encore;
mais _il tait crit que je n'aurais pas le plaisir de connatre
personnellement l'homme du monde dont j'estime le plus la personne et
les crits_[406].

          [Note 406: Correspondance de J. de Maistre, t. VI, p. 112.]

Ainsi Joseph de Maistre et Bonald ne se sont jamais vus, ni mme
entrevus. Ce n'est donc pas au vicomte de Bonald que Joseph de Maistre
pouvait dire ce qu'il crit dans sa lettre d'octobre 1817: Je dirai
toujours de vous: _Virgilium vidi tantum!_ Moi qui avais tant d'envie
de vous voir, _je n'ai pu que vous entrevoir_[407]. Donc, le
_vicomte_ auquel est adresse cette lettre ne peut tre M. de Bonald;
c'est,  n'en pas douter, un autre vicomte, le vicomte de
Chateaubriand, que Joseph de Maistre a vu dans le salon de la duchesse
de Duras.

          [Note 407: _Ibidem._ t. VI, p. 109.]

Le manuscrit que le comte de Maistre avait confi  madame de Duras,
avec prire de le placer sous les yeux de Chateaubriand, tait le
manuscrit de son livre du _Pape_. Sa lettre  Chateaubriand est donc,
 ce point de vue encore, des plus curieuses, et je ne saurais trop
engager les lecteurs  la lire en entier dans la _Correspondance de
Joseph de Maistre_. Je dois me borner  en donner ce nouvel et court
extrait:

     Des personnes qui s'intressent fort  la publication de mon
     ouvrage m'assurent qu'elle ne sera point permise en France 
     cause du 4me livre, o je prouve jusqu' la dmonstration (du
     moins je m'en flatte), que le systme Gallican, exagr dans le
     sicle dernier, nous avait conduits  un vritable schisme de
     fait, infiniment nuisible  la religion. Quoique j'lve
     d'ailleurs l'glise Gallicane aux nues, cependant on se tient sr
     que la censure me chicanera sur les vrits que je dis  ce sujet
      cette vnrable glise.

Si j'ai prouv, moi aussi, _jusqu' la dmonstration_, qu'il a exist
des relations entre l'auteur du _Pape_ et l'auteur du _Gnie du
christianisme_,--fait demeur jusqu'ici entirement ignor--je ne
cache pas que je tiens cette dmonstration pour une bonne fortune.

       *       *       *       *       *

Depuis que ces lignes ont t crites, j'ai reu de M. l'abb
Pailhs--dont l'obligeance est inpuisable--communication de la lettre
mme de Chateaubriand  Joseph de Maistre. En voici le texte complet:

                              _Montgraham, par Nogent-le-Rotrou,_

                                    _le 6 septembre 1817._

     Monsieur le Comte,

     Aprs trois mois d'angoisses et de craintes pour la vie de Mme de
     Chateaubriand, je viens passer deux jours  Paris; je trouve avec
     grand plaisir, mais  mon grand tonnement, vos lettres et votre
     manuscrit rests chez Mme la duchesse de Duras. Vous avez d,
     monsieur le Comte, tre bien tonn de mon silence, aprs la
     marque de confiance et d'estime que vous avez eu l'extrme bont
     de me donner; je vois que je n'ai point encore puis ma mauvaise
     fortune.

     Je vais, Monsieur le Comte, lire le manuscrit: mais vous croyez
     bien que je n'aurai pas l'impertinence d'y trouver rien 
     changer; ce n'est point  l'colier de toucher au tableau du
     matre. Je trouve seulement d'avance que vous tes bien bon de
     vous donner la peine de combattre M. Ferrand.

     Je serai  Paris vers la fin d'octobre, pour l'ouverture de la
     session, et je traiterai de vos intrts avec M. Le Normant[408],
     si, d'aprs votre rponse, vous tes toujours dans l'intention de
     publier votre ouvrage.

          [Note 408: M. Le Normant fils, imprimeur, rue de Seine, n
          8, tait l'diteur et l'ami de Chateaubriand. Dans sa
          rponse, Joseph de Maistre crivait: Ce sera  M. Le
          Normant de diviser l'ouvrage comme il l'entendra. Le titre
          du 2me volume est mobile, il peut le placer o il voudra
          pour galiser les volumes.]

     La triste politique et les perscutions de tout genre que
     j'prouve occupent une grande partie de mon temps; mais il m'en
     restera toujours pour vous lire et vous admirer.

     Recevez, Monsieur le Comte, je vous prie, l'assurance de ma
     reconnaissance, de ma profonde estime, de ma sincre admiration,
     sans parler de la haute considration avec laquelle je suis,
     Monsieur le Comte,

     Votre trs humble et trs dvou serviteur,

                                        Le vicomte DE CHATEAUBRIAND.

En tte de cette lettre, ces mots, _de la main de Joseph de Maistre_:
Reue  Turin, le 27.


III

LE CONSERVATEUR[409].

          [Note 409: Ci-dessus, p. 152.]

Le _Conservateur_ a commenc au mois d'octobre 1818. Ce n'tait pas un
journal quotidien; il paraissait par livraison de trois feuilles
d'impression,  des jours indtermins, ainsi que le faisait la
prudente _Minerve_. Libraux et royalistes chappaient ainsi  la
censure, qui n'atteignait que les publications priodiques. Ses
bureaux taient rue de Seine, n 8, chez Le Normant fils, diteur. En
tte de chaque livraison, se lisait la devise: _le Roi, la Charte et
les Honntes Gens_. Chateaubriand, qui en fut jusqu' la fin le
principal rdacteur, avait group autour de lui des hommes politiques
et des crivains qui le secondrent  merveille. Il en nomme
quelques-uns dans ses _Mmoires_; il convient, je crois, d'en donner
ici la liste complte: on verra que jamais plus vaillant chef ne fut
entour d'un plus brillant tat-major. Voici cette liste:

F.-M. Agier; Benoit, dput de Maine-et-Loire; Berryer fils; T. de
Boisbertrand; vicomte de Bonald; Henri de Bonald; de Bouville; comte
de Bruges; vicomte de Castelbajac; marquis de Coriolis d'Espinousse;
Couture, avocat; Crignon d'Ouzouer, dput du Loiret; Astolphe de
Custine; Dureau de la Malle; l'abb Fayet; Joseph Five; duc de
Fitz-James; A. de Frnilly; Eugne Genoude; vicomte Emmanuel
d'Harcourt; marquis d'Herbouville; comte douard de la Grange; A. de
Jouffroy; Florian de Kergorlay; duc de Lvis; le cardinal de la
Luzerne; Martainville; l'abb de la Mennais; comte O'Mahony; Charles
Nodier; comte Jules de Polignac; _de Saint-Marcellin_; comte de
Saint-Roman; comte de Salaberry; comte Humbert de Sesmaisons; vicomte
de Suleau; baron Trouv; Joseph de Villle.

Le _Conservateur_ cessa de paratre au mois de mars 1820. Il n'avait
vcu que deux ans et demi; mais ces deux annes lui avaient suffi pour
conqurir une place que depuis lors nulle feuille politique n'a pu lui
disputer. Quel journal compta jamais en mme temps, parmi ses
rdacteurs, trois crivains tels que Chateaubriand, La Mennais et
Bonald?

Dans la liste qu'on vient de lire, j'ai soulign un nom, aujourd'hui
bien oubli, celui de _Saint-Marcellin_. M. de Saint-Marcellin tait
le fils de Fontanes, et c'est  lui que fait allusion Chateaubriand, 
la fin du huitime livre de sa premire partie, lorsqu'il crit:
Fontanes n'est plus; un chagrin profond, la mort tragique d'un fils,
l'a jet dans la tombe avant l'heure. Il fut tu en duel[410], le
1er fvrier 1819, alors qu'il venait de dbuter avec clat dans le
_Conservateur_, presque au lendemain du jour o il venait d'y publier
sous ce titre: _M. Dimanche_, un dialogue tincelant d'esprit et de
verve[411]. Chateaubriand consacra au fils de son ami des pages qu'il
n'a pas recueillies dans ses _OEuvres_, mais qui doivent ici trouver
place. Elles sont le complment naturel de ces autres pages si belles,
que l'auteur des _Mmoires_, a crites sur Fontanes.

          [Note 410: On lit dans le _Journal des Dbats_ du 3 fvrier
          1819, sous la date de Paris, 2 fvrier: M. de
          Saint-Marcellin s'est battu en duel hier au soir,  cinq
          heures, hors la barrire de Clichy. Il a t atteint
          dangereusement d'un coup de pistolet dans le bas-ventre. Des
          paysans l'ont apport  l'htel de M. de Fontanes.--Dans
          son numro du 7 fvrier, le _Journal des Dbats_ signalait
          cette bizarre concidence: Le jour et  l'instant mme o
          M. de Saint Marcellin recevait le coup de la mort dans un
          combat singulier, commenait sur le thtre de Nantes, la
          reprsentation d'un de ses plus jolis ouvrages dramatiques,
          _les Oiseaux et les Chaperons_, prcd du _Coup d'pe de
          Saint-Foix_ et suivi du _Duel_.]

          [Note 411: _Le Conservateur_, t. II, p. 113.]

Voici l'article de Chateaubriand; je l'emprunte au tome II du
_Conservateur_, pages 272-276:

     NCROLOGIE

     M. de Saint-Marcellin,  peine g de vingt-huit ans, bless 
     mort le 1er de ce mois, a expir le 3, entre neuf et dix heures
     du soir. Il avait fait l'apprentissage des armes dans la campagne
     de 1812, en Russie. Il donna les premires preuves de sa valeur
     dans le combat qui eut pour rsultat la prise du village de
     Borodino et de la grande redoute qui couvrait le centre de
     l'arme russe. Le rapport du prince Eugne au major-gnral sur
     cette journe se termine par cette phrase: Mon aide de camp de
     Sve et le jeune Fontanes de Saint-Marcellin mritent d'tre
     cits dans ce rapport.

     M. de Saint-Marcellin s'tait prcipit dans les retranchements
     de l'ennemi, et avait eu le crne fendu de trois coups de sabre.

     Aprs le combat, il se prsenta dans cet tat  un hpital
     encombr de 4,000 blesss, o il n'y avait que trois chirurgiens
     dnus de linge, de mdicaments et de charpie: il ne put mme
     obtenir d'y tre reu. Il s'en retournait baign dans son sang,
     lorsqu'il rencontra Bonaparte. Je vais mourir, lui dit-il;
     accordez-moi la croix d'honneur, non pour me rcompenser, mais
     pour consoler ma famille. Bonaparte lui donna sa propre croix.

     M. de Saint-Marcellin, jet sur des fourgons, arriva  moiti
     mort  Moscou: il y sjourna quelque temps et fut assez heureux
     pour trouver le moyen de revenir en France, o nous l'avons vu,
     pendant plus de dix-huit mois, porter encore une large blessure 
     la tte.

     La France ayant rappel son Roi lgitime, M. de Saint-Marcellin
     fut fidle aux nouveaux serments qu'il avait faits. Il tait
     aide-de-camp du gnral Dupont  l'poque du 20 mars. Il se
     trouvait  Orlans avec son gnral, lorsque les soldats sduits
     quittrent la cocarde blanche; M. de Saint-Marcellin osa la
     garder: circonstance que peut avoir connue M. le marchal Gouvion
     de Saint-Cyr, qui fit reprendre la cocarde blanche aux troupes
     gares. Rentr  Paris, M. de Saint-Marcellin eut une
     altercation politique avec un officier, se battit, blessa son
     adversaire, et partit du champ clos pour aller rejoindre ceux 
     qui il avait engag sa foi.

     Nomm capitaine  Gand, il sollicita l'honneur d'accompagner le
     gnral Donadieu, charg par le Roi, d'une mission importante.
     Dbarqu  Bordeaux, il fut arrt et remis aux mains de deux
     gendarmes qui devaient le conduire  Paris pour y tre fusill.
     En passant par Angoulme, il chappa  ses gardes, excita un
     mouvement royaliste dans la ville, et rentra dans Paris avec le
     Roi.

     M. de Saint-Marcellin fut alors envoy comme chef de bataillon
     dans un rgiment de ligne  Orlans: bless de nouveau, il fut
     oblig de revenir  Paris. Depuis ce moment, il consacra ses
     loisirs aux lettres: il avait de qui tenir. Il donna quelques
     ouvrages  nos diffrents thtres lyriques. Compris comme chef
     d'escadron dans la nouvelle organisation de l'tat-major de
     l'arme, il avait refus dernirement un service actif qui l'et
     loign de Paris. La Providence voulait le rappeler  elle. Pour
     des raisons faciles  deviner, l'administration avait subitement,
     dit-on, chang en rigueur sa bienveillance politique. On assure
     que M. de Saint-Marcellin allait perdre sa place de chef
     d'escadron, quand la mort est venue pargner aux ennemis des
     royalistes une destitution de plus, et rayer elle-mme ce brave
     militaire du tableau o elle efface galement et les chefs et les
     soldats.

     M. de Saint-Marcellin n'a point dmenti,  ses derniers moments,
     ce courage franais qui porte  traiter la vie comme la chose la
     plus indiffrente en soi, et l'affaire la moins importante de la
     journe. Il ne dit ni  ses parents ni  ses amis qu'il devait se
     battre, et il s'occupa tout le matin d'un bal qui devait avoir
     lieu le soir chez M. le marquis de Fontanes.  trois heures il se
     droba aux apprts du plaisir pour aller  la mort. Arriv sur le
     champ de bataille, le sort ayant donn le premier feu  son
     adversaire, il se met tranquillement au blanc, reoit le coup
     mortel, et tombe en disant: Je devais pourtant danser ce soir.
     Rapport sans connaissance chez M. de Fontanes, on sait qu'il y
     rentra  la lueur des flambeaux dj allums pour la fte.
     Lorsqu'il revint  lui, on lui demanda le nom de son adversaire:
     Cela ne se dit pas, rpondit-il en souriant; seulement c'est un
     homme qui tire bien. M. de Saint-Marcellin ne se fit jamais
     d'illusion sur son tat: il sentit qu'il tait perdu; mais il
     n'en convenait pas, et il ne cessait de dire  ses parents et 
     ses amis en pleurs: Soyez tranquilles, ce n'est rien. Il n'a
     fait entendre aucunes plaintes, il n'a tmoign, ni regrets de la
     vie, ni haine, ni mme humeur contre celui qui la lui arrachait:
     il est mort avec le sang-froid d'un vieux soldat et la facilit
     d'un jeune homme. Ajoutons qu'il est mort en chrtien.

     Les lettres et l'arme perdent dans M. de Saint-Marcellin, une de
     leurs plus brillantes esprances. On remarque, dans les premiers
     essais chapps  sa plume, une gat de bon got, appuye sur un
     fond de raison, et sur des sentiments nobles. Lorsqu'il parle
     d'honneur, on voit qu'il le sent, et quand il rit, on s'aperoit
     qu'il mprise. Sa destine paraissait devoir tre heureuse dans
     un ordre de choses diffrent de celui qui existe aujourd'hui;
     mais aussitt qu'il est entr dans la ligne des devoirs
     lgitimes, il a t atteint par cette fatalit qui semble
     s'attacher aux pas de tout ce qui est devenu ou rest fidle.
     Est-ce une raison pour renoncer  une cause sainte et juste? Bien
     loin de l, c'est une raison pour s'y attacher: les hommes
     gnreux sont tents par les prils, et l'honneur est une
     divinit  laquelle on s'attache par les sacrifices mmes qu'on
     lui fait.

     Devons-nous plaindre ou fliciter M. de Saint-Marcellin? Il
     n'tait pas fait pour vivre dans ces temps d'ingratitude et
     d'injustice. Le sang lui bouillait dans les veines; son coeur se
     rvoltait quand il voyait rcompenser la trahison et punir la
     fidlit. Son indignation avait l'clat de son courage, et il ne
     faisait pas plus de difficult de montrer ses sentiments que de
     tirer son pe: avec une pareille disposition d'me, nous ne
     l'eussions pas gard longtemps. D'ailleurs, nous marchons si
     vite, le systme adopt nous prpare de tels vnements, que
     Saint-Marcellin n'a peut-tre perdu que des orages: il s'est ht
     d'arriver au lieu de son repos, et du moins il n'entend plus le
     bruit de nos divisions.

     Mille raisons nous commandaient de payer ce tribut d'loges  la
     mmoire de Saint-Marcellin; mais il y en a surtout une qu'une
     vieille amiti sentira. Cette amiti a t prouve par la bonne
     et la mauvaise fortune; elle nous retrouvera toujours, et
     particulirement quand il s'agira de la consoler: _Ille dies
     utramque duxit ruinam._


IV

LA MORT DE FONTANES[412].

          [Note 412: Ci-dessus, p. 225.]

C'est pendant qu'il tait ambassadeur  Berlin, que Chateaubriand
perdit le plus ancien et le plus fidle de ses amis, M. de Fontanes.
Avant de quitter Paris, il avait essay de faire rtablir en faveur de
son ami la Grande Matrise de l'Universit: la chose ne s'tait point
arrange,  cause des combinaisons politiques qu'il avait fallu
satisfaire et M. de Fontanes lui avait crit ce billet:

     Je vous le rpte, je n'ai rien espr, ni rien dsir. Ainsi, je
     n'prouve aucun dsappointement, mais je n'en suis pas moins
     sensible aux tmoignages de votre amiti; ils me rendent plus
     heureux que toutes les places du monde.

Le 10 mars 1821, Fontanes fut atteint d'une attaque de goutte 
l'estomac qui causa tout de suite  ses amis les plus vives
inquitudes.

     Je serai bien afflige, crivait la duchesse de Duras, en
     annonant  Chateaubriand la triste nouvelle, je serai bien
     afflige si nous perdons M. de Fontanes, je l'aime. Il vous a t
     si fidle! C'est encore un modle qui disparatrait, un type de
     got littraire qui ne serait pas remplac. Vous appartenez bien
     plus que lui  la race nouvelle. Ce qui me frappe tous les jours,
     c'est que tout finit. Les dieux s'en vont.

Le 17 mars, Chateaubriand crivait  Mme Rcamier: Je suis au
dsespoir de la maladie de Fontanes. Je tremble de l'arrive du
prochain courrier.--Fontanes tait mort le matin mme du jour o son
ami crivait cette lettre.

Chateaubriand fut accabl par cette mort; il envoya  M. Bertin les
lignes suivantes, qui parurent dans le _Journal des Dbats_ du 10
avril 1821:

     Monsieur,

     Il est de mon devoir de rpondre  l'appel que vous avez fait 
     l'amiti, dans votre journal du 19 de ce mois. J'y rpondrai mal,
     car ce n'est pas quand on a le coeur bris qu'on peut crire.
     L'poque  jamais clbre fonde par Boileau, Racine et Fnelon,
     finit en M. de Fontanes; notre gloire littraire expire avec la
     monarchie de Louis XIV.

     Mon illustre ami laisse entre les mains de sa veuve inconsolable
     et de sa jeune et malheureuse fille les manuscrits les plus
     prcieux; et telle tait son indiffrence pour la renomme, qu'il
     se refusait  les publier. Ces manuscrits consistent en un
     Recueil d'odes et de pomes admirables, en des mlanges
     littraires crits dans cette prose o le bon got ne nuit point
      l'imagination, l'lgance au naturel, la correction 
     l'loquence et la chastet du style  la hardiesse de la pense.

     Devais-je tre appel si tt  parler des derniers ouvrages de
     l'crivain suprieur qui annona mes premiers essais? Personne
     (si ce n'est un de ses vieux amis qui est aussi le mien, M.
     Joubert) n'a mieux connu que moi cette bonhomie, cette
     simplicit, cette absence de toute envie, qui distinguent les
     vrais talents et qui faisaient le fond du caractre de M. de
     Fontanes. Singulire fatalit! notre amiti commena dans la
     terre trangre, et c'est dans la terre trangre que j'apprends
     la mort du compagnon de mon exil!

     Comme homme public, M. de Fontanes a rendu  son pays des
     services inapprciables; il maintint la dignit de la parole,
     sous l'empire du matre qui commandait un silence servile; il
     leva dans les doctrines de nos pres des enfants qu'on voulait
     sparer du pass pour bouleverser l'avenir. Vous aussi, monsieur,
     vous avez admir et aim ce beau gnie, cet excellent homme, qui
     peut-tre est dj oubli dans la ville o tout s'oublie.

     Mais le temps de la mmoire viendra; la postrit reconnaissante
     voudra savoir quel fut cet hritier du grand sicle, dont elle
     lira les pages immortelles. Je suis incapable aujourd'hui
     d'entrer dans de longs dtails sur la personne et les travaux de
     mon ami; la perte que je fais est irrparable, et je la sentirai
     le reste de ma vie. Au moment mme o votre journal est arriv,
     j'crivais  M. de Fontanes: je ne lui crirai plus! Pardonnez,
     monsieur, si je borne ma lettre  ce peu de mots que je vois 
     peine en les traant.

     J'ai l'honneur, etc.

                                        CHATEAUBRIAND.

     _Berlin, 31 mars._

C'est par les soins de Chateaubriand que furent publies, en 1839, les
_OEuvres de Fontanes_, en deux volumes in-8{o}, avec une Notice par
Sainte-Beuve. L'anne prcdente, il s'tait fait l'_diteur_ du
_Recueil des Penses_ de Joubert: Chateaubriand n'oubliait pas ses
amis.


V

LE PRTENDU TRAIT SECRET DE VRONE[413].

          [Note 413: Ci-dessus, p. 241.]

Le _Constitutionnel_, dans son numro du 5 avril 1831, rendant compte
de la brochure de Chateaubriand sur _la Restauration et la Monarchie
lective_, fit allusion  un soi-disant _trait secret_, conclu 
Vrone le 22 novembre 1822 et portant la signature de _Chateaubriand_.
Aux termes de ce trait, la France, l'Autriche, la Prusse et la Russie
s'engageaient mutuellement  faire tous leurs efforts pour anantir le
systme reprsentatif dans toutes les contres de l'Europe o il
pourrait exister.

Chateaubriand adressa immdiatement au _Constitutionnel_ la lettre
suivante:

                                        _Paris, 6 avril 1831._

     Monsieur,

     Je viens de lire dans votre journal l'article obligeant que vous
     avez bien voulu publier sur ma brochure de _la Restauration et de
     la Monarchie lective_. J'y ai remarqu une phrase qui me force 
     vous importuner; cette phrase est celle-ci: Ce sont vos anciens
     amis qui ont souvent dit et toujours pens _ce que vous avez eu
     le malheur de signer au congrs de Vrone contre le gouvernement
     constitutionnel_.

     Permettez-moi, Monsieur, de m'tonner qu'un journal aussi
     accrdit et aussi bien inform des affaires du monde que le
     vtre, ait jamais pu croire  l'authenticit de la misrable
     pice, que l'on a donne comme un trait sign par moi au congrs
     de Vrone. On oublie que je n'assistais  ce congrs que comme
     ambassadeur de France  Londres, que j'avais pour collgues M. le
     comte de la Ferronnays, ambassadeur de France en Russie; M. le
     marquis de Caraman, ambassadeur de France  Vienne; M. le comte
     de Serre, ambassadeur de France  Naples; et qu'enfin M. le duc
     (alors vicomte) Mathieu de Montmorency, MINISTRE DES AFFAIRES
     TRANGRES DE FRANCE, tait le vritable reprsentant de la cour
     de France au congrs.

     Et ce serait moi, dont les opinions librales me rendaient si
     suspect au cabinet de Vienne; moi que ce cabinet voyait d'un si
     mauvais oeil  Vrone; ce serait moi, _simple ambassadeur_, qu'on
     aurait choisi pour signer avec les _ministres des affaires
     trangres de Russie, d'Autriche et de Prusse_, un trait contre
     les gouvernements constitutionnels lorsque le _ministre des
     affaires trangres de France_, mon propre ministre, tait l
     auprs de moi!

     La supposition est trop absurde: il a fallu toute l'autorit dont
     jouit votre journal pour que j'aie daign la relever. Je l'avais
     vu traner ailleurs avec tout le mpris qu'elle mritait de ma
     part. Je dois ajouter, pour l'honneur de la mmoire de M. de
     Montmorency et la justification des ambassadeurs franais, mes
     collgues  Vrone, que jamais le prtendu trait, publi comme
     pice officielle, n'a exist, que c'est une grossire invention,
     aussi dnue de vraisemblance que de vrit.

     J'ose croire. Monsieur, que cette lettre suffira pour tirer
     d'erreur les journaux de bonne foi qui ont fait mention de cette
     pice: je renonce d'avance  convaincre ceux qu'animeraient
     l'esprit de parti et des inimitis personnelles.

     J'ai l'honneur, etc.

                                        CHATEAUBRIAND.

Le texte du pseudo-trait du 22 novembre 1822, publi pour la premire
fois par le _Morning-Chronicle_ en 1823, a t reproduit par M. de
Marcellus dans son excellent ouvrage, _Politique de la Restauration en
1822 et 1823_. L'article 2 est ainsi conu:

     Comme on ne peut douter que la _libert de la presse_ ne soit le
     moyen le plus puissant employ par les prtendus dfenseurs des
     droits des nations, au dtriment de ceux des princes, les hautes
     parties contractantes _promettent rciproquement d'adopter toutes
     les mesures propres  la supprimer_, non seulement dans leurs
     propres tats, mais aussi dans le reste de l'Europe.

Certes, il fallait une singulire audace pour oser mettre au bas de
cet article la signature de Chateaubriand,--de l'homme qui avait t
toute sa vie le plus nergique et le plus loquent champion de la
libert de la presse; de celui qui avait cri sur les toits cet
axiome, que sans la libert de la presse, toute constitution
reprsentative est en pril; de celui qui, le premier en France, avait
fait et men  bien une guerre, en prsence de cette libert!

M. de Marcellus a du reste donn, dans son livre, sur les
circonstances dans lesquelles fut fabriqu ce prtendu trait secret,
des dtails qui viendraient encore corroborer, s'il en tait besoin,
le dmenti oppos par Chateaubriand  cette misrable supercherie:

     Ce document, dit M. de Marcellus, avait beau se dire natif de
     Vrone, marqu  sa naissance du sceau de la langue diplomatique
     de l'Europe, et issu en droite ligne des plnipotentiaires des
     cours unies par la Sainte-Alliance, il n'en tait pas moins
     originaire de Londres, o il tait sorti, tout arm de style
     anglais, du front d'un seul crateur...

     Pendant ma gestion des affaires de France  Londres, en 1823, cet
     article, fabriqu tout chaud pour les presses du
     _Morning-Chronicle_ avait attir mes regards; le jour mme de son
     apparition, le prince Esterhazy pour l'Autriche, le baron de
     Werther pour la Prusse, le comte de Lieven pour la Russie, et moi
     pour la France, nous avions reconnu en lui une de ces tentatives
     journalires combines pour agir sur les fonds publics d'un ct
     du dtroit comme de l'autre; aprs avoir unanimement pens que,
     par son caractre apocryphe, il portait en lui-mme sa
     condamnation et son antidote, comme il ne mritait pas une
     rfutation srieuse, nous nous tions borns  le faire dmentir
      Londres, sans commentaire et sans signature, dans le
     _New-Times_, journal du matin, et dans le _Sun_, journal du soir.

     J'ajoute qu'au moment de l'closion artificielle de ce trait
     secret, M. Canning (ministre des Affaires trangres dans le
     cabinet britannique) m'en avait parl lgrement 
     Glocester-Lodge mais sans le soumettre  aucun examen politique
     ou grammatical, et le rangeant lui-mme parmi ces documents que
     la presse disait-il,

       _Supposita de matre nothos furata creavit._

     --Sans doute, lui avais-je rpondu, il est bien btard, et il en
     porte tous les signes. C'est un produit de fabrique anglaise, et
     je pourrais montrer dans le _Strand_ la boutique d'o il
     sort.--Ah! vous connaissez donc nos ateliers de _Forgery_?--Oh!
     non pas plus que votre ambassadeur  Paris ne connat les
     laboratoires de nos gazettes[414].

          [Note 414: _Politique de la Restauration_, p. 58.]


VI

LE CONGRS DE VRONE ET LA GUERRE D'ESPAGNE.[415]

          [Note 415: Ci-dessus, p. 283.]

Il y a ici, dans les _Mmoires_, une lacune volontaire et force. Il
n'est rien dit des vingt mois (octobre 1822  juin 1824) pendant
lesquels Chateaubriand fut d'abord ambassadeur de France au Congrs de
Vrone, puis ministre des affaires trangres  Paris; rien dit de la
guerre d'Espagne, qui fut cependant son oeuvre. Certes, il n'entendait
pas laisser dans l'ombre les vnements mmes auxquels est attach
l'honneur de son nom comme homme d'tat. Il a voulu, au contraire, en
parler tout  son aise. De toutes les priodes de sa vie, c'est celle
dont le rcit a pris sous sa plume le plus de dveloppement,--des
dveloppements tels que ce rcit formait d'abord quatre volumes,
rduits plus tard  deux, dans des circonstances que nous dirons tout
 l'heure. Ces deux volumes font en ralit partie intgrante des
_Mmoires d'Outre-tombe_. S'ils n'y figurent pas, c'est que l'auteur a
craint, en leur donnant place dans ses _Mmoires_, de dranger la
belle ordonnance de son livre, o toutes les proportions sont si bien
gardes, o toutes les parties de l'oeuvre s'harmonisent entre elles
avec un art si parfait. Pour cette raison, et aussi afin de venger
publiquement la Restauration des calomnies dont elle tait alors
journellement l'objet, il se dcida, en 1838,  publier  part tout ce
qu'il avait crit sur le Congrs de Vrone et la guerre d'Espagne.

Sa copie, je viens de le dire, formait _quatre_ volumes. C'tait
quatre-vingt mille francs (vingt mille francs par volume) qui lui
revenaient aux termes de ses traits avec la socit nantie du droit
de publier ses oeuvres futures. Dj les quatre volumes taient
imprims presque en entier, lorsque M. de Marcellus et M. de la
Ferronnays, alarms de voir mettre au jour certaines pices
diplomatiques, destines, selon eux,  rester secrtes, supplirent
Chateaubriand de sacrifier ici et l, un peu partout, des documents,
qui taient pourtant de l'intrt le plus vif. Il consentit  la
plupart des retranchements demands, et fit  ses deux amis si bonne
mesure que les quatre volumes primitifs se trouvrent rduits aux deux
volumes actuels.--Eh! bien, dit Chateaubriand  M. de Marcellus,
quand le sacrifice fut consomm, vous me cotez, tous les deux,
quarante mille francs.--Soit, quarante mille francs, reprit M. de
Marcellus, plutt que des regrets trop tardifs. Et Chateaubriand de
rpliquer:--C'est maintenant chose faite; j'ai respect vos scrupules
et ceux de la Ferronnays; j'ai beaucoup retranch pour vous plaire.
Mais vous ne vous tes pas suffisamment l'un et l'autre mis par la
pense en dehors de votre sicle et des affaires. Pour juger d'un
effet de ton, il faut se placer  distance. C'est en disant tout qu'on
se distingue de la foule des hommes d'tat boutonns et mticuleux.
J'ai conu la diplomatie sur un nouveau plan; je parle tout haut. Vous
avez tort de redouter mes rvlations; elles ne pouvaient que vous
faire honneur. Je vous le prdis: vous ferez plus tard, quand vous
croirez le danger amoindri, la Ferronnays ou vous, et par le mme
motif, ce que vous m'empchez de faire maintenant. D'avance, pour mon
compte, je vous y autorise[416].

          [Note 416: Comte de Marcellus, _Politique de la Restauration
          en 1822 et 1823_, p. 49. M. de Marcellus ajoute: M.
          Delloye, l'diteur, dtruisit, m'a-t-il dit, tout ce qu'il
          avait dj imprim des deux volumes retranchs, il n'en
          garda qu'un seul exemplaire en feuilles, sur lequel il nota
          lui-mme pour sa justification, de sa main et  la marge,
          les retranchements demands, refuss ou consentis. Or, cet
          exemplaire, s'il existe encore, et si la frnsie des
          ditions _princeps_ et des rarets bibliographiques se
          maintient, ne peut manquer d'exciter un jour une vritable
          curiosit.]

       *       *       *       *       *

Puisque Chateaubriand a t conduit, comme nous venons de le voir, 
laisser en dehors de ses _Mmoires_ cette guerre d'Espagne, qui fut
le grand vnement politique de sa vie, il sied de rappeler ici, au
moins en quelques mots, que cette guerre fut un acte de haute et
grande politique, et non, comme l'ont rpt  satit les ennemis de
la Restauration, un acte de _servitude et de sujtion vis--vis des
cabinets du Nord_.

Lorsque M. de Montmorency, ministre des Affaires trangres, se rendit
au congrs de Vrone, il tait porteur d'instructions positives, qui
renfermaient ces propres mots: La France tant la seule puissance qui
doive agir par ses troupes, elle sera seule juge de cette ncessit.
Les plnipotentiaires ne doivent pas consentir  ce que le congrs
prescrive la conduite de la France  l'gard de l'Espagne. Entran
par la gnrosit et l'lvation de ses sentiments, qui revtaient
parfois une teinte de mysticisme,  embrasser une politique o
l'initiative particulire de chaque nation s'effacerait devant les
dcisions prises en commun par une sorte de directoire des grandes
puissances charg de faire prvaloir partout les intrts du droit et
de l'humanit, le loyal et chevaleresque Mathieu de Montmorency avait
t conduit  demander que la Russie, l'Autriche, la Prusse et la
France adressassent  l'Espagne une dernire signification, aprs
laquelle les ambassadeurs seraient rappels. M. de Villle se pronona
contre cette action collective, dans le conseil des ministres qui fut
tenu aux Tuileries le 25 janvier 1822. Il revendiqua pour la France le
droit d'intervenir _seule_. Louis XVIII se rangea  son avis, et
dclara que la France tait vis--vis de l'Espagne dans une position
spciale; que, pour elle, rappeler l'ambassadeur, c'tait trop ou trop
peu; puis il ajouta: Louis XIV a dtruit les Pyrnes, je ne les
laisserai pas relever; il a plac ma maison sur le trne d'Espagne, je
ne l'en laisserai pas tomber; mon ambassadeur ne doit quitter Madrid
que le jour o cent mille Franais s'avanceront pour le remplacer.
Parler ainsi, c'tait sparer l'action de la France de celle des
autres puissances; M. Duvergier de Hauranne n'hsite pas  le
reconnatre.[417] C'tait dsavouer M. de Montmorency; il remit
aussitt son portefeuille. Il avait voulu faire de la question
d'Espagne une _question europenne_; avec Chateaubriand, son
successeur, elle devint une _question franaise_. Le chef du cabinet
britannique, M. Canning, s'en montra profondment irrit. L'hostilit
de l'Angleterre n'arrta point le gouvernement de Louis XVIII. _Tenez
le ton haut avec les ministres anglais_, crivait Chateaubriand, le
16 janvier 1823,  M. de Marcellus, reprsentant de la France 
Londres. Dites et rptez  M. Canning, lui crivait-il encore dans
une dpche en date du 28 janvier, que nous voulons la paix comme lui,
et que l'Angleterre peut l'obtenir avant l'ouverture de la campagne,
si elle veut tenir le mme langage que nous et demander la libert du
roi. Mais ajoutez bien que notre parti est pris, et que _rien ne nous
fera reculer_. Et, le 13 mars 1823: M. Canning m'en veut de n'avoir
pas cd  ses menaces et de n'avoir pas prcipit la France aux
genoux de l'Angleterre. Il ne peut pas guerroyer, il n'en a aucune
demi-raison plausible, il le sent et il est piqu de s'tre si fort
avanc. Mais, _guerre ou non, la France fera ce qu'elle doit faire, ou
je ne serai plus ministre..._ Et en _post-scriptum_: Donnez des
ftes, et _ripostez ferme  M. Canning_. Le 17 avril: L'Angleterre
sent que _cette guerre nous rend notre influence et nous replace 
notre rang en Europe_; elle doit tre irrite et malveillante.
L'amour-propre de M. Canning est compromit: de l sa violence et son
humeur... Je vous recommande de vous montrer dsormais froid et
rserv avec M. Canning... Soyez poli, mais causez peu; et qu'il
s'aperoive,  votre manire, _que le gouvernement franais connat sa
force et dfend sa dignit_.[418]

          [Note 417: _Histoire du gouvernement parlementaire en
          France_, tome VII, p. 218.--Voir aussi, sur le Congrs de
          Vrone et la guerre d'Espagne, le beau rcit de M. Alfred
          Nettement, _Histoire de la Restauration_ tome VI, livres
          XII, XIII et XIV.]

          [Note 418: Marcellus, _Politique de la Restauration_, pages
          123, 128, 169, 201.]

Les actes furent  la hauteur des paroles. La politique de
Chateaubriand avait t habile et ferme: une guerre heureuse et bien
conduite la couronna. Voici en quels termes Benjamin Constant et le
gnral Foy, qui parlaient pourtant au nom de l'opposition, ont jug
la guerre d'Espagne:

     Loin de contester ce que notre honorable collgue (M. de
     Martignac) a dit sur le pass, _j'aime  reconnatre avec lui que
     l'ensemble de cette expdition mmorable a t glorieux pour
     notre arme_, et je dirai que cette gloire est d'autant plus
     belle qu'elle ne se compose pas seulement de succs militaires.
     La gnrosit franaise animant jusqu' nos simples soldats a
     travaill toujours et heureusement russi quelquefois  faire
     prvaloir l'humanit contre la vengeance, la piti contre la
     fureur et  protger l'ennemi dsarm contre l'auxiliaire aigri
     par de longs revers. Ainsi s'exprima Benjamin Constant  la
     tribune de la Chambre des dputs, dans la sance du 28 juin
     1824. Le gnral Foy, dans la mme sance, ajouta ces paroles:
     La rapidit des oprations en Espagne et la plnitude du succs
     militaire ont tromp les prvisions de ceux qui ne voulaient pas
     la guerre et ont surpass les esprances de ceux qui l'avaient
     appele de leurs voeux.

Tous les esprits vraiment libraux se sont accords  reconnatre que
la guerre d'Espagne tait  la fois politique et lgitime, et, par
dessus tout nationale. En affermissant le gouvernement  l'intrieur,
elle rendait  la France sa libert d'action au dehors. Le congrs
d'Aix-la-Chapelle avait dlivr notre territoire. Le congrs de Vrone
et la campagne qui le suivit mancipaient notre politique. Nous
redevenions une grande nation.

M. Saint-Marc Girardin crivait, en 1838, dans un article publi par
le _Journal des Dbats_:

     Non, le congrs de Vrone n'a pas impos  la France l'obligation
     de faire la guerre  la rvolution espagnole. _L'Europe
     s'accommodait de notre impuissance de 1815._ Sans doute, la
     rvolution d'Espagne l'inquitait; mais _la rsurrection
     politique et militaire de la France, qui tait une des
     consquences de la guerre d'Espagne, si cette guerre russissait,
     inquitait l'Europe bien plus encore que la rvolution
     espagnole_... Voil ce que dmla M. de Chateaubriand, et voil
     pourquoi il dclara hautement que la guerre d'Espagne a t un
     acte de hardiesse plutt qu'un acte de soumission et
     d'obissance; mais il vit en mme temps que l'Europe continentale
     ne pouvait nous dfendre de faire cette guerre, et qu'elle devait
     mme nous y soutenir en apparence de ses voeux, force qu'elle
     tait  cela par ses principes et ses opinions monarchiques[419].

          [Note 419: _tudes de morale et de littrature_, par M.
          Saint-Marc Girardin, tome II.]

[Illustration: Cascade De Terni.]

M. Guizot avait t, en 1823, un des adversaires de l'expdition;
cela ne l'empchera pas, quand il aura lui-mme pass par les
affaires, de dire dans ses _Mmoires_:

     Comme coup de main de dynastie et de parti, la guerre d'Espagne
     russit pleinement. Les prdictions sinistres de ses adversaires
     furent dmenties et les esprances de ses fauteurs dpasses.
     Mises en mme temps  l'preuve, la fidlit de l'arme et
     l'impuissance des conspirateurs rfugis au dehors clatrent 
     la fois. L'expdition fut facile, quoique non sans gloire. Le duc
     d'Angoulme s'y fit honneur. La prosprit et la tranquillit de
     la France n'en reurent aucune atteinte[420].

          [Note 420: _Mmoires_ de M. Guizot, t. I, p. 258.]

Sir Robert Peel, membre du Cabinet anglais, apprciait ainsi, dans une
conversation avec M. de Marcellus, les rsultats de la campagne:

     La Providence est pour vous, vous aviez raison... Vous avez
     conquis une influence relle sur le continent; une arme fidle;
     des finances florissantes; un hritier de la couronne qui s'est
     acquis autant de gloire par son courage que par sa
     modration[421].

          [Note 421: _Politique de la Restauration_, par M. de
          Marcellus, p. 274.]


VII

LE RENVOI DE CHATEAUBRIAND[422].

          [Note 422: Ci-dessus, p. 285.]

Le duc Victor de Broglie, au tome II de ses _Souvenirs_, a cru pouvoir
accueillir une anecdote, qui, si on ne l'arrtait pas au passage,
pourrait finir quelque jour par entrer dans l'histoire. Aprs avoir
rappel comment Chateaubriand fut brusquement renvoy du ministre, M.
de Broglie ajoute ce qui suit:

     Le 8 juin[423],  dix heures du matin, le lendemain du jour o
     son sort avait t dcid  son insu, comme il entrait aux
     Tuileries pour faire sa cour  M. le comte d'Artois, son
     secrtaire, constern et la larme  l'oeil, lui remit un message
     qui le congdiait  peu prs aussi cavalirement qu'un laquais de
     bonne maison...

          [Note 423: C'est le 6 juin--et non le 8--que Chateaubriand
          fut renvoy du ministre.]

     Je dois ajouter, pour ne rien omettre, que les amis de M. de
     Villle ne se firent pas faute de l'excuser, comme on excuse en
     ce bas monde, en aggravant le tort par la calomnie, en insinuant
     malignement que l'auteur du _Gnie du christianisme_ devait s'en
     prendre  lui-mme si son cong ne l'avait rejoint qu'en plein
     midi et en pleine cour; qu'il l'aurait reu en temps et lieu
     convenables, s'il ft rentr chez lui la veille au soir, et s'il
     y et pass la nuit. J'ai toujours regard, pour ma part, cette
     sottise comme invente  plaisir et aprs coup. M. de
     Chateaubriand, dans ses _Mmoires d'Outre-tombe_, en m'imputant
     (gratuitement, de son propre aveu) un acte de perscution aussi
     faux en lui-mme qu'tranger, j'ose le dire,  mon caractre, a
     trouv bon d'y joindre cette rflexion, qu'en tout cas j'en tais
     bien capable. Il ne tiendrait qu' moi de lui rendre ici la
     pareille; mais les mauvais procds et les mauvais exemples ne
     sont bons qu' viter[424].

          [Note 424: _Souvenirs_, t. II, p. 405.]

Mettons tout d'abord en regard de cette page des Souvenirs du duc Victor
de Broglie la page du _Congrs de Vrone_, o Chateaubriand a racont
lui-mme son renvoi: _audiatur et altera pars._ Aussi bien, la page est
charmante:

     Le 6, au matin, nous ne dormions pas; l'aube murmurait dans le
     petit jardin; les oiseaux gazouillaient: nous entendmes l'aurore
     se lever; une hirondelle tomba par notre chemine dans notre
     chambre; nous lui ouvrmes la fentre: si nous avions pu nous
     envoler avec elle! Les cloches annoncrent la solennit de la
     Pentecte; jour mmorable dans notre vie: ce mme jour, nous
     avions t relev  sept ans des voeux d'une pauvre femme
     chrtienne; aprs tant d'anniversaires, ce jour nous rendait 
     notre obscurit premire; de l s'en allait nous attendre au
     palais des rois de Bohme, o nous devions saluer ce Charles X
     exil,  qui l'on ne nous permit pas, en 1824, de chanter aux
     Tuileries l'hymne des flicitations.

      dix heures et demie, nous nous rendmes au Chteau. Nous
     voulions d'abord faire notre cour  MONSIEUR. Le premier salon du
     pavillon Marsan tait  peu prs vide; quelques personnes
     entrrent successivement et semblaient embarrasses. Un aide de
     camp de MONSIEUR nous dit: Monsieur le vicomte, je n'esprais
     pas vous rencontrer ici; n'avez-vous rien reu? Nous lui
     rpondmes: Non, que pouvions-nous recevoir? Il rpliqua: J'ai
     peur que vous ne le sachiez bientt. L-dessus, comme on ne nous
     introduisit point chez MONSIEUR, nous allmes our la musique 
     la chapelle.

     Nous tions tout occup des beaux motets de la fte, lorsqu'un
     huissier vint nous dire qu'on nous demandait. Nous suivmes
     l'huissier, il nous conduit  la salle des Marchaux. Nous y
     trouvons notre secrtaire, Hyacinthe Pilorge. Il nous remit la
     lettre de M. de Villle et l'ordonnance royale, en nous disant:
     Monsieur n'est plus ministre M. le duc de Rauzan, directeur des
     affaires politiques, avait ouvert le paquet pendant notre absence
     et n'avait os nous l'apporter[425]...

          [Note 425: _Congrs de Vrone_, t. II, p. 389.]

L'ordonnance royale, qui chargeait M. de Villle _par intrim_ du
portefeuille des Affaires trangres, en remplacement de M. de
Chateaubriand, se terminait ainsi: Donn  Paris, en notre chteau
des Tuileries, _le 6 juin_ de l'an de grce 1824.

C'est le dimanche 6 juin que Chateaubriand se prsente aux Tuileries;
l'ordonnance qui le renvoie du ministre est de ce mme jour; elle n'a
donc pas pu tre porte chez lui la veille au soir. Que devient, en
prsence de ce fait indniable, de cette date inconteste, le rcit du
duc Victor de Broglie? Que deviennent les bruits, les insinuations
recueillis dans son livre? J'ai dj rappel, dans une des notes de ce
volume, le mot d'un ami de Mme de Stal, la belle-mre de l'auteur des
_Souvenirs_, cette parole du duc de Laval-Montmorency, disant un jour:
Les dates! c'est peu lgant! C'est peu lgant, sans doute, mais
c'est quelquefois bien utile.

Non content d'aimer les dates exactes, j'ai un autre faible, je
l'avoue, au risque de paratre dcidment _peu lgant_: j'aime les
dmonstrations compltes. On me permettra donc, pour achever celle que
j'ai entreprise, de faire encore une citation. Je l'emprunte aux
carnets de M. de Villle:

     _Le 6 juin_, jour de la Pentecte, je fus mand _ dix heures du
     matin_ chez le roi. Je m'y rendis, et  peine la porte du cabinet
     tait-elle ferme, qu'il me dit: Villle, Chateaubriand nous a
     trahis[426]... Je ne veux pas le voir ici  ma rception d'aprs
     la messe. Faites l'ordonnance de son renvoi, qu'on le cherche
     partout et qu'on la lui remette  temps. Je ne veux pas le voir 
     ma rception. Je reprsentai au roi la brivet du temps. Il me
     fit dresser l'ordonnance sur son propre bureau, ce qu'il n'aurait
     jamais fait dans une autre occasion. Il la signa, j'allai
     l'expdier. On ne trouva plus M. de Chateaubriand chez lui. _Il
     tait dj dans les appartements de S. A. R. Monsieur, attendant
     la sortie du prince pour lui prsenter ses hommages._ Ce fut l
     seulement qu'on put lui remettre l'ordre du roi qui le rvoquait
     de ses fonctions[427].

          [Note 426: Chateaubriand avait refus de dfendre  la
          Chambre des pairs le projet de loi sur la conversion de la
          rente, projet qui fut rejet  la majorit de 120 voix
          contre 105.]

          [Note 427: Cet extrait des carnets de M. de Villle a t
          publi par Alfred Nettement, dans son _Histoire de la
          Restauration_, t. VI, p. 70.]


VIII

LA MORT DU DUC MATHIEU DE MONTMORENCY[428]

          [Note 428: Ci-dessus, p. 330.]

Le 24 mars 1826, jour du Vendredi-Saint, malgr les fatigues d'un
grave tourdissement qui l'avait frapp dans la rue du Bac, la semaine
prcdente, le duc Mathieu de Montmorency voulut aller prier au
tombeau dress dans sa paroisse. Il vint  Saint-Thomas d'Aquin, dans
l'aprs-midi; mais  peine s'tait-il agenouill pour adorer la croix,
qu'il perdit connaissance: il chancela, on accourut prs de lui, il
n'tait plus.

Voulant s'associer  la douleur de Mme Rcamier, qui perdait en M.
Mathieu de Montmorency le plus ancien et le plus fidle de ses amis,
Chateaubriand composa pour elle une pice que Madame Lenormant nous a
conserve. Le titre, dit Mme Lenormant (tome II, page 210), est au
pluriel dans l'original, ce qui laisse supposer le projet d'autres
compositions analogues; mais nous croyons tre sre que cette pice
est la seule de ce genre que M. de Chateaubriand ait crite.


     PRIRES CHRTIENNES

     POUR QUELQUES AFFLICTIONS DE LA VIE.

     _Pour la perte d'une personne qui nous tait chre._


     J'ai senti que mon me s'ennuyait de la vie, parce qu'il s'y est
     form un grand vide, et que la crature qui remplissait mes jours
     a pass.

     Mon Dieu! pourquoi m'avez-vous enlev _celui_ ou celle qui
     m'tait chre?

     Heureux celui qui n'est jamais n, car il n'a pas connu les
     brisements du coeur et les dfaillances de l'me. Que vous ai-je
     fait,  Seigneur, pour me traiter ainsi? Notre amiti, nos
     entretiens, l'change mutuel de nos coeurs, n'taient-ils pas
     pleins d'innocence? Et pourquoi appesantir ainsi votre main
     puissante sur un vermisseau?  mon Dieu! pardonnez  ma douleur
     insense! Je sens que je me plains injustement de votre rigueur.
     Ne vous avais-je pas oubli pendant le cours de cette amiti
     trompeuse; ne portais-je pas  la crature un amour qui n'est d
     qu'au crateur? Votre colre s'est anime en me voyant pris
     d'une poussire prissable; vous avez vu que j'avais embarqu mon
     coeur sur les flots, que les flots, en s'coulant, le
     dposeraient au fond de l'abme.

     tre ternel, objet qui ne finit point et devant qui tout
     s'croule, seule ralit permanente et stable, vous seul mritez
     qu'on s'attache  vous; vous seul comblez les insatiables dsirs
     de l'homme que vous portez dans vos mains. En vous aimant, plus
     d'inquitudes, plus de crainte de perdre ce qu'on a choisi. Cet
     amour runit l'ardeur, la force, la douceur et une esprance
     infinie. En vous contemplant,  beaut divine! on sent avec
     transport que la mort n'tendra jamais ses horribles ombres sur
     vos traits divins.

     Mais,  miracle de bont! je retrouverai dans votre sein l'ami
     vertueux que j'ai perdu! Je l'aimerai de nouveau par vous et en
     vous, et mon me entire, en se donnant, se retrouvera unie 
     celle de mon ami. Notre attachement divin partagera alors votre
     ternit.


IX

CHATEAUBRIAND ET LE MINISTRE MARTIGNAC[429]

          [Note 429: Ci-dessus, p. 359]

La lutte trs vive  laquelle avait donn lieu, au dbut de la session
de 1828, la vrification des pouvoirs, l'lection de M. Royer-Collard
 la prsidence de la Chambre, la nomination de la commission charge
de la rdaction de l'adresse au roi, commission dont la majorit tait
hostile au prcdent ministre, avaient cr pour Mgr de Frayssinous
et M. de Chabrol, qui avaient fait partie du ministre Villle, une
situation difficile au sein du nouveau cabinet comme devant les
Chambres. Hommes de tact et d'honneur, ils ne voulurent pas devenir un
embarras et, le 3 mars 1828, ils offrirent leur dmission, qui fut
accepte.

On tait  la veille de la discussion de l'adresse. Comprenant qu'au
premier jour la majorit ne serait plus avec eux, les ministres
supputrent les voix dont ils pouvaient disposer et prsentrent au
roi le rsultat de leur calcul. Charles X en fut effray, et il fut
dcid qu'une dmarche serait faite prs de Chateaubriand pour lui
demander de donner son appui au cabinet, en acceptant le ministre de
la marine, laiss vacant par la retraite de M. de Chabrol. Mgr
Feutrier, vque de Beauvais, devait remplacer Mgr de Frayssinous.
Mais je dois ici laisser la parole  un tmoin particulirement bien
inform. M. Hyde de Neuville:

     Quoique la marine, dit-il, ne ft certes point un poste
     secondaire, nanmoins j'envisageai qu'il ne pouvait convenir  M.
     de Chateaubriand qu'en y ajoutant la prsidence du Conseil. Par
     suite, je ne voulus pas me mler aux diffrentes dmarches
     tentes prs de lui, persuad qu'une secrte irritation que
     j'avais cru remarquer ne disparatrait qu'en face d'une
     proposition catgorique qui lui prouverait que son admission
     avait t pleinement consentie par le roi. Mais un mot ambigu,
     comme tout ce qu'crivait Laborie avec son criture illisible, me
     donna l'espoir que mon ide avait cours parmi les projets mis en
     avant. Je crus  un succs presque certain, et je me rendis chez
     Chateaubriand pour vaincre, s'il le fallait, une dernire
     rsistance.

     La soire tait avance, et je le trouvai retir dans son
     appartement. On m'annona; il vint  moi avec cet oeil brillant
     et ce front dgag des nuages qui le couvraient depuis quelque
     temps.

     --Eh bien, me dit-il, la marine, est-ce fait?

     --Je vous le demande, rpondis-je, ce serait le plus cher de mes
     voeux.

     Cette rponse, qui mit entre nous un moment de silence, fut
     rompue par de bonnes et chaleureuses paroles de mon
     interlocuteur.

     Quel ne fut pas mon tonnement lorsqu'il me dit qu'il avait
     refus positivement le poste qui lui avait t offert et m'avait
     dsign pour le remplir! Chose accepte et qui vous sera
     communique demain, ajouta-t-il.

     Rflchissez, je vous en conjure, lui dis-je, que mon entre au
     ministre ne le consolidera en aucune faon. Nous perdons en ce
     moment la seule chance possible de sauver le ministre et
     peut-tre la couronne. Vous savez bien d'ailleurs que ce ne sont
     pas ceux qui montent  l'assaut qui plantent le drapeau au jour
     de la victoire. Laissons un nom comme le vtre lui donner le
     baptme de la popularit.

     Rien ne put persuader mon illustre ami, et je rentrai chez moi
     fort troubl, n'ayant jamais song  tre appel  ce prilleux
     devoir, dont les dangers dpassent les honneurs, quand on les
     envisage au point de vue de la responsabilit.[430]

          [Note 430: _Mmoires et Souvenirs du baron Hyde de
          Neuville_, t. 111, p. 377.]

Hyde de Neuville dut cder, et, le 5 mars, il prtait serment entre
les mains du roi,[431] avec Monseigneur Feutrier, nomm ministre des
cultes.

          [Note 431: Quoique irrit contre M. Hyde de Neuville, que
          son amiti pour Chateaubriand et la fougue de son caractre
          avaient jet  la tte de la dfection royaliste dans la
          Chambre, la vieille affection pour ce serviteur dvou des
          mauvais jours prvalut dans l'esprit du Roi sur des
          mcontentements passagers; il l'appela  la place de M. de
          Chabrol au ministre de la marine. On ne pouvait confrer 
          des mains plus chevaleresques la dignit du pavillon de la
          France ni la scurit de la couronne  un coeur plus
          fidle.--LAMARTINE, _Histoire de la Restauration_, tome
          VIII, page 128.]

En dsignant M. Hyde de Neuville pour faire partie du ministre,
Chateaubriand n'entendait pas trs certainement renoncer lui-mme  y
entrer. Il croyait, comme son ami, que la popularit de son nom
pourrait seule sauver la couronne et son ambition se confondait ici
avec les vritables intrts du pays. Le 15 mars, il adressait  M.
Hyde de Neuville la lettre suivante:

                                        _Samedi, 15 mars 1828._

     Il parat, mon cher ami, que vous allez parler de mon entre au
     Conseil sans portefeuille (_ministre secrtaire d'tat, membre du
     conseil de vos ministres_). Si l'on fait quelque chose pour moi,
     l'entre au Conseil est une rparation qui m'est due, sans quoi
     on aurait l'air de sanctionner la manire brutale dont j'en ai
     t cart; vous surtout, mon ami, tant l et n'ayant pas mme
     pu prendre mon parti et plaider ma cause.

     Une fois _ministre secrtaire d'tat_, on fera de moi ce que l'on
     voudra pour le meilleur service du Roi; mais il n'est pas
     question de cela dans ce moment. Le premier pas, si on veut le
     faire, est mon entre _immdiate_ auprs de vous au Conseil. On
     me trouvera bon coucheur, je ne prends pas de place et ne me mle
     que de mon affaire.

     Je dis entre _immdiate_, voici pourquoi: ma position n'est plus
     tenable; je suis, d'une part, regard comme tant dj ministre
     et oblig de rpondre que je ne le suis pas, ce qui devient
     ridicule au dernier point; d'une autre part, tout le parti
     immense qui s'appuie sur moi, gronde, me reproche mes politesses,
     prtend qu'on se moque de moi et me pousse violemment 
     l'opposition.

     J'puise mes forces dans ce double combat; il faut que je prenne
     bientt une rsolution; vous connaissez les exigences des partis,
     on ne tergiverse pas longtemps avec eux.

     Voil, mon cher ami, les raisons  exposer; que vos collgues
     disent _oui_ ou _non_. Me veulent-ils ou ne me veulent ils pas?
     S'ils me veulent, obtenez que l'ordonnance paraisse sans se faire
     attendre, pour dcider ma douteuse position et me faire sortir de
     la race amphibie pour laquelle la nature ne m'a pas fait du tout.
     Je remets le tout entre vos mains.

     Faites-moi dire des nouvelles de Madame de Neuville: elle est
     aussi bien que possible, m'assure-t-on; si ma pauvre femme
     n'tait presque toujours dans son lit, elle irait savoir des
     nouvelles de la vtre.

                                        CHATEAUBRIAND.

Cette lettre, dans laquelle perait un mcontentement visible, mut
fort M. Hyde de Neuville qui, ds le lendemain, recevait de son
illustre ami une nouvelle missive.

                                        _Dimanche, midi, 16 mars 1828._

     Je viens de demander l'audience, mon cher ami. Dieu sait ce
     qu'elle produira, mais j'ai fait quelques rflexions que je dois
     vous communiquer. Si j'entre, il faut que j'entre seul; c'est
     alors une distinction particulire; avec deux collgues sans
     portefeuille, je m'amoindris: c'est un plan, un systme; ce que
     je peux valoir disparat; ce n'est pas moi qu'on a appel, c'est
     trois personnes. Ces personnes trs honorables qu'on pourrait
     m'adjoindre viendront ensuite; je dois commencer. Tenons-nous-en
     l.

     Mais pour dire la vrit, mon cher ami, je crains que ce ne soit
     l que des demi-partis toujours funestes en dernier rsultat.
     Faites recrer la maison du Roi en conservant mme La Bouillerie,
     comme M. de Pradel tait auprs de M. de Blacas. _Prenez vite
     Casimir Perier_, donnez les postes  Delalot avec entre au
     Conseil; les forts  Bertin de Vaux; et, si vous pouviez,
     Sbastiani  la guerre, tout serait dit et le triomphe assur.
     Songez-y srieusement; un effort, j'en suis persuad, russirait.
     Si vous attendez, la majorit vous chappera, et vous serez tous
     envelopps dans une mme catastrophe.

     Mon cher ami, je vous aime trop pour vous flatter. J'ai contribu
      vous mettre o vous tes; je serais au dsespoir de vous y voir
     prir. Prenez garde au sommeil des ministres,  la faiblesse de
     vos appuis,  la fascination du pouvoir; j'y ai t pris.
     Retirez-vous mille fois plutt que de vous exposer  une chute.
     Si vous parlez ferme et clair, on vous donnera qui vous voudrez:
     l'avenir est entre vos mains. Mais les Chambres, les journaux,
     l'opinion gnrale pressent les vnements; ne croyez pas que
     vous ayez du temps devant vous. Je vous en avertis de bonne
     heure, pour ne pas vous parler trop tard.

      vous pour la vie,

                                        CHATEAUBRIAND.

Chateaubriand, ministre secrtaire d'tat, membre du conseil des
ministres, Casimir Perier  l'intrieur, Sbastiani  la
guerre--c'tait le salut. Il tait permis de l'esprer, puisqu'aussi
bien Charles X ne se refusait pas  l'ide d'introduire dans le
gouvernement quelques hommes comme M. Casimir Perier. La combinaison
cependant n'aboutit pas, et, le 22 mars, Chateaubriand adressait 
Hyde de Neuville cette dernire lettre:

                                        _Samedi matin, 22 mars 1828._

     Rflexions faites, mon cher ami, il vaut mieux que je n'aille pas
     chez vous ce soir: on parle toujours mal de soi, et moi plus
     qu'un autre. D'ailleurs, qu'ai-je  dire que vous ne connaissiez?
     J'avais dj peu d'ardeur pour entrer dans le Conseil, et, depuis
     l'audience d'hier, elle est encore singulirement refroidie.
     Nanmoins,  cause de vous et pour vous seul, j'entrerai sans
     portefeuille, si vos collgues le veulent et montent  l'assaut.

     Voil tout, vous savez cela et vous le direz  merveille.
     Souvenez-vous bien seulement qu'aprs lundi, je ne suis plus
     matre de retenir personne, et la guerre continuera malgr moi.

     Je serais, je vous assure, mon cher ami, trs effray pour vous
     si je ne savais que vous avez toujours pour vous sauver, quand il
     en sera temps, le moyen d'une retraite qui ne fera qu'augmenter
     votre rputation d'homme de bien et de courage. Comme le
     ministre est constitu, il n'ira pas  la fin de la session;
     vous ne devez pas tomber avec lui. Votre dmission isole, ou
     vous rendra matre de tout, ou vous sauvera du naufrage commun.
     Qu'arrivera-t-il aprs la chute du ministre actuel? Un ministre
     de mes ci-devant amis mls des amis de M. de Villle.

     Je le crois, ce ministre amnera un mouvement politique; mais
     rien que la peur, si elle s'en mle, ne me parait pouvoir
     empcher cet vnement, d'aprs ce que j'ai vu hier.

     Ainsi donc, quand vous aurez fait tout ce que vous aurez pu pour
     clairer le Roi, pour amener le bien, vous dclarerez n'avoir
     accept le portefeuille avec une grande rpugnance que dans
     l'espoir d'arranger les choses et pour ne pas laisser le Roi dans
     l'embarras, sans appui et sans conseil; que votre espoir ayant
     t tromp, vous vous retirez satisfait d'avoir rempli un devoir
     pnible.

     Votre position politique reste ainsi admirable, et vous
     grandissez encore dans l'opinion publique.

     Vous voyez, mon cher ami, que je suis beaucoup plus occup de
     vous que de moi.

     Tout  vous,

                                        CHATEAUBRIAND.[432]

          [Note 432: _Mmoires et Souvenirs du baron Hyde de
          Neuville_, t. III, pages 377  395.]




TABLE DES MATIRES

TROISIME PARTIE

LIVRE V

    _Les Cent-Jours  Paris._ Effet du passage de la
    lgitimit en France. -- tonnement de Bonaparte. -- Il
    est oblig de capituler avec les ides qu'il avait crues
    touffes. -- Son nouveau systme. -- Trois normes
    joueurs rests. -- Chimres des libraux. -- Clubs et
    fdrs. -- Escamotage de la Rpublique: l'Acte
    additionnel. -- Chambre des reprsentants convoque. --
    Inutile Champ de Mai. -- Soucis et amertumes de
    Bonaparte. -- Rsolution  Vienne. -- Mouvement  Paris.
    -- Ce que nous faisions  Gand. -- M. de Blacas. --
    Bataille de Waterloo. -- Confusion  Gand. -- Quelle fut
    la bataille de Waterloo. -- Retour de l'Empereur. --
    Rapparition de La Fayette. -- Nouvelle abdication de
    Bonaparte. -- Scnes orageuses  la Chambre des Pairs.
    -- Prsages menaants pour la seconde Restauration. --
    Dpart de Gand. -- Arrive  Mons. -- Je manque ma
    premire occasion de fortune dans ma carrire politique.
    -- M. de Talleyrand  Mons. Scne avec le roi. -- Je
    m'intresse btement  M. de Talleyrand. -- De Mons 
    Gonesse. -- Je m'oppose avec M. le comte Beugnot  la
    nomination de Fouch comme ministre: mes raisons. -- Le
    duc de Wellington l'emporte. --Arnouville. -- Saint-Denis.
    -- Dernire conversation avec le roi.                            1


LIVRE VI

    Bonaparte  la Malmaison. -- Abandon gnral. -- Dpart
    de la Malmaison. -- Rambouillet. -- Rochefort. --
    Bonaparte se rfugie sur la flotte anglaise. -- Il crit
    au prince rgent. -- Bonaparte sur le _Bellphoron_. --
    Torbay. -- Acte qui confine Bonaparte  Sainte-Hlne.
    -- Il passe sur le _Northumberland_ et fait voile.
    --Jugement sur Bonaparte. -- Caractre de Bonaparte. --
    Si Bonaparte nous a laiss en renomme ce qu'il nous a
    t en force. -- Inutilit des vrits ci-dessus
    exposes. -- le de Sainte-Hlne. -- Bonaparte traverse
    l'Atlantique. -- Napolon prend terre  Sainte-Hlne.
    --Son tablissement  Longwood. -- Prcautions. -- Vie 
    Longwood. --Visites. -- Manzoni. -- Maladie de
    Bonaparte. -- Ossian. -- Rveries de Napolon  la vue
    de la mer. -- Projets d'enlvement. -- Dernire
    occupation de Bonaparte. -- Il se couche et ne se relve
    plus. -- Il dicte son testament. -- Sentiments religieux
    de Napolon. --L'aumnier Vignale. -- Napolon
    apostrophe Antomarchi, son mdecin. --Il reoit les
    derniers sacrements. -- Il expire. -- Funrailles.
    --Destruction du monde napolonien. -- Mes derniers
    rapports avec Bonaparte. -- Sainte-Hlne depuis la mort
    de Napolon. -- Exhumation de Bonaparte. -- Ma visite 
    Cannes.                                                         61


LIVRE VII

    Changement du monde. -- Annes de ma vie 1815, 1816. --
    Je suis nomm pair de France. -- Mon dbut  la tribune.
    -- Divers discours. --_Monarchie selon la Charte._ --
    Louis XVIII. -- M. Decazes. -- Je suis ray de la liste
    des ministres d'tat. -- Je vends mes livres et ma
    Valle. -- Suite de mes discours en 1817 et 1818. --
    Runion Piet. --Le _Conservateur_. -- De la morale des
    intrts matriels et de celle des devoirs. -- Anne de
    ma vie 1820. -- Mort du duc de Berry. --Naissance du duc
    de Bordeaux. -- Les dames de la halle de Bordeaux. --Je
    fais entrer M. de Villle et M. de Corbire dans leur
    premier ministre. -- Ma lettre au duc de Richelieu. --
    Billet du duc de Richelieu et ma rponse. -- Billets de
    M. de Polignac. -- Lettres de M. de Montmorency et de M.
    Pasquier. -- Je suis nomm ambassadeur  Berlin. -- Je
    pars pour cette ambassade.                                     127


LIVRE VIII

    Anne de ma vie 1821. -- Ambassade de Berlin. -- Arrive
     Berlin. --M. Ancillon. -- Famille royale. -- Ftes
    pour le mariage du grand-duc Nicolas. -- Socit de
    Berlin. -- Le comte de Humboldt. -- M. de Chamisso. --
    Ministres et ambassadeurs. -- La princesse Guillaume.
    --L'Opra. -- Runion musicale. -- Mes premires
    dpches. -- M. de Bonnay. -- Le Parc. -- La duchesse de
    Cumberland. -- Mmoire commenc sur l'Allemagne. --
    Charlottenbourg. -- Intervalle entre l'ambassade de
    Berlin et l'ambassade de Londres. -- Baptme de M. le
    duc de Bordeaux. -- Lettre  M. Pasquier. -- Lettre de
    M. de Bernstorff. --Lettre de M. Ancillon. -- Dernire
    lettre de Madame La duchesse de Cumberland. -- M. de
    Villle, ministre des finances. -- Je suis nomm 
    l'ambassade de Londres.                                        179


LIVRE IX

    Anne 1822. -- Premires dpches de Londres. --
    Conversation avec George IV sur M. Decazes. -- Noblesse
    de notre diplomatie sous la lgitimit. -- Sance du
    Parlement. -- Socit anglaise. -- Suite des dpches.
    -- Reprise des travaux parlementaires. -- Bal pour les
    Irlandais. -- Duel du duc de Bedford et du duc de
    Buckingham. -- Dner  Royal-Lodge. -- La marquise de
    Conyngham et son secret. -- Portraits des ministres. --
    Suite de mes dpches. -- Pourparlers sur le Congrs de
    Vrone. -- Lettre  M. de Montmorency; sa rponse qui me
    laisse entrevoir un refus. -- Lettre de M. de Villle
    plus favorable. --J'cris  Madame de Duras. -- Mort de
    Lord Londonderry. -- Nouvelle lettre de M. de
    Montmorency. -- Voyage  Hartwell. -- Billet de M. de
    Villle m'annonant ma nomination au Congrs. -- Fin de
    la vieille Angleterre. -- Charlotte. -- Rflexions. --
    Je quitte Londres. --Annes 1824, 1825, 1826 et 1827. --
    Dlivrance du roi d'Espagne. -- Ma destitution. --
    L'opposition me suit. -- Derniers billets diplomatiques.
    -- Neuchtel en Suisse. -- Mort de Louis XVIII. --Sacre
    de Charles X. -- Rception des chevaliers des ordres.          233


LIVRE X

    Je runis autour de moi mes anciens adversaires. -- Mon
    public est chang. -- Extrait de ma polmique aprs ma
    chute. -- Sjour  Lausanne. -- Retour  Paris. -- Les
    Jsuites. -- Lettre de M. de Montlosier et ma rponse.
    -- Suite de ma polmique. -- Lettre du gnral
    Sbastiani. -- Mort du gnral Foy. -- La loi de Justice
    et d'Amour. -- Lettre de M. tienne. -- Lettre de M.
    Benjamin Constant. -- J'atteins au plus haut point de
    mon importance politique. --Article sur la fte du roi.
    -- Retrait de la loi sur la police de la presse. --
    Paris illumin. -- Billet de M. Michaud. -- Irritation
    de M. de Villle. -- Charles X veut passer la revue de
    la garde nationale au Champ de Mars. -- Je lui cris: ma
    lettre. -- La revue. --Licenciement de la garde
    nationale. -- La Chambre lective est dissoute. -- La
    nouvelle Chambre. -- Refus de concours. -- Chute du
    ministre Villle. -- Je contribue  former le nouveau
    ministre et j'accepte l'ambassade de Rome. -- Examen
    d'un reproche.                                                 313


LIVRE XI

    Madame Rcamier. -- Enfance de Madame Rcamier. -- Suite
    du rcit de Benjamin Constant: Madame de Stal. --
    Voyage de Madame Rcamier en Angleterre. -- Premier
    voyage de Madame de Stal en Allemagne. --Madame
    Rcamier  Paris. -- Projets des gnraux. -- Portrait
    de Bernadotte. -- Procs de Moreau. -- Lettres de Moreau
    et de Massna  Madame Rcamier. -- Mort de M. Necker.
    -- Retour de Madame de Stal. -- Madame Rcamier 
    Coppet. -- Le prince Auguste de Prusse. -- Second voyage
    de Madame de Stal en Allemagne. -- Chteau de Chaumont.
    --Lettre de Madame de Stal  Bonaparte. -- Madame
    Rcamier et M. Mathieu de Montmorency sont exils. --
    Madame Rcamier  Chlons. --Madame Rcamier  Lyon. --
    Madame de Chevreuse. -- Prisonniers espagnols. -- Madame
    Rcamier  Rome. -- Albano. -- Canova: ses lettres. --
    Le pcheur d'Albano. -- Madame Rcamier  Naples. -- Le
    duc de Rohan-Chabot. -- Le roi Murat: ses lettres. --
    Madame Rcamier revient en France. -- Lettre de Madame
    de Genlis. -- Lettres de Benjamin Constant. -- Articles
    de Benjamin Constant au retour de Bonaparte  l'le
    d'Elbe. -- Madame de Krdener. -- Le duc de Wellington.
    -- Je retrouve Madame Rcamier. -- Mort de Madame de
    Stal. -- L'Abbaye-aux-Bois.                                   369


APPENDICE

     I. La saisie de la Monarchie selon la Charte                  477
    II. Chateaubriand, Victor Hugo et Joseph de Maistre            482
   III. _Le Conservateur_                                          489
    IV. La mort de Fontanes                                        494
     V. Le prtendu trait secret de Vrone                        496
    VI. Le Congrs de Vrone et la guerre d'Espagne                499
   VII. Le renvoi de Chateaubriand                                 505
  VIII. La mort du duc Mathieu de Montmorency                      508
    IX. Chateaubriand et le ministre Martignac                    510


Paris. (France).--Imp. PAUL DUPONT (Cl.).--8. 8. 1925





End of the Project Gutenberg EBook of Mmoires d'Outre-Tombe, Tome IV, by 
Ren Chateaubriand

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MMOIRES D'OUTRE-TOMBE, TOME IV ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

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