The Project Gutenberg EBook of Mmoires de Mademoiselle Mars (volume II), by 
Mademoiselle Mars

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Title: Mmoires de Mademoiselle Mars (volume II)
       (de la Comdie Franaise)

Author: Mademoiselle Mars

Editor: Roger de Beauvoir

Release Date: May 19, 2008 [EBook #25526]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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MMOIRES DE MADEMOISELLE MARS

(DE LA COMDIE FRANAISE)

PUBLIS PAR ROGER DE BEAUVOIR.


II

PARIS,

GABRIEL ROUX ET CASSANET, DITEURS,

33, rue Sainte-Marguerite-Saint-Germain.

1849.




I.

Monvel en Sude.--Douleur de madame Mars.--Gustave III. Ulrique et
Amlie.--Le lecteur du roi.--La nourrice.--Le palais de Stockholm.--Le
portrait voil.--Causerie royale.--Fragments de correspondance de Monvel
 Dsaides.--L'Opra sudois et le Thtre-Franais.--Vie de Monvel 
Stockholm.--Particularits sur Gustave III.--Le chteau de
Haga.--Promenade sentimentale.


Ce matin-l, Valville, en faisant rpter  madame Mars une tragdie de
la Harpe, remise depuis peu au rpertoire,--les trop fameux
_Barmcides_,--s'interrompit tout  coup en voyant que son
interlocutrice n'avait pas mme l'air de l'couter; en effet, au lieu de
songer  la rplique, elle regardait une carte de gographie tendue sur
le bureau de Valville.

Valville en avait marqu certaines lignes  l'encre rouge, c'tait l
son occupation depuis un grand mois; il s'attelait  cette carte
gographique et se figurait que son fauteuil tait devenu une chaise de
poste.

La configuration de la Sude proccupait le digne homme autant que
Gustave Wasa; il s'tait fait, en ide, bourgeois de Stockholm, et ne
parlait plus que de ngociations avec la Prusse et l'Autriche. La
rvolution de France arrivait  grands pas; bien qu'on ne ft qu'en
1788[1], la convocation des notables du royaume et les remontrances du
Parlement n'taient pas de nature  rassurer sur l'avenir.  des menes
sourdes, hostiles contre la cour se joignaient les dnonciations contre
les ministres; les thtres eux-mmes, encourags par l'audacieux
exemple de Beaumarchais, poussaient  l'mancipation; un an aprs on
devait reprsenter _Charles IX_, de Chnier, premier anneau de cette
chane de pices affranchies de toute entrave. L'poque des violences
littraires et politiques approchait; la censure de Bailly, le maire de
Paris, allait se voir plus tard elle-mme brise comme une digue
impuissante.

Et c'tait dans un pareil moment que Valville, l'honnte et calme
Valville, s'occupait de la Sude!...

Les artistes sont faits ainsi, ils voyagent sur l'aile de l'imagination,
qui a du moins le mrite de les emporter loin d'un pays maussade et
orageux. Que faisaient  cet esprit pacifique les dbuts de Robespierre
comme avocat[2], les chapeaux  la Marlborough[3], le Parlement et M. de
Calonne? Valville n'aimait, il faut bien le dire, qu'un homme au monde,
et cet homme c'tait Monvel. Il l'avait apprci de bonne heure dans la
socit de Dsaides, il le savait parfois quinteux, difficile; mais il
estimait cette probit rare, cette droiture  toute preuve[4]. Si
Valville songeait tant  la Sude, c'est que du fond de cette cour de
Gustave III, Monvel en revanche songeait peu  lui;  peine avait-il
crit quelques lettres  madame Mars! D'o provenait ce silence, cet
oubli, et comment Monvel ne s'tait-il pas mieux fait pardonner son
prompt dpart! Il avait rompu brusquement avec la Comdie, au mpris de
son contrat, et sans s'inquiter en rien de la sanction de Messieurs les
gentilshommes de la chambre; le roi de Sude l'avait nomm son lecteur,
et ds lors la tte lui avait tourn. Il tait crit qu'il partirait
sans embrasser seulement la pauvre Hippolyte, sans serrer la main 
Valville ou  Dsaides,  qui il laissait le soin de faire reprsenter
plusieurs pices de lui, durant son absence; il tait crit que ce
dpart cruel serait un coup de foudre pour madame Mars! Quel courage,
pensait Valville, ou quelle incroyable scheresse! A-t-il impos silence
aux voix de son coeur, ou n'tait-il pas digne de connatre les regrets?
L'avortement de cette liaison effrayait Valville, il savait quelles
racines elle avait jetes dans l'me de madame Mars! Au seul timbre de
Stockholm sur une lettre du fugitif, elle plissait en ouvrant
l'enveloppe, elle trahissait son angoisse par un tremblement fbrile.
Que d'humiliations, d'amertumes cruelles et dures, quand la poste se
taisait! Elle se confinait ces jours-l dans sa chambre ou dans sa loge,
voquant en elle son orgueil bless pour har l'ingrat; elle se
reprsentait son lche abandon, elle jurait de ne plus toucher ses
lettres! Mais les planches mme de cette scne, foules par Monvel,
comment les fuir? Mais ce mme public attentif  sa parole, comment
l'viter? Des larmes impuissantes brlaient alors les joues de la pauvre
femme, elle appelait Hippolyte et elle la serrait avec accablement
contre son coeur. Plus de sourire pour Dugazon, le joyeux diseur; plus
d'amour pour la promenade aux vertes alles du Luxembourg, plus de rayon
d'orgueil ou de joie en passant prs de la loge de Monvel! C'tait une
humble douleur, mais elle et fait piti mme aux plus indiffrents.

Telle est cependant l'immense activit de l'espoir, que madame Mars se
croyait encore aime. Les premires lettres de Monvel taient brlantes,
elles ne dissimulaient rien de ses efforts, de sa lutte avec lui-mme.
Le thtre qu'il fuyait ne lui avait donn que des ennuis; cette liaison
tait le seul bonheur dont il remercit le Ciel; seulement,
poursuivait-il, j'oppose la neige au feu en vous quittant, vous que je
conjure de prendre garde  toutes ces haines de l-bas! Quelles taient
ces haines dont parlait Monvel? Les meilleurs et les plus forts se sont
plaints souvent de l'injustice. Monvel tait-il dcourag, n'tait-il
qu'ambitieux? Le dsir d'une union prochaine clatait dans cette franche
et noble ptre, il y parlait d'Hippolyte, _sa chre petite fe!_
Quelle lecture que celle d'une pareille missive pour la pauvre
abandonne, mais aussi quel brusque rayon de lumire sur les projets de
Monvel, quand peu  peu ses lettres devinrent plus courtes et plus
rares! Le moment est dur o l'on s'aperoit de l'indiffrence et de
l'oubli dans les coeurs qui nous sont chers; mener le deuil de ses
souvenirs n'appartient qu' la vieillesse. Et quelle rudesse dans ces
mornes avertissements! L'illusion du thtre lui-mme n'te rien aux
pines d'un pareil drame, on se voit encore belle, et l'on se demande
pourquoi l'on est dlaisse. Madame Mars avait mis en Monvel son avenir
et celui de sa fille; sa tendresse fut frappe d'un coup sensible en
apprenant qu'il pousait mademoiselle Clricourt.

Voici dans quelles circonstances ce mariage eut lieu; si elles semblent
romanesques, c'est la faute des vnements et non la ntre:

Gustave III aimait les lettres, ses loisirs taient spcialement
consacrs au dessin et  la lecture, il avait compos mme plusieurs
pices de thtre dont le sujet tait pris dans l'histoire de Sude. Le
commencement de son rgne avait t marqu par la construction d'un
difice splendide, le thtre de l'Opra national; plus tard il devait
fonder une acadmie sudoise sur le modle de l'Acadmie franaise, et
concourir lui-mme pour un des premiers prix qui furent proposs[5].
Jamais souverain n'avait possd  un plus haut degr le don de la
parole; il aimait la reprsentation, la cour tait devenue bientt une
des plus brillantes de l'Europe. Une troupe franaise venait d'tre
forme par lui  Stockholm, il l'y entretenait avec un luxe royal,
Monvel s'en vit nomm premier comdien et directeur, il partit convaincu
que Gustave avait grand besoin de lui, et il ne se trompait pas. Si le
roi le faisait trembler, en revanche le pote le rassurait; Monvel se
prsenta donc rsolument devant Sa Majest sudoise.

Il trouva un homme dans la force de l'ge, bien fait, d'un port noble,
les yeux d'un bleu doux, le front large, la voix forte, sonore dans le
commandement, flexible et suave dans l'intimit de la causerie, prenant
tous les chemins pour arriver au coeur de son peuple, ardent, clair, et
surtout singulirement pris des arts, qui le reut entre le portrait de
Gustave Wasa et d'Adolphe Frdric, lui parla de son voyage en France
sous le nom du comte de Haga, avant qu'il ft roi; l'entretint de
Voltaire et de Frdric, du roi Stanislas et de Boufflers, puis arrivant
graduellement  la Comdie-Franaise, lui demanda des nouvelles de M. le
marchal de Richelieu et de Prville. Le roi, dans ce premier entretien,
rappela  Monvel le trait de La Rissole[6]; tous deux en rirent
beaucoup.

On parla de Brizard, de Mol, et d'autres acteurs; Gustave gardait
Monvel pour la bonne bouche, il l'avait vu  Paris l'anne qui suivit
ses dbuts dans l'_gisthe_ de _Mrope_; Monvel jouait alors les jeunes
rles dans la tragdie. Le roi lui donna la rplique, et il fallut que
notre acteur rcitt toute la scne quatrime du dernier acte. On ne se
figure pas avec quel charme, quel bonheur Gustave III l'coutait! Ce
prince avait hrit toutes les qualits charmantes de sa mre Ulrique,
qui se montra digne du grand Frdric, son frre, par ses lumires et
son instruction. Le mariage de cette princesse avec Adolphe avait t le
fruit d'un trait de finesse de sa part qui est peu connu et dont nos
lecteurs nous sauront gr.

La cour et le snat de Sude avaient envoy un ambassadeur _incognito_
en Espagne pour observer en secret le caractre des deux filles du
prince Frdric, _Ulrique_ et _Amlie_. La premire passait pour avoir
l'esprit malin, fantasque, satirique, et dj la cour de Sude s'tait
prononce en faveur d'Amlie, princesse remarquable par sa douceur non
moins que par sa beaut. La mission secrte de l'ambassadeur transpira,
comme il arrive trop souvent; Amlie se trouva dans la plus grande des
perplexits, par l'invincible rpugnance qu'elle avait de renoncer au
dogme de Calvin pour embrasser celui de Luther. Dans cette position
dlicate, elle crut ne pouvoir mieux faire que de consulter sa soeur,
elle la pria de l'aider de ses avis. Cette union, ajoutait-elle, est
contraire  mon bonheur,  mon repos! La maligne Ulrique lui conseilla
d'affecter alors des airs de hauteur et de duret pour toutes les
personnes qui l'approcheraient en prsence de l'ambassadeur sudois.
Amlie ne suivit que trop cette perfide suggestion. Ulrique, de son
ct, eut soin de se parer de tous les dehors aimables dont elle
dpouillait sa soeur; tous ceux qui n'tait pas initis dans le secret
furent surpris d'un tel changement. L'ambassadeur informa sa cour de
cette mprise de la renomme, qui attribuait ainsi faussement les
qualits d'une soeur  l'autre; Ulrique se vit prfre et monta sur le
trne de Sude, au grand regret d'Amlie.

--C'est de la tragdie fminine, disait  ce propos Gustave III  l'un
de ses familiers, le baron de Geer: grce  elle, je suis devenu le
premier citoyen d'un peuple libre.

 peine arriv  Stockholm, Monvel s'y vit install au palais, lgant
difice commenc par Charles XI et fini par Gustave III. Vingt-trois
belles croises ornaient sa faade, dix colonnes doriques supportaient
un pareil nombre de cariatides ioniques, appuyes sur dix balustres
d'ordre corinthien; la couverture en tait  l'italienne. Le
rez-de-chausse du palais et les arcades donnant sur le quai taient de
granit; le jardin, orn de lions de bronze et de statues, offrait un
aspect magique, en ce qu'il s'avanait au-dessus de vastes galeries. La
chapelle, la salle o s'assemblaient les tats, le musum royal et les
logements de la cour frapprent Monvel. Les appartements de sa majest
offraient une trs grande magnificence; la plupart des salles qui les
composaient taient ornes de belles tapisseries des Gobelins. Le salon
de compagnie, remarquable par son dcor  la turque, avait des siges
dans la forme de ceux d'un divan; au-dessus de chacun tait un miroir
magnifiquement taill, dont le cadre tait de verre colori en jaune et
en pourpre.

Au sein de ce luxe, Gustave conservait jusque dans son costume une
simplicit trange, sa tenue avait quelque chose de militaire. Rien
n'galait sa vnration pour Gustave-Adolphe, qui ne s'engagea jamais,
on le sait, dans une bataille sans avoir dit sa prire  la tte de ses
troupes; aprs quoi il entonnait de la manire la plus nergique un
hymne allemand, que son arme rptait en choeur avec lui.

--Voil qui vaut bien vos choeurs de l'Opra, disait un jour le roi 
Monvel; l'effet de trente  quarante mille guerriers chantant  la fois
devait tre imposant et terrible!

Il avoua  Monvel qu'il avait fait le plan d'une tragdie sur ce hros
qui mourut l'pe  la main, le mot du commandement sur les lvres, et
la victoire dans le coeur.

--Je donnerais bien dix ans de ma vie pour jouer ce rle-l, reprit
Monvel avec feu; mais vous me l'avez pris, Sire, comme mon chef
d'emploi!

Monvel causait encore dans cette premire entrevue avec le monarque,
quand la femme d'un paysan dalcarlien entra sans avoir t annonce le
moins du monde dans l'appartement.

--Mon cher Monvel, dit le roi, je vous prsente la nourrice de mon fils;
c'est une brave Sudoise qui descend en droite ligne de l'honnte Andr
Pterson, qui dfendit Gustave Wasa contre les meurtriers envoys  sa
poursuite par Christian. C'est dans nos montagnes, asile de la sant et
de la paix, que j'ai voulu choisir la nourrice du roi futur, afin qu'il
sut avec le lait la vigueur de nos montagnards et leur vieil amour
pour le pays.

-- propos de cela, demanda le roi, tes-vous mari, tes-vous pre?

Monvel s'inclina, cette phrase avait fait passer dans ses veines un
frisson de glace. La nourrice du petit prince tait vtue de l'lgant
costume introduit par Gustave III lui-mme dans ses tats et qui tenait
beaucoup des anciennes modes espagnoles. Ses grands yeux bleus taient
remplis de douceur et d'expression; il rgnait dans toute sa personne un
air de propret, de dlicatesse et d'enjouement.

Le petit prince apparut bientt; il tait n le 1er novembre 1778, juste
un an avant Hippolyte Mars. Il portait une espce de justaucorps
gris-blanc,  manches fendues, une paire de bottes  la Charles XII, une
pe  la dragonne, et des gants de couleur fauve. Le roi exigeait qu'il
s'assouplt dj  tous les exercices du corps; il habitait une partie
du palais prsentant tous les caractres de la solitude.

--Nous en ferons un Gustave-Adolphe, disait-il; il en a dj le nom!

Le roi congdia l'enfant, et passa dans sa bibliothque avec Monvel.

Elle ne contenait pas moins de vingt mille volumes et quatre cents
manuscrits.

--Bien que je vous aie nomm mon lecteur, je vous fais grce de tout
ceci, mon cher Monvel. Beaucoup de ces livres font partie du pillage de
la bibliothque de Prague; je laisse  l'Universit d'Upsal des
curiosits d'autre nature. Vous y pourrez voir, par exemple, les
sandales de la _Vierge Marie_ et la bourse de _Judas_.

Monvel contint un sourire.

--Ah! j'avoue,  la louange de l'Universit, que les professeurs qui
vous donneront l'explication de ces rarets vous paratront un peu
embarrasss de leur rle. En revanche, on vous fera voir des manuscrits
islandais qui datent de plus de huit cents ans. Mais, tenez, ajouta le
roi avec un sourire gracieux, voici qui vous plaira plus: une comdie en
trois actes et en vers, de 1777, dont l'auteur est, je crois, de vos
parents. En vrit, vous n'auriez qu'un mot  dire pour le faire parler.

Monvel reconnut son _Amant bourru_ dlicieusement reli.

--Vous me placez, Sire, en trop bonne compagnie.

--Que dites-vous l? Vous voil  ct de traits crits par des Lapons.
Mon bibliothcaire n'en fait jamais d'autres! Il est vrai qu'il est
Anglais! Ce qui va vous surprendre, c'est qu'ici tous nos professeurs
marchent botts. Toutes les affaires en Sude se font en bottes; le cuir
est si bon march! Que pensez-vous de Sergell, qui veut absolument me
sculpter en bottes? moi qui suis pour le brodequin: c'est plus antique.
Je vous ferai voir ce malheureux Sergell, qui devient mlancolique et
qui m'effraie; les deux Martin, frres et rivaux en mrite, deux
peintres dont je fais grand cas; et puis, mon cher Monvel, il faudra
bien aussi que je vous montre mes dessins: Frdric montrait bien ses
vers  l'auteur de _Mrope_ et de _Zare_!

En parlant ainsi le roi poussait la porte d'un cabinet octogone, des
fentres duquel on dcouvrait Stockholm en amphithtre, ses murs de
pierre ou de briques, revtus en pltre blanc ou jaune tendre, ses
forts de pins dgarnis, et les sinuosits admirables de la Baltique.
Cet endroit ressemblait  un _retiro_ profond.  et l quelques rideaux
recouvrant les cadres de ce boudoir, des plantes exotiques, et quelques
mdailles d'un rare travail, classes dans des rayons de laque. Un
prie-Dieu tait plac dans un des angles, et au-dessus de ce prie-Dieu,
un tableau galement voil.

--Regardez, Monvel, regardez, dit le roi, en soulevant la draperie de ce
tableau; cette figure n'est-elle pas celle d'une Vierge?

Monvel resta frapp de saisissement; il avait eu le temps de remarquer
avec quel frmissement religieux le roi tait entr dans ce sanctuaire
qu'il nommait sa galerie.

La figure reprsente dans ce portrait tait celle d'une jeune et belle
Italienne de dix-huit ans environ, aussi noble aussi suave qu'une madone
de Raphal ou du Guide. Gustave III, qui passait pour avoir fait preuve
d'une continence monacale dans sa premire jeunesse, regardait souvent
ce portrait les larmes aux yeux.

--Quelle est donc cette personne? demanda timidement Monvel.

--Oh! reprit le roi, ce cadre est toute une histoire! C'est le portrait
d'une femme dont j'eus le tort de m'amouracher pendant mon voyage en
Italie...

--Le tort?

--Oui, sans doute, continua-t-il avec rverie. Mais je vous conterai
cela un jour...

Et il recouvrit le tableau de son voile.

Le roi passa outre, non sans laisser chapper  l'oeil de Monvel les
signes d'une profonde motion. Il parla d'autre chose, ouvrit un
magnifique recueil de dessins, o il y avait des Watteau admirables, des
vues de diverses contres, une srie de costumes sudois depuis les
premiers temps de la monarchie, et mme quelques autographes de ttes
couronnes. L'criture de Marie-Antoinette fut la premire qui frappa
les regards du comdien. C'tait une lettre adresse au _comte de Haga_
lui-mme,  la sortie d'une reprsentation  l'Opra, o elle lui avait
promis de lui faire voir Vestris. Par un caprice malheureusement trop
commun  ce _dieu de la danse_, il avait fait dfaut ce soir-l au royal
voyageur visitant les merveilles de Paris sous le nom d'emprunt de comte
de Haga. Marie-Antoinette, alors dauphine, dont beaucoup d'crivains ont
trouv moyen, de nos jours mme, de calomnier la grce et l'esprit,
s'excusait gaiement devant Gustave III de l'impolitesse inoue du sieur
Vestris:

Vous allez tre roi, crivait-elle au prince royal de Sude; mais il y
a longtemps que Vestris est dieu!

L'impertinence de Vestris avait dj clat  l'occasion d'un pas o
mademoiselle Heinel avait voulu danser, et, dans lequel en sa qualit de
matre de ballets, il s'tait rserv tout le brillant. Il fut siffl
d'abord dans la chaconne qui terminait l'opra, et il insulta,  sa
rentre dans les coulisses, mademoiselle Heinel. L'affaire porte devant
le Ministre de Paris, celui-ci crut devoir rendre justice  l'outrage.
Vestris fut oblig, le lendemain, de lui faire agrer les excuses les
plus soumises. Pour reconqurir son public ce soir-l mme, l'illustre
danseur se surpassa dans la chaconne, et y fit de si grands efforts,
qu'en sortant de la scne il se trouva mal.

--De tout ce que j'ai vu avec mon frre  Paris, disait Gustave III  ce
sujet, ce qui m'a paru le plus drolatique, c'est Vestris et l'lphant!
M. de Boufflers m'a fait des vers fort jolis[7], et je vous ai applaudi
 vos dbuts; mais Vestris furieux, Vestris voulant dvisager
mademoiselle Heinel, il faut avoir vu cela! Pour l'lphant, vous
souvient-il qu'il se montra bien plus furieux que Vestris, vis--vis de
mon secrtaire Stetten, qui le regardait d'un air de piti et de dgot?
Cet infortun Stetten exprimait sa rpugnance par des gestes qui
n'chapprent point  l'intelligent colosse; il retira sa trompe, et, la
dardant avec rage contre son dtracteur, il ne s'en prit heureusement
qu' sa chevelure, qu'il dpoudra et mit en dsordre! Si Stetten avait
port perruque, il ft revenu chauve dans notre carrosse jusqu'au
palais.

 propos d'lphant, continua le prince malignement, je ne dois pas
oublier mon cornac, M. d'Alembert; car en vrit vos Parisiens me
regardaient comme une bte curieuse! D'Alembert me promenait tant qu'il
me fatigua.

--S'il faut avoir une rude tte pour penser avec vous, lui dis-je un
soir, il faut avoir de rudes jambes pour vous suivre!

Les succs inous de mademoiselle Le Maure au Colyse[8], ceux de
l'lectricit par M. le duc de Pecquigny[9], les encyclopdistes, le
coin de la reine et celui du roi, le sexe de d'on et l'esprit de
Diderot, tout fut pass ensuite en revue par le monarque, dont les
saillies n'touffaient jamais la raison. Il avait tout vu, tout explor
dans ce court voyage parisien, d'o il ne fut rappel que pour occuper
le trne de Sude; et, pendant que l'impratrice de Russie faisait
transporter  grands frais  Ptersbourg des morceaux de rocher pour
servir de base  la fameuse statue de Pierre-le-Grand, il btissait,
lui, sur le granit, en appelant de tous cts la lumire sur ses
projets, et en assurant, sans une goutte de sang, la scurit publique.
Ds 1780 il avait conclu, avec la Russie et le Danemark, ce fameux
trait de neutralit arme qui eut tant d'influence sur les progrs du
commerce dans le Nord; quelques annes plus tard paraissait la
convention entre le roi de Sude et le roi de France. Cependant, le
calme qui semblait rgner de toutes parts ne cachait que troubles et
divisions intestines, comme on le verra par la suite, et pendant la
dite de 1786, il s'tait form une opposition dcide, que dirigeaient
quelques membres de la noblesse.

Monvel lecteur du roi, Monvel arriv en Sude sur ces entrefaites et 
une poque o le trne de France se trouvait lui-mme si expos, ne put
se dfendre d'un vif sentiment de douleur,  la vue de pareils
symptmes. Par une singulire concidence, dont il ne parlait plus tard
qu'avec les larmes dans les yeux, il fut conduit par le roi, le premier
jour de son arrive,  l'Opra, que ce jeune prince s'tait complu
lui-mme  faire lever, sans pressentir, hlas! l'horrible meurtre qui
pouvanterait cette scne le 17 mars 1792!

Nous laisserons ici parler Monvel; les fragments de cette correspondance
curieuse peindront mieux que notre plume la position du lecteur de
Gustave III,  Stockholm, et la cour de ce prince, dont les
encyclopdistes recherchaient beaucoup l'appui. Cette correspondance est
date d'avril 1785[10]:

Si je ne t'ai point encore dit, mon cher ami, ce qu'est l'Opra lev
par le roi dans sa ville de Stockholm, c'est qu'en vrit je m'occupe
plus de la troupe tragique et comique que des reprsentations de l'Opra
en question, o l'on m'a fait pourtant l'honneur de reprendre l'autre
jour, devant S. M. notre pice de _Blaise et Babet_[11]. Je te parlerai
plus tard de l'effet de cette reprise. Je passe maintenant  la salle o
elle a eu lieu.

L'Opra bti par Gustave III est un difice d'une forme lgante; la
faade en est orne de colonnes et de pilastres corinthiens. Je puis
l'assurer que les comdiens italiens en seraient fort satisfaits, et M.
de Sauvigny lui-mme, qui n'est pas toujours content de tout[12].

L'intrieur de cette salle a la forme d'une ellipse tronque; il ne
rpond pas malheureusement  la faade, car le vaisseau est petit et ne
peut contenir plus de mille spectateurs. Il est fort richement dcor;
mais ce qui va te surprendre bien fort, c'est que les places de la
famille royale sont dans le parterre.

Les costumes des acteurs appartiennent tous  la couronne, sans
exception, et sont d'une grande valeur;  cet gard, l'Opra sudois
l'emporte sur tous ceux de l'Europe.

Parmi les pices sudoises que l'on donne  ce thtre, il y en a un
grand nombre compos par Sa Majest elle-mme, dont le talent, tu le
sais, a excit plus d'une fois la jalousie littraire de Frdric de
Prusse. Je trouve pour mon compte que c'est l un trait de politique
bien digne du gnie de Gustave III, d'avoir attach la nation  son
propre idiome, en le rendant celui du spectacle; c'est le moyen le plus
sr et en mme temps le plus flatteur de porter la langue d'un peuple 
son dernier degr de perfection.

Le premier opra sudois qui ait t donn ici est, je crois, _Thtis
et Ple_; mais la pice nationale la plus gote en Sude est
certainement _Gustave Wasa_. Un ballet occupe ici cent danseurs, et on y
emploie quatre-vingts costumiers; c'est fort joli. Il existe dans le
btiment de trs beaux appartements destins aux parties de plaisir
secrtes du monarque; mais je puis t'assurer qu'ils sont de pure
tiquette, bien que ce prince habite rarement avec la reine. J'ai vu
dans ces pices diverses deux ou trois toiles de l'Albane, que le prince
a recueillies lui-mme en Italie: elles sont dlicieuses de fini.

Ce n'est que depuis peu, et par une bienveillance toute royale pour
nous, qu'on a introduit sur le thtre de l'Opra la reprsentation de
quelques pices franaises; cela se faisait _in petto_ et devant des
ambassadeurs et des trangers. Dis  madame Dugazon que si je l'ai
regrette dans _Blaise et Babet_, en revanche cette troupe a redoubl
d'efforts ce soir-l. Le roi tait fort content.

Cet difice et le palais contigu forment le ct d'une fort belle place
nomme la _Place du Nord_. On voit, au centre de cette place, le socle
monumental qui doit supporter la statue questre en bronze de
Gustave-Adolphe[13].

       *       *       *       *       *

Mais quittons l'Opra, mon cher ami, pour t'entretenir un peu
longuement de moi.

Sa Majest Sudoise, en me nommant son lecteur, m'a impos une rude
tche; persuade-toi que ce n'est pas l une sincure.

Pour peu que le dtail de mes occupations au palais t'intresse, je
vais te le faire avec une grande exactitude.

Je me lve le matin de fort bonne heure, et sur la pointe du pied, de
peur d'veiller le comte de Geer, prs de qui l'on m'a donn en ce
moment une chambre au palais; je me rends de l au club des ngociants,
o je djeune. Les appartements de cette maison consistent dans une
longue salle  manger, un salon de billard, et un cabinet de lecture o
l'on trouve les papiers trangers et mme ceux de France, auxquels je
tiens essentiellement. La vue de l'htel, qui donne sur le Mler, est
trs belle; on dcouvre, du balcon, les rochers qui dominent ce lac, et
dont la cime est couronne pat les dernires maisons des Faubourgs.

Il y a dans Stockholm un autre club suprieur au premier par le style
et la dpense qu'y s'y fait; mais je m'en tiens  celui-ci, d'abord
parce que M. Sparmann m'y a prsent[14], puis j'y rencontre Sergell le
sculpteur, dont je t'ai dj parl dans l'une de mes prcdentes
lettres. Le moka est loin de valoir ici celui que nous prenions tous
deux au caf de la Rgence; mais comme j'abhorre le th, cette boisson
anglaise qui jaunit les dents, il faut bien que je m'en contente. Aprs
la lecture des gazettes, je me rends au thtre, non sans donner en
passant quelque attention  la diversit de costumes qui m'assige en
cette capitale, o chacun parat dispos, content et robuste. En sortant
du thtre, tu peux t'imaginer aisment la srie de mes _travaux_: je
cours  la poste recevoir ou porter mes lettres; de l je me promne sur
la grande place avec quelques banquiers et commis qui ne manquent jamais
de se plaindre devant moi de la pche du hareng dont le dprissement
est sensible. Ces gens-l sont pour la plupart assez ennuyeux: mais les
personnes du premier rang en Sude ont l'esprit si cultiv que cela
gte. Je n'en veux pour preuve que la causerie intelligente et profonde
des seigneurs qui entourent Gustave, et parmi lesquels je dois placer le
comte de Fersen, qui m'aime singulirement.

L'heure  laquelle je dois faire ma cour ordinaire au roi est fixe 
dix heures. Je me presse, j'arrive; mais il m'est bien difficile de voir
dans le bienveillant et ingnieux souverain qu'on nomme Gustave III un
autre personnage que le _comte de Haga_! L'aimable frre de notre amie
commune madame Lebrun[15], m'crivait l'autre jour pour me demander des
conseils sur la faon de lire certains vers; ces conseils il et pu les
demander  Sa Majest, qui est, en fait de lecture potique, un
excellent juge. Je lui ai fait rpter moi-mme l'autre jour quelques
vers du _roi Lar_[16], et elle me les a redits avec une sensibilit,
une douleur qui eussent mu Brizard. Ce prince est un modle d'esprit,
de dlicatesse et de prudence; il a fait vers moi le premier pas de si
bonne grce que j'en suis vraiment tout pntr. Ce qu'il y a de bon
dans cette cour hyperborenne, c'est qu'on n'y voit point de femmes
ridicules comme la B..., qui tourne en raillerie les plus srieux
sentiments; point de soupeurs assommants comme Ch...; point de
correcteurs de petits vers comme V...; point de petites sottes comme
mademoiselle d'A... et point d'avocats comme M... Des djeuners, des
concerts, des promenades occupent les loisirs de cette multitude de
courtisans: la gaiet, la grce s'emparent ici de tous leurs moments, de
toutes leurs heures. Le roi n'est imprieux que dans une chose, il exige
de ceux qui l'coutent qu'ils lui rendent histoire pour histoire; il
prfre les douceurs d'une conversation choisie  toutes les parties de
pche, de chasse et de danse. Nul plus que lui ne s'est attach 
l'examen de notre socit franaise: sa verve et son esprit
philosophique s'en ressentent, il ne lit que les auteurs qui ont crit
de conviction; tous les autres, selon lui, se sont privs eux-mmes de
lecteurs. Son domestique est admirablement compos; il donne, aprs cinq
ans, des pensions aux vieux serviteurs, des maris aux jeunes filles; il
prtend que ne rcompenser qu' la fin de la carrire, c'est acheter des
serviteurs, et qu'aprs tout, les serviteurs sont des hommes. Nos
lectures ont lieu le plus souvent dans la serre du palais, salon parfum
o les cocotiers de l'Inde, l'arbre d'O-Tati, les grenades d'Espagne,
les figues et les jasmins s'panouissent comme dans leur sol naturel,
tant on donne un soin royal  ces travaux exotiques, tant le nombre de
ces jardiniers dvous au matre est abondant. Chaque livre qu'il me
fait ouvrir est surcharg de notes qui attestent  la fois et son got
et son respect pour le vrai; c'est l'ami de la raison et de la nature,
et me voil forc de recommencer avec lui un cours d'hommes illustres de
tous les pays. Il interroge, je rponds, et tu peux le croire, la
lecture est souvent interrompue.

--Que fait d'Alembert?--Il raconte.--Francklin?--Il se
montre.--Diderot?--Il rumine.--Saint-Lambert?--Il versifie.--Que vous
donnera Necker?--Des plans.--Raynal?--D'anciens contes.--La Guimard?--De
longs soupers.--Greuze?--De charmantes toiles.--Dsaides?--De bonne
musique, etc., etc.

Tu vois que je n'oublie rien! Par exemple, il m'a reproch l'autre jour
de l'avoir endormi en lui lisant les _Incas_. C'tait l, il est vrai,
un crime de lse-majest!

       *       *       *       *       *

Presque tous les grands seigneurs, parlent ici franais, ce dont je
bnis Dieu et la Baltique.

Les manoeuvres commencent de fort bon matin; le roi y assiste ainsi qu'
la petite guerre, car nous avons ici un camp depuis peu. D'ordinaire, il
est  pied; mais quelquefois aussi il traverse la ligne dans une calche
 six chevaux, accompagn de quelques officiers ainsi que de six pages
de sa maison et d'une escorte de gardes du corps. Les soldats sont
disciplins et vigoureux; les leves se font sur les terres qui
appartiennent  la couronne; ces domaines se nomment _Hemmans_ et se
partagent en districts. L'arme compose ici une grande force
constitutionnelle et  la fois une dfense peu onreuse pour le peuple.

       *       *       *       *       *

[17] Mais comment passer sous silence, mon cher ami, la scne qui m'a
peut-tre le plus impressionn depuis que j'existe, une scne qui te
peindra  la fois les dchirements de mon me depuis huit grands jours
et l'inpuisable intrt de ce prince, qui prend  tche de me cacher
toujours le roi pour ne me laisser voir que l'ami?

Depuis que je rside ici, Sa Majest ne m'avait jamais entretenu de mes
affaires particulires; un hasard rcent l'a mise  mme de les
pntrer: maintenant la voil instruite aussi bien que toi de la liaison
que je laisse en France.

Sa Majest avait bien voulu m'inviter l'autre semaine  une partie de
campagne dans un chteau voisin, afin de me mettre un peu  mme de
considrer le caractre rural de ses Sudois. On m'avait parl beaucoup
des paysannes de la Dalcarlie; la beaut de ces femmes a beaucoup de
rapport avec celles de la principaut de Galles. Les faneuses surtout
attirrent mon attention. C'tait merveille, en effet, de voir ces
filles  la taille enchanteresse, ayant fait le voyage  pied pour voir
leur roi, sur le seul bruit de son sjour momentan dans ce palais que
l'on nomme _Haga_, et qui est situ  un mille et demi de la porte
septentrionale de la ville. Ce joli domaine et ses jardins ont t
disposs sur les dessins mme de Gustave III, Marselier l'a second.
Nous arrivmes  ce palais en miniature par une alle touffue d'arbustes
les plus beaux et les mieux fleuris que j'aie vus dans le Nord; une
chane pittoresque de rochers couverts de pins rgnait  une petite
distance.

Le chteau, construit en bois peint de faon  imiter la pierre,
consiste dans une faade  trois tages et deux ailes trs longues
formant galerie. Il est situ  l'extrmit d'une belle prairie sur les
bords du Mler, qui forme en ce lieu une magnifique nappe d'eau. La
distribution des terres dpendantes de ce palais et de ses btiments me
rappelait trop le _Petit Trianon_, pour que je ne songeasse pas  notre
chre reine Marie-Antoinette.

Cette suave et noble figure voque une fois par mon souvenir, il ne me
fut plus possible de m'en dtacher. Il me semblait vraiment qu'elle me
suivait douce et rveuse, dans ce frais plerinage o il ne manquait que
sa laiterie et son thtre. Que de fois, en la faisant rpter 
Trianon, mon cher Dsaides, mes yeux s'taient mouills de larmes
furtives; que de fois quittant sa brochure, j'avais comprim l'lan qui
me poussait  ses pieds! Comme notre belle reine, Gustave III passait
une grande partie de son temps dans ce sjour, il avait tous ses gots
purs, levs, et surtout celui de faire le bien.

Je ne tardai pas  m'enfoncer dans les rochers qui forment la beaut de
ces sites romanesques. J'tais venu dans la voiture du comte de Fersen;
mais des soins multiplis l'appelaient prs de Gustave: je jouissais
donc seul du calme enchanteur de ces beaux lieux.

--Excellent endroit pour faire une pice  ariettes, vas-tu dire;--car
vous autres compositeurs, habitus  ne poursuivre que des notes, vous
ne voyez que la musique dans ce beau livre de la cration! Mais que tu
eusses vite baiss pavillon, mon pauvre ami, devant les rossignols, les
bouvreuils, les rouges-gorges! Tous ces chanteurs ails formaient
au-dessus de ma tte un sraphique concert.

Une petite pluie douce et tide tait venue mouiller complaisamment
sous mes pieds la sciure odorante tombe des mlses, la neige des
acacias et les ptales ouverts dans les herbes. En vrit, ce jour-l,
j'tais pote; mon coeur s'ouvrait  toutes les joies,  tous les
espoirs,  l'amour et  la vie! Ces faneuses, aux jambes nues, aux yeux
d'un bleu doux et mlancolique, dont la nourriture n'est pourtant que du
pain noir et de l'eau, le costume une jupe grossire, je les comparais
aux nymphes de notre Opra: c'tait un corps de ballet qui valait pour
moi celui de Rebel et de Francoeur! Je me laissais aller involontairement
 une rverie silencieuse; je poursuivis ainsi ma promenade jusqu' ce
que je me trouvasse fatigu.

Je m'assis sur un grand quartier de roche, vis--vis d'un pavillon aux
vitres de couleur, dont la porte tait ferme. Le calme profond de ce
lieu, sa fracheur et son attrait, tout concourait  m'entretenir dans
une mditation telle, que mes penses m'emportaient  mon insu vers le
climat que j'avais quitt.

L aussi, me disais-je, il y a des bois enchants, des abris chers au
pote et  l'oiseau; il y a des coeurs amoureux de l'ombre et du silence!
Verdoyantes alles de Trianon, charmilles de Marly, beaux arbres de
Fontainebleau, gazons de Chantilly, rives d'Hyres, o m'entrana tant
de fois Ducis, que de fois ne me vtes-vous pas, un livre ou un rle 
la main, demander  vos aspects le doux repos qui semblait me fuir; le
bonheur de l'oubli et la chastet de l'tude! Un rle qu'on apprend sur
le velours de la mousse, prs de la source qui chante, de l'oiseau qui
vous coute, des feuilles qui tremblent ou de l'abeille qui bourdonne,
c'est un ami avec qui l'on se perd pour travailler et causer! Un pauvre
comdien devient bien vite prs de vous un homme riche; tout ce vert des
prairies, tout ce bleu du ciel est  lui et se rflchit sur son rle
comme sur un miroir! Admirables voix que celle du soir, o l'on trouve
des voix et des tendresses inconnues, cris de l'ouragan qui couve et qui
s'unissent  vos cris, nuits toiles o devait aimer Romo, nuits
terribles o la foudre devait effrayer Macbeth! Consulter Dieu dans ses
oeuvres, c'est ouvrir  son gnie les portes d'un monde; lire les potes
devant lui et sous ses yeux, c'est les lever, les agrandir!

Ainsi me perdais-je dans cette contemplation pleine de charmes. Par un
retour insensible, j'en vins  me ressouvenir de cette nature factice du
thtre, de ces arbres et de ces cieux en carton qui me parurent odieux.

Pendant que je rve ici, pensais-je, on me dchire l-bas; le tripot de
la Comdie se remue. Mol ne m'crit que rarement et il ne m'crit
jamais ce qu'il pense. Dugazon me menace de publier mes Mmoires si je
ne reviens. Brizard et Dazincourt jettent les hauts cris, on fulmine
contre moi des rquisitions au thtre et  la cour! Messieurs les
gentilshommes de la chambre, de la sanction desquels je me suis pass,
sont capables d'en rfrer  Gustave III! Il n'y a que Fleury  qui mon
dpart assure une vraie fortune! Et les femmes, les femmes de cet
aropage couronn! elles me dchireraient comme des furies, depuis cette
dsertion!

En ce moment mme et comme je m'arrtais  cette pense, il me sembla
qu'un fer ardent venait de pntrer ma poitrine; j'y portai la main, ce
n'tait pourtant qu'un simple papier... une lettre, Dsaides, dont le
contact me brlait.--Cette lettre tait de madame Mars!

Pauvre femme! comme elle droulait dans ces quatre pages si tristes, si
accables, si brlantes, l'tat actuel de son coeur! Mon dpart prcipit
lui avait donn le coup de la mort, et depuis ce temps elle n'accusait
mme plus, elle se contentait de noter jour par jour toutes ses
souffrances. L'avoir dlaisse de la sorte, elle et cette enfant si
douce et si chre! m'tre enfui subitement sans leur avoir mme laiss
mes larmes et mes caresses pour adieu! Tu peux te douter de ces
douleurs, de ces angoisses incessantes! Et ce n'tait pourtant que la
cinquime lettre de ce genre que je recevais depuis mon long sjour 
Stockholm, tant j'avais mis d'art  calmer son chagrin par l'esprance,
tant je me berais moi-mme de l'ide de la rejoindre un jour, elle et
ma chre Hippolyte, une fois que je me serais dgag de ces liens
d'ambition et de fortune qui me retiennent ici! Si les lettres de
l'infortune taient rares, en revanche elles avaient gard sur moi un
tel pouvoir, qu'aprs les avoir lues je demeurais souvent trois jours
dans un morne accablement. Aucune partie de plaisir, aucun devoir n'et
pu m'en faire sortir; ces jours-l je me renfermais dans ma chambre et
je ne la quittais que sur le soir. Ce qui me dsolait, ce qui
m'irritait, c'tait cette perptuelle insistance de ma victime au sujet
du mariage projet; elle me rappelait ma promesse avec toute l'exigence
du souvenir, toute la fiert de la douleur! Je finis bientt par ne voir
en elle qu'une crancire importune; j'appelais  mon aide l'exemple de
Molire, et je me disais qu'un comdien ne doit pas se marier. Pour
elle, en m'crivant, elle n'avait que ce seul but-l, et ce but me
rvoltait. Tu peux te figurer aisment cette rpugnance, toi qui me sais
depuis longtemps ennemi de toute entrave. Ma fortune d'ailleurs ne
motive-t-elle pas mes refus? Comment se dnouera ma fugue en Sude? par
une pension sans doute. Or le roi ne parat pas press de me renvoyer 
messieurs de la Comdie. Je ne te dirai pas les termes de cette lettre,
tu te les figures; je n'ai vu l seulement ni apprt de style, ni
douleur force, et cependant la pauvre femme continue de jouer la
tragdie! Bref, je serais perdu si je la revoyais un jour seulement, car
je l'aime de toute la force de mes souvenirs. Elle veut quitter le
thtre, et cela serait folie. Maintiens-la, je te prie, dans l'ide
contraire; tu trouveras d'ailleurs sous ce mme pli un mot crit pour
Valville  ce sujet. On a bien raison de dire qu'on ne fait jamais dans
la vie ce que l'on veut. Il y a huit grands jours que je reois cette
lettre de France, je la lis, je la relis, puis je me jure ensuite de ne
plus la relire; et vois, cependant, Dsaides, elle se retrouve encore
toute ouverte sur mon bureau pendant que je trace ces lignes, mes yeux
ne peuvent l'viter, je croirais faire un crime en la brlant! Tu vas
voir maintenant si la fatalit ne se mle pas de moi!




II.

Suite de la lettre de Monvel.--Le roi et le Comdien.--Proposition
embarrassante.--_La Clmence d'Auguste_.--Mademoiselle
Clricourt.--Divers portraits.--Le pote Bellmann.--Kellgren, secrtaire
du roi.--Galanterie de Charles XII.--Lidner.--La Sapho
sudoise.--Swedenborg.--_Le Docteur de la Lune_.--Prdiction faite 
Kellgren.--L'armurier du roi.--Vision de Gustave III.--Rapprochement de
cette vision avec une anecdote de Pichegru.--Retour de Monvel en France.


Je demeurais assis vis--vis du pavillon, coutant ainsi ces voix
diverses et agites de mon coeur, quand une main se posa sur mon
paule... Je me retournai brusquement, et je vis Gustave III.

Le bruit de ses pas avait t sans doute amorti par la mousse qui
tapissait le sentier; je demeurai muet, interdit comme un homme qui sort
d'un rve!

Le roi sourit de mon tonnement, me fit signe de me lever; cela fait,
il me prit le bras avec une grce charmante.

Comprendras-tu, Dsaides, ce qui dut se passer en moi dans un pareil
moment? Un mot, un geste du roi me faisait son ami, son gal! Et j'tais
bien veill; ce n'tait point un jeu de mon imagination, un rle appris
et jou sur le thtre de Stockholm; non, c'tait le prince, c'tait le
roi, Gustave III, qui me parlait! Tout ce qu'avait rv cet homme tait
beau; tout ce qu'il ralisait dj tait grand! Il avait chang  lui
seul la forme d'un gouvernement, et cette rvolution s'tait opre
presque sans effort, tandis que la ntre qui s'labore, Dsaides, que de
sang, que de crimes ne cotera-t-elle peut-tre pas! C'tait un roi de
chevalerie, jeune, ardent, si noble que la plupart des courtisans s'en
montraient jaloux; tour  tour svre, lgant, ou valeureux, il
imprimait  son sicle un cachet de nationalit; son ducation semblait
se rsumer par ce seul mot: Reconqurir! Et en effet, Dsaides, il avait
reconquis, par le plus audacieux de tous les coups, sa souverainet et
son peuple; il aimait la posie et il couvrait les potes de son
manteau; il idoltrait la France, et on ne parlait gure  sa cour que
la langue franaise: il ne lisait lui-mme que des livres franais et
s'inquitait fort peu des vers venus d'Allemagne! C'tait un soleil vers
lequel tous les rayons de la froide Baltique convergeaient: il crivait
avec le comte de Tassin; il collaborait avec Kellgren, il protgeait
chez lui Dalin et Lopold; ailleurs Diderot et Helvtius! Et c'tait ce
monarque, ce prince qui venait  moi! Il m'avait cherch  travers les
solitudes vertes du chteau de Haga, moi son lecteur officiel, moi
directeur en titre de sa troupe franaise; et, je ne le prvoyais que
trop  la sensibilit affectueuse de son regard, ce n'tait point de
prose ou de vers qu'il allait m'entretenir; non, un intrt bienveillant
le guidait seul vers ton ami: ce n'tait plus le roi, c'tait Gustave!

 l'entour de nous, tout tait vrai, imposant! La nature elle-mme
prtait  cet entretien la solennit de son silence, je retenais mon
haleine, j'allais couter le roi!

L'couter loin de tous les seigneurs, loin de tous les importuns, moi,
pauvre comdien mis  l'index de la socit!

Je me trouvais ainsi, comme par miracle, entre deux royauts, mon cher
Dsaides, l'une cre par Dieu et aussi ternelle que lui, l'autre btie
par les hommes et aussi fragile que leur nature! Sur ma tte un ciel
clatant, limpide;  mon bras le roi de Sude! Pour la premire fois de
ma vie, je sentis le feu de l'orgueil courir dans mes veines! Un pareil
triomphe! Ah! j'aurais donn tous les autres pour celui-l!

--Monvel, me dit le roi, vous ne m'attendiez pas, convenez-en.

--J'en demande pardon  Votre Majest, elle a dit vrai. L'homme est
fait de la sorte, qu'il espre souvent un bonheur trop loin de lui pour
l'atteindre, et ne devine pas celui que Dieu lui tient en rserve dans
sa bont...

--Je tenais  vous voir ici, reprit Gustave, c'est ma rsidence
favorite, et j'y suis trop calme, trop heureux pour que mes moindres
dsirs ne s'y ralisent pas.

Je ne compris point d'abord le sens de ces paroles, et je gardai le
silence, attendant que le roi daignt m'en donner l'explication.

Ce que Gustave m'avait dit au sujet de ce sjour concordait avec l'ide
que j'avais d m'en faire, d'aprs les rcits de la cour; c'tait, en
effet,  Haga, qu' la rvolution de 1772, il avait consult secrtement
ses amis sur la lutte qu'il commenait. Cette circonstance l'avait mme
dtermin  prendre dans ses voyages le nom de cette rsidence qui lui
tait devenue si chre.

Nous tions devant le pavillon dont je t'ai parl. Gustave III tira de
sa poche une petite cl dore; puis s'tant assur que nous n'tions pas
suivis, il ouvrit la porte de cette mystrieuse retraite, aprs m'avoir
fait signe de l'y suivre.

L'intrieur du pavillon tait tapiss de gramens et de coquillages; une
table rustique occupait le milieu; le plafond seul tait peint, il
reprsentait Hb versant le nectar aux Dieux.

Le roi ne fit asseoir auprs de lui par un geste plein de bont.

--Monvel, me dit-il, avec ce son de voix pntrant qui n'appartient
qu' lui seul, je vais exiger de vous un vrai service...

--Un service, Sire! repris-je un peu tonn.

--Un service; j'ai compt sur vous. Ai-je eu tort?

--Ah! Sire, rpondis-je, je voudrais payer du reste de mon existence
les bonts dont vous me comblez...

--Voil une phrase bien respectueuse, et que je vous interdis pour
l'avenir, mon cher lecteur.

Il y eut une seconde de silence.

--Monvel, reprit le roi avec une mlancolie qui me toucha dans un
prince si jeune, vous vivrez plus longtemps que moi, et ce sera pour le
mieux...

--Quoi! Sire...

--Sans doute; vous avez de nombreux amis que vous retrouverez  l'heure
du succs, fiers de vous, de votre gloire! Les rois, eux, les pauvres
rois, n'ont que des flatteurs, des courtisans ou des ennemis!

--Ah! Sire, Votre Majest oublie que je suis l!

J'ajoutai bientt avec chaleur:

--Et qui n'aimerait autant que moi celui que chacun admire? Que
Frdric vous envie quand Voltaire vous chante, cela est tout simple:
quand le rossignol a chant, la grenouille coasse; votre rgne n'en sera
pas moins rang au nombre de ceux qui relvent un peuple; les muses de
la Sude vous sont aussi fidles que vos soldats!

Il sourit.

--Hlas! poursuivit-il, il y a des gens, mon cher Monvel, qui ne
pardonnent jamais  la victoire! De roi destin  n'tre qu'un roi de
thtre, devenir comme moi prince absolu, c'est un grand pas! Vous ne
connaissez pas les esprits du Nord, ils sont rancuniers!

Mais, ajouta-t-il, comme pour sortir d'un ordre d'ides pnible,
revenons au service dont je vous parlais tout  l'heure... J'ai voulu ne
m'en ouvrir  vous que dans ce lieu  l'insu de tous. Oh! ce service est
de nature, j'en conviens,  vous surprendre beaucoup!

--Je suis prt  obir aveuglment  Votre Majest, rpondis-je.

Il me prit la main et me la serra en me regardant avec bont.

-- m'obir! bien vrai? reprit-il.

--Quelque chose que me demande Sa Majest, poursuivis-je, elle peut
tre certaine...

--Assez, interrompit-il, assez...

--Mais que dois-je donc faire?

--Vous marier.

Me marier! repris-je tourdi de surprise; quoi, Sire?...

Et en disant ces mots, je m'tais lev comme malgr moi, attachant sur
lui des yeux pleins d'inquitude et d'embarras.

--Vraiment! s'cria le roi avec gaiet, ne croirait-on pas, Monvel, que
je vous demande une chose bien terrible! Vous voil ple et tremblant au
seul mot de mariage, vous  qui cependant comme auteur, ou comme acteur,
tant d'hymens ont d passer par les mains!

--J'en conviens, Sire; ceux-l durent si peu!

--C'est  dire que c'est la dure qui vous effraie! Rassurez-vous, il
n'y a pas de quoi vous croire encore perdu; il s'agit d'une charmante
jeune fille...

J'avouerai, Dsaides, que je fus prt tout d'abord  remercier le roi
de ce qu'il ne songeait pas du moins pour moi  une veuve.

Il reprit:

--C'est une enfant  laquelle je porte le plus vif et le plus tendre
intrt. J'ai promis de la marier, et de lui donner le nom d'un honnte
homme.  ce titre, Monvel, je devais penser  vous; elle aime la posie,
les arts, c'est vous dire assez que vous tes seul capable de la rendre
heureuse...--Pauvre petite, ajouta le roi avec un soupir d'motion, je
tiens tant  son bonheur! Vous serez son guide, son ami, son poux
enfin; n'est-il pas vrai, cher Monvel?

--Sire, lui rpondis-je avec une dfiance mal dguise, mais en donnant
 mon ton l'accent le plus solennel, daignez m'excuser; je ne croyais
pas que le titre de lecteur de Votre Majest entrant avec lui d'aussi
onreuses obligations...

--Que voulez-vous dire?

--Que s'il faut  tout prix un nom  cette jeune fille pour couvrir une
faute, une faute royale peut-tre... Votre Majest ne doit pas compter
sur le mien. Le roi de Sude,  qui je dois le peu que je suis, a le
droit de disposer sur l'heure de mon sang et de ma vie; mais mon
honneur! Sire, c'est le seul blason de ma conscience, je le garde!

Aprs avoir prononc ces mots avec un lan dont je ne m'tais pas senti
le matre, je demeurai moi-mme interdit quelques secondes, comme un
homme tonn de ce que j'avais os dire.

--Ces sentiments sont ceux d'un galant homme, reprit le roi avec un
silence et une dignit tellement froide que je me crus un instant perdu
 ses yeux; je regrette seulement que le caractre du roi de Sude et
ses habitudes soient assez peu connus de vous, pour que vous le
supposiez capable de proposer  un homme qu'il distingue, auquel il
accorde une bienveillance peut-tre trop intime, une chose contraire aux
lois de l'honneur.

--Ah! Sire, m'criai-je en me prcipitant  ses pieds, je suis un
malheureux; pardonnez-moi...

Pour toute rponse, Gustave me tendit la main; cette main royale, je la
baisai. Le roi put sentir tomber sur elle une larme de repentir et de
douleur... Je maudissais en moi-mme l'injustice de ma fiert, j'eusse
tout donn pour convaincre le monarque de mes regrets!

Son coeur me comprit; il me releva de cette mme main que je portais 
mes lvres.

La jeune fille dont je vous ai parl reprit-il, est digne de l'estime
de tous; elle apportera  son poux la dot la plus belle et la plus
sainte, celle que l'on trouve si rarement chez les plus riches, les plus
nobles hritires,--la sincrit de l'me, les vertus chastes, et
prudentes. Rien n'a terni ce miroir de pudeur et de beaut; car elle est
aussi belle que bonne, Monvel, vous en jugerez bientt. En vous la
destinant, je crois vous donner une preuve assez haute de mon amiti.

--Oh! je crois  Votre Majest, je me prosterne devant ses bonts
inpuisables! Avoir os douter d'elle, mon Dieu, c'est du vertige; oui,
Sire, vous me proposiez le bonheur et j'ai os, moi, par un soupon...

--Je ne me souviens que d'une chose, Monvel, de votre avenir, de votre
fortune. C'est pour assurer l'un et l'autre que je vous propose ce
lien...

--Oh! je suis indigne d'un tel bonheur, repris-je; c'est plus que je ne
mrite! Votre Majest ne peut savoir combien les chagrins que j'ai
prouvs dans ma patrie ont souvent dispos mon coeur  la dfiance, 
l'amertume! Ce n'est pas  moi, c'est  un autre qu'appartient de droit
un tel trsor. Votre Majest trouvera facilement...

--Non, non! voil qui est convenu, interrompit Gustave pour couper
court  mon hsitation timide, vous me promettez d'pouser ma protge?

J'allais dire _oui_ machinalement, car il y avait dans l'accent du
prince, dans ses yeux, dans son ensemble, un empire irrsistible! Mais 
l'instant o j'allais prononcer ce _oui_ qui devait lier ma destine 
tout jamais, un souvenir, un nom passa sur mon coeur comme une empreinte
de feu, l'air me manqua, mes genoux flchirent, un poids affreux
m'touffait... Je portai la main sur ma poitrine... l, Dsaides, je
retrouvai de nouveau cette lettre date de France; cette lettre qui me
rappelait tout un pass d'amour, de promesses solennelles, de joies
d'amant et de pre! Je vis ma fille me reprochant ce que j'allais faire;
me demandant de quel droit je lui volais son nom pour le donner  une
trangre!... Un mouvement convulsif s'empara de moi: la crise tait
trop forte, la lutte trop vive; je devins si ple que le roi lui-mme
ouvrit la fentre de ce pavillon pour me faire respirer.

--Vous m'pouvantez, Monvel; vous souffrez... qu'avez-vous donc?

--J'eus la force de tendre cette lettre  Sa Majest.

--Sire, ajoutai-je d'une voix altre par l'motion et la souffrance,
les dsirs du roi de Sude seront toujours des ordres pour son
serviteur; je sois donc prt  faire ce qu'il vous plaira de m'ordonner.
Mais avant... que Sa Majest daigne ici jeter les yeux sur cette lettre,
elle y trouvera le secret de toute ma vie! Et si aprs l'avoir lue... le
roi de Sude dsire encore ce mariage... j'obirai, je le jure sur
l'attachement que je lui ai vou  tout jamais!

Le roi prit la lettre que je lui prsentais d'une main tremblante; son
visage m'tait connu, il tait dou pour l'ordinaire d'une telle
mobilit qu'on pouvait lire sur lui, comme sur un cristal transparent,
les plus secrets mouvements de son me. De temps  autre un soupir
profond, touff, sortait de la poitrine de Gustave III; il donnait les
signes de la plus vive surprise, de la bont la plus gnreuse et la
plus tendre.

Les femmes, tu le sais, sont de vraies magiciennes dans l'art d'crire
la lettre d'amour,--celle de madame Mars produisit sur Sa Majest un
effet direct, profond... Il la relut deux fois, et deux fois je vis
qu'il s'efforait de cacher son motion.

--Monvel, me dit-il enfin, vous avez raison, le mariage que je vous
avais propos est impossible.

--Je respirai comme un homme sorti de son cachot et dont les poumons
s'ouvrent  un air plus libre.

Le roi poursuivit:

--J'ignore quels sont vos sentiments pour celle qui vous crit cette
lettre... mais je ne consentirai jamais  faire le malheur de personne,
ce serait d'ailleurs porter un coup mortel  la pauvre dlaisse!... Je
connais l'amour, Monvel; l'espoir est le pain de ceux qui souffrent...
Qu'elle espre donc,--vous lui reviendrez un jour, vous lui direz ce qui
s'est pass entre nous... elle m'aimera peut-tre comme un ami, un
bienfaiteur inconnu. Rompre un lien ciment par la douleur, jamais! oh!
jamais! J'ai assez souffert moi-mme, assez pleur... pour comprendre le
chagrin d'un noble coeur, cher Monvel!

Il avait dit ces mots d'un son de voix si pntr que j'en fus moi-mme
remu au fond du coeur. Le respect me dfendait de l'interroger; il tait
d'ailleurs trop visiblement mu pour que je ne me fisse pas une loi du
silence. Son coeur avait-il donc t froiss par l'amour pour qu'il
battt alors au souvenir d'une image douce et chre, pour qu'il compatt
 mes souffrances en se rappelant les siennes? Je contemplai ce visage
dans une douce et mlancolique rverie... Un pur rayon de soleil venait
s'arrter sur ce front qu'il baignait de sa limpide aurole... C'tait
bien Gustave, Gustave le roi moiti Sudois, moiti franais, Gustave
mon hte souverain, j'allais presque crire mon frre! Dans ce regard
simple et bon clatait sa jeune et belle me; une larme furtive roulait
dans son oeil attendri...

--Monvel, reprit-il aprs ce moment de silence o j'eusse pu compter
les battements de son coeur, Monvel, cette femme est-elle jeune?

--Trente-six ans  peine, Sire.

--Et... elle est belle?

--Plus que je ne saurais vous l'exprimer.

--L'aimez-vous?

--Je l'ai tendrement aime... rpondis-je; mais la Baltique nous
spare... Une absence assez longue...

--J'entends, et l'absence est l'ennemie de l'amour, allez-vous dire.
Ah! Monvel, Monvel, vous ne savez pas aimer!

--C'est vrai, Sire; mais en toutes choses n'est-il pas crit que le roi
de Sude sera mon matre?

--Voil qui tait crit aussi; prenez-y garde, vous devenez courtisan!
reprit-il avec un sourire. C'est mal, c'est trs mal; laissez cela  mes
conseillers de chancellerie!

En ce moment, ma main rencontra sur la table du pavillon un livre reli
aux armes du roi: c'tait un tome de Corneille dpareill.

--Sa Majest veut-elle que je lui lise un morceau? demandai-je en
feuilletant le livre; c'est la _Clmence d'Auguste_.

--Bravo! Monvel, bravo! vous voil pris, cela ressemblera  une
punition!

--Je lui lus la premire scne d'Auguste, et je m'en tirai, ma foi!
assez bien. Le roi ne parlait plus de mariage; mais, en revanche; il me
fit passer du rle de lecteur  celui de confident. Ce fut l, Dsaides,
qu'il me raconta une histoire bien touchante... celle d'une pauvre fille
qu'il avait connue en Italie, et dont le portrait figure dans l'un de
ses boudoirs  Stockholm... Un jour peut-tre...  toi...  toi seul...
mon meilleur ami... j'oserai redire cette royale confidence...  la
condition, pourtant, que tu n'en feras ni une romance ni une pice; sans
cela, je te dnonce  Sa Majest Sudoise!

Mon entretien avec elle finit l, grce  son secrtaire Kellgren, qui
vint la trouver au pavillon en toute hte. Kellgren est le dieu de cet
Olympe de potes sudois dont je te parlerai plus tard; il a crit avec
le roi plusieurs opras; tu vois que je devais me retirer devant son
soleil. C'est ce que je me proposais de faire en le voyant venir d'un
air si affair vers Gustave; mais, il faut le dire, mon invincible
instinct de curiosit venait de se faire jour en moi: je voulais avant
de quitter le roi,  la porte de ce pavillon, savoir du moins de Sa
Majest le nom de la jeune personne qu'il me destinait. Je me hasardai 
demander ce nom  Gustave.

--Bon! reprit le roi en souriant, encore un dfaut, Monvel, vous tes
curieux! Je pourrais vous punir, mais dcidment me voil clment comme
Auguste... de par vous, mon cher lecteur! Apprenez donc que le nom de
cette jeune fille est mademoiselle Clricourt? Elle sera  Stockholm
dans huit jours...  l'expiration de ses vacances, qu'elle passe  la
campagne!

Et cela dit, le roi prit le bras de Kellgren...

       *       *       *       *       *

La correspondance de Monvel offre ici une lacune fort naturelle. Ces
huit jours, qui lui eussent paru un sicle, de son propre aveu, s'il
avait vu plus tt celle  qui le roi songeait pour lui, furent employs
par notre comdien  des visites fructueuses. Ces visites avaient
d'ailleurs pour lui l'attrait de la distraction. C'est ainsi qu'il se
vit prsent tout d'abord  un pote amoureux des vers et de la table, 
Bellmann, esprit facile qui noyait sa muse le plus souvent dans un
vidercome du Nord, Bellmann l'improvisateur, qui et fait plir de notre
temps Eugne de Pradel. Sa posie bachique dfraye encore,  l'heure
qu'il est, les veilles de la Finlande; elle peut passer pour la
paraphrase de l'ode d'Horace: _Nunc est bibendum!_ Heureux le pote que
chantent ainsi des lvres humectes du jus de la taverne; il est plus
sr de vivre que les lakistes aux strophes pleureuses, les penseurs aux
rves creux! Comme un invit de tous les banquets, il a sa place auprs
de la jeune fiance, et dnoue sa jarretire; il rit, il lutine, il
laisse aprs lui le sillon joyeux de sa verve de sa gaiet! Bellmann fut
un de ces hommes tour  tour admis au couvert de Gustave III et  la
table boiteuse du paysan sudois, rchauffant partout l'enthousiasme 
l'aide d'un couplet, prfrant le vin du Rhin aux distinctions, la
treille aux lauriers, le tablier blanc de la servante  la robe de soie
de la grande dame! L'ennui, qui plissa le front d'Hoffmann, n'eut rien
de commun avec le chansonnier sudois; au sein d'une cour occupe 
scruter la philosophie de Voltaire, Bellmann eut celle de Lantara. En
voyant un pareil homme, Monvel ne put s'empcher de songer  Panard et 
Coll.

Le vin que l'on buvait d'habitude  la table du roi tait fort bon; mais
Bellmann, nous l'avons dit, pouvait faire autorit en cette matire:
aussi Gustave se plaisait-il souvent  l'prouver, comptant le mettre en
dfaut. Bellmann buvait un soir chez Sa Majest d'excellent vin.
Cependant il s'abstenait de le louer. Le roi lui en fit servir de trs
mdiocre.

--Voil de bon vin! s'cria le buveur silencieux.

--C'est du vin de mes gardes, reprit le roi, et l'autre est du vin des
dieux, mon ami Bellmann!

--Je le sais, reprit Bellmann, aussi ne l'ai-je pas lou; c'est celui-ci
qui a besoin qu'on le loue!

Il s'tait complu  dresser une liste de tous les souverains qui avaient
proscrit le vin de leurs tats. Elle commenait par Amurat et Mahomet
IV. Empdocle, qui appelait le vin de l'_eau pourrie dans du bois_,
figurait aussi dans cette liste.

--Je voudrais brler tous ces gens-l, rpondait Bellmann  ceux qui
s'en tonnaient, et comme Empdocle a t brl, je compte sur lui pour
les faire bien rtir!

Il rit beaucoup d'une farce italienne que Monvel lui raconta. C'tait
celle d'Arlequin, o Monvel tait si prcieux.--Un verre de vin
soutient, disait Landre  Arlequin, c'est vrai!--C'est faux! rpondait
celui-ci; car ce matin, monsieur, j'en ai bu un seau, et voyez, je ne
puis me soutenir!

Le tonnerre tomba un jour sur le palais et s'engouffra dans les caves du
roi. Le soir, au jeu de Sa Majest, Bellmann se prsenta en habit de
deuil, avec des pleureuses. Il tendit un placet au roi, en demandant au
roi qu'on le mt  la tte d'une enqute.

Le cercle des intimes de Gustave III devait se ressentir de ses
sympathies littraires; Monvel y conquit bien vite l'amiti de deux
hommes clbres, celle de Kellgren et du comte de Gyllenborg.

Kellgren, un des potes les plus chers  la Sude, avait d'abord t
prcepteur chez le gnral Meyerfeld; il fut ensuite nomm secrtaire du
roi, et cette place, il la mritait  plus d'un titre. Versificateur
charmant, il aidait Gustave dans ses pices comme Voltaire aidait
Frdric; seulement Kellgren eut le bon esprit de ne pas se brouiller
avec une muse couronne. Cette collaboration soutenue profitait  tous
les deux: Gustave donnait le plan, Kellgren crivait; il habillait si
vite la pense royale qu'Emwalsen en tait jaloux. L'influence de
l'esprit franais devait amener le dcalque exact, scrupuleux de sa
posie; l'ptre familire, l'ode  Chloris, les rubans  la Watteau
firent bien vite fureur  cette cour, occupe,  l'instar de celle de
Versailles, du soin perptuel de se distraire. Schiller, dans un
prologue pour la rentre du thtre de Weymar, avait dit: _La vie est
srieuse, l'art est un plaisir_; mais cela se disait en Allemagne, et
Gustave professait pour l'Allemagne une vritable antipathie.

tonnez-vous donc que, ddaignant messieurs de la Comdie (ses bons
amis), Monvel soit demeur longtemps sur cette terre hospitalire! Entre
un convive comme Bellmann et un roi comme Gustave III, le temps passe
vite. Le comte de Gyllenborg, conseiller de chancellerie, avait t
l'ami de Dalin[18], c'tait un penseur aimable et instruit; il voyait
arriver Monvel en Sude avec bonheur, car il aimait la France en homme
qui l'avait apprcie. Le comte de Gyllenborg cultivait la posie
didactique, il tait de plus un conteur habile et ingnieux.

On parlait un soir de Charles XII, avant que le roi n'arrivt, dans les
petits appartements de Sa Majest,  Drottinghom, chteau o elle se
rendait souvent, et dont l'arsenal conserve les habits du monarque tu
au sige de Frdrikshall.

Ces vtements, dont Charles XII tait si fier, consistaient dans un long
surtout, malpropre, de drap bleu grossier, un petit chapeau gras  trois
cornes et  bords troits, une paire de gants encore teints de sang, et
une paire de bottes  talons trs hauts.

--L'une de ces bottes est sans doute celle que Charles XII menaait
d'envoyer au snat de Sude, dit Kellgren, afin que ce corps dlibrant
en prit ses ordres jusqu' son retour de la Turquie!

--Vous croyez railler, reprit le comte de Gyllenborg, le fait est plus
sr que celui de son chapeau, perc d'une balle, qui est devenu la
source de longues et violentes disputes[19]. Ce qu'il y a de certain,
c'est que l'on se fait depuis longtemps des ides absurdes de Charles
XII. On veut, par exemple, qu'il se soit montr toujours d'un caractre
rude et sauvage avec les femmes; je ne citerai, pour preuve du
contraire, que le trait suivant, que je tiens de bonne source:

En dcembre 1718, tandis que la batterie de Frdrikshall tirait sur la
tranche des Sudois, une jeune personne, qui regardait le roi d'une
maison voisine, laissa tomber sa bague dans la rue. Charles XII l'ayant
observe, lui dit:--Madame, les canons de cette place font-ils toujours
autant de vacarme?--Cela n'arrive, lui rpondit la dame, que lorsque
nous recevons la visite de personnages aussi clbres que Votre
Majest! Le roi parut fort sensible au compliment de la dame. Satisfait
de sa rponse, il ordonna  l'un de ses soldats de lui rapporter sa
bague.

Le pote Lidner,  qui Gustave accorda une si touchante protection, 
laquelle il ne rpondit que par le dsordre de sa conduite; Lopold, qui
devint plus tard secrtaire du roi, et qui composa des comdies; le
comte de Tassin, le comte de Ruez, etc., composaient, autour du prince
ami des lettres, une pliade choisie. Le salon de Gustave III tait une
arne ouverte aux ides: on y parlait de philosophie et de lyrisme, on y
contrlait surtout Frdric, de qui Gustave III se montra fort peu
l'ami. La fin tragique de la malheureuse madame Nordenflycht, cette
_Sapho sudoise_, comme on l'appela depuis, avait jet sur les socits
littraires de Stockholm une teinte de tristesse. On sait que cette
femme, qui laissa des lgies aussi douces et aussi tendres que celles
de Millevoye, trahie un jour par l'amant qu'elle adorait, ne trouva pas
d'autres parti que de se jeter  la mer. Bien que plusieurs annes
eussent alors pass sur cet vnement, on le racontait encore devant
Monvel comme on redira longtemps l'histoire de l'intressante _Nina_. La
premire fois qu'on parla de cette fin si triste devant Monvel, il se
trouva mal. Il songeait peut-tre aussi  celle qu'il avait abandonne!

D'autres fois, cette cour, si facile  accueillir chaque mouvement du
dix-huitime sicle, fatigue de vers tirs au cordeau didactique des
Dorat, des Saint-Lambert, s'prenait subitement, sur un simple caprice
du roi, des folies philosophiques qui avaient cours, et dont Paris
s'amusait. Si nous possdions encore Cagliostro, la Sude avait eu
Swedenborg[20]; si Cagliostro avait caus avec Jsus-Christ, Swedenborg
avait eu des entretiens plus rels avec Charles XII. Gustave III
avait-il lu son trait clbre _De Coelo et Inferno_; croyait-il  ses
visions dbites de bonne foi; voyait-il enfin dans ce vieillard un
imposteur et un philosophe? C'est ce qu'un rcit qui trouvera bientt sa
place ici claircira pour les curieux qui peuvent nous lire. Swedenborg
tait mort  quatre-vingt-cinq ans, ce qui est assez l'ge des
patriarches; il laissait une secte  laquelle se rattachaient dj les
prdicateurs du magntisme. Ses partisans jouissaient en Sude d'une
parfaite tolrance; leur nombre s'levait  deux mille. En 1787, le
prince Charles de Hesse en tait membre. L'amour du merveilleux avait
rejailli sur sa doctrine; c'est ce qui encourageait sans doute les
courtisans  s'occuper encore de lui aprs sa mort, malgr leur
frivolit. La maison de cet assesseur au collge des mines tait situe
 Stockholm, faubourg du nord (_Norrmalm_); son appartement, vritable
laboratoire o brlait le fourneau entour du creuset classique, se vit
conserv religieusement mme aprs sa mort. L, Swedenborg mditait sur
ce problme immense, insoluble; l, comme Promthe, il esprait drober
 la nature le plus grand, le plus intime de ses secrets! Il avait t
soldat; il avait vu Charles XII dans ses jeunes et belles annes; il se
souvenait de cette parole fire et martiale, de ce soleil qui avait
brill, resplendi sur les glaces de la Norwge! Il avait vu
l'Angleterre, l'Allemagne, la Hollande, la France, l'Italie; il avait
t anobli par la reine Ulrique-lonore. Cagliostro crivait  peine la
langue du pays o il se proposait de faire des dupes; Swedenborg parlait
purement et savamment tous les idiomes; aucune science, aucun progrs,
de quelque pays qu'il ft, ne lui tait tranger. Toutes les acadmies
se le disputaient; il pouvait mourir avec la rputation d'un savant: il
prfra le rle difficile de thosophe. Au lieu d'imposer silence aux
admirateurs de sa science mystique, sa mort ne fit que les exalter; il
tait mort  Londres, sur le mme sol o passa Cromwell, mort en
regrettant sans doute de ne pas mourir sur la terre de Charles XII et
des Wasa! Quand il sortit de Stockholm,  bord d'un vaisseau anglais, le
soleil se levait, dit-on, au-dessus de la montagne de Mose; Swedenborg
put croire qu'un nouveau rgne, un nouveau sauveur se levait aussi pour
la Sude: Gustave III fut couronn roi trois mois aprs la mort du
docteur illumin. Cagliostro menait  Paris la vie d'un charlatan
enrichi et fastueux; celle de Swedenborg fut simple, exemplaire; sa
maison, sa table, son intrieur taient modestes. Monvel fut admis 
voir,  toucher de ses deux mains le fauteuil de cuir du philosophe;
cela valait bien la promenade de dvotion traditionnelle que fait 
Ferney le moindre insulaire.

La pice o ce grand homme se tenait ordinairement, crit dans une
autre lettre Monvel  M. de Sauvigny, est encore tapisse de peintures
allgoriques et mystiques; j'y ai vu la lampe  trois becs qui
l'clairait; des chantillons de divers mtaux, des plantes, des
curiosits du rgne naturel, des feuilles de mtal qui semblent
n'attendre que la fusion. Le comte de Fersen, qui l'a beaucoup pratiqu,
m'accompagnait dans cette visite; il m'expliquait tout, et je me croyais
dans le cabinet d'un alchimiste qu'on et brl aux temps premiers de la
magie... Sa maison tait machine,  ce qu'on m'assure, comme les
planches d'un thtre; pour moi, j'y tremblais  chaque instant, croyant
mettre le pied sur quelque trappe. Tous les personnages des vieilles
tapisseries de ce local me semblaient autant de spectres,  commencer
par la reine Louise-Ulrique, dont le portrait figurait au-dessus de la
chemine. J'ai vu galement un cadre o il est reprsent dans l'habit
de membre questre de la noblesse...

Ce n'tait pas l un esprit superficiel, croyez-le; c'tait un sage,
ami de l'humanit!

       *       *       *       *       *

Que l'on compare cet homme, ajoute-t-il autre part, avec le comte de
Saint-Germain, ce sera lui faire injure! J'ai vu Cagliostro avec sa
tunique blanche, ses colombes et ses carafes, paisiblement assis entre
un jambon et une bouteille de vin color: le dieu, tout dieu qu'il
tait, mangeait comme un ogre. Il se disait bien oblig depuis onze
cents ans, comme Saint-Germain, d'assister rgulirement au lever du
soleil; mais tout son appareil ne constituait que des jongleries
d'artificier avec des pots  feu de Bengale.

Le but d'Emmanuel Swedenborg devait frapper autrement les esprits; ses
convictions taient profondes. Rveur assidu, il promenait ses
mditations prs du lac Mler et de ses les, sur le port rempli de
vaisseaux, sur les hauteurs boises de la montagne de Mose. La terre
des anciens scaldes avait tressailli en se voyant tout d'un coup
repeuple par lui d'apparitions tranges, de lgendes audacieuses. En ne
tenant mme aucun compte de ses doctrines, Swedenborg fut le seul pote
hors ligne de cette poque trop amie de l'esprit de France pour ne pas
le copier. Les tudiants, les adeptes qui l'environnaient comme Faust
aux clarts sereines de la lune, purent lire souvent d'tranges prsages
au ciel; le gnie de la contemplation fait des miracles. Quelle fut
l'me confidente des secrets d'un pareil homme, quel abri s'tait-il
choisi pour les jours de l'orage? Le baron de Sylwerheim, nous dit M. le
vicomte de Beaumont-Vassy dans un livre qui lui fait honneur[21], a
laiss dans des papiers trouvs  sa mort un portrait de la femme aime
par Swedenborg:

Elle n'tait, dit-il, ni fort jeune, ni fort belle, mais elle possdait
au plus haut degr le charme fminin: une taille lance, une
physionomie souffrante. Elle sentait vivement, avait un esprit simple et
tait la confidente de tous les secrets de Swedenborg.

Les intimes du roi aimaient souvent  parler de ce grand rvlateur du
monde invisible: il faut,  certaines heures, des sujets de conversation
tout crs; Marmontel les appelait _des bons amis qui ne manquent jamais
au besoin_.

Or, ce soir-l, comme on venait de parler, dans le cercle du roi, de
Swedenborg le grand docteur, on continua  ne s'occuper que de choses
merveilleuses.

M. de Norberg, neveu d'un vieux capitaine qui avait fait la guerre avec
Charles XII, croyait beaucoup aux illumins, aux rose-croix, partant 
Cagliostro et  ses adeptes. Il interrogea Monvel sur cet homme
merveilleux; la lettre du comte de Mirabeau[22] venait de paratre; elle
avait fait sensation. Cet autre professeur des sciences occultes, ce
grand Albert des salons, ce comte de Fienix si diversement jug, dfraya
la conversation au point qu'on ne fit gure attention  l'horloge du
salon royal qui dj sonnait minuit.

Minuit! ce nombre fatidique qui appelle les visions des fantmes;
minuit! l'heure sacramentelle des amants, des romanciers et des voleurs!
Le roi semblait absorb, il n'coutait gure qu'avec distraction et
embarras.

--J'ai toujours cru aux choses surnaturelles, disait M. de Norberg. Me
trouvant en 1791  Berlin, j'y fus tmoin des miracles d'un certain
homme qu'on appelait le _Docteur de la Lune_. C'tait un fabricant de
bas de laine nomm Weisleder, qui gurissait toutes sortes de maux
ostensibles en les prsentant aux rayons de la lune, et en murmurant des
prires. L'influence de cet astre me paraissait au moins douteuse;
cependant ce nouveau docteur tait si couru, que pendant les trois jours
de la nouvelle lune de chaque mois (c'tait  ce temps qu'il bornait ses
prodiges), il recevait  peu prs mille personnes par jour, depuis
quatre heures aprs midi jusqu' minuit. Les hommes et les femmes du
premier rang ne ddaignaient pas de se trouver dans ces assembles.
Weisleder n'acceptait pas d'argent, mais sa femme, qui possdait son
secret, et qui,  l'exemple de Serafina Feliciani (la femme de
Cagliostro), gurissait les dames, n'en refusait pas; mme  la fin on
ne pouvait pntrer chez le docteur qu'avec un billet contenant au moins
deux gros (environ six sous de France).

--Voil qui est merveilleusement imagin, reprit Kellgren d'un air
narquois; mais ce que vous ignorez peut-tre, monsieur de Norberg, c'est
que le collge suprieur de mdecine de Berlin chargea le docteur de
cette ville, M. Pyl, mdecin trs estim, de faire des recherches sur
les personnes qui prtendaient avoir t guries par la lune. Le
rsultat fut que la plupart des gens qui avaient confi leurs fractures
au docteur taient mortes des suites de leur crdulit, et pour avoir
nglig leur mal; ceux que M. Pyl trouva bien portants n'avaient jamais
eu de vrais maux, et leur imagination seule avait t gurie. La police
de Berlin eut la sagesse de ne rien faire pour empcher les succs et
les essais du _Docteur de la Lune_. Elle plaa seulement des sentinelles
 la porte de sa maison, pour prvenir le dsordre. Cette tolrance fit
plus contre Weisleder que toutes les rigueurs possibles: on l'oublia.

--Et c'tait prudemment vu, reprit Gustave; mais ne vous advint-il pas,
 vous-mme, Kellgren, quelque chose d'trange avec ce docteur?

--Sans doute, et je crois avoir cont dj une fois  Sa Majest...

--Redites-moi cette histoire; elle a peut-tre quelque analogie avec le
rve qui me proccupe.

Chacun regarda Gustave d'un air tonn; Monvel surtout, qui tait, on
l'a pu voir, superstitieux  ses heures.

--Contez-nous d'abord votre histoire, mon cher, dit le roi  Kellgren.

--J'obis  Votre Majest, reprit celui-ci; je ne passe gure pour tre
ami des choses surnaturelles: Bellmann, qui m'coute, peut l'attester;
mais ce qui m'arriva  Berlin avec ce Weisleder surpasse toute croyance.

--Voyons cela, reprirent curieusement les familiers du cercle du roi.

--J'ai toujours t d'une constitution trs faible, reprit Kellgren[23],
et par cette raison je me suis toujours montr assez accessible aux
mdecins. L'existence, on l'a dit, est une pendule qu'ils avancent
souvent, ne pouvant plus la retarder; malgr cet aphorisme dirig contre
Esculape, j'eus recours plus d'une fois  ses prescriptions. Je
souffrais beaucoup d'une ancienne chute de cheval que je fis au retour
de l'universit d'Abo; on me persuada, comme je devais passer par
Berlin, d'avoir recours  Weisleder. Je lui fus prsent  la nouvelle
lune, en compagnie d'une foule de personnes. Le Docteur de la Lune
murmura sur mon genou malade quelques paroles insignifiantes; j'tais
rest le dernier avec Rosenstein, qui ne se gnait gure pour rire de
Weisleder  deux pas de lui. Nous nous trouvions sur une plate-forme o
tombaient alors d'aplomb les rayons de la lune. Tout d'un coup je vois
Rosenstein fuir avec vitesse; un serpent norme, sorti de la crevasse de
cette tour en ruines, le poursuivait.

--Ne craignez rien, reprit tranquillement Weisleder, ce serpent est mon
ami...  ce titre seulement, il a d poursuivre cet incrdule visiteur
qui vous accompagne.

Et, tirant de sa poche un petit sifflet d'ivoire, il modula bientt sur
lui un air bizarre, qui fit rebrousser chemin au reptile. Le serpent,
sur un geste du docteur, se rfugia dans les pierres  demi croules de
la plate-forme; Weisleder apporta  l'entre du trou un amas de briques,
et nous pmes causer plus tranquillement.

J'tais irrit de cette jonglerie, d'autant plus que j'entendais
retentir encore dans la cour de ce manoir dlabr le pas du pauvre
Rosenstein.

Arriv de la veille  Berlin, il me paraissait impossible que Weisleder
pt savoir mon nom; il m'en rgala pourtant tout au long, en me
demandant des nouvelles de Sa Majest Gustave III.

--Monsieur le secrtaire du roi, ajouta-t-il en me quittant, Dieu
veuille que la Sude aille un jour aussi bien que votre jambe ira dans
peu!

Et, comme je le regardais attentivement, il ajouta:

--Vous mourrez, monsieur Kellgren, trois ans avant Sa Majest le roi
Gustave!

--Si l'on mesure l'tendue des jours rservs au roi sur son gnie et
sur ses bienfaits, rpondis-je, je ne me plains pas, docteur: je vivrai
longtemps!

L-dessus je le quittai.

Malgr le trait courtisanesque lanc par Kellgren comme correctif  la
fin de cette histoire, Gustave III tait devenu soucieux, au point que
chacun le remarqua. Ce qu'il y a de non moins trange, c'est qu' peu de
chose prs la prdiction de Weisleder reut plus tard sa confirmation.

Sans tirer aucune induction de cette anecdote, celle qui suit, et qui
fut conte  Monvel lui-mme, qui se plaisait souvent  la rpter,
prouverait que Gustave reut, quelque temps avant sa mort, un
avertissement non moins lugubre et aussi vrai.

L'armurier du palais tait venu un matin, selon Monvel, trouver Gustave
III dans son cabinet, au moment o le roi se faisait lire une tragdie
par son lecteur ordinaire. Il lui avait apport diffrentes armes; il
allait sortir, quand le roi crut voir une bote  pistolets sous son
bras.

Gustave III demanda  qui l'armurier portait ces armes.

-- un gentilhomme sudois, enseigne des gardes de Sa Majest, rpondit
l'armurier; son nom est Ankarstroem.

Le roi ouvrit sa bote et toucha les pistolets.

--Mauvaises armes, reprit-il, canon trop court, gchette rude. Et qui
les a fabriques?

L'armurier lut un nom allemand sur le canon.

Six jours avant ceci, un enseigne des gardes s'tait tu volontairement.
Gustave savait Ankarstroem d'un caractre ardent et presque sauvage, il
manifesta quelque crainte au sujet de l'emploi qu'il pourrait faire de
ces armes.

--Sire, c'est un cadeau, reprit l'armurier, un cadeau que votre enseigne
fait  un de ses amis qui est  Gefle.

Le roi n'en demanda pas davantage, l'armurier sortit.

       *       *       *       *       *

 quelque temps de l, le roi fit venir Monvel pour le consulter sur des
vers franais qu'il venait de faire. Monvel trouva Gustave III
singulirement ple; il se contenta de rpondre  son lecteur qui lui
demandait des nouvelles de sa nuit:

--Ma nuit a t mauvaise.

Monvel n'osa demander _le pourquoi_; il examina les vers de Sa Majest,
le roi n'apportait  ses remarques qu'une attention distraite.

--J'ennuie, je le crains, Votre Majest, dit Monvel timidement. Les lois
du svre Boileau n'ont rien de fort effrayant; si du moins elles
avaient le pouvoir de vous endormir!

--Dormir! reprit le roi d'un air accabl, dormir! oh! je le vois bien,
dsormais c'est impossible!

--Impossible!

--coutez, Monvel, dit Gustave en lui prenant affectueusement la main,
coutez une chose que nul n'entendra, except vous.

Monvel se rapprocha du roi avec une motion involontaire; les lvres de
Gustave taient agites par un mouvement fbrile, sa main tremblait dans
la main de son lecteur, et des clairs sombres jaillissaient de sa
prunelle.

--C'est lui! c'est lui! s'cria-t-il tout  coup en ayant l'air de
suivre alors dans l'espace, quelque fantme invisible.

--Qui? lui! demanda Monvel effray et ne trouvant autour de lui que le
vide.

--Lui, Monvel, rpta Gustave; lui que j'ai vu dj une fois pendant la
dite de 1778[24] au pied de mon lit. Vous ne le voyez pas? Tenez! il a
un pistolet, et il tient un masque!

Et le doigt de Gustave, tendu vers la tapisserie du cabinet, suivait
l'trange vision.

--Cet homme continua-t-il, en retombant accabl sur un sige que Monvel
lui prsenta, cet homme m'a parl deux fois  travers ce masque de
velours... Est-ce ric Wasa[25], massacr par Christian? est-ce
l'assassin inconnu de Charles XII? Dieu seul le sait; mais il m'a, cette
nuit encore, rpt les mmes paroles:

Roi Gustave, songe  ton salut ternel; nous sommes trois!

Et l dessus, il s'est abm dans la muraille, au son d'une bruyante
musique!...

       *       *       *       *       *

On lit, dans Charles Nodier[26], au sujet de Pichegru:

La destine que lui avait prdite Eisenberg, en allant  la mort, ne
s'est que trop ralise...

Je donne, pour ce qu'elle vaut, l'historiette suivante avec toutes ses
inductions; mais je crois qu'on ne s'tonnera pas que je m'en sois
souvenu une dizaine d'annes aprs. Puisse-t-elle absoudre la mmoire de
Napolon du plus lche et du plus odieux des assassinats!

Je portais ordinairement, comme Pichegru, une cravate noire serre au
cou de trs prs, par opposition aux merveilleux de la ville qui avaient
adopt  l'envi, d'une manire toute courtisanesque, la cravate
volumineuse du proconsul; et comme j'avais aussi un penchant naturel 
la flatterie, car j'ai toujours volontiers flatt ceux que j'aime, je
m'tais tudi  l'attacher comme lui d'un seul noeud sur la droite,
mthode peu coquette,  la vrit, et que je conserve aujourd'hui sans
la moindre prtention.

Une nuit, comme je dormais pniblement, et tourment sans doute par
quelque fcheux cauchemar, je sentis tout d'un coup une main se glisser
dans ce noeud, en relcher le lien et relever ma tte qui s'tait appuye
sur le plancher dans l'agitation de mon sommeil. J'tais veill. C'est
vous, gnral? m'criai-je; avez-vous besoin de moi?--Non, rpondit
Pichegru, c'est toi qui avais besoin de moi. Tu souffrais et tu te
plaignais, je n'ai pas eu de peine  en connatre le motif. Quand on
porte comme nous une cravate serre, il faut avoir soin de lui donner du
jeu avant de s'endormir; je t'expliquerai une autre fois comment l'oubli
de cette prcaution peut tre suivi d'apoplexie et de mort subite.

Je pressai sa noble main sur mes lvres et je me rendormis.

Ces quelques lignes donnent assez crance  cette singulire vision de
Gustave III, dont Monvel ne crut devoir raconter les dtails au foyer
mme de la Montansier qu'au moment o il apprit la mort de ce prince.

       *       *       *       *       *

Le vaisseau qui rapportait en 1788 Monvel en France ramenait aussi sa
nouvelle famille, sa femme avec ses parents, et les deux enfants qu'il
avait eus en Sude.

Le fils de Monvel (Thodore) fut tu au sige de Sarragosse, et
mademoiselle Josphine Monvel, sa fille, devint en France l'pouse d'un
mdecin.

Cette personne charmante, pour laquelle Hippolyte Mars, ds l'ge de dix
ans, se prit d'une tendre amiti, partagea jusqu' sa mort l'intimit de
la clbre actrice.

Monvel avait t anobli en Sude par Gustave III.

En serrant la main de son lecteur bien-aim, le roi de Sude ne pouvait
gure prvoir l'horrible fin qui lui tait rserve  lui-mme quatre
ans aprs! Il venait de retourner dans sa capitale aprs s'tre
transport  Gothenbourg; sa rentre dans ses tats s'tait vue marque
par des ftes. Stockholm entire fut illumine, plusieurs bourgeois
s'attelrent d'eux-mmes  la voiture du monarque. Les odes de ses
potes favoris, l'lan du peuple, et surtout la conscience de ses
bienfaits, tout devait rassurer Gustave III, tout lui prsageait une
longue dure de rgne.

Mais s'il ne faut qu'une nuit pour dresser un chafaud, il n'en faut
qu'une aussi pour lever le parquet d'une salle de bal; c'tait le
tumulte d'une fte qui devait couvrir le bruit du pistolet
d'Ankarstroem!




III.

Coup-d'oeil sur Paris de 1788  1789.--Les acteurs de la rue.--clipse
des salons.--tonnements d'un banni.--Situation de la Comdie.--Monvel
refus.--Le neveu de matre Gervais.--Beau trait de Mol.--Valville et
Monvel.--Versailles.--Mademoiselle Montansier.--Les Flacons
magiques.--Un pre malheureux.--Dsaides.--Une collaboration.--L'ariette
et le chasseur.--Le portefeuille.--Une indiscrtion d'ami.


Enfin Monvel revoyait Paris!

Ce Paris tant de fois regrett par lui  Stockholm, et qui certes tait
bien fait pour tonner un homme sortant du paisible et gothique
crmonial d'une cour dont le matre s'occupait de vers, d'opras et de
ballets, tout en ayant l'oeil sur les dlibrations de la dite.

Le Paris d'alors, le Paris fivreux et convulsif de 88  89, le Paris de
Mirabeau et de la Bastille!

Ds le mois d'aot 1783, M. de Brienne, quittant le ministre, tait
parti pour Rome, afin de recevoir des mains du pape le chapeau de
cardinal, demand  Sa Saintet par Louis XVI. L'archevque de Sens
avait t remplac par M. Necker. La premire chose que remarqua Monvel
 Paris, ce fut une gravure reprsentant une femme; dans le sein de
cette femme un prtre donnait un coup de poignard. Le sang qui en
jaillissait lui formait un chapeau de cardinal. Monvel demanda le nom de
cette victime, on lui rpondit que c'tait la France; et il put
entendre, en mme temps, les cris de l'meute, promenant ses fureurs 
la place Dauphine; des gens du peuple y brlaient un mannequin dcor de
la mitre et des insignes de l'piscopat.

M. de Lamoignon, qui avait quitt le ministre de la justice, n'tait
pas mieux trait; il se retira dans sa terre, o il mourut subitement.
On rpandit le bruit qu'il s'y tait brl la cervelle pour ses dettes,
et que le pape, aussi touch de son accident que de celui de M. de
Brienne, ferait prsent au premier d'un chapeau vert, et au second d'un
parachute carlate.

Si la rvolution prenait dj partout droit de cit; si la menace et le
pamphlet levaient le front, que dut penser Monvel du thtre mme,
devant ce Paris en tumulte? Frapp au coeur dans ce qu'il avait de plus
distinctif, sa frivolit, l'esprit franais, travaill par d'ardents
rnovateurs, avait vu couper ses ailes; on le tenait en laisse avec les
grands mots de _nationalit_ et de _rforme_. Sa prdilection pour tout
ce qui touchait les ides nouvelles clatait en rvoltes de mille
espces. Le thtre ne pouvait ignorer qu'il avait tous les moyens
d'expression; Beaumarchais, le premier, lui avait montr  s'en servir;
il mditait lentement une voie d'agression invitable. Un drame inou,
terrible, s'laborait; le temps approchait o Chnier, en faisant
imprimer sa tragdie de _Charles IX_[27], y joindrait un _Essai sur la
libert du thtre_. Les dbuts de Robespierre comme avocat avaient eu
lieu en 1784[28]; Robespierre plaidait  Arras pour un procs de
paratonnerre, bizarre procs, dirent plus tard ses amis, pour un homme
qui allait bientt lui-mme manier la foudre! Beaumarchais habitait son
htel, et cet htel tait vis--vis de cette mme Bastille qui devait
crouler plus tard devant lui!

Les vritables acteurs taient dans la rue, vaste arne ouverte  des
agioteurs plus dangereux que ceux de Law, agioteurs d'ides, de phrases,
d'utopismes, nouveaux quilibristes, qui se vantaient de faire tourner
l'axe du monde, de combler la dette nationale et de chasser la famine,
montrant d'un ct une main vide au peuple, pendant que de l'autre ils
jetaient du pain dans les filets de Saint-Cloud, afin de faire croire 
la misre et de tirer parti d'une insurrection. O courir, o ne pas
courir au milieu de cette effervescence populaire?  quel mdecin se
confier, sur quels hommes fonder un plan de rnovation et de salut?

--Mais, se serait alors demand un tranger pris de l'art et des
lettres,--qu'est donc devenue cette socit franaise, qui se runissait
 jour fixe dans les salons ingnieusement splendides de madame du
Deffant et de mademoiselle de l'Espinasse, sous les rgnes de Louis XV
et de Louis XVI? Ces sortes d'assembles avaient dur prs de cinquante
ans[29], et l'Angleterre avait possd moins de temps lady Montague et
mistress Vesey. En transportant son salon  Ferney, Voltaire fut un
goste; Diderot n'aima que sa chambre, Jean-Jacques des forts aux
ombres profondes; et tous ces hommes, en se choisissant la solitude pour
matresse, ne dclaraient-ils pas aux salons la plus opinitre des
guerres? Les salons une fois ferms, l'esprit dut errer comme un
proscrit de porte en porte, mendiant  Versailles, hardi ou tnbreux
dans Paris, jusqu'au jour o il descendit dans la rue avec son manteau
trou, son impatience et ses rancunes. Ds lors plus d'entraves, plus de
mnagements, de contrainte; la cour, le parlement, le clerg, tout ce
que le neveu de Rameau frondait  voix basse, _piano_, sur son archet,
sera brav, chant et tympanis  grand orchestre. Ce sera l'histoire
des sauvages de l'Ornoque que l'histoire de cette libert gloutonne et
htive; le rhum enivre d'abord ces palais inaccoutums  la boisson,
puis il rend bientt les buveurs frntiques et furieux! Et c'est ainsi
que l'ex-lecteur de Sa Majest le roi de Sude retrouva la capitale de
la France,  la veille d'une catastrophe. Diffrents clubs s'taient
organiss, on parlait dj d'y jouer des tragdies patriotiques; les
tailleurs, les perruquiers, les garons marchands voulaient tre des
hros. On tait bien revenu des chevaliers, des marquis, des
petits-matres! En vrit, Monvel n'en put croire d'abord ses yeux. Il
courut au Thtre-Franais, ne ft-ce que pour voir s'il tait encore 
sa mme place; le Thtre-Franais sigeait encore au faubourg
Saint-Germain, mais tout annonait chez lui une dsorganisation
prochaine. Il avait des orateurs, des dmagogues et des opposants: on y
parlait abus, constitution, principes. Le foyer tait devenu un vaste
champ clos, seulement l'esprit public y avait remplac l'esprit. Plus
d'un conspirait  la sourdine, comme Dugazon, et cherchait  prendre un
rle dans les prochaines saturnales. L'enthousiasme pour tout ce qui
tait nouveau tournait les ttes. Fabre d'glantine et pu dtrner
Molire en certains moments; on voyait dj poindre l'aurore littraire
de madame Olympe de Gouges; quelle royaut nouvelle pour l'art!!! Talma
prenait le forum trop  coeur pour que, jeune encore, il ne s'prt point
de cette tragdie menaante, la tragdie populaire. Cependant il se
trouvait encore des jours dans ces tristes temps o l'on plaisantait
comme aux beaux jours de M. de Bivre.

Quand le mot d'aristocrate, dit Fleury[30], vint  tre cr, nous
nommmes bien vite Dugazon _Aristocrne_; Mol, qui ne savait trop s'il
serait blanc ou noir, _Aristopie_, et notre brave Larochelle, qui ne
parlait jamais politique sans changer deux fois de mouchoir de poche,
_Aristocrache_.

Cette logomachie nouvelle, cette syntaxe rvolutionnaire effrayait
pourtant les anciens de la Comdie. Quand Monvel, avec ses fourrures de
Sude, son titre de lecteur, et son air dalcarlien, se reprsenta
devant eux, ils crrent voir Gustave Wasa, et lui tendirent la main de
bon coeur; celui-l du moins parlait leur langue! Mais les fanatiques,
les _nouveaux_, de quel air le revirent-ils? Monvel anobli, Monvel ami
d'une tte couronne! Ces langues ardentes travaillrent le comit, qui
de son ct invoqua la svrit de ses rglements. Le Thtre-Franais
devait y tenir, car il tenait aussi  conserver ses privilges; un
artiste comme Monvel se vit donc forc de ne point rentrer dans le sein
de cette ingrate patrie, de son thtre franais! Vainement Dazincourt,
Raucourt et Contat prirent sa dfense, ce furent, hlas! les seules voix
qui l'appuyrent. Le Thtre-Franais, autour duquel, en vertu d'une loi
promulgue plus tard[31], allaient se grouper en foule les thtres
secondaires, ne ressemblait pas mal  la rpublique de Venise faisant
eau de toutes parts. Le temps approchait o, lasss de la tyrannie, les
jeunes auteurs et les mcontents formeraient pour le dtruire une
nouvelle ligue; la guerre intestine tait dj dans le camp de ces
farouches pachas. Joignez  ceci, comme on l'a fort bien observ, que la
Comdie en masse tait jeune; qu'aprs Mol, Dazincourt et Dugazon,
Fleury se trouvait son doyen et n'avait pas quarante ans; que sur
trente-six comdiens dont se composait la troupe, on comptait neuf
femmes jeunes, jolies, rieuses, et qui,  la rigueur, auraient pu faire
encore quelques annes de couvent[32], et dites si dans cette maison de
Molire, expose de toutes parts aux attaques,  la ruine, il y avait un
ensemble assez solennel et assez dominant pour la dfendre?

Vers le milieu de l'anne 1789, une reprise d'une comdie de Destouches
(l'_Ambitieux_ ou l'_Indiscret_) obtint un succs de premire
reprsentation, tout cela parce qu'il se trouvait dans cette comdie un
ministre honnte homme; on y dcouvrit une sorte d'application au retour
de M. Necker[33].

Ce ne fut qu'au _Charles IX_ de Chnier que la rvolution se dessina, et
il y avait deux ans que Monvel tait en France! Ce retour, ne l'oublions
pas, eut lieu en 1788. Les articles biographiques qui font partir
brusquement Monvel de France, en ajoutant que son dpart fut ordonn par
la haute police, n'ont pas plus de fidlit que ceux qui assignent 
1786 son retour  Paris. Nous nous bornerons  citer  ce sujet la date
prcise de 1788, date donne par madame Fusil, qui a connu
particulirement mademoiselle Mars et son pre[34].

Voil donc Monvel banni de ce mme thtre o il avait jou _Side_ et
_Xiphars_ avec autant de chaleur et peut-tre plus d'art que son chef
d'emploi; voil l'homme qui s'tait cru en droit,  la mort de Lekain,
de rclamer les premiers rles, froiss tout  coup dans son
amour-propre lgitime, exil, ray de la Comdie-Franaise! Que faire,
que devenir, quelle chance tenter aprs un coup si terrible, et que son
orgueil dut en souffrir! Monvel quittait un pays o les enchantements se
succdaient, o la politesse souveraine du matre lui avait rappel bien
souvent celle de la cour de France,  Versailles,  Trianon! Sa premire
visite avait t pour ses anciens frres; combien il se repentit de les
avoir cru accessibles et oublieux!--Dcidment, crivait-il  l'un de
ses amis de Sude[35], j'avais tort de penser que les comdiens
manquassent de mmoire; ceux-l ne m'ont pas pardonn!

Le ressentiment de Monvel contre la Comdie tait en partie injuste. Les
rglements de la socit taient prcis; un seul homme, vis--vis d'eux,
menaa de donner sa dmission si Monvel ne rentrait pas, et cet homme ce
fut Mol.

Nous tenons de feu M. le comte Beugnot lui-mme[36] l'anecdote suivante,
qui prouve  quel point ces deux rivaux s'aimrent et s'estimrent
toujours.

Mol, l'ancien ennemi de Monvel, et qui jouait le rle principal dans
l'_Amant bourru_, s'tait dj rconcili une fois,  la premire
reprsentation de cette pice. Au retour de Monvel, quand celui-ci
revint de Sude, il ne montra pas moins d'lan et de gnrosit.

Un matin, aprs djeuner, Mol rangeait des livres dans son cabinet,
quand on lui annonce tout d'un coup un brave fermier de la Beauce, qui
venait lui apporter son terme de la Saint-Jean.

--Faites entrer, dit Mol  son domestique.

Mol tait au haut d'une petite chelle d'acajou, poussetant lui-mme
je ne sais quel bouquin; il ne se drangea pas.

--C'est vous, matre Jean, dit-il  un paysan en grosse veste et son
chapeau sur les yeux, qui dposa sur son bureau une sacoche assez
lourde.

--C'est moi, m'sieu Molet, Jean, son n'veu. V'l vos farmages, not'
matre! n'faut pas qu' a vous chne, mais j' v'nons de ben loin, ben
loin!

Mol s'apprtait  descendre de son chelle.

--Queuque vous faites donc? restez-l, morgu! continua le villageois;
ast-ce qu'on s' drange pour son farmier? J' vous apportons l d' bons
noyaux d'cus, fatigu! et, tenais, itou une lette  vot' adresse!

--C'est bon, pose-la sur mon bureau et verse-toi une rasade de ce bon
vin.

La nappe tait encore mise, Mol venait de djeuner avec un ami; le
fermier secoua la bouteille, il remplit le verre de Mol, ensuite le
sien.

--Parguenne, m'sieu Molet, j'asprons bian que nous n'boirons pas seuls.
Vl un vin de mine agriable, allais; croyais-vous que j' n'osons l'boire
sans vous? Rian n'est pus vrai.

--Bois, bois toujours, dit Mol, qui ne s'embarrassait gure de faire
attendre matre Jean et continuait  ranger ses livres en tournant le
dos au rustre.

--M'sieu Molet, laissez-moi c'te joie, pardi! Allais, allais, on sait
bian que vous n'tes pas fiar! Si vous veniais cheux nous, j'vous
coucherions dans eun lit qui est dans not' gregnier, un biau lit; quand
ce serait pour le roi, laissais faire, il y taperait de l'oeil!

--Laisse-moi donc un peu, je suis  toi dans l'instant!

--Vous avais raison. Qu' c'est biau a les livres! Je leur prfaire
cependant eune bonne omelette mis sur d'la cendre chaude... J'en ons
fait eune l'aut' jour  m'sieu Monvel, et y s'en relichait les doigts.

--Monvel, dis-tu? tu connais Monvel?

--H donc, pourquoi point? I gnia pus d'un mois il est v'nu manger  la
ferme, j'l'ons dbarrass de ses gutres, c'est un bian brave homme! 
c't heure-ci, c'est drle! il est tout triste... On dit qu'ils ne le
pernent plus chez eux,  la Comaidie... Comme si un sac de farine de
plus avec queuques autres dans not' cour, a frait grand mal! Vous
m'excuserais, m'sieu, mais j'aimais ben cet homme-l!

Mol avait quitt ses livres, il tait redescendu vite et vite de son
chelle... Tout d'un coup il tombe dans les bras du fermier, il lui
arrache son grand feutre et le serre longtemps contre sa poitrine.

--Monvel, cher Monvel!

C'tait la premire fois qu'ils se revoyaient aprs une absence aussi
prolonge.

Monvel tait, aprs Sedaine, l'homme qui savait le mieux prter au
patois de nos paysans des grces piquantes; il les imitait  s'y
mprendre; nul ne russissait plus que lui  organiser ces parties
curieuses de Chantilly, o il jouait les villageois avec Laujon. Le
prince de Cond excellait, comme Monvel,  ces _paysaneries_[37].

L'entrevue fut longue; on parla d'abord de la Sude, puis du thtre.
Monvel ne s'tait pas encore prsent au comit, il n'avait fait que lui
crire.

La rponse avait t longtemps mdite; mais alors Mol se trouvait
souffrant, il n'avait pu prendre part  ces dlibrations.

Tout d'un coup Monvel le voit prendre sa canne et son chapeau; il
s'lance de l'appartement, le laissant seul dans son accoutrement
villageois.

L'appartement de Mol tait celui d'un vritable petit-matre; la cour
et la ville l'avaient enrichi complaisamment et tour  tour. Un portrait
dlicieusement coquet l'y reprsentait dans le personnage d'un jeune
officier, rle qu'il avait rempli dans _Heureusement_, comdie de Rochon
de Chabannes. Dans un autre cadre suspendu prs de son lit, il n'avait
pas rougi de se faire peindre lui-mme, la figure ple, le teint altr,
dictant lui-mme, pour Paris entier, un bulletin de sa nuit au docteur
ordinaire. Les vins les plus exquis, les fleurs les plus rares, les
analeptiques les plus recherchs lui avaient t envoys pendant sa
convalescence, o la cour et le roi lui-mme lui prodiguaient de riches
prsents[38].

Bien qu'il et pass alors la cinquantaine, c'tait toujours l'lgant
marquis du _Cercle_, l'homme au jeu brillant que le fils de famille
prodigue et cit tenait  prendre pour modle. Cependant son rpertoire
s'tait agrandi,  la mort de Lekain et de Bellecour: jusque-l il
n'avait encore jou dans les pices anciennes des deux genres que des
rles de second ordre; la tragdie lui paraissant une fatigue, il avait
pris les premiers rles de la comdie. Arriv  l'poque de la
Rvolution, il en embrassait dj les principes; sans tre aussi exagr
alors que Dugazon, il sacrifiait dj aux ides du jour. La surprise de
Monvel fut assez grande en entendant le marquis de Moncade lui parler de
M. Necker et de Cazals. Mais aussi sa gratitude fut vivement excite,
au rcit que Mol lui fit  son tour de la dmarche tente par lui
auprs de ses camarades. Madame Vestris seule tait descendue dans la
lice arme en guerre, c'est--dire arme du code thtral, et malgr
Mol, malgr l'offre formelle et gnreuse de sa dmission, le comit
avait pass outre!

Le _fermier_ Jean se consola de cette ingratitude ou de cette rigueur
avec le vin de Mol son matre; on devisa ce soir-l comme on put. Mol
se montra charmant et plein de sollicitude pour son ami.

--Nous trouverons bien moyen de te faire rparer le temps perdu, dit-il
 Monvel; je n'ose te dire de recourir au roi ou aux princes, ils
trouvent tous Gustave par trop philosophe; d'ailleurs le moment approche
o ils ne sont pas trop srs eux-mmes de rester dans leur emploi!

Mol voulut voir ce que contenait le sac du fermier Jean: c'taient de
simples pierres; tous deux se prirent  s'en moquer  qui mieux mieux.

--Voil de quoi btir un thtre nouveau, dit Mol, tu pourras te venger
un jour de la Comdie-Franaise!

Mol croyait plaisanter, et cependant le temps n'tait pas si loin o la
salle de la rue de Richelieu, que le duc d'Orlans fit btir, serait
donn  MM. Gaillard et Dorfeuil; Monvel, recherch bien vite par eux,
devait en faire partie.

Mais n'anticipons pas sur les vnements, et suivons chaque dtail de
cette lutte si intressante d'un homme qui, en rentrant en France, n'y
devait rencontrer que les rebuts et l'infortune.

Monvel ramenait avec lui une charmante femme; mais cette femme, comment
l'tablir sur le pied qu'il esprait? La pension que recevait Monvel de
Gustave III ne dpassait pas le chiffre allou  Clricourt: elle avait
d passer par la filire du trsor sudois; elle tait trop mince pour
le comdien charg d'une nouvelle famille. Mol partagea gnreusement
quelques mois avec son ami, son ancien double; puis, le temps vint o
Mol lui-mme, malgr ses deux pensions, l'une de la cour, l'autre de la
comdie, se trouva gn; ce fut l'instant que Monvel choisit pour lui
faire savoir qu'il tait au-dessus de ses affaires: c'tait pourtant une
pure dlicatesse, il cherchait alors de tous cts un engagement.

Sur ces entrefaites, il rencontra un jour Valville  Versailles, cette
ville o mademoiselle Mars devait plus tard se retirer elle-mme quelque
temps[39], Versailles, le premier thtre o elle joua ses petits rles
d'enfant, et o mademoiselle Montansier dirigeait elle-mme alors un
tablissement scnique[40]. La rencontre de Valville et de Monvel fut
curieuse. Monvel tait seul; il tournait le coin de la chapelle, et se
disposait  entrer dans les jardins, quand il se vit face  face de son
ami. Il y eut d'abord entre eux un change de politesses et d'attentions
embarrasses. Valville n'ignorait pas plus que madame Mars le mariage de
Monvel. Ds ce moment aussi elle avait rsolu de ne plus le voir.
Seulement, avait-elle dit  Valville, je ne serai point assez cruelle et
assez injuste pour le priver d'Hippolyte, je lui enverrai sa fille de
temps en temps.

La pauvre femme avait ajout:

--J'ai trop prouv par moi-mme, mon cher Valville, combien il est
affreux de ne pouvoir embrasser sa fille!

Ainsi, avait-elle dit, en apprenant cette nouvelle qui la concernait;
mais bientt le chagrin et le dpit s'en mlrent: elle ne s'tait pas
hte d'envoyer l'enfant  Monvel.

Ce jour-l mme, Monvel ne se doutait gure qu'elle tait accourue de
son ct  Versailles avec Valville, pour voir la petite Hippolyte jouer
en cette royale cit dj si morne, si triste, un de ces bouts de rles
d'enfant par lesquels mademoiselle Mars dbuta, mme avant de prluder 
ceux de _Louison_ et de _Clistorel_.

Valville accompagnait madame Mars dans cette excursion; il l'avait
laisse  la _Cloche d'Or_, htel alors situ tout proche des curies.

Monvel eut  subir les reproches multiplis de son ami; il l'attendait
de pied ferme, il aimait, il idoltrait celle qui tait devenue sa
femme: cela lui donna du courage. Valville lui parut un Clante fort
judicieux. Ce fut tout.

Toutefois il n'osait demander des nouvelles d'Hippolyte. Il avait su,
ds le premier jour de son arrive, par Nivelon, que la petite allait
bien. Nivelon ignorait seulement que ce jour-l mme elle dt jouer 
Versailles. Mademoiselle Montansier la protge, avait dit Nivelon 
Monvel. Mais ce nom, qui devait devenir europen,--la
Montansier!--n'tait pas encore connu du pre de mademoiselle Mars.

Valville poursuivit sa thse tout en se promenant avec Monvel dans ces
jardins, o soufflait alors une bise d'automne qui pouvait fort bien
rappeler  l'ex-lecteur de Gustave III le climat de la Sude. Il
reprsenta  Monvel l'normit de tous ses pchs.

-- quarante-trois ans, lui dit-il, on ne doit plus tre un enfant; rien
ne t'excuse donc, et la mre d'Hippolyte a raison d'lever entre elle et
toi des barrires insurmontables. Ce sera moi, moi seul, qui m'occuperai
de l'ducation de ta petite!

Monvel regarda Valville d'un air courrouc; son seul dsir tait de
remplir cet emploi prs de sa fille; il regardait l'usurpation de ses
droits comme un vritable outrage.

--Valville, dit-il froidement, non, cela n'aura pas lieu!

--Pourquoi?

--Parce que cette enfant est mon ane, c'est ma perle, c'est mon
trsor!

--Et ceux que tu nous ramnes?

--Ceux que je ramne, reprit Monvel avec feu, ne sont pas ns sur le sol
franais; mais Hippolyte Mars! y songes-tu, Valville, songes-tu  ce que
la sorcire m'a jadis prdit?

--Hippolyte verra que sa mre te hait...

--Elle saura qu'elle m'a aim... Tiens, Valville, je te chris, je
t'estime; mais si je savais que tu accapares ma fille, je te plongerais
cette pe nue dans le coeur!

Valville, qui plus tard racontait lui-mme cette scne devant le tmoin
encore vivant qui nous l'a redite, ajoutait que Monvel lui avait paru
alors effrayant. Sa physionomie, naturellement noble, avait revtu alors
une expression trange de colre et de ddain; c'tait un dfi qu'il
jetait  son ami. Dou d'une sensibilit inoue, nerveux et
impressionnable  l'excs, il lui semblait que livrer sa fille aux
leons d'un autre matre, c'tait perdre son avenir. Cet habile
comdien, le plus intelligent peut-tre de tous ceux qui se soient
montrs au thtre, avait lutt de si bonne heure avec la faiblesse de
sa complexion, qu'il tremblait alors pour cette organisation frle et
dlicate de mademoiselle Mars; il se la reprsentait s'abandonnant dj
 des dveloppements htifs et prilleux. Nul doute que Valville, malgr
son amour pour cette plante jeune et faible, ne la compromt vite aux
rayons de la rampe; nul doute qu'il ne voult en faire un _petit
prodige_, que le travail devait ruiner.

Aprs une discussion des plus vives, o Valville, toujours bon, toujours
dvou, eut  subir plus d'un sarcasme acr sur son propre talent, qui
tait loin de valoir celui de Monvel, il proposa  celui-ci de se rendre
chez mademoiselle Montansier.

--Et qu'irai-je faire chez cette saltimbanque! rpliqua Monvel, du ton
de Charles Morinzer dans l'_Amant bourru_.

--coute donc, dit Valville, cette femme est une puissance. Elle est
active, influente; les protecteurs de toute sorte pleuvent sur elle.
Elle a beaucoup de dettes et de procs, cela est vrai; mais elle aime
les uns et les autres; le croirais-tu, elle lit elle-mme en entier les
nombreux exploits qu'on lui adresse, et y fait mme de sa main des notes
marginales!

--Peste! voil une matresse femme!

--Je la connais un peu, ajouta Valville d'un ton hypocrite qui chappa 
Monvel; elle a ici la direction du thtre, elle peut nous tre utile.

L'orgueil de Monvel se rcria  l'ide d'une pareille prsentation.

--Hier encore, s'cria-t-il avec fiert, je comptais parmi les comdiens
du roi, et tu veux que je fasse ma cour  une sauteuse!

--Crois-moi, laisse l les grands sentiments et viens lui demander 
djeuner.

--Y penses-tu?

--J'y pense, parce qu'il est midi, et que c'est l'heure o elle a
coutume de djeuner.

--De recevoir? rpta Monvel aigrement, ne dirait-on pas que c'est la
femme d'un ministre?

Moiti maugrant, moiti riant, il se laissa traner chez mademoiselle
Montansier.

Valville fit  cette dernire, en entrant dans le salon, un signe
d'intelligence.

--C'est M. Monvel, lui glissa-t-il  l'oreille, c'est le pre
d'Hippolyte Mars!

Puis se reprenant et la regardant de temps  autre pendant sa tirade,
ainsi que Monvel:

--Je vous prsente, dit-il, un de mes amis, un amateur de province.
Monsieur habite Carcassonne.

--Es-tu fou? reprit Monvel  voix basse, en le tirant par la basque de
son habit.

Valville continua:

--Monsieur s'est ml parfois de jouer la comdie... seulement pour son
plaisir. On donne ce soir un divertissement qui lui plaira.

L'affiche portait: la _Princesse d'lide_, avec un divertissement dont
le titre tait: les _Flacons magiques_.

--Monsieur, poursuivit imperturbablement Valville, s'est de
plus,--toujours pour son plaisir,--occup d'crire; on a jou de fort
belles choses de lui  Carcassonne!

Cette fois Monvel comprit que Valville le prenait pour jouer le rle de
compre. Il s'y rsigna; la conversation tomba sur les acteurs de la
troupe.

--Nous avons ici une petite fille de neuf  dix ans qui joue comme une
fe, dit malignement mademoiselle Montansier.

Le djeuner se trouvait servi, elle invita Valville et Monvel  le
partager.

Mademoiselle Montansier, qui devait pouser plus tard, 
soixante-dix-huit ans, le danseur Forioso[41], n'tait pas un idal de
beaut, loin de l! on et pu mme appliquer  son visage les vers de
Voltaire  sa nice, madame Denys:

     Si vous pouviez, pour argent ou pour or
      vos boutons trouver quelque remde,
     Ma nice, vous seriez moins laide,
     Mais vous seriez bien laide encor?

Petite, ramasse, criarde, elle avait l'air de se mouvoir par ressorts,
comme un de ces _puppi_ qu'elle remplaa plus tard par des marionnettes
en chair et en os, quand elle fit btir sa salle par l'architecte Louis,
sur l'emplacement des Beaujolais. Elle avait pous un comdien nomm
Bourdon de Neuville, mais on continua de l'appeler de son premier nom.
C'tait une mgre, une _virago_ dans toute la force du terme; ses
cranciers le savaient par leur propre exprience. Elle avait 
Versailles un appartement avec un balcon donnant sur une cour intrieure
avec de hautes murailles; voil qu'un beau matin, ils viennent tous en
dputation carillonner  sa porte. Elle prenait son caf.

--Cours ouvrir, dit-elle  sa femme de chambre, dpche.

Pendant ce temps, elle tourne les clefs dans leurs serrures, puis, sans
changer mme de pet-en-l'air, son petit pain mollet d'une main, sa tasse
de caf de l'autre, elle se prsente sur son balcon comme la reine  son
peuple.

L'essaim de cranciers la regarde, toutes les issues sont fermes, la
servante elle-mme est dehors, et le balcon est trs haut. On chuchote
d'abord, puis on s'impatiente, l'meute grossit, mais elle n'y fait
gure attention et avale son caf d'un air de princesse.

Tout d'un coup, voyant l'orage continuer, elle se lve, s'appuie  la
rampe de fer de ce balcon, et entonne le grand air d'_Armide_ (celui de
mademoiselle Saint-Huberti, qu'on lui faisait toujours rpter 
l'Opra);

     Ah! que je fus bien inspire
     Quand je vous reus dans ma cour!

L'air fini, elle se retire majestueusement et ferme elle-mme sa
fentre.

Une autre fois, des huissiers se prsentent chez elle:

--Mademoiselle Montansier!

--C'est ici, rpond une voix,--tournez la cl!

L'un d'eux y met la main, puis la retire en criant comme un beau diable.
Un second s'avance, il essaie, et il se retire en jurant. La cl de la
dbitrice venait d'tre rougie au feu.

Mademoiselle Montansier, tout en djeunant avec l'apptit d'un Alcide,
parla  Monvel de ses beaux projets; elle allait acheter l'emplacement
des Beaujolais au Palais-Royal, l'architecte donnerait  sa salle les
dimensions voulues pour y jouer la tragdie et l'opra.

Monvel approuva fort ses projets, tout en ne pouvant se dissimuler que,
si la spculation russissait, les petits thtres allaient bientt
pulluler autour d'elle. C'tait le coup le plus sr et le plus direct
que l'on pt porter  la Comdie-Franaise que celui de cette
multiplicit. Mademoiselle Montansier parut, du reste,  Monvel une
excellente femme, fort empresse  rendre service, agile, malicieuse
dans ses propos, mais toujours avec bont. Le soir, il se rendit avec
Valville et elle dans sa loge, au thtre; on y jouait la _Princesse
d'lide_, pice pendant laquelle Monvel ne cessa de donner des signes
d'impatience. Les acteurs, en effet, taient loin d'en tenir les rles
avec intelligence et distinction. Cette pice finie, l'entr'acte
commence; Valville laisse son ami dans la loge, sous un prtexte;
mademoiselle Montansier s'esquive; voil Monvel tout seul. La toile se
lve; le thtre reprsente, pour le divertissement, un palais de fe.
Deux petites filles sont en scne; la fe, pour les empcher de devenir
orgueilleuses, leur a fait croire que, par un procd de sa science,
elle les a rendues laides. La cadette surtout,--la plus jolie,--est
inconsolable. Leur mre arrive, leur mre qui les a placs chez madame
la fe, et  qui celle-ci confie sa ruse d'institutrice. Les pauvres
petites n'osent s'approcher de leur mre; elles craignent que leurs
figures ne fassent horreur. La mre, au premier abord, feint de ne pas
les reconnatre; elles s'avancent en pleurant.

--Cruelle fe! s'crient-elles en tombant toutes deux dans ses bras.

La mre, qui feignait d'abord de ne pas les reconnatre, est
attendrie... Elle supplie la fe de les tirer d'erreur; celle-ci promet
de leur offrir le moyen le plus sr et le plus prompt de corriger leurs
dfauts. Elle a, dit-elle, compos pour chacune d'elles deux fioles qui
contiennent une essence divine: l'une leur tera leur laideur et les
rendra telles qu'elles taient auparavant; l'autre leur donnera toutes
les qualits du coeur et de l'esprit qui leur manquent. Mais il faut
choisir; la fe ne peut accorder aux deux enfants ces deux dons runis:
son pouvoir ne va pas, dit-elle, jusque l. Elle tire les deux flacons
d'une bote. Le rose doit faire disparatre la laideur; le blanc doit
rendre les jeunes filles parfaites. Enchante de son preuve, la fe
entrane la mre, et les deux soeurs restent seules, ayant chacune deux
flacons en main.

Aprs un moment de silence, elles se demandent toutes deux ce qu'elles
vont faire. Elles se sont assises et ont pos leurs flacons sur une
petite table qu'elles approchent d'elles. Un miroir s'y trouve plac; un
miroir! n'est-ce point une tentation de la fe que ce hasard? Toutes
deux se refusent d'abord  le consulter; mais le miroir est si joli! La
plus jeune s'y regarde; elle n'a jamais trouv sa figure si repoussante,
sa laideur si affreuse!

--Certainement, dit-elle  sa soeur, la vtre est moins dsagrable.

--Ah! ma soeur, vous allez prfrer le flacon couleur de rose!

Un dbat s'tablit alors entre elles sur leur laideur rciproque.

--Vous tes beaucoup moins bossue que moi.

--Je n'en crois rien.

--Je suis sans comparaison plus rousse que vous.

--Je ne vois pas cela.

--Mais, regardez; voyez nos deux figures dans ce miroir, vous en
conviendrez.

L'ane se penche, se regarde; elle s'crie:

--Ah! je suis mille fois plus affreuse que vous!

--Quel parti prendre? rpond l'autre.

--Je ne sais, ma foi... Mais, sous des dehors si laids, prendrait-on la
peine d'aller chercher de l'esprit... un bon caractre?

--Vous dites vrai: on nous laisserait l avec notre perfection
intrieure: et nous ne pourrions un jour trouver de mari!

C'est  qui convoitera le flacon couleur de rose. L'une dbouche le sien
et devient rveuse; la main lui tremble.

--Ah! ma soeur, qu'allons-nous faire?

--Vous ne savez pas vous dcider; allons, je vais vous donner l'exemple!

--Non, reprend l'ane en lui arrachant le flacon; vous devez le
recevoir de moi: je suis la plus ge.

--Et moi, la plus raisonnable!

--coutez-moi, de grce! Si nous prfrons ce flacon, nous affligerons
maman, qui nous aime.

--Si je pouvais le penser, je le casserais plutt!

--Ma soeur, soyez-en sre, j'ai vu son inquitude quand elle nous a
quittes; elle tremblait que nous ne fissions un choix imprudent.

--En effet, je me rappelle son dernier regard: il tait bien triste et
bien tendre.

--Ce regard nous apprenait notre devoir; il faut le suivre.

--Notre laideur nous est moins cruelle que maman ne nous est chre.

--Elle et madame la fe ne dsirent que notre bonheur.

--Sacrifions-nous pour elle!

Elle prend les flacons.

--Je n'hsiterai pas pour celui-ci, dit l'ane en prenant le flacon
blanc.

Elles boivent toutes deux.--Aprs avoir bu:

--Me voil donc accomplie!

--Que vois-je?

--Ah! ma soeur, vous avez repris votre premire figure!

--Et vous aussi!... Eh! mon Dieu, nous serions-nous trompes de flacons?

La fe survient, les rassure et les force  s'embrasser devant leur
mre. L'ane ne peut comprendre par quel prodige le flacon blanc leur a
rendu la beaut. La fe leur fait une morale et leur explique que ce
n'tait qu'une preuve.

Tel tait le canevas emprunt  madame de Genlis, auquel on avait cousu,
tant bien que mal, un divertissement. Certes, la morale et le ballet se
donnaient la main ce soir-l; on et pu faire jouer cette fable par des
pensionnaires qui sortent du couvent.

La surprise de Monvel ne saurait se peindre; l'ane de ces deux soeurs
tait mademoiselle Salveta, et l'autre Hippolyte Mars!

Valville avait eu soin de bien fermer la porte de la loge, sans cela
Monvel ft sorti  travers les corridors...

Il revoyait sa fille, son enfant, sa _meilleure cration_, comme il le
disait plus tard!

Peu s'en fallut qu'il ne s'lant d'un bond sur le thtre.

--Ne pas la voir, ne pas l'embrasser! cette pense le rendait fou.

Et cependant rien ne s'opposait  cet lan de tendresse; il tait venu 
Versailles en garon, nul oeil dfiant ne l'piait; il ne devait tre de
retour  Paris que le lendemain, car il avait prtext des affaires dans
cette rsidence ancienne de la cour. Le rideau tomb, les spectateurs
s'coulaient en silence; tout d'un coup la porte de la loge s'ouvre:
c'est Valville, Valville tenant en main Hippolyte les joues encore
barbouilles de rouge. Elle avait dit comme un ange ce petit rle
d'enfant, rle touff bien vite sous le bruit des danses qui l'avaient
suivi.

Monvel dlirait de joie, de bonheur; il l'embrassait, il chiffonnait ses
dentelles blanches. En pressant sa fille bien-aime contre son coeur, il
se demandait s'il n'tait pas assez veng de tant de plates calomnies
envenimes contre son honneur et son talent, vipres implacables,
sifflantes, comme celles d'Oreste  travers ses moindres rves; car
ainsi tait faite la vie de cet homme, que ses succs eux-mmes furent
touffs quelque temps sous la masse de plomb du sarcasme et du
pamphlet, qu'on lui attribua complaisamment une foule d'iniquits, et
qu'il ne se trouva plus tard qu'un seul homme, l'auteur ingnieux des
_Mmoires de Fleury_, qui le vengea.

Les plus beaux jours, les plus belles heures du comdien pouvaient-ils
valoir ce jour et cette heure?

Dans ce Versailles mme, o Marie-Antoinette lui avait tant parl devant
ce public qui tait appel encore  l'applaudir, quand il apparatrait
de nouveau  ses regards, quelle fiert, quelle ivresse pouvait tre
comparable  celle de ce pre, tenant enfin Hippolyte Mars sur ses
genoux, l'embrassant, la regardant et songeant  ce qu'elle serait un
jour?

Ce moment de joie, Monvel et donn dix ans de sa vie pour le prolonger,
mais Valville fut inflexible. Il fallut se sparer; il fallut se raidir
de nouveau contre l'motion et la douleur.

Hippolyte entourait Monvel de ses petits bras; elle lui parlait avec ce
langage enfantin, vritable musique pour l'oreille d'un pre; tout d'un
coup, elle lui voit au doigt son anneau de mariage, et avec ce ton de
curiosit charmante qui n'appartient qu' ces petits anges:

--Papa, demanda-t-elle, quel est cet anneau? donne-le-moi!

Monvel essuya une larme furtive; il serra l'enfant de nouveau contre son
coeur, et le remettant  Valville:

--Il est impossible, dit-il, d'tre ce soir plus heureux et plus
malheureux que moi!

Quand Monvel sortit, les lanternes du thtre jetaient des lueurs ples,
ingales, sur le pav; il se heurta contre un homme de taille assez
haute, qui fredonnait un air, tout en marchant, et frappait de sa badine
chaque borne de la rue.

--Dsaides!

--Moi-mme! je venais ici te chercher! parbleu, j'ai besoin de toi!

-- cette heure-ci?

-- cette heure.

--Tu travailles donc maintenant la nuit?

--La nuit.

--Merci, je vais me coucher. Je ne suis pas d'ailleurs en train de
deviser, sache-le.

--Cependant, c'est ncessaire.

--Pourquoi?

--Parce que j'ai  te faire entendre la musique d'un acte d'_Alexis et
Justine_, que Sauvigny t'avait retranch[42]; nous pouvons le rapetisser
et en faire une nouvelle pice.

--Tentateur! Voil bien les musiciens!

--Tu me ramnes  Paris?

--Du tout, j'ai ici un pavillon chez mon notaire.

--Tu m'y loges cette nuit?

--Sans doute.

--Voil qui est bien; marche devant moi.

Dsaides, enchant de tenir enfin son collaborateur entre quatre murs,
s'achemina vers la maison du notaire. Ce compositeur agrable, dont
Monvel ignora toujours, comme Dsaides lui-mme, la famille et la
patrie, tait Allemand, selon les uns; selon d'autres, Lyonnais. Il
avait la taille, la tournure et l'accoutrement du peintre Greuze; il ne
lui cdait ni en originalit ni en affectation.

Par exemple, il ne s'prenait d'une femme que lorsqu'elle avait une
belle oreille. Il avait donn quelque temps des leons de harpe et ne
manquait pas d'carter toujours les cheveux poudrs de ses colires,
afin de satisfaire sa contemplation favorite. Cette prdilection
formelle tait devenue la cause de sa liaison avec la clbre Belcourt,
connue sous le nom de Gogo[43].  l'effet piquant d'une physionomie
ouverte et franche, d'une voix mordante et point leve, quoique un peu
brusque, madame Belcourt joignait tous les charmes d'une frache et
jolie soubrette; jamais aucune actrice n'avait ri de meilleure foi et
avec de plus belles dents. Monvel la connaissait fort bien, puisqu'il lui
avait donn le rle de madame de Martigues dans _l'Amant bourru_. Sa
liaison intime avec Dsaides avait seulement t la cause du
renversement complet de fortune de ce dernier; voici comment:

Ce compositeur, si l'on en jugeait par la riche pension qu'il recevait,
appartenait  une famille opulente. Son ducation avait t confie  un
abb, qui, entre autres choses, lui avait montr la musique.

Dsaides vint  Paris de bonne heure; mais ayant fait, malgr les
reprsentations de son notaire, des dmarches ritres pour connatre
sa famille, et cela  la sollicitation de madame de Belcourt, qui lui
reprsentait combien cette ignorance pouvait lui devenir prjudiciable,
il perdit sa pension. Force lui fut alors de tirer parti de ses talents
pour la composition; il dbuta en 1772 aux Italiens par _Julie_, dont
les paroles taient de Monvel. Aucun secours, aucune sympathie ne lui
fit dfaut heureusement par la suite: madame de Belcourt, aussi belle
que bienfaisante, avait une pension de deux mille livres sur la cassette
du roi, elle la partagea avec Dsaides gnreusement. De son ct, le
notaire qui lui remettait autrefois ses fonds lui donna chez lui un
logement  Paris et  la campagne. Cette campagne tait alors dans
Versailles mme, c'est l que notre compositeur affam de pome
conduisit Monvel.

Le dernier opra de Dsaides, _Alcindor_, avait t peu got; aussi le
musicien tait-il press de prendre sa revanche.

 peine instruit du retour de Monvel  Paris, il l'avait cherch, traqu
partout;  la fin il l'avait trouv un beau jour sur la place du
Palais-Royal, au bras d'une charmante personne,--c'tait sa femme.

Monvel avait t d'abord dcontenanc; il n'avait pas fait part de son
mariage  Dsaides, avec lequel, nous l'avons vu cependant, il
correspondait du fond de Stockholm.

Aussi Dsaides s'cria que, pour le punir, il lui devait un sujet...
mais un sujet tonnant!

Monvel se prit  rire; il rapportait, comme tout auteur qui venait de
loin, force anecdotes, force documents d'histoire, seulement il n'aimait
pas qu'on le presst.

Dsaides fit donc sur lui l'effet de l'pe de Damocls; cependant il
s'en dfit de son mieux, et lui dit:

--C'est bien, je te donnerai le _Gnral sudois_[44]!

Or, on peut le croire, aprs la scne d'motion que Monvel venait de
subir en voyant jouer sa fille,--il ne pensait gure  ce fameux
_Gnral sudois_ qui, de son ct, troublait le sommeil de Dsaides.

Une fois entr dans la maison du notaire, Dsaides tira la cl de la
pice o il poussa son ami, et s'cria:

--Eh bien! ton _Gnral sudois_?

Monvel ne put s'empcher de partir d'un soudain clat de rire.

--Laisse l cette brave Sude, reprit-il, et parle-moi plutt de madame
de Belcourt.

 ce nom, la physionomie de Dsaides se rembrunit. Il n'aimait pas
d'abord qu'on lui parlt de sa matresse; puis il trouvait sans doute
pour cela les moments trop prcieux.

La perruque et les manchettes de Dsaides taient en dsordre; il rpta
plusieurs fois d'une voix sourde et bouffonne en mme temps:

--Le _Gnral sudois_!

Monvel, cette fois, ne douta plus qu'il ft fou.

--coute... dit Dsaides d'un air srieux, je suis fatigu des sujets
champtres. Les bergers et les paysans m'ennuient.

--Que ne t'adresses-tu  Sauvigny?

--C'est cela, pour qu'il me joue encore un de ses tours!

--Que t'a-t-il donc fait?

--Un trait froce, un trait de collaboration forcene.

--Mais lequel encore?

--Je vais te le dire, il est court. Tu sais qu'il possde  quelques
lieues d'ici, sur cette mme route, un petit bien que lui a donn la
duchesse de Chartres.

--C'est vrai.

--Tu sais aussi que s'il existe un compositeur paresseux...
journalier... aimant  travailler  ses heures...

--C'est bien toi!

--Oui, mais aussi il n'existe pas de chasseur plus acharn.

--Eh bien?

--Eh bien, mon cher, j'tais depuis trois jours chez Sauvigny et j'y
travaillais comme un vrai ngre, quand en me promenant un soir avec lui
je m'avise de lui dire:--Mon ami, je pars demain! Ma valise tait dj
boucle, c'tait donc vrai; Sauvigny ne me dit rien, mais en se penchant
sur le bord d'un petit mur, avec moi, il a l'air de se livrer  la
contemplation d'une norme pice de terre.

--Est-ce que cela t'appartient? lui demandai-je.

--Comment donc! reprit-il, je ne te l'avais pas dit! Non-seulement
celle-ci, mais celle-l!

Et il m'indiqua emphatiquement une autre pice avec un charmant bouquet
de bois au milieu,--une remise excellente pour le gibier.

--Je t'y aurais fait chasser, reprend-il de l'air le plus innocemment
insoucieux; mais tu pars!

Le lendemain je me lve mystrieusement avant l'aube. J'arme un fusil,
je cotoye la haie, me voil dans la campagne. Un livre part; je
l'ajuste, j'avais bien vis, il est  bas. Un second succde, il a le
mme sort; puis un troisime. Il faut tre chasseur pour comprendre
toute ma joie.

--Que ce Sauvigny est heureux, pensai-je, quelles plaines giboyeuses!
Quel malheur de les quitter!

J'allais ranger dans mon carnier mes trois victimes, quand je me sens
empoign tout d'un coup par un bras vigoureux.

--Vous tes sur les terres de M. le comte de Lancry, me dit un garde
orn de sa plaque.

--Allons donc! mon chef, vous voulez rire, je chasse sur celles de M.
Sauvigny!

L'impitoyable garde, pour toute rponse, me met la main au collet, il
m'ordonne de le suivre.

Je me rclame alors de mon hte; j'insiste, je me fais conduire chez
lui. Ah bien! oui! il s'tait barricad, et fut au moins une demi-heure
 ouvrir. Pendant ce temps le carrosse public passait; je suis rendu
enfin  la libert, mais plus moyen de partir! Sauvigny m'avoua le soir
que c'tait un tour de sa faon pour me donner le temps, disait-il, de
travailler  une ariette encore sur le mtier!

--Et tu ne l'as plus revu?

--Le moyen de travailler avec des gens qui vous font prendre au collet!

--C'est un peu ce que tu fais ici; regarde, tu m'as enferm!

--Pour ton bien et le mien. Tu vas me dire le plan de ton _Gnral
Sudois_!

Monvel obit  ce maestro original; il lui raconta le fait historique
sur lequel il avait bas sa pice.

--Je ne vois rien l pour moi, dit Dsaides dsappoint.

Le pome, en effet, n'tait gure musical. Monvel profita de ce refus
formel de Dsaides pour s'endormir: il tait trs fatigu.

Il se passa alors dans le coeur du musicien un combat trange... Le
portefeuille de Monvel tait rest sur la table, et Dsaides savait que
c'tait dans cet arsenal portatif qu'il avait coutume de serrer ses
sujets de pice.

Cdant  une curiosit invincible, il l'ouvrit machinalement... Monvel
s'tait endormi.

Les regards du musicien tombrent sur une criture fine et dlie, qu'il
n'avait pas encore vue; c'tait une feuille soigneusement plie, dont la
suscription portait:

      mon lecteur, mon ami.

L'oeil de Dsaides ptilla, il approcha le flambeau de ce papier, et lut
en haut de la page:

     _Histoire de la Bagata._




IV.

Histoire de la Bagata.--Un prince royal.--La danseuse de la place du
peuple.--L'lphant.--Fin de l'histoire de la Bagata.--trange bonne
fortune.--Les lunettes.--Clistorel et Louison.--Sensibilit de
Monvel.--Larmes donnes  Molire.--Monvel professeur de mademoiselle
Mars.


Dans le courant de l'anne 1768, les dites orageuses des dernires
annes du rgne de mon pre me forcrent  m'exiler volontairement de la
Sude; j'entrepris avec mon ancien gouverneur, le comte de Shum, un
voyage en Italie. Dalin, mon prcepteur, et Samuel Klingenstiern
devaient m'accompagner; il y avait deux ans que j'avais pous la
princesse Sophie-Madeleine de Danemark.

Dalin et Klingenstiern, dont je me faisais grande joie de devenir ainsi
le compagnon, furent obligs de se rcuser pour diffrents embarras
survenus  la cour; je partis donc seul avec le comte.

Pour un homme charg de la surveillance d'un prince royal, le comte de
Shum tait bien le mentor le plus aimable et le plus complaisant; il
tait profondment vers dans les sciences, mais il se vantait en
revanche de n'entendre rien  celle des femmes.

--Je m'en rjouis, ajoutait ce savant candide, car cette tude l, mon
cher prince, fait perdre tout le temps qu'on pourrait utilement donner
aux autres. C'est un terrain mouvant, diabolique, o le pied le plus sr
rencontre des fondrires. Vous m'tes bien cher, poursuivait-il, mais le
devoir me l'est encore plus, et il faut que vous m'aidiez  vous y
maintenir vous-mme. Une naissance illustre est, le plus souvent, la
source de bien des travers; il m'est ordonn par votre pre de vous
suivre en tout; mais je connais les princes, vous me dfendrez bientt
de vous donner des conseils. Les miens seront courts; vous allez dans un
pays facile, o vous serez bien vite averti de votre mrite et de votre
figure par les prvenances dont vous vous verrez l'objet, et qu'on vous
tmoignera d'une faon assez claire. Soyez lger sans tre perfide,
effleurez la vie en sage, traitez les femmes comme les curieux traitent
les spectacles, c'est le moyen de conserver son coeur et son esprit dans
un parfait quilibre. Je ne vous vanterai pas la vertu, c'est un vieux
thme; je ne vous dgoterai point des plaisirs, c'est une sottise. On
doit plus  l'exprience qu' l'ducation; je me flatte de ne ressembler
en rien  un gouverneur de comdie; mais j'ai toujours vu que, si les
premires fautes donnaient des remords, les dernires les faisaient
perdre. L'amour, aprs cela, n'est qu'une extravagance calcule.

Ainsi me parlait le bon, l'honnte M. de Shum, en dbarquant avec moi 
l'ambassade de Sude, situe alors  Rome, place Minerve.

Il tait difficile, vis--vis de la desse de la sagesse en personne,
de ne pas lui donner raison.

D'un autre ct, comme l'amour est l'affaire de ceux qui n'en ont
point, que j'tais jeune, curieux, ardent  tout voir et  tout
connatre, il devenait douteux que je me contentasse d'une pareille
philosophie, si accommodante qu'elle ft.

Aprs les visites obliges aux monuments, nous fmes introduits bientt
dans la socit romaine; j'y trouvai des dames et des galants de toute
sorte. Les premires me parurent trop peu scrupuleuses, les seconds trop
asservis. Le prudent M. de Shum se flicitait tout bas du peu
d'impression que ces beauts produisaient sur mon esprit; au lieu
d'entrer en lice, je me tenais  l'cart. Avec le privilge de
_l'incognito_--car alors comme plus tard je cachais mon nom--il m'et
t cependant facile de me mnager des aventures dont l'indiscrtion
n'et pu s'emparer; mais tout commerce amoureux me paraissait impossible
avec ces femmes qui exigent d'un amant les devoirs d'un poux et
transportent ainsi le mariage dans l'adultre. Un lien chri m'aurait
empch d'ailleurs de recourir  une aussi indigne profanation; j'tais
mari: ds lors tout contrat dans le plaisir me paraissait odieux.

Cependant le comte et moi nous courions, chaque matin, la ville aux
nobles palais, aux tableaux sans nombre, aux antiquits souvent
modernes. Le comte philosophait souvent d'un ct, tandis que j'errais
de l'autre  l'aventure; il s'abouchait avec les savants de Rome, moi je
poursuivais les belles Frascastanes, les paysannes de Narni ou d'Albano.

Le caf de la _Place du peuple_,  Rome, tait notre rendez-vous
ordinaire. C'est la que les brocanteurs de toute sorte venaient nous
vendre de faux antiques; c'est l aussi que les connaisseurs
tablissaient leur droit de contrle; mais c'est l surtout qu'au moins
deux fois la semaine la Bagata venait chanter et danser.

La Bagata! oh! si vous l'aviez connue, mon cher Monvel!

Jugez de mon bonheur en rencontrant, pour la premire fois dans cette
ville de princes et de cardinaux, une crature si gentille, si svelte,
si lgre! Les carrosses armoris, comme les plus simples chaises
s'arrtaient  la porte de ce caf, quand elle chantait ou dansait le
pas du ruban, pas merveilleux o la Bagata, replie sur elle-mme comme
une couleuvre, suivait les ondulations du ruban de moire que sa main
faisait flotter! Le plaisir de la rverie et de la nouveaut est grand
chez un voyageur, je me mis  suivre la Bagata, comme un jeune homme
chapp du collge, et cependant j'avais alors mon gouverneur  ct de
moi.

Je la suis donc; je prends une rue, puis une autre, une troisime, je
la suis encore; mais cet infortun M. de Shum marchait si mal, que, par
gard pour ses jambes, je n'atteignis point la Bagata!

Le second jour,--ce fut bien pis,--j'allais enfin l'approcher aprs
m'tre essouffl  la suivre sans lui, quand je vis une grille se
refermer sur ma cleste apparition; cette grille tait celle du Ghetto,
le quartier des Juifs!

--Me voici bien avanc, pensai-je; la Bagata est juive, c'est une
bohmienne et rien de plus! Moi qui la croyais la fille de quelque
Transtvrin[45].

Je m'endormis bien triste et bien malheureux ce jour-l, mon cher
Monvel!

Je ne puis vous en dire assez sur cette jolie Bagata! Elle semblait ne
pour danser, comme Hrodiade, devant le tyran le plus cruel,--il et t
attendri! Au milieu de toutes ces sottises arrogantes qui se dbitaient
dans le caf de la place du peuple, elle conservait son air ddaigneux
et regardait  peine la pluie de _baiocchi_[46] qui tombait  l'entour
d'elle. Son frre, en revanche, s'acquittait fort bien du soin de les
ramasser; c'tait un grand drle au teint cuivr qui se contentait de
jouer passablement du tambour de basque, et que le Poussin n'et pas
ddaign de peindre dans un de ses tableaux si gracieusement svres,
accoud contre quelque pan de brique romaine, plus g de six ans que la
Bagata, il s'en faisait servir,  la lettre, sans s'inquiter le moins
du monde de ses fatigues. Que lui importait cette organisation dlicate!
Pourvu qu'il soupt bien et qu'il bt du vin de Montefiascone, ce
nouveau matre de la Bagata tait content.

Un soir, comme je longeais la grande rue du Corso; j'entendis une
rumeur extraordinaire, c'tait un concert de polons, de tasses fles,
de cymbales; des rubans de toute couleur s'agitaient devant moi au
milieu d'un tourbillon de poussire, une clameur rauque, trange,
sortait de cette foule paisse et confuse. Tout d'un coup je vis se
dresser du milieu de cette multitude la trompe d'un lphant.

C'tait un colosse de neuf pieds au moins; sa couleur tait d'un brun
fonc, il tait reconnaissable en ce qu'il n'avait qu'une dfense. On
l'appelait _Pesaro_.

Il ne voyageait pas en cage, comme il arrive souvent, mais on le menait
d'une ville  une autre, et il se laissait conduire avec une telle
docilit, qu'il paraissait l'animal le plus sociable du monde.

Trois thiopiens le prcdaient; l'un tait son cornac proprement dit,
les deux autres remplissaient le rle de gardiens subordonns au
premier.

Comme il dbouchait par la porte de la _piazza del Popolo_, il y eut un
grand tumulte. En cet endroit mme dansait la bagata, pendant que son
frre faisait la qute des gros sous. Arriv devant le caf, l'norme
quadrupde commena  prendre de l'humeur contre son gardien, sans qu'on
en ait pu depuis savoir la raison; il se disposa  l'attaquer. Le cornac
se rfugia dans la premire ruelle ouverte, le peuple alarm se dispersa
 grands cris; les portes du caf, celles de la place se refermrent
bruyamment; ce fut un _sauve qui peut_ gnral. L'animal reposa quelques
minutes sa lourde charpente sur un monceau de sable qui se trouvait l
pour quelques travaux de pavage, et regarda tranquillement la place du
peuple. Tout d'un coup il se relve, nous l'apercevons qui tourmente en
l'air une charpe orange;  cette charpe tait suspendue une robe de
femme,--cette femme tait la Bagata!

Vous peindre l'tonnement, la frayeur des assistants  la vue de ce
spectacle inou, leurs cris de dtresse, d'angoisse, c'est se rsoudre 
demeurer loin de la vrit: ce ne fut, dans cette multitude, qu'un
rugissement unanime et prolong, comme celui des btes dans le cirque de
Rome. J'tais  une fentre de la grande place, que le comte de Shum et
moi nous avions gagne avec bien de la peine, quand ce nom prononc avec
terreur par mille bouches,--ce nom si charmant, si suave pour mon
oreille jusqu' ce jour,--retentit comme un glas funbre:

--La Bagata! Mon Dieu, c'est la Bagata!

Pour elle, immobile et un peu ple, elle se laissait balancer sans trop
de terreur par l'lphant; elle ne poussa aucun cri. L'animal la posa 
terre au bout de quelques minutes; il la flaira, la flatta de sa trompe
complaisamment, puis il se mit  courir vers le Corso avec une extrme
vivacit.

Pendant que la garde suisse et plusieurs hallebardiers de Sa Saintet
couraient  la poursuite du colosse avec le gardien et le cornac
effars, nous nous empressmes autour de la Bagata. Un seul homme tait
rest prs d'elle, un homme qui lui adressait de dures paroles; c'tait
un marchand grec, le propritaire de l'lphant.

Il la fit brusquement rentrer dans le caf pendant que le peuple
suivait les traces de l'animal; il l'enferma dans une pice basse, en
prit la cl et s'lana lui-mme vers la rue du Corso.

Tout cela s'tait excut si promptement, que je demeurai avec M. de
Shum, encore interdit et palpitant de frayeur, au milieu de la grande
place.

La Bagata ne nous connaissait point, mais nous avions rsolu de la
sauver. Une langueur bizarre et voluptueuse voilait d'habitude son doux
regard, son front tait petit comme celui des beauts grecques, ses yeux
en amandes fendues, son nez plus dlicat et plus lger que celui d'une
statue. Il n'en fallait pas davantage pour porter le trouble dans tous
mes sens! J'aimais la Bagata  la fureur, j'tais jeune; l'ide de
l'arracher  un pril me transporta. Quel tait cet homme, que lui
voulait-il, pourquoi l'avait-il renferme si imprieusement dans une
chambre basse de ce caf? Mon imagination scrutait encore ces questions,
quand je vis tout d'un coup voler en clats une des vitres de cette
fentre, et la Bagata, aussi lgre qu'une biche, tomba du mme bond,
mue et craintive, entre mes bras.

Sauvez-moi, murmurait-elle, sauvez-moi, qui que vous soyez, il me
tuera!

Je l'entourai de mes deux mains comme d'un rempart, je l'entranai 
l'cart pendant que le vertueux de Shum ne cessait de me rpter 
l'oreille d'un air alarm:

--Prenez garde, songez que vous tes un prince royal!

Mais le prince avait disparu, il n'y avait plus qu'un amoureux dans
tout le feu de sa jeunesse, une fille dans la premire fleur de sa
beaut: je croyais treindre contre mon coeur la Vnus de Canova!

Elle me regardait avec une grce indfinissable... Jamais figure
n'exera sur moi plus d'attraction et de prestige; sa pauvre petite
poitrine battait comme celle d'une fauvette, je me hasardai 
l'embrasser;--j'tais ivre, j'tais fou!

--Quel est donc cet homme? demandai-je enfin, quel pouvoir peut-il
exercer sur vous? dites, serait-ce votre pre?

--C'est mon matre, rpondit-elle; il m'a achet toute petite 
Livourne, o il faisait voir cet lphant pour de l'argent; il me
promenait quelquefois sur le dos de ce terrible animal avec une robe
lame d'argent qui me faisait ressembler  une princesse, voil tout ce
que j'en sais. Comme il me battait, je l'ai quitt il y a un an; j'ai
fui jusqu' Rome avec mon frre, qui est  son tour devenu mon matre,
car il faut toujours, Monsieur, que j'appartienne  quelqu'un. Seulement
je ne veux plus tre battue!

Je la regardai avec des yeux o les larmes se faisaient jour; j'tais
hors de moi, je l'admirais et je la plaignais; j'eusse tu son bourreau,
s'il se ft prsent  mes regards.

--Bagata, repris-je, vous n'appartiendrez dsormais qu' moi; fuyons
fuyons, ce soir mme; il faut vous soustraire  la tyrannie de cet
homme; une fois  Naples ou  Venise, enfin dans un port quelconque,
vous serez en sret!

Je lui arrtai sur-le-champ un logement aux portes de la ville, je
payai largement le matre de _l'osteria_ afin qu'il veillt sur elle
jusqu'au lendemain. Heureusement son frre avait suivi le flot de la
multitude.

--Je vais tout prparer, repris-je, et demain nous partirons. Ne
pleurez plus, Bagata, ce n'est plus un matre, c'est un esclave que vous
avez devant vous!

J'tais vtu si modestement, qu'elle et pu me prendre pour un jeune
sminariste. Mon costume consistait en un habit noir, la poudre, les
manchettes. Quant au bon M. de Shum, il avait un manteau  boutons de
mosaque et un gilet  dessins bariols qui pouvaient le faire prendre
raisonnablement pour mon oncle.

 peine rentrs dans la _Via_ du Corso, nous apermes un dploiement
de forces considrable. Tous les habitants laissaient chapper les
signes de la plus vive inquitude. L'lphant s'amusait  exercer sa
force et son adresse sur tout ce qui se trouvait  sa porte. Ayant
rencontr en cet endroit plusieurs caissons renverss sur le ct et que
des ouvriers rparaient, il prenait plaisir  en tourner les roues et
courait ensuite avec une vivacit qu'on aurait pu attribuer galement 
la gaiet ou  la colre. Le cornac pouvant ainsi que les deux
gardiens refusaient de s'en rendre matres, ils l'abandonnaient ainsi
que son propritaire, quand les magistrats qui taient venus sur les
lieux dcidrent qu'il fallait le mettre  mort d'une faon sre et
expditive.

Les armes  feu paraissaient un moyen convenable; mais comme l'lphant
se trouvait accul en ce moment sur la place _Navone_, on craignait
d'endommager ses difices; une pice de quatre devant tre la _ratio
ultima_ dont on ferait usage en cette occasion.

Restait le poison, arme d'un effet peut-tre plus certain; mais comment
l'administrer  l'animal? Il promenait des yeux courroucs sur ses
gardiens, et ne se prterait gure, selon toutes les probabilits, 
prendre la cigu comme Socrate. Cependant on s'empressait dj de
demander aux chimistes les drogues ncessaires, et, chose surprenante!
dans ce pays d'_aqua tofana_ et de _belladone_, les plus savants
hsitaient sur l'efficacit meurtrire de ces poisons. Un docteur
allemand proposa l'acide prussique; on en mla trois onces avec dix
onces d'eau-de-vie, cela parut suffisant. L'eau-de-vie, au dire du
cornac, tait la liqueur favorite de l'animal; mais il fallait l'appeler
par son nom  l'une des barricades leves en un instant sur la place,
le flatter et lui prsenter la bouteille contenant le mortel breuvage...

Sur ces entrefaites je me vis pouss par les flots de la foule vers le
propritaire de l'lphant, l'ancien matre ou plutt l'ancien tyran de
la Bagata.

Ce malheureux, avec ses vtements et sa chevelure en dsordre, ses
paroles heurtes, son front mouill de sueur, ressemblait presque en ce
moment  un fou. Je m'approchai de lui, et, le tirant  l'cart, je me
rsolus  lui porter le dernier coup en lui apprenant que les sbires du
gouvernement avaient fait vader la Bagata.

Il poussa un cri rauque, un vrai cri de bte fauve blesse,--car la
Bagata,--je ne l'avais que trop pressenti,--devenait, en ce moment
suprme et terrible, son unique espoir; il fallait une voix chre et
connue, une voix de femme, pour attirer et dompter le farouche animal;
la Bagata pouvait remplir ce rle de syrne mieux que personne...

Il se disposait  l'aller qurir, quand je l'arrtai et le clouai sur
le sol avec cette nouvelle qui lui tait jusqu' sa dernire lueur
d'esprance...

Bagata enleve! Bagata hors de sa puissance!--Il se tordait les bras de
fureur, de dsespoir!

Cependant l'animal jouait avec les traverses d'un norme chafaudage
qu'il venait de faire crouler comme un chteau de cartes devant lui; il
courait  et l sur la place Navone et continuait  semer partout
l'effroi.

--Je puis te rendre ton esclave,--dis-je alors  cet homme qui se
nommait Severoli, avait la taille d'un Hercule, et pouvait broyer ma
main de ses deux doigts.

Il releva le front comme un homme ivre. Il ne m'avait jamais vu, il
pensa peut-tre que j'tais de la police papale.

--coute, continuai-je: nul, except moi, ne peut savoir o est Bagata;
mais j'ai quelques raisons de protger cette fille. Renonce  tes droits
sur elle, livre-la-moi, et cela par un crit en bonne forme... Je vais
la chercher, je te l'amne  cette condition!...

Il me regarda d'un air de doute... Un combat violent se passait en lui,
on et dit qu'il renonait  une fortune...

Les clameurs de la multitude continuant, il cda enfin, entra avec moi
dans l'choppe d'un crivain public et me signa ce que je voulais.

Muni de cet acte de dlivrance, je vole chercher la Bagata, je
l'instruis de tout.

--Oh! merci mille fois, s'cria-t-elle, vous tes mon sauveur, mon
matre, c'est  vous que je veux appartenir!

Et en parlant ainsi, elle couvrait mes mains de ses baisers, elle
versait des pleurs, elle tait folle de joie!... L'ide de ne plus
appartenir  ce misrable marchand la transportait. En un instant elle
droula devant moi le tableau naf de ses esprances, de ses rves; elle
voulait consacrer sa vie  quelqu'un, me disait-elle, mais non la
vendre; elle cherchait un frre, un ami dans celui que le sort allait
rendre matre de son existence! Elle irait avec lui au bout du monde,
elle quitterait Rome, le caf de la place du Peuple, son propre frre
enfin qui n'avait t pour elle qu'un coeur de bronze! Son imagination
m'entranait dj, je l'avoue, vers des espaces imaginaires; ma promesse
 Severoli me rappela bien vite  la ralit.--C'tait la Bagata qui
devait prsenter le poison  l'lphant!

Quand je l'instruisis de cette clause absolue de notre trait, elle
porta les mains  son front avec terreur, son sein se gonfla, une larme
furtive tomba de ses grands cils noirs:

--Pesaro, Pesaro! murmurait-elle en sanglotant, lui, mon seul ami! mon
Dieu!

Et elle m'implorait d'un geste suppliant, comme si j'eusse pu la
dlivrer moi-mme du poids accablant de ce devoir.

--Pesaro! reprenait-elle; mais vous ignorez, Monsieur, ce que c'est que
Pesaro!

-- dfaut de toi, Bagata, d'autres le tueront.

--Le tuer? pourquoi? lui si bon, si gnreux! Tout  l'heure encore il
pouvait me tuer, moi qui l'ai fui, moi qu'il tait si fier de porter sur
la place de Livourne, et il ne l'a point fait. Voyez! il m'a dpose 
terre comme un enfant. Oh! j'en suis bien sre, rien qu'en me
retrouvant, il aura pris en haine ce mchant Severoli,--une fois dj,
ne l'ai-je pas retir  demi-mort de la trompe menaante de Pesaro? Il a
de la mmoire, bien qu'on lui en refuse, allez! il sait bien, le pauvre
animal, qu'outre l'herbe et le feuillage, c'est moi qui lui apportais
chaque matin sa ration d'arak[47], moi qui lui donnais chaque jour une
aubade avec mon tambour de basque! Quand nous le promenions dans les
grandes villes avec son harnais, ses anneaux d'or et ses boucles
d'oreilles, ce n'tait pas Severoli, c'tait moi qu'il regardait! Il
abaissait alors vers la pauvre Bagata sa trompe orne de feuillage, il
me faisait un trne de son dos, mes pieds caressaient son cuir farouche
en se jouant. Dans les marches pres, brlantes, lorsque le soleil nous
mordait de ses rayons, c'et t plaisir pour vous de le voir balancer 
sa trompe la cage treillisse o il me portait en voyage comme une fille
de nabab, en marquant le pas sous le rythme vif de mes castagnettes!
Pesaro, Pesaro! mais c'est un frre pour moi! Et l'on veut qu'il meure,
on exige que je le tue!

Elle sanglotait en parlant ainsi, la belle et nave enfant, vous
l'eussiez prise vraiment pour une jeune prtresse du Gange imbue du
dogme divin de la transmigration des mes. Les Indiens, vous le savez,
pensent que celles des hros et des grands rois animent le corps de ces
animaux, voil pourquoi ils les respectent et les honorent. Ces ides de
perfection n'ont pu leur tre inspires que par l'admiration d'un aussi
vaste et aussi tonnant quadrupde; la religion du ftichisme augmenta
sans doute cette admiration.

Or, c'tait son Dieu, son ftiche que la Bagata se voyait ainsi  la
veille de perdre, que dis-je, d'immoler, c'tait l le dernier service
que Severoli rclamait d'elle!

-- ce prix, me dit-elle, aprs m'avoir fait rpter l'ordre barbare de
nouveau,  ce prix, Monsieur, la libert m'est odieuse! Dchirez cet
acte, j'aime mieux appartenir ma vie entire  cet homme que de tuer
Pesaro!

L'affluence du peuple mit fin bien vite  cette scne; renseign par
Severoli, il s'tait prcipit vers l'endroit o j'avais port mes pas.

Je saisis la main de la Bagata et je l'entranai  ma suite, au milieu
des exclamations curieuses de la multitude, fort tonne de voir un
tranger prendre ainsi sous sa tutelle une petite juive, une
saltimbanque de la place du Peuple!

Elle respirait  peine.

Arrivs  la place Navone, nous nous arrtmes.

Comme je vous l'ai dit, cette place, mtamorphose en quelques
instants, prsentait un spectacle curieux. Des palissades nombreuses,
renforces de pierres, avaient t leves autour de l'animal, de sorte
qu'il s'y trouvait accul et renferm comme dans un cirque.  sa fureur,
 sa fougue succdaient alors le repos et l'accablement. Il s'tait
couch en faisant pleuvoir autour de lui dans l'arne un vaste nuage de
poussire, mais il tait  craindre qu'il ne sortt de cette apparente
somnolence que pour devenir plus colre.

La Bagata parut devant lui son tambour de basque  la main, aprs
l'avoir appel par son nom  l'une des brches de cette muraille
improvise; Pesaro se leva; il courut au son de cette voix aime,
regarda longtemps la jeune fille, puis il poussa bientt un gmissement
vague, comme si le fer aigu de son cornac l'et touch.

Un chimiste du Corso s'avana alors et prsenta  la Bagata la
bouteille qui contenait le poison.

C'tait une bouteille enjolive de rubans comme ces flacons sveltes
contenant le vin de Chypre,  Venise; elle tait entoure de paille  sa
base, et ferme par un cachet de cire.

La main de la Bagata tremblait comme un clavier encore mu dans chacune
de ses touches.

L'lphant saisit avec sa trompe la bouteille qu'elle lui offrit. Vingt
poignards se seraient levs sur elle, si seulement elle et hsit! Rome
entire regardait!

L'animal avala la liqueur d'un trait, comme si c'et t l sa boisson
ordinaire; l'action en fut prompte, terrible: il roula d'un bond au
milieu de l'enceinte comme un colosse foudroy.

Son dernier regard avait t pour la Bagata!

Quant  elle, il semblait qu'elle et commis le plus lche des
meurtres, le plus odieux des attentats, un acte de trahison. Nous la
vmes, M. de Shum et moi, se rouler  terre, s'arracher les cheveux, et
demander  grands cris qu'on voult bien la runir  son cher et
malheureux Pesaro. Comme les chirurgiens de Rome trouvaient l une trop
belle occasion d'anatomie pour la manquer, il venait d'tre convenu
entre eux qu'ils dissqueraient le colosse incontinent.  la vue de ces
bourreaux rudits, arms de scalpels, la Bagata se prcipita dans
l'enceinte; il semblait qu'elle et voulu leur disputer ces restes
inanims. Elle demeura devant ce cadavre une grande demi-heure.

Ce qui nous surprit, de Shum et moi, ce fut de ne pas retrouver prs de
l'lphant, quand nous rejoignmes la Bagata, ce flacon orn de rubans
que l'animal avait rejet sur l'arne.

       *       *       *       *       *

Un mois aprs, je dbarquais avec la Bagata  Trieste. Cette vie sans
cesse excite et rarement satisfaite, la vie de voyage, elle l'avait
partage en s'attachant  moi de toute la force de l'amour, de la
tendresse; elle voyait aimer un fils de famille, un tranger qui l'avait
sauve de la misre, de la honte! Le vertueux M. de Shum m'avait
moralis longtemps l-dessus; mais c'tait peines perdues: j'adorais la
Bagata!

Cette fille tait devenue pour moi une occupation de toutes les heures,
je n'avais pu la voir sans pril pour mon repos, et il y avait des
instants o je me trouvais dgrad dans mon esprit par cette liaison
indigne d'un prince! Mais ces instants-l taient rares, j'en abrgeais
la dure, et je m'criais avec orgueil:--Aprs tout, je suis mon matre;
si j'eusse t en Turquie, je n'eusse pas hsit  m'acheter une
esclave. Qui peut d'ailleurs trouver  redire  mon caprice?

Je la promenais souvent en barque, quand le soleil se couchait. C'tait
l nos bons moments, car M. de Shum, savant mthodique, se couchait avec
le soleil. Nous jouissions alors de la srnit de ces beaux soirs si
longs, si dlicieux en Italie... Avec un marinier, une guitare et des
toiles, j'tais alors plus heureux que le plus heureux pacha de
Stamboul! La Bagata, assise, joignait ses mains sur mes genoux, et me
regardait, mollement perdue dans ses penses.

Depuis quelques semaines pourtant, son humeur tait change. Avait-elle
eu quelque secrte confidence avec mon honorable gouverneur? mon
incognito tait-il trahi? savait-elle que j'tais le prince royal de
Sude? Je me perdais dans tout un chaos de conjectures, quand mon
barcarol me remit une lettre au moment o je rentrais dans ma demeure,
situe  l'extrmit du port.

Je plis en reconnaissant l'criture de la Bagata.

Elle m'annonait, dans ce billet, qu'elle quittait Trieste le soir
mme; elle remerciait le ciel d'avoir bien voulu l'clairer; elle savait
tout! oui, tout, grce  ce redoutable ami M. de Shum! il tait question
pour moi d'un retour prcipit dans mon pays; mon pre tait gravement
malade; on m'attendait.

La Bagata terminait sa lettre par ses mots:

Vous ftes mon premier amour, vous devez tre le dernier.

J'ai toujours assez peu cru  cette protestation de fidlit immuable
faite  l'heure de l'adieu; mais je ne sais pourquoi celle-ci me remua
vivement. Une mlancolie indicible se faisait jour dans ces lignes
traces  la hte par la Bagata; je courus vers de Shum, que je manquai
d'abord d'trangler. Le comte me reut d'un air de philosophie stoque.

 l'entendre, la _pauvre enfant, la belle fille dlaisse_ prendrait
bien vite son parti; qui sait mme si elle ne retournerait pas  son
mtier en plein vent? Mes libralits l'avaient mise au-dessus du
besoin, ce que me disait de Shum me paraissait donc impossible; je fus
surpris seulement qu'elle et arrt dj son passage sur un navire grec
qui faisait voile vers Scio.

Ramassant  la hte quelques papiers qui pussent mettre mon nom 
l'abri des investigations du capitaine et le drouter sur mon compte, je
pars, je me rends  bord de ce btiment: il allait lever l'ancre dans un
quart d'heure.

Vous avez aim, Monvel, jugez si mon coeur battait!

J'arrive, je demande l'infortune; on me dit qu'elle s'est renferme
dans sa cabine et qu'elle y repose.

Sur mes instances, le capitaine consent  frapper doucement  la
cloison...

--_Madamigella_... Bagata!

Aucune rponse.

Il frappe de nouveau, nulle voix, nul bruit; un silence qui me glace et
me force  m'appuyer contre un mt de l'embarcation.

pouvant, hors de moi, je pousse la porte, j'entre avec le capitaine.

Quel spectacle, bon Dieu!

La Bagata, ses deux beaux petits bras croiss comme deux beaux lys sur
sa poitrine, un paquet de lettres entre ses doigts convulsivement
serrs, tait dj ple de cette pleur de l'ternit, elle sommeillait
de ce sommeil dont nul endormi ne s'est jamais rveill.

Sur ces bras, sur ces paules dcouvertes  faire envie  un ciseleur
de Rome ou d'Athnes, pointaient  et l quelques taches violettes; peu
 peu ces taches effrayantes s'largissaient, et s'tendaient sur son
corps comme un linceul d'un bleu noir.

--Le poison!

En effet, le capitaine eut  peine pouss ce cri que je remarquai aux
pieds mmes de la Bagata une bouteille italienne enjolive de rubans
demi-fans; c'tait celle qui avait servi  tuer le pauvre Pesaro! celle
que la Bagata avait ramasse sur la place Navone,  Rome!

Auprs d'elle et sur le marbre d'un petit guridon, elle avait crit 
la plume ces deux vers du Tasse, comme un regret:

     Oh fortunatis peregrin, cui lice,
     Giungere in questa sede alma e felice![48]

       *       *       *       *       *

Le lendemain matin, Monvel en s'veillant chercha Dsaides,--celui-ci
avait disparu.--Le pavillon semblait abandonn;--il eut beau sonner,
appeler, personne ne se montra.

Diable d'homme! pensa Monvel, hier il ne voulait pas me quitter, ce
matin il m'abandonne!

Tout en faisant des rflexions trs philosophiques sur l'instabilit des
sentiments humains, Monvel s'habilla et fit ses dispositions de dpart.

Il crivit  Dsaides--c'tait une ptre en vers sur
l'_hospitalit_.--En tte de l'ptre il y avait une vignette  la
plume--elle reprsentait Monvel brossant lui-mme son habit et
poussetant ses souliers.--Aprs avoir laiss ce souvenir pigrammatique
sur la table de son invisible ami, Monvel sortit; il refermait  peine
la porte du pavillon, quand un homme  l'aspect bizarre lui remit une
lettre soigneusement cachete.

--Je ne puis rien vous dire, Monsieur, je suis pay pour me taire.

Et le messager se mit  courir  toutes jambes.

--Parbleu, se dit Monvel, voil de la franchise ou je ne m'y connais
pas. Il jeta les yeux sur la lettre qu'on venait de lui remettre, comme
un homme qui croit retrouver des caractres connus. Mais l'motion qu'il
semblait prouver ne dura qu'un instant et fit place  la plus vive
surprise.--L'criture de cette lettre lui tait compltement trangre;
la _suscription_ portait: _ monsieur Dsaides_.

Il devenait vident que cette adresse avait t trace par une main de
femme.

Voil qui se complique, pensa Monvel; que diable vais-je faire de ce
billet? Dsaides est peut-tre  l'heure qu'il est sur la route de
Paris; s'il s'agissait d'une bonne fortune, il serait assez plaisant de
lui voler son rle d'amoureux: on n'aurait pas de peine  le mieux jouer
que lui, un rveur, un original! Oui, mais aussi si c'tait un
rendez-vous d'honneur? Il serait fort cruel de se faire tuer  sa place!
Il est vrai qu'il me ferait une messe en musique! Ma foi, j'ai bien
envie de savoir ce que contient ce billet;--entre amis on ne fait pas
tant de faons!

Monvel hsita encore quelques instants, puis il brisa le cachet. Un
parfum dlicieux s'chappa de cette mystrieuse ptre. Monvel comprit
qu'il n'avait point affaire  une simple bourgeoise;--le parfum, c'est
la femme quand il s'agit d'une premire entrevue.

Voici ce que contenait ce billet:

Trouvez-vous aujourd'hui,  deux heures trs prcises,  l'_htel des
deux perdrix_, et demandez le n 13; aprs un quart d'heure de
tte--tte, je vous dirai si je puis vous aimer.

Silence!

--Voil qui est trange, pensa Monvel! qui diable peut crire  ce
pauvre Dsaides, l'homme le moins galant de France!--Quelque
mystificateur peut-tre! C'est pourtant une criture de femme titre; de
vritables pattes de mouche.--Je ne devine pas quel est l'auteur de ce
billet; mais ce qu'il y a de certain, c'est que Dsaides n'ira pas au
rendez-vous!

Monvel mit la lettre dans sa poche et s'achemina vers le premier
restaurant.

--C'est peut-tre la Gogo qui a jou un tour de sa faon  ce pauvre
Dsaides, pour savoir jusqu'o peut aller sa fidlit! elle ne sait donc
pas qu'il ne pourrait tre parjure  sa matresse que pour une sonate,
un concerto ou un opra.--L'amour pour Dsaides n'est rien--la musique
est tout!

Monvel commanda son djeuner--il tait fort sobre;--en quelques secondes
il fut servi.

Pour un oeil exerc il et t facile de reconnatre, dans celui qui
dvorait sans apptit ce modeste repas, un homme vivement proccup.--En
effet, Monvel tait en proie  une trange agitation.--Par deux fois il
avait relu cette singulire lettre, par deux fois il l'avait remise dans
sa poche. Le dmon de la tentation s'tait empar de lui et faisait
passer dans son imagination mille vagues rveries, mille sduisants
tableaux. Monvel tait jeune encore; passionn selon la femme et
l'occasion: aussi l'ennemi avec lequel il se trouvait alors aux prises
devait tre le plus fort.

Tout d'un coup il se leva, jeta un cu sur la table qu'il quittait
(c'tait le double de ce que valaient les oeufs et le caf qu'on lui
avait servis) et disparut, sans couter le garon qui lui criait  se
rompre les poumons:--Monsieur, votre monnaie, votre monnaie!--Mais
Monvel allait comme le vent. Ne recevant aucune rponse, le garon
referma la porte, en se disant:

--Ce doit tre un prince du sang que j'ai servi!

Que faisait Monvel? o allait-il ainsi? pourquoi sa marche
ressemblait-elle  celle d'un homme qu'une patrouille poursuit?

Dj il a fait deux fois le tour de la ville. Encore un coup, o
va-t-il? il n'en sait peut-tre rien lui-mme; mais ce qu'il y a de
certain, c'est que deux heures sonnent  l'horloge de la place et qu'il
est juste devant l'_htel des deux perdrix_.

--Par ma foi, je n'en aurai pas le dmenti, s'cria-t-il! Si c'est un
homme, je le souffletterai; si c'est une dugne, je me sauverai; si
c'est la _Gogo_, je lui dirai que Dsaides m'a cd sa place; si c'est
une autre et qu'elle soit jeune et jolie, elle fera un heureux et voil
tout, mais  coup sr ce ne sera pas Dsaides!

Ah! Monvel, si vous avez t  Stockholm le plus infidle des amants,
vous tiez ce jour-l,  Versailles, le plus volage des maris!

--Le n 13, demanda l'ancien lecteur de Gustave III, en s'adressant  un
gros homme qui se tenait comme un factionnaire de comdie sur le devant
de la porte.

--Le numro 13, ce n'est pas ici; descendez la rue, rpond-on.

--Imbcile, reprit Monvel avec impatience, je te demande la chambre
n 13. Quelqu'un m'y attend.

--Ah! c'est bien diffrent, Monsieur, je ne comprenais pas. L'escalier 
gauche, au premier; au fond du corridor, la porte  droite.

Monvel monta l'escalier; en moins de deux secondes il se trouve devant
le mystrieux n 13. Il allait frapper, quand une petite voix mielleuse
lui crie: Retirez la cl et fermez doucement la porte. Cette voix
partait de l'intrieur de la chambre.

Monvel obit.

Il se voit bientt envelopp par l'obscurit la plus
complte--impossible de rien distinguer.--Tout avait t hermtiquement
ferm dans l'appartement o il venait de pntrer.

--Je dois tre chez la fe Carabosse, pensa Monvel. Allons, attendons!

Il n'osait faire un pas tant l'obscurit tait grande, quand une main se
posa sur la sienne et l'attira vers un sofa.--La main tait petite et
bien gante.

--Je rponds de la main, se dit Monvel.

--Mettez-vous l, reprit l'inconnue, prs de moi.

La voix qui donnait cet ordre tait agrable, mais peut-tre un peu
manire.

Monvel s'assit en rflchissant que cette voix pouvait bien appartenir 
un charmant visage, mais  coup sr il n'avait point affaire 
mademoiselle Gogo.

--Il y a longtemps que je dsire ce tte--tte, monsieur Dsaides,
ajouta la dame aprs avoir tendrement soupir.--Le billet que vous avez
reu ce matin seulement devait vous tre remis il y a plus d'un mois;
par malheur mon messager ne put vous rejoindre: il fallut se rsigner et
attendre.

--En vrit, madame, reprit Monvel, vous me feriez croire, si j'avais
vingt ans, qu'il s'agit d'une vritable passion.

--Non; mais d'un caprice.

--Et  qui dois-je ce caprice?

--Au hasard d'abord;  la bizarrerie de mon sexe ensuite.

--Il parat que mon mrite personnel n'y est pour rien, ajouta Monvel
avec ironie, et que je ne dois remercier que le hasard et la bizarrerie
de votre sexe du bonheur qui m'arme aujourd'hui.

--Vous appelez cela du bonheur!... dj!

Il y eut dans ce _dj_ une coquetterie de courtisane. Monvel prit la
main de celle qui lui parlait, enleva le gant qui la retenait captive et
la porta  ses lvres.--Un dsir ardent passa dans son coeur.--Il avait
compris qu'on allait dployer vis--vis de lui tout un arsenal de
sductions.

--Savez-vous, reprit la dame, que j'ai commis une grave imprudence en
venant me livrer en quelque sorte  vos tentatives galantes? Qui sait si
en sortant de cet htel, je ne suis pas destin  tomber sous le
poignard de mademoiselle Gogo?

--Rassurez-vous, madame, rpondit Monvel en souriant, mademoiselle Gogo
ne songe gure  moi.

--On raconte pourtant sur votre amour des choses fabuleuses.

--On crit si mal l'histoire!

--Infidle! reprit l'inconnue avec un accent de reproche. Vous seriez
pourtant capable de jurer que vous ne l'avez jamais aime, cette pauvre
Gogo!

--C'est pourtant la vrit, Madame, dt-elle vous paratre trange.

--Le jureriez-vous sur votre dernier opra.

--Sur tout ce que j'ai fait, Madame, et sur l'amour que je ressens dj
pour vous!

Monvel en prononant cette phrase, dont il ne pensait pas un mot,
entoura de son bras une taille charmante qu'on ne chercha pas mme 
drober  cette treinte amoureuse.

--Parlons musique, Dsaides, ajouta la dame avec une lgre motion;
votre dernier opra est charmant.

--N'est-ce que pour parler de lui que vous m'avez appel ici? demanda
Monvel malicieusement.

--O serait le grand mal? je suis folle de la musique.

--Parlons de vous, Madame, interrompit-il galamment; parlons-en
longtemps. Quel plus charmant sujet pourrions-nous choisir?

--Qu'en savez-vous? je suis peut-tre vieille, laide...

--C'est impossible, s'cria Monvel avec feu; je ne puis distinguer vos
traits, il est vrai, mais je presse une main charmante, j'entoure de mon
bras une taille de fe...

--Qui sait? interrompit la dame avec malice, je suis peut-tre la _Fe
des Flacons magiques_.

--Fe ou dmon, s'cria Monvel, vous me rendriez fou d'amour! Oh!
laissez-moi contempler votre visage, cette obscurit m'touffe!

--C'est impossible, Dsaides, je ne cderai jamais  ce dsir, reprit
l'inconnue, avec l'accent de la plus ferme rsolution.

--Mon Dieu! qui tes vous donc? demanda Monvel.

--Je vous l'ai dit: la _Fe des Flacons magiques_.

--Mais rpondez au moins  une question: Vous ai-je dj rencontre?

--Oui, souvent, de loin,  la promenade, au thtre, dans la salle.
Hier, par exemple, vous auriez pu me voir, j'assistais  la
reprsentation donne  Versailles.

--Hier! murmura Monvel; et il sembla rassembler ses souvenirs.

--Oh! vous n'y tiez pas, ajouta la dame, je vous y ai vainement
cherch. La foule tait immense. Savez-vous, Dsaides, que cette petite
Mars est charmante. Que de grce nave! N'est-ce pas la fille de Monvel?
Oh! vous verrez que cette enfant ira loin! Je m'y connais et lui prdis
un long avenir de succs. Vous voyez que je ne sors pas de mon rle de
fe.

Monvel tressaillit. Cette femme venait, sans s'en douter, de flatter en
lui son plus cher orgueil,--sa fille.

Il garda le silence, dans la crainte de trahir son motion.

--Vous tes bien silencieux, reprit la dame; qu'avez vous donc,
Dsaides?

--Je pense  vous, Madame, rpondit Monvel en s'arrachant aux ides qui
l'absorbaient. Oh! vous devez tre bien belle, convenez-en?

--On me l'a dit quelquefois, rpondit coquettement l'inconnue.

Monvel passa lgrement la main sur le visage qu'on cherchait tant  lui
cacher. Les lignes lui en parurent dlicates et rgulires. Aucune
rsistance ne fut apporte  ce muet examen. Il devenait vident que le
bonheur le plus complet s'offrait  lui. N'en pas profiter et t
donner de la galanterie de Dsaides la plus triste ide. N'tait-ce donc
pas lui que cette belle inconnue croyait avoir auprs d'elle? Monvel
faillit avouer toute la vrit; mais il rflchit que ce serait l'action
d'un sot, puisqu'il tait venu  ce rendez-vous. Il fut donc homme
d'esprit, il resta.

Quatre heures sonnaient  l'horloge de l'glise, et Monvel tait encore
aux genoux de cette femme. Le moment du dpart tait arriv. L'inconnue
se leva brusquement.

--Il faut que je parte, Dsaides, il le faut, dit-elle; mais avant
j'exige votre parole de galant homme que vous ne chercherez point  me
suivre. Vous resterez dans cette chambre jusqu' ce que l'horloge sonne
cinq heures. Alors seulement vous serez libre de quitter cette prison.

--Vous voulez dire ce temple, ajouta Monvel.

--Temple ou prison, vous le jurez? demanda la dame.

--Sur ce bonheur auquel je n'avais aucun droit, ce bonheur qui doit me
rendre orgueilleux! Mais,  mon tour, une question: vous reverrai-je?

--Je n'en sais vraiment rien; demandez-le au hasard.

Et l'inconnue ouvrait dj la porte.

--Un mot encore, reprit Monvel d'un ton suppliant; vous m'avez fait une
promesse, belle oublieuse?

--Laquelle? demanda-t-on avec surprise.

--C'tait de me dire, aprs un quart-d'heure de tte  tte, si vous
m'aimez.

--Ah! c'est vrai! mais il y a deux heures que vous tes ici!

 peine avait-on prononc ces mots, que la porte se referma brusquement.
Monvel tait seul;--sa compagne avait disparu.

--Cette femme disait vrai, pensa-t-il; ce n'tait qu'un caprice. Aussi,
croyez donc  l'amour d'une inconnue qui se loge au numro
13!--N'importe, elle doit tre charmante, et si jamais je la
rencontre... oh! je la reconnatrai!

Monvel chercha de la main s'il ne trouverait pas sur le divan o il
tait encore assis quelque gage de cette mystrieuse entrevue, un gant,
un ruban, une fleur fltrie; mais ce fut en vain.

--Ah! j'oubliais, se dit-il, que ces femmes l ne laissent rien aprs
elles, pas mme un souvenir!

Tout d'un coup sa main rencontra un petit tui; il s'en empara au milieu
de l'obscurit et le glissa dans sa poche.

Passant ensuite sa main sur son front, comme pour chasser une image
importune, il ouvrit la porte et descendit l'escalier.

Il retrouva devant l'htel le mme homme qu'il y avait dj vu.

--Tiens, mon garon, voil pour toi, lui dit Monvel, en lui mettant un
cu dans la main.

--Merci, Monsieur, merci; mais ce n'est pas la peine--gardez votre
argent--la dame du n 13 m'a donn cinq louis.--C'est plus que a ne
valait.

--Tu crois?

Et, en mme temps, Monvel ouvrit l'tui. Il en tira une paire de
lunettes d'or.

--Parbleu! tu as raison, reprit-il d'un air dpit; n'importe, maraud,
salue-moi jusqu' terre, car c'est bien la premire et dernire fois que
je te fais gagner cinq louis  ce jeu-l.

Il ajouta, en regardant l'tui de nouveau:

--Tu me le paieras, Dsaides!

       *       *       *       *       *

La vie d'un comdien est bien triste sans le thtre; Monvel
l'prouvait, il n'tait pas encore engag aux Varits par MM. Gaillard
et Dorfeuil. Un sentiment de tristesse amre saisit ce coeur; il ne
voulait plus rien de commun avec ses camarades; il vitait de passer
devant la Comdie-Franaise. Se souvenir qu'on a t et ne plus tre,
abdiquer le travail, la gloire, les efforts victorieux, mourir en un mot
avant d'tre mort! Plus de frmissements tragiques, plus de colres
soudaines... Arriver au dnouement de sa carrire avant la fin!  la
seule ide de reconqurir un rang au thtre, le coeur de Monvel battait;
il se rappelait peut-tre les vers de l'lgant pote Maynard[49], se
plaignant aussi de ne plus retrouver un cho sr dans la gnration
nouvelle, qui le pressait et mconnaissait dj sa voix:

     L'ge affaiblit mon discours,
     Et cette fougue me quitte,
     Dont je chantais les amours
     De la reine Marguerite!

La douceur du nouveau commerce que son mariage lui crait suffisait 
peine  l'imagination de Monvel. Le travail l'avait suivi en Sude, il y
avait charm ses heures d'ennui; mais  la qualit d'auteur, Monvel
joignait alors celle de comdien, et avouons-le sans faire injure aux
qualits littraires de Monvel, le comdien chez lui faisait souvent
passer l'homme de lettres. Il lisait si bien qu'on se dfiait de lui
comme d'un enchanteur. Mais  ce moment de crise,  ce retour o les
portes de son thtre se fermaient devant lui, notre auteur se trouvait
dcourag. Ce fut alors qu'il prit le parti de s'emprisonner  la lettre
dans son propre domicile; il y relisait Molire avec une ardeur
juvnile; il y repassait Corneille et Racine, ses vieux amis.

C'tait une petite chambre orne de quelques bonnes figures d'aprs
Greuze, d'un biscuit reprsentant Gustave III, et de grandes cartes
gographiques avec un plan de Stockholm.

Quand Monvel se retirait dans ce belvdre--c'tait un quatrime tage
d'assez rude monte,--son domestique avait ordre de n'introduire
personne.

Un matin, Monvel entend du bruit sur le palier.

--Vous n'entrerez pas, mon petit monsieur.

--Allez au diable! j'entrerai.

--On m'a pourtant dfendu...

--Arrire!

--Mais, Monsieur... mon matre!

--Votre matre! allez, je le connais de plus longue date que vous!

--Cependant...

--Je suis apothicaire, mdecin, quand il le faut!

--Vous, apothicaire! allons! Monsieur, vous riez! un pygme, un extrait
d'homme!

--Insolent!

--Monsieur... votre nom?

--Corbleu! je suis M. Clistorel!

--M. Clistorel?

--Eh! oui, reprenait le petit homme, qui venait de placer ses lunettes
de verre sur son petit nez et frappait de sa petite canne les mollets du
domestique.

Monvel arrive au bruit: il examine quelque temps le petit postillon
d'Hippocrate, et qui reconnat-il sous la perruque  marteaux de
Clistorel?--Hippolyte!

Elle tait venue de son propre chef prier son pre de la faire rpter.

--Clistorel, ce _petit mirmidon de Clistorel_! ne cessait de rpter le
comdien en riant de bon coeur, mais c'est que tu en as l'air! Regnard
n'et pas mieux trouv, mchante espigle! Tu sens la pharmacie d'une
lieue!

Et Monvel de donner aussitt la rplique  Hippolyte Mars:

                       Dieu vous garde en ces lieux;
Je suis, quand je vous vois, plus vif et plus joyeux.

CLISTOREL, _trs fch_.

Bonjour, Monsieur, bonjour.

GRONTE.

                          Si je puis m'y connatre,
Vous paraissez fch. Quoi!

CLISTOREL.

                            J'ai raison de l'tre.

GRONTE.

Qui vous a mis si fort la bile en mouvement?

CLISTOREL.

Qui me l'a mise?

GRONTE.

                Oui.

CLISTOREL.

                    Vos sottises.

GRONTE.

                                 Comment?

Et tout le reste de la scne. Monvel coutait; il ne put, on le croit
aisment, s'empcher de rire aux fameux vers:

     J'ai fait quatorze enfants  ma premire femme,
     Madame Clistorel; Dieu veuille avoir son me!

Et  ceux-ci:

             Prenez-moi de bonnes mdecines
     Avec de bons sirops et drogues anodines,
     De bon catholicon, Monsieur, de bon sn...

--Par ma foi! s'cria-t-il, je suis ravi comme Argant d'avoir un mdecin
dans ma famille!

--Vous trouvez donc, papa, que je ne m'en tire pas trop mal?

--Assurment. Aussi vas-tu faire partie bientt du thtre Montansier!

Ce mot fut prononc par Monvel avec un ton ironique.

--Mais, papa, si vous le voulez, je vous dirai aussi _Louison_!

-- la bonne heure! ceci nous fait rentrer dans Molire; j'ai des
verges, veux-tu que je fasse Argant?

--Ah! sans les verges, papa.

--C'est de toute ncessit.

--_Mon pauvre papa, ne me donnez pas le fouet_.

--_Vous l'aurez_.

--_Au nom de Dieu, mon papa, que je ne l'aie pas!_

Et la voil qui dbite sa scne aprs s'tre dbarrasse de la perruque,
de la canne et des lunettes de Clistorel.

Monvel racontait depuis, bien souvent, que jamais fille n'avait dit
comme elle sa jolie rplique:

--_Ah! mon papa, votre petit doigt est un menteur_.

Ce qu'il y a de curieux,--si puril que puisse paratre un tel
dtail,--c'est que mademoiselle Mars rpta cette phrase toute sa vie
avec la mme note et le mme timbre enchant; elle disait souvent 
mainte bonne amie qui lui contait une histoire, en levant son doigt
avec gentillesse  la hauteur de son oreille:

--Prenez garde  mon petit doigt! il sait tout!

En finissant de faire rpter  sa fille le rle de _Louison_, Monvel
fut pris cette fois-l mme de larmes abondantes. Il rpondit 
Hippolyte qui lui en demandait la cause:

--Je ne puis jamais toucher au _Malade imaginaire_ sans songer que
Molire lui doit sa mort!

Ce trait seul suffirait  peindre la sensibilit profonde du pre de
mademoiselle Mars.

C'tait cette facult de s'mouvoir, de sentir qui constituait la
meilleure partie de son talent.

On a dit, on a crit que Monvel n'avait jamais donn de leons  sa
fille, qu'elle ne fut point son lve et qu'il ne lui fit jamais rpter
qu'un rle, celui d'_Anglique_ dans la _Gouvernante_, qu'elle joua
divinement. Comment avancer de semblables faits? Ne jouaient-ils pas
souvent dans la mme pice? Nous verrons sans doute plus tard sous quel
sourire, sous quelle grce enchanteresse s'panouit ce jeune talent si
fcond en promesses de gloire, de beaut et d'avenir; mademoiselle
Contat, nous le savons mieux que personne, fut la rose qui fconda ce
sol facile; mais nous avons la preuve que Monvel, jaloux de ses droits,
n'entremit l'exercice  mademoiselle Contat que lorsque le travail, les
soucis ou l'ge le prirent en entier et lui firent dlaisser cette
tutelle. Comment ne pas rpugner  croire qu'il se reposa de ces soins
ardus et dlicats sur Valville, homme excellent, mais  coup sr
comdien mdiocre? L'lan sympathique, la tendresse noble et suave,
l'onction touchante qui caractrisa les moindres crations de Monvel se
retrouvent  bien des annes de distance dans ce modle accompli qui
porta le nom de Mars.

Molire amoureux, Molire pris d'Armande Bjart, lui avait donn des
leons suivies; il l'avait initi peu  peu  l'art d'une diction
parfaite et d'une tenue svre, ces deux qualits essentielles au
thtre, sans lesquelles il n'existe pas de comdien. Bien des fois le
matre dut oublier la leon en regardant les charmes naissants de
l'lve; bien des fois aussi la voix de l'lve s'arrta mue, toute
tremblante, devant le regard fixe et profond que le matre tenait
attach sur elle[50]. Mademoiselle Mars n'eut point cet insigne bonheur
d'apprendre d'un pote, d'un amoureux exalt, les ressources et les
secrets d'un art difficile; une voix aime n'pela pas pour elle
l'alphabet mystrieux de Thalie; mais elle dut apprendre de cet homme,
singulirement passionn,  renfermer dans son me tout un foyer brlant
d'motions, de larmes, de douleur; il devient touchant de penser qu'elle
songea  son pre ray de la vie depuis longtemps, quand, avec une
rpugnance fort concevable pour ses moyens, elle dut se soumettre 
aborder le drame. Ce nous sera alors une tude aussi intressante que
neuve de retrouver le coeur de Monvel dans celui de sa fille, son talent
dans ses efforts. Monvel, nous le prouvons aisment, fut un miroir dans
lequel mademoiselle Mars se regarda, souvenir douloureux, ml de
douceur, puisque dans ce genre mme elle obtint d'incontestables
triomphes! La passion, chez mademoiselle Mars, fut pleine de
dlicatesse, de mrite et de rserve, et, sous ce rapport, elle ne
saurait tre dtache d'une poque o Monvel avait eu le loisir d'en
bien saisir les nuances et le mrite. C'est le temps o ils vivent qui
forme les comdiens.




V.

Le Thtre Montansier.--Mademoiselle Mars et mademoiselle
Djazet.--Baptiste cadet.--Dorvigny et sa pice.--M. Jaurois.--Le petit
frre de Jocrisse.--Les noisettes.--Baptiste an.--_Robert, chef de
brigands_.--Damas, Caumont, les deux Grammont.--Trois
bandits.--Mesdemoiselles Sainval.--Brunet et Dorvigny.--Le vin du
roi.--Louis XVIII et Baptiste cadet.


En quittant la comdie de Versailles dont elle avait t directrice,
nous l'avons vu, mademoiselle Montansier tentait une spculation assez
difficile, elle voulait tablir la tragdie, la comdie et l'opra sur
l'emplacement d'un petit thtre de marionnettes.

Ce thtre que le sieur Delomel dirigeait au Palais-Royal sous le nom
des Beaujolais occupait alors le local o Grassot, Sainville et
Hyacinthe nous font rire tous les soirs, o Ravel et Levassor mesurent
le compas en main le nez de Roussel, o MM. Dormeuil et Benon ont enfin
l'heureux pouvoir d'avoir reconquis la foule mme aprs le dpart de
Djazet.

Djazet? quel nom smillant et vif court en ce moment sous notre plume!
Un invitable rapprochement le lie  celui de mademoiselle Mars par un
trait d'union curieux; l en effet o Djazet a brill sous le plumage
de _Vert-Vert_ et le froc de _Richelieu_, Mademoiselle Mars enfant a
jou le petit frre de _Jocrisse_, elle a port la queue rouge avant de
mettre  son front l'aigrette de Climne!

Bizarre destin de deux comdiennes aux tudes si dissemblables, de deux
soeurs par le talent, dont notre scne se montrera longtemps fire!
Toutes deux,  plusieurs annes de distance, auront pass sur cette
scne avec des lueurs bien diffrentes, mademoiselle Mars avec des
dbuts si pauvres, si ingrats, qu'il et fallu tre prophte pour
entrevoir l'toile de son avenir. Mademoiselle Djazet avec un tel
cortge de rles piquants, qu'on se demandait comment les auteurs
pourraient dsormais lui en trouver de nouveaux!

Mais, comme chacun sait, mademoiselle Mars ne fit que passer par ces
coulisses, elle avait seize ans lorsqu'elle les quitta.  seize ans,
Dorvigny devait la rendre  Molire.

La nouvelle salle s'ouvrit sous le nom du _thtre de mademoiselle
Montansier_.

Les comdiens en bois des Beaujolais firent place  des acteurs comme
Baptiste cadet, Damas et Caumont; leurs engagements furent casss. On
s'occupa d'agrandir la scne, o ils se mouvaient avec des fils, pendant
que des personnages cachs chantaient et parlaient pour eux.

Malgr ses dmarches et ses protections, mademoiselle Montansier n'avait
pu faire l'ouverture de son thtre qu'aprs Pques[51]; il fut trs
suivi et la salle agrandie pendant la clture pascale de 1791.
L'architecte Louis, charg des constructions, s'en tira avec honneur.

Si l'on veut bien songer que ce thtre rserv  tant de vicissitudes,
n aprs le serment du jeu de paume et la prise de la Bastille, a vu
dfiler dans son foyer la rvolution de 1789, les ractions de 1793, et
les premiers temps de l'Empire, en changeant de dnomination comme de
costumes, on trouvera peut-tre qu'il mrite autant d'intrt que bien
d'autres.

La troupe dont il se composait alors, offre une galerie de portraits
fort opposs.

Son premier acteur, son Turlupin renomm, fut d'abord Baptiste cadet,
Baptiste dont le _Dsespoir de Jocrisse_ baucha la rputation et que
_Dasnires_, du _Sourd_, rendit  jamais clbre[52].

Baptiste cadet possdait surtout un sang-froid remarquable; il tait
grand, mince, osseux comme tous les comdiens sortis de cette famille
vritablement prdestine au thtre. Il se grimait surtout d'une faon
fort comique et faisait preuve dans ses rles d'une navet si rare
qu'on et pu le surnommer le roi des niais.

Bien qu'il ne dt gure rester plus d'un an au thtre de mademoiselle
Montansier[53], il ne laissa pas que de s'y faire remarquer, tant et si
bien que sa place semblait dsigne  la Comdie Franaise.

Ce fut lui qui tablit  la Montansier le rle de _Jocrisse_; celui de
_Colin_, son petit frre, tait rempli par mademoiselle Mars.

Valville tait l dans la coulisse tout prt  jouer avec Grammont et
les demoiselles Sainval dans je ne sais plus quelle tragdie. Dorvigny,
l'auteur du _Dsespoir de Jocrisse_, n'tait pas encore arriv;
franchement c'tait le moins que l'on ne comment pas ces deux actes
sans lui.

--O donc est Dorvigny? demanda Baptiste  Valville.

On cherche, on s'informe, pas de Dorvigny.

--La famille des Jocrisses arrterait-elle l'ouvrage nouveau, demande
Valville; elle est, certes, fort nombreuse!

--Vous verrez qu'il aura eu quelque malheur, ce pauvre Dorvigny!

--Il aura perdu sa femme!

--Il se sera pris de querelle avec Coffin-Rosny!

--Il est au _caf Godet_  jouer aux dominos!

--On l'a peut-tre arrt!

Et chacun de commenter  sa guise l'absence de Dorvigny, le Csar de la
farce, l'Anibal de la parade, le pre d'une foule de pice telles que
les _Battus payent l'amende_ o Jeannot disait si crment au clerc de M.
le commissaire en lui faisant flairer le liquide rpandu sur sa manche:
c'en est[54].

Cependant le parterre s'impatientait.

Les acteurs frappaient du pied, la Montansier allait faire lever le
rideau, et pendant ce temps Colin (mademoiselle Mars) s'amusait
peut-tre aux noisettes sans s'embarrasser de tout ce tumulte.

Tout d'un coup un bruit se rpand dans les coulisses, c'est lui, c'est
l'auteur, il entre!

Et voil qu'au lieu et place de Dorvigny, les comdiens de la Montansier
voient apparatre un petit bout d'homme grotesque, le nez rubicond, les
mains calleuses, habill d'une veste et d'un pantalon raills, qui
vient sans nulle gne s'appuyer contre l'une des coulisses.

--Votre nom? demande le rgisseur  cet intrus.

--L'auteur, rpond celui-ci.

--Qui, vous? l'auteur! allons donc!

--Sans doute.

--Vous vous appelez?...

--L'auteur.

--Encore! si vous persistez je fais avancer sur vous le poste voisin.

--De quel droit!

--Vous n'tes pas M. Dorvigny.

--Peut-tre.

--La preuve!

--Lisez!

Le rgisseur dploie le papier que lui prsente ce sosie mystrieux.
C'tait une renonciation en bonne forme de ses droits d'auteur, faite
par Dorvigny au nomm Jaurois, le matre du _caf Godet_, marchand de
vin de son tat, et littrateur par _intrim_. Dorvigny qui mourut dans
la dernire misre alinait ainsi la proprit de ses comdies pour la
moindre somme; il faisait ressource de tout. On l'avait vu donner
jusqu' six billets de spectacle pour un petit verre d'eau-de-vie.

Cette fois, un pareil abandon de tous ses droits exalta mademoiselle
Montansier jusqu' la fureur.

--Le cuistre! le bltre! criait-elle tout haut dans les coulisses en
accablant d'injures le malheureux M. Jaurois; mais il n'a donc pas de
coeur!

M. Jaurois tint de son mieux tte  l'orage, il tait crancier de
Dorvigny pour une foule de comestibles et de petits verres, et ce brave
homme de Dorvigny n'avait pas eu recours vis--vis de lui  l'ingnieux
expdient de Martainville[55].

On leva le rideau, Baptiste Cadet fit merveille; mademoiselle Mars dans
le rle du petit frre de Jocrisse fut charmante de navet.

Elle avait la queue rouge traditionnelle, et pendant que Baptiste Cadet
entamait victorieusement le personnage de Jocrisse, le successeur de
Jeannot[56], dans les sympathies du parterre, Hippolyte Mars,  peine
ge de quatorze ans, laissait tomber de sa jolie bouche enfantine les
phrases suivantes:

_Ma mre, y a-t'un beau monsieur  la porte qui dit comme a qu'i
demande aprs la portire._

Et celle-ci: (aprs que Jocrisse lui a propos de lui donner du
fromage:)

_Et du pain, donne-m'en!_

Ce  quoi Jocrisse rpondait:

_Comment, tu ne sais pas parler  ton ge; on dit: du pain,
donne-moi-z'en._ 

Tel fut le premier franais qui sortit des lvres d'Hippolyte Mars; l'on
voit quelle distance il y avait de l  celui de Molire!

Cependant elle joua _Colin_, ni plus ni moins que si elle et jou
_Climne_. M. Jaurois lui-mme qui reprsentait Dorvigny parut
satisfait.

Baptiste cadet l'embrassa.

En 1822, poque  laquelle ce comdien se retira, mademoiselle Mars
avait jou dj soixante-huit rles![57]

Le _Dsespoir de Jocrisse_ n'obtint pas  ce thtre un moindre succs
que celui de _Robert, chef de brigands_, jou par Baptiste an.

Cette pice, au sujet de laquelle notre mmoire nous fournit, une page
plus bas, une anecdote faite  coup sr pour surprendre bien des gens,
commena la rputation de cet acteur applaudi plus tard  des titres
plus dignes  la Comdie Franaise.

Le sujet de Schiller, _les Brigands_, n'a rien de commun avec cette
pice o Baptiste an produisit un grand effet.

L'tude de cette conception profonde, inoue nous mnerait trop loin, et
cependant, chose bizarre! il devient impossible de ne pas songer devant
ce singulier mlodrame, boursouffl de phrases et lard de coups de
couteau.

Schiller vivra par le seul type de Moor. Rien de plus rvolt, de plus
sublime ne s'est produit. Cette tragdie, sauvage comme un site de
Salvator, subsiste si belle qu'on dirait d'une large et ineffaable
peinture. Donnez  Frdric Lematre un cheval comme au roi Richard,
jetez-le, perdez-le sous le nom de Moor au milieu de ces cohortes
sacrilges o le doute est roi, o le crime devient blason, faites
descendre sur son front la pleur comme un linceul, couronnez ce front
de l'aurole sanglante du hros de Schiller, vous verrez aprs quel
drame surgira!

Drame immense, svre, courrouc, imptueux! Aujourd'hui Moor crierait
contre les pirates et les cumeurs littraires, contre les marchands qui
se cotisent pour acheter  bas prix un pauvre auteur, le vendre, le
revendre jusqu' ce qu'il soit dmontis sur place! ces gens-l volent
l'intelligence avec un trait, ils la gaspillent, ils l'gorgent: Moor
se contentait d'assassiner les passants!

Outre Baptiste cadet la troupe de mademoiselle Montansier comptait
encore dans son sein des hommes tels que Damas et Caumont, des femmes
telles que mesdemoiselles Sainval.

Le physique de Damas manquait d'clat, le visage de cet acteur tait
ingrat, son nez seul prtait  une srie de quolibets dont ses
dtracteurs ne se firent faute. Damas avait de la chaleur, une grande
intelligence, mais il bredouillait et encourait pour l'ordinaire
l'inimiti de ses interlocuteurs qui lui reprochaient de _cracher dans
l'oeil_. En revanche, ses amis cherchaient  le consoler en lui faisant
observer qu'il avait une grande similitude avec Lekain. Le nez cras de
Damas ressemblait en effet  celui de ce fougueux Othello, de cet
Orosmane camard dont toutes les gravures conservent si religieusement
les traits.

Les deux Grammont faisaient aussi partie du thtre Montansier, sans se
douter que l'chafaud pt remplacer un jour pour eux la tragdie.

L'un d'eux figura au massacre des Suisses (10 aot). On le vit en
pantalon collant avec une couronne de lierre sur la tte entamer des
pourparlers avec les dfenseurs du chteau.

On ne saurait croire combien d'acteurs ambitionnaient alors l'habit de
gnral: nous citerons  propos de _Robert, chef de brigands_, jou au
thtre de la cit par Baptiste an l'anecdote suivante qui prouve 
quel point toutes les classes brlaient alors de l'envie de s'lever.
Les jeux du hasard levaient en ce temps-l un homme au haut de la roue,
ou l'immolait sans piti!

Dans la pice de _Robert, chef de brigands_, pice dans la quelle
excellait Baptiste an, il y avait trois brigands secondaires.

Ces trois brigands portaient la barbe, le sabre, les moustaches, en un
mot tous les accessoires de sa piraterie. Ils juraient comme Cartouche
et prenaient des poses acadmiques comme Mandrin.

Mais quels taient ces bandits?

Si vous dsirez le moins du monde savoir leurs noms nous allons les
inscrire ici par ordre:

Le premier tait le gnral Anselme, frre de Baptiste an.

Le second, le baron Capelle, ancien ministre de Charles X.

Le troisime, le marchal Gouvion Saint-Cyr!

Vous voil bien tonns du thtre obscur de la Cit mont ainsi tout
d'un coup au premier poste de l'tat! devenir l'un gnral, l'autre
ministre, le troisime marchal! Quel vaudeville les auteurs du
_Camarade de lit_ feraient l-dessus!

Voici comment la chose arriva quant  Gouvion Saint-Cyr:

Le marchal Gouvion Saint-Cyr fut un jour trouver Baptiste cadet, son
ami. C'tait aux jours cruels et prilleux de notre rvolution; il
devenait difficile pour lui d'viter l'migration que tant d'exemples
validaient.

--Tu n'as qu'un parti  prendre, dit Baptiste  son ami, c'est de te
mettre au thtre!

--Veux-tu plaisanter?

--Non pas. Tiens, mon cher ami, tu reprsenterais fort bien en uniforme!

Gouvion Saint-Cyr se laisse persuader, il dbute.

Le premier jour, on l'accueille froidement.

Le second, il est siffl!

Le troisime--le quatrime! Ah! par ma foi, l'Odysse de son malheur se
poursuit, on l'abreuve d'humiliations...

En ce temps-l les pommes n'taient pas encore inventes...

Mais on sifflait en choeur, et avec une force imposante.

L'infortun lutta vainement... La honte, le dpit l'emportrent enfin.
Il profita d'un jour o il y avait un bataillon de volontaires dans la
cour du Louvre et il partit. Arriv  la frontire, il tait chef de
bataillon!

Les frres Grammont furent moins heureux; ils tremprent tous deux dans
la Rvolution franaise et payrent cette tentative malheureuse de
l'chafaud.

Les demoiselles Sainval--les mmes que l'on vit forces de se
rconcilier et de s'embrasser en plein thtre, _malgr qu'elles en
eussent_, jourent aussi  la Montansier.

La direction tait loin de les chrir et elles taient dsignes par
elle sous le nom de ses _btes noires_.

Elles n'avaient rien de commun, au reste, avec cette famille des
Jocrisses qu'adora Cambacrs et pour laquelle Talma montrait dans
Brunoy une prfrence injurieuse  Corneille.

Nous avons parl de Dorvigny, l'heureux pre de tant de parades
reprsentes alors avec fracas, surtout celle des _Battus paient
l'amende_. Dorvigny tait un improvisateur de premire force.

Il n'tait pas rare de le voir arriver souvent aux jours marqus pour
une lecture avec un magnifique rouleau nou d'une ficelle, il s'asseyait
vis--vis de Brunet, par exemple, n'ouvrait pas son cahier, mais
commenait par faire claquer sa langue d'un air significatif.

--C'est--dire que tu es content... disait Brunet.

--Assez. Jolie pice, ma foi; on rira bien.

--Je l'espre.

--Veux-tu me prter dix francs?

--Pourquoi?

--Parbleu! pourquoi! parce que je n'ai pas djeun. Je me sens le gosier
sec.

--Mais puisque tu viens me lire... objectait Brunet d'un air de reproche
timide.

--Laisse donc, je lirai bien mieux quand j'aurai hum un peu de blanc
qu'Aude m'a fait goter prs de la rue du Dauphin.

--La rue du Dauphin? mais c'est encore loin des Varits!

--Tu marronnes toujours. As-tu dix francs?

--Pourquoi dix francs?

--J'en dois huit  ce traiteur...

--Je n'en ai que cinq, reprenait le pauvre Brunet en se fouillant.

--C'est cinq que tu me devras!

Et muni de ces cinq francs de Brunet, il courait chez son traiteur; il
allait frapper le rocher comme Mose, et de ce roc jaillissait
l'inspiration.

Dorvigny, son rouleau toujours ploy sous le bras, rentrait aux
Varits!

--Et ta pice, ta pice! malheureux, lui criait Brunet.

--Je ne l'ai point perdue, la voici! Dorvigny montrait son rouleau.

--Je respire, disait le directeur, allons, commence ta lecture. Va! le
comit, c'est moi!

Dorvigny se plaait vis--vis de Brunet, il tait la ficelle de son
rouleau et il commenait alors la liste des personnages.

--Bien!  prsent, continue.

Dorvigny se mouchait, prisait, il entamait ensuite la premire scne!

--C'est trs drle, trs drle... Va toujours! disait Brunet.

Dorvigny passait  une seconde,  une troisime; bref il lisait 
miracle et de faon  enlever bien vite le succs.

--Il n'y a que lui pour lire comme a! poursuivait Brunet en se roulant
sur la table.

--Tu reois donc cet ouvrage?

--Je serais bien sot de le refuser. Donne-moi le manuscrit.

--Le manuscrit?

--Sans doute. Pourquoi le reploies-tu!

--C'est que...

--Tu vas le gter avec des changements, je te connais, rien ne vaut
l'ide premire...

--Mais c'est...

--Ah! trve de _mais_, je veux ton manuscrit, je le veux!

Et l'imprieux Brunet enlevait impitoyablement le manuscrit des mains de
son auteur; il l'ouvrait, mais,  surprise! le papier de Dorvigny tait
vierge de toute criture...

Dorvigny avait tout improvis!...

Le lendemain, il ne se rappelait rien, l'ivresse avait, hlas! pass par
l!

Peu d'auteurs feraient, de nos jours, pareils tours de force.

Brunet dut avoir recours  un stnographe pour Dorvigny.--Mais, en ce
temps-l, l'art de la stnographie tait dans l'enfance.

Quand Dorvigny mourut, il ne devait laisser que des dettes, nous
ignorons quelle socit dramatique ou philanthropique les paya, mais un
homme qui avait fait tant rire mritait bien qu'on s'intresst un peu 
lui.

Revenons  Baptiste cadet[58].

Le feu duc de Polignac a racont souvent devant nous la prdilection de
Louis XVIII pour cet acteur; il lui envoyait du vin de sa table, et
notamment dans _les Hritiers_ de Duval, le duc d'Escars tait charg de
ce que l'auteur de la Charte nommait plaisamment _la provision de
Baptiste_.

Un soir que Baptiste cadet jouait _Alain_ dans _les Hritiers_, (Louis
XVIII et le duc d'Escars assistaient  cette reprsentation), le roi
crut remarquer que Baptiste tait distrait.

--Qu'a donc Baptiste? demanda-t-il  son matre-d'htel qui trouvait,
lui, que l'acteur jouait fort bien.

--Votre Majest est svre ce soir, rpondit le duc; je trouve Baptiste
aussi bon que de coutume.

--Il a quelque chose...

--Il n'a rien.

--D'Escars, je vous dis qu'il n'est pas dans son assiette.

--coutez donc, reprit d'Escars, il a peut-tre trop ft ce vin de
Chambertin que nous lui avons envoy... Je dis _nous_, quoique ce soit
le vin du roi et que Votre Majest seule...

--C'est vrai, j'ai voulu qu'il et ses vingt bouteilles bien cachetes.

--Et vingt bouteilles drangent le jeu de tout compre, si fort qu'il
paraisse!... Je ne dis pas qu'il en ait bu vingt, continua le duc
d'Escars, pas un de vos Suisses ne les tiendrait... Mais peut-tre
a-t-il invit ses camarades... Et le Chambertin, ce vin perfide... dame!
Baptiste cadet n'est pas un trappiste, un Ranc!

--Vous le calomniez, il n'est pas gris... voyez! il a l'air plutt de
chercher quelqu'un...

--En effet, Baptiste semblait fort proccup...

videmment il lui manquait un de ses accessoires ordinaires: on sait que
les comdiens dsignent par ce mot les objets matriels indispensables 
leurs rles.

Mais quel tait cet accessoire?

Dans _les Hritiers_, un des grands mrites de Baptiste cadet consistait
surtout  tricher son matre d'une faon fort comique.

Il y a une scne dans la pice o le capitaine djeune, Baptiste est son
valet, Baptiste le voit, Baptiste l'envie... La bouteille que boit le
capitaine est  moiti, Baptiste en boit une gorge derrire lui, puis
remet un peu d'eau dans la carafe et _mle_...

Ceci est un mange de domestique fort connu.

Mais ce qu'il fallait voir, c'tait l'adresse, la vivacit, la prcision
de Baptiste dans un jeu de scne... Vous n'eussiez jamais voulu de lui
pour domestique  voir ce trait-l, toute votre cave y et pass! Oui,
toute votre cave.

Le Sillery rouge et mi-frapp,

Le Mercurey de la comte,

L'A de Mot,

Le Malvoisie d'Alicante!

Baptiste et mlang tout cela aussi bien que le fameux vin du
capitaine.

Quand Baptiste jouait cette scne, et que le roi assistait au spectacle
il changeait ordinairement un coup d'oeil malin avec sa Majest laquelle
ne manquait pas de se tourner alors vers son premier matre-d'htel
comme pour lui dire avec une bonhomie maligne:

--Pends-toi, d'Escars, tu n'as pas trouv celle-l!

Or voici que cette fois-l Baptiste s'approche de la loge royale et dit
entre ses dents de faon  tre entendu de sa Majest:

Pauvre Baptiste, on t'a trich ce soir de dix bouteilles!

Et en mme temps il montra le poing au premier matre-d'htel de sa
Majest.

--Que veut dire ceci, demanda le roi fort tonn  d'Escars, n'avez-vous
donc pas envoy  Baptiste ses vingt bouteilles?

--Je vous jure, Sire...

Le roi laissa tomber de nouveau son regard sur Baptiste. La pantomime de
celui-ci n'exprimait que trop son dpit. Ce soir-l, il jouait pour sa
Majest bien plus que pour le public.

--Monsieur le duc, reprit le roi en riant, je crois que vous aimez le
Chambertin; rognez mes courtisans, j'y consens, mais je veux que
Baptiste ne soit jamais priv...

--D'un pareil vin, Sire, balbutia le duc, mais c'est un nectar; je
connais votre cave autant que personne, il vous en reste  peine deux
cents bouteilles...

--C'est bon,--vous ne lui enverrez plus  l'avenir que du vin de Chypre
de la Commanderie, entendez-vous?

Le duc d'Escars obit, il se rattrapa sur une macdoine de sept fruits 
la glace au jus d'orange et sur des cerceaux au sel gris et au jus
muscat qu'il fit apporter dans la loge vers la fin du spectacle. Louis
XVIII aimait beaucoup ces sortes d'improvisations. Il rendit sa faveur 
son trs honor matre-d'htel,  condition qu'il ne _tricherait_ plus
jamais Baptiste.

Jusqu' la mort de Louis XVIII, Baptiste but du vin du roi.

Quand on porta le corps de Louis XVIII  Saint-Denis, il faisait une
pluie du diable, les torches que portaient les pauvres s'teignaient
dans leurs mains au souffle du vent, l'eau tombait par torrents sur la
grand'route.

Voil mon vin qui s'en va! murmura Baptiste en voyant passer le corps.

Un comdien du roi boire du vin du roi! cela tait tout simple, et
cependant on n'y avait pas song! Aujourd'hui, ces changes entre le
matre royal et l'acteur seraient vus de mauvais oeil, mais Louis XVIII
savait son Horace par coeur. Il et fraternis avec toutes les
puissances, le verre en main, et Baptiste cadet fut, de son temps, une
puissance. Ferdinand VII aimait  s'entreprendre de paroles avec les
_toreros_ du Cirque; le prince de Galles buvait avec Cribb; Charles X,
dans sa jeunesse, prit des leons de Placide appel _le petit Diable_.
Louis XIV enfin, ne permit-il pas  Molire de faire son lit?

Les rois s'vitent toujours le plus qu'ils peuvent; ils ne rencontrent
autour d'eux qu'ennui, dissimulation, sottise. De tous ceux qui burent
son vin, Batiste cadet ne fut-il pas le plus reconnaissant envers le
monarque? Il l'amusa certes autant que M. de Cazes.

Voyez seulement la diffrence des rgnes et des genres; Louis XVIII
avait Baptiste; Napolon eut Talma.

FIN DU DEUXIEME VOLUME.




NOTES


[1: Rien ne devait lui manquer, pas mme les prsages.  l'ouverture des
tats-gnraux, un page, porteur d'un ordre, passait  cheval, son
cheval s'effraye, il se cabre, le voil dsaronn et renvers.--La
monarchie aura le mme sort. s'cria M. de Villedreuil.]

[2: 1783.]

[3: Immense et grotesque couvre-chef d'alors.]

[4: Ce n'est pas, en effet, Monvel qui et trafiqu impudemment, comme
beaucoup de nos _faiseurs_ de vaudevilles d'aujourd'hui, de sujets de
pices marques  l'estampille de ses confrres. La commission
dramatique est perptuellement saisie de pareils dlits, il y a des
auteurs dcors qui vivent,  la lettre, de ces larcins, et elle les
laisse vivre, parader et s'engraisser sur les planches. Nous donnerons
en temps et lieux la liste de ces forbans qui dcoupent un livre sans
prvenir mme son auteur, ou son libraire.]

[5: Gustave III envoya, sans se faire connatre, l'loge du feu marchal
Torstenson; cet loge fut couronn.]

[6: Prville jouait un jour le _Mercure galant_ devant la cour 
Fontainebleau. Lorsqu'il se prsenta pour entrer dans le thtre,
habill en soldat, le factionnaire, le prenant pour un militaire ivre,
s'opposa  son passage et le repoussa avec opinitret en lui disant:
Camarade, au nom de Dieu, ne passez pas, vous me ferez mettre en
prison.]

[7: Voltaire,  son avnement, lui adressa aussi une ptre.]

[8: Madame la marquise de Langeac et le duc de La Vrillire la
protgeaient. Les orateurs les plus minents, les gens de la premire
distinction n'obtinrent jamais de pareilles marques de triomphe. Un
Suisse allait  sa loge, tandis que d'autres bordaient le passage et
faisaient la haie; un cuyer lui donnait la main jusqu' l'orchestre,
etc., etc.]

[9: Fils du duc de Chaulnes. Il avait hrit du got de son pre pour
les sciences, et poussa fort loin ses recherches sur la physique. Un
mtore en forme de globe ayant caus, en 1771, une grande rumeur 
Paris, quelques adeptes de M. de Pecquigny, ravis du jeu de son
cerf-volant lectrique, n'hsitrent pas  le lui attribuer. La police
se mla de l'affaire, et l'on vit l'instant o l'on dcouvrait un
sorcier dans un savant.]

[10: Elle est adresse  Dsaides.]

[11: La premire reprsentation eut lieu en 1783  Paris.]

[12: Dsaides tait fort li avec M. de Sauvigny, qui souvent, dit-on,
se mla de revoir et corriger les pices de Monvel.]

[13: Cette statue colossale, modele sur les dessins de Larchevque,
sculpteur franais trs distingu, qui mourut avant de l'achever, fut
termine par l'habile ciseau de Sergell, et rige en 1790 seulement.]

[14: Ce M. Sparmann avait enrichi singulirement le cabinet d'histoire
naturelle de Stockholm; la salle de l'Acadmie lui devait beaucoup. Les
recherches de ce savant se publiaient tous les trois mois en langue
sudoise. (_Note de l'auteur_.)]

[15: Vige, qui devint plus tard lui-mme un lecteur charmant et un
pote agrable.]

[16: Pice de Ducis, joue en 1783.]

[17: Les fragments de cette nouvelle lettre sont de juin mme date.]

[18: Olof Dalin, pote sudois fort estim, chancelier de la cour
jusqu' sa mort, arrive en 1763.]

[19: La petitesse du trou dont il est perc, dit Voltaire, est une des
raisons de ceux qui veulent croire qu'il prit par un assassinat.

La fin tragique de Charles XII a t, en effet, trs souvent
controverse. On a crit des volumes entiers sur la question de savoir
si elle tait le fruit d'une perfidie ou des hasards de la guerre. (Lire
la dernire page de Voltaire qui absout Siquier  ce sujet. _Hist. de
Charles XII_.)]

[20: Mort en 1779.]

[21: _Swedenborg, ou Stocklom_ en 1765.]

[22: Lettre du comte de Mirabeau  M... sur MM. Cagliostro et Lavater.
Berlin, chez Franois de Larde, 1786; imprim de 75 pages.]

[23: Il succomba au travail, et mourut  la fleur de son ge, le 12
avril 1795.]

[24: Cette dite se termina, on le sait, d'une faon assez orageuse.]

[25: Pre de Gustave Ier.]

[26: _Souvenirs de la Rvolution_, ch. II.]

[27: Joue en 1789.]

[28: V. Bachaumont, tome XXIII, p. 44.]

[29: De 1725  1775 et 1780.]

[30: Mmoires de Fleury, t. IV. p. 62.]

[31: Loi du 13 janvier 1791, dcret sur la libert des thtres.]

[32: Mmoires de Fleury, t. IV, p. 64.]

[33: Histoire philosophique et littraire du Thtre-Franais, par H.
Lucas, p. 305.]

[34: Notice sur mademoiselle Mars.]

[35: Le comte de Fersen.]

[36: Ancien ministre.]

[37: _Blaise et Babet_ et la _Suite des Trois Fermiers_ prouvent assez
combien Monvel entendait ce genre.]

[38: 1786.]

[39: Mademoiselle Mars possda en effet,  Versailles, deux maisons
qu'elle y allait voir et qu'elle habita.]

[40: Aprs avoir eu la direction des thtres du Havre et de Rouen,
mademoiselle Montansier tait en effet, au moment de la Rvolution,  la
tte d'un grand tablissement  Versailles. Prvoyant bien que le
dplacement de la cour lui serait trs prjudiciable, elle acheta, ds
1789, au Palais-Royal, la salle occupe avant par les Beaujolais.]

[41: Elle l'pousa en effet secrtement en 1807. Elle mourut  90 ans.
Son nom de famille  elle tait, on le croit, Brunet.]

[42: La pice de Monvel tait en trois actes. Sauvigny la remit en deux.
Elle avait t envoye de Sude.]

[43: Mademoiselle Leroi Beaumenard, pouse de J.-C.-G. Colson de
Belcourt, commena sa carrire thtrale  l'Opra-Comique. Elle y avait
reu le nom de Gogo,  cause du naturel qu'elle avait montr en jouant
ce rle dans le _Coq de village_, de Favart.]

[44: Della Maria en fit plus tard la musique.--Deux actes, 1799.]

[45: Classe du peuple,  Rome, dont les seules moeurs rappellent
l'antique fiert de ses matres.]

[46: Gros sous.]

[47: Eau-de-vie de riz que ces animaux aiment beaucoup.]

[48: Canto XV. Gerusaleme.]

[49: _Histoire du Thtre_, par E. Foucauld.]

[50: _Ibidem_.]

[51: 1790.]

[52: Il se retira de la Comdie Franaise (1822) par ce rle o il se
montra aussi plaisant qu' l'poque o il le cra.]

[53: Ses dbuts eurent lieu au thtre de la rue Richelieu, en 1792.]

[54: Scne IX. _Les Battus payent l'amende_ ou _Ce que l'on voudra_,
proverbe, comdie, parades, 1779.]

[55: Martainville devait  un limonadier un certain nombre de petits
verres. Comme il racontait fort bien, on faisait cercle autour de lui au
caf.--Un petit verre pour Martainville, disait-on  la fin de chacune
de ses histoires. Et Martainville buvait le verre de kirsch apport. Il
en buvait quinze, vingt. Mais ce prtendu kirsch tait de l'eau et on
dfalquait cela sur sa note.]

[56: Il y avait eu de Dorvigny: _Janot chez le dgraisseur_ ou _
quelque chose malheur est bon_, comdie en un acte, 1779. _Janot_, ou
les _Battus paient l'amende_ du mme, 1779. Il y eut ensuite _Jocrisse
chang de condition_, 2 actes, 1798 (Dorvigny). _Jocrisse congdi_, du
mme, 1799, et _Jocrisse suicid_, drame tragi-comique, Sidony et
Servires, 1804.]

[57: Et tous dans des comdies _nouvelles_! Le relev de la comdie ne
laisse aucun doute  cet gard. Baptiste Cadet s'est retir l'anne mme
ou mademoiselle Mars cra _Valrie_.]

[58: Mort en 1839.]





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II), by Mademoiselle Mars

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*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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works.  See paragraph 1.E below.

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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
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