The Project Gutenberg EBook of Robert Burns, by Auguste Angellier

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Title: Robert Burns
       Vol. I., La Vie.

Author: Auguste Angellier

Release Date: May 5, 2008 [EBook #25335]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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  AUGUSTE ANGELLIER
  DOCTEUR S LETTRES,
  PROFESSEUR  L'UNIVERSIT DE LILLE.




                    ROBERT BURNS


                         I

                      LA VIE




            PARIS, HACHETTE ET Cie. 1893.




                         

                 M. MILE CHARLES

             CORRESPONDANT DE L'INSTITUT

           RECTEUR DE L'ACADMIE DE LYON

                 JE DDIE CE LIVRE

      EN TMOIGNAGE DE RESPECT ET D'AFFECTION.

                            AUGUSTE ANGELLIER.




PRFACE.


Aprs un sicle on sait ce que vaut la renomme d'un pote, et quelles
verdures les contemporains ont plantes sur sa tombe: si c'taient des
peupliers et des bouleaux, essences de quelques annes, ou le chne
qui rsiste aux ges. Parmi les gloires potiques qui ont clat en
Angleterre  la fin du dernier sicle et au commencement du ntre,
quelques-unes se sont fltries; il n'en est pas qui ait plus
rgulirement grandi que celle de Robert Burns. Il est dsormais, pour
une fraction considrable et suprieure de l'humanit, un grand pote
d'usage quotidien, un de ceux o des milliers d'mes trouvent le
froment et le vin. Le rameau qui fut plant sur sa fosse est devenu un
arbre puissant, indestructible.

Il nous a paru que Burns n'tait pas assez connu en France, si l'on
songe  la place que son nom tient dsormais dans le monde. Les
quelques tudes qui ont t crites sur lui sont sommaires; la plupart
ont t produites avant que les derniers documents, dont quelques-uns
sont importants, aient t publis. Il nous a paru aussi que, mme
aprs les biographies anglaises, dont plusieurs sont admirables, il
tait encore possible d'lucider certains moments intrieurs de sa
vie. Cela nous a engag  entreprendre ce travail. Sans doute une
secrte sympathie pour cette me curieuse et forte nous y poussait
obscurment.

Sa vie est, en effet, intressante et instructive entre toutes. C'est
pour ainsi dire une vie type. Par la violence et la varit des
sentiments et des vicissitudes, par le mlange de hautes intentions et
d'accomplissements dbiles, par certaines crises matresses et
essentielles, elle est une figure  la fois complte et rare de la vie
humaine. Et, plus prcisment, par l'effort et l'nergie de la
jeunesse, l'indcision et le vacillement de la maturit, le
relchement et la dchance des dernires annes, elle offre, avec des
proportions plus amples et des accents plus forts, l'image et, le
trac de tant d'existences, entreprises avec confiance et courage,
mollement maintenues au moment dcisif, acheves dans les regrets et
les remords. Elle est comme un exemplaire, fait d'un mtal fin et
frapp d'une empreinte forte, de la majeure partie peut-tre des
destines qui se dbattent sur ce globe.

       *       *       *       *       *

Nous avons pens que cette existence ne pouvait prendre son intrt,
son enseignement entiers, que si toutes les situations en taient
tudies dans leur forme particulire et dans leur troite succession.
Ces tudes,  leur tour, ne pouvaient avoir de porte et de
pntration que si elles taient assez dtailles pour revtir
l'intensit que ces situations eurent vraiment. Nous avons voulu
reconstituer, avec tout le drame qu'elles contenaient, les crises de
coeur, de conscience, ou de circonstances, dont fut forme cette
destine. En d'autres termes, nous avons essay d'en crire le roman,
mais un roman rel, tabli sur des faits, des lettres, des aveux. Nous
voulons, par ce mot, indiquer notre effort pour remettre ces moments
d'motion dans la vrit vcue, pour les voquer tels qu'ils furent
dans le coeur qu'ils bouleversrent. C'est une tentative pour
reconstituer la ralit avec une pleine exactitude.

Le rsultat invitable de cet essai est un dveloppement qu'on
trouvera sans doute excessif; on nous reprochera d'avoir donn trop de
place  des faits qui se retrouvent dans les souvenirs de beaucoup
d'hommes. Nous pourrions rpondre qu'il n'y a pas de faits peu
importants quand ils renseignent sur une me importante; et que
souvent les faits les plus communs fournissent les plus probants
indices pour connatre une conscience. Mais nous dsirons revendiquer
plus franchement et plus largement la mthode suivie dans ce travail.
Si les actes ordinaires de gens ordinaires, tudis avec minutie dans
ce qu'ils ont d'individuellement intense et de gnralement humain,
suffisent  faire vivre le roman et le thtre, pourquoi n'y aurait-il
pas, dans une vie relle, dans celle surtout d'un homme qui a senti
plus que les autres, les mmes situations de roman et de drame, la
mme motion et les mmes leons. Que dis-je? L'impression est ici
plus poignante et l'enseignement plus haut par la vrit des
vnements et la valeur de celui qui les a vcus. La mme angoisse
peut natre des crises d'un coeur qui a palpit que des crises de
coeurs imaginaires. Toute tude psychologique d'un homme, si elle
remontait  ce qui fut la ralit, se retrouverait devant une de ces
analyses qui semblent rserves aux romanciers et aux dramaturges. La
foncire tude d'un homme d'tat, d'un artiste, d'un pote, d'un
ambitieux ne diffre pas de l'tude du pre Grandet ou de Macbeth. Et
souvent les situations relles ne le cdent ni en grandeur ni en
cruaut aux situations inventes. Celui qui essaye de reconstituer une
me, au moyen des dbris qu'elle a laisss d'elle-mme, se trouve, le
plus souvent, en face d'une suite de scnes qui furent des drames; et
l'on ne cre un drame que par la minutie du dcor et du dtail, eux
seuls redonnent  un pisode ordinaire l'importance, la gravit
majeure et comme l'accaparement qu'il eut pour les mes qui en
attendaient la tristesse ou la joie.

       *       *       *       *       *

On me dira peut-tre que j'ai t trop indulgent, que j'ai trop excus
une vie charge de dfaillances. Je rpondrai: je n'ai pas t
indulgent dans les faits; je ne les ai pas attnus; je n'en ai pas
dissimul un seul; il en est mme plusieurs dont on n'avait pas aperu
la porte, je l'ai indique,  ce point que certains admirateurs du
pote pourront me reprocher d'avoir t dur pour lui, d'avoir fait
entrer le soleil dans certains coins qui auraient pu demeurer obscurs.
Je n'ai pas non plus t indulgent dans l'interprtation de ces actes
de faiblesse et d'gosme. Je crois avoir donn  chacun d'eux sa
notation morale, mesure surtout aux souffrances dont ils furent la
cause. L'indulgence apparat seulement dans le jugement gnral sur
l'homme, en tenant compte du bien qu'il y avait en lui, de ses
qualits, de ses efforts, des circonstances de sa vie, des
entranements d'une nature qui a fait partie de son gnie. L, en
effet, l'indulgence existe; elle n'est autre chose que de l'quit. Je
ne suis pas un juge pour condamner mon semblable; je n'en ai pas
l'infaillibilit, et le cruel office ne m'en est pas impos; je parle
avec piti et prcaution des faiblesses apparentes d'un frre humain,
d'un grand frre humain, dont je ne connais pas toute la vie, dont je
ne sais pas toutes les souffrances, dont je ne puis mesurer les
desseins, dont je n'ai pas pes les regrets, dont je ne touche que la
grossire corce que les actes font autour des intentions de l'me. Il
y avait  la Renaissance un mdailleur italien dont le nom a t
perdu. Il avait l'habitude de graver au revers de ses oeuvres la
figure de l'Esprance, et on lui a donn le nom charmant de
mdailleur  l'Esprance. De mme, si c'est le devoir pour
l'historien de montrer clairement les faits, il serait beau que
derrire chacun de ses jugements on apert toujours la marque de
bont. Il n'y aurait pas  nos yeux de plus haut titre, pour un
critique dont le nom serait inconnu ou oubli, que d'tre dsign,
mme sur une seule page sauve, comme le critique de l'Indulgence.




LA VIE.




CHAPITRE I.

ALLOWAY ET MONT-OLIPHANT.

1759--1777.


I.

ALLOWAY. -- L'ENFANCE.

 deux milles environ au sud de la petite ville d'Ayr, en cosse, sur
la route qui longe la mer prs de la cte, se trouve un cottage de
paysan, blanchi  la chaux, qui est peut-tre, aprs la petite maison
de Shakspeare  Stratford-sur-l'Avon, le lieu de plerinage littraire
le plus fameux de la race anglo-saxonne. Ce ne sont pourtant pas les
endroits consacrs qui manquent en Angleterre, et l'affluence des
fidles ne leur fait pas dfaut. Aucune race n'a davantage le culte,
parce qu'aucune n'a autant l'orgueil, de ses grands hommes. Les ruines
de Newstead Abbey, avec les souvenirs orageux de Byron; la bourgeoise
maison de Cowper  Olney; la rsidence gothique de Walter Scott 
Abbotsford; la paisible demeure de Wordsworth  Rydal Mount sont,
chaque anne, visites par des milliers de voyageurs venus de tous les
coins du monde, o l'on parle anglais. Mais elles le sont surtout par
des catgories particulires d'admirateurs; elles attirent de
prfrence telle ou telle classe d'mes, selon que celles-ci ont plus
d'affinit pour la rvolte, la douceur, la sant d'esprit ou la
mditation sereine. Aucun de ces lieux n'est l'objet d'un culte aussi
gnral que cette petite chaumire d'argile. C'est l que naquit
Robert Burns. Sa vie et ses oeuvres sont en effet assez pleines d'un
intrt unique pour exciter toutes les curiosits, assez pleines
d'infortunes et de beauts pour exciter toutes les pitis et toutes
les admirations.

       *       *       *       *       *

Son pre William Burns, ou plutt, pour crire son nom comme il
l'crivait lui-mme, Burnes, venait du nord-est de l'cosse, du
Kincardineshire. C'tait le fils d'un fermier; il avait t lev sur
la cte austre et pre de la mer du Nord, parmi les ruines du chteau
de Dunnottar, sur l'ancien domaine de la famille des Keith-Marischal
dont les biens avaient t confisqus aprs la rvolte de 1715. La
destine avait t rude pour lui. Vers l'ge de 19 ans, il avait t,
en mme temps qu'un frre an, forc de s'loigner pour aller gagner
sa vie. J'ai souvent, dit Gilbert Burns, entendu mon pre dcrire
l'angoisse qu'il ressentit, quand ils se sparrent au sommet d'une
colline, sur les confins de leur lieu de naissance, chacun prenant sa
route  la recherche de nouvelles aventures et sachant  peine o il
allait[1]. William Burnes avait d'abord sjourn  dimbourg o il
avait travaill de son mtier de jardinier. Puis il avait travers
l'cosse et tait venu vers l'ouest, s'tablir dans l'Ayrshire. Aprs
avoir servi les autres comme jardinier, il avait lou sept acres de
terre, prs du pont du Doon, pour s'y tablir comme ppiniriste. Sur
ce terrain, prs de la vieille glise du village d'Alloway, il avait
de ses propres mains bti le cottage aux murs d'argile, qui est
maintenant un des joyaux de l'cosse. Au mois de dcembre 1757, il y
avait amen sa femme de beaucoup plus jeune que lui, Agnes Brown,
fille d'un fermier du Carrick.

          [Note 1: _Narrative by Gilbert Burns of his Brother's Life._
          Scott Douglas. Vol. IV. Appendix C.]

 coup sr, ce n'tait pas un homme ordinaire. Froid, svre,
silencieux et sombre, singulirement honnte, il vivait retir en
lui-mme. Il semble avoir inspir autour de lui un sentiment un peu
timide de vnration et d'affection, comme il arrive aux hommes
austres et bons. Sa femme avait pour lui un amour plein de dfrence;
lorsqu'il grondait ses enfants, ce qu'il faisait rarement, ils
l'coutaient avec une sorte de terreur respectueuse. Il avait eu l'art
de gagner l'estime et le bon vouloir de ceux qu'il employait, et celui
de conserver toute sa dignit devant les gens d'une position plus
leve que la sienne. Sous ces dehors glaciaux et rigides, il cachait
une facult d'observation pntrante et une disposition 
l'emportement dont Robert hrita sans sa puissance  la matriser.
Pendant de nombreuses annes de vie errante ou de sjours, dit
celui-ci en parlant de son pre, il avait ramass une assez grande
somme d'observation et d'exprience,  laquelle je dois la plus grande
partie de mes faibles prtentions  la sagesse. J'ai rencontr peu de
personnes qui comprissent les hommes, leurs moeurs et leurs faons
aussi bien que lui. Mais une intgrit obstine et une irascibilit
fougueuse et ingouvernable sont de mauvaises conditions pour russir.
Je naquis donc le fils d'un homme trs pauvre[2]. Murdoch, le matre
d'cole de ses fils, dans le portrait qu'il en traa plus tard, dit
qu'il ne le vit que deux fois en colre: une fois parce que les
moissonneurs n'avaient pas fauch un champ comme il tait dit; une
autre fois parce qu'un vieillard avait tenu devant lui une
conversation avec des allusions grivoises[3]. Mais, Murdoch vcut peu
de temps avec lui, et ne le voyait que par intervalles. Burns, dans sa
lettre au Dr Moore, revient une seconde fois sur cette disposition:
Il tait, dit-il, sujet  de fortes colres. videmment il y avait
chez lui des rserves d'orage qui ne parurent jamais; mais parfois un
clair ou un grondement peraient la froideur de l'aspect. L'orage
clata chez le fils, avec tous ses ravages et toutes ses beauts.

          [Note 2: _Lettre autobiographique de Robert Burns au Dr
          Moore, date de Mauchline 2 Aot 1787._ Cette lettre est un
          document capital pour la premire partie de la vie de
          Burns.--Tous les renvois aux oeuvres de Burns, soit en vers
          soit en prose, sont faits, lorsqu'il n'y aura pas d'autre
          indication, sur la belle dition de W. Scott Douglas: _The
          complete Works of Robert Burns._ Edinburgh. William
          Paterson, 6 vol. in-8{o}. C'est pour longtemps sans doute
          l'dition dfinitive.]

          [Note 3: John Murdoch's. _Narrative of the Household of
          William Burnes._ V. Scott Douglas. Vol. IV. Appendix B.]

La mre de Burns tait la fille d'un fermier du Carrick, et ce dtail
a son importance. Tandis que la partie de l'cosse mridionale qui
s'tend  l'est des collines des Lowther jusqu' la mer du Nord, avait
t envahie par les Angles et devenait saxonne, toute la contre qui
s'tend  l'ouest des mmes collines jusqu' la mer d'Irlande et qui
constituait le royaume breton de Strathclyde, tait reste autrefois
celtique. Lorsque plus tard les Angles pntrrent dans la valle de
la Clyde et jusque dans les plaines d'Ayrshire, la partie sud de cette
rgion, le Galloway, resta pur de tout mlange[4]; la population
gallique, qui n'a pas cess de l'habiter, dborda mme sur une partie
du comt d'Ayr et couvrit le district de Carrick qui en forme le coin
mridional, contre la mer[5]. C'est de ce bout de terre, o s'est
conserv un fonds de sang gaulois, que venait la mre de Burns. Elle
tait petite, extrmement vive et active, d'une humeur gaie, avec une
chevelure d'un roux ple et de magnifiques yeux noirs. Elle avait le
got celtique pour la musique, elle savait une inpuisable quantit de
vieilles chansons et de vieilles ballades qu'elle chantait fort bien
et dont srement elle bera son fils. C'est  elle bien plus qu' son
pre que Robert ressemblait de faons et de traits. Il tenait d'elle
ces tincelants yeux noirs dont Walter Scott, qui avait connu
cependant tous les hommes minents de son temps, disait qu'il n'avait
jamais vu les pareils dans une autre tte humaine; son aisance de
dmarche et de manires; sa force de familiarit et cette alerte joie
de vivre qui, pendant longtemps, pera toutes ses tristesses. S'il est
vrai que, dans la posie anglaise, les qualits soudaines et
brillantes, la vivacit de la couleur, la lgret du rhythme, l'essor
des strophes, l'ardeur, doivent tre attribus au gnie celtique[6],
c'est par sa mre que Burns les a reus. La partie grave et
mditative de son oeuvre, ses pomes sagaces et solides peuvent tre
attribus  l'influence paternelle; c'est  l'influence maternelle que
revient la partie lyrique, ses adorables chansons si lgres, hymnes
joyeuses aux couleurs claires qui laissent deviner le sang vif des
Gaulois.

          [Note 4: Skene. _Celtic Scotland._ Vol. I, p. 202-203.--Voir
          aussi Hill Burton. _History of Scotland._ Vol. I, p. 278.
          Vol. II, p. 16 et 61.--Voir aussi Veitch. _The History and
          Poetry of the Scottish Border._ Chapitre III.]

          [Note 5: Skene. _Celtic Scotland._ Vol. III, p. 70.]

          [Note 6: Matthew Arnold. _Of the study of Celtic
          Literature._]

       *       *       *       *       *

Robert Burns naquit le 25 janvier 1759. Sa vie qui devait tre si
orageuse commena dans un orage, et lui-mme rappelait, avec une
rondeur de termes  laquelle il faut s'habituer avec lui, dans quelles
circonstances il tait venu au monde et ce qu'une commre lui avait
prdit ds la premire heure.

  Il y eut un garon qui naquit en Kyle,
  Mais en quel jour et de quelle faon,
  Je me demande si cela vaut la peine
  D'tre si minutieux pour Robin.

  Robin fut un vagabond,
  Un joyeux gars, un vagabond, un joyeux gars, un vagabond;
  Robin fut un vagabond,
  Un joyeux gars, un vagabond, Robin!

  L'avant-dernire anne de notre monarque
  tait de vingt-cinq jours commence,
  Ce fut alors qu'une rafale du vent de janvier
  Entra et commena  souffler sur Robin.

  La commre regarda dans sa main,
  Elle dit: Qui vivra, verra la preuve
  Que ce gros garon ne sera pas un sot,
  Je crois que nous l'appellerons Robin.

  Il aura des malheurs, grands et petits,
  Mais toujours un coeur au dessus d'eux,
  Il nous fera honneur  nous tous,
  Nous serons fiers de Robin.

  Mais aussi sr que trois fois trois font neuf,
  Je vois par toutes les marques et toutes les lignes
  Que le vaurien aimera chrement notre sexe,
  Aussi sois notre chri, Robin[7].

          [Note 7: R. Burns. _Rantin' roving Robin._]

Ce n'tait pas assez: neuf ou dix jours aprs, un des ouragans qui
sortent de l'Atlantique et se ruent sur cette cte cossaise, sans
tre ralentis ou affaiblis encore par aucun obstacle, renversa le
pignon de la maison. Pauvre pignon, il est vrai, bti d'argile, et
sans doute par des mains malhabiles! Pour y tablir sa chemine,
William Burnes avait mis dans le mur deux jambages et un linteau de
pierre; mais lorsque l'argile s'tait tasse, cette partie solide
n'avait pas cd et avait fait bomber la paroi en dehors. Avec sa
mchancet  dcouvrir le moindre point faible des abris humains, le
vent avait profit de ce dfaut pour pousser le pignon du ct o il
penchait. Le mur s'tait effondr. Pendant la nuit,  travers la
tourmente, il fallut transporter la mre et le nouveau-n chez un
voisin, o ils attendirent que William Burnes et rpar les dgts et
referm la maisonnette[8]. Rien d'tonnant, disait plus tard Robert,
que lorsqu'on est entr dans ce monde par une telle tempte, on soit
la victime de passions temptueuses[9].

          [Note 8: _Letter of Gilbert Burns to Dr Currie._]

          [Note 9: Shairp. _Robert Burns._ Chap. I.]

Moins d'un an aprs Robert, naquit son frre Gilbert qui devait tre
son compagnon, son confident et plus tard presque son meilleur
biographe. Puis vinrent en 1762 et en 1764 deux soeurs, Agnes et
Arabella, en sorte que le petit cottage fut bientt trop peupl. Plus
tard la famille devait s'augmenter encore d'un troisime fils,
William, n en 1767; d'un quatrime, John, n en 1769 et qui mourut
jeune, et de la dernire fille, Isabella, ne en 1771, douze ans aprs
son frre an et qui mourut en 1858, amenant ainsi jusque dans notre
gnration un front sur lequel avaient jou les doigts de Robert
Burns.

       *       *       *       *       *

C'est dans les quelques milles compris entre la petite rivire de
l'Ayr et le petit cours d'eau du Doon que s'coulrent les premires
annes de Robert Burns.

La route, qui passe maintenant devant le cottage, passait alors
derrire, au bout du jardin, plus prs de la mer, pittoresque et
anime comme les routes d'alors par une population errante, trs
nombreuse en cosse. C'taient les colporteurs, avec leur paquet sur
l'paule et leur aune en main; des marchands de littrature populaire
avec leurs livres  un penny et leurs ballades  un demi-penny; les
chaudronniers avec leur provision de cornes et leur moule  faire les
cuillers courtes qu'on nomme _cutties_; des bandes de gipsies; et
parfois un sergent de recrutement ou un mendiant du roi avec sa robe
de drap bleu et sa plaque d'tain. C'est l, sans doute, dans les
interminables contemplations enfantines, que Burns prit le sentiment
des grand'routes qui revient souvent chez lui et qu'il s'prit de
sympathie pour le peuple poudreux et dloquet des vagabonds et des
gueux. Les endroits qu'il habita en quittant le cottage de la route
d'Ayr n'taient pas aussi faits pour lui donner cette impression,
qu'il dut surtout emporter d'ici. De devant le cottage, on voit, du
ct du nord, les pignons dbands des dernires maisons d'Ayr, entre
lesquels apparaissait jadis le Vieux Pont avec ses contreforts
massifs; au dessus des toits se dresse la Tour de Wallace. Du ct
sud, on voit la bordure d'arbres sous lesquels coule le Doon et le
pont du Doon, avec son arche unique. En face, s'tagent des collines
 pentes douces, couvertes de champs et parsemes de bouquets de bois.
Elles n'avaient pas sans doute l'aspect de riche culture qu'elles ont
aujourd'hui; mais elles prsentaient dj un paysage ramass, de
proportions moyennes, formant un ensemble et portant, de quelque ct
qu'on se tournt, la marque de l'homme.

C'est l que, dans sa premire enfance, Burns courut et gambada
librement, pieds nus, tte nue, comme un vrai gamin cossais, et vcut
de la vie des petits paysans. Il devait parfois vagabonder jusqu'
Ayr, qui lui paraissait srement une grande ville. Mais le plus
souvent il a d aller courir dans l'eau, sur les cailloux aux bords du
Doon qui avait pour lui l'attrait qu'ont les ruisseaux pour les
enfants. C'tait, c'est encore--car, comme dit le rivulet de Tennyson,
les ruisseaux passent moins vite que les hommes--une bonne rivire
pour y jouer, peu profonde, assez rapide, un de ces cours d'eau dont
les bonds semblent prendre part  la gat des petits garons qui
jouent avec eux. Surtout il est sem de gros galets et de rochers au
milieu desquels il est si amusant de sauter de l'un  l'autre, en se
mouillant un peu. Il y avait aussi cette bordure touffue de coudriers
et de noisetiers, sous lesquels court et cume le flot, et qui taient
pleins d'oiseaux en avril et de noisettes en septembre. Plus d'une
fois le gamin ardent au jeu dut s'y attarder, et revenir bien vite
lorsque, le soir tombant, il fallait, pour rentrer  la maison,
repasser devant la vieille glise ruine d'Alloway qu'on disait
hante. Ce coin de pays, qui a servi de trame  ses premiers
souvenirs, se retrouve tout entier dans ses pomes, depuis l'antique
pont d'Ayr et l'auberge de la Grand'Rue jusqu' la vieille glise
mystrieuse et au pont du Doon, sur lequel la sorcire en chemise
devait brandir dsesprment, dans les clairs et l'orage, la queue de
la jument de Tam de Shanter.

D'autre part, c'est peut-tre le voisinage de la ville d'Ayr qui
veilla en Burns les sentiments de patriotisme rtrospectif par
lesquels il est cher aux coeurs cossais. Ayr est une ville 
souvenirs historiques. C'est l que William Wallace, le hros et le
martyr de l'indpendance cossaise,  ce que raconte la lgende, brla
5.000 Anglais dans les magasins  grains qu'on appelait les granges
d'Ayr. Le nom de William Wallace tait rest vivant dans la contre et
sa vie tait un des livres de lecture populaire. Un des premiers
livres que Burns ait lus tait une vie de Wallace que lui avait prte
un forgeron, et lui-mme raconte l'effet qu'il en ressentit. La vie
de Wallace versa dans mes veines un enthousiasme cossais qui y
bouillonnera jusqu' ce que les cluses de la vie se ferment dans le
repos ternel.[10] Ajoutez que c'est dans le district voisin du
Carrick que Robert Bruce, le continuateur de Wallace, le vainqueur de
Bannockburn se rvolta et a d'abord brandi sa lance[11]. C'est
peut-tre  ces premires impressions que les cossais doivent l'_Ode
de Bruce_  ses soldats.

          [Note 10: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

          [Note 11: _The Vision._]

Son enfance de pote et t incomplte si elle n'avait eu sa part de
contes merveilleux. Il y avait, dans la pauvre chaumire, une vieille
femme que William Burnes avait recueillie par charit, et qui sous ses
rides possdait une mmoire, une imagination de conteur; un trsor
d'histoires fantastiques sortait d'elle comme ces beaux livres qu'on
trouve dans un meuble vermoulu et poussireux. Elle n'tait jamais
lasse de raconter, et Burns lui a rendu justice. J'ai d beaucoup 
une vieille femme qui restait dans la famille, remarquable par son
ignorance, sa crdulit et sa superstition. Elle possdait, je
suppose, la plus vaste collection dans le domaine des histoires et des
chansons concernant diables, esprits, fes, lutins, sorcires,
sorciers, feux-follets, lueurs d'elfes, lumires de trpasss,
revenants, apparitions, charmes, gants, tours enchantes, dragons et
autres fantasmagories. Cela cultiva en moi les germes cachs de
posie, mais eut un si puissant effet sur mon imagination que, mme
aujourd'hui, dans mes promenades nocturnes, je fais parfois attention
dans les endroits qui ont mauvaise mine; et bien que personne ne
puisse tre plus sceptique que moi en pareille matire, cependant il
faut que je fasse un effort de philosophie pour secouer ces vaines
terreurs[12]. C'est probablement  ces contes de vieille femme que
sont dues les pices fantastiques de Burns: _la Mort et le Docteur
Hornbook_, _l'Adresse au Diable_, toute la diablerie de _Tam de
Shanter_, et surtout ce frisson d'pouvante qui y court.

          [Note 12: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

       *       *       *       *       *

Les huit premires annes de la vie matrimoniale de William Burnes,
les sept premires annes de la vie de Robert Burns, se passrent l
et ainsi. Elles semblent avoir t les plus heureuses qu'ait connues
la pauvre famille. Mais le nid tait devenu trop troit. Dj trois
enfants, un quatrime attendu. Pour rester dans la maisonnette, il
fallait placer les ans au dehors, les exposer si jeunes aux durets,
peut-tre aux brutalits et, pire encore, peut-tre aux mauvais
exemples d'trangers. Avec sa noblesse de vues, le pre rsolut de
tout faire pour garder ses fils sous son regard et sous sa main,
jusqu' ce qu'ils fussent moralement forms. Robert Burns a marqu,
trs prcisment, cette proccupation de son pre. Si mon pre tait
rest dans cette situation, il aurait fallu que je m'loignasse et que
je devinsse un des petits domestiques qui tranent dans une ferme.
Mais c'tait son souhait et sa prire les plus chers de pouvoir
conserver ses enfants sous ses yeux, jusqu' ce qu'ils pussent
discerner entre le bien et le mal[12].  ce beau devoir William
Burnes immola sa sant et abrgea sa vie; mais un de ses enfants
devint un grand homme et tous les autres furent d'honntes gens.

Que faire cependant pour vivre? Il pensa  se mettre fermier. C'tait
un nouveau mtier qu'il fallait entreprendre  quarante ans. Une de
ces heures mauvaises conseillres, qui passent dans la vie des plus
prudents, le lui persuada. Et avec quel argent commencer? Comment
acheter les outils, les charrues, les premires semences, les quelques
bestiaux? Le propritaire du terrain qu'occupait dj William Burnes
tait en mme temps propritaire d'une ferme vacante. Il avait
confiance dans le courage et l'honntet de son tenancier; il lui
avana cent livres pour ses premiers dbours.  la Pentecte de 1766,
William Burnes abandonna le cottage d'argile o il avait amen sa
femme et o leurs fils leur taient ns. Il alla s'installer 
Mont-Oliphant, une ferme moyenne, situe au sommet des collines, au
pied desquelles tait l'ancienne demeure qu'on pouvait voir de
l-haut.


II.

MONT-OLIPHANT. -- L'DUCATION. -- L'ADOLESCENCE.

Si la ferme avait t choisie par Robert Burns lui-mme, qui parat,
pendant toute sa vie, avoir considr plutt le site que le sol de ses
fermes, il ne l'aurait pas choisie ailleurs. Du verger qui est
derrire le btiment, on dcouvre une des plus belles vues qui se
rencontrent sur cette admirable cte ouest de l'cosse. On est au haut
et au centre d'un vaste amphithtre parsem de bouquets d'arbres, qui
descend jusqu' la mer.  droite, derrire des hauteurs, les clochers
et les fumes d'Ayr;  gauche, les collines brunes de Carrick qui
aboutissent aux ttes d'Ayr, grands caps rocheux  pic, avec leur
chteau ruin de Greenan; en face la mer et, au fond de ce grandiose
tableau, l'le d'Arran aux nobles lignes lonines, sur laquelle chaque
soir d'admirables couchers de soleil descendent dans toutes les
pourpres du ciel. C'est un paysage de cte, superbe d'ampleur et
d'pret. Il n'a pas cependant, ainsi que nous le verrons, pass tout
entier dans l'me de Burns.

Le choix de William Burnes rvlait son inexprience. Ce site
magnifique est fait d'une terre ingrate. Mont-Oliphant, la ferme que
mon pre occupait dans la paroisse d'Ayr, est presque le plus pauvre
sol que je connaisse en tat de culture. Je ne puis en donner de plus
forte preuve que le fait que, malgr l'accroissement extraordinaire de
la valeur de la terre en cosse, cette ferme, aprs qu'une somme
considrable a t dpense par le propritaire pour l'amliorer, a
t loue, il y a peu d'annes, cinq livres (125 fr.) moins cher que
la rente qu'en donnait mon pre, il y a trente ans[13]. De plus
l'exposition est des plus dures. La dvale de terrain qui descend
vers la mer forme une issue o tous les vents de la baie se
prcipitent, se runissent, pour monter furieusement ce couloir au
bout duquel est la ferme. Encore maintenant, les braves gens qui
l'occupent disent que l'hiver y est terrible. William Burnes allait
arroser en vain de sa sueur et de celle de ses fils, ce sol strile.

          [Note 13: _Gilbert's Narrative._]

Une vie de labeur et de privations commena alors pour la famille. Il
est probable que Robert et son frre furent mis aussitt au travail et
que les autres aussi,  mesure qu'ils grandissaient, taient pris par
la besogne. Ces annes doivent avoir t bien dures, car elles ont
laiss, dans des coeurs courageux qui habitaient des corps endurcis,
un souvenir dont la cruaut fut indestructible. Plus de dix ans aprs,
Robert Burns crivait la ferme tait une affaire ruineuse, mon pre
tait avanc en ge quand il s'tait mari; j'tais l'an de sept
enfants et lui, us par des privations de jeunesse, n'tait pas
capable de travailler. Nous vivions trs pauvrement; j'tais un habile
laboureur pour mon ge et celui qui venait aprs moi tait un frre
qui pouvait conduire trs bien une charrue et m'aider  battre le
grain... Ce genre de vie, la tristesse sombre d'un ermite avec le
travail sans rpit d'un galrien, me conduisit  ma seizime
anne[14]. Et prs de trente ans plus tard, Gilbert, si calme
cependant, en parle dans des termes qui, dans leur simplicit et leur
exactitude, sont terribles. Mon pre, en consquence de ceci (la
mauvaise qualit de la terre), tomba dans des difficults qui
s'augmentrent par la perte d'une partie de ses bestiaux et par la
maladie. Aux attaques du malheur, nous ne pouvions opposer qu'un rude
labeur et la plus rigide conomie. Nous vivions trs troitement.
Pendant plusieurs annes, la viande de boucherie fut inconnue  la
maison, tandis que tous les membres de la famille travaillaient de
toutes leurs forces, et mme plutt au-del de leurs forces, aux
besognes de la ferme. Mon frre,  treize ans, aidait  battre la
rcolte de bl et,  quinze ans, il tait le principal ouvrier de la
ferme, car nous n'avions aucun domestique, ni mle ni femelle.
L'angoisse d'esprit que nous ressentmes dans nos tendres annes sous
ces privations et ces difficults fut trs grande. Quand nous pensions
 notre pre vieilli (il avait alors plus de 50 ans), bris par les
longues et continues fatigues de sa vie, avec une femme et cinq autres
enfants et dans une situation dclinante, ces rflexions produisaient
dans l'esprit de mon frre et dans le mien des sensations de la plus
profonde dtresse. Je n'ai aucun doute que le dur travail et le
chagrin de cette priode de sa vie n'aient t en grande partie la
cause de cette dpression de vitalit dont Robert fut si souvent
afflig pendant tout le reste de sa vie.  cette poque, il souffrait
presque constamment, le soir, d'une sourde migraine, qui,  une
priode ultrieure de sa vie, se changea en palpitations du coeur et
en menaces de faiblesses et de suffocations dans le lit, pendant la
nuit.[15]

          [Note 14: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

          [Note 15: _Gilbert's Narrative._]

Il est impossible, en lisant ces lignes, de ne pas voir tous ces
enfants, garons et filles, le pre, la mre, la famille entire
s'puisant sur ce sol mchant, pendant des journes o l'acharnement
au travail tourdit sur son inutilit, puis rentrant le soir extnue,
hve de fatigue, et s'asseyant  un maigre souper qui calme  peine la
faim et ne refait pas les forces. On devine une vie qui puise les
tempraments, dcharne les muscles et durcit les traits. On y sent
surtout ce dcouragement progressif du paysan, quand sa ruine semble
se tramer dans la solitude des champs, qu'il a contre lui, avec le
mauvais vouloir de la glbe, les contrarits fourbes des saisons, et
que son travail, sans rcompense, prend vraiment le caractre d'un
chtiment.

       *       *       *       *       *

C'est  travers ces anxits et ces privations que se fit l'ducation
de Robert Burns et de son frre. Elle mrite qu'on s'y arrte avec
respect, car elle forme un des touchants chapitres de l'admirable
histoire de l'instruction populaire en cosse. Rien n'est plus curieux
et plus beau que les efforts de ce petit peuple, si pauvre cependant,
si durement prouv par le climat, les guerres trangres et les
discordes civiles, vers une ducation. Dans presque toutes les
priodes de l'histoire de l'cosse, dit J. Hill Burton, tous les
documents qui traitent de la condition sociale du pays rvlent un
systme d'ducation (machinery for education) toujours en avance sur
les traces de l'art ou des autres lments de civilisation.[16]

          [Note 16: J. Hill Burton. _The History of Scotland_, tome
          III, p. 899.]

Ce que l'cosse a eu d'original, ce n'a pas t ses quatre
Universits, bien qu'elles fussent nombreuses, eu gard  la
population, et libralement ouvertes  tous; ce n'tait pas mme ses
coles de grammaire, qui existaient dans toutes les villes de quelque
importance; ces mmes institutions se retrouvaient en Angleterre, plus
riches et plus rpandues. Ce qui a fait l'cosse ce qu'elle a t, ce
qui a tir de cette maigre population un nombre considrable d'hommes
illustres, un nombre incalculable d'hommes distingus, a t son
systme d'ducation primaire. Elle avait organis l'instruction
universelle que notre ge croit avoir dcouverte. Ds 1560, les
rdacteurs du _Premier Livre de Discipline_ proposaient qu'une partie
des biens du clerg ft applique  l'ducation nationale. Attendu
que tous les hommes venaient ignorants au monde et que Dieu avait
cess de les clairer miraculeusement, un systme d'ducation pour
tous devenait une ncessit. Une cole devait tre attache  chaque
glise et les parents qui n'avaient pas le moyen de mettre leurs
enfants  l'cole devaient tre assists sur les fonds de
l'glise[17]. Le clerg rform poussait dans ce sens. En 1616, un
acte du Conseil Priv portait qu'il y aurait une cole dans chaque
paroisse du royaume, sous la surveillance de l'vque[18]. Enfin, en
1696, parut le statut qui cra dfinitivement le fameux systme connu
sous le nom des coles Paroissiales. Il portait que, dans chaque
paroisse, l'entretien d'une cole devenait un impt de la proprit
foncire. Le salaire du matre d'cole devenait une charge  l'gal du
traitement du ministre. Les propritaires fonciers devaient galement
fournir au matre d'cole une maison convenable[19].

          [Note 17: John Mackintosh. _The History of Civilisation in
          Scotland_, chapitre XV, tome II, page 140.--Tytler. _History
          of Scotland_, tome III, p. 131.--Chambers. _Domestic Annals
          of Scotland_, vol. III, p. 151.]

          [Note 18: Chambers. _Id._ tome I, p 479. Voir aussi tome II,
          p. 138.]

          [Note 19: Hill Burton. _The History of Scotland_, chap.
          LXXXV, tome VIII, page 72.]

Ds lors, dans chaque paroisse, les pauvres purent tre instruits.
Humble enseignement, sans doute, donn souvent dans des masures, par
des ignorants. Mais qu'importe? Le peuple avait la soif de la science
qui, pour l'nergie et l'activit de la vie, vaut mieux, vaut mille
fois mieux que la possession et la satit de la science. Matres et
lves enseignaient, apprenaient du mieux qu'ils pouvaient; la bonne
volont va loin en tout. Dans presque toutes les chaumires,  la
lumire du feu de tourbe, car on ne brlait gure de houille alors et
les collines cossaises n'ont le plus souvent que des taillis, on
lisait avidement; on se passait les quelques livres qu'on pouvait
avoir, souvent des livres de thologie ou des recueils de sermons; on
discutait l'orthodoxie, la doctrine du ministre, parfois avec une
loquence ou une perspicacit natives, toujours avec une tnacit
d'argumentation caractristique de la race. Tandis que les villes des
autres pays taient encore des bas-fonds d'ignorance croupissante, le
voyageur qui passait dans le plus misrable clachan cossais
s'merveillait d'y trouver des germes et parfois des fleurs
singulirement panouies de vie intellectuelle. Il y a de cette
surprise un exemple bien probant. Dans le voyage que Wordsworth fit
avec Coleridge en cosse, un peu aprs cette poque, et dont le
charmant journal a t publi rcemment, on trouve des impressions
comme celles-ci: Nos petits gars avant d'tre loin furent rejoints
par une demi-douzaine de leurs compagnons, tous sans souliers ni bas.
Ils nous dirent qu'ils demeuraient  Wanlockhead, le village l-haut,
qu'ils montaient au sommet de la colline; ils allaient  l'cole et
apprenaient le latin, Virgile, et quelques-uns d'entre eux le grec,
Homre; mais quand Coleridge commena  les questionner plus avant,
vite, ils s'enfuirent, pauvres petits! Je suppose qu'ils avaient peur
d'tre examins. Le lendemain on trouve cette note: Pass prs d'un
berger qui tait assis sur le sol, lisant, avec un livre sur ses
genoux, s'abritant du vent au moyen de son plaid, tandis qu'un
troupeau de moutons paissait prs de lui parmi les roseaux et une
herbe grossire; et le soir du mme jour, cet autre trait: La petite
fille fut enchante des six pence que je lui donnai et dit qu'elle
achterait avec cela un livre lundi matin. Le lendemain tait un
dimanche et il n'tait pas question d'acheter quoi que ce ft en
cosse, un dimanche. Ces quelques notes de voyage en prouvent plus que
beaucoup de textes[20].

          [Note 20: _Recollections of a Tour Made in Scotland, A D
          1803_, by Dorothy Wordsworth.--First week.]

De ces coles de villages, il arrivait que des lves plus mritants
allaient jusqu' une des Universits. Au prix de quels sacrifices et
de quelles privations! Il fallait vraiment que la flamme sacre brlt
en eux. Les classes taient ouvertes cinq mois par an; le reste du
temps, ils enseignaient eux-mmes ou revenaient travailler la terre
pour gagner leurs maigres dpenses. Ils recevaient, pendant leurs
termes, par les voituriers, leurs provisions de pain d'avoine et de
pommes de terre; ils vivaient avec cela; aux vacances, ils regagnaient
 pied la maison du pre[21]. Boswell raconte qu'tant dans l'le de
Col, il vit un fermier dont le fils allait chaque anne  pied 
Aberdeen, pour son ducation, et en revenait dans l't, servir de
matre d'cole dans l'le, traversant ainsi deux fois l'cosse d'une
mer  l'autre. Il y a quelque chose de noble, dit le Dr Johnson, dans
ce jeune homme qui fait une marche de deux cents milles, et autant
pour revenir, par amour du savoir[22]. L'ducation est une passion
en cosse, dit Froude en racontant l'histoire, touchante aussi, de
l'ducation d'un autre grand cossais, Thomas Carlyle[23]. C'est ainsi
qu'ont t levs beaucoup des hommes qui ont fait honneur  l'cosse.

          [Note 21: Froude. _The Early Life of Thomas Carlyle. The
          nineteenth Century._ July 1881.]

          [Note 22: Boswell. _The Journal of a Tour to the Hebrides
          with Samuel Johnson, L L D._ October 8.]

          [Note 23: Froude. _The Early Life of Thomas Carlyle._ Id.]

Mme dans ce pays si merveilleusement pris de savoir, l'ducation de
Robert Burns et de son frre Gilbert forme un pisode rare et vraiment
mouvant. On ne sait ce qu'on y doit le plus admirer des sacrifices du
pre, du dvouement du matre, ou de l'ardeur des enfants  apprendre.
 eux tous ils forment comme un groupe complet qui symbolise ce qu'il
y a eu de plus lev et de plus mritoire dans l'lan universel de
l'cosse vers l'ducation.

William Burnes habitait encore son cottage d'Alloway quand il commena
 songer  l'instruction de ses fils. Le matre de l'cole d'Alloway
venait de partir et l'cole tait vide. William Burnes va  Ayr,
s'informe. Il y avait alors un jeune garon d'environ dix-sept ans,
nomm John Murdoch, qui achevait lui-mme son ducation et
perfectionnait son criture. William lui envoie dire qu'il l'attend 
l'auberge o il le prie d'apporter un de ses cahiers. L'examen ayant
t favorable, il l'engage. Burnes s'tait entendu avec quatre de ses
voisins. Ils donnaient,  tour de rle, l'hospitalit au jeune matre
d'cole; Murdoch restait une semaine chez l'un, puis la semaine
suivante chez l'autre, et ainsi de suite[24]. Il enseignait dans la
journe les enfants de ces braves gens, et sans doute, le soir,
faisait quelques lectures, commenait presque sans livres et sans
ressource  apprendre le franais qu'il devait plus tard possder fort
bien. Au bout d'environ un an, William Burnes se transporta 
Mont-Oliphant; mais, malgr la distance qui,  la vrit, n'tait pas
grande, Robert et Gilbert continurent de venir  l'cole de John
Murdoch, pendant plus d'une anne.

Ce qui n'est pas moins remarquable que tout ceci, c'est l'excellence
de l'ducation qui se donnait dans un coin perdu de ce pays qu'on
regardait ailleurs comme presque barbare. Les livres dont on se
servait taient le Nouveau-Testament, la Bible, un choix de morceaux
en vers et en prose, la grammaire anglaise. On lisait, on pelait sans
livre, on faisait des analyses. Murdoch lui-mme a laiss un expos de
sa mthode. C'tait, dit-il, de leur faire bien comprendre le sens de
chaque mot, dans chaque phrase qu'on devait apprendre par coeur. Soit
dit en passant, ceci peut se faire plus aisment et plus tt qu'on ne
le pense gnralement. Ds qu'ils taient assez avancs pour le faire,
je leur enseignais  mettre les vers dans l'ordre naturel de la prose,
quelquefois  substituer les expressions synonymes aux mots potiques
et  suppler toutes les ellipses. Ce sont des moyens de s'assurer que
l'lve comprend son auteur. Ce sont des aides excellentes pour
apprendre l'arrangement des mots dans les phrases, et pour acqurir de
la varit d'expression[24].

          [Note 24: _John Murdoch's Narrative of the Household of
          William Burnes._ Scott Douglas, tom. IV, Appendix B.]

Robert et Gilbert faisaient de rapides progrs. Ils apprenaient les
hymnes et les posies de leur recueil avec une grande facilit, et,
dans tous les petits exercices littraires, ils taient  la tte de
leur classe. Chose trange, Murdoch tait beaucoup plus frapp de
Gilbert que de Robert. Le premier dont la face joyeuse disait: Gat,
avec toi je veux vivre![25] lui semblait dou d'une imagination plus
vive et avoir plus d'esprit. Assurment, si on avait demand 
quelqu'un qui connaissait les deux enfants, lequel courtiserait les
Muses, il n'aurait jamais devin que Robert vraisemblablement et une
tendance de ce ct[26]. Celui-ci avait une expression gnralement
grave, qui rvlait un esprit srieux, contemplatif et pensif. 
cette poque, dit-il de lui-mme, je n'tais le favori de personne.
J'tais not pour une mmoire tenace, quelque chose de brusque et
d'obstin dans mon caractre et une pit enthousiaste et stupide. Je
dis stupide, parce que je n'tais encore qu'un enfant. Bien qu'il en
cott quelques corrections au matre d'cole, je devins un excellent
lve en anglais et, vers l'ge de dix ou onze ans, j'tais pass
critique en substantifs, verbes et particules[27].

          [Note 25: C'est le dernier vers de _l'Allegro_ de Milton.]

          [Note 26: _John Murdoch's Narrative._]

          [Note 27: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

Aprs avoir fait ainsi la classe  Alloway, pendant plus de deux ans
et demi, Murdoch dut quitter le pays. Des changements taient survenus
parmi les fermiers qui soutenaient l'cole; on lui offrait une
situation meilleure dans le Carrick. Il ne voulut pas partir sans dire
adieu  ses deux lves favoris et  leur pre pour lequel il avait de
la vnration. Un soir, il s'en alla par les collines qui montent vers
Mont-Oliphant, un peu triste sans doute, comme aux dplacements de la
pauvre vie de matre d'cole, avec la perspective de nouveaux visages
et d'un milieu peut-tre plus difficile. Il n'tait pas riche, et
cependant il emportait pour chacun de ses lves, un prsent qu'ils
garderaient en souvenir de lui, peu de chose,  la vrit, un prsent
un peu pdant, et toutefois touchant  cause de la pauvret et de
l'affection de celui qui le donnait: un rsum de grammaire anglaise
et la tragdie de _Titus Andronicus_. Pour passer la soire, il se mit
 lire la pice  haute voix. Toute la famille coutait en cercle.
Shakspeare, si ce drame est de lui, y a entass toutes les horreurs de
l'ancien thtre anglais.  la fin du second acte, on voit, dans une
fort, Lavinia ensanglante, la langue et les mains coupes, entre
deux sclrats qui viennent de la violer et qui lui conseillent de
demander de l'eau pour se laver les mains.  cet endroit, toute la
famille clata en sanglots et pria Murdoch de ne pas poursuivre.
Burnes toujours calme, fit observer avec raison que, si on ne voulait
couter la pice jusqu'au bout, il tait inutile que Murdoch la
laisst. Mais Robert imptueusement s'cria que, si on la laissait, il
la jetterait au feu. Le pre allait gronder; le jeune matre
intervint, en disant qu'il aimait cette sensibilit et laissa une
autre comdie  la place du terrible _Titus Andronicus_[28]. Combien y
avait-il,  cette poque, en Europe, de foyers de paysans o une
pareille scne ft possible?

          [Note 28: _Gilbert's Narrative._]

Murdoch parti, la petite cole de l-bas, prs de l'ancien cottage,
avait de nouveau ferm ses volets. D'ailleurs, les garons
grandissaient; leurs services commenaient  se faire sentir  la
ferme; on avait besoin d'eux, car la lutte contre la misre tait pre
et serre; il fallait que tout le monde ft l. Pendant les soires
d'hiver,  la chandelle, le pre enseignait l'arithmtique  ses fils;
les deux soeurs anes et un frre de la mre de Burns qui taient 
la ferme profitaient des leons. William Burnes essayait de continuer
lui-mme l'ducation de ses fils. Il est beau de voir comment cet
homme, dvor de soucis et livr  ses propres ressources, essayait,
malgr tout, de diriger ses enfants. Quand ils l'accompagnaient dans
ses occupations de la ferme, il causait avec eux de tous les sujets,
comme s'ils avaient t des hommes; il essayait de mener la
conversation sur tout ce qui pouvait augmenter leur savoir ou les
affermir dans des habitudes de vertu. Il avait emprunt pour eux un
manuel de gographie, et s'efforait de leur faire connatre la
situation et l'histoire des diverses contres du globe.  un cabinet
de lecture d'Ayr, il se procurait la _Thologie physique et astrale_
de Durham, la _Sagesse de Dieu dans la Cration_ de Ray, pour leur
donner quelque ide d'astronomie et d'histoire naturelle. Il avait
souscrit chez un libraire de Kilmarnock  l'_Histoire de la Bible_ de
Stackhouse. Jusque dans les personnages secondaires, on retrouve cette
soif d'apprendre et, du fond de ce tableau si curieux, sortent de
toutes parts des dtails qui en compltent l'impression. Un frre de
la mre de Burns, qui tait rest quelque temps  la ferme, en avait
profit pour apprendre lui-mme un peu d'arithmtique,  la chandelle
des soirs d'hiver, comme dit Gilbert. Il s'en va un jour  Ayr, dans
une boutique de libraire, pour acheter un guide du calculateur ou
quelque parfait secrtaire du temps. Il s'explique mal ou le marchand
se trompe, et il emporte un choix de lettres des principaux crivains
anglais. Comme tous les livres qui entraient dans la maison, celui-ci
passe par les mains de Burns, et c'est sans doute  l'impression qu'il
en reut qu'on doit sa correspondance qui fut, peut-tre, pour lui un
travail plus srieux que sa posie[29]. Une des plus grosses dpenses
de cette famille si pauvre tait l'achat de quelques livres.

          [Note 29: _Gilbert's Narrative._]

En 1772, une bonne nouvelle arriva: Murdoch, qui a t si longtemps
absent, dont on a si souvent parl, qui a sjourn dans le Carrick,
puis  Dumfries, Murdoch revient  Ayr. Sur cinq candidats, il a t
choisi pour tre professeur  l'cole de la ville. C'est un ami qui
est rendu! Il n'a pas oubli ses anciens lves. Il leur envoie en
cadeau les _OEuvres de Pope_ et quelque autre posie. C'est la
premire qu'ils aient entre les mains, depuis le recueil de la petite
cole d'autrefois. William Burns profite du retour de son jeune ami
pour lui envoyer son fils an, qui se perfectionnera avec lui et
pourra,  son tour, servir de matre  ses frres et soeurs. Mais le
travail presse et on ne peut gure disposer que des quelques semaines
qui prcdent immdiatement la moisson. Aussitt qu'on commencera 
faucher, Robert, qui fournit la besogne d'un homme, devra tre  son
rang,  l'aube, quand la file des moissonneurs se prparera 
attaquer le premier champ. C'est dans les souvenirs de Murdoch
lui-mme qu'il faut lire l'emploi de ces quelques jours drobs au
labeur de la ferme et retrouver l'enthousiasme du matre et de
l'lve.

     En 1773 Robert Burns vint vivre et loger avec moi, dans le
     dessein de revoir la grammaire anglaise etc., afin d'tre plus
     capable d'instruire ses frres et soeurs  la maison. Il tait
     avec moi jour et nuit,  l'tude,  tous les repas et dans toutes
     mes promenades. Au bout d'une semaine, je lui dis que, comme il
     possdait assez bien les parties du discours etc., j'aimerais 
     lui enseigner un peu de prononciation franaise, afin que
     lorsqu'il rencontrerait le nom d'une ville franaise, d'un
     navire, d'un officier ou quelque autre nom semblable dans les
     journaux, il pt le prononcer un peu comme du franais. Robert
     fut heureux d'entendre cette proposition et nous attaqumes
     immdiatement le franais avec grand courage. On n'entendait plus
     autre chose que la dclinaison des noms, la conjugaison des
     verbes etc. Quand nous nous promenions ensemble, et mme aux
     repas, je lui disais continuellement le nom des objets en
     franais, au fur et  mesure qu'ils s'offraient; en sorte que
     d'heure en heure il accumulait une provision de mots et
     quelquefois de petites phrases. Bref, il prit si grand plaisir 
     apprendre, et moi  enseigner, qu'il tait difficile de dire
     lequel des deux tait le plus zl, et, vers la fin de la seconde
     semaine de notre tude du franais, nous commenmes  lire un
     peu des aventures de Tlmaque, dans les mots mmes de Fnelon.

     Mais voici que les plaines de Mont-Oliphant commencrent  jaunir
     et Robert rappel dut abandonner les agrables scnes qui
     entouraient la grotte de Calypso et, arm d'une faucille,
     chercher la gloire en se signalant dans les champs de Crs. Et
     c'est ce qu'il faisait, car bien qu'il n'et que quinze ans, on
     me disait qu'il faisait l'ouvrage d'un homme.

     Aussi fus-je priv de mon trs bon lve et d'un trs agrable
     compagnon au bout de trois semaines, dont l'une fut entirement
     consacre  l'tude de l'anglais et les deux autres
     principalement  celle du franais. Cependant je ne le perdis pas
     de vue; mais je faisais de frquentes visites chez son pre quand
     j'avais moi-mme ma demi-journe de cong, et souvent j'y allais
     accompagn d'une ou deux personnes plus intelligentes que
     moi-mme, afin que le bon William Burnes pt goter une petite
     fte intellectuelle. Alors on passait  d'autres mains l'aviron.
     Le pre et le fils s'asseyaient avec nous et nous gotions une
     conversation o un raisonnement solide, des remarques senses et
     un assaisonnement modr de plaisanterie taient si heureusement
     mls qu'elle tait du got de tout le monde. Robert avait cent
     choses  me demander sur les Franais, etc. et le pre, qui avait
     toujours en vue une instruction rationnelle, avait sans cesse
     quelques questions  poser  mes amis, plus instruits sur la
     physique ou les sciences naturelles ou la philosophie ou quelque
     autre sujet intressant[30].

          [Note 30: _Murdoch's Narrative._]

Cette page, dans sa bonhomie simple et son enthousiasme un peu naf,
n'est-elle pas d'une me excellente et saine? De son sjour auprs de
Murdoch, Robert avait rapport un dictionnaire et une grammaire
franais ainsi que les fameuses _Aventures de Tlmaque_. En peu de
temps, au moyen de ces livres, il acquit une connaissance du langage
suffisante pour lire et comprendre n'importe quel auteur franais en
prose. Ceci fut considr comme une sorte de prodige et, par
l'entremise de Murdoch, lui procura la connaissance de plusieurs
jeunes garons d'Ayr, qui  ce moment s'exeraient  parler franais,
et l'attention de quelques familles, en particulier celle du Dr
Malcolm o la connaissance du franais tait une recommandation[31].

          [Note 31: _Gilbert's Narrative._]

Tous les personnages de cette histoire, mme ceux qui sortent  peine
du second plan, sont intressants par cette soif de savoir et
l'nergie de leur travail solitaire. Voici une autre figure qui
apparat  peine et qui est bien de ce monde-l. Observant la
facilit avec laquelle il avait acquis le franais, M. Robinson, le
matre d'criture tabli  Ayr, et ami particulier de M. Murdoch,
aprs avoir acquis une connaissance considrable du latin par son
propre effort, sans l'avoir jamais appris  l'cole, conseilla 
Robert de faire la mme tentative en lui promettant toute l'aide en
son pouvoir. Conformment  cet avis, celui-ci acheta _Les Rudiments
du latin_, mais trouvant cette tude aride et peu intressante, il
l'abandonna peu aprs[31]. Ce matre d'criture qui s'est fait par
lui-mme latiniste et qui veut enseigner la langue de Virgile et de
Tite-Live  un petit paysan n'est pas non plus  passer sous silence.

Quant  Murdoch, aprs avoir continu pendant quelques annes 
enseigner  Ayr, il se fcha avec le ministre de la paroisse et partit
pour Londres. Il y vcut en y donnant des leons de franais aux
Anglais et d'anglais aux trangers; il parat qu'il eut pour lve
Talleyrand.  force de volont, il avait russi  possder le franais
assez bien pour crire un _Vocabulaire des Racines de la Langue
Franaise_; un _Essai sur la Prononciation et l'Orthographe de la
Langue Franaise_. La renomme de Burns lui parvint  travers le bruit
de Londres. Aprs une vie de peine, il arriva pauvre  la vieillesse.
Les amis et les admirateurs du pote firent une souscription en sa
faveur pour le retirer de l'indigence. Il mourut en 1824, 
soixante-dix-sept ans, aprs avoir survcu vingt-huit ans  son lve
favori. Il a mrit d'tre uni  sa gloire, et il a droit au respect
qui revient aux coeurs bons et aux vies d'honntet.

       *       *       *       *       *

Il est  peu prs clair, d'aprs la page cite plus haut, que Murdoch
avait  cette poque modifi son opinion sur les deux frres. Une
flamme tait allume dans Robert. Il tait ds  prsent facile de
voir que la lueur qui se formait en lui n'tait pas de mme essence
que chez les autres. Dans l'isolement de Mont-Oliphant dont Gilbert
disait plus tard: Rien ne pouvait tre plus retir que notre manire
ordinaire de vivre  Mont-Oliphant; nous voyions rarement quelqu'un
d'autre que les membres de notre famille[32], dans cette solitude de
pauvret et ce travail sans trve, Robert s'tait jet avec fureur
dans la lecture.

          [Note 32: _Gilbert's Narrative._]

Tout jeune, il avait aim  lire et il semble avoir t trs tt
sensible aux beauts littraires. Il se rappelait, comme tous ceux qui
aiment les lettres, le premier morceau qui lui avait fait impression
et donn ce petit choc inoubliable qui veille l'me  des choses
nouvelles. C'tait la vision o Mirzah contemple, du sommet de la
colline, la vie humaine, sous la forme d'un pont aux arches ruineuses
jet sur le torrent du temps, et discerne au-del les les
bienheureuses, dans lesquelles reposent ceux qui furent gens de
bien[33]. C'est un des beaux morceaux de prose anglaise, calme,
harmonieux, et, en dpit de son affabulation orientale, clair d'une
lumire qui semble emprunte aux allgories de Platon. Je pouvais
voir des personnes vtues d'habits brillants avec des guirlandes sur
la tte, passant entre les arbres, couches au bord de fontaines ou
reposant sur des lits de fleurs; et je pouvais entendre une harmonie
confuse d'oiseaux chanteurs, d'eaux tombantes, de voix humaines et
d'instruments de musique. Une allgresse grandit en moi  la
dcouverte d'une scne si dlicieuse.  ct de cette noble page un
autre morceau, galement d'Addison, avait agi sur lui, un hymne de
remerciement  Dieu aprs les dangers d'un voyage, d'une dignit un
peu artificielle. Le premier objet de composition littraire dans
lequel je me rappelle avoir pris plaisir tait la vision de Mirzah et
un hymne d'Addison commenant: Combien bnis sont tes serviteurs, 
Seigneur. Je me rappelle particulirement une demi stance qui tait
une musique pour mes oreilles d'enfant; je rencontrai ces deux
morceaux dans le recueil de Mason, un de mes livres de classe. La
strophe qui tait reste dans sa mmoire est, en effet, une des
meilleures du morceau. Addison fut ainsi doublement un initiateur pour
Burns. Il lui rvla d'un mme coup les deux cts du plaisir
littraire: le pouvoir qu'ont les mots d'voquer de belles images et
la part de musique qu'ils peuvent contenir.

          [Note 33: _The Spectator_, N 159, Saturday, September 1st
          1711.]

 partir de ce moment, il dvora tout ce qui lui tombait sous la main:
vieux livres, volumes dpareills, romans incomplets, ouvrages
ennuyeux ou dmods. Il mettait  contribution les pauvres planches de
livres des voisins. L'un d'eux lui prtait deux volumes de _Pamela_;
le forgeron qui ferrait les chevaux lui prtait la _Vie de William
Wallace_. Robert lisait tout cela avec une avidit et une ardeur sans
gales. Aucun livre n'tait assez volumineux pour effrayer son zle
ou assez vieux pour refroidir ses recherches[34]. Lui-mme a laiss
la liste de ces lectures htrognes, rassembles au hasard des prts
ou des trouvailles dans un panier de bouquiniste. Ma connaissance de
l'histoire ancienne provenait de la _Grammaire gographique de Guthrie
et de Salmon_; j'acquis du _Spectateur_ mes connaissances de moeurs
modernes, de littrature et de critique. Ces livres, avec les oeuvres
de Pope, quelques pices de Shakspeare, Tull et Dickson _sur
l'Agriculture_, le _Panthon_, l'_Essai_ de Locke _sur l'Entendement
Humain_, l'_Histoire de la Bible_ de Stackhouse, _le Jardinier
anglais_ de Justice, les _Lectures_ de Boyle, les oeuvres d'Allan
Ramsay, la _Doctrine de l'vangile sur le Pch originel_ du Dr
Taylor, une collection choisie de chansons anglaises et les
_Mditations_ d'Hervey avaient t la mesure de mes lectures[35]. Et
il ajoute ces mots qui font saisir  son origine sa vocation de
chansonnier, au moment trs prcoce o l'action future point dans une
prfrence. La collection de chansons tait mon _vade mecum_. Je les
lisais et relisais, en conduisant mon chariot ou en allant au travail,
chanson par chanson, vers par vers, notant soigneusement le tendre et
le sublime; de l'affectation ou de la boursouflure. Je suis convaincu
que je dois  cet exercice beaucoup de mon habilet de critique, telle
quelle[35].

          [Note 34: _Gilbert's Narrative._]

          [Note 35: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

Il n'est gure possible de parcourir la liste de ces auteurs sans
faire une remarque importante et  laquelle les critiques anglais ne
paraissent pas avoir prt suffisamment attention. C'est, si on
nglige les livres de renseignements, qu'Addison et Pope ont t les
deux premiers matres littraires de Burns; il a t form,  l'ge o
les impressions sont vives et profondes, par les deux crivains les
plus classiques de l'poque classique de la littrature anglaise,
j'entends ceux qui ont le mieux possd, l'un par art et l'autre par
grce de nature, la nettet et la sobrit de la forme, ceux galement
o l'ide s'ajuste sur un plan trs raisonn. Burns a peu lu les
auteurs colors et imaginatifs du XVIe sicle. Dans sa jeunesse, il
n'avait, on le voit, que quelques pices de Shakspeare; il n'a connu
Spenser que beaucoup plus tard, aprs qu'il avait dj fourni la
meilleure partie de son oeuvre. Il doit peut-tre, en partie,  ces
modles, ce que sa posie a de court, d'arrt et de direct, on
pourrait presque dire de classique. Il faut ajouter  cette influence
celle des chansons populaires, dont il parle lui-mme et qui souvent,
pour d'autres causes, ont des qualits analogues, avec plus de
passion.

Le travail d'esprit que ces lectures excitaient faisait natre peu 
peu dans ce jeune paysan la conscience confuse de sa force. Il tait
bien loin de croire qu'il serait jamais un crivain, un pote. Mais il
prenait lentement le sentiment de sa supriorit. Il tait fier de ses
lectures. Il aimait  se mler  ces discussions thologiques
familires aux paysans cossais, nourris de la lecture de la Bible,
d'ouvrages religieux et de sermons raisonneurs. Il s'y jetait avec son
imptuosit naturelle et une hardiesse, o entrait peut-tre bien
quelque envie d'tonner et de terrifier l'entourage. Les discussions
de thologie, vers cette poque, faisaient perdre  moiti la tte au
pays, et moi, ambitieux de briller les dimanches, entre les sermons,
dans les conversations, aux funrailles, etc., je pris l'habitude,
quelques annes plus tard, de mettre le calvinisme dans l'embarras,
avec tant de chaleur et d'emportement, que je soulevai contre moi un
haro d'hrsie qui n'a pas encore cess  prsent[36]. Il y employait
dj la vigueur et la souplesse de raisonnement qui devaient plus tard
tant frapper les esprits cultivs d'dimbourg, et sans doute aussi sa
raideur de sarcasme. Il rapportait un certain orgueil de ces
rencontres o il devait secouer ses adversaires comme il lui plaisait.
 cela se mlait une pousse obscure de rves, de dsirs,
d'aspirations sans forme, et cependant claires et chres, car elles
prenaient un corps dans la solitude des travaux champtres, et la
misre de sa vie leur donnait de la douceur. Tout cela s'bauchait
indistinct, au fond d'un gars robuste, gauche et timide, tantt
ombrageux et sombre, tantt pris d'accs de sociabilit et de gat.

          [Note 36: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

       *       *       *       *       *

Cependant, ces jours assombris ne furent pas sans leur joie, et, pour
employer le proverbe anglais, ces nuages eurent leur liser d'argent.
Au milieu de ces tracas, l'amour entra dans l'me du pote et y
veilla la posie. Ce fut une pastorale charmante et chaste qui
restera mmorable dans l'histoire de la littrature cossaise. C'tait
au temps de la moisson. Les champs de Mont-Oliphant n'taient pas
aussi bruyants que ceux de ce fermier qui louait un musicien pour
animer ses travailleurs et faisait tomber les gerbes au son des
cornemuses. Toutefois la rcolte est joyeuse partout, et il y a, dans
l'emportement du faucheur lanc dans les bls, une sorte d'ivresse qui
fait oublier les soucis.  chaque moissonneur, c'tait la coutume
d'adjoindre une moissonneuse qui le suivait, mettait en javelle les
pis qu'il avait coups. Robert avait quinze ans, mais il donnait le
travail d'un homme. Il eut pour la premire fois sa place et sa
compagne. La fillette avait un an de moins que lui. Elle se nommait
Nelly Kilpatrick; c'tait la fille du forgeron qui avait jadis prt 
Burns la _Vie de Wallace_[37]. L'cosse n'est pas dispose  oublier
le nom de cette famille qui a eu,  deux reprises, sur son pote, une
telle influence. Burns a laiss lui-mme le rcit ravissant de cette
idylle; il y a quelque chose de la simplicit et de la grce de
certains passages de _Daphnis et Chlo_.

          [Note 37: Chambers. _Life of Burns._ Tome I, p. 23.]

     Vous connaissez la coutume de nos campagnes d'associer un homme
     et une femme comme partenaires dans les travaux de la moisson.
     Dans mon quinzime automne, ma compagne tait une ensorcelante
     crature qui comptait juste un automne moins que moi. La pauvret
     de mon anglais me refuse le pouvoir de lui rendre justice dans ce
     langage, mais vous connaissez notre expression cossaise, elle
     tait une bonie, sweet, sonsie lass. Bref, tout  fait sans en
     avoir conscience, elle m'initia  certaine passion dlicieuse,
     que je tiens, quoi qu'en puissent dire le dsappointement aigri,
     la prudence routinire et la philosophie pdante, pour la
     premire des joies humaines et notre principal plaisir ici-bas.
     Comment elle attrapa la contagion, je n'en sais rien; vous
     autres, mdecins, vous parlez beaucoup d'infection en respirant
     le mme air, du toucher etc., mais je ne lui dis jamais
     expressment que je l'aimais.  la vrit, je ne savais pas bien
     moi-mme pourquoi j'aimais tant  m'attarder en arrire avec
     elle, quand nous revenions au soir de notre travail; pourquoi les
     tons de sa voix faisaient frmir les cordes de mon coeur, comme
     une harpe olienne; et particulirement pourquoi mon pouls
     battait une charge si furieuse quand je la regardais et que je
     tenais dans mes doigts sa main pour en retirer les piquants
     d'orties et de chardons. Parmi ses autres titres  inspirer
     l'amour, elle chantait avec douceur, et c'est son rel cossais
     favori que j'essayai de traduire et d'exprimer en rimes.

     Je n'tais pas assez prsomptueux pour m'imaginer que je pouvais
     faire des vers comme les vers imprims, composs par des hommes
     qui possdaient le grec et le latin. Mais ma fillette chantait
     une chanson qui, disait-on, avait t compose par le fils d'un
     petit propritaire de campagne, sur une des servantes de son
     pre, dont il tait pris. Je ne voyais pas pourquoi je ne
     pourrais pas rimer aussi bien que lui, car except pour
     goudronner les moutons et mouler la tourbe (car son pre vivait
     dans les moors) il n'avait pas plus d'habilet de savant que moi.
     Ainsi commencrent en moi l'amour et la posie qui, par moments,
     ont t mon seul et, jusqu' cette dernire anne, mon plus haut
     bonheur[38].

          [Note 38: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

Cette premire chanson, pour laquelle il conserva toujours une
tendresse secrte, tait, faut-il le dire? un pauvre essai tout
gauche. Lui-mme dclarait plus tard qu'elle tait purile et sotte,
mais qu'elle lui plaisait toujours parce qu'elle lui rappelait ces
jours heureux o son coeur tait honnte et sa langue sincre[39].
Elle est cependant intressante par le mlange de bonnes intentions et
de platitudes, s'embrouillant dans une maladresse de dbutant. Elle
marque bien d'o est parti le pote, et permet de mesurer ses progrs.

          [Note 39: _Common-place Book, Aug 1783._]

   jadis j'aimais une jolie fillette,
  Oui, et Je l'aime encore;
  Et tant que la vertu rchauffera ma poitrine,
  J'aimerai ma jolie Nell.

  J'ai vu des fillettes aussi jolies,
  Et j'en ai vu mainte aussi bien mise;
  Mais pour un air modeste et gracieux,
  Je ne vis jamais sa pareille.

  Une jolie fillette, je le confesse,
  Est agrable  l'oeil;
  Mais, sans d'autres meilleures qualits,
  Elle n'est pas la fillette qu'il me faut.

  Mais l'air de Nelly est gai et doux,
  Et, ce qui vaut mieux que tout,
  Sa rputation est complte
  Et claire sans une tache.

  Elle s'habille si net et si propre,
   la fois dcente et gentille;
  Et puis, il y a quelque chose dans sa marche
  Qui fait paratre bien n'importe quelle toilette.

  Une mise voyante, un air doux
  Peuvent toucher lgrement le coeur;
  Mais c'est l'innocence et la modestie
  Qui polissent la flche toujours.

  C'est ce qui me plat en Nelly,
  C'est ce qui enchante mon me,
  Car, absolument, dans mon coeur,
  Elle rgne sans contrle[40].

          [Note 40: _Handsome Nell: O Once I loved a bonie lass._]

Ce furent les premiers vers et le premier amour de Burns. Tous deux
lui restrent chers. Elle est pleine de dfauts, disait-il, mais je
me souviens que je la composai dans un enthousiasme extravagant de
passion, et aujourd'hui mme, je n'y puis pas penser que ce souvenir
ne fasse fondre mon coeur et bondir mon sang[41]. Il conserva de la
reconnaissance pour l'enfant qui avait fait jaillir en lui la premire
chanson.

          [Note 41: _Common-place Book. Aug 1783._]

  Je me rappelle, il y a longtemps,
  Alors que j'tais sans barbe, jeune et timide,
  Quand je commenais  tre capable de battre en grange
  Ou de conduire un attelage  la charrue,
  Et que, bien que fatigu et endolori souvent,
  J'tais tout fier d'apprendre,
  La premire fois o, dans les bls jaunis,
  Je fus compt pour un homme,
  Et o, avec les autres, chaque gai matin,
  J'eus,  ma place, mon sillon et ma fillette;
   faucher ferme,  enlever ferme
  Chaque range de javelles,
  Dans le babil et les lgers propos,
  La journe se passait.

  Ds alors un souhait me vint (je sais sa puissance)
  Un souhait qui, jusqu' ma dernire heure,
  Gonflera fortement ma poitrine,
  De pouvoir, pour la vieille cosse aime,
  Faire un plan ou un livre utile,
  Ou chanter une chanson tout au moins;
  Le rude chardon aigu, qui s'talait  l'aise
  Dans l'orge aux pis barbels,
  J'en dtournais les cisailles du sarcleur,
  Et j'pargnais le cher emblme;
  Aucune nation, aucune position
  Ne pouvaient exciter mon envie;
  cossais toujours, sans reproche toujours,
  Je ne savais pas de plus haut loge.

  Cependant les lments de la posie,
  Informes, embrouills, le bon et le mauvais,
  Ple-mle flottaient dans mon cerveau,
  Jusqu' ce que, pendant cette moisson dont je parle,
  Ma compagne dans la bande joyeuse,
  veillt les chants qui se formaient;
  Je la vois encore la jolie fillette
  Qui a allum mes rimailles,
  Son sourire ensorcelant, ses yeux malins,
  Qui faisaient frmir les cordes de mon coeur,
  Je m'enflammai, inspir
  Par ses regards qui portaient la flamme,
  Mais fauchant avec rage, abattant l'ouvrage,
  Je n'osai jamais parler[42].

          [Note 42: _Epistle to Mrs Scott._]

Vingt annes aprs, lorsqu'il donnait au recueil publi par Johnson
ses plus parfaites chansons, la dernire qu'il envoya fut cette
modeste chanson d'autrefois, qui avait t la primevre de sa posie.
Et aprs que tant d'amours si divers, les uns chastes et distants, les
autres ardents et douloureux, d'autres vulgaires, tous sincres,
eurent secou son coeur de leurs joies et de leurs chagrins, l'image
de cette affection enfantine, close dans les premiers bls coups,
lui revenait avec toute sa grce.

       *       *       *       *       *

Peu de temps aprs cette aventure et dans le courant de sa
dix-septime anne, il se fit en lui une crise. Ce n'tait pas qu'il
se transformt; mais il se manifestait. L'homme excessif qu'il devait
tre perait  travers l'adolescent, et sa vie commena  affecter la
tournure qu'elle devait garder jusqu'au bout. On put voir apparatre
en lui, dans leurs premires et encore faibles manifestations,
l'emportement dans le plaisir qui venait de son temprament, le besoin
de primer et de briller qui venait de sa supriorit intellectuelle,
et un dsir de sociabilit bruyante dont lui-mme a bien marqu les
causes, les unes gaies, les autres sombres: une certaine jovialit
naturelle qui l'attirait vers les autres, et une hypocondrie
contracte dans des misres prcoces qui le poussait hors de lui. 
ct de ces causes d'entranement et de danger, on et pu discerner un
manque de soutien et de direction morale. Et du mme coup on et
aperu que,  cette absence de principes rigides, grce auxquels il
et accept sa position comme un devoir,--ce qui probablement avait
t le cas de son pre--s'ajoutait un manque de proportion entre ses
facults et leur champ d'action, et que cet cart tait excessif,
inquitant. Son lot ne l'avait pas plac dans une de ces existences
solidement tablies qui maintiennent leur homme. Il a eu lui-mme
conscience de ce travail et il en a fort bien distingu les lments:
Le grand malheur de ma vie fut de n'avoir jamais de but. J'avais
senti de bonne heure quelques veils d'ambition, mais c'taient les
ttonnements aveugles du Cyclope d'Homre autour des murailles de sa
caverne. Les deux seules portes par lesquelles je pouvais entrer dans
les champs de la fortune taient la plus lsinarde conomie ou le
petit art chicanant de faire des marchs. La premire est une
ouverture si troite que je ne pus jamais me rapetisser assez pour y
passer. La seconde... j'ai toujours abhorr la souillure de son seuil.
Ainsi priv de tout dessein et de tout but dans la vie, avec un fort
apptit de sociabilit--qui provenait autant d'une gat native que
d'un orgueil d'observations et de remarques--j'avais une teinte
d'hypocondrie constitutionnelle qui me faisait fuir la solitude.
Ajoutez  tous ces mobiles vers une vie sociable, que ma rputation de
savant en livres, un certain talent aventureux de logique, une
certaine force de pense et quelque chose comme les rudiments du bon
sens faisaient que j'tais gnralement un hte bien accueilli. Aussi
n'est-ce pas grande merveille que toujours quand deux ou trois
taient runis j'tais au milieu d'eux[43]. L tait le danger. Qui
n'en a connu,  un niveau plus bas, de ces jeunes paysans, que la
nature a dous d'une certaine force comique, sans lesquels il n'y a
pas de bonne partie ni de rires bruyants, qui sont les rois et les
oracles, et plus tard les victimes, des cabarets de bourgades?

          [Note 43: _Letter to Dr Moore._]

Ces premires apparitions du vritable temprament de son fils durent
peiner et courroucer William Burnes. Austre et religieux, rendu plus
sombre par le malheur et plus exigeant par la misre, il voyait avec
chagrin son an chercher des occasions de dissipation et de dpense. Le
premier diffrend se produisit entre le pre et le fils quand celui-ci
se mit dans l'ide de suivre une de ces coles de danse qui commenaient
 se rpandre dans la campagne, au grand scandale des rigides. La danse,
qui n'est en somme qu'un prtexte au rapprochement des deux sexes, avait
toujours t chose hassable au Presbytrianisme. Elle avait longtemps
t prohibe, mme aux mariages. Certaines paroisses avaient interdit,
 cet effet, la prsence de cornemusiers aux noces, et dcrt que les
hommes et les femmes coupables de danses promiscueuses comparatraient
en lieu public et confesseraient leur faute[44]. Quand on ouvrit en 1723
la premire _assemble_ ou runion dansante  dimbourg, il fallut une
vritable polmique. Il y eut des brochures publies contre cette
abomination, et Allan Ramsay dut crire un pome pour la dfendre[45].
Dans les campagnes c'tait une chose inoue. Le charmant et admirable
volume de John Galt _Les Annales de la Paroisse_, qu'on a heureusement
compar au _Vicaire de Wakefield_ et qui lui est comparable, note
l'effet que produisait, vers cette poque, l'arrive dans une paroisse
rurale de cette cause de relchement et de vanit. Pendant le courant
de cette anne (1761) une chose se produisit qui mrite d'tre
enregistre, parce qu'elle manifeste l'effet que la contrebande
commenait  exercer sur les moeurs du pays. Un M. Macskipnish,
originaire des Hautes-Terres, qui avait t valet de chambre d'un major
pendant ses campagnes et fait prisonnier avec lui par les Franais,
ayant t relch dans un change, ouvrit une cole de danse  Irville.
Il avait appris cet art de la faon la plus distingue,  la mode de
Paris et de la Cour de France. Jamais de mmoire d'homme on n'avait,
dans tout ce ct de la contre, entendu parler de quelque chose comme
une cole de danse. Les pas et les cotillons de M. Macskipnish firent un
tel bruit que tous les gars et les fillettes, qui avaient un peu de
temps et d'argent, allaient le trouver au grand dommage de leur
travail[46]. On comprend que William Burnes ait eu toutes sortes
d'objections  ce que Robert frquentt une de ces coles. Il y a
apparence qu'il essaya de l'en dissuader et que son fils ne l'couta
pas; puis qu'il le lui dfendit et que son fils lui dsobit. Ce qu'il y
a d'assur, c'est qu'un dissentiment durable se produisit  ce propos
entre le pre et le fils, une de ces flures qui font qu'une affection
n'a plus jamais le mme son qu'avant. Il suffit d'en lire l'aveu dans
l'autobiographie de Burns. Dans ma dix-septime anne, pour donner 
mes manires un coup de brosse, j'allai  une cole de danse de
campagne. Mon pre avait une antipathie inexplicable contre ces
runions. J'y allai--ce dont je me repens encore aujourd'hui--absolument
en dpit de ses ordres. Mon pre, comme je l'ai dit auparavant, tait le
jouet de colres violentes. Par suite de ce fait de rbellion, il conut
envers moi une sorte d'loignement qui, je le crois, fut une cause de la
dissipation qui marqua mes annes futures[47].

          [Note 44: Chambers. _Domestic Annals of Scotland._ Tome II,
          p. 338.]

          [Note 45: Voir pour les dtails caractristiques: Chambers,
          _Domestic Annals of Scotland_, Tome III, p. 480.--Allan
          Ramsay, _The Fair Assembly, a Poem_, avec la ddicace en
          prose: _To the Managers._]

          [Note 46: John Galt. _The Annals of the Parish._ Chap. II.]

          [Note 47: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

Cette frquentation de l'cole de danse avec ses attraits et ses
rencontres, et cette rvolte, n'taient qu'un symptme du tumulte
d'me qui se faisait en lui. L'idylle dlicate de la moisson avait
jet l'tincelle dans un coeur trange qui se mit  flamber follement,
et  tout propos, et pour toujours. Presque aussitt commena pour
Burns ce libertinage, ce vagabondage de coeur, qui est la marque de sa
vie. Il semble avoir secou sa timidit et assum du premier coup
l'audace, l'esprit d'aventure et, selon son expression, la dextrit
d'un don Juan. L'amour devint pour lui une sorte d'ivresse dans
laquelle il se complut ds lors.

Toute cette closion prit peu de temps. Juste un an aprs la jeune
moissonneuse, il tait occup d'aventures d'un autre caractre.
Vaguement dsireux sans doute d'chapper  l'existence de misre o
son pre s'enfonait, il alla passer, chez un frre de sa mre, une
partie de son dix-septime t, afin d'tudier sous le matre d'cole
du petit village de Kirkosvald, qui avait une renomme dans la contre
pour la gomtrie et la leve des plans. C'tait un long sjour que
Burns faisait hors du regard paternel. L'endroit tait mal choisi.
Toute cette cte du district de Carrick tait infeste de contrebande
qui se faisait avec l'le de Man, nid de contrebandiers. Ce fut cette
anne-l, dit M. Balwhidder dans _Les Annales de la Paroisse_, que la
grande extension de la contrebande corrompit toute la cte ouest,
spcialement les basses terres dans les environs de Troon et de Loans.
Le th passait comme paille de bl, l'eau-de-vie comme eau de puits,
et le gaspillage de toutes choses tait terrible. On ne s'occupait
plus que des porte-balles, qui passaient  cheval dans le jour, et des
gens de l'excise, dans la nuit,--et des batailles entre les
contrebandiers et les gens du roi, sur terre et sur mer. Il y eut une
dbauche et une ivrognerie continuelles, et notre paroisse, qui
n'tait qu'au bord de ce tourbillon d'iniquits, passa des moments
terribles[48]. Burns trouva l des brutalits et des audaces
nouvelles, les orgies lourdes et pres de cette populace de receleurs
et de smuggleurs. Il se mla  eux, prit part  leurs sances de
cabarets. Ce n'tait pas seulement l'attrait de ces beuveries, mais
plus encore son dsir d'observation, d'tudier les caractres, qui se
montrait dj en lui. Il se trouva l avec des types nouveaux et bien
marqus. Enfin il mlangea  tout cela une intrigue dont le ton si
diffrent de celui de l'anne prcdente montre bien le chemin
parcouru.

          [Note 48: John Galt. _The Annals of the Parish._ Chap. II.
          _Year 1761_.]

     Une autre circonstance de ma vie, qui produisit des altrations
     considrables sur mon esprit et mes moeurs, fut que je passai mon
     dix-septime t  une bonne distance de la maison, sur une cte
     de contrebandiers,  une cole connue, pour apprendre la
     mensuration, l'arpentage, l'art d'employer les cadrans etc., o
     je fis d'assez bons progrs. Mais je fis de plus grands progrs
     dans la connaissance du genre humain. La contrebande tait 
     cette poque-l en pleine prosprit; les scnes de dbauche
     fanfaronne et de dissipation bruyante m'avaient t jusque-l
     inconnues, et je n'tais pas ennemi d'une existence sociable.
     Bien que j'apprisse ici  regarder sans moi un large compte de
     taverne, et  me mler sans peur dans des bagarres d'ivrognes,
     nanmoins j'avanai haut la main dans ma gomtrie, jusqu'au
     moment o le soleil entra dans la Vierge, un mois qui met
     toujours le carnaval dans mon coeur. Une charmante fillette, qui
     vivait dans la maison porte  porte avec l'cole, renversa ma
     trigonomtrie et m'envoya par la tangente hors de la sphre de
     mes tudes. Je continuai  lutter avec mes sinus et cosinus
     encore pendant quelques jours; mais tant sorti dans le jardin,
     par un joli midi charmant, pour prendre l'altitude du soleil, je
     rencontrai mon ange:

               Comme Proserpine cueillant des fleurs,
                   Elle-mme fleur plus belle.

     Il devint inutile de songer  faire rien de bon  l'cole. La
     dernire semaine de mon sjour, je ne fis rien d'autre que de
     mettre  l'envers toutes les facults de mon me  propos d'elle,
     ou de me glisser dehors pour la rencontrer, et les deux dernires
     nuits de mon sjour dans le pays, si le sommeil avait t un
     pch mortel, j'aurais t innocent[49].

          [Note 49: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

Le changement dans la manire de sentir est bien apparent. Ce n'est
dj plus l'amour involontaire et troubl et subi; c'est je ne sais
quelle faon dlibre et provoquante de s'y abandonner, un parti pris
d'aimer, le got  rechercher le moment le plus ptillant et le plus
capiteux de l'amour, c'est--dire les commencements, o l'incertitude
fait les joies plus soudaines et plus fortes, outre qu'elles sont
neuves. Les inclinations naissantes, aprs tout, ont des charmes
inexplicables, disait dj don Juan, et tout le plaisir de l'amour est
dans le changement[50].

          [Note 50: _Le Festin de Pierre._ Acte I, scne II.]

Il est bien vrai cependant que la posie et l'amour se tenaient dans
le coeur de Burns. Cette seconde aventure lui fournit le thme d'une
chanson qui,  un an d'intervalle, est aussi loin de sa premire
chanson, que ses sentiments taient loin du trouble juvnile qu'il
avait ressenti. Quels pas tonnants faisait ce garon, capable
dsormais d'crire des strophes comme celles-ci:

  Maintenant les vents d'ouest et les fusils meurtriers
  Ramnent le plaisant temps d'automne;
  Le coq de marais s'envole sur ses ailes bruissantes
  Parmi la bruyre fleurissante;
  Maintenant les grains, ondoyant au loin sur la plaine,
  Rjouissent le fermier fatigu,
  Et la lune brille clairement quand j'erre la nuit
  Pour songer  ma charmeresse.

  Mais,  chre Peggy, la soire est claire,
  Presses volent les effleurantes hirondelles,
  Le ciel est bleu, les champs  la vue
  Ne sont que vert fan et que jaune;
  Viens errer, viens suivre notre chemin joyeux,
  Et voir les charmes de la nature,
  Les bls frmissants, l'pine en fruits
  Et toutes les cratures heureuses.

  Nous marcherons lentement, nous parlerons doucement,
  Jusqu' ce que la lune silencieuse brille clairement,
  Je serrerai ta taille et dans tes bras aimants
  Je jurerai combien je t'aime chrement:
  Les averses printanires aux fleurs en boutons,
  L'automne au fermier,
  Ne sont pas aussi chers que tu l'es pour moi,
  Ma belle, mon aimable charmeresse[51].

          [Note 51: _Now westlin winds and slaught'ring guns._]

Le dveloppement se faisait en lui avec une rapidit singulire. Tout
lui tait une source d'acquisitions et chaque semaine tait une tape.
C'tait un esprit qui grandissait  vue d'oeil. Ces quelques semaines
passes loin de chez lui, au milieu de physionomies et de faons
nouvelles, lui avaient t profitables  un degr qu'on ne
souponnerait pas si l'on n'avait son tmoignage. Je revins chez moi,
dit-il en parlant de cette excursion, ayant fait des progrs
considrables. Mes lectures s'taient largies de l'addition trs
importante des oeuvres de Thomson et de Shenstone; et j'engageai
plusieurs de mes camarades d'cole  entretenir avec moi une
correspondance littraire. J'avais trouv une collection de lettres
par les beaux esprits du rgne de la reine Anne, et je les relisais
trs dvotieusement. Je conservais copie de celles de mes propres
lettres qui me plaisaient, et la comparaison entre elles et les
compositions de la plupart de mes correspondants flattait ma vanit.
Je poussai ce caprice si loin que, quoique je n'eusse pas pour trois
liards d'affaires au monde, chaque poste m'apportait autant de lettres
que si j'avais t un lourd et laborieux fils du journal et du
grand-livre[52].

          [Note 52: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

       *       *       *       *       *

Toutes ces choses, clarts ou flammes, clataient dans les soucis plus
sombres chaque jour qui entouraient la famille. Malgr le courage et
les privations de tous, les affaires allaient en empirant. Le
propritaire de William Burnes, celui qui lui avait prt cent livres
et lui tmoignait de la bont, tait mort; cette mort tait pour les
pauvres gens le dernier coup de malheur. La gestion des biens tait
tombe entre les mains d'un intendant cruel, brutal. La tristesse
s'augmentait de scnes, de menaces et de violences. Pour complter la
maldiction, nous tombmes entre les mains d'un agent qui a pos pour
la peinture que j'ai donne d'un de ces hommes dans _Les deux
chiens..._ Mon indignation bout encore au souvenir des lettres
menaantes et insolentes de ce chenapan et de ce despote, qui nous
mettaient tous en larmes[53]. Par les vers auxquels il fait allusion,
on a ces scnes devant les yeux:

          [Note 53: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

  J'ai remarqu le jour d'audience de ntre seigneur,
  Et maintefois mon coeur en a t attrist;
  Les pauvres tenanciers, maigrement pourvus d'argent,
  Comme ils doivent supporter l'insolence de l'intendant!
  Il frappe du pied et menace, maudit et jure
  Qu'ils iront en prison, qu'il saisira leur bien;
  Tandis qu'ils doivent se tenir debout, avec un aspect humble,
  Et tout entendre, et craindre et trembler[54].

          [Note 54: _The Twa Dogs._]

Plus d'une fois, tandis que le pre accabl acceptait tout et que les
femmes taient en pleurs, les deux garons durent se retenir, les
poings crisps, pour ne pas jeter ce butor dehors, lui surtout, ce
gars aux yeux flamboyants dont la force tait terrible et qui avait en
lui des nergies de colres aussi violentes que celles d'amour. Que
d'affronts ils dvorrent, bouleverss par la rage d'honntes gens
brutaliss jusque dans leur dsespoir! Il n'y a pas de doute que ces
humiliations n'aient t le germe de rancunes et de colres qui se
font sentir dans toute la correspondance de Burns, et qui,  bien des
annes de l, firent de plusieurs de ses pices des cris redoutables
de revendication sociale. Ces temps doivent avoir t horribles 
traverser. En dehors des chansons d'amour, les seuls vers qui aient
subsist de cette priode sont des plaintes, des lamentations comme
cette chanson qui est place dans la bouche d'un fermier ruin:

  Le soleil est enfonc  l'ouest,
  Toutes les cratures sont retires au repos,
  Tandis qu'ici je suis assis, douloureusement assig
  De chagrins, de douleurs, de peines;
  Et c'est hlas, fortune infidle, hlas!

  L'homme prospre est endormi,
  Il n'entend pas les tourbillons de vent passer;
  Mais la misre et moi veillons, guettons
  La morne tempte souffler;
  Et c'est hlas, fortune infidle, hlas!

  L dort la chre compagne de mon coeur;
  Ses soucis pour un instant reposent;
  Faut-il que je te voie, orgueil de mes jeunes ans,
  Ainsi descendue et tombe!
  Et c'est hlas, fortune infidle, hlas!

  Mes doux bbs reposent dans ses bras,
  Les craintes anxieuses n'alarment pas leurs petits coeurs;
  Mais pour eux mon coeur souffre
  De maintes angoisses amres;
  Et c'est hlas, fortune infidle, hlas!

  Je fus jadis par la fortune caress,
  Je pus jadis soulager la dtresse;
  Maintenant le maigre soutien de la vie durement gagn
  Mon destin me l'accorde  peine;
  Et c'est hlas, fortune infidle, hlas!

  Je n'ai pas d'espoir, pas d'espoir!
  Comme la tombe serait bienvenue!
  Mais alors, ma femme et mes chers petits
  Oh! o iraient-ils?
  Et c'est hlas, fortune infidle, hlas!

  Oh, o, oh o me tournerai-je!
  Partout sans ami, abandonn, dlaiss,
  Car dans ce monde, ni le Repos, ni la Paix
  Je ne les connatrai plus!
  Et c'est hlas, fortune infidle, hlas![55]

          [Note 55: _Song, In the character of a Ruined Farmer._]

C'taient les sentiments de son pre que Burns traduisait ainsi.
Enfin,  travers ces angoisses, William Burnes atteignit le terme
d'une des priodes sexennales de son bail, poque  laquelle il
pouvait le rsilier. Il abandonna cette ferme ingrate de
Mont-Oliphant, o lui et les siens avaient tant pein et tant
souffert. Ce fut  la Pentecte de 1777. Robert Burns avait un peu
plus de dix-huit ans[56].

          [Note 56: _Gilbert's Narrative._]




CHAPITRE II.

LOCHLEA.

1777--1784.


La nouvelle ferme de Lochlea se trouve  une distance de dix milles au
Nord de Mont-Oliphant, un peu plus enfonce dans les terres, non loin
du village de Tarbolton, dont elle dpend. Ce n'est plus le dcor de
Mont-Oliphant, avec la route anime des voitures, et, derrire la
route, la mer anime de navires; ce n'est plus le voisinage d'Ayr, la
capitale du comt. La ferme est au fond d'un entonnoir de collines
nues, dans un site born et morose,  l'cart de tout chemin. Quelques
arbres chtifs et d'aspect tourment se montrent  et l au haut des
pentes. L'impression est attristante; c'est un vilain endroit. De
quelques sommets voisins, la vue se dgage et s'largit; mais le
mouvement humain fait pniblement dfaut. Tarbolton lui-mme est 
l'avenant. Pauvre village perdu; une seule longue rue de masures
affaisses sous leurs chaumes verdis de mousse, et des champs aux deux
bouts. Quand on le traverse aujourd'hui, on y sent la misre et
l'abandon. La population,  un des derniers recensements, ne dpassait
gure huit cents habitants[57]. Et pourtant l est le cabaret que
Burns a fait trembler d'clats de rire, la loge maonnique o les
sances se prolongeaient jusqu' cinq heures du matin, le cimetire o
tant d'loquence et d'ironie fut dpens dans des discussions
religieuses. Tout ce coin de pays est maussade. Mais  quelque
distance, le pays, bois, parsem de vieilles rsidences et de parcs,
coup par le cours pittoresque de l'Ayr, offre des endroits charmants,
propices aux rencontres amoureuses.

          [Note 57: _Rambles through the Land of Burns_, by Adamson,
          chap. XI.]

Le sjour  Lochlea, qui fut de sept annes, compte peu dans l'oeuvre
de Burns; cependant, Gilbert se trompe, lorsqu'il dit en parlant de
son frre: les sept annes que nous vcmes dans la paroisse de
Tarbolton ne furent pas marques par un grand avancement
littraire[58]. Si la production, dont une partie n'a pas t
conserve, fut peu considrable, l'effort fut continuel et le progrs
immense. C'est une priode de formation plutt que de cration, et
dans laquelle il faut chercher plutt des germes que des rsultats. Au
point de vue du caractre, c'est galement une poque importante et
dcisive. C'est pendant ce temps, dit Gilbert, que les fondements
furent poss de certaines habitudes dans le caractre de mon frre,
qui, plus tard, ne devinrent que trop prominentes, et que la malice
et l'envie ont pris plaisir  exagrer[59]. Et Robert, lui-mme, se
rappelant ces jours en apparence insignifiants, crivait: C'est
pendant cette poque climatrique que ma petite histoire est le plus
pleine d'vnements[60]; non pas d'vnements extrieurs et bruyants
comme ceux qui, plus tard, se prsentent dans sa vie; mais de ces
petits faits intrieurs et silencieux dont on n'a pas conscience sur
le moment, par lesquels une nature se forme, se modifie ou se rvle,
et qui grandissent dans les souvenirs jusqu' y envahir et y touffer
tous les autres. Un grain qui tombe est pour le sillon un vnement
plus important que tous les orages qui, plus tard, battront l'pi.

          [Note 58: _Gilbert's Narrative._]

          [Note 59: _Gilbert's Narrative._]

          [Note 60: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

La vie continua toujours la mme pour la famille, une vie de labeur et
de frugalit. Les premiers temps furent tolrables. Pendant quatre
annes nous y vcmes confortablement, dit Robert[60]. Ce dut tre un
soulagement aprs la vie de Mont-Oliphant. Tout le monde travaillait.
Robert et Gilbert recevaient les gages qu'on donnait aux autres
ouvriers, d'o on dfalquait les objets de vtement fabriqus dans la
maison par la mre et les soeurs.


I.

LA JEUNESSE. -- LES PREMIERS AMOURS.

Ds le dbut de cette priode, on retrouve Burns devenu homme. C'est
un beau gars, de taille moyenne, robuste, carr, agile quoique d'une
structure massive, le teint brun, le front solide, les cheveux noirs,
les traits un peu gros, la bouche forte et mobile, et de merveilleux
yeux noirs, larges, hardis, tincelants, pleins d'ardeur et
d'intelligence[61]; sa physionomie avait  premire vue un certain
air de lourdeur ml  une expression de profonde pntration et de
rflexion calme qui touchait  la mlancolie[61]. C'est son
expression habituelle. Mais le visage se transforme sans cesse et il
prend, avec une rapidit et une force extraordinaires, le reflet de
toutes les passions, depuis le rire le plus franc jusqu' toutes les
loquences que l'amour ou la colre peuvent prter  une face humaine.
Il est impossible de voir ce garon sans le remarquer. Il est mme une
manire de personnage dans le pays et les hameaux d'alentour. Il est
entour d'une sorte de notorit; on s'occupe de lui; les uns
l'admirent, les autres redoutent son sarcasme. Lui-mme n'est pas
fch d'attirer l'attention sur lui: il se singularise, s'habille
d'une faon originale qui doit lui attirer les regards. Il tranche sur
les autres; il est le seul gars de la paroisse qui porte les cheveux
lis derrire; c'est le dimanche  l'glise qu'il se montre ainsi. Les
filles se chuchotent: C'est Robie Burns; les gars le regardent avec
admiration et envie; ils dsirent faire sa connaissance. Il est le
lion du village. Il le sait et il en est fier. Tous ces points
apparaissent clairement dans les souvenirs de David Sillar qui fut son
compagnon  cette poque: M. Robert Burns tait depuis quelque temps
dans la paroisse de Tarbolton, quand je fis sa connaissance. Son
humeur sociable lui procurait facilement des relations, mais un
certain assaisonnement satirique, qui tait ml  son gnie comme 
tous les gnies potiques, tout en faisant clater de rire le cercle
rustique, ne laissait pas d'amener  sa suite sa compagne naturelle:
une dfiance craintive. Je me rappelle avoir entendu ses voisins dire
qu'il avait la langue bien pendue et qu'ils suspectaient ses
_principes_. Il portait la seule chevelure noue qu'il y et dans la
paroisse, et  l'glise, il drapait son plaid, qui tait d'une couleur
particulire, feuille morte je crois, d'une manire particulire
autour de ses paules. Ces notions et son extrieur eurent une
influence si magique sur ma curiosit qu'ils me rendirent trs
dsireux de faire sa connaissance. Je ne me rappelle plus maintenant
trs bien si ma liaison avec Gilbert fut accidentelle ou prmdite.
Par lui je fus prsent non seulement  son frre mais  toute cette
famille o, au bout de peu de temps, je fus un visiteur frquent, et,
je le crois, bienvenu[62]. On devine, dans cette affectation de
vtement, quelque chose de thtral. M. Robert Stevenson l'a bien
remarqu, et il rappelle que, dix ans plus tard, quand il sera mari,
pre de famille, on le retrouve dans un costume encore plus
extraordinaire: une casquette de fourrure, un pardessus avec un
ceinturon et une grande rapire cossaise au ct. Il aimait, dit-il,
 s'habiller pour le plaisir de s'habiller[63]; et le critique
observe finement qu'il y a l une marque frquente chez les
tempraments artistiques. Il et pu ajouter qu'elle est faite d'une
disposition  vivre en dehors des conditions entourantes, qui vient de
l'activit de l'imagination et d'un besoin de se distinguer, et
rsulte d'un mlange complexe de vanit, de paradoxe, de logique et de
bravoure.

          [Note 61: _Description of Burns compiled by Dr Currie from
          Accounts by the Associates of the Poet._ Scott Douglas, tome
          IV, p. 388.]

          [Note 62: David Sillar. _Reminiscences, from Walker's memoir
          of Burns, 1811._]

          [Note 63: Stevenson. _Familiar studies of Men and Books.
          Some Aspects of Robert Burns_, p. 44.]

Au milieu de ce monde villageois o il se sentait aisment le chef, o
sa supriorit tait accepte, il marchait avec assurance. Mais ds
qu'il se trouvait avec des trangers, surtout lorsqu'ils taient d'une
position suprieure  la sienne, il devenait taciturne et se repliait
en une observation mfiante. Il avait ce mlange de timidit et
d'orgueil que bien des gens suprieurs, accoutums  se sentir les
matres dans leur cercle habituel, apportent dans un milieu nouveau.
Sans calcul sans doute, ils attendent de s'en rendre compte avant d'en
prendre possession. Ainsi faisait-il: il coutait, il observait, et
quand dans son coin il avait jaug ces nouveaux venus il sortait de ce
silence et du mme coup prenait le haut du pav dans la conversation.
L'impression qu'il fit au docteur Mackenzie est trs formelle  cet
gard. On retrouve, encore l, exprime par un homme dont la
dposition dnote un observateur expert et soigneux, la diffrence
qu'il y avait entre les deux frres; elle confirme assez bien la
remarque de Murdoch: Gilbert et Robert taient certainement trs
diffrents d'apparence et de faons, bien qu'ils possdassent tous
deux de grandes capacits et un savoir peu commun. Gilbert, dans la
premire entrevue que j'eus avec lui  Lochlea, tait franc, modeste,
bien renseign et communicatif. Le pote semblait distrait,
souponneux et sans aucun dsir d'intresser ou de plaire. Il demeura
trs silencieux dans un coin sombre de la chambre et, avant qu'il prt
aucune part  l'entretien, je le surpris frquemment en train de me
scruter pendant ma causerie avec son pre et sa mre. Mais plus tard
quand la conversation, qui tait sur un sujet de mdecine, eut pris le
tour qu'il souhaitait, il commena  s'y engager, dployant une
dextrit de raisonnement, une subtilit de rflexion, et une
familiarit avec des sujets au del de sa porte, dont son visiteur ne
fut pas moins charm qu'tonn[64].

          [Note 64: _Reminiscences of William Burnes by Dr John
          Mackenzie of Mauchline._ (_Walker's Memoir of Burns._)]

Ces premires annes de Lochlea, non seulement elles sont
intressantes, parce qu'elles nous montrent l'apparition de qualits
et de dfauts qui devaient se dvelopper et rendre plus tard illustre
et malheureuse la vie de Burns, mais elles sont reposantes, et on aime
 y faire une halte. C'est le seul moment de tranquillit qu'ait connu
cette famille perscute du malheur, un rpit entre la misre de
Mont-Oliphant et la ruine qui ne tarda pas  venir. Pendant quelque
temps, on connut presque le bien-tre. Et pour Burns lui-mme, c'est
un temps de joie et de puret de coeur. Nous aurons la gaiet de
Mossgiel, un peu factice, nerveuse et souvent plus prs du dfi que de
la joie, l'blouissement d'dimbourg, l'assombrissement d'Ellisland
et de Dumfries; nous ne le reverrons plus dans cette atmosphre
joyeuse et lgre. Il aura de plus clatants moments, mais souvent
avec des orages, et les plus heureux ne seront jamais sans leurs
nues. On aime  se le reprsenter, serein, avec ses regards si
loquents o ne passaient pas encore les regrets, robuste, gai, se
prcipitant, comme il le faisait, en toutes choses, imptueusement
dans le travail. Il ne craignait personne pour conduire une charrue ou
manier une faux. Avec cela, plein de bont pour les gens et les btes.
Son frre avait un peu de la svrit du pre, mais, lui, sous son
enveloppe plus rude, avait toujours un coup de main et un mot
d'encouragement prt pour les plus jeunes travailleurs; quand l'autre
grondait,  homme! vous n'tes pas fait pour ce jeune peuple,
disait-il[65]. Les animaux eux-mmes semblaient sentir en lui une
indulgence plus grande: on peut tre sr qu'il leur causait
amicalement et que le _Salut de Nouvelle Anne du Vieux Fermier  sa
vieille jument_ n'est pas autre chose qu'une de ces conversations.

          [Note 65: _The Highland Note-Book_, by R. Carruthers,
          Inverness, cit par Chambers. _Life of Burns_, tom. I, p.
          86.]

       *       *       *       *       *

Et quels flots de posie, de gaiet, d'loquence, d'humour, de
fantaisie, rpandus sur toute la dure besogne de cette dure vie; tout
cela dbordant, jaillissant, tincelant, intarissable, plein de bonds
joyeux, de visions fantastiques, comme le ruisseau cossais qui saute
autour d'un roc et frissonne aux rayons du soleil. Les oeuvres, chez
lui, ne sont que des fragments, les premiers venus, de sa parole
ordinaire. Tous ceux qui l'ont connu prtendent que sa conversation
tait gale, sinon suprieure  sa posie; et elle n'eut jamais plus
de gaiet qu' Lochlea. Gilbert se rappelait avec bonheur les jours
o, avec deux autres compagnons, ils allaient couper de la tourbe pour
le combustible d'hiver[66]: Avec ces deux ou trois paysans obscurs
pour auditeurs, Robert entretenait un feu roulant d'esprit, de fines
remarques sur les hommes et les choses, qui rendaient radieuses ces
heures passes dans un marcage. Il tait vraiment l'tonnement et la
gaiet de tout le pays. Les anecdotes sont unanimes et inpuisables 
raconter l'effet de sa parole sur ceux qui l'entouraient. Un jour,
passant dans un champ qu'on fauchait, il attire peu  peu autour de
lui toute la bande des moissonneurs qui se tordent de rire et se
laissent tomber  terre oubliant leur besogne. Un autre jour, il entre
dans un moulin et fait si bien que ceux qui sont chargs de dblayer
l'auge o tombe la farine, absorbs  l'entendre, la laissent s'emplir
jusqu' ce que la meule s'engorge et s'arrte. Ailleurs, c'est le
forgeron qui, le marteau lev, l'coute jusqu' ce que le morceau de
fer qu'il avait sur l'enclume se refroidisse. C'tait  la forge
surtout, le lieu de runion du village, qu'il fallait le voir. Chaque
fois qu'il y devait venir, les voisins arrivaient pour faire cercle
autour de lui et couter les histoires qu'il inventait et racontait,
de faon  les secouer de gat ou  leur arracher des larmes[67].
C'tait vraiment un pote par nature que cet homme qui composait, pour
des filles de fermes, les plus adorables chansons d'amour de la
littrature anglaise et qui, devant quelques laboureurs, jetait 
pleine main des rcits dont _la Mort et le Dr Hornbook_ et _Tam de
Shanter_ peuvent nous donner une ide. On croirait  peine  une telle
puissance de parole chez ce jeune paysan de vingt et quelques annes,
si plus tard les hommes distingus et critiques qui l'entendirent 
dimbourg n'taient aussi d'accord pour reconnatre que sa
conversation les surprit plus encore que ses vers. On trouve dans ces
souvenirs du Dr Mackenzie la premire dposition, faite par un esprit
cultiv, sur l'invraisemblable puissance de conversation de Burns. 
partir de la priode dont je parle, je pris un vif intrt  Robert
Burns et, avant de connatre ses pouvoirs potiques, je m'aperus
qu'il possdait de trs grandes capacits intellectuelles, une
imagination extraordinairement fertile et vive, une connaissance
profonde de beaucoup de nos potes cossais et une admiration
enthousiaste de Ramsay et de Fergusson. Mme alors, sur les sujets
qu'il connaissait, sa conversation tait riche en figures bien
choisies, anime et nergique.  la vrit j'ai toujours pens que
personne ne pouvait avoir une juste ide de l'tendue des talents de
Burns s'il n'avait pas eu l'occasion de l'entendre causer[68]. On
voit ainsi peu  peu l'homme grandir et la force de cet esprit
s'imposer  tous autour de lui.

          [Note 66: Chambers, tom. I, pag. 86.]

          [Note 67: Hately Waddell.--_Life and Works of R. Burns.
          Appendix, Reminiscences original. Part. I._]

          [Note 68: _Reminiscences by Dr Mackenzie._]

Cependant les choses de l'esprit continuaient  l'attirer. Il portait
toujours quelque livre dans sa poche. C'tait _l'Homme de Sentiment_
de Mackenzie, le _Tristram Shandy_ de Sterne, les oeuvres du vieux
pote cossais Adam Ramsay, c'tait surtout sa chre collection de
chansons. Il continuait  les lire avec le mme soin; il prenait dans
cette habitude une sret critique qui parat dans les notes qu'il a
mises aux vieilles chansons cossaises, et  la faon dont il juge les
siennes propres. Du reste, toute la famille lisait, et quand on
entrait  la ferme aux heures des repas, les seules libres, on voyait
le pre et les fils un livre  la main[69].

          [Note 69: R. Chambers, tome I, p. 36.]

Le got de l'activit intellectuelle tait vraiment admirable parmi
ces hommes accabls de fatigues, et pour lesquels il semble que le
repos dt tre un affaissement vide et silencieux. Robert, Gilbert et
quatre ou cinq de leurs amis, auxquels quelques-uns s'adjoignirent
encore, formrent une sorte de club dans lequel on devait discuter des
questions proposes et s'exercer  la parole. Cela en soi n'a rien
d'tonnant; c'est dans des runions de ce genre que bien des jeunes
loquences ont donn leurs premiers coups d'ailes. Mais si l'on
rflchit au milieu, si l'on songe que les membres de cette confrence
rustique taient quelques jeunes paysans sans ressources, perdus dans
un petit village que l'absence de communications enfonait davantage
dans la campagne, on comprendra qu'il y avait l une ardeur
intellectuelle qu'il n'et pas t facile de retrouver ailleurs[70].
Le premier prsident fut Burns. La premire sance eut lieu le 11
novembre 1780. La premire question discute fut celle-ci:

          [Note 70: Voir sur ce curieux Club: _Rules and Regulations
          to be observed in the Bachelors' Club_, Currie;--et _History
          of the Rise, Proceedings and Regulations of the Bachelors'
          Club_. R. Chambers, tome I.]

     tant donn qu'un jeune homme lev pour tre fermier, mais sans
     aucune fortune, peut pouser de deux femmes l'une: ou bien une
     fille de fortune, ni belle de sa personne, ni agrable de
     conversation, mais capable de diriger suffisamment les affaires
     domestiques d'une ferme; ou bien une fille agrable de toutes
     faons, de personne, de conversation et de manires, mais sans
     fortune, laquelle des deux choisira-t-il?

On peut reconnatre dans le choix de cette question une des
proccupations habituelles de Burns et imaginer la discussion et les
dclamations loquentes, auxquelles elle donna lieu. Burns y prit une
part active et le Dr Currie retrouva dans ses papiers les notes d'un
discours dans lequel il soutenait la seconde alternative. Il n'est
peut-tre pas sans intrt de voir quel tait le genre de questions
dbattues par ces jeunes laboureurs. En voici quelques-unes:

     Retirons-nous plus de bonheur de l'amour ou de l'amiti?

     Doit-il exister quelque rserve entre des amis qui n'ont aucune
     raison de douter de l'amiti l'un de l'autre?

     Lequel est le plus heureux du sauvage ou du paysan d'une contre
     civilise?

     Un jeune homme des rangs infrieurs de la vie sera-il plus
     heureux s'il a reu une bonne ducation et s'il a un esprit
     meubl de savoir; ou s'il a juste l'ducation et le savoir de
     ceux qui l'entourent?

Les deux dernires questions dpassent le cercle des sentimentalits
gnrales des deux premires. Elles ont la marque de leur poque;
elles arrivent jusqu'au bord de la discussion sociale  la faon du
XVIIIe sicle; on y sent comme une lointaine influence de Rousseau.
Peut-tre cependant, celle-ci n'tait-elle pas indispensable pour que
des demandes semblables se posassent dans l'esprit de Burns. Il
aurait suffi de l'analogie des gnies et des situations. Il y eut de
bonne heure dans Burns une protestation et une rvolte invitables
contre l'ingalit des rangs et, ce qui est mieux, une revendication
de la valeur individuelle. L'amour, les proccupations de la vie,
d'autres luttes l'empchrent de dvelopper tout  fait ce ct de
protestation sociale, mais il clatera dans quelques passages de ses
posies, et on en discerne le germe dans ces discussions de jeunesse.

En mme temps il se fit affilier  la loge maonnique de Tarbolton,
dont les sances se tenaient dans une salle de l'auberge du village.
Les registres y sont encore conservs et montrent qu'il tait assidu
aux sances[71].

          [Note 71: _Gilbert's Narrative._]

       *       *       *       *       *

 travers tout cela, il continuait plus que jamais son mtier
d'amoureux rural: L'amour sage ou insens fut une perptuelle
ncessit de son me, dit Hately Waddell[72]; et Carlyle, dans une de
ses fortes apprciations qui dgagent la ligne morale de toute une
existence, avait dit:  la vrit, il n'y a qu'une re dans la vie de
Burns, c'est la premire. Nous n'avons pas la jeunesse, puis la
maturit, mais seulement la jeunesse; car, jusqu' la fin, nous ne
discernons aucun changement dcisif dans la complexion de son
caractre; dans sa trente-septime anne, il est encore, pour ainsi
dire, dans la jeunesse[73]. C'est surtout pour ce qui concerne son
intarissable facult d'aimer que cela est vrai. Pendant vingt ans, il
a t dans une continuelle admiration de la beaut ou plutt de la
grce fminine, et ce qu'il y a de particulier en lui c'est que ses
derniers amours avaient autant d'enthousiasme que les premiers. Il a
chri toute sa vie avec la bonne foi fougueuse des dix-huit ans, et il
et aim ainsi indfiniment. Chez lui, les passions ne formaient pas
ces lgers rsidus d'accoutumance, d'amertume, de lassitude ou
seulement d'habitude, que mme les meilleures laissent au fond du
coeur, et qui rendent celles qui y viennent ensuite moins douces ou
les font paratre moins charmantes. Bien qu'il y ait bu souvent, le
cristal de la coupe resta clair et transparent. L'amour conserva
toujours pour lui toute sa nouveaut et sa dlicieuse surprise. Il ne
devint pas en lui amer comme dans Byron, railleur comme dans Heine, ou
douloureux comme dans Musset. Il continua d'tre pour lui, selon
l'expression de Keats, une chose de beaut et une joie ternelle.

          [Note 72: Hately Waddell. _Life of Burns._ Part. I, p. XIX.]

          [Note 73: Carlyle. _Essay on Burns._]

L'pisode de la petite moissonneuse n'avait t qu'une de ces
aspirations vagues dont tous les coeurs de seize ans sont troubls, et
l'pisode de Kirkoswald un premier essai. C'est  Lochlea qu'aimer
devint l'habitude et l'tat normal de son me. Quand il y arriva, il
tait gauche et timide; il confesse qu'au commencement de cette
priode, il tait peut-tre le garon le plus lourd et le plus emptr
de toute la paroisse[74]. Mais cela ne devait pas durer et il ne
devait pas tarder  prendre sa place, soit comme hros, soit comme
confident, dans la plupart des intrigues amoureuses du village et des
environs. Il y apporta bientt la dsinvolture et la sret d'un
matre. Il avait ce don de familiarit rieuse et railleuse qui est la
clef qui ouvre le plus de coeurs fminins. Aprs le dbut de mes
relations avec lui, raconte David Sillar, nous nous rencontrions
souvent  l'glise, et au lieu d'aller avec nos amis ou les filles 
l'auberge, nous faisions une promenade dans les champs. Dans ces
promenades j'ai t souvent frapp de sa facilit  s'adresser au beau
sexe et mainte fois, quand j'tais tout confus et ne savais comment
m'exprimer, il tait entr en conversation avec elles avec la plus
grande aisance et la plus grande libert; c'tait gnralement la mort
de notre conversation, si agrable ft-elle, que de rencontrer une
connaissance fminine[75]. Burns d'ailleurs a racont lui-mme
comment il se tirait d'affaires dans ces rencontres:

          [Note 74: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

          [Note 75: D. Sillar's. _Account, etc._ Walker, tome II.
          Appendix.]

     Bien au del de toutes les autres impulsions de mon coeur tait
     un penchant pour l'_adorable moiti du genre humain_[76]. Mon
     coeur tait du pur amadou et tait continuellement enflamm, par
     une desse ou une autre. Comme il arrive dans toutes les
     campagnes de ce monde, ma fortune tait diverse. Tantt j'tais
     reu avec faveur, tantt mortifi par un chec.  la charrue, 
     la faux et  la faucille, je ne craignais pas de rival, je
     dfiais aussi le besoin et comme je ne me suis jamais proccup
     de mon labeur que pendant que j'y tais employ, je passais mes
     soires d'aprs mon coeur. Un jeune campagnard conduit rarement
     une aventure d'amour sans un confident qui l'assiste. Je
     possdais un zle, une curiosit et une dextrit intrpide qui
     me recommandaient comme un second convenable dans ces occasions,
     et, j'ose le dire, j'avais autant de plaisir  tre dans le
     secret de la moiti des amours de la paroisse de Tarbolton que
     jamais homme d'tat en a ressenti  connatre les intrigues de la
     moiti des cours d'Europe. La plume que je tiens  la main semble
     connatre instinctivement ce sentier familier de mon imagination,
     et j'ai de la peine  l'empcher de vous donner une couple de
     paragraphes sur les histoires d'amour de mes compagnons, humbles
     habitants de la ferme ou de la chaumire. Mais les graves fils de
     la science, de l'ambition ou de l'avarice baptisent ces choses du
     nom de folies. Pour les fils du travail et de la pauvret, ce
     sont des matires de la plus srieuse nature: pour eux, l'espoir
     ardent, l'entrevue drobe, le tendre adieu sont les plus grandes
     et les plus dlicieuses parties de leur bonheur[77].

          [Note 76: En franais dans le texte.]

          [Note 77: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

Les occasions ne lui manqurent pas. Quand on regarde d'un peu prs la
vie rurale de son temps, on est surpris de la quantit d'intrigues qui
allaient leur train dans ces petits villages, de ferme  ferme, sous
la stricte surveillance presbytrienne. La faon dont ces intrigues se
passaient est un trait de moeurs cossaises qui ne manque pas d'une
certaine grce rustique. Aprs une rude journe  la charrue ou au
flau, quand le soir descendait, le jeune paysan mettait son bonnet
bleu et son plaid. Il faisait deux ou trois milles, parfois plus,
jusqu'au cottage de sa promise. Un homme, qui n'est rien moins que le
grave Lockhart, a retrac, avec complaisance, la manire dont les
choses se passaient. Dans ces districts, l'amoureux rustique poursuit
sa tendre recherche d'une faon dont les jeunes citadins peuvent
trouver difficile de comprendre le charme. Quand les travaux de la
journe sont finis, que dis-je? souvent lorsque ses parents le croient
dans le lit, l'heureux gars regarde comme un jeu de marcher maints
longs milles cossais, jusqu' la rsidence de sa matresse. Au signal
d'un coup donn  sa fentre, celle-ci sort pour passer une heure ou
deux sous la lune d't ou, si le temps est pre, (circonstance qui
n'empche jamais le voyage) parmi les gerbes de la grange paternelle.
Ce chappin' out, comme ils l'appellent, est une coutume dont les
parents affectent de ne pas voir la mise en pratique, s'ils ne
l'approuvent pas. Et les consquences sont trs rares et beaucoup plus
frquemment inoffensives que ne sont disposes  se l'imaginer les
personnes qui ne sont pas familires avec les moeurs et les sentiments
de nos paysans[78]. Ceci est peut-tre moins sr.  consulter les
registres de la paroisse,  lire les ptres de Burns et  suivre
toute sa vie, il ne parat pas que les paysans cossais--dans ces
environs du moins--fussent plus habiles qu'ailleurs  brider l'amour.
C'est sur des expditions de ce genre que sont composes les
quelques-unes des premires et des plus jolies choses de Burns.

          [Note 78: Lockhart. _Life of Burns._ Chap. II.]

  Derrire ces collines l-bas, o le Lugar coule,
  Parmi de nombreux moors et marais, ,
  Le soleil d'hiver a clos le jour,
  Et je vais retrouver Nannie, .

  Le vent d'ouest souffle bruyant et aigre;
  La nuit est  la fois noire et pluvieuse, ;
  Mais je prendrai mon plaid; je me glisserai dehors,
  Et, par del les collines, vers Nannie, .

  Ma Nannie est charmante, douce et jeune,
  Sans ruses artificieuses pour vous attirer, ;
  Le malheur tombe sur la langue flatteuse
  Qui sduirait ma Nannie, !

  Son visage est joli, son coeur est sincre,
  Aussi innocente qu'elle est gentille, .
  La pquerette, qui s'ouvre humide de rose,
  N'est pas plus pure que Nannie, .

  Je ne suis qu'un jeune paysan,
  Et il y a peu de gens qui me connaissent, ;
  Mais que m'importe combien peu ils sont,
  Je suis toujours bienvenu chez Nannie, .

  Toutes mes richesses sont mes gages,
  Et il faut que je les gre avec soin, ;
  Mais les biens de ce monde ne m'inquitent pas,
  Toutes mes penses sont: Ma Nannie, .

  Notre vieux fermier se plat  regarder
  Ses moutons et ses vaches prosprer grassement, ;
  Mais je suis aussi heureux, moi qui tiens sa charrue,
  Et n'ai d'autre souci que Nannie, .

  Vienne heur, vienne malheur, je ne m'en occupe gure;
  Je prendrai ce que le Ciel m'enverra, ;
  Je n'ai pas d'autre souci dans la vie
  Que de vivre et d'aimer ma Nannie, [79].

          [Note 79: _My Nannie O._]

C'est  coeur perdu que Burns se jeta dans ces aventures qui bientt
ne se comptrent plus. Il avait gnralement une affection principale
et centrale, mais il rencontrait sans cesse des affections nouvelles
et subordonnes qui se groupaient autour de celle-l, et formaient
autant d'intrigues secondaires, dans le drame de son amour. Gilbert,
rappelant  ce propos un fin passage de Sterne, un des auteurs favoris
de Robert, compare spirituellement son frre  Yorick, qui venait de
jurer  Eliza une fidlit ternelle et  qui il suffisait de se
trouver cinq minutes,  la porte de la remise, avec Mme de L... pour
en tomber pris, juste le temps que M. Dessein mettait  courir
chercher les clefs[80]. Peu lui importait d'ailleurs  quelle femme il
s'adressait. Il avait vite fait de les transformer, de les embellir,
de les transfigurer, ds qu'elles entraient dans le rayonnement du
rve de beaut qu'il portait en lui. Gilbert, en homme froid et
raisonnable qu'il tait, n'y comprenait rien. Quand, dans la
souverainet de son bon plaisir, il choisissait une personne  qui il
dcidait d'offrir ses attentions particulires, elle tait sur le
champ revtue d'une quantit suffisante de charmes pris dans les
abondantes rserves de son imagination. Il y avait souvent une grande
diffrence entre sa matresse, telle que les autres la voyaient, et ce
qu'elle semblait lorsqu'elle tait revtue des attributs qu'il lui
donnait[81]. Sans doute; mais c'est que Murdoch s'tait tromp et
que Gilbert n'tait pas pote. Quant  Robert, il admirait de tous
cts, rpandant, devant ces simples filles tonnes, des trsors de
posie qu'elles ne comprenaient sans doute pas, mais o, avec
l'intuition fminine, elles sentaient quelque chose de suprieur et de
prcieux. Qui peut imaginer, car son loquence fut peut-tre plus
merveilleuse que ses vers, quelles strophes pleines de ferveur et de
tendresse il a murmures  des oreilles ignorantes, o elles
rsonnaient comme une musique incomprhensible et cependant douce 
couter? Ses chansons n'en sont peut-tre qu'un cho affaibli.

          [Note 80: Sterne. _A Sentimental Journey._ Calais.]

          [Note 81: _Gilbert's Narrative._]

Et ce qu'il y a de surprenant en lui c'est qu'il n'aimait pas des
lvres, mais vraiment du coeur. Chacune de ces amourettes avait,
pendant qu'elle durait, la vhmence et l'intensit d'une passion qui
le bouleversait de joie ou de dsespoir. Les passions se poussaient
dans ce coeur continuellement agit, rapides mais fortes et
innombrables comme des vagues. C'taient de vraies ivresses et de
vraies angoisses qu'il prouvait sans trve. Sa charpente de paysan,
singulirement massive et solide, endurcie  toutes les fatigues, en
prouvait des secousses terribles. Il ne s'habitua jamais  aimer. Les
coeurs ordinaires se tarissent dans des amours trop rpts qui vont
s'affaiblissant par leur abondance. Mais cette me inpuisable fournit
un torrent de passion qui resta jusqu'au bout gal  lui-mme dans son
imptuosit. Gilbert qui n'est pas suspect d'exagrer ces sujets,
disait: Bien qu'il ft, dans sa jeunesse, timide et gauche dans ses
rapports avec les femmes, cependant, quand il devint un homme, son
attachement  leur socit devint trs fort et il tait constamment la
victime et l'esclave de quelque beaut. Les symptmes de sa passion
taient souvent tels qu'ils galaient ceux de la clbre Sapho.  la
vrit, je ne sache pas qu'il se soit jamais vanoui, qu'il ait flchi
sur ses genoux et expir; mais son agitation physique et mentale
surpassait tout ce que j'ai jamais vu de ce genre, dans la vie
relle[82].

          [Note 82: _Gilbert's Narrative._]

Chez certains potes, les passions ne deviennent une matire potique
que lorsqu'elles sont faonnes par le souvenir; ils travaillent,
toujours tourns vers leur pass, semblables aux cordiers qui n'ont
jamais dans la main qu'une masse confuse de chanvre et ne voient leur
travail se faire que loin d'eux. Leur oeuvre a presque toujours de la
tristesse et du calme, parce que les choses dont ils parlent sont
perdues, coules, parce qu'elles sont loignes. Mais il en est
d'autres pour lesquels la production est immdiate et n'est que le
prolongement, l'cho instantan de la joie ou de la souffrance
prsentes. Ils sont comme des boucliers qui retentissent en mme temps
qu'on les frappe. Leurs chants conservent toute la vibration
triomphale ou dchirante du coup dont tremble encore leur me. Leur
oeuvre a souvent le trouble et l'lan de sentiments que le temps n'a
pas purs mais n'a pas affaiblis. Elle contient moins de pense et
plus de passion. C'est parmi ces derniers qu'il faut placer Burns. Non
seulement, l'motion et la cration taient chez lui simultanes, mais
la premire tait si dsordonne qu'elle et t intolrable, si elle
n'avait trouv un soulagement dans la seconde. Mes passions, dit-il,
une fois allumes, se dchanaient comme autant de dmons, jusqu' ce
qu'elles trouvassent une issue dans la rime, et, alors, rciter par
coeur mes vers agissait comme un charme et calmait et adoucissait
tout[83]. Il faut ajouter que ces amours, malgr leur violence,
taient purs, car Gilbert et Burns lui-mme ont pris soin de marquer
la date o ils cessrent de l'tre.

          [Note 83: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

Ainsi, avec les journes dans les champs, les sorties du soir, les
lectures et les compositions le long du chemin, les sances chez le
forgeron, les discussions du club, le mlange de travail, de tristesse
et de joie qui fait la vie de tous; avec des rafales de passion, des
clairs d'ambition, des lans de tendresses charmantes, des
bondissements blouissants de gat qui n'taient propres qu' lui;
jetant  pleines mains, comme lorsqu'il semait, la posie et le rire,
inconscient encore et cependant dj frmissant de son gnie, causant
une sorte d'tonnement autour de lui, imptueux et honnte en toutes
choses, avec l'emportement qui devait lui faire commettre bien des
fautes, mais sans le remords d'en avoir encore commis, il passa les
premires annes de Lochlea. Annes agites, mais pures, et qui, en
somme, furent heureuses.

       *       *       *       *       *

Il tint peut-tre alors  peu de chose que cette agitation ne se fixt
et que le calme ne grandt dans sa vie. Comme toutes ces relations,
dit Gilbert, en parlant de ses intrigues, taient gouvernes par les
rgles les plus strictes de la vertu et de la modestie--desquelles il
ne dvia jamais jusqu' ce qu'il et atteint sa vingt-troisime
anne--il devint anxieux d'tre en situation de se marier[84]. Il y
avait, dans une famille qui habitait sur les bords du Cessnock, petite
rivire qui va rejoindre l'Irvine, une jeune fille qui s'appelait
Ellison Begbie. Elle y servait en qualit de domestique, comme
beaucoup de filles de fermiers. Son pre tait lui-mme fermier 
Galston, prs de Kilmarnock. C'est sur elle que Burns avait jet les
yeux et fix son choix. Ce n'tait pas une beaut, semble-t-il, mais
elle avait un charme particulier et une sorte d'attrait vif que la
beaut a rarement. Dans la chanson qu'il a crite sur elle, on devine,
 travers les comparaisons dont elle se compose, un visage vermeil,
tout riant de couleurs fraches et vives, des cheveux fins et
chtains, un sourire o clate la blancheur des dents. Mais, le
refrain est: ses deux yeux brillants et malicieux, comme s'ils
taient en effet le trait principal de cette physionomie mobile,
ouverte et charmante de gat. Avec cela une grce spirituelle faite
d'enjouement et de malice.

          [Note 84: _Gilbert's Narrative._]

  Ses lvres sont comme ces cerises mres,
  Que des murailles ensoleilles protgent de Bore;
  Elles tentent le got et charment la vue;
  Et elle a deux yeux brillants et malicieux.

  Sa voix est comme le merle, le soir,
  Qui chante sur les bords du Cessnock, invisible,
  Tandis que sa compagne est niche dans le buisson;
  Et elle a deux yeux brillants et malicieux.

  Mais ce n'est pas son air, sa forme, son visage,
  Bien qu'elle gale la reine fabuleuse de la beaut;
  C'est l'esprit qui brille dans ses grces,
  Et surtout dans ses yeux malicieux[85].

          [Note 85: _On Cessnock Banks._]

Il fallait qu'elle et quelque chose de vritablement distingu,
puisque plus tard, aprs avoir beaucoup admir et compar les plus
sduisantes dames d'dimbourg, il avouait que, de toutes les femmes
qu'il avait connues, c'tait celle qui aurait fait dans sa vie la plus
agrable compagne[86]. Telle tait la femme que Burns demandait en
mariage. S'il avait t accept, sa vie aurait peut-tre pris une voie
normale. Sans doute, la fougue y serait reste et, par elle, il tait
difficile que les fautes n'y pntrassent pas; mais il est probable
que le dsarroi ne s'y serait pas mis. Peut-tre son exubrance de vie
et sa vigueur d'esprit se seraient-elles tournes vers d'autres
directions et son bonheur y et-il gagn aux dpens de sa gloire. Ce
n'tait pas sa destine.

          [Note 86: Chambers, tome I, p. 48.]

Outre l'influence qu'elle aurait pu avoir sur sa vie, sa courte
liaison avec Ellison Begbie est intressante parce qu'elle a produit
une correspondance, qui comprend les premiers spcimens de prose que
nous ayons de lui. Ce sont quatre lettres seulement, mais bien
curieuses. Au point de vue littraire, elles sont caractristiques. On
y sent une affectation de correction, une recherche d'lgance, la
prtention pistolaire qu'il gardera pendant toute sa vie et qu'il
devait au recueil de lettres que le hasard avait ml  ses premires
lectures. Les penses s'y font graves et compasses, les phrases s'y
succdent acheves et correctes. Cela a beaucoup de tenue et peu de
mouvement; c'est le contraire de son esprit. La langue elle-mme est
diffrente. Autant ses pomes abondent en expressions cossaises,
autant cette correspondance est crite dans une langue purement
anglaise, avec une affectation de mots latins. Au point de vue des
sentiments, ces lettres sont galement remarquables par leur gravit,
leur ton de convenance et de franchise, un dsir de bien prciser le
genre d'affection qu'il prouve et de placer ses dclarations sur un
terrain de vie pratique. Dans la premire de ces ptres, il se
dfend, avec beaucoup d'habilet, contre un soupon d'inconstance de
sa part, qui pourrait bien venir  l'esprit d'Ellison Begbie et il
fait une description de la vie marie, qui est rellement un beau
morceau sur le mariage:

     Il est naturel qu'un jeune homme aime la connaissance des femmes
     et il est habituel qu'il recherche leur socit quand l'occasion
     s'en prsente. L'une d'elles lui est plus agrable que les
     autres; quand il est avec elle, il y a quelque chose, il ne sait
     pas quoi, qui le sduit, il ne sait pas comment. Je suppose que
     cela est ce que la plupart d'entre nous appellent _amour_ et je
     dois avouer, ma chre E., que c'est un jeu difficile que celui
     que vous avez  jouer lorsque vous rencontrez un amoureux de
     cette espce. Vous ne pouvez vous empcher de dire qu'il est
     sincre, et cependant, avec quelque faveur que vous le traitiez,
     peut-tre dans quelques mois ou au plus tard dans un an ou deux,
     la mme inexplicable fantaisie peut le rendre perdument pris
     d'une autre, tandis que vous serez oublie. Je n'ignore pas que
     peut-tre, la prochaine fois que j'aurai le plaisir de vous voir,
     vous me conseillerez de prendre cette leon pour moi, et vous me
     direz que la passion que je professe pour vous est peut-tre une
     de ces lueurs passagres. Mais j'espre, ma chre E., que vous me
     ferez l'honneur de me croire, quand je vous assure que l'amour
     que j'ai pour vous est fond sur les principes de la Vertu et de
     l'Honneur, et que consquemment, aussi longtemps que vous
     continuerez  possder ces aimables qualits qui m'ont d'abord
     inspir ma passion pour vous, aussi longtemps faut-il que je
     continue  vous aimer.

     Croyez-moi, ma chre, c'est un amour comme celui-l qui seul peut
     rendre heureux l'tat de mariage. On peut causer de flammes,
     d'enthousiasmes, autant qu'on veut, et une chaude imagination,
     avec l'ardeur de la jeunesse, peut faire prouver quelque chose
     de pareil  ce qu'on dcrit. Mais je suis sr que les plus nobles
     facults de l'esprit, unies  des sentiments semblables dans le
     coeur, sont le seul fondement de l'amiti et 'a toujours t mon
     opinion que la vie marie n'est pas autre chose que de l'_amiti_
      un degr plus lev. Si vous tes assez bonne pour exaucer mes
     souhaits, et s'il plat  la Providence de nous pargner jusqu'
     la priode la plus recule de la vie, je puis, en regardant vers
     l'avenir, voir que mme alors, bien que courb sous la vieillesse
     ride, mme alors, quand toutes les choses de ce monde me seront
     indiffrentes, je regarderai mon E...... avec l'affection la plus
     tendre, pour la simple raison qu'elle aura toujours, mais  un
     degr plus lev et perfectionn, ces nobles qualits qui
     inspirrent ma premire affection pour elle[87].

          [Note 87: _To Ellison Begbie._ Lettre 1.]

Ces dernires lignes sur l'ide du bonheur tranquille et apais qu'il
faut attendre du mariage, sur la ncessit des qualits de l'me pour
un amour durable, ne sont-elles pas loquentes, et cette vue de
l'amiti qui sort d'une vie commune ne va-t-elle pas au fond des
unions heureuses?

Une autre lettre est intressante par la faon presque religieuse dont
il parle de l'amour. On sent bien, dans cette correspondance, qu' ce
moment il tait encore domin et gouvern par l'austrit paternelle,
que son me tait toujours pleine de dfrence pour l'exemple de vie
qu'il avait devant lui et que les amourettes nombreuses qu'il avait
dj eues taient restes des affaires de coeur et d'imagination.

     Je crois en vrit, ma chre E., que les purs, les sincres
     sentiments d'amour sont aussi rares dans le monde que les purs et
     sincres principes de vertu et de pit. Ceci, j'espre, vous
     expliquera le singulier style de mes lettres  vous. Par
     singulier, je veux dire qu'elles sont crites d'une faon si
     srieuse que, pour vous dire la vrit, j'ai souvent eu peur que
     vous ne me preniez pour quelque dvot outr qui converse avec sa
     matresse comme il converserait avec son ministre.

     Je ne sais pas comment cela se fait, ma chre, car bien que, sauf
     votre socit, il n'y ait rien au monde qui me donne autant de
     plaisir que de vous crire, cependant cela ne me cause jamais ces
     vertiges d'enthousiasme dont on parle tant parmi les amoureux.
     J'ai souvent pens que, si une affection solide n'est pas
     effectivement une partie de la vertu, c'est quelque chose qui est
     tout  fait de la mme famille. Chaque fois que la pense de mon
     E...... chauffe mon coeur, elle allume dans ma poitrine tous les
     sentiments d'humanit, tous les principes de gnrosit; elle
     teint toute mprisable tincelle de malice et d'envie qui ne
     sont que trop prtes  m'infester. Je serre tous les tres dans
     les bras d'une bienveillance universelle, galement, je prends
     part aux plaisirs des heureux et je sympathise avec les misres
     des infortuns. Je vous assure, ma chre, que je lve souvent
     vers le divin Ordonnateur des vnements un regard plein de
     reconnaissance pour le bonheur que, je l'espre, il a dessein de
     me donner en vous donnant  moi. Je souhaite sincrement qu'il
     bnisse mes efforts pour rendre votre vie aussi confortable et
     heureuse que possible, en adoucissant les cts les plus rudes de
     mon caractre aussi bien qu'en amliorant les conditions peu
     propices de ma fortune. Ceci, ma chre, est une passion,  mes
     yeux, digne d'un homme et, j'ajouterai, digne d'un chrtien[88].

          [Note 88: _To Ellison Begbie._ Lettre 2.]

La faon dont il lui demande sa main est pleine d'une gravit presque
crmonieuse. On ne conoit pas qu'un jeune clergyman adressant, avec
toute la dignit et le dcorum de sa profession, une requte de ce
genre, puisse le faire en un langage plus rapproch d'un sermon:

     Il y a une rgle que j'ai jusqu'ici pratique et que j'observerai
     invinciblement avec vous, c'est de vous dire honntement la
     simple vrit. Il y a quelque chose de si bas, de si indigne d'un
     homme, dans les artifices de la dissimulation et de la fausset,
     que je suis surpris qu'ils puissent tre employs par personne
     dans une passion aussi noble et gnreuse qu'un amour vertueux.
     Non, ma chre E., je n'essayerai jamais de gagner votre faveur
     par de si dtestables pratiques. Si vous tes assez bonne et
     assez gnreuse pour m'accepter pour votre partenaire, votre
     compagnon, votre ami de coeur,  travers la vie, il n'y a rien,
     de ce ct-ci de l'ternit, qui puisse me donner un plus grand
     bonheur; mais je ne songerai jamais  acheter votre main par des
     arts indignes d'un homme et, j'ajouterai, d'un chrtien. Il y a
     une chose que je vous demande srieusement, ma chre, et c'est
     ceci: que vous mettiez bientt un terme  mes esprances par un
     refus premptoire ou que vous me gurissiez de mes anxits par
     un consentement gnreux.

     Cela m'obligerait beaucoup si vous vouliez m'envoyer une ligne ou
     deux quand vous le pourrez. J'ajouterai seulement que si une
     conduite rgle (quoique peut-tre bien imparfaitement) par les
     rgles de l'Honneur et de la Vertu, si un coeur consacr  vous
     aimer et  vous estimer, si un effort anxieux de vous rendre
     heureuse, si ces qualits sont celles que vous souhaiteriez dans
     un ami, dans un poux, j'espre que vous les trouverez toujours
     dans votre vrai ami et sincre amant[89].

          [Note 89: _To Ellison Begbie._ Lettre 3.]

La jeune fille ne tarda pas  faire connatre  Burns sa rponse
dfinitive; c'tait un refus. La lettre qu'il lui envoie et qui est la
dernire de cette srie est, avec un chagrin trs sincre et trs
profond, pleine d'une trs belle et trs digne franchise:

     J'aurais d, pour tre poli, accuser plus tt rception de votre
     lettre, mais mon coeur en avait reu un tel coup que je puis
     encore  peine rassembler mes penses, de faon  vous crire 
     ce sujet. Je n'essayerai pas de dcrire ce que j'ai ressenti en
     recevant votre lettre. Je l'ai lue et relue, mainte et mainte
     fois et, bien qu'elle ft dans le langage le plus poli du refus,
     ce refus tait premptoire: Vous tiez triste de ne pas pouvoir
     me payer de retour, mais vous me souhaitez toute espce de
     bonheur. Ce serait une faiblesse indigne d'un homme que de dire
     que, sans vous, je ne pourrai jamais tre heureux, mais je suis
     certain que partager la vie avec vous lui aurait donn une saveur
     que, sans vous, je ne goterai jamais.

     Ce ne sont pas vos rares avantages personnels et votre bon sens
     suprieur qui me frappent tant en vous; il est possible que, dans
     quelques cas, on puisse rencontrer ces qualits chez d'autres.
     Mais cette bont aimable, cette tendresse et cette douceur
     fminines, cette attachante suavit de caractre, avec tous les
     charmes qui naissent d'un coeur chaud et aimant, voil ce que je
     ne puis esprer retrouver de nouveau dans ce monde,  un tel
     degr. Toutes ces qualits charmantes, rehausses par une
     ducation bien au del de ce que j'ai jamais trouv chez les
     femmes que j'ai jamais os approcher, ont fait sur mon coeur une
     impression que je ne crois pas que la vie effacera jamais. Mon
     imagination s'tait flatte du souhait,--je n'ose pas dire que ce
     fut jamais un espoir,--que, peut-tre un jour, je vous
     appellerais mienne. J'avais form les plus dlicieuses images et
     mes rves s'y complaisaient; aujourd'hui, je suis malheureux pour
     avoir perdu ce que je n'avais vraiment pas le droit d'attendre.
     Je ne dois plus penser  vous comme  une amante; j'ose cependant
     demander  tre admis comme un ami. C'est  ce titre que je
     dsire la permission de vous rendre visite, et comme je pense
     dans peu de jours aller m'tablir plus loin et que vous ne
     tarderez pas, je le suppose,  quitter cet endroit, je dsire
     vous voir ou avoir de vos nouvelles bientt[90].

          [Note 90: _Idem._ Lettre 5.]

Ellison Begbie est la premire des hrones de Burns dont on voie se
dessiner un peu la physionomie. D'aprs Mrs Begg, la soeur de Burns,
c'tait une fille suprieure et la favorite du voisinage[91]. Elle
parat avoir t, en outre, une fille de tte et de sang-froid, qui
tenait  voir clair dans l'avenir et dans le prsent. Elle fut un
moment attire vers ce garon capable d'crire de telles dclarations.
En effet, c'est seulement aprs quelque intimit et quelque
correspondance qu'elle rejeta sa poursuite et bientt aprs pousa un
autre amoureux[92]; et cette supposition est bien confirme par les
mots de Burns: Pour couronner ma dtresse, une _belle fille_ que
j'adorais et qui avait jur son me de venir  ma rencontre dans le
champ du mariage, se joua de moi dans les circonstances les plus
mortifiantes[93]. Il y avait donc eu une attraction mais qui ne dura
pas. Pour quelle cause? On ne sait ces secrets de coeur. Elle est
peut-tre dans un passage cit plus haut, o Burns se dfend, comme
s'il prouvait le besoin de dissiper certaines prventions et d'aller
au-devant de certaines rumeurs. Peut tre Ellison Begbie n'eut-elle
pas confiance dans ces ardentes protestations, et voyait-elle dans le
coeur de son poursuivant mieux que lui-mme.  coup sr, elle passa
auprs d'une vie qui n'aurait pas t sans orages. Elle fit le choix
qui convenait le mieux  sa nature quilibre, pratique et
discernante; elle a deux yeux brillants et malicieux dit la chanson
de Burns. Il est probable qu'elle vcut heureuse avec un homme moyen.
Pourtant, comme il arrive aux imprudents, leurs passions bues, quand
ils n'ont plus que le verre vide et craquel de la vie, de se dire que
leurs ivresses ont t une folie, il arrive aussi que les sages
rassasis de calme se demandent si leur prudence n'a pas t une
duperie. Il est certain qu'Ellison Begbie se rappela, avec orgueil,
que le pote avait compos pour elle quelques-unes de ses jeunes
chansons, les plus pures et les plus sincres, car, plus d'un quart de
sicle aprs cette aventure, il vivait  Glasgow une dame qui en
rcita une qu'elle seule savait,  Cromek, lorsque celui-ci
recueillait ses _Reliques de Burns_ et c'tait la chanson sur des yeux
malicieux[94].

          [Note 91: Voir l'Appendix B ajout par Scott Douglas et son
          dition de la _Vie de Burns_ de Lockhart.]

          [Note 92: Scott Douglas. Tome I, p. 23, note.]

          [Note 93: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

          [Note 94: Cromek. _Reliques of Robert Burns_, p. 442.]


II.

LE SJOUR  IRVINE.

Ce projet de mariage eut une grande influence sur la vie de Burns. Il
avait compris, avec Gilbert, qu'il lui serait difficile de s'tablir
comme fermier. Pour acheter des instruments et des bestiaux, pour
faire les premires semailles et attendre la premire rcolte, il faut
une mise de fonds. Comment l'esprer, quand la famille avait  peine
de quoi joindre les deux bouts  la fin de l'anne? Si jamais ces
ressources arrivaient, quand serait-ce? Trop tard  coup sr. Ellison
ne l'aimait pas assez et lui-mme l'aimait trop pour attendre.
Peut-tre les difficults qui commenaient  s'amonceler de nouveau
sur le chemin de son pre, contribuaient-elles  l'loigner d'un
mtier, o la sueur du front ne suffisait pas  gagner le pain. Il
chercha une faon plus rapide, plus sre, de parvenir  vivre. Depuis
quelques annes dj, les deux frres avaient obtenu du pre quelques
pices de terre o ils faisaient pour leur propre compte pousser du
lin, fort cultiv alors dans ces parties de la contre. Robert rsolut
d'aller  Irvine apprendre  prparer cette plante. Cependant, le
refus d'Ellison Begbie survint. Il partit nanmoins, le coeur plus
charg de chagrins qu'on ne l'imaginerait d'aprs la calme affection
exprime dans ses lettres, assombri, dcourag. videmment, il venait
de recevoir bravement un coup dont il serait longtemps  gurir.
C'tait vers le milieu de juillet 1781.

La ville o il arrivait et le nouveau mtier qu'il entreprenait
n'taient pas faits pour dissiper sa mlancolie. Irvine est un endroit
d'apparence dsole; c'est une bourgade maritime avec toute la
tristesse des ports, situs non pas sur la mer, qui est  elle seule
un mouvement et une multitude, mais sur les rives plates et vaseuses
d'une embouchure de rivire. Un horizon rampant de maigres dunes, des
bas-fonds de sables coups de flaques, recouverts et dcouverts par
l'alternance monotone du flux et du reflux; sur ces pauvres bords, un
ramassis de dpts de marchandises et de maisonnettes, moiti
cabarets, moiti boutiques  objets de matelots, basses, minables et
louches. Aux heures d'eau retire, les navires, comme chous,
augmentent cette impression d'abandon par celle de dsarroi, que
donnent leurs grands corps dsempars, leurs mtures penches hors
d'quilibre et qui semblent faire gauchir le ciel. Pour un jeune
paysan, accoutum  se rjouir des mille vies de la terre, ce sjour
de strilit, lav d'une eau morne et infconde, dut tre comme un
cauchemar.

 ce serrement de coeur s'ajouta bientt le dgot d'un mtier pnible
et presque rabaissant pour lui. Au lieu des journes au grand air, de
la fiert du labour et de la diversit des occupations, un
emprisonnement dans un taudis puant de l'odeur fade du lin roui, et
une besogne assise, monotone et mcanique. Des heures et des heures
sur le banc, devant le chevalet de l'espade ou l'tabli des srans.
Pour des bras dignes du flau ou de la faux, maillocher le lin,
l'craser, l'canguer sous la broie, l'tirer sur les peignes, avoir
toujours les mains perdues dans des filasses, c'tait presque un
mtier de femme. Dans cette salle basse, moiti hangar moiti curie,
au milieu de cette atmosphre alourdie des manations et des
poussires du lin, on ne respirait pas. Il touffait, sa sant s'en
ressentit. Ce changement d'existence, en toutes circonstances, lui et
t pnible, insurmontable. Il y apportait, avec un coeur rcemment
bless, un amour-propre meurtri. Un travail sain  l'air libre, la
puissance de la nature  changer nos peines en rveries, l'auraient
apais; cette vie trcie et emmure, d'une fatigue nouvelle et
exasprante pour les nerfs, renferma sa douleur, l'aigrit, la rendit
plus corrosive et plus dvorante. Puis, au lieu de la popularit 
laquelle il tait accoutum, c'tait, pour lui plus que pour d'autres,
un isolement plus dur, dans une populace de matelots, d'ouvriers et de
dchargeurs. Enfin cet indfinissable et invincible sentiment, la
nostalgie, se mettait de la partie.

Il eut un de ces accs de dsesprance o l'me et le corps
s'affaissent en mme temps, s'entranant l'un l'autre dans leur
descente. Il en arriva  tre dans un tat terrible: Le mal final qui
amena l'arrire-garde de ce cortge infernal fut que ma maladie
d'hypocondrie s'irrita  un tel degr que, pendant trois mois, je fus
dans un tat dlabr de corps et d'esprit qui et t  peine enviable
pour ces misrables sans espoir qui viennent d'entendre leur juste
sentence: Retirez-vous de moi, maudits[95]. C'est dans cette
condition qu'il passa la fin de l'anne 1781. Aussi l'impression de
cette priode est celle d'une tristesse et d'un accablement infinis.
Une personne qui l'avait connu alors racontait, en 1826,  R.
Chambers, que ce qu'on avait remarqu en lui tait sa mlancolie.
Parmi les gens ordinaires, il restait assis pendant des heures, la
tte dans la main, et le coude sur le genou; c'tait seulement
lorsqu'un homme intelligent ou une femme se joignait  la socit
qu'il s'veillait et s'animait un peu[96]. Lui qui, tant de fois,
avait jet tout le village dans des convulsions de rire et avait
suspendu  ses lvres ses rudes auditeurs, s'tait renferm dans le
chagrin et le silence. Le changement d'existence et plus encore la
souffrance morale avaient en outre altr et dbilit sa sant. Il
tait devenu gravement malade d'une maladie nerveuse. Dans une lettre
 son pre, il a laiss le tableau dsespr de la faiblesse de son
corps et du dcouragement de son me.

          [Note 95: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

          [Note 96: R. Chambers, tome I, p. 55.]

     Ma sant est  peu prs la mme que quand vous tiez ici,
     seulement mon sommeil est un peu meilleur, et,  tout prendre, je
     suis plutt mieux qu'autrement, bien que je ne m'amliore que
     bien lentement. La faiblesse de mes nerfs a tellement dbilit
     mon esprit que je n'ose ni revoir les vnements passs, ni
     regarder du ct de l'avenir; car la moindre anxit et le
     moindre trouble dans ma poitrine produisent les effets les plus
     dsastreux sur toute ma machine. Quelquefois,  la vrit,
     pendant une heure ou deux, mes esprits s'allgent un peu, je
     jette un rapide regard dans le futur, mais ma principale
     occupation et la seule qui me soit douce est de considrer le
     pass et l'avenir d'une faon religieuse et morale. Je suis
     transport  la pense qu'avant longtemps, peut-tre bientt, je
     dirai un ternel adieu  toutes les peines, agitations, et
     inquitudes de cette pnible vie, car je vous assure que j'en
     suis vraiment fatigu, et, si je ne me trompe beaucoup, je
     pourrai avec contentement et joie la rsigner.

               L'me, inquite et renferme en elle-mme,
               Se repose en errant dans une vie future.

     C'est pour cette raison que le 15e, 16e et 17e versets du 7e
     chapitre des Rvlations me plaisent plus qu'autant de dizaines
     de versets dans toute la Bible, et je ne voudrais pas changer le
     noble enthousiasme qu'ils inspirent pour tout ce que ce monde
     peut offrir. Quant  ce monde-ci, je dsespre d'y faire jamais
     quelque figure. Je ne suis pas fait pour l'agitation des gens
     d'affaires, ni pour le dsordre des gens gais. Je ne serai jamais
     capable de paratre sur ces scnes.  la vrit je suis tout 
     fait dtach des penses de cette vie. Je prvois que la pauvret
     et l'obscurit m'attendent, je suis en quelque mesure prpar et
     je me prpare chaque jour  les rencontrer.

     Il me reste juste assez de temps et de papier pour vous remercier
     des leons de vertu et de pit que vous m'avez donnes, qui ont
     t trop ngliges quand vous me les avez donnes, mais dont,
     j'espre, je me suis souvenu avant qu'il soit trop tard[97].

          [Note 97: _To His Father. Irvine, Dec 27, 1761._]

Tels taient le trouble et l'abattement dans lesquels il se trouvait,
aux premiers jours de 1782, car cette lettre tait destine  porter 
son pre des souhaits pour l'anne nouvelle. videmment, un grand
effondrement s'tait fait dans son coeur. Il tait  un de ces moments
o une cruelle dception jette son ombre devant elle et envoie son
amertume jusqu'au bout de la vie. D'un autre ct, sa famille
commenait  se dbattre dans la ruine. Tout conspirait  rendre son
dsespoir complet, comme lorsque les malheurs du dehors ont l'air de
se concerter avec les chagrins intrieurs. Ce sont les heures qui
restent douloureuses dans le souvenir, o tout nous abandonne et o
les plus robustes nergies faiblissent et s'vanouissent dans des
dfaillances qui semblent dfinitives. C'est en vain qu'il se tournait
du ct de la Bible. Il est facile de voir qu'elle tait sans action
profonde sur lui. Il n'y trouvait pas l'asile, la consolation, le
fleuve de paix intrieure o les fervents lavent leurs angoisses. Il
ne se rappela jamais sans frissonner cette noire priode de sa vie.
Quant  la posie, elle avait cess: Je suspendis, crivait-il, ma
harpe aux saules[98].

          [Note 98: _Common-place Book. March 84._]

       *       *       *       *       *

Mais il avait trop de jeunesse et de ressort pour que cette lassitude
et cette dpression durassent. Il est vraisemblable que les premiers
mois furent les plus mornes. Peu  peu, la crise ayant atteint sa
hauteur diminua. Dans la lettre  son pre, il parle dj d'un mieux
et de clarts qui commenaient  percer l'assombrissement de sa vie.
Par degrs aussi, son esprit de sociabilit lui fut rendu. Il est
probable qu'il accueillit ces retours de gat avec une sorte de
brusquerie  les saisir et  les puiser, avec cette insouciance
tmraire qui suit les grands soucis et les grandes dfiances de la
vie, quelque chose de dur qui fait qu'on arrache les joies plutt
qu'on ne les reoit, et qu'on les tord plutt qu'on n'en jouit. Rien
n'est plus propre que ces mouvements excessifs vers le plaisir, 
jeter dans des plaisirs excessifs par eux-mmes. L'pret  jouir cre
le got de jouissances plus pres. C'est surtout pour le coeur que les
convalescences demandent  tre lentes et sages. Burns vivait dans un
milieu peu propice  ces mnagements. Dans ces ports de la cte ouest,
surtout dans ceux situs en face des les de Man et d'Arran, la
contrebande par mer tait active. Il y tranait toujours une
population de gens, moiti matelots, moiti contrebandiers,
aventureux, hardis, achetant, par une vie de durets et de dangers,
des intervalles violents de dbauche. Burns se trouvait en contact
avec eux  un moment critique. Il s'en ressentit.

Ce fut dans sa vie un tournant de grande importance morale et le point
de dpart de changements profonds dans sa faon d'tre, d'o devaient
sortir des rsultats graves et durables. C'est l'poque que Gilbert et
lui-mme dsignent comme celle o il tomba pour la premire fois dans
de vrais excs. Ma vingt-troisime anne fut pour moi une re
importante, crivait-il dans son autobiographie. Et Gilbert disait:
 Irvine il fit connaissance des gens qui avaient une faon plus
libre de penser et de vivre que celle  laquelle il tait accoutum,
et cette socit le prpara  franchir ces bornes d'une rigide vertu
qui l'avaient jusque-l retenu[99]. C'est avec grande clairvoyance
que Carlyle remarque  ce propos, que si l'incident le plus frappant
de la vie de Burns, est son voyage  dimbourg, sa rsidence  Irvine
en est peut-tre un plus important[100]. Il dplore son initiation 
des dissipations et  des vices dont il tait rest pur jusque-l. Il
donne, par ce rapprochement, toute sa valeur et tout son relief  un
de ces points capitaux d'une existence, duquel bien des pripties
futures dpendront. L'artisan de cette transformation fut un jeune
marin nomm Richard Brown dont Burns a trac le portrait et dtaill
l'influence sur lui-mme.

          [Note 99: _Gilbert's Narrative._]

          [Note 100: Carlyle. _Essay on Burns._]

     De cette aventure, j'appris un peu de la vie d'une ville; mais la
     principale chose qui donna un tour  mon esprit fut que je formai
     une amiti cordiale avec un jeune homme, un homme suprieur 
     tous ceux que j'avais jamais vus, mais un fils infortun du
     malheur. Il tait l'enfant d'un simple artisan; un homme riche du
     voisinage l'ayant pris sous sa protection lui avait fait donner
     une ducation releve, afin d'amliorer sa position dans la vie.
     Ce protecteur mourut et laissa mon ami sans ressources juste au
     moment o il allait se lancer dans le monde; le pauvre garon
     dsol prit la mer; aprs des vicissitudes de bonne et de
     mauvaise fortune, il avait t, peu de temps avant que je fisse
     sa connaissance, dbarqu par un corsaire amricain, sur les
     ctes sauvages du Connaught, sans qu'il lui restt rien. Je ne
     puis abandonner l'histoire de ce malheureux garon sans ajouter
     qu'il est en ce moment capitaine d'un grand navire des Indes
     Occidentales, appartenant  la Tamise.

     L'esprit de ce gentleman tait dou de courage, d'indpendance,
     de magnanimit, de toute vertu noble et virile. Je l'aimais, je
     l'admirais jusqu' l'enthousiasme; j'essayais de l'imiter. J'y
     russis en quelque mesure; j'avais de la fiert auparavant, il
     lui enseigna  couler dans son vrai canal. Sa connaissance du
     monde tait de beaucoup suprieure  la mienne, et j'tais trs
     attentif  m'instruire. C'tait le seul homme que j'aie jamais vu
     qui ft un plus grand extravagant que moi quand la Femme tait
     l'toile qui dominait; mais il parlait de certaine faute  la
     mode avec une lgret que j'avais jusqu'alors regarde avec
     horreur. Ici son amiti me fut nuisible, et la consquence fut
     que peu aprs avoir repris la charrue, j'crivis la _Bienvenue_
     que je vous envoie[101].

          [Note 101: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

On verra un peu plus tard ce qu'tait cette _Bienvenue_. La socit du
marin lui fut par quelques cts utile. Richard Brown fut assez
perspicace pour sentir dans son jeune ami un mrite cach et pour
l'enhardir. Vous rappelez-vous, lui crivait plus tard Burns, un
dimanche que nous passmes ensemble dans le bois d'Eglington? Vous me
dites, aprs que je vous eus rcit quelques vers, que vous vous
tonniez que je pusse rsister  la tentation d'envoyer des vers d'un
tel mrite  un magazine. C'est cette remarque qui me donna quelque
ide de mes propres pices et qui m'encouragea  essayer de devenir un
pote[102]. Cette fois-ci, l'ambition commenait  prendre une forme
et devenait un peu plus nette. Ce n'taient plus les indcis
ttonnements sur des murs obscurs de la caverne, c'tait un pas vers
un but aperu, le dsir clair et la volont de marcher  la colline
lointaine o croissent les lauriers. C'tait beaucoup dj.

          [Note 102: _To Richard Brown, Edinburgh, Dec 30, 1787._]

Quant  la prparation du lin, l'apprentissage se termina d'une faon
singulire. Mon partenaire, dit-il, tait un gredin de la plus belle
eau qui faisait de l'argent par l'art mystrieux de voler, et pour
finir le tout, pendant que nous tions en train de festoyer et de
donner la bienvenue  l'anne nouvelle, la boutique, par l'imprudence
de la femme de mon partenaire qui s'tait enivre, prit feu et fut
rduite en cendres. Je fus laiss comme un vrai pote sans un
sixpence[103]. Ce fut la fin de son apprentissage. Il ne revint
cependant  Lochlea qu'un peu plus tard, vers le mois de mars 1782.

          [Note 103: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]


III.

LES ANNES D'APPRENTISSAGE. -- LES PREMIRES FAUTES. -- LA MORT DU
PRE.

Lorsqu'il se remit  la charrue il tait un autre homme. Il avait
travers une dure preuve, d'o il revenait encore endolori, mais en
voie de gurison. Il jugeait la souffrance pour s'tre mesur avec
elle. S'il en ressentait encore l'treinte, il n'en avait plus autant
l'horreur. Il avait en outre acquis des expriences diverses, qui
flottaient encore en lui; il en rapportait des ides nouvelles sur la
vie, vagues encore, mais qui ne tarderaient pas  devenir plus
solides. Quand il se retrouva dans son ancienne vie des champs,
l'influence de la campagne le reprit et le calma. Dans les lentes
alles et venues de labourage, il put rflchir. Son chagrin s'effaa
et ses rflexions se dessinrent dans son esprit. Il ressentit, aprs
quelque temps, un peu de rsignation, qui est la parcelle d'or
contenue dans toute grande souffrance.

Ce n'est pas qu'il et meilleur espoir dans l'avenir, qui restait
cach et aussi sombre que jamais; mais il s'en proccupait moins. Il
rapportait un peu de l'insouciance des marins, accoutums  prendre le
temps comme il vient et  faire bon accueil au vent de quelque ct
qu'il souffle. Son ami Brown lui avait communiqu quelque chose du
sans gne et de l'indiffrence des gens de mer vis--vis du lendemain,
si opposs  l'esprit des paysans, dont la richesse dpend chaque jour
du jour suivant. Il lui avait aussi enseign  ne pas s'inquiter des
jugements du monde, comme il est naturel chez des hommes qui ne sont
jamais assez longtemps nulle part pour que leur amour-propre puisse y
prendre racine. Que lui importait ds lors l'obscurit? Quant  la
pauvret, n'avait-il pas ses deux bras pour travailler? Et si mme, en
poussant les choses  l'extrmit, il devait avoir recours  la vie
mendiante, la dernire et pire ressource des malheureux et des
misrables[104] cela n'avait rien pour le terrifier. Certains
mendiants taient des moiti de conteurs qui payaient leur gte par
des histoires, ils taient connus par leurs noms et accueillis avec
plaisir dans le cercle de leurs itinraires. Il ferait comme eux. Je
sais, crivait-il  Murdoch, que mon talent pour ce que les gens de la
campagne appellent une conversation raisonnable, quand il sera rendu
vnrable par des cheveux blancs, me procurerait assez d'estime, pour
que, mme dans cette situation, j'apprenne  tre heureux[104].
D'autres fois, il songeait  se faire soldat. C'tait sa dernire
ressource, quand toutes les autres auraient manqu. De bonne heure
dans ma vie et toute ma vie, j'ai regard le tambour du recrutement
comme ma suprme esprance[105]. Il en parlait avec un peu de cette
crnerie qu'affectent les conscrits.

          [Note 104: _To John Murdoch. Lochlea, January 15, 1783._]

          [Note 105: _To Miss Margaret Chalmers_, 22nd Jan 1788.]

   pourquoi diable me dsolerais-je
  Et pourquoi toujours prvoir le mal?
  J'ai vingt-trois ans et cinq pieds neuf pouces,
  Je m'en irai, je me ferai soldat.

  J'avais gagn un peu d'argent avec beaucoup de souci,
  Je le gardais bien ensemble;
  Maintenant il est parti et quelque chose avec;
  Je m'en irai, je me ferai soldat[106].

          [Note 106: _I'll go and be a Sodger._]

Cette nouvelle disposition d'esprit, si diffrente de celle o il se
trouvait dans la lettre crite  son pre, s'exprima dans une chanson:

  De mainte faon, dans maint essai, j'ai courtis la faveur de la Fortune ;
  Quelque chose de cach toujours s'interposait, pour me frustrer de mes efforts .
  Parfois je fus accabl par mes ennemis, parfois abandonn de mes amis ;
  Et quand mon espoir tait au sommet, c'est alors que je me trompais le plus .

  Alors, endolori, harass et las de la vaine tromperie de la Fortune ,
  Je laissai tomber mes projets comme des songes vides et j'en vins  cette conclusion :
  Le pass tait triste, le futur inconnu, ses biens et ses maux cachs ;
  Mais l'heure prsente tait  moi, et ainsi j'en jouirais .

  Je n'avais ni aide, ni espoir, ni but, personne pour m'aider ;
  Il me fallait travailler et suer, souffrir et peiner pour vivre ;
   labourer,  semer,  moissonner et  faucher mon pre m'avait lev ,
  Car un homme, disait-il, fait au travail, peut tenir tte  la Fortune .

  Ainsi obscur, inconnu et pauvre, condamn  errer dans la vie ,
  Jusqu' ce que je repose mes os fatigus dans un sommeil ternel ;
  Sans but et sans souci que d'viter ce qui peut me faire peine ou chagrin ,
  Je vis aujourd'hui aussi bien que je puis, insoucieux de demain .

  Pourtant je suis aussi joyeux qu'un monarque dans son palais ,
  Bien que la Fortune maussade me poursuive avec sa malice ordinaire ;
  Je gagne,  la vrit, mon pain quotidien et ne puis russir  faire plus ;
  Mais comme le pain quotidien est tout ce qu'il me faut, je me soucie peu d'elle, [107].

          [Note 107: _My Father was a Farmer._]

Cette chanson, disait Burns, est une inculte rhapsodie, misrablement
fautive en versification; mais comme les sentiments sont vraiment ceux
de mon coeur, j'ai, pour cette raison, un plaisir particulier  la
rpter[108]. Et ce plaisir tenait non seulement  ce qu'elle
exprimait son nouvel tat d'me, mais  ce que cet tat lui-mme tait
un soulagement aprs la tristesse. Cette insouciance des jours
inconnus, du bien ou du mal qu'ils contiennent, cette bonne humeur
vis--vis de la fortune, cette faon d'attendre, lui resteront
dsormais. Aux heures tout  fait sombres, cette raillerie se
haussera, elle deviendra un dfi pre et farouche; mais dans les temps
ordinaires, ce sera une ironie lgre et un peu narquoise. Il y aura
toujours de la fiert et du courage, la rsolution de ne compter que
sur soi et de n'avoir besoin que de peu. Carlyle l'a bien not: Il y
a une force dans ce jeune homme qui le rend capable de marcher sur
l'infortune, bien plus, de la lier sous ses pieds pour s'en faire un
jeu. Car une humeur de caractre, hardie, chaude, rebondissante lui a
t donne; et ainsi les formes du malheur qui arrivent de toutes
parts, il les reoit avec une ironie gaie, amicale; et quand il est le
plus serr par elles, il ne perd pas un pouce de courage ou
d'esprance[109].

          [Note 108: _Common-place Book. April 1784._]

          [Note 109: Carlyle. _Essay on Burns._]

       *       *       *       *       *

Cette insouciance du lendemain et cette faon de hausser les paules
aux menaces du sort, trs opposes  l'esprit de vigilance et de
prvoyance inquite qui rgnait dans la maison, n'tait pas la seule
chose qu'il et rapporte de son sjour  Irvine. L'approbation et les
encouragements de son camarade Brown faisaient leur travail dans son
esprit et y dterminaient quelque chose comme un commencement
d'ambition. C'tait trs vague et trs obscur, trs latent, presque
inconscient mme; mais il s'y remuait une proccupation nouvelle.
Jusqu'alors Burns avait t satisfait de son application
intellectuelle pour le plaisir qu'il en recevait; ses productions
littraires ne visaient pas au del de l'instant prsent. Il se fit
ds lors, dans sa pense, des ouvertures sur des choses plus recules.
La naissance de ce germe d'ambition suscita une confuse ide de
prparation, une espce de recueillement, une disposition  l'effort
et  l'tude. Les deux annes qui s'coulrent aprs le voyage
d'Irvine, et qui sont les dernires de Lochlea, sont occupes par
cette sourde fermentation. Cela est trs insensible ou du moins trs
cach; car les renseignements sur cette priode de sa vie sont peu
nombreux. Il en existe pourtant quelques-uns qui la rvlent et la
rsument. On voit qu'elle est faite de conflits entre des influences
diverses, d'tats d'me opposs, les uns factices et les autres
sortant du vrai fond de sa nature.

Par un certain ct, il est soumis  des influences qui paraissent peu
en harmonie avec sa nature d'esprit. Il lit beaucoup, mais une classe
trs particulire d'auteurs. En matire de livres,  la vrit, je
suis trs prodigue. Mes auteurs favoris sont du genre sentimental tels
que Shenstone, particulirement ses _lgies_; Thompson; _l'Homme de
Sentiment_ (un livre que j'estime tout de suite aprs la Bible)
_l'Homme du Monde_; Sterne, spcialement son _Voyage sentimental_;
l'_Ossian_ de Mac Pherson[110].  l'exception de Sterne--et encore
est-il reprsent ici par son oeuvre la plus unifie et la plus
purifie--ce sont des auteurs de style noble et de noble prestance.
Mme ils ne sont pas exempts, sinon d'un peu de dclamation, du moins
d'un peu d'apparat et de solennit. Ils disent toutes choses avec
dignit, ou ils ne disent que des choses dignes. On connat la pompe
clatante et un peu froide de Thompson; l'lgance un peu compasse de
Shenstone qui, dans sa _Matresse d'cole_, traitait un sujet digne de
Crabbe  la manire de Spenser. Mackenzie, dont on reverra le nom dans
l'histoire de Burns, l'auteur de _l'Homme de Sentiment_ et de _l'Homme
du Monde_, sensible, dlicat, exquis, est un Sterne sans la malice, la
familiarit, sans le dbraill, sans la pntration; c'est un Sterne
convenable; un Sterne pour jeunes personnes et pour pudeurs
effarouches. Au milieu de cela, Ossian, avec ses peintures sauvages
et ses grandioses dclamations, toujours dans le sublime ou sur le
bord du sublime, haute et noble source de posie, o passe, quoi qu'on
en ait dit, un souffle aussi puissant que les vents orageux. Toutes
ces lectures sont faites de gravit et de grandiloquence; ce sont des
lectures de haute tenue, sans abandon, sans familiarit et sans
souplesse. Elles fournirent, pendant quelque temps, les aliments de
l'esprit de Burns.  ces frquentations, il s'tait hauss  une
tonalit de sentiments trs leve, qui s'exprimait d'une faon
oratoire: Tels sont les glorieux modles d'aprs lesquels j'essaye de
former ma conduite; et il est ridicule, il est absurde de penser que
l'homme dont l'esprit brille des sentiments allums  leur flamme
sacre, l'homme dont le coeur est gonfl de bienveillance pour toute
la race humaine, que l'homme qui peut s'lever au-dessus de cette
petite scne des choses, que cet homme pourrait descendre  s'occuper
des petits intrts pour lesquels la race terroefiliale s'agite,
s'chauffe et s'exaspre.  comme ce triomphe glorieux enfle mon
coeur! J'oublie que je suis un pauvre diable insignifiant, ignor et
obscur, tranant dans les foires et les marchs, quand il m'arrive d'y
lire une page ou deux de la nature humaine et d'y saisir les moeurs
vivantes quand elles s'lvent, tandis que les hommes d'affaires me
bousculent de tous cts, comme un obstacle dans leur chemin[111].
C'est l un bien grand dtachement de la vie, et une faon bien
hautaine et bien ddaigneuse de la regarder de loin.

          [Note 110: _To John Murdoch. Lochlea, January 15, 1783._]

          [Note 111: _To John Murdoch, Lochlea, Jan. 15, 1783._]

L'influence d'Ossian se fait bien sentir dans une certaine faon de
s'adresser  la nature, qui n'tait ni dans ses habitudes de vie ni
dans le ton gnral de son esprit. Les puissantes et mlancoliques
invocations que le chantre de Morven adressait aux vents et aux
orages, eurent pendant un temps leur cho dans l'me de Burns. Le
passage suivant, crit juste  cette poque, en est la preuve. Il est
cit par tous les biographes de Burns, sans qu'ils aient pris la peine
de le rattacher  son instant particulier et de marquer ce qu'il a
d'anormal.

     Comme je suis ce que les gens du monde, s'ils connaissaient un
     homme comme moi, appelleraient un mortel fantasque, j'ai
     plusieurs sources de plaisir et de contentement qui, en quelque
     manire, me sont particulires  moi seul--ou peut-tre, ici et
     l,  quelque autre original comme moi. Tel est le plaisir
     particulier que je prends  la saison de l'hiver plus qu' tout
     le reste de l'anne. Ceci, je le crois, peut tre d en partie 
     mes malheurs, qui ont donn  mon esprit une tournure
     mlancolique; mais il y a quelque chose dans

               La puissante tempte et le dsert blanchtre,
         Abrupt et profond, tendu au-dessus de la terre ensevelie,

     qui lve l'esprit  une sublimit srieuse, favorable  tout ce
     qui est grand et noble. Il y a  peine aucun spectacle terrestre
     qui me donne--je ne sais si je dois appeler cela du plaisir, mais
     quelque chose qui m'exalte, quelque chose qui me soulve--plus
     que de me promener sur l'ore abrite d'un bois ou d'une haute
     plantation, par un jour d'hiver nuageux, et d'entendre un vent
     d'orage hurler dans les arbres et gronder sur la plaine. C'est ma
     meilleure saison de dvotion; mon esprit est enlev dans une
     sorte d'enthousiasme vers celui qui dans le langage pompeux de
     l'criture marche sur les ailes du vent[112].

          [Note 112: _Common-place Book, April, 1783._]

C'est  cette mme influence qu'il faut rattacher quelques pices qui
n'ont pas grande valeur dans son oeuvre, mais qui ont une certaine
importance dans sa biographie, car elles tmoignent d'une tendance
vers une cole littraire qui pouvait tre dangereuse pour lui. La
chanson suivante fut compose dans un des moments qu'il a dpeints
plus haut.

  L'Ouest hibernal souffle sa rafale,
  Et jette la grle et la pluie;
  Ou bien le Nord orageux envoie et chasse
  Le grsil et la neige aveuglants;
  En chutes brunes, le ruisseau descend
  Et rugit entre ses rives
  Oiseaux et btes restent  couvert
  Et passent le jour maussade.

  La rafale balayante, le ciel assombri,
  Le jour d'hiver attrist,
  Que d'autres les redoutent; pour moi ils sont plus chers
  Que toute la pompe de Mai.
  Le hurlement de la tempte apaise mon me,
  Il semble s'unir  mes douleurs;
  Les arbres sans feuilles plaisent  ma pense,
  Leur destin ressemble au mien[113].

          [Note 113: _Winter, a Dirge._]

Ces derniers vers sont de l'Ossian tout pur. C'en est la note
mlancolique et orageuse. Les hommes se succdent comme les flots de
l'ocan ou comme les feuilles des bois de Morven. Dessches elles
volent au souffle des vents[114]. C'est presque le cri de Ren, le
cri si trange, si nouveau pour nos pres, qu'il bouleversa leurs
coeurs: Levez-vous vite, orages dsirs, qui devez emporter Ren dans
les espaces d'une autre vie! Ainsi disant, je marchais  grands pas,
le visage enflamm, le vent sifflant dans ma chevelure, ne sentant ni
pluie, ni frimas, enchant, tourment et comme pouss par le dmon de
mon coeur[115]. Et c'est, plus prs de nous encore, le soupir de
l'_Isolement_.

          [Note 114: Ossian.]

          [Note 115: Chateaubriand. _Ren._]

  Quand la feuille des bois tombe dans la prairie,
  Le vent du soir s'lve et l'arrache aux vallons;
  Et moi je suis semblable  la feuille fltrie,
  Emportez-moi comme elle, orageux aquilons[116]!

          [Note 116: Lamartine.]

On est tout tonn de trouver dans Burns cette ressemblance avec les
romantiques mlancoliques. Il faut vite ajouter que le mlange de
sublimit ossianique et de grandeur biblique, qui parat dans le
morceau de prose cit plus haut, fut passager chez lui. Elles
n'taient pas en accordance avec sa nature qui tait pondre, et
violente, mais dans la rgion moyenne des sentiments. Les nuages
n'taient point son fait. Il aimait  sentir la terre sous ses pieds.
Il ne tarda pas  abandonner ce grandiose surhumain, qui moralise
plutt sur la vanit de la vie qu'il n'en dpeint les actes. Cependant
toutes traces de l'influence ossianique ne disparurent pas de son
oeuvre. On la retrouve, plus tard, trs sensible dans des pices comme
l'_lgie de Sir James Hunter Blair_, celle _sur la mort de Robert
Dundas_ (1787), celle _sur le comte de Glencairn_ (1791). Quant 
l'influence plus large et plus mlange des lectures de cette poque,
elle persista dans ses lettres, o la familiarit et le sans-faon
n'apparaissent presque jamais.

Heureusement, dans un autre coin de sa cervelle, une autre partie de
lui-mme tait galement  l'ouvrage. On voit paratre pour la premire
fois, avec conscience, un des cts de son esprit, beaucoup plus rel et
plus solide: le got de l'observation directe, sans commentaires, sans
morale, applique nettement  la vie. Ce got pour l'tude des hommes
avait dj paru, comme un trait rapide, dans son sjour  Kirkoswald,
tout  fait  la sortie de son adolescence. Burns ne l'avait pas perdu 
coup sr. Mais cette proccupation se manifeste ici et se proclame
clairement. Il me semble que je suis quelqu'un envoy dans le monde
pour voir et observer; et je m'arrange trs aisment avec le coquin qui
m'escroque mon argent, s'il y a en lui quelque chose d'original qui me
montre la nature humaine dans une lumire diffrente de ce que j'ai vu
auparavant. Bref, la joie de mon coeur est d'tudier les hommes, leurs
moeurs et leurs faons, et pour ce cher objet je sacrifie joyeusement
toute autre considration[117]. Cette formation-ci appartient bien
plus dfinitivement  sa vie; elle en est un des lments permanents et
solides, et on ne tardera pas  voir ce que devait donner cette
observation. C'tait le contrepoids des enthousiasmes et des sublimits
un peu factices.

          [Note 117: _To Murdoch, Lochlie, January 15, 1783._]

Cette raction fut aide par une influence littraire trs diffrente
des autres. Le bonheur fit qu'en ces conjonctures les oeuvres de
Fergusson, trs cossaises, trs relles et d'une grande saveur de
terroir, tombrent sous la main de Burns. Ce fut pour lui comme un
coup de fouet. J'avais abandonn la rime, dit-il, mais rencontrant
les posies cossaises de Fergusson, j'accordai de nouveau ma lyre
rustique, aux sons incultes, dans la vigueur de l'mulation[118].
Pauvre Fergusson, dlicat, doux, violent aux plaisirs, si malheureux,
mourant  l'hospice,  vingt-quatre ans, en se plaignant du froid!
Burns conserva pour lui une sorte de reconnaissance et une tendresse
touchante. Il en parle plus souvent que de Ramsay. Il l'appelle son
frre:

          [Note 118: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

               Mon frre an en infortune,
         Et de beaucoup mon frre an en posie[119].

          [Note 119: _Verses under the Portrait of Fergusson._]

Une des premires choses qu'il fit en arrivant  dimbourg fut de
faire mettre une pierre sur la tombe nglige du pote. Le frle et
plaintif souvenir de Fergusson restera attach  sa gloire. C'est
videmment sous cette influence qu'il produisit alors son premier
pome cossais et sa premire oeuvre assez longue. L'_lgie sur la
mort de la pauvre Mailie_, une brebis favorite.

Ces tiraillements, ces combats de tendances se mlangeaient  une
arrire-pense,  des rveries qui dpassaient certainement les
limites de la vie actuelle de Burns. La preuve en est dans un
singulier document, un Journal, qu'il se mit  tenir au commencement
de 1783, un an juste aprs son retour d'Irvine. Les modifications qui
viennent d'tre indiques y sont exprimes, ce qui montre que leur
travail tait dj accompli. Le dbut vaut d'tre lu avec soin. Il
indique clairement que Burns prtait ds lors une certaine importance
 ses sentiments, qu'il avait l'ide trs vague, trs nave, que ses
confidences ou ses confessions pourraient avoir un jour un intrt
pour d'autres que pour lui. Il y a mme la pense, implicitement
contenue dans les motifs de ce Journal, qu'il sera lu un jour. Par
qui? c'est confus encore. Mais il aura des lecteurs, sans quoi la
principale raison que son auteur se donne de le tenir, disparatrait.

     Observations, Notes, Chansons, Fragments de Posie, etc., par
     Robert Burness, an homme qui avait peu l'art de faire de l'argent
     et encore moins celui de le garder; mais qui tait, nonobstant,
     un homme de quelque bon sens, de beaucoup d'honntet, et d'une
     bienveillance illimite envers toutes les cratures raisonnables
     ou non. Comme il doit peu  l'ducation des coles et qu'il a t
     lev au bout d'une charrue, ses oeuvres doivent tre fortement
     teintes de sa faon de vivre rude et rustique. Mais comme elles
     sont,  ce que je crois, vritablement siennes, ce peut tre une
     distraction, pour un observateur curieux de la nature humaine, de
     voir comment un Laboureur pense et sent sous le poids de l'amour,
     de l'ambition, de l'anxit, du chagrin et des autres soucis et
     passions qui, bien que diversifies par les modes et les faons
     de vivre, oprent  peu prs de mme, je le crois, dans toute la
     race[120].

 la suite de ce prambule dj bien caractristique il avait ajout
un extrait de Shenstone dont il s'appropriait et dont il s'appliquait
le sens:

     Il y a beaucoup d'hommes dans le monde,  qui pour faire bonne
     figure il manque beaucoup moins l'intelligence ncessaire que
     l'opinion de leurs propres capacits, qui leur permettrait de
     relater leurs propres observations et de leur accorder la mme
     importance qu' celles qui paraissent imprimes[120].

          [Note 120: _Common-place Book. Le dbut._]

Burns a mis de tout dans ce journal: des confessions personnelles, des
rflexions morales, des pices de vers, des critiques de ses propres
productions o il les discute strophe  strophe et vers  vers, des
rflexions sur les chansons cossaises, trs perspicaces, des projets
d'imitation, des tudes de caractres. On sent qu'il est tout  fait
au bord de la production et qu' la premire occasion son gnie va
s'envoler.

       *       *       *       *       *

Tandis que toutes ces choses s'laboraient en lui, il s'tait, comme
on peut le deviner, rejet dans les aventures amoureuses avec plus
d'entrain que jamais. On n'aurait pas l'ide de la lgret avec
laquelle il s'engageait dans ces intrigues, ni de sa facilit 
s'exalter, ni surtout de sa curieuse faon de souffler sur le moindre
caprice jusqu' le chauffer au rouge et le changer en un amour
brlant, si l'on n'avait sous les yeux un des fragments de son
journal. Il y a l quelques lignes qui en disent beaucoup sur ses
habitudes de coeur. La confession est d'ailleurs dpouille de toute
hsitation et de tout artifice: Ma Peggy de Montgomery fut ma
divinit pendant six ou huit mois. Elle avait t leve dans un genre
de vie plutt lgant. Mais, comme Vanbrugh le dit dans une de ses
comdies, ma maudite toile me dcouvrit l comme ailleurs. Car
j'avais commenc l'affaire simplement _de gat de coeur_; ou plutt,
pour dire la vrit, qui peut sembler  peine croyable, c'tait la
vanit de montrer mon habilet  faire ma cour et particulirement mon
talent en _Billets doux_, dont je me suis toujours piqu, qui m'avait
fait ouvrir le sige devant elle. Lorsque--ainsi que cela m'arrive
toujours dans mes folles galanteries--je me fus donn une trs
ardente affection pour elle, elle me dit un jour, sous le drapeau
d'une trve, que sa forteresse tait depuis quelque temps la lgitime
proprit d'un autre; mais avec la plus grande amiti et politesse
elle m'offrit toute espce d'alliance hormis la vraie possession. Je
dcouvris plus tard que ce qu'elle m'avait dit d'un engagement
antrieur tait vritable, mais il m'en cota quelques peines de coeur
pour me dbarrasser de cette affaire[121]. Il faut ajouter, pour
donner  cette petite histoire tout son sel, qu'ils s'taient connus
parce qu'ils taient assis au mme banc  l'glise[122]. Ce n'tait l
bien entendu qu'un pisode, relev seulement parce qu'il donne le ton
de bien d'autres. Ceux-ci taient sans nombre et il a bien fallu que
les biographes les plus minutieux de Burns renonassent  les numrer
ou  les identifier.

          [Note 121: _Common-place Book. Sept. 1785._]

          [Note 122: R. Chambers dit que ce dtail a t donn par Mrs
          Begg. Tome I, p. 70.]

Quelques-unes de ses plus jolies chansons: _Mary Morison_, _Peggy de
Montgomery_ sont restes de ces nombreuses intrigues inconnues. Mais
le ton de ces dclarations lyriques a chang; il est plus chaud et
plus voluptueux. Ce ne sont plus de purs lans du coeur, des
adorations platoniques et des rves lointains de vie commune. Ce sont
des dsirs plus proches ou des souvenirs plus prcis, o frmit
l'agitation des sens. La pice suivante qui s'exhale comme un soupir
brlant, au sein d'un paysage de champs de bls et d'orge, endormis
dans le silence d'une nuit lumineuse, est caractristique du
changement survenu. Elle n'aurait pu tre crite avant le sjour 
Irvine.

  C'tait la nuit du premier aot,
  Quand les sillons de bl sont beaux;
  Sous la lumire pure de la lune,
  Je m'en allai vers Annie;
  Le temps s'envola  notre insu,
  Si bien qu'entre le tard et le tt,
  En la pressant un peu, elle consentit
   m'accompagner  travers les orges.

  Le ciel tait bleu, le vent paisible,
  La lune clairement brillait;
  Je la fis asseoir, elle le voulut bien,
  Parmi les sillons d'orge.
  Je savais que son coeur tait  moi,
  Et moi, je l'aimais sincrement;
  Je l'embrassai mainte et mainte fois,
  Parmi les sillons d'orge.

  Je l'emprisonnai dans une treinte passionne.
  Comme son coeur battait!
  Bni soit cet heureux endroit
  Parmi les sillons d'orge!
  Mais, par la lune et les toiles si belles,
  Qui si clairement brillaient sur cette heure,
  Elle bnira toujours cette nuit heureuse
  Parmi les sillons d'orge.

  J'ai t gai avec de chers camarades,
  J'ai t joyeux en buvant,
  J'ai t content en amassant du bien,
  J'ai t heureux en songeant;
  Mais, tous les plaisirs que j'ai jamais vus,
  Quand on les doublerait trois fois,
  Cette heureuse nuit les valait tous
  Parmi les sillons d'orge[123].

          [Note 123: _The Rigs of Barley._]

Et, aprs chaque strophe, le refrain reprend et court  travers la
pice comme un frmissement d'pis.

  Les sillons de bl et les sillons d'orge,
  Les sillons de bl sont beaux;
  Je n'oublierai pas cette nuit heureuse
  Avec Annie, parmi les sillons!

 ce jeu dangereux, ce qui devait arriver, arriva. Une des servantes
de la ferme devint enceinte. Elle tomba, blouie par ces yeux noirs si
puissants, et sduite par cette voix aux accents d'une loquence
trange. Ce qu'il ressentit, quand la malheureuse perdue vint lui
confier le terrible secret dut tre affreux. Le pre allait se
mourant, ce serait un coup srement mortel que cette faute de son
fils, si grande. Ses derniers jours en seraient affligs. Et les
larmes dans les yeux de la mre, la dsolation dans toute la maison!
En mme temps quel remords d'avoir perdu cette enfant! Quel chtiment
que la vue de cette figure chaque jour plus attriste et plus ple! Ce
fut un temps de cruelles rflexions. Il les a dpeintes lui-mme, en
quelques vers crits  la hte dans le journal intime qu'il tenait 
cette poque, et o clate un cri douloureux de repentir.

  De tous les maux nombreux qui blessent notre paix,
  Qui pressent l'me ou tordent l'esprit d'angoisses,
  Sans comparaison, les pires sont ceux
  Que nous devons  nos folies ou  nos crimes.
  Dans toutes les autres circonstances, l'esprit
  Peut dire ceci: Ce ne fut pas ma faute.
  Mais quand  la souffrance du malheur
  S'ajoute cet aiguillon: Blme ta propre folie!

  Quand, ce qui est pire encore, s'ajoutent les morsures du remords,
  La conscience qui vous torture et vous ronge d'avoir fait une faute,
  Une faute peut-tre o nous avons attir les autres,
  Les jeunes, les innocents qui vous ont trop aims;
  Que dis-je? Quand leur amour mme a t la cause de leur ruine,
   Enfer brlant! dans tout ton arsenal de tourments
  Il n'y a pas une lanire plus dchirante[124]!

          [Note 124: _Remorse, a fragment._]

C'tait le remords poignant d'une premire sduction. Il n'avait pas
encore pris son parti de faire souffrir par l'amour celles qui
l'aimaient. Plus ou moins vite, les sducteurs y arrivent et
s'accoutument  meurtrir les coeurs, comme les chasseurs se font 
touffer dans leurs mains les oiseaux sanglants. Mais les cris des
premires victimes font mal et troublent l'me. Burns avait ressenti
cette amertume. Cependant, avec la lche adresse du coeur humain 
forger des excuses  ses fautes, il ne tarda pas bientt  attnuer 
ses propres yeux le mal qu'il causait et sa responsabilit. C'taient
de ces rflexions gnrales, au moyen desquelles on essaye de se
consoler d'avoir, par passion ou faiblesse, mchamment agi. Qu'on
compare aux vigoureux reproches dont il se flagellait lui-mme, cette
sorte d'indulgence universelle rclame pour tous, afin d'en profiter
soi-mme.

     J'ai souvent observ, dans le cours de mon exprience de la vie
     humaine, que chaque homme, mme le plus mauvais, a en lui quelque
     chose de bon; bien que ce ne soit souvent qu'une disposition de
     constitution qui l'incline vers telle ou telle vertu: c'est de
     cette disposition que dpendent galement un grand nombre de nos
     vices; personne ne saurait dire combien. C'est pourquoi aucun
     homme ne peut dire  quel point un autre homme que lui-mme peut,
     en stricte justice, tre appel mchant. Que celui d'entre nous
     qui est le plus not pour la stricte rgularit de sa conduite
     examine impartialement combien de ses vertus il doit  sa
     constitution et  son ducation, et de combien de vices il a t
     exempt, non par suite de soins, de vigilance, mais par manque
     d'occasions ou parce qu'une circonstance accidentelle est
     intervenue; qu'il examine  combien de faiblesses humaines il a
     chapp, parce qu'il n'tait pas sur le chemin de ces tentations;
     qu'il considre ce qui souvent, sinon toujours, pse plus que
     tout le reste, combien il doit de la bonne opinion du monde,  ce
     que le monde ne le connat pas tout entier; je dis que celui qui
     rflchirait  tout cela, regarderait les faiblesses, que dis-je!
     les fautes et les crimes de tous les hommes qui l'entourent, avec
     l'oeil d'un frre[125].

          [Note 125: _Common place Book, March 1784._]

Voil bien des dfaillances excuses ou du moins attnues. Il y a
loin de ce plaidoyer  la condamnation de tout  l'heure. Comme les
erreurs personnelles se rapetissent quand on les considre de cette
faon gnrale! C'est peut-tre le vrai point de vue des choses. Mais
le coeur qui invoque ces thories est en train de se rconcilier avec
ses fautes; il est en qute d'intermdiaires entre elles et lui; il
cherche, avec ces htesses importunes et odieuses qu'il avait d'abord
chasses dans la premire colre de son remords, un _modus vivendi_,
un prtexte  les accueillir; dont il n'est qu' moiti la dupe. C'est
une transaction o l'on perd toujours, et o l'on va sans cesse
perdant. On saisit le moment o Burns y accda, et l'on suit cette
espce d'acclimatement d'un coeur dans sa faute. Dans quelque temps,
aprs avoir trouv des excuses  ses erreurs, il en tirera vanit.

       *       *       *       *       *

Cependant William Burnes approchait de sa fin. Sa constitution
affaiblie par les privations, use par le travail, mine par les
inquitudes, tait  bout de rsistance. La phtisie y avait pntr.
De derniers chagrins l'achevaient. Il est possible qu'il soit mort
sans avoir connaissance de la faute que son fils avait commise sous
son toit, et que ce calice lui ait t pargn. Avec sa rigidit
religieuse, c'et t vraiment pour lui la suprme amertume. Mais,
depuis longtemps, les angoisses s'amoncelaient et s'assombrissaient de
tous cts. Il se dbattait, avec des forces chaque jour plus faibles,
contre des difficults chaque jour plus lourdes, et il tait facile de
prvoir le moment o il serait cras. Il avait pris la ferme de
Lochlea sur une convention orale, sans contrat crit. Pendant quatre
ans, les choses allrent bien; mais, au bout de ce temps, un
malentendu s'leva entre lui et son propritaire. Les discussions, les
difficults, les luttes commencrent. Elles durrent trois ans,
amenant leurs irritations, leurs incertitudes, la fivre consumante
des procs. Elles se terminrent par une dcision qui ruinait
compltement William Burnes, et le lanait, lui et sa famille, dans le
dnment, dans un gouffre de dettes[126]. C'en tait trop. Cela acheva
de le briser. De quelle tristesse il a fallu que cette priode de leur
vie ft remplie, pour que Burns ait pu crire ces terribles paroles et
savoir gr  la mort de lui avoir ravi son pre. Aprs avoir t
ballott et entran pendant trois ans dans le gouffre des procs, mon
pre fut sauv de la prison par une phthisie qui, aprs deux annes de
promesses, entra avec bont et l'emporta la o les impies cessent
d'exciter des tumultes et o trouvent le repos ceux dont les forces
sont uses[127].

          [Note 126: Gilbert Burns, _Narrative_, et Robert Burns,
          _Autobiographical Letter to Dr Moore_.]

          [Note 127: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

Bien qu'puis de souffrances et assailli de tourments, le pre resta
pareil  lui-mme, calme, bon, un peu plus sombre, un peu plus
silencieux peut-tre, proccup jusqu'au bout de l'instruction de ses
enfants. Les fils taient maintenant des hommes; mais la seconde fille
tait encore toute jeune. Elle avait pour occupation de faire patre
le btail peu nombreux de la ferme. Il allait la rejoindre et
s'asseyant prs d'elle, car il tait puis par la moindre marche, il
lui disait les noms des herbes et des fleurs sauvages qui poussaient
alentour[128].  travers les souvenirs attendris de ses enfants, on a
la vision mlancolique de cet homme, portant l'air morne et absorb
des paysans moribonds qu'on voit parfois dans les champs, les yeux
fixs sur le sol que le seul attrait et la joie puissante de leur vie
a t de remuer. Quand leurs bras amaigris les trahissent, ils sont
envahis d'un profond chagrin. Leurs dernires sorties, pleines de
longues et taciturnes contemplations, ont une tristesse indicible. 
ce lent et douloureux dtachement de la terre, o les campagnards
tiennent par les racines de tout leur tre, s'ajoutait pour William
Burnes l'angoisse du lendemain pour les siens. Dans quelles affres
cette me puissante  souffrir et stoque dut se consumer durant ces
derniers mois! Heureusement, ce noble paysan avait pour appui une foi
solide et la confiance qu'elle donne. Quand ses yeux taient trop
lasss des misres sombres et troubles d'ici-bas, il savait o les
lever plus haut, pour les reposer dans une esprance sereine et
lumineuse; il savait o sont les rayons qui schent les larmes et les
attentes qui gurissent des dceptions. La foi religieuse, austre et
inbranlable, tait le refuge et le roc sur cette mer de troubles
qu'avait t sa vie. Dans l'impression poignante et un peu rvolte
que causent tant de malheurs immrits, on prouve une sorte de
soulagement  songer que les tristesses suprmes de cet homme de bien
ne furent pas dlaisses de toute consolation, et qu'il portait en lui
un rve o pouvaient se rconcilier la puret et l'affliction de sa
vie.

          [Note 128: R. Chambers, tome I, p. 80.]

Ds le commencement de 1783, il vit que la mort n'tait plus loin. Il
s'y prpara courageusement avec une sorte de calme mthodique. Quoique
affaibli, il envoya lui-mme ses adieux  ses plus proches parents et
chargea ses fils de les transmettre pour lui  ceux qui taient plus
loigns. Cette brave et touchante faon de se mettre en rgle avec sa
famille et de se tenir prt, apparat bien dans une lettre que Robert
crivait  son cousin James Burness, de Montrose, le fils de ce frre
que William avait embrass sur la colline quand ils s'taient spars
au sortir de la maison paternelle. Elle est date du 21 juin 1783.

     Mon pre a reu votre honore du 10 courant, et comme il est
     depuis plusieurs mois en trs pauvre sant et que, selon sa
     propre expression--et  la vrit, selon l'opinion de tous--il
     est mourant, il a, avec beaucoup de difficult, crit quelques
     lignes d'adieu  chacun de ses beaux-frres. C'est pour cette
     triste raison que je tiens aujourd'hui la plume pour lui, afin de
     vous remercier de votre bonne lettre et vous assurer que ce ne
     sera pas ma faute si la correspondance de mon pre dans le Nord
     meurt avec lui.

Et elle se termine par ces mlancoliques paroles:

     Mon pre vous envoie, probablement pour la dernire fois en ce
     monde, ses souhaits les plus ardents pour votre russite et votre
     bonheur[129].

          [Note 129: _To James Burness, June 21, 1783._]

Il pensait ds lors mourir bientt. Cependant il vit l'automne et une
dernire fois les moissons rentrer; il passa l'hiver; il alla jusqu'au
moment o les bls commencent  montrer leur verdure.

Le jour qui fut son dernier, il tait seul dans sa chambre avec sa
plus jeune fille en qui vcut le souvenir de la scne, et Robert. La
pauvre petite pleurait. Il essaya de parler et ne put que trouver
quelques mots de consolation, tels qu'on en dit aux enfants. Ils
taient faibles et comme murmurs avec peine. Il lui conseilla dans un
soupir dj lointain de marcher dans la voie de la vertu et d'viter
le vice. Aprs un instant silencieux, il dit qu'il y avait quelqu'un
dans la famille sur la conduite future de qui il avait des craintes.
Il rpta ces paroles, comme si c'et t l pour lui une
proccupation suprme. Robert s'approcha du lit et lui demanda: Mon
pre, est-ce moi que vous voulez dire? Le vieillard rpondit que
c'tait lui. Robert se tourna vers la fentre, les joues couvertes de
larmes et la poitrine tremblante de sanglots qu'il touffait.
Peut-tre, avec l'attention vigilante, furtive et si aigu des
malades, son pre avait-il saisi quelque indice, devin quelque chose.
Ces paroles se sont plus d'une fois reprsentes  l'esprit de Burns,
avec amertume[130]. William Burnes expira le mme jour, le 13 fvrier
1784, dans sa soixante-troisime anne. Sa vie avait t dure et
inclmente comme un jour d'hiver. Il avait eu pour lot de connatre le
labeur sans sa rcompense et l'effort sans l'espoir du repos. Il avait
tout accept sans plainte, sans mme un murmure. Il avait vcu
noblement. Aprs tant de traverses et si peu de joie, il atteignit le
calme.

          [Note 130: R. Chambers, tom. I, p. 80.]

On ne voulut pas qu'il dormt dans un cimetire tranger, mais dans le
cimetire familier d'Alloway, prs du petit cottage d'argile. Les
funrailles furent faites selon une vieille coutume. Le cercueil fut
suspendu entre deux chevaux qui marchaient l'un derrire l'autre. Les
parents et les voisins suivaient  cheval[130]. Il fut couch 
l'ombre des murs de l'glise, sous le son des cloches qu'il avait
connues. Sur l'humble pierre qui recouvrait sa tombe, Robert fit
graver quelques vers:

  Oh! vous dont la joue se mouille d'une larme,
  Approchez-vous avec un pieux respect,
  Ici reposent les restes chers d'un poux aimant,
  D'un pre tendre, d'un ami gnreux,

  Le coeur charitable qui ressentait toute souffrance humaine,
  Le coeur indomptable qui ne craignait aucun orgueil humain,
  L'ami de l'homme, du vice seul l'ennemi;
  Car mme ses faiblesses penchaient du ct de la vertu[131].

          [Note 131: _Epitaph on my ever honoured Father._ Le dernier
          vers est une citation de Goldsmith.]

Ils ne disent rien au del de la vrit. Dans ce petit cimetire,
autour de sa tombe, le gazon est us; les pas de ceux qui viennent la
visiter ont fait un sentier o l'herbe ne crotra plus. Il a
l'immortalit qui, au coeur des parents, est peut-tre la plus douce
de toutes, celle qui vient d'un enfant. Il en fut digne parce qu'il
fut lui-mme admirable. C'est pour des hommes tels que lui qu'a t
crite la belle lgie de Gray. Il fut, du moins par la noblesse
morale, un de ces grands coeurs ignors qui dorment dans les
cimetires de village.

       *       *       *       *       *

Lorsque les fils revinrent de l'enterrement du pre, ils trouvrent la
ruine dans la maison. Quand mon pre mourut, tout son avoir s'en alla
aux rapaces limiers d'enfer qui grognent dans le chenil de la
justice[132]. Il ne restait plus rien absolument. C'est seulement en
se portant cranciers de leur pre pour les arrrages des gages dus
sur leur travail, que les deux fils et les deux filles anes
arrachrent aux gens de loi de quoi pouvoir aller travailler
ailleurs[133]. Mais avant de quitter la maison o William Burnes avait
rendu le dernier soupir, Robert crivit  son cousin une lettre par
laquelle on aime  terminer les rapports de ce pre et de ce fils.

          [Note 132: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

          [Note 133: R. Chambers. Tom. I, p. 82.]

     Le 13 de ce mois j'ai perdu le meilleur des pres. Quoique
     assurment nous fussions depuis longtemps avertis du coup qui
     nous menaait, nanmoins les sentiments de la nature rclament
     leur part, et je ne puis me rappeler la chre affection et les
     leons paternelles du meilleur des amis et du plus capable des
     matres sans ressentir ce que, peut-tre, les dictes plus calmes
     de la raison condamneraient en partie.

     J'espre que les parents de mon pre, dans votre pays, ne
     laisseront pas leurs rapports avec nous s'teindre en mme temps
     que lui. Pour ma part, c'est toujours avec plaisir, avec orgueil,
     que je reconnatrai ma parent avec ceux qui taient unis, par
     les liens du sang et de l'amiti,  un homme dont j'honorerai et
     rvrerai toujours le souvenir[134].

          [Note 134: _To James Burness. February 17, 1784._]

Ce sont des paroles dignes de celui  qui elles taient consacres.
Elles expriment bien l'amiti respectueuse qui unissait les fils au
pre; on y sent bien aussi ce beau rle d'instituteur, d'ducateur que
William Burnes avait, avec tant de clairvoyance, de persvrance et de
sagesse, rempli envers ses enfants, depuis les promenades qu'il
faisait avec ses deux jeunes garons dans les champs de Mont-Oliphant,
jusqu'aux dernires leons que, mourant, il donnait encore  sa
dernire fillette.

En prvision d'un dnouement invitable, les deux fils avaient lou
par avance une petite ferme situe  quelques milles de Lochlea, prs
de Mauchline[135].  la Pentecte de 1784, toute la famille y migra:
Robert et Gilbert, la vieille mre, les trois filles et un jeune
garon de dix-sept ans. Robert venait d'entrer dans sa vingt-sixime
anne.

          [Note 135: Gilbert Burns. _Narrative._]




CHAPITRE III.

MOSSGIEL, MAUCHLINE.

MARS 1784 -- NOVEMBRE 1786.


Mossgiel! Ce nom, dans sa sonorit claire, chante aux oreilles
cossaises comme quelque chose de radieux et de glorieux. C'est l
qu'a clat une des plus tonnantes floraisons de posie dont un
peuple puisse s'enorgueillir. C'est l que Burns a vcu dans un
tourbillon de passion et de gat, dans des pripties de dsespoir et
d'ivresse, telles qu'il a t donn  peu d'hommes d'en connatre
d'gales, et peut-tre  aucun de les connatre en un temps si court.

Le site est  souhait pour y installer le logis d'un pote. Quand on y
arrive au sortir du fond de Lochlea, il semble qu'on monte vers la
lumire. La ferme est sur un plateau qui domine toute la contre.
Derrire, la vue s'tend sur les moors de Galston, au fond desquels se
dchire la fente pourpre du matin. Devant, le paysage est immense et
admirable. Le regard s'tend sur une pente o des valles fuyantes et
indfiniment prolonges se perdent entre des ondulations
dcroissantes, qui les emmnent mourir dans des brumes lointaines. Ce
vaste pays est sem de collines, de bois, de champs, de haies et de
fermes blanches qui vont diminuant jusqu' n'tre plus que des points.
Tout  l'extrmit, par une chappe, on voit la plaine au bord de la
mer, puis la mer comme une lame de fer ou d'argent ou d'or et, encore
au del, les montagnes d'Arran perdues dans les nues. Ce n'est plus
le paysage du mont Oliphant solidement renferm dans un cadre prement
dcoup. C'est un paysage d'immense envergure, flottant, arien, trs
sensible aux impressions du ciel et continuellement soumis  ses
mtamorphoses. Rien ne peut rendre la magnificence et la varit des
effets qui se dploient et se nuancent devant cette petite porte de
ferme, surtout quand des soleils couchants, qui auraient transport
Wordsworth, y pandent leurs couleurs. Lorsque la mlancolie s'empare
de ces tendues, ce qui arrive frquemment, et qu'on est au centre de
cet immense cercle de ciel attrist, il semble qu'on tienne  peine
plus de place que le nid de souris blotti dans un sillon ou qu'une
pquerette. Et les comparaisons se suggrent d'elles-mmes, entre ces
pauvres choses et la vie humaine, galement chtive et aussi perdue.
C'est l qu'il faut lire, pour les comprendre tout  fait, les
dernires strophes des pices _ la Pquerette_ et _ la Souris_. En
revanche, lorsqu'on descend du plateau vers les lits de l'Ayr ou du
Cessnock, on voit que le pays abonde en dtails, en coins retirs et
intimes qui se retrouvent dans les posies amoureuses de Burns.

Pour le va-et-vient de la vie humaine, on est loin de l'isolement de
Lochlea et de la pauvret de Tarbolton. Mossgiel est situ  un mille
de Mauchline, au bord de la route qui conduit  Kilmarnock. Celle-ci
tait, ds ce temps, la ville industrielle de la rgion; on y
fabriquait dj des lainages et des tapis; elle possdait une
imprimerie; on y venait de tous cts[136]. Mauchline, d'autre part,
tait une jolie bourgade rurale, trs vivante autour de sa vieille
glise  l'aspect de grange. C'tait un centre d'activit agricole, un
lieu de foires et de runions religieuses; il s'y tenait un important
march de bestiaux; on y faisait commerce avec la campagne. Ces
transactions y avaient fix un certain nombre de personnes de position
et d'ducation suprieures, comme Gavin Hamilton le notaire, et le Dr
Mackenzie, le mdecin de William Burnes, qui devinrent les amis et les
patrons de Burns. Il y avait l du mouvement, des types varis et
peut-tre plus dans le champ d'observation de Burns que ceux qu'il
aurait trouvs  Ayr, par exemple, ville de bourgeois riches et de
petite noblesse. Les lments ne manquaient pas pour cette tude de
l'homme  laquelle, depuis quelque temps, il se donnait de propos
dlibr[137].

          [Note 136: Archibald Mac Kay. _History of Kilmarnock_,
          chapter X.--Voir aussi _Rambles round Kilmarnock_, par A. R.
          Adamson, chap I.]

          [Note 137: Sur Mauchline, voir R. Chambers, tom. I, p.
          170.--_Robert Burns at Mossgiel_ by William Jolly, chapters
          IV, V, VI--_Rambles through the Land of Burns_, by A. R.
          Adamson, chap. XV.]

C'est l que Burns a vcu la priode la plus importante de sa vie, la
plus dramatique et la plus fconde. Elle fut courte cependant. Bien
que la plupart des biographies lui attribuent quatre annes, elle n'a
dur en ralit que deux ans et quelques mois. Mais ces deux annes et
demie, qui vont de Mars 1784  Novembre 1786, sont certainement parmi
les plus extraordinaires qui aient jamais t vcues par un homme. Il
y a eu rarement, entass en un temps si troit, tant d'orages de
colre et de passion, tant de vaillance, tant de gat, tant de
travail, tant de fautes, de folies, de dceptions, et de dsespoir.
Qu'on ajoute  ce tumulte du coeur et des circonstances une production
littraire, soudaine, clatante, d'une fougue et d'une varit sans
rivales. Et au moment mme o tant d'espoir et de gnie semblaient
crass par tant d'erreurs et d'infortunes, passe un coup de vent qui
balaye toutes les menaces et laisse resplendir une gloire imprvue et
merveilleuse. Les matelots, qu'un ouragan entrane loin du pauvre
havre, plonge dans les abmes, flagelle aux flancs et aux fates des
flots, et jette soudain sur une cte enchante, connaissent seuls
d'aussi extrmes aventures et des pripties aussi rapproches.

       *       *       *       *       *

Mais il convient d'abord de retracer le fond d'existence sur lequel
ces vnements se sont passs. La ferme tait une petite construction
un peu plus confortable que celles que la famille Burns avait habites
jusqu'alors. Elle tait sur le modle des maisons cossaises,
comprenant en bas les deux pices ordinaires que les cossais
appellent _but_ et _ben_, c'est--dire la pice du devant et la pice
intrieure. Au-dessus, se trouvait une manire d'tage, auquel on
arrivait par une chelle de meunier et une trappe, et dont une partie
tait employe comme grenier, tandis que l'autre formait un galetas o
couchaient les deux frres, sur un mme lit. Une fentre de quatre
vitres troites clairait cette chambrette; tout le mobilier
consistait en une petite table de bois blanc place sous la fentre,
dans le tiroir de laquelle Burns rangeait ses papiers et ses
pomes[138]. La ferme tait en commun, car tout le monde avait fourni
ses conomies pour la garnir. Chaque membre de la famille, dit
Gilbert, recevait les gages ordinaires pour le travail qu'il donnait
sur la ferme. Les gages de mon frre et les miens taient de 7 livres
(175 frs.) par an, pour chacun. Pendant tout le temps que l'entreprise
de la famille dura, c'est--dire quatre annes, aussi bien que pendant
la priode prcdente  Lochlea, ses dpenses n'excdrent jamais son
maigre revenu[139]. Tous travaillaient. Il n'y avait d'trangers que
trois gamins qui faisaient les commissions, lesquelles consistaient
surtout  porter les lettres de Robert, ou qui aidaient aux diverses
besognes. La ferme n'tait pas trs richement monte, ni en btail ni
en instruments. Avec bonne humeur Burns en a laiss l'inventaire
complet. Il a quatre chevaux qui sont l'attelage de sa charrue: un bon
vieux bidet, une jument rapide, mais  laquelle (Dieu lui pardonne ce
pch avec les autres!) il a donn les parvins un jour qu'il allait
faire sa cour, une troisime bonne bte, et la quatrime, un maudit
cheval des hautes terres ttu, farouche et fou; avec cela un beau
poulain:

          [Note 138: Chambers, tom. I, p. 145,--William Jolly, chap.
          II.--Adamson, chap. XIV.]

          [Note 139: Gilbert Burns. _Narrative._]

  De plus, un poulain, le roi des poulains
  Qui ont jamais couru devant une queue;
  S'il vit assez pour devenir une bte,
  Il me rapportera quinze livres pour le moins.

  De voitures, je n'en ai que peu:
  Trois chariots dont deux ne sont gure neufs,
  Une vieille brouette, plutt pour montre;
  Elle a une jambe et les deux bras briss;
  J'ai fait un tisonnier avec la barre de fer,
  Et ma vieille mre a brl la roue.

  Comme hommes, j'ai trois garnements de garons,
  Des dmons pour le bruit et le vacarme;
  L'un mne les chevaux, l'autre bat en grange,
  Et le petit Davock garde les vaches  la pture[140].

          [Note 140: _The Inventory._]

Le pre tant mort, Robert tait devenu le chef de la famille. Il
s'acquittait de ce devoir avec courage, avec bont et une familiarit
qui n'empchait pas le respect. C'tait lui qui disait  haute voix la
prire du soir[141]. Il s'occupait, d'une faon presque touchante, des
jeunes gars qui taient  son service et les interrogeait sur leur
catchisme. Ce devaient tre parfois de singulires sances. Mais il
n'y aurait rien d'tonnant  ce qu'il ait t un instituteur
extraordinaire, et que ses leons aient eu plus de clart et
d'loquence que tous les sermons  dix lieues alentour. Il semble
qu'il russt assez bien avec ses lves:

          [Note 141: Chambers, tom. I, p. 160.]

  Je les gouverne, comme je le dois, avec mesure,
  Et souvent je les secoue de fond en comble;
  Et sans faute, le dimanche soir, comme il sied,
  Je les retourne dru sur le catchisme;
  Si bien, ma foi! que le petiot Davock est devenu si fort,
  Bien qu' peine plus haut que votre jambe,
  Qu'il vous dvidera la Grce Efficace
  Aussi vitement que quiconque dans la maison[142].

          [Note 142: _The Inventory._]

 dfaut d'autres exemples il donnait celui du travail. C'tait
toujours le laboureur infatigable, le rude manieur de flau, abattant
la besogne de quatre hommes et allgeant de sa gat le labeur commun.
Il s'tait mis  l'oeuvre avec les meilleures intentions du monde.
J'entrai dans cette ferme avec une ferme rsolution: _allons,
mettons-nous-y, je veux tre raisonnable._ Je lus des livres de
fermage, je calculai les moissons, je suivis les marchs--bref, en
dpit du dmon et du monde et de la chair, je crois que je serais
devenu un homme sage, n'tait que la premire anne, par suite de
l'achat de mauvaises semences, la seconde, par suite d'une moisson
tardive, nous perdmes la moiti de nos rcoltes. Cela renversa toute
ma sagesse et je m'en retournai comme le chien  son vomissement,
comme la truie qui a t lave  son vautrement dans la boue[143]. Il
semble avoir inspir aux siens un mlange d'affection, d'admiration et
de blme tendre, un de ces blmes qu'on ne s'avoue pas, tant les
fautes qu'il condamne semblent,  ceux qui en souffrent, faire partie
de la supriorit de celui qui les commet. On l'excusait parce que
c'tait lui et qu'il n'tait pas comme les autres. Si Gilbert en avait
fait la moiti, il aurait vite vu la diffrence. On passait tout 
Robert. C'tait donc, en rsum, une vie de fermier qui n'tait pas
sans dignit, mais qui droulait,  travers les saisons, ses labeurs
et ses fatigues: le labour, les semailles, le hersage, la moisson, le
battage dans la grange. Elle avait aussi ses ftes, les rentres de
rcolte en t, et en hiver les veilles qu'il devait chanter dans sa
fameuse pice de _la Toussaint_.

          [Note 143: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

 ces occupations s'ajoutaient des visites frquentes  Mauchline, car
il tait toujours le sel et le ptillement de toutes les runions; des
causeries avec des hommes comme Gavin Hamilton ou le Dr Mackenzie; des
descentes  Tarbolton o tait la loge maonnique  laquelle il
continuait d'appartenir. Tout cela n'allait pas sans sances
prolonges au cabaret, surtout les soirs de Tarbolton. La
franc-maonnerie, mme du rite cossais, aimait alors le choc des
verres. Gilbert dit que l'initiation de Robert avait t son
introduction  la vie de joyeux compagnon[144]. Il ajoute nanmoins
que, pendant tout le sjour  Lochlea et presque jusqu' la fin du
sjour  Mauchline, il ne vit jamais son frre pris de boisson.
Malgr ces circonstances et l'loge qu'il a fait du breuvage
cossais,--lequel semble avoir tromp ses historiens--je ne me
rappelle pas pendant ces sept annes, ni jusqu' la fin de la priode
o il commena  devenir auteur, quand sa clbrit grandissante le
jeta en de frquentes socits, l'avoir jamais vu en tat d'ivresse;
il n'tait nullement adonn  la boisson[144]. Cette attestation
fraternelle est, sans doute, vraie en gros; mais il y a grand espace
entre une habitude d'ivrognerie et des excs passagers. Il est
difficile, quand on connat les moeurs des paysans cossais de ce
temps, de ne pas admettre que Burns y tait entran. Si cela ne lui
est pas arriv, ses pices sur le whiskey seraient une exception
unique dans son oeuvre et les seules qui n'auraient pas pour support
quelque ralit dans sa vie.

          [Note 144: Gilbert Burns. _Narrative._]

C'est donc sur cette routine que se sont superposs les vnements qui
ont marqu le sjour de Burns  Mauchline. Quoiqu'ils s'offrent comme
un tout lumineux et orageux  la fois, o les tristesses et les
clarts se mlant clatent les unes dans les autres, trange jeu de
toutes les humeurs de la destine, il faut cependant en dgager les
divers lments sans oublier qu'ils agissent simultanment les uns sur
les autres. Il sont au nombre de trois: sa lutte contre le clerg
local, le dveloppement de sa vocation et de sa production littraire
et une srie de drames d'amour dont les consquences pseront sur
toute sa vie.


I.

LA LUTTE CONTRE LE CLERG.

Pour bien comprendre les causes et les circonstances de la rvolte de
Burns contre le clerg, il faut se rendre compte de la faon dont la
religion tait arrive  s'emparer de toute la vie cossaise, il faut
se reprsenter le contrle intolrable et l'espce d'inquisition que
le pouvoir ecclsiastique avait fini par exercer sur tous les actes
mme les plus privs; il faut sentir de quel poids cette organisation
pouvait peser sur l'existence quotidienne et comment il se faisait que
rien ne lui chappait.

En Angleterre, la Rforme s'tait faite par la royaut; elle avait
conserv l'autorit des vques et une hirarchie qui rattachait le
clerg au trne. Mais en cosse, o la nature du pays rendait
l'aristocratie presque indpendante et o la violence de l'histoire
avait empch le dveloppement des villes et la formation d'une
bourgeoisie qui pt lui faire contrepoids[145], la royaut n'avait
trouv d'appui contre les nobles que sur le clerg[146]. Quand
celui-ci fut attaqu, elle le dfendit, et la Rformation se fit
contre elle et lui, par l'union des grands et du peuple[147]. Ds le
dbut de la nouvelle glise naissante, l'influence de Knox qui,
pendant ses visites et son sjour  Genve, s'tait pntr des
principes de Calvin, avait contribu  lui donner une forme plus
dmocratique, comme il apparat d'aprs le premier _Livre de
Discipline_ de 1560[148]. Ce rglement remettait l'lection des
Ministres au peuple, aprs un examen public, fait par les Ministres et
les Anciens, sur les points de controverse entre les Protestants et
les Catholiques[149]. Un peu plus tard, la querelle qui survint, 
propos des anciens biens ecclsiastiques, entre les nobles qui avaient
tout accapar et le clerg protestant qui en rclamait une partie,
spara le clerg de la noblesse, et le rejeta davantage du ct du
peuple[150]. Par ces ruptures, toute la hirarchie prit
successivement, et les liens qui pouvaient rattacher l'organisation
religieuse au gouvernement furent briss. Le clerg fut de plus en
plus pouss vers le peuple[151]. Sa pauvret mme contribua  l'y unir
plus troitement. Il devint plus indpendant du pouvoir civil et plus
dmocratique, jusqu'au point o l'organisation religieuse fut tout 
fait en dehors de l'organisation politique, et o tout ce qui pouvait
rattacher l'glise  l'tat fut aboli. La paroisse devint le seul
organisme religieux et un organisme absolument libre. Toutes les
paroisses furent gales entre elles; elles n'eurent au-dessus d'elles
que des assembles reprsentatives manes d'elles, comme les
Presbytres qui taient une sorte de conseil des paroisses, les
Synodes qui taient forms par la runion des Presbytres, et enfin
l'Assemble Gnrale qui se runissait tous les ans  dimbourg,
vritable parlement ecclsiastique et une des forces du pays[152].

          [Note 145: Robertson. _History of Scotland_, Book I, au
          commencement.]

          [Note 146: Robertson. _History of Scotland_, Book I. Voir le
          commencement du rgne de Jacques V.--Hill Burton. _History
          of Scotland_, tom. III, chapitre XXXVIII; _Power of the
          Clergy_.--Buckle. _History of Civilisation in England_, tom.
          III, chap. II; les cinquante premires pages.--Merle
          d'Aubign. _Histoire de la Rformation en Europe_, etc.
          _cosse_, chapitre I: _Lutte entre la Royaut et la
          Noblesse._--Mackintosh. _History of Civilisation in
          Scotland_, chap. XIII, sect. II. pag. 60-65.--Mignet. _Marie
          Stuart_, tom. I, p. 14 et 15 et 66-67.]

          [Note 147: Buckle, tome III, chap. II, p. 58-68.--Hill
          Burton, tom. III, chap. XXXVIII, _The Lords of the
          Congregation_.--Robertson, Book III. Anne 1560.]

          [Note 148: Robertson. Book III, anne 1560. Bien que
          l'histoire de Robertson soit sans doute moins nourrie de
          documents que des histoires plus rcentes, la vigueur et la
          porte philosophique de ce remarquable esprit lui
          fournissent parfois des rsums ou des explications de faits
          clairs et pntrants.--Mac Crie. _Life of John Knox._ Period
          V, commencement.]

          [Note 149: Tytler. _History of Scotland_, vol. III, p.
          131.--Mackintosh. _History of Civilization in Scotland_,
          chap. XV, vol. II, p. 137.]

          [Note 150: Voir sur cette importante rupture, Robertson, p.
          64, 68 et 75-76. Robertson, qui fut longtemps Modrateur de
          l'Assemble Gnrale, possdait ces questions comme
          historien et comme ecclsiastique.--Hill Burton. _History_,
          vol. III, chap. XLI, pp. 36 et suiv. _Disposal of
          Ecclesiastical Revenues_.]

          [Note 151: Buckle. _History of Civilisation in England_,
          vol. III, chap. II, p. 99.]

          [Note 152: On trouve un expos clair de cette organisation
          ecclsiastique de l'cosse, avec le nombre des paroisses,
          presbytres, synodes, etc. au XVIIIe sicle, dans la _Magn
          Britanni notitia or Present State of Great Britain_ by John
          Chamberlayne. L'dition que nous avons est de MDCCLV, vers
          la date de la naissance de Burns.]

Les austres origines calvinistes, l'aspect du pays, la duret des
longues perscutions entreprises pour rtablir l'piscopat,
conspirrent pour donner  la nouvelle religion un esprit de
tristesse. De cette disposition, sortirent un culte morose, une morale
implacable et une discipline inflexible, au-dessus des forces
humaines.

Les glises taient laides, nues, froides, plus semblables  des
granges qu' des temples[153]. Toute image en tait proscrite comme
sentant la superstition. Tout embellissement du culte tait
interdit[154]; tel tait le prjug sur ce point que, mme de notre
temps, un ministre d'dimbourg, ayant introduit dans son glise un
harmonium, cela fut considr comme une innovation dangereuse que
l'Assemble Gnrale songea  rprimer[155]. Entre ces murs dgarnis,
se droulaient d'interminables services, monotones, dpouills de tout
ce qui fait la pompe et la posie de la Religion, consistant en
psalmodies, en lectures, en prires improvises et en sermons
dmesurs[156]. Ces services s'ternisaient pendant des journes
entires, et, dans la contre de l'ouest, occupaient les dimanches de
l'aube au crpuscule[157]. Les sermons ordinaires duraient deux
heures; quelques-uns, trois, quatre ou cinq; dans les grandes
circonstances, plusieurs ministres taient prsents afin de se relayer
au fur et  mesure que l'un d'eux tait puis[158]. Les sermons
taient exclusivement doctrinaux; ils vitaient toute tendance morale
et pratique; ils portaient constamment sur les mmes points: la chute
de l'homme dans Adam, son salut par le Christ, la purification par la
foi, la Nouvelle-Alliance; ils retombaient sans cesse dans les mmes
divisions, pleins d'interminables et fastidieuses rptitions[159]. Le
fanatisme des traditions, l'habitude de prcher en plein air, la
lourdeur des auditeurs avaient amen un style d'loquence vhment,
bruyant, plein de fureur et de gestes, tumultueux, une nue d'clairs
et de tonnerre d'o le prdicateur descendait la voix brise et le
visage couvert de sueur[160].

          [Note 153: _Scotland Social and Domestic_, by Rev. Charles
          Rogers. Introduction, p. 19.]

          [Note 154: Voir d'amusantes anecdotes et remarques  ce
          sujet dans les _Reminiscences of Scottish Life and
          Character_, by Dean Ramsay, chap. II, p. 11 et suiv.]

          [Note 155: Voir, au sujet de cette question de l'orgue dans
          les glises: _Scotland Social and Domestic_, by Rev. Charles
          Rogers. Introduction, p. 28.]

          [Note 156: _Id._, p. 24.]

          [Note 157: Chambers. _Domestic Annals of Scotland_, vol.
          III, p. 271.--Voir Ch. Rogers, _Scotland_, etc., p. 24.]

          [Note 158: Buckle. _History of Civilization in England_,
          vol. III, p. 203 et suivantes.]

          [Note 159: Dean Ramsay. _Reminiscences_, p. 29.]

          [Note 160: Buckle. _Id._, pag. 289.--Voir aussi dans Dean
          Ramsay, p. 207, l'anecdote des deux sacristains qui
          discutent les mrites de leurs ministres; et page 208.]

De ces harangues furibondes tombait une doctrine de terreur et de
tremblement. Pas un mot de pardon, de misricorde ou d'esprance; rien
que des avertissements et des prophties de souffrances
ternelles[161]. C'tait l'esprit sauvage et dur de l'Ancien
Testament; ce qu'il y a d'indulgence et de tendresse dans le Nouveau
leur restait inconnu. Le divin sourire du Christ n'clairait pas ces
sombres esprits; ils n'auraient pas compris ces mots charmants, par
lesquels le dsigne le plus hbraque pourtant de nos orateurs,
lorsqu'il l'appelle: Cet enchanteur cleste[162]. Dean Stanley a
bien marqu le caractre judaque de cette thologie: L'immense
prpondrance de l'enseignement de l'Ancien Testament et de
quelques-unes des moins importantes parties de l'Ancien Testament sur
l'enseignement du Nouveau et de la partie la plus essentielle du
Nouveau, devait ncessairement mutiler, rtrcir et aigrir
l'enseignement religieux du pays[163]. Celui-ci n'avait pris du
nouveau Testament que l'ide de l'Enfer, et appliquant  des
chtiments sans fin, la rigueur que l'ancien Testament appliquait 
des chtiments corporels, ils avaient fait sortir de ce mlange une
religion qui rendait ternelles les frocits de la Bible.

          [Note 161: Buckle. _Id._, tom. III, p. 238.--Voir aussi les
          exemples qu'il donne dans les notes.]

          [Note 162: Bossuet.]

          [Note 163: Dean Stanley. _Lectures on the History of the
          Church of Scotland._ Lecture II, p. 83.]

Un dieu terrible planait sur cette religion sinistre, juge de colre
et de vengeance, un Jhovah irrit et inexorable, dont la main tait
toujours leve sur le genre humain. C'est de lui que venaient les
inondations, les tremblements de terre, les pestilences et les
famines, lui qui envoyait les vents avec l'ordre de dtruire, qui
balayait la terre du dchanement de son courroux. C'tait le Dieu des
puritains, mais plus sombre encore. Les catastrophes de la nature
taient les signes de son dplaisir. Par lui, le monde tait sans
cesse menac de destruction; les feux d'en bas, les mtores d'en haut
allumaient dans le ciel des signaux d'alarmes; les tais et les
piliers de notre plante semblaient craquer; les lments troubls
proclamaient la ruine universelle et le moment prsent n'tait qu'un
rpit[164]. S'il apparaissait tel dans les vers du tendre et dlicat
Cowper, on devine quel aspect il devait prendre dans les dclamations
d'hommes incultes, grossiers et durs.

          [Note 164: Cowper. _The Task._ Book II, vers 150 et
          suivants.]

En mme temps qu'ils se faisaient du Tout-Puissant une ide si
terrible, ils reprsentaient l'Ennemi occup sans cesse au milieu
d'eux  son oeuvre de perdition. Ses stratagmes taient infinis, car,
depuis cinq mille ans qu'il s'tudiait  perdre l'homme, il tait
presque irrsistible. Il rdait toujours autour de ses victimes. Et ce
n'tait pas sous la forme toute morale du pch; c'tait un tre rel,
prsent, qu'on pouvait rencontrer chaque jour et surtout chaque nuit
quand les vieux chteaux ruins et gris font des signes de tte  la
lune[165]. Il n'y avait pas de village o quelqu'un ne l'et vu, sous
une des mille figures qu'il prenait. On vivait en un pril constant,
au milieu de la trame de ruses que lui et ses mchants esprits
ourdissaient, tendaient partout. De quelque ct qu'on se tournt,
c'taient des menaces et des dangers. Les mes semblaient des oiseaux
perdus entre des cieux de fer d'o un Dieu implacable lanait ses
jugements et des gouffres de feu o le Dmon leur prparait
d'ternelles tortures. Et quel enfer! C'tait un des triomphes des
prdicants que de le reprsenter de faon  faire dresser les cheveux.
Les supplices les plus atroces qui puissent dchirer et tordre le
corps et l'me de l'homme, les raffinements de souffrances, taient
numrs et dcrits avec complaisance. Dans une atmosphre de cris et
de hurlements, les damns taient fouetts de scorpions, plongs dans
de l'huile ou du plomb bouillants, suspendus  des crocs par la
langue[166]. Des scnes plus affreuses compltaient celles-l. Les
enfants, dans leurs supplices, accablaient leurs parents de reproches
et de maldictions[167]. Ce qui s'est dpens de posie et d'loquence
sombre, dans ces tableaux d'une imagination horrible et parfois
grandiose, est incroyable. On ferait avec les extraits des
prdications cossaises un pome de tortures auprs duquel celui de
Dante perdrait sa terreur. Et quelle chance d'chapper  ces horreurs?
Les lus taient si peu nombreux que chacun pouvait se considrer
comme un damn. C'tait dans toute sa rigueur le puritanisme, la
doctrine effrayante qui mena Bunyan  l'illuminisme et Cowper  la
dmence.

          [Note 165: _Address to the Deil._]

          [Note 166: Buckle, tome III, p. 240.]

          [Note 167: Id., p. 242.--Lire pour avoir la collection de
          ces horreurs, dans l'ouvrage fameux de Th. Boston, _Human
          Nature in its Fourfold State_, le dernier chapitre, _Hell_.
          C'est un cauchemar. Ce fut un des livres les plus populaires
          en cosse au XVIIIe sicle.]

       *       *       *       *       *

Chose redoutable! cette doctrine ne se contentait pas de rgner sur
les mes; elle avait ici,  son service, une organisation pratique qui
s'tendait sur tout ce pays et pntrait dans ses moindres recoins. Un
gouvernement thocratique, qui avait mis la main sur une partie des
attributions du pouvoir civil, avait subjugu tout le pays et le
terrassait. C'est ce qui constitue la forme religieuse si curieuse du
Presbytrianisme, qui n'a eu son complet dveloppement qu'en cosse,
o il n'a pas trouv la limite des autres sectes, ni l'obstacle du
pouvoir civil. Il tait seul matre du pays.

Le clerg s'tait arrog le droit de juger et de punir certaines
fautes. Chaque paroisse tait gouverne par un tribunal
ecclsiastique. Ce tribunal, appel _Kirk session_ ou session
ecclsiastique, tait compos du ministre et de plusieurs _elders_ ou
anciens, gnralement au nombre de trois. Le premier _Livre de
Discipline_ de 1561 avait voulu que ces anciens fussent nomms par la
Congrgation et pour une anne; mais celui de 1581 avait t moins
libral et, d'aprs la coutume devenue prvalente, ils taient choisis
par la Kirk session, qui se recrutait ainsi elle-mme, et choisis 
vie, sauf dsunion, dpart de la paroisse ou dposition[168]. Ils
avaient un vote gal  celui du ministre et cette introduction de
l'lment laque dans toutes les assembles ecclsiastiques est une
des originalits et fut une des forces du Presbytrianisme. Ils
devaient aider le ministre dans ses fonctions pastorales, l'assister
dans les crmonies comme la communion, le catchisme, les visites, la
distribution de l'argent aux pauvres. La Kirk session se runissait
une fois par semaine. Si elle ne s'tait occupe que de
l'administration de l'glise, elle n'aurait t qu'une sorte de
fabrique protestante. Mais c'tait l la moindre partie de sa besogne.
Elle pntrait dans la vie prive, exerait une sorte de police
occulte sur toutes les actions, entrait dans les intrieurs et
soumettait tout  un vritable despotisme.

          [Note 168: _Chambers's Encyclopdia_, au mot _Elders_.]

Les anciens se partageaient, par quartiers, la surveillance de la
paroisse. Ils avaient des espions[169]. Les sages-femmes taient
tenues de venir dclarer les naissances illgitimes[170]. Ds que la
session connaissait ou seulement souponnait une faute, elle citait
l'inculp devant elle. Il tait interrog, examin, confront avec
des tmoins[171]. S'il tait reconnu coupable, il tait suspendu des
privilges de l'glise[172], c'est--dire mis hors de la vie commune.
Pour obtenir la leve de cet interdit, il devait paratre  l'glise,
se tenir debout ou assis sur une sorte de sige ou de pilori[173],
souvent pieds nus, parfois la tte rase[174], presque partout affubl
d'un drap d'toffe grossire, blanche et salie[175]. Dans cette
situation honteuse, il recevait une rprimande sur sa conduite. Cet
affront pouvait se prolonger des mois, il pouvait aller de trois
dimanches  cinquante-deux[176]. Enfin le coupable devait faire une
profession de contrition, de repentir et d'amendement[177]. Cet usage
s'est continu dans quelques paroisses presque jusqu'au milieu de
notre sicle[178]. Tout tombait sous la juridiction de ces terribles
tribunaux: la mdisance, les jurons, la non-observance du dimanche,
les jeux de hasard, le mensonge, l'ivrognerie, la calomnie, les
querelles de mnage, les injures, l'adultre, l'immoralit[179], tout
jusqu'aux plus infimes dtails de la vie l'excs de mangeaille[180],
les paroles vaines et les gestes inconvenants[181].

          [Note 169: Buckle, tome III, p. 208.--Ch. Rogers, _Scotland
          Social and Domestic_, p. 347.]

          [Note 170: Ch. Rogers, p. 367.]

          [Note 171: Chamberlayne. _Magn Britanni Notitia_, Part II,
          Book II, chap. III.]

          [Note 172: _Chambers's Encyclopdia; Kirk-sessions._]

          [Note 173: Ch. Rogers, _Scotland etc._, p. 28.]

          [Note 174: _The Worship and Offices of the Church of
          Scotland by_, G. W. Sprott, p. 222 et suivantes.]

          [Note 175: Ch. Rogers, p. 38 et 358.]

          [Note 176: G. W. Sprott, p. 222.]

          [Note 177: Chamberlayne, _Id._]

          [Note 178: G. W. Sprott, p. 222.]

          [Note 179: Voir dans Ch. Rogers 'numration des cas', p.
          355  370.]

          [Note 180: Mackintosh, _History of Civilisation in
          Scotland_, p. 141.]

          [Note 181: Id., p. 310.]

Et nul moyen d'chapper  cette tyrannie. L'appel  la juridiction
suprieure du Presbytre est difficile ou entrane une procdure
lente, presque uniformment drisoire[182]. Si on disparat, on est
dclar contumace fugitif de la discipline de l'glise[183]; on a
son nom publi dans toutes les chaires de toutes les paroisses du
Presbytre. Et o aller? On ne peut tre admis dans une nouvelle
paroisse qu'en produisant un certificat de vie de celle qu'on quitte.
Si on est frapp de censure dans une paroisse trangre, on est
atteint dans la sienne, jusqu' ce qu'on apporte un certificat
d'absolution, de celle o on a t jug. Une ramification de police
ecclsiastique s'tend sur tout le pays et la condamnation de la
moindre session vous attend et vous retrouve partout[184]. Si on
rsiste, on est excommuni et la vie devient impossible dans une
socit fanatique et terrifie. Il faut se soumettre, ou bien on n'a
de refuge que dans l'existence nomade des mendiants et des vagabonds.
Il faut, devant toute la Congrgation, paratre en pnitent et
recevoir la rprimande du ministre. Et dans quelle situation? En face
de la chaire, dans le passage de l'glise, se trouve un escabeau lev
qu'on appelle l'escabeau du repentir. C'est l qu'il faut s'asseoir,
sous tous les regards, et endurer pendant des heures l'humiliation de
ce pilori ecclsiastique. Quand ce sont de pauvres filles, elles
essaient de cacher leur rougeur et leurs larmes sous leurs plaids.
Mais les sessions sont impitoyables: considrant que la plupart des
femmes qui viennent  l'escabeau pour y faire leur contrition
publique, s'y asseoient avec leurs plaids autour de leurs ttes,
couvrant leurs visages, pendant tout le temps qu'elles sont assises,
en sorte que personne ne peut voir leur visage, on ordonne que
l'officier enlvera son plaid  chaque pnitente avant qu'elle ne
monte sur l'escabeau[185]. Et ce supplice n'est pas d'un seul
dimanche; pendant trois ou quatre, pendant neuf ou dix quelquefois,
c'est--dire, pendant prs de trois mois, il faut chaque semaine subir
cette dshonorante exposition. On devine les rsultats frquents de ce
systme. Les mes faibles en restaient honteuses et brises; d'autres
se rvoltaient, s'endurcissaient.

          [Note 182: Ch. Rogers, p. 29.]

          [Note 183: Chamberlayne, _Id._]

          [Note 184: Toute cette organisation est explique jusque
          dans les moindres dtails et avec une grande clart dans le
          livre de Chamberlayne. Les procdures y sont indiques trs
          minutieusement. Il faut lire tout le chapitre intitul:
          _Method of Discipline._]

          [Note 185: Ch. Rogers, _Scotland_, p. 351.--R. Chambers,
          _Domestic Annals_, tom. I, p. 335.]

Sous ce dogme et cette discipline, le peuple avait perdu toute joie et
toute gat; les sentiments expansifs, naturels et sains, qui sont le
sel et le levain de la vie, qui la rendent plus lgre et moins amre,
en avaient t retirs. Elle tait devenue contrainte, morose, sombre,
uniforme, ombrageuse  propos des moindres faits. Ces hommes, toujours
en dfiance contre eux-mmes, redoutaient et se reprochaient comme un
pch le moindre plaisir qu'offrent les relations sociales ou la vue
de la nature[186]. Ils taient bourrels de scrupules. Ils vivaient
dans un tat de surexcitation religieuse continuelle, brls d'un feu
sombre et d'une inextinguible soif de parole sainte. Ces sermons mme
qui, pendant des journes entires, coulaient, ne les dsaltraient
pas; leur attention usait le zle de leurs pasteurs. Chose trange!
ils taient devenus partisans de cette religion beaucoup plus
infernale que cleste. Ils en taient venus  ne plus vouloir,  ne
plus comprendre qu'un Dieu inflexible. Ils ne voulaient pas tre
rassurs. Quand on le leur reprsentait clment et accessible au
pardon, ils criaient  l'hrsie. Dans sa jeunesse, le clbre Francis
Hutcheson avait un jour remplac son pre dans sa chaire et avait
prch pour lui. Son sermon tant entach de libralisme, la
congrgation quitta l'glise: Votre sot fils Francis, dit un des
anciens  son pre, a troubl la congrgation par son sot bavardage,
car il a bavard pendant une heure d'un Dieu bon et bienveillant, et
il a dit que les mes des paens eux-mmes vont au ciel, s'ils suivent
les lumires de leur conscience. Le stupide garon ne s'inquite pas
s'il ne dit pas un mot des bonnes et confortables doctrines de
l'lection, de la rprobation, du pch originel et de la foi. Fi!
homme, nous ne voulons pas d'un tel individu[187].

          [Note 186: Buckle, tome III, p. 231, 247 et 252.--Voir la
          mme pense exprime plus timidement dans R. Chambers,
          _Domestic Annals_, tome I, p. 337.]

          [Note 187: Lecky. _History of England in the XVIIIth
          century_, tome II, p. 539.]

De mme, ils chrissaient la verge de fer par laquelle ils taient
mens et ils criaient au relchement quand il paraissait un peu de
tolrance. L'affaiblissement de la discipline, dit Hill Burton, fut
une des principales causes qui crrent les scissions, pendant le
dix-huitime sicle[188]. On a remarqu que les sparations dans
l'glise cossaise se sont toujours produites dans le sens de la
svrit. Lorsque l'glise avance un peu, fait quelques progrs,
s'loigne insensiblement de l'ancienne rigidit, il y a des groupes
qui se dtachent, qui restent en route, ne voulant pas la suivre,
abandonner la rigueur premire. Tandis qu'ailleurs les dissidences se
produisent gnralement en avant, elles se font ici en arrire;
ailleurs les non-conformistes prtendent avoir fait un progrs; ils
pensent, ici, s'tre gards d'une dcadence[189]. Les scissions se
font, pour ainsi parler, en cercles concentriques. Chacune des
communions prtend tre le vase dans lequel se conserve dans son
intgrit, le parfum de la vritable glise d'cosse, et
s'enorgueillit de son orthodoxie. Ce got pour le dur contrle du
clerg tait si ancr dans le peuple que, aujourd'hui mme, dans les
fractions presbytriennes qui se sont dtaches de l'glise pour
suivre un rgime plus strict, les ministres ont la main force par
leurs congrgations et sont contraints d'observer des pratiques d'un
rigorisme qu'ils relcheraient volontiers[190].

          [Note 188: Hill Burton, tome VIII, chap. XCI, p. 390.]

          [Note 189: Dean Stanley, _Church Scotland_, p. 64.]

          [Note 190: Hill Burton, tome VIII, chap. XCI, p. 390.]

Ainsi, l'austrit puritaine avait pntr le pays; il n'y avait nulle
part de refuge contre la domination ecclsiastique, et si on se
rebellait contre elle, on se mettait du mme coup en rvolte contre la
socit. Il n'est pas tonnant qu'aprs avoir tudi de prs cet tat
social Buckle ait compar l'cosse  l'Espagne pour la bigoterie, et
que Lecky ait dit que, pendant le dix-septime sicle, il y eut plus
de relle libert religieuse  Naples et dans la Castille que dans
l'ouest des Basses-Terres de l'cosse[191].

          [Note 191: Buckle, tome III, p. 4.--Lecky, tome II, p. 85.]

Il faut reconnatre qu'il y avait dans cette domination inflexible une
grandeur et une noblesse singulires. Cette discipline faisait, des
mes qui pouvaient la supporter, des mes d'une austrit, d'une
gravit, d'une puret parfaites et continuelles. Elles vivaient dans
une sorte de raideur impeccable, il est vrai, mais dans un sentiment
constant du devoir, sans dfaillances, sans hsitations, droites et
fermes jusqu' la mort. La constitution dmocratique du clerg, le
contact incessant de la Bible, avaient fait entrer, jusque dans les
plus basses classes de la nation, le sens librateur de la petitesse
des choses humaines et le sens levant de la prsence des choses
divines. Les plus humbles, les derniers, les plus ignorants, taient
munis d'une direction sre et minutieuse de la vie. Ils travaillaient,
souffraient, allaient de l'enfance  la caducit, sous un regard
toujours fix sur eux. Ils portaient cette crainte religieuse qui est
le commencement de la sagesse. Ils trouvaient, dans la lecture assidue
de la Bible, un soutien et toute une culture. C'est ainsi qu'on
arrivait  des vies de paysans comme celle du pre de Burns. Aucun
pays n'en pouvait offrir de comparables. Tous les soirs, sous des
milliers de toits qui taient plus pauvres, plus misrables, plus
ouverts aux vents et aux froids que dans la majeure partie de
l'Europe, se passait une scne que nulle part on n'aurait retrouve,
lorsque le paysan, aprs le repas, prenait la Bible de la famille, o
taient inscrites les naissances et les morts, en lisait et souvent en
commentait un chapitre. Ces pauvres intrieurs en taient comme
sanctifis pendant un moment. Il y avait vraiment sur tout le pays une
heure solennelle. L'cosse n'a rien eu dont elle puisse tre plus
fire. Burns a laiss un admirable tableau de ce ct de la vie
cossaise dans une pice qui est l'expression la plus haute de
l'influence de la religion presbytrienne.

       *       *       *       *       *

Vers la fin du premier quart du XVIIIe sicle, un commencement de
raction s'tait manifest et quelques germes de libre examen et
d'mancipation avaient t jets. Le mouvement partit de l'Universit
de Glasgow o un grand nombre de ministres presbytriens d'cosse et
la plupart de ceux d'Irlande taient forms[192]. Il avait faiblement
commenc avec John Simson, qui avait occup la chaire de thologie de
1708  1729. Son enseignement semble avoir t fait de subtilits
mtaphysiques dans lesquelles se glissaient des erreurs de doctrine
sur des points essentiels. Il fut, de la part des cours
ecclsiastiques, l'objet d'une plainte devant l'Assemble Gnrale.
D'interminables discussions s'engagrent qui durrent pendant quinze
annes[193]. L'Assemble Gnrale montra une telle hsitation 
intervenir et une telle indulgence lorsqu'elle intervint, que ce fut
une des grandes causes de la scession de 1733[194], qui se fit, comme
la plupart, dans le sens d'un retour  la svrit. Mais le vritable
crateur du mouvement fut Francis Hutcheson qui lui succda. Il
commena ce que Buckle appelle la grande rbellion de l'esprit
cossais[195]. Employant le premier la langue anglaise dans ses
confrences, loquent, affable et dvou, son charme de parole et ses
qualits d'homme firent passer un enseignement dont l'influence ne
tarda pas  tre sensible. Partant de principes, non pas thologiques,
mais mtaphysiques, il fonda un systme de morale sculire. Il
s'adressait  la raison pour trouver des rgles de conduite. Cette
confiance dans l'entendement humain, si oppose au mpris qu'a pour
lui la doctrine calviniste, tait nouvelle en cosse, et son
apparition forme une poque dans la littrature nationale[196]. Il
forma, dit Lecky, une atmosphre intellectuelle dans laquelle les
vieilles conceptions thologiques de Dieu et de l'Univers
s'vanouirent silencieusement. Enseignant que les vertus sont des
modes de la bienveillance, il leva les qualits aimables de l'homme 
une dignit tout  fait incompatible avec la thorie calviniste de la
nature humaine, tandis que ses admirables expositions de la fonction
de la beaut dans le monde moral, aussi bien que sa ferme assertion de
l'existence et de l'autorit suprme d'un sens moral dans l'homme,
frapprent  la racine le dur asctisme et le dnigrement systmatique
de la nature humaine qui avaient si profondment pntr dans l'glise
cossaise[197]. Cette rhabilitation des instincts humains, cette
affirmation que la nature humaine est plutt bonne que mauvaise, cet
accueil de la beaut, ce retour de la confiance et de la joie dans la
vie, sont un changement important dans la marche de l'esprit
cossais[198].

          [Note 192: _Autobiography of Dr Alexander Carlyle of
          Inveresk_, chap. III, p. 82.--Lecky, tome II, p. 538.]

          [Note 193: Hill Burton, tome VIII, p. 399.--Voir dans les
          _St.-Giles' Lectures_ (1re srie) la lecture IX, _The Church
          in the Eighteenth Century_, par Rev. John Tulloch.]

          [Note 194: Lecky, tome II, p. 538.--Hill Burton, tome VIII,
          p. 400.]

          [Note 195: Buckle, tome III, p. 295.]

          [Note 196: Buckle, tome III, p. 293.]

          [Note 197: Lecky. _Id._]

          [Note 198: Voir aussi, sur ces premiers mouvements de
          l'esprit philosophique, M. A. Espinas, _La Philosophie en
          cosse au XVIIIe sicle_, dans _La Revue Philosophique_,
          fvrier 1881.]

Il sortit de l un double courant de libralisme. Le premier, fortifi
par des influences trangres et surtout franaises, mena bientt la
pense cossaise jusqu'aux investigations d'Adam Smith et au
scepticisme de Hume. C'tait de beaucoup le plus fort et ce fut aussi
le moins actif. Buckle a expliqu d'une faon magistrale comment cette
marche de la culture intellectuelle se fit sans affecter la nation, se
dveloppant  part et au-dessus d'elle, comment il y eut une
littrature sceptique qui ne produisit pas de scepticisme et une
philosophie qui ne toucha pas  la superstition[199]. Ce courant
n'avait pas pntr dans les profondeurs sociales o vivait Burns.
Celui-ci n'en put sentir l'influence que plus tard, lorsqu'il sjourna
 dimbourg.

          [Note 199: Buckle, tome III, p. 465 et suivantes.]

En mme temps, un second courant plus faible mais plus efficace
s'tait tabli. Glasgow, o avait enseign Simson, o enseignait
Hutcheson, tait justement, nous l'avons vu, l'Universit o un grand
nombre des ministres presbytriens de l'cosse et la plupart de ceux
de l'Irlande recevaient leur ducation. Hutcheson y avait comme
collgue un professeur de thologie, le Dr Leechman, qui, sans avoir
sa vigueur de pense, partageait sa largeur de vues[200]. Par
l'influence de ces deux hommes, une nouvelle gnration de ministres
pntra dans le peuple. C'est grce  Hutcheson et  lui, dit le Dr
Carlyle qui avait lui-mme t leur lve, qu'une nouvelle cole se
forma dans les provinces ouest de l'cosse o, jusqu' cette poque,
le clerg tait troit et intolrant, avec un esprit qui ne s'tait
jamais aventur au-del des limites d'une stricte orthodoxie. Car bien
qu'aucun de ces professeurs n'enseignt aucune hrsie, cependant ils
ouvrirent et largirent les esprits des tudiants, ce qui leur donna
bientt un tour de libre recherche, dont le rsultat fut la franchise
et le libralisme des sentiments. L'exprience prouva que cette
libert de pense n'tait pas aussi dangereuse qu'on pouvait d'abord
l'apprhender, car bien que la tmraire jeunesse ft des excursions
dans les rgions illimites de la perplexit mtaphysique, cependant
tous les judicieux revenaient bientt  la sphre plus basse des
vrits tablies depuis longtemps, qu'ils trouvrent, non seulement
utiles au bon ordre de la socit, mais ncessaires pour fixer leurs
esprits dans quelque degr de stabilit[201].

          [Note 200: Voir _Sermons by William Leechman_, D.D. publis
          avec une vie par James Wodrow. Les titres et les textes de
          ces sermons suffisent  marquer la diffrence avec les
          prdications d'alors et le livre de Boston: _Sermon VIII;
          The Excellency of the spirit of Christianity_, 2 Timothy.
          For God hath not given us the spirit of fear, but of power
          and of love and of a sound mind. _Sermon XIII_; _On the
          Propriety and Usefulness of Religious gratitude_, Psalm
          CVII, 8: Oh, that men would praise the Lord for his goodness
          and for his wonderful works to the children of men. _Sermon
          XVII; Jesus Christ full of grace_ etc. On voit le contraste
          avec les sermons de damnation. Ces sermons sont du reste
          ternes et minces.--Voir aussi Dr Alex. Carlyle, chap. III.
          Leechman fut aussi perscut malgr ses talents et son
          caractre.--Voir John Tulloch. _The Church of the Eighteenth
          Century_, p. 273-75, _(St.-Giles' Lectures)_.]

          [Note 201: _Autobiography of Dr Alex. Carlyle_, chap. III,
          p. 84.]

Ces nouvelles recrues du clerg, en augmentant d'anne en anne, ne
tardrent pas  former un parti plus jeune, plus clair, plus
libral, qui apportait plus de largeur dans la doctrine et plus de
douceur dans la pratique. Selon le conseil de Hutcheson, ils mettaient
dans leurs sermons moins de discussion et de dfinitions thologiques,
et plus de conseils moraux et pratiques. L'ancien clerg troit,
intolrant, et souvent ignorant, les regardait avec dfiance, gardant
jalousement son ancienne rigidit et sa prdication purement
doctrinale. Peu  peu, il se forma dans l'glise deux partis opposs
et bientt ennemis: les jeunes et les vieux, les modrs et les
extrmes. On dsigna l'ancien parti sous le nom de _Old Light_
l'Ancienne Lumire et le nouveau sous celui de _New Light_, la
Nouvelle Lumire. Bientt, dans les paroisses, dans les presbytres
et jusqu' l'Assemble Gnrale, les deux partis furent aux prises,
avec ce qu'un membre du clerg d'alors appelle lui-mme une acrimonie
thologique.

Cette hostilit, qui existait un peu partout, tait particulirement
vive dans le district o rsidait Burns, parce que les provinces de
l'ouest avaient toujours t la citadelle du presbytrianisme le plus
rigide, et qu'en mme temps, elles fournissaient la plupart des
tudiants de l'Universit de Glasgow,  cause du voisinage[202]. Il en
rsulta que les deux extrmes furent en prsence et que la lutte tait
l d'une animosit plus violente qu'ailleurs. Il tait difficile
qu'elle n'outrepasst point les limites. Autour de la Nouvelle
Lumire, se rangeaient des hommes jeunes et ardents, et ils avaient
devant eux des adversaires qui devaient les amener aux extrmits de
la raillerie, tant ils taient ridicules, et, par certains cts,
odieux. Lockhart a trac de ce clerg retardataire un tableau qu'il
convient de reproduire, tant on craindrait d'tre accus d'exagration
si on lui en substituait un qui n'et pas l'autorit de sa parfaite
connaissance des choses cossaises, et la garantie de son
impartialit. Les antagonistes marquants de ces hommes (les jeunes)
et les champions choisis de la Old Light, en Ayrshire--cela est
maintenant admis par tout le monde--prsentaient, en bien des points
de leur conduite ou de leurs maximes, une cible aussi large que celles
qui ont jamais tent les traits d'un satirique. Ces hommes se
vantaient d'tre les descendants et les reprsentants lgitimes et non
dgnrs des Puritains qui, aprs avoir t les principaux auteurs de
la ruine de la papaut en cosse, avaient rgent pendant quelque
temps et auraient volontiers continu  rgenter la royaut et le
peuple, sous une domination plus tyrannique que le clerg catholique
lui-mme n'avait jamais t capable d'en exercer dans cette nation
courageuse. Ayant toujours  la bouche les horreurs du systme papal,
ces hommes taient rellement, dans leurs coeurs, des moines aussi
fanatiques et des inquisiteurs presque aussi implacables que ceux qui
jamais portrent corde et capuchon. Austres et dsagrables d'aspect,
bourrus et rpugnants de langage et de manires, c'taient de
vritables Pharisiens en ce qui concernait les petites pratiques de la
loi, et beaucoup d'entre eux, au moins pour l'apparence, dbordaient
d'orgueil pharisaque et de fiel monastique. Que d'admirables qualits
fussent caches sous cet extrieur grossier, se mlangeant aux plus
mauvaises de ces sombres passions et les tenant en chec, c'est ce
dont aucun homme sincre ne se permettra de douter; que Burns ait
fortement charg ses portraits, noircissant les ombres dj assez
profondes par elles-mmes et omettant tout  fait des traits de
caractre plus brillants et peut-tre plus tendres qui restituaient
les originaux aux sympathies des hommes les plus dignes et les
meilleurs, c'est ce qui semble galement vident[203].

          [Note 202: R. Chambers, tome I, p. 122.]

          [Note 203: Lockhart. _Life of Burns_, p. 59.]

Entre la vivacit des uns et la brutalit des autres, le conflit ne
tarda pas  perdre toute mesure. De toutes parts, les reproches, les
accusations, les injures, les diffamations mme, volaient de toutes
les chaires. Les congrgations prenaient parti pour leur ministre.
Tout le pays tait en moi. La polmique de Divinit, dit Burns, vers
cette poque, affolait  moiti la contre[204]; et Lockhart, en
parlant de ces divisions s'exprime ainsi: Il est impossible de
contempler maintenant la guerre civile qui svissait parmi ces hommes
d'glise de l'ouest de l'cosse, sans confesser que, de chaque ct,
il y a eu beaucoup  regretter et pas peu  blmer. Des esprits
orgueilleux et hautains taient malheureusement opposs les uns aux
autres, et, dans un dploiement exagr de zle  propos des points de
doctrine, aucun des deux partis ne semble avoir apport beaucoup de la
charit de l'esprit chrtien. Le spectacle d'une si indcente violence
parmi les principaux ecclsiastiques du district agissait
dfavorablement sur les esprits des hommes. Personne ne peut douter
que, dans l'tat des principes de Burns qui taient,  mettre les
choses au mieux, fort indcis, ce rsultat n'ait t, en ce qui le
concernait, trs funeste[205].

          [Note 204: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

          [Note 205: Lockhart. _Life of Burns_, p. 57.]

Dans cette bataille, il se trouvait que les deux ministres d'Ayr, le
Dr Dalrymple, qui avait baptis Burns, et le Rev. Mac Gill
appartenaient  la Jeune Lumire. Le ministre de Mauchline, le Rev.
Auld appartenait  la Vieille Lumire. La Kirk-session de Mauchline se
composait avec lui de deux anciens nomms William Fisher et John
Sillars. Celui-ci semble avoir t un brave homme, mais Fisher tait
une sorte de tartufe puritain  qui Burns infligea, dans son _Saint
Willie_, une dshonorante immortalit. Il y avait, dans la ville
voisine de Kilmarnock, un autre reprsentant de l'ancien parti nomm
le Rev. John Russell et dsign, dans les satires de Burns, sous le
nom de Black Jock. C'tait un gant, rude, redout de tous, hurlant
d'une voix de stentor des sermons qui s'entendaient  un mille, et
branlant la chaire de ses formidables coups de poing. Tels taient
les principaux personnages ecclsiastiques dans l'entourage de Burns,
et leur situation.

Cet expos de l'esprit et de l'organisation de la religion
presbytrienne et de la situation des deux partis, est peut-tre un
peu long, mais il nous a paru ncessaire. Le lecteur anglais, dit
Lockhart, qui ignore tous ces dtails, ne sera certainement jamais
capable de saisir les mrites ou les dmrites de maintes des plus
remarquables productions de Burns[206]. Il nous a paru que le lecteur
franais avait encore plus besoin de ces renseignements que le lecteur
anglais. Sans eux, il serait presque impossible de rien comprendre 
cette priode de la vie de Burns.

          [Note 206: Lockhart. _Life of Burns_, p. 56.]

       *       *       *       *       *

Sa nature franche et sa forte vitalit, son besoin de libre allure
devaient lui faire prendre en haine ce rgime d'espionnage qui
encourageait l'hypocrisie et emprisonnait l'existence dans la
tristesse. Peut-tre cependant ne serait-il pas entr dans la mle
s'il n'avait eu que ces rpugnances gnrales. Mais il fut atteint
lui-mme par cet odieux systme de surveillance, et il n'tait pas de
ceux qu'on attaque impunment.

Voici  quel propos la lutte s'engagea. Lorsque la famille de Burns
s'tait transporte de Lochlea  Mossgiel, la servante que Burns avait
sduite, lizabeth Paton, tait retourne dans sa famille, dans une
paroisse voisine. Il ne tarda pas  devenir apparent qu'elle tait
enceinte. La chose commenait  s'bruiter dans le pays. Un de ses
amis, le jovial fermier John Rankine, en donna avis au pote, qui lui
rpondit, en plaisantant, qu'il s'attendait bien  quelque noise avant
peu. Il avait jou ce jeu dangereux trop de fois pour ne pas y tre
pris enfin:

  Je m'y suis risqu une fois ou deux,
  Et peut-tre mme bien pas loin de trois fois;
  Et je n'avais jamais rencontr la surprise
  Qui et bris mon repos;
  Mais, ce coup-ci, il y aura probablement du bruit;
  Il y a un courlis dans le nid[207].

          [Note 207: _Reply to an announcement by J. Rankine._]

Des cas de ce genre n'chappaient pas longtemps  la vigilance des
Kirk sessions. La pauvre fille fut condamne  paratre dans l'glise
de sa paroisse sur l'escabeau du repentir. Il et t possible  Burns
de s'viter l'humiliation d'y paratre lui-mme, car la rgle de la
discipline portait que, lorsque les personnes impliques dans une
accusation d'impudicit vivaient dans des paroisses diffrentes, la
censure tait inflige l o la femme vivait ou bien dans l'endroit
o le scandale avait t notoire[208]. Mais il eut toute sa vie ce
mrite de ne pas essayer d'luder les consquences de ses folies.
Bravement, il alla de lui-mme prendre place  ct de celle qui tait
humilie  cause de lui.

          [Note 208: Chamberlayne. _Magn Britanni Notitia_, Part II,
          Book II, _Method of Discipline_.]

  Devant la Congrgation entire,
  Je rpondis  l'appel loyalement;
  Ma belle Betsy  mon ct,
  Nous remes une rare antienne;
  Mais, par amour d'elle, je fais ce voeu,
  Et je jure solennellement
  Que, tant qu'il me restera une couronne,
  Elle est bienvenue  la partager[209].

          [Note 209: Voir la note de Scott Douglas dans son dition de
          la vie de Burns de Lockhart, p. 55.]

On peut imaginer la scne: Les deux coupables attendaient  la porte
de l'glise jusqu' la fin de la premire prire; le sacristain les
faisait alors entrer et les conduisait  l'escabeau o ils recevaient
leur rprimande et demeuraient pendant tout le sermon, exposs  tous
les regards[210]. Ils taient reconduits dehors avant la prire de la
fin. On voit la femme, essayant, la tte baisse, de cacher sa
confusion, et,  ct d'elle, le front haut, et avec un air de dfi,
ce jeune paysan dont les yeux noirs devaient laisser paratre
d'tranges menaces de colre et de ddain.

          [Note 210: Ch. Rogers. _Scotland Social and Domestic_, p.
          352.]

Des chtiments de ce genre n'taient pas faits pour dompter une me
altire et fougueuse comme celle-l. Burns sortit de cette rprimande
exaspr contre ceux qu'il appela,  partir de ce moment, des
hypocrites, avec je ne sais quel air de fanfaronnade et de bravoure,
affectant de se glorifier plutt que de se repentir de ce qu'il avait
fait et proclamant qu'il recommencerait ds qu'il en aurait
l'occasion. C'est ce qu'il dclarait  son ami John Rankine, en lui
racontant dans une ptre comment les choses s'taient passes. C'est
la premire de sa charmante srie d'ptres, et la premire pice
importante compose  Mossgiel. Il reproche d'abord  son
correspondant de griser abominablement les saints et de leur faire
dire ensuite les mille et une horreurs. Ce vieux coquin de Rankine,
qui tait coutumier de ces tours, avait en effet, quelque temps
auparavant, offert  un difiant personnage un verre de _toddy_, c'est
un mlange de whiskey et d'eau chaude. Mais il avait eu soin de faire
verser du whiskey dans l'eau de la bouilloire, en sorte que plus le
dvot pensait rallonger son verre, plus il le corsait et qu'il fut
ivre de fond en comble, au parfait baudissement de Rankine[211].
Comme la vrit est dans le whiskey autant que dans le vin, il est
probable que le malfaisant fermier faisait parler ses victimes.

          [Note 211: Scott Douglas, vol. I, p. 71.]

  Vous avez tant de contes et de tours,
  Et, dans vos mchantes brindes et ribotes,
  Vous faites des diables avec les saints,
  Et vous les soulez jusqu'en haut;
  Et alors leurs dfauts, leurs pailles et leurs manquements,
  On aperoit tout.

  Par piti pargnez l'Hypocrisie!
  Cette sainte robe, oh! ne la dchirez pas!
  pargnez-la, au nom de ceux qui la portent souvent,
  Les gens en noir;
  Mais votre maudit esprit, quand il en approche,
  La leur arrache du dos.

  Pensez, mchant pcheur, au mal que vous faites:
  C'est la robe bleue, la livre et le vtement
  Des saints; tez-leur cela, vous ne leur laissez rien
  Pour les distinguer
  De paens non rachets,
  Comme vous ou moi[212].

          [Note 212: _Epistle to John Rankine._]

On sent dj dans ces strophes la main impatiente de frapper, l'homme
qui est sur le point de porter la guerre chez l'ennemi et qui n'attend
que la premire opportunit. Aprs ce dbut, il raconte sa propre
aventure, sur un ton qui laisse voir les dispositions d'esprit qu'il
en avait rapportes.

  Ma foi, je n'ai pas le coeur  chanter!
  Ma Muse peut  peine ouvrir l'aile;
  Je me suis jou  moi-mme un joli air
  Et j'ai dans mon sol!
  J'aurais mieux fait de partir et de servir le roi
   Bunkers-Hill.

  C'tait une nuit, rcemment, tout content,
  J'tais parti me promener avec un fusil,
  Et voil que j'amenai une perdrix  terre,
  Une jolie poule;
  Et comme le crpuscule tait venu
  Je crus qu'on n'en saurait rien.

  La pauvre petite crature tait peu blesse;
  Je la caressai un peu, par jeu,
  Ne pensant pas qu'ils me tracasseraient pour cela;
  Mais, le diable m'emporte!
  Quelqu'un raconte  la cour de braconnage
  Toute l'histoire.

  Quelques vieux friands experts avaient bien vu
  Que telle poulette avait reu du plomb,
  On souponna que j'tais dans l'affaire,
  Je ddaignai de mentir,
  Aussi j'eus pour mon sou mon sifflet,
  Et je payai l'amende.

  Mais par mon fusil, le roi des fusils,
  Et par ma poudre et par mon plomb,
  Et par ma poule et par sa queue,
  Je promets et je jure
  Que, par moor et vallon, le gibier me paiera
  Cela l'anne prochaine[213].

          [Note 213: _Epistle to John Rankine._]

C'tait un singulier rsultat de cette grave leon. Lorsqu'on avait 
faire  de mauvaises ttes prtes  tout risquer, c'tait souvent ce
qui arrivait. La rsolution de Burns tait cousine du stratagme de ce
mchant gars de Nichol Snipe, le garde-chasse, qui avait tellement
interloqu M. Balwhidder, le bon et simple ministre des _Annales de la
Paroisse_. C'est une des jolies anecdotes de ce charmant livre et elle
montre  quel point de bravade ces humiliations publiques poussaient
parfois des natures inflexibles. M. Balwhidder raconte que ce Nichol
et la fille qu'il avait sduite furent obligs de se tenir debout dans
l'glise. Le reste de la scne demande  tre dit par lui-mme. Mais
Nichol tait un vaurien perdu, car il arriva avec deux habits: l'un
boutonn par derrire et l'autre boutonn par devant; et deux
perruques de mylord, qui lui avaient t prtes par le valet de
chambre: l'une sur sa figure et l'autre  sa vraie place; et il se
tenait le visage contre la muraille de l'glise. Quand je l'aperus de
la chaire, je lui dis Nichol, vous devez vous tourner de mon ct.
Sur quoi, il se retourna, il est vrai, mais il me prsenta le mme
aspect que son dos. Je demeurai confondu et je ne savais pas quoi
dire, mais je lui criai d'une voix de courroux: Nichol! Nichol! si
vous aviez toujours t de dos, vous ne seriez pas ici aujourd'hui et
ces paroles eurent un tel effet sur toute la congrgation que le
pauvre garon souffrit ensuite plus de ma moquerie que si je l'avais
rprimand de la manire prescrite par la session[214]. Il y avait un
peu de Nichol dans la faon dont Burns avait reu la rprimande du
rvrend.

          [Note 214: _Annals of the Parish_, chap. V, A D, 1764.]

Lorsque, quelque temps aprs, lizabeth Paton accoucha d'une fille, il
rpondit  la censure qu'il avait d subir, par une pice intitule,
_Bienvenue d'un pote  sa fille, enfant de l'amour_, pice charmante
dans son genre, toute pleine de mots caressants pour le petit tre qui
lui donnait pour la premire fois droit  la vnrable appellation
de pre[215], avec une pointe d'motion et de tendresse derrire le
dfi.

          [Note 215: _A poet's Welcome to his love begotten
          Daughter._]

  Tu es la bienvenue, fillette; le malheur me prenne
  Si ta pense ou celle de ta mre
  M'intimide ou m'effraye jamais,
  Ma jolie petite dame;
  Ou si je rougis quand tu m'appelleras
  Tata ou papa.

  Ils peuvent maintenant m'appeler fornicateur,
  Et tracasser mon nom dans leur bavardage rustique;
  Plus ils parlent et plus je suis connu;
  Qu'ils clabaudent donc!
  Une langue de femme est mince matire
   troubler un homme!

  Bienvenue! ma jolie, douce, mignonne fillette,
  Bien que tu sois venue un peu sans tre demande,
  Et bien que ta venue m'ait mis aux prises
  Avec l'glise et le choeur;
  Cependant, par ma foi, j'avais fait ce qu'il fallait,
  a, j'en donne ma parole!

  Mignonne image de ma jolie Betty,
  Quand je t'embrasse et je te caresse paternellement
  Aussi chre, aussi proche de mon coeur je te place,
  Aussi volontiers,
  Que si ta naissance avait t vue par tous les prtres
  Qui ne sont pas encore en enfer!

  Doux fruit de mainte rencontre joyeuse,
  Maintenant c'en est fait de mon plaisant labeur,
  Puisque tu es venue au monde obliquement,
  Ce qui fait rire les imbciles;
  Dans mon dernier sou tu as ta part,
  Et c'est la plus grosse moiti.

  Quand je devrais en tre pauvre et ruin,
  Tu seras aussi belle, aussi bien vtue,
  Et tes jeunes annes aussi bien leves
  Dans l'ducation,
  Que n'importe quel mioche de lit conjugal,
  De ta position.

  Dieu fasse que tu puisses hriter
  La personne, la grce, le mrite de ta mre,
  Et l'esprit de ton pauvre et indigne pre,
  Sans ses dfauts,
  J'aimerais mieux te voir hritire de cela
  Que de fermes bien garnies.

  Si tu es ce que je voudrais que tu sois,
  Si tu prends les conseils que je te donnerai,
  Je ne regretterai jamais mes tracas  propos de toi,
  Ni le cot, ni l'affront;
  Mais je serai un pre aimant pour toi
  Et fier d'en porter le nom[216].

          [Note 216: _A Poet's Welcome._]

Cette fillette si joliment salue par son pre fut prise et tendrement
leve  Mossgiel, par la mre de Burns et par ses soeurs. Elle fut
l'enfant de la maison. On devine,  quelques lignes crites plus tard,
les rentres au logis de Burns et les caresses d'enfant.

  De mioches, j'en suis plus que satisfait,
  Le ciel m'en a envoy une de plus que je ne demandais;
  Ma petite Bess frache, souriante, chrement achete,
  Elle regarde  grands yeux son pre dans le visage[217].

Quand Burns partit, elle resta avec sa grand'mre.  vingt-et-un ans,
elle reut en dot dix mille francs pris sur les fonds souscrits pour
la veuve et les enfants du pote. Elle se maria et mourut en 1816 
l'ge de trente-deux ans. Elle ressemblait, dit-on, beaucoup  son
pre.

          [Note 217: _The Inventory._]

       *       *       *       *       *

Le prtre qui avait humili ce jeune paysan ne s'tait pas dout de
l'ennemi qu'il prparait au clerg. Tout frmissant de colre sur
l'escabeau, Burns s'tait jur de se venger et la premire occasion ne
se fit pas attendre. Il arriva, avant la fin de l'anne, que deux des
principaux ministres du parti de Auld Light, un rvrend Moodie qui
tait ministre de Riccarton et l'norme John Russell de Kilmarnock se
querellrent  propos des limites de leurs paroisses. Ils portrent le
cas devant le presbytre d'Irvine, et l, dans une sance publique qui
avait attir tout le pays des alentours et Burns parmi beaucoup
d'autres, les deux rvrends, jusqu'alors amis, apportant dans leurs
invectives la violence de leurs sermons, s'insultrent grossirement
en face de leurs partisans consterns et de leurs adversaires
amuss[218]. Burns tait  l'afft. Aussitt il composa sa premire
satire: _Les deux Pasteurs ou la Sainte Bagarre, histoire trangement
triste._ Il les comparait, avec des dtails qui poursuivaient la
comparaison jusque dans ses dernires allusions,  deux bergers dont
les troupeaux, pendant qu'ils se querellaient, taient exposs  tous
les dangers.

          [Note 218: Lockhart. _Life of Burns_, p. 60.]

   vous tous, saints troupeaux pieux,
  Bien nourris dans les pturages orthodoxes,
  Qui maintenant vous gardera du renard
  Ou des chiens rdeurs?
  Ou qui aura soin des brebis gares ou ges,
  Aux abords des fosss?

  Les deux meilleurs bergers de tout l'ouest,
  Qui aient jamais souffl dans la trompe de l'vangile
  Ces vingt-cinq derniers ts,
  Oh, horrible  dire!
  Ont eu une amre et noire querelle
  Entre eux.

  , Moodie, homme, et toi, verbeux Russell,
  Comment ptes-vous susciter un pareil fracas;
  Vous verrez comme les bergers de la Jeune Lumire vont siffler,
  Et diront que c'est du beau!
  La cause du seigneur n'a jamais eu telle entorse,
   ma mmoire[219].

          [Note 219: _The Twa Herds or The Holy Tulzie._]

Il dcrit le troupeau de Moodie, beau et sain jusqu'aux pattes; son
pasteur le tient  l'cart de la mare empoisonne de l'Arminianisme et
ne lui laisse boire que l'eau claire du puits de Calvin; il connat
les putois, les chats sauvages, les blaireaux, les renards et il est
prt  verser leur sang et  vendre leur peau. Et quel berger que
Russell! On l'entend par moors et vallons. C'tait la vrit, car la
voix de Russell s'entendait  un mille.

  Que ces deux hommes--! faut-il vivre pour voir cela?--
  Que ces deux fameux se soient querells,
  Et que des noms comme gredin, hypocrite
  Aient t de l'un  l'autre,
  Tandis que les bergers de la Jeune Lumire ricanant, hostiles,
  Disent que ni l'un ni l'autre ne ment.

Cela se terminait par un loge des reprsentants du Nouveau Parti, qui
faisait contraste avec la caricature des champions de la Vieille
Lumire. La pice ne tarda pas  circuler dans le pays et  y
provoquer un vaste clat de rire. Ce fut la premire de mes
productions potiques qui vit la lumire dit Burns, voulant dire
qu'il la communiqua en manuscrit. J'avais une ide que la pice avait
quelque mrite, mais pour prvenir tout malheur, j'en donnai une copie
 un ami qui tait trs friand de cette sorte de choses, et je lui dis
que je ne pouvais pas deviner qui en tait l'auteur, mais que je la
trouvais assez bien faite. Dans une certaine partie du clerg aussi
bien que des laques, elle souleva un fracas d'applaudissement[220].
C'taient les membres de la Nouvelle Lumire qui, charitablement,
accueillaient cette dmolition de leurs adversaires. C'tait
assurment le plus rude coup que le Vieux Parti et encore reu.

          [Note 220: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

Ce n'tait l que la premire d'une srie fameuse de diatribes contre
le clerg de l'ancienne cole. Pendant l'anne 1785 et une partie de
1786, c'est--dire pendant presque tout son sjour  Mossgiel, elles
se pressent, tombant drues, fouettant ferme de leur sarcasme et de
leur loquence, comme un fouet  double lanire, faisant rsonner
toute la contre d'un franc rire et blmir plus d'un visage puritain.
Ce jeune paysan se trouvait d'un coup un satirique de premier ordre,
et les noms qu'il choisit sont marqus aussi magistralement, que ceux
qui l'ont t par la main de Martial ou de Rgnier.

Le premier qui lui tomba sous la main, aprs les rvrends Moodie et
John Russell, fut prcisment William Fisher, un des elders de
Mauchline. Il le malmena plus terriblement encore, dans sa _Prire de
Saint Willie_. Les circonstances qui motivrent cette implacable
satire sont tellement caractristiques des moeurs, et elles dmontrent
si bien que la tyrannie sacerdotale dont nous avons parl plus haut
n'avait pas disparu  cette poque, qu'il peut tre utile de les
rappeler. Gavin Hamilton, le notaire de Mauchline et le propritaire
de Mossgiel, avait t menac d'tre exclu de la communion annuelle et
cart des tables pour ngligence habituelle des ordonnances de
l'glise. On lui reprochait d'tre irrgulier  l'glise; d'avoir t
absent deux dimanches dans un mois et trois dans l'autre; de s'tre
mis en route un dimanche, malgr les conseils du ministre; de ngliger
habituellement, si toutefois pas entirement, le culte de Dieu, dans
sa famille[221]. Gavin Hamilton affirma que ces accusations sortaient
d'une rancune personnelle et en appela de la Kirk session au
Presbytre d'Ayr. Il y fut dfendu par un de ses confrres d'Ayr,
nomm Aiken, ami de Burns, qui tait, parat-il, dou d'un talent de
parole remarquable et qui semble avoir t un grand orateur dans un
petit bourg. La Kirk session de Mauchline, c'est--dire Daddy Auld et
William Fisher, fut considre comme mal fonde dans sa rprimande, et
Gavin Hamilton rapporta un ordre du Presbytre que les procs-verbaux
de la session dont il avait appel fussent dtruits. C'est en sortant
de ce jugement que Burns place les lamentations suivantes dans la
bouche de William Fisher, lequel gmit de ce qui vient de se
passer[222]. Il s'adresse au Dieu de justice:

          [Note 221: R. Chambers, tome I, p. 135.]

          [Note 222: Voir l'argument par Burns lui-mme, publi pour
          la premire fois par Scott Douglas, tom. I, p. 96.]

   Toi qui rsides dans les cieux,
  Qui, selon ton bon plaisir,
  En envoies un an ciel et dix en enfer,
  Pour ta plus grande gloire,
  Et non pas pour le bien ou le mal
  Qu'ils ont fait devant Toi!

  Je bnis et je loue Ta puissance infinie,
  Quand Tu en as laiss des milliers dans les tnbres,
  De ce que je suis ici, devant Ta vue,
  Pour les dons et la grce
  Une lumire brlante et clairante
  Pour toute cette contre.

  Qu'tais-je donc, moi ou ma gnration,
  Pour obtenir une telle exaltation
  Moi qui mrite si justement la damnation
  Pour avoir enfreint Tes lois,
  Cinq mille ans avant ma cration,
  Par la faute d'Adam.

  Quand je chus du ventre de ma mre,
  Tu aurais pu me plonger en enfer,
  Pour y grincer des gencives, y pleurer, y crier,
  Dans des lacs brlants,
  O les dmons maudits rugissent et hurlent
  Enchans  leurs poteaux.

  Cependant me voici, choisi pour exemple
  Que Ta grce est grande et ample;
  Je suis un pilier de Ton temple
  Ferme comme un roc,
  Un guide, un bouclier, un exemple
   tout Ton troupeau.

   Lord, Tu sais quel zle je montre,
  Quand les buveurs boivent, et les jureurs jurent,
  Et qu'on chante ici et qu'on danse l,
  Petits et grands;
  Car je suis gard par Ta crainte
  Et exempt de toutes ces choses.

  Pourtant,  Lord, il faut que je le confesse
  Par moment je suis troubl d'une luxure charnelle;
  Et parfois aussi, avec une assurance mondaine,
  Le vil gosme entre en moi;
  Mais Tu sais que nous sommes une poussire
  Souille de pch[223].

          [Note 223: _Holy Willie's Prayer._]

Il avoue alors qu'avec une certaine Meg, puis avec la fillette de
Lizzie.... Mais c'est que ce vendredi-l il tait gris, sans quoi il
ne se serait jamais approch d'elle. C'est peut-tre la volont de
Dieu et, s'il en est ainsi, que cette volont soit faite.

  Peut-tre laisses-Tu cette pine charnelle
  Tourmenter Ton serviteur soir et matin,
  De crainte qu'il ne devienne exalt et orgueilleux
  Des dons qu'il a reus.
  Si c'est ainsi, il faut qu'il supporte Ta main
  Jusqu' ce que Tu la relves.

Toutes ces pages sont d'une malice qui tombe juste  point, tous les
mots portent. C'est d'une raillerie charmante et cruelle, o chacun
des traits dessine et gratigne  la fois. La fin est surtout
caractristique. L'aigreur, le fiel de cette me dvote clatent en
une longue prire haineuse o le nom du Seigneur revient et roule au
milieu de demandes de chtiment contre ces indignes, Gavin Hamilton,
Aiken et leurs semblables. Ce Tartuffe rustique s'emporte lui aussi.
Mais tandis que celui de Molire est peut-tre bien un pur incrdule
qui se sert de la religion comme d'un moyen d'escroquerie; celui-ci,
par une vue trs profonde de l'tat de ces esprits, est un vrai
croyant; sa rancune a sincrement recours  sa foi. Toute cette pice
est parfaite. Ce n'est pas sans doute l'ample satire du Tartuffe;
c'est quelque chose de court et de lger comme une flche, mais
infaillible.

  Lord, bnis Tes lus en cet endroit,
  Car ici Tu as une race d'lus;
  Mais que Dieu confonde la face hardie
  Et fltrisse le nom
  De ceux qui amnent sur Tes elders la disgrce
  Et la honte publique.

  Lord, rappelle-Toi ce que Gavin Hamilton mrite;
  Il boit, et jure, et joue aux cartes,
  Cependant il a une habilet si prenante
  Prs des humbles et des grands,
  Que, hors des mains des prtres de Dieu, les coeurs des gens
  S'en vont  lui.

  Et lorsque nagure nous l'avons chti,
  Tu sais quel scandale il a excit,
  Qu'il a fait clater le monde de rire,
  De rire de nous.
  Maudits soient sa corbeille et ses provisions,
  Ses choux et ses pommes de terre.

  Lord, coute mon cri fervent, ma prire
  Contre le presbytre d'Ayr,
  Que Ta main puissante, Lord, soit svre
  Sur leurs fronts,
  Lord fais-la peser, fais peser Ta colre
  Sur leurs affronts.

   Lord, mon Dieu, cet Aiken  la langue souple,
  Mon coeur et mon me en tremblent encore
  De penser comment nous tions debout, apeurs, gmissants,
  Et tout suants de peur,
  Tandis que lui, la lvre ddaigneuse et courbe,
  Tenait haut la tte.

  Lord, au jour de la vengeance, visite-le;
  Lord, ceux qui l'ont employ, visite-les;
  Dans Ta misricorde ne les oublie pas,
  N'entends pas leur prire;
  Mais, pour l'amour de Tes fidles, dtruis-les
  Ne les pargne pas.

  Mais, Lord, souviens-Toi de moi et des miens,
  Dans Tes bonts temporelles et divines,
  Que je puisse briller en fortune et en grce
  Au-dessus de tous;
  Et toute la gloire en sera Tienne,
  Amen, Amen[224].

          [Note 224: _Holy Willie's Prayer._]

C'est une merveilleuse satire, forte surtout parce que l'ironie
atteint le fond des choses et est pleine de sens. Tout y est: la
doctrine sauvage, la scurit de ce misrable qui est sr d'tre parmi
les lus, ses vices, avec le mlange de cynisme et d'hypocrisie, qu'on
retrouve souvent chez les gens de son espce, et enfin la haine
dvote, fiel qui rancit au fond de tant de vases d'lection. Et tout
est exprim en termes si prcis, si nerveux, d'un mouvement si rapide,
que rien n'arrte la force du coup et que Holy Willie en fut comme
assomm. C'est la plus froce des satires de Burns et c'est une chose
grave que d'attacher  une mmoire un pareil criteau. Heureusement,
il avait eu la main juste autant que rude, William Fisher fut, peu de
temps aprs, convaincu d'avoir vol l'argent dans le plateau qu'on
tenait  la porte de l'glise. Il finit plus mal encore. Une nuit,
rentrant ivre chez lui, il tomba dans un foss sur le bord de la route
et y prit de froid, dans la boue[225].

          [Note 225: Scott Douglas, tom. I, p. 102.]

L'effet de cette pice dans le pays fut encore plus grand que celui de
_la Sainte Bagarre_. Il fut tel que la Kirk-Session songea  en
poursuivre l'auteur. _La Prire de Saint Willie_, fit ensuite son
apparition et alarma tellement la Kirk-Session qu'ils tinrent trois
runions spares pour examiner leur sainte artillerie et voir s'il ne
s'y trouvait pas quelque arme qu'on pt diriger contre les rimeurs
profanes[226]. Cela n'intimida point Burns. Aprs _Holy Willie_
vinrent, en rapide succession, pendant 1785, le _Post-Scriptum de
l'ptre  Simson_, l'_ptre  John Goldie_, l'_ptre au Rev. Mac
Math_; et pendant 1786, _l'Ordination_, l'_Adresse aux rigidement
vertueux_ et _la Sainte-Foire_, que ses biographes rangent parmi ses
satires religieuses et que nous serions plus dispos  mettre parmi
ses pomes locaux comme _la Veille de la Toussaint_ et _les Joyeux
Mendiants_. C'est toute une srie de pices pleines de bon sens,
d'esprit et d'loquence. Quelques-unes, comme _l'Ordination_ et
l'_ptre  John Goldie_ sont trop spciales et locales. Mais les
autres conservent leur intrt en dehors des circonstances qui les ont
produites.

          [Note 226: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

       *       *       *       *       *

Si Burns, dans ses dmls avec le clerg ambiant, s'tait content de
fouailler tel rvrend ou tel ancien, il n'aurait fait qu'oeuvre de
reprsailles individuelles. Il aurait pu dployer des qualits de
satire et des ressources d'invectives, sans cesser de faire une
besogne toute personnelle, comme s'il avait largi des pigrammes et
leur avait donn l'envole et le cinglement retentissant de pices
lyriques. Mais il a t bien au del et, aprs avoir attaqu et bafou
la discipline presbytrienne sous la forme et sous les noms qu'elle
revtait en face de lui, il s'en prit  la doctrine elle-mme. Il en
saisit, avec une parfaite clairvoyance, les points essentiels,
c'est--dire l'omniprsence diabolique qui causait toutes les
terreurs, et cette morale inflexible, sans compassion pour la
faiblesse, sans notion de pardon, qui cachait, sous son corce de
duret, bien des hypocrisies. Ces points il les attaqua en eux-mmes,
sans mlange de rancune, hors du rapetissement qui prend les questions
prsentes dans des querelles personnelles. C'est par ces coups ports
 la doctrine que Burns mrite surtout d'tre plac au nombre de ceux
qui contriburent  l'mancipation de l'esprit cossais, pendant le
XVIIIe sicle.

On a vu quelle place tient dans la religion puritaine l'ide du
Malfaisant. Une doctrine qui repose sur la dchance de la nature
humaine et sur sa dgradation, ne peut manquer de faire une large
place  l'esprit du mal. Selon elle, chacun vit assailli par la
tentation, est destin  la damnation. Les hommes sont normalement la
proie du diable; il faut, pour en retirer quelques-uns, le sauvetage
miraculeux de la grce. Cette doctrine, tombant dans un pays sombre,
o le sang est superstitieux, o la nature a quelque chose de
mystrieux et de menaant, o les anciennes croyances feriques mal
dtruites renaissaient sous des formes nouvelles, devait y prosprer
trangement. Reprise, colporte, dveloppe en d'innombrables sermons
hurls par des prdicateurs dmoniaques, avec de tels cris qu'ils
semblaient avoir les pieds dans le soufre, elle tait devenue un
pouvantail; elle avait terroris toutes les mes. Ces gens vivaient
dans un frisson continuel des mauvais esprits.  leur tte tait
Satan lui-mme, dont le plaisir tait d'apparatre en personne,
attirant ou terrifiant tous ceux qu'il rencontrait. Un jour il
visitait la terre sous la forme d'un chien noir, un autre jour sous
celle d'un corbeau; un autre jour on l'entendait au loin rugir comme
un taureau. Il apparaissait quelquefois comme un homme ple vtu de
noir et quelquefois il venait comme un homme noir vtu de noir; on
remarquait que sa voix tait spectrale, qu'il ne portait pas de
chaussures et qu'un de ses pieds tait fourchu. Ses stratagmes
taient infinis, car, dans l'opinion des thologiens, sa ruse
augmentait avec l'ge et, ayant tudi depuis plus de 5000 ans, il
tait arriv  une incomparable dextrit. Il aimait  saisir et il
saisissait des hommes et des femmes et il les emportait  travers les
airs. Gnralement il tait vtu en laque, mais on disait qu'en plus
d'une occasion il avait eu l'impudence de s'habiller en ministre de
l'vangile. En tous cas, sous un costume ou sous un autre, il
apparaissait aux membres du clerg et il essayait de les sduire et de
les attirer de son ct. Ces tentatives naturellement chouaient; mais
hors du clerg bien peu taient capables de lui rsister. Il pouvait
soulever ouragans et temptes, il pouvait exercer ses malfices non
seulement sur l'esprit, mais sur les organes du corps, faisant voir et
entendre ce qui lui plaisait. Parmi ses victimes, il poussait les unes
 commettre le suicide, les autres  commettre un crime. Cependant,
tout formidable qu'il ft, aucun chrtien n'tait considr comme
ayant acquis une pleine exprience religieuse si,  la lettre, il ne
l'avait pas vu, s'il ne lui avait pas parl, s'il n'avait pas lutt
contre lui. Le clerg prchait constamment de lui, et prparait son
auditoire  des entrevues avec le grand ennemi. La consquence fut que
les gens devinrent presque fous de peur. Chaque fois qu'un prdicateur
mentionnait Satan, la consternation tait si grande que l'glise se
remplissait de soupirs et de gmissements[227]. Cette page
pittoresque et dense en renseignements, comme Buckle les crivait,
rend bien l'tat des esprits. Il n'y avait pour l'Ennemi qu'un
sentiment universel de crainte et de haine, et comme un cri unanime
d'pouvante et d'excration.

          [Note 227: Buckle, tom. III, p. 288 et suivantes.]

Soudain, dans le propre langage du pays, on entendit quelqu'un qui
parlait  Satan non seulement sans crainte mais encore avec une sorte
de camaraderie et de cordialit familires. C'tait Burns qui avait
conversation avec lui! On n'avait jamais entendu parler du diable sur
ce ton. C'tait une ptre charmante, enjoue, toute pleine de
raillerie, de bonne humeur, avec un grain d'amiti, tout comme si les
deux causeurs avaient t compres et compagnons, prts  faire route,
bras dessus bras dessous. Voici que quelqu'un se moque de Satan, le
tourne en ridicule, le plaisante, le nargue, tout comme on fait d'une
personne dont on n'a pas peur. Et c'est peu encore! Voici qu'il
l'admoneste, lui dit qu'il est mchant garon depuis assez longtemps,
et finit par lui donner de bons avis, lui conseille de se convertir.
C'est  quoi les Thologiens n'avaient jamais pens; c'est cependant
une ide bien simple et qui arrangerait fameusement les choses. Sur
le coup, ce dut tre une stupeur et presque une indignation comme
devant un blasphme et une hrsie. Car pour beaucoup, mme
d'aujourd'hui, dire du bien du diable c'est une abomination aussi
grave que de dire du mal de Dieu. Jack Russell et la Vieille Lumire
en durent prdire de belles. Il y avait assurment beaucoup de
bravoure d'esprit et de hardiesse de conduite  faire une pareille
pice.

Et cependant comment rsister? La pice tait charmante, si
franchement gaie, un si heureux mlange de crnerie, de bonhomie, de
bonne humeur et de moquerie, qu'elle devait rassurer ceux qui la
lisaient. Et le fait est qu'avec la curieuse puissance de conduite et
d'entranement qu'ont les posies de Burns, celle-ci vous mne du
tremblement, o ses lecteurs devaient se trouver d'accord avec lui, au
badinage o ils devaient se trouver tonns de prendre part.

   toi, quel que soit le titre qui te convient,
  Vieux Cornu, Satan, Nick ou Fourchu,
  Qui, dans cette caverne effrayante et pleine de suie,
  Enferm sous les coutilles,
  clabousses le cuvier  soufre,
  Pour chauder de pauvres misrables!

  coute-moi, vieux Pendard, un instant,
  Et laisse tranquilles ces pauvres corps damns;
  Je suis sr que cela ne fait gure plaisir
  Mme au diable
  De battre et d'chauder de pauvres chiens comme moi,
  Et de nous entendre piailler.

  Grand est ton pouvoir et grande ta renomme;
  Ton nom est connu et clbre au loin;
  Et bien que ce trou enflamm soit ta demeure,
  Tu voyages partout;
  Et ma foi, tu n'es ni lent, ni boiteux,
  Ni timide, ni paresseux.

  Tantt errant comme un lion rugissant,
  Tu cherches ta proie dans les trous et dans les coins;
  Tantt volant sur la tempte aux fortes ailes,
  Tu dcouvres les glises;
  Tantt, regardant dans les coeurs humains,
  Invisible, tu guettes.

  J'ai entendu ma vnrable grand'mre dire
  Que dans les gorges solitaires, tu aimes  errer;
  Ou que l o les vieux chteaux ruins, gristres
  Font des signes  la lune,
  Tu pouvantes la route du voyageur nocturne;
  D'un murmure fantastique.

  Quand le crpuscule appelait ma grand'mre
   dire ses prires, brave honnte femme!
  Souvent derrire le foin, elle t'a entendu bourdonner
  D'un bourdonnement effrayant;
  Ou passer, en froissant les feuilles des sureaux
  Avec un lourd soupir.

Il raconte que lui-mme, une nuit d'hiver sombre et venteuse, quand
les toiles lanaient leurs rayons de ct, il l'a aperu, de l'autre
ct de l'tang, sous la forme d'un paquet de roseaux. Le bton
trembla dans sa main et ses cheveux se dressrent sur sa tte, quand
il le vit s'envoler comme un canard, d'un vol sifflant. Il lui
rappelle, d'un ton moiti srieux et moiti moqueur, toutes ses
fredaines, depuis le moment o il a troubl dans l'Eden la premire
paire d'amoureux. Il se moque de lui et il lui dit qu'il saura bien
lui chapper au dernier moment:

  Et maintenant, vieux Fourchu, je sais bien que tu penses
  Que les escapades et les buveries d'un certain barde,
  En quelque heure fcheuse, l'enverront d'un bon pas
   ton trou noir;
  Mais, ma foi! il tournera lestement le coin
  Et se moquera de toi!

Enfin il finit d'un ton paternel, en lui donnant de bons avis, en lui
conseillant de se convertir:

  Allons, bonsoir, vieux Nick;
  Je dsire que tu rflchisses et que tu t'amendes;
  Tu pourrais peut-tre, je n'en sais rien,
  Avoir encore une chance;
  Cela me fait chagrin de penser  ce trou,
  Mme pour toi![228]

          [Note 228: _Address to the Deil._]

Et il le quitte aprs cette petite admonestation. Il faut se rappeler
l'horreur des cossais pour le dmon, leur croyance  son intervention
continuelle,  sa prsence dans leur vie; il faut se rappeler les
prdications dont nous parlions plus haut pour comprendre
l'originalit et la bravoure d'une pice comme celle-ci, pour
comprendre aussi son succs. Plus d'un que l'ide du Mchant tenait
li dans l'pouvante, dut couter avec soulagement ces strophes qui
traitaient le diable avec insouciance, comme un tre plus ridicule que
dangereux; et plus d'un, en rentrant le soir, assailli aux passages
noirs des routes par la crainte de le voir surgir, dut se rassurer en
se fredonnant les couplets du pote:

  Mais, ma foi! il tournera lestement le coin
  Et se moquera de toi!

De mme, il faut se rendre compte de la duret de la morale puritaine,
repenser aux jugements inflexibles dont elle frappait toutes les
actions,  l'implacable condamnation dont elle accablait les moindres
fautes, pour admirer, en la replaant dans l'austrit environnante,
son _Adresse aux trs Vertueux_. C'tait une nouvelle chose, dans une
petite paroisse de campagne,  cette poque, que ce plaidoyer plein de
compassion attendrie pour la faiblesse humaine et, en mme temps, que
cette faon, la seule juste, de mesurer les fautes aux tentations de
la nature ou des circonstances. Nulle part on n'a mieux exprim cette
indulgence, que la sympathie pour l'homme a rendue maintenant commune,
mais qui n'a jamais trouv une forme plus humaine, plus portative,
pour ainsi dire, plus propre  devenir la devise du mlange de
dfiance et de bont, avec lequel seulement nous devons nous permettre
de juger les autres. S'adressant aux rigides, il leur disait:

  Oh! vous qui tes si bons vous-mmes,
  Si pieux et si saints
  Que vous n'avez rien  faire qu' noter et compter
  Les fautes et les folies de votre voisin!
  Vous dont la vie est comme un moulin bien allant,
  Fourni d'une eau abondante;
  La trmie pleine tourne toujours
  Et toujours le clapet fait son bruit.

  coutez-moi, vous, vnrable cohorte,
  Je suis l'avocat de ces pauvres mortels
  Qui frquemment passent la porte de la calme Sagesse,
  Pour aller au portail de l'tourdie Folie;
  Oui, au nom de ces cervels et de ces insouciants,
  Je voudrais ici proposer une dfense,
  Pour leurs malheureux tours, leurs noires fautes,
  Leurs dfaillances et leurs infortunes.

  Vous comparez votre tat au leur,
  Et vous frissonnez de les rapprocher;
  Mais jetez, un moment, un regard juste,
  Qu'est-ce qui fait la grande diffrence?
  Dfalquez ce que le manque d'occasions a donn
   cette puret dans laquelle vous vous enorgueillissez,
  Et, (ce qui souvent est plus que tout le reste)
  Votre meilleur art de dissimuler.

  Pensez, quand votre pouls mat
  Donne de temps en temps une secousse,
  Quelles fureurs doivent convulser les veines
  De celui dont le pouls sans rpit galope!
  Avec bon vent et la mare en poupe,
  Vous filez tout droit au large;
  Mais faire voile contre l'un et l'autre,
  Cela fait trangement louvoyer.

  Voyez la Sociabilit et la Jovialit s'asseoir,
  Joyeuses et sans dfiance,
  Jusqu' ce que, dfigures, elles deviennent
  La Dbauche et l'Ivrognerie:
  Oh! si elles pouvaient s'arrter  calculer
  Les ternelles consquences,
  Ou bien, pour parler d'un enfer que vous craignez plus,
  La maudite, maudite dpense.

  Vous, hautes, fires, vertueuses dames,
  Ficeles droites dans vos corsets pieux,
  Avant d'injurier la pauvre Fragilit,
  Supposez les cas renverss:
  Un gars chrement aim, une occasion cline,
  Une inclination tratresse;
  Mais, laissez-moi le murmurer  votre oreille,
  Peut-tre que vous n'tes pas une tentation.

Et la pice, dpouillant brusquement son air ironique, se termine,
comme il arrive souvent  la fin des morceaux de Burns, par deux
strophes d'une gravit loquente, pleines de la substance de bien des
sermons.

  Examinez donc avec bont, votre frre, l'homme,
  Avec plus de bont encore, votre soeur, la femme;
  Encore qu'ils puissent aller un peu de travers,
  S'garer en chemin est chose humaine;
  Un point reste toujours grandement obscur,
  Le motif pour quoi ils agissent ainsi;
  Et il est tout aussi difficile de marquer
  Jusqu' quel degr peut-tre ils se repentent.

  Celui qui a cr le coeur, c'est celui-l seul
  Qui avec certitude peut nous juger;
  Il en connat chaque corde--et son ton divers,
  Chaque ressort--et sa porte diverse;
  Devant la balance, restons donc muets,
  Nous ne pouvons pas l'ajuster:
  Ce qui a t commis nous pouvons en partie l'estimer,
  Nous ignorons ce qui a t surmont[229].

          [Note 229: _Address to the unco Guid._]

Ceci tait plus qu'une correction d'elder. C'tait une protestation
trs claire et dlibrment jete contre cette svrit pharisaque
qui ne connaissait ni attnuation, ni rachat des fautes, contre cette
morale toute de rprobation et d'exorcisme, sans nuances ni limites,
qui condamnait d'un coup, en bloc et  toujours. C'tait, vers la fin,
mieux encore. C'tait une voix d'indulgence et de pardon. Il y avait
bien longtemps que cette voix-l n'avait t entendue, au milieu de
ces paroles d'airain et de fer. Sans doute, on discerne dans cette
pice, sous couleur de plaidoyer gnral, une dfense pour soi-mme;
et l'auteur avait besoin de la mansutude de jugement qu'il rclamait
pour tous. Mais qu'est-ce que la lutte contre les prjugs et les abus
sinon un front de pousses sur les points o il nous blessent;
seraient-ils jamais dtruits s'ils n'taient combattus par ceux-l
qu'ils font souffrir? Il n'en existait pas moins que l'attaque tait
complte et ouverte, et qu'elle portait sur les endroits vitaux de la
doctrine. Sans le savoir, Burns continuait, dans cette rgion, le
travail entrepris par Hutcheson, et collaborait  une mme
mancipation. Et, en ce qui regarde Burns particulirement, il n'en
tait pas moins vrai que, par la logique et les meilleures aspirations
de son esprit, il tait sorti graduellement des altercations et des
ripostes personnelles pour faire du dbat la dfense d'une ide
gnreuse.

       *       *       *       *       *

Il y avait--nous ne devons pas l'oublier--un certain courage 
protester ainsi et cette attitude n'allait pas sans lui attirer
quelques chagrins et des ennuis. Chez lui, il trouvait les
remontrances et les prires de sa mre, de son frre, ou ces silences
qui blment[230]. Dehors, il rencontrait la froideur, l'aversion de
beaucoup. Si sa franchise et sa crnerie lui avaient attir, mme dans
les rangs du clerg libral, des amitis qui compensaient le scandale
des pharisiens, il n'en devait pas moins souffrir dans ses relations,
et il pouvait en souffrir dans ses intrts. Nous verrons que cette
hostilit ne fut pas trangre  une des grandes douleurs de sa vie.
Il tait de plus expos, si un hasard avait mal tourn les choses, 
tre poursuivi et frapp de l'excommunication qui, dans ce pays,
mettait un homme aussi srement hors de la socit qu'au moyen-ge. Il
n'tait pas d'ailleurs sans s'en rendre compte. Aprs la fougue et la
fivre de la bataille, il lui venait des apprhensions. Il crivait 
un rvrend de ses amis, un modr de la Nouvelle Lumire:

          [Note 230: Chambers, tome I, p. 139.]

  Ma petite Muse, fatigue de mainte chanson
  Sur les robes et les rabats et les graves bonnets noirs,
  Est devenue tout alarme, maintenant qu'elle l'a fait,
  De peur qu'ils ne la blment,
  Et qu'ils ne lancent leur saint tonnerre sur elle,
  Et qu'ils ne l'anathmatisent.

  J'avoue que ce fut tmraire et assez imprudent,
  Pour moi, pauvre potaillon rustique,
  De me mler d'une bande si puissante
  Qui, s'ils me connaissent,
  Peuvent aisment, d'un simple petit mot,
  Lcher l'enfer sur moi.

  Mais j'tais hors de moi de voir leurs grimaces,
  Leurs faces soupirantes, hypocrites, fires de la grce,
  Leurs prires de trois milles, leurs grces d'un demi-mille,
  Leur conscience lastique,
   ces gens que l'avidit, la vengeance et l'orgueil dshonorent
  Plus encore que leur ineptie[231].

          [Note 231: _Epistle to the Rev. John Mac Math._]

Il avait beau se tenir; ds qu'il parlait d'eux, la colre lui
remontait  la gorge et il repartait de plus fort. Dans cette mme
pice,  deux pas de ces regrets, il reprenait de plus belle:

   Pope, si j'avais les dards de ta satire
  Pour donner  ces chenapans leur d,
  J'arracherais leurs coeurs pourris et creux,
  Et je crierais bien haut
  Leurs jongleries, leurs filouteries, leurs ruses
  Pour tromper la foule.

  Dieu sait que je ne suis pas ce que je devrais tre,
  Que je ne suis pas mme ce que je pourrais tre,
  Mais j'aimerais vingt fois mieux tre
  Tout net un athe,
  Que de me cacher sous les couleurs de l'vangile,
  Comme sous un cran.

  Un honnte homme peut aimer un verre,
  Un honnte homme peut aimer une fillette,
  Mais la basse vengeance, la fausse malice,
  Il les ddaigne toujours,
  Et aussi de crier son zle pour les lois de l'vangile,
  Comme quelques-uns que nous connaissons.

  Ils ont la religion  la bouche,
  Ils parlent de merci, de grce, de vrit,
  Pourquoi? pour donner du champ  leur mchancet,
  Contre un pauvre diable,
  Et le pourchasser, par del droit et piti,
  Jusqu' la ruine.

C'taient l de bien dangereuses paroles. On les sent encore vibrer de
colre sourde et d'indignation. Elles permettent de concevoir les
orages de haine et de rancune qui grondrent dans le coeur de Burns
pendant ces mois-l.

Toutes ses pices anti-clricales sont ramasses dans l'tendue d'un
an et demi environ. Sauf une seule l'_Alarme de l'glise_, compose
beaucoup plus tard, et due  un de ces moments de vie rtrospective
qui transportent les hommes en arrire, elles appartiennent  la
priode de Mossgiel, et la plupart  l'anne 1785. Mais Burns garda de
ces aventures une rancune contre le clerg et chaque fois qu'il
trouva l'occasion de glisser dans ses pomes une mchancet ou une
insolence  son adresse, il n'y manqua jamais. C'tait un souvenir de
l'escabeau de pnitence.


II.

LE FLOT DE POSIE.--LA VISION.

Au courant de cette lutte contre le clerg, au milieu de ces troubles
de colre, d'indignation et de rancune, sa vocation littraire, d'un
trs beau mouvement et par une ascension assure, se dgageait et se
manifestait de telle faon qu'il fallait bien qu'elle devnt claire 
tous les yeux. Aprs tant d'annes de lectures, d'essais,
d'observations, aprs une si longue et si opinitre prparation, ce
trsor accumul allait enfin s'ouvrir; les riches ressources et les
conomies prolonges de cet esprit se rpandre tout  coup. Et au fur
et  mesure de cette production, il n'est pas sans douceur de le voir
prendre conscience de son gnie, de voir son ambition, aprs des
hsitations et des ttonnements, d'abord mesure et indcise,
s'affermir, se hausser et regarder en face l'entreprise et l'effort.

Jusqu'au moment o il entra  la ferme de Mossgiel, Burns avait, somme
toute, peu produit et rien de trs important. Une vingtaine de
chansons sur les fillettes dont il avait t amoureux, quelques
paraphrases de psaumes, la ballade de _Jean Grain d'Orge_, quelques
fragments inachevs, _la Mort et les dernires paroles de la pauvre
Mailie_, composaient son bagage. Le tout tient en quelques pages et,
sauf quelques-unes des chansons, n'est pas essentiel  sa gloire. Si
l'on rpand cela sur une dizaine d'annes, on a un bien petit tas pour
chacune. C'taient, en outre, des pices tout accidentelles, faites
sur une occasion personnelle et qui avaient assurment demand moins
de travail  Burns que certaines de ses lettres. L'ensemble n'indique
pas la volont de produire, et aucune de ces pices n'est en soi un
effort bien srieux. Mais les choses ne tardrent pas  changer, peu
aprs l'installation  Mossgiel. Son oeuvre littraire partit comme un
flot, abondante, presse, copieuse, rapide et d'une perfection
acheve.

Elle prluda tout  fait  la fin de 1784, vers le mois de novembre,
avec l'_ptre  Rankine_, la _Bienvenue du Pote  son Enfant
illgitime_ et la pice satirique des _Deux Pasteurs_, pour commencer
vraiment en janvier 1785. Pendant l'anne 1785 et les premiers mois de
1786, vinrent, en une succession rapide, presque toutes les pices qui
constituent sa gloire, le fameux volume de Kilmarnock en entier. De
janvier  la fin de mars, parurent l'_ptre  Davie_, la _Prire du
Saint Homme Willie, la Mort et le Docteur Hornbook_; le 1er avril, la
_premire ptre  Lapraik_; le 21 avril, la seconde; en mai l'_ptre
 William Simson_ le matre d'cole, avec ses jolis passages sur la
posie cossaise; en aot l'_ptre  John Goldie_; en septembre la
_troisime ptre  Lapraik_ et l'_ptre au Rvrend Mac Math_; en
octobre la _seconde ptre  Davie_. C'est la priode de ces charmants
pomes, familiers, alertes, gais, souvent pleins de dtails
biographiques, qui imitent et dpassent les modles qu'en avait donns
Allan Ramsay.  partir de ce moment la production se presse encore; en
mme temps elle s'anoblit et s'largit. Chaque semaine, presque chaque
jour, en ces quelques mois fructueux, donne une pice. Les
chefs-d'oeuvre se succdent; on peut dire que Burns serait immortel
rien qu'avec ce qu'il a crit pendant les deux mois de novembre et de
dcembre 1785. Cette srie s'ouvre par la fameuse pice de la _Veille
de la Toussaint_; l'admirable et tendre pice _ la Souris_ est aussi
de novembre; puis viennent l'une sur l'autre, l'_Adresse au Diable_,
le _Breuvage cossais_ et surtout ces deux morceaux de premier ordre
_le Samedi soir du Villageois_ et la plus tonnante,  nos yeux, de
toutes ses crations, sa cantate des _Joyeux Mendiants_. Telle tait
sa fcondit  ce moment qu'il laissait ses oeuvres sans en prendre
souci et que cette cantate fut oublie, presque perdue et ne parut
qu'aprs sa mort. Le jour de l'an de 1786 c'est le _Salut matinal de
bonne anne du vieux fermier  sa vieille jument Maggie_, une posie
pleine du sentiment des btes. Pendant les premiers mois de l'anne,
ce sont, coup sur coup, _les Deux Chiens, le Cri et la Sincre Prire
de l'Auteur aux Reprsentants cossais  la Chambre des Communes_, 
propos d'un acte sur les distilleries cossaises, _l'Ordination_, la
jolie _ptre  James Smith_, avec sa vaillante philosophie et sa
crnerie, cette admirable et noble pice de la _Vision_ qui est comme
le couronnement et la conscration de toute cette fcondit,
l'_Adresse aux trs Vertueux, la Sainte Foire_, peut-tre sa plus
forte peinture de moeurs; la clbre ode _ la Pquerette_ est du mois
d'avril. Puis s'entassent immdiatement une suite de pices
mlancoliques et dsespres qui correspondent  des angoisses de
coeur: _ la Ruine, Lamentation occasionne par l'issue infortune de
l'Amour d'un Ami, le Dsespoir._ Arrivent alors la sage et virile
_ptre  un Jeune Ami_, qu'on comparerait presque pour la sagesse
pratique aux conseils de Polonius  son fils; enfin l'_Adresse 
Belzebud_, le _Songe_, la _Ddicace  Gavin Hamilton_, l'_pitaphe
d'un Barde_. Avant le mois de mai 1786, tout un volume tait crit,
dont il n'existait, pour ainsi dire, rien en janvier 1785. Cette
production tait entasse en quinze mois. Si on place, dans les
interstices de ces pices capitales, des chansons, des pitaphes, des
pigrammes, des billets potiques, d'autres morceaux divers de moindre
importance; si on considre qu'il y a, dans ce flot, des satires, des
lgies, des tableaux de moeurs, des pices d'une moralit et d'une
noblesse incomparables, des cris de douleur, des ptres familires,
de tout enfin, on comprendra l'tonnement que cause  ceux qui
l'tudient de prs cette merveilleuse explosion de posie. Les
printemps tardifs, o les sves longtemps contenues clatent soudain
de toutes parts et  toutes les branches, ont seuls de pareilles
frondaisons.

       *       *       *       *       *

On comprend que, pour fournir en un temps si court une pareille
abondance de vers, il fallait qu'il ft continuellement en tat de
posie. C'tait en effet sa faon d'tre habituelle; il la portait
dans tous les moments et dans toutes les occupations de toutes ses
journes.

   chre, chre rime! c'est toujours un trsor,
  Mon principal, presque mon unique plaisir;
   la maison, aux champs, au travail, au repos,
  La muse, pauvre fillette,
  Bien que sa mesure soit rude,
  Est rarement  ne rien faire[232].

          [Note 232: _Second Epistle to Davie._]

Sa tte tait toujours en animation et en travail de posie, tantt
avec volont, tantt, comme disent les thologiens, par une activit
indlibre. L'inspiration fermentait et fumait en lui sans trve.

  Juste  l'instant je suis pris d'un accs de rime,
  Ma caboche en levure travaille fortement,
  Ma fantaisie fermente et monte haut
  D'une pousse rapide;
  Avez-vous un moment de loisir
  Pour couter ce qui va venir?[233]

          [Note 233: _Epistle to James Smith._]

Souvent il travaillait  plusieurs pices  la fois. Presque toujours
la composition tait instantane, elle sortait des faits eux-mmes;
c'tait une impression, une motion brusquement saisies en vers. Elles
n'avaient pas le temps de se refroidir; elles taient prises,
marteles sous la rime, faonnes en strophes pendant qu'elles taient
chaudes. Il se prend, un soir, de pique avec le matre d'cole de
Tarbolton, personnage inoffensif et ridicule qui affectait le mdecin.
Le soir mme, en s'en retournant, il compose sur la route _la Mort et
le Docteur Hornbook_ qu'il rcite le lendemain  son frre[234]. Un
autre soir,  Mauchline, il entre avec deux amis dans le cabaret de
Poosie Nansie, o tait runie  boire et  chanter une troupe de
gueux vagabonds, et quelques jours aprs il dit  un de ses amis la
pice des _Joyeux mendiants_[235]. La plupart de ses ptres sont de
vritables lettres crites au courant de la plume, composes dans le
temps qu'il fallait pour les griffonner.

          [Note 234: Gilbert. _Letter to Dr Currie, respecting the
          composition of his Brother's Poems._]

          [Note 235: Chambers, tome I, p. 182-83.]

Et quelle chose plus faite pour faire natre de l'admiration et de la
sympathie que de le voir composer? C'est pendant son travail, au
milieu des corves d'une ferme, en face des soucis qui commenaient 
assaillir les deux frres comme ils avaient assailli le pre, qu'il
poursuit ses strophes. Il ne distrait pas une heure de son mtier.
Tantt, c'est le soir, aprs avoir sem toute la journe et donn aux
chevaux leur avoine pour la nuit qu'il se met  crire, le corps
bris. Sa pauvre muse, c'est--dire sa tte, lasse aussi, rsiste,
rclame un peu de sommeil. Il faut qu'elle obisse.

  Tandis que les vaches frachement vles beuglent au piquet,
  Et que les chevaux fument  la charrue ou  la herse,
  Sur le bord du crpuscule, je prends cette heure-ci,
  Pour reconnatre que je suis dbiteur
  Du vieux Lapraik, au coeur honnte,
  Pour sa bonne lettre.

  Excde, endolorie, les jambes lasses
  D'avoir jet du bl par dessus les sillons,
  Ou distribu aux bidets
  Leur picotin de dix heures,
  Ma pauvre muse plaide tristement et demande
  Que je n'crive pas.

  L'insouciante, la surmene, la pauvrette
  Est, en ses meilleurs jours, indolente et un peu paresseuse,
  Elle me dit: tu sais, nous avons t si occups
  Depuis un mois et davantage,
  Qu'en vrit ma tte est tout tourdie
  Et un peu endolorie.

  Ses sottes excuses me mirent en colre:
  Sur ma foi, dis-je, petite sotte, chipie,
  J'crirai et j'crirai un bon coup,
  Cette nuit mme.
  Ainsi tche de ne pas faire affront  notre mtier
  Et de rimer droit.

  Et j'ai pris mon papier en un clin d'oeil.
  Et crac! ma plume plonge dans l'encre,
  Je dis: avant que je ferme l'oeil,
  Je fais voeu de finir ma lettre.
  Et si tu ne veux pas la tinter en cliquetis,
  Par Jupiter, je rcrirai en prose.

  Et ainsi j'ai commenc  barbouiller, mais si c'est
  En vers ou en prose ou tous les deux ensemble,
  Ou quelque hotch-potch qui n'est ni l'un ni l'autre,
  On le verra plus tard;
  Mais du moins j'alignerai un bout de bavardage
  L, juste, sur le pouce[236].

          [Note 236: _Second Epistle to Lapraik._]

D'autres fois, il profite d'une aprs-midi de pluie qui empche de
rentrer les grains. On est au moment de la moisson:

  J'y suis occup aussi et nous y allons bon train,
  Mais des averses aigres, cinglantes, l'ont mouille;
  Alors, j'ai pris ma vieille plume cache
  Avec beaucoup de peine,
  Et j'ai pris mon couteau et je l'ai taille
  Tout comme un clerc[237].

Mais pendant qu'il crit, le vent a mont, et voici qu'il est en train
de culbuter les gerbes; il faut courir, aller donner un coup de main
pour les redresser, car la nuit tombe. L'ptre se tirera d'affaire
comme elle pourra:

  Mais voici nos gerbes renverses par la rafale,
  Et voici que le soleil clignote  l'Ouest,
  Il faut que je coure rejoindre les autres,
  Et que je quitte ma chanson;
  Ainsi je sous-signe en hte
  Votre: Rob le vagabond[237].

          [Note 237: _Third Epistle to Lapraik._]

Il arrive qu'il prend un instant sur le lieu mme du travail et qu'il
profite d'une averse qui oblige les moissonneurs  se rfugier
derrire les gerbes; il improvise une ptre acheve de forme et toute
nourrie de pense:

  Tandis que les faucheurs se blottissent derrire les gerbes,
  Pour viter l'pre, la piquante averse,
  Ou courant  la dbandade s'enfuient;
  Pour passer le temps
  Je vous consacre une heure
  En rime oisive[238].

          [Note 238: _Epistle to the Rev. John Mac Math._]

Plus souvent encore il composait en labourant. Tenir la charrue, dit
Gilbert, tait chez Robert une attitude favorite pour ses compositions
potiques et quelques-uns de ses meilleurs vers furent produits
pendant qu'il tait  ce travail[239]. Rien n'est plus
caractristique que l'origine de sa pice _ une Souris_. Il labourait
un champ voisin de la ferme; c'tait aux labours de novembre. Le soc,
en versant la glbe, disperse un petit tas de feuilles mortes et de
paille, un nid de souris. En voyant la bestiole chasse de son refuge,
ruine, s'enfuir sous la bise, sur ce terrain dnud, une
commisration prit Burns. Puis, avec ce vaste horizon attrist autour
de lui, il songea  sa propre vie,  peine plus assure, expose aussi
aux durets. Il devint pensif et silencieux et quand, la nuit tombe,
il ramena son attelage, il rapportait un des chefs-d'oeuvre de la
posie anglaise[240]. L'histoire de la pice _ la Pquerette_ est
analogue. Cette fois c'tait aux labours d'avril; en poussant la
charrue il coupa une pquerette dont la destine le toucha. Ses vers
_ la Souris_ et _ la Pquerette de montagne_ furent composs pendant
que l'auteur tenait la charrue; je pourrais montrer l'endroit exact o
chacune de ces deux pices fut compose[241]. N'est-ce pas un tableau
d'une simplicit touchante et non pas sans grandeur, que ce paysan, ce
grand pote, arrt au bout d'un sillon et songeant appuy sur le
manche de sa charrue? C'est un pisode digne de nobles Georgiques.

          [Note 239: Gilbert. _Letter to Dr Currie, respecting the
          composition of his Brother's Poems._]

          [Note 240: Chambers, tome I, p. 147.]

          [Note 241: Gilbert. _Letter to Dr Currie._]

Le soir, dans son galetas, il crivait les vers de la journe et la
pice nouvelle allait rejoindre les autres dans le tiroir de la petite
table[242]. Le lendemain ou quelques jours aprs, il la rcitait
gnralement  Gilbert. Les circonstances o ces rcitations taient
faites sont aussi bien curieuses. Ce fut je pense pendant l't de
1784, quand dans l'intervalle de plus pnibles labeurs, lui et moi
tions  arracher les mauvaises herbes du jardin, qu'il me rpta la
plus grande partie de son _ptre  Davie_[243]. Et ailleurs: Ce
fut, je pense, l'hiver suivant, pendant que nous allions ensemble avec
des chariots chercher du combustible pour la famille, (et je pourrais
indiquer l'endroit prcis) que l'auteur me rpta pour la premire
fois l'_Adresse au Diable_.[243] Et encore ce coin de champ: Il me
rpta ces vers le lendemain aprs midi, tandis que j'tais  la
charrue et qu'il faisait couler l'eau hors du champ[243]. Il nous
semble que ces vers rcits au milieu de grossires besognes sont un
dernier trait qui complte ce tableau unique.

          [Note 242: Chambers, tome I, p. 145.]

          [Note 243: Gilbert. _Id._]

       *       *       *       *       *

Au fur et  mesure qu'il produisait, il prenait conscience de son
gnie et de sa vocation. Peu  peu il entrevoyait un but  sa vie, un
but qui resta confus et souvent fut obscurci, mais d'o lui vinrent
ses meilleures clarts. La pense d'tre pote s'tablissait en lui,
non pas pote europen, un pote qu'on lirait aux quatre coins du
globe; pas mme pote anglais; pas mme pote cossais. Son ambition
tait beaucoup plus circonscrite. Pendant longtemps, toujours
peut-tre,  l'poque de sa grande production trs srement, il ne
songea qu' tre un pote local, il n'eut d'autre vise que de chanter
le canton qu'il habitait. Son voeu le plus lev tait que le coin de
pays qu'il chrissait et aussi ses louanges quand d'autres districts
de l'cosse avaient les leurs; que les sites et les moeurs de Kyle
eussent leur place dans la posie populaire.  ses plus hauts
moments, il prononait les noms d'Allan Ramsay et de Fergusson. Sauf
le gnie, il a t un de ces mille potes qui clbrent les mrites de
leur canton. Il y a un vers de Keats qui semble avoir t fait pour
lui. Dans une de ces pices o ce charmant esprit refaisait d'instinct
la vie des anciens Hellnes, il parle de ces potes qui moururent

  Laissant une grande posie  un petit clan[244].

          [Note 244: Keats. _Odes._ _Fragment._ _To Reynolds._]

Il avait compris, par la divination qu'il a quelquefois, l'origine
toute locale de quelques-unes des plus vastes oeuvres de la Grce. Il
en fut exactement ainsi de Burns. Il n'a song qu' tre le pote d'un
petit clan. Ce fut cette ambition, et non une autre, dont on peut
suivre dans son esprit l'entre et l'affermissement.

Elle avait apparu ds la premire manifestation de la posie en lui,
et on a vu que son ami Brown lui avait donn  Irvine des
encouragements qui n'avaient pas t vains. Il est probable qu'elle
avait peu  peu progress dans la priode de maturation qui avait
suivi le retour d'Irvine. On la voit pour la premire fois se montrer
avec une nettet qui ne laisse plus de doute, dans le Journal qu'il
avait commenc  tenir  Lochlea et qu'il continua pendant un peu de
temps  Mossgiel. L'ambition y est, cette fois, bien marque et
prcise dans son existence et dans ses bornes.

     Quelque plaisir que je prenne aux ouvrages de nos potes
     cossais, en particulier de l'excellent Ramsay et du plus
     excellent Fergusson, cependant je souffre de voir d'autres
     rgions de l'cosse, leurs villes, rivires, bois, prairies,
     etc., immortaliss dans des oeuvres si clbres, tandis que ma
     chre contre natale, les anciens bailliages de Carrick, Kyle et
     Cunningham, fameux dans les temps anciens et modernes par une
     race d'habitants brave et guerrire; une contre o la Libert
     civile et surtout la Libert religieuse ont toujours trouv leur
     premier soutien et leur dernier asile; une contre qui a t le
     berceau de maints Philosophes, Soldats et Hommes d'tat
     illustres, et le thtre de maints importants vnements de
     l'histoire d'cosse, particulirement d'un grand nombre des
     exploits du Glorieux Wallace, le sauveur de la patrie; tandis que
     cette contre, dis-je, n'a jamais eu un pote cossais de quelque
     minence, pour faire que les fertiles rives de l'Irvine, les bois
     romantiques et les scnes solitaires de l'Ayr, et la source saine
     et montagneuse, le cours sinueux du Doon deviennent les mules du
     Tay, du Forth, de l'Ettrick, de la Tweed, etc. C'est un regret
     auquel je serais heureux de porter remde, mais hlas! Je suis
     trop au-dessous de cette tche, en gnie natif et en ducation.

     Obscur je suis et obscur je dois rester, bien que jamais coeur de
     jeune pote ou de jeune soldat n'ait battu pour la renomme plus
     perdument que le mien[245].

          [Note 245: _Common-place Book._]

Ce n'est encore l qu'une ambition rve plus que tente, qui inspire
plutt le regret que l'effort. Par degrs cependant elle se dgage et
se fortifie. On en saisit trs bien les progrs. Dans la premire
_ptre  Lapraik_, crite au commencement d'avril de cette mmorable
anne de 1785, elle reparat, modeste encore. Cependant Burns n'est
plus qu' deux doigts de se donner  lui-mme le nom de pote:

  Je ne suis pas pote en un sens,
  Mais juste un rimeur, comme cela, au hasard,
  Et sans prtendre  la science;
  Et, aprs tout, qu'importe!
  Chaque fois que ma muse me fait une oeillade,
  Je la fais tinter.

  Tous vos critiques peuvent hausser le nez
  Et dire: Comment pouvez-vous prtendre,
  Vous qui connaissez  peine vers de prose,
   crire une chanson?
  Mais, avec votre permission, mes savants amis,
  Vous avez peut-tre tort.

  Qu'est tout votre jargon de vos coles,
  Vos noms latins pour cuillers et tabourets?
  Si l'honnte nature vous a crs sots,
  Que vous servent vos grammaires?
  Vous auriez mieux fait de prendre une bche, des outils,
  Ou un marteau  casser les cailloux.

  Une troupe d'imbciles ternes et pdants
  Se brouillent la tte aux classes de collge;
  Ils y entrent veaux, ils en sortent nes,
   dire la vrit,
  Et puis ils pensent grimper le Parnasse,
  Au moyen du Grec.

  Donnez-moi une tincelle d'un feu naturel,
  Voil toute la science que je dsire;
  Alors, bien que je peine  travers flaques et boues,
   la charrue on au chariot,
  Ma muse, quoique pauvrement vtue,
  Pourra toucher le coeur.

  Oh! une flammche de la gat d'Allan (Ramsay)
  Ou de Fergusson, le hardi et le malin,
  Ou du brillant Lapraik mon ami futur,
  Si je puis l'obtenir,
  Cela serait assez de savoir pour mol,
  Si je pouvais l'acqurir[246].

          [Note 246: _Epistle to J. Lapraik._]

Il y a encore bien de l'hsitation et de la crainte dans cette sortie
contre les savants. On sent qu'il s'est fait  lui-mme les objections
qu'il rfute. Elles ne lui sont pas venues sans lui causer un peu de
dpit et d'impatience. Il s'en dbarrasse avec brusquerie, en prenant
l'offensive et en affirmant la supriorit d'une tincelle de gnie
naturel sur l'huile de toutes les lampes de collges. Je suis trop
au-dessous de cette tche en gnie natif et en ducation avait-il
crit. Qu'importe l'ducation? Et voil la moiti de l'obstacle
cart.

En effet, un mois aprs, le ton a beaucoup chang. Sans doute, Robert
Burns ne se compare pas aux potes cossais clbres,  ceux qu'il
admire le plus. Il se tient encore  distance d'eux. Mais du moins, il
est bien pote cette fois; et il chantera son cher district de Kyle.
C'est une rsolution prise. Le rve lointain qu'il faisait dans son
journal, le chagrin qu'il prouvait de n'avoir ni le gnie ni
l'instruction pour le raliser, ont disparu. Il avait dj reconnu que
le savoir n'y tait pour rien et cart cet obstacle-l. Il comprend
maintenant qu'il possde l'tincelle. Dans un mouvement fier, il
dclare que Coila (c'est le nom de la personnification de Kyle) aura
dsormais ses potes et ses louanges. Il en prend l'engagement dans
une suite de strophes vraiment charmantes. Elles sont aussi pleines de
bonne grce, de belle humeur et de confiance tranquille, que celles du
mois prcdent taient agressives et pres. C'est qu'il dchirait
alors, avec colre, la dernire objection, et qu'aujourd'hui son parti
est pris.

  Mon bon sens serait dans une hotte,
  Si je risquais l'espoir de grimper
  Avec Allan ou avec Gilbertfield
  Les talus de la renomme,
  Ou avec Ferguson, le jeune clerc
  Nom immortel...[247]

          [Note 247: _Epistle to W. Simson._]

Mais, cette rserve faite, il le promet, il ose l'affirmer, sa contre
aura ses potes et un de ces potes sera lui-mme.

  L'antique Coila peut tressaillir de joie,
  Elle a dsormais ses propres potes,
  Des gars qui n'pargneront pas leurs chansons,
  Mais qui chanteront leurs lais,
  Jusqu' ce que les chos redisent tous
  Ses louanges bien chantes.

  Pas un pote ne pensait qu'elle valt la peine
  Qu'on montt son nom en style mesur:
  Elle gisait comme une le inconnue
  Prs de la Nouvelle-Hollande,
  Ou bien l o les Ocans aux chocs farouches bouillonnent
  Au sud de Magellan.

  Ramsay et le fameux Fergusson
  Ont donn au Forth et  la Tay un coup d'paule;
  La Yarrow et la Tweed, en mainte mlodie,
  Rsonnent par toute l'cosse;
  Tandis que l'Irvine, le Lugar, l'Ayr, le Doon,
  Personne ne les chante.

  L'Ilissus, le Tibre, la Tamise et la Seine
  Glissent doucement en maint vers mlodieux;
  Mais, Willie, embotez-moi le pas,
  Redressez votre crte,
  Nous ferons si bien que nos rivires et ruisseaux luiront
  Autant que les autres.

  Nous chanterons de Coila les plaines et les collines,
  Les moors d'un brun rouge sous les clochettes des bruyres,
  Ses rives, ses pentes, ses cavernes, ses gorges,
  O le glorieux Wallace
  Souvent remporta le succs, dit l'histoire,
  Sur les gars du sud.

  Au nom de Wallace, quel sang cossais
  Ne bouillonne pas comme une mare de printemps?
  Souvent nos indomptables pres ont march
  Aux cts de Wallace,
  Poussant toujours en avant, chausss de sang,
  Ou sont morts glorieusement.

  Oh, doux sont les rivages et les bois de Coila,
  O les linots chantent parmi les bourgeons,
  O les livres foltres, en bonds amoureux,
  Gotent leurs amours,
  Tandis que par les coteaux le ramier roucoule
  Avec un cri plaintif[248].

          [Note 248: _Epistle to W. Simson._]

 partir de ce moment son activit redouble. Ce qu'il avait dj
produit lui a inspir la confiance qu'il vient d'exprimer, et cette
confiance  son tour stimule sa production. C'est dans les mois qui
suivent que s'accumulent les unes sur les autres ses oeuvres
capitales: la _Veille de la Toussaint,  une Souris, les Joyeux
Mendiants, le Samedi soir du villageois, l'Adresse au Diable_, le
_Salut de bonne anne du fermier  sa jument, les Deux chiens,
l'Ordination_, et des chansons et des ptres, tout cela vient  la
suite de cette dclaration. Si bien qu'un beau jour, il reconnat
qu'il a un peu de gnie naturel.

  L'toile qui gouverne mon pauvre sort
  M'a destin  porter l'habit grossier,
  Et condamn ma fortune  n'tre qu'un liard,
  Mais, en revanche,
  Elle m'a bni d'un rayon perdu
  D'esprit rustique[249].

          [Note 249: _Epistle to James Smith._]

En sorte que de la phrase: Je suis trop au-dessous de cette tche en
gnie natif et en ducation il ne reste plus rien dsormais. Que de
chemin parcouru en un an et quelques mois, car l'extrait du journal
tait du mois d'aot 1784 et cette strophe est du dbut de 1786. Le
voeu lointain s'est chang en ambition, l'ambition en effort, l'effort
en confiance. Tous les degrs ont t gravis jusqu' la pleine
possession de soi-mme et la fiert de son oeuvre.

       *       *       *       *       *

Enfin, aprs tant de mois de doutes, d'apprhensions, d'examens
intimes, de tentatives, le jour de la claire rvlation arriva, le
jour de la rcompense, un jour mmorable, o la desse si longtemps
adore descendit, posa la main sur l'paule du pote et son sourire
sur son front. Oui! un jour, la chambre, la pauvre chambre nue
s'emplit de clart et une forme cleste apparut qui le salua pote et
lui donna le rameau vert que les ges ne fltriront pas. C'tait la
conscration, la couronne de sa vie. Cette vision nous a t rvle
dans un rcit charmant de simplicit, de mesure et de bonne grce, et
en mme temps si plein de franchise et de brave orgueil qu'il est  la
fois trs familier et trs lev et qu'on ne peut rien imaginer qui
soit plus vrai.

Il venait de rentrer fatigu d'avoir brandi le flau toute la journe,
 l'heure o le soleil fermait son regard au fond d'un horizon
neigeux. Il s'tait assis tout pensif dans la chambre de derrire de
la ferme pour se reposer; il tait triste et accabl et ce qui
l'entourait tait propre  accrotre sa tristesse. Il se mit 
regarder la fume du foyer qui emplissait le vieux cottage d'argile,
et faisait tousser;  couter les rats qui couraient dans la toiture.
Ce sont des heures qui entranent l'esprit vers la mlancolie ou le
pass, ce qui souvent est tout un. C'tait srement tout un pour lui.
Il se mit  songer au temps perdu,  sa jeunesse dpense, aux
occasions chappes; il prta l'oreille  ce choeur de reproches qui
court et crie derrire nous.

  Dans cet air charg de suie et de fume,
  Je regardai en arrire, je rflchis au temps perdu,
  Comment j'avais pass ma fleur de jeunesse,
  Sans rien faire
  Qu'enfiler des balivernes ensemble par des rimes,
  Pour faire chanter des sots.

  Si j'avais seulement cout les bons avis,
  Je pourrais aujourd'hui tre un gros bonnet aux marchs,
  Ou entrer firement dans une banque et rgler
  Mon compte-courant;
  Tandis qu'ici,  demi affol, mi-nourri, mi-vtu,
  Voil toute ma richesse[250].

          [Note 250: _The Vision._]

Rencontre singulire: c'est, presque dans les mmes termes, la plainte
du pauvre Villon:

  Bien say se j'eusse estudi
  Ou temps de ma jeunesse folle,
  Et  bonnes moeurs ddi,
  J'eusse maison et couche molle!
  Mais quoy! je fuyois l'escolle,
  Comme faict le mauvays enfant,
  En escrivant ceste parolle,
   peu que le cueur ne me fend[251].

          [Note 251: Villon. _Grand Testament, XXVI._]

C'est le cri, profr tout haut ou tout bas, de ceux qui ont gaspill
leurs premires annes en billeveses et brl leur poudre aux
moineaux, au lieu de viser un bon gibier substantiel. Mais quoy!
est-il si raisonnable aprs tout? Cela avancerait bien le pauvre
Villon d'avoir t un bourgeois dodu, calfeutr lez ung brasier, en
chambre bien natte avec dame Sydoine. Vaut-il pas mieux avoir fait
la ballade des Dames du Temps jadis? Et en admettant qu'il n'en sache
plus rien lui-mme  l'heure qu'il est, n'est-ce pas un plaisir aussi
doux de goter ses propres vers que de boire ypocras  jour et 
nuyte[252]. Ainsi de Burns. Quand il serait devenu fermier cossu et
qu'il aurait eu un crdit  la banque, vaut-il pas mieux qu'il ait
fait la _Vision_ et vcu pauvre? Et quel jour de march ou de vente
lui aurait jamais procur une fte intrieure comme celles qui ont
rjoui son me?

          [Note 252: Id. Ballade intitule: _Les Contredits de
          Franc-Gontier._]

Mais en ce soir d'hiver o les reproches lui bourdonnaient dans la
tte, il n'en tait pas l. Sur le moment, il se fche, il s'emporte
contre lui-mme, il se dit des injures, lve le poing tout prt 
faire quelque serment imprudent de ne plus rimer:

  Je m'agitai, murmurant imbcile, idiot,
  Et je levai en l'air ma main durcie,
  Pour jurer par le toit sem d'toiles,
  Ou par quelque antre serment imprudent,
  Que dsormais je serais  l'abri des rimes,
  Jusqu' mon dernier souffle.

Les paroles funestes lui viennent, quand tout  coup quelque chose
d'extraordinaire se passe. La porte s'ouvre et une femme apparat. Les
strophes qui annoncent l'entre de la vision sont parfaites de grce
et de ralit; un autre pote aurait dpeint cette apparition sous la
forme d'une allgorie, quelque chose comme une statue de monument
public, trs majestueuse et trs banale. Mais Burns portait le vrai en
ses moelles et ses extases elles-mmes taient faites de ralit.
Aussi c'est une jolie fille qui lui apparat, modeste, gracieuse et
belle, mais, sous ses vtements feriques, vivante, une des filles
bien prises du pays d'Ayr. Avec un jugement sr, il a choisi le vrai
symbole de sa posie:

  Quand, click! la ficelle tira le loquet,
  Et, dgi! la porte alla frapper le mur,
  Et je vis,  la flamme de mon foyer
  Toute brillante maintenant,
  Une jeune fille trangre, bien prise, jolie,
  M'apparatre en plein.

  Vous ne doutez pas que je retins mon souhait;
  Mon jeune serment  moiti form fut touff;
  Je regardais effar, comme si j'avais t effray
  Dans quelque gorge sauvage,
  Quand, doucement, comme la modeste vertu, elle rougit
  Et elle entra.

  Des branches de houx, vertes, minces, avec leurs feuilles,
  taient tordues gracieusement autour de son front;
  Je la pris pour quelque muse cossaise,
  D'aprs cet emblme,
  Venue pour arrter ces voeux imprudents
  Qui eussent t vite briss.

  Une expression lgre, sentimentale,
  tait fortement marque sur sa face,
  Une grce rustique, farouche et fine,
  Brillait sur elle,
  Ses yeux, mme fixs dans le vide,
  Brillaient clairement d'honneur.

  Sa robe--en tartan brillant--coulait, descendait,
  Laissant voir simplement la moiti de sa jambe;
  Et quelle jambe! ma jolie Jane
  Seule aurait la pareille,
  Si droite, si effile, si bien prise, si nette;
  Aucune autre n'en approchait.

On reconnat bien l l'amateur de beaut fminine, qui ne peut se
tenir, en voyant mme sa muse, de regarder si elle a la jambe bien
faite. Qui sait? Ces fous de potes seraient peut-tre moins pris de
la gloire, si  l'origine les hasards du langage en avaient fait un
mot masculin.

Par dessus sa robe de tartan, c'est--dire de cette toffe quadrille
qui est l'lment principal du costume caldonien, la jeune inconnue
porte un large manteau de couleur verdtre, dont le lustre est moir
de lumires profondes et d'ombres. Il est orn de broderies tranges
qui reprsentent le pays d'Ayr: on y voit des montagnes, des vagues
qui marquent la cte, des fleuves, des villes. Il est parsem en outre
de scnes o figurent ceux qui ont illustr ou dfendu ce coin de
terre cossaise. En sorte que les plis changeants du manteau montrent
tantt une scne tantt une autre, et font varier, avec les mouvements
de celle qui le porte, les images dont il est brod.

Tandis que le pote stupfait la regarde, l'apparition s'adresse 
lui. Elle rpond du premier coup aux inquitudes et aux amertumes dont
il tait assailli; ses paroles ont une douceur chaste et une autorit
dont le pote se rend compte. Ce n'est dj plus la fille au corps
gracieux; en un instant, il en est venu  employer des mots qui ne
connaissent plus que le respect.

  Avec un songement profond, un regard tonn,
  Je regardais cette beaut qui semblait cleste:
  Un murmure, un battement de coeur me donnait tmoignage
  D'une parent secrte;
  Quand avec l'air d'une soeur ane
  Elle me salua:

  Salut, mon pote, inspir par moi,
  Vois en moi ta muse native,
  Ne te plains plus que ton lot soit dur
  Si pauvre et si humble!
  Je viens te donner la rcompense
  Que nous autres accordons.

Ensuite, elle lui rvle qui elle est. Non sans quelque longueur, elle
lui explique qu'elle fait partie de ces bons gnies qui allument, dans
un pays, toutes les flammes ncessaires pour qu'il vive, se dfende et
jette son clat. Les uns suscitent des soldats; les autres des hommes
d'tat; d'autres des inventeurs, des artisans; d'autres enfin des
potes. C'est  cette classe de gnies qu'elle appartient et depuis
longtemps elle veille sur son cher pote. Tout le discours qui suit
alors devient admirable. Elle lui reprsente la vie qu'il a vcue. Les
jours qu'il voyait tout  l'heure perdus, enlaidis, inutiles, repris
par cette parole enchanteresse, repassent devant lui rehausss,
clairs, dignes de lui, dignes d'elle. Il n'avait vu tout  l'heure
que l'envers de sa propre vie; en voici le vrai ct, avec de belles
et nobles images, avec son vritable sens. Il coute dans le
ravissement ces mots qui le raniment et le rassurent vis  vis de
lui-mme:

  Coila est mon nom,
  Et je revendique ce district comme mien,
  O jadis les Campbells, chefs illustres,
  Ont tenu la force et le pouvoir;
  J'ai vu poindre ta flamme harmonieuse
   ton heure natale.

  Avec des espoirs futurs, j'aimais  regarder
  Affectueusement tes petites faons enfantines,
  Ton rude ramage, ta phrase carillonnant
  En rimes inhabiles
  Allumes aux chansons simples et naves
  D'autres temps.

  Je t'ai vu rechercher la grve retentissante,
  Charm par les mugissements des houles;
  Ou bien, quand les flocons accumuls du Nord
  Chassaient  travers le ciel,
  Je vis que la face blanchie de la farouche nature
  Frappait ton jeune regard;

  Ou bien, quand la terre au vert manteau, profonde
  Et chaude, soignait la naissance de chaque fleurette,
  Et que la joie et la musique s'pandaient
  Dans tous les bois,
  Je l'ai vu contempler l'allgresse universelle
  Avec un amour illimit.

  Quand les champs mris et les cieux d'azur
  Appelaient le bruissement des faucheurs,
  Je t'ai vu dserter leurs joies du soir
  Et, solitaire, errer,
  Pour dissiper les mouvements qui gonflaient ta poitrine
  Dans ta pensive promenade.

  Quand le jeune amour, aux rougeurs chaudes, fort,
  Aigu, vibrant, courut dans tes nerfs,
  Ces accents chers  ta bouche,
  Le nom de l'adore,
  Je t'ai appris  les verser en chansons,
  Pour apaiser ta flamme.

  J'ai vu le jeu affol de ton pouls
  Dsordonn le lancer dans ce sentier oblique du plaisir,
  gar par les mtores luisants de la Fantaisie,
  Pouss par la Passion;
  Et pourtant la lumire qui te dvoyait
  tait, quand mme, une lumire du ciel.

  Je t'ai enseign tes chansons qui dpeignent les moeurs,
  Les amours, les faons des simples paysans,
  Si bien que maintenant, sur tout mon vaste domaine,
  Ta renomme s'tend,
  Et que quelques-uns, l'ornement des plaines de Coila,
  Sont devenus tes amis.

Aprs ces loges, avec une bonne grce et une modestie qui sont un des
cts curieux de cette pice, la marque de la fermet d'esprit et de
la clairvoyance de Burns envers lui-mme, viennent des paroles qui
mesurent et qui limitent le domaine du pote. Srieuse, la Muse
continue:

  Tu ne peux apprendre, ni moi t'enseigner
   peindre les paysages avec la lumire clatante de Thomson;
  Ni  veiller ces battements qui font fondre les mes
  Avec l'art de Shenstone;
  Ni  rpandre avec Gray un flot d'motion
  Ardente sur les coeurs.

  Cependant sous la rose sans rivales
  L'humble pquerette fleurit suavement;
  Bien que le monarque des forts, jette au loin
  Ses bras ombreux,
  Cependant la savoureuse aubpine crot verte,
  Plus bas dans la clairire.

  Ne murmure donc pas, ne regrette donc rien,
  Efforce-toi de briller dans ton humble sphre,
  Et, crois-moi, les mines de Potosi
  Ni les attentions des rois
  Ne peuvent donner un bonheur qui surpasse le tien,
   pote rustique.

Les dernires strophes sont admirables. D'un bond de pense la Muse
monte plus haut et arrive au sommet o l'on voit les origines communes
et les rapports rciproques de l'esprit et du caractre. Ce n'est plus
le pote local qu'elle rassure, c'est l'homme tout entier qu'elle
exhorte; elle joint  ses encouragements un avertissement de noble
morale, comme si elle considrait que, sinon l'innocence de la vie, du
moins la noblesse des intentions est l'appui du talent, et comme si
elle le prvenait que, en laissant dtriorer son me, il laisserait
obscurcir son inspiration.

  Pour te donner mes conseils en un seul,
  Entretiens toujours avec soin ta flamme harmonieuse,
  Sauvegarde en toi la dignit de l'Homme,
  D'une me toujours droite;
  Et aie confiance que le Plan Universel
  Protgera tout le monde.

  Et, porte dsormais ceci--dit-elle avec solennit,
  Et elle noua le houx autour de mon front;
  Les feuilles luisantes et les baies rouges
  Frmirent bruissantes;
  Et, comme une pense passagre, s'envolant,
  Elle disparut dans la lumire.

Si elle tait arrive comme une jeune paysanne revtue par hasard d'un
manteau magnifique, comme elle est transforme! elle s'loigne
vraiment desse. Par un art subtil, cette Vision, qui pour sembler
vraisemblable avait d faire une entre familire, s'est transfigure
en une lumineuse et bienfaisante protectrice. Le pauvre paysan qui
s'est tout  l'heure laiss choir sur un escabeau, harass de labeurs,
de regrets et de soucis, est maintenant consol, raffermi. Malgr
tout, en dpit de tes fautes, pauvre Robert Burns, tu as bien fait! tu
as choisi le vrai chemin! tu as abandonn la fortune pour la gloire.
Et encore que tu aies fait saigner quelques coeurs--en quoi tu as
failli surtout--rassure-toi mme sur cela; tant de coeurs que tu
consoleras plus tard feront que tu seras pardonn. Lve-toi donc et
mne ta vie! Elle sera ce qu'elle voudra, elle n'aura pas t en vain.
La desse ne t'a pas tromp. Lve-toi donc, va, laboure, sme, fauche
sous les grsils, les vents et les soleils, sois malheureux et
quelquefois coupable; tu as dsormais au front un rameau invisible.


III.

LES ORAGES DU COEUR. -- JANE ARMOUR. -- MARY CAMPBELL.

Cette puissante explosion contre la rigueur du clerg et l'hypocrisie
de certains dvots, sa production littraire, la conscience de son
gnie qui s'veillait en lui, la fiert et l'ambition qui,  sa suite,
entraient dans son me et l'emplissaient de rayons, ne sont qu'une
partie de son histoire pendant ces annes qui foisonnent d'vnements.
Les aventures du coeur toujours tiennent une grande place dans sa vie;
celles qui se sont succd pendant son sjour  Mossgiel ont eu une
telle influence sur sa destine, et elles sont si troitement lies 
la naissance de plusieurs de ses plus belles pices, que son sort
resterait incompris et quelques-unes de ses oeuvres inexplicables, si
on n'tudiait avec dtails ce curieux passage de l'histoire de ce
coeur, pourtant si pleine de surprises.

Il est certain qu'il eut l comme ailleurs plusieurs de ces
sous-intrigues d'amour dont parlait Gilbert. On en retrouve la trace
dans ses vers: que ce soient des attendrissements de quelques jours ou
de quelques heures comme dans les pices _ la jeune Peggy_, _la Fille
de Ballochmyle_; ou des rapports plus troits et plus prolongs comme
dans la pice _ Elisa_. Il continuait son jeu de sducteur; il en
indique lui-mme la mthode et le danger dans des vers bien prcis:

   laissez l les romans, jolies filles de Mauchline,
  Vous tes plus en sret  votre rouet;
  Ces livres sduisants sont des appts et des hameons
  Pour des vauriens rous comme Rob Mossgiel;
  Vos beaux Tom Jones et vos Graudisson
  Font tourner vos jeunes ttes;
  Ils allument vos cerveaux, enflamment vos veines,
  Et alors vous tes une proie pour Rob Mossgiel.

  Mfiez-vous d'une langue douce et bien pendue,
  D'un coeur qui semble ressentir ardemment;
  Ce coeur sensible ne fait que jouer un rle;
  C'est un art rou chez Rob Mossgiel,
  L'abord ouvert, les douces caresses
  Sont pires que des dards d'acier empoisonns;
  L'abord ouvert, les douces caresses
  Ne sont que finesse chez Rob Mossgiel.

Mais ces pisodes secondaires reculent et s'effacent devant une
aventure qui prit pendant quelque temps l'aspect d'un drame, et qui
modifia toute son existence. Les courses de chevaux taient depuis
longtemps un plaisir favori en cosse[253]; elles avaient russi
surtout dans l'Ayrshire. Il y avait des courses annuelles  Mauchline;
elles avaient lieu vers la fin d'Avril. Le soir, il y avait des bals:
les uns, pour les gentilshommes et les dames; d'autres plus humbles,
pour les rustiques. C'tait, comme dans les villages, une pauvre salle
probablement dcore de branchages, o jouait un violon. On invitait
les filles dans la rue et on donnait un penny par danse au musicien.
Dans un de ces bals, en 1785, pendant que Burns dansait, son chien de
berger pntra dans la salle et troubla les figures en suivant son
matre. Burns en riant dit qu'il voudrait bien avoir une fille qui
l'aimt autant que son chien. Quelque temps aprs, il passait par le
pr communal de Mauchline o une jeune fille mettait du linge
blanchir. Son chien, en courant, s'en approchant trop prs, elle lui
dit de le rappeler  lui. Il en fallait moins  Burns pour entrer en
conversation. Tout en devisant, elle lui demanda s'il avait trouv
quelqu'un qui l'aimt autant que son chien, se moquant un peu de ce
qu'elle lui avait entendu dire au bal. Ce fut la premire rencontre de
Burns avec celle qui aprs de singulires pripties devait devenir sa
femme[254]. Elle s'appelait Jane et tait la fille d'un matre maon
nomm William Armour, homme dur, fier de sa petite importance et
appartenant au parti de la Vieille Lumire, autant de raisons, dont il
convient de se souvenir, pour qu'il n'aimt point Burns. Les Armour
demeuraient prs de l'glise, dans une ruelle sur laquelle donnait le
derrire d'une auberge, o Burns,  partir de ce moment, alla se
poster plus d'une fois[255].

          [Note 253: Chambers, _Domestic Annals_, tom. III, p. 454.]

          [Note 254: Chambers, tom. I, p. 97,--et aussi les _Souvenirs
          de Mrs Burns  Mr John Mac Diarmid_, dans Hately Waddell,
          avec quelques divergences de dtail peu importantes.]

          [Note 255: Voir _Burns at Mossgiel_, p. 50, et le petit plan
          de l'ancien Mauchline qui s'y trouve.]

Chose singulire chez Burns, en qui le sentiment du moment s'chappait
sous une forme potique presque instantane et qui a fait tant de vers
pour des liaisons moins srieuses, il n'y a pas, de lui,  cette
poque, une seule chanson ddie  Jane Armour. Son nom, quand il
monte des profondeurs du coeur, apparat dans des posies qui ne sont
pas faites pour elle. On le trouve mentionn pour la premire fois
dans un impromptu sur les belles de Mauchline o l'auteur dclare que
pour lui, la fille d'Armour est le joyau d'elles toutes[256]. Le
passage le plus important qu'il y ait sur elle se trouve dans la
premire _ptre  Davie_, crite au mois de Janvier 1785. Ce qui
montre que les relations taient dj tablies entre les deux amants.
C'est un passage assez vif, mais plutt ardent qu'mu.

          [Note 256: _The Belles of Mauchline._]

  Cette vie a des joies pour vous et moi,
  Des joies que la richesse ne peut acheter,
  Des joies, de toutes les meilleures;
  11 y a tous les plaisirs du coeur,
  Ceux de l'amant et de l'ami:
  Vous avez votre Meg, votre trs chrie,
  Et moi ma Jane adore.
  Cela m'chauffe, cela me charme,
  Rien que de dire son nom;
  Cela m'embrase, cela m'allume,
  Et me met tout en flamme[257].

          [Note 257: _Epistle to Davie._]

Juste un an aprs, dans la _Vision_ qui est de Janvier 1786, il
compare la jambe de la muse  celle de sa Jane, ce qui indique des
progrs dans la liaison, et dans l'_Adresse au Diable_, il parle
encore d'elle.

  Il y a longtemps, dans la scne heureuse de l'Eden,
  Quand les jours du jeune Adam taient verdoyants,
  Et qu've tait comme ma jolie Jane,
  Ma trs chre me,
  Une dansante, douce, jeune, belle fille,
  D'un coeur innocent[258].

          [Note 258: _Address to The Deil._]

Ces quelques allusions et ces quelques strophes sont en somme peu de
chose. Plus tard Burns composa pour Jane, devenue sa femme,
quelques-unes de ses plus exquises et de ses plus caressantes
chansons. Mais, dans ses commencements, cet amour fut peu fcond en
posie; comme un arbre tardif, il devait avoir sa vraie floraison dans
l'arrire-saison.

En dpit de la dfense et de la vigilance des parents Armour, les
rapports entre les deux amoureux continurent, avec des regards
changs entre les fentres de l'auberge et celles de la maisonnette,
avec des entrevues furtives et dangereuses. Ces relations duraient
depuis un peu plus d'une anne. Le 17 fvrier 1786, Burns crivait 
son ami John Richmond,  dimbourg: J'ai quelques trs importantes
nouvelles en ce qui me concerne, pas des plus agrables; ce sont des
nouvelles que srement vous ne pouvez pas deviner; je vous en donnerai
des dtails une autre fois[259]. C'est le premier indice des
tribulations et des orages qui allaient clater. Jane tait enceinte.
C'tait un coup terrible! C'tait la ruine; c'tait bien pis encore!
La ruine, elle tait dj venue; la rcolte de 1785 avait t manque
et les deux frres,  bout de ressources, avaient compris et s'taient
dit qu'ils ne pouvaient aller beaucoup plus longtemps. Mais ce nouveau
coup c'tait la ruine dans la ruine, le naufrage, la perdition.
Brusquement les consquences se droulaient autour des deux amoureux;
ils taient debout dans l'pre moisson de leur faute. C'tait une
nouvelle tristesse  apporter au foyer de Mossgiel. Qu'allait devenir
Jane quand il faudrait faire cet aveu chez elle,  son pre surtout?
Et derrire ces scnes cruelles, quand leur malheur, dj trahi par
leurs visages troubls, courrait le pays dans quelques semaines,
c'tait la masse confuse du scandale, des reproches, des ironies, des
affronts, des humiliations, qui allait clater. Ils pouvaient dj en
entendre le flot derrire cette muraille de quelques jours. Et ces
avanies se chargeraient de toute la rancune des dvots. C'taient
toutes les angoisses et les affres, tout le drame des grossesses de
filles, qui fait passer les garements dans l'esprit et obtient des
mres qu'elles tuent leur enfant.

          [Note 259: _To John Richmond_, 17 February 1786.]

Dans l'me excessive et surexcite de Burns, ces prvisions se
dchanrent en un vritable affolement. Il ne songea plus qu'
quitter le pays,  fuir tout droit devant lui, comme un boeuf taonn.
De quels reproches, de quelles rcriminations, de quelle querelle
entre les deux amants ce dsespoir se compliqua-t-il? Il n'en reste de
trace qu'un lambeau de lettre dchire, incomplet mais douloureusement
cruel. Contre deux choses je suis aussi dcid que le destin: rester
dans le pays et la reconnatre pour ma femme! La premire chose, par
le ciel, je ne la ferai pas:--la seconde, par l'enfer, je ne la ferai
jamais. Un bon Dieu vous protge et vous rende aussi heureux que le
dsire ardemment en pleurant l'amiti qui s'loigne. Si vous voyez
Jane, dites-lui que je la rencontrerai, ainsi m'aide Dieu en mon heure
de besoin[260]. C'est la dernire amertume quand, au fond d'une faute
commune, un homme et une femme, au lieu de trouver une tristesse
partage et une tendresse accrue par un besoin et une pense de
soutien mutuel, rencontrent l'acrimonie et la discorde.

          [Note 260: _To James Smith, Mauchline._]

Cette fuite, cet abandon de Jane et t une lchet. Cette pense
d'ailleurs ne semble avoir t qu'un mauvais clair. Lockhart raconte
que, ainsi que les derniers mots de la lettre le montrent, Burns eut
avec sa matresse une entrevue. Les prires et les larmes de la pauvre
fille vainquirent le serment fait par l'Enfer. Le rsultat de cette
entrevue fut ce qu'on pouvait attendre de la tendresse et de la
virilit des sentiments de Burns. Toute crainte de tribulations
personnelles cda aussitt aux pleurs de la femme qu'il aimait[261].
Pour rparer autant qu'il tait possible la faute commise et dtourner
la tempte prvue, il lui donna par crit une sorte de dclaration de
mariage, qui suffit, selon la loi cossaise[262], pour constituer un
mariage irrgulier, mais parfaitement valide. Avec ce papier, Jane et
lui taient considrs comme maris; tout s'arrangeait. Un accident de
ce genre tait alors trop ordinaire dans les villages de l'cosse pour
qu'on s'en inquitt beaucoup: pourvu que le mariage ft au bout de la
grossesse, les choses taient rputes rgulires[262].

          [Note 261: Lockhart, _Life of Burns_, p. 82.]

          [Note 262: R. Chambers, tom. I, p. 237.]

Mais le drame ne faisait que se compliquer au moment o on pouvait le
croire termin. L'obstacle vint d'o on ne l'aurait srement pas
attendu. William Armour refusa de reconnatre cet engagement et
prfra voir sa fille dshonore plutt que marie  celui qui l'avait
sduite. Il n'avait jamais aim Burns et il le voyait de nouveau sur
le bord de la misre, sans avenir[263]. Burns reconnut qu'il tait
dnu de ressources. Il offrit d'aller  la Jamaque chercher  s'en
crer, et de revenir dans quelques annes reprendre Jane; les
arrangements de cette sorte ne sont pas aussi rares en Angleterre
qu'ils peuvent nous le paratre[264]. Si on n'acceptait pas cette
proposition, il offrit de travailler comme un simple ouvrier pour
nourrir sa femme et l'enfant attendu. Il ne semble pas qu'il ait song
aux tonnantes posies entasses dans le tiroir de la petite table de
Mossgiel. William Armour fut inflexible. Sa conduite a t juge dure,
troite et prcipite. Peut-tre n'est-elle pas sans excuses, ni sans
explication. Burns tait un gendre fait pour drouter et effaroucher
maint homme plus intelligent que le matre maon de Mauchline. Il
devait lui apparatre comme un mauvais garnement impie, misrable,
destin  toujours l'tre et  entraner sa fille dans son indigence
et dans son immoralit.

          [Note 263: Walker. _Life of Burns_, p. LVII.]

          [Note 264: Lockhart. _Life of Burns_, p. 83.]

La dcision suprme tait suspendue aux lvres de Jane. Aprs tout,
elle tait matresse de son choix. Si, avec la profonde tendresse
fminine, avec la foi en l'homme qu'elle devait connatre mieux que
son pre, et la vaillance que l'amour inspire en face des avenirs
nbuleux, elle avait voulu tre la femme de Burns, elle le pouvait.
Sans doute son pre violenta sa rponse; sans doute elle ressentit ces
dfaillances d'nergie que donne la confusion d'une faute; peut-tre
la rponse de sa voix fut-elle loin du souhait de son coeur. Elle cda
pourtant, livra le papier sur lequel leurs deux noms runissaient
leurs deux existences[265]. L'engagement fut remis par William Armour
 M. Aiken. Celui-ci le dtruisit-il rellement? Il suffit que Burns
l'ait cru. La destruction matrielle du contrat signifiait pour lui la
rupture de la foi jure, et que Jane se reprenait de lui,  ce qu'il
croyait alors, pour jamais.

          [Note 265: Lockhart. _Life of Burns_, p. 83.]

Pendant ces quelques semaines, Burns souffrit beaucoup. Cependant,
tant que le papier n'tait pas dtruit, il y avait un lien entre Jane
et lui. Quand il apprit qu'on avait dcoup leurs deux noms du
contrat, il en reut un coup terrible. Il crivait le lendemain du
jour o il en fut inform:  propos, le vieux Mr Armour a persuad 
Mr Aiken de mutiler ce malheureux papier, hier. Le croiriez-vous? Bien
que je n'eusse ni un espoir, ni mme un dsir de la faire mienne aprs
sa conduite, cependant, quand il me dit que les noms taient coups du
papier, mon coeur mourut en moi; il me coupa les veines avec cette
nouvelle. Que la perdition saisisse la fausset de cette femme[266].
Une scne cruelle[267]: le vieux maon, dur et vindicatif, annonant
lui-mme  Burns qu'on a mutil le contrat, lui donnant des dtails,
qui sait? les inventant, mentant peut-tre; et Burns, chez lequel les
palpitations et les bonds du coeur taient dsordonns, effrayants,
boulevers, dfaillant, et, avec son orgueil, essayant de cacher sa
torture.  partir de ce moment, il changea sa signature; cette lettre
est paraphe: Burns au lieu de Burness; comme s'il voulait laisser 
jamais derrire lui ce nom qu'on avait pris en vain. Il ne le reprit
plus[268]. En mme temps, pour rendre la sparation des amoureux plus
dfinitive et viter les scnes qui auraient pu amener une entente, le
pre Armour envoya sa fille  Paisley, chez un oncle, charpentier
l-bas[269]. Toutes ces motions, les scnes entre les deux amants,
l'engagement, l'aveu de Jane chez elle, la rupture, le dpart sont
contenus dans quelques semaines, depuis la fin de fvrier jusqu' la
fin de mars 1786.

          [Note 266: _To John Ballantine_, April 1786.]

          [Note 267: R. Chambers, tom. I, p. 237-38.]

          [Note 268: R. Chambers, vol. I, p. 140.--Scott Douglas, tom.
          I, p. 293.]

          [Note 269: Chambers, vol. I, p. 259.]

Le mois d'avril 1786 est dans l'histoire de Burns un mois de torture
et de dmence. Lorsqu'il apprit l'abandon et la faiblesse de Jane, sa
peine fut d'une vhmence inoue, comme on pouvait l'attendre d'un
homme chez lequel les moindres motions taient extrmes. Ce fut
d'abord de la stupeur, un engourdissement de la souffrance par la
force du coup qui l'assnait. Mais c'tait une nature trop puissante
pour que cet accablement durt. Ce fut alors une tempte de dsespoir
et d'affliction qui l'emporta jusqu'aux rivages de la folie. Chaque
fois qu'il a parl de cette cruelle priode de sa vie, il ne l'a
jamais fait sans qu'un frisson de l'ancienne angoisse n'ait ressaisi
son coeur; il en a gard un souvenir analogue  celui que les marins
gardent des heures o ils ont failli sombrer. Les images qui lui
viennent sont toutes empruntes aux fureurs de l'Ocan et suggrent
l'ide d'une barque en pril et sans boussole. videmment, il avait
conserv la sensation d'une me dsempare, affole,  la merci des
convulsions d'une formidable souffrance.

On a publi rcemment, pour la premire fois, une lettre o il retrace
les phases de cette preuve. Elle commence par une raillerie
dcourage de lui-mme et de sa destine, et par un rcit de son amour
envelopp dans une plaisanterie brutale, presque grossire et
douloureuse. Peu  peu cependant, il laisse tomber son rire; le style
monte, grandit dans un mouvement o l'ironie passe encore mais comme
emporte dans un tourbillon de colre; et la lettre se termine par de
puissantes images de bouleversement et de chaos.

     Tristes et douloureuses, Monsieur, ont t mes tribulations en
     ces temps derniers, et nombreux et perants mes chagrins. Si ce
     n'avait t pour la perte que ce monde aurait faite en perdant un
     si grand pote, il y a longtemps que j'aurais imit un homme
     beaucoup plus sage que moi, le fameux Achitophel de prvoyante
     mmoire, quand il s'en retourna chez lui et mit sa maison en
     ordre[270]. J'ai perdu, Monsieur, le plus cher des trsors
     terrestres, le plus grand bonheur ici-bas, le dernier, le
     meilleur don qui complta la flicit d'Adam dans le jardin bni,
     j'ai perdu--j'ai perdu--ma main tremblante refuse son office,
     l'encre pouvante remonte dans la plume--ne l'annoncez point
     dans Gath[271]--j'ai perdu--une--une--une femme!

          [Note 270: _Samuel_, liv. I, chap. XVII, 28.]

          [Note 271: _Samuel_, liv. II, chap. I, 20.]

       La plus belle des cratures de Dieu, la dernire et la meilleure!
       Maintenant tu es perdue.

     Vous avez sans doute, Monsieur, entendu parler de mon histoire
     avec toutes ses exagrations--mais comme mes actions et mes
     motifs d'action sont particulirement comme moi, et comme ce moi
     est particulirement diffrent de tous les autres, je vous
     demande de m'accorder un moment de loisir et une larme inoccupe
     pour que je vous raconte mon histoire  ma faon.

     J'ai t toute ma vie, Monsieur, un des fils du dsappointement,
     gens  l'air triste,  la longue face. Une toile maudite a
     toujours occup mon znith et vers sa funeste influence, selon
     l'nergique maldiction du prophte. Et vois, tout ce qu'il
     tentera ne prosprera pas[272]. J'atteins rarement o je vise,
     et si j'ai besoin de quelque chose, je suis  peu prs sr de ne
     pas le trouver l o je le cherche. Par exemple, si j'ai besoin
     de mon couteau, je tire de ma poche vingt objets: un coin 
     charrue, un clou de fer  cheval, une ancienne lettre, un lambeau
     de rimes, bref tout, sauf mon couteau, et celui-ci,  la fin,
     aprs une recherche pnible et inutile, je le trouverai dans le
     coin insouponn d'une poche insouponne, comme si on l'avait
     mis  l'cart exprs. Malgr tout, Monsieur, depuis longtemps je
     tournais un regard de convoitise vers ce bonheur inestimable: une
     femme. L'eau me venait dlicieusement  la bouche de voir un
     jeune gars, aprs quelques contes niais et quelques lieux communs
     dbits par un Monsieur en noir, s'en aller coucher avec une
     jeune fille, sans que personne ost y trouver  redire; tandis
     que moi, juste pour avoir fait la mme chose, sauf cette
     crmonie, je suis devenu l'objet de la rise de tout le
     Dimanche, et je suis insult comme un pick-pocket. Je n'ignorais
     pas cependant que, si ma fortune  mauvaise toile avait le vent
     de mon dsir matrimonial, mes projets s'en iraient au nant. Pour
     empcher cela, je rsolus de prendre mes mesures avec tant de
     caution et de prcaution que toutes les plantes malignes de
     l'Hmisphre ne pourraient pas ruiner mes projets[273].

          [Note 272: Nous n'avons pas trouv cette citation exacte
          dans la _Cruden's Concordance_; il y a d'ailleurs dans la
          Bible des expressions analogues qui reviennent  plusieurs
          repriss. Deut. 28, 29, Ps. I, 3.]

          [Note 273: _To John Arnot of Dalquatswood_, April 1786.]

Puis, avec une grande crudit de termes et toutes sortes de
comparaisons  double entente et d'un got douteux sur les escarpes,
les contre-escarpes, les bastions et tous les dtails d'un sige et
d'un assaut de citadelle, il raconte qu'il avait pris ses prcautions
pour djouer le mauvais vouloir de sa mauvaise fortune et rendre son
mariage invitable. Il laisse entendre qu'il n'a pas eu, tout le
temps, d'autre chose en vue. On le prend ici sur le fait d'une de ces
mille faiblesses secondaires qu'une premire faute amne avec elle, et
qui en sont les menues branches. Ce qu'il dit l est faux. Il cdait
au besoin d'expliquer et de pallier son aventure. En ralit il
n'avait jamais eu la pense d'pouser Jane et le serment fait plus
haut le prouve suffisamment. C'est le rsultat fatal d'une de ces
dfaillances, qu'on est oblig de dfendre contre elle le reste de sa
vie et de la combattre, dans l'esprit de ceux surtout qui vous
estiment, par des explications ou des attnuations qui dforment la
vrit. Quand on fait un plaidoyer pour soi-mme, on est expos  tous
les dfauts de l'avocat et on perd les excuses qu'il a. Toute cette
partie de lettre est mle d'un ricanement pnible et presque
grossier. La seconde partie, o il parle de ce qu'il a prouv quand
sa promesse fut rejete, est vraiment, en dpit de ses comparaisons
trop pousses, une terrible peinture de dsespoir.

     Comment j'ai support tout cela? On peut seulement l'imaginer.
     Toutes les ressources de la description restent loin, loin en
     arrire. Il y a, en tout temps, une bonne part de folie dans la
     composition d'un pote, mais, dans cette occasion, j'tais sur
     dix parties, neuf parties et neuf diximes fou  lier. D'abord je
     demeurai fig dans une stupeur insensible, silencieux, sombre,
     comme la femme de Loth, change en sel dans la plaine de
     Gomorrhe. Mais c'est surtout mon second paroxysme qui rend pauvre
     toute description. La dbcle de l'Ocan arctique quand le retour
     du soleil dissout les chanes de l'hiver et, dtachant des
     montagnes de glace longuement accumule, bouleverse avec des
     craquements affreux l'abme cumant; des images comme celle-l
     donnent une faible ide de ce qu'tait la situation de mon me.
     Mes facults enchanes, tout d'un coup lches, mes passions
     affolantes s'levant  une dcuple fureur, passrent par dessus
     leurs rives, avec une force imptueuse, irrsistible, balayant
     devant elles tous les obstacles et tous les principes. La
     Prudence tait un appel inaperu dans l'ouragan qui passe; la
     Raison un lan bramant dans les tourbillons du Maelstrm, la
     Religion un castor se dbattant faiblement dans les chtes
     rugissantes du Niagara. Je reniai le premier moment de mon
     existence; j'excrai la faiblesse et la folie d'Adam pour ce
     prsent, agrable  l'oeil, mais exhalant le poison, qui l'avait
     ruin et m'avait perdu; je suppliai les flancs de la nuit
     inanime de se refermer sur moi et tous mes chagrins.

     Une tempte naturellement se dissipe en soufflant. Mes passions
     puises retombrent graduellement en un calme blafard et, par
     degrs, je suis rentr dans le chagrin assoupi par le temps d'un
     homme veuf qui, essuyant les pleurs dcents, relve ses yeux uss
     par le chagrin pour chercher--une autre femme.

       Tel est l'tat de l'homme; aujourd'hui bourgeonnent sur lui
         Les tendres feuilles de son esprance; demain, il fleurit
           Et il porte sa parure empourpre, abondante, sur lui;
       Le troisime jour arrive une gele, une gele meurtrire
           Qui mord sa racine et alors il tombe comme moi[274].

          [Note 274: Ce sont les vers fameux de Wolsey. Shakspeare,
          _Henri VIII_, acte III, scne II.]

     Telle est, Monsieur, cette re fatale de ma vie. Et il arriva
     que comme j'attendais la douceur, voici l'amertume; et comme
     j'attendais la lumire, voici les tnbres[275].

          [Note 275: _Job_, XXX, 26. Les citations de Burns ne sont
          pas toujours trs fidles. La phrase qui se trouve dans son
          texte est And it came to pass that when I looked for sweet
          behold darkness. Le texte de la traduction anglaise est
          When I looked for good, then evil came _unto me_, and when
          I waited for light, there came darkness.]

     Mais ce n'est pas tout. Dj les bassets saints, la meute 
     fornication, commencent  quter la voie et je m'attends  chaque
     instant  les voir lchs et  les entendre derrire moi donner
     de la voix. Mais comme je suis un vieux renard je leur donnerai
     des dtours et des ruses et, bientt, j'ai l'intention d'aller me
     terrer dans les montagnes de la Jamaque.

C'est qu'effectivement la Kirk-Session avait dj vent de toute
l'aventure. Rien ne donne la sensation directe de la rapidit
d'information et de l'inquisition de ces singuliers tribunaux comme
les procs-verbaux o sont enregistres les diverses phrases de
l'histoire de Burns et de Jane Armour. Ce fut notre bonne fortune
d'arriver  Mauchline au moment o le ministre de la paroisse, le
Rvrend Edgard, prparait ses tudes sur la vie religieuse en cosse;
et c'est un de nos bons souvenirs que le soir o, aprs avoir entendu
une de ses substantielles confrences sur tout ce vieux monde disparu,
nous dcouvrmes, en feuilletant avec lui ces cahiers jaunis, ces
souvenirs qui,  notre connaissance, paraissent pour la premire fois
dans une biographie du pote. Voici le dbut et les premiers indices:

     Avril, le 2.--La session tant informe qu'on dit que Jane
     Armour, femme non marie, est enceinte, et qu'elle a disparu de
     l'endroit o elle demeurait rcemment pour aller rsider
     ailleurs, la session pense qu'il est de son devoir de faire une
     enqute sur la vrit on la fausset de cette rumeur.

     Dans l'intervalle, elle charge deux de ses membres,  savoir
     James Lamie et William Fisher, d'aller entretenir,  ce sujet,
     les parents qui, elle l'espre, seront disposs  prter leur
     concours  la session, comme cela est le devoir et comme il sied,
     et feront leur dclaration.

       *       *       *       *       *

     Avril, le 9.--James Lamie expose qu'il a parl  Mary Smith,
     mre de Jane Armour, qui lui a dit qu'elle ne souponnait pas sa
     fille d'tre enceinte, que celle-ci tait alle  Paisley pour
     voir ses parents et qu'elle ne tarderait pas  rentrer.

Il n'est pas inutile de remarquer qu'un des deux membres chargs de
cette dlicate mission tait le fameux _Holy Willie_, lui-mme,
l'homme  la prire. Le digne homme put avoir de bien douces
dgustations de fiel en pensant  cette nouvelle imprudence de son
ennemi. Au moment de la satire, on n'avait pas pu atteindre ce mchant
gars, mais voici qu'il s'offrait de lui-mme. Malheureusement pour
moi, dit Burns au moment o il se flicite d'avoir chapp 
l'artillerie de la session, malheureusement pour moi mes sottes
escapades m'amenrent, par un autre ct, juste en face et  porte de
leurs plus lourds projectiles[276]. Nous aurons, dans les mmes
extraits, la suite de cette histoire. En attendant on voit que rien ne
manquait aux tribulations de Burns, et que les anxits l'assaillaient
au dehors comme au dedans.

          [Note 276: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

Cette priode de sa vie fut vraiment en proie  un chagrin indicible,
qui ne se ramassait pas en quelques heures douloureuses, mais qui se
rpandait dans tous les instants. Dans ses lettres les plus
insignifiantes, il affleure  la surface entre les formules les plus
banales. Rappelez-vous un pauvre pote luttant, dans vos prires. Il
attend, avec crainte et tremblement, ce moment important pour lui, qui
peut-tre frappera la mdaille de l'empreinte d'une disgrce ternelle
pour votre humble, afflig, tourment, Robert Burns[277]. Et dans une
autre lettre: Ce sont les sentiments plaintifs, naturels  un coeur
que, ainsi que l'lgant et touchant Gray le dit, la mlancolie a
marqu pour un des siens[278]. Cette tristesse tait devenue chez lui
une ide fixe qui se saisissait des moindres faits et leur donnait
l'aspect inquitant d'un prsage funeste ou d'une affligeante leon.
En labourant un champ, si sa charrue bouleverse un pied de
pquerettes, aussitt le rapprochement s'offre  des yeux fixs
toujours sur la mme pense.

          [Note 277: _To Mr Mac Whinnie_, 17th April, 1786.]

          [Note 278: _To Mr John Kennedy_, 20 April 1786. L'expression
          se trouve  la fin de l'_Elegy written in a Country
          Churchyard_.]

  Petite modeste fleur, cercle de cramoisi,
  Tu m'as rencontr dans une heure mauvaise,
  Il a fallu que j'crase dans la poussire
  Ta tige mince:
  T'pargner maintenant n'est plus en mon pouvoir,
  Toi jolie perle.

  Toi-mme, toi qui gmis sur le destin de la pquerette,
  Ce destin est le tien,  une date prochaine,
  Le soc de l'pre Ruine arrive droit
  En plein sur ta jeunesse,
  Bientt, tre cras sous le poids du sillon
  Sera ta destine[279].

          [Note 279: _To a Mountain Daisy._]

Mais cette image, d'une mlancolie gracieuse, ne lui suffit pas; il y
en a une seule qui rend ce qu'il y a de dmesur et de tourment dans
son chagrin: c'est la plus complte image de l'impuissance de l'homme,
toujours la mme, celle qui est emprunte aux temptes de mer. Il
s'est dtourn de la donne de la pice et de la suite naturelle des
comparaisons, pour introduire, de force, hors de sa place, l'image
qu'il porte partout avec lui et dont il ne peut se dbarrasser:

  Tel est le destin de l'humble barde,
  Sur le rude Ocan de la vie, sous une mauvaise toile,
  Il est inhabile  consulter la carte
  Du savoir prudent,
  Jusqu' ce que les houles l'emportent,
  Que les rafales soufflent dur,
  Et qu'il succombe[279].

Cet tat d'esprit produisit toute une srie de pomes d'une teinte
funbre et dont les titres suffisent  indiquer les sujets: _ la
Ruine_, _Dsespoir_, _Lamentation_. Ils sont tous loquents. La
plupart sont trs personnels et, comme il arrive souvent chez Burns,
pleins de dtails fournis par les circonstances dans lesquelles ils
ont t crits. On y reconnat le milieu et la saison. Dans une de ces
pices, c'est le printemps dans les champs, avec ses gats de fleurs
et d'oiseaux et son rveil d'occupations rustiques. La nature rjouie
voit sa robe reprendre ses couleurs vernales et sa chevelure de
feuillage ondule dans la brise, toute frache de rose. Une fte est
partout; la violette et la primevre fleurissent; le merle et le linot
chantent; le laboureur excite gaiement son attelage et la joie est
avec le semeur attentif qui fait de grands pas. Mais le pauvre pote
bless glisse  travers ces scnes comme un fantme puis de douleur,
et pour lui la vie est un songe fatigant, le songe d'un homme qui ne
s'veille jamais:

  Viens, Hiver, avec ton hurlement courrouc,
  Et, furieux, ploie l'arbre dnud;
   Tes tnbres calmeront mon me dsole,
  Quand la nature entire sera triste comme moi[280].

          [Note 280: _Song, composed in Spring._]

Parfois, comme dans la _Lamentation_, c'est la nuit; tandis que les
mortels dorment soulags de leurs soucis, errant dans la campagne il
cherche, dans la solitude et la vue des endroits familiers, cette
recrudescence dchirante et trangement poursuivie dont nous aimons 
sentir nos regrets s'aviver. La ple lune luit silencieusement et,
sous sa blme et froide clart, il vient se lamenter de ce que la vie
et l'amour ne soient qu'un songe. Il raconte ses nuits sans sommeil et
harasses de chagrin, et ses matins o il voit s'allonger la file des
heures pnibles et lentes; jusqu' ce que l'image des heures
amoureuses lui revienne et que le souvenir des moments heureux le
ressaisisse[281].

          [Note 281: _The Lament, occasioned by the unfortunate issue
          of a friend's Amour._]

   toi, orbe ple, qui brilles silencieux,
  Tandis que sommeillent les mortels dlivrs de leurs soucis,
  Tu vois un malheureux qui languit intrieurement
  Et erre ici pour gmir et pleurer!
  Chaque nuit, je tiens veille avec la Douleur,
  Sous tes rayons blmes, sans chaleur;
  Et je me plains, en lamentations profondes,
  Que la vie et l'amour ne sont qu'un songe.

  Oh! se peut-il qu'elle ait un coeur si bas,
  Si perdu  l'honneur, si perdu  la foi,
  Qu'elle abandonne l'amant le plus pris,
  L'poux  qui sa jeunesse s'est lie?
  Hlas! le sentier de la vie peut tre rude!
  Sa route peut la conduire  travers d'pres dtresses!
  Qui alors adoucira ses angoisses et ses peines,
  Qui partagera ses chagrins pour les diminuer?

  Le matin, qui annonce l'approche du jour,
  M'veille pour le labeur et la douleur;
  Je vois, en longue srie, les heures
  O je dois souffrir, se traner lentement;
  Mainte angoisse, mainte torture,
  Cortge affreux du souvenir,
  Tordront mon me, avant que Phoebus s'abaissant
  Ne baise au loin la mer occidentale.

  Et quand, la nuit, je me jette sur ma couche,
  Meurtri, harass de soucis et de chagrin,
  Mes nerfs briss de fatigue, mes yeux uss de larmes
  Veillent comme les voleurs nocturnes:
  Ou si je sommeille, l'imagination, matresse,
  Rgne, farouche, hagarde, folle d'pouvante:
  Mme le jour, malgr ses amertumes, est un soulagement
  Aprs ces nuits qui respirent l'horreur.

Dans le _Dsespoir_, pice compose peut-tre aprs les autres, en un
de ces moments o la douleur tend  se gnraliser en rflexions et
s'infiltre, pour ainsi dire, dans les ides, la souffrance devient une
vue pessimiste de la vie humaine.

  Accabl de chagrin, accabl de souci,
  Fardeau plus lourd que je ne puis porter,
  Je m'assieds  terre et je soupire:
   vie, tu es une charge douloureuse,
  Sur une route pre et fatigante,
  Pour des malheureux tels que moi!
  Quand je jette mon regard dans le sombre pass,
  Quelles scnes pnibles apparaissent!
  Quelles peines nouvelles peuvent me percer?
  J'ai trop lieu de les redouter!
  Toujours soucieux, dsesprant,
  Tel est mon sort amer:
  Mes douleurs ici-bas ne se fermeront
  Que lorsque se fermera ma tombe.

   jours enviables, jours de jeunesse,
  Vous qui dansiez insouciants dans le labyrinthe du plaisir,
  Ignorant le souci et le mal!
  Pourquoi vous changer contre des moments plus mrs,
  Pour sentir les folies et les crimes
  Des autres ou les miens propres!
  Et vous, petits enfants, qui innocemment jouez
  Comme des linots dans les buissons,
  Vous ne savez pas quels maux vous demandez
  Quand vous dsirez tre des hommes;
  Les pertes, les peines,
  Qui saisissent l'homme mr;
  Rien que des alarmes, rien que des larmes
  Pour la vieillesse obscurcie[282]!

          [Note 282: _Despondency, an ode._]

Cette dsesprance atteint son apoge dans un appel  la mort, au-del
duquel il n'y a plus que le suicide.

  Et toi, puissance hideuse, abhorre par la vie,
  Tant que la vie a un plaisir  offrir,
  Oh! coute la prire d'un misrable!
  Je ne recule plus pouvant, je n'ai plus peur;
  Je brigue, je mendie ton aide amicale,
  Pour clore cette scne de souci!
  Quand donc mon me, dans une paix silencieuse,
  Terminera-t-elle le jour attrist de la vie?
  Quand mon coeur lass cessera-t-il ses battements,
  Refroidi, pourrissant dans l'argile?
  Plus de crainte, plus de larmes,
  Pour souiller mon visage inanim,
  Embrass et serr
  Dans ton treinte glaciale![283]

          [Note 283: _To Ruin._]

Toutes ces pices et la lettre que nous citions plus haut sont d'avril
et de mai 1786. Ces productions vritablement dsespres sont serres
les unes contre les autres dans le court espace de quelques semaines.
Il n'y avait videmment pas de repos pour l'esprit misrable de Burns
dans l'intervalle de l'une  l'autre; sa douleur ne prit pas haleine
une seule fois.  la surface, il resta gai; sa fiert et son
excitabilit sociale le soutenaient. Il chercha  oublier ou tout au
moins  s'tourdir, et probablement cette maudite poque de sa vie est
responsable de l'habitude de boire qui lui devint plus tard funeste.
En effet Gilbert dit que, ni pendant le sjour  Tarbolton, ni pendant
le sjour  Mauchline jusqu'au moment o il devint auteur, il ne le
vit pas une seule fois en tat d'ivresse, et il attribue le changement
survenu dans sa conduite  ce que, devenant clbre, il fut plus
recherch[284]. Ce motif est  peine plausible. Burns tait depuis
longtemps aim dans son entourage, assez connu dans les villages
voisins, assez ft de toutes parts pour qu'il n'y et de runion sans
qu'il y ft et sans qu'il en devnt aussitt le roi. Il y avait beaux
jours que les occasions l'assaillaient, et s'il avait rsist  celles
qu'il avait rencontres, il pouvait rsister  toutes. Assurment, il
ne faisait pas fi d'un gobelet de whiskey, l'me des jeux et des
caprices[285], et il aimait John Barleycorn le roi des grains. Mais
c'tait dans la mesure o, depuis qu'en faisant fermenter le raisin ou
l'orge l'homme a trouv le moyen de faire aussi fermenter sa pense,
il semble qu'il soit permis, tant cela est universel et naturel, de
surexciter son imagination et de tendre, au-dessus des tristesses de
la vie, un lger arc-en-ciel de joie factice. C'tait dans la mesure
o boire avec un compagnon noue plus rapidement les connaissances et
fait plus rapidement mrir l'amiti.

          [Note 284: _Gilbert's Narrative._]

          [Note 285: _Scotch Drink._]

  Nous ferons rsonner la mesure de quatre,
  Nous la baptiserons avec de l'eau fumante,
  Et puis, nous nous asseoirons et nous boirons notre coup
  Pour nous rjouir le coeur;
  Et ma foi, nous aurons fait meilleure connaissance
  Avant que nous nous quittions[286].

          [Note 286: _Second Epistle to John Lapraik._]

Mais il n'avait jamais outrepass les limites et n'avait cherch, dans
les cabarets de village que la compagnie d'amis, et dans la boisson
qu'un ptillement de verve. C'est pendant ces semaines mauvaises qu'il
semble qu'il se soit mis, pour la premire fois,  boire lourdement,
qu'il ait cherch dans l'ivresse non plus la surexcitation mais la
stupeur. Afin de trouver l'oubli, il a t jusqu'au point o
s'engourdissent du mme coup la pense et la souffrance. Il s'est jet
dans des orgies plus paisses, avec une sorte de fureur et de bravade
farouche. Il a apport dans la boisson, ce besoin de dfi qui pousse
les amoureux; il a pari de boire plus que les autres; il a fait
toutes les extravagances de tant de pauvres coeurs qui ont cru
s'tourdir. Il le dit lui-mme: J'ai essay souvent de l'oublier, je
me suis plong dans toutes sortes de dsordres et d'orgies: runions
maonniques, assauts de boissons et autres folies pour la chasser de
ma tte, mais tout a t vain![287] Ce n'est plus la lgre
excitation faite presque entire de rire, de paroles et de verve
bruyante, dans laquelle sa nature exubrante se plaisait; c'est la
vraie ivresse, celle qui va jusqu'au bout et continue  outrance,
jusqu' ce que la raison, la parole, l'tre entier chancelle et que le
dernier mot appartienne  la boisson. Gilbert avait raison en disant
que son frre n'avait connu cette dgradation qu'au moment o il
devint auteur. Il se trompe sur les causes qui l'y ont pouss. Burns,
hlas! n'est pas le seul des potes que les voeux briss d'une femme
sans foi[288] aient pouss dans cette voie fatale, o maints ont
laiss leur sant, et quelques-uns leur gnie.

          [Note 287: _To Mr David Brice_, 12th June, 1786.]

          [Note 288: _The Lament._]

       *       *       *       *       *

En voyant les ravages que cet amour a faits dans le coeur de Burns et
en songeant  la place qu'il a tenue dans la suite de sa vie, il est
impossible de ne pas se demander ce que fut cette passion si
cruellement despotique, ce qu'tait la femme qui l'a inspire. Elle ne
semble pas avoir t belle. Brune, avec des cheveux noirs pais et des
yeux noirs brillants, ce qui frappe en elle c'est quelque chose de
bien pris et de net dans les formes du corps, d'alerte et de ferme
dans l'allure, la grce qui ressort de mouvements souples, d'un pas
libre et dcid. Burns faisait allusion  cette lgance de tournure
quand, en parlant de la Nymphe de la _Vision_, il disait:

  Sa robe--en tartan brillant--coulait, descendait,
  Laissant voir simplement la moiti de sa jambe;
  Et quelle jambe! ma jolie Jane
  Seule aurait la pareille,
  Si droite, si effile, si bien prise, si nette;
  Aucune autre n'en approchait[289].

          [Note 289: _The Vision._]

Elle conserva jusqu'avant dans la vie la jeunesse de dmarche et
l'activit qui avaient t son grand attrait. Il est probable
cependant qu'elle avait dans les manires quelque chose de vif et de
sduisant, et cette gat de caractre dont le charme est grand. Son
esprit tait ordinaire et on pourrait croire, si l'on s'en tenait 
ses premires relations avec Burns, que son coeur l'tait encore
davantage.

Et cet amour lui-mme, quelle place occupe-t-il dans la nomenclature
des amours de Burns? Violent, vhment, sincre, il le fut sans doute;
mais ce sont l des caractres qui peuvent tre communs  bien des
passions dont l'essence est diffrente. Si on regarde d'un peu plus
prs celui-ci, on ne tarde pas  voir qu'il relevait presque
exclusivement des sens. Ce qui frappe dans les pices qui s'y
rattachent, c'est le ton voluptueux qui y domine. Elles sont faites
uniquement de sensations physiques, contenues dans des expressions
brlantes.

  Ce ne sont pas des penses potiques, feintes et vaines,
  Qui rclament mes tristes lamentations dlaisses de l'amour;
  Ce n'est pas un pipeau de berger, des chants d'Arcadie,
  Ni des tortures imaginaires, bizarres et faibles;
  La foi change, la flamme mutuelle,
  Les pouvoirs clestes souvent attests,
  Le tendre nom de pre qui m'tait promis,
  C'taient l les gages de mon amour.

  Quand ses bras treignants m'encerclaient,
  Comme les instants extasis s'envolaient!
  Combien j'ai souhait les charmes de la fortune
  Pour l'amour de ma chrie, de ma seule chrie!
  Et faut-il que je le pense! est-elle partie
  La fiert secrte de mon coeur joyeux,
  Et entend-elle, insouciante, mes plaintes,
  Et est-elle  jamais,  jamais perdue?[290]

          [Note 290: _The Lament._]

Les souvenirs auxquels se complaisent ces penses qu'il rassemble
comme un trsor[290], ont parfois une infinie douceur de caresse,
parfois un emportement de lascivit; ils sont tout matriels. La
posie en est merveilleuse, toutes ces strophes sont encore ardentes
et comme enveloppes d'une chaude atmosphre pourpre, toute de
baisers. Depuis les sonnets de Shakspeare, il ne s'tait rien vu dans
la littrature anglaise qui et cette sincrit et cette splendeur de
sensualit:

   toi, reine brillante, qui, au-dessus de la plaine,
  Rgnes maintenant dans le ciel, d'un empire illimit!
  Souvent, ton regard, qui suit silencieusement,
  Nous a vus nous garer, errant amoureusement;
  Le temps, inaperu, s'enfuyait,
  Tandis que le pouls voluptueux de l'amour battait fortement,
  Quand sous tes rayons aux clarts d'argent
  Nous voyions nos yeux s'enflammer mutuellement.

   scnes, fixes en un puissant souvenir!
  Scnes qui jamais, jamais ne reviendront!
  Scnes, qui, si j'oublie parfois dans la stupeur,
  Ds que je les ressens de nouveau, m'embrasent de nouveau!
  Arrach  toutes les joies et  tous les plaisirs,
   travers le vallon dsol de la vie, j'erre;
  Et sans espoir, sans secours, je lamenterai
  Les voeux briss d'une femme infidle[291].

          [Note 291: _The Lament._]

Dans ses lettres aussi, n'est-ce pas toujours le ct sensuel de cet
amour qui reparat? Il n'en parle jamais sans que le trait dominant ne
soit un dtail physique. Ma pauvre chre infortune Jane, comme j'ai
t heureux dans tes bras![292] Et plus tard il s'crie dans une
expression o la sensation de la possession est fortement rendue et
dont la sensualit est presque intraduisible: _I don't think I shall
ever meet with so delicious an armful again._ Je ne retrouverai jamais
une si dlicieuse embrasse[293]. On verra que cet amour conservera
toujours le mme caractre.

          [Note 292: _To Mr David Brice._ 12th June, 1786.]

          [Note 293: _To Gavin Hamilton._ 7th Jan, 1787.]

       *       *       *       *       *

Cette mme aventure allait exercer sur la vie de Burns une influence
toute diffrente et non moins importante.  la suite de la rupture,
son dpart pour la Jamaque, qui n'avait t qu'une offre, devint une
rsolution[294]. Dsireux de s'expatrier  tout prix, il s'entendit
avec un Dr Douglas pour aller tre quelque chose comme un teneur de
livres ou un grant de proprits[295]. Telle tait la pnurie de
Burns qu'il songea  s'engager comme matelot pour pouvoir faire le
passage. Son ami et fidle protecteur, Gavin Hamilton, lui donna le
conseil, afin de se procurer l'argent ncessaire pour le voyage, de
publier ses posies par souscription. C'tait un mode de publication
frquent au XVIIIe sicle. Il lui dit que son nom lui assurait assez
de souscripteurs pour garantir le placement d'un nombre de volumes
suffisant  laisser un petit profit. Ce serait pour payer son passage
 bord d'un navire et se mettre en train l-bas, de l'autre ct des
mers[296]. On a vu que Burns avait assez pris conscience de sa valeur
pour qu'une proposition de ce genre ne l'tonnt pas. Il accepta et se
mit sur le champ  distribuer  ses amis des circulaires de
souscription. Il le fit avec beaucoup d'activit et, pendant tout ce
lamentable mois d'avril, on le voit occup  envoyer de droite et de
gauche une petite feuille imprime qui portait:

          [Note 294: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

          [Note 295: Scott Douglas, vol. IV, p. 141.]

          [Note 296: _Gilbert's Narrative._]

       Proposition pour publier par souscription
       les POMES COSSAIS, par ROBERT BURNS.

     Le livre sera lgamment imprim en un volume in-octavo. Prix,
     broch, trois shellings. Comme l'auteur n'a pas la moindre vue
     mercenaire en publiant, aussitt qu'il y aura assez de
     souscripteurs pour dfrayer les dpenses ncessaires, l'ouvrage
     sera envoy  la presse[297].

          [Note 297: Scott Douglas, tom. I, p. 113.]

Cette proposition sembla, tout de suite, tre accueillie avec faveur.
On trouve, dans la correspondance de ce mois d'avril, des
remerciements  des personnes qui rclament des listes[298]. Gavin
Hamilton s'tait charg d'en placer un bon nombre. Tous ses autres
amis, pris de piti pour ce pauvre garon, s'en occupaient aussi; il
devint aussitt vident que le nombre de souscripteurs serait plus que
suffisant et qu'il allait falloir s'occuper de l'impression.

          [Note 298: _Letters: to Robert Aiken._ 3rd April 1786; _to
          John Ballantine_ 14th April; _to Mr Mac Whinnie._ 17th April
          1786; _to Mr John Kennedy_ 30th April.]

C'est ainsi que ces mois de mars et d'avril 1786 se passrent pour
Robert Burns et c'tait avec raison qu'il disait plus tard: Ce fut
une terrible affaire, dont je ne puis encore supporter le souvenir,
elle me donna une ou deux des principales qualits pour prendre place
parmi ceux qui ont perdu la carte et brouill tous les calculs de la
raison[299].

          [Note 299: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

       *       *       *       *       *

Ici s'intercale un des plus tranges et des plus mystrieux pisodes
de la vie de Burns, celui de Highland Mary, de Mary des Hautes-Terres.
Il resta longtemps ignor. Burns, de son vivant, n'en parla jamais
qu'avec rserve et l'entoura d'une sorte de silence. Quand il fut
forc d'en dire quelques mots,  propos des pices qui portaient le
nom de Highland Mary, il le fit d'une manire trs vague et trs
vasive. Il y fait allusion comme  un vnement du temps pass: le
sujet est un des passages les plus intressants de mes jours de
jeunesse[300], ou ceci est une de mes compositions du commencement
de ma vie, avant que je fusse du tout connu dans le monde[301].
C'est, avec quelques mots cits plus loin, tout ce qu'il en laissa
jamais chapper. Aprs sa mort, sa famille semble avoir dsir laisser
dans l'ombre et l'oubli cet incident. Il est de toute vidence que,
lorsque le Dr Currie prpara son dition de Burns, il reut de Gilbert
des confidences partielles  ce sujet, mais en mme temps des
recommandations de n'en point parler. C'est ce qu'impliquent les
lignes suivantes: Les rivages de l'Ayr furent la scne de passions de
sa jeunesse, d'une nature encore plus tendre; il ne conviendrait pas
d'en rvler l'histoire quand bien mme cela serait en notre pouvoir;
on n'en pourra bientt plus dcouvrir les traces que dans ces pomes
pleins de nature et de sensibilit auxquels elles ont donn naissance.
On sait que la chanson intitule Mary des Hautes-Terres se rapporte 
un de ces attachements. L'objet de cette passion mourut au dbut de la
vie, et l'impression laisse sur l'esprit de Burns semble avoir t
profonde et durable[302]. Il s'en fallut de peu en effet--et cela et
peut-tre t  souhaiter pour la mmoire de Robert Burns--que cette
histoire passt comme un vnement indistinct et secondaire. Aucun des
biographes du pote n'avait pris la peine d'en marquer ni la date, ni
l'importance. M. Scott Douglas, avec beaucoup de pntration et de
patience, est parvenu  lucider ce point obscur, et le rsultat de
ses recherches a t une rvlation imprvue et, par certains cts,
affligeante. Au moment mme o, le coeur saignant de la blessure faite
par Jane, Burns poussait ces plaintes dchirantes, il est dsormais
certain qu'il aima ou crut aimer une autre femme et surtout qu'il se
fit aimer d'elle[303].

          [Note 300: _Letter to Thomson._ 14th Nov, 1792.]

          [Note 301: _Remarks in an interleaved copy of Johnson's
          museum._]

          [Note 302: Currie. _Life of Burns_, p. 30.]

          [Note 303: Voir dans Scott Douglas, vol. IV, p. 120-130, et
          dans son dition de Lockhart, p. 336-339, la suite de faits
          et de raisonnements par lesquels il a tabli irrfutablement
          ce fait. Cette vague aventure flottait quelque part dans la
          jeunesse de Burns. Il l'a saisie et fixe  sa vritable
          date et dans ses vraies circonstances. Dans l'dition de
          Currie, que nous possdons et qui lui a appartenu, se trouve
          le premier soupon de cette histoire et le cri de surprise
          qu'il lui arracha. Au bas de la colonne (p. 31) o se
          trouvent les vagues allusions de Currie, il a crit: Who
          can tell the date?--Can it be possible that 1786 was the
          year? When he was under vows to Miss Armour? Else what can
          be the meaning of _Will ye go to the Indies Mary?!!!_
          videmment, on saisit l la minute o, pour la premire
          fois, la pense qu'une pareille chose tait possible
          traversa le cerveau de Scott Douglas. On verra l'importance
          de cette dcouverte,  travers toute la vie de Burns.]

Il y avait, dans le domaine de Coilsfield, situ  quelque distance de
Mossgiel et habit alors par le colonel Hugh Montgomery, une jeune
fille des Hautes-Terres, nomme Mary Campbell. Elle tait employe
comme servante et avait charge de la laiterie. Elle avait t
auparavant chez Gavin Hamilton, l'ami de Burns, o il est probable que
celui-ci la vit pour la premire fois[304]. C'tait une trangre, et
on se rappelle peu de chose d'elle; personne ne se doutait de la
posie qui glorifierait un jour son nom. Il semble probable que Burns
avait dj tent de lui faire la cour, car sa soeur Mrs Begg se
souvenait de lui avoir entendu dire  son domestique John Blane que
Mary avait refus de le rencontrer dans le vieux chteau. C'tait la
tour dmantele d'un ancien prieur prs de la maison de M.
Hamilton[304]. Il est probable aussi que sa passion pour Jane avait
coup court  ces vellits.

          [Note 304: Chambers, tom. I, p. 252.]

Quand il fut repouss par les Armour, comment se retourna-t-il vers
cette jeune fille, et comment celle-ci reut-elle des hommages qu'elle
parat d'abord avoir tenus  distance? Peut-tre fut-elle porte vers
lui par cette piti fminine que la douleur attire, et il est plus
vraisemblable encore que lui alla vers elle parce qu'il souffrait. Il
y a dans l'me humaine de ces ractions. Lorsqu'elle a t endolorie
par les dceptions et qu'elle est toute brise d'une trahison, elle
est prise d'un grand besoin de scurit et de confiance. Elle va,
comme un voyageur fatigu, aux sources pures et limpides qui coulent
dans les mes tranquilles et simples. Aprs les amours orageux, elle
aspire  ceux qui calment, reposent et consolent. Mais c'est un
hasardeux essai, un remde dangereux. Car si la passion qui affole et
torture revient, avant que l'affection qui apaise et gurit n'ait
achev son oeuvre, le charme reprend et il ne reste alors qu'une
sacrifie. Burns tait bris; il alla vers la douce Mary, parce
qu'elle formait avec Jane un contraste complet. Blonde avec les yeux
azurs des gens des Hautes-Terres, elle passe dans cette histoire
agite comme une figure touchante, et laisse aprs elle une impression
d'affection silencieuse, de modestie et de puret.

Ces nouvelles amours avancrent avec une trange rapidit. Le groupe
de chants de dsespoir qui maudissent la trahison de Jane couvre une
partie du mois d'avril. Ds le commencement de mai, Burns s'tait
fianc  Mary, avant de partir, comme il le croyait, pour la Jamaque.
Lui-mme a laiss en quelques mots le rcit de ces fianailles: Ma
jeune fille des Hautes-Terres, dit-il, tait une charmante crature au
coeur le plus aimant qui ait jamais bni un homme d'un gnreux amour.
Aprs une assez longue dure du plus ardent attachement rciproque,
nous convnmes de nous rencontrer, le second dimanche de mai, dans un
endroit retir, prs des bords de l'Ayr, o nous passmes la journe 
nous dire adieu avant qu'elle s'embarqut pour les Hautes-Terres de
l'Ouest, afin d'arranger les choses dans sa famille pour notre
changement de vie projet[305].

          [Note 305: _Remarks in an interleaved copy of Johnson's
          museum._]

La scne de ces fianailles et de ces adieux est clbre dans
l'histoire de la posie anglaise. Tout contribue  lui donner un
caractre de grce pastorale et de mlancolie: la beaut du lieu, la
destine des personnages et la douceur des vers qu'elle a produits.
C'est prs de la rsidence de Coilsfield,  l'endroit o le petit
ruisseau de la Flail rejoint la rivire d'Ayr, qu'on montre l'aubpine
prs de laquelle les amants se rencontrrent. Le cours de l'Ayr, entre
des bords raides et verts, est pittoresque jusqu' son embouchure; il
ne l'est nulle part davantage que dans cet endroit fait  souhait et
choisi par un pote. L'eau peu profonde coule sur des cailloux, entre
la rive basse et sablonneuse o dbouche la Flail, et l'autre rive
escarpe, qui disparat sous un manteau d'glantiers, de
chvrefeuilles et de bruyres, dans les paisseurs duquel le printemps
sme des milliers d'hyacinthes violettes. C'est une retraite charmante
et intime. Tout autour ondule un horizon de collines boises. Si l'on
jette sur ce tableau le silence solennel d'un dimanche cossais, si
l'on met dans l'me des deux personnages, le respect, la rvrence
qu'inspire le jour sacr, on a quelque ide du sentiment qui prsida 
cette scne et on comprend qu'elle soit pour les cossais grave et
presque religieuse. Cromek raconte que leurs fianailles, qui taient
en mme temps leurs adieux, s'accomplirent avec ces crmonies si
simples et frappantes que le sentiment rustique a inventes pour
prolonger les motions tendres et les consacrer. Ils se tinrent
debout de chaque ct du ruisseau; ils se lavrent les mains dans le
courant et, tenant une Bible entre eux, prononcrent leur voeu d'tre
fidles l'un  l'autre[306]. On a retrouv la Bible en deux volumes
que Burns donna  sa fiance. Sur le premier volume tait crit le nom
de Mary Campbell, suivi de la marque maonnique du pote et de ces
paroles du Lvitique: _Vous ne jurerez point faussement par mon nom.
Je suis l'ternel._ Sur le second volume tait crit: _Robert Burns,
Mossgiel_, galement avec la marque maonnique, et ces mots de St.
Matthieu: _Tu ne te parjureras point, mais tu t'acquitteras envers le
Seigneur de ce que tu as dclar par serment[307]._ Les heures
radieuses s'envolrent, sur lesquelles flottaient des parfums, faites
pour eux de tendresse voile par la mlancolie des adieux et
sanctifie par une solennelle promesse. Quand l'ouest tincelant
proclama la fuite du jour, les amants se sparrent, pour ne jamais se
retrouver. Mais le lieu o fleurit l'aubpine blanche de Burns est
devenu, pour une partie du monde, aussi prcieux que celui o poussent
sur les talus les petites pervenches bleues de Rousseau.

          [Note 306: Cromek. _Reliques of Burns._]

          [Note 307: Les deux volumes se trouvent dans le monument de
          Burns prs d'Ayr.]

On peut juger de la ferveur et de la gravit des voeux que Burns avait
prononcs d'aprs cette pice dans laquelle il les rappelle et les
renouvelle:

  Veux-tu venir aux Indes, ma Mary,
  Et quitter le rivage de la vieille cosse?
  Veux-tu venir aux Indes, ma Mary,
   travers le rugissement de l'Atlantique?

  Oh! doucement croissent le citron et l'orange,
  Et l'ananas sur son arbre;
  Mais tous les charmes des Indes
  Ne sauraient jamais galer les tiens.

  J'ai jur par les cieux  ma Mary,
  J'ai jur par les cieux d'tre fidle;
  Et puissent aussi les cieux m'oublier,
  Le jour o j'oublierai mon voeu!

  Oh! donne-moi ta foi, ma Mary,
  Et donne-moi ta main blanche comme la neige;
  Oh! donne-moi ta foi, ma Mary!
  Avant que je quitte la grve de l'cosse!

  Nous nous sommes donn notre foi, ma Mary,
  De nous unir en affection mutuelle;
  Et maudite soit la cause qui nous sparera
  L'heure et le moment du temps[308]!

          [Note 308: _Will ye go to the Indies, my Mary?_]

C'est avec ces assurances et cette musique de promesses emporte en
elle, que la douce Mary Campbell partit pour les Hautes-Terres. Pauvre
fille!

       *       *       *       *       *

Mais nous ne sommes pas encore au terme des surprises. Le dimanche o
il avait dit adieu  Mary Campbell tombait le 14 mai. Jane Armour
revint de Paisley dans les premiers jours du mois suivant. Moins d'un
mois aprs la promesse du bord de l'Ayr, le 12 juin, il crivait cette
incroyable lettre:

     La pauvre, mal conseille, ingrate Armour est rentre chez elle,
     vendredi dernier. Vous connaissez tous les dtails de cette
     affaire et c'est une sombre affaire. Ce qu'elle pense maintenant
     de sa conduite, je ne le sais pas. Ce que je sais c'est qu'elle
     m'a rendu compltement misrable. Jamais homme n'a aim ou plutt
     ador une femme plus que je ne l'ai adore; et, pour confesser
     une vrit entre vous et moi, je l'aime encore, aprs tout,
     jusqu' la folie, bien que je ne voulusse pas le lui dire si je
     la voyais, ce que je ne souhaite pas. Ma pauvre chre infortune
     Jane, comme j'ai t heureux dans tes bras! Ce n'est pas de la
     perdre qui me rend si malheureux; mais c'est surtout  cause
     d'elle que je crains. Je prvois qu'elle est sur la route qui
     mne, je le redoute,  la ruine ternelle.

     Puisse Dieu tout puissant lui pardonner son ingratitude et son
     parjure envers moi, comme du fond de mon me, je lui pardonne; et
     puisse sa grce tre avec elle et la bnir dans l'avenir. Je n'ai
     pas de plus exacte ide de l'endroit des chtiments ternels que
     ce que j'ai ressenti dans mon me  cause d'elle. Je me suis jet
     dans toutes sortes de dissipations et d'orgies, runions
     maonniques, assauts de boire et autres folies pour la chasser de
     ma tte et tout cela est vain. Et maintenant, au grand remde! Le
     navire est en train de revenir qui doit m'emporter  la Jamaque,
     et alors adieu, chre vieille cosse, adieu, chre ingrate Jane,
     car jamais, jamais plus je ne vous reverrai[309].

          [Note 309: _To David Brice._ 12th June, 1786.]

Et le 9 juillet, il crivait  un autre correspondant, son ami John
Richmond d'dimbourg:

     J'ai t pour voir Armour depuis qu'elle est de retour,
     nullement en vue d'une rconciliation, mais simplement pour
     m'informer de sa sant, et  vous, je puis le confesser, par
     suite d'une sotte et importune tendresse fort mal place sans
     doute. La mre m'a interdit la maison et Jane n'a pas montr le
     repentir auquel on aurait pu s'attendre[310].

          [Note 310: _To John Richmond._ 9th July, 1786.]

Et ailleurs encore:

     La pauvre Armour est de retour  Mauchline. J'ai t pour la
     voir et sa mre m'a interdit la maison; elle n'a pas exprim
     beaucoup de regret de ce qu'elle a fait[311].

          [Note 311: _To David Brice._ 17th July, 1786.]

Comme on sent, sous ces faux prtextes, le besoin de la revoir, de se
rapprocher d'elle! Ainsi donc Jane revenue avait trouv la nouvelle
affection mal affermie, avait eu pour complices des souvenirs trop
rcents encore, s'tait rinstalle dans ce coeur incertain.

En mme temps, Burns dut subir la seconde rprimande publique. En
dtruisant l'acte de mariage, le vieil Armour avait rendu irrgulire
la situation de sa fille et de Burns; il en avait fait deux
dlinquants. Burns, sur le point de quitter le pays, aurait pu se
soustraire  cette punition. Mais il tenait  obtenir un certificat de
clibat et cette crmonie tait l'attestation mme de sa
libert[311]. Il s'y soumit donc. Il eut  comparatre plusieurs fois
 l'glise. La dernire fut le 6 aot. Voici du reste, avec la suite
des procs-verbaux dont nous avons parl plus haut, la suite et les
dtails caractristiques de cet pisode:

     Juin, le 11.--La session, tant informe que Jane Armour est
     enceinte, ordonne  son officier de la convoquer pour le prochain
     sabbath.

     Juin, le 18.--Conseil de session. Jane Armour convoque n'a pas
     paru mais a envoy une lettre adresse au Ministre de la
     paroisse, dont la teneur est ainsi que suit:

       Rvrend Monsieur,

     Je suis sincrement afflige d'avoir donn et de devoir donner 
     votre session du tracas  cause de moi. Je reconnais que je suis
     enceinte; et Robert Burns de Mossgiel est le pre. Je suis avec
     grand respect

     Votre trs humble servante,

       Sign: JANE ARMOUR.

       Mauchline 13 juin 1786.

     L'officier devra convoquer Robert Burns  se prsenter
     aujourd'hui en huit jours.

     Juin, le 25.-- comparu Robert Burns et s'est reconnu le pre de
     l'enfant de Jane Armour.

       Sign: ROBERT BURNS.

     (On a ajout, aprs coup, au mot child la terminaison du pluriel
     child-ren).

     Aot, le 6.--Robert Burns, John Smith, Mary Lindsay, Jane Armour
     et Agnes Auld ont comparu devant la congrgation, professant leur
     repentir du pch de fornication; chacun d'eux ayant comparu 
     deux dimanches auparavant, ils ont aujourd'hui reu la rprimande
     et l'absolution de scandale[312].

          [Note 312: Ces procs-verbaux ont t galement copis par
          nous sur les registres de la Kirk-Session de Mauchline.]

M. Auld, le Ministre, montra du tact. Il adoucit la rprimande et au
lieu de le faire asseoir sur l'escabeau il lui permit de se tenir
debout  sa place[313],  la condition que, s'il prosprait dans sa
vie nouvelle, il n'oublierait pas les pauvres de Mauchline[314]. Du
reste, cette nouvelle comparution semble n'avoir produit sur Burns
qu'une trs mince impression, il en parle dans ses lettres sans colre
et en passant.

          [Note 313: _To David Brice._ 17th July, 1786.]

          [Note 314: R. Chambers, tom. I, p. 277.]

       *       *       *       *       *

Pendant ces mois de juin et de juillet, le paroxysme de douleur du
mois d'avril tait peu  peu tomb. L'influence adoucissante de Mary
Campbell tait intervenue. L'apaisement s'tait fait, et son amour
pour Jane, s'il s'tait rveill, tait plus calme et avait dpouill
sa violence. Dans cette me mobile et ondoyante,  travers laquelle
passaient sans cesse les vagues alternes de la crainte et de
l'espoir, les changements taient brusques et complets. Il lui
fallait peu de temps pour passer d'une extrmit  l'autre. Il reprit
sa belle humeur, bien que la pense du dpart et d'autres dussent
assombrir plus d'une heure solitaire. Il produisit, dans ces quelques
semaines, une srie de morceaux gais dont quelques-uns comme
l'_Adresse  Belzebud_, un _Songe_, ont une tendance politique, dont
d'autres sont des adieux, des notes en vers, parmi lesquelles se
trouve sa belle _ptre  un Jeune Ami_, pleine de conseils sagaces,
et d'une sagesse toute frache rcolte sur ses folies rcentes. Il
paraissait mme avoir pris parti de son dpart et en parlait avec
insouciance, avec bonne humeur et presque avec gat. Malgr tout,
l'incompressible ressort qu'il y avait en lui, par moments, soulevait
et parpillait tous ces chagrins.

  Vous tous qui vivez en vidant les verres,
  Vous tous qui vivez en rimant les vers,
  Vous tous qui vivez sans jamais rflchir,
  Allons, pleurez avec moi;
  Notre camarade nous fausse compagnie
  Et va par del les mers.

  Pleurez-le,  troupe joyeuse,
  Qui chrement aimez, par ci par l, une borde;
  Il ne se joindra plus aux clats joyeux,
  Dans le ton sociable;
  Car il est parti pour un autre rivage,
  Par del les mers.

  Les jolies filles peuvent bien le pleurer,
  Et dans leurs plus chres prires le placer,
  Les veuves, femmes, toutes peuvent le bnir
  D'un oeil plein de larmes;
  Car je sais bien qu'il leur manquera beaucoup,
  Par del les mers.

  Il vit le froid nord-ouest du malheur
  Longuement rassembler une amre rafale;
  Une coquette enfin lui brisa le coeur,
  Malheur lui en advienne!
  Alors, il prit passage, devant le mt,
  Par del les mers.

  Trembler sous le gourdin de la Fortune,
  N'avoir que peu d'eau et de farine pour s'emplir le ventre,
  Avec son humeur fire, indpendante,
  S'accordent mal;
  Alors, il se roula les fesses dans un hamac,
  Par del les mers.

  Gens de la Jamaque, traitez-le bien,
  Trouvez-lui un bon abri confortable,
  Vous trouverez en lui un bon garon
  Plein de joyeuset,
  Qui ne voudrait pas faire mal au diable,
  Par del les mers.

  Adieu! mon camarade, faiseur de rimes,
  Votre sol natal fut de mauvais vouloir,
  Mais puissiez-vous fleurir comme un lis
  Maintenant et prosprer!
  Je boirai mon dernier gobelet  votre sant,
  Par del les mers[315].

          [Note 315: _On a Scotch Bard gone to the west Indies._]

Mais il tait incorrigible. En mme temps que son esprit reprenait un
peu de calme, il reprenait sa veine de galanterie, sduit au point de
tout oublier, par la moindre image qui mettait son imagination en
jeu. Il y en a un exemple qui est curieux par les renseignements qu'il
donne sur sa rapidit d'impression et par la renomme mme de
l'aventure. Il est curieux aussi parce qu'il complte le tableau de
cette me dont la soudainet et la varit d'impressions est
dconcertante et droute les prsomptions.

Un soir du mois de juillet, il se promenait dans le domaine de
Ballochmyle qui venait d'tre achet par M. Alexander. Il suivait les
pentes escarpes au bas desquelles coule la rivire  peine visible.
C'tait une de ses promenades favorites, qui l'avait dj inspir,
quand il avait mis sur les lvres de la fille du propritaire
prcdent, forc par des revers de fortune de vendre son domaine
hrditaire, ce joli et triste adieu:

  Les bois de Catrine taient jaunis,
  Les fleurs tombaient sous la pelouse de Catrine;
  Aucune alouette ne chantait sur les tertres verts,
  La nature apparaissait languissante;
   travers les bosquets fltris, Maria chantait,
  Elle-mme dans toute la fleur de la beaut;
  Et les chos des bois sauvages rsonnaient:
  Adieu les pentes de Ballochmyle!

  Couches dans votre lit hibernal,  fleurs,
  Vous fleurirez de nouveau fraches et belles,
  Vous, oiselets, muets dans les bosquets dpouills,
  Vous charmerez de nouveau l'air de vos voix;
  Mais ici, hlas, pour moi, jamais plus
  L'oiselet ne chantera ni la fleur ne sourira,
  Adieu les jolies rives de l'Ayr,
  Adieu, adieu, doux Ballochmyle![316]

          [Note 316: _Farewell to Ballochmyle._]

Cette fois-ci il suivait une petite alle, quand il aperut la soeur
du propritaire actuel, Miss Wilhelmine Alexander. Lui-mme a dcrit
le tableau et racont la scne, dans une lettre qui indique bien les
splendeurs et en mme temps les dlicatesses de sensations qui
passaient dans cette tte, ple-mle avec des choses brutales ou
grossires. C'est du reste un riche morceau de prose descriptive, et
qui donne une ide de la faon dont ce paysan crivait:

     J'avais err au hasard dans les lieux prfrs de ma muse, les
     bords de l'Ayr, pour contempler la nature dans toute la gat de
     l'anne  son printemps. Le soleil flamboyait au-dessus des
     lointaines collines  l'ouest; pas une baleine ne remuait les
     fleurs cramoisies qui s'ouvraient ou les feuilles vertes qui se
     dployaient. C'tait un moment d'or pour un coeur potique.
     J'coutais les gazouilleurs emplums qui rpandaient leur
     harmonie de tous ctes, avec des gards de confrre; et je
     sortais frquemment de mon sentier, de peur de troubler leurs
     petites chansons ou de les faire s'envoler ailleurs en les
     effrayant. Srement, me disais-je, celui-l est un vrai misrable
     qui, insoucieux de vos harmonieux efforts pour lui plaire, peut
     suivre de l'oeil vos dtours, afin de dcouvrir vos retraites
     caches et vous dpouiller de tous les biens que la nature vous a
     donns: vos plus chers trsors, vos faibles petits. Mme la
     branche d'aubpine blanche qui se mettait en travers du chemin,
     quel coeur, en un pareil moment, pouvait s'empcher de
     s'intresser  son bonheur et de souhaiter qu'elle ft prserve
     du btail  la dent rude ou du souffle meurtrier de l'est? Telle
     tait la scne et telle tait l'heure, quand, dans un coin du
     tableau, j'aperus une des plus belles oeuvres de la nature qui
     ait jamais couronn un paysage potique ou ravi l'oeil d'un
     pote, en exceptant ces bardes visionnaires, qui tiennent
     commerce avec des tres ariens. Si la calomnie et la raillerie
     avaient pass par mon chemin, elles se seraient en ce moment
     rconcilies  jamais avec un tel objet. Quelle heure
     d'inspiration pour un pote! Elle aurait lev la simple et terne
     prose historique  la mtaphore et au rhythme. La chanson fut le
     travail de mon retour  la maison et rpond peut-tre pauvrement
      ce qu'on aurait pu attendre d'une pareille scne[317].

          [Note 317: _To Miss Wilhelmina Alexander, enclosing a song
          inspired by her charms_, Mossgiel 18th Nov. 1786.]

  C'tait le soir, sous la rose, les champs taient verts,
   chaque brin d'herbe pendaient des perles;
  Le Zphyr se jouait autour des fves,
  Et emportait avec lui leur parfum;
  Dans chaque vallon, le mauvis chantait,
  Toute la Nature paraissait couter,
  Sauf l o les chos des bois verts rsonnaient,
  Parmi les pentes de Ballochmyle.

  D'un pas ngligent, j'avanais, j'errais,
  Mon coeur se rjouissait de la joie de la nature,
  Quand, rvant dans une clairire solitaire,
  J'entrevis, par hasard, une belle jeune fille:
  Son regard tait comme le regard du matin,
  Son air comme le sourire vernal de la nature;
  La Perfection, en passant, murmurait:
  Regarde la fille de Ballochmyle.

  Doux est le matin de mai fleuri,
  Et douce est la nuit dans le tide automne,
  Quand on erre dans le gai jardin
  Ou qu'on s'gare sur la lande solitaire;
  Mais la femme est l'enfant chri de la nature!
  C'est l que celle-ci runit tous ses charmes;
  Mais mme l, ses autres ouvrages sont clipss
  Par la jolie fille de Ballochmyle.

   que ne fut-elle une fille de campagne!
  Et moi, l'heureux gars des champs!
  Quoique abrit sous le plus humble toit
  Qui s'leva jamais sur les plaines cossaises!
  Sous le vent et la pluie du morose hiver,
  Avec joie, avec bonheur, je travaillerais,
  Et, la nuit, je presserais sur mon coeur
  La jolie fille de Ballochmyle.

  Alors l'orgueil pourrait gravir les pentes glissantes,
  O brillent bien haut la gloire et les honneurs;
  Et la soif de l'or pourrait tenter l'abme,
  Ou descendre et fouiller les mines de l'Inde:
  Donnez-moi la chaumire sons le sapin,
  Un troupeau  soigner, un sol  bcher;
  Et chaque jour aura des joies divines
  Avec la jolie fille de Ballochmyle[318].

          [Note 318: _The Lass of Ballochmyle._]

La chose tonnante que ces imaginations-l! On peut croire que, dans
des moments comme celui-ci, Jane Armour et Mary Campbell et tous les
soucis et toutes les imprudences avec leurs suites taient loin. Il
oubliait tout, se donnait au ravissement prsent, perdu dans des
chaumires en Espagne. Il avait, autant qu'on peut l'avoir, cette
facult des potes et des artistes de tout oublier  chaque instant et
d'tre en ralit comme des instruments qui vibrent, sans souci de
l'air prcdent. Il envoya peu aprs cette chanson  celle qui la lui
avait inspire, mais il n'en reut aucune rponse. Ce silence
l'offensa car il en reparla plus tard avec une amertume peu
raisonnable[319]. Il tait tout naturel que la demoiselle, ft-elle de
Ballochmyle, ne trouvt aucune rponse  faire  ce singulier paysan
qui, avec toutes les circonlocutions pastorales, n'en parlait pas
moins de la presser chaque nuit sur son coeur. Cependant Miss
Alexander apprit  tre fire d'avoir inspir ces vers au pote
inconnu en qui, ainsi que le dit le Dr Currie, avec l'lgance de son
temps respirait la Muse de Tibulle[320]. Elle ne se maria pas et
devint une vieille, vieille dame. Elle mourut en 1848 ge de 88
ans[321]. Elle avait fait encadrer la chanson reue jadis et l'avait
avec elle partout o elle allait[322]. C'est excentrique, mais non pas
sans quelque chose de profondment fminin. Le manuscrit de la chanson
est maintenant un des objets prcieux des archives de la famille
Alexander[323].

          [Note 319: Scott Douglas, tom. I, p. 161.]

          [Note 320: Currie. _Life of Burns._]

          [Note 321: Voir dans Hately Waddell _Hrones of Burns_, ses
          souvenirs personnels sur Miss Alexander.--Et Chambers, tom.
          I, p. 289.]

          [Note 322: Chambers, tom. I, p. 289.]

          [Note 323: Nous remercions ici le colonel Alexander de la
          bonne grce avec laquelle il nous a permis de visiter
          Ballochmyle et les souvenirs de Burns.]

       *       *       *       *       *

Au milieu de ce mlange incohrent de dsespoirs, de fianailles,
d'orgies maonniques, de productions dsoles, exquises ou railleuses,
de ces adieux, de ces sautes de sentiments, de ces chappes
d'imagination, qui s'entassent du mois d'avril au mois de juillet,
Burns copiait ses posies et corrigeait les preuves. On avait trouv
un imprimeur  Kilmarnock, un nomm John Wilson. Burns se rendait 
pied  Kilmarnock plusieurs fois par semaine, non sans y faire des
stations prolonges avec ses amis, au public-house du vieux Sandy, 
l'enseigne du jeu de Boules, dont le propritaire avait une spcialit
pour la fabrication d'une certaine bire[324]. L'impression commena
probablement le 13 juin, car dans une lettre du 12 juin, il crivait:
Vous avez entendu dire que je deviens pote imprim; demain mes
oeuvres vont  la presse. Je pense que ce sera un volume d'environ
deux cents pages. C'est la dernire sottise que je pense faire;
ensuite, je veux devenir un homme sage aussi vite que possible[325].

          [Note 324: _Burns and his Kilmarnock Friends._ Appendix I.]

          [Note 325: _To David Brice_, 12th June 1786.]

On se demande involontairement quelles pouvaient tre ses
apprhensions  la veille de tenter cette aventure, si extraordinaire
pour lui, de la publication de ses pomes. Il en a fait la confidence
avec sa franchise ordinaire, dans un passage curieux et qui est bien
une preuve frappante de sa nettet et de sa fermet d'esprit. Il tait
 peu prs sr du succs:

     Je pesai mes productions aussi impartialement que cela m'tait
     possible; je pensais qu'elles avaient du mrite; ce m'tait une
     dlicieuse ide qu'on dirait de moi que j'tais un garon de
     talent, mme si cela ne devait jamais arriver  mes oreilles,
     quand je serais un pauvre conducteur de ngres, ou peut-tre
     parti pour le monde des esprits, victime d'un climat
     inhospitalier. Je puis dire avec vrit que, _pauvre
     inconnu_[326], comme je l'tais alors, j'avais  peu prs une
     aussi haute opinion de moi-mme et de mes oeuvres que je l'ai en
     ce moment.... Me connatre moi-mme avait toujours t ma
     constante tude. Je me pesais moi-mme seul; je me mettais en
     balance avec d'autres; je guettais tous les moyens d'observation,
     examinant quelle surface de terrain j'occupais comme homme et
     comme pote; j'tudiais assidment le dessin de la nature, les
     endroits o elle semblait avoir voulu placer les diffrentes
     _ombres_ et les _lumires_ de mon caractre. J'tais  peu prs
     certain que mes pomes obtiendraient quelque applaudissement; 
     mettre les choses au pis, le grondement de l'Atlantique
     assourdirait la voix de la critique et la nouveaut des scnes
     des Indes occidentales, me ferait oublier l'Indiffrence[327].

          [Note 326: En franais.]

          [Note 327: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

Il attendait donc l'vnement avec confiance et sans doute aussi avec un
peu de fiert. Entre temps, il semblait qu'il et puis toutes les
motions qui peuvent tenir en si peu de temps, quand il en survint une
dernire qui sembla dpasser toutes les autres. La conduite des Armour
avait t telle envers Burns qu'il s'tait cru dli de toute obligation
 leur gard. Ils avaient refus la plus haute rparation qu'il ft en
son pouvoir de leur donner; c'tait refuser les moindres. Avant de
s'loigner du pays, il fit dresser un acte par lequel il passait  son
frre Gilbert tout ce qu'il possdait et particulirement les profits
qui peuvent sortir de la publication de mes pomes prsentement sous
presse,  la condition que son frre se chargerait d'lever la petite
fille d'lizabeth Paton, maintenant ge de deux ans, qu'on avait
recueillie  la ferme[328]. Il ne fit aucune provision pour Jane Armour.
Le vieil Armour eut-il vent de la rsolution de Burns ou connaissance de
cet acte? Ce qu'il y a de certain c'est qu'il prit la rsolution
d'empcher Burns de partir sans avoir laiss garantie d'une somme
suffisante pour lever l'enfant dont sa fille tait grosse. Il mit
l'affaire entre les mains des gens de loi. Il y allait pour Burns de
l'emprisonnement[329]. Nouvel acte dans ce drame! Le voil oblig de
quitter la ferme, de dpister les recherches. Depuis quelque temps, je
me glissais de cachette en cachette, dans toutes les terreurs de la
prison; des gens mal aviss et ingrats avaient dcoupl la meute sans
merci des gens de loi  mes trousses[330]. Sans un avertissement
singulier et dont l'origine se laisse deviner, il tait saisi. Il est
probable que le vieil Armour comptait mettre la main sur une partie des
profits que les souscriptions dsormais couvertes assuraient aux pomes.
Burns alla chercher refuge, comme un vritable outlaw, dans la fort de
Old Rome, laissant ignorer  tous o il avait disparu. Le 30 juillet
1786, il crivait  son ami Richmond cette lettre qui rend bien l'tat
d'esprit o il devait tre:

          [Note 328: _Deed of Assignment in favour of his brother
          Gilbert_, of all and Sundry Goods, Gear, Corns, Cattle,
          Horses, Nolt, Sheep, Household furniture, and all other
          movable effects of whatever kind that I shall leave behind
          on my departure from the Kingdom, etc. Mossgiel, 22nd July
          1786.]

          [Note 329: R. Chambers, tom. I, p. 290.]

          [Note 330: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

     Mon heure est maintenant venue. Vous et moi, nous ne nous
     reverrons plus en Angleterre. J'ai des ordres pour me rendre
     avant trois semaines,  bord de la _Nancy_, capitaine Smith,
     allant de la Clyde  la Jamaque et faisant escale  Antigua.
     Ceci, sauf pour notre ami Smith que Dieu prserve longtemps, est
     un secret  Mauchline. Le croiriez-vous? Armour a obtenu un
     mandat d'amener pour me jeter en prison, jusqu' ce que je donne
     garantie pour une somme norme. Ils gardent un secret absolu sur
     ceci, mais j'en ai t inform par un canal auquel ils ne songent
     gure et me voici errant d'une maison d'ami  une autre, et,
     comme un vrai fils de l'vangile, je n'ai pas o reposer ma
     tte. Je sais que vous allez verser l'excration sur la tte de
     Jane; mais, par amour pour moi, pargnez la pauvre fille mal
     conseille: pourtant puissent toutes les furies qui dchirent la
     poitrine de l'amant ruin et dsespr, accompagner sa mre
     jusqu' sa dernire heure! J'cris dans un moment de rage,
     rflchissant  ma misrable situation--exil, abandonn,
     dlaiss. Je ne puis crire davantage--donnez-moi de vos
     nouvelles par retour de la voiture. Je vous crirai avant de
     partir[331].

          [Note 331: _To John Richmond_, 30th July 1786.]

On devine, aux derniers mots de la lettre, d'o venait l'avertissement
qui l'avait sauv. Au moment o elle avait vu celui qui l'avait aim,
auquel elle avait appartenu, auquel elle tenait par l'enfant qu'elle
portait dans ses entrailles, sur le point d'tre saisi et jet en
prison, il est vraisemblable que Jane sentit se rveiller en elle son
attachement ou du moins de la piti. Elle eut horreur de perdre celui
qui, pendant quelques jours, avait t son poux. Elle le fit prvenir
secrtement. On sent dans la lettre que ce trait de dvouement et
d'amiti a presque rconcili Burns avec celle qui lui avait meurtri
le coeur et attrist sa vie. Il y a l comme la reconnaissance d'un
service rendu et un ton de pardon, un retour vers l'infidle. Et, du
mme coup, ces lignes contiennent peut-tre le sort de la pauvre Mary
Campbell.

       *       *       *       *       *

Le lendemain mme de cette lettre, le 31 juillet 1786, paraissaient
les pomes, un humble volume de deux cents pages, avec sa grossire
couverture de papier bleu, son papier rugueux et ses caractres
lourds. Il portait comme titre: _Pomes, principalement en dialecte
cossais, par Robert Burns_, et comme pigraphe, quatre vers qui
indiquaient que l'auteur avait une apprciation exacte de son mrite.
Il commenait par une prface dans laquelle on sent une attente pleine
de confiance et de fiert. Elle mrite d'tre lue entire et avec
soin; il est impossible, dans des conditions si singulires et si
difficiles, de se prsenter avec plus de tact, de simplicit et de
dignit:

     Les bagatelles suivantes ne sont pas la production d'un pote
     qui, avec tous les avantages d'un art savant, et peut-tre au
     milieu des lgances et des loisirs de la vie riche, abaisse ses
     regards pour chercher un thme rural, en songeant  Thocrite et
      Virgile. Pour l'auteur de ceci, ces noms et d'autres noms
     clbres, leurs compatriotes, sont, dans leur langage original,
     une fontaine ferme et un livre scell. Dpourvu des conditions
     ncessaires pour se mettre pote par rgles, il chante les
     sentiments et les moeurs qu'il a ressentis et vus, en lui-mme et
     dans ses compagnons rustiques autour de lui, dans son langage
     natif et dans le leur. Bien qu'il ft Rimeur depuis ses plus
     jeunes annes, ou du moins depuis les premires impulsions des
     passions tendres, ce n'est que trs rcemment que les
     applaudissements, peut-tre la partialit de l'Amiti, ont
     veill sa vanit jusqu' lui faire penser que quelque chose de
     lui valait la peine d'tre montr; aucune des productions
     suivantes n'a t compose avec la pense qu'elles pourraient
     tre imprimes. S'amuser des petites crations de sa propre
     imagination, parmi le travail et les fatigues d'une vie
     laborieuse; transcrire les sentiments divers, les amours, les
     chagrins, les espoirs, les craintes, de sa propre poitrine;
     trouver une sorte de contrepoids aux luttes du monde, scne
     toujours antipathique et tche toujours malaise  l'esprit
     potique; tels furent ses motifs pour courtiser les muses, et il
     a trouv que la posie est sa propre rcompense.

     Maintenant qu'il apparat dans le personnage public d'un auteur,
     il le fait avec crainte et tremblement. La renomme est si chre
      la tribu des rimeurs, que mme lui, pote obscur et sans nom,
     recule et plit  la pense d'tre trait comme un sot
     impertinent qui impose de force ses balivernes au monde et, parce
     qu'il sait faire tinter quelques mauvaises rimailles cossaises,
     se considre comme un pote et non de peu d'importance, en
     vrit.

     C'est une observation de ce clbre pote, dont les divines
     lgies font honneur  notre langage,  notre nation et  notre
     race[332], que l'Humilit a rduit plus d'un gnie  l'existence
     d'un hermite, mais n'en a jamais lev un  la renomme. Que si
     quelque critique relve le mot _gnie_, l'auteur lui dit, une
     fois pour toutes, que certainement il se considre comme dou de
     quelques dispositions potiques; autrement la faon dont il
     publie ses oeuvres serait une manoeuvre au-dessous du pire
     jugement que, il l'espre, ses pires ennemis porteront jamais sur
     lui. Mais au gnie d'un Ramsay ou  la glorieuse aurore du pauvre
     et infortun Fergusson, il dclare avec la mme simplicit et la
     mme sincrit, qu'il n'a pas la plus lointaine prtention, mme
     pendant les plus hautes pousses de sa vanit. Dans les pices
     suivantes, il a souvent tourn son regard vers ces deux potes
     cossais, justement admirs, mais plutt pour s'allumer  leur
     flamme qu'en vue d'une imitation servile.

          [Note 332: Shenstone.]

      ses souscripteurs, l'auteur envoie ses plus sincres
     remerciements. Ce n'est pas le salut mercenaire par-dessus un
     comptoir, mais la gratitude profonde et cordiale du pote qui
     sait combien il doit  la bienveillance et  l'amiti pour lui
     permettre de gratifier--s'il le mrite--le voeu le plus cher de
     tout coeur potique: tre distingu. Il prie ses lecteurs, en
     particulier les Instruits et les Polis, qui pourront lui faire
     l'honneur de le parcourir, de tenir compte de l'ducation et des
     circonstances de sa vie. Mais si, aprs un examen juste, sincre
     et impartial, il est convaincu de lourdeur et de niaiserie, qu'il
     soit trait comme il traiterait les autres dans le mme
     cas--qu'il soit condamn sans merci au ddain et  l'oubli.

Le volume se composait presque entirement des pices crites pendant
l'anne 1785 et les premiers mois de 1786. Il est  remarquer que
quelques-unes de ses principales pices n'y figuraient pas. Peut-tre
par un sentiment de rserve Burns avait-il omis: _la Mort et le Dr
Hornbook_ et la _Prire de Saint Willie_. Quant aux _Joyeux
Mendiants_, cette incomparable production semblait tre sortie
entirement de sa mmoire. Ce volume tait principalement fait de ses
pomes rustiques, de ceux qui ont le plus le got de terroir, et
dpeignent les moeurs et les superstitions de la campagne. Il ne
reprsentait rellement que la moiti de son gnie potique. Pas de
chansons; le don de musique qui tait en lui y tait  peine indiqu.
Dans le volume entier, il n'y en a que trois vritables. _Mary
Morison_, cette chose exquise, bien que ds lors en manuscrit, n'est
pas du nombre. Parmi les trois choisies pour tre publies, une au
moins, les _Sillons d'orge_, est de premire excellence; les deux
autres sont bonnes. On peut dire que ces quelques strophes taient
uniquement la promesse de ce que le monde devait entendre de ses
lvres dans ce genre de posie. C'est par elles seulement qu'une
oreille perspicace pouvait deviner cette mlodie encore mystrieuse,
qui devait plus tard tre rvle au monde, faire de lui un des
chantres les plus hauts et, selon l'expression du Dr Hately Waddell,
un des psalmistes de son pays.

La vente du volume fut tellement rapide que, le 26 aot, moins d'un
mois aprs la mise en vente, il ne restait plus que quinze
exemplaires[333]. Un peu d'argent rentra dans la poche tonne du
pote, qui le mit aussitt de ct pour assurer son voyage. Ds que
je fus matre de neuf guines, le prix pour me faire transporter  la
zone torride, je retins mon passage sur le premier vaisseau qui devait
partir[334]. On a vu que la veille mme de la publication de ses
pomes, il fixait son dpart  trois semaines. Pendant les premiers
jours d'aot, il s'attendait  partir  chaque instant. Ce fut un
simple accident, une rencontre de hasard dans le cabinet du frre de
son futur patron qui l'empcha de partir:

          [Note 333: R. Chambers, tom. I, p. 861. Appendix 10: _Sale
          of the Kilmarnock edition._]

          [Note 334: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

     Je suis all hier chez le Dr Douglas, tout  fait dcid 
     saisir l'occasion du capitaine Smith; mais je trouvai le Dr avec
     un Mr et une Mrs White, tous deux de la Jamaque; ils ont
     entirement drang mes plans. Ils lui ont assur que pour
     m'envoyer  Port-Antonio, il en cotera  mon matre Charles
     Douglas plus de 50 livres; sans compter le risque de me faire
     attraper une fivre pleurtique par suite de la fatigue de
     voyager au soleil. Pour ces raisons, il refuse de m'envoyer avec
     Smith, mais il y a un vaisseau qui part de Greenock le 1er
     septembre, tout droit pour ma destination. Le capitaine est un
     ami intime de M. Gavin-Hamilton et aussi bon garon que mon coeur
     peut le souhaiter; je suis destin  partir avec lui. O je
     trouverai un abri? Je n'en sais rien; mais j'espre sortir de ces
     orages. Prisse la goutte de mon sang qui les redoute! Je connais
     le pire qu'ils peuvent faire et suis prpar  les
     affronter[335].

          [Note 335: _To James Smith_, Monday Morning, 14th Aug 1786.]

Son voyage ainsi recul, il passa une partie du mois d'aot  aller
voir ses amis dans le pays et  recueillir le montant des
souscriptions. Il circulait maintenant librement et avait mme reparu
 Mauchline. Le vieil Armour, intimid peut-tre ou rassur par le
bruit qui se faisait autour du nom de son gendre manqu, avait cess
ses poursuites et se tenait maintenant tranquille[336].

          [Note 336: R. Chambers, tom. I, p. 297-98.]

       *       *       *       *       *

 travers tout cela, il y avait un chapitre attendu de cette histoire,
qui, s'il n'tait pas un dnoment, n'en tait pas moins invitable.
Un dimanche, qui tait le trois du mois de septembre, tandis que Burns
tait  l'glise et coutait un prdicateur dont il ridiculisait le
sermon, Jane accouchait de deux jumeaux, un fils et une fille. Un
frre de sa matresse vint le lui annoncer, le soir,  la ferme, et
s'entendre avec lui pour le baptme[337]. Cet vnement, qui devait
tre prvu, lui fait de nouveau oublier tout le reste. Il semble
enchant et comme tout fier d'avoir deux enfants. Toutes les cordes de
paternit, qui avaient dj vibr en lui, se mettent  trembler de
nouveau, mais touches cette fois par quatre petites mains. Il
tressaille de cette espce de frmissement joyeux qui prend les pres
aux entrailles  l'annonce de leur paternit. Sur le champ il saisit
sa plume et crit  son ami Richmond un mot tout exultant:

          [Note 337: R. Chambers, tom. I, p. 298.]

     Souhaitez-moi bonne chance, cher Richmond. Armour vient de me
     donner un beau garon et une belle fille d'un seul jet. Dieu
     bnisse les chers petits.

           Les roseaux verdissent, ;
           Les roseaux verdissent, ;
       Un lit de plume n'est pas si doux
           Que le sein des fillettes, .[338]

          [Note 338: _To John Richmond._ Sunday 3rd Sep. 1786.]

On se demande si ceux qui l'entouraient, si la vieille mre surtout
partageait son enthousiasme. Quelques jours aprs, quand cette
premire allgresse instinctive fut tombe, il en parlait  un autre
ami avec plus de gravit et une notion plus claire de la ralit.

     Vous avez entendu dire, sans doute, que la pauvre Armour m'a
     pay double. Un trs beau garon et une fille ont veill une
     pense et des sentiments qui vibrent, dans mon me, les uns avec
     des impressions de tendresse, d'autres avec de tristes
     pressentiments[339].

          [Note 339: _To Robert Muir_, 8 Sep. 1786.]

C'tait plutt le langage qu'il convenait de parler dans les
circonstances o il tait. Il fut entendu que les deux familles se
partageraient les enfants. La fille devait rester  sa mre et tre
nourrie par elle; elle vcut peu d'ailleurs. Le garon devait tre
port  la ferme pour y tre lev par sa grand'mre et ses tantes; il
allait rejoindre son autre soeur, la petite Bess[340]. C'tait le
second btard que Burns apportait  la maison; c'taient deux enfants
qu'il allait laisser  la garde et aux soins du sage Gilbert, et de la
vieille mre, dont le foyer se peuplait de petits-enfants venus par le
chemin de traverse. Le gars grandit dru et fort, portant une
ressemblance frappante avec son pre et devint plus tard un homme
distingu.

          [Note 340: R. Chambers, tom. I, p. 298.]

Ainsi, prenant chacun un enfant, ces amants de deux annes, ces poux
de quelques jours, se sparrent, croyant ne jamais se reprendre. Ils
ne gardaient, des rencontres nocturnes et des heures d'amour, que des
souvenirs dchirs par les clats du bonheur bris, des reproches
rciproques, et la lassitude d'une crise o l'une avait laiss son
honneur et l'autre failli laisser sa raison; au milieu de cela, des
fibres de sympathie mal dchires saignantes encore, et je ne sais
quelle attraction profonde, indlbile de deux tres qui ont, avec
ivresse, got l'un  l'autre et dont les chairs se reconnaissent.

       *       *       *       *       *

Pendant ce temps que devenait la douce Mary des Hautes-Terres, la
pauvre fille qui avait eu pour son jour de fianailles le radieux
second dimanche de mai? En quittant l'Ayrshire, elle tait alle dans
la presqu'le de Cantyre, qui forme la pointe mridionale du comt
d'Argyle. Son pre tait matelot  bord d'un cutter des douanes, dont
la station tait dans la petite ville maritime de Campbeltown. C'est
l que vivait sa famille. Elle passa l't au milieu des siens,
recevant probablement des lettres de Burns, mais sans prendre,  ce
qu'il parat, aucune mesure pour son union avec lui. Peut-tre n'en
parlait-il plus. Elle accepta l'offre qui lui fut faite, par un de ses
parents, d'une place  Glasgow pour le terme de la St.-Martin. Elle
arriva  Greenock avec son pre et un frre qu'on venait mettre en
apprentissage chez un charpentier de navire nomm Macpherson, cousin
de sa mre.  peine arriv le jeune garon tomba malade. Mary le
soigna avec dvouement et tendresse; mais quand il commena  aller
mieux, elle-mme sembla languir. Ses amis, superstitieux comme des
Highlanders, crurent qu'on lui avait jet le mauvais oeil, et
peut-tre peut-on voir l un indice que sa tristesse et sa pleur
remontaient  quelque temps. Il fallait du moins que ce dprissement
leur part inexplicable. Ils conseillrent  son pre d'aller 
l'endroit o deux ruisseaux se rencontrent et de choisir dans leur lit
sept cailloux polis, de les faire bouillir dans du lait nouveau et de
le lui donner  boire. Ce n'tait pas l le charme qui pouvait la
gurir; elle souffrait de quelque chose de trop profond. Aprs
quelques jours, elle fut enleve par une fivre maligne qui rgnait.
Elle fut enterre dans un terrain que Macpherson venait d'acheter, 
l'extrmit du vieux cimetire de Greenock, sur le bord de la Clyde,
loin des siens, abandonne dans la grande ville fumante; telle fut la
fin de l'pisode de ce second dimanche de mai. Quelques personnes, 
qui la destine de cette douce fille a paru pure et touchante, lui ont
lev un monument qui abrite sa tombe des rayons du soleil couchant,
quand il s'abaisse au del du rugissement de l'Atlantique. Les
steamers qui sortent de la Clyde passent tout auprs. Une des
dernires choses que voient les cossais, qui quittent le pays en
emportant,  travers le monde, les vers de leur pote national, est la
pierre o sont sculpts les adieux de Burns et de Mary Campbell.

Burns en apprenant la nouvelle de Greenock reut un coup terrible. Mrs
Begg se rappelait qu'aprs le travail de la moisson acheve, elle
tait un jour  son rouet, avec sa mre ou une de ses soeurs qui
l'aidaient. Les deux frres taient l aussi. On apporta une lettre
pour Robert. Il alla  la fentre pour l'ouvrir et la lire, et elle
fut frappe de l'expression d'angoisse qui passa sur son visage. Il
sortit sans dire un mot. Ce fut plus tard seulement que sa famille
apprit cette histoire qui resta toujours comme un sujet sacr dont on
ne devait pas parler[342].

          [Note 341: R. Chambers, tom. I, p. 321-324.]

          [Note 342: R. Chambers, tom. I, p. 324.]

Involontairement on se demande quel a t le rle de Burns en tout
ceci, et cette question, une fois venue dans l'esprit, ne se laisse
pas aisment renvoyer. Lui-mme a rapport cet incident dans ces mots
qui suivent immdiatement le rcit de la journe de mai.  la fin de
l'automne suivant, elle traversa la mer pour me retrouver  Greenock,
o elle tait  peine dbarque qu'elle fut saisie d'une fivre
maligne qui, en peu de jours, poussa ma chre fille dans la tombe
avant mme que je fusse inform de sa maladie[343]. Mais comment
arrangeait-il cette union avec la passion qui l'avait repris. Qu'il
ft sincre quand il maudissait l'heure et le moment du temps qui le
rendrait infidle, cela est probable. Il pouvait croire que
l'indignation avait tu l'ancien amour, et prendre pour une gurison
le baume que rpandait une douce prsence. Mais voici que la matresse
possde avait reparu, ressaisi son pouvoir, chass devant des dsirs
troublants, des souvenirs imptueux, la modeste et tranquille image de
l'absente. Quelle imprudence, quelle faute il avait commise! Que
pouvait-il faire? Sans briser rellement, laissa-t-il voir, peut-tre
malgr lui, par l'espacement des lettres, par leur froideur, leur
gne, le changement qui s'tait fait en lui? Et elle, le
devina-t-elle? Eut-elle les serrements de coeur et les larmes
silencieuses des abandonnes? On ne peut s'empcher de le penser et il
semble que les faits fassent de cette supposition une probabilit. Sur
la Bible qui appartint  Mary Campbell, les deux noms sont presque
effacs, comme si on avait mouill le papier et essay de faire
disparatre avec le doigt les traces d'un voeu viol[344].

          [Note 343: _Remarks in an interleaved copy of Johnson's
          museum._]

          [Note 344: Voir,  dfaut des volumes, le fac-simile des
          inscriptions donn par Scott Douglas, tom. I, p. 298-99.]

Aprs la mort de sa fille, le pre brla les lettres de Burns, et
quand celui-ci lui crivit une lettre mouvante pour lui demander un
souvenir de celle qu'il avait aime, il refusa de lui rpondre et
dfendit qu'on mentionnt son nom devant lui[345]. Dans les pices que
Burns consacra  cet amour, on sent comme une secrte accusation
contre soi-mme. Enfin il y a une lettre de lui de cette poque qui ne
s'applique  rien d'autre. Elle est du commencement d'octobre et
adresse  son ami Robert Aiken.

          [Note 345: R. Chambers, tom. I, p. 325.]

     Je suis, depuis quelque temps, min par un chagrin sincre,
     secret, d  des causes que vous connaissez assez bien: la
     dception, le dsappointement, la piqre de l'orgueil, avec
     quelques coups de couteau de remords qui ne manquent jamais de
     s'abattre comme des vautours sur mes parties vitales, quand mon
     attention n'est pas dtourne par les demandes de la socit ou
     les poursuites de la muse. Mme dans ces moments, ma gat n'est
     que la folie d'un condamn ivre entre les mains du
     bourreau[346].

          [Note 346: _To Robert Aiken_, About 8th October 1786.]

Ces remords ne pouvaient se rapporter  l'affaire des Armour,
puisqu'il avait fait tout ce qui tait en lui pour rparer le mal et
qu'il avait t sacrifi. Il avait de ce ct des griefs et non des
remords; c'tait lui qui pouvait faire des reproches et non en
recevoir. D'o lui venaient donc ces vautours qui ne lui laissaient
point de paix? La rserve singulire qu'il garda toujours sur ce
sujet, dont il semblait vouloir viter de parler, ajoute encore 
l'ide qu'on ne peut s'empcher de concevoir qu'il y eut l quelque
chose dont le souvenir lui tait pnible.

Ce qui semble certain, c'est qu'il expia, par un long regret,
l'imprudence d'avoir donn des paroles  ce qui aurait d rester un
rve, ou la faiblesse d'avoir pris pour un rve ce qu'il avait revtu
de sa parole. Il porta en secret cette blessure jusqu' la tombe.
Aprs des vnements soudains et extraordinaires, qui se pressrent
dans un si bref espace de son existence qu'ils semblaient devoir
refouler et touffer le pass,  des intervalles de plusieurs annes,
elle se rouvrait aussi frache qu'au premier jour. Les plaintes
qu'elle lui arracha, longtemps aprs, sont parmi les plus dchirantes
que la mort d'une femme ait jamais inspires  l'homme. Ce fut,  son
honneur, un endroit de son coeur qui resta ternellement douloureux et
saignant. Ce fut le plus pur, le plus durable et de beaucoup le plus
lev de ses amours. Au-dessus de tous les autres, dont quelques-uns
furent plus ardents, il se dresse avec la blancheur d'un lis.
L'opposition qu'il forme avec la passion pour Jane est complte. Rien
n'est curieux comme de comparer les pices qui ont t inspires par
ces deux femmes. D'un ct toutes les pithtes sont matrielles; ici,
elles sont toutes morales. Les louanges sont empruntes, non aux
grces du corps, mais aux qualits de l'me. Les mots qui reviennent
sans cesse sont ceux d'honneur, de douceur et de bont.

  Bien que j'erre sous des climats lointains,
    Je sais que son coeur ne change pas;
  Car son sein brle de l'clat de l'honneur,
  Ma fidle fillette des Hautes-Terres, .[347]

          [Note 347: _My Highland Lassie, O._]

L'ide de la revoir un jour poursuivait Burns. Chaque fois qu'il
songea  quelque chose d'ternel,  une vie future,  des rencontres
dans l'inconnu, ce fut vers elle que sa pense se tourna. L'amour pour
Jane, vainqueur maintenant, devait tre vaincu dans la revanche
invitable des choses idales sur celles qui sont seulement
terrestres. On peut dire que, comme les autres passions du pote, il
prit et tomba sur le tas des fleurs fanes. L'amour du second
dimanche de mai fut toujours prsent. C'est lui qui conduisit Burns
dans la sphre la plus leve o il atteignit, lui qui inspira ses
plus hauts efforts de spiritualit. La douce fille des Hautes-Terres
aux yeux azurs fut sa Batrice et lui fit signe du bord du ciel.


IV.

LA RENOMME SOUDAINE. -- DPART POUR DIMBOURG.

Cependant, le volume de Kilmarnock avait un succs prodigieux. Il
s'tait enlev si vite qu'il n'en tait pas rest un exemplaire pour
la pauvre ferme de Mossgiel, et que la mre, les frres et les soeurs
de Burns n'eurent ses oeuvres imprimes que dans l'dition
d'dimbourg[348]. La renomme de l'humble volume de Kilmarnock
grandissait et, dpassant les limites de l'Ayrshire, se rpandait 
travers le pays entier. On se prtait ces pomes tonnants; de tous
cts, on les rcitait, on les chantait. Les gens du peuple, les
paysans, avaient pour la premire fois un grand pote qui rendait,
dans leur propre langue, leurs propres sentiments. C'tait un
enthousiasme presque incroyable et tel qu'on aime  le laisser
exprimer par ceux qui l'ont connu. La fille de ferme chantait ses
chansons, dit Allan Cunningham, le laboureur et les bergers rptaient
ses posies, tandis que les vieux et les prudents citaient ses vers
dans la conversation, heureux de trouver que des choses de fantaisie
pouvaient tre rendues utiles. Mon pre qui aimait la posie emprunta
le volume  un clergyman camronien qui, en le lui prtant, y ajouta
ce remarquable conseil: Ne le laissez pas sur le chemin des enfants,
John, de peur de les attraper comme j'ai attrap les miens,  le lire
le jour du Sabbath.[349] Robert Heron raconte que, dans le
Kirkcudbrightshire o il tait alors, il est presque impossible
d'exprimer avec quelle admiration fervente et quelles dlices ces
pomes furent reus. Jeunes et vieux taient galement ravis, agits
et transports. Lui-mme obtint le livre un soir, et ne dormit point
qu'il ne l'et achev. Mme les garons de charrue et les servantes
auraient t heureux de donner les gages qu'ils gagnaient trs
durement et dont ils avaient besoin pour acheter leurs vtements,
s'ils avaient pu se procurer les oeuvres de Burns[350]. La contre
entire rsonnait de son nom. Et ce n'taient pas seulement les
paysans; les gens cultivs et instruits taient galement saisis par
cette contagion d'admiration pour l'homme et la langue. La plupart
d'entre eux, sans doute, commenaient avec la mfiance de Walker et
passaient par les mme phases que lui, pour arriver  la mme
admiration:

          [Note 348: Scott Douglas, tome IV, p. 139.]

          [Note 349: Allan Cunningham, _Life of Burns_, p. 86.]

          [Note 350: Robert Heron, _Life of Burns_, p. 433.]

     Je classais le laboureur potique avec les filles de ferme et
     les batteurs en grange potiques de l'Angleterre, pour les
     productions de qui je n'avais pas une violente admiration. Ainsi
     prpar, les pomes furent mis entre mes mains, et avant d'avoir
     achev une page, j'prouvai des motions de surprise et de
     plaisir dont je n'avais jamais eu conscience auparavant. Le
     langage que j'avais commenc  ddaigner, comme bon seulement
     pour les conversations vulgaires, semblait transform par le
     charme du gnie et tre devenu le langage propre de la posie. Il
     exprimait toutes les ides avec une brivet et une force, il se
     pliait  tous les sujets avec une souplesse qui manquent parfois
     aux langages les plus parfaits.  chaque page, on voyait
     l'empreinte du gnie. Tout tait touch par une main d'une
     dextrit si tonnante qu'elle semblait remplir ses fonctions les
     plus faciles et les plus familires, quand elle accomplissait ce
     que toute autre aurait tent en vain. Je ne quittai pas le volume
     avant de l'avoir achev, et je ne puis pas me rappeler de moments
     qui aient pass plus rapidement que les heures o je fus ainsi
     occup. Un dsir de voir l'homme qui avait le pouvoir de produire
     de tels effets succda naturellement[351].

          [Note 351: Walker. _Life of Burns_, p. LXVIII.]

Tous taient ainsi gagns, sduits, envelopps par ce charme qui
courait le pays; il semblait que c'en ft vritablement un. Une
vieille dame des environs, descendante de Vallace, Mrs Dunlop, venait
d'tre afflige d'une longue et cruelle maladie qui l'avait rduite 
un tat d'assombrissement et de dcouragement. Un volume des pomes
fut laiss sur sa table par un de ses amis. Elle l'ouvrit et tomba sur
le _Samedi soir du Villageois_. Elle le lut avec la plus grande
surprise et le plus grand plaisir. La description des simples
villageois opra sur son esprit comme le charme d'un puissant
exorciste, chassa le dmon ennui et la rendit  son harmonie et  sa
bonne humeur ordinaires. Mrs Dunlop envoya aussitt un messager 
Mossgiel, qui tait  une distance de 15  16 milles, avec une lettre
flatteuse pour Burns, lui demandant de lui envoyer une demi-douzaine
de ses exemplaires et de lui faire le plaisir de venir la voir 
Dunlop-House, aussitt qu'il le pourrait. Ce fut le commencement d'une
amiti et d'une correspondance qui ne finirent qu'avec la vie du
pote. Le dernier emploi qu'il ait fait de sa plume fut une lettre 
Mrs Dunlop, quelques jours avant sa mort[352].

          [Note 352: _Gilbert's Narrative._--R. Chambers, tom. I, p.
          839.]

Les avances les plus flatteuses lui venaient de tous cts et des
hommes les plus minents. Dugald Stewart, le clbre professeur de
philosophie  l'Universit d'dimbourg et un des hommes les plus
accomplis de son temps, qui passait ses vacances dans la villa de
Catrine, sur les bords de l'Ayr, pria le Dr Mackenzie, le docteur de
Mauchline, un de ses amis, de lui amener le pote  dner. Celui-ci y
rencontra Lord Daer, jeune noble de grande esprance, qui revenait de
France o il avait t li avec quelques-uns des hommes qui jourent
un peu plus tard un rle dans la Rvolution Franaise, entre autres
Condorcet[353]. C'tait la premire fois que Burns se trouvait avec un
reprsentant de l'aristocratie; il a laiss ses impressions de cette
entrevue, dans une pice curieuse o l'on sent, sous la bonne humeur
et la satisfaction, ce qu'il y avait d'ombrageux dans ses rapports
avec les personnes d'une position sociale suprieure  la sienne.

          [Note 353: R. Chambers, tom. I, p. 329.]

  Oh! o est le pouvoir magique de Hogarth
  Pour montrer les regards tonns de Messire le Pote,
  Et comment il ouvrait les yeux et balbutiait,
  Quand effar, comme conduit  la bride,
  Et pitinant lourdement sur ses jambes de laboureur
  Il s'embarrassa dans le salon?

  Je gagnai, de ct, un coin, un abri,
  Et vers sa seigneurie glissai un regard,
  Comme vers un prodige effrayant;
  Sauf le bon sens, la jovialit,
  Et (ce qui me surprit) la modestie,
  Je ne remarquai rien d'extraordinaire.

  Je guettais les symptmes des grands,
  L'orgueil du sang, la pompe seigneuriale,
  L'assurance arrogante;
  Du diable s'il avait de la fiert;
  Ni vanit, ni orgueil-- ce que je pus voir,
  Pas plus qu'un honnte laboureur[354].

          [Note 354: _Lines on meeting with lord Daer._]

Burns, on le voit, tait sorti enchant de sa rencontre. On aime  se
figurer cette premire introduction de Burns dans une socit qu'il ne
connaissait pas, et on se reprsente ce dner qui fournirait un
tableau  un Meissonier anglais: le mdecin intelligent et instruit,
le jeune noble libral, la douce et calme figure du vnrable D.
Stewart, et ce pote paysan, un peu gauche, cependant le plus grand de
tous. Dugald Stewart a laiss de son ct l'impression que lui fit
cette premire rencontre; elle tait, elle aussi, excellente.

     Ses manires taient alors, comme elles continurent toujours de
     l'tre ensuite, simples, viriles et indpendantes. Elles
     exprimaient la conscience de son gnie et de sa valeur, mais sans
     rien qui indiqut la forfanterie, l'arrogance ou la vanit. Il
     prenait sa part dans la conversation; mais pas plus qu'il ne lui
     appartenait et coutait avec une attention et une dfrence
     visibles, quand il s'agissait de sujets sur lesquels son
     ducation le privait de moyens d'information. S'il y avait eu un
     peu plus de douceur et d'accommodement dans son caractre, il
     aurait encore t, je le pense, plus intressant. Mais il avait
     t accoutum  faire la loi dans le cercle de ses connaissances
     ordinaires, et sa crainte de tout ce qui approchait de la
     bassesse et de la servilit rendait sa manire d'tre un peu
     dcide et dure. Rien peut-tre n'tait plus remarquable, parmi
     ses divers talents, que l'aisance, la prcision et l'originalit
     de son langage, quand il parlait en compagnie. Cela tait
     d'autant plus remarquable qu'il visait  la puret dans son tour
     d'expression, et vitait, avec plus de souci que la plupart des
     cossais, les particularits de la phrasologie cossaise[355].

          [Note 355: _Dugald Stewart's Letter respecting Burns_,
          donne par Currie, p. 33.]

Sa position toutefois restait toujours indcise et comme en suspens.
Il ne prenait plus gure part aux travaux de la ferme. Cependant il
fit la moisson, qui fut cette anne-l tardive. Quelques-uns de ses
amis, Gavin Hamilton, Aiken, Ballantine, dsols de laisser partir,
pour des climats meurtriers et un avenir incertain, l'homme dont ils
taient fiers et qu'ils aimaient, s'occuprent de lui trouver une
situation qui pt lui permettre de rester en cosse et cherchaient 
lui obtenir une place dans l'Excise[356]. Lui-mme tantt dsirait,
tantt semblait redouter que leurs dmarches russissent. La pense de
ses enfants le retenait; d'autres considrations assez mystrieuses et
qu'on ne peut gure rattacher qu' l'pisode de Mary Campbell,
semblaient le pousser hors du pays. La lettre suivante expose la
situation d'esprit dans laquelle il se trouvait alors:

          [Note 356: R. Chambers, t. I, p. 313.]

     J'ai ressenti en moi toutes sortes de fluctuations et de
     mouvements en ce qui concerne l'Excise. Il y a beaucoup de motifs
     qui plaident fortement contre: l'incertitude d'obtenir bientt
     une place, les consquences de mes folies qui peuvent rendre mon
     sjour ici impraticable... Toutes ces raisons m'engagent  aller
      l'tranger, et contre toutes ces raisons, je n'ai qu'une
     rponse: les sentiments d'un pre. Ceci, dans l'humeur o je me
     trouve  prsent, fait contrepoids  tout ce qui peut tre dans
     l'autre ct de la balance...

     Vous pouvez peut-tre croire que c'est une fantaisie
     extravagante, mais c'est un sentiment qui m'atteint au coeur.
     Bien que sceptique sur plusieurs points de la foi ordinaire, je
     pense cependant avoir toutes les preuves qu'il existe d'une vie
     par del les limites troites de notre existence prsente. S'il
     en est ainsi, comment en prsence de cet tre redoutable, auteur
     de l'existence, comment affronterai-je les reproches des tres
     qui sont vis--vis de moi dans la chre relation d'enfants, et
     que j'aurais abandonns dans l'innocence souriante de leur faible
     enfance!  toi, Pouvoir inconnu, toi Dieu tout puissant, qui as
     allum la raison dans mon sein et m'as donn le bienfait de
     l'immortalit, j'ai frquemment dvi de cet ordre et de cette
     rgularit qui sont ncessaires  la perfection de tes oeuvres,
     cependant tu ne m'as jamais quitt ni dlaiss....

     Depuis que j'ai crit la page prcdente, j'ai vu l'orage du
     malheur s'paissir au-dessus de ma tte dvoue  la folie. Si
     vous russissez,  mon ami, mon bienfaiteur, dans vos dmarches
     pour moi, peut-tre me sera-t-il impossible de recueillir le
     fruit de vos efforts. Ce que j'ai crit dans les pages
     prcdentes est la ferme teneur de ma rsolution; mais si des
     circonstances ennemies m'empchaient d'accepter votre offre
     bienveillante, on si l'accepter menaait de m'attirer de
     nouvelles misres....[357]

          [Note 357: _To Robert Aiken_, 8th October 1786.]

La lettre coupe, inacheve, trahissait l'tat d'incertitude et
d'motion douloureuse o il se trouvait alors. Le temps passait sans
qu'il prt de rsolution et sans que la pense du dpart quittt son
esprit.

       *       *       *       *       *

Il se produisit alors un vnement qui l'en chassa dfinitivement et
eut sur sa destine future une importance dcisive. Il l'a rappel
lui-mme en ces termes:

     J'avais fait mon dernier adieu  quelques amis; ma malle tait
     sur le chemin de Greenock; j'avais compos une chanson _La Nuit
     tnbreuse s'paissit rapidement_, qui devait tre le dernier
     effort de ma muse en Caldonie, quand une lettre du Dr Blacklock
      un de mes amis renversa tous mes projets, en veillant mon
     ambition potique. Le docteur appartenait  une classe de
     critiques dont je n'aurais pas os esprer l'approbation. Son
     ide que je rencontrerais des encouragements pour une seconde
     dition m'enflamma tellement que je partis aussitt pour
     dimbourg, sans une seule connaissance dans la ville et sans une
     seule lettre de recommandation[358].

          [Note 358: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

Les choses ne se passrent pas tout  fait aussi simplement que Burns
le raconte  distance et dans une lettre o les vnements de sa vie
devaient tre ramasss en quelques mots. Mme ce dpart pour dimbourg
ne fut pas sans ses incertitudes et ses difficults. Tout ce passage
de la vie de Burns est encore intressant  suivre de prs.

 quelques milles de Mossgiel se trouve la paroisse de Loudon, dont le
ministre tait alors le Rv. George Lawrie. C'tait un homme de
culture et de got littraires. Il avait des relations dans la socit
intellectuelle d'dimbourg. C'tait un ami de Blair et de Robertson.
Par une rencontre assez curieuse, il avait t l'intermdiaire par
lequel les fragments de Macpherson avaient t soumis  Blair, qui
avait appel sur eux l'attention publique. Lawrie avait lu les pomes
de Burns avec la surprise et l'admiration qu'ils causaient  tous ceux
entre les mains desquels ils tombaient. Bien qu'il ne connt pas le
pote, il les envoya  un de ses amis, le docteur Blacklock, en lui en
demandant son avis et en insinuant qu'il pourrait les communiquer 
Blair, alors connu comme le premier critique du temps.

C'est une figure vnrable et touchante que celle du Dr Blacklock et
qui vaut un crayon d'un instant. N en 1721, il avait perdu la vue 
l'ge de six mois, par suite de la petite vrole, si implacable alors.
Son pre, un maon pauvre, avait entrepris d'instruire lui-mme du
mieux qu'il pouvait son petit aveugle, en lui lisant  ses heures de
repos Milton, Spenser, Prior, Pope et Addison. C'est un autre exemple
de ces ducations cossaises. L'enfant, lev dans cette musique de
potes, se mit  faire des vers, qui tombrent entre les mains d'un
brave homme, le Dr Stevenson d'dimbourg. Celui-ci s'intressa  lui
et lui fournit les moyens de faire ses tudes  l'Universit.
Blacklock entra alors dans les ordres et devint un prdicateur de
rputation. Mais,  la suite de dboires dus  sa ccit, il s'tait
retir  dimbourg et y tenait une sorte de maison de famille o il
recevait quelques lves choisis. C'tait un vieillard trs ple, avec
de beaux cheveux blancs; il tait d'une douceur et d'une bont
inaltrables. On disait de lui qu'il n'avait jamais perdu un ami et
ne s'tait jamais fait un ennemi. Sa bienveillance tait continue,
elle agissait comme un des modes de sa vitalit. Il avait pris, pour
se faire conduire, un petit paysan et lui trouvant de la bonne volont
 apprendre, il lui enseigna le grec, le latin, le franais et en fit
un homme distingu. Si on numrait tous les jeunes gens qu'il a
retirs de l'obscurit et mis en tat, par l'ducation, de se pousser
dans la vie, disait Walker, le catalogue exciterait une surprise trs
naturelle[359]. Et Heron: Il n'y a peut-tre jamais eu un homme qui
pt, avec plus de vrit, tre appel un _Ange sur la terre_ que le Dr
Blacklock. Il tait candide et innocent comme un enfant, nanmoins
dou de la sagacit et de la pntration d'un homme. Son coeur tait
une source continuelle de bont[360]. Cette me exquise tait d'une
amnit et d'une gat constantes, se rjouissant d'une clart
intrieure. Il vivait entour du respect et de l'amour de tous. Quand
le Dr Johnson avait pass par dimbourg, il lui avait dit: Cher Dr
Blacklock, je suis heureux de vous voir; ce qui tait un grand
honneur. Tel tait celui qui venait d'avoir une influence capitale sur
la destine de Burns par quelques-unes de ces paroles, par un de ces
actes de bienveillance, qui sortaient de tous les instants de sa vie.
Il tait de ces hommes autour desquels tombe comme une manne, et prs
de qui la faim, la fatigue, la douleur, ne peuvent passer sans trouver
un rconfort. Ils ne s'en doutent souvent pas; ils n'ont pas mme
notion d'un effort, d'une volition; ils sont bienfaisants par nature,
par exercice de leur faon d'exister[361].

          [Note 359: Walker, _Life of Burns_, p. LX.]

          [Note 360: Heron. _Life of Burns_, p. 433.]

          [Note 361: Voir sur le Dr Blacklock la notice dans
          _Biographical Dictionary of Eminent Scotsmen_.]

Voici la lettre que le Dr Blacklock crivait  Mr Lawrie pour le
remercier de l'envoi du volume de Burns. Elle est curieuse, dans la
premire partie, parce qu'elle donne l'impression produite sur lui par
cette lecture; et dans la seconde, parce qu'il montre qu'un mois
aprs la publication du volume, on s'en occupait dj  dimbourg:

     J'aurais d vous remercier, il y a longtemps, de votre envoi, non
     seulement parce que c'est un tmoignage de votre bon souvenir,
     mais parce qu'il m'a donn l'occasion de goter un des plus
     dlicats et peut-tre un des plus sincres plaisirs dont l'esprit
     humain est susceptible. Une quantit d'occupations m'ont empch
     d'avancer dans la lecture des Pomes;  la fin cependant j'ai
     achev cette agrable tche. J'ai vu bien des exemples de la
     force et de la gnrosit de la nature s'exerant sous des
     dsavantages nombreux et formidables; je n'en ai jamais vu d'gal
      celui que vous avez eu la bont de me prsenter. Il y a une
     motion et une dlicatesse dans ses pomes srieux, une vrit
     d'esprit et d'humeur dans ceux qui ont un tour joyeux, qu'on ne
     peut trop admirer ni trop chaudement louer. Je pense que je ne
     rouvrirai jamais le livre sans sentir mon tonnement renouvel et
     accru. J'aurais voulu exprimer mon approbation en vers, mais,
     soit par suite du dclin de ma vie ou d'une dpression temporaire
     de mes esprits, il est maintenant hors de mon pouvoir d'accomplir
     cette intention.

     M. Stewart (Dugald Stewart) professeur de philosophie de notre
     Universit, m'avait dj lu trois pomes et je lui avais tmoign
     le dsir qu'il fit inscrire mon nom parmi les souscripteurs; mais
     si cela a t fait ou non, je n'ai jamais pu le savoir.... Il m'a
     t rapport, par un gentleman  qui j'avais montr ces oeuvres
     et qui en a cherch un exemplaire avec diligence et ardeur, que
     l'dition tout entire tait dj puise. Il serait donc trs
     dsirable, pour ce jeune homme, qu'une seconde dition plus
     nombreuse que la premire pt tre immdiatement imprime, car il
     parat certain que son mrite intrinsque et les efforts des amis
     de l'auteur pourraient lui donner une circulation plus rpandue
     que tout ce qui a t publi en ce genre,  ma souvenance[362].

          [Note 362: _To Mr George Lawrie_ V. D. M. Sept. 4, 1786,
          donne par Chambers, tom. I, p. 311.]

M. Lawrie fit parvenir cette lettre  Burns. On peut penser si elle
fut accueillie avec joie. Toutefois il ne semble pas qu'elle lui ait
d'abord suggr l'ide de se rendre  dimbourg. Elle ne lui donna que
ce qu'elle contenait rellement, la pense de faire une seconde
dition, dans laquelle il mettrait quelques morceaux composs
rcemment. Il se peut que cette lettre, crite au commencement de
septembre, ait mis quelque temps  arriver jusqu' Burns. Il alla,
vers le commencement d'octobre, trouver son imprimeur de Kilmarnock,
pour lui demander s'il voudrait faire une autre dition de 1000
exemplaires. L'imprimeur voulait bien risquer les avances de la
composition mais pas du papier. D'aprs lui le papier de 1000 copies
coterait environ 25 livres et l'impression environ 15 ou 16; il offre
de s'entendre l dessus pour l'impression, si je veux faire les
avances pour le papier; mais ceci, vous le savez, est hors de mon
pouvoir; aussi adieu l'esprance d'une seconde dition jusqu' ce que
je devienne plus riche! C'est une poque qui, je le pense, arrivera
avec le paiement de la dette nationale britannique[363].

          [Note 363: _To Robert Aiken_, 8th October 1786.]

Cet chec fut une dception pour Burns qui avait peut-tre vu, dans
une seconde dition, le moyen de reculer ou d'viter son dpart. Son
esprit y fut forcment ramen et plus que jamais il se crut sur le
point de quitter son pays. En revenant d'une visite qu'il avait faite
 Mr Lawrie, probablement pour le remercier, je composai, dit-il, la
dernire chanson que je devais crire en Caldonie. Son esprit tait
assombri et la description des circonstances dans lesquelles il avait
fait ce suprme adieu est peut-tre plus frappante que le pome
lui-mme: Il avait pris cong de la famille du Dr Lawrie, aprs une
visite qu'il pensait tre la dernire, et pour s'en retourner chez
lui, il avait  traverser une vaste tendue de moors solitaires. Son
esprit tait fortement affect de quitter pour toujours une scne o
il avait got tant de plaisirs d'une sociabilit lgante, et
attrist par l'aspect sombre de son avenir qui faisait un contraste.
L'aspect de la nature tait en harmonie avec ses sentiments; c'tait
un soir sombre et lourd  la fin de l'automne. Le vent s'tait lev et
sifflait  travers les roseaux et les longues herbes qu'il faisait
plier. Les nuages couraient chasss dans le ciel, et par intervalles,
de froides averses cinglantes ajoutaient le dconfort du corps  la
tristesse de l'me[364]. C'est dans cet tat d'me qu'il composa ces
derniers vers:

          [Note 364: Walker, p. LXXII.]

  La nuit tnbreuse s'paissit rapidement,
  La rafale sauvage et inconstante rugit bruyamment,
  Ce nuage sombre est charg de pluie,
  Je le vois passer sur la plaine;
  Le chasseur a quitt le moor,
  Les couves parpilles se retrouvent en sret,
  Tandis que j'erre ici, press de souci,
  Sur les bords solitaires de l'Ayr.

  L'automne pleure son grain mrissant
  Arrach par le ravage de l'hiver;
   travers son ciel azur et tranquille
  Elle voit passer la tempte;
  Mon sang est glac de l'entendre mugir,
  Je pense  la vague orageuse
  Sur laquelle je dois affronter maint danger,
  Loin des bords jolis de l'Ayr.

  Ce n'est pas le rugissement de la houle souleve,
  Ce n'est pas ce rivage fatal et mortel,
  Bien que la mort y apparaisse sous toutes les formes,
  Les malheureux n'ont plus rien  redouter;
  Mais autour de mon coeur des liens sont nous,
  Et ce coeur est perc de maintes blessures,
  Celles-ci saignent de nouveau, je dchire ces liens,
  Quand je quitte les jolis bords de l'Ayr.

  Adieu collines et vallons de la vieille Coila,
  Ses moors couverts de bruyre, ses valles tortueuses,
  Les scnes o ma malheureuse imagination erre,
  Poursuivant les amours passes et malheureuses!
  Adieu mes amis, adieu mes ennemis,
  Mon pardon aux uns, mon amour aux autres,
  Les larmes qui jaillissent trahissent mon coeur;
  Adieu les jolis bords de l'Ayr![365]

          [Note 365: _The Gloomy Night is gathering fast._]

Il continua  songer au dpart jusqu' la fin d'octobre, car il en
parle encore dans une ptre adresse au major Logan le 30 de ce mois.
C'est seulement dans les premiers jours de novembre que ses amis,
comme M. Ballantine d'Ayr, chagrins de le voir toujours sur le point
de partir, semblent l'avoir pouss  aller  dimbourg essayer d'y
publier cette seconde dition. Ils pensaient probablement que, s'ils
gagnaient du temps, il y avait chances pour que l'exil de Burns ft
vit. En mme temps, il est impossible qu'il ne ft pas inform que
les journaux, le _Magazine d'dimbourg_, s'taient occups de lui et
avaient fait grand cas de ses pomes.

     Un exemple frappant de gnie naturel clatant  travers
     l'obscurit de la pauvret et les obstacles d'une vie
     laborieuse....  ceux qui admirent les crations d'une
     imagination libre et qui ferment les yeux sur de nombreuses
     fautes, en tenant compte de beauts sans nombre, ses pomes
     donneront un singulier plaisir. Ses observations du caractre
     humain sont pntrantes et sagaces et ses descriptions sont vives
     et justes. Il y a un riche fonds de plaisanterie rustique, et
     quelques-unes des scnes tendres sont touches avec une
     dlicatesse inimitable. Le caractre qu'Horace donne  Osellus
     lui est particulirement applicable:

       Rusticus abnormis sapiens crassaque Minerva[366]

          [Note 366: _The Edinburgh Magazine for October_, cit par
          Chambers, tom. I, p. 336.]

Le critique ne s'apercevait pas que les oeuvres de Burns taient
autrement parfaites et acheves que les oeuvres des potes  la mode,
 commencer par Blair. Mais c'tait, beaucoup dj que cette
admiration, mme un peu  ct.

Toutes ces raisons combines firent que Burns prit une grave
rsolution; vers le commencement de novembre, il se dcida  partir
pour dimbourg,  aller tenter sa fortune dans une ville inconnue, la
capitale intellectuelle de l'cosse et, on peut le dire,  cette
poque-l, de l'Angleterre. Il se lanait brusquement vers un avenir
nouveau dont il n'avait pas la moindre ide quelques semaines
auparavant. C'tait une dcision qui devait avoir une influence
considrable sur son avenir, un des tournants importants de sa vie.

Au fur et  mesure que ces bonnes nouvelles affluaient, que les
tmoignages de la renomme de Robert arrivaient d'endroits plus
loigns, montrant par l qu'elle gagnait le pays, on peut compter
qu'une joie grandissait dans la maison. Non pas une surprise; les
siens l'avaient toujours regard comme un tre exceptionnel. Sa mre
surtout dut tre heureuse et ce baume, aprs les rcentes histoires,
venait  point. Non pas tant  cause du bruit: les loges des
trangers importent peu  l'admiration d'une mre pour son fils; ils
ne la corroborent pas; elle est au-dessus de ces appuis; ils la
flattent et l'enchantent seulement. Mais dans cette proclamation des
mrites extraordinaires de son fils, il se peut qu'il y et quelque
chose qui allt plus avant vers le coeur de la bonne femme, sans
qu'elle s'en rendt clairement compte. Ces approbations rassuraient et
ratifiaient son indulgence pour les erreurs de son garon. Elles
semblaient prendre le parti de sa tendresse contre ces moments o elle
se demandait s'il tait bien excusable. N'est-il pas naturel qu'il y
ait un peu d'carts et de dsordre en celui qui, de l'aveu de tout le
monde, est en dehors des conditions ordinaires? Cette pense devait
lui tre adoucissante. C'tait la consolation de maints chagrins
muets, la dfaite de ces doutes, ombres affreuses, qui se glissent
parfois entre une mre et son sang. Et dans Mauchline, dans les
environs, l'admiration pour Burns, jusqu'alors indcise et droute
entre l'tonnement, la curiosit et la critique, prenait pied et se
donnait de l'importance. C'tait un personnage; on s'occupait de lui 
dimbourg, dans des livres et dans les journaux. Le vieil Armour
devait se gratter l'oreille, perplexe; et les rigides passer vite
quand ils rencontraient le pote; s'il allait les imprimer et jeter
leur nom aux rires du pays!

Quant  lui, ses sentiments se laissent deviner. Lorsqu'il fut sur le
point de quitter la petite ferme de Mossgiel, il dut, avec l'habitude
qu'il avait de s'examiner et le net discernement qu'il apportait  ces
examens, il dut se reprsenter ces deux annes et demie, si pleines
d'une confusion o toutes choses tranges taient mles. Quel chemin
parcouru depuis qu'il tait arriv  Mossgiel, avec le ferme propos
d'tre sage et l'intention de devenir un bon fermier! Comme ces
temps-l taient loin dj! Il en tait spar par toute une
existence. Quel tourbillon de luttes, de colres, de labeurs, de
soucis, d'ivresses! Quels lans de production! Quelles douces heures
de rverie et de posie, faites d'un miel dont ses vers n'taient que
les rayons presss! Quels mois, quelles folies! Quelles ivresses
amoureuses, quelles exaltations dlicieuses ou douloureuses! Mais
quels regrets, quelles mlancolies, quels remords en pensant  la
pauvre Mary! Puis, quelles tnbres, quelle paisse nuit de
dsesprance et, tout soudainement, quel coup de soleil, dont il tait
encore bloui, dont il avait l'clat dans la figure, vers lequel il
allait marcher! Ft-il jamais une vie faite de plus de coups de
surprise et plus sole d'motions? Son regard se dbattait perdu,
ne sachant o se reposer, dans ce choc de moments divers, qui se
croisaient plus mls que les lignes d'un tartan. L'toffe de ces
annes tait faite ainsi, d'heures claires, grises et noires, bonnes
et mauvaises, nobles et basses, tisses ensemble, irrvocablement.
Pauvre manteau bigarr qui se dtachait, pour jamais, de ses paules!
Car il lui tait impossible de ne pas sentir qu'il laissait derrire
lui une portion de sa vie. Adieu les champs, retourns par la charrue,
le champ de la Souris et de la Marguerite! Adieu le galetas o il
avait crit ses pomes! Adieu le _ben_ o la _Vision_ lui tait
apparue! Elle ne lui avait pas menti. Ils taient salus  prsent ces
invisibles rameaux qu'elle lui avait placs sur le front. Mais lui?
Avait-il t aussi fidle  la recommandation qu'elle lui avait faite?
Avait-il prserv, irrprochablement, sa dignit d'homme et gard son
me droite? Ces derniers mois, tout secous d'orages sortis de
lui-mme, qu'avaient-ils produit de comparable aux douze mois
prcdents? Hlas! Mais malgr tout, malgr tout, ces annes avaient
t actives, joyeuses, fcondes; elles taient argentes, jusque dans
leurs folies mmes et leurs plus sombres consquences, par la lumire
de la jeunesse.

       *       *       *       *       *

Une lgende s'tait forme, par suite d'une erreur mal rectifie par
Currie, que Burns avait fait  pied la route d'dimbourg. Il y tait
arriv si las, si endolori qu'il tait rest couch deux jours. La
ralit est dans un autre sens aussi intressante et peut-tre plus
curieuse. Il fit le chemin  cheval, sur un poney qui lui avait t
prt par un de ses amis, et son voyage, au lieu d'tre une marche
solitaire et pnible, fut une fte et un triomphe. Il s'loigna de
Mauchline par Scone et Muirkirk, en remontant le cours de sa rivire
favorite l'Ayr, et, franchissant les hauteurs, redescendit vers la
Clyde. Lorsqu'il chevauchait ainsi par les collines et les moors,
assombris alors des tristesses de novembre et mus de ses soupirs, il
tait tout entier  des esprances nouvelles pour lui. Il fredonnait
le refrain d'une vieille chanson:

  En passant prs de Glenap,
  Je vis une vieille femme,
  Qui m'a dit: Reprends courage,
  Tes meilleurs jours vont venir[367].

          [Note 367: Lockhart. _Life of Burns_, p. 103.]

Il avait t convenu que, aprs le premier jour de son voyage, qui
devait en prendre deux, il passerait la nuit chez un M. Prentice, qui
occupait la ferme du domaine de Covington. Tous les fermiers de la
paroisse avaient lu avec dlices les ouvrages alors publis du pote
et taient anxieux de le voir. Ils furent invits  dner avec lui
dans la soire; le signal de son arrive devait tre un drap blanc
attach  une fourche et qu'on placerait au fate d'une meule de bl
dans la cour de la ferme. La paroisse est un bel amphithtre, 
travers lequel circule la Clyde, avec la colline de Wellbrae 
l'ouest, les hauteurs incultes de Tinto et Culter au sud, et la jolie
colline verte et conique de Quothquan  l'est. L'enclos o taient les
meules tant au centre s'apercevait de toutes les maisons de la
paroisse. Enfin Burns arriva mont sur un poney qu'on lui avait prt.
Aussitt le drapeau blanc fut hiss, et aussitt on vit les fermiers
sortir de leurs demeures et converger vers le lieu de rendez-vous. Il
s'ensuivit une fameuse soire ou plutt une nuit, qui emprunta mme
quelque chose au matin, et la conversation du pote confirma et
augmenta l'admiration produite par ses crits. Le matin suivant, il
djeuna en nombreuse socit,  la ferme prochaine occupe par James
Stodart et prit le lunch au Bank, dans la paroisse de Carnwarth, avec
John Stodart, le pre de ma mre, galement en grande compagnie[368].
Vers le soir du deuxime jour, il arriva devant dimbourg. Quand il
aperut, indique par une masse sombre et parseme de lumire, la
silhouette puissante de la grande ville cossaise, il fut pris, sans
doute, d'un mouvement d'motion et d'enthousiasme. C'tait donc l-bas
dimbourg! La tte et l'orgueil de l'cosse, la cit lgendaire et
historique o les rois avaient trn et sig en parlements, la cit
de Marie Stuart, de John Knox, la cit des savants et des potes, de
Buchanan, de Ramsay, de Fergusson, de Hume, la cit o la science, o
l'loquence, les arts brillaient d'un clat prestigieux! Il la salua
de toute la ferveur patriotique que ses lectures avaient dveloppe en
lui.--Puis aprs cette premire exaltation, il songea peut-tre qu'il
arrivait seul et obscur, sans une lettre de recommandation; et il
ressentit le moment d'apprhension et de tristesse qui vous prend aux
portes des vastes sjours d'hommes, quand on y entre pauvre et sans
amis. Il gravit la colline qui suit les flancs du chteau, et montant
par l, il s'en alla trouver son ami Richmond qui lui avait offert
l'hospitalit dans un pauvre logis.

          [Note 368: _Letter of Mr Archibald Prentice._ C'tait le
          fils de l'hte de Burns. Chambers, tom. II, p. 1 et 2.]




CHAPITRE IV.

DIMBOURG.

NOVEMBRE 1786 -- FVRIER 1788.


DIMBOURG EN 1786.

dimbourg n'tait pas encore la cit singulire et admirable, dont la
beaut est forme du contraste de deux villes, l'une gothique et
l'autre classique. La ville nouvelle, avec ses longues et larges rues
bordes de maisons rgulires, coupes  angle droit, termines 
chaque extrmit par un square orn d'une statue, avec son ordonnance
gomtrique et sa dignit un peu monotone, n'existait pas encore. Sur
l'emplacement qu'elle recouvre, Henry Mackenzie, l'auteur de _l'Homme
de sentiment_, que nous avons dj vu, que nous reverrons dans
l'histoire de Burns et qui vcut jusqu'en 1831, tuait des perdrix et
des bcassines[369]. La noble terrasse de Prince's street, qui a si
grand aspect avec sa range de statues en bronze et en marbre des
grands cossais, n'tait qu'un terrain vague o commenaient 
s'lever quelques maisons. Il n'y avait pas longtemps qu'un
propritaire audacieux avait gagn la prime de vingt livres offerte 
celui qui y btirait la premire maison; pas longtemps qu'un autre
avait t exempt de taxe pour avoir bti la seconde; et quelques
annes seulement qu'un troisime, en faisant construire une, avait
stipul que son entrepreneur en lverait une autre  ct, pour qu'il
ft protg des vents d'ouest[370].  la place des beaux jardins que
Prince's street domine aujourd'hui, s'talait un lac, North loch,
qu'assombrissait le reflet des grands rochers du chteau se dressant
sur l'autre rive. Des deux ponts gigantesques, le North Bridge et le
South Bridge, qui unissent l'arte de la vieille ville aux terrains du
nord et du sud, le premier tait  peine achev; le second tait en
construction et le futur lord Cockburn allait en classe sur des
planches jetes en travers des arches inacheves[371]. Calton Hill ne
s'tait pas encore orne de monuments classiques, de temples et
d'dicules grecs, dont les lignes tranquilles, par un fait
probablement unique en architecture, s'accommodent d'un ciel
septentrional. La moderne Athnes n'existait encore que sur les plans
de l'architecte Craig, le neveu du pote Thomson, pour lesquels les
magistrats lui avaient offert une mdaille d'or et le droit de cit
dans un coffret d'argent[372].

          [Note 369: R. Chambers. _Traditions of Edinburgh_, p.
          17.--Voir aussi les souvenirs de l'auteur de _Modern
          Edinburgh_, chap. V, p. 65.]

          [Note 370: R. Chambers. _Traditions of Edinburgh_, p. 18.]

          [Note 371: _Memorials of His Time_, by lord Cockburn, p. 3.]

          [Note 372: James Grant. _Old and New Edinburgh_, tom. II,
          chap. XVI.]

Au moment o Burns y arrivait, dimbourg n'tait encore qu'une vieille
ville embrouille, mi-partie gothique, mi-partie renaissance, la
vieille ville grise, enfume, _auld reekie_, irrgulirement entasse,
empile sous ses toits d'ardoise bleue[373]  l'abri de son rocher. Sa
physionomie n'avait gure chang depuis le temps de Marie Stuart.
C'tait, au premier coup d'oeil, une cohue et une bousculade de rues
profondes, raides et tortues, toutes en zigzags et en pente,
horizontalement et perpendiculairement disloques. Les combles pointus
des maisons, les pignons  redans, les faades  fenestrages
irrguliers, les gables ornements, les tages en surplomb, les
devantures compliques d'appentis, de fentres en encorbellement,
d'chauguettes accroches aux angles des murs, d'escaliers extrieurs,
enchevtraient et changeaient capricieusement leurs profils, dans des
silhouettes pleines de heurts, de brisures et de ressauts, variant
sans cesse. C'taient les vieilles rues du moyen-ge, avec leurs
fentres  allges et  meneaux, leurs portes basses quadrilles de
clous et garnies chacune de son heurtoir, ou plutt d'un anneau
courant sur un morceau de fer tordu et qu'on appelait _risp_; les
vieilles rues avec leurs linteaux  devises, leur foisonnement
d'cussons, de monogrammes, de blasons, de dcors hraldiques, leurs
floraisons touffues et inattendues de sculptures[374]. Cependant
l'image gnrale de la ville n'tait pas aigu et dcoupe, comme
celle d'une ville gothique; il y manquait l'lan lger et innombrable
des clochers et des flches. C'tait plutt une sorte de soulvement
norme et compact, l'exhaussement d'une masse. Le caractre tait
plutt fourni par les lourdes assises des crneaux que par les pointes
jaillissantes des clochers. Cela ressemblait plutt  un amas de
forteresses et de bastilles qu' une assemble d'glises et de
chapelles,  une ville militaire plutt que religieuse. Cet effet
tenait sans doute au formidable chteau qui dominait et crasait la
cit, et, au-dessus de tous les difices, remplissait le ciel de son
bloc colossal. C'est d'une grandeur presque cyclopenne. C'est le
rve d'un gant s'criait le peintre Haydon, l'ami de Keats, en
apercevant dimbourg[375]. Mme pour les esprits en qui l'excessif ne
pntre pas aisment, l'impression est celle d'une grandeur imposante.

          [Note 373: _Tour through the Island of Great Britain_,
          originally begun by the celebrated Daniel de Foe, continued
          by the late Mr Richardson author of _Clarissa_, and brought
          down to the Present Time by Gentlemen of Eminence in the
          Literary World, 1778. Tom. IV, p. 78.]

          [Note 374: Wilson. _Reminiscences of Old Edinburgh_, vol. I,
          p. 61.--Voir aussi les gravures dans les ouvrages
          illustrs.]

          [Note 375: Ballingal's. _Edinburgh Past and Present._ Chap.
          I, par John Gilfillan.]

  La majestueuse dimbourg sur son trne de rocs[376]

          [Note 376: Cit par Gilfillan, dans _Edinburgh Past and
          Present_, chap. I.]

dit Wordsworth. Et Ruskin crit qu'il ne connat qu'une seule cit de
plus noble situation qu'dimbourg[377]. On peut imaginer l'effet que
dut produire cette apparition sur un homme comme Burns, qui n'avait
jamais visit de plus grande ville qu'Ayr ou Kilmarnock. On verra
qu'il sut en saisir tout de suite le caractre dominant.

          [Note 377: Ruskin. _Lectures on architecture and painting._
          Lecture I, au dbut.]

Quand on s'tait dgag de la premire confusion et que l'oeil
commenait  classer ce qui l'avait frapp, on voyait que la ville se
composait principalement d'une longue rue sinueuse, irrgulire,
rapide, btie sur l'chine abrupte d'un long dos de terrain, qui
descend du rocher jusque dans la plaine et qui a fait comparer la
ville  un dragon.  droite et  gauche, sur les deux parois de
l'arte centrale, dvalaient les ruelles obscures, profondes et
escarpes qu'on appelait des _wynds_; leur enchevtrement tait
inextricable. Mais cette rue unique se termine  une de ses extrmits
par le chteau d'dimbourg et  l'autre par le palais d'Holyrood. Et
entre ces deux monuments que de spectacles et de souvenirs! Walter
Scott dit que l'histoire d'dimbourg serait l'histoire abrge de
l'cosse[378]. On peut ajouter que l'histoire de la High street serait
l'histoire d'dimbourg. C'est dans cette rue que se sont accomplis ses
grands vnements et qu'ont pass ses grands personnages. On rencontre
 chaque pas la trace des drames politiques et religieux d'autrefois.
Descendre cette rue, c'est parcourir les annales de l'cosse. Et au
moment o Burns visite la vieille ville, ces souvenirs sont encore
complets, car aucun des vieux btiments qui les font vivre n'a t
dmoli.

          [Note 378: Walter Scott. _Provincial antiquities of
          Scotland_; General account of Edinburgh.]

Tout au haut, sur son formidable pidestal de basalte[379], est le
chteau prouv par tant de siges, battu par les catapultes d'douard
et par les boulets de Cromwell. Au-dessous, ce sont le palais de Marie
de Guise, la reine-rgente, la mre de Marie Stuart, les vieilles
rsidences des ducs d'Argyle, des ducs de Gordon, des comtes de
Cassilis et de Leven et de cent autres[380]. Plus bas, cet difice
vermoulu, menaant et hideux, avec ses deux tourelles et ses fentres
grilles de barreaux de fer, c'est la vieille Tolbooth, la prison
d'dimbourg[381]. Le gnie de Walter Scott ne lui a pas encore donn
sa clbrit europenne, bien que le futur romancier vienne dj errer
autour d'elle et la contempler. Mais pour les cossais, elle a toutes
ses lugubres lgendes. Au fate de ce pignon, est la pointe de fer o
l'on piquait les ttes des criminels, o ont verdi dans la pluie et le
soleil, les faces du rgent Morton et du vaillant Montrose[382]. Juste
au dessous, cette glise dont la tour carre se termine par un
belvdre en forme de couronne royale, c'est St.-Giles, le berceau et
le temple de la Rforme cossaise. C'est l que John Knox, le plus
puissant auteur de la Rforme en cosse, prdicateur et tribun,
prchait ses vhmentes harangues, ses invectives d'une loquence
enflamme et fuligineuse; et qu'il improvisait ses prires plus
virulentes encore:  Lord, si ton plaisir est tel, purge le coeur de
Sa Majest la reine, du venin de l'idoltrie et dlivre-la des liens
et de l'esclavage de Satan, dans lequel elle a t leve et reste
encore, par manque de la vraie doctrine[383]. On sent jusque dans
leurs prires l'cret de ces mes; elles offraient  Dieu, dans des
encensoirs d'airain, un encens fait avec des plantes amres de la Mer
Morte. C'est l aussi que le 23 juillet 1637, quand le doyen commena
 lire la liturgie impose par Charles Ier, la fameuse Jenny Geddes,
vieille marchande de lgumes, lui cria: La diablesse de colique dans
tes entrailles, fourbe voleur, viens-tu dire la messe  mes oreilles!
et en mme temps elle lui jeta  la tte le _folding stool_, le
pliant, que les femmes apportaient avec elles  l'glise[384]. Ce fut
le signal de la bagarre qui allait enflammer une sdition et cette
sdition la guerre civile. Car, l-bas,  l'endroit o les derniers
plis de la ville tranent dans la plaine, ce clocher est celui de
l'glise de Greyfriars, dans le cimetire de laquelle fut sign le
_Covenant_. Ce fut une des grandes scnes de l'histoire d'cosse. Une
multitude de tout rang et de tout ge prit l'engagement de dfendre sa
foi contre les erreurs et les corruptions, en sorte que ce qui sera
fait au moindre d'entre nous pour cette cause sera considr comme
tant fait  nous tous en gnral et  chacun de nous en
particulier[385]. On signait le parchemin sur les tombes,
quelques-uns signrent avec leur sang; un grand tumulte de prires, de
sanglots et de serments s'levait de toutes parts[386]. Et ce fut le
commencement de la Rvolution o Charles Ier devait perdre sa tte.

          [Note 379: La pierre est du diorite basaltique. Voir Hugh
          Miller. _Edinburgh and its Neighbourhood._ Lecture II, p.
          55.]

          [Note 380: _Old and New Edinburgh_, by James Grant, tom. I,
          chap. IX.--Chambers. _Traditions of Edinburgh_, p. 29 et
          32.]

          [Note 381: _Chambers Memorials_, p. 95.]

          [Note 382: _Old and New Edinburgh_, by James Grant, tom. I,
          chap. XIV.]

          [Note 383: Hill Burton. _History of Scotland_, tom. IV, p.
          18.]

          [Note 384: Hill Burton, tom. VI, p. 150-53.]

          [Note 385: Hill Burton, tom. VI, p. 184.]

          [Note 386: R. Chambers. _Traditions of Edinburgh_, p. 311]

Derrire St.-Giles, puisqu'il a t bti sur l'ancien cimetire de
l'glise, c'est le palais du Parlement, o sigeait l'antique
Parlement d'cosse, quand l'cosse tait une nation indpendante,
avant cette ncessaire et douloureuse union de 1707,  laquelle les
coeurs cossais eurent tant de peine  se rsigner et mirent tant de
temps  s'accoutumer. C'est l que fut discut le pacte qui confondit
les destines des deux pays, et qui excitait une telle fureur parmi
les citoyens d'dimbourg qu'il fallut le signer en secret, dans une
cave[387]; c'est l que depuis l'Union se tient la _Court of Session_,
c'est--dire la Cour de Justice, o a sig cette robuste magistrature
cossaise qui a fourni tant de lords chanceliers  l'Angleterre.

          [Note 387: _Old and New Edinburgh_, tom. I, p. 164.]

Un peu plus bas que St.-Giles et de l'autre ct de la voie, cette
maison gothique, qui fait saillie sur la rue, toute dlabre, si
complique avec ses normes lucarnes, ses pignons bizarres, ses trois
tages en surplombs successifs, son escalier extrieur et sa niche de
pierre o l'effigie grossirement sculpte de Mose montre un soleil
mergeant des nuages et portant le nom de Dieu crit en grec, en latin
et en anglais, c'est la maison de John Knox. C'est de l qu'avec sa
figure svre et sa longue barbe, pareil  un dur prophte juif, il
descendait vers le palais d'Holy-Rood pour admonester Marie Stuart
jusqu' ce qu'elle fondt en larmes. Il considrait la cour comme un
lieu d'immoralit, un repaire de baladins, danseurs et amuseurs de
femmes[388]. Passant auprs des quatre filles d'honneur, les Maries
de la reine, comme on les appelait, rayonnantes de jeunesse et de
beaut, il leur jetait une plaisanterie funbre,  la Hamlet. 
belles dames, combien plaisante serait votre vie, si elle devait durer
toujours, et si  la fin vous pouviez passer dans le ciel avec toute
cette gaie toilette. Mais fi! cette brutale, la mort viendra, que nous
le voulions ou non! Et quand elle aura mis la main sur nous, les vers
hideux auront besogne dans cette chair, si belle et si tendre
soit-elle; et la pauvrette me, je le crains, sera si faible qu'elle
ne pourra emporter avec elle ni or, ni garnitures, ni glands, perles
ou pierres prcieuses[389]. Il s'en revenait ensuite, dans sa grande
robe noire, appuy sur sa canne  pomme de corne[390], satisfait
d'avoir objurgu Jzabel. C'est dans cette maison que, dans sa 59me
anne, il ramena comme seconde femme Marguerite Stewart, la plus jeune
fille du bon lord Ochiltree, si bien que ses ennemis l'accusrent
d'avoir gagn le coeur de cette pauvre gentille dame par sorcellerie
et sortilge ce qui parat tre de grande probabilit; elle tait une
demoiselle de sang noble et lui une vieille crature dcrpite du
plus bas degr[391]. C'est de cette fentre qu'il haranguait souvent
la populace. C'est ici qu'il s'teignit, puis par un demi-sicle de
fatigues, de dangers et de colres, le 12 novembre 1572. C'tait un
homme violent et d'un sombre fanatisme, mais courageux. Il n'a jamais
ni craint ni flatt aucune chair, dit  ses funrailles le rgent
Morton, qui ne l'aimait pas[392].

          [Note 388: Wilson. _Reminiscences of Old Edinburgh_, tom. I,
          chap. VI, p. 154.]

          [Note 389: Il faut lire ces scnes dans le rcit de Knox
          lui-mme. _History of the Reformation of Religion in
          Scotland_, Book IV, p. 290-91.]

          [Note 390: James Grant. _Old and New Edinburgh_, tom. I, p.
          6.]

          [Note 391: Mac Crie. _Life of Knox_, Period VIII, p. 217,
          la note HHH,  la fin du volume, p. 394, et la note IX, p.
          472.--James Grant. _Old and New Edinburgh_, tom. I, ch.
          XXIV.]

          [Note 392: Hill Burton, tom. V, chap. LIV, p. 87.]

Et voil l'htel de Moray. De ce lourd balcon de pierre, Archibald duc
d'Argyle, vint avec toute sa famille insulter le noble Montrose
vaincu, garrott, sali par la boue de la populace et tran sur un
tombereau que conduisait le bourreau portant sa livre[393]. C'est de
l que lady Argyle cracha sur le prisonnier; c'est l qu'ils
tremblrent tous, subitement dcontenancs et honteux, sous le calme
regard dont il les regarda[394]. Deux jours aprs, le grand marquis
fut pendu  un gibet haut de trente pieds. Ses amis lui avaient port
de quoi mourir princirement: il tait vtu d'carlate orn de
broderies d'argent. Il marchait avec un si grand air, tant de gravit
et de beaut, que ses ennemis mme versaient des larmes[395]. Sa tte
fut fiche sur la prison d'dimbourg; mais il avait dit qu'il s'en
honorait plus que si on avait arrt que sa statue en or serait
dresse sur la place du march ou son portrait suspendu dans la
chambre du roi; ses membres dcoups furent envoys  quatre villes
d'cosse pour y tre exposs: une main sur la porte de Perth, l'autre
sur celle de Stirling; une jambe et un pied sur la porte d'Aberdeen,
l'autre sur la porte de Glasgow; le tronc fut enterr par les aides du
bourreau sous le gibet[396]; mais il avait dit qu'il souhaitait avoir
assez de chair pour qu'on en envoyt dans les cits d'Europe, en
mmoire de la cause pour laquelle il mourait[397]. Douze ans aprs,
c'tait au tour d'Argyle lui-mme; il fut dcapit dans la High
Street. Il mourut avec fermet et une dignit calme. Sa tte remplaa
sur la pointe de la prison celle de Montrose, dont les restes furent
rassembls et ensevelis avec pompe dans St.-Giles[398].  chaque
instant on rencontre de ces grandes morts dans les annales
d'dimbourg; elles dgouttent de sang.

          [Note 393: Walter Scott. _Tales of a Grand Father_, chap.
          XLVI.]

          [Note 394: Voir les extraits des _Wigton papers_, dans
          Aytoun _Lays of the Scottish Cavaliers_.]

          [Note 395: Voir l'extrait de _Nichol's Diary_, donn par
          Aytoun dans ses _Lays of the Scottish Cavaliers_; et la note
          de Wishart, donne par Walter Scott,  l'endroit dj cit.]

          [Note 396: Hill Burton, tom. VII, p. 8.]

          [Note 397: Walter Scott. _Tales of a Grand Father_, chap.
          XLVI, d'aprs les _Wigton Papers_.]

          [Note 398: Wilson. _Reminiscences of Old Edinburgh_, tom.
          II, p. 112;--et Aytoun, l'introduction en prose au pome sur
          Montrose.]

Ainsi, de toutes parts, de ces cent ruelles et alles pendues aux
flancs de la Grande-Rue, avec les noms historiques des Dundas, des
Beaton, des Kennedy, des Grant, des Lockhart, des Lovat, des Leven,
de tant d'autres, la mmoire des temps passs sort des pierres: les
luttes religieuses, les rivalits seigneuriales, les querelles et les
vengeances des familles, les coups de force, les meurtres, les
enlvements, les sditions, les passages d'armes, depuis les ans o
les douard anglais montaient vers le chteau avec leurs lourds
chevaliers jusqu'au moment rcent o le prtendant Charles-douard
entra dans la ville  la tte de ses sauvages highlanders et o le duc
de Cumberland y passa avec ses dragons. Ces derniers faits sont, en
1786, un souvenir tout poignant: maints tmoins, maints acteurs de ces
scnes vivent encore. Dans la vieille ville, dit un historien
d'dimbourg, il n'y a pas une rue o le sang n'ait t rpandu 
mainte reprise, soit par suite de guerre ou de tumultes locaux; car
c'est l'dimbourg des jours o l'pe n'tait jamais dans le fourreau
et o rgler une querelle _ la mode d'dimbourg_ tait un proverbe
europen[399].

          [Note 399: James Grant. _Old and New Edinburg_, tome 1, p.
          4.]

Lorsque, aprs ce long plerinage, on arrive enfin au bas de la
colline, apparaissent tout  coup les ruines de la chapelle de
Holyrood et la masse quadrangulaire du palais. Ici les images sont
encore plus nombreuses et les souvenirs plus saisissants; surtout on y
suit presque entire la destine de cette fatale famille des Stuarts
une des plus tragiques de l'histoire[400]. Ces grandes baies vides,
o entre la campagne, ces votes rompues o pendent des ronces, sont
tout ce qui demeure de la puissante abbaye que David I avait fonde, 
l'endroit o une croix miraculeuse l'avait sauv d'un grand cerf blanc
rendu furieux par une blessure. C'est l que Jacques II fut couronn
et enterr; c'est l que Jacques III pousa la princesse Marguerite,
fille de Christian I roi de Danemark, quand elle tait ge de treize
ans; c'est la que, en 1503, Jacques IV pousa la princesse Marguerite,
soeur de Henri VIII d'Angleterre[401]. Quelle dynastie que celle de
ces Jacques! Des cinq rois qui taient monts sur le trne avant
Marie Stuart, deux avaient pri assassins, Jacques I et Jacques III;
deux taient morts en combattant, Jacques II et Jacques IV; elle
dernier, Jacques V, avait expir de dsespoir en se voyant dlaiss
par sa noblesse et vaincu au moment o il se croyait triomphant[402].
Ce dernier tait le pre de Marie Stuart dont la fin fut plus
douloureuse encore. Presque tous ont pass sous ces votes jadis si
belles. Cette chapelle tait la plus belle fleur dont l'art religieux
du moyen-ge et orn dimbourg. Les invasions anglaises la
dtruisirent en 1543 et 1547; la ngligence de la Rforme, la
destruction incessante du temps l'ont mise en cet tat. Son dallage de
tombes est encore ce qui a t le plus pargn.

          [Note 400: Mignet. _Marie Stuart_, tom. II, p. 416.]

          [Note 401: _The Abbey and Palace of Holyrood_, by D.
          Anderson, Keeper of the Chapel Royal.]

          [Note 402: Mignet, _Marie Stuart_, tome I, chap. I, p. 22.]

Et tout  ct, le fameux chteau de Holyrood, le thtre de tant de
mariages royaux, de masques, de tournois, de ftes, de funrailles et
de forfaits. C'est l qu'a dbarqu la perle de sa race, Marie Stuart,
quand elle descendit, l'me navre, de la galre qui l'amenait du pays
de France. C'est l qu'elle vcut trois ans, portant son grand deuil
blanc avec lequel il faisait trs beau la voir, car la blancheur de
son visage contendait avec la blancheur de son voile  qui
l'emporterait, et la neige de son blanc visage effaait l'autre[403].
C'est l qu'elle commena  rgner sagement, tandis que cependant on
pouvait sentir que la reine tait incapable d'empcher la femme
d'exercer son charme sur les hommes qui l'entouraient. C'est l que,
dans un emportement de passion sensuelle[404], elle pousa Darnley. Ce
fut l'origine de ses malheurs. Voil la tourelle, o le 9 mars 1566,
tandis qu'elle soupait avec Rizzio, la tapisserie, qui reprsentait la
chute de Phaton, l'ambitieux imprudent[405], se soulevant tout 
coup, laissa voir la tte hagarde et froce de Ruthven le chef des
conjurs; c'est dans cette salle que Rizzio tomba frapp du premier
coup de dague, tandis que ses mains s'accrochaient aux jupes de la
reine et qu'il criait: Giustizia! sauve ma vie, madame, sauve ma
vie; et l aussi est dans le parquet la tache de sang qui en fit
couler tant d'autre. Car  partir de cette horrible scne, le coeur de
Marie Stuart ne souhaita plus que la vengeance[406]. Et le souvenir de
l'enchanteresse qui trouble et sduit l'histoire entrane la pense.
Autour de l'image de la plus trange charmeuse qui, avec Cloptre et
Brunehaut, ait occup un trne, surgissent les figures de Darnley, de
Ruthven, de Morton, de Bothwell, ces vies excessives en amour et en
haine, fougueusement animales, o les convoitises et les colres se
prcipitaient sur leurs objets, destines somptueuses et sanglantes,
toutes, toutes, sanglantes. Et derrire cette tragdie de Holyrood, on
ne peut s'empcher d'entrevoir l'assassinat de Craigmillar,
l'emprisonnement du lac de Lochleven et la scne funbre et sublime de
Fotheringay[407].

          [Note 403: Brantme. _Vie des Dames Illustres. Marie Stuart,
          Reyne d'cosse._]

          [Note 404: Mignet. _Marie Stuart_, tome I, chap. III, p.
          161.--Hill Burton, tome IV, chap. XLIII, p. 105.]

          [Note 405: _Old and New Edinburgh_, tome II, chap. X, p.
          66.]

          [Note 406: Mignet. _Marie Stuart_, chap. IV  la fin.--Hill
          Burton, tome IV, chap. XLIII, p. 145 et suivantes.]

          [Note 407: Voir l'admirable et poignant rcit de cette
          scne, par Mignet. _Marie Stuart_, chap. X.]

Domins par celui d'entre eux qui a t au coeur de l'humanit, tous
ces drames s'emparent de l'esprit et l'meuvent jusqu' le rendre
visionnaire. Si, poursuivant un peu plus avant, on gravit les
premires pentes du sige d'Arthur jusqu'aux dcombres de la chapelle
de St.-Antoine, on aperoit, dans ses fumes et ses vapeurs, la
puissante cit, sous son habituel dais d'un rouge sombre. Il semble
que ce sont tous ces souvenirs tragiques qui montent de toutes parts.
Parfois il arrive que le belvdre de St.-Giles dpasse seul ce nuage
et le spectacle est saisissant: on dirait une couronne gigantesque
tombe dans du sang, et apparue dans le ciel comme le symbole de cette
race royale dont la mmoire plane sur cette cit. On ressent alors une
profonde motion historique; on comprend le respect et l'enthousiasme
avec lequel les cossais contemplent leur ancienne capitale dans sa
robe de majestueuse tristesse.

       *       *       *       *       *

Il est inutile d'insister sur ce fait qu'un homme du XVIIIe sicle, 
plus forte raison Burns, ne pouvait parcourir une ville comme
dimbourg, avec le sentiment pittoresque et prcis des vnements
passs que possde  prsent l'esprit de l'humanit. Le mouvement
romantique et historique, qui d'ailleurs allait partir d'dimbourg
mme, n'tait pas encore n; l'homme de gnie qui devait faire
revivre, et, comme un grand restaurateur, nettoyer et raviver tous les
tableaux d'autrefois, commenait seulement  les contempler et  les
aimer. Cependant un certain intrt s'tait dj veill pour les
choses d'cosse. Il y avait vingt-cinq ans qu'avait clat un des
grands succs littraires du XVIIIe sicle, _l'Histoire d'cosse_ de
Robertson. L'oeuvre de Hume avait paru et mis en relief les faces
cossaises de l'histoire britannique[408]. On voit, par les rcits de
Pennant, de Newte et d'autres, que les stations historiques, que les
voyageurs d'aujourd'hui ne manquent pas de faire, taient faites
galement par les voyageurs d'alors[409]. Lorsque le Dr Johnson avait
pass par dimbourg en 1773, Boswell l'avait conduit voir les endroits
clbres de la ville. Nous sortmes afin que le Dr Johnson pt voir
quelques-unes des choses que nous avons  montrer  dimbourg; et
Robertson harangua le Dr Johnson sur les lieux qui se rapportent aux
scnes de sa clbre histoire d'cosse. Pour les cossais proprement
dits, une visite d'dimbourg tait alors une occasion de douleur et de
regrets. Beaucoup d'entre eux n'avaient pas encore pris leur parti de
l'Union, aprs un sicle. Je commenai  me laisser aller  mes vieux
sentiments cossais, dit Boswell en racontant qu'il conduisit Johnson
voir le palais du Parlement, et j'exprimai un ardent regret que, par
notre union avec l'Angleterre, nous eussions cess d'exister, que
notre royaume indpendant ft perdu. Il est vrai que cela lui attira
un bon coup de boutoir de Johnson, qu'il accueillit avec
reconnaissance et qu'il enregistra avec vnration[410]. On ramnera
probablement  ses vraies proportions l'effet qu'dimbourg produisait
sur un voyageur du XVIIIe sicle, en se disant que les gens de cette
poque ne percevaient pas la couleur des vnements, mais qu'ils en
sentaient le ct humain, auquel ils donnaient un tour oratoire et
gnral. Ces choses n'taient pas pour eux sujets  descriptions et 
tableaux, mais  apostrophes et  loquence.

          [Note 408: L'histoire de Robertson est de 1759, une seconde
          dition avec additions et corrections allait paratre en
          1787; celle de Hume parut pendant les annes 1754, 56, 59 et
          61.]

          [Note 409: Pennant. _First Tour in Scotland. Performed in
          the year 1769.--Tour Through different parts of England
          Scotland and Wales. Performed in 1778_, by Richard Joseph
          Sulivan.--_Tour in England and Scotland performed in 1785_,
          by Thomas Newte.]

          [Note 410: Boswell. _Journal of a Tour to the Hebrides_,
          Monday August 16.]

       *       *       *       *       *

Il n'est pas impossible, ce semble, de comprendre maintenant et de
distinguer les sentiments qui se succdrent en Burns, pendant ses
premires courses  travers dimbourg. Il fut d'abord frapp
d'tonnement, devant cette ville qui surprend les voyageurs les plus
exercs. Il se sentit un peu interdit et dpays, comme il arrive
lorsque le sentiment des lieux rcemment quitts persiste confusment
en nous et que nous ne sommes pas encore tout entiers  ceux que nous
voyons.

  Edina! ville favorite de l'cosse!
  Salut  tes palais et  tes tours,
  O jadis, aux pieds d'un monarque,
  Sigeaient les pouvoirs souverains de la Lgislation!
  Moi qui nagure contemplais les fleurs follement parses,
  En errant sur les rives de l'Ayr,
  Et chantais, solitaire, les heures paresseuses,
  Je m'abrite dans ton ombre honore[411].

          [Note 411: _Address to Edinburgh._]

Pourtant son esprit ne tarda pas  se frayer son chemin dans cet
tonnement et  discerner avec clart les traits principaux. Son
_Adresse  dimbourg_ et certains passages d'autres pices peuvent
servir  reconstituer ses impressions. Tout le ct thologique,
puritain, le ct de la Rforme proprement dite, qui passionne les
esprits d'aujourd'hui, le laissa indiffrent. Les souvenirs religieux
n'taient pas pour lui plaire. John Knox ne lui a gure inspir qu'une
rime burlesque dans une pice anti-clricale:

    Orthodoxes, orthodoxes
  Qui croyez  John Knox[412];

          [Note 412: _The Kirk's Alarm._]

et quant  l'autre souvenir de St.-Giles, il en fit encore un pire
usage: il donna le nom de Jenny Geddes  une jument, un peu rosse,
qu'il eut plus tard. Au contraire, il fut fortement frapp de
l'apparence militaire d'dimbourg; la strophe sur le chteau domine
toute la pice adresse  la ville; elle en est de beaucoup la plus
robuste. Parmi les descriptions des potes qui ont t inspires par
la vieille forteresse, il n'y en a aucune ni dans Walter Scott, ni
dans Hogg, ni dans Aytoun, qui approche de celle-ci, pour je ne sais
quel hrissement menaant de contreforts et de bastions.

  L guettant de haut les moindres alarmes,
  Ton pre, rude forteresse brille au loin,
  Comme un hardi vtran, blanchi dans les armes,
  Et marqu, dchir de mainte cicatrice.
  Les murs lourds, aux barres massives,
  Farouches, debout sur le roc abrupt,
  Ont souvent soutenu les assauts de la guerre
  Et souvent repouss le choc de l'agresseur[413].

Mais sa vritable motion fut en arrivant devant Holy-Rood. Son
patriotisme un peu attard et populaire, l'espce de fiert qu'il
prenait  croire que ses anctres avaient combattu dans la Rbellion
de 1745, la piti qu'inspire la fortune des Stuarts, lui soulevrent
le coeur d'enthousiasme:

  Avec des penses frappes de terreur, des larmes de piti,
  Je contemple ce noble, majestueux palais,
  O, en d'autres temps, les rois de l'cosse,
  Hros fameux! avaient leur royale demeure;
  Hlas! Combien changs les temps futurs!
  Leur nom royal tomb dans la poussire!
  Leur race infortune errante, sombre, exile!
  Bien qu'une loi rigide crie: Cela tait juste!

  Farouchement mon coeur bat de voir vos traces,
  Vous dont les anctres, au temps jadis,
   travers les rangs ennemis et les brches croulantes,
  Portrent le lion sanglant de la vieille cosse:
  Et moi-mme qui chante en accents rustiques,
  Peut-tre mes aeux ont quitt leur chaumire
  Et affront le rude rugissement et le visage affreux du Danger,
  Suivant hardiment par o vos pres menaient[413].

          [Note 413: _Address to Edinburgh._]

Mais, ce ne fut pas tout ce qu'il ressentit. Autour de Holyrood, il
rencontra l'ombre de Marie Stuart; elle y erre et tend sa main 
baiser aux potes, cette main qui tait  elle seule une sduction,
cette longue, grle et dlicate main[414], qui rendit Brantme
pote, lorsqu'il parlait de cette belle main blanche et de ces beaux
doigts si bien faonns qu'ils ne devaient rien  ceux de
l'Aurore[415]. Burns la baisa et fut sduit. Il devint,  partir de
ce moment, un des partisans de l'irrsistible reine. Il prit tout
naturellement parti pour elle; la considra comme injustement
perscute: Vu la chambre o la belle offense Marie, reine
d'cosse, naquit[416]. Je vous envoie, madame, un hommage potique
que j'ai rcemment offert  la mmoire de notre aimable reine
cossaise, grandement offense[417]. Il s'adressait  Tytler qui
avait publi sa dfense de Marie Stuart: Vnr dfenseur de la belle
Stuart[418]. Elle devint une des apparitions favorites de sa pense.
Il fut peut-tre le premier  voir dans cette existence le sujet d'un
drame, qu'il concevait avec son dcor et ses ressorts historiques.

          [Note 414: Ronsard. _Regret,  Marie Stuart._]

          [Note 415: Brantme. _Marie Stuart._]

          [Note 416: _Journal of the Highland Tour_, 25th Aug 1787.]

          [Note 417: _To Lady Winifred Maxwell Constable_, April
          1791.]

          [Note 418: _To William Patrick Fraser._]

           la scne d'un Shakspeare ou d'un Otway
  Pour reprsenter l'adorable, l'infortune reine cossaise!
  Vaine fut toute la toute puissance de ses charmes fminins,
  Contre les armes de l'aveugle, impitoyable, folle rbellion.
  Elle tomba, mais tomba avec une me vraiment romaine,
        Pour assouvir la vengeance d'une femme rivale,
  Une femme--bien que la phrase puisse sembler grossire,
            Aussi habile et cruelle que Satan[419].

          [Note 419: _Prologue, for Mr Sutherland's Benefit Night._]

Plus tard, il crivit sur Marie Stuart une lgie dont il disait:
Est-ce que l'histoire de notre Mary Reine d'cosse a un effet
particulier sur les sentiments des potes ou est-ce que j'ai dans la
ballade que je vous envoie russi au-del de mon ordinaire succs
potique, je ne sais, mais elle m'a plu au-del des efforts de ma muse
depuis assez longtemps[420]. Et en effet, il ne semble pas que les
potes aient jamais crit, sur la pauvre reine captive, quelque chose
de plus touchant et de plus simple. C'est un pendant aux vers que
reste veuve au beau avril de ses plus beaux ans, elle composa sur
elle-mme,  ces regrets qu'elle allait, jettant et chantant
piteusement[421].

          [Note 420: _To Mrs Graham of Fintry._ February 1791.]

          [Note 421: Brantme. _Marie Stuart._]

  Pour mon mal estranger
  Je ne m'arreste en place;
  Mais j'ay eu beau changer,
  Si ma douleur n'efface,
  Car mon pis et mon mieux
  Sont les plus dserts lieux;

  Si en quelque sjour,
  Soit en bois ou en pre,
  Soit sur l'aube du jour,
  Ou soit sur la vespre,
  Sans cesse mon coeur sent
  Le regret d'un absent[421].

Les strophes que Burns prte  Marie Stuart,  l'autre extrmit de sa
vie et dans ses derniers chagrins, galent celles-ci par la navet
plaintive, et les dpassent par la couleur et l'accent. On dirait une
ancienne ballade pour la force et le naturel du sentiment:

   prsent la nature suspend son manteau vert
   tous les arbres en fleurs,
  Et tend ses draps de pquerettes blanches
  Sur les pelouses herbeuses;
   prsent Phoebus gaie les ruisseaux de cristal
  Et rjouit les cieux d'azur;
  Mais rien ne peut rjouir l'infortune
  Qui gt en troite captivit.

  En ce moment, les alouettes veillent le gai matin,
  En l'air, sur leurs ailes mouilles de rose;
  Le merle,  midi, dans son bosquet,
  Fait retentir les chos du bois;
  Le mauvis sauvage, de sa note rpte,
  Chante et endort le jour fatigu;
  Dans l'amour, dans la libert, ils se rjouissent,
  Ils n'ont ni chagrins, ni entraves.

  En ce moment, le lis fleurit prs les rives,
  La primevre au pied des talus,
  L'aubpine bourgeonne dans le vallon,
  Et le prunellier est blanc comme le lait;
  Le plus pauvre paysan dans la douce cosse
  Peut errer parmi ces douceurs,
  Mais moi, la reine de toute l'cosse,
  Je suis tenue en une prison puissante.

  Je fus la reine de la belle France,
  O j'ai t heureuse;
  Toute lgre je me levais le matin,
  Aussi joyeuse me couchais-je le soir:
  Et je suis la souveraine de l'cosse,
  Et il s'y compte maint tratre;
  Et ici, je gis en des fers trangers,
  En un chagrin sans fin.

  Quant  toi,  fausse femme,
  Ma soeur et mon ennemie,
  La dure vengeance aiguisera un jour l'pe
  Qui te percera l'me:
  Le sang qui pleure dans une poitrine de femme
  Tu ne l'as jamais connu;
  Ni le baume qui tombe, sur les blessures du malheur,
  Des yeux misricordieux de la femme.

  Mon fils! mon fils! puissent de plus douces toiles.
  Briller sur ta fortune;
  Et puissent ces plaisirs dorer ton rgne
  Qui ne voulurent jamais luire sur le mien!
  Dieu te garde des ennemis de ta mre,
  Ou qu'il tourne leurs coeurs vers toi:
  Et quand tu rencontreras un ami de ta mre,
  Ne l'oublie pas,  cause de moi.

  Oh! pour moi puissent bientt les soleils d't
  Ne plus clairer le matin!
  Puissent pour moi les vents d'automne
  Ne plus courir sur les bls jaunis!
  Dans l'troite maison de la mort
  Que l'hiver rugisse autour de moi,
  Et que les prochaines fleurs qui orneront le printemps
  Fleurissent sur ma tombe paisible[422].

          [Note 422: _Lament of Mary queen of Scots._]

Du premier coup, Burns s'tait trouv enrl dans le cortge de potes
que l'enchanteresse trane aprs elle, depuis Ronsard qui lui disait
en vers de douceur presque racinienne:

  Comment pourraient chanter les bouches des potes,
  Quand par votre dpart les muses sont muettes[423].

          [Note 423: Ronsard. _Regret,  Marie Stuart._]

depuis du Bellay et Maisonfleur et le pauvre Chastelard, qui mourut
pour elle, jusqu' Schiller, Walter Scott et Hogg. Il fut ainsi frapp
en rdant autour de Holyrood. N'est-ce pas aussi tandis qu'ils
rvaient et s'attardaient dans ces lieux qu'elle a attir  elle
Tennyson et Swinburne?

C'est dans ces promenades, ces rveries, cette communion silencieuse
avec les mes des choses passes que Burns passa les tout premiers
jours de son arrive  dimbourg.

       *       *       *       *       *

Mais lorsque ces premires impressions plus graves qui saisissent
d'abord ceux qui entrent dans une ville historique eurent t
satisfaites, Burns put regarder la vie qui s'agitait autour de lui.
Quel spectacle, quelles heures d'attardement, quel amusement pour un
observateur comme lui, jet tout d'un coup dans un pareil mouvement!
dimbourg tait assurment une des villes les plus pittoresques, les
plus vivantes et les plus curieuses qu'il y et en Grande-Bretagne.
Elle avait une originalit qu'on n'aurait pu retrouver ailleurs et qui
tenait en partie  la construction mme de la ville. Le mur lev pour
la protger aprs la bataille de Flodden l'avait longtemps tenue
enserre. Bties sur des pentes rapides, les maisons s'taient
presses les unes contre les autres[424], laissant des ruelles plus
troites que des corridors, si bien qu'une des rares o un cheval
pouvait passer avait reu le nom de _Cavalry lane_[425]. Cela n'avait
pas suffi. Cherchant en l'air l'espace qu'elles ne pouvaient prendre
sur les cts, les maisons, entassant tages sur tages, se haussaient
indfiniment les unes au-dessus des autres. Elles atteignaient huit,
dix et mme douze tages; elles taient l'tonnement des trangers qui
arrivaient  dimbourg. Ce qui frappe d'abord l'oeil, dit Smollett,
est l'invraisemblable hauteur des maisons, qui gnralement s'lvent
 cinq, six, sept et huit tages et en quelques endroits, m'assure-t-on,
 douze[426]. Je lui fis voir, dit Boswell en parlant du Dr Johnson,
la plus haute construction d'dimbourg, qui a treize tages  partir du
sol, sur le derrire[427]. La population toujours croissante s'tait
accumule en hauteur dans des rues perpendiculaires, selon le mot d'un
auteur. Et cette expression est beaucoup moins une image qu'un fait. Un
escalier commun[428], en pierre  cause de la crainte d'incendie[429],
mal clair, aussi peu entretenu que le pav des rues[430], montait 
travers des tages ou plutt des habitations superposes. On tait
propritaire non d'une maison, mais d'un _flat_ ou palier. En montant
l'escalier on parcourait toute l'chelle sociale: les tages du bas et
ceux du haut taient gnralement occups par des locataires pauvres;
les cinquime et sixime par la bourgeoisie et la noblesse[431]. Dans
ces normes constructions, les existences humaines s'entassaient presque
jusqu'aux nuages, jusque dans des caves obscures et dans les profondeurs
du sol. Le moindre espace habitable tait, selon l'expression de Walter
Scott, bond comme l'entrepont d'un navire[432]. Le jour et la place
taient restreints. Beaucoup de chambres taient sombres mme  midi et
ne prenaient qu'un peu de lumire sur une alle obscure; on avait 
peine assez d'espace pour les meubles ncessaires[433]. Chaque goutte
d'eau employe dans les familles devait tre monte par des porteurs au
haut de ces interminables escaliers qui taient ainsi de vritables
rues[434]. Ces circonstances imposaient  la vie des conditions
particulires. Les gens, empaquets chez eux comme dans des cabines de
bateau, ne rentraient que pour prendre leurs repas et se coucher. De
chacun de ces escaliers droulait, se dversait une foule qui grouillait
dans la rue. Partout on trouvait des symptmes de la densit de la
population; la rue ouverte tait un march gnral; partout un
ple-mle de populace[435].

          [Note 424: Wilson. _Reminiscences of Old Edinburgh_, tome I,
          p. 78 et tome II, p. 304.]

          [Note 425: Lord Cockburn. _Memorials of his Times_, p. 94.]

          [Note 426: Smollett. _Humphry Clinker._ J. Melford, July
          18.]

          [Note 427: Boswell. _Journal of a Tour to the Hebrides_,
          Monday, August 16.]

          [Note 428: Walter Scott. _Provincial antiquities of
          Scotland_ General account of Edinburgh.]

          [Note 429: Topham. _Letters from Edinburgh 1774_, cit dans
          Modern Edinburgh, p. 9.]

          [Note 430: Smollett. _Humphry Clinker_, Matt Bramble. Edinb.
          July 18.]

          [Note 431: Topham. _Id._]

          [Note 432: Walter Scott. _General account of Edinburgh._]

          [Note 433: Walter Scott. _Id._]

          [Note 434: Walter Scott. _Id._--Smollett, _Humphry Clinker_,
          Matt Bramble, July 18.]

          [Note 435: R. Chambers. _Traditions_, p. 12.]

Aussi que de choses amusantes  regarder! Voici, d'abord, au-dessous
de la colline du chteau, le _Lawn Market_, le march  toffes, o
les vendeurs talaient, aunaient leurs marchandises, sous leurs abris
de toile, comme  une foire de campagne[436]. Voici, de nouveau, notre
vieille connaissance, la prison d'dimbourg, la Tolbooth. Devant la
porte se promne de long en large un des vieux soldats de la garde
civique d'dimbourg[437]. C'est un corps de vtrans charg de la
police de la ville. Leur uniforme est un habit rouge  revers bleus,
un gilet rouge, des culottes rouges, de longues gutres noires, des
buffleteries blanches et de grands tricornes. La plupart d'entre eux
ont galement le nez rouge, car la discipline du corps n'est pas
incompatible avec le whiskey[438]. Leur armement n'est pas moins
remarquable. Ils ont bien des mousquets et des baonnettes, mais ils
les portent rarement; leur arme favorite est une hache de forme
archaque, qu'on fabriquait au temps jadis  Lochaber, compose d'un
long manche, d'un fer troit et long et d'un crochet recourb en
arrire. La plupart de ces hommes sont des vtrans des rgiments de
highlanders, de vieux gals, parlant  peine anglais, qui trouvent
ainsi une sorte de retraite. Une hostilit constante existe entre eux
et les gamins de la ville qui leur jouent mille tours[439]. 
l'extrmit de la prison, on voit une plate-forme sur laquelle ont
lieu les excutions. Un membre trs respectable du conseil de la cit,
nomm Brodie, vient de leur apporter un perfectionnement. Au lieu de
la double chelle, toujours un peu pnible  gravir pour le patient,
il a substitu la trappe qui se drobe sous lui. Dans quelques mois il
sera accus de vol avec effraction, et condamn  mort. Il inaugurera
sa propre invention. Comme il tait un homme aussi calme qu'ingnieux,
il examina lui-mme l'appareil, se vit, en souriant, ajuster la corde
autour du cou et, en belle toilette de satin noir, se laissa choir
hors de la vie, la main ngligemment passe dans son gilet[440]. En
face de la prison, voici les derniers vestiges de l'ancien poste de la
garde civique, qui avait l'air d'un long limaon noir rampant sur la
grande rue[441]. Avec lui a disparu la fameuse jument de bois place
l par la rude discipline de Cromwell. On y attachait les soldats
coupables d'ivresse, leur mousquet li  leurs pieds et une coupe 
boire place sur leur tte[442].

          [Note 436: J. Grant. _Old and New Edinburgh_, tome I, chap.
          X, p. 94.--Wilson. _Reminiscences_, tom. I, p. 220.]

          [Note 437: R. Chambers. _Traditions_, p. 96.]

          [Note 438: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 292 et R.
          Chambers. _Traditions_, p. 196-200.--Voir sur l'abolition de
          ce corps: Walter Scott, _Heart of Midlothian_.]

          [Note 439: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 293.]

          [Note 440: R. Chambers. _Traditions_, p. 105-107.--James
          Grant. _Old and New Edinburgh_, tom. I, p. 115.]

          [Note 441: Walter Scott. _Heart of Midlothian._]

          [Note 442: James Grant. _Old and New Edinburg_, tome I,
          chap. XIV, p. 134.]

Au-dessous de la Tolbooth, en face de St.-Giles, la terrasse est
presque compltement bouche par une bande de constructions tablies
juste au milieu de la rue et qu'on nomme les _Luckenbooths_, ou les
baraques fermes[443]. Elles ne laissent, entre les maisons d'un ct
et St.-Giles de l'autre, que deux passages troits et obscurs. Encore
celui du ct de St.-Giles s'est-il encombr par surcrot. Contre la
faade, entre les contreforts de la vieille glise, dans tous les
coins[444], se sont colles, blotties une niche de petites choppes
qu'on a compares  des nids de martinets[445]. On les appelle les
_Krames_. Tout ce coin est une scne trs anime de trafic. C'est l
que sont les merciers, les gantiers, les chapeliers, les marchands de
jouets, les libraires[446]. Tenez justement! la dernire maison des
Luckenbooths, celle qui fait face  la descente de la High Street,
c'est la maison o Allan Ramsay a eu sa boutique de libraire orne des
deux bustes de Ben Jonson et de Drummond de Hawthowden. Elle est
maintenant occupe par un de ses successeurs nomm William
Creech[447], qui publie presque tous les livres qui paraissent 
dimbourg. C'est ce petit homme, vif et souriant, trs soign de mise
qui, la tte bien poudre, en habits noirs, en culottes de satin,
reoit tous les crivains[448]. Il racontera plus tard qu'un jeune
paysan est venu, chapeau bas, lui demander si c'tait bien l qu'tait
tabli Allan Ramsay[449]. Et la High Street descend ainsi, hrisse
d'enseignes de chaque ct, car d'un bout  l'autre c'est un vritable
march, et dans les caves,  l'abri des balcons de bois, jusque sous
les escaliers extrieurs, il y a des vendeurs de mille objets[450].
Ajoutez les auberges et les tavernes, qui sont presque toutes en
sous-sol.

          [Note 443: R. Chambers. _Traditions_, p. 109.--Smollett.
          _Humphry Clinker._ Matt Bramble, Edinb. July 18.]

          [Note 444: R. Chambers. _Traditions_, p. 116-17.]

          [Note 445: _Henry Erskine and his Times_, by Lieut-Colonel
          Alex. Fergusson, chap. II, p. 109.]

          [Note 446: R. Chambers. _Traditions_, p. 109.--Lord
          Cockburn, _Memorials_, p. 95.]

          [Note 447: Wilson's. _Reminiscences_, tome I, p. 221.]

          [Note 448: R. Chambers. _Traditions_, p. 118.]

          [Note 449: Allan Cunningham. _Life of Burns._]

          [Note 450: Wilson. _Reminiscences_, tom. I, p. 220.--Voir
          Walter Scott. _Guy Mannering._]

Et descendant des escaliers des maisons, montant des caves, dbouchant
des ruelles, s'engouffrant dans leurs ouvertures sombres, quelle foule
grouillante et pittoresque! Ce sont des servantes, avec leur plaid 
couleurs vives qui courent nu-pieds[451], des mendiants dans leur
vtement de laine bleue, des juges en robe et en perruque qui, le
petit tricorne  la main, s'en vont  la cour de session[452], des
orfvres avec leur manteau rouge, leur chapeau  corne et leur
canne[453], des chanteurs de vieilles ballades[454], des joueurs de
cornemuse, des marchandes de poissons de Newhaven qui glapissent leur
poisson, ou des hommes de Gilmerton qui beuglent du charbon ou du
sable jaune[455], des barbiers qui courent  leurs pratiques[455] car
tout ce monde de professeurs, de clergymen et d'hommes de loi veut
tre bien ras. De tous cts ce sont des _water caddies_ ou porteurs
d'eau qui se querellent autour d'un puits public ou qui, courbs en
avant, retenant par une courroie leurs petits tonneaux jets sur leur
dos garni d'une plaque de cuir noir[456], s'en vont porter jusqu'aux
plus hauts tages la provision du jour[457]. Ces _water caddies_ sont
en mme temps les commissionnaires de la ville. Quand un tranger
arrive, on lui adjoint un water caddie qui le conduit partout. Ils
courent, portent les lettres. Ce sont de crapuleux coquins, mais ils
sont trs intelligents et en mme temps trs honntes pour leur
mtier. Ils connaissent les dessus et les dessous de la socit
d'dimbourg[458]. Ces gaillards, bien que dguenills d'apparence et
grossirement familiers de faons, sont merveilleusement malins et si
connus pour leur fidlit qu'il n'y a pas d'exemple qu'un caddie ait
trahi la confiance. Telle est leur intelligence qu'ils connaissent non
seulement toutes les personnes de la ville, mais encore chaque
tranger quand il est de vingt-quatre heures dans dimbourg. Aucune
affaire mme la plus cache n'chappe  leur regard. Ils sont
particulirement fameux pour leur dextrit  excuter une des
fonctions de Mercure[459]. Ils sont une des curiosits et une des
ressources de la ville. Ajoutez  cela quelque berger, en bret bleu
et en plaid gris, qui traverse la ville, ou quelque conducteur de
troupeau, en kilt, c'est--dire en jupon, arm jusqu'aux dents comme
c'tait l'habitude[460]. Que de choses nouvelles  voir, que de scnes
amusantes, comiques ou humaines dans cette foule qui va, qui vient, se
bouscule, se renouvelle sans cesse! Dans aucune ville d'Angleterre
elle n'est aussi compacte et aussi mlange.

          [Note 451: Voir les curieuses _Letters of Theophrastus_,
          donnes en appendice  la suite de l'Histoire d'Edinburgh de
          Hugo Arnot. Lettres I et III, p. 512 et 522.]

          [Note 452: R. Chambers. _Traditions_, p. 110.]

          [Note 453: R. Chambers. _Traditions_, p. 124.]

          [Note 454: _Theophrastus' Letters._ Lettre III, p. 523.]

          [Note 455: R. Chambers. _Traditions_, p. 14.]

          [Note 456: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 305.]

          [Note 457: Smollett. _Humphry Clinker._ Matt. Bramble, July
          18.]

          [Note 458: Voir sur ces Caddies: R. Chambers. _Traditions_,
          p. 192-94.]

          [Note 459: Smollett. _Humphry Clinker._ J. Melford, Aug. 8.]

          [Note 460: _Old and New Edinburgh_, tom. I, p. 155.]

Aux diffrentes heures de la journe, il se produit dans cette foule
des mouvements, des courants qui en modifient les aspects. Que de
phases diffrentes depuis le moment o, selon les vers de Fergusson,

  Le matin avec de jolis sourires pourprs,
  Embrasse le coq arien de St.-Giles[461].

          [Note 461: Fergusson. _Auld Reekie._]

Ce sont d'abord les alles et venues du matin, les courses et les
causeries des servantes. Vers midi, on voit les hommes d'affaires et
de loi sortir de la Parliament House et se diriger par groupes vers
les tavernes pour y prendre leur _mridien_. C'est gnralement un
verre d'eau-de-vie et une grappe de raisins secs qu'on demande sous la
forme mtaphorique un coq froid et une plume[462]. De une heure 
deux, tout le monde se runit, dans le High Street,  l'endroit o
tait autrefois la croix d'dimbourg[463]. On y bavarde; on y apporte
et on y colporte les nouvelles de la ville; l'homme d'affaires y cause
d'intrts; l'homme de loi y rencontre ses clients; le beau, en gilet
d'carlate, en manteau et en cravate de dentelle, souliers  boucles,
perruque  bourse et tricorne, y vient taler sa toilette[464]. Il
attend le moment d'aller  l'Assemble. On se presse au milieu de la
rue, bien qu' deux pas le _Parliament close_, une place avec sa belle
statue questre de Charles II, reste dserte. La compagnie ainsi
rassemble est rgale d'airs varis, jous sur un carillon plac dans
un clocher voisin. Comme ces cloches sont bien accordes et que le
musicien, qui reoit un salaire de la ville, en joue assez bien, ce
divertissement est rellement agrable et trs nouveau pour les
oreilles d'un tranger[465]. C'est du clocher de St.-Giles que ce
carillon tombe sur toutes ces conversations.

          [Note 462: R. Chambers. _Traditions_, p. 163.]

          [Note 463: Smollett. _Humphry Clinker_, Matt. Bramble, July
          18.]

          [Note 464: Wilson. _Reminiscences_, tom. I, p. 227-28.]

          [Note 465: Smollett. _Humphry Clinker._ Matt. Bramble, July
          18.]

Dans l'aprs-midi, les dames font leur apparition dans leurs toilettes
claires, pompeuses et compliques, avec leurs longs corsages en
pointe, leurs hautes coiffures et leurs vastes jupes de soie de
France, broche de fleurs de couleur ou ramage d'or et d'argent[466].
Celles qui vont  pied portent sur leur bras la trane de leurs
robes[467], car les rues d'dimbourg ne sont pas faites pour tre
balayes avec de la soie. Beaucoup passent dans des chaises  porteurs
tenues par des laquais en livre ou par des porteurs qui viennent tous
des Hautes-Terres. C'est, avec la garde civique, le monopole des
Gals[468]. Quelques grandes dames mme vont en carrosse, bien que ce
soit maintenant un problme pour les archologues que de savoir
comment une voiture passait dans ces ruelles. D'ailleurs les distances
sont si courtes, qu'on pourrait renouveler la plaisanterie qu'on
faisait sur la comtesse de Galway, quand elle allait en voiture pour
rendre visite  lady Minto: Quand mylady montait dans son carrosse,
les nez de ses chevaux taient dj  la porte de lady Minto[469]. 
cette heure-ci, les dames vont faire des visites ou prendre le th
chez leurs amies.

          [Note 466: R. Chambers. _Traditions_, p. 218. _Female
          Dresses of Last Century_, passim.]

          [Note 467: _Id._, p. 219.]

          [Note 468: R. Chambers. _Traditions_, p. 194.]

          [Note 469: Wilson. Reminiscences, tom. I, p. 22.]

Un peu plus tard, elles vont  l'Assemble. C'est une salle de danse
que rendent ncessaire l'exigut des logements et la difficult de
faire danser chez soi[470]. Plusieurs fois par semaine, la meilleure
socit s'y runit, sous la surveillance d'une vieille dame trs
respectable, trs rigide, qui remplit les fonctions de matresse des
crmonies. Un crmonial trs strict rgle en effet les moindres
rapports des danseurs et des danseuses. Les couples n'ont pas le droit
de se choisir: on met les ventails de toutes les dames dans le
tricorne d'un gentilhomme, on tire au sort et chaque cavalier est pour
la saison le partenaire de la dame dont il a pris l'ventail. Les
places sont dsignes par la dame directrice, qui sige  une
extrmit de la salle sur un trne[471]. Cette discipline fait d'un
plaisir quelque chose de compass et de contraint, plus prs de la
mlancolie que de la gat. Un jour le pauvre Olivier Goldsmith, qui
tait alors tudiant en mdecine  dimbourg, avait voulu s'y
prsenter. Avec son got d'Irlandais et de grand enfant pour les
couleurs vives, il s'tait fait bien resplendissant dans un costume
de satin bleu de ciel, de riche velours de Gnes noir et de drap
nuance de clairet. Il semble mme que la note du tailleur n'ait pas
t paye. Tout gauche dans ses beaux habits, il tait all 
l'Assemble, pensant y faire flors. Hlas! c'tait un triste
spectacle. D'un ct, les dames solitairement assises;  l'autre bout,
leurs partenaires pensifs. Mais pas plus de rapport entre les sexes
qu'entre deux nations en guerre; les dames  la vrit peuvent lancer
des regards, et les gentlemen pousser des soupirs; mais un embargo est
mis sur tout autre commerce plus rapproch. Les couples dsigns
dansent avec une formalit qui ressemble  du dcouragement. Aussi
ils dansent beaucoup et ne se disent rien. Le bon Olivier n'y tint
pas, il risqua une observation. Je dis  un gentleman cossais qu'un
si profond silence ressemblait  l'ancienne procession des matrones
romaines en l'honneur de Crs; et le gentleman cossais me rpondit
pour ma peine, (et ma foi! je crois qu'il avait raison) que j'tais un
pdant. Le pauvre Olivier sortit le coeur gros, un peu triste, se
sentant un peu ridicule dans ses habits clairs, avec cette phrase
indiciblement mlancolique o est toute son me: Un homme laid et
pauvre est sa propre compagnie et cette compagnie-l, le monde me la
laisse goter en abondance[472]. Avec plus de gaucherie et de
navet, il y avait l un peu de l'envie que ce luxe devait inspirer 
ce jeune paysan qui le regardait passer.

          [Note 470: Hugo Arnot. _History of Edinburgh_, p. 298.]

          [Note 471: Voir pour les rglements de ces runions: Hugo
          Arnot. _History of Edinburgh_, p. 292.--Chambers.
          _Traditions_, p. 52.--Wilson. _Reminiscences_, tom. I, p. 62
          et suivantes.--_Erskine and His Times_, p. 112-13,--et
          surtout l'amusante description de lord Cockburn, dans ses
          _Memorials_, p. 26.]

          [Note 472: Voir Forster. _Life of Goldsmith._]

Le soir arrive. L'obscurit sort des troites ruelles o elle s'est
rfugie pendant le jour et envahit graduellement la ville. La grande
rue fait pour s'clairer une tentative vaine; car s'il y a plus de
rverbres qu'il y a vingt ans, il n'y a pas plus d'huile[473]. Les
citoyens les plus graves, marchands, juges, avocats, professeurs, s'en
vont vers les tavernes ou les clubs, qui font partie de la vie
sociale. Des caves, o l'on sert des hutres et de la bire noire et
qu'on appelle _oyster cellars_, s'chappe un peu de lumire et un
bruit de musique; car on y danse. La plupart des _oyster cellars_ ont
une sorte de longue pice, o une socit pas trop nombreuse peut
goter l'exercice d'une danse campagnarde, au son d'un violon, d'une
harpe ou d'une cornemuse[474]. Il y a vingt ans, la bonne socit
n'osait frquenter ces endroits de louche rputation[475]. Depuis
quelque temps cela est devenu  la mode, grce  cette charmante et
folle duchesse de Gordon, dont l'entrain et la hardiesse scandalisent
et dont la grce sduit la ville. Les dames de la haute socit
d'dimbourg y viennent maintenant[476]. Aussi la rue est-elle anime.
Des _caddies_ passent avec leurs lanternes en papier[477], des chaises
 porteurs prcdes de valets qui portent une torche, et escortes de
gentilhommes, l'pe dans une main et le chapeau dans l'autre,
conformment  la politesse des temps[478]. Et les coins de ruelle ne
sont pas non plus sans ces apparitions nocturnes de plaisir et de vice
des grandes villes, faites pour surprendre et troubler un garon de
campagne.

          [Note 473: _Theophrastus' Letters._ Lettre III.]

          [Note 474: Hugo Arnot. _History of Edinburgh_, Book III,
          chap. II, p. 271.]

          [Note 475: _Theophrastus' Letters._ Letter I--et Hugo Arnot,
          p. 272.]

          [Note 476: R. Chambers. _Traditions_, p. 160.]

          [Note 477: Smollett. _Humphry Clinker._ J. Melford, Aug. 8.]

          [Note 478: _Henry Erskine and His Times_ by Lieut.-Colonel
          Fergusson, p. 118.]

  Prs d'un rverbre, avec son visage triste,
  Ses yeux alourdis, sa grimace aigre,
  Se tient une femme qui et pu connatre longtemps la beaut.
  La Prostitution est son mtier, le vice son but;
  Voyez maintenant o elle gagne son pain,
  Fredonnant des chansons vicieuses pour attirer
  Les suivants de la cruelle dissipation[479].

          [Note 479: Fergusson. _Auld Reekie._--Voir, sur
          l'augmentation de la prostitution  dimbourg  cette
          poque, la lettre II de _Theophrastus_.]

Voici dix heures! Le tambour de la garde civique fait entendre le
roulement du couvre-feu[480]. C'est comme un signal. Toutes les
fentres s'ouvrent et les habitants se livrent  une opration dont
les rsultats, selon l'expression de Smollett offensent les yeux
aussi bien que les autres organes de ceux que l'habitude n'a pas
endurcis contre toute dlicatesse de sentiment[481]. On n'entend
plus, dans la nuit, que l'exclamation franaise pousse par quelque
citoyen attard qui regagne son domicile: Gardez l'eau! Hlas!
souvent trop tard! Selon le mot de Walter Scott, c'est plus souvent
l'lgie que l'avertissement du passant surpris[482]. C'est l'heure
pnible et dangereuse d'dimbourg sur laquelle le Dr Johnson a dj
pass son verdict, dans son langage solennel, en disant que mainte
perruque en a t humidifie jusqu' la flaccidit[483].

          [Note 480: R. Chambers. _Traditions_, p. 164.]

          [Note 481: Smollett. _Humphry Clinker_, Matt Bramble, July
          8.]

          [Note 482: Walter Scott. _General Account of Edinburgh_,
          dans les _Provincial Antiquities of Scotland_.]

          [Note 483: _Henry Erskine and His Times_, p. 111.]

Puis la tranquillit se fait: On n'entend plus que les pas des gens
qui reviennent du club, ou les paroles de quelque ivrogne qui s'en va
en trbuchant et qui peut-tre est un juge, ou un avocat, car
l'ivresse est frquente chez tous. La ville retombe dans son silence;
dans la nuit, les grandes maisons se dressent dans le ciel froid de
novembre; et, avec la disparition de tout bruit, revient dans
l'tranger isol un sentiment de tristesse et d'abandon[484].

          [Note 484: _To John Ballantine_, 13th Dec 1786.]


I.

L'HIVER DE 1786-87.

BURNS DANS LA SOCIT D'DIMBOURG. -- LE TRIOMPHE. -- LE DSACCORD. --
LES TAVERNES D'DIMBOURG.

Au bout de quelques jours, Burns commena  se rappeler dans quel
dessein il tait venu  dimbourg. Il n'avait pas de lettres de
recommandation, mais il connaissait, pour lui avoir t prsent en
Ayrshire, M. Dalrymple d'Orangefield, homme gnreux, au coeur chaud,
ami de Ballantine d'Ayr. Il alla le voir et Dalrymple entreprit
aussitt de le protger. J'ai rencontr dans M. Dalrymple
d'Orangefield ce que Salomon appelle avec emphase un ami qui
s'attache plus fort qu'un frre[485]. M. Dalrymple le prsenta  deux
hommes de premire situation, et les mieux faits pour lui faire
ouvrir toutes les portes, l'un de la noblesse, l'autre de la socit
littraire d'dimbourg. Le premier tait le comte de Glencairn, auquel
Burns voua un vritable culte qui ne se dmentit jamais. C'tait un
homme dont la beaut physique tait l'expression d'un caractre sans
reproche. Le noble comte de Glencairn m'a pris par la main
aujourd'hui et s'est intress en ma faveur, avec une bont digne de
l'tre bienfaisant dont il porte si noblement l'image. Il est une plus
forte preuve de l'immortalit de l'me que toutes celles que la
philosophie a jamais proposes; une me comme la sienne ne peut
mourir[486]. Ailleurs il l'appelle un homme dont je me rappellerai
les vertus et la bont fraternelle envers moi, au del de tous les
temps[487]. L'autre protecteur tait le fameux avocat Henry Erskine,
le doyen de la facult des avocats, d'une loquence incomparable, d'un
charme social, d'une sret de commerce, qui le faisaient aimer et
respecter partout. Ces deux connaissances furent vite faites et leur
effet fut trs rapide, car le 7 Dcembre, dix jours seulement aprs
son arrive  dimbourg, le pote pouvait crire:

          [Note 485: _To Gavin Hamilton_, Dec 7th 1786.]

          [Note 486: _To James Dalrymple_, 30th Nov. 1786.]

          [Note 487: _To John Ballantine_, 13th Dec. 1786.]

     En ce qui concerne mes propres affaires, je suis en bon chemin de
     devenir aussi minent que Thomas  Kempis ou John Bunyan, et vous
     pouvez dornavant vous attendre  voir mon jour de naissance
     insr, parmi les vnements merveilleux, dans l'Almanach du
     Pauvre Robin ou l'Almanach d'Aberdeen,  ct du Lundi noir et de
     la bataille de Bothwell-Bridge. My Lord Glencairn et le Doyen de
     la Facult Mr H. Erskine m'ont pris sous leur aile et, selon
     toute probabilit, je serai bientt le dixime homme de bien et
     le huitime sage du monde[488].

          [Note 488: _To Gavin Hamilton_, Dec. 7th 1786.]

 ces deux protections, il faut ajouter celle de Dugald Stewart, qui
le prsenta  Mackenzie,  l'auteur de _l'Homme de Sentiment_,  celui
que Burns rvrait et admirait depuis si longtemps, qui avait t un
des matres et un des consolateurs de sa jeunesse. Ce fut un coup de
bonheur pour le pote. Mackenzie continua l'heureuse influence qu'il
avait eue sur sa vie. Dans le n 97 du _Lounger_, qui ne devait plus
avoir que quatre numros, parut un article qui fut un vnement. Il
tait digne de celui qui en tait l'auteur et de celui qui en tait
l'objet. Il y avait, de la part de cet crivain si laborieux et si
correct, une trs claire et trs large intelligence littraire et
psychologique du gnie et du caractre de Burns. Cette double
apprciation tait exprime en termes parfaits de justesse et
d'accent,  ce point que, non seulement cet article donnait du premier
coup la note exacte et entire sur la valeur du pote, mais que, aprs
cent ans, il reste une des meilleures choses qu'on ait crites sur
lui; c'est une longvit rare pour une page de critique. Voici
d'ailleurs, dans ses parties essentielles, l'article que les habitants
d'dimbourg se passaient et commentaient le 9 Dcembre 1796, moins de
quinze jours aprs l'arrive de Burns.

     Pour les personnes sensibles et capables de comprendre, il y a
     quelque chose de merveilleusement agrable dans la contemplation
     du gnie, de cette porte transcendante d'esprit qui distingue
     certains hommes. Dans la vue de talents tout  fait suprieurs,
     comme dans celle des grands et tonnants objets de la nature, il
     y a une sublimit qui remplit l'me d'admiration et d'aise, qui
     la dilate, pour ainsi parler, au del de ses limites ordinaires,
     et qui, revtant notre nature d'une puissance extraordinaire et
     d'extraordinaires honneurs, intresse notre curiosit et flatte
     notre orgueil.... Dans la dcouverte de talents gnralement
     inconnus, nous sommes souvent disposs  cder  une partialit
     excessive, comme dans toutes les dcouvertes que nous faisons; et
     c'est  quoi nous devons tant d'exemples de peintres et de potes
     qui, retirs de situations obscures par les loges extravagants
     de leurs introducteurs, sont cependant bientt retombs dans leur
     premire obscurit; dont le mrite, bien que peut-tre un peu
     nglig, n'a pas sembl avoir t tellement dprci par le monde
     et n'a pas pu soutenir, par son excellence intrinsque, la place
     suprieure que l'enthousiasme de ses patrons aurait voulu lui
     assigner.

     Je ne sais si je serai accus d'un enthousiasme et d'une
     partialit de ce genre, en prsentant  l'attention de mes
     lecteurs un pote de notre pays, dont les crits m'ont t
     rcemment communiqus. Mais, si je ne me trompe pas grandement,
     je pense que je puis, en toute sret, dclarer que c'est un
     gnie d'un rang peu ordinaire. La personne  laquelle je fais
     allusion est ROBERT BURNS, un laboureur d'Ayrshire, dont les
     pomes furent, il y a quelque temps, publis dans une petite
     ville de l'ouest de l'cosse, sans autre ambition, semble-t-il,
     que de les faire circuler parmi les habitants du comt o il est
     n, et d'obtenir un peu de renomme de la part de ceux qui
     avaient entendu parler de ses talents. J'espre qu'on ne
     considrera pas que j'ai trop de prtentions, si j'essaye de le
     placer  un point de vue plus haut, de rclamer le verdict de ses
     concitoyens sur le mrite de ses oeuvres, et de revendiquer pour
     lui les honneurs que leur valeur semble mriter.

     En mentionnant la circonstance de son humble condition, je n'ai
     pas la pense de faire reposer ses prtentions seulement sur ce
     titre, ou de faire valoir les mrites de sa posie, considrs
     par rapport  la bassesse de sa naissance et au peu d'opportunit
     de culture que son ducation pouvait lui fournir.  la vrit,
     ces dtails pourraient exciter notre tonnement devant ses
     productions; mais sa posie, considre en soi et sans les causes
     qui rsultent de sa situation, me semble tout  fait digne de
     dominer nos sentiments et d'obtenir nos applaudissements. Sa
     naissance et son ducation ont,  la vrit, oppos une barrire
      sa renomme, c'est le langage dans lequel la plupart de ses
     pomes sont crits. Mme en cosse, le dialecte provincial, que
     Ramsay et lui ont employ, se lit maintenant avec une difficult
     qui refroidit le plaisir du lecteur: en Angleterre, on ne peut
     pas le lire du tout, sans avoir constamment recours  un
     glossaire, en sorte que le plaisir est presque dtruit.

     Quelques-unes de ses productions, spcialement celle d'un genre
     grave, sont presque anglaises. De l'une d'entre elles, j'offrirai
     d'abord  mes lecteurs un extrait, dans lequel je pense qu'il
     dcouvriront un ton lev de sentiment, une puissance et une
     nergie d'expression qui sont particulirement et fortement
     caractristiques de l'esprit et de la voix d'un pote.

Il citait les strophes de la _Vision_, dans lesquelles est raconte
l'enfance de Burns, sans aller toutefois  celles si belles de la fin.
Puis il continuait en termes du plus haut loge: De chants comme
celui-l, solennels et sublimes, avec cette mlancolie ravie et
inspire dans laquelle le Pote lve ses regards au dessus de cette
sphre visible et diurne, les pomes intituls _Dsespoir_, la
_Lamentation_, _Hiver_, _Chant funbre_ et l'_Invocation  la Ruine_,
offrent des exemples non moins frappants. Il donnait comme spcimens
dans le tendre et le moral _l'Homme fut cr pour pleurer, le Samedi
soir du villageois_, les pices _ la Souris_ et  la _Pquerette de
montagne_. Il citait celle-ci en entier, moins, disait-il,  cause de
son mrite suprieur que parce qu'elle pouvait tenir dans les bornes
de son journal. Et,  propos de la jolie strophe sur l'alouette, il
ajoutait en termes qui contiennent avec une merveilleuse exactitude
l'essence du sentiment de la nature dans Burns: Des touches comme
celles-l dnotent le pinceau d'un pote qui peint la nature avec la
_prcision de l'intimit_, et cependant avec le coloris dlicat de la
beaut et du got. Les mots que nous avons souligns vont droit au
fond du gnie de Burns sur ce point.

L'article, aprs avoir donn les loges, essaye de prvenir les
objections et surtout celles qu'il prvoit, les objections religieuses
et morales. Il avance des prcautions, des excuses, des attnuations,
toutes sortes de faucilles pour couper  l'avance les critiques dans
l'esprit des lecteurs. Ces soins mme sont instructifs en ce qu'ils
montrent  quelle socit susceptible et formaliste Burns allait avoir
 faire. Cela donne l'ide de la surveillance qu'il devait exercer sur
sa parole et de la prudence qu'il devait mettre dans sa conduite, pour
ne pas choquer un monde auquel il fallait prsenter ses pomes avec
presque autant d'apologie que de louange! Voici donc ce que Mackenzie
disait avec beaucoup de tact et une connaissance trs exacte des gens
 qui il parlait:

     Contre quelques-uns des passages de ces derniers pomes, on a
     object qu'ils respirent un esprit de libertinage et
     d'irrligion. Mais si nous considrons l'ignorance et le
     fanatisme des classes infrieures dans le pays o ces pomes
     furent crits, fanatisme de cette espce pernicieuse qui exalte
     la foi par opposition ans _bonnes oeuvres_, et dont la fausset
     et le danger ne pouvaient chapper  un esprit aussi clair que
     celui de notre pote, nous ne regarderons pas sa muse plus lgre
     comme l'ennemie de la religion (sur laquelle il exprime en
     plusieurs endroits les sentiments les plus justes) bien qu'elle
     ait t quelquefois un peu imprudente en ridiculisant
     l'hypocrisie.

     Sur ce point et sur d'autres encore, il faut convenir qu'il y a,
     dans le volume qu'il a donn au public, des parties
     rprhensibles que la prudence aurait supprimes ou la correction
     effaces. Mais les potes sont rarement prudents, et notre pote
     n'avait, hlas! ni amis, ni compagnons qui pussent lui suggrer
     des corrections. Quand nous rflchissons  son rang dans la vie,
     et  la socit dans laquelle il a vcu, nous sommes plus ports
      regretter qu' nous tonner que la dlicatesse soit si souvent
     offense, pendant la lecture d'un volume o il y a tant pour nous
     intresser et nous plaire.

Il y a bien quelque chose d'un peu troit et presque d'un peu frisant
le ridicule dans ces regrets que Burns n'ait pas fait parler ses
paysans plus convenablement; peut-tre y avait-il aussi quelque chose
qui lui fit froncer le sourcil et hausser impatiemment les paules
dans toutes ces excuses qui tournaient  la rprimande. Mais la fin
tait faite pour lui aller droit au coeur. Mackenzie parlait de lui en
homme qui sait respecter et saluer la dignit d'me partout o elle se
trouve, mettant toute son autorit au service de sa sympathie.

     Burns possde la fiert aussi bien que la fantaisie d'un pote
     Cet orgueil honnte et cette indpendance d'me qui sont parfois
     la seule richesse de la muse, clatent  toute occasion dans ses
     ouvrages. Il peut se faire, par consquent, que je blesse ses
     sentiments tout en satisfaisant les miens, lorsque j'appelle
     l'attention du public sur sa situation et sur sa fortune. Cette
     condition, tout humble qu'elle ft, dans laquelle il avait trouv
     le contentement et courtis la muse, aurait pu ne pas lui sembler
     pnible, mais le chagrin et les malheurs l'y atteignirent. Un ou
     deux de ses pomes font allusion  ce que j'ai appris de
     quelques-uns de ses compatriotes, qu'il avait t contraint de
     former la rsolution de quitter son pays natal, pour chercher
     sous le ciel des Indes occidentales l'abri et le soutien que
     l'cosse lui avait refuss. Mais j'espre qu'on saura trouver les
     moyens d'empcher cette rsolution de se raliser; j'espre que
     je rends simplement justice  mon pays en le supposant tout
     dispos  tendre la main pour secourir et retenir son pote
     natif, dont les chants silvestres et sauvages possdent une
     telle excellence. Rparer les injustices faites au mrite
     souffrant et ignor; faire sortir le gnie de l'obscurit o il a
     langui avec indignation, et l'lever  la place o il peut
     profiter et plaire au monde; ce sont des efforts qui donnent  la
     richesse un privilge enviable,  la grandeur et  la protection
     un lgitime orgueil[489].

          [Note 489: L'article de Mackenzie a pour titre:
          _Extraordinary Account of Robert Burns, the Ayrshire
          Ploughman, with Extracts from his Poems_.]

C'tait bravement dit! Cet appel au pays, si plein de dlicatesse et
cependant d'accent, tait le vrai de la situation et et t la seule
rsolution digne de l'cosse et secourable au pote dont elle se
glorifie dsormais. C'tait, de la part de Mackenzie, une bonne
action. Lockhart a excellemment remarqu qu'elle fait honneur  sa
clairvoyance et  son courage, et aussi pourquoi: quoique ses propres
productions fussent distingues par tous les raffinements de l'art
classique, M. Henry Mackenzie tait, heureusement pour Burns, un homme
d'un esprit aussi libral que son got tait poli, et lui, dont les
pages contiendront toujours quelques-uns des meilleurs modles
d'lgance travaille, fut parmi les premiers  sentir que le
laboureur d'Ayrshire appartenait  cette classe d'tres dont c'est le
privilge d'atteindre les grces au del de la porte de l'art. Il
fut le premier  risquer sa propre rputation en le dclarant
publiquement[490].

          [Note 490: Lockhart. _Life of Burns_, p. 105.--Voir aussi
          sur la conduite de Mackenzie quelques lignes justes de
          Gilfillan. _Life of Burns,_ p. XXXV.]

Cet article de Mackenzie, c'tait la clbrit, le soir mme 
dimbourg, deux jours aprs en cosse, une semaine aprs en
Angleterre, parmi les lettrs qui lisaient le _Lounger_. Burns entra,
toutes portes ouvertes, dans la haute socit nobiliaire et littraire
d'dimbourg.

Cette socit, par laquelle Burns allait tre examin et jug, tait
une des plus cultives qu'il y et alors en Europe, une des plus
justement difficiles en matire de valeur intellectuelle. dimbourg
tait une ville de prdicateurs, d'avocats, de juges, de mdecins, de
professeurs, presque tous remarquables. Elle se trouvait alors vers le
milieu de cette priode incomparable d'clat intellectuel, qui devait
aller jusque vers 1830, et qui la place parmi les cits lumineuses
dont la liste trace les progrs de l'esprit humain. Il y a eu ailleurs
de plus grands noms; il n'y a eu nulle part une si grande abondance
d'hommes de talent, en si peu de temps et d'espace. Ils taient
littralement les uns sur les autres; et beaucoup d'entre eux taient
des hommes de renomme et d'influence europennes[491].

          [Note 491: Pour l'ensemble de ce tableau de la socit
          intellectuelle d'dimbourg, nous avons consult, _The
          Biographical Dictionary of Eminent Scotsmen_, publi par
          Blackie;--_The Book of Eminent Scotsmen_ par Joseph
          Irving.--Voir aussi les notices qui forment la seconde
          partie du volume intitul: _A Winter with Burns._--Pour les
          diffrents dtails, nous avons consult les ouvrages
          particuliers qu'on trouvera indiqus  leur place.]

 la vrit, quelques-uns de ceux qui avaient le plus contribu 
illustrer la ville avaient dj disparu. Il y avait dix ans que David
Hume avait quitt la vie avec la srnit enjoue d'un sage antique,
et sa tombe choisie par lui sur Calton Hill, avec une vue admirable,
avait cess d'tre un objet de curiosit[492]. Lord Elibank, le
jurisconsulte et l'conomiste, dont les travaux sur la monnaie, la
circulation du papier, les Dettes Publiques, ne sont pas oublis,
tait mort depuis huit ans; John Rutherford, l'minent mdecin qui,
avec Monro, Sinclair, Plumner et Innes, avait fond la clbre cole
de mdecine d'dimbourg[493], le fondateur des leons cliniques,
latiniste achev, tait mort depuis sept ans; lord Kames, l'auteur des
remarquables _lments de critique_, depuis quatre ans; le Dr Webster,
le prdicateur et le calculateur, qui avait tabli le fonds des veuves
du clerg, une admirable institution de secours; Allan Ramsay le
peintre de portraits, le fils du pote, depuis deux ans. Quelques
autres avaient quitt dimbourg pour Londres: John Home, l'ami de
Hume, le fameux auteur de la tragdie de _Douglas_; Thomas Erskine, le
frre d'Henri Erskine, le futur grand-chancelier, le grand avocat
politique, qui s'tait fait inscrire ds ses dbuts au barreau
anglais[494]; Mac Pherson, le traducteur et l'adaptateur d'Ossian; les
deux Hunter, William et John, le grand anatomiste, l'homme qui pour
son gnie original et comprhensif vient immdiatement aprs Adam
Smith et doit tre plac bien au-dessus de tous les autres philosophes
que l'cosse a produits..., qui, parmi les grands matres de la
science organique, appartient au mme rang qu'Aristote, Harvey et
Bichat et est un peu suprieur soit  Haller soit  Cuvier[495]. Mais
malgr ces pertes et ces dfections, on admirait, de quelque ct
qu'on se tournt, une runion merveilleuse et unique d'illustrations
de tous genres.

          [Note 492: Huxley. _David Hume_--et le _Biographical
          Dictionary of Eminent Scotsmen_.]

          [Note 493: Sir Alexander Grant. _The Story of the University
          of Edinburgh_, tom. I, p. 310.]

          [Note 494: _Lord Erskine_, par H. Dumril.]

          [Note 495: Buckle. _History of Civilization in England_,
          tom. III, p. 429.]

L'Universit tait dans une priode admirable d'clat[496]. Le
Principal tait William Robertson, le fameux historien; il avait dj
publi ses trois grandes histoires de l'cosse, de Charles-Quint et de
l'Amrique. Il jouissait paisiblement de sa renomme et de sa grande
influence dans le clerg et dans la socit d'dimbourg. Il continuait
 prcher le dimanche ses loquents sermons, car plusieurs des
professeurs de l'Universit taient en mme temps pasteurs ou avocats,
et exeraient leur talent dans des fonctions diffrentes. Le
professeur de Belles-Lettres et de Rhtorique tait Hugh Blair,
galement clergyman, qui avait publi ses sermons corrects et chtis,
un des ouvrages les plus lus de la littrature religieuse du XVIIIe
sicle. Il venait de publier ses clbres lectures sur les
Belles-Lettres, dont le succs se rpandit assez loin pour que,
presque un sicle aprs, ce ft encore un livre de distribution de
prix dans un collge franais. Ce fut le manuel universel de
rhtorique, jusqu'aux livres de Whately et de Bain. C'tait Blair qui
avait prsent au public les pomes d'Ossian. Il tait le grand matre
de la critique littraire en cosse et un mot de lui recommandait un
ouvrage ou un auteur. Dugald Stewart, abandonnant sa chaire de
mathmatiques, venait d'tre nomm professeur de philosophie morale.
Il n'avait pas encore entam ses publications philosophiques; le
premier volume de sa _Philosophie de l'Esprit humain_ est de 1792.
Mais il commenait ses confrences admirables de clart, d'loquence
et d'lvation morale, qui ont fait de lui un des grands modeleurs
d'mes de son temps. Pour moi, ses lectures furent comme l'ouverture
du ciel. Je sentis que j'avais une me. Elles changrent ma nature
entire[497] dit lord Cockburn, qui fut un des lves de ses
premires annes. Dugald Stewart, ajoute-t-il, fut un des plus grands
orateurs didactiques[498]. Mackintosh disait que la gloire
particulire de l'loquence de Stewart tait d'avoir inspir l'amour
de la vertu  des gnrations entires d'lves[499]. Il fut un
incomparable professeur. C'tait avec cela un des plus honntes et des
plus accomplis gentlemen de son temps; il semble avoir t, pour
l'urbanit et l'lgance des faons, un rival d'Henry Erskine. Le
professeur de mathmatiques tait Adam Ferguson. Il avait t
longtemps chapelain d'un rgiment de highlanders et ses officiers
l'empchaient difficilement de prendre part au combat[500]. C'tait un
esprit original et nergique, un peu hautain. Le Dr Carlyle raconte
que David Hume disait que Ferguson avait plus de gnie qu'aucun
d'entre eux, parce qu'il avait matris une science difficile, la
physique, en trois mois, assez pour pouvoir l'enseigner[501]. En
effet, Ferguson avait t successivement professeur de physique et de
philosophie morale. Il avait publi en 1767 un _Essai sur l'Histoire
de la Socit civile_ que ses admirateurs considrent comme une des
premires tentatives de Sociologie, et il venait de publier en 1783
son _Histoire des Progrs et de la Chute de la Rpublique Romaine_,
dont les historiens tiennent encore compte. Il avait pour professeur
adjoint John Playfair, dont les ouvrages sont des modles de style
scientifique clair, lucide et lgant, qui fait penser  du
Fontenelle. Son nom restera attach  l'exposition de la thorie
huttonienne de la Terre. Que d'autres encore il faudrait nommer:
Andrew Dalzell le professeur de grec, dont les leons crrent, 
dimbourg, le got de l'hellnisme, qui triomphait  Glasgow avec les
leons du savant Moore et les belles impressions des Foulis;
Finlayson, le professeur de logique, raide, prcis et sec[502]; John
Robinson, le professeur de physique, qui dita les oeuvres de Black.

          [Note 496: Pour l'Universit voir _The History of
          Edinburgh_, de Hugo Arnot, Book III, chap. III.--_The Story
          of the University of Edinburgh_, by Sir Alexander
          Grant.--_Edinburgh University, a sketch of its Life for 300
          years_, publi par James Gemmell.--_The University of
          Edinburgh_, by the late Principal Lee--et un petit livre
          intitul: _Viri Illustres_ ACAD. JACOB. SEXT. SCOT. REG.
          ANNO CCCMD, publi en 1884.]

          [Note 497: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 22.]

          [Note 498: _Id._ p. 23.]

          [Note 499: _Life of Francis Jeffrey_, by lord Cockburn, p.
          49.]

          [Note 500: Lord Cockburn, _Memorials_, p. 42.]

          [Note 501: Dr Alex Carlyle. _Autobiography_, p. 289.]

          [Note 502: Voir, sur Andrew Dalzel et Finlayson, les
          reconnaissants souvenirs de lord Cockburn, _Memorials_, p.
          16-19.]

La Facult de Mdecine, qui a tant contribu  la rputation de
l'Universit d'dimbourg, tait aussi dans un moment de gloire
extraordinaire. Sans compter les hommes de talent comme Rutherford le
botaniste, Andrew Duncan et d'autres, il y avait quatre hommes de
premier ordre, dont les noms sont historiques et marquent des tapes
dans le dveloppement de la science.  la chaire d'anatomie, il y
avait Alexandre Monro, Monro _secundus_, un merveilleux professeur, le
plus grand de ces Monro, qui, de pre en fils, occuprent la mme
chaire pendant une priode de cent vingt-six ans, de 1718  1846.  la
chaire de physiologie, se trouvait James Gregory, un autre exemple de
ces tonnantes familles de professeurs; son arrire-grand-pre James
Gregory, l'inventeur du tlescope  miroir, avait t nomm professeur
 dimbourg en 1674, et, depuis ce temps, les Gregory donnaient des
professeurs de mathmatiques et de sciences naturelles aux Universits
d'Angleterre et d'cosse. Quelle sve dans ces races rcemment sorties
du sol! Et ces hommes enseignaient pendant un demi-sicle et vivaient
quatre-vingts ans. Notre James Gregory tait en outre le premier
latiniste d'cosse.  ct de ces noms-l, deux autres d'une plus
grande porte. William Cullen tait l, le grand physiologiste, qui
essaya le premier de gnraliser les lois de la maladie telles
qu'elles se manifestent dans le corps humain[503]. Et la chaire de
chimie tait occupe par Joseph Black, un des crateurs de la chimie
moderne, celui que Lavoisier considrait comme son matre et appelait
l'illustre Nestor del rvolution chimique, grand physicien aussi,
car c'est lui qui avait dcouvert la chaleur latente un hardi et
admirable paradoxe qui exigeait, pour tre propos, du courage aussi
bien que de la pntration, et qui marque une poque de l'esprit
humain parce que c'tait un immense pas de fait vers l'idalisation de
la matire en force[504].

          [Note 503: Buckle, tome III, p. 413.]

          [Note 504: Buckle, tome III, p. 369.]

Le clerg comptait des prdicateurs qui taient presque tous des
savants remarquables. C'tait le Dr Henry, l'auteur d'une _Histoire
d'Angleterre_, l'une des premires histoires faites sur un plan qui
tudie sparment toutes les parties de la vie sociale; c'tait James
Macknigh, thologien et commentateur profond, auteur d'une _Harmonie
des vangiles_ et d'un _Commentaire d'ptres des Aptres_, oeuvres de
grande rudition; c'tait John Erskine, le bon et l'loquent, dont les
sermons publics changrent le ton de la prdication en cosse et dont
on trouve le portrait dans _Guy Mannering_; c'tait le Dr Alexander
Carlyle dont l'_Autobiographie_ est prcieuse pour l'tude de toute
cette poque.

La Magistrature, la _Court of Session_, pour employer le terme
cossais, se composait d'hommes de haute valeur, choisis parmi les
avocats que leurs qualits d'orateurs ou de juristes avaient mis hors
pair. Le prsident tait alors Robert Dundas d'Arniston, lord
Mansfield, le troisime d'une descendance de juges intgres et
profonds[505]. Il avait autour de lui des hommes comme Francis Garden,
lord Gardenstone, qui avait plaid, dans le fameux procs de Douglas,
devant le Parlement de Paris, de faon  laisser, mme dans une langue
trangre, une vive impression de son loquence[506]; sir David
Dalrymple, lord Hailes, rudit, historien, archologue, d'une lecture
et d'une science universelles, clbre par ses travaux sur les
antiquits chrtiennes, les vieilles posies cossaises, et ses
annales sur l'histoire d'cosse; lord Braxfield le gant du tribunal
selon l'expression de lord Cockburn: rude, brutal, semblable  un
forgeron, sans lettres, il avait un esprit d'une telle vigueur
d'treinte et de raisonnement qu'il n'avait pas eu besoin de culture
pour avoir la puissance[507]; James Burnet, lord Monboddo, original,
paradoxal et savant, fameux pour sa connaissance des classiques et sa
thorie sur la descendance de l'homme. Il soutenait, avant l'heure,
que les hommes avaient eu des queues et descendaient du singe. Il
avait publi son ouvrage sur _l'Origine et le Progrs du langage_, o
il soutenait le systme de Lucrce sur l'origine du langage et o il
avait pris pour pigraphe les vers d'Horace qui le rsument:

          [Note 505: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 137.]

          [Note 506: _Edinburgh Review._ N 231 January 1883, p. 238.]

          [Note 507: Lord Cockburn, _Memorials_, p. 29.]

  Quum prorepserunt primis animalia terris
  Mutum et turpe pecus

C'tait, disait-il, en miniature l'histoire du genre humain. Il tait
en train de publier son travail sur la _Mtaphysique Ancienne_. Il
donnait des soupers attiques[508] o la table tait parseme et les
flacons enguirlands de ross  la manire des anciens[509]. II
allait presque chaque anne  Londres, faisant  cheval toute la route
parce que les chaises de poste taient des vhicules inconnus des
anciens[510]. Il tait le pre d'une adorable et anglique crature,
dont la grce et la douceur taient admires de tout dimbourg et
sduisirent Burns, comme une apparition cleste. Elle devait tre
enleve peu d'annes aprs, et le pote devait crire sur elle une
lgie chaste et attendrie.

          [Note 508: Lord Cockburn, _Memorials_, p. 36.]

          [Note 509: _Erskine and his Times_, by Lieut.-Colonel Alex.
          Fergusson, p. 281.]

          [Note 510: _Biographical Dictionary of Eminent Scotsmen._]

Le barreau, ou la _Faculty of advocates_, comme on l'appelait, qui
tait la ppinire de la cour de justice, tait un corps trs brillant
et trs instruit. Cela tenait  des circonstances particulires. Les
fils de famille nobles n'ayant pas, comme en Angleterre, le dbouch
de la vie publique, se portaient de ce ct. La Facult des avocats
comprenait la moiti des gentilshommes d'cosse. La profession de la
loi tait embrasse par les fils ans de la gentry, plutt parce
qu'elle confrait une sorte de distinction fashionable que parce
qu'ils en attendaient des affaires ou des moluments. Elle conduisait
 une ducation savante ou du moins polie, et donnait une sorte de
dignit au-dessus de la pure inactivit. C'est peut-tre  cause de
cela qu'il y avait,  cette poque, parmi la Facult des avocats
d'cosse, une lgance de manires, unie  un degr de science et de
connaissances gnrales, qu'on n'aurait pu retrouver en aucune autre
compagnie semblable dans aucun autre pays[511]. C'est Henry Mackenzie
qui parle ainsi et il avait bien connu le barreau de son temps. En
laissant de ct ce que la partie exclusive d'un jugement semblable a
toujours de douteux, il reste que la Facult des avocats d'dimbourg
tait une runion d'hommes remarquables non seulement par leurs
connaissances professionnelles, mais par leur culture gnrale. Elle
comptait en 1786 des hommes comme Alexander Fraser Tytler, un
historien distingu qui a laiss des _lments d'histoire gnrale_;
Charles Hope, un orateur puissant, qui avait la plus admirable voix,
pleine, profonde et distincte, dont le soupir mme s'tendait sur une
ligne de mille personnes... une voix qui n'tait surpasse que par
celle de Mrs Siddons, laquelle venue directement du ciel et digne d'y
tre coute, tait la plus noble qui ait jamais frapp l'oreille
humaine[512]. Il y avait Maconochie, qui avait voyag par toute
l'Europe et possdait la plupart des langues europennes[513],
penseur indpendant et original et d'un savoir considrable; ses
connaissances embrassaient tous les sujets, loi, science, histoire,
littrature, et par consquent taient peut-tre plus varies que
prcises; sous son labeur incessant, ses renseignements s'accumulaient
d'heure en heure. J'avais l'habitude de faire les tournes avec lui et
il me semblait galement  son aise en thologie, ou en agriculture,
ou en gomtrie, ou lorsqu'il examinait une montagne, ou dmontrait
ses erreurs  un fermier, ou rfutait les dogmes d'un clergyman, bien
que de toutes ses occupations cette dernire ft peut-tre celle qui
lui procurait le plus de plaisir[514]. Il y avait Miller, un des
hommes les plus cultivs et les plus remarquables de son temps
profond et original en mathmatiques[515]; il y avait Craig,
Bannatyne, qui, avec Tytler et sous la direction de Mackenzie,
crivaient dans le _Lounger_ et le _Mirror_. Craig, qui fut plus tard
membre de la Cour de session, allait se trouver ml  l'histoire de
Burns. Mais la gloire du barreau, le plus brillant ornement de la
profession[516] dit lord Cockburn, tait alors l'loquent, le
spirituel, le charmant, le populaire et gnreux Henry Erskine.
C'tait un grand et irrsistible orateur, d'une parole si riche de
beauts classiques, si enjoue, si spirituelle, si claire, si
copieuse, si lgre et en mme temps si srieuse. Tout son esprit
tait un argument, et chacune de ses exquises comparaisons tait un
pas dans son raisonnement dit Jeffrey[517]. Sa gat lgre tait
toujours un instrument d'argumentation, il raisonnait en esprit[518]
dit lord Cockburn. Il tait aussi clbre pour son esprit que pour son
loquence. Aux runions matinales chez le libraire Creech, on
apportait le dernier mot de Henry Erskine, toujours piquant et
cependant avec quelque chose qui le rendait inoffensif[519]. C'est lui
qui, aprs avoir t prsent au Dr Johnson lequel, bourru brutal,
comme souvent, avait mrit une fois de plus le nom de _ursa major_,
s'approcha de Boswell qui menait le docteur dans la socit
d'dimbourg, et lui glissa secrtement un shelling dans la main, pour
le remercier de lui avoir montr son ours[520]. Il se trouvait au
thtre un soir o un tumulte s'leva dans le parterre entass. La
cause du bruit tait un individu qui, en dpit de toutes les raisons,
ne voulait pas s'asseoir; l'affaire se gtait; Erskine s'avance
paisiblement: Excusez le gentleman, ne voyez-vous pas que c'est
seulement un tailleur qui se repose? L'effet fut tel que l'individu
en tomba sur son banc et aurait probablement voulu tre dessous[521].
Il tait intarissable de bons mots et pendant trente ans il en fournit
dimbourg. Il tait la joie et la gat de la ville. Il en tait aussi
l'honneur pour sa droiture, son inflexible honntet politique, la
sret de ses relations, sa bienveillance envers tous[522]. Quand il
mourut en 1817, on proposa de mettre sur sa tombe  l'homme le plus
aim de l'cosse.

          [Note 511: _Edinburgh Review_, N 321, January 1883, p.
          231.]

          [Note 512: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 141.]

          [Note 513: _Edinburgh Review_, N 321, p. 240.]

          [Note 514: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 124.]

          [Note 515: _Edinburgh Review_, N 321, p. 240.]

          [Note 516: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 81.]

          [Note 517:  voir l'extrait de Jeffrey, dans le
          _Biographical Dictionary of Eminent Scotsmen_.]

          [Note 518: Lord Cockburn. _Life of Jeffrey_, p. 88.]

          [Note 519: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 149.]

          [Note 520: _Henry Erskine and His Times_ by Lieut.-Colonel
          Alex. Fergusson, p. 130.]

          [Note 521: Id., p. 275.]

          [Note 522: Voir l'loge de H. Erskine dans _The Life of
          Jeffrey_ de lord Cockburn, p. 90.]

Quelques-uns, et des plus illustres, n'appartenaient  aucune de ces
catgories sociales qui donnaient  dimbourg sa physionomie. Adam
Smith, le plus grand de tous, l'illustre fondateur de l'conomie
Politique, occupait une sincure royale; il venait de perdre sa mre
deux ans auparavant, et sa gat naturelle en tait attriste. Hutton,
l'auteur de la _Thorie de la Terre_, le vrai crateur de la gologie,
qui soutint la thorie des causes actuelles, qui dcouvrit le
mtamorphisme des roches, ce point capital en gologie, tait un vieux
gentilhomme qui vivait de ses rentes et faisait des communications 
l'_Edinburgh Society_; Mackenzie, notre ami depuis longtemps, tait
homme de loi et ses affaires commenaient  le dtourner de la
production littraire.

En mme temps, des hommes non moins distingus venaient de tous cts,
enrichir encore de leur prsence cette socit. L'Assemble gnrale
qui runissait chaque anne, au mois de Mai, les reprsentants du
clerg national, faisait affluer dans la capitale tout ce qu'il y
avait de remarquable dans le pays. C'tait comme la saison
intellectuelle d'dimbourg. De Glasgow, dont la robuste universit
avec moins d'clat a peut-tre fait autant de besogne qu'aucune autre,
de Glasgow venaient Thomas Reid le chef de l'cole philosophique
cossaise; Richardson, le professeur d'humanits, qui fut un des
premiers critiques shakspeariens dans son _Analyse Philosophique et
Illustration de quelques-uns des plus remarquables caractres de
Shakspeare_; John Millar, le professeur de droit civil, auteur d'une
_Vue historique du Gouvernement anglais_; George Jardine, le
professeur de logique, dont l'_Esquisse d'ducation Philosophique_ est
un programme de stricte et fconde pdagogie; John Anderson, d'abord
professeur de langues orientales, puis de physique, qui se montra plus
tard philanthrope clair par la fondation de l'Institut Andersonien,
destin  rpandre l'ducation dans les classes pauvres. D'Aberdeen,
venaient James Beattie, le pote et le moraliste, l'auteur du
_Mnestrel_ et d'ouvrages de discussion religieuse; Robert Hamilton,
le mathmaticien, qui appliqua ses connaissances mathmatiques 
l'conomie politique et publia des travaux sur les Dettes Publiques;
il tait en correspondance avec notre Say; George Campbell dont la
_Philosophie de la Rhtorique_ est un ouvrage excellent et,  nos
yeux, suprieur  celui de Blair. De petites villes, de paroisses
perdues, il arrivait des hommes de valeur; le Dr Somerville,
l'historien de la reine Anne, venait de Jedburgh; John Ogilvie, le
pote du _Jour du Jugement_, venait de Medmar; Brydone, le voyageur
dont le _Tour en Sicile et  Malte_ a t traduit en franais et est
encore un livre intressant, vivait prs de Coldstream. De toutes
parts on se runissait  dimbourg, comme au foyer intellectuel du
pays; la socit qui y vivait s'accroissait de l'affluence de tous ces
visiteurs.

Et il est impossible de ne pas songer qu'aux pieds de cette gnration
si puissante en grandissait une autre, destine  la remplacer et 
l'galer. Walter Scott tait alors un adolescent d'une quinzaine
d'annes, un peu boiteux, qui aimait dj  errer dans les ruelles
d'dimbourg. Parmi les gamins qui, chaque matin, s'en allaient  la
High School, dans le costume que l'poque trouvait joli pour les
enfants, en culottes courtes, en gilet et en veste brillants, couleur
bleu de ciel, vert d'herbe ou carlate[523], se trouvait presque toute
la rdaction de la Revue d'dimbourg. Le futur lord Cockburn, dont les
livres charmants nous fournissent les matriaux les plus heureux et
les plus pittoresques de cette tude, avait sept ans; Francis Horner,
l'conomiste et l'homme d'tat mort trop jeune, lord Brougham,
l'orateur et le ministre fameux, en avaient huit; James Moncreiff, le
juge, en avait dix; sir Charles Bell, le mdecin, dont son biographe
franais a dit que sa dcouverte sur les fonctions du systme nerveux
est le fait le plus important dont la science ait l'obligation aux
physiologistes de la Grande-Bretagne depuis la doctrine de Harvey sur
la circulation du sang[524] avait douze ans; Francis Jeffrey, le
fameux critique de la Revue d'dimbourg, en avait treize.

          [Note 523: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 11.]

          [Note 524: Amde Pichot. _Sir Charles Bell_, p. 15.]

En mme temps grandissaient, de tous cts, dans les provinces, une
lgion d'enfants qui devaient venir se runir  ce groupe d'dimbourg.
James Hogg, le plus grand pote populaire que l'cosse ait produit
aprs Burns et dont la vie est presque aussi remarquable que celle de
Burns, tait un grand garon de seize ans, solitaire et triste, qui
gardait des troupeaux dans la fort d'Ettrick.  Glasgow Robert
Stevenson, le grand ingnieur de phares, Mac Crie, l'historien de John
Knox, avaient quatorze ans; James Mill, le pre de Stuart Mill,
l'auteur d'une _Histoire de l'Inde_, en avait treize; Tannahil, le
doux chanteur, en avait douze et travaillait dj dans sa pauvre
famille de tisserands  Paisley; Alexander Murray, le philologue, en
avait onze; il vivait dans une hutte, au bord du lac perdu de Palneur,
o son pre, pauvre berger, lui avait appris ses lettres avec un bout
de bois charbonn. John Leyden, le charmant pote des _Scnes
d'Enfance_ avait onze ans; John Struthers, le pote du _Sabbat du
Pauvre_, en avait dix et depuis deux ans dj gardait les vaches;
Thomas Campbell, l'impeccable et exquis pote, dont l'oeuvre comme une
statuette d'ivoire est petite et parfaite, en avait neuf; ainsi que le
futur sir John Ross dont le nom est li  l'histoire des expditions
arctiques. Thomas Brown, le mtaphysicien, John Thomson qui fut plus
tard ministre et un vritable peintre, Andrew Ure, le chimiste,
avaient huit ans; John Galt, le romancier, notre auteur des _Annales
de la Paroisse_, en avait sept et grandissait  Irvine o nous avons
vu Burns; Thomas Chalmers, le thologien, le puissant prdicateur,
tait g de sept ans; David Brewster, l'minent crivain
scientifique, de cinq; William Tennant, le pote, de quatre ans. Enfin
David Wilkie, le peintre, le Teniers anglais comme on l'a appel,
Allan Cunningham, le futur biographe de Burns, John Wilson, le clbre
Christopher North, le pote, l'essayiste, le critique, l'athlte dont
les exploits physiques sont incroyables, l'auteur de l'_le des
Palmes_ et des _Noctes Ambrosian_ taient des enfants miaulant et
piaillant dans les bras de leur nourrice, selon l'expression de
Shakspeare. C'tait, dans toute la longueur et la largeur de ce petit
pays, un foisonnement intellectuel dont l'cosse sera longtemps fire.
Cette gnration grandissante ne devait pas, comme celle qui la
prcdait, se grouper tout entire  dimbourg et s'y attacher. Le
vorace Londres[525] allait en dvorer une partie. dimbourg, tout en
continuant  produire des hommes de premire valeur, ne les retiendra
plus tous; on pourra inscrire sur cette puissante ruche:

          [Note 525: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 159.--Voir aussi
          p. 181-82.]

  Sic vos non vobis mellificatis apes.

Mais en 1786, au moment o nous sommes, ce mouvement d'migration vers
Londres tait  peine sensible, et la ville de Hume et d'Adam Smith,
de Blair et de Robertson, de Hutton et de Black, de Dugald-Stewart et
de Mackenzie, d'Erskine et de Fergusson, tait encore la mtropole
intellectuelle de l'cosse.

Cette vie intellectuelle si intense tait encore active, resserre
par une vie sociale tout  fait propre  dimbourg. Tous ces hommes
vivaient, pour ainsi parler, dans la mme rue, les uns sur les autres.
Ils se connaissaient et s'aimaient, se rencontraient tous les jours,
allaient ensemble au Parlement ou  l'Universit, se promenaient en
causant sur les _Prairies_[526], discutaient, soupaient tous les soirs
les uns chez les autres, ou, quand ils voulaient tre entre eux,
allaient  leur club ou  une taverne. Au moyen des caddies, nous
donnions rendez-vous  nos amis dans une taverne,  neuf heures; et
c'tait un beau temps o nous pouvions runir David Hume, Adam Smith,
Adam Ferguson, lord Elibank, les Drs Blair et Jardine en les prvenant
une heure  l'avance[527]. Quand Hume, aprs son sjour  Londres,
reprit en 1769 possession de son logement au troisime tage dans
James's Court, il crivait  son ami Adam Smith, retir dans un
village de l'autre ct du Forth, une phrase o se montre la charmante
tendresse de coeur qui s'alliait  sa fermet d'esprit: Je suis
heureux d'tre  porte de regard de vous et d'avoir  mes fentres
une vue de Kirkcaldy. L'auteur de l'_Histoire d'Angleterre_
apercevant de chez lui la petite maison paisible o l'auteur de la
_Richesse des Nations_ poursuivait son grand ouvrage et lui donnant le
bonjour est un fait caractristique de la socit littraire
d'dimbourg  ce moment. Encore cela leur semblait-il loin; Hume
ajoutait: Je voudrais bien aussi pouvoir vous parler[528]. Tous ces
hommes vivaient pour ainsi dire en famille.

          [Note 526: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 49-50.]

          [Note 527: Dr Alex Carlyle. _Autobiography_, p. 275.]

          [Note 528: _Old and New Edinburgh_, by J. Grant, tom. I, p.
          98.]

Si l'on veut achever le tableau de la vie sociale d'dimbourg dans les
vingt dernires annes du XVIIIe sicle, il faut ajouter  cette
aristocratie de l'esprit et du savoir, puise au plus profond du
peuple, l'aristocratie de naissance et de fortune. Presque toutes les
vieilles familles avaient leur htel ou leur maison  dimbourg et y
venaient rsider l'hiver. Par suite de l'esprit familial qui anime
l'organisation par clans, et de l'esprit dmocratique qui domine dans
le systme presbytrien, la noblesse n'tait pas trs spare des
autres classes. Le haut du pav appartenait peut-tre  la distinction
intellectuelle et en tout cas les savants taient les gaux des
nobles. La supriorit d'dimbourg, disait Jeffrey, est due en grande
partie  la combinaison cordiale des deux aristocraties du sang et des
lettres[529]. Des hommes comme Henry Erskine, Dugald Stewart, John
Playfair, qui unissaient l'lgance des faons  la culture de
l'esprit, et dont quelques-uns appartenaient  l'ancienne noblesse,
servaient de traits d'union entre les deux classes et rgnaient des
deux cts.

          [Note 529: Extrait d'un article de Jeffrey sur Playfair,
          1819--cit dans l'_Edinburgh Review_, N 321.]

Cette familiarit, cette communaut de vie tenait  la construction
particulire d'dimbourg. Tout le monde se connaissait, se voyait. Les
familles restaient dans la mme ruelle, souvent dans la mme maison.
On se parlait de fentre  fentre[530]. Beaucoup des Erskines, des
Stairs, des Dalrymples et autres parents vivaient en socit, dans un
cercle de cent yards de diamtre, et il tait facile de rassembler une
runion de famille en quelques instants[531]. Ce qui se faisait entre
les membres d'une mme famille, se faisait entre familles amies. On se
recevait beaucoup, sans grande dpense[532]. La causerie d'hommes
instruits et loquents tait le grand charme de ces runions. Il y
avait donc une vie de conversation trs dveloppe et qui ressemblait
un peu  la vie franaise. Mais au lieu de la parole lgre,
ptillante, brillante, pleine de bonds et de surprises, d'clat, de
fantaisie et d'esprit qui animait nos salons, c'tait une conversation
plus srieuse, plus pose, qui se rapprochait plus de la discussion
suivie et qui, avec peut-tre autant de hardiesse ou de paradoxe,
avait une allure plus mesure et un ton plus dogmatique. L'esprit n'y
manquait pas, ni le charme, ni l'lgance, mais ils s'exeraient avec
une sorte de discipline et de tenue professionnelles. Les matres de
la conversation n'taient pas, ainsi qu' Paris, des hommes de lettres
et des bohmes comme Rousseau, Diderot, Duclos, Galiani, Beaumarchais;
c'taient des juges, des clergymen, des professeurs, des avocats,
portant tous, plus ou moins, la dignit de professions graves et
vtues de noir, sans oublier l'atmosphre religieuse o tout ce monde
se mouvait. Mais  part cette diffrence, dimbourg tait srement 
cette poque, avec Paris, la ville d'Europe o la conversation tait
pousse au plus haut degr de perfection et tait davantage un des
lments de la vie sociale.

          [Note 530: Walter Scott. _Provincial Antiquities of
          Scotland; General account of Edinburgh._]

          [Note 531: _H. Erskine and His Times_, by Lieut-Colonel Alex
          Fergusson, p. 128.]

          [Note 532: Walter Scott. _Provincial Antiquities of
          Scotland._ Id.]

       *       *       *       *       *

Quel effet ce paysan rcemment enlev  sa charrue allait-il produire
dans ces salons? Comment ce garon, qui n'avait jamais eu d'autre
compagnie que celle de laboureurs et d'ouvriers et, de temps en temps,
quelques heures de conversation d'un homme de loi de bourgade ou d'un
mdecin de campagne, comment ce garon allait-il se comporter dans ce
monde difficile et raffin? Comme toute les socits mondaines
celle-ci tait exerce  percevoir les moindres nuances de tenue,
habile  saisir les moindres carts, les moindres manquements; il s'y
maniait une observation subtile et aigu. On attendait ce phnomne
avec curiosit; car s'il y a dans l'histoire littraire des cas
analogues, il n'y en a peut-tre pas un de semblable, o la renomme
ait t si brillante, la transition si brusque, l'preuve si
difficile. La chose fut bien vite rgle. La manire dont Burns se
tira de ce pas est un des endroits les plus curieux de sa vie et qui
rvle le mieux quelles ressources de tout genre il y avait en lui.

Il tait arriv  dimbourg dans un costume qui ne diffrait gure de
celui des autres villageois; quel rustaud! s'tait crie une dame
 qui on l'avait dsign dans la rue[533]. S'il entendit ce jugement
il dut y tre pniblement sensible. Quelques semaines aprs son
arrive, il prit des vtements plus appropris  son nouveau milieu et
se mit  la mode. Il adopta le costume que portaient alors volontiers
les libraux, lequel tait aux couleurs de Fox. Cette transformation
accomplie, il parut en habit bleu  boutons de mtal, en gilet ray de
bleu et de jaune, en culottes de daim collantes et en bottes  revers
qui venaient au-dessous du genou[534]. Sa cravate de batiste blanche
tait nettement arrange; ses cheveux noirs, sans poudre  une poque
o on en portait gnralement, taient nous par derrire et sur le
devant couvraient son front[535]. Sa mise tait toute change, bien
qu'elle conservt encore quelque chose de rustique qu'il aurait
peut-tre essay vainement de faire disparatre. Son costume, dit
Dugald Stewart, tait parfaitement appropri  sa condition, simple et
sans prtentions, mais avec une attention suffisante  la nettet. Si
j'ai bonne mmoire, il portait toujours des bottes; et quand il tait
particulirement en crmonie, des culottes de daim[535]. Un de ceux
qui le virent le mieux  cette poque, Walker, dit qu'il tait
simplement mais convenablement vtu, dans un genre qui tenait le
milieu entre le costume de fte d'un fermier et celui de la compagnie
 laquelle il tait maintenant ml;  tout prendre, d'aprs sa
personne, sa physionomie et son vtement, si je l'avais rencontr prs
d'un port de mer et qu'on m'et demand de deviner sa condition,
j'aurais probablement conjectur qu'il tait un capitaine de navire
marchand, de la classe la plus respectable[536]. C'tait une preuve
de tact parfait que d'avoir du premier coup, choisi ce costume
indpendant, fait pour ses habitudes de tenue et nanmoins assez
lgant.

          [Note 533: Allan Cunningham. _Life of Burns_, p. 44.]

          [Note 534: Allan Cunningham. _Id._--et Chambers, tom. II, p.
          14.]

          [Note 535: Walker. _Life of Robert Burns_, p. LXXII.]

          [Note 536: _Account of Burns_, by Professer Dugald Stewart,
          Currie.]

          [Note 537: Walker. _Id._ p. LXXII.]

La premire fois qu'il entra dans un salon, on dut regarder avec
curiosit ce jeune paysan, dj un peu vot par l'effort, comme le
laboureur de Virgile qui pse sur la charrue. Un de ceux qui
l'examinrent avec le plus d'intrt a conserv l'impression de sa
premire apparition. Sa personne, quoique forte et bien prise et de
beaucoup suprieure  ce qu'on pouvait attendre chez un laboureur,
tait un peu lourde de dessin. Sa stature semblait moyenne bien
qu'elle ft plus grande, parce qu'il ne se tenait pas droit. Son
visage n'avait pas cette forme lgante qui est frquente chez les
classes suprieures; mais il tait viril et intelligent, marqu par
une gravit pensive qui s'assombrissait jusqu' la duret. C'est dans
son large oeil noir qu'tait la marque la plus frappante de son
gnie. Il tait plein de pense et donnait l'ide qu'il aurait t,
s'il avait appartenu  quelqu'un qui s'en serait servi avec art, un
puissant moyen d'expression[538]. C'tait cet loquent oeil noir qui
frappait tout le monde. Quand on l'avait vu, il tait impossible de
l'oublier. Il y avait sur tous ses traits une forte expression de bon
sens et de pntration, dit Walter Scott, l'oeil seul je crois,
indiquait un caractre et un temprament potiques. Il tait large et
d'une teinte sombre qui flamboyait (je dis littralement _flamboyait_)
quand il parlait avec sentiment ou intrt[539].

          [Note 538: Walker. _Life of Burns_, p. LXXI.]

          [Note 539: Walter Scott. _Reminiscences of Burns_, cit par
          Lockhart.]

Il se prsenta sans timidit, sans gaucherie, sans cette lourdise qui
fit tant souffrir J.-J. Rousseau, sans trop d'assurance, mais sans
fausse modestie, et sans humilit excessive. Il n'essaya pas
d'affecter des manires que son ducation ne lui avait pas donnes et
que son physique ne lui permettait pas. Il arriva simplement,
virilement, en homme qui est ferme sur ses jambes et peut regarder
tout le monde en face. Sa rectitude d'esprit lui inspira ce qui tait
convenable; il avait du premier coup mis le doigt sur la note juste.
Ce n'tait ni un rustre ni un faux gentilhomme qui tait l, c'tait
un homme dont l'esprit effaait les dehors, et dont la dignit
entendait se faire respecter partout. Et ce fut d'abord une
approbation silencieuse.

Mais quand on l'entendit parler l'approbation se changea en
tonnement. Ce jeune laboureur s'exprimait sur tous les sujets, avec
une souplesse et une vigueur de pense, avec un clat et une puret de
langage dont ses auditeurs restaient confondus. Il semblait deviner
les choses, les saisir, les pntrer,  la faon des potes, dans leur
complexit vivante. C'est ainsi qu'il semble que Shakspeare dut tout
comprendre. Il avait, avec cette rapidit d'esprit, un solide bon sens
et une force de raisonnement qui frappa toujours ceux qui le
connurent, et par laquelle il supplait, dans les discussions,  ce
qui lui manquait en connaissances. Tout cela venait en une parole
nerveuse, originale, toujours mouvemente, sans cesse varie, pleine
tantt d'une large force comique, tantt d'une nergie et d'une
lvation suprieures, qui blouissait et faisait taire tous ces
orateurs surpris. Chose incroyable, le charme de Dugald Stewart,
l'esprit d'Erskine, l'loquence de Richardson, semblaient petits et
factices  ct de ce discours neuf, jeune et charg de sve. Quand il
tait quelque part, tous ces hommes illustres disparaissaient. C'tait
lui le vrai matre, devant qui les autres restaient silencieux,
inquiets et presque respectueux, comme devant une force inexplicable
que ni l'tude, ni la lecture, ni les veilles ne peuvent donner, et en
prsence de laquelle les talents restent interdits[540].

          [Note 540: Voir Carlyle, _Essay on Burns_.]

Quelque surprenant que ce fait puisse paratre, il faut l'admettre, se
rendre  l'vidence. Tous les tmoignages s'accordent, venant des
sources les plus diverses. Des esprits critiques, expriments dans
l'apprciation des hommes, ne font que confirmer ce que nous avons
dj vu de la prodigieuse puissance de parole de Burns. Ils sont
unanimes  le faire et, si cela est possible, ils enchrissent encore
sur l'loge. Je me rappelle, dit Heron, que feu le Dr Robertson me
fit un jour l'observation qu'il n'avait presque jamais rencontr
d'homme dont la conversation rvlt une plus grande vigueur et une
plus grande activit d'esprit que celle de Burns[541]. Lockhart, qui
avait vcu presque avec tous les personnages auxquels Burns avait t
prsent, rapporte la mme impression en termes plus affirmatifs
encore. La posie de Burns aurait pu lui procurer accs dans ce
monde, mais c'taient les ressources extraordinaires qu'il dployait
dans la conversation, la forte et vigoureuse sagacit de ses
observations sur la vie, la splendeur de son esprit et la
resplendissante nergie de son loquence aux moments o ses sentiments
taient excits, qui le rendirent l'objet d'une admiration srieuse
parmi les matres expriments dans l'art de la _causerie_. Il s'en
trouvait plusieurs parmi eux qui probablement adoptaient dans leur
coeur l'opinion de Newton que la posie est une niaiserie
ingnieuse. Adam Smith, par exemple, ne pouvait pas avoir beaucoup de
respect, au service d'un travailleur aussi improductif qu'un faiseur
de ballades cossaises; mais le plus imposant de ces philosophes avait
assez  faire pour se maintenir en attitude d'galit quand il tait
amen en contact personnel avec la gigantesque intelligence de Burns,
et tous ceux dont les impressions sur ce sujet ont t recueillies
s'accordent  dire que sa conversation tait ce qu'il y a de plus
remarquable en lui.[542] Nous verrons s'ajouter  celles-ci d'autres
attestations plus importantes peut-tre et d'une telle autorit qu'il
faut admettre, selon le mot de Chambers, que le meilleur de Burns n'a
pas t transmis et n'tait pas de nature  tre transmis  la
postrit[543].

          [Note 541: R. Heron. _Life of Burns._]

          [Note 542: Lockhart. _Life of Burns_, p. 118-19.]

          [Note 543: R. Chambers, tome I, p. 14.]

Bien que ce succs soit extraordinaire, il n'est pas inexplicable. On
peut dmler pourquoi sa conversation devait clater dans ces salons
comme une lumire merveilleuse et dconcertante. La conversation
ordinaire, savante, correcte, formaliste, recherchant la forme
littraire des choses, les runissait selon des rapports et des
conflits de mots. Elle tait un peu froide, empreinte d'une lgance
abstraite. On y trouvait sans doute de l'observation et de l'humour,
surtout, cela est probable, chez les juges, plus en contact avec la
vie que les professeurs et plus dgags de l'abondance de parole que
les avocats. Mais, malgr tout, cette conversation avait une livre
livresque, comme dit Montaigne, elle sentait les livres, et les livres
de cette poque, lgants et abstraits. Et voici tout  coup--et dans
quelles circonstances de surprise!--un homme qui parlait, avec autant
de nettet et autant de vigueur dans le raisonnement, que les plus
solides et les plus prcis de tous ces beaux discoureurs. Mais, dans
cette trame serre, entrait la substance des choses, entraient les
choses elles-mmes, reproduites dans leur vie. Il y avait surtout deux
qualits par lesquelles cette parole tranchait sur toutes les
causeries: l'nergie du pittoresque et l'ardeur de la passion
personnelle, une couleur et une flamme nouvelles[544]. Quand il
penchait du ct comique, il abondait en tableaux vivants, peints par
touches serres o entraient beaucoup de mots locaux expressifs et
irrsistibles. Quand il discutait des ides ou dcrivait des
sentiments, son langage s'levait, se chtiait, devenait purement
anglais et prenait une ampleur et une splendeur oratoires dont ses
lettres peuvent donner une ide. Une seule conversation en Angleterre
aurait pu tenir tte  celle-l, c'tait celle de Burke, avec plus
d'loquence et moins d'accent, plus magnifique et moins poignante. 
dimbourg, la seule exception  la rgularit gnrale tait la
charmante fantaisie d'esprit et la lgre gat d'Henry Erskine; mais
c'tait un ptillement bien blanc  ct du flot empourpr de
l'loquence de Burns. La forme elle-mme tait diffrente. Aux phrases
lucides, faites d'expressions admises et de circulation reconnue,
s'opposait un jaillissement imptueux d'inventions verbales, de
trouvailles de langage, d'expressions cres, o les mots, chauffs et
fondus ensemble dans ce souffle brlant, s'accrochaient dans des sens
inattendus et saisissants. C'tait une conversation nergique,
remuante, pleine de sve, de suc et de saveur. Ajoutez  cela des dons
d'action, une voix profonde, le rayonnement et la mobilit de la
physionomie, l'clair noir du regard, la vigueur musculaire et la
dcision des gestes. Tout cela faisait quelque chose de nouveau, rude
et fruste parfois, mais plus fort, plus ample, plus vari, plus
mouvement et surtout plus naturel. C'est comme, si dans un salon
plein d'odeurs fines et du bruissement des bijoux et des soies,
taient entrs, par une fentre soudainement ouverte, les larges
parfums des bois et des bls, et les voix profondes et dominatrices de
la vie humaine.

          [Note 544: Gilfillan a aperu une de ces supriorits de la
          parole de Burns. C'est le ct sentiment qu'il nomme
          _feeling_.--Voir _Life of Burns_, p. XXXVII.]

Et, tandis que les hommes taient ainsi frapps d'tonnement, les
femmes coutaient, mues, cette parole diffrente de toutes celles
qu'elles avaient entendues. Elles ont moins que les hommes le respect
troit de la culture intellectuelle et, plus qu'eux, l'intuition large
de la valeur gnrale et complte d'un homme. Elles sentaient que
celui-ci, malgr son ignorance relative, avait t cr par la nature
plus puissant que les autres, qu'il tait le plus grand de tous ceux
qui se trouvaient l. Elles sentaient surtout qu'il tait plus capable
de passion, qu'il avait souffert, et que peut-tre il tait destin 
souffrir davantage. Elles lui savaient gr de toucher en elles des
tendresses et des pitis plus profondes; elles l'admiraient avec une
sorte de commisration et de sympathie. C'est le seul homme, disait
la duchesse de Gordon qui fut l'idole de Londres, dont la conversation
m'ait fait perdre pied[545]. Il faut ajouter, point important,
qu'elles sentaient leur puissance sur lui et qu'il les approchait avec
un culte et une constante proccupation d'elles, autrement flatteurs
que les plus ingnieuses urbanits. Sa manire de leur parler tait
pleine de dfrence, toujours avec un tour soit vers le sentimental,
soit vers l'humour, qui rveillait leur attention d'une faon toute
spciale.[546] C'tait encore la duchesse de Gordon qui disait cela
et c'est l un fin jugement fminin. Avec la rserve qui lui tait
impose, il abordait les grandes dames d'dimbourg de la mme faon
que les filles de Mauchline. Il avait trouv d'instinct ce mlange
indchiffrable de raillerie et de srieux, qui est le dernier mot de
la sduction et qui prend les femmes par ce qui en elles aime  tre
aim, et ce qui sait gr d'tre domin.

          [Note 545: Allan Cunningham. _Life of Burns_, p. 41.]

          [Note 546: Voir plus bas les souvenirs de Walter Scott sur
          Burns.]

       *       *       *       *       *

Aussi son succs fut clatant. En quelques jours, il devint le hros,
le lion de la saison. Partout il tait recherch, invit, choy, ft.
On ne parlait que de lui. On le montrait dans la rue. Le jeune
Jeffrey, alors un colier de treize ans, voyant passer un homme dont
l'aspect l'avait frapp, s'tait arrt pour le regarder. Un marchand
debout sur le seuil de sa boutique lui tapa sur l'paule en lui
disant: Oui, gamin, tu peux bien regarder cet homme-l, c'est Robert
Burns! Et l'enfant s'loigna pensif[547]. De tous cts lui venaient
des tmoignages d'intrt et d'admiration. Un jour c'tait une main
inconnue qui laissait chez le libraire 10 guines pour le pote de
l'Ayrshire[548]. Un autre jour dans une runion de francs-maons, il
tait acclam. Je suis all hier soir  la Loge maonnique, o le
Rvrend Grand-Matre Charteris et toute la grande Loge d'cosse
taient prsents. Le meeting tait nombreux et lgant; toutes les
diffrentes loges de la ville taient prsentes dans toute leur
pompe. Le Grand-Matre, qui prsidait avec grande solennit et d'une
faon qui lui faisait honneur comme gentleman et comme maon, parmi
d'autres toasts, donne La Caldonie et le barde de la Caldonie,
frre Burns. Ce toast retentit par toute l'assemble avec nombreux
honneurs et des acclamations rptes. Comme je n'avais pas la moindre
ide que cela dt arriver, j'tais foudroy et tremblant dans tous mes
nerfs. Je rpondis du mieux que je pus. Juste au moment o j'eus fini,
un des grands officiers dit assez haut pour que je pusse l'entendre,
sur un ton rassurant: trs bien, en vrit! ce qui me remit un
peu[549]. Dans la correspondance de Mrs Alison Cockburn, alors une
vieille charmante femme, vive, spirituelle et d'un coeur printanier,
on trouve des passages qui montrent jusqu'o allait l'enthousiasme
pour le pote: La ville est  prsent tout sens dessus dessous avec
le pote laboureur, qui reoit l'adulation avec une dignit naturelle;
il est l'image mme de sa profession, fort et pais, mais il a un
coeur enthousiaste et tout amour[550]. La bonne vieille dame avait
l'oeil fin, et ce dernier trait lgrement indiqu montre bien par o
Burns possdait la sympathie des femmes. Et dans une autre lettre, on
saisit encore mieux l'moi que causait la prsence du pote, partout
o il allait: On gtera cet homme, s'il y a moyen de le gter, mais
il conserve ses faons simples et demeure tout  fait calme. Sans
doute, il sera au bal des chasseurs demain, ce qui tourne la tte 
toutes les femmes et  toutes les modistes. Pas un bonnet de gaze 
moins de deux guines, beaucoup dix, douze guines, etc.[550] Six
mois aprs avoir failli partir  la Jamaque, faire monter le prix des
coiffures de gaze  dimbourg! Le bruit de son succs et de son
triomphe tait all jusqu' Londres. Un ami de Fergusson lui crivait:
J'espre avoir le plaisir de vous voir  dimbourg. Mais d'aprs tous
les rapports, il sera difficile de vous avoir,  moins de vous retenir
une semaine  l'avance. Il y a grande rumeur ici  propos de votre
intimit avec la Duchesse (de Gordon) et autres dames de distinction.
Srieusement, on me dit que les cartes d'invitation volent par
milliers chaque soir.[551] Il semblait mme que la renomme de ses
oeuvres ft en train de se rpandre en Angleterre aussi rapidement
qu'en cosse. Le Dr Moore, l'auteur estim de _Zeluco_, un roman
maintenant dlaiss mais alors clbre, lui crivait ses regrets de ne
pouvoir lui procurer de souscripteurs, mais je trouve que beaucoup de
mes connaissances sont dj sur la liste[552]. Bien plus, le docteur
lui annonait que les lves du collge de Winchester traduisaient _La
Veille de la Toussaint_ en vers latins[553]. Il devenait classique.
Lui, qui regrettait tellement de ne savoir ni le grec ni le latin pour
devenir pote, voici qu'on le mettait en grec et en latin.

          [Note 547: Lord Cockburn, _Life of Jeffrey_, p. 7.]

          [Note 548: _To John Ballantine_, 13th Dec. 1786.]

          [Note 549: _To John Ballantine_, 13th Jan. 1786.--Voir aussi
          _A Winter with Burns_, avec le curieux dessin qui reprsente
          _l'Installation de Robert Burns comme pote laurat de la
          loge_.]

          [Note 550: _The Songstresses of Scotland_, by Sarah Tytler
          and J. L. Watson, tom. II, p. 180.]

          [Note 551: _Letter from Peter Stuart_, diteur du journal
          _The Star_,  Londres, dans Chambers, tom. II, p. 36.]

          [Note 552: _Letter from Dr Moore_, January, 23th 1787, cite
          par Currie, tom. II, p. 18.]

          [Note 553: _Letter from Dr Moore_, 28th Feb. 1787, Currie,
          tom. II, p. 19.]

       *       *       *       *       *

Il y avait l de quoi faire tourner les ttes les plus solides;
d'autant plus que ces fumes de fortune venaient tout d'un coup, aprs
la misre et une fuite ignominieuse. Il tait dans l'tat d'un homme 
qui, aprs une longue inanition, un seul verre de vin est dangereux.
Il tait arriv puis d'espoir, dans un dnment de toute joie, et on
lui versait  flots le vin le plus prcieux, le plus capiteux, dans
toutes les coupes de la flatterie. Qui n'aurait pas t gris? Ses
meilleurs amis, ceux qui avaient le plus confiance en lui, redoutaient
qu'il ne le ft. Le bon Dr Lawrie, celui-l mme qui lui avait
communiqu la lettre du Dr Blacklock, se demandait s'il rsisterait 
ce passage trop brusque de tous les dnments  toutes les abondances.
Il lui crivait sur un ton presque paternel: Mon ami, un si rapide
succs est trs rare; pensez-vous que vous ne courrez pas risque de
souffrir de ces applaudissements et de ce trop d'argent? Rappelez-vous
l'avis de Salomon qui parlait par exprience: Plus fort est celui qui
dompte son propre esprit et... J'espre que vous n'imaginez pas que
je parle par soupon ou mauvais bruit. Je vous assure que je parle par
amiti, et bonne renomme, et bonne opinion, et par un fort dsir de
vous voir briller au grand soleil comme vous avez lutt dans l'ombre,
dans la pratique comme dans la thorie de la vertu[554]. Tous ceux
qui lui portaient intrt taient anxieux pour lui.

          [Note 554: _Letter of Dr Lawrie_, 22nd Dec., dans Scott
          Douglas, tom. IV, p. 180.]

Il sortit admirablement de cette preuve. Rien dans ce triomphe n'est
plus surprenant que la faon dont il le soutint. Il accueillit toutes
ces dmonstrations avec gratitude, mais avec calme et dignit. Il ne
semble pas mme qu'il ait ressenti, au milieu des empressements dont
il tait l'objet, ni une trs grande joie ni une trs grande surprise.
Il prit, ds l'abord, la juste place entre la fausse modestie et la
vanit, et il s'y maintint rigoureusement. Il eut le bon got de ne
pas prtendre qu'il n'avait aucun titre  cet accueil, mais eut la
clairvoyance de distinguer ce qui s'y trouvait d'adventice et il sut
discerner la part d'engouement de la part de justice. Vous penserez
probablement, mon honor ami, qu'une allusion  la nature dangereuse
d'une vanit enivre peut ne pas tre inopportune, mais, hlas! vous
vous trompez beaucoup. Un concours de diverses circonstances a lev
ma renomme de pote  une hauteur que, j'en suis certain, mes mrites
ne peuvent pas soutenir; et je regarde dans l'avenir comme dans
l'abme sans fond[555]. Et il disait encore ces mots d'une belle
franchise, et qui marquent nettement la part qu'il revendiquait pour
lui et celle qu'il attribuait aux circonstances: Je mprise
l'affectation de fausse modestie qui cache la satisfaction de
soi-mme. Que j'aie quelque mrite, je ne le nie pas; mais je vois,
avec de frquentes angoisses de coeur, que la nouveaut de mon
personnage et l'estimable prjug national de mes compatriotes m'ont
lev  une hauteur tout  fait insoutenable par mes capacits[556].
Il voyait aussi clairement que cette faveur ne pouvait tre durable;
il discernait ce qu'elle avait d'phmre et en envisageait la
disparition avec sang-froid. Le 15 Janvier, six semaines aprs son
arrive, au moment le plus brillant de sa rception, il crivait  Mrs
Dunlop une lettre qui, par sa sincrit, sa dignit, et une assez
triste prvision de l'avenir, est loquente. Un homme qui, dans de
pareilles circonstances, sentait ainsi, ne manquait pas de hauteur
d'me.

          [Note 555: _To Robert Aiken_, 16th Dec. 1786.]

          [Note 556: _To Dr Moore_, 15th Feb. 1787.]

     Vous avez crainte que je ne sois gris par mon succs comme
     pote; hlas! Madame, je me connais et je connais le monde trop
     bien. Je ne veux pas prendre des airs de modestie affecte; je
     suis dispos  croire que mes talents mritent quelque attention.
     Mais dans un ge, dans un pays trs clairs, trs instruits,
     quand la posie est et a t l'tude d'hommes du plus beau gnie
     naturel, aids de toutes les ressources du savoir, des livres, de
     la socit polie,--tre amen, produit  la pleine lumire d'une
     observation instruite et raffine, et cela avec toutes les
     imperfections de ma gauche rusticit et mes rudes ides mal
     dgrossies sur les paules,--je vous assure, Madame, que je ne
     feins pas lorsque je vous dis que j'en ai redout les
     consquences. La nouveaut d'un pote, plac dans ma situation
     obscure, dpourvu de tous les avantages que l'on considre comme
     ncessaires pour l'tre, du moins  cette poque-ci, a excit un
     flot d'attention publique trop partiale, qui m'a port  une
     hauteur  laquelle, j'en sais absolument, sincrement convaincu,
     mes talents sont insuffisants pour me maintenir. Avec trop de
     certitude, j'aperois le jour o ce mme flot m'abandonnera et
     descendra peut-tre aussi loin au-dessous du niveau de la vrit.
     Je ne parle pas ainsi dans une ridicule affectation de modestie
     et de dprciation de moi-mme. Je me suis tudi et je sais le
     terrain que je couvre, quelque grandement qu'un ami ou que le
     monde diffrent de moi sur ce point, je persiste dans ma propre
     opinion, silencieux, rsolu, avec toute la tnacit de la
     conviction. Je vous mentionne ceci une fois pour toutes, pour
     dcharger mon esprit, et je ne dsire pas en entendre ou en dire
     davantage  ce sujet. Mais

       Quand de la fire fortune le reflux reculera,

     vous me rendrez tmoignage que, lorsque ma bulle de renomme
     tait au plus haut, je restai froid, la coupe enivrante dans ma
     main, regardant devant moi, avec une triste rsolution, vers le
     moment rapproch, o le coup de la calomnie la brisera sur le
     sol, avec tout l'emportement de la vengeance triomphante[557].

          [Note 557: _To Mrs Dunlop_, 15th Jan. 1787.]

Il y a dj dans ces belles lignes un arrire-got de tristesse. Trois
semaines plus tard, au commencement de fvrier, il crit au DrLawrie,
pour rpondre aux recommandations faites par celui-ci et qu'on a vues
plus haut. Ce sont les mmes sentiments, la mme certitude de sa
valeur, avec un peu plus d'amertume peut-tre, mais avec la mme
sagesse.

     Je vous remercie, Monsieur, de vos allusions amicales, bien
     qu'elles ne me soient pas aussi ncessaires que mes amis sont
     ports  l'imaginer. Vous tes bloui par les compte-rendus des
     journaux et des rapports lointains, mais, en ralit, je n'ai pas
     grande tentation de me laisser griser par la coupe de la
     prosprit. La nouveaut peut attirer l'attention des hommes
     pendant quelque temps. C'est  elle que je dois mon _clat_[558]
     prsent: mais je vois le temps non loign o le flux de
     popularit, qui m'a port  une hauteur dont je suis peut-tre
     indigne, redescendra avec une vitesse silencieuse et me laissera
     sur une tendue de sables nus, o je pourrai retourner  loisir 
     ma premire condition. Je ne dis pas ceci pour affecter la
     modestie; je vois que c'est une consquence invitable et j'y
     suis prpar. Je me suis donn beaucoup de mal pour former une
     estimation juste, impartiale de mon pouvoir intellectuel, avant
     de venir ici; depuis que je suis  dimbourg, je n'y ai rien
     ajout et j'espre que je la remporterai, sans un atome de moins,
     vers mes ombres, l'abri de mes obscures premires annes[559].

          [Note 558: En franais.]

          [Note 559: _To the Rev. G. Lawrie._ 5th Feb. 1787.]

Cette parfaite sagesse de Burns, l'effet tout puissant de sa
conversation sont si extraordinaires qu'ils paraissent invraisemblables
et qu'on est pouss  croire que ceux qui racontent sa vie exagrent ou
embellissent. Il se glisse dans l'esprit un peu d'incrdulit ou de
dfiance; on se dfend mal d'une arrire-pense que cela est trop beau
pour tre vrai tout  fait. On n'admet que sur preuve une chose si
surprenante. Il y a sur ce point trois tmoignages capitaux que tous les
biographes de Burns ont cits et qu'il faudra toujours citer. Ils
forment une dmonstration aussi probante qu'il est possible d'en
souhaiter dans les choses morales, et dont une biographie srieuse de
Burns ne saurait se passer  cet endroit dlicat. D'ailleurs ils sont,
par eux-mmes, une lecture intressante.

       *       *       *       *       *

Voici d'abord celui de Walker. Il tait alors prcepteur dans la
famille du duc d'Athole. Il devint plus tard professeur d'humanits 
l'Universit de Glasgow et publia quelques ouvrages de talent: la
_Dfense de l'Ordre_, la _Vision de la Libert_ et une bonne _Vie de
Burns_. Ce n'tait pas un homme  admirer le pote  la lgre. Il
tait lui-mme homme de poids, de mesure et de correction. Une haute
taille droite, un lourd front massif sur des lunettes solennelles, des
manires roides, un peu de prciosit pdante qui, si l'on tient
compte de l'indulgence de l'ancien lve de qui est ce portrait,
devait tre proche cousine d'une cuistrerie prtentieuse, ne sont ni
le physique, ni le moral d'un homme bti pour tre trop indulgent
envers Burns[560]. Sa dposition, faite avec beaucoup de soin et o
tout est bien pes, n'en a que plus de valeur.

          [Note 560: Voir Gilfillan, _Life of Burns_, p. XXIX.
          Gilfillan avait t lve de Walker  l'Universit de
          Glasgow.]

      sa premire apparition dans une socit tellement au-dessus de
     celle  laquelle il avait t habitu, il fut galement exempt
     d'une assurance choquante et d'une contrainte embarrasse. Il se
     conduisit avec une convenance et un calme, qui probablement
     taient dus  la confiance dans le bon sens et la rapidit 
     discerner toutes les nuances de conduite qu'il savait qu'il
     possdait. Ceci lui fut grandement facilit par ce fait qu'il
     n'essaya jamais d'assumer des manires plus raffines que celles
     qui lui taient naturelles, et qu'il ne distrayait pas son
     attention en essayant d'attirer continuellement les bonnes grces
     de ses nouveaux compagnons. Il avait trop de perspicacit pour
     prouver beaucoup de satisfaction  tre montr comme une
     curiosit intellectuelle; mais il tait loin de tomber dans la
     fatuit de Congrve, en revendiquant, pour sa personne, le
     respect qu'il tait vident qu'il devait uniquement  son gnie.
     Avec un bonheur singulier, il sut prendre le juste milieu; il
     vita d'un ct de montrer par des efforts exagrs qu'il pensait
     toujours  ce qui le faisait distinguer; et il vita de l'autre
     ct de paratre, en supprimant tout effort, repousser
     l'admiration pour les qualits particulires que la nature lui
     avait accordes; ce qui et enlev ainsi  l'accueil de son hte
     ce qu'il savait avoir t son objet principal. Bien qu'il prit sa
     pleine part  la conversation, non seulement parce qu'il
     comprenait que cela tait attendu de lui, mais encore parce qu'il
     avait conscience de remplir cette attente, cependant il le
     faisait d'une faon digne et virile, galement loign de la
     vanit ptulante, ou de la joie exagre d'une importance si
     nouvelle pour lui. Son maintien tait simple sans vulgarit; bien
     qu'il et peu de douceur et laisst voir qu'il tait prt 
     repousser la moindre offense avec dcision, pour le moins, sinon
     avec rudesse, cependant il devenait bien vite vident que ceux
     qui se conduisaient envers lui avec convenance n'avaient 
     craindre aucune impolitesse gratuite ou bourrue. Dans la socit
     des femmes il tait correct et se surveillait; mais quand elles
     s'taient retires, il lui arrivait parfois de se livrer  des
     traits d'esprit licencieux, dans lequel il avait trop ce qu'il
     fallait pour briller.

     J'eus l'occasion de me trouver  dimbourg et je fus invit par
     le Dr Blacklock  djeuner dans la socit de Burns.... En aucune
     partie de ses manires, il n'y avait le plus lger degr
     d'affectation, et il n'y avait rien, ni dans sa conduite ni dans
     sa conversation, par quoi une personne trangre et pu
     souponner qu'il tait, depuis plusieurs mois, le favori des
     socits lgantes de la mtropole.

     Dans la conversation, il tait puissant. Les penses et leur
     expression avaient la mme vigueur, et sur tous les sujets
     taient aussi loignes que possible du lieu commun. Bien qu'il
     ft un peu impratif, c'tait d'une faon qui ne pouvait donner
     offense et qu'on attribuait aisment  son inexprience dans
     l'art d'aplanir une contradiction et d'adoucir une assertion, qui
     est un trait important des manires lgantes. Aprs le djeuner,
     je lui demandai de me communiquer quelques-unes de ses pices
     indites; il rcita sa chanson d'adieu aux rivages de l'Ayr....
     Je fis une attention toute particulire  sa rcitation: elle
     tait simple, lente, articule, vigoureuse, mais sans loquence
     et sans art. Il ne mettait pas toujours l'emphase avec proprit;
     il ne suivait pas le sentiment avec les variations de sa voix. Il
     tait debout, pendant ce temps, le visage tourn vers la fentre,
     vers laquelle, et non vers ses auditeurs, il dirigeait ses yeux;
     se privant ainsi du surcrot d'effet que le langage de sa
     composition aurait pu emprunter au langage de sa physionomie. En
     ceci il ressemblait  la plupart des chanteurs amateurs qui, afin
     d'viter le reproche d'affectation, retirent toute expression de
     leurs visages, et perdent l'avantage par lequel les chanteurs de
     thtre augmentent l'impression de leur chant et donnent de
     l'nergie au sentiment qui est exprim[561].

          [Note 561: Walker. _Life of Burns_, p. LXIV, LXXII.]

Il y a dans cette page plus que Walker n'a cru y mettre. Le portrait,
frappant du reste, de Burns rcitant ses vers, la face dtourne des
auditeurs et d'une voix volontairement monotone, n'est pas seulement
un portrait, c'est toute une rvlation d'une certaine manire de
sentir. Tandis que le professeur, qui voit en pdant et souhaiterait
plus d'locution, reproche  Burns de ne pas interprter sa propre
posie, comme on sent ce trait et cette fiert de pote qui ne veut
donner  ses vers que leur valeur propre, qui se garde de les rciter
comme il rciterait ceux d'un autre. Pourquoi Walker n'a-t-il pas
demand  Burns de lui dire quelque pice de Fergusson? Il aurait vu
ce que pouvaient ce visage et cette voix. Le brave homme n'a pas
compris le jeu intrieur de toute cette scne et son intrt, mais sa
critique ne fait que nous la rendre plus vivante.

Le second tmoignage mane d'un homme de plus d'autorit encore que
Walker, du grave et sage Dugald Stewart. On a vu qu'il avait remarqu
Burns en Ayrshire, au tout premier dbut du pote et qu'il fut un de
ceux qui l'introduisirent dans la haute socit littraire
d'dimbourg. Ses souvenirs ont un poids tout particulier  cause de la
justesse et de la prudence de son esprit:

     Les attentions dont il fut l'objet pendant son sjour dans la
     ville, de la part des personnes de tout rang et de toute espce,
     taient telles qu'elles auraient tourn toute autre tte que la
     sienne. Je ne puis pas dire que j'aie peru le moindre effet
     dfavorable laiss par elles sur son esprit. Il conserva la mme
     simplicit de manires et d'apparence, qui m'avait frapp si
     fortement lorsque je l'avais vu pour la premire fois  la
     campagne; et il ne semble pas que le nombre et le rang de ses
     nouvelles relations aient en rien augment son opinion de
     lui-mme.

     La varit de ses occupations, pendant qu'il tait  dimbourg,
     m'empcha de le voir aussi souvent que je l'aurais dsir.
     Pendant le printemps, il vint me prendre une ou deux fois,  ma
     demande, de trs bonne heure le matin, et vint se promener avec
     moi jusqu'aux collines de Braid, dans le voisinage de la ville.
     Dans ces occasions, il me charma encore plus par sa conversation
     particulire qu'il ne l'avait jamais fait dans le monde. Il tait
     passionnment pris des beauts de la nature, et je me rappelle
     qu'un jour il me dit que la vue de tant de chaumires, avec leurs
     fumes, donnait  son me un plaisir que personne ne pouvait
     comprendre, qui n'avait pas t comme lui tmoin du bonheur et de
     la vertu qu'elles abritaient.

     Je ne me rappelle pas si les lettres que vous m'avez envoyes
     indiquent ou non que vous ayiez jamais vu Burns. Si vous l'avez
     vu, il est superflu que j'ajoute que l'ide que sa conversation
     inspirait des puissances de son intelligence dpassait, si cela
     est possible, celle qui tait fournie par ses crits. Parmi les
     potes qu'il m'est arriv de connatre, j'ai t frapp, en plus
     d'une occasion, de l'inexplicable disparate entre leurs talents
     gnraux et les inspirations occasionnelles de leurs moments plus
     favoriss. Mais toutes les facults de l'esprit de Burns taient,
     autant que j'en ai pu juger, galement vigoureuses; et sa
     prdilection pour la posie tait plutt le rsultat de son
     temprament passionn et enthousiaste que d'un gnie
     exclusivement propre  ce genre de composition. D'aprs sa
     conversation, j'aurais dclar qu'il tait capable d'exceller
     dans toutes les voies d'ambition o il lui aurait plu d'exercer
     ses capacits.

     Parmi les sujets sur lesquels il s'arrtait volontiers, les
     caractres des individus qu'il lui arrivait de rencontrer taient
     videmment un sujet favori. Les remarques qu'il faisait sur eux
     taient toujours sagaces et pntrantes, quoique souvent elles
     inclinassent trop au sarcasme. Sa louange de ceux qu'il aimait
     tait parfois sans discrimination et excessive; mais ceci, je
     crois, provenait plutt du caprice et de l'humeur du moment que
     du pouvoir de ses affections  aveugler son jugement. Ses traits
     d'esprit taient vifs et portaient toujours la marque d'une
     vigoureuse intelligence; mais,  mon got, ils n'taient pas
     souvent agrables ou heureux. Ses tentatives d'pigrammes, dans
     ses oeuvres imprimes, sont les seules productions peut-tre
     indignes de son gnie.

     Je ne dois pas oublier de mentionner, ce que j'ai toujours
     considr comme caractristique  un haut degr d'un vritable
     gnie, l'extrme facilit et la bienveillance de son got  juger
     les compositions des autres, quand il y avait de rels motifs
     d'loge. Je lui rptai de nombreux passages de posie anglaise
     qui lui taient inconnus, et j'ai plus d'une fois t tmoin des
     larmes d'admiration et d'enthousiasme avec lesquelles il les
     coutait. La collection de chansons par le Dr Aiken, que je lui
     mis le premier entre les mains, fut lue par lui avec un plaisir
     sans mlange, malgr les essais qu'il avait dj tents lui-mme
     dans ce genre difficile de production; je ne doute pas que cette
     lecture n'ait contribu  polir ses compositions ultrieures.

     Pour juger de la prose, je ne pense pas que son got ft
     galement solide. Je lui lus une fois un passage ou deux des
     oeuvres de Franklin, que je trouvai trs heureusement excuts
     sur le modle d'Addison; il ne sembla pas goter ou pntrer la
     beaut qu'ils devaient  leur exquise simplicit; et il en
     parlait avec indiffrence par comparaison avec les pointes, les
     antithses et la bizarrerie de Junius. L'influence de ce got est
     trs perceptible dans ses propres compositions en prose, quoique
     leurs grands et nombreux mrites fassent de quelques-unes d'entre
     elles des sujets d'tonnement  peine infrieurs  ses
     compositions potiques. Feu le Dr Robertson avait l'habitude de
     dire que, si l'on considrait son ducation, les premires lui
     paraissaient les plus extraordinaires des deux[562].

          [Note 562: _Dugald Stewart's Letter respecting Burns._
          Currie, p. 33.]

Il est inutile de faire ressortir la bonne grce et l'amnit de cette
longue dposition; ce sont les qualits du noble honnte homme que fut
Dugald Stewart. Il est moins tranger  notre proccupation d'en faire
remarquer la minutie, la finesse dans maint dtail, le souci de
l'exactitude marqu par des restrictions et les correctifs qui souvent
dcoupent les affirmations sur l'troite vrit. Cette marque de
l'intelligence pondre, prcise et rompue aux nuances psychologiques
de l'auteur de la _Philosophie de l'Esprit humain_, n'est pas ici
indiffrente. Elle dmontre que Burns a t tudi de prs par un oeil
pntrant, et qu'on peut se fier  ce portrait. Et, ici encore, ce
n'est pas trop de dire que quelques-unes des critiques se retournent
contre celui qui les a faites. On comprend que Dugald Stewart qui
avait un penchant pour l'humour paisible[563] et dont on a dit que
ses manires taient _comitate condita gravitas_, n'ait pas got
entirement l'humour mouvement, robuste et parfois violent de Burns.
Ce qu'il dit sur les pigrammes du pote est juste d'ailleurs: Burns
n'tait pas l'homme des pointes verbales. Mais n'est-il pas clair
aujourd'hui que, dans la discussion  propos de Franklin et de Junius,
Burns avait dix fois raison. Il n'y a pas d'homme qui ne prfre les
puissantes dclamations du second au bavardage bonhomme du premier,
pour peu qu'il aime un style qui ait de la force et du sang.
Aujourd'hui, Franklin n'est plus gure qu'un donneur de conseils
excellents pour les jeunes gens; Junius reste un des matres de
l'invective et de l'loquence politiques; Junius est encore une
lecture d'homme d'tat; Franklin est une lecture pour les coles
primaires des tats-Unis. C'tait Burns qui avait raison contre Dugald
Stewart et le got du pote  juger les oeuvres de prose tait
beaucoup plus sr que son juge ne le pensait. Ces dtails rectifis,
c'est un joli pisode que ces deux hommes, si diffrents, causant dans
leurs promenades matinales; et c'est un joli tableau que Dugald
Stewart le plus admirable liseur que j'aie jamais entendu[564]
lisant  Burns les posies qu'il ignorait, jusqu' ce que les larmes
coulassent sur le visage hl du pote et que peut-tre la voix
tremblt un peu sur les lvres du philosophe.

          [Note 563: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 20.]

          [Note 564: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 19.]

Enfin le troisime de ces tmoignages est peut-tre moins dcisif et
surtout moins serr, parce qu'il sort d'un esprit moins mr et moins
expriment, mais il est peut-tre plus curieux. C'est l'impression
faite par Burns sur Walter Scott, qui allait alors vers ses seize ans
et qui depuis quelques mois tait clerc dans l'tude de son pre[565].
Il ne faut pas oublier toutefois que Walter Scott tait un garon
d'une extraordinaire prcocit d'esprit et d'une puissante mmoire. Il
tait, ds alors, trs capable d'observer et de juger, et on peut tre
certain que son jugement a t conserv trs exactement dans son
souvenir. Il raconte lui-mme dans quelles circonstances se produisit
cette rencontre, avec l'aisance de rcit un peu prolixe mais toujours
trs bien construit, qui lui est habituelle.

          [Note 565: Lockhart. _Memoirs of the Life of Walter Scott_,
          chap. V.]

     Quant  Burns, je puis dire vraiment: _Virgilium vidi tantum_.
     J'tais un gars de quinze ans en 1786-87, quand il vint pour la
     premire fois  dimbourg, toutefois je comprenais et je sentais
     assez pour m'intresser  sa posie et j'aurais donn tout au
     monde pour le connatre. Mais j'avais peu de connaissances dans
     le monde littraire, et encore moins parmi la gentry des comts
     de l'ouest: c'taient les deux socits qu'il frquentait le
     plus. M. Thomas Grierson tait  cette poque clerc chez mon
     pre. Il connaissait Burns et me promit de l'amener chez lui 
     dner, mais il n'eut pas l'occasion de tenir sa promesse;
     autrement j'aurais pu voir davantage de cet homme minent.
     Cependant, je le vis un jour, chez feu le vnrable professeur
     Ferguson, o il y avait plusieurs messieurs de rputation
     littraire, parmi lesquels je me rappelle le clbre Mr Dugald
     Stewart. Naturellement, nous autres gamins, nous restions assis
     silencieux,  regarder et  couter. La seule chose que je me
     rappelle de remarquable, dans les manires de Burns, fut l'effet
     produit sur lui par une gravure de Bunbury, reprsentant un
     soldat tendu mort dans la neige, son chien se lamentant d'un
     ct et de l'autre sa veuve tenant un enfant dans les bras.
     Au-dessous taient crits ces vers:

       Glace, sur les collines canadiennes, ou sur la plaine de Minden,
       Peut-tre cette mre a pleur son soldat tu,
       Penche sur son bb, ses yeux noys de pleurs,
       Dont les larges gouttes, qui se mlaient au lait qu'il buvait,
       taient le triste prsage de ses annes futures,
       Pauvre enfant de misre baptis dans les larmes.

     Burns sembla trs mu par la gravure, ou plutt par les ides
     qu'elle veillait dans son esprit. En vrit, il versait des
     larmes! Il demanda de qui taient ces vers, et il se trouva que
     personne d'autre que moi ne se rappelait qu'ils se trouvent dans
     un pome  demi oubli de Langhorne, qui porte le titre peu
     sduisant de _Le Juge de Paix_. Je murmurai mon renseignement 
     un ami; il le communiqua  Burns, qui me remercia d'un regard et
     d'un mot que je reus alors, et je me rappelle aujourd'hui, avec
     un trs grand plaisir, bien qu'il ft de pure politesse.

     Sa personne tait forte et robuste; ses manires rustiques, non
     grossires; une sorte de sans faon plein de dignit et de
     simplicit, qui devait peut-tre une partie de son effet  la
     connaissance qu'on avait de ses talents extraordinaires. Ses
     traits sont reprsents dans le tableau de M. Nasmyth, mais pour
     moi cette peinture donne l'ide qu'ils sont rapetisss, comme
     s'ils taient vus en loignement. Je pense que sa contenance
     tait plus massive qu'elle ne l'est dans aucun de ses portraits.
     Si je n'avais pas su qui il tait, j'aurais pris le pote pour un
     trs sagace campagnard, un fermier de l'ancienne cole cossaise,
     c'est--dire non pas un de nos agriculteurs modernes qui ont des
     ouvriers pour faire leur gros travail, mais le _bon fermier_ qui
     tenait sa propre charrue. Il y avait une forte expression de bon
     sens et de sagacit dans tous ses traits; l'oeil seul, je pense,
     indiquait le caractre et le temprament potiques. Il tait
     large et d'une couleur sombre qui flamboyait (je dis
     littralement flamboyait) quand il parlait avec sentiment ou
     intrt. Je n'ai jamais vu un autre oeil pareil  celui-l dans
     une tte humaine, bien que j'aie vu la plupart des hommes
     distingus de mon temps. Sa conversation exprimait une parfaite
     confiance en soi, sans la plus lgre prsomption. Parmi ces
     hommes qui taient les plus savants de leur temps et de leur
     pays, il s'exprimait avec une parfaite fermet, mais en mme
     temps avec modestie. Je ne me rappelle aucun fragment de sa
     conversation assez distinctement pour le citer. Je ne le revis
     plus que dans la rue, o il ne me reconnut pas, et je ne pouvais
     pas m'attendre  ce qu'il me reconnt. Il tait trs choy 
     dimbourg, mais (si l'on considre ce que les moluments
     littraires ont t depuis cette poque) les efforts faits pour
     le secourir furent extrmement mesquins.

     Je me souviens que, dans la circonstance que je mentionne, je
     pensai que la connaissance que Burns avait de la Posie anglaise
     tait plutt limite, et aussi qu'ayant vingt fois les capacits
     d'Allan Ramsay et de Fergusson, il parlait d'eux avec trop
     d'humilit comme de ses modles. Il y avait sans doute une
     certaine faiblesse nationale dans son jugement sur eux.

     Voil tout ce que j'ai  dire sur Burns. J'ai seulement  ajouter
     que son costume correspondait  ses faons. Il avait l'air d'un
     fermier habill de son mieux pour aller dner avec son
     propritaire. Je ne parle pas _in malam partem_ en disant que je
     n'ai jamais vu d'homme, dans la socit de ses suprieurs en
     position et en connaissances, plus parfaitement exempt de tout
     embarras rel ou affect. On m'a dit, mais je n'ai pas remarqu
     moi-mme, que sa faon de s'adresser aux femmes tait extrmement
     pleine de dfrence, et toujours avec un tour vers le pathtique
     ou l'humoristique, qui engageait tout particulirement leur
     attention. J'ai entendu cette remarque faite par feue la duchesse
     de Gordon. Je ne vois rien que je puisse ajouter  ces souvenirs
     d'il y a quarante ans[566].

          [Note 566: Lockhart. _Life of Burns_, p. 111-13.]

Les tmoins de cette rencontre ont conserv le mot dont Walter Scott
tait fier. Burns s'tait approch du jeune garon, qui avait seul pu
lui nommer l'auteur des vers, et, le regardant avec srieux, lui avait
dit: Vous serez un homme un jour, monsieur. N'est-ce pas une scne
digne de celle de tout  l'heure et faite pour tenter un peintre
cossais que le plus grand pote de l'cosse donnant, suivant le mot
de Chambers, une sorte d'investiture littraire  celui qui allait en
tre le grand romancier?[567]

          [Note 567: R. Chambers, tom. II, p. 58.]

       *       *       *       *       *

 peine, une fois ou deux, a-t-on relev contre lui un oubli, une
imprudence de langage, qu'un homme plus habitu  la socit et
vits. Ce sont de menus faits, sans autre valeur que de montrer avec
quelle attention mticuleuse il tait observ, et sous quel feu crois
d'examens silencieux il se mouvait. Le fait suivant est racont par
Walker. Il se passa chez le Dr Blair chez qui Burns djeunait. Il
faut, pour le comprendre, se rappeler que Blair tait ministre de la
High Church d'dimbourg, qu'il passait pour le premier prdicateur
d'cosse et qu'il avait, dans la chaire mme o il parlait, des
mules.

     On a souvent reproch aux hommes de gnie une tendance 
     commettre des balourdises en compagnie, par suite de l'ignorance
     ou de la ngligence des rgles de la conversation, qu'on peut
     imputer  ce que leurs penses sont absorbes dans un sujet
     favori, ou par suite du dfaut de la pratique quotidienne des
     petites conventions de conduite, laquelle est incompatible avec
     une vie studieuse. D'excentricits de ce genre, Burns tait
     remarquablement exempt; cependant, ce jour-l, il commit une
     faute plus lourde qu'aucune de celles qu'on raconte des potes ou
     des mathmaticiens les plus connus pour leur absence d'esprit. On
     lui demanda dans quel endroit public il avait prouv le plus de
     plaisir. Il nomma la High Church, mais il donna la prfrence
     comme prdicateur au collgue de notre trs digne hte, dont la
     clbrit reposait sur son loquence religieuse, d'un ton si net,
     si distinct, qu'il jeta toute la compagnie dans le plus sot
     embarras. Le Docteur, il est vrai, avec beaucoup de convenance et
     de sang-froid, essaya de soulager les autres en secondant
     cordialement l'loge si inopportunment introduit. Mais ceci
     n'empcha pas la conversation de souffrir de cet effort pnible;
     ce qui tait invitable, attendu que la pense de tous tait
     pleine du seul sujet sur lequel il ft inopportun de parler.
     Burns doit avoir instantanment compris sa faute, mais il montra
     qu'il avait repris son bon sens, en n'essayant pas de la rparer.
     Il en fut tellement mortifi en secret qu'il ne fit jamais
     mention de cette circonstance, sinon bien des annes plus tard,
     o il m'avoua que son silence tait d  la souffrance qu'il
     prouvait en se rappelant ce fait[568].

          [Note 568: Walker. _Life of Burns_, p. LXXV.]

On comprend ce qu'une faute de cette nature peut avoir de pnible pour
un esprit susceptible, orgueilleux. Il en garde un long mcontentement
envers soi-mme, et un peu d'loignement ou d'apprhension pour ces
socits si dlicates o le moindre mot maladroit veille aussitt un
tel cho de gne et de silence. Qu'on se rappelle une aventure
analogue de J.-J. Rousseau, dont la situation dans le monde n'est pas
sans ressemblance avec cette priode de la vie de Burns. L'aveu de
l'impression dsagrable qu'il en conserva concorde avec celui-ci.

     J'tais un soir entre deux grandes dames et un homme qu'on peut
     nommer, M. le duc de Gontaut. Il n'y avait personne autre dans la
     chambre, et je m'efforais de fournir quelques mots (Dieu sait
     quels!)  une conversation entre quatre personnes dont trois
     n'avaient assurment pas besoin de supplment. La matresse de la
     maison se fit apporter une opiate, dont elle prenait tous les
     jours deux fois pour son estomac. L'autre dame, lui voyant faire
     la grimace, lui dit en riant Est-ce de l'opiate de Mr
     Tronchin?--Je ne crois pas rpondit sur le mme ton la
     premire--Je crois qu'il ne vaut gure mieux ajouta galamment
     le spirituel Rousseau. Tout le monde resta interdit, il n'chappa
     ni le moindre mot ni le moindre sourire, et l'instant d'aprs la
     conversation prit un autre tour. Vis--vis d'une autre, la
     balourdise et pu n'tre que plaisante; mais adresse  une femme
     trop aimable pour n'avoir pas fait un peu parler d'elle et
     qu'assurment je n'avais pas dessein d'offenser, elle tait
     terrible; et je crois que les deux tmoins, homme et femme,
     eurent bien de la peine  s'empcher d'clater. Voil de ces
     traits d'esprit qui m'chappent, pour vouloir parler sans trouver
     rien  dire. J'oublierai difficilement celui-l[569].

          [Note 569: Rousseau. _Confessions_, Livre III, p. 187.]

La seconde escapade est plus vive et un peu plus srieuse parce
qu'elle n'est pas un simple accident mais un trait de caractre. On a
vu que le reproche principal qui ait t fait  Burns par tous ceux
qui l'ont approch, tait une certaine raideur, une impatience, en
face de la contradiction, un ton premptoire et trop affirmatif qui
cassait toute rsistance et qui pouvait emporter sa parole un peu
loin. Un jour qu'il tait  djeuner dans une socit littraire
d'dimbourg, la conversation tomba sur les mrites potiques et le
pathtique de l'_lgie_ de Gray, pome qu'il admirait beaucoup. Un
clergyman, qui faisait profession de paradoxe et d'excentricit dans
les ides, s'avisa d'attaquer assez inopportunment le pome. Burns le
dfendit chaudement et gnreusement. Comme les remarques du clergyman
taient plutt gnrales que critiques, il lui demanda de citer les
passages auxquels il trouvait  redire. L'autre fit plusieurs
tentatives, mais toujours en dnaturant, en corchant, en estropiant
le texte. Pendant quelque temps, Burns endura tout en silence, mais 
la fin exaspr par cette mixture de critique maladroite et de
bousillage, il se leva extrmement courrouc, le regard flamboyant et
lui cria: Monsieur, je vois qu'un homme peut tre un excellent juge
de posie, par rgle et querre, et n'tre aprs tout qu'un sacr
imbcile. Cette fois c'tait un peu roide. Il est vrai qu'il
s'adressait  un clergyman et qu'il ne les aimait gure. Mais il dut y
avoir l encore, un assez bon silence, qui lui resta moins peut-tre
sur le coeur que le premier[570].

          [Note 570: Cromek. _Reliques of Burns_, p. 80.]

Ce n'taient l aprs tout que des vtilles. On a beau les passer au
crible, on voit que tous ces souvenirs, provenant d'esprits si divers,
s'accordent parfaitement entre eux. Il ne peut y avoir aucun doute que
tous ces commencements du sjour  dimbourg aient t parfaits de
mesure, de dignit. C'tait pourtant un pas difficile. D'autres y ont
chou qui taient mieux prpars  l'affronter. Jet malgr moi dans
le monde sans en avoir le ton, sans tre en tat de le prendre et de
m'y pouvoir assujettir, je m'avisai d'en prendre un  moi qui m'en
dispenst. Ma sotte et maussade timidit que je ne pouvais vaincre
ayant pour principe la crainte de manquer aux biensances, je pris
pour m'enhardir le parti de les fouler aux pieds. Je me fis cynique et
caustique par honte, j'affectai de mpriser la politesse que je ne
savais pas pratiquer[571]. On voit la distance qu'il y a entre la
roideur et la gaucherie avec lesquelles Rousseau accueillit sa
renomme soudaine et l'aisance et la simplicit avec lesquelles Burns
reut la sienne. Le premier s'tait cr un personnage[571] selon sa
propre expression; le second sut toujours rester lui-mme.

          [Note 571: J.-J. Rousseau. _Confessions._ Livre VIII
          (1750-1752).]

       *       *       *       *       *

Et lui, Burns que pensait-il? Comment jugeait-il, de son ct, cette
socit subitement tale  ses yeux, car pendant qu'on l'observait,
il observait lui-mme. Ni la clbrit, ni la science des hommes ne
semblent lui en avoir beaucoup impos. Il avait l'habitude, quand il
voulait juger quelqu'un, non seulement de le dvtir de tous ses
ornements extrieurs, mais de lui enlever mme les acquisitions
intellectuelles, les avantages de pur savoir, tant qu'ils peuvent
encore se dtacher de l'esprit, avant qu'ils n'aient pass dans sa
substance et se soient perdus en lui en le fortifiant. Il s'appliquait
 juger les esprits, non d'aprs les renseignements qu'on y a verss,
mais d'aprs leurs facults essentielles de saisir et de comprendre,
tenant peu compte des objets auxquels elles s'appliquent, que ce ft
une question d'histoire ou une question de culture. Il ne lui parut
pas que les cerveaux de ces hommes fussent de plus haute qualit que
ceux des hommes qu'il avait connus jusque-l.

Au contraire les femmes furent pour lui une rvlation et une fte. On
devine en effet quel ravissement il dut ressentir, lui qui avait su
crer, avec des filles de ferme, un idal fminin adorable, lorsqu'il
dcouvrit la femme vtue et entoure de toutes les lgances. Il
voyait tout d'un coup ce que l'clat des parures, la grce et la
prcision des toilettes, la finesse des extrmits, la sduction des
manires, la recherche du cadre, ajoutent  la simple beaut, et aussi
ce que la distinction de l'esprit et de la parole ajoutent  ces tout
puissants agrments. Il dcouvrait le charme, srement inconnu de lui
jusqu'alors et qu'il n'avait peut-tre jamais imagin, le charme
subtil que prend la culture dans une me de femme, qui la rend, pour
un esprit d'homme si fort et si sr de lui-mme qu'il soit, suggestive
et reposante  la fois. C'tait comme si on avait tir un rideau et
que ses rves favoris eussent apparu, raliss et dpasss, un
spectacle enchant, o des oiseaux resplendissants et d'un ramage plus
doux faisaient oublier les humbles petites bergeronnettes grises qu'il
avait connues. Une des remarques du pote quand il arriva  dimbourg
fut que, entre les hommes d'existence rustique et ceux du monde poli,
il observait peu de diffrence et que parmi les premiers, bien que non
dgrossis par la mode et non clairs par la science, il avait trouv
beaucoup d'observation et beaucoup d'intelligence. Mais une femme
lgante et accomplie tait une crature presque nouvelle pour lui et
dont il n'avait form qu'une ide inadquate[572]. Dans cette
admiration, il fut surtout frapp de la beaut et de la grce de Miss
Eliza Burnet, la fille de lord Monboddo. Tous ceux qui l'ont vue ont
dit qu'elle tait anglique. Elle lui apparut comme une crature
suprieure, qu'on admire de si loin qu'on ne songe pas  l'aimer, et
dont la beaut traverse la vie, insaisissable, irralisable comme une
musique. Il plaa son nom dans l'_Adresse  dimbourg_. La belle B
est la cleste Miss Burnet, fille de lord Monboddo, chez qui j'ai eu
l'honneur d'tre reu plus d'une fois. Il n'y a jamais rien eu qui
ait, de loin, approch d'elle, dans toutes les combinaisons de Beaut,
de Grce et de Bont que le grand crateur a formes, depuis l've de
Milton au premier jour de son existence[573] Il ne cachait pas sa
prfrence; sa favorite pour la beaut et les faons, crivait Mrs
Cockburn, est Bess Burnet--en vrit, ce n'est pas un mauvais
juge[574].

          [Note 572: Cromek. _Reliques of Burns_, p. 68.]

          [Note 573: _To William Chalmers._ Dec. 27, 1786.]

          [Note 574: _The Songstresses of Scotland_, by Sarah Tytler
          and J.-L. Watson, tom. I, p. 180.]

       *       *       *       *       *

C'est  ce moment que Creech entreprit de faire faire le portrait de
Burns, pour en mettre une gravure en tte de l'dition qu'il allait
publier. L'cosse avait vers cette poque une belle cole de
portraitistes, trop ignore; malheureusement, aucun d'eux ne se
trouvait alors  dimbourg. Allan Ramsay, l'auteur de fins portraits
du XVIIIe sicle, venait de mourir; Raeburn, le plus grand peintre de
son pays, n'tait pas encore revenu de Rome et n'avait pas encore
commenc sa longue suite de portraits d'illustres cossais; Romney,
presque son gal, vivait  Londres. Il y avait cependant dans la
ville, malgr ce que dit Chambers, un portraitiste de talent nomm
Martin. Pour quelque raison inconnue, Creech ne s'adressa pas  lui.
Il pria un jeune peintre de passage, nomm Nasmyth, qui avait
exactement le mme ge que Burns et qui tait depuis peu rentr
d'Italie, de reproduire les traits du pote. Nasmyth s'en chargea sans
vouloir accepter aucune rmunration. Grce  lui, nous avons l'ide
de Burns, tel qu'il tait alors. Le visage ras, car il ne porta
jamais de barbe, avec ses grands yeux noirs lumineux, son nez droit et
sa bouche qu'on sent mobile et souriante, est jeune et charmant. Il
frappe surtout par un air franc, ouvert et bon. On dirait qu'il
regarde la vie sans soupon. La tte est tout entire dans un ciel
d'aurore, plutt clair que bleu, plutt plein de clart que d'azur,
sur lequel volent de petites nues blanches; plus bas,  la hauteur des
paules, des feuillages, des collines lointaines, au pied desquelles
est une ruine et dont les pentes sont lumineuses; un horizon radieux,
fait pour un pote champtre. Ce jeune visage dans cette jeune
atmosphre donne une impression de commencement lger de vie et de
journe, d'attente heureuse. Le portrait est, parat-il, le meilleur
de ceux qu'on a de Nasmyth. La facture est ferme, simple, bien tenue
et faite pour inspirer confiance[575]. On aimerait  croire que la
ressemblance fut parfaite. Malheureusement, ce n'est l qu'un Burns
incomplet. Nasmyth n'tait pas homme de taille  peindre cette tte.
La touche de Raeburn, lui-mme, si sre et si dcide, tait trop
calme, trop assise dans ses effets larges et amplifis[576], pas assez
subtile, pas assez chercheuse et pntrante, pour rendre ce qu'il y
avait l de complexe et de divers. La seule main, qui, en Angleterre,
l'aurait pu tait celle de Joshua Reynolds, la main qui a peint _Le
Banni_.

          [Note 575: Ce portrait se trouve dans la _Galerie nationale_
          d'dimbourg.]

          [Note 576: Voir ses beaux portraits de Mr Alex. Adam, lady
          Miller, Mrs Scott Montcriff, Mrs Kennedy  la _Galerie
          nationale_ d'dimbourg.]

Ainsi le portrait de Nasmyth n'est qu'une vision insuffisante de
l'homme et de sa vie. Son expression pensive et mlancolique n'est pas
rendue. Ses traits avaient quelque chose de plus robuste et de plus
massif. Walter Scott dit que Nasmyth, tout en les reproduisant
fidlement, les avait amoindris et comme reculs[577]. Il devait y
avoir sur ce visage des signes de puissance. Il est impossible que
Burns ft alors cet adolescent presque candide; il avait dj trop
souffert et trop vcu. Il y avait en lui quelque chose de plus
profond et de plus tragique. Et cependant on aimerait  croire que,
pendant quelque temps du moins, cette ressemblance a t vraie. Sans
doute, le portrait fut fait dans un moment heureux, quand les
inquitudes taient loin et semblables aux lgres nues blanches du
tableau; sans doute aussi le jeune peintre y mit la lueur des
esprances qu'il concevait pour le jeune pote; car ils ne tardrent
pas  tre deux amis, et souvent, aprs les sances ils allaient se
promener sur le sige d'Arthur. Il leur arrivait mme de passer la
nuit, de se griser ensemble, et d'aller chercher sur les collines
voisines l'air vif, excellent pour dissiper les restes d'ivresses et
claircir les ttes encore confuses[578].

          [Note 577: Voir le passage de Walter Scott cit plus haut.]

          [Note 578: Chambers, tom. II, p. 32, d'aprs une
          communication de James Nasmyth, le fils du peintre.]

       *       *       *       *       *

On a de Burns,  ce moment, un de ces bons lans de coeur qui
rachtent bien des faiblesses. Au milieu de son succs, il apprit que
la tombe de Fergusson tait au cimetire de la Canongate, abandonne,
dnue de la pierre qui garde le nom des plus obscurs, et destine 
disparatre comme les tombes pauvres. Il avait toujours eu de
l'admiration et de la tendresse pour la mmoire du malheureux et
charmant jeune homme. Toute cette vie repassa devant son esprit: sa
pauvret, son travail aride, sa misre, cette pauvre tte gare et se
dbattant contre la folie, cette mort  vingt-quatre ans dans une
cellule d'alins, toute cette lutte lamentable du talent et de la
misre. Les larmes lui vinrent, amenant comme souvent chez lui, la
colre!

  Maldiction sur l'homme ingrat qui peut prendre du plaisir
  Et laisser mourir de faim l'auteur de ce plaisir![579]

          [Note 579: _Verses under the Portrait of Fergusson._]

Faut-il que, pour comble d'ingratitude, on laisse maintenant les
restes du pote se perdre dans la foule des ossements obscurs? Jamais,
si cela dpend de lui! Et aussitt, il crit aux magistrats de la
Canongate une lettre mue, pour leur demander la permission d'lever 
ses frais une pierre sur cette tombe dlaisse.

     Messieurs, je suis triste d'apprendre que les restes de Robert
     Fergusson, le pote si justement clbre, un homme dont les
     talents feront honneur pendant des sicles  notre nom
     caldonien, reposent dans votre cimetire, ignors et inconnus
     parmi les morts obscurs. Quelque mmorial pour guider les pas des
     amants de la posie cossaise, lorsqu'ils dsireront verser une
     larme sur l'troite demeure du barde qui n'est plus, est
     assurment un tribut d  la mmoire de Fergusson, un tribut que
     je dsire avoir l'honneur de payer.

     Je vous adresse donc la demande, Messieurs, de me permettre de
     placer sur ses cendres vnres une pierre qui restera la
     proprit inalinable de sa renomme immortelle.

     J'ai l'honneur d'tre, Messieurs, votre trs humble serviteur. R.
     B.

Les administrateurs du cimetire furent touchs de cette dmarche. On
le sent sous la raideur du procs-verbal qui contient l'accueil fait 
sa lettre. En considration de la motion louable et dsintresse de
M. Burns et de la convenance de sa demande, ils lui accordent
unanimement le pouvoir et la libert d'riger une pierre tumulaire sur
la tombe de Robert Fergusson, de l'entretenir et de la conserver  sa
mmoire, pour tout le temps  venir[580]. Une pierre, droite, grise
et simple, marque maintenant le dernier grabat du pote. C'est peu de
chose et Burns ne pouvait gure davantage. Cette simplicit mme est
touchante et dlicate; elle fait penser aux aumnes des pauvres.
Au-dessous du nom de Fergusson et des deux dates qui comprennent sa
courte vie, sont ces quatre vers de Burns:

          [Note 580: Voir Scott Douglas, tom. IV, p. 202.]

  Ici pas de marbre sculpt, ni de chant pompeux;
  Pas d'urne historie, ni de buste anim[581];
  Cette simple pierre guide les pas de la ple Scotia,
  Pour venir rpandre son chagrin sur la poussire du pote.

          [Note 581: Ces deux premiers vers sont emprunts 
          l'_lgie_ de Gray.]

On ne les lit pas sans se rappeler ce mouvement gnreux de Burns,
pour la mmoire de celui qu'il appelait on frre an en infortune,
et de beaucoup son frre an en posie. On songe qu'ils auraient pu
se connatre; on est toujours prt  croire qu'ils se seraient aims,
tant leurs noms ont pris, de cette double inscription, quelque chose
de fraternel. Plus rcemment, un autre don, inspir par celui de
Burns, a assur des fleurs en toute saison  la tombe du pauvre
Fergusson.

       *       *       *       *       *

Cette vie agite et mlange, avec ses moments utiles d'observation et
ses heures perdues de dissipation, laissait peu au travail. Sa
production littraire pendant cet hiver est presque nulle. Les pices
qu'il composa sont presque toutes de circonstance, peu nombreuses et
peu importantes. Ds son arrive, il avait t prsent par le comte
de Glencairn  Creech le libraire, et il avait t convenu qu'une
nouvelle dition de ses pomes paratrait par souscription. Le 14
dcembre, Creech avait annonc que les _OEuvres potiques de Robert
Burns_ taient sous presse pour tre publies par souscription pour
le seul bnfice de l'auteur[582]. Le succs ne pouvait tre douteux.
L'impression prit une partie de l'hiver. Ce qui restait de temps,
aprs tant de soires dans les salons et aux clubs, de visites, de
dmarchs, fut surtout consacr  la rvision des pices qui devaient
figurer dans la nouvelle dition. Il les soumettait au jugement des
critiques qui l'entouraient. Il changeait un mot sur la suggestion du
Dr Blair[583]; il admettait une remarque de Mrs Dunlop[584], et
surtout il suivait implicitement les avis du comte de Glencairn en ce
qui concernait les manques de proprit ou de dlicatesse[585]. Mais
les choses n'allaient pas toujours sans rsistance de sa part.

          [Note 582: Voir Scott Douglas, tom. IV, p. 178.]

          [Note 583: Voir Scott Douglas, tom. I, p. 272.]

          [Note 584: _To Mrs Dunlop_, 15th Jan. 1787.]

          [Note 585: _To the Hon. Henry Erskine_, Lettre I--_to Mrs
          Dunlop_, 22nd March 1787.]

Ces apprciateurs, d'un got si poli qu'il en tait aminci, trouvaient
des objections, discutaient les expressions, proposaient des
rticences, des adoucissements, des retranchements. Lui, bondissait,
se rvoltait, discutait, dfendait son terrain. J'ai l'avis de
quelques trs judicieux amis parmi les _litterati_ d'ici; mais, avec
eux, je trouve parfois ncessaire de revendiquer le privilge de
penser pour moi-mme[586]. Quand il tait trop press il se rendait,
mais malgr lui, en murmurant tout bas. Un jour qu'il avait sacrifi
deux de ses plus jolies chansons, il crivait: Je puis  peine
m'empcher de verser une larme sur la mmoire de deux chansons qui
m'ont cot quelque travail et que j'estimais assez; mais je dois me
soumettre. Et deux lignes plus loin, aprs avoir parl d'autre chose,
il y revenait: Mes pauvres infortunes chansons me repassent dans la
mmoire. Maudit soit la pdante et frigide me de la critique pour
jamais et jamais[587]. Il est probable que, dans ces discussions avec
ces connaisseurs trop raffins, c'tait lui qui avait raison le plus
souvent. Cela semble ressortir de quelques passages de sa
correspondance qui touchent  ce point. Son gnie tait trop vigoureux
pour leur got.

          [Note 586: _To Mrs Dunlop_, 22nd March 1787.]

          [Note 587: _To Gavin Hamilton_, 8th March 1787.]

Enfin, le 21 avril 1787, parut la seconde dition de ses pomes,
connue sous le nom de l'dition d'dimbourg. C'tait un volume
in-octavo, du prix de cinq shellings. Il contenait un certain nombre
de pices qui n'avaient pas t insres dans l'dition de Kilmarnock,
comme _La Mort et le Docteur Hornbock_, _l'Ordination_ et l'_Adresse
aux rigidement Vertueux_, en mme temps qu'un certain nombre d'autres
qui avaient t crites depuis, comme les _Ponts d'Ayr_, l'_lgie de
Tam Samson_ et l'_Adresse  dimbourg_. Il tait prcd d'une prface
et suivi d'une liste des souscripteurs qui ont toutes deux leur
intrt. La premire est une ddicace de l'ouvrage, aux _Noblemen and
gentlemen of the Caledonian Hunt_. Elle ne manque ni d'lvation, ni
de dignit; peut-tre y a-t-il mme une affirmation d'indpendance un
peu affecte. Il est curieux de la rapprocher de la prface de
l'dition de Kilmarnock, qui est plus simple et plus touchante.

     Mes Lords et Gentlemen,

     Un barde cossais, fier de ce nom, et dont la plus haute
     ambition est de chanter au service de sa contre, o
     cherchera-t-il mieux un appui qu'auprs des noms illustres de sa
     terre natale, auprs de ceux qui portent les honneurs et ont
     hrit les vertus de leurs anctres? Le Gnie potique de mon
     pays m'a trouv, comme le barde-prophte lie trouva lise,  la
     charrue, et a jet sur moi son manteau inspirateur. Il m'a
     ordonn de chanter les amours, les joies, les scnes champtres,
     les plaisirs champtres de mon sol natal, dans ma langue natale.
     J'ai accord, comme il me l'a inspir, mes notes agrestes et
     simples. 11 me murmura ensuite de venir dans cette ancienne
     mtropole de la Caldonie et de mettre mes chansons sous votre
     protection honore. J'obis maintenant  ses ordres.

     Bien que je doive beaucoup  votre bont, je ne m'approche pas
     de vous, mes Lords et Gentlemen, dans le style ordinaire des
     ddicaces, pour vous remercier de vos faveurs passes. Ce sentier
     est tellement battu par le savoir qui se prostitue, que l'honnte
     rusticit en a honte. Je ne vous prsente pas non plus cette
     adresse, avec l'me vnale d'un auteur servile qui cherche la
     continuation de ces faveurs,--j'ai t lev  la charrue et je
     suis indpendant. Je viens pour revendiquer ce nom cossais que
     je porte en commun avec vous, mes illustres compatriotes, et pour
     dire au monde que je m'honore de ce titre. Je viens pour
     fliciter ma contre de ce que le sang de ses anciens hros coule
     encore dans toute sa puret, et que de votre courage, de votre
     savoir, de votre fermet publique, elle peut attendre protection,
     richesse et libert. En dernier lieu, je viens offrir mes plus
     ardents dsirs,  la grande source de tout honneur, le Monarque
     de l'Univers, pour votre prosprit et votre bonheur.

     Quand vous partez pour veiller les chos, dans l'ancien
     amusement favori de vos pres, puisse le plaisir toujours vous
     accompagner et la joie attendre votre retour! Lorsque, dans les
     cours ou dans les camps, vous tes harasss du heurt des hommes
     mchants ou des funestes mesures, puisse l'honnte conscience de
     la dignit mconnue accompagner votre retour  vos demeures
     natales, et puisse le bonheur domestique vous accueillir sur le
     seuil, avec un sourire de bienvenue! Puisse la corruption reculer
     devant la flamme indigne de votre regard! Puissent la tyrannie
     dans le chef et la licence dans le peuple trouver galement en
     vous un inexorable ennemi.

     J'ai l'honneur d'tre, avec la plus sincre gratitude et le plus
     haut respect, mes Lords et Gentlemen, votre trs dvou et humble
     serviteur.

     Robert BURNS.

Il est impossible de ne pas remarquer le ton d'opposition politique
qui se trouve dans la dernire partie.

Au volume tait jointe la liste des souscripteurs, qui s'tendait 
travers 38 pages. Il y en avait quinze cents, qui prenaient 2800
copies. C'tait un succs qui ne s'tait pas vu depuis _l'Iliade_ de
Pope et c'tait un succs plus spontan et plus populaire.  ct des
plus hauts noms de l'aristocratie cossaise se trouvaient ceux de
simples fermiers. Ceux-ci taient  coup sr les plus sincres et les
plus reconnaissants de ses admirateurs, ceux  qui sa posie
apportait, non pas une distraction d'un moment, mais la gaiet utile
pour la vie, et des mots de sagesse qui n'abandonnaient plus leurs
lvres. Il y avait plus. Bien loin, sous d'autres cieux, partout o il
y avait des coeurs cossais, la renomme du nouveau pote avait dj
pntr; et on est tonn de trouver parmi les souscripteurs le
collge cossais de Valladolid, le collge cossais de Douai, le
collge cossais de Paris, le monastre cossais de Bndictins de
Ratisbonne et celui de Maryburgh. Il dut leur sembler qu'une brise du
vieux pays leur arrivait.

La plupart des souscripteurs avaient envoy plus que le prix du
volume: une demi-guine, une guine, d'autres plus encore. Il tait
vident qu'il ne pouvait pas recueillir moins de 5 ou 600 livres. Si
c'est peu  ct des somptueux revenus de certains potes modernes,
c'tait une somme considrable pour un simple volume de vers,  cette
poque. C'tait une fortune pour un homme, qui, il le disait lui-mme,
n'avait jamais eu dix livres ensemble dans sa poche. Il toucha alors
une partie des sommes qui lui revenaient, mais le rglement dfinitif
avec Creech ne devait se faire qu'ultrieurement et non sans des
difficults et des retards qui ne furent pas sans influence sur sa
vie.

       *       *       *       *       *

Malgr l'apparence heureuse des choses, si on considre plus avant, on
voit que les rapports entre ces lettrs et ce paysan qui les dpassait
tous, n'taient pas aussi bien ajusts que d'abord ils le
paraissaient. Cela tait  prsumer. On n'a gure d'exemple d'un
plbien impunment puissant dans une aristocratie. Toujours, par
quelque endroit, il y a des tiraillements ou des heurts, des gnes ou
des blessures. Et mme lorsque le bon accord ne se brise pas, il y a
on ne sait quelle flure silencieuse qui s'y tablit, s'y largit et
le disjoint sans le rompre. On peut distinguer cette flure dans les
rapports entre Burns et la socit d'dimbourg,  la fin de ce mme
hiver.

Vis--vis de Burns, il y avait, de la part de ce monde de lettrs,
plus de curiosit que d'intrt vritable. Ils examinaient, avec une
attention sans doute bienveillante, le phnomne intellectuel qui
clatait au milieu d'eux. Ils taient prts  le recevoir,  souscrire
pour son livre,  l'admettre  leurs soupers, mais il restait pour eux
un objet d'tude et d'observation. On sentait que leur engouement ne
survivrait pas  leur surprise et que l'oubli serait aussi rapide que
l'accueil. Pour quelques-uns d'entre eux, il devait tre un paysan
singulier, dou de certaines aptitudes, quelque chose comme ces ptres
qui ont de merveilleux pouvoirs de calcul, et qu'on traite cependant
avec une condescendance familire et des encouragements protecteurs.
C'taient les moins clairvoyants. Pour les autres, pour la plupart, il
y avait l quelque chose qui les dconcertait dans leurs habitudes et,
pour ainsi dire, dans leur installation intellectuelle, qui les
troublait dans leur satisfaction d'eux-mmes, dans leur scurit, dans
les alles de culture rgulire o ils se promenaient. Cette loquence
inusite qui passait  travers la conversation, comme une charrue,
bouleversant toutes les ides, dchirant parfois les principes o
elles ont racine, leur semblait brutale ou tmraire. Quelques-uns des
plus distingus, comme Dugald Stewart dont la raison srieuse ne
s'offusquait de rien, Erskine dont la gaiet d'esprit se plaisait 
tout, le Dr Gregory dont la fougueuse et puissante intelligence
s'entendait avec celle de Burns, d'autres encore, avaient pour lui une
sympathie vraie et durable. Mais, la nouveaut use, l'indiffrence ne
devait pas tarder  venir chez beaucoup, accompagne selon les cas, de
quelque fatigue, de quelque dfiance, et peut-tre mme, de quelque
dpit. Lockhart, qui a vcu avec la plupart d'entre eux et recueilli
leurs souvenirs, a rendu cette impression avec une force qu'aucun
biographe de Burns ne peut esprer surpasser et que donne seul le
contact direct des faits.

     Il n'y a pas besoin d'un effort d'imagination pour se
     reprsenter ce que les sensations d'une troupe isole de savants
     (presque tous clergymen ou professeurs) durent tre en prsence
     de cet tranger aux larges os, au front noir, au teint bruni,
     avec ses grands yeux tincelants, qui s'tant d'un seul pas fray
     son chemin parmi eux, en quittant le manche de sa charrue,
     manifestait, dans l'ensemble de ses manires et de sa
     conversation, une conviction parfaite que, dans la socit des
     hommes les plus minents de sa nation, il tait exactement o il
     avait le droit d'tre; qui daignait  peine les flatter en
     laissant voir de temps en temps qu'il tait flatt de leur
     attention; qui, tour  tour, se mesurait tranquillement dans la
     discussion avec les esprits les plus cultivs de son temps;
     battait les bons mots des causeurs les plus clbres par de
     larges flots de gaiet imprgne de toute la vie brlante du
     gnie; tonnait des poitrines, habituellement enveloppes des
     triples plis de la rserve sociale, en les contraignant 
     trembler, que dis-je?  trembler visiblement sous la touche
     hardie d'un pathtique naturel; et tout cela sans indiquer la
     moindre disposition  tre mis au rang de ceux qui font
     profession d'amuser et qui consentent  tre pays en argent ou
     en sourires, pour faire ce que les auditeurs ou spectateurs
     auraient honte de faire eux-mmes s'ils en avaient le pouvoir. Ce
     qui, en dernier lieu, tait probablement pire que tout le reste,
     c'est qu'ils savaient qu'il avait l'habitude d'gayer des
     socits qu'ils auraient ddaign d'approcher, plus frquemment
     encore que la leur, par une loquence non moins magnifique, un
     esprit selon toute vraisemblance encore plus hardi, un esprit qui
     souvent, comme les suprieurs qu'il rencontrait sans alarme
     auraient pu le deviner, ds le commencement, et comme ils
     n'eurent bientt plus besoin de le deviner, tait dirig contre
     eux-mmes[588].

          [Note 588: Lockhart. _Life of Burns_, p. 129-30.]

Quant  Burns, ses sentiments contenaient en suspension une quantit
de petites dsillusions et amertumes, imperceptibles en elles-mmes,
mais qui, en se dposant au fond de son me, devaient y former une lie
de mcontentement et d'irritation.

Il avait trop de perspicacit pour ne pas percer d'un regard
l'attention extraordinaire dont il tait entour. Il se rendait compte
que c'tait l une chose fragile et passagre, destine  disparatre
avec la nouveaut qui la produisait. Ces accueils, ces invitations,
ces empressements autour de lui, ne pouvaient,  coup sr, durer. Et
d'ailleurs valaient-ils la peine qu'on le souhaitt? Qu'y avait-il au
fond de toute cette bienveillance? N'y avait-il pas plus de dsir de
le voir que de le servir, et plus de curiosit que d'intrt?
Lorsqu'on l'invitait, on semblait s'attendre  ce qu'il parlt, ft
brillant. On a l'aveu qu'il en tait souvent ainsi. Le lendemain de
ma premire prsentation  Burns, je soupai avec lui, chez le Dr
Blair. Les autres htes taient peu nombreux, et comme chacun d'eux
avait t surtout invit pour avoir une occasion de se trouver avec le
pote, le docteur essaya de le mettre en relief et de faire de lui la
figure centrale du groupe. Quoique, en consquence, il fournt la plus
grande portion de la conversation, il ne fit rien de plus que ce qu'il
vit videmment qu'on attendait de lui[589]. C'tait le mme docteur
Blair qui disait  ses amis, aprs l'exhibition d'un tranger
remarquable: Ne vous ai-je pas montr le lion trs bien
aujourd'hui[590]. Et ce qu'un homme de dlicatesse et de mesure comme
le Dr Blair faisait avec tact, combien d'autres devaient le faire avec
plus d'tourderie et de lourdeur? Il tait impossible que le fardeau,
presque impos, de toutes les conversations ne produist pas en Burns
de la fatigue; et cette continuelle attention des autres sur lui, de
l'irritation. Il y a,  se sentir sans repos observ et comme pi,
quelque chose qui,  la fin, exaspre. La causerie persistante n'est
possible que devant des amis ou des disciples; il y faut de l'abandon
ou de l'autorit, parler comme Addison  des gens tout prts  tre
charms, ou comme Johnson  des gens disposs  se laisser conduire.
Autrement, cette attente et, pour ainsi dire, cette exigence
continuelle de simples auditeurs indiffrents devient une gne. Puis,
quand il avait parl, t loquent, cout et admir; quand son gnie
chauff s'tait lev, clatait et s'emportait; quand il sentait que
sa voix matrisait ces esprits et qu'il avait la fire conscience de
sa domination, un simple changement de salle, en dtournant la
conversation, brisait sa royaut. Brusquement, il redevenait l'humble
paysan, protg par tout ce beau monde. Il retombait  son rang, son
prestige vanoui, se rveillant pour voir ses admirateurs, presque ses
captifs de tout  l'heure, se faire courtisans autour de quelque
imbcile de haute noblesse qui entrait avec son cordon et son
toile.

          [Note 589: Walker. _Life of Burns_, p. LXXIV.]

          [Note 590: Dr Alex. Carlyle. _Autobiography_, p. 292.]

 ces blessures, s'en ajoutait une autre, plus secrte encore et en un
endroit plus dlicat de l'me. Un des premiers il prouva ce qui
depuis a travers le coeur de tant de potes humbles, brusquement
rapprochs d'une socit de femmes trop haut ou trop loin places pour
eux, une impatience et un courroux amers. Peu d'hommes taient plus
faits que lui pour l'prouver. On a vu que ce qu'il avait surtout
admir  son arrive  dimbourg, c'tait cette socit nouvelle et
charmante pour lui de femmes raffines, lgantes, gracieuses, dont la
beaut tait rehausse par l'aisance des manires et l'clat de la
toilette. Il les avait charmes; elles l'avaient bloui. Avec son
imagination toujours porte  envelopper la beaut d'un cadre d'amour,
 faire de la moindre rencontre un petit roman dont il tait le hros,
comme dans la soire de Ballochmyle, il tait impossible qu'au milieu
de tant de sductions il ne se laisst pas aller  son illusion
favorite. Son triomphe de parole devait l'y porter et lui rendre le
rve plus plausible. Mais s'il tait admir par ces hautes dames, il
ne pouvait gure tre aim d'elles. Il en tait spar par une trop
grande distance de position et, il faut le dire, par une trop grande
diffrence de manires. L'ide d'galit,  laquelle ses oeuvres et
peut-tre plus encore sa vie ont contribu dans son pays, n'avait pas
encore pntr partout, et dsagrg l'esprit de classes dans l'esprit
mme de ceux qui les composent. Les dclamations humanitaires, les
productions romanesques, qui devaient exalter les ouvriers, les
soldats, les proltaires de tout genre, n'avaient pas encore troubl
les coeurs fminins[591]. La jeune fille de Ballochmyle ne lui avait
pas rpondu. Aucune des patriciennes d'dimbourg n'aurait song 
aimer ce paysan. La libert des moeurs n'tait pas assez grande pour
qu'un caprice ou une curiosit s'aventurt jusqu' lui. Tout se
runissait pour l'exclure: une grille infranchissable le sparait de
ce jardin enchant, le long duquel il errait comme un paria. Il
prouva donc, au milieu de tant d'attraits, le sentiment douloureux
qu'ils lui taient refuss, ce quelque chose de complexe, mais de
farouche et d'amer, qui nat d'aveux non exprims, d'ardeurs timides,
de rves briss ou dcourags par un mot indiffrent, peut-tre mme
par un mot aimable. Il s'en retournait de ces soires, mcontent,
agit, aigri, emportant un sentiment plus irrit de son obscurit,
l'ide de l'injustice des naissances et de l'absurdit des
distinctions humaines. Il y a peu de choses qui donnent plus
d'amertume que la douce socit des femmes quand on s'en sent exil.
Combien y a-t-il d'hommes  qui la gloire ne parat souhaitable, que
parce qu'elle amne l'amour? Il devait tre particulirement sensible
 cette souffrance. Il ne faut pas oublier qu'il tait arriv 
dimbourg le coeur vide et encore meurtri. Dans cette vie nouvelle, il
ne trouvait personne  aimer. Il y avait longtemps que pareille chose
ne lui tait arrive. Il lui manquait quelque chose; un des rouages
essentiels de son tre ne fonctionnait plus, celui qui faisait chanter
les autres et sonner l'horloge. Il en rsultait un dsoeuvrement
intime, une inoccupation du coeur. S'il avait vcu plus longtemps dans
ce monde, peut-tre aurait-il enfin rencontr une influence violente
ou douce qui aurait exaspr son inspiration ou apais son existence.
Sa destine ne lui en donna pas le temps. Ce fut un malheur pour lui.
Une femme aurait pu avoir une bienfaisante puissance sur sa vie. Il
semble l'avoir senti; une seule fois, il aurait pu la rencontrer; mais
les circonstances s'y refusrent. L'influence, toutefois, bonne ou
mauvaise, fut considrable. Il se trouva rejet du ct de femmes qui,
avec toutes leurs qualits, ne pouvaient plus rpondre  l'idal plus
fin et plus dlicat qu'il s'tait form  dimbourg et qui le
laissrent mcontent et insatisfait[592].

          [Note 591: Voir le _Compagnon du Tour de France_, de G.
          Sand; _Alton Locke_, de Charles Kingsley, encore que le
          hros ne soit pas aim; _Flix Holt_, de George Eliot.]

          [Note 592: Alexandre Smith a devin un peu de ces sentiments
          confus, voir sa vie de Burns, _Globe Edition_, p. 20.]

Il est possible que tous ces griefs soient grossis dans l'analyse qui
vient d'en tre faite. C'est une ncessit de tout examen un peu
microscopique. En les laissant retomber  leur grandeur relle, mais
en conservant l'ide de leur activit et de leurs blessures
incessantes, on voit qu'il y avait l un sourd travail de souffrance
et de mcontentement, qui ne pouvait pas tarder  se manifester.

Hlas! qui dmlera jamais la part de mal contenue dans les vnements
qui se prsentent le plus heureusement et dont nous nous rjouissons
le plus? Comment aurait-on imagin que ce sjour  dimbourg
deviendrait pour Burns une source de dplaisirs, plus funestes que ses
malheurs? Et pourtant, c'est un fait,  la fois curieux et pnible 
constater. On voit une misanthropie secrte sortir de son succs comme
ce quelque chose d'amer dont parle le pote, qui surgit des douceurs
et les empoisonne. Il avait eu jusque-l des chagrins; mais un homme
n'est pas aigri parce qu'il gmit dans la souffrance. Ici une sorte de
dsenchantement mystrieux et gnral semble natre en lui, y exciter
la dfiance et le mpris des autres. Il faut le remarquer, parce que,
 partir de ce moment, cet assombrissement de la pense ne le quittera
plus; il subsistera sous les clarts et les clats de son gnie,
derrire les gats de sa vie, avec cette persistance tranquille des
choses tnbreuses, qui semblent sres que le dernier mot leur
restera. On voit paratre les premires paroles chagrines, indices du
travail secret et important qui s'est fait en lui, dans ce fameux
journal d'dimbourg, qu'on crut perdu pendant si longtemps, et qui a
t retrouv il y a seulement quelques annes[593]. L'ironie du dbut
est surprenante; lui en qui l'amiti tait un sentiment si fort.

          [Note 593: Ce journal a t publi pour la premire fois
          dans le _Macmillan Magazine_ de Mars, Avril, Mai, Juin et
          Juillet 1879.]

     Comme j'ai vu  dimbourg beaucoup de vie humaine et un grand
     nombre de caractres nouveaux pour quelqu'un qui a t, comme
     moi, lev dans les ombres de la vie, j'ai pris la rsolution
     d'crire mes remarques,  l'endroit mme. Gray observe, dans une
     de ses lettres  Mr Palgrave, qu'un demi-mot fix sur place ou
     tout prs vaut un tombereau de souvenirs. J'ignore comment il en
     va avec les autres, mais pour moi, faire des remarques ne saurait
     tre un plaisir solitaire. Il me faut quelqu'un pour tre grave
     avec moi, quelqu'un qui me plaise et aide ma sagacit de ses
     remarques, que ce soit un homme ou une femme, et qui, de temps en
     temps, je le confesse, admire ma perspicacit et ma pntration.
     Les hommes sont tellement occups de leurs recherches gostes,
     de leur ambition, vanit, intrt ou plaisir, que bien peu
     songent  faire aucune observation sur ce qui se passe autour
     d'eux, except quand cette observation est un surgeon ou une
     branche de la plante favorite qu'ils lvent dans leur esprit. En
     dpit de toutes les hautes sentimentalits des crivains de
     romans et de la sage philosophie des moralistes, je me demande si
     nous sommes capables d'une alliance d'amiti assez intime et
     assez cordiale pour que l'un de nous puisse pancher son coeur,
     toutes ses penses, chacune de ses fantaisies, le fond mme de
     son me, avec une confiance illimite, sans courir le risque ou
     de perdre une partie de ce respect que l'homme exige de l'homme;
     ou, par suite des invitables imperfections de la nature humaine,
     de regretter sa confiance.

     Pour ces raisons, je suis dtermin  faire de ces pages mon
     _confident_[594]. J'esquisserai, aussi bien que je saurai
     l'observer et avec une justice inflexible, chaque caractre qui
     me frappera en quelque faon; j'inscrirai des anecdotes, je
     noterai des remarques, selon le vieux terme lgal, sans haine ou
     faveur. Si je trouve quelque chose d'habile, mon propre
     applaudissement satisfera, en quelque mesure, ma vanit, et, j'en
     demande pardon  Patrocle et  Achate, j'estime qu'un cadenas et
     une serrure sont une scurit au moins gale au coeur d'un ami
     quel qu'il soit.

          [Note 594: En franais.]

     J'y mettrai galement,  l'occasion, mon histoire intime, mes
     amours, mes excursions, les sourires et les humeurs de la Fortune
      l'gard de ma personne de barde, mes pomes et les fragments
     qui ne doivent jamais voir le jour. En un mot, jamais quatre
     shellings n'ont achet autant d'amiti depuis que la Confiance
     est alle pour la premire fois au march ou que l'Honntet fut
     mise en vente.

      ces ides de l'amiti humaine, qui semblent odieuses mais qui
     ne sont que trop justes, je ferai joyeusement et vraiment une
     exception: les rapports entre deux personnes de sexe diffrent,
     quand leurs intrts sont unis ou absorbs par le lien sacr de
     l'amour.

       Quand la pense rencontre la pense avant qu'elle ait quitt les lvres,
       Et que chaque ardent dsir jaillit en mme temps des deux coeurs.

     L, sans rserve, avec exubrance, rgne et se rjouit une
     confiance, une confiance qui exalte davantage les amants dans
     l'opinion l'un de l'autre, qui les rend plus chers dans le coeur
     l'un de l'autre. Mais ceci n'est pas mon lot, et, dans ma
     situation, si je suis sage (ce que, soit dit en passant, je n'ai
     pas grande chance de devenir) mon destin doit tre avec le
     passereau du Psalmiste de veiller seul sur les toits des
     maisons![595] Oh! quelle piti!![596]

          [Note 595: Psaume CII. 7.]

          [Note 596: _Edinburgh Journal._ Dbut.]

Qui ne sent le got amer de ces paroles? Ce sont l de singuliers
sentiments et pleins d'une dfiance qui n'tait pas dans sa nature.
Vers la fin, se trahit rapidement, par un mot, le sentiment pnible de
son isolement parmi tant de femmes belles et qu'il admirait, entre
lesquelles il rva plus d'une fois sans doute de trouver une amiti
comme celle qu'il dcrit et qu'il n'est pas son lot de rencontrer.

Un peu plus loin se trouve un autre passage plus instructif parce
qu'il est peut-tre encore plus sincre. Il donne l'ide des
froissements, des blessures, des irritations, des outrages, des
colres sourdes, qui devaient constamment s'agiter dans son trop
susceptible orgueil. Encore, le fait qui s'y trouve rapport se
passait-il chez le comte de Glencairn, c'est--dire chez le plus
dlicat et, en mme temps, le plus vnr de ses protecteurs. Que
devait-ce tre parfois, chez d'autres dous de moins de tact et
inspirant moins de respect? Il y a l comme la rancune de mille
affronts imaginaires, dvors silencieusement, le frmissement de
rvoltes constantes, un germe de haine contre les distinctions
sociales.

     Peu des tristes maux qui existent sous le ciel me donnent plus
     d'impatience et de chagrin que la comparaison de la faon dont
     est reu un homme de talent, bien plus, d'un mrite reconnu
     partout, avec la rception qui attend un simple individu
     ordinaire, dcor des harnachements et des distinctions futiles
     de la Fortune. Imaginez un homme de talent, dont le coeur brille
     d'un honnte orgueil, qui a la conscience que tous les hommes
     sont ns gaux et qui, cependant, rend honneur  qui honneur est
     d. Il rencontre,  la table d'un grand, un Squire Quelque
     chose, ou un Sir Quelqu'un. Il sait que, au fond du coeur, le
     noble hte lui accorde  lui, barde, ou quoi qu'il soit, une plus
     large part de ses bons souhaits que peut-tre  aucune autre
     personne de la table. Cependant, combien sera-t-il mortifi de
     voir un individu, dont les capacits auraient  peine fait un
     tailleur de quatre sous, et dont le coeur ne vaut pas trois
     liards, obtenir l'attention et l'intrt qu'on oublie envers le
     fils du Gnie et de la Pauvret.

     En cela, le noble Glencairn m'a bless jusqu' l'me, parce que
     je l'estime, le respecte, et l'aime chrement. Il montra un jour
     tant d'attention, une si exclusive attention au seul imbcile de
     la socit, puisqu'il n'y avait que sa seigneurie, le sot et moi,
     que je fus  deux doigts de jeter mon gage de mpris et de dfi.
     Mais il me serra la main et eut l'air si bienveillant, quand nous
     nous quittmes; Dieu le bnisse! Quand bien mme je ne devrais
     jamais le revoir, je l'aimerais jusqu'au jour de ma mort! Je suis
     satisfait de me sentir capable des tressaillements de la
     reconnaissance, car je manque misrablement de quelques autres
     vertus[597].

          [Note 597: _Edinburgh Journal._]

Plus loin encore, il y a, sur le Dr Blair, un passage o se montre
bien, avec la mme susceptibilit qui clate dans le passage
prcdent, l'indpendance avec laquelle il jugeait les plus illustres
de ses patrons et le sentiment de l'galit qui devait exister entre
eux et lui:

     Avec le Dr Blair, je suis plus  l'aise. Il ne m'arrive jamais de
     le respecter avec une humble vnration. Mais quand il
     s'intresse bienveillamment  moi, ou mieux encore, quand il
     descend de son pinacle pour me rencontrer sur le terrain de
     l'galit, mon coeur dborde de ce qu'on appelle affection. Quand
     il me nglige pour la simple carcasse de la grandeur ou quand son
     oeil mesure la diffrence de nos points d'lvation, je me dis,
     sans presque aucune motion: Que m'importent lui et sa
     pompe?[597]

Ainsi, au-dessous de si belles apparences, il y avait une dissonance
cache,  peine sensible, mais relle. Il y avait, selon une jolie
expression anglaise, une fente dans quelque endroit du luth. Ces
sentiments taient, de part et d'autre, inconscients ou fugitifs, et,
 coup sr, secrets. Mais ils ne pouvaient tarder  se dclarer, 
devenir plus exigeants. Si l'accord ne s'est pas fait dans la force de
la sympathie premire, il ne se fera plus maintenant qu'elle est
puise, et, de ce ct du moins, la partie est perdue.

       *       *       *       *       *

Ce dfaut d'entente contribua  loigner insensiblement Burns d'un
monde o il tait gn et le poussa vers des socits plus aises,
plus sans faon, plus plbiennes, pour ainsi dire, et aussi plus en
rapport avec ses gots et ses propres manires. Malheureusement, il y
avait de ce ct-l des dangers. Il allait se trouver jet dans des
habitudes de vie dont il faut connatre la puissance pour comprendre
combien il tait difficile d'y chapper. Il sera ncessaire de
toujours les avoir  l'esprit pendant la vie du pote, pour ne pas
oublier quelle part de ses excs revient aux moeurs de son temps.
C'est, du reste, un tableau qui ne manque pas de saveur.

Une ivrognerie gnrale existait alors dans toute l'Angleterre et 
tous les rangs. C'tait le temps o Robert Walpole commandait  son
fils Horace de se verser deux verres de vin pour chacun des siens,
parce qu'il n'tait pas convenable qu'un fils vt son pre en tat
d'ivresse. C'tait le temps o Fox venait au Parlement, la tte
enveloppe de serviettes mouilles pour dissiper les effets du vin.
Mais ce dfaut tait encore beaucoup plus marqu en cosse.
L'ivrognerie tait un des traits caractristiques du pays. Elle tait,
pour ainsi dire, universelle, rgnant dans toutes les classes,
s'attaquant  toutes les ttes, troublant en mme temps les cervelles
obscures des bergers et des paysans et les cerveaux les plus clairs
des professeurs et des savants, brouillant,  de certaines heures, du
haut en bas, toutes les ides du pays. Il ne faut calomnier personne,
et on a quelque hsitation  tre aussi affirmatif; nous ne voudrions
toucher  ce point singulier qu'avec les tmoignages et les aveux
d'cossais.

Ils viennent, s'offrent de toutes parts. On n'a qu' prendre au
hasard. Dean Ramsay dit: Un autre changement dans les moeurs, qui
s'est effectu  la mmoire de beaucoup de personnes actuellement
vivantes, a rapport aux habitudes de convivialit, ou, pour parler
plus clairement, au bannissement de l'_ivrognerie_ de la socit
polie. C'est  la vrit un changement important et bni. Mais c'est
un changement dont beaucoup de ceux qui vivent aujourd'hui ne peuvent
gure imaginer l'tendue. Il est  peine possible de se figurer les
scnes qui avaient lieu, il y a soixante-dix ou quatre-vingts ans, ou
mme moins[598]. Cockburn dit: Deux vices qui, depuis longtemps,
sont bannis de toute socit respectable, taient rpandus, pour ne
pas dire universels, parmi toutes les hautes classes: jurer et se
griser. Rien n'tait plus commun pour des gentlemen, qui avaient dn
avec des dames et qui se proposaient de les rejoindre, que de
s'enivrer. S'enivrer dans une taverne semblait la consquence
naturelle sinon prmdite d'y tre entr[599]. Chambers dit: La
dissipation dans les tavernes, maintenant si rare parmi les classes
respectables, rgnait auparavant  dimbourg,  un degr remarquable,
et absorbait les heures de loisir de tous les hommes de professions
librales, sans en excepter  peine les plus svres et les plus
austres. Aucun rang, aucune classe, aucune profession ne formait
exception  cette rgle[600]. Rogers dit: L'ivrognerie n'tait pas
limite  une classe particulire, tous buvaient, depuis le prince
jusqu'au mendiant[601].

          [Note 598: Dean Ramsay, _Reminiscences of Scottish Life and
          Character_, p. 47.]

          [Note 599: Lord Cockburn, _Memorials_, p. 28.]

          [Note 600: R. Chambers, _Traditions of Edinburgh_, p. 152.]

          [Note 601: Ch. Rogers, _Scotland Social and Domestic_, p.
          35.]

Mais ces tmoignages, pour si affirmatifs qu'ils soient, ne donnent
pas l'impression d'ivrognerie universelle, continuelle, normale, qui
se dgage de mille dtails. Elle sort de partout et il faut vraiment
la rencontrer de tous cts pour y ajouter foi. C'tait,  la lettre,
une habitude reconnue et presque exige par les moeurs. Les dners
devaient se terminer par l'ivresse gnrale des hommes; ceux qui ne
pouvaient pas boire restaient chez eux[602]. Quand les dames se
retiraient, les hommes buvaient seuls[603]. On passait les vins. On
portait des toasts auxquels personne ne pouvait se drober. La plupart
du temps, les convives taient gris quand ils remontaient au
salon[604]. Mainte fois, les invits roulaient  terre[605] et ces
corps tendus donnaient  la salle l'aspect d'un bivouac. La chose
tait si bien convenue que toutes les prcautions taient prises. Dans
certaines maisons, on avait deux highlanders, chargs de transporter
les htes dans leurs chambres[606]. Ailleurs, c'tait mieux encore.
Mackenzie racontait l'incroyable histoire suivante. Il tait un jour 
un dner et, ne voyant d'autre faon de s'chapper, il s'tait laiss
glisser sous la table, parmi les cadavres qui y taient dj; on en
tait rduit  ces subterfuges. Aprs un instant, il sent  sa gorge
le ttonnement de deux mains. Il demande ce que c'est, et on lui
rpond: Monsieur, je suis le domestique qui vient dnouer les
cravates[607]. Dans toutes les occasions, on buvait, aux baptmes,
aux mariages, en concluant les affaires, aux funrailles mmes.
Celles-ci donnaient lieu  de vritables orgies. Il arrivait souvent
que ceux qui portaient le cercueil et ceux qui le suivaient
trbuchaient; tout le cortge, y compris le mort, zigzaguait. Une fois
mme, devant la fosse, ils s'aperurent qu'ils avaient laiss le
cercueil, au bord de la route, prs de l'auberge o ils s'taient
arrts pour boire[608].

          [Note 602: Ch. Rogers, _Id._, p. 35.]

          [Note 603: Ch. Rogers, _Traits and Stories of the Scottish
          People_, p. VI.]

          [Note 604: Dean Ramsay. _Reminiscences_, p. 48.]

          [Note 605: Ch. Rogers, _Scotland Social and Domestic_, p.
          36;--_Traits and Stories, etc._, p. VI.]

          [Note 606: Dean Ramsay. _Id._, p. 62.]

          [Note 607: Dean Ramsay. _Reminiscences_, p. 54.]

          [Note 608: Ch. Rogers, _Scotland Social and Domestic_, p.
          34.--Dean Ramsay, p. 54-55.]

L'ivrognerie avait mme une sorte de caractre officiel et une
conscration, par suite de la position sociale de ceux qui s'y
adonnaient ouvertement. C'taient les juges surtout, ces vieux juges
cossais, si clairs, si instruits, si intgres, dont les noms sont
rests honors, qui taient les meilleurs soutiens, et, pour ainsi
parler, les plus fermes piliers de la tradition. tre sol comme un
juge tait un proverbe[609]. Leurs habitudes sembleraient
incroyables, si elles n'taient affirmes par des tmoins comme Lord
Cockburn.  dimbourg, on plaait, sur le tribunal mme, des carafes
d'eau, des verres et de bonnes bouteilles noires de vin de Porto. Les
juges coutaient les affaires en se versant  boire. Ceux qui avaient
la tte solide y rsistaient assez bien; mais les plus faibles s'en
ressentaient. Non pas, dit drlement Lord Cockburn, que l'hermine ft
jamais absolument grise, mais elle tait certainement quelquefois
mue. Nanmoins rien n'tait perceptible  distance; ils avaient tous
acquis l'habitude de siger et de conserver un air suffisamment
judiciaire, mme quand leurs flacons taient tout  fait vides. Dans
les _circuits_, cela prenait une autre forme. Les sances taient
coupes par de longs dners, o juges, conseils, greffiers, jurs et
prvost festoyaient ensemble. Aprs quoi, on retournait aux
transportations et aux pendaisons. Quand, le soir, la cour s'en
retournait, prcde de trompettes, on remarquait souvent que le pas
de la procession suivait moins bien la musique que le matin[610]. Le
type le plus achev de ces anciens juges tait lord Hermand, un homme
excellent, intgre et aim de tous. Les buveurs ordinaires, dit
Cockburn, dans un charmant portrait de lui, tout plein de raillerie et
de tendresse contenues, les buveurs ordinaires pensent que boire est
un plaisir, mais pour Hermand, c'tait une vertu. Il avait pour la
boisson un respect sincre, en vrit, une haute approbation morale,
avec une srieuse compassion pour les malheureux qui ne pouvaient pas
s'y livrer, et un juste mpris pour ceux qui le pouvaient et ne le
faisaient pas. Un jour, on jugeait  Glasgow, un jeune homme qui, 
la suite d'une orgie et dans un jeu imprudent, avait lgrement, mais
si malheureusement, frapp d'un couteau un de ses amis, que celui-ci
avait expir sur le coup. Les autres juges voyaient qu'il n'y avait
gure de culpabilit. Mais Hermand, irrit du discrdit que ce fait
jetait sur la boisson, demandait la transportation, et le tribunal
entendait cette inoubliable conclusion: On nous dit qu'il n'y avait
pas de mchancet et que le prisonnier tait pris de boisson. Pris de
boisson! Quoi! Il tait ivre! et cependant il a assassin l'homme qui
avait bu avec lui! Ils avaient festoy toute la nuit et cependant il
l'a poignard, aprs avoir bu toute une bouteille de rhum avec lui!
Bon Dieu! mes Lords, s'il peut faire cela quand il est gris, que ne
fera-t-il pas quand il est sobre?[611] Le circuit dont il faisait
partie tait connu sous le nom de _Daft Circuit_, comme qui dirait le
circuit gris[612]. Et cependant il mourut sans savoir ce que c'est
qu'un mal de tte,  quatre-vingt-quatre ans[613]. Quand l'brit
commena  dchoir dans le pays, la magistrature, qui en avait t la
place forte, en fut le dernier refuge.

          [Note 609: Ch. Rogers, _Traits and Stories of the Scottish
          People_, p. VII.]

          [Note 610: Lord Cockburn, _Memorials_, p. 297.]

          [Note 611: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 123.]

          [Note 612: Dean Ramsay. _Reminiscences_, p. 52.]

          [Note 613: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 115-18.]

Dire que l'ivrognerie tait accepte par les moeurs et consacre par
la magistrature, ce n'est pas encore donner une ide suffisante de son
importance. Elle tait devenue une des conditions de succs dans la
vie. Sans elle, il tait impossible de prendre part aux affaires, de
se mler aux hommes, de tenir sa place au milieu d'eux. Quelqu'un
d'incapable de boire tait impropre  la vie publique, quels que
fussent son intelligence et son caractre. Il en tait exclu, comme on
peut l'tre aujourd'hui par une sant dbile. Et cela tait aussi vrai
des ecclsiastiques que des autres. Il y a peu de traits plus
significatifs  cet gard que deux passages trs tranquilles du Dr
Carlyle.  ses yeux, ces choses taient naturelles. Parlant du Dr
Webster, un des hommes les plus remarquables et un des chefs du clerg
cossais, il dit: Son apparence de grande rigidit en religion, 
laquelle il avait t habitu par son pre, n'empchant nullement son
humeur conviviale, il tait regard comme d'excellente compagnie mme
par des gens de moeurs dissolues, et comme il tait un homme de cinq
bouteilles, il pouvait les mettre tous sous la table. Mais comme il ne
se trouvait jamais pire pour avoir bu, au moins d'une faon indcente,
et que l'amour du claret,  quelque degr qu'il ft, n'tait pas
estim en ces jours-l un pch en cosse, tous ses excs taient
pardonnes[614]. Et parlant d'un autre, il porte ce jugement,
peut-tre plus caractristique encore: Le Dr Patrick Cuming tait, 
cette poque,  la tte du parti modr; et si son caractre avait t
gal  ses talents, il aurait pu le rester longtemps, car il avait du
savoir, de la sagacit, une conversation trs agrable, avec une
constitution capable de supporter la convivialit des temps[615].
Ainsi, la capacit de boire tait une qualit indispensable pour tre
 la tte d'une des fractions du clerg. Il n'est gure possible de
rencontrer un aveu qui dpasse celui-ci. On peut se faire, d'aprs la
position sociale qu'occupait alors l'ivrognerie, quelque ide de son
pouvoir. Ce n'est pas trop dire que se griser tait un des attributs
de l'homme, comme d'aller  la chasse ou de monter  cheval; on n'y
prtait pas d'autre importance et il ne s'y attachait aucun blme.

          [Note 614: Dr Alex. Carlyle. _Autobiography_, p. 240.]

          [Note 615: Dr Alex. Carlyle. _Autobiography_, p. 257.]

Naturellement dimbourg tait la mtropole de cette intemprance
nationale. On y buvait du haut en bas de la socit, depuis Dugald
Stewart, qui tait peut-tre le plus parfait gentilhomme de la ville
et un des hommes les plus purs qui aient vcu, jusqu'au dernier des
_caddies_. C'tait la ville des clubs et des tavernes.

Les premiers taient innombrables. Il y en avait de tous genres,
depuis le clbre club du _Tisonnier_ auquel appartenaient Hume,
Ferguson, Carlyle, Richardson, Blair, jusqu'aux clubs infimes o les
petits boutiquiers se runissaient aprs avoir ferm leurs choppes.
Il y en avait de toutes les appellations et de tous les rglements.
C'taient le _Club du Cap_ auquel avait appartenu le pote Fergusson;
le _Club Antemanum_ ainsi nomm parce qu'on rglait d'avance; le _Club
des Prodigues_ parce que la dpense tait restreinte  neuf sous; le
Club des _Verrats_; le _Club du Feu d'Enfer_, association de terribles
dbauchs; le _Club sale_ o les membres n'avaient pas le droit de se
prsenter en linge propre; _les Originaux_ o on crivait son nom 
l'envers; _les Seigneurs du bonnet_ parce que les membres portaient
des bonnets bleus; les _Perruques noires_[616]. Ils pullulaient de
toutes parts, avec leurs titres nigmatiques dus  quelque
plaisanterie gote des initis et dont le sel est perdu, avec leurs
rites bizarres et grotesques, o les graves citoyens semblaient
prendre leur revanche de la monotonie de leur vie. Le mme individu
appartenait souvent  plusieurs clubs et alors chacune de ses soires
tait prise. Le trait commun de toutes ces runions, c'est qu'on y
buvait lourdement. Les clubs d'Edinburgh, dit le Dr Rogers, taient
les scnes d'une dissipation dans sa forme la plus rvoltante. Le
_Poker Club_ tait compos d'hommes de lettres dont les faiblesses
sociales s'accordaient mal avec leurs gots littraires. En sortant de
leurs clubs, les membres s'en allaient titubants, plus ou moins
ivres[617]. Et c'tait le club des premiers hommes du pays[618].

          [Note 616: Pour les dsignations de ces clubs voir R.
          Chambers. _Traditions of Edinburgh_, le chapitre intitul
          _Convivialia_.]

          [Note 617: Ch. Rogers. _Scotland Social and Domestic_, p.
          36.]

          [Note 618: Voir les dtails sur la fondation de ce fameux
          club et son organisation, dans l'_Autobiography_ du Dr Alex.
          Carlyle, p. 419-23.]

Et les tavernes, les vieilles tavernes d'dimbourg, innombrables elles
aussi! Perdues au fond des cours, parses dans les troites ruelles,
blotties au pied de ces immenses maisons, ressemblant souvent  des
caves, on les trouvait partout. N'ayant jamais un rayon de soleil,
basses, sombres, sales, gluantes et puantes du relent des boissons,
elles semblaient ainsi plus retires et plus confortables[619]. Elles
taient un des organes de la vie publique. C'est l que se
commentaient les nouvelles et que se faisaient toutes les affaires. Il
n'y avait pas si longtemps que les mdecins y donnaient leurs
consultations. Les plus grands avocats et les plus grands lgistes de
l'poque y donnaient encore les leurs[620]. Il tait inutile de
chercher un homme de loi chez lui; on n'y songeait pas. Il fallait
dcouvrir sa taverne o on le trouvait au milieu de papiers et de
clients[621]. Quand une affaire tait conclue, on faisait apporter 
boire, comme aujourd'hui nos paysans aux francs-marchs. On y buvait
du claret pris au tonneau, du porter, de l'ale d'dimbourg, sorte de
liquide pais et puissant dont on ne pouvait gure dpasser une
bouteille[622], et du _cappie ale_, servie dans des coupes de bois et
sur laquelle on mettait un petit chapeau d'eau-de-vie[623]. Le soir
tait le grand moment des tavernes. Ceux qui veulent en avoir une
description fidle n'ont qu' relire les chapitres de _Guy Mannering_,
consacrs  l'avocat Paul Pleydell.

          [Note 619: R. Chambers. _Traditions_, p. 174, et aussi la
          description de la taverne dans _Guy Mannering_.]

          [Note 620: _Henry Erskine and His Times_, by lieut.-col.
          Alex. Fergusson, p. 161; et Ch. Rogers, _Scotland Social and
          Domestic_, p. 36.]

          [Note 621: Voir l'ouvrage plein de curieux renseignements:
          _Notices and Anecdotes illustrative of Sir Walter Scott's
          Novels_, chapitre sur _Guy Mannering_.]

          [Note 622: R. Chambers. _Traditions_, p. 184.--Voir aussi
          sur cette forte bire, _Erskine and his Times_, p. 161.]

          [Note 623: R. Chambers. _Traditions_, p. 158.]

Les dames, les dames elles-mmes, je dis les dames de la haute
socit, n'chappaient pas  la contagion[624]. Toutes, sans doute,
n'allaient pas aussi loin que les trois dont Chambers raconte
l'histoire. Elles avaient eu dans une taverne, prs de la Croix, une
runion joyeuse qui s'tait prolonge tard. Quant elles en sortirent,
il faisait beau clair de lune. Elles montrent bravement la Grand'rue,
jusqu' l'endroit o le clocher de l'glise de la Troon jetait en
travers son ombre noire. Quel tait cet obstacle? Elles s'imaginrent
que c'tait une rivire. Les voil assises sur la berge de l'ombre,
retirant leurs chaussures et leurs bas. Puis, relevant leurs jupes,
elles traversrent, avec prcaution, le flot sombre et, arrives sur
l'autre rive, se rassirent, remirent leurs souliers et continurent
leur chemin, se rjouissant d'avoir si bien pass le gu[625]. Elles
ne furent pas probablement les seules, car M. Charles Kirkpatrick
Sharpe, un vieux gentilhomme trs sec, trs poli et trs caustique,
qui se promenait, au commencement de ce sicle, avec le costume du
sicle dernier et savait, sur ses contemporains et leurs anctres, une
foule de mchantes histoires, avait  ce sujet une chanson qu'il
disait de sa voix aigu[626]:

          [Note 624: Voir sur l'ivrognerie chez les dames: Hill
          Burton, _History of Scotland_, tom. VII. p. 93.]

          [Note 625: R. Chambers. _Traditions_, p. 159.]

          [Note 626: Voir sur ce singulier personnage: Wilson,
          _Reminiscences of Old Edinburgh_, tom. I, p. 14-15.]

  Il y avait quatre dames grises
  Qui sont restes ensemble,
  Depuis midi, un matin de mai,
  Jusqu' dix heures sonnes du soir;
  Jusqu' dix heures sonnes du soir;
  Alors, elles y renoncrent.
  Et il y eut quatre dames grises
  Qui descendirent le Nether Bow[627].

          [Note 627: Wilson. _Reminiscences of Old Edinburgh_, tom. I,
          p. 222.]

Cela fait au moins sept dames cossaises qui se grisrent pendant le
XVIIIe sicle. Sans doute il n'y en eut pas d'autres. Toutefois,
c'tait une coutume parmi celles de la plus haute socit que de faire
des parties dans les caves  hutres, les oyster cellars. En hiver,
aprs la tombe de la brune, on prenait rendez-vous avec quelques
gentlemen, et on allait, en carrosse, passer sa soire dans un de ces
trous sordides qu'on appelait des basses boutiques[628]. On s'y
rgalait de _porter_, une bire trs brune, et d'hutres, places dans
de grands plats en bois sur des tables grossires claires par une
chandelle. Il tait convenu que la conversation y tait plus libre,
plus hardie et presque sans frein. Elle se dlassait de la biensance
des salons. Quand on avait dblay les tables, on apportait du cognac
ou du punch au rhum, selon le got des dames. On dansait ensuite. Dans
ces parties lgantes il arrivait que les ladies faisaient danser avec
elles les hutrires, bien qu'elles eussent la pire rputation. Tout
cela allait, dit Chambers, sous le nom commode d'escapade[629]. Plus
de dix annes aprs le sjour de Burns, lord Melville, qui tait alors
ministre de la guerre, et la duchesse de Gordon, notre connaissance,
la protectrice du pote, se retrouvant  dimbourg, firent une partie
de cave  hutres et consacrrent une soire  ce plaisir de leur
jeunesse[630]. C'tait la faon d'alors d'aller au cabaret.

          [Note 628: R. Chambers. _Traditions_, p. 160.]

          [Note 629: R. Chambers. _Traditions_, p. 161, en note.]

          [Note 630: R. Chambers. _Id._, p. 161.]

Aussi quand la nuit tombait, une vie souterraine s'veillait de toutes
parts dans les entrailles de la vieille cit. On voyait les hommes les
plus distingus s'enfoncer par groupes dans ces troites ruelles,
s'engloutir dans ces trous noirs, au fond desquels taient les
tavernes mal claires[631]. Comme les souvenirs classiques ne leur
manquaient pas, ils les comparaient aux grottes de l'Averne, aux
alles de l'rbe, aux antres du Cocyte, aux rgions infernales et
fuligineuses[632]. Accouds  des tables grossires, ils taient l
pour toute la soire et souvent pour toute la nuit. C'taient des
causeries, des discussions, des chansons. Une bonhomie, une jovialit,
une camaraderie universelle faisaient le charme de ces runions.
C'tait le dlassement de la journe; ces esprits graves se
rcraient, prenaient leurs bats. On buvait amicalement
d'interminables tournes de claret, de punch ou de whiskey.

          [Note 631: Voir sur ce point le pome de Fergusson, _Auld
          Reekie_.]

Puis, vers les dernires heures de la nuit ou aux petites heures du
jour, ils ressortaient souvent en tat d'ivresse, s'en retournaient
chez eux d'une marche dsordonne. Ah! Docteur, si vos paroissiens
vous voyaient, que diraient-ils?--Tut, homme! ils n'en croiraient pas
leurs yeux[633]. C'tait le Dr Webster qui rentrait chez lui. O
reste John Clark?--Mais, vous tes John Clark lui-mme! rpond le
vieux garde  qui on pose cette question. Je ne te demande pas o est
John Clark, mais o est sa maison. C'tait, en effet, John Clark, un
des premiers avocats du temps qui fut peu aprs nomm juge[634]. Rien
n'tait plus commun le matin que de rencontrer des hommes de haut rang
et de dignit officielle s'en retourner chez eux en titubant, en
sortant d'une ruelle de la High Street o ils avaient pass la nuit 
boire. Il n'tait pas rare de voir deux ou trois des trs honorables
lords du Conseil et de la Session monter au tribunal le matin dans un
tat crapuleux[635]. Souvent, juges et avocats, en sortant de la
sance, allaient souper ensemble, prolongeaient leurs potations
jusqu'au jour et se levaient de table pour aller au Parlement
reprendre l'affaire[636]. La grande rue d'dimbourg a certainement vu
tituber la plupart des clbrits de cette poque.

          [Note 632: R. Chambers. _Traditions_, p. 174, 183.]

          [Note 633: R. Chambers. _Traditions_, p. 30.]

          [Note 634: Ch. Rogers. _Scotland Social and Domestic_, p.
          36.]

          [Note 635: R. Chambers. _Traditions of Edinburgh_, p. 153.]

          [Note 636: _Henry Erskine and his Times_, by lieut.-col.
          Alex. Fergusson, p. 162.]

Chose trange! Beaucoup de ces hommes taient si solides et d'une
telle rsistance que leur sant n'tait pas affecte par ces excs
quotidiens, et que la lucidit de leur intelligence restait entire,
au milieu des plus accablantes dbauches[637]. Le clbre avocat Hay
estimait qu'il tait plus propre  lucider une affaire quand il avait
pris ses six bouteilles de claret, et un de ses clercs racontait qu'il
lui avait dict le meilleur de ses mmoires un jour qu'il les avait
bues[638]. De lord Harmand, quelqu'un qui l'avait bien connu disait
qu'aucune orgie n'avait jamais branl sa sant, car il ne fut jamais
malade, ni diminu son got pour la famille et la tranquillit, ni
embrouill sa tte; il n'en dormait que plus profondment, et s'en
levait plus tt et plus calme[639]. Aprs ces nuits terribles, la
plupart rentraient chez eux, se baignaient la tte dans l'eau froide,
secouaient l'ivresse comme un reste de sommeil, et s'en retournaient 
leurs occupations trs srs et trs calmes[640]. Il fallait pour cela
des constitutions d'une incroyable solidit, des constitutions
indestructibles, telles qu'en fournit une race neuve, rude, rcente du
sol et pleine encore de la force des chnes et des rocs. Elle
s'affaiblit maintenant et les plus robustes buveurs se plaignent que
les coupes de leurs pres et de leurs oncles soient trop profondes
pour eux. Mais, mme alors, pour les natures protges par une sant
moins paisse, ou dans laquelle il y avait un point faible, ce rgime
tait fatal. Il l'tait surtout pour les natures excitables, qui se
dpensaient de plusieurs faons, et puisaient, dans des excs de
boisson, de la fivre pour des excs de travail ou de plaisir. Combien
furent ainsi uss ou briss prmaturment!

          [Note 637: Id.]

          [Note 638: R. Chambers. _Traditions of Edinburgh_, p. 154.]

          [Note 639: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 118.]

          [Note 640: R. Chambers. _Traditions of Edinburgh_ p.
          157.--Voir aussi Dean Ramsay, _Reminiscences_, p. 52.]

       *       *       *       *       *

Burns fut bientt lanc dans cette vie nocturne de tavernes o
l'attendaient des excs de tous genres. Il y tait pouss par la
recherche du plaisir, naturelle en un homme de son ge; mais aussi par
des causes plus intressantes. Il y tait accueilli et attir par une
classe d'hommes avec lesquels il se trouvait plus en sympathie et plus
 l'aise. Ils n'taient pas illustres comme ceux des hauts salons; ils
leur cdaient par l'ducation, par un certain affinement de got et de
manires, et aussi par le ton moral ordinaire; mais ils leur taient 
peine infrieurs en savoir et en puissance intellectuelle. Il y avait
des juges, des avocats, des professeurs, des crivains, un peu
au-dessous des premiers par la tenue et la conduite de la vie, plutt
que par le rang de l'esprit. N'tant pas contenue par le souci de la
position, leur conversation avait peut-tre plus de hardiesse,
d'imprvu et d'originalit. Ils taient moins cosmopolites, plus
foncirement cossais; ils avaient plus la saveur du terroir; ils
taient plus faits pour tre charms par Burns et pour lui plaire.
Lui, de son ct, se trouvait plus  l'aise au milieu d'eux. Il y
rencontrait une cordialit plus franche, des faons moins compliques.
Il tait dbarrass de la convenance des salons qui lui tait une
contrainte. Peu  peu, il se sentit port vers eux.

Il ne tarda pas  tre un des habitus d'une des tavernes les plus
connues de la ville, tenue par un certain Dawney Douglas. C'tait un
gal trs paisible,  qui on faisait chanter une chanson plaintive et
superstitieuse des Hautes-Terres: la femme de Colin tait morte et
elle revenait traire les vaches au crpuscule. La chanson s'appelait
_Cra-Chalieis_ c'est--dire les btes  Colin. Vers l'poque o
l'cosse tait agite par l'tablissement d'une milice et o se
formaient de tous cts des rgiments de miliciens, la taverne tait
frquente par une runion de bons vivants qui avaient pris le titre
de _Crochallan fencibles_, comme s'ils avaient dit: les volontaires
des vaches  Colin. C'tait une socit de rudes buveurs, tous hommes
intelligents, mais plus rugueux et plus pres, d'une jovialit parfois
grossire. C'taient Charles Hay, un des premiers avocats de son
temps; Alexandre Cunningham, crivain au signet qui devint plus tard
bijoutier; William Dunbar, crivain au signet; Smellie, l'imprimeur de
Burns, auteur d'une _Philosophie de l'Histoire naturelle_, un esprit
original et fort, une de ces ttes cossaises, si solides, hrisses
de cheveux grisonnants; William Nicol, professeur de latin  la High
School, un homme qui, en vigueur d'intelligence, en imptuosit de
passion  la fois drgle et gnreuse, ressemblait  Burns, et qui,
pour son habilet et sa facilit en composition latine, tait
peut-tre sans rival en Europe, mais dont les vertus et le gnie
furent obscurcis par des habitudes d'excs bachiques. Il y avait aussi
un des collgues de Nicol nomm Cruikshank. Burns fut enrl parmi les
_Crochallans_. Presque tous devinrent ses amis et, de toutes ses
connaissances d'dimbourg, les noms qui reparaissent le plus souvent
et persistent le plus longtemps dans sa correspondance sont ceux des
habitus de la taverne de Dawney Douglas.

C'tait une bonne fortune aux Crochallans quand Burns y apparaissait,
et plus d'un soir, en sortant des salons, il dut venir s'y reposer de
leur contrainte. On accueillait son entre d'applaudissements, on lui
faisait place, on s'apprtait  l'couter. Ces murs enfums eurent
assurment le meilleur du gnie qu'il dpensa  dimbourg. Il fut l
plus spirituel et plus loquent qu'ailleurs. Sa verve y tait plus
libre et plus fougueuse; son esprit se dployait plus franchement,
s'chauffait, s'enflammait. Ses auditeurs le comprenaient mieux, le
ftaient, riaient plus bruyamment de ses mots, n'taient pas offenss
par une ide hardie ou par une expression leste. Au contraire, les
rires augmentaient avec la vivacit des images et des termes. Il se
grisait de ce bruit; chacune de ses saillies partait de l'endroit o
ils avaient applaudi la dernire et allait plus loin. Le choc des
verres, les chansons, les refrains repris en choeur, les bravos,
l'excitaient; une pointe d'ivresse venait. Les dernires heures de la
soire passaient rapidement et celles de la nuit passaient inaperues.
Parfois mme, lorsqu'on sortait, l'ombre tait encore au pied des
maisons et dans les ruelles, mais dj le matin de ses jolis sourires
pourpres baisait le coq arien de St.-Giles.

C'tait une vie qui n'allait pas sans ses dtriorations et ses
dangers, car les choses n'en restaient pas toujours l. Parfois
l'ivresse devenait plus lourde et plus paisse. Au lieu de s'arrter
de ce ct-ci de la gat, du ct lger et vif, elle la traversait,
allait jusqu' l'autre bord, o commencent la pesanteur et la
brutalit. Comme Burns faisait tout avec emportement et une sorte de
bravade, comme il s'y dpensait de mille manires, ces soires
devaient tre trs prjudiciables  sa sant physique. D'autres
dangers, qui se tiennent  l'cart de l'homme de sang-froid mais
assaillent l'homme chauff et troubl par la boisson, l'attendaient
au sortir de la taverne. Les tentations et les vices ne manquaient pas
 dimbourg, qui tait comme toutes les grandes villes. Fergusson nous
a montr, sous les rverbres, ces femmes aux yeux alourdis et au
visage triste qui connurent la beaut, fredonnant aux passants des
refrains vicieux et les lettres de Thophrastus se plaignent du nombre
des maisons d'accommodation civile[641]. Quelque grossires que
fussent ces tentations, quelque hideuses mme qu'elles apparaissent
parfois quand le jour et la raison ont retrouv leur clart, dans la
lueur douteuse de la nuit et de l'ivresse, elles sont toujours assez
efficaces. Burns y fut conduit et s'y laissa prendre. L'ardeur de son
temprament et un peu aussi l'attrait, que l'clat voyant et brutal
dont se pare le vice exerce sur l'oeil novice d'un campagnard,
l'entranement, l'exemple agirent sur lui. Heron, qui le connut trs
bien pendant cette priode, a fortement marqu ces dessous de sa vie
d'dimbourg:

          [Note 641: _Theophrastus' Letters._ Letter II.]

     Malheureusement il arriva ce qui tait naturel dans les
     circonstances extraordinaires o Burns se trouva plac. Il ne sut
     pas assumer assez de froideur pour rejeter la familiarit de tous
     ceux qui, sans attachement srieux pour lui, l'entouraient
     d'importunits, pour obtenir sa connaissance et son intimit. Il
     fut insensiblement conduit  s'associer, moins avec les hommes
     savants, austres et d'une temprance rigoureuse, qu'avec les
     jeunes, avec les sectateurs de joies intemprantes, avec des
     personnes prs de qui sa principale recommandation tait son
     esprit licencieux, et qu'il ne pouvait frquenter longtemps sans
     partager les excs de leurs dbauches.... Les attraits du plaisir
     trop souvent nervent nos rsolutions vertueuses, mme pendant
     que nous avons l'air de les repousser d'un front svre; nous
     rsistons, nous rsistons, nous rsistons encore; mais,  la fin,
     nous nous retournons tout d'un coup et nous embrassons
     passionnment l'enchanteresse. Les lgants d'dimbourg
     accomplirent, par rapport  Burns, ce que les rustres d'Ayrshire
     n'avaient pas pu faire. Aprs quelques mois de sjour 
     dimbourg, il commena  s'loigner non pas entirement, mais
     dans une certaine mesure, de la socit de ses amis plus graves.
     Trop de ses heures furent passes  la table d'hommes qui
     aimaient  pousser la convivialit jusqu' l'ivresse-- la
     taverne ou au bordel. Il se laissa entourer par une race d'tres
     mprisables, qui taient fiers de dire qu'ils avaient t dans la
     compagnie de Burns et avaient vu Burns aussi pris et aussi assol
     qu'eux-mmes. Il n'tait pas encore irrparablement perdu pour la
     Temprance et la Modration, mais dj il tait presque trop
     captiv par ces folles orgies, pour jamais revenir  un
     attachement fidle pour les charmes de la sobrit[642].

          [Note 642: R. Heron. _Life of Burns_, p. 435.]

Ses biographes rcents, dont quelques-uns sont clergymen, laissent
volontiers dans l'ombre ces aspects de sa vie, sans lesquels elle est
incomplte. Ils finiraient par la fausser, par en altrer le caractre
en n'en reprsentant qu'une partie, et par dgager de la ralit, o
les dfauts sont souvent de vigoureuses touches de nature, un Burns
attnu. C'taient l des carts bien excusables et presque
invitables chez un jeune homme avide de vie et fougueux. Il n'y a
aucun blme  y attacher. Le seul sentiment qui puisse venir est un
sentiment de regret pour ces dissipations inutiles et ces folles
prodigalits de temps, de jeunesse et de sant.

Un autre inconvnient rsulta de ces soires  la taverne: l'habitude
de trner, d'tre le matre de la conversation, de ne pas avoir de
contradicteurs. Il y prit un ton hautain, impatient de toute
opposition, quelque chose de brusque et de premptoire, qu'il ne
parvenait qu'avec peine  dominer dans d'autres lieux. C'tait une
disposition naturelle que les circonstances exagraient en lui. Avec
des rserves, tous ceux qui l'ont connu alors en parlent; on devine
que ce dut tre son dfaut le plus visible, l'endroit faible de sa
conduite, si solide d'ailleurs.

     Il commena  contracter un peu d'arrogance nouvelle dans la
     conversation. Accoutum  tre, parmi ses compagnons favoris, ce
     qu'on appelle vulgairement mais avec expression le coq de la
     socit, il avait peine  refrner une libert habituelle et un
     ton de conversation dcid et dictatorial, mme au milieu de
     personnes moins disposes  endurer sa prsomption avec
     patience[643].

          [Note 643: R. Heron. _Life of Burns_, p. 436.]

Ce n'taient l, bien entendu, que des germes de mal. Ils existaient
cependant. Les circonstances ne les laissrent pas dormants. Il faut
cependant la connaissance de ce qu'ils sont devenus, pour leur donner
ds  prsent leur importance. Ils taient, pour le moment,  peine
visibles et cachs  la prvision de tous. Ce qu'il y a de certain,
c'est que ce sjour  dimbourg tait en train de produire sur Burns
une insensible et lente dtrioration.

       *       *       *       *       *

Ce qui avait contribu  entretenir un certain malaise dans l'esprit
de Burns, c'tait l'incertitude de ce qu'il allait faire. Il tait
arriv  dimbourg, sans ide bien arrte, surpris par son succs et
peut-tre gris de mille esprances vagues. Cette ivresse commenait 
se dissiper. Au mois de janvier, il crit qu'il est aussi tnbreux
que l'tait le chaos en ce qui concerne l'avenir. Un de ses patrons,
Mr Miller, lui a parl d'une ferme situe sur un domaine, qu'il vient
d'acheter dans les environs de Dumfries. C'est la premire fois
qu'apparat dans son histoire ce nom qui y reviendra souvent et qui
doit la clore. Il est dispos  aller s'tablir n'importe o, pourvu
que ce soit ailleurs que dans son ancien voisinage. Mais Mr Miller
n'est gure bon juge de la terre et, dit-il avec une sorte
d'apprhension prophtique, il peut m'offrir un march avantageux
dans son opinion, qui sera ma ruine[644]. Il se propose, en revenant
 Mauchline, de passer par Dumfries, vers le mois de mai, pour y
rencontrer Mr Miller et examiner la ferme. De temps en temps, il parle
dans ses lettres de retourner  son humble condition, aux ombres de la
vie[645] et  sa vieille connaissance, la charrue.

          [Note 644: _To John Ballantine_, 14th Jan. 1787.]

          [Note 645: _To the Earl of Glencairn_, Feb. 1787.]

Cependant, au commencement de fvrier, on voit apparatre une autre
proccupation. Le comte de Buchan, frre de Henry Erskine, lui avait
conseill de parcourir l'cosse pour y recueillir des sujets de
posies nationales. Il semble que cet avis ait veill en lui un dsir
dj form:

     Votre Seigneurie touche la corde favorite de mon coeur, lorsque
     vous me conseillez d'enflammer ma muse  l'histoire cossaise et
     aux scnes cossaises. Il n'y a rien que je souhaite plus que de
     faire un tranquille plerinage  travers ma patrie, de m'asseoir
     et de rver dans ces champs jadis durement disputs, o la
     Caldonie triomphante vit son lion sanglant port,  travers des
     rangs briss, jusqu' la victoire et  la gloire, d'y trouver
     l'inspiration et de rpandre dans des chants ces noms
     immortels[646].

          [Note 646: _To the Earl of Buchan_, 3rd Feb. 1787.]

Mais il ajoute que, au milieu de ces dlicieuses et enthousiastes
rveries, un fantme au visage long et sec,  l'air trs moral, s'est
mis en travers de son imagination et, avec l'air glacial d'un
prdicateur, lui rappelle combien il a dj ddaign de salutaires
avis. Il l'avertit de ne pas suivre ces mtores et ces feux-follets
de la fantaisie et du caprice qui l'amneront une fois de plus au bord
de la ruine.

Toutefois, le rve est mal chass. Deux mois plus tard,  la fin de
mars, il reparat plus attrayant. Il faut plus d'efforts et des motifs
moins personnels pour le repousser.

     Vous vous intressez avec bienveillance  mes vues et  mes
     projets d'avenir. De ce ct, il m'est impossible de vous donner
     aucune lumire:

       Tout est sombre, comme tait le chaos avant que le jeune soleil
       Ft ramass en un globe et et essay ses rayons,
        travers l'obscurit profonde.

     L'appellation de pote cossais est de beaucoup mon plus haut
     orgueil. Continuer  la mriter est ma plus haute ambition. Les
     scnes cossaises et l'histoire cossaise sont des thmes que je
     dsirerais clbrer. Je n'ai pas de dsir plus cher que de
     pouvoir, dbarrass de la routine des affaires, pour lesquelles
     le ciel sait que je suis bien impropre, faire des plerinages
     tranquilles  travers la Caldonie, m'asseoir sur ses champs de
     bataille, errer sur les rives romantiques de ses rivires et
     songer prs des tours majestueuses ou des ruines vnrables,
     jadis sjours honors de ses hros.

     Mais ce sont l des penses chimriques. J'ai jou assez
     longtemps avec la vie. J'ai une chre, une vieille mre  qui
     pourvoir, et d'autres liens du coeur, peut-tre aussi tendres.
     Quand l'individu seul souffre des consquences de sa propre
     tourderie, indolence ou folie, il peut tre excusable. Il y a
     plus: de brillants talents et quelques-unes des plus nobles
     vertus peuvent  moiti sanctifier un caractre insouciant. Mais
     quand Dieu et la nature ont confi  ses soins le bien-tre des
     autres, quand le dpt est sacr et que les liens sont chers,
     l'homme (que ces liens ne pousseraient pas au travail) doit tre
     enfonc bien avant dans l'gosme, ou trangement gar loin de
     la rflexion[647].

          [Note 647: _To Mrs Dunlop_, 22nd March 1787.]

On voit d'aprs cela qu'il vivait toujours dans l'indcision. Il
nourrissait vaguement le dsir d'tre un pote national. Il semble
mme qu'il s'y glisst en lui une ide d'tre dlivr de la routine
des affaires. Comme il tait  prvoir, ce projet plusieurs fois
cart finit par triompher  la fin d'avril. Il annonce au Dr
Moore[648] qu'il va faire quelques plerinages sur le sol classique de
la Caldonie, et, au commencement de mai, il se prpare  retourner en
Ayrshire en suivant les _Borders_.  cet effet, il acheta  dimbourg
une jument qui deviendra une figure familire de son histoire. Il
l'appela Jenny Geddes. C'tait le nom de la vieille marchande
d'herbes, de la vieille virago de St.-Giles. La Jenny Geddes de Burns
semble avoir t d'un temprament moins irascible; elle vcut
amicalement avec son matre pendant des annes.

          [Note 648: _To Dr John Moore_, 23rd April 1787.]


II.

L'T DE 1787.

LE VOYAGE DES BORDERS.

Il quitta dimbourg le 5 mai 1787, en compagnie d'un de ses nouveaux
amis, Robert Ainslie, dont le pre tait fermier dans les environs de
Dunse. Son intention tait de s'en retourner  Mossgiel, en parcourant
le pays qui s'tend, de Berwick  Carlisle, le long de la frontire
anglaise, et qui est si connu dans la posie et l'histoire d'cosse
sous le nom de _Borders_. Il voulait faire, disait-il, quelques
plerinages sur le sol classique de la Caldonie. Il se proposait,
sans doute, d'y rechercher des inspirations potiques, des scnes,
des souvenirs, dont il pt faire son profit. Il n'est pas sans
intrt, pour l'tude de ses prfrences d'esprit et en mme temps
pour la notation exacte de son tat d'me, de voir ce qu'il a su
retirer, pendant ce voyage, soit des aspects de la nature, soit des
associations humaines qui y sont mles.

Le pays qu'il allait visiter possde un grand charme tranquille et
mlancolique[649]. Il n'est pas trs puissant ni trs mouvement;
c'est une rgion de collines et de montagnes moyennes, arrondies par
l'usure de glaciers disparus. Elle s'tend, avec l'allure des hauts
plateaux[650], en calmes ondulations lies les unes aux autres, qui se
rencontrent, se coupent ou se marient, en courbes sereines et
harmonieuses. Le paysage se prolonge de tous cts, uniforme, partout
semblable  lui-mme et cependant partout sduisant; indfiniment il
s'enfuit d'un mme rhythme large et noble et,  peu prs  gale
hauteur, pousse jusqu'au fond du ciel la houle paisible de ses cimes.
Ces montagnes souples s'abaissent vers les valles, en descentes trs
douces, en inclinaisons molles et coulantes, en flchissements sans
heurt, en plis tranants. La forme de la contre est trs apparente,
car rien ne l'interrompt ni ne la recouvre. Un de ses caractres est
l'absence de toute haute vgtation; les bois sont ramasss dans le
fond des valles plus importantes; ailleurs, peu ou pas d'arbres, sauf
quelques bouquets de bouleaux et de mlzes sems sur les plus basses
pentes. On a, dans son ampleur, la beaut des paysages nus,  grandes
lignes matresses qui se droulent dans le ciel, y mettant un
mouvement lorsqu'il est pur et immuable, y mettant un repos lorsqu'il
est rempli de la mobilit des nues.

          [Note 649: Pour le caractre gnral du paysage des Borders,
          nous avons contrl et clair nos impressions personnelles
          par celles d'crivains qui ont parl magistralement de ce
          pays. Il faut lire,--pour la partie physique, l'admirable
          livre de Archibald Geikie: _The Scenery of Scotland, viewed
          in Connection with its physical Geology_, o les qualits de
          l'crivain galent celles du savant;--pour la partie
          littraire et potique, le trs beau livre de John Veitch:
          _The History and Poetry of the Scottish Border, their main
          features and relations_, o il y a des pages d'un vritable
          amant et connaisseur de la nature.--Il y a, dans les
          _Recollections of a Tour made in Scotland, AD. 1803_, de
          Dorothy Wordsworth, des pages d'un sentiment exquis.--Relire
          en mme temps les pomes cossais de Wordsworth, et, bien
          entendu, noter les traits descriptifs des vieilles ballades
          qui sont toujours d'une grande justesse et d'une grande
          force rsumante.]

          [Note 650: Voir sur ces traits gologiques, A. Geikie.
          _Scenery of Scotland_, chap. XIII.]

Ce calme des contours est, en outre, soutenu par la monotonie de la
coloration. Des bruyres, des fougres, des gents, une herbe rude et
unie, des mousses semblables  des velours bruns ou verts, recouvrent
les pentes, de larges teintes adoucies et voisines, qui laissent,
selon l'expression de Geikie, toute leur valeur aux modulations du
terrain[651]. Les couleurs changent avec les saisons; mais lors mme
qu'elles sont le plus vives, c'est--dire lorsque, vers l'automne, les
bruyres s'empourprent, les fougres s'orangent et que les mousses et
l'herbe deviennent rousses, ce sont encore des nuances passes,
assorties en une richesse sobre et simple. On dirait seulement que le
paysage a pris une somptueuse patine. Ainsi rien n'arrte, rien ne
trouble l'me dans ses rveries, lorsqu'elle se livre  ces montagnes,
et qu'elle s'abandonne  suivre ces cimes qui courent en lignes
parallles, se succdent, montent, coulent, passent doucement de l'une
 l'autre, en longues sinuosits belles et graves[652].

          [Note 651: A. Geikie. _Scenery of Scotland_, p. 296.]

          [Note 652: J. Veitch. _History and Poetry of the Scottish
          Border_, p. 11.]

Mais il faut pntrer plus avant vers le coeur du pays, pour en
dcouvrir l'attrait souverain. Il rside dans les hautes valles
dsertes, o tournoie l'aigle et o songe le hron; son sjour est
dans ces silencieux et verts amphithtres de pturages, sur lesquels
plane une paix solennelle. Pas une chaumire, une hutte; mais
seulement, de toutes parts, des blancheurs paisibles de troupeaux de
moutons; on croirait que les vers de Lucrce, ces vers admirables o
est l'me des solitudes pastorales, ont t crits dans ces lieux:

        Spe in colli, tondentes pabula loeta,
  Laniger reptant pecudes, quo quamque vocantes
  Invitant herb, gemmantes rore recenti;
  Et satiati agni ludunt, blandeque coruscant;
  Omnia qu nobis longe confusa videntur,
  Et velut in viridi candor consistere colli[653].

          [Note 653: Lucrce. Liv. II, 318.]

Chacune de ces mille valles a son cours d'eau dont l'histoire est
pareille. Entre des mousses plus vives, un bouillon clair sourd, un
ruisseau s'enfuit  travers l'herbe, court et scintille sous les
bruyres, se brise et tincelle dans des rochers et plus loin
disparat, dans une gorge, entre des dchirures rougetres et des
blocs gris, pour aller plus lentement rejoindre les prairies basses.
Les vallons latraux qui dbouchent dans ces valles ont tous aussi
leur rivulet qui se divise en filets brillants. On dirait qu'un gant
a laiss dans chacun de ces creux un rameau d'argent. Un murmure
d'eaux s'exhale de cette solitude sans la troubler car il fait partie
d'elle. Par instants, le blement des troupeaux se mle  lui, en une
voix partout parse et plaintive. Et toujours la profondeur du ciel
est occupe par les longues ondulations srieuses des collines, qui
deviennent plus lgres plus elles sont lointaines et,  l'extrmit
de l'horizon, sont tout  fait transparentes et bleues.

Au charme mlancolique de la nature celui des souvenirs s'ajoute; et
tous deux s'accordent[654]. Dans les valles basses, le long des
rivires, sont les ruines historiques. L s'tend la ligne fameuse des
abbayes de Melrose, de Kelso, de Jedburgh, de Dryburgh; l sont les
vieux chteaux comme Roxburgh; les vieilles villes comme Berwick,
Coldstream, Kelso, Jedburgh, Melrose, Selkirk, Peebles, clbres dans
l'histoire et dans la posie cossaises. Mais surtout le pays est
plein de la mmoire des luttes des Borders. Un des traits du paysage
sont ces hautes tours carres, dsignes par le nom de _peels_, qui
servaient de refuge et de repaire aux barons maraudeurs de cette
frontire. Avec leur air menaant, leurs murs massifs et nus, leurs
troites ouvertures, leurs meurtrires, leurs mchicoulis, leur
corbeille de fer fixe tout en haut du toit, dans laquelle on
entassait de la tourbe et de la poix pour allumer la flamme d'alarme,
le _bale-fire_, qui parcourait toute la contre en une nuit,

  Un drap de flamme, de la tour haute,
  Flottait sur le ciel comme un drapeau sanglant,
  Tout flamboyant et dchir[655],

les unes toujours intactes et fires, les autres fendues, croulantes,
encore marques de la trace noire des incendies, elles se dressent de
toutes parts. Elles se sont empares de tous les points propices. Il
n'y a pas une crte, un promontoire de colline dans les valles, un
passage de route ou de sentier, qu'elles ne s'y soient installes;
quelques-unes sont juches sur des pics sans accs; d'autres
cramponnes au bord des prcipices, au-dessus de torrents; d'autres
dissimules dans des bois, ou sinistrement isoles au centre de
marcages et de fondrires. Ces forteresses taient habites par
d'tranges matres, en partie brigands, en partie soldats, en partie
seigneurs. C'taient les Elliots, les Armstrongs, les Turnbulls, les
Rutherfords, les Scotts, les Homes, les Kerrs, race d'hommes
dsesprs, hardis, toujours en guerre avec les Anglais ou entre eux,
toujours en coups de force, en alarmes. Leurs exploits taient de
partir le soir, de passer la frontire inaperus, et de tomber,  dix,
quinze lieues de l, sur une ferme, un hameau, dont ils enlevaient les
bestiaux. La nuit tait leur complice; c'est pourquoi la plupart
avaient dans leurs armes des toiles et la lune[656]. Quand le butin
tait fini et qu'il n'y avait plus rien au logis, un beau soir, en
dcouvrant le plat, on y trouvait une paire d'perons. On savait ce
que cela voulait dire et on repartait en expdition. Ces hommes durs,
presque aussi cruels que des Peaux-Rouges[657], vivaient dans la
continuelle tension d'nergie, dans la force, la hte et l'exigence
imprieuse de sentiments, et aussi dans la suprmatie d'me, que
dveloppe, aprs tout, le risque mme grossier mais continuel de la
vie. C'taient des existences sans posie, mais o il y avait des
heures intenses et potiques. On voit ce qu'une pareille condition
entrane d'aventures, de traits de courage, de dangers, de querelles,
de luttes entre familles, de vengeances longtemps poursuivies. Ces
querelles, qui tenaient du duel, de l'escarmouche et de l'assassinat,
n'taient pas assez importantes pour crer un vnement historique.
Mais, de temps en temps, il sortait d'elles une de ces tragdies
mmorables qui vont au fond des coeurs les plus durs y remuer la
piti.

          [Note 654: Pour les souvenirs historiques ou lgendaires et
          pour les moeurs violentes des Borders voir l'_Introduction_
          de Walter Scott: _Minstrelsy of the Scottish Border_.--Les
          passages sur les Borders, dans les _Notices and Anecdotes
          illustrative of Sir Walter Scott's novels_.--Le petit
          opuscule intitul: _An Account of the Borders_ dans le
          _Chambers's Miscellany_.--Le chapitre IX du livre de Veitch:
          _Features of Border Life and Character_.--Un article de
          _l'Edinburgh Review_, de Juillet 1887: _Ettrick Forest and
          the Yarrow_.--Gunnyon: _Scottish Life and History in Song
          and Ballad_. Chap. IV.--J. Clark Murray: _The Ballads and
          Songs of Scotland, in view of their influence on the
          Character of the People._ Chap. IV: _The Border
          Feuds._--Mais rien ne vaut l'impression produite par la
          lecture des Ballades elles-mmes, avec les notes historiques
          qui indiquent les vnements qu'elles rappellent.]

          [Note 655: _The Lay of the Last Minstrel._ Canto III.]

          [Note 656: Chambers. _Account of the Border_, p. 21.]

          [Note 657: Prescott. _Essais de Biographie et de Critique,
          les chants de l'cosse_, tom. II, p. 64.]

Aussi une quantit incroyable de posie est ne de ces horizons
pensifs et de ces vnements romanesques. C'est le district potique
de l'cosse,  un titre bien plus vrai que le district des lacs ne
l'est pour l'Angleterre. Car ici c'est une profusion de posie
anonyme, autochtone, sortie des entrailles mmes de la terre. Elle a
t cre par des centaines de potes inconnus, enrichie par des
milliers de rcitations. Elle est vraiment populaire et collective,
car, par cette sculaire et innombrable collaboration, elle contient
l'motion accumule de ceux qui l'ont crite et de ceux qui l'ont
chante. Sur tout le pays, elle est rpandue. On a dit qu'il n'y a
pas, dans cette partie de l'cosse, un ruisseau ou une colline qui
n'ait sa ballade ou sa chanson; et cela est vrai  la lettre. Toutes
ces rivires, la Tweed, la Gala, la Teviot, la Jed, l'Ettrick, la
Yarrow, dont le bruit clair emplit le pays, chantent galement dans
cette posie. Chaque valle, avec son caractre propre, possde sa
posie particulire: la molle et verte valle de la Tweed a les
chansons d'amour caressantes, doucement pastorales et pures; les
gorges sauvages autour des sources de la Teviot et de la Reed, les
sombres solitudes moussues de la Tarras et de la Liddell sont la scne
des plus puissantes et des plus terribles ballades historiques; les
retraites rveuses de la valle d'Ettrick ont des chants mystrieux et
surnaturels[658]. Mais la posie de toutes ces valles semble se
runir dans la plus potique d'elles toutes, dans l'harmonieuse, la
triste, la douce, la tendre, la svre Yarrow. Elle est le sanctuaire
de cette rgion. Et qu'elle est digne de l'tre! Elle a toutes les
beauts, le charme mditatif de ses plus faibles pentes, l'austrit
de ses deux lacs solitaires, o le ciel et les collines se refltent
comme en un mtal poli[659], la terreur des hautes passes qui la
sparent de la valle de la Moffat, o la queue de la jument grise,
tombant perpendiculairement de plus de trois cents pieds, se brise,
gronde et gmit dans un enfer de rocs. Elle est pleine d'une posie
pathtique et tragique[660]. Il n'y a presque pas une pierre, pas un
tertre qui n'en ait reu une sorte de conscration. _Le gai Faucon_,
_Murray l'outlaw_, _Willie est rare et Willie est beau_, la _Tragdie
de Douglas_, les _Tristes vallons de Yarrow_, la _Lamentation de la
veuve des Borders_,  ne prendre que les pices capitales, ont leur
scne dans ce petit val, sans parler de moindres chansons et
d'imitations sans nombre. D'autres valles sont presque aussi riches.
On se rend compte de ce qu'il a d fleurir, disparatre, renatre de
posie dans cet extraordinaire district, lorsqu'on a parcouru la
_Minstrelsy des Borders cossais_; surtout si l'on rflchit que ce
recueil a laiss  glaner, qu'il a t fait bien tard, que plusieurs
de ces chansons ou ballades et des plus belles, lorsqu'elles furent
trouves, ne palpitaient plus que pour peu de jours sur les lvres de
quelque vieille femme casse, toutes prtes  mourir avec elle.
Combien ont disparu de la sorte, avec la dernire me qu'elles avaient
charme!

          [Note 658: Voir sur les inspirations diffrentes selon le
          caractre des valles, le chap. XII du livre de Veitch,
          particulirement les pages 423-33.]

          [Note 659: Voir une jolie description du lac St.-Mary, dans
          l'Introduction au Chant II de _Marmion_.]

          [Note 660: Voir, sur les charmes diffrents, un dlicat et
          juste passage dans les _Notices and Anecdotes illustrative
          of Sir Walter Scott_, p. 151.--Veitch, p. 425-26.--La
          lecture de Principal Shairp _The Three Yarrows_ dans ses
          _Aspects of Poetry_--et l'exquis pome de Wordsworth,
          _Yarrow visited_, qui pntre plus que tout ce qui a t
          crit sur la Yarrow.]

Sans doute cette posie n'avait pas encore reu sa large conscration
littraire; elle n'avait pas pris rang dans les bibliothques comme
une des plus originales anthologies populaires qu'il y ait. Elle tait
cependant bien connue en cosse; et mme elle tait  la mode. La
preuve en est dans les nombreuses imitations que le XVIIIe sicle en
avait faites, bien avant le moment o Burns voyageait dans les
Borders. Allan Ramsay avait donn l'exemple de ces imitations, bien
que les siennes fussent froides et manires. Toute une srie de menus
potes, Robert Crawford, Hamilton de Bangour, Julius Mickle, John
Logan, avaient retrouv, parfois dans quelques pices seulement,
parfois dans une seule, l'accent et la mlodie des vieilles
ballades[661]. Ne sait-on pas que deux versions clbres d'une
ancienne ballade, les _Fleurs de la Fort_, sont dues  deux jeunes
filles, l'une Miss Jane Elliot et l'autre Miss Alison Rutherford, plus
tard Mrs Cockburn, que nous avons vue, dj ge, accueillir Burns 
dimbourg? Elles avaient toutes deux, sans s'en douter, mues un jour
par un refrain plaintif, donn deux chefs-d'oeuvre de sentiment
simple, et enrichi de deux perles la posie de leur pays[662]. Elles
ne composrent jamais rien d'autre. Ces deux charmantes pices
avaient, en ralit, t produites par le pur procd de collaboration
populaire: l'motion de chanteurs successifs s'ajoutant 
l'inspiration de l'auteur primitif. La seule diffrence est qu'ici le
rsultat fut imprim au lieu d'tre chant, et que les collaborateurs
furent dcouverts par la seule curiosit littraire des temps, car
Miss Rutherford et Miss Elliot avaient essay de s'en cacher. Enfin la
clbre tragdie de _Douglas_ de John Home, que Burns, comme tous les
cossais, connaissait bien, tait fonde sur une de ces ballades[663].
Cette posie tait donc rpandue et apprcie. Bien plus, elle tait
si active, si pleine de sve, si matresse des imaginations que, parmi
des milliers d'autres, elle tait en train de former,  ce moment
prcis, trois mes qui devaient tre entre les plus robustes et les
plus riches de leur contre.

          [Note 661: Lire dans le chapitre XIII de Veitch: _Border
          Poetry, Eighteenth Century_, le travail d'imitation des
          anciennes ballades qui s'est fait pendant le sicle
          dernier.]

          [Note 662: Voir dans quelles circonstances ces chansons
          furent composes: _Songstresses of Scotland_; tom. I: pour
          Mrs Cockburn, p. 70-71, pour Miss Jane Eliot, p. 205-07.]

          [Note 663: Alex. Carlyle. _Autobiography_, p. 233.]

C'est par la posie et le paysage des Borders que ce grand garon,
dj savant,  qui Burns avait prdit un avenir d'homme, avait senti
s'veiller en lui le got des choses d'autrefois. Il avait t lev
au pied d'un de ces vieux peels romantiques, berc par les vieilles
ballades. Et lui-mme a racont l'influence de ces spectacles et de
ces rcits sur son me, dans des vers tout bondissants d'motions
enfantines.

  Oui, l'impulsion potique me fut donne
  Par la colline verte et le clair ciel bleu.
  C'tait une scne nue et sauvage,
  O des escarpements nus taient empils rudement;
  Mais, ici et l, dans les intervalles,
  Reposaient des touffes veloutes d'un vert adorable;
  Et l'enfant solitaire connaissait bien
  Les retraites o le murailler poussait,
  O le chvrefeuille aimait  ramper
  Sur le rocher bas et le mur ruin.
  Je pensais que ces recoins taient le plus doux abri
  Que le soleil vit dans tout son cours[664].

          [Note 664: Walter Scott, _Marmion_. Introduction to Canto
          III, _to William Erskine_.]

Et en mme temps il retrace les premires motions que ce vieux
_peel_, avec tous ses souvenirs guerriers, faisait natre en lui et
qui peut-tre ont dtermin le tour historique et romanesque de son
gnie.

  Sans cesse, je considrais cette tour dmantele
  Comme le plus puissant ouvrage de la force humaine,
  Et je m'merveillais, quand le vieux paysan
  Enchantait mon esprit, par quelque conte
  De maraudeurs qui, au grand galop,
  Sortant du chteau peronnaient leurs chevaux,
  Pour renouveler dans le sud leurs rapines,
  Bien loin, dans les lointaines Cheviot bleues.
  Ils me semblait que les trompettes, les pas des chevaux
  Faisaient encore retentir les arches brises de l'entre,
  Que des visages farouches, cousus de cicatrices,
  Regardaient par les barreaux rouilles des fentres;
  Et sans cesse, au foyer d'hiver,
  J'coutais de vieilles histoires de joie et de peine,
  Les dtours des amants, la beaut des dames,
  Les charmes des sorcires, les armes des guerriers[665].

          [Note 665: Walter Scott, _Marmion_. Introduction to Canto
          III.]

L'enfant qui coutait toutes ces choses tait, on le sait, Walter
Scott, et on comprend pourquoi il devait surtout rendre le ct
historique et dramatique de cette posie, dans ses longs pomes, qui
sont comme des ballades amplifies et tournes au rcit.

Au moment mme o Burns passait dans la valle d'Ettrick, il y avait,
parmi les bergers qui y gardaient les troupeaux, un garon de dix-sept
ans, aux yeux bleus clairs scandinaves, aux longs cheveux, gauche,
rveur, sauvage, presque farouche, en qui oprait galement le charme
de ces mmes montagnes et de ces mmes chansons. Sa vie, moins varie
que celle de Burns, est peut-tre plus trange. Il n'avait t 
l'cole que jusqu' apprendre  lire et  crire en grosses lettres
d'un demi-pouce, qui taient plutt de lourds dessins; mais il avait
entendu raconter des aventures de fes, de lutins et d'elfes. Toute
une mythologie lgre avait pris demeure en sa tte, pendant ses longs
isolements de pasteur. Les nuits immenses, tantt calmes et
mystrieusement bleutres, tantt pleines des hurlements de l'orage et
de la danse des clairs; les crpuscules du matin et du soir, dans ce
pays o les brouillards mls de lumires dissolvent le paysage, le
font ondoyer et, au moindre coup de vent, le remuent, le dplacent, le
rapprochent ou l'loignent, le transforment, en changent les lignes,
les nuances, en font un nuage ferique, une vision impalpable, un
rve; tout avait donn  ces histoires un royaume fait pour elles. Et
dans cette atmosphre rvait et se formait celui qui allait tre le
plus grand pote paysan que l'cosse ait produit, aprs Burns. Car lui
aussi a avou qu'il devait sa posie  cette influence.

   aimez le savoir mystique et sublime
  Des histoires feriques des anciens temps!
  Je les ai apprises dans la glen solitaire,
  Aux demeures les plus recules des hommes,
  O jamais ne passait un tranger,
  Par les nuits d't et les jours d'hiver.
  Pas un paysan, pas une chaumine;
  Nous n'avions causerie qu'avec le ciel,
  Avec les voix qui chantaient  travers les nuages,
  Et les orages naissants autour de nous suspendus.
  Oh, lady! Jugez si vous le pouvez,
  Combien austre et vaste tait le pouvoir
  De thmes comme ceux-l, quand les tnbres tombaient,
  Et que les vieillards  cheveux gris disaient leurs contes,
  Quand les portes taient barres, que la vieille femme
  S'occupait auprs de la flamme,
  Qui, dans la fume et l'obscurit, brillait
  Sur des visages obscurs et perdus dans l'ombre.
  Le blement de la chvre de montagne, l-bas,
  Qui tremblotant arrivait des rochers,
  Les chos du roc, le ruisseau fougueux,
  La cataracte gonfle, le bois gmissant,
  Le murmure vague et ml,
  Voix du dsert qui n'est jamais muette,
  Tout cela a laiss dans ce coeur
  Un sentiment que la langue ne peut rendre,
  Une flamme trange et non terrestre,
  Quelque chose qui n'a pas de nom[666].

          [Note 666: James Hogg. _The Queen's Wake._]

Ce jeune berger,  qui Burns aurait pu parler, tait James Hogg, le
berger d'Ettrick. Et on comprend galement pourquoi celui-ci devait
rendre mieux qu'aucun autre pote, avec une grce, une force de vue
fantastique tout  fait suprieures, la partie magique et merveilleuse
de cette posie. Sa _Veille de la Reine_, avec ses exquises histoires
de _Kilmeny_, de la _Sorcire de Fife_, de _l'Abb de Mac Kinnon_ sont
aux ballades surnaturelles des Borders ce que les pomes de Walter
Scott sont aux ballades romanesques.

En mme temps, dans une petite paroisse de la valle de la Teviot, un
gamin d'une douzaine d'annes ressentait la beaut de ce pays. C'tait
John Leyden, l'ami de Walter Scott, un esprit puissant et singulier
qui absorbait toutes les sciences, et qui devait mourir  Java, 
l'ge de trente-six ans, au moment o il devenait un grand
orientaliste. Cet homme extraordinaire, n dans une chaumine de
berger, dans une des plus sauvages valles du Roxburgshire et, bien
entendu, presque entirement instruit par lui-mme, avait, avant
d'avoir atteint sa dix-neuvime anne, confondu les docteurs
d'dimbourg par son pouvantable masse de savoir dans presque tous les
dpartements de la science. Il se moquait de la plus extrme pnurie
ou plutt il n'avait jamais eu conscience qu'elle pt tre un
obstacle; car du pain et de l'eau, l'accs aux livres et aux cours,
comprenaient tout ce que renfermaient ses souhaits; et ainsi, il
travaillait et frappait aux portes d'une science aprs une autre,
jusqu' ce que son indomptable persvrance emportt tout devant lui.
Et cependant avec cette sobrit monacale, cette duret de fer du
vouloir, tout en droutant ceux qui l'entouraient par des faons et
des habitudes dont il tait difficile de dire si elles taient celles
d'un maraudeur de frontire ou d'un colier du temps jadis, il avait
le coeur d'un pote[667]. Et ce coeur de pote s'tait form au
commerce de ces vallons et des valles. Lui-mme le dit dans un
passage d'une dlicatesse acheve, tout tremblant d'une brise de
posie gracieuse, comme un des peupliers dont il parle.

          [Note 667: Lockhart. _Life of Sir Walter Scott_, chap. X:
          _John Leyden._--Voir aussi le _Memoir of John Leyden_ par
          Walter Scott.]

  Vous aimables valles, qui avez eu mes premiers regards!
  Comme votre sourire tait doux quand les charmes de la nature renaissaient,
  Vert tait son vtement, brillant, frais et tide...
  Quand je songe, ma premire vie me revient,
  La premire ardeur de la jeunesse bat dans mon sein.
  Comme une musique fondue dans un rve d'amant,
  J'entends la chanson murmurante de la rivire Teviot;
  Les rayons plisss tendus sur les eaux
  Peignent une lune plus ple, un ciel plus faible;
  Tandis qu' travers les rameaux renverss des aunes
  Scintillantes les toiles brillent d'un clat verdtre.

  Sur ces belles rives, tes anciens bardes,
   enchanteresse rivire! ne versent plus leurs chants mus;
  Mais leurs harpes invisibles, suspendues aux peupliers,
  Soupirent encore les doux airs qu'elles apprirent jadis,
  Et celui qui foule d'un pied religieux le sol,
  Vers minuit solitaire, entend leur son argentin,
  Quand les brises de la rivire agitent leurs ailes cotonneuses
  Et ventent lgrement leurs cordes sauvages et enchantes.

  Celui qui d'une main terrestre aspire, confiant et hardi,
   tenir la harpe arienne des anciens bardes,
   couronner son front de la couronne sacre de lierre,
  Et  mener le choeur plaintif des morts,
  Que celui-l, au pied des peupliers, parpille chaque nuit
  Les feuilles pointues du saule d'un glauque ple,
  Qu'il vite de lever les yeux, obstinment dtourns,
  Quand autour de lui s'paississent les soupirs de fantmes invisibles
  Et que sur sa tte solitaire, comme des abeilles en t,
  Les feuilles mues d'elles-mmes tremblent sur les arbres.
  Quand les premiers rais du matin tombent tremblants sur la rive,
  Alors c'est le moment d'tendre sa main audacieuse,
  Et d'arracher au ple peuplier inclin
  La harpe magique de l'ancienne valle de la Teviot[668].

          [Note 668: John Leyden. _Scenes of Infancy_, part. I.]

Avant de partir pour les Indes, il publia un volume de vers, _Scnes
d'Enfance_, consacr  ce pays des Borders. Il avait surtout t
frapp par le paysage, l o il est plus souriant et plus plaisant; sa
note particulire est de l'avoir rendu, dans une suite de tableaux,
avec un mlange d'exactitude familire et d'anoblissement, qui fait
penser en mme temps  Cowper et  Thomson.

Ainsi, au moment mme o Burns visitait les Borders, il y avait l une
masse de posie agissante, vivante, non seulement capable de rjouir,
de consoler des milliers d'mes simples et de mettre des instants de
beaut ou de piti dans des bergers, des filles de ferme, des gardeurs
de vaches, des laboureurs, mais encore elle tait occupe  former la
chane et la trame d'mes d'lite, qui dclarrent ensuite qu'elles
n'avaient rien en elles de meilleur que ces premiers souvenirs. Cette
posie personne encore ne l'avait recueillie. Une douzaine d'annes
plus tard, on allait voir un homme infatigable, tantt  cheval,
tantt dans un phaton construit exprs pour pntrer dans des
endroits qui n'avaient jamais vu de voiture[669], on allait voir cet
trange voyageur parcourir le pays en tous sens, s'enfoncer au fond
des valles invisites, faire chanter les fermiers  la fin de repas
o il leur tenait tte, demander aux vieilles gens dcrpites un
effort de mmoire et de faire revivre un instant les chansons qui les
avaient berces jadis, aller trouver les bergers, runir de tous cts
des strophes, des fragments, des ballades, des chansons, et faire un
trsor de cette posie rpandue et anonyme. C'tait Walter Scott. Les
deux premiers volumes de la _Posie populaire des Borders_ furent
publis en 1802.

          [Note 669: Lockhart. _Life of Sir Walter Scott_, chap. X.]

Burns tait parti en disant qu'il allait faire un plerinage au sol
classique de la posie cossaise. Ces mots pouvaient faire croire qu'il
allait pntrer dans cette rgion, sinon prpar  en ressentir tout le
charme pittoresque, du moins dsireux de le dcouvrir et dispos  en
tudier les souvenirs potiques. Ds qu'on ouvre le journal qu'il a tenu
de son voyage, la dception est grande. Il semble que le paysage qui
devait fournir  Wordsworth de si profondes et si divines contemplations
n'ait pas t aperu.  peine quelques notations fugitives et sommaires,
qui ne dpassent pas les impressions d'un voyageur quelconque[670]. Les
collines de Lammermoor misrablement dsoles, mais par moments trs
pittoresques[671].--Superbe rivire la Tweed, claire et majestueuse,
beau pont[672]. Il remonte jusqu' Selkirk, cette rveuse et attirante
valle de l'Ettrick o James Hogg se formait dans des visions de paysage
feriques; et ces rives, sur lesquelles soupire l'me mme des Borders,
ne lui inspirent que ces mots: toute la contre aux alentours, sur la
Tweed comme sur l'Ettrick, remarquablement pierreuse[673]. Tant de
vieilles villes, si jolies de situation, si pittoresquement tales au
bout de leur pont, autour de ruines si vnrablement historiques: Kelso,
au pied de sa vieille tour, Berwick avec son air de forteresse, Melrose
o la valle de la Tweed s'largit, et Jedburgh sur sa basse minence
domine par sa tour conventuelle, passent presque inaperues. Djeun 
Kelso, charmante situation de Kelso, beau pont sur la Tweed, vue et
perspectives enchanteresses des deux cts de la rivire,
particulirement du ct cossais[674].--Charmante situation
romantique de Jedburgh, avec des jardins, des vergers, mlangs aux
maisons, belles vieilles ruines, une cathdrale jadis magnifique et un
chteau-fort. Toutes les villes ici ont une apparence de vieille et rude
grandeur, mais les habitants sont extrmement paresseux[675]. Ce
passage est de beaucoup le plus explicite et il a de la justesse de coup
d'oeil. On sent que le souci d'observer et l'attention seuls ont fait
dfaut.  quelques milles de l, il visite ce coin renomm de pays o,
dans des paysages clatants alors des frondaisons de mai, se trouvent
les vieilles abbayes du roi David; la massive abbaye de Dryburgh, si
calme dans sa pninsule boise, et cette merveilleuse abbaye de Melrose,
si exquise, si fine, si parfaite et d'un travail si achev dans sa
pierre d'un rouge ple. C'est elle qui devait,  quelques annes de l,
faire crire  Walter Scott ses plus beaux vers[676]. Voici tout ce que
ces nobles architectures inspirent  Burns: visit Dryburgh, une
ancienne belle abbaye ruine, travers la Leader et remont la Tweed
jusqu' Melrose, y dne et visite cette ruine glorieuse et au loin
renomme[677]. Les endroits rendus clbres par les ballades et les
chansons ne ressortent gure davantage. Rien de ce qui est spcial 
cette rgion, rien du charme des sites ou des souvenirs n'y apparat.

          [Note 670: Les extraits qui suivent, sont tirs du _Journal_
          tenu par Burns pendant ce voyage. Nous y renvoyons une fois
          pour toutes.]

          [Note 671: May 5, 1787.]

          [Note 672: Monday 7th.]

          [Note 673: Sunday 18th.]

          [Note 674: Tuesday 8th May.]

          [Note 675: Wednesday 9th.]

          [Note 676: On connat le passage clbre de Walter Scott sur
          Melrose, au dbut du chant II du _Lay of the Last
          Minstrel_.]

          [Note 677: Sunday 18th.]

En revanche on y trouve, presss les uns contre les autres, une
quantit de coups de crayons, de petits croquis, de portraits en une
ligne, rendus par une pithte ou deux, de toutes les personnes avec
lesquelles il se trouva en rapports pendant ces quelques semaines.
C'est un point intressant et nous verrons les indications qu'on peut
en tirer sur les prfrences et les proccupations de l'esprit de
Burns. Mais ces observations humaines eussent pu tre faites aussi
bien  dimbourg ou partout ailleurs; elles ne rentraient pas dans
l'objet de son voyage.

De beaucoup la plus large place en ces pages est prise par de
vulgaires rcits d'amourettes, pas mme d'amourettes, d'intrigues
bauches, de flirtages d'une demi-journe. C'est presque uniquement
un jeu goste qui s'amuse, pour la distraction d'un soir,  jeter un
peu de trouble dans le coeur et le souvenir de petites provinciales
blouies. Il sait qu'il ne les reverra plus le lendemain. Qu'importe?
Il ne rsiste pas  la tentation. On dirait qu'aprs la contrainte
d'dimbourg, son coeur, heureux de se sentir les coudes franches, ait
eu besoin de prendre  tort et  travers ses bats. Mon coeur se
dgle et se fond en plaisir, aprs avoir t si longtemps gel dans
la baie de Groenland de l'indiffrence, au milieu du bruit et de la
sottise d'dimbourg[678]. Il se trouvait au milieu de demoiselles, de
bourgeoises de petites villes, de filles de gros fermiers, avec
lesquels sa situation nouvelle le mettait de plain-pied. Il se sentait
 l'aise, reprenait son assurance, ses procds habituels de
galanterie, retrouvait presque ses succs de village. Ds qu'il touche
 cette veine il est intarissable.

          [Note 678: Wednesday 9th May.]

     Miss Lindsay, une aimable fille de belle humeur: un peu courte
     et de l'_embonpoint_[679] mais belle et extrmement gracieuse, de
     beaux yeux noisette, pleins de vivacit et tincelants d'une
     dlicieuse humidit, un visage attrayant, un _tout ensemble_[679]
     qui dclare qu'elle appartient au premier rang des esprits
     fminins.... Aprs plusieurs efforts malheureux, je parviens 
     secouer Mrs et Miss--,  me dgager d'elles et je trouve le moyen
     de prendre le bras de Miss Lindsay. Miss semble satisfaite que ma
     barderie l'ait distingue et, aprs quelques lgers scrupules que
     je pouvais suivre aisment, elle se rit du bavardage autour de
     nous et aimablement me permet de garder ce que j'ai pris; puis,
     quand la crmonie de ma prsentation au Dr Sommerville nous eut
     spars, elle fit la moiti du chemin pour que je reprisse ma
     situation.--_Nota Bene._ Le pote est  deux doigts d'tre
     infernalement amoureux; je crains bien que mon coeur soit presque
     autant en amadou que jamais[680].

          [Note 679: En franais.]

          [Note 680: Wednesday 9th.]

Quand, au bout de deux jours, il est forc de partir, il se rpand en
regrets. Douce Isabella Lindsay, puisse la paix habiter votre coeur,
interrompue seulement par les battements tumultueux de l'amour
extasi! Cet oeil qui allume l'amour doit rayonner pour un autre, et
ce corps gracieux doit mettre le bonheur dans d'autres bras et non
dans les miens[681]. Mais  quelques jours de l, il a tout oubli:
Les Miss Grieves, trs excellentes filles. Mon coeur de barde a reu
un coup de brosse de Miss Betsey[682]. Deux jours aprs: Trouv Miss
Ainslie, l'aimable, la judicieuse, la gaie, la douce Miss Ainslie,
toute seule  Berrywell. Pouvoirs clestes, qui connaissez la
faiblesse des coeurs humains, soutenez le mien! Quel bonheur il faut
que je voie pour me rappeler seulement que je ne dois pas le
goter[683]!. Ailleurs, il est invit  dner chez un clergyman, et
voici les rflexions qu'il emporte du repas: Mr Burnside, le
clergyman, est un homme dont je me souviendrai toujours avec
reconnaissance; et sa femme, Dieu me pardonne! j'ai presque enfreint
le dixime commandement,  cause d'elle. Simplicit, lgance, bon
sens, douceur de caractre, bonne humeur, bienveillante hospitalit,
tels sont les lments de ses faons et de son coeur; bref...mais si
je dis un mot de plus sur elle, je vais en tomber aussitt
amoureux[684]. Ailleurs, il crit  un ami. J'ai rencontr deux
belles filles; en particulier l'une d'elles, une belle fille, toffe,
l'air confortable, bien habille et jolie, l'autre un beau brin de
fille  la jambe fine, droite, bien prise, d'un visage agrable, aussi
gaie qu'un linot sur une pine fleurie, aussi douce et modeste qu'une
violette frache close dans un bois de noisetiers. Elles ont fait en
moi un tel diable de ravage que, si on retournait mes viscres, on
trouverait deux encoches dans mon coeur, comme la marque d'un couteau
sur une tige de chou[685]. D'autres fois, ce sont des aventures plus
grossires, des rencontres de grand'route, des acoquinements
d'auberge, entams et mens en peu d'heures, des intrigues au gros
sel, o le casse-coeurs de village apparat, avec je ne sais quelle
entreprise ruse et quelle vulgarit de paysan allum par la boisson.

          [Note 681: Friday 11th.]

          [Note 682: Sunday 20th.]

          [Note 683: Tuesday 22nd.]

          [Note 684: Ceci est d'une lettre _To William Nicol_, 18th
          juin 1787.]

          [Note 685: _To William Nicol_, 31st May 1787.]

     Rencontr en chemin une aventure assez trange et romanesque,
     avec une fille et sa soeur marie. La fille, aprs quelques
     ouvertures de galanterie de ma part, me voit un peu pris de la
     bouteille et offre de me piper dans quelque affaire de
     Gretna-Green. Moi, qui ne suis pas aussi niais qu'elle l'imagine,
     je prends rendez-vous avec elle, en manire de _vive la
     bagatelle_[686], pour nous entendre  ce sujet quand nous
     arriverons  la ville. Je l'y retrouve et je lui donne un coup de
     brosse de caresses et une bouteille de cidre; mais trouvant
     qu'elle s'est _un peu trompe_[686] sur l'individu, elle
     file[687].

          [Note 686: En franais.]

          [Note 687: Tuesday. 31st May.]

Il tait alors en effet  peu de distance de Gretna-Green, le village
fameux par ses mariages clandestins. C'tait, en venant d'Angleterre,
le premier endroit de halte aprs avoir franchi la frontire. En
Angleterre, les mariages exigeaient le consentement des parents ou
tuteurs, la publication de bans, la prsence d'un prtre, une
publicit, toutes sortes d'obstacles et de retards. La loi cossaise,
plus large, ne demandait qu'une dclaration mutuelle de mariage
change en prsence de tmoins, ou un engagement crit; c'est, on
s'en souvient, ce dernier mode qui avait, pendant quelques jours, uni
Burns  Jane Armour et que le pre de celle-ci avait dtruit. Les gens
de Gretna-Green avaient su se faire une industrie profitable de
mariages improviss. Les couples arrivaient et trouvaient tout ce
qu'il fallait pour une union immdiate, car ils taient parfois
poursuivis de trs prs. L'industrie tait trs florissante dans la
seconde moiti du dernier sicle. Pennant, le voyageur, qui avait
visit le village un peu avant l'poque du voyage de Burns, en a
laiss une amusante description: Entrons de nouveau en cosse par un
petit pont sur la Sark, et peu aprs nous nous arrtons au petit
village de Gretna, si bien connu des aventuriers matrimoniaux. Ici le
jeune couple peut tre instantanment uni, par un pcheur, un
menuisier, un forgeron, qui accomplissent la crmonie pour une
rmunration qui va de deux guines  un verre de whisky; mais le prix
est gnralement fix d'aprs les renseignements donns par les
postillons de Carlisle, qui sont pays par l'un ou l'autre des
dignitaires sus-mentionns. Si la poursuite des parents est trop
ardente, on conseille au couple effarouch de se glisser dans un lit
et, dans cette situation, on les montre aux poursuivants, qui
n'insistent plus... L'endroit se distingue de loin par un groupe de
sapins, le bosquet de Cythre du lieu. J'eus la curiosit de voir le
grand-prtre qui m'apparut sous la forme d'un pcheur, en surtout
bleu, avec une grosse chique de tabac dans la bouche. L'un d'entre
nous feignit d'tre venu pour reconnatre la place, et lui demanda son
prix; aprs nous avoir considrs attentivement, il le laissa  notre
gnrosit[688]. Quelle fin c'et t pour le plerinage potique! Ce
sont l des enfantillages sans porte et sans gravit. Ils n'ont
d'intrt qu'autant qu'ils marquent l'absence de proccupations
srieuses, et dignes de ce voyage que d'autres potes devaient faire
avec tant de gravit, de vnration et de profit.  coup sr, la
relation de ces plates aventures occupe matriellement plus de place
dans le journal de Burns que les notes sur les sites ou les pomes.
Sans entrer dans des dtails Lockhart dit: Le Dr Currie a publi
quelques extraits du _Journal_ tenu par Burns pendant cette excursion,
mais ils sont pour la plupart trs triviaux[689].

          [Note 688: Pennant. _Second Tour in Scotland, Performed in
          the Year, 1772._]

          [Note 689: Lockhart. _Life of Burns_, p. 146.]

       *       *       *       *       *

Il convient de dire que ce tour fut fait dans de dtestables
conditions. Ce fut un triomphe, mais une espce de triomphe
provincial. L'ivresse en tait bruyante et paisse. Burns avait dbut
par les gens qui l'admiraient pour ses oeuvres, et dont l'admiration
contenait cette part de critique exacte qui en fait le titre; il tait
maintenant au milieu de gens qui l'admiraient sur sa rputation et le
flattaient sans discernement. Quand on passe de ceux qui font la
renomme  ceux qui l'acclament, on peut tre plus tourdi mais on
gote un plaisir moins dlicat. Il avait touch  dimbourg le plus
prcieux de sa gloire, en quelques pices d'or sans alliage et en une
quantit de fines pices d'argent; ce qu'il en recevait maintenant
n'en tait que l'appoint en monnaie de billon. Hormis quelques hommes
distingus, comme Brydone, le voyageur, dont la femme, trs accomplie,
tait la fille du Dr Robertson[690], ou encore le Dr Sommerville,
l'historien et pasteur  Jedburgh[691], il ne se trouva ml qu' une
classe de braves gens, francs, bons vivants, heureux de le fter 
leur guise, mais dont l'enthousiasme se manifestait surtout par des
rjouissances matrielles. Ce fut une bousculade de rceptions, de
prsentations, de toasts, d'exhibitions, toutes les corves de la
rputation.  Jedburgh, les magistrats lui prsentent le droit de
bourgeoisie, et il veut payer, en dpit de tout, le vin
d'honneur[692].  Eyemouth, la loge maonnique le nomme
grand-maon[693].  Dunbar, il est reu par le prvt de la
ville[694]. Partout o il arrive, on rassemble vivement les
notabilits, le clergyman, le notaire, le mdecin, les gros bonnets,
les capitaines retraits, des lieutenants en cong, les riches
propritaires des alentours. On le conduit en voiture voir les sites
des environs[695]. On lui montre, pour lui faire honneur, les
curiosits du pays. Miss Lindsay et moi, allons voir Esther, une
femme trs extraordinaire pour rciter de la posie de tout genre et
qui parfois fait elle-mme des rimailles cossaises. Elle peut rpter
par coeur presque tout ce qu'elle a lu, en particulier l'Homre de
Pope d'un bout  l'autre, a tudi Euclide toute seule et, en un mot,
est une femme d'une intelligence extraordinaire. En causant avec elle,
je la trouve tout  fait gale au portrait qu'on m'en avait fait. Elle
est trs flatte que je l'aie fait demander et de voir un pote qui a
publi un livre, comme elle dit[696]. Les curiosits sont trs
htroclites, il faut tout voir. Vais  Dunse voir un fameux couteau
fabriqu par un coutelier d'ici pour tre offert  un prince
italien[697]. Lui-mme, on le montre comme un objet de curiosit; Il
(son hte) me mne faire visite  Miss Clarke, demoiselle, selon
l'expression cossaise, passable encore, mais pas battant neuf, femme
intelligente, avec des prtentions supportables  l'observation et 
l'esprit; l'ge a fait fleurir le bourgeon rougissant de la timide
modestie en une fleur de tranquille assurance. Elle dsirait voir
quelle espce de _rare spectacle_ est un auteur et en mme temps lui
faire savoir que Dunbar, quoique petite ville, n'est pas dpourvue de
personnes d'esprit[698]. Quoi encore? De vieilles demoiselles font
cercle autour de lui et l'accaparent. Il inspire des passions, il fait
des ravages, il surexcite des Dulcines.

          [Note 690: Monday 7th, May.]

          [Note 691: Wednesday, May 9th.]

          [Note 692: Friday 11th.]

          [Note 693: 9th May. Voir la dlibration de la Loge dans
          Chambers, tom. II, p. 83.]

          [Note 694: Sunday 20th.]

          [Note 695: Tuesday 15th.]

          [Note 696: Friday 11th.]

          [Note 697: Thursday 17th.]

          [Note 698: Sunday 20th.]

     Miss ---- veut m'accompagner  Dunbar, afin de faire parade de
     moi comme de son amoureux, chez ses parents. Elle monte un vieux
     cheval de chariot, aussi immense et maigre qu'une maison; une
     vieille selle de femme, toute rouille, sans sous-ventrire et
     sans trier, mais attache avec une vieille sangle de torche;
     elle-mme aussi belle que ses mains ont pu la faire, en amazone
     couleur crme, chapeau et plume, etc. Moi, confus de ma
     situation, je galope comme le diable et je la mets presque en
     pices en la faisant secouer par son vieux pur sang; je me
     dbarrasse d'elle en refusant d'aller voir son oncle avec
     elle[699].

          [Note 699: Sunday 20th.]

Pauvre Burns! la galante chevauche! poursuivi par une amazone fagote
en crme, et qui grimace, horriblement secoue et houspille sur sa
haridelle, il court  lui disloquer les os ou  lui rompre le col,
ventre  terre, mchonnant des jurons dans la crinire de Jenny
Geddes. Mais l'inexorable apparition est toujours derrire lui, avec
un cliquetis de ferraille, de grands fouettements de plis jauntres et
l'agitation du panache; il sent planer sur son dos cette Eumnide
ensafrane! C'est un spectacle presque aussi excellent que celui de la
fuite de Tam de Shanter.

Encore si tous ces tiraillements ne reprsentaient qu'un peu d'ennui
et pas mal de temps perdu. Le plus grave tait une suite de repas, un
tourbillon de djeuners, de dners, de festins, dans une cohue
d'amphitryons qui changeaient jusqu' trois fois par jour.  Kelso, 
Dunse, le club des fermiers lui offre un banquet[700]; on imagine,
d'aprs ce qu'on sait des dners de professeurs et de clergymen, ce
que devaient tre ceux de fermiers riches, de gentilshommes
campagnards. Walter Scott, qui avait pourtant une tte de fer, en sut
quelque chose plus tard, quand il parcourut ce pays pour y faire ses
recherches. Que dans ces agapes plantureuses Burns se soit laiss
aller, que les ftes lui aient mont  la tte, c'est une chose
manifeste. Eh dehors de son journal, on n'a gure de lui, pendant ces
jours-l, que deux ou trois billets et une seule lettre; on comprend
qu'il n'avait pas le temps d'crire. Dans un de ces billets crit le
17 mai, un jour qui, si on se reporte  son journal, semble avoir t
des plus calmes, il dit: Je vous cris ceci, tant compltement gris,
par consquent ce doit tre les sentiments de mon coeur[701]; et dans
la lettre crite le 31 mai,  son arrive  Carlisle: J'avais
commenc  vous crire une longue lettre, mais Dieu me pardonne, je me
suis si notoirement encrapul aujourd'hui aprs dner, que je peux 
peine me traner a et l[702]. Il faut noter avec tristesse ces
confessions; ce sont les premiers parmi ces aveux d'ivresse qui
deviendront plus frquents. Hlas!

          [Note 700: Friday 11th.]

          [Note 701: _To Peter Hill._ May 17th 1787.]

          [Note 702: _To William Nicol_, 31st May 1787.]

       *       *       *       *       *

Combien cependant il tait souhaitable que ce voyage exert sur lui
une influence! Il avait besoin, prcisment  cette passe de sa vie,
de quelque chose qui modifit sa condition intrieure, d'un de ces
changements, secousse ou inertie, qui rompent ou relchent une suite
mal engage de sentiments. Il tait parti d'dimbourg dans un mauvais
tat moral: aigri, mcontent et, sans qu'il st trs nettement  quel
propos, portant en lui un amas de colre. Il n'y a pas de meilleur
remde,  ces maladies d'un coeur enferm en soi-mme, qu'un de ces
voyages qui arent l'esprit et en renouvellent l'atmosphre. Quelques
semaines de solitude dans la souveraine tranquillit des choses,
quelques-unes de ces journes qui font descendre en nous une paix
frache--et il avait connu de ces journes-l--lui auraient t
doublement salutaires. Car leur bienfait est double: tandis que la
grandeur des spectacles, en se dveloppant autour de nous, rapetisse
les plus vastes aventures humaines, et rduit nos propres agitations 
un frmissement de bouleau; cette invitable pacification se fait 
travers un calme physique ou plutt commence par lui et gagne le
dedans; et le corps de Burns, surmen par un hiver d'excs, avait
autant besoin de repos que son esprit. Que si le loisir lui avait fait
dfaut pour un refuge prolong dans la Nature, un peu de curiosit
pour cette ancienne posie partout seme, le fait de vivre parmi des
drames, d'couter des accents d'autrefois, lui auraient permis de se
dpossder de son propre coeur pendant quelques jours, lui auraient
procur, selon l'expression thologique, cette dsoccupation de
soi-mme qui lui tait devenue ncessaire. Il aurait apport une me
dispose  recevoir d'autres impressions, sur un fond sinon renouvel,
du moins dplac. Il y aurait eu interruption entre les anciennes
blessures et les nouvelles, s'il devait en subir; de faon  ce que
les souffrances ne se posassent pas aux mmes endroits. Faute de cet
intervalle, il va rentrer chez lui avec un coeur exaspr, dispos 
croire au mal, exerc  le dcouvrir, et il est  craindre que
certaines vulgarits ne froissent des places encore endolories et ne
les enflamment.

Aprs avoir parcouru le pays des Borders, il se dirigea vers l'ouest
en suivant la frontire sur le sol anglais, il traversa Carlisle et
arriva  Dumfries, o il rencontra son futur propritaire. Il visita
plusieurs fermes sans prendre de rsolution. J'ai t avec M. Miller
 Dalswinton et je dois le revoir en aot. D'aprs ce que j'ai vu des
terres et la faon dont il m'a reu, mes esprances de ce ct sont
plutt amliores; mais elles ne sont encore que bien minces[703].
Les rsultats pratiques du voyage n'taient pas beaucoup meilleurs que
les rsultats potiques.

          [Note 703: _To William Nicol_, 18th June 1787.]


RENTRE ET SJOUR  MOSSGIEL. -- RETOUR  DIMBOURG.

En quittant Dumfries, il tira pays du ct du Nord, vers l'Ayrshire.
La route qui remonte la valle de la Nith, par Sanquhar, suit la
dchirure par laquelle le dur et granitique Galloway[704] est spar
de la tte du systme montagneux des Borders. Elle traverse une
contre triste et dlaisse.  gauche, s'allongent des solitudes
jonches de moraines, de dtritus de glaciers, d'amas d'argile, de
graviers et de galets, parsemes de mares, de petits lacs
innombrables, frappes de l'antique dvastation glaciaire[705]. 
droite, se dresse l'pre massif et le noeud de montagnes o les
longues lignes coulantes des Borders se rapprochent, se rencontrent,
se ramassent, se relvent, se heurtent et se dchirent; au lieu de
pentes gazonnes, ce ne sont que des cassures  pic, des rochers nus
et bouleverss et d'troits dfils[706]. Vers le haut de la valle,
on entre dans un district de mines et de minerais, sur lequel pse une
strilit mtallique. La contre environnante est la plus infertile
qui se puisse concevoir. On n'aperoit ni arbre, ni buisson, ni
verdure. Les mineurs et leurs familles sont une communaut isole,
tous plus ou moins parents par mariages[707]. C'est par ce dsert,
dont l'aridit est plus morne encore dans la lumire de juin, que
Burns s'en retournait vers Mauchline.

          [Note 704: A. Geikie. _Scenery of Scotland_, p. 309 et 314.]

          [Note 705: Id. p. 318.]

          [Note 706: Id. p. 289.]

          [Note 707: _Oliver and Boyd's Scottish Tourist._]

Le voyageur n'tait pas sans ressemblance avec la route. Sa pense
n'tait qu'un dsordre de projets confus, ns de la visite aux fermes
de Dumfries; ses rsolutions se heurtaient les unes contre les autres,
juste assez fortes pour s'entre-dtruire et ne laisser  son esprit
que l'inquitude de leurs bris successifs. Il n'avait en lui que du
chaos et des dcombres. De plus, pour la premire fois aprs
l'tourdissement du voyage, il tait livr  lui-mme. Il tait
impossible qu'il n'prouvt point de la lassitude et l'coeurement de
ces temps derniers; cependant cet isolement brusque et le manque de
l'agitation dont il avait pris l'habitude, mettaient en lui un
malaise. Cette inquitude se mlangeait  la joie de revoir les siens,
de sentir qu'il approchait d'eux, jusqu'au moment o il traversa les
premiers villages familiers qui marquaient les limites de sa vie
d'autrefois. Enfin, voil les maisons basses et la vieille glise de
Mauchline! Il traverse la bourgade sans s'arrter, peut-tre salu par
des connaissances, car c'est l't et il fait jour jusqu'au del de
neuf heures. Il est sur le bout de la grande route si souvent
parcouru, et voici l-bas le toit de la ferme o ils sont tous, la
vieille mre, Gilbert, les soeurs et les deux marmots!

Il arriva sans tre annonc, dit Mrs Begg[708]. On aime  voquer la
scne, quand le cri que Robert tait arriv clata dans le logis. On
raconte que la vieille mre se jeta  son cou sans pouvoir dire autre
chose que oh! Robert![709] Et c'est un trait de nature vraie. Le
nom d'un enfant est le seul mot par lequel les mres sont capables
d'exprimer certaines motions, car il est le rsum des dvouements,
des anxits, des tendresses innombrables, dont l'enfant est l'oeuvre.
On devine, aprs ce cri, un de ces troits baisers dans lesquels un
coeur se soulage de longues angoisses. Aprs cette premire minute
rserve  la mre, on se reprsente l'accueil ferme et grave de
Gilbert, celui des soeurs empresses, la petite Bess riant  son pre,
car elle tait assez grande pour le reconnatre; tandis que l'autre
bb regardait tout effray cet homme inconnu et que, derrire tout le
monde, les petits domestiques de la ferme, ouvrant de grands yeux,
attendaient leur mot de salut familier qui ne leur manqua point.
Comment la demeure n'aurait-elle pas tressailli de rjouissance?
C'tait l'enfant prodigue qui revenait, mais roi et matre des coeurs
humains! Il chassait de la maison la misre, opinitre htesse; avec
lui entrait l'espoir. On sait cependant que cette scne fut calme,
rserve; presque silencieuse[710]. Les paysans expriment leurs plus
forts sentiments avec des paroles imparfaites et rudimentaires comme
leurs attitudes, et les Burns taient une race peu expansive. Ce fut
une de ces entrevues o l'on dit peu mais o tous les yeux rougissent.
Quant  Robert lui-mme, il ne pouvait rentrer sous ce toit sans tre
remu. Un coup de joie profonde le pntra. Les mois d'dimbourg,
leurs ivresses, leurs dboires, tout cet intervalle qui le sparait du
dpart en fut boulevers, balay, s'croula, disparut. Il ne vit plus,
dans une illumination soudaine, que le contraste de ces jours
attrists et de celui-ci, dont l'orgueil clatait dans les yeux des
siens. Pendant un moment son coeur se rjouit.

          [Note 708: R. Chambers, tom. II, p. 89.]

          [Note 709: Allan Cunningham. _Life of Burns_, p. 58.]

          [Note 710: R. Chambers, tom. II, p. 88.]

On se figure aussi les jours suivants: les visites, les accueils
cordiaux, les rencontres dans la rue, les poignes de main, les
flicitations, les interrogations, tout l'accompagnement des retours
heureux au pays. Il prolongea avec plaisir les causeries avec les amis
de la premire heure, Gavin Hamilton, Aiken, le Dr Mackenzie;
c'taient des hommes intelligents; leurs compliments tombaient juste
et ne dtonnaient pas avec ceux auxquels il avait t habitu 
dimbourg.  ct de cela, les abords banals, les compliments
maladroits qui insistent sur quelque point vulgaire et bas du succs,
les tmoignages de sympathie presque pnibles tant ils portent  faux
et mettent de l'impatience dans les remerciements qu'on en fait, les
curiosits indiscrtes, lourdes, interminables, les questions
insipides, durent quelquefois l'agacer. Par moments, sa bienvenue 
Mauchline ne devait pas diffrer beaucoup de celle qui fte le soldat
ou le marin, lorsqu'ils rentrent grads dans leur village. Et quand
le bruit de son arrive se fut rpandu, les amis lui vinrent de tout
le pays, d'Ayr, de Kilmarnock, de Tarbolton, d'Irvine, de Maybole, des
fermes et des moulins, de toutes parts. Les voitures et les chevaux se
pressaient sur la route de Mossgiel. On affirmerait presque sans
hsitation que ces jours-l furent heureux pour Burns. Mais que c'est
une oeuvre prilleuse de vouloir reconstruire des caractres et qu'il
y a dans les coeurs de replis qui djouent toutes les vraisemblances!

       *       *       *       *       *

Ds son arrive, Burns se rendit chez les Armour. Le prtexte ou le
motif fut d'aller voir sa fillette qui, selon le partage des jumeaux,
tait reste avec la mre. Il se retrouva en face du pre fanatique
qui l'avait presque chass du pays et de la femme qui l'avait
abandonn. Il avait beaucoup souffert par eux deux; eux aussi, sans
doute, avaient souffert par lui. L'entrevue ne laissait pas d'tre
gnante pour tous. On comprend que Jane, en lui apportant l'enfant,
ait tourn ses yeux noirs vers lui d'un air contrit; mais on
comprendrait aussi que le vieux matre maon ft rest ce qu'il
s'tait montr, austre et intraitable; cela du moins lui et fait un
caractre. Il n'en fut rien. Burns trouva toute la famille humble,
obsquieuse. Il en fut rvolt; cela n'a rien de surprenant. Mais en
mme temps, cette monte de colre amenait  la surface bien d'autres
choses qui taient dans son me. Et voici ce qu'il crivait:

     Si quelque chose avait manqu pour me dgoter de la famille
     Armour, leur basse, servile soumission y aurait suffi.

     Donnez-moi une me comme mon hros favori, le Satan de Milton.

                                 Salut, horreurs! salut,
       Monde infernal! et toi trs profond enfer,
       Reois ton nouveau possesseur! un tre qui apporte
       Une me que ne peuvent changer ni _lieu_, ni _moment_.

     Je ne puis asseoir mon esprit. Le fermage est la seule chose dont
     je sache quelque chose, et le ciel l-haut sait que je n'y
     entends pas grand'chose; je ne puis, je n'ose m'aventurer dans
     des fermes telles qu'elles sont. Si je ne me fixe pas, je
     partirai pour la Jamaque. Si je restais  la maison, dans cette
     situation indcise, je ne russirais qu' dissiper ma petite
     fortune et  dilapider ce qui, dans ma pense, doit tre pour mes
     enfants la compensation de la tache que j'ai mise sur leur
     nom[711].

          [Note 711: _To James Smith_, 14th June, 1787.]

Et une semaine plus tard il crivait, en des termes plus vhments
encore, une autre lettre, dans laquelle les pnibles penses de la
premire se dploient et s'exasprent. C'est une vritable profession
de misanthropie.

     Je n'avais jamais, mon ami, considr le genre humain comme trs
     capable de quelque chose de gnreux; mais la morgue des
     patriciens d'dimbourg et la servilit de mes frres plbiens
     (qui peut-tre me regardaient de travers, il y a quelque temps)
     depuis que je suis revenu chez moi, m'ont presque compltement
     fait prendre mon espce en dgot. J'ai achet un Milton de poche
     et je le porte continuellement avec moi, afin d'tudier les
     sentiments, l'indomptable magnanimit, l'intrpide, inflexible
     indpendance, l'audace dsespre et le noble dfi  la
     souffrance de ce grand personnage, Satan. Il est vrai que j'ai,
     pour le moment, un peu d'argent comptant; mais j'ai peur que
     l'toile qui a jusqu'ici vers ses rayons malins et destructeurs
     de tout dessein, en plein sur mon znith, j'ai peur, dis-je, que
     cette funeste plante, dont l'influence est si redoutable pour la
     tribu des rimeurs, ne soit pas encore sous mon horizon. Le
     malheur pie le sentier de la vie humaine; l'me potique se
     trouve misrablement dplace et incapable dans la voie des
     affaires. Ajoutez  cela que d'imprvoyantes folies, de fous
     caprices, comme autant d'_ignes fatui_ m'entranant sans cesse
     hors de la droite ligne du calme et de la mesure, font flotter
     leurs lueurs trompeuses devant les yeux du pauvre barde fixs en
     l'air, jusqu' ce que, crac! il tombe comme Satan, hors de toute
     esprance. Dieu fasse que ceci puisse tre une fausse peinture
     en ce qui me concerne; mais si cela n'tait pas, je compterais
     peu sur le genre humain. Je veux clore ma lettre par le tribut
     que mon coeur me conseille de vous donner. Les nombreux liens de
     relations et d'amiti que j'ai ou crois avoir dans la vie, je les
     ai tts d'un bout  l'autre, et, maudits soient-ils, ils sont
     presque tous d'une contexture si fragile que je suis presque sr
     qu'ils ne rsisteraient pas au souffle de la moindre brise de
     fortune adverse[712].

          [Note 712: _To William Nicol_, 18th June, 1787.]

Quel langage est-ce l? Qu'il sonne trangement! Byron n'a rien de
plus byronien, rien de plus arrogant et tnbreux. Au point de vue
littraire, cette page est mme une curiosit: on dirait un
avant-coureur de la littrature sulfureuse, du ricanement sardonique
et satanique. Mais ce n'est pas ce ct extrieur qui importe ici. Eh
quoi! Pas un mot de la joie du retour, pas un signe d'attendrissement
pour les siens, les amis retrouvs, les lieux mmes revisits? Rien
que de la duret et du dnigrement! Et pour quelle cause cette
attitude d'archange foudroy, pourquoi tout ce fracas de rvolte?
Parce que quelques paysans, blouis par sa gloire, lui ont montr trop
de prvenance? Futile, ridicule, presque hassable excuse! Qu'est-ce
que cette nouvelle faon de se ravilir  la mesure d'autrui?  quelle
faiblesse est abandonn le coeur qui dpend de la conduite des autres
et qui attend leur bont pour avoir la sienne? Burns n'tait pas
habitu jusqu' prsent  prendre son mot d'ordre ailleurs qu'en
lui-mme. Combien valaient mieux les affolements de l'anne dernire!
Il tait malheureux alors; sa colre du moins s'en prenait  des
faits, ses imprcations s'adressaient  la cruaut du destin. Ah!
Pauvre Robert Burns! Pauvre ami! quel chemin tu as fait vers le
dcouragement, vers l'aridit du coeur! Tu produis l'amertume dont tu
es empoisonn; cette ivraie de haine et de mpris sort de toi. Ce
mcontentement des autres est le mcontentement de toi-mme. Tu bois
l'eau de ta citerne dit la Bible. Ton me nagure tait plus mle et
plus saine, elle est malade maintenant et presque mchante. Tu vois
bien, tu vois qu'il y a souvent des bienfaits dans la pauvret, qu'il
ne fallait pas regretter les jours misrables, que la _Vision_ avait
raison! Tu es mont en honneurs, en biens; tu es un des hommes
clbres de ton pays et voil ce que contient ton coeur! Hlas! Que la
fortune fausse d'mes en y tombant! Que de vases se fendent quand des
pices d'or y sont jetes!

Cette explosion a stupfi et dconcert les biographes de Burns.
Quelques-uns n'en parlent pas. Carlyle, si pntrant d'ordinaire et si
ferme  saisir les instants rvlateurs, n'en fait pas mention.
D'autres s'y arrtent, s'en tonnent et avouent leur impuissance 
l'expliquer,  ce moment prcis, dit Alexandre Smith, il est assez
difficile de comprendre d'o venait cette amertume qui monte et sourd
dans presque chaque lettre que Burns crivait[713].--Il y a peu de
lettres, dit Lockhart, o plus des endroits obscurs de son caractre
apparaissent[714]. Et Chambers, en dsespoir de cause, s'embarrasse
en une explication vide, nonce dans la phrasologie un peu
prud'hommesque qui lui est familire; car c'tait un trs digne homme:
mais on aurait peut-tre tort de discuter cette lettre, comme autre
chose que l'effusion d'une colre transitoire d'me, provenant de
circonstances accidentelles et passagres[715]. Il oublie qu'il n'y a
pas une, mais deux lettres, crites  deux personnes,  assez long
intervalle, qu'il y a dans chacune d'elles un accent qui suffirait, et
que d'ailleurs le fait d'avoir achet et de porter avec soi le Milton
indique bien une situation d'esprit persistante. C'est prcisment ce
fait qui donne  ces lettres leur gravit et empche qu'elles ne
soient prises pour des boutades. Seul, Gilfillan, dont la vue
psychologique a quelquefois une franchise et une dcision
particulires, a entrevu l'importance de ce moment et a essay d'en
deviner les causes. Ce n'est pas le seul cas, dans la biographie de
Burns, o il se trouve presque seul  toucher courageusement un
endroit douloureux[716].

          [Note 713: Alexander Smith, _Life of Burns_, p. 20.]

          [Note 714: Lockhart, _Life of Burns_, p. 149.]

          [Note 715: R. Chambers, tome II, p. 92.]

          [Note 716: Gilfillan, _Life of Burns_, p. XLVI.]

Il n'est pourtant pas difficile de comprendre que le retour 
Mauchline n'tait que le choc qui rvlait une longue altration, et
que cette me avait t profondment dtriore par son sjour 
dimbourg. Pendant une demi-anne, il avait vcu d'une vie oisive et
usante  la fois. Il avait voulu paratre tout ce qu'il tait, 
heures fixes et presque sans repos. Sous cet effort, il avait trouv
la fatigue, la satit, le mcontentement de soi-mme et des autres,
parce qu'il avait rencontr ce grand chagrin trs funeste, d'tre
dissatisfait et humili de sa situation. Pendant ces six mois, quel
mouvement fcond ou gnreux, quel travail, quel essai avait travers
son esprit? Rien, que des sentiments amers, ns de l'ivresse
malfaisante des loges. Il s'tait fait lentement en lui un sourd
travail de dsquilibre, de dsaccord avec la vie, qui peu  peu avait
fauss son me. Il lui aurait fallu,  sa sortie d'dimbourg, une
influence salubre, et on a vu qu'elle lui avait manqu. Quand il
rentra chez lui et qu'il s'agit de redevenir son ancien lui-mme,
l'cart se rvla tout  coup. Il ne s'ajustait plus  sa vie
antrieure; et comme cette altration s'tait produite, non par une
marche vers le mieux et un progrs sur lui-mme, mais par une
dformation, une perversion, ce dsaccord tait douloureux. Dans le
premier cas, son existence passe serait reste le fondement et le
soutien de sa personnalit accrue; c'tait un dveloppement organique.
Mais il n'y avait ici rien de semblable; il portait  faux sur son
ancienne vie. C'est pourquoi ce retour le faisait souffrir, et cette
souffrance faisait crier toutes les irritations accumules 
dimbourg. Son corps, enflamm par les excs du voyage et probablement
par les rceptions de sa rentre  Mauchline, ajoutait sa brlure et
sa fivre  cette aigreur de l'esprit. Tout conspirait, par la faute
de Burns comme par celle des circonstances,  former cette dtestable
condition d'me.

Il y a,  travers tout cela, des rvlations qui jettent un jour cruel
dans l'me de Burns, disons plutt dans l'me de Burns telle qu'elle
tait alors. Cette crise,  y regarder de prs, est moins pnible par
elle-mme que par l'absence ou l'insuffisance de certaines choses,
qu'elle implique. Elle n'a t possible que parce qu'en retrouvant la
vieille maison, la vieille mre, Burns n'a point ressenti la commotion
puissante de joie et d'attendrissement, qui et chass les mauvais
dmons. Tout au moins ce qu'il en prouva ne fut pas assez doux et
assez fort pour remplir son me et la garder des sentiments acerbes.
Si en ces jours-l, il a appartenu  l'amertume et s'il a t
apprhend par des passions prilleuses, c'est qu'il n'avait pas donn
assez de lui-mme  la tendresse, l o elle tait lgitime, et o
elle tait due. Oui! on souhaiterait que, pendant un instant, il ait
tout oubli et se soit livr entirement aux bonnes joies du retour.
Et ce n'est pas une excuse que l'attitude de ses ennemis. S'ils
taient maintenant obsquieux, les estimait-il donc auparavant pour
que ce changement de conduite lui inspirt autre chose qu'une
diffrence de mpris? Srement, il a manqu ici je ne sais quoi
d'insaisissable. Ce n'est pas qu'il ait failli  agir comme il devait
le faire envers sa famille. C'est quelque chose d'intrieur qui a fait
dfaut. Il n'a pas eu assez chaud au coeur.

La malfaisance de ce moment trouble n'est pas puise. Certains tats
d'me renferment le germe d'actes irrparables qui en paraissent
loigns et pourtant en dpendent; ils nous prparent presque
invitablement  des fautes qui eu sont  la fois la consquence et la
punition. C'est ce qui arriva  Burns. Pendant ces jours dsempars,
il revit Jane Armour. Ce qu'elle fut envers lui, il n'est peut-tre
pas difficile de l'imaginer:  moiti confuse de sa conduite, un peu
froide, avec cette rserve engageante que les plus simples savent
trouver, et surtout avec ces aveux, cette reconnaissance de ses torts,
ces accusations de soi-mme, qui prennent les devants sur les
reproches et les laissent dsarms, gauches, presque gns. Du ct de
Burns, il pouvait y avoir quelques traces de la premire affection et,
sous des frmissements de l'ancienne colre, l'attrait mal dtruit des
rencontres d'autrefois, je ne sais quelles obscures et profondes
rminiscences des sens, qui coulent mlanges au sang lui-mme. Mais
que de motifs il avait pour craser ces sollicitations du pass! Il
avait t abandonn par cette femme; il devait la trouver moins
sduisante, car son idal fminin s'tait modifi; il tait incertain
du lendemain puisqu'il parlait encore de la Jamaque[717]; il avait
besoin de toute sa libert. Il et vaincu peut-tre les tentations
d'un moment, s'il les avait rencontres l'me saine et nette. Mais il
portait en lui un esprit de dfi et d'insouciance, je ne sais quelle
hardiesse dsespre, un besoin de tout braver, de tout risquer, avec
un Bah! qu'importe!, peut-tre mme la pense mauvaise d'une
revanche et le dsir d'avoir le dernier mot. Les rencontres
d'autrefois recommencrent, sans la sincrit de la passion d'un ct,
sans l'excuse de l'ignorance de l'autre, et des amours reprirent,
diminues, avec les arrire-penses, les gnes soudaines, les
souvenirs qu'on voudrait chasser, les paroles arrtes au bord des
lvres et trop comprises sans avoir t dites, les rticences, et
l'intolrable sentiment d'un pass meilleur, toutes les misres des
passions dchues.

          [Note 717: _To James Smith_, 11th June, 1787.]

Il est hors de doute que ses nouvelles relations avec sa matresse
n'taient qu'une oeuvre de lgret, d'oisivet ou de jeu dangereux.
Juste en mme temps, il s'amusait  une autre intrigue dont il parlait
d'un ton presque grossier et cynique.

     J'ai peur d'avoir dtruit une des sources,  dire vrai, la
     principale source de mon bonheur ancien,  savoir cette ternelle
     propensit, que j'ai toujours eue,  tomber amoureux. Mon coeur
     n'est plus embras d'extases fivreuses, je n'ai plus d'entrevues
     du soir dignes du paradis, drobes aux soins continuels et  la
     curiosit des habitants de ce bas monde plein de lassitude. J'ai
     seulement... Cette dernire, qui est une de vos connaissances
     loignes, a une jolie tournure et des manires lgantes, et, en
     accompagnant des personnes de haut ton que vous connaissez, a vu
     les parties les plus polices de l'Europe. J'ai pour elle assez
     d'affection, mais ce qui m'a piqu est sa conduite au
     commencement de nos relations. Je lui faisais souvent visite
     lorsque j'tais  (dimbourg) et, aprs avoir franchi
     rgulirement tous les degrs intermdiaires entre la salutation
     lointaine et crmonieuse et l'treinte familire autour de la
     taille, je me risquai, selon ma manire insouciante,  parler
     d'amiti en termes assez ambigus et aprs son retour 
     (Harvieston) je lui crivis dans le mme style. Mademoiselle,
     interprtant mes mots au del mme de mon intention, s'chappa
     par une tangente de dignit et de rserve fminines, comme une
     alouette qui monte dans un matin d'avril, et elle m'crivit une
     rponse qui me disait nettement mon fait. Quel immense chemin
     j'avais  marcher avant d'arriver aux rgions de sa faveur. Mais
     je suis un vieil pervier  ce jeu-l et je lui crivis une
     rponse si froide, si mesure et si prudente, que cela me fit
     tomber mon oiseau de ses hauteurs ariennes, crac!  mes pieds,
     comme le chapeau du caporal Trim[718].

          [Note 718: _To James Smith_, June 30th 1787.]

Ces deux intrigues taient tellement mles que les quelques lignes,
dans lesquelles il avoue ne plus trouver le mme plaisir aux entrevues
furtives du soir, ne peuvent se rapporter qu' Jane Armour. Elles
confessent l'indicible dsenchantement, l'indicible dtresse des
amants qui essayent de ranimer un ancien amour et s'aperoivent qu'il
est mort, que leurs coeurs sont des vases pleins de cendre et de tiges
fltries.

Il n'est pas tonnant que ces aventures n'aient pas suffi  l'occuper.
Malgr le lien qu'il s'est cr par sa rcente imprudence, il ne peut
rester en place. Il est inquiet, incapable de goter paisiblement les
semaines de famille. La tranquillit de la maison, les promenades le
long des bls verts en cette saison, ces jours de loisir o il
pourrait crire, faire une suite  _la Sainte Foire_ ou aux _Joyeux
Mendiants_, lui semblent fades et vides. Il est pris d'un besoin de
dplacement. Il faut qu'il aille plus loin, qu'il pousse sa jument 
travers pays, comme s'il cherchait  s'tourdir et  se fuir.

       *       *       *       *       *

Brusquement, il part vers le nord. Il y a l un voyage ou plutt une
rapide excursion dans les Hautes-Terres de l'ouest, dont le motif
n'est pas clairci. Chambers et Scott Douglas pensent qu'il voulut
revoir les endroits o avait vcu la douce Mary Campbell[719]. Cela
est vraisemblable. Dans cet obscurcissement de lui-mme dont il tait
comme effray, au milieu de cette chute des souvenirs d'autrefois, il
dut se retourner perdument, avec un lan de coeur et un besoin de
consolation, vers la plus douce, la plus pure des images passes. Elle
l'avait consol dj; ne le consolerait-elle pas encore, bien que
disparue? C'tait le dernier refuge; souvent ce sont les plus
douloureux de nos souvenirs qui nous recueillent en fin de compte; ils
changent moins que les autres. C'tait le dernier buisson vers lequel
il allait, pour voir si les fleurs du jardin abandonn de sa jeunesse
taient toutes fanes.

          [Note 719: R. Chambers, t. II, p. 92-93.]

Ce que furent les incidents de ce voyage, si Burns visita  Greenock
la tombe o dormait Mary, s'il essaya de voir ses parents et les lieux
o elle avait grandi, tout cela est ignor. Ce que furent ses
sentiments reste une chose galement mystrieuse. On a trouv dans
ses papiers une pice de vers crite tout entire de sa main et
intitule _lgie sur Stella_. Elle tait accompagne de ces mots:
Le pome suivant est l'oeuvre d'un infortun fils des Muses qui
mritait un meilleur destin. Il y a beaucoup de la voix de Cona dans
ses notes solitaires et tristes; et si les sentiments avaient t
revtus du langage de Shenstone, ils n'auraient pas fait tort mme 
cet lgant pote[720]. Les dtails s'appliquent si parfaitement 
son amour avec Mary,  l'endroit o elle tait enterre, aux
circonstances de ce voyage, qu'on peut avec toute vraisemblance
rattacher cette production  ce moment-ci. Si on se rappelle avec quel
soin il a toujours dissimul ce passage de sa vie, on peut voir, dans
la faon ambigu dont il parle de l'auteur, une preuve de plus que ce
pome y avait trait.

          [Note 720: Note de Burns en tte de l'lgie.]

  Uni est l'endroit et verte la terre
  D'o mes chagrins dcoulent;
  Et profondment dort la toujours chre
  Habitante, l dessous.

  Pardonne mes transports, douce ombre,
  Tandis que je m'incline sur ce gazon;
  Ta demeure terrestre est troite
  Et solitaire maintenant.

  Pas une pauvre pierre pour dire ton nom,
  Et faire connatre tes vertus;
  Mais qu'import  moi,  toi,
  La sculpture d'une pierre?...

  Aux extrmes limites de notre le,
  Baignes par la vague de l'ouest,
  Touch de ton destin, un pote songeur
  Est assis seul prs de ta tombe.

  Pensif, il voit s'tendre devant lui
  La mer vaste, illimite;
  Ses mots de deuil sont emports
  Sur la rapide brise.

  Lui aussi, la dure pousse du Destin
  Irrsistiblement l'emporte;
  Et le mme flux rapide submergera
  Le pote et sa chanson.

  La larme de piti qu'il rpand
  Il ne la rclame pas pour lui;
  Que ses pauvres restes soient seulement couchs
  Dans une tombe obscure.

  Son coeur us de chagrin, avec une joie vraie,
  Recevra le coup bien venu;
  Sa harpe arienne reposera relche
  Et muette comme le roc.

   ma chre vierge, ma Stella, quand
  Cette vie malade se clora-t-elle;
  Quand conduira-t-elle le barde solitaire
   son repos dsir?[721]

          [Note 721: _Elegy on Stella._]

Ce qu'il y a de certain, c'est que, s'il rencontra dans ce plerinage
de dchirantes motions, il n'y apporta point le recueillement et le
retour sur soi-mme, qui l'auraient rendu salutaire et touchant.
Jamais son me n'avait t plus dsempare. On a peu de renseignements
sur lui, pendant ces quelques semaines, et il n'y en a pas un qui ne
rapporte un acte de colre, d'excs, presque de folie. Il crit  son
ami Robert Ainslie, qu'il fait un tour  travers un pays o des
ruisseaux sauvages trbuchent sur des montagnes sauvages, faiblement
garnies de troupeaux sauvages, qui nourrissent maigrement des
habitants aussi sauvages[722]. Dans la bourgade d'Inverary, trouvant
l'auberge occupe par des htes du duc d'Argyle, il entre en fureur et
crit, avec un diamant qu'il portait au doigt, une pigramme sur les
vitres de l'auberge.

          [Note 722: _To Robert Ainslie_, June 28th 1787.]

  Il n'y a rien ici qu'orgueil des Hautes-Terres,
  Et salet et famine des Hautes-Terres;
  Si la Providence m'a envoy ici,
  C'tait qu'elle m'en voulait  coup sr[723].

          [Note 723: _The Bard at Inverary._]

Il est vrai qu'Inverary,  en juger d'aprs son tat actuel, devait
tre un triste trou. Et mme c'en tait un srement; Smollett disait:
Inverary n'est qu'une misrable ville, bien qu'elle soit
immdiatement sous la protection du duc d'Argyle qui est un puissant
prince dans cette partie de l'cosse[724]. Elle avait, plus encore
qu'aujourd'hui, l'air d'une dpendance du chteau.

          [Note 724: Smollett, _Humphry Clinker_, J. Melford, Sept.
          3.]

 quelques jours de l, on tombe sur une scne qui est un chantillon
des rceptions par lesquelles on ftait le passage du pote. C'est une
partie d'ivrognerie gnrale,  la mode du temps. Elle est complte,
avec ce symptme caractristique qui saisit les ivrognes de tous pays,
 une certaine heure: un inexplicable et irrsistible besoin d'aller
voir lever le soleil, le verre  la main, et de boire  sa sant. Ces
gens-l n'y allaient pas de main morte; c'est encore Smollett qui dit:
Les gentlemen sont si aimables envers les trangers qu'un homme
court risque de la vie,  cause de leur hospitalit[725].

          [Note 725: Smollett. _Humphry Clinker_, J. Melford, Sept.
          3.]

      notre retour, dans la demeure hospitalire d'un gentilhomme
     des Hautes-Terres, nous tombmes en joyeuse compagnie et dansmes
     jusqu' ce que les dames nous quittassent,  trois heures du
     matin. Nos danses n'taient point de ces mouvements insipides et
     crmonieux de France ou d'Angleterre; les dames chantaient,
     comme des anges, des chansons cossaises, par intervalles; puis
     nous voil partis  danser _Bob sur le traversin_,
     _Tullochgorum_, _Loch Erroch-side_, etc., tout comme des mites
     qui se jouent ainsi qu'une poussire dans le soleil, ou des
     corneilles qui annoncent l'orage un jour de moisson. Quand les
     chres fillettes nous eurent quitts, nous fmes cercle autour du
     bol, jusqu' cette brave heure de six heures du matin, sauf
     pendant quelques minutes o nous sortmes pour offrir nos
     dvotions  la glorieuse lampe du jour apparaissant au-dessus du
     haut sommet de Ben Lomond. Nous nous mmes tous  genoux, le fils
     de notre digne hte tenait le bol, chacun de nous avait un verre
     plein  la main, et moi, faisant office de prtre, je rptai
     quelques folies rimes, dans le genre des prophties de Thomas le
     Rimeur, je suppose.

     Aprs un court rafrachissement procur par les dons de Somnus,
     nous passmes la journe sur le Loch-Lomond et arrivmes 
     Dumbarton dans la soire. Nous dnmes chez un autre brave homme
     et, par consquent, nous poussmes la bouteille: quand nous
     sortmes pour remonter sur nos chevaux, nous nous trouvmes non
     pas trs gris mais un peu gais tout de mme.

Une scne d'ivrognerie? En voil deux bien comptes,  moins qu'on ne
trouve que c'est la mme qui se continue; ce serait peut-tre la
vrit.

Ces coups de boisson entranaient avec eux d'autres extravagances de
toute espce. Il apportait dans cette surexcitation le mme besoin de
s'tourdir et cette fureur de dfi qui l'agitaient depuis quelque
temps. En sortant de cette seconde sance,  demi-gris, il voit passer
sur son chemin un highlander mont sur son bidet. Sans aucune
provocation et uniquement pour le principe de n'tre pas dpass par
un highlander, il lance sa Jenny Geddes. Voil une course endiable
qui commence entre cet ivrogne et le ttu que semble avoir t ce
montagnard.  travers des chemins dgringolants et caillouteux, les
deux fous se poursuivent, se pressent, se bousculent, l'un tapant sa
jument avec son fouet, l'autre son cheval avec son licol; si bien que
tout  coup le highlander et son bidet, Burns et sa rosse s'abattent,
culbutent tous ensemble et roulent les uns sur les autres.
Heureusement ils s'en relevrent sans rien de bris, protgs par la
faveur de la divinit spciale  ces sortes d'aventures.

     Mes deux amis et moi-mme chevauchions paisiblement le long du
     Loch quand passa au galop un homme des Hautes-Terres, sur un
     cheval assez bon, mais qui n'avait jamais connu les ornements du
     cuir ou du fer. Nous fmes indigns d'tre dpasss par un homme
     des Hautes-Terres et nous voil partis du fouet et de l'peron.
     Mes compagnons, bien qu'ils eussent l'air assez bien monts,
     restrent tristement en arrire: mais ma vieille jument, Jenny
     Geddes, une de la famille de Rossinante, s'acharna  dpasser le
     highlander, en dpit de tous les efforts qu'il faisait avec son
     licol de crin. Juste au moment o j'allais le dpasser, Donald
     dtourna son cheval comme pour traverser devant moi et m'empcher
     de passer;  ce moment son cheval s'abattit et lana le derrire
     sans culottes de son cavalier dans une haie monde; Jenny Geddes
     tomba par dessus tout, et moi-mme, le pote, entre elle et le
     cheval du highlander. Jenny Geddes passa sur moi avec tant de
     respect et de prcautions que les choses ne tournrent pas aussi
     mal qu'on aurait pu s'y attendre. J'en sortis avec quelques
     coupures et meurtrissures et une parfaite rsolution d'tre un
     modle de sobrit  l'avenir[726].

          [Note 726: _To James Smith_, June 30th 1787.]

Voil un spcimen de ces journes de voyage. Comment rsister  cette
vie-l? Semaines infernales, dsastreuses pour cette nature emporte,
elles brlaient et gaspillaient ses meilleurs jours, ses meilleures
forces, dans des scnes de solerie grotesque et presque rpugnante,
surchauffant une constitution dj dvore par sa propre violence. Il
sort de tout ceci la peine qu'on prouve lorsqu'on aperoit, dans la
vie d'un ami, les excs passagers et espacs se rapprocher, se
joindre, prendre peu  peu la continuit, la stabilit d'un vice. Il
rentra  Mauchline, clopp, couvert de contusions et de dchirures
par tout le corps, tirant l'aile et tranant le pied. C'tait le seul
rsultat de ce voyage, qui pouvait tre si potique et si fcond. Il
avait t indigne du pur souvenir de sa jeunesse qu'il avait t
chercher.

       *       *       *       *       *

Les avaries avaient t plus graves qu'il ne lui avait plu de le dire
sur le coup. J'ai la peau si remplie de meurtrissures et de blessures
que je serai au moins quatre semaines avant d'oser m'aventurer dans un
voyage  dimbourg[727]. Il passa ce temps  Mauchline, dans
l'oisivet, l'ennui et l'incertitude, car tout cela se lit dans ses
aveux.

          [Note 727: _To John Richmond_, 7th July 1787.]

     Je n'ai encore rien arrt en ce qui concerne les choses
     srieuses de la vie. Je suis, exactement comme d'habitude, un
     pauvre diable qui rimaille, va  la loge maonnique, ttonne, est
     sans but et oisif. Cependant je prendrai bientt une ferme
     quelque part. J'allais dire: et une femme aussi; mais cela ne
     sera jamais mon heureux sort. Je ne suis qu'un cadet du Parnasse
     et, comme les autres cadets des grandes familles, j'ai le droit
     d'avoir des intrigues si je consens  courir tous les risques,
     mais il ne faut pas que je me marie[728].

          [Note 728: _To James Smith_, June 30th 1787.]

Ainsi il ressort de tous cts combien il valait moins  ce retour 
Mauchline que lors de son dpart. Et toute cette analyse, si pnible,
d'un moment mal lucid de sa vie et capital par ses rvlations se
dfend d'tre un jugement et un blme de l'homme. Elle ne veut tre
autre chose qu'un examen et une notation rigoureux d'tats dtermins
dans une me par des circonstances inluctables. Ce furent l de
mauvais moments d'une vie qui a t bonne, en somme, les vacillements
d'une nature gnreuse, les faiblesses, disons mieux, les souffrances
d'un coeur au-dessus de la plupart des coeurs humains. Mais il n'avait
pas, par religion ou par stocisme, le mur d'airain et de diamant qui
met  l'abri des dgts et des dtriorations de la vie.

Il flna de la sorte,  Mauchline, pendant prs d'un mois, sans gure
produire rien que la longue lettre autobiographique au Dr Moore, qui
est un document prcieux pour l'histoire de ses premires annes.  la
fin de Juillet, il repartit pour retourner  dimbourg. Sans doute,
son dpart fut triste, d'une tristesse qui n'tait pas uniquement
celle des sparations. Les siens, Gilbert surtout, et peut-tre aussi
la vieille mre, avaient d s'apercevoir de l'amertume et de la
dtresse, qui s'taient abattues en lui. Ils n'en devinaient pas les
causes; mais ce n'tait plus l leur Robert d'autrefois; il tait plus
sombre, plus pre, plus brusque. Qu'avait-il donc? La joie de sa
renomme n'tait plus pour eux aussi pure; quelque chose la gtait,
dans ces coeurs qui l'aimaient. La confiance en l'avenir n'tait plus
paisible; des apprhensions la traversaient. Quant  lui, il emportait
son amertume encore accrue. Il partait de ce sjour, qui aurait d le
vivifier et le retremper, las et mcontent de lui-mme, gardant de ces
lourdes quipes un esprit encrass de grossiret et de dgot, un
corps harass d'excs et min de fatigue intrieure. Srement, il
avait sujet d'tre affect! S'il tait donn aux hommes de vanner les
jours passs et de voir clairement ce qui leur en reste, il n'aurait
trouv que peu de bon grain laiss de ce voyage dont il se promettait
tant. Pas une pice de vers, pas d'impression et, ce qui est plus
profond, pas mme un peu de vie sincre et saine! Tout parti au vent,
dispers en paille folle et en poussire! Et s'il avait pu pntrer
les jours futurs, qu'il et t plus triste encore! Il avait t boire
aux sources vives de sa jeunesse, d'une bouche dessche qui n'en
pouvait plus goter la fracheur.  jamais elles taient teintes en
lui la gat, la clart d'autrefois!  moins d'une influence
bienfaisante qui apporte le salut, il n'aura jamais plus la mme me;
il n'aura plus que des moments de son me ancienne.

       *       *       *       *       *

Il arriva  dimbourg le 7 aot 1787. Sa rentre fut peu gaie. La
ville tait dserte; toute cette population de professeurs, de
juges, d'avocats, tait partie en vacances. En outre, il tait attendu
par des embarras dont la pense n'avait pas t sans influence sur son
humeur morose de ces derniers temps. Une fille du march aux herbes,
nomme Jenny Clowe, enceinte de lui, avait obtenu contre lui un mandat
de prise de corps, dsign sous le titre de _in meditatione
fug_[729]. Une semaine aprs son arrive, on le voit accul dans
cette impasse, livr  lui-mme dans cette solitude, dcourag,
dsorient, dsempar et rduit  s'abrutir en buvant.

          [Note 729: R. Chambers, t. II, p. 105.]

     Cher Monsieur--me voici--c'est tout ce que je puis vous dire d'un
     tre inexplicable comme moi. Ce que je fais, aucun mortel ne peut
     le dire; ce que je pense en ce moment, moi-mme je ne saurais le
     dire; ce que je dis d'habitude ne vaut pas la peine d'tre
     rpt. L'horloge sonne justement: un, deux, trois, quatre...
     douze avant midi, et me voici assis ici, dans l'attique _alias_
     galetas, avec un ami  la droite de mon encrier--un ami dont je
     vais mettre la bont  l'preuve,  la fin de cette
     ligne--l!--merci!--un ami, mon cher Mr Laurie, dont la bont me
     fait souvent rougir; un ami qui a plus du lait de la tendresse
     humaine que toute la race humaine mise ensemble et, ce qui est
     hautement en son honneur, qui est particulirement l'ami des
     malheureux dnus d'amis, aussi souvent qu'ils se trouvent sur
     son chemin; en un mot, Monsieur, il est, sans alliage, un
     philanthrope universel et son nom bien-aim est--une bouteille de
     bon vieux porto[730].

          [Note 730: _To Archibald Laurie_, 14th August 1787.]

Ce galetas, avec cette bouteille de porto sur la table et ce pauvre
pote accabl, ricanant et buvant, est une chose navrante. Ce bout de
lettre est tout un tableau cruel qu'on dirait fait pour fournir un
sujet  Hogarth. Il se tira d'affaire cette fois, probablement en
donnant caution ou en versant une somme d'argent. On a retrouv le
papier qui le librait de ce mandat ainsi rachet; il est dat du
lendemain de la lettre prcdente. Burns le porta longtemps sur lui 
en juger par l'usure; il y avait crit au crayon deux vers obscnes,
refrain d'une vieille chanson[731]. C'tait, avec des dtails plus
communs, la mme aventure que celle qui avait failli l'envoyer en
prison un an auparavant. Ce n'tait pas la seule qui pt l'inquiter 
dimbourg, car il avoua plus tard avoir connu dans la Cowgate une
garce des Hautes-Terres qui lui a donn trois btards d'un coup[732].
Malheureusement pour lui ce n'tait pas le dernier de ces pisodes.

          [Note 731: Scott Douglas, tom. IV, p. 261.]

          [Note 732: _To George Thomson._ Lettre XXV.]


VOYAGE DANS LES HIGHLANDS, IMPRESSIONS HISTORIQUES ET PATRIOTIQUES.

Aussitt dgag de ces embarras, il entreprit un voyage dans les
Hautes-Terres. Dans l'tat d'esprit o il tait, tout valait mieux que
de demeurer  dimbourg, en face de lui-mme. Il tait  ce stade de
prostration, d'abandon et d'indiffrence de soi-mme, o une secousse
est ncessaire.

Il devait partir en compagnie d'un de ses amis de l'hiver prcdent,
William Nicol, matre de latin  la High School d'dimbourg, l'cole
o presque tous les garons de la ville commenaient leur ducation
avant d'entrer  l'Universit. Ce Nicol tait un singulier compagnon
avec qui se mettre en route[733]. Ce n'est pas qu'il manqut de
qualits. Sa vie tait sortie d'un rude vouloir. Fils d'une pauvre
paysanne veuve, il avait reu sa premire ducation et les lments du
latin d'un matre d'cole ambulant, nomm John Orr, qui s'tait
instruit tout seul et, incapable de se fixer nulle part, menait une
vie de pdagogue nomade. Encore gamin, Nicol avait ouvert une cole
dans la chaumire de sa mre; mais il fallait que celle-ci ft
toujours l; quand elle avait le dos tourn, matre et lves
pillaient l'armoire. De ces dbuts, si caractristiques encore de
l'ducation cossaise, il tait arriv  suivre les cours de
l'Universit d'dimbourg et  se distinguer. Il tait devenu un
latiniste remarquable. C'tait un esprit solide, pre, fort, rtentif,
semble-t-il. Il avait un coeur chaud et emport. Il et t n'importe
o pour aider les vues et les dsirs d'un ami, mais quand la basse
jalousie, la ruse ou la tricherie goste se montraient, son esprit
s'enflammait jusqu' la fureur et la dmence[734]. Avec ces qualits,
il tait grossier, vaniteux, brutal, cynique, colrique et ivrogne. Il
tait rest un paysan inculte et rugueux; son cerveau avait acquis des
connaissances sans en tre modifi. C'tait un de ces pdants en qui
le savoir se tourne en orgueil et cet orgueil en cynisme. C'tait un
cuistre dans un rustre. Il avait des colres de taureau. Il malmenait
et battait ses lves. C'est lui qui faisait mettre en rang des lves
qu'il avait  fouetter, quelquefois une douzaine. Quand tout tait
prt, il envoyait un message aimable  son collgue Mr Cruikshank pour
l'inviter  venir entendre son orgue. Cruikshank prsent, il
commenait  administrer une flagellation rapide, en montant et en
descendant ce singulier clavier, il tirait des patients, dit
Chambers, une varit de notes que, s'il avait t un musicien plus
savant, il aurait probablement appele une _bravura_. Il faut dire
que c'taient les habitudes scolaires et que,  l'occasion, Cruikshank
lui rendait la pareille[735]. Un jour Nicol frappa le recteur de
l'cole. Celui-ci tait alors le docteur Adam, homme excellent,
respect, si consciencieux, si patient, si aimable, si candide[736],
dont ses lves conservaient tous un souvenir attendri. C'est lui qui
sur le point d'expirer, n'ayant pas perdu le got de ses classes, dit:
Il commence  faire noir, mes enfants, nous finirons l'explication
demain[737]. C'tait la nuit de la mort. Il fallait tre une brute
furibonde pour lever la main sur cet tre inoffensif. Dans sa
tranquille mansutude, le docteur Adam tait prt  pardonner  Nicol;
il lui crivit pour lui rendre des excuses faciles[738]. But dans sa
dure opinitret, Nicol refusa et dut quitter l'cole. Il gagna sa vie
 donner des leons de latin et  traduire en latin les thses des
tudiants en mdecine. Il mourut en 1797 des suites de son
intemprance habituelle. Tel tait le compagnon de voyage de Burns.
Qu'un homme se garde de tenir compagnie avec des personnes colriques
et querelleuses, car elles l'engageront dans leurs propres querelles
dit Bacon dans son _Essai sur les Voyages_. Burns tait mal tomb; il
se comparait lui-mme, avec Nicol  ses cts,  un homme qui
voyagerait avec un tromblon charg et arm[739]. Nicol, avec l'amour
du paradoxe, le dnigrement et le mcontentement qui se trouvent chez
les gens de son espce et qui ne sont que les diverses provenances
d'un orgueil aigri, tait un jacobite fougueux[740]. C'est un point 
noter, car il contribua peut-tre  la physionomie et aux rsultats du
voyage.

          [Note 733: Voir sur ce Nicol, le portrait qu'en trace
          Currie, _Life of Burns_, p. 41-42.--Pour les dtails
          biographiques voir _The History of the High School of
          Edinburgh_, by William Steven. D. D., appendix VI, p. 94.]

          [Note 734: W. Steven. _History of the High School._]

          [Note 735: R. Chambers. _Domestic Annals Scotland_, tom.
          III, p. 223.]

          [Note 736: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 4.]

          [Note 737: Id., p. 213.]

          [Note 738: R. Chambers, tom. II, p. 207, en note.]

          [Note 739: R. Chambers, tom. II, p. 207.]

          [Note 740: _Lettre du Dr Adair  Currie._]

       *       *       *       *       *

Les voyageurs se mirent en route le samedi 25 aot 1787. Ils partirent
dans une chaise de poste qu'ils avaient loue. C'tait une mauvaise
condition pour un voyage de ce genre; mais il est probable que le
professeur Nicol n'tait pas un cavalier fort habile. L'itinraire,
qui s'en allait vers le Nord par Stirling, Crieff, Kenmore,
Blair-Athole, remontait jusqu' Inverness, puis, tournant par Elgin,
Macduff et Aberdeen, redescendait le long de la cte de la mer du Nord
par Stonehaven, Montrose, Arbroath et Dundee, prenait par Perth et
Kinross et rentrait  dimbourg en traversant le Forth. Il est inutile
de suivre Burns  travers tous les dtails de son voyage, bien que le
journal qu'il en a tenu permette de le faire. Il suffit d'en dgager
les impressions qu'il y a rencontres, celles qui ont pu tre des
acquisitions pour son esprit, de voir ce qu'il en a rapport de
posie.

 sa sortie d'dimbourg, la route que les deux voyageurs suivaient
entre dans une rgion seme de souvenirs historiques. Burns en fut ds
les premiers pas saisi. Quelques heures seulement aprs le dpart, il
aperut les ruines du chteau de Linlithgow, l'ancienne rsidence de
la royaut cossaise. Avec ses tours dmolies, ses pignons brchs,
ses murailles sans toiture et troues de baies vides, sa fontaine
dlabre au milieu du quadrangle envahi par l'herbe, son air
d'croulement et sa situation sur le promontoire d'un petit lac
solitaire assombri par des bois, il est d'une imposante mlancolie.
Burns s'y arrta. Il voulut voir la grande chambre, ouverte aux
vents, o naquit Marie Stuart. Il nota ce mlange de grce et de
gravit qu'offrent ces ruines dans ce paysage dlicat. Linlithgow, un
air de grandeur rude, dchue et oisive, une situation d'un charme
rural et retir. Le vieux palais grossier, une ruine assez belle mais
mlancolique, joliment situe sur une petite lvation prs de la
berge du lac[741].  ct du palais, se trouve une glise ddie 
Saint Michel, patron du bourg, un des meilleurs spcimens de la
primitive architecture gothique en cosse. Il la visita aussi et y
retrouva un ancien ennemi. Une assez bonne vieille glise gothique,
l'infme escabeau de pnitence tabli,  la vieille mode romaine, dans
une situation leve. Quelle pauvre mesquine chose est un endroit de
culte presbytrien, sale, troit, squalide, blotti dans un coin d'une
vieille grande construction papiste comme Linlithgow ou mieux encore
Melrose. Les crmonies et l'apparat, si on les introduit
judicieusement, sont absolument ncessaires pour la masse du genre
humain, aussi bien dans les affaires civiles que religieuses[741].
Ces rflexions ont leur intrt. Elles montrent que Burns pressentait
un mouvement qui s'est produit plus tard, qui opre encore
aujourd'hui, dans l'glise cossaise et peu  peu ramne des
crmonies, des costumes et de la musique dans la nudit et la
scheresse du culte presbytrien. Elles montrent aussi, et ce point
n'est pas sans importance, qu'une certaine rflexion s'alliait  ses
gots d'artiste, pour lui faire regretter la pompe, le dploiement de
ftes et de reprsentations, insparables, dans sa pense, de la race
royale et fastueuse dont le dpart avait appauvri et dcolor la vie
cossaise.

          [Note 741: _Journal of the Highland Tour_, Saturday 6th
          1787.]

Le lendemain, ds le matin, les deux voyageurs traversrent le Moor de
Falkirk, clbre par ses deux batailles. C'est l que Charles-douard
remporta en 1746 sur le gnral Hawley le dernier de ses succs. C'est
l surtout que William Wallace fut en 1298 dfait par douard I, dans
un dsastre qui tendit sur cette bruyre quinze mille corps cossais.
Dans le cimetire de Falkirk sont les tombes de deux de ses fidles
compagnons: sir John Graham et sir John Stewart, tus tous deux dans
la bataille. Burns alla y porter un hommage qui avait quelque chose
d'une prire. Ce matin je me suis mis  genoux  la tombe de sir John
Graham, le vaillant ami de l'immortel Wallace[742].

          [Note 742: _To Robert Muir_, 26th August 1787.]

Quelques heures aprs, il arriva dans la plaine hroque o Bruce
livra, le 23 juin 1314, la fameuse bataille de Bannockburn et sauva
son pays. On l'a appele le Marathon de l'cosse. C'est un de ces noms
glorieux par qui se fait la cohsion d'une race, qui lui donnent un
coeur commun, un de ces souvenirs qui, seule chose persistante dans
l'coulement des gnrations, font  un peuple une conscience et une
me; avec une demi-douzaine de mots pareils, on cre une patrie. Burns
avait pour cette bataille une admiration singulire.

     Indpendamment de mon enthousiasme comme cossais, j'ai rarement
     rencontr dans l'histoire quelque chose qui intresse mes
     sentiments d'homme autant que l'histoire de Bannockburn. D'un
     ct, un usurpateur cruel, mais habile, conduisant la plus belle
     arme de l'Europe pour teindre la dernire tincelle de libert
     chez un peuple grandement courageux et grandement opprim; de
     l'autre ct, les restes dsesprs d'une nation vaillante, se
     dvouant pour sauver leur patrie saignante ou prir avec elle.
     Libert! tu es d'un grand prix en vrit et inestimable srement,
     car jamais tu ne peux tre trop chrement achete![743].

          [Note 743: _To lord Buchan_, 12th Jan 1794.]

On imagine avec quels sentiments il parcourut le champ de bataille, et
suivit sur le terrain toutes les pripties de la journe. Il vit
l'endroit o tait campe l'arme qu'douard II amenait lui-mme,
forte de cent mille hommes, une des plus belles du moyen-ge et qui
semblait toute d'acier. C'est sur la rive droite du ruisseau du
Bannock, par lequel les deux armes taient spares[744]. Sur les
pentes de l'autre bord, s'talaient les troupes cossaises, qui ne
comptaient pas plus de trente mille hommes. Le ruisseau franchi, on
foule le site mme de la bataille. Voici la tourbire de Milton, sur
laquelle Bruce comptait pour dfendre son aile gauche. Voici, sur sa
droite, le champ qu'il avait fait creuser de trous recouverts de
feuillages et semer de chausse-trapes[745]. Voici l'endroit o le
chevalier anglais Henri de Bohun, le reconnaissant au cercle d'or qui
ornait son casque, tandis qu'il parcourait les rangs sur un petit
poney, vint le provoquer  un combat singulier. Bruce accepta,
quoiqu'il et entre les jambes une monture frle et  la main une
hache de guerre seulement. Quand de Bohun arriva sur lui, lance
baisse, de tout le poids de son lourd coursier de guerre, il l'vita
en faisant tourner son petit cheval, et se dressant sur ses triers
assna un coup qui brisa le casque de son ennemi comme une
noisette[746] et fit clater le manche de sa bonne hache dans son
gantelet de fer. C'tait de bon augure. Voici le lieu o les terribles
archers anglais, qui savaient envoyer leurs flches aux dfauts des
plus fines cottes de mailles de Milan[747] et avaient gagn tant de
batailles, furent culbuts par la petite cavalerie de Bruce. Voici
l'espace o les fantassins cossais, forms en groupes compacts et
hrisss de lances, selon l'exemple rcemment donn par les Flamands
 Courtrai, brisrent l'effort de la chevalerie anglaise[748]. C'est
ici que les claymores et les haches de Lochaber besognrent rudement.

          [Note 744: Pour la visite du champ de bataille, voir
          _Shearer's Guide to Stirling_, avec le plan.]

          [Note 745: Tytler. _History of Scotland_, tom. I, chap. III,
          p. 115.]

          [Note 746: Walter Scott. _Lord of the Isles._ Canto VI.
          15.--Voir aussi son rcit dans ses _Tales of a Grand
          Father_, chap. X.]

          [Note 747: Hill Burton. _History of Scotland_, tom. II, p.
          267.]

          [Note 748: Hill Burton. _History of Scotland_, tom. II, p.
          265.]

  L on put voir, de mainte faon,
  De braves faits accomplis puissamment;
  Et maints, qui taient agiles et forts,
  Bientt furent gisants sous les pieds, tout morts;
  L o tout le champ tait rouge de sang!
  Les armes et les habits qu'ils portaient
  De sang taient si fort souills
  Qu'on ne pouvait les reconnatre[749].

          [Note 749: John Barbour. Presque tous les dtails de la
          bataille sont  l'origine fournis par le pome pique du
          vieux pote sur Robert Bruce. On en trouvera des extraits,
          qui permettent de reconstituer la scne de Bannockburn, dans
          _Poets and Poetry of Scotland_ de James Grant-Wilson, et
          surtout dans le _Book of Scottish Poems_ de J. Ross.]

Voil  gauche, un peu en arrire, _Gillies' hill_, la colline des
valets, derrire laquelle Bruce avait fait placer les bagages et la
valetaille. Au milieu de la bataille, cette tourbe vint couronner la
hauteur pour regarder de loin. Quand les Anglais, dj branls,
virent paratre cette multitude sur la ligne du ciel[750], ils crurent
que c'taient des secours et se dbandrent. Ce fut une des plus
cruelles droutes qui aient frapp l'orgueil anglais. Et o est la
pierre dans laquelle Bruce planta son tendard o le lion d'cosse
frmissait dans des plis carlates? C'est l! C'est ce bloc bleutre
encore perc d'un trou, _the bored stone_. Elle est consacre par la
pit des cossais, et on a d depuis l'entourer d'une cage de fer,
pour empcher qu'elle ne dispart en reliques.

          [Note 750: Hill Burton, tom. II, p. 268.]

Tous les dtails de cette journe taient connus de Burns, car le
pome pique que le vieux John Barbour a crit sur Bruce tait, dans
des versions modernises, un des livres rpandus parmi les paysans.
Pendant cette visite, une motion puissante le transporta. Elle vit
encore dans son journal et en soulve les notes rapides jusqu' un ton
lyrique.

     Le champ de Bannockburn--le trou o le glorieux Bruce a plant
     son tendard. Ici nul cossais ne peut passer indiffrent. Je
     m'imagine voir mes vaillants, mes hroques compatriotes paratre
     sur la colline et descendre sur les dvastateurs de leur contre,
     les meurtriers de leurs pres et--la moindre veine enflamme de
     noble vengeance et de juste haine--avancer  grands pas, avec
     plus d'ardeur,  mesure qu'ils approchent de l'ennemi cruel,
     insultant, altr de sang. Je les vois se runir et se fliciter
     dans ce glorieux triomphe sur le champ de victoire, se
     rjouissant de leur chef hroque et royal, de leur libert et de
     leur indpendance sauves[751].

          [Note 751: _Journal of the Highland Tour_, 26th August
          1787.]

Quand il arriva auprs de la pierre sacre, il implora le ciel pour
son pays. Il y a deux heures, j'ai dit une fervente prire pour la
vieille Caldonie au-dessus du trou dans la pierre de schiste bleu o
Robert Bruce fixa son tendard royal sur les bords du ruisseau de
Bannockburn.[752] Toute cette journe est chaude et enthousiaste. Les
jeunes cordes de son coeur se sont remises  vibrer. Ces heures
passes sur le champ de Bannockburn ne furent point perdues. Il n'en
sortit rien sur les lieux mmes. Mais elles demeurrent dans son me,
se mlrent  elle, attendirent dans une fcondation latente. Plus
tard, le moindre choc, une minute propice, un rien, les rveilla et
elles donnrent l'admirable _Ode de Bruce_  ses soldats. John Barbour
raconte que, avant la bataille, Bruce fit proclamer que, si
quelques-uns n'taient pas rsolus  vaincre ou  mourir avec honneur,
ils avaient libert de quitter l'arme. Mais les soldats poussrent un
grand cri et rpondirent d'une voix qu'ils voulaient attendre
l'ennemi[753]. Ce moment frappa Burns et lui inspira une ode qui
restera comme l'expression lyrique de cette victoire.

          [Note 752: _To Robert Muir_, 26th August 1787.]

          [Note 753: John Barbour. _The Bruce._]

  cossais, qui avec Wallace avez vers votre sang,
  cossais, que Bruce a souvent conduits,
  Venez! voici votre lit sanglant
  Ou la victoire!

  Voici le jour et voici l'heure!
  Voyez le front de bataille s'assombrir,
  Voyez approcher l'arme du fier douard,
  Les chanes, l'esclavage!

  Qui veut tre un valet et un tratre?
  Qui peut remplir la fosse d'un lche?
  Qui est si vil que d'tre esclave?
  Qu'il tourne et se sauve!

  Qui, pour le roi et la loi d'cosse,
  Veut tirer bravement l'pe de la Libert,
  En homme libre vivre, ou en homme libre tomber,
  Qu'il vienne avec moi!

  Par les malheurs et les peines de l'oppression!
  Par vos fils dans des chanes serviles!
  Nous puiserons nos plus profondes veines,
  Mais eux seront libres!

  Abattez le fier usurpateur!
  Un tyran tombe dans chaque ennemi!
  Dans chaque coup est la Libert!
  Accomplissons ou mourons![754]

          [Note 754: _Robert Bruce's march to Bannockburn._]

La traduction ne peut rendre l'nergie brve, concentre, la sensation
d'action qui sont dans ces vers, dont l'accompagnement serait une pe
frappant un bouclier. C'est un fragment de Tyrte. Cette pice est
devenue pour les cossais une sorte de _Marseillaise_.

En sortant du champ de bataille de Bannockburn, Burns arriva 
Stirling, dans l'aprs-midi de la mme journe, tout vibrant de
patriotisme. Aucun lieu n'tait plus propre  augmenter ces
dispositions, car aucun ne fait revivre davantage l'ancienne cosse,
dans ses annales guerrires et son existence nationale. Stirling est
une rduction d'dimbourg, ou plutt c'est dimbourg elle-mme dans
ses commencements. Elle est forme de la mme manire exactement: un
chteau-fort bti sur un roc norme, isol dans la plaine,  pic de
trois cts, et, sur un dos de terrain descendant du rocher, une
longue rue qui se rpand et s'accroche aux deux pentes. Elle n'a pas
l'apparence gigantesque et dominatrice de sa grande soeur de
l'embouchure du Forth; mais elle est d'un pittoresque trs fier et
trs martial. Au lieu de remplir et d'craser tout l'horizon, elle y
figure seulement et l'largit plutt; ce n'est pas la reine imposante
sur son trne de rochers, mais un chevalier errant qui, dans les
lignes brusques et heurtes de son armure, traverse la plaine.

Ses annales n'ont pas la profondeur de vie religieuse et littraire
d'dimbourg. Elles n'manent pas d'elle-mme, comme dans cette grande
ville o, de la fournaise d'une population ardente, sortaient les
vnements et coulait l'histoire. Elles proviennent de sa situation,
car elle est la clef des Hautes-Terres; les faits dont elle garde la
mmoire se sont passs plutt  propos d'elle et autour d'elle que par
elle. Mais elles ont un caractre particulier, et si elles sont moins
populaires, elles ont un tour plus chevaleresque et plus royal.
Stirling fut pendant longtemps le sige de la royaut. Alexandre I y
mourut en 1124, et Guillaume le Lion en 1214. Surtout elle fut la
ville des Stuarts. C'est l que vcut Jacques I, le roi-pote, l'lve
de Chaucer; Jacques II y naquit; Jacques III en fit sa rsidence
favorite; Jacques IV, qui devait prir avec la fleur d'cosse sur le
fatal champ de Flodden, y naquit en 1474; Jacques V, le pre de Marie
Stuart, y passa presque toute sa vie; Marie Stuart y fut couronne;
c'est l que Darnley lui fit sa cour; et c'est l aussi que Jacques
VI, leur fils, fut proclam roi  l'ge de treize mois, puis lev
sous la rude discipline du clbre Robert Buchanan, tandis que sa mre
songeait  lui dans sa prison. C'est  Stirling que les Stuarts ont
laiss le plus de traces de leurs gots artistiques, et plac les
quelques difices que les troubles de leurs rgnes et la pnurie de
leurs coffres leur permirent de btir. Jacques III y fit construire la
salle du Parlement et une chapelle royale, qui fut reconstruite par
Jacques VI. Ce palais, d'une richesse excessive et barbare, est
l'oeuvre de Jacques V.[755] Il avait pous deux franaises:
Madeleine, fille de Franois I, puis Marie de Guise; il avait pris
dans son sjour en France le got des constructions, qui fut un des
traits de la Renaissance franaise. Celte ornementation massive,
surcharge et grossirement luxuriante, cette sculpture tourmente,
drgle jusqu'au grotesque, abondante en postures forcenes, en
contorsions, en lourds caprices, cet encombrement de figures o
foisonnent les personnages de la mythologie, de l'antiquit et de la
vie contemporaine, o Omphale, Perse, Diane, Vnus se coudoient, o
Cloptre avec son aspic a sa niche, le roi Jacques et sa reine leur
portrait, l'chanson et les officiers de la cour leur statuette,
ple-mle dans un grouillement de cratures et d'animaux innoms, ce
travail rude de la pierre, la luxure non pas lgante mais bestiale de
certains sujets, tout cela est bien la Renaissance dans des esprits
mal dgrossis et brutalement pris du beau. C'est bien l'image des
Stuarts: des mes d'un fond encore barbare et inculte, touches et en
partie gtes par la corruption affine du continent. Des lgendes de
toute espce habitent ces vieilles murailles. C'est par cette fentre
que Jacques II, aprs avoir dans une discussion frapp de deux coups
de dague le comte de Douglas  qui il avait envoy un sauf-conduit
sous le sceau royal, fit jeter son cadavre dans la cour. Par ce
sentier qui descend derrire le chteau, Jacques V s'chappait, sous
des dguisements divers, pour s'informer des dolances de ses sujets
et surtout pour courir les aventures d'amour. C'tait un roi galant.
Quand, dans ses expditions, il arrivait qu'on lui demandt son nom,
il disait qu'il tait le fermier de Ballengeich, d'aprs le nom du
sentier. Il rencontrait ainsi toutes sortes de chances ou de mauvais
pas[756]. Sa mmoire est reste populaire un peu  la faon de celle
de notre Henri IV, et dans les recueils de chansons cossaises, il y
en a quelques-unes qu'on lui attribue et qui clbrent ses exploits
galants. C'est ainsi que, dans ce cadre plus fait  leur taille, les
Stuarts ont laiss des souvenirs en quelque sorte plus intimes et plus
familiers. Leurs qualits revivent l mieux qu'ailleurs: leur
bravoure, leur don hrditaire de posie, leur spontanit de coeur,
leur remarquable effort pour tablir un peu de justice en abaissant
les nobles, et l aussi revivent leurs faiblesses. En visitant le
chteau, Burns avait devant lui toute cette race fameuse, dans un
tableau de somptuosits, de galanteries, de faits d'audace, de vues
politiques, ramasss les uns contre les autres par la perspective du
pass. Cet loignement, o tout ce qui fut ordinaire tait effac, lui
faisait paratre plus brillantes ces poques disparues.

          [Note 755: Sur les souvenirs historiques de Stirling et les
          constructions, voir _Shearer's Guide to Stirling_.]

          [Note 756: Voir les aventures de Jacques V, dans les _Tales
          of a Grand Father_ de Walter Scott, qui excellait dans ce
          genre anecdotique, le chap. XXVII.]

Mais la beaut de Stirling, c'est l'incomparable panorama qu'on
dcouvre de la terrasse du chteau. Devant une range de montagnes qui
barre l'horizon du ct du Nord, une vaste plaine s'tend, unie et
riche, au milieu de laquelle le Forth coule avec de grands mandres
lumineux, formant une suite de pninsules vertes qui entrent les unes
dans les autres et alternent de chaque ct du fleuve. Au dire des
voyageurs, c'est un des plus beaux paysages qu'il y ait en Europe;
c'est srement un des plus nobles qu'il soit possible de concevoir.
Les lignes en sont si calmes et si imposantes, les sinuosits du
fleuve sont si majestueuses, les montagnes, dans leur contour ample et
srieux et leur couleur d'un azur fonc admirable, sont si
solennelles, qu'on dirait un grand paysage historique, dessin par un
matre aussi fier et grave que Poussin et plus puissant que lui, pour
servir de thtre  de grandes actions humaines. Et en vrit c'est
ici le sol pique et hroque de l'cosse. Sans parler de Bannockburn,
voil l'endroit o fut le vieux pont de bois prs duquel Wallace
crasa l'arme anglaise et sauva son pays. Les noms des deux grands
dfenseurs de l'cosse sont l runis. Qu'on se rappelle les lectures
d'enfance de Burns, et ce qu'il en dit: la vie de Wallace versa dans
mes veines une passion cossaise qui y bouillonnera jusqu' ce que les
cluses de la vie se ferment dans le repos ternel, et qu'on imagine
son enthousiasme, lorsqu'il salua ces lieux pleins de la mmoire de
son hros[757]. Il contemplait ce tableau admirable, au moment du jour
o il prend toute sa majest, sous un de ces couchers de soleil qui
sont la magnificence de l'cosse. Quand une lumire incarnate, en mme
temps lgre et profonde, s'panche du ciel et, tout en laissant aux
objets leur fond de couleur, les rassemble dans une mme nuance et en
simplifie les lignes agrandies, le merveilleux paysage s'harmonise
encore davantage et reoit une beaut auguste. Il revt alors, tant il
se spiritualise en un accord et une unit suprieurs, une expression
presque uniquement morale, une noblesse, un prestige, qui inspirent
une sorte de respect. Ce n'est plus une suite de montagnes et de
terrains, c'est le dcor solennel et l'apothose des souvenirs qui
s'lvent de cette plaine. C'est un moment inoubliable, et il est
certain que Burns y assista: Je reviens juste  l'instant du chteau
de Stirling, j'ai vu, par le soleil couchant, la perspective
magnifique des dtours du Forth qui traverse la riche plaine de
Stirling et borde la plaine de Falkirk galement riche[758]. Bien
qu'il n'ait pas pu lire ce spectacle avec la prcision de notation que
nous, de ce temps-ci, y apportons, il est impossible, dans l'tat
d'esprit o il tait, qu'il n'en ait pas ressenti la grandeur.

          [Note 757: Il avait song et songeait peut-tre encore 
          crire un pome sur Wallace. Voir la lettre _To Mrs Dunlop_,
          15th Jan. 1787.]

          [Note 758: _To Robert Muir_, 26th Aug. 1787.]

Cette journe, avec Bannockburn le matin et Stirling le soir, tait
trop pour lui. Il redescendit du chteau, ivre de ce singulier
patriotisme historique, la tte pleine des visions de la royaut
d'autrefois, qui hantent le vieux palais[759]. Il tait dans un tat
d'excitation trs grand. Lorsqu'il fut rentr  l'auberge, il n'y tint
plus et, selon la singulire habitude qu'il avait prise depuis quelque
temps d'crire sur les vitres avec le diamant qu'il avait au doigt, il
traa les vers suivants:

          [Note 759: Voir la lettre du Dr Adams  Currie. _Life of
          Burns_, p. 40.]

  Ici, jadis, les Stuarts rgnrent glorieux,
  Et ordonnrent les lois pour le bien de l'cosse;
  Mais maintenant, sans toit, leur palais subsiste,
  Leur sceptre est tenu par d'autres mains;
  Il est tomb, en vrit, tomb jusqu' terre,
  O les reptiles rampants prennent naissance.
  La ligne malheureuse des Stuarts est partie;
  Une race trangre occupe leur trne,
  Une race idiote, perdue d'honneur;
  Qui la connat le mieux la mprise le plus[760].

          [Note 760: _Written by Somebody on the Window of an Inn at
          Stirling, on seeing the Royal Palace in Ruins._]

C'tait une insulte bien gratuite  la famille rgnante. C'tait en
mme temps une grosse imprudence. Ces vers firent plus de bruit que
Burns probablement ne s'y attendait. Ils furent copis, reproduits et
attaqus dans des journaux. Quelques mois aprs, quand il fit des
dmarches pour entrer dans l'excise, on les lui rappela: J'ai t
interrog comme un enfant sur mes affaires, et blm et tanc pour mon
inscription sur la fentre de Stirling[761]. Qui sait mme le mal
qu'ils lui firent? Bien qu'il soit difficile de dterminer les
possibilits manques, on ne peut s'empcher de penser que, sans cet
outrage, il et pu avoir du gouvernement une de ces pensions donnes
alors aux hommes de lettres,  laquelle personne n'avait plus droit
que lui, qu'il n'obtint jamais et qui et chang sa vie. Mais pour le
moment il ne s'inquitait pas de ces choses futures, et il continua sa
route, tout entier aux choses du pass.

          [Note 761: _To Clarinda_, 27th Jan. 1788.]

Cette ardeur patriotique persista pendant la plus grande partie du
voyage; elle en est mme la note caractristique. De chacun des champs
de bataille qu'il visita, et ils ne manquent point sur cette route qui
pntre dans les Hautes-Terres, Burns semble avoir rapport de
durables impressions. Elles ne se manifestrent pas  l'endroit et au
moment mmes; ainsi que l'ode de Bruce, elles attendirent leur heure
d'inspiration. Mais dans ses chansons reparaissent presque tous les
noms de ces combats.

En sortant de Stirling, prs de la petite ville de Dunblane, il
rencontra l'endroit o, lors de la premire rvolte jacobite de 1715,
fut livre la bataille de Sheriffmuir. Ce fut une singulire bataille.
L'arme jacobite commande par le comte de Mar, et l'arme royaliste
sous les ordres du duc d'Argyle, taient spares par un renflement de
terrain qui a la forme d'une calotte sphrique trs rgulire, en
sorte que, en quelque point qu'on se trouve de la base, la vue est
coupe par une courbe qui semble toujours la mme. Il advint que les
deux armes, invisibles l'une  l'autre, n'arrivrent pas  se
rencontrer de front, et que chacune, cherchant l'ennemi  droite,
dborda la gauche de l'autre[762]. Il en rsulta deux victoires et
deux dfaites: la droite de Mar ayant enfonc la gauche d'Argyle, et
la droite d'Argyle ayant dispers la gauche de Mar; si bien qu' la
fin les deux adversaires restrent l'un en face de l'autre, surpris
d'tre vainqueurs et vaincus en mme temps. Ils revendiqurent tous
deux la journe. En ralit l'avantage tait rest  Argyle. Ce
dnoment bizarre avait t clbr par une ancienne chanson, dont le
refrain rendait bien la stupfaction des deux partis:

          [Note 762: Cette situation est trs bien explique par Hill
          Burton, _History of Scotland_, t. VIII, p. 316-20.]

  D'aucuns disent que nous gagnmes,
  D'aucuns disent qu'ils gagnrent,
  Et d'aucuns disent que personne n'a gagn du tout, homme:
  Mais d'une chose je suis sr,
  C'est qu' Sheriffmuir
  Il y eut une bataille que j'ai vue, homme:
  Et nous nous sauvmes et ils se sauvrent,
  Et ils se sauvrent et nous nous sauvmes,
  Et nous nous sauvmes et ils se sauvrent bien loin, homme[763].

          [Note 763: On trouvera cette vieille chanson, _The Battle of
          Sheriff-Muir_, dans toutes les collections de chansons
          cossaises; nous la prenons dans le recueil de Whitelaw.]

Tout en conservant un peu de la raillerie du vieux couplet, Burns
voqua un tableau plus tragique. Ce qui semble l'avoir frapp c'est la
fureur de ces chocs, o les Highlanders, aprs avoir enfonc leurs
bonnets bleus sur leurs yeux, partaient en courant, dchargeaient
leurs fusils et leurs pistolets, les jetaient et, se ruant sur
l'ennemi, tailladaient  grands coups de claymore. Il eut comme la
sensation de la rapidit, du haltement et du cliquetis de ces
rencontres sans fume, muettes, blmes et farouches comme toutes les
mles  l'arme blanche, dont les morts ont une expression haineuse et
montrent leurs dents serres.

   venez-vous ici pour fuir la bataille
  Ou garder les moutons avec moi, homme?
  Ou bien tiez-vous  Sherra-Moor,
  Et vtes-vous la bataille, homme?--
  J'ai vu la bataille, rade et drue,
  Et maint foss coulait rouge et fumant;
  De crainte mon coeur battait
  D'entendre les coups, de voir par nues
  Les clans sortir des bois, en haillons de tartans,
  Qui voulaient saisir les trois royaumes, homme.

  Les gars en habits rouges, avec les cocardes noires,
  Ne furent pas lents  les rencontrer, homme;
  Ils s'lancrent et poussrent, et le sang jaillit,
  Et maint corps tomba, homme.
  Le grand Argyle conduisait ses files,
  Je crois qu'elles brillaient  vingt milles;
  Ils frapprent dans les clans comme dans des jeux de quilles,
  Ils coupaient, tailladaient, les claymores tintaient,
  Et  travers tout ils fonaient et hachaient et brisaient,
  Si bien que ceux qui devaient mourir, moururent, homme.

  Mais si vous aviez vu les gare en kilts
  Et en culottes de tartan bigarr,
  Quand, face  face, ils dfirent mes whigs
  Et les fidles du covenant.
  En lignes tendues en long et en large,
  Quand les bayonnettes rencontrrent les boucliers,
  Et que des milliers se ruaient  la charge,
  Avec la fureur des Hautes-Terres, hors des fourreaux
  Ils tirrent leurs lames mortelles, si bien que hors d'haleine
  Les ntres s'enfuirent comme des colombes effrayes, homme.

  Ils ont perdu quelques vaillants gentilshommes,
  Parmi les clans des Hautes-Terres, homme!
  Je crains que mylord Panmure ne soit tu
  Ou aux mains de ses ennemis, homme.
  Maintenant si tu veux chanter cette double fuite;
  Les uns tombrent pour l'injustice, les autres pour le droit;
  Mais beaucoup dirent bonne nuit au monde;
  Dis comment, ple-mle, au bruit des mousquets,
  Les Tories tombrent et les Whigs vers l'enfer
  S'enfuirent en troupes pouvantes, homme[764].

          [Note 764: _The Battle of Sheriff-Muir._]

Un peu plus haut, il rencontra le site de la bataille de
Killiecrankie. C'est une des plus populaires de l'histoire cossaise,
non pas autant par l'importance des forces qui y furent engages ou
des vnements qui y furent dcids, que par le cadre formidable du
paysage, par les circonstances qui sont caractristiques des
rencontres entre highlanders et rguliers, et par le trpas de
Claverhouse, vicomte de Dundee, le chef du parti royaliste. La passe
de Killiecrankie, troite et noire, pntre tortueusement entre deux
murailles de rochers souvent  pic, dresses l'une contre l'autre. 
leurs pieds, un torrent bondit, rugit et cume en chutes et
cataractes, ou file d'un trait, sombre, sourd, lisse et luisant comme
une coule de mtal, avec un air plus dangereux encore. On pense 
ces redoutables dfils faits pour l'gorgement d'une arme. C'est au
haut de cette passe que Mackay, le gnral anglais, avait rang son
arme sur un plateau troit, entre cette gorge qu'il venait de
traverser et des pentes escarpes de montagnes[765]. Celles-ci taient
occupes par Dundee et ses highlanders Jacobites. Se lanant sur la
dclivit du terrain, ils se rurent sur l'arme anglaise, avec une
force d'avalanche, et la prcipitrent dans la passe, o ils se
jetrent ple-mle avec elle. Ils massacrrent leurs adversaires
jusque parmi les rocs du torrent[766]. On montre encore _le saut du
soldat_, o un des vaincus, sentant au-dessus de ses paules la
claymore d'un highlander, franchit un des bras du torrent d'un bond
dsespr. En quelques instants 2000 hommes furent sabrs ou noys
dans ce gouffre. Mais le gnral vainqueur tomba atteint dans le geste
mme de la victoire; au moment o, le bras lev, il agitait son
chapeau, une balle le frappa au dfaut de la cuirasse, prs de
l'aisselle[767]. Avec l'ambitieux et habile Claverhouse, tombrent les
dernires esprances de Jacques II. Ces choses se passrent le 24 Juin
1689.

          [Note 765: Lire, sur cette marche  travers la passe,
          Macaulay, _History of England_, ch. XIII.]

          [Note 766: Voir une trs claire description dans Hill
          Burton, _History of Scotland_, tome VII, p. 375-83.--Un
          tableau trs pittoresque de la _furia_ des Highlanders dans
          Walter Scott, _Tales of a grand Father_, chap. LVI,--et le
          rcit de Macaulay, _History of England_, chap. XIII.]

          [Note 767: Walter Scott, _Tales of a grand Father_, chap.
          LVI.]

Il tait peu probable que Burns parcourrait ces lieux clbres sans en
recevoir une motion. Et en effet on a de lui une bataille de
Killiecrankie, comme on avait eu une bataille de Sheriffmuir.

  D'o venez-vous si brave, garon,
  D'o venez-vous si faraud, ?
  D'o venez-vous si brave, garon?
  Avez-vous pass par Killiecrankie, ?

  Si vous aviez t o j'ai t,
  Vous ne seriez pas si fringant, ;
  Et si vous aviez vu ce que j'ai vu,
  Sur les pentes de Killiecrankie, .

  Je me suis battu sur terre et battu sur mer,
  Et battu  la maison avec ma vieille tante, ;
  Mais j'ai rencontr le dmon et Dundee,
  Sur les pentes de Killiecrankie, .

  Le hardi Pitcur tomba dans un sillon,
  Et Claverhouse reut un mauvais coup, ;
  Sans quoi, j'aurais repu un pervier d'Athole,
  Sur les pentes de Killiecrankie, .[768]

          [Note 768: _The Battle of Killiecrankie._]

D'aprs le ton mme de ces pices, on voit que Burns refltait avec
justesse le sentiment cossais, que ce ft le haut enthousiasme d'une
grande action nationale comme  Bannockburn ou le dfi railleur et
goguenard de rencontres moins dcisives.

Il n'est pas surprenant qu'en arrivant sur le champ de bataille de
Culloden, il ait prouv une motion trs poignante. C'est pour les
voyageurs les plus indiffrents une promenade attristante que de
traverser cette lande marcageuse, plate et sombre. Sauf une petite
colline noirtre, couronne de sapins funbres qui lui donnent un air
de cimetire, la monotone tendue brune des bruyres s'allonge de
toutes parts, a peine tachete de quelques plaques vertes, aux
endroits o les morts furent enterrs[769]. Pour un cossais qui sait
les dtails et les consquences de la bataille, cette tristesse du
lieu s'accrot et se prcise de souvenirs et de regrets. Que de fautes
commises, dont une seule vite et pu changer la face et la suite des
choses! Cette vaste plaine, unie comme un champ de manoeuvres pour
l'artillerie et la cavalerie, tait le pire terrain qu'on pt choisir
pour les malheureux highlanders. Il est impossible, dit Hill Burton,
de regarder ce dsert, sans un sentiment de compassion, pour
l'impuissance d'une arme de highlanders en un pareil endroit[770].
Au dernier moment, lord George Murray avait propos de se retirer
derrire la petite rivire de la Nairn et d'y attendre des renforts.
Si on l'avait cout, rien peut-tre n'tait perdu. Et si du moins ces
malheureux avaient combattu dans des conditions ordinaires, mais non!
Toute la nuit on les a surmens, dans une marche pour surprendre le
camp ennemi. Ils sont arrivs en vue des tentes, quand l'aurore
paraissait et que les tambours battaient le rveil[771]. Le coup est
manqu; il faut regagner les positions. Au moment o l'ennemi arrive,
ils sont tellement harasss de fatigue, mins par la faim, extnus de
sommeil et d'puisement, qu'on est oblig de les secouer pour les
rveiller[772]. Quand ils sont rangs en bataille, les boulets ennemis
font des sentiers dans leurs rangs; ils sont sans cavalerie, et ont
quelques canons dont les artilleurs sont absents. Ils demandent avec
rage la permission de courir en avant; des ordres tardifs et mal
donns les lancent par fragments, une aile avant l'autre; des
tiraillements d'amour-propre entre les clans brisent l'unit et
l'imptuosit de l'lan. Les highlanders se jettent en dsordre dans
la fusillade, sur les baonnettes des Anglais, et tombent par
tas[773]. La droute est rapide et irrmdiable; c'est la fin du bref
et brillant roman de Charles-douard, la dernire des batailles o ait
palpit le coeur de l'cosse. Et rien pour clairer ce dsastre. Sur
cette lande funeste, funbre et farouche, pse encore la cruaut des
vainqueurs. Des moribonds gorgs, des prisonniers fusills ou
assomms  coups de crosse; ces masures, o des bergers avaient
recueilli des blesss, mises en flammes, les portes fermes, et
croulant sur des clameurs dsespres; ces fuyards hachs  coups de
sabre, toutes les horreurs s'ajoutent  l'horreur de cette plaine
maudite[774].

          [Note 769: Voir le _Guide to Culloden Moor_, by Peter
          Anderson of Inverness, avec le plan.]

          [Note 770: Hill Burton, _History of Scotland_, tome VIII, p.
          488.]

          [Note 771: Hill Burton, _Id._]

          [Note 772: Walter Scott, _Tales of a grand Father_, chap.
          LXXXIII.]

          [Note 773: Il y a une trs complte description de la
          bataille dans le _Guide_ de Peter Anderson; voir aussi le
          rcit de Walter Scott, chap. LXXXIII et les pages d'Amde
          Pichot dans son _Histoire de Charles-douard_, chap. XXXI et
          XXXII.]

          [Note 774: Voir les extraits des _Jacobite memoirs of the
          Rebellion of 1745_, de Robert Chambers, donns par Peter
          Andersen.]

Ces dsastres, ces forfaits taient encore rcents,  l'poque o
Burns visita le champ de bataille. Il y apportait la pense de la part
prise par son pre  cette rvolte de 45, et il tait
particulirement dispos  ressentir tout ce qui s'y rattachait. Dans
son journal, il a not cette visite en quelques mots mais qui semblent
contenir bien des choses qu'il ne se souciait pas d'crire: Travers
le moor de Culloden, rflexions sur le champ de bataille. Ces
rflexions portaient sans doute sur ces dsespoirs causs par tant de
vies fauches.

  La jolie fille d'Inverness
  Ne peut plus connatre ni joie, ni plaisir;
  Car, le soir et le matin, elle dit: hlas!
  Et toujours les pleurs amers aveuglent ses yeux.
  Moor de Drumossie--jour de Drumossie:
  Ce fut un affreux jour pour moi!
  Car l j'ai perdu mon pre aim,
  Mon pre aim et trois frres.

  Leur linceul fut l'argile sanglante,
  Leurs tombes, on les voit verdir:
  Et prs d'eux gt le plus cher gars
  Qu'ait jamais bni le regard d'une femme!
  Maintenant malheur sur toi,  cruel seigneur,
  Homme de sang, je crois que tu l'es,
  Car tu as rendu dsespr maint coeur
  Qui jamais ne blessa ni les tiens ni toi[775].

          [Note 775: _The Lovely Lass of Inverness._]

Et des morts de Culloden sortit aussi cette plainte plus touchante
encore, la _Lamentation de la veuve des Hautes-Terres_.

  Oh! je suis venue dans les basses terres,
  Ochon, ochon, ochrie!
  Sans un penny dans ma bourse,
  Pour m'acheter un repas.

  Ce n'tait pas ainsi dans les collines des Hautes-Terres,
  Ochon, ochon, ochrie!
  Pas une femme dans la vaste contre
  N'tait aussi heureuse que moi.

  Car alors je possdais vingt vaches,
  Ochon, ochon, ochrie!
  Qui paissaient l-bas sur la haute colline
  Et me donnaient du lait.

  Et l-bas j'avais trois-vingts brebis,
  Ochon, ochon, ochrie!
  Qui bondissaient sur les jolies collines
  Et me donnaient de la laine.

  J'tais la plus heureuse de tout le clan;
  Tristement, tristement je puis gmir,
  Car Donald tait l'homme le plus beau,
  Et Donald tait  moi.

  Lorsque Charlie Stuart arriva enfin,
  Si loin, pour nous rendre libres,
  Le bras de mon Donald tait ncessaire
   l'cosse et  moi.

  Leur triste sort, qu'ai-je besoin de le dire?
  Le droit dut cder  l'injustice;
  Mon Donald et sa contre tombrent
  Sur le champ de Culloden.

  Ochon!  Donald, oh!
  Ochon, ochon, ochrie!
  Pas une femme dans le vaste monde
  Aussi misrable maintenant que moi[776].

          [Note 776: _The Highland Widow's Lament._]

Mais, outre celles-l, Burns semble avoir recueilli d'autres
impressions, parses par tout le pays. La rpression, aprs la
victoire de Culloden, fut une des plus atroces et implacables qui
aient jamais teint dans le sang les cendres d'une rbellion. Elle a
laiss sur le duc de Cumberland une marque indlbile; il porte dans
l'histoire le nom de boucher. Le pays entier fut saccag de fond en
comble; on pouvait voyager des journes  travers les valles
dpeuples, sans voir une chemine fumer ou entendre un coq
chanter[777]. Les hommes furent traqus et abattus  coups de fusils
comme, des loups, les chteaux dmolis, les chaumires incendies, les
troupeaux enlevs, les femmes et les enfants jets nus, grelottants
dans la nuit et les solitudes glaciales des monts[778]. On en voyait
qui se tranaient derrire les pillards et imploraient un peu de sang
ou les entrailles de leurs propres troupeaux. Ils prissaient de
froid et de faim[779]. La sauvagerie des soldats tait parfois plus
hideuse, ils furent coupables de toutes sortes d'outrages envers les
femmes, la vieillesse et l'enfance[780]. Une mare de sang auprs de
dcombres calcins tait le tableau de tout le pays. Heureux lorsque
les hommes pouvaient s'chapper, fuir  l'tranger pour un exil sans
terme. On peut imaginer ce que des temps pareils voient de douleurs,
de sparations, de dchirements, temps excrs o toutes les figures
ont des larmes. Une immense maldiction, faite de milliers de
sanglots, de gmissements, d'adieux et de rles, monta de partout, des
valles, de la plaine, des collines, des monts, comme le cri de
l'cosse. Il sembla que le vent qui passait sur les bruyres portait
des plaintes humaines et disait au ciel des choses douloureuses.

          [Note 777: R. Chambers, cit par Peter Anderson, p. 103.]

          [Note 778: Smollett, cit par Peter Anderson, p. 103.]

          [Note 779: Lord Mahon, _History of England_.]

          [Note 780: Walter Scott, _Tales of a grand Father_, chap.
          LXXXIV.--Voir aussi ces horreurs dans Amde Pichot, chap.
          XXXIII.]

Dans une ode admirable de colre et de courage qu'il a appele _Les
Larmes de l'cosse_, et qui le fera vivre comme pote, Smollett avait
exprim cette suprme affliction de sa patrie.

  Gmis, malheureuse Caldonie, gmis
  Sur ta paix bannie, tes lauriers dchirs!
  Tes fils, longtemps fameux pour leur valeur,
  Sont tendus gorgs sur leur sol natal;
  Tes toits hospitaliers
  N'invitent plus l'tranger vers la porte;
  Effondrs en ruines fumantes, ils gisent,
  Monuments de la cruaut.

  Oh! cause funeste, oh! matin fatal
  Que les ges  venir maudiront!
  Les fils se tenaient contre leur pre,
  Le pre versait le sang de ses enfants.
  Cependant, quand la rage de la bataille cessa,
  L'me du vainqueur ne fut pas apaise;
  Les abandonns, les nus durent sentir
  Les flammes dvorantes et l'acier meurtrier.

  La pieuse mre, voue  la mort,
  Abandonne, erre sur la bruyre;
  L'aigre vent siffle autour de sa tte;
  Ses orphelins sans force pleurent pour avoir du pain;
  Dpourvue d'abri, de nourriture, d'amis,
  Elle regarde les ombres de la nuit descendre,
  Et, tendue sous les cieux inclments,
  Sanglote sur ses pauvres bbs et meurt.

  Tant que du sang chaud mouillera mes veines,
  Et que le souvenir en moi rgnera non affaibli,
  Le ressentiment du destin de ma patrie
  Battra dans ma poitrine filiale;
  Et, en dpit de son ennemi insultant,
  Mon vers sympathisant coulera:
  Gmis, malheureuse Caldonie, gmis
  Sur ta paix bannie et tes lauriers dchirs[781].

          [Note 781: Smollett, _The tears of Scotland_.]

Lors du passage de Burns dans ces rgions, les traces de ces
sauvageries n'taient pas encore recouvertes. Il put apercevoir les
ruines de plus d'un chteau et s'arrter, dans mainte valle dserte,
devant des dcombres de hameaux brls. Des coeurs saignaient encore.
Il rencontra des visages qui portaient toujours l'expression de ces
temps-l. Il connut des veuves, des orphelins, de vieilles filles
restes fidles  un mort ou  un proscrit. Il glana ces douleurs.
Avec une rsonnance d'me trs belle, il fut mu de ces chagrins. Il
sentit vivre encore, dans les allusions, dans les causeries, dans les
refrains, l'indestructible dvoment aux Stuarts; il admira les
fidlits indomptables qui s'obstinaient dans ces mes de granit. Les
tenaces bruyres, attaches  leurs rocs, sont ainsi tordues par les
rafales et leur rsistent. C'est son honneur d'avoir prouv ce qui
survivait de ces jours de calamit et d'angoisse. Avec moins
d'emportement que Smollett, avec plus de posie et un sentiment plus
humain des afflictions particulires, il recueillit les dernires
larmes de l'cosse.

Il y a toute une suite de pices qui se rassemblent autour de ce
sujet. Tantt c'est un fugitif qui, cach parmi des rochers, attendant
de pouvoir passer  l'tranger, coute l'ouragan gronder et rpondre
au tumulte de son coeur. Cette pice s'appelle la _Lamentation de
Strathallan_; elle est place dans la bouche de James Drummond,
vicomte de Strathallan, qui, aprs la mort de son pre tu  Culloden,
parvint avec quelques-uns de ses compagnons  fuir en France, o il
mourut.

  Nuit trs paisse, entoure mon abri,
  Temptes hurlantes, mugissez sur ma tte,
  Torrents troubls, gonfls par l'hiver,
  Rugissez prs de ma caverne solitaire.
  Les ruisseaux de cristal au cours paisible,
  Les sjours bruyants du vil genre humain,
  Les brises d'ouest au souffle lger,
  Ne conviennent pas  mon me dsespre.

  Engags dans la cause du Droit,
  Pour redresser des torts injustes,
  Nous avons men fortement la guerre de l'Honneur,
  Mais le ciel nous refusa le succs.
  La roue de la ruine a pass sur nous;
  Pas un espoir n'ose nous accompagner;
  Le vaste monde entier est devant nous,
  Mais un monde sans un ami[782].

          [Note 782: _Strathallan's Lament._]

Ailleurs ce sont deux amants qui se quittent en se disant adieu. Ils
ont pu passer d'cosse en Irlande, d'o la fuite en France tait plus
facile. Elle l'a accompagn jusque-l; elle doit le quitter et tout ce
drame tient en une petite pice pleine de mouvement, de vaillance,
d'ineffable tristesse, qui a, ce qui est rare chez Burns, l'accent et
le tour romanesque des anciennes ballades. Le refrain en est
indiciblement mlancolique. Que de coeurs l'avaient confusment senti
en tristesse inarticule!

  C'tait pour notre roi lgitime
  Que nous avons quitt la grve de la douce cosse;
  C'tait pour notre roi lgitime
  Que nous avons vu la terre irlandaise, ma chrie,
  Que nous avons vu la terre irlandaise.

  Maintenant tout ce qu'on pouvait humainement a t fait,
  Et tout a t fait en vain;
  Mon amour et ma terre natale, adieu,
  Car il me faut traverser la mer, ma chrie,
  Car il me faut traverser la mer.

  Il se dtourna, il se dtourna,
  Sur la rive irlandaise;
  Il donna aux rnes de sa bride une secousse,
  Avec: Adieu pour jamais, ma chrie,
  Et adieu pour jamais.

  Le soldat revient des guerres,
  Le matelot de la mer,
  Mais moi j'ai quitt mon bien-aim
  Pour ne jamais nous revoir, mon chri,
  Pour ne jamais nous revoir.

  Quand le jour est parti et la nuit venue,
  Et que tout le monde est captif du sommeil;
  Je pense  celui qui est au loin,
  Pendant toute la nuit et je pleure, mon chri,
  Pendant toute la nuit, et je pleure[783].

          [Note 783: _It was a' for our rightfu' King._]

Ailleurs c'est la voix d'un banni qui arrive de par del les mers,
elle dit les douleurs de l'exil qui dcolorent les cieux les plus
brillants, et cette pense de retour et de vengeance qui met des
flammes dans les yeux des proscrits et entretient leur vie par la
haine.

  Loin des amis et de la terre que j'aime,
  Chass par la cruelle haine de la fortune,
  Loin de ma bien-aime, j'erre;
  Jamais plus je ne goterai le bonheur,
  Jamais plus je ne dois esprer trouver
  Aise  mon labeur, confort  mon souci;
  Quand le souvenir torture l'esprit,
  Les plaisirs ne font que lever le voile du dsespoir.

  Les plus brillants climats me paratront mornes,
  Les rivages fleuris me paratront dserts,
  Jusqu' ce que les destins, cessant d'tre svres,
  Rendent l'Amiti, l'Amour et la Paix.
  Jusqu' ce que la Vengeance, au front laur,
  Ramne les proscrits au pays;
  Et que chaque gars loyal et brave
  Traverse les mers et retrouv sa bien-aime[784].

          [Note 784: _Frae the Friend and Land I love._]

Parfois ce sont des notes plus lgres mais presque aussi touchantes
et aussi justes. On y sent ces souvenirs royalistes, qui persistrent
si longtemps et la faon dont ils persistaient. Ils se montraient dans
des chansons lgres, un peu railleuses, le plus souvent chantes par
les femmes. Personne n'gale celles-ci pour faire entendre dans des
refrains, o vont leurs espoirs, au moyen de finesses, de sourires,
d'allusions qui sont toutes dans la voix et insaisissables. Qu'on
imagine cette jolie chanson si pimpante, si provocante, chante par
une jolie et vaillante fille,  la barbe d'un officier hanovrien.
Comment essayer sans ridicule de mettre le doigt sur l'impertinence et
l charmante fidlit qui s'y jouent?

  C'tait un lundi matin,
  Et trs tt dans l'anne,
  Que Charlie entra dans notre ville,
  Le jeune chevalier.

  Et Charlie est mon prfr,
  Mon prfr, mon prfr,
  Charlie est mon prfr,
  Le jeune chevalier.

  Comme il montait  pied la rue
  Pour examiner la cit,
  Oh! il aperut une jolie fille
  Qui regardait par la fentre.

  Lgrement, il monta d'un bond l'escalier,
  Et frappa  la porte,
  Et la jolie fille se trouva toute prte
   laisser entrer le gars.

  Il mit sa Jenny sur son genou,
  Dans son costume des Hautes-Terres,
  Car firement il savait la faon
  De plaire  une jolie fille.

  C'est sur cette montagne couverte de bruyres,
  Et dans cette valle pleine de taillis,
  Nous n'osons pas aller traire les vaches
   cause de Charlie et de ses hommes.

  Et Charlie est mon prfr,
  Mon prfr, mon prfr,
  Charlie est mon prfr,
  Le jeune chevalier[785].

          [Note 785: _Charlie, he's my darling._]

Ou celle-ci encore, un peu plus populaire:

  Galettes de farine d'orge,
  Galettes d'orge,
   la sant,  gars des Hautes-Terres,
  Des galettes d'orge.

  Qui le premier dans un combat
  Criera le premier pourparler?
  Jamais les gars avec
  Les galettes d'orge,
  Les galettes de farine d'orge.

  Qui, dans ses jours malheureux,
  Fut loyal  Charlie?
  Qui, sinon les gars avec
  Les galettes d'orge,
  Les galettes de farine d'orge[786]!

          [Note 786: _Bannocks o' bearmeal._]

Quelquefois les souvenirs de fidlit remontaient plus haut, prenaient
un air historique comme dans cette complainte trs belle:

  Prs du mur de ce chteau, quand le jour se clt,
  J'ai entendu un homme chanter, bien que sa tte ft grise;
  Et, comme il chantait, ses larmes tombaient:
  Il n'y aura jamais de paix jusqu' ce que Jacques revienne.

  L'glise est en ruines, l'tat est en discorde,
  Tromperies, oppressions et guerres meurtrires,
  Nous n'osons pas le dire, mais nous savons qui est  blmer:
  Il n'y aura jamais de paix jusqu' ce que Jacques revienne.

  Mes sept beaux garons pour Jacques ont tir l'pe,
  Maintenant je pleure autour de leurs lits verts dans le cimetire,
  J'ai bris le doux coeur de ma fidle vieille femme:
  Il n'y aura jamais de paix jusqu' ce que Jacques revienne.

  Maintenant la vie est un fardeau qui me courbe,
  Car j'ai perdu mes fils et lui a perdu sa couronne;
  Mais jusqu' mes derniers moments mes mots sont les mmes:
  Il n'y aura pas de paix jusqu' ce que Jacques revienne[787].

          [Note 787: _There'll never be Peace till Jamie comes
          hame._]

Encore une fois, toutes ces pices n'clatrent pas sur les lieux
mmes; mais les impressions d'o elles naquirent, y furent ressenties.
Elles tombrent alors dans l'me du pote, puis, comme si le temps
n'existait pas dans certaines profondeurs intellectuelles, frmirent
un jour aussi vives, et trouvrent, dans l'esprit du moment, des
paroles et un rhythme. Des heures comme celles qu'il passa sur les
pentes de Bannockburn et,  un moindre degr, sur la bruyre de
Culloden, peuvent prendre place avec l'aprs-midi o il crasa le nid
de souris. En ces instants-l, dans l'me ouverte par l'influence des
souvenirs, de la nature, ou de la compassion humaine, une main divine
jette des germes inaperus qui seront un jour la richesse d'une vie et
les fleurs d'un gnie. Il avait raison de dire: Mon voyage  travers
les Hautes-Terres m'a vritablement inspir et j'espre avoir amass
une bonne provision d'ides potiques nouvelles[788].

          [Note 788: _To Patrick Miller_, 28th Sept. 1787.]

Toute cette partie historique du voyage fut pour Burns fconde et
bienfaisante. Il vcut hors de lui-mme et il en avait besoin. Mme la
compagnie de Nichol, jacobite enrag, ne lui fut pas ici mauvaise;
elle entretint en lui un loyalisme un peu factice, et s'il eut  s'en
repentir plus tard, il n'importe. Il fut remu par des motions, dont
quelques-unes taient nobles et ajoutrent leur noblesse  son me.

       *       *       *       *       *

Si les impressions de nature avaient t aussi abondantes et aussi
riches que les impressions historiques, ce voyage et t fcond de
tous points. Il ne parat pas que cela ft impossible. Par ses formes
plus vastes, ses mouvements plus marqus, ses accidents de terrain
plus varis et plus dramatiques, la contre des Hautes-Terres est
mieux faite pour frapper le voyageur qui la traverse que les rgions
moyennes des Borders. Elle peut plutt prendre par surprise et
transporter du premier coup. Et justement la route que suivait Burns
est une de celles o se manifestent le mieux les caractres diffrents
du pays.

Il suffit d'aller de Crieff  Kenmore, par l'htellerie d'Amulrie, en
traversant l'admirable glen Almond et en remontant la rude Glen Quoich
par le lac Frenchie, pour avoir une des plus parfaites vues de valles
que renferment les Highlands. Certainement, dit Geikie, la plus large
rgion du plus sauvage paysage qui soit dans la Grande-Bretagne, est
comprise dans les cent milles carrs de montagnes et de ravins dsols
compris entre Glen Feshie et Gleen Quoich[789]. On est au bord de ce
district,  l'endroit o de la grce se mle  la grandeur. On suit la
base de montagnes d'un dessin imposant et tranquille, d'une couleur
grave, riche et tendre. Elles sont recouvertes,  la saison o Burns
les parcourait, de bruyres violettes et de mousses roussies ou
bronzes. Une lumire fine qui les baigne, adoucit tellement les
teintes que ces nobles montagnes ont l'air de traner des manteaux de
vieux velours us, pourpres et mordors. Elles sont, ainsi revtues,
pleines de douceur et de majest. En mme temps elles ont une
mlancolie si large et si attirante. Ce n'est pas une mlancolie
immobile. Toujours le paysage vit et continuellement se passionne en
grands mouvements de lumire, qui parfois ressemblent  des lans. Et
je ne veux pas parler des changements de ciel, des orages, mais
d'incessantes et dlicates motions de couleur, qui font palpiter le
paysage et ne sont possibles qu'avec les nuances particulires aux
pentes cossaises. Quand nous y passmes, par un jour pur o erraient
quelques nuages, lorsque le soleil donnait, des taches vertes et gaies
s'veillaient, de toutes parts et tout riait; lorsqu'une ombre
passait, elles s'teignaient, et soudain tous les rochers gris
ressortaient et s'emparaient de la montagne morose; elle tait tout en
mouvement comme un coeur partag entre l'espoir et le chagrin.

          [Note 789: A. Geikie, _Scenery of Scotland_, p. 218.]

Il suffit d'aller de Kenmore  Blair Athole, de visiter les chtes
d'Aberfeldy, le parc de Killiecrankie, les cascades de Bruar et du
Tummel, pour voir rassembls les accidents et les dislocations les
plus violents, les sites dchirs, les aspects torturs du pays
cossais; pour contempler l'treinte des rochers et des torrents, et
leur fureur ternelle. On a, dans toute sa varit, avec ses efforts,
ses rages, ses souffrances, ses sanglots dsesprs, ses hurlements
furieux, le combat de l'eau et de la montagne. On peut assister, dans
des rencontres particulires, aux prises des deux adversaires. On a l
une suite d'pisodes dtachs, circonscrits, individuels, pour ainsi
dire, plus frappants,  premire vue, que les paysages d'ensemble,
mais moins profonds. On peut y rencontrer ces secousses d'tonnement
et d'pouvante, qui touchent certaines mes fermes aux impressions
plus leves et d'un sens plus large que contiennent les tendues
harmoniques.

Et surtout il suffit d'aller de Blair Athole  Kingussie, de traverser
le dos des Grampiens, pour prouver ce que l'cosse peut inspirer de
plus grandiose, si l'on excepte peut-tre la posie redoutable des
les de la cte ouest. On est sur un plateau, au niveau des hauts
sommets, au milieu d'un ocan de vastes croupes arrondies et douces,
toutes d'gale hauteur, qui s'en vont dans tous les sens,
innombrables. Cet panchement colossal semble sans direction et sans
bornes; on est n'importe o d'un monde de solitude. Comme les cimes
sont semblables de forme et d'lvation, l'oeil n'en choisit aucune et
l'effet se rpand sur toute la masse. Le calme des ondulations donne 
ce spectacle quelque chose de dfinitif, qui est plus prs de
l'ternit que l'effort violent des montagnes escarpes. Le silence et
l'abandon sont absolus. De temps en temps, un torrent qui mugit, un
lac aux bords inhabits qui ne luit que pour le ciel, resserrant
l'attention sur des objets spars, donnent, pendant un instant, des
proportions humaines  ce sentiment immense, indtermin, amorphe de
solitude cosmique. Mais bientt ces dtails disparaissent; l'on est
perdu de nouveau dans les vagues illimites de cette mer couverte
d'une cume de bruyres et de rochers, spectacle d'une grandeur, d'une
tristesse, d'une solennit inexprimables. C'est d'une sublimit
paisible.  cause de la lenteur des lignes, il n'y a rien d'pre, de
menaant, mais plutt une douceur majestueuse. On dirait la rverie
afflige d'un dieu trs bon. Tandis que les valles sont encore faites
pour les chagrins humains, c'est ici comme une mlancolie primitive,
dmesure, uniforme, vague, lmentaire, qui n'a pas encore pris la
varit et la prcision de la vie plus rcente. Souvent, quand le
soleil embrase l'ouest, le ciel cramoisi, la pourpre illimite des
bruyres enflammes jusqu'au fond des horizons, et les rochers
eux-mmes devenus ardents, forment une scne d'une splendeur et d'un
deuil surhumains; on ne sait quelle pompe immense et spulcrale, comme
pour les funrailles de Saturne, antique pre des Dieux et des Hommes.

Sans doute ces aspects du paysage cossais changent chaque jour et on
ne les retrouve pas deux fois les mmes. Mais leurs variations se
modulent sur un fond permanent, et chaque voyageur qui passe y peut
entendre une phrase diffrente de la mme symphonie austre et
puissante. Or, Burns a t de Crieff  Kenmore; il a t de Kenmore 
Blair Athole, et de Blair Athole  Inverness, sans qu'aucune motion
de nature, semble l'avoir touch, sans qu'aucune, du moins, apparaisse
dans son journal de voyage ou dans ses posies. La grandiose
procession de montagnes s'est droule devant lui sans lui rien
inspirer. Les seuls vers qui s'y rapportent sont un fragment, crit en
apercevant le village et le chteau de Kenmore dans le district de
Breadalbane. La pice a de jolis traits et la description est exacte.
Mais il est facile de sentir que ce petit tableau d'un coin de pays
habit, et la dclamation vague qui le suit, sont bien loin des
grandes scnes de nature et de leurs penses profondes.

  Admirant la nature dans sa grce la plus inculte,
  Je parcours, d'un pas lass, ces scnes du nord;
  Par mainte valle sinueuse, mainte pente ardue,
  Sjours des niches de grouse et des moutons craintifs,
  Je poursuis, curieux, mon voyage solitaire.
  Tout  coup, le fameux Breadalbane s'ouvre  ma vue,
  Les escarpements qui se touchent sont spars par de profondes gorges,
  Les bois, sauvagement pars, revtent leurs vastes flancs;
  Le lac qui s'largit au sein de collines
  Remplit mes yeux de surprise et d'merveillement;
  La Tay doucement sinueuse dans son orgueil enfantin,
  Le palais qui s'lve sur sa rive verdoyante,
  Les pelouses franges de bois, selon le got natif de la nature,
  Les monticules qu'elle a sems en hte et sans soin,
  Les arches du pont qui franchit la jeune rivire,
  Le village scintillant dans le rayon d'aprs midi...

  Des ardeurs potiques gonflent mon sein,
  Quand j'erre prs de la hutte moussue de l'ermite,
  Dans un vaste thtre de bois suspendus,
  Au rugissement incessant de ruisseaux qui trbuchent follement...

  Ici la Posie peut veiller sa lyre clestement inspire,
  Et, avec une ardeur cratrice, regarder dans la nature;
  Ici,  moiti rconcili avec les injustices du sort,
  Le Malheur, d'un pas plus lger, peut errer sauvagement,
  Et la Dsillusion, dans ces limites solitaires,
  Trouver un baume qui adoucisse ses amres blessures;
  Ici le Chagrin, frapp au coeur, peut vers le ciel tourner ses yeux,
  Et la Vertu calomnie oublier et pardonner aux hommes[790].

          [Note 790: _Verses written with in Pencil over the
          chimney-piece, in the Parlour of the Inn at Kenmore,
          Taymouth._]

Il n'a donc pas compris les paysages  aspects gnraux. Si quelque
partie l'a frapp, c'est la partie moyenne de la route, le district
tourment de Kenmore  Blair Athole, un paysage  accidents spars, 
pisodes bruyants et un peu mlodramatiques, comme les chutes d'eau,
les cascades. Et l'on en discerne bien les raisons; son me n'tait
pas une de ces mes  rveries prolonges, qui se nourrissent de
contemplations uniformes; c'tait une me  motions brusques, 
secousses vives, que devaient prendre bien plutt des sites
saisissants. Cette prfrence mme indique un esprit peu pntr des
influences profondes de la nature. C'est le got ordinaire des
touristes. Mais mme sur ce point-l, il est facile de voir quelle
apprciation troite il avait de ce genre de beauts. On a de lui des
pices inspires par quelques-uns de ces sites. Il suffit d'aller les
lire sur les lieux mmes pour comprendre le peu de rapport qu'elles
ont avec eux.

Un des endroits qu'on visite, lorsqu'on descend du loch Tay dans la
direction de Dunkeld, sont les fameuses chtes de Moness ou
d'Aberfeldy. Elles tombent par une gorge rocheuse, longue de plus de
deux milles. Au fond de hautes parois  pic, bondissent, blanchissent
et bruissent les eaux. Mais ce ne sont pas elles qui font la propre
beaut de ces lieux; c'est la vgtation qui enferme ces chtes sous
une vote continue et paisse. Un monde d'arbres et d'arbustes, de
sapins, de frnes, de noisetiers, de bouleaux, s'est empar des deux
bords et s'est log dans toutes les fissures. Ils se penchent, se
touchent et se croisent au-dessus de l'abme, en sorte que les
cascades suprieures coulent derrire des voiles de branches. Des
mousses, des lierres, des plantes tranantes, tapissent les cts, y
pendent en plis touffus; les parois sont creuses de mille petites
grottes, pleines de fins feuillages d'une fracheur et d'une
dlicatesse feriques. Ce berceau, qui empche le soleil de pntrer
autrement que par flches et l'humidit de s'vaporer, entretient une
ombre et une tideur. Des filets clairs, qui suintent ou jaillissent
de tous les rochers, brillent dans les feuillages; une brume d'eau,
une poussire d'argent s'lve; toutes les branches, les brins d'herbe
scintillent de gouttelettes, et la dentelle des ramures est surbrode
d'une dentelle de cristal qui tremble avec elle et, en tremblant,
laisse tomber des perles, aussitt reformes. Il rgne l un
crpuscule somptueusement et mystrieusement verdtre, plus sombre
sous les sapins, plus ple sous les htres et les bouleaux, dans les
profondeurs duquel clatent des ors et des meraudes, souvent en des
endroits si reculs qu'on dirait qu'ils s'y allument d'eux-mmes.
C'est un palais tendu de velours vert, o s'alanguit une moiteur
voluptueuse, une retraite pleine d'alcves pour les Orades. On ne
peut s'y attarder sans penser  la rverie merveilleuse,  la grotte
arienne et irise, o Shelley et plac une des pauses de son
Alastor; ou mieux encore  la riche apparition forestire, luisante,
profonde, frissonnante de lumire, o Keats et plac un des sommeils
de son Endymion.

Lorsqu'aprs avoir ainsi contempl ce paysage, on ouvre son Burns,
curieux de voir ce qu'il en a saisi, on est tout dpays. Il n'y a
trouv qu'un lieu de rendez-vous et matire  une petite chanson:

  Jolie fillette, voulez-vous venir
  Voulez-vous venir, voulez-vous venir,
  Jolie fillette, voulez-vous venir
  Vers les bouleaux d'Aberfeldy?

  Maintenant l't brille sur les pentes fleuries,
  Et joue sur les ruisselets de cristal;
  Venez, allons passer les jours clairs
  Sous les bouleaux d'Aberfeldy.

  Les petits oiselets chantent joyeusement,
  Tandis qu'au-dessus d'eux les noisetiers pendent,
  Ou ils voltent lgrement d'une aile foltre,
  Dans les bouleaux d'Aberfeldy.

  Les parois se dressent comme de hauts murs,
  Le ruisseau cumant, rugissant, profondment tombe,
  Sous une vote de verdures penches et odorantes,
  Sous les bouleaux d'Aberfeldy.

  Les pres escarpements sont couronns de fleurs,
  Tout blanc le ruisseau se verse en cataractes,
  Et, remontant mouille, d'averses de brouillard,
  Les bouleaux d'Aberfeldy.

  Que les dons de la Fortune volent au hasard,
  Ils n'obtiendront jamais un souhait de moi;
  Suprmement heureux avec l'amour et toi,
  Dans les bouleaux d'Aberfeldy.

  Jolie fillette voulez-vous venir,
  Voulez-vous venir, voulez-vous venir
  Jolie fillette, voulez-vous venir
  Vers les bouleaux d'Aberfeldy[791]?

          [Note 791: _The Birks of Aberfeldy._]

Burns avait l'oeil si juste qu'il ne pouvait pas ne pas saisir
quelques-uns des traits constitutifs de ce site. Il a aussi, on le
voit, prouv que ce sjour trange semble fait pour des caresses.
Mais le fond mystrieux et les larges proportions ont chapp  son
esprit prcis et moyen. Il n'est pas  l'chelle de la nature, il a
tout rapetiss, rduit; et, par l mme, laiss en dehors l'expression
du paysage.

Il en est de mme pour la pice crite sur les cascades de Bruar.
Celles-ci ont un caractre tout oppos aux chutes d'Aberfeldy. Une
montagne de granit fendue en deux; dans cette cassure, un torrent
droule. Tout est nu; pas d'arbres, pas un arbuste, rien que des rocs
gris et rouges, des cascades, et du ciel. C'est une strilit
puissante; on dirait la dsolation inexorable et dfinitive d'un
cataclysme qui a, sur ce point, vaincu  jamais la vie. Le paysage,
dchir par un spasme gigantesque, pre, farouche, brl, ressemble 
un champ de bataille de Titans; un chaos de pierres, des entassements,
des croulements de rocs, entre de monstrueux escarpements tourments,
hrisss de brisures et de saillies qui semblent, tant elles sont
violentes et incohrentes, produites par un craquement subit. Elles
ont l'air d'un arrt dans un effondrement. Une lutte affreuse se
poursuit; les rocs sont rongs et tordus par l'eau qu'ils brisent et
tordent  leur tour, une convulsion dmesure continue  rouler dans
ce paysage tourment par tant de convulsions. La clameur du torrent,
que rien ne brise ou n'assourdit, monte des gouffres, rauque et
brutale. Les chutes puissantes s'tagent en une suite de gradins
normes et disloqus. De vieux ponts de pierre, qui traversent le
ciel, tout en haut, semblent faire partie de la montagne et y mettent
une sorte de chemin dantesque. En t, il n'y a sur ce sol d'autres
ombres que les ombres raides, inanimes et noires des rochers; leurs
cassures brusques, leurs pans durement dchiquets et leur couleur
sombre bouleversent encore davantage ce sol dsordonn. On se demande
entre les mains de quel pote cette puissante rvlation aurait toute
sa force. On pense  un Byron d'une treinte plus prcise, ou plutt
encore  un Milton qui aurait cherch sur la terre les places de
maldiction.

Qu'y a dcouvert Burns? Ici encore il a trouv un coin de vrit. Il a
bien senti que l'impression dominante de ce lieu tait la disparition
ou l'impossibilit de la vie. Mais, au lieu de laisser ce sentiment
dans le paysage en conservant  celui-ci sa grandeur, il l'en a
extrait, l'a encore rapetiss en l'appliquant  un dtail. Il imagine
que ces cascades de Bruar, fches d'tre appauvries par le soleil,
demandent  leur propritaire, le duc d'Athole, de planter leurs rives
d'arbres, afin que les poissons ne meurent pas sur les pierres
dessches, que les oiseaux y trouvent un abri, le livre une
cachette, les amoureux de l'ombre et le pote un endroit o il puisse
rver.

  My lord, je le sais, votre noble oreille
  Ne rsiste pas  la souffrance;
  Enhardi ainsi, je vous prie d'couter
  La plainte de votre humble serviteur:
  Comment les rayons brlants du hardi Phbus,
  Flamboyants d'orgueil estival;
  Schant, fltrissant tout, puisent mes ruisseaux cumants,
  Et boivent mon flot de cristal...

  Hier je pleurai presque de dpit et de rage
  Quand le pote Burns arriva,
  De ce que je me faisais voir  un barde
  Avec mon canal  demi sec;
  Je le sais, un pangyrique en rimes
  Me fut promis, tel que j'tais;
  Mais, si j'avais t dans ma splendeur,
  C'est  genoux qu'il m'et ador.

  Ici, cumant, tombant de rocs fendus,
  Je cours en dtours puissants;
  L, mon torrent bouillonnant jette une haute fume,
  Mugissant sauvagement en une cascade;
  Quand je reois toutes les sources et les fontaines
  Telles que la Nature me les a donnes,
  Je vaux, bien que je le dise moi-mme,
  La peine qu'on fasse un mille pour me venir voir.

  Si donc mon noble matre voulait
  Combler mes plus hauts souhaits,
  Il ombragerait mes rives de hauts arbres,
  Et de jolis buissons pandus.
  Alors, avec un double plaisir, my lord,
  Vous errerez sur mes rives,
  Et couterez maint oiseau reconnaissant
  Vous dire des chansons de gratitude.

  La grise alouette, gazouillant follement,
  S'lvera vers les cieux;
  Le chardonneret, le plus gai des enfants de la musique,
  Se joindra doucement au choeur,
  Au merle fort,  la grive claire,
  Au mauvis doux et moelleux;
  Le rouge-gorge gayera l'Automne pensif
  Sous sa chevelure jaune.

  Ceci aussi leur assurera un abri,
  Pour les protger contre l'orage;
  Et le timide livre dormira en sret,
  Aplati dans son gte herbeux;
  Ici le berger viendra s'asseoir,
  Pour tresser sa couronne de fleurs,
  Ou trouver une retraite, un abri sr
  Contre les averses vite descendues.

  Et ici, se glissant doucement, tendrement,
  Le couple amoureux se rejoindra,
  Mprisant les mondes avec toute leur richesse,
  Comme un soin vide et vain.
  Les fleurs donneront  l'envi leurs charmes,
  Pour embellir l'heure cleste,
  Et les bouleaux tendront leurs bras embaums,
  Pour cacher les tendres embrassements.

  Peut-tre ici aussi, au printemps,  l'aurore,
  Un barde pensif pourra errer,
  Et voir l'herbe fumante, humide de rose,
  Et la montagne grise de brouillard;
  Ou bien, vers la moisson, sous les rayons nocturnes
  Doucement parsems dans les arbres,
  Dlirer en face de mon flot sombre et rapide,
  Dont la voix rauque s'enfle avec la brise.

  Que les hauts sapins, les frnes frais,
  Recouvrent mes bords plus bas,
  Et voient, penchs sur les bassins,
  Leur ombre dans un lit humide;
  Que les bouleaux parfums, pars de chvrefeuilles,
  Ornent mes hauteurs rocheuses,
  Et que, pour le nid du petit chanteur,
  L'pine offre un abri bien ferm[792]!

          [Note 792: _The humble Petition of Bruar Water to the noble
          Duke of Athole._]

          [Note 793: _Recollections of a Tour made in Scotland_, by
          Dorothy Wordsworth, p. 201.]

Le duc d'Athole fit droit  la ptition prsente par Burns et couvrit
la montagne de plantations. Elles commenaient  grandir quand
Wordsworth visita les chutes. Nous marchmes en remontant au moins
pendant trois quarts d'heure, sous un soleil ardent, avec le ruisseau
 notre droite, dont les deux bords sont plants de sapins et de
mlzes mlangs--fils de la chanson du pauvre Burns[793]. Aprs un
sicle, ces arbres taient devenus une vritable fort qui cachait la
montagne et abritait le torrent. Par un singulier hasard, il nous a
t donn de voir ce site tel qu'il avait apparu  Burns. Un
formidable ouragan avait dvast l'cosse de part en part, abattant
sur son passage des forts comme des champs de bl; il avait d'un coup
renvers tous ces bois et dnud la montagne qui reparaissait dans son
ancienne pret.

Ce que Burns a crit pendant ce voyage qui se rapproche le plus du
caractre du site est le fragment sur les fameuses chutes de Foyers,
prs d'Inverness. C'est encore, remarquons-le, une vue particulire et
dramatique. Cette cataracte de Foyers est d'une grandeur redoutable,
elle se prcipite perpendiculairement, d'une hauteur de deux cents
pieds, dans un bassin de rochers normes, avec un grondement d'orage,
en envoyant en l'air une telle colonne de bue et de poussire d'eau
qu'on l'a appele la chute de la fume.

  Parmi des collines vtues de bruyres et d'pres bois,
  La rugissante Foyers verse ses flots aux bords moussus;
  Jusqu' ce qu'elle se lance sur les amas de rocs,
  O,  travers une brche informe, son cours retentit.
  Haut en l'air, forant leur chemin, les torrents tombent,
  En bas, se creusant d'une profondeur gale, une houle cume,
  La nappe blanchissante descend rapide sur le roc,
  Et dchire l'oreille tonne de l'cho invisible.
  Obscurment aperue,  travers un brouillard qui monte et d'incessantes averses,
  La hideuse caverne assombrit son vaste cercle;
  Et toujours,  travers la brche, la rivire peine douloureusement,
  Et toujours, au-dessous, bouillonne le chaudron horrible...

Bien qu'il y ait une certaine nergie descriptive dans ces vers, elle
ne rend pas la formidable puissance de cette cataracte. Il est vrai
que rien n'est plus impossible  peindre que ces dluges. Ils se
composent de tant de choses de vision et de bruit, et si rapides; ils
consistent si essentiellement en une succession vertigineuse
d'clairs, de lueurs et de tonnerres simultans, que le tableau, s'il
veut tre exact, est trop tendu et est trop lent. Il ne reprsente
que des fragments et des instants spars d'un ensemble dont la force
est d'tre un amalgame, un tourbillon, aussitt disparu, de tout cela.
Mme la prose n'y suffit pas. Les descriptions des grandes chutes
d'eau par les plus robustes matres, celle du Niagara par
Chateaubriand[794], celles de la chute du Rhin par Ruskin ou Victor
Hugo[795], sont inefficaces. Les mots ne peuvent exprimer cette
stupeur qui intimide la pense et retient toute la vie en une sorte
d'pouvante immobile.

          [Note 794: Chateaubriand. _Atala._]

          [Note 795: Ruskin. _Modern Painters I_, part. II, sect. 5,
          chap. II.--Victor Hugo. _Le Rhin._]

 tout prendre, on peut affirmer que Burns n'a pas t mu par le
spectacle de cette nature comme on aurait pu s'y attendre, et que ses
impressions de paysage ont t bien infrieures  ses impressions
historiques. C'est l'avis de ceux qui ont voyag avec lui. Le Dr
Adair, qui eut l'occasion de faire, peu de semaines aprs, un tour de
quelques jours avec lui, dit: Pendant une rsidence d'environ dix
jours  Harvieston, nous fmes des excursions pour visiter diffrentes
parties du paysage environnant, qui n'est infrieur  aucun autre en
cosse, en beaut, en sublimit et en intrt romanesque,
particulirement le chteau de Campbell, ancienne rsidence de la
famille Argyle, la fameuse cataracte du Devon, appele le bassin du
Chaudron, et le Pont grondant, une seule arche large, jete par le
diable, si on en croit la tradition,  travers la rivire  environ
cent pieds au-dessus de son lit. Je suis surpris qu'aucune de ces
scnes n'ait voqu un effort de la muse de Burns. Mais je doute qu'il
ait eu un grand got pour le pittoresque. Je me rappelle bien que les
dames d'Harvieston, qui nous accompagnrent dans cette promenade,
montrrent leur dsappointement de ce qu'il n'ait pas exprim en
langage plus ardent et plus brillant ses impressions de la scne du
bassin du Chaudron qui certainement est hautement sublime et presque
terrible[796]. On peut  la vrit, opposer  cette dposition un
passage de Walker qui a l'air de le contredire. J'avais souvent,
comme d'autres, prouv les plaisirs qui naissent d'un paysage sublime
ou lgant, mais je n'avais jamais vu ces sentiments aussi intenses
que chez Burns. Quand nous atteignmes une hutte rustique sur la
rivire de la Tilt, l o celle-ci est surplombe par un escarpement
bois d'o tombe une belle cascade, il se jeta sur un talus de bruyre
et s'abandonna  un enthousiasme d'imagination tendre, perdu et
voluptueux. Je ne puis m'empcher de penser que c'est l peut-tre
qu'il a conu l'ide des lignes suivantes, qu'il plaa plus tard dans
son pome sur les _Chutes de Bruar_, lorsqu'il imaginait une
combinaison d'objets semblable  celle qu'il avait maintenant sous les
yeux.

          [Note 796: Currie. _Life of Burns_, p. 40.]

  O, vers la moisson, sous les rayons nocturnes
  Doucement parsems  travers les arbres,
  Il viendra dlirer devant mon flot sombre et rapide
  Dont le cri rauque s'enfle avec la brise.

C'est avec peine que je parvins  lui faire quitter cet endroit et 
l'emmener en temps pour le souper[797]. Mais si l'on se rappelle que
les vers cits sont parmi les plus expressifs de la pice sur la chute
de Bruar, on n'a pas de peine  constater que l'enthousiasme de Burns,
excit peut-tre par le paysage, ne s'appliquait pas au paysage
lui-mme et poursuivait quelque sentiment particulier. Ce n'est pas 
dire qu'il ne ressentait pas la nature. On a pu voir le contraire. Il
ne ressentait pas la nature gigantesque, qui crase l'homme; son me
toujours en passion humaine ne s'ouvrait pas  ces vastes impressions;
il ne pouvait que choisir, dans cet ensemble qu'il tait incapable
d'embrasser, un dtail dans lequel il mettait une anecdote. Son me
n'tait pas faite pour la majestueuse pope des montagnes. Si l'on
veut voir avec quelles aptitudes diverses des mes diffrentes
abordent les mmes objets, on n'a qu' lire, aprs le journal de
Burns, celui que Keats a crit pendant un court voyage dans les
Hautes-Terres. Ce fut chez lui, du premier coup d'oeil, une
merveilleuse intelligence de ce que cette contre a de plus haute
posie.

          [Note 797: Currie. _Life of Burns_, p. 42. Extrait d'une
          lettre de Walker  Currie.]

Il faut dire cependant que ce voyage de Burns fut fait dans les
conditions les plus dfavorables. Ce n'est pas une faon de visiter
les Highlands que de les traverser au galop, enferm, en compagnie de
Nicol, dans une chaise de poste, qui ne laisse voir qu'un carr de
paysage toujours fuyant. Si Burns avait parcouru le pays  pied ou sur
Jenny Geddes, s'il avait eu la tte en plein paysage, le regard libre,
et ces arrts faciles qu'on fait en s'appuyant sur son bton, ou en
retenant la bride de son cheval, s'il avait eu de ces journes
entires o il semble qu'en marchant on emporte avec soi des horizons,
l'influence morale d'un paysage, qui souvent commence par une
sensation physique d'air frais ou de lumire, serait peut-tre entre
en lui. Mais il voyagea dans une bote avec un butor.

       *       *       *       *       *

Ce fcheux compagnon lui fut une entrave de plus d'une manire. La
rception de Burns pendant ce tour ne ressemblait en rien  celle
qu'il avait eue pendant son tour des Borders. Dans ces pays incultes,
on ne rencontrait plus la classe de gros fermiers qui habite les
Basses-Terres. Il n'y avait, surtout alors, que des seigneurs et des
paysans, des chteaux et de pauvres chaumires[798]. Burns fut
accueilli comme un personnage clbre dans toutes ces grandes
demeures; ds qu'il arrivait on l'invitait. Nicol, trop bourru pour se
montrer, restait  l'auberge et rageait.  Blair Athole, o Burns fut
reu par le duc d'Athole, Walker fit prendre patience au malotru en
lui donnant des cannes  pche et en l'envoyant pcher  la ligne. 
la suite de cette visite, on dsirait garder le pote un peu plus
longtemps, mais Nicol dpit voulut partir absolument. Les dames
envoyrent un domestique  l'auberge pour corrompre le postillon et
lui faire enlever un fer  un des chevaux. Ce postillon se trouva
incorruptible. Il fallut se remettre en route[799]. Ce fut peut-tre
un malheur pour Burns; on attendait comme hte M. Dundas, dont le
patronage tait tout puissant et qui tait le grand distributeur de
faveurs pour l'cosse. Cette rencontre aurait pu changer l'avenir de
Burns. Cette scne se renouvela plus loin. Il fut invit au chteau de
Gordon par le duc et la duchesse que nous avons vue reine de la
socit d'dimbourg. Comme on le pressait de rester il s'en dfendit
en disant qu'il avait un compagnon, son hte offrit d'envoyer un
domestique pour ramener M. Nicol au chteau; Burns voulut s'acquitter
lui-mme de cette commission. Toutefois, un gentleman, ami particulier
du duc, l'accompagna, qui transmit l'invitation avec toutes les formes
de la politesse. L'invitation arrivait trop tard; l'orgueil de Nicol
s'tait enflamm jusqu' un haut degr de colre, par suite de la
ngligence dont il croyait tre victime. Il avait ordonn qu'on mt
les chevaux  la voiture, rsolu  continuer le voyage tout seul, et
ils le trouvrent paradant dans les rues de Forchabers, devant la
porte de l'auberge, exhalant sa colre contre le postillon, pour la
lenteur avec laquelle il accomplissait ses ordres. Aucune explication,
aucune prire ne purent changer sa dcision. Notre pote fut rduit 
la ncessit de se sparer de lui tout  fait, ou de continuer
incontinent son voyage. Il choisit cette dernire alternative et,
prenant place  ct de Nicol dans la chaise de poste, avec dpit et
regret, il tourna le dos au chteau de Gordon o il s'tait promis de
passer quelques jours heureux[800]. Aussi Walker est-il trs svre
pour Nicol. Pendant ces visites, dit-il, Burns fut amen  dcouvrir
qu'il avait fait un choix peu judicieux dans son compagnon de voyage,
dont la prsence le gnait et le harassait. Le mauvais caractre et
les mauvaises manires de M. Nicol empchaient Burns de l'introduire
dans des cercles o la dlicatesse et le tact taient ncessaires. Et
parlant des visites courtes de Burns il ajoute: Ceci n'tait pas
seulement un ennui et un dsappointement, ce fut, selon toute
probabilit, un srieux malheur pour Burns, car une rsidence plus
longue avec des personnes d'une telle influence aurait pu engendrer
une intimit durable, et de leur part, un intrt actif pour son
avancement futur[801].

          [Note 798: Voir, sur l'tat des villages des Hautes-Terres,
           cette poque et presque  cette anne, _The Cottagers of
          Glenburnie_, par lizabeth Hamilton.]

          [Note 799: R. Chambers, tom. II, p. 131, d'aprs Walker.]

          [Note 800: Currie. _Life of Burns_, p. 43.]

          [Note 801: Walker. _Life of Burns_, p. LXXVIII.]

Une fois Burns arriv  Inverness, il considra son voyage potique
comme termin. Il redescendit rapidement par Aberdeen, Montrose et la
cte Est, sans beaucoup regarder autour de lui. Le reste de mes
tapes ne vaut pas la peine d'tre racont; tout rcemment sorti
d'avoir visit le pays d'Ossian, o j'avais vu sa tombe, que
m'importaient des villes de pcheurs et des champs fertiles. Il vit
Montrose et, dans les environs, les parents de son pre, tantes Jane
et Isabel toujours vivantes, de solides vieilles femmes; et John
Caird, probablement un camarade d'enfance de William Burns, bien que
n la mme anne que notre pre, il marche aussi vigoureusement que
moi[802]. Il redescendit par Perth et Queensferry, et rentra 
dimbourg le 16 septembre.

          [Note 802: _To Gilbert Burns_, 17th Sep. 1787.]

Au cours du voyage il avait fait visite  Harvieston,  des parents de
son ami Gavin Hamilton de Mauchline. Il y avait rencontr une jeune
fille, aimable et intelligente, nomme Margaret Chalmers, avec
laquelle il entretint pendant quelque temps une correspondance
amicale. Mais le sentiment qui aurait pu natre de ces rapports
n'aboutit point et Miss Chalmers ne reste dans l'histoire de Burns que
comme un des correspondants  qui il a adress quelques-unes de ses
lettres les plus intressantes.


III.

L'HIVER DE 1787-1788.

INCERTITUDES. -- L'PISODE DE CLARINDA. -- DPART DFINITIF
D'DIMBOURG. -- LE MARIAGE.

Au commencement d'octobre, Burns comptait ne plus rester  dimbourg
que fort peu de temps. Il pensait rgler ses comptes avec son libraire
Creech, et s'loigner d'une ville o il n'avait plus rien  faire. Il
prvoyait bien que ce rglement prsenterait quelques difficults. Je
suis dtermin  ne pas quitter dimbourg jusqu' ce que j'aie termin
mes affaires avec Mr Creech, ce qui, j'en ai peur, sera une chose
ennuyeuse[803]. Mais il ne pensait pas tre retenu au del de
quelques semaines. Dans les lettres qu'il crit, il marque la premire
partie de novembre comme la date de son dpart[804].

          [Note 803: _To Patrick Miller_, 28th Sep. 1787.]

          [Note 804: _To Rev. J. Skinner_, 25th Oct. 1787.]

Cependant il ne semble nullement fix sur le lendemain. Cette question
devait le proccuper avant tout. Lorsqu'il aurait touch les quelques
centaines de livres sur lesquelles il pouvait compter, qu'allait-il
faire? Il fallait trouver  vivre. Son intention trs sage, tant
donnes toutes circonstances, tait de se remettre fermier. Mais o
trouver une ferme? Il songeait bien  celles que Mr Miller lui avait
offertes et qu'il avait vues prs de Dumfries. Le pays lui plaisait;
c'tait une grande considration pour lui. Il s'imaginait une jolie
existence de fermier pote, qui aprs tout ne semble pas irralisable.
Il en parlait avec beaucoup de bonne grce et de raison. Ce qu'il
demandait ne semble pas excessif et on aime  se figurer qu'il et pu
l'obtenir.

     Je dsire vous expliquer mon ide d'tre votre tenancier. Je
     dsire tre fermier, dans une petite ferme qui occupe  peu prs
     une charrue, dans un pays agrable, sous les auspices d'an bon
     propritaire. Je n'ai aucunement la sotte ide d'tre locataire 
     meilleurs termes qu'un autre. Trouver une ferme o l'on puisse
     vivre  peu prs n'est pas facile. Je veux dire vivre simplement,
     en toute sobrit, comme un fermier du vieux style, en employant
     mon travail personnel. Les rives de la Nith sont un pays aussi
     doux et aussi potique qu'aucun que j'aie jamais vu, et en outre,
     Monsieur, c'est simplement satisfaire les sentiments de mon
     propre coeur et l'opinion de mes meilleurs amis de dire que je
     voudrais vous appeler mon propritaire de prfrence  tout autre
     gentleman terrien de ma connaissance. Voil mes vues et mes
     voeux, et, de quelque faon que vous jugiez convenable de
     disposer de vos fermes, je serai heureux d'en prendre une 
     bail[805].

          [Note 805: _To Patrick Miller_, 20th Oct. 1787.]

Mais les ngociations avec Mr Miller n'avanaient pas vite. Celui-ci
ne semblait pas savoir trs bien ce qu'il voulait, s'il dsirait louer
ses fermes et  quelles conditions. On me dit, lui crit Burns le 28
septembre, que vous ne reviendrez pas en ville avant un mois; pendant
ce temps j'irai srement vous voir, car je suppose que d'ici l, vous
aurez arrt vos projets par rapport  vos fermes[806]. Un mois
aprs, il court  Dumfries comme il l'a annonc  son futur
propritaire. Il en revient sans rien de dcid. Tout, au contraire,
semble remis en question. Il forme aussitt un autre rve de vie;
c'est de retourner prs de Gilbert, de prendre ensemble une autre
ferme et de vivre  deux, un peu plus largement, un peu plus
heureusement, comme ils ont vcu  Mossgiel.

          [Note 806: _To Patrick Miller_, 28th Sep. 1787.]

     J'ai t  Dumfries, et aprs une seconde visite, je serai dcid
     au sujet d'une ferme dans ce pays. Je n'ai pas beaucoup d'espoir,
     mais comme mon frre est un excellent fermier et est en outre un
     homme excessivement prudent et calme (qualits qui dans notre
     famille ne sont le partage que du frre cadet), je suis
     dtermin, si mon affaire de Dumfries choue,  retourner en
     socit avec lui et, en choisissant notre temps,  prendre une
     autre ferme dans le voisinage. Je vous assure que je m'attends 
     de grands compliments pour ce trs prudent exemple de mon
     insondable, incomprhensible sagesse[807].

          [Note 807: _To Miss Chalmers_, Nov. 18, 1787.]

Il est vraisemblable que cet arrangement et t la chose la plus
heureuse pour lui. Matriellement, la direction de la ferme et gagn
 tre entre les mains d'un homme dou des qualits de vigilance et
d'assiduit qui faisaient dfaut  Burns. Et ce qui est plus important
encore, celui-ci aurait eu prs de lui un soutien moral et un exemple.
Il aurait retrouv dans Gilbert le frre des jeunes annes, l'ami, le
confident, le conseiller grave et cher, dont le silence devait tre
parfois un reproche et dont le dvouement tait une force. Quelque
chose de l'ancienne vie, de ces glorieuses annes de Mossgiel, aurait
survcu dans cette association des deux frres. Il y avait tant de
liens et de tendresse entre ces deux coeurs si diffrents, l'ardeur de
l'un et t tempre par la sagesse de l'autre. Gilbert prenant la
responsabilit, Robert aurait donn son travail et gard sa libert
d'esprit. On aurait peut-tre revu des mois comme ces mois
extraordinaires de la fin de 1785. Malheureusement la combinaison de
Dumfries ne devait pas chouer.

       *       *       *       *       *

Ces incertitudes allaient et venaient sur un mauvais tat d'esprit,
qu'elles contribuaient  entretenir. Il semble que les succs et les
triomphes de l'anne prcdente ne se soient pas renouvels. La
curiosit tait satisfaite, l'intrt amorti, l'enthousiasme tomb. On
n'entend plus parler de rceptions, d'invitations, de salons. Une
froideur, un loignement sont intervenus entre le pote et la haute
socit. Il ne frquente gure plus que des hommes de position sociale
moyenne comme Nicol, Ainslie, Cruikshank un collgue de Nicol. O est
le temps o il faisait tourner toutes les ttes et augmenter le prix
des bonnets de gaze? On peut tenir pour certain que son amour-propre
souffrit de cet abandon. On sent percer cette blessure a la faon dont
il parle de la difficult qu'il y a pour les grands  rester les amis
d'hommes d'un rang plus humble.

     Il faut un rare effort de bon sens et de philosophie, chez les
     personnes d'un rang lev, pour conserver vivante une amiti avec
     un homme qui est de beaucoup leur infrieur. Les dehors, des
     choses tout  fait trangres  l'homme, pntrent lentement dans
     les coeurs et les jugements de presque tous les hommes, sinon de
     tous. Je ne connais qu'un seul exemple d'un homme qui pleinement
     et vraiment regarde tout le monde comme un thtre, et tous les
     hommes et les femmes comme de simples acteurs[808], et qui, (en
     mettant de ct les saluts du cours de danse), n'estime ces
     acteurs, les _dramatis person_, qu'ils btissent des cits ou
     plantent des haies, qu'ils gouvernent des provinces ou dirigent
     un troupeau, qu'en tant qu'ils _remplissent leurs rles._ Pour
     l'honneur de l'Ayrshire, cet homme est le Professeur Dugald
     Stewart de Catrine[809].

          [Note 808: Shakspeare, _As you Like it_. Act. II, sc. 5.]

          [Note 809: _To Mrs Dunlop_, 4th Nov. 1787.]

Lorsqu'elle vient s'ajouter  l'incertitude de la vie matrielle, rien
n'est plus propre que cette sensation d'abandon, pour engendrer la
dfiance de soi, la mfiance de l'avenir, une dtresse qui pntre
tout l'tre. Cette souffrance se complique lorsqu'un homme poursuit,
comme Burns, deux existences presque contradictoires. Celui qui
resserre ses efforts  matriser les conditions matrielles de la vie
peut se sentir hardi; il applique un vouloir unique  un but unique;
il peut esprer les joies du travail et du succs s'activant l'une
l'autre; s'il a de la volont et de la sant, il a toutes chances,
plus ou moins brillamment, de gagner la partie. Mais lorsqu'un homme
veut vivre de deux vies superposes, lorsqu'il a dessein de n'tablir
la vie ordinaire que pour mener en dehors et au-dessus d'elle une vie
dsintresse, lorsqu'il estime sa russite, non d'aprs ce que la
premire lui donnera mais d'aprs ce qu'il obtiendra de la seconde,
celui-l peut bien tre troubl. La chose qu'il entreprend est
difficile, presque irralisable. D'abord, parce qu'il est peu probable
qu'il soit dou pour deux genres d'effort si diffrents. Puis, le
temps et l'nergie qu'il portera d'un ct, il souffrira de l'enlever
 l'autre; la victoire mme ne tardera pas  lui sembler vaine et
achete trop chrement. Ou bien il sera ngligent ouvrier de la vie
pratique; la misre arrivera, les ronces et l'herbe envahiront sa
maison, tandis qu'il cultivera ses lis; ou bien, s'il construit
solidement son existence, il s'apercevra qu'il s'est dpens  une
besogne infrieure, et que, comme un fondeur imprudent, il a us son
feu et son bronze pour un pidestal tandis qu'il n'en reste plus pour
la statue. Burns sentait confusment qu'il entreprenait une chose
impossible, car il n'y a gure de besogne qui ne demande les deux
mains. Il comprenait ce qu'il y avait d'incompatible entre ses deux
dsirs; ce manque de dcision faisait natre l'inquitude, et il en
souffrait, se sentant trs seul.

     Vous et Charlotte, vous tes deux places de repos favorites pour
     mon me, dans sa marche errante  travers le dsert fatigant,
     plein d'pines de ce monde. Dieu sait que je ne suis pas fait
     pour la lutte: je m'enorgueillis d'tre un pote et j'ai besoin
     qu'on me juge un homme sage; j'aimerais  tre gnreux et je
     dsire tre riche. Aprs tout, j'ai bien peur d'tre un homme
     perdu. Il y a des gens qui ont un tas de dfauts, et je ne suis
     qu'un pauvre mal-chanceux.

     Pour clore les mlancoliques rflexions qui sont au bas de la
     feuille prcdente, j'y ajouterai un morceau de dvotion,
     communment connu dans le Carrick sous le titre de les grces du
     Tisserand.

       D'aucuns disent que nous sommes voleurs, et tels sommes-nous!
       D'aucuns disent que nous mentons et ainsi faisons-nous!
       Dieu nous pardonne, et ainsi fera-t-il j'espre!
               Debout et  nos mtiers, mes gars[810].

          [Note 810: _To Miss Chalmers_, 21st Nov. 1787.]

La misanthropie que nous avons vue clater  Mauchline et qui semblait
s'tre dissipe un peu aux agitations du voyage, l'a repris et lui
murmure de nouveau des choses amres. Quelques jours avant cette
lettre, il citait deux vers qu'on croirait crits par Swift.

     Mes affaires me ressemblent, elles ne sont pas ce qu'elles
     devraient tre, cependant elles sont meilleures que ce qu'elles
     paraissent tre.

       Que le Souverain du ciel pargne  tous les tres, sauf  Lui-mme,
       Ce spectacle hideux, un coeur humain  nu[811].

          [Note 811: _To Miss Chalmers_, 6th Nov. 1787.]

On voit comme ces moments d'amertume commencent  faire une chane
continue sous les dehors de la vie. Il est probable qu'il cherchait 
s'tourdir, par les mmes moyens que nous l'avons dj vu employer.
Si j'tais hors de cette scne d'affairement et de dissipation,
crit-il  un ami, je me promets le plaisir de renouveler une
correspondance si longtemps interrompue.  prsent je n'ai de temps
pour rien. La dissipation et les affaires absorbent tous mes
moments[812]. Ces anxits, ces excs, agissaient sur sa sant et sur
son humeur. On le sent irritable, sombre, brusque, jusqu'au point de
heurter parfois ses meilleurs amis. Ce mlange triste apparat dans un
billet qu'il crivait  Robert Ainslie, le jeune homme en compagnie de
qui il avait commenc son tour des Borders. La seconde partie de ce
billet contient une allusion  quelque rudesse de manires, pour
laquelle il s'excuse.

          [Note 812: _To James Candlish_, Nov. 1787.]

     Je vous prie, cher Monsieur, de ne faire aucun arrangement pour
     que nous allions chez Mr Ainslie (un parent du jeune homme) ce
     soir. En examinant mes engagements, ma constitution, le prsent
     tat de ma sant, quelques menus chagrins d'me, etc., je trouve
     que je ne puis souper en ville ce soir.

     Vous penserez peut-tre romanesque que je vous dise que je trouve
     l'ide de votre amiti presque indispensable  mon existence.
     Vous prenez la longueur de figure qu'il convient, dans mes heures
     de papillons noirs; et vous riez juste autant que je puis le
     souhaiter,  mes bons mots. Je ne sais pas, aprs tout, si vous
     tes un des premiers dans le monde de Dieu, mais vous l'tes pour
     moi. Je vous dis ceci, en ce moment, dans la conviction que
     quelques ingalits dans mon caractre et mes manires peuvent
     quelquefois vous faire souponner que je ne suis pas aussi
     chaudement votre ami que je dois l'tre[813].

          [Note 813: _To Robert Ainslie_, Nov. 25th, 1787.]

On voit dans quel triste tat d'esprit il se trouvait et combien peu
ce sjour ressemblait  celui de l'anne dernire. L'enthousiasme qui
l'avait attendu et les esprances qu'il avait apportes taient choses
du pass.

       *       *       *       *       *

Ce fut au moment mme o il pensait quitter dimbourg qu'il se trouva,
pour la premire fois, avec celle qui allait devenir clbre sous le
nom de Clarinda. Cette jeune femme s'appelait Agnes Craig. Elle tait
d'une famille cultive. Son pre, Andrew Craig, tait un chirurgien
estim  Glascow; son oncle, le Rev. William Craig, tait un des
ministres et des prdicateurs de la mme ville. Sa descendance tait
plus intellectuelle encore du ct de sa mre, qui tait fille du Rev.
John Mac Laurin, un homme d'loquence et de pit, et nice de Colin
Mac Laurin, le clbre mathmaticien, et l'ami de Newton[814].

          [Note 814: Les dtails biographiques sur Clarinda sont
          emprunts au _Memoir of Mrs Mac Lehose_, publi, avec la
          correspondance entre Burns et Clarinda, par son petit-fils,
          W.-C. Mac Lehose, en 1843.]

Elle avait perdu de bonne heure sa mre et avait t leve, mais
jusqu' treize ans seulement, par une soeur ane. Elle avait t
prcocement forme et jolie;  l'ge de quinze ans elle tait connue
comme une des beauts de Glascow et avait inspir une passion  un
jeune homme de quelques annes son an, nomm M. Mac Lehose. Il tait
fortement pris d'elle et la faon dont il lui avait parl est assez
romanesque. Il avait retenu toutes les places de la diligence par
laquelle elle devait aller de Glascow  dimbourg, afin de se trouver
une journe avec elle. Deux ans plus tard,  l'ge de dix-sept ans,
elle l'avait pous. Mais ce mariage d'amour avait tristement tourn.
C'est l'histoire de tant de mariages mal assortis, o des esprits
encore enfants et des caractres qui ne sont pas forms s'engagent en
un serment irrparable. M. Mac Lehose tait un homme agrable,
insinuant de manires, beau parleur, phraseur[815]. Ce qu'on a de ses
lettres est emphatique, plein de protestations et de belles promesses.
Mais autant en emportait le vent. Il tait faux, goste, brutal, et
d'une grande frivolit d'esprit. De son ct, elle qui tait encore
une enfant, fut sans doute un peu lgre, tourdie, avide de socit,
d'attentions, de petits triomphes mondains, qui dplaisaient  son
mari. Presque aussitt la diffrence, le dsaccord des caractres
s'taient montrs, et peu  peu avait agi ce terrible loignement muet
qui carte, sans que rien en paraisse d'abord, deux tres lis
ensemble. Alors commena la vie terrible des mnages qui s'aigrissent,
se dsunissent, se disloquent, se dtachent. D'un ct, ces blessures,
ces froissements, ces dfiances, ces premiers doutes rapides et
affreux sur la valeur morale de l'homme auquel on appartient, cette
inquitude qui devient l'pouvantable dtresse de se sentir lie  qui
on n'aime plus. De l'autre ct, avec l'loignement peru, taient ns
les soupons, la jalousie qui torture ce qui reste d'amour et
l'empche de mourir tout  fait, et, avec eux, la brutalit, la
duret, l'inconvenance. Ils avaient connu le poids de la vie commune,
les jours boudeurs, sombrement muets, les querelles, et ce moment o
des paroles irrparables clatent et mettent soudainement  nu le
travail des ulcres cachs. Terrible vie! renoue de temps en temps
par des rconciliations amres, o l'on ne gote plus que l'image
dforme du bonheur d'autrefois, pauvre imitation rendue plus pnible
parce qu'elle rveille des souvenirs meilleurs qu'elle! Tout ce drame
intime, qui dsole tant et tant d'existences fminines, qui se droule
 travers tant et tant de semaines de dsesprance, est contenu dans
ces quelques lignes: Un temps trs court s'coula seulement avant que
je m'aperusse avec un inexprimable regret que nos dispositions, nos
caractres et nos sentiments taient si entirement diffrents que
tout espoir de bonheur tait banni. Nos diffrends en vinrent  un tel
degr et la faon dont mon mari me traita fut si dure que mes amis
considrrent comme prudent qu'une sparation intervnt[816]. Comme
ces histoires d coeur se ressemblent au fond! Ce sont, presque dans
les mmes mots, les mmes phases douloureuses de dsabusement que
raconte une femme qui en souffrit et en a not les crises avec
franchise. Depuis la premire parole inquite: il est bien dommage
que sur certaines choses, mon mari et moi nous pensions si
diffremment[817], jusqu'au dernier cri: toute illusion est
dtruite, le bandeau est dchir[818] ce sont les angoisses que
traversa Mme d'pinay. Il est probable que les deux poux eurent des
torts, comme il arrive gnralement. Mais les fautes d'Agnes Craig
provenaient d'un manque d'exprience, et celles de son mari d'un
dfaut de nature. Lui-mme semble avoir reconnu qu'il avait t
coupable; il lui crivait plus tard: je regrette sincrement ces
incidents de ma conduite envers vous qui ont caus notre sparation.
S'il tait possible de les effacer, ils ne se renouvelleraient
jamais[819].

          [Note 815: _Memoir of Mrs Mac Lehose_, p. 16.]

          [Note 816: _Memoir of Mrs Mac Lehose_, p. 17-18.]

          [Note 817: _Mmoires de Mme d'pinay_, t. I, p. 66.]

          [Note 818: _Id._, t. I, p. 91.]

          [Note 819: _Memoir of Mrs Mac Lehose_, p. 20.]

La sparation tait venue avec ses motions, ses anxits, ses
lenteurs et ces scnes cruelles, ces tentatives du mari qui, par
instants, est mordu du regret d'un bonheur gaspill, se retourne vers
des souvenirs chers, voit ce qu'il a perdu et, sous les colres et les
emportements, est ressaisi par des liens profonds, des joies, des
impressions, qui ne veulent pas mourir. Ce sont alors des
supplications pour obtenir une entrevue qui doit tre la dernire et
dont on espre qu'elle en amnera d'autres. Demain matin, je quitte
ce pays pour toujours, c'est pourquoi, je souhaite beaucoup tre un
quart d'heure avec vous, ma trs chre Nancy, c'est la dernire soire
probablement o vous aurez jamais une occasion de me voir dans ce
monde[819]. Ce sont ces appels  la piti dans la forme tragique
qu'ils prennent volontiers, et le retour de ces appellations
caressantes et familires qui veulent faire plaider le pass. Et ce
sont encore les refus de la femme, mue malgr tout par cette
vocation des premires tendresses et des jours o elle crut tre
heureuse, prise de compassion, trouble par ces cris qui peuvent tre
sincres, hsitante. Je consultai mes amis; ils me dconseillrent de
le voir, et comme je pensais qu'il n'en pouvait sortir aucun bien, je
dclinai cette entrevue[819]. Le plus poignant pisode peut-tre des
sparations, la lutte pour les enfants, n'avait pas fait dfaut. M.
Mac Lehose, croyant ainsi rduire leur mre, les lui avait enlevs; il
comptait que pour les ravoir elle cderait et reviendrait  lui. Elle
avait tenu bon. Et lui, vaincu sur ce point et incapable de les
lever, les lui avait rendus. Mais qui peut dire les transes et les
dchirements de pareilles preuves? Aprs la sparation, qui avait eu
lieu  la fin de 1780, M. Mac Lehose tait rest en cosse pour cette
bataille dsespre. Il en tait parti en 1782 pour Londres o, aprs
avoir vcu dans toute sorte de dsordre, il avait fini par tre mis en
prison pour dettes. Les siens ne l'en avaient retir qu' la condition
qu'il s'expatrierait. Il tait parti en 1784 pour la Jamaque, o l'on
disait qu'il tait en train de prosprer; il s'tait tabli comme
homme de loi et y faisait fortune. Quant  Mrs Mac Lehose, elle
s'tait tablie  dimbourg depuis 1782.

On ne peut s'empcher de vouloir reconstituer la figure de la plus
clbre peut-tre des hrones de Burns. Les renseignements ne sont ni
trs prcis ni trs abondants. Tout ce qu'on possde sont quelques
dtails de biographie ou de caractre, clairsems dans le mmoire que
son petit-fils crivit sur elle en 1843, lorsqu'il rendit publique sa
correspondance avec Burns, quelques aveux et quelques jugements sur
elle-mme contenus dans ces lettres, et un portrait singulier trac
d'elle par R. Chambers qui l'avait connue. Le voici: D'un style de
beaut quelque peu voluptueux, de faons vives et aises et d'une
construction d'esprit potique, avec quelque esprit et un degr de
raffinement et de dlicatesse qui n'tait pas excessif, Mrs Mac Lehose
tait exactement le genre de femme qui devait fasciner Burns. On peut,
en vrit, la dcrire en disant qu'elle tait, dame et leve  la
ville, l'analogue des jeunes filles de campagne qui avaient exerc le
plus grand pouvoir sur lui dans ses jeunes annes[820]. On ne peut
pas dire que ce soit l un portrait dlicatement touch. Le bon R.
Chambers n'tait point peintre de pastels fminins. Ce n'tait point
l son fait. Il semble pourtant qu'avec les dtails qu'on a sur elle,
il ne soit pas impossible de se faire une ide plus prcise de ce
qu'elle tait, et mme de l'tat moral o elle se trouvait, quand
cette crise clata dans sa vie.

          [Note 820: R. Chambers, t. II, p. 174.]

C'tait, de l'aveu de tous, une femme remarquablement intelligente, non
pas d'une intelligence de haut vol ou de trs rare qualit, mais vive,
facile, ouverte et avide. Elle avait de l'imagination, mais probablement
de l'imagination de lecture et sortie de la mmoire. Elle avait un got
qui semble avoir t sincre pour les choses de l'esprit et le dsir
d'accrotre sa culture intellectuelle. Elle avait reu l'ducation de la
plupart des jeunes filles de son temps, laquelle tait ordinaire. Elle
comprit plus tard pleinement les dsavantages d'une pareille ducation
et y porta partiellement remde,  une poque de la vie o beaucoup de
femmes ngligent ce qu'elles ont appris et o bien peu persvrent dans
l'acquisition de nouvelles connaissances[821]. Elle lisait beaucoup.
Saint-Simon fait cet loge d'une dame: qu'elle avait de la mmoire et
le jugement de n'en pas montrer. Mrs Mac Lehose avait de la mmoire
mais sans ce jugement-l. Elle aimait  faire montre de ses lectures.
Elle amliora son got par la lecture des meilleurs auteurs anglais.
Doue d'une mmoire trs rtentive, elle citait souvent  propos ces
auteurs,  la fois dans sa conversation et dans sa correspondance[822].
Elle se piquait de bien crire et s'y appliquait. Il y avait bien un peu
de pdantisme dans son cas. Elle avait une conversation qu'on regardait
comme brillante, et dont la qualit tait probablement l'assurance et la
facilit de parole, qui souvent suffisent pour une rputation de ce
genre. Il ne semble pas, d'aprs ses lettres, que cette causerie
courante et dcide dpasst beaucoup les lieux communs, les rflexions
gnrales. Il se peut qu'elle tombt quelquefois sur des rencontres de
mots qui ont plus de succs qu'elles ne valent. Ce devait tre
l'exception. On ne trouve gure dans sa correspondance aucune de ces
saillies, de ces tours imprvus, de ces aperus personnels, mme sur de
menus points, qui marquent l'originalit d'un esprit. Ses lettres ont
plutt une tendance au dveloppement noble, un peu dclamatoire et
tal. On y chercherait inutilement ce lger clapotis d'ides, ft-il
mme un peu brouillon, ces sauts soudains d'un sujet  un autre,
l'aisance familire, la grce abandonne de certaines correspondances
fminines. La sienne a quelque chose d'un peu trop littraire. C'tait,
d'ailleurs, le ton de l'poque et de l'endroit. Avec cela elle avait du
bon sens, de la pntration, un coup d'oeil ferme en soi et dans les
autres, de la justesse et de la solidit. Elle avait un fonds d'esprit
plutt srieux, auquel son imagination et sa ferveur intellectuelle, et
peut-tre aussi une imitation littraire, donnaient un certain mouvement
gnral.

          [Note 821: _Memoir of Mrs Mac Lehose_, p. 14.]

          [Note 822: _Memoir of Mrs Mac Lehose_, p. 24.]

Elle tait peut-tre plus vive de coeur, lequel demeure plus personnel
que l'esprit. Elle tait de premier mouvement: Vous vous trompez
beaucoup quand vous numrez la force d'me parmi mes qualits. Je
n'en ai mme pas une part ordinaire; chaque passion fait de moi ce
qu'elle veut et toute ma vie j'ai t guide par l'impulsion du
moment, mobile et faible[823]. Elle tait porte  se donner tout
entire et ardemment  ce qui l'occupait, apportant dans ses
prfrences une sorte de fougue. Comme vous-mme, je suis un peu
enthousiaste. En religion et en amiti je suis tout  fait
fanatique--peut-tre pourrais-je l'tre aussi en amour, n'tait que
tout ce qui m'est cher dans le ciel et sur terre me l'interdit[824].
Elle tait trs susceptible, prompte  ressentir trs fortement et
pour longtemps les intentions bonnes ou mauvaises. Mes ressentiments
sont vifs comme tous mes autres sentiments. Je sens trs vivement la
bont et le mauvais vouloir. Le premier me lie  jamais. Mais je n'ai
rien de l'pagneul dans ma nature; et le second me gurirait bientt
lors mme que j'aimerais jusqu' la folie[825]. Cela tenait sans
doute  beaucoup d'amour-propre.

          [Note 823: _To Sylvander_, 24th Jan. 1788.]

          [Note 824: _To Sylvander_, 28th Dec. 1787.]

          [Note 825: _To Sylvander_, 9th Jan. 1788.]

Elle tait franche et assez pour avouer que cette franchise venait
d'un manque de contrle sur ses impressions. Par l, elle disait avec
raison qu'elle ressemblait  Burns. Si j'avais t homme, j'aurais
t comme vous. Je ne suis pas assez vaine pour me croire votre gale
en capacits; mais je suis forme avec une vivacit d'imagination et
une force de passion peu infrieures.... Tous deux nous sommes
incapables de tromperie parce que nous manquons de sang-froid et de
pouvoir sur nos sentiments. La dissimulation est ce que je n'ai jamais
pu atteindre, mme dans des situations o il et t prudent d'en
avoir un peu[826]. Cependant ses malheurs, l'observance d'une vie
surveille par mille regards et ncessairement timide, avaient
refoul, et pour les points importants, ce naturel imptueux. Les
situations et les circonstances ont, cependant, eu sur chacun de nous
les effets qu'on pouvait attendre. L'infortune a merveilleusement
contribu  matriser la vivacit de mes passions, tandis que le
succs et l'adulation ont servi  nourrir et  enflammer les
vtres[826]. Cependant cette imprudence de nature se dcelait en
certains petits traits de conduite. Il y avait dsaccord entre son
esprit qui tait juste et son temprament toujours dispos  partir
droit devant lui. Il en rsultait de petites incartades de manires ou
de paroles. Elle manquait un peu du don de proprit; elle allait 
l'tourdie. La nature a t indulgente envers moi  plusieurs gards;
mais elle m'a refus absolument une chose essentielle: c'est cette
perception instantane de ce qui est convenable ou qui ne l'est pas,
qui est si utile dans la conduite de la vie. Personne ne peut
discerner, avec plus de justesse, _aprs_, que Clarinda. Mais quand
son coeur est panoui sous l'influence de la bont, elle perd tout
pouvoir sur lui et souvent elle souffre durement au souvenir de son
imprudence[827]. On sent l un manque de mesure, de rserve, une
familiarit un peu excessive ou trop prompte de manires et de
langage, qu'elle sauvait sans doute par de la bonne humeur. Cela
devait se traduire parfois par une certaine hardiesse et une certaine
dsinvolture de langage. C'est  quoi sans doute fait allusion
Chambers lorsqu'il dit qu'elle avait un degr de raffinement et de
dlicatesse qui n'tait pas excessif. Cette libert de mots, qui
offensait dans un milieu calviniste, aurait pu tre ailleurs de la
verve et de la verdeur. On voit que cette disposition  l'excitabilit
s'emportait parfois, surtout quand elle tait aiguillonne par un peu
de vanit ou de bruit. En lisant ce que vous me dites de votre
penchant pour les plaisirs de la socit, j'ai souri de sa
ressemblance avec le mien. Si vous m'aperceviez dans une runion de
plaisir, vous penseriez que je ne suis rien qu'une fanatique
d'amusement; mais maintenant j'vite les runions. Mes esprits
s'affaissent ensuite pendant des journes et, ce qui est pire, il y a
parfois des esprits stupides ou malveillants, qui me blment bien haut
pour ce que leurs natures pesantes ne peuvent comprendre. Si j'avais
une fortune indpendante, je ddaignerais leurs pitoyables remarques;
mais dans ma position tout me rend la prudence ncessaire[828]. Cette
disposition n'avait pas t sans lui attirer quelques critiques et
quelques attaques. On voit aussi,  la raction qui la suivait, que sa
gat, quand elle tait excessive, tait factice, comme il arrive aux
personnes dont l'esprit est srieux. Peut-tre aussi y avait-il, dans
ces accs de gat, un peu de dsir de s'tourdir, cette sorte
d'ivresse qui laisse, comme l'autre, son abattement.

          [Note 826: _To Sylvander_, 1st Jan. 1788.]

          [Note 827: _To Sylvander_, 19th Jan. 1788.]

          [Note 828: _To Sylvander_, 9th Jan. 1788.]

Avec cela, Agnes Craig avait de srieuses qualits de caractre et de
coeur. Elle avait, ce qui est une grande marque de sant d'esprit, une
sorte d'optimisme, une disposition  tre contente de son sort et 
voir les choses par leur bon ct. Je ne suis pas, comme vous le
supposez, malheureuse. J'ai de beaux enfants, de l'aisance, une bonne
renomme, des amis bons et attentifs, quel monstre d'ingratitude je
serais aux yeux du ciel si je me disais malheureuse. Il est vrai, j'ai
rencontr des scnes horribles  se rappeler mme  six annes de
distance; mais l'adversit, mon ami, est reconnue comme l'cole de la
vertu. Elle confre souvent cette douceur soumise qui est inconnue
parmi les favoris de la fortune[829]. Et ailleurs elle revient sur la
mme ide que ses malheurs ont t pour elle une heureuse leon, avec
une simplicit et une franchise qui ne sont pas vulgaires. Aucun
dmon malveillant n'a eu la permission de verser du chagrin dans ma
coupe comme vous le supposez; c'tait la bont d'un pre sage et
tendre qui prvoyait que j'avais besoin d'tre chtie pour tre
ramene  lui. Ah, mon ami, la Religion convertit en bndictions nos
plus lourdes infortunes! Je sens que c'est ainsi. Ces passions
naturellement trop violentes pour ma paix ont t brises et modres
par l'adversit; et, si l'adversit mme n'a pas suffi  vaincre ma
vivacit, jusqu'o n'aurais-je pas t si j'avais t libre de glisser
plus loin, dans le plein soleil de la prosprit. J'aurais oubli ma
destine future et fix mon bonheur sur les ombres fuyantes
d'ici-bas[830]. Ce ne sont ni les penses ni les paroles d'une me
commune. Elle tait bonne: Ma main n'a pas obtenu la joie de donner,
mais le ciel accepte mon dsir de donner; elle tait mre excellente;
elle avait un fonds solide de religion et d'honntet qui fut
longtemps son soutien dans la crise qu'elle allait traverser. Elle
tait, quand il le fallait, dcide et vaillante.

          [Note 829: _To Sylvander_, 28th Dec. 1787.]

          [Note 830: _To Sylvander_, 1st Jan. 1788.]

Tout cela formait, en somme, une nature assez riche et assez bien
quilibre, une physionomie aimable de petite bourgeoise intelligente,
anime, capable de passion plutt que passionne, sans trs haute
distinction, avec plus de vivacit que de profondeur et plus d'attrait
que de charme. Il lui manquait la sduction suprme, je ne sais quelle
suavit victorieuse par dessus tout. Elle le savait et elle l'avouait
avec la franchise et la justesse qui taient de ses qualits et
avaient leur bonne grce. En parlant d'une petite pice de vers
qu'elle avait faite, elle disait: Elle n'a pas de mrite potique,
mais elle donne des indices d'une dlicate me fminine, une me comme
je voudrais que la mienne ft; mais ma vivacit me prive de cette
douceur qui est, dans mon opinion, le premier ornement d'une
femme[831]. Cet arme subtil, la fleur parfume qui rend certaines
vies suaves ou troublantes, lui faisait dfaut. La sienne appartenait
 la famille des plantes brillantes et sans parfum. C'tait une nature
facile, bien doue, avec un certain clat, mais sans cette marque de
personnalit qui, place ici ou l, met un tre  part. Elle avait
cependant quelque chose d'attachant, car elle conserva un cercle
d'amis trs fidles qui ne la quittrent, les uns aprs les autres,
que lorsque la mort les appela.

          [Note 831: _To Sylvander_, 19th Jan.]

Ce qu'on sait de son apparence physique concorde bien avec cette
physionomie morale. C'tait une femme de petite taille, bien prise,
avec plus de vivacit, de mouvement que de vritable grce, comme il
arrive aux personnes un peu courtes et destines  prendre de
l'embonpoint. Quelqu'un qui la vit, dix ans aprs cette poque, lui
appliquait les mots de Byron fair, fat and forty[832]. Ses
extrmits taient petites, ce qui va presque toujours avec une
dmarche alerte. Il reste d'elle une de ces silhouettes noires
dcoupes qui taient alors  la mode; le profil sans tre trs
distingu est agrable, le front droit et bien assis, le nez
retrouss, la bouche assez forte et ferme; une physionomie pas trs
raffine mais plaisante et drue. C'est probablement ce qui a fait dire
 Chambers qui manquait de nuances: Elle tait d'un genre de beaut
un peu voluptueux.

          [Note 832: Scott Douglas, tom. V, p. 111.]

En ralit et en regardant de plus prs, on sent, au-dessous d'une
sentimentalit un peu factice entretenue par des lectures, on sent une
femme fort raisonnable, fort pratique,  qui il n'a manqu qu'un foyer
pour tre une excellente pouse, faite pour une vie rgulire et un
bonheur tranquille. Elle tait ne pour tre heureuse et rendre
heureux, si elle avait t place dans des conditions normales. Mais
quand certains sentiments capitaux ne reoivent pas un minimum de
satisfaction, ils s'exasprent; ils deviennent des rvolts. Cette
disette les pousse plus loin qu'ils n'auraient jamais rv d'aller, et
des natures qu'un peu de contentement et gardes paisibles,
deviennent capables de violence. La moiti des excs de passion est
produite par le manque d'un peu de bonheur,  l'heure voulue.

       *       *       *       *       *

Au moment o nous la rencontrons, elle vivait  dimbourg dans une
situation assez dlicate et assez difficile. Sa jeunesse et sa beaut
rendaient plus dangereuse cette vie de femme isole. Elle tait pauvre
en mme temps. Ses faibles revenus ne lui suffisaient pas pour lever
ses enfants. Elle avait reu, pendant quelque temps, huit livres de la
corporation des chirurgiens de Glasgow, probablement en souvenir de
son pre, et dix livres de celle des gens de loi,  laquelle avait
appartenu son mari. Mais ces secours lui avaient t retirs parce que
Mr Mac Lehose, prosprant  la Jamaque, tait en tat d'lever ses
enfants. Mr Mac Lehose n'y songeait gure et sa femme se trouvait au
bord de la gne. Heureusement elle avait un ami dvou. Son cousin
Craig, avocat, homme instruit et distingu, un des collaborateurs de
Mackenzie au _Miroir_, lui venait en aide, avec une dlicatesse
presque touchante. Il en tait silencieusement pris, il continua 
l'aimer et  veiller sur elle toute sa vie, sans tre aim en retour.
Ce fut l'ami dvou et sacrifi qui se trouve dans la vie de tant de
femmes. Il passe, dans un coin de cette histoire, comme une figure
sympathique.

En mme temps, elle traversait, depuis longtemps dj, une crise
intrieure, d'ailleurs invitable.  la suite de sa sparation, la
nouveaut du malheur, le besoin de repos qui suit des scnes cruelles,
les difficults matrielles de l'existence l'avaient d'abord absorbe.
Mais elle avait vingt-quatre ans. La vivacit de ses sentiments
s'tait rveille peu  peu. Son coeur avait senti un vide, une
tristesse. Bien qu'elle ne ft pas d'une nature trs potique, elle
s'tait tourne vers la posie. Elle essayait de se tromper avec des
vers, comme on le fait avec la musique qui, devenue plus riche, plus
expressive et plus prcise, a pris, de nos jours, pour beaucoup d'mes
souffrantes, la plac de la posie. Ce besoin d'aimer ne trouvant pas
d'issue, tait retomb en mlancolie. Le dsoeuvrement de son coeur
laissait place  des rveries. Elle se disait, dans ses promenades
cartes, qu'il est cruel de ne pas aimer, ce qui est bien prs de se
dire qu'il est doux d'aimer. Sa premire composition, tait des
paroles  un merle qu'elle avait entendu chanter, sur un arbre, prs
de l'endroit o le couvent de Ste-Marguerite a t depuis tabli. Les
vers, qui ont une douceur plaintive, disent assez quelles taient ses
penses.

  Continue, doux oiseau, et berce mes soucis,
  Tes notes joyeuses apaiseront ma dsesprance,
  Tes harmonieux gazouillements, innocents,
  Rsonnent doucement dans mon coeur souffrant.
  Choisis ta compagne et aime tendrement,
  prouve tous les transports charmants,
  Gote toutes ces douces motions;
  Qu'aimer et chanter emploient toutes tes heures;
  Tandis que moi, exile de l'amour, dlaisse, je vis
  Sans donner ni recevoir de bonheur.
  Chante encore, doux oiseau, et berce mes soucis,
  Tes notes joyeuses apaiseront ma dsesprance[833].

          [Note 833: _To a Blackbird Singing on a Tree._]

Ces vers, dit-elle, ont t crits pour apaiser un coeur endolori. Je
souffrais alors d'une cruelle angoisse d'me que je ne puis vous
dire[834]. Elle avait des moments amers, surtout quand des jours de
fte, le commencement de l'anne, lui faisaient sentir davantage son
isolement, En cette saison quand les autres sont joyeux, je suis tout
l'oppos. Je n'ai pas de _proches_ parents et tandis que les autres
sont avec les leurs, je suis assise seule, pensant  plusieurs des
miens avec qui j'avais l'habitude d'tre, maintenant partis pour la
terre de l'oubli[835]. Ces heures glaciales devaient tre affreuses
pour elle. Peu  peu, par cette ascension insensible qui mne toute
chose  la vie, ces songeries du pass, ces regrets, taient devenus
des rves tourns vers l'avenir, de vagues esprances, pas assez
prcises pour l'effrayer et assez sduisantes pour la charmer.
L'insinuante et dangereuse cajolerie de ces chimres la gagnait. Elle
souhaitait innocemment un ami dont la prsence remplirait sa vie.
Pendant bien des annes, j'ai cherch un ami, dou de sentiments
comme les vtres; un ami capable de m'aimer avec une tendresse pure
d'gosme, capable d'tre mon ami, mon compagnon, mon protecteur, et
qui serait mort plutt que de me faire tort. J'ai cherch, mais j'ai
cherch en vain[836]. Souhait si humain, si lgitime aprs tout! Elle
l'avait prs d'elle, le vritable ami de sa situation. Mais elle ne
l'aimait pas. Elle poursuivait ce rve, par lequel commence le roman
de presque toutes les femmes, ce rve d'affection dsintresse et
pourtant ardente d'un ami mu comme un amant. Elle se laissait aller 
cette aspiration d'avoir toutes les douceurs, les troubles mmes de la
passion et la scurit de la conscience. Elle ne s'apercevait pas
qu'il est irralisable, et que l'amiti est un vase que l'amour fait
clater. Mais elle flattait de cette fantaisie ses heures oisives et
inquites. Elle tait arrive  ce moment o une femme est toute prte
 se laisser aimer parce qu'elle est toute prte  aimer.

          [Note 834: _To Sylvander_, 19th Jan. 1788.]

          [Note 835: _To Sylvander_, 3rd Jan. 1788.]

          [Note 836: _To Sylvander_, 19th Jan. 1788.]

Quant  Burns, il tait aussi dans un singulier tat d'esprit, mais en
sens inverse. Il traversait lui-mme une crise non d'aspiration mais
de dcroissement. Il tait venu  un point o un homme tel que lui
commence  sentir dcrotre le pouvoir qu'il a eu sur les femmes.
Quelque chose l'a averti que l'assurance et l'entreprenante
familiarit de la jeunesse ne lui sient plus, parce qu'il n'a plus la
gat et la souplesse qui les rachtent si elles chouent. Ce qu'il
dit a maintenant trop de poids, ne se prend plus en jeu. Il s'aperoit
vaguement qu'un intervalle s'est tabli entre lui et la beaut riante,
et qu'il lui semble grave. Il en conoit une sorte de timidit, de
dfiance de soi-mme et de dpit, qui mnent  l'ironie. Tout cela est
bien avou dans ce qu'il disait de lui-mme:

     Ma rhtorique semble avoir tout  fait perdu son effet sur
     l'aimable moiti du genre humain. J'ai connu le temps o... mais
     cela est une histoire du temps jadis. En conscience, je crois
     que mon coeur a t si souvent en feu qu'il est absolument
     vitrifi. Je contemple le sexe, avec quelque chose qui ressemble
      l'admiration avec laquelle je regarde le ciel toil par une
     glaciale nuit de Dcembre. J'admire la beaut de l'oeuvre du
     Crateur; je suis sduit par l'trange et gracieuse excentricit
     de leurs mouvements et--je leur souhaite bonne nuit. Je parle
     ainsi par rapport  _une certaine passion dont j'ai eu l'honneur
     d'tre un misrable esclave_[837].

          [Note 837: _To Miss Chalmers_, Oct. 26th, 1787. Les mots en
          italique sont en franais.]

Il avait abus de son coeur et avait us certaines faons d'aimer.
Mais il ne les avait pas puises toutes. Il devait renoncer  l'amour
qui a la grce des annes lgres. Il tait trop triste dsormais pour
le goter, et trop inquitant pour l'inspirer. Mais il pouvait
connatre celui des mes endolories et exprimentes, qui se
recherchent pour panser rciproquement leurs souffrances; l'amour sans
allgresse, qui souffre de la perspicacit que lui a apprise la vie,
mais qui connat l'pre orgueil ou la joie trs douce de vaincre ou de
gurir le pass, dans un coeur o le pass a laiss des trophes ou
des blessures. Il faut, pour possder tout le triomphe ou toute la
mansutude de cette forme tardive de l'amour, une me d'une
combativit imprieuse qui touche  la duret, ou d'une noble
indulgence qui va presque  la sagesse. Il est peu probable que l'une
ou l'autre se rencontrent chez Burns, mais il est intressant de voir
comment il traversera cette phase de passion, qui forcment devait se
trouver sur son chemin.

Ces amours commencent volontiers par des impressions intellectuelles
et ils en vivent en partie, car ils appartiennent  une priode o le
corps n'a plus toute sa beaut et o, par contre, l'esprit a toute sa
force. Il y avait donc bien des affinits entre Burns et Mrs Mac
Lehose. Il trouvait en elle une femme plus instruite, plus distingue,
plus dame, que celles qu'il avait connues. Il tait invitable qu'elle
serait attire par son gnie. Ce fait mme qu'elle n'avait pas une
trs haute distinction la rendait plus accessible. Elle n'avait pas
autour d'elle ces dlicatesses excessives et factices qu'et froisses
ce qu'il y avait ncessairement de fruste et de rude en lui. Elle
touchait directement sa force et son intelligence. Il n'y avait pas
mme entre eux ce lger grillage de raffinements de manires qui
parfois se dresse entre un homme suprieur et une femme trs lgante.

Elle s'tait enthousiasme pour le pote et, depuis quelque temps,
elle pressait une de ses amies, vieille fille, Miss Nimmo, lie avec
Miss Chalmers, de le lui faire connatre. Vers les premiers jours de
dcembre, Miss Nimmo cdant  ses sollicitations, l'invita  passer
une soire avec Burns. Elle fut sans doute blouie et charme par sa
parole. L'entrevue se termina par une invitation  venir prendre le
th chez elle, le jeudi suivant, qui tait le 6 dcembre. Quelque
chose survint qui fit remettre la runion au samedi. Burns avait alors
l'intention de s'loigner d'dimbourg, la semaine suivante, comme il
rsulte de la lettre qu'il crivit pour accepter le changement de
jour:

     Madame, j'attachais beaucoup de prix au th de ce soir, et je
     n'ai pas t souvent aussi dsappoint. Samedi soir, je saisirai
     l'occasion avec le plus grand plaisir. Je quitte cette ville
     aujourd'hui en huit, et probablement pour une couple d'annes. Je
     regretterai toujours d'avoir fait si tard la connaissance d'une
     personne que j'estimerai toujours hautement et au bonheur de
     laquelle je m'intresserai toujours chaudement[838].

          [Note 838: _To Mrs Mac Lehose_, Dec. 6th, 1787.]

Si les choses s'taient passes ainsi, cette rencontre ne se ft pas
distingue de tant d'autres. C'et t une soire d'admiration de
plus. Ce fut un accident matriel qui, en retenant Burns  dimbourg
plus longtemps qu'il ne le pensait, donna  ces relations le temps de
se dvelopper et d'entamer leurs deux vies.

Le lendemain de cette lettre, la veille mme du jour attendu, une
voiture, dans laquelle il se trouvait, fut renverse par la faute du
cocher ivre. Il fut rapport chez lui, avec un genou fortement
contusionn, qui devait le garder  la chambre pendant six semaines.
Sans cet accident, il est probable que ses rapports avec Mrs Mac
Lehose auraient t coups court, par son dpart prochain. Il lui
crivit, pour s'excuser, une lettre dans laquelle il y a dj une
pointe de ferveur:

     Je puis dire avec vrit, Madame, que je n'ai jamais rencontr
     dans ma vie de personne que j'aie plus anxieusement souhait de
     revoir que vous. C'est ce soir que j'allais avoir ce trs grand
     plaisir dont la pense me grisait; mais une malheureuse chute de
     voiture m'a tellement contusionn au genou que je ne puis bouger
     la jambe du coussin. Ainsi, si je ne vous revois plus, je ne
     reposerai pas dans mon tombeau, de chagrin. J'tais vex jusqu'
     l'me de ne pas vous avoir rencontre plus tt. J'avais pris la
     rsolution de cultiver votre amiti, avec l'enthousiasme de la
     religion; mais c'est ainsi que la Fortune m'a toujours servi. Je
     ne puis supporter l'ide de quitter dimbourg sans vous voir. Je
     ne sais pas comment expliquer cela: je m'prends trangement de
     certaines personnes et je me trompe rarement.

     Vous m'tes une trangre, mais je suis un tre singulier. Des
     sentiments encore innomms, des choses qui ne sont pas des
     principes, mais qui sont mieux que des fantaisies, me portent
     plus avant que la raison tant vante n'a jamais conduit un
     philosophe.--Adieu! tous bonheurs soient vtres[839].

          [Note 839: _To Mrs Mac Lehose_, Dec. 8th, 1787.]

 cette lettre un peu bien expansive, Clarinda fit une rponse du mme
ton. Quelque accoutume qu'elle soit aux dceptions, elle n'en a
jamais ressenti une de mme nature  laquelle elle ait t plus
sensible, que dit-elle?  moiti aussi sensible qu' celle-ci.
L'accident cruel qui l'a cause augmente ses regrets. Si sa sympathie,
son amiti taient capables de le soulager dans sa peine, il pouvait
tre assur qu'il les possdait. Elle se laissait aller  parler de
ces sentiments vagues que Burns avait habilement mis en avant,  user
ces mots doux et d'air innocent, les prludes de la flte sductrice,
qui ne disent rien, mais qui prparent  couter et auxquels les
femmes devraient fermer leurs oreilles, car ils sont perfides. Nous
sommes, en vrit, _trangers_ en un sens, mais nous avons une proche
parent  beaucoup d'gards: ces _sentiments innomms_ je les
comprends parfaitement, quoique la plume d'un Locke n'ait pu les
dfinir. Peut-tre le mot _instincts_ approche-t-il plus de leur
dfinition que _Principes_ ou _Caprices_. Pensez-vous, ajoutait-elle,
en lui citant avec un peu de flatterie un de ses vers, qu'ils aient
quelque rapport avec _cette lumire cleste qui nous gare_?[840] Je
sais une chose, c'est qu'ils ont un puissant effet sur moi et qu'ils
sont dlicieux lorsqu'ils demeurent sous le contrle de la _raison_ et
de la _religion_[841]. Il y a bien un peu de coquetterie et
d'attirance dans ces mots. Cependant elle touchait, ds le premier
jour, le point sur lequel allait porter la lutte entre elle et Burns.
Comme toute femme qui marche vers une faute par des perspectives
honntes, elle voudra rester dans les limites marques par ces deux
mots; et lui essayera de l'entraner au-del, au moyen de tous les
sophismes et les dclamations que nous murmure le Mphistophls
invisible, plein de conseils et d'habilets, qui assiste cach
derrire le buisson, au dbat de tout homme et de toute femme. Burns
avait un alli, dans ces premiers moments, c'tait son accident: Si
j'tais votre soeur j'irais vous voir, mais ce monde est plein de
censure[841].

          [Note 840: C'est un vers de la _Vision_.]

          [Note 841: _To Robert Burns_, Dec. 8th, 1787.]

Burns tait trop expert joueur pour ne pas saisir cet avantage et ne
pas pousser plus avant. Il fit aussitt le mouvement qui amenait les
relations sur le terrain de l'amour, et il le faisait d'une faon trs
habile, sans se compromettre, par un regret vague, un soupir arrach
comme malgr lui. Votre amiti, madame! Par les cieux, je n'avais
jamais connu ce que c'est que l'orgueil! et il ajoute que de son ct
c'est une amiti qui, si j'avais eu le bonheur de vous rencontrer _
temps_, aurait pu me conduire... le dieu de l'amour seul sait
jusqu'o[842]. Sous cette forme de prtrition, la chose est
insinue, le mot est gliss. On ne peut se dfendre d'un tonnement
presque pnible  voir ce qu'il y avait de finesse et de rouerie en
lui. Toute cette nouvelle aventure, qui n'a en soi rien
d'extraordinaire, est curieuse pourtant parce qu'elle nous le montre 
l'oeuvre de prs et permet de juger jusqu'o il tait capable d'aller
dans un certain sens. Elle est curieuse aussi parce qu'elle prsente,
avec une singulire clart et dans ses degrs successifs, l'ternel
conflit des dsirs d'un homme et des scrupules d'une femme, avec son
ternelle issue.

          [Note 842: _To Mrs Mac Lehose_, Dec. 12th, 1787.]

Voyez avec quelle rapidit les choses prennent forme et avec quelle
prcision la question se pose ds le dbut. Un peu alarme par cette
lettre, Mrs Mac Lehose veut le ramener  leur point d'entente. Ses
paroles ne manquent ni de justesse ni de dignit. Mais elle ne
s'aperoit pas que cette dfense ne fait que donner plus de passion 
l'attaque, et qu'il y a des cas o le seul moyen est de ne pas
comprendre. Combien de femmes ont crit ceci, ou  peu prs, et de
bonne foi!

     Quand je vous verrai, il faudra que je vous gronde pour m'crire
     d'une faon romanesque. Vous souvenez-vous que celle  qui vous
     parlez est une femme marie, ou bien--comme Jacob,--voudriez-vous
     attendre sept annes et, peut-tre alors mme, tre du comme
     lui? Non! J'ai meilleure opinion de vous: vous avez trop de cette
     imptuosit qui accompagne gnralement les nobles esprits. Pour
     parler srieusement, on croirait, d'aprs votre style, que vous
     crivez  quelque femme vaine et sotte, pour vous moquer
     d'elle--ou pis encore. J'ai trop de vanit pour l'attribuer au
     premier motif, et trop de charit pour admettre la pense du
     second. Je le considre comme l'effusion d'un coeur bienveillant
     qui en rencontre un autre pareil  lui; je vous ai promis mon
     amiti: ce sera votre faute si jamais j'ai  la retirer[843].

          [Note 843: _To Robert Burns_, Dec. 16th, 1787.]

Il faut entendre avec quelle indignation Burns se dfend! Il est rest
immobile et stupfait, comme les amis de Job quand ils l'aperurent!
Quoi! s'adresser  une femme marie! Il a tressailli comme s'il
avait vu le spectre de celui qu'il aurait offens. Il se rappelle ses
expressions. Quelques-unes, il est vrai, sont discutables, mais c'est
par habitude et bien malgr lui. Son coeur, s'il a pch, c'est bien
peu.

     Je ne saurais pas vous dire, Madame, si mon coeur n'a pas pu
     s'garer un peu; mais je puis dclarer, sur l'honneur d'un pote,
     que le vagabond a fait l'cole buissonnire  mon insu. J'ai, 
     mon compte, une assez belle troupe de dfauts; comme ceux de la
     plupart des gens, ce sont des gredins indisciplins, mais les
     infortuns coquins ont en eux un peu d'honneur et ils ne
     voudraient pas faire une chose malhonnte.... Un homme rencontre
     une femme malheureuse, aimable et jeune, abandonne et dlaisse
     par ceux qui taient tenus, par tous les liens du devoir, de la
     nature et de la gratitude  la protger,  la consoler et  la
     chrir; cette femme unit la beaut du corps  la noblesse de
     l'esprit--d'un esprit qui va  votre got comme les joies du ciel
      un saint; si une pauvre petite ide, fille naturelle de
     l'imagination, vient pensivement regarder par-dessus la
     palissade,--supposez mon amie que vous ayiez  la juger et que
     cette pauvre petite brebis errante, toute tremblante, toute
     contrite, les yeux innocents, pleins de larmes, de regrets et
     implorant son juge du regard, soit amene devant vous,
     pouvez-vous la condamner impitoyablement[844].

          [Note 844: _To Mrs Mac Lehose_, Dec. 20th, 1787.]

Le plaidoyer est habile, avec ce qu'il faut de bonne humeur pour
diminuer ce qu'on a dit, avec ce qu'il faut d'aveu pour le maintenir,
et ce qu'il faut de flatterie pour en faire entendre davantage.

Mrs Mac Lehose fut-elle facilement dupe de ces belles protestations?
Sans doute quelque chose en elle voulait tre persuad. Elle envoya 
Burns quelques vers assez bien tourns qu'elle signa, selon le got du
temps pour les noms supposs, du nom de Clarinda. Dsormais Burns,
pour se mettre  l'unisson, lui crivit sous celui de Sylvander, et 
partir de ce moment ils ne s'appellent plus autrement dans la suite de
cette correspondance.

L'indignation de Burns n'tait, on le suppose bien, qu'un feu de
paille.  quelques jours de l, il crit une longue lettre o toutes
les dclamations, les sympathies, infaillibles en pareil cas, sont
mises en jeu. Pourquoi est-elle malheureuse? Pourquoi l'a-t-il connue
si tard?

     Vous avez une main bienveillante et dispose  donner; pourquoi
     ce bonheur vous fut-il refus? Vous avez un coeur form,
     noblement form, pour les joies les plus raffines de l'amour;
     pourquoi ce coeur fut-il jamais meurtri?... Pourquoi suis-je n
     pour voir un malheur que je ne puis secourir, et rencontrer des
     amis dont je ne puis jouir? Je regarde en arrire, avec la
     dtresse d'un regret inutile, en voyant ma perte de ne pas vous
     avoir connue plus tt, tout l'hiver dernier, ces trois mois-ci
     passs! quel commerce heureux n'ai-je pas perdu! Peut-tre
     cependant cela vaut-il mieux pour ma paix.[845]

          [Note 845: _To Clarinda_, Dec. 28th, 1787.]

On voit avec quelle habilet et quel enthousiasme apparent, peut-tre
avec quelle inconscience, le sducteur poursuit son chemin. Il y a un
passage bien perfide, mais bien joli et bien sduisant:

     Je crois qu'il n'est pas possible de maintenir des rapports ou
     d'entretenir une correspondance avec une femme aimable, encore
     moins avec une _femme merveilleusement aimable et belle_, sans
     quelque mlange de cette dlicieuse passion dont j'ai eu plus
     d'une fois l'honneur d'tre l'esclave trs dvou. Mais pourquoi
     s'en sentir blesse? Est-ce qu'un honnte homme ne peut pas avoir
     une faiblesse pour une femme charmante, sans courir tte baisse
     dans une intrigue? Prenez un peu de la tendre sorcellerie de
     l'amour, ajoutez-la aux gnreux et honorables sentiments d'une
     amiti virile, et je ne connais qu'un _seul_ mets qui soit plus
     dlicieux, et que peu, trs peu d'tres,  quelque rang qu'ils
     appartiennent, gotent jamais. Un pareil mlange est comme
     d'ajouter de la crme  des fraises; non seulement elle donne aux
     fruits une richesse plus dlicate, mais encore elle est
     dlicieuse elle-mme[846].

          [Note 846: _To Clarinda._ Dec. 28th, 1787.]

La chose est dite, mais de quelle faon lgre et caressante. Cette
dernire phrase est, dans le texte, d'un coloris et d'une saveur tout
 fait exquis. La premire tentation ne se servit pas avec plus de
sophisme et de sensualit du parfum d'un fruit. Cela devient presque
de la posie.

La pauvre Clarinda a beau faire, elle a beau roidir sa rponse, y
mettre des raisonnements, rectifier les mots, marquer des bornes, se
faire raisonnable et raisonneuse, elle est gagne.

     Vous dites qu'il n'est pas possible de correspondre avec une
     femme aimable sans un mlange de la tendre passion. Je crois
     qu'il n'y a pas d'amiti entre des personnes sensibles de sexe
     diffrent, sans un peu de _douceur_; mais lorsqu'elle est
     maintenue dans des limites convenables, elle ne fait que donner
     une plus haute saveur  ce commerce. L'amour et l'amiti sont des
     mots qui se trouvent sur les lvres de tous, mais peu,
     extrmement peu, en comprennent la signification. L'amour (ou
     l'affection) ne peut pas tre sincre, s'il hsite un moment 
     sacrifier toutes ses satisfactions gostes au bonheur de son
     objet. Au contraire, si on veut acheter les _premires_ aux
     dpens du _second_, il mrite d'tre appel, non plus amour, mais
     d'un nom trop grossier pour tre mentionn. C'est pourquoi je
     soutiens qu'un honnte homme peut avoir une faiblesse amicale
     pour une femme, qui dans son me abhorrerait l'ide d'une
     intrigue avec elle. Voil mes sentiments sur ce sujet: j'espre
     qu'ils correspondent aux vtres[847].

          [Note 847: _To Sylvander_, January 1st, 1788.]

En dpit d'elle, le poison a pntr ses prcautions, ses
restrictions, sa froideur mme. Il y a dans ces lignes qui veulent
tre rigides, un consentement. Le premier pas est fait dans le sentier
prilleux; la premire, l'imperceptible concession qui en contient
tant d'autres; l'initiale minute de faiblesse d'o sortira un avenir
charg de souffrances, par cette sorte de logique et de dduction
effrayante des choses dont George Eliot a si vigoureusement marqu la
marche, les exigences et la cruaut.

       *       *       *       *       *

Il est clair qu'une correspondance, engage sur ce ton, doit conduire
 des entrevues. Aussitt que Burns fut capable de sortir dans une
chaise  porteurs, il alla rendre visite  Clarinda. Il raconta sa
vie, ses fautes et ses folies, avec son loquence enflamme et des
lans de regret. On imagine ce que pouvait tre sur ses lvres le
tableau de son enfance, des sombres jours de son pre, sauv de la
prison par la mort le dernier et souvent le meilleur ami du
pauvre[848], et la flamme qui devait sortir du rcit de ses propres
passions. On voit la pauvre Clarinda, blouie par ces regards
clatants, suspendue  cette navrante histoire, prise du dsir de
gurir ces regrets. Le lendemain, pour complter ce qu'il avait dit la
veille, il lui envoya sa lettre au Dr Moore. Elle la lut, et, avec un
vrai instinct fminin, elle s'appliqua la scne ternelle o la piti
fait natre l'amour. Elle songea aussitt  Desdemona trouble du
rcit des souffrances et des dangers d'Othello. Elle y songea parce
que son coeur lui disait les mmes choses qui sont exprimes dans ce
passage d'une humanit si profonde. Et la ressemblance n'tait pas
dj si lointaine. Il y avait quelque chose de la rudesse, de
l'origine vulgaire et presque de l'aspect du maure, dans cet homme au
teint brun et aux yeux noirs flamboyants, qui rpandait son rcit
d'preuves et d'aventures. C'est le prix de ceux qui les ont
traverses qui fait le prix de ces pripties. Les exploits du
guerrier noir ne sont aprs tout que le fait de maint soldat, mais la
fille du snateur eut raison d'en tre blouie. La vie de Burns sembla
justement,  celle qui l'coutait ainsi, douloureuse et presque
galement hroque:  coup sr elle avait eu une endurance et une
vaillance gales. Clarinda avait senti juste en allant droit  cette
scne. Elle avait touch ce que les sentiments ont de commun, sous les
diversits de situations, de langage et de ciel. Sa tendre compassion
tait bien soeur de celle de Desdemona. C'est srement un des points
curieux et touchants de cette correspondance.

          [Note 848: _To Robert Graham of Fintry._ Jan. 1788.]

     Deux fois, je l'ai lue avec une grande attention. Quelques
     parties m'ont drob mes larmes. Avec Desdemona j'ai ressenti
     que c'tait pitoyable, que c'tait merveilleusement pitoyable.
     Quand j'arrivai au paragraphe o il est question de lord
     Glencairn, j'clatai en larmes. C'tait ce dlicieux trop plein
     du coeur, qui sort d'une combinaison des sentiments les plus
     doux. Rien ne lie davantage un esprit gnreux que de lui
     tmoigner de la confiance. Je l'ai toujours prouv. Vous semblez
     avoir eu l'intuition de ce trait de mon caractre, et c'est
     pourquoi vous m'avez confi vos fautes et vos folies. La
     description de votre premire scne d'amour m'a ravie. Elle m'a
     rappel l'ide de quelques circonstances tendres qui m'arrivrent
      la mme priode de la vie. Seulement, les miennes n'allrent
     pas si loin. Peut-tre, en retour, vous raconterai-je les dtails
     quand nous nous verrons. Ah! mon ami, les premires motions
     d'amour sont assurment les plus exquises. Dans les annes plus
     mres, nous pouvons acqurir plus de connaissances, de sentiment;
     mais rien de ceci ne peut donner les mmes ravissements que les
     chres illusions de la jeunesse qui font battre le coeur. Comme
     la vtre, la mienne tait une scne rurale, ce qui ajoute encore
      la tendre rencontre. Mais assez de ces souvenirs[849].

          [Note 849: _To Sylvander._ Jan. 7th 1788.]

Pendant qu'elle suivait la vie antrieure de l'homme qui pntrait
dans la sienne, elle tait aux prises avec une proccupation intime o
est la preuve qu'elle tait sincre dans son rve d'une amiti
paisible. Elle se demandait s'il en tait capable, et elle s'alarmait
de n'en pas trouver de traces ou de germe, dans cette existence, o
tant de sentiments avaient pris place. Cette inquitude lui donnait
une perspicacit trs aigu, comme lorsqu'un intrt majeur avive
l'esprit, l'aiguise sur un point unique. Elle avait mis le doigt sur
l'incapacit, o sont des natures comme Burns, d'prouver vis--vis
d'une femme un sentiment dsintress. Elle devinait la fragilit de
son rve.

     Il y a une chose qui m'effraie, c'est qu'il n'y a pas de trace
     d'amiti envers une femme; or, dans le cas de Clarinda, c'est la
     seule chose  souhaiter avec ferveur.... Vous m'avez dit que
     vous n'avez jamais rencontr une femme capable d'aimer aussi
     ardemment que vous-mme. Je le crois, et je vous conseillerais de
     ne pas vous lier jusqu' ce que vous en rencontriez une. Hlas!
     vous en trouverez beaucoup qui ne le _peuvent_ pas, et
     quelques-unes qui ne le _doivent_ pas; mais tre unie  une des
     premires vous rendrait misrable. Je crois que vous auriez
     presque raison de ne pas penser an mariage, car,  moins qu'une
     femme ne puisse tre un compagnon, un ami et une matresse, elle
     ne pourrait vous aller. Cette dernire pourrait gagner Sylvander,
     mais les deux autres seules pourraient le conserver[850].

          [Note 850: _To Sylvander._ Jan. 7th, 1788.]

Quant  Burns, tout entier  lui-mme, comme presque toujours lorsque
ses habitudes de coeur taient en jeu, ayant moins souci de connatre
que d'entraner, il semble n'avoir rapport de cette entrevue que la
satisfaction de quelques instants aimables.

     Certains jours, certaines nuits, que dis-je, certaines heures
     comme les dix justes de Sodome sauvent le reste des insipides,
     ennuyeux et misrables mois et ans de la vie. C'est une de ces
     heures que ma chre Clarinda m'a accorde hier soir.

                   Une heure bien passe
       En de si tendres circonstances, pour des amis
       Vaut mieux qu'un sicle de temps commun.

La remarque qui prcde s'tend  toute la correspondance. Il y a bien
plus de fines et pntrantes observations de Clarinda sur lui, que de
lui sur elle. Elle lui a dit des choses qui, pour la justesse, et la
pntration n'ont t gales, sur certains points, par aucun autre
tmoignage. On pourrait  peu prs recomposer le caractre de Burns
avec les traits qu'elle a souligns. Par lui, on ne sait rien d'elle.
C'est qu'elle s'occupait de lui et l'tudiait anxieusement, et que lui
ne s'occupait que d'aimer.

Les lettres de Burns qui suivirent cette premire entrevue sont de
grandes dclamations  froid, pleines d'apostrophes, de dclarations
voiles. Clarinda, qui ne manque pas de finesse, le raille un peu sur
la dure de ses dsespoirs. Conservez bon espoir, Sylvander;
l'ternit de vos souffrances d'amour sera termine avant six
semaines. Ce sont l des parjures que les dieux permettent en
souriant[851]. Elle lui parle avec beaucoup de sagesse et de raison.
Une partie de l'intrt que vous prenez  moi est due  la pure
nouveaut. Vous serez fatigu de notre correspondance avant de quitter
la ville et vous ne prendrez pas la peine de m'crire de la campagne.
Sylvander, je voudrais que vous soyez mari heureusement, vous ne
pouvez tre heureux sans un tendre attachement. Le ciel vous
dirige![852] Ce sont l de sages paroles et de bons conseils. Et
comme les allusions de Sylvander ont t trop vives et trop claires,
elle le rappelle  l'ordre d'un ton presque sec: Je ne puis et
peut-tre je ne devrais pas comprendre vos extravagances d'hier soir
et vos remarques ambigus  leur propos. Je suis votre amie,
Sylvander, prenez garde que la vertu ne rclame le sacrifice mme de
l'amiti. Vous n'avez pas besoin de maudire le lien des lois humaines,
quel est le bonheur que Clarinda goterait  en tre libre?[853] Il
est clair que le trouble qui commence en son coeur n'a pas encore
gagn la tte, et qu'elle reste encore la personne ferme et sense
qu'elle semble avoir t.

          [Note 851: _To Sylvander._ Jan. 9th, 1788.]

          [Note 852: _To Sylvander._ Jan. 10th, 1788.]

       *       *       *       *       *

Une seconde entrevue plus longue eut lieu le samedi 12 janvier. Cette
fois-ci, ce fut Clarinda qui,  son tour, raconta son histoire et
dvoila son caractre. Elle semble avoir fait l'aveu d'erreurs et de
dfauts. Sylvander, vous avez vu, hier soir, Clarinda derrire la
scne! Maintenant vous tes convaincu qu'elle a des dfauts. Si elle
se connat bien, son intention est toujours bonne, mais elle est
souvent la victime de sa sensibilit et c'est pourquoi elle est
rarement contente d'elle-mme[853]. Sans doute, Burns mu, comme il
est si ais de l'tre, par le rcit d'infortunes pareilles, l'couta
avec une sympathie recueillie et avec rserve. Il se montra ce que
Clarinda esprait qu'il serait toujours. Oh! mon ami, je souhaite
ardemment conserver votre estime. Notre dernire entrevue vous a lev
trs haut dans la mienne. J'ai en vrit rencontr peu de personnes de
votre sexe capables de comprendre la dlicatesse en pareilles
circonstances; et cependant c'est elle seule qui donne leur saveur 
des rapports si heureux[854]. Nanmoins il lui venait de confuses
inquitudes sur ce qu'elle faisait. Mme dans la joie d'une entrevue
innocente propre  la rassurer, apparaissaient des remords encore
faibles et ples, qui n'avaient pas d'acte auquel ils pussent se
prendre, mais veills par un tat gnral.

          [Note 853: _To Sylvander._ Jan. 13th, 1788.]

          [Note 854: _To Sylvander._ Jan. 15th, 1788.]

     Je ne nierai pas, Sylvander, que la soire d'hier ait t une des
     plus dlicieuses que j'aie jamais connues. Peu d'instants
     pareils tombent en lot aux mortels. Peu de ceux-ci, extrmement
     peu, sont faits pour goter un plaisir si raffin. Mais, bien que
     notre plaisir ne nous ait pas conduits au-del des limites de la
     vertu, mes rflexions d'aujourd'hui n'ont pas t sans un mlange
     de regret. L'ide de la peine que cette entrevue, si elle tait
     connue, aurait cause  un ami auquel je suis lie par les liens
     sacrs de la reconnaissance (d'elle seule); l'opinion que
     Sylvander a pu se former de mon manque de rserve; et, par dessus
     tout, quelques craintes que le ciel peut ne pas m'approuver dans
     la situation o je suis... tout cela m'a caus une nuit sans
     sommeil; et bien que j'aie t  l'glise, je ne suis nullement
     bien.

C'taient ces premiers scrupules qui,  l'origine d'une erreur,
flottent dans les mes,  peine discerns de la manire d'tre,
semblables  ces organismes amorphes, transparents, confondus avec
l'eau, et qui plus tard feront place  des monstres compliqus, arms
de tout ce qui dchire et torture. Ces remords en formation sont un
indice qu'un travail intrieur se poursuivait en elle, et qu'elle
avait plus lieu de s'alarmer qu'il n'apparaissait au dehors. Il y a,
dans ces histoires de coeur qui avancent par mines et secrets couloirs
de taupes, des mouvements inattendus qui rvlent la marche
souterraine.

Quant  Burns il essayait de rassurer Clarinda de la faon suivante,
un peu trop simple:

     Que vous ayez des dfauts, ma Clarinda, je n'en ai jamais dout;
     mais je ne connaissais pas l'endroit o ils existent, et, depuis
     samedi soir, je suis plus dans les tnbres que jamais. 
     Clarinda! pourquoi blesser mon me en supposant que la soire
     dernire doit avoir diminu mon opinion de vous. Il est vrai,
     j'tais derrire la scne avec vous, mais qu'y ai-je vu? Un
     coeur brillant d'honneur et de bienveillance, un esprit ennobli
     par le gnie, instruit et raffin par l'ducation et la
     rflexion, lev par une religion native, sincre comme dans les
     climats du ciel, un coeur form pour les glorieux
     attendrissements de l'amiti, de l'amour et de la piti. Voil ce
     que j'ai vu. J'ai vu la plus noble me immortelle que la cration
     m'ait jamais montre[855].

          [Note 855: _To Clarinda._ Jan. 15th, 1788.]

S'il suffit de frapper fort pour toucher juste, voil qui devait
russir.

       *       *       *       *       *

Une troisime entrevue eut lieu, le vendredi 18, pour laquelle elle
lui recommande de venir  pied, quitte  s'en retourner en chaise 
porteurs, parce que celles-ci sont si rares dans le voisinage que
l'une d'elles exciterait l'attention, tandis que vers dix heures du
soir tout le voisinage est endormi et qu'elle peut venir sans
inconvnient[856]. C'est un coin de petite ville. Il semble que cette
entrevue ait t celle des aveux. Les deux prcdentes, avec quelques
douceurs buissonnires, n'avaient t, pour l'un et pour l'autre des
deux amants, qu'un voyage  travers le pass. Ils s'taient racont
rciproquement leur histoire. C'taient des heures rtrospectives,
mles  des regrets de ne s'tre pas rencontrs plus tt. Ils
arrivaient maintenant au prsent, qui les runissait gagns l'un 
l'autre par ce qu'ils avaient trouv de commun dans leurs destines
antrieures. Clarinda lui a confi son long rve d'une amiti
masculine, faite de tendresse et de rserve. Elle a imprudemment
peut-tre ouvert son coeur. Si elle osait en disposer--la soire
d'hier ne peut vous laisser embarrass de deviner quel est l'homme 
qui elle le donnerait[857]. Le lendemain, elle craint d'avoir t
trop loin, d'avoir trop clairement parl. Je ne puis me rappeler
quelques-unes des choses que j'ai dites sans un peu de peine[857].
Elle se sent isole, elle voudrait voir de la socit, elle est
stupide, son coeur est endolori. Elle essaye de bannir ce malaise en
se lanant dans de longues dissertations religieuses. On dirait
qu'elle a besoin de sentir que son refuge et son soutien n'est pas
loin et qu'elle veuille, en en parlant, le sentir plus prs d'elle.

          [Note 856: _To Sylvander._ Jan. 15th, 1788.]

          [Note 857: _To Sylvander._ 19th Jan. 1788.]

Il crivait, de son ct, une lettre qui donne l'ide de la
dclamation insipide et de l'orgueil puril de certaines parties de
cette correspondance.

       Samedi soir, 10 heures 1/2.

     Quelle dlicatesse de bonheur je savourais hier  ce moment-ci!
     Ma toujours trs chre Clarinda, vous avez drob mon me; mais
     vous l'avez affine et leve: vous lui avez donn un sens plus
     fort de la vertu et un got plus fort pour la pit. Clarinda,
     premire de votre sexe, si jamais votre aimable image s'efface de
     mon me,

           Puisse-je tre perdu sans un oeil pour pleurer,
       Et ne pas trouver de terre vile assez pour m'ensevelir.

     Quelle sotte bagatelle est la tendresse enfantine des vulgaires
     enfants du monde! C'est le jeu insignifiant des jeunes animaux
     des champs et des forts; mais quand le sentiment et
     l'imagination unissent leurs douceurs, quand le got et la
     dlicatesse les raffinent, quand l'esprit ajoute le bouquet et
     que le bon sens donne la force et du courage  l'ensemble, quel
     breuvage dlicieux est l'heure de la tendre affection! La Beaut
     et la Grce, dans les bras de la Vrit et de l'Honneur, dans
     toute la splendeur de l'amour mutuel!... Clarinda, quand un pote
     et une potesse crs par la nature, deux des plus nobles
     productions de la nature, quand ils boivent ensemble  la mme
     coupe de l'amour et du bonheur, n'essayez pas, vous, matriaux
     plus grossiers de la nature humaine, de mesurer, en le profanant,
     un bonheur que vous ne pouvez jamais connatre[858].

          [Note 858: _To Clarinda._ 20th Jan. 1788.]

Toute cette partie de leur correspondance ne se lit qu'avec un
sentiment pnible, qui tient de la piti et de l'irritation, tant on
est incertain de savoir si l'homme qui l'a crite tait sincre ou
impudent dans ses dclamations. C'est un mlange coeurant de
protestations de fidlit et d'apostrophes  la Divinit, qui
affectent la forme de prires. On dirait que, volontairement, Burns a
choisi cette phrasologie d'glise pour endormir les scrupules
religieux de Clarinda et donner  ses dclarations un air de dvotion.

     Clarinda, puis-je compter sur votre amiti pour la vie? Je pense
     que je le puis! Toi, Sauveur tout puissant des hommes! J'ai
     jusqu' prsent trop nglig ton amiti; me l'assurer sera mon
     souci constant, pendant tous les jours et les nuits futurs de ma
     vie. L'ide de ma Clarinda s'ensuit:

         Cache-la, mon coeur, dans ce vtement secret,
       O, mle  celle de Dieu, sa chre pense repose.

     Mais je redoute l'inconstance, imperfection qui rsulte de la
     faiblesse humaine. Rencontrerai-je une amiti qui dfie les
     annes d'absence, et les chances, et les changements de la
     fortune? Peut-tre ces choses-l existent-elles. Il y a un seul
     honnte homme, de qui j'esprerais une telle chose; mais qui,
     except un crivain de romans, pourrait croire  un amour qui
     promettrait pour toute la vie, en dpit de la distance, de
     l'absence, des chances, des changements, et cela, avec de frles
     esprances de possession?

     Pour ma part, je puis me rpondre moi-mme  ces deux exigences:
     Tu es cet homme-l. J'ose, avec une froide rsolution, j'ose
     dclarer que je suis cet ami et cet amant. Si le sexe fminin est
     capable de telles choses, Clarinda l'est. Je cros qu'elle l'est,
     et je sens que je serai misrable, si elle ne l'est pas. Il n'y a
     pas une des vertus qui donnent de la valeur, ou des sentiments
     qui font honneur au sexe, qu'elle ne possde  un degr suprieur
      toutes les femmes que j'ai jamais vues: son esprit exalt, aid
     un peu peut-tre par la situation o elle se trouve, est, je le
     pense, capable de cet enthousiasme d'amour noblement romanesque.
     Puis-je vous revoir mercredi soir? Le mercredi, qui viendra
     ensuite, sera, je le prvois, un jour ha de nous deux.... Trois
     soires, trois soires au vol rapide, avec des ailes de duvet,
     sont tout le pass; je n'ose pas calculer le futur....

La quatrime de ces soires aux ailes rapides, celle du mercredi 23
janvier, fut un pas de plus dans ce sentier que Shakspeare appelle:
the primrose way to the everlasting bonfire[859]. Si la prcdente
avait t l'entrevue des aveux, celle-ci semble avoir t celle des
caresses. On devine qu'elle fut plus ardente de la part de Burns et
pour Clarinda plus prilleuse. Chambers, qui suit cette histoire de
passion avec dignit et convenance et en note les phases avec une
ponctualit grave, le constate dans son langage: Dans cette
rencontre, il semblerait que les communications des deux amants furent
d'une nature plus fervente et moins rserve que jusqu'alors,  ce
point de vue qu'elles laissrent dans le sein de Clarinda, des
rflexions o elle s'accusait elle-mme[860].

          [Note 859: Shakspeare. _Macbeth_, act. II, sc. 3.]

          [Note 860: R. Chambers, tom. II, p. 206.]

Le lendemain matin, les deux amants s'crivirent chacun une lettre
dans laquelle s'exprime l'tat d'me o ils se trouvaient. Celle de
Burns est une fantaisie travaille, sans beaucoup d'esprit et sans
l'ombre de passion. Il prend un thme sur lequel il brode quelques
variations. Ce n'est qu'une interminable et froide conjecture, o il
imagine que la Fortune, qui a jou tant de mauvais tours  un pauvre
pote cervel, s'est avise de lui donner le plus magnifique prsent
qu'elle ait jamais eu en sa possession, uniquement afin de voir
comment sa sotte tte et son sot coeur y rsisteraient. Ou bien elle
s'est dit peut-tre qu'elle a fait un chef-d'oeuvre et elle le lui a
amen pour lui donner cette immortalit qu'aucune femme d'aucun temps
ne mrita davantage et que peu de rumeurs de ce temps-ci sont plus
capables de confrer[861]. C'est insipide! Pas un mot qui ait un peu
d'accent, pas un reflet de flamme.

La lettre, incomprhensible, tait complte par un post-scriptum
singulier qui l'explique peut-tre et qui rvle certains cts de la
vie de Burns,  cette poque. Rentrant le soir, gris, aprs les
potations qui avaient suivi le dner, lequel commenait alors  trois
heures, il ajoutait ces paroles comme excuse:

     Me voici... absolument impropre  finir ma lettre, tout jovial
     aprs un bol qu'on a fait circuler constamment depuis le dner
     jusqu' prsent. Je n'ai pas d'ides distinctes de rien, sinon
     que j'ai bu deux fois votre sant, ce soir, et que vous tes tout
     ce que mon me estime de cher en ce monde[861].

          [Note 861: _To Clarinda._ Jan. 24th 1788.]

Dans la mme matine o il crivait cette lettre ingnieuse et
recherche, Clarinda lui en adressait une, d'un sentiment plus rel et
touchante. Le dbut sent encore la prtention d'une correspondance
littraire, l'effort et l'arrangement; c'est une longue allgorie o
Clarinda comparat  la barre de la Raison, devant la Religion et la
Rputation, et o elle est dfendue par l'Amour revtu d'un voile
emprunt  l'Amiti. Mais aussitt aprs la simplicit revient, les
accents sincres se font jour; bientt arrivent et sortent les paroles
vraies, le cri d'alarme et d'amour, pouss par tant d'mes
faiblissantes, partages entre la crainte et l'attrait de la faute.
Cette lettre est vraiment, par endroits, touchante. On y sent le
remords des faiblesses accomplies, la terreur de celles qui restent 
commettre, ce mouvement naturel et toujours du de la femme qui, se
trouvant puise de rsistance, implore d'tre pargne et ne pose
plus d'espoir que dans celui mme qu'elle redoute, enfin, cet aveu de
lassitude qui est presque un abandonnement. Au-dessus de ce tumulte,
rgne un sentiment d'honntet et de devoir qui s'exprime, non sans
loquence. Ce n'est pas la seule fois o Clarinda a l'avantage sur
Sylvander.

     Sylvander, laissons tomber ma mtaphore. Je ne suis ni bien, ni
     heureuse aujourd'hui; mon coeur me fait des reproches d'hier
     soir; si vous dsirez que Clarinda recouvre son repos, repoussez
     tout ce qui n'est pas permis par la plus stricte dlicatesse.

     Je ne vous blme pas, mais moi-mme. Je ne dois pas vous revoir
     samedi,  moins que je ne trouve que je puis me fier  moi-mme,
     pour agir autrement. C'est la Dlicatesse, vous le savez, qui m'a
     attire vers vous subitement: prenez garde de relcher ce lien le
     plus cher et le plus sacr qui nous unit. Souvenez-vous que le
     bonheur prsent et ternel de Clarinda dpend de sa fidlit
     troite  la vertu. Heureux Sylvander! qui peut rester attach au
     ciel et  Clarinda en mme temps. Hlas! je sens que je ne puis
     servir deux matres! Que Dieu ait piti de moi!

       Jeudi soir.

     Pourquoi n'ai-je pas eu de vos nouvelles, Sylvander? Tout, dans
     la nature, me parat aujourd'hui porter une teinte sombre. Ah!
     Sylvander!

       Le coeur est ce qui, toujours,
       Nous rend heureux ou malheureux!

     Avec quelle force ces vers me sont revenus  la pense! Ne vous
     ai-je pas dit quelle misrable l'amour a fait de moi? Je suis
     capable d'affection au plus haut point pour un homme du mrite de
     Sylvander, si elle ne devait pas me mener  des folies et  des
     faiblesses que mon coeur condamne absolument. Je suis convaincue
     que, sans l'approbation du ciel et de ma propre conscience,
     l'existence me serait une lourde maldiction. Sylvander, pourquoi
     les lgrets trop rptes de votre Clarinda ne vous ont-elles
     pas guri de la tendresse trop passionne que vous exprimez pour
     elle? Peut-tre ont-elles diminu votre estime pour elle? Mais je
     n'ose pas toucher cette corde; cela remplirait la coupe de ma
     misre prsente.  Sylvander! Puisse l'amiti de Dieu, que vous
     et moi avons trop nglige, tre,  partir d'aujourd'hui, notre
     principale tude, notre dlice! Je ne puis vivre sans la
     conscience de cette faveur. J'ai ressenti, tout aujourd'hui,
     quelque chose de cet tat pouvantable. Que dis-je? Quand j'ai
     approch Dieu avec mes lvres, mon coeur n'y tait pas vraiment!

     .... Ne soyez pas fch, si je vous dis que je dsire que notre
     sparation soit passe.  distance, nous conserverons la mme
     affection de coeur, le mme intrt dans la vie l'un de l'autre;
     mais l'absence adoucira et restreindra ces violentes agitations
     du coeur qui, si elles continuaient longtemps encore,
     retireraient mon me de ses gonds et me rendraient impropre aux
     devoirs de la vie.

     Vous et moi, nous sommes capables de cette ardeur d'amour pour
     laquelle la vaste cration n'offre pas d'objet suffisant.
     Cherchons  la reposer dans le sein de notre Dieu. Donnons
     ensuite une place  ceux qui sont les plus chers sur la terre,
     aux tendres affections de parents, de soeurs, d'enfants!... Je
     vous dis: au revoir, avec cette courte prire de Thomson:

        Pre de Lumire et de vie, toi bien suprme,
         enseigne-nous ce qui est bon, enseigne-nous ce que tu es toi-mme,
        Sauve-nous de la folie, de la vanit et du vice[862].

          [Note 862: _To Sylvander._ Jan. 24th 1788.]

 ces confidences, dont le chagrin et la franchise auraient pu le
toucher, Burns rpondait par des protestations emportes bien plus que
sincres. Elles n'ont pas d'motion, mais une certaine fureur de
promesses qui blouit plutt qu'elle ne rassure.

     Clarinda, ma vie, vous avez bless mon me. Puis-je penser que
     vous tes malheureuse, mme quand votre chagrin n'est pas dcrit
     dans votre pathtique lgance de langage, sans tre misrable?
     Clarinda, puis-je supporter de m'entendre dire par vous que vous
     ne voulez pas me voir demain soir--que vous dsirez que notre
     heure de sparation soit venue? Ne nous en laissons pas imposer
     par des mots. Si, dans un moment de chre amiti et de tendre
     jeu, j'ai peut-tre franchi _la lettre_ de la loi du dcorum,
     j'en appelle  vous-mme, ai-je jamais pch, au moindre degr,
     contre l'esprit de ses statuts les plus stricts? Mais pourquoi,
     mon amour, me parler en termes si durs, dont chaque mot me perce
     jusqu'au fond de l'me? Vous savez qu'une allusion, la plus
     lgre expression de vos souhaits, est pour moi un commandement
     sacr.

     Rconciliez-vous, mon ange, avec votre Dieu, avec vous-mme et
     avec moi, et j'engage l'honneur de Sylvander--serment, j'ose le
     dire, auquel vous vous fierez sans rserve--que vous n'aurez
     jamais plus raison de vous plaindre de sa conduite. Maintenant,
     mon amour, ne blessez pas notre prochaine entrevue par des
     regards dtourns ou des caresses restreintes. J'ai marqu la
     ligne de conduite--une ligne, je le sais, exactement  votre
     got--et je l'observerai inviolablement. Mais ne montrez pas la
     moindre inclination  fixer des bornes. Une mfiance apparente l
     o vous savez que vous pouvez avoir confiance est un cruel pch
     contre la sensibilit....

      Amour et Sensibilit, vous avez conspir contre ma Paix! J'aime
     jusqu' la folie et je ressens jusqu' la torture! Clarinda,
     comment puis-je me pardonner d'avoir touch de chagrin une seule
     corde de votre coeur! Ai-je pu le faire volontairement? Aucune
     considration, aucun bonheur pourraient-ils me le faire faire?
     Oh, si vous aimiez comme moi, vous ne voudriez pas, vous ne
     pourriez pas refuser ou reculer une rencontre avec l'homme qui
     vous adore--qui mourrait mille morts avant de vous porter tort;
     et qui doit bientt vous dire un long adieu!

     Que j'aie de vos nouvelles, cette aprs-midi, au nom de la Piti!
     Car jusqu' ce que j'en aie, je serai misrable.  Clarinda, le
     lien qui me lie  toi est tiss, ne fait qu'un avec les plus
     chers fils de ma vie[863].

          [Note 863: _To Clarinda._ Jan. 25th 1788.]

Tout ce fracas de serments est bien extrieur et bien vide. Ce sont des
banalits fouettes d'exclamations. Ce qu'il y a de plus sincre l
dedans, ce qui y tremble, c'est un des mauvais lments de Burns; ce
n'est pas autre chose que son ombrageuse susceptibilit, sa jalousie
folle de tout ce qui ressemble  un reproche,  un blme ou  une
prcaution vis--vis de lui. Ce qu'il prouve est bien plus prs de la
colre que de la compassion. On dirait que la mfiance de la pauvre
femme, qui s'adresse  elle-mme autant qu' lui et contient un aveu
autant qu'une dfense, est une insulte. Ce qu'il appelait sa dignit,
dont il faisait un peu parade et qui tait vraiment du courage et de la
force en certaines circonstances, tait, par moments, puril et dplac.
Dans cette correspondance, o il y aurait eu si souvent lieu  de la
bont,  des paroles cordiales, c'est elle seule qui donne  ses lettres
un peu de sincrit. Il s'en trouve plusieurs parmi elles dont on voit
qu'elles ont pu jeter du trouble dans l'esprit de Clarinda, pas une qui
ait pu lui amener de l'adoucissement. Qu'on relise avec soin celle qui
vient d'tre cite, on n'y dcouvrira pas un mot de rconfort; il n'y a
qu'une revendication goste pour lui-mme, pre, imprieuse et presque
courrouce.

On comprend cependant que cette violence, dont les racines profondes
n'taient pas dans les parties dsintresses du coeur, aient fait
illusion  Clarinda, et qu'elle l'ait attribue au sentiment dont elle
tait agite elle-mme. Que pouvaient ses hsitations et ses scrupules
contre ces promesses solennelles et ces insistances passionnes, et
aussi contre la voix qui, plus bas mais constamment, plaidait la mme
cause en elle-mme?

Les entrevues se firent plus frquentes, se pressrent, devinrent
presque quotidiennes. Ce qu'elles taient, se laisse deviner dans les
lettres de Burns, crites quand leur trouble n'tait pas encore
apais: des soires enivrantes et dangereuses, passes dans un
compromis, sur une sorte de terrain dbattu qui devenait chaque jour
plus troit et plus resserr.

Parfois, il semble que la frontire ait t franchie ou bien prs de
l'tre.  la suite d'une de ces entrevues, Burns crit:

     Je souffrirais le fouet de la misre pendant onze mois de
     l'anne, si le douzime tait compos d'heures comme hier soir.
     Vous tes l'me de ma joie; tout le reste est de la matire dont
     sont faites les souches et les pierres.[864]

          [Note 864: _To Clarinda_, Jan. 26th 1788.]

Et Clarinda, avec un babillage fminin, plus prolixe, un peu naf, par
moments, et cependant aimable, lui crit de son ct,  propos de la
mme entrevue:

     Sylvander, quand je pense  vous, comme  mon ami le plus
     attach, je suis heureuse; mais quand vous vous prsentez  mon
     esprit comme _amant_, quelque chose en moi me donne un
     _aiguillon_ qui ressemble  celui de la culpabilit. Dites-moi
     comment cela se fait? Cela doit venir de l'ide que j'appartiens
      un autre. Quoi! La femme d'un autre!  cruel destin! Je suis en
     vrit, enchane dans une chane de fer. Pardonnez-moi, si je
     vous fais de la peine. Vous savez qu'il faut (j'ai dit: _il
     faut_) que je vous dise mes sentiments vrais ou que je me taise.
     Hier soir, nous fmes heureux, au del de ce que la masse du
     genre humain peut concevoir! Peut-tre la ligne que vous aviez
     marque a-t-elle t _un peu_ outrepasse--vraiment, elle l'a
     t; mais, bien que je le _dsapprouve_, je n'en ai pas t
     _malheureuse_. Je ne suis pas moins convaincue de votre
     _discernement_ que de votre _dsir_ de rendre Clarinda heureuse.
     Je vous sais _sincre_ quand vous professez l'horreur  l'ide de
     ce qui la rendrait misrable  jamais. Mais il faut nous garder
     d'aller au _bord_ du danger. Ah! mon ami, grand besoin
     aurions-nous de veiller et de prier! Puissent ces esprits
     bienveillants, dont l'office est de prvenir la chute de la
     vertu luttant sur le bord du vice, tre toujours prsents pour
     nous protger et nous guider dans les droits sentiers......

     Sylvander, je voudrais que vos tendres sentiments fussent plus
     modrs. Pourquoi vouloir fixer son coeur sur des
     _impossibilits_? Prenez-moi simplement comme votre amie (hlas!
     c'est tout ce que je dois tre) croyez-moi, vous me trouverez
     trs raisonnable. Si vous vouliez chrir l'intelligence mentale
     comme vous faites le corps, en vrit, Sylvander, vous feriez de
     moi un philosophe.

Et plus loin:

     Ah! Sylvander! il faut que mon repos souffre; le vtre ne le
     peut pas. Vous pensez que vous avez raison d'aimer Clarinda;
     toute l'loquence de Sylvander ne peut me persuader qu'il en est
     ainsi. Si seulement j'tais libre..., oh! comme je
     m'abandonnerais  tous les dlices de l'amour _innocent_. Il est,
     je le crains, trop tard pour parler ainsi, aprs nous tre
     tellement abandonns, mais si Sylvander voulait abriter son amour
     sous le costume permis de l'amiti, Clarinda serait beaucoup plus
     heureuse!

     Demain, as-tu dit? Le temps est court, _dsormais_; n'est-ce pas
     trop souvent? Est-ce que les douceurs les plus dlicates ne
     lassent pas le plus vite[865]?

          [Note 865: _To Sylvander_, 27th Jan. 1788.]

 lire ces singuliers aveux, exprims avec une navet qui n'est ni
sans grce, ni sans innocence, et qui touchent en faisant un peu
sourire, on est tent d'aller trop rapidement  une conclusion qui
parat invitable. Mais il y a dans des lettres postrieures des
passages qui prcisent et limitent la porte qu'il convient d'y
attacher et surtout qui mitigent les consquences qu'on pourrait
tmrairement en tirer.

     Hier j'tais heureux d'un bonheur que le monde ne saurait
     donner. Ce souvenir m'embrase, mais c'est une flamme que
     l'Innocence contemple avec un sourire, tandis que l'Honneur se
     tient  ct comme une sentinelle sacre. Votre coeur, vos dsirs
     les plus chers, vos souhaits les plus tendres, tout cela vous
     appartient, vous pouvez en disposer: votre personne est
     inapprochable, par les lois de votre pays, et il ne vous aime pas
     comme je le fais, celui qui vous rendrait malheureuse.

     Vous tes un ange, Clarinda, vous n'tes assurment pas un tre
     mortel que la terre possde. Embrasser votre main, vivre de
     votre sourire, est pour moi un bonheur plus exquis que les
     faveurs les plus chres que les plus belles du sexe, vous
     excepte, peuvent accorder[866].

          [Note 866: _To Clarinda_, Feb. 3rd 1788.]

Ce n'est pas l srement, le langage d'un amant  sa matresse.
Quelque difficile qu'ait t la lutte, Clarinda en sortit donc, pour
le moment, victorieuse. Elle fut capable du douloureux effort de
rsister  une des paroles les plus loquentes qui aient jamais
assailli le coeur fminin, et de l'nergie plus profonde encore de
faire taire en elle-mme des dsirs complices. Elle fit davantage.
Elle parvint, jusqu' un certain degr et pendant un certain temps, 
amener Burns  cette faon d'amour platonique, bien qu'il protestt de
toutes ses forces qu'il tait anti-platonique, et il l'tait.

       *       *       *       *       *

Cette situation ne pouvait durer. Il est imprudent de vivre dans le
vertige, toujours au bord du prcipice,  deux doigts de la chute. Un
rien suffit pour que la tte tourne ou que le pied glisse. Clarinda, 
qui le bon sens ne manquait pas, s'en rendait compte. Constamment,
elle revient sur le mme sujet, essayant de ramener des transports
qu'elle avait  rprimer aux allures de l'amiti qui se modrent
d'elles-mmes, comme si on pouvait arrter dans sa marche une passion
qu'on n'a pas su anantir  son dbut. Les forces pour la combattre
ont diminu de toutes celles qu'elle a prises; lorsqu'on s'aperoit
qu'elle est devenue dangereuse, on est devenu impuissant. Il semble
que Clarinda fut lentement gagne, lentement vaincue, par cette
insensible et irrsistible faiblesse. Vers la fin de la
correspondance, ses objections, qui restent les mmes, sont faites
d'une voix moins ferme, sur un ton qui devient soumis et comme
plaintif. La pauvre et vaillante femme parle comme ces personnes de
qui la force se retire, et qui rptent avec douceur ce qu'elles
disaient tout  l'heure avec nergie.

     Il n'y a pas un sentiment dans votre chre dernire lettre qui ne
     doive rencontrer l'approbation de tous les esprits justes, sauf
     un seul, que je peux disposer de mon coeur, de mes plus tendres
     dsirs. Il est vrai qu'ils ne sont pas, qu'ils ne sauraient tre
     placs sur celui qui aurait d les possder, mais dont la
     conduite (je n'ose pas en dire davantage contre lui) les lui a
     justement fait perdre. Mais n'est-ce pas tre trop prs
     d'enfreindre les obligations sacres du mariage que d'accorder
     son coeur, ses souhaits et ses penses  un autre? Quelque chose,
     dans mon me, me murmure que cela approche du crime. J'obis 
     cette voix. Laissez-moi mettre tous les sentiments affectueux
     dans le lien permis de l'Amiti. S'ils sont accompagns d'une
     ombre de sentiment plus tendre, qu'ils soient verss dans le sein
     d'un Dieu misricordieux! Si l'aveu de mon amiti la plus
     ardente, la plus sincre, ne vous satisfait pas, le devoir dfend
      Clarinda de faire davantage! Sylvander, je ne m'attends pas 
     tre jamais heureuse ici-bas! Pourquoi ai-je t forme si
     susceptible d'motions auxquelles je n'ose pas cder?[867]

          [Note 867: _To Sylvander_, Feb. 6th, 1788.]

Plus loin, dans un passage singulier, qui n'est pas sans une sorte de
beaut ni sans force et sincrit de sentiment, quoique un peu
artificiel de forme, elle s'crie:

     Sylvander, je crois que notre amiti sera durable; sa base a t
     la vertu, une similitude de gots, d'motions et de sentiments.
     Hlas! l'ide de cent milles d'loignement me fait trembler. 
     peine m'crirez-vous une fois par mois, et d'autres objets
     affaibliront votre affection pour Clarinda! Cependant je ne puis
     le croire. Oh! que les scnes de la nature vous rappellent
     Clarinda! En hiver, rappelez-vous les ombres noires de sa
     destine; en t, l'ardeur, la cordiale ardeur de son amiti; en
     automne, ses riches dsirs que tous aient l'abondance; et que le
     printemps vous mette dans l'esprit l'esprance que votre amie
     puisse vivre assez pour traverser les rafales froides de la vie
     et revivre pour goter un renouveau de bonheur! Aprs tout,
     Sylvander, les orages de la vie passeront rapidement et un
     printemps sans fin enveloppera tout. L, Sylvander, je crois que
     nous nous retrouverons. L'amour _l_ n'est pas un crime. Je vous
     y donne rendez-vous.  Dieu!--je ne puis plus tenir ma
     plume[867].

Ainsi, peu  peu, Clarinda avait mis davantage de sa vie dans cette
aventure. Elle s'tait laiss gagner par cette troublante parole. Il
se peut qu'elle ait commenc par de la coquetterie, de l'attrait
superficiel, de la curiosit, peut-tre mme par la vanit d'tre
distingue par un pote. Mais c'tait un jeu prilleux dans l'tat
d'me o elle tait. Ce besoin d'aimer, qu'elle portait en elle vague
et inappliqu, a pris corps; il a envahi les profondeurs de son tre.
Et maintenant la malheureuse femme en est arrive  la vraie tendresse
et  la vraie affliction. Elle est dchire en elle-mme, entre
l'appel que l'amour fait  toute sa nature et les admonestations de sa
conscience. Et aussi, elle souffre de la suprme dtresse des coeurs
qui nourrissent la pense de la sparation.  mesure que le jour en
approche, l'invitable jour, le jour ha, elle sent qu'il lui enlvera
davantage. Elle en dtourne les yeux. Elle connat maintenant la
souffrance de voir s'couler, sans pouvoir les retenir, les dernires
minutes qui vident notre bonheur. Est-ce que vendredi sera notre
dernier jour? Je voudrais, Sylvander, que vous partiez  la
drobe,--je ne puis supporter l'adieu! Je puis  peine chrir la
pense de nous revoir--car cette pense[868]...! Mme dans ces
extrmits d'amertumes, elle murmure encore la recommandation dans
laquelle elle a plac tout le repos de sa vie et qui a t son soutien
pendant cette crise.  Sylvander, si vous dsirez ma paix, que
_l'Amiti_ soit le seul mot entre nous: plus me fait trembler. Ne
parlez pas d'Amour[868].  quoi bon? Les mots ne changent rien aux
sentiments. Et d'ailleurs c'est  elle-mme que cette recommandation
devrait s'appliquer, car c'est elle seule qui aime d'amour.

          [Note 868: _To Sylvander_, Feb. 6th, 1788.]

       *       *       *       *       *

Ces chagrins intimes n'taient pas le seul dommage que la rencontre de
Burns devait porter dans la vie de Clarinda. Ces imprudences de
sentiments ont frquemment leur contre-coup extrieur.

Autour d'une jeune femme, veuve ou spare, il rde presque toujours
quelques amitis masculines, toutes disposes  prendre un autre nom.
Cela tait arriv pour Clarinda. On a vu qu'elle avait auprs d'elle
un de ses cousins, Lord Craig, qui lui tait vritablement dvou. Il
semble avoir t un homme dlicat et bon[869]. Il avait t son
principal protecteur, lorsque, seule et malheureuse, elle tait
arrive  dimbourg; il l'avait soutenue dans ses preuves et l'aidait
dans sa gne actuelle. Il avait conu pour elle une de ces affections
silencieuses, qui se rsignent  ne rien obtenir, et vivent de la
pense qu'aucune autre ne leur est prfre. Clarinda avait failli
l'aimer; un rien,  un moment dcisif, avait sans doute arrt la
cristallisation, pour employer le mot de Stendhal. Elle n'avait
conserv pour lui que de l'estime et de la reconnaissance. Elle se
trouvait partage entre le scrupule de le tromper en lui dissimulant
son sentiment nouveau, et la crainte de l'affliger en le lui rvlant.
Elle-mme, gentiment et d'une touche lgre, esquisse ce timide
commencement de roman et met Burns au courant de ses incertitudes:

          [Note 869: Voir la notice sur lui dans le _Biographical
          Dictionary of Eminent Scotsmen_.]

     Je vous ai parl de cet ami particulier; il a t, pendant
     quatre ans, celui  qui je me suis confie. Il est trs digne et
     rpond exactement  votre description dans l'ptre  J.
     S.[870] Alors que j'avais  peine un ami qui se soucit de moi 
     dimbourg, il m'accueillit. Je vis, trop tt, que c'tait chez
     lui un sentiment plus ardent; peut-tre une lgre contagion en
     fut-elle le rsultat naturel. Je vous ai racont la circonstance
     qui contribua  effacer en moi cette tendre impression; mais je
     m'aperois (bien qu'il ne m'en parle jamais) je vois  toute
     occasion que, de son ct, sa faiblesse persiste encore. Je
     l'estime comme un ami fidle; mais je ne saurais ressentir
     davantage pour lui. Je crains qu'il n'en soit pas convaincu. Il
     ne voit aucun autre homme qui soit  moiti aussi souvent avec
     moi que lui-mme, et en tout cas il croit que je n'ai de
     partialit pour personne. Je ne puis supporter de tromper
     quelqu'un sur un point si dlicat, et je suis chagrine qu'il
     donne asile  un attachement que je ne pourrai jamais payer de
     retour. J'ai la pense de lui avouer mon intimit avec Sylvander;
     mais mille choses m'en empchent. Je serais poursuivie par la
     jalousie ce monstre aux yeux verts, et je crains en outre que
     cela ne blesse son repos. C'est une affaire dlicate. 
     Sylvander, je ne puis supporter de faire de la peine  qui que ce
     soit, encore moins  un homme qui m'entoure des attentions d'un
     frre[871].

          [Note 870: _L'ptre  James Smith._]

          [Note 871: _To Sylvander_, Feb. 6th, 1788.]

Peut-tre y avait-il dans ces hsitations un peu plus qu'elle ne se
l'avouait  elle-mme: un peu de cette subtilit et duplicit dont les
femmes n'ont pas conscience, un peu de cette rpugnance qu'elles ont 
dtruire leur pense, mme dans des coeurs qui leur sont indiffrents;
elles n'aiment pas  casser les miroirs o leur image se reflte.
Quant  Lord Craig, il semble avoir t un parfait galant homme. 
ct de lui, on aperoit un personnage, assez ordinaire en pareil cas,
un directeur spirituel, un Rvrend Kemp, ministre de la chapelle de
la Prison d'dimbourg, homme de faons graves, de pit notable et de
quelque loquence ecclsiastique. Clarinda avait en lui beaucoup de
confiance. Quand elle a le coeur trop charg du secret rcemment entr
dans sa vie, elle l'appelle et, tout en larmes, lui confie qu'elle
aime quelqu'un et lui demande si c'est pour elle un devoir d'en
informer son cousin. Il l'en dissuade, regrette qu'elle ait donn son
coeur, il aurait voulu qu'elle s'en tnt  l'amiti et lui parle comme
un parent anxieux de son bonheur[872]. D'autres jours, il vient la
visiter le soir et tremble pour sa paix[873]. Il semble que ce
rvrend ait t une espce de Tartufe puritain, car, aprs avoir t
mari trois fois, il fut, plus tard, poursuivi en adultre par l'homme
dont la fille avait pous son fils[874].

          [Note 872: _To Sylvander_, 27th Jan. 1788.]

          [Note 873: _To Sylvander_, 28th Jan.]

          [Note 874: Scott Douglas donne des renseignements sur le
          Rev. Kemp, tom. V, p. 86-87.]

Quand ces deux hommes eurent connaissance que Clarinda avait une
intrigue, ils intervinrent. Ils firent des reprsentations; l'un, sans
doute, avec des conseils graves et des exhortations; l'autre,
cruellement bless, alla peut-tre aux reproches et aux
rcriminations. L'un d'eux mme lui en crivit durement[875]. Il y a
lieu de croire qu'ils eurent des soupons sur Burns, sans avoir de
certitude. Tremblante de voir irrites les seules amitis qu'elle et,
et consterne  l'ide qu'elles pourraient l'abandonner, afflige
d'avoir bless et peut-tre loign un dvoment prouv, elle raconta
ses troubles  celui qui en tait le motif et lui envoya les lettres
qu'elle avait reues  ce sujet. On a perdu les lettres qu'elle
crivit  Burns; mais il semble qu'elle lui demandait de renoncer 
elle, en lui faisant voir les dangers auxquels elle tait expose.

          [Note 875: Chambers, tom. II, p. 222.--Scott Douglas, tom.
          V, p. 79.]

Ce fut simplement, pour lui, comme un coup de fouet. Sa nature
ombrageuse se cabra. Quelque chose de sa vieille colre contre les
faiseurs de morale le ressaisit. Quand on lui apporta ces nouvelles,
il allait dner; il crit sur-le-champ quelques lignes furieuses qui
partent comme une invective et vont presque jusqu'aux gros mots:

     Ma toujours trs chre Clarinda, je fais attendre pour dner une
     nombreuse compagnie, pendant que je lis votre lettre et que
     j'cris ceci. Ne me demandez pas de cesser de vous aimer, de vous
     adorer, dans mon me; cela m'est impossible: votre repos et votre
     bonheur me sont plus chers que mon me. Fixez les conditions
     selon lesquelles vous dsirez que je vous voie; que je
     corresponde avec vous, et vous les avez. Je ne puis m'empcher de
     vous aimer, de m'affliger, de pleurer, de vous adorer en secret:
     vous ne devez pas me refuser cela. Vous me serez toujours

           Chre comme la lumire qui visite ces yeux attrists,
       Chre comme les gouttes pourpres qui chauffent mon coeur[876].

          [Note 876: Cit imparfaitement de _Julius Csar_, de
          Shakspeare, act. II, scne I.]

     Je n'ai pas la patience de lire ce griffonnage de puritain.
     Maudite sophisterie! Vous, Cieux, toi, Dieu de la nature, toi,
     Sauveur du genre humain, vous contemplez d'en haut, avec des yeux
     approbateurs, une passion inspire par la flamme la plus pure,
     surveille par la dlicatesse et l'honneur; mais l'me, haute
     d'un demi-pouce, d'un pitoyable bigot, presbytrien misrable et
     froid, ne peut rien pardonner qui soit au-dessus de son coeur de
     basse fosse et de son cerveau tnbreux.

     Adieu, je serai avec vous, demain soir! que votre esprit se
     tranquillise. Je vous appartiendrai de la faon qui vous semblera
     la meilleure pour votre bonheur. Je n'ose pas continuer. Je vous
     aime et je vous aimerai, et, plein d'une confiance joyeuse, je
     m'approcherai du trne du Juge Tout Puissant des hommes,
     ddaignant l'cume de la sentimentalit et le brouillard de la
     sophisterie[877].

          [Note 877: _To Clarinda_, Feb. 13th, 1788.]

On devine ce que put tre pour lui le dner qui l'attendait, pendant
qu'il traait ces lignes courrouces. En rentrant  minuit, il crit
de nouveau, essayant, cette fois, de convaincre Clarinda de la
lgitimit de leurs relations. La lettre, qui commence avec une sorte
de solennit, se poursuit sous une forme de raisonnement assez
singulire en ce cas, mais pressante et vive, et qui monte vers
l'loquence. Elle est malheureusement incomplte. Ce dut tre une des
plus intressantes et des plus sincres de cette correspondance.

     Madame, aprs une journe misrable, je me prpare  une nuit
     d'insomnie. Je vais m'adresser au Tmoin tout puissant de mes
     actions, qui sera un jour, peut-tre bientt, mon Tout-puissant
     Juge. Je ne serai pas l'avocat de la passion. Sois mon
     inspirateur et mon tmoin,  Dieu, tandis que je plaide la cause
     de la vrit.

     J'ai lu la lettre hautaine et imprieuse de votre ami: en
     pareille matire, vous n'tes responsable que devant votre Dieu.
     Qui a donn  un de vos semblables, (un de vos semblables,
     incapable d'tre votre juge, parce qu'il n'est pas votre gal) le
     droit de vous catchiser, de vous admonester, de vous ravaler, de
     vous outrager, de vous insulter ainsi, avec cette insouciance et
     cette cruaut? Je ne dsire pas, non, je ne _dsire_ pas mme
     vous tromper, Madame. Celui qui voit les coeurs m'est tmoin
     combien vous m'tes chre; mais mme s'il tait possible que vous
     me fussiez plus chre encore, je ne consentirais pas  baiser
     votre main aux dpens de votre conscience. Pas de dclamation!
     Appelons-en  la barre du sens commun. Ce n'est pas en prorant
     avec emphase des choses sacres, ce n'est pas avec de vagues
     assertions dclamatoires, ce n'est pas en prenant, en prenant
     hautainement et insolemment le langage dictatorial d'un pontife
     romain, qu'on dissoudra une union comme la ntre. Dites-moi,
     Madame, y a-t-il pour vous la plus lgre ombre d'obligation 
     accorder votre amour, votre tendresse, vos caresses, vos
     affections, votre coeur et votre me  Mr. Mac Lehose, l'homme
     qui a continuellement, habituellement, barbarement pass 
     travers les liens du devoir, de la nature ou de l reconnaissance
     envers vous? Il est vrai, les lois de votre pays, pour les plus
     utiles raisons de politique et de sain gouvernement, ont rendu
     votre personne inviolable; mais est-ce que votre coeur et vos
     affections sont lies  un homme qui ne vous paie de retour ni
     pour les unes, ni pour l'autre?

     Vous ne pouvez pas faire cela; il n'est pas dans la nature des
     choses que vous soyez oblige  le faire; les sentiments les plus
     communs de l'humanit l'interdisent. Est-il donc vrai que vous
     possdiez un coeur, des affections, sur lesquels aucun homme n'a
     de droit? Cela est vrai, alors dites-moi, au nom du sens commun,
     peut-il tre, est-il compatible avec les plus simples notions du
     bien et du mal de supposer qu'il soit blmable d'accorder  un
     autre ce coeur et ces affections, quand, en les accordant, vous
     ne blessez  aucun degr votre devoir envers Dieu, envers vos
     enfants, envers vous-mme, envers la socit, en gnral?[878]

          [Note 878: _To Clarinda_, Feb. 18th 1788.]

S'il tait entr, dans la conduite de Burns envers Clarinda, un peu
d'affection vraie et de dsintressement, cette complication eut d le
faire rflchir, par dessus toutes choses. Il pouvait porter aux
intrts matriels de cette femme une atteinte sensible, diminuer son
bien-tre et celui de ses enfants, et la ramener vers le dnment, en
la privant des amitis auxquelles elle devait l'aisance. N'tait-ce
pas l une responsabilit faite pour troubler un honnte homme?
Fallait-il risquer l'avenir de cette existence? De si aventureux coups
de rsolution peuvent s'excuser, quand on donne vie pour vie, et que
chacun paie de tout soi les sacrifices que l'autre fait. tait-ce le
cas pour lui? N'y avait-il pas lieu d'hsiter, de s'arrter?
N'tait-ce pas son devoir de penser, lui qui n'exposait rien, de
penser avant tout  cette femme qui allait perdre beaucoup pour lui?
N'tait-ce pas  lui qu'il revenait de prendre une dcision de
prudence et de donner tendrement un amer avis de sagesse? N'y
devait-il pas songer, tout au moins? Il n'y songea pas un instant. Il
ne semble mme pas avoir eu la notion qu'il y avait autre chose en
cause que l'intrt passager de ce qu'il appelait sa passion et les
susceptibilits irascibles de son orgueil. Il n'avait trouv qu'un
sophisme, enlev dans une colre presque loquente par sa violence.

Mais ce n'est l qu'un ct de la situation. Quand on s'est emport
contre les jaloux ou les intrus qui nous gnent de leurs soupons ou
de leur zle, on n'a pas fini. On demeure avec une responsabilit.
C'est fort bien de chasser d'auprs d'une femme les amitis qui
l'entouraient, pourvu qu'on les remplace par une affection aussi
efficace qu'elles l'taient, et aussi durable qu'elles promettaient de
l'tre. Il faut que la protection qu'on lui apporte vaille celle dont
on la prive. Mais si on la laisse dserte par ses relations, perdue
dans le dlaissement et la froideur qu'elle a encourus pour nous, on
se mnage le remords qu'on mrite chaque fois qu'on a sacrifi  un
caprice le repos d'une crature humaine. Et Burns le sentait bien! Le
lendemain de cette lettre toute de revendication, il en crit une
autre qui est bien plus prs de la vrit; celle-ci, toute de
contrition, toute de repentir, et portant dans chacune de ses lignes,
le sens et le chagrin du tort fait  la pauvre femme dont il tait
aim.

     Votre lettre, Clarinda, m'a caus de la peine. Mon me s'est
     rveille  cette triste lecture: j'ai eu peur d'avoir mal agi.
     Si je vous ai prive d'un ami, que Dieu me le pardonne! Mais
     consolez-vous, Clarinda; levons le ton de nos sentiments un peu
     plus haut, un peu plus hardiment. Celui de nos semblables qui
     nous abandonne, qui nous mprise, sans juste motif,--qu'un peu
     d'orgueil honnte nous soutienne!--laissons-le partir! Comment
     vous consolerai-je, moi qui vous ai caus ce tort? Puis-je
     souhaiter de ne vous avoir jamais vue? ne jamais vous avoir
     rencontre? Non, jamais! Mais vous ai-je donc rduite  tre sans
     amis? La folie est presque dans cette pense. Pre des
     misricordes! contre toi, j'ai souvent pch; par ta grce,
     j'essayerai de ne plus le faire. Quant  celle qui, tu le sais,
     m'est plus chre que moi-mme, verse dans ses blessures passes,
     le baume de la paix, entoure-la, protge-la de ton soin spcial,
     dans tous ses jours, dans toutes ses nuits futures. Fortifie son
     tendre, son noble esprit, afin qu'elle souffre avec fermet et
     endure avec grandeur. Rends-moi digne de cette amiti, de cet
     amour dont elle m'honore. Que mon attachement pour elle soit pur
     comme le dvouement, et durable comme la vie immortelle.  bont
     toute puissante! coute-moi! sois-lui,  tous les instants et
     surtout  l'heure de l'angoisse et de l'preuve, un ami cher, un
     consolateur, un guide et un gardien.

       Que tes serviteurs sont bnis,  Dieu,
       Que leur dfense est sre!
       Ils ont pour guide la sagesse ternelle,
       Pour appui, la Puissance infinie.

     Pardonnez-moi, Clarinda, le tort que je vous ai fait. Ce soir, je
     vous verrai, car je n'aurai pas de repos, avant de vous
     voir[879].

          [Note 879: _To Clarinda,_ 14th Feb. 1788.]

Mais peut-on rester sur ces aveux d'imprudence et sur ces demandes de
pardon? Tout naturellement, il vient au coeur et aux lvres des
promesses de rparation, des serments de fidlit ternelle, des
engagements de compenser tout ce qu'on a fait perdre. On veut effacer
le dommage qu'on a caus. On croit soi-mme qu'on ne faillira pas  le
faire. C'est ce que fait Burns.

     Je viens de recevoir votre premire lettre d'hier, par suite de
     la ngligence de la poste. Clarinda, les choses sont devenues
     trs srieuses pour nous. coutez-moi donc srieusement, et
     coute-moi,  Ciel!

     Je vous ai rencontre, ma chre Clarinda, de beaucoup la premire
     des femmes, du moins pour moi. Je vous estimai, je vous aimai 
     premire vue; et vous m'avez fait l'honneur de me rendre ces deux
     attachements. Plus je vous connais, plus je dcouvre en vous de
     charme inn et de mrite. Vous avez souffert une perte, je le
     confesse,  cause de moi; mais si l'amiti la plus ferme, la plus
     sre, la plus ardente; si tous les efforts pour tre digne de la
     vtre; si un amour fort comme les liens de la nature et saint
     comme les devoirs de la religion; si toutes ces choses peuvent
     ressembler de loin  une compensation pour le mal que je vous ai
     occasionn; si elles sont dignes d'tre acceptes par vous ou
     peuvent au moindre degr ajouter  vos joies--puissiez-vous,
     pouvoirs clestes, secourir Sylvander  son heure de dtresse
     comme il offre tout cela prodiguement  Clarinda!

     Je vous estime, je vous aime comme amie; je vous admire, je vous
     aime comme femme, au-del d'aucune autre dans le cercle de la
     cration. Je sais que je continuerai  vous estimer,  vous
     aimer,  prier pour vous, que dis-je?  prier pour moi-mme par
     amour pour vous[879].

Et le lendemain il crivait en termes aussi forts et aussi engageants:

     Je suis  vous, Clarinda, pour la vie. Que tout ceci ne vous
     dcourage pas. Regardez en avant; dans quelques semaines je
     serai, dans un endroit ou dans un autre, hors de la possibilit
     de vous voir: jusque-l je vous crirai souvent mais j'irai
     rarement vous faire visite. Votre renomme, votre bien-tre,
     votre bonheur me sont plus chers que toutes les joies.
     Consolez-vous, mon aime! le moment prsent est le plus dur; la
     bienfaisante main du temps est occupe, chaque jour, chaque
     heure, soit  allger le fardeau, soit  nous rendre insensibles
      son poids. Aucun de ces amis, je veux dire Mr ---- et les
     autres messieurs, ne peut nuire  vos ressources; et quant  leur
     amiti, peu de temps vous apprendra  tre tranquille et, peu
     aprs,  tre heureuse sans elle. De dcents moyens de vivre dans
     le monde, un Dieu qui vous approuve, une conscience en paix et
     un ami ferme et fidle--est-ce qu'on peut dire que celui qui
     possde ces choses est malheureux? Vous les possdez[880].

          [Note 880: _To Clarinda_, 15th Feb. 1788.]

Peu  peu, la rumeur publique l'avait dsign comme l'inconnu qui
troublait la tranquillit de la vie de Clarinda, car il ajoutait:
Cependant si quelqu'un de ces intempestifs amis vous questionnait 
mon propos et vous demandait si je suis _Lui_, je ne pense pas qu'ils
aient droit  une rponse. Quant  leur jalousie et  leur espionnage,
je les mprise[880].

C'est dans ces pnibles circonstances qu'eut lieu, le samedi 16
fvrier 1788, la dernire rencontre des deux amants, avant le dpart
de Burns.  la tristesse de la sparation, s'ajoutaient, pour
Clarinda, l'anxit des jours prcdents, peut-tre la lassitude de
scnes de reproches, l'inquitude de sa rputation compromise, le
regret d'avoir bless son bienfaiteur et le dchirement que cause une
amiti qui se dtache. Et c'tait au moment o les affections
prouves l'abandonnaient, que le nouvel amour qui les loignait s'en
allait aussi. Elle devait tre brise. Avec un mlange de tendresse et
de dvotion, elle fit promettre  Burns que, tous les dimanches  huit
heures, au service du soir,  l'glise, il penserait  elle. Elle se
rappelait peut-tre les vers adorables de Shakspeare o une amante se
propose d'engager son amant  la rencontrer dans son oraison,  la
sixime heure du jour,  midi et  minuit, parce qu'alors elle est au
ciel pour lui[881]. Leur liaison, si littraire, s'achevait sur un
souvenir de _Cymbeline_ comme elle avait commenc par une citation
d'_Othello_. Enfantillages bienfaisants qui distraient l'amertume des
dernires entrevues et conduisent peu  peu de la crise de la
sparation  l'habitude de l'absence! La pauvre Clarinda s'y
rattachait dans sa solitude. Sans doute, Burns lui fit des adieux
loquents et rpandit des promesses solennelles. Sans doute encore, il
tait sincre, et quand il lui prodiguait des serments dont le ton se
devine  celui de ses lettres, que pouvait-elle faire, sinon le
croire, laisser, comme un baume, cette parole tomber sur tant de
chagrins. Mais quand il ne fut plus l, dans quel dlaissement elle
dut se sentir! Quelques jours aprs son cousin vint la voir. Comme
elle le remerciait de sa visite, il lui rpondit que c'tait
seulement pour cacher au monde, le changement survenu dans son
amiti. Elle eut peine  se retenir de pleurer. J'ai fait mon choix,
crivait-elle  Burns en lui racontant cette scne, et vous seul
pourrez m'en faire repentir. Cependant, tant que je vivrai, je
regretterai d'avoir perdu l'amiti d'un tel homme[882].

          [Note 881: Shakspeare, _Cymbeline_, act. I, scne 5.]

          [Note 882: _To Sylvander_, 19th Feb. 1788.]

       *       *       *       *       *

En Burns, ce roman se droulait sur une dtresse de coeur dont les
fluctuations se mlent avec lui. Elles se combinent avec les
mouvements de sa passion pour s'en exasprer ou pour s'y amortir. On
pense  ces coups de vent qui courent sur une mer agite: tantt la
rafale concide avec la houle et la soulve encore davantage et
tantt, quand leurs ondes se contrarient, la rabat et la ralentit.
Mais sous ces vicissitudes superficielles, on voit un abme de
trouble. Au commencement de Dcembre, aussitt aprs sa chute et avant
que ses relations avec Clarinda fussent vraiment engages, il crivait
 Miss Chalmers:

     Je suis ici, aux soins d'un chirurgien, avec un membre meurtri
     tendu sur un coussin; les teintes de mon esprit rivalisent avec
     la livide horreur qui prcde un orage de minuit. Un cocher ivre
     est la cause du premier de ces deux maux et du plus lger
     incomparablement; le malheur, ma constitution physique, l'enfer
     et moi-mme avons form une quadruple alliance pour assurer le
     second...

     Je donnerais ma meilleure chanson  mon pire ennemi, je veux dire
     le mrite de l'avoir faite, pour vous avoir, vous et Charlotte,
     auprs de moi. Vous tes d'angliques cratures et vous verseriez
     l'huile et le vin dans mon me blesse[883].

          [Note 883: _To Miss Chalmers_, Dec. 12th, 1787.]

On comprend que cet accident, avec tous les inconvnients matriels
qu'il entranait et peut-tre des souffrances, lui ait arrach des
plaintes. Mais il ne suffit pas  les expliquer toutes. Dans une
lettre du 19 Dcembre adresse encore  Miss Chalmers, au moment o il
en tait  ses dclarations  Clarinda et appartenait tout entier  ce
commencement d'intrigue, elles reparaissent sous une lgre claircie.
Il y a, dit La Rochefoucauld, une premire fleur d'agrment et de
vivacit dans l'amour qui passe insensiblement comme celle des
fruits[884]. Burns tait en train de jouer avec cette fleur et la
passagre ivresse de ce parfum affranchissait, pendant quelques
instants, son esprit de ses proccupations.

          [Note 884: La Rochefoucauld. _Maximes._]

     L'atmosphre de mon me est beaucoup plus claire que lorsque je
     vous ai crit la dernire fois. Pour la premire fois, hier, j'ai
     travers ma chambre sur des bquilles. Cela vous aurait rjoui le
     coeur de voir ma barderie, non sur des chasses potiques, mais
     sur des chasses de chne; lanant ma bonne jambe avec une
     fiert! et avec autant de joyeuset dans ma dmarche et mon air,
     qu'une grenouille en mai, qui saute  travers le sillon
     nouvellement hers, et gote la senteur de la terre rafrachie
     aprs l'averse longtemps attendue[885].

          [Note 885: _To Miss Chalmers_, Dec. 19th, 1787.]

Mais les dessous restaient bouleverss et l'horizon assombri. Dans
cette mme lettre il en marquait les causes, presque irrmdiables.
L'une tait extrieure; c'tait toujours l'apprhension de l'avenir:

     Je ne puis dire que je sois tout  fait  mon aise quand
     j'aperois n'importe o, sur mon chemin, ce spectre maigre,
     squalide,  face de famine, la Pauvret, accompagne comme elle
     l'est toujours, par l'Oppression au poing de fer et le Mpris
     ricaneur, mais j'ai obstinment rsist  leurs attaques pendant
     bien des jours de dur labeur et toujours ma devise est _je
     dfie_.[886]

          [Note 886: _To Miss Chalmers_, Dec. 19th, 1787.]

L'autre cause tait plus intime et peut-tre plus loin de tout remde
ou de toute chance heureuse. C'tait la conscience de son incapacit 
se diriger, qui, en s'unissant  sa situation difficile, lui donnait
un pre mcontentement de son sort.

     Mon pire ennemi est _moi-mme_[887]. Je suis si misrablement
     ouvert aux attaques et aux incursions d'une troupe de bandits
     malfaisants, arms  la lgre et bien monts, sous les bannires
     de l'Imagination, de la Fantaisie et du Caprice; et les vtrans
     rguliers, lourdement arms, de la Sagesse, de la Prudence et de
     la Prvoyance, se meuvent si lentement, si lentement, que je suis
     dans un tat de guerre presque perptuelle et, hlas! de dfaite
     frquente. Il y a juste deux cratures que j'envierais: un cheval
     sauvage traversant les forts d'Asie, ou une hutre sur quelque
     grve dserte de l'Europe. Le premier n'a pas un dsir sans sa
     jouissance; la seconde n'a ni dsir ni crainte.

          [Note 887: En franais.]

Vers la fin de Janvier, dans les jours qui prcdent sa quatrime
entrevue avec Clarinda, une vritable explosion d'amertume clate en
lui. Ni Chateaubriand, ni Byron, n'ont exprim la lassitude et le
dgot de vivre avec plus d'nergie. Henri Heine lui-mme n'a pas
trouv d'image plus cruelle, plus nette, plus incisive, pour rendre le
souhait d'tre dlivr de cette fatigue, que celle qui semble avoir
pris possession de son esprit, car elle revient dans des lettres  des
personnes diffrentes:

     Aprs une rclusion de six semaines, je commence  marcher dans
     ma chambre. Ce furent six horribles semaines; l'angoisse et le
     dcouragement me rendaient impropre  lire,  crire ou penser.

     J'ai cent fois souhait qu'on pt rsigner sa vie, comme un
     officier rsigne sa commission, car je ne voudrais pas duper un
     pauvre malheureux ignorant en la lui revendant. Nagure, j'tais
     un simple soldat  douze sous de paie et, Dieu le sait, un soldat
     assez misrable; maintenant je vais entrer en campagne comme un
     cadet meurt-de-faim,--dont la pnurie est un peu plus manifeste.

     J'ai honte de tout ceci; car bien que je ne manque pas de
     bravoure dans le combat de la vie, je voudrais, comme tant
     d'autres soldats, avoir assez de force d'me pour simuler le
     courage ou de ruse pour cacher ma lchet[888].

          [Note 888: _To Mrs Dunlop_; 21st Jan. 1788.]

Cette lettre est du 21 Janvier. Le 22 il en crivait une autre  Miss
Chalmers plus dcourage et plus inquitante encore.

     Maintenant parlons de cet tre imprudent, infortun, _moi-mme_.
     Dieu ait piti de moi! pauvre sot maudit, tourdi, dup,
     malheureux! le jeu, la misrable victime d'un orgueil rvolt,
     d'une imagination hypocondriaque, d'une sensibilit torture et
     de passions dignes de Bedlam!

     Je voudrais tre mort, mais il est peu probable que je meure.
     Je viens rcemment d'chapper de l'paisseur d'un cheveu sur la
     brche mortelle et dangereuse[889] de l'amour. Grce  mon
     toile, j'en suis sorti le coeur entier avec plus de peur que de
     mal[890].

          [Note 889: Shakspeare. _Othello_, acte I, sc. 3.]

          [Note 890: _To Miss Chalmers_, 22nd Jan. 1788.]

Il est ncessaire de remarquer que cette allusion, qui ne peut se
rapporter qu' Clarinda, est crite avant ses plus chaleureuses et ses
plus solennelles protestations envers elle. En sorte qu'il est
manifeste qu'il avait conscience du peu de racines que cette prtendue
passion avait en lui, au moment mme o il en affirmait
l'indestructible puissance. Cette lettre tait tout  coup interrompue
sur ces derniers mots par des nouvelles qui devaient tre terribles,
car elle reprenait, toute bouleverse, dans une agitation de
dsespoir.

     Je viens juste  l'instant d'tre inform... je redoute d'tre 
     peu prs... ruin; mais j'espre pour le mieux. Viens, Orgueil
     obstin et inflexible Rsolution, accompagne-moi  travers ce
     monde, pour moi un misrable monde! Il ne faut pas que vous
     m'abandonniez. Je pense que je puis compter sur votre amiti,
     alors mme que je daterais mes lettres d'un rgiment de ligne.
     Dans ma jeunesse et pendant toute ma vie, j'ai considr le
     tambour du recrutement comme mon dernier enjeu. Srieusement, la
     vie ne me prsente qu'un sentier mlancolique: mais... ma jambe
     sera bientt gurie et je lutterai encore[890].

Qu'tait-ce donc que la mystrieuse nouvelle qui lui apportait un tel
moi? Quelle menace soudaine de sa destine le rduisait  cette
ressource de partir soldat, la dernire avant le suicide, qu'il
n'avait envisage qu'aux instants les plus dsesprs de sa jeunesse?
Hlas! c'taient les mauvais jours, c'tait la mauvaise action de
Mauchline qui le rejoignait. Il avait cru la laisser derrire lui,
l'avait oublie peut-tre. Mais elle avait obstinment chemin sur ses
traces, marchant, malgr tout, plus vite que sa vie. Et voici qu'elle
venait d'entrer chez lui, qu'elle tait l, qu'elle lui rclamait les
lourds intrts d'une heure coupable. Et dans quel moment apparaissait
la redoutable crancire? Juste quand il s'engageait dans une nouvelle
folie et peut-tre une nouvelle faute. Et telle tait son impuissance
 rsister aux amorces du moment, que cette apparition ne l'arrtait
point et qu'il continuait, comme un fou incorrigible,  se prparer
d'autres difficults, d'autres regrets, d'autres remords.

       *       *       *       *       *

Il faut remarquer que presque toutes les confidences de Burns, ds ce
moment, sont faites  des femmes, jeunes ou vieilles. Les amitis
fminines ont imperceptiblement remplac dans sa vie les amitis
mles. C'est un fait grave, en ce qu'il indique un mouvement important
de vie intrieure. Il est l'indice d'un isolement qui provient, soit
de l'orgueil, soit d'une fatigue des plus hautes nergies. Quand chez
un homme le coeur est devenu trop endolori pour souffrir, ou trop
altier pour supporter des avis fermes, il se dtourne des amitis
viriles. Les causes en sont apparentes. D'homme  homme on est deux:
aussi infrieur que soit l'ami, s'il est vritablement un homme, on
est avec un pair et avec un juge; une confidence est un effort
quelquefois courageux qui suppose la rsolution d'accepter un blme ou
un conseil. D'homme  femme on n'est que soi; aussi intelligente que
soit l'amie, elle n'est le plus souvent qu'une admiratrice; si elle
est vritablement femme, elle juge peu, et, lorsqu'elle dsapprouve
c'est plutt un chagrin silencieux pour elle qu'un blme exprim. Il y
a dans ces relations une acceptation plus docile, une sorte de
rceptivit passive, qui fait d'une confession un soulagement. Aussi
les mes blesses et celles qui, par orgueil excessif, s'cartent du
commerce des autres hommes, se portent insensiblement vers celui des
femmes. N'est-il pas remarquable que Rousseau, dont le coeur
prsomptueux et ulcr est le type de ces isolements et dont la vie
entire fut faite de cette maladie, n'eut jamais que des intimits
fminines? Il y avait, vers cette poque-ci, chez Burns, quelque chose
de semblable. Aucune de ses confidences profondes ne va  un ami, ni
aux anciens comme Gavin Hamilton, Aiken, Smith ou Richmond, ni aux
nouveaux comme Nicol ou Ainslie. On dira peut-tre que ce n'tait pas
entirement de sa faute, qu'il lui tait peut-tre impossible de
trouver, au rang intellectuel o il tait parvenu, un vritable ami;
que les gens de valeur, avocats, mdecins ou professeurs, avec
lesquels il et pu se lier, diffraient trop de lui; qu'enferms dans
leurs principes de morale et dans leur rgularit sociale, ils ne le
comprenaient point; qu'il ne pouvait en ralit avoir d'autres amis
que ses anciens camarades de Mauchline comme Smith et Richmond, mais
que de ce ct l'intervalle s'tait tabli en sens inverse, que sa
renomme leur en imposait, qu'ils avaient perdu la familiarit
ncessaire; on dira enfin que, si des hommes comme Gavin Hamilton et
Aiken pouvaient recevoir ses confidences, il tait naturel qu'il
hsitt  leur avouer que leurs espoirs pour lui avaient abouti  ces
lamentables rvlations. Mais ce ne sont l que de vaines excuses. La
vrit est que son esprit, toujours susceptible, tait devenu si
morbidement ombrageux qu'il ne pouvait supporter la plus lgre
censure, mme d'une femme. Si vos vers, crivait-il  Clarinda, comme
vous semblez l'indiquer, contiennent une critique, ne les envoyez pas,
 moins que vous ne cherchiez une occasion de rompre avec moi. J'ai
une lgre infirmit dans ma nature, c'est que, l o j'aime
tendrement et o j'estime hautement, je ne puis supporter de
reproche[891]. On pense s'il les supportait davantage l o il
n'avait ni amour ni estime. S'il parlait de la sorte  une pauvre
femme qu'il prtendait aimer et  propos d'une rserve timide, on
peut juger dans quel tat l'et mis le blme plus rude d'un homme. Et
l est la vraie raison de ces confidences fminines. Ce fut grand
dommage pour lui. L'esprit d'un ami sr et indulgent est le seul vase
de bronze o verser ses faiblesses et ses remords. Lui seul a
l'austrit qui convient  certains secrets; il ressemble davantage 
ces urnes o l'on met ce qui est mort ou ce qu'on croit mort. Et
encore, il rend, quand on l'interroge, un son plus grave, plus svre
et de lui sortent parfois des oracles virils. C'est un malheur pour un
homme quand ces graves dpositaires disparaissent de sa vie, et qu'il
choisit de rpandre son coeur dans de fragiles porcelaines.

          [Note 891: _To Clarinda_, Jan. 24th, 1788.]

       *       *       *       *       *

Il y avait un double motif au dpart de Burns. Il devait aller, dans
le Dumfriesshire, visiter la ferme qu'on lui offrait; avant de signer
le contrat, il tenait  se rendre compte de la nature des terres et
des chances qu'il aurait d'y gagner sa vie  la queue de la charrue.
Mais il y avait, on peut le pressentir, une autre raison, la plus
secrte et la plus grave.  la suite de la rconciliation, lors du
premier retour de Burns  Mauchline, Jane Armour tait devenue
enceinte de nouveau. Lorsqu'il avait connu cette seconde faute, le
pre, qui avait eu tant de peine  pardonner la premire, avait t
sans piti. Il avait chass de son toit celle qui,  ses yeux, y
ramenait le dshonneur. C'tait au milieu de l'hiver, dans la saison
inclmente o il semble impossible, quelle qu'ait t son erreur, de
refermer sur un enfant la porte de la maison, de l'abandonner aux
routes glaciales. Le vieux matre maon fut inexorable. La malheureuse
fille se trouva sans asile, comme une mendiante. L'hrone d'une des
chansons de Burns, compose peut-tre sur le souvenir de cet incident,
chante:

  Ce n'est pas le froid vent d'hiver,
  Ce n'est pas la neige chasse
  Qui font venir les larmes  mes yeux.
  C'est de penser  celui qui est au loin,

  Mon pre m'a repousse de sa porte,
  Mes amis m'ont renie;
  Mais j'ai quelqu'un qui me dfendra,
  Le cher gars qui est au loin[892].

          [Note 892: _The Bonie Lad that's far awa._]

La pauvre Jane n'avait pas mme cette consolation; le pre de l'enfant
qu'elle portait en elle tait en train de prodiguer  une autre des
dclarations d'amour ternel; elle devait se croire oublie mme de
lui. En apprenant ces nouvelles, Burns avait pri la femme d'un de ses
amis, fermier  Tarbolton, de la recueillir pour quelques jours.
C'tait en partie pour venir au secours de Jane, dont le terme de
grossesse approchait, qu'il quittait Clarinda.

Il arriva  Mauchline le 23 fvrier, un samedi. Son premier soin fut
de louer une chambre et d'acheter un lit pour Jane. Il parvint mme 
la rconcilier assez avec sa mre pour que celle-ci consentt  venir
lui donner des soins. On croirait qu'il ne put se dfendre d'un retour
de tendresse, en retrouvant, dans la souffrance et la disgrce, celle
qu'il avait si violemment aime et qu'il avait considre comme sa
femme. Quelque chose des jours passs devait, semble-t-il, lui revenir
au coeur, ne ft-ce qu'un cho lointain des chants d'alors:

   toi, reine brillante qui, au-dessus de la plaine,
  Rgnes au haut du ciel dans ta puissance infinie,
  Souvent ton regard silencieux
  Nous a vus errer dans nos promenades amoureuses;
  Le temps inaperu s'enfuyait,
  Tandis que le pouls luxurieux de l'amour battait fort,
  Sous ton rayon aux reflets d'argent,
  De voir nos regards s'allumer l'un l'autre[893].

          [Note 893: _Lament, occasioned by the unfortunate issue of a
          Friend's Amour._]

Rien de cela ne parat, pas un tressaillement. Il eut pour elle une
sorte de commisration extrieure par laquelle il la rconforta un
peu. Mais le coeur resta insensible. Il arrivait l'me pleine de
l'ide d'une autre femme, cultive, lgante et encore aime; le
contraste avec cette paysanne pauvre, dont il se croyait dlivr, lui
fut pnible jusqu' lui sembler odieux. Il prvoyait aussi de nouveaux
ennuis et essaya de se prmunir contre eux. Il eut un mouvement de
dpit et de colre. On aurait quelque peine  le croire, s'il n'y
avait  ce sujet deux lettres accablantes, que les diteurs prcdents
avaient jusqu'ici dissimules ou tronques, et que Mr Scott Douglas
seul a eu la franchise et le courage de publier.

Le jour mme de son arrive et de sa visite  Jane, il crivait 
Clarinda:

     Maintenant, quelques nouvelles qui vous feront plaisir. En
     arrivant ce matin, je suis all voir certaine femme. J'ai du
     dgot pour elle--je ne puis la souffrir! Tandis que mon coeur me
     reprochait cette profanation, j'ai essay de la comparer avec ma
     Clarinda: c'tait mettre la lueur expirante d'une chandelle d'un
     liard  ct de l'clat sans nuages du soleil  midi. _Ici_, une
     fadeur insipide, la vulgarit d'me, des flatteries mercenaires;
     _l_, le bon sens poli, un gnie donn par le ciel et la plus
     gnreuse, la plus dlicate, la plus tendre passion. J'en ai fini
     avec elle et elle avec moi.[894]

          [Note 894: _To Clarinda_, 23rd Feb. 1788.]

Et quelques jours aprs, il crivait  son ami Robert Ainslie 
dimbourg:

     Depuis que je suis venu dans ce pays, j'ai travers de cruelles
     tribulations et j'ai t en butte aux coups du Mchant. J'ai
     trouv Jane, bannie comme une martyre, dlaisse, pauvre, sans
     amis, tout cela pour la bonne vieille cause.

     Je l'ai rconcilie  son sort; je l'ai rconcilie avec sa mre;
     je l'ai mene dans une chambre; je l'ai prise dans mes bras; je
     lui ai donn un lit d'acajou; je lui ai donn une guine; et je
     l'ai embrasse jusqu' ce qu'elle se rjout dans une joie
     ineffable et radieuse. Mais,--comme cela m'arrive dans toutes les
     occasions,--j'ai t prudent et avis  un degr tonnant. Je lui
     ai fait jurer, en particulier et solennellement, de ne jamais
     essayer de me revendiquer comme son poux, quand bien mme on lui
     persuaderait qu'elle en a le droit, ce qui n'est pas--ni pendant
     ma vie, ni aprs ma mort. Elle a obi comme une bonne fille[895].

          [Note 895: _To Robert Ainslie_, 3rd March 1788.]

Ces lettres sont cruelles, la premire surtout. Sans doute il n'eut
pas la brutalit de laisser paratre les sentiments qu'elle traduit.
Il tait bon et dissimula sa froideur sous des caresses. Mais la
promesse qu'il exigeait tait assez pour assombrir les penses que les
femmes qui portent un enfant tournent naturellement vers l'avenir.
C'est un dur moment pour s'engager  ne pas tre pouse que celui o
l'on va devenir mre. Les paysannes, comme les autres, sentent ces
choses, et Jane dut en souffrir. Mais Burns tait encore sous le
charme d'dimbourg; il avait l'gosme des gens pris. Ce fut l un
des moments troubles et mauvais de sa vie. Ces deux lettres sont une
vilaine action. Il n'y a pas  essayer de l'en dfendre. C'est
peut-tre ce qu'il a fait de plus mal en sa vie.

       *       *       *       *       *

Il ne sjourna pas  Mauchline et, prenant avec lui un vieux fermier
dans l'exprience de qui il avait confiance, il partit pour le
Dumfriesshire afin d'examiner les diffrentes fermes, situes  peu de
distance de Dumfries, entre lesquelles il avait le choix[896]. Il y
allait sans beaucoup d'ardeur, un peu pour la forme, par politesse
pour l'offre qu'on lui avait faite. La visite cependant fut plus
favorable qu'il ne s'y attendait. Son compagnon se montra satisfait
des terres qu'ils virent et fut d'avis qu'il pourrait accepter. La
ferme qui leur plut davantage s'appelait Ellisland. Aprs une huitaine
d'absence, Burns revint avec l'intention de la prendre si ses
conditions pouvaient s'accorder avec celles du propritaire.

          [Note 896: _To Robert Muir_, 7th March 1788.]

 son retour de Dumfries, il passa  Mauchline environ une semaine,
qui fut surtout consacre  Jane Armour, dont la position rclamait de
plus en plus de soins. Il semble que ce rapprochement prolong ait
cette fois rveill quelques restes de l'ancienne tendresse.
L'influence factice et tourdissante de Clarinda s'tait un peu
dissipe au grand air. Il avait eu le temps de se rajuster au milieu
dans lequel Jane reprenait ses attraits et toute sa grce villageoise.
Il crivait en effet,  son ami Brown, une lettre qui contraste avec
celles qu'il avait crites quelques jours auparavant. Il faut passer
par-dessus ce que la forme peut avoir d'un peu choquant, dans ses
comparaisons maritimes et en dgager le sentiment qui s'y dissimule:

     J'ai trouv Jane avec sa cargaison bien arrime; mais,
     malheureusement, dans un mouillage presque  la merci du vent et
     de la mare. Je l'ai remorque dans un port commode o elle peut
     rester tranquillement  l'ancre, jusqu' ce qu'elle opre son
     dchargement. J'en ai pris le commandement, pas ostensiblement,
     mais en secret pour quelque temps. Je vous suis reconnaissant de
     la bont avec laquelle vous vous informez d'elle, car aprs tout,
     je puis dire avec Othello:

       Excellente malheureuse,
       La perdition saisisse mon me, mais je t'aime[897].

          [Note 897: _To Richard Brown_, 7th March 1788.--La citation
          est de Shakspeare. _Othello_, act. III, scne 3.]

Pendant ce temps la correspondance avec Clarinda, au dbut trs
frquente, s'tait un peu relche. Burns tait rest une semaine sans
donner de ses nouvelles. Clarinda froisse s'en plaint, non sans un
peu de tristesse.

     J'ai reu votre lettre de Cumnock, il y a une heure, et afin de
     vous montrer mon bon caractre, je m'assieds pour vous crire
     aussitt. Je crains, Sylvander, que vous n'exagriez ma
     gnrosit, car, croyez-moi, il s'coulera quelque temps avant
     que je puisse cordialement vous pardonner la peine que votre
     silence m'a caus! Avez-vous ressenti quelquefois cette douleur
     de coeur qui provient d'une esprance diffre? Cette peine, la
     plus cruelle de toutes, vous me l'avez inflige pendant les huit
     jours qui viennent de passer. Je crois pouvoir tenir
     raisonnablement compte de la hte des affaires et des
     distractions. Cependant, quelque prise que j'eusse t, j'aurais
     trouv une heure sur vingt-quatre pour vous crire. N'en parlons
     plus. J'accepte vos excuses, mais je suis blesse qu'il en ait
     fallu entre nous dans une occasion aussi tendre.[898]

          [Note 898: _To Sylvander_, March 5th, 1788.]

Pour s'excuser, Burns rejette la faute sur les occupations dont il est
accabl et sur le formidable accueil qu'il a reu dans le pays:

     J'ai toujours quelque ide de ne pas m'asseoir pour crire une
     lettre,  moins que je n'aie assez de temps et de possession de
     mes facults pour faire honneur  une lettre, ce qui  prsent
     est rarement ma situation. Par exemple hier, j'ai dn chez un
     ami  quelque distance; l'hospitalit sauvage de ce pays m'a fait
     passer la plus grande partie de ma nuit en face du breuvage
     coeurant du bowl. Aujourd'hui, nauses, migraine, tristesse
     misrable, jene, except un coup d'eau ou de petite bire.
     Maintenant, huit heures du soir,  peine capable de me traner 
     dix minutes de marche  Mauchline, pour attendre la poste, dans
     la douce esprance d'avoir des nouvelles de la matresse de mon
     me.[899]

          [Note 899: _To Clarinda_, 6th March 1788.]

 ces excuses, Clarinda rpond, avec raison, qu'il ne doit pas reculer
une lettre parce qu'il n'a pas le temps de la soigner. Elle sait assez
ce dont il est capable et deux lignes lui auraient pargn des jours
et des nuits d'inquitude[900]. Ses lettres  elle sont, au
contraire, pleines d'un sentiment vrai. Elles deviennent plus simples.
Elle lui raconte la tristesse qui est tombe sur sa vie depuis qu'il
est parti. Elle s'est retire dans l'isolement, o l'on est bien avec
une chre pense. J'ai t solitaire depuis notre tendre adieu
jusqu' ce soir[901]. Tout lui semble dlaiss. Je pense que les
rues ont un air tout dsert depuis lundi; et il y a une certaine
insipidit dans de bonnes gens, dont la socit me plaisait
nagure[902]. Elle cherche les occasions de parler ou d'entendre
parler de lui. Hier, je pensais  vous et je suis all chez Miss
Nimmo pour avoir la douceur de parler de vous[902]. Elle s'inquite
de le savoir en proie aux hospitalits dont il lui fait le
tableau[903]. Elle n'est pas sans apprhensions et sans jalousies.
Quand vous verrez de jeunes beauts, pensez  l'affection de Clarinda
et combien son bonheur dpend de vous[903]. Elle a, quand elle pense
 lui, des coups subits d'motion. Hier matin, il m'arriva de penser
 vous. Je me chantai: _ma jolie Lizzie Baillie_ et je me mis  rire;
mais je sentis mon coeur se gonfler dlicieusement et mes yeux furent
noys de larmes. Je ne sais si votre sexe ressent quelquefois cette
explosion d'affection. C'est une motion indescriptible. Vous voyez
que je suis devenue sotte depuis que vous m'avez quitte. Vous savez
que j'tais raisonnable quand vous m'avez connue d'abord; mais je
deviens toujours plus extravagante plus je suis loin de ceux que
j'aime. Bientt je suppose que je perdrai tout  fait la tte[903].
Toute la mouvante psychologie des femmes dont le coeur est proccup
de l'absent et tour  tour se travaille d'inquitudes et se nourrit de
souvenirs, est l, gentiment, franchement et simplement exprim.
Au-dessus de ces sentiments qui n'ont rien d'extraordinaire, on trouve
un aveu qui est peut-tre la chose la plus profonde et la plus sincre
de cette correspondance. Cet amour lui a fait prendre une plus haute
ide et un plus grand soin d'elle-mme. Il semble qu'il y ait eu en
elle un peu de coquetterie ou de laisser-aller. Elle l'avoue, et aussi
elle dit qu'elle en est gurie. Je crois vraiment que vous m'avez
enseign la dignit; en partie par bont de nature, en partie par
suite de mes malheurs, je l'avais trop nglige. Je ne m'en dpartirai
maintenant jamais plus. Pourquoi ne la maintiendrais-je pas droite,
moi qui suis admire, estime, aime par un des premiers entre les
hommes[903]. Il y a dans ce surcrot de dignit, dans ce plus de
prix ajout  elle-mme  cause de lui, quelque chose qui ne manque
pas d'une certaine lvation. Cela montre que cet amour se dveloppait
en elle selon sa loi d'anoblissement. Ce pouvoir rehaussant d'une
vraie affection, cet effort pour faire de soi une demeure digne de
celui qu'on aime est humain. C'est  des trouvailles comme celle-l
qu'on reconnat la sincrit d'un sentiment. C'est la dernire chose
que Clarinda ait crite  Burns  cette poque-l; elle marque
combien, depuis les coquetteries des premires lettres, avait grandi
son affection pour son pote.

          [Note 900: _To Sylvander_, 8th March 1788.]

          [Note 901: _To Sylvander_, 22nd Feb. 1788.]

          [Note 902: _To Sylvander_, 19th Feb. 1788.]

          [Note 903: _To Sylvander_, 8th March 1788.]

       *       *       *       *       *

Vers le 10 mars, Burns retourna  dimbourg, afin d'y faire ses
prparatifs pour s'en loigner dfinitivement. Il y resta seulement
une quinzaine de jours, qu'il employa, avec une grande activit, 
arranger plusieurs affaires importantes pour lui. La principale tait
le rglement dfinitif de son compte avec son libraire Creech. Aprs
quelques lenteurs de la part de celui-ci, Burns reut enfin presque
tout ce qui lui revenait de la publication de ses pomes. Il y a
quelques divergences dans l'estimation de la somme qui lui revenait
ainsi. Burns lui-mme crivait au Dr Moore: Je crois qu'en y
comprenant 100 livres de droit d'auteur, je raliserai environ 400
livres et quelque chose en plus; et mme une partie de ceci dpend de
ce que le gentleman (Creech) a encore  rgler avec moi[904]. William
Nicol racontait plus tard que Burns lui avait dit qu'il avait reu 600
livres pour sa premire dition d'dimbourg, plus 100 livres de droit
d'auteur[905]. Currie, d'aprs Gilbert, valuait les profits  500
livres. Pour rapprocher ces sommes, assez peu diffrentes aprs tout,
il suffit de penser qu'en employant le mot raliser, il avait
dfalqu les dpenses faites pendant ses sjours  dimbourg et ses
voyages. On peut, avec vraisemblance, estimer  380 ou 400 livres, la
somme qu'il retirait de ses pomes. C'est avec ces ressources qu'il
devait commencer sa vie. Une autre affaire fut la signature du contrat
de sa ferme. Il choisissait dcidment la ferme d'Ellisland. Mr
Miller, le propritaire, lui accordait un bail de 76 ans, moyennant
une rente annuelle de 50 livres pendant les trois premires annes, et
de 70 livres pour les suivantes. Toutes ces occupations remplirent la
quinzaine pendant laquelle il resta  dimbourg. Dans cet affairement
il dut, dit Chambers, recevoir de chez lui une srie de lettres lui
annonant d'abord que Jane Armour venait d'accoucher de deux jumeaux,
puis que les deux petits tres taient morts presque aussitt[906].

          [Note 904: _To Dr Moore_, 4th Jan. 1789.]

          [Note 905: R. Chambers, tom. II, p. 248.]

          [Note 906: R. Chambers, tom. II, p. 251.]

       *       *       *       *       *

Par dessous ces occupations et ces arrangements, sa liaison avec
Clarinda avait repris. Mais il est vident que la flamme n'tait plus
ce qu'elle avait t et faiblissait. Les entrevues continuaient, bien
que parfois courtes ou diffres par les dmarches multiples qui
absorbaient ses journes. Les lettres sont presses et contiennent
plus de renseignements sur ses proccupations d'affaires que de
sentiment. La dernire seule, crite le vendredi 21 mars, se ranime et
retrouve un peu du ton des anciennes lettres.

     Je viens de rentrer et j'ai lu votre lettre. La premire chose
     que j'ai faite a t de remercier le Divin Ordonnateur des
     vnements de m'avoir rserv le bonheur de vous connatre. La
     vie, ma Clarinda, est un sentier nu et triste; malheur  celui ou
      celle qui s'y aventure seul! Pour moi, j'ai ma trs chre
     compagne de mon me: Clarinda et moi ferons notre plerinage
     ensemble. Partout o je serai, je lui ferai savoir ce qui
     m'arrive, ce que j'observe dans le monde qui m'entoure et quelles
     aventures je rencontre. Cela vous plairait-il, mon amour, de
     recevoir toutes les semaines ou, du moins, tous les quinze jours,
     un paquet, deux ou trois feuilles pleines de remarques, de
     folies, de nouvelles, de rimes et de vieilles chansons.

     Ouvrirez-vous avec satisfaction et bonheur la lettre d'un homme
     qui vous aime, qui vous a aime et qui vous aimera jusqu' la
     mort,  travers la mort et pour jamais?  Clarinda, que ne
     dois-je pas au ciel pour m'avoir donn une perfection comme vous!
     Je pense  vous comme un avare compte et recompte son trsor!
     Dites-moi, vous tiez-vous tudie  me plaire hier soir?
     Srement vous m'avez charm jusqu'au ravissement. Combien je suis
     riche, moi qui ai un trsor tel que vous! Vous me connaissez;
     vous savez comment me rendre heureux, et vous y russissez, Dieu
     vous accorde

       longue vie, longue jeunesse, long plaisir et un ami.

     Demain soir, selon votre indication, je guetterai la fentre:
     c'est l'toile qui me guide vers le paradis. La plus grande
     saveur de tout est que l'Honneur, que l'Innocence, que la
     Religion sont les tmoins et les protecteurs de notre bonheur.
     Le Seigneur Dieu sait et peut-tre Isral connatra mon amour
     et votre mrite. Adieu, Clarinda! Je vais me souvenir de vous
     dans mes prires.

Mme dans cette dclaration suprme, le caractre littraire de son
amour reparat dans l'offre de cet envoi hebdomadaire ou bi-mensuel
d'une revue, qui transforme une matresse en lectrice et fait d'une
correspondance d'amour une sorte d'abonnement  un magazine. Clarinda
sans doute aurait mieux aim une parole de tendresse pour elle que des
feuilles de remarques sur le monde.

L'entrevue fixe dans la lettre eut lieu le 22 mars, dans la maison de
Clarinda. Ce fut probablement la dernire rencontre des deux
amants, Il faut en croire le pote, dit ironiquement Scott
Douglas[907], quand il dit que l'Honneur, l'Innocence et la Religion
furent les tmoins et les protecteurs de leur bonheur. L'ironie est
injuste. Il est tonnant que ce chercheur si soigneux et si sagace ne
se soit pas rappel le passage d'une lettre qu'on verra plus tard,
crite par Burns  Clarinda, et qui prouve que celle-ci sut imposer
jusqu'au dernier moment,  cet homme emport, la rserve et le
respect[908]. Ces adieux remurent profondment Burns. Pendant ces
huit derniers jours, crivait-il le lendemain de son dpart, j'ai eu
positivement la tte gare[909]. Malgr d'loquentes promesses de
constance, cet loignement tait triste parce qu'il tait difficile
qu'il ne ft pas dfinitif. Au milieu de leur volont et de leur
esprance de rester l'un  l'autre, les deux amants pouvaient-ils ne
pas sentir que la vie les reprenait, les sparait, les entranait loin
l'un de l'autre?

          [Note 907: Scott Douglas, tom. V, p. 110.]

          [Note 908: Voir la lettre plus loin, p. 403.]

          [Note 909: _To Richard Brown_, 26th March 1788.]

On est ici au point pour juger cette trange correspondance qui n'aura
plus que quelques lettres.  dire vrai, celle de Burns est de la pure
dclamation. La forme constamment oratoire, les apostrophes
incessantes  Dieu et  la nature, la phrase pompeuse, l'enflure du
ton, la rendent insupportable. Ces lettres ont l'air de proraisons.
Lui dont les autres productions doivent d'tre si fortes  la ralit
dont elles sont pleines, est ici en dehors de la ralit; les faits
n'apparaissent presque pas,  peine comme prtexte  des variations ou
 des lieux communs. Sans doute il y a des passages mouvements,
lancs par une main robuste, et c'est peut-tre par eux qu'on peut le
mieux entrevoir l'orateur qu'il y avait en lui. Mais ce sont des
traces de talent gares dans la prtention et l'emphase. Et comment
en arriva-t-il l? Mr Hately Waddell, dont l'admiration pour cette
correspondance nous semble excessive, a une remarque qui va au vrai
des choses. Il dit qu'elle est faite de rivalit et il en explique
l'exagration par l'emportement de gens qui jouent l'un contre l'autre
et s'animent[910]. Cela est vrai pour Burns. Il y a de sa part un
effort pour blouir sa correspondante, pour avoir le dessus dans un
exercice littraire. Il se mit ds le premier jour dans le faux en
faisant d'une affaire d'amour une question d'amour-propre. Aussi ne
russit-il pas. La correspondance de Clarinda est de beaucoup
suprieure  la sienne. Si on la dbarrasse de quelques dveloppements
 la mode, dont quelques-uns sont aprs tout fort jolis, elle reste
autrement naturelle et sincre. Autant les lettres de Burns sont
vagues et monotones, autant celles-ci sont prcises, varies, pleines
de ceux qui s'crivent, pleines de ces petits faits qui sont la vie et
ne semblent pas mprisables  ceux qui les vivent. C'est par elles
qu'on peut suivre les pripties et pntrer dans les seconds plans de
cette aventure. Elles ont la varit naturelle d'une conversation. 
chaque instant, il s'y rencontre de fines remarques, des coins
dlicats de coquetterie ou de sensibilit fminines; parfois aussi de
sages et prudents conseils, tout solides de bon sens. Il y a surtout
de la sincrit et des passages vritablement dramatiques o l'on
sent bien le trouble et le tumulte d'une me qui, somme toute, n'tait
pas vulgaire. Il y a bien un peu d'affectation littraire,
gnralement au dbut des lettres, mais qui ne dure pas, qui ne tient
pas, et fond, ds que le sentiment vrai se montre, comme le givre
rpandu sur le bord matinal du jour disparat au premier soleil. La
correspondance de Burns ne vaut pas mieux que la plupart des lettres
d'amour crites par des hommes; celle de Clarinda aura sa place dans
la collection charmante de lettres crites par les femmes, sous la
dicte de leur coeur.

          [Note 910: Hately Waddell, _Life of Burns_, p. XXXIII.]

C'est qu'au fond Burns n'aima pas Clarinda et qu'elle l'aima; ou
plutt ils s'aimrent de faon diffrente. Lui fut attir vers elle
par l'lgance extrieure, par un raffinement auquel il n'tait pas
habitu, et qui lui sembla dlicieux. Il n'aima d'elle que la culture,
le brillant du dehors, les ornements et, pour ainsi dire, la toilette
de l'me. Il ne pntra pas jusqu' cette me elle-mme, qui tait
saine, heureuse et constante. Clarinda, au contraire, par une de ces
intuitions pntrantes dont son sexe est capable, laissant de ct
toutes les conditions extrieures, alla jusqu'au fond mme de sa
nature et l'aima pour ce qu'il avait en lui de gnie, de flamme et de
gnrosit. Quelles que fussent les diffrences de rang et de faons,
elle vit que cet homme tait plus grand que les autres, fait d'une
plus forte toffe. Elle conut un sentiment profond qui ne se dmentit
pas et qui malgr les dboires, l'absence et les annes d'une longue
vieillesse resta entier. Ce ne fut dans la vie de Burns qu'un pisode
qui ne lui fait pas honneur; ce fut dans l'existence de Clarinda un
vnement unique, souverain, qui la domina  partir de ce jour. Ce ne
fut pour lui qu'un souvenir; ce fut pour elle pendant longtemps une
tristesse, et, quand l'ge eut mis en elle sa srnit, un culte.

       *       *       *       *       *

Le 24 mars 1788, Burns quitta dimbourg dfinitivement. Il s'loignait
sans que son dpart ft remarqu, dsabus, des lieux o, dix-huit
mois auparavant, il tait arriv le coeur jeune, bondissant
d'esprance et o il avait t accueilli par un tel enthousiasme. Il
n'avait pas lieu d'tre reconnaissant  la grande ville. Elle n'avait
pas tenu ses promesses. Elle lui avait vers pendant quelques mois
l'admiration et les flatteries, comme une ivresse. Mais cela tait
fini depuis longtemps; la faveur, la vogue taient tombes, comme des
voiles un instant gonfles par le vent; l'attention mme avait
disparu. Il ne restait rien que la fatigue et l'irritation de cette
reprsentation inutile. S'il avait, en ce moment, une claire
conscience de lui-mme, il pouvait mme en vouloir  la cit. Ce
sjour l'avait plus vieilli que plusieurs annes de travail ingrat.
Cette ville l'avait dtrior. Par en haut, elle lui avait
imprudemment montr une existence brillante, inaccessible pour lui;
elle lui avait fait prendre got  ce qu'elle ne pouvait lui donner,
plus encore!  ce qu'il ne pouvait atteindre; elle lui avait fait
connatre, non pas l'admiration brve des amis qui se mlange 
l'effort et l'aiguillonne, mais l'admiration des salons qui le suit,
le gne et l'entrave. Il en emportait le mcontentement de sa
destine, une colre sourde contre les rpartitions de la fortune et
du rang, de la rancune contre ces classes lgantes o il tait rest
dpays. Par en bas, elle lui avait communiqu des habitudes de
taverne, de boissonnements quotidiens et de bamboches nocturnes qui
l'avaient fatigu. Chose plus grave! elle lui avait fait perdre
l'habitude du travail, elle l'avait immobilis dans un dsoeuvrement
physique et intellectuel qui avait amolli son corps et son esprit. Il
le savait bien. J'ai pris un si vicieux pli de paresse, qu'il faudra
un effort peu ordinaire pour amener convenablement mon esprit  la
routine des affaires[911]. Et ailleurs comme jusqu' ces dix-huit
derniers mois, ma richesse n'a jamais t jusqu' possder dix
guines, j'ai  apprendre la connaissance des affaires; ajoutez  cela
que mes scnes rcentes de paresse et de dissipation ont nerv mon
esprit  un degr alarmant[912]. Il sentait bien le mal que lui avait
fait dimbourg. Il partait de l, avec quelques centaines de livres
dans sa poche, un peu moins pauvre que lorsqu'il tait arriv, mais
aussi indcis, aussi incertain de l'avenir et moins propre 
l'aborder. Il s'loignait le coeur alourdi de lassitude, de soucis. Il
tait entr dans cette ville avec la confiance, il en sortait avec la
dfiance de la vie. O tait-il le refrain de la vieille chanson?

          [Note 911: _To Richard Brown_, 7th March 1788.]

          [Note 912: _To William Dunbar_, 7th April 1788.]

  En passant prs de Glenap,
  Je vis une vieille femme;
  Elle me dit: Prends courage,
  Tes meilleurs jours vont venir.

Hlas! peut-tre taient-ils passs! ceux qu'il apercevait devant lui
taient indcis et obscurs.  tout prendre, il aurait mieux valu
continuer  Mossgiel cette vie o le travail tait aux prises avec la
pauvret, mais o clataient des moments d'allgresse intrieure et
qu'illuminaient les visites de la _Vision_. C'tait l peut-tre
qu'taient les meilleurs jours.

       *       *       *       *       *

De graves difficults l'attendaient, tellement graves qu'elles
allaient brusquement changer le cours de sa vie. Quand il rentra 
Mauchline, il trouva Jane Armour dans le dchirement de sa maternit,
dans le deuil de ces deux petites vies tombes mortes d'elle, dans le
dsespoir de l'abandon des siens, dans l'isolement et le scandale de
sa faute. Et c'tait l son ouvrage, l'ouvrage de quelques mauvaises
heures de dsir ou de revanche! Qu'allait-il faire maintenant?
Abandonnerait-il cette fille qu'il avait arrache  la maison
paternelle,  la possibilit d'un mariage, pour l'amener dans cette
chambre d'auberge, sur ce lit? Mais que deviendrait-elle? O
irait-elle? Comment vivrait-elle? Elle n'avait de ressource que de se
faire servante ou de mendier.  quel degr de misre serait-elle
rduite,  quel degr d'abaissement la misre la rduirait-elle? Cette
vie entire dpendait de lui. S'il la laissait tomber, o
roulerait-elle? J'avais entre mes mains le bonheur ou la misre d'une
crature humaine que j'avais longtemps et beaucoup aime, et qui
oserait jouer avec un tel dpt[913]? S'il passait outre, quelle
dure de remords il se prparait! La pense, intolrable, persistant
jusque dans les dernires lueurs de la mmoire et les empoisonnant,
d'avoir disgraci, dgrad, dtruit une existence. Vous avez raison,
la condition de clibataire m'aurait assur plus d'amis, mais, pour
une cause que vous devinerez facilement, une conscience tranquille
dans la jouissance de mon propre esprit, une confiance assure pour
l'heure o je comparatrai devant Dieu, auraient rarement t du
nombre[914]. Non! Il ne pouvait pas l'abandonner.

          [Note 913: Cette expression revient, presque dans les mmes
          termes, dans une demi-douzaine de lettres, voir entre
          autres: _To Johnson_, 25th May 1788; _To Mrs Dunlop_, 10th
          June 1788; _To Alex. Cunningham_, 17th July 1788; _To Rev.
          Dr John Geddes_, 3rd Feb. 1789; _To James Burness_, 9th Feb.
          1789, etc.]

          [Note 914: _To Mrs Dunlop_, 10th June 1788.]

Mais alors, c'tait le sacrifice de tout un avenir, juste entrevu pour
tre regrett! C'tait perdre la femme lgante, spirituelle,
instruite, qui lui avait fait comprendre le charme et le bienfait
d'une existence vraiment partage, celle qu'il croyait aimer, qu'il
aimait peut-tre et qui avait encore tout le mystre de la
non-possession. C'tait dchirer le plus brillant rve qu'il et fait,
mettre en lambeaux une vague et indfinie vocation de bonheur.
C'tait entraver l'indpendance d'allures, la fantaisie de travail,
les changements de rsidence, l'humeur capricieuse, utiles  la
production; c'tait passer le licol  sa libert, attacher sa vie pour
toujours, dans le mme pr, au mme poteau. Il fallait redescendre au
lot commun, reprendre une fille ignorante, dnue de la grce et des
raffinements dont il tait dsormais pris, une fille qu'il avait
possde, qui l'avait dlaiss, qu'il avait frappe de reproches et
d'outrages; il fallait rentrer dans ce commerce vulgaire et born et,
 cause de ce fardeau, s'emprisonner dans l'inexorable et irrvocable
labeur de la glbe. Une fatalit sortie de lui, quelque chose qui
n'aurait pas exist s'il ne l'avait voulu, lui fermait la porte par
laquelle il pensait pntrer dans une existence nouvelle, et
brutalement le repoussait dans le sort ancien, si sombre, si lourd.

Encore s'il ne s'tait agi que de lui, si la ruine de ses propres
souhaits avaient suffi  satisfaire le pass! Mais il fallait faire
saigner un coeur qui s'tait attach  lui; il fallait dsabuser cette
femme, encore mue et heureuse, lui dire que les promesses o elle se
reposait tait vaines, vides, vulgaires, dj violes et vanouies,
frapper d'une douleur nouvelle cette me tant endolorie, changer cet
amour en amertume, cette tendresse en dtresse, faire de ces
esprances qui commenaient  la consoler un dsespoir plus accablant
que tous ses chagrins passs! Et pourtant il fallait prendre un parti:
ou dsoler une me ou dtruire une existence! Quelle situation! Il
tait pris entre deux mauvaises actions. Il tait dans un de ces
moments o un homme, ayant agi dans des sens diffrents, comme s'il
tait plusieurs hommes, ses actes grandis le rclament de cts
opposs, se disputent sa vie. Ils essayent tous de s'emparer de lui,
et chacun d'eux assailli, mutil par les autres, le jonche de dbris.
Celui qui finit par tre le matre sort maltrait de cette lutte,
reste entam, affaibli. Il remplace mal alors un seul acte qui se
serait droitement dvelopp et aurait port ses fruits paisiblement.
Ainsi les actes inconsidrs de Burns revendiquaient sa vie. Quelle
que ft la dcision qu'il prt, elle resterait branle par l'effort
de la dcision contraire, et, dans le choix qu'il ferait, vivrait
l'appel et les dolances d'un autre choix qu'il aurait pu et peut-tre
d faire.

Le dbat fut vif en lui. Outre ce qui, dans sa poitrine, criait d'tre
sacrifi, ses anciens ressentiments parlaient contre Jane. Il ne
pouvait lui pardonner son abandon; il lui en gardait encore rancune,
et c'est ce qui rend probable qu'il y avait de la revanche dans la
reprise de ses relations avec elle.

     Quoique l'Orgueil et une Justice apparente fussent un terrible
     Ministre Public, cependant l'Humanit, la Gnrosit et le
     Pardon furent, d'autre part, des avocats si puissants et si
     irrsistibles, qu'un jury de toutes les Tendresses et de nouveaux
     Attachements rendit unanimement le verdict: Non coupable. Qu'il
     soit donc connu de tous ceux que cela concerne, que le Prvenu
     est install et tabli dans tous les droits, privilges,
     immunits, franchises, services et paraphernaux qui, pour le
     prsent, appartiennent et, dans l'avenir, peuvent appartenir, au
     nom, titre et dsignation[915].

          [Note 915: _To Johnson_, 25th May 1788.]

Le tableau qu'il traait et t plus exact s'il s'tait agi de
reprendre Jane aprs la rupture cause par elle.  prsent, c'tait
trop reprsenter les circonstances  son avantage. Il avait lui-mme
renvers les situations. En ralit, c'tait lui l'accus, qui
comparaissait devant les consquences de son acte. Il n'avait qu'
couter sa sentence. Matriellement, il pouvait y chapper et devenir
contumace. Moralement, il ne le pouvait pas. C'tait un devoir
inflexible qu'il s'tait forg pour lui-mme. La ncessit le tenait.
Nos actes louches sont comme des sbires que nous pensons avoir laisss
derrire nous, qui prennent au court et nous attendent embusqus plus
loin. Ils nous sautent  la gorge et nous entranent hors du chemin
que nous voulions suivre. Nous sommes leurs prisonniers parfois pour
la vie. Ces quelques heures du retour  Mossgiel mettaient la main sur
Burns et l'emmenaient.

Il est certain aussi que les cts bons et droits de sa nature se
mlrent de cette affaire. C'et t une lchet que d'abandonner
cette fille, et il en tait incapable. Sans doute encore se mla-t-il,
 ces raisonnements et  ces injonctions de sa conscience, des
mouvements de piti pour une fille vaincue maintenant, ce coup de
tendresse profonde et instinctive qui remue l'homme quand il regarde,
brise, la femme mre par lui, cette commisration et cette
reconnaissance qui font dfaillir les plus dures rsolutions. La vue
de la pleur et des larmes et celle, plus mouvante encore, d'une
expression silencieuse de dsespoir ou de supplication, tablie comme
 demeure sur un visage altr, sont puissantes  branler des coeurs
bons et impulsifs comme celui de Burns. Il avait sous les yeux le mal
qu'il avait fait et, presque aussi clairement, le mal qu'il allait
faire encore s'il abandonnait cette malheureuse. Non! il ne pouvait se
dsintresser d'elle. Il fut vaincu. Cote que cote, il prendrait sur
lui le fardeau de cette vie! Chassant tous les rves, assumant sa
destine en quelques jours, peut-tre en quelques heures, il dcida
qu'il pouserait Jane Armour.

Il est en effet certain que cette rsolution fut prise subitement et
que Burns n'y pensait pas en quittant dimbourg. C'est un acte dont
je n'avais pas l'ide quand vous et moi nous trouvmes ensemble[916],
crivait-il  Alexander Cunningham. Cependant, lorsqu'il tait parti
d'dimbourg, il connaissait la situation, il pouvait en prvoir les
consquences et les devoirs. Il faut donc qu'immdiatement aprs son
retour  Mauchline, il soit intervenu des faits nouveaux et ignors;
ou bien qu'il se soit produit en lui une rvulsion de sentiments.
Avait-il suppos jusqu'au dernier moment que le vieil Armour
reprendrait sa fille et le trouva-t-il inflexible? Il est plus
probable que le spectacle du chagrin de Jane, peut-tre des conseils
et des exhortations d'amis, changrent sa volont. Peut-tre aussi
s'ajouta-t-il des considrations pratiques, qui prenaient de la force
 mesure qu'il approchait du moment de s'tablir. Il ne pouvait
esprer qu'une femme d'ducation leve l'aiderait dans son travail ou
mme consentirait  partager sa condition. Il fallait une fermire 
la ferme qu'il venait de prendre. Clarinda fut sacrifie.

          [Note 916: _To Alex. Cunningham_, 27th July 1788.]

       *       *       *       *       *

Avant la fin du mois d'avril, Burns s'tait irrvocablement engag 
Jane Armour. Cela n'implique pas la crmonie du mariage, mais
seulement tout au plus cette reconnaissance verbale, quelque prive
qu'elle soit, par laquelle on reconnat une femme comme pouse, et qui
en cosse lie l'homme  la femme, pour toutes fins lgales[917].
Burns tint pendant quelque temps cet engagement secret. Le 28 avril,
il crit  son vieil ami James Smith, qui s'tait tabli marchand, de
lui envoyer un chle pour sa femme. J'ai l'intention d'offrir  Mrs
Burns un chle imprim: c'est un article dont vous devez srement
avoir un grand choix. C'est le premier cadeau que je lui fais depuis
que je l'ai appele mienne irrvocablement, et j'ai une sorte de
fantaisie et de dsir que ce premier cadeau me vienne d'un vieil ami
estim. Et il ajoute: Mrs Burns (c'est seulement sa dsignation
prive), me charge de vous faire ses meilleurs compliments. On se
souvient que James Smith tait  Mauchline au moment des premires
amours et tait au courant de toute l'ancienne histoire. La fille
ane de Gavin Hamilton se rappelait la premire fois o Burns avait
rvl sa situation nouvelle[917]. C'tait chez son pre, au djeuner,
auquel prenait part John Aiken. Mrs Hamilton ayant exprim le regret
de ne pouvoir servir un oeuf  Aiken, le pote dit que si elle voulait
envoyer de l'autre ct de la route chez Mrs Burns, celle-ci en aurait
peut-tre. Au mois de mai, il signa chez Gavin Hamilton une formule
lgale[918] qui donna  Jane Armour le droit de porter publiquement
son nom. Mais le mariage rgulier ne se fit qu'un peu plus tard.

          [Note 917: Chambers, tom. II, p. 258.]

          [Note 918: Scott Douglas, tom. II, p. 158.]

En mme temps et comme pour se mettre en rgle de tous cts, il
partagea avec Gilbert ce qui lui restait de son dition d'dimbourg.
Gilbert luttait dsesprment contre la ruine. Je m'interposai entre
mon frre et le sort qui le menaait[919]. Il lui donna une somme de
180 livres. C'tait, dit Chambers[920],  peu prs la moiti du
capital qu'il possdait lui-mme et que, selon toute vraisemblance, il
devait jamais possder. Il fit cela simplement et franchement. Je ne
m'en fais aucun mrite, car c'tait pur gosme de ma part. J'avais
conscience que le mauvais plateau de la balance tait lourdement
charg, et je pensais que mettre dans l'autre plateau, en ma faveur,
un peu de pit filiale et d'affection fraternelle pourrait aider 
arranger les choses le jour de la grande reddition de comptes[921].
Il fut entendu que c'tait un prt sans intrt, qui quivalait  un
don. Et en effet la somme ne fut rembourse par Gilbert aux enfants de
son frre que vingt-quatre ans aprs la mort du pote[922].

          [Note 919: _To Dr Moore_, 4th Jan. 89.]

          [Note 920: R. Chambers, tom. II, p. 258.]

          [Note 921: _To Dr Moore_, 4th Jan. 89.]

          [Note 922: R. Chambers, tom. IV, p. 228.]

On se rappelle qu'au moment o Burns avait publi ses pomes, il
avait t question parmi ses amis de Mauchline de lui trouver une
situation dans l'Excise. Pendant ses incertitudes d'avenir 
dimbourg, cette ide s'tait peu  peu tablie dans son esprit. Ne
sachant s'il trouverait une ferme, il avait form une demande pour
tre admis dans cette administration. Au mois de janvier, il crivait
au comte de Glencairn: Je dsire entrer dans l'Excise: on me dit que
l'influence de votre Seigneurie me procurerait facilement une
nomination des commissaires. La protection et la bont de votre
Seigneurie qui m'ont dj sauv de l'obscurit, de la misre et de
l'exil, m'encouragent  demander cet appui[923]. Et  quelques jours
de l, on a une autre lettre de lui  Robert Graham de Fintry, un des
commissaires de l'Excise. Vous savez que j'ai rcemment adress une
demande  votre Conseil, pour tre admis comme employ de l'Excise.
J'ai, selon la rgle, t examin par un Inspecteur et aujourd'hui
j'envoie son certificat, avec une demande  l'effet d'tre autoris 
recevoir mes instructions. J'ai bien peur, si je russis dans cette
affaire, d'avoir besoin de la protection d'un ami. Je ne crains pas de
promettre la biensance de conduite comme homme, la fidlit et
l'attention comme employ, mais en fait d'affaires, en dehors du
travail manuel, je ne sais rien[924]. C'est probablement  propos de
l'examen dont il parle qu'il avait t question de l'inscription sur
la fentre de Stirling. Nanmoins, grce  la protection de ses
patrons et du chirurgien Mr Wood, qui soignait son genou, il avait t
inscrit sur la liste des surnumraires, de ceux  qui on donnait
l'instruction ncessaire, et qui attendaient ensuite leur nomination 
un poste. Lorsque son bail avec Mr Miller l'eut engag dans une autre
voie, il ne renona pas pour cela  toute ide d'entrer dans l'Excise,
ou tout au moins de se mettre en tat d'y entrer, s'il ne russissait
pas dans sa ferme. Il rsolut donc de prendre ses instructions. Le 31
mars, l'employ d'Excise de Tarbolton reut l'ordre d'instruire le
porteur, Mr Robert Burns, dans l'art de jauger, et de le mettre en
tat de contrler les marchands de vivres, distillateurs, fabricants
de chandelles, tanneurs, mgissiers, malteurs, etc. Cette ducation
durait six semaines. Elle lui donnait le droit d'tre nomm employ
dans l'Excise. Il n'avait pas pour le moment l'intention d'exercer. Il
avait, pour ainsi dire, sa nomination en poche; il se rservait de la
retirer si jamais le besoin en venait,  la faon de ceux qui passent
un examen et obtiennent un diplme comme une ressource contre les
mauvais jours[925].

          [Note 923: _To the Earl of Glencairn_, Jan. 1788.]

          [Note 924: _To Robert Graham of Fintry_, Jan. 1788.]

          [Note 925: _To James Smith_, 28th April 1788.]

En mme temps, il s'occupait de son installation et cherchait des
domestiques. J'ai couru par tout le pays, louant des domestiques et
prparant tout[926]. J'ai pris une ferme sur les bords de la Nith,
et  l'exemple des vieux patriarches, je me procure des serviteurs,
hommes et femmes, des troupeaux de btail, petit et gros[927]. Enfin
le moment de prendre possession de sa ferme arriva. Le 25 mai, il
crivait: Demain je commence mon mtier de fermier. Dieu protge la
charrue![928]

          [Note 926: _To William Dunbar_, 7th April 1788.]

          [Note 927: _To Samuel Brown_, 4th May 1788.]

          [Note 928: _To James Johnson_, 25th May 1788.]




CHAPITRE V.

ELLISLAND.

JUIN 1788--NOVEMBRE 1791.


M. Burns, vous avez fait un choix de pote et non de fermier, lui
dit le pre d'Allan Cunningham, en apprenant qu'il s'tait dcid pour
Ellisland, la plus jolie et la plus ingrate des trois fermes qui lui
avaient t offertes[929]. Ellisland est, en effet, dans une position
charmante sur la cte mridionale de la Nith. La ferme, disait Burns
lui-mme, est admirablement situe sur les bords de la Nith, large
cours d'eau qui passe par Dumfries et se jette dans le Solway-Frith[930].
 cet endroit, la Nith est une sinueuse rivire, limpide et rapide,
dont l'paisseur ne sufft pas  recouvrir les bancs de galets qui la
coupent, et sur lesquels sa frle nappe claire se plisse et se dchire
en maintes longues rayures obliques. Ce fond de galets produit un joli
murmure incessant, o se mlent celui plus lger et inconstant des
feuillages et, de temps en temps, des blements ou des beuglements
lointains.  cause de ses dtours, la rivire semble, en amont et en
aval, sortir de dessous des verdures. La rive gauche, comprise dans
une large boucle de la Nith et borde d'un lais gris de cailloux, est
basse et plate. Elle se prolonge en prairies humides et grasses,
parfois inondes par les crues; des groupes de grands arbres
sculaires, aux dmes ronds et rguliers, leur donnent un air de parc.
La rive droite, creuse par une chancrure qui correspond  la
convexit de l'autre bord, est escarpe. C'est l qu'est place la
ferme, sur une sorte de petite falaise  pic, ouverte par une
dchirure de terre rougetre.  quelques pas de la ferme, un
affaissement du terrain mne doucement  une petite anse o la rivire
coule  fleur de rive. Le soir, les vaches y viennent boire, dans
l'eau jusqu' mi-jambe, au milieu de leurs reflets, et font un joli
tableau rustique. Plus loin que cette crique, la berge, se redressant
un peu, prsente, entre les champs qui s'lvent en talus au-dessus
d'elle et la rivire qui coule au-dessous, une plate-forme
sablonneuse, d'un gazon trs fin, borde du ct de l'eau par un
rideau d'arbustes, et longe par un sentier. C'tait la promenade
favorite de Burns; c'est ici qu'il venait quand il dsirait tre seul;
c'est ici que, tout en marchant de long en large, il composa en une
aprs-midi son clbre _Tam de Shanter_. De son temps, tout le pays
tait envahi de gents. Je sortis, dit-il, et allai me promener sur
les bords couverts de gents de la Nith[931]. On a arrach tant
d'ajoncs et de gents, dit Dorothe Wordsworth, qu'on se demande
pourquoi tout n'a pas disparu, et cependant il semble qu'il y ait
presque autant d'ajoncs et de gents que de bl; ils poussent l'un
parmi l'autre, on ne comprend pas comment[932]. Maintenant encore des
plaques d'or clair clatent et luisent de toutes parts.

          [Note 929: Allan Cunningham, _Life of Burns_, p. 80.]

          [Note 930: _To James Burness_, 9th Feb. 1789.]

          [Note 931: _To Mrs Dunlop_, November 1790.]

          [Note 932: _Recollections of a Tour Made in Scotland_, by
          Dorothy Wordsworth, p. 7.]

La vue n'est pas trs tendue: des deux cts de la rivire, elle est
borne par les collines uniformes qui renferment la valle, et elle
est arrte, dans le sens de la longueur, par les sinuosits des
rives. C'est un endroit qui est loin d'avoir la grande et puissante
allure de Mont-Oliphant ou de Mossgiel; il n'a pas le caractre dur
mais nergique de Lochlea. C'est un site gracieux, paisible et
discret, un lieu d'ombrages et de murmures, de sensations plutt que
de spectacles, pensif sans aller jusqu' la tristesse. Il ne possde
aucun de ces points de vue d'o l'oeil s'lance dans un monde de ciel
et d'horizons, mais des recoins qu'on croirait artificiels et
arrangs. Il a un charme plus anglais qu'cossais. C'est un peu un
paysage de vignette.

  Combien aimables,  Nith, tes fertiles valles,
  O les aubpines pandues fleurissent gament.
  Combien doucement sinuent tes vallons en pente,
  O les agnelets jouent dans les gents[933].

          [Note 933: _The Banks of Nith._]

Ce n'est pas un paysage d'envoles d'me, mais de retour sur soi-mme
ou de sjour en soi-mme. Il est fait  souhait pour les rveries
douces et tranquilles, les mditations du dclin de la vie, quand les
passions sont apaises et que les voyages de l'esprit ne se mesurent
plus aux horizons des espoirs, mais  des souvenirs. C'est une jolie
retraite de solitude et de loisirs studieux, un abri dans le got du
romantisme un peu pass du XVIIIe sicle; on y lirait volontiers du
Gray ou du Collins. C'et t parfait pour Burns, s'il et pu se
consacrer uniquement  la posie.

Malheureusement il tait fermier, et ce site qui l'avait sduit lui
mnageait des dboires. Le sol, surtout  cette poque de mauvaise
culture, tait maigre et difficile. L'exploitation consistait, partie
en terres qui s'tendent entre une rivire et les collines et que les
cossais appellent _holms_, et partie en terres de qualit suprieure
qu'ils nomment _croft land_, et qu'ils fatiguaient alors par des
moissons uniformes, sans les rconforter d'engrais ou de fumiers qu'
de longs intervalles. Les premires taient de marne profonde et
donnant du bl; les secondes, de marne et de pierre sur un fond de
gravier[934]. Les amliorations successives par lesquelles
l'agriculture s'est transforme, les grands travaux de drainage, ont
modifi ces terres. Le fermier actuel paie 230 livres l o Burns en
payait 50[935]. Mais tout, alors, tait  faire. Le propritaire
disait plus tard: Quand j'achetai ces terres il y a vingt-cinq ans,
je ne les avais pas vues. Elles taient dans le plus misrable tat
d'puisement et tous les locataires taient dans la pauvret. Vous
jugerez du premier de ces faits quand je vous dirai que les avoines,
prtes  couper, taient vendues 25 shellings l'acre sur les _holms_.
Quand je vins voir mon achat, j'en fus tellement dgot pendant huit
ou dix jours que j'avais fait le projet de ne plus revenir dans le
pays[936]. Burns, lui-mme, un jour que la pluie avait lav un champ
d'orge nouvellement sem et pass au rouleau, le comparait  une rue
pave[937].

          [Note 934: Allan Cunningham. _Life of Burns_, p. 80.]

          [Note 935: _Rambles through the Land of Burns_, par A.
          Adamson, p. 234, en note.]

          [Note 936: Chambers, tom. II, p. 244, d'aprs une lettre de
          M. Miller, insre dans la _General Review of the
          Agriculture of Dumfriesshire_, Edinburgh, 1812.]

          [Note 937: Allan Cunningham, _Life of Burns_, p. 80.]


I.

INSTALLATION  ELLISLAND. -- BONNES RSOLUTIONS.

Comme les btiments tombaient en ruines, il fut convenu qu'on en
construirait de nouveaux. Burns obtenait de M. Miller, 300 livres,
pour btir une ferme complte, consistant en un corps d'habitation,
une grange, une table pour les vaches, une curie et des
hangars[938]. Ces constructions prendraient la fin de l'anne. Le
rsultat de cette situation tait qu'il devait s'tablir seul dans le
pays, en attendant que la demeure ft prte pour y amener Jane.
Celle-ci restait  Mossgiel, chez la mre de Burns, o elle apprenait
son futur mtier de fermire.

          [Note 938: D'aprs une note de l'_Edinburgh Magazine_, Juin
          1799, cite dans l'dition de Currie de 1838, p. 44.]

Il apportait au commencement de sa nouvelle entreprise, une me pleine
d'apprhension et de lassitude. Il tait cependant encore dans toute
sa vigueur et capable de battre,  qui soulverait le poids le plus
lourd, tous les ouvriers qui travaillaient pour lui[939]. Mais son
visage assombri, marqu d'une mlancolie profonde, le faisait
paratre de dix ans plus g qu'il ne l'tait. Comme Byron, il eut de
bonne heure l'air vieilli. L'amiti et l'loquence avaient encore le
pouvoir de transfigurer merveilleusement ses traits fatigus: il tait
mconnaissable quand ses regards s'enflammaient et qu'il s'illuminait
d'enthousiasme. Mais une expression soucieuse et triste tait
dfinitivement sur cette face; la gat, mme factice, devait y faire
de plus rares visites; et la mort, l'absence ou les froissements
devaient rendre plus clairsemes les rencontres de l'amiti.

          [Note 939: Allan Cunningham, _Life of Burns_, p. 80.]

Devant cette vie  recommencer tout entire, avec de nouvelles
responsabilits, il se sentait dcourag et dfiant. Le lendemain mme
de son arrive dans le pays, il crivait  Mrs Dunlop:

     Voici le second jour, mon honore amie, que je suis sur ma
     ferme. Je suis l'habitant solitaire d'une vieille chambre
     enfume, loin de tout ce que j'aime et qui m'aime; sans
     connaissance qui date de plus loin qu'hier, except Jenny Geddes,
     la vieille jument sur laquelle je chevauche. En mme temps, des
     proccupations inaccoutumes et des plans nouveaux font  chaque
     instant honte  ma grande ignorance et  mon inexprience. Aux
     heures soucieuses, il y a une atmosphre de brume qui est
     naturelle  mon me; par suite de laquelle les objets attristants
     semblent plus grands que nature. Une sensibilit excessive,
     qu'une srie de malheurs et de dboires a irrite et porte 
     voir le ct sombre des choses,  cette priode o l'me embarque
     sa cargaison d'ides pour le voyage de la vie, est, je le crois,
     la cause principale de cette malheureuse disposition
     d'esprit[940].

          [Note 940: _To Mrs Dunlop_, 14th June 1788.]

Et le troisime jour, il jetait sur son journal ces lignes o sa
pense, dans toute sa sincrit intime, s'exhale comme un soupir de
lassitude, et, par instants, comme un soupir de regret.

     Voici le troisime jour que je suis dans ce pays. Seigneur!
     qu'est-ce que l'homme? Quel petit faisceau affair de passions,
     d'apptits, d'ides et de fantaisies! Et quel fantasque genre
     d'existence il a ici-bas!... Il y a,  la vrit, un ailleurs,
     o, comme le dit Thomson, la vertu seule survit.

                                             Dites-nous,  morts,
       Aucun de vous ne voudra-t-il, par piti, nous rvler le secret
       De ce que vous tes et ce que nous serons bientt!
                                       Un peu de temps
       Nous rendra aussi savants que vous et aussi muets.

     Je suis si lche dans la vie, si fatigu du service, que, comme
     l'Adam de Milton, il n'y a presque pas de moment o je ne
     souhaite me coucher avec joie dans le giron de ma mre et tre
     en paix.

     Mais une femme et des enfants m'obligent  lutter avec le
     courant, jusqu' ce que quelque rafale soudaine renverse la
     pauvre barque, ou que, dans l'indiffrent retour des annes, sa
     propre caducit la rduise  n'tre qu'une pave[941].

          [Note 941: _Extract from the Author's Journal_, 15th June
          1788.]

La vie qu'il allait mener pendant quelques mois n'tait pas pour
chasser ces sombres humeurs. Afin de surveiller les travaux, il avait
voulu se loger prs de sa future ferme. Il n'avait trouv qu'une
misrable chaumire enfume et dlabre. Je me souviens bien de la
maison, dit Allan Cunningham, le plancher tait d'argile, les chevrons
couverts de suie; la fume du foyer sortait paisse par la porte et la
fentre, tandis que le soleil, qui faisait effort pour pntrer par
ces ouvertures, produisait une sorte de crpuscule. C'est l que tous
ceux qui avaient la curiosit ou le got de le voir, le trouvaient
avec une table, des livres, des plans devant lui, tantt en train
d'crire des lettres sur la contre et les gens, parmi lesquels il
tait tomb comme une pierre lance par une fronde; tantt donnant
audience aux ouvriers qui taient occups  creuser les fosss ou les
fondations; et quelquefois aussi en train de donner un coup de brosse
 une vieille chanson[942]. La cabane o je m'abrite, crivait-il
lui-mme, est ouverte  toutes les rafales qui soufflent et  toutes
les averses qui tombent; je ne puis m'y dfendre de mourir de froid
qu'en tant suffoqu de fume[943].

          [Note 942: Allan Cunningham, _Life of Burns_, p. 81.]

          [Note 943: _To Miss Chalmers_, 16th Sept. 1788.]

Les journes passaient encore, prises par les occupations. Comme il
arrive pour ces petits travaux excuts par des maons et des
charpentiers de village, Burns devait tre son propre architecte; tout
le soin de la surveillance et de la direction lui revenait. Pendant
ces besognes, sa facult de causerie et sa familiarit trouvaient 
s'exercer; le mouvement l'occupait. Mais quand,  la nuit tombante,
les ouvriers s'loignaient, un sentiment de solitude et de tristesse
le reprenait. Les soires taient longues et sombres dans la
chaumire; il avait la sensation d'tre exil, bien loin, hors de la
vie.

  Dans cette terre trangre, ce pays sauvage,
  Terre inconnue  la prose et aux vers,
  O les mots n'ont jamais t tirs sur le peigne de la Muse,
  Ni sautill dans les entraves de la posie;
  Une terre que la Prose n'a jamais visite,
  Sauf quand il lui arrive d'y trbucher, les jours o elle est sole;
  Ici donc, embusqu dans un ct de la chemine,
  Cach dans une atmosphre de fume,
  J'entends un rouet bruire dans le coin,
  Je l'entends.--car c'est en vain que je regarde.
  La tourbe rouge luit, noyau de flamme
  Dans une cosse de brouillard infernal:
  Ici, au lieu de mes ravissements potiques,
  Me voici assis  compter mes pchs par chapitres;
  Au lieu d'tre vivant et vif comme les autres chrtiens,
  Je suis recroquevill, rduit  exister simplement,
  Sans socit que les indignes du Galloway,
  Sans figure de connaissance que Jenny Geddes;
  Jenny, mon orgueil, mon Pgase!
  Toute morne, elle trotte le long de la Nith,
  Et sans cesse elle tourne ses yeux du ct de l'ouest,
  Tandis que des larmes coulent sur ses vieux naseaux bruns!
  tait-ce pour ceci, qu'avec tant de soin,
  Tu as port le Barde  travers maint comt?

  Avec tout ce souci et tout ce chagrin,
  Et peu, bien peu d'espoir de soulagement,
  Et rien que de la fume de tourbe dans ma tte,
  Comment puis-je crire quelque chose que vous puissiez lire[944]?

          [Note 944: _Epistle to Hugh Parker._]

La construction de sa ferme ne tarda pas  l'absorber. Il en fit
lui-mme les plans et il en traa les fondations. Lorsqu'il posa la
premire pierre, il se dcouvrit, et pria que la maison qui devait
abriter ses jours futurs ft bnie[945]. Peut-tre des visions de
contentement et de paix domestiques s'offrirent-elles  lui, et
rva-t-il, pour le foyer qui allait s'difier, des samedis soirs
pareils  celui qu'il avait chant. Il surveilla lui-mme les travaux,
aidant  rassembler les pierres,  chercher le sable,  voiturer la
chaux, donnant parfois un coup de main ou un coup d'paule aux
ouvriers. Quand il voyait que nous ne pouvions pas venir  bout d'une
grosse pierre, disait l'un d'eux, il criait: Attendez un peu! et il
accourait. Nous nous apercevions bientt qu'il tait l. Je n'ai
jamais vu son pareil pour soulever un poids[945]. La maison arrive 
hauteur des fentres, il envoya  Dumfries chercher du bois pour les
linteaux. Tous les charpentiers se pressrent autour du messager pour
voir l'criture du pote. C'est par de pareilles touches, dit Allan
Cunningham, que se traduit l'admiration d'un pays[945].

          [Note 945: Allan Cunningham, _Life of Burns_, p. 82.]

       *       *       *       *       *

En s'engageant dans cet avenir nouveau, il s'vertuait  prendre de
bonnes rsolutions. Il faisait projet d'assagir sa vie, de lui donner
l'assiette des vies bien tablies. Il tait  un de ces changements
matriels qui rendent plus facile d'abandonner le pass, parce qu'ils
en interrompent les habitudes. D'ailleurs, il avait de nouveaux
devoirs, une responsabilit. Ses rsolutions taient ferventes. Il
laissait  jamais derrire lui le fardeau de ses fautes et de ses
folies; comme un homme soulag d'avoir jet le sac o il porterait
toutes les pierres qui l'ont fait trbucher, il reprenait sa route
plus droit et plus preste.

     Adieu maintenant  ces folies tourdies, ces vices vernis qui,
     bien qu' moiti sanctifis par la lgret charmante de l'esprit
     et de la gat, ne sont aprs tout qu'une faon de dissiper
     vainement le prcieux courant de l'existence, que dis-je? de
     l'empoisonner tout entire, en sorte que, comme dans les plaines
     de Jricho, les eaux y sont trs mauvaises et la terre strile
     et qu'il faudrait les dons surnaturels d'lise pour gurir le
     mal[946].

          [Note 946: _Extract from the Author's Journal_, 15th June
          1788.]

Et en mme temps il crivait  un ami:

     J'ai, jusqu' prsent, dans le guerroyement de la vie, t form
     aux armes, dans la cavalerie lgre et les claireurs de la
     fantaisie: une manire de hussards et de highlanders de la
     cervelle. Mais j'ai pris la ferme rsolution de cder mon grade
     dans ces bataillons d'tourdis, qui n'ont d'autre ide d'une
     bataille que de rencontrer l'ennemi, et d'autre ide d'un sige
     que de donner l'assaut  la ville. Il en cotera ce qu'il voudra;
     je suis dtermin  entrer dans les graves escadrons, lourdement
     arms, de la Prudence et dans le corps d'artillerie de
     l'artificieuse Opinitret[947].

          [Note 947: _To Robert Ainslie_, June 15th 1788.]

Il n'est pas possible d'avoir de meilleures intentions. Il y entrait
avec tant d'imptuosit qu'il allait un peu vite. Il avait pour son
propre pass, qui lui tenait encore aux paules, des rprobations
indignes; il en parlait avec une admirable svrit; il le fustigeait
avec une bonne foi amusante.

     Une importante et rcente dcision dans ma vie m'a mis hors de la
     voie de ces disgracieuses iniquits qui, bien que la licence  la
     mode ferme les yeux sur elles, et que les phrases  la mode les
     couvrent d'un vernis, ne sont en ralit que des nuances plus ou
     moins lgres ou sombres de _sclratesse_[948].

          [Note 948: _To Miss Chalmers_, Sept. 16th, 1788.]

Il souligne lui-mme ce gros mot qui retombe sur un pass  peine
dtach de lui. Il avait cet oubli des fautes de la veille, et ce
dfaut d'apprhension de celles du lendemain, qu'ont souvent les
femmes et les potes, pour ne pas ajouter quelques orateurs, et qui
leur permet une indignation vritable, non pas contre eux-mmes, mais
contre des erreurs dposes pour un instant. Ils n'abjurent pas leurs
faiblesses, ils les dnoncent; et l o on attendrait de l'humilit et
de la contrition, on trouve, avec tonnement, l'assurance et une
colre de moraliste. Il semblait  Burns que cette sclratesse, qu'il
stigmatisait, tait  grande distance de lui. Il et peut-tre t
moins dur pour elle s'il avait su qu'elle l'attendait non loin de l.

Mais il n'y avait pas uniquement l une modification de conduite; il y
avait, jusqu' un certain degr, une transformation dans la manire
d'envisager la vie. Et ce changement sortait d'une altration de
l'homme lui-mme, effet de l'imperceptible mais irrsistible travail
de l'ge. Burns arrivait  ce point de la trentaine, o les pieds
commencent  tenir davantage au sol. Les espoirs sont moins
frmissants, pour avoir t souvent dus; et les dsirs le sont
moins, pour avoir t quelquefois satisfaits. Il se fait une mue o
bien des plumes brillantes de la fantaisie tombent; l'oiseau a les
ailes courtes, le plumage plus sombre et le vol plus bas. Un
assagissement, un assoupissement entre dans le sang. On commence 
introduire de la mesure et du calcul dans ses actes; on est dispos 
faire une part plus grande  la pratique,  compter avec les
ncessits et les conditions matrielles, le bien-tre, la
considration. On ne rompt plus en visire  la vie; on confre plus
humblement avec elle, on en vient  des termes et  une transaction.
C'est gnralement  cette poque que meurent dans les hommes les
rvoltes et les intransigeances contre les formes sociales, et que
s'entame une lente capitulation qui aboutit  un _modus vivendi_ avec
l'existence. C'est souvent une crise douloureuse. Les plus terre 
terre ne sentent pas sans un certain malaise prir en eux leur
parcelle idale; et d'autres, en qui plus d'eux-mmes meurt, en
prouvent une affliction. C'est ainsi qu'on s'achemine vers le
scepticisme ou la rsignation. Quelques-uns sont seuls exempts de
cette transformation et se maintiennent; soit  cause d'une grande
vitalit d'idalisme, qu'ils possdent en don spcial; soit par le
ddain des intrts, vers quoi la vie veut les plier; soit par une
insouciance de conduite ou une imptuosit de passions, qui les
rendent indiffrents au lendemain ou incapables de se contraindre.
C'tait ce changement qui se produisait dans l'esprit de Burns. Il
faisait des concessions, il reconnaissait plus de prix  ce dont il
avait longtemps fait peu de cas.

     J'ai toute la rvrence possible pour le monde d'outre-tombe dont
     on parle tant, et je souhaite que ce que la pit croit et la
     piti mrite, existe rellement. Mais, dans les choses qui
     appartiennent  cette scne actuelle de l'existence et qui s'y
     terminent, l'homme a des intrts srieux et immdiats. De savoir
     si un homme sera accueilli par des mains tendues, dans une
     situation leve, distingue et respectable, ou se drobera au
     mpris dans un coin abject d'une vie obscure; de savoir s'il
     s'panouira sous les tropiques de l'abondance, s'il se rjouira
     tout au moins sous les latitudes confortables d'une aisance
     convenable, ou s'il souffrira de la faim dans le cercle arctique
     de la noire pauvret; de savoir s'il s'lvera dans la conscience
     virile d'un esprit satisfait de lui-mme, ou s'il s'affaissera
     sous un douloureux fardeau de regret et de remords; ce sont l
     des alternatives de la dernire importance[949].

          [Note 949: _To Robert Ainslie_, June 30th 1788.]

Et un peu plus tard il dira:

     Il n'y a pas de doute que la sant, les talents, une bonne
     rputation, une aisance dcente, des amis respectables, ne soient
     des bonheurs rels et substantiels[950].

          [Note 950: _To Alex. Cunningham_, 13th Feb. 1788.]

C'taient l des paroles qui ne lui seraient pas venues quelques
annes auparavant. Nous voil loin des strophes de l'ptre  Davie,
de la louange de la vie de vagabonds et des sommeils  la belle
toile.

  Qu'importe si, comme le peuple des airs,
  Nous errons dehors sans savoir o,
    Sans maison ni abri?
  Qu'importe! les charmes de la nature, les collines et les bois,
  Les vallons tortueux et les cours d'eau cumants
  Sont ouverts  tous.

Ce n'est pas que tout ft gain dans cette altration obscure dont les
indices peraient ainsi a et l. C'tait en lui, comme chez tant
d'autres, le signe d'un tassement intrieur, d'un affaissement de
l'imagination, en tant qu'elle est un des facteurs de la vie
journalire. Il y a des instants de la jeunesse pendant lesquels, on
peut le dire, l'existence relle est incorpore avec l'existence
idale; elle n'existe pas  part, elle drive de l'autre son prix et
ses peines. Cette priode avait t trs marque chez Burns,  Lochlea
et  Mauchline. Durant ces annes, les plus ferventes et partant les
plus fcondes, il avait vritablement vcu en dehors, au-dessus de sa
condition extrieure; non pas mme en lutte avec elle, car sa vie
intime la remplissait, la transformait et en faisait son cadre naturel
et son rceptacle. Aussi puisait-il sa posie dans les faits de chaque
jour. C'est cette primaut, cette souverainet de l'imagination qui
semblait s'affaiblir en lui. Il ne remplissait plus, n'envahissait
plus les choses extrieures de lui-mme; c'est qu'elles commenaient 
pntrer en lui sans se dformer; sa flamme ne les fondait plus; elles
restaient indpendantes et intactes, ce qui est le train pour qu'elles
deviennent indispensables. C'tait une descente vers la terre. Elle
n'tait pas ressentie, et ne devait jamais l'tre, dans les hautes
parties de l'entendement, o demeurent les efforts intellectuels et
les jugements gnraux. Celles-ci sont d'ailleurs les dernires
atteintes; la mort arrive souvent plus vite que leur obscurcissement
et elles subsistent claires au-dessus des diminutions de l'action.
C'tait la manire d'tre quotidienne qui se modifiait, d'o sortent
plus tard les sentiments et les aspirations intellectuelles. On peut
encore continuer  mettre en oeuvre les produits de la vie antrieure;
mais si on avait toujours men la vie actuelle, on n'aurait pas les
lments de ce travail. C'est ce qui arrivera pour Burns. Dsormais sa
vie sortira moins de lui-mme. Elle ne lui fournira plus les thmes de
sa posie. Il sera oblig de les emprunter  son existence passe,
comme pour _Tam de Shanter_; ou  des existences autres, comme pour
ses chansons.

Toutefois, en dpit de leur sincrit, ces rpudiations du pass et
ces projets de rforme n'taient chez lui que superficiels. Ces
rsolutions, faites de bonne volont et d'une lgre dcroissance
d'idalit, n'avaient pas de racines. Il les croyait durables, elle ne
l'taient pas. Elles indiquaient qu'il tait arriv au moment de la
vie o gnralement les hommes deviennent sages et plus empiriques;
mais ce moment ne devait pas se dvelopper en lui. Elles ressemblaient
 ces organes atrophis qui font quelques tentatives pour exister et
qui, incapables de remplir leur fonction, en marquent seulement le
moment et le besoin. Il arrivait  Burns ce qui arrive  certains
organismes o des phases importantes de l'volution n'apparaissent
qu' l'tat embryonnaire. La phase de sagesse devait rester chez lui
indcise et mal bauche. Son imagination et son temprament, ses
qualits et ses dfauts, devaient l'empcher d'y prendre assiette et
l'entraner. D'ailleurs, et-il possd les conditions intrieures
d'une vritable transformation, les circonstances extrieures les
auraient rendues vaines. Pour que des dcisions de ce genre, si
malaises  fixer, soient solides, il faut qu'elles s'tablissent sur
un fondement de confiance dans le lendemain. Celles-ci se formaient
sur un fond mouvant d'incertitudes et de craintes, suffisantes par
elles-mmes pour branler une volont assure et dcourager une
volont moyenne. Un esprit persvrant en et t prouv. Celui de
Burns n'y pouvait rsister. Cela fit que cette rforme, comme beaucoup
de ses sentiments, beaucoup de ses rsolutions, devait rester
imaginaire. C'tait un ct de sa vie qu'il devait vivre en rve,
ainsi qu'il arrive  beaucoup de potes: c'est ce qui leur permet
d'avoir des conduites si folles et des ttes si sages.

       *       *       *       *       *

Ds que sa maison fut en train, il partagea son temps entre Ellisland
et Mauchline, passant alternativement huit ou dix jours dans chaque
endroit. Jane Armour tait alors  Mossgiel, chez la mre de Burns,
dont elle s'tait faite l'apprentie pour la laiterie et les autres
occupations rustiques. La route tait longue de sa ferme  sa femme,
car d'Ellisland en Nithsdale  Mauchline en Kyle, il y a 45
milles[951], et les chemins d'alors la rendaient rude. Parfois il la
faisait d'une traite, sellant  trois heures du matin, sa vieille
jument, Jenny Geddes, et partant dans l'obscurit. Parfois il coupait
la route eu deux et passait la nuit dans une auberge[952]. D'aprs
Currie, ces voyages auraient eu une influence considrable et
pernicieuse sur sa vie, parce que, dans ces arrts, il rencontrait de
la compagnie avec laquelle il oubliait ses rsolutions de
sobrit[952]. C'est exagrer. Il et t sans doute dsirable qu'il
s'installt ds son arrive dans sa nouvelle existence, car les bonnes
rsolutions demandent  tre appliques aussitt; il faut les mettre
au travail tout de suite; elles s'affaiblissent si on leur laisse le
temps de flner. Il y aurait surtout gagn d'viter six mois de
solitude et de dcouragement. Mais le cours ultrieur de sa vie fut
dirig par des causes plus profondes que quelques soires passes
autour du bol  whiskey, mme si ces soires empruntaient quelque
chose au lendemain.

          [Note 951: _To Peter Hill,_ 18th July 1788.]

          [Note 952: Currie. _Life of Burns,_ p. 45.]

Ces semaines de Mauchline taient les seules claircies dans
l'assombrissement de sa vie. Lorsqu'il tait de retour  Ellisland,
dans sa chaumire provisoire, il prtendait que Jenny Geddes avait
toujours l'oeil tourn  l'ouest, vers le pays qu'ils venaient de
quitter. Quant  lui, sa pense y aspirait sans cesse, et il
l'envoyait  sa jeune femme toute rhythme et rime, toute prte pour
sa voix aux claires notes agrestes.

  De tous les points d'o le vent peut souffler,
  J'aime chrement l'ouest;
  Car c'est l que la jolie fillette vit,
  La fillette que j'aime le mieux;
  Des bois sauvages croissent, des rivires coulent,
  Mainte colline est entre nous deux;
  Mais, jour et nuit, ma pense envole
  Est sans cesse avec ma Jane.

  Je la vois dans les fleurs fraches de rose,
  Je la vois douce et belle;
  Je l'entends dans la chanson des oiseaux,
  Je l'entends charmer l'air.
  Il n'y a pas une jolie fleur qui pousse,
  Prs d'une fontaine, d'un bois ou d'une pelouse;
  Il n'y a pas un joli oiseau qui chante,
  Qui ne me fasse penser  ma Jane[953].

          [Note 953: _Of a' the Airts the Wind can blaw._]

C'est qu'en effet, avec sa versatilit de pote, il s'tait repris
d'amour pour elle. Ce qui pourrait sembler incroyable aprs tant de
choses passes, ce mariage avait sa lune de miel. C'tait du reste un
regain de l'ancienne passion,  laquelle rien de nouveau, rien de plus
profond ne s'tait ajout; il avait le mme caractre purement
extrieur et presque lascif. Ce qui frappe Burns dans celle qu'il a
prise pour compagne irrvocablement, c'est toujours un corps bien
tourn, une dmarche souple et l'oeil noir et vif qui jadis l'avait
atteint. Les pices qu'il lui adresse ont un riche coloris de dsir,
et, pour ainsi parler, de luxure conjugale; mais il n'y a pas un mot
de sentiments plus graves, et les heures d'intimit srieuse que
suppose l'union complte de deux tres n'y sont point reprsentes.

  Oh! si j'tais sur les collines du Parnasse,
  Si je pouvais puiser  l'Hlicon,
  Afin d'atteindre l'habilet potique
  Pour chanter combien chrement je t'aime!
  Mais il faut que la Nith soit la fontaine de ma Muse,
  Il faut que ma Muse soit ton joli toi-mme,
  Sur le Corsicon le regard perdu, je chanterai,
  Et j'crirai combien chrement je t'aime.

  Viens donc, douce Muse, inspire ma chanson!
  Car pendant tout un long jour d't
  Je ne pourrais chanter, je ne pourrais dire
  Combien, combien chrement je t'aime.
  Je te vois danser sur la pelouse!
  Ta taille si souple, tes membres si bien pris,
  Tes lvres tentantes, les yeux fripons,
  Par le ciel et la terre--je t'aime!

  Le jour, la nuit, aux champs,  la maison,
  Ta pense enflamme ma poitrine,
  Et sans cesse je redis et chante ton nom,
  Je vis seulement pour t'aimer.
  Quand je serais condamn  errer
  Au del de la mer et du soleil couchant,
  Jusqu' ce que mon dernier sable soit coul,
  Jusqu'alors, alors mme, je t'aimerais![954]

          [Note 954: _Oh, were I on Parnassus' Hill._]

Ce sont l de brlantes paroles. Mais, aprs cette gerbe de chansons
amoureuses, on ne trouve plus de vers pour Jane Armour.  l'exception
d'une petite pice de fantaisie, dont les termes plutt que le
sentiment s'opposent  cette supposition, si on ne la connaissait que
d'aprs l'oeuvre de son mari, on la prendrait pour une matresse
plutt que pour l'pouse. Pas une seule fois, elle n'apparat dans son
cadre vritable: la famille; elle ne lui a pas inspir le pendant de
la pice o il a reprsent le mnage de son pre et de sa mre. Des
affections successives que traverse la vie  deux et qui aboutissent 
la touchante tendresse des vieux poux, qu'il a si dlicieusement
rendue dans _John Anderson_, il semble qu'il n'en ait ressenti aucune.
Entre Jane et lui, il n'y eut jamais de communaut intellectuelle; ils
vcurent ensemble, mais  part. La distance tait trop grande. Mais,
de quelque faon qu'il s'y ft pris, c'est un malheur auquel il ne
pouvait chapper. La disproportion qui existait entre sa position et
sa valeur intellectuelle devait le poursuivre dans le mariage. S'il
avait choisi, comme il le disait trs bien  Mrs Dunlop, une femme
qui et pu entrer dans ses tudes favorites et apprcier ses auteurs
favoris[955]; elle n'aurait pu s'abaisser  son genre de vie. S'il
prenait une femme capable de vivre en fermire, il tait probable
qu'elle ne saurait se hausser  son esprit.

          [Note 955: _To M Dunlop_, 10th June 1788.]

Pendant un de ses sjours  Mauchline, Burns se rconcilia avec
l'glise. Son mariage avec Jane Armour avait t purement civil. Les
formalits religieuses n'avaient pas t remplies: les annonces, selon
l'expression calviniste, n'avaient pas t proclames, pendant trois
dimanches conscutifs, dans les deux paroisses o vivaient les futurs;
le ministre ne leur avait pas fait joindre les mains, et la promesse
simple et grave du mariage cossais n'avait pas t prononce d'tre
l'un pour l'autre un poux aimant et fidle et une pouse aimante,
fidle et soumise, jusqu' ce que Dieu nous spare par la mort[956].
La situation du jeune mnage tait donc irrgulire, vis--vis de
l'glise. Cependant la communion annuelle, qui tait administre 
Mauchline, au commencement d'Aot, approchait. C'est dans les
paroisses cossaises un vnement entour de solennit. Quelque temps
auparavant, le ministre, en chaire, donne notice  la congrgation que
le souper du Seigneur sera administr tel jour. Durant la semaine
qui prcde, le Consistoire se runit et dresse une liste de tous les
communiants de la paroisse, conformment au livre d'exercices du
ministre et au tmoignage des anciens et des diacres. D'aprs cette
liste, des billets sont remis aux anciens pour les distribuer aux
fidles. Le jour de la Cne, en face des tables recouvertes d'une
nappe blanche et portant les deux espces, le vin dans le calice et le
pain dans la corbeille, le ministre dfend aux indignes d'approcher.
Les communiants ne peuvent prendre place aux siges dposs de chaque
ct des tables qu'en prsentant les billets dlivrs par les anciens.
Il y a l un moyen efficace de discipline et qui sert de sanction aux
arrts du Consistoire, car tre exclu de la participation au sacrement
emporte une ide de dconsidration et de scandale. Aussi, un peu
avant l'poque de cette crmonie, les registres des paroisses
sont-ils remplis de notices de gens qui font amende honorable. Burns
fit comme les autres, plus sans doute pour sa jeune femme et sa
famille que pour lui-mme. On trouve dans les registres de Mauchline,
le passage suivant:

          [Note 956: Voir pour les mariages cossais Chamberlayne,
          _Magn Britanni notitia_;--C. W. Sprott, _The Worship and
          Offices of the Church of Scotland_;--et pour les dtails de
          coutumes Ch. Rogers, _Scotland social and Domestic_, p. 116
          et suivantes.--W. Gunnyon, _Illustrations of Scottish,
          History, Life and superstitions from Song and Ballad_, p.
          208.]

     1788.--Aot 5.--Ont comparu Robert Burns, avec Jane Armour, son
     pouse prtendue. Ils reconnaissent tous deux leur mariage
     irrgulier, leur chagrin de cette irrgularit, et leur dsir que
     la session prenne les mesures qui lui sembleront ncessaires en
     vue de la confirmation solennelle du dit mariage. La session,
     prenant cette affaire en considration, dcide qu'ils seront tous
     deux blms pour l'irrgularit qu'ils reconnaissent, et qu'ils
     seront solennellement engags  rester fidlement unis  l'un 
     l'autre, comme mari et femme, tous les jours de leur vie.

     La session a, par loi, droit  une amende en faveur des pauvres,
     elle s'en rapporte  la gnrosit de M. Burns.

     La sentence prcite a t conformment excute et la session
     absout les deux personnes susdites de tout scandale de ce
     chef[957].

          [Note 957: R. Chambers, tom. II, p. 280.]

 la suite, vient la signature du ministre et celle de Burns. Celui-ci
avait aussi sign pour sa femme, ce qui porte  croire ou qu'elle
tait trop mue pour tenir une plume ou que,  cette poque, elle ne
savait pas encore crire. Au-dessous se trouve cette ligne: M. Burns
a donn un billet d'une guine pour les pauvres. C'tait la fin de la
fameuse lutte de Burns contre l'glise.

       *       *       *       *       *

Cette union enfin conclue, on se demande ce qu'elle tait, et surtout
ce qu'elle allait tre. Pour le moment, elle vivait d'un besoin de
repos et d'un reste de passion. Mais cela ne peut aller bien loin; ce
sont comme ces premires provisions avec lesquelles on se met en
mnage, et qui permettent d'attendre le pain de tous les jours.
Comment la vie commune allait-elle dfinitivement s'tablir? Les deux
tres qu'elle runissait avaient connu les ivresses, les
dlaissements, les colres, les dchirements, les rapicements et,
pour employer l'expression de Montaigne, l'herbe, les fleurs, le
fruit[958] et le regain de l'amour. Ils se hasardaient maintenant 
tre paisiblement heureux ensemble. Ne leur serait-il pas plus
difficile de l'tre l'un avec l'autre qu'avec n'importe qui?
Pouvaient-ils passer de leur liaison tourmente au commerce uni et
reposant que veut le mnage?

          [Note 958: Montaigne. _Essais_, livre III, chap. II, _Du
          Repentir_.]

Pour Jane Armour, il semble que cette transition ft facile. Dans les
aventures du pass sa part avait t plutt de faiblesse et de laisser
aller. Il parat clair qu'elle tait heureuse de trouver le repos, de
retrouver l'amiti des siens; elle tait fire d'tre la femme de
Robert Burns, d'une fiert mal dmle et borne, qui ne comprenait
pas toute la valeur de son mari; elle tait dispose  se trouver bien
partage,  esprer, comme un gros bonheur, une ferme prospre et une
vie de petite aisance.

Mais lui o en tait-il? Que pensait-il? ou plutt que ressentait-il,
non pas sur le devant mais dans l'arrire-chambre de son me, en
remuements confus de penses et en vagues retours sur soi-mme? Il
avait t men  ce mariage, brusquement saisi par une de ses propres
fautes, et li  une destine qu'il ne prvoyait pas. Maintenant qu'il
se remettait, comment jugeait-il sa condition nouvelle?

Il tait impossible qu'il trouvt, impossible qu'il ait cru trouver
dans ce mariage la haute union de deux esprits, la joie de deux
natures associes par leurs qualits intellectuelles les plus leves,
en une communion d'intelligence. Avec Clarinda, avec Margaret
Chalmers, il et peut-tre pu goter cette douceur suprme de la vie;
avec Jane Armour, il devait y renoncer. La plus rare partie de
lui-mme n'aurait jamais de foyer; il serait oblig, sur ce point, de
vivre avec des trangers ou de vivre dans sa solitude. Il le disait
bien lui-mme dans un passage o il s'efforce un peu trop de chasser
ce voeu d'une femme intelligente et instruite.

     Dans les circonstances o je suis, je n'aurais jamais pu avoir
     de compagne pour la vie, capable de pntrer dans mes tudes
     favorites, de goter mes auteurs favoris, etc, sans qu'elle
     m'impost en mme temps une vie coteuse, des fantaisies
     capricieuses, peut-tre des singeries de l'affectation, avec tous
     ces beaux talents de pensionnat, qui (_pardonnez-moi,
     Madame_[959]) se rencontrent quelquefois parmi les femmes de haut
     rang, et qui pntrent presque universellement les demoiselles
     des classes qui ont des prtentions  la Gentry[960].

          [Note 959: En franais.]

          [Note 960: _To Mrs Dunlop_, 10th June 1788.]

 dfaut de cette flicit, si rarement accorde du reste aux hommes
suprieurs, parce que leur supriorit mme les place hors des chances
d'appariement, ne pouvait-il pas du moins rencontrer le bonheur qui
vient juste au-dessous, un bonheur moyen, fait d'habitudes et de bon
accueil, de repos intime sous un toit qui devient plus cher, de
tendresse active et vigilante autour des choses pratiques, et du
dploiement de la famille dans une me paternelle? Ne pouvait-il
connatre ce refuge o les ennuis et les tribulations ne pntrent
pas, qui garde un coin de lumire argente et paisible mme aux jours
sombres? Il entre beaucoup de bien-tre d'me et de corps dans ce
bonheur-l. Il est plus terrestre que le premier, mais il est bien
humain. C'est par lui que se disent heureux la plupart des
quelques-uns qui se flicitent d'tre ns. Burns ne pouvait-il le
goter? Pendant quelques mois, il crut en toute sincrit qu'il le
possdait; bien plus, il crut qu'il s'en contenterait. On et dit
qu'il avait guri ses voeux et ses rves de leur inquitude, qu'il
leur avait enseign  se borner au mme arpent de terre et de
tendresse. Il semblait qu'il et pris pour lui le contentement modique
et constant dont son frre, le pote latin, a donn la jolie formule:

                    tellus
  Et domus et placens uxor[961].

          [Note 961: Horace.]

Il annonce de toutes parts qu'il est heureux, qu'il est satisfait de
son mariage; il parle du bon effet que celui-ci a sur sa vie.

     ... N'taient les terreurs de ma situation incertaine en ce qui
     concerne l'entretien d'une famille d'enfants, je suis dcidment
     d'opinion que le parti que j'ai pris est grandement en faveur de
     mon bonheur[962].

          [Note 962: _To Robert Ainslie_, 15th June 1788.]

     ... Je suis doublement satisfait de ma conduite. J'ai la
     conscience d'avoir agi conformment  ces principes de gnrosit
     que mon dsir est qu'on m'attribue, et je suis rellement de plus
     en plus content de mon choix[963].

          [Note 963: _To Alex. Cunningham_, 27th July 1788.]

     ... Vous ne me dites pas si vous allez vous marier. Croyez-moi,
     si vous ne faites pas quelque choix maladroit, cela amliorera
     beaucoup le mets de la vie. Je puis en parler par exprience,
     bien que, Dieu le sait, mon choix ait t fait aussi au hasard
     qu'au jeu de Colin Maillard[964].

          [Note 964: _To John Beugo_, 9th Sept. 1788.]

Et huit mois plus tard il crit encore:

     Pour vous donner en raccourci le reste de mon histoire: j'ai
     pous ma Jane et pris une femme. Du premier de ces actes, j'ai
     chaque jour plus en plus de raison d'tre satisfait[965].

          [Note 965: _To Dr Moore_, 4th Jan. 1789.]

Nanmoins,  y regarder de plus prs, les choses n'taient pas aussi
assures qu'elles le paraissaient. Quelques signes subtils,
perceptibles  peine dans cette satisfaction, auraient pu en rvler
la faiblesse. Personne ne les vit; Burns ne les souponna point. Ils
existaient pourtant ds alors. Avec un peu d'attention il n'est pas
impossible de les dcouvrir dans ce qui nous reste de ses sentiments 
cette poque. Ce sont quelques pages  peine, quelques instants de son
coeur; mais quelques parcelles d'un corps suffisent  une chimie un
peu soigneuse pour dceler les moindres traces dans sa composition.

Les sentiments qu'il avait pour sa femme taient affectueux. Il
discernait bien les mrites qu'elle avait. Il les discernait trop
bien. Le trait par lequel il les enserrait tait si net, si prcis,
qu'il servait presque autant  marquer les qualits dont elle tait
prive que celles qu'elle possdait, et qu'il tait difficile de dire
pour quel ct la ligne avait t trace, pour ce qu'elle renfermait
ou pour ce qu'elle excluait. On n'y sent pas ce tremblement et ce
lger refus de la main  marquer les limites de ce qui nous est cher.
Il ne laissait pas mme  certains contours du caractre ce quelque
chose d'indcis, ce bord flottant, dont on accorde le bnfice  la
personne aime, o il y a place pour un acte de foi et de confiance,
sans lequel un amour manque d'un lment prcieux, c'est--dire de ce
qu'il donne. Il y a l aussi, dans ce petit intervalle, une rserve
pour l'admiration, une ressource contre les dceptions, un peu de
mystre, de possible au del de ce que nous avons mesur, qui rpond 
ce besoin d'illimit qu'ont les vraies affections. Cette pnombre de
faveur n'existe pas dans la manire dont Burns apprcie sa femme. Il
lui fait sa part d'un trait arrt sans hsitation: voici ce qu'elle
possde, voici ce qui lui manque; elle a sa juste mesure, mais tout
juste. C'est peu et c'est beaucoup ce simple fil tremblant autour d'un
portrait. Il manque ici.

     Je puis facilement _imaginer_ une plus agrable compagne pour mon
     voyage de la vie, mais, sur mon honneur, je n'ai jamais _vu_ la
     personne qui la reprsenterait. Dans les affaires domestiques,
     elle possde,  un degr minent, l'aptitude  apprendre et
     l'activit  excuter, et, pendant mon absence dans la valle de
     la Nith, elle s'est faite l'apprentie rgulire et constante de
     ma mre et de mes soeurs, dans leur laiterie et autres
     occupations rustiques[966].

          [Note 966: _To Mrs Dunlop_, 10th June 1788.]

Et ailleurs:

     Je n'ai pas de motif de m'en repentir (de son mariage). Si je ne
     possde pas le bavardage poli, les faons manires et la
     toilette  la mode; je ne suis pas coeur et dgot par les
     mille flaux de l'affectation apprise au pensionnat, et j'ai le
     plus beau corps, le plus doux caractre, la plus saine
     constitution et le meilleur coeur du pays. Mrs Burns croit, aussi
     ferme que sa foi, que je suis _le plus bel esprit et le plus
     honnte homme_[967] de l'univers; bien que c'est  peine s'il lui
     est arriv une fois en sa vie de s'occuper, pendant cinq minutes,
     d'un trait de prose ou de vers, sauf pour les critures de
     l'ancien et du nouveau Testament, et les Psaumes de David
     versifis. Pour ce qui est des vers, je dois aussi faire
     exception pour une rcente publication de Pomes cossais,
     qu'elle a lus trs religieusement, et pour toutes les ballades de
     la contre, car elle a ( l'amoureux partial! vous
     crierez-vous!) la plus jolie voix d'oiseau sauvage des bois
     que j'ai jamais entendue[968].

          [Note 967: En franais.]

          [Note 968: _To Miss Chalmers_, 16th Sep. 1788.]

Et encore ce jugement-ci qui, sous sa satisfaction apparente, est plus
dur que le reste:

     Je ne puis conclure sans vous dire que je suis de plus en plus
     satisfait de la rsolution que j'ai prise vis  vis de ma Jane.
     Il y a deux choses que, d'aprs mon heureuse exprience,
     j'tablis comme des apophthegmes dans la vie: La tte d'une
     femme n'a pas d'importance, en comparaison de son coeur, et les
     voies de la vertu (quant  la sagesse quel pote y prtendrait?)
     sont des voies de contentement, et dans ses sentiers est la
     paix[969].

          [Note 969: _To Dr Blacklock_, 15th Nov. 1788.]

Qui ne sent l'accent un peu ironique, avec lequel il parle de
l'attachement naf et touchant que sa femme a pour lui; il le traite
comme quelque chose d'un peu simple et d'enfantin. Qui ne sent surtout
ce que ces louanges ont de purement pratique et presque de matriel?
On dirait qu'elles s'appliquent  une bonne servante. Ailleurs, on
croirait presque un examen des qualits physiques de la femme, en quoi
elles restent bien dans le ton gnral de son amour pour elle. Mais ce
ton devient ici pnible; au lieu d'tre une clbration passionnelle,
cela devient presque une valuation utilitaire.  tous gards, ce
tmoignage est troit; il ne couvre qu'une petite portion de la vie
commune; il est d'un ordre trop rabaiss; il n'atteint pas  ce qui
fait la dignit d'une existence vraiment partage. Il manque quelque
chose pour faire de cet loge de mnagre un loge d'pouse. Et, si
l'on veut s'en convaincre, qu'on se demande quelle femme voudrait tre
loue ainsi, et se contenterait de la part de vie qui lui serait
assigne de la sorte.

Il y avait quelque chose de plus grave encore, quoique ce ft moins
apparent, plus profondment enfoui en lui-mme. Il se poursuivait en
lui de ces sourds dbats, qui s'tablissent en nous, en dpit de nous,
presque sans nous, et qui portent sur nos actes les plus dtermins;
cette discussion machinale, involontaire, qui travaille confusment
mais continment dans nos derniers replis de conscience, et dtruit, 
mesure que nous nous en satisfaisons, nos propres raisonnements sur
notre propre conduite. Il en souffrait. Il tait trop souvent occup 
se persuader qu'il avait agi pour le mieux: Srement il avait bien
fait, et d'ailleurs il ne pouvait pas faire autrement! Voici ce qu'il
crivait pour lui seul, dans son journal intime, ds ses premires
journes d'Ellisland; on dirait qu'il cherche  refouler,  accabler
cette obscure, cette obstine contradiction qui monte de lui-mme.

     Le mariage--la circonstance qui m'enchane le plus troitement 
     la prudence si la vertu et la religion doivent tre pour moi
     autre chose que des mots--le mariage est ce  quoi j'aurais, dans
     quelques annes, d me dcider. Dans ma situation prsente, il
     tait absolument ncessaire. L'humanit, la gnrosit, un
     honnte orgueil de ma rputation, les droits de mon bonheur dans
     l'avenir, en tant qu'il dpendra (et il en dpendra beaucoup) de
     la paix de ma conscience, tous ces motifs ont joint leurs plus
     ardents suffrages, leurs plus puissantes sollicitations, avec une
     affection enracine, pour me pousser  l'acte que j'ai accompli.
     Et je n'ai, de la part de ma femme, aucun sujet de m'en repentir.
     Je puis bien me figurer comment, mais je n'ai jamais vu o
     j'aurais pu faire un meilleur choix. Allons! que j'agisse, selon
     ma devise favorite, ce magnifique passage de Young.

             Sur la Raison btis la Rsolution,
       Ce pilier de la vraie majest dans l'homme[970].

          [Note 970: _Extract from the Author's Journal_, 15th June
          1788.]

C'est l un trange langage. Quand on est simplement heureux, il n'y a
pas besoin de faire appel  l'nergie et au stocisme. Comme s'il
n'tait jamais bien convaincu, il revient sans cesse sur ce point et
recommence sa dmonstration. Quand il crit  des trangers, il rpond
 des objections qu'on ne lui fait pas et la mme formule de
raisonnement revient: Je ne pouvais pas agir autrement. Il n'est plus
temps de regimber quand on s'est laiss entraner disait
Montaigne[971].

          [Note 971: Montaigne. _Essais_, livre III, chap. V, _sur des
          vers de Virgile_.]

Cette situation, ou plutt les rsultats qu'elle pouvait amener, n'ont
pas chapp  quelques-uns de ses contemporains. Walker dont la
sympathie pour Burns nous est connue depuis dimbourg, l'avait note
avec mesure et fermet:

     Un lecteur perspicace s'apercevra que les lettres dans lesquelles
     il annonce son mariage  quelques-uns de ses correspondants les
     plus respects, sont crites dans cet tat o l'esprit souffre de
     rflchir  une dcision pnible, et trouve un soulagement en
     cherchant des arguments pour justifier l'action et diminuer ses
     dsavantages dans l'opinion des autres.... Un mariage impos par
     un sentiment de devoir peut tre rendu indispensable par les
     circonstances; cependant, comme c'est entreprendre un devoir qui
     ne peut s'accomplir par un effort temporaire quelque puissant
     qu'il soit, mais qui rclame un renouvellement d'effort chaque
     anne, chaque jour et chaque heure, c'est soumettre la force et
     la constance de nos principes  l'preuve la plus dure et la plus
     hasardeuse[972].

          [Note 972: Walker. _Life of Burns_, p. LXXXVII.]

Il y avait donc des dangers latents. Mais il les ignorait, quoiqu'il
les portt en lui-mme. Il tait, comme toujours, confiant en soi, se
donnant si bien tout entier  ce qu'il prouvait qu'il ne rservait
rien de lui pour s'en dfier. Il allait tre un modle de fidlit et
de confiance; il tait bien sr de possder ces deux qualits
essentielles d'un mari; il les sentait en lui. C'est d'une entire
bonne foi qu'il crivait  Mrs Dunlop:

      la jalousie et  l'infidlit je suis galement tranger. Mon
     prservatif contre la premire est la conviction complte de ses
     sentiments d'honneur et de son attachement pour moi; mon antidote
     contre la seconde est ma longue et profondment enracine
     affection pour elle[973].

          [Note 973: _To Mrs Dunlop_, 10th June 1788.]

 coup sr, il tait victime de l'illusion commune. Combien souvent il
arrive qu'on prenne la conception d'un devoir pour la volont de le
remplir, et qu' travers cette erreur on se trouve presque le mrite
de l'avoir accompli! Ces bonnes rsolutions taient des geles
blanches. Mais il croyait  leur dure. Tout licencieux qu'on me
tient, dit carrment Montaigne, j'ay en vrit plus svrement observ
les lois de mariage que je n'avais n'y promis n'y espr[974]. Du
moins, avec lui, on avait su  quoi s'en tenir. C'est le dire d'un
sage: il s'engageait  peu, il tenait un peu plus, et s'estimait dans
l'humaine mesure. Mais Burns tait un emport; il voulait aller en
tout  l'extrmit des choses. Le malheur est qu'il n'y restait pas
longtemps; et c'est un dfaut quand il s'agit justement de constance.

          [Note 974: Montaigne. _Essais_, livre III, chap. V, _sur des
          vers de Virgile_.]

       *       *       *       *       *

Presque aussitt aprs son mariage, Burns fut oblig de repartir pour
faire la moisson  Ellisland. Il se remit au travail de la terre
abandonn depuis deux ans, parfois maniant la faux, ou plus souvent
liant les gerbes derrire ses faucheurs. C'tait toujours un rude
ouvrier et il dut retrouver ces fortes occupations de jadis avec une
sorte de joie et de bien-tre.

Malheureusement les inquitudes l'attendaient. Lorsqu'il tait arriv
sur sa ferme, les grains taient jeunes; l't, qui parfois met tant
de diffrence entre les pis verts et les pis mrs, n'avait pas
encore pass sur eux. Il pouvait esprer. La construction de la maison
et ses voyages  Mauchline avaient ensuite distrait sa pense.
Maintenant que l'ouvrage fixait son esprit sur cette glbe et qu'il
voyait les rsultats de la saison, il se sentait des inquitudes sur
le march qu'il avait fait en prenant la ferme. Les rcoltes,  mesure
qu'elles tombaient, semblaient plus maigres; la terre apparaissait
dure, ptrie de cailloux. Avec ce sein ingrat, donnerait-elle jamais
plus que ces chtifs pis? Il n'y avait pas l de quoi payer le loyer.
Il prvit le pire et, du mme coup, songea  sa place de l'Excise,
comme une aide s'il parvenait  continuer sa vie de fermier, comme une
ressource s'il tait forc d'y renoncer. L'impression du danger fut si
vive et si poignante que, ds le commencement de septembre, ds le 10
septembre, il crivait  M. Robert Graham, un des commissaires de
l'Excise, pour lui demander un emploi.

     Il y a quelque temps, votre honorable Comit m'a donn ma
     commission dans l'Excise, que je regarde comme mon ancre de salut
     dans la vie. Ma ferme, maintenant que je l'ai essaye un peu,
     bien que je pense qu'elle deviendra avec le temps un march o je
     ne perdrai pas, n'est cependant pas l'affaire avantageuse qu'on
     m'avait fait esprer. Elle est au dernier point d'puisement et
     de pauvret, et il faudra quelque temps avant qu'elle puisse
     payer la rente.... Mais je suis maintenant embarqu dans la
     ferme. Je suis mari et je suis dtermin  tenir bon sur mon
     bail, jusqu' ce qu'une ncessit irrsistible me contraigne 
     abandonner le terrain[975].

          [Note 975: _To Robert Graham of Fintry_, 10th Sept. 1788.]

Au milieu de septembre, il avouait  Miss Chalmers, dans les mmes
termes:

     Je ne trouve pas que ma ferme soit le march avantageux qu'on
     m'avait fait esprer; mais je crois qu'avec le temps elle pourra
     devenir un march auquel je ne perdrai pas....

     Pour me sauver de cette horrible situation d'tre entran, par
     une ferme qui vous ruine, jusqu' la misre, j'ai pris mes
     instructions dans l'Excise et j'ai ma commission dans ma poche 
     tout vnement[976].

          [Note 976: _To Miss Chalmers_, Sept. 16th, 1788.]

Enfin, vers les derniers jours du mme mois, il crivait  M. Graham
qui, en rponse  sa demande, lui avait promis son patronage et sa
protection, avec une effusion de reconnaissance qui donne la mesure de
ses craintes:

     Si vous saviez, Monsieur, de quelles craintes et anxits
     l'assurance amicale de votre patronage et de votre protection m'a
     dlivr, cela serait une rcompense de votre bont.

     Je suis afflig d'une prescience mlancolique, qui fait de moi un
     vrai lche dans la vie. Il n'y a pas d'effort que je ne tente
     plutt que de me trouver dans cette horrible situation, d'tre
     prt  implorer les montagnes de s'crouler sur moi, et les
     collines de me drober  la prsence d'un propritaire hautain ou
     de son employ encore plus hautain  qui je devrais ce que je ne
     pourrais payer....

     Ma ferme, je crois que j'en puis tre certain, sera par la suite
     quelque chose pour moi, et, comme je la loue, pendant les trois
     premires annes, un peu au-dessous de sa valeur, je pourrai
     avoir un an et peut-tre plus d'avance sur la mauvaise
     priode[977].

          [Note 977: _To Robert Graham of Fintry_, 23rd Sept. 1788.]

Ainsi,  mesure que les tas de gerbes lui laissaient mieux voir ce que
chaque champ rendait, ses apprhensions devenaient plus vives.
Lorsqu'aprs la dernire javelle, les moissonneurs, rassembls sur
l'minence la plus proche, proclamrent par trois hourrahs que la
moisson tait termine, et jetrent leurs faucilles en l'air, il ne
lui restait plus gure d'illusion. Pauvre Burns! Il dut porter un
coeur soucieux  la fte de la rentre des grains, au _Kirn_ jovial,
et bruyant de ses propres chansons. C'est qu'il se rappelait les
visites de l'intendant, les terreurs de la prison et les angoisses qui
remplissaient jadis la maison. Ces scnes sombres, qui avaient
boulevers son esprit d'enfant et l'avaient laiss plein d'pouvantes,
voici qu'il en entrevoyait de semblables pour lui-mme! Elles lui
inspiraient d'autant plus de terreur que, dsormais, elles ne le
menaaient plus seul.

     Mes soucis croissants dans celle contre qui m'est encore
     trangre, des conjectures sombres dans la noire perspective de
     l'avenir, la conscience de mon inaptitude au combat du monde, la
     cible plus large que je prsente au malheur avec une femme et des
     enfants... je pourrais m'abandonner  ces rflexions, jusqu' ce
     que mon humeur fermente, et se tourne en un chagrin acide qui
     corroderait le fil mme de la vie[978].

          [Note 978: _To Mrs Dunlop_, 16th Aug. 1788.]

Heureusement, la moisson une fois termine et rentre, Jane Armour
vint enfin le rejoindre vers le commencement de Dcembre. Elle lui
apporta un peu d'affection et de bien-tre, dont il avait grand
besoin. La ferme n'tait pas encore amnage pour les recevoir. Ils se
logrent, en attendant, dans un btiment situ au pied d'une vieille
tour dmantele, sur un terrain entour d'un ct par la Nith, de
l'autre par une tranche, et que, pour cette raison, on appelait
l'le[979]. Il accueillit la venue de sa femme par une petite chanson
alerte, un peu effronte, mais pleine de crnerie et de belle humeur
et qui fait plaisir aprs tant de confidences dcourages.

          [Note 979: R. Chambers, tom. II, p. 301;--Scott Douglas,
          tom. V, p. 177-78]

  J'ai une femme pour moi seul,
  Je ne partagerai avec personne;
  Personne ne me fera cocu,
  Je ne ferai cocu personne.

  J'ai un penny  dpenser,
  L--qui ne doit rien  personne!
  Je n'ai rien  prter,
  Je n'emprunterai  personne.

  Je serai gai et libre,
  Je ne serai triste pour personne;
  Personne n'a souci de moi,
  Je n'ai souci de personne[980].

          [Note 980: _I hae a Wife o' my ain._]

Ces mois de l'hiver 1788-89 furent probablement les meilleurs de la
seconde partie de sa vie. Le contraste les lui faisait mieux goter.
Aprs tant de vicissitudes, aprs les derniers six mois si dlaisss
et si pnibles dans son taudis enfum ou sur les grand'routes, il
retrouvait un foyer, et ce foyer gay par un pas lger et une voix
joyeuse. Il en prouva comme un bien-tre qui lui pntra jusqu'au
coeur. La prsence de sa femme sembla le rassurer, chasser les ides
noires nes de sa solitude, lui rendre bon espoir et bon courage.

Elle lui tait arrive aussi au bon moment, non pas au temps des
labours et des rcoltes, alors que le cultivateur ne connat que les
rentres rapides pour les repas, et les rentres lasses du soir. Elle
tait venue avec les mois d'hiver, quand il est plus souvent  la
maison. La ferme a pris cette intimit dont Virgile a fait un exquis
tableau flamand:

  Et quidam seros hiberni ad luminis ignes
  Pervigilat, ferroque faces inspicat acuto:
  Interea, longum cantu solata laborem,
  Arguto conjux percurrit pectine telas,
  Aut dulcis musti Vulcano decoquit humorem
  Et foliis undam trepidi despumat aheni[981].

          [Note 981: Virgile. _Georgiques_, liv. I, V. 290.]

C'est aussi le moment o le fermier connat le dlassement d'esprit et
de corps. Dehors, les champs se reposent; sous la neige,
silencieusement et srement, la terre travaille  prparer les graines
pour la vie. L'homme, confiant en elle, oublie les anxits qui lui
viennent de l'air et qui le ressaisiront ds que les pointes vertes
poindront hors du sein maternel des plaines. Il gote sans
arrire-pense, dans la routine des occupations dcrues, la monotone
douceur des courtes journes et des longues soires d'hiver. Toutes
ces conditions s'taient runies  souhait pour donner  Burns
l'illusion du bonheur. On aime  s'arrter sur ces quelques mois. On
imagine le pote crivant une pice, le pendant du _Samedi soir_,
reprsentant, dans un tableau moins patriarcal, le bonheur simple,
sain et vigoureux d'un couple dans sa maturit jeune. On a un aperu
de ce qu'aurait pu tre sa vie si ses rves s'taient raliss.

C'est dans ces dispositions qu'il acheva l'anne 1788 et commena
l'anne 1789. La plus belle manifestation de ce rassrnement eut lieu
le 1er Janvier 1789. Parmi les quelques jours splendides et
surprenants, qui clatent a et l dans la vie de cet homme, il n'y en
a peut-tre pas qui rayonne plus que celui-ci. Les souhaits faits
autour de lui, Burns pensa  sa vieille amie, Mrs Dunlop; il lui
crivit une lettre admirable, baigne d'une lumire harmonieuse,
sereine, pure, chaste et d'une large tendresse. C'est un morceau de
prose comparable aux plus beaux de la littrature anglaise.

     Ce matin-ci, chre Madame, est un matin de souhaits, et plt 
     Dieu que je rpondisse  la description de l'aptre Jacques: La
     prire sincre, fervente d'un homme juste a grand pouvoir! En ce
     cas, Madame, vous accueilleriez une anne pleine de bndictions;
     tout ce qui obstrue ou trouble la tranquillit et la joie
     intrieure serait cart, et tous les plaisirs que la frle
     humanit peut goter vous appartiendraient. J'avoue que je suis
     tellement peu Presbytrien que j'approuve qu'on fixe des moments
     et des saisons pour des actes extraordinaires de dvotion, afin
     de briser cette routine coutumire de vie et de pense, qui est
     si apte  rduire notre existence  une sorte d'instinct, ou mme
     quelquefois, chez quelques esprits,  un tat peu suprieur 
     celui de pure machine.

     Ce jour-ci, le premier dimanche de mai, un midi avec une brise
     lgre et un ciel bleu vers le commencement de l'automne, un
     matin blanchtre et un calme jour soleill vers la fin de la mme
     saison, ont toujours t pour moi, aussi loin que je me rappelle,
     une sorte de fte. Non pas pour prendre la physionomie
     sacramentelle, dure comme celle d'un bourreau, des communions de
     Kilmarnock; mais pour rire ou pleurer, tre joyeux ou pensif,
     moral ou religieux, selon l'humeur et la tournure de la saison et
     de moi-mme. Je crois que je dois cela  ce magnifique article du
     _Spectator_ la Vision de Mirza, ce morceau qui frappa ma jeune
     imagination, avant que je fusse capable de fixer une ide sur un
     mot de trois syllabes. Le cinquime jour de la lune, que, selon
     la coutume de mes anctres, j'observe comme un jour saint, aprs
     m'tre lav et avoir lev vers le ciel mes dvotions du matin,
     je montai la haute colline de Bagdad, pour passer le reste du
     jour en mditation et en prire[982].

          [Note 982: Addison. _Spectator_, n 159.]

     Nous ne connaissons rien, ou  peu prs rien, de la substance ou
     de la structure de nos mes. C'est pourquoi nous ne pouvons
     expliquer leurs caprices apparents, pourquoi telle d'entre elles
     est particulirement charme de cette chose-ci, ou frappe de
     cette autre, qui, sur des esprits d'un tour diffrent, ne font
     pas d'impression extraordinaire. J'ai des fleurs favorites parmi
     lesquelles sont la pquerette des montagnes, la campanule, la
     digitale, la rose de l'glantier, le bouleau en bourgeons et
     l'aubpine blanche; je les contemple, je m'attarde prs d'elles
     avec un dlice particulier. Je n'entends jamais le sifflement
     aigu, solitaire, du courlis, par un midi d't, ou la cadence
     sauvage, confuse d'une bande de pluviers gris, par un matin
     d'automne, sans ressentir une lvation d'me qui ressemble 
     l'enthousiasme de la Dvotion ou de la Posie. Dites-moi, ma
     chre amie,  quoi cela peut-il tre d? Sommes-nous une simple
     machine passive qui, comme la harpe olienne, prend l'impression
     de l'accident qui passe? Ou bien ces mouvements sont-ils la
     preuve de quelque chose en nous au-dessus de la vile argile?
     J'avoue que j'ai une faiblesse pour ce genre de preuves de
     redoutables et importantes ralits: un Dieu qui a fait toutes
     choses--la nature immatrielle et immortelle de l'homme, et un
     monde de flicit ou de malheur par del la mort et la tombe--je
     veux dire ces preuves que nous dduisons au moyen de nos propres
     pouvoirs d'observation. Bien que des individus respectables aient
     exist dans tous les ges, j'ai toujours considr que le genre
     humain en bloc ne vaut gure mieux qu'une plbe sotte, entte,
     crdule, irrflchie; sa croyance universelle a trs peu de poids
     pour moi. Nanmoins je suis un trs sincre croyant en la Bible;
     mais j'y suis attir par la conviction d'un homme et non par le
     licol d'un ne[983].

          [Note 983: _To Mrs Dunlop_, New-year-Day Morning, 1789.]

Et veut-on voir quel tait le ton moral de cette famille? Au moment
mme o Burns crivait cette page, l-bas, dans la vieille maison de
Mossgiel, Gilbert envoyait  son an une lettre de souhaits, qui
avait aussi sa beaut. Elle tait grave, nue, austre comme lui. Elle
fait contraste avec les interrogations loquentes qui partaient
d'Ellisland; elle est forte d'une confiance et d'un repos en Dieu, qui
sont pareillement trs levs. Elle contient aussi, dans sa rigidit
de forme, la souvenance mue des jours d'autrefois, de ces beaux jours
fraternels de Mossgiel, dj, dj si loin.

     Cher Frre.--Je viens de terminer le djeuner du jour de l'An,
     dans les formes usuelles, et cela rappelle  mon esprit les jours
     des annes passes et l'intimit dans laquelle nous avions
     coutume de les commencer. Quand je contemple les vicissitudes de
     notre famille,  travers la sombre poterne des temps couls,
     je ne puis m'empcher de vous faire remarquer, mon cher frre,
     combien le Dieu des saisons est bon pour nous; et que, encore que
     quelques nuages semblent assombrir la portion de temps qui est
     devant nous, nous avons bonne raison d'esprer que tout tournera
     bien.

     Votre mre et vos soeurs, avec le petit Robert, se joignent  moi
     pour vous envoyer les souhaits de la saison ainsi qu' Mrs Burns,
     et vous prient de les rappeler, de mme faon, au souvenir de
     William, la prochaine fois que vous le verrez[984].

          [Note 984: _Gilbert Burns to Robert Burns_, Mossgiel 1st
          Jan. 1788.]

Le calme de cet tat d'me et les loisirs de la saison, ce quelque
chose de confiant que communique une vie assise, l'amenaient  des
rves de production. Il tait bien rsolu  ne pas se confiner dans sa
besogne de fermier. Celle-ci tait  ses yeux une ncessit
infrieure. Il n'aimait plus beaucoup son mtier qui, du reste, ne lui
fournira plus gure d'inspirations comme autrefois. Il en parle avec
une sorte de dgot.

     Quoi qu'il en soit, le coeur de l'homme et la fantaisie du pote
     sont les deux grandes considrations pour lesquelles je vis. Si
     des sillons boueux ou de sales fumiers doivent absorber la
     meilleure partie des fonctions de mon me immortelle, j'aurais
     mieux fait d'tre tout de suite une corneille ou une pie; car
     alors je n'aurais pas eu de plus hautes ides que de briser des
     mottes de terre et de ramasser des vers. Je ne parle pas des coqs
     sur les portes de granges ou des canards sauvages, cratures avec
     lesquelles je changerais de vie  n'importe quel moment[985].

          [Note 985: _To Mrs Dunlop_, 17th Dec. 1788.]

Il esprait confusment, comme lorsqu'on espre parce qu'on est
dispos  l'esprance. Quelquefois il se figurait que son existence de
fermier lui laisserait du temps; plus souvent il se tournait vers la
place qu'il comptait obtenir dans l'Excise.

     En ce qui concerne les moyens d'existence, je me crois  peu prs
     en sret: j'ai bon espoir de ma ferme; et s'il manquait, j'ai
     une commission dans l'Excise qui,  n'importe quel moment, me
     procurera du pain[986].

          [Note 986: _To the Right Rev. Dr John Geddes_, 3rd Feb.
          1789.]

Certains jours, quand il tait particulirement bien dispos, il
voyait cette perspective de l'Excise s'largir, aboutir  une vie
d'aisance et o il pourrait se donner entirement  la posie.

     Il y a encore une chose qui peut rendre ma condition plus aise:
     j'ai une commission d'employ dans l'Excise et je vis au milieu
     d'une circonscription de campagne. Ma demande  M. Graham, qui
     est un des commissaires de l'Excise, tait, si cela est en son
     pouvoir, qu'il me procure ce district-ci. Si j'tais trs
     confiant, je pourrais esprer qu'un de mes hauts patrons pourra
     me procurer une nomination de la Trsorerie comme surveillant,
     inspecteur gnral, etc. Alors, sr de mon existence,  toi
     douce posie, dlicieuse vierge, je consacrerais mes jours
     futurs[987].

          [Note 987: _To Dr Moore_, 4th Jan. 1788.]

Il fallait que l'esprance ft trs monte en lui, car il allait
jusqu' se figurer une vie trs sage qu'il caractrisait en termes
excellents.

     Aussi, avec un but et une mthode rationnels de vie, vous pouvez
     facilement deviner, mon vnr et trs honor ami, que mon mtier
     propre n'est pas oubli; je suis, si cela est possible, plus
     enthousiaste des muses que jamais[988].

          [Note 988: _To the Right Rev Dr John Geddes_, 3rd Feb.
          1789.]

Il formait des projets de longs pomes:

     Vous verrez que j'ai accord ma lyre sur les bords de la Nith. Je
     vous communiquerai, quand j'aurai le plaisir de vous voir,
     quelques plans potiques plus grands qui flottent dans mon
     imagination[988].

Parmi ces projets s'en trouvait un qu'il appelait _le Progrs du
Pote_. C'et t une sorte d'autobiographie en vers, une oeuvre
considrable, o se seraient trouvs, outre ses confessions, les
portraits des hommes qu'il avait connus[989]. Il en parle  propos du
portrait peu flatt de Creech. En attendant il runissait et
retouchait de vieilles chansons pour _le Muse musical de Johnson_.

          [Note 989: _To Prof{r} Dugald Stewart_, 20th Jan. 1789.]

     Je suis toujours  chercher des provisions pour la publication de
     Johnson, et, entre autres, j'ai donn un lger coup de brosse 
     la vieille chanson favorite, je n'ai chang qu'un mot ici et l,
     mais si son humour vous plat, nous penserons  y ajouter une
     strophe ou deux[990].

          [Note 990: _To Robert Ainslie_, 6th Jan. 1789.]

Tous ces extraits se trouvent dans les lettres crites pendant
dcembre 1788 et janvier et fvrier 1789. Ces mois furent le centre de
cette accalmie dont, au-del, les bords sont dj mus de trouble.

Cette tranquillit intrieure ne fut effleure que par un bref
incident, cho du pass, qui pour tous passa inaperu. Vers la fin de
fvrier, Burns fut forc d'aller  dimbourg, pour y rgler
dfinitivement ses comptes avec Creech, rglement qui d'ailleurs eut
lieu  sa satisfaction. J'ai rgl finalement avec Creech, et je dois
reconnatre que,  la fin, il a t aimable et juste envers moi[991].
La nouvelle de son arrive dut courir parmi ses amis et atteindre un
coeur rcemment bless. On devine ce que Clarinda avait pu ressentir
en apprenant le brusque mariage de Burns. Elle lui avait tout
sacrifi; il l'abandonnait dans l'isolement qu'il l'avait pousse 
accepter. Elle avait profondment souffert. Sous le coup de la colre
et de l'indignation, elle lui crivit chez son ami Heron une lettre 
laquelle il ne rpondit rien. Cette lettre n'a pas t conserve. Il
est probable, dit Scott Douglas, que Burns la dchira sur l'instant de
colre[992]. Quand elle fut prvenue par Ainslie qu'il tait sur le
point de faire une courte visite  dimbourg, elle rpondit qu'elle
viterait ce jour-l de regarder par les fentres. Pauvre Clarinda!
Peut-tre esprait-elle que cette dfense ne serait pas coute et
peut-tre, le coeur serr, passa-t-elle la journe  attendre
l'ingrat. Il ne vint pas. Il semble que, dans une de ces
contradictions si sincres et parfois si touchantes chez les femmes,
elle lui en fit parvenir le reproche, car on a la lettre curieuse, 
la fois ferme et adroite, par laquelle il se dfend.

          [Note 991: _To Dr Moore_, 23rd March.]

          [Note 992: Scott Douglas, tom. V, p. 219.]

     Madame.--La lettre que vous m'avez crite chez Heron portait sa
     rponse en elle-mme; vous me dfendiez de vous crire,  moins
     que je ne fusse prt plaider coupable devant une certaine
     accusation que vous portiez contre moi. Comme je suis convaincu
     de mon innocence; comme je puis, bien que j'aie conscience de ma
     haute imprudence et de mon insigne folie, mettre la main sur ma
     poitrine et attester la rectitude de mon coeur, vous me
     pardonnerez, Madame, si je ne pousse pas la complaisance jusqu'
     souscrire humblement au nom de misrable, uniquement par
     dfrence pour votre opinion, quelque estime que j'aie pour votre
     jugement et quelque ardent respect que j'aie pour votre mrite!

     Je vous ai dj dit et je l'affirme de nouveau que,  l'poque 
     laquelle vous faites allusion, je n'avais pas le moindre lien
     moral envers Mrs Burns; je ne connaissais pas, je ne pouvais pas
     connatre les circonstances puissantes que l'irrsistible
     ncessit tait occupe  embusquer contre moi. Si vous vous
     rappelez les scnes qui ont eu lieu entre nous, vous apercevrez
     la conduite d'un honnte homme, luttant victorieusement contre
     des tentations, les plus puissantes qui aient jamais assailli un
     homme, et conservant sans tache l'honneur, dans des situations o
     la vertu la plus austre aurait pardonn une chute. Ces
     situations, j'ose le dire, pas un de ses semblables, avec la
     moiti de sa sensibilit et de sa passion, n'aurait pu les
     affronter sans succomber. Je vous laisse  penser, Madame, s'il
     est vraisemblable que cet homme accepte une accusation de
     perfide trahison.

     tais-je  blmer, Madame, quand je fus la victime perdue de
     charmes, dont, je l'affirme, aucun homme n'approcha jamais avec
     impunit? Si j'avais entrevu la moindre lueur d'esprance que ces
     charmes pussent jamais tre  moi; si mme la ncessit de
     fer...... mais ce sont l des paroles inutiles. Je serais all
     vous voir quand j'tais en ville; en vrit, je n'aurais pu m'en
     empcher, si ce n'est que M. Ainslie m'a dit que vous tiez
     dtermine  viter vos fentres, pendant que je serais en ville,
     de peur de m'entrevoir dans la rue.

     Quand j'aurai regagn votre bonne opinion, peut-tre oserai-je
     solliciter votre amiti; mais, quoi qu'il en soit, celle qui,
     pour moi, est la premire de son sexe, sera toujours l'objet de
     mes meilleurs et de mes plus ardents souhaits[993].

          [Note 993: _To Mrs Mac Lehose_, March 9th, 1789.]

Ces quelques jours  dimbourg lui furent pnibles. Il se retrouvait
obscur, isol, nglig, dans cette cit que pendant un hiver il avait
remplie du bruit de sa renomme. Dans ces rues o nagure on se
retournait sur lui, o on le montrait du doigt, personne ne le
remarquait. Il en conut une sorte de courroux et il se hta de
repartir. En rentrant  Ellisland, il crivait:

     Me voici, mon honore amie, revenu sain et sauf de la capitale.
     Pour un homme qui a un foyer, tout humble ou cart qu'il soit,
     (si ce foyer est comme le mien la scne du confort domestique),
     l'affairement d'dimbourg deviendra bientt un objet de fatigue
     et de dgot.

       Vaine pompe et gloire de ce monde, je vous hais[994]!

          [Note 994: _To Mrs Dunlop_, 4th March 1789.]

 part ce nuage et cet clair d'une passion qui semblait loigne pour
jamais, rien ne troubla la paix de ces quelques mois. Les biographes
de Burns se plaisent  se l'imaginer continuant  vivre ainsi. Ils le
voient occup et non absorb par ses travaux agricoles, conversant
avec la nature, dans un des endroits de son pays o elle est le plus
aimable, ajoutant de temps en temps  ses productions immortelles,
avanant en annes et en gloire, heureux, vnr, glorifiant les
champs qui auraient t la scne d'une pareille vie. La plaine de
Bannockburn, s'crie Lockhart, n'aurait pas t un sol plus
sacr[995]! Rves vains! Pouvait-il changer sa nature, et son pass
et les circonstances? Il avait en lui sa destine, et ce moment de
bonheur n'est qu'un arrt sur le bord de jours, de nouveau tourments
et plus sombres.

          [Note 995: Lockhart, _Life of Burns_, p. 195.]

       *       *       *       *       *

Au mois d'aot de 1789, la maison fut prte. Elle n'tait pas trs
grande, mais elle tait pittoresquement situe, si prs du bord que,
dans l'aprs-midi, son ombre, traversant la rivire, s'allongeait dans
les champs de l'autre rive. Les fentres donnaient sur l'eau; le
jardin tait  une petite distance de la maison; un joli sentier
suivait la berge, et,  mi-chemin de la descente, une source
fournissait une eau claire et frache. Burns, qui aimait les vieilles
coutumes, fit son entre dans sa demeure selon le crmonial d'usage:
il fit prendre  sa jeune servante la grosse Bible familiale et une
coupe pleine de sel, lui dit de les poser l'une sur l'autre, et lui
ordonna d'entrer ainsi sous le nouveau toit, afin de porter bonheur 
ceux qui l'habiteraient. Lui-mme, sa femme  son bras, suivit la
petite Betty, la Bible et le bol de sel. Quoiqu'il fit cela en
souriant, ces anciennes superstitions le prenaient par ses souvenirs
d'enfance et son imagination[996].

          [Note 996: R. Chambers, tom. III, p. 51.]

La condition d'un fermier cossais,  cette poque, tait loin d'tre
ce qu'elle devint un peu plus tard. La guerre, qui clata quelques
annes aprs, en rclamant pour les armes et la marine d'immenses
approvisionnements, haussa le prix des denres. Les progrs de
l'agriculture, en tendant la surface productive du sol et en
augmentant le produit de la mme surface, continurent la prosprit
ainsi commence. Le bien-tre et mme le luxe entrrent dans les
fermes, et le fermier, cessant d'tre un paysan, devint une sorte de
gentilhomme campagnard. Sa maison, dit Allan Cunningham, eut un toit
d'ardoises et des fentres  guillotine; des tapis furent tendus sur
le plancher, des instruments de musique placs dans le salon. Il cessa
de porter un habit de drap fait  la maison, de s'asseoir  ses repas
avec ses domestiques; les dvotions de famille furent abandonnes
comme une chose hors de mode; il devint une espce de gentilhomme
campagnard, qui montait un cheval de sang et s'en revenait chez lui,
les soirs de march, au grand galop, au pril de son cou et  la
terreur des humbles pitons. Ses fils furent levs au collge et
entrrent au barreau ou achetrent des commissions dans l'arme; ses
filles changrent leurs robes de tiretaine pour des robes de
soie[997]. Burns venait quelques annes trop tt pour profiter de ce
revirement et pour tre soutenu par ce flot subit de richesse. 
l'poque de son arrive  Ellisland, le cultivateur tait un paysan
comme ses ouvriers. Sa maison, couverte de chaume, avait un plancher
d'argile; ses meubles taient fabriqus par le charpentier ou le
charron du village. Il prenait ses repas avec ses domestiques[997];
quelquefois une ligne  la craie trace sur le bois, quelquefois la
lourde salire, marquaient la sparation entre le haut et le bas de la
table[998]. La nourriture tait simple et presque grossire. Elle
consistait presque uniquement en farine d'avoine, qui reparaissait
sous toutes les formes. On l'appelle _porridge_, quand elle est
bouillie dans de l'eau, sur le feu, jusqu' prendre une certaine
consistance; et _brose_, quand elle est mlange; dans le plat mme o
on la mange, avec un peu d'eau chaude et de beurre. Les repas du matin
et du soir consistaient en _porridge_ et en _brose_. Celui du midi
consistait en _kail_, c'est--dire une soupe aux choux[999]. On ne
cultivait aucun lgume, dit M. Lonce de Lavergne,  l'exception de
quelques choux d'cosse, qui formaient avec du lard et de la farine
d'avoine toute la nourriture de la population[1000]. Des gteaux
d'orge et du fromage compltaient la nourriture. On buvait de la bire
brasse  la maison, _home brewed ale_. La viande de boucherie
paraissait rarement. On mangeait avec des cuillers de corne dans des
cuelles de bois ou d'tain[1001].

          [Note 997: Allan Cunningham, _Life of Burns_, p. 94.]

          [Note 998: Ch. Rogers. _Scotland Social and Domestic_, p.
          79.]

          [Note 999: Ch. Rogers. _Scotland Social and Domestic_, p.
          81.]

          [Note 1000: Lonce de Lavergne. _Essai sur l'conomie rurale
          de l'Angleterre, de l'cosse et de l'Irlande_, p. 329.]

          [Note 1001: Ch. Rogers, _Scotland Social and Domestic_, p.
          80.]

Cette existence chtive n'avait rien de surprenant. On obtenait 
peine de quoi vivre, d'une terre strile et mal cultive. Le sol tait
mauvais; il tait  peu prs  l'tat sauvage. Le pays tout entier,
sauf quelques exceptions ngligeables, tait sans clture; il n'y
avait pas de drainage artificiel; ce qu'il y avait de labourage tait
restreint  ce qu'il y avait de terrain naturellement sec; les parties
creuses taient pleines de marais, de marcages et d'tangs
stagnants[1002].--Les prairies taient des marcages o de mauvaises
herbes poussaient naturellement, mles  des roseaux et d'autres
plantes aquatiques, et ce terrain revche et humide non-seulement
restait sans tre drain, mais semblait avoir plus de valeur d'aprs
l'abondance avec laquelle il fournissait ce fourrage grossier[1003].
Les terres arables s'tendaient en tranches troites, spares par des
espaces pierreux, semblables aux moraines des glaciers[1004]. La
culture tait pire que le sol. Les terres d'une ferme taient
partages en deux parties: l'_infield_ et l'_outfield[1005]_. La
premire comprenait les moins mauvais terrains, grossirement
cultivs; on y jetait le fumier de la ferme, sans les purger des
mauvaises herbes qui absorbaient l'engrais et n'en pullulaient qu'avec
plus d'aise[1006]; on y semait sans repos de l'avoine et de l'orge
tant qu'ils pouvaient rendre un peu plus que les semailles.
L'assolement ou, pour employer l'expression anglaise, la rotation des
moissons, tait inconnue. Quand la terre puise refusait de rien
porter, on la laissait reposer en jachre, c'est--dire se couvrir de
mauvaises herbes[1007]. On demandait au mme champ des rcoltes
successives d'avoine sur avoine, tant qu'il pouvait fournir un
excdent sur la semence; aprs quoi, il restait dans un tat absolu de
strilit, jusqu' ce qu'il revnt de nouveau en tat de donner une
misrable rcolte[1008]. La seconde partie, l'_outfield_, n'tait
gure que des terrains sauvages o les troupeaux paissaient. Les
instruments taient primitifs: la charrue tait encore sur le vieux
modle cossais, il fallait plusieurs paires de boeufs pour la
traner; les herses taient garnies de dents de bois, les chariots
taient lourds et bas de roues; on vannait le bl  l'aide du vent
entre les deux portes de la grange[1009]. Avec cela, de mauvaises
routes et gure de chemins[1010]. Les fermiers taient trop ignorants
pour songer  amliorer leur mode de culture et trop pauvres pour
l'essayer. Aucun fermier ne possdait l'argent ncessaire pour
amliorer cet tat de choses[1011]. Aussi ils parvenaient pniblement
 contraindre la terre  payer sa rente. Leur vie tait aussi prcaire
que misrable. Une seule mauvaise saison suffisait pour les mettre en
retard. Alors commenait, contre la descente graduelle vers la misre
et la ruine, la lutte dsespre, dans laquelle avait succomb le pre
de Burns, dans laquelle Gilbert venait d'tre sauv par son frre,
dans laquelle celui-ci allait tre vaincu  son tour. Telle tait, du
moins, dans ses conditions matrielles, l'existence que Burns pouvait
mener.

          [Note 1002: Ces dtails sont emprunts  un travail de John
          Wilson, intitul _Farming of the East and North Eastern
          districts_, et  celui de James Drennan, _Farming of the
          West and South Western Districts_. Ces deux tudes se
          trouvent dans le _Report on the Present State of the
          Agriculture of Scotland_, prsent au Congrs international
          d'Agriculture tenu  Paris en 1878.]

          [Note 1003: _Northern rural Life in the XVIIIth century_ by
          the Author of _Johnny Gibb of Gushetneuk_.]

          [Note 1004: _Northern rural Life in the XVIIIth Century_,
          chap. IV, p. 19.]

          [Note 1005: Voir, sur l'_infield_ et l'_outfield_, John
          Wilson, au commencement de son tude,--Ch. Rogers, _Scotland
          social,_ etc., p. 88.]

          [Note 1006: _Northern rural Life in the XVIIIth Century_, p.
          22.]

          [Note 1007: _Northern rural Life in the XVIIIth Century_, p.
          21.]

          [Note 1008: Lonce de Lavergne. _Essai sur l'conomie
          rurale_, etc., p. 329.]

          [Note 1009: Voir les dtails sur les outils de la ferme,
          dans le chap. VI de _Northern rural Life in the XVIIIth
          Century_, qui leur est consacr.--Voir aussi ailleurs les
          dtails donns par Allan Cunningham  Lockhart. _Life of
          Burns_, p. 199.]

          [Note 1010: Voir John Wilson, ouvrage cit.--_Rural Life in
          the XVIIIth Century_, p. 2 et le chap. XII.]

          [Note 1011: Lonce de Lavergne, p. 329.]

C'est une question qui n'est pas sans intrt, de savoir quelle sorte
de fermier tait Burns et comment il gouvernait sa maison. Il avait
deux domestiques mles et deux filles de ferme. Son btail comptait
neuf ou dix vaches  lait, quelques veaux, quatre chevaux, et des
brebis dont quelques-unes taient ses favorites. C'tait un bon matre
et indulgent pour ses serviteurs. Il tait familier et amical avec
eux. Quand quelque chose le fchait, il tait un peu vif, mais l'orage
tait vite pass. Un vieillard, qui avait t garon de ferme chez
lui, disait qu'il ne l'avait vu rellement en colre qu'une fois,
lorsqu'une des filles avait donn, sans les couper en assez petits
morceaux, des pommes de terre  une vache qui touffait. Ses regards,
ses gestes, sa voix taient terribles; il avait hrit ces colres de
son pre. C'tait un bon laboureur. Souvent aussi, passant sur ses
paules le drap plein de grain, il semait le matin le champ que ses
ouvriers devaient herser dans la journe[1012]. Il est probable que
son intrieur tait un peu plus soign que celui de la plupart des
autres fermiers. Si on se le reprsente vaquant  ces occupations dans
le costume ordinaire: le large bret bleu cossais, un habit  longs
pans de drap bleu ou marron, des culottes de velours de coton  ctes,
des bas bleu fonc[1013], et, pendant les froids, un plaid blanc et
noir autour des paules, on aura complt cet aperu de la routine de
vie, sur laquelle clataient ses instants de gnie. C'est un tableau
qui ne manque pas de dignit.

          [Note 1012: R. Chambers, tom. III, p. 132, d'aprs les
          souvenirs de William Clarke qui avait travaill chez Burns.]

          [Note 1013: Ch. Rogers, _Scotland social_, etc., p. 83.]

Malgr ses accs de courage, malgr son intelligence, il ne semble pas
qu'il et les qualits ncessaires pour russir, dans les conditions
difficiles o il tait. Quelques-uns de ses biographes essaient de
soutenir qu'il tait aussi bon fermier qu'un autre. C'est aller contre
les tmoignages des gens du mtier et, on peut le dire, contre la
vraisemblance. Un vieux fermier sagace, dont les terres touchaient 
celles d'Ellisland, disait: Sur ma foi, comment pouvait-il ne pas
chouer, quand les domestiques mangeaient le pain aussi vite qu'il
cuisait? Je ne parle pas figurativement, mais  la lettre. Considrez
un peu.  cette poque, une troite conomie tait ncessaire pour
raliser un bnfice de 20 livres par an, sur Ellisland. Or, il ne
pouvait tre question du propre travail de Burns; il ne labourait, ni
ne semait, ni ne moissonnait; pas, du moins, comme un fermier attach
 sa besogne. En outre, il avait une ribambelle de domestiques qu'il
avait amens d'Ayrshire. Les filles ne faisaient rien que cuire le
pain, et les gars taient assis prs du feu et le mangeaient tout
chaud avec de l'ale. La perte de temps et le gaspillage de nourritures
atteignaient bien vite 20 livres par an[1014]. Il y a peut-tre un
peu d'exagration et de svrit, dans ce jugement d'un homme qui ne
semble pas avoir permis  ses domestiques de manger le pain aussi
chaud; mais il y a sans doute quelque chose de vrai. Avec un matre
comme Burns, souvent absent et proccup, et une matresse qui n'avait
pas t leve dans les choses d'une ferme, la surveillance devait
tre parfois nglige ou inefficace. Le pre d'Allan Cunningham lui
racontait que Burns avait l'air d'un homme inquiet et sans but prcis.
Il tait toujours en mouvement, soit  pied, soit  cheval. Dans la
mme journe, on pouvait le voir tenir la charrue, pcher dans la
rivire, flner, les mains derrire le dos, sur la rive, contempler
l'eau fuyante,  quoi il prenait grand plaisir, se promener autour de
ses btiments ou dans ses champs, et, si on le perdait de vue pendant
une heure, on le voyait revenir de Friars-Carse ou pousser son cheval
 travers la Nith pour aller passer la soire avec quelques amis
loigns[1015]. Il est difficile de tout dtruire dans ces
tmoignages de gens qui l'ont bien connu et qui l'ont aim. tait-il
possible qu'il en ft autrement? tait-il possible que Burns, avec sa
largeur de nature et les absences potiques de son esprit, ft capable
de cette attention serre aux moindres choses, de cette surveillance
inquite de toutes les minutes, de cette parcimonie, presque de cette
avarice, qui sont ncessaires, mme dans les fermes en meilleure
condition que n'tait la sienne. Si la marge des bnfices avait t
plus large, il aurait pu tenir: il aurait mis quelques livres de ct
en moins  la fin de l'anne, et ceux qui travaillaient avec lui
auraient t plus heureux. Mais, avec un cart aussi faible entre la
russite et la ruine, la partie tait bien compromise. Et puis, son
coeur n'tait plus  cette besogne, ou n'y tait plus que par
moments[1016].

          [Note 1014: Lockhart, _Life of Burns_, p. 158, d'aprs une
          lettre d'Allan Cunningham.]

          [Note 1015: Allan Cunningham, _Life of Burns_, p. 83.]

          [Note 1016: Le Principal Shairp est tout  fait de cet avis.
          Voir son tude sur Burns dans les _English Men of Letters_,
          p. 132-33.]

       *       *       *       *       *

Cette vie de fermier n'allait pas sans ses excs. Ceux-ci en taient
alors une partie oblige. Burns y tait plus entran que d'autres,
tant recherch non-seulement par les fermiers, mais par les
propritaires et les nobles des environs. On a, pendant cette anne de
1789, deux exemples des coups de boisson qui prenaient place, le plus
naturellement du monde, dans cette existence. Le premier est une
chanson qui fut compose dans des circonstances que Burns rapporte
lui-mme: L'air est de Allan Masterton, la chanson est de moi.
L'occasion qui la fit natre est celle-ci: M. William Nicol, de la
High-School d'dimbourg, tant  Moffat pendant ses vacances d't,
l'honnte Allan, qui tait en ce moment en visite  Dalswinton, et
moi, allmes le voir. Nous emes une si joyeuse runion, que M.
Masterton et moi convnmes, chacun sur notre terrain, de clbrer
l'affaire[1017]. Or, voici ce qu'tait cette affaire:

          [Note 1017: _Glenriddell Manuscript._]

  ! Willie a brass un demi boisseau de malt,
      Et Rob et Allan vinrent le goter:
  Pendant toute cette nuit, trois coeurs plus joyeux
  Vous ne les auriez pas trouvs dans la chrtient.

  Nous n'tions pas gris, nous n'tions pas trs gris,
      Nous avions juste une petite goutte dans l'oeil;
  Le coq peut chanter, le jour peut se montrer,
      Toujours nous gotons la liqueur d'orge.

  Nous voici runis, trois joyeux gars,
      Trois joyeux gars sommes-nous;
  Et mainte nuit nous avons t gais,
      Et mainte encore nous esprons l'tre.

  C'est la lune, je reconnais sa corne,
      Qui luit l-haut dans le ciel;
  Elle brille si clair pour nous conduire chez nous;
      Mais, ma parole, elle attendra un peu!

  Celui qui se lve le premier pour s'en aller,
      C'est un cocu, un lche, un maroufle!
  Celui qui le premier tombera prs de sa chaise
      Celui-l est le roi de nous trois!

  Nous n'tions pas gris, nous n'tions pas trs gris,
      Nous avions juste une petite goutte dans l'oeil;
  Le coq peut chanter, le jour peut se montrer,
      Toujours nous gotons la liqueur d'orge[1018].

          [Note 1018: _O Willie brew'd a peck o' maut._]

En publiant cette chanson, dix ans plus tard, Currie mit en note ces
simples mots: Ces trois honntes garons--tous les trois hommes de
talents remarquables--sont maintenant tous les trois _sous le
gazon_[1019].

          [Note 1019: Currie, _Burn's Poems_, p. 106.]

La seconde histoire est plus originale. Si elle ne s'applique pas
aussi directement  un acte de Burns lui-mme, elle est plus
caractristique de la vie qui se menait autour de lui et dans laquelle
il ne pouvait manquer d'tre emport. Burns tait li avec un
gentleman du voisinage, Robert Riddel. Ce gentleman possdait un
sifflet, _and thereby hangs a tale_, comme dit Shakspeare[1020].
C'tait un sifflet illustre, autour duquel il s'est fait plus de bruit
qu'il n'a jamais pu en sortir de lui. Le pote s'est fait
l'historiographe de ce prcieux objet. Dans la suite d'Anne de
Danemark, lorsqu'elle vint en cosse, avec notre James VI, se trouvait
un gentilhomme danois, de stature gigantesque, de grande prouesse,
champion sans gal de Bacchus. Il avait un petit sifflet d'bne qu'il
plaait sur la table au commencement des orgies. Celui qui serait
capable de le faire siffler, quand tout le monde serait dsempar par
la puissance de la bouteille, devait l'emporter comme trophe de sa
victoire. Le Danois exhibait des tmoignages de ses triomphes, sans
une seule dfaite, aux cours de Copenhague, de Stockholm, de Moscou,
de Varsovie et  diverses des petites cours d'Allemagne. Il dfia les
buveurs cossais et les rduisit  l'alternative de reconnatre ses
exploits ou de confesser leur infriorit. Maints cossais furent
vaincus. Enfin le Danois se rencontra avec sir Robert Laurie de
Maxwelton, anctre du digne baronnet actuel de ce nom, qui, aprs une
rude lutte de trois jours et de trois nuits, laissa le Scandinave sous
la table,

  Et siffla sur le sifflet son requiem aigu.

          [Note 1020: _Othello._ Act. III, sc. I.]

Sir Walter, fils du susdit sir Robert, perdit plus tard le sifflet
contre Walter Riddel de Glenriddel qui avait pous une soeur de sir
Walter[1021]. Ce sifflet tait maintenant en la possession du voisin
de Burns. Il fut convenu entre lui et deux autres descendants de
l'anctre glorieux: Ferguson de Craigdarroch et sir Robert Laurie de
Maxwelton, alors membre du Parlement pour Dumfries, qu'il y avait lieu
de recourir  un nouveau tournoi, pour savoir  qui reviendrait le
sifflet d'bne, le sifflet du gant danois. L'endroit et le jour
furent fixs: c'tait  Friars-Carse, rsidence de Robert Riddel, le
seizime jour du mois d'octobre de l'an 1789, que la rencontre devait
avoir lieu. Des juges de camp et des arbitres furent dsigns, et
Robert Burns devait clbrer le vainqueur par une ode triomphale.

          [Note 1021: Notice de Burns en tte de la chanson.]

      Un barde fut choisi pour assister au combat,
  Et dire aux ges futurs les exploits de cette journe;
      Un barde gui dtestait la tristesse et l'ennui
      Et souhaitait que le Parnasse ft un vignoble.

Enfin, le jour solennel arriva. Plein de la pense de ce jour
important pour Friars-Carse, j'ai guett les lments et les deux,
dans la pleine persuasion qu'ils l'annonceraient, au monde tonn, par
des phnomnes d'une terrible signification. Hier soir, jusqu' une
heure trs tardive, j'ai attendu, avec une horreur anxieuse,
l'apparition de quelque comte enflammant la moiti du ciel, ou
d'armes ariennes de scandinaves sanguinaires, traversant les cieux
pouvants, rapides comme l'clair fourchu, et terribles comme ces
convulsions de la nature qui ensevelissent les nations. Les lments,
cependant, semblent prendre la chose trs tranquillement; ils n'ont
pas mme introduit ce matin-ci avec un triple soleil et une pluie de
sang, symboles des trois puissants hros et du grand panchement de
vin d'aujourd'hui[1022].

          [Note 1022: _To Captain Riddel_, 16th Oct. 1789.]

Le dner prliminaire achev, les adversaires en vinrent aux mains.
Ils s'installrent et se mirent au claret. Le gai Plaisir s'excitait,
s'affolait,  mesure que les verres passaient. Le brillant Phoebus,
qui n'avait pas depuis longtemps assist  une scne si digne du
travail de ses rayons, tait triste de les quitter; mais Cynthie lui
dit  l'oreille qu'il les retrouverait le lendemain matin.

  Six bouteilles chacun avaient  peu prs puis la nuit,
      Quand le vaillant sir Robert, pour finir le combat,
      Vida en une seule rasade une bouteille de vin rouge,
  Et jura que c'tait ainsi que faisaient leurs anctres.

 ce point-l, Glenriddel, prudent et sage, jugea que c'tait assez,
et se retira du combat. Les deux autres continurent.

  Le vaillant sir Robert lutta dur jusqu' la fin;
  Mais qui peut rsister au destin et  des rasades d'une bouteille?
  Cependant le Destin a dit: un hros doit tomber  la lumire;
  Donc, le brillant Phoebus se leva, et le chevalier s'abattit.

  Alors se leva notre barde, comme un prophte de beuverie:
  Craigdarroch, tu planeras quand la cration s'croulera!
  Mais, si tu veux fleurir immortellement dans mes vers
  Allons, une bouteille encore, et sois sublime!

  Ta ligne, qui a lutt pour la Libert avec Bruce,
  Produira  jamais des hros et des patriotes!
  Ainsi,  toi soit le laurier, et  moi soit la baie;
  Tu as gagn la journe, par le brillant dieu du jour qui point l-bas!

Le vainqueur tait donc sir Robert Laurie. Chambers ajoute: J'ai
appris par un parent de sir Robert Laurie qu'il ne se remit jamais
compltement des suites de cette joute extraordinaire dcrite par
Burns, bien qu'il ait pu, quelques annes aprs, prendre une part
active aux guerres de la Rvolution franaise, et qu'il ait survcu
jusqu'en 1804[1023]. Cette scne est propre  marquer les habitudes
des gentilshommes campagnards dont les rsidences entouraient la ferme
de Burns.

          [Note 1023: R. Chambers, tome III, p. 62.]

       *       *       *       *       *

Mais quelles fluctuations il y a dans ces mes de potes! On les croit
ici, et, d'un coup d'aile, elles sont l-bas, au loin, bien haut. Fort
peu de jours aprs cette olympique de la bouteille, Burns composa une
pice qui tient dans son oeuvre et dans sa vie une autre place.

En sortant d'tre le Pindare de cette burlesque victoire, il entra
dans un tat d'me grave et presque religieux. On a remarqu que,
depuis 1786,  l'poque o, selon ses propres expressions, l'Automne
passe  l'Hiver, la ple anne, quand les forts sont sans feuilles
et les prairies sont brunes, une mlancolie tombait sur lui, comme au
retour d'un anniversaire douloureux et secret. C'tait vers la fin de
la moisson, au temps o Mary Campbell tait morte. Cette anne-ci,
dans le vide de sa vie, le souvenir de la douce fille disparue lui
revint avec plus de nettet. Depuis le moment o la nouvelle funeste
tait arrive  la ferme de Mossgiel, depuis trois pleines annes
dj, c'tait le premier automne o il vivait hors du bruit, dans la
solitude qui plat aux souvenirs, et dans l'amertume du coeur o l'on
comprend tout le prix des affections passes. Un jour, vers le milieu
d'octobre, aprs avoir travaill comme  l'ordinaire  la moisson, il
parut, lorsque tomba le crpuscule, avoir quelque chose qui le rendait
triste. Il sortit et erra dans la cour de la grange o sa femme, qui
craignait pour sa sant, le suivit, lui faisant remarquer que la gele
tait venue et lui demandant de rentrer. Il le lui promit, mais
continua  se promener lentement de long en large, contemplant le ciel
qui tait singulirement clair et toil. Il resta dehors presque
toute la nuit[1024].  la fin, Mrs Burns revint de nouveau vers lui.
Il tait tendu sur un tas de paille, les yeux fixs sur une belle
plante qui brillait comme une autre lune[1025]. Elle obtint de lui
qu'il rentrt. Aussitt dans la maison, il demanda son pupitre et
crivit d'un trait les touchantes et pures strophes _ Mary dans le
Ciel_.

          [Note 1024: Cromek, _Reliques of Burns_, p. 238.]

          [Note 1025: Voir sur ces dtails Cromek, _Reliques of
          Burns_, p. 238; Lockhart, _Life of Burns_, p. 190.]

   toile tardive, qui d'un rayon diminu
      Aimes  saluer la premire aube,
      Voici que tu ramnes le jour
      O ma Mary fut arrache  mon me.
       Mary, chre ombre disparue!
      O est ta place de repos bienheureux?
      Vois-tu ton amant ici-bas prostern?
  Entends-tu les gmissements qui dchirent sa poitrine?

      Puis-je oublier cette heure sacre,
      Puis-je oublier ce bosquet sanctifi,
  O, sur les bords de l'Ayr sinueux, nous nous rencontrmes,
      Pour vivre un jour d'adieux et d'amour!
          L'ternit n'effacera pas
      La chre souvenance des transports passs,
          Ni ton image dans notre dernire treinte,
      Ah! nous pensions peu que c'tait la dernire!

          L'Ayr, murmurant, baisait sa rive caillouteuse,
  Sur lui se penchaient des bois sauvages, des verdures paisses:
          Le bouleau parfum et l'aubpine blanche
  S'enlaaient amoureusement autour de cette scne de ravissement
      Les fleurs jaillissaient dsireuses d'tre presses,
      Les oiseaux chantaient l'amour sur chaque rameau,
      Jusqu' ce que trop, trop tt, l'ouest en feu
              Proclama la fuite du jour ail.

      Sur ces scnes ma mmoire reste veille,
      Et les chrit tendrement avec un soin avare;
      Le Temps n'en rend que plus forte l'empreinte,
      Comme les ruisseaux creusent plus profond leur lit.
          Mary, chre ombre disparue!
      O est la place de repos bienheureux?
      Vois-tu ton amant ici-bas prostern?
      Entends-tu les gmissements qui dchirent sa poitrine?[1026]

          [Note 1026: _To Mary in Heaven._]

Ainsi, aprs trois annes, et quelles annes, l'image de Mary Campbell
sortait du pass o elle semblait efface et perdue. Tout revivait;
tous les dtails de ce second dimanche de mai, avec sa lumire
tranquille, sa solennit et ses adieux; le paysage resplendissait et
embaumait comme alors, plein d'amour lui-mme. Et la douce apparition
revenait avec sa grce srieuse et son regard plein de reproches. Car,
dans les sanglots de Burns, il n'y avait pas que des regrets, et dans
cet appel passionn  la chre ombre disparue, il y a comme une
douloureuse et fervente demande de pardon. Elle revenait prendre
possession d'un coeur, o d'autres avaient pass, mais o elle seule
devait rester comme la plus pure et la plus aime. Et ce retour ne fut
pas une de ces crises de souvenir violentes et passagres, dont l'me
est parfois saisie. Ce fut quelque chose de profond et de durable, qui
s'associa aux suprmes esprances de Burns et qui, peut-tre, les fit
natre.  partir de ce moment, l'ide de retrouver, dans un autre
monde, sa chre et mlancolique Marie des Hautes-Terres, fut pour lui
une consolation, une pense de refuge, un degr de religion. C'est ce
souvenir qui le conduisit le plus prs du ciel. Deux mois aprs cette
mmorable soire, il crivait  Mrs Dunlop:

     L, je retrouverais un pre g, maintenant  l'abri des coups
     d'un monde mauvais, contre lequel il a si longtemps et si
     bravement lutt. L, je retrouverais l'ami, l'ami dsintress de
     ma jeune vie, l'homme qui se rjouissait de me voir parce qu'il
     m'aimait et pouvait m'tre utile.  Muir! tes faiblesses taient
     les erreurs de la nature humaine, mais ton coeur brillait de tout
     ce qui est gnreux, viril et noble; et si jamais une manation
     de l'tre tout Bon a dessin une forme humaine, ce fut la tienne!
     L, avec une angoisse muette d'extase, je reconnatrais ma Mary
     perdue, ma toujours chre Mary, dont le coeur tait charg de
     vrit, d'honneur, de constance et d'amour.

           Ma Mary, chre ombre disparue!
           O est ta place de repos cleste?
           Vois-tu ton amant ici-bas prostern?
       Entends-tu les gmissements qui dchirent sa poitrine[1027]?

          [Note 1027: _To Mrs Dunlop_, 13th Dec. 1789.]

Et Jane Armour? On peut dire qu'elle est oublie et quitte! On voit
maintenant combien tait prissable la passion qu'elle avait inspire.
Ce n'est pas elle que son mari souhaite revoir, quand les relations
temporaires de cette vie seront dnoues et remplaces par des unions
ternelles. Il l'a prise et il la laisse ici-bas. Cet amour, tout
d'attrait physique, ardent et passager comme la jeunesse, devait
mourir avec elle et s'loigner devant un amour plus spiritualis. La
pauvre Mary a pris sa revanche de celle  qui jadis elle fut
sacrifie.


II.

L'EXCISE. -- LE SACRIFICE. -- LES FATIGUES.

Au commencement d'aot 1789, Burns reut l'avis officiel qu'il tait
nomm employ de l'Excise, dans la division rurale au centre de
laquelle se trouvait sa ferme. C'tait ce qu'il avait demand. Il
croyait pouvoir ainsi combiner ses deux mtiers d'employ et de
fermier. Il crivit  sir Robert Graham,  qui il devait cette
nomination, un sonnet de fervente gratitude.

  Toi astre du jour! toi autre lumire plus ple!
  Et vous, nombreuses toiles brillantes de la nuit!
  Si jamais rien efface de ma pense le bienfaiteur,
  Ou si je fais jamais honte  son bienfait,
  Ne roulez plus dans vos sphres errantes
  Que pour me compter les annes d'un misrable!
    Je pose ma main sur ma poitrine gonfle,
  Et je voudrais, mais je ne sais pas, exprimer le reste[1028].

          [Note 1028: _Sonnet on Receiving a Favour_, 10th Aug. 1789.]

Toutefois, sous cette explosion de reconnaissance, s'agitaient
d'autres sentiments. S'il remerciait avec sincrit celui qui lui
assurait du pain, ce pain ne laissait pas de lui tre amer. Tant que
cet emploi avait t distant, il n'en avait aperu que les avantages.
Maintenant que la nomination tait l, sur sa table; que la besogne
allait tre l, entre ses mains, il prouvait une humiliation. Son
coeur se soulevait; et, en mme temps qu'il adressait  son protecteur
ces vers exalts, il composait, pour son propre usage, un impromptu
d'un autre ton:

  Fouiller des barils de vieilles femmes!
  Hlas! faut-il! hlas!
  Que de la sale levure souille mes lauriers?
  Mais... que dire?
  Ces choses touchantes appeles femme et bbs
  mouvraient des coeurs de pierre![1029]

          [Note 1029: _Extemporaneous Effusion on being appointed to
          an Excise Division._]

Il est clair qu'une dfaveur frappait le mtier dans lequel il allait
s'engager. Il y a une certaine fltrissure attache  la profession
d'officier de l'Excise, mais je n'ai pas dessein de recevoir honneur
de ma profession; et, bien que le salaire soit comparativement petit,
c'est du luxe compar  tout ce que la premire partie de ma vie
m'avait appris  esprer[1030]. Ailleurs il en parle avec plus de
franchise encore: Quant  l'ignominie de la profession, j'ai
l'encouragement que j'entendis un jour un sergent de recrutement
donner  une nombreuse, sinon respectable, audience, dans les rues de
Kilmarnock: Messieurs, pour vous encourager encore mieux, je puis
vous assurer que notre rgiment est le corps le plus canaille qui
appartienne  la couronne, et, par consquent, chez nous, un honnte
garon a les chances les plus sres d'avancement[1031]. Et il n'y
avait pas  hausser les paules,  prtendre que c'tait l un avis de
sots, un dire d'imbciles. N'tait-ce pas lui-mme qui, au temps o il
en parlait  son aise, avait crit ces vers?

          [Note 1030: _To John Geddes_, 3rd Feb. 1789.]

          [Note 1031: _To Robert Ainslie_, 1st Nov. 1789.]

  Ces maudites sangsues de l'Excise,
  Qui saisissent les alambics  whiskey,
  Lve la main, dmon! un, deux, trois!
        Va, saisis cette racaille,
  Et cuis-les dans des pts de soufre
  Pour les pauvres buveurs damns[1032].

          [Note 1032: _Scotch Drink._]

On peut imaginer combien il devait tre sensible  cette
animadversion. Sa fiert si chatouilleuse frmissait  la pense de ce
discrdit. De plus, lui qui tait accoutum  tre accueilli par des
rires et de la belle humeur, souffrait  l'ide d'tre un objet de
dfiance, de voir les visages s'assombrir  son approche. Quand il
serait dans un march, dans une auberge, on ne rirait plus de si
franche faon. Il serait le publicain suspect. Cela blessait son
sentiment de cordialit.

Et puis, que d'autres choses pnibles dont les parties gnreuses de
son coeur se dtournaient! Tracasser, pourchasser, traquer de pauvres
diables, les surprendre, les saisir! Le laid mtier! Voir leurs
larmes, entendre leurs lamentations! Quelquefois, frapper, svir,
quand,  ct des conditions d'vidence rglementaires et imposes, il
y a place pour des doutes ou pour des excuses, dont on n'a pas le
droit de tenir compte! La cruelle contrainte! tre inexorable, se
boucher les oreilles, se durcir le coeur, cacher la piti qui va vers
ces chtifs, feindre la colre, l'impatience, l'inflexibilit!
Assister tous les jours au spectacle douloureux des crasements, que
les lourdes roues de la machine politique accomplissent sur les fonds
de la socit, frapper ces misrables perdus pour qui un peu de
fraude, un peu d'esprit distill est la ressource, qui ne comprennent
pas les impts et maudissent ces mains infatigables et insatiables qui
leur arrachent le prix d'un pain ou d'un vtement! La hassable
besogne! Il faut, semble-t-il, de la coercition pour faire aller le
monde; mais il est odieux d'en tre l'instrument. On a la preuve que,
dans l'exercice de ses fonctions, Burns prouva toutes ces rvoltes;
il tait trop clairvoyant pour ne pas prvoir qu'il les prouverait.
Et quel homme, un peu actif de coeur, ne se tourmenterait pas ainsi?

Enfin, une inquitude qui lui tait particulire, pesait sur sa
rsolution. Il craignait que ce nouveau mtier ne ft dfavorable  sa
vie potique. Si,  la vrit, il n'y a pas grande diffrence
apparente entre dcharger une charrete de paille et visiter des
barils de brasseurs, il y a une grande diffrence intrieure. Le
fermier qui envoie ses fourches est libre d'esprit, et, tandis que
ses bras travaillent, sa pense peut se reposer sur des objets beaux
et nobles. Mais l'employ, pour atteindre la fraude, est oblig
d'exercer et de plier son esprit au mme travail que celui du
fraudeur; il faut qu'il dpiste les ruses, dbrouille les dtours,
suive les manges, vente les supercheries; il faut qu'il joue au plus
fin, se fasse astucieux et serre de prs toutes les manoeuvres
subreptices. Ce peut tre un mtier attrayant et instructif pour des
esprits positifs et fureteurs; un sentiment de discipline sociale et
de devoir professionnel peut, comme il arrive souvent, le rehausser.
Mais cette proccupation, qui toujours en qute des bassesses d'autrui
va flairant, le nez sur des roueries, n'est pas propice  la posie,
laquelle veut tre libre et vit d'air pur. Et puis, il y a, dans ces
mtiers lmentaires de laboureur et de matelot, une largeur et une
simplicit, un commerce avec la nature, un loignement des
mesquineries, une absence de mal, un caractre de bienfait, qui
donnent  l'me de la hauteur, du repos et de la beaut. Il semblait 
Burns qu'il tait sur le bord d'une dchance et d'un pril, que
c'tait une chute que de tomber, de son noble et franc mtier,  ce
mtier dcri et sournois de rat de cave, de malttier. Toutes ces
penses fermentaient en lui et empoisonnaient sa joie.

Ces amertumes faisaient prcisment le mrite du sacrifice qu'il
accomplissait. Il prit son parti hardiment comme il faisait toute
chose. Il n'essaya pas de dissimuler aux amis auxquels il pouvait
s'ouvrir, ses rpugnances et ses craintes. Il leur exposait, en mme
temps, quels motifs pressants et quels devoirs le dterminaient  une
rsolution qui devait les tonner. Ces confidences sont les chos de
ses dbats et de sa victoire intimes. Il fallait pourvoir  la
famille; elle allait encore augmenter. Je sais, crivait-il, comment
le mot d'employ d'Excise, ou celui encore plus outrageant de
jaugeur sonneront  vos oreilles. Moi aussi j'ai vu le jour o mes
nerfs auditifs auraient t trs sensibles et trs susceptibles  ce
sujet; mais une femme et des enfants sont merveilleusement puissants
pour mousser ce genre de sensation[1033]. Dans une ptre au Dr
Blacklock, il rvle comment cette mme considration a triomph
d'angoisses plus profondes et plus secrtes: celles qui portaient sur
le sort de son inspiration potique. La faon dont il supplie ses
anciennes amies les Muses de lui pardonner montre combien il craignait
que les fires desses ne l'abandonnassent:

          [Note 1033: _To Rob. Ainslie._ 1st Nov. 1789.]

  Que dites-vous, mon fidle ami,
  Me voici devenu jaugeur.--La Paix l dessus!
  Fillettes du Parnasse, je crains, je crains,
  Que vous ne me ddaigniez maintenant!
  Et alors mes cinquante livres par an
  Me seront faible gain.

  Vous, foltres, joyeuses, dlicates demoiselles,
  Qui, prs des rivulets sinueux de Castalie,
  Sautez, chantez et lavez vos membres jolis,
  Vous savez, vous savez
  Que la forte ncessit est suprme
  Parmi les fils des hommes.

  J'ai une femme et deux petits garonnets;
  Il faut qu'ils aient de la soupe et des guenilles;
  Vous savez vous-mmes combien mon coeur est fier,
  Je n'ai pas besoin de me vanter;
  Mais je couperai des balais, je tresserai des corbeilles de saule,
  Plutt qu'il leur manque quelque chose.

  Le Seigneur m'aide  travers ce monde de soucis!
  J'en ai lassitude et dgot, soir et matin!
  Non que je n'aie une part plus riche
  Que maint autre;
  Mais pourquoi un homme a-t-il meilleure chre,
  Quand tous les hommes sont frres?

  Viens, ferme volont, prends l'avant-garde,
  Toi tige de lin mle dans l'homme!
  Songeons que faible coeur jamais ne gagna
  Belle dame:
  Qui fait le plus qu'il peut
  Un jour fera davantage.

  Mais pour conclure ma pauvre rime,
  (J'ai peu de vers et peu de temps),
  Faire une heureuse atmosphre de foyer,
  Pour les petits et pour la femme,
  L est la vrit pathtique et sublime
  De la vie humaine[1034].

          [Note 1034: _Epistle to Dr Blacklock._]

C'est noblement exprim et virilement. Ces strophes sont belles: elles
ont des entrailles. Elles contiennent l'essence de tous ces dvoments
secrets, par lesquels tant d'hommes font l'oblation de leur esprance
et de leur talent, offrent le meilleur de ce qu'ils portent en eux et
le meilleur de ce qu'ils attendaient de la vie, pour faire la maison
moins froide. C'est peut-tre l'acte dans lequel Burns s'est le plus
rapproch de ce qui lui faisait dfaut: l'effacement, le sacrifice de
soi-mme. Ce n'tait que le devoir, mais le devoir accept en homme de
coeur. Il avait le droit d'crire cette phrase fire, qui est la
vrit sur sa prsence dans l'Excise:

     Les gens peuvent dire ce qu'ils veulent de l'ignominie de
     l'Excise, cinquante livres par an nourriront ma femme et mes
     enfants et me rendront indpendant du monde; j'aime beaucoup
     mieux qu'on dise que ma profession reoit du crdit de moi que
     moi de ma profession[1035].

          [Note 1035: _To lady Glencairn_, Dec. 1789.]

Il se mit courageusement  la besogne. Il semble avoir t, du premier
coup, un employ excellent: actif, nergique, sachant la juste mesure
entre la svrit et la bont. Il y avait chez lui des qualits qui
eussent t  la hauteur des premires charges du pays, quoi
d'tonnant qu'il ait pu faire un commis des droits runis? Ds sa
premire anne, il accrut le nombre des contraventions dans des
proportions assez considrables pour doubler presque son traitement.

Du reste, il sut trouver la vritable ligne de conduite. Avec les
fraudeurs de profession, il tait svre et inflexible. Avec les
autres, au contraire, avec les pauvres dbitants qui distillaient un
peu de whiskey, avec les pauvres femmes qui cachaient un peu de tabac,
avec tout ce chtif monde qu'une amende aurait ruin, il savait fermer
les yeux, parfois mme, prvenir d'un mot les coupables. Les
anecdotes,  ce sujet, ne manquent pas. Un jour, avec un de ses
compagnons d'Excise nomm Lewars, il entre dans la boutique d'une
veuve et fait saisie de tabac de contrebande: Jenny, lui dit-il, je
pensais bien que cela finirait ainsi. Venez, Lewars, notez le nombre
des rouleaux pendant que je les compterai. Et l'appelant par la forme
familire et amicale de son prnom: Dites-moi, Jock, avez-vous jamais
entendu les vieilles femmes compter leurs fils, avant que les bobines
 arrt fussent inventes? Tu comptes, comptes pas; tu comptes,
comptes pas. Et poursuivant sa plaisanterie, de deux paquets il en
jetait l'un dans le giron de la pauvre femme, lui sauvant ainsi la
moiti de sa prise[1036]. Le professeur Gillespie, qui enseigna 
l'Universit de St.-Andrews, retrouve dans ses souvenirs de gamin
l'histoire suivante, qui montre Burns dans une situation analogue et
indique, en mme temps, de quelle curiosit il tait l'objet partout
o il allait.

          [Note 1036: Allan Cunningham. _Life of Burns_, p. 90.]

     On peut deviner avec quel intrt j'entendis dire, un jour de
     foire  Thornhill, que Burns allait visiter le march! Tout gamin
     que j'tais, l'intrt qu'veillait en moi cet homme
     extraordinaire fut suffisant, ajout aux attractions ordinaires
     d'une foire de village, pour me faire aller au march. Burns
     entra dans la foire, vers midi; et hommes, femmes et filles, tous
     taient en moi pour apercevoir le laboureur d'Ayrshire. Je le
     suivis comme un chien, de baraque en baraque et de porte en
     porte. On avait dnonc une pauvre veuve du nom de Kate Watson,
     qui s'tait risque  donner,  quelques-uns de ses vieux amis de
     la campagne, un coup d'ale sans licence, et un filet de whiskey,
      l'occasion de la fte de village. Je le vis entrer  sa porte;
     et je ne m'attendais  rien moins qu' la saisie immdiate d'une
     certaine jarre de terre et d'un baril qui,  ma connaissance,
     contenaient les objets de contrebande,  la recherche desquels
     tait le barde. Un signe de tte, accompagn d'un geste de
     l'index, fit arriver Kate  l'entre; j'tais assez prs pour
     entendre distinctement les mots suivants: Kate, tes-vous folle?
     Savez-vous que le contrleur et moi nous allons vous arriver dans
     quarante minutes? au revoir, pour  prsent. Burns fut dans la
     rue, au milieu de la foule, en un moment; et j'appris que son
     avis n'avait pas t nglig. Il avait pargn  une pauvre veuve
     dlaisse une amende de plusieurs livres[1037].

          [Note 1037: Scott Douglas, tom. V, p. 403. Cette anecdote du
          professeur Gillespie parut dans l'_Edinburgh Literary
          Journal_, 1829.]

Lorsqu'il fallait absolument saisir ces malheureux, il ne les
abandonnait pas. Devant les juges, il les excusait; il priait la cour
de rserver sa svrit pour les coupables endurcis.

     J'ai pris, je l'imagine, une faon assez nouvelle de traiter mes
     fraudes. Je verbalisais contre tous les dlinquants, mais, devant
     la cour, j'implorais moi-mme la grce des pauvres gens
     incapables de payer. Cette apparence d'impartialit m'a donn
     tant de crdit prs du Tribunal que, avec de grandes
     flicitations, ils m'ont si bien accord ample revanche sur le
     reste que mon droit d'amendes est double de ce  quoi il monte
     dans n'importe quelle division du district[1038].

          [Note 1038: _To Rob Graham of Fintry_, 4th Sept. 1790.]

Il semble donc qu'il ait eu auprs de la cour une influence
particulire. C'tait peu tonnant d'ailleurs. Il est vraisemblable
que quelques-uns de ces plaidoyers ou de ces rquisitoires d'employ
subalterne prenaient, quand il parlait, des allures de discours
loquents, forts d'nergie et d'motion. On aurait pu compter sur les
doigts les avocats du barreau cossais dont la parole n'et pas t
clipse et teinte par la sienne.

       *       *       *       *       *

Cependant, quels qu'aient t les mrites moraux de sa dcision, il
est impossible de ne pas regarder l'entre de Burns dans l'Excise
comme un malheur. Qu'on laisse de ct les amertumes intimes et ce
sentiment de vie abaisse, dont les dgts dans un homme sont
incalculables, il venait d'entreprendre une besogne  laquelle une
sant robuste aurait eu peine  rsister.

Rien que les fatigues et les tracas de ses fonctions nouvelles
suffisaient pour occuper les forces d'un homme. C'tait, en vrit, un
dur mtier. La division  laquelle il avait t nomm tait trs
considrable; elle couvrait dix paroisses fort loignes les unes des
autres, dans ce temps de population clairseme. La pire circonstance
est que la division d'Excise qui m'est tombe en lot, est si
tendue... pas moins de dix paroisses,  travers lesquelles il faut
chevaucher; elle abonde, en outre, en tant d'affaires, que je puis 
peine drober un instant[1039]. Il fallait les visiter chaque
semaine, par tous les temps, par tous les chemins. C'tait, au bas
mot, deux cents milles  faire  cheval; outre les affaires de ma
ferme, je fais  cheval, pour mes affaires de l'Excise, au moins deux
cents milles chaque semaine[1040]. Longues courses dsoles, dans les
pluies si frquentes sur la valle suprieure de la Nith, dans les
pntrants brouillards cossais, dans la neige,  travers les plaines
semes de fondrires et de tourbires, les bruyres marcageuses et
les ruisseaux qu'on passait alors  gu, faute de ponts. Il arrivait
dans des endroits perdus, ruisselant d'eau, perc jusqu'aux moelles.
Maintefois, j'ai vu Burns entrer dans la maison de mon pre, par une
nuit froide et pluvieuse, aprs une longue course  cheval  travers
nos tristes moors. En ces occasions-l, quelqu'un de la famille
prtait la main pour le dbarrasser de son caban et de ses bottes,
tandis que les autres lui apportaient une paire de pantoufles et lui
faisaient une tasse de th chaud[1041]. Mais ces rceptions n'taient
pas communes. Il devait le plus souvent se contenter de l'abri d'une
auberge de village et faire scher sur son corps ses vtements
mouills.

          [Note 1039: _To Richard Brown_, 4th Nov. 1789.]

          [Note 1040: _To William Dunbar_, 14th Jan. 1790.]

          [Note 1041: R. Chambers, tom. III, p. 87. Souvenirs de Miss
          Jeffrey.]

     Tandis que je suis assis ici, triste et solitaire, prs du feu,
     dans une petite auberge de campagne, en train de faire scher mes
     vtements mouills, entre un pauvre diable de soldat qui me dit
     qu'il s'en va  Ayr. Par les cieux, me dis-je, avec un flux de
     joie que la magie de ce son la vieille ville d'Ayr a fait
     monter en moi, je vais envoyer ma dernire chanson  M.
     Ballantine. La voici:

        rives fleuries du joli Doon,
       Comment pouvez-vous fleurir si joliment?
       Comment pouvez-vous chanter, petits oiseaux,
       Quand je suis si plein de soucis?[1042]

          [Note 1042: _To John Ballantine_, March 1791.]

Il fallait arriver  toute heure,  l'improviste, mesurer les
tonneaux, visiter les caves, dcouvrir les cachettes de tabac,
surprendre le moment o clandestinement on distillait du whiskey. Il
tombait prcisment dans un des districts et  une poque o la
contrebande tait le plus active. Toute cette contre de l'ouest tait
inonde de marchandises prohibes, jetes sur la cte par les
smugglers, dont le refuge tait l'le de Man, alors un vritable
repaire. D'un autre ct, l'augmentation rcente des droits sur les
liqueurs fermentes avait dvelopp dans de grandes proportions la
fabrication illicite de la bire et la distillation du whiskey[1043].

          [Note 1043: _Northern rural Life in the XVIIIth century_, p.
          184.]

 cette surveillance s'ajoutaient les cent petites besognes qui en
dpendaient: les rapports, les procs-verbaux, toute une
correspondance. Il fallait se rendre, les jours de versement, au
bureau  Dumfries. C'taient des journes affaires o il trouvait 
peine quelques bribes de repos. On en a un aperu dans une lettre
qu'il crivait au Dr Moore.

     En venant dans cette ville ce matin, pour remplir mes fonctions
     dans ce bureau, aujourd'hui tant jour de collecte, j'ai
     rencontr un gentleman qui me dit qu'il est en route pour
     Londres; je saisis l'occasion de vous crire. J'aurai quelques
     lambeaux de loisir dans la journe, au milieu de notre horrible
     affairement et de notre agitation, et je tcherai de les largir,
     mais si ma lettre est aussi stupide que..., aussi bigarre qu'un
     journal, aussi brve que les grces d'un homme affam avant le
     repas, ou aussi longue qu'un dossier du procs Douglas, aussi mal
     pele que le billet doux d'un John campagnard, aussi
     affreusement crite que la rponse qu'y fait Betty traie-vache,
     j'espre que, eu gard aux circonstances, vous me
     pardonnerez[1044].

          [Note 1044: _To Dr Moore_, 14th July 1790.]

 d'autres moments c'tait la cour de justice qui, faisant son
circuit, arrivait. Ces journes-l ne valaient pas mieux. Il fallait
se prsenter devant le tribunal, faire office de ministre public,
comme le font encore nos officiers des eaux et forts, exposer les
circonstances des cas jugs, insister pour ou contre.

     La trs bonne lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'crire
     m'est arrive, juste comme je me plongeais dans le gouffre d'une
     Cour pour fraudes d'Excise. J'merge  l'instant du tourbillon
     et, Dieu le sait, dans une condition peu propre  rendre
     convenablement les mouvements de mon coeur quand je m'assieds
     pour crire 

       l'ami de ma vie, le vrai protecteur de mes vers[1045].

          [Note 1045: _To Robert Graham of Fintry_, 4th Sept. 1790.]

Une complicit gnrale s'tendait sur tout le pays, protgeait les
dlinquants contre les recherches ou les dfendait contre les
poursuites. Les paysans favorisaient les contrebandiers; les
propritaires usaient de leur influence en faveur des paysans pris 
distiller le whiskey. C'taient alors des tracas, des dmarches pour
djouer les recommandations et les influences. La lettre suivante
donne une ide, non seulement des fatigues, mais des difficults du
mtier de Burns, et de la faon dont il le comprenait et le
pratiquait. Elle est adresse  son suprieur, le collecteur Mitchell:

     Monsieur, je ne manquerai pas d'aller voir le capitaine Riddell
     ce soir. Je dsire et je prie que la desse de la justice en
     personne puisse apparatre parmi nos honorables juges, simplement
     pour leur dire un mot  l'oreille: que la compassion pour le
     voleur est une injustice envers l'honnte homme. Je trouve que
     chaque dlinquant a tant de gros personnages pour prendre son
     parti, que je ne serais pas surpris si demain j'tais enferm
     dans les donjons de la loi, pour insolence envers les chers amis
     des gentilshommes du pays[1046].

          [Note 1046: _To Collector Mitchell_, Sept. 1790.]

Oui! Un dur et ingrat mtier! Et la besogne tait d'autant plus
difficile que la division avait t pendant longtemps nglige![1047]
 ces fatigues,  ces tracas plus incompatibles encore avec sa nature,
qu'on ajoute ses fatigues et ses tracas de fermier, la direction du
travail, les ventes, les cassements de tte de tout genre. Il est
douteux qu'il y et suffi, mme si, aprs ses courses et en dehors de
son travail, il avait trouv le repos d'esprit complet et immdiat.
Sous cette existence harassante s'agitaient et se heurtaient encore
ses proccupations potiques, l'impatience, la colre, le
dcouragement de ne pas avoir de loisirs.

          [Note 1047: Voir la lettre _to Robert Graham_, 4th Sept.
          1790.]

Il tait extnu par tout cela. Ds ses dbuts dans l'Excise, ds les
premiers jours, il se plaint d'tre puis par ce terrible mtier. Ses
lettres deviennent la lamentable litanie d'une irrmdiable lassitude.
On sent un homme, qui, entassant fatigue sur fatigue, sans que jamais
un repos lui permette de s'en dfaire, va grevant sa force de
rsistance, et fait chaque jour des emprunts d'nergie. C'est
l'angoisse, l'indicible, l'incurable angoisse de tant de pauvres
hommes, employs, ouvriers, qui sentent leur rserve d'action
dcrotre, qui tranent, avec des forces diminues, une vie plus
pesante, qui sentent expirer en eux l'espoir, la pense mme de sortir
d'une pareille lassitude, et qui marchent toujours. C'est une des plus
pouvantables tristesses qui puissent ronger l'me humaine, une des
plus injustes, des plus odieuses, des plus criminelles, des plus
excrables cruauts de la vie, une des infamies du destin.

     Je vous aurais crit plus tt, mais je suis tellement bouscul
     et fatigu par mes affaires de l'Excise que je puis  peine
     rassembler assez de rsolution pour faire l'effort d'crire  qui
     que ce soit[1048].

          [Note 1048: _To William Burns_, 10th Nov. 1789.]

     Je suis harass de fatigue  en mourir. Ces deux on trois
     derniers mois je n'ai pas fait moins de 200 milles  cheval par
     semaine en moyenne. J'ai fait peu de chose en fait de
     posie[1049].

          [Note 1049: _To Nicol_, 9th Feb. 1790.]

     Non! je ne dirai pas un mot d'apologie ou d'excuse pour ne pas
     vous avoir crit. Je suis un pauvre diable de jaugeur, misrable
     et maudit, condamn  galoper au moins 200 milles toutes les
     semaines,  inspecter de sales rservoirs et des barils couverts
     d'cume. O trouverais-je le temps d'crire et le moyen
     d'intresser qui que ce soit[1050].

          [Note 1050: _To Peter Hill_, 2nd Feb. 1790.]

Les mmes allusions reviennent constamment et se continuent.

     C'est  cause de la presse sans trve de mes occupations que je
     ne vous ai pas crit, Madame, depuis longtemps....[1051]

          [Note 1051: _To Mrs Dunlop_, 25th Jan. 1790.]

     Aprs une longue journe de labeur, de tourment et de souci je
     m'assieds pour vous crire[1052].

          [Note 1052: _To Mrs Dunlop_, 8th Aug. 1790.]

     Pardonnez-moi, mon jadis cher et toujours cher ami, mon semblant
     de ngligence. Vous ne pouvez pas, assis chez vous, vous imaginer
     la vie affaire que je mne.... J'ai dpos ma plume d'oie et
     battu ma cervelle pour y trouver une comparaison; j'ai pens 
     une commre de campagne, un jour de baptme;  une promise, le
     jour de march qui prcde son mariage;  un clergyman orthodoxe,
     le jour de la communion de Paisley;  une putain d'dimbourg, un
     samedi soir;  un tavernier, le jour d'un dner d'lection, etc.,
     etc., mais la comparaison qui flatte le plus ma fantaisie est
     celle de ce gredin, de ce chenapan de Satan qui, comme nous dit
     l'criture-Sainte, circule a et l comme un lion rugissant,
     cherchant, guettant qui il dvorera[1053].

          [Note 1053: _To Alex. Cunningham_, 8th Aug. 1790.]

Ce qu'il y avait de plus redoutable pour lui n'taient pas les
fatigues et les tracas qu'il rencontrait dans ses fonctions. On sait 
quelles prvenances et sollicitations sont exposs, surtout dans les
campagnes, les employs des services publics. Les compagnons d'Excise,
avec lesquels Burns faisait souvent ses tournes, taient des hommes
qui, pour la plupart, avaient la grossire capacit de boisson de
l'poque. Quand ils arrivaient le soir  l'auberge, fatigus et
mouills, on ne connaissait pas de meilleur remde pour chasser le
brouillard que les vapeurs d'un grog de whiskey. Burns et sans doute
pu rsister  cet entranement du mtier, s'il avait t un employ
ordinaire. Mais, partout o il arrivait, il tait attendu, accueilli
et ft. On l'arrtait au passage. Du chteau au cottage, dit un de
ceux qui l'accompagnrent souvent dans ses excursions, chaque porte
s'ouvrait  son approche, et le vieux systme d'hospitalit 
outrance, qui prvalait alors, rendait presque impossible  un invit,
aussi sobrement qu'il ft dispos, de se lever de table dans le mme
tat qu'il s'y tait assis. Si Burns passait sur une grand'route, le
fermier abandonnait ses moissonneurs et trottait  ct de Jenny
Geddes, jusqu' ce qu'il et persuad au pote que le jour tait assez
chaud pour demander quelque rafrachissement. S'il arrivait dans une
auberge  minuit quand tout le monde tait couch, la nouvelle de son
arrive circulait de la cave au grenier et, en moins de dix minutes,
l'aubergiste et ses htes taient assembls autour du feu, on
apportait le plus large bol et on chantait:

  Que cette nuit soit  nous, qui sait ce qui vient demain[1054]!

          [Note 1054: Lockhart. _Life of Burns_, p. 204.]

En mme temps, de toutes parts, de tous les coins de sa vie, sortaient
des embarras et des tristesses qui le dvoraient. Ses apprhensions 
propos de sa ferme taient devenues une certitude. J'ai fait mention
 my lord de mes craintes concernant ma ferme. Ces craintes taient en
vrit trop relles; c'est un march qui m'aurait ruin sans cette
heureuse circonstance que j'ai obtenu un poste dans l'Excise[1055].
Il n'y avait plus  douter, plus  esprer. C'tait de ce ct-l une
partie perdue. Et comment aurait-il pu en tre autrement? Mme quand
il se donnait tout entier  ses devoirs de fermier, l'entreprise ne
prosprait gure. Depuis que son emploi nouveau l'emmenait tous les
jours loin de chez lui, les choses allaient  l'abandon. Qu'est-ce
qu'une ferme sans l'oeil du matre, et d'un matre vigilant? Jane
n'tait pas femme  faire marcher la maison, en l'absence de son mari.
Sa ferme, dit Currie, fut en grande partie abandonne aux
domestiques. On pouvait,  la vrit, le voir pendant le printemps
conduire la charrue, travail auquel il excellait, ou avec un drap
blanc, contenant ses semences de bl, pass sur l'paule, marcher 
pas longs et mesurs le long de ses sillons ouverts et rpandre le
grain dans la terre. Mais sa ferme avait cess d'occuper la plus
grande partie de ses soins ou de ses penses. Ce n'tait plus 
Ellisland qu'on pouvait gnralement le trouver[1056]. Il perdait
ainsi d'un ct une grande partie de ce qu'il gagnait de l'autre. De
cette ferme, d'o ne sortait plus de joie et o n'tait plus son
travail, venaient des tracas et des tourments.

          [Note 1055: _To lady Glencairn_, Dec. 1789.]

          [Note 1056: Currie. _Life of Burns_, p. 46.]


III.

MISRE, TRISTESSE, FAUTES.

Naturellement la gne arrivait. Il y avait quelque temps qu'elle
rdait autour de la maison. De sa main dcharne elle ouvrit la porte
et entra. Hlas! elle ne devait plus ressortir. Dj au commencement
de l'anne, il disait  un de ses amis, pour s'excuser de lui crire
sur du papier grossier: Quand je serai plus riche, je vous crirai
sur du papier  tranches dores, pour racheter cette feuille-ci. Pour
le moment chaque guine doit faire la besogne de cinq chez votre
fidle, pauvre, mais honnte ami[1057]. Maintenant les embarras
d'argent devenaient plus frquents, plus pressants. Alors commence
cette sourde lutte, la lutte quotidienne, incessante, odieuse, qui use
l'esprit par des proccupations, des exasprations sans trve; les
discussions avec les besoins, les marchandages pied  pied avec chaque
dpense, les dbats avec les ncessits journalires auxquelles il
faut faire prendre patience, les emportements contre les ncessits
brutales qui se montrent au dpourvu, une attention nervante 
djouer la fuite sournoise de l'argent, les agacements  propos des
petites privations, les colres contre les grosses, la maussaderie des
semaines besoigneuses, l'attente fivreuse du jour de traitement, la
contrainte, l'irritabilit d'une parcimonie constante, toutes les
difficults, les humeurs, les acrimonies que la pauvret apporte dans
son maigre giron. S'il y avait un homme  qui ces tiraillements
dussent tre intolrables, c'tait  Burns. Il s'y ronge et s'y
dvore.

          [Note 1057: _To Peter Hill_, 2nd April 1789.]

     Je pourrais vous crire  propos de fermage, de constructions, de
     marchs, mais mon pauvre esprit perdu est si dchir, si harass,
     si tortur, si excd, par cette tche des superlativement damns
     de faire faire  _une guine l'ouvrage de trois_, que je dteste,
     que j'abhorre le seul mot d'affaires. Il me donne des attaques
     de nerfs[1058].

          [Note 1058: _To Provost Maxwell_, 20th Dec. 1789.]

Parfois l'humiliation plus lourde d'une dette le met dans un tat
terrible. Il s'exaspre, il s'emporte et exhale sa fureur en
imprcations qui s'en prennent  l'ordre social.

     Prenez ces trois guines-ci et mettez-les en face de ce maudit
     compte que j'ai chez vous, et qui, depuis cinq ou six mois, me
     billonne la bouche. Il m'est aussi difficile d'crire un
     chef-d'oeuvre que d'crire des excuses  un homme  qui je dois
     de l'argent.  la suprme maldiction de forcer trois guines 
     faire l'office de cinq! Non! tous les travaux d'Hercule, non! les
     trois sicles de servitude des Hbreux en gypte, n'taient pas
     une chose aussi insurmontable, une tche aussi infernale.

     Pauvret! toi demi-soeur de la Mort, toi cousine germaine de
     l'Enfer! O trouverai-je une nergie d'excration gale  tes
     dmrites?  cause de toi, le vieillard vnrable, quoique dans
     cette perfide obscurit il ait blanchi dans la pratique de toutes
     les vertus qu'enveloppent les cieux, maintenant charg d'ans et
     de misre, implore un peu d'aide pour soutenir son existence,
     auprs d'un fils de Mammon, au coeur de pierre, dont la
     prosprit a t un soleil sans nuage; et il ne trouve que refus
     et anxit.  cause de toi, l'homme sensible, dont le coeur est
     ardent d'indpendance et tendre de sensibilit, languit
     intrieurement d'tre nglig, ou se tord, dans l'amertume de son
     me, sous le mpris de la richesse arrogante et dure.  cause de
     toi, l'homme de gnie, que sa mauvaise toile et son ambition
     font asseoir  la table des gens distingus et relevs, doit
     voir, dans un silence douloureux, ses observations ngliges, sa
     personne ddaigne, tandis que la grandeur imbcile, dans ses
     essais idiots pour faire de l'esprit, trouve la faveur et
     l'applaudissement[1059].

          [Note 1059: _To Peter Hill_, 17th Jan. 1791.]

Avec cette dfiance et presque cette pusillanimit que la pauvret
finit par jeter dans les mes les plus robustes, la vie lui semblait
perfide et dangereuse. Jugeant d'aprs lui-mme, il songeait
tristement  ce que serait la vie de ses enfants et cette pense
accroissait encore sa dtresse.

     Quel chaos d'agitation, de changements et de hasards est ce
     monde-ci, quand on y rflchit de sang-froid. Pour un pre, qui
     connat lui-mme le monde, la pense qu'il aura des fils  y
     laisser doit le remplir de terreur; mais s'il a des filles, cette
     perspective, dans ces moments pensifs, est capable de le frapper
     d'pouvante[1060].

          [Note 1060: _To William Dunbar_, 14th Jan. 1790.]

Ainsi il voyait tout sombre autour de lui et devant lui.

       *       *       *       *       *

Les fatigues excessives qu'il subissait ne tardrent pas  disloquer
sa sant. Il semble qu'il ait t pris d'un grand puisement, d'un
abattement, o son systme nerveux, trop surmen, se vengeait et le
torturait. Ds le milieu de dcembre 1789, il crivait  Mrs Dunlop
une lettre pleine de ses souffrances.

     Je pousse des gmissements dans les souffrances d'un systme
     nerveux dlabr...; depuis prs de trois semaines, je suis si
     malade d'une migraine nerveuse, que j'ai t oblig de renoncer 
     mes livres de l'Excise, tant  peine capable de soulever la
     tte, encore moins de parcourir  cheval, une fois par semaine,
     dix paroisses perdues dans des moors. Qu'est-ce donc que l'homme?
     Aujourd'hui, dans une sant luxuriante, s'enivrant de la
     jouissance de la vie; dans quelques jours, peut-tre dans
     quelques heures, accabl sous le pnible sentiment d'exister,
     comptant les pas lents des moments pesants par des rpercussions
     d'angoisse, sans vouloir accepter ou sans pouvoir obtenir
     quelqu'un qui le console. Le jour succde  la nuit, et la nuit
     au jour, lui ramenant, comme une maldiction, cette vie qui ne
     lui donne aucun plaisir; et cependant le terme terrible et sombre
     de cette vie est quelque chose devant quoi il recule.

                                         Dites-nous,  morts!
       Est-ce qu'aucun de vous, par piti, ne rvlera le secret
         De ce que vous tes, de ce que nous serons bientt?
                             Il n'importe!--un temps court
           Nous fera aussi savants que vous et aussi muets[1061].

          [Note 1061: _To Mrs Dunlop_, 13th Dec. 1789]

Et un peu plus loin dans la mme lettre:

     Je suis assez enclin  penser comme ceux qui soutiennent que ce
     qu'on appelle des affections nerveuses sont en ralit des
     maladies de l'esprit. Je suis incapable de raisonner, incapable
     de penser et, sauf  vous, je n'oserais rien crire qui dpasse
     une commande  un savetier. Vous avez trop prouv des maux de la
     vie pour ne pas avoir de sympathie avec un misrable malade, qui
     est priv de plus de la moiti des facults qu'il possdait.
     Votre bont excusera ce griffonnage incohrent, que l'crivain
     ose  peine relire et qu'il jetterait dans le feu, s'il tait
     capable d'crire quelque chose de mieux, ou mme d'crire quoi
     que ce soit.

     Si vous avez une minute de loisir, prenez votre plume, par piti
     pour _le pauvre misrable_[1062].

          [Note 1062: En franais.]

 une autre correspondante, lady Glencairn, il crivait, vers la mme
poque, ces lignes si tristes:

     L'honneur que vous avez fait  votre pauvre pote en lui
     crivant une lettre si obligeante, et le plaisir que les beaux
     vers qu'elle renfermait lui ont caus, sont venus bien  propos 
     son aide, dans le triste assombrissement et le dcouragement
     profond de nerfs malades et d'un temps de Dcembre[1063].

          [Note 1063: _To lady Glencairn_, Dec. 1789.]

Cet hiver de 1789-90 fut vritablement lugubre. Ces jours treints par
les tnbres, ces jours o une ple lumire souffrante ne sert qu'
marquer les progrs des ombres, taient l'emblme de sa vie
intrieure. Il y avait en lui quelque chose qui rpondait aux
dsolations, aux lamentations des vents. La neige qui couvrait la
campagne ne tombait pas en flocons plus mornes que les lourds
dsespoirs qui touffaient son me. Les premiers jours de Janvier
1790, au moment o l'anne nouvelle apporte aux plus dcourags un
instant d'esprance, il crivait  Gilbert ces aveux navrants:

     Cher frre, je veux profiter de l'affranchissement du port, bien
     que, dans mon prsent tat d'esprit, je n'aie pas grand got pour
     faire l'effort d'crire. Mes nerfs sont dans un tat maudit; je
     sens cette horrible hypocondrie prendre chaque atome de mon corps
     et de mon me. Cette ferme a dtruit tout plaisir en moi. C'est,
      tous les points de vue, une affaire ruineuse. Mais qu'elle
     aille  l'enfer! Je tiendrai bon et je lutterai jusqu'au
     bout[1064].

          [Note 1064: _To Gilbert Burns_, 11th Jan. 1790.]

Et aprs avoir essay d'crire quelques lignes de nouvelles banales,
il interrompt brusquement sa lettre et jette sa plume avec un geste de
dcouragement.

     Je n'en puis plus.... Si seulement j'tais dlivr de cette ferme
     maudite, je respirerais plus  l'aise[1064].

Un an, juste un an, et dj si loin! si loin de cette journe
confiante par laquelle s'tait ouverte l'anne! si loin de cette belle
lettre radieuse et bonne qui l'avait comme illumine! Quelle descente
rapide! Dans quel lieu sombre, humide et douloureux sommes-nous donc?
Les rayons nous ont-ils si vite abandonns?

       *       *       *       *       *

Cette tristesse oprait en lui un dsastreux travail. Tout se
dsorganisait de ce qui tient une me ensemble: l'esprance,
l'ambition, les motifs d'efforts. De l'esprance, il n'en tait plus
gure question. Mais l'ambition est encore un des ressorts de la vie 
sa maturit, dans les mes o le dvouement ne rside pas. Lorsque
l'allgresse et la spontanit de la jeunesse ont cess et que la vie
est pour ainsi dire tale, une ambition haute est une lumire qui
conduit l'homme jusqu'au terme. Burns pouvait en avoir une. Elle et
t une force. Il semblait en avoir le dgot.

     Je crois qu'une grande source de cette erreur de conduite est due
      un certain aiguillon que nous portons en nous, appel
     l'ambition, qui nous pique et nous fait gravir la colline de la
     vie, non pas comme nous gravissons d'autres minences, pour la
     louable curiosit d'apercevoir un paysage plus tendu, mais
     plutt pour l'orgueil malhonnte de regarder en bas vers nos
     semblables et de les apercevoir diminus, dans une situation plus
     humble[1065].

          [Note 1065: _To Alex. Cunningham_, 18th Feb. 1790.]

La vie tout entire lui paraissait mal faite, mal combine. C'est une
ide qui revient, ds lors,  mainte reprise, que ceux qui sont trop
sensibles, trop honntes ou dous d'une intelligence trop fine sont
mal pourvus pour tre aux prises avec elle. Cela ne sert  rien qu'
tre pour eux une cause d'infriorit et de souffrance.

     Ne pensez-vous pas, Madame, que, chez les quelques-uns qui ont
     t favoriss du ciel dans la structure de leur esprit, (car il y
     en a certainement), il peut y avoir une puret, une tendresse,
     une dignit, une lgance d'me, qui ne sont d'aucune utilit,
     bien plus! qui rendent un homme incapable de cette affaire
     vritablement importante de faire son chemin dans la vie?[1066]

          [Note 1066: _To Mrs Dunlop_, 10th April 1790.]

Il dit encore avec plus de force:

     Cependant il faut reconnatre que, si vous enlevez  l'homme
     l'ide d'une existence au-del du tombeau, alors la vritable
     mesure de la conduite humaine est: le _convenable_ et le
     _malsant_. La vertu et le vice, en tant que dispositions du
     coeur, ont, en ce cas,  peine la mme consquence et la mme
     valeur pour le monde en gnral, que l'harmonie et la dissonance
     dans les modifications du son. Un sens dlicat de l'honneur,
     comme une oreille dlicate pour la musique, peuvent quelquefois
     procurer  qui les possde des dlices inconnues aux organes plus
     grossiers de la multitude. Cependant si on considre les pres
     grincements et les inharmoniques discordances de celte existence
     mal accorde, il y a beaucoup  parier que cet individu serait
     aussi heureux et qu'il serait assurment aussi respect par les
     vrais juges de la socit telle qu'elle serait alors, sans une
     oreille juste ou un bon coeur[1066].

Il en tait donc  ce degr de dcouragement de ne plus considrer sa
supriorit comme un moyen de lutte, mais comme une cause de
souffrance. C'est une dfaite douloureuse lorsqu'on fait ainsi de ses
propres qualits, non des instruments d'effort, mais des armes qu'on
retourne contre soi et dont on se blesse. Quel abandon n'est-ce pas
quand on sait mauvais gr au destin des avantages qu'il nous a
dpartis? C'est s'avouer vaincu, passer de l'tat d'entreprise  celui
de rsignation. On sent, par le mme fait, qu'il perd peu  peu la
position vraie et si virile qu'il avait prise, d'affirmer qu'un homme
est ce qu'il vaut en dedans, que faire son chemin dans la vie est peu
de chose,  condition qu'on progresse en soi. C'est presque le
contre-pied des conseils de la _Vision_.

Il en arrivait  se demander, lui qui avait jusque-l conduit ses
passions comme une charge furibonde  travers tout, s'il ne fallait
pas traiter la vie empiriquement, y appliquer une mthode pratique et,
par un tour de main habile, en tirer ce qu'elle peut offrir de bon.

     Quels tranges tres nous sommes! Puisque nous avons une portion
     d'existence consciente, galement capable de goter le plaisir,
     le bonheur et l'enthousiasme, ou de souffrir la douleur, le
     chagrin et la misre, il vaut srement la peine de rechercher
     s'il n'y a pas quelque chose comme une science de la vie, s'il
     n'y a pas une mthode, une conomie et une fertilit d'expdients
     applicables  la jouissance, ou s'il n'y a pas un manque de
     dextrit dans le plaisir, qui diminue encore notre petit lot de
     bonheur, et un excs, une ivresse de flicit qui mnent  la
     satit, au dgot et  la haine de soi-mme[1067].

          [Note 1067: _To Alex. Cunningham_, Dec. 1789 (dans la lettre
          du 13 Fvrier 1790).]

Il y a, dans ces quelques lignes, des mots bien forts. Nous ne pensons
pas qu'on ait jamais caractris par des termes plus dcisifs cette
manipulation adroite de la vie. La sagesse des philosophes pratiques,
des plus fins connaisseurs, des amateurs les plus dlicats, les plus
raffins et les plus sceptiques de l'existence, n'a pas trouv de
formule plus heureuse. Ne croirait-on pas entendre Montaigne quand il
expose qu'il n'est science si ardue que de bien savoir vivre cette
vie; qu'il faut puiser  la volupt par soif, mais non jusqu'
l'ivresse; que la mesure de la jouissance dpend du plus ou moins
d'application que nous y mettons; qu'il y a mesurage  jouir la vie
et si la faut-il tudier, savourer et ruminer[1068]? Ce sont presque
les mmes expressions. Mais cette mesure et les calculs, naturels en
un modr comme Montaigne, sont nouveaux chez un fougueux comme Burns.
Ils indiquent un abaissement de vitalit qui fait regarder du ct de
la sagesse. Et c'tait encore une autre faon de revenir  cette ide
qui s'tablissait en lui, que la vie est indpendante de nous, en
dehors de notre cration intrieure, que c'est quelque chose avec quoi
il faut compter, dont il faut tre bon mnager,  quoi il faut, en
quelque manire, se soumettre.

          [Note 1068: Montaigne. _Essais_, livre III, chap. XIII, _de
          l'Exprience_.]

Tous ces traits, sur lesquels on n'a peut-tre pas jet assez de
lumire, sont importants. Ils marquent la lente dsorganisation d'une
me, la fatigue, l'abaissement, qui prennent peu  peu possession, non
pas d'elle tout entire, mais de certaines parties prcieuses, un
dcouragement par lequel s'expliquent bien des abandons, des
insouciances et des fautes, le laisser-aller d'un homme qui n'a plus
rien  perdre et se livre  la drive. Ils marquent encore ce
changement important dans les relations d'une me avec l'existence,
l'instant o cette figure fragile du monde qui passe, souple et
mallable tant que notre force idale a t intense, durcit son corce
et agit plus sur nous,  mesure que la flamme intrieure qui la
pntrait se ralentit et se perd en nous-mmes.

Par instants, il regimbait contre cette pression des choses. Il se
redressait; il rejetait ces penses de sagesse; il voulait rester ce
qu'il avait t, l'tre gnreux et imprudent. Il lui semblait qu'il
aurait perdu quelque chose  cesser de l'tre; et il avait raison.

     J'ai perdu toute patience avec ce vil monde,  cause d'une chose.
     Les hommes sont par nature des cratures bienveillantes, sauf
     quelques exemples secondaires. Je ne pense pas que notre avarice
     des biens que nous nous trouvons possder soit ne avec nous;
     mais nous sommes placs ici au milieu de tant de nudit et de
     faim, de pauvret et de besoin, que nous sommes rduits  la
     maudite ncessit d'tudier l'gosme afin de pouvoir _exister_.

     Cependant, il y a dans tout sicle, quelques mes que tous les
     besoins et les maux de la vie ne peuvent abaisser jusqu'
     l'gosme, auxquelles ils ne peuvent mme donner l'alliage
     ncessaire de prcaution et de prudence. Si jamais je suis en
     danger de vanit, c'est lorsque je me regarde du ct de cette
     disposition de caractre[1069].

          [Note 1069: _To Peter Hill_, 2nd March 1790.]

Mais c'taient l des rvoltes qui rvlaient le poids contre lequel
elles se redressaient. Il ne tirait plus ni confiance, ni joie de ces
qualits qu'il se promettait de conserver. Il les gardait par respect
pour l'homme qu'il avait t jusqu'ici et qu'il ne consentait pas 
cesser d'tre.

Dans cet accablement dont nous abat la maladie, souvent nat un
profond besoin de soutien et de tendresse. La dpendance o l'on est
des autres amortit la personnalit et mate cet gosme, ce quelque
chose d'absolu, qui frquemment tient  la vigueur de la nature.
Parfois mme, tout l'tre se complat  une sorte de soumission; les
caractres autoritaires y trouvent un baume, un dlassement. Dans
cette rmission de l'individualit, les asprits s'effacent; les
petites obstinations d'amour-propre, les susceptibilits, les
rancunes, toute la mauvaise poussire dont la vie ternit l'me,
tombent. Les anciennes affections reparaissent. Souvent c'est
l'instant des pardons et des rconciliations. Le coeur, travaill de
supplications silencieuses, se tourne vers ceux qui nous ont aims et,
de prfrence, vers ceux qui nous ont aims dans notre force: un peu
de leur affection semble nous rendre un peu de notre ancien
nous-mme; ce que nous tions continue  vivre en eux. C'est ainsi que
les malades prennent douceur  contempler, par les fentres, les
paysages lointains qu'ils ont parcourus. Il faut songer  ces
altrations intrieures pour comprendre une lettre de Burns  Clarinda
crite  cette poque. Si on la compare  celle qu'il lui crivait sur
le mme sujet, juste un an auparavant, on est tonn du changement de
ton. Ce n'est plus la dfense cassante, impatiente et irrite, la
justification presque imprieuse de sa conduite. Celle-ci est douce,
soumise, presque humble et contrite. Il y confesse qu'il a eu tort; il
laisse entendre qu'il s'en repent, et ces aveux, qui tiennent du
remords et du regret, ont quelque chose qui demande le pardon. Cette
lettre fut en effet un pas vers la rconciliation des deux amants.

     J'ai t en ralit malade, Madame, pendant tout l'hiver. Un mal
     de tte incessant, un abattement, toutes les consquences
     vritablement misrables d'un systme nerveux dtraqu, ont fait
     un terrible carnage de ma sant et de ma paix. Ajoutez  tout
     cela qu'une carrire nouvelle, dans laquelle je suis rcemment
     entr, m'oblige  faire  cheval, en moyenne, deux cents milles
     par semaine. Cependant, grce au ciel, je suis maintenant en
     meilleure sant.

     Il m'tait impossible de rpondre  votre avant-dernire lettre.
     Quand vous dites  un homme que vous considrez ses lettres avec
     un sourire de mpris, dans quel langage, Madame, peut-il vous
     rpondre? Quand bien mme j'aurais conscience d'avoir eu tort--et
     j'ai conscience d'avoir eu tort--cependant je ne pouvais accepter
     d'tre amen au repentir par des insultes.

     Je ne puis pas, je ne veux pas plaider les circonstances
     attnuantes; je pourrais vous montrer comment ma conduite
     imprudente, fougueuse, irrflchie, s'est jointe  une
     conjoncture d'vnements malheureux, pour me jeter hors de la
     possibilit de garder le sentier de la rectitude, pour m'affliger
     d'une guerre irrconciliable entre mon devoir et mes souhaits les
     plus chers, et pour me condamner  n'avoir de choix qu'entre
     diffrentes espces d'erreur et de culpabilit.

     Je n'ose pas m'abandonner plus longtemps  ce sujet[1070].

          [Note 1070: _To Mrs Mac Lehose._ Feb. 1790.]

N'est-il pas clair que l'me orgueilleuse de Burns devait tre bien
abattue pour tre devenue si soumise? Son amour-propre, si fou 
s'enflammer, tait presque mort en lui. Qui n'a pas vu des hommes
indomptables, rduits par la faiblesse, s'attendrir et devenir
doucement implorants, ne sentira pas combien cette lettre est
touchante et que de tristesse elle rvle. Chose singulire, il
joignait  cette lettre la pice qu'il avait compose sur Mary
Campbell. Il n'est pas jusqu' ce souvenir de Mary qui ne raconte
aussi ces retours vers le pass d'une me qui a pris le prsent en
dgot.

       *       *       *       *       *

Au commencement de l'anne 1791, apparat dans ses lettres une pousse
d'amertume plus pre que jamais. Tantt ce sont des traces de
dissatisfaction contre lui-mme.

     J'ai une telle arme de peccadilles, de fautes, de folies, de
     chutes, (tout autre que moi pourrait peut-tre leur donner un nom
     plus dur) qu'afin de rtablir un peu la balance, si peu que ce
     soit, je suis dispos  faire  l'gard d'un semblable le peu de
     bien qui est en mon faible pouvoir, dans le but goste
     d'claircir un peu la perspective quand je jette mes regards en
     arrire[1071].

          [Note 1071: _To the Rev. G. H. Baird_, Feb. 1791.]

Tantt ce sont, contre la socit et ses jugements injustes, des
emportements qui tiennent de la frnsie; s'attaquant  la Pauvret,
il clate tout  coup:

     Et ce n'est pas seulement la race des Vertueux qui a motif de se
     plaindre de toi: les enfants de la Folie et du Vice, bien qu'ils
     soient comme toi les fils du Mal, gmissent aussi sous ta
     baguette.  cause de toi, l'homme de dispositions malheureuses et
     d'une ducation nglige est condamn, jug comme un sot pour ses
     dissipations, mpris et repouss comme un misrable indigent,
     quand ses folies, comme d'habitude, l'ont conduit  la ruine; et
     quand, perdant tout principe, ses besoins le poussent  des
     pratiques dshonntes, il est abhorr comme un manant et prit
     par la justice de son pays.

     Tout diffrent est le sort de l'homme de famille et de fortune.
     _Pour lui_, ses jeunes extravagances et ses folies sont de la
     flamme et du temprament; _pour lui_, les besoins qui en
     rsultent sont les embarras d'un brave garon; et quand, pour
     raccommoder ses affaires, il part avec une commission lgale qui
     lui permet de piller des provinces lointaines et de massacrer des
     nations paisibles, quand il revient charg des dpouilles de la
     rapine et du meurtre, il vit mchant et respect; il meurt,
     sclrat et lord. Bien plus! chose pire que toutes! malheur  la
     femme sans ressources! la pauvre malheureuse, qui grelotte au
     coin d'une rue, attendant pour gagner les gages de la
     prostitution passagre, est crase par les roues de la voiture
     qui emporte  un rendez-vous adultre la catin  blason, celle
     qui sans pouvoir invoquer les mmes ncessits, se livre toutes
     les nuits au mme commerce coupable!!!

     Allons! les curs peuvent en dire ce qu'ils veulent, mais je
     soutiens qu'une bonne bouffe d'excration est  l'esprit ce que
     l'ouverture d'une veine est au corps: dans l'un et l'autre les
     cluses trop charges sont merveilleusement soulages par leurs
     vacuations respectives. Je me sens bien plus  l'aise que
     lorsque j'ai commenc ma lettre et je puis maintenant me mettre
     au travail[1072].

          [Note 1072: _To Peter Hill_, 17th Jan. 1791.]

Quelle acrimonie s'amassait donc en son coeur pour qu'il fallt de
pareilles dbcles avant qu'il se sentit soulag? De quelle plaie
secrte venait ce fiel? Ce n'tait pas l le ton ordinaire d'une
critique de la socit, c'tait un cri de souffrance et presque de
haine.

C'est qu'un drame, plus terrible, plus accablant que tous les autres,
se prpare lentement. C'est un drame qui va saccager son existence et
celles qui l'entourent. L'instant o il doit clater peut tre prvu;
chaque jour le rapproche. Hlas! les germes de destruction, cachs aux
dbuts de son mariage, ont fait leur oeuvre. L'entente profonde et
bienfaisante, l'accord tutlaire qui protge des faiblesses ne s'est
pas tabli. L'me de l'existence commune s'en est alle. Cette union,
 laquelle ne restait plus que la routine des intrts quotidiens et
du commerce subalterne des corps, est dsagrge. Cette maintenance
dans le devoir par le bonheur manquant, tout du mme coup manquait 
Burns. Les bonnes rsolutions avaient disparu comme des bornes
enleves par des malfaiteurs nocturnes. Un jour il s'tait trouv sans
dfense et prt pour la faute. Quand nous en sommes l, nous ne durons
pas longtemps. Il passe constamment autour de nous mille fautes comme
mille maladies inaperues. C'est notre sant qui les carte. Ds que
nous sommes dlabrs, la premire qui se prsente nous prend. Cela
arriva  Burns.

Cette vie, qui l'loignait de chez lui, offrait des occasions de
dissipations. Son repaire favori, lorsqu'il allait  Dumfries, tait
une petite auberge qu'on appelait le _Globe_. Une nice de
l'aubergiste, nomme Anna Park, y servait les clients. Il ne tarda pas
 avoir des relations avec elle. Il ne semble pas qu'elle et rien de
remarquable, ni qu'elle ft au-dessus d'une servante ordinaire. Elle
tait considre comme jolie par les clients de l'auberge, dit Allan
Cunningham, quand le vin les rendait tolrants en matire de got; et,
comme on peut le supposer d'aprs la chanson, elle avait d'autres
jolies faons de se rendre agrable aux clients qu'en leur servant du
vin[1073]. Mais la facult de dcouvrir chez les femmes des charmes
invisibles aux autres, qui  Lochlea dj tonnait le froid Gilbert,
n'avait pas vieilli en Burns. Et puis, car il faut aller jusqu'au bout
et ne rien dissimuler, il menait un genre de vie dans laquelle on
finit par prendre got aux aventures d'auberge. Il descendait dans la
nature et le choix de ses passions. La dlicate idalisation, qui
n'exclut rien mais qui embellit tout et rend un amour complet,
s'paississait et s'affaissait jusqu' toucher l'lment infrieur et
grossier. Ce dernier tait ici presque seul au jeu; il ne restait plus
dans le fond du verre que le fond de l'ivresse. Burns allait la mme
voie que Musset.

          [Note 1073: Allan Cunningham, _Life of Burns_, p. 107 et
          431.--Scott Douglas, tom. II, p. 294.]

  Hier j'ai bu une pinte de vin,
  L o personne ne m'a vu;
  Hier, ici, sur ma poitrine, reposaient
  Les boucles d'or d'Anna.

  Le juif affam dans le dsert
  Gotant avec joie sa manne,
  Ce n'tait rien prs du miel de bonheur
  Que je gotais sur les lvres d'Anna.

  Vous autres, monarques, prenez l'Est et l'Ouest,
  De l'Indus  la Savane,
  Donnez-moi, dans mon treinte serre,
  Le beau corps souple d'Anna.

  Alors je mpriserai tes charmes imprieux,
  Impratrice ou sultane,
  Prs des extases mourantes que dans ses bras
  Je donne et je reois, avec Anna.

  Va-t-en, toi clatant Dieu du jour,
  Va-t-en, toi ple Diane,
  Vous toutes toiles, allez cacher vos rais scintillants,
  Quand je dois retrouver mon Anna!

  Viens, dans ton plumage de corbeau,  nuit,
  (Soleil, Lune, toiles, retirez-vous tous)
  Et apporte-moi une plume d'ange pour crire
  Mes transports avec Anna.


  Post-scriptum.

  L'glise et l'tat peuvent s'unir pour dire
  Que je ne dois pas faire ces choses-l;
  L'glise et l'tat peuvent aller au diable,
  Et moi, j'irai  mon Anna.

  Elle est la lumire de mon oeil,
  Vivre sans elle, je ne le puis;
  N'aurais-je sur terre que trois souhaits,
  Le premier serait mon Anna[1074].

[          Note 1074: _The Gowden Locks of Anna._]

Qui ne sent, dans ces dernires strophes, le dfi, la bravade
agressive de l'homme qui essaie de prendre les devants et de bafouer
ce qu'il redoute: le blme qui se prpare contre lui? Et tout le reste
de la pice, avec son cre et brutale luxure, sans un mot qui ne
relve des sens, n'est-il pas un tmoignage de cette dgradation
d'amour qui s'tait faite en lui? Plus encore! on y sent ce besoin
vengeur de s'enfermer dans sa faute et d'y chercher les volupts qui
engourdissent le malaise qu'elle fait natre. Il en tait  ce point
o l'on s'enivre pour abolir le dgot de l'ivresse, et o on cherche
 touffer, par l'assouvissement d'un vice, l'angoisse de ce vice
mme. Redoutable empirance o le soulagement d'un instant se
transforme en souffrance, qui exige  son tour pour tre panse une
blessure plus profonde, jusqu' ce que le mal ronge et pntre au fond
de l'tre. Que de potes ont ainsi souffert!

Faut-il se demander comment il en tait venu l? Par quel besoin
intellectuel de roman s'tait-il laiss attirer? Par quelle surprise
de dsir, peut-tre par quelle pousse de sang chauff par la
boisson--car il faut descendre  tout--y avait-il t brutalement
jet? Par quelle suite de prtextes, par quels degrs de dialectique
pernicieuse et perverse avait-il accoutum son esprit  cette pense?
Quelle habitude invtre de jouer avec un coeur de femme, ft-il
d'argile grossire? Quel don de posie capable de suspendre des
rveries  une aventure banale et qui explique la vulgarit de tant de
dlicates amours de potes? Quelle lassitude de joug et de rgularit?
Quel besoin d'oublier les laideurs de la vie qu'il menait? Quel
garement irrsistible, quelle lente approche, quel consentement libre
l'y avaient conduit? Peut-tre y avait-il un peu de tout cela dans la
minute irrparable qui livrait sa vie au dsordre.

Il est probable qu'il eut avec lui des dbats, qu'il se plaida des
circonstances attnuantes. On a de lui une lettre bien curieuse, qui,
d'aprs un rapprochement facile de dates, doit concider avec les
dbuts de cette aventure: elle est du mois d'aot 1790. Il est
impossible de ne pas remarquer avec quel sophisme subtil il confond
les dsavantages de la posie avec ceux des faiblesses, et avec quelle
adresse il les fait sortir tous du temprament potique.

     Il n'y a pas, parmi tous les martyrologes qui furent jamais
     crits, une histoire aussi lamentable que les vies des potes.
     Lorsqu'on compare entre eux les misrables, le criterium n'est
     pas ce qu'ils sont condamns  souffrir, mais comme ils sont
     forms pour supporter. Prenez un tre de notre espce; donnez-lui
     une imagination plus forte et une sensibilit plus dlicate qui,
      elles deux, engendreront une ligne plus ingouvernable de
     passions que celles qui sont d'ordinaire le lot de l'homme;
     implantez en lui une impulsion irrsistible vers de vaines
     fantaisies, telles que d'arranger les fleurs sauvages en bizarres
     bouquets, dcouvrir la cachette du grillon, au moyen de sa
     chanson bruissante, guetter les jeux des petits vairons dans
     l'tang ensoleill, ou poursuivre les intrigues des capricieux
     papillons; en un mot, envoyez-le  la drive aprs quelque
     poursuite qui le dtournera ternellement des voies du gain;--et
     cependant donnez-lui, comme maldiction, un got plus vif qu'
     tout autre homme pour les plaisirs que le gain peut acheter;
     enfin remplissez la mesure de ses maux en lui inspirant un
     sentiment hautain de sa propre dignit; vous aurez ainsi cr un
     tre presque aussi misrable qu'un pote. Ce n'est pas  vous,
     Madame, que j'ai besoin d'numrer les plaisirs feriques que la
     muse accorde pour contrebalancer ce catalogue d'infortunes. La
     sduisante posie est comme la sduisante femme; elle a t de
     tous temps accuse d'garer les hommes loin des avis des sages et
     des sentiers de la prudence, de les entraner dans les
     difficults, de les tourmenter par la pauvret, de les marquer
     d'infamie, de les plonger dans le tourbillon dvorant de la
     ruine. Cependant o est l'homme qui n'est pas oblig d'avouer que
     tout notre bonheur sur la terre ne mrite pas ce nom,--que mme
     la perspective solitaire d'une flicit paradisiaque qui hante le
     saint hermite n'est que la lueur d'un soleil septentrional se
     levant sur des rgions glaces, en comparaison des nombreux
     plaisirs, des extases indicibles que nous devons  l'aimable
     Reine du coeur de l'Homme[1075].

          [Note 1075: _To Miss H. Craik_, Aug. 1798.]

Ces lourdes volupts furent secoues par un cruel rveil. Quel
dchanement de remords et de terreurs hurla tout  coup en lui le
jour o il apprit qu'Anna Park tait enceinte! Il le connaissait ce
drame-l. Cette fois il le voyait plus redoutable encore. Les parents
d'Anna n'taient peut-tre pas trs difficiles  apaiser, car Burns
continua  frquenter l'auberge et  y tre bien reu. Le barde y
amenait des amis, et quand il tait l, la dpense roulait. Mais si la
chose tait divulgue! Il tait mari; il tait fonctionnaire. Quel
scandale! C'tait la ruine! Il fallait  tout prix que l'accouchement
ft secret, si l'on voulait viter la censure ecclsiastique. Anna
Park partit pour dimbourg, o elle fut reue chez une soeur
marie[1076]. Le 31 mars 1791, elle y accoucha d'une fille. Comment
lever l'enfant, soutenir la mre, dtourner l'argent des maigres
revenus? Quels tracas, et que les heures de l'auberge du _Globe_
cotaient cher! Mais les coups se succdaient rapidement, terribles!
Il parat prouv qu'Anna Park mourut en donnant le jour  son enfant.
Que faire, que faire de cette orpheline? Le vieux toit de Mauchline
fut encore le refuge; la vieille mre dut recevoir encore les
confidences de Robert, et verser des larmes plus amres que toutes
celles d'avant. Le bb y fut soign pendant quelques jours. Chose
affreuse et faite comme  dessein pour donner  ce drame toute sa
cruaut! Jane Armour tait elle-mme au terme d'une grossesse. Elle
accoucha le 9 avril, dix jours aprs, d'un fils. Attendit-on, pour lui
causer cette souffrance, que la crise ft passe, et la joie d'un fils
n d'elle fut-elle empoisonne par cette nouvelle? ou bien savait-elle
tout auparavant et dut-elle traverser les douleurs de l'enfantement
avec une me saignante?

          [Note 1076: Scott Douglas, tom. II, p. 294.]

Jane Armour fut admirable. Elle agit comme une femme d'un grand coeur.
Elle se fit apporter la fille, et sur la mme poitrine, du mme lait,
nourrit les deux enfants. Lorsque son pre, qui tait venu la voir,
lui demanda, en les apercevant dans le mme berceau, si elle avait
encore des jumeaux, elle lui rpondit qu'elle soignait l'enfant d'une
amie malade. Elle leva la fille d'Anna Park, au milieu de ses fils,
avec des soins maternels, jusqu'au moment o le mariage l'loigna de
la maison. Par ce trait de clmence hroque et dvoue, sa mmoire
demeure adorable. Quelles qu'aient t ses dfaillances dans les
commencements de sa liaison avec Burns, tout disparat dans la beaut,
dans la splendeur, dans la grce de ce pardon[1077].

          [Note 1077: R. Chambers, tom. III, p. 254.]

Jane Armour ne fut pas sans sa rcompense. Burns, clair par cette
gnrosit, eut vers elle, vers cette me qu'il n'avait pas connue
tout entire jusque-l, un lan de vraie et haute tendresse. On a de
lui une lettre crite le 11 avril,  Mrs Dunlop, dans laquelle il
exprime pour sa femme des sentiments presque nouveaux. Il avait parl
d'elle avec plus de passion; jamais encore avec cette affection, cette
place accorde aux qualits morales et cette sorte de respect. La
reconnaissance y perce pour la simplicit d'me et la douceur
toujours prte  cder, qui semblent avoir t les principes de la
belle action de Jane. Cet loge a comme un enthousiasme contenu. Ce
n'tait plus la femme qu'il adorait mais ce coeur modeste, dont il
venait,  sa confusion, d'avoir la rvlation.

     Samedi dernier, au matin, Mrs Burns m'a fait prsent d'un beau
     garon, plutt plus gros mais pas si joli que votre filleul
     l'tait au mme moment de sa vie.... Mrs Burns reprend des forces
     et s'est mise aujourd'hui  son djeuner, comme un moissonneur
     qui revient des champs. C'est le privilge particulier et le
     bonheur de nos filles saines et vivaces, qui sont nourries parmi
     _les foins et les bruyres_. Nous ne pouvons pas esprer cet
     esprit hautement poli, cette charmante dlicatesse d'me, qu'on
     trouve dans le monde fminin, parmi les rangs plus levs de la
     vie, et qui est certainement et de beaucoup le charme le plus
     captivant de la fameuse ceinture de Vnus. C'est vritablement un
     trsor si inestimable que, lorsqu'on peut le possder dans sa
     cleste puret native, sans la tache de quelqu'une des maintes
     nuances d'affectation, sans l'alliage de quelqu'une des maintes
     sortes de caprice, je le dclare devant le ciel, je pense que ce
     trsor serait achet bon march au prix de tous les autres biens
     terrestres. Mais comme cette crature anglique est, j'en ai
     peur, extrmement rare dans toutes les conditions et rangs de la
     vie, et qu'elle est tout  fait refuse aux miens, nous autres
     chtifs mortels devons nous contenter de ce qui vient
     immdiatement aprs dans l'excellence fminine. Nous pouvons
     fournir un corps et un visage aussi beaux que n'importe quel rang
     de vie, une grce rustique et naturelle, une modestie sans
     affectation et une puret sans souillure, un esprit naturel et
     les rudiments du got, une simplicit d'me qui ne souponne pas,
     parce qu'elle ne les connat pas, les voies obliques d'un monde
     goste, intress et fourbe, et le plus grand charme de tout,
     une douceur de caractre toujours prte  cder et une gnreuse
     chaleur de coeur, reconnaissante de l'amour que nous donnons et,
     en retour, brlant d'une ardeur plus qu'gale; toutes ces
     qualits avec un corps sain, une constitution solide et
     vigoureuse, tels que vos rangs levs peuvent  peine esprer
     l'avoir, sont les charmes adorables de la femme dans mon humble
     sphre de vie[1078].

          [Note 1078: _To Mrs Dunlop_, 14th April 1791.]

On aime  imaginer que ces mots ne sont que l'cho affaibli d'autres
mots qu'il versa devant elle, avec ferveur et avec larmes, avec de
solennelles promesses. Si jamais elle fut prs d'tre aime par lui
d'un amour de coeur, ce fut alors. La pauvre fille, ordinaire et
faible, s'tait dveloppe en une noble femme. Elle n'avait pas les
dons de surface et ces localisations partielles et rapides
d'individualit qui font l'intelligence, l'esprit, tout ce qui saisit
les choses par un point prcis. Mais elle avait un fond de bont
lmentaire, instinctive, ingnue, qui est plus profonde que cela et
supporte la vie entire. Au contact de cet homme suprieur qu'elle
aimait  sa manire, d'une manire superbe, avec soumission, avec
acceptation, avec abandon et oubli d'elle-mme; par les souffrances
mmes qu'elle avait reues de lui, elle s'tait ennoblie. Elle avait
mrit de lui cet hommage qui restera sa couronne. Elle tait
dsormais son gale. C'est trop peu dire! Sa gnrosit la plaait
au-dessus de lui; c'tait  lui maintenant  faire effort pour
atteindre jusqu' elle. Pauvre Burns! Que le gnie lui-mme est peu de
chose en face de la bont! Celle-ci est plus divine que tout.

Malgr ce rayon, cette lamentable histoire n'en tait pas moins une
calamit dans l'existence des deux poux. Pour Jane c'tait le
renversement de son modeste rve; c'tait la foi mutuelle rompue, la
confiance perdue, et ce je ne sais quoi d'tranger d'introduit dans le
mystre du foyer, qui ressemble  une souillure. Il n'y avait pas
jusqu' la simultanit de deux naissances qui ne dt lui tre une
pense affreuse. Si elle tentait de la chasser, les deux bbs sur sa
poitrine la lui rappelaient sans cesse. Son chagrin s'alimentait  son
dvoment mme. Cependant il est probable qu'elle fut encore la moins
 plaindre des deux. Peut-tre lui arriva-t-il ce qui arrive aux mes
d'une bont parfaite: leur douceur gagne jusqu'aux douleurs qui les
pntrent. Le pardon commence son bienfait en celui qui pardonne. La
nave mansutude de Jane mit son baume aux blessures mmes par
lesquelles elle coulait.

Les plus dsastreux effets se produisirent dans Burns. Son me entire
tait un chaos de remords, de honte et de colre. Il tait bon et le
mal qu'il causait devait le torturer. Par sa faute, les larmes taient
entres dans la maison; un surcrot de gne s'ajoutait  celle dont
ils souffraient dj. Il portait en lui l'expression rsigne de Jane;
l'enfant dont elle avait soin lui tait un reproche continuel. Et
quelle horreur plus affreuse devait l'envahir, quand il pensait  la
pauvre fille enterre  dimbourg! Quelles agonies de remords, quels
dchirements lui torturaient le coeur, quand il songeait  ce malheur,
presque gal  un crime, si les fautes se mesurent aux souffrances
qu'elles rpandent! Sans relche, il devait tre poursuivi par cette
ide. Elle est redoutable et vengeresse. Ce n'tait peut-tre l que
la meilleure partie de sa souffrance. Il tait impossible que des
dsordres plus pernicieux ne minassent pas sa personnalit. C'est une
fatigue accablante que cette rprobation intrieure qui sourd de
nous-mme. Elle empoisonne nos meilleurs moments; elle lasse la pense
par un bourdonnement incessant. Nous essayons d'touffer cette petite
voix; nous nous emportons; mais, quand nos emportements fatigus
baissent, elle redit les mmes choses. Aprs quelque temps une me en
est excde.  cette fatigue s'ajoute celle d'un travail continuel et
vain, toujours repris comme celui d'un problme insoluble qui s'est
empar de nous, l'obsdante fatigue de se forger des excuses, et la
perplexit, le harassant vacillement de l'esprit entre ses sophismes
et ses reproches. Et puis encore--et c'tait peut-tre le dernier
cercle de l'enfer qu'il portait en lui--il y avait l'humiliation qu'il
ne pouvait manquer d'prouver. Si bonne que ft Jane, bien plus, 
cause de cette bont mme, il devait courber le front. Il tait
amoindri chez lui,  son propre foyer. Peut-tre jamais un mot
n'exprima cette confusion. Le silence mme la rendait plus crasante.
Entre toutes les douleurs c'tait celle-l dont son esprit souffrait
le plus. Toutes ces choses fermentaient en lui, aigrissaient son
orgueil, mordaient son nergie, puisaient et dlabraient son me,
poussaient en tous sens de profonds ravages.

Par instants, quand il y tombait du dehors un reproche, une allusion,
toutes ces rancoeurs entraient en effervescence, bouillonnaient,
remplissaient son me de vapeurs noires et cres, et dbordaient en
colres, en imprcations, et, terme terrible, en une sorte de haine
farouche.

     Dieu aide les fils de la Pauvret! Has et perscuts par leurs
     ennemis, et trop souvent (hlas! presque sans exception toujours)
     reus par leurs amis avec un manque de respect insultant et des
     reproches qui percent le coeur, sous le mince dguisement d'une
     froide politesse et de conseils humiliants. Oh! tre un vigoureux
     sauvage traversant, dans l'orgueil de son indpendance, les
     solitudes sauvages de ses dserts, plutt que d'tre dans la vie
     civilise et d'attendre en tremblant une subsistance, prcaire
     comme le caprice d'un semblable! Chaque homme a ses vertus, et
     pas un homme n'est sans fautes. Maudits soient le privilge et la
     franchise de l'amiti qui,  l'heure de ma calamit, ne peut me
     tendre une main secourable sans dsigner en mme temps mes fautes
     et assigner leur part dans ma dtresse prsente. Mes amis, car
     c'est ainsi que le monde vous nomme, et c'est ce que vous-mmes
     pensez tre, omettez mes vertus, si cela vous plat, mais aussi
     pargnez mes folies: les premires porteront dans mon sein
     tmoignage d'elles-mmes; les secondes tortureront assez un coeur
     sincre, sans vous. Puisque dvier plus ou moins des sentiers de
     la convenance et de la droiture est fatalement une chose
     inhrente  la nature humaine,  Fortune, mets en mon pouvoir de
     payer toujours de ma propre poche, la pnalit de mes erreurs! Je
     n'ai pas besoin d'tre indpendant afin de pcher; mais je veux
     tre indpendant dans mon pch[1079].

          [Note 1079: _To Alex. Cunningham._ 11th June 1791.]

En mme temps sa haine pour son mtier allait s'accroissant. Il
s'exasprait contre ce que ses fonctions avaient de cruel. Il les
accomplissait, malgr lui, avec rpugnance. Le dgot qu'il avait
prvu tait bien l. Il crivait des lettres comme celle-ci qui, avec
son pigraphe, montre la part que son bon coeur avait dans l'horreur
qu'il prouvait pour ses fonctions.

       Bni celui qui avec bont
       Considre le cas du pauvre.

     Je vous ai cherch par toute la ville, bon Monsieur, pour savoir
     ce que vous avez fait ou ce qui peut tre fait pour le pauvre
     Robie Gordon. L'heure est venue o il me faut assumer l'excrable
     office de rabatteur vers les limiers de la Justice et lcher les
     fils de charogne... sur le pauvre Robie. Je pense que vous pouvez
     faire quelque chose pour sauver le malheureux et je suis sr que
     si vous le pouvez vous le voudrez[1080].

          [Note 1080: _To Alex. Fergusson._ Sept. 1790.]

Et encore cette autre imprcation:

     Je suis un misrable diable, harass, us jusqu' la moelle par
     le frottement de tenir les nez des pauvres cabaretiers sur la
     meule de l'Excise. Comme le Satan de Milton, pour des raisons
     particulires, je suis forc

       De faire ce que, bien que damn, j'abhorrerais[1081],

     et n'tait qu'un couplet ou deux d'honnte excration....

          [Note 1081: _To Dr James Anderson._ Aug. 1790.]

Par l encore sa vie tait en dsarroi et dsajuste. Des accidents
corporels vinrent mettre la dernire main  cette cruelle situation.
Toute l'anne 1791 ne fut pour le pauvre pote qu'une suite de chutes
de cheval, de membres meurtris ou briss. Au mois de janvier, il tomba
une premire fois; il crit  Mrs Dunlop, le 7 fvrier:

     Quand je vous aurai dit, Madame, que par suite d'une chute, non
     de mon cheval, mais avec mon cheval, j'ai t estropi quelque
     temps et que c'est aujourd'hui la premire fois que je puis me
     servir de mon bras et de ma main pour crire, vous conviendrez
     que c'est une trop valable excuse pour un silence qui semblait de
     l'ingratitude. Je commence maintenant  aller mieux et je suis
     capable de rimer un peu, ce qui implique un peu d'aise et de
     soulagement, car je ne puis penser que l'esprit le plus potique
     soit capable de composer sur le chevalet[1082].

          [Note 1082: _To Mrs Dunlop._ 7th Feb 1791.]

Vers la fin de mars, il fit une nouvelle chute et cette fois se cassa
le bras. Il crit en avril:

     Un jour ou deux aprs avoir reu votre lettre, mon cheval tomba
     avec moi et me fractura le bras droit. Comme ceci est le premier
     service que mon bras me rend depuis mon accident, je suis
     incapable de vous remercier de votre protection et de votre
     amiti autrement qu'en termes gnraux[1083].

          [Note 1083: _To Alexander Fraser Tytler._ April 1791.]

Vers la fin de l't ou le commencement de l'automne, il tomba de
nouveau et se meurtrit la jambe. Il semble avoir souffert beaucoup de
ce dernier accident. Il disait  Peter Hill, le libraire:

     Je n'ai jamais t plus incapable d'crire. Un pauvre diable,
     clou sur un fauteuil, qui se tord dans la souffrance, avec une
     jambe meurtrie sur un escabeau devant lui, est vraiment en bonne
     situation pour dire des choses brillantes[1084].

          [Note 1084: _To Peter Hill._ Oct. 1791.]

Et  un autre correspondant il envoyait  propos de la mme blessure
plein ma feuille de gmissements qui me sont arrachs dans mon
fauteuil[1085].

          [Note 1085: _To Robert Graham of Fintry._ Oct. 1791.]

On croirait qu'il faisait des courses furibondes, qu'il poussait sa
monture comme un forcen. Presque toutes ces chutes sont, en effet,
faites avec le cheval. La pauvre bte surmene galopait tant qu'elle
tombt. Encore ne sont-ce l que les chutes qui marquaient. Il lui en
arrivait d'autres  chaque instant.

     Pour ma part, j'ai galop sur mes dix paroisses, pendant les
     quatre derniers jours, jusqu' ce moment, o je viens de
     descendre de cheval, ou plutt, o mon pauvre squelette d'ne de
     cheval vient de me dposer  terre, car le pauvre diable s'est
     mis une dizaine de fois  genoux, pendant les vingt derniers
     milles, me disant  sa faon: Vois, ne suis-je pas ta fidle
     rosse de cheval, sur lequel tu as chevauch tant d'annes....
     Bref, Monsieur, j'ai fourbu mon cheval et je me suis presque
     rompu le cou, sans compter quelques dommages  une partie que je
     ne nommerai pas, grce  une selle qui a le coeur dur comme une
     pierre[1086].

          [Note 1086: _To Collector Mitchell._ Sept. 1790.]

Il galopait  se rompre le cou. tait-ce la ncessit de faire vite sa
besogne? tait-ce cet pre besoin de mouvement et d'tourdissement par
lequel on espre fuir ces soucis sombres qui sont assis derrire le
cavalier? taient-ce de ces furieuses chevauches d'ivresse, comme
celle qui avait failli lui tre funeste dans les Hautes-Terres?

       *       *       *       *       *

Enfin, pour complter ce chaos, vers le milieu de cette mme anne, au
mois d'aot 1791, on trouve une lettre  Clarinda qui,  la suite de
leur demi rconciliation, lui avait envoy des vers sur _La
Sympathie_. Il lui disait:

     J'ai lu votre trs beau mais trs pathtique pome--ne me
     demandez pas combien de fois et avec quelles motions. Vous savez
     que j'ose _pcher_ mais non pas _mentir_! Vos vers arrachent
     cette confession du plus profond de mon me--je le dirai,
     rptez-le si vous le voulez--que j'ai plus d'une fois t la
     victime d'une conjoncture maudite de circonstances et que pour
     moi vous devez tre  jamais

       Chre comme la lumire qui visite ces tristes yeux[1087].

          [Note 1087: _To Mrs Mac Lehose._ Aug. 1791. Ce vers a dj
          t cit dans sa correspondance avec Clarinda.]

Il lui envoyait sa pice sur Marie Stuart et il y ajoutait ces mots
qui taient redevenus de tendresse.

     Telles furent, ma chre Nancy, les paroles de l'aimable mais
     malheureuse Mary. L'infortune semble prendre un plaisir
     particulier  darder ses flches contre les honntes hommes et
     les jolies fillettes. De cela vous aussi vous n'tes que trop la
     preuve; puisse votre destine future faire une brillante
     exception  cette remarque! Dans les mots d'Hamlet:

       Adieu, adieu, adieu! Souviens-toi de moi![1088]

          [Note 1088: Shakspeare. _Hamlet_, act. I, sc. 5.]


IV.

LA VIE PROFONDE, LA PRODUCTION.

Lorsqu'on suit les phases attristantes de l'histoire de Burns, c'est
un devoir de se souvenir que, devant nos jugements sociaux, quelques
instants de faiblesse ruinent tout un fonds d'honntet, de travail,
de bont. Quelques cueils suffisent au mauvais renom d'une mer.
Cependant elle remplit ses fonctions dans le jeu universel: elle
contribue au flux; elle fournit aux nues sa part d'averses
fcondantes; elle nourrit des milliers d'tres qui grandissent dans
son sein, s'accouplent, se reproduisent, perptuent et modifient les
espces; elle forme des dpts qui seront plus tard des continents
propres  des plantes nouvelles; elle a mille utilits plus profondes
et encore indiscernes; ses bienfaits sont nombreux. Mais elle a deux
ou trois rcifs sur lesquels se sont brises des galres, peut-tre
charges de soldats; elle a quelques bas-fonds o s'est enlis un
navire qui portait peut-tre de l'alcool ou de l'opium; quelquefois
elle a des temptes. Alors, au jugement court des hommes, elle devient
une mer malfaisante et redoute. Ils ne pntrent pas dans son oeuvre
continue; ils ignorent qu'il sort d'elle plus d'avantages que de
dsastres, mme pour eux; et ils oublient que d'ailleurs leur mesure
des choses est  leur taille. Hlas! il en est de mme des vies
humaines. Quelques fautes, quelques heures d'oubli, de faiblesse, de
colre ou de passion, qui sont comme des cueils  la surface, gtent
une existence entire. Cependant, elle aussi accomplit ses fonctions
profondes: elle est compose dans son ensemble de bont, d'efforts,
d'aspirations vers le mieux; elle a, mme en ses erreurs, des dsirs
de bien,  ce point que parfois--mystre fait pour troubler!--le dsir
du bien a t la cause de l'erreur; elle contient de l'amour, du
sacrifice, des dvoments; elle contribue  la continuation physique
et au progrs intellectuel du monde. Et tous ces services sont oublis
ou ignors ou mconnus,  cause des quelques dsordres  la
superficie, des quelques remous o l'eau est trouble. Sous
d'inexcusables torts la vie de Burns tait une vie de droiture, de
travail et de bont. Il accomplissait mieux que la plupart, mieux que
beaucoup qui se sont tenus purs de faiblesses, il accomplissait avec
une rare efficacit les tches essentielles par lesquelles l'homme
vaut ici-bas. Et c'est une question qui est encore  dcider de savoir
si les insuffisances d'action n'galent pas les excs de passion, et
si, tout compte fait, ceux qui ont commis quelque mal mais travaill
au bien avec nergie, ne valent pas mieux que ceux qui n'ont fait ni
mal, ni bien.

Il avait un vrai coeur de pre. C'est plaisir, dans sa correspondance,
de l'entendre parler de ses enfants, de voir ses jolis croquis de
bbs, pleins de complaisance et de tendresse paternelles, mais aussi
de perspicacit. Il avait, de Jane Armour, trois fils. L'an Robert
avait environ cinq ans; le second Franois Wallace, le filleul de Mrs
Dunlop, tait n le 24 aot 1789; et le troisime William Nicol, nomm
d'aprs le compagnon du voyage des Hautes-Terres, tait venu au monde
le 9 avril 1791. Il les contemplait, les tudiait; ces petits tres,
encore si indcis, prennent sous son regard pntrant une
personnalit. De son an, il disait:

     J'ai l'intention de l'lever pour l'glise et, d'aprs une
     dextrit inne qu'il a pour faire le mal et une certaine gravit
     hypocrite avec laquelle il en considre les consquences, j'ai de
     belles esprances  son sujet, dans la carrire
     piscopale[1089].

          [Note 1089: _To Alex. Cunningham._ 27th July 1788.]

De son dernier, William Nicol, il disait:

     J'ai ramass un petit gars que, pour la force, la grosseur, la
     forme, et la hauteur de la voix, je mettrais en regard de
     n'importe quel gamin de Nithsdale, d'Annandale ou n'importe quel
     autre dale[1090].

          [Note 1090: _To John Somerville._ 11th May 1791.]

Celui dont il semblait le plus satisfait tait le petit Frank, le
filleul de Mrs Dunlop. Il le reprsente toujours comme un petit
gaillard solide.

     Je compte qu'il ne discrditera pas le glorieux nom de Wallace,
     car il a une jolie figure mle et un corps qui ferait honneur 
     un garonnet de deux mois; il a aussi un trs bon caractre, bien
     qu'il ait, lorsque cela lui plat, un flageolet  peine moins
     sonore que le cor dont son immortel homonyme sonna pour donner le
     signal d'enlever le boulon du pont de Sterling[1091].

          [Note 1091: _To Mrs Dunlop._ 6th Sept. 1789.]

Ce petit Frank apparat vraiment comme un beau bb et qui donnait 
son pre des moments d'orgueil.

     Je ne puis m'empcher de vous fliciter sur sa bonne mine et sa
     vitalit. Tous ceux qui le voient conviennent que c'est le plus
     joli, le plus bel enfant qu'ils ont jamais vu. Moi-mme je suis
     enchant du bombement viril de sa petite poitrine et d'une
     certaine dignit en miniature, qu'il a dans le port de la tte et
     dans le regard de son bel oeil noir; cela promet le courage
     indomptable d'une me indpendante.[1092]

          [Note 1092: _To Mrs Dunlop._ 25th Jan. 1790.]

Et ailleurs encore:

     En vrit, je considre que votre petit filleul est mon
     _chef-d'oeuvre_ dans ce genre de manufacture, comme je crois que
     _Tam de Shanter_ est ma meilleure production en fait de posie.
     Il est vrai que l'un aussi bien que l'autre trahissent un
     assaisonnement de friponnerie malicieuse dont on aurait bien pu
     se passer peut-tre; mais aussi ils montrent, selon moi, une
     force d'originalit, un fini et un poli que je dsespre de
     surpasser.[1093]

          [Note 1093: _To Mrs Dunlop._ 11th April 1791.]

La clairvoyance avec laquelle Burns discernait ces caractres encore
en embryon est curieuse. Ce petit Frank tait bien ce qu'il avait
devin, un petit gars dur, nergique. Il n'avait pas deux ans qu'il
avait rduit son an en servitude, car  dix-huit mois de l son pre
crivait  son sujet:

      propos, votre petit filleul pousse d'une faon charmante, mais
     c'est un vrai diable. Bien qu'il soit de deux ans plus jeune, il
     a compltement matris son frre. Robert est  la vrit la plus
     douce et la plus tranquille crature que j'ai jamais vu. Il a une
     mmoire trs surprenante et il est tout  fait l'orgueil de son
     matre[1094].

          [Note 1094: _To Mrs Dunlop._ 24th Sept. 1792.]

Son pronostic du caractre de Robert n'tait pas moins juste, ainsi
que la vie de celui-ci le montra. N'est-il pas vrai qu'on sent bien
dans ces passages les longues contemplations de petits corps nus, les
longs aguets pour voir s'baucher les premiers sourires de la bouche
ou des yeux; et aussi ces secrtes satisfactions paternelles qui
clatent au fond du coeur et l'inondent pendant un instant d'un dlice
adorable qu'on ne rvle jamais entier?

       *       *       *       *       *

D'autres fois il se laissait aller  ces flatteuses imaginations o
les pres, mme fatigus et dus par la vie, revivent, pour leurs
enfants, leurs meilleurs et leurs plus magnifiques tats d'me. Ils
redeviennent purs et confiants en ces jeunes mes, et l'on peut dire
que c'est une des vertus salutaires de la paternit que ces moments
d'innocence restitus  des esprits qui autrement ne les auraient
jamais plus connus. Ce sentiment apparat dans la trs belle lettre
suivante:

     Je ne me rappelle pas, mon cher Cunningham, que vous et moi ayons
     jamais caus sur le sujet de la Religion. J'en connais plusieurs
     qui en rient comme d'une duperie par laquelle les _Quelques-uns_
     russ mnent l'ignorante _Multitude_; ou qui tout au plus la
     considrent comme une obscurit incertaine dont les hommes ne
     peuvent jamais rien savoir et dont ils seraient sots de s'occuper
     beaucoup. Je ne voudrais pas chercher querelle  un homme pour
     son irrligion, pas plus que pour un manque d'oreille musicale.
     Je regretterais qu'il soit exclu de ce qui, pour moi et pour
     d'autres, a t des sources suprieures de jouissance. C'est  ce
     point de vue et pour cette raison que je veillerai  ce que l'me
     de tous mes enfants soit imbue de Religion. Si mon fils est un
     homme de sentiment, de sensibilit et de got, j'augmenterai
     ainsi beaucoup ses joies. Laissez-moi me flatter de la pense que
     ce doux petit tre qui, en ce moment, est en train de courir 
     et l autour de mon pupitre, sera un homme d'un coeur tendre,
     ardent et brlant, d'une imagination qui gotera des dlices avec
     les peintres et des ravissements avec les potes. Laissez-moi me
     le figurer errant dans la campagne, dans la douceur du
     crpuscule, pour aspirer la brise embaume et jouir de la pousse
     luxuriante du printemps, pendant que lui-mme est dans la
     jeunesse fleurissante de la vie. Il jette ses regards sur toute
     la nature et  travers la nature, plus haut, vers le Dieu de la
     nature; son me, par de rapides gradations de dlices, est
     entrane au-dessus de cette sphre terrestre, jusqu' ce qu'il
     ne puisse plus rester silencieux et qu'il clate dans le glorieux
     enthousiasme de Thomson:

       Les choses, dans leurs changements,  Pre Tout Puissant, ces choses
       Ne sont que des aspects de Dieu, l'anne qui se droule
       Est pleine de Toi.

     et ainsi de suite dans toute l'ardeur et l'enthousiasme de cet
     hymne charmant.

     Ce ne sont pas l des plaisirs imaginaires, ce sont des joies
     relles, et je demande quelles joies parmi les fils des hommes
     sont suprieures  celles-l. Et elles ont ce surcrot immense et
     prcieux que la vertu, consciente d'elle-mme, les rclame pour
     siennes, et s'en saisit pour paratre en la prsence d'un Dieu
     qui voit, juge et approuve[1095].

          [Note 1095: _To Alex. Cunningham._ 25th Feb. 1794.]

C'est, presque dans les mmes termes, le rve que faisait Coleridge,
sur le berceau de son fils, lorsque par cette nuit de gel silencieux,
et si calme que la mince flamme bleue ne tremblait pas sur le feu, il
voyait aussi le cher bb errer comme une brise prs des lacs, sur
les grves sablonneuses et sous les rocs d'antiques montagnes.

                                                     Ainsi tu verras et entendras
  Les formes belles et les sons intelligibles de cet ternel langage que ton Dieu
        Profre, qui, depuis toute ternit, enseigne
        Lui-mme en tout, et toutes choses en lui-mme[1096].

          [Note 1096: _Frost at Midnight._]

C'est la posie et le roman des pres.

       *       *       *       *       *

 ct de ces fierts on voit passer les tortures dont les maladies
des enfants font trembler l'me des parents.

     J'attends chaque jour le docteur qui doit inoculer la petite
     vrole  votre petit filleul. Elle rgne beaucoup cette anne et
     je tremble pour sa vie...[1097]

          [Note 1097: _To Mrs Dunlop._ 25th Jan. 1790.]

     Le pauvre petit Frank est maintenant au plus fort de la petite
     vrole. Je l'ai fait inoculer et j'espre qu'elle est en bonne
     voie[1098].

          [Note 1098: _To William Burns._ 10th Feb. 1790.]

Il connaissait les angoisses dont, mme dans des circonstances
favorables, un esprit rflchi doit souffrir, lorsqu'il prvoit les
preuves rserves  ces chers tres ignorants. Quel pre n'a pas
essay de pntrer les temps qui arrivent, et mme de dmler les
vnements historiques, les guerres, les fluctuations sociales qui se
prparent, le front pench sur un berceau? Lequel, faisant retour sur
lui-mme, n'a redout les prils, les embches, les chocs, dont il lui
semble que seule sa bonne toile l'a sauv? Ces penses-l sont la
ranon des joies paternelles.

     De petits enfants qui attendent de vous une protection paternelle
     sont une lourde charge. J'ai dj deux beaux gaillards, bien
     venants et forts; je voudrais les mettre en bonne lumire. J'ai
     mille rveries et mille plans  propos d'eux et de leur destine
     future. Ce n'est pas que je sois un utopiste dans mes projets en
     ces matires; je suis rsolu  ne jamais destiner un de mes fils
     aux professions librales. Je connais la valeur de
     l'indpendance; puisque je ne puis donner  mes fils une fortune
     indpendante, je leur donnerai srement une ligne de vie
     indpendante. Quel chaos de tumulte, de hasard et de vicissitudes
     est ce monde, lorsqu'on se met  y rflchir srieusement! Pour
     un pre qui connat lui-mme le monde, la pense des fils qu'il
     aura  y laisser doit le remplir de crainte; mais s'il a des
     filles, cette perspective, dans ces moments pensifs, est capable
     de le frapper d'pouvante[1099].

          [Note 1099: _To William Dunbar._ 14th Jan. 1790.]

Ces angoisses taient pour lui plus vives que pour la plupart. Sa vie
et celle des siens l'avaient rendu dfiant; l'avenir tait un sol
maigre et dsol. Il y avait, entre ses chtives ressources et les
ambitions que sa richesse crbrale devait naturellement lui inspirer
pour ses fils, une telle distance! C'est un plus lourd chagrin pour
un homme distingu d'esprit de penser que l'ducation de ses enfants
sera insuffisante que de savoir qu'ils seront pauvres.

     Malgr tout, grce au ciel, je puis vivre et rimer tel que je
     suis; quant  mes garons, pauvres petits gars! puisque je ne
     puis les placer  un degr aussi lev de la vie que je voudrais,
     je les tablirai, si l'ordonnateur des vnements m'accorde la
     faveur de voir cette poque-l, sur une base aussi large et aussi
     indpendante que possible. Parmi les nombreux sages proverbes qui
     ont t recueillis par nos anctres cossais, un des meilleurs
     est celui-ci: _Mieux vaut la tte de la roture que la queue de
     la gentry_[1100].

          [Note 1100: _To Dr Moore._ 27th Feb. 1791.]

Il tait galement bon frre. On a vu qu'il avait partag avec Gilbert
les profits de son volume. Carlyle l'en loue beaucoup. Ce qu'on n'a
pas assez indiqu c'est que ce sacrifice fut probablement la cause de
son entre dans l'Excise. Cet argent lui aurait permis de franchir les
premires mauvaises annes, les annes des vaches maigres, et
d'attendre que le vent tournt. Ce serait lui faire injure que de
croire un instant qu'il fut capable de songer  le rclamer.

     J'aurais pu avoir de l'argent pour suppler au dficit de ces
     annes maigres, mais j'ai, dans une ferme en Ayrshire, un frre
     plus jeune et trois soeurs. Tout le surplus de ce que j'estimais
     ncessaire pour mon capital de fermage a t pris pour sauver,
     d'une ruine imminente, non seulement le confort mais l'existence
     mme de ce foyer. Ceci tait fait avant que je prisse cette
     ferme-ci; plutt que d'enlever mon argent  mon frre--ce qui le
     ruinerait--j'abandonnerai ma ferme et j'entrerai immdiatement au
     service de vos Honneurs[1101].

          [Note 1101: _To Robert Graham of Fintry._ 10th Sept. 1788.]

Son plus jeune frre, Williams Burns, dcourag sans doute de se faire
fermier, par l'exemple de ses deux ans, avait appris le mtier de
sellier. Il s'tait mis en route pour trouver du travail. Cela ne
semble pas avoir t chose facile. Aprs avoir err en plusieurs
endroits, il s'tait install  Newcastle. Pendant toutes ses
prgrinations, Robert le suit avec une sollicitude paternelle; il lui
donne des conseils, lui crit des lettres pleines de sages avis
pratiques, l'encourage, le soutient. Tout cela en paroles cordiales et
dignes.

     Si mes conseils peuvent vous tre utiles (c'est--dire si vous
     pouvez vous rsoudre  prendre l'habitude non seulement
     d'examiner votre conduite, vos faons, etc., mais aussi celle de
     mettre en pratique les rsolutions que cet examen fera natre
     d'amliorer vos dfauts), mes petites connaissances et mon
     exprience du monde sont cordialement  votre service. J'avais
     l'intention de vous crire plein une feuille de conseils, mais
     quelque affaire m'en a empch. En un mot, apprenez la
     _Taciturnit_. Que cela soit votre devise. Quand vous auriez la
     sagesse de Newton ou l'esprit de Swift, le bavardage vous
     rabaisserait aux yeux de vos semblables[1102].

          [Note 1102: _To William Burns._ 2nd March 1789.]

Toutes ses lettres contiennent des conseils bien choisis:

     Vous tes au moment de la vie o l'on prend des habitudes; vous
     ne pouvez viter cela, quand vous le voudriez, et ces habitudes
     vous demeureront attaches jusqu' la fin de votre sablier. Plus
     tard, mme lorsqu'on est aussi peu avanc en annes que moi, on
     peut avoir une vue trs pntrante de ses dfauts et de ses
     faiblesses habituelles, mais les arracher ou mme les amender est
     tout autre chose. Acquis d'abord par accident, ils commencent
     bientt  devenir commodes, et avec le temps ils deviennent une
     portion _ncessaire_ de notre existence[1103].

          [Note 1103: _To William Burns._ March 10th, 1789.]

Il lui envoie de l'argent:

     Je mets deux billets d'une guine de la banque d'cosse qui,
     j'espre, viendront  propos. Il ne m'est pas tout  fait aussi
     commode que nagure de distraire un peu d'argent, mais je connais
     votre situation et, je puis le dire,  quelques gards votre
     mrite[1104].

          [Note 1104: _To William Burns._ 14th Aug. 1789.]

Il lui rpte sans cesse de ne pas se dcourager et s'il ne russit
pas, de songer au toit de son frre.

     Si vous ne russissez pas dans vos prgrinations, ne vous
     dcouragez pas, ne faites pas de coup de tte, revenez vers nous
     en ce cas et nous attendrons une meilleure humeur de la Fortune.
     Rappelez-vous ceci, je vous en prie[1105].

          [Note 1105: _To William Burns._ 25th March 1789.]

Et ailleurs encore:

     Ma maison sera la maison o vous serez le bienvenu et comme je
     connais votre prudence (plt au ciel que votre _rsolution_ ft
     gale  votre _prudence_) si, quelque part loin de vos amis, vous
     tiez en besoin d'argent, vous avez mon adresse par la
     poste[1106].

          [Note 1106: _To William Burns._ 15th April 1789.]

Williams semble avoir t un garon timide et doux; ses lettres  son
frre, fort bien crites du reste, sont touchantes par quelque chose
de triste et de modeste. Il n'avait pas la virilit de ses deux ans.
Cependant il se hasarda  pousser jusqu' Londres, esprant y trouver
du travail. Au moment o il va partir, Robert lui donne de ces clairs
avis qu'un pre ne doit pas hsiter de donner  son fils, lorsque
celui-ci va se risquer dans la fournaise d'une grande ville. Et il
ajoute:

     crivez-moi avant de quitter Newcastle et aussitt que vous
     arriverez  Londres. En un mot, si jamais vous vous trouvez,
     comme peut-tre vous pourrez l'tre, en peine pour un peu
     d'argent, vous savez o je suis. Il ne sera pas dit que je vous
     verrai vaincu, tant que vous lutterez comme un homme. Adieu! Dieu
     vous bnisse![1107]

          [Note 1107: _To William Burns._ 18th Feb. 1790.]

En mme temps, il crivit  son vieil ami Murdoch, qui tait tabli 
Londres, pour lui recommander son frre. Le pauvre Williams commena
dans la grande ville l'existence d'un ouvrier qui cherche de la
besogne et obtient, tantt ici, tantt l, quelques jours
d'occupation. On le voit errant d'atelier en atelier. Il le raconte 
son frre sur le ton doux et rsign qui lui est propre.

     J'ai trouv du travail le vendredi aprs mon arrive dans la
     ville; je n'y ai travaill que huit jours, leur entreprise tant
     termine. J'ai retrouv du travail dans une boutique du Strand,
     le lendemain du jour o j'ai quitt mon premier matre. Ce n'est
     qu'une place temporaire, mais j'espre tre bientt fix dans une
     boutique  mon gr, bien que ce soit une affaire plus difficile
     que je ne l'imaginais, car il y a de tels essaims de nouveaux
     ouvriers arrivs rcemment de la campagne que la ville en est
     remplie, et que, je le crains,  moins d'tre particulirement un
     bon ouvrier, (ce que vous savez je ne suis pas et ne serai
     jamais), il est dur de trouver une place. Cependant je ne
     dsespre pas de redresser ma drive et de pincer le vent.

     L'encouragement ici n'est pas ce que j'attendais, les gages tant
     fort bas en proportion des dpenses de la vie. Cependant, si je
     mets de ct l'argent que les autres dpensent en dissipation et
     en dbauche, j'espre bientt vous renvoyer celui que je vous ai
     emprunt et vivre en outre confortablement[1108].

          [Note 1108: _William Burns to Robert Burns_, 21st March
          1790.]

Le brave garon ne devait pas lutter longtemps. Il fut pris, quatre
mois aprs son arrive  Londres, d'une fivre maligne et, seul dans
l'immense foule, pensant peut-tre  la ferme d'Ayrshire, mourut le 24
juillet 1790, sans que Murdoch ft prvenu[1109]. Robert prit pour lui
les frais des funrailles. Il avait dignement remplac le vieux pre.

          [Note 1109: Voir la lettre de Murdoch  Robert Burns, date
          du 14th Sep. 1790.]

       *       *       *       *       *

D'autres sentiments de noble race circulaient constamment dans sa vie:
l'amiti, la reconnaissance. Un de ses premiers protecteurs 
dimbourg avait t le comte de Glencairn. C'est de tous les hommes
celui qu'il parat avoir le plus vnr. Il l'admirait sans rserve,
et il fallait qu'un caractre ft vraiment d'or fin pour rsister  la
pierre de touche de sa perspicacit. Mon attachement reconnaissant
tait en vrit si fort qu'il remplissait toute mon me et tait
tress avec le fil de mon existence.[1110] Le comte mourut  la fin
de janvier 1791, dans sa 42e anne, au retour d'un sjour d'hiver 
Lisbonne. Ce fut pour Burns une douleur immense, il prit le
deuil[1111]. Il crivit  la mmoire de son protecteur une lgie
qu'il envoya  un des amis de Glencairn avec les vers suivants:

          [Note 1110: _To Dr Moore_, 27th Feb. 1791.]

          [Note 1111: _To Alex. Dalziel_, March 19, 1791, et _To lady
          Elisabeth Cunningham_, March 1791.]

  Je t'adresse cette offrande votive,
  Le tribut de larmes d'un coeur bris,
  Tu estimais l'_ami_; moi, j'aimais le _bienfaiteur_;
              Son mrite, son honneur taient de tous lous;
    Nous le pleurerons, jusqu' ce que nous partions comme il est parti,
  Et que nous suivions le sentier spectral vers ce sombre monde inconnu[1112].

          [Note 1112: _Lines to Sir John Whitefoord._]

Cette lgie est d'un accent dchirant. Elle mrite de prendre place
parmi la belle suite de pomes que les plus grands des potes anglais
ont crits  la mmoire d'amis disparus. On peut mme dire que ni le
_Lycidas_ de Milton, ni l'_Astrophel_ de Spencer, ni l'_Adonas_ de
Shelley n'ont le sanglot qui secoue ces strophes.

  Le vent soufflait rauque des collines,
  Par intervalles, le rayon mourant du soleil
  Jetait un regard sur les bois jaunes et fltris
  Qui ondulaient au-dessus du cours sinueux du Lugar:
  Sous un escarpement rocheux, un Barde,
  Charg d'annes et de lourde peine,
  En haute lamentation, pleurait son seigneur
  Que le Trpas avait pris bien avant l'heure.

  Il s'tait appuy contre un chne antique,
  Dont le tronc s'effritait par les ans;
  Ses cheveux taient blanchis par le temps,
  Sa joue ride tait mouille de larmes;
  Et comme il touchait sa harpe tremblante,
  Et comme il chantait son chant douloureux,
  Les vents, se lamentant dans leurs cavernes,
  Vers l'cho en emportaient les notes:

  Vous, oiseaux disperss qui chantez faiblement,
  Dbris du choeur printanier!
  Vous, bois qui rpandez  tous les vents
  Les ornements de l'anne dclinante!
  Quelques brefs mois et, joyeux et gais,
  Vous charmerez de nouveau l'oreille et le regard;
  Mais rien dans les cycles du temps
  Ne peut  moi me ramener la joie.

  Je suis un vieil arbre courb,
  Qui longtemps rsista au vent et  la pluie;
  Mais maintenant est venu une cruelle rafale,
  Et c'en est fait de ma dernire attache  la terre;
  Mes feuilles ne salueront plus le printemps,
  Le soleil d't n'exaltera plus ma floraison;
  Il faut que je gise devant l'orage
  Et que d'autres poussent  ma place.

  J'ai vu mainte anne changeante,
  Je suis devenu un tranger sur terre;
  J'erre au hasard dans les chemins des hommes,
  Je ne les connais plus, je leur suis inconnu;
  Sans cho, sans piti, sans secours,
  Je porte seul mon fardeau de soucis,
  Car silencieux, bien bas, sur des lits de poussire,
  Dorment tous ceux qui partageraient mes chagrins.

  Enfin (comble de toutes mes douleurs!)
  Mon noble matre est couch dans l'argile;
  La fleur de tous nos hardis barons,
  L'orgueil de sa contre, le soutien de sa contre!
  Je languis maintenant dans une lasse existence,
  Car toute la vie de la vie est morte,
  Et l'esprance a fui mon regard vieilli,
  Sur ses ailes rapides  jamais envole.

  veille, pour la dernire fois, ta triste voix, ma harpe,
  Une voix de dtresse et de farouche dsespoir;
  veille-toi, fais rsonner ton dernier lai,
  Puis dors dans le silence pour toujours;
  Et toi, mon dernier, mon meilleur, mon seul ami,
  Qui remplis une tombe prmature,
  Accepte ce tribut du Barde
  Que tu as retir des plus noires tnbres de la Fortune.

  Dans le vallon bas et nu de la Pauvret,
  D'pais brouillards obscurs m'enveloppaient;
  Quoique je levasse souvent un oeil anxieux,
  Aucun rayon de renomme n'apparaissait;
  Tu m'as trouv comme le soleil matinal
  Qui fond les brouillards en air limpide;
  Le Barde sans ami et sa chanson rustique
  Devinrent tous deux ton cher souci.

  ! pourquoi la vertu a-t-elle des jours si courts,
  Tandis que les gredins ont du temps pour mrir, devenir gris?
  Faut-il que toi le noble, le gnreux, le grand,
  Tu tombes dans la forte fleur de la hardie virilit!
  Pourquoi ai-je vcu pour voir ce jour-l,
  Un jour pour moi plein de dtresse?
  ! que n'ai-je rencontr la flche mortelle
  Qui a abattu mon bienfaiteur!

  Le fianc peut oublier la fiance
  Dont il a fait hier son pouse, sa femme;
  Le monarque peut oublier la couronne
  Qui est sur son front depuis une heure;
  La mre peut oublier l'enfant
  Qui sourit si doucement sur ses genoux;
  Mais je me souviendrai de toi, Glencairn,
  Et de tout ce que tu as fait pour moi.

Toute la pice est belle; il y rgne un indicible accent de douleur
inconsolable; surtout la dernire strophe est admirable de simplicit
et d'motion. C'est un chagrin qui avait vraiment pntr au plus
profond de sa vie. Il disait:

     Le deuil, que je me suis fait  moi-mme l'honneur de porter en
     mmoire de sa seigneurie, n'a pas t une contrefaon de
     douleur. Et ma gratitude ne prira pas avec moi! Si parmi mes
     enfants, j'ai un fils qui ait du coeur, il transmettra  son
     enfant, comme une fiert de famille et une dette de famille, que
     je dois ce qui m'a t le plus cher dans l'existence  la noble
     maison de Glencairn[1113].

          [Note 1113: _To lady Elisabeth Cunningham_, March 1791.]

Prs de quatre ans aprs, lorsqu'il lui vint un fils, il lui donna le
nom de James Glencairn.

       *       *       *       *       *

Sa gnrosit, qui tait un des traits, disons mieux, un des lments
de son caractre, tait toujours en veil, toujours prte et prompte 
agir, sans une seconde d'hsitation, par lan prime-sautier. Un
dlicat pote cossais, Michael Bruce, tait mort  vingt-et-un
ans[1114]. Ses amis rsolurent de publier ses oeuvres, au bnfice de
sa vieille mre qui tait dans la pauvret. L'un d'eux, un jeune
clergyman nomm Baird, qui devint professeur de langues orientales 
l'Universit d'dimbourg et plus tard principal de l'Universit,
demanda  Burns l'appui de son nom et de sa plume. Puis-je vous
demander si vous voudrez prendre la peine de parcourir les manuscrits
non publis de Bruce qui sont en ma possession, de donner votre
opinion et de suggrer les coupures, les changements ou les
modifications qui vous sembleraient dsirables? Et voulez-vous nous
permettre de faire savoir que quelques lignes de vous seront ajoutes
au volume?[1115] Voici la lettre qu'il reut en rponse:

          [Note 1114: _The Works of Michael Bruce_, edited with memoir
          by Alex. Grosart.]

          [Note 1115: Cit par Scott Douglas, tom. V, p. 347.]

     Pourquoi m'avez-vous, cher Monsieur, crit ces termes si
     hsitants  propos de l'affaire du pauvre Bruce? Ne connais-je
     pas et n'ai-je pas prouv les maux nombreux, les maux
     particuliers, qui sont le patrimoine de toute chair potique?
     Vous pourrez faire votre choix de tous les pomes indits que je
     possde; et si votre lettre m'avait t adresse de faon 
     m'arriver plus tt (je viens de la recevoir il y a un moment), je
     vous aurais aussitt dlivr de toute incertitude  ce sujet. Je
     vous demande seulement que quelque avertissement, dans la prface
     du livre, aussi bien que les feuilles de souscription, porte que
     la publication est uniquement pour le bnfice de la mre de
     Bruce. Je ne veux pas que l'ignorance puisse supposer, ou la
     malignit insinuer que je me suis dvou  cette oeuvre pour des
     motifs mercenaires. Et vous ne devez pas, pour ma participation 
     cette affaire, me faire honneur d'aucune gnrosit remarquable.
     J'ai une telle arme de peccadilles, de fautes, de folies et de
     chutes (tout autre que moi pourrait donner  quelques-unes
     d'entre elles un nom plus svre), qu'afin de rtablir un peu,
     quoique bien lgrement, la balance pour mon compte, je suis
     dispos  faire envers un semblable tout bien qui se trouve en
     mon trs humble pouvoir, rien que dans le but goste d'claircir
     un peu la perspective du pass[1116].

          [Note 1116: _To the Rev. G. H. Baird_, Feb. 1791.]

Cette lettre  elle seule et fait l'ornement du volume. Mais Burns
offrait bien plus; il prsentait  pleines mains tout ce qu'il
possdait, et l dedans est son _Tam de Shanter_ qu'il venait
d'achever. C'tait tous ses trsors; il les donnait sans une pense
pour lui-mme. Nous comprenons la phrase qui termine cette lettre;
noue savons quel aveu elle contient et  quelle faute il est probable
qu'elle s'adressait. Elle est ici  sa vraie place,  ct de ce qui
la rectifie. Les sentiments o elle est enclave rtablissent
l'quilibre; l'occasion mme qui la fit crire montre combien de
qualits se mlaient aux faiblesses de l'crivain.

Pour tous ceux qui avaient recours  lui, il tait prodigue de son
temps, de ses dmarches, toujours prt  crire,  mettre sa puissante
rhtorique au service d'un pauvre diable dans l'embarras. La moindre
injustice dont il voyait souffrir quelqu'un autour de lui le
rvoltait, le mettait en tat d'loquence. Un matre d'cole de ses
connaissances, de Moffat, nomm Clarke, avait eu des dmls avec ses
suprieurs. On lui faisait, semble-t-il, des reproches injustes.
Aussitt Burns rdige pour lui un plaidoyer habile et digne, adress
au lord prvost d'dimbourg. Il crit  un personnage influent pour le
prier d'intervenir, en faveur de son protg, auprs des magistrats et
du conseil municipal de la cit, qui avaient en mains le patronage de
l'cole de Moffat. Sa recommandation est ardente.

     Il est vrai, Monsieur, et je sens la force de cette observation,
     qu'un homme dans ma situation humble et chtive se mprend
     beaucoup sur lui-mme et se mprend beaucoup sur les voies du
     monde, lorsqu'il a la prsomption d'offrir son influence auprs
     d'un corps aussi hautement respectable que les patrons que j'ai
     mentionns.  cela... que pouvais-je faire? Un homme de
     capacits, un homme de talent, un homme de vertu et mon ami...
     plutt que de me tenir tranquille et silencieux et de le voir
     prir ainsi, je serais all sur mes genoux vers les rochers et
     les montagnes pour les implorer de tomber sur ses perscuteurs et
     de les craser, eux et leur mchancet, dans une destruction
     mrite. Croyez-moi, Monsieur, c'est un homme envers qui on est
     grandement injuste[1117].

          [Note 1117: _To the Rev. William Moodie_, vers Juin 1791.]

Son dsir d'tre utile ne se confinait pas  ses relations
particulires. Il avait une bonne volont plus gnrale. Elle s'tait
traduite par une entreprise bien curieuse pour cette poque. Avec un
propritaire voisin, le capitaine Riddell, l'hritier du sifflet, il
avait cr, en pleine campagne et il y a cent ans, ce qui commence
seulement  fonctionner chez nous: une bibliothque populaire
circulante[1118]. Il s'y tait donn tout entier et il en tait la
cheville ouvrire. Mr Burns a t assez bon pour prendre sur lui
toute la charge de cette petite affaire. Il tait le trsorier, le
bibliothcaire et le censeur de cette petite socit qui conservera
longtemps le souvenir reconnaissant de son dvoment public et de ses
efforts pour ses progrs et son instruction[1119]. Lorsque sir John
Sinclair entreprit son grand travail du _Statistical Account of
Scotland_, Burns lui-mme lui envoya un compte rendu de cette louable
tentative. Il en ressort nettement que l'ide de la bibliothque tait
inconnue et qu'il s'agissait bien d'une innovation. C'est d'ailleurs
une belle lettre, claire, pratique, et par endroits loquente. La
haute intelligence de Burns avait anticip un des moyens les plus
actifs de l'ducation populaire; il en expose les avantages, sans
dclamation, dans des termes dont la modration et la justesse ne sont
pas moins remarquables que la hauteur. Srement, on ne dit pas mieux
aujourd'hui sur ce sujet.

          [Note 1118: _To Peter Hill_, 2nd April 1789.]

          [Note 1119: Lettre de Robert Riddell  sir John Sinclair,
          publie dans le _Statistical Account of Scotland_.]

     Monsieur, la circonstance suivante a, je crois, t omise dans
     l'expos statistique qui vous a t transmis de la paroisse de
     Dunscore en Nithsdale. Je vous demande la permission de vous
     l'envoyer, parce qu'elle est nouvelle et parce qu'elle peut tre
     utile. Jusqu' quel point elle mrite une place dans votre
     patriotique publication, vous en tes le meilleur juge.

     Garnir les esprits des classes infrieures de connaissances
     utiles est certainement d'une trs grande importance,  la fois
     pour les individus qui les constituent et pour la socit
     entire. Leur donner un got pour la lecture et la rflexion,
     c'est leur donner une source d'amusement innocent et louable; et
     c'est en outre les lever  un degr de dignit plus haut dans
     l'chelle des tres raisonnables. Frapp de cette ide, un
     gentleman de cette paroisse, Robert Riddell Esq. de Glenriddell,
     a tabli une sorte de bibliothque circulante, sur un plan si
     simple qu'il est pratiquable dans n'importe quel coin du pays, et
     si utile qu'il mrite l'intrt de tout gentleman de campagne qui
     pense que l'amlioration de cette portion de son espce, que le
     hasard a place  l'humble rang de paysan et d'artisan, est un
     objet digne d'attention.

     Mr Riddell persuada  un certain nombre de ses propres tenanciers
     et de fermiers voisins de former entre eux une socit, dans le
     but d'avoir une bibliothque commune. Ils prirent un engagement
     lgal d'y rester pendant trois annes, avec une ou deux clauses
     de rsiliation, en cas d'loignement ou de mort. Chaque membre, 
     son entre, payait cinq shellings; et  chacune des runions, qui
     avaient lieu le quatrime samedi de chaque mois, on ajoutait une
     somme de six pence. Avec cette premire mise de fonds et le
     crdit qu'ils obtinrent, sous la garantie de leurs fonds futurs,
     ils tablirent ds le dbut une provision fort passable de
     livres. Les auteurs qu'on devait acheter taient toujours dcids
     par la majorit.  chaque runion, tous les livres, sous peine
     d'amende ou de dchance, en guise de sanction, devaient tre
     produits. Les membres avaient choix, des volumes selon un
     roulement: celui dont le nom tait le premier sur la liste, pour
     ce soir-l, pouvait choisir le volume qu'il voulait dans toute la
     collection; le second choisissait aprs le premier; le troisime
     aprs le second et ainsi de suite, jusqu'au dernier.  la runion
     suivante, celui dont le nom avait t le premier sur la liste 
     la sance prcdente, tait le dernier; celui qui avait t le
     second tait le premier, et ainsi successivement pendant les
     trois annes.  l'expiration de l'engagement, les livres furent
     vendus aux enchres, mais seulement entre les membres de la
     socit, et chacun d'eux eut sa part du fonds commun, en argent
     ou en livres, selon qu'il lui plut d'tre acheteur ou non.

     Lors de la dissolution de cette petite socit, qui s'tait
     forme sons le patronage de Mr Riddell, soit par les dons de
     livres qu'on avait reus de lui, soit par les achats, on avait
     rassembl plus de 150 volumes. On pense bien qu'on avait achet
     pas mal de choses sans valeur. Cependant parmi les livres de
     cette petite bibliothque se trouvaient: _Les Sermons de Blair_,
     _l'Histoire d'cosse de Robertson_, _l'Histoire des Stuarts_ de
     Hume, _Le Spectateur_, _L'Oisif_, _L'Aventurier_, _Le Miroir_,
     _Le Flneur_, _L'Observateur_, _L'Homme sensible_, _L'Homme du
     Monde_, _Chrysal_, _Don Quichotte_, _Joseph Andrews_, _etc._ Un
     paysan qui peut lire et goter de pareils livres est certainement
     un tre au-dessus de son voisin qui chemine  ct de son
     attelage, trs peu diffrent, si ce n'est pour la forme, des
     brutes qu'il conduit.

     Souhaitant  vos efforts patriotiques le succs qu'ils mritent
     si bien, je suis, Monsieur, votre humble serviteur.

                              Un Paysan.[1120]

          [Note 1120: _To Sir John Sinclair_, 1791.]

La porte d'intelligence dont cette lettre fait preuve n'est pas ce
qui nous intresse le plus en ce moment. Ce qu'il importe de retenir
c'est qu'elle reprsente trois annes d'actes louables, d'activit,
d'assiduit, de surveillance, en un mot de dvoment, mis au service
d'une oeuvre qu'il estimait utile. Elle lui fait honneur aussi  cause
de sa simplicit et de sa modestie. Qui imaginerait que l'anonyme qui
parlait ainsi du mrite des autres tait celui qui avait le plus
contribu de son temps et de ses dmarches  tablir ce fragment de
progrs?

Enfin, il y avait en lui de grandes ressources de bienveillance pour
tous, un dsir sincre et sans cesse en moi que le malheur dont est
ptrie la condition humaine diminut, un tat toujours ardent de
souhait qu'un peu plus de bonheur ft rpandu.

     Dieu sait que je ne suis pas un saint; j'ai une arme de folies
     et de pchs dont j'aurai  rpondre; mais si je pouvais (et je
     crois que je le fais autant que je le peux), je voudrais essuyer
     les larmes sur tous les yeux. Mme les gredins qui m'ont fait
     tort, je voudrais les obliger; quoique, pour dire la vrit, ce
     serait plutt par vengeance, pour leur montrer que je suis
     indpendant d'eux et au-dessus d'eux, plus que par un trop plein
     de bienveillance[1121].

          [Note 1121: _To Peter Hill_, 2nd March 1790.]

Sans doute, ces sentiments n'ont rien d'extraordinaire. Tout homme les
prouve; ils sont le pain quotidien de la vie. Mais ce pain est fait
ici d'un froment riche et savoureux. Sans doute encore, ces actions
n'ont rien d'hroque; elles sont de bonne humanit courante. Mais
elles ont ici une nergie et une chaleur singulires, une force de
contagion. Il est indniable que tout cela constitue les lments
d'une brave vie, respirant la droiture, anime de cordialit,
accomplissant toutes ses fonctions familiales ou sociales, avec une
franchise d'attaque et un bon vouloir constants. Et il convient de ne
pas oublier que quelques passages de lettres ne sont que des
rvlations parses et accidentelles d'un long droulement.

Ne sont-ce pas l des dchirures par lesquelles se dcouvre toute une
profondeur d'existence faite d'aspirations et d'actes mritoires? Il y
pntre un rayon de lumire qui, pendant une minute, en rvle la
relle substance, l'tat continu et normal. Les fautes qui la tachent
sont  coup sr hassables, puisqu'elles furent des sources de
souffrance pour autrui; socialement, elles sont inexorables, charges
de reproches, de remords, de suites cruelles. Il est juste de les
noter, d'abord parce qu'elles existent, et  cause de leurs dgts.
Mais il est quitable galement de se rappeler qu'un instant suffit 
une faiblesse, que celles-ci peuvent apparatre dans une nature saine
et noble par ailleurs, et qu'il y avait en Burns un fonds et une
permanence de bon travail et d'oeuvre utile, sur lesquels les fautes
et, si l'on y tient, les scandales de sa vie ne sont rien davantage
que des flocons d'cume passagers. C'est  cette condition seulement
que notre jugement sera impartial, parce qu'il aura du moins fait un
effort pour tre complet.

       *       *       *       *       *

Ce qu'il y a de merveilleux, c'est qu' travers ces labeurs et ces
tourments, qui auraient us ou amorti tout ressort dans la plupart des
hommes, son activit et sa fracheur intellectuelles restaient
intactes. Il trouvait du temps pour des lectures nombreuses et
srieuses. On le voit lire Smollett, Otway, Ben Jonson, Molire,
Corneille, Racine et Voltaire aussi[1122]. Il lit et relit le livre
d'Adam Smith[1123]; les philosophes: Dugald Steward, Reid
Alison[1124].

          [Note 1122: _To Peter Hill_, 2nd March 1790.]

          [Note 1123: _To Robert Graham of Fintry_, 9th Dec. 1789.]

          [Note 1124: _To the Rev. Archibald Alison_, 14 Feb. 1791.]

  Je vous envoie ici, par Johnnie Simpson,
  Deux sages philosophes  parcourir!
  Smith, avec sa sympathie de sentiment,
  Et Reid qui en appelle au sens commun.
  Les Philosophes ont lutt et combattu,
  cras beaucoup de Latin et de Grec,
  Jusqu' ce que fatigus de leur jargon de logique
  Et embourbs dans la profondeur de leur science,
  Ils en appellent maintenant au sens commun,
   ce que les femmes et les tisserands voient et sentent.
  Mais coutez, ami, je vous en prie strictement,
  Parcourez-les et renvoyez-les vitement[1125].

          [Note 1125: _Epistle to James Tennant of Glenconner._]

N'est-ce pas l une jolie et pntrante dfinition de l'cole
cossaise? Sa correspondance tait devenue trs tendue. Il y mettait
beaucoup de soin. Elle prenait parfois le ton et l'importance de
vritables consultations, de critique, car de tous cts on lui
soumettait des pomes, on lui demandait son avis.

Mais surtout sa production potique demeure lgre et vive. Il y avait
en lui une alouette qui chantait bien au-dessus des sillons, des
soucis et des souillures. Cependant sa direction potique, pendant un
instant, courut des dangers, et, sur quelques points, subit des
modifications dont il convient de signaler les causes et la porte.

dimbourg faillit avoir sur lui une aussi pernicieuse influence au
point de vue littraire qu'au point de vue moral. Ce long contact avec
des esprits abstraits et gnralisateurs, avec des oeuvres distingues
mais presque toutes froides et correctes, purs efforts d'intelligence
dpouille d'imagination et de passion, semble lui avoir fait
concevoir un idal littraire situ  l'oppos de celui
qu'impliquaient ses premires productions. Lui qui tait si original,
si concret, et qui n'avait eu d'autre matre que l'observation directe
et la nature, il fut gagn et comme intimid, par le bel appareil
rgulier et classique en faveur dans cette socit de professeurs et
de thologiens. Il se sentait port vers l'imitation de ces
ordonnances mthodiques.

D'autre part, il tait loign de sa premire manire par des
considrations un peu futiles. Son blouissant succs avait fait
natre une quantit d'imitations infrieures. Il n'tait rimeur de
bourgade ou de village qui ne se mt en tte qu'il tait un Burns. Ce
fut probablement pour beaucoup d'eux leur plus bel effort
d'imagination. De toutes parts, des listes de souscription circulaient
annonant des pomes en dialecte cossais: il s'tait imagin que ce
nom tait en discrdit auprs du public.

     Mon succs a encourag un tel banc de mauvais fretin, de
     monstres,  se produire devant l'attention publique sous le titre
     de potes cossais, que le seul terme de posie cossaise touche
     au ridicule[1126].

          [Note 1126: _To Mrs Dunlop_, 4th March 1789.]

Il en tait tellement convaincu qu'il conseillait aux amis d'un pauvre
pote cossais nomm Mylne, qui avaient entrepris de publier ses
oeuvres, d'viter de donner des pomes en dialecte cossais.

     Mon succs, o il entrait peut-tre autant d'accident que de
     mrite, a amen une inondation de sottise sous le nom de Posie
     cossaise. Les listes de souscription pour des pomes cossais
     ont tellement assomm et ne cessent journellement de tant
     assommer le public, que le nom est en danger de mpris. Pour ces
     raisons, s'il est opportun de publier quelques-uns des pomes de
     M. Mylne dans un magazine, ce ne doit pas, dans mon opinion, tre
     un pome cossais[1127].

          [Note 1127: _To the Rev. Peter Carfrae_, March 6th 1790.]

Il rpudiait presque ce qui l'avait fait clbre. Il y a l sans doute
une explication partielle de son loignement momentan de la posie de
son premier volume. Il oubliait qu'un artiste cre souvent le got
public, et que c'tait lui-mme qui avait enfant cette passion pour
la posie cossaise dont il trouvait qu'on abusait maintenant.

C'tait en lui une autre ide fausse, provenant des mmes parages, que
s'il donnait des oeuvres analogues  ses premires, elles seraient
moins bien reues.

     Je sais bien que, lors mme que je donnerais au monde des oeuvres
     suprieures  mes premiers ouvrages, si elles taient du mme
     genre que ceux-l, la comparaison des deux accueils me
     mortifierait[1128].

          [Note 1128: _To lady Glencairn_, Dec. 1789.]

Il tait certain qu'un nouveau volume de pomes par Burns ne
produirait plus, ne pouvait plus produire le coup d'tonnement du
premier, et que l'acclamation, qui avait salu la publication de
Kilmarnock, ne se renouvellerait pas. C'tait cependant l, il faut le
dire, une proccupation infime, indigne du pote. Il ne s'occupait pas
de la rception que le public ferait  ses vers, le jour o il
crivait ses strophes  _la Souris_, ou la _Sainte Foire_, ou la
_Vision_. Il crivait pour lui-mme, par besoin d'exprimer un
sentiment; ces jours-l il avait vcu, si on peut le dire, des heures
d'admirable gosme. Ce souci du public est un des dangers du succs.
Ce qu'on risque de perdre gne la production.

Enfin, il tait impossible que les changements moraux et
intellectuels, produits par l'entre dans l'ge mr, n'eussent point
de retentissement dans sa production. L tait peut-tre le danger le
plus rel, parce qu'il tenait  l'tre lui-mme. Burns pntrait dans
une priode de vie moins spontane, plus rflchie, o l'on ressent
moins, o l'on examine et analyse davantage. Il laissait moins
travailler en lui l'inconscient. Cette belle production de Mauchline,
si rapide qu'il l'oubliait presque, tendait  faire place  un labeur
plus mthodique,  une prparation,  une possession plus consciente
des moyens. Lui qui devait dire avec justesse de lui-mme: J'ai, deux
ou trois fois dans ma vie, compos par volont plutt que par
impulsion, mais je n'ai jamais russi  faire rien de bon[1129], il
parlait de travail, d'application.

          [Note 1129: _To Alex. Cunningham_, 11th March 1791.]

     Je n'ai pas grande foi dans les prtentions vaniteuses  une
     justesse par intuition et  une lgance sans travail. Les
     matriaux frustes du talent d'crire sont certainement le don du
     gnie, mais je crois aussi fermement que l'habilet est due 
     l'effort runi du travail, de l'attention et d'essais
     rpts[1130].

          [Note 1130: _To the Hon. Henry Erskine_, 22nd Jan. 1789.]

     Le caractre et l'emploi de pote taient jadis mon plaisir, mais
     ils sont maintenant mon orgueil. Je sais qu'une grande part de
     mon clat de nagure tait d  la singularit de ma situation et
      un honorable prjug des cossais; mais, malgr tout, comme je
     l'ai dit dans la prface de ma premire dition, je me considre
     comme tenant de la nature quelques prtentions au titre de pote.
     Je ne doute pas que le don, l'aptitude  apprendre le mtier des
     muses ne soit un prsent de celui qui forme les secrets
     penchants de l'me, mais je crois tout aussi fermement que
     _l'excellence_ dans la profession est le fruit de l'activit, du
     travail, de l'attention, de la peine. Du moins je suis rsolu 
     soumettre ma doctrine  l'preuve de l'exprience. Je diffre une
     seconde apparition imprime jusqu' un jour trs lointain, un
     jour qui peut ne jamais arriver. Mais je suis dtermin 
     poursuivre la posie de toute ma vigueur[1131].

          [Note 1131: _To Dr Moore_, 4th Jan. 1789.]

Ces considrations sont justes. Il n'y a rien  y reprendre, sinon
qu'elles indiquent un tat d'esprit plus critique, l'introduction de
plus de sang-froid dans le travail, une faon plus raisonne et plus
volontaire de produire.

Toutes ces choses conspiraient  loigner Burns de sa manire native
et naturelle; elles le poussaient  l'imitation anglaise. Si, du
moins, il s'tait tourn vers les fruits rcents. Dj, depuis dix
ans, Cowper avait mancip la posie, reconquis le naturel, donn des
modles dlicieux de sincrit dans le sentiment et de libert dans le
vers. Burns le connaissait et c'est mme un trait assez touchant que
ce grand pote hsitant, faute de quelques shellings,  acheter les
oeuvres du pote anglais. J'oublie le prix des pomes de Cowper, mais
je crois qu'il faut que je les aie[1132].  la rigueur, il aurait pu
trouver de ce ct une forme souple, compatible avec son gnie. Mais
c'tait un provincial. Il retardait et de presque un demi-sicle. On
est tonn de le voir, passant par-dessus les efforts de Goldsmith et
de Gray, remonter jusqu' Pope, jusqu' ce qu'il y a de plus
froidement, de plus ingnieusement compass dans la littrature
anglaise. Naturellement cette imitation entranait l'abandon de son
dialecte natal, si savoureux, si preste, si pittoresque et plein
d'effets inattendus. Il lui faut crire en anglais pur, en anglais
classique du XVIIIe sicle, pas celui de Fielding ou de Smollett, mais
l'anglais le plus roide, le plus symtrique, le plus factice. Il lui
faut aller tout droit aux dfauts exactement opposs aux qualits
qu'il possdait. On dcouvre l tout un nid de pices dans le plus pur
got de 1740: _ptre  Robert Graham_, _Sappho Rediviva_, l'_Esquisse
en vers_ ddie  Fox, les _Prologues_ pour le thtre de Dumfries,
l'_ptre d'sope  Maria_, et jusqu' un sonnet et une _Ode sur le
Bill de Rgence_,  propos de la maladie du roi. J'ai fini une pice
dans la manire des _ptres morales_, de Pope, disait-il en parlant
de son ptre  Robert Graham[1133]. Il avait l'intention d'en crire
d'autres. La pice adresse  M. Graham est mon premier essai dans ce
genre pistolaire et didactique[1134]. Et encore: J'ai rcemment,
c'est--dire depuis que la moisson a commenc, crit un pome non pas
en imitation mais dans la manire des ptres morales de Pope. Ce
n'est qu'un court essai, juste pour essayer la force des ailes de ma
muse dans cette direction[1135]. Imagine-t-on l'auteur des ptres de
Mossgiel, ces petits chefs-d'oeuvre bondissants de vivacit, de vie et
de fantaisie, s'emprisonnant dans les roides brancards du lent et
pompeux carrosse de Pope? Cette aberration menaait de pntrer bien
loin et de gter ses inspirations les plus intressantes. Il avait
projet un pome autobiographique intitul _The Poet's Progress_. On
se reprsente sans peine quelle admirable confession, quel rcit
touchant, audacieux et comique, quel tableau de la vie cossaise,
quelle galerie de portraits d'hommes et de femmes, et t ce pome
crit comme ses premires oeuvres. C'et t un livre unique, plus
curieux encore peut-tre et  coup sr plus vari que le _Prlude_ de
Wordsworth. Malheureusement il s'tait mis dans l'esprit de l'crire
dans le mme style que l'_ptre_  Robert Graham. Ce pome est une
espce de composition nouvelle pour moi, mais je n'ai pas l'intention
que ce soit mon dernier essai de ce genre, comme vous le verrez par le
_Poet's Progress_. Ces fragments, si mon projet russit, ne sont
qu'une petite partie du tout projet. Ce sera, dans ma pense,
l'oeuvre de mes plus grands efforts mris par les annes[1136]. On a
quelques fragments de ce pome. Ce sont principalement deux portraits
de Creech et de Smellie. Ils ressemblent aux portraits sems dans les
oeuvres satiriques de Dryden et de Pope. Hormis l'intrt
biographique, on regrette peu que ce pome n'ait pas t achev.

          [Note 1132: _To Peter Hill_, 18th July 1788.]

          [Note 1133: _To Dr Blacklock_, 15th Nov. 1788.]

          [Note 1134: _To the Hon. Henry Erskine_, 22nd Jan. 1789.]

          [Note 1135: _To Miss Chalmers_, 16th Sept. 1788.]

          [Note 1136: _To Dugald Stewart_, 20th Jan. 1789.]

Outre ces imitations de posie didactique, il y a, de ci de l, des
traces d'autres influences purement littraires: ses lignes sur
l'_Hermitage de Friar's Carse_ se rattachent  l'_Hermite_ de Parnell,
 l'_Edwin et Angelina_ de Goldsmith, et aux vers sur l'_Hermite_ de
Beattie. Ses strophes au _Hibou_ tiennent de la mme origine. Dans
bien des pices, o l'on trouve des ruines, des apparitions
fantastiques, des dcors dmods, on sent le faux romantisme du XVIIIe
sicle, et cela contraste avec le vigoureux ralisme de ses premires
oeuvres. Parfois il pousse des tentatives assez hardies dans d'autres
directions: ses vers sur _Les ruines de l'abbaye de Lincluden vues le
soir_, ne sont pas dj si loin du clbre morceau de Walter Scott sur
les ruines de l'abbaye de Melrose.

Il y eut donc un moment o son gnie hsita entre deux directions et
o l'on aurait pu craindre qu'il ne prt une fausse voie.

Sans doute, il tait trop foncirement sincre pour s'accommoder
longtemps de cette contrainte. Sa personnalit tait trop forte pour
que la condition subalterne qu'impliqu l'imitation ft durable. Un
jour ou l'autre cette corce devait craquer et tomber. C'est ce qui
arriva en effet. Cependant il conserva de cette crise un emploi plus
frquent de l'anglais pur. Beaucoup de ses pices qui, pour
l'inspiration, le sujet, les images, sont cossaises et se rapprochent
de ses anciennes productions, sont crites en langue littraire. De ce
nombre sont: la _Lamentation de Marie, reine d'cosse_; l'_lgie sur
miss Burnet_, la charmante fille de lord Monboddo morte de phthisie,
la _Lamentation_ sur son protecteur James Glencairn, ses vers  _Marie
dans le ciel_. Son maniement de l'anglais est parfait et quelques-uns
de ses morceaux sont des chefs-d'oeuvre. Cependant si l'on veut voir
ce que sa pense perd quelquefois  abandonner sa langue natale, on
peut comparer sa pice sur _Un Livre bless_, crite en anglais, avec
la pice _ la Souris_. Malgr la beaut de certaines strophes de la
premire, il y a plus d'accent et de dtail de vie dans la seconde.

Heureusement une circonstance le maintint dans l'emploi de sa langue
maternelle. Pendant son sjour  dimbourg, il avait fait la
connaissance d'un graveur nomm James Johnson. Celui-ci avait form le
projet de publier une collection des chansons cossaises, en y
joignant les airs avec accompagnement sur le piano. Burns, dvou 
l'ancienne posie de son pays, lui promit son aide, soit pour runir
les chansons, soit pour les modifier de faon  les rendre
prsentables, soit pour en fournir de lui-mme. Il se passionna pour
cette entreprise et s'y donna tout entier,  ce point que le recueil
de Johnson, dont les volumes paraissaient  intervalles loigns, ne
comprend pas moins de 180 chansons composes ou retouches par lui.
Jamais--et c'tait une des formes les plus fires de son
dsintressement--il ne voulut entendre parler de rmunration
pcuniaire. Il se contenta de demander quelques exemplaires de chaque
volume pour offrir  ses amis. Pendant son sjour  Ellisland, il est
 chaque instant occup  envoyer des chansons  Johnson. Elles
comprennent quelques-unes de ses plus fameuses: _Le Temps jadis_,
_John Andersen_, _Eppie Adair_, tout un groupe de chansons
patriotiques et historiques comme la _Bataille de Sherramuir_, les
_Hauteurs de Killiecrankie_, et une quantit considrable de chansons
populaires, familires, narquoises, moiti comiques, moiti
attendries, o il versa dsormais, par gouttelettes, son humour et son
observation de la vie. Cette contribution au recueil de Johnson marque
un changement complet dans la production de Burns. On a vu que le
volume de Kilmarnock ne comprenait, pour ainsi dire, que de petits
pomes populaires et pas de chansons. Dsormais, Burns n'crira plus
gure que des chansons; elles seront presque exclusivement le produit
de la seconde moiti de sa vie.

Il y eut pourtant  Ellisland, une exception, un moment qui rappelle
ceux de Mossgiel, qui, en ralit, est un des moments de Mossgiel vcu
en arrire. Ce fut celui o il composa son inimitable _Tam de
Shanter_, son plus puissant clat de rire, son chef-d'oeuvre au gr de
tant de bons juges. C'tait dans l'automne de 1790. Il passa une
partie de la journe  se promener de long en large sur son sentier
favori au bord de la rivire. Sa femme l'observait de loin: il
gesticulait, il semblait se murmurer des paroles, il tait pris par
instants d'accs de fou rire[1137]. Il rentra le soir avec son
tonnant pome, mais en ralit il venait de revivre une de ses
journes d'Ayrshire: le sujet, les personnages, le paysage, tout tait
de l-bas.

          [Note 1137: Lockhart. _Life of Burns_, p. 208.]

C'est qu'en ralit la terre d'Ellisland n'a jamais compltement pris
Burns. Il n'a rien tir d'elle directement: ni le paysage d'alentour,
ni la vie rurale de cet endroit ne lui ont rien inspir de bien
considrable, de bien savoureux. Elle lui a t utile parce qu'elle
l'a remis en face de la nature et dans son lment de production. Mais
ce qu'il y a produit de plus fort tait le fruit du terroir natal:
_Tam de Shanter_ est un moment de Mossgiel transplant. Ellisland a
donn  sa posie un regain d'activit, elle ne lui a pas fait porter
ses propres dons. Il ressemblait  un arbre dont la sve est dj
condense en boutons et en fleurs, dj noue en fruits; un nouveau
sol lui fournit ce qu'il faut de nourriture et d'air pour faire sortir
ces fruits cachs; mais ils viennent de l-bas, ils ont la saveur du
sol ancien.


V.

LE DPART DE LA FERME.

Cependant il tait depuis longtemps vident aux yeux de Burns qu'il
tait urgent de se dbarrasser de cette ferme malheureuse. Ds le mois
de septembre 1790, il crivait qu'il voulait en sortir  tout prix:

     Je vais ou renoncer  ma ferme ou la sous-louer, le plus vite
     possible. Je n'ai pas le droit de la sous-louer; mais si mon
     propritaire consent  me l'accorder, j'ai l'intention de la
     cder, aux termes o je la tiens moi-mme,  un homme courageux,
     un de mes proches parents. Le fermage, dans le pays o je suis,
     serait juste un moyen de gagner sa vie pour un homme qui
     trimerait lui et sa famille; ce n'est donc pas la peine. Et vivre
     ici m'empche d'acqurir ces connaissances dans l'Excise qu'il
     est absolument ncessaire pour moi de possder[1138].

          [Note 1138: _To Robert Graham of Fintry_, 4th Sept. 1790.]

Par bonheur il put s'entendre avec son propritaire, M. Miller. En
effet celui-ci trouva un acqureur qui lui offrit 2000 livres pour ces
terres dont Burns avait peine  retirer ses 70 livres de loyer[1139].
Il fut dcid qu'il ne ferait pas la moisson des semailles de 1791. Le
personnel de la ferme fut renvoy. Jane Armour s'en alla avec ses
enfants passer en Ayrshire, peut-tre  Mossgiel, peut-tre chez son
pre, une partie de l't[1140]. Burns resta seul dans la maison
abandonne et triste. Le rite du bol de sel et la Bible n'avait pas
port bonheur aux premiers habitants; ces crmonies-l ne russissent
que si nous y mettons un peu du ntre. Lorsque les grains furent
mris, dans la dernire semaine d'aot 1791, Burns vendit ses moissons
sur pied, aux enchres. Une lettre de lui donne le tableau de la fin
de cette journe, qui ajoute encore  ce qu'on a vu des moeurs de ce
temps. Cette vente fut suivie d'une solerie gnrale qui dgnra en
bagarre.

          [Note 1139: R. Chambers, tom. III, p. 201.--Scott Douglas,
          tom. V, p. 405.]

          [Note 1140: _To Thomas Sloan_, 1st Sept. 1791.]

     J'ai vendu ma rcolte, il y a en aujourd'hui une semaine et je
     l'ai bien vendue: une guine l'acre, en moyenne, au-dessus de la
     valeur. Mais cette contre n'avait gure jamais vu une pareille
     scne d'ivrognerie. Aprs que la vente fut termine, environ
     trente individus se mirent  se battre, chacun pour soi, et ils
     se battirent pendant trois heures. La scne dans l'intrieur de
     la maison ne valait gure mieux. Pas de bataille, il est vrai,
     mais des gens tendus ivres sur le plancher et vomissant, si bien
     que nos chiens se grisrent tellement en circulant parmi eux
     qu'ils ne pouvaient plus se tenir. Vous devinez aisment comment
     j'ai got la scne; car je n'tais pas plus parti que vous
     n'aviez l'habitude de me voir[1141].

          [Note 1141: _To Thomas Sloan_, 1st Sept. 1791.]

Un peu plus tard,  la Saint-Martin, eut lieu la vente  la crie des
outils et du matriel de la ferme. Dans son voyage des Borders, il
avait assist  un de ces encans qui sont le naufrage d'une famille,
o les objets, arrachs  leur travail, ont un air dsastreux
d'paves. Ce spectacle lui avait produit une telle impression qu'il
l'avait note: Vais avec M. Hood, voir la vente d'un malheureux
fermier. Prservez-moi, rigide conomie et respectable activit,
prservez-moi d'tre le principal _dramatis persona_ dans une telle
scne d'horreur[1142]. Voici qu'un jour pareil tait venu pour lui.
Sans doute il avait refuge dans un autre tat: mais, tout de mme,
c'tait son vieux mtier de fermier qui tait bris, dont les dbris
gisaient pars. Un profond chagrin dut saisir tout ce qui, en lui,
venait du pass, quand il vit dans la cour ses instruments, sa
charrue, la compagne de tant de rveries, les faulx, ses vaillantes
faulx qui menaient si rudement la moisson, le flau qui rompait ses
bras mais laissait son esprit alerte;

    Le flau monotone du batteur
  pendant toute la journe m'avait fatigu,

          [Note 1142: _Journal of the Border Tour_, Friday 25th May
          1787.]

avait-il dit en rentrant le soir o il composa la _Vision_. Ils
taient exposs, oisifs, ayant dj perdu leur bon air de familiarit
avec la main humaine, de collaboration, qu'ont les outils en train. Et
ses btes auxquelles il tait attach, ses chevaux, ses brebis, ses
vaches, celles que lui avait donnes Mrs Dunlop pour son mariage, ces
animaux auxquels il parlait comme  des personnes; tonns, effars de
ce remuement insolite, ils suivaient leur matre ou le cherchaient du
regard[1143]. Comme on les aimait et qu'ils taient bien traits, ils
rapportrent un bon prix, Les vaches taient belles et se vendirent
trs cher  la vente racontait Mrs Burns[1144]. Mais que sont
quelques pices d'or  ct de la peine de perdre ces braves btes, de
l'inquitude de savoir entre quelles mains elles vont s'en aller? Il y
avait pour la charrue un attelage de deux chevaux habitus l'un 
l'autre. Ce fut un chagrin dans la famille de penser que ces deux
compagnons allaient tre spars. Lui, qui avait crit les vers  _la
pauvre Mailie_ et  _la vieille Jument_, ne put  coup sr les voir
partir, sans quelque chose dans ses yeux qui ressemblait  des larmes.

          [Note 1143: Voir ce qu'il dit sur sa brebis Mailie (_The
          Death and Dying words of Poor Mailie_):

            Through a' the toun she trotted by him;
             A lang half-mile she could descry him.]

          [Note 1144: _Memoranda by Mr Mac Diarmid from Mrs Burns
          dictation._ Hately Waddell, p. XXI.]

Et quelle tristesse suprme quand il chargea sur une charrette son
pauvre mobilier, qu'il fallut s'loigner de la maison qui lui avait
donn la sensation d'un foyer, o il avait pens tre heureux! Il ne
se peut que ce moment n'ait t pour lui d'une mlancolie presque
solennelle. Il disait pour toujours adieu  la terre. Elle avait t
dure pour lui: depuis son enfance, elle avait pris sa sueur pour une
maigre rcompense; elle lui avait accord des gerbes chtives et un
pain gagn pniblement; elle avait t pour lui et les siens fertile
en pines et en ronces, en soucis, en peines, en dtresses de toute
sorte. Mais elle lui avait vers prodiguement des dons plus
magnifiques: la senteur de ses bls verts, l'clat de ses moissons
plus prcieux que les moissons elles-mmes, ses mille spectacles, ses
clarts; elle avait nourri son esprit de rveries, de beaut, de
mlancolie; elle lui avait inspir ses moments les plus hauts de
contemplation, de piti, de tendresse, d'enthousiasme; elle lui avait
donn rien que dans une petite fleur brise plus que des rcoltes qui
eussent fait plier ses greniers. Adieu donc,  Terre, non point
martre mais maternelle et bienfaisante, douce parente des solitudes
o l'me s'largit, et s'lve et s'pure, qui tiens dans ton giron
les salubres endurances, les efforts salutaires et les gats
robustes! Ton fils, le pote que plus que tout autre tu as form, ton
fils te quitte pour aller vers les mesquines demeures des hommes. Il
tourne son visage aux cits. Il va trouver l-bas une vie qui ne se
prsente plus par les aspects universels, mais par des fivres
changeantes, les petitesses, les vilenies humaines. Tandis qu'il
s'loigne, peut-tre  son coeur confusment alarm reviennent ces
strophes d'autrefois qui lui disent toute sa perte:

     Nature! tous tes aspects, tes formes,
  Pour les coeurs sensibles, pensifs, ont des charmes!
  Soit que le bon t rchauffe tout
  De vie et de lumire,
  Ou que l'hiver hurle en rafales orageuses,
  Toute la longue et sombre nuit.

  La Muse, nul pote ne la trouva jamais,
  Tant qu'il n'apprit pas  errer seul,
  Le long des mandres d'un ruisseau trottant,
  Sans trouver longues les heures;
  Oh! il est doux de vaguer, de rver, de mditer
  Une chanson que le coeur ressent![1145]

          [Note 1145: _Epistle to William Simpson._]




CHAPITRE VI.

DUMFRIES.

DCEMBRE 1791--JUILLET 1796.


Dumfries est situe sur la rive gauche de la Nith,  huit milles
au-dessus de l'endroit o cette rivire se jette dans le Solway-Frith.
Elle est dans une plaine ovale, qui s'tend dans un amphithtre de
collines boises, derrire lesquelles se dressent plus au loin des
montagnes. Ses constructions en grs rougetre se marient heureusement
aux riches verdures dont elle est entoure et par endroits envahie. Un
grand nombre de chteaux et de maisons de campagne parsment ses
alentours. Si l'on efface quelques amliorations; si l'on enlve
quelques rues, deux ponts nouveaux, on peut se reprsenter ce qu'elle
tait au dernier sicle.

C'tait une petite ville provinciale assez bien btie, pittoresquement
tale le long de sa rivire, avec son vieux pont unique de neuf
arches si large que deux carrosses peuvent y avancer de front[1146].
Elle en tait fire parce qu'il a t construit par Devorgilla, mre
de John Baliol, le fondateur de Baliol Collge  Oxford. Malgr qu'il
ait t fait de belle pierre, il commenait cependant  tre dcrpit;
on commenait  en btir un second, qui fut inaugur en 1795[1147].
Elle comptait environ cinq mille mes, et elle avait un air d'aisance
et de propret que tous les voyageurs ne manquaient pas de remarquer.
Nous arrivons  Dumfries, dit Pennant, ville lgante et bien
btie[1148].

          [Note 1146: _A tour through the Island of Great Britain,
          originally begun by the celebrated Daniel de Foe_, etc.,
          tom. IV, p. 103.]

          [Note 1147: _The Visitor's Guide to Dumfries_, by W. Mac
          Dowall, p. 60--et _History of Dumfries_, par le mme, p.
          583.]

          [Note 1148: Pennant. _First Tour in Scotland Performed in
          the year 1769._]

C'est qu'elle tait vivante. Comme elle est situe  l'endroit o la
Nith commence  tre navigable, elle avait son mouvement de navires.
Les chemins de fer, en permettant de transporter facilement par tout
le pays, les arrivages des contres trangres, ne les avaient pas
encore centraliss dans quelques immenses mtropoles de dbarquement.
Il fallait amener les denres et les matriaux d'outre-mer le plus
prs des endroits o ils devaient tre employs. Les arrives se
reparaissaient le long des ctes; les petits ports d'embouchure
desservaient pour l'entre et la sortie toute la rgion environnante.
Oisifs et dlaisss aujourd'hui, ils avaient alors leur activit.
Dumfries avait la sienne. Il lui venait des navires d'Amrique, des
Antilles, non pas en grand nombre, mais suffisants pour entretenir un
peu de trafic. Elle avait, en outre, une fois par semaine, un
important march de bestiaux. Ses marchs hebdomadaires de btail
noir sont d'un grand avantage[1149], dit Pennant. Pendant longtemps
il avait eu lieu le lundi. En 1659, pour empcher le scandale d'y
amener les btes le jour du sabbat, un acte du Parlement l'avait
transfr au mercredi. Il y descendait surtout le btail de Galloway,
qui partait ensuite pour le Sud. Ce jour attirait une grande affluence
de monde. Arrivs  Dumfries, vers neuf heures, dit Dorothe
Wordsworth, jour de march, rencontr des foules de gens sur la
route.... Nous fmes heureux de quitter Dumfries, ce qui n'est gure
un endroit agrable pour ceux qui n'aiment pas le bruit d'une ville,
qui semble prosprer et devenir riche[1150].

          [Note 1149: Pennant. _First Tour in Scotland_, 1769.]

          [Note 1150: _Recollections of a Tour made in Scotland_,
          premire semaine.]

Ce n'tait l qu'une partie de l'animation de Dumfries. Elle tait en
mme temps une ville de plaisance et de plaisir. C'tait la seule cit
importante dans ce parage, et, en vertu du titre qui fait la royaut
des borgnes, elle s'appelait la reine du sud. C'tait un lieu de
rsidence d'hiver pour la noblesse des environs. Il y avait des
courses en octobre. Les clubs de chasseurs  courre, qu'on nomme des
_Hunts_, s'y donnaient rendez-vous. Le _Caledonian Hunt_ lui-mme y
venait d'dimbourg. C'tait une poque de chasses, de courses, de
banquets, de bals, d'assembles, de reprsentations thtrales, de
ftes de tous genres et plantureuses. Outre les banquets quotidiens
dans les htels, le _Caledonian Hunt_ et le _Dumfries Hunt_ ont donn
chacun un bal et un souper qui, pour le nombre et le rang distingu
des invits, la splendeur des toilettes, l'lgance et la somptuosit
de la rception, la richesse et les varits des vins ont surpass
tout ce qu'on a jamais vu en ce genre.[1151] Un voyageur, R. Heron, a
conserv l'aspect de ces semaines de rjouissance dans un tableau
plein de mouvement. En ces occasions, tous les htels et les auberges
regorgeaient de monde. Dans la matine, les rues n'offraient qu'une
scne affaire de coiffeurs, d'apprenties modistes, de grooms, de
valets, de voitures, allant, se pressant de toutes parts. Dans
l'aprs-midi, tout le monde, jeunes et vieux, riches et pauvres,
matres et domestiques, tait dehors  suivre les chiens ou  regarder
les courses. Quand la foule rentrait, on s'occupait avec le mme
affairement et la mme animation ardente des intrts de l'apptit. La
bouteille, la chanson, la danse et la table  cartes occupaient la
soire, et donnaient au commerce social le pouvoir de retenir et de
charmer jusqu'au retour du matin. Dumfries, par elle-mme, ne pouvait
offrir assez d'artisans de plaisir pour une si grande occasion. Il y
arrivait des domestiques, des entremetteurs, des porteurs de chaises,
des coiffeurs, des dames, les prtres et les prtresses de tous les
sjours favoris o le Plaisir tient sa cour.... Naturellement les
personnes gaies d'un sexe attiraient les personnes gaies et lgantes
de l'autre[1152]. C'tait donc une ville de dissipation. C'est
peut-tre, disait encore Heron, une ville de plus de gaiet et
d'lgance que n'importe quelle autre ville de mme grandeur en
cosse[1152]. Il semble que Dumfries, par suite de son voisinage de
la frontire, ressemblait davantage  une ville anglaise. La morosit
presbytrienne y tait tenue en chec par toutes ces distractions. Il
y faisait meilleur vivre qu'en beaucoup d'autres endroits. C'tait
bien l'avis de Smollett: Nous poursuivmes notre voyage jusqu'
Dumfries, ville de commerce trs lgante, prs de la frontire
anglaise. Nous y trouvmes une abondance de bonnes provisions et
d'excellent vin,  des prix trs raisonnables, et une installation
aussi bonne  tous gards que dans n'importe quelle partie du sud de
l'Angleterre. Si j'tais confin en cosse a perptuit, je choisirais
Dumfries pour ma place de rsidence.[1153]

          [Note 1151: Extrait du _Dumfries Journal_ du 30 oct. 1792,
          donn par Mac Dowall. _History of Dumfries_, p. 583.]

          [Note 1152: _Observations made in a journey through the
          Western Counties of Scotland by R. Heron, 1792_, cit par
          Mac Dowall, p. 589.]

          [Note 1153: Smollett, _Humphry Clinker_. Lettre de J.
          Melford, Sept. 12.]

Entre ces moments de fivre, Dumfries retombait dans l'oisivet et la
torpeur des petites villes, surtout  une poque de rares et lentes
communications. Ce dsoeuvrement n'tait coup que par la routine des
frquentations et des conversations de tavernes. Chambers, qui avait
connu cette vie, en fait le tableau suivant; c'est le pendant de celui
qui prcde. Le flau des villes de province est la paresse partielle
ou complte d'une grande partie des habitants. Il y a toujours un
noyau de personnes qui vivent de leurs rentes, et un nombre plus
considrable de commerants  qui leur boutique ne prend pas la moiti
de leur temps. Jusqu' une priode trs rcente, la dissipation, plus
ou moins intense, tait la rgle et non l'exception parmi ces
hommes-l, et,  Dumfries, il y a soixante ans, cette rgle tait en
vigueur. En ce temps-l, les plaisirs de taverne taient en vogue
parmi des personnes qui, aujourd'hui, ne rentrent pas dans un endroit
public de plaisir une fois par an. Le monotone gaspillage de vitalit
et d'nergie dans ces runions boissonnantes du soir tait dplorable.
Des toasts insipides, des railleries mesquines, du bavardage vide sur
des incidents futiles, des discussions interminables sur des petites
questions de faits, l o un almanach ou un dictionnaire auraient
tranch la question, tout cela relev par une chanson quand on pouvait
en avoir une, formait le fond de la vie conviviale telle que je me
rappelle l'avoir vue dans ces villes, pendant ma jeunesse. C'tait une
vie sans progrs, ni profit, ni la moindre lueur d'une tendance vers
l'lvation morale[1154].

          [Note 1154: R. Chambers, tom. III, p. 203.]

Tel tait le milieu, bruyant ou torpide, mais toujours galement
grossier dans lequel Burns tait transport. C'tait un sjour
dangereux pour lui. Le plus vident pril tait que cette ville de
plaisirs fourmillait d'entranements de tout genre auxquels il ne
saurait pas rsister. Un second tait qu'il allait se trouver en
contact avec l'aristocratie d'argent ou de naissance, dans les moments
o elle dploie son luxe le plus offensant, et dans les jeux o elle
fait parade de brutalit. Lui, si susceptible vis--vis de la
vritable aristocratie du talent, devait se heurter  ce faste avec
une sorte d'irritation. Les sentiments dmocratiques latents en lui
allaient en tre excits. Il serait pouss  prendre une attitude
irrite et agressive contre la socit. Ce n'est pas que ces
sentiments ne fussent naturels, ni mme qu'ils fussent injustes. Mais
la posie ne vit pas bien de rancunes.

       *       *       *       *       *

L'installation  Dumfries fut triste. L'appartement qu'ils occupaient
tait au premier tage d'une petite maison sise dans une des venelles
qui descendent vers la rivire. Il consistait en trois troites
pices, chacune avec une fentre sur la rue, et peut-tre une cuisine
en marteau. La chambre du milieu, environ de la grandeur d'une alcve,
tait le seul endroit o Burns pouvait se retirer pour travailler.
Au-dessous, au rez-de-chausse, se trouvait le bureau du timbre, dont
le distributeur, John Syme, tait un ami de Burns; au-dessus habitait
un honnte forgeron[1155]. Ce dut tre, comme le remarque trs bien
Chambers, un dur changement pour la famille[1156]. Au lieu du logement
primitif mais spacieux d'Ellisland, de la porte toujours ouverte par
o les enfants vont jouer dehors, il fallait se loger au haut d'un
escalier sombre, s'entasser dans quelques pices triques, garder les
enfants  la maison. Au lieu de l'abondance fruste des produits d'une
ferme, il fallait acheter le pain, le lait, le beurre que les bonnes
vaches fournissaient copieusement. Tous devaient ressentir cette
sensation de gne et presque d'oppression physique, qu'prouvent les
campagnards quand ils viennent demeurer  la ville.

          [Note 1155: R. Chambers, tom. III, p. 259-60.]

          [Note 1156: Id., p. 202.]

Pour Burns, la tristesse allait encore plus avant. Il sentait tout ce
qu'il venait d'abandonner sans retour; son me en tait indiciblement
afflige. Il entrait avec dcouragement dans cette vie mesquine et
subordonne de commis et de fonctionnaire. Il semble que, ds son
arrive, il ait demand  la boisson l'oubli ou l'tourdissement. La
premire lettre qu'il ait crite de Dumfries est lamentable.

     Mon cher Ainslie, pouvez-vous secourir un esprit malade?
     Pouvez-vous, parmi les horreurs de la pnitence, du regret, du
     remords, de la migraine, de la nause et de tous les autres
     chiens d'enfer acharns aprs un pauvre malheureux qui a t
     coupable du pch d'ivresse;--pouvez-vous dire des mots calmants
      une me trouble?

     _Misrable perdu_[1157] que je suis! J'ai essay, tout ce qui
     d'habitude m'amusait, mais en vain. Il faut que je reste assis
     ici, comme un monument de la vengeance rserve aux mchants; me
     voici comptant chaque tic-tac de l'horloge, pendant que
     lentement, lentement, elle compte ces fainantes coquines
     d'heures qui (maudites soient-elles!) s'tendent devant moi,
     chacune derrire sa voisine et chacune avec un fardeau d'angoisse
     sur le dos pour le dverser sur ma tte dsigne. Et il n'y a
     personne pour me prendre eu piti; ma femme me gourmande, mon
     mtier me harasse et mes pchs viennent me regarder en plein
     visage, chacun d'eux racontant une histoire plus amre que son
     compagnon! Quand je vous dis que mme (ici il y avait
     probablement un mot grossier qui a t supprim) a perdu son
     pouvoir de me distraire, vous devinez quelque chose de l'enfer
     que j'ai en moi et tout autour de moi[1158].

          [Note 1157: En franais.]

          [Note 1158: _To Rob Ainslie_, Dec. 1791.]

Cette lettre terrible est le prlude qui convient au dernier acte de
cette destine qui s'en va vers le pire. Entre ce moment-l et celui
qui arrtera sous son sceau funbre toutes les agitations de ce coeur,
quatre annes et demi s'tendent. Annes sans clarts, annes de
dtresse, de dsespoir, de dbcle, annes de dilapidation physique,
et, puisqu'il faut dire le mot, de dchance morale. Toutes les
tristesses d'une vie qui, au sommet de la colline, n'a pas su choisir,
et qui descend vers son terme par les versants mauvais.


I.

FIN DE L'PISODE DE CLARINDA.

Quelques semaines aprs l'arrive de Burns  Dumfries, Clarinda rentra
dans sa vie, pour un peu de temps, d'une faon inattendue. Il reut
d'elle, au mois de novembre, une lettre dont le contenu tait cruel.
C'tait une de ses anciennes aventures, celle avec la fille de la
Cowgate, qu'il pouvait croire engloutie dans le pass, et qui, par une
voie dtourne, le ressaisissait. La lettre de Clarinda lui parlait
avec une amertume ironique qui perait  travers la froideur affecte
de la forme.

     Je prends la libert de vous adresser quelques lignes, en faveur
     de votre ancienne connaissance, Jenny Clow qui, selon toute
     apparence, est en ce moment mourante. Oblige, par tous les
     symptmes d'un dprissement rapide, de quitter son service,
     elle a pris une chambre dpourvue des objets de ncessit
     commune; sans personne qui la soigne et la pleure. Dans des
     circonstances si affligeantes, vers qui peut-elle se tourner plus
     naturellement, pour implorer un peu d'aide, que vers le pre de
     son enfant, vers l'homme pour l'amour de qui elle a souffert
     mainte nuit triste et anxieuse, spare du monde, sans autre
     compagnon que le Pch et la Solitude? Vous avez maintenant une
     occasion de prouver que vous possdez rellement ces beaux
     sentiments que vous avez dpeints de faon  acqurir la juste
     admiration de votre pays. Je suis convaincue que je n'ai besoin
     de rien ajouter de plus pour vous persuader d'agir comme toutes
     les considrations d'humanit et de gratitude doivent le dicter.
     Je vous fais, Monsieur, mes sincres souhaits[1159].

          [Note 1159: _To Robert Burns_, Nov. 1791.]

C'tait l un de ces pchs qui sortaient du pass pour venir le
regarder en plein visage et dont chacun racontait une histoire plus
amre que son voisin. Il rpondit  Clarinda que l'histoire de la
dtresse de cette pauvre fille faisait pleurer du sang  son coeur.
Il la priait d'envoyer  la mourante quelques secours, en attendant
qu'il arrivt lui-mme  dimbourg o il devait aller pour affaires
avec Creech. Je n'aurai pas t deux heures dans la ville, que
j'aurai vu la pauvre fille et essay ce qu'on peut faire pour la
soulager. Il y a longtemps que j'aurais pris mon fils avec moi, mais
elle n'a jamais voulu y consentir. Il ajoutait qu'il irait voir
Clarinda pour lui rembourser les avances qu'elle aurait faites[1160].

          [Note 1160: _To Mrs Mac Lehose_, 23rd Nov. 1791.]

Au moment o Burns lui annonait sa prochaine arrive  dimbourg,
Clarinda se trouvait justement  une crise importante de sa vie. Elle
avait pris la rsolution d'aller aux Indes occidentales rejoindre son
mari. Au mois d'aot 1790, elle avait perdu le plus jeune de ses fils;
il ne lui en restait plus qu'un, dont l'ducation la tourmentait, car
ses ressources taient faibles[1161]. Au mois d'aot 1791, elle avait
t surprise de recevoir une lettre de son mari, o il la chargeait de
faire donner  leur fils la meilleure ducation, et o il l'invitait 
venir le retrouver  la Jamaque. Il ajoutait que, si elle s'y
refusait, il donnerait aussitt des ordres pour que son garon ft
envoy  ses correspondants  Londres et ret le reste de son
ducation  l'cole de Westminster ou au collge de l'Eton. C'tait la
sparation de la mre et de l'enfant[1162]. La pauvre Clarinda hsita.
Son hsitation tait naturelle. Il lui en cotait d'aller reprendre,
au bout du monde, la vie commune avec un homme qu'elle n'aimait pas.
D'un autre ct, l'ducation de son fils dpendait de la bonne volont
du pre; si une rconciliation se faisait, c'tait l'enfant qui en
profiterait. Si je pars, j'ai la terreur de la mer et celle non
moindre du climat; par dessus tout, l'horreur de retomber dans la
misre, au milieu d'trangers, et presque sans remde. Si je refuse,
je dois dire  mon seul enfant (en qui toutes mes affections et mes
esprances sont entirement concentres) adieu pour toujours; lutter
seule et sans protection contre la pauvret et la censure du
monde[1163]. Elle esprait toutefois que le caractre jaloux de son
mari tait calm par une plus grande connaissance du monde; elle
disait, non sans mlancolie, que le temps et ses malheurs, en
altrant sa personne et sa vivacit, rendaient moins probable qu'elle
serait expose  ses soupons[1163]. Elle prit finalement la
rsolution d'aller  la Jamaque. Il est vraisemblable que, en dehors
des considrations qu'elle exposait  ses amis, d'autres sentiments
plus secrets avaient prpar son esprit  ce rapprochement. L'amour et
l'abandon de Burns devaient y tre pour quelque chose. Cet amour, en
portant atteinte aux amitis qui l'entouraient, l'avait plus isole;
cet abandon, avec sa dure leon, l'avait assagie. Il n'est pas rare
que l'amant, en tuant les illusions dans le coeur d'une femme, enlve
l'obstacle qui empchait celle-ci de vivre tranquillement avec son
mari. La chute du rve qui souvent loigne les femmes de la ralit,
les y ramne; les dceptions les rconcilient avec leur vie; elles la
recommencent ayant perdu les prtentions qui la leur faisaient
paratre odieuse; elles finissent par y prendre got et y trouver
quelque douceur. Il se produisait quelque chose de cet accommodement
dans la nature pratique de Clarinda. Cette phrase-ci n'en a-t-elle pas
le ton rsign: Ceci me semble le choix prfrable; c'est srement le
sentier du devoir et, par consquent, je puis esprer que la
bndiction de Dieu accompagnera mes efforts pour tre heureuse avec
celui qui a t l'poux de mon choix et le pre de mes enfants?[1164].
Au mois d'octobre 1791, un peu avant la lettre  Burns, elle avait
rpondu  son mari qu'elle irait le rejoindre. Mais le navire qui devait
l'emmener ne partait qu'au printemps[1165]. Elle tait donc au moment
des adieux quand Burns lui annona qu'il allait arriver  dimbourg.
Elle ne put obtenir de son propre coeur le refus de le voir.

          [Note 1161: _Memoir of Mrs Mac Lehose by her Grandson_, p.
          30-31.]

          [Note 1162: _Id._, p. 81.]

          [Note 1163: _Memoir of Mrs Mac Lehose by her Grandson_, p.
          34.]

          [Note 1164: _Id._, p. 35.]

          [Note 1165: _Id._, p. 38.]

Le 29 novembre 1791, pour la dernire fois de sa vie, Burns alla 
dimbourg, et les deux amants se retrouvrent. Prs de quatre annes
s'taient coules depuis leur sparation, pendant lesquelles
l'affection de Clarinda n'avait cess d'errer autour de l'ingrat. Il
avait vieilli: les fatigues et les excs avaient fatigu ses traits.
Mais quand il reparut, obscur dans cette ville jadis mue de lui, il
sembla  sa matresse qu'elle revivait dans la splendeur de ces mois
anciens. Lui retrouva sans doute ses regards d'autrefois, ces mots qui
savent rendre irrsistibles les excuses et charment les jalousies.
Tout fut oubli jusqu'aux paroles amres qu'elle lui avait crites.
N'taient-elles pas une preuve qu'elle avait souffert? L'ancienne
passion, si longtemps contenue, monta comme un vin furieux. Il semble
que la volont de Clarinda en fut trouble et vaincue. Les coeurs
longtemps sevrs de la tendresse qu'ils portent en eux et privs
d'amour en proportion de l'amour qu'ils nourrissent, sont saisis de
vertige lorsque, l'obstacle disparu, cette dtresse s'assouvit de
cette plnitude. Ils se prcipitent vers leur rve, avec un oubli et
par suite avec un don entier d'eux-mmes, et les dernires
consommations de l'amour naissent souvent des premiers transports de
ces surprises. Les deux amants restrent ensemble une semaine, pendant
laquelle ils se virent en secret.

   mai, ton matin jamais ne fut si doux
    Que la sombre nuit de dcembre,
    Car tincelant tait le vin ros
    Et secrte tait la chambre,
    Et chre tait celle que je n'ose nommer
    Mais dont toujours je me souviendrai[1166].

          [Note 1166: _O May, thy morn was ne'er sae sweet._]

Ce fut une semaine de bonheur pre et poignant, comme celui qu'on
gote  la veille des sparations, o deux coeurs sentent combien ils
tiennent l'un  l'autre, par leur dchirement mme. Ils s'efforcent de
ramasser toutes les dernires joies mais prennent du mme coup le
commencement de la souffrance, et ils s'enivrent de dlices navres.
La sparation se fit dans les larmes. Celles de Clarinda taient
sincres, quoique peut-tre elle en et vers de plus amres encore
aux heures de son dlaissement. Celles de Burns l'taient aussi. Sa
facult d'prouver des sentiments passagers, avec autant de violence
que s'ils taient durables, tait surexcite. Dans le moment, il
souffrit peut-tre autant que la pauvre femme. De cet arrachement
sortit une admirable pice, simple et mouvante comme ces paroles
d'adieu, ordinaires par le sens mais palpitantes de soupirs et de
sanglots.

  Un tendre baiser et nous nous sparons;
  Un adieu et puis c'est pour toujours!
  Je boirai  toi, avec les larmes de mon coeur,
  Mon gage sera le combat de mes soupirs et de mes sanglots!
  Qui peut dire que la Fortune l'afflige
  Tant qu'elle lui laisse l'toile de l'esprance?
  Pour moi, aucun scintillement joyeux ne m'claire;
  Le sombre dsespoir m'enveloppe tout autour.

  Je ne blmerai jamais ma faiblesse et mon amour,
  Rien ne pouvait rsister  ma Nancy;
  Rien que la voir c'tait l'aimer,
  N'aimer qu'elle et l'aimer  toujours.
  Si nous n'avions jamais aim si passionnment,
  Si nous n'avions jamais aim si aveuglment,
  Si nous ne nous tions jamais vus ou jamais quitts,
  Nous n'aurions jamais eu nos coeurs briss.

  Adieu donc, toi la premire et la plus belle!
  Adieu donc, toi la meilleure et la plus chre!
   toi soient toutes les joies, tous les trsors,
  La Paix, le Contentement, l'Amour et le Plaisir!
  Un tendre baiser et nous nous sparons!
  Un adieu, hlas! et c'est pour toujours!
  Je boirai a toi dans les larmes de mon coeur!
  Mon gage sera le combat de mes soupirs et de mes sanglots![1167]

          [Note 1167: _Parting song to Clarinda._]

Avec ces dsespoirs, les deux amants s'arrachrent aux bras l'un de
l'autre. Burns rentra  Dumfries, dans le calme de sa maison et la
routine de sa vie. Il resta quelque temps troubl de ces motions. Ds
le 15 du mois de dcembre, on voit qu'il avait dj crit six lettres
 Clarinda; presque une par jour[1168]. Ces lettres, comme la plupart
de celles de cette poque, ont t perdues ou dtruites. Son coeur
s'en retournait  dimbourg. Tantt il voyait arriver le navire qui
allait emporter son amie.

          [Note 1168: _To Mrs Mac Lehose_, 15th Dec. 1791.]

  Voici l'heure, le navire arrive!
  Ma bien-aime Nancy,  adieu!
  Spar de toi, puis-je survivre?
  De toi que j'ai si bien aime?

  Sans fin et profonde sera ma douleur;
  Je ne verrai pas un rayon d'espoir,
  Sinon cette prcieuse et chre croyance
  Que tu te souviendras toujours de moi.

  Le long du rivage solitaire,
  O les rapides oiseaux de mer crient autour de moi,
  Par-del les flots roulants, bondissants, mugissants,
  Je tournerai vers l'ouest mon oeil pensif.

  Heureux bosquets indiens, dirai-je,
  O est le sentier de ma Nancy!
  Tandis qu' travers vos parfums, elle passe,
   dites-moi, songe-t-elle  moi?

Tantt il saluait le mois dont le retour lui rappellera la scne des
adieux.

  Une fois de plus, je te salue,  funbre dcembre,
  Une fois de plus, je te salue avec chagrin et souci;
  Triste tait l'adieu que tu me rappelles,
  L'adieu avec Nancy, oh! pour ne plus nous revoir.

  L'au revoir des amants pris est un plaisir doux et pnible,
  Car l'espoir brille doucement sur la tendre heure du dpart;
  Mais, oh! le sentiment cruel que l'adieu pour toujours!
  Angoisse sans mlange et pure agonie!

  Farouche comme l'hiver qui maintenant dchire la fort,
  Jusqu' ce que la dernire feuille de l't soit envole,
  Telle est la tempte qui a secou mon sein,
  Jusqu' ce que mon dernier espoir, mon dernier confort fussent partis.

  Cependant comme je te salue,  funbre dcembre,
  Ainsi je te saluerai toujours avec chagrin et souci,
  Car triste tait l'adieu que tu me rappelles,
  L'adieu avec Nancy, oh! pour ne plus nous revoir.

On peut, sans forcer les choses, prsumer que Jane Armour sentait
entre elle et son mari de nouvelles influences inconnues mais
devines, qui la lui rendaient de plus en plus trangre. Sans savoir
prcisment o ses proccupations allaient, il tait impossible
qu'elle ne sentt point qu'il n'tait pas avec elle et que ce n'tait
plus jamais de l'ouest que venait maintenant la brise qu'il
prfrait.

Clarinda s'embarqua, vers les derniers jours de janvier 1792, sur la
Roselle, le mme navire qui avait d emporter Burns aux Indes
occidentales. Avant de partir, elle lui crivit afin de lui donner les
derniers avis de celle qui aurait pu vivre ou mourir avec lui[1169].
Devant l'inconnu solennel d'un long voyage, elle reprenait son ton de
prdication religieuse; sa lettre a l'air d'un petit sermon parsem de
citations bibliques. On croirait  un retour d'influence du
rvrend... Cherchez la faveur de Dieu, gardez ses commandements,
soyez soucieux de vous prparer pour une ternit heureuse. L, j'en
ai l'espoir, nous serons runis dans une flicit parfaite et
ternelle[1169]. Son amour, qui avait puis les dsenchantements
terrestres, reportait ses esprances  un sjour futur d'o les larmes
sont bannies. En attendant, elle se prparait  accepter de la vie le
bonheur moyen, le seul dont celle-ci dispose. Je suis sre que vous
serez heureux d'apprendre mon bonheur. Je compte que ce sera
bientt[1169].

          [Note 1169: _Mrs Mac Lehose to Robert Burns_, 25th Jan.
          1792.]

Mais, de ce ct-l encore, la pauvre Clarinda devait rencontrer des
dceptions. Quand elle arriva  la Jamaque, son mari, qui lui avait
peut-tre impos cette terrible preuve dans l'espoir qu'elle se
mettrait dans son tort en refusant, la reut avec froideur. Sur le
pont mme du navire, il fit usage envers elle d'expressions rudes. La
malheureuse femme puise par le voyage put  peine supporter ce
nouveau coup. La rception trs froide que je reus de M. Mac Lehose
me donna un choc qui, joint au climat, drangea mon esprit  tel point
que je cessai d'tre responsable de ce que je disais et
faisais[1170]. Elle crut qu'elle allait perdre la raison. La
bienveillance que mon mari me montra ensuite ne put pas dissiper la
complication de dsordres nerveux qui me saisirent alors[1171]. Elle
ne tarda pas  dcouvrir que M. Mac Lehose comme la plupart des
planteurs des Indes occidentales avait toute une famille d'une
matresse de couleur. Elle fut, selon le langage toujours convenable
de Chambers mortifie de voir combien il lui avait t grossirement
infidle pendant la priode de leur sparation[1172]. C'tait un
brutal et violent qui se plaisait  battre et  injurier ses esclaves
devant elle, quand il tait saisi de ses fureurs. Perdue, isole,
rvolte de ces scnes, la malheureuse femme fut prise d'un dsespoir,
dont le souvenir hanta sa mmoire. Je me rappelle que j'arrivai  la
Jamaque il y a aujourd'hui vingt-deux ans. Ce que j'ai souffert
pendant les trois mois que je restai l! Dieu, donnez-moi de la
gratitude pour la bont que vous avez eue de me ramener  mon pays
natal[1173]. Le mdecin la prvint que, si elle ne s'en retournait,
sa vie tait en danger. Au mois de juin, elle quitta de nouveau son
mari. Notre sparation fut trs affectueuse. De ma part ce fut avec
un sincre regret que ma sant m'obligea  l'abandonner. De la sienne,
il en fut de mme, selon toute apparence. Nous nous sparmes avec des
promesses mutuelles de constance et de maintenir une correspondance
rgulire[1174]. Elle remonta sur le mme navire qui l'avait amene
et rentra en cosse vers la fin d'aot 1792, six mois environ aprs en
tre partie. Il convient d'ajouter que son mari ne tint aucune des
belles promesses qu'il avait faites  propos de l'ducation de son
fils, pour l'avenir duquel elle avait affront ce long voyage et
s'tait impos le plus cruel des sacrifices, celui de retourner prs
de cet homme et peut-tre celui de subir jusqu'au bout sa comdie
odieuse.

          [Note 1170: _Memoir of Mrs Mac Lehose by her Grandson_, p.
          40.]

          [Note 1171: _Memoir of Mrs Mac Lehose_, p. 40]

          [Note 1172: R. Chambers, tom. III, p. 261.]

          [Note 1173: _Memoir of Mrs Mac Lehose_, p. 42.]

          [Note 1174: _Id._, p. 41.]

Tandis que Clarinda voyageait ainsi, le chagrin de Burns, dans les
heures o il pensait  elle, avait pris la forme d'une mlancolie
pensive. On en peut suivre l'cho dans une chanson, compose plus
tard, mais dont on a rattach, avec vraisemblance, l'inspiration  cet
pisode de sa vie. On y trouve une adaptation potique d'un joli
passage de la correspondance de Clarinda, dont il lui avait dit qu'il
s'emparerait quelque jour.

  Maintenant, de son manteau vert, la gaie Nature s'habille,
  Et coute les agnelets qui blent sur les collines,
  Tandis que les oiseaux gazouillent des bienvenues dans tous les bois verts.
  Mais pour moi cela est sans dlices,--ma Nannie est au loin.

  Le perce-neige et la primevre parent nos bois,
  Et les violettes baignent dans la rose du matin;
  Ils font peine  mon triste coeur, tant doucement ils fleurissent,
  Ils me font penser  Nanie et Nanie est au loin.

  Alouette, toi qui t'lances des roses des prairies,
  Pour avertir le berger de la ligne grise de l'aurore,
  Et toi moelleux mauvis qui salues la descente de la nuit,
  Cessez, par piti,--ma Nanie est au loin.

  Viens, Automne, si pensif, en jaune et en gris,
  Et apaise-moi en m'annonant le dclin de la Nature;
  Le noir, le lugubre Hiver et la neige farouchement chasse
  Peuvent seuls me charmer,--maintenant que Nanie est au loin[1175].

          [Note 1175: _My Nanie's awa._]

Aprs son retour  dimbourg, il est probable que Clarinda, puise
par sa double traverse et ses pnibles commotions, resta pendant
longtemps trop souffrante pour lui crire. Peut-tre aussi
considrait-elle leurs adieux comme le scellement mis sur un amour,
qui, pour tre respect, ne devait plus tre rouvert; et sa courte
rconciliation avec son mari comme une terre qui le recouvrait 
jamais. Au mois de dcembre 1792, six mois aprs le retour de Clarinda
et juste un an aprs leur sparation, il ignorait qu'elle ft rentre,
ainsi que le prouve le billet qu'il crivait  une des amies de sa
matresse,  dimbourg.

     Chre Madame, je vous ai crit si souvent sans recevoir de
     rponse que j'avais pris la rsolution de ne plus lever ma plume
     vers vous; mais ce jour mmorable, le _six dcembre_, ramne  ma
     mmoire une telle scne! Ciel et terre! Quand je me rappelle une
     personne exile au loin! mais pas un mot de plus  ce sujet,
     jusqu' ce que j'apprenne de vous votre vritable adresse, et
     pourquoi mes lettres sont restes sans rponse, car celle-ci est
     la troisime que je vous envoie[1176].

          [Note 1176: _To Miss Mary Peacock._ Dec. 6th, 1792.]

Il n'apprit qu'au commencement de l'anne suivante que Clarinda tait
en Europe depuis plus de six mois. Sa colre clata dans une lettre
crite probablement sous le coup de cette nouvelle et qui semble
incohrente  force de violence. Elle est date du mois de mars 1793.

     Je suppose, ma chre Madame, qu'en ngligeant de m'informer de
     votre arrive en Europe--circonstance qui ne pouvait pas m'tre
     indiffrente, comme  vrai dire rien de ce qui vous concerne--je
     suppose que vous avez voulu me laisser deviner et voir qu'une
     correspondance, que j'eus nagure l'honneur et la flicit de
     goter, ne doit plus jamais tre. Hlas! quels sons lourds,
     crasants sont ces mots: jamais plus! Le malheureux qui n'a
     jamais got le plaisir n'a jamais connu la dtresse; ce qui
     pousse l'me  la folie c'est le souvenir de joies qui ne seront
     jamais plus. Ceci n'est pas le langage qu'il faut parler au
     monde; il ne le comprend pas. Mais vous autres, venez, les
     quelques-uns--les fils du Sentiment et de la Passion! vous dont
     les cordes du coeur tremblent et gmissent d'une angoisse
     indicible, quand le souvenir se prcipite dans votre coeur!--vous
     qui tes capables d'un attachement pntrant comme la flche de
     la mort, et puissant comme la vigueur de l'tre immortel--venez,
     et vos oreilles vont s'abreuver d'une histoire... mais, silence!
     Je ne dois pas, je ne puis pas la dire: une agonie est dans ce
     souvenir, la dmence est dans ce rcit!

     Mais, Madame, laissons les sentiers qui mnent  la folie. Je
     flicite vos amis de votre retour, et j'espre que la prcieuse
     sant qui, d'aprs ce que me dit Miss Peacock, a t si branle,
     est rtablie ou en train de se rtablir....

     Je vous prsente un livre (c'tait la dernire dition de ses
     pomes), puis-je esprer que vous l'accepterez? Aurai-je de vos
     nouvelles? Mais d'abord, coutez-moi. Pas de froid langage, pas
     d'avertissements de prudence; je mprise les conseils et ddaigne
     tout contrle. Si vous ne devez pas m'crire dans le langage, si
     vous ne devez pas m'exprimer les sentiments, que vous savez que
     je dsire recevoir, et que je serai heureux de recevoir, je vous
     en conjure, par l'orgueil bless! par la paix ruine! par la
     passion frntique et due! par tous ces maux nombreux qui
     composent cette suprme douleur humaine, un coeur bris!! restez
     pour moi silencieuse  jamais. Si jamais vous m'insultez par les
     apophthegmes insensibles du sang-froid et de la prudence,
     puissent tous... mais assez! un dmon ne pourrait exhaler un
     souhait malveillant sur la tte de mon ange! Rappelez-vous bien
     ce que je vous demande. Si vous m'envoyez une page baptise aux
     fonds d'une sanctimonieuse prudence, par le ciel, la terre et
     l'enfer! je la dchire en atomes! Adieu! puissent toutes choses
     heureuses vous accompagner![1177]

          [Note 1177: _To Mrs Mac Lehose._ March 1793.]

C'est la lettre d'un frntique.  certains endroits, on croirait
presque que c'est la lettre d'un homme excit de boisson, tant cela
est en dehors de toutes bornes de raison.

Aprs cette lettre, une pleine anne s'coule sans trace de
correspondance entre les deux amants. Il est probable, il est certain
mme qu'ils s'crivirent: ils se comprenaient de moins en moins.
Clarinda, branle par ses dernires preuves, fatigue de corps et de
coeur, gagne d'ailleurs par l'ge, entrait dans une priode plus
apaise. Comme son amour faisait rellement partie de sa vie, il se
modifiait avec elle; il devenait plus calme parce qu'il tait sincre
et qu'il tenait  son me. Elle comprenait de plus en plus leur
liaison comme une amiti dvoue. Burns, en qui cet amour tait
uniquement une excitation d'imagination ou de sens, ne voulait pas
comprendre qu'il pt changer. En sorte que c'tait, ce qui arrive
souvent, l'amour vrai qui devenait paisible et l'amour factice qui
restait violent. Elle lui avait crit pour lui parler d'amiti; il ne
lui avait pas rpondu; elle lui crivit de nouveau et cette fois on a
sa rponse, date du 25 juin 1794. Cette lettre--la dernire--est
crite pendant une tourne d'Excise, sur une table d'auberge, en face
d'une bouteille de vin. Il s'en chappe d'abord une tendresse
d'anciens souvenirs. C'en est la meilleure partie. Mais que le reste
est pnible! un accs de plaisanterie force, et quelque chose comme
un souvenir d'ancienne bonne fortune, tran dans des fins de dners
copieux et bruyants, je ne sais quelle fanfaronnade d'amour
inconvenante.

     Avant de me demander pourquoi je ne vous ai pas crit,
     informez-moi d'abord _comment_ je dois vous crire. En amiti,
     dites-vous. J'ai maintes fois pris la plume pour essayer de vous
     crire une lettre d'amiti. Mais c'est impossible; c'est
     Jupiter saisissant une sarbacane d'enfant aprs avoir mani le
     tonnerre. Quand je prends la plume, la souvenance m'accable. Ah!
     ma toujours trs chre Clarinda! Clarinda! Quelle foule des plus
     tendres souvenirs se presse dans ma pense,  ce mot! Mais je ne
     dois pas m'abandonner  ce sujet. Vous l'avez interdit.

     Je suis extrmement heureux d'apprendre que votre sant est
     rtablie, et que vous tes de nouveau en tat de goter cette
     satisfaction en l'existence, que la sant seule peut nous
     donner.... Vous ririez si vous m'aperceviez o je suis en ce
     moment. Plt au ciel que vous fussiez ici pour rire avec moi,
     quoique, je le crains, notre premire occupation serait de
     pleurer. Me voici tabli ici, ermite solitaire, dans la salle
     solitaire d'une auberge solitaire, avec une solitaire bouteille
     de vin prs de moi, aussi grave et stupide qu'un hibou, mais
     comme un hibou toujours fidle  ma chanson. En preuve de quoi,
     ma chre Mrs Mac, voici  votre sant! Puissent les bndictions
     les plus choisies du ciel bnir votre doux visage; et si un
     misrable regarde de travers votre bonheur, puisse le vieux
     chaudronnier de l'enfer l'empoigner pour marteler son coeur
     pourri! Amen.

     Il faut que vous sachiez, ma trs chre Madame, que, depuis bien
     des annes, en quelque endroit, en quelque compagnie que je me
     trouve, chaque fois qu'on propose la sant d'une dame marie, je
     propose toujours la vtre. Mais comme votre nom n'a jamais
     franchi mes lvres, mme pour mon ami le plus intime, je propose
     votre sant sous le nom de Mrs Mac. Cela est si bien connu
     parmi mes relations que, lorsqu'on propose une dame marie, le
     directeur des toasts dit souvent: Oh! nous n'avons pas besoin de
     lui demander a qui il boit:  la sant de Mrs Mac. J'ai aussi,
     parmi mes compagnons de runions joyeuses, tabli un tour de
     sants que j'appelle le tour des Bergres d'Arcadie, ce sont les
     sants de dames prfres qu'on porte sous des noms fminins
     clbrs dans les chansons anciennes; en ces occasions vous tes
     ma Clarinda. Donc, madame Clarinda, je consacre ce verre de vin
     au plus ardent souhait pour votre bonheur![1178]

          [Note 1178: _To Mrs Mac Lehose._ 25th June 1794.]

Ainsi finit la correspondance de Sylvander et de Clarinda. Les
protestations ardentes, les promesses ternelles, les rves de runion
future, les appels  la divinit, cette magnifique rhtorique aboutit
 cette rasade, bue  la sant de Mrs Mac, avec une familiarit
alourdie et un rire forc. Il sort de cette lettre une odeur de
trivialit. C'est l'abaissement d'une passion qui avait eu de hauts
coups d'aile.  quelques mois de l il crivait:

     Il y a dans le _Museum_, une chanson par une de mes _ci-devant_
     desses qui n'est pas indigne de cet air! Elle commence ainsi:

       Ne parle pas d'amour, cela me fait souffrir[1179].

          [Note 1179: _To George Thomson._ 19th Oct. 1794.]

Il employait, en franais, cette locution souille qui avait tran
par les rues de Paris et qui contient je ne sais quelle goguenardise
populacire et cruelle. La chanson dont il parlait tait les jolis
vers que Clarinda lui avait envoys au dbut de leur liaison, quand il
avait pour la premire fois parl d'amour[1180]. Il y a quelque chose
de laid dans ce manque de respect pour un souvenir dont il aurait
convenu de parler avec plus de rserve. Il pouvait du moins se taire.
C'tait la fin, on dirait presque la lie, de cet amour dans cette me
trouble.

          [Note 1180: Dans la lettre du 9 Janvier 1788.]

Dans un des deux coeurs, heureusement, les beaux rves d'autrefois se
gardrent respects et inviolables. Clarinda survcut  Burns prs
d'un demi-sicle; elle mourut en 1841. Sa nature calme et saine reprit
son quilibre; elle devint une vieille femme aimable et rconcilie
avec la vie. On a d'elle un lger crayon qui la reprsente  l'ge de
quatre-vingts ans, dans son salon o tait suspendu un portrait du
pote, toujours souriante et accueillant avec affabilit ses
visiteurs. Elle demeura fidle au souvenir de celui qu'elle avait
aime. Vingt ans aprs la mort de Burns elle crivait dans son
journal: 25 janvier 1815. Jour de naissance de Burns. Un grand
banquet chez Oman. J'aimerais tre l, invisible, pour entendre tout
ce qu'on dira de ce grand gnie[1181]. Et quarante ans aprs la
semaine des adieux, quand elle tait tout  l'extrmit de la vie,
elle crivait encore: 6 dcembre 1831. Je ne pourrai jamais oublier
ce jour-ci. Spare de Burns en l'anne 1791, pour ne jamais nous
retrouver dans ce monde. Oh! puissions-nous nous retrouver dans le
ciel[1181]. Il y a quelque chose de touchant dans ce souhait constant
aprs tant d'annes. Clarinda resta jusqu'au bout suprieure  Burns.
Elle vivra parmi celles qui furent aimes par les potes: non point
parmi les cruelles et les dcevantes qui les torturrent, ni non plus
parmi les sacrifies qui languirent et moururent de leur chagrin;
mais--et c'est l son originalit--comme une vaillante femme qui
souffrit et sut vivre.

          [Note 1181: _Memoir of Mrs Mac Lehose_, p. 53.]


II.

OPINIONS POLITIQUES, TRACAS.

C'est  Dumfries que Burns se trouva, pour la premire fois, ml aux
agitations de la politique. Jusque-l il avait vcu dans son isolement
campagnard; l'cho des vnements arrivait  lui comme ces roulements
de tonnerre affaiblis, qui rvlent de trs lointains orages. Il
avait, dans ses vers et par quelques-uns de ses actes, fait preuve de
Jacobitisme. Mais c'tait l un sentiment romanesque, presque
historique, qui ne tirait pas  consquence et ne portait sur aucun
intrt prsent. Il arriva dans les villes au moment o le puissant
moi de la Rvolution Franaise agitait tous les esprits et excitait
de toutes parts des enthousiasmes ou des colres. L'branlement du
cataclysme gigantesque soulevait, en tous pays, des dsirs, des
projets, des tentatives de rforme ou de rvolution; et aussi des
rsistances, des alarmes, des indignations. En sorte que les luttes
particulires prenaient quelque chose de la gravit du drame de
France, et que les discussions  son propos avaient l'pret de luttes
immdiates. Les moindres remous dans la plus lointaine baie portaient
le reflet au grand navire qui sombrait dans son incendie, et
recevaient de lui un caractre tragique. Les passions publiques
taient exaltes, presque  leur paroxysme; la somme de haine que les
hommes ont toujours  la disposition de leurs opinions, cessant d'tre
employe aux croyances religieuses, s'tait prcipite dans les
convictions politiques. Il fallait prendre parti pour ou contre la
Rvolution. Par ses origines plbiennes, son ducation, son
impatience de toute supriorit, sa colre contre les distinctions
sociales, Burns devait fatalement aller au parti dont les tendances
taient dmocratiques. Dans ces temps o il tait dangereux, surtout
pour un agent du Gouvernement, de manifester ses prfrences, un autre
aurait tenu les siennes secrtes ou ne les aurait manifestes qu' bon
escient. Mais il n'tait pas homme  garder en lui ce qu'il
ressentait. Les convictions prudentes et taciturnes n'taient pas son
fait. Par suite de sa nature, il tait impossible que ses opinions
n'clatassent pas au dehors, et par suite de son gnie, qu'elles le
fissent sans quelque chose de frappant. Il tait certain qu'un acte
audacieux, quelque parole coupante de sarcasme ou brillante
d'loquence, attireraient l'attention sur lui. Il y a des hommes dont
les discours sont clatants comme des glaives. Cela ne tarda pas 
arriver.

Un jour de la fin de fvrier 1792, un brick aux allures suspectes fut
signal dans le Solway-Frith. Burns tait un des employs qui furent
envoys pour surveiller ses mouvements. Le lendemain, le brick choua
sur un banc de sable et on put apercevoir que l'quipage tait
nombreux, bien arm, dcid  ne pas se rendre sans lutte. On dpcha
aussitt un des excisemen, Lewars,  Dumfries, et un autre 
Ecclefechan, pour en ramener un peloton de dragons. Burns fut laiss
avec quelques hommes pour surveiller le navire et empcher que la
marchandise ne ft dbarque. Pendant qu'il se promenait de long en
large sur les galets et les roseaux du rivage, de mchante humeur que
les renforts tardassent  venir, il composa une de ses amusantes
chansons: _Le diable a emport l'exciseman._ Quand Lewars revint avec
les soldats, Burns se mettant  leur tte, l'pe  la main, marcha 
travers l'eau et fut le premier  aborder le brick. L'quipage perdit
courage bien que plus nombreux et se rendit. Le vaisseau fut saisi et
vendu aux enchres, le lendemain,  Dumfries, avec toutes ses armes et
toute sa cargaison.  cette vente, Burns dont la conduite avait t
fort loue, acheta quatre caronades. C'est une emplette qui, 
premire vue, semble trange. On en a l'explication lorsqu'on sait
qu'il les envoya, selon Lockhart,  la _Convention_, avec une lettre
o il priait cette assemble de les accepter comme un tmoignage de
son admiration et de son estime. Le cadeau et l'envoi furent arrts 
la douane de Douvres[1182].

          [Note 1182: Lockhart. _Life of Burns_, p. 228-29. Voir aussi
          la lettre de M. Train dans l'dition de Burns, de Blackie,
          tom. I, p. CCXIIII.]

Lockhart, qui fut avec persistance un tory troit, condamne lourdement
cet acte de Burns, bien qu'il soit forc de reconnatre que
l'Angleterre n'tait pas alors en guerre avec la France, mais,
dit-il, chacun sentait qu'elle ne tarderait pas  l'tre[1182].
Chambers, qui a tudi de plus prs cette question et qui a pris la
peine de parcourir les journaux de l'poque, fait rentrer les faits
dans de plus justes proportions. Il remarque que la Convention
n'existait pas encore  la fin de Fvrier 92; que, moins d'un mois
auparavant, Georges III avait ouvert le parlement dans des termes o
il se flicitait de la paix et de la prosprit du pays; que le trois
pour cent tait  96; que l'ambassadeur anglais ne fut rappel qu'au
mois d'aot; que la guerre ne fut dclare qu'au mois de janvier
suivant, et qu'une dmonstration de sympathie envers le gouvernement
franais n'tait nullement un acte d'hostilit contre le gouvernement
anglais. Bien plus, les journaux et l'opinion de la contre taient
favorables  la Rvolution franaise, au point qu' la fin de 1792,
une souscription tait ouverte  Glascow pour aider les Franais 
continuer la guerre contre les princes migrs et les pouvoirs
trangers, par qui ils pourraient tre attaqus, et le journal
annonait que la souscription s'levait dj  1200 livres
sterling[1183]. Il est possible cependant que, par suite des dlais de
l'envoi et des lenteurs du trajet, les canons soient arrivs  Douvres
seulement vers la fin d'avril, quand la guerre avait clat entre la
France et l'Empereur; et que les autorits anglaises aient cru devoir
intercepter un envoi d'armes, fait par un particulier  une nation en
hostilit contre un souverain alli. C'tait de la part de Burns un
acte original, mais nullement irrgulier, et il est peu probable qu'il
faille attribuer  cela les ennuis qui ne tardrent pas  l'assaillir.

          [Note 1183: R. Chambers, tom. III, p. 218-20.]

       *       *       *       *       *

Ils devaient tre causs par des actes, plus hardis et plus
significatifs en eux-mmes, mais dont la gravit tint aussi au
changement qui s'tait produit dans l'opinion publique et dans
l'attitude du gouvernement. La premire avait t affecte par
l'emprisonnement de Louis XVI et les massacres de septembre; la
seconde, par le sentiment rel ou feint de la contagion
rvolutionnaire qui le menaait. En effet, entre les premiers mois de
1792 et les derniers, des vnements importants avaient eu lieu dans
le pays. C'est l'anne qui est marque par la naissance et le
dveloppement des socits rvolutionnaires anglaises et par une
puissante fermentation des esprits.

Il existait bien, depuis 1780, des socits et des clubs, forms en
vue d'obtenir une rforme parlementaire, juge ds lors ncessaire et
qui ne fut accomplie qu'en 1832[1184]. En 1780, une socit
d'_Information Constitutionnelle_ avait t cre et avait rpandu des
quantits de pamphlets sur cette question. En 1782 et en 1785, Pitt
lui-mme avait propos  la Chambre des Communes des motions ayant
pour objet de modifier le systme d'lection. En 1789, la runion d'un
club de whigs, connu sous le nom de _Socit de la Rvolution_[1185],
et le clbre sermon du Dr Price avaient motiv les fameuses
_Rflexions_ de Burke sur la Rvolution franaise[1186]; celles-ci
avaient fait sortir du sol toute une littrature de rponses, parmi
lesquelles se distinguaient les _Droits de l'Homme_ de Thomas
Paine[1187]. Mais ces associations taient isoles, avaient peu
d'influence; leur programme se bornait  une rforme contenue dans les
limites constitutionnelles; et les discussions sur la Rvolution
franaise semblaient porter sur une question trangre aux pays et
presque historique. Vers le commencement de 1792, les germes
d'opposition, cachs jusque-l, se manifestrent et se rpandirent
avec une singulire rapidit. Des socits politiques pullulrent sur
toute l'tendue du royaume. Le 25 de janvier, un cordonnier, nomm
Thomas Hardy, cossais de naissance, tabli  Londres, fonda, avec
neuf amis, une association sous le nom de _Socit Correspondante de
Londres_. Son titre indique o tait sa force. Elle devait se mettre
en rapport avec les autres runions analogues. Elle tait habilement
organise en divisions de quarante-cinq membres, qui se constituaient
au fur et  mesure que le nombre des membres augmentait; elles
envoyaient un dlgu au Comit central, lequel se runissait tous les
jeudis soir. Les affiliations se prsentrent bientt en quantits
considrables et, avant la fin de l'anne, Hardy estimait qu'elles
atteignaient vingt mille, nombre qui dpasse de beaucoup le corps
entier d'lecteurs dont dpend une majorit  la Chambre des
Communes[1188].  la fin de mars, il se fonda _la Socit des Amis du
Peuple_ compose des hommes du parti whig minents par leur rang,
leurs talents ou leur ascendant; Lord Daer, l'ancien protecteur de
Burns, Thomas Erskine le clbre avocat, plusieurs membres du
Parlement en faisaient partie. De tous cts, dans les comts, en
Irlande, et surtout en cosse, des socits se formrent sous ce
dernier titre. En Fvrier, Thomas Paine avait publi la seconde partie
de ses _Droits de l'Homme_ dont la vente fut si considrable que, ds
l't, il offrit, avec les profits, la somme de 25,000 francs  la
_Socit d'Information Constitutionnelle_[1189]. Aprs avoir demand
la rforme d'abus indniables, le Programme de ces socits s'tait
accentu et rclamait le suffrage universel et des parlements annuels.

          [Note 1184: Voir sur ces premires socits Lecky, _History
          of England in the XVIIIth century_, tom. V, chap. XXI, p.
          448.]

          [Note 1185: Sur l'action de cette socit, Lecky, _Id._ p.
          450.--Voir aussi _The Story of the English Jacobins_, by
          Edward Smith, chap. I.]

          [Note 1186: Les _Reflections on the Revolution of France_
          sont de Novembre 1790.]

          [Note 1187: _The Rights of Man_ sont de 1791-92.]

          [Note 1188: _The Story of the English Jacobins_, chap. II et
          chap. III, p. 43.]

          [Note 1189: _The Story of the English Jacobins_, chap. II,
          p. 33.]

Au mois de novembre, la _Socit Correspondante de Londres_, indigne
du manifeste du Duc de Brunswick, avait, de concert avec d'autres
socits, envoy une adresse  la Convention, qui l'avait reue et
l'avait fait lire aux armes. On y trouvait des passages crits dans
le style de l'poque:

     Bien que menacs par un oppressif systme de contrle, dont les
     empitements graduels mais continus ont priv cette nation de
     presque toute la libert dont elle tait fire et nous a presque
     rduits  l'abject esclavage d'o vous venez de sortir, cinq
     mille citoyens anglais, dans leur indignation, se mettent
     virilement en avant, pour sauver leur pays de l'opprobre attir
     sur lui par la conduite indolente de ceux qui sont au pouvoir.
     Ils considrent que c'est le devoir des Bretons d'encourager et
     d'aider, autant qu'il est en leur pouvoir, les champions du
     bonheur humain, et de jurer a une nation, qui poursuit le plan
     que vous avez adopt, une amiti inviolable. Que cette amiti
     soit dsormais sacre entre nous! Puisse une vengeance terrible
     saisir l'homme qui essayerait d'en causer la rupture.

     Bien que nous paraissions tre si peu  prsent, soyez assurs,
     Franais, que notre nombre augmente journellement. Il est vrai
     que le bras menaant et lev de l'autorit tient  prsent les
     timides  l'cart--que des imposteurs actifs et partout rpandus
     trompent constamment les crdules--et que l'intimit de la Cour
     avec des tratres reconnus a quelque effet sur les nafs et les
     ambitieux. Mais nous pouvons vous apprendre avec certitude, Amis
     et Hommes Libres, que la lumire a fait des progrs rapides parmi
     nous. La curiosit a pris possession de l'esprit public, le rgne
     uni de l'Ignorance et du Despotisme disparat. Les hommes
     maintenant se demandent entre eux: Qu'est-ce que la Libert?
     Quels sont nos Droits? Franais, vous tes dj libres, et les
     Anglais se prparent  le devenir[1190].

          [Note 1190: _Address to the French National Convention, from
          the following Societies united in one common cause, viz.,
          the obtaining a fair, general, and impartial representation
          in Parliament, 27 Sept. 1792_, reproduite dans _The Story of
          the English Jacobins_, chap. III.]

On trouvait dans ce mme document, qui fut un peu plus tard publi par
les journaux anglais, les phrases suivantes, dans lesquelles Georges
III tait directement vis:

     Que les despotes allemands agissent comme il leur plat. Nous
     nous rjouirons de leur chute, en ayant compassion, cependant, de
     leurs sujets esclaves. Nous esprons que cette tyrannie de leurs
     matres deviendra le moyen de rtablir dans la pleine jouissance
     de leurs Droits et de leurs Liberts des millions de nos
     semblables.

     C'est donc avec indiffrence que nous voyons l'lecteur du
     Hanovre joindre ses troupes aux tratres et aux brigands; mais le
     Roi de la Grande-Bretagne fera bien de se rappeler que ce pays-ci
     n'est pas le Hanovre. S'il oubliait cette distinction, nous ne
     l'oublierions pas[1190].

Au mme moment, la _Socit Constitutionnelle_ avait envoy  la
Convention deux dlgus qui avaient chang avec le prsident le
baiser de la fraternit. Dans leur adresse,  la barre de
l'Assemble, ils annonaient que d'innombrables socits semblables 
la leur, se formaient dans toutes les parties de l'Angleterre, de
l'cosse et de l'Irlande et qu'elles y veillaient un esprit de
recherche universelle dans les abus compliqus du gouvernement et
s'enquraient des moyens simples de rforme[1191].

          [Note 1191: _The Society for Constitutional Information in
          London to the National Convention of France, November 28th
          1792_, cit dans _The Story of the English Jacobins_, chap.
          III.]

Cependant le roi, les ministres, particulirement Pitt et Dundas qui
tait secrtaire pour l'cosse, la majorit du parlement, les tories,
ceux qu'on appelait les whigs alarmistes, s'taient mus de cette
agitation. Ds le mois de mars, Georges III l'avait vise dans une
proclamation royale. En novembre, un magistrat nomm John Reeves forma
une _Association pour dfendre la Libert et la Proprit contre les
Rpublicains et les Niveleurs_[1192]. Des associations loyales se
crrent en face des associations rvolutionnaires ou rformatrices.
Tout ce qui, en Angleterre, tait alarm de l'avenir et satisfait du
prsent, y appartint ou les appuya. Le soutien du gouvernement leur
donna de la force. On rpandit des bruits de conspiration, d'anarchie,
de pillage. On menaa les tavernes qui prtaient leurs salles aux
socits jacobines, de leur retirer leur licence; on inquita les
vendeurs de journaux; on condamna les colleurs d'affiches[1193]. On
svit contre les moindres paroles. Un ministre dissident de Plymouth,
le Rev. William Winterbotham, ayant dit dans un sermon que sa majest
tait place sur le trne  condition d'observer certaines lois et
rgles et que, si elle ne les observait pas, elle n'avait pas plus de
droits  la couronne que les Stuarts, tait condamn  quatre annes
d'emprisonnement  Newgate[1194]. John Frost, avou riche et estim,
ancien ami politique de Pitt, ami de Sheridan, fut accus, d'aprs le
tmoignage d'un individu quelconque, d'avoir dit dans un caf quelque
chose sur ce que l'galit tait un droit naturel de l'homme et sur
ce qu'il avait une prdilection pour le rpublicanisme. Il fut
condamn  six mois de prison, une heure de pilori,  dposer caution
de bonne conduite pour cinq annes et fut ray du rle des
attorneys[1194]. Lorsque, l'anne suivante, le moment de lui appliquer
la peine du pilori fut fixe, toute la ville fut en quelques instants
couverte de petits placards annonant le jour et l'heure de
l'excution. Le pilori fut immdiatement dmoli par la foule et Frost
libr; mais il prit froidement le bras de Horne Tooke qu'il rencontra
par hasard et s'en retourna  la prison[1195]. On condamna Thomas
Paine qui tait alors en France et ne revint jamais en Angleterre,
malgr un admirable plaidoyer de Thomas Erskine, le frre du
protecteur de Burns. Lorsque George III apprit que Thomas Erskine se
chargeait de la dfense de Paine, il contraignit le prince de Galles 
crire  l'illustre avocat une lettre qui amena sa dmission immdiate
comme attorney gnral prs du Prince[1196]. Le lendemain du jugement
de Paine, une nouvelle socit fut cre sous la prsidence d'Erskine:
_Les Amis de la Libert de la Presse_. Le 13 dcembre, le parlement
fut prmaturment convoqu pour entendre un discours du trne, dans
lequel il tait parl d'un dessein de tenter la destruction de la
Constitution et la subversion de tout ordre et de tout gouvernement.

          [Note 1192: _The Story of the English Jacobins_, chap. III,
          p. 55.]

          [Note 1193: _Id._ p. 58.]

          [Note 1194: _Id._ p. 64.]

          [Note 1195: _Id._ p. 165]

          [Note 1196: Voir _Lord Erskine_ par Henri Dumril, p. 61, et
          les paroles de Thomas Erskine lui-mme, cites au bas de la
          page 62.--Voir aussi _Henry Erskine and His Times_, par le
          lieutenant-colonel Alex. Fergusson, p. 345.]

En sorte que tout le pays tait travaill d'une formidable
effervescence; la bataille faisait rage entre les socits librales
ou rvolutionnaires d'un ct et les socits ractionnaires ou
conservatrices de l'autre. Celles-ci employaient tous les moyens
d'intimidation, jusqu' la dnonciation. Le gouvernement avait pris
parti dans la lutte et se considrait comme attaqu par les
propositions de rforme. On voit combien la situation tait,  la fin
de 1792, change de ce qu'elle avait t au commencement, et combien
les mmes actes qui, au mois de fvrier, taient simplement
indiffrents, seraient devenus significatifs au mois de novembre.

       *       *       *       *       *

Ce double mouvement s'tait produit en cosse, mais avec plus de force
dans chaque sens, et par consquent plus de violence dans le choc. Les
principes nouveaux trouvaient dans l'organisation essentiellement
dmocratique de l'glise calviniste un terrain favorable. Les socits
se multiplirent. Lorsqu'en 1793 on proposa un congrs des socits de
Londres et des Provinces, ce fut  dimbourg qu'il eut lieu[1197];
quarante-cinq socits cossaises y envoyrent des dlgus[1198].
D'un autre ct, le parti tory tait l plus nombreux et plus
puissant, en mme temps que plus troit et plus fanatique qu'ailleurs.
Il comprenait presque entirement la richesse, le rang,
l'administration du pays et les trois quarts de la population[1199].
L'impit de la Rvolution franaise assurait  cette raction tout ce
qui tait pieux, ses excs tout ce qui tait timide; tandis que la
distribution des emplois achetait tout ce qui tait vnal[1200]. Les
conseils municipaux, qui taient les principaux lecteurs du
Parlement, nommaient leurs successeurs, et par consquent se
renommaient indfiniment eux-mmes. Les personnes qui taient envoyes
comme jurs aux cours criminelles, taient choisies par le shrif du
comt et, lorsqu'elles taient arrives, subissaient un nouveau choix
de la part des juges[1201]. Il n'y avait pas de libres institutions
politiques, car le gouvernement parlementaire n'avait jamais
fonctionn en cosse. Le parti tory, matre des emplois, des
tribunaux, des collges, de l'glise, affectait de considrer les
opposants comme des ennemis de toutes les institutions. Ce fut une
vritable perscution. Pendant cette anne de 1792, un jeune avocat de
talent, nomm Thomas Muir, avait pris part,  Glascow,  la cration
d'une socit nomme _Les Amis de la Constitution et du Peuple_; et un
clergyman, le Rv. Thomas Palmer, fellow de Queen's collge 
Cambridge, avait,  Dundee, aid  la fondation d'une socit
semblable, _La Socit des Amis de la Libert_[1202]. Tous deux,
accuss de sdition, furent dclars coupables par des jurs
influencs par l'opinion des juges. Lorsque les verdicts furent
rendus, la Cour avait  exercer son pouvoir discrtionnaire de fixer
la sentence, qui pouvait aller d'une heure d'emprisonnement  la
transportation  vie.[1203]. Cette dernire peine n'tait pas et
n'avait jamais t employe en Angleterre pour le crime de sdition.
C'tait alors un chtiment terrible, impliquant un voyage de plusieurs
mois, la misre dans une colonie nouvelle, plus de communication avec
la terre natale et ceux qu'on y laissait, et de telles difficults de
retour qu'un homme transport tait considr comme un homme qu'on ne
reverrait plus[1203]. Muir fut condamn  quatorze annes de
transportation; Palmer  la mme peine. Jeffrey, alors jeune homme,
assistait au jugement avec sir Samuel Romilly. Ni l'un ni l'autre,
dit lord Cockburn, ne l'oublia jamais. Jeffrey n'en parlait jamais
sans horreur[1204]. Lorsque, en 1793, le congrs des socits de
rforme eut lieu  dimbourg, sans le moindre trouble, les deux
dlgus de _la Socit Correspondante de Londres_, Margarot et
Gerrald, qui taient trangers, et le secrtaire gnral du congrs,
Skirving, furent arrts, jugs, il est presque impossible de dire sur
quelle accusation, et condamns galement  quatorze annes de
transportation. Le sort de ces victimes fut lamentable: Gerrald et
Skirving moururent en arrivant  Botany-Bay; Palmer mourut en revenant
 l'expiration de sa peine; Muir s'chappa, mais fut bless et vint
mourir  Chantilly; Margarot seul revint en Angleterre, g, bris, et
trana quelque temps encore, grce aux secours de ceux de ses anciens
amis qui survivaient[1205]. Pour retrouver l'esprit judiciaire de
cette cour, dit Cockburn, il faut remonter aux jours de Lauderdale et
de Dalzell.[1206]

          [Note 1197: _The Story of the English Jacobins_, chap. V, p.
          80.]

          [Note 1198: _Id._, p. 88.]

          [Note 1199: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 71.]

          [Note 1200: _Id._, p. 75-76.]

          [Note 1201: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 76.]

          [Note 1202: _The Story of the English Jacobins_, chap. V, p.
          81.]

          [Note 1203: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 88.]

          [Note 1204: Lord Cockburn. _Life of Jeffrey_, p. 55.]

          [Note 1205: _The Story of the English Jacobins_, p. 91-92.]

          [Note 1206: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 88.]

Dans la socit, la haine des tories contre toute tendance librale se
faisait sentir d'une faon plus violente encore qu'en Angleterre.
Comme toutes les places et toute l'influence taient entre leurs
mains, ils frappaient de proscription ceux qui taient connus pour
leurs principes whigs ou qui taient souponns d'en avoir. Les jeunes
gens qui entraient au barreau marqus de cette tache voyaient toutes
les portes officielles se fermer devant eux; les juges leur taient
hostiles; les affaires s'loignaient d'eux[1207]. Plusieurs furent
contraints de s'exiler d'dimbourg et d'aller  Londres. Mme autour
des avocats connus, le vide se faisait.

          [Note 1207: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 80.]

     Le pays, dit Mrs. Fletcher dans son autobiographie, devint
     alarm  un point extrme, et les atrocits commises en France
     par une faction sans principes, les pires ennemis de la libert,
     produisirent une telle horreur en cosse, spcialement dans les
     classes leves, que tout homme tait considr comme un rebelle
     qui ne soutenait pas les mesures tory du gouvernement. Mr
     Fletcher nanmoins resta fidle  ses principes whig....  cette
     poque, et pendant plusieurs annes plus tard, telle tait en
     cosse la terreur des principes libraux, qu'aucun membre du
     barreau qui les professait ne pouvait esprer une clientle.
     Comme il n'y avait pas de jury dans les affaires civiles, on
     croyait que les juges ne dcideraient pas en faveur d'un plaideur
     qui aurait employ un conseil whig.... Nous fmes souvent, 
     cette poque, rduits  notre dernire guine; mais telle tait
     ma sympathie pour les sentiments publics de mon mari, que je ne
     me rappelle aucune priode de ma vie marie qui ait t plus
     heureuse que celle o nous souffrions  cause de notre
     conscience.[1208]

          [Note 1208: _Autobiography of Mrs Fletcher_, p. 65.]

Il fallait, pour rsister  cette conspiration, la vaillance et la
gat de cette charmante femme. Un petit fait qui revient  sa mmoire
indique jusqu' quel point cette haine des Tories portait le trouble
dans les existences particulires.

     Au printemps de 1795, nos amis, Mr et Mrs Millar, partirent pour
     l'Amrique, bannis par le flot puissant de la rancune tory qui
     assaillait si sauvagement Mr. Millar. Il avait fait partie de la
     Socit des _Amis du Peuple_. Il perdit son occupation
     professionnelle, bien que ce ft un homme trs capable et trs
     honorable; il prouva un tel dgot de l'tat des affaires en
     cosse qu'il prit la rsolution d'aller chercher la paix et la
     libert aux tats-Unis d'Amrique. Je ressentis le dpart de Mrs
     Millar comme une grave perte. Deux ans plus tard elle revint,
     veuve; et notre amiti dura jusqu' sa mort.[1209]

          [Note 1209: _Autobiography of Mrs Fletcher_, p. 71.]

On n'imagine qu' peine jusqu'o allait cette haine. Le grand objet
des Tories, dit Cockburn, tait d'injurier tout le monde except
eux-mmes, et en particulier d'attribuer une soif de sang et
d'anarchie, non seulement  leurs adversaires publics dclars, mais 
l'ensemble du peuple[1210]. Une sorte de rprobation s'attachait aux
libraux,  ce point que les enfants les regardaient avec terreur.

          [Note 1210: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 72.]

     Je puis mentionner ici que le signe distinctif de tous ceux qui
     soutenaient ces principes (les principes libraux) tait d'avoir
     les cheveux _coups courts_ et de donner ainsi _le coup de grce_
      la poudre et  la chevelure arrange avec boucles et queue,
     laquelle tait alors si universellement adopte qu'aucune
     personne, occupant le rang de gentleman, ne pouvait paratre
     sans. Parmi les partisans les plus ardents et les plus en vue du
     citoyennat et du rpublicanisme tait un noble lord de talent
     distingu. Je me souviens trs bien, avec plusieurs de mes
     camarades, avoir regard le citoyen comte, avec crainte et
     curiosit, pendant qu'il passait dans George Street habill ou je
     devrais plutt dire dshabill dans un surtout grossier, fait de
     drap qu'on appelait Gratte Canaille. Sa physionomie brune et
     sombre, pendant que nous avions les yeux fixs sur lui, fit que
     nos voix gnralement bruyantes tombrent  un murmure; nous nous
     dmes (_sotto voce_): Oh! comme il a l'air effrayant, on dit
     qu'il veut qu'on coupe la tte du roi. Il s'appuyait sur le bras
     de l'honorable Harry Erskine, fameux pour son esprit, son talent
     et ses principes _whiggistes_, qui tait le frre de l'avocat non
     moins clbre et plus tard chancelier, Tom Erskine.

Ce souvenir d'un enfant qui avait alors une dizaine d'annes n'est-il
pas bien probant et ne rend-il pas d'une faon saisissante le vide qui
se faisait autour des hommes souponns de libralisme. Ce ne devait
pas tre un sectaire bien farouche pourtant que celui qui se promenait
si familirement avec Harry Erskine[1211].

          [Note 1211: Nous avons trouv cette anecdote dans un livre
          intitul _Reminiscences of a Scottish Gentleman_, by Philo
          Scotus.]

       *       *       *       *       *

Quelques avocats comme Henri Erskine et Archibald Fletcher; Malcolm
Laing, l'historien; James Graham, l'auteur du pome cossais _Le
Sabbath_; quelques mdecins comme John Allen et John Thompson;
quelques professeurs de l'Universit comme Playfair, le mathmaticien,
Andrew Dalzel, l'humaniste, et Dugald Stewart, formaient un petit
noyau d'opinion librale[1212]. Est-il besoin de dire que ces hommes,
en qui la vertu et la sagesse taient gales et, chez quelques-uns,
suprieures au talent, n'taient point des rvolutionnaires. C'tait 
coup sr la fleur et le sel du pays. Et cependant, ils taient
souponns, tenus  l'cart, entours de mfiance, surveills. Mme
Dugald Stewart, dont la vie et l'esprit taient si purs, dont la
parole tait si exquise et si mesure, dont l'enseignement tait un
charme et qui, selon l'expression de Mackintosh, avait inspir l'amour
de la vertu  des gnrations d'lves, Dugald Stewart souffrit de
cette implacable et stupide dfiance des conservateurs.

          [Note 1212: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 74.]

Si les choses en taient l  dimbourg, foyer intellectuel du pays,
o le nombre relatif et le talent suprieur des libraux les rendaient
plus difficiles  attaquer, que devaient-elles tre dans les petites
villes de province et dans la campagne? Un gentilhomme campagnard,
avec n'importe quel autre principe que le dvouement  Henry Dundas,
tait regard comme une merveille ou plutt une monstruosit[1213].
C'tait aussi la croyance de presque tous les marchands, tous les
employs amovibles, toutes les corporations publiques. Les
conservateurs exeraient un odieux despotisme social, et les hommes
marqus de libralisme, trop peu nombreux pour former une socit
entre eux, et trop humbles pour opposer l'autorit d'un nom, vivaient
sous le coup d'une vritable excommunication. Lord Cockburn a dit avec
raison:

          [Note 1213: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 75.]

     Les choses taient assez mauvaises dans la capitale, mais bien
     plus terribles dans les petites localits qui taient exposes
     sans ressource  la perscution. Si Dugald Stewart fut, pendant
     plusieurs annes, reu sans cordialit, dans une ville dont il
     tait l'ornement, quelle dut tre la position d'un homme
     ordinaire qui professait des opinions librales, dans la campagne
     ou dans une petite ville, expos  tous les opprobres et  tous
     les obstacles que l'insolence locale pouvait imaginer, et prive
     probablement du soutien d'amis partageant ses penses? Il y avait
     partout des hommes de ce genre, mais ils taient tous de position
     humble. Leur mrite tait grand, par consquent. Sous l'insulte,
     la froideur, la malveillance, des pertes personnelles constantes,
     ils restrent fidles  ce qu'ils croyaient juste durant maintes
     sombres annes[1214].

          [Note 1214: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 90.]

Et qu'on ne croie pas que ce soit l un des aspects de la situation,
color et assombri par le ressentiment d'un de ceux qui en souffrirent
et aidrent  la dtruire. Lockhart tait conservateur, peut-tre plus
encore que Lord Cockburn n'tait libral, et il parle de
l'pouvantable animosit de la vie quotidienne, dans des termes qui
conservent plus encore l'horreur de ce temps de malveillance et de
dsaccord.

     Des scnes, plus pnibles  l'poque et plus pnibles dans le
     souvenir qui nous en reste que celles qui avaient, pendant des
     gnrations, afflig l'cosse, furent le rsultat de la violence
     et de la fermentation des sentiments de parti, des deux cts. De
     vieux et chers liens d'amiti furent rompus, et la socit fut,
     pendant un moment, branle jusqu' son centre. Dans les rves
     les plus extravagants des Jacobites, il y avait beaucoup 
     respecter: un haut dvouement chevaleresque, le respect des
     vieilles affections, la loyaut hrditaire, une gnrosit
     romanesque. Dans cette nouvelle sorte d'hostilit, tout semblait
     vil autant que prilleux; elle excitait le mpris encore plus que
     la haine. Le nom seul suffisait  salir ce qui en approchait; des
     hommes qui s'taient connus et aims depuis l'enfance, se
     tenaient  distance, et cette influence se glissait entre eux
     comme si 'avait t quelque hideuse pestilence[1215].

          [Note 1215: Lockhart. _Life of Burns_, p. 223.]

Il n'y a rien d'exagr dans ces mots. Ils sont mme instructifs parce
qu'il y perce un cho de l'ancienne haine tory, qui laisse deviner ce
qu'avait d tre le langage d'autrefois.

Il est ncessaire de connatre ces dtails et il est utile aussi de
savoir que, parmi les petites villes provinciales, Dumfries tait une
de celles o l'influence des tories tait le plus forte[1216]. C'tait
la rsidence d'hiver d'un grand nombre de familles nobles du sud de
l'cosse. Elles y apportaient leurs prjugs et une influence de
richesse et de nom qui les rendait dangereux. Lorsqu'un cri s'leva en
faveur d'une rforme parlementaire, le conseil municipal vota des
adresses au Roi pour le prier de s'y opposer[1217]. Ds le
commencement de 1793, il se forma une de ces tyranniques associations
conservatives, le _Loyal Native Club, pour prserver la Paix, la
Libert et la Proprit, et pour soutenir les Lois et la Constitution
du Pays_. Elle comprenait les habitants les plus importants de la
ville. Le _Journal de Dumfries_, rendant compte de la faon dont on
clbrait la fte du Roi, permet de comprendre l'animosit qui l,
comme ailleurs, se mlait au sentiment tory.

          [Note 1216: Lockhart. _Life of Burns_, p. 223.]

          [Note 1217: _History of Dumfries_, by William Mac Dowall, p.
          591.]

     Mardi le 4 Juin 1793 (jour de naissance du roi Georges III) un
     dploiement inaccoutum de loyalisme s'est manifest trs
     clairement dans tous les rangs des habitants de cette ville. En
     outre de ce que nous avons remarqu la semaine dernire, ce n'est
     que justice de noter le loyalisme ardent de nos jeunes gens.
     S'tant procur deux effigies de Tom Paine, ils les ont promenes
     par les principales rues de notre cit et,  six heures du soir
     les ont jetes dans des feux de joie, aux applaudissements
     patriotiques de la foule qui les entourait[1218].

          [Note 1218: Extrait du _Dumfries Journal_, cit par W. Mac
          Dowall, p. 592.]

Le matin de cette belle journe, des dames avaient apport au
prsident de l'association des charpes de satin bleu sur lesquelles
elles avaient brod les mots: Dieu sauve le Roi. Les membres du
club,  qui ces insignes furent remis, les portrent toute la journe
autour de leurs chapeaux. Il y eut un banquet, avec quatorze toasts
bien adapts, et le quinzime fut _Dieu bnisse toutes les branches
de la famille royale_. Aprs quoi les membres de l'association, avec
leurs bandes bleues, qu'ils portaient maintenant en charpe depuis
qu'ils avaient t leurs chapeaux, s'en allrent  l'assemble[1218].
Cette description de fte ne serait qu'un peu ridicule, si on ne
savait ce que cette organisation cachait de rancunes, de haines, de
dnonciations, de mises  l'index, deux fois intolrables et
dangereuses dans cette vie troite de petite ville.

       *       *       *       *       *

L'attitude de Burns au milieu de ce conflit ne pouvait passer
inaperue; il tait plus que personne expos aux regards. Sa
clbrit, son don puissant de familiarit, la vigueur de sa
dclamation ou de son sarcasme, le rendaient, aux yeux du parti
ennemi, un des agents les plus dangereux des nouvelles doctrines.
D'autre part, il suffisait qu'il y et la moindre apparence de pril
ou de menace pour qu'il se portt aussitt du ct d'o ils venaient
et commt quelque imprudence. Il ne tarda pas  tre not parmi les
suspects, en compagnie de quelques-uns de ses amis. Les _Loyal
Natives_ firent circuler contre eux quatre misrables vers:

  Vous, fils de la Sdition, prtez l'oreille  ma chanson,
  Laissez Syme, Burns et Maxwell se mler  la foule,
  Avec Cracken l'attorney et Mundell le charlatan,
  Envoyez Willie, le marchand, en enfer  coups de fouet[1219].

          [Note 1219: _The Loyal Natives' Verses._]

 quoi Burns rpondait quand ces vers lui furent communiqus:

  Vous, vrais Loyal Natives coutez ma chanson,
  En tapage et en dbauche baudissez-vous toute la nuit;
  Votre bande est  l'abri de l'Envie et de la Haine,
  Mais o est votre bouclier contre les traits du mpris?

Voil la note des rapports entre les deux partis. Il faut se rappeler
cette animosit d'une classe de la population contre les partisans des
nouvelles doctrines pour comprendre certains passages de la vie du
pote  Dumfries.

Il ne semble pas que Burns ait appartenu  aucune des socits
librales qui se formrent, pendant ces annes, en cosse[1220]. Mais
il commit d'autres imprudences. Un certain capitaine Johnstone avait
cr un journal nomm _Le Gazetier d'dimbourg_, dans le dessein de
dfendre la cause de la rforme. C'tait un rvolutionnaire dclar.
Il fut emprisonn quelques mois aprs; son successeur  la rdaction
le fut galement; et l'imprimeur, qui tait un honnte Jacobite,
racontait  Chambers que, par le fait d'avoir appartenue  ce journal
pestifr, son crdit fut arrt dans les banques et lui-mme regard
pendant longtemps comme un homme tar[1221]. Burns crivait, au mois
de novembre 1792, la lettre suivante au capitaine Johnstone:

          [Note 1220: R. Chambers, tom. III, p. 263.]

          [Note 1221: R. Chambers, tom. III, p. 258-64.]

     Monsieur, je viens de lire votre prospectus du _Gazetier
     d'dimbourg_. Si vous continuez, dans votre journal, avec le mme
     courage, ce sera, sans aucune comparaison, la premire
     publication de ce genre, en Europe. Je vous prie de m'inscrire
     comme souscripteur et, si vous avez dj publi quelques numros,
     veuillez me les envoyer  partir du commencement. Indiquez-moi
     votre faon de rgler les paiements dans notre ville, ou bien je
     m'acquitterai envers vous par mon ami Peter Hill, libraire 
     dimbourg.

     Continuez, Monsieur! Dcouvrez, avec un coeur indompt et d'une
     main ferme, cette horrible masse de corruption qu'on appelle la
     politique et la science de gouvernement. Osez peindre, avec leurs
     couleurs naturelles, ces misrables aux calmes penses,
     qu'aucune foi ne peut enflammer, quel que soit le shibboleth du
     parti auquel ils prtendent appartenir. L'adresse  Dumfries
     trouvera, Monsieur, votre trs humble serviteur. R. B.[1222]

          [Note 1222: _To Capt. Wm Johnstone_, 13th Dec. 1792.]

Lorsqu'on sait que vingt-cinq ans plus tard, en 1817, les noms des
souscripteurs du premier journal libral qui ait pu paratre 
dimbourg depuis la disparition du _Gazetier_, furent recherchs par
un missaire du Lord Avocat[1223], on pense si, en 1792,  Dumfries,
l'arrive d'un journal radical devait tre surveille et les abonns
dsigns.

          [Note 1223: R. Chambers, tom. III, p. 264.]

En mme temps, Burns composait et chantait des chansons comme
celle-ci, dans laquelle ceux qui sont au loin dsigne les
reprsentants libraux de l'cosse, ennemis du ministre; o Charlie
et Tammie dsignent Charles Fox lui-mme, et Thomas Erskine le
dfenseur de Thomas Paine. On sait que le chamois et le bleu taient
les couleurs de Fox et celles du parti whig.

   la sant de ceux qui sont au loin,
   la sant de ceux qui sont au loin;
  Qui ne veut pas souhaiter bonne chance  notre cause
  Puisse-t-il n'avoir jamais bonne chance!
  Il est bon d'tre joyeux et sage,
  Il est bon d'tre honnte et ferme;
  Il est bon de soutenir la cause de la Caldonie,
  Et de rester fidle au chamois et au bleu.

   la sant de ceux qui sont au loin,
   la sant de ceux qui sont au loin;
   la sant de Charlie, le chef du clan,
  Bien que sa troupe soit peu nombreuse!
  Puisse la Libert rencontrer le succs!
  Puisse la Providence la dfendre du mal!
  Puissent les tyrans et la tyrannie se perdre dans le brouillard,
  S'garer en route, et aller au diable.

   la sant de ceux qui sont au loin,
   la sant de ceux qui sont au loin;
   la sant de Tammie, notre gars du Nord,
  Qui vit dans le giron de la loi!
   la libert de ceux qui veulent lire,
   la libert de ceux qui veulent crire,
  Personne n'a jamais craint la vrit
  Que ceux que la vrit accuserait[1224].

          [Note 1224: _Here's a Health to them that's awa'._]

C'taient l, en somme, des indices d'opinions qu'il fallait aller
chercher dans sa vie pour les connatre. Mais il ne s'en tint pas l,
et  maintes reprises il fit des manifestations publiques de ses
sentiments. Un jour,  un dner, au moment o l'on propose la sant
de Pitt, il se lve et demande la permission de boire  un plus grand
et  un meilleur homme, le gnral Washington[1225]. Une autre fois,
il porte un toast au dernier verset du dernier chapitre du dernier
Livre des Rois[1226]. En octobre 1792, au thtre de Dumfries,  la
fin d'une reprsentation d'apparat, l'auditoire demande: God save the
king, et tous, selon la coutume anglaise, se tiennent debout et
dcouverts. Au milieu de cette manifestation de loyaut, il reste
assis, le chapeau sur la tte. Un grand tumulte s'ensuit; on crie: 
la porte! Il fut ou mis dehors ou forc de retirer son chapeau. On
l'accusa mme d'avoir demand: a ira![1227] Il est probable qu'il
tait gris ce soir-l. Mais on comprend que cet incident fut, le
lendemain, le sujet des conversations de toute la ville. Et ce ne sont
l que quelques faits saillants sauvs et recueillis par hasard. Ses
conversations, ses toasts, lorsqu'il tait anim par le vin, devaient
tre pleins de mots qu'on colportait avec une malveillance ou une
admiration qui lui taient galement funestes.

          [Note 1225: Lockhart. _Life of Burns_, p. 225.]

          [Note 1226: R. Chambers, tom. III, p. 268.]

          [Note 1227: Scott Douglas, tom. VI, p. 49.]

Dans l'tat d'exaspration politique o vivait toute la ville, cela
devait mal finir. Cela finit en effet par une dnonciation au Conseil
de l'Excise. Quelque dmon mchant a soulev des soupons sur mes
principes politiques dit-il dans une lettre  Mrs Dunlop, et un peu
plus loin il parle du chenapan qui peut de propos dlibr comploter
la destruction d'un honnte homme qui ne l'a jamais offens et, avec
un ricanement de satisfaction, voir le malheureux, sa fidle femme et
ses enfants bgayants, livrs  la mendicit et  la ruine[1228]. On
ne sut jamais, bien entendu, l'auteur de cette dnonciation. Le
Conseil de l'Excise prescrivit une enqute. Ce coup de tonnerre clata
sur Burns sans qu'il s'y attendt. Il se vit perdu et crivit  Mr
Graham, un des commissaires de l'Excise et un de ses meilleurs
protecteurs, une lettre affole de terreur. C'tait au commencement de
dcembre 1792.

          [Note 1228: _To Mrs Dunlop_, 5th Jan. 1793.]

     Monsieur, j'ai t surpris, confondu et perdu lorsque M.
     Mitchell, le collecteur, m'a dit qu'il avait reu l'ordre du
     Conseil de faire une enqute sur ma conduite politique et m'a
     blm d'tre une personne hostile au gouvernement.

     Monsieur, vous tes poux et pre. Vous savez ce que vous
     ressentiriez si vous deviez voir la femme bien aime de votre
     coeur, et vos pauvres petits, dpourvus, parlant  peine, jets 
     l'abandon dans le monde, dchus, tombs d'une situation dans
     laquelle ils taient respectables et respects, laisss presque
     sans le soutien ncessaire d'une misrable existence. Hlas,
     Monsieur, dois-je croire que ce sera bientt mon sort? et cela 
     cause des maudites et noires insinuations de l'infernale et
     injuste Envie. Je crois, Monsieur, pouvoir affirmer, sous le
     regard de l'Omniscience, que je ne voudrais pas dire
     dlibrment une fausset, non! quand bien mme des horreurs
     pires encore, s'il en existe, que celles que j'ai mentionnes,
     seraient suspendues sur ma tte, et je dis que cette allgation,
     quel que soit le misrable qui l'a faite, est un mensonge! La
     Constitution anglaise, sur les principes de la Rvolution, est ce
      quoi, aprs Dieu, je suis attach avec le plus de dvoment.
     Vous avez t, Monsieur, vraiment et gnreusement mon ami. Le
     ciel sait avec quelle ardeur j'ai ressenti mon obligation et avec
     quelle reconnaissance je vous en ai remerci. La Fortune,
     Monsieur, vous a fait puissant et moi faible, elle vous a donn
     la protection et  moi la dpendance. Je ne voudrais pas, s'il ne
     s'agissait que de moi-mme, faire appel  votre humanit; si
     j'tais seul et sans liens, je mpriserais la larme qui se forme
     dans mon oeil; je saurais braver le malheur, je saurais affronter
     la ruine; car aprs tout, les mille portes de la mort sont
     ouvertes. Mais,  Dieu bon! les tendres intrts que j'ai
     mentionns, les droits et les liens que je vois en ce moment, que
     je sens autour de moi, combien ils nervent le courage et
     affaiblissent la rsolution! Vous m'avez accord un titre  votre
     patronage, comme  un homme de quelque mrite; et votre estime,
     en tant qu'honnte homme, est, je le sais, mon droit.
     Permettez-moi, Monsieur, d'en appeler  ces deux sentiments; je
     vous adjure de me sauver de la misre qui menace de me dtruire
     et que, je le dirai jusqu' mon dernier soupir, je n'ai pas
     mrite[1229].

          [Note 1229: _To Robert Graham of Fintry_, Dec. 1792.]

Quelques-uns de ses plus sincres admirateurs ont blm cette lettre.
Ils ont trouv qu'elle manquait de dignit[1230]. Elle ne manque  nos
yeux ni de fiert, ni d'loquence. C'est le mouvement et le cri d'un
homme dont la famille peut tre le lendemain en face de la faim. C'est
une lettre particulire,  celui qui s'tait toujours montr son
protecteur et son ami. Des situations  cette extrmit ne se mesurent
pas par des formules de correspondance ordinaire. Trouve-t-on qu'un
homme manque de dignit parce que sa voix tremble et que ses yeux se
remplissent de larmes lorsqu'il voit souffrir les siens?

          [Note 1230: Voir Hately Waddell.]

D'ailleurs la lettre qui suit montre bien quelle fut son attitude dans
cette malheureuse affaire. Il est facile de voir que M. Graham lui
avait rpondu pour le rassurer un peu et lui dire d'exposer sa dfense
dans une lettre qui serait transmise au Conseil. Burns lui renvoya,
avec ses remercments, l'expos des faits et des opinions dont il
tait accus. Il n'est gure possible de demander plus de franchise
dans l'aveu de ses actes, plus de fermet dans le maintien de ses
opinions, plus de nettet et de dignit  la fois. Il crivait le 5
janvier 1793:

     Monsieur, je suis  l'instant mme honor de votre lettre. Je
     n'essaierai pas de dcrire les sentiments avec lesquels j'ai reu
     cette nouvelle preuve de votre bont.

     J'arrive aux accusations que la malveillance et la calomnie ont
     portes contre moi. On a dit, semble-t-il, que non-seulement
     j'appartiens  un parti dsaffectionn dans cette ville, mais
     encore que je suis  sa tte. Je n'ai connaissance ici d'aucun
     parti, ni rpublicain, ni rformiste, except d'un ancien parti
     en vue de la rforme des bourgs, avec lequel je n'ai jamais rien
     eu  faire. Des individus, rpublicains et rformistes, nous en
     avons ici, bien qu'en petit nombre, des deux cts. Mais, s'ils
     se sont associs, c'est plus que je n'en sais; et s'il existe une
     association de ce genre, elle doit se composer d'individus si
     obscurs et si ignors qu'il n'y a aucune possibilit que je leur
     sois connu, ou eux  moi.

     J'tais au thtre, un soir, quand on rclama: a ira. J'tais
     au milieu du parterre et c'est du parterre que la clameur
     s'leva. Un ou deux individus, avec lesquels je me trouve
     occasionnellement, faisaient partie du groupe; mais je n'ai pas
     eu connaissance de leur projet, je n'y ai pas pris part, je n'ai
     jamais ouvert les lvres pour siffler ou acclamer ni celte
     chanson, ni aucune autre chanson politique. Je me suis considr
     comme un homme beaucoup trop obscur pour avoir quelque poids dans
     la rpression d'un dsordre, et en mme temps comme un homme trop
     respectable pour hurler aux clameurs d'une populace. Ce fut la
     conduite des premires personnes de la ville; et ces personnes
     savent et dclareront que ce fut aussi la mienne.

     Je n'ai jamais prononc d'invectives contre le roi. Sa valeur
     prive, il est absolument impossible qu'un homme tel que moi
     puisse l'apprcier. Mais, en sa capacit publique, c'est avec le
     plus solide loyalisme que j'ai toujours rvr et je rvrerai
     toujours le monarque de la Grande-Bretagne, comme la clef de
     vote sacre de notre royale Constitution (pour parler
     maonniquement).

     Quant aux principes de Rforme, je considre la Constitution
     britannique, telle qu'elle a t fixe par la Rvolution, comme
     la plus glorieuse Constitution qui existe, ou que peut-tre
     l'esprit de l'homme puisse concevoir. En mme temps, je pense, et
     vous savez quels hauts et remarquables personnages ont depuis
     quelque temps la mme opinion, que nous avons considrablement
     dvi des principes originels de la Constitution, et
     particulirement qu'un alarmant systme de corruption a pntr
     dans les rapports entre le Pouvoir Excutif et la Chambre des
     Communes. Voil la vrit et toute la vrit sur mes opinions
     rformistes, avec lesquelles j'ai jou imprudemment avant de
     connatre l'humeur de ces temps d'innovation. Je le vois
     maintenant, et  l'avenir je scellerai mes lvres. Cependant je
     n'ai jamais eu aucune autorit dans aucune association politique,
     aucune correspondance, aucun rapport avec elles. Sauf ceci,
     lorsque les magistrats et les principaux habitants de cette ville
     s'assemblrent pour dclarer leur attachement  la Constitution
     et leur horreur des meutes, dclaration que vous pourriez
     trouver dans les journaux, je crus qu'il tait de mon devoir,
     comme sujet du pays et comme citoyen de la ville, de souscrire 
     cette dclaration.

     De Johnstone, l'diteur du _Gazetier d'dimbourg_, je ne sais
     rien. Un soir, en compagnie de cinq ou six amis, son prospectus
     nous tomba sous la main; il nous sembla viril et indpendant. Je
     lui crivis de nous envoyer son journal. Si vous croyez qu'il y a
     quelque improprit  ce que la publication arrive ici adresse 
     mon nom, je la dcommanderai aussitt. Jamais, j'en prends Dieu
     pour juge, je n'ai crit de ma main une ligne de prose pour le
     _Gazetier_. Je lui ai envoy une pice de circonstance, dite par
     Miss Fontenelle, le soir de son bnfice, intitule _Les Droits
     de la Femme_, et quelques strophes improvises sur la
     commmoration de Thompson. Je vous les envoie toutes deux pour
     que vous les lisiez. Vous verrez qu'ils n'ont absolument rien qui
     touche  la politique. Quand j'ai envoy  Johnstone un de ces
     pomes (j'oublie lequel des deux), j'y ai joint,  la demande de
     mon excellent et digne ami, Robert Riddell Esq., de Glenriddell,
     un essai en prose, sign Caton, crit par lui et adress aux
     dlgus pour la Rforme des Comts. Il est lui-mme un de ces
     dlgus pour ce Comt-ci. Avec les mrites et les dmrites de
     cet essai, je n'ai rien eu  faire que de le transmettre sous la
     mme enveloppe affranchie,--enveloppe qu'il m'avait procure.

     Pour la France, j'ai t son partisan enthousiaste au
     commencement des affaires. Lorsqu'elle en vint  montrer son
     ancienne avidit pour les conqutes, en annexant la Savoie et en
     envahissant la Hollande, j'ai chang de sentiment. J'ai fait, sur
     la retraite du Prince de Brunswick, une ballade  chanter aprs
     boire. Je l'ai chante  une soire joyeuse. Je vous l'enverrai
     galement, cachete, parce qu'elle n'est pas faite pour tre lue
     par tout le monde. Elle est indigne de votre attention, mais dans
     le cas o Mme la Renomme, ainsi qu'elle l'a dj fait, userait
     ou abuserait de son vieux privilge de mentir, vous aurez en main
     le pour et le contre de mes crits et de ma conduite politique.

     Mon honor Patron, ceci est tout. Je dfie tout dmenti de cet
     expos. Des prjugs errons ou la passion imprudente peuvent
     m'garer et m'ont souvent gar; mais lorsqu'on me demande de
     rpondre de mes fautes, bien que, j'ose le dire, aucun homme ne
     ressente de plus perante componction de ses erreurs, cependant,
     je crois que personne ne peut tre plus que moi au-dessus d'un
     chappatoire ou d'une dissimulation[1231].

          [Note 1231: _To Robert Graham of Fintry_, 5th Jan. 1793.]

C'est une fort belle lettre, o il s'excuse avec beaucoup d'habilet,
sans rien abandonner de ses convictions. Son passage sur le roi est
suffisamment transparent, et celui sur la ncessit d'une Rforme si
net qu'il faillit avoir  s'en repentir. Sa dfense manqua de lui tre
plus funeste que le reste. Le Conseil fut bless de ses remarques sur
la Constitution et chargea un des surveillants gnraux, M. Corbet, de
s'informer, sur les lieux, de sa conduite, et de lui faire savoir,
selon ses propres termes que mon affaire tait d'agir et non de
penser et que, quels que fussent les hommes ou les mesures, mon devoir
tait d'tre silencieux et obissant[1232].

          [Note 1232: _To John Francis Erskine of Mar_, 13th April
          1793.]

On a essay de diminuer le danger qui le menaa  ce moment, et on a
prtendu qu'il se l'tait exagr,

  Ses hrsies sur l'glise et sur l'tat
  Pourraient bien lui valoir le sort de Muir et de Palmer[1233].

          [Note 1233: _Epistle from Esopus to Maria._]

Tout va  prouver, au contraire, que ce danger tait srieux. Le bruit
s'tait mme rpandu  dimbourg qu'il avait t congdi de l'Excise,
et John Erskine, comte de Mar, avait eu la pense d'ouvrir, parmi les
amis de la Libert, une souscription qui aurait ddommag le pote
d'avoir souffert pour elle. Cette gnreuse initiative lui valut de
Burns une lettre aussi belle que celle qui prcde, loquente, et
pleine des sentiments de libert qui appartiennent aux citoyens d'un
pays libre. Il faut la lire aussi, car elle complte l'tude des vrais
principes politiques de Burns et elle le montre sous un de ses
meilleurs aspects:

     La partialit de mes compatriotes m'a mis en vidence, comme un
     homme de quelque gnie, et m'a donn un nom  maintenir. Comme
     pote, j'ai proclam des sentiments virils et indpendants qui,
     je l'espre, se retrouveront dans l'homme. Des raisons d'un haut
     poids, qui n'taient autres que le soutien d'une femme et
     d'enfants, m'ont dsign ma situation actuelle comme avantageuse,
     comme la seule que je pusse choisir. Nanmoins mon honnte
     renomme est ce qui m'est le plus cher, et mille fois j'ai
     trembl  l'ide des pithtes dgradantes que la calomnie et la
     malveillance pourront attacher  mon nom. J'ai souvent,
     anticipant cruellement l'avenir, entendu quelque futur
     crivailleur de magazine vnal, avec la lourde mchancet d'une
     stupidit sauvage, dclarer avec joie, dans ses paragraphes
     pays, que Burns, malgr la parade d'indpendance qui se trouve
     dans ses crits et aprs avoir t produit au regard et 
     l'estime publics comme un homme de quelque talent, n'ayant pas en
     lui-mme les ressources ncessaires pour supporter cette dignit
     emprunte, tomba  tre un pauvre exciseman et passa humblement
     le reste de son insignifiante existence dans les occupations les
     plus communes, avec la plus vile classe du genre humain.

     Monsieur, permettez-moi de dposer entre vos mains illustres mon
     dmenti le plus nergique, ma protestation contre ces
     calomnieuses faussets. Burns fut un homme pauvre depuis sa
     naissance et devint exciseman par ncessit. Mais, je le dirai!
     la pauvret n'a pu altrer la puret de son honntet et
     l'indpendance britannique de son esprit. L'oppression a pu la
     plier, mais non la dompter. N'ai-je pas, dans la prosprit de ma
     contre, un intrt qui m'est plus prcieux que le plus riche
     duch qu'elle contient? J'ai une nombreuse famille et la
     probabilit qu'elle s'accrotra encore. J'ai trois fils qui, je
     le vois dj, ont apport dans ce monde des mes peu faites pour
     habiter des corps d'esclaves.--Puis-je regarder tranquillement et
     contempler les machinations qui enlveraient leurs droits  mes
     garons?  ces petits Bretons libres, dans les veines de qui
     court mon propre sang? Non! je ne le saurais! Quand mme le sang
     de mon coeur devrait ruisseler autour de mon effort pour
     l'empcher.

     Si quelqu'un me dit que mes faibles efforts ne sauraient tre
     utiles et qu'il n'appartient pas  mon humble position de se
     mler des intrts d'un peuple, je lui rpondrai que c'est sur
     des hommes comme moi qu'un pays se repose, pour trouver les mains
     qui soutiennent et les yeux qui comprennent. La multitude
     ignorante peut enfler la masse d'une nation; la foule clinquante,
     titre et courtisane, peut lui servir de panache et d'ornement.
     Mais le nombre de ceux qui sont assez levs dans la vie pour
     raisonner et rflchir, et assez bas pour tre  l'abri de la
     contagion vnale des cours, voil o est la force d'une nation.

     Une dernire requte. Quand vous aurez honor cette lettre en la
     lisant, je vous prie de la jeter aux flammes. Burns, en faveur de
     qui vous vous tes si gnreusement intress, vient d'tre peint
     par moi, en couleurs naturelles; mais si quelqu'une des personnes
     qui tiennent entre leurs mains le pain qu'il mange, venait 
     avoir quelque connaissance de ce portrait, cela ruinerait le
     pauvre barde pour toujours[1234]!...

          [Note 1234: _To John Francis Erskine of Mar._]

Comme on sent, lorsqu'il parle des jugements futurs qu'on portera sur
sa vie, l'amertume et l'humiliation qu'il ressentait de sa position
dans l'Excise. Il ne s'y rconcilia jamais: et dans le reste de la
lettre bouillonne un esprit altier contre sa situation subalterne et
contre un ordre de silence qu'il n'acceptait qu'en frmissant.

Grce  l'amiti de Corbet et de Graham, l'orage qui l'avait menac
passa sans clater. Il en garda cependant assez longtemps la pense
qu'il fallait renoncer  tout espoir d'avancement. Lockhart attribue
au dcouragement que lui causa cette pense sa fuite vers des excs
qui abrgrent sa vie[1235].

          [Note 1235: Lockhart. _Life of Burns_, p. 283-84.]

Par une assez curieuse revanche, ce fut le nom de Burns qui,
vingt-cinq ans plus tard, servit  rveiller l'opinion librale et
rompit le silence dont les whigs avaient t jusque-l accabls.

     Le printemps suivant, dit lord Cockburn, s'ouvrit par un dner
     public en l'honneur de Burns, (22 Fvrier 1819). Deux ou trois
     cents personnes y assistaient. John A. Murray prsidait. De
     beaucoup la partie la plus intressante de cette runion fut les
     quelques mots dits par Henry Mackenzie, qui avait accueilli le
     pote avec bont lors de la premire visite de celui-ci 
     dimbourg, environ trente ans auparavant, et qui avait t
     souvent rcompens en assistant  la gloire du gnie qu'il avait
     si vite discern et aid. Ce dner laissa un long souvenir, comme
     le premier dner public auquel un des whigs d'dimbourg ait pris
     la parole. Ce fut le premier qui leur montra quelle utilit on
     pouvait tirer de ces runions, et ce fut la cause immdiate de
     dners politiques qui bientt aprs firent une si grande
     impression[1236].

          [Note 1236: Cockburn. _Memorials_, p. 306.]

Au moment de cette alerte, Burns s'tait promis de sceller ses lvres
 propos de politique[1237]. Selon son habitude d'crire sur les
vitres, il avait mme trac cette pigramme sur une des fentres de sa
taverne du Globe:

          [Note 1237: _To Mrs Dunlop_, Dec. 31, 1792.]

  Et si tu veux te mler de Politique,
  Et si ta fortune est humble,
  Porte bien ceci dans l'esprit, sois sourd et aveugle,
  Laisse les grands entendre et voir[1238].

          [Note 1238: _In Politics if thou wouldst mix._]

Il lui fut impossible de se tenir longtemps; la vitre dura plus que
ses rsolutions. Il recommena bientt ses discours et ses pigrammes.
Il devenait du reste de plus en plus difficile,  un homme qui avait
en lui le sang de Burns, de rester indiffrent et silencieux. L'anne
de 1792 avait t, pour ainsi parler, une anne d'agitation thorique
et c'taient des principes abstraits qu'on discutait. L'anne de 1793
mit les plus humbles en contact avec les faits eux-mmes et en amena
le contre-coup  tous les foyers.

Les vnements taient devenus tragiques et se prcipitaient. Ds le
mois de janvier, l'excution de Louis XVI avait rpandu une stupeur
qui avait pntr partout. Le 24 janvier, Chauvelin, l'ambassadeur
franais, avait reu l'ordre de quitter le pays avant huit jours. Le
27, la cour avait pris le deuil pour Louis XVI. Le 28, un message
royal, dlivr au Parlement, l'avait inform que le roi avait rsolu
d'augmenter ses forces pour soutenir ses allis et s'opposer aux vues
d'agrandissement et d'ambition de la part des Franais, vues toujours
dangereuses pour les intrts de l'Europe, mais plus encore
lorsqu'elles taient lies  la propagation de principes subversifs de
la paix et de l'ordre de toute socit civile. Le 1er fvrier, la
Convention avait dclar la guerre  l'Angleterre. Le commerce tait
arrt; les fortunes et encore plus les industries s'croulaient de
tous cts; les ruines s'accumulaient; le nombre des banqueroutes
avait quadrupl en cosse[1239]. Burns crivait  son ami Peter Hill,
le libraire d'dimbourg:

          [Note 1239: R. Chambers, tom. IV, p. 1.]

     J'espre, j'ai confiance que cette rafale de dsastres, par
     laquelle ont t renverss tant et tant de dignes personnages
     qui, il y a quelques mois, prvoyaient peu une pareille chose,
     pargnera mon ami.

     Ah! puissent la colre et la maldiction du genre humain hanter
     et harceler ces mcrants turbulents et sans principe, qui ont
     entran un peuple dans cette ruineuse aventure.[1240]

          [Note 1240: _To Peter Hill_, April 1793.]

Lui-mme souffrait de la difficult des temps. La guerre avait arrt
l'importation et supprim le surcrot de traitement qu'il en retirait.
Il tait oblig d'crire une lettre comme celle-ci pour emprunter un
peu d'argent:

     Ceci est une lettre pnible et dsagrable, la premire de ce
     genre que j'aie jamais crite. Je suis vraiment en une srieuse
     dtresse faute de trois ou quatre guines. Pouvez-vous, cher
     Monsieur, me les prter? Ces moments maudits, en arrtant
     l'importation, ont, pour cette anne, du moins, retranch un gros
     tiers de mon revenu, et avec ma nombreuse famille, c'est pour moi
     une affaire malheureuse[1241].

          [Note 1241: _To John Mac Murdo_ (lettre V).]

 ces causes toutes locales et personnelles s'ajoutaient l'agitation
universelle, la fivre que les chos et les grondements de
catastrophes lointaines excitaient en tous, des tressaillements
continuels que causaient des nouvelles grandioses et terribles, une
sorte de tumulte qui s'tait empar de toutes les mes et qui rendait
possibles partout toutes les folies et tous les hrosmes. Ce
n'taient pas des temps ordinaires; les esprits taient hors de leurs
gonds, un trouble puissant tait dans l'air, et Burns, plus que tout
autre, le ressentait. Aussi, malgr les avertissements qu'il avait
reus et le danger qui l'avait menac, ne pouvait-il s'empcher de
laisser chapper des imprudences qu'il essayait de rattraper ensuite.
Un jour, il offre  la bibliothque populaire qu'il avait fonde, le
livre de de Lolme sur la Constitution anglaise. Le lendemain matin, il
accourt chez le prvost Thomson pour lui redemander  voir le livre,
parce qu'il avait crit quelque chose qui pourrait lui amener des
ennuis; et il efface la phrase suivante: M. Burns prsente ce livre
aux membres de la Bibliothque et les prie de l'accepter comme une
charte de la libert anglaise, jusqu' ce qu'ils en trouvent une
meilleure[1242]. Un autre jour, pendant le rvoltant procs de
Thomas Muir, qui tait poursuivi pour avoir achet et distribu des
copies des _Droits de l'Homme_ de Paine, il est forc de prier un
brave forgeron de ses voisins de garder chez lui un exemplaire de
l'ouvrage proscrit, parce que ce serait la ruine pour lui si on le
savait en sa possession[1243]. Parfois, il rapportait de promenades
solitaires parmi les ruines pittoresques de l'Abbaye de Lincluden, des
penses qu'il n'osait confier  ses vers, comme dans la pice
admirable qu'il nomme _Une Vision_.

          [Note 1242: R. Chambers, tom. IV, p. 35.]

          [Note 1243: Rob Chambers, tom. IV, p. 86.]

  Comme j'tais debout prs de cette tour sans toiture,
  O la girofle parfume l'air plein de rose,
  O la hulotte gmit dans sa chambre de lierre
  Et dit  la lune de minuit son souci;

  Les vents taient tombs et l'air tait paisible,
  Des toiles filantes traversaient le ciel;
  Le renard hurlait sur la colline,
  Et les chos lointains des gorges rpondaient.

  Le ruisseau, dans son sentier couvert de noisetiers,
  Se htait prs des murs en ruines,
  Pour rejoindre, l-bas, dans la valle, la rivire
  Dont le bruit distant monte et retombe.

  Du nord froid et bleutre ruisselaient
  Des lueurs, avec un bruit sifflant, trange;
   travers le firmament elles jaillissaient et changeaient,
  Comme les faveurs de la Fortune, perdues aussitt que gagnes.

  Par hasard, je tournai insouciamment mes yeux,
  Et, dans le rayon de lune, je tremblai en voyant
  Se lever, un spectre austre et puissant,
  Vtu comme jadis l'taient les mnestrels.

  Euss-je t une statue de pierre,
  Son aspect m'aurait fait frissonner;
  Et sur son bonnet tait grave clairement
  La devise sacre: Libert.

  Et de sa harpe coulaient des chants
  Qui auraient rveill les morts endormis;
  Et, oh! c'tait une histoire de dtresse,
  Comme jamais l'oreille d'un anglais n'en connut de plus grande.

  Avec joie, il chantait ses jours d'autrefois,
  Avec des pleurs, il gmissait sur les temps rcents;
  Mais ce qu'il disait, ce n'tait pas un jeu,
  Je ne le risquerai pas dans mes rimes[1244].

          [Note 1244: _A Vision._]

Cependant les destines de la Rvolution franaise tenaient le monde
en suspens. En Angleterre, malgr la dclaration de guerre, un grand
nombre d'mes gnreuses faisaient des voeux pour le peuple qui
dfendait sa libert. Du premier coup, Burns se trouva parmi ceux qui
prenaient parti contre leur propre patrie. Il ne s'en cachait pas. Il
composait une pigramme contre une victoire de l'arme anglaise.
Lorsque Dumourier passa  l'ennemi, il crivit contre lui son
_Impromptu sur la Dsertion du gnral Dumourier_. Dans une _Ode pour
le jour de naissance du gnral Washington_, il s'criait:

  Les nations opprimes forment-elles le haut dessein
  De faire saigner les tyrans dtests?
  Ton Angleterre prend en haine cet exploit glorieux!
  Sous les plis de ses bannires hostiles,
  Bravant les reproches de l'honneur,
  L'Angleterre tonne et s'crie: La cause du tyran est la mienne!
   cette heure maudite, les dmons se sont rjouis,
  L'enfer, dans son tendue, poussa un cri de triomphe,
   cette heure qui vit le nom gnreux de l'Angleterre
  Associ  des actes maudits frapps de honte ternelle[1245].

          [Note 1245: _Ode for General Washington's Birthday._]

Chose remarquable! L encore, ce paysan sans culture, perdu dans des
fonctions infimes, au fond de l'cosse, tait  l'unisson avec les
plus hauts esprits de son poque. Il avait le don suprme des potes
de sentir o est la parcelle de justice ternelle qui roule dans le
dsordre humain. Il l'avait devin, comme ses frres en posie,
l'ardent Coleridge et le noble Wordsworth. Eux aussi avaient eu l'me
dchire de ce conflit entre leur amour pour la contre natale et leur
enthousiasme pour la cause de l'humanit. Ils avaient eux aussi
sacrifi le moindre de ces sentiments au plus grand.  ce moment,
Coleridge, malgr ses amitis et ses jeunes amours qui taient du ct
patriotique, prdisait la dfaite  tous ceux qui bravaient la lance
destructrice des tyrans, et bnissait les pans de la France
dlivre, en courbant la tte et en pleurant au seul nom de
l'Angleterre[1246].  ce mme moment, lorsqu'il entrait dans une
glise o l'on offrait des prires ou des actions de grces pour les
victoires de son pays, Wordsworth restait silencieux, comme un hte
qu'on n'a pas invit; et quand, sur le rivage paisible,  l'heure o
le soleil descend dans la tranquillit de la nature, il voyait la
flotte orgueilleuse qui porte le pavillon  croix rouge et entendait
le canon du soir, son coeur tait plein de chagrin pour le genre
humain[1247].

          [Note 1246: Coleridge. _France, an Ode._]

          [Note 1247: Wordsworth. _The Prelude_, Book X.]

Chez Burns, cette souffrance ne pouvait pas prendre une forme
purement intellectuelle, s'accumuler en profonde tristesse mditative
comme chez Wordsworth, ou s'exhaler en emportement lyrique comme chez
Coleridge. Les gens cultivs se font de leur esprit un sanctuaire
recul dont les joies et les colres sont plus loin de la vie, o ils
se retirent parfois pour goter leurs fierts ou cacher leurs dgots.
Burns n'avait pas ce refuge. La vie relle tait trop prs de son
esprit, il ne pouvait s'en loigner et ses ides passaient aussitt
dans ses actes. Ce conflit ne produisit pas en lui, comme dans
Wordsworth, un branlement moral, douloureux sans doute, mais qui
restait restreint dans la vue spculative des choses. Il causa en lui
une irritabilit de chaque jour. Il avait pris en haine les officiers
au point qu'il ne pouvait en supporter la prsence. Il crivait  Mrs
Riddell qu'il avait vue la veille au thtre: J'avais l'intention de
vous faire visite hier soir, mais, en approchant de la porte de votre
loge, le premier objet qui frappa ma vue fut un de ces faquins
habills en homards, assis et gardant, comme un autre dragon, le fruit
du jardin des Hesprides[1248]. Rencontrant un jour Mrs Basil
Montague, qui lui demande de l'accompagner: Volontiers, Madame,
dit-il, mais je ne descendrai pas par le trottoir, de peur d'avoir 
partager votre socit avec un de ces faquins  paulettes dont la rue
est pleine[1249]. Cette antipathie s'tendait aux nobles et aux
riches. Dans une excursion de quelques jours qu'il fit avec un de ses
compagnons de l'Excise, il regardait, avec une sorte d'humeur
farouche, le charmant paysage de l'Isle de Saint-Mary, parce que
c'tait la proprit d'un lord, et ce lord tait le pre de lord Daer,
le libral[1250]. Il est probable que son mcontentement politique, la
sensation pnible d'tre toujours surveill, l'effort encore plus
pnible pour lui de se contenir, l'espce d'humiliation qu'il en
ressentait, avaient aigri son caractre. Il tait devenu plus sombre,
plus amer. Il avait toujours dans ses vers revendiqu l'galit des
hommes, mais, maintenant il y apportait de l'pret et une sorte de
duret farouche. On verra ailleurs avec plus de dtails quels furent
ses sentiments vis--vis de la Rvolution franaise. Il suffisait de
les noter ici, en tant qu'ils eurent une influence matrielle ou
morale sur sa vie.

          [Note 1248: _To Mrs Riddell._ Nov. 1793.]

          [Note 1249: R. Chambers, tom. IV, p. 47.]

          [Note 1250: Rcit d'un voyage dans le Galloway fait avec
          Burns et communiqu par Mr John Syme  Currie. _Life of
          Burns_, p. 47.]

Il est hors de doute que cette fivre de discussions, de petites
nouvelles, par lesquelles les grands aspects des faits sont cachs, de
rcriminations, de dclarations vaines, que cette folie de colres, de
querelles, de haine, qui nervait et exasprait toute l'Angleterre et
svissait fortement  Dumfries, furent pour le pote de mauvaises
conditions de vie et de travail. Il et mieux valu ressentir les
nobles souffles qui passaient sur le monde dans le calme de la
campagne et les recevoir purifis de la paille et de la poussire des
acrimonies humaines.

       *       *       *       *       *

 travers toutes ces pripties, il continuait son mtier d'exciseman.
Il le faisait sans got, mais avec exactitude. Si on excepte
l'admonestation relative  ses dclarations politiques, laquelle est
tout  fait  part, on ne trouve, dans sa correspondance et dans le
minutieux journal de son surveillant Findlater, que trois ou quatre
allusions  des observations pour des faits de service. Elles portent
sur des ngligences futiles et, selon les expressions mmes du
rapport, sur des inadvertances triviales[1251]. Dans les cas o on a
ses explications, celles-ci paraissent probantes[1252]. Deux lettres,
en forme de mmoire, adresses, l'une  David Staig[1253], prvost de
Dumfries, l'autre  Mr Graham de Fintry[1254], dans lesquelles il
propose des amliorations qui doivent conduire  une perception plus
exacte de l'impt ou  des conomies, montrent qu'il s'occupait de son
administration, en dehors de la routine de son service, et qu'il en
connaissait bien le fonctionnement. Ce sont des exposs trs courts
mais trs nets et, il semble, trs justes, de points de dtails. Ils
marquent le jugement qu'il y avait en lui, et ce qu'il aurait pu
faire, si sa position avait t plus leve. Au point de vue
strictement professionnel, il est certain que l'Excise ne devait pas
compter beaucoup d'employs tels que lui, aussi actifs, aussi
intelligents, aussi capables de tact et de fermet. Il avait d'autant
plus de mrite  apporter dans ses fonctions une rgularit qui
n'tait pas dans sa nature, qu'elles lui taient pnibles et odieuses.
De temps en temps, quelques paroles chappes indiquent qu'il
continuait  les subir,  son corps dfendant, et laissent deviner la
discordance qu'il y avait entre cette vie et ses dsirs.

          [Note 1251: Voir, dans Hately Waddell, _Life of Burns_, les
          renseignements et documents donns dans l'appendice: Burns
          as an Excise officer.]

          [Note 1252: Voir la lettre _to Alex. Findlater superviser of
          the Excise_. June 1791.]

          [Note 1253: _To David Staig, provost of Dumfries._]

          [Note 1254: _To Robert Graham of Fintry._ Jan. 1794.]

     Dimanche clt une priode de notre maudite affaire du revenu. Il
     se peut que je sois tenu, occup  crire, jusqu' midi. Jolie
     occupation pour la plume d'un pote! Il y a une partie du genre
     humain que j'appelle la _classe des chevaux de mange_. Quels
     animaux enviables ce sont! Ils tournent, ils tournent et ils
     tournent--le boeuf de Mundell, qui fait aller son moulin  coton,
     est leur prototype exact--sans une ide ou un dsir au-del de
     leur cercle, gras, luisants, stupides, patients, tranquilles et
     satisfaits; tandis que me voici assis tout novembreux, damn
     mlange de mauvaise humeur et de mlancolie, sans assez de la
     premire pour m'emporter jusqu' la colre, ni de la seconde pour
     me reposer dans la torpeur; mon me se dmenant et voletant
     autour de sa prison, comme un bouvreuil attrap pendant les
     horreurs de l'hiver et nouvellement enferm dans une cage. Je
     suis persuad que c'est de moi que le sage Hbreu a prophtis
     quand il a dit: Et voyez, quelque chose  quoi cet homme
     applique son dsir, elle ne prosprera pas. Si mon ressentiment
     est veill, il est certain que c'est d'un ct o il n'ose pas
     piailler; et si.... Priez que la Sagesse et le Bonheur soient de
     plus frquents visiteurs de R. B[1255].

          [Note 1255: _To Mrs Riddell._ Nov. 1793.]

Ces aveux sont rares. Il supporta jusqu'au bout, en se taisant, cette
existence si peu faite pour lui, dans laquelle il voyait le soutien de
sa famille.

       *       *       *       *       *

Ce fut dans ces moments de trouble et d'irritation, vers la fin de
l'anne 1792, que passa dans son souvenir, pour la dernire fois, la
chaste figure de Mary des Hautes-Terres. La mme saison, la saison
d'automne, l'voqua encore. Elle semble revenir  intervalles gaux,
trois ans aprs sa dernire apparition  Ellisland. Elle se tient sur
le seuil des derniers jours, qui descendent, en s'assombrissant, vers
un fond de vie o elle ne peut le suivre. Elle vient lui donner un
adieu. On dirait que les nuages s'ouvrent un moment derrire elle, et
laissent arriver jusqu' lui, par cette chappe, le parfum des
aubpines de l'Ayr, un rayon de ces dimanches de mai comme les annes
ne lui en apportent plus, des clarts d'autrefois. Il la salua
d'adorables et tendres paroles dans lesquelles revit toute sa douleur.
La douce Mary Campbell resta jusqu'au bout la matresse de ce coeur
tourment. Le sujet de cette chanson, crivait-il  Thompson en la
lui envoyant, est un des plus intressants passages de mes jeunes
jours; j'avoue que je serais heureux de voir les vers adapts  un air
qui leur assurerait la clbrit. Peut-tre, aprs tout, est-ce la
passion encore ardente de mon coeur qui jette un lustre emprunt sur
les mrites de cette composition[1256]. Il se trompait. La pice
qu'il envoyait tait, comme toutes celles que lui inspira Mary
Campbell, parmi ses plus parfaites.

          [Note 1256: _To George Thomson._ 14th Nov. 1792.]

   berges, rives et ruisseaux autour
      Du chteau de Montgomery,
  Verts soient vos bois, belles vos fleurs,
      Et vos ondes jamais troubles.
  Que l, l't dplie d'abord ses robes,
      Que l, il reste plus longtemps,
  Car l, je pris mon dernier adieu
      De ma douce Mary des Hautes-Terres.

  Comme doucement fleurissait le bouleau vert et gai,
  Comme la floraison d'aubpine tait riche,
  Quand sous leur ombrage parfum
      Je la serrais sur ma poitrine!
  Les heures d'or, sur des ailes d'anges,
      Volaient par-dessus moi et ma chrie,
  Car chre, autant que la lumire et la vie,
      M'tait ma douce Mary des Hautes-Terres.

  Avec maints voeux et maints troits embrassements,
      Nos adieux furent pleins de tendresse;
  Et nous jurant souvent de nous revoir
      Nous nous arrachmes l'un  l'autre.
  Mais hlas, le gel de la mort arriva
      Qui tua ma fleur si htivement!
  Maintenant vert est le gazon et froide l'argile
  Qui enveloppent ma Mary des Hautes-Terres.

   ples, ples maintenant, ces lvres roses,
      Que j'embrassai souvent si tendrement!
  Et ferm  jamais, ce regard brillant
      Qui s'arrtait sur moi si doucement!
  Et retomb maintenant, en poussire silencieuse,
      Ce coeur qui m'aimait si chrement!
  Mais toujours au fond de ma poitrine
      Vivra ma Mary des Hautes-Terres[1257].

          [Note 1257: _Highland Mary._]

La souffrance est aussi rcente que dans les vers composs trois ans
auparavant; ceux-ci ont une tristesse de plus. Il semble que la pense
d'une existence future se soit loigne; la dissolution est l'ide
matresse de cette pice comme la survivance l'tait de la prcdente.
Ce n'est plus  la Mary veillant dans le ciel qu'il s'adresse; mais 
la Mary disparue sous la terre, pour jamais. Le sentiment de la
sparation dfinitive a remplac celui d'une runion attendue; ses
yeux ne la cherchent plus du ct des toiles. Du reste, ce rve d'une
rencontre avec les tres aims, qui avait t pendant quelque temps sa
croyance, ne reparat plus dans sa correspondance. Pas mme aux
derniers moments, lorsque la pense de la mort prochaine lui reviendra
souvent, il ne s'en ressouviendra. Il y a une autre rflexion
mlancolique dont il est impossible de se dfendre en relisant ces
vers. Certes l'homme qui les a crits est aussi capable de posie que
jamais. Cependant c'est de plus en plus  des souvenirs que son gnie
s'applique; la vie prsente ne lui fournit plus de ces motions; il
retravaille  celles du pass; il retourne  ce qu'il a ressenti.
Quelle amertume ont ces divins moments d'autrefois, quand ils
reviennent dans une me qui ne saurait plus les prouver et qui,
peut-tre, en a conscience!


III.

LES EXCS AUGMENTENT. -- MAUVAIS RENOM.

Dans cette vie de discussions pres et de dclamations de cabaret,
dans la routine d'un mtier ha, dans le commerce de gentilshommes
viveurs ou de bourgeois godailleurs, ses excs de boisson se
rapprochent et s'alourdissent. Jusque-l ils avaient t intermittents
et ils avaient eu comme contrepoids le travail corporel et le grand
air de la campagne. Maintenant le danger devient quotidien et plus
grave. Il tait assailli constamment et de tous cts.  Dumfries,
dit Heron, sa dissipation devint plus profonde et plus habituelle; il
tait plus expos que dans la campagne  ce qu'on le sollicitt de
partager la dbauche des dissolus et des oisifs; de sots jeunes gens,
tels que des clercs d'hommes de loi, de jeunes mdecins, des commis de
marchands et ses confrres de l'Excise, se pressaient avidement autour
de lui et de temps en temps le poussaient  boire avec eux, afin de
pouvoir jouir de son audacieux esprit[1258]. D'un autre ct, lorsque
les Hunts se runissaient  Dumfries, le pote tait invit 
partager leurs runions et il n'hsitait pas  accepter
l'invitation[1259]. La flnerie des heures inoccupes par ses
fonctions, le besoin de bavardage dont on tue le dsoeuvrement d'une
petite ville, les rencontres sur la place ou le long du quai,
produisaient des occasions continuelles. La colre et l'emportement
que la politique dchanait en lui, comme chez les hommes du peuple
qui n'ont pas appris de l'histoire  tre calmes envers leur temps,
les inquitudes et les rages d'tre observ ou rprimand, taient des
excitations  boire et rendaient plus pres les fumes de la boisson.
Une vie sdentaire, mauvaise pour lui, empchait sa constitution de se
dbarrasser de ces ivresses et les y accumulait lentement. Avec un peu
de soin on assiste  l'envahissement et aux progrs de cette funeste
faiblesse. On peut la suivre comme un mauvais filon dans sa
correspondance.

          [Note 1258: Heron. _Life of Burns_, p. 441.]

          [Note 1259: Id., p. 442.]

Vers la fin de 1792, on entrevoit un coin de cette existence
fivreuse. Il s'excuse  Cunningham de ne lui avoir pas rpondu.

     Non! je ne tenterai pas de m'excuser! Au milieu de la bousculade
     de mon mtier, craser les visages des cabaretiers et des
     pcheurs sur les roues impitoyables de l'Excise, faire des
     ballades, puis boire et les chanter en buvant... j'aurais pu
     trouver cinq minutes  consacrer  un des premiers parmi mes amis
     et de mes semblables. J'aurais pu faire ce que je fais  prsent,
     prendre une heure sur le bord du temps ensorcel de la nuit et
     griffonner une page ou deux.... Eh bien donc voici  votre bonne
     sant! car j'ai mis une pinte de grog prs de moi, en guise de
     charme pour tenir cart le grand diable ou ses suppts
     subalternes qui peuvent tre en train de faire leurs rondes
     nocturnes[1260].

          [Note 1260: _To Alex. Cunningham_, 10th Sept. 1792.]

Et plus loin, aprs deux pages de dclamations assez vagues:

     Mais, un instant. (Voici encore  votre sant!) Ce rhum est du
     diablement bon Antigua, il ne faut donc pas le faire servir 
     dlier la langue pour des mdisances[1260].

Au mois de janvier de 1793, on trouve un autre aveu du mme genre dans
une lettre  Mrs Dunlop. On a l aussi un coup d'oeil attristant dans
la vie qu'il menait.

     Quant  moi, je suis mieux, bien que pas tout  fait dlivr de
     ma maladie. Il ne faut pas penser, comme vous semblez l'insinuer,
     que dans ma faon de vivre je manque d'exercice. J'en ai bien
     assez. Mais ce qui, par moments, est le diable pour moi, c'est de
     boire trop dur. J'ai contre ce dfaut mainte et mainte fois
     tourn ma rsolution, et j'ai en grande partie russi. J'ai
     compltement abandonn les cabarets; ce sont les runions
     particulires, en famille, parmi les gentilshommes de ce pays-ci,
     rudes buveurs, qui me font le plus de mal,--mais mme cela, j'y
     ai plus qu' moiti renonc[1261].

          [Note 1261: _To Mrs Dunlop_, Jan. 2, 1794.]

C'taient des rsolutions et des esprances qui ne pouvaient pas
tenir. Il y a, probablement  l'occasion des runions dont il parle,
un mot bien triste de lui, rapport par Robert Bloomfield, le pote. 
une dame qui lui faisait des remontrances sur le danger qui rsultait
de la boisson et des habitudes des gens qu'il frquentait, il
rpondit: Madame, ils ne me sauraient pas gr de ma compagnie, si je
ne buvais pas avec eux. Il _faut_ que je leur donne une tranche de ma
constitution[1262]. Il semble que, pendant l'anne 1793, ce dfaut
ait redoutablement augment chez lui.  la fin de cette anne et au
commencement de la suivante, on trouve dans l'espace de moins de deux
mois, une srie de lettres qui sont une des choses les plus
affligeantes qu'on puisse lire. Chacune d'elles commence par l'aveu
d'excs de la veille et est crite pour rparer quelque parole
inconsidre, prononce dans l'inconscience de l'ivresse. Le 5
dcembre, il crivait:

          [Note 1262: D'aprs une lettre de Bloomfield, le pote, au
          duc de Buchan, cite par Cromek. _Reliques of Burns_, p.
          138. Bloomfield tenait le rcit de la dame elle-mme  qui
          Burns avait rpondu.]

     Monsieur, chauff par le vin comme je l'tais hier soir, j'ai
     pu paratre importun dans mon vif dsir d'avoir l'honneur de
     votre connaissance. Vous me pardonnerez: c'tait sous l'impulsion
     d'un respect sincre[1263].

          [Note 1263: _To Captain ***._ 5th Dec. 1793.]

Au mois de janvier 1794, il y a une autre lettre qui commence par ces
mots:

     Mon cher Monsieur, je me rappelle quelque chose d'une promesse
     d'homme gris, faite hier soir, de djeuner avec vous ce matin.
     J'ai grand regret que cela soit impossible. Je me souviens aussi
     que vous avez eu l'obligeance de me dire quelque chose sur votre
     intimit avec M. Corbet, notre Inspecteur gnral. Quelques-uns
     des membres du Conseil de l'Excise  dimbourg avaient et ont
     peut-tre encore une opinion dfavorable sur moi, comme sur un
     individu adonn  l'ivresse et  la dissipation. Je pourrais tre
     tout cela, vous le savez, et cependant tre un honnte homme;
     mais vous savez que je suis un honnte homme et ne suis rien de
     tout cela[1264].

          [Note 1264: _To Samuel Clarke Junr._ Jan. 1794.]

Cette lettre contient la preuve qu'il commenait  se faire autour de
lui une rputation de buveur et mme de quelque chose d'autre. Mais,
c'est l peu de chose encore. Chez lui, l'ivresse devait entraner des
violences de parole ou d'action, en face desquelles il se retrouvait
le lendemain avec un sentiment d'humiliation. Il y a des scnes qui
sont rellement pnibles  retracer. Un soir, dans une compagnie o se
trouvait un officier, un certain capitaine Dods, Burns, emport par la
boisson, lance le toast suivant dont le sens tait facile  dgager,
tant connues ses opinions, et dont sa voix devait accentuer le
sarcasme: Puisse notre succs dans la guerre tre gal  la justice
de notre cause. C'taient ses sentiments sur la Rvolution franaise
qui clataient. Le capitaine Dods qui, peut-tre, tait ivre aussi,
releva ces paroles comme une insulte; et il tait en effet dur pour un
officier de les entendre en face. Il s'ensuivit des mots trop vifs. Et
le lendemain Burns, on peut deviner avec quel frmissement de honte et
de colre, tait oblig d'crire la lettre qui suit:

     Cher Monsieur, j'tais, je le sais, ivre hier soir; mais je suis
     sobre ce matin. Aprs les expressions dont le capitaine Dods
     s'est servi envers moi, si je n'avais le souci de personne que de
     moi-mme, nous en serions certainement venus, selon les rgles du
     monde,  la ncessit de nous tuer pour cette affaire. Ces mots
     taient de ceux qui, je crois, se terminent gnralement par une
     paire de pistolets; mais j'ai la satisfaction de penser que je
     n'ai pas dtruit la paix et le bien-tre de ma femme et de ma
     famille d'enfants dans une bagarre de boisson. Vous savez, de
     plus, que des rapports qui m'attribuaient certaines opinions
     politiques m'ont une fois dj conduit au bord de la ruine. Je
     crains que l'affaire de la nuit dernire ne puisse tre mal
     reprsente de la mme faon. Je vous prie de prendre le soin de
     l'empcher. Je m'adresse  votre dsir de voir Mrs Burns
     heureuse, pour vous faire accepter la tche d'aller voir,
     aussitt que possible, chacun des messieurs qui taient prsents.
     Vous leur expliquerez ceci, ou si vous le dsirez, vous leur
     montrerez cette lettre. Qu'tait-ce, aprs tout, que ce toast si
     blmable? Puisse notre succs dans la guerre tre gal a la
     justice de notre cause. C'est un toast auquel le loyalisme le
     plus rigoureux et le plus fanatique ne peut rien objecter. Je
     vous demande et vous prie de vouloir bien ce matin voir les
     personnes qui taient prsentes  cette sotte querelle.
     J'ajouterai seulement que je suis fch qu'un homme que
     j'estimais aussi hautement que M. Dods m'ait trait de la faon
     dont je suppose qu'il l'a fait la nuit dernire.[1265]

          [Note 1265: _To Samuel Clarke Junr_, Sunday morning 1794.]

Cette lettre est de janvier 1794; avant que le mois ft achev, une
aventure plus pnible encore lui tait arrive. On peut refaire le
tableau, car il est caractristique des moeurs de l'poque. C'tait
chez M. Walter Riddell, un gentilhomme du voisinage, frre du
capitaine Robert Riddell,  un de ces dners cossais du XVIIIe sicle
qui s'achevaient dans une ivresse gnrale. On croirait  peine avec
quelle rgularit fonctionnait un systme implacable et compliqu de
sants et de toasts, qui devait tre un supplice pour les faibles et
venir  bout des plus solides. Pendant le dner, on ne pouvait boire
un verre de vin  soi seul; il fallait dsigner  haute voix une des
personnes de la table,  la sant de qui on buvait et qui buvait  la
vtre. Aprs toutes ces gracieusets particulires, quand la table
tait dblaye, l'hte portait une sant  chacun des convives, et
chacun de ceux-ci  chacun des autres convives et  l'hte; en sorte
que l o il y avait dix personnes, il y avait quatre-vingt-dix sants
de bues[1266]. Ce supplice du dner tait dj horrible; ce n'tait
rien auprs de ce qui suivait. Aprs le dner et avant que les dames
se retirassent, venaient les rounds de toasts, et les sentiments.
Dans les premiers, chaque gentleman nommait une dame absente et chaque
dame, un gentleman absent[1266]. C'est  cette coutume que Burns fait
allusion quand il crit  Clarinda, dans la dernire et singulire
lettre qui soit alle de lui  elle: que chaque fois qu'on lui
demandait la sant d'une dame marie, il proposait Mrs Mac. Les
verres devaient tre vids et retourns en signe d'enthousiasme. Les
sentiments taient de courtes phrases pigrammatiques, des sortes de
devises, qui exprimaient des sentiments moraux ou quelque pense
lgante. Les verres remplis, on demandait  un des convives un
sentiment[1267]. Les sentiments favoris taient dans le genre de
ceux-ci: Puissent les plaisirs du soir supporter les rflexions du
matin ou: Puissent les amis de notre jeunesse tre les compagnons de
notre vieillesse ou: Dlicats plaisirs aux mes susceptibles.
Personne n'chappait  l'obligation de donner son sentiment; et c'est
ainsi qu'un pauvre pasteur, tout emptr, ne sachant que dire, ayant
beaucoup rflchi, proposa un jour: Le reflet de la lune sur la calme
surface du lac[1268]. On vendait des collections de sentiments tout
faits; mais les gens d'esprit en improvisaient d'adapts aux
circonstances[1269]. On peut croire que ce devait tre l un des
succs de Burns, et que, malheureusement, on devait trop souvent lui
en demander. Encore tout cela se passait-il quand les dames taient
l. Aprs qu'elles s'taient retires, les sants et les conversations
continuaient. On voit o les choses en arrivaient. La situation des
dames, remarque le doyen Ramsay, devait frquemment tre trs
dsagrable lorsque, par exemple, les messieurs remontaient dans un
tat peu fait pour une socit fminine[1270].  la fin du dner,
chez M. Riddell, une scne de ce genre se passa. Les hommes, excits
par l'ivresse, firent irruption dans le salon o taient les
dames[1271], et, croyant faire une heureuse plaisanterie, donnrent
une reprsentation de l'enlvement des Sabines. Burns saisit Mrs
Riddell et l'embrassa. Il ne semble pas qu'il fut plus coupable que
les autres; peut-tre, emport par son temprament, alla-t-il plus
loin encore. On devine l'effet produit par ce scandale. Le lendemain,
le pauvre Burns crivait encore une lettre d'excuses dsespre.

          [Note 1266: Lord Cockburn, _Memorials_, p. 32.]

          [Note 1267: Id. p 32.]

          [Note 1268: Id. p. 33.]

          [Note 1269: Voir une collection de ces Sentiments dans
          Dean Ramsay, _Reminiscences of Scottish Life and Character_,
          p. 59, et aussi des dtails sur les livres ou les recueils
          o les gens sans imagination pouvaient puiser.]

          [Note 1270: Dean Ramsay, id., page 48.]

          [Note 1271: R. Chambers, IV, page 49.]

     Madame, j'ose dire que cette lettre est la premire que vous
     ayiez jamais reue du monde souterrain. Je vous cris des rgions
     de l'enfer, parmi les horreurs des damns. Quand et comment j'ai
     quitt votre terre, je ne le sais pas exactement, car je suis
     parti dans la chaleur d'une fivre d'ivresse, contracte  votre
     trop hospitalire maison. Mais, en arrivant ici, j'ai t
     justement jug et condamn  souffrir les tortures expiatoires de
     ce sjour infernal pendant l'espace de 99 ans 11 mois et 29
     jours; tout cela  cause de l'inconvenance de ma conduite, hier
     soir, sous votre toit. Me voici tendu sur un lit d'impitoyables
     gents, ma tte endolorie appuye sur un oreiller de perantes
     pines, tandis qu'un bourreau infernal, rid et vieux et cruel,
     je crois que c'est le _Souvenir_, avec un fouet de scorpions,
     empche la paix et le repos d'approcher de moi et tient mon
     angoisse sans cesse veille. Cependant, Madame, si je pouvais,
     en quelque mesure, reprendre ma place dans la bonne opinion du
     cercle aimable que ma conduite a tellement outrag, la nuit
     dernire, je crois que ce serait un soulagement  mes peines.
     C'est pour cette raison que je vous importune de cette lettre.
     Aux hommes de la socit, je n'ai pas d'excuses  faire. Votre
     mari, qui a insist pour me faire boire plus que je ne le
     voulais, n'a pas le droit de me blmer, et les autres ont pris
     part  ma culpabilit. Mais  vous, Madame, j'ai beaucoup
     d'excuses  faire. J'estimais votre bonne opinion comme une des
     choses les plus prcieuses que j'eusse sur la terre, et je fus
     vraiment une brute de la perdre. Il y avait aussi Miss J., une
     personne d'un dlicat esprit, de douces et simples manires. Je
     vous en prie, faites-lui les meilleures excuses d'un maudit,
     malheureux, misrable. Une Mrs G., une dame charmante, m'a fait
     l'honneur d'tre dispose en ma faveur: ceci me fait esprer que
     je ne l'ai pas outrage au-del de tout pardon.  toutes les
     autres dames, prsentez ma plus humble contrition et ma demande
     de leur gracieux pardon.  vous, Puissances de la Dcence et de
     la Convenance, dites-leur que mes erreurs, bien que graves,
     taient involontaires; qu'un homme ivre est la plus vile des
     btes; que ce n'tait pas dans ma nature d'tre brutal envers qui
     que ce soit; qu'tre grossier envers une femme, quand j'tais
     dans mes sens, m'tait impossible, mais....

     Regret, Remords, Honte, vous trois chiens d'enfer qui suivez mes
     pas et aboyez  mes talons, pargnez-moi! pargnez-moi!

     Pardonnez les offenses et plaignez le malheur, Madame, de votre
     humble esclave[1272].

          [Note 1272: _To Mrs Riddell_, Jan. 1794.]

Mrs Riddell ne se laissa pas flchir. Sous le coup du dpit, l'orgueil
du pote le conseilla mal. Il crivit contre cette jeune femme des
satires, des pigrammes, indignes de lui et offensantes pour elle,
qu'il laissa circuler[1273]. Les amis de la famille Riddell prirent
justement parti contre lui. On a parfois regrett qu'il ait crit des
vers trop libres et grossiers. Si un vritable ami de Burns en avait
le choix, ce ne sont pas ces vers-l qu'il supprimerait, mais ces
mchancets et ces insultes contre une femme qu'il avait offense.
Cependant une rconciliation eut lieu plus tard et par personne sa
mmoire n'a t dfendue avec plus de foi que par Mrs Riddell.

          [Note 1273: Voir _Monody on a Lady famed for her caprice;
          Pinned to Mrs Walter Riddell's carriage; Epitaph for Mr
          Walter Riddell; Epistle from Esopus to Maria_.]

Ce ne sont plus l des excs accidentels, c'est l'habitude de
l'ivresse. Par ces extraits, on sent qu'elle devient, non-seulement
plus frquente, mais plus brutale, plus lourde, plus agressive. Elle a
encore des clats d'esprit, mais d'un esprit plus rude et plus sombre,
et elle n'a plus la gat. Quelquefois, un clair revenait de
l'ancienne belle humeur, de l'ancienne insouciance, de la sociabilit
charmante de jadis. Mais ces moments d'ivresse claire et joyeuse
taient rares, maintenant; ce n'taient plus les soirs de Mauchline,
ni mme ceux d'dimbourg. Une sorte d'paississement et
d'alourdissement se sent sous ces excs. L'ivresse s'attristait en
lui, symptme grave; le lendemain de ces nuits trop frquentes,
arrivait le cortge des regrets, des remords, des dgots, des hontes,
comme celles qu'on a vues, le mcontentement de lui-mme,
l'affaissement physique. Un matin d't, en rentrant chez lui, il
rencontre son voisin le forgeron qui s'tait lev de meilleure heure
que d'habitude. Quoique encore troubl par la boisson, il fut frapp
du contraste:  Georges, lui dit-il, vous tes un homme heureux, vous
venez de vous lever d'un sommeil rafrachissant et vous avez quitt
une femme et des enfants heureux, tandis que je retourne vers les
miens, comme un misrable condamn par lui-mme[1274].

          [Note 1274: R. Chambers, tom. III, p. 261.]

 la suite de sa scne chez M. Riddell, il fut pendant plusieurs
semaines dans un tat vritablement digne de compassion. Le chagrin
qu'il ressentait de cette rupture, le scandale, la peine d'tre
abandonn par de fidles amis, alors que tant d'autres le dsertaient,
la sensation du blme silencieux qui l'environnait, d'autres causes
qu'il indique, tout cela tendait son esprit jusqu'aux limites
dernires du dsespoir. Il crivait le 25 fvrier 1794,  Alexandre
Cunningham:

     Peux-tu secourir un esprit malade? Ta parole peut-elle rendre la
     paix et le calme  une me ballotte sur une mer de troubles,
     sans une toile amicale pour guider sa course, et redoutant que
     la vague prochaine ne l'engloutisse? Peux-tu donner,  un tre
     tremblant sous les tortures de l'incertitude, la stabilit et la
     duret du roc qui brave la rafale? Si tu es impuissant de la
     moindre de ces choses, pourquoi viens-tu me troubler dans ma
     misre en l'informant de moi?...

     Depuis deux mois, je suis incapable de soulever une plume. Ma
     constitution et mon corps ont t _ab origine_ affligs d'une
     profonde et incurable infection d'hypocondrie, qui empoisonne mon
     existence. Dernirement des ennuis domestiques, et une part
     pcuniaire dans la ruine de ces temps maudits, des pertes qui,
     bien que modiques, m'taient cependant pnibles  subir, m'ont
     tellement irrit, que, par instants, le seul tre qui puisse
     envier mes sentiments serait un esprit rprouv entendant la
     sentence qui le condamne  la perdition.

     Es-tu vers dans le langage de la consolation? J'ai puis, dans
     mes rflexions, tous les arguments qui peuvent rconforter. _Un
     coeur  l'aise_ aurait t charm de mes sentiments, de mes
     raisonnements; mais, vis--vis de moi-mme, j'tais comme Judas
     Iscariot, prchant l'vangile; il pouvait fondre et faonner les
     coeurs de ceux qui l'entouraient; mais le sien conservait son
     incorrigibilit native[1275].

          [Note 1275: _To Alex. Cunningham_, 25th Feb. 1784.]

De pareilles heures taient impuissantes  tenir  l'cart celles qui
les amenaient. Peut-tre tait-il dans ce cercle vicieux o, l'homme
tant d'une nature trop leve pour prendre son parti de ses fautes et
trop faible pour s'en dfaire, les remords n'ont d'autres rsultats
que de le pousser  les oublier, et le sentiment de ses faiblesses ne
sert qu' en prparer de nouvelles.

 ces excs s'ajoutrent des erreurs d'un autre genre. Ses biographes
n'en parlent qu'avec discrtion; mais leurs allusions en laissent
deviner assez. On voit que, peu  peu, aux dlicates amours o
l'lment sentimental tait prdominant, se substituaient des
intrigues grossires o l'lment sensuel rgnait seul. Dumfries, avec
ses runions de courses et de chasses, l'affluence de monde interlope
qui, en tout pays, en est l'accompagnement, tait de ce ct encore un
endroit plein de pril pour lui. Il n'y sut pas rsister. Les moeurs
de la ville, dit Heron, taient dplorablement corrompues, en
consquence de ce qu'elle tait un lieu d'amusement public; quoiqu'il
ft poux et pre, Burns n'vita point de souffrir de la contamination
gnrale, d'une faon que je m'abstiens de dcrire[1276]. L encore,
quelque chose de plus bas et de plus matriel l'envahissait. Les
tumultes violents, orageux, drgls, mais potiques, que la passion
avait si souvent dchans dans sa poitrine, ces lans de souffrance
ou de joie qui lui avaient arrach ses cris les plus beaux,
s'apaisaient. Une sorte de routine de sensualit vulgaire
s'tablissait en lui. C'tait une descente. Des mes comme la sienne,
faites pour l'agitation, ont une beaut toute dramatique. Elles valent
par leur emportement. Elles deviennent ordinaires ds qu'elles cessent
d'tre excessives. Le devoir seul supporte la rgularit; la passion,
comme l'orage, n'est belle que par ses violences. C'est pourquoi les
potes comme Burns, comme Byron et Musset, sont condamns  mourir
jeunes ou  se survivre; et il semble que Burns ft sur le chemin o
Musset eut le temps d'aller plus loin que lui, et d'o il n'tait
gure possible qu'une aventure hroque le sauvt comme Byron.

          [Note 1276: R. Heron, _Life of Burns_, cit par R. Chambers,
          dans son appendice N 17, _Reputation of Burns in his latter
          years_, tom. IV, p. 301.]

       *       *       *       *       *

En mme temps, l'isolement se faisait autour de lui.  un moment o,
selon l'expression de Chambers, tout homme qui ne voyait pas la
perfection dans la Constitution britannique tait trait comme quelque
chose qui valait  peine mieux qu'un chien enrag, il n'est pas
surprenant que les nobles tories de Dumfries et du Comt aient tenu 
l'cart le plus loquent et le plus sarcastique de leurs ennemis. Mais
cela n'expliquerait pas qu'il se soit trouv peu  peu abandonn de
toutes parts. Une mauvaise rputation s'tait forme autour de lui. La
haine politique n'y tait pas trangre, sans doute, mais sa vie non
plus. On le reprsentait comme un homme perdu, dangereux pour les
jeunes gens, sans croyance et sans moralit. Un gentleman racontait 
Allan Cunningham que, lorsqu'il tait arriv  Dumfries, plusieurs des
habitants principaux du Comt l'avaient averti d'viter la socit de
Burns[1277]. Un vieillard de quatre-vingts ans racontait au principal
Shairp que son pre lui avait dfendu, ainsi qu' ses frres, d'avoir
rien  faire avec Robbie Burns dont le perant oeil noir tait rest
dans sa mmoire[1278]. Cette rputation s'tait si bien attache  son
nom et l'accompagnait si fidlement partout, qu'elle pntrait avec
lui de l'autre ct du pays. Quand il mourut, les plus respectables
des journaux d'dimbourg s'en firent les interprtes. Le public, 
l'amusement de qui il a si largement contribu, apprendra avec regret
que ses facults extraordinaires taient accompagnes de faiblesses
qui les ont rendues inutiles pour lui et pour sa famille[1279]. Une
sorte de discrdit l'entourait.

          [Note 1277: Allan Cunningham, _Life of Burns_, p. 45.]

          [Note 1278: Shairp, _Burns_, p. 139.]

          [Note 1279: Voir l'extrait donn par R. Chambers, tome IV,
          p. 301.]

Chose plus trange et plus grave, ses anciennes amitis se retiraient
de lui. Son ami d'autrefois, Ainslie, son fidle compagnon
d'dimbourg, le confident de ses amours avec Clarinda, le traitait
avec une telle froideur que leurs relations en restrent l. Ce
n'tait pas sans une douleur contenue qu'il crivait:

     Mon vieil ami Ainslie a t bon pour vous. J'ai eu une lettre de
     lui, il y a quelque temps; mais elle tait si sche, si rserve,
     si semblable  une carte  un de ses clients, que j'ai  peine le
     courage de la lire et que je ne lui ai pas encore rpondu. C'est
     un bon et honnte garon et il sait crire une lettre amicale,
     capable de faire galement honneur  sa tte et  son coeur,
     comme le tmoigne tout un paquet de lettres que j'ai chez moi.
     Bien que la Renomme ne souffle plus dans sa trompette  mon
     approche, _maintenant_, comme elle le faisait _alors_, quand il
     m'honora d'abord de son amiti, cependant je suis aussi fier que
     jamais et, quand on me couchera dans ma tombe, je dsire tre
     tendu de toute ma longueur, afin que j'occupe chaque pouce de
     sol auquel j'ai droit[1280].

          [Note 1280: _To Mrs Mac Lehose_, 25th June 1794.]

Quant  sa vieille amie Mrs Dunlop, elle avait cess toute
correspondance. Ce dut tre pour lui une des pires amertumes. Une de
ses dernires et plus touchantes lettres sera pour lui dire adieu,
malgr le long silence dont elle l'avait afflig.

Un fait rvle dans toute sa tristesse ce dlaissement du pote. Un Mr
Mac Culloch racontait  Lockhart qu'il avait rarement t plus pein
qu'un jour o, arrivant  cheval  Dumfries, par une belle soire
d't, pour assister  un bal, il avait aperu Burns. Celui-ci se
promenait seul dans la principale rue, du ct qui tait dans l'ombre,
tandis que, sur le trottoir oppos, dans la lumire, passaient des
groupes brillants d'hommes et de dames, dont pas un ne semblait le
reconnatre. Mac Culloch mit pied  terre et rejoignit Burns qui,
lorsqu'il lui proposa de traverser la rue, lui dit: Non, non! mon
jeune ami, tout cela est pass maintenant. Et aprs un moment de
silence, il rcita ces strophes d'une touchante ballade de Lady Grizel
Baillie:

  Son bonnet se tenait jadis tout fier sur son front,
  Et son vieux bonnet avait meilleur air que maint bonnet neuf.
  Maintenant, il le laisse pendre au hasard,
  Et il se laisse choir sur les gerbes de bl.

  Oh! si nous tions jeunes comme nous le fmes jadis,
  Nous serions  galoper sur ce gazon,
  Et  courir sur la pelouse que blanchissent les lis,
  _Et si mon coeur n'tait pas lger, je mourrais_.

Lockhart remarque qu'il n'tait pas dans le caractre de Burns de
laisser ainsi chapper ses sentiments sur certains sujets. Aussitt
aprs avoir cit ces vers, il reprit un air de gat et, emmenant chez
lui son jeune ami, il le garda jusqu' l'heure du bal, en lui offrant
un bol de son breuvage favori et en lui faisant chanter par sa femme
des vers qu'il avait rcemment composs[1281].

          [Note 1281: Lockhart, _Life of Burns_, p. 224.]

On se demande avec tonnement d'o pouvait venir un pareil interdit?
Quelque chute qu'il y et pour un homme tel que lui  vivre comme il
le faisait, il tait au moins au niveau de ceux qui le tenaient 
l'cart. Cette socit de Dumfries, surtout la gentilhommerie
campagnarde qui tait la plus conservatrice, n'avait pas le droit de
se montrer dlicate. Les dissipations d'aucun genre n'taient faites
pour l'effaroucher. Il fallait donc qu'il y et dans le cas de Burns
quelques circonstances particulires. En ralit, c'tait la forme
plutt que la nature mme de ses excs qui froissait l'opinion. On les
lui et pardonnes s'il les avait dissimuls. Mais il les commettait
ouvertement, peut-tre mme avec une sorte d'affectation, de
hardiesse. Il avait toujours t dans sa nature de ne pas cacher ses
fautes.  cette poque, avec son irascibilit contre la socit, il
exagrait sa franchise; ses faons prenaient une attitude de
forfanterie et l'aspect agressif d'un dfi. Il tait dispos  faire
talage et parade de ses dsordres, avec une insistance qui devait
paratre de la provocation et du cynisme. Ce sentiment de rpugnance
 l'hypocrisie, qui se tourne en rbellion, est naturel et estimable;
mais le monde ne le tolre pas; il n'aime gure ceux qui bravent les
conventions dont il croit qu'il vit. La socit, qui pardonne,  ceux
qui dissimulent, les fautes qu'elle sait qu'ils commettent, mais qui
s'effarouche et se fche, surtout une socit provinciale et troite,
ds qu'on s'insurge contre le grand complot d'hypocrisie dont elle se
dupe elle-mme, se montrait implacable pour ce paysan, qui ne
consentait pas  respecter la vertu en masquant ses vices d'un vice de
surcrot. Un autre aspect de la mme question est celui-ci: Il importe
souvent moins, devant l'opinion, de savoir quelles fautes on commet,
que en quelle compagnie. Si Burns s'tait born  prendre part aux
excs des gentilshommes des environs, qui ne diffraient gure de ceux
du peuple, il aurait vcu dans la respectabilit. Mais, par son pass,
par le sans-gne de ses faons, par un dsir aussi d'tre le matre
absolu, par l'impatience de toute contrainte et de toute supriorit,
par sympathie de classe, il se sentait plus  l'aise avec les gens du
peuple. Et parmi eux, il prfrait ces irrguliers qui vivent dans
l'inattendu, sur les frontires de la bohme. C'tait un faible qui
datait de longtemps. Il tait encore  Lochlea quand il crivait:

     J'ai souvent recherch la connaissance de cette partie du genre
     humain, ordinairement dsigne sous le terme commun de vauriens,
     quelquefois plus que cela n'tait compatible avec la sret de ma
     rputation; de ceux qui, par une insouciante prodigalit ou des
     passions emportes, ont t pousss  la misre. Quoiqu'ils
     soient avilis par des folies et quelquefois souills par le
     crime, j'ai trouv souvent parmi eux quelques-unes des plus
     nobles vertus: la Magnanimit, la Gnrosit, le Dsintressement
     de l'amiti et mme la Modestie,  leur plus haut degr.[1282]

          [Note 1282: _Common-place Book, March 1784._]

Il y avait beaux jours qu'il avait fray pour la premire fois avec
_Les Joyeux Mendiants_. Cette population tait nombreuse, et, ce qui
tait pis, permanente  Dumfries. Burns en fit de plus en plus sa
frquentation. Il essayait d'chapper  lui-mme, dit Currie, dans
une socit souvent du genre le plus bas[1283]; et Chambers, dont
l'admiration pour lui n'est pas suspecte: Burns arriva ncessairement
en contact avec des personnes des deux sexes entirement indignes de
sa compagnie, et, en dernier lieu, il s'associa  des individus d'une
telle espce, que les admirateurs de son gnie seraient tonns si
tout tait rvl[1284]. Dans une petite ville comme Dumfries, on
comprend le scandale que des frquentations de ce genre devaient
causer. Aux yeux de beaucoup, Burns tait un homme qui se dgradait et
s'encanaillait. Il se mlait  la lie du peuple. Il devenait
compromettant de se montrer avec lui. Et voil comment, un jour de
fte, les uns, par haine politique, les autres par pruderie, les
autres par lchet, passaient prs du pauvre pote, sans le
reconnatre, sans que personne et le courage de traverser la rue pour
lui serrer la main. Sans aucun doute, il souffrit beaucoup, mais
silencieusement, de cette stupide et cruelle condamnation. Il en
conut une humeur plus sombre et un surcrot de misanthropie.

          [Note 1283: Currie, _Life of Burns_, p. 50.]

          [Note 1284: Chambers, _Appendice_ N 17, tom. IV, p. 305.]

Dans ce ramas de mauvais malaises qui s'accumulaient en lui, ce rsidu
de rancunes, de remords et de dgots, que laissent les dbauches et
qui peu  peu encrassent l'me, passaient des angoisses de plus pure
origine. Il songeait avec dsespoir au dnment des siens, s'il venait
 leur manquer. Il devait y penser d'autant plus que tous ces excs
n'allaient pas sans une sourde dtrioration de sant, et que, par l,
cette terreur tenait du remords. Il travaillait lui-mme  rendre
possible le malheur dont l'ide l'affolait.

     Je suis dans une complte humeur de Dcembre, tnbreuse, morne,
     stupide, telle que la divinit de la Sottise elle-mme pourrait
     la souhaiter. Je ne veux pas allonger encore une lettre pesante
     par un grand nombre d'excuses plus pesantes de mon silence. Je
     n'en mentionne qu'une seule parce que je sais qu'elle aura votre
     sympathie: depuis quatre mois, une chre petite fille, mon plus
     jeune enfant, a t si malade que, chaque jour, il semblait
     qu'elle n'et plus  vivre qu'une semaine. Il faut bien qu'il y
     ait de nombreuses douceurs attaches aux tats d'poux et de
     pre, car Dieu sait qu'ils possdent en propre de nombreux
     tourments. Je ne puis vous dcrire les heures anxieuses, sans
     sommeil, que ces liens m'ont souvent causes. Je vois une ligne
     de petits tres; moi et mon travail leur seul soutien; et  quel
     fil fragile la vie de l'homme est suspendue! Si un ordre du
     destin m'enlve--et ces choses-l arrivent chaque jour--mme dans
     la vigueur de la maturit o je me trouve--Dieu du ciel! que
     deviendra mon petit troupeau! C'est ici que j'envie vos gens de
     fortune. Un pre, sur son lit de mort, disant un ternel adieu 
     ses enfants, prouve,  la vrit, assez d'angoisse; mais l'homme
     dans l'aisance laisse  ses fils et filles l'indpendance et des
     amis; tandis que moi... mais je perdrai la raison si je rflchis
     plus longtemps  ce sujet!

     Pour cesser de parler si gravement de cette matire, je chanterai
     avec la vieille ballade cossaise.

        si je ne m'tais pas mari,
       Je n'aurais jamais eu de soucis;
        prsent j'ai une femme et des marmots
       Et ils crient toujours  manger
        manger une fois,  manger deux fois,
        manger trois fois par jour;
       Si vous continuez  manger,
       Vous allez manger toute ma farine[1285].

          [Note 1285: _To Mrs Dunlop._ 15th Dec. 1793.]

Dans une me en qui les nergies sont intactes, les ressorts nets, ce
sont l des angoisses dont l'effet est salutaire, des aiguillons
d'effort qui, au lieu de l'nerver, activent la volont. Mais elles
perdaient leur vertu en s'enfonant parmi tant d'amertumes malsaines,
de dcouragement. Elles ne faisaient qu'augmenter le trouble de cet
esprit; veillaient le regret que les choses fussent ainsi; elles
aboutissaient au souhait dont sont harcels les hommes incapables
d'accepter, avec ses joies et ses tourments, la vie qu'ils ont
choisie, le souhait que leur destine ait t diffrente, encore
qu'ils l'aient faonne eux-mmes.

       *       *       *       *       *

Est-il besoin de remarquer que, au milieu de ces dsordres, la pauvre
Jane Armour disparat de plus en plus? Dans ces dernires annes, il
n'en reste plus qu'une impression voile d'acceptation, d'indulgence
silencieuse. Au milieu de toutes ses erreurs, dit Currie, Burns ne
trouva dans son cercle domestique que douceur et pardon, sauf les
morsures de sa propre conscience. Il avouait ses transgressions  la
femme de son coeur, promettait de se corriger et recevait sans cesse
le pardon de ses offenses. Mais, au fur et  mesure que ses forces
physiques diminuaient, sa volont devint plus faible et l'habitude
prit une force prdominante[1286]. Heron rend  Jane le mme
tmoignage: Dans les intervalles entre ses diffrents accs
d'intemprance, il souffrait sans trve des angoisses les plus aigus
du remords et de pressentiments horriblement affligeants. Sa Jane se
conduisait avec un degr de tendresse et de prudence maternelles et
conjugales, qui faisaient qu'il ressentait plus amrement la
malfaisance de sa conduite, quoiqu'elles fussent incapables de le
sauver[1287]. Ainsi, dans l'ombre o elle est rejete, on voit la
vaillante et bonne femme persvrer dans son oeuvre de douceur. Elle
continue  grandir, sans le savoir. Elle soutient par un long
dvoment son action hroque. Les chagrins de la vie rvlaient
jusqu'au bout la haute qualit de son me.

          [Note 1286: Currie. _Life of Burns_, p. 51.]

          [Note 1287: Heron. _Life of Burns_, p. 442.]


IV.

DERNIERS JEUX DU COEUR. -- LES CHANSONS.

Il ne faut pas oublier que, sous les scories qui s'paississent et
menacent de l'ensevelir, persiste une vie intrieure, vivace et
gnreuse. De plus en plus recouverte par la pluie de cendres, elle
fait toujours paratre, a et l, des endroits verts et frais; ses
sources d'inspiration ne furent jamais touffes. L'ancienne loquence
est toujours l, l'indignation contre tout ce qui est vil, le
sentiment d'indpendance, toute une pousse de nobles aspirations et
de nobles haines. Les moments o elles clatent sont plus rares, mais
aussi flamboyants. Alors elles percent tout, la fatigue, la lassitude,
l'ivresse mme, de leurs blouissantes clarts. L'alourdissement, qui
commence  se former sur ce visage et  appesantir les traits,
disparat comme dans un coup de vent. L'ancienne face reparat
transfigure, mobile, remue par le passage de toutes les motions.
Ceux qui la voyaient une fois ne l'oubliaient plus. Longtemps aprs,
en 1829, M. Syme crivait:

     L'expression du pote variait continuellement selon l'ide qui
     prdominait dans son esprit, et il tait beau de remarquer
     combien le jeu de ses lvres indiquait bien le sentiment qu'il
     allait noncer. Ses yeux et ses lvres, les premiers remarquables
     pour leur feu, et les secondes pour leur flexibilit, formaient 
     n'importe quel moment un indice de son esprit, et, selon que le
     soleil ou l'ombre dominait sur ses traits, vous auriez pu dire, 
     priori, si la socit serait favorise d'une scintillation
     d'esprit, ou d'un sentiment de bienveillance, ou d'une explosion
     de brlante indignation. Je suis cordialement d'accord avec ce
     que Sir Walter Scott dit des yeux du pote. Dans ses moments
     anims, et particulirement lorsque sa colre tait veille par
     des exemples de tergiversation, de bassesse ou de tyrannie, ils
     ressemblaient rellement  des charbons de feu vivant[1288].

          [Note 1288: R. Chambers, tom. IV, p. 155]

Dans ce coin du coeur o, parat-il, l'on a toujours vingt ans et qui
chez lui tenait presque toute la place, la facult d'adorer la femme
restait toujours frache et active. Jamais il ne lui arriva comme au
fabuliste, dont le coeur plus paisible fut galement insatiable, de se
demander: Ai-je pass le temps d'aimer? Il avait conserv ce don de
la jeunesse d'tre merveill et sduit, de btir aussitt des rves
sur ses admirations. L'amour continua  tre l'atmosphre dans
laquelle son esprit vivait. Elle tait ncessaire  sa production
potique. Son imagination avait besoin, pour se mettre en mouvement,
de cette chiquenaude que donne un sourire ou un regard fminins. Elle
y resta dlicatement sensible. Sans doute il n'tait plus capable des
dsespoirs de Mauchline et son me fatigue tait moins violemment
remue. Mais, si elle avait perdu la profondeur, elle avait conserv
la facilit et la fracheur d'motions qui lui taient aussi
indispensables pour chanter que le choc de la main  la harpe.

Pendant ces annes de 1794 et 1795, c'est--dire pendant la priode o
sa vie est toute en proie aux chagrins et aux dsordres, son culte
pour la fille d'un fermier des environs de Dumfries, nomme Jane
Lorimer, montre combien le pouvoir de s'prendre s'tait conserv
intact en lui. Elle tait la fille d'un homme qui vivait  Kemmishall,
 deux milles de Dumfries, moiti fermier, moiti fraudeur, que, ds
son entre dans l'Excise, Burns avait eu  surveiller. C'tait un
paysan matois et retors, dont la conduite, comme la grce de Dieu,
dpasse toute intelligence[1289]. La mre tait une abominable
ivrognesse[1290] qui se grisait  rjouir tout l'enfer. La famille
finit par la banqueroute. Dans l'aisance du moment, fleurissait et
s'panouissait prcocement en femme, une fillette d'une grande beaut.
C'tait une enfant; elle avait seize ans quand Burns l'avait vue pour
la premire fois. Un de ses confrres, John Gillespie, s'tait pris
d'elle, peut-tre en la rencontrant  Ellisland, et avait pri le
pote de plaider sa cause. Celui-ci l'avait fait dans une petite pice
d'une trs jolie insistance, mais un peu pressante et ardente pour
tre offerte  une aussi jeune fille.

          [Note 1289: _To Alex. Findlater._ June 1791.]

          [Note 1290: Voir les souvenirs de Mrs Burns recueillis par
          Mr Mac Diarmid]

  Doucement se clt le soir sur le bois de Craigieburn,
  Et joyeusement s'y veille le matin;
  Mais la pompe du printemps sur le bois de Craigieburn
  Ne m'inspire rien que du chagrin.

  _Chorus._--Prs de toi, chrie, prs de toi, chrie,
   tre couch prs de toi!
   doucement, profondment heureux doit dormir,
  Celui qui est couch dans le lit prs de toi!

  Je vois les feuilles et les fleurs s'ouvrir,
  J'entends les oiseaux chanter;
  Mais ils n'ont aucun plaisir pour moi,
  Car le souci dchire mon coeur.

  Je ne puis parler, je ne dois pas parler,
  Je n'ose pas de peur de vous fcher;
  Mais l'amour secret brisera mon coeur,
  Si je le cle plus longtemps.

  Je te vois gracieuse, grande et droite,
  Je te vois douce et jolie;
  Mais, oh! que sera mon tourment,
  Si tu refuses ton Johnie!

  Te voir dans les bras d'un autre,
  Vivre et languir dans l'amour,
  Serait ma mort, cela est certain,
  Et mon coeur claterait d'angoisse.

  Mais, Jane, dis que tu seras  moi,
  Dis que tu n'aimes personne avant moi,
  Et tous les jours de ma vie future
  Avec reconnaissance, je t'adorerai!

  Prs de toi, chrie, prs de toi, chrie,
   tre couch prs de toi!
   doucement, profondment heureux doit dormir,
  Celui qui est couch dans le lit prs de toi![1291]

          [Note 1291: _Craigieburn Wood._]

Il faut esprer que Gillespie garda ces vers pour lui. C'est peut-tre
pourquoi sa cour fut sans succs. Quelque temps aprs, au commencement
de 1793, selon Chambers, Jane Lorimer fut courtise par un jeune
gentilhomme fermier des environs, nomm Whelpdale, qui lui dclara
qu'il se livrerait sur lui-mme  quelque violence extrme si elle
refusait de le suivre. Elle y consentit, aprs avoir longtemps hsit,
pousse par la piti, le got du romanesque, et peut-tre le besoin
d'chapper  son entourage. Ils allrent se marier  Gretna-Green.
Quelques mois aprs, M. Whelpdale fut oblig, par ses dettes, de se
sauver d'cosse. Il abandonna sa jeune femme qui n'eut d'autre
ressource que de revenir chez ses parents[1292].

          [Note 1292: R. Chambers, tom. IV, p. 96.]

C'est alors que Burns semble s'tre pris d'elle pour son propre
compte. Ce n'est pas une de ses grandes hrones, dont la liste, sauf
une attendrissante exception, est close maintenant. Elle n'apparat
qu'au second plan de sa vie et pour un moment; le sentiment qu'elle
lui inspira tait superficiel. Cependant cette aventure est
intressante, parce qu'elle montre comment il avait fait de l'amour un
procd littraire, une sorte d'ivresse passagre et volontaire, qu'il
se donnait pour s'inspirer. Ses rvlations  ce sujet sont des plus
curieuses et bien caractristiques de l'homme. En envoyant  Thomson
la pice qu'il avait jadis crite pour Gillespie, il lui crivait:

     J'espre qu'il (un de ses amis) accomplira une chose qui me
     donnera haute satisfaction. C'est de vous persuader d'introduire
     _Le bois de Craigieburn_ dans votre recueil; c'est une chanson
     favorite, pour lui et pour moi. La dame pour laquelle elle a t
     compose est une des plus jolies femmes d'cosse, et, en ralit,
     (entre nous) elle m'est, en quelque manire, ce que l'Eliza de
     Sterne lui tait, une matresse ou un ami, ou ce que vous
     voudrez, dans l'innocente simplicit de l'amour platonique.
     (Tchez de ne faire  ce sujet aucune de vos mchantes
     suppositions et de ne faire aucun bavardage  ce propos, parmi
     vos connaissances.) Je vous assure que vous tes redevable  ma
     charmante amie de mainte des meilleures chansons que vous avez
     reues de moi. Pensez-vous que la tranquille routine de
     l'existence, dans son mme mange, pourrait inspirer  un homme
     la vie, et l'amour, et la joie; pourrait l'enflammer
     d'enthousiasme, ou l'attendrir d'une motion  la hauteur du
     mrite de votre livre? Non, non! Chaque fois que je dsire
     m'lever dans mes chansons au-dessus de l'ordinaire, tre en
     quelque degr digne des plus divins de vos airs, vous
     imaginez-vous que je jene et que j'implore par la prire une
     Visitation cleste? _Tout au contraire!_[1293] J'ai une
     merveilleuse recette, celle-l mme que le Dieu des Gurisons et
     de la Posie avait invente pour son propre usage, quand jadis il
     jouait de la flte aux troupeaux d'Admte. Je me mets au rgime
     d'admirer une jolie femme, et plus ses charmes sont adorables,
     plus vous trouvez de plaisir  mes vers. L'clair de ses yeux est
     le Dieu du Parnasse et le charme de son sourire la divinit de
     l'Hlicon[1294].

          [Note 1293: En franais.]

          [Note 1294: _To George Thomson._ 19th Oct. 1794.]

 quoi Thomson, entrant complaisamment dans les vues de Burns, lui
rpondait avec tranquillit et non sans esprit:

     Je n'ignore pas, mon cher ami, qu'un vrai pote ne peut pas
     davantage vivre sans matresse que sans viande. Je voudrais
     connatre l'adorable Elle, dont les yeux brillants et les
     sourires charmeurs ont si vivement transport le barde cossais,
     afin de pouvoir boire sa douce sant, quand le toast fait son
     tour. Puisque c'est elle qui est le sujet de la chanson, _Le bois
     de Craigieburn_ sera adopt dans ma famille. Mais, au nom de la
     dcence, il faut que je vous demande un autre refrain. Oh! tre
     couch prs de toi, chrie! est peut-tre une chose souhaitable,
     mais ne peut pas aller pour tre chant dans la socit des
     dames[1295].

          [Note 1295: _George Thomson, to Rob. Burns._ 27th Oct.
          1794.]

Cette bonhomie de Thomson lui valait de nouveaux dtails sur le mme
sujet:

     Je vous aime de prendre intrt, avec tant de franchise et de
     bienveillance,  l'histoire de _ma chre amie_[1296]. Je vous
     assure que je n'ai jamais t plus srieux de ma vie que dans le
     rcit de cette affaire que je vous envoyai dans ma dernire
     lettre. L'amour conjugal est une passion que je ressens
     profondment et que je vnre hautement; mais, je ne sais
     comment, il ne fait pas aussi bonne figure en posie que cette
     autre espce d'amour,

       o l'amour est libert, et la nature, la loi.

          [Note 1296: En franais.]

     Pour parler en musicien, le premier est un instrument dont la
     gamme est pauvre et borne, mais dont les tons sont ineffablement
     doux, tandis que le second a une tendue gale  la modulation
     intellectuelle tout entire de l'me humaine. Nanmoins, je reste
     pote au milieu mme de l'enthousiasme de ma passion. La
     tranquillit et le bonheur de la personne aime est le _premier_
     et _inviolable_ sentiment qui pntre mon me; quels que soient
     les plaisirs que je puisse dsirer et quels que soient les
     transports qu'ils puissent me donner, s'ils doivent s'opposer et
     se heurter  ce principe qui passe avant tout, je trouve que
     c'est avoir ces plaisirs  un prix dshonnte; la Justice dfend
     ce march, de mme que la Gnrosit le ddaigne. En ce qui
     concerne la foule du sexe qui n'est pas bonne  grand'chose
     d'autre ou qui n'est bonne qu' cela, je n'ai pas pris
     d'engagement de ce genre vis--vis de moi-mme. Mais l o la
     Passion est la vraie Divinit de l'amour, et lorsque les
     personnes sont capables de la ressentir, l'homme qui peut agir
     autrement est un gredin[1297].

          [Note 1297: _To George Thomson._ Nov. 1794]

On se demande ce qu'on doit penser de celle qui inspirait ce nouvel
amour. C'tait une fille remarquablement belle. Tous ceux qui l'ont
vue ou entendu parler d'elle sont d'accord sur ce point. Elle avait
des cheveux blonds, des yeux bleus, et surtout un corps d'une grce
acheve. Sa forme tait la symtrie mme, dit le grave
Chambers[1298]. Elle tait proportionne comme une des plus parfaites
productions d'un statuaire antique, dit Allan Cunningham, qui avait
fait de la sculpture. Il ajoute, non sans quelque plaisir  s'arrter
sur ce sujet: Ses cheveux, qu'elle portait longs et abondants,
tombaient presque par brasses sur son cou rond et ses paules
blanches; ils taient plutt onduleux que friss et d'une nuance plus
fonce que l'pithte couleur de lin ne semble l'indiquer. Elle
dansait et elle chantait avec beaucoup de grce et de douceur. Cette
minutie de dtails, dit-il, sera pardonne par ceux qui rflchiront
que nous devons  ses charmes quelques-unes des plus dlicates posies
lyriques de notre langue[1299]. L'attrait singulier de son visage
tait form par le contraste d'un regard gai et riant et d'un sourire
de douceur lente. Elle avait, dit encore Cunningham, une rare suavit
dans son sourire et de la joyeuset dans le regard vif de ses
yeux[1300], et ailleurs il marque mieux encore cette opposition: Ses
yeux taient grands et brillants et riaient plus que ses lvres
lorsqu'elle prenait plaisir  quelque chose[1301]; double expression
dont le charme est puissant, parce qu'il possde ce qui frappe et ce
qui retient. Burns a rendu ce trait dans le portrait qu'il a fait
d'elle, portrait d'une prcision charmante; il a aussi rendu cette
grce de dmarche  laquelle il avait toujours t trs sensible.

          [Note 1298: R. Chambers, tom. IV, p. 97.]

          [Note 1299: Allan Cunningham. _Life of Burns_, p. 485-86, en
          note.]

          [Note 1300: Id. p. 97.]

          [Note 1301: Id. p. 486, en note.]

  Ses cheveux boucls taient couleur de lin;
  Ses sourcils, d'une nuance plus sombre,
  S'arquaient d'un air ensorcelant au-dessus
  De deux yeux rieurs d'un bleu joli;
  Son sourire si enjleur
  Aurait fait oublier  un malheureux son malheur;
  Quel plaisir, quel trsor
  De s'attacher  ces lvres ross!
  Telle tait la jolie figure de ma Chloris
  Quand, pour la premire fois, je vis sa jolie figure;

  Comme une harmonie sont ses mouvements,
  Sa jolie cheville est un tratre
  Et rvle une belle proportion
  Qui ferait oublier  un saint le ciel;
  Si enflammante, si charmante
  Sa forme impeccable et son air gracieux;
  Chaque trait,--la vieille Nature
  A dclar qu'elle ne pouvait faire plus;
   elle sont les charmes volontaires de l'amour,
  Par la loi souveraine de la Beaut conqurante[1302].

          [Note 1302: _She says she lo'es me best of a'._]

Ce dernier cri, qui est comme un salut  la force dominatrice et
irrsistible de la Beaut en soi, est caractristique de cet amour.

Il semble que l'expression, curieusement sduisante, de Jane Lorimer
tait une pure beaut physique, une heureuse russite des traits. La
femme elle-mme tait une me ordinaire, bonne, non sans un peu de
fadeur, se laissant vivre avec nonchalance dans sa beaut. Elle tait
moins dirige par ses propres mouvements que par une absence de
rsistance, une sorte d'indiffrence et de laisser-aller. Par
faiblesse plutt que par amour, elle avait suivi Whelpdale; quand il
l'eut abandonne, elle n'eut pas la force de le har. Elle ne parat
pas prendre grande part aux sentiments qu'elle inspire, se laissant
aimer plutt qu'aimant, enveloppe d'un attrait inconscient, qui est
le fait de son corps plutt que d'un dsir ou d'un effort de son
esprit. Sa lgret tait au moins gale  sa beaut[1303], dit
Allan Cunningham, et c'est une note presque fausse. Le mme Cunningham
dit bien plus exactement: Chloris tait une de celles qui croient au
pouvoir qu'a la beaut de se donner et que l'amour ne doit subir
aucune contrainte. Burns pensait quelquefois de la mme faon, et il
n'est pas tonnant que le pote ait clbr les charmes d'une beaut
gnreuse qui tait dispose  rcompenser ses chants et qui lui
donnait mainte occasion de s'inspirer de sa prsence[1304]. Ceci est
plus pntrant. C'tait une nature de grande courtisane, calme et
d'accueil indiffrent, parce qu'elle est certaine de son triomphe.
Cependant Cunningham, qui parle d'elle d'aprs ce qu'elle devint plus
tard, est trop svre pour elle,  cette poque-ci de sa vie. Il
oublie qu'elle avait dix-neuf ans et que Burns en avait trente-six.

          [Note 1303: Allan Cunningham. _Life of Burns_, p. 97.]

          [Note 1304: Cit par Lockhart. _Life of Burns_, p. 261.]

La liaison entre Jane Lorimer et le pote est difficile et dlicate 
dfinir. Il est cependant de quelque consquence qu'elle le soit, car
elle complte les situations dans lesquelles Burns s'est plac
vis--vis de la Femme. Ce qui accrot l'intrt de cette question,
c'est qu'il n'tait plus alors dans l'ignorance de la vie comme 
Mauchline; ou en face d'une femme, son gale par l'ge et les
vicissitudes traverses, comme  dimbourg; mais qu'il possdait
l'exprience et la responsabilit des annes mres, et qu'il avait
devant lui presque une enfant, ignorante de l'existence et plus
tourdie qu'instruite par ses malheurs.

Il est clair qu'il y a eu d'un ct de la vanit flatte par les
hommages d'un homme clbre. La dame n'est pas peu fire de figurer
d'une faon si distingue dans votre recueil, et je ne suis pas peu
fier de pouvoir lui faire ce plaisir[1305]. De l'autre, se trouvait
avec l'habitude d'aimer, l'admiration de cet panouissement de
splendide jeunesse. Mais ce sont l les lments plutt que les
limites de ces rapports. Si l'on s'en rapportait  sa profession de
foi  Thomson, que l'homme capable de jouer avec une passion srieuse
commet un acte mchant, la question ne supporterait pas de doute. Mais
dans cette nature, si faible de contrle sur elle-mme, les meilleures
rsolutions taient  deux pas des remords. Les cas ne sont pas rares
o ses indignations reviennent le frapper, comme un fouet
maladroitement mani. On peut cependant faire valoir en faveur de
l'interprtation la plus indulgente de cet amour, un argument de plus
de poids. Il donna  Jane Lorimer un exemplaire de la seconde dition
de ses pomes, avec une ddicace pleine de sages conseils d'amiti. Il
aimait assez  moraliser auprs des femmes. Il envoya mme une copie
de cette ddicace  son ami Alexander Cunningham, avec ces lignes qui
ont un peu trop la prtention d'carter tout soupon: crite sur une
feuille blanche d'un exemplaire de la dernire dition de mes pomes,
offert  la dame que, dans de si nombreuses rveries imaginaires de
passion, mais avec les plus ardents sentiments de relle amiti, j'ai
si souvent chante sous le nom de Chloris[1306]. Voici ces vers
assez faibles, du reste:

          [Note 1305: _To G. Thomson_, Nov. 1794.]

          [Note 1306: Scott Douglas, tom. VI, p. 293.]

  Ceci est le gage de l'amiti, ma jeune, belle amie,
  Ne refuse pas ce don,
  Et n'coute pas d'une oreille inattentive
  La muse qui moralise.

  Puisque, assombrissant ton gai matin de vie,
  L'obscurit froide de la tempte est venue,
  (Et jamais le vent d'Est du malheur
  N'a brl plus belle fleur);

  Puisque les scnes gaies de la vie ne peuvent plus te charmer,
  Cependant il te reste beaucoup,
  Tu as en rserve une plus noble richesse:
  Les _consolations de l'esprit_!

  Tu as la claire approbation de toi-mme,
  Dans le rle conscient de l'Honneur;
  Et (le plus prcieux don du ciel ici-bas)
  Le coeur fidle de ton amiti.

  Les joies raffines de la Raison et du Got,
  Pour errer avec toutes les Muses;
  Et doublement heureux serait le Pote
  S'il pouvait augmenter ces joies[1307].

          [Note 1307: _'Tis Friendship's pledge, my young, fair
          Friend._]

Mais en ralit ce sont l des vers qui ne prouvent pas grand'chose.
Ils taient crits sur un volume destin  tre vu et mani dans la
famille. Les lignes  Cunningham n'ont pas beaucoup plus de valeur.
Burns n'allait pas crire  un ami d'autrefois, raisonnable et
rcemment mari, le dernier mot de ses folies. Tout au contraire
faut-il plutt y voir une faon d'expliquer et d'excuser les pices 
Chloris.

Il y a, d'autre part, des probabilits bien lourdes. On comprend que
le pote se figure des rencontres, des situations, des dnouements, et
brode sur un rien de flatteuses erreurs. Tous les hommes en sont l,
dit-on; autant les sages que les fous. La seule diffrence qu'il y ait
entre la multitude et lui, est qu'il cre pour ses songes une forme
que les autres lui empruntent pour exprimer les leurs. Mais on
comprend moins que la femme qui inspire ses fantaisies les accepte; si
elle les approuve, elle est en quelque sorte sa complice. On n'est pas
tonn de voir Burns s'imaginer des tableaux comme celui-ci:

  Viens, laisse-moi te prendre sur mon coeur,
  Et dis que nous ne nous quitterons jamais;
  Et je mpriserai, comme une vile poussire,
  La richesse et les grandeurs du monde.
  Et si j'entends ma Jeanie avouer
  Que des transports semblables l'agitent,
  Je ne dsire le bienfait de la vie
  Que pour vivre afin de l'aimer.

  Ainsi dans mes bras, avec tous ses charmes,
  Je serre mon prcieux trsor;
  Je ne demande, pour ma part du ciel,
  Que les dlices d'un pareil moment.
  Et par tes yeux, si doux et bleus,
  Je jure que je suis tien pour toujours!
  Et sur tes lvres je scelle mon voeu
  Et jamais je ne le briserai[1308].

          [Note 1308: _Come, let me take thee to my breast._]

On est surpris qu'une jeune femme ait accept un pareil emploi, mme
potique, de sa personne et s'en soit trouve flatte. Or, il y a la
preuve que ces pices, qui ne laissent pas d'tre un peu vives, lui
taient offertes, et que parfois elle insistait pour que
l'introduction de son nom marqut bien que c'tait d'elle qu'il
s'agissait.  propos d'une de ces chansons, Burns crit  Thomson le
passage suivant qui est trs clair:

     Dans _Siffles et je viendrai  vous, mon gars_, la rptition de
     ce vers est fatigante pour l'oreille. Voici les quatre premires
     lignes de chaque strophe, telles qu'elles taient primitivement,
     et ensuite ce qui  mes yeux est une amlioration:

        sifflez, et je viendrai  vous, mon gars;
        sifflez, et je viendrai  vous, mon gars;
       Quand mme pre et mre et tous en seraient furieux;
        sifflez, et je viendrai  vous, mon gars.

      changer en:

        sifflez, et je viendrai  vous, mon gars,
        sifflez, et je viendrai  vous, mon gars,
       Quand mme pre et mre et tous en seraient furieux;
       Ta Janie se risquera avec toi, mon gars.

     De fait, une belle dame,  l'autel de laquelle, moi, le Prtre
     des Neuf Soeurs, j'offre l'encens du Parnasse; une dame que les
     Grces ont revtue d'enchantement et que les Amours ont arme de
     l'clair; une Belle, l'hrone mme de la chanson, insiste pour
     ce changement; refusez un peu ses ordres si vous l'osez[1309].

          [Note 1309: _To George Thomson._ Aug. 2nd, 1795.]

Un autre indice, fort tnu  dmler, prend de l'importance lorsqu'on
l'a dgag.  travers ces pices  Chloris reviennent,  plusieurs
reprises, des allusions aux prcautions qu'il faut prendre,  la
crainte qu'elle a d'tre compromise. Cela est curieux, parce qu'on
saisit l un trait qui n'est pas de sentiment mais qui nat des
circonstances. On sent quelque chose de la ralit, qui fait saillie
sous ce qu'il peut y avoir d'imaginaire dans le reste. C'est un petit
fait particulier qui perce la gnralit du dveloppement littraire;
il trahit un dtail de situation, qui n'a pas t invent mais qui
exista. Une des chansons dit:

  Ses yeux, d'un si doux bleu, trahissent
  Combien elle me rend ma passion;
  Mais la prudence est toujours son refrain,
  Elle parle de rang et de convenance.

   qui peut penser  la prudence
  Avec une telle fille prs de lui;
   qui peut penser  la prudence
  En aimant comme j'aime[1310]?

          [Note 1310: _O Poortith cauld and restless Love._]

Et la chanson dont il changeait le refrain pour satisfaire une
exigence de Chloris, roule toute entire sur la ncessit de ne pas se
trahir.

  Faites bien attention quand vous venez me faire la cour,
  Et ne venez que si la porte de derrire est entr'ouverte,
  Puis par-dessus le sautoir, et que personne ne vous voie,
  Venez comme si vous ne veniez pas vers moi,
  Venez comme si vous ne veniez pas vers moi.

   l'glise, au march, partout o vous me rencontrez,
  Passez prs de moi comme si vous vous en souciez moins que d'une mouche;
  Mais glissez-moi un regard de votre doux oeil noir;
  Cependant regardez comme si vous ne me regardiez pas,
  Cependant regardez comme si vous ne me regardiez pas.

  Sans cesse dites et protestez que vous ne vous souciez pas de moi,
  Et quelquefois je vous permets de dprcier ma beaut un peu.
  Mais n'en courtisez pas d'autre, quoique en riant,
  De peur qu'elle ne dtache votre pense de moi.
  De peur qu'elle ne dtache votre pense de moi[1311].

          [Note 1311: _Whistle and I'll Come to you my Lad._]

Ne semble-t-il pas qu'il y ait eu entre eux une entente et presque une
dissimulation? Que signifient ces paroles furtives et ces entrevues
drobes? Aussi innocentes que fussent ces relations, ce mystre seul
suffirait pour leur donner l'apparence d'une faute. Il leur donnait
mme ce qu'il y a de culpabilit relle dans une tromperie. C'tait
trop. Vis--vis d'une jeune fille comme Chloris et de la part d'un
homme qui avait le double de son ge, c'tait un jeu imprudent et
blmable, tel que peu de pres, j'imagine, le tolreraient. Ce n'tait
pas un sentiment assez pur pour ne pas prendre de prcautions; encore
moins l'tait-il assez pour ignorer qu'il y a des prcautions 
prendre. Ce fut un marivaudage quivoque o il entra de la coquetterie
d'un ct, de la convoitise de l'autre, et dans lequel Burns n'est pas
aussi loign qu'il le pensait d'tre atteint par sa propre
condamnation. Il a d'ailleurs t frapp, sur ce point, par celle des
autres. Allan Cunningham, qui parle de tout cet pisode avec svrit,
dit: La beaut de Chloris a ajout de nombreux charmes  la chanson
cossaise, mais ce qui a accru la rputation du pote a diminu celle
de l'homme. C'est une parole trs dure.

Quoique, dans le tas d'autres caprices grossiers et anonymes, cette
fantaisie ft une fleur encore embaume de posie, elle tait bien
au-dessous de ses prcdentes aventures de coeur. Elle marquait un
instant o invitablement arrivent les hommes qui continuent  aimer
par del l'ge de l'amour. C'tait un moi uniquement fait de
dlectation, de dsir, en face d'une closion de jeunesse, savoureuse
dans sa grce continue de mouvements et sa fracheur de carnation.
C'est le got d'un amateur friand devant un beau fruit luisant,
velout, rose, rougissant, virginalement somptueux, dans son lustre et
son clat premiers. Tandis que dans ses pices  Clarinda, o l'amour
est surtout d'imagination, tandis que dans ses pices  Mary Campbell,
o il fut surtout de sentiment, on ne trouve pas un seul trait qui
puisse servir  reconstituer la physionomie de ces deux hrones, ses
pices  Jane Lorimer nous donnent son portrait avec une prcision
matrielle et un dtail qui permettraient presque  un peintre de le
rendre. Elles font un peu penser aux premires pices  Jane Armour,
mais elles sont plus matrielles encore; elles n'en ont pas
l'emportement; elles ont plus d'analyse et de dilettantisme dans la
contemplation. Elles sont toutes d'un coloris chaud, et charges de
termes de beaut physique et de caresses.

   Joli tait cet glantier ros,
  Qui fleurit si loin des maisons des hommes,
  Et jolie tait celle, et oh! combien chre,
  Qu'il abritait du soleil couchant!

  Ces boutons de roses, dans la rose matinale,
  Combien ils sont purs, parmi les feuilles si vertes;
  Mais plus pur tait le voeu de l'amant
  Qu'ils entendirent hier sous leur ombrage.

  Dans son bocage rude et pineux,
  Qu'elle est douce et belle cette ros cramoisie;
  Mais l'amour est une fleur bien plus douce,
  Dans le sentier pineux et tortueux de la vie.

  Qu'une solitude sans chemin, un ruisseau sinueux,
  Et Chloris dans mes bras, soient  moi;
  Et je ne souhaite ni ne mprise le monde,
  Rsignant galement ses joies et ses chagrins[1312].

          [Note 1312: _O bonie was yon rosy brier._]

Il ne s'agit plus l de passion avec sa dpense d'nergie,
l'exaltation de tout l'tre et son lvation  un plus haut
frmissement intellectuel et sensible. C'est quelque chose de beaucoup
plus restreint, de plus matriel, et  coup sr d'infrieur, la simple
adoration, la simple possession d'une forme jeune et charmante. En
ralit, c'tait le got, frquent, dit-on, chez les hommes mrs ou
qui mrissent, pour la beaut dans sa premire fleur. C'tait le
commencement de ces amours ingaux, o l'homme, dpouill des qualits
de l'amant, dsire plus qu'il n'inspire, implore et n'impose plus; o
son voeu n'est pas d'tre aim, mais qu'on lui permette d'aimer; o il
n'existe plus de rciprocit complte, mais, de sa part, une gratitude
soumise qui mne vite aux dernires soumissions. Les hommes qui
entrent dans cette faiblesse sont vous  un long supplice
d'inquitude et de vaines jalousies,  la torture de sentir qu'ils
doivent leur instable joie, ou  la piti, ou  l'intrt, ou 
l'amour-propre, ou  la vanit, ou  la crainte, ou mme 
l'admiration et  la reconnaissance,  tout, sauf au vrai amour. Burns
n'en tait pas encore l. Mais c'tait un commencement. Chloris
n'avait gure de passion pour lui. C'tait une distraction de fille
complaisante et coquette, dont la manire habile et matresse de soi
apparat bien dans ces strophes:

  Elle est jolie, verdissante, droite et grande,
  Et depuis longtemps tient mon coeur en servage;
  Et toujours il charme le fond de mon me
  Le tendre amour qui est dans son oeil.

  Elle est friponne et maligne ma Jane,
  Pour drober un regard invisible  tous;
  Mais prompts comme l'clair sont les regards des amants,
  Lorsque le tendre amour est dans leur oeil.

  Cela peut chapper aux petits matres de la cour,
  Cela peut chapper aux clercs trs savants,
  Mais l'amoureux aux aguets remarque bien
  Le tendre amour qui est dans son oeil[1313].

          [Note 1313: _This is no my ain Lassie._]

Le pote tait encore assez jeune pour jouer le mme jeu. Ces passions
d'homme g n'eurent pas le temps de pntrer bien avant. Il vita
ainsi les souffrances du drame qui a arrach  Shakspeare ses cris les
plus cruels.

Le rgne de Chloris dura du commencement de 1793  la fin de 1795, 
peu prs. Il se termine brusquement, par un trait de plume irrit du
pote, qui voudrait biffer ce nom des chansons o il l'a clbr. Au
commencement de 1796, il crit  Thomson:

     Dans mes chansons passes, il y a une chose qui me dplat:
     c'est le nom de Chloris. Je l'avais employ comme le nom fictif
     d'une certaine dame; mais, en y rflchissant, c'est une haute
     incongruit d'avoir une appellation grecque dans une ballade
     pastorale cossaise. J'ai d'autres modifications  vous proposer.
     Ce que vous m'avez dit de boucles couleur de lin est juste.
     Cela ne peut entrer dans une description lgante de
     beaut[1314].

          [Note 1314: _To George Thomson._ Feb. 1796.]

L'excution tait complte, non sans une colre secrte. Il semble
qu'il y ait eu l comme le germe de la souffrance invitablement
attache  ces amours disparates.

L'histoire de la pauvre Jane Lorimer est lamentable. Quelques annes
aprs ce moment de splendeur, o elle tait rayonnante de beaut et
fte dans les chansons du premier pote de son pays, son pre fut
ruin. Son mari avait disparu. Elle fut oblige d'entrer dans une
famille comme gouvernante. Elle vcut dans cette situation et d'autres
analogues, pendant plusieurs annes. Longtemps aprs, en 1816, elle
apprit que son mari tait  Brampton, o il mangeait sa quatrime ou
cinquime fortune, hrite d'un parent. Elle le manqua de quelques
heures. Peu aprs, elle fut informe qu'il tait en prison pour
dettes,  Carlisle. Elle dsira le voir. Lorsqu'elle arriva, on lui
montra le logement de Whelpdale, de l'autre ct d'un quadrangle
entour d'un clotre. En y allant, elle dpassa un homme, alourdi,
lgrement paralys et dont la marche tait tranante. Au moment o
elle approchait de la porte, elle entendit que cet homme prononait
son nom. Jane, dit-il, et se reprenant aussitt, avec un ton plus
crmonieux, Mrs Whelpdale. C'tait son poux de quelques mois,
chang en cet homme caduc, bris. Il y avait de la bont dans Jane.
Elle resta un mois  Carlisle, allant chaque jour  la prison rendre
visite  son mari. Puis elle retourna en cosse. Quelques mois aprs,
il fut libr, elle revint prs de lui. Mais c'tait un homme
tellement perdu qu'une vie commune tait impossible. Elle fut force
de le quitter de nouveau et ne le revit plus. Il est connu, dit
Chambers, auquel ces dtails sont emprunts, que cette pauvre femme
sans appui fut enfin entrane dans une faute qui lui perdit le
respect de la socit[1315]. Elle mena pendant quelque temps une
sorte de vie errante, sur les frontires de la mendicit, ne parvenant
pas  s'lever au-dessus de la position de domestique. Elle ne cessa
jamais d'tre lgante de tournure et belle de visage. Vers 1825, un
gentleman charitable,  qui elle avait fait connatre sa dtresse,
s'occupa d'elle et parla d'elle dans les journaux, dans le but de lui
procurer quelques secours. La dame de ce gentleman lui ayant envoy
les coupures des journaux o il tait question d'elle, reut ce
billet, dans lequel, dit Chambers, nous ne pouvons nous empcher de
penser qu'il y a quelque chose qui n'est pas indigne d'une hrone
potique:

          [Note 1315: R. Chambers, tom. IV, p. 99.]

     La Chloris de Burns est infiniment oblige  Mrs .... pour
     l'aimable attention qu'elle a eue de lui envoyer les extraits de
     journaux; elle est heureuse et flatte qu'on dise et qu'on fasse
     tant pour elle.

     Ruth fut traite par Booz avec bont et gnrosit; peut-tre la
     Chloris de Burns pourra-t-elle avoir un bonheur semblable dans le
     champ des hommes de talent et de vertu[1316].

          [Note 1316: R. Chambers, tom. IV, p. 100.]

La dame la vit plusieurs fois et prit plaisir  sa conversation qui
indiquait une pntration naturelle d'intelligence et un jeu sduisant
d'esprit. Plus tard, Jane Lorimer trouva une situation comme
gouvernante. Elle eut quelques annes paisibles. Mais une affection de
la poitrine ruina sa sant. Elle fut oblige de se retirer dans un
pauvre logement, dans une des vieilles rues d'dimbourg. Elle languit
quelque temps, vivant d'un peu de secours que lui donnait son dernier
matre. Elle mourut en 1831, misrable, dlaisse, ignore. Hlas!
pauvre Chloris!

       *       *       *       *       *

 travers ces tracas, ces dbauches et ces remords, la production
potique de Burns continuait. Chose surprenante, dans les interstices
de cette vie dlabre et en ruines, partout jaillissaient des fleurs.
Pendant ces quatre annes de Dumfries, il a crit plus de deux cents
morceaux dont cent cinquante sont prcieux. Il ne s'y trouve plus de
pices capitales comme _Tam de Shanter_; plus mme rien qui ressemble
 la _Sainte-Foire_ ou  la _Vision_; plus mme de ces jolies ptres
comme  Mossgiel. Ce sont de courts morceaux, le plus souvent de
petites chansons de quelques strophes seulement, ce qu'il pouvait
composer dans les quarts d'heure de recueillement qui lui restaient au
milieu de ce gaspillage de lui-mme. Elles naissaient sans
interruption, les unes sur les autres; elles taient varies 
l'infini, sentimentales, touchantes, malignes ou railleuses. Il n'y
avait gure de semaine o il ne lui vint entre les mains un brin de
posie, un brin menu et lger de plantes du pays, une brindille de
bruyre ou de thym, une fleur de chardon, quelques feuilles de houx
piquant, et quelquefois, aux jours favoriss, un rameau d'glantier.
Mais tous ces riens frais, verts et parfums, forment, runis
ensemble, un gros bouquet et une part essentielle de son oeuvre.

Peut-tre aurait-il moins produit, s'il avait t, comme  Mauchline,
laiss  lui-mme. L'impulsion intrieure tait moins imprieuse; la
monte de posie moins dbordante; ou tout au moins les conditions
taient moins favorables; le loisir manquait et la concentration. Il
n'tait plus dans cet isolement indfini o le travail de
l'inspiration a le temps de se faire, o rien ne le drange, ne le
distrait, o, dans le pote renferm en lui-mme, la tension potique
augmente jusqu' ce qu'elle s'chappe irrsistiblement. Maintenant son
corps tait fatigu, son me disperse, son temps tiraill et dchir.
Heureusement il vint du dehors des excitations qui ne le laissrent
pas s'oublier. Il continua sa collaboration au recueil de Johnson,
lequel avanait lentement; mais surtout il se trouva engag dans une
autre entreprise du mme genre qui rclama de lui plus d'activit. Au
mois de septembre 1792, un nomm George Thomson, qui tait commis prs
du Conseil de la Socit pour l'Encouragement des Manufactures en
cosse, lui crivit que, d'accord avec quelques amis comme lui pris
de musique, il avait commenc  choisir et  collectionner les
mlodies populaires, dans le but de les conserver et de les
publier[1317]. Ils avaient engag Pleyel le plus agrable des
compositeurs actuels, pour mettre des accompagnements  ces vieux
thmes, et pour composer,  chacun d'eux, un prlude et une
conclusion, de faon  les rendre plus propres  tre chants dans les
concerts. C'tait donc,  la diffrence d'autres recueils, une
entreprise avant tout musicale, une collection d'airs plutt que de
chansons. Mais certains de ces motifs n'avaient pas de paroles;
d'autres en avaient d'insignifiantes, ou de grossires, ou
d'indcentes. Il fallait retoucher les anciens vers ou en composer de
nouveaux, l o cela tait ncessaire. Thomson demandait  Burns de se
charger de ce travail et de lui fournir de la posie pour cette
vieille musique[1318]. Burns accepta avec enthousiasme. Il se mit 
l'oeuvre aussitt et reprit, mais avec plus d'activit et de
fcondit, le travail qu'il avait commenc pour Johnson. La ncessit
de fournir aux demandes de Thomson lui servit d'aiguillon; sa
collaboration a fait de ce recueil un des livres de la littrature
cossaise.

          [Note 1317: Voir R. Chambers, tom. III, p. 225.]

          [Note 1318: _George Thomson to Robert Burns._ Sept. 1792.]

Pendant tout ce travail il fit preuve d'un dsintressement qui, dans
les circonstances o il se trouvait, avait d'autant plus de mrite. Il
tait pauvre; quelques livres auraient fait une diffrence dans son
budget et allong les bouts pour leur permettre de se joindre. Il ne
voulut cependant jamais entendre parler de rmunration. Il fut sur ce
point inflexible. Dans la lettre o il lui demandait son concours,
Thomson lui avait dit:

     Nous regarderons votre concours potique comme une faveur
     particulire, outre que nous paierons n'importe quel prix
     raisonnable que vous demanderez pour nous le prter. Le profit
     est pour nous une considration secondaire, et nous sommes
     rsolus  n'pargner ni peines ni dpenses pour notre
     publication[1319].

          [Note 1319: _G. Thomson to Robert Burns._ Sept. 1792.]

Dans l'acceptation de Burns, cette offre avait pour rponse la phrase
suivante:

     Quant  une rmunration, vous tes libre de regarder mes
     chansons comme au-dessus ou au-dessous de tout prix; car elles
     seront absolument l'un ou l'autre. Dans l'honnte enthousiasme
     avec lequel je m'embarque dans votre entreprise, parler d'argent,
     de gages, d'moluments, de salaire, etc., serait une vritable
     prostitution d'esprit[1320].

          [Note 1320: _To George Thomson._ 16th Sept. 1792.]

Les choses en restrent l pour le moment. Burns prit en main la
partie littraire, fournit chansons sur chansons, n'pargna ni ses
peines, ni ses recherches, ni ses drangements, sans compter
l'inestimable contribution de son gnie. La publication, grce  lui
surtout, prenait bien. Thomson voulut lui donner, non pas une
rtribution, mais comme une part dans les bnfices qui pouvaient
provenir d'une oeuvre dont ses vers faisaient le succs. Il le lui
proposa en des termes qu'il faut citer, pour montrer combien ils
avaient de tact et taient incapables d'offenser la susceptibilit la
plus prompte.

     L'affaire ne dpend plus maintenant que de moi seul, les
     messieurs, qui au dbut s'taient entendus pour avoir une part
     dans la publication, ayant demand  s'en dsister. Cela importe
     peu; il est impossible que j'y perde. Le mrite suprieur de
     l'oeuvre fera natre une demande gnrale, aussitt qu'elle sera
     suffisamment connue. Et quand bien mme la vente en serait plus
     lente qu'elle ne promet de l'tre, je trouverai une compensation
      mon travail dans le plaisir que j'aurai pris  la musique. Je
     ne puis vous exprimer combien je vous suis oblig pour les
     exquises chansons nouvelles que vous m'envoyez; mais les
     remerciements, mon ami, sont un faible retour pour ce que vous
     avez fait. Comme je recueillerai les bnfices de la publication,
     il faut que vous me permettiez de vous envoyer une lgre marque
     de ma reconnaissance, et de la renouveler plus tard quand je le
     trouverai opportun. Ne me la renvoyez pas, par le Ciel! Si vous
     le faites, notre correspondance est finie. Cela, sans doute, ne
     serait pas une perte pour vous, mais cela ruinerait la
     publication qui, sous vos auspices, ne peut manquer d'tre
     respectable et intressante[1321].

          [Note 1321: _G. Thomson to Robert Burns._ 1st July 1793.]

Dans la lettre, Thomson avait mis une somme de cinq livres.  coup sr
on ne pouvait offrir d'une manire plus dlicate. Il reut une rponse
presque courrouce, o Burns lui dclarait premptoirement qu'il ne
voulait pas entendre parler d'argent.

     Je vous assure, mon cher Monsieur, que vous m'avez vraiment
     bless avec votre envoi d'argent. Cela me dgrade  mes propres
     yeux. Toutefois, le retourner sentirait la pose et l'affectation;
     mais quant  continuer ce genre de trafic de dbiteur 
     crancier, je vous le jure par l'HONNEUR qui couronne la statue
     droite de l'INTGRIT de ROBERT BURNS, au moindre mot  ce sujet,
     je repousserai avec indignation toutes nos relations passes, et
     je deviendrai,  partir de ce moment, un parfait tranger pour
     vous! La rputation de Burns pour la gnrosit de sentiment et
     l'indpendance d'esprit survivra, j'en ai confiance,  tous les
     besoins que le froid et dur mtal peut satisfaire; du moins, je
     ferai tout pour qu'il mrite cette rputation[1322].

          [Note 1322: _To G. Thomson._ July 1793.]

On s'est tonn de ces refus de Burns; il semble naturel qu'il
participt aux bnfices que pouvait rapporter cette publication. On a
fait remarquer, non sans justesse, qu'il n'y a pas de diffrence entre
recevoir l'argent de Thomson et recevoir des souscriptions pour ses
pomes[1323]. Il serait plus exact de dire qu'il n'y a pas grande
diffrence. Il y en a une lgre. Ce n'est pas une mme chose
d'diter, pour son propre compte,  ses prils, ses propres oeuvres,
et de tirer profit de pomes composs sans ide de gain; ou de
recevoir un salaire pour les pices qu'on apporte, et d'tre pay
comme un artisan en posie. Il n'y a sans doute l rien de trs
loign du peintre qui vend son tableau, ou du sculpteur sa statue.
Mais Burns n'avait pas l'ide de la carrire de l'homme de lettres. Il
avait toujours compos pour lui-mme, par impulsion; il lui semblait
que c'tait, comme il le dit, prostituer son gnie que de s'en
servir pour battre monnaie. Et ce sentiment tait d'autant plus
susceptible que, l'lan de production ayant un peu baiss en lui et
ayant besoin d'tre excit par le dehors, il fallait absolument que ce
mobile ft dsintress, pour ne pas ressembler  un mobile d'argent.
Sa posie c'tait son me qui s'envolait, il la donnait, il ne la
vendait pas, pas plus qu'il n'et song  vendre son rire ou son
loquence. Et il y avait encore une autre raison qui lui fait honneur
galement. Il considrait l'entreprise de Thomson comme une oeuvre
patriotique, dsintresse, destine  prserver le trsor musical de
l'cosse. Il lui paraissait presque sacrilge de tirer profit de ce
dvoment  une des gloires de la patrie caldonienne. C'est comme si
on voulait payer  un patriote son patriotisme, et estimer en espces
ses soins, ses dmarches, ses discours, pour l'honneur du pays.
C'tait aprs tout une noble susceptibilit.

          [Note 1323: R. Chambers, tom. III, p. 34.]

La qualit de cette production tait toujours la mme; on est surpris
de la fracheur que les visions conservaient dans cette me ternie
par les chagrins et o les excs laissaient si souvent leurs dgots.
Jamais sa posie n'a eu plus d'clat. Sa main d'ouvrier tait alors
d'une justesse et d'une prcision acheves.  cette priode
appartiennent les dernires pices  Clarinda, le groupe des pices 
Chloris, l'ode de _Bruce  Bannockburn_, le _Retour du soldat_, et
tant de chansons qui sont de brefs chefs-d'oeuvre. Il n'a rien crit
de plus dlicat. S'il a produit des pices de plus grande force et de
plus large allure, il n'en a pas d'un travail plus fini et d'un
sentiment artistique plus sr. Sans doute ce n'tait plus la trombe de
posie de Mossgiel, avec son mouvement et son puissant enlvement des
choses; c'tait la fin d'une pluie, parse et calme, quand la lenteur
de leur chute donne aux gouttes une forme parfaite et que, par leur
dispersion mme, elles sont plus pntres de lumire, irises,
diamantes, tincelantes.

       *       *       *       *       *

Cependant sa renomme continuait  grandir d'un double mouvement: 
monter vers les plus hauts esprits et  pntrer jusqu'aux plus
humbles. Dans les rues, non seulement on chantait ses chansons, mais
on mettait son nom  des chansons qui n'taient pas de lui, pour les
vendre. J'ai vu mme chanter, par les rues de Dumfries, une couple de
ballades qui portaient mon nom en tte comme leur auteur, bien que ce
ft la premire fois que je les voyais[1324]. Sa gloire avait gagn
les sommets intellectuels du pays. Son nom retentissait au Parlement,
dans la bouche d'hommes qui taient l'honneur de leur temps, comme
celui d'un homme qui tait l'honneur de son pays. En 1793, Curran, le
grand orateur irlandais, s'criait en parlant de l'cosse qu'elle
tait couronne des dpouilles de tous les arts et pare de la
richesse de toutes les muses, depuis les profondes et pntrantes
recherches de son Hume jusqu' la moralit douce et plus simple, mais
non moins sublime et pathtique de son Burns[1325]. Cet hommage, que
nous n'avons vu relever dans aucune biographie de Burns, indique quel
rang il avait insensiblement pris parmi les grands noms de son pays.
Lockhart raconte qu'un peu plus tard, trop tard puisque Burns venait
de mourir, Pitt disait  la table de lord Liverpool: Je ne vois pas
de vers, depuis Shakspeare, qui aient autant l'air de sortir doucement
de la nature[1326]. Au moment o des pensions taient accordes  des
hommes de lettres, de talent moyen, on pouvait esprer que quelque
chose se ferait pour un des plus surprenants gnies de son poque.
Quelques-uns de ses admirateurs s'y employrent. Ce fut en vain. Allan
Cunningham raconte que M. Addington rappela  Pitt les mrites de
Burns; mais Pitt passa la bouteille  lord Melville et ne fit
rien[1327]. Pendant ce temps le pote se dbattait contre sa
pauvret; sa production tait gne par l'inquitude, faute d'un peu
d'argent.

          [Note 1324: _To G. Thomson._ Nov. 1794.]

          [Note 1325: _Quarterly Review_, N 308. October 1882, p.
          321.]

          [Note 1326: Lockhart. _Life of Burns_, p. 238.]

          [Note 1327: Allan Cunningham. _Life of Burns_, p. 133.]

On dira que les opinions de Burns et la faon dont il les exprimait
n'taient pas pour lui concilier les bonnes grces du Ministre. Cela
serait vrai si la mesure envers lui avait eu besoin d'un appoint de
faveur. Mais il avait un mrite qui dpassait les autres,
indiscutable; les circonstances de sa vie l'augmentaient encore. Pour
faire de son succs un exemple, il ne manquait que la rcompense. Ses
erreurs politiques,  les juger telles, disparaissaient  ct des
indiscutables leons plus hautes qu'il rpandait. Il tait
incontestablement de ces hommes envers qui une nation est redevable,
et que, par intrt autant que par amour-propre, elle doit soutenir.
Mais les ministres se ressemblent beaucoup, en tous temps, en tous
lieux, parce que les hommes sont partout et toujours les mmes, Si
Burns avait publi dans un journal quelques libelles sur Lepaux ou
Carnot, ou un pamphlet vif Sur l'tat du Pays, on se serait
peut-tre plus occup de lui pendant sa vie[1328]. Les hommes d'tat
qui n'ont pas su l'aider ont priv leur race d'oeuvres plus glorieuses
et plus durables qu'une bataille gagne ou une le conquise. Ils ont
failli  leurs devoirs de bons mnagers des ressources de leur patrie.
C'est avec raison que, lorsque le droit de proprit des oeuvres de
Burns vint en discussion  la Chambre des Lords, en 1812, Earl Grey
insista sur la faute d'avoir nglig un pareil gnie et reprocha 
lord Melville sa part dans le dnment du pote[1329].

          [Note 1328: Lockhart. _Life of Burns_, p. 238.]

          [Note 1329: Allan Cunningham. _Life of Burns_, p. 740, en
          note.]


V.

LES DERNIERS CHAGRINS, LES DERNIERS EXCS, LES DERNIRES LUEURS.

LA FIN.

Le dnouement n'est pas loin maintenant. Nous touchons  la fin de ce
jour tourment, clos aux premires heures de l'aprs-midi, sans avoir
connu les srnits du soir qui apportent l'apaisement, ni
l'largissement toil de la nuit, qui ouvre des espaces  l'espoir.
Burns finit en pleine amertume, au plus fort de ses regrets, de ses
remords, et de ses angoisses pour sa famille. Si, du moins, il avait
rsist un peu plus longtemps, la vie, qui souvent est charitable et
se charge des petits enfants, lui aurait peut-tre montr les siens,
levs et capables de porter leur nom. Elle s'en chargea bien quand
ils furent orphelins. Cela l'aurait consol, rassur, rconcili un
peu avec lui-mme. Mais le temps lui en fut refus. Il fut
implacablement frapp au moment le plus affreux que son esprit ait
connu. Dans ses derniers mois, il n'existe pas de lui une parole plus
gaie et plus lgre, un mot moins dcourag que les autres; tout y est
d'une tristesse uniforme. Une mme teinte morne assombrit chacun de
ses instants. Et dans ses heures suprmes, on ne trouve pas de signe
d'une de ces lueurs qui clairent parfois les fronts mourants et qui,
vraies ou fausses, adoucissent les agonies. Il mourut enferm dans
l'troite et tnbreuse prison de son dsespoir. Jusqu'au dernier
moment, la troupe impitoyable des soucis empcha d'arriver jusqu' lui
une de ces visites d'anges qui, dans sa vie plus que dans toute autre,
avaient t si rares et distantes entre elles, et dont sa pauvre me
avait tant besoin. C'est une navrante histoire que celle de ses
dernires annes.

Ce qu'il y a de plus triste encore, c'est de penser que, par sa faute,
la mort tait la plus heureuse issue, peut-tre la seule, hors de
cette impasse o il avait conduit sa vie. Carlyle l'avait bien vu et
l'a dit avec sa pntration morale et sa saisissante loquence: Nous
sommes ici arrivs  la crise de la vie de Burns; car les choses
avaient pris pour lui une telle tournure qu'elles ne pouvaient pas
durer longtemps. Si l'on ne devait pas esprer d'amlioration, la
nature ne pouvait plus, que pour un temps limit, continuer cette
lutte sombre et affolante contre le monde et contre elle-mme. Nous
n'avons pas de renseignements mdicaux pour savoir si une continuation
de vie tait  cette poque, probable pour Burns, et si sa mort doit
tre considre comme un vnement en partie accidentel, ou seulement
comme la consquence naturelle d'une longue srie d'vnements qui
l'avaient prcde. Cette dernire opinion parat la plus
vraisemblable, bien qu'elle ne soit nullement certaine. En tous cas,
comme nous le disions, un changement ne pouvait pas tre loign.
Trois portes de dlivrance, nous semble-t-il, taient ouvertes 
Burns: une claire activit potique, la folie ou la mort. La premire,
avec une vie plus longue, tait encore possible, bien qu'elle ne ft
pas probable; car des causes physiques commenaient  agir; et
cependant Burns avait une rsolution de fer, si seulement il avait pu
voir et sentir que non seulement sa plus haute gloire, mais son
premier devoir et le vrai remde de tous ses chagrins se trouvaient
l. La seconde tait encore moins probable, car son esprit fut
toujours parmi les plus clairs et les plus fermes. Ainsi la troisime
porte, plus douce, s'ouvrait pour lui, et il passa, non pas doucement,
cependant, rapidement, dans cette contre tranquille, o les averses
de grle et les orages de feu n'arrivent pas, et o le voyageur le
plus lourdement charg dpose enfin son fardeau[1330].

          [Note 1330: Carlyle. _Essay on Burns._]

Depuis longtemps dj sa sant tait branle. Les privations de son
enfance, ses fatigues de travail et d'amour, la continuit d'motions
d'une vhmence inoue qui, sans merci, secouaient sa machine, avaient
affaibli son corps d'une constitution robuste mais de fonctions
dsordonnes. Ses courses d'Excise par les nuits pluvieuses, ses
tracas, ses excs de boissons, l'irritation sombre et ardente qui le
dvorait, achevrent de le dlabrer. Ds le mois de juin 1794, il
crivait  Mrs Dunlop:

     J'ai bien peur d'tre sur le point de souffrir des folies de ma
     jeunesse. Mes amis mdecins me menacent d'une goutte volante,
     mais j'espre qu'ils se trompent[1331].

          [Note 1331: _To Mrs Dunlop._ 25th June 1794.]

Et six mois aprs, au commencement de 1795, il lui disait encore:

     Quelle chose pauvre est la vie! Tout rcemment j'tais un
     enfant; l'autre jour encore, j'tais un jeune homme, et dj je
     commence  sentir la fibre rigide et les jointures raides de
     l'ge s'emparer rapidement de mon corps[1332].

          [Note 1332: _To Mrs Dunlop._ Jan. 1st, 1795.]

Il n'avait que 36 ans! C'tait la vieillesse anticipe, ou plutt,
c'taient les symptmes de la maladie.

 l'assombrissement que cause chez l'homme la dcouverte des premiers
signes de la dcadence physique, s'ajouta, vers la fin de 1795, un
grand chagrin. Il perdit une petite fille de trois ans qu'il aimait de
toute la tendresse que les pres potes ressentent pour leurs filles.
L'enfant tait chtive; on l'avait envoye chez ses grands-parents,
les Armour, pour changer d'air;  l'automne, elle y tait morte. On
l'avait enterre dans le cimetire de l-bas, sans que son pre pt
l'embrasser. Ce fut pour lui un choc douloureux qui l'branla encore.
Il crivait  Mrs Dunlop dont le silence prolong l'attristait:

     Hlas! Madame, je n'ai pas le moyen, en ce moment, qu'on me
     prive d'aucun des faibles restes de mes plaisirs. Je viens de
     boire profondment  la coupe de l'affliction. L'automne m'a
     enlev ma seule fille et mon enfant chrie, et cela  une telle
     distance et en si peu de temps qu'il m'a t impossible de lui
     rendre les derniers devoirs[1333].

          [Note 1333: _To Mrs Dunlop._ 31st Jan. 1796.]

Son chagrin parat dans toutes ses lettres. La petite Elisabeth fait
penser  l'Adda de Byron,  la Julia de Lamartine et  la Lopoldine
de Victor Hugo. Il semble que cette douleur ait t rserve aux
grands potes de notre temps.

Vers le mois d'octobre 1795, une maladie, demeure assez mystrieuse,
s'abattit sur lui. Lui-mme en parle comme d'une forte fivre
rhumatismale. Currie qui, par ses tudes mdicales, tait plus  mme
de pntrer dans cette partie de sa vie, et qui avait reu les
confidences du Dr Maxwell, par qui Burns avait t soign, laisse
entendre que le mal tait d'une autre nature. Voici du reste sa
dposition technique, dans toute sa prcision et sa gravit. C'est en
mme temps ce qu'on sait de plus clair sur l'tat physique de Burns.

     Quoique naturellement d'une forme athltique, Burns avait dans sa
     constitution les particularits et les dlicatesses qui
     appartiennent au temprament du gnie. Il tait expos, depuis
     une priode trs jeune de sa vie,  cet arrt dans le progrs de
     la digestion qui rsulte d'une pense profonde et anxieuse, et
     qui est quelquefois l'effet et quelquefois la cause d'une
     dpression de vitalit. Li  ce dsordre de l'estomac, il avait
     une disposition aux migraines, qui affectait plus spcialement
     les tempes et le globe de l'oeil et qui tait frquemment
     accompagne de mouvements du coeur violents et irrguliers. Dou
     par la nature d'une grande sensibilit de nerfs, Burns tait,
     dans son systme corporel aussi bien que mental, expos  des
     impressions drgles,-- la fivre du corps aussi bien qu'
     celle de l'esprit. Cette prdisposition  la maladie, qu'une
     stricte temprance dans la dite, un exercice rgulier, un
     sommeil solide auraient pu vaincre, fut fortifie et enflamme
     par des habitudes d'une nature toute diffrente. Perptuellement
     stimule par l'alcool, sous l'une ou sous l'autre de ses diverses
     formes, l'action dsordonne du systme circulatoire devint  la
     fin habituelle, le travail de nutrition fut incapable de pourvoir
      la dperdition, et les pouvoirs vitaux commencrent  faiblir.

     Plus d'une anne avant sa mort, il y avait un dclin vident dans
     l'apparence personnelle de notre pote, et quoique son apptit se
     maintint, il sentait lui-mme que sa constitution s'abaissait.
     Dans ses moments de pense, il rflchissait avec le regret le
     plus profond  son fatal acheminement, prvoyant clairement la
     fin vers laquelle il se htait, sans avoir la force de volont
     ncessaire pour arrter ou mme ralentir sa course. Son caractre
     devint plus irritable et plus sombre; il se sauvait de lui-mme
     dans des socits, souvent de l'espce la plus basse. Et dans
     cette compagnie, on franchissait vite ce moment des runions
     joyeuses o le vin augmente la sensibilit et excite la
     bienveillance, pour arriver au moment qui est au del et sur
     lequel rgnait gnralement la passion sans contrle et sans
     frein. Celui qui souffre la pollution de l'ivresse, comment
     chappera-t-il  une autre pollution? Abstenons-nous de
     mentionner des erreurs sur lesquelles la dlicatesse et
     l'humanit tirent un voile[1334].

          [Note 1334: Currie. _Life of Burns_, p. 50.]

On a blm Currie d'avoir parl. C'est  tort, puisque c'tait la
vrit. Personne ne peut le souponner de n'avoir pas aim le pauvre
pote. S'il a mentionn ce point dlicat, avec la conscience de sa
profession, il l'a, selon sa propre expression, touch avec
tendresse[1335].Il a fait acte d'honntet et de piti, comme un
mdecin qui connat et plaint les misres humaines. C'est surtout dans
une biographie comme celle de Burns, qu'il faut de la franchise; ceux
qui, par des rticences ou des oublis, la dfigurent, la mutilent ou
la masquent, lui retirent une partie de son intrt et de son
enseignement. Ils appliquent le mensonge  la mmoire d'un homme qui
le dtesta et le mprisa par-dessus tout, et qui, avec toutes ses
fautes, eut du moins la fiert de ne pas les dissimuler et le courage
de les reconnatre. C'est une hypocrisie indigne de ce sincre
esprit[1336].

          [Note 1335: Lettre de Currie  un correspondant, cite par
          Scott Douglas, tom. VI, p. 175.]

          [Note 1336: Voir sur ce sujet pnible les demi-aveux de
          Chambers, tom. IV, p. 105, qui corroborent les paroles de
          Currie et la note de Scott Douglas, tom. IV, p. 176.]

Quoi qu'il en soit de ce mal, qu'accompagna en effet une fivre
rhumatismale, ses ravages furent terribles. Pendant les derniers mois
de 1795, la correspondance et les travaux de Burns furent interrompus.
Il resta confin  la chambre tout l'hiver et se releva bris et
vieilli. Au commencement de janvier 1796, il commenait  marcher un
peu; il crit:

     Je commenais  peine  me remettre de la perte d'une fille
     unique, d'une enfant chrie, quand je suis devenu moi-mme la
     victime d'une fivre rhumatismale qui m'a amen sur les
     frontires de la tombe. Aprs maintes semaines de lit et de
     maladie, je commence seulement  me traner a et l[1337].

          [Note 1337: _To Robert Cleghorn._ Jan. 1796.]

Et le 31 janvier, il crivait  Mrs Dunlop,  peu prs dans les mmes
termes:

     Longtemps le d a roul indcis; enfin, aprs bien des semaines
     sur un lit de maladie, il semble avoir tourn vie, et je
     commence  me traner  travers ma chambre. Une fois mme, j'ai
     t devant ma porte dans la rue[1338].

          [Note 1338: _To Mrs Dunlop._ 31st Jan. 1796.]

Ces heures de confiance n'taient pas bien solides; c'tait l'espce
de confiance qu'on montre aux autres, pendant quelque temps encore
aprs qu'elle est  peu prs morte en soi-mme; par moments, il
dsesprait de jamais se remettre compltement:

     La sant que vous me souhaitez dans votre carte de ce matin, est,
     je le pense, envole de moi pour toujours[1339].

          [Note 1339: _To Mrs Riddell._ 29th Jan. 1796]

Et quelques jours aprs il crivait  Mrs Riddel:

     Je suis si malade que j'ai  peine la force de tenir cette
     misrable plume sur ce misrable papier.

On a retrouv de lui,  cette poque, un portrait qui apporte  tous
ces dtails un saisissant commentaire. Quel changement avec celui
d'dimbourg; vingt annes d'excs et de remords auraient-elles pu
produire un tel contraste? O est le visage ouvert, jeune et confiant,
qui se dtachait sur des verdures, des collines lointaines et un ciel
pur? Par une sorte d'intuition, l'artiste  qui l'on doit cette
seconde ressemblance, au lieu de ce riant horizon, a choisi un voile
de nuages menaants et rapprochs; sur ce fond funbre, une face
vieillie, puise, dure, amre, avec une expression ombrageuse et
farouche dans les traits, tandis que le regard conserve dans sa
tristesse un fond de douceur. Sur cet ensemble flotte un air de
dfiance et d'inquitude, comme de quelqu'un qui se croit toujours
menac. L'expression de cette tte douloureuse est ineffaable; elle
vous hante imprieusement et chasse de l'esprit la figure charmante du
premier portrait[1340].

          [Note 1340: Voir sur ce portrait les deux lettres  Mrs
          Riddell, 29th Jan. 1796, et la suivante. Voir aussi dans
          l'dition de Hately Waddell la reproduction de ce portrait
          et l'expos des circonstances qui l'ont plac entre les
          mains de l'diteur. M. Hately Waddell nous a gracieusement
          permis de voir ce portrait.]

 la maladie, venait s'ajouter la gne: ses souffrances se
compliquaient de soucis. Vers la fin de 1795, il tait oblig d'crire
au collecteur Mitchell une ptre en vers, dont le manuscrit se
vendrait aujourd'hui une somme considrable, pour lui emprunter une
guine.

  Ami prouv et loyal du Pote
  Qui, sans toi, pourrait mendier ou voler,
  Hlas! hlas! le grand diable
  Et toutes ses sorcires
  Sont en train de danser gigues et reels
  Dans mes pauvres poches.

  Je voudrais insinuer modestement
  Que j'ai cruellement besoin d'une guine;
  Si vous voulez l'envoyer par la fillette,
  Ce serait trs bon;
  Et tant que mon coeur battra de sang vivant,
  Je m'en souviendrai.

  Puisse la vieille anne s'loigner, en maugrant
  De voir la nouvelle arriver gmissante
  Sous une double abondance de provisions,
  Pour toi et les tiens;
  Tandis que la paix et les joies domestiques couronnent
  Tout ce tableau.


  POST-SCRIPTUM.

  Vous avez appris comme j'ai t malmen,
  Et par la mchante mort presque emport;
  Horrible mgre! elle m'avait pris par la ceinture
  Et m'a durement secou;
  Mais par bonheur j'ai saut un sautoir,
  Et tourn un coin.

  Mais par cette sant, dont j'ai encore une part,
  Et par cette vie, dont on me promet encore un bout,
  De me tenir sain et entier j'aurai soin
  Un peu plus prudemment;
  Donc adieu folie, peau et poil,
  Une bonne fois et  toujours![1341]

          [Note 1341: _To Collector Mitchell._]

     Hlas! les promesses! Il tait donc perdu irrvocablement pour
     tre, aprs une telle leon, incapable de les tenir! Il en tait
     donc au point o la volont cesse d'agir et o, l'instrument de
     toute rsolution tant lui-mme atteint, la dernire ressource
     est brise. C'est alors la fin d'un homme! tait-ce donc la fin
     du pote?

Il semble qu'il en tait l. Il avait paru prouver un mieux pendant
les derniers jours de janvier 1796. Une de ses premires visites fut 
son endroit favori, la Taverne du Globe. Il en ressortit vers trois
heures du matin, en tat d'ivresse[1342]. Le froid tait intense;
l'air glacial le saisit et l'tourdit. Il tomba sous un passage vot
qu'on montre encore, et s'y endormit. L'humidit de l'aube le surprit
dans cet engourdissement o le corps n'a mme plus la raction
involontaire de la souffrance, et le pntra. Cet accident fut suivi
d'une attaque de rhumatisme qui le retint au lit environ une semaine;
aprs cette rechute, sa maladie renouvele fit des progrs rapides.
Alors, dit Currie, son apptit commena  dcliner, sa main trembla
et sa voix faiblit  la moindre motion ou au moindre effort. Son
pouls devint plus faible et plus rapide, et des douleurs dans les
articulations et dans les pieds et les mains le privrent de goter le
rafrachissant sommeil. Trop dcourag et trop au courant de sa
situation relle pour nourrir quelque esprance de gurison, il
songeait sans cesse  la dsolation prochaine de sa famille, et son
esprit tomba dans une continuelle tristesse. Rien n'est pnible comme
de suivre, dans les rares et courtes lettres de cette priode,
l'envahissement de cette pense d'une fin invitable et prochaine. Au
mois d'avril, il crivait  Thomson:

          [Note 1342: Currie. _Life of Burns_, p. 51.]

     Hlas! mon cher Thomson, je crains qu'il ne s'coule quelque
     temps avant que je n'accorde ma lyre de nouveau! Prs des
     fleuves de Babylone etc. Presque sans cesse depuis ma dernire
     lettre, je n'ai connu l'existence que par la pression de la
     lourde main de la maladie, et j'ai compt le temps par les
     rpercussions de la souffrance. Le rhumatisme, le froid et la
     fivre ont form pour moi une terrible Trinit dans l'Unit, qui
     fait que je ferme les yeux dans l'angoisse et que je les ouvre
     sans esprance. Je regarde ces jours printaniers et je dis avec
     le pauvre Fergusson:

       Dites pourquoi un ciel indulgent a-t-il donn
       La lumire aux dsols et aux malheureux?[1343]

          [Note 1343: _To G. Thomson._ April 1796.]

Vers le milieu de mai, il crivait  Johnson:

     Vous devez probablement penser que, depuis quelque temps, je
     vous ai ngligs vous et votre recueil, mais, hlas, la main de
     la souffrance, du chagrin et du souci s'est, pendant ces derniers
     mois, pose lourdement sur moi. L'affliction dans ma personne et
     dans ma famille a presque entirement banni cette allgresse et
     cette vie avec lesquelles je courtisais jadis la muse rustique
     de l'cosse.... Cette lente, longue et usante maladie, qui reste
     suspendue sur moi, j'en ai peur, mon toujours cher ami, arrtera
     mon soleil avant qu'il ait atteint le milieu de sa carrire et
     fera passer le Pote  des sujets bien autres et plus importants
     que d'tudier l'clat brillant de l'esprit et le pathtique du
     sentiment. Cependant, l'Esprance est le cordial du coeur humain
     et j'essaye de l'entretenir du mieux que je puis[1344].

          [Note 1344: _To James Johnson._ 18th May 1796.]

Il avait encore  cette poque des moments de confiance et, vers la
mme date il crivait  Thomson qu'il avait l'esprance que la
vivifiante influence de l't qui approchait le remettrait. Mais un
peu plus tard, la conscience de sa situation grandit en lui. Le 4
juin, il crivait  Mrs Riddel, qui lui avait conseill d'assister 
un bal donn en l'honneur du jour de naissance du roi, pour montrer
son loyalisme:

     Je suis dans un si misrable tat de sant que je suis incapable
     de montrer mon loyalisme, en aucune manire. Tortur, comme je le
     suis, de rhumatismes, j'aborde tous les visages avec une
     salutation semblable  celle de Balak  Balaam: Viens maudire
     Jacob! Viens dtester Isral![1345] Ainsi dirais-je: Viens
     maudire ce vent d'est, viens dtester ce vent du nord! Je vous
     verrai peut-tre samedi, mais je ne serai pas au bal. Pourquoi
     irais-je? L'homme ne me plat plus, ni la femme non plus[1346].
     Pouvez-vous me procurer la chanson: _Soyons tous malheureux
     ensemble?_ Si vous le pouvez, faites-le, et obligez _le pauvre
     misrable_[1347].

          [Note 1345: _Nombres._ 23-7.]

          [Note 1346: Shakspeare. _Hamlet._ Act. II, scne 2.]

          [Note 1347: _To Mrs Riddel._ 4th June 1796. Les derniers
          mots en italique sont en franais.]

Le 26 juin,  la fin du mois, il crivait  son ami Clarke une des
lettres les plus navrantes qu'il ait crites et qu'il soit possible de
lire:

     Mon cher Clarke,--toujours, toujours la victime de l'affliction!
     Si vous voyiez le corps maci qui maintenant tient cette plume
     pour vous crire, vous ne reconnatriez plus votre vieil ami. Si
     je dois jamais me rtablir, c'est le secret de Lui, le Grand
     Inconnu dont je suis la crature. Hlas! Clarke, je commence 
     redouter le pire. Pour moi-mme, je suis tranquille,--je me
     mpriserais si je ne l'tais pas. Mais la pauvre veuve de Burns,
     mais cette demi-douzaine de chers petits orphelins abandonns! Me
     voici faible comme une larme de femme! Assez de ceci! c'est la
     moiti de mon mal!

     J'ai reu votre dernire lettre contenant le billet de banque. Il
     arriva bien  point et je vous suis extrmement oblig pour votre
     ponctualit. Il faut que je vous demande une seconde fois la mme
     obligeance. Soyez assez bon pour m'envoyer un second billet _par
     retour du courrier_. J'espre que je puis vous le demander sans
     que vous en soyez gn et cela m'obligera srieusement. S'il faut
     que je m'en aille, je laisserai derrire moi quelques amis que je
     regretterai tant que la conscience me restera. Je sais que je
     vivrai dans leur souvenir.

     Adieu, cher Clarke! Que je vous revoie jamais est, je le crains,
     hautement improbable[1348].

          [Note 1348: _To James Clarke._ June 26th, 1796.]

On voit, d'aprs cette lettre, que la gne n'tait pas loin, puisqu'il
n'y avait entre elle et la maison qu'une aussi faible somme. Par une
rgle cynique et barbare de l'Excise, le traitement des employs
incapables de continuer le service tait rduit de moiti[1349]. Burns
ne devait plus maintenant avoir que 35 livres par an, au moment o sa
maladie rclamait plus de dpenses. Pour achever le dsarroi, sa femme
se trouvait enceinte, sur le point de s'aliter, incapable de le
soigner. Et cinq enfants dans cette maison,  travers laquelle se
tranait le spectre vot du pote. Quel tableau et comme on comprend
ses cris d'angoisse!

          [Note 1349: Currie. _Life of Burns_, p. 53.]

       *       *       *       *       *

Dans cette misre, va et vient, attentive, active et silencieuse, une
aimable figure, la dernire des figures de femmes que son souvenir
voquera. C'est une jeune fille de dix-huit ans, une orpheline, la
soeur d'un des jeunes confrres de Burns[1350]. Elle s'appelait Jessy
Lewars et son nom restera doucement harmonieux dans le langage
cossais. Elle habitait presque en face, et voyant l'abandon de cette
pauvre demeure, elle traversa la rue. Pendant tous ces longs mois,
elle fut l'Ange de la maison. Elle soigna tout le monde avec un
dvouement infatigable. Elle fut pour les enfants une soeur ane, et
pour la mre, une jeune soeur. Quant au pote lui-mme, elle fut sa
dernire vision de grce et de jeunesse, une prsence bienfaisante et
consolatrice. Grce  elle, les nuages menaants qui l'enveloppaient
de toutes parts, ne furent pas sans leur bordure argente. Un
biographe anglais l'a heureusement compare  la petite fe qui porta
au lit galement lamentable de Henri Heine quelques heures
d'apaisement.

          [Note 1350: R. Chambers, tom. IV, p. 194.]

Et lui, dans sa gratitude, reprit sa plume que sa main avait peine 
tenir et composa en son honneur ses dernires pices, presque les
seules de cette priode. Mais, mme pour cette pure enfant, son coeur
ne sut pas perdre sa longue accoutumance de revtir ses penses de
mots d'amour, et sa reconnaissance prit la forme d'une dclaration. On
dirait qu'il ne connaissait pas d'autre faon d'enchaner dans des
vers un nom fminin. Il la prit pour rendre immortel celui de la jeune
fille qui le soignait. Il faut se rendre compte de cette fiction
potique et dgager le sentiment de sa forme convenue, pour qu'en
lisant ces pices charmantes l'tonnement n'interrompe pas
l'admiration.

  Voici la sant de qui j'aime chrement;
  Voici la sant de qui j'aime chrement;
  Tu es douce comme le sourire de rencontre des amoureux,
  Et tendre comme leur larme d'adieu, Jessy!

  Bien que tu ne doives jamais tre  moi,
  Bien que l'espoir mme me soit refus,
  Dsesprer pour toi est plus doux
  Que tout le reste au monde,--Jessy.

  Je suis triste dans ce jour gai et brillant,
  Car sans espoir, je songe  tes charmes;
  Mais bienvenu soit le rve du doux sommeil,
  Car, alors, je suis berc dans tes bras,--Jessy.

  Je devine, par ton cher sourire anglique,
  Je devine par tes yeux o passe l'amour;
  Mais pourquoi exiger le tendre aveu
  Contre le dur, le cruel dcret de la Fortune,--Jessy.

  Voici la sant de qui j'aime chrement!
  Voici la sant de qui j'aime chrement!
  Tu es douce comme le sourire de rencontre des amoureux,
  Et tendre comme leur larme d'adieu,--Jessy[1351].

          [Note 1351: _A Health to one I lo'e dear._]

Un matin, il lui dit que, si elle voulait lui jouer l'air qu'elle
prfrait, il lui mettrait des paroles. Elle s'assit  l'pinette et
joua plusieurs fois un air de vieille chanson. Il l'couta jusqu' ce
que son oreille en fut bien pntre, et quelques instants aprs il
donna  Jessy les vers suivants. C'tait une pense dlicate
d'envelopper de mots grce auxquels elle deviendrait immortelle, l'air
naf auquel son me candide avait pris le plus souvent plaisir.

  Si tu tais dans le vent froid,
  Sur cette plaine, sur cette plaine,
  Mon plaid contre l'air irrit
  T'abriterait, t'abriterait;
  Ou si le dur vent du malheur
  Soufflait sur toi, soufflait sur toi,
  Ton abri serait sur mon sein,
  Tout  toi seule, tout  toi seule.

  Si j'tais dans la plus sauvage solitude,
  Si noire et nue, si noire et nue,
  Le dsert serait un Paradis
  Si je t'avais, si je t'avais;
  Ou si j'tais monarque du globe,
  Roi prs de toi, roi prs de toi,
  Le plus pur joyau de ma couronne
  Serait ma reine, serait ma reine[1352].

          [Note 1352: _O wert thou in the cauld Blast._]

Avant de mourir, il voulut lui laisser un souvenir.  la fin de juin,
il crivit  Johnson pour lui demander les quatre volumes de sa
collection. Voulez-vous tre assez obligeant pour me les faire
parvenir par la premire voiture, car je suis anxieux de les avoir
bientt! Il les lui offrit avec ces vers:

  Ils sont  toi ces volumes, douce Jessy,
  Et avec eux prends la prire du pote,
  Que le destin, sur sa plus belle page,
  Avec ses bienveillants et ses meilleurs prsages
  D'avenir heureux, inscrive ton nom.
  Avec la bont native, un nom sans tache,
  Un peu de dfiance qui veille et qui n'ignore pas
  Que le mal existe et que l'homme est trompeur,
  Nous trouvons ici-bas toutes les joies innocentes,
  Et tous les trsors de l'esprit;
  Que ce soit l ta protection et ta rcompense;
  Ainsi prie ton fidle ami, le barde[1353].

          [Note 1353: _Inscription to Miss Jessy Lewars, on a copy of
          the Scots Musical Museum, presented to her by Burns._]

Jessy Lewars vcut jusqu'en 1855. Elle fut honore  cause de sa bont
pour Burns. Quand elle mourut, elle fut enterre tout auprs de lui et
 l'ombre de son monument. Un voyageur qui visitait le cimetire de
Dumfries, un jour de pluie, voyant toutes les tombes mouilles,
except celle de Jessy Lewars que le mausole du pote abritait, se
rappela la strophe o il lui promettait de la protger contre l'air
irrit.

       *       *       *       *       *

Ses amis rattachaient leur dernier espoir  un changement d'air. On
lui conseilla les bains de mer, l'exercice dans la campagne. Il partit
le 4 juillet pour Brow, hameau d'une douzaine de chaumires, sur les
bords solitaires de l'estuaire de la Solway[1354]. On lui trouva une
chambre dans la seule auberge du pays[1355], frquente surtout par
les conducteurs de troupeaux qui descendent vers le sud. L'endroit est
triste et cart, au bord de longues grves dsertes, laves par des
mares troubles et jauntres.  l'autre extrmit de la vie, il
revoyait cette mlancolie des embouchures de rivires qu'il avait
connue  Irvine. Mais cette fois il n'y avait plus de rvolte en lui
contre la dsolation des choses; sa propre tristesse tait au del de
toutes celles que la nature peut prsenter.

          [Note 1354: Currie. _Life of Burns_, p. 51.]

          [Note 1355: Mac Dowal. _History of Dumfries_, p. 609.]

Il se trouva que Mrs Riddel tait dans les environs, pour raison de
sant. Le lendemain de son arrive, elle le pria de venir dner avec
elle. Elle lui envoya sa voiture, car il tait incapable de marcher.
Elle a laiss, dans une lettre cite par Currie, les impressions de
cette dernire entrevue.

     Son aspect me frappa quand il entra dans la chambre. L'empreinte
     de la mort tait marque sur ses traits. Il semblait dj toucher
     au bord de l'ternit. Son premier salut fut: Eh bien, Madame,
     avez-vous quelque commission pour l'autre monde? Je lui rpondis
     que je ne savais lequel de nous deux y serait le plus tt et que
     j'esprais qu'il vivrait encore pour crire mon pitaphe,
     (j'tais alors dans un trs faible tat de sant). Il me regarda
     en face avec un air de grande bont et exprima ce qu'il
     ressentait  me voir si malade, avec sa sensibilit habituelle. 
     table, il mangea peu ou rien et se plaignit que son estomac ft
     entirement dlabr. Nous emes une longue et srieuse
     conversation sur sa situation prsente et sur le terme prochain
     de toutes ses inquitudes terrestres. Il parla de sa mort sans la
     moindre ostentation de philosophie, mais avec fermet et motion,
     comme d'un vnement qui devait arriver trs rapidement, et qui
     le proccupait surtout parce qu'il laissait ses quatre jeunes
     enfants sans protection, abandonns, et sa femme dans une
     situation si intressante--elle s'attendait de jour en jour 
     accoucher du cinquime. Il mentionna, avec une fiert et une
     satisfaction visibles, les promesses de gnie de son fils an et
     les marques flatteuses d'approbation qu'il avait reues de ses
     matres. Il insista particulirement sur les esprances qu'il
     concevait de la conduite et du mrite futurs de ce garon. Son
     anxit pour sa famille semblait peser lourdement sur lui. Elle
     tait peut-tre augmente par la rflexion qu'il n'avait pas fait
     pour elle tout ce qu'il lui aurait t facile de faire.

     Abandonnant ce sujet, il tmoigna un grand souci de sa renomme
     littraire et particulirement de la publication de ses oeuvres
     posthumes. Il dit qu'il savait bien que sa mort ferait quelque
     bruit, et que le moindre fragment de ses crits serait remis  la
     lumire, contre lui, au dtriment de sa rputation future; que
     des lettres et des vers, crits avec une libert excessive et
     malsante et qu'il dsirerait srieusement voir ensevelis dans
     l'oubli, seraient passs de main en main, par une sotte vanit ou
     la malveillance, lorsque la crainte de son ressentiment ne serait
     plus l pour les retenir, pour empcher les censures de la
     malignit ou les sarcasmes de l'envie de rpandre leur poison sur
     son nom. Il regretta d'avoir crit mainte pigramme sur des
     personnes contre lesquelles il ne nourrissait aucune inimiti et
     dont il serait afflig de blesser la rputation; et maintes
     pices potiques sans mrite qui, craignait-il, seraient lances
     dans le monde, charges de toutes leurs imperfections.  ce point
     de vue, il regretta d'avoir diffr de mettre ses papiers en
     ordre. C'tait maintenant un effort dont il tait incapable.

     Il soutint la conversation avec beaucoup de suite et d'animation.
     J'avais rarement vu son esprit plus puissant et plus calme. Il y
     avait frquemment une vivacit considrable dans ses saillies, et
     il y en aurait eu davantage encore si l'inquitude et la
     tristesse que je ne pouvais dissimuler n'avaient refroidi la
     veine de plaisanterie qu'il semblait dispos  suivre.

     Nous nous quittmes vers le coucher du soleil, le soir de cette
     journe (5 juillet). Je le revis le lendemain, et nous nous
     sparmes pour ne plus nous rencontrer[1356].

          [Note 1356: Currie. _Life of Burns_, p. 51.]

La misre le poursuivait dans cette dernire retraite de ses embarras
et de ses humiliations. La seule nourriture qu'il supportt encore
tait une sorte de bouillie de farine d'avoine avec laquelle on lui
faisait prendre du vin de Porto pour le soutenir. Sa provision de vin
s'puisa; l'aubergiste chez lequel il restait n'en vendait pas. Bien
que marchant avec peine, il alla jusqu' l'auberge du village voisin,
et, posant une bouteille vide sur le comptoir, il en demanda une
pleine. Quand on la lui eut apporte, il murmura  voix basse 
l'htelier que le diable tait entr dans sa bourse et qu'il en
tait le seul locataire[1357]. Puis prenant le cachet de sa montre,
il voulut le donner en gage. Le cachet vaudrait maintenant une
fortune. Il l'avait fait faire exprs et sur ses indications, c'tait
un cachet de pote: sur un champ d'azur, un buisson de houx avec les
pipeaux et la houlette de berger en sautoir. Une alouette des bois
chantait au-dessus, perche sur un rameau de laurier. Il y avait deux
devises: l'une en chef: _Notes agrestes des bois_; l'autre, en base:
_Mieux vaut humble buisson que pas d'abri_. C'tait son blason de
noblesse potique et sa faon de dire qu'il buvait dans son
verre[1358]. L'htelire, voyant qu'il se prparait  le dtacher,
frappa du pied avec indignation pour l'en empcher, et le mari,
entrant dans son sentiment de gnrosit, poussa avec douceur le
pauvre pote vers la porte. De plus en plus, il voyait le dnment
s'approcher de lui. Il crivait  son ami Cunningham:

          [Note 1357: Mac Dowall. _History of Dumfries_, p. 611.]

          [Note 1358: Voir pour ce cachet la lettre  _Alex.
          Cunningham_, 3rd March 1794.]

     Hlas! mon ami, j'ai peur qu'avant peu la voix du barde ne soit
     plus entendue parmi vous! Ces huit ou dix derniers mois, j'ai t
     souffrant, quelquefois couch, quelquefois debout; mais pendant
     ces trois derniers mois, j'ai t tortur par un horrible
     rhumatisme qui m'a rduit presque  la dernire extrmit. Vous
     ne me reconnatriez pas si vous me voyiez maintenant. Ple,
     maci et si faible qu'il me faut parfois une aide pour me lever
     de ma chaise;... ma gat, partie! partie!... Mais je n'ai pas le
     courage de parler davantage  ce sujet. Les mdecins me disent
     que ma dernire et ma seule chance est de prendre des bains de
     mer, la campagne et le cheval. Le diable de l'affaire est ceci:
     quand un employ de l'Excise est en inactivit, son salaire est
     rduit  35 livres au lieu de 50. De quelle faon, au nom de
     l'conomie, pourrais-je, avec 35 livres, me nourrir moi-mme, et
     nourrir un cheval  la campagne avec une femme et cinq enfants 
     la maison? Je vous mentionne ceci parce que je voulais vous
     demander d'employer votre influence et celle de tous les amis que
     vous pourrez rassembler, afin d'obtenir des Commissaires de
     l'Excise qu'ils m'accordent mon traitement intgral. Je pense que
     vous les connaissez tous personnellement. S'ils ne m'accordent
     pas cela, il faudra que je dpose mes comptes et que je m'en
     aille vritablement en _pote_[1359]. Si je ne meurs pas de
     maladie, il faudra que je prisse de faim[1360].

          [Note 1359: En franais.]

          [Note 1360: _To Alex. Cunningham._ 7th July 1796.]

Le Conseil de l'Excise dcida que le pote conserverait son traitement
intgral, mais il n'en fut pas inform  temps et cette angoisse ne
lui fut pas pargne[1361].

          [Note 1361: Voir Lockhart, _Life of Burns_, p. 287.--Scott
          Douglas, tom. VI, p 197 en note, et l'extrait d'une lettre
          de l'Inspecteur Findlater adresse au _Glascow Courier_ en
          1834 et reproduite en partie par R. Chambers, tom. IV, p.
          192.]

Les bains de mer apportrent quelque soulagement  ses souffrances; il
ne parat pas cependant en avoir conu grand espoir; les quelques
lettres qui restent de lui sont de courts adieux ou quelques
recommandations dernires. Le 10 juillet, il crivait  son frre:

     Cher frre, ce sera une triste nouvelle pour vous d'apprendre
     que je suis dangereusement malade et qu'il n'est pas
     vraisemblable que j'aille mieux. Un rhumatisme invtr m'a
     rduit  un tel tat de faiblesse, et mon apptit est si
     compltement disparu, que je puis  peine me tenir sur mes
     jambes. Je suis depuis une semaine aux bains de mer et je
     resterai ici ou chez un ami  la campagne, pendant tout l't.
     Que Dieu garde ma femme et mes enfants; si je leur suis enlev,
     ils seront pauvres, en vrit. J'ai contract une ou deux dettes
     srieuses, en partie par suite de ma maladie qui dure depuis bien
     des mois, en partie par suite de dpenses irrflchies, quand je
     suis venu en ville; cela leur enlvera trop du peu que je leur
     laisse entre vos mains. Rappelez-moi  ma mre[1362].

          [Note 1362: _To Gilbert Burns._ 10th July 1796.]

C'tait son dernier baiser  la pauvre vieille mre qui avait par lui
connu de grands chagrins et une grande fiert. C'tait son dernier
adieu au bon Gilbert, au compagnon, au confident, au vrai ami de
jadis. De ces deux frres qui s'taient tant aims, l'un d'eux, homme
de gnie, se mourait dans le dnment; l'autre, homme d'honntet et
de travail, luttait contre le besoin.

Il se proccupait de la position de sa femme abandonne  Dumfries et,
le mme jour, il crivait  son beau-pre, le matre-maon de
Mauchline:

     Au nom du ciel, si vous avez souci de la sant de votre fille et
     de ma femme, je vous en conjure, trs cher Monsieur, crivez 
     Fife,  Mrs Amour, de venir, si elle le peut; ma femme pense
     qu'elle a encore une quinzaine devant elle. Les mdecins
     m'ordonnent, _si je tiens  la vie_, d'avoir recours aux bains de
     mer et au sjour  la campagne; il y a dix mille chances pour une
     que je serai  plus de douze milles d'elle quand l'heure viendra.
     Quelle situation pour elle, la pauvre fille, sans un ami prs
     d'elle  un moment si srieux.

     Je suis depuis une semaine  la mer, et bien que je croie en
     avoir tir quelque bien, j'ai cependant des craintes srieuses
     que cette affaire sera dangereuse sinon fatale[1363].

          [Note 1363: _To James Armour._ July 10, 1796.]

Le 12, il crivait  Mrs Dunlop, qui laissait maintenant ses lettres
sans rponse, ces quelques lignes d'adieu, touchantes, sans amertume,
sans un reproche et toutes pleines du souvenir d'une longue amiti:

     Madame, je vous ai crit si souvent sans recevoir de rponse,
     que je ne vous drangerais plus, sans les circonstances dans
     lesquelles je me trouve. Une maladie qui a longtemps pes sur
     moi, en toute probabilit, va bientt m'envoyer au-del de cette
     frontire d'o aucun voyageur ne revient[1364]. L'amiti dont
     vous m'avez pendant de nombreuses annes honor tait une amiti
     trs chre  mon me. Votre conversation et spcialement votre
     correspondance taient pour moi hautement intressantes et
     instructives. Avec quel plaisir j'avais coutume de dchirer le
     cachet! Ce souvenir ajoute une pulsation de plus  mon pauvre
     coeur palpitant!... Adieu!!![1365]

          [Note 1364: Shakspeare. _Hamlet._]

          [Note 1365: _To Mrs Dunlop._ 12th July 1796]

Il laissait paratre par des rflexions mlancoliques, mais trs
calmes, qu'il n'ignorait pas o il en tait. Il tait all prendre le
th chez la veuve du ministre d'une paroisse voisine. Son aspect
altr avait produit un silence sympathique. Le soir tait radieux,
et, par la fentre, le soleil couchant entrait dans sa chambre. La
fille du ministre, qui tait grande admiratrice de Burns, craignant
que cette lumire ne ft trop forte pour lui, se leva pour baisser les
stores. Il devina ce qu'elle allait faire et, la regardant avec un air
de grande douceur, il la remercia en ajoutant: Oh! laissez-le
briller, il ne brillera plus longtemps pour moi.

       *       *       *       *       *

Ce sjour dans cette solitude, sur une grve immense et nue, fut pour
le pote comme une retraite, une prparation, avant la mort. Il savait
que son arrt tait prononc, que son heure tait marque et
prochaine.

Il entrait dans ces jours solennels, pleins dj d'ternit, qui
relvent plus de la mort que de la vie. Que celle-ci semble brve
alors! C'tait hier la maison du mont Oliphant et la dure jeunesse, le
sjour  Irvine et la rencontre de Brown, les annes d'apprentissage
de Lochlea, les premires amours, les premires chansons, et Tarbolton
avec ses runions maonniques! C'tait hier Mossgiel, et ses mois
lumineux, pour lesquels une reconnaissance vit au fond de son coeur,
l'orage de Jane Armour et la fuite prpare, et le coup de soleil de
gloire. C'tait hier l'apothose d'dimbourg, la ville affole de lui,
la rencontre de Clarinda; puis une priode pnible dont il ne se rend
pas bien compte, mais o il sent que quelque chose aurait pu mieux
tourner. C'est plus prs encore, Ellisland, les revers, les joies et
les tourments des nouveau-ns, les annes amres de Dumfries. Et dj
le terme! Que tout cela tient peu de place! Cette vie qui,  l'autre
extrmit, comme une tapisserie tendue, semblait si longue et si belle
avec sa dcoration de dsirs et d'espoirs, est maintenant comme une
tapisserie replie, un tas petit et confus, sans signification, toutes
ses scnes rduites et dformes, prt  tre enlev. Oui, c'est dj
le terme! Avec cette promptitude, la ncessit dsesprante de mourir
est venue. Et pourtant il n'est qu'au bord de la maturit! Il n'a que
37 ans! Il aurait besoin de vivre pour les siens! Il porte encore tant
de posie en soi! Hlas! voici dj les paisses tnbres, l'ombre de
la mort est sur ses paupires, et le monde n'apparat plus que comme
un paysage qui blmit et se fond dans un crpuscule.

Il est possible de pntrer plus avant dans les mditations de ces
dernires journes. Presque tous les hommes ont les mmes penses en
ces suprmes instants. Dans l'vanouissement de la vie, tant de choses
jadis importantes et souhaitables sont  prsent chtives,
indiffrentes. Tous ces dsirs, ces inquitudes, ces intrts, ces
entreprises, ces jouissances, ces attachements, ces ambitions, pour
lesquels nous nous sommes montrs si diligents, tout ce tumulte, que
cela est insignifiant! Nos passions, si ardentes jadis, sont comme les
cendres de campements quitts, et leur suite ne sert plus qu'
marquer notre chemin vers cet endroit d'o elles semblent vaines. Tout
a pli, tout est dcolor, tout s'en va, tout est ombre et vanit! Et
nanmoins, dans cette disparition, un sentiment longtemps subordonn
sort de ce simulacre de notre existence, et prend de la force  mesure
qu'elle s'efface, une inquitude grandissante et forte, comment cette
vanit a t employe. Ce doute finit par absorber la vie elle-mme;
il ne subsiste plus d'elle que cette anxit. trange contradiction!
L'usage de ce rien oblitr nous devient redoutable. Ce qui faisait la
vie est dissip en fume, en air invisible; mais le regret des actions
mauvaises, le repentir des souffrances infliges, le douloureux
tonnement d'avoir tortur d'autres mes pour si peu, se lvent. La
substance de nos jours a disparu; il n'en existe plus que l'intention;
elle seule semble constituer tout notre pass.

Son me tait bien faite pour prouver fortement ces impressions.
L'inanit de ce monde est le thme de la doctrine presbytrienne dont
il avait, malgr tout, t nourri; et son robuste esprit, capable de
s'emparer des choses, l'tait aussi de les mesurer. Dans les instants
o il ne s'enivrait pas d'elle, il avait toujours considr la vie
comme peu. Il y avait longtemps qu'il avait compar l'homme  un petit
faisceau de passions, d'apptits et de caprices[1366]. Le lien qui les
retenait ensemble en lui allait se dnouer. Il n'en tait pas
davantage. D'ailleurs les joies sont si rapides! Il y avait longtemps
aussi qu'il avait dit:

          [Note 1366: _The Author's Journal._ 15th June 1788.]

     Hlas! qui peut dsirer de nombreuses annes! qu'est-ce sinon
     traner l'existence jusqu' ce que nos joies expirent
     graduellement et nous laissent dans une nuit de dtresse; comme
     les tnbres qui effacent l'une aprs l'autre les toiles, de la
     face de la nuit, et nous abandonnent, sans un rayon de
     consolation, dans le dsert hurlant[1367].

          [Note 1367: _To Mrs Dunlop._ Oct. 1792.]

S'il avait tout ce qu'il faut pour trouver mprisable l'affairement de
nos quelques ans, il avait en mme temps une sagacit et une
susceptibilit morales qui devaient lui rendre cruel l'examen du
pass. Il avait toujours eu, probablement par suite de l'ducation
paternelle, un vif sentiment de ses fautes. Les cris de repentir
clatent  chaque instant dans ses lettres et sont dchirants. Sa
conscience avait toujours t pour lui une torture.

     Il n'y a rien, dans la fabrique de l'homme, qui semble aussi
     inexplicable que cette chose appele conscience. Si ce chien,
     dont les glapissements sont si gnants, avait le pouvoir
     d'empcher le mal, il pourrait tre utile; mais, au dbut de
     l'acte, ses faibles efforts sont aux bouillonnements de la
     passion ce que les jeunes geles d'un matin d'automne sont 
     l'ardeur sans nuage du soleil levant. Et les mouvements
     tumultueux de la mauvaise action ne sont pas plutt passs, que,
     parmi les amres consquences de notre folie, dans le tourbillon
     mme de notre horreur, se dresse la conscience qui nous dchire
     avec les sentiments des maudits[1368].

          [Note 1368: _To Peter Stuart._ Feb. 1787.]

Ces regrets, dont sa correspondance est seme, pour sincres qu'ils
fussent, manquaient de quelque chose; ils taient trop personnels. Il
paraissait regretter ses garements, pour lui plus que pour les
autres. Mais les approches de la mort ne sont pas gostes. Dans le
dpouillement progressif de notre individualit, la considration
d'autrui prend du relief et s'avance vers nous. Burns put avoir alors
le plein discernement des douleurs qu'il avait causes. Hlas! elles
taient nombreuses: les regards attrists de son pre expirant, les
larmes,  plusieurs reprises renouveles, de sa mre, le chagrin
install  son propre foyer, des coeurs dchirs, des vies compromises
ou perdues, Jenny Clow mourante dans une mansarde, Anna Clark chez sa
soeur; par dessus tout l'image de la douce fille des Hautes-Terres,
dont il n'avait eu le courage de confier l'histoire  personne. Ce
secret surtout tait sa blessure profonde. tait-il possible qu'il et
cr tant de douleurs! Est-ce lui qui avait caus ces afflictions?
C'est l'instant o nous reviennent les amertumes que nous avons
verses aux autres. C'est la dfaite de l'homme par sa conscience.
Dans la dissolution de son tre, il sent clairement la mprise de la
personnalit; il est plus prs de l'existence commune; elle pntre et
gmit en lui, en sorte qu'il souffre des souffrances qu'il lui a
faites. Lamentable aveuglement! C'est donc pour cette figure creuse et
fugitive qu'il a inflig ces sacrifices! Et rien,  coeur dsabus, 
coeur qui s'largit dans la diminution de sa vie, rien pour compenser
ces blessures et ces pleurs, que la poussire d'une bienveillance
gnrale et des souhaits ineffectifs de bonheur universel!

Ses rflexions ne s'attardaient pas dans le pass; elles se tournaient
vers le futur immdiat. Dans cette calme crainte, qui est en face de
la mort la seule contenance d'une me courageuse et rflchie, qui
peut empcher sa pense de prendre les devants, de le prcder vers
ces ombres? Mme dans les esprits les plus obscurs et les plus
grossiers, mme en ceux qui ne se sont jusque-l nourris que de bas
rel, il se fait un effort pour rassembler un peu de clart et de
confiance. Ils prouvent le besoin d'un viatique pour la tnbreuse
aventure. Nul doute que, pendant les mditations de ces journes
solennelles, Burns n'ait essay de rassembler ce qu'il pouvait y avoir
en lui de croyance parse et d'en tirer une lumire. Eut-il, avant
d'tre entran, une conviction sur laquelle appuyer son dpart de
toute chose? Ces heures suprmes que continrent-elles? la foi? ou une
esprance plus vague, un peut-tre optimiste? ou les troubles de
l'anxit? ou l'arrt d'une ngation?

Il avait, il le dit lui-mme, t trs loin dans le doute. Ensuite il
s'tait rapproch d'un sentiment religieux, qui nanmoins n'tait pas
la foi. Il ne semble pas avoir cru  la Rvlation. Il parle du Christ
avec rvrence, mais sans adoration. Il le considre comme un
intermdiaire d'origine divine. Il n'est pas trs ais de dfinir
clairement comment il le concevait. C'est d'ailleurs une confusion qui
existe chez tous ceux qui, sans trancher nettement pour l'humanit ou
la divinit, essayent un compromis entre les deux et, substituant au
mlange des deux natures, un mlange incomprhensible de termes divins
et humains, remplacent la foi par du mysticisme philosophique. Ce
n'tait pas le cas chez Burns: son esprit tait plus simple et moins
exerc aux extases. Il est vraisemblable qu'il hsitait  aller
jusqu'au bout. Il n'avait pas, du reste, les donnes du problme. La
figure du Christ restait pour lui inexplicable, quoiqu'il lui reconnt
quelque chose de surhumain.

     L'tre suprme a plac l'administration immdiate de toutes ces
     choses, pour des fins sages et bonnes, connues de lui seul, entre
     les mains de Jsus-Christ, un grand personnage, dont nous ne
     pouvons comprendre la position envers lui, mais dont le rapport
     envers nous est celui d'un guide et d'un sauveur, et qui, si
     notre endurcissement et nos fautes n'y font obstacle, nous
     conduira tous,  la fin, par des voies diverses et des moyens
     divers,  la flicit[1369].

          [Note 1369: _To Clarinda._ Jan. 8th, 1788.]

Et ailleurs il disait:

     Jsus-Christ, toi le plus aimable des personnages! J'ai confiance
     que tu n'es pas un imposteur et que ta rvlation de scnes
     heureuses d'existence, au-del de la mort et de la tombe, n'est
     pas une des nombreuses duperies qui, coup sur coup, ont t
     pratiques sur le crdule genre humain. J'ai confiance que, en
     toi, toutes les familles de la terre seront bnies parce
     qu'elles seront runies dans un meilleur monde, dans lequel tous
     les liens qui ont attach les coeurs entre eux, dans cet tat
     prsent d'existence, nous seront bien plus chers, chers au-del
     de ce que nous pouvons concevoir[1370].

          [Note 1370: _To Mrs Dunlop._ 13th Dec. 1789.]

Et encore ceci qui est peut-tre plus probant:

     J'irai plus loin et j'affirmerai que, d'aprs la sublimit,
     l'excellence, la puret de sa doctrine et de ses prceptes, avec
     lesquels toute la sagesse et la science accumules de nombreux
     sicles antrieurs ne sauraient entrer en parallle, quoique, _en
     apparence_, il fut lui-mme le plus obscur et le plus illettr de
     notre espce,  cause de cette raison, Jsus-Christ manait de
     Dieu[1371].

          [Note 1371: _To Mrs Dunlop._ 21st June 1789.]

Manifestement ce ne sont pas l des paroles de croyant. Ce n'est pas
ainsi qu'on approche le double mystre de la Trinit et de
l'Incarnation, ces ineffables tabernacles de la Foi. Pour les fidles,
la relation du Christ, vis--vis du Dieu-Pre, est dfinie,
indiscutable comme une lumire, encore que l'intelligence ne comprenne
pas comment cette lumire s'est produite. L'homme qui s'exprime ainsi
sur Jsus-Christ n'est pas envelopp du respect terrifiant du dogme;
il ne se sent pas en prsence du Fils de Dieu, du Sauveur prdit, du
Mdiateur, de la Victime cleste, de l'Agneau divin; il n'est pas en
posture d'adoration. Encore est-il utile de remarquer que ces passages
sont crits  des femmes pieuses, dont il ne voulait pas offenser
ouvertement la croyance: le premier  Clarinda, les deux autres  Mrs
Dunlop. Ce sont les seuls passages o paraisse le nom du Christ, et
ils datent de plusieurs annes avant sa mort.

 dfaut d'une foi assure et prcise, il s'tait fait une religion 
son usage. Il y avait t amen par des considrations  peu prs
exclusivement humaines, par l'autorit du consentement universel et
l'unanimit de la race  imaginer un au-del.

     La Religion, ma chre Amie, est la vraie consolation! une solide
     croyance en un tat futur d'existence; proposition si
     manifestement probable, que, en mettant la rvlation de ct,
     toutes les nations et tous les peuples, aussi loin que les
     recherches ont pntr, y ont cru fermement, d'une faon ou d'une
     autre, depuis 4000 ans.

     En vain voudrions-nous raisonner et prtendre que nous doutons.
     Je l'ai fait moi-mme jusqu' un point trs audacieux. Mais quand
     j'eus rflchi que j'tais en opposition avec les plus ardents
     souhaits et les plus chres esprances des hommes bons, et que je
     rompais en visire avec la croyance humaine de tous les sicles,
     je fus honteux de ma propre conduite[1372].

          [Note 1372: _To Mrs Dunlop._ 6th Sept. 1789.]

Et autre part, il semble moins tre frapp de la vrit de la Religion
que de son utilit. On dirait qu'il la considre surtout comme une
faon de traverser la vie.

     Cependant je suis tellement convaincu qu'une foi inbranlable
     dans les doctrines de la religion est ncessaire, non seulement
     en ce qu'elle fait de nous des hommes meilleurs, mais encore en
     ce qu'elle a fait des hommes plus heureux, que je prendrai bon
     soin que votre petit filleul et toutes les petites cratures qui
     me nommeront pre les apprennent[1373].

          [Note 1373: _To Mrs Dunlop._ 22nd Aug. 1792.]

De ces motifs s'tait forme en lui une croyance vague, conjecturale,
ne d'aspirations plutt que de raisonnements. C'tait un disme
optimiste,  la faon de celui de Rousseau, moins solide pourtant. Il
ne s'tait pas organis en lui: il n'tait pas tabli sur une analyse
psychologique et difi par une suite de dductions, comme la
_Profession de foi du Vicaire Savoyard_. C'tait quelque chose de
moins logique, de moins cohrent, de mouvant. C'tait un souhait qu'il
prenait pour une conviction, sans y apporter de preuves, sans
l'essayer mme, et autour duquel flottaient par instants comme des
lambeaux de la foi de son enfance. Le passage suivant, de beaucoup le
plus explicite et le plus complet qu'il ait crit sur ce sujet, peut
tre considr comme l'expos thorique de sa conception religieuse.

     La Religion, mon honore amie, est srement une chose simple,
     puisqu'elle concerne galement les ignorants et les savants, les
     pauvres et les riches. Qu'il existe un tre suprme,
     incomprhensible, auquel je dois mon existence; que cet tre
     doive connatre intimement les oprations et le dveloppement des
     ressorts intrieurs et la conduite extrieure, qui en est la
     consquence, de cette Crature qu'il a faite, ce sont l, je
     pense, des propositions videntes par elles-mmes. Qu'il y ait
     une distinction relle et ternelle entre le vice et la vertu, et
     partant que je sois une crature responsable, que, d'aprs la
     nature apparente de l'me humaine aussi bien que d'aprs
     l'imperfection vidente, que dis-je? l'injustice certaine de
     l'administration des choses,  la fois dans le monde moral et
     matriel, il doive y avoir une scne d'existence rtributive
     au-del de la tombe, ce sont l des vrits qui doivent, je
     pense, tre reconnues par tous ceux qui se donnent un instant de
     rflexion[1374].

          [Note 1374: _To Mrs Dunlop._ 21st June 1789.]

C'est,  premire vue, une profession de foi suffisante pour guider
dans la vie et soutenir devant la mort. En effet des hommes ont vcu
et sont morts fortement avec ce credo. Mais une simple formule ne
suffit pas; elle ne prend de consistance que par l'effort de
dmonstration, et d'tendue que par l'effort d'analyse, auxquels nous
la soumettons; elle n'a d'action que par les convictions partielles et
les applications quotidiennes que nous en tirons, par les combinaisons
que nous en faisons avec les actes de notre vie. Une croyance ainsi
obtenue peut avoir des soubassements dfectueux; comme ils reposent
sur la nature mme de celui qui l'a difie, elle est pour lui
irrfutable, et possde l'autorit et l'effet de la vrit. C'est
ainsi qu'une vie peut s'appuyer sur une doctrine incomplte ou fausse
et en recevoir son harmonie.

Mais la dclaration religieuse de Burns tait loin de remplir ces
conditions; elle n'tait rellement qu'une formule. Elle manquait de
solidit et de cohsion intellectuelles, car elle n'avait t l'objet
d'aucun effort, elle n'tait taye sur aucune critique pralable, et
soutenue par aucun raisonnement latral. C'tait en somme une ide
accepte par un procd analogue  celui de la foi, de laquelle il
avait lagu ce qui blessait sa raison ou gnait sa passion. Elle
manquait d'efficacit morale, et c'tait un autre effet de la mme
cause. N'ayant pas t dtaille, subdivise, n'ayant subi aucun
examen, ni personnel comme celui de certains philosophes, ni collectif
et traditionnel comme celui d'une glise, elle restait  l'tat
nbuleux; elle n'tait pas rglemente, pas codifie; il n'en sortait
rien de dfini, rien d'impratif, pas un prcepte positif, applicable.
Elle ne fut jamais pour lui une source d'nergie morale, un livre de
discipline, elle fut sans action sur sa vie.  aucune des crises o
un contrle suprieur peut nous soutenir ou nous rprimer, on ne la
voit paratre. Elle ne semble pas avoir comport  ses yeux de
sanction bien nette. La sanction du chtiment n'y figure pas. La seule
qu'il y introduise est une rcompense, tenue en rserve pour ceux qui
possdrent pendant leur vie une bont gnreuse et une certaine
disposition bienveillante envers toutes les cratures, quelles
qu'aient d'ailleurs t les fautes qu'ils aient commises.

     Pauvre Fergusson! s'il y a une vie au-del de la tombe, ce qui
     existe, j'en ai la confiance, et s'il y a un Dieu qui gouverne
     toute la Nature, ce qui existe, j'en suis sr, tu gotes
     maintenant l'existence dans le monde glorieux, o le seul mrite
     du coeur est ce qui distingue l'homme; o les richesses, prives
     de leur puissance d'acheter le plaisir, retournent  la matire
     sordide d'o elles sont nes; o les titres et les honneurs ne
     sont plus que les rveries abandonnes d'un songe vain; et o
     cette lourde vertu, qui est l'effet tout ngatif d'une stupidit
     paisible, et ces folies imprudentes, quoique souvent
     dsastreuses, qui sont les aberrations invitables de la frle
     nature humaine, seront jetes galement dans l'oubli comme si
     elles n'avaient jamais exist[1375].

          [Note 1375: _To Peter Stuart._ Aug. 1789.]

En ralit, c'tait simplement une religion d'imagination, moins
encore, une aspiration, un souhait. Il n'a fait que demander  un tat
futur la continuation de la vie prsente, de ce mode de vie qui tait
tout pour lui: l'amour, et aprs celui-ci, l'amiti. Il avait besoin
de croire que les tendresses et les affections d'ici-bas ne priraient
pas, et, de ce rve, il avait fait une religion, ou il avait cr une
religion pour raliser ce rve. Le dogme principal et on peut dire le
dogme unique tait cette esprance dans une runion cleste. Le
passage suivant manifeste bien l'origine sentimentale et le champ trs
limit de cette foi:

     Comme presque toutes mes opinions religieuses viennent de mon
     coeur, je suis merveilleusement sduit par l'ide que je pourrai
     conserver un tendre commerce avec l'ami chrement aim, et avec
     la matresse encore plus chrement aime qui s'en est alle pour
     le monde de l'esprit[1376].

          [Note 1376: _To Dr Moore._ 28th Feb. 1791.]

Ce n'tait gure qu'une faon de prolonger la vie actuelle, la vie
terrestre qu'il vivait avec tant d'intensit. On a vu  propos de Mary
Campbell combien cette rverie lui tait familire.

Il est trop vident qu'au moment des dtresses, une religion de cette
sorte ne pouvait tre d'aucune utilit. Elle manquait trop de
prcision et de certitude; elle tait trop distante et trop vague.
Tant que les maux sont loigns de nous, une foi flottante semble un
remde suffisant: l'ide de la foi contrebalance l'ide du mal. Mais
quand le mal prend corps, se manifeste en maux particuliers qui nous
treignent, il faut, pour qu'il naisse un soulagement, que cette foi
s'exprime elle aussi en actes individuels, et qu'une suite de combats
singuliers s'engage entre ses secours et nos souffrances. Cela est 
ce point qu'on ne conoit gure une religion protectrice, sans rite et
sans prire. Une me ne s'appuie pas sur de l'abstrait: elle a besoin
d'invoquer quelqu'un. Il faut qu' ses gmissements une voix rponde,
et un cho, ft-il celui d'un monde, ne lui suffira jamais. Et, par
ailleurs, il manquait  cette foi plus encore. Elle n'avait jamais eu
d'exigence. Pour qu'une croyance fasse quelque chose pour nous, il
faut que nous ayons fait quelque chose pour elle. C'est en nous
contraignant  ses prceptes que nous avons pris conscience de sa
puissance; plus nous lui avons offert, plus elle nous rassure; elle
est forte de ce qu'elle a obtenu de nous, et elle nous rend en soutien
ce que nous lui avons donn en sacrifice. La croyance de Burns ne lui
avait impos aucun devoir, elle ne pouvait lui fournir aucun refuge.

Encore si cette foi, telle quelle, avait t fixe, invariable. Mais
elle tait brise par des fluctuations de doute. C'tait une surface,
une glace, qui se rompait par moments, quitte  se reformer ensuite.

     J'ai tout le respect possible pour le monde d'outre-tombe dont on
     parle tant, et je souhaite que ce que la pit croit et la vertu
     mrite puisse tre une ralit[1377].

          [Note 1377: _To Robert Ainslie._ June 30th 1788.]

Et ailleurs:

     Peut-il tre possible que, lorsque je me dmettrai de cet tre
     frle et fivreux, je me trouve encore dans un tat d'existence
     consciente! Quand le dernier hoquet de l'agonie aura annonc que
     je ne suis plus,  ceux qui m'ont connu et aux quelques-uns qui
     m'ont aim; quand le cadavre froid, roide, inconscient, affreux,
     sera rendu  la terre pour tre la proie de reptiles immondes et
     pour devenir avec le temps le sol qu'on foule aux pieds; serai-je
     encore tide de vie, voyant et vu, chrissant et chri?  vous,
     vnrables sages, et saints Flamines, y a-t-il de la probabilit
     dans vos conjectures, de la vrit dans vos histoires d'un autre
     monde au-del de la mort; ou bien sont-elles toutes galement des
     visions sans fondement et des fables fabriques? S'il y a une
     autre vie, elle ne doit tre que pour ceux qui furent justes,
     bienveillants, aimables, humains; quelle pense flatteuse, alors,
     est un monde  venir! Plut  Dieu que je le crusse aussi
     fermement que je le souhaite ardemment![1378]

          [Note 1378: _To Mrs Dunlop._ 13th Dec. 1789.]

N'est-ce pas l,  proprement parler, le doute? Quand l'affirmation
n'est pas absolue, elle perd sa vertu de scurit. Carlyle a dit: Il
n'a pas de Religion.... Son coeur,  la vrit, est anim d'un
tremblement d'adoration, mais il n'y a pas de temple dans son
entendement. Il vit dans l'obscurit et dans l'ombre du doute. Sa
Religion, aux meilleurs moments, est un souhait anxieux; comme celle
de Rabelais, un grand Peut-tre[1379].  son dernier moment, il
pouvait rpter avec la mme angoisse son cri d'interrogation qui lui
revenait souvent:

          [Note 1379: Carlyle. _Essay on Burns._]

                    Dites-nous,  morts,
       Aucun de vous, par piti, ne trahira-t-il le secret
       De ce que vous tes, de ce que nous serons bientt?

     Mille fois j'ai adress cette apostrophe aux fils disparus des
     hommes, mais pas un seul n'a jug convenable de rpondre  la
     question.  si quelque spectre courtois voulait parler! Mais
     cela ne se peut: vous et moi, mon amie, devons faire l'exprience
     par nous-mmes[1380].

          [Note 1380: _To Mrs Dunlop._ 22nd Aug. 1792.]

Ainsi il ne pouvait attendre de ce qu'il avait de sentiments religieux
ni consolation, ni rvlation. Le mystre restait pour lui
impntrable; aucune voix ne lui avait rvl ce qui se cache de
l'autre ct du voile obscur derrire lequel s'engouffrent tous les
hommes. En face de la redoutable preuve, il arrivait avec les seules
ressources de la raison et de l'nergie humaine. Il se prsentait
stoquement, avec ce dilemme, qui est comme un pis aller, et qui est
le dernier mot de notre intelligence quand nous lui demandons de
l'assurance pour nous offrir  la dissolution.

     Vous et moi sommes souvent tombs d'accord que la vie en somme
     n'est pas un grand bienfait. La fin de la vie, aux yeux du
     raisonnement, est

       Sombre comme fut le chaos, avant que le jeune soleil
       N'ait t ramass en globe, ou avant qu'il ait essay ses rayons
        travers l'obscurit profonde.

     Mais un honnte homme n'a rien  craindre. Si nous gisons dans la
     tombe, l'homme tout entier comme un morceau de mcanisme bris,
     pour y pourrir avec les mottes de terre de la valle, c'est bien;
     du moins c'est la fin de la peine, du souci, de l'angoisse et des
     besoins. Si cette partie de nous qu'on appelle l'Esprit survit 
     la destruction apparente de l'homme--loin de nous les prjugs et
     les contes de vieilles femmes! Chaque sicle et chaque nation a
     une collection diffrente d'histoires; et comme la multitude est
     toujours faible, elle a souvent, peut-tre toujours, t trompe.
     Un homme qui a conscience d'avoir rempli un rle honnte parmi
     ses semblables--mme en admettant qu'il ait pu tre par moments
     le jouet des passions et des instincts--cet homme s'en va vers un
     grand tre inconnu, qui n'a pu avoir d'autre dessein, en lui
     communiquant l'existence, que de le rendre heureux; qui lui a
     donn ces passions et ces instincts et qui en connat bien la
     force[1381].

          [Note 1381: _To Robert Muir._ 7th March 1788.]

Cette impression se confirme encore lorsque, en lisant ses dernires
lettres, on remarque qu'elles sont toutes tournes du ct de la
terre, qu'elles ne contiennent que des adieux et pas une lueur
d'esprance. On dit qu'il avait emport une Bible dans cette solitude.
S'il l'ouvrit, son esprit ne porta pas vers les chapitres d'une tendre
lumire o il est parl du royaume des cieux; il s'arrta plutt au
livre douloureux o Job entrevoit:

  Le pays des tnbres et de l'ombre de la mort,
  Pays d'une obscurit profonde,
  O rgnent l'ombre de la mort et la confusion,
  Et o la lumire est semblable aux tnbres[1382].

          [Note 1382: Job.]

Et ces derniers jours furent d'une infinie tristesse, devant ce vaste
estuaire, o cette rivire, qui a t un ruisseau clair et bondissant,
se meurt, lente et trouble, dans les vases et les sables, et disparat
dans l'immense ocan, sur le sein duquel les soleils s'teignent.

       *       *       *       *       *

Cependant, sans autre soutien que le sentiment de sa dignit, on a vu
qu'en prsence de la mort, il fut vraiment, bravement et noblement un
homme. Toute cette partie de sa vie, si elle est douloureuse  ce
point qu'on ne peut la retracer sans motion, est belle, en vrit. Ce
qui frappe dans les souvenirs de ceux qui l'ont connu en ses derniers
temps, c'est l'air de bont avec lequel il regarde ces gens qui vont
continuer  vivre. Il semble qu'une grande douceur ft descendue en
lui, et que sa sympathie, qui avait toujours en quelque chose de
fougueux et de capricieux, ft devenue plus calme et plus rgulire.
Et dans toutes ses lettres d'adieu, quelle noble et simple faon de
prendre cong de la vie! Rien d'exagr. Il ne dissimule pas la
tristesse naturelle  l'homme qui voit arriver sa destruction. Mais la
rsignation et la fermet  travers lesquelles elle se fait jour la
rendent presque sereine. On voit ici ce qu'il avait de meilleur, le
fond de haute humanit qui existait en lui. La souffrance l'avait
pur; la maladie, dpouill de ses passions; le voisinage de la mort
lui donnait un apaisement prcurseur du grand repos; il tait dans une
de ces ombres que projettent devant eux les vnements qui approchent.
Mme les aveux de ses fautes passes deviennent paisibles, comme s'il
avait eu confiance dans la mesure qui se ferait entre ses erreurs,
d'un ct, et de l'autre les efforts qu'il avait faits pour les viter
et les regrets qu'il avait ressentis de les avoir commises. La seule
partie encore tourmente dans son esprit tait l'anxit pour sa
famille.

Sa vie se serait acheve dans cette tranquillit relative si un
dernier accident n'en avait surexcit la fin. Il reut d'un homme de
loi de Dumfries une lettre rclamant le paiement de sept livres dix
shellings qu'il devait  un marchand de draps pour son uniforme de
volontaire. Il ne semble pas qu'elle contnt aucune menace de
poursuites lgales; on l'a du moins prtendu depuis. Mais, en cosse,
une lettre de ce genre est gnralement considre comme un
commencement d'excution de la part d'un crancier. Burns en fut
extraordinairement affect. La tristesse de son esprit, le sens
d'impuissance que donne la maladie, la souffrance du dnment dans
lequel il se trouvait, tous les cauchemars de la misre, furent
exasprs par cette malheureuse communication. Son esprit malade se
peupla de chimres encore plus noires que la ralit. Il perdit la
tte, se vit saisi, emprisonn. Les deux lettres qu'il crivit le mme
jour tmoignent de son affolement. Il crivait  Thomson:

     Aprs toutes mes fanfaronnades d'indpendance, la maudite
     ncessit m'oblige  implorer de vous la somme de cinq livres. Un
     cruel gredin de drapier,  qui je dois un compte, ayant mis dans
     sa tte que je suis mourant, a commenc une procdure et
     m'enverra infailliblement en prison. Envoyez-moi, au nom de Dieu!
     envoyez-moi cette somme, et cela, par le retour du courrier.
     Pardonnez-moi cette insistance, mais les horreurs de la prison me
     rendent  moiti fou. Je ne vous demande pas cela gratuitement,
     car lorsque la sant me reviendra, je vous fais la promesse et je
     prends l'engagement de vous fournir pour quinze livres du plus
     fin genre de chansons que vous ayez vu.... Pardonnez-moi!
     Pardonnez-moi!...[1383]

          [Note 1383: _To George Thomson._ 12th July 1796.]

Et  son cousin James Burness de Montrose, il envoyait le mme appel
pathtique:

     Mon cher cousin, quand vous m'offrtes une aide d'argent, je
     pensais peu que j'en aurais si tt besoin. Un gredin de drapier,
      qui je dois une note considrable, se mettant en tte que je
     suis mourant, a commenc une procdure contre moi et enverra
     infailliblement en prison mon corps maci. Voulez-vous tre
     assez bon pour me prter, et cela par retour du courrier, dix
     livres?  James, si vous connaissiez la fiert de mon coeur, vous
     me plaindriez doublement. Hlas! je ne suis pas accoutum 
     mendier! Le pire est que ma sant s'amliorait bien et le mdecin
     m'assure que la tristesse et le dcouragement sont la moiti de
     mon mal. Devinez mes terreurs quand cette affaire est venue! Si
     elle tait rgle, je serais, je le pense, aussi bien que
     possible. Quel langage emploierai-je avec vous? oh! ne me faites
     pas dfaut! Mais l'ordre maudit de la puissante ncessit....
     Pardonnez-moi de vous le rappeler encore une fois--par retour du
     courrier. Sauvez-moi des horreurs de la prison!... Je ne sais pas
     ce que j'ai crit. Le sujet est trop horrible; je n'ose pas y
     jeter les yeux de nouveau.--Adieu![1384]

          [Note 1384: _To James Burness._ July 12th, 1796.]

Ainsi, jusqu'au dernier moment, ces mots: les horreurs de la prison
qui avaient si douloureusement rsonn dans toute sa vie, le
hantaient. Ils l'avaient terrifi  Lochlea; ils l'avaient poursuivi 
Mossgiel; ils avaient rsonn  Ellisland, et voici qu'ils le
ressaisissaient jusque sous l'aile de la mort. Il fut tu par eux
comme son pre. Le choc de cette nouvelle dtermina une recrudescence
de fivre, et, comme s'il renonait  tout espoir de gurison, il
voulut retourner  Dumfries. Il convient d'ajouter que son cousin
James Burness et Thomson envoyrent immdiatement les sommes qu'il
demandait. Mais, quand l'argent arriva, il tait au-del de toutes les
tribulations de ce monde, l o, enfin, les mchants ne tourmentent
plus personne et o les fatigus trouvent le repos[1385].

          [Note 1385: Job 3. 17.]

       *       *       *       *       *

Il quitta Brow le lundi 18 juillet, dans une voiture qu'on lui avait
prte. Quand il en descendit,  Dumfries, il fallut le soutenir pour
qu'il pt faire le court chemin qui le sparait de sa maison[1386].
Sa femme fut tellement frappe du changement survenu en lui qu'elle
demeura sans parole[1387]. Dans la ville, l'motion tait grande.
Cunningham dit que Dumfries avait l'aspect d'une ville assige. On
savait que le pote national tait mourant, et l'anxit, non
seulement des riches et des gens instruits, mais encore celle des
ouvriers et des paysans dpassait toute croyance. Quand deux ou trois
personnes taient runies, la conversation n'tait que de lui. On ne
se souvenait plus que de ses qualits et de son gnie[1387].

          [Note 1386: Allan Cunningham. _Life of Burns_, p. 125.]

          [Note 1387: _Memoranda of Mrs Burns_, recueillis par Mr Mac
          Diarmid.]

Le jour de son retour, il eut encore le courage d'crire  son
beau-pre, Mr Armour, un pressant appel:

     Cher Monsieur, au nom du ciel! envoyez Mrs Armour immdiatement
     ici. Ma femme s'attend d'heure en heure  s'aliter. Dieu bon!
     Quelle situation pour elle, pauvre fille, sans un ami! Je suis
     revenu des bains de mer aujourd'hui, et mes amis mdecins
     voudraient presque me persuader que je vais mieux; mais, je pense
     et je sens que ma force est partie, que la maladie me sera
     fatale![1388]

          [Note 1388: _To James Armour._ 18th July 1796.]

Ce sont les derniers mots qu'il ait crits. Il n'avait plus que quatre
jours  souffrir. Un tremblement l'avait saisi; sa langue tait
dessche; il tomba dans le dlire[1389]. Il avait conscience de
cette infirmit, dit sa femme, et il me demanda de le rappeler  lui
quand il divaguait[1390]. Pour assurer le repos ncessaire dans la
maison, on avait envoy les enfants chez Mr Lewars, en face. Jessy
Lewars avait repris son poste de dvouement et de double charit.
Quelques voisins, ses compagnons de l'Excise, le venaient voir. Le
second jour, la fivre augmenta. Le troisime, il appela son frre, et
cria d'une voix forte et rapide: Gilbert! Gilbert![1390] Le matin du
jeudi 21 juillet, il devint visible qu'il touchait  sa fin. Le
docteur Maxwell, qui fut admirable de dvouement, avait veill une
partie de la nuit et tait parti. Il ne restait dans la chambre que
deux voisins. On envoya chercher les enfants pour voir une dernire
fois leur pre. Les pauvres petits se tenaient rangs autour de son
lit. L'an de ses fils conserva un souvenir distinct de cette scne,
et il racontait que les derniers mots de son pre avaient t une
excration murmure contre l'homme de loi dont la lettre avait t,
pour ses derniers moments, l'ponge trempe de fiel et de
vinaigre[1391]. Puis graduellement et avec calme, il descendit dans
son dernier repos.

          [Note 1389: Currie. _Life of Burns_, p. 52.]

          [Note 1390: _Memoranda of Mrs Burns_, recueillis par Mr Mac
          Diarmid.]

          [Note 1391: R. Chambers, tom. IV, p. 210.]

Quand la nouvelle se rpandit dans la ville, le deuil fut
public[1392]. Les volontaires de Dumfries dcidrent qu'ils
enterreraient leur illustre camarade avec les honneurs militaires. Le
rgiment de milice du comt d'Angus et le rgiment de cavalerie des
Cinque Ports, alors en garnison  Dumfries, offrirent leur coopration
pour rendre le service plus solennel et plus imposant. Les principaux
habitants de la cit et des environs rsolurent de former une
procession funbre. Un vaste concours de peuple s'assembla,
quelques-uns de trs loin, pour assister aux obsques du pote
national[1393].

          [Note 1392: Currie. _Life of Burns_, p. 58.]

          [Note 1393: Mac Dowal. _History of Dumfries_, p. 615.]

Le corps resta expos dans son cercueil dans la petite chambre o il
avait rendu le dernier soupir. La maladie l'avait amaigri; mais la
mort l'avait peu chang. Son front large et ouvert tait ple et
serein; ses cheveux noirs taient lgrement teints de gris. On avait
rpandu autour de lui des herbes et des fleurs[1394]. Le dimanche
soir, 24 juillet, le cercueil fut transport  l'Htel-de-Ville. Le
lendemain  midi, par un temps ml, comme la vie humaine, d'averses
et de soleil[1395], le convoi funbre se dirigea du ct du cimetire
de Saint-Michel. Les rues taient garnies de troupes, et les grosses
cloches des glises tintaient par intervalles, pendant que la
procession s'avanait. Elle tait conduite par un peloton de vingt
volontaires de la compagnie du pote, en grand uniforme et les armes
renverses. Le cercueil tait port et entour par des soldats de la
mme compagnie, un crpe au bras gauche. Ensuite venaient les parents
du pote et les notables de la ville et du Comt. Enfin, arrivaient le
reste des volontaires et une escorte militaire. Le convoi avanait
lentement aux sons majestueux de la marche funbre de Sal. Quand on
arriva  la porte du cimetire, le peloton d'honneur, selon
l'ordonnance, forma la haie, la tte appuye sur les fusils renverss.
 travers cette double range, le cercueil fut port. Quand il fut
dans la terre, le peloton d'honneur se rangea le long de la fosse et
tira trois voles. Toute la crmonie fut grande et solennelle[1396].

          [Note 1394: Allan Cunningham. _Life of Burns_, p. 128.]

          [Note 1395: _From the Diary of the late Mr William Grurson_,
          donn par Hately Waddell. Appendice, p. XLVI.]

          [Note 1396: Voir pour les dtails des funrailles de Burns:
          Currie, _Life of Burns_, p. 52.--Allan Cunningham, _Life of
          Burns_, p. 126.--Les extraits du _Dumfries Journal_ du mardi
          26 juillet 1796 donns par Scott Douglas, tom. VI, p.
          208.--Mac Dowal, _History of Dumfries_, p. 615.--Sur le
          monument de Burns dans le cimetire de Dumfries, voir les
          _Memorials of St.-Michael's the old Parish churchyard of
          Dumfries_, par Mr Mac Dowall, chap. VIII.]

Pendant que le service funbre emplissait la ville de sa tristesse et
que les cloches tintaient pour l'enterrement de son poux, Jane Armour
mettait au monde un fils qui, us avant de natre par les motions de
sa mre, mourut en bas-ge[1397].

          [Note 1397: Currie. _Life of Burns_, p. 52.]

Ainsi le tumulte de ces jours tourments tait abattu, et ce coeur
agit en repos, pour toujours. Mais ce paysan tait une figure qui
devait vivre dans la mmoire des hommes, et sa vie reste un sujet
d'tonnement et de rflexions. Elle est souvent mal juge pour des
motifs opposs: par excs d'indulgence ou excs de svrit.

Certains biographes, soit par candeur naturelle, soit par prjug
national, soit par besoin de prdication, ont tent de faire de Burns
une crature inoffensive et sans souillure. Ils ignorent ou ils
cachent ses mauvaises actions. Ils crent un homme vertueux et parfait
dont la carrire est exemplaire. Comment n'a-t-on pas vu qu'on enlve
ainsi au drame de sa vie sa tragique beaut, son intrt, sa leon et
une partie de son mrite? Les candides qui veulent ainsi, en dpit de
tout, innocenter ceux qu'ils admirent feront bien de ne pas
s'approcher de cette existence. Dans un sentiment louable, ils la
dfigurent et la faussent. Ils se rendent coupables eux-mmes d'une
altration de la vrit.

Mais que d'autres s'en approchent encore moins; les rigoureux, les
stricts, les svres, les vigilants, les inflexibles, les indigns,
les inexorables, les impeccables, les extrieurement exacts, les
contrits, les irrprhensibles, les partisans de la voie troite, ceux
qui nettoient le dehors de la coupe et du plat, mais dont l'intrieur
est plein de mchancet[1398], toute la race des pharisiens, les
_unco' good_,

          [Note 1398: Luc XI. 39.]

   vous qui tes si bons vous-mmes,
  Si pieux, et si saints,
  Vous n'avez rien  faire qu' noter et raconter
  Les fautes et la folie de votre voisin[1399].

          [Note 1399: _Address to the Unco' Good or the Rigidly
          Rightuous._]

Comment pourraient-ils parler d'une existence comme celle-ci, pleine
de dfaillances, mais rachetes par des clarts qu'ils ne peroivent
pas? Elle ne saurait tre pour les violents d'entre eux qu'une
occasion de scandale, de rprobation et d'anathme; et pour les
sournois qu'une occasion de fausse commisration et de fiel doucereux.
D'ailleurs,  quelle vie humaine peuvent-ils toucher, puisqu'aucune
n'est exempte de faute et qu'une faute aux yeux de ces purs suffit 
gter une vie?  quelle vie peuvent-ils toucher, puisqu'ils ne
comprennent pas que le repentir efface et renouvelle tout, comme le
printemps change en bourgeons les feuilles mortes amasses au pied des
arbres? En vrit, ils ne peuvent parler de rien d'humain; car ce ne
sont pas des hommes:

  Celui qui n'est pas apais par le repentir,
  N'est ni du Ciel ni de la Terre[1400].

          [Note 1400: Shakspeare.]

Qu'elles restent donc  l'cart ces mes honorables qui font profession
de n'excuser rien; ces mes rigoureuses qui ont regard partout, sauf en
elles-mmes, o elles auraient appris  redouter leur propre jugement;
ces mes gtes de malveillance qui vont dans la vie, ramassant le mal
d'autrui, pareilles  ces misrables courbs qui ne voient du travail et
de l'activit des grand'routes que les ordures qu'ils emportent en leur
panier! Qu'elles restent  l'cart ces mes assez dchues pour ne jamais
accueillir la Bont, ou plutt dont la Bont se dtourne! Leur
chtiment, parce qu'elles ont fait du mal leur unique proccupation et
leur aliment, est que le mal devient leur substance, qu'elles meurent
dans un empoisonnement, une dcomposition morale, comme finiraient des
tres qui ne se seraient jamais repus que de pourritures. C'est pourquoi
il a t dit qu'elles ressemblent  des spulcres blanchis qui
paraissent beaux au dehors et au dedans sont pleins d'ossements de morts
et de toute espce d'impurets[1401]. Et si ces paroles semblent trop
vives, qu'on se souvienne que celui qui a t, pour notre occident, le
crateur et le divin pote de la charit, a oubli sa mansutude et pris
un esprit de colre, pour parler de la race des hypocrites qui paient la
dme de la menthe, de l'aneth et du cumin et laissent ce qui est le plus
important dans la loi: la justice, la misricorde et la fidlit. Et
qu'on se rappelle galement qu'il trouvait leur crime plus abominable
que tous les autres, et qu'il fit toujours paratre plus d'indignation
et un zle plus amer contre cette prtendue svrit pharisaque que
contre les dsordres les plus normes des publicains et des femmes
prostitues de Jrusalem[1402]. Qu'ils restent donc  l'cart! Ils sont
inaptes  juger le pote. Il les a abhorrs par dessus tout; il a t un
de ceux qui les ont chtis des lanires les plus coupantes. Sa
poussire doit frmir de colre quand ils s'entretiennent de lui.

          [Note 1401: Mathieu, XXIII. 27.]

          [Note 1402: Bourdaloue. _Sermon sur la Svrit
          vanglique._]

C'est dans d'autres conditions d'esprit qu'il faut apprcier une vie
comme celle de Burns et, on peut le dire, toutes les vies. Il est
ncessaire d'tablir premirement en soi cette conviction que
l'histoire d'un caractre, comme celle d'un organisme ou celle d'un
monde, n'est pas une page blanche, un repos de puret, mais un
quilibre oscillant de vie et de mort, un combat de bien et de mal, le
pnible dgagement d'un peu de mieux hors de beaucoup de dsordre, le
mlange d'ombre et de rayons dont sont faites les annes et o roule
l'univers. Aucune vie, pas plus qu'aucune poque, ne ralise le bien.
Elles ont rempli leur office lorsqu'elles ont conquis et lgu quelque
progrs; ce qui les juge n'est pas l'endroit o elles s'arrtent, mais
ce qu'elles ont fait de chemin. Le vrai jugement sur tout homme, c'est
donc que le bien attnue et compense le mal; qu'une faute, plusieurs,
ne ruinent pas une me o les bons efforts dominent; qu'une vie est un
ensemble dont il faut prendre l'effet gnral, l'intention et pour
ainsi dire la moyenne.

Au-dessus de cette pense, il est prudent d'asseoir encore cette
rserve qu'une seule action est infinie et le noeud d'une multitude de
choses tandis que notre vision est un pauvre instrument, une pince
troite et maladroite, qui accroche  peine deux ou trois fibres, dans
cet cheveau, o par milliers se croisent et se mlent les motifs, les
intentions, les illusions, les ignorances, les aspirations, les
insuffisances et les fatalits. Nous ignorons les profondeurs d'un
acte, ignores de celui mme qui l'accomplit;  plus forte raison, les
profondeurs d'une vie. Burns avait compris tout ce qui nous chappe
dans la conduite des autres.

  Jugez doucement votre frre, l'homme,
  Plus doucement encore la femme, votre soeur;
  Encore qu'ils puissent errer un peu,
  Se dvoyer est chose humaine;
  Un point reste toujours obscur:
  Le motif _pourquoi_ ils ont agi;
  Et tout aussi impuissante tes-vous  savoir
  Combien peut-tre ils le regrettent.

  Celui qui a fait le coeur, c'est lui seul
  Qui, dfinitivement, peut nous juger;
  Il connat toutes les cordes--leurs sons divers,
  Tous les ressorts,--leurs pousses diverses.
  Soyons donc muets devant la balance,
  Nous ne pourrons jamais l'ajuster;
  Ce qui a t accompli, nous pouvons en partie le peser:
  Nous ne savons pas ce qui a t rprim[1403].

          [Note 1403: _Address to the Unco' Good or the Rigidly
          Rightuous._]

Il est obligatoire d'apporter, devant un fait moral, au moins les
mmes prcautions et les mmes dfiances que devant un fait physique.
Dans le plus minuscule de ceux-ci, les dessous sont inscrutables, les
racines innombrables. Ce sera peut-tre un jour le bienfait spirituel
de la science, et sa plus solide contribution  la morale, que
d'enseigner au monde social les conditions d'vidence et la timidit
d'affirmation.

Et aprs qu'on aura rflchi de cette manire et plac son
intelligence au vritable point d'o il est permis de considrer son
semblable, il est encore au-dessus de tout cela de comprendre que
l'indulgence est non-seulement notre plus sage maintien parce qu'il
est le plus modeste; mais qu'elle est encore la plus haute position
intellectuelle, parce qu'elle est la plus vaste, et que voir une faute
dans un horizon de pardon, c'est respecter doublement la vrit, car
c'est placer ce que nous savons dans sa relation avec ce qui s'tend
ignor de nous. Heureux et plus clairvoyants encore, et en ralit
plus gnralisateurs et plus synthtiques, sont ceux qui voient
naturellement avec bont, qui ont reu la bienveillance comme un gnie
et une faon d'tre, ainsi qu' d'autres est chue la beaut! Ceux-l
seuls sont proches de la vie, et leur discours de pardon est,
au-dessus mme de la prire, le plus noble des bruits humains actuels.
C'est avec une telle prparation qu'il faut juger autrui,  moins
d'tre un mchant.

Celui qui reposait dans le cimetire de Dumfries avait t un homme
dans le sens entier du mot, avec tout ce qu'il entrane de qualits et
de faiblesses. C'tait une nature fougueuse, qui se prcipitait dans
le mal comme dans le bien, par gnrosit d'me ou exigence
d'instincts. Il avait une personnalit violente et imprieuse, dont le
sentiment a eu la primaut sur toute sa vie. Elle se manifestait par
deux traits caractristiques, qu'il avait bien saisis lui-mme en
lui-mme: l'orgueil et les passions, lesquelles furent les matresses
et les conductrices de sa vie.

     Je suis, comme la plupart des gens de mon mtier, un tre
     trangement capricieux comme un feu-follet; la victime, trop
     frquemment, de beaucoup d'imprudence et de beaucoup de folies.
     Mes deux lments sont l'_orgueil_ et la _passion_. J'ai essay
     d'humaniser le premier et de le changer en intgrit et en
     honneur; la seconde fait de moi, jusqu'au plus ardent degr
     d'enthousiasme, un fanatique en amour, en religion, en
     amiti--sparment ou tous ensemble selon l'inspiration[1404].

          [Note 1404: _To Clarinda._ 28th Dec. 1787.]

Cet orgueil fut la source en lui de beaucoup de bonnes et de mauvaises
choses. Il lui inspira l'ide de sa force, une attitude noble en face
du succs aussi bien que de la misre, le sentiment, par lui
virilement chant, qu'un homme ne vaut que sa valeur propre, une
dignit et une fiert qui le sauvegardrent toujours. D'un autre ct,
comme il tait frmissant et ombrageux, il le rendit pniblement
sensible  une quantit de petits froissements,  de petites
ngligences,  de petites ingalits extrieures, qu'il eut d
ddaigner. En l'exasprant sur ces riens, en lui faisant regarder la
vie comme mal rpartie, il le poussa  la dnigrer,  se placer en
dehors d'elle,  la braver,  devenir mcontent et cynique. Quant 
l'lment de passion, il tait fait des emportements d'un temprament
ardent et des rves d'une belle imagination. Il naissait de son corps
et de son esprit. Quelques-uns de ses biographes le reprsentent comme
conduit par ses sens et expliquent ses fautes par un conflit entre ses
dons spirituels et une constitution charnelle et terrestre[1405].
C'est mal savoir de quoi sont faites les amours de potes. Il y eut
bien autre chose dans les passions de Burns; il y avait de la posie
et des jeux du coeur dans les aventures qui ont t les plus funestes
 sa vie et qui sont les plus lourdes  son nom. Il tait d'ailleurs
violent et excessif en tout. Ses colres taient terribles. Cette
force d'impulsion le mena par saccades, devanant les rflexions, et
prcdant les remords. Mais il lui doit ce mrite qu'il fut toujours
sincre et franc. C'est une qualit que ses ennemis mme lui
reconnaissaient et que lui reconnaissent encore ceux de ses biographes
qui sont le moins disposs  l'indulgence envers lui. Avec ce mlange
dangereux de qualits et de dfauts, on pourrait lui appliquer les
vers qu'il avait crits sur un homme dont la nature n'tait pas, 
certains gards, sans ressemblance avec la sienne, sur Charles Fox:

          [Note 1405: Principal Shairp. _Burns_, chap. VIII.]

  Dou d'un savoir si vaste et d'un jugement si ferme,
  Qu'aucun homme, avec la moiti, ne pourrait aller de travers;
  Dou de passions si puissantes et de caprices si brillants,
  Qu'aucun homme, avec la moiti, ne pourrait aller droit[1406].

          [Note 1406: _Sketch inscribed to Charles James Fox._]

Pour modrer et diriger ces violences, il aurait fallu une solide
discipline morale. Elle lui fit dfaut entirement: il n'eut pas de
doctrine et il n'avait pas de volont. Il fut constamment le jouet de
ses passions. Il ne s'est pas une fois retourn contre elles, pour
leur tenir tte. Il n'a jamais eu de consolidation de caractre. Il a
t, en somme, une nature de rceptivit, avec des ractions trs
nergiques. Son coeur a t un carrefour o les vents de tous les
horizons ont pass, se sont rencontrs et combattus. La ligne de sa
vie est le trac bris d'une suite de hasards et d'accidents. La
vivacit incomparable de la sensation actuelle, qui est la grande
qualit de sa production littraire, fut le grand vice de sa conduite.
Il tait saisi, entran par elle irrsistiblement. Les motions, en
passant par lui, l'emportaient. Il appartenait toujours tout entier au
prsent, sans souci de l'avenir et, quelquefois, sans assez de
souvenir du pass. De l des moments o il semble qu'il ait eu l'oubli
trop facile, des revirements brusques qui ont un air d'ingratitude,
comme dans ses vers contre Mrs Riddell. Sa gnrosit elle-mme
n'existait que dans ce qu'elle a de spontan et d'impulsif. La
gnrosit prolonge et rflchie, le sacrifice, n'apparat pas en
lui.  peine peut-on dire qu'elle se fait jour dans son mariage avec
Jane Armour. Encore fut-ce l un acte si soudain qu'il peut tre
considr comme une impulsion: on sait d'ailleurs ce qu'il dura. Il a
t comme un arbre qui jette son feuillage  toutes les rafales,
faisant natre de lui-mme des tourbillons, dans lesquels il est perdu
et qui lui drobent le ciel.

Comme sa personnalit tait forte et dominatrice, cette soumission aux
exigences des instincts ou des imaginations l'a souvent conduit dans
ce qui fut le dfaut de sa vie: l'gosme. C'tait un gnreux
goste, un homme  tendances dvoues mais  conduite personnelle. Il
lui a manqu l'oubli de soi-mme, le sens, nous ne disons pas du
dvouement, ni mme de l'effacement, mais de la subordination de soi.
Il n'a jamais su faire cder ses dsirs, mme lgers et passagers, aux
intrts vitaux et durables des autres. Il n'a pas eu entre eux et lui
de commune mesure. Et cette absence de proccupation d'autrui est la
cause de ce qui pse le plus sur sa mmoire: des souffrances
infliges. Un ermite, un stylite peuvent se dsintresser du prochain,
isols dans leur grotte ou sur leur colonne. Un homme plong dans la
vie ne le peut; Burns le pouvait moins que tout autre,  cause de
l'ascendant qu'il exerait sur ceux qui l'approchaient. Lui qui avait
tant d'extriorit dans l'esprit, au point de crer des tres, n'en
avait pas dans le coeur; en certains cas dcisifs, il n'eut pas assez
conscience des existences en dehors de lui. Il vcut trop en lui-mme
et pour lui-mme. Il a, il faut le dire, offert les tristesses et les
angoisses d'autrui  son besoin de posie, et nourri de pleurs humains
les rves dont il a fait ses oeuvres. Peu de potes,  y regarder,
furent exempts de cette cruaut; peut-tre peu d'hommes le sont-ils.
Et ceux-ci ne tournent pas  si rare usage les douleurs qu'ils crent,
et ne changent point les larmes qu'ils font couler en perles  jamais
pures, qu'ils mettent ensuite comme des colliers ou des diadmes 
celles qui les ont rpandues. Il fut le premier de cette ligne de
potes modernes qui ont fait de l'amour l'occupation unique de leur
vie. Il a t aussi le premier  faire de la passion l'excuse de ses
mauvaises actions; et nous ne parlons pas ici d'influence ni mme
d'inspiration littraires, mais seulement d'tat moral. L encore, il
a devanc Byron et l'cole de potes continentaux sortis de celui-ci
jusqu' Musset et George Sand. On a vu, dans un passage cit  propos
de la plus meurtrire de ses fautes, avec quelle subtilit il
cherchait  rendre son don potique solidaire de ses passions, et par
consquent  mettre ses erreurs  l'abri de ses oeuvres;  faire de
ses fautes une condition de sa gloire et de sa gloire l'absolution de
ses fautes.

Sa vie, c'est--dire la manifestation extrieure de sa nature aux
prises avec les circonstances, en y comprenant cette lisire de
terrain commun o les circonstances contribuent  former la nature, et
la nature  crer les circonstances, sa vie fut le produit de cette
me tourmente. Elle fut moralement livre au hasard, on a vu avec
quels rsultats; il est inutile d'y revenir. Ce qui est douloureux,
c'est qu'au point de vue de l'emploi de son gnie et de sa gloire, il
en alla de mme faon. Elle est incomplte, irrgulire, interrompue
et sans ensemble. Ce n'est pas assez de dire qu'il lui a manqu la
rgularit et la continuit du travail. Cette contrainte tait
incompatible avec sa fougue; il faut en prendre son parti. Il lui a
manqu bien davantage. On n'y trouve pas mme de moments de
groupement, un dessein qui ait ramass et concentr, pendant un peu de
temps, en un effort un peu tenu, les nergies et les ressources d'un
pareil esprit. Sa production n'a pas eu de direction, pas de
persvrance; elle a vcu au jour le jour. Il n'y a presque rien dans
son oeuvre qui lui ait demand plus d'une demi-journe de travail.
_Tam de Shanter_ fut crit en une aprs-midi; les _Joyeux mendiants_,
en une soire; il a lch, avec ses chansons, une volire de pinsons
et de fauvettes, de rossignols et de merles, dont le gazouillis est 
jamais charmant, mais il lui suffisait d'ouvrir la cage. Ce n'est pas
que ce qu'il a fourni ainsi ne soit de haute valeur et, en quelques
points, de premier ordre. Mais on conoit qu'avec un peu de
concentration de travail, il et pu produire de telle faon que ce qui
le fait immortel n'et t qu'un dtail, un portail latral de son
oeuvre. Sans parler d'ouvrages de plus grande taille, de plus longue
baleine et de plus haute vise, et  tendre seulement sa production
telle qu'elle existe, quelle ne serait pas, dans la littrature
anglaise, la place d'un homme qui aurait apport un volume de contes
comme _Tam de Shanter_, et un autre de scnes comme les _Joyeux
mendiants_ ou de tableaux comme la _Foire sainte_? Par manque de
vouloir, il lui est arriv, comme  Coleridge, que sa gloire n'est pas
ce qu'elle aurait pu tre. Que cette vie est loin de la belle
architecture des vies de Milton, de Goethe ou d'Hugo, o la vote
s'achve et dont l'arcade est parfaite! Lui-mme en avait conscience,
et il l'a dit dans des termes frappants de vigueur et de beaut. Ma
vie m'a fait penser  un temple ruin: quelle force, quelles
proportions dans quelques parties; quelles brches misrables, quelles
ruines parses dans d'autres![1407] Hlas! ce n'tait pas un temple
ruin; c'tait un temple inachev.

          [Note 1407: _To Clarinda_, 19th Jan. 1788.]

Il s'tait bien jug lui-mme. Dans une prire qu'il a intitule
l'_pitaphe d'un Pote_, il a proclam, avec sa franchise ordinaire,
ses torts et ses garements. C'est un rsum admirablement exact et,
par l, touchant de sa destine.

  Existe-t-il un niais men par des caprices,
  Trop vif pour rflchir, trop ardent pour obir,
  Trop timide pour chercher, trop fier pour flatter?
  Qu'il approche d'ici,
  Et que, sur ce tertre herbeux, il chante dolemment
  Et verse une larme.

  Existe-t-il un pote de chanson rustique,
  Qui passe obscur dans la foule,
  Dont chaque semaine s'emplit ce cimetire?
  Oh! qu'il ne passe pas outre,
  Mais qu'avec un sentiment fort et fraternel,
  Il pousse ici un soupir.

  Existe-t-il un homme dont le clair jugement
  Peut enseigner aux autres  diriger leur course,
  Et qui, lui-mme, court follement la carrire de la vie,
  Effrn comme une vague?
  Qu'il s'arrte ici, et,  travers une larme naissante,
  Contemple cette tombe.

  Le pauvre habitant ci-dessous
  Fut prompt  apprendre, sage pour connatre,
  Et profondment ressentit l'ardeur de l'amiti
  Et l'autre flamme plus douce;
  Mais d'imprudentes folies le ruinrent
  Et souillrent son nom.

  Lecteur, coute:--Soit que ton me
  S'lance, du vol de la fantaisie, par del le ple,
  Ou dfriche obscurment ce trou terrestre
  Dans de bas soucis;
  Sache que le contrle sur soi-mme, prudent et avis.
  Est la racine de la sagesse[1408].

          [Note 1408: _A Bard's Epitaph._]

On ne peut mieux dire et plus juste. C'est un humble et noble aveu,
mais dont l'humilit et le courage contiennent le plus loquent des
plaidoyers. Ces vers devraient tre gravs sur sa tombe.

Toutefois ce n'est pas l une justice suffisante. Il lui revient
davantage. Tous ses dfauts, toutes ses fautes pess, aussi lourdement
pess qu'on voudra, le plateau o est l'or pur l'emporte de beaucoup
sur celui o est le plomb vil. L'admiration grandit  mesure qu'on
examine ses qualits. Quand on songe  sa sincrit,  sa droiture, 
sa bont envers les gens et les btes,  son ddain pour toute
bassesse,  sa haine pour les fourberies, qui,  elle seule, serait un
honneur,  son dsintressement,  tant de beaux lans de coeur, de
hautes inspirations d'esprit,  l'intensit d'idalit qu'il lui a
fallu pour maintenir son me au-dessus de sa destine; quand on songe
que tous ces gnreux sentiments, il les a prouvs au point qu'ils
ont t sa vie intellectuelle, qu'ils sont sortis de lui en joyaux,
tant il les ressentait avec flamme et tant son me tait une fournaise
o bouillonnaient des mtaux prcieux; on se dit que ce fut un homme
de la plus noble lite humaine et de grande bont. Quand on se
rappelle ce qu'il a souffert, ce qu'il a surmont et ce qu'il a
accompli, contre quelle misre son gnie s'est dbattu pour natre et
pour vivre, la persvrance de ses annes d'apprentissage, ses
exploits intellectuels, et aprs tout, sa gloire; on se dit que ce
qu'il n'a pas russi ou pas entrepris n'est rien  ct de ce qu'il a
achev, et que ce fut un homme de grand effort. Et que reste-t-il 
penser sinon que l'argile dont il tait fait tait ptrie de diamants
et que sa vie a t une des plus vaillantes et des plus fires qu'un
pote ait vcues?

Enfin qui dira s'il n'y a pas, dans l'existence d'hommes tels que
Burns, comme dans celles de Rousseau, de Byron, de Musset, de George
Sand, et vraisemblablement, si nous les connaissions davantage, dans
celle de Shakspeare et de Molire, une utilit profonde qui sort de
leurs faiblesses? Elles remplissent une autre fonction qui est non
moins indispensable que celles de Dante, de Milton et de Corneille. De
celles-ci naissent un exemple austre et le noble plaidoyer du devoir.
Mais des autres naissent peut-tre des sentiments plus humains: la
connaissance des misres des meilleurs d'entre nous, l'impuissance 
leur refuser le pardon, et, par suite, la pratique de la piti. Que ne
perdrait point l'me du genre humain, non pas en beaut et en dlice
d'art, mais en ncessaire bont, si ces hommes ne lui avaient fait
sentir, par leur sduction, la compassion pour leurs souffrances! Et
comment l'auraient-ils fait pleinement, s'ils n'avaient pas, par les
plus cruelles souffrances, c'est--dire celles qui rsultent des
fautes, inspir la plus noble gnrosit, c'est--dire celle qui
triomphe d'un blme. Ce sont eux qui ont en partie donn un coeur
misricordieux  l'humanit. Par un mtamorphisme mystrieux,
admirable, leurs fautes, leurs souillures mme se transforment en
clmence, en un baume qui parfume le monde. Les orages particuliers
qui ont ravag leurs mes retombent en rose universelle, et c'est la
rose de la compassion. Personne ne fut plus fait que Burns pour
contribuer  ce travail sacr. Aussi, malgr la svrit qui atteint
certains de ses actes, le jugement des hommes sera clment pour lui.

Quant  nous, aprs avoir vcu avec lui, pendant plusieurs annes,
aprs avoir suivi ses tracas, ses traverses, ses tourments et ses
travaux, assist  ses crises, sond son coeur d'une main impartiale
si elle est charitable, rflchi  ses fautes, et pes avec leurs
consquences leurs causes et leurs excuses, nous avons conu pour lui
une affection compatissante. Notre espoir, au bout de ce long effort
pour faire revivre cette me comme il nous semble qu'elle a vcu, est
d'inspirer  ceux qui liront ce livre un peu de ces sentiments pour ce
frre si vritablement humain.

       *       *       *       *       *

Il est impossible d'abandonner l'histoire de Burns sans s'inquiter de
ce que devinrent ceux qui avaient vcu avec lui et les enfants pour
lesquels il avait souffert tant d'anxits[1409].

          [Note 1409: Les renseignements sur la famille de Burns se
          trouvent dans l'appendice au vol. IV de Chambers:
          _Posthumous History of Burns_, et dans l'_Addenda N IV_ du
          tome VI de Scott Douglas. Voir aussi les _Genealogical
          Memoirs of the Family of Robert Burns_, par le Dr Charles
          Rogers.]

Sa vieille mre continua  rsider avec Gilbert dont elle suivit la
fortune et mourut en 1820, dans sa quatre-vingt-huitime anne.

Gilbert resta sur la ferme de Mossgiel jusqu'en 1798. En 1791, il
avait pous une jeune fille de Kilmarnock dont il eut six fils et
cinq filles. En quittant Mossgiel, il prit la ferme de Dinning dans
la valle de la Nith, o il resta jusqu'en 1804. Il devint  cette
date agent des proprits de lord Blantyre dans East-Lothian. Ce fut
alors seulement qu'il connut un peu d'aisance et de tranquillit. Il
avait aid Currie dans sa biographie et son dition de Burns. En 1820,
il revit lui-mme cette dition. Il mourut en 1827, aprs avoir vu
partir avant lui cinq de ses enfants.

Des trois soeurs de Burns, l'une, Agnes Burns, mourut en 1834; la
seconde, Annabella, en 1832, et la troisime, Isabella, plus connue
sous le nom de Mrs Begg et qui a donn quelques dtails intressants
sur son frre, mourut en 1858, au milieu des prparatifs faits pour
clbrer le centenaire de la naissance de son frre et fut enterre
dans le tombeau de son pre,  l'ombre de l'glise d'Alloway. Agnes et
Isabella pousrent des nommes qui devinrent grants de proprits.
Annabella demeura fille et continua de vivre chez Gilbert avec sa
vieille mre.

Burns laissait sa famille dans le dnment. Aussitt aprs sa mort,
ses amis, John Syme, le distributeur du Timbre, et le Dr Maxwell qui
l'avait soign, auxquels se joignit Alexander Cunningham d'dimbourg,
prirent l'initiative d'une souscription en faveur de la femme et des
enfants du pote. Cette souscription rapporta assez lentement 700
livres[1410]. On subvint ainsi aux premires ncessits. Pendant ce
temps, il fut rsolu qu'on publierait une dition des oeuvres
compltes de Burns avec sa correspondance. C'tait un travail
considrable; il fallait runir les pomes, retrouver et rassembler
les lettres. On pensa  Dugald Stewart, puis  Mrs Walter Riddell.
Enfin le Dr Currie, alors mdecin  Liverpool, grand admirateur de
Burns, qui s'tait employ activement pour la souscription, fut charg
de cette tche. Il s'en acquitta admirablement, avec un soin, une
gnrosit, une affection et un talent dignes de tous les loges.
Cette bonne oeuvre sauvegardera son nom. _Les OEuvres de Robert Burns
avec un Rcit de sa Vie et une Critique de ses crits, par James
Currie, M. D._ parurent en Mai 1800. Le succs de cette publication
fut grand. Quatre ditions, de 2000 exemplaires chaque, se vendirent
en quatre ans. Les profits montrent  1400 livres. Cela permit  Jane
Armour de vivre et de faire donner  ses enfants une ducation
respectable. Le Dr Currie alla la voir en 1804. Tout, autour d'elle,
annonait une aisance convenable et mme le confort. Elle me montra la
salle de travail et la petite bibliothque de son mari,  peu prs
telles qu'ils les avait laisses. D'aprs tout ce que j'entends dire,
elle se conduit irrprochablement[1411].

          [Note 1410: R. Chambers, tom. IV, p. 224-25.]

          [Note 1411: R. Chambers, tom. IV, p. 230.]

Jane Armour, reste veuve  trente-et-un ans, fut fidle  la mmoire
de son mari. Elle supporta son veuvage, dont la clbrit de son nom
et la curiosit dont elle tait entoure faisaient une situation plus
difficile, avec une dignit qui lui valut l'estime et l'affection de
tous. Son esprit s'tait form et assis. Son bon sens et un grand
sentiment de tact frappaient ceux qui l'approchaient. Elle avait pris,
en vivant prs de son pote et en admirant ses oeuvres, un got de
choses dlicates et brillantes.

     Son esprit tait un de ces esprits bien pondrs qui s'attachent
     instinctivement au convenable et  la mesure, en toutes choses.
     Ceux qui l'ont connue, au commencement comme  la fin de sa vie,
     n'ont jamais remarqu de changement dans ses faons et ses
     habitudes, sauf peut-tre plus d'attention  sa mise et plus de
     raffinements dans ses manires, qu'elle avait acquis
     insensiblement par de frquents rapports avec des familles de la
     plus haute respectabilit. Dans ses gots, elle tait frugale,
     simple et pure; elle prenait grand plaisir  la musique,  la
     peinture et aux fleurs. Pendant le printemps et l't, il tait
     impossible de passer devant ses fentres sans tre frapp de la
     beaut et de la richesse des fleurs qu'elles contenaient; si elle
     tait capable d'extravagance excessive, c'tait pour les racines
     et les plantes des plus belles espces. Aimant beaucoup la
     socit de la jeunesse, elle se mlait volontiers  leurs
     plaisirs innocents et remplissait joyeusement pour eux la coupe
     qui gaie et n'enivre pas. Bien qu'elle ne ft ni sentimentale
     ni bas bleu, c'tait une femme intelligente; elle avait une
     grande pntration, discernait admirablement les caractres et
     faisait souvent des remarques pleines de sens[1412].

          [Note 1412: Extrait d'un article du _Dumfries Courrier_, qui
          parut au moment de la mort de Mrs Burns et qui a t
          attribu  Mr Mac Diarmid. Cit dans l'dition d'Allan
          Cunningham, p. 746.]

Cette Jane Armour n'est pas tout  fait celle que nous avons vue.
C'est celle que la vie bien vcue avait fini par faire. Le haut
esprit, qu'elle avait compris, en l'aimant, avait, en rcompense,
rempli cet amour d'intelligence. Elle avait, par la vertu de sa
sympathie, mis sa nature  l'unisson avec la sienne, et elle tait
devenue apte  recevoir toutes choses justes et fines. Elle prit
naturellement les dlicatesses. Mais cela tait comme le fruit
lointain de sa bont et de son pouvoir d'affection. Elle ne quitta
jamais la maison o son mari tait mort. Son soin tait de la tenir en
grande propret et de l'embellir autant que ses strictes ressources le
lui permettaient. L, pendant plus de trente ans, elle reut, par
milliers et milliers, tous ceux, pauvres et riches, qui venaient
visiter la demeure du pote. Parfois, pendant les mois d't, elle
tait fatigue de ce dfil incessant. Elle le supportait avec
patience. Il lui semblait qu'elle remplissait un devoir en tenant sa
maison ouverte et en accueillant ceux qu'avait attirs la gloire de
Burns[1412]. Elle conserva trs longtemps son lgance de corps, sa
dmarche gracieuse, un pas lger, des yeux noirs comme le jais, clairs
et brillants, et la voix souple et juste dont Burns tait fier. Elle
mourut le 26 mars 1834.

Au moment de sa mort, Burns avait six enfants vivants, quatre
lgitimes de Jane Armour, quatre fils; et deux illgitimes, deux
filles: l'une Elisabeth, l'ane de tous ses enfants, la fille
d'Elisabeth Paton, ne en 1784, qui tait leve  Mossgiel, et la
seconde, nomme aussi Elisabeth, la fille d'Anna Park, que Jane Armour
avait si gnreusement recueillie.

L'an des fils, nomm Robert comme son pre, aprs avoir commenc son
ducation  la Grammar-School de Dumfries, suivit des cours 
l'Universit d'dimbourg et  celle de Glascow. Son ducation faite,
il obtint un modeste emploi  l'Administration du Timbre  Londres. Il
mena une vie de petit employ, augmentant ses ressources en donnant
des leons de mathmatiques et de langues classiques. Il tait d'une
grande intelligence, avec un don de parole remarquable. Il composa
quelques posies auxquelles le mrite ne manque pas. Il semble, par
certains cts de conduite, avoir ressembl  son pre, mais il
n'avait pas son nergie. Ce que Burns avait diagnostiqu de lui se
trouva vrai; il tait fait pour une vie de prlature, nonchalante et
aise. En 1833, il prit sa retraite, avec une petite pension, et vcut
 Dumfries o il mourut en 1857. Il avait eu en 1812 une fille, Eliza
Burns, qui pousa en 1834 le chirurgien Everitt. De cette union naquit
une fille, Martha Burns-Everitt qui ne se maria pas.

Le second, Francis-Wallace, le filleul de Mrs Dunlop, celui dont son
pre tait si orgueilleux, mourut en 1803,  l'ge de quatorze ans.

La destine des deux derniers est plus intressante. William-Nicol
Burns, nomm d'aprs le Nicol d'dimbourg, aprs avoir reu son
ducation  la Grammar-School de Dumfries, s'embarqua pour les Indes 
l'ge de quinze ans, en qualit de midshipman. En 1811, il reut une
commission de cadet. Aprs trente-trois annes de service comme
officier dans le 7e rgiment d'infanterie de Madras, dont il devint
lieutenant-colonel, il prit sa retraite et revint en Angleterre en
1843. Il alla habiter la petite ville paisible de Cheltenham et y
mourut presque de nos jours, le 21 fvrier 1872. Il mourut sans
enfants.

Le quatrime fils, James-Glencairn, nomm d'aprs le bienfaiteur de
Burns, eut une carrire presque semblable. En 1811, il fut nomm cadet
au service de la Compagnie des Indes-Orientales. Il rejoignit 
Calcutta le 15e rgiment d'infanterie indigne du Bengale. Lorsqu'il
vint faire un sjour en Angleterre, en 1831, il fut l'hte de Walter
Scott  Abbotsford.  son retour dans les Indes, en 1833, il fut nomm
Juge et Percepteur  Cachar. Il revint dfinitivement en 1839 avec le
grade de major. Puis il alla vivre avec son frre  Cheltenham o il
mourut en 1865. Il eut deux filles de deux mariages. La seconde,
Anne-Becket Burns, qui ne s'est pas marie, vivait encore  Cheltenham
en 1883. L'ane, Sarah Burns, pousa un docteur Hutchinson de qui
elle eut un fils, Robert Burns-Hutchinson, et trois filles: Annie,
Violet et Margaret. Robert Burns-Hutchinson est donc le seul
descendant mle lgitime du pote. En 1877, il est parti pour Assam
afin de se faire planteur de th.

Des deux filles naturelles de Burns, l'ane la petite Bess resta 
Mossgiel avec Gilbert et la vieille mre jusqu' l'ge de sa
majorit. Elle reut alors une dot de deux cents livres obtenues par
une souscription publique. Elle pousa un nomm John Bishop et mourut
 l'ge de trente-deux ans. La seconde continua  tre leve par Jane
Armour avec ses propres enfants.  sa majorit, elle reut galement
une somme de deux cents livres qui provenait de la mme souscription.
Elle pousa un nomm John Thomson, soldat retrait, qui travaillait
prs de Glascow  son mtier de tisserand. En 1859, une nouvelle
souscription lui assura trente livres de rente viagre. Elle mourut le
13 juin 1873.

Ainsi, plus ou moins largement, la gloire de Burns procura aux siens
ce que sa prvoyance ne leur avait pas assur. S'il avait pu le
deviner, sa fin et t moins cruelle.



FIN DE LA PREMIRE PARTIE




TABLE DES MATIRES

                                                         PAGES

  DDICACE                                                 III

  PRFACE                                                    V


  PREMIRE PARTIE.

  LA VIE.


  CHAPITRE I.

  ALLOWAY ET MONT-OLIPHANT.

  1759--1777

    I. Alloway. L'Enfance                                    3

   II. Mont-Oliphant. L'ducation. L'Adolescence            10


  CHAPITRE II.

  LOCHLEA

  1777--1784.

    I. La Jeunesse. Les premires amours                    34

   II. Le sjour  Irvine                                   50

  III. Les annes d'apprentissage. Les premires fautes.
        La mort du pre.                                    55


  CHAPITRE III.

  MOSSGIEL ET MAUCHLINE.

  Mars 1784--Novembre 1786.

    I. La lutte contre le clerg                            77

   II. Le flot de posie.--La Vision                       109

  III. Les orages du coeur.--Jane Armour.--Mary Campbell   125

   IV. La renomme soudaine.--Le dpart pour dimbourg     162


  CHAPITRE IV.

  DIMBOURG.

  Novembre 1786--Fvrier 1788.

      dimbourg en 1786                                    174

    I. L'hiver de 1786-87:

      Burns dans la socit d'dimbourg                    195

      Le triomphe                                          210

      Le dsaccord                                         234

      Les tavernes d'dimbourg                             241

   II. L't de 1787:

      Le voyage des Borders                                254

      Rentre et sjour  Mossgiel.--Retour  dimbourg    271

      Voyage dans les Highlands.--Impressions historiques
      et patriotiques                                      285

  III. L'hiver de 1787-88:

      Incertitudes                                         319

      L'pisode de Clarinda                                323

      Dpart dfinitif d'dimbourg                         370

      Le mariage                                           371


  CHAPITRE V.

  ELLISLAND.

  Juin 1788--Novembre 1791.

    I. Installation  Ellisland.--Bonnes rsolutions       380

   II. L'Excise. Le sacrifice. Les fatigues                414

  III. Misre,--Tristesse,--Fautes                         425

   IV. La vie profonde, la production                      441

    V. Le dpart de la ferme                               461


  CHAPITRE VI.

  DUMFRIES.

  Dcembre 1791--Juillet 1796.

    I. Fin de l'pisode de Clarinda                        469

   II. Opinions politiques.--Tracas                        479

  III. Les excs augmentent.--Mauvais renom                505

   IV. Derniers jeux du coeur.--Les chansons               517

    V. Les derniers chagrins, les derniers excs, les
       dernires lueurs. La fin                            535





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Foundation as set forth in Section 3 below.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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     http://www.gutenberg.org

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